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diff --git a/76506-0.txt b/76506-0.txt new file mode 100644 index 0000000..311648c --- /dev/null +++ b/76506-0.txt @@ -0,0 +1,24814 @@ + +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76506 *** + + VOYAGE + DANS LE + SOUDAN OCCIDENTAL + (SÉNÉGAMBIE-NIGER) + + + * * * * * + 9946. — IMPRIMERIE GÉNÉRALE DE CH. LAHURE + Rue de Fleurus, 9, à Paris + * * * * * + + +[Illustration : M. E. Mage.] + + VOYAGE + DANS LE + SOUDAN OCCIDENTAL + (SÉNÉGAMBIE-NIGER) + + =PAR M. E. MAGE= + LIEUTENANT DE VAISSEAU + Officier de la Légion d’honneur + + 1863-1866 + + =OUVRAGE ILLUSTRÉ D’APRÈS LES DESSINS DE L’AUTEUR= + DE 81 GRAVURES SUR BOIS + PAR E. BAYARD, A. DE NEUVILLE ET TOURNOIS + =ET ACCOMPAGNÉ DE 6 CARTES ET DE 2 PLANS= + +[Illustration] + + PARIS + LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie + BOULEVARD SAINT-GERMAIN, No 77 + * * * * * + 1868 + Droits de propriété et de traduction réservés + + + + + LE GÉNÉRAL FAIDHERBE A M. MAGE. + + + Bone, le 1er mai 1868. + + Mon cher capitaine, + +Vous me dédiez votre ouvrage et vous me demandez l’autorisation de +publier mon acceptation. Soit ! Ce sera une occasion (et je suis +toujours heureux d’en trouver) de parler de notre cher Sénégal. Je dis +_notre cher Sénégal_, car vous faites partie de cette petite phalange +d’hommes qui a cru depuis quinze ans et qui croit plus que jamais à +l’avenir de notre établissement à la côte d’Afrique et à l’utilité de la +race noire sur la surface du globe, sans qu’il soit nécessaire de la +priver de ses droits imprescriptibles à la famille et à la liberté +individuelle. + +A cette double croyance, nous nous sommes dévoués corps et âmes, vous, +moi et bien d’autres. De nous tous, les uns survivent avec une santé +plus ou moins délabrée ; beaucoup sont demeurés en route ; mon +successeur reste encore sur la brèche (il y a _vingt ans_ qu’il y est). + +Quant à vous, vous vous êtes jeté à corps perdu, sans regarder en +arrière, dans le mystérieux et redoutable Soudan comme dans un +gouffre.... et vous êtes, vous-même, peut-être étonné d’en être revenu. + +Que vous devez être fier de pouvoir dire : J’ai vu ce qu’aucun de mes +contemporains n’a vu ! — Je connais un monde que nul ne connaît ! — J’ai +habité un empire que l’on traitait encore volontiers de fabuleux et +chimérique, il y a quelques années, malgré sa grande étendue, ses +révolutions, ses batailles et ses conquêtes ! Mais ceci n’est qu’une +question d’amour-propre. Pensons plus haut : Votre année de Tagant, vos +trois années de Niger surtout, mus comme vous l’étiez, vous et votre +camarade Quintin, par de nobles et philanthropiques intentions, ne font- +elles pas de vous de vrais missionnaires, des Livingstone ? Si ce n’est +pas de l’enthousiasme religieux, si ce n’est pas le culte exclusif de la +science qui vous guidaient, c’étaient des motifs aussi généreux et d’une +utilité plus immédiate et plus pratique, car l’occupation et la +domination françaises, c’est-à-dire la rédemption de ces malheureuses +contrées, doivent suivre, sans beaucoup tarder, le sillon que vous leur +avez tracé, et il faut que notre drapeau flotte à Bafoulabé d’ici à deux +ans et à Bamakou dans dix. + +Ces pensées, mon cher capitaine, doivent vous procurer de nobles +jouissances, plus précieuses encore que les fumées de la gloire. + +Maintenant, les hommes vous ont-ils récompensé de leur côté suivant vos +mérites ? Ici, je ne suis plus juge. Je puis seulement vous dire, à vous +plus jeune que moi, une chose que l’expérience apprend, qui ne doit pas +vous étonner, et qu’il faut subir sans murmure, c’est que les services +les plus récompensés ne sont pas généralement ceux qui sont les plus +méritoires par le mal qu’ils ont donné et par la grandeur du but. + +Vous avez travaillé pour l’humanité, pour votre pays, pour l’intérêt +général : ce sont là des _êtres de raison_ qui ne vont guère solliciter +pour ceux qui se dévouent à leur service. Mais à les servir, on acquiert +honneur et contentement de soi. + + Tout à vous, + + _Signé_ : L. FAIDHERBE. + +[Décoration] + + + + + PRÉFACE DE L’AUTEUR. + + +Ce livre est l’histoire de trois années de ma vie, dans lesquelles j’ai +beaucoup souffert pour servir à la fois la cause de la civilisation, mon +pays et la science. + +Il m’eût été facile d’allonger ce récit, d’y mêler des aventures +romanesques, de m’y donner plus de relief. J’ai préféré reproduire mes +notes journalières en les diminuant de tout ce qui m’a paru pouvoir y +être supprimé. + +Je suis convaincu que ceux dont j’ambitionne le suffrage, me sauront gré +de la sincérité avec laquelle j’ai raconté, souvent à mon détriment, +tout ce qui s’est passé pendant ce voyage. Dans tous les cas, si je +réussis par ce livre à intéresser mes lecteurs à l’avenir des pays que +j’ai parcourus, à leur en faire apprécier les ressources immenses, à +faire comprendre quelques-unes des belles qualités du nègre, si +différent chez lui de ce qu’on est habitué à le voir dans les types +dégénérés de nos colonies, si, en un mot, j’ai avancé d’un jour, d’une +heure ou d’un moment l’époque à laquelle l’Afrique sera régénérée, mon +but sera rempli. + + E. MAGE. + +[Décoration] + + + + +[Illustration : CARTE DU SOUDAN OCCIDENTAL dressée par E. MAGE +Lieutenant de Vaisseau Officier de l’Ordre Impérial de la Légion +d’Honneur 1868 + +Paris — Imp. A. Bry. rue du Bac 114.] + + + VOYAGE + D’EXPLORATION + AU + SOUDAN OCCIDENTAL. + (1863 A 1866) + +[Décoration] + + INTRODUCTION. + +Motifs du voyage. — Départ de France. — M. Quintin demande à +m’accompagner. — Premiers préparatifs. — Instructions. — Lettre du +gouverneur à El Hadj Omar. — Composition de mon escorte. — Opinion +générale sur le sort qui nous attendait. — Matériel. — Ressources de +l’expédition. — Emploi des 5000 francs alloués. + + +« Rallier le Sénégal à l’Algérie à travers au moins quatre cents lieues +de désert, c’est chose impossible, quelle que soit la route que l’on +suive, ou qui du moins n’aurait pas de conséquences sérieuses par suite +des frais énormes du transport à dos de chameaux. + +« Pour s’emparer du commerce si important du Soudan et particulièrement +du coton (Géorgie longue soie), qui, au dire des voyageurs, s’y trouve +en si grande abondance, et à vil prix, il faut s’emparer du haut Niger +en établissant une ligne de postes pour le rallier au Sénégal entre +Médine et Bamakou. + +« Telles sont, en un mot, les conclusions du travail si important que M. +le colonel du génie Faidherbe vient de faire connaître[1], et si on +jette les yeux sur une carte, on est tout de suite frappé de la grandeur +de ce projet ; mais avant de se lancer dans les dépenses d’une ligne de +postes sur environ quatre-vingts lieues d’étendue, qui séparent Médine +de Bamakou en ligne droite, il me semble qu’il faudrait au moins savoir +exactement où l’on va, avoir une carte bien exacte du cours du Niger, +savoir si les caboteurs pourront naviguer entre les cataractes de Boussa +et Bamakou et faire dériver les produits des marchés africains sur +Boussa, où nous pourrions établir alors un comptoir dans lequel ces +produits seraient reçus et dirigés sur France par des navires qui +viendraient les chercher le plus haut possible dans le bas Niger. + +« Voilà la question pendante : explorer le Niger, remonter ce fleuve ; +savoir enfin d’une manière positive et pratique le mystère du Soudan et +disputer à l’Angleterre les produits de l’intérieur de l’Afrique, vers +lequel sa politique envahissante marche à grands pas, soit par des +explorations, soit par le commerce, soit par l’occupation militaire. » + +Tels étaient les premiers mots d’un projet d’exploration du Niger que je +soumettais au ministre de la marine et des colonies au mois de février +1863. Je voyais là une grande et belle mission, un avenir sérieux, de +véritables services à rendre à mon pays, et ces considérations me +décidaient à braver les périls qui s’attachent toujours à ces sortes de +missions, à imposer à ma famille et à moi-même les tourments d’une +longue absence, les inquiétudes d’un silence forcé, et à ma jeune femme +la dure épreuve d’une première séparation qui pouvait être éternelle. + +En réponse à mon projet, je reçus, après quelque temps, l’avis officieux +que M. le colonel Faidherbe, que l’on rappelait au gouvernement du +Sénégal avec le grade de général, désirait faire explorer par terre la +ligne qui joint nos établissements du Haut-Fleuve au haut Niger, et +qu’il avait parlé de moi comme lui paraissant très-capable de remplir +cette mission. + +On ajoutait que, si le ministère n’était pas en mesure de fournir les +fonds nécessaires à l’exploration pour laquelle je m’étais offert, je +trouverais dans la colonie du Sénégal toutes les ressources désirables +pour accomplir cet autre voyage. J’acceptai aussitôt cette mission et je +reçus l’ordre d’accompagner le général Faidherbe au Sénégal. + + 25 juin 1863. + +Le 25 juin je quittai Bordeaux sur les paquebots, et ce fut seulement à +Saint-Vincent[2] que ma mission fut décidée ; mais j’ignorais encore +quelles seraient mes ressources. + +[Illustration : M. Quintin.] + +M. Quintin, chirurgien de deuxième classe de la marine, qui avait déjà +fait un séjour de trois ans au Sénégal, y retournait en même temps que +moi et demanda à m’accompagner. Tout d’abord son air délicat, sa petite +taille et sa faiblesse apparente me portèrent à l’en dissuader ; mais +sur son insistance j’appuyai sa demande auprès du gouverneur, qui voulut +bien donner une réponse favorable. J’étais loin de me douter alors que +dans un corps frêle en apparence je trouverais l’énergie d’une grande +nature, le courage de tous les dangers et une rectitude de vue qui nous +ont été bien souvent utiles dans les péripéties de notre pénible voyage. + + Juillet 1863. + +Le 10 juillet nous étions à Gorée, le 12 à Saint-Louis, et je fus tout +de suite détaché à terre pour faire les études nécessaires à +l’entreprise d’un tel voyage. J’avais déjà servi cinq ans au Sénégal et +deux ans dans la station navale du littoral. Il était peu de points de +la côte que je ne connusse. Un séjour de neuf mois au milieu des noirs +du Haut-Fleuve à Makhana[3], et un pénible voyage d’exploration à +l’oasis de Tagant, chez les maures Douaïch, m’avaient préparé. Je +connaissais le caractère des noirs et des Maures, la manière de se +conduire avec eux ; mais bien que possédant suffisamment l’histoire des +voyages en Afrique, il me fallait relire Raffenel, Caillé, Mongo Park et +même Barth, quoiqu’il ne parle pas des mêmes régions. + +J’avais surtout besoin d’examiner les cartes existantes, de tâcher de +les faire concorder avec les itinéraires des voyageurs, de concilier +leurs principales différences ; en un mot, il m’importait de séder à +fond la question géographique. + +Je me mis à ce travail avec ardeur, car bien que je n’entreprisse pas +cette mission sans regret, je m’étais trop avancé pour reculer, +posquelles que fussent les épreuves qui m’attendissent. + +Plus j’approfondissais la question, plus je m’effrayais de l’ignorance +dans laquelle on était des points mêmes qui touchent à notre colonie. +Au-dessus de Médine, on n’avait de renseignements que par le voyage de +M. Pascal, qui s’était avancé fort peu au-dessus de Gouïna[4]. J’avais +moi-même visité ce point quelques mois après lui ; mais au delà, à +quelle distance se trouvait Bafoulabé[5] ? Ce lieu était-il habité ou +non ? A quel endroit trouverais-je des partisans d’El Hadj ? Quelles +populations amies ou ennemies aurais-je à traverser pour y arriver ? +Quelles ressources enfin trouverais-je dans le long voyage que j’allais +commencer ? Toutes ces questions se levaient devant moi, et plus je +voulais les éclaircir, plus je lisais, plus je fouillais dans les +documents que me fournissait la bibliothèque du Sénégal, plus je +trouvais partout le doute ou l’ignorance. + +[Illustration : Vue générale de Gorée.] + +[Illustration : Vue intérieure du port de Gorée.] + +Je me rendis à Médine pour tâcher d’éclaircir la question, mais ce fut +pour ainsi dire en vain. J’obtins bien d’un vieux Diula[6] des +renseignements sur une route qu’il avait souvent suivie, mais aucuns +détails sur les questions qui m’intéressaient. A mon retour à Saint- +Louis, des Maures, se disant venus de Tombouctou, avaient apporté des +nouvelles d’El Hadj Omar. M. le général Faidherbe y attachait la plus +grande foi, et voici en quels termes il les fit reproduire par le +_Moniteur du Sénégal_ : + + + ARRIVÉE A SAINT-LOUIS D’UN PROCHE PARENT DU CHEICK DE TOMBOUCTOU. — + NOUVELLES DU SOUDAN. + + « Saint-Louis, 4 septembre 1863. + +« Il y a trois ans environ arriva à Saint-Louis un parent du cheick de +Tombouctou, nommé Amadi ben Baba Ahmed, marabout vénéré dans le Sahara, +comme tous les membres de cette illustre famille, dont les simples +élèves jouissent même, au loin, d’une considération et d’un respect +remarquables ; le gouverneur du Sénégal le reçut avec bienveillance et +lui fit visiter ce qu’il pouvait y avoir de curieux à Saint-Louis pour +lui. Ainsi Amadi assista à un bal à l’hôtel du gouvernement, et rien ne +peut exprimer son étonnement au milieu des lumières et des brillantes +toilettes que les glaces reflétaient à l’infini autour de lui. Ce +n’était plus la stupéfaction d’un sauvage incapable d’apprécier ce qu’il +voyait, mais plutôt l’extase d’un homme instruit, intelligent, ayant +beaucoup lu, mais n’ayant vu, en fait d’intérieur de palais, que les +sombres maisons en boue, sans fenêtres, des Ksours du Sahara. Il dut +faire, à son retour dans son pays, des récits très-curieux et très- +enthousiastes de ce qu’il avait vu. + +« Le 27 août 1863, arrivait à Saint-Louis un parent de cet Amadi, Sidi +Mohammed ben Zin el Habidin ben el Cheick el Sidi Mokctar, cousin +germain du cheick de Tombouctou et habitant de cette ville. + +« Se trouvant chez le cheick Sidia, grand marabout des Bracknas, et +ayant appris que le gouverneur qui avait reçu, il y a trois ans, son +parent, était de retour au Sénégal, il s’était décidé à venir lui faire +une visite pour resserrer les liens d’amitié entre sa famille et nous. + +« On commença tout naturellement par lui demander des nouvelles d’El +Hadj Omar, sur lequel tant de bruits contradictoires coururent dans ces +derniers temps. Il put nous mettre parfaitement au courant des choses, +et les renseignements qu’il nous donna confirmèrent tout d’abord ceux +donnés par le sous-lieutenant Alioun Sal[7], il y a un an. + +« En effet, au moment où M. Alioun Sal fut fait prisonnier près de +Tombouctou, cette ville se trouvait occupée par les forces d’El Hadj +Omar ; mais cette occupation dura peu, comme nous allons le voir tout à +l’heure. + +« Voici le résumé des événements qui se sont passés dans ces dernières +années. Il y a plus de deux ans, El Hadj Omar parvint à prendre la +capitale de Ségou ; le roi du Ségou, Alioun Ouitala[8], se sauva avec +trois mille hommes environ, et alla se réunir, dans la ville de Hamdou +Allahi, au cheick du Macina, Ahmadou Labbo, fils du fondateur de ce +puissant État. El Hadj Omar nomma pour caïd du Ségou le nommé Bel +Khassem, du Fouta sénégalais. Il entra ensuite dans le Macina sans +hostilités d’abord, endoctrinant, suivant sa coutume, les gens du pays +par ses belles paroles, si bien qu’au bout de quelque temps ceux-ci +trahirent leur cheick, que El Hadj Omar fit tuer, ainsi que ses frères. +Il se déclara alors maître du Macina. Ceci se passait il y a un peu plus +d’un an. En qualité de cheick de Macina, d’après le traité de 1846, il +avait droit de nommer un des deux cadis de Tombouctou, chargés de la +perception de l’impôt, mais sans occuper militairement cette ville. + +« Quoi qu’il en soit, il envoya son fonctionnaire sous l’escorte de +quelques milliers d’hommes, qui entrèrent dans la ville malgré les +objections du cheick Ahmed el Beckay. + +« Après quelques pourparlers, Ahmed el Beckay quitta la ville, où +régnaient d’ailleurs beaucoup de maladies dans cette saison, et alla se +réfugier chez ses bons amis les Touaregs. C’est à ce moment que M. +Alioun se trouvait à deux journées de marche de Tombouctou. + +« Ahmed el Beckay ne tarda pas à revenir vers la ville avec des +contingents touaregs. Le cadi d’El Hadj Omar et ses quatre mille hommes +allèrent au-devant de lui, hors de la ville ; il y eut là un petit +engagement, le cadi fut tué et sa petite troupe forcée de rentrer dans +la ville. Ahmed el Beckay entra en négociation avec la population et +exigea que dans trois jours il n’y eût plus de Pouls dans la ville ; +ceux-ci l’évacuèrent et retournèrent vers El Hadj Omar. + +« Le cheick de Tombouctou, comprenant que les hostilités n’en +resteraient pas là, avec un homme tel que El Hadj Omar, rassembla une +armée de Touaregs et de Maures, et vint camper à une demi-journée de la +ville. El Hadj Omar ne tarda pas, en effet, à se mettre en marche, avec +une armée évaluée à trente mille hommes. A son approche, les Touaregs et +les Maures abandonnent leur camp ; l’armée ennemie l’envahit et se livre +au pillage. + +« Les Touaregs et les Maures, qui n’attendaient que ce moment, tombent +dessus, les battent avec d’autant plus de facilité, que les gens du +Macina font défection, et en font un grand massacre. Quelques débris +seulement de l’armée et El Hadj Omar en personne, parviennent à se +sauver en traversant le Niger sur des barques et se retirent à Hamdou +Allahi. Ceci se passait il y a sept ou huit mois. Dans cette bataille, +les Touaregs n’étaient armés que d’armes blanches, lances, sabres et +javelots, car les Touaregs de cette contrée méprisent souverainement les +armes à feu ; les Pouls et les Maures, au contraire, étaient armés, +suivant leur habitude, de fusils, la plupart à deux coups. + +« El Hadj Omar, intimidé par sa défaite, tenta d’apaiser le cheick de +Tombouctou, en lui envoyant soixante-dix captifs et huit cents gros[9] +d’or ; mais Ahmed el Beckay lui renvoya son présent en lui disant qu’il +n’en avait pas besoin d’abord, et que d’ailleurs c’était du bien mal +acquis, fruit de la violence et du pillage ; il l’engageait, en outre, à +rendre le Macina à la famille d’Ahmadou Labbo, qui valait beaucoup mieux +que lui. El Hadj Omar, humilié et exaspéré, réunit de nouvelles forces +pour continuer la guerre. Ainsi, il y eut une grande bataille, il y a +six mois, à Goundam (Ras el Ma), à deux jours de marche de Tombouctou. +El Hadj Omar, battu de nouveau dans cette rencontre, s’est réfugié à une +journée dans l’Est du Bakhounou (Bakhna Barna), dans une contrée appelée +Haodh (El Eli Ould Amar) (Ludamar des Cartes), à cinq journées au N. O. +du lac Déboé, du Niger. Les Maures de ce pays lui sont soumis. + +« Depuis ces événements il ne s’est rien passé d’extraordinaire, à la +connaissance de Sidi Mohammed ben Zin el Habidin. Suivant lui, El Hadj +Omar serait dans une position presque désespérée ; mais il est permis +d’en douter. Les tribus ou fractions qui composaient l’armée d’Ahmed el +Beckay sont, en fait de Touaregs, la tribu noble des Aouellimiden, celle +des Igueouedaran et celle des Tédemeket qui sont des tributaires. En +fait d’Arabes, les Brabish, les Ouled Bou Hinda, fraction d’Oulad Delim, +les Ouled el Ouafi, fraction de Kountahs, et enfin les Berbères Gouanin. +L’endroit où s’est réfugié El Hadj Omar est sur le bord d’un lac nommé +Koush. + +« Un petit-fils d’Ahmadou Labbo, fondateur du Macina, réfugié chez les +Mouchis, a repris le pouvoir après la bataille de Goundam, à Hamdou +Allahi. Cette ville, d’après notre informateur, serait dix fois plus +grande que Tombouctou. Il donne cependant à cette dernière ville de +trente à quarante mille habitants, près du double de l’évaluation de +Barth. Les deux obusiers de 0m,12, abandonnés faute d’affûts par le +commandant de Bakel, dans une expédition du Bondou, en 1857, avaient été +ramassés par les gens d’El Hadj Omar, et celui-ci les traînait avec lui +dans toutes ses guerres. Ils auraient été pris par l’armée d’Ahmed el +Beckay, à la bataille qui s’est livrée sous Tombouctou, et ils seraient +aujourd’hui dans cette ville. Tombouctou possède huit autres pièces +d’artillerie, trois en bronze et cinq en fer, qui proviennent de Kagho, +ancienne capitale, à une centaine de lieues en aval de Tombouctou. Elles +avaient été amenées à Kagho par l’armée marocaine du pacha Djoddar, vers +la fin du seizième siècle. Nous avons fait prononcer le nom des +aborigènes de la contrée où sont les villes de Tombouctou, Kagho et +Djénné, par Sidi Mohammed, pour être bien fixés sur ce nom, écrit de +tant de manières par les voyageurs. Il prononce Sonkhey, la première +voyelle nasale comme notre article possessif son ; quant à la consonne +qui suit, bien que Sidi Mohammed prononce kh, il écrit ق, Qof. Barth a +écrit ce nom Sonrhaï. Les vocabulaires de cette langue ont été donnés +par Caillé, sous le nom de Kissour, par Raffenel, sous le nom d’Arama et +par Barth. + +« Étant édifiés sur les événements du Soudan central, qui intéressent +vivement la colonie du Sénégal, nous avons interrogé Sidi Mohammed au +sujet du nord de l’Afrique. Il nous dit qu’il était en partie au courant +de ce qui s’y passait ; ainsi, qu’il avait entendu dire que le fils de +Sidi Hamza avait apostasié et livré un saint shérif aux infidèles. + +« On sait, en effet, que Sidi Boubakar a pris l’année dernière et nous a +livré le shérif Mohammed ben Abd Allah. Inutile de dire qu’il n’a pas +apostasié. + +« Ahmed el Beckay a envoyé, il y a deux ans, d’après les conseils que +lui a donnés Barth, des ambassadeurs à la reine d’Angleterre, par +Tripoli ; mais ces envoyés ne purent pas dépasser Tripoli, où on exigea +la remise de leurs lettres et d’où on les renvoya avec quelques cadeaux. +A leur retour, le cheick fut très-mécontent de ce qu’ils n’avaient pas +accompli ses ordres, et il fit partir, il y a six mois, d’autres +envoyés, parmi lesquels se trouve un de ses neveux, avec ordre d’aller +jusqu’en Angleterre. + +« Nous avons enfin demandé à Sidi Mohammed s’il avait eu connaissance, à +Tombouctou, des tentatives du gouvernement général de l’Algérie, par +l’intermédiaire du cheik Ikhenoukhen, pour entrer en relations +commerciales avec le Soudan. Sidi Mohammed a répondu que non, et que +cela n’a rien d’étonnant, parce que Ikhenoukhen est très-loin de chez +eux et qu’il est en guerre depuis deux ans avec les Touaregs +Deugguemachil, qui le séparent du pays de Tombouctou. Les gens de +Tombouctou se figurent que nous avons dessein de conquérir le Touat. +Nous les avons détrompés à cet égard, et nous les avons engagés à +expédier des envoyés en Algérie, en leur racontant la bonne réception +qu’on y a faite à Othman et aux Touaregs de sa suite. + +« Le jour de son départ arrivé, Sidi Mohammed a témoigné spontanément le +désir de ne pas quitter le gouverneur du Sénégal sans se faire +réciproquement et par écrit, sous forme de convention ou de traité, la +promesse de protéger respectivement les sujets de l’un des deux pays qui +voyageraient dans l’autre. + +« Nous nous sommes empressé de satisfaire à un désir aussi louable, en +signant la convention suivante : + + + AU NOM DE S. M. NAPOLÉON III, EMPEREUR DES FRANÇAIS. + +« Entre M. Faidherbe, général de brigade, commandeur de la Légion +d’honneur, gouverneur du Sénégal et dépendances, d’une part ; et Sidi +Mohammed ben Zin el Habidin ben el Cheick Sidi el Mocktar, représentant +de son cousin germain Sidi Ahmed el Beckay ben el Cheick Sidi Mohammed +el Khalifa ben el Cheick Sidi el Mocktar, cheick de la ville de +Tombouctou, d’autre part, il a été pris les engagements suivants : + +« Article 1er. Sidi Mohammed ben Zin el Habidin s’engage en son nom, au +nom de son cousin et de tous les principaux chefs des Kountahs, à +entretenir les relations les plus amicales avec les Français, à protéger +à Tombouctou tout sujet français ou de toute autre nation européenne, +commerçant, envoyé ou voyageur, et à l’aider jusqu’au moment où il sera +mis en sûreté. + +« La même protection et les mêmes garanties seront accordées dans +l’Adrar et le Tiris, chez Mohammed el Kounti ben Cheick Sidi Mohammed el +Khalifa ben Cheick Sidi el Mocktar, ou chez son cousin Abidin ben Baba +Ahmed, ou chez Sidi Ahmed ben Sidati, tous demeurant dans le Tiris ou +dans l’Adrar. + +« Il en sera de même dans le Tagant, chez Sidi Mohammed ben Baba Ahmed, +ou chez Sidi Ahmed ould Ahmed ould Mohammed, et en général dans toutes +les fractions des Kountahs du Tagant, et enfin dans le pays d’El Haodh +(El Ély ould Amar) (Ludamar des cartes), chez Baba Ahmed ben el Beckay +ben Baba Ahmed ben el Cheick Sidi el Mocktar. + +« Article 2. Le gouverneur du Sénégal promet, de son côté, que les +Kountahs et tous gens qui habitent le Touat, à Tombouctou et dans les +environs, dans Asaouad, dans le Haodh, le Tagant, l’Adrar, le Tiris et +le Cayor (Isonkhan), seront respectés et protégés au Sénégal, ainsi que +dans les autres pays appartenant à la France, quel que soit le motif qui +les y ait amenés, pèlerinage, commerce, missions données par des chefs, +ou voyage de curiosité. + + « _Signé_ : L. FAIDHERBE. + + « _Signé_ : MOHAMED BEN ZIN EL HABIDIN. » + + +Je rapporte ici en entier le texte de cet article, qui, on le verra par +la suite, s’il contient un fonds de vérité en ce qui concerne les +événements généraux, est inexact quant aux détails, et dont les erreurs +ne sont pas involontaires, car c’est à dessein que, dans cette soi- +disant lutte d’El Hadj contre Tombouctou, il donne le beau rôle aux +Maures qu’il présente comme les plus sérieux adversaires du marabout, +tandis qu’il nous a été démontré au contraire que c’était à la révolte +générale du Macina que El Hadj Omar avait dû sa ruine. + +Le 7 août 1863 j’avais reçu du gouverneur les instructions suivantes : + + + « Saint-Louis, 7 août 1863. + + « Monsieur le capitaine, + +« Suivant votre désir et avec l’assentiment de S. Exc. le ministre de la +marine, M. le comte P. de Chasseloup-Laubat, je vous charge d’une +mission de la plus grande importance au point de vue des résultats +politiques et commerciaux qu’elle pourra produire plus tard, et en même +temps du plus grand intérêt au point de vue géographique. + +« Cette mission consiste à explorer la ligne qui joint nos +établissements du haut Sénégal avec le haut Niger, et spécialement avec +Bamakou, qui paraît le point le plus rapproché en aval duquel le Niger +ne présente peut-être plus d’obstacles sérieux à la navigation jusqu’au +saut de Boussa. + +« Le but serait d’arriver, lorsque le gouvernement de l’Empereur jugera +à propos d’en donner l’ordre, à créer une ligne de postes distants d’une +trentaine de lieues entre Médine et Bamakou, ou tout autre point voisin +sur le haut Niger qui paraîtrait plus convenable pour y créer un point +commercial sur ce fleuve. + +« Le premier de ces postes en partant de Médine serait Bafoulabé, +confluent du Bafing et du Bakhoy, dont nous nous occupons déjà depuis +longtemps. + +« Il serait probablement nécessaire de créer trois intermédiaires entre +Bafoulabé et Bamakou. + +« La ligne droite que vous chercherez à suivre traverse d’abord le pays +des Djawaras[10] (Sarracolets qui habitent une province du Kaarta) et le +Foula Dougou, province tributaire du Ségou. Mongo Park a suivi cette +voie à son deuxième voyage ; mais les caravanes allant de Bakel au haut +Niger, ne la suivaient pas dans ces dernières années à cause de la +guerre qui existait entre les Bambaras et les Djawaras du Kaarta[11]. +Elles appuyaient au Nord pour aller passer au Diangounté, ou bien +gagnaient le Sud pour aller, en remontant la Falémé, passer par le +Diallonka Dougou. Dans l’un et l’autre cas le chemin était beaucoup plus +long. + +« Je ne pense pas que la ligne directe de Bafoulabé à Bamakou, passant +par Bangassi, capitale du Foula Dougou, présente des obstacles naturels +sérieux. Les quelques cours d’eau à traverser doivent offrir autant +d’avantages que d’inconvénients, et il n’est pas probable qu’il y ait +des chemins de montagnes de quelque importance. + +[Illustration : Vue de Saint-Louis, prise de la pointe du nord.] + +« Si, au moyen des postes dont je vous ai parlé, et qui serviraient de +lieux d’entrepôt pour les marchandises et les produits, et de points de +protection pour les caravanes, nous pouvions créer une voie commerciale +entre le Sénégal et le haut Niger, n’aurions-nous pas lieu d’espérer de +supplanter par là le commerce du Maroc avec le Soudan ? + +« Les marchandises partant de Souéyra (Mogador) pour approvisionner le +Soudan, ont quatre cents lieues à faire à dos de bêtes de somme à +travers un désert sans vivres et sans eau avant d’arriver sur le Niger. +Pour 1000 kilogrammes, c’est cinq chameaux et au moins un conducteur +voyageant pendant trois mois. + +« Examinons l’autre voie que nous cherchons à ouvrir. Les marchandises +venant de France, d’Algérie, d’Angleterre ou même du Maroc à Saint- +Louis, à l’embouchure du Sénégal, payent de 30 à 40 francs de fret pour +1000 kilogrammes. Pour remonter jusqu’à Médine, mettons 60 francs, c’est +beaucoup. De Médine au Niger, supposons 150 lieues. Il faut les faire à +dos de bêtes de somme, mais dans un pays fertile où l’eau ne manque pas. +Cette distance franchie, nos embarcations transportent, soit en +descendant, soit en remontant le fleuve, les marchandises à très-peu de +frais dans le bassin du haut Niger ; il y a un avantage évident et très- +considérable en faveur de la nouvelle voie que nous voudrions ouvrir. +Les produits riches nous arriveront en retour par la même voie ; mais +les produits encombrants que nous obtiendrons en échange, produits qui, +du reste, n’existent pas aujourd’hui ou ne sortent pas du pays (graines +oléagineuses ou coton), ne pourraient pour la plupart nous arriver en +Europe qu’en descendant le Niger. C’est un problème à étudier. + +« Le commerce du Maroc avec le Soudan profite surtout aujourd’hui à +l’Angleterre, il tend à introduire des esclaves au Maroc. Il y aurait +donc avantage à le supprimer à notre profit. Un chef tout-puissant d’un +grand empire, tel que l’est aujourd’hui El Hadj Omar, dans le Soudan +central, s’entendant avec nous, était nécessaire à la réalisation de ce +projet. Ce marabout, qui nous a suscité autrefois tant de difficultés, +pourrait donc dans l’avenir amener la transformation la plus avantageuse +au Soudan et à nous-mêmes, s’il veut entrer dans nos vues. + +« Et quant à lui, il pourrait tirer de ce commerce par le haut Niger de +très-grands profits. + +« Quelque considérables que fussent les droits qu’il percevrait sur son +territoire, il y aurait encore de grandes économies si on pense aux +frais énormes de quatre cents lieues à dos de chameau et aux exigences +et aux pillages des nomades du Sahara. + +« C’est donc comme ambassadeur à El Hadj Omar que je vous envoie. Il +paraît certain que dans ces derniers temps El Hadj Omar était maître du +Kaarta, du Ségou et de ses provinces tributaires, le Bakhounou et le +Foula Dougou, du Macina et de Tombouctou, c’est-à-dire maître de tout le +cours du haut Niger entre Fouta Diallon et Tombouctou. Aujourd’hui les +uns disent qu’il est mort, les autres qu’il est tout-puissant dans le +Macina. + +« S’il est réellement mort quand vous arriverez dans le pays, vous vous +adresserez en mon nom à son successeur, ou si son empire est démembré, +aux chefs des pays que vous traverserez. Je vous donnerai toutes les +lettres nécessaires pour cela. + +« Votre mission relative aux postes à établir entre Bafoulabé et +Bamakou, et aux propositions à faire à El Hadj Omar ou à ses +successeurs, étant remplie, vous pourrez m’en rapporter vous-même les +résultats, ou bien, en me les expédiant par une voie sûre, essayer, si +vous en entrevoyez la possibilité, de descendre le Niger jusqu’à son +embouchure ou d’aller rejoindre l’Algérie, le Maroc ou Tripoli. + +« Monsieur le chirurgien de deuxième classe Quintin s’est offert à vous +accompagner et j’ai accepté sa demande. Il partagera donc vos fatigues, +vos dangers, et l’honneur de la réussite, si le succès couronne vos +efforts, comme je l’espère. + +« Vous avez déjà, dans une première excursion au Tagant, donné des +preuves d’énergie et d’intelligence, et acquis une expérience qui sont +de précieuses garanties pour la réussite du voyage, beaucoup plus +important à tous égards, que vous allez entreprendre aujourd’hui. + +« Je vous ouvre un crédit de 5000 francs pour les dépenses du voyage. +Vous partirez de Médine à la fin d’octobre. + +« Ci-joint la lettre que je viens d’envoyer à El Hadj Omar, pour +l’avertir de votre mission auprès de lui. + +« Veuillez agréer, Monsieur le capitaine, etc., etc. + + +« _Le général de brigade, gouverneur du Sénégal et dépendances_, + + « _Signé_ : L. FAIDHERBE. » + + + LETTRE DU GÉNÉRAL FAIDHERBE A EL HADJ OMAR. + +« Gloire à Dieu seul. Que tous les bienfaits accompagnent ceux qui ne +veulent que le bien et la justice. + +« Le général gouverneur de Saint-Louis et de tous les pays qui en +dépendent, à El Hadj Omar, prince des croyants, sultan du Soudan +central. + +« Cette lettre est pour t’annoncer qu’aussitôt après la saison des +pluies, j’enverrai un de mes chefs vers toi, comme tu l’as désiré +autrefois. + +« Cet officier, homme très-distingué, est investi de mon entière +confiance ; il causera avec toi des affaires qui nous intéressent, et te +fera de propositions importantes au sujet d’un commerce qui pourrait te +rapporter des droits considérables. + +« Il te remettra une lettre de moi, afin que tu ne puisses pas douter +qu’il est mon envoyé. C’est à toi de donner des ordres pour que lui et +ses hommes puissent passer librement sur tes États, qu’ils traverseront +par la route des Djawaras et du Foula Dougou, et qu’ils ne soient ni +arrêtés ni inquiétés en aucune façon. + + « Salut. + + « _Le gouverneur_, + + « _Signé_ : L. FAIDHERBE. » + +« Saint-Louis, le 30 juillet 1863. + +Ces instructions m’avaient été adressées en août, en même temps que +partaient deux courriers pour porter la lettre ci-dessus à Ségou, par la +voie de Kouniakary et Nioro, route que l’on savait être libre et au +pouvoir d’El Hadj. + +Après l’arrivée à Saint-Louis des Maures de Tombouctou, le gouverneur, +en me donnant connaissance des renseignements que j’ai rapportés ci- +dessus, m’adressa un complément d’instructions que je joins ici : + + + « Saint-Louis, le 7 octobre 1863. + + « Monsieur le capitaine, + +« Depuis que je vous ai adressé mes instructions du 7 août 1863, des +nouvelles qui paraissent positives nous ont tirés de l’ignorance où nous +étions de ce qui se passait dans les États d’El Hadj Omar. + +« Ce marabout n’est pas mort ; il est dans le Bakhna ; il est encore +maître du Kaarta et du Ségou, mais il a échoué contre Tombouctou, et a +perdu le Macina, qu’il a possédé un instant. + +« Nous avons appris que vous seriez parfaitement reçu dans les contrées +où il domine ; mais comme il est dans le Bakhna, c’est-à-dire dans le N. +E. de Médine, il est à craindre qu’on ne veuille vous diriger vers lui +par Kouniakary (Diombokho), ce qui vous détournerait du but le plus +important et le plus utile de votre voyage, qui est d’étudier la +communication du haut Niger par Bafoulabé, Bangassi et Bamakou. + +« Vous devrez donc faire tout votre possible pour suivre cette dernière +voie, en mettant en avant les raisons que les circonstances vous +suggéreront. + +« Pour chaque point de cette ligne où vous croiriez qu’un poste pourrait +être établi, donnez-moi : un levé topographique des lieux, des +renseignements sur les matériaux de construction, bois, pierres, terres +à briques, pierres à chaux ou à plâtre, qui se trouvent sur la place ou +à des distances que vous déterminerez ; + +« Sur les productions naturelles susceptibles de fournir un aliment au +commerce, sur la densité de la population du lieu même et des provinces +voisines, sur la nature et l’importance des relations commerciales dont +ce lieu pourrait devenir le centre. + +« Quelles que soient les circonstances où vous vous trouverez, et le +rôle que vous serez obligé de prendre pour vous tirer d’embarras, ne +faites rien qui puisse contrecarrer nos projets d’approvisionner le +Soudan occidental, par la ligne du Sénégal, et par l’intermédiaire des +noirs, en supplantant les Sahariens et les Marocains, qui sont presque +en possession de ce marché. + +« La convention que j’ai signée avec le cousin germain du cheick de +Tombouctou vous assure une bonne réception dans les pays soumis à +l’influence des Kountah, si les circonstances de votre voyage vous font +passer du camp d’El Hadj Omar dans celui de ses ennemis actuels. + +« En terminant, je vous dirai que votre retour par l’embouchure du Niger +en descendant ce fleuve, me paraît être des plus avantageux au point de +vue de la science, du commerce et de la gloire qui en résulterait pour +votre nom. + +« Recevez, Monsieur le capitaine, etc., etc. + + « _Le gouverneur_, + + « _Signé_ : L. FAIDHERBE. » + + +C’est le 7 octobre que je recevais ces dernières instructions, et, +quelques jours après, la baisse des eaux ayant été très-rapide cette +année, je partais sur la canonnière à vapeur _la Couleuvrine_, qui +remontait à Bakel. + + Octobre 1863. + +Le 12 octobre au soir je quittai Saint-Louis après avoir reçu la +dernière lettre de ma famille que je dusse lire de longtemps, et les +adieux de bien des camarades, de quelques amis, qui pensaient déjà en +eux-mêmes ne jamais me revoir. + +Qu’il me soit permis, à ce sujet, de relater un mot plaisant : Quelques +jours avant mon départ, un homme que j’avais engagé pour mon voyage, +Bambara d’origine, était tombé gravement malade ; j’avais prié le +docteur Quintin d’aller le visiter. Il l’avait trouvé mort, et, comme il +sortait de chez lui, il raconta le fait à un de mes collègues, qui +s’écria : « Comment ! déjà un de mort ! » C’était assez dire que, dans +son opinion, le même sort nous attendait tous, et, grâce à cette opinion +assez générale, du reste, j’éprouvai la plus grande difficulté à réunir +le personnel de mon expédition. Bien que je comptasse parmi les +équipages de la flottille des hommes qui m’étaient personnellement +dévoués, il arrivait souvent, qu’après m’avoir demandé à m’accompagner, +ces braves gens, vaincus par les instances de leurs familles, venaient +retirer leurs demandes. + +Plusieurs Européens, sous-officiers de l’infanterie de marine, des +tirailleurs sénégalais, des spahis, vinrent m’offrir leurs services ; +mais, en présence du peu de ressources dont je disposais, je ne pouvais +songer à emmener des blancs, qui se fussent lancés à ma suite ignorants +de toutes les souffrances et de toutes les privations qui nous +attendaient, qui n’eussent pas tardé sans doute à se décourager et me +seraient devenus à charge, au lieu d’être d’utiles auxiliaires. + +La plupart se figuraient qu’ayant souffert quelques privations dans les +expéditions ordinaires au Sénégal, ils pouvaient tout endurer ; je +n’avais pas le temps de les initier à la vie qui les attendait : c’eût +été une véritable tromperie que de les emmener sans les mettre au +courant ; je préférai m’en passer. + +[Illustration : Nègres de l’escorte de M. Mage. + +1. Seïdou (Toucouleur). — 2. Déthié N’diaye. — 3. Sidy (Khassonké). — 4. +Boubakary Gnian. — 5. Samba Yoro. — 6. Mamboye.] + +Le gouverneur m’avait donné carte blanche pour la composition de mon +escorte, m’autorisant à la choisir dans les meilleurs hommes de tous les +corps. Voici à quelle idée je m’arrêtai, après en avoir conféré avec +lui. Je prendrais une escorte entièrement composée de nègres, tous +employés depuis longtemps et la plupart gradés dans la marine locale ou +aux tirailleurs[12], de manière à trouver en eux à la fois des hommes +d’action si j’avais à me défendre, des travailleurs adroits et forts +pour les besoins du voyage qui devaient être multiples, et enfin des +interprètes de toutes les langues que j’allais entendre parler. + +Bakary Guëye, l’un de mes anciens compagnons de voyage au Tagant, fut le +premier homme que je choisis. Sans savoir seulement où j’allais, +apprenant que je revenais au Sénégal pour faire un voyage, il avait +quitté un bâtiment où il faisait le service de contre-maître mécanicien, +pour venir avec moi en qualité de simple laptot[13] à 30 francs par +mois. C’était un homme dévoué dans toute la force du terme. Wolof[14] de +Guet’N’dar, il avait sur ses concitoyens l’avantage d’avoir dix années +de service, d’avoir fait un voyage de quelques mois en France, de n’être +qu’à demi musulman et de parler assez correctement le français ; de +plus, il parlait très-purement le yoloff et comprenait le toucouleur ; +d’une bravoure à toute épreuve, et même un peu mauvaise tête en face +d’autres noirs, il était cependant très-prudent quand je devais être en +cause, et d’une douceur peu commune dans ses relations avec moi. + +Pendant quelque temps, je le chargeai de prendre des renseignements sur +les hommes qui s’offraient à m’accompagner. Si c’étaient de bons hommes, +j’étais sûr qu’il me les recommanderait avec chaleur ; mais il y avait +cet inconvénient que, s’il y avait quelque chose de mauvais sur leur +compte, lui, comme tous les noirs, se garderait bien de le dire. + +Il m’amena d’abord un de ses grands camarades, Boubakary Gnian, +Toucouleur[15] du Fouta. D’une physionomie très-intelligente quoique +fort laide, Boubakary Gnian faisait fonction de quartier-maître indigène +sur un des bâtiments de la flottille, où il était patron de la +baleinière du commandant. Il quittait le double avantage que lui +offraient ces deux positions pour venir aussi simple laptot à 30 francs +par mois. Il comprenait bien le français, et, en sa qualité de +Toucouleur, il devait devenir par la suite un interprète précieux pour +le poul et le soninkè, langues qu’il parlait d’enfance. + +Je recrutai ensuite différents hommes dont je connaissais la valeur de +longue date, les ayant eus sous mes ordres. Ce furent : + +Déthié N’diaye, gourmet de première classe, Serère d’origine, parlant +très-bien français, woloff et poul ; + +Latir-Sène, Wolof de Dakar, gourmet de première classe, connu par sa +grande probité et d’une physionomie très-remarquable ; + +Samba Yoro, capitaine de rivière de première classe ; Poul du Bondou, +qui, dans sa jeunesse, avait passé trois ans en France. Très- +intelligent, infatigable au travail et assez brave, il parlait +parfaitement le français. Ce fut, du reste, mon principal interprète +pendant le voyage, et tant que mes discussions avec les chefs n’étaient +pas trop fortes, il s’en tirait très-bien ; mais quand, soit malgré moi, +soit de parti pris, elles devenaient un peu vives, j’étais obligé de +recourir à Boubakary Gnian, qui, avec son aplomb de Toucouleur, ne +craignait pas de parler haut et fort là où Samba Yoro se laissait +intimider. J’engageai ensuite Alioun Penda, ancien esclave du Fouta, +qui, déserteur de chez son maître, était venu chercher à Saint-Louis sa +liberté. C’est un des meilleurs hommes que j’aie jamais connus. Bien que +musulman très-fervent, il était sincèrement attaché aux blancs ; il +venait de se marier.... Il ne devait plus revoir Saint-Louis ! + +Puis deux hommes qui me furent recommandés, Sidi, Khassonké et Bara +Samba, laptot du poste de Médine, vinrent grossir nos rangs. Bientôt, un +de mes anciens hommes de _la Couleuvrine_, Yssa, marcheur infatigable, +me demanda à m’accompagner. C’était un Sarracolet, marabout de +Dramané[16]. + +Enfin, pour compléter mon escorte en la portant au chiffre de dix, je +pris un sergent tirailleur sénégalais, Mamboye, Yoloff du Cayor, ayant +dix ans de service. Prisonnier chez les Maures Trarzas, qui l’avaient +enlevé tout enfant dans le Cayor, à l’époque où ils commettaient leurs +razzias perpétuelles, il avait appris l’arabe. Repris plus tard par les +Français, en 1854, il avait souscrit un engagement de quatorze ans pour +obtenir sa liberté. Du reste, vaillant soldat, il avait conquis dans la +guerre du Cayor, à l’expédition de Diatti, la Médaille militaire et +passait pour le modèle du bataillon. + +Pendant que je m’occupais ainsi de la composition de mon personnel, je +ne négligeais pas le matériel. Conformément au programme que j’avais +arrêté avec M. le gouverneur, j’avais fait construire à la marine un +canot très-léger, armant quatre avirons, pour explorer le Sénégal au- +dessus de Médine. Ce canot, dans le cas où j’eusse trouvé ce fleuve +navigable, eût pu être transporté dans le bassin du Niger au moyen d’un +chariot démonté, construit _ad hoc_. J’avais fait à Saint-Louis un essai +de transport ; une fois le canot à l’eau, on mettait le chariot à bord : +l’opération avait bien réussi. Huit hommes chargeaient et déchargeaient +le canot de dessus le chariot. + +Deux mules me furent prêtées pour traîner cet appareil, et j’en trouvai +une troisième à acheter. Sous le rapport des chevaux, je fus moins bien +monté. L’opinion généralement reçue au Sénégal, que les chevaux de race +arabe ne vivent pas dans le haut fleuve, empêcha le gouverneur de mettre +à ma disposition des chevaux de l’escadron de spahis ; et quant à +acheter des chevaux maures, dont le prix varie de cinq à huit cents +francs, les ressources du voyage ne me le permettaient pas. Je fus +réduit à me procurer deux mauvais petits chevaux du Cayor, maigres et +blessés, qui me coûtèrent l’un trente-six francs et l’autre soixante. +Plus tard, rendu à Bakel, j’achetai un autre cheval de même race, mais +gras et plus fort, qui devint ma monture habituelle : triste monture +pour un voyageur qui se préparait à traverser une partie de l’Afrique. A +Bakel, j’achetai également douze ânes destinés à porter nos vivres, +provisions diverses et marchandises, et à Médine, j’en pris un +treizième. Toutes ces emplettes faites, tous ces achats soldés, il me +restait peu d’argent pour entreprendre mon voyage ; aussi, je m’étais +muni de marchandises, dont je donne la note ci-après : je pensais +qu’elles seraient d’un écoulement plus facile que l’argent, qu’elles +auraient, dans les pays que j’allais parcourir, une plus grande valeur, +et il me devenait urgent d’augmenter mes ressources par trop modestes. + +J’avais espéré une somme beaucoup plus forte que celle qui m’était +allouée, et, malgré ma résolution bien arrêtée de périr plutôt que de +reculer un instant, je sentais mon cœur se serrer à la pensée des +souffrances que de si modestes ressources allaient m’imposer et à la +crainte de ne pas posséder assez de forces pour les supporter. Et ma +plume obéissant au caractère de mes pensées, j’avais écrit à un ami +(qu’il me permette malgré sa position de lui donner ce nom) une lettre +dans laquelle perçaient mes secrètes appréhensions. « De telles +ressources, lui disais-je, là où Mongo Park, pour une mission semblable, +ne croyait pas avoir trop de 125000 francs, semblent bien faibles ; les +privations qu’elles m’imposent ne seront-elles pas au-dessus de mes +forces, n’arriverai-je pas à une catastrophe, et ne faudra-t-il pas +l’imputer à une économie regrettable ? » + +La réponse ne se fit pas attendre. Le ministre, informé de mon voyage et +de mes ressources, m’ouvrit un crédit supplémentaire de 4000 francs ; +mais quand la nouvelle, si rapide qu’ait été la réponse, parvint dans la +colonie, j’étais déjà en route et ne l’appris qu’à Bafoulabé. Néanmoins +ma reconnaissance pour cet ami, pour cet homme qui, dans un rang élevé, +prête son concours à tous ceux qui veulent entreprendre quelque chose de +grand, ne fut pas affaiblie et c’est un bonheur pour moi que de lui en +fournir ici la preuve. Si quelque jour employant ses rares loisirs à +feuilleter la relation de ce voyage il s’arrête à ces lignes, qu’il +sache bien qu’elles ne sont que la trop faible expression des sentiments +de mon cœur. + + NOTE SUR L’EMPLOI DES CINQ MILLE FRANCS DONNÉS POUR LE VOYAGE. + + Soldé à la marine pour un canot et un corps de charrette 369 52 + + A l’artillerie, pour six bâts d’âne et roues de voiture 227 7 + ---------- + 596 59 + + Somme allouée 5000 » + ---------- + Somme à toucher à la caisse 4403 41 + + A défalquer 3 p. 0/0 132 10 + ---------- + Somme reçue au Trésor 4271 31 + + + _Sommes avancées. — Dépenses._ + + + 25 septembre. Avances au nommé Moussa Ndiaga + (mort depuis avant le voyage) 5 » + + 5 août. 3 toulons ou sacs en cuir, pour porter + l’eau 3 50 + + 7 — 5 — — — — 4 70 + + 8 — 2 — — — — 2 50 + + 10 septembre. 1 cheval du Cayor 36 75 + + — id 60 » + + Herbages pour la nourriture des chevaux 4 » + ---------- + Total à reprendre 116 45 + + Achat de soixante pièces de guinée à + 27 fr. 75 c. 1065 » 1065 » + + 6 bonnets velours doré à glands } + } ensemble 200 » 200 » + 12 — — — — } + + 15 mètres écarlate fine 135 } + } + 151 mètres madapolam 6/4 241 60 } + } + 50 mètres escamite blanche 80 » } + } + 2 douzaines bonnets grecs 60 » } 679 5 + } + 58 mètres sucreton de Rouen 93 45 } + } + 10 paires pagnes bleus 45 » } + } + 12 haïcks 24 » } + --------- + 93 mètres roume 99 » } + } + 3 mallettes maroquin rouge 22 » } + } + 1 rame papier fort 12 » } + } + 2 douzaines couteaux 18 » } + } 421 50 + 4 colliers grenat du Brésil 28 » } + } + 1 lot d’ambre, solde 150 » } + } + 25 kilogrammes de tabac 87 50 } + } + 1 paquet de verroteries 5 » } + --------- + 2 livres d’ambre no 4 105 » } + } + 1 journée de travail (réparation de } 119 » + cantines) 4 » } + } + Avances à des hommes de voyage 10 » } + --------- + 2 douzaines carnets marabouts 8 » } + } + 12 miroirs en cuivre 3 » } + } + 2 sacs de plomb de chasse 9 » } + } + 1 masse, verroteries rouges 1 » } + } + 9 — — 3 60 } 49 10 + } + 1 — grenat vert 1 » } + } + 1 caisse eau de Cologne 2 50 } + } + 1 grosse d’allumettes 5 » } + } + Bougies, encre 16 » } + --------- + 4 glaces à 2 francs 2 » } + } + 1 kilogramme petite ligne à ficeler 3 » } + } 14 50 + 6 cadenas pour cantines 3 » } + } + Savon, 5 kilogrammes 6 50 } + --------- + 2 pots poudre 12 » } + } + 1 cafetière 4 50 } + } + 4 quarts en fer-blanc 2 40 } + } + 6 assiettes en fer battu 6 » } + } + 1 boîte à sel 1 50 } + } + 4 couverts fer battu 2 40 } + } + 1 boîte graisse (5 kilogrammes) 11 50 } + } + 2 pains de sucre 11 75 } + } 143 80 + 20 boîtes conserves juliennes 28 » } + } + 1 satala fer-blanc 4 » } + } + 1 bouilloire — 3 25 } + } + 2 plats fer battu 2 50 } + } + 1 chaudron — 2 50 } + } + 30 boîtes sardines 24 » } + } + 2 plats creux, ronds 4 » } + } + Bagatelles diverses 23 50 } + --------- + Grenat du Brésil en collier 20 » } + } 29 » + 12 losanges cornalines 9 » } + --------- + 1 kilogramme ambre no 2 110 » } + } + — — no 3 80 » } + } + 2 filières — no 6 10 » } + } + 1 mule harnachée avec bât 300 » } + } 637 » + 2 filières corail no 6 30 » } + } + 1 _ _ no 5 25 » } + } + 1 masse corail piment 12 » } + } + 1 bout corail rond no 2 70 » } + --------- + 1 filière ronde, 30 grains corail 50 » 50 » + + 20 mètres mérinos bleu 90 » } + } + 1 douzaine briquets acier 1 50 } 123 50 + } + Flanelle fantaisie 32 » } + --------- + ----------- + Total général 3647 90 + + Sommes reçues 4271 31 + ----------- + Reste, argent 623 41 + +Sur cette somme, 420 francs furent dépensés pour achat de huit ânes. Les +autres ânes et le cheval, achetés à Bakel, ayant été payés en guinée, il +restait au moment du départ de Bakel en dehors des marchandises citées, +34 pièces et demie de guinée[17] et 204 francs en argent. + +[Décoration] + + +[Note 1 : _L’Avenir du Sahara_, par le colonel Faidherbe (_Revue +maritime et coloniale_, 1863).] + +[Note 2 : Saint-Vincent, îles du cap Vert. Relâche du paquebot du Brésil +pour le transbordement sur la ligne annexe de Saint-Vincent à Gorée. +Cette ligne annexe, qui eût dû cesser son service en 1863, par suite des +conditions du cahier des charges qui obligeait la compagnie à relâcher +directement à Gorée, existait encore en 1866.] + +[Note 3 : Makhana, grand village de Sarracolets Bakiri, à mi-distance +entre Bakel et Médine, avait été détruit par El Hadj Omar ; ses +habitants en grande partie avaient été massacrés, les autres avaient +trouvé un asile dans le fort de Bakel, où ils nous avaient secondés dans +notre lutte contre le marabout conquérant. En 1859, après l’expédition +du Guémou, le gouverneur, pour les encourager à reconstruire leur +village avait envoyé la canonnière _la Couleuvrine_, que je commandais, +stationner à Makhana, et, neuf mois après, là où ne s’élevaient que des +herbes, un grand village était reconstruit.] + +[Note 4 : Gouïna, chutes du fleuve visitées pour la première fois, dit- +on, par M. Rey, commandant de Bakel ; ensuite par M. Pascal, sous- +lieutenant d’infanterie de marine, en décembre 1859 ; puis par MM. Mage, +enseigne de vaisseau, Joyau, commandant de Médine, Charbounié, +chirurgien de la marine, en avril 1860.] + +[Note 5 : Bafoulabé, Ba-foulah-bé. Les deux rivières, en idiome malinké, +Bambara ou Khassonké, confluent du Sénégal ou Bafing avec le Bakhoy, +rivière venant de l’Est. Ce point, qu’on avait souvent désiré explorer, +n’avait pu encore être atteint en décembre 1859. M. Pascal, devant le +refus de ses guides d’avancer, s’était arrêté à Foukhara. (Voir le levé +du fleuve.)] + +[Note 6 : Diula (marchand, généralement colporteur et voyageur).] + +[Note 7 : Alioun Sal, nègre de Saint-Louis, d’abord traitant, ensuite +lieutenant indigène aux spahis, voyageur en Sénégambie (mort pendant le +voyage).] + +[Note 8 : Ce nom, donné dans cette relation, est inconnu à Ségou, où le +roi était appelé Ali.] + +[Note 9 : Un gros d’or de Bouré vaut de 12 fr. 50 c. à 18 francs, mais +le gros du pays ne vaut que jusqu’à 15 francs.] + +[Note 10 : C’est une erreur, les Djawaras habitant principalement le +Kaarta et surtout le Kingui, bien au Nord de la route à suivre.] + +[Note 11 : Il n’y a pas eu de guerre marquante entre ces deux peuples.] + +[Note 12 : Les tirailleurs sénégalais, corps analogue aux turcos, +composé de nègres de la côte d’Afrique et des bassins du Sénégal et du +Niger.] + +[Note 13 : On désigne sous le nom de laptots les noirs engagés comme +matelots au service de la station locale du Sénégal. Leur engagement +n’est que d’une année. Ils peuvent atteindre le grade de quartier-maître +indigène, généralement appelé gourmet, et, quand ils acquièrent une +assez grande habitude du pilotage dans le fleuve, ils peuvent obtenir le +grade de deuxième maître pilote de 2e et 1re classe, appelés plus +communément capitaines de rivière de 2e et 1re classe. + +Les laptots, bien qu’appartenant à différentes races, ont entre eux un +esprit de corps qu’il est bon de signaler. Sous l’empire de la +discipline, du bon exemple, tous, capitaines de rivière, gourmets ou +simples laptots, qu’ils soient chrétiens ou musulmans, Français, Wolofs, +Pouls, Soninkès, Khassonkès ou Bambaras, Serères ou Mandingues, se font +remarquer : par leur dévouement dans les expéditions, où ils rendent des +services qui ont été bien souvent signalés ; par leur ardeur dans les +gros travaux de chaque hivernage, et enfin dans mille circonstances où +l’on obtient d’eux autant et quelquefois plus qu’on n’oserait espérer de +matelots blancs. A côté de cela, ils sont susceptibles, indisciplinés, +surtout envers la maistrance, malpropres et enclins aux coalitions +contre l’autorité quand elle ne sait pas se faire aimer. Bref, ils sont +de précieux auxiliaires ou de mauvais hommes, suivant qu’on sait les +mener ou non.] + +[Note 14 : Yoloff ou Woloff, nom de race et de langue nègre et d’un +empire autrefois très-puissant ; l’empire wolof est aujourd’hui démembré +et se compose du Yoloff, du Oualo et du Cayor. Au dehors de ces régions, +à l’exception de nos comptoirs, on trouve peu de Yoloffs. Le yoloff est +la langue des nègres de Saint-Louis.] + +[Note 15 : Toucouleur, nom donné aux habitants du Fouta, mélangés de +Pouls, de Yoloffs et de différentes races, parmi lesquelles les Soninkès +semblent dominer. Ce peuple, intelligent, guerrier et cultivateur, +musulman et fanatique, est toujours plus ou moins en lutte avec le +gouvernement local du Sénégal et a fourni à El Hadj les soldats avec +lesquels il a fait toutes ses conquêtes.] + +[Note 16 : Dramané ou Daramané, petit village près de Makhana, fut +détruit par El Hadj et reconstruit en même temps que Makhana.] + +[Note 17 : La guinée, dans le haut Sénégal, est une véritable monnaie ; +c’est pour cela que j’en avais fait provision ; mais elle a relativement +peu de valeur à Ségou. Les noirs aiment l’argent, mais il n’a pas de +valeur fixe en dehors de nos comptoirs.] + +[Illustration : Pl. I. + +ITINÉRAIRE du Voyage AU SOUDAN par E. MAGE + +Gravé par Erhard, 12, rue Duguay Trouin. + +Paris. Imp. Fraillery 3. r. Fontanes.] + + + + + CHAPITRE I. + +Départ de Saint-Louis. — Arrivée à Bakel. — Dernières instructions +verbales du général Faidherbe. — De Bakel à Médine. — Rixe de Kotéré. — +Dernières installations. — Exploration du Sénégal entre le Felou et +Gouïna. — La chute de Gouïna. — Départ définitif de Médine. — Manière de +marcher. — Chutes de bagages. — La dissension commence à se montrer +entre les noirs de l’expédition. — Détails sur l’expédition de Sambala, +sur la politique de Khasso, du Logo et du Natiaga. — Visite à Altiney +Séga. — Ascension d’une montagne du Natiaga. — Aspect du pays. — Route +de Médine à Gouïna. — Accès de fièvre. — Campement à Gouïna. — Tentative +de navigation au-dessus de ce point, par MM. Quintin, Poutot et Bougel. +— Départ des officiers de Médine. — Nous sommes seuls. + + + 12 octobre 1863. + +La baisse exceptionnelle des eaux dans l’année 1863 me fit partir un +mois plus tôt que je ne l’eusse désiré. Le 12 octobre, ayant reçu le +courrier de France, je partais sur la chaloupe canonnière _la +Couleuvrine_, emportant une partie de mon matériel (le reste avec mes +laptots m’avait devancé) et les instruments que j’avais demandés en +France, et que le paquebot venait de m’apporter. C’étaient un baromètre, +deux thermomètres, un petit sextant, un horizon à fluide, trois +boussoles de poche et un chronomètre en or. Il y avait aussi une +boussole de nivellement, mais le volume et le poids de cet instrument, +et le manque de moyens de transport, me forcèrent à le laisser. + +Après avoir relâché dans la plupart des postes échelonnés sur la rive +gauche du Sénégal, et qui sont Richard Toll, Dagana, Podor, Saldé et +Matam, je débarquai le 19 au poste de Bakel, où je passai quelques jours +à chercher des chevaux et les ânes dont j’avais besoin. Pendant ce +séjour, le gouverneur, le général Faidherbe, vint passer son inspection. +Je reçus ses dernières instructions verbales, ses derniers avis, qui se +résumèrent en ceci : « Partez le plus vite possible, marchez le plus +rapidement que vous le pourrez pendant que les chaleurs ne sont pas +arrivées, et tâchez de gagner le Niger. » Puis, croyant peut-être que +j’avais besoin d’un peu plus d’enthousiasme, il me dit quelques-unes de +ces paroles qui vont au cœur, lorsqu’on l’a bien placé. Le lendemain il +partait de Bakel, au bruit des salves d’artillerie de la terre et des +bâtiments, et quelques jours après, le 26, je quittais aussi ce poste +pour me rendre à Médine, dernière station française dans le fleuve, où +seulement je pouvais organiser définitivement une petite caravane. + +[Illustration : Vue générale de Sor ou Bouëtville, prise de Saint- +Louis.] + +[Illustration : Dagana.] + +J’avais acheté, comme je l’ai déjà dit, à Bakel, un cheval médiocre, +petit, mais assez fort, le seul que j’eusse pu trouver, et je l’avais +payé le double de sa valeur (248 fr.). Malgré mon désir d’en procurer un +semblable au docteur, j’avais dû y renoncer, et lui donner le choix +entre les deux chevaux achetés à Saint-Louis. + +Douze ânes que j’avais pu me procurer m’avaient paru capables de porter +tout notre matériel, dans lequel je comptais environ huit cents rations, +cinquante kilogrammes de poudre, six cents cartouches, nos effets, les +instruments d’observation, la pharmacie, etc., etc. + +Pour ne pas fatiguer mes animaux, je fis transporter par le canot une +grande partie de mon matériel jusqu’à Médine, et je me mis en route avec +des animaux déchargés. Cela me permit de faire en moyenne dix lieues par +jour et d’arriver à Médine le 30 octobre. + +Si les eaux étaient trop basses pour permettre aux bâtiments à vapeur de +remonter à Médine, leur crue était encore assez considérable pour nous +créer des difficultés dans notre route par terre. + +Le passage de la Falémé, où le courant est très-fort, ne put s’effectuer +qu’à l’aide du canot que j’emmenais. Il en fut de même au passage du +Dianou Khollé et à plusieurs autres marigots. La vase et la roideur des +berges nous retardèrent et occasionnèrent des chutes quelquefois +dangereuses. A Kotéré (Kaméra), un incident imprévu faillit mettre fin à +notre voyage avant qu’il fût commencé. + +Mes hommes, à leur arrivée, trouvant le chemin barré par la porte d’un +lougan (champ, jardin), voulurent la faire sauter[18]. Une vieille femme +qui s’y opposa fut bousculée, et avant que j’eusse pu rétablir l’ordre, +le village entier sortait aux cris de la femme et assaillait nos hommes +à coups de bâton, leur arrachant leurs fusils. En vain le chef du +village et moi nous cherchions à rétablir la paix. La colère emportait +tout le monde, et menacé moi-même d’un coup de poignard, bousculé à +diverses reprises, j’eus besoin de faire appel à tout mon calme. + +Cette situation ne pouvait pas durer : en vain je recommandais à mes +hommes de ne pas tirer, les Sarracolés[19] chargeaient leurs fusils et +je voyais le moment où il ne nous resterait plus qu’à vendre chèrement +notre vie, lorsque, par bonheur, je fus reconnu de quelques hommes du +village qui, en 1859 et 1860, avaient été placés sous mes ordres quand +je commandais _la Couleuvrine_ à Makhana. Ils s’unirent à moi et au chef +et repoussèrent les gens du village, tandis que je réunissais les miens +à l’aide de mon fidèle Bakary Guëye ; on se rendit maître des animaux +qui dévoraient le lougan, on les en fit sortir, et le calme se rétablit. +Alors j’entrai dans le village avec M. Quintin et un laptot interprète ; +je me fis rendre les fusils sans aucune difficulté, puis je tançai +vertement les gens du village sur leur brutalité, leur rappelant que la +force était un mauvais moyen à employer contre nous ; que si nous leur +faisions un dommage, le commandant de Bakel était là pour leur rendre +justice et les indemniser. + +Le chef du village, qui s’était très-bien conduit, s’excusa et me pria +de pardonner. + +Le seul résultat de cette affaire fut le verre du chronomètre cassé dans +ma poche, sans doute par quelque coup auquel, sur le moment, je n’aurai +pas fait attention. Il fallait dorénavant laisser cet instrument dans +une boîte, et je ne pus l’utiliser que comme compteur à secondes. + +A Médine, je m’occupai de la dernière installation de mes bagages, je +pris des vivres, je disposai les charges des animaux, je fis emplette de +quelques articles oubliés à Saint-Louis, et laissant M. Quintin chargé +de préparer ces derniers détails, je me livrai à l’exploration du fleuve +au-dessus des chutes du Félou au moyen du canot que j’avais apporté. +Arrivé au pied de la cataracte on le transporta à terre sur sa +charrette, et les mules le traînèrent dans le bassin supérieur. + +Cette partie du fleuve avait été visitée par M. Pascal, sous-lieutenant +d’infanterie de marine, en 1859, lors de son voyage dans le Bambouk. +Avant cela M. Brossard de Corbigny s’était rendu par terre jusqu’au +Bagou-Ko pendant l’hivernage de 1858, où la crue des eaux l’avait +empêché de dépasser ce point. Moi-même, en 1860, j’étais allé par terre +jusqu’à Gouïna (chute d’eau), pendant la saison sèche. On disait à Bakel +que M. Rey (ancien commandant de ce fort) s’y était rendu par eau en +pirogue. J’étais donc loin de supposer que la navigation du fleuve +offrît quelques difficultés sérieuses dans cette partie. Cependant, dès +le premier jour, je fus arrêté par un barrage de roches. Le lendemain, +j’en franchissais cinq ; mais, arrêté par l’importance du sixième, je +dus suspendre mon dessein et revenir prendre un supplément d’équipage et +de vivres. Dans ma première excursion, où M. Poutot, alors lieutenant du +génie, commandant Médine, m’accompagnait, j’avais dressé la carte du +fleuve dans sa partie navigable. Dans ma deuxième tentative, où je +réussis à remonter jusqu’au village de Banganoura, j’étais accompagné du +docteur L’Helgoual’rh, chirurgien du poste ; nous franchîmes onze +barrages : à plusieurs de ces endroits nous fûmes obligés de porter le +canot à bras par dessus les roches. D’autres ne purent être franchis +qu’à la touline[20] ; d’autres enfin, qu’en faisant mettre tout le monde +à l’eau et traînant le canot à bras dans les rapides, non sans +difficulté et sans danger. + +[Illustration : Richard Toll.] + +A Banganoura la succession des rapides, la violence du courant ne +permettant plus d’avancer, je débarquai et j’allai reconnaître la route +par terre afin de m’assurer de la possibilité de transporter le canot +au-dessus des chutes pour continuer nos explorations du fleuve. J’étais +à environ une demi-lieue de Gouïna ; la route, simple sentier, +traversait une colline rocheuse, deux petits ravins ; mais, avec le +dévouement et l’adresse de mes laptots, je pouvais triompher de ces +difficultés. Tranquille, alors, sur ce point, après avoir été admirer et +dessiner la superbe chute du fleuve, je redescendis à Médine. + +A cette époque de l’année, Gouïna présente un spectacle admirable. Le +fleuve tombe, sur cinq à six cents mètres de large, en nappes +interrompues par quelques immenses blocs de roches, tellement +travaillées par les eaux qu’elles en suintent en mille filets élégants +qui viennent ajouter au pittoresque du paysage. La hauteur de la chute +n’est que de 13m 50 ; elle atteint 17 mètres lorsque les eaux sont +basses dans le bassin placé au-dessous de la chute, d’où elles +s’échappent par une succession de rapides qui, sur un espace de 60 à 80 +mètres, font une différence de niveau de plus de quatre mètres. + +Ces deux excursions, qui m’avaient occupé cinq jours, du matin au soir, +m’avaient laissé, en dépit de fatigues écrasantes, en très-bonne santé. +J’avais dressé la carte exacte du fleuve de Médine à Gouïna. J’étais sûr +de pouvoir continuer mon expédition par eau au-dessus de cette chute. +Mon enthousiasme ne faisait que s’accroître ; mais aussi je redoublais +de précautions pour éviter toutes les difficultés de transport d’un +aussi fort matériel avec si peu d’hommes et de moyens. + +Revenu à Médine, je renvoyai le canot à Banganoura, chargé de vivres, de +sa charrette et de tout ce qu’il pouvait porter pour une navigation +aussi délicate. Je confiai ce transport à Samba Yoro, qui avait fait les +premiers voyages avec moi. Il appréciait toutes les difficultés de +l’opération, mais c’était un homme entreprenant, et il n’hésita pas. +Arrivé à Banganoura il obtint du chef du village une case pour mettre +mes provisions à l’abri, les confia à Déthié Ndiaye qui resta à la garde +du canot avec Sidi, et vint me rejoindre à Médine. + +[Illustration : Fort de Bakel.] + + 25 novembre 1863. + +Je quittai définitivement Médine, le 25 novembre 1863, au matin. La +veille, au soir, j’avais fait charger mes ânes et j’avais envoyé ma +caravane camper à côté de la chute du Félou ; je gagnais à cette manière +de faire une économie de temps assez considérable, car les premiers +chargements et déchargements en route, sont très-difficiles ; les noirs +y apportent le désordre qui leur est habituel ; les avis qu’on leur +donne sont à peine écoutés, les ordres mal exécutés, et les chargements +sont à peine faits qu’ils tombent souvent à terre : c’est ce qui nous +arriva plusieurs fois pendant cette journée. Lorsque cet accident se +produit, le meilleur, dans les commencements, est d’arrêter la caravane +entière, car généralement il faut un temps assez long, et lorsque l’on a +peu d’hommes les difficultés se compliquent. Pendant ces temps d’arrêt +il arrive souvent que d’autres animaux mal chargés, trop ou trop peu, +profitent de l’occasion pour se débarrasser ou pour se coucher, et il +n’est pas rare de voir la marche entravée pendant une heure. Peu à peu +les hommes s’habituent, ils sanglent les bâts, balancent mieux les +charges, brutalisent moins les animaux, qui n’en marchent que mieux, et, +ainsi que je l’ai constaté, on arrive à faire de longues marches sans le +plus petit arrêt. + +Dans toutes ces occasions, le mieux est de s’armer d’une patience à +toute épreuve, d’un calme imperturbable. Les noirs se disputent, +laissez-les faire, ils n’en arriveront jamais aux coups ; la langue est +leur arme favorite, mais aussi comme elle travaille ! + +Malheureusement la patience et le calme n’étaient pas mon fort, et +pendant les premiers jours je dépensai une telle somme de fureur que ma +santé ne tarda pas à s’en ressentir. Dès les premiers pas il se +manifesta entre mes hommes des symptômes de jalousie et de désaccord +qui, bien des fois par la suite, me créèrent des embarras et des ennuis. +Les choses en vinrent à un tel point que je fus obligé d’intervenir pour +qu’ils n’allassent pas aux coups, et quelquefois même mon intervention +n’arriva que trop tard. J’avais là des hommes d’élite, de grades +différents, faisant tous le même service : ceux habitués au commandement +étaient disposés à se faire servir par les autres, qui, ayant du travail +autant et plus qu’il n’était ordinaire, les recevaient fort mal. Puis, +quelque jalousie, quelque médisance survenant, la discorde ne tarda pas +à se mettre dans mon équipage. + +Je ne sais plus quel politique a dit : « Divisez pour régner. » + +Ce peut être vrai, et avec des hommes capables de trahison j’aurais eu à +m’applaudir de ces dissensions ; mais ce n’était pas le cas, et elles me +causèrent des difficultés continuelles. + +Lorsque je quittai Médine, Sambala, le roi, venait d’expédier une armée +dans le pays. Suivant l’habitude des noirs, on avait fait grand mystère +du but de cette campagne ; mais, devant partir, j’avais à m’occuper et +j’avais fait tous mes efforts près de Diogou Sambala (cousin du roi) +pour savoir de quel côté on se dirigerait. Il avait d’abord opposé à mes +questions son ignorance, mais sur mes instances réitérées, il finit par +me dire sous le sceau du secret qu’on allait dans le Dentilia. Savait-il +vraiment où l’on allait, n’était-ce là qu’une duplicité bien commune +chez les noirs, et dont ils ne se montrent pas honteux quand on vient à +la découvrir ? Le fait est que je le crus, et que je partis sans +défiance. + +Cette expédition avait fait appeler à Médine les principaux chefs du +pays qui devaient fournir des contingents à Sambala, en leur qualité +d’alliés, et entre autres Altiney Séga, chef du Natiaga, et Nyamody, +chef du Logo. Quoique le Natiaga et le Logo soient, à vraiment parler, +des provinces du Khasso, que leurs habitants soient Khassonkés[21], et +que Sambala porte le titre de roi du Khasso, ce serait une erreur de +croire qu’il commande à ces pays. Le gouvernement du Sénégal, voyant +dans Sambala un allié, a fait tous ses efforts pour augmenter son +pouvoir et lui donner une prépondérance sur ses voisins, mais il n’a pu +triompher des errements du passé. Le Logo, qui s’est toujours refusé à +obéir au Khasso, ou plutôt à la famille de Sambala, s’est soumis pour +n’être pas pillé par lui. Il est devenu vassal, mais non tributaire, et +Nyamody, son chef, s’il est toujours disposé à s’unir à Sambala pour +aller piller, dans le pays, des captifs et des chevaux, a soin de se +fortifier dans son village de Sabouciré, afin d’être à l’abri du caprice +de ce chef dont nous avons fait un allié, que nous avons sauvé de la +mort lors du siége de Médine, et qui aujourd’hui méconnaît nos services, +sinon ouvertement, du moins dans ses actes privés et dans ses conseils +secrets. Quant à Altiney Séga, lorsque El Hadj arriva dans le pays, +marchant dans un fleuve de sang qu’il créait sous ses pas, il crut +prudent de céder à l’orage, et à la tête de sa bande, il alla s’offrir +au prophète pour l’aider à accomplir son œuvre, abandonnant Sémounou, +alors chef du Natiaga, qui fut obligé de fuir. Il resta ainsi à la tête +des siens, conservant un rang relatif, jusqu’au moment où El Hadj entama +sa lutte avec le Ségou. Il revint alors, se disant autorisé par El Hadj +à rentrer dans ses foyers, mais en réalité déserteur des rangs du +prophète. + +[Illustration : Les chutes du Félou.] + +[Illustration : Deuxième barrage au-dessus du Félou.] + +Comprenant que la déroute d’El Hadj, à Médine, en 1857, avait laissé +entre nos mains le commandement véritable du pays, c’est au commandant +de Médine qu’il s’adressa pour obtenir le droit de se rétablir dans son +village du Natiaga, qui était autrefois à Mansolah ; puis, craignant +peut-être une vengeance de Sambala, il alla s’établir dans une gorge +naturellement fortifiée, où il fonda le village de Tinké, au pied de +rochers qui sont de véritables défilés des Thermopyles. Lorsqu’il vint à +Médine, appelé par Sambala, il me fit promettre d’aller le voir à mon +passage à travers le Natiaga. Le gouverneur, croyant que ce chef avait +conservé de bonnes relations avec El Hadj, avait donné l’ordre de le +bien traiter, afin de le rendre favorable à nos intérêts et de compenser +ainsi la malveillance évidente de Sambala à l’égard de notre voyage. +Moi-même je me figurais que ce chef devait être un agent secret d’El +Hadj, et, dès que je fus campé dans la plaine du Natiaga, voulant donner +un jour de repos à mes hommes et en même temps m’assurer de ses forces, +j’allai le voir. Ses contingents étaient partis de la veille ; il +m’affirma qu’il ne savait pas de quel côté ils allaient. Il paraissait +embarrassé et même avait tenté d’éluder ma visite, en se disant malade ; +mais je m’étais avancé dans sa maison, et force lui fut de nous donner +audience. Je lui conseillai la paix, la bonne entente avec tous ses +voisins, le rétablissement des nombreux villages détruits, et +particulièrement celui de Oua-Salla, sur le bord du fleuve, dont la +position était admirable. Il me promit de s’en occuper dès le lendemain. +Puis le voyant remis de l’espèce de crainte qu’il avait manifestée, je +lui demandai un guide jusqu’à Bafoulabé. Il m’affirma qu’aucun de ses +hommes n’était en état de me conduire, n’ayant pas fréquenté cette route +depuis dix ans qu’elle était déserte. Mais, néanmoins, le lendemain, il +m’envoya un de ses Khassonkés. C’était là le remercîment d’un cadeau que +je lui avais fait avant de rompre le palabre, cadeau bien mince, une +simple calotte de velours brodée d’or, mais dont l’effet avait été +puissant sur des gens vaniteux au delà de toute expression. + +Le même soir je tentai l’ascension d’une haute montagne, mais il me fut +impossible de parvenir au sommet ; après avoir franchi les plans +inclinés, j’arrivai à une muraille verticale de plus de vingt mètres de +haut, que je ne pus escalader. J’avais de là une très-belle vue. Le +fleuve dessinait les sinuosités de son cours entre Dinguira et nous, +coupé par ses barrages et ses chutes étincelantes au soleil. La plaine +magnifique du Natiaga, divisée par ses massifs montagneux et de nombreux +ruisseaux, se déroulait devant nous, allant se perdre dans des gorges +étroites et surmontées de quelques pics ; à mes pieds mon campement ; +sur la droite, les monts si pittoresques du Maka Gnian ; par derrière, +tout un horizon de montagnes sur plusieurs plans, formant un véritable +décor féerique. Je ne pouvais me lasser d’admirer ce pays, où la +Providence a semé ses biens avec une prodigalité peu commune. La terre y +est d’une richesse incroyable ; l’eau y abonde et y fournit des poissons +succulents. L’or est à quelques pas au bout du défilé que je vois à ma +gauche ; le fer partout, sous nos pieds et sur notre tête ; le fleuve +fournit des chutes dont la puissance serait incalculable, et la main des +hommes n’a su rien faire de ce monde de richesses ; les indigènes n’ont +pas su seulement en tirer de quoi se vêtir proprement. Leurs femmes sont +à demi nues, leurs habitations misérables, leurs ustensiles grossiers, +et de tous leurs arts les plus avancés, la métallurgie et le tissage, +sont encore dans l’enfance. + +Telles étaient mes réflexions : en pensant que ces peuples, comme tous +ceux de la Sénégambie, sont plus ou moins en contact avec les Européens +depuis près de deux siècles, je me demandais par quelle révolution on +pourrait les faire sortir de l’état où ils languissent, n’appliquant +leurs forces et leur intelligence qu’au mal, c’est-à-dire à la guerre et +au pillage. + +Cependant il fallut m’arracher à mes pensées ; le pic sur lequel je +m’étais logé était exposé au grand soleil, et je commençais à ressentir +quelques bourdonnements de mauvais augure. + +[Illustration : Montagnes de Maka Gnian (Sénégal).] + + 27 novembre 1863. + +Le lendemain 27, je fis charger les bagages et nous commençâmes de bonne +heure notre marche sur Gouïna, où j’avais résolu de camper le même soir. + +Notre court séjour à Mansolah, d’où je partais, m’avait démontré outre +mesure l’intérêt qu’il y aurait pour nos traitants à venir acheter des +arachides dans ce pays. Avec un canot approprié, dans les hautes eaux, +on pourra les faire dériver, et aux prix où je les achetai, il y a +d’immenses bénéfices à réaliser. En effet, dans une lettre que +j’écrivais au gouverneur quelques jours après, je lui citai ce fait que +pour quatre coudées de guinée, représentant une valeur de 2 fr. 25, nous +avions eu quatre boisseaux d’arachides, c’est-à-dire 50 kilogrammes +environ, représentant une valeur moyenne de 15 à 20 francs sur le marché +de France, et de 10 à 12 francs sur le marché de Saint-Louis. + +De Médine à Mansolah la route suit le bord du fleuve jusqu’à Dinguira, +et dans cette partie le fleuve est à peu près dégagé des barrages. A +Dinguira, on s’écarte du fleuve, qui alors n’est plus qu’une succession +de rapides et de roches. En partant de Mansolah, notre route fut +difficile ; les chemins passant au milieu de rochers sont entravés par +de très-hautes herbes, du milieu desquelles on voit, le soir, bondir des +gazelles, des antilopes, qui fuient avec la rapidité du vent, effrayant +des compagnies de perdrix et de pintades, que leur vol lourd livrait +souvent à nos coups. Chaque arbre auprès duquel nous passions était le +refuge de bandes de perruches, fléau des champs qu’elles dévastent, et +sur chaque rocher aboyait ou grimaçait un singe gris ou un cynocéphale. +Mais toutes ces choses qui, en d’autres moments, eussent captivé mon +attention, me laissaient froid ; ma tête alourdie se balançait sur mes +épaules, le frisson me gagnait ; je ressentais, en un mot, tous les +symptômes d’un accès de fièvre, et d’un des plus violents que j’aie +éprouvé dans le cours de mon voyage. Le ciel était couvert et les rayons +du soleil tombaient sur nous avec une lourdeur incroyable. La difficulté +de la route, qui m’obligeait à tenir constamment le cheval en main, +venait ajouter à mon malaise. J’éprouvais une soif intense, et la +végétation qui devenait de moins en moins touffue me laissait sans abri. +Par trois fois pris d’étourdissements, je me laissai glisser de mon +cheval et m’étendis à l’ombre de broussailles. Quelques gouttes d’eau de +la gourde de l’un des officiers qui nous accompagnaient me ranimèrent ; +mais il faut avoir passé par les fièvres du Sénégal pour comprendre ce +que je souffrais. Enfin, après trois heures de marche dans ces +conditions, j’arrivai au Bagouko, torrent guéable en ce moment ; je le +traversai et nous y campâmes jusqu’à deux heures et demie. Ce temps +d’arrêt me permit de prendre un peu de repos, et la fièvre se passa. Le +soir, j’organisai mon campement dans un gourbi naturel formé par un +arbre qui est sur le bord du fleuve, à deux cents mètres au-dessus de la +chute de Gouïna. Dès le lendemain j’envoyai tous mes hommes à Banganoura +pour transporter le canot dans le bassin supérieur. Il fallut lui faire +gravir une berge de 17 mètres presque à pic, puis, une fois sur son +chariot, élaguer les arbustes, traverser deux ravins, et l’après-midi +nous le lancions sur des eaux où jamais embarcation européenne n’avait +flotté et où je ne pense pas qu’on en voie flotter d’ici à longtemps. +Jusqu’ici tout allait bien, sauf ma santé ; mais j’avais trop +l’expérience des fièvres du Sénégal pour m’effrayer d’un simple accès, +quelque violent qu’il fût. Aussi, quand vint le deuxième accès, je m’y +attendais, je m’étais déjà purgé, et le troisième fut tellement faible +que je vis que la fièvre était enterrée sous le sulfate de quinine. + +Néanmoins pendant deux jours je me sentis très-faible, trop faible même +pour me mettre en route sous le soleil, et ne voulant pas perdre ce +temps si précieux, je l’employai à remettre au net la carte du fleuve, à +faire ma correspondance, à fixer la latitude exacte de Gouïna par +observation de hauteur méridienne du soleil, ce qui me donna 14° 00′ 45″ +Nord, tandis que, par estime, j’obtins toutes réductions faites, 13° 30′ +14″ de longitude Ouest. + +Pendant ce temps le docteur partait en canot avec les officiers de +Médine, qui, m’ayant accompagné jusque là, espéraient reconnaître +Bafoulabé. Leur espoir devait être déçu : après avoir franchi trois +petits rapides, ils furent arrêtés par une véritable chute d’eau et +revinrent. Ils avaient reconnu l’emplacement de l’ancien village de +Foukhara, et supposaient, par erreur, d’après les propos recueillis par +mes hommes à Médine, qu’ils s’étaient arrêtés près de Malambèle. + +Foukhara était le point extrême du voyage de M. Pascal en 1859. Arrivé +là, voyant les guides refuser de s’avancer plus loin, de crainte d’être +surpris par les talibés d’El Hadj, il avait dû revenir sur ses pas pour +s’enfoncer dans le Bambouk. Dépasser ce point était donc un progrès pour +la géographie du Sénégal, et le gouverneur y attachait une telle +importance qu’un jour où je lui exprimais le regret d’avoir si peu de +ressources pour mon voyage, il me dit : « Mais faites ce que vous +pourrez ; on ne vous demande pas l’impossible, et même n’allassiez-vous +que jusqu’à Bafoulabé, ce serait déjà un résultat important. » + +[Illustration : Entrée de la vallée du Natiaga à Mansolah.] + +En voyant les mêmes obstacles qui avaient arrêté M. Pascal se dresser +devant moi, entendant mon guide m’avouer qu’il ne connaissait de chemin +que dans l’intérieur, ce qui m’eût détourné de la route du bord du +fleuve que je voulais suivre pour en étudier la navigabilité en canot, +je me révoltai contre ces difficultés et, dès que les officiers de +Médine, MM. Poutot et Bougel, eurent repris la route de leur poste sous +l’escorte de leur peloton de tirailleurs sénégalais, je renvoyai ce +guide incapable et je pris la route de Foukhara, bien décidé à ne pas +reculer à moins d’impossibilité. Le même soir je campais au premier +barrage reconnu par M. Quintin, décidé à aller le lendemain au second. +Et cependant les choses s’annonçaient mal : les hommes envoyés pour +reconnaître les sentiers de terre et brûler les herbes ne parvenaient +pas à les enflammer ; une mule venait déjà de succomber. Deux hommes +ayant bu de l’eau d’un marigot, avaient été pris de vomissements assez +violents pour faire évacuer des vers de l’estomac. Nous n’avions plus de +guide ; devant nous était l’inconnu sous toutes ses formes. + +A quelle distance trouverions-nous des villages ? + +A quel parti appartiendraient leurs habitants ? + +Comment nous recevraient-ils ? + +Toutes ces questions étaient pendantes, et plus elles étaient +menaçantes, plus mon courage s’exaltait, plus je m’affermissais dans la +pensée d’aller en avant, quoi qu’il arrivât. + + 1er décembre 1863. + +Ce fut le 1er décembre que je quittai la chute de Gouïna, serrant une +dernière fois les mains des seuls Européens que nous dussions voir de +bien longtemps. + +A partir de ce moment nous étions face à face avec l’inconnu et le +désert, car depuis Banganoura jusqu’à une journée au delà de Bafoulabé, +je savais ne pas devoir trouver d’habitants. + +Désormais nous étions seuls, car quelque dévoués que fussent les dix +noirs de l’expédition, il ne pouvait y avoir entre eux et nous aucune +communion d’idées, aucune intimité réelle. A nous donc de nous protéger, +de nous soutenir dans nos faiblesses, de nous encourager dans les +moments pénibles, de nous soigner dans nos maladies. + +[Décoration] + +[Illustration : Chute de Gouïna (Sénégal) pendant les hautes eaux.] + +[Illustration : Cataracte de Gouïna (Sénégal) basses eaux.] + + +[Note 18 : A cette époque de l’année la récolte du mil n’est pas finie, +et, pour empêcher les animaux d’aller manger la récolte sur pied, on +barre les chemins avec des épines à l’entour des villages.] + +[Note 19 : Sarracolés, ou habitants du Kaméra, sont de la race Soninké.] + +[Note 20 : Les Khassonkés sont des Pouls, plus ou moins mélangés de +Malinkés, qui ont adopté la langue de cette dernière race.] + + + + + CHAPITRE II. + +Départ de Gouïna. — Navigation entre Gouïna et Bafoulabé. — Mode de +voyage par terre. — Chasse à l’hippopotame. — Marigot de Khasso-Fara, +limite du Khasso. — Marigot de Kétiou. — Un caïman depuis Gouïna. — +Arrivée à Bafoulabé. — Journée pénible. — Sidi et Yssa à la découverte. + + + 1er décembre 1863. + +Le 1er décembre, nous avions campé sur la berge de la rive gauche, en +allumant de grands feux pour éloigner à la fois les bêtes féroces de +l’intérieur et les hippopotames, dont le grognement sourd nous avait +bercés toute la nuit. Ces monstrueux amphibies, troublés pour la +première fois, depuis bien des années, dans des eaux où ils régnaient en +maîtres, fouettés le jour par les balles de nos carabines et blessés +quelquefois, semblaient nous suivre à la piste. + +Nous choisissions d’ordinaire pour camper les plages de sable fin, qui +sont aussi généralement les endroits par lesquels ils gravissent les +berges pour aller paître l’herbe ; mais la même raison qui les attirait +près de ces pacages nous les faisait choisir afin d’y trouver l’herbe +nécessaire aux nombreux animaux de la caravane. Aussi, lorsque, conduits +par l’habitude et par l’instinct, ils venaient pour débarquer, ils se +trouvaient en face de nos feux, et leurs sourds grognements sortant de +dessous l’eau venaient nous témoigner de leur fureur. Puis ils sortaient +leurs têtes de l’eau et respiraient bruyamment en soufflant de l’eau. +Ces bruits, dans le calme de la nuit, mêlés aux cris lointains de +l’hyène, à la voix imposante du lion, et aux mille soupirs d’une nature +qui a bien sa grandeur, ne nous empêchaient pas de reposer. Et +cependant, il faut bien le dire, l’inquiétude me travaillait. Bien qu’à +vraiment parler les noirs n’eussent pas encore subi de privations, le +changement de vie, l’énormité du travail que je leur imposais, +semblaient les aigrir, et, dans leurs rapports entre eux, je constatais +chaque jour des symptômes alarmants. Aussi, sous le poids de ma +responsabilité, je passai plusieurs nuits éveillé, et par la suite mon +sommeil devint léger. Bien qu’entre mon compagnon et moi il y eût peu +d’expansion alors, j’observais avec bonheur qu’en dépit de son calme il +ne négligeait aucune des précautions indispensables pour une pareille +vie. C’est ainsi qu’il couchait, comme moi, la main sur son revolver, et +que le danger, soit qu’il provînt des hommes, soit qu’il vînt des +animaux ou de toute autre cause, l’eût trouvé prêt à lui faire face. + + 2 décembre 1863. + +Le 2 décembre, j’embarquai une partie de mes vivres dans le canot, et +particulièrement de magnifiques giraumons que les noirs de Tamba-Coumba- +Fara étaient venus me vendre pour un peu de poudre, et, pendant que M. +Quintin, aidé de Samba-Yoro et de cinq hommes, se frayait avec les +animaux une route par l’intérieur ; avec les quatre autres laptots, je +cherchais à remonter par eau jusqu’au grand barrage reconnu depuis +l’avant-veille. Rappelons, en quelques mots, la composition de la +caravane au moment de ce départ : Deux officiers, dix hommes +travaillants, deux mules, trois chevaux, quatorze ânes, cinq bœufs, dont +un porteur. Quand quatre hommes étaient dans le canot, il en restait six +pour conduire tous ces animaux. Alors nous attachions les mules et les +chevaux en file ; un homme était mis aux bœufs, et les trois ou quatre +restants conduisaient les quatorze ânes. On conçoit qu’ils n’avaient pas +de temps à perdre pour retenir les charges qui tombaient encore de temps +à autre, surtout au passage de marigots à peine desséchés. Combien de +fois, dans ces occasions, fûmes-nous obligés de mettre pied à terre pour +aider au rechargement des bagages ! Mais ce n’était pas tout : il n’y +avait pas de sentier à travers ces herbes, hautes de dix à douze pieds ; +il fallait se frayer un chemin. On tombait quelquefois dans des fourrés +de mimosas épineux, dont on ne sortait pas sans y laisser quelques +lambeaux de vêtements ou de peau. On conçoit que la marche ne pouvait +être rapide ; les tours et détours prenaient du temps. Souvent, en face +d’une ravine, on était obligé de revenir sur ses pas pour aller tourner +par l’intérieur ; puis, on revenait au fleuve, et, après l’avoir suivi +quelques instants, il fallait recommencer le même exercice. + +[Illustration : La montagne aux Singes.] + +En quittant notre campement, à six heures cinquante et une minutes, nous +passâmes entre la berge et une île longue, couverte de baobabs et de +palmiers ; le fleuve venait du Sud, et nous marchions avec une vitesse +que j’estimai de 5 kilomètres à l’heure. A sept heures quatre minutes, +je m’engageai dans un groupe d’îles, où je trouvai le fleuve barré sur +toute sa largeur ; il se brisait dans des roches qui montraient leurs +têtes, avec une vitesse de plus de 7 milles. Je fis mettre les hommes +dans l’eau, et là, marchant péniblement en traînant le canot sur des +roches glissantes, tombant pour nous relever et retomber encore, nous +recommençâmes ce que nous avions déjà fait tant de fois. Dans ces +occasions, je le constatai avec bien du plaisir, tant que durait le +danger, chacun y apportait un véritable courage, une obéissance passive +indispensable, chacun de mes ordres était exécuté à la parole, +quelquefois avec un véritable dévouement, car celui sur lequel pesait, +par exemple, le canot tout entier, entraîné parfois par la violence du +courant ou par suite de la chute d’une partie des hommes, courait danger +de la vie, et un faux mouvement pouvait faire chavirer le canot et +perdre les vivres, accident bien grave dans un pays où on ne peut les +renouveler. Après ce barrage, nous en franchîmes un insignifiant ; puis +un autre assez difficile, mais dans lequel je pus faire haler le canot +de terre avec une cordelle. La différence de niveau y était de 80 +centimètres, et la violence du courant sur le rapide devait être de 10 +nœuds au moins. Enfin, après une navigation difficile, dans laquelle, de +minute en minute, je relevais la direction du fleuve, la vitesse, les +montagnes environnantes et les marigots, nous arrivâmes au grand barrage +qui était le but de la journée. Ce barrage, dont je pris un lever, a +2m,50 de chute. + +Une chaussée part de la rive droite et ferme presque entièrement le +cours, ne laissant qu’un canal de 25 à 30 mètres de large, dans lequel +se précipitent les flots torrentueux, creusant des lames de plus d’un +mètre de profondeur, se brisant sur des rochers dont les têtes seules +paraissent au milieu des flots d’écume. Ce canal a près de 250 mètres de +long ; sur la gauche, en le remontant, on trouve une autre chute, bien +plus rapide, mais formant une série de petits bassins étagés, et dont le +volume d’eau est bien moins considérable. C’est par ce passage que je +fis hisser le canot, d’échelons en échelons, jusque sur le bassin +supérieur, après avoir préalablement transporté son chargement à bras +dans le lieu que j’avais choisi pour campement sur la rive gauche, droit +en face du plus fort du torrent. + +En cet endroit, le fleuve varie en largeur totale de 150 à 200 mètres. + + 3 décembre 1863. + +En partant, au jour, de notre campement, nous y laissions nos hommes, +les animaux et bagages, et allions à la découverte. Nous découvrîmes +d’abord dans une île, formée par un marigot, sur la rive gauche, les +traces d’un village. Puis, en continuant, nous remontâmes le fleuve +dégagé pendant quatre lieues ; nous trouvâmes alors un petit barrage, +puis, peu après, une chute d’eau verticale de 4m,50, devant laquelle +nous fûmes contraints de nous arrêter. Je redescendis au campement pour +faire transporter sur ce point les bagages. Tout le long de la route, +nous chassions les hippopotames et les pintades, qui sont en quantités +innombrables. Nous avions remarqué que les montagnes de la rive gauche +se rapprochaient du fleuve au point de venir s’y baigner en un endroit +situé à moitié route. La montagne, étagée, de couleur rouge et noire, +découpée par les massifs d’arbres qui sortaient de toutes les crevasses, +était littéralement couverte de singes à tous les étages ; sur toutes +les fentes horizontales, ils étaient établis les uns à côté des autres ; +les arbres pliaient sous leur poids, et, à notre passage, ils nous +saluèrent par des gambades incroyables et des aboiements forcenés. En +affirmant que ce quartier général ne renfermait pas moins de six mille +cynocéphales, je ne crois pas exagérer. + +Derrière cette montagne était un marigot profond qui devait offrir un +passage difficile ; je m’étais donc décidé à accompagner le convoi dans +cette partie, où d’ailleurs j’avais dressé le cours du fleuve. Pour en +faciliter la marche, je fis, le soir, transporter par le canot un +chargement de matériel. + +Pendant ce temps, avec quelques hommes, je faisais allumer des feux dans +les herbes sèches, afin de dégager la route. + +Quand vint l’heure de rentrer les animaux, on chercha les bœufs qu’on +avait mis à paître ; mais ce ne fut que très-tard qu’on parvint à les +trouver ; ils s’étaient couchés dans des herbes épaisses, et hautes de 4 +à 6 mètres ; cela nous donna bien de l’inquiétude. Ensuite, le canot eut +du retard ; enfin, à sept heures du soir, la chanson des laptots se fit +entendre dans le lointain, puis des détonations, et, à huit heures, nous +étions tous réunis. Le canot, dans son retour de nuit, avait été +littéralement cerné par les hippopotames ; on les touchait des avirons, +et on ne s’en était dégagé qu’à coups de fusil. Ces animaux, d’ailleurs, +sont plus effrayants que terribles, et bien qu’ils m’aient souvent +poursuivi, ils ne m’ont jamais attaqué. + +[Illustration : Cynocéphales du Sénégal.] + + 4 décembre 1863. + +Après une nuit très-humide, en dépit des feux que nous avions allumés, +nous nous réveillâmes couverts de rosée : il était cinq heures et +demie ; les hommes étaient engourdis et rechignaient un peu à entrer +dans l’eau. Néanmoins, je fis charger le canot et les animaux, et à sept +heures deux minutes, le canot était en route par eau, lorsque nous nous +mîmes en marche. + +A onze heures, nous arrêtions sur ce barrage, que nous supposions être +Malambèle. Je copie ici textuellement mon journal de route ; + +« La route a été horrible. De temps à autre, un bout de sentier +impraticable, indiquant l’arrivée et le départ des anciens villages, +ruinés aujourd’hui, et dont quelques morceaux de bois, quelques pierres, +ayant servi d’assise aux cases, indiquent seuls aujourd’hui la place. + +« Le reste du temps, malgré les feux allumés depuis deux jours, on ne +peut passer qu’à grand’peine à travers les épines. Arrivés à la montagne +du Palais-des-Singes à neuf heures et demie. Impossible de noter la +route. » + +En effet, avant cette montagne, nous eûmes à passer le marigot encore +vaseux ; des traces de lion toutes fraîches témoignaient de sa présence +à peu de distance ; dans le fond du marigot, tous les singes s’étaient +réfugiés dans une montagne circulaire, dont ils occupaient tous les +étages. J’étais descendu le premier dans le marigot, et ayant mis pied à +terre, à cause de la rapidité des berges, je marchais avec précaution +pour ne pas être surpris par le lion, dont je suivais les traces. +Lorsque j’arrivai en vue de la montagne, un concert semblable à celui +d’une meute en chasse, mais d’une meute immense, me salua. J’étais déjà +de mauvaise humeur, à cause des difficultés sans cesse croissantes de +cette route. Bafoulabé semblait s’éloigner de moi comme à plaisir. Ces +animaux, hurlant, gambadant, m’exaspérèrent ; je pris une carabine, et +je tirai dans un groupe ; j’en vis un tomber, et, en un clin d’œil, les +autres se précipitant, l’enlevèrent, et la montagne fut déserte. Il nous +fallut alors gravir la berge opposée. Elle était tellement roide, que la +plupart des charges tombèrent. Nous eûmes alors à nous frayer un chemin +dans les anfractuosités de la montagne. Nous apercevions sur le fleuve +le canot nageant contre le courant. Mais ce ne fut qu’après bien des +tours et détours, tenant les chevaux par la bride, et après les avoir +vus s’abattre plus d’une fois, que nous fûmes en bas de cette montagne +des Singes. + +J’allai immédiatement camper sur la berge, où le bruit de la chute d’eau +nous conduisit. Le canot, n’ayant pas assez de monde, était arrêté au +petit barrage. J’allai le faire passer. + +Lorsque nous arrivâmes, avec le canot, dans le bassin supérieur, très- +peu profond en cet endroit, nous fûmes surpris par le spectacle très- +curieux d’une bande d’hippopotames à demi plongés dans l’eau et n’ayant +pas assez de fond. Les vieux se précipitèrent aussitôt dans les eaux +profondes ; mais un jeune, voulant suivre sa mère, se trouva à ma +portée, et je lui logeai trois balles de revolver dans la tête ; bien +que son sang coulât, il atteignit un instant sa mère ; mais, sans doute +épuisé, il la quitta et fut entraîné par le courant dans le rapide. + +Je me souviendrai toujours de ce qui se passa : la mère, s’élevant par +un effort incalculable, découvrit la moitié de son corps, et voyant son +petit emporté par le flot, s’y précipita avec une incroyable rapidité ; +elle l’atteignit sur la crête du torrent, à l’endroit où il se +précipite, et ils roulèrent ensemble dans la chute pour ne plus +reparaître. + +Il y avait, dans ce spectacle de dévouement d’une mère à son petit, +quelque chose qui nous attendrit tous, même les noirs de l’expédition, +ce qui ne les empêcha pas d’aller à la recherche des deux amphibies, +dont ils espéraient faire un régal. + +Si, dans ce voyage, bien que j’y aie vu et côtoyé plus d’hippopotames +que dans tout le cours de mes autres pérégrinations en Afrique, il ne +m’a pas été donné d’en _goûter_, je suis cependant à même de renseigner +au sujet des qualités de cette viande, dont j’ai mangé une fois en +Casamance. La viande proprement dite ressemble à celle du bœuf ; la +texture en est plus grosse, mais c’est une bonne nourriture ; quant à la +graisse, elle a toujours un goût un peu rance. + +Dès que le canot fut sorti du grand courant, laissant le gros des hommes +transporter le matériel au lieu choisi pour le campement, je partis pour +explorer le fleuve devant nous. Nous fîmes ainsi environ six lieues en +embarcation sans trouver d’obstacles à la navigation. Le fleuve se +resserrait, s’encaissait entre deux murailles verticales d’une espèce de +grès noir. Les différentes assises de ces pierres étaient horizontales ; +l’eau filtrait à travers et suintait par toutes les fissures ; il y +avait des endroits où elle formait de petites cascades. Dans les fentes +horizontales, un nombre énorme de pigeons sauvages, gris, à l’œil rouge, +avaient élu domicile. Nous y aperçûmes aussi quelques poules d’eau et +des rats gris (le surmulot). + +[Illustration : Chute du Sénégal dans le Bambouk (le 4 décembre).] + +Néanmoins, cette espèce de canal était d’un aspect triste ; nous étions +dominés des deux côtés par ces berges noires, verticales, unies, sur +lesquelles ne se voyait presque aucune végétation. Le courant était +très-fort, et une illusion d’optique, dont je n’ai pu me rendre compte, +nous faisait paraître la surface du fleuve comme un plan incliné très- +prononcé ; tellement même qu’il me fallut faire appel au raisonnement, +et me souvenir que des pentes de quelques minutes rendent un fleuve +innavigable, pour ne pas appliquer une fausse appréciation à cette +partie de son cours. + +Après avoir reconnu un lieu de campement pour le lendemain, nous +rentrâmes, car la nuit s’avançait ; elle nous surprit même, et nous ne +parvînmes qu’à grand’peine à chasser les hippopotames. Craignant ensuite +d’être entraînés par le courant près de la chute d’eau où nous avions +dressé notre campement, je fis atterrir à environ 500 mètres au-dessus. +A cet endroit, la plage était faite de cailloux énormes, roulés, sur +lesquels la dernière crue du fleuve avait déposé un limon verdâtre très- +glissant ; d’autres étaient unis comme une glace et semblaient +recouverts de verglas. La nuit était très-noire ; pour parcourir les 500 +mètres qui nous séparaient du camp, nous mîmes près d’une heure : chutes +sur chutes, et quelques-unes assez malheureuses pour occasionner de +fortes contusions. Nous rentrâmes moulus et bien découragés ; car le +cinquième jour, depuis notre départ de Gouïna, était arrivé, et nous +avions acquis la conviction que nous ne verrions pas Bafoulabé ce jour- +là, et qu’il y avait encore d’autres barrages devant nous. + + 5 décembre 1863. + +J’envoyai le canot porter un chargement à environ 4 lieues, puis, à son +retour, nous partîmes pour nous rendre à ce nouveau campement. La route +par terre fut moins difficile que d’habitude : nous campâmes vers quatre +heures et demie, et on s’occupa de brûler les herbes. En cet endroit, la +montagne venait se baigner au fleuve, et, devant nous, on entendait le +sourd grondement d’un nouveau barrage. + +Pendant la nuit, notre feu s’éteignit, et les hippopotames sortirent à +moitié de l’eau ; mais en voyant tant de monde, ils s’y rejetèrent, et +leur bruit réveilla une partie des hommes. + + 6 décembre 1863. + +Les journées du 6 et du 7, nous passâmes une série de rapides que je +désigne sous le nom de barrages de Malambèle, car nous retrouvâmes sur +la berge et sur les bancs du fleuve des traces de villages. Ces barrages +furent presque tous franchis à la touline. Le courant était violent et +l’opération fort délicate, car les berges étaient loin d’être unies +comme un chemin de halage. Il nous arriva même, à un moment où trois des +hommes allaient tourner une roche, pendant que le quatrième s’arc- +boutait pour maintenir le canot, qu’il fut entraîné et tomba à l’eau. +Aussitôt le canot vint en travers et fut entraîné avec la rapidité d’une +flèche. M. Quintin et moi étions seuls dedans. Je tenais le gouvernail ; +nous essayâmes d’armer l’aviron pour redresser le canot, mais la +violence du courant ne le permit pas. + +Nous descendîmes le rapide, et voyant que nous arrivions nous briser sur +les roches, je n’eus qu’une ressource, ce fut de me jeter en dehors du +canot, pour _étaler_, comme disent les marins. Le choc fut bien diminué +de violence, et nous pûmes arrêter et reprendre l’opération. + + 7 décembre 1863. + +Enfin, le 7, après bien des fatigues, j’écrivais sur mon carnet ces +mots : + +« Un caïman a essayé d’attraper nos bœufs pendant qu’ils buvaient. +Depuis Gouïna, c’est le premier que nous voyons ; serait-ce un indice +que les barrages sont terminés ? Le fleuve paraît dégagé devant nous. +J’espère être demain à Bafoulabé. » + +Néanmoins, nous eûmes encore trois barrages à franchir, dont un +présentait une chute verticale de 1m,50. Plus tard, quand je fus à +Oualiha, on me le désigna sous le nom de Doumoudamo-Dioubé ou passage de +Doumoudamo. Un marigot aboutit en cet endroit au fleuve, faisant suite à +une série de lacs ; nous campâmes près du point où il se jette dans le +fleuve. Ce marigot, le Khasso-Fara, nous a-t-on assuré, marque la limite +du Natiaga, et, par conséquent, du Khasso, si tant est qu’il y ait +jamais eu de limites bien établies entre deux pays nègres. + +[Illustration : Caïman essayant de saisir un bœuf.] + +[Illustration : Pointe de Bafoulabé.] + +Un peu avant ce marigot, nous en avions passé un autre sur la rive +droite, désigné sous le nom de marigot Kétiou, qui, nous dit-on, descend +du Tomora, apportant les eaux des pluies auxquelles il sert +d’écoulement. + + 9 décembre 1863. + +Enfin, le 9 décembre, je partis en canot, et, après avoir reconnu un +dernier barrage qui devait présenter peu de difficultés, j’aperçus +devant nous le fleuve se séparant en deux branches : c’était Bafoulabé. +J’atterris sur la rive droite, et je remontai à pied par des sentiers +d’hippopotames, jusqu’à ce que je pusse bien voir cette pointe tant +désirée. Il était temps, au reste, que cette bonne nouvelle vînt ranimer +le courage de nos hommes, car les choses allaient mal. Sous l’empire de +la fatigue, les caractères s’aigrissaient de plus en plus ; une +animosité croissante s’était déclarée entre Samba Yoro, capitaine de +rivière, et Bakary Guëye, mon homme de confiance, que je me savais +dévoué. Les choses étaient arrivées à tel point que j’avais dû +intervenir pour les empêcher de se battre, et mettre Bakary en faction, +seule punition que je pusse infliger. En dehors de cela, Bara, un de mes +hommes les plus courageux et les plus habiles, venait de se blesser +cruellement. Dans un barrage, au moment où il supportait tout le poids +du canot, il avait glissé dans un de ces trous désignés, au Sénégal, +sous le nom de baignoires, dont les bords, travaillés par les cailloux +roulés et les eaux, sont souvent tranchants comme un couteau, et il +avait eu une entaille profonde à la jambe. + +Mamboye, sergent de tirailleurs que j’employais surtout à terre, +éprouvait de fréquents accès de fièvre, et la plupart des hommes +avaient, par suite des travaux alternatifs dans l’eau et dans les +broussailles épineuses, les jambes très-abîmées. + +Cependant, avant d’atteindre ce point, il me restait une rude journée. +Voici comment j’en rendais compte dans mon carnet de notes : + + 10 décembre 1863. + +« La nuit a été très-belle, par exception ; nous n’avons pas eu +d’humidité. Le temps est clair au jour ; mais avec le soleil se lève un +peu de brume, qui cache peu à peu des montagnes un peu élevées qu’on +aperçoit dans le N. E. + + 11 décembre 1863. + +« Les contrariétés de la journée d’hier ne m’ont pas laissé le temps +d’écrire. A sept heures et demie, les bêtes étaient chargées ; j’envoyai +quelques hommes aider au chargement du canot. + +« Pendant ce temps, je conduisais les deux mules et deux chevaux chargés +en file, pour chercher un passage au marigot de Khasso-Fara, dont les +berges étaient impraticables. Je remontai assez loin et m’égarai. Quand +je parvins à retrouver les ânes, toutes les charges étaient en bas ; les +hommes envoyés pour aider au chargement du canot n’étaient pas revenus. +Enfin, Alioun Penda, que, la veille, j’avais envoyé pour chercher un +passage, nous conduisit au seul point où il l’eût trouvé praticable. De +fait, il n’y avait qu’un grand pas à faire ; mais les mules, d’ordinaire +si calmes, s’effrayèrent : une se renversa avec sa charge, imitant les +chevaux, qui déjà en avaient fait autant. Nous restions seuls, le +docteur Quintin, Bara et moi, pour réparer tout cela. Il nous fallut +mettre pied à terre, débâter les mules, les chevaux, les recharger, et +cela avec Bara blessé, qui cependant marchait à pied. Fort heureusement, +nos cantines n’étaient pas brisées, et en cette occasion comme en bien +d’autres, il a fallu qu’elles fussent solides pour résister[22]. + +« Enfin, une fois sortis de ce mauvais pas, je réunis les hommes et les +animaux, et je partis devant, cherchant une route à travers des fourrés +très-épais. + +« Un peu plus loin, nous passâmes sans grande difficulté un marigot, +dont les eaux très-fraîches alimentaient le fleuve, tandis que le +Khasso-Fara est, au contraire, alimenté par le fleuve aux hautes eaux. + +« Vers neuf heures et demie, je me trouvais sur le bord du fleuve, près +de l’embouchure du Bafing. Voyant le canot devant, je cherchai à le +rejoindre, et je tombai alors dans un fourré d’épines, véritable +labyrinthe, dont je ne pus sortir qu’en laissant des lambeaux de +vêtements aux branches, et la figure et les mains en sang. Un peu plus +tard, j’étais dans des hautes herbes de neuf à dix pieds. Je vis bondir +devant moi deux magnifiques antilopes ; j’armai mon revolver pour tirer, +mais mon ardeur cynégétique se calma devant le rugissement d’un lion +qui, à dix pas, se dressa dans les herbes où il était tapi et peut-être +en chasse. La mule que je montais m’emporta, et alors je laissai aux +épines des morceaux d’habits, la moitié de la coiffe de mon chapeau, +trop heureux de n’être pas poursuivi par le superbe roi de ces forêts. + +« Enfin, à onze heures et demie, je hélais pour la quatrième fois, +lorsqu’on me répondit ; j’étais à côté du canot. Une demi-heure après, +Bara arrivait avec le docteur. J’avais déjà commencé, à coups de couteau +de chasse, à élaguer les broussailles pour faire un campement. A une +heure et demie, les hommes arrivèrent ; mais un âne manquait ainsi que +la peau de bouc contenant les effets de Mamboye. Samba Yoro et Alioun +étaient à la recherche de l’âne. A deux heures, Alioun arriva sans avoir +rien trouvé ; à trois heures, ce fut le tour de Samba Yoro, rendu de +fatigue. Je fis alors partir tout le monde, et, pendant ce temps, la +mule blanche rompit sa corde et se sauva, suivie de deux chevaux. + +« Enfin, à sept heures du soir, tout le monde arriva ; on avait retrouvé +la charge de l’âne, la mule et les deux chevaux ; mais l’âne manquait. » + +La mule avait repris le chemin de Médine, et plus d’une fois elle nous +joua le même tour par la suite. + + 11 décembre 1863. + +Après une journée comme celle-là, on a besoin de repos, et cependant le +11, au matin, on repartait à la recherche de l’âne. A onze heures, on +l’avait retrouvé, ainsi que la peau de bouc de Mamboye. Le reste de la +journée fut employé à installer des branches pour faire sécher de la +viande, à nettoyer le camp et mettre de l’ordre dans nos bagages. Puis, +ayant trouvé, en rôdant aux alentours, des traces fraîches d’hommes qui +se préparaient à prendre le miel d’une ruche, et sans doute avaient fui +au bruit des coups de fusils dont nous accompagnions souvent notre +marche, il fallut songer à la prudence, et je fis disposer autour de +notre campement des épines au milieu des herbes, de manière à former une +défense à l’abri de laquelle nous eussions pu tenir tête à une centaine +d’hommes. + + 12 décembre 1863. + +Puisqu’il y avait traces d’hommes, le village ne devait pas être loin, +et, dès le lendemain, je fis partir Sidi avec Yssa à la recherche d’un +village. Sidi était Khassonké et devait se trouver en pays de +connaissance ou de parents ; je l’avais chargé d’assurer de mes +intentions pacifiques, de dire que j’étais venu voir le pays, et au +besoin commercer ; mais que j’avais assez de force pour être sûr qu’on +ne pût me faire de mal. + +Laissons ces voyageurs s’avancer, et donnons une idée de notre séjour à +Bafoulabé. Car j’étais à Bafoulabé, et ce n’était pas sans un vif +plaisir. + +J’avais déjà abordé l’inconnu, je n’avais pas entamé mes marchandises, +et j’avais parcouru quarante lieues de fleuve inexploré, remonté ou +franchi par terre trente barrages ou chutes d’eau. + +[Décoration] + + +[Note 21 : Les Khassonkés sont des Pouls, plus ou moins mélangés de +Malinkés, qui ont adopté la langue de cette dernière race.] + +[Note 22 : J’avais eu la précaution de les faire visser au lieu de les +clouer.] + + + + + CHAPITRE III. + +Tentative d’exploration dans le Bakhoy. — Maka-Dougou et son chef +Diadié. — Sa cupidité déjouée. — Souvenir de Mongo Park. — Ascension +d’une montagne. — Retour à Bafoulabé. — Les envoyés de Diango, chef de +Koundian. — Voyage à Koundian. — Réception. — Soupçons. — L’expédition +de Sambala et son but. — Koundian, sa position, sa forteresse. — Départ. +— Cadeau de Diango et passage du Bafing. — Ses pirogues. — Campement en +plein air. — Marche vers l’Est jusqu’à Kita à travers le Bafing et le +Gangaran. — Arrivée à Makhana. + + + Décembre 1863. + +D’après les renseignements que j’avais pris, la route directe de +Bafoulabé au Niger aurait dû suivre le Bakhoy, affluent du Sénégal qui +venait le rejoindre en cet endroit, apportant ses eaux blanches (_Ba_ +eau, _Khoy_ blanc) aux eaux limpides du Bafing (_Ba_ eau, _Fing_ bleu et +noir), d’où le nom de Bafoulabé, littéralement les deux rivières. + +Je me dirigeai en canot de ce côté jusqu’à Maka-Dougou, petit village +malinké, situé dans une île du fleuve. Le village véritable est Kalé, +situé sur la rive gauche. + +J’étais entré dans le Bambouk ; aux Pouls mêlés de Malinkés qui forment +la population du Khasso, du Logo et du Natiaga, avaient succédé les +Malinkés purs. M. Pascal qui avait déjà, en 1859, fait une exploration +dans le Bambouk, n’avait pas eu à s’en louer. Bien avant cela leur +cupidité avait fait échouer l’expédition du major Gray. Je n’étais pas +sans quelques appréhensions sur l’accueil qui m’attendait. Aussi avais- +je laissé mes bagages en arrière dans les broussailles, sous la garde de +quelques hommes, et bien m’en prit. Nous fûmes d’abord très-bien reçus +de Diadié le chef du village qui, selon l’usage, nous logea chez son +forgeron. Après une nuit sous ce toit hospitalier, où nous fûmes dévorés +de moustiques, nous voulûmes nous éloigner, mais nous eûmes à subir un +quart d’heure de Rabelais, dont je me souviendrai longtemps. Je ne me +laissai pas intimider, et je dis à ce brave homme de m’envoyer un de ses +gens de confiance, que je lui ferais un cadeau, mais que j’étais venu +les mains vides et que je n’avais rien à lui donner. Quand il vit que je +ne m’émouvais pas plus que cela, il en prit son parti, rabattit de ses +prétentions et nous nous quittâmes en bons termes, mais après une scène +violente. + +[Illustration : Montagnes du Bambouk.] + +Ce chef est le fils de celui qui reçut Mongo Park, venant de Oualiha ; +il s’en souvient encore, et me montra de l’autre côté du fleuve une +montagne dont le célèbre voyageur avait fait l’ascension. J’y voulus +faire un pèlerinage, et j’y montai par une pente très-rapide ; comme à +toutes les montagnes de ce pays, le sommet est un plateau très-peu +accidenté, sur lequel la végétation est sensiblement la même que dans la +plaine. J’apercevais, de là, le Bakhoy venant de l’E. S. E., où il se +perdait entre deux chaînes de montagnes qui ne paraissaient pas beaucoup +plus élevées que celle où je me trouvais (soit 80 à 100 mètres de +haut) ; vers l’Ouest je voyais un défilé qui conduit à Oualiha. En +redescendant nous prîmes un mauvais chemin et bientôt nous fûmes obligés +de descendre le long d’une muraille verticale, nous aidant des racines +et des interstices des pierres. Je faillis m’y casser le cou, car une +des pierres ayant cédé sous ma main je restai pendu par l’extrémité des +doigts de la main gauche, et presque au même instant le docteur faillit +tomber du haut de la montagne, par suite d’une douleur subite qu’il +éprouva : en trébuchant, une paille lui était entrée dans l’œil. Le même +soir, je rentrai à mon campement, bien décidé à ne pas m’aventurer dans +cette route sans une protection sérieuse ; je savais que je devais être +près d’un village soumis à El Hadj, et j’aimais mieux me remettre entre +les mains de ses talibés que d’aller affronter de village en village la +cupidité des Malinkés. + +Je restai vingt jours à Bafoulabé, dressant le plan de la pointe, +recherchant les matériaux de construction qui abondent, à l’exception de +la chaux. Pendant que je me livrais à ces travaux, je reçus une +ambassade de Diango, chef pour El Hadj à Koundian, qui me faisait sommer +d’évacuer le pays de son maître si je n’étais pas venu pour le voir. +C’était là ce que j’attendais ; j’avais enfin affaire aux Toucouleurs, +et l’avenir de mon voyage allait se décider. + +Je fis force questions et je finis par savoir que Koundian était une +vraie forteresse qui renfermait une armée ; elle commandait à tous les +pays malinkés soumis à El Hadj, et pillait les autres à main armée. +Diango, le chef de ce point militaire, était un esclave d’El Hadj, et ne +demandait qu’à me bien accueillir. + +Son envoyé se présentait fort bien ; c’était un Tall (famille Toucouleur +de Torodos à laquelle appartient El Hadj Omar). Il n’avait pas plus de +1m,60 de haut, était maigre, et avait la figure énergique et cruelle ; +il avait longtemps été employé chez un traitant de Podor, et aujourd’hui +était général en chef de l’armée de Koundian. Son escorte comprenait six +cavaliers montés sur de bons chevaux, quoique petits, et une trentaine +d’hommes à pied. + +Fidèle à mes habitudes de prudence, je lui offris de partir avec lui +pour Koundian, mais de laisser mes bagages, disant qu’il était +nécessaire que je m’entendisse avec Diango sur la route à suivre. Je +remontai encore le Bafing en canot jusqu’à Oualiha, village malinké, +près duquel je fis établir mon campement dans les broussailles et je +partis avec deux hommes. + +La route de Oualiha à Koundian longe le fleuve à très-petite distance et +vient fréquemment le rejoindre. Elle ne présente qu’une difficulté +sérieuse : c’est le passage de deux marigots, l’un près de Koria, +l’autre, torrent très-rapide, le Galamagui[23], un peu avant Koundian. +Après avoir franchi ce torrent, on est presque aussitôt au village de +Kabada. Là, notre guide, Racine Tall, nous dit qu’il allait nous quitter +pour aller prévenir Diango de notre arrivée, et il nous conduisit à un +autre village un peu à l’Est de celui-là, nommé Bougara. + +Nous étions là depuis de longues heures, et fatigués d’attendre, nous +nous étions couchés sur des sécos à l’ombre d’un arbre. A nos côtés, les +enfants du village creusaient des calebasses, au moyen de couteaux +grossiers, fabriqués par le forgeron de l’endroit. Un peu plus loin, nos +montures fatiguées des longues marches de la veille, broutaient quelques +branches d’arachides oubliées dans un champ et se roulant sur elles- +mêmes de temps à autres, faisaient voler la poussière. Derrière nous, +les anciens du village, perchés sur une espèce d’estrade, causaient +paresseusement, attendant comme moi l’arrivée du chef en absorbant de +grandes quantités de tabac à priser du pays. Dans le petit tata, régnait +une assez grande agitation, les femmes préparaient le couscous pour tous +ceux qui allaient venir. Racine l’avait ainsi ordonné, et ce petit +village de quatre ou cinq cases allait nourrir deux ou trois cents +personnes. Les femmes et les jeunes filles pilaient à l’envi le mil et +le riz, tandis que d’autres, à côté, écrasaient entre deux pierres +plates les arachides grillées pour faire la sauce du mafé. + +L’air était calme, et nos regards se tournaient vers le défilé des +montagnes dans lequel nous avions vu disparaître notre guide, quand tout +à coup deux cavaliers en débouchèrent, et arrivèrent avec toute la +rapidité de leurs chevaux lancés à toute bride. Ils s’arrêtèrent à côté +de nous, et dès qu’ils eurent absorbé les calebasses d’eau qu’on leur +présentait, haletants encore, ils dirent que Diango arrivait, qu’au +moment de leur départ il était à cheval, rassemblant talibés et sofas +pour venir au-devant de nous. + +Je me levai aussitôt, et me préparai à le recevoir. Mais une heure au +moins se passa. Le soleil baissait, et l’ombre pivotant autour de +l’arbre qui nous servait d’abri, tout en marquant les progrès du jour, +nous forçait à changer de place de temps à autre, pour éviter les rayons +d’un soleil plus gênant encore à son déclin qu’il ne l’est au milieu du +jour. Tout à coup, dans le lointain, nous distinguâmes les sons lugubres +du tabala[24]. Puis le silence se fit un instant, et après un +intervalle, de nouveau les sons se firent entendre, et cessèrent +bientôt. Le cortége approchait, mais lentement. Vers quatre heures de +l’après-midi seulement, au milieu des herbes, nous aperçûmes des turbans +blancs, des canons de fusil brillants au soleil. Alors au son du tabala +vint se joindre celui des cymbales de fer (qui ressemble à celui d’une +cloche fêlée). Enfin quelques points rouges se montrèrent. C’étaient des +chefs marabouts ou sofas. Alors eut lieu un mouvement d’ensemble, sorte +de grande manœuvre. + +[Illustration : Racine Tall, chef des troupes d’El Hadj, à Koundian +(type de Toucouleur)] + +Cette troupe se partagea en trois compagnies. Les deux des flancs +marchaient précédées d’un pavillon blanc et assez bien rangées en ordre, +tandis que celle du milieu portait le pavillon rouge. Elles s’arrêtèrent +à environ 300 mètres de moi, et alors, après quelques mouvements de +fantasia de la part des cavaliers qui voltigeaient sur les fronts, +Racine Tall, lancé au grand galop, couché sur son cheval, arriva, +s’arrêta à moins de 3 mètres de moi et me dit quelques mots qui me +furent ainsi traduits : + +Voilà Diango. Parle-lui bien franchement. Tâche de faire un _bon homme_. +Puis il repartit et la fantasia recommença. + +Cependant Diango approchait à pas lents, vêtu d’un burnous rouge au +capuchon relevé, par-dessus un turban en étoffe du pays. + +Il montait un magnifique cheval de haute taille tenu en laisse par huit +esclaves armés de fusils. + +Je le laissai approcher ainsi jusqu’à quatre pas de moi et alors +seulement je m’avançai à pied et le saluai à la française. + +Autour de nous se pressait une population de tous les pays. Pouls du +Fouta Djallon, blancs à les prendre pour des Arabes, Toucouleurs, +Sarracolés, Yoloffs, Malinkés, Bambaras. Princes, fils de princes ou +captifs, tous semblaient impatients de voir les blancs, et mon +étonnement ne fut pas mince en entendant ces mots en français : + +« Dis donc, bon jour, commandant. Il n’y a pas un peu de tabac à +donner. » + +C’était un ancien domestique de Saint-Louis, aujourd’hui talibé. + +L’accueil de Diango fut cordial, mais empreint d’une défiance dont je me +rendis compte en apprenant que Sambala, le roi de Médine, venait +d’envoyer piller par son armée un de ses villages, appelé Courba. + +[Illustration : Vue de Koundian.] + +Sambala n’ignorait pas que j’étais en voyage ; il avait même prédit à +mes hommes qu’avant Bafoulabé, nous serions tous morts, et c’était dans +l’intention de nous susciter des obstacles qu’il avait fait cette +expédition ; car, Sambala, qui a eu sa famille massacrée en partie par +El Hadj, qui a vu ce dernier venir l’assiéger et nous faire la guerre +parce que nous le soutenions, ne peut accueillir favorablement nos +tentatives de rapprochement, qui viendraient, en lui interdisant ses +razzias, enlever une source importante de ses revenus. + +Néanmoins, le témoignage de Racine, auquel j’avais fait voir mes bagages +et la franchise de notre démarche qui nous livrait entre ses mains, +triomphèrent des défiances, et Diango nous amena coucher à Koundian. + +Après trois jours, je revins trouver mes hommes et nous prîmes de +nouveau cette route, la seule praticable pour aller à Ségou, dès que +deux laptots que j’avais expédiés à Médine pour y chercher des ânes et +du sel me furent revenus, me rapportant la nouvelle de l’allocation de +4000 francs de plus qui m’était faite pour frais de voyage. + + Janvier 1864. + +Voici l’itinéraire dont j’étais convenu avec Diango : je viendrais chez +lui, il me donnerait un guide qui me conduirait à Ségou, en moins de +quinze jours, en passant par une route très-directe et sans difficultés. +C’est cette route que je vais maintenant décrire en partie. + +Koundian est la quatrième station que j’ai déterminée en latitude, +astronomiquement, par la hauteur méridienne du soleil. Les premières +sont : + + Latitude observée. Longitude estimée. + + Gouïna 14° 00′ 45″ N. 13° 30′ 14″ O. + + Bafoulabé 13° 48′ 27″ 13° 09′ 46″ + + Oualiha, camp 13° 39′ 53″ Id. + + Koundian 13° 08′ 57″ 12° 58′ 22″ + +La ville se compose de la forteresse et d’un village, dont les cases +sont en partie maçonnées, mais couvertes presque toutes de paille. + +La forteresse est un carré régulier, de 160 mètres de côté, flanqué de +seize tours, dont deux ont des portes : l’une de ces portes, située à +l’Est, sert à la circulation ; l’autre, qui est dans une des tours de +l’Ouest est toujours fermée. Cette muraille, de 8 à 9 mètres de haut, a +1m,50 d’épaisseur à la base ; elle est en pierres maçonnées avec du +pisé, et chaque année on la crépit en terre. Il ne nous a pas été permis +d’en visiter l’intérieur ; mais elle contient, outre la maison d’El +Hadj, dans laquelle il a une femme et que gouverne Diango, l’habitation +de la plupart des sofas (esclaves guerriers) et d’une partie de talibés. +Tout autour s’étend une plaine à laquelle on arrive par quatre défilés +bordés de hautes montagnes. Cette place présenterait une grande +difficulté, même à l’attaque de troupes régulières. Le pays est riche en +mil et en or, mais il n’avait plus de bestiaux, car à la suite de la +guerre, il y a eu disette et l’on a tout mangé. Aussi le cadeau d’un +bœuf que me fit Diango était-il princier. + +En somme, Diango était un Malinké, et les instincts rapaces de sa race +se montraient souvent. Je lui fis un cadeau, il en parut mécontent ; +mais quand il vit que sa colère ne m’effrayait pas et que je le menaçais +de son maître, lui disant qu’il pouvait prendre, mais que je ne +donnerais pas, il devint petit garçon, et il m’extorqua petit à petit du +sel en assez grande quantité, des pièces de guinée, etc., etc. + +D’autres côtés, on venait m’obséder de demandes. Les griots et les +griotes venaient faire de la musique et danser ; les chefs venaient +mendier qui un pantalon, qui un boubou ; les malades pleuvaient au +docteur qui y eût épuisé sa pharmacie et qui tomba malade lui-même de +fatigue. J’avais eu moi-même la fièvre à la suite d’un bain froid. Il +fallait sortir de là. Je sommai donc Diango de me donner le guide promis +et j’exigeai qu’il fixât l’heure du départ. + + 9 janvier 1864. + +Le 9 janvier, Diango à cheval venait m’accompagner à petite distance, et +en me quittant me remettait en signe d’amitié une petite boucle d’or +d’environ douze grammes (36 francs). Je lui donnai en ce moment et de +bon cœur une calotte de velours brodé en soie et m’éloignai heureux +d’être débarrassé de tous ces mendiants et d’être enfin en route. + +Diango m’avait assuré avoir reçu des nouvelles d’El Hadj depuis quelques +jours : il disait que je le trouverais à Ségou. Je voyais ma mission +presque accomplie et je croyais alors avoir franchi les plus grandes +difficultés de la route. + +[Illustration : Montagnes de Bafing, vue prise de Firia.] + +En quittant Koundian, nous remontâmes au Nord, pour aller rejoindre le +Sénégal ou Bafing que nous devions traverser en cet endroit (la route +directe, à l’Est, offrant des difficultés impraticables à des animaux +chargés et même à des cavaliers à cause des montagnes qui la +sillonnent) ; nous vînmes ainsi, le soir, rejoindre le fleuve en face +d’une île, Médina Gongou[25], où se trouve le village de Médina. Au- +dessous était une chute d’eau de quelque importance et au-dessus un +barrage. Cela ne fit que confirmer ce qu’on m’avait dit de +l’innavigabilité complète du Sénégal dans tout son cours, fait qui +m’avait décidé à abandonner mon canot à Oualiha. + +Mon guide, avec lequel nous allons faire connaissance, m’offrait de +coucher au village et de commencer le transbordement des bagages et des +animaux le lendemain matin. Ce transbordement était, en effet, assez +difficile ; il fallait l’effectuer au moyen de deux pirogues grossières, +en n’ayant, pour les faire avancer, que des pagayes du pays qui se +composaient d’un manche de bambou, sur lequel cinq à six petits morceaux +de bambous sont fixés en travers au moyen d’une corde et figurent tant +bien que mal une pelle. Quelquefois, c’était un morceau de calebasse qui +est ainsi fixé. Deux pirogues servaient à faire ce transport ; elles +étaient placées de chaque côté de l’île. Je déclarai aussitôt que +j’entendais coucher de l’autre côté du fleuve le soir même, et on se mit +à l’œuvre. Mes hommes se partagèrent en deux compagnies : pendant que +les uns passaient avec une pirogue jusqu’à l’île, les autres portaient à +bras les bagages au deuxième embarcadère, puis, de là, traversaient la +deuxième branche. Le soir, à sept heures, j’avais franchi le Sénégal, et +telle était la fatigue que j’avais éprouvée à Koundian, par suite des +obsessions continuelles, que, dès ce moment, je pris la décision de ne +jamais camper à l’intérieur d’un village. + +Du reste, pour qui connaît les villages des noirs, j’y gagnais un temps +considérable. Que ce soient des villages en terre ou en paille, +fortifiés ou entourés d’une simple palissade, ou, moins encore, d’une +haie d’épines, la construction du village est sensiblement la même. Une +porte étroite y donne accès ; il faut décharger là, puis porter à bras +les charges au logement qui est assigné souvent fort loin, et où vous +êtes quelquefois fort mal ; il faut alors se séparer, aller les uns à +droite, les autres à gauche ; à l’arrivée et au départ, on perd beaucoup +de temps. De plus, ces intérieurs de maisons sont sales : dans les cases +la chaleur est malsaine, en plein air la fumée des cuisines vous +étouffe. Au lieu de subir tous ces inconvénients, je préférais camper à +la belle étoile. Lorsque j’approchais d’un village, j’allais reconnaître +un bel arbre autour duquel on déposait les bagages. Ceux qui connaissent +les benténiers, ou fromagers, comprendront pourquoi je choisissais cet +arbre de préférence. Ses racines gigantesques, semblables à des +cloisons, laissent entre elles des espèces de magasins où nous pouvions +serrer nos menus bagages à l’abri du vol ; un homme se couchait en +travers et l’on dormait tranquille à la lueur d’un beau feu. D’ailleurs, +la vie des émotions violentes était passée. Depuis Koundian, nous étions +dans un pays où régnait une autorité régulière ou à peu près telle. Nous +y étions sous la protection de cette autorité : que pouvions-nous +craindre ? Ce n’était plus le temps où, entre Gouïna et Bafoulabé, les +bêtes féroces venaient nous inquiéter presque journellement et où nous +allions sans savoir ce qui était devant nous. + +Le 10 janvier, je commençai ma marche vers l’Est, à travers un pays +désert ; chaque pas que je faisais m’indiquait une ruine : des vestiges +de tata, de vieux monceaux de pilons, quelques crânes blanchis au +soleil, voilà ce qui restait. On me disait bien que les habitants +avaient rétabli leur village de l’autre côté, sur la rive gauche du +fleuve ; et, en effet, j’aperçus quelques colonnes de fumée, j’entrevis +sur les flancs de la montagne qui borde cette rive quelques toits de +cases. Peut-être un centième de la population de ces pays a-t-elle +survécu à la conquête, au massacre, à la terrible famine de 1858[26] et +aux mille autres maux qui sévissent sur les populations noires, plus +vigoureusement que sur les autres, à cause de leur imprévoyance. + +Nous traversâmes ainsi le pays du Bafing, situé sur les deux rives du +fleuve. Nous longeâmes le fleuve quelque temps encore, puis nous le +quittâmes pour nous diriger à l’Est, à l’endroit où ses bords font une +pointe vers le Sud jusqu’au Fouta-Djallon où sont situées ses sources. + +[Illustration : Niantanso.] + +Nous étions, alors, dans une plaine couverte de hautes herbes vertes +unies comme un beau gazon ; au Sud disparaissait, après quelques +sinuosités, la haute chaîne qui, depuis Koundian, règne le long de la +rive gauche, jusque sans doute dans les montagnes du Fouta-Djallon. Un +peu plus sur la gauche, une chaîne parallèle, mais moins haute, bordait +la rive droite et faisait un vaste circuit autour de nous. + +Des troupeaux d’antilopes bondissaient dans la plaine, allant chercher +un refuge dans les escarpements des roches, et c’est à peine si, au +milieu des hautes herbes où nous passions, une ondulation des tiges +indiquait notre présence. Nous cheminions en file. Devant était un homme +à pied que je suivais, puis les bagages, les mules en tête, les ânes en +file, un homme, généralement c’était Samba Yoro, à l’arrière-garde, nos +bœufs sur les flancs et le docteur allant de la tête à la queue de la +colonne. Tel était l’ordre ; Fahmahra, notre guide officiel, fermait la +marche. Nous ne tardâmes pas à quitter le Bafing, qui n’est qu’une bande +de pays sur le bord du fleuve, et nous entrâmes dans le Gangaran, pays +un peu plus peuplé. C’est toujours la race malinké qui l’habite et nous +retrouvâmes ce même costume, boubou[27] jaune, pantalon jaune, bonnet +jaune, quelquefois blanc. Cette couleur jaune s’obtient au moyen d’un +arbre nommé rat ou rhat, dont le bois est jaune. On emploie pour la +teinture les racines et les feuilles ; le bois se brûle pour les usages +domestiques, et les cendres, légèrement alcalines, sont employées pour +avoir par lavage un mordant pour la teinture bleue de l’indigo. Les +villages de Malinkés sont régulièrement entourés de champs de coton à +demi récoltés. Cette culture est en grande vogue par suite de la +nécessité de se suffire, car n’ayant que peu ou point de communication +avec les comptoirs européens, les Malinkés ne peuvent se procurer +d’étoffes et doivent se contenter des ressources du pays. + + 11 janvier 1864. + +Le 11 janvier, au soir, nous arrivâmes par une pente douce à une +muraille presque verticale qui nous entourait à l’Est, au Nord et au +Sud. A nos pieds était un marigot vaseux dans lequel on ne trouva pas +d’eau. En nous voyant, deux femmes qui étaient venues en chercher +s’enfuirent dans la montagne, et ce ne fut pas sans peine que Fahmahra +les décida à venir lui parler. C’est que, chaque fois qu’une troupe de +cavaliers paraît à l’horizon, ces pauvres gens, sur lesquels le glaive +du conquérant a pesé de tout son poids et pèse encore bien durement, se +demandent si ce n’est pas la guerre qui leur arrive, et comme au fond du +cœur ils se révoltent à chaque instant du jour contre le joug qui les +opprime, ils se demandent, sans doute, si on ne veut pas les punir de +ces coupables pensées. + +Le guide nous déclara que nous étions à Firia, et les ruines d’un grand +village vinrent à l’appui de cette assertion. Mais, qu’était devenu ce +village ? La montagne était haute de cent mètres au moins ; nous ne +pouvions songer à la franchir ce même jour, et la perspective de passer +encore une nuit dans les broussailles ne me souriait guère. J’avais, +depuis Koundian, considéré Firia comme un nouveau port. Et voilà que +nous étions sans eau. Bon gré, mal gré, il fallut en prendre son parti. +Les animaux se passèrent de boire ; quelques calebasses d’eau amère et +sale furent recueillies dans le marigot, et nous nous étendîmes sur nos +couvertures. + +La nuit ne tarda pas à venir et vers onze heures du soir nous fûmes +réveillés par un décor féerique : la montagne devant nous était +illuminée. La nuit était noire, une centaine de torches éclairaient les +escarpements ; quelques ombres humaines mises en relief par la lumière +animaient ce tableau. Je ne me lassais pas de l’admirer : c’était le +village de Firia, bâti sur le haut de la montagne, dont les habitants +venaient nous apporter à souper : trente calebasses de mets du pays pour +nos hommes ; et pour nous, deux poules, des œufs, et un panier de mil +pour les chevaux. + +De plus, il fut bien convenu que le lendemain ils viendraient aider au +transport des bagages pour franchir la montagne, car je me demandais +comment les animaux grimperaient sur ces roches où les hommes ne +passaient qu’avec l’aide d’un bambou. + +Ce passage fut en effet difficile ; à l’exception d’une mule et d’un +âne, il fallut décharger tous les animaux et porter les charges à bras +sur le sommet de la montagne. Mais heureusement on n’eut pas à +redescendre, car nous étions sur un véritable plateau où se croisaient +diverses montagnes, elles-mêmes assez élevées ; je compris alors la +configuration du pays : nous avions quitté la vallée du Sénégal. + +[Illustration : Sambou, griot Malinké à Niantanso.] + + 12 janvier 1864. + +Le jour même nous allâmes camper à Niantanso, village fortifié, situé au +milieu d’un estuaire de montagnes, dans lequel nous parvînmes par une +gorge étroite et très-accidentée. De magnifiques baobabs, situés près du +village, devinrent notre campement naturel. Cet arbre, on le sait, est +un des plus utiles que la nature ait distribués sur la terre des noirs ; +il croît dans tout le Soudan avec une profusion remarquable. Il fournit +un fruit nommé pain de singe, très-astringent, dont la farine sucrée et +acide, mêlée au lait, constitue un remède très-efficace contre la +dyssenterie, ainsi que j’en ai fait l’épreuve, et qui, outre cela, est +un rafraîchissant agréable. Dans quelques cas de famine, j’ai vu les +noirs en faire du couscous. La feuille séchée et pilée fournit le lallo, +poudre verte impalpable qui est l’accompagnement indispensable du +couscous des Yolloffs et du lack-lallo des Bambaras, ces deux principaux +plats de la cuisine du Soudan ; enfin, son écorce battue fournit des +fils d’une certaine ténacité et d’une belle couleur, avec lesquels on +fait des cordes très-régulières mais de peu de durée. + +Grâce à notre guide, nous fûmes bien accueillis à Niantanso. On vint +nous construire une case en secos (sorte de nattes grossières en paille +tressée). On nettoya la place de notre campement, on nous apporta un +grand vase en terre cuite qu’on remplit d’eau reposée et claire, et nous +pûmes prendre un instant de repos. + +Puis, vinrent les visites des chefs de villages environnants, la plupart +apportant un petit contingent de provisions. Nous eûmes ainsi la visite +des chefs de Diakifé et de Bambandinian. Celui de Firia m’envoya trois +poules ; le chef du village m’en donna deux et une calebasse de beau +riz. J’achetai quelques poules pour les hommes de mon escorte, à raison +d’une poule pour deux poignées de sel environ et trois litres de riz +pour cinq charges de poudre. + +Je fis l’ascension d’une montagne, située à l’Ouest du village ; je vis +l’horizon très-court à l’Est, fermé par une chaîne de montagnes que nous +devions traverser le lendemain. Ces montagnes, comme presque tout le sol +du Bambouk, sont ferrugineuses, et les habitants fondent le fer par un +procédé qui se rapproche de la méthode catalane et que nous décrirons +plus tard. Chez eux, le fer n’a que peu de valeur, et j’achetai un grand +couteau pour Bara, qui avait perdu le sien, moyennant une tête de tabac +(50 cent.). + +Le soir, le griot du village, armé de sa grande guitare mandingue, +instrument à douze ou quinze cordes, vint me saluer de ses chants. Je le +dessinai, et il fut très-étonné de voir que tout le monde le +reconnaissait. Quant à lui, qui, peut-être, ne s’était jamais vu dans +une glace et qui n’avait entrevu son image que réfléchie dans l’eau, il +est très-probable qu’il ne comprenait pas comment cette feuille de +papier noirci pouvait lui ressembler. C’est, du moins, ce que son air +hébété semblait me faire comprendre, et plus tard, j’ai eu quelquefois +l’occasion de faire une remarque analogue. + + 13 janvier 1864. + +Le lendemain nous retrouva en route ; nous franchîmes un marigot, puis +une petite montagne, un second marigot, et nous arrivâmes à une haute +montagne de 150 mètres aux pentes rapides, mais que cependant on put +gravir sans mettre pied à terre, non sans peine, à cause des bambous qui +la couvrent et qui sont entrelacés au point de fermer par moments tout +passage. Lorsque je fus au sommet, je m’aperçus que nous passions par +une sorte de col et que cette chaîne, la plus considérable que j’aie +traversée dans mon voyage, était la ligne de faîte qui sépare la vallée +du Bafing d’avec celle de ses affluents. La descente fut rapide : le +plateau sur lequel nous arrivions était à mi-hauteur de la montagne, +qui, de ce côté, n’avait pas plus de 80 mètres. + +Nous entrions alors dans des plaines cultivées ; aux pays déserts que +nous avions vus depuis notre départ succédait enfin, pendant quelques +jours au moins, l’apparence du bien être. Le soir nous couchions au +village de Makhana. + +[Décoration] + + +[Note 23 : Ce torrent, énorme dans les hautes eaux, est une défense de +la place de Koundian. En 1857, l’armée d’El Hadj, s’échappant de Médine, +le passa à la nage et plusieurs centaines d’hommes y périrent.] + +[Note 24 : C’est, on le sait, le tambour de guerre, caisse hémisphérique +en bois recouverte d’une peau de bœuf, sur laquelle on frappe lentement +et en cadence avec une pomme de cuir emmanchée sur un manche flexible.] + +[Note 25 : Médina Gongou (île de Médina).] + +[Note 26 : En 1858, à la suite de la guerre, aucun des pays du haut +Sénégal n’ayant pu faire de cultures, la famine fut si abominable que +dans les rues de Bakel on voyait jusqu’à quinze et vingt individus, +femmes, enfants et même hommes, mourir de faim en une journée, en dépit +de la charité publique et des secours de l’autorité.] + +[Note 27 : Boubou, sorte de blouse musulmane très-ample offrant de +l’analogie avec le puncho de l’Amérique.] + + + + + CHAPITRE IV. + +Premiers bruits de troubles dans l’empire d’El Hadj. — Arrivée au +Bakhoy. — Son gué. — Discorde entre mes hommes. — Arrivée à Kita. — La +montagne. — Makadiambougou. — Productions. — Cultures. — Musique. — +Boubakar et le guide gravement malades. — Huit jours d’arrêt. — Le +Bélédougou et le Manding sont révoltés. — Impossibilité de marcher vers +l’Est. — Je me décide à remonter à Diangounté. — Marche au Nord à +travers le Foula-Dougou. — Le Bakhoy no 2. — Le Baoulé. — Les esclaves +enchaînés en route. — Détails sur des Diulas. — Arrivée au Kaarta. + + +Notre séjour à Makhana fut marqué par la première nouvelle que nous +eûmes de troubles dans l’empire d’El Hadj. Ahmadou, disait-on, avait +pillé quelques villages du Bélédougou ; à cette époque cela nous +semblait bien peu de chose. Nous traversâmes le Gangaran de l’Ouest à +l’Est, bien reçus partout. Les villages, la plupart construits en +bambous entrecroisés, ce que les noirs de Saint-Louis appellent +crinetis, sont assez malpropres ; ils sont généralement composés d’un +certain nombre de groupes de cases, formant des divisions qui +représentent des fractions souvent indépendantes les unes des autres. +Chaque fois que nous campions, les gens des villages environnants +venaient m’apporter un tribut sur le sens duquel je ne pouvais m’abuser. +Ce n’était pas un cadeau volontaire, mais un de ces impôts arbitraires +que lèvent les gens d’El Hadj partout où ils passent : au fond je voyais +que ces gens avaient la tête basse, le regard triste, et moi, pauvre +voyageur inoffensif, je partageais dans leur esprit la haine qu’ils +portent à leurs conquérants. + + 15 janvier 1864. + +Le 15 janvier j’arrivai au Bakhoy, dans un endroit où ses eaux se +brisaient avec violence sur un banc de roches qui formait un gué +naturel. Ce passage fut difficile ; les roches sont glissantes, +plusieurs hommes tombèrent avec les charges. Nous y perdîmes un sac de +sel qui représentait pour nous une grande valeur. Les animaux, surtout +les ânes, se regimbaient ; cela me rappelait les scènes décrites par +Mongo Park ; et en présence des difficultés que je rencontrais, je me +reportais à l’époque à laquelle ce grand voyageur traversait ce même +cours d’eau, à quelques lieues plus bas que moi, au village de Médina ou +Gamfaragué, et je pensais que rien n’était exagéré dans son récit. De +loin ces choses-là ont l’air toutes simples. Passer un fleuve sur un +gué, quelle plaisanterie ! Mais en pratique c’est bien différent : tout +devient obstacle au port des bagages, et quand on n’a emporté que le +strict nécessaire, moins même, toute perte devient un désastre. On +tombe, on se blesse, et pendant huit jours voilà un homme qui ne peut +plus marcher à pied ; il faut le mettre sur un âne, qu’on surcharge, qui +bientôt vous manque à son tour. On est en transpiration, on tombe dans +l’eau, et voilà une pleurésie, une fluxion de poitrine, que sais-je ! + +[Illustration : Passage à gué du Bakhoy.] + +Nos provisions de viande séchée étaient épuisées ; je me décidai à +abattre un bœuf ; mais pour n’être pas tourmenté de demandes je voulus +le faire dans les broussailles. En effet, dans ce pays il n’y a plus de +bestiaux ; la seule viande que l’on mange est le produit de la chasse, +qui, du reste, fournit en assez grande quantité des cobas et des +gazelles. Si j’avais tué un bœuf dans un village, il m’eût fallu en +donner au chef, aux griots, aux forgerons, et la moitié du bœuf eût été +gaspillée. Je fis donc camper sur la rive gauche du Bakhoy qui, dans cet +endroit, forme une île. Mon guide ne paraissait pas content ; il eût +voulu aller à Kita qui n’était qu’à quelques heures, mais je persistai +dans mon opinion. Quelques hommes vinrent au campement de différents +endroits. Ils confirmèrent les bruits de guerre dans le Bélédougou qui +se trouvait sur notre route, mais rien encore ne nous faisait supposer +que nous ne pourrions le traverser. + +Je profitai de mon séjour au Bakhoy pour déterminer par hauteur +méridienne la latitude observée, que je trouvai de 13° 07′. + +Je remis mes cartes au net, observant la loi que je m’étais posée de ne +jamais passer trois jours sans remettre au net le lever que je faisais +jour par jour. Je regarde cette précaution comme indispensable pour +faire un bon travail. En route, on note de la façon la plus rapide des +relèvements de montagnes, un marigot, un ruisseau, une cote de +montagnes, et quelques jours après on ne sait plus ce que ces notations +veulent dire. + +Ce fut pendant ce séjour que les symptômes de discorde dans mon escorte +arrivèrent au paroxysme. Déjà plusieurs scènes avaient eu lieu et +j’avais été obligé d’intervenir, mais cette fois Samba Yoro vint me +déclarer qu’il ne voulait plus avoir rien de commun avec les autres, qui +l’insultaient, oubliant qu’il était leur supérieur. Je le calmai, +l’engageai à la modération. Je tançai les autres, leur rappelant qu’ils +devaient le respect à leurs supérieurs, même quand ils faisaient tous le +même service ; mais c’en était fait de la concorde que j’eusse désiré +voir entre eux. Je m’en affectais et par la suite ces scènes se +renouvelèrent souvent, avec plus de violence. + +[Illustration : Pl. II. + +ITINÉRAIRE du Voyage AU SOUDAN par E. MAGE + +Gravé par Erhard, rue Duguay-Trouin, 12. + +Paris. Imp. Fraillery 3. r. Fontanes.] + + 18 janvier 1864. + +Le 18 janvier je me remis en route ; mon guide tombait malade. Nous +vînmes camper à Kouroukoto, premier village de Kita. J’avais cru que +Kita était un nom de village ; c’est le nom d’une montagne au pied de +laquelle nous nous trouvions et qui donne son nom à un petit pays +enclavé dans le Foula-Dougou, où nous étions entrés un peu avant de +traverser le Bakhoy. + +Le Kita est habité par des Malinkés ; son chef-lieu est Makadiambougou ; +seize villages entourent la montagne ; la plupart sont placés à l’Est. +Cette montagne[28] est un massif granitique isolé ; le plateau +supérieur, très-accessible, est découpé par des gorges et surmonté de +trois pics, dont j’estimai le plus élevé à 250 mètres au-dessus du +niveau de la plaine. J’en fis l’ascension : de là je voyais vers le S. +E. et vers l’Est un horizon assez lointain, plusieurs plans de montagne +qui semblaient courir perpendiculairement à la direction de mon regard. +En descendant, je rencontrai des citernes naturelles formées dans le roc +et pleines d’eau, puis un étage de la montagne cultivé, et plus tard +j’appris qu’au temps de la guerre cette montagne avait été le refuge des +habitants, qui y trouvaient une défense naturelle et pouvaient y +entasser quelques ressources. En y réfléchissant je fus conduit à me +demander comment, même dans un pays aussi sujet aux révolutions, ils +n’en avaient pas fait leur demeure perpétuelle, comme certains villages +du Bambouk qui se sont établis sur des sommets de montagne et ont dû à +cela de n’être pas détruits par les armées d’El Hadj, auxquelles ils ont +fait essuyer des pertes sensibles. + +En cet endroit de notre route nous fûmes arrêtés pendant neuf jours ; +c’était le plus grand temps d’arrêt que nous eussions fait jusque-là, et +je maugréais ; mais que faire ? Notre guide était atteint d’une +pneumonie qui ne laissait pas d’inquiéter le docteur. Tout ce qu’il put +ce fut de se traîner jusqu’à Makadiambougou, où nous devions trouver +quelques ressources. Je passai ainsi quatre jours à Sémé et cinq à +Makadiambougou. + +[Illustration : Vue de la montagne de Kita.] + +Nous fûmes toujours bien accueillis, mais il était visible que sans +l’influence de notre guide nous ne l’eussions pas été ; à Sémé je +trouvai un marabout maure, presque noir, de Oualet ; il me combla +d’amitiés. Sa fille, grande et belle fille de seize à dix-sept ans, +allait absolument nue, à l’exception d’une bande de toile de 0m,10 de +large, qui, attachée à une ficelle pardevant, passait entre ses jambes +et après avoir repassé dans la ficelle qui lui ceignait les reins, +retombait derrière elle ; une ceinture de verroterie complétait ce +costume primitif, qui, quoique habituel aux jeunes négresses, se voit +rarement à un âge aussi avancé. J’en fis l’observation à son père, qui +me répondit que c’était l’usage de son pays, et en effet je me rappelai +une fille de Bakar, le roi des Douaïchs, qui m’était apparue encore +moins vêtue sans en paraître le moins du monde gênée, et une autre qui +habitait la même tente que moi avec sa famille dans un camp de Kountah, +et qui était à l’engrais dans un costume tout aussi primitif. Ses vastes +charmes tombaient sous le poids de la graisse dont les bourrelets +d’étages en étages arrivaient jusqu’aux pieds. Elle valait très-cher ! + +[Illustration : La fille d’un marabout du Sémé.] + +Les villages de Kita sont entourés de cultures de coton, de giraumons, +de pastèques. Les autres cultures, telles que le mil, les arachides, le +riz, se font plus au Nord. On trouve aussi des tomates, des légumes +amers connus sous le nom de _Diakhatou_, et enfin du beurre du Karité, +le Shea Toulou de Mongo Park, le Cé de Caillé. + +Nous vîmes fabriquer le savon noir avec le kata (lavure de cendres) et +l’huile d’arachides. Un soir je fus attiré dans le village par le bruit +d’un concert et de danses. L’orchestre se composait de deux balophons, +de cymbales en fer, d’une flûte bambara percée dans un bambou et enfin +de deux tamtams (ce sont les tambours du pays). Cela formait une grande +cacophonie, mais il y régnait une certaine mesure avec laquelle on +sautait et on gambadait tout autant qu’on eût pu le faire avec le +meilleur orchestre d’Europe. + +Sur ces entrefaites Boubakary Gnian tomba malade d’une pleurésie +double ; il avait déjà une autre maladie chronique qui le gênait et je +craignis un instant d’être forcé de l’abandonner. + +Puis le mieux survint et il se retrouva en état de nous suivre à dos +d’âne en même temps que Fahmahra était prêt à partir. + +La population de Kita, je l’ai dit, est composée de Malinkés ; mais le +voisinage du Foula-Dougou y a introduit quelques Peuhls, non des Peuhls +parlant le malinké, qu’il est si difficile de distinguer des Malinkés +eux-mêmes, mais des Peuhls Diawandous, c’est-à-dire des Peuhls +tisserands. Tous les Malinkés que j’ai vus dans le pays semblent se +donner à l’industrie du tissage et les Diawandous paraissent vivre à +leurs dépens, comme du reste ils le font presque partout. + +Les puits du Kita ont 4 mètres de profondeur et sont partout entourés de +champs de tabac ; autour de l’un d’eux nous observâmes avec bien du +plaisir quelques pieds de bananiers apportés de très-loin, nous dit-on. +Ils ne produisent rien, mais je recommandai aux indigènes de les bien +soigner, leur indiquant la manière de les planter et de les couper. +Lorsque je vis le départ approcher, je fis le recensement de mes +vivres : j’en avais largement assez pour gagner le Niger, dont je ne +devais être éloigné que de huit jours au plus en ligne droite. + +[Illustration : Danse de Malinkés à Makadiambougou.] + +Mes instructions me recommandaient de passer par Bangassi[29]. C’était, +en effet, la seule étape qu’on pût indiquer ; on en devait la +connaissance à Mongo Park, qui y avait passé trois jours, et y avait été +reçu par Sérénummo, roi du Foula-Dougou. Cet État était alors tributaire +de la couronne de Ségou, aussi bien que le Bélédougou. + +Aujourd’hui il n’existait plus : Bangassi n’était qu’une ruine, le +Foula-Dougou n’était habité que par quelques bandits : il n’y avait pas +à songer à y passer, car à l’endroit où je me trouvais, cette route me +détournait du chemin du Niger ; ma route était plutôt de descendre à +Mougoula, place forte d’El Hadj, dans le pays de Birgo, pour gagner de +là Koulikoro ou Nyamina. + +Je comptais donc, ainsi que nous en étions convenus, prendre ce chemin, +quand le 27 il nous fut déclaré que le Bélédougou et le Manding étant +révoltés entièrement, il n’y avait plus de route par là, et qu’il +fallait aller en chercher une à Diangounté. + +Je fus vivement contrarié, d’autant plus que je crus un instant à un +plan concerté, et je me rappelai ce qu’avaient dit les Maures à Saint- +Louis. Je me demandais si, en effet, El Hadj n’était point au Bakhounou +et si on ne voulait pas nous envoyer vers lui par ce chemin. Aussi fis- +je le plus de résistance possible à ce projet ; à défaut de la route de +Mougoula que je dus abandonner, je demandai au moins à visiter ce point. +Mais alors on me répondit : « Tu n’es donc pas venu pour voir El Hadj, +tu es venu pour voir le pays, tu es venu savoir ce que nous faisons, » +et comme en somme on eût pu facilement me faire un mauvais parti, je me +rendis, et après bien de la résistance, profitant de l’occasion d’un +convoi de Diulas qui se rendait dans le Kaarta, nous nous décidâmes à +aller reprendre à Diangounté la route de Raffenel pour la compléter, +abandonnant ainsi le deuxième voyage de Mongo Park pour rentrer dans son +premier itinéraire. + +Toutefois, avant d’abandonner le pays je résumerai quelques +observations. + +Makadiambougou est situé par : + + 13° 2′ 56″ Nord, latitude observée, + + 11° 44′ 34″ Ouest, longitude estimée. + +C’est un point important, par sa situation même et par l’avenir qui +l’attendrait si jamais la civilisation envahit ce coin du globe. + +Sa position sur un plateau élevé, sain, riche en terres végétales, en +bois de construction, adossé à une montagne qui forme une défense +naturelle ; la facilité des cultures dans les plaines du Nord, le riz de +bambous qu’on récolte en grande quantité, le beurre de Karité, les bois +de cailcédras, sont des richesses naturelles qui ne feraient que croître +par suite du double passage des caravanes de sel et de bestiaux qui se +rendent de Nioro à Bouré, et dont Kita est le lieu de passage obligé ; +étant le point de départ de toutes les routes du Sénégal au Niger, il +acquerrait une importance considérable comme place de commerce. Si donc +jamais la France, réalisant le projet du général Faidherbe, s’avançait +vers le Niger pour y prendre pied, Kita serait une de ses étapes +naturelles les mieux indiquées. + + 28 janvier 1864. + +En quittant Kita, on me prévint que j’allais marcher trois jours à +grandes marches sans trouver âme qui vive, sauf peut-être quelques +brigands. En effet, nous traversâmes un pays désert, montagneux, souvent +aride, mais quelquefois offrant des vallées au fond desquelles nous +apercevions des bois de roniers, des marigots, des ruisseaux bordés de +bambous d’une force prodigieuse (ce sont les plus beaux que j’aie vus +dans la Sénégambie), et nous arrivâmes ainsi, marchant quelquefois sur +des ruines qui attestaient d’immenses villages, tels que Mambiri, au +camp de Seppo, ainsi nommé d’une source qui suinte d’une montagne et qui +a créé, au milieu d’une plaine rocheuse, un peu de végétation, de +l’herbe et quelques baobabs. Sur notre droite nous avions la montagne de +Dioumi, que le docteur qui alla la voir me dit être granitique. Elle +offrait à l’œil des teintes violettes. + +Sur notre gauche, faisant face au Nord, était la montagne d’où sortait +la source ; elle était entièrement composée de roches schisteuses dont +je ramassai un échantillon. L’eau était mauvaise et très-sale ; nous +fûmes obligés de la filtrer dans un linge pour en séparer une vase +noire. + + 31 janvier 1864. + +Le lendemain nous étions au bord du Bakhoy no 2, second affluent du +Sénégal qui se jette dans le premier à Fangalla, au pays malinké de +Féléba. Dans toute cette route nous n’avions rencontré qu’une petite +caravane portant du sel et allant chercher de l’or à Bouré, et une que +nous croisâmes à Seppo, qui conduisait des bœufs et qui allait échanger +ses bestiaux contre des esclaves. Tous parurent enchantés de me voir ; +l’un des Diulas, pour me montrer sa joie, voulait m’embrasser ; sans +doute il avait vu des blancs faire cela, car ce n’est pas dans les +habitudes des noirs, et j’eus bien de la peine à m’en défendre. + +A l’endroit où je traversai le Bakhoy, il recevait de l’Est un +affluent ; je crus avoir trouvé la solution d’un problème géographique +et avoir un troisième affluent du Sénégal. Mais quand je questionnai les +gens qui nous accompagnaient, ils me dirent que cette rivière sortait du +Niger ; c’était évidemment une erreur. Je demandai le nom de ce cours +d’eau qu’on me dit s’appeler le Ba-Oulé. C’était bien, en effet, le nom +donné par tous les renseignements ; mais d’où sortait-il ? Enfin, après +mille questions, je finis, à Marena, le soir, par m’entendre dire que ce +n’était qu’une branche du Bakhoy qui formait une petite île, et de fait, +comme le courant y est rapide, qu’on y trouve des bancs de sable, des +roches roulées, il est hors de doute que c’est un cours d’eau. S’il +venait plus de l’Est que le Bakhoy et parallèlement à lui, on le +traverserait en allant de Bangassi au Niger, et, bien au contraire, tous +les renseignements s’accordent à dire qu’il n’y a là qu’un marigot qui +tombe dans le Niger et qui sans doute a fait supposer que ces deux cours +d’eau le rejoignaient. + +Je crois donc devoir indiquer comme positif que ce ruisseau n’est qu’une +branche du Bakhoy no 2. + +Nous trouvâmes environ 0m,70 d’eau dans cette rivière, dont le cours +était très-rapide ; on put donc la passer sans difficulté, et nous +campâmes de l’autre côté. Notre premier soin fut de nous baigner. Tous, +nous en avions grand besoin, depuis le temps que nous n’avions pas +trouvé d’eau courante et après des marches sous des températures très- +élevées et au milieu d’une poussière épaisse. + +A midi, je pris la hauteur du soleil et je déduisis pour latitude du +passage et du confluent du Ba-Oulé 13° 40′ 55″. Cela fait, rien ne nous +retenait plus et nous entrâmes dans le Kaarta, que le Bakhoy sépare du +Foula-Dougou. + +Tout en cheminant j’avais fait la connaissance de la bande de Diulas qui +nous servait de guides ; la faire connaître ici ne sera pas inutile : +c’étaient des Sarracolets ou Soninkés du Kaarta. L’un d’eux était parti +de son pays, Guémoukoura, depuis cinq ans. Il en était sorti pauvre, il +y revenait avec une certaine fortune. Cependant ses vêtements étaient +des plus simples, assez misérables même. Mais il ramenait cinq captifs, +une femme et un enfant. + +[Illustration : Ruines de Mambiri.] + +Il s’était d’abord rendu avec du sel au pays de Bouré, où il l’avait +échangé contre de l’or. De là, passant par Timbo, il s’était rendu à +Sierra Leone, où il avait travaillé longtemps à la culture des +arachides ; alors possesseur d’une petite fortune il s’était mis en +marche, achetant d’abord une esclave dont il avait fait sa femme et qui +lui avait donné un enfant, ce qui l’élevait au rang de femme libre. Un +fort captif portait l’enfant, et trois autres jeunes filles, écloppées +par la longue route qu’elles venaient de faire, atteintes par les vers +de Guinée, les jambes enflées, suivaient, s’aidant d’un bâton. Outre +cela, un malheureux enfant de trois à quatre ans, aux membres maigres, +courait entre les jambes des chevaux, faisant des marches de cinq et six +lieues ; le docteur avait pris cet enfant en amitié et souvent il le +mettait devant lui à cheval ; quant aux malheureuses captives dont j’ai +parlé, à mesure que nos ânes se déchargeaient par suite de la grande +consommation de vivres que je faisais, nourrissant presque tout le +monde, je faisais placer dessus d’abord les bagages qu’elles portaient, +puis enfin les femmes elles-mêmes, car quelque endurci que je fusse je +ne pouvais voir ces malheureuses au moment du départ, les membres +engourdis, ne pouvant plus se lever ; alors leur maître arrivait, les +frappait, et quelquefois une larme coulait silencieusement le long de +leurs joues. Sans doute elles pensaient au lieu de leur naissance, à la +case de leur mère, et lentement, péniblement elles reprenaient le +chemin. + +[Illustration : Une halte dans le Foula-Dougou.] + +Si l’on ajoute à cela que c’est à peine si tout ce monde avait de quoi +se nourrir, que l’eau fut rare pendant les trois jours de route que nous +fîmes entre Kita et le Bakhoy, on comprendra la souffrance de ces +troupeaux d’êtres humains qu’on mène de marché en marché sur toute la +terre d’Afrique, au nom des usages de la barbarie ou de l’islamisme. + +En dehors de cette bande d’esclaves, nous avions le spectacle hideux des +captifs enchaînés deux par deux. Le maître de cette autre bande était un +Toucouleur des bords du Sénégal, d’un village du marigot de Douai, grand +hâbleur s’il en fut jamais ; porteur d’un immense turban, d’un grand +sabre à fourreau de cuivre, il était chargé par Abibou[30], chef de +Dinguiray (Fouta-Djallon), de porter à son frère Ahmadou deux colis +renfermant des burnous, de la soie et différents cadeaux. Les esclaves +enchaînés deux par deux en étaient porteurs, et outre leurs colis ils +étaient chacun chargés de deux fusils. + +Ils étaient Malinkés ou Diallonkés. J’ignorais à cette époque +l’existence d’une race Diallonké, et ce n’est que par la suite que cette +idée me vint, en me rappelant leur embarras à parler le malinké et +quelques autres particularités. Quant au type, il est sensiblement le +même. + +Un bâton de 0m,30 de diamètre, percé d’un trou à chaque extrémité, les +joignait l’un à l’autre ; chacun des trous aboutissait à un collier, +tressé en cuir de bœuf, autour du cou d’un des captifs, à la façon des +_erseaux_ de la marine. Comme ils n’avaient aucun couteau, il leur était +impossible de se débarrasser de cette entrave qui les réduisait à la +condition la plus misérable. Ainsi, quand il fallait passer un endroit +dangereux, franchir un ruisseau sur un arbre, un gué sur des roches, +qu’on se figure leur position, et je ne parle pas des mille nécessités +de la vie dans lesquelles à coup sûr il est pénible de se voir enchaîné +à quelqu’un. L’autre bande avait le même genre d’attache, mais avec un +petit adoucissement. Au lieu d’un bâton, c’était une grosse corde +flexible en cuir qui les réunissait. Au moins ils n’étaient pas +contraints à garder leur distance sous peine de s’étrangler. + +En dehors de leurs fardeaux, ils portaient jusqu’à deux et trois fusils, +quand il plaisait à leur seigneur et maître de leur confier le sien et, +lorsque nous fîmes cette route ensemble, ils portèrent à tour de rôle un +seau en toile que je leur prêtais et qu’ils remplissaient d’eau. + +[Illustration : Un convoi de captifs.] + +Leur costume défie toute description. Au départ, ils avaient eu un +boubou et un pantalon (Toubé), mais l’usure et les épines de la route +avaient transformé tout cela. L’étoffe n’avait jamais brillé par la +finesse ; elle avait dû être blanche, mais l’usage et l’absence +d’ablutions l’avaient transformée en couleur isabelle foncée ; on peut +dire qu’elle était en charpie et que leur pantalon ne tenait que par la +corde qui leur ceignait les reins. Si jamais un chiffonnier avait la +fantaisie de suspendre les chiffons qu’il ramasse à une corde et de s’en +entourer comme d’une ceinture, l’effet serait le même. + +L’arrivée dans le Kaarta fut un grand soulagement pour ces malheureux ; +pour les uns, c’était la fin de leurs misères ; ils allaient enfin +entrer dans la vie sédentaire comme esclaves, et c’était peut-être leur +condition première ; pour les autres, c’était un adoucissement, car ils +devaient dorénavant aller de village en village comme nous mêmes, et du +moins ils allaient avoir à boire et à manger. + +[Décoration] + + +[Note 28 : En relisant dans le texte anglais la narration du deuxième +voyage de Mongo Park, je crois qu’il fait mention de cette montagne, +qu’il n’a fait qu’apercevoir et qu’il désigne sous le nom de Sankarée.] + +[Note 29 : Mongo Park place cette ville par 14° 0′ de lat. N., c’est-à- +dire près de 48 milles plus au N. que ma carte ; ce qui est une erreur +évidente, qu’on ne retrouve que dans ses latitudes obtenues par une +méthode qu’il désigne sous le nom de Back-Observations.] + +[Note 30 : Abibou est le troisième fils d’El Hadj Omar.] + + + + + CHAPITRE V. + +Entrée dans le Kaarta. — Ses limites. — Quelques réflexions sur ce pays. +— Latitude du passage du Bakhoy. — Maréna. — Kouroundingkoto-Guettala. — +Population du Bagué. — Dindanco. — Rencontre de Diulas. — Origine du sel +de Tichit. — Entrée dans le Kaarta-Biné. — Bambara-Mountan. — +Namabougou. — Touroumpo. — Guémoukoura. — Séjour à Guémoukoura. + + + 1er février 1864. + +Le Kaarta dans lequel j’entrais est un vaste pays[31], limité au Nord +par le désert, à l’Est par le Bakhounou, à l’Ouest par le Diafounou et +le Diombokho, et au Sud et S. E. par le Bakhoy, le Foula-Dougou et le +Diangounté. + +Avant mon voyage, deux Européens seulement l’avaient visité : Mongo +Park, en 1796, sous le règne de Daisé Coro Massassi, et Raffenel en +1845, sous le règne de Kandia. + +Il suffit de lire les relations de ces deux voyageurs pour se convaincre +de la faiblesse du Kaarta en tant qu’État ; c’était pour ses voisins +noirs un ennemi redoutable, mais il était évident que, en proie aux +dissensions intestines, constamment en guerre avec le Ségou, il ne +pourrait apporter aucune résistance sérieuse à une armée bien organisée. +Au reste, ce n’est pas ici le moment de traiter cette question, que je +n’ai pu étudier que par la suite, et je reprends mon récit au moment de +franchir le Bakhoy no 2, par 13° 40′ 55″ latitude Nord. + +Aussitôt cette rivière traversée, j’entrai dans la province de Bagué, +dont le chef-lieu est Guettala. — Pour y parvenir je dus passer par deux +villages, Maréna et Kouroundingkoto. Le premier, auquel je parvins après +trois heures et demie de marche, dans un pays aride et accidenté et par +une route très-sinueuse, était petit et sale ; ses cases étaient réunies +par groupes assez misérables, on n’y trouvait que peu de poules et +quelques chèvres. Le marigot que l’on passe avant d’arriver au village +offrant une irrigation naturelle, ce village a des cultures +privilégiées ; la plaine dans laquelle il se trouve est élevée de deux à +trois mètres au-dessus de l’étage inférieur qu’on trouve de l’autre côté +du marigot et qui doit être inondé à l’hivernage. A l’époque où je +passai, elle était couverte d’une belle herbe. Malheureusement aucun +bœuf n’apparaissait au milieu de ce tapis de verdure. + +On nous y reçut bien, mais il était évident que Fahmahra, notre guide, +perdait de son autorité, et que nous devions plus à notre titre +d’ambassadeur accrédité auprès d’El Hadj qu’à toute autre cause. Ce +territoire, du reste, ne dépendait plus de Koundian, mais bien de +Farabougou, autre forteresse d’El Hadj. + +On nous construisit des huttes en sécos, et le chef vint nous apporter +une poule et un peu de riz pour notre souper. Je ne pus rien me procurer +pour les hommes. Il était évident que ce village était pauvre ; aussi, +après avoir mis mes notes au courant, le lundi 1er février 1864, je +partis à une heure pour aller camper à Kouroundingkoto. + +Notre route longea des montagnes peu élevées, que nous laissions à +droite. Nous trouvions un pays plat, coupé de marigots, et dont les +plaines présentaient des cultures de coton. Nous étions enfin sortis des +pays de montagnes pour entrer dans les plaines du Kaarta. + +Kouroundingkoto est un petit village de cases en paille, situé au pied +d’une montagne d’environ 60 mètres de haut. Il est assez propre ; au +moment où nous arrivions, il présentait un aspect animé : de nombreux +métiers de tisserands grinçaient en plein air, un beau soleil animait la +scène, le village était assez gai. Un nombre considérable de femmes et +d’enfants se rassemblaient autour de nous. Nous allâmes à l’extrémité du +village camper sous un gourbi destiné aux palabres. Le chef du village +était absent ; son frère Séma vint me saluer et me donner un cabri, +s’excusant de faire aussi peu pour un homme qui allait chez El Hadj. +Dans la soirée, il pourvut à tous nos besoins et largement à ceux de nos +animaux porteurs, qui en avaient grand besoin. Un marabout du village +vint me trouver et me dit « que, placé dans ce village par El Hadj, il +fallait qu’il me _reçût_[32], et que n’ayant pas de fortune il ne +pouvait me donner qu’un cabri. » Cet animal était tout jeune ; nous +l’emmenâmes, et il fut bien longtemps notre compagnon de route ; nous +l’avions baptisé du nom du village où il avait vu le jour. Il faisait +dans tous les villages où nous séjournions le désespoir des matrones par +son impudence à voler le couscous sous leur nez. Pris en flagrant délit +il recevait une tape, mais alors il ne plaisantait plus et se +précipitait à coups de cornes sur ses adversaires, au grand bonheur de +mes laptots, qui l’avaient pris en affection. Le jour de sa mort fut un +jour de deuil pour eux ; ils s’étaient fait une superstition et disaient +que tant que cet animal serait avec nous, nous ne souffririons jamais de +la faim. + +On me donna encore à Kouroundingkoto un coq, du riz, et le soir un peu +de lait et une poule. Mes hommes reçurent quatorze calebasses de +nourriture du pays[33], enfin, nous fûmes dans l’abondance et nous pûmes +nous refaire des fatigues des jours précédents. Ces fatigues avaient été +si grandes qu’un de nos chevaux, celui du docteur, n’avait pas pu +suivre. Je l’avais abattu l’avant-veille de mon arrivée au Bakhoy, et +depuis ce temps le docteur allait à âne. Mon cheval étant très-blessé, +je montais le dernier de nos chevaux, celui de 36 francs, vaillante +petite bête, mais très-maigre, et que mes laptots avaient surnommée +Farabanco, en souvenir d’un de leurs camarades d’une maigreur +proverbiale. Nos bœufs ne marchaient qu’avec peine et nous +occasionnaient des retards. Comme on le voit, il était grand temps de +prendre un peu de repos, et je me décidai à faire de petites marches. + +La montagne à laquelle est adossé le village de Kouroundingkoto l’abrite +à l’Est, et telle est du reste la position de presque tous les villages +dans ces pays : il est à croire que c’est pour s’abriter de la chaleur +et de la poussière des vents d’Est que les noirs l’ont adopté. Composée +de blocs de granit entassés et de différentes roches noires dont +quelques-unes ont des dimensions colossales, cette montagne a la forme +sensiblement régulière d’un mamelon aux pentes très-roides. Sa crête, du +côté où nous la voyions, offre une particularité. Cinq baobabs espacés +presque également la couronnaient, et celui du milieu, situé sur le +sommet même de la montagne, était d’une dimension et d’une forme très- +remarquable. + +Un grand nombre d’arbres avaient trouvé entre les roches l’aliment +nécessaire à leur vie, et deux d’entre eux étaient d’une très-grande +dimension. + +De l’endroit où nous étions, il y avait bien 500 mètres jusqu’au grand +baobab du milieu. Je dis en plaisantant à Fahmahra que s’il voulait, +nous pourrions tirer à la cible. Depuis quelques jours il m’affirmait +que les noirs tiraient mieux que les blancs, et le fait est qu’avec +leurs mauvais fusils de traite, leurs balles de fer mal forgées, et leur +poudre charbonneuse, j’en ai vu quelques-uns d’une adresse prodigieuse à +petite distance. + +Il accepta le défi et je lui proposai de tirer sur le baobab. Il se mit +alors à rire, et me dit : « Tire le premier. » Je pris la carabine de +Mamboye, je m’assurai qu’on n’avait mis qu’une cartouche[34], j’épaulai +et le coup partit. Non-seulement on entendit la balle frapper l’arbre, +mais un hasard heureux fit qu’elle coupa un des pains de singe[35] qui +dégringola sur les roches. Peu s’en fallut qu’on ne criât au miracle. +Fahmahra n’en revenait pas. Il ne voulut même pas essayer de tirer, et +cette histoire me suivit jusqu’à Ségou et m’y fit grand bien dans +l’esprit des noirs. + +Je ne quittai pas Kouroundingkoto sans prendre un croquis de mon baobab, +qui, le soir, dessinant sa noire silhouette sur le ciel éclairé par les +rayons de la lune qui se levait, était d’un aspect fantastique. + +Puis, voulant remercier du bon accueil qu’on nous avait fait, je fis +cadeau de quelques charges de poudre et de quatre à cinq coudées de +coton blanc. + +Ce village nous présenta encore le spectacle d’un nègre blanc ou +albinos. C’était un enfant de sept à huit ans, très-bien constitué, dont +les cheveux étaient presque blancs, mais dont les yeux n’étaient pas +rouges. Son corps était d’un jaune mat très-clair, mais il était +repoussant d’aspect ; les traits de sa figure, qui étaient ceux du +nègre, s’alliaient on ne peut plus mal avec cette couleur blanche +maladive. Il avait un air craintif et malheureux, des rides précoces et +le grain de sa peau très-grossier augmentaient encore sa laideur. Depuis +j’ai eu souvent l’occasion de voir des albinos les uns entièrement +blancs, d’autres mouchetés de blanc et de noir, et j’ai toujours fait +les mêmes remarques quant à leur peau et à l’expression de leur +physionomie. Si on ajoute à cela qu’ils sont généralement brûlés par des +coups de soleil qui les marbrent de rouge et font écailler leur peau, on +avouera que leur vue est loin d’être agréable. + + 2 février 1864. + +Moins de quatre heures de route nous conduisirent à Guettala, chef-lieu +du pays. C’était un village en paille, de récente construction, à côté +duquel nous apercevions les ruines de l’ancien tata en terre, détruit +depuis environ trois ans. Les habitants paraissaient très-soumis à El +Hadj, et peut-être parce qu’ils savaient être en présence des talibés, +ils s’en faisaient gloire et me disaient qu’ils étaient heureux, qu’on +ne les pillait plus, que le pays était tranquille, que tout le monde +travaillait parce que le marabout (El Hadj) l’avait ordonné. Le chef de +ce village était Ouoïo, qui commandait à tout le Bagué. C’était un +Bambara Kagorota, ou Kagoronké, ou simplement un Kagoro. Il avait trois +fils : l’un d’eux, âgé d’environ cinquante-cinq ans, vint me voir et +m’apporta un cabri et vingt-cinq œufs frais. Puis, le soir, mes hommes +furent amplement pourvus de calebasses d’une nourriture qu’ils avaient +baptisée du nom de _nouroucouti_, mot voulant dire, suivant eux, qu’il +s’y trouvait de tout. Deux paniers de mil furent apportés pour les +animaux. + +L’accueil du village fut cordial ; sur le premier moment, la curiosité +l’emportant, nous fûmes entourés de tout ce que le village renfermait de +femmes et d’enfants, et, quelque fatigante que fût cette curiosité, je +ne m’en plaignais pas trop et je n’y apportais obstacle qu’autant que le +voulait la sécurité de nos bagages. J’eus là l’occasion de faire +quelques remarques. La première, c’est que tous les gens parlaient le +bambara et le soninké, ce qui tient au mélange de ces deux races, qui +forme la base de la population aussi bien dans le Kaarta que dans le +Ségou et jusqu’aux montagnes de Kong. Dans tout ce vaste pays, ce sont +elles qui peuplent tous les villages, tantôt séparées, tantôt mélangées, +parlant tantôt une langue, tantôt l’autre, quelquefois les deux, et le +seul mélange notable qu’elles aient en dehors est avec la race Peuhl, +qu’on rencontre dans toute l’Afrique depuis l’Égypte jusqu’à l’Océan. + +[Illustration : Le baobab de Kouroundingkoto.] + +A Guettala j’aperçus pour la première fois depuis Koundian une autre +coiffure que celle des Malinkés. Je parle de la coiffure des femmes, les +hommes ayant tous la tête rasée depuis la conquête du pays par El Hadj. +La coiffure des Malinkés, des Soninkés, des Khassonkés, et d’une partie +des Bambaras, a pour trait distinctif un casque formé des cheveux +relevés sur le sommet de la tête et nattés par-dessus des chiffons ; +quelques différences dans la hauteur du casque, la manière de le +terminer en arrière, d’arranger les cheveux des côtés sont les seules +variantes[36]. Mais ici je trouvai une coiffure bien plus jolie et plus +originale qui rappelait beaucoup la coiffure si coquette des Yoloffs. +Ici, comme à Saint-Louis, les cheveux étaient enroulés en mille petites +tresses tortillées qui tombaient tout autour de la tête. +Malheureusement, si l’effet était joli, la propreté n’y gagnait pas ; +ces tresses sont faites en miellant les cheveux ; on les graisse ensuite +avec du beurre rance et de la poudre de charbon pour les noircir ; on se +figure ce que cela peut devenir, avec la chaleur, la transpiration et la +poussière, au bout de quelques jours. Car de pareilles coiffures ne se +font guère qu’une fois tous les quinze jours au plus, et elles demandent +souvent deux et trois jours de travail. + +Les habitants, à la vue de mes bagages, vinrent me solliciter pour que +je leur vendisse quelque chose ; mais je refusai, car outre que je +n’eusse pu vendre que contre du mil dont je n’avais pas besoin et qui +est l’objet d’échange ou, si on veut, la monnaie du pays, je ne voulais +pas défaire mes ballots. Je me contentai donc de donner quelques charges +de poudre et quelques coudées de coton blanc, étoffe très-estimée, +surtout des talibés, qui, sur les bords du Sénégal, avaient pris +l’habitude de s’en vêtir et la préfèrent aux solides étoffes du pays. + + 3 février 1864. + +Le lendemain, je passai deux villages dont on voyait les anciens tatas +en ruines ; le premier était Koundianko, le second Sérouma, et vers dix +heures et demie, je vins camper à Dindanco, dernier village du Bagué. +C’était un village en paille de formation très-récente. J’appris que +l’ancien village dont je voyais les ruines avait été détruit depuis +trois mois par un incendie. Je fis faire la cuisine des hommes, mais je +ne pus faire boire les animaux, n’ayant trouvé que très-peu d’eau dans +un puits peu profond. Comme toujours, nous étions assaillis par les +curieux, mais nous ne reçûmes pas le plus petit cadeau de vivres, malgré +les palabres que Fahmahra faisait pour décider les habitants à recevoir +le blanc d’El Hadj. Du reste, la chose ne m’étonna que médiocrement +quand j’appris que le chef du village était un Diawandou[37]. + +Bien que les environs fussent couverts d’arbres dans les branches +desquels de nombreuses ruches avaient été placées, je ne vis pas de miel +dans ce village, et aussitôt que nous fûmes reposés, nous nous mîmes en +route. + +En quittant Dindanco, nous sortions du Bagué pour entrer dans le Kaarta- +Biné, autre province du Kaarta, également peuplée en grande majorité par +les Kagorotas. + +A peine quittions-nous le village, que nous rencontrâmes une bande de +Diulas venant de Nioro et apportant des charges de sel gemme ou sel de +Tichit. Comme on le sait, ce sel vient de la Sebkha d’Idjil, visitée par +le capitaine Vincent, en 1860, dans son beau voyage à l’Adrar, et les +Tichit, Maures sédentaires, vont le chercher et le transportent dans +tout le Soudan, où ils le vendent à d’autres Diulas, la plupart +Sarracolés (ou Soninkés), qui eux-mêmes le revendent. Ces pierres de sel +gemme, que je voyais pour la première fois, avaient environ 0m,60 de +long sur 0m,40 de large et 10 à 15 centimètres d’épaisseur : on les +appelle _bafals_. Ces gens avaient appris que j’étais en route quand ils +étaient à Nioro ; mais ils ne pouvaient pas croire que j’eusse +réellement l’intention d’aller à Ségou, tant cette idée est profondément +incrustée dans l’esprit des populations sénégambiennes qu’un blanc ne +saurait vivre, dans l’Afrique, des ressources du pays. Ils me croyaient +donc revenu sur mes pas, et grand fut leur étonnement de me rencontrer ; +ils me comblèrent d’amitiés, me disant que tout le pays m’aimait, parce +que j’allais trouver El Hadj, que c’était bien bon pour eux, qui +pourraient alors voir les blancs quand je serais d’accord avec le +marabout ; qu’ils avaient bien besoin des marchandises des blancs, mais +qu’on les empêchait d’aller en acheter. Il est impossible de se faire +une idée de la joie que j’éprouvais de rencontrer de pareilles +dispositions. Cependant elle n’allait pas jusqu’au délire et je me +refusai à l’accolade que ces braves gens voulurent me donner. + +[Illustration : Types et coiffures de Malinkés.] + +Plus tard nous rencontrâmes deux troupeaux de beaux bœufs que leurs +maîtres allaient vendre au Bouré contre de l’or et des esclaves. Ce fait +confirmait ce qu’on m’avait déjà dit de la sécurité de cette route par +laquelle nous arrive le peu d’or du Bouré qui vient à nos comptoirs en +passant par Nioro et quelquefois par Tichit, lorsque cet or (ce qui a +lieu souvent) est donné aux Maures en payement de sel livré à Nioro. + +Notre route passa entre de petites collines élevées à peine de quelques +mètres qui ne changent pas d’une manière notable l’aspect uniforme des +plaines du pays. + +Parti à deux heures, à quatre heures et demie nous arrivions à Bambara- +Mountan ; j’allai camper à 500 mètres à l’Est du village, seul endroit +où je parvins à trouver une place propre ; ce n’est pas que les grands +arbres manquent, mais au lieu de faire de leur abri des lieux de repos +tenus propres, c’est l’endroit qu’on choisit pour remplacer les fosses +d’aisances. + +A peine étais-je campé qu’on vint me trouver pour me faire changer de +place, sous prétexte que l’eau était loin ; mais déjà les bagages +étaient déchargés, je refusai. Pendant cette dernière marche, un de nos +bœufs était tombé plusieurs fois, il ne pouvait plus suivre ; je le fis +abattre. Il était très-maigre, mais il n’avait pas de maladie. Néanmoins +la plupart des laptots se refusèrent à en manger ; l’abondance relative +dans laquelle ils vivaient depuis notre entrée dans le Kaarta, les avait +rendus difficiles. La nourriture qu’on leur donnait en abondance dans +les villages et les chèvres que j’abattais chaque soir leur semblaient +préférables, et ils laissèrent le bœuf. Bien que maintenant je trouve +cela très-naturel, à cette époque je m’en affligeais ; je me demandais, +si les mauvais jours arrivaient, comment je ferais avec des gens si +difficiles. J’oubliais que le noir se plie facilement aux exigences de +la vie ; prodigue dans l’abondance, il subit la faim assez facilement, +et alors il mange tout ce qu’il trouve ; j’en ai eu souvent la preuve, +et cependant je dois dire que nos noirs de Saint-Louis souffrent +véritablement quand ils n’ont plus la nourriture de mil et de viande ou +poisson à laquelle ils sont habitués depuis l’enfance. + +En somme, nous fûmes accueillis à Bambara-Mountan comme partout +ailleurs ; on nous donna deux chèvres et du mil en abondance ; le +village d’ailleurs en était riche et j’en vis un énorme monceau : +c’était le mil d’El Hadj, l’impôt annuel de la dernière récolte. + +Nos hommes reçurent 20 calebasses de nourriture. + +Ce fut à ce village que je vis pour la première fois reparaître, depuis +le Foula-Dougou, où j’en avais aperçu une forêt, le ronier. Il y en +avait beaucoup hors du village, mais ils étaient trop élevés pour qu’on +pût en avoir les fruits. + +Les noirs de ces pays ne les mangent que cuits quand le vent les abat. +Ils ont alors une odeur de térebenthine très-marquée et qui suffit pour +empester une maison ; leur couleur est jaune safran. + +Je remarquai aussi dans ce village quelques jeunes gens portant des +cheveux longs tressés en petites nattes ; on me dit que c’étaient de +Bambaras, mais on ajouta qu’ils étaient Soninkés d’origine. + + 4 février 1864. + +Le 4 février, nous passâmes entre deux collines après lesquelles nous +entrâmes dans des champs se succédant à de petits intervalles ; après +deux heures et demie de marche, nous traversions le village de +Namabougou. J’avais devancé mon escorte avec Fahmahra : je m’arrêtai +quelques instants au _bentang_[38]. Le chef du village s’y trouvait ; +c’était un vieillard entièrement blanchi par les années. Il s’éventait +avec une queue de bœuf, mais n’articulait que des mots sans suite et +incompréhensibles ; il était en enfance. Un peu au delà de ce village, +nous apercevions quelques collines vers la gauche, sur lesquelles +paissaient un troupeau de bœufs et un de chèvres. Quelque temps après +nous campâmes à Touroumpo pour déjeuner. C’est un petit village de cases +en paille au milieu duquel on avait réservé une belle place qui était +munie d’un bentang. + +Nous allâmes nous placer au bord d’un marigot où il y avait beaucoup +d’eau. La population était mélangée de Diawandous et de Bambaras. Le +chef m’envoya une poule. Peu après Fahmahra reçut deux calebasses de +lait ; il m’en donna une : cela nous fit grand plaisir, car en voyage le +lait est la nourriture la plus saine, et certainement c’est au lait que +j’ai dû de ne pas succomber. Depuis Koundian j’en étais privé, le pays +n’ayant pas de bestiaux ; aussi nous lui fîmes honneur. + +[Illustration : Tierno Ousman et ses masseurs.] + +Les femmes vinrent aussi apporter du beurre à vendre pour de la +verroterie : je n’avais pas le temps de déballer mes paquets, mais j’en +eus assez pour les observer : c’étaient des Pouls Diawandous ; elles +étaient en général jolies, coquettes et peu farouches. Après avoir fait +boire les animaux et mangé au galop ce que nous avions apprêté, j’allais +repartir quand on me dit qu’on nous préparait à manger. Je ne voulus pas +priver mes hommes de ce surcroît de vivres ; j’attendis donc en me +promenant un peu à travers les roniers qui s’élevaient en grand nombre +et étaient chargés de fruits. Leur hauteur en ce lieu varie de 8 à 10 +mètres. J’aperçus également, à mon grand étonnement, des perroquets gris +à queue rouge qui n’existent pas au Sénégal, mais qu’on trouve en grande +quantité depuis le Gabon jusqu’à Sierra Leone, et même jusque dans le +Rio Jéba. + +A deux heures et demie nous reprîmes notre route pendant une heure à +l’Est, et nous arrivâmes à un très-grand village nommé Guémoukoura[39] +dont on me parlait depuis notre départ de Makadiambougou comme d’une +espèce de port de salut après lequel je devais voyager sans difficulté +et dans l’abondance. De loin je fus agréablement surpris de voir un +village dont les maisons bâties en terre étaient à terrasse (c’était le +premier de ce genre que nous rencontrions) et dont quelques habitations +semblaient avoir un étage. + +En approchant, je vis que les murailles étaient à moitié ruinées, que +tout autour du village, au milieu des champs de coton et de tabac +qu’entourent les puits, il y avait beaucoup de cases en paille, mais en +somme c’était un grand village. Je devais y trouver un Tierno Ousman, +chef, Toucouleur nommé par El Hadj, et j’espérais bon gîte et bon +souper ; on va voir que je fus un peu désappointé. + +J’avais cherché tout autour du village une place un peu propre pour +camper, et partout je n’avais trouvé que des immondices ; je m’arrêtai +enfin sous un arbre, et je me disposais à y camper quand on vint me dire +qu’on m’avait préparé deux cases en sécos ; je m’y rendis : elles +étaient à 600 mètres au Nord du village ; j’y étais à peine que Tierno +Ousman vint me présenter ses compliments. Il était orné d’un vaste +turban, tenait à la main un chapelet de musulman à gros grains et +marmottait des prières. Il était appuyé sur deux talibés qui semblaient +le soutenir. C’était un tout jeune homme ; son air de cagot me déplut +souverainement à première vue. Il s’assit tout d’abord fort à son aise +dans notre case, puis on commença à lui masser les jambes et le dos : si +son air m’avait déplu, en revanche ses manières musulmanes, grand genre, +avaient fortement impressionné Samba Yoro, mon interprète ordinaire, +qui, d’habitude très-timide en paroles, semblait paralysé. « C’est un +grand marabout ! » me disait-il. Après une telle déclaration, tirez le +rideau : tout est dit. + +Ousman ne tarda pas à me dire qu’il voyait que je n’avais besoin de +rien, que j’avais des provisions, et autres phrases de mauvais augure +quant au souper qu’il nous réservait. Des Diulas qui nous avaient +accompagnés jusque-là devant nous quitter, Fahmahra m’avait conseillé de +demander un guide pour nous conduire à Diangounté. Je demandai donc si +on pourrait nous en donner un, et nous vendre un cheval dont le docteur +avait besoin. On me promit le tout. La nuit vint, on n’avait même pas +garni ma case de nattes pour me servir de lit ; j’en fis demander pour +les hommes et pour moi. Après une longue attente je les reçus et en même +temps mon souper composé d’une poule et de riz. Quant aux hommes, on ne +leur envoya rien ; heureusement que nos provisions n’étaient pas encore +épuisées. Je fis demander du mil pour les chevaux et les ânes ; après +deux heures j’en reçus quelques moules[40], et je m’endormis très-peu +satisfait du village et de son chef. + +[Décoration] + + +[Note 31 : Sa superficie est d’environ trois mille lieues carrées +(lieues de 4000 mèt.).] + +[Note 32 : Recevoir un individu, c’est le loger et surtout lui donner à +souper.] + +[Note 33 : Le couscous et le riz sont les mets nationaux des Yoloffs ; +le mafé et le lack-lallo ceux des Bambaras et des Malinkés ; le sanglé +celui des Pouls et des Maures et d’une bonne partie des Soninkés.] + +[Note 34 : Malgré de nombreuses expériences, il est peu de noirs qui +croient qu’une cartouche de munition suffise à chasser une balle au loin +avec force.] + +[Note 35 : C’est, comme on le sait, le fruit du baobab.] + +[Note 36 : Cette coiffure se retrouve au Gabon.] + +[Note 37 : Diawandou, Peuhl d’origine, tisserand, la plupart du temps +n’exerçant pas son métier et remplissant les fonctions d’homme de +confiance ou premier domestique d’un chef. En général, ce sont des +mendiants de premier ordre.] + +[Note 38 : Bentang de Mongo Park, Banancoro de Caillé, hangar destiné +aux palabres.] + +[Note 39 : Guémou-Koura, le nouveau Guémou, pour le distinguer du Kemmou +(Guémou) de Mongo Park, ancienne résidence d’un roi du Kaarta (Daisé).] + +[Note 40 : Moule, mesure d’environ quatre litres, variant un peu suivant +les localités, mais ne dépassant jamais deux litres et cinq litres comme +capacité extrême.] + + + + + CHAPITRE VI. + +Visite de Dandangoura, chef de Farabougou. — Ennuis et tracasseries. — +On veut m’envoyer à Nioro. — J’ai gain de cause. — Suite du voyage. — +Madiga. — Observations et latitude. — Fatigue et maladies. — Lac de +Tinkaré. — Tinkaré. — Samba Yoro se blesse en tombant. — On m’offre des +queues de girafes. — Arrivée à Diangounté. — Bon accueil à Diangounté. — +Détails sur le pays. — Repos. — Un mot sur Raffenel et son voyage. — Les +routes de Diangounté à Ségou. + + + 5 février 1864. + +Le 5 février je me réveillai après une mauvaise nuit ; je craignais, je +ne savais pourquoi, de nouvelles entraves. De plus, je m’affaiblissais +de jour en jour d’une façon bien notable. J’avais eu avec notre guide +deux ou trois scènes, dont le motif avait été de ma part de garder mon +autorité de chef de la bande, sur laquelle il voulait empiéter, +s’opposant aux temps d’arrêt, voulant régler la marche, etc., etc. Or, +comme je ne partais jamais sans m’être renseigné sur les villages que je +devais trouver, sur leur distance, et cela jusqu’à deux et trois jours à +l’avance, je ne voulais plus, une fois en route, qu’on vînt par caprice +déranger ce que j’avais réglé. Ses velléités d’empiétement m’avaient +irrité contre lui : en outre je constatais qu’il ne m’était que de très- +peu d’utilité, maintenant que j’étais dans les pays dépendant du chef de +Farabougou. C’était une bouche de plus, sans compter les quatre hommes +qui l’accompagnaient, et nos provisions commençaient à diminuer. Toutes +ces réflexions m’avaient assailli dans cette nuit d’insomnie, et je me +trouvai au jour fort mal disposé. + +Vers sept heures, Tierno Ousman vint faire palabre. Il avait pris des +dehors encore plus hypocrites que la veille. Il venait me dire qu’il +fallait que j’allasse à Nioro trouver Mustafa, grand chef placé par El +Hadj, qui pourrait m’aider à franchir la route de Ségou, qui était fort +difficile et peu sûre par Diangounté. Ce n’était que quatre jours de +retard, me disait-il. + +On peut se figurer l’effet que fit sur moi cette déclaration. Je le +laissai causer une demi-heure, m’efforçant de rester calme. — Après +tout, n’avais-je pas prévu ce qui arrivait ? — Quand il eut fini, je +pris la parole et lui répondis que je n’avais rien à faire à Nioro, qui +n’était pas sur ma route, que je n’étais pas venu pour voir Mustafa, que +j’allais à Ségou, que j’étais parti parce que je croyais le pays soumis +à El Hadj, que j’avais trouvé une première route fermée, que si la +deuxième l’était, je n’en irais pas chercher une troisième, mais que je +partirais pour Saint-Louis et non pour Nioro. — J’ajoutai que lui avais +déjà demandé un guide pour Diangounté, que s’il ne m’en donnait pas je +partirais quand même le lendemain, et que je me plaindrais à El Hadj de +tous ces retards et de la mauvaise volonté qu’on nous aurait montrée. + +Il insista ; mais voyant que j’étais bien décidé, il se rabattit sur une +autre proposition : c’était d’aller à Farabougou, où se trouvait un +sofa[41] d’El Hadj, qui avait envoyé pour me saluer un homme qui +assistait au palabre, et qu’on me présenta alors. Devant cette +insistance, je laissai éclater ma mauvaise humeur, et je déclarai très- +vivement que j’irais à Diangounté ou à Saint-Louis, et nulle part +ailleurs. + +Quand il me vit si décidé, Ousman se prit à avoir peur de ce que je +pourrais dire ; il devint plus doux, et me dit du ton le plus gracieux +qu’il m’avait proposé cela pour m’être agréable, mais que je n’en ferais +que ce que je voudrais, et que personne, à coup sûr, ne me +contrarierait. Ce fut la fin de ce palabre. — A peine Ousman était-il +parti, que Fahmahra vint me dire que j’avais bien fait, que l’on avait +voulu m’éprouver, savoir si j’étais venu pour visiter le pays, ou si, +sérieusement, je voulais voir El Hadj, en un mot, qu’on était venu me +tendre un piége. + +Était-ce vrai ? Dans tous les cas, cela prouverait que chez les noirs la +défiance, même la plus absurde, est tellement instinctive, qu’ils +l’appliquent à tout le monde, sans exception, et en toute circonstance ; +du reste, tous sont tellement menteurs, qu’on ne peut chez eux se fier à +rien, et il n’est pas étonnant que la conscience de leur propre fausseté +les ait rendus défiants. + +[Illustration : Dandangoura, chef de Farabougou.] + +A première vue, Tierno Ousman m’avait été antipathique ; plus je le +connaissais, et plus il me déplaisait ; l’enthousiasme de nos laptots +pour ce grand marabout, qui peut-être ne savait pas un mot d’arabe, mais +qui marmottait si bien ses prières en défilant les grains du chapelet +avec élégance, avait aussi un peu décru en voyant qu’ils ne recevaient +plus le souper habituel, qui est presque une obligation envers les +voyageurs, et qui n’avait que bien rarement manqué, même dans les +villages les plus pauvres. — Boubakary Gnian surtout, Toucouleur dans +toute la force du terme, c’est-à-dire effronté, ayant le verbe haut, la +langue bien pendue, et se croyant l’égal de tout autre, était assez +monté, et lorsque, après mon déjeuner, je reçus la visite de +Dandangoura, le chef de l’arabougou, il s’offrit, prévoyant un orage, à +me servir d’interprète. Il parlait, du reste, très-bien le toucouleur et +le soninké, et par la suite, dans les occasions difficiles, ce fut lui +en effet qui me servit d’interprète. + +Dandangoura était un gros homme, qui m’offrait pour la deuxième fois le +spectacle curieux d’un captif chef. Laissé par El Hadj pour garder sa +maison, touchant les impôts, et commandant les sofas, il jouissait d’une +fortune qui lui attirait une foule de partisans, lui permettait +d’acheter de nouveaux esclaves, des chevaux, des fusils, et mettait à sa +disposition au gré de ses caprices jusqu’aux hommes libres, jusqu’aux +tiers talibés qui ne trouvant pas chez eux ni chez leurs chefs pareil +bien-être, venaient le chercher chez un esclave. Monté sur un magnifique +cheval de haute taille et de race maure, suivi d’une vingtaine de +cavaliers, et coiffé d’un fez rouge entouré d’un turban, Dandangoura +portait pour vêtements le pantalon de Haoussa (son pays natal) à longues +jambes étroites dans le bas, brodé sur les coutures, et le boubou lomas +brodé de soie, sur un autre petit boubou, connu sous le nom de Turkey, +qui est presque le vêtement national des Bambaras : Il était, bien +entendu, accompagné de son griot, de son forgeron et d’un certain nombre +de talibés. Il vint s’asseoir dans ma case accompagné de tout son monde, +avec un sans-façon qui me déplut tout d’abord. La case était petite, +nous y étions les uns sur les autres. La chaleur était étouffante, +tellement, qu’il ne tarda pas à se débarrasser de son turban et que je +vis qu’il ruisselait dessous. L’odeur de tous ces nègres devenait +insupportable, et les discours que j’entendais n’étaient pas faits pour +diminuer mon malaise et ma mauvaise humeur. Il commença par me dire +qu’il fallait attendre qu’on allât rassembler une armée pour me +conduire, parce que les chemins étaient mauvais. — Ma réponse fut la +même qu’à Ousman : — Demain je partirai pour Diangounté ou pour Saint- +Louis. — Croyant peut-être m’intimider, il me dit alors qu’il était sofa +d’El Hadj, qu’il commandait le pays, et qu’il n’avait pas confiance, +qu’il voulait voir si j’avais des lettres pour son maître. Je les lui +montrai immédiatement ; mais comme il voulut les ouvrir, je me mis en +colère comme je l’avais fait à Koundian en pareille occasion, et je +déclarai que je ne le souffrirais pas, et que je saurais, au risque de +ce qui pourrait arriver, me faire respecter. Cette contenance lui en +imposa. Au fond, avec les noirs, c’est souvent celui qui parle le plus +haut qui a raison. Il baissa de suite le ton et me dit que j’étais chez +moi, que je ne ferais que ce qui me plairait ; qu’on ne me demandait pas +cela pour m’ennuyer, mais dans mon intérêt, qu’on voudrait que j’allasse +à Nioro trouver Mustaf (Mustafa), ou tout au moins que je restasse +quelques jours à Farabougou. J’avais encore trop présentes à la mémoire +les scènes de cadeaux de Koundian, pour aller me mettre entre les mains +d’un sofa. Je fus donc ferme, et j’obtins gain de cause. Mais on ne +levait pas la séance. Nous étions vingt-quatre dans une case de 3m,80 de +diamètre. Je fis dire à Fahmahra que je le priais de faire évacuer la +case, que je ne pouvais plus y tenir. Mais Dandangoura déclara qu’il +était venu pour me voir, et qu’il resterait avec moi, et ce disant, il +s’étendit sur ma natte sans plus de façons. J’avais bien envie de le +chasser, et aujourd’hui pareille chose ne m’arriverait pas sans que je +fisse sortir l’intrus à coups de bâton ; mais je m’étais promis de +rester calme et de ne rien compromettre par la violence. Je lui dis donc +que j’avais à écrire, et que s’il n’avait plus rien à me dire, je le +priais de me rendre ma natte et de me laisser tranquille. Mais ce fut +comme si j’avais parlé à un sourd, il ne bougea pas. Voyant cela, je me +levai et j’allai me promener en plein soleil, lui disant que puisque je +n’étais plus le maître chez moi, je lui laissais la case. J’allai +examiner les chevaux, quelques-uns étaient très-beaux. Je cherchai à en +marchander un, mais on m’en demanda la valeur de 40 pièces de guinée +(plus de 900 francs) ou huit captifs. Il n’était pas possible d’accéder +à un pareil prix, malgré tout mon désir de fournir un cheval au docteur +qui se fatiguait beaucoup à âne. Après une longue discussion sur le +prix, je rentrai dans la case, et voyant que Dandangoura et sa bande +l’occupaient toujours, j’allai trouver Fahmahra et je lui dis que je me +plaindrais à son maître. Presque aussitôt Dandangoura vint me dire lui- +même que ma case était libre. Je le quittai sans lui répondre et je +rentrai me reposer. + +Au fond, je n’étais pas dupe de tous ces politiques : ils s’étaient +entendus comme larrons en foire pour m’extorquer des cadeaux, et ils +venaient naïvement me dire : Je ne te demande rien, je n’ai pas besoin +de cadeaux ; si tu m’en fais je les prendrai, mais je ne t’en demande +pas. Puis, plus tard, voyant que je n’avais pas mordu à tous ses +hameçons, Dandangoura me fit dire qu’il ne me demandait qu’un bonnet +rouge. En toute autre occasion, je l’eusse accordé, car je savais +combien les cadeaux donnent de prestige, mais j’étais vexé, tourmenté, +agacé ; je refusai avec entêtement, et j’eus le plaisir de voir repartir +Dandangoura les mains vides de mon bien. Seulement ne pouvant rien avoir +de moi, il avait extorqué à Fahmahra son pistolet d’arçon. + +Le soir, j’eus une autre scène avec Tierno Ousman. Je lui reprochai +vertement la réception qu’il me faisait et le menaçai de me plaindre à +qui de droit. Il n’en fut que plus humble et employa toute son éloquence +à me demander un bonnet rouge, de la poudre, du papier et des pierres à +fusil. Je lui accordai le bonnet, un peu de poudre, mais je refusai le +reste, et je lui rappelai le guide promis. Le lendemain matin, le guide +n’étant pas arrivé, je fis charger les montures, décidé à partir quand +même. Alors Ousman arriva ; je l’apostrophai vigoureusement par +l’intermédiaire de Boubakar. Il répondit qu’il allait me chercher un +homme et aussitôt il rentra dans le village. + +Vers sept heures trois quarts, ne voyant rien venir, je payai avec une +pierre à fusil un homme pour me mettre dans la bonne route et je partis. +Un quart d’heure après, Fahmahra m’amenait le guide ainsi qu’un marabout +qui l’accompagnait. + +De Guémoukoura, nous relevions Farabougou et Nioro presque en alignement +au Nord 18° Ouest, d’après la direction qu’on m’indiqua. Farabougou, que +je n’ai pas vu, mais qu’un de mes hommes a visité bien plus tard, a un +tata en pierres solidement construit ; il n’est guère qu’à huit lieues +de Guémoukoura ; Nioro serait à une quarantaine de lieues, c’est-à-dire +à quatre jours de marche. + +La plaine s’accidente à mesure qu’on remonte vers le Nord, le pays +devient un peu plus boisé, on y voit bon nombre de figuiers sauvages et +de roniers. Trois heures de marche nous conduisirent à Madiga, village +riche en mil, mais composé de quelques pauvres cases en paille. J’étais +rendu de fatigue en y arrivant, et considérant l’éloignement de Tinkaré, +le premier village que je dusse rencontrer sur la route de Diangounté, +je me décidai à y coucher. A midi, je pris la hauteur méridienne, et +j’en déduisis 14° 22′ 15″ de latitude Nord ; ce qui me démontra, une +fois que j’eus tracé ma route, que j’avais estimé trop peu de chemin +depuis ma dernière observation[42]. + +Le temps fut très-couvert toute la journée ; j’essayai d’acheter un +cheval pour le docteur, mais je ne pus parvenir à conclure un marché. +Nos forces s’en allaient sensiblement. Déthié-N’diaye, l’un de mes +compagnons, était malade ; c’était un homme très-courageux, et s’il se +plaignait, c’est qu’il souffrait beaucoup. Mamboye avait bien mal aux +pieds, il ne pouvait plus conduire sa mule, qui elle-même était blessée +au garot. + +Le soir, un petit Maure Tenoïjib, qui était berger du troupeau du +village, vint m’apporter du lait et causer avec nous ; il m’amusa +beaucoup ; mais comme je savais par expérience qu’un Maure ne fait pas +un cadeau sans en attendre un en retour, je lui demandai ce qu’il +voulait, et je finis par lui donner un petit couteau. + + 7 février 1864. + +Le 7 février, au jour, quand je voulus repartir, on me dit qu’on ne +pouvait pas faire lever notre dernier bœuf ; j’en fis présent au +village, et la curée en fut faite immédiatement. + +Quatre heures de route nous conduisirent à un marigot que nous +traversâmes, et peu après nous fûmes au bord d’un lac magnifique ; des +myriades d’oiseaux blancs échassiers tranchaient sur la verdure et les +hautes herbes ; moins de trois quarts d’heure après, nous étions à +Tinkaré, village composé de quelques cases en paille et d’un tata en +construction dans lequel nous allâmes nous loger. + +La pêche dans le lac est pour ce village une grande ressource. Le lac est +très-poissonneux ; les indigènes font sécher les produits de leur pêche +et vont les vendre assez loin. Mais dans ce moment il nous fut +impossible de nous procurer du poisson frais ou sec. + +Le chef vint nous apporter trois poules et des niébés (haricots +indigènes) pour les animaux. Tout le monde alla se reposer. Mamboye et +Alioun allèrent à la chasse et nous rapportèrent trois pintades ; la +nuit on donna onze calebasses de couscous aux hommes, et tout +s’annonçait bien, n’eussent été les moustiques, lorsqu’on nous ramena +Samba Yoro, qui, sorti du tata, était tombé dans un trou et s’était luxé +légèrement le genou. Il fallut lui faire soutenir la jambe sur un +coussin. Je lui donnai donc mon maigre matelas, et le lendemain, et +pendant longtemps encore, il ne put continuer la route qu’à cheval ou à +âne. + + 8 février 1864. + +Le 8 février, je fus réveillé le matin par un lion qui était en chasse ; +j’étais sorti un instant du village lorsque je l’entendis rugir près de +moi ; il faisait à peine jour ; je me hâtai prudemment de rentrer. Le +soir, des Maures vinrent m’apporter des queues de girafes à acheter, et +me dirent qu’il y avait beaucoup de girafes dans cette région. + +Après trois heures et demie de marche nous arrivâmes à Dianghirté ; +c’est ainsi qu’El Hadj a baptisé d’un mot du Coran, disent les noirs, le +village de Diangounté, dont l’ancien nom ne sert plus que pour désigner +le pays de Diangounté, dans lequel nous étions entrés. + +Je n’en repartis que le 10 février. Ici je recopie textuellement mes +notes de route ; on verra combien fut cordiale la réception qu’on nous y +fit. + +Peu d’instants après notre arrivée à Ghiangounté (ou Diangounté ou +Dianghirté), Tierno Boubakar Sirey, qui est chef du grand village, est +venu me trouver à cheval, suivi d’une foule de talibés, au milieu +desquels étaient plusieurs individus parlant un peu le français, et +entre autres un nommé Boubakar Diawara, de Saint-Louis, qui nous dit que +sa femme, Maram Tiéo, était encore à Saint-Louis, ainsi que sa fille +Roqué N’diaye, qui était bien connue de mes laptots comme une des jolies +filles de l’île. + +Le palabre d’arrivée commença par le récit que nous fit Fahmhara, en +toucouleur, de notre voyage depuis Koundian, et des raisons pour +lesquelles nous passions à Dianghirté. Je pris la parole ensuite, et je +me plaignis de l’insistance qu’on avait mise à me faire aller à Nioro. +Alors Tierno Boubakar me répondit simplement que j’étais le bienvenu et +qu’il ferait pour moi tout ce qu’il pourrait. Puis il répéta en bambara, +au chef des Kagoros, nommé Lagui, ce qu’il venait d’apprendre, et celui- +ci le répéta à haute voix à ses hommes, avec de courtes mais énergiques +protestations en faveur d’El-Hadj et de ceux qui venaient vers lui. +Ensuite ils allèrent s’entendre entre eux et me quittèrent. + +Tierno Boubakar Sirey est un vieux Toucouleur de Fouta Toro, un Torodo +de la famille des Li. Lorsque El Hadj fonda une maison (comme on dit +ici) sur les ruines du village pris aux Bambaras, après avoir tué Niéma +Niénancoro Diam, leur chef, il en confia le commandement à Boubakar. Sa +figure est avenante et ses traits sont empreints d’une grande +bienveillance ; il nous plut tout d’abord, et ses actes n’ont pas +démenti notre bonne opinion. + +Déjà le vieux Boubakar Diawara s’était établi notre compagnon ; il était +venu m’apporter des œufs, des poules et des guertés (arachides, +pistaches de terre). + +Peu après le palabre, les Bambaras vinrent nous construire deux cases en +nattes. Le procédé est bien simple : on perce des trous de 30 à 40 +centimètres en terre, disposés en cercle ou en carré ; on y plante des +piquets, dont l’extrémité est en forme de fourche ; on réunit ces +diverses fourches par des bâtons plus ou moins droits, plus ou moins +gros, toujours très-irréguliers, et on couvre le tout avec les sécos +empilés sans beaucoup d’ordre ; quelques cordes en écorce d’arbre +terminent et consolident le tout. + +Ces Bambaras travaillaient avec un désordre qui me frappa ; ils +criaient, se disputaient. Personne ne conduisait l’ouvrage, ils +faisaient, défaisaient, et malgré leur ardeur, une case fut très-longue +à construire ; c’était bien l’image de leur vie et de celle des nègres +en général : le désordre sous toutes ses formes ! + +J’achetai alors un joli mouton pour 10 coudées de guinée, et deux +bouteilles de beurre pour 6 coudées. Vers quatre heures, le chef nous +envoya deux poules et du riz, en nous faisant dire que c’était pour +notre souper seulement. Une heure après, il vint lui-même m’amener un +jeune bœuf, grand comme un âne, s’excusant de donner un aussi petit bœuf +en prétextant la rareté des bestiaux. Puis il me donna un énorme +toulon[43] de mil pour les chevaux et les animaux porteurs, et me dit +qu’on s’occupait du souper des hommes, et qu’il m’enverrait du lait le +soir. + +En effet, à la nuit, mes hommes reçurent un plantureux couscous, et moi +environ six litres de lait ; nous nagions d’autant plus dans +l’abondance, que Fahmhara recevait de son côté des cadeaux. Le lendemain +matin, j’étais à peine éveillé après une nuit réparatrice, que je reçus +une calebasse de lait, et vers neuf heures du matin, le vieux Tierno +vint me faire sa visite et m’apporta mon déjeuner, trois poules et une +calebasse du riz du pays de très-belle qualité. Il amenait à la visite +du docteur une foule de malades. Il serait trop long d’en faire +l’énumération ; outre les maladies impossibles qu’ils vous décrivent, il +y avait des blessés dont quelques-uns l’étaient depuis deux et trois +ans, des ulcères, des ophthalmies, dyssenteries, maladies de peau, etc. +Nous eussions aisément épuisé notre pharmacie, dont les ressources +étaient nécessairement limitées. Il fallut compter, et s’il y eut +beaucoup d’appelés, il y eut peu d’élus. + +La bonne nuit avait reposé tout le monde ; en entendant chanter les +perdrix, nos chasseurs se mirent en marche, et telle est l’abondance de +ce gibier, auquel les Bambaras, par exception, ne donnent pas la chasse, +que sans quitter de vue le camp on en tua plusieurs très-belles. + +Le Diangounté, Ghiangounté de Raffenel, qui n’a pu y parvenir, est un +pays qui fut toujours indépendant, bien que tributaire du Ségou, dont on +le considérait comme une province ; il est peu étendu. De l’Est à +l’Ouest, il n’y a que deux jours de marche pour le traverser, et moins +que cela du Nord au Sud. + +Dianghirté, où je me trouvais, en était la seule ville importante. Sa +situation géographique est assez remarquable : au Nord, à l’Ouest et au +S. O. il est limité par le Kaarta, au N. E. par le Bakhounou, à l’Est +par le Ségou, au S. E. par le Bélédougou, autre État tributaire du +Ségou, et enfin au Sud par le Foula-Dougou, qui fut longtemps aussi +tributaire du vaste empire du haut Niger. + +Je ne lui ai point vu d’autre industrie que celle de tous les pays +noirs ; d’autres ressources que ses cultures de riz, mil, maïs, +arachides, coton, indigo et haricots, quelques tomates, oignons, et le +tabac (tancoro ou tamaka). + +Le village de Dianghirté, par endroits, est entouré de hautes +murailles ; la porte principale était jadis surmontée d’un étage qui +tombe en ruine ; le tata, somme toute, est mal entretenu. — 540 talibés +et leurs familles habitent la ville, dans laquelle la construction la +plus remarquable à l’extérieur est la maison d’El Hadj ; elle est en +terre comme le reste du village, ornée de deux tours carrées très-bien +entretenues ; certaines parties du tata et le haut des tours sont +surmontés d’un ornement à dents ou festons, dans le genre mauresque. Les +maisons ordinaires sont celles des anciens Bambaras du village, +aujourd’hui relégués dans six petits villages en paille, aux environs et +en vue, de manière à pouvoir être surveillés. Elles sont à toits en +terrasse ; les portes en sont tellement basses, qu’il faut se plier en +deux pour y entrer ; elles sont ogivales ; souvent l’intérieur de la +case est plus bas que la rue. Si on réfléchit que tout cela n’est que de +la boue sèche, on peut se figurer ce que cela doit devenir sous les +pluies torrentielles de l’hivernage. + +[Illustration : Maison d’El Hadj, à Dianghirté.] + +Cependant, au moment où je le visitai, le village était assez propre ; à +côté de la mosquée, sous un hangar couvert de cannes de mil, le chef du +village et les principaux marabouts se livraient à la lecture du Coran, +tandis que le tamsir corrigeait les feuilles d’un exemplaire de ce livre +qu’il venait sans doute d’écrire. + +Bien entendu, je ne pus obtenir d’entrer dans la maison d’El Hadj. Je me +souviens même de la singulière figure que fit le tamsir de l’endroit, +auquel j’avais fait cadeau de quelques feuilles de papier, lorsque +m’ayant invité à entrer chez lui je passai le premier, et que peu au +courant des usages je pénétrai dans la cour où étaient les femmes, qui +se sauvèrent en me voyant. Cette sauvagerie musulmane est une des +innovations apportées par El Hadj dans les mœurs des Toucouleurs, et en +général des Sénégaliens, dont les femmes ne se cachent jamais. + +A Dianghirté, j’étais à une journée à peine de Kandiari[44], que je +relevai bien, à peu de chose près, dans la direction indiquée par +Raffenel, qui, on le sait, ne put dépasser ce point et dut revenir sur +ses pas. Il se croyait à trois journées de Ségou. + +Lorsque, dévoilant encore une des ruses dont il était victime depuis son +entrée dans le Kaarta, il s’écrie : « Être parvenu au dernier village du +Kaarta, à trois journées de marche de Ségou, à quinze de Tombouctou, et +m’en retourner ainsi mystifié, bafoué, chassé par ces coquins ! » ce cri +du cœur, qui révèle une des souffrances intimes du voyageur, nous émeut, +car, comme lui plus tard, n’avons-nous pas été bafoué, trompé, dupé, et +nous savons aussi bien que personne que la prudence, l’intelligence et +l’énergie sont souvent en défaut ; mais cela ne doit pas nous empêcher +de relever l’inexactitude de son appréciation de la distance de Ségou et +de Tombouctou. Un seul coup d’œil sur sa carte fait voir que lorsqu’il +la construisit il ne pouvait plus se faire d’illusions sur la distance +véritable de Ségou, qui, sur sa carte, était à vol d’oiseau de plus de +80 lieues. + +De plus, nous signalerons son erreur en longitude sur la position qu’il +donne à Kaïndara, 10° 30′, c’est-à-dire un degré plus à l’Est que nous. +Je pense que cette erreur doit être attribuée à une appréciation +exagérée de la route estimée, qu’il pouvait à la rigueur corriger en +latitude par des observations, mais non en longitude. + +Du reste, lorsqu’on constate qu’après être resté si longtemps dans le +Kaarta, Raffenel n’a même pas pu se faire indiquer le nom des provinces +de ce pays, on n’est pas étonné qu’il ait été induit en erreur dans les +informations qu’il pouvait se procurer, tout en appréciant le mérite, +l’énergie et la patience qu’il lui a fallu dépenser pour recueillir les +nombreux renseignements qu’on lui doit. + +Mais laissons Diangounté et son bon vieux chef, et occupons-nous de +notre départ. — Trois routes sont usitées pour se rendre de Diangounté à +Ségou : l’une, la plus directe, entre presque de suite dans le +Bélédougou, qu’elle traverse pour venir rentrer dans le Ségou, à Médina +ou à Banamba. On m’en indiqua les villages, qui sont très-rapprochés les +uns des autres, et souvent depuis j’ai pu vérifier l’exactitude des +renseignements qu’on m’avait fournis. Cette route nous était fermée par +la révolte du Bélédougou, révolte dont il n’était plus possible de +douter, mais qui ne nous inquiétait pas beaucoup jusque-là, tout le +reste du pays paraissant parfaitement soumis à El Hadj. Une autre route, +celle que nous devions prendre, traversait le Diangounté de l’Ouest à +l’Est, et entrait sur le territoire de Ségou par la province de +Lambalaké, pour rejoindre la première route à Médina. + +Enfin, une troisième allait rejoindre à Hofara le Bakhounou, puis +redescendant par Ouosébougou (Wasibou de Park), aboutissait au Lambalaké +et à la deuxième route, à Toumboula. + +[Décoration] + + +[Note 41 : Le sofa est un esclave guerrier, ou plus exactement un +esclave mâle employé soigner les chevaux ou à accompagner son maître à +la guerre.] + +[Note 42 : En pareil cas, après avoir tracé la route estimée, je la +réduis à l’échelle voulue par la méthode graphique des carrés.] + +[Note 43 : Toulon, sac de cuir.] + +[Note 44 : Kandiari ou Kaïndara.] + + + + + CHAPITRE VII. + +Départ de Diangounté. — Les sauterelles. — Le Ba-Oulé du Niger. — +Kalabala. — Fabougou. — Troupeau de bœufs des Pouls du Bakhounou. — +Diongoye. — Digna. — Ouosébougou. — Nous commençons à souffrir de nos +privations. — Traces d’éléphants. — De Diongoye à Gomintara. — +Kénienébougou. — Fin du Diangounté. — Nous sommes dans le Ségou. — L’eau +infecte de Tonéguéla. — Marigot de Samentara. — Babougou. — Commencement +de travail. — Tiéfougoula. — Sa population. — Ses femmes. — Commencement +des botoques. — Visite des Massassis de Guéméné. — Les Maures et leurs +femmes. — Vol d’une baïonnette. — Médina. — Encore des voleurs. — +Premiers bruits de guerre civile à Ségou. — Nécessité de marcher. — +Arrivée à Toumboula. + + + 10 février 1864. + +Notre départ avait été fixé au 10 février au matin. En même temps qu’il +me l’annonçait, Tierno Boubakar, en me promettant des guides, me faisait +dire en secret que si j’avais un cadeau pour lui, il me priait de le lui +faire à la nuit, sans quoi il serait obligé de le partager et qu’on le +pillerait. Peut-être s’attendait-il à un beau cadeau ; mais fidèle à mon +principe de très-peu donner, je lui envoyai une calotte de velours +brodée d’or, du papier, un peu de poudre, et le tamsir vint à son tour +me demander quelques feuilles de papier. Je fus frappé alors de la +beauté d’une épée qu’il portait ; elle était très-vieille, mais elle +avait dû être une arme de prix. La lame damasquinée était fort belle. La +poignée était finement ciselée, et on voyait sur une des coquilles une +tête d’empereur romain, triomphateur, d’une grande beauté. + +Plus tard, Tierno Boubakar, en me remerciant, me fit demander un boubou +de coton blanc, que je m’empressai de lui donner. (Ce coton madapolam +six quarts, c’est-à-dire 1m 50 de large, est le plus estimé.) + +Boubakar Djawara ne nous demanda qu’un peu de poudre ; sous ce rapport, +j’étais bien fourni, je pus là, comme tout le long de la route, faire +des générosités. + +Le 10 février, au matin, nous chargions les bagages. Enfin, nous allions +nous diriger vers le Niger, auquel nous tournions le dos d’une manière +inquiétante depuis quelque temps. Le petit repos avait remis tout le +monde de bonne humeur, et on marchait vers l’Est le cœur content. Les +guides se firent un peu attendre comme d’habitude. Boubakar-Cirey, à +cheval, après avoir été les chercher, revint nous mettre en route. Il +nous avait renforcés de trois talibés, dont un avait une lettre pour +Ahmadou. En outre, ceux de Dinguiray, avec leurs esclaves en haillons, +nous avaient rejoints, ainsi que deux hommes de Guémoukoura ; nous +étions donc un peu en force en cas d’événement. Au moment de me quitter, +le vieux Boubakar me donna une espèce de bénédiction musulmane en se +crachant très-légèrement sur la main, et se la passant ensuite sur la +figure. Nous nous mîmes en route à sept heures et demie. A neuf heures +nous laissions le chemin de Bélégoudou sur notre droite. A dix heures +vingt minutes nous traversions un lougan dépendant de Dianghirté, dont +les arbres étaient littéralement couverts de sauterelles, qui, après en +avoir dévoré les feuilles, semblaient s’attaquer aux écorces. Ces +insectes, les mêmes qui exercent de si grands ravages en Algérie, +véritable fléau des récoltes et dont la voracité est incroyable, +faisaient, par leur vol et leurs mouvements continuels, un bruit +analogue à celui de la grêle[45]. + +Quelques instants après nous traversions un marigot qui, bien qu’à sec, +avait un lit si marqué et si profond, qu’il me frappa tout de suite. Je +demandai ce que c’était, et un Maure m’informa que ce cours d’eau +allait, à la saison des pluies, tomber dans le Niger, en sillonnant le +Bélédougou ; c’était donc, selon toute probabilité, le fameux Ba-Oulé, +décrit par tous les donneurs de renseignements ; mais ce n’était à coup +sûr pas une rivière. Quant au point où il entre dans le Niger, bien qu’à +cette époque on m’eût dit qu’il allait tomber dans les environs de +Bamakou, à Kégnioroba, plus tard, lorsque je remontai le Niger, ayant eu +à traverser presque en face de Dina un immense marigot, qu’on me dit +être le grand marigot du Bélédougou, j’ai été amené à conclure que +c’était le même Ba-Oulé, d’autant plus qu’on m’affirmait qu’il n’y avait +pas d’autres marigots dans le pays. + +[Illustration : Pl. III. + +ITINÉRAIRE du Voyage AU SOUDAN par E. MAGE + +Gravé par Erhard, rue Duguay-Trouin, 12. + +Paris. Imp. Fraillery 3. r. Fontanes.] + +Peu après nous longions le marigot et nous arrivions à Kalabala, village +peu important, habité par des Bambaras. A côté des nouvelles cases en +paille, on voyait les débris de l’ancien village ruiné, comme tout le +pays, pendant la conquête ; on pouvait encore juger de la disposition +des cases qui étaient en terre comme à Dianghirté, et souvent en sous- +sol. Après le déjeuner, on se remit en route pour aller coucher à +Fabougou, village en reconstruction sur le bord de l’une des branches du +marigot. Nous y fûmes agréablement surpris par la vue d’un troupeau de +deux à trois cents bœufs, appartenant à Sambouné Poul, chef de Hofara, +ou plutôt à son fils Houka, nous dit-on, Sambouné étant mort. Les bœufs +s’étaient précipités dans les flaques d’eau du marigot et les +troublaient tellement, qu’il nous fut impossible d’avoir de l’eau +propre. Les bergers qui vinrent nous voir offraient le type Peuhl dans +toute sa pureté : nez aquilin, cheveux soyeux nattés, lèvres minces. + +Pour un peu de poudre nous nous procurâmes abondamment du lait, ce qui, +joint à nos ressources et au souper du village, nous laissa encore dans +l’abondance. + + 11 février 1864. + +Le lendemain nous fîmes une petite marche jusqu’à Diongoye. Les Diulas +qui marchaient avec nous depuis Kita nous y quittèrent, non sans me +remercier de tout ce que j’avais fait pour eux. C’était bien peu de +chose ; mais dans un pays où l’on ne fait rien pour rien, leur avoir +prêté de temps à autre des ânes qui m’étaient inutiles, leur avoir donné +place au gîte et quelques repas, c’était un grand service. Ils allaient +au village de Digna que nous relevions au S 80° E. du compas, et qu’ils +estimaient à un jour et demi, soit dix ou quinze lieues au plus. + +Pour arriver à Diongoye, nous avions quitté une branche du Ba-Oulé, qui +remonte un peu plus au Nord, tandis que l’autre, restant à droite, passe +après quelques détours, très-près de Dina ou Digna, village important, +situé à l’Ouest et très-près d’Ouosébougou. + +Tout ce pays est peu accidenté ; il est inondé pendant les pluies par +nombreuses places ; à chaque instant nous marchions sur des traces +d’éléphants, dont les pas énormes semblaient attester la grosseur. +J’appris, du reste, par la suite, que le Bélédougou en est très-peuplé, +ainsi que le Bakhounou. + +Notre nuit fut assez mauvaise, je ne dormis pas ; en dépit de +l’hospitalité que nous recevions, nous commencions à nous épuiser ; +notre biscuit était presque fini, notre café n’existait plus depuis +longtemps, notre sucre avait été terminé avant le café ; nous nous +affaiblissions sensiblement, de telle sorte, qu’avant de me mettre en +route, j’écrivis ces quelques lignes : + +« Passé la nuit sans sommeil, presque malade ; peu dîné hier ; il me +faudra aller jusqu’à deux heures sans rien prendre. Si seulement j’avais +un morceau de pain ! » + +Eh ! mon Dieu ! oui, un morceau de pain ; tel était mon _desideratum_ +alors, tel il a été souvent depuis. Ce sont là de ces souffrances peu +appréciées mais qui sont terribles pour qui les subit. + + 12 février 1864. + +Notre route de cette journée fut une des plus pénibles que nous eussions +faite jusqu’alors. Partis à six heures, nous nous arrêtions à sept +heures cinquante-cinq minutes, pour boire, au village de Kéninéebougou ; +nous y trouvâmes un marais qui n’était en réalité que la deuxième +branche du Ba-Oulé. + +Une fois partis de là, nous marchâmes sur la frontière du Bélédougou, en +en relevant les montagnes et les villages un peu dans le Sud. A dix +heures six minutes on me prévint que je n’étais plus dans le Diangounté, +mais bien dans le Ségou. Cette nouvelle, que j’inscrivis aussitôt, ne +pouvait me faire oublier ma souffrance. Nous marchions rapidement, la +soif nous fatiguait ; à onze heures vingt minutes, nous trouvâmes les +ruines du village de Tonéguéla ; dans un puits il y avait un peu d’eau +croupie, infectée par des crapauds morts, et toute espèce d’horreurs. +Telle était notre soif, que presque tout le monde but en se bouchant le +nez. A une heure trente minutes, nous passions sur le flanc d’une +colline ; un ruisseau, aujourd’hui à sec, l’avait sillonné ; on me dit +que c’était le marigot de Samentara, qui, à la saison des pluies, va +former un lac dans le Bakhounou. + +Plus nous avancions, plus le terrain s’accidentait. A deux heures nous +rencontrâmes un troupeau de bœufs, conduit par des Peuhls, qui nous +engagèrent fortement à nous défier du village. Nous passâmes alors, +marchant un peu plus serrés, entre deux collines, et à quatre heures +quatre minutes, nous étions à Gomintara, rendus de fatigue et de soif. +Un mouton, que nous emmenions, était à demi mort ; il avait fallu le +placer sur une mule ; on le saigna sans retard ; je crois qu’il n’eût +pas vécu une heure. + +Si nous n’eûmes pas à nous plaindre du village, nous reçûmes une assez +maigre hospitalité. Le chef me donna une poule. Heureusement, Fahmahra +eut un peu de lait, qu’il partagea avec nous. Quant à tous nos animaux, +un petit panier de haricots en cosses fut leur maigre pitance. Aussi, le +lendemain, après avoir observé la hauteur méridienne, dont je déduisis +14° 26′ 30″ de latitude Nord, je fis charger les bêtes et me décidai à +aller tenter la fortune à Babougou, en passant par Coroula et laissant +Oualitera à notre gauche. Le village paraissait si peu bien disposé, +qu’il ne nous fournit même pas de guides. Plus nous avancions, plus le +pays s’accidentait. Aux plaines du Kaarta et du Diangounté, succédait +une contrée plus boisée, des ravines rompaient la monotonie, de temps en +temps un rocher perçait le sol. Autour des villages, la culture du tabac +devenait plus abondante ; mais quoique notant toutes ces remarques, j’y +étais peu sensible, je n’avais qu’une idée : marcher, marcher quand +même, pour arriver au Niger, avant que les forces me trahissent. + + 13 et 14 février 1864. + +Nous fûmes un peu mieux reçus à Babougou. Fahmahra vint me prévenir +qu’il approchait du village dans lequel il était né et il me demandait +un boubou et un pantalon pour y arriver mieux vêtu. Fahmahra était un +Soninké qui avait habité Saint-Louis quelque temps comme tailleur nègre. +Il se confectionna le tout avec l’étoffe que je lui donnai, en une +soirée. Le 14, en quittant ce village, je remarquai des poteries mieux +faites, des fours à fondre le fer, des cultures plus soignées que celles +que nous avions vues jusqu’alors ; c’est que j’allais entrer +véritablement au milieu de cette population mélangée de Soninkés et +Bambaras, gens dévoués à la tâche, âpres au gain, rudes à la peine, +vivant dans le Lambalaké, le Fadougou, ces provinces de Ségou si +fécondes et si industrieuses, avant que la guerre les eût changées en un +désert, où les populations ne sont plus que comme des îlots perdus dans +un vaste océan. + +Ces pays fournissent à l’Afrique occidentale une bonne partie de ces +colporteurs de marchandises qui, connus sous le nom de Diulas (mot +soninké qui prouve suffisamment leur origine), contribuent au +développement du commerce sur une si grande échelle. + +Partout où je passais, après avoir reçu l’hospitalité, je faisais un +petit cadeau de poudre ou de quelque bagatelle ; c’était bien peu, mais +j’aurais pu ne rien faire. Sans doute il y eut des mécontents, mais n’y +en a-t-il pas toujours, et un secret instinct me disait de réserver mes +marchandises, de ménager mes ressources. A cette époque je comptais +bien, une fois arrivé au Niger, renouveler la tentative de Mongo Park, +m’embarquer sur le fleuve et descendre jusqu’au golfe du Bénin ; je me +disais que j’aurais alors besoin de toutes mes ressources, qu’elles +seraient même insuffisantes. Aussi, malgré la fatigue, malgré les +souffrances, je pressais la marche, je ne voulais pas m’arrêter, et je +me remis sur-le-champ en marche pour Tiéfougoula. + +Quatre heures m’y conduisirent ; un peu avant d’y arriver je passai un +petit village en terre dont les maisons étaient à terrasse. On le nomme +Ardani. En dehors du tata, il y avait des cases en paille habitées par +des Peuhls. Les _Lougans_ étant très-étendus, nous ne nous y arrêtâmes +pas et allâmes camper à côté de Tiéfougoula. + +C’est un grand village à tata, entouré d’un immense goupouilli ou +village en paille ; au pied d’une petite montagne, située au N. E., on +voyait un autre village de Peuhls dont les huttes en paille ont toujours +un aspect misérable. Un grand nombre de bestiaux, quelques bœufs et +chevaux, nous frappèrent tout d’abord les yeux. + +La population était en grande majorité composée de Soninkés qui +habitaient seuls le tata. En dehors de cette race, il y avait affluence +de Peuhls et de Maures. Ces derniers n’étaient là qu’en passant et +trafiquaient de leur sel. + +Bien que Sarracolés pur sang et parlant le soninké, les gens du village +avaient en partie adopté l’usage de se déchirer la joue de trois +coupures, s’étendant de la tempe au menton, ce qui est, on le sait, le +blason des Bambaras ; de plus, ils portaient presque tous la botoque +dans la cloison nasale. C’est un anneau fendu, d’or, de cuivre ou même +de cire, que l’on serre après l’avoir passé par un trou pratiqué dans la +cloison nasale, absolument comme ceux dont sont percées les oreilles des +négresses. C’est affreux, mais on y tient dans le pays, et les Soninkés +ont adopté cet usage barbare, qui semble, du reste, avec quelques +modifications, régner dans tout le Soudan central depuis les chaînes de +Kong jusqu’à Tombouctou, depuis l’Adamawa jusqu’au bassin du Sénégal, où +cette coutume heureusement n’a pas pénétré. + +Notre campement fut aussitôt envahi par une foule proportionnelle à la +grande population du village. On nous apportait à vendre, pour quelques +verroteries, des oignons magnifiques, des tomates d’Europe (je veux dire +de l’espèce d’Europe), du lait, du beurre. + +[Illustration : Jeune fille soninké.] + +Je m’occupais tranquillement du dîner qu’on nous préparait quand on vint +m’annoncer la visite d’un Massassi de Guéméné. + +J’appris alors que tous les Massassis du Kaarta qui n’avaient pas été +tués par El Hadj ou qui ne s’étaient pas réfugiés dans le Khasso et le +Bondou, sous la protection de nos alliés, avaient été internés dans le +village de Guéméné, qui n’était guère à plus de trois heures dans le +Sud. + +Deux beaux noirs, offrant ce type remarquable des Massassis, le seul +type existant dans la race bambara, dit Raffenel, se présentèrent alors +avec une aisance singulière. Beaux hommes comme toute cette famille, qui +doit peut-être à ses nombreux croisements avec les Peulhs, ses qualités +physiques, ils étaient vêtus d’un boubou lomas noir, c’est-à-dire d’une +étoffe fine, fabriquée dans le pays et teinte de l’indigo le plus +foncé ; un turban appelé tamba sembé s’enroulait sur leur tête ; des +cordons de soie rouge, apportés par les Maures, soutenaient leur poire à +poudre et leur cartouchière ; un sabre suspendu à une espèce de bretelle +jetée sur l’épaule et un fusil à deux coups tenu à la main, tel était +l’accoutrement de ces gens qui, je le répète, me frappèrent tout d’abord +par leurs bonnes manières. Ils parlaient à voix basse, très- +convenablement, contrairement aux Bambaras, qui crient à se faire +entendre de tous les sourds de la terre et qui gesticulent encore bien +davantage. + +Ils me dirent que leurs pères, ayant entendu que deux blancs étaient +dans le pays, les envoyaient au-devant de moi pour me saluer, et +m’offrir des secours pour traverser le pays ; que le Bélédougou était +révolté et que son armée était près de Toumboula, village par lequel +nous devions passer ; qu’il fallait venir chez eux où je serais en toute +sécurité, qu’ils rassembleraient une armée pour me conduire, que de tout +temps leur famille avait été l’amie des blancs, qu’ils avaient reçu +Raffenel et qu’ils me recevraient de même. Il faut avouer que c’était +peu tentant. + +Je refusai en les remerciant, mais je leur dis qu’allant à Ségou trouver +El Hadj, sous la conduite de ses talibés, je ne pouvais que m’en +rapporter à eux et que je continuerais le chemin que nous avions décidé +de prendre. + +Peu après cette visite, le chef du village vint m’amener un superbe bœuf +au pelage gris ; c’est ce qu’il me donnait pour mon souper, s’excusant +de faire aussi peu. + +Je fis immédiatement tuer le bœuf et, selon l’usage malinké et bambara, +je renvoyai au chef sa part : une jambe de devant avec deux ou trois +côtes entières. C’est une bizarrerie, qu’ils préfèrent la jambe de +devant à celle de derrière qui est plus grosse et de meilleure qualité ; +mais enfin c’est la coutume. Je fis ensuite quelques cadeaux de viande +et ne gardai que les deux quartiers de l’arrière pour faire de la viande +séchée. Du reste, je voulus remercier ce brave homme de sa bonne +réception, et après avoir consulté Fahmahra sur ce qui pourrait lui être +agréable, je lui fis présent d’un boubou et d’un toubé[46], environ 10 +mètres d’étoffes, et il fut enchanté. + +Le 15 février, après une nuit très-froide[47], notre camp fut assailli +de nouveau par tous les curieux ; il vaut presque autant dire par tout +le village, et, de plus, par les plus insupportables visiteurs, par les +Maures et Mauresques. + +J’appris alors qu’il y avait près de là un camp de Lacklall (tribu +maure). Comme toujours, les Maures se montraient insolents et +mendiants ; les noirs les craignent et ont pour eux un respect +instinctif, en un mot ils subissent leur ascendant. Ceux auxquels nous +avions affaire offraient le type arabe assez pur, il y en avait même de +très-beaux. Parmi leurs femmes qui se drapaient fièrement dans la guinée +à demi usée, il y avait deux ou trois jolies créatures, mais qui, sans +doute, étaient déjà à l’engrais, car l’embonpoint déformait leur taille. + +Sans l’influence extraordinaire du public, aucun lieu n’eût été mieux +choisi que Tiéfougoula pour se reposer. Nous y étions dans l’abondance, +mais les Maures m’exaspéraient ; depuis mon voyage au Tagant je les ai +pris en horreur, et ici, encore, je les trouvai ce qu’ils sont partout : +voleurs ! + +Depuis trois mois que nous étions en pays de nègres, rien ne nous avait +été volé. Là, au moment où, après avoir observé la latitude de 14° 22′ +46″ Nord, je fis charger les bagages pour aller coucher à Médina, il +nous manqua une baïonnette. Je fis prévenir le chef du village, qui me +répondit sans hésiter : « Ce sont les Maures ; veille bien à tes +bagages, car sans cela ils t’enlèveront tout ! » + + 15 février 1864. + +Il n’y avait rien à faire, nous nous mîmes en route. + +On me fit d’abord remonter au Nord jusqu’à Sébindinkilé, petit village +qui touche presque au grand village de Guigué (Bambaras). Après cela, +nous inclinâmes au S. E. ; et à 4 heures 39 minutes nous arrivâmes à +Médina, assez grand village soninké. Fahmara se rendit chez le chef, qui +me fit prévenir de bien veiller à mes affaires, parce qu’il y avait +beaucoup de voleurs, et pour me montrer combien ils étaient adroits, il +me dit qu’ils avaient pillé jusqu’à des Maures de passage auxquels ils +avaient enlevé une pierre de sel et un fusil. C’était le cas de dire : A +voleur, voleur et demi. Quant à moi, en présence d’aussi adroits +coquins, il n’y avait pas à balancer, et je me décidai à mettre un +factionnaire et à tenir tout le monde à l’écart, chose plus facile à +imaginer qu’à faire exécuter au milieu d’une foule semblable. La nuit +arriva sans qu’on m’envoyât rien pour mon souper ; mais on apporta, +selon l’habitude des Bambaras, du lack lallo[48] aux hommes. Le soir les +Peuhls envoyèrent du lait à Fahmhara, qui m’en donna un peu ; ce fut +tout ce que je reçus au village. + +En revanche nous apprîmes une nouvelle inquiétante dont je ne pouvais +encore pressentir la gravité. On disait qu’Ahmadou, roi de Ségou, avait +brûlé le village de Sansandig. Ce bruit, qui révélait des troubles à +Ségou même, et ne tendait à rien moins qu’à faire voir que la principale +ville du pays était révoltée contre le roi, était en partie démenti ; +mais quand je demandais des explications on m’induisait en erreur et il +m’était impossible alors de démêler la véritable position du pays. Du +reste, quand je l’eusse su, toute tentative pour revenir sur mes pas +m’eût fait abandonner de mes guides, et je n’aurais pas passé vingt- +quatre heures sans être pillé, attaché et transporté à Ségou comme +espion. + + 16 février 1864. + +Il fallait donc marcher en avant et cacher quand même nos inquiétudes. A +6 heures 59 minutes, le 16, nous reprenions notre route. Nous passions +le grand village de Marena, où, m’étant arrêté quelques minutes, je fus +entouré par une foule énorme. Derrière ce village je vis quelques +marais, puis je passai Sansankoura sans m’y arrêter autrement que pour +prendre le relèvement du village de Diankébougou, que je laissais à ma +gauche, et à 9 heures j’arrivai en vue de Toumboula, très-grand village, +construit près de dunes de sable. La brise était forte et soulevait une +poussière intense. Nous campâmes. Dans le village on battait le tabala, +tout le monde était sur notre passage ou sur le toit des cases et sur +les murs de la ville pour nous voir défiler. Il n’y avait là que de +bonnes figures pour nous. La muraille, bien soignée, était, dans tout +son pourtour, surmontée d’ornements dans le style mauresque. Des bœufs, +des chevaux attestaient la prospérité. Pauvres gens ! j’étais loin de +penser que deux ans après je les verrais ruinés, en proie à la misère, à +la famine, ayant passé par toutes les horreurs d’une guerre civile, et +lorsque le vieux chef vint me voir et m’amener un jeune bœuf, j’étais +loin de penser qu’à Ségou je le retrouverais malheureux, retenu comme +moi, plus misérable que moi, que je lui rendrais des services et que +nous reprendrions ensemble le chemin de nos foyers. + +Ce village était Toumboula. + +[Décoration] + + +[Note 45 : Bien souvent depuis, à Ségou, je les ai vus passer en nuage +non interrompu depuis le coucher du soleil jusqu’à la nuit obscure, se +dirigeant vers l’Est.] + +[Note 46 : Toubé, pantalon.] + +[Note 47 : Le thermomètre avait marqué au soir 9° centigrades.] + +[Note 48 : Lack lallo, farine de mil bouillie en pâte très-épaisse, +accompagnée d’un coulis d’aloo ou de lallo, de viande séchée ou poisson +séché. Les amateurs prétendent que pour que ce soit bon, il faut que la +viande ou le poisson soient très-avancés. Le lallo est la feuille du +baobab séchée et pilée.] + + + + + CHAPITRE VIII. + +Toumboula. — Badara Tunkara. — Le Lambalaké. — Tikoura. — Bembougou. — +Barsafé. — Marconnah. — Ouakha ou Ouakharou. — Les roniers et leurs +fruits. — Les Foular. — Masoso ou Soso. — Un cadavre Moroubougou. — +Craintes des Bambaras. — Médina. — Nous rejoignons une caravane. — +Marche en colonne. — Une attaque. — Article de journal sur cette +attaque. — Comment les bruits se transportent en Afrique. — Arrivée à +Banamba. — Pluie anormale. + + +Toumboula, le nom du village dans lequel nous venions d’entrer, n’est +porté sur aucune carte, et je n’en avais jamais entendu parler. Mes +noirs m’affirmèrent qu’ils le connaissaient de nom, et au fait la chose +n’a pas lieu de me surprendre, puisque c’était un village soninké, dans +lequel plus de la moitié peut-être des habitants âgés avaient fréquenté +des comptoirs français et anglais, et avaient dû y porter le nom de leur +village. A Koundian j’avais été reconnu par un Sarracolé Diula, qui +avait passé plusieurs années dans la Cazamance et m’avait vu chez M. +Jules Rapé, lorsque je commandais _le Griffon_, en station dans cette +rivière ; la même chose eût parfaitement pu m’arriver à Toumboula. +Néanmoins, je ne pus m’empêcher de penser que si dans les comptoirs on +faisait subir à chaque caravane qui arrive un interrogatoire sur son +lieu de départ, sa marche, le lieu de naissance de ses hommes et leur +lieu de domicile, on aurait ramassé depuis longues années des +renseignements précieux qui me manquaient totalement. Et, certes, ce ne +serait pas chose difficile ; dans les comptoirs on a de longues heures +de loisirs, c’est même en partie l’ennui de l’inaction qui cause le plus +de morts. Une telle étude profiterait à la science, serait utile à la +colonie et salutaire aux personnes qui en seraient chargées. Quant aux +interrogés, le plus mince cadeau après l’interrogatoire les +indemniserait de leur perte de temps et les renverrait contents. + +On me dit aussitôt que le chef de ce village avait été placé là par El +Hadj, qu’il lui était dévoué, que c’était un grand marabout, et qu’il se +nommait Badara Tunkara. Ce dernier nom est un nom de famille très- +répandu et très-estimé chez les Soninkés, et par lequel on salue les +individus qui le portent, absolument comme les Bakiris, qu’on appelle +Bakiris, pour leur faire honneur, et comme les Djawara. + +Fahmahra alla prévenir Badara de mon arrivée. Il répondit de suite qu’il +allait venir me voir. J’étais campé assez loin du village, sous le seul +arbre qu’il y eût dans toute la plaine, destinée aux cultures. + +Malgré son âge, il ne tarda pas à arriver, entouré d’une foule qui +paraissait avoir le plus profond respect pour lui. Il avait un burnous +noir, brodé d’or, par-dessus les vêtements du pays ; un bonnet rouge et +un turban blanc très-étroit. Il me frappa sur-le-champ par sa bonne +figure et sa ressemblance frappante avec Amat-N’diaye An, le tamsir[49] +de Saint-Louis. Il nous reçut avec effusion, me dit qu’il avait été +longtemps à Sierra Leone, qu’il connaissait les blancs, les aimait, et +en terminant il me donna un joli jeune bœuf pour mon déjeuner. Il aurait +bien voulu que je restasse à son village, il me demandait à acheter de +la guinée et m’apportait une belle _tamba sembé_[50] en échange. Mais +j’avais décidé d’aller coucher à Marconnah, je ne me laissai pas tenter. +Je fis un présent au chef, le remerciai, m’excusai de ne pas tuer le +bœuf dans son village, et dès que hommes et animaux eurent mangé et bu, +je repris ma route. + +Le docteur avait été assailli par les malades, mais il n’avait pu donner +de soins et de médicaments qu’au frère du chef du village, atteint d’une +ophthalmie assez grave. Du reste, la poussière était tellement intense, +qu’il y avait de quoi causer des ophthalmies à tout le monde ; je mis +mes lunettes de voyage, mais au bout de quelques instants je n’y voyais +plus du tout, les verres étaient couverts de poussière ; nous mangions +du sable, nous en buvions ; bref, je quittai Toumboula sans regrets ; +malgré l’hospitalité de son chef. + +Ce village était actuellement le chef-lieu du Lambalaké, petite province +très-fertile, habitée par les Soninkés, qui, par leur travail, ont su y +apporter une industrie et du bien-être. C’est de ce pays et du Fadougou, +que nous allions bientôt traverser, que sortent les Lomas noirs[51] et +les tamba sembés les plus estimés et les mieux teints. + +En quittant Toumboula, nous arrivâmes bientôt à Tikoura, village garni +d’un tata bien ornementé, bien entretenu, puis nous passâmes Bembougou +et Barsafé, ruinés tous deux, et nous arrivâmes à Marconnah. Cette route +de trois heures avait sillonné un beau pays accidenté, couvert d’une +belle végétation, au milieu de laquelle apparaissaient quelques roniers. +Un peu avant d’arriver au village, nous traversâmes un petit plateau de +roches : c’était le premier que nous rencontrions depuis longtemps. + +Marconnah était un grand village garni d’un tata ; là, comme à Tikoura, +je fus frappé de la culture du tabac, très-soignée et faite sur une +grande échelle. J’appris que c’était un objet de commerce important, +qu’on en transportait des ballots sur les marchés du Djoliba (Niger). Il +y en avait différentes variétés, mais je n’eus pas le temps de les +examiner ; notre marche était si rapide, que dans nos haltes nous avions +déjà trop affaire de remettre nos notes en écriture lisible, de faire le +tracé de la route et de répondre aux palabres. Toute autre étude, tout +autre travail eût été impossible ; je me trouvais surchargé, et bien +souvent pour faire mon lever en route, pour le mettre au net, en +arrivant, il m’a fallu faire appel à toute ma volonté et à toutes mes +forces. + +Fahmahra avait dans ce village un frère, qui vint me saluer avec le +chef, et tous deux tentèrent de me décider à passer la journée du +lendemain à Marconnah. Je refusai énergiquement, malgré la mauvaise +humeur de Fahmahra qui aurait désiré se reposer chez les siens, chose +bien naturelle du reste. On m’envoya alors deux chèvres, et comme +j’avais abondamment de viande, je fis porter au chef les deux épaules du +bœuf qu’on m’avait donné à Toumboula. + + 17 février 1864. + +[Illustration : Palmier ronier.] + + +Le 17 au jour je fis charger ; je voulais me rendre à Soso dans la +journée, et on m’avait prévenu que la marche serait longue. Au moment de +partir, Fahmahra n’était pas là. Je me mis en route sans lui, sous la +conduite d’un guide fourni par le village. Nous descendîmes de la +colline sur laquelle est le village, puis nous passâmes à Niarébougou, +petit tata ; nous laissions sur la gauche Boïla, assez grand village, me +dit-on. + +Nous entrâmes alors dans une forêt de roniers magnifiques ; à huit +heures, nous passions le village de Moniocourou, ruine au Sud de +laquelle était situé, à environ quinze cents mètres, le village de +Yoromé, et à 8 heures 55 minutes nous étions à Ouakha ou Ouakharou, +village placé au milieu d’une plaine de toute beauté, parsemée de +roniers chargés de nombreux régimes de fruits encore frais. Le guide me +voyant m’arrêter pour attendre Fahmahra, me dit que si nous nous +arrêtions un seul instant, nous coucherions dans les broussailles, vu +qu’en continuant, nous arriverions à peine à destination avant le +coucher du soleil. Fatigués comme nous l’étions tous, hommes et animaux, +il n’y avait pas moyen de faire cette marche. Cela me contraria outre +mesure ; je fis néanmoins décharger les bagages ; les animaux n’avaient +presque pas mangé la veille, je me décidai à les laisser reposer. +Fahmahra arriva alors et je l’apostrophai pour m’avoir trompé sur la +distance et m’avoir fait attendre. Il se fâcha à son tour, ce qui me +calma tout de suite ; je lui dis de se taire, que ce n’était qu’un jour +perdu. Dès que nous fûmes installés sous un arbre magnifique, Samba Yoro +me demanda à couper des rones. Je ne m’y opposai pas et il escalada un +des plus petits roniers, car nous en avions autour de nous qui +mesuraient trente mètres de hauteur sous les branches. Mais aussitôt +qu’il commença à abattre les fruits, les gens du village voulurent s’y +opposer. C’était d’autant plus regrettable que les fruits étaient juste +mûrs à point ; le lait qui plus tard devait être amande était encore +liquide et frais, c’était très-bon et au moins aussi sucré que le lait +de coco. Mais Fahmahra, qui, pas plus que les gens du village, n’avait +jamais mangé de rones fraîches, en ayant goûté, cette fois, et les ayant +trouvées très-bonnes, se mit à se disputer avec les gens du village, +disant que ces arbres étaient au bon Dieu, que ce n’étaient pas eux qui +les avaient plantés et qu’ils n’avaient pas le droit d’empêcher +quelqu’un d’en manger. Force nous resta et nous abattîmes une centaine +de rones. Ce qu’il y eut de plus curieux, c’est que les gens du village, +s’étant hasardés à en goûter, se mirent de la partie, si bien que tous +les roniers accessibles furent dépouillés. Je suis sûr qu’on se +rappellera longtemps notre passage dans ces lieux, où nous avons révélé +une nourriture succulente à côté de laquelle les habitants vivaient +depuis des siècles sans songer à en essayer, attendant l’époque où le +fruit tombe ; alors, au lieu d’avoir un goût exquis, il ne sent plus que +la térébenthine, et au lieu d’une crème n’offre qu’une amande +filandreuse et jaune. + +Il y avait beaucoup de Peuhls dans ce pays ; on les désignait sous le +nom de Foular ; ils n’offraient pas de traits remarquables, mais avaient +une taille très-élancée ; leurs visages, si ce n’est qu’ils étaient +exempts de coupures, se rapprochaient assez du type des races soninké et +bambara, avec lesquelles ils devaient être très-mélangés. + +Le chef me fit cadeau d’un cabri, il donna un repas abondant de couscous +aux hommes ; aussi, au moment du départ, je lui envoyai six coudées de +guinée. + +[Illustration : Forêt de roniers.] + + 18 février 1864. + +Le 18 au jour, nous reprîmes la route par un temps brumeux ; nous +marchions lentement malgré nous, nos deux maigres chevaux nous portaient +à peine, les ânes étaient tous blessés. Les mules, qui avaient plus +souvent jeûné qu’il n’était raisonnable, traînaient un peu la jambe ; en +somme, tout le monde sentait le besoin d’arriver. Heureusement nous +étions dans la route, comme disaient les noirs, nous n’avions plus de +broussailles à traverser, le chemin était net, bien battu, bien tracé. +Ce pays était assez arrosé de marigots dans lesquels nous trouvions de +l’eau. Nous franchîmes trois villages détruits. Ce sont : Soumbounko, +Coro et Tominkoro ; nous relevâmes un petit village nommé Coséla vers +neuf heures vingt-sept minutes ; il nous restait au Sud 30° Ouest. +Pendant cette route qui sillonne un pays magnifique, au milieu de forêts +de roniers aux troncs séculaires, dont quelques-uns dépassaient tout ce +que j’avais vu jusqu’alors et devaient bien atteindre quarante mètres de +haut, nous rejoignîmes deux caravanes portant des ballots de coton au +marché de Yamina ; c’étaient des gens de cette ville même, qui étaient +venus acheter ce coton dans le pays de Fadougou où nous étions. Ce pays +est habité par les Soninkés et Bambaras ; mais, au contraire du +Lambalaké, c’est l’idiome bambara qui l’emporte. Autrefois cette +province dépendait du chef de Damfa ou Dampa ; il portait le titre de +roi et commandait spécialement à la province de Damfari. Déjà de +nombreux individus s’étaient joints à nous. Avec cette caravane que nous +rejoignions, nous formions une bande très-respectable. Il est vrai que +j’ignore jusqu’à quel point j’eusse pu compter sur le courage des +hommes ; mais à cette époque, je ne savais pas à quoi m’en tenir. Aussi +je cheminais sans autre préoccupation que celle d’arriver à Yamina et au +Niger. A Toumboula, on nous disait que nous étions à trois jours de +marche, et voilà qu’à Masoso nous étions encore à trois jours. Le Niger +fuyait-il devant nous ? + +Soso ou Masoso, où j’arrivais, avait un grand tata ; les cases en terre, +à toits en terrasse, avaient, comme la muraille, de trois à quatre +mètres de haut. Le temps était resté brumeux, le pays avait un aspect +triste ; du reste, la végétation était moins belle, l’aspect moins +pittoresque. Il n’y avait plus de roniers que de loin en loin. Quelques +cailcédras étaient les arbres les plus remarquables de la plaine. A +notre misère venait s’en ajouter une autre : le sel que nous avions un +peu gaspillé nous manquait. Heureusement, quelques malades qui venaient +se faire soigner par le docteur lui en apportèrent un peu, car c’est un +triste régal que de la cuisine sans sel. + + 19 février 1864. + +Le lendemain, 19, nous allâmes déjeuner à Moroubougou, village situé par +13° 50′ 38″ de latitude Nord observée. Un seul petit village nommé +Kanébabougou nous en séparait ; en trois heures et demie nous franchîmes +la distance. Un peu avant d’y arriver, nous rencontrâmes sur la route un +cadavre fraîchement tué. Les vautours ou tout autre animal avaient +enlevé une de ses joues, mais il n’était pas encore en putréfaction, la +tête était posée sur un bras ployé, le corps était à demi retourné, le +dos en l’air et l’autre bras s’étendant par terre. La mort n’avait pas +dû être instantanée. + +En arrivant à Moroubougou, on pressa les gens du village de questions, +car la vue de ce cadavre constatant qu’il y avait eu lutte en cet +endroit, terrifiait un peu mon escorte et malheureusement confirmait +tristement les bruits de guerre auxquels, jusqu’ici, j’avais donné peu +d’importance. + +On nous dit qu’une bande de Diulas avait été attaquée par des révoltés +du Bélédougou et qu’en se défendant ils avaient tué un de leurs +agresseurs, mais que les révoltés couraient le pays, les cernaient, +faisaient des razias et les empêchaient même d’aller dans leurs champs +récolter les arachides qui étaient encore en terre ; que quelques jours +auparavant ils avaient enlevé une jeune fille du village. + +Ceci devenait grave, mais c’était une raison de plus pour marcher. Car +si on eût entendu dire que j’étais en route, certainement on eût tenté +de me dévaliser et peut-être de me prendre. Or, avec nos chevaux nous +étions dans l’impossibilité de nous sauver, et d’ailleurs la perspective +d’une lutte, sans m’effrayer, ne me souriait pas. Le caractère de ma +mission était essentiellement pacifique et, à moins d’y être forcé, je +ne voulais pas sortir de mon rôle. + +A deux heures, je me remis donc en marche et j’allai coucher à Médina, +grand village reconstruit depuis peu. Au moment où nous arrivions, une +caravane de coton et d’esclaves en partait pour profiter de la nuit. +Souvent mes guides m’avaient offert de marcher la nuit, alléguant qu’il +y aurait moins de fatigue, qu’on courrait moins de dangers. Mais je +tenais trop à bien faire le lever de la route pour y consentir, et puis, +si on ne dort pas la nuit on se fatigue beaucoup ; d’ailleurs, il faut +bien dormir quelquefois, et le jour il n’y a pas moyen d’y songer. Nous +étions arrivés à trois heures cinquante minutes. La caravane qui allait +partir remit son départ au lendemain pour faire route avec nous. Je +profitai des quelques heures qui restaient avant la nuit pour visiter le +tour du village ; en somme, les craintes de ces braves gens me +semblaient très-exagérées ; ils disaient qu’on me poursuivait, que je +serais certainement attaqué, et Fahmahra n’était pas à son aise. + +[Illustration : Près de Moroubougou.] + +Le village de Médina avait dû être fort grand ; le nouveau tata +n’occupait guère que la moitié de l’ancienne superficie. On voyait +encore les cases en paille qui avaient formé le premier germe du nouveau +village. Je vis là pour la première fois chez les noirs des briques +fabriquées régulièrement. On dispose pour les faire une bande de terre +glaise bien pétrie, on l’unit, on la rogne des deux côtés parallèlement, +puis on y fait des séparations de manière à former des carreaux plats de +20 à 30 centimètres de côté, sur 10 d’épaisseur, qu’on laisse sécher au +soleil. C’est avec ces matériaux que les Soninkés construisent leurs +murailles en employant, pour maçonner ces briques, de la terre gâchée +avec de l’eau, et en crépissant avec une espèce de pisé, composé de +terre, qu’on laisse détremper pendant un mois, souvent plus, avec de la +paille, de l’urine de cheval, des crottins et toutes les ordures du +village. + +Nous examinions avec le docteur cette briqueterie primitive en +fredonnant un air de je ne sais trop quel opéra, lorsqu’un noir qui +passait, m’entendant chanter, resta tellement ébahi que je partis d’un +éclat de rire qui le stupéfia encore davantage. Je laisse à penser à +ceux qui connaissent les idées des noirs sur la musique les commentaires +dont nous dûmes être l’objet. Ils se demandèrent si nous étions des +griots, gens auxquels seuls est réservé l’état de musicien, classe +adulée mais méprisée, sorte de bouffons dont on rit, qu’on emploie et +qui vous extorque de l’argent ; mais que m’importait leur opinion ! La +figure de ce brave noir m’est restée gravée dans la mémoire, et souvent +ce souvenir m’a fait bien rire. + + 20 février 1864. + +Le 20 février, au moment de nous remettre en route, un satala[52], plein +de lait, que nous avions gardé de la veille pour le matin, me manquait. +J’accusai d’abord les gens du village, mais au moment où nous repartions +on retrouva, à dix pas du camp, le satala vide qui avait été jeté dans +les broussailles. Cela déroutait un peu mes soupçons ; un habitant du +village n’eût pas probablement laissé le satala, à moins que ce ne fût +un enfant poussé par la gourmandise. D’un autre côté, un homme de mon +escorte avait veillé toute la nuit et, à moins d’admettre qu’il eût lui- +même cédé à la tentation, on ne pouvait guère comprendre comment on +était venu sous son nez enlever ce satala. Quoi qu’il en soit, nous +fûmes obligés de partir à jeun. + +Partis à six heures trente minutes, à sept heures cinquante-cinq minutes +nous passions Nananfarannah, petit village de huttes en paille ; à huit +heures quarante-cinq minutes nous passâmes le village de Touta. A notre +approche tout le monde s’était renfermé, on ne voyait personne. Nous +étions plus de cent cinquante, et il était évident que l’aspect de cette +troupe avait effrayé, et cependant quinze hommes bien résolus eussent eu +bon marché de nous tous, chargés et encombrés de bagages, d’ânes, et la +plupart mal armés. Nous suivîmes un chemin bien net, on marchait avec +précaution, il y avait des éclaireurs, on recommandait de faire silence. +Tout à coup la tête de colonne s’arrêta ; elle avait rencontré des pas, +entendu des voix. L’armée de Bélédougou devait être là, disaient-ils. Je +me mis à rire de la terreur que cela causa, mais cependant il était +prudent de se mettre en garde ; aussi, pendant que tout le monde se +rassemblait, je visitai mes armes, je recommandai aux hommes d’entraver +les animaux dès qu’ils entendraient le premier coup de fusil, et, autant +que possible, de les attacher à un arbre par leur collier ; puis +j’attendis auprès d’eux les événements. Tout à coup notre suite se +précipita sur la gauche de la route, j’entendis des cris dont quelques- +uns me navrèrent, mais je ne bougeai pas d’à côté de mes hommes. +Quelques minutes après on ramenait trois captifs, un homme et deux +femmes. C’étaient, disait-on, des Bambaras révoltés qui fuyaient dans le +Bélédougou. Les malheureux, attachés solidement par les bras derrière le +dos, étaient dépouillés de tout vêtement, et ce ne fut que plus tard +qu’on consentit à leur rendre quelques lambeaux pour se couvrir ; ils +étaient de bonne prise pour le moment. Une jeune fille et un jeune +garçon avaient échappé en courant et on ne les avait pas poursuivis. +Telle avait été cette expédition qui, dans les propos des noirs transmis +jusqu’à Saint-Louis, avait pris de telles proportions, que je trouve +dans un article de journal qui annonce mon arrivée sur les bords du +Niger la relation suivante de ce fait : + +« Nouvelles de M. Mage. — On a reçu à Saint-Louis la lettre suivante de +M. le capitaine Faliu, commandant de Bakel : + +« Bakel, 5 avril. — Deux Toucouleurs arrivés hier au soir de Ségou +donnent les nouvelles suivantes : pendant qu’ils étaient encore à Ségou, +dans le mois de février, MM. Mage et Quintin sont arrivés dans cette +ville[53] et ont été parfaitement reçus par les fils d’El Hadj Omar qui +y règne ; ils faisaient leurs préparatifs de départ pour se rendre à +Hamdou Allah, capitale du Macina, où se trouvait El Hadj Omar. + +« Dans le cours de son voyage de Koundian à Ségou, M. Mage avait été +attaqué par des pillards ; mais grâce à son escorte, aidée par un +renfort que lui avait donné Boubakar Cirey, chef du Diangounté, il avait +mis ces malfaiteurs en déroute et leur avait fait deux prisonniers qu’il +avait remis au fils d’El Hadj Omar, etc., etc.[54]. » + +Voilà comme on raconte l’histoire en Afrique ! Eh bien, non, et je m’en +félicite, je n’étais pour rien dans cette aventure, je n’avais contribué +en rien à réduire en esclavage trois pauvres êtres, dont deux étaient +déjà vieux, qui fuyaient la tyrannie de leurs conquérants et allaient se +réfugier chez leurs frères. On me donnait un beau rôle, mais je préfère +y renoncer en faveur de la vérité. + +Le soir de ce même jour nous arrivâmes à Banamba, le plus grand village +que j’eusse encore vu. Alors les craintes se calmèrent ; l’avant-garde +fut ralliée par l’arrière-garde, et nous entrâmes presque en triomphe : +nous avions fait une expédition et nous ramenions des captifs. + +A Banamba nous campâmes sous des hangars situés près de la porte de la +ville et servant au marché qui se tient chaque semaine. Le village, +entouré d’un tata de six mètres, au moins, de haut, est situé près d’une +petite montagne. La population peut comprendre au moins quinze cents +hommes, ce qui la porte à près de huit à neuf mille âmes. Nous ne +tardâmes pas à être entourés par une foule tellement compacte que nous +étions refoulés sous nos hangars. Le premier rang était formé d’enfants +et d’hommes accroupis, et derrière venaient les femmes ; ils étaient +bien tranquilles, les yeux fixés sur nous. Ces braves gens n’avaient +jamais vu un blanc, et leur curiosité était bien naturelle, mais ils +interceptaient l’air et nous étouffions. + +[Illustration : Un enfant de Banamba.] + +Fahmahra était allé chercher le chef ; à son retour, je me plaignis de +cet empressement ; sans plus de façon, il attrapa la bride de son cheval +et se mit à frapper à tour de bras sur la foule, qui se bouscula, +s’ouvrant devant lui comme par enchantement, mais qui revint bientôt. + +Banamba est un village de Soninkés. Le chef était allé dans un village +voisin, y chercher l’impôt du mil, pour Ahmadou. En son absence, deux +notables du village vinrent me souhaiter la bienvenue et tentèrent en +vain d’éloigner la foule. Peu après, le chef revint en personne de son +excursion et n’eut pas plus de succès. La foule s’éloignait à sa voix, +puis revenait bientôt. Je pris alors un moyen héroïque, je les aspergeai +d’eau. Mes hommes allaient en chercher aux puits du village, qui avaient +neuf brasses de profondeur, et je la leur jetais à la figure. Les noirs +craignent l’eau autant que les chats ; par ce moyen j’obtins un peu de +tranquillité. Dans une ville d’Europe, et même au Sénégal, un étranger +qui agirait ainsi serait écharpé. Là-bas, personne ne songea à s’en +formaliser, et j’y gagnai peut-être en considération[55]. + +Quelques instants après que le chef m’eut quitté, je reçus un mouton +gras avec une calebasse de riz pour mon souper, du bois pour le faire +cuire et deux grandes calebasses de mil pour mes animaux. Ce mil +m’arrivait à point. Les chevaux surtout étaient sur les dents. Depuis +Dianghirté le docteur montait Farabanco, qui tenait encore, mais mon +cheval n’allait plus ; quoique encore assez gras, il buttait à chaque +pas, et trois fois dans la journée il était tombé sur les genoux. Une +fois il n’avait pu se relever. + +Le soir, une grande discussion s’entama entre Fahmahra et les Diulas qui +étaient venus avec nous, au sujet des captifs. Ces derniers voulaient +les vendre sans retard et faire le partage après avoir retiré la part +d’Ahmadou[56]. Fahmahra s’y opposait et voulait conduire les captifs à +Ahmadou, qui déciderait de ce qu’on devrait en faire. Avec la nuit, la +brume se changea en petite pluie qui bientôt traversa le toit de notre +hangar. De crainte de voir nos marchandises et notre couscous avariés, +je les fis couvrir avec les tentes et couvertures et nous passâmes la +nuit sans dormir. Je n’étais pas préparé à la pluie ; c’est presque un +phénomène anormal, en cette saison, et cependant, ainsi que je le +vérifiai, trois ans durant, il se reproduit chaque année au moins une +fois, de décembre à janvier et quelquefois jusqu’en février. Le +lendemain tout était trempé, et quelque pressé que je fusse de me mettre +en route avant qu’il n’arrivât quelque complication de la part des +Bambaras du Bélédougou, il fallut nous sécher et surtout sécher les +bagages. Je profitai de ce délai pour aller voir le village. + +Les rues sont larges mais sinueuses ; les maisons n’ont qu’un rez-de- +chaussée à terrasse, elles ont des portes par lesquelles on peut entrer +debout ; ce sont les premières que je rencontre ainsi faites. Dans +l’intérieur des cours on voit quelques cases en paille. Quelques petites +places semblent le siége de petits marchés, généralement ombragés par un +arbre. Dans un coin, sous un Karité[57] (Shea-Ché ou Cé en bambara), je +vois confectionner des espèces de galettes en farine de mil cuites, au +beurre de Karité et connues dans le pays sous le nom de _momies_ ; j’eus +la curiosité d’en goûter. J’en trempai dans du lait. Quand on a faim, +cela passe ; mais le goût en est bien rance et la pâte bien aigre. Une +poterie en forme d’écuelle faisait office de poële ; une petite cuiller +en fer, plate et ressemblant à une spatule, servait à retourner cette +galette et à mettre le beurre qu’on garde dans une petite calebasse et +qu’on ne prodigue pas, bien que, pour mon compte, je trouvasse qu’il y +en eût encore trop. C’est là tout ce que je vis du village à cause de +l’heure matinale et du temps de pluie, qui faisait rester tout le monde +dans les cases. + +Quant à la plaine qui entoure le village, elle est magnifique : de +distance en distance des baobabs monstrueux et des cailcédras +l’ombragent un peu, mais en somme elle est dénudée de haute végétation +par les cultures qui s’étendent à perte de vue. + +Dans tout le village, il n’y avait plus un bœuf, mais de nombreux veaux. +Je demandai où était le troupeau ; celui-là encore avait été enlevé par +les Bambaras révoltés du Bélédougou, qui avaient pillé ce village afin +de l’entraîner dans la révolte. + +[Décoration] + + +[Note 49 : Chef de la religion musulmane.] + +[Note 50 : Tamba sembé, écharpe de 2m à 2m 50 de long, garnie de +franges, tissée en coton et teinte en indigo très-foncé.] + +[Note 51 : Lomas en général désigne une étoffe teinte d’indigo foncé +presque noir.] + +[Note 52 : Satala, vase en fer-blanc ou en tout autre métal, destiné aux +ablutions des musulmans, mais servant aussi de marmite à l’occasion. +C’était le cas pour nous.] + +[Note 53 : Arrivé à Ségou-Sikoro le 28 février.] + +[Note 54 : Extrait du _Moniteur du Sénégal_.] + +[Note 55 : Je remarquai parmi la foule un enfant dont la tête avait un +développement prodigieux en arrière. Cela dépassait tout ce que j’avais +vu jusqu’alors, et j’en pris à la hâte un croquis, page 168.] + +[Note 56 : Ahmadou a un cinquième sur tout ce qui est pris par ses +talibés.] + +[Note 57 : Karité, arbre à beurre. Fruit du Bassia Parkii.] + + + + + CHAPITRE IX. + +Départ de Banamba. — Difia. — Sikolo. — Le terrain s’abaisse. — Dioni. — +Kéréwané. — Encore une mauvaise nuit. — Bassabougou. — Bokhola. — Tamtam +de guerre. — Morébougou. — Le Doubalel. — On dit Yamina révolté. — +Arrivée à Yamina. — Aspect du Niger. + + + 21 février 1864. + +A neuf heures, en voyant le temps s’éclaircir, je me décidai à partir et +je fis charger rapidement les bêtes. Fahmahra se disputait toujours pour +les captifs faits la veille ; aussi je le laissai et, conduit par le +guide, je m’acheminai vers Difia. Au moment du départ, le chef de +Banamba vint me dire adieu. Je m’aperçus alors que je partais sans lui +avoir rien donné ; mais, ne voulant pas défaire les charges, je lui dis +d’envoyer quelqu’un, que je lui donnerais un bonnet rouge à la première +station. En effet, en arrivant à Difia, je fis ouvrir une cantine +destinée aux marchandises et donnai à son captif qui m’avait suivi un +bonnet rouge. J’étais déjà entouré de la plus grande partie du village ; +c’étaient des Soninkés dont quelques-uns avaient vu des blancs à la +côte. Ils me sollicitèrent très-vivement de rester dans leur village. +Peut-être était-ce par intérêt et dans l’espoir d’un cadeau, mais peut- +être aussi par un sentiment de bienveillance instinctif à tous les noirs +qui ont vécu au milieu des blancs et qui, en général, en gardent bon +souvenir ; mais je fus sourd à ces prières et je continuai ma route vers +Sikolo, où je fus rejoint par Fahmahra, qui avait gagné son procès. +L’homme pris avait été relâché : après mûr examen, on avait reconnu +qu’il était d’un village soumis ; quant aux femmes, il les ramenait ; +elles appartenaient au village qui avait pillé les bœufs de Banamba et +étaient par conséquent de bonne prise. + +Sikolo est un village bambara. J’allai boire aux puits ; ils avaient +douze mètres de profondeur et étaient en dehors du village. A l’Est de +Sikolo on trouve le petit village de Kounama, habité par des Soninkés. +Le frère de Fahmahra (frère à la mode du pays) y habitait ; il était +venu pour le voir. A partir de Banamba, nous avions été en plaine, mais +après Sikolo le terrain s’inclinait et nous descendions visiblement. +L’horizon était très-étendu ; il devenait donc probable qu’entre le +Niger et nous il n’y avait pas de montagnes. + +Bientôt nous descendîmes sur un plateau inférieur de six mètres à celui +sur lequel nous nous trouvions, et cela par un saut très-brusque ; une +heure après, nous fîmes un second saut de même hauteur, et peu après +nous passions le village de Dioni, où les puits n’avaient qu’un mètre et +demi de profondeur. C’était un village bambara. Sans nous y arrêter, +nous continuâmes à marcher et, à cinq heures dix minutes, nous campions +à Kéréwané, village soninké. Nous nous installâmes le long du tata. Les +puits étaient à l’intérieur du village ; ils avaient deux mètres et demi +de profondeur, l’extérieur était fort sale. A quelques pas de notre +campement était un goupouilli assez vaste. + +Par prudence nous avions dû aller camper sous les murs du village. Le +seul souper qu’on m’envoya fut une calebasse de lait aigre. J’étais déjà +malade de fatigue, je ne me soutenais que par la volonté, et cette nuit +fut une nouvelle épreuve. Les chiens hurlèrent tout le temps, et au +petit jour, dans le goupouilli, on alluma de grands feux, à la lueur +desquels l’école des enfants commença. Quand on sait ce que c’est qu’une +école musulmane, on comprend qu’il n’y pas moyen de dormir. Une +quarantaine d’enfants récitent, en lisant à voix haute et d’un ton +nasillard, de l’arabe que leur marabout a écrit sur une planchette. Cela +n’est pas fait pour bercer. J’étais littéralement épuisé au jour, mais +j’avais enfin la certitude d’arriver le soir au Niger, et cette pensée +me soutenait. + +[Illustration : Pl. IV. + +ITINÉRAIRE du Voyage AU SOUDAN par E. MAGE + +Gravé par Erhard, rue Duguay-Trouin, 12. + +Paris. Imp. Fraillery 3. r. Fontanes.] + + 22 février 1864. + +A six heures vingt minutes je repartais ; à sept heures nous passions +une ruine, à sept heures trente-cinq, un petit village nommé +Bassabougou, où nous nous arrêtâmes cinq minutes, et nous continuâmes +vers Bokhola. Nous marchions avec précaution, des cavaliers partaient en +éclaireurs. Fahmahra, craignant une attaque, m’avait demandé de la +poudre ; nous ne nous éloignions pas les uns des autres. En approchant +de Bokhola, dès qu’on découvrit le village, on vit battre le tamtam de +guerre. Quelques hommes, en armes et en costume de guerre, parés de +leurs gris-gris, étaient près du tabala, dehors, à côté de la porte du +village. On nous recevait en branle-bas de combat. Ce fait suffisait à +peindre la disposition des esprits. Nos avant-gardes leur crièrent : +_« Kanaké ! kanaké ! »_ (Ce n’est pas bien !) et, comme nous continuions +à avancer en file, ils virent qu’ils s’étaient trompés et que nous ne +venions pas les attaquer. Néanmoins, si le tamtam cessa de battre, ils +ne nous reçurent pas sans défiance, et c’est à peine s’ils voulurent +nous donner à boire. Leur armement ne me paraissait pas bien terrible ; +ils avaient, outre quelques lances, trois ou quatre mauvais fusils près +desquels étaient des morceaux de bois enflammés pour mettre le feu à la +poudre, les batteries ne fonctionnant plus ; c’est tout ce que je vis. +Nous continuâmes et allâmes camper à Morébougou pour déjeuner. + +[Illustration : Le Doubalel de Morébougou.] + +C’était un village bambara, remarquable par un doubalel (arbre +magnifique, sorte de liane à racines prenantes, toujours vert) de la +plus grande beauté ; son panache, immense dôme de verdure, était soutenu +par une cinquantaine de colonnes formées par les racines descendant du +tronc primitif. Ce fut sur la plate-forme dont on l’avait entouré que +nous nous installâmes entre ces colonnes. Les puits avaient huit brasses +et demie de profondeur. + +L’accueil du village fut froid sans être hostile. Ils paraissaient nous +craindre et nous dirent que Yamina venait de se révolter ; mais je ne +les crus pas, et cependant il y avait quelque chose de vrai, car, ainsi +que je l’appris plus tard, la révolte avait été imminente. Après un +court repos, pendant lequel nous mangeâmes à la hâte, nous reprîmes +notre route sous une chaleur accablante. La plaine était unie devant +nous. Je cherchais à apercevoir le fleuve, mais je ne voyais qu’une +colline dans le lointain et une autre sur notre droite ; enfin, vers +trois heures et demie, on distingua, au milieu d’une rare végétation, +quelques palmiers, une tour ogivale, puis des murailles : c’était +Yamina, le second marché de Ségou. Nous tournâmes la ville et, à quatre +heures, nous étions sur la berge du Niger. Un immense banc de sable +s’étendait devant la ville. Au pied de la berge de nombreuses pirogues +étaient à sec ; sur des piquets, des filets en très-grande quantité ; de +l’autre côté de l’eau, un pareil banc de sable et une berge très- +éloignée, voilà ce qui me frappa tout d’abord. Je m’étais attendu, +d’après Mongo Park, à une nappe immense d’eau. Le Niger aux hautes eaux +mesure plus de deux mille mètres de large ; et maintenant, resserré +entre les deux berges de sable, il n’avait guère que six cents mètres. +Je fus désappointé : sur le premier moment, je ne fis pas la réflexion +que Mongo Park, aussi bien à son premier qu’à son second voyage, ne vit +le fleuve qu’en plein hivernage, et, je le répète, mon cœur battit moins +que je ne l’avais prévu, l’émotion fut moins grande, parce que le +spectacle était moins imposant. Cependant j’avais réalisé ce vœu du +gouverneur, qui me disait : « Et, si vous arriviez jusqu’au Niger, le +seul fait d’avoir vu ce fleuve vous créerait de suite une position hors +ligne. » Avec des ressources bien faibles, j’avais réussi où tant +d’autres depuis Mongo Park avaient échoué, et j’arrivais au grand fleuve +sans avoir perdu un seul homme, presque sans avoir diminué mes +ressources en marchandises. Allais-je pouvoir terminer ma mission avec +un aussi plein succès ? Descendrais-je le fleuve ou reviendrais-je par +Bamakou rejoindre Kita, en complétant ainsi la première route que +j’avais suivie ? Il ne fallait pour cela qu’une armée, et le pays étant +révolté, il était de l’intérêt d’Ahmadou de l’expédier. Je partirais +avec elle. Non ! Rêves, châteaux en Espagne, vous me berciez, et je +devais me relever, comme une bête prise au piége, entouré de tous côtés +d’une barrière infranchissable. Je devais apprendre à compter avec la +force d’inertie, les lenteurs, la mauvaise foi, la ruse des noirs. Je +devais passer vingt-sept mois sur les bords de ce fleuve que j’avais +tant désiré d’atteindre ! + +[Décoration] + + + + + CHAPITRE X. + +Entrée à Yamina. — Nous sommes assaillis par la foule. — La maison de la +fille d’Ali. — Sérinté. — Les Maures battus. — La maison de Sérinté. — +Nous sommes assaillis par les Maures. — Position critique de Yamina. — +Visite à Simbara Sacco. — Promenade au marché. + + + 22 février 1864. + +Après nous être rassasiés de la vue du grand fleuve, nous continuâmes à +tourner la ville, longeant le rang de maisons qui fait face au fleuve. +La berge, en cet endroit, est défendue, contre les empiétements du +fleuve à chaque saison des pluies, par une espèce de quai irrégulier, +bâti en mottes de terre glaise, au pied duquel on vient jeter les +immondices et ordures des cases qui s’ouvrent par de petites portes sur +cette berge et sur la plage de sable qui s’étend sur cette rive. + +Nous rentrâmes en ville par une petite place où travaillait un forgeron, +sous une échoppe construite de quatre piquets et de deux nattes +grossières ; on nous fit alors arrêter, dans une encoignure, à la porte +d’une maison que je pris d’abord pour une entrée de mosquée, tant elle +était ornée de ces sculptures grossières en terre moulée qui sont un des +cachets de l’architecture de ces pays : caractère emprunté aux Maures +comme celui de tous les arts et de toutes les industries qu’ils +possèdent. + +Je sus, plus tard, que c’était la maison habitée jadis par une fille de +l’ancien roi de Ségou, Ali, fils de Man-song. + +Nous déchargeâmes les animaux, je fis entasser les bagages dans le coin, +et je m’étendis sur mon morceau de matelas, exténué de fatigue. Le +docteur en fit autant et nous attendîmes là une demi-heure, entourés +d’une foule sans cesse grossissant, que nos hommes maintenaient à +grand’peine, tant on se pressait et se poussait pour voir un blanc. +Comme partout, les Maures étaient les plus empressés et les plus +curieux, mais aussi les plus insupportables. + +Notre position devenait intolérable, quand Fahmahra arriva, suivi d’un +vieux noir, qui, tout d’abord, employa son autorité à faire asseoir la +foule dont la muraille vivante menaçait de nous étouffer. Ce ne fut pas +sans peine qu’il y parvint ; il criait : _Acigui ! acigui[58] !_ On +s’asseyait, mais bientôt de nouveaux curieux arrivaient, et c’était à +recommencer. + +Après avoir échangé le bonjour avec nous, ce vieux noir, que je reconnus +tout d’abord pour un Soninké, se mit à causer un instant avec Fahmahra +et dit qu’il allait nous loger. Il entra avec moi dans cette maison +habitée jadis par la fille des rois ; mais, bien que je fusse disposé à +m’en contenter afin de faire cesser mon malaise, il ne la trouva pas +convenable. Il est de fait que les toitures étaient effondrées, que les +cases inhabitées servaient de lieux d’aisance publics, comme toutes les +maisons désertes de la ville. Il n’y avait qu’une cour intérieure à peu +près propre, et quelques personnes y avaient élu domicile. Or, avant +tout, je désirais être seul. Il m’emmena alors chez lui. On rechargea +les bagages, nous traversâmes la ville et nous arrivâmes à une porte +simple, mais propre. C’était la maison de Sérinté, notre hôte, le +vieillard en question. + +Cette promenade que nous fîmes à travers la ville, suivis d’une foule +compacte, que Fahmahra chassait à grands coups de corde, frappant sans +plus de façon, et à ma grande joie, aussi bien sur les Maures que sur +les enfants, ne manquait pas d’une certaine originalité. J’éprouvais un +plaisir indicible à voir les orgueilleux Maures, pour lesquels un noir +n’est jamais qu’un esclave, humiliés à leur tour, et je me prenais à +penser que le jour approchait où les noirs, se relevant tout à coup de +la léthargie dans laquelle ils sommeillent depuis des siècles, +chasseraient ces dominateurs de leur frontière, changeraient leur rôle +de victimes contre celui de conquérants et refouleraient dans le désert +ces populations nomades qui n’auraient plus d’autre ressource que de se +faire les courtiers de commerce du grand Sahara. + +Malheureusement, je l’ai reconnu depuis, l’ascendant du Maure n’est pas +près d’être ruiné dans l’esprit du noir, et la scène à laquelle +j’assistais était un simple réveil d’un enfant en révolte, abusant de sa +force du moment pour retomber le lendemain sous la férule de son maître. + +[Illustration : La maison de la fille d’Ali, dernier roi de Ségou, à +Yamina.] + +Sans doute le jour viendra où les noirs auront une ère réparatrice. Il +dépend de l’Europe d’en avancer l’heure, mais il s’en faut que cette +heure soit sonnée, et ces malheureuses races, qui ont toutes nos +sympathies, parce qu’au fond elles sont bonnes malgré tous leurs +défauts, s’agitent encore dans les ténèbres de l’ignorance et de tous +les préjugés que l’islamisme conquérant leur a inculqués. + +La maison dans laquelle nous arrivions n’avait rien de remarquable à +l’extérieur : à la porte, sous un petit hangar, se tenait une marchande +qui vendait des arachides grillées, des haricots bambaras également +grillés, et deux ou trois préparations locales, par exemple boules de +couscous aggloméré avec du miel, du poivre et d’autres aromates du pays, +préparation désignée sous le nom de Bouraquié ou Bouraka. On y +fabriquait aussi ces momies (galettes de mil au beurre de karité), qui +jouent un rôle considérable dans l’alimentation publique. + +Sous la porte travaillait un cordonnier, le cordonnier du maître de la +maison, c’est-à-dire son homme de confiance, son ami, son ouvrier en +cuir, auquel, à un moment donné, on confiera la mission la plus +délicate, mais qui appartient à une caste méprisée à l’égal des griots, +à laquelle aucune femme ne voudra s’allier à moins qu’elle-même n’en +fasse partie. + +Un couloir sombre conduisait à deux cours intérieures habitées par les +esclaves de la case, dont quelques-uns, esclaves de père en fils, nés +dans la maison, faisaient pour ainsi dire partie intégrante de la +famille ; sur la droite un petit couloir conduisait au gynécée, c’est-à- +dire à une cour autour de laquelle étaient les cases des femmes de +Sérinté. On nous logea tout au fond dans une cour étroite sur laquelle +ouvraient cinq à six petites cases, dont les portes avaient presque la +hauteur d’un homme, mais dont l’intérieur n’offrait guère que la place +nécessaire pour mettre un lit. + +On dégagea deux de ces cases pour nous et une pour Fahmahra, et l’on +nous promit que nous serions seuls, que la foule n’entrerait pas, on +nous dit que nous étions chez nous, et autres assurances analogues qui +nous faisaient espérer le repos. Vaines paroles ! promesses faciles à +faire, mais impossibles à exécuter ! + +En effet, en dépit des factionnaires qu’on plaça à l’entrée de la cour, +j’avais à peine fini d’installer les bagages dans la case et de les +mettre à l’abri, que notre maison était véritablement assaillie. Ce +furent d’abord quelques chefs maures de caravanes, chérifs de Tichit ou +de Oualata, et un du Touat même, plus insolent que les autres : ils +avaient obtenu de Sérinté, par intimidation, de les laisser entrer et +venaient m’accabler de questions. Je fus d’abord poli, puis je leur dis +que je désirais me reposer, et comme cela ne produisait pas d’effet, je +me couchai sur ma natte. Mais le chérif du Touat ne s’avisa-t-il pas de +vouloir me faire réciter des prières musulmanes, me disant : _Goulou +Bissimilahi Rhamane é Rahemani_[59]. Alors je perdis patience et ma +réponse fut tellement énergique que je n’oserais pas la relater. Quoique +musulmans pour la plupart, les hommes de mon escorte, qui ne pouvaient +pas souffrir les Maures, en furent enchantés et se moquèrent d’eux, leur +disant qu’ils perdaient leur temps avec les blancs. + +Quant à moi, sentant que la patience me manquait de plus en plus, je +rentrai dans ma case, et le Maure du Touat ayant voulu m’y suivre, je +lui fermai, avec fureur, la porte sur la figure. Je crois qu’il comprit +cette fois, car il se retira et ne revint point. Quant aux autres, peu à +peu je m’en débarrassai plus facilement, car, n’ayant pas de ménagements +à garder avec eux, je les aspergeais d’eau chaque fois qu’ils me +tracassaient, et l’eau pour les Maures, c’est pire que le feu. + +Je pus ainsi sortir de ma case et prendre un peu l’air dans la cour. Le +soir, je reçus un cabri, deux poules, un peu de riz, et mes hommes +eurent le repas national traditionnel, le lack lallo. Le lendemain, sur +ma demande, on me procura un peu de lait frais, marchandise fort rare +depuis que les Bambaras avaient enlevé les troupeaux et les avaient +emmenés au Bélédougou. + +Pour bien comprendre la position critique de la ville de Yamina, il faut +savoir que cette ville de marchands qui, jusqu’alors, n’avait jamais eu +de murailles et n’avait eu d’autre souci que son commerce, était en +butte à toutes les misères. Depuis que Sansandig s’était révolté (et +c’était dès maintenant un fait certain pour nous), tous les efforts des +Bambaras tendaient à faire révolter Yamina, à y jeter des forces, pour +couper ainsi à Ahmadou sa seule route d’approvisionnements, celle de +Nioro, que nous avions suivie depuis Toumboula. + +[Illustration : Vue de Yamina sur le Niger.] + +La population de la ville est toute de Soninkés, gens paisibles dont +j’ai déjà esquissé les principaux traits de caractère ; et telle est +leur horreur de la guerre, que lorsque l’armée conquérante d’El Hadj se +présenta à Yamina désert et s’y établit, les chefs soninkés vinrent se +rendre en disant : « Tu peux nous couper le cou, tu peux prendre nos +richesses, nous te payerons l’impôt, nous te reconnaîtrons pour roi, +nous ferons tout ce que tu voudras, tout, excepté la guerre. Nous, nos +pères et les pères de nos pères ne l’avons jamais faite et nous ne la +ferons pas. » + +Fatale déclaration qui les livra, pieds et poings liés, aux pillages des +talibés d’El Hadj, et plus tard, quand j’arrivai, à ceux de l’armée +d’Ahmadou, qui vit à leurs dépens sans les défendre contre les Bambaras +révoltés. + +Les trois quarts de la ville sont inhabités, les maisons désertes +tombent en ruine, leur toiture a servi à allumer les feux de bivouac de +l’armée conquérante, et elle n’a pas été rétablie. + +Aussi cette ville, où arrivaient et d’où partaient chaque jour des +caravanes qui se dirigeaient sur Tichit, Bouré, Sierra-Leone, Kankan et +Tengrela, cette ville, la rivale, l’émule de Sansandig, est aujourd’hui +morne, triste, découragée, sans chef, en proie aux factions. On n’y vit +pas, on y meurt de frayeur, et son spectacle, dont je m’étais fait une +joie à l’avance, me combla de tristesse. + +Lorsqu’on arrive à Yamina, on n’aperçoit, sur la plaine qui domine un +peu les murailles, aucune espèce de culture, on ne voit rien qu’une +herbe maigre et des broussailles qui témoignent de la lâcheté des +habitants. Plus on approche, plus on est frappé de cette nudité, la +ligne grise des murailles se dessine nue à l’horizon ; quelques masses +la dominent, ce sont des espèces de minarets qui surmontent les +mosquées, tours de forme ogivale et massives, auxquelles on monte +quelquefois extérieurement par des morceaux de bois débordant la +charpente et servant d’échelons çà et là. Des palmiers viennent par leur +feuillage pittoresque, animer et rompre la monotonie de ce coup d’œil, +mais, du reste, tout est mort ou meurt comme fait le commerce de plus en +plus languissant de la ville. + +Ah ! certes il est beau de fuir la guerre, autant que personne peut-être +je l’ai en horreur ; mais quand dans un pays il n’y a pas de +patriotisme, qu’il est composé de castes rivales et qui se haïssent, au +jour du danger contre lequel rien ne protége, il faut absolument savoir +abandonner ses principes de paix, défendre son indépendence ou périr. +Yamina a presque péri ; se relèvera-t-elle ? Sansandig s’est révolté, a +rompu avec les traditions et a sauvé jusqu’ici sa liberté ; elle +survivra peut-être. + + 23 février 1864. + +Le 23 février je m’éveillai un peu reposé et je m’occupai de me +nettoyer. Ce n’était pas chose facile, et ce ne fut qu’après plusieurs +lavages à l’eau chaude que je parvins à me débarrasser de la couche de +crasse dont le voyage avait enduit tout mon corps, en dépit des soins +journaliers hélas trop insuffisants. + +Je me rappelle que je quittai mon paletot de route, que je remplaçai la +chemise de flanelle par une chemise blanche, la seule que je possédasse, +et quand je sortis de la case pour aller au marché tous mes hommes +furent étonnés du changement que ce lavage venait d’apporter à ma +personne. Ce n’était pas du luxe, certes, mais j’étais propre, mes +vêtements n’étaient plus dans l’état où les avaient mis les branches +d’épines, et l’amour-propre de mes noirs était flatté de ce que leur +chef n’avait pas l’air d’un mendiant aux lieux où nous étions, dois-je +dire, car si, même au cœur de l’été, je m’avisais de paraître avec ce +costume qui les flattait, dans le plus petit salon en terre civilisée, +on s’empresserait de me chasser ou de me refuser la porte. + +Je me disposais à aller visiter le marché quand Sérinté, notre hôte, +nous arrêta et me proposa d’aller faire visite au chef du village. +Jusqu’alors j’avais considéré Sérinté comme étant ce chef ; mais dans +ces pays, demandez à n’importe qui s’il est le premier, et jamais son +amour-propre flatté ne lui permettra de dire non. + +Nous partîmes donc, et, après nombre de détours dans des rues étroites +et sur des places qui n’étaient que d’immenses trous dont on avait +retiré la terre pour construire la ville et qui, maintenant, se +remplissaient lentement avec les immondices, nous arrivâmes à une grande +habitation assez propre. De case en couloir, de couloir en cour, et de +cour en case, on nous fit entrer dans une grande maison, haute de 4 +mètres, dont la toiture, comme toutes les autres, était en terrasse +soutenue par des piliers de bois. C’est ce que, dans le pays, on nomme +_bilour_ ou _bolérou_, case inhabitée, destinée aux palabres ou +conversations, à prendre les repas, à s’abriter le jour du soleil, et la +nuit servant au coucher des enfants et des esclaves non mariés. + +La muraille nue était peinte en gris avec de la terre glaise et de la +vase mélangée de bouse de vache. + +Nous attendîmes là un quart d’heure l’arrivée de Simbara Sacco, vieux +Soninké, chef de tous les Sacco. Les Sacco composent une famille de +Soninkés. Ils sont très-répandus dans le pays et forment une grande +partie de la population de Yamina. Nous échangeâmes quelques formules de +politesse. Je lui dis que je venais voir Ahmadou, ce qui parut +l’intéresser médiocrement, et nous nous retirâmes. + +Je passai alors au marché, où la foule se précipita sur nos pas. C’était +un jour de marché ordinaire, et, sous le rapport alimentaire, on était +assez médiocrement fourni. A Yamina, comme dans toutes les grandes +villes, le marché se tient tous les jours ; mais il y a un jour par +semaine de grand marché, et ce jour-là, de la campagne et souvent de +fort loin, on voit affluer le monde et les provisions. Acheteurs et +vendeurs viennent en foule. Nous avons eu le spectacle, à Yamina, d’un +de ces jours de commerce, et en songeant que la ville est ruinée, que +les caravanes n’y arrivent que de loin en loin, nous avons pu nous faire +une idée de ce que c’était à l’époque où mille chameaux venaient +décharger le sel de Tichit, tandis que des centaines d’ânes arrivaient +de Bouré avec trois ou quatre cents porteurs, partis souvent de Sierra- +Leone avec leurs charges sur la tête. + +Le marché est une grande place carrée autour de laquelle on a disposé, +sans grande régularité, de petits hangars dont les cloisons sont, en +général, en bois ou même en nattes, mais dont les toitures sont +généralement recouvertes en pisé de manière à abriter à la fois du +soleil et de la pluie. + +Sous ces échoppes on voit un, deux et jusqu’à trois marchands assis sur +des nattes, ayant devant eux, sur d’autres nattes ou pendus sur des +cordes, les objets de leur commerce : sel, verroteries, étoffes, papier, +soufre, pierres à fusil, anneaux de cuivre ou d’argent pour les +oreilles, le nez, les doigts de pied ou de la main, colliers de +ceinture, bandeaux de front tressés de petites perles, coton du pays +tissé, depuis les étoffes les plus grossières jusqu’aux pagnes, boubous, +burnous les plus fins. + +Dans un coin, voici un barbier public qui manie, ma foi, fort +adroitement des rasoirs, venus de Sierra-Leone, mais qu’il a détrempés +au feu pour les affiler. Il rase la tête d’un enfant attaché sur le dos +de sa mère et poussant des cris perçants ; mais, malgré tous ses +mouvements, il ne le coupe pas. Du reste, pas de savon. De l’eau claire +et voilà tout. + +Un peu plus loin voici les raccommodeuses de calebasses fêlées ou +percées par le fond. Puis, un marchand de sel qui, avec une espèce de +très-petite herminette, casse méthodiquement son sel par morceaux +gradués, ramasse jusqu’aux moindres miettes avec une cuiller faite de +fer forgé dans le pays et dispose de petits, très-petits tas dont les +prix varient de 5 cauris à 100, 200 ; la pierre entière, au moment où +j’arrivais à Ségou, valait 20000 cauris, c’est-à-dire le prix d’un +captif. + +Nous arrivons aux boucheries. Ce n’est pas la partie la moins curieuse +du marché, et en dépit de la foule qui nous serre, nous coudoie et se +dédommage de la distance à laquelle on l’a tenue de notre case, nous +allons voir un spectacle original. Les boucheries sont toutes du même +côté du marché. Elles diffèrent peu des autres baraques, si ce n’est par +des piquets munis de crochets naturels auxquels on suspend les morceaux +de viande, et par les fours placés, soit sous le hangar, soit devant, et +dans lesquels on fait griller jusqu’à des gigots entiers de bœuf. Ce +sont des fours circulaires, en terre, sur lesquels sont placées des +traverses en bois de cailcédra sur lesquelles on pose la viande à rôtir. +On allume en dessous et la viande se cuit en se fumant. + +Généralement le bœuf est tué à la boucherie au milieu du marché. Suivant +l’usage musulman, après lui avoir attaché les jambes, on le couche +tourné vers l’Est, et un marabout qui, pour cela, reçoit une part de +viande, vient lui couper la gorge, en murmurant une invocation ou +simplement le mot _Bissimilahi_. Quelques bouchers, après cela, +soufflent le bœuf avec la bouche, mais c’est un raffinement auquel on ne +se livre pas toujours au marché et presque jamais quand on tue ailleurs. +Le bœuf est alors dépouillé de sa peau, sur laquelle on le dépèce. Le +sang a été recueilli avec soin dans des calebasses ; ce qui a échappé +glisse par une rigole, dans un trou qui est quelquefois garni d’un vase +de terre où on ira le recueillir. + +Rien ne se perd, ni les boyaux, qui vont servir à faire un boudin +grossier, dans lequel on ne met pas le sang, mais bien des morceaux de +tripes, ni la rate, qu’on va laisser sécher au soleil, ainsi que le mou, +pour en faire, lorsqu’ils seront gâtés, l’assaisonnement du coulis du +lack-lallo. Le sang sera bouilli et réduit en grumeaux. Dans cet état, +on le débitera par petites mesures, soit pour être mangé tel quel, soit +pour assaisonner une sauce quelconque. Enfin, le foie sera grillé et +mangé sans autre préparation. Ces morceaux, qui se vendent cuits, sont +ceux des pauvres. Au Sénégal, dans les villages du fleuve, nul ne mange +du bœuf s’il ne l’a tué dans sa case ou chez ses parents ; là il y a +déjà progrès, et quiconque a de l’argent, peut en manger selon ses +moyens. + +[Illustration : Les boucheries de Yamina.] + +L’argent ici c’est le _cauri_ ! + +Le cauri, en yoloff, _petauw_, en peulh, _tiédé_, en bambara, _koulou_, +est une coquille univalve des mers de l’Inde, qui sert dans une grande +partie de l’Afrique de monnaie pour les transactions. Son taux ou sa +valeur relative varie énormément suivant les localités et quelquefois à +vingt lieues de distance. + +Elle arrive à la côte d’Afrique par chargements de navire et sert au +Dahomey à tous les achats des traitants qui, grâce à cela, réalisent +d’immenses bénéfices, surtout sur le commerce de l’huile de palme. Dans +le bas Niger elle a également sa valeur ; mais dès qu’on arrive à +Libéria et qu’on remonte la côte, on n’en trouve plus trace qu’à titre +d’ornements, comme dans certains costumes des Yolas de la Casamance et +dans la coiffure des Peulhs. Ce n’est véritablement que dans le bassin +du Niger, c’est-à-dire de Tombouctou au Nord, jusqu’à Kong au Sud, et du +Bélédougou au lac Tchad, qu’elle a un cours bien régulier. Sa valeur sur +les bords du haut Niger est d’à peu près 3 francs le mille ; mais quand +je dis le mille, il faut s’entendre ; car les cauris ont une numération +toute spéciale. On les compte par 10, et il semble tout d’abord que le +système de numération soit décimal ; mais on compte 8 fois 10 = 100 ; 10 +fois 100 = 1000, 10 fois 1000 = 10000 ; 8 fois 10000 = 100000 ; ce qui +fait que 100000 (_oguinaïé temedere_ en peuhl) n’est en réalité que +64000, que 10000 (_oguinaïé sapo_) n’est que 8000 ; que 1000 (_guiné +oguinaïé_) n’est que 800 et que le 100 n’est que 80 ; mais l’habitude +fait qu’on arrive à compter assez rapidement, même dans ce système. +Quant aux gens du pays, leur manière d’opérer est bien simple. Ils +comptent par 5 cauris à la fois, qu’ils ramassent avec une dextérité et +une promptitude qu’on n’acquiert qu’à la longue, et quand, en s’y +prenant ainsi, ils ont compté 16 fois cinq, ils font un tas, c’est 100. +Quand ils ont cinq de ces tas, ils les réunissent, en font cinq autres, +réunissent le tout, c’est 1000. + +Les commerçants et les femmes, pour éviter les erreurs, font d’abord +ordinairement une masse de petis tas de 5 cauris et les réunissent par +huit qui font un demi-cent ou _débé_ en bambara. + +Outre cette monnaie ou monnaie courante, il y a une monnaie de +convention qui est le captif. On fait un marché en captifs comme on le +ferait chez nous avec toute monnaie. On discute par exemple les prix +d’un cheval[60] ou d’un bœuf en captifs et fractions de captifs : ces +fractions sont bien entendu payées en cauris. Le captif correspond à une +valeur moyenne de 20000 cauris, bien qu’en réalité, lorsqu’il s’agit de +l’achat d’un esclave, cette valeur varie suivant l’âge, le sexe, la +beauté, la force, de 4000 à 40000 cauris, mais elle s’élève bien +rarement au-dessus. + +A toutes les boutiques du marché, nous avions vu compter des cauris +aussi bien et aussi vite que possible ; il nous restait encore à voir un +spectacle hideux : le bazar des esclaves. C’est une grande hutte +entourée de barrières. Une centaine d’esclaves de tout âge et des deux +sexes, depuis des vieillards jusqu’à des enfants en bas âge, s’y +trouvaient, les uns aux fers, les autres libres, et une douzaine de +marchands ou courtiers de commerce étaient là pour les vendre. + +S’approchait-il un acheteur, aussitôt qu’il avait désigné celui ou celle +qu’il voulait acheter, qui souvent était plongé dans le plus profond +sommeil, le maître de l’esclave le faisait lever : si c’était un jeune +enfant, on le mesurait pour savoir son âge, on visitait ses dents, on +tâtait ses épaules. Ce sont les seuls esclaves que j’aie jamais vu +vendre ; quant aux vieux ou plutôt aux vieilles (car, en général, les +hommes faits sont rares sur les marchés, ayant presque toujours été tués +au moment où on les fait prisonniers), on n’en veut pas, elles se +vendent à vil prix, car on dit qu’il est impossible d’en venir à bout et +de les empêcher de s’échapper. + +Nous avons fait le tour du marché. Dans le milieu, se tenaient une +quantité de femmes avec des calebasses, des paniers, vendant un peu de +tout : du mil, du pain de singe, du maïs, du tamarin, des herbes, des +niébes (haricots), des arachides, du couscous, du piment, etc., etc. + +Il y avait aussi des marchandes de poisson qui vendent depuis le poisson +frais jusqu’au poisson en décomposition, en passant par le poisson fumé. +L’odeur infecte les environs ; mais leur étalage est toujours l’objet +d’un grand concours de femmes, qui, trop pauvres pour se payer de la +viande, achètent un peu de poisson gâté pour assaisonner la sauce de +leur lack-lallo. + +[Décoration] + + +[Note 58 : Asseyez-vous ! ou, assis !] + +[Note 59 : Goulou Bissimilahi Rhamane é Rahemani — Dis, Au nom de Dieu +grand et miséricordieux. Ce sont les premiers mots de la prière +musulmane.] + +[Note 60 : Un cheval vaut de deux à cinq captifs ; il en est qui valent +jusqu’à sept et dix captifs, mais c’est l’exception. Un bœuf très-beau +vaut un captif, mais d’ordinaire un demi-captif seulement.] + + + + + CHAPITRE XI. + +Visite au chef des Somonos. — Le chanvre des Bambaras. — Les pirogues du +Niger. — Traversée du fleuve. — Fraîcheur de l’eau. — La rive gauche un +jour de marché. — Quelques costumes. — Vente de marchandises. — Un tour +au marché. — Visite au vrai chef de Yamina. — Cadeaux intéressés du chef +des piroguiers. — Départ de Yamina. — Navigation en pirogue. — Peu de +profondeur des eaux. — Relâche à Fogni le 27 février. — Navigation sur +le fleuve. + + + 23 février 1864. + +En rentrant dans la case, je m’aperçus qu’il fallait songer à nous +nourrir, et que nous n’avions pas de cauris. Je déballai aussitôt +quelques marchandises que je priai Fahmahra de vendre, en lui assurant +un bénéfice. Je lui fixai quelques prix assez peu élevés, et j’allai me +reposer. J’en avais grand besoin ; je m’étais cru vaillant et les +courses de cette journée m’avaient excédé. + +Le soir, je demandai à Sérinté de me procurer une pirogue pour traverser +le fleuve, afin de me baigner à l’abri des importuns ; je voulais en +même temps sonder le fleuve et prendre un croquis de la ville. Il me dit +que ce serait facile. + +En effet, le lendemain de grand matin, nous allâmes avec lui chez un +nommé Bakary Kané, Soninké, chef des piroguiers de l’endroit, qui sont +désignés sous le nom de _somonos_ qui signifie pêcheurs. En entrant dans +sa maison, je fus surpris de traverser un grand magasin d’engins de +pêche de toute espèce, fabriqués dans le pays. Il y avait là des filets +en grosse corde à mailles de un décimètre de côté, d’autres, en corde +moyenne, en coton gros, fin, des lignes, des hameçons d’Europe et aussi +d’autres en fer du pays. Les grosses cordes sont faites d’une espèce de +chanvre indigène que j’ai eu lieu de voir travailler plus tard. Les +Yoloff l’appellent _bissab-bouki_ ou _bissab sauvage_[61] ; il pousse en +abondance sur les bords du fleuve, et fournit un chanvre gris très- +solide, qui résiste surtout dans l’eau, où les cordes en écorce de +baobab se pourrissent très-vite. + +Au moment où j’entrai, Bakary peignait une perruque de ce chanvre avec +un véritable peigne en bois fait dans le pays. + +C’était un grand noir à barbe blanche, d’une physionomie douce et +souriante. Il me reçut très-bien, nous fit visiter sa maison et voir +même ses femmes, qui, je dois le dire, n’étaient pas très-belles : à +notre entrée elles se sauvèrent tout d’abord, mais elles ne tardèrent +pas à revenir sans trop de frayeur. Il fit disposer sans retard une +pirogue et vint nous accompagner lui-même de l’autre côté du fleuve. + +Il est temps de faire connaissance avec ces tristes machines que sur le +Niger on appelle des pirogues. + +Celle où nous montâmes avait 10 mètres de long sur environ 1 de large ; +elle était composée de deux grandes pièces de bois ou demi-pirogues +réunies par le milieu bout à bout, et fixées par un transfilage en +grosse corde, fait assez artistement ; quelques herbes ou de l’étoupe du +pays calfeutrent les trous avec un peu de terre glaise. De plus, comme +généralement ces deux morceaux principaux sont plus ou moins troués, on +y met force pièces de bois fixées absolument de la même manière. +Quelquefois on met aussi sur les fentes des planches fixées au moyen de +clous en fer fabriqués dans le pays. La forme de cet ensemble de pièces +et de morceaux est relevée légèrement aux deux extrémités, mais plus +fortement dans le centre. A mesure que la pirogue vieillit, les liens du +milieu se détendent et les extrémités plongent, comme cela se voit dans +les vieux navires européens. L’eau les envahit plus facilement alors, et +il faut constamment un ou deux hommes pour vider la pirogue pendant +qu’on est en marche ou qu’on pêche. De plus, sur un fleuve aussi large +que le Niger, quand il vient une forte brise, les lames ont quelquefois +jusqu’à 1 mètre de haut, et alors les pirogues, surprises avant d’avoir +pu relâcher, coulent en quelques instants. + +Elles sont généralement construites en bois de cailcédra, qui, dans le +pays, atteint de très-belles dimensions. Si on voulait se limiter aux +parties saines, on tirerait de ces arbres de jolies pirogues dont on +pourrait réduire le poids, et qui, même au point de vue de la charge, +porteraient plus que ne font ces informes bateaux, si lourds, et qui, +par routine, depuis les plus grands jusqu’aux plus petits, sont tous en +deux pièces au moins. + +Pour nous éviter de faire la traversée les pieds dans l’eau, on nous fit +mettre dans le fond de la pirogue un gros paquet d’herbe à chanvre ; +mais bien que je n’estime pas à plus de 600 mètres la largeur à +traverser, nous n’étions pas de l’autre côté que déjà nous prenions un +bain de pieds. Deux hommes poussaient sur le fond, tandis qu’avec un +bambou de 4 à 6 mètres de long, un autre homme se tenait à l’arrière, +debout, le pied appuyé sur une traverse et gouvernait ainsi en poussant +de fond. + +Nous avancions lentement. Dès que nous fûmes de l’autre côté, le docteur +se mit à l’eau pendant que je dessinais un croquis de la ville et de la +pirogue qui venait de nous faire traverser le fleuve. Quand j’eus fini, +le docteur était déjà sorti de l’eau, qu’il avait trouvée très-froide, +et c’est une remarque que mes noirs firent constamment pendant leur +séjour, que l’eau du Niger est bien plus froide que celle du Sénégal. +Nous nous rembarquâmes, et en quelques instants nous regagnâmes l’autre +rive. J’observai la profondeur de l’eau d’après les bambous qui servent +à pousser ; dans l’endroit le plus profond, devant Yamina, elle dépasse +à peine 2 mètres. + +La rive droite du fleuve est, comme celle de gauche, bordée d’un grand +banc de sable fin, recouvert aux hautes eaux. La berge, située bien plus +loin, était très-déboisée. Il régnait là une assez grande animation, car +c’était jour de grand marché à Yamina, et des villages voisins on voyait +arriver hommes et femmes, lourdement chargés, qui venaient traverser le +fleuve pour aller vendre leurs produits. + +En général, les femmes étaient proprement vêtues de pagnes. Les Bambaras +vont la plupart nu-tête, quelques Peuhls aussi, surtout les jeunes +filles. Certaines femmes aisées portaient un boubou absolument pareil à +celui des hommes ; mais en grande majorité elles avaient les seins nus +ou couverts d’un simple pagne jeté en écharpe. J’en remarquai un certain +nombre qui avaient sur le front une espèce de collier ou diadème en +perles de couleur artistement assemblées, de manière à former des +dessins, comme chez nous les petites filles en font sur des ronds de +serviettes ou sur des bourses en perles ; des anneaux d’or ou de cuivre +aux oreilles et au nez, de l’ambre et de la verroterie au cou ; chez +quelques-unes, des anneaux aux bras, à profusion, et chez d’autres une +chaînette à la cheville. Quant aux hommes, leur costume était le même +que partout dans ce pays ; seulement, chez quelques-uns on voyait +apparaître le bonnet bambara jaune ou blanc, fait en coton. C’est un +bonnet dans le genre de ceux des pêcheurs napolitains, mais orné de deux +pointes, dont l’une est ramenée de côté sur le front et l’autre tombe +derrière la tête. Le sac formé par le bonnet est utilisé pour loger une +masse de choses, mais en particulier les _gourous_ ou noix de kolats, +qu’un bon Bambara s’empresse de mâcher dès qu’il peut s’en procurer. + +[Illustration : Pirogues du Niger.] + +En rentrant à la maison, j’y trouvai foule, car Fahmahra avait commencé +la vente et le bon marché attirait. Je n’avais cependant exposé que peu +de choses ; mais les _grenats du Brésil_ et le _corail rond_ attiraient +les Mauresques, et l’ambre no 1 et no 2 attirait tout le monde. + +Je n’étais pas alors aussi fort en commerce que j’ai pu le devenir par +la suite. J’avais acheté les marchandises en gros contre argent ; il me +fallait revendre en détail contre cauris, dont à cette époque je ne +connaissais pas bien la valeur. Il n’est pas étonnant que j’aie commis +quelques erreurs. Une des plus préjudiciables fut de vendre une demi- +filière d’ambre no 1 prix coûtant, et j’avais commencé à en faire autant +pour le corail ; mais heureusement que les Mauresques sont très- +disposées à marchander, et j’arrivai à temps pour arrêter une vente à +perte. + +Ce qui se vendait le mieux est ce qu’ils appellent en peuhl le _niayé_ +ou la verroterie très-fine ; petites perles de toutes couleurs. + +Je réalisai, dans les journées du 24 et du 25, 54000 cauris, qu’il me +fallut compter ; or, pour un débutant c’est fort pénible ; on commet des +erreurs, et il faut au moins un mois pour s’y faire et arriver à +calculer un peu rapidement. + +Je retournai ensuite au marché. C’est vers trois heures de l’après-midi +qu’il est le plus animé. Il y avait foule et on s’étendait dans toutes +les rues qui aboutissaient à la place. Il s’y trouvait une assez grande +quantité de sel par plaques de 1m,20 de longueur sur 0m,40 de largeur et +0m,10 d’épaisseur. C’étaient des plaques moyennes, dont la valeur +dépassait déjà 10000 cauris[62]. Il y avait aussi une espèce de sel +terreux bien meilleur marché, que l’on emploie en le mettant dans de +l’eau à laquelle il abandonne le sel et qu’on verse dans les aliments. + +Dans quelques boutiques on vendait des étoffes anglaises. A part +l’animation, le marché était le même que la veille, mais mieux fourni. +J’y remarquai aussi du tabac en feuilles par gros paquets : on en vend +encore de tout préparé pour priser, et les noirs en font une très-grande +consommation. Une feuille de papier écolier commun, que je marchandai, +me fut faite 50 cauris. Depuis, je l’ai vendue plus du double. + +Le soir, on vint me dire que le chef du village arrivait de Ségou. Je ne +pus m’empêcher de m’écrier : Ah ! çà, combien y en a-t-il donc ? +Cependant cette fois c’était le véritable chef. Nous allâmes aussitôt +lui rendre visite. Il nous reçut devant la porte de sa maison, sous un +auvent entouré d’un petit mur de terre haut de un pied et sablé très- +proprement à l’intérieur. Sa tenue était très-simple, mais empreinte +d’une assez grande dignité. Il nous demanda des nouvelles de notre +santé, nous souhaita la bienvenue, tant en son nom qu’en celui +d’Ahmadou. Je lui dis alors que je désirais partir le surlendemain pour +Ségou, qu’il me fallait deux pirogues pour mes bagages, et que mes +animaux suivraient par terre dès qu’ils auraient été amenés de l’autre +côté du fleuve. Seulement, ayant pu juger le matin de l’état des +pirogues, j’insistai pour en avoir deux grandes et neuves. Je lui +demandai qu’on y fît une tente en nattes pour me mettre à l’abri du +soleil, qu’on y mît des cuisines en terre, comme celles qui servent à +tout le pays. + +Il promit le tout, me dit qu’il irait lui-même chercher deux pirogues +qui ne feraient pas une goutte d’eau. Et nous le quittâmes sur ces +belles promesses. + +Le chef des Sacco, que nous avions été voir la veille, nous avait envoyé +une jambe de bœuf et un panier de riz. + +Le chef du village, nommé Ahmar ou Fahmahra, m’envoya le lendemain +matin, et à son tour, des vivres ; en même temps il me fit demander à +acheter un boubou de coton blanc, que je lui promis en cadeau. Il vint à +la vente marchander deux bonnets rouges qu’il voulait pour 4000 cauris +au lieu de 6000[63], prix très-médiocre pour le pays. Encore Ahmar, sur +4000 cauris, donnait une tamba sembé très-fine pour payement de 3000 et +1000 seulement en cauris. Ce n’était pas mon compte, je n’étais pas venu +faire des achats, mais bien me procurer des ressources en cauris, et +tout d’abord je refusai ; mais voyant qu’il y tenait, je lui offris un +bonnet en cadeau. Il le refusa avec assez de délicatesse en apparence, +mais en réalité parce qu’il craignait que cela ne fût rapporté à +Ahmadou, qui eût pu lui en vouloir. Enfin, je fus obligé, sous peine de +me fâcher, d’en passer par le marché qu’il proposait. + +Le soir, le chef des pirogues m’envoya un magnifique poisson nommé au +Sénégal le _capitaine_, peut-être parce que c’est le meilleur des +poissons du fleuve. Les Bambaras le nomment _baporé_. Il avait joint à +son présent une calebasse de beau riz. + +Le docteur lui ayant fourni des remèdes, je considérai le cadeau comme +un payement ; mais je ne tardai pas à reconnaître mon erreur, quand ce +vieillard me fit dire par Sérinté qu’on devrait lui donner quelque +chose, et surtout quand le lendemain il vint se plaindre à Fahmahra +qu’on ne lui donnait rien. Ce dernier le reçut fort mal, et moi qui +venais, une demi-heure auparavant, de lui donner un petit couteau, je +fis la sourde oreille, d’autant mieux que la veille, sur un marché +d’ambre, je lui avais fait grâce de 1000 cauris. + +Le soir, je fis porter à Sérinté, en le remerciant des soins qu’il avait +eus de nous, un bonnet de velours brodé ; mais il me fit dire qu’il +aimerait mieux un boubou de coton blanc. Je le lui envoyai. Sans doute +il avait espéré les deux, car il vint me demander en suppliant un bonnet +de drap rouge. Je le lui donnai, sans me faire prier, car en somme ce +brave homme nous avait logés et s’était fort occupé de nous. + + 26 février 1863. + +J’avais demandé à partir le 26 au matin, on me l’avait promis. +Néanmoins, vers huit heures, rien n’était prêt. Je pris alors Fahmahra, +et avec Sérinté nous allâmes choisir deux pirogues ou plutôt les +reconnaître. L’une était un peu plus grande que l’autre ; elles étaient, +du reste, également percées et rapiécées toutes deux : je comptais dans +la grande neuf morceaux. Mais épuisé, et tenant d’ailleurs à bien voir +le fleuve, je préférai encore la perspective de faire route dans cette +machine, qu’à celle d’une route par terre. + +Du reste, il n’y avait pas la moindre cuisine, pas un séco, pas une +natte pour abri. Je fis tout de suite acheter deux cuisines[64], deux +charges de bois pour faire un plancher, sur lequel je mis une bonne +couche de paille. Pendant ce temps, Fahmahra alla chez le chef prendre +presque de force deux sécos remarquablement bien faits et comme je n’en +avais pas vu jusque-là. Enfin, je fis embarquer les bagages, tandis que +la moitié des hommes faisait traverser le fleuve aux animaux, et après +pas mal d’allées et venues, après avoir dépensé 2000 cauris, je fus prêt +à deux heures et demie. Je fis pousser et nous commençâmes à descendre +avec le courant. + +Toute la navigation, comme lorsque j’avais traversé le fleuve, se fait à +la perche, et les fonds sont assez réduits pour que cela suffise le plus +souvent. Dans quelques endroits seulement on perd fond quelques +minutes ; le patron prend alors la pagaye et franchit ce passage le +courant aidant. Ces pagayes sont en bois de cailcédra, la pelle est +ovale, de 30 centimètres environ de haut sur 15 ou 20 de large. + +Cette navigation, malgré un courant qui peut dans certains endroits +resserrés atteindre deux nœuds, est lente, car les piroguiers ne +travaillent qu’à la mode des noirs, c’est-à-dire cinq minutes de bon +travail pour un quart d’heure de repos. + +Chacune de nos pirogues avait reçu un patron et deux hommes à Yamina ; +en outre, à chaque village on prenait un équipage qui se relayait ainsi +de station en station. Cette opération exigeait une certaine perte de +temps, surtout la nuit, où il faut aller réveiller les piroguiers dans +les villages. + +Ce service, tout mal fait qu’il était, avait été, me dit-on, organisé +par El Hadj pour ses besoins. C’était un commencement d’ordre auquel je +ne pouvais m’empêcher d’applaudir. Mais j’appris plus tard qu’en cela, +comme en tout, les conquérants se parent des dépouilles des vaincus, et +que ce service avait existé de tout temps depuis la création des +somonos. Si j’applaudissais à ce système, je doute qu’il fût du goût des +pêcheurs, car ils ne fournissaient en général à cette corvée que des +vieillards épuisés ou des enfants trop jeunes. + +Cependant, nous étions entassés tant bien que mal dans nos pirogues ; +j’installai mon compas sur une de mes cantines, en le fixant avec 4 +épingles pour empêcher ses déviations, et je commençai à relever la +route. + +Nous passâmes tout d’abord devant quelques villages qui sont sur la rive +droite ; mais je ne les vis pas, car ils sont un peu dans l’intérieur ; +je ne pus les relever. On me nomma Diétébabougou, Mamanabougou et Boko, +villages sans importance d’ailleurs. Plus tard, vers quatre heures, nous +passâmes devant le village de Faléna, que nous vîmes, situé sur la rive +gauche, et après avoir longé une île, on nous arrêta vers cinq heures et +demie sur la berge, en face de Fogni, grand village où nous devions +passer la nuit ; un grand banc s’étend devant ce village, et nous n’y +parvînmes pas sans nous échouer. J’ai lieu de penser que nous n’étions +pas dans la partie la plus profonde du chenal ; car, plus tard, ayant eu +l’occasion, à la saison la plus sèche, au moment des basses eaux, de +franchir les gués du fleuve réputés pour avoir le moins d’eau, j’en ai +toujours vu au moins 0m,50 dans le chenal, et notre pirogue certes ne +calait pas cela. + +Quoi qu’il en soit, notre désillusion fut profonde en constatant que dès +le 26 février, le fleuve n’était plus navigable pour le plus petit +bateau à vapeur. Toutefois, des renseignements que je pris immédiatement +il résultait que de Manabougou à Tombouctou toute l’année les pirogues +circulaient, et comme quelques-unes calent autant d’eau que pourrait le +faire un chaland de vingt tonneaux, il s’ensuit que le cabotage en +chaland est possible en toute saison. + +A Fogni on changea les piroguiers, et le soir le chef du village envoya +le lack-lallo aux hommes, et à moi un peu de lait, donné, ainsi qu’un +régime de rones, à la réquisition de Fahmahra. Malgré ce renfort, notre +souper fut triste, car nous manquions de bois ; nous fîmes un feu de +paille, et le lait, qui était du matin, tourna. Il nous fallut cependant +nous en contenter, et dès que je sus que le convoi de mes animaux était +rentré dans le village, je m’endormis du sommeil le plus confiant, sur +la plage, ne me doutant guère que le village où nous passions ainsi +était à la veille de disparaître. + +Je me réveillai à quatre heures ; j’avais voulu partir un peu plus tôt, +avec le clair de lune, qui m’était indispensable pour noter ma route, +puisque je n’avais pas de fanal (le nôtre étant brisé depuis bien +longtemps), mais la fatigue avait eu le dessus, et personne ne s’était +réveillé. Il fallut recharger les bagages que j’avais fait déposer sur +la berge, de crainte que les pirogues ne se remplissent d’eau, et cette +précaution ne fut que trop justifiée ; car au jour elles étaient aussi +pleines que possible, et sans la précaution qu’on avait eue de les +échouer, on les eût trouvées au fond. En somme, nous ne fûmes en route +que vers cinq heures et demie. + +[Décoration] + + +[Note 61 : Cette herbe s’appelle _N’da-dou_ en bambara.] + +[Note 62 : Par la suite, le sel étant devenu rare, ces mêmes plaques ont +valu jusqu’à 60000 cauris, c’est-à-dire trois captifs.] + +[Note 63 : 3000 chaque. Ils coûtaient 2 fr. 50 c. à Saint-Louis, soit 9 +francs pour 2 fr. 50 c. Bénéfice, 300 pour 100.] + +[Note 64 : Ces cuisines sont des sortes d’écuelles de terre dans +lesquelles on allume le feu ; trois massifs en terre servent à poser les +vases qu’on veut faire chauffer.] + + + + + CHAPITRE XII. + +Le 27 février. — Navigation sur le fleuve de Tamani à Ségou Sikoro. — +Aspect de la ville. — Notre entrée. — Arrivée chez Ahmadou : sa demeure. +— Ahmadou. — Premier palabre. — Nous traversons la ville. — Arrivée chez +Samba N’diaye. + + + 27 février 1864. + +Le 27 février, nous naviguâmes toute la journée. Tantôt le lit du fleuve +était encombré par d’immenses bancs de sable, tantôt il était coupé par +des îles qui diminuaient la largeur au profit du fond. Ces îles, dont +quelques-unes avaient un sol assez élevé pour n’être pas entièrement +couvert aux hautes eaux, étaient en général boisées. D’instants en +instants nous passions devant des villages situés pour la plupart sur la +rive gauche ; presque tous étaient habités et bâtis au bord même du +fleuve, tandis que, sur l’autre rive, les inondations périodiques +forcent à s’établir sur une berge intérieure à l’abri des débordements. + +Vers sept heures, nous relâchâmes à Tamani, village de Soninkés, pour y +chercher du bois pour la cuisine. Ce fut en vain. Nous ne trouvâmes rien +si ce n’est une grande quantité de _moules nacrées_, qui, si jamais le +fleuve devenait une voie commerciale, constitueraient un petit commerce, +mais qui, pour le moment, ne servent même pas à faire de la chaux et ne +sont utilisées que comme nourriture, pour l’animal, fort mauvais +d’ailleurs, qu’elles renferment, et aussi pour faire des cuillers aux +enfants. + +De Tamani, nous allâmes relâcher à Mignon, grand village où j’achetai +trois calebasses de lait pour 400 cauris. C’était du lait aigre dont on +avait retiré le beurre, mais c’est une nourriture que les noirs aiment +beaucoup ; ils en purent prendre _plein leur ventre_, selon leur +expression, en y trempant du couscous. + +Un peu plus tard, nous nous arrêtâmes à une île pour ramasser un peu de +bois sec pour la cuisine. J’avais fait tuer la veille un cabri, mes +hommes le firent cuire, et quand tout fut prêt, ils invitèrent les +piroguiers ; mais l’un d’eux ne s’avisa-t il pas de refuser, en disant +que cette viande avait été tuée par des gens qu’il ne connaissait pas et +qu’il ne voulait pas manger avec des _keffirs_[65] ? C’était la première +fois, depuis le commencement du voyage, qu’on nous appliquait cette +épithète, la plus grosse insulte que puisse proférer un musulman. Mes +hommes prirent assez mal la chose ; mais Fahmahra s’interposa de suite +et rappela aux piroguiers qu’ils étaient, eux, de vrais keffirs jusqu’au +moment où El Hadj était venu, et que ce n’était pas à ceux qui avaient +mangé du cheval crevé de venir faire les difficiles ; comme dernier +argument il leur dit que, si pareille chose se renouvelait, il le dirait +à Ahmadou, qui le leur ferait payer en coups de corde. Cela termina la +scène immédiatement. + +Peu après ce petit incident, nous rencontrâmes des pêcheurs qui jetaient +leurs seines sur un grand banc de sable. Ils nous firent cadeau, ou +plutôt à Fahmahra, de deux beaux _capitaines_. + +Il était alors une heure après midi ; une demi-heure après nous passâmes +devant Say, village visité par Mongo Park, dont il ne reste presque que +des ruines. Nous franchîmes ensuite plusieurs autres villages que je +notai avec soin, et vers cinq heures et demie, à ma demande répétée, +nous allâmes relâcher pour la nuit au village de Sama Bambara. Le soleil +baissait. Sans tente dans la pirogue, nous avions souffert d’une chaleur +étouffante qui me rappelait que Mongo Park signale le même fait[66]. Je +voulais à tout prix me reposer. J’étais sûr d’ailleurs d’arriver à Ségou +Sikoro le lendemain, c’était tout ce qu’il me fallait. + +Fahmahra était visiblement mécontent ; il voulait continuer jusqu’à +Somono Bougou, qu’on apercevait à l’horizon sur l’autre rive et où mes +hommes devaient aller avec les animaux. Mais sa véritable raison, qu’il +n’exprimait qu’avec grande réserve, c’était qu’il n’avait pas confiance +dans ce village. + +Sama est un immense village, ou plutôt ce sont trois villages qui, +situés à petite distance, portent les noms de Sama Marca ou Soninké, +Sama Bambara, Sama Boso ou Somonos, dont les noms indiquent suffisamment +les différentes populations. Le premier avait été détruit depuis six +mois par Ahmadou, et il paraît que les autres menaçaient de se révolter. +Néanmoins, je tins bon et je me couchai jusqu’à minuit. Pendant ce +temps, Bakary Guëye veillait. + + 28 février 1864. + +A deux heures je fis le branle-bas et on se remit en marche à deux +heures quarante-deux minutes. + +A quatre heures vingt minutes, nous étions à Somono Bougou, où l’on +changea de canotiers ; je fis dire à Mamboye, qui était chef du convoi +d’animaux, de se mettre en chemin ; nous passâmes alors devant trois +villages, situés sur la rive gauche du fleuve : on les apercevait un peu +dans l’intérieur ; ce sont : Kamalé, Baïo, Serablé. Vers six heures +trois quarts nous arrivâmes à Dougou Kounan : dès lors, on nous dit que +nous étions à Ségou. + +Depuis le jour, les berges du fleuve présentaient une plus grande +animation que la veille. Les troupeaux tachés de noir et de blanc +apparaissaient sur les bords ; les silhouettes des noirs pasteurs se +dessinaient grandes, élancées. Dans quelques endroits, ils traversaient +pour aller faire paître leurs troupeaux. Sur la rive droite, on voyait, +de distance en distance, des files d’hommes, de femmes, portant des +calebasses, quelquefois un ou plusieurs cavaliers marchant paisiblement. +Ce mouvement et quelques arbres plantés sur la berge même contrastaient +avec le calme et la presque nudité du pays traversé la veille. Enfin, à +sept heures vingt minutes, nous passâmes par le travers de Faracco, +grand village de sofas d’Ahmadou, situé sur la rive gauche, et très-peu +de temps après nous fûmes à Ségou-Koro (le vieux Ségou), situé sur la +rive droite et presque en face de beaux groupes d’arbres. Les restes +d’un palais en terre très-ornementé, dont les façades en ruines sont +encore debout, frappent tout d’abord les yeux au milieu des murailles à +demi écroulées et désertes. Nous ne nous y arrêtâmes que le temps +nécessaire pour acheter un peu de lait, du beurre et du bois, à un petit +marché, situé sous un arbre, et nous continuâmes à descendre le fleuve. + +A neuf heures cinq minutes, nous passâmes devant un village désert et en +ruine, Bassala-Bougou ; dix minutes après, et toujours sur la rive +droite, nous arrivâmes à Ségou-Bougou, ou village en paille de Ségou +(Lougans de Ségou) ; presque en face, sur l’autre rive, on apercevait +Kala-Bougou. Nous changeâmes de canotiers. La foule s’amoncelait, de +nombreux cavaliers passaient sur la plage, quelques-uns lancés au grand +galop. Nous en rencontrâmes un groupe plus nombreux qui prenait le +chemin de Yamina ; ainsi que nous l’apprîmes plus tard, c’était un chef +qui allait à Nioro chercher du monde pour renforcer l’armée d’Ahmadou. +Nous défilions lentement le long des rives bordées de monde ; le bruit +de notre arrivée se répandait. + +A dix heures huit minutes, nous arrivions à Ségou-Coura (le nouveau +Ségou), et une demi-heure après, nous débarquions Fahmahra un peu avant +Ségou-Sikoro, ou plutôt dans un de ses faubourgs, village en paille +désigné sous le nom de _goupouilli_. Dès lors, plus de trace de Ségou +sur l’autre rive, et ce n’était pas mon moindre étonnement ; car comment +expliquer ce qu’on trouve dans toutes les traductions du voyage de Mongo +Park relativement à l’existence de quatre Ségou, deux sur chaque rive du +fleuve ? N’en faut-il pas conclure, qu’arrivé à Faracco ou Kala-Bougou, +sur la rive gauche, et voyant en face de lui, sur la rive droite, Ségou- +Bougou et Ségou-Koro, il aura supposé que ces quatre villages portaient +le même nom ? Cela me semble d’autant plus probable qu’il parle des +hautes tours du palais du roi, et que, à l’exception d’une maison dont +on voit encore les ruines à Ségou-Sikoro, et qui était le palais d’Ali, +on m’a dit qu’il n’y avait là aucune maison à un étage, au moment de la +conquête, tandis qu’à Ségou-Koro, il y avait au moins deux palais, +aujourd’hui en ruines, mais dont les murailles font foi de la hauteur +qu’ils avaient à cette époque. + +Quoi qu’il en soit, tout en me creusant la tête pour trouver le mot de +cette énigme, je demandai, pour ne pas être assailli par une foule sans +cesse grossissante, que l’on me fît traverser le fleuve jusqu’au retour +de Fahmahra, qui se rendait chez Ahmadou, pour annoncer mon arrivée et +prendre ses ordres. On me transporta donc sur la plage de sable qui +s’étend en face de Ségou-Sikoro et un peu à l’Est. Je me baignai et me +nettoyai un peu. De là, nous apercevions Ségou-Sikoro en entier. Sa +haute muraille grise, élevée sur le bord même de la berge, dominait une +plage rocheuse littéralement couverte de population. Il y avait là des +femmes, en quantité, se baignant, lavant, puisant de l’eau dans des +calebasses ; les unes s’en allaient isolément, les autres en file et en +ordre, conduites par un chef de captifs ; mais ce qui frappait le plus, +c’était le bruit de tout ce monde que nous entendions à travers le +fleuve et une animation que je n’avais jamais vue depuis mon départ de +Saint-Louis et à laquelle on peut à peine, dans cette ville, comparer le +quai de la Pointe du Nord, lorsque les laveuses y viennent en foule. + +[Illustration : PLAN de SÉGOU SIKORO + +Gravé chez Erhard.] + +Nous attendîmes assez longtemps : vers deux heures, Fahmahra revint. Il +nous fit signe, et nous retraversâmes aussitôt pour accoster presque au +milieu de la ville, sur le banc de roches. Il entra dans notre pirogue, +accompagné d’un noir, qui nous souhaita le bonjour en bon français. Cet +homme était habillé en musulman ; mais sous son turban, sa physionomie +intelligente d’ailleurs, avait une expression indéfinissable, qui fit +que je n’hésitai pas à accepter cette version que c’était un ancien +maçon de Saint-Louis. Son nom contribua à m’induire en erreur. Il +s’appelait Samba N’diaye et les N’diayes sont des Yoloffs. Il parlait +bien le français et on voyait qu’il avait dû le mieux parler encore. Il +nous dit que c’était chez lui que nous allions loger. Je demandai qu’on +m’y conduisît sans retard, disant qu’après j’irais faire ma visite au +roi. Mais il insista ainsi que Fahmahra pour que je commençasse par +cette dernière démarche, disant qu’Ahmadou m’attendait. + +Alors, nous nous mîmes en route à travers une foule plus nombreuse que +je n’en avais jamais vu, pendant ce voyage. Un peloton de gardes armés +qui nous accompagnait la maintenait à grand’peine à coups de fouets de +cuir. + +Nous gravîmes ainsi la berge, au milieu d’une poussière aveuglante, +causée par ce grand remuement d’hommes et de femmes, et nous franchîmes +la porte des murailles, que j’appellerai porte de Sonkoutou, en souvenir +d’un personnage que je ferai connaître et qui demeurait à côté. + +Ces portes sont doubles comme celles d’un fort, et entre les deux, il +existe un véritable corps de garde fortifié, percé de meurtrières, et de +mâchicoulis. + +Les portes elles-mêmes, assez larges et hautes pour laisser passer un +cavalier, sont en cailcédra d’un seul morceau ou de deux au plus. + +Elles ferment sur un châssis du même bois, au moyen de clefs en bois +très-fortes. Chaque soir, au coucher du soleil, les sept portes sont +fermées et une seule reste ouverte pour le passage des esclaves +apportant le lait, jusqu’à une heure assez avancée de la nuit. + +Après quelques minutes de chemin, dans des rues assez étroites, +sinueuses et encombrées de monde, nous arrivâmes sur une place où, à +gauche, nous vîmes une maison ornementée, et en face de nous, une +fortification véritable de six mètres de haut, avec des tours aux angles +et sur le milieu des fronts. C’était le palais d’Ahmadou. + +Nous n’avions pas le temps de faire de grandes remarques, car nous +arrivions à la porte ballottés par la foule ; mais là, nous passâmes +seuls, car la garde qui ne plaisante pas, arrêta tout net cette +multitude. + +Cependant, il y a dans cette garde des enfants armés qui ne seraient pas +capables de résister ; mais déjà, l’on sait que ce sont des +factionnaires, et de fiers Toucouleurs s’arrêtent devant un esclave +bambara qui a une consigne et la fera respecter bon gré malgré. + +Au Sénégal, nous n’avons rien de comparable chez les noirs. + +A peu de distance de cette porte on en rencontre une autre semblable ; +on est alors dans une espèce d’antichambre sombre très-grande, très- +haute, dont la toiture est soutenue par d’énormes piliers en terre ou en +cailcédra. Les murailles ont 2m,50 d’épaisseur à la base ; dans les +coins, on voit les lits en bambous de la garde, et des fusils, sur des +crochets dans différents endroits ; de tous côtés des factionnaires +armés. + +De là, en montant deux marches, nous franchissons une porte et nous +entrons dans la cour du tata ou de l’enceinte fortifiée. C’est au milieu +qu’est située la maison d’Ahmadou, qui ne se révèle par rien. Une petite +muraille basse que dominent des toits en paille, des gourbis devant une +porte basse en terre, et voilà tout. + +C’est, du reste, assez sale et cela contraste avec la fortification. Un +rang de meurtrières est placé à 4m,50 d’élévation ; elles sont très- +régulièrement faites à l’instar de celles de nos forts. Celles qui sont +exposées aux vents d’Est et aux pluies violentes des tornades, étaient +garanties de la dégradation par des paillassons. En dehors, ces +ouvertures sont masquées par une mince couche de terre. En cas de siége, +il y aurait place pour deux mille défenseurs sur les quatre côtés. La +banquette, fort élevée, nécessairement, n’est que le toit d’une galerie +qui fait le tour des murailles, permettant de fusiller l’ennemi dans la +place, s’il y entrait par-dessus les murailles. Cette galerie a son +accès dans le corps de garde d’entrée et dans les tours des angles. En +somme, c’est tellement construit, que sans canon je mets en fait, qu’à +moins d’une mine ou d’un chemin souterrain, il serait bien difficile de +s’en emparer, même pour des troupes régulières. + +[Illustration : Entrée du palais d’Ahmadou, à Ségou-Sikoro.] + +Mais si nous eûmes plus tard le loisir d’étudier tout cela, pour le +moment, nous ne pûmes qu’y jeter un coup d’œil, car on nous fit tout de +suite franchir la porte, puis un corridor, et nous arrivâmes dans une +cour où, sous une varandah en paille, se tenait Ahmadou, entouré d’un +petit nombre d’intimes, tous gens influents du pays. Il était assis sur +une peau de chèvre, placée sur du sable fin ; les autres personnes de +son entourage étaient tout simplement sur le sable. Une garde d’une +cinquantaine d’esclaves était rangée des deux côtés. Ces soldats étaient +debout, armés, tenant leur fusil dans toutes les positions imaginables +et habillés de tous les costumes possibles. Ils se tenaient sur deux +rangs, formant l’éventail. Je m’avançai en saluant le roi à la française +et je lui donnai la main, lui disant en français : Bonjour ! + +Le docteur et Samba Yoro qui me servait d’interprète en firent autant. +On nous apporta pour nous asseoir, un _tara_ ou lit en bambous d’un pied +et demi de haut et recouvert d’un _dampé_ (couverture de coton). + +Dès que le silence fut établi, Ahmadou me demanda en peuhl des nouvelles +de ma santé et me souhaita la bienvenue. Puis il me demanda des +nouvelles de Saint-Louis. Je répondis assez sobrement, me plaignant de +n’avoir pu effectuer ma route par le Bélédougou. Je demandai alors des +nouvelles d’El Hadj et s’il était toujours à Hamdallahi. On me dit qu’il +allait bien, qu’il était toujours en cet endroit. J’ajoutai : « Pourrai- +je aller le voir ? » A cette question, Ahmadou répondit : « Quand nous +aurons causé. » Je lui remis alors la lettre du gouverneur, il l’ouvrit +et la parcourut. Elle était en arabe et en français. Je crus voir sur sa +figure un air d’embarras. Je craignais qu’il ne la comprît pas, c’est-à- +dire qu’il ne sût pas l’arabe et je lui proposai de la lui faire +traduire en peuhl sur le texte français. Il accepta. Je lus alors, +phrase par phrase, en français ; Samba Yoro répétait en yoloff et Samba +N’diaye en toucouleur. + +La séance fut levée sur la demande que je fis de traiter le plus tôt +possible les affaires sérieuses, pour lesquelles j’étais venu le voir. +Pour réponse, Ahmadou ordonna de nous conduire à notre logement afin que +nous pussions nous reposer. + +A première vue j’avais donné à Ahmadou dix-neuf ou vingt ans, en +réalité, il en avait trente ; assis, il paraissait petit ; il est plutôt +grand, et il est bien fait. Sa figure est très-douce, son regard calme, +il a l’air intelligent. + +Il bégaye un peu en parlant, mais il parle bas et très-doucement. Il a +l’œil grand, le profil du nez droit, les narines peu développées. Son +front est haut et assez large. Ce qu’il a de plus laid, c’est sa bouche +dont les lèvres sont un peu retroussées, ce qui, avec le menton fuyant, +est un trait de la race nègre. La couleur de sa peau se rapproche de +celle du bronze ; elle est plutôt rouge que noire. + +Il était coiffé d’un bonnet bleu, de cette étoffe de coton désignée sous +le nom de _roum_ (rouennerie ou étoffe de Strasbourg) ; un boubou très- +flottant de même étoffe était posé par-dessus un autre _turkey_ de coton +blanc très-fin. Son _guiba_ ou la poche de devant de son boubou était +très-vaste. + +Il tenait à la main un chapelet, dont il défilait les grains en +marmottant pendant les intervalles de la conversation. Devant lui, sur +sa peau de chèvre, étaient posés un livre arabe et ses sandales ainsi +que son sabre. + +De tous les gens placés là, nous étions les seuls qui eussions conservé +nos chaussures. + +Nous sortîmes du tata par où nous étions entrés, et nous nous dirigeâmes +vers notre demeure, accompagnés par une garde de sofas d’Ahmadou, armés +de fusils et munis de fouets dont ils se servaient énergiquement pour +écarter la foule. Heureux d’avoir à frapper, ils poussaient le zèle +jusqu’à frapper les femmes qui, de chez elles, nous regardaient passer. + +Nous suivîmes une rue large qui passe entre la mosquée et la maison d’El +Hadj, tata presque aussi fort que celui de son fils, plus grand +d’ailleurs, mais moins régulier. C’est là que sont ses femmes, ses +esclaves et entre autres les princesses des familles royales de Ségou et +du Macina qu’il y a enfermés. + +C’est également là que sont ses magasins, sa fortune, me dit Samba +N’diaye, magasins très-importants et qui jouent un rôle politique +considérable à Ségou, tant par leur importance véritable que par celle +qu’on leur prête. Le sommet de la muraille du tata d’El Hadj est presque +partout garni de piquets de bois dur, mis là dans la construction et +destinés à remplir l’office des morceaux de bouteilles dont on garnit +chez nous le haut des murs. Cela peint assez la défiance du maître +envers les huit cents femmes qu’il détient là. Samba N’diaye, en me +racontant cela, chemin faisant, m’apprit aussi qu’il était le gardien de +cette riche maison, et que seul avec Ahmadou, il avait le droit d’entrer +chez les femmes. + +[Illustration : Habitation de M. Mage à Segou.] + +Un peu plus loin, nous trouvâmes une place, sorte de rond-point où se +tenait un petit marché[67] à l’ombre de ces beaux arbres dont j’ai déjà +parlé, les _doubalels_ : ce serait un joli endroit si, à quelques pas +n’était un de ces immenses trous creusés pour en retirer la terre +nécessaire aux constructions, trous qui se changent en marais profonds à +l’époque des hautes crues, et en foyers d’infection, et déversoirs +d’immondices à la saison sèche. A partir de ce point la rue moins large +s’inclina un peu sur la droite, et presque à l’extrémité occidentale du +village, nous entrâmes dans une ruelle sinueuse qui nous conduisit à la +maison de Samba N’diaye. + +[Illustration : Coupe horizontale de la Maison de M. M. MAGE et QUINTIN +à Ségou Sikoro + +Echelle de 2mm.½ pour mètre + +Dressé par E. Mage. + +Gravé chez Erhard.] + +[Décoration] + + +[Note 65 : _Keffir_, idolâtre, infidèle à la religion musulmane.] + +[Note 66 : I never felt so hot a day ; there was sensible heat +sufficient to have rosted a sirloin. (MONGO PARK, _Last mission in +Africa_.)] + +[Note 67 : Cet endroit s’appelle _Doubalel Coro_ (le vieux Doubalel).] + + + + + CHAPITRE XIII. + +La maison de Samba N’diaye. — Je trouve à Ségou les courriers du +gouverneur logés chez San Farba. — Hospitalité d’Ahmadou. — Je reçois +des visites. — Sonkoutou. — Le vieil Abdoul. — Chérif Mahmodou et ses +voyages. — Les ministres d’Ahmadou. — Sidy Abdallah, Mohamed Bobo et +Oulibo. + + + 28 février 1864. + +La maison de Samba N’diaye, construite de la même manière que les autres +maisons du pays, quoique un peu plus haute, est une série de cases en +rez-de chaussée d’environ trois mètres de haut, toutes bâties en terre +avec une espèce de charpente grossière en bois dur et une terrasse. +C’est, du reste, assez bien construit. Les portes, sauf celles d’entrée, +n’ont que 1m,60 de haut ; elles sont fermées par des panneaux de bois +composés de deux ou trois planches réunies par des barres en bois et des +clous en fer. On a adapté les fermetures en fer usitées pour les +magasins à Saint-Louis. La première cour, dans laquelle nous entrons par +un petit hangar servant de porte, a été affectée à notre service ; sur +la droite est le bilour de communication avec la maison ou cour des +femmes, sur la gauche un grand hangar formant galerie dans toute la +longueur de la cour, c’est-à-dire de 6 mètres de long sur 3 mètres 50 de +large. Ce hangar conduit à notre case, chambre de 3 mètres de long sur 4 +de large, dans un angle de laquelle je remarque une espèce de cheminée ; +deux lits garnis de nattes en cannes de mil y sont préparées. Une +seconde porte très-basse, placée dans la chambre, donne accès sur une +cour dans le coin de laquelle, à notre grand étonnement, est une fosse +d’aisances surmontée d’une espèce de siége fait d’un vase en terre dont +on a cassé le fond. Notre étonnement ne fait que croître quand on nous +dit que presque toutes les maisons du pays en sont pourvues. C’est dans +cette cour même qu’on fera notre cuisine particulière. Dans l’autre coin +de la cour est un passage recouvert en nattes qui conduit à un magasin +ou grenier à mil, dans lequel j’installe nos marchandises. + +[Illustration : Intérieur de la maison des femmes de Samba N’diaye, à +Ségou.] + +Mes hommes se placent dans la cour d’entrée et sous la varandah, et pour +plus de commodité on déloge le cheval de Samba N’diaye qui est attaché +au milieu de la cour. + +Une échelle de bois grossière, composée de deux morceaux torses en +travers desquels on a attaché des bâtons avec des lanières de cuir non +tanné, sert à monter sur la terrasse, où Samba N’diaye a établi une +charpente qu’il a surmontée d’une toiture en nattes pour coucher au +frais sans craindre l’humidité. Tout cela, bien que grossier, est +intelligent ; il y a dans ces fermetures en fer des portes, et dans +certains détails, des réminiscences de ce que Samba N’diaye a vu chez +les blancs. Du reste, disons tout de suite ce qu’est notre hôte, bien +que ce ne soit qu’à la longue que nous ayons appris ce qui le +concernait. + +Samba N’diaye était un Bakiri de Tuabo (Guoy, Sénégal), âgé aujourd’hui +de quarante à cinquante ans. Otage pendant vingt ans à Saint-Louis, il +n’avait quitté définitivement cette ville que sous le gouvernement de M. +de Grammont, dont il conservait le meilleur souvenir. + +Rentré dans son pays, il s’était mis à faire du commerce, avait eu un +comptoir de traitant à Tuabo, dans son village, jusqu’au moment où El +Hadj était venu dans le pays. Dès ce moment la religion musulmane +s’empara de lui, et lorsque, deux ans après, El Hadj, vainqueur jusque +là, vint à Farabanna, Samba N’diaye liquida ses affaires, et, suivi de +celle de ses femmes qui voulut l’accompagner et de ses captifs, il vint +grossir les rangs du conquérant. Dès lors sa connaissance des usages des +blancs, son expérience en construction lui créèrent près d’El Hadj une +position exceptionnelle. Il devint l’ingénieur de l’armée. Plus tard, +quand El Hadj eut des canons, Samba en fut spécialement chargé, et c’est +en partie grâce aux ressources qu’il inventa pour réparer sans cesse les +affûts cassés, qu’El Hadj put pousser ses conquêtes jusqu’au bord du +Niger, les obus aidant beaucoup, comme on le verra. Enfin lorsque El +Hadj, maître de Ségou, se décida à partir pour faire la conquête du +Macina, Samba N’diaye ayant désiré rester à Ségou, reçut le poste +d’ingénieur en chef des fortifications et de gardien de la maison d’El +Hadj. + +Dès qu’il avait su que des blancs venaient trouver El Hadj, il avait +sollicité d’Ahmadou l’honneur de les loger, alléguant sa connaissance +de leurs usages, de leur langue, et lui disant que si son père avait +été là, à coup sûr il les lui eût confiés. + +Bien que Samba N’diaye ne jouisse pas près d’Ahmadou de toute la +considération que le père lui accordait, il est écouté dans certaines +questions et particulièrement dans ce qui regarde les blancs, et cette +fois, il avait eu gain de cause sur les griots favoris du roi et sur +d’autres chefs, qui se disputaient l’honneur de nous loger, uniquement +en vue de l’intérêt. + +Sachant en effet que, selon l’expression du pays, Ahmadou voulait nous +_recevoir_, on prévoyait une abondance de vivres, de sel et de cadeaux +de tous genres auxquels l’imagination des noirs ne donnait pas de +bornes, et chacun se disait que celui qui nous logerait en aurait sa +bonne part. + +Samba N’diaye, bien entendu, en sa qualité de Bakiri, n’était pas moins +intéressé que les autres ; mais son long séjour parmi les blancs lui +avait donné un certain respect humain, et il était moins mendiant que la +plupart de ses frères ou cousins, qui ont pris depuis longtemps +l’habitude de regarder les blancs comme des gens qui doivent forcément +donner. Il faut bien dire que le système déplorable de payer des +_coutumes_[68] avant de commencer la traite, système qui a été si +longtemps en vigueur, était très-propre à enraciner ces idées dans la +tête des noirs du Sénégal, et il ne faut pas perdre de vue qui c’était à +des Sénégambiens, en général, que j’allais avoir affaire. + +J’étais à peine installé dans ma nouvelle maison que je vis venir Seïdou +et Ibrahim, les deux courriers expédiés par le gouverneur pour annoncer +mon voyage à Ahmadou. Ils étaient arrivés depuis cinq mois. Leur route +s’était effectuée sans difficulté par Médine, Koniakary, Dianghirté et +de là ils étaient venus avant la révolte par le chemin direct du +Bélédougou. Bien reçus par Ahmadou, ils avaient demandé à aller au +Macina trouver El Hadj ; on le leur avait refusé à cause de l’état de +guerre du pays, et on ne les laissait pas repartir, en leur disant qu’il +fallait qu’ils rapportassent au gouverneur la réponse d’El Hadj. On les +avait logés chez un griot toucouleur, dont ils étaient fort contents, et +que je connus bientôt ; c’était un nommé Samba Farba ou San Farba, brave +homme dont je n’ai eu qu’à me louer. Il avait été à Saint-Louis, à Bakel +et dans tous les postes du fleuve ; il connaissait un grand nombre de +vieux traitants. Contre l’habitude des griots, jamais il ne me demanda +rien, et, quand je lui faisais un petit cadeau, sa reconnaissance se +traduisait de la façon la plus énergique. C’est certainement un des +hommes dont je me souviens avec le plus de plaisir dans mon voyage. + +[Illustration : San Farba, griot influent à Ségou.] + +Seïdou et Ibrahim, depuis leur arrivée à Ségou, avaient pu se mettre au +courant de la politique, et eussent pu me rendre de grands services ; +mais je ne parlais pas assez le yoloff, et pas du tout le toucouleur à +ce moment ; il leur eût fallu prendre un interprète, et telle est la +défiance des noirs qu’ils n’eussent pas osé confier à quelqu’un de mes +laptots la vraie position d’Ahmadou, de crainte d’être accusés près de +ce dernier, dont ils avaient pu apprendre à craindre la colère pendant +leur séjour. Enfin, soit prudence, soit insouciance, ils ne me +renseignèrent pas suffisamment, et bien qu’il y eût, de la part de +Seïdou surtout, certains mots qui me donnaient à réfléchir, jamais il ne +me fit connaître franchement et complétement ce qu’il savait, pas plus +qu’il ne le fit plus tard à Saint-Louis, quand je le renvoyai au +gouverneur. C’est à mes dépens et par un séjour prolongé, que je suis +arrivé à connaître la vraie situation du pays, l’histoire d’El Hadj et +le dernier mot de la politique locale. + +L’hospitalité d’Ahmadou fut d’abord très-large. Le jour de notre +arrivée, nous trouvâmes dans la case de Samba N’diaye un mouton gras, +magnifique spécimen de l’espèce ovine, remarquable par sa taille, et +surtout par sa graisse ; il n’était pas coupé, mais bien tapé suivant +l’habitude des noirs. Au Sénégal on voit souvent dans le haut fleuve +chez les traitants des moutons presque aussi beaux, engraissés pour la +fête de la Tabaski ; ils valent de cinquante à soixante francs, mais je +n’en avais jamais vu d’aussi gras. + +Quelques instants après, on nous apportait deux grandes couffes de riz, +une pierre de sel d’une valeur d’au moins 10000 cauris dans le moment, +et qui plus tard en a valu jusqu’à 60000, c’est-à-dire 180 francs +environ. + +Un peu plus tard, on nous annonça un bœuf gras qu’on nous amenait ; mais +comme il faisait une vive résistance on lui coupa les jarrets, de telle +sorte que je fus obligé de le faire tuer ; et nous eûmes une telle masse +de viande qu’il y eut forcément du gaspillage. + +Le docteur, toujours critique mordant des noirs et surtout du système +d’arbitraire inauguré par les musulmans, me fit observer que nous +mangions au budget royal, et que nous prenions ainsi notre part d’impôts +vexatoires, de pillages et autres mauvaises actions de ces malandrins de +conquérants qui ont, au nom de Dieu, commis tous les crimes possibles ou +imaginables. + +Mais, tout en reconnaissant la justesse de son observation, je ne +pouvais que me résigner ; car, après tout, du moment que j’étais venu en +ambassadeur, il fallait en subir les conséquences, et refuser les +présents royaux sous prétexte que c’était du bien mal acquis, eût été +une singulière manière de concilier à mon pays les sympathies d’un roi +qui n’était déjà pas trop bien disposé. + +Je me résignai donc, trop heureux de pouvoir réparer nos forces +abattues, par une nourriture plus substantielle que celle des derniers +temps. + +On nous fournissait, soir et matin, du lait en abondance ; Samba N’diaye +avait reçu cinq mille cauris pour pourvoir à nos besoins en poules, +œufs, poissons, etc., et en me l’annonçant, il me répéta trois ou quatre +fois de ne pas me gêner ; que la bourse d’Ahmadou était large, et qu’il +ne pardonnerait pas s’il venait à apprendre que nous manquions de +quelque chose. Et il termina ce petit discours en nous donnant un +magnifique mouton qu’il élevait dans sa maison pour la Tabaski[69]. + +On affecta une esclave de la case, nommée Maïram ou Marianne, à la +cuisine des laptots. Les chevaux, mulets et ânes furent placés chez un +Bakiri, ami de Samba N’diaye, et nommé Samba Naé, qui logeait dans le +goupouilli. Enfin une garde de sofas fut placée à la porte sous le +commandement d’un nommé Karounka Djawara, qui avait ordre de ne laisser +entrer qui que ce fût sans ma permission, et qui s’acquitta de sa +consigne avec une rigueur toute militaire, frappant, quel que fût leur +rang, ceux qui, sans plus de façon, voulaient passer outre. Cette mesure +contribua pour beaucoup à mon bien-être. + + 29 février 1864. + +Le lendemain, mes laptots allèrent en corps saluer Ahmadou, qui leur fit +bon accueil et leur donna un bœuf ainsi que 40000 cauris à distribuer +entre eux tous. + +Pendant la journée, je reçus un cadeau véritablement princier : c’était +un panier de cinq cents gourous[70]. Fahmahra, notre guide, avait été +causer avec Ahmadou et lui avait dit que les blancs aimaient beaucoup +ces fruits ; il espérait que nous laisserions le présent à sa merci ; +mais j’en savais trop la valeur pour le gaspiller : j’en fis une +distribution, car, à cette époque, nous n’en étions pas aussi friands +que nous le fûmes par la suite, mais j’en mis une partie en réserve. + +J’employai tous les instants dont je disposais à mettre mes notes au +courant, mais j’étais sans cesse interrompu par des visites que je ne +pouvais refuser, et pour noter tous les événements, il m’eût fallu +écrire dix heures par jour. + +Avec Samba Farba, vint un autre griot d’Ahmadou, nommé Sontoukou ou +Sountoukou ; c’était à la fois l’esclave et le plus intime ami +d’Ahmadou, qui le comblait de richesses. Il était Diallonké d’origine, +son père était griot du roi de Tamba, et quand ce village tomba au +pouvoir d’El Hadj, Sontoukou, enfant, fut donné comme compagnon à +Ahmadou, ainsi que Fali, fils du roi, qui devint esclave et fut plus +tard chef des sofas d’Ahmadou. Samba Farba et Sontoukou étaient tous +deux vêtus de tuniques de drap rouge, brodées d’or, par-dessus +lesquelles ils portaient des boubous, lomas noirs, brodés en soie +éclatante ; de vastes turbans blancs et des _mouqués_ ou pantoufles en +cuir du pays complétaient ce costume vraiment magnifique. + +Nombre d’autres chefs vinrent nous faire visite, et dans le nombre, je +mentionnerai particulièrement deux individus. L’un, qui a joué un grand +rôle dans la conquête du Ségou, se nommait Tierno Abdoul ; c’était un +Toucouleur : on l’appelait frère d’El Hadj, bien qu’il ne fût pas du +tout son parent. + +L’autre était un Arabe de la Mecque, qui se disait chérif Mahmodou, fils +d’Abdoul Matalib. Il était accompagné d’un maître de langue, noir du +Fouta qui avait été à la Mecque, et en était revenu en sa compagnie. +Chérif Mahmodou avait beaucoup voyagé ; il a été dans le Khorassan et +jusque sur les confins de la Chine, et, disait-il, il était allé dans sa +jeunesse à Stamboul. Sa société m’eût été précieuse, s’il n’avait pas +été aussi menteur que possible. Soit qu’il se fût fait de fausses idées +des choses, soit qu’il crût se donner de l’importance, il donnait une +tournure merveilleuse à tous ses récits. C’est ainsi qu’il racontait +qu’il avait vu, en Perse, une fontaine d’où tout ce qu’on y trempait +sortait doré, qu’elle appartenait au _roi_ de Russie[71], qui nuit et +jour la faisait garder, etc. Tout cela n’était rien, et je m’en serais +amusé, mais ce qui devenait plus grave, car cela pouvait donner de +fausses notions à Ahmadou sur la puissance de la France, et l’importance +des musulmans en Europe, c’est quand il racontait la guerre de Crimée à +sa manière, disant que les Turcs avaient ordonné aux Français et aux +Anglais qui leur payent tribut de venir leur prêter main-forte et qu’ils +avaient pris Moscou. Puis quand, plus tard, Ahmadou nous faisait +attendre une audience, et que Samba N’diaye, notre intermédiaire obligé, +faisait des observations, Chérif Mahmodou répondait : « Eh bien, +Ahmadou, qu’est-ce que cela ? Quand les Français et les Anglais vont +porter leur tribut à Stamboul, le sultan les fait attendre tout un jour, +et souvent plus, avec leurs charges sur la tête. » + +C’était, comme on le voit, un homme dangereux pour nous ; nous devions +peut-être son inimitié à ce que tout d’abord j’avais mal accueilli ses +merveilleuses histoires, et surtout à ce que je n’avais pas acheté sa +protection par des cadeaux. + +Sa figure, bronzée par le soleil, présentait un type arabe bien +prononcé, avec le nez busqué en bec d’aigle et le regard très-perçant. +Il portait de magnifiques cheveux noirs longs de plus d’un pied, +luisants et fins, qui passaient sous son turban, disposé en pointe dans +le genre des bonnets persans. Quant au reste du costume, il avait adopté +les usages des noirs, à l’exception des pantoufles ou babouches dans +lesquelles il mettait ses pieds et qu’il ne portait pas en savates. Il +me parla quelquefois d’un blanc, nommé Abd-el-Kerim, qu’il avait vu à +Djeïla : il ajoutait qu’il lui avait sauvé la vie en le faisant +échapper ; mais, sans doute, comme une invitation, il me disait : +C’était un bon garçon, il donnait beaucoup ; pour moi, il m’a donné plus +de mille piastres. + +Chérif Mahmodou, bien qu’écouté par le public, ne jouissait pas d’un +grand crédit à Ségou. Grâce aux libéralités qu’Ahmadou se croyait obligé +de faire à un chérif, il avait une fortune assez honnête, mais comme il +ne donnait à personne, il ne se faisait pas beaucoup d’amis. Je ne +tardai pas à savoir qu’à son arrivée dans le pays, il s’était fait fort +de fabriquer des canons, et qu’El Hadj lui ayant fait fournir tout le +cuivre qu’on avait pu ramasser, laiton, cuivre rouge et autres, il avait +réussi la fonte, mais avait manqué la coulée, ce qui avait bien diminué +son crédit aux yeux de tout le monde, et avait commencé à le faire +passer pour hableur. + +Du reste, pour notre part, nous n’eûmes pas directement à nous en +plaindre, et il se comporta toujours très-poliment à notre égard. Il +disait qu’il désirait venir à Saint-Louis, et sans doute il ne voulait +pas s’y faire précéder par des inimitiés. + +En somme, presque tous les hommes importants à un titre quelconque, +ayant une position, vinrent nous saluer ; trois personnes seules s’en +abstinrent avec affectation : Sidy Abdallah, Maure de Tichit, maître de +langue arabe, qui devait, après avoir été notre plus cruel ennemi, +devenir un de nos plus intimes amis ; Mohamadou Bobo, Peul du Fouta +Djallon, ami intime d’Ahmadou, qui, bien qu’affectant des formes polies, +resta notre ennemi, et Oulibo, Poul du Kaarta, chef de tous les Bambaras +et des esclaves d’El Hadj, qui était, à vrai dire, le second chef de +Ségou et dont nous n’eûmes jamais qu’à nous louer, surtout quand nos +relations avec Ahmadou devinrent difficiles[72]. + +J’aurai, par la suite, l’occasion de parler de chacun de ces individus +avec lesquels j’ai été en rapport, et qui jouent un rôle très-important +dans la politique, car ils sont, en quelque sorte, les ministres +d’Ahmadou, si tant est qu’un autocrate ait des ministres. + +Le 29 février, je fis une seconde visite à Ahmadou, et, selon le désir +qu’il en avait témoigné, je la lui fis annoncer par Samba N’diaye, qui +lui dit que ce n’était qu’une visite de politesse. Dès cet instant, je +commençai à voir qu’Ahmadou semblait reculer quand il s’agissait de +traiter l’objet de ma mission. + +Il y avait beaucoup de monde chez lui ; je fus fort questionné, et mon +étonnement ne fut pas médiocre en m’entendant faire la question +suivante : + +« Est-ce que votre _roi_ actuel vaut _Napoléon_ ? » Ainsi, ce nom dont +on ne peut évoquer le souvenir sans un mouvement d’orgueil, a devancé la +civilisation, et a marché avec les bandes à demi-sauvages du Sénégal au +Niger. J’avoue que j’étais stupéfait. + +Un sujet de conversation qui intéressa vivement Ahmadou et tous les +assistants, fut mon revolver. Le roi me demanda de le tirer ; j’envoyai +les six balles à environ soixante pas dans un lit en bois, qu’elles +traversèrent en brisant les bambous, et elles s’enfoncèrent profondément +dans la muraille de terre ; Ahmadou, bien qu’il affecte en toute +circonstance un grand calme, et veuille ne paraître s’émouvoir de rien, +était un peu abasourdi. Il y avait bien à Ségou un revolver, mais +c’était un revolver Colt à capsule ; il fallait le charger comme toute +autre arme, tandis que mon Lefaucheux, avec ses petites cartouches en +cuivre, lançant des balles aussi loin qu’un fusil ordinaire, leur +semblait une chose impossible. + +On parla aussi de nos habillements. Bien des gens qui avaient expliqué à +Ahmadou comment s’habillaient les blancs à Sierra-Leone et à Saint- +Louis, avaient été désappointés en nous voyant venir avec un costume +plus que simple, et dont les broussailles avaient un peu délabré toutes +les pièces. Heureusement nos laptots se chargèrent d’expliquer que nous +avions laissé nos uniformes et les décrivirent. Mais il est probable que +nous aurions gagné en considération si nous fussions arrivés mieux +vêtus. + +Un griot, nommé Diali Mahmady, qui avait été fort longtemps à Sierra- +Leone, parlait des vêtements des Anglais, indiquant que leurs pantalons +étaient collants. J’en portais, au contraire, un fort large ; Ahmadou ne +manqua pas cette occasion de me dire qu’il préférait nos vêtements. + +A la suite de cette entrevue, dans laquelle Ahmadou s’était informé de +l’état de nos provisions de sucre et avait appris que nous n’en avions +plus, il nous en envoya un pain de 4 kilogrammes[73], et une grande +calebasse de beau miel rouge bien épuré et bouilli. Plus tard, je reçus +deux énormes giraumons, et le 1er mars, le vieil Abdoul (frère d’El Hadj +à la mode du pays) commença à nous fournir le beurre, que nous reçûmes +toujours régulièrement et en abondance pendant notre long séjour. De +plus, il nous donna un couple de pigeons et des poules. + +Pensant à cette époque rester peu de temps à Ségou, je me hâtai de +recueillir l’histoire d’El Hadj de la bouche des Talibés. Les premiers +récits que j’obtins de Samba N’diaye, notre hôte, furent bien +incomplets. Par la suite, tant dans les conversations que par des +questions, je recueillis une série de faits que j’intercalai dans ce +premier récit, de même que j’en éliminai tout ce qui n’était pas +confirmé d’une manière positive. Je ne prétends pas donner ce récit +comme une histoire d’El Hadj Omar, car je sais combien, notamment dans +ses guerres avec nous, le vrai est souvent dénaturé. Mais je le donne +comme la vie d’El Hadj telle qu’on la raconte à Ségou, telle que pendant +des générations on se la racontera, amplifiant peut-être sur les +détails, mais conservant le fond qui a la tournure qu’El Hadj a tenu à +lui donner. Dans les événements dont Samba N’diaye a été le témoin, j’ai +la conviction d’avoir eu la vérité quant aux faits ou aux paroles +prononcées, surtout dans la partie relative à la conquête de Ségou. +J’arrêterai ce récit aux événements qui s’étaient passés jusqu’à mon +arrivée à Ségou, bien que ce ne soit guère qu’à la fin de mon séjour que +je sois parvenu à débrouiller le vrai du faux au milieu du chaos dont on +enveloppait les affaires du pays. + +[Décoration] + + +[Note 68 : _Coutumes_. On appelle ainsi les cadeaux qu’on est convenu +par traité de payer à un chef avant de commercer avec lui.] + +[Note 69 : Fête musulmane (_Tabaski_) pour laquelle tout chef de famille +qui en a le moyen tue un mouton.] + +[Note 70 : Fruit du Sterculia acuminata (Palisot), nommé généralement +Kolat.] + +[Note 71 : Les noirs ne connaissent que le mot Roi. Chérif Mahmodou +disait le Sultan.] + +[Note 72 : Parmi les visites que je reçus, je dois mentionner celle que +me fit une princesse Massassi Mahmodou-Penda, fille de Makansiré, chef +de Foutobi, chez lequel Raffenel avait logé et dont il se loue fort peu. +Elle avait eu, lors de la conquête, le sort de presque toutes ses +parentes et, devenue esclave d’El Hadj, elle était tombée au pouvoir +d’un Talibé Toucouleur, d’un Torodo, qui en avait fait sa femme. Elle +était devenue mère, et, grâce au privilége que la loi musulmane accorde +aux esclaves mères par le fait de leur seigneur, elle vint demander sa +liberté à El Hadj, faisant l’abandon de son enfant. Depuis cette époque +elle habite Ségou, où, contrairement à ce que font en général ses +parentes, elle tient une conduite qu’on dit régulière.] + +[Note 73 : Sucre de fabrique anglaise (d’après l’étiquette qu’il +portait).] + + + + + CHAPITRE XIV. + + HISTOIRE D’EL HADJ OMAR. + +El Hadj. — Sa naissance, sa jeunesse. — Son voyage à la Mecque. — Son +retour à Ségou vers 1837 ou 1839. — Il s’établit dans le Fouta Djallon. +— Son voyage sur les bords du Sénégal de 1846 à 1847. — Il rentre dans +le Fouta Djallon. — Construit Dinguiray. — Prise de Labata, de Tamba, de +Ménien. — Sa route vers le Bambouk et le Gadiaga. — Il entre dans le +Kaarta. — Pille des Français. — Guerre dans le Kaarta. + + +El Hadj Omar est né dans le Fouta sénégalais, au village d’Aloar, vers +1797[74]. Sa famille appartenait à la classe des Torodos, qui sont les +principaux chefs du Fouta, et parmi lesquels est toujours choisi +l’almami[75]. + +Son père Seïdou, marabout fort instruit, l’éleva dès son jeune âge dans +les principes de la religion de Mahomet, et les dispositions +extraordinaires qu’il montrait dès lors, pouvaient faire présager ce +qu’il serait un jour. Le fait suivant, qu’El Hadj se plaît à raconter, +permet d’en juger : + +« Une dispute s’était élevée entre mes parents et les habitants d’Aloar, +au sujet d’une mosquée que mon père voulait construire dans sa maison +pour ne pas être troublé dans ses prières. Les gens du village la lui +rasèrent et on le battit, disant qu’il devait venir faire sa prière à la +mosquée. Et comme il refusait, ses adversaires (les marabouts du +village) le traduisirent en justice (_saria_) devant un marabout très- +renommé, je l’accompagnai au village où devait se prononcer le jugement. + +« Quand il eut entendu l’affaire, l’almami Yousouf[76] (le marabout en +question) réfléchit, et, me prenant par la main, dit aux deux parties : +« Que vous sert-il de disputer ? Restez en paix ; rentrez chez vous, et +surtout, regardez bien cet enfant, car il vous commandera un jour. » + +Cette histoire est-elle vraie ? Elle ne serait pas très-extraordinaire. +« Que d’enfants à qui l’on a prédit un grand avenir dans leur jeunesse, +parce qu’ils montraient un peu d’intelligence ! Mais ce qui est certain, +c’est qu’avec la disposition des noirs à croire tout ce qui est +surnaturel, il n’en faut pas davantage pour que par la suite bon nombre +aient vu dans El Hadj un vrai prophète de Dieu, reconnu dès son enfance +par un de leurs marabouts les plus vénérés. + +El Hadj Omar était le quatrième des enfants de la première femme de son +père. Il eut par la deuxième et dernière femme un autre frère nommé +Alioun. Les trois premiers étaient Élimane Guédo[77], Alpha Ahmadou[78], +Tierno Boubakar. + +On sait combien le voyage de la Mecque à travers tout le Soudan est +pénible pour les noirs[79]. Ils n’avancent que lentement, mendiant, +s’arrêtant des mois entiers, souvent des années, à faire du commerce +pour gagner de quoi continuer leur voyage, quand la générosité publique +ne leur vient pas en aide. La plupart meurent avant d’arriver, beaucoup +restent établis sur la route, ne se sentant pas le courage de revenir ni +d’aller plus loin. + +Il paraît cependant qu’El Hadj, bien qu’on ait peu de détails sur cette +partie de sa vie, accomplit son voyage sans trop de difficultés, grâce à +son instruction. Marabout instruit déjà par les leçons de son père, il +n’eut jamais à souffrir de la misère, et dans quelques localités, aux +libéralités qu’il recevait, comme dans le Haoussa, on joignait un autre +bien : c’étaient des enfants d’un certain âge qui devaient l’accompagner +dans sa pieuse mission, comme élèves et domestiques, suivant l’usage +musulman. + +On n’a pas non plus de notions bien certaines sur le temps qu’il passa à +la Mecque, et lorsque j’interrogeais à ce sujet ses enfants ou neveux à +Ségou, leurs réponses étaient toujours évasives, peut-être de parti pris +et par défiance. Cependant, j’ai lieu de croire qu’il y passa un très- +long temps et qu’il voyagea dans l’Égypte, car il est certain qu’il +resta quelque temps au Caire et à Djeddah, et les récits de plusieurs +personnes qui ont vécu dans son intimité, entre autres ceux de Samba +N’diaye, m’ont donné à penser qu’il avait apprécié une civilisation plus +avancée que celle de l’Afrique, puisqu’il répétait souvent que depuis le +Sénégal jusqu’au Bornou, il n’y avait pas d’hommes, mais des bœufs et +des moutons. + +Toujours est-il que quand il eut séjourné à la Mecque, et qu’il prit la +route de retour, il fut reçu dans le Bornou et le Haoussa avec les plus +grands égards. Il prit femme dans chacun de ces pays, et eut trois +enfants d’une femme du Bornou, qui le suivit et est aujourd’hui fixée à +Dinguiray. Au Haoussa, El Hadj épousa une princesse de la famille royale +qui resta dans son pays, mais dont il a eu Abibou, chef actuel de +Dinguiray. Ahmadou est également le fils d’une femme de Haoussa ; il est +le seul enfant de cette femme qui, aujourd’hui, est à Dinguiray. + +Ahmadou, étant né au Haoussa en 1833 ou 1834, d’après l’âge qu’il se +donne, on peut en conclure qu’à cette époque El Hadj était en route pour +venir au Sénégal, il avait alors trente-six à trente-sept ans ; mais je +le répète, il séjourna longtemps au Haoussa, assez longtemps même pour +qu’on apprît au Sénégal, par des pèlerins qui rentraient dans leurs +foyers, qu’il s’y trouvait, et qu’un de ses frères, Samba Ahmadou ou +Alpha Ahmadou, partit au-devant de lui afin de le ramener. + +Ce fut pendant ce séjour au Haoussa que, riche par le commerce qu’il +faisait d’amulettes et d’objets sacrés rapportés de la Mecque, par les +générosités royales des souverains de Bornou[80] et de Haoussa[81], il +acquit ces esclaves qui furent ses premiers soldats, et qui aujourd’hui, +bien que non affranchis, sont des chefs puissants, comme Dandangoura à +Farabougou, Moustafa à Nioro, etc. + +En voyant son frère, El Hadj Omar se décida à continuer son chemin ; il +prit la route du Macina, la même que suivent toutes les caravanes, celle +qu’a suivie le docteur Barth lorsqu’il se dirigeait sur Tombouctou, et, +accompagné de toute sa smala de femmes, d’enfants et d’esclaves, il +traversa le Macina et arriva dans le Ségou. Là des tribulations +l’attendaient. Les Bambaras étaient idolâtres, et s’ils supportaient au +milieu d’eux les Soninkés musulmans, ils en vivaient séparés, grâce à +une tolérance réciproque et aux nombreux impôts qu’ils prélevaient sur +des musulmans qui ne dédaignaient pas l’eau-de-vie de mil et même les +alcools européens qui arrivaient quelquefois de la côte ; mais, si +tolérants qu’ils fussent, les Bambaras, vrais maîtres du pays, +repoussaient victorieusement l’islamisme, et avaient toujours résisté +aux tentatives de conversion à main armée faites par le Macina. El Hadj +Omar, qui partout suivait sa religion avec ferveur et exagération, ne +tarda pas à être l’objet d’accusations, et on me dit même qu’il fut mis +aux fers par le roi régnant Tiéfolo[82], qui, d’après mon estimation, +devait régner de 1837 à 1839 ; El Hadj avait alors de quarante à +quarante et un ans. + +A cette époque venait d’arriver à Ségou le nommé Abdoul, Talibé du +Fouta, que je retrouve sous le nom de frère d’El Hadj et de qui je tiens +quelques-uns de ces renseignements. Il venait s’établir là et y fit long +séjour, comme on le verra. Après un court emprisonnement, El Hadj fut +relâché et continua sa route ; il remonta le cours du Niger, vint passer +à Kankan, et de là à Bagareya[83]. + +De là il se rendit à Mamounian et Sarécoula[84], villages du Fouta +Djallon, et alla voir l’almami du Fouta Djallon. Ce dernier le reçut +parfaitement et vint l’accompagner à Fodé Agui, et de là à Diégunko, où +il lui donna, sur la demande qu’il en fit, de vastes terrains pour y +installer sa maison. + +El Hadj Omar, en venant fonder sa colonie dans le Fouta Djallon et non +dans son pays, nourrissait déjà des pensées ambitieuses. Sachant fort +bien que nul n’est prophète en son village, il voulait utiliser ailleurs +son expérience, ses richesses et sa science, décidé à ne reparaître chez +lui qu’avec le prestige de la puissance. Aussi, pendant deux ans, il ne +s’attache à Diégunko qu’à former des élèves ; de loin, dans le Fouta +Djallon, les Talibés accourent auprès du pèlerin de la Mecque, qui ne se +contente pas d’enseigner, de prêcher, mais qui utilise le fanatisme +naissant pour s’enrichir ; il fait un commerce incessant de fusils, de +poudre, avec Sierra-Leone et les comptoirs du Rio-Nunez et du Rio-Pongo. +Les Talibés partent en caravane, ou vont à la rencontre des Diulas ; il +achète, vend la poudre d’or qu’il tire du Bouré, arme ses Talibés, +cultive, remplit ses greniers de mil, se fortifie, et mûr alors pour la +grande œuvre qu’il médite, part à la tête de son monde, laissant sa +maison, femmes et enfants derrière lui à la garde de ses fidèles +esclaves. + +Il avait déjà une véritable armée qui chaque jour se grossissait : il se +disait inspiré. Il descendit ainsi des montagnes de Fouta Djallon, dans +les plaines du Khabou, où il trouva des Soninkés musulmans. +Cultivateurs, trafiquants, gens paisibles par-dessus tout, ils +accueillirent bien le prophète, mais ne se laissèrent pas enrôler. Il +franchit alors le Rio-Grande, qui fertilise de son cours ce beau pays si +peu connu, et vint traverser, presque sans s’y arrêter, la Gambie, pour +entrer dans le Sine, le Saloum, le Baol, et dans le Cayor. Dans ces +différents pays, où dominent les races Yoloff et Serrère, c’est-à-dire +les races les mieux douées de l’Afrique, il séjourna un peu de temps, et +s’il ne fit pas grand nombre de prosélytes, il dut recevoir une assez +grande quantité de présents. + +Il entra ensuite dans le Oualo, où il trouva un assez grand nombre de +marabouts et vint à Podor. Ce fut à cette époque qu’il eut une entrevue +avec M. Caille[85], au village de Donnay, en 1846. Il annonçait alors +des vues auxquelles le gouvernement ne pouvait qu’applaudir : c’était de +pacifier le Sénégal, de rétablir l’harmonie entre les diverses races, le +commerce et la sécurité dans tous les pays. Il reçut des cadeaux et alla +passer quelque temps au village qui l’avait vu naître, à Aloar. Il passa +ensuite à travers le Fouta et vint voir l’almami Mahmoudou, au village +de Boumba, sa résidence ; il resta aussi quelques jours à Kobilo et +retourna au Toro. Tout cela ne lui avait pas pris grand temps, puisque +en 1847 nous le retrouvons à Bakel, où il passa quatre jours, très-bien +reçu par M. Hecquart, commandant du poste, de 1846 à 1847. El Hadj était +alors suivi d’une foule considérable de Talibés de tous pays. Chaque +jour cette suite augmentait ; l’enthousiasme, le fanatisme aidant, +c’était une véritable armée qu’il emmenait, ramassant à la fois des +hommes et des présents[86]. Dans chaque village, on subvenait à tous ses +besoins ; les chefs lui offraient des captifs, lui donnaient ou +offraient leurs filles en mariage. + +C’est à Bakel, me dit Samba N’diaye, qui fut présent à l’entrevue, qu’il +quitta M. Hecquart dans les meilleurs termes, en annonçant qu’il +reviendrait sous peu pour faire la guerre aux infidèles et soumettre +tout le pays[87]. De Bakel il se dirigea sur le Bondou, par Samba +Counté, Youpé et Dialloubé, où il rencontra l’almami Saada, père de +l’almami actuel, Boubakar Saada (chevalier de la Légion d’honneur). +Suivant quelques Talibés, l’almami Saada lui aurait alors promis son +concours. Quoi qu’il en soit, El Hadj entra dans le Bambouk, vint à +Courba, redescendit au Niocolo et prit la route du Fouta Djallon, par +Tamqué et Labé (route du capitaine Lambert en 1860). + +Il s’avança ainsi jusqu’à Kankalabé ; mais alors l’almami du Fouta +Djallon, effrayé sans doute de sa force et de l’armée qui +l’accompagnait, lui fit défendre d’entrer sur son territoire. El Hadj, +sans l’écouter, retourna aussitôt à Diégunko, où il retrouva sa +maison[88] en bon état. Il fit là un séjour de dix-huit mois sans être +inquiété, instruisant et fanatisant ceux qui l’avaient suivi ; mais, +inquiet de l’animosité que lui témoignait l’almami et de son voisinage, +il alla s’établir à Dinguiray, sur la frontière du Fouta Djallon et du +Diallonka Dougou. + +Il construisit là une véritable forteresse, imprenable aux noirs, comme +celles qu’il a plus tard fait construire à Koundian, à Nioro, etc., etc. + +Dès ce moment, sa seule préoccupation est d’organiser son armée, et il +ne cache plus du tout son intention de faire la guerre aux Keffirs. + +Ce projet, hautement annoncé, lui amène encore des partisans de tous les +coins du pays, non-seulement les fervents musulmans, qui espèrent ainsi +gagner le paradis de Mahomet, mais aussi tous ceux (et ils sont nombreux +en ce pays) qui, ne possédant rien, espèrent s’emparer d’une portion du +butin et devenir ainsi riches sans travail. + +C’est sur Tamba qu’El Hadj va concentrer ses vues. + +Tamba était la capitale du Diallonka Dougou dont le Bouré était +tributaire. Son roi passait pour le plus fort et le plus cruel de tous +les noirs. + +A l’exemple de Barka, le chef de Makhana[89], ou par suite d’une +communauté d’idées horribles, lorsqu’il voyait par un beau jour d’été +les vautours planer à une grande hauteur dans l’azur des cieux, il lui +arrivait, sans crainte de celui qui plane encore plus haut, d’appeler +son chef des captifs, et les lui montrant : « Il ne faut pas, disait-il, +que les vautours de mon père manquent de nourriture, » et, séance +tenante, il faisait tuer un captif qu’on leur abandonnait. + +Le voisinage seul d’El Hadj et l’annonce de ses intentions étaient une +menace pour l’autocrate de Tamba, et sans attendre l’attaque d’El Hadj, +il leva son armée, et confiant dans le succès qui avait toujours +couronné ses entreprises, alla attaquer Dinguiray. Mais déjà il était +trop tard, les murailles de Dinguiray étaient trop épaisses, et il dut +retourner chez lui après des pertes sérieuses. + +Ce fut alors El Hadj qui songea à prendre l’offensive ; mais ses +Talibés, bien que fanatisés, n’osaient pas aller se heurter à Tamba, qui +avait soutenu dix attaques sans être sérieusement menacé[90]. + +Sentant, du reste, le besoin de débuter par un succès, afin d’inspirer +la confiance à ses élèves, il tomba sur un petit village nommé Labata, +dépendant de Tamba, et commandé par le nommé Guimba. En tout, El Hadj +avait à peine sept cents fusils ; il emporta Guimba sans résistance, et +alors, enhardi par la victoire, il n’hésita plus, et mit le siége devant +Tamba, qu’il ne prit qu’au bout de six mois. Les premières attaques +avaient été vaines et les Talibés voulaient reculer ; mais El Hadj, avec +l’entêtement qui le caractérise, déclara qu’il ne bougerait pas. Il y +avait dans Tamba plus de trois mille fusils, et le siége traînait en +longueur, lorsque Bandiougou, chef de Ménien[91], vint du village de +Goufoudé avec une armée pour secourir le village assiégé. Les gens de +Tamba les voyant arriver, firent une sortie, mais déjà l’armée de +Ménien, incapable de résister en rase campagne aux Talibés, était en +déroute ; on se retourna sur les gens de Tamba et on occupa une partie +du village, qui fut pris la même nuit. + +El Hadj, après le partage du butin et le massacre des prisonniers[92], +rentra à Dinguiray. Son armée se grossit immédiatement dans des +proportions colossales, car le bruit de cette victoire et du massacre +qui la suivit, se répandit rapidement, et tous les hommes aventureux +n’hésitèrent plus à se ranger sous les ordres d’un tel chef. + +Après une victoire aussi éclatante, El Hadj se reposa un peu : il en +attendait l’effet. Néanmoins, un an ne s’était pas écoulé qu’il +reprenait l’offensive sur le Ménien ; il emporta Goufoudé, coupa la tête +à son chef et à tous les hommes, établissant ainsi _la terreur_ qui a +été partout son système. + +Ces deux victoires l’avaient mis en possession des trésors d’or +accumulés par les chefs de ces pays ; mais elles eurent un autre +résultat : ce fut d’amener la soumission du Bouré, qui lui envoya payer +le tribut. Dès lors, si la soif des richesses eût été son unique pensée, +il pouvait se reposer ; les mines lui eussent fourni amplement tout ce +qu’il eût pu désirer et davantage. Mais tel n’était pas son but ; il +affectait même, par la simplicité de sa mise et sa générosité, de ne +faire que peu de cas de tout cet or, dont il disait ne vouloir que comme +d’un moyen de continuer son œuvre. En effet, après quelques mois de +repos, il descend le long des bords du Sénégal, le traverse à Tamba, +parcourt un pays presque désert, où son armée ne vit que de gibier, qui +y foisonne et du couscous qu’elle a emporté. + +Ses coups sont alors très-rapides ; il a affaire à des villages +incapables d’une grande résistance : Soulou, Santankoto et Khakhadian +(trois villages riches en or), tombent les premiers entre ses mains. Il +se dirige alors sur Koundian, dont le chef vient faire sa +soumission[93]. Tournant alors les montagnes, il revient au cœur du +Bambouk, à Baroumba et à Dialafara, où il pose son quartier général, +pendant qu’une armée, sous les ordres de Mahmady Dian[94], va ravager le +Diébédougou (province du Bambouk) et rase les deux villages de Elimalo +et Keniéko. + +Alors El Hadj quitte Dialafara et se dirige vers le Gadiaga, en passant +par Diokhéba, Sirmana et Farabannah, où il n’éprouve qu’une résistance +médiocre, et où de nouveau il s’installe, pendant qu’une de ses armées +(car l’affluence de partisans est telle qu’il divise ses forces) va +attaquer Makhana et Solou[95]. + +Ce fut pendant ce séjour à Farabannah, que les traitants musulmans de +Bakel, qui comptaient de nombreux comptoirs échelonnés dans les villages +du fleuve, effrayés pour leur commerce, lui envoyèrent une députation, +pour connaître ses intentions à leur égard, et au besoin traiter avec +lui. Quelques-uns se rendirent eux-mêmes[96] auprès d’El Hadj ; il les +reçut d’une façon toute bienveillante, et leur affirma qu’ils n’avaient +rien à craindre de lui, qu’il n’avait affaire qu’aux infidèles[97], et +surtout aux Bambaras. Ils rentrèrent alors chez eux, et l’armée +conquérante continua à se grossir. Ce fut à ce moment que Samba N’diaye +alla se joindre au prophète. + +Les Bambaras, qui suivaient les mouvements d’El Hadj, ne voulurent pas +attendre qu’on vînt les attaquer ; ils réunirent leur armée, et les +Massassis vinrent camper à Kholou[98]. + +El Hadj avait quitté Farabannah et s’était dirigé sur Dramané ; de là, +il avait campé à Moussala et à Bongourou, où il résidait depuis près +d’un mois. Quand il fut prêt, il partagea son armée en deux parties, et, +traversant avec l’une le fleuve à Bongourou, il envoya l’autre passer à +Diakandapé, village situé entre Bongourou et Tambokané. El Hadj attaqua +immédiatement, et les Bambaras, au plus fort du combat, furent pris +entre deux feux et battus. Après cette affaire, on détruisit +Soutoukhollé et Kholou. El Hadj resta dans ce dernier village huit +jours, pendant lesquels le premier acte d’hostilité contre la France se +produisit. Alpha Oumar Boïla, qui était venu du Fouta avec une armée se +joindre à El Hadj, fut chargé (sur les instances des Toucouleurs, disent +les Talibés à Ségou) de piller tous les traitants de Bakel à Médine, et +il s’acquitta de sa mission en vrai Toucouleur. Du reste, il n’éprouva +pas de résistance, et même, chose bien regrettable, il se trouva des +traitants qui livrèrent volontairement les marchandises qui leur avaient +été confiées par des négociants. Ce fut heureusement le petit nombre. + +El Hadj, après ce pillage, se rendit à Koniakary, où il entra sans +résistance ; dès ce moment, on fuyait devant lui[99]. + +Pendant qu’il y séjournait, un traitant de Bakel, N’diaye Sour, connu +par son brillant courage, alla le trouver et lui demanda hardiment +pourquoi il avait faussé la parole qu’il avait donnée aux traitants. + +El Hadj répondit que c’était parce qu’un traitant, nommé Samba +Sarracolet, avait cherché à lui faire du mal en vendant de la poudre et +des fusils aux Bambaras, au moment où il était en guerre avec eux. + +Comme on le voit, dès ce moment El Hadj professait cette maxime : +« Celui qui n’est pas avec moi est contre moi. » Du reste, il est +probable que ce fait, quoique vrai, n’était qu’un prétexte ; d’autres +personnes m’ont dit qu’El Hadj, qui avait besoin des Toucouleurs, +ennemis de la France en ce moment, et pillards avant tout, avait dû +céder à leurs obsessions ; d’autres, enfin, qu’il avait voulu se venger +par là d’un refus qu’avait fait le gouverneur du Sénégal, M. Protet, de +lui laisser acheter à Bakel de grandes quantités de poudre et de fusils. + +Quoi qu’il en soit, dès ce moment, la guerre était déclarée entre la +France et El Hadj. + +Sans s’arrêter longtemps à Koniakary, El Hadj se dirigea vers le +Diafounou, pays de Soninkés et Bambaras, soumis au joug des Massassis : +il n’y trouva pas de résistance. Élimané tomba sous ses coups, et peu +après ce fut le tour de Médina. Ce village était commandé par un +Massassi nommé Mana, fils de Samba Bilé, qui tomba en son pouvoir et +qu’il fit tuer suivant son habitude. + +Ce fut là, je crois, que Oulibo Poul, d’une grande famille du Kaarta et +allié aux Massassis, vint se rendre et demanda la place de chef des +sofas, de sorte que, quoique libre, il prenait un poste d’esclave. Ce +fait, bien commun en Afrique, montre assez combien les races africaines +ont peu le sentiment de la dignité personnelle ; j’en aurais bien +d’autres à ajouter à l’appui de cette assertion. + +A cette époque, l’empire d’El Hadj sur l’esprit des noirs prenait une +puissance incroyable ; chaque jour son armée se grossissait des +contingents du Fouta, et, disons-le aussi à regret, de nègres français, +d’hommes de Saint-Louis, traitants, maçons ou autres, conduits, les uns +par le fanatisme, les autres par ce défaut qui est le plus grand +obstacle à la civilisation de l’Afrique : l’horreur du travail et le +désir de s’y soustraire. + +[Décoration] + + +[Note 74 : En juillet 1864, ses parents, à Ségou, lui donnaient +soixante-neuf ans ; c’étaient des marabouts ; il y a donc lieu de +compter ces années comme années musulmanes et de retrancher deux ans, ce +qui fait environ soixante-sept ans.] + +[Note 75 : L’almami est le chef de cette république du Fouta. C’est à la +fois un chef religieux et militaire. Son pouvoir est très-limité.] + +[Note 76 : Almami Yousouf était le grand-père d’Alpha Oumar Boïla, l’un +des généraux les plus remarquables d’El Hadj Omar et au mérite duquel, +ainsi qu’à son courage et à son influence sur les Talibés du Fouta, ce +dernier a dû une grande partie de ses succès.] + +[Note 77 : Élimane Guédo (Élimane est un titre en religion comme Tierno +et Alpha), vivants aujourd’hui encore à Dinguiray.] + +[Note 78 : Alpha Ahmadou et Tierno Boubakar, tous deux vivants à Nioro, +où ils m’ont fait bon accueil à mon retour.] + +[Note 79 : Ce voyage est souvent impossible, comme par exemple au moment +où je me trouvais à Ségou. Les Maures eux-mêmes n’obtenaient pas +d’Ahmadou la permission de franchir son territoire ; il les enrôlait +dans ses armées pour l’aider dans sa guerre, disant, du reste, que, +avant longtemps, ce ne serait plus à la Mecque qu’on irait faire le +pèlerinage, mais bien à Ségou-Sikoro. Ceci peut donner la mesure de son +fanatisme et de sa croyance en lui-même.] + +[Note 80 : Mohamed el Kanemi, au Bornou.] + +[Note 81 : Mohamed Bello, roi de Haoussa.] + +[Note 82 : Tiéfolo, le deuxième des fils de Mansong qui régnèrent.] + +[Note 83 : De Kankan à Bagareya, route de caravane indiquée sur la +carte, passant à Saréya. (_Route de Caillé._)] + +[Note 84 : Je n’ai pu voir la position exacte de ces villages, dont le +deuxième pourrait bien être Sarébowal. (Voyez la carte.)] + +[Note 85 : M. Caille était alors gouverneur par intérim du Sénégal.] + +[Note 86 : Les traitants de Podor lui firent des cadeaux d’une richesse +incroyable ; c’était à qui serait le plus généreux, et on cite des +traitants qui donnèrent plus d’une balle de guinée (1000 francs).] + +[Note 87 : Le Gadiaga, le Guoy, causaient alors des difficultés +continuelles à notre politique.] + +[Note 88 : Maison, tata, fortifications ; ainsi on dit Maison d’El Hadj, +pour tout village où il s’est installé une case fortifiée où il a une +partie de sa famille, ne fût-ce qu’une femme, comme à Koundian.] + +[Note 89 : Ce trait est raconté par les noirs de tout le Sénégal, qui +accusent ce Barka d’avoir fait piler un enfant vivant par sa propre mère +dans un pilon à couscous pour en faire une amulette. Il est inutile de +dire qu’on n’entend plus parler de pareilles horreurs sur les bords du +Sénégal.] + +[Note 90 : Les Bambaras du Kaarta étaient venus trois fois l’attaquer en +vain.] + +[Note 91 : Ménien, pays dont le chef-lieu est Goufoudé, au N. E. de +Dinguiray, à petite distance.] + +[Note 92 : Fali, que je retrouve à Ségou chef des sofas d’Ahmadou, était +fils du chef de Tamba ; son père avait été tué par El Hadj, et lui, +donné enfant à Ahmadou, il le servait ; mais, bien que dans un rang +élevé, il conservait sa haine pour son maître, et ses manières étaient +loin d’être affectueuses. Il semblait qu’il dît en lui-même : « Je te +sers pour ne pas avoir le cou coupé. » + +Sontoukou le griot, esclave et ami d’Ahmadou, était le fils du griot du +roi de Tamba, qui partagea le sort de son maître ainsi que tous les +hommes adultes.] + +[Note 93 : Ceux qui se soumettaient étaient épargnés, mais ils devaient +fournir un contingent d’armée, payer des impôts, etc. ; en un mot, le +moins qui pouvait leur arriver était d’être ruinés.] + +[Note 94 : Ce fut le premier de ses chefs d’armée. Il est mort de +maladie au siége de Médine, en 1857.] + +[Note 95 : Villages riverains du Sénégal.] + +[Note 96 : On cite parmi ceux qui se rendirent auprès de lui : Jacques, +Samba-Niakanate, Nafa, frère de N’diaye Sour (traitant important à +Bakel), Koté-Tiam, Sambou Talibé, Gora Fagnian.] + +[Note 97 : La plupart des traitants sont musulmans et savent lire et +écrire l’arabe.] + +[Note 98 : Massassis, famille princière du Kaarta. — Kholou, sur la rive +droite du Sénégal.] + +[Note 99 : Peu après ce pillage, El Hadj envoyait, dit l’_Annuaire du +Sénégal_, à Saint-Louis une lettre adressée aux habitants musulmans pour +chercher à les séparer de nous. Et, de fait, il avait de chauds +partisans dans Saint-Louis même. Il terminait ainsi cette épître adroite +et perfide : « Maintenant, je me sers de la force et je ne cesserai que +quand la paix me sera demandée par votre tyran (le gouverneur), qui +devra se soumettre à moi, selon les paroles de notre maître : Fais la +guerre aux gens qui ne croient ni en Dieu, ni au jugement dernier, ou +qui ne se conforment pas aux ordres de Dieu et de son prophète au sujet +des choses défendues, ou qui, ayant reçu une révélation (les juifs et +les chrétiens), ne suivent pas la vraie religion, jusqu’à ce qu’ils +payent la Djezia (tribut religieux) par force et qu’ils soient humiliés. + +« Quant à vous, enfants de N’dar (Saint-Louis), Dieu vous défend de vous +réunir à eux ; il vous a déclaré que celui qui se réunira à eux est un +infidèle comme eux en disant : Vous ne vivrez pas pêle-mêle avec les +juifs et les chrétiens ; celui qui le fera est un juif ou un chrétien +comme eux. Salut. » + +Il envoyait en même temps, ajoute l’_Annuaire_, l’ordre au Guoy, au +Bondou et au Fouta de nous bloquer dans Bakel et Podor. + +J’ai cette note en regard du récit fait à Ségou, pour bien faire +apprécier le caractère politique d’El Hadj, disant à ses fidèles qu’il +ne veut pas la guerre avec les blancs, afin de pouvoir en rejeter les +conséquences en cas de défaite, ce qu’il a fait.] + + + + + CHAPITRE XV. + +El Hadj, maître du Kaarta. — Les Massassis sont détruits ou soumis. — +Guerre contre les Djawaras. — Première hostilité du Macina. — El Hadj +prend Diangounté. — Lettre à Toroco-Mari, roi de Ségou. — Tierno-Abdoul. +— Mort de Toroco-Mari. — Ali, roi de Ségou. — El Hadj retourne sur les +bords du Sénégal. — Guerre de Médine. — Délivrance du poste. — El Hadj +fuit vers Koundian. — Passage du Galamagui. — Séjour à Koundian. — +Conquête des pays Malinkés. — El Hadj retourne au Bondou, au Fouta. — Il +expédie à Nioro les canons pris à Ndioum. — Séjour difficile au Fouta. — +Il quitte le Fouta. — Attaque du _Pilote_ par Sirey Adama. — El Hadj à +Nioro. — El Hadj à Marcoïa. + + +Dès lors rien ne pouvait plus résister à El Hadj ; tous étaient +entraînés dans le tourbillon de la conquête, et ceux qui auraient voulu +résister se trouvaient à la tête d’esclaves démoralisés pour résister à +des hommes libres et fanatiques. Aussi les Massassis tombaient comme les +épis sous la faux du moissonneur. Vainement ils fuyaient ; à chaque +station, ils étaient suivis par l’armée du conquérant, qui, sans leur +laisser le temps de se reconnaître, les forçait à s’éloigner encore. De +Médina, El Hadj vint à Fanga dans le Guidi-Oumé ; il y resta deux ou +trois mois et passa à Khoré, Diakha, Goumouké, Bidadj, Simbi et +Kharkharo. C’est alors qu’effrayé sérieusement, le Kaarta comprit que +pour ne pas périr il fallait se rendre. Mahmady Kandia le roi du Kaarta +et chef des Massassis, Karounka, chef des Djawaras, Noue et Sambouné, +chefs des Pouls du Kaarta et du Bakhounou, et Maoundé, chef des Bambaras +Kagorotas[100], vinrent ensemble faire leur soumission. El Hadj les +accueillit et prit de suite la route de Nioro, capitale actuelle du +Kaarta et résidence de Mahmady Kandia. En arrivant devant le tata, +Mahmady s’en fit apporter les clefs et les remit à El Hadj, ni plus ni +moins qu’on l’eût fait en Europe ; mais ce dernier les refusa, ce qui ne +l’empêcha pas de s’installer chez Mahmady Kandia et de faire faire bonne +garde par ses Talibés et sofas. + +[Illustration : CARTE DU NIGER. entre KOULIKORO et SANSANDIG levée et +dressée par E. MAGE Lieutenant de Vaisseau. 1867. + +Gravé par Erhard 12 rue Duguay-Trouin.] + +Dès lors El Hadj semble s’être occupé d’organisation ; mais, peut-être à +cause des vexations que la nouvelle loi apportait dans le pays, peut- +être à cause de l’arbitraire et des pillages des Talibés, peut-être +aussi par suite d’un plan conçu depuis longtemps, un mois et demi à +peine après la soumission, le pays se leva en masse, assassinant tous +les Talibés qui couraient le pays, et on vint mettre à la fois le siége +devant Nioro où était El Hadj, et devant Kolomina où était campé Alpha +Oumar Boïla avec une partie de l’armée. + +Nioro était si étroitement gardé et par un cercle d’une telle épaisseur, +que pendant quinze jours âme qui vive ne put sortir du village. On +commençait à y souffrir ; alors les Talibés, craignant que les nombreux +Bambaras du village qui étaient enfermés comme eux ne vinssent à trahir, +formèrent un complot à l’insu d’El Hadj, qui, m’a-t-on affirmé, ne l’eût +pas permis, et le lendemain matin au petit jour ils commencèrent le +massacre des Bambaras. Plus de quatre cents furent assassinés sans +défense, et Mahmady Kandia, ainsi que son griot, trouvèrent seuls un +refuge dans les bras d’El Hadj. + +Bien que le massacre eût été commencé à l’arme blanche, les coups de +fusil s’en mêlèrent, et au premier coup de feu l’armée assiégeante, +croyant à une sortie, prit la fuite, emmenant sur son passage hommes, +femmes, enfants et bestiaux et se sauva jusqu’à Mbougoula (?) + +El Hadj ne perdit pas de temps ; il fit sortir quinze cents Talibés et +sofas sous le commandement d’Élimane Donaye (le chef de Donaye, village +près de Podor, qui était venu se joindre à lui) et les envoya courir le +pays et ramasser les traînards. Alpha Oumar, dégagé du même coup à +Kolomina, tint aussi la campagne. + +Cependant les Kaartans étaient allés de Mbougoula à Lakhamané ; on les y +poursuivit, mais l’armée d’El Hadj, égarée par son guide, un Bambara +nommé Daba, vint tomber sur Kandiari, village fortifié, où elle fut fort +mal reçue ; non-seulement elle ne le prit pas, mais elle perdit cinq +cents hommes. Les survivants se rallièrent et bloquèrent le village à +distance, puis envoyèrent demander du renfort. El Hadj n’avait plus +beaucoup de monde avec lui : il envoya huit cents hommes avec de la +poudre ; mais à l’arrivée de ce renfort, l’armée, encore sous le coup de +sa défaite, n’osa pas recommencer l’attaque. On resta en présence du +village pendant sept à huit jours. Alors une armée de Bambaras vint à +son tour compliquer la situation. Ils attaquèrent les Talibés, qui les +repoussèrent, d’abord, mais ne purent cependant empêcher la plus grande +partie d’entrer dans le village. + +Trois jours après cet événement, au beau milieu de la nuit, le village +entier, profitant des ténèbres, s’enfuyait. On poursuivit les fuyards, +on fit quelques prisonniers, mais le gros échappa, et l’armée, après +avoir détruit le village, rentra à Nioro. Pendant les quelques mois qui +suivirent, El Hadj se borna à repousser les razzias qui venaient +l’inquiéter et à faire piller lui-même par ses troupes. + +Les vivres manquaient à Nioro ; les captifs n’y avaient plus de valeur, +on en vendait jusqu’à quatre et cinq pour avoir un bœuf. Si quelqu’un +abandonnait son cheval, les Bambaras le découpaient et il n’en +retrouvait même pas le squelette ; le mil était fini : il fallait sortir +de cette position. El Hadj se mit lui-même à la tête de toutes ses +forces et alla chercher les Massassis à Lakhamané. Ils n’essayèrent pas +de résister et s’enfuirent à Kharéga. El Hadj, sans prendre un instant +de repos, les y suivit par une marche forcée et en fit un grand +massacre. Ceux qui échappèrent passèrent le Bakhoy et s’enfuirent, qui +au Foula Dougou, qui à Ségou, qui, enfin, sur les bords du Sénégal ou au +Bondou. Quant aux captifs on en ramassa un si grand nombre qu’on ne +savait plus qu’en faire. Chaque Talibé pour sa part en avait dix ou +douze après le partage. + +Cette fois c’en était fait de la puissance des Massassis. Ils n’avaient +jamais été aimés dans le pays, où leur joug de fer pesait durement, +ainsi que l’a constaté par lui-même notre compatriote Raffenel ; +maintenant ils n’étaient plus craints. Les Bambaras se résignèrent +facilement à obéir à leur nouveau maître. El Hadj passa alors à Sakhola, +où il resta trois mois, puis à Farabougou, à Guémoukoura, et il revint à +Nioro où il séjourna quatre mois, faisant construire, sous la direction +de Samba N’diaye, le tata en pierre, sa maison, et commençant là, comme +à Dinguiray, à entasser les trésors des vaincus. + +Cependant le pays était loin d’être tranquille. Les Djawaras, qui de +tout temps ont formé dans le Kaarta une bande indépendante et en +hostilité presque permanente avec le roi, ne virent pas plutôt El Hadj +maître, qu’ils voulurent continuer leur rôle et débutèrent par enlever +les bœufs de Nioro. El Hadj prépara son armée, leur fit dire de venir se +rendre, et sur leur refus alla les attaquer à Diabigué ; il n’y eut pas +de résistance, et dans une journée Siracorot Seÿ, Guiné-Makambougou, +Kodiation, Dinetié, Touroungoumbé, en un mot, tous les villages du +Kingui qui étaient habités par les Djawaras furent livrés aux flammes. +El Hadj entra alors à Ménéméno où il demeura quelques jours, et, +apprenant que les Djawaras avaient trouvé un refuge chez Maoundé, chef +de Bassakha (Bakhounou), il alla détruire ce village pendant que Alpha +Oumar s’attaquait successivement à Diongoye et à Koli (Bakhounou). + +Ce fut à ce moment qu’on apprit qu’une armée arrivait du Macina à +travers le Bakhounou. Quel motif pouvait la pousser à venir si loin de +son territoire au devant d’El Hadj ? C’est ce que je n’ai pu bien +éclaircir. Il y aurait bien une explication, ce serait d’admettre +qu’alors le Macina exerçait sur le Ségou une grande influence, une +espèce de protection, et que voyant cet État menacé par El Hadj, il +avait voulu défendre contre ce dernier une proie qu’il convoitait pour +son propre compte depuis près d’un siècle. + +Toujours est-il que El Hadj envoya Alpha Oumar à la rencontre des +Maciniens, et qu’il y eut à Kassakaré (Kaskaré) un combat meurtrier, +après lequel l’armée du Macina décimée regagna ses foyers. + +Alpha Oumar vainqueur rentra à Bassakha. + +Voyant de nouveau les Djawaras se réunir à Diangounté, et comprenant que +tant qu’il n’en serait pas venu à bout il n’aurait pas de repos, El Hadj +alla les attaquer en personne. Il n’en trouva qu’un petit nombre, les +autres ayant pris la fuite. Il emporta le village d’assaut, et après un +court séjour revint à Guémou-Koura (le nouveau Guémou), laissant +Abdoulaye Haoussa avec quinze cents Talibés pour reconstruire le village +dans l’état où je l’ai trouvé. + +Toutes ces victoires remportées facilement par El Hadj ne pouvaient lui +faire perdre de vue qu’en prenant Diangounté, il avait commis une +agression contre le roi de Ségou, dont ce pays était tributaire ; et ici +nous allons voir et juger sa politique. Apprenant que les Djawaras +venaient de se réfugier sous la protection de Ségou, il envoya Mahmady +Célaré, un de ses Talibés, trouver le roi de Ségou qui était alors +Toroco-Mari ou Torocoro-Mari, pour lui dire qu’il n’avait rien à faire +avec lui, qu’il n’en voulait qu’aux Djawaras, que c’étaient eux qu’il +poursuivait, qu’il laissait quinze cents hommes à Diangounté, qu’il ne +fallait pas chercher à leur faire du mal. + +Torocoro-Mari reçut bien l’envoyé d’El Hadj, et, en réponse à sa +mission, renvoya avec des instructions secrètes Tierno-Abdoul (le même +que je trouve à Ségou), qui était depuis longtemps dans le pays. Tierno- +Abdoul alla trouver El Hadj ; après sa mission remplie il revint à +Ségou, et là déclara qu’il quittait le pays ; il partit en effet avec +toute sa maison rejoindre El Hadj, qui était alors dans le Fouta. + +Quelques personnes pensent que la négociation de Tierno-Abdoul avait +pour but d’assurer El Hadj du dévouement de Torocoro-Mari et de +l’intention qu’il avait de se rendre ; le fait est peu probable ; ce +qu’il y a de certain, c’est que, dès que Tierno-Abdoul eut quitté le +pays, les chefs d’esclaves ou Kountiguis[101] se réunirent et, accusant +Torocoro-Mari d’avoir voulu les livrer aux marabouts, ils lui coupèrent +le cou et allèrent chercher Ali, son frère, pour le nommer roi, après +lui avoir fait jurer qu’il ne les trahirait pas[102]. + +Comme on le voit, El Hadj affectait de présenter la violation du +territoire de Diangounté, la prise de ce village et le massacre des +chefs comme une suite de sa guerre avec les Djawaras, et se mettait en +position, si le roi de Ségou vengeait cet outrage, de se dire à son tour +attaqué par les Keffirs. Comme on le verra plus tard, il agit de même +vis-à-vis du Macina. + +En quittant Diangounté, El Hadj, maître non-seulement du Kaarta, mais +des provinces limitrophes, le Bakhounou à l’Est et le Diangounté au Sud, +maître aussi du Diafounou, du Kaniarémé et du Diombokho, alla placer une +garnison à Guémoukoura, puis à Diala, chef-lieu du Diala Fara, où il +plaça Souleyman Babaraqui (un de ses esclaves du Haoussa), avec cinq +cents hommes, et où il laissa aussi Samba Diakhanate, maçon de Saint- +Louis, pour bâtir son tata et sa maison. + +De Diala il passa au Tomora, laissant des ordres pour construire le tata +de Koniakary, et descendit à Sabouciré, sur les bords du Sénégal, décidé +à en finir avec les Khassonkés, qui s’étaient alliés avec les blancs +contre lui et avaient donné asile aux Massassis. + +Nyamody, le chef du Logo, avait fui (avril 1857) ; Sabouciré ne fit +aucune résistance ; tous les petits villages furent pillés ; le Natiaga +était en fuite ou soumis ; restait Médine, Médine qui renfermait +Sambala, roi du Khasso, et qui était protégé par les canons d’un fort +français, construit depuis un an à peine (en septembre 1855). + +El Hadj, enivré par la victoire, hésitait cependant à attaquer ; il +voulait, en cas de l’insuccès qu’il semblait craindre, ne pas assumer la +responsabilité d’une défaite, il voulait se faire forcer la main. Les +Toucouleurs, poussés par leurs vieilles haines, fous d’orgueil de leurs +victoires passées, le pressèrent ; il résista, mais mollement, et, quand +ils se furent décidés à attaquer sans ordre et que repoussés ils +revinrent vers lui à Sabouciré, il leur déclara que maintenant qu’ils +avaient _voulu_ commencer, il fallait en finir[103]. + +L’histoire du siége de Médine est une des pages les plus brillantes des +fastes militaires au Sénégal ; c’est un de ces faits qui ne seront +jamais assez connus, parce qu’ils se sont passés au Sénégal, pays qui +semble exciter bien peu d’intérêt en France ; mais il n’en est pas moins +vrai qu’on peut chercher dans l’histoire de France et dans les faits les +plus mémorables des guerres d’Algérie, on trouvera autant d’héroïsme, +mais plus, non, c’est impossible. + +Pendant quatre mois, une poignée d’hommes, parmi lesquels les Européens +étaient en petit nombre, commandés par Paul Holl, un mulâtre de Saint- +Louis, y tint tête à une armée de vingt-trois mille hommes[104], car tel +était à cette époque le chiffre de l’armée d’El Hadj. + +Après avoir repoussé des assauts à l’arme blanche, au moment où, +manquant de poudre, l’héroïque chef de la petite garnison calculait déjà +l’instant où il ne lui resterait plus qu’à se faire sauter, le +gouverneur, le lieutenant-colonel Faidherbe, par des prodiges d’énergie +et le dévouement de la marine, parvenait, grâce à une crue inespérée, à +remonter à Khay, et, débarquant à la tête d’une poignée de laptots, +après avoir canonné l’armée d’El Hadj, qui fit une belle résistance, +délivrait le fort entouré d’une ceinture de cadavres qui témoignaient +assez de son énergique défense. On poursuivit les fuyards jusqu’au +Félou ; mais, avec si peu de forces, il n’eût pas été prudent d’aller +plus loin, et l’armée d’El Hadj, fortement éprouvée par ce débarquement, +alla retrouver son maître à Sabouciré. + +L’étoile d’El Hadj commençait à pâlir, et cependant, avant de +s’éteindre, elle devait briller d’un bien vif éclat. Nous sommes arrivés +au mois de juillet 1857[105]. + +Lorsque l’armée fut arrivée à Sabouciré (Logo), annonçant à El Hadj que +les _sakhars_ (bateaux à vapeur) venaient et qu’il n’y avait plus moyen +de résister, le marabout leur répondit : « Eh bien ! vous l’avez voulu, +vous êtes allés attaquer les blancs, et les voilà qui vous chassent. +Cependant je n’avais pas affaire à eux ; je n’ai affaire qu’aux Bambaras +et aux noirs Keffirs. Vous fuyez ; eh bien, moi, je ne fuirai pas, et si +les blancs viennent jusqu’ici, ils me trouveront. » + +Mais, au bout de quelques jours, la famine se mit de la partie, et quand +on entendit raconter que tous les bateaux à vapeur étaient allés à +Saint-Louis chercher des troupes, la désertion des Toucouleurs commença +à s’opérer dans de larges proportions. Bientôt El Hadj s’en aperçut : +les chefs de l’armée vinrent le trouver ; alors il les rassembla et leur +demanda ce que signifiait cette désertion. « Nous mourons de faim, El +Hadj. » Telle fut la réponse, et quand il demanda l’avis des chefs, ils +le supplièrent de monter sur les montagnes et d’entrer dans le Bambouk ; +c’était à la fois le moyen de se ravitailler et de fuir le gouverneur. +Vingt jours s’étaient écoulés depuis la prise de Médine ; El Hadj compta +l’armée, réduite à sept mille hommes, et partit pour Dinguira (Natiaga), +lançant comme dernière forfanterie qu’il ne fuyait pas, mais qu’il +allait chercher des vivres et que si on le cherchait, il serait facile +de le trouver[106]. + +Il passa une nuit à Dinguira, et, s’enfonçant dans la montagne, arriva à +Courba[107] (Bambouk) et prit la route de Koundian ; mais, avant d’y +arriver, il fallait passer le Galamagui, dont les eaux étaient en ce +moment grossies. Ce passage lui coûta plusieurs centaines d’hommes et +d’animaux, qui, entraînés par le courant, se brisèrent sur les roches ou +se noyèrent. + +A l’approche d’El Hadj, tout le monde fuyait ; le chef de Koudian, +Coura, le même qui s’était rendu quelques années auparavant, ne se +sentant pas sans doute la conscience en repos quant à l’observance de la +religion musulmane, prit la route du Sud avec tout son monde et alla +chercher dans les montagnes un abri plus sûr. + +En entrant à Koudian, El Hadj y trouva des provisions de mil très- +abondantes ; quelques razzias lui fournirent des bestiaux, et il +s’installa dans ce lieu[108]. + +Pendant cinq mois et dix jours, il n’eut qu’une occupation, faire +construire, sous la direction de Samba N’diaye, le redoutable tata que +nous avons vu à notre passage. On raconte à ce sujet que, manquant de +bras, il demanda aux Talibés de porter des pierres de la montagne, et +que ceux-ci ayant refusé, il donna lui-même l’exemple en portant une +pierre sur sa tête. + +Pendant ce séjour de cinq mois, il détacha deux armées, l’une de deux +mille cinq cents hommes, commandée par Mahmady Sidy Yanké, et l’autre +par Mahmodou Yoroba, pour ravager le Konkadougou et les provinces +avoisinantes, dont il acquit ainsi tout l’or. + +Lorsque ces travaux furent terminés (décembre 1857), El Hadj se remit en +marche à travers le Diébédougou et alla camper à Yatera, village situé +sur une montagne, puis à Diantintian, qui se rendit ; ensuite à +Guibouria, dont les habitants prirent la fuite, ainsi que ceux de +plusieurs petits villages. Il s’arrêta dix-sept jours pour faire démolir +les villages des fugitifs ; il passa alors le Konkadougou et vint à +Sekhokoto (visité par Pascal), puis à Khakhadia sur le Falémé, village +qui se sauva et qu’il détruisit ; il passa cette rivière et campa à +Toumboura (Bondou), qui se rendit. + +De là, il alla à Goundiourou, où il assembla les Pouls Sissibés pour les +exciter à se révolter contre leur almami[109] (Boubakar Saada), et, +comme ils refusaient de faire la guerre, il leur ordonna de quitter le +pays et d’aller à Nioro, ce à quoi ils consentirent. + +Il se rendit alors lui-même à Boulébané (Bondou) (15 avril 1858), pour +les faire partir sous forte escorte, et, en même temps, il expédiait, +sous le commandement de Samba N’diaye, les deux obusiers de 0m,12, +abandonnés peu auparavant, à l’échauffourée de N’dioum, par le +commandant de Bakel[110]. + +Pendant ce temps, le Fouta essayait de barrer le fleuve du Sénégal à +Garli, et, au dire des Talibés, El Hadj laissait faire tout en disant à +ses intimes qu’il ne croyait pas la chose possible[111]. + +De Boulébané, où il resta quelque temps, il passa à Samba Kholo, à +Somsom Tata, à Borndé, et vint sur les bords du Sénégal, à Djawara, où +il célébra le Cauri[112]. Il entra alors dans le Fouta central, +annonçant l’intention de l’organiser, et vint se camper à Oréfondé, d’où +il commença à envoyer ses émissaires dans tout le pays. + +Il y resta jusqu’en avril 1859 ; il n’était pas content des gens du +Fouta, mais, à cause des chefs de son armée, qui étaient Toucouleurs, il +ne pouvait rien faire contre le Fouta, sans quoi il l’eût certainement +brûlé de fond en comble. + +A cette époque, Alpha Oumar Boïla, à Nioro, se battait contre les Maures +de la tribu des El Bodel, tribu très-nombreuse et puissante, qu’il +réduisit après de nombreuses razzias. + +Pendant qu’il était dans le Fouta, El Hadj s’avança jusqu’à N’dioum, +dans le Toro, mais il n’y resta pas, et, après l’avoir brûlé, commença à +reculer, rappelé par la nouvelle de la révolte entière du Kaarta. + +Il n’avait pas de temps à perdre ; aussi réunit-il tout le monde +possible, emmenant hommes, femmes et enfants, la plupart malgré eux, et +il remonta le cours du Sénégal ; il vint passer en vue de Bakel, où le +commandant lui fit lancer des obus ; mais El Hadj défendit +d’attaquer[113]. Il avait bien alors quarante mille personnes avec lui. +Il avait célébré le Cauri à Djawara (mai 1859). + +El Hadj alla passer le fleuve à Diaguila, et, remontant sur la rive +droite, se rendit à Diougountouré et de là à Guémou (Guidimakha), où il +donna ses ordres pour la construction d’un tata en pierres. + +Pendant ce temps, une partie de l’armée avait continué à remonter le +fleuve sur la rive gauche et, à Arondou, rejoignait un neveu d’El Hadj, +Sirey Adama[114], qui, parti du Fouta, et marchant sur la rive des +Maures, avait eu avec les Douaïch un combat à la hauteur de +Djawara[115] ; de là, il était allé achever la destruction de Dramané et +de tous les villages du Kaméra qui avaient tenté de se reconstruire, à +l’exception de Lanel, qui avait toujours été dévoué à El Hadj et se +rendit. + +Les deux armées se rendirent à Arondou et attaquèrent _le Pilote_[116]. +Voyant une corde qui attachait le bâtiment au rivage, tout le monde vint +haler le navire à terre ; ils croyaient déjà le tenir quand tout d’un +coup le canon tonna à mitraille et leur tua bien du monde. Ce fut le +signal de la retraite. Après cette attaque, Sirey Adama alla à Guémou +rejoindre El Hadj ; ce dernier lui donna le commandement du village et +se rendit à Sollou, puis à Guidingollou (Guidimakha), à Sérénate, et +revint à Khabou ; il longea en suite le fleuve jusqu’à Somonkidé, alla à +Khollou (Khasso), et de là à Serro, où il laissa l’armée, pendant qu’il +se dirigeait sur Koniakary avec six hommes. Il n’y passa qu’une nuit, +revint à Serro prendre l’armée et entra dans le Diafounou. Il passa à +Khérisingané, Komonwollou et à Tambakara, où il célébra la Tabaski +(juillet 1859), et où il fit construire un tata, à la garde duquel il +laissa son captif Sulman (Bambara du Kaarta) avec une garnison. + +De là, il se rendit à Yaguiné, puis à Niogomera, dans le Guidioumé, d’où +il alla à Nioro, par le Kaniarémé, en passant par Khodée, Krémis, +Kéranné, Khorigné, Nioro-Tougouni, Kamandapé et Nioro. + +Tous les Djawaras du Kingui s’étaient enfuis à la nouvelle de son +arrivée et avaient été chercher un refuge à Ségou ; ils fuyaient +l’orage. Mais El Hadj avait cette fois son plan bien arrêté : il avait +déclaré qu’il ne tenterait plus rien contre les blancs, à moins qu’ils +ne l’attaquassent, et qu’il n’avait affaire qu’aux Bambaras. C’est en +effet contre eux que nous allons le voir agir. + +Après un mois et demi de séjour à Nioro, il en sort avec son armée, +suivi de la cohorte de femmes, d’enfants, de bœufs porteurs, ânes, etc., +qui l’encombrent depuis le Fouta. Il traverse le Kingui à l’Est, passe +Touroungoumbé et s’avance jusqu’à Bagoyna. Tous les révoltés fuyaient. +Il revint sur ses pas jusqu’à Kouroutté, village alors désert. Il entra +dans les broussailles, et, tournant Diangounté à l’Ouest, vint, en dix +jours de marche, tomber à Marcoïa, capitale du Bélédougou[117] et centre +actif d’où les révoltés du Kaarta dirigeaient leurs coups contre lui. Il +y avait là une grande quantité de Pouls du Bakhounou, de Djawaras du +Kaarta et de Massassis, qui, après s’être rendus et avoir suivi El Hadj +au Fouta, s’étaient enfuis. + +Le siége de Marcoïa ne fut pas long. El Hadj y avait amené les deux +canons obusiers qui étaient en son pouvoir. Il tira quelques coups avec +des boulets qu’il avait fait ramasser au siége de Médine et envoya un +obus qui éclata au-dessus du village. La panique s’empara des Bambaras, +qui dirent qu’El Hadj les fusillait sur terre et que le ciel les +fusillait d’en haut. Un mouvement de terreur indicible s’empara d’eux ; +El Hadj en profitant, lança son armée, et le village fut pris après un +grand massacre. Le roi, entre autres, fut pris vivant et tué. On +s’établit dans le village après l’avoir débarrassé des cadavres, qui +furent abandonnés aux hyènes. + +[Décoration] + + +[Note 100 : On prétend que c’est Oulibo qui les engagea à se soumettre, +en leur faisant un tableau effrayant des forces de son nouveau maître.] + +[Note 101 : Les Kountiguis, quoique esclaves, étaient investis de grands +commandements territoriaux et militaires.] + +[Note 102 : On raconte à ce sujet un fait qui est en contradiction avec +le caractère que Raffenel prête aux griots, dont il veut faire de +nouveaux Blondel. Lorsqu’Abdoul quitta Ségou, le griot du roi le chargea +de dire à El Hadj qu’il savait bien qu’avant peu il serait le vrai +maître du pays, et que le jour où cela arriverait, il se souvînt du +griot qui lui était tout dévoué. + +Quand El Hadj, plus tard, se fut emparé de Ségou, ce griot s’enfuit +d’abord chez le roi du Macina, Ahmadi-Ahmadou ; mais sa femme tomba aux +mains d’El Hadj. Elle se réclama de Tierno-Abdoul, et elle fut très-bien +traitée. Un peu plus tard, ce griot voyant El Hadj se soutenir malgré +les attaques du Macina, vint le trouver ; il fut très-bien reçu, et, +quand il eut chanté son nouveau maître, on lui donna une maison, des +chevaux, des esclaves, et il fut installé dans l’intérieur même de +Ségou-Sikoro. Quand, plus tard, El Hadj partit pour le Macina, le même +griot, au lieu de le suivre, demanda à rester avec Ahmadou à Ségou, et +tant que le pays fut tranquille, il ne bougea pas ; mais aux premiers +symptômes de révolte, il servit d’espion aux Bambaras. Chaque jour, il +tenait les chefs révoltés au courant de ce qu’on préparait à Ségou. +Quand Sansandig fut révolté, il y envoyait des courriers, mais il en fit +tant qu’il fut surpris ; on le surveilla ; il s’en aperçut et prit la +fuite vers Bamakou ; mais Ahmadou, informé à temps, le fit poursuivre, +et cette histoire finit comme toutes les autres, _on lui coupa le cou_.] + +[Note 103 : Le siége de Médine commença le 20 avril 1857.] + +[Note 104 : Ce chiffre de vingt-trois mille paraît exagéré ; il m’a été +donné par Samfarba, qui s’y trouvait ; mais, d’après d’autres +renseignements, je pense qu’il faudrait le réduire à quinze mille, +beaucoup de Talibés ayant quitté El Hadj après la prise de Sabouciré +pour retourner chez eux avec leur butin, qui étai considérable.] + +[Note 105 : La délivrance de Médine est du 18 juillet 1857.] + +[Note 106 : Je ne saurais trop répéter que ce récit renferme des +inexactitudes volontaires, des oublis de tous genres ; c’est ainsi qu’il +ne fait pas mention d’un beau combat livré par le gouverneur Faidherbe, +à toute l’armée d’El Hadj et à un immense convoi qui arrivait du Fouta +faire la jonction avec le marabout. Ce combat eut lieu cinq jours après +la délivrance de Médine. + +J’aurais pu rétablir ces faits, mais j’ai voulu laisser le récit tel +qu’il m’a été fait par les Talibés ; tel quel, il contient des +renseignements utiles.] + +[Note 107 : De Courba, El Hadj expédia Alpha Ousman (un de ses meilleurs +généraux), avec une armée de mille cinq cents hommes pour ravager le +Bambouk, le Ba Fing, le Gangaran, le Bagniaka Dougou, le Gadougou, le +Nabou, en un mot tous les pays Malinkés non soumis. Une fois cette +besogne faite, Alpha Ousman remonta au Birgo ; il y fonda Mourgoula, +place forte, d’où il opéra sur le Foula Dougou, pendant le temps qu’El +Hadj était dans le Fouta (1858).] + +[Note 108 : Ce fut à Koundian qu’El Hadj apprit que Somsom Tata, dans le +Bondou, avait été enlevé par le gouverneur, ainsi que Kana Makhounou +(Khasso, rive droite).] + +[Note 109 : Après la délivrance de Médine et l’affaire de Somsom Tata, +le Bondou s’était soumis à Boubakar Saada ; le Logo et le Natiaga +avaient été réoccupés par leurs chefs.] + +[Note 110 : N’dioum (Ferlo), dans le Bondou, était révolté. Boubakar +Saada alla l’attaquer avec deux mille hommes ; il ne pouvait pas le +prendre ; le commandant de Bakel alla le secourir avec deux obusiers et +vingt hommes. L’armée ayant attaqué et commencé à brûler le village, +trouva une grande résistance, se débanda, et M. Cornu, abandonné avec +ses quelques hommes, fut forcé de prendre la fuite (novembre 1857).] + +[Note 111 : C’était par son ordre qu’on le faisait, mais c’est toujours +la même tactique.] + +[Note 112 : _Cauri_, fête musulmane.] + +[Note 113 : Son armée avait déjà été repoussée quelques jours avant, à +Matam, fort construit en 1857.] + +[Note 114 : Fils d’Adama, sœur d’El Hadj.] + +[Note 115 : En décembre 1859, me rendant à l’oasis du Tagant, j’ai +visité ce champ de bataille, qui était encore couvert d’ossements. Les +deux partis s’attribuent la victoire.] + +[Note 116 : Brick alors stationnaire à Arondou.] + +[Note 117 : Le Bélédougou, pays tributaire de Ségou, habité par les +Bambaras Béléris, situé sur la rive gauche du Niger, de Bamakou à +Yamina.] + + + + + CHAPITRE XVI. + +Séjour à Marcoïa. — Attaques des Bambaras. — On chasse les femmes. — +Entrée dans le Fadougou. — Prise de Damfa. — Bataille en rase campagne. +— Entrée à Yamina. — Prise de Diabal. — Prise d’Oïtala. — El Hadj entre +à Sansandig, qui se rend. — Correspondance avec le roi du Macina. — +Guerre et victoire d’El Hadj sur les armées réunies de Macina et Ségou. +— El Hadj entre à Ségou-Sikoro. + + +Presque le même jour, à peu de distance, Alpha Ousman, que nous avons +laissé à Mourgoula, réussissait, après une première attaque +infructueuse, à s’emparer de Bangassi, capitale du Foula-Dougou, qu’il +détruisait, et, apprenant que El Hadj était à Marcoïa, il laissait une +petite garnison à Mourgoula et allait rejoindre son maître. + +El Hadj resta cinq mois à Marcoïa ; il y était depuis peu de temps, +lorsqu’il apprit par un Bakiri, nommé Tambo, la prise de Guémou[118] par +les Français, et la mort de Sirey Adama. Ce Bakiri avait lui-même pris +part à la lutte avec une bande de cavaliers qui avaient été chassés par +les volontaires de Bakel. + +El Hadj avait trouvé à Marcoïa une grande quantité de mil, mais il avait +beaucoup de monde à nourrir. Aussi commença-t-on tout de suite à ravager +le Bélédougou. Pendant ce temps, les Djawaras qui s’étaient réfugiés à +Ségou y trouvèrent Ali, nommé depuis peu roi à la place de Toroco-Mari, +assassiné par les captifs révoltés ; ils lui dirent que, s’il n’y +prenait pas garde, El Hadj avant peu viendrait l’attaquer. Ali n’écouta +pas d’abord, mais quand il vit le marabout maître de Marcoïa, il +s’indigna de son audace et donna une armée à Karounka[119] et à ses +Djawaras. Ils vinrent attaquer El Hadj, qui les repoussa, et ils +rentrèrent à Ségou ; alors le Fadougou réunit une armée à laquelle vint +se joindre tout le pays, à l’exception des Soninkés musulmans, avec +lesquels El Hadj avait des intelligences. + +Cette armée n’eut pas plus de succès que la première. + +Cette fois, Ali s’effraya sérieusement, et il rassembla lui-même une +armée qu’il confia à deux de ses Kountiguis, Bagui et Bonoto ; ils ne +furent pas plus heureux et firent des pertes nombreuses. + +Le temps s’écoulait et les vivres devenaient plus rares à Marcoïa ; on +en manqua bientôt tout à fait. El Hadj rassembla les chefs et leur dit +qu’il fallait sortir, que s’il se sauvait à Nioro tout le pays allait se +lever et qu’ils succomberaient, qu’on prendrait leurs femmes et leurs +enfants ; que, d’ailleurs, le Ségou était venu l’attaquer, et que Dieu +lui commandait de faire la guerre aux Keffirs. Les chefs acceptèrent de +faire la guerre avec le Ségou ; mais, au moment de rassembler l’armée, +El Hadj déclara qu’il fallait abandonner toutes les femmes, qui étaient +trop gênantes pour une pareille campagne, que lui-même donnerait +l’exemple. Cette proposition souleva un orage indicible ; mais, après le +premier mouvement, chacun réfléchit, un certain nombre consentirent, +d’autres profitèrent du moment pour déserter un drapeau qu’ils servaient +malgré eux et se frayèrent un chemin vers le Sénégal. Un grand nombre +périt en route, mais là, comme à l’époque de la famine de Nioro, on vit +revenir sur les bords du Sénégal des bandes d’individus, où femmes et +enfants dominaient, véritables squelettes ambulants[120] qui n’avaient +depuis un mois, quelquefois plus, que des herbes pour se nourrir. + +Le sacrifice ordonné fut accompli, et l’armée se mit en marche, suivie +d’une autre véritable armée de femmes qu’on chassait pour les maintenir +à distance. Un grand nombre de ces malheureuses, qui ne suivaient qu’à +peine, manquant de tout, furent ramassées par les Bambaras qui, +rencontrant chez elles de plus beaux types que chez eux, en firent leurs +femmes et leurs esclaves[121]. + +El Hadj alors se dirigea sur Séguébala (Saknabala) et entra à son tour +dans le Fadougou, d’où on était venu l’attaquer. Ce fut à Marconnah, +village de Soninkés musulmans, dans le Lambalaké, qu’il alla d’abord. +Là, Barada Tunkara, chef de Toumboula, vint se rendre à lui ; El Hadj +lui fit des cadeaux et le renvoya, lui disant de bien garder les +Soninkés, qu’il mit tous entre ses mains. + +El Hadj se rendit ensuite à Damfa, où il éprouva assez de résistance ; +mais les canons ayant été mis en batterie, la panique, dès le deuxième +coup, s’empara du village dont les habitants prirent la fuite par +l’extrémité opposée à l’attaque ; on en fit un grand massacre, et le +chef, nommé Dombé, pris vivant, fut décapité ; après cela, les +fortifications furent rasées. Damfa était le chef-lieu du Damfari, et +Dombé portait le titre de roi de ce pays. + +El Hadj passa vingt-cinq jours à Damfa ; puis, apprenant que deux +formidables armées arrivaient à sa rencontre, sous le commandement de +Bagui et de Bonoto, renforcées de tous les Bambaras du Fadougou et des +Djawaras, il sortit et passa entre les deux armées qui voulaient le +prendre entre deux feux. Les armées se mirent à sa poursuite et +l’attaquèrent le lendemain matin ; El Hadj était prêt, tandis que les +Bambaras arrivaient débandés ; après une demi-heure de combat, ces +derniers étaient en fuite dans toutes les directions ; on ne les +poursuivit pas, et El Hadj, par une marche forcée, arriva le lendemain +matin à Dioni. Sans s’y arrêter, et trouvant tous les villages déserts, +il arriva à Yamina, que ses habitants venaient d’abandonner en grande +partie. Il y entra et s’y installa aussitôt pour s’y défendre. Peu de +jours après, il célébra le Cauri (avril 1860). + +Tout d’abord il se trouva tranquille ; les habitants de la ville y +rentrèrent peu à peu et se rendirent. El Hadj les accueillit bien puis, +apprenant que le village de Diabal rassemblait une armée, il envoya +Tierno Ousman pour le détruire, ce qui se fit sans grande difficulté. +Les habitants se jetèrent dans le marigot qui porte le nom du village et +un grand nombre s’y noyèrent. + +El Hadj resta ainsi à Yamina quatre à cinq mois ; mais les vivres étant +épuisés, il fallut songer à marcher en avant, et on alla occuper le +village désert de Tamani, dont les habitants avaient fui, abandonnant +toutes les provisions. Il laissait derrière lui, à Yamina, une forte +garnison et les femmes qui avaient pu suivre. + +Le Ségou en entier se prit alors de peur quand il vit qu’El Hadj en +voulait au territoire de Ségou proprement dit (de Yamina à Sansandig sur +les deux rives du fleuve). Les populations se soulevèrent en masse et +vinrent se rassembler en armée à Oïtala, sous le commandement de Tata, +fils d’Ali et premier prince de Ségou. + +El Hadj, dès qu’il l’apprit, se disposa à les attaquer. + +Quelques jours après, en effet, il était en marche avec l’armée et +arrivait devant Oïtala, où plus de 15000 hommes d’armée étaient +rassemblés ; à neuf heures du matin on attaqua, mais cette fois la +fusillade des défenseurs fut tellement vive que les Talibés reculèrent, +laissant près de 300 morts sur les remparts du village ; les canons +furent abandonnés, et Samba N’diaye, en allant avec 30 Yoloffs les +rechercher, eut 7 hommes blessés mortellement et 15 atteints plus ou +moins gravement. Les roues étaient d’ailleurs cassées. El Hadj, à la vue +de la retraite de ses compagnies démoralisées, s’approcha un peu du +village et descendit s’asseoir au pied d’un arbre. On vint alors +l’entourer : — « Où voulez-vous aller ? leur dit-il ; retourner à +Nioro ? Ne savez-vous pas que vous périrez tous en route, de faim ou par +les attaques de Ségou, qui vous poursuivra. Je vous le dis (m’bimi), il +faut mourir ici ou vaincre. » + +Ces paroles ranimèrent un peu les Talibés, mais il ne put les décider à +retourner à l’attaque, et on cerna à peu près le village ; puis, ayant +reconnu un petit village de forgerons abandonné, on y entra et, pendant +cinq jours, on travailla à réparer les affûts des canons qui n’avaient +pu tirer qu’un seul coup le jour de l’attaque. Le cinquième jour, El +Hadj rouvrit le feu avec ses canons et, s’apercevant que la déroute +était à l’intérieur du village par suite des éclats d’obus, il lança ses +troupes à l’assaut, et à six heures et demie du matin le village fut +pris. On fit un grand massacre ; Tata, le défenseur, fut tué ainsi que +ses frères, et leurs mères, sœurs, femmes et griotes devinrent le butin +d’El Hadj. On fit entrer les nombreux blessés dans le village et on s’y +établit ; on enterra les morts et on se prépara à de nouvelles +luttes[122]. + +Ce fut à ce moment qu’un marabout de Sansandig, nommé Koro Mama, écrivit +à El Hadj de venir sans retard et d’entrer dans la ville qui se rendrait +à lui. Koro Mama était le chef des Couma[123], qui fondèrent Sansandig +et en furent longtemps les chefs ; qui l’étaient même probablement au +moment du passage de Mongo Park. Depuis peu, le commandement était +dévolu aux Cissey, autre famille soninké qui avait chèrement acheté +cette faveur au roi de Ségou. Tous ces marchands, très-riches +d’ailleurs, étaient musulmans, et, voyant un coreligionnaire aussi +puissant que l’était à ce moment El Hadj, ils pensèrent sans doute qu’en +se soumettant à lui ils auraient le bénéfice de la suppression +d’impôts ; mais, bien loin d’atteindre ce but, dès qu’El Hadj fut entré +chez eux, ils virent bien qu’ils n’avaient fait que changer de maître +et, au lieu d’un maître éloigné, auquel une fois le tribut payé on ne +doit plus rien, c’était un maître incessamment présent qu’ils s’étaient +donné. + +El Hadj, dès qu’il reçut la lettre de Koro Mama, se mit en marche ; +c’était vingt-six jours après la prise d’Oïtala ; en trois jours on fut +à Sansandig, qui ouvrit ses portes au marabout, au milieu du chant des +griots et de toutes les fantasias imaginables. + +El Hadj passa cinq mois dans les murs de Sansandig, organisant les +impôts, supprimant à son profit ceux que percevait le chef de la ville, +aussi bien que ceux qui autrefois étaient touchés par les différents +chefs bambaras et le roi de Ségou. + +Mais le Macina commençait à s’inquiéter et à se remuer ; soit que +réellement le roi de ce pays eût accepté le rôle de protecteur, à la +condition qu’Ali se ferait musulman, soit qu’il fût contrarié de voir +que le Ségou qu’il avait longtemps convoité allait lui échapper, soit +enfin rivalité de métier qui le poussait à regarder El Hadj comme un +pauvre mendiant, disait-il, il écrivit à ce dernier, l’engageant dans +son intérêt à abandonner le pays de Ségou, qui était sa propriété, +puisque ce pays s’était rendu à lui, et qu’il l’avait converti à +l’islamisme. + +Ce fut un grand ennui pour El Hadj, mais il était trop adroit pour se +donner l’apparence d’un tort ; aussi répondit-il à Ahmadi-Ahmadou, roi +du Macina : « Je me suis battu avec le Ségou qui est venu m’attaquer ; +je l’ai chassé depuis Marcoïa jusqu’ici ; je ne puis le laisser +maintenant ; si tu veux le bien, voici ce que je te propose : Fais[124] +ton armée, mettons-nous ensemble, comme deux bons musulmans, pour +écraser les Keffirs, et alors nous partagerons le pays et ses +dépouilles. » + +Ahmadi-Ahmadou, en dépit des victoires d’El Hadj Omar, ne pouvait croire +à sa force, et il regarda sa proposition comme une insulte ; il ne +répondit qu’en lui envoyant l’ordre de sortir de Sansandig, au plus +vite, lui disant que s’il n’obéissait pas on l’en chasserait par force, +et, ce disant, il rassembla une armée de 8000 cavaliers et 6000 hommes à +pied, tous armés de lances, à l’exception de 1000 fusiliers, sous le +commandement de Balobo[125]. Cette armée vint camper à Koni[126] sur le +bord du Niger. + +Il n’était plus temps de parlementer, et cependant El Hadj envoya encore +une lettre à Balobo pour lui dire que, s’il faisait un pas de plus sur +le territoire de Ségou, lui, El Hadj, irait prendre Hamdallahi. + +Pour toute réponse, Balobo envoya à Ségou-Sikoro 500 cavaliers pour +prévenir Ali, dont l’armée vint se réunir à celle de Balobo, sur le bord +du fleuve à Tayo, petit village en face même de Sansandig. + +El Hadj ne bougea pas ; pendant deux mois on resta dans cette position. +Cependant un jour, les pêcheurs des deux camps échangèrent, de leurs +pirogues, quelques coups de fusil ; aussitôt les Talibés, croyant à une +attaque, se précipitent dans le lit du fleuve, qui était guéable à ce +moment : ils avaient de l’eau jusqu’aux aisselles et portaient leurs +fusils et leur poudre sur la tête. Vainement El Hadj les fait rappeler ; +l’armée est pleine d’ardeur ; elle a été depuis peu renforcée de +contingents venus depuis Nioro au bruit des victoires. Avant que ses +ordres, qu’il fait porter par ses chefs, envoyant sa sandale, son +chapelet, son satala même en témoignage de la source d’où ils émanent, +avant que ses ordres soient entendus, 500 hommes ont traversé le fleuve +et sont tombés sur les Maciniens. Ceux-ci cèdent le terrain ; les +Talibés s’engagent, et, lorsque les troupes du Macina reviennent sur +eux, aucun n’échappe : ils sont, les uns après les autres, cloués à +terre par les lances du Macina, que les cavaliers manient avec une +adresse merveilleuse. Le lendemain, El Hadj ne pouvait plus contenir son +armée, frémissante du désir de venger les victimes de la veille. + +Il partagea cependant son monde en deux colonnes : l’une, commandée par +Alpha Oumar Boïla, l’autre par Alpha Ousman. Pendant que le premier +traversait à Sansandig même le fleuve, Alpha Ousman était allé le +traverser à quelques lieues plus bas. + +Aussi, lorsque les Maciniens, qui attendaient que l’armée d’Alpha Oumar +fût passée pour l’attaquer, s’ébranlèrent, ils furent pris entre deux +feux, et, au premier choc, se débandèrent, les Maciniens reprenant le +chemin de leur pays de toute la vitesse de leurs chevaux et les Bambaras +la route de Ségou-Sikoro. + +El Hadj, pendant ce temps, était resté en prières dans Sansandig. Il fit +camper ses deux colonnes victorieuses à Kragno[127], village abandonné, +et, cinq jours après le combat, vint se mettre à leur tête, laissant une +garnison de mille Talibés à Sansandig sous le commandement de Bakar +Tako. Puis il demeura encore deux jours à Kragno. + +Pendant ce temps d’arrêt, Alpha Oumar avait été avec une armée jusqu’à +Sarrau, s’assurer que les Maciniens étaient bien en fuite. Lorsqu’il +revint, El Hadj, rassuré de ce côté, s’avança jusqu’à Bamabougou. +L’armée de Ségou, au lieu de se renfermer dans les murs, commit la faute +si souvent répétée de sortir. Elle vint se former à Banancoro ; mais, +dès qu’elle apprit qu’El Hadj approchait, elle ne se sentit pas le +courage d’attendre et prit la fuite avant que le marabout fût en vue. +Deux ou trois chefs seulement, dévoués à leur maître, allèrent à Ségou- +Sikoro prévenir Ali qu’il n’avait plus d’armée et qu’il n’avait que le +temps de fuir. + +Il monta tout de suite à cheval et sortit par la porte de l’Ouest. + +Le même jour, El Hadj entrait à Ségou-Sikoro à neuf heures et demie du +matin, ne s’étant pas arrêté une minute depuis Bamabougou ; c’était un +mois et deux jours avant le Cauri (le 10 mars 1861). + +[Décoration] + + +[Note 118 : La prise de Guémou, le 25 octobre 1859, est un des beaux +faits d’armes accomplis au Sénégal : sur mille cinq cents hommes, +volontaires compris, nous eûmes trente-neuf tués, dont un officier et +quatre-vingt-dix-sept blessés, dont six officiers ; on tua deux cent +cinquante hommes à l’ennemi et on fit mille cinq cents prisonniers.] + +[Note 119 : Karounka, chef des Djawaras, fut peu après surpris par une +colonne dirigée par les espions d’El Hadj et tué après une énergique +défense.] + +[Note 120 : Pour ma part, j’en recueillis quelques centaines à Makhana, +en mai 1860.] + +[Note 121 : Plus tard, quand El Hadj fut vainqueur, il les fit +restituer ; la plupart étaient enceintes des Bambaras, et on raconte que +quelques-unes désertèrent pour retourner chez les Bambaras, ce qui ne +nous étonne pas, car elles devaient y trouver plus de bien-être.] + +[Note 122 : La prise d’Oïtala passe à Ségou pour le combat le plus +meurtrier qu’aient jamais vu les Talibés. Plus tard, sous le rapport des +pertes de l’ennemi, on y a comparé la prise de Toghou, à laquelle +j’assistais et dont je donne plus loin le récit.] + +[Note 123 : Grande famille soninké.] + +[Note 124 : Expression du pays comme quelques autres plus ou moins +bizarres que j’emploie à dessein, afin de donner une idée du style +nègre.] + +[Note 125 : Balobo était l’oncle d’Ahmadi-Ahmadou.] + +[Note 126 : Koni est aujourd’hui détruit. Je n’ai pu en savoir au juste +la position, qui devait être à une dizaine de lieues en aval de +Sansandig.] + +[Note 127 : Kragno ; d’autres prononcent Kérangou, Kérano, Kérango.] + + + + + CHAPITRE XVII. + +El Hadj à Ségou. — Il envoie à la recherche d’Ali. — Le Macina vient +l’attaquer à Ségou. — Correspondance entre Ahmadi-Ahmadou et El Hadj. — +El Hadj remet le commandement à Ahmadou, son fils, et part pour le +Macina le 13 avril 1862. — Combat de Konihou. — Bataille de Saéwal. — +Conduite héroïque d’Ahmadi-Ahmadou. — El Hadj entre à Hamdallahi. — +Ahmadi-Ahmadou est fait prisonnier. — Sa mort. — Soumission du Macina. — +Ali prisonnier. — El Hadj est maître du pays de Tombouctou au Sénégal. — +Motifs qui lui ont facilité la conquête du Macina et coup d’œil sur le +passé de cet État. — Ahmadou vient à Hamdallahi. — Projet de révolte +découvert au Macina. + + +C’est le 10 mars 1861 qu’El Hadj Omar entrait en maître dans Ségou, +prenant possession du palais et des trésors accumulés depuis des siècles +par les divers rois qui s’étaient succédé dans ce pays. Les femmes et +les enfants de la famille royale, leurs griots et leurs captifs étaient +en son pouvoir. + +Il s’occupa aussitôt de bâtir sa maison, c’est-à-dire de fortifier un +réduit dans lequel se trouvèrent enfermés tous les magasins à or, à +poudre, à étoffes, à sel, à cauris ou autres marchandises. + +Peu à peu les différents chefs de captifs écrivirent ou plutôt firent +écrire par des marabouts de l’intérieur qu’ils voulaient se rendre à El +Hadj. Celui-ci les engagea à venir et les reçut très-bien ; dès lors +tous se rallièrent, et moins de trois mois après son entrée à Ségou- +Sikoro on comptait les quelques Kountiguis qui n’étaient pas soumis. Cet +exemple, du reste, trouvait dans le Baninko des imitateurs, et bientôt +on vint de tous côtés ; et depuis Tengrela jusqu’au désert, El Hadj put +se dire le maître de ce vaste pays. El Hadj imposait à tous de se raser +la tête, de ne plus boire de liqueurs fermentées, de faire le salam, de +ne plus manger de chiens, de chevaux ni d’animaux morts de maladie ; il +prenait des otages pour en faire des sofas ; puis, lorsque le pays fut +bien soumis, il fit construire, toujours sous la direction de Samba +N’diaye, les fortifications de la ville. + +Tout était pour le mieux, mais Ali vivait encore, et El Hadj, qui avait +pour principe de tuer tous ses ennemis, comprenait que tant que ce roi +vivrait, il ne pouvait y avoir de sécurité pour lui. + +Aussi, peu de jours après son entrée à Ségou, il avait expédié Alpha +Oumar et sa colonne à la poursuite d’Ali dans le Baninko. On disait +qu’Ali était alors à Touna, mais il fut prévenu, on ne le trouva pas et +on rentra à Ségou. Cette fois, ce monarque détrôné, suivi de tous ceux +qui avaient bien voulu lui rester fidèles, était allé chercher secours +et refuge dans le Macina. + +Dans ce pays, il y avait une grande animosité contre El Hadj, et le roi +expédia tout de suite une armée avec l’ordre de reprendre Ségou-Sikoro. +Cette armée était, dit-on, de plus de trente mille hommes, dont au moins +dix mille cavaliers. Elle vint se camper dans les environs de Koghou, +c’est-à-dire en vue de Ségou-Sikoro, où elle resta quatorze jours sans +attaquer : le quinzième jour, quatre à cinq cents hommes d’El Hadj, qui +étaient partis par l’intérieur, rencontrèrent un parti de Maciniens qui +venaient d’enlever des bœufs et l’attaquèrent. Chaque jour, l’armée d’El +Hadj sortait sous les murs de la ville, s’avançant quelquefois jusqu’à +Soninkoura ; puis, quand venait le soir, les Maciniens reculaient +jusqu’à Banancoro et El Hadj rentrait à Ségou. Cette fois encore, en +entendant des coups de fusil, El Hadj voulut empêcher les Talibés de +s’élancer ; mais sa patrouille, après avoir chassé le parti des +Maciniens jusqu’à son camp, revenait chassée à son tour. L’armée d’El +Hadj s’élança et fit reculer les Maciniens. Ceux-ci revinrent à la +charge et le combat dura, avec des chances diverses, de deux heures de +l’après-midi jusqu’à la nuit. Les Maciniens alors lâchèrent pied, et El +Hadj ayant donné l’ordre de les poursuivre, l’armée presque entière se +mit à leur poursuite, pendant deux jours, faisant un grand massacre des +traînards. Ali, qui était là, et les chefs de l’armée, échappèrent avec +les meilleures troupes. El Hadj rentra à Ségou, et apprenant qu’Ali +était à Docou, près de Kouna dans le Macina, il envoya Mahmadi Sidy +Yanké pour l’attaquer ; Ali se sauva encore et alla à Fomponna ; puis, +de là, il rejoignit Ahmadi-Ahmadou, roi du Macina, qui le plaça à +Konikou près de Poremane où Babolo tenait garnison à la tête de son +armée. + +Mais alors, soit que les Maciniens fussent intimidés par leur défaite, +soit qu’une partie des marabouts se fût déclarée pour le nouveau +prophète, soit qu’il leur répugnât de faire la guerre contre des +musulmans en faveur de Keffirs, soit enfin par suite de dissensions +intestines[128], il arriva que, sur la demande de plusieurs chefs, +Ahmadi-Ahmadou envoya quelques hommes à El Hadj Omar, pour lui proposer +de régler leur différend à l’amiable. « Il espérait, me dit Samba +N’diaye, que El Hadj se contenterait du bien qu’il avait acquis et +quitterait le pays qu’Ahmadi-Ahmadou eût pris alors, car Ali ne comptait +plus pour rien. » Mais El Hadj répondit (et à ce moment tout le pays lui +était soumis) qu’il ne pouvait accepter cette proposition, que le Macina +était venu l’attaquer au Bakhounou depuis longtemps, qu’il était revenu +l’attaquer à Sansandig, lui, bon musulman, suivant la loi et faisant la +guerre aux Keffirs ; qu’alors il lui avait offert de se mettre ensemble +et qu’il eût dans ce cas loyalement partagé le bénéfice de la victoire ; +mais que Ahmadi-Ahmadou avait refusé, qu’il s’était mis contre lui avec +les Keffirs, et que maintenant il voulait la paix. Cela n’est pas juste, +ajoutait El Hadj. « Si tu veux venir en justice (saria), nous ferons +prononcer un jugement par un bon marabout, et ce qu’il dira sera bien +dit. » + +Ahmadi-Ahmadou, petit-fils du fondateur du Macina, était dans son pays +une espèce de prophète ; d’après la coutume de tous les États musulmans, +il joignait l’autorité religieuse à l’autorité civile, et outre +l’humiliation de traiter avec El Hadj, il ne pouvait le considérer comme +un marabout aussi _fort_[129] que lui. Aussi sa réponse fut-elle +provoquante au dernier point. « Si je t’ai demandé la paix, c’est que +les gens de mon pays la désiraient ; quant à moi, j’ai toujours souhaité +de me battre avec toi, et si tu ne viens pas m’attaquer, je marcherai +contre toi. » + +Tout cet échange de lettres ne se faisait pas avec une très-grande +rapidité, bien qu’on ne compte que six jours de marche de Ségou-Sikoro à +Hamdallahi ; le temps se passait, et près d’un an s’était écoulé depuis +le jour où El Hadj avait pris possession de Ségou. Il rassembla tous les +Bambaras, qui, depuis qu’ils s’étaient rendus, n’avaient pas tenté la +moindre révolte, et il leur dit qu’il laissait son fils aîné, +Ahmadou[130], pour les commander ; que, du reste, c’était à Ahmadou +qu’appartenaient toutes ses richesses, tout ce que Dieu lui avait donné, +et qu’il fallait lui obéir comme à lui-même. Tous promirent d’obéir. Du +reste, depuis qu’il avait fait venir Ahmadou près de lui, El Hadj +l’avait fait connaître de l’armée, disant qu’il lui donnait tous ses +biens et ne se réservait que le commandement de l’armée. Et depuis ce +temps, lorsqu’un chef ou quelqu’un des fils d’El Hadj venait lui +demander un présent, un cheval, un captif, de l’or ou autre chose, le +plus souvent le marabout le renvoyait à son fils aîné, qui, disait-on, +avait la main plus serrée que son père. De là, violentes disputes entre +Ahmadou et ses frères, surtout Mackiou, le second fils d’El Hadj, qui +était aussi bouillant que son frère était calme, et aussi généreux, +prodigue même que ce dernier était économe et parcimonieux. + +El Hadj annonça le départ de l’armée, et dix jours après le cauri de +1862, c’est-à-dire le 13 avril, il quitta Ségou-Sikoro, et opérant avec +l’activité que nous lui avons toujours vu déployer, il parvenait, la +même année, à faire la fête de Tabaski[131] (fête des moutons) à +Hamdallahi. + +En quittant Ségou-Sikoro, El Hadj, suivi de ses fils Mackiou, Adi, Maï, +Mountaga, de quelques enfants en bas âge et de quelques-uns de ses +neveux, entre autres de Tidiani, fils d’Alpha Ahmadou, son frère, et de +Seïdou Abi et Ibrahim Abi, fils de Tierno Boubakar, le plus jeune de ses +frères aînés, alla camper près de Dougassou, village qu’il avait fait +occuper par des Talibés, ainsi que Bamabougou, Koghé et les villages +riverains, tels que Mbébala et Banancoro. Il y a près du village de +Dougassou un lac nommé Déba ; ce fut là qu’il s’établit pour organiser +son armée. + +Il prit avec lui les meilleurs chefs : Alpha Oumar Boïla, Alpha Ousman, +Mahmady Sidy Yanké, Mahmady Yoroba et nombre d’autres, tous morts +aujourd’hui. Il réunit trente mille hommes, tant sofas que Talibés, ne +laissant à Ségou-Sikoro que quinze cents Talibés et un certain nombre de +Djawaras, de Massassis, c’est-à-dire de quoi défendre la ville. Il +descendit alors au Sud, passa le Bakhoy et cheminant à travers les +broussailles sans s’arrêter, passant en vue de Touna, il vint par une +marche continue et rapide à Konihou. Là Balobo l’attendait, et il y eut +un choc meurtrier ; mais l’armée du Macina ne put tenir contre la +fusillade, et Balobo fut obligé de se replier sur Jenné, où se trouvait +Ahmadi-Ahmadou avec une grosse colonne de troupes. Ce dernier, en +apprenant cette nouvelle victoire d’El Hadj, ne put cacher son +mécontentement ; il traita fort mal son oncle Balobo, lui reprochant +d’avoir eu peur, et disant : « Moi, je n’aurais pas reculé, je me serais +fait tuer. » Et immédiatement il fit battre le tam-tam de guerre et il +sortit en personne avec toute l’armée. Il rejoignit avec El Hadj à +Saéwal, sur les bords du Bakhoy. El Hadj avait bien rangé son monde pour +se défendre, car il ne voulait pas attaquer. En effet, l’armée du Macina +se précipita sur les Talibés ; les terribles lanciers maciniens, le +chapeau sur les yeux pour n’être pas effrayés par le feu des fusils, se +précipitaient, chargeant côte à côte comme de vieux bataillons et avec +un ensemble admirable ; mais mis en déroute par les décharges à bout +portant des fusils d’El Hadj, ils ne parvenaient pas à faire brèche dans +les rangs épais des Talibés : les morts tombaient sur les morts, la +victoire demeurait indécise. On se battit ainsi toute la journée et la +plus grande partie de la nuit. Alors Ahmadi-Ahmadou ne parvenant pas à +ébranler l’armée d’El Hadj, résolut de l’affamer. Disposant de forces +très-considérables, plus de cinquante mille hommes, il cerna l’armée du +marabout, groupée très-serrée et en cercle. Fatale résolution, qui lui +fit perdre son pays ! + +En effet, El Hadj avait, dans les vingt-quatre heures de combat, épuisé +ses balles ; il avait bien de la poudre, mais les balles manquaient, et +si le combat eût continué, c’en était fait de l’armée conquérante. Il +employa activement le répit qu’on lui donnait, et pendant cinq jours et +cinq nuits les forgerons n’arrêtèrent pas[132]. On avait trouvé du fer à +Poremane, on fabriqua dix mille balles par jour. Le cinquième jour, El +Hadj fit palabre et déclara qu’il allait se mettre en route et que le +lendemain (si bon Dieu voulait, _Ché Allaho_), il coucherait à +Hamdallahi. Personne n’y croyait ; mais El Hadj était décidé à jouer le +tout pour le tout ; depuis plusieurs jours on jeûnait quoiqu’on eût un +troupeau de bœufs ; il les fit tous abattre, et chacun put manger à son +appétit. + +Ce qu’on ignorait dans l’armée, c’est que pendant la nuit un des chefs +d’Ahmadi-Ahmadou était venu se rendre à El Hadj, et que celui-ci l’ayant +accusé d’être un espion, il était monté sur un arbre et avait indiqué la +disposition du campement des Maciniens, l’endroit où étaient le roi et +les principaux chefs. Aussi, au jour, El Hadj appela ses chefs, dressa +aussitôt son plan de bataille, chargeant telle ou telle compagnie +d’attaquer tel ou tel point, et se réservant d’attaquer lui-même Ahmadi- +Ahmadou, à la tête des Torodos. A six heures du matin, les dispositions +étaient prises. Et, chose qui montrait sa confiance, El Hadj fit mettre +les canons et leurs affûts sur le dos des chameaux, disant que, _Ché +Allaho_, cela ne servirait pas. Puis le signal de l’attaque ayant été +donné, il s’avança en personne : les Torodos formaient son avant-garde ; +il venait ensuite avec les poudres et ses sofas, son _diomfoutou_[133], +puis les femmes et sa _smala_, et enfin une compagnie de sofas et ses +Haoussankés (Haoussanis). Ahmadi avait vu le mouvement et se préparait +de son côté : il avait mis sa cavalerie en arrière et l’infanterie +couchée en avant. + +El Hadj avançait toujours, défendant de tirer, malgré la fusillade des +Maciniens et la grêle de traits, de flèches, de sagayes qui pleuvait sur +ses hommes ; enfin, quand il ne fut plus qu’à cinquante pas, les +Maciniens ayant fait une nouvelle décharge, El Hadj leva les mains en +l’air, et d’une voix puissante s’écria : _Awa ! awa !_ (en avant ! en +avant !) Le choc eut lieu, violent, irrésistible. L’infanterie du Macina +fut culbutée ; plus de la moitié de la cavalerie prit la fuite, mais +Ahmadi-Ahmadou ne bougea pas. Quand il vit que ses efforts ne pouvaient +rallier l’armée, pleurant de rage et entouré de ses fidèles, il s’élança +en avant, faisant une terrible charge. Semblable au lion qui, blessé +mortellement, effraye encore ses ennemis et, dans les derniers moments +de son agonie, fait de nombreuses victimes, Ahmadi-Ahmadou, blessé à la +poitrine et un bras cassé par une balle, faisait pleuvoir la mort sous +ses coups. Pénétrant au milieu des rangs des Talibés, il planta trois +lances dans la poitrine de trois chefs, disant : « Pour mon grand-père, +pour mon père et pour moi ! » C’étaient, en effet, les lances de sa +famille, héritage précieusement gardé dont il s’était armé pour ce +combat suprême. + +Tant d’héroïsme devait être vain. Il ne lui restait plus qu’une poignée +d’hommes ; il fallut fuir, plutôt entraîné par son cheval que de son +propre gré, et telle était la frayeur de ceux qui avaient été témoins de +ses hauts faits que personne n’osa le poursuivre. Aujourd’hui encore, on +ne parle pas sans respect de ce roi aussi brave que malheureux. + +Quand on songea à le poursuivre, ses hommes l’avaient jeté dans une +pirogue, et il échappait, porté par les eaux rapides du Bakhoy. + +El Hadj ramassa ses blessés, enterra ses morts et continua à s’avancer. +A quatre heures et demie du soir, il campa devant Hamdallahi, immense +ville sans fortifications que sa population avait abandonnée. Le +lendemain matin, on entrait s’y loger. Ce fut dans l’ordre suivant : le +Gannar, compagnie du pavillon blanc ; les Irlabés au pavillon noir ; le +Toro au pavillon blanc et rouge, et enfin El Hadj et son monde, qui +allèrent occuper la maison du roi. El Hadj alors défendit de poursuivre +les Maciniens ou de leur faire aucun mal, disant que c’étaient des +musulmans, qu’ils lui reviendraient et qu’il n’avait eu affaire qu’à +Ahmadi-Ahmadou. Seulement, sur les indications qui lui furent données, +il envoya Alpha Oumar avec une armée à la poursuite de cette infortuné +prince, pendant qu’une autre colonne de sofas le cherchait d’un autre +côté, sous les ordres du nommé Naréba Moussa. On ne tarda pas à le +rejoindre ; il fuyait du côté de Tombouctou avec quatre pirogues, dont +l’une contenait sa mère, sa grand’mère avec leurs biens ; la deuxième, +sa propre fortune et les livres de son père et de son grand-père ; la +troisième, les chefs et ceux de sa famille qui le suivaient. Dans la +quatrième, il était seul avec quelques serviteurs. Dès qu’il vit qu’il +était prisonnier, il se voila la face et dit qu’il préférait êtré tué +tout de suite que de retourner voir El Hadj. On le mit alors sous bonne +escorte et on le fit remonter jusqu’à Mopti (Isaaca de Caillé). Pendant +ce temps un courrier allait prévenir El Hadj de cette prise importante. +La réponse ne se fit pas attendre, et on lui coupa le cou. Quant à Ali, +le roi détrôné de Ségou, il tomba aussi au pouvoir d’El Hadj, qui, cette +fois, eut un mouvement de clémence et se borna à le mettre aux fers. + +Trois jours après son entrée à Hamdallahi, tout le Macina, chefs en +tête, venait faire sa soumission à El Hadj, qui se trouvait ainsi maître +de la plus vaste étendue de territoire qu’un chef nègre ait jamais eue +en son pouvoir. De Médine à Tombouctou et de Tengrela au désert, tout +était soumis à sa loi. + +Nous sommes à la fin de juin 1862, et à partir de ce moment, le récit +qui va suivre sera le résultat de nos recherches, de renseignements +obtenus à la longue à force de patience ; quelques-uns des événements +que nous allons rapporter ne nous ont été connus que dans les derniers +mois de notre séjour. + +D’après un traité conclu entre le cheik du Macina et celui de +Tombouctou, l’impôt de la ville et du marché était partagé entre ces +deux chefs. El Hadj s’empressa donc d’envoyer une colonne vers +Tombouctou pour y ramasser tout ce que Ahmadi-Ahmadou y avait en dépôt. +Cette opération se fit sans difficultés au dire des Talibés, et l’armée +rentra à Hamdallahi ; et dès lors le pays fut tranquille. Balobo, +Abdoul-Salam[134] et leurs enfants vinrent vivre près d’El Hadj, +surveillés, mais libres. Au fond du cœur ils espéraient qu’El Hadj, un +jour ou l’autre, leur remettrait le commandement du pays, et ils +prenaient patience. Pendant ce temps de tranquilité, El Hadj appela +Ahmadou à Hamdallahi. Il venait, profitant du calme du pays, de faire +construire des fortifications à l’instar de celles de Ségou. Ahmadou s’y +rendit, laissant, suivant les ordres de son père, le commandement de +Ségou-Sikoro à Oulibo, chef des Bambaras, secondé par Tierno-Abdoul, +qui, en arrivant dans le pays, y avait, grâce à sa connaissance parfaite +des gens et des affaires, conquis un rang important. Ahmadou resta un +mois et demi ou deux mois à Hamdallahi, et rentra à Ségou, où aucun +désordre ne s’était produit. + +Quel était le but de ce voyage ? Était-ce simplement pour voir son fils, +lui donner des instructions, ou bien pour voir comment se comporterait +le pays en son absence ? Personne n’a pu me donner d’indications à ce +sujet. Mais au bout de quelques mois, El Hadj fit de nouveau appeler +Ahmadou. C’était au commencement de 1863, et cette fois il annonçait +l’intention de lui remettre le commandement du Macina, comme de tous les +pays conquis, et de continuer à opérer contre les infidèles à la tête de +ses troupes grossies de celles du Macina. + +C’est alors qu’éclate la révolte du Macina, contre-révolution qui semble +avoir anéanti El Hadj, ses espérances et une partie de sa famille. Mais +pour l’intelligence de la suite du récit, il est nécessaire de se +reporter à ce qu’était le Macina, de connaître sa constitution, et de +comprendre comment El Hadj en était devenu si facilement le maître. + +C’est vers 1770 que fut fondé le Macina par un Peuhl nommé Ahmadou Amat +Labbo, qui, de même que Othman Dan Fodio, dans le Haoussa, et que El +Hadj Omar plus tard, s’était posé en prophète. Tous ces Peuhls, du +reste, et c’est un fait remarquable, sont originaires du Fouta +sénégalais. + +Lorsque Caillé, en 1828, passait à Jenné, cette ville et les districts +qui l’environnent avaient été conquis sur le Ségou par Ahmadou Cheik, +fils du fondateur du Macina, qui lui succédait et qui, suivant +l’habitude des Peuhls, eût dû avoir pour successeurs ses frères Balobo +et Abdoul Salam. Mais Ahmadou Cheik, voulant laisser le trône à son +fils, avait inventé un subterfuge, et de son vivant, avait abdiqué en sa +faveur, comme El Hadj le faisait lui-même en faveur de son fils Ahmadou, +afin de lui éviter les compétitions de ses propres frères, lors de sa +mort. Tant que Cheik Ahmadou vécut, les frères dépossédés se soumirent, +et plus tard, quand il fut mort, se voyant impuissants à saisir la +couronne, ils se résignèrent, mais avec une secrète envie. Quand El Hadj +se présenta, le pays était donc en proie aux factions, et c’est ce qui +fit, prétendent quelques Talibés, que Balobo et Abdoul Salam le virent +venir avec plaisir, car ils espéraient qu’une fois leur neveu Ahmadi- +Ahmadou détrôné, ils reprendraient le commandement qui leur revenait. + +Peut-être est-ce là qu’il faut chercher la cause de la fuite de la +cavalerie au premier choc, lors de la bataille de Saéwal, qui livra le +Macina à El Hadj. Mais à coup sûr, ce fut le motif de la soumission +immédiate de Balobo et d’Abdoul Salam, qui ne protestèrent pas un +instant contre la mort de leur infortuné neveu. + +Toujours est-il que, dès que ces chefs perdirent l’espérance de se voir +conférer par El Hadj le rang qu’ils convoitaient et que ce dernier +manifesta l’intention de remettre à son fils Ahmadou le gouvernement du +pays, ils commencèrent à former un complot de révolte. Mais ne se +sentant pas assez puissants, ils sollicitèrent l’appui du cheik de +Tombouctou, Sidy Ahmed Beckay. + +Voici comment ce complot fut découvert : + +Pendant qu’El Hadj conférait avec Ahmadou pour lui donner ses +instructions, un Talibé, nommé Modibo Daouda, talibé (élève) de Cheik +Ahmed Beckay dans sa jeunesse, et qui était venu se joindre à El Hadj +Omar depuis Nioro, reçut secrètement une lettre de Sidy Beckay, son +premier marabout. Celui-ci, confiant dans le dévouement qu’il supposait +avoir inspiré à son ancien talibé, écrivait que les chefs du Macina lui +demandaient son appui pour chasser El Hadj ; mais qu’avant de réunir son +armée, il voulait savoir au juste quelles étaient les forces d’El Hadj, +quelle était sa manière de combattre, de ranger son armée, et il lui +disait de venir lui rapporter la réponse à ses questions. + +Modibo Daouda, qui avait quitté Sidy Beckay en l’appelant son père, en +lui jurant qu’il était toujours à son service, qui peut-être lui avait +écrit des protestations de ce genre, dont les noirs, surtout les +musulmans, sont si prodigues, ne se crut sans doute pas engagé envers +son ancien maître et protecteur, et vint montrer la lettre à El Hadj +Omar. + +[Décoration] + + +[Note 128 : C’était là le véritable motif.] + +[Note 129 : _Fort_, selon l’expression du pays, instruit.] + +[Note 130 : Ahmadou, élevé à Dinguiray, était venu, sur l’ordre de son +père, le rejoindre avec un autre de ses frères dès la prise de Marcoïa. +C’est l’armée d’Alpha Ousman qui, depuis Mourgoula, les avait escortés ; +plus tard, Aguibou et un autre fils d’El Hadj qui l’a suivi au Macina, +étaient aussi venus.] + +[Note 131 : La Tabaski tombe aux environs du 25 juin.] + +[Note 132 : Les forgerons accompagnent toujours les armées pour réparer +les fusils, faire des balles. Ils emportent leurs outils à bras ou sur +la tête.] + +[Note 133 : Les Talibés du Diomfoutou sont ceux qui sont spécialement +attachés à la garde du roi.] + +[Note 134 : Abdoul-Salam, Peuhl, comme toute la famille royale du +Macina, était presque blanc de peau. C’était un oncle d’Ahmadi-Ahmadou.] + + + + + CHAPITRE XVIII. + +Révolte du Macina. — Les chefs du Macina sont mis aux fers. — Ahmadou +rentre à Ségou. — Projet de révolte à Ségou. — Ahmadou s’empare des +Kountiguis, les envoie à son père qui les tue. — Derniers événements +connus du Macina. — On envoie un convoi de poudre à Ségou ; il est +attaqué par les Maciniens. — La révolte du Ségou et ses motifs. — +Attaque et prise de Bamabougou par les révoltés. — Révolte de Sansandig. +— Supplice de Coro-Mama. — Attaque de Koghé par le Sarrau. — Victoire +des Talibés à Oueïna, à Koghé, à Soukourou. — Échec des Bambaras à +Fantambougou. — Prise de Ségala, de Dionkoloni. — L’armée de Nioro +arrive à Ségou. — Première expédition de Sansandig. — Politique à Ségou. +— Deuxième expédition de Sansandig. + + +Le grand marabout, si soupçonneux d’habitude, n’avait rien deviné ; ses +espions, ne parlant pas la langue Sonrhay, n’avaient sans doute pas pu +comprendre les palabres de Balobo ou n’avaient pu s’y glisser. Toujours +est-il que son étonnement égala sa fureur. Il fit sur-le-champ battre le +tabala ; toute l’armée arriva, et, quand il fut entouré de tous les +chefs, que sa garde de sofas fut rangée, que Abdoul Salam, Balobo et +leurs enfants furent placés près de lui, il demanda brusquement à +Balobo : « Connais-tu l’écriture de Sidy Ahmed Beckay ? » et, sur la +réponse affirmative de ce dernier, il lui tendit la lettre. Les +Maciniens, confondus, ne nièrent même pas, ils baissèrent la tête. Alors +El Hadj, après leur avoir reproché leur ingratitude, leur disant qu’il +les avait comblés de bienfaits depuis qu’ils s’étaient rendus (c’était +vrai), ordonna qu’on les mit aux fers tous, et, « _il est bien +malheureux_, me dit Samba Ndiaye, _qu’il ne leur ait pas fait couper le +cou, car le pays ne se fût pas révolté_. » + +El Hadj avait d’autant moins de peine à croire à ces projets de révolte, +que déjà, quelque temps auparavant, il avait reçu, m’affirma Tambo +Bakiri qui se trouvait alors à Hamdallahi, une lettre de Sidy Ahmed +Beckay qui l’engageait à remettre le pays à la famille de Ahmadi- +Ahmadou, lettre à laquelle était joint un cadeau de sept chevaux de +belle race maure (Tambo en avait eu un que j’ai vu à Ségou-Sikoro). El +Hadj n’avait pas répondu, mais il avait bien reçu le messager, qui était +parent de Sidy Beckay, et il l’avait renvoyé avec de très-beaux +cadeaux[135]. + +Toujours est-il que, comprenant enfin le véritable état du pays et +voyant une révolte imminente, il renvoya Ahmadou à Ségou, en lui disant +de se presser, sous peine de ne plus pouvoir y rentrer, car il venait de +recevoir une lettre qui l’inquiétait. + +Ahmadou fit diligence et rentra à Ségou en cinq jours, et là il apprit +que les chefs bambaras avaient palabré pour se révolter, et que Tierno- +Abdoul, informé par ses espions, avait prévenu El Hadj au plus vite. + +Lorsque El Hadj avait quitté Ségou pour le Macina, il avait emmené la +plupart des Kountiguis (chefs de captifs) et entre autres Diombokené ou +Dionimbokénié qui était leur grand chef ; quand le Macina fut soumis, il +les renvoya à Ségou pour tranquilliser le pays et le tenir bien soumis. +Il pensait que ces hommes, qui venaient de se battre pour sa cause, lui +seraient dévoués. C’était bien peu connaître le cœur humain. Les +Kountiguis, comme tous les Bambaras, rêvaient la vengeance et la +liberté, non la liberté réelle, puisque, esclaves de père en fils, le +premier emploi qu’ils en eussent fait eût été de se donner un nouveau +maître, mais en quelque sorte leur autonomie, leur culte, leur Dieu, +leur eau-de-vie et le droit d’en abuser. Entre eux et les chefs du +Macina, il y avait des ramifications, et le complot devait éclater +partout à la fois, rendant la liberté à Ali, qu’ils se proposaient de +replacer sur le trône de Ségou, en même temps que Balobo serait monté +sur celui de Macina. + +Tout cela devait échouer. + + Mars 1863. + +Ahmadou, en rentrant à Ségou, affecta de ne croire à rien ; il fit +célébrer une fête, et le lendemain les Kountiguis vinrent en masse le +complimenter suivant l’usage. Il les reçut très-bien, leur fit de grands +cadeaux de cauris et de gourous, et leur dit : « On m’a dit que vous +vouliez me trahir ; mais je n’y crois pas. » Et, comme ils protestèrent +de leur dévouement, il leur recommanda de venir le jour de la fête du +Cauri, qui était peu après, qu’il aurait quelque chose d’important à +leur dire de la part d’El Hadj, dont il lirait une lettre ce jour-là. + +En effet, le 23 mars, jour du Cauri, ils étaient là, à l’exception d’un +seul[136]. Ahmadou fit le palabre avec les Talibés sous les arbres, +comme d’habitude ; puis après avoir palabré avec tous les Bambaras +présents, il fit faire une grande distribution de cauris aux chefs et +leur dit de venir chez lui, qu’il leur ferait une communication. Ceux-ci +le suivirent. Ahmadou, une fois rentré, s’assit ; peu après, il rentra +un instant dans son logis, pendant que les Talibés entouraient les +Bambaras de tous côtés. Ahmadou sortit alors et leur dit : « Vous avez +voulu me trahir, je vais vous punir. » Un seul, Sambakénié, protesta ; +mais on les saisit, et on trouva que la plupart étaient armés sous leurs +vêtements. Ahmadou les fit mettre aux fers dans une pirogue, et les +expédia à son père, sous la conduite de Tierno Abdoul. Huit jours après, +Abdoul, arrivé en face d’Hamdallahi, envoyait demander les ordres d’El +Hadj. Ce dernier ne voulut pas les voir, et on les exécuta sur le bord +du Niger. Abdoul, à la suite de cet événement, passa quelques jours à +Hamdallahi, puis il rentra à Ségou-Sikoro, en mai 1863. Il rapportait la +nouvelle que Balobo, Abdoul Salam et son fils avaient réussi à briser +leurs fers et à s’échapper, et qu’El Hadj, furieux, avait fait tuer tous +les autres princes qui étaient en son pouvoir, ainsi qu’Ali, de façon à +ce qu’ils ne pussent pas s’échapper. Ainsi mourut obscurément le dernier +roi bambara de Ségou. + +Le Macina n’était pas encore révolté, mais peu s’en fallait. Quelques +jours plus tard, un certain nombre de ceux qui restaient fidèles vinrent +demander à El Hadj une armée pour réduire un village qui se fortifiait +et était _mourti_ (révolté). Ce dernier consentit à donner cinq cents +Talibés, et la colonne partit. + +Arrivés devant l’ennemi, le Maciniens, au nombre de mille, se joignirent +aux révoltés et assaillirent les Talibés, dont quelques-uns à peine se +sauvèrent en se jetant dans un petit village. Deux ou trois, montés sur +des chevaux rapides, allèrent pendant la nuit prévenir El Hadj. + +Celui-ci fit alors sortir une grande armée sous les ordres d’Alpha +Oumar ; il lui confia deux petits canons en cuivre (pierriers pris à +bord d’un brick de commerce français au Sénégal) ; et, le même jour, +craignant de manquer de poudre, il envoya un Talibé, nommé Amadi Daouda, +que j’ai connu à Ségou et dont je tiens une partie de ces détails, pour +demander de la poudre au plus vite. On partit tout de suite, et cent +cinquante somonos se mirent en route, chargés de barils qui variaient de +cinquante à soixante livres ; ils étaient conduits par trois cents +Talibés. + +Ils arrivèrent sans encombre jusqu’au Bourgou[137], mais là, attaqués +près de Jenné, ils virent les porteurs jeter leurs barils par terre ; +les Talibés prirent la fuite, poursuivis tous par les cavaliers lanciers +qui en firent un grand massacre. J’ai bien souvent vu un muet, esclave +bambara, qui en réchappa, nous représenter par une mimique très- +expressive cette scène d’un affreux carnage. Les Pouls du Macina ne le +cèdent en rien aux Toucouleurs pour la cruauté. Quand ils avaient blessé +un homme, ils s’amusaient à le piquer de petits coups de lance jusqu’à +ce qu’il ne donnât plus signe de sensibilité. C’est ce que notre muet +exprimait d’une façon aussi énergique qu’intelligente. + +Ce massacre est de la fin de mai 1863. Depuis cette époque les +communications naturelles étaient fermées avec le Macina. Pendant +quelque temps encore Ahmadou avait reçu des lettres de son père ; mais à +mon arrivée, en février 1864, bien qu’on prétendît que des courriers +secrets lui arrivaient, bien que je l’aie moi-même souvent cru, me +laissant prendre à tous les subterfuges auxquels on avait recours pour +répandre cette opinion, il me paraît assuré que depuis sept mois il +n’avait plus de nouvelles du Macina que par des déserteurs de l’armée +paternelle ou par des captifs du Macina s’échappant ; et quant aux +espions, les plus courageux dépassaient rarement les premiers villages +ennemis. Il est facile de comprendre pourquoi dans cette situation +politique Ahmadou ne pouvait nous laisser aller en avant et pourquoi il +nous retenait sous prétexte de nous envoyer à son père, voulant laisser +supposer à tout le monde qu’il avait des nouvelles du Macina et qu’El +Hadj s’y trouvait toujours en bonne position. + +Ce fut de cette manière qu’après plusieurs mois de séjour à Ségou nous +étions encore dans l’incertitude sur le compte d’El Hadj. Au début, tout +le monde nous disait que chaque jour arrivaient de Sansandig des femmes, +qui annonçaient que l’armée d’Alpha Ousman venait vers Ségou ; une autre +fois, c’était Alpha Oumar ; on disait que les communications étaient +fermées par ordre d’El Hadj qui voulait empêcher les Talibés de revenir +à Ségou, où la plupart avaient leur famille et leur maison ; que, du +reste, il était maître de tout le Macina, et que s’il n’intervenait pas +dans les affaires de Ségou, c’est qu’il voulait voir si, après lui, ses +fils seraient capables de se diriger tout seuls. + +Ces versions n’étaient pas à notre adresse ; elles émanaient du palais +d’Ahmadou et se répandaient au milieu des Talibés, qui les acceptaient, +ou feignaient de les accepter comme vraies. + +Pendant que El Hadj était ainsi dans le Macina, occupé par la révolte du +pays, voyons ce qui se passait à Ségou. En y rentrant, Ahmadou, ayant +sans doute besoin de ressources, frappa un impôt sur Sansandig. Il +demanda qu’on lui livrât 500 pagnes ou dampés[138]. Les gens de +Sansandig vinrent le trouver et lui adressèrent quelques humbles prières +pour qu’on diminuât un peu cette charge. Au lieu de leur accorder leur +demande, Ahmadou leur dit : « Ce ne sera pas 500, ce sera 1000. Allez. » +Et les mille pagnes furent livrés. Mais au mois d’août 1863, les +Bambaras séparèrent leur cause de celle d’Ahmadou. Déjà depuis quelque +temps les Talibés chargés de percevoir les impôts dans le Kaminian +Dougou, avaient été obligés de rentrer à Ségou. Ils avaient signalé à +Ahmadou la fermentation du pays, en demandant une armée, qui alors fût +venue facilement à bout des révoltés. Ahmadou, s’appuyant sur les ordres +de son père, refusa, poussé à cela par Mohammed Bobo, disent les +Talibés. Enfin, après quelques mois de séparation, on entama les +hostilités. L’armée du Kaminian Dougou se rassembla et vint tomber sur +Bamabougou, qui, surpris sans défense, fut enlevé. Une quarantaine de +Talibés qui s’y trouvaient furent mis à mort, et on prit tout ce qu’on +trouva, femmes, enfants et bestiaux. Trois jours après, Sansandig se +révoltait. Voici dans quelles conditions eut lieu cette révolte. J’ai +recueilli ce récit au mois de septembre 1865, au siége de la ville, de +la bouche de gens du village qui avaient assisté à la tuerie et au +martyre qui furent la conséquence de ce soulèvement. + +La révolte de Sansandig n’est pas un fait isolé. Tous les Soninkés du +pays de Ségou avaient conféré entre eux, et voyant qu’El Hadj était +enfermé dans le Macina et que sous le commandement du marabout ils +avaient vu leurs charges augmenter au lieu de diminuer, ils avaient +décidé de se révolter et de forcer Ahmadou à quitter le pays. L’impôt +arbitraire levé par Ahmadou fut le dernier coup. Quelques jours avant la +révolte, Koro Mama, le marabout qui avait livré la ville à El Hadj, +envoyait son griot prévenir Ahmadou que la révolte était imminente et +que s’il n’envoyait pas du renfort il ne répondait de rien. Koro Mama, +qui avait le moins souffert de l’occupation des marabouts, était +entièrement dévoué au gouvernement d’El Hadj, et il prenait des mesures +pour dominer cette révolte. C’est ainsi qu’il envoyait dire à tous ses +captifs, au nombre de plusieurs milliers, et composant de nombreux +villages dans l’intérieur, de prendre les armes et d’arriver en ville au +plus tôt. Mais il était trop tard ; le soir même où le griot arrivait à +Ségou, deux armées entraient à Sansandig, appelées par Boubou Cissey. +L’une était de Kalaris[139], commandée par Souqué ; l’autre venait de +Sokolo, commandée par Dougaba, et en même temps les captifs de Boubou +Cissey, chef du village, prenaient les armes et attaquaient les Talibés +dans les rues. Quelques-uns, sous le commandement de leur chef Bakar +Taco, se réfugièrent dans une maison où ils tinrent longtemps, mais où +enfin ils furent tous massacrés. Après cela restait Koro Mama. Les chefs +du village, réunis à ceux des deux armées de renfort, lui firent dire de +venir palabrer avec eux. Il s’y refusa, et il était si bien gardé dans +sa maison qu’on n’osait pas aller l’attaquer ; mais deux de ses parents, +Abderhaman Couma et Baba Couma, chef des Couma, famille à laquelle +appartenait Koro Mama, allèrent le trouver et le trahirent[140]. Amené +devant les chefs, Koro Mama refusa de s’associer à la révolte. Musulman +fanatique, il leur reprocha leur manque de religion, l’usage des +boissons fermentées[141], et, menacé de mort, ne trahit pas un seul +instant sa cause. Alors on décida qu’on allait le tuer. + +On le mit en pirogue et on le descendit sur l’autre rive, presque en +face du village de Médina, sous un groupe de beaux arbres. Il demanda +qu’on lui laissât faire le salam, dire son chapelet, et cela lui fut +accordé. Puis après il dit qu’il était prêt. Alors on lui coupa un +poignet, puis l’autre ; et pendant ce temps on ne put lui tirer d’autres +plaintes que le mot suprême des musulmans : _Lahi, Lahi, Allah. Mahammed +Raçould y Allah_[142]. On lui trancha ensuite les bras, puis les +épaules, puis les pieds, les genoux, et enfin, voyant qu’il était sans +connaissance, on lui coupa le cou, après quoi on lui ouvrit le corps et +on en retira le cœur, encore palpitant, qu’on porta aux chefs ; l’un +d’eux prit son petit doigt pour en faire un gris-gris. Quant à ses +biens, on les partagea, et sa famille en eut la plus grande partie. + +Quelques jours après, le Sarraudougou (province de Sarrau), voyant le +succès obtenu par le Kaminiandougou, rassemble son armée et vient tomber +sur le village de Koghé. Pendant que cette attaque se prépare, Ahmadou, +pour venger le massacre de Bamabougou, a envoyé contre Oueïna une armée +commandée par Alpha Abdoul Belnabé, qui, après avoir emporté ce village +de vive force, se retire et reçoit l’ordre de camper à Marcadougouba. +C’est en ce moment que l’armée de Sarrau tombe sur Koghé. Le village est +à demi pris, lorsque, au bruit du tam-tam et de la fusillade, arrive +l’armée d’Alpha Abdoul Belnabé, qui rentre dans le village à la suite +des assaillants, dont un petit nombre échappe. + +Quelque temps après, Ahmadou fait sortir une armée, commandée par Tierno +Alassane (Torodo)[143]. Elle va attaquer Soukourou, village du chef du +Kaminiandougou, qu’elle emporte, et Soukoro Kari, le chef, et son frère +Bilama, tombent en son pouvoir et sont exécutés. + +Grâce à ces coups frappés rapidement et tous dans la même direction, en +vue de dégager la route du Macina, Ahmadou a repris un peu de prestige, +même aux yeux des Bambaras. C’est alors que Dougaba, chef de Sokolo, +sort de Sansandig et vient faire diversion en pillant impitoyablement +les Bambaras encore soumis à Ahmadou. Il tombe à Fantambougou, village +peuhl sur la rive gauche, à hauteur de Sama Marca. Il rencontre là une +armée, envoyée en toute hâte par Ahmadou, sous le commandement de Sirey +Moctar[144]. Elle attendait à Sama Marca ; an premier coup de fusil, +elle se jette sur les Bambaras, et Dougaba avec cent cinquante au moins +des siens paye de la vie son imprudence. + +Alors les Pouls, trop exposés, quittent leur village et vont camper à +Kalabougou, en face de Ségou Bougou. Les Bambaras reviennent les +attaquer, sont encore battus, et cette fois les Pouls eux-mêmes +organisent une armée pour aller détruire Kaba, village de l’intérieur +(rive gauche), à la hauteur de Sérékhalla. + +Comme on le voit, c’est dans les Peuhls et les esclaves qu’Ahmadou +trouva un appui. + +Nous sommes au mois de novembre 1863. + +Ahmadou apprend que le roi de Ségala (Sarnari), nommé Alahi, a rassemblé +une armée pour attaquer Gouloumba, village du Fadougou, demeuré fidèle à +El Hadj. Sans perdre un instant, il envoie une armée pour attaquer +Ségala. Elle l’emporte, tue le chef et prend son frère et son forgeron, +qu’on emmène à Ségou. + +Quatre jours après cette nouvelle, Ahmadou reçoit un courrier de l’armée +de Nioro, qui est venue attaquer le village de Dionkoloni et l’a emporté +le même jour que celle de Ségou emportait Gouloumba. Sur-le-champ, il +envoie porter à cette armée l’ordre de venir à Ségou pour une +expédition, et reçoit ainsi un renfort important de talibés ; car, dès +cette époque, Moustaf, l’esclave d’El Hadj, chef à Nioro, a su, par une +politique habile, se faire une véritable armée. Les émigrants du Fouta, +tous les chefs qui ont eu maille à partir avec l’autorité française et +qui pourraient craindre d’être pris, se sauvent à Nioro, et s’y trouvant +bien accueillis, la plupart s’y établissent, s’y marient et fondent une +nouvelle famille. + +L’armée de Nioro, forte de plus de deux mille hommes, arrive donc ; on +la fait camper hors de la ville, où Ahmadou va la recevoir en grande +pompe, et le lendemain même, réunie à l’armée de Tierno Alassane, qui +déjà a combattu à Soukourou, elle va attaquer Sansandig. + +A cette époque, Sansandig n’avait pas les murailles que j’y ai vues plus +tard ; son tata irrégulier n’avait guère en beaucoup d’endroits que deux +mètres de haut ; les portes de la ville, qui, quelques mois auparavant, +n’existaient pour ainsi dire pas, n’étaient guère redoutables. C’étaient +quelques planches réunies à la hâte, avec une mauvaise construction en +terre à peine séchée. + +Aussi, dès le premier assaut donné avec des troupes fraîches et enivrées +de la double victoire qu’elles avaient remportée, on entra dans le +village presque sans résistance et malgré l’armée de Bambaras qui s’y +trouvait retenue par Boubou Cissey. On attaqua par l’extrémité +occidentale de la ville, point faiblement défendu, parce que toutes les +maisons riches sont à l’autre extrémité. Une colonne de cavalerie avait +été envoyée surveiller ce qui se passait à l’autre bout du village, et +une réserve restait sous le commandement de Tierno Alassane pour garder +les poudres, les bagages, les chevaux des assaillants et les nombreux +ânes qu’on avait amenés, malgré les ordres d’Ahmadou, pour les charger +de butin. + +En effet, les Talibés se répandent dans le village, et, trouvant des +cases gorgées de ce qu’ils appellent des richesses, ils ne peuvent +résister à la tentation et s’arrêtent à piller ; ils ramassent des +pierres de sel, des cauris, des gouroux, des pagnes, du coton, des +captifs, tout leur est bon, et pendant ce temps les Bambaras effrayés +sortent par l’autre extrémité du village, pour s’ouvrir un passage ou +pour revenir prendre les assaillants par derrière. Au premier coup de +fusil des Bambaras, qui en effet reviennent attaquer par derrière, la +colonne de cavalerie qui surveille cette extrémité prend la fuite au +galop et retourne vers Tierno Alassane. La réserve s’effraye et s’enfuit +en désordre. Au bruit que cela fait, les Talibés qui sont dans le +village montent sur les toits, et, voyant l’armée en fuite, abandonnent +le village avec ce qu’ils ont pris de butin et, attaqués par les +Bambaras dans leur fuite, laissent plus d’un des leurs sur le théâtre du +combat. L’armée rentre à Ségou dans le plus grand désordre, abandonnant +en route bon nombre de captifs et surtout des fusils qu’on a jetés dans +le fleuve pour pouvoir le traverser plus vite. Cette expédition est de +décembre 1863. + +Ce fut un grand découragement à Ségou au retour de cette colonne si +maltraitée. On ne pouvait s’y dissimuler de quel puissant effet serait +cet échec dans le pays. En effet, les Bambaras commencèrent à se remuer +de plus belle, et beaucoup désertèrent. + +Quant au combat lui-même, il fut naturellement l’objet de bien des +commentaires. Chacun le racontait à sa manière, attribuant la faute à +son voisin. Dans le vulgaire on la jeta sur ceux qui, s’arrêtant à +piller au lieu de chasser les Bambaras, avaient permis à ceux-ci de +former une attaque contre l’armée. Mais il paraît démontré que la +véritable cause fut la mauvaise volonté de la cavalerie composée de +Foutankè (hommes du Fouta central), qui, mécontents de voir que +plusieurs fois de suite on donnait le commandement de l’armée à un homme +du Toro, avaient pris la fuite après avoir refusé de se battre, disait- +on. + +Pour bien comprendre ce fait, qui est une de ces questions de politique +intérieure si importante dans les pays nègres, il faut savoir que le +Fouta sénégalais est divisé en trois parties, dont l’une, le Fouta +central, commandait les deux autres, le Toro et le Damga, lesquels, bien +qu’indépendants, étaient en quelque sorte vassaux. El Hadj, né dans le +Toro, tâcha de relever au milieu de ses bandes le Toro ; mais s’il fut +lui-même accepté par les gens du Fouta central (Lao, Ebiabé, Irlabé), il +ne put jamais faire prévaloir le parti Toro sur celui du Fouta. Quand il +les traitait sur le même pied, tout allait bien ; mais dès qu’il voulait +deux fois de suite donner le commandement au Toro, le Fouta ne marchait +pas et entraînait souvent le Damga à sa suite. De là des difficultés +sans nombre dont El Hadj, profond politique, était venu à bout par la +ruse et par l’appui que lui donnait Alpha Oumar Boïla, descendant d’une +famille d’Almamis et qui, à ce titre, était universellement respecté. + +Ahmadou, plus entêté, lui, dans ses idées, poussé d’ailleurs à la +fermeté excessive et souvent maladroite par son ami Mohammed Bobo, le +Fouta Diallonké, imposait Tierno Alassane comme chef. Tierno avait +commandé avec succès à Soukorou, à Ségala ; on lui avait encore obéi. +Mais à Sansandig on en était las, et, d’ailleurs, disons-le, car nous +avons connu une grande partie des personnages qui sont en scène, Tierno +Alassane, marabout dans toute la force du terme, ne savait pas se faire +aimer. Il donnait peu. En outre il était mou au combat, et quoique brave +il passait son temps à marmoter son chapelet, sans donner un seul ordre +et laissant faire. S’il eût voulu commander d’ailleurs, il n’eût pas été +écouté et il eût entendu bien des voix lui répondre qu’on était d’aussi +bonne, de meilleure famille même que lui. + +Comme on le voit, dans la république religieuse du Fouta il y a un grand +esprit aristocratique, ou pour mieux dire, il y a cet esprit de caste +qui a bien longtemps régi l’Europe et qui y a encore tant d’influence en +dépit des idées modernes. + +Cependant, si entêté que fût Ahmadou, il ne pouvait refuser de se rendre +à l’évidence, et il fut bientôt clair pour lui que la cause de sa +défaite était le mauvais vouloir des Talibés mécontents. + +Il eût renvoyé le lendemain une armée sous les ordres d’un autre chef +plus sympathique, qu’il eût sans doute obtenu une victoire. Mais avec la +lenteur, qui, dès ce moment, caractérisa toutes ses actions, il +réfléchit et réfléchit si longtemps qu’il laissa aux Talibés de l’armée +de Nioro le temps d’avoir à souffrir de toutes les misères de la vie de +Ségou. + +A Ségou tout s’achète : pas de cauris, pas de mil, pas de viande : rien +à manger. + +Vainement Ahmadou donnait des captifs et un peu de sel. Ses cadeaux +étaient vite dévorés par les grands ou donnés par eux aux petits, et il +restait des mécontents. + +De plus, Sansandig, instruit par l’expérience et s’attendant à ce qui +allait arriver, se fortifiait, élevait ses murailles, perçait des +meurtrières, et, qui plus est, appelait du Macina un renfort de troupes +que Boubou Cissey, réuni aux principaux habitants, prenait à sa charge +pour la nourriture, les habits, les esclaves, les femmes et toutes +fournitures. + +En février 1864, Ahmadou, après de nombreux palabres et des préparatifs +qui avaient dû être, par leur longueur, connus de tout le pays, confiait +enfin son armée, renforcée de celle de Nioro, à Alpha Abdoul Belnabé, +qui alla de nouveau attaquer Sansandig. L’attaque fut conduite de la +même manière, mais on trouva une plus grande résistance. A peine était- +on entré dans le village, que tout à coup une véritable armée, non pas +de fuyards cette fois, mais de gens disposés à l’attaque, sortit, comme +la première fois, de l’extrémité opposée du village et, se précipitant +avec force sur la réserve de l’armée, la culbuta. Tout lâcha pied, et +vainement Alpha Abdoul Belnabé déploya un courage surhumain, vainement +il mit pied à terre pour rentrer dans le village, vainement quelques +chefs imitèrent son exemple et se firent tuer à ses pieds, vainement +enfin lui-même trouva la mort : l’armée poursuivie rentra, en déroute +complète, sans son chef, laissant cette fois bien plus de morts et de +blessés sur les chemins et ne rapportant aucun butin. + +Ce fut cette expédition dont la nouvelle me parvint dans le Fadougou. +Ahmadou a _cassé_ (détruit) Sansandig, disait-on alors. C’est à cette +défaite autant qu’à la révolte du Bélédougou qu’était due la +fermentation à laquelle le Fadougou était en proie au moment de mon +passage. Voilà quelle était la situation quand j’arrivai à Ségou, et on +comprendra pourquoi Ahmadou se souciait peu de me la faire connaître. + +Le trait saillant du caractère des noirs étant l’insouciance, il faut +bien se persuader qu’il y avait fort peu de gens à Ségou qui +appréciassent bien la position du pays. Quand ils sortaient d’un palabre +d’Ahmadou, ils étaient tout à fait sous l’influence des louanges qu’un +griot lui avait données, ou d’une nouvelle apportée par quelque femme +qui, prise au Macina, et revenue par Sansandig, avait eu sa leçon faite +à l’avance, et se serait bien gardée de dire un mot de vérité. De là ces +nouvelles qui nous induisaient sans cesse en erreur et qui si longtemps +nous ont caché ce qui se passait vraiment dans le pays. Si on ajoute que +la plupart des Talibés ne connaissaient pas le pays, que je ne pouvais +qu’à la longue savoir où étaient situés les villages dont on me parlait, +on comprendra combien la connaissance de tous ces faits et de l’esprit +du pays a dû être pénible à acquérir. + +[Décoration] + + +[Note 135 : Il est curieux de rapprocher cette version de celle qui a +été donnée par les Maures. (Voyez le premier chapitre : Instructions.)] + +[Note 136 : Un de ceux qui s’étaient soumis, car un certain nombre +avaient fui et ne s’étaient jamais rendus à El Hadj.] + +[Note 137 : Le Bourgou est le pays marécageux compris entre le Bakhoy, +le Niger, le marigot de Djenné et celui de Diakha ; il est très-peuplé +et très-riche en cultures.] + +[Note 138 : Valeur de 800000 cauris au moins. Le moindre pagne vaut de +1200 à 1500, les dampés de 4000 à 8000.] + +[Note 139 : Kalaris, tribu bambara, au nord de Sansandig.] + +[Note 140 : Je n’ai pu savoir comment.] + +[Note 141 : L’eau-de-vie de mil.] + +[Note 142 : Dieu est Dieu, Mohammed est son prophète.] + +[Note 143 : Tierno Alassane était à poste fixe chef de l’armée pendant +mon séjour à Ségou-Sikoro.] + +[Note 144 : Frère de Sirey Adama, tué à Guémou en 1859, neveu d’El Hadj, +fils de Sirey Torodo et d’Adama, sœur d’El Hadj.] + + + + + CHAPITRE XIX. + +Séjour à Ségou-Sikoro. — Palabre avec Ahmadou. — Le carême musulman. — +Fête du Cauri. — Ahmadou et sa toilette. — Son cheval. — Son palabre. — +Ahmadou me fait appeler. — Mon désappointement. — Visite d’un ancien +soldat français aujourd’hui Talibé. — Partage des captifs. — Évaluation +de la population de Ségou-Sikoro et des partisans d’Ahmadou. — Je ne +peux acheter de chevaux. — Accident sans suite. — Le mot d’un musulman +ayant passé vingt ans à Saint-Louis. — Nouveau palabre avec Ahmadou. — +Le salpêtre impôt. — Bruits inquiétants. — Colère de Quintin. — Bruits +favorables à notre départ. — Je me décide à attendre encore. — Ahmadou +nous envoie deux esclaves. — Impossibilité de partir. — Nos dépenses. + + + 1er mars 1864. + +Le premier mars je fis demander à Ahmadou de me recevoir pour parler +d’affaires. Il était deux heures de l’après-midi, c’est l’heure du +salam ; il me remit à plus tard. Vers quatre heures je renvoyai de +nouveau Samba N’diaye et à cinq heures seulement Ahmadou me fit dire de +venir. + +Je le trouvai chez lui, entouré d’une assez grande foule. Aussitôt les +politesses échangées, j’insistai pour lui parler d’affaires. Il ordonna +alors à tout le monde de sortir, ne gardant qu’un petit nombre +d’intimes. C’étaient Sidy Abdallah (Maure), Mohammed Bobo, Oulibo, +Tierno-Abdoul, et quelques autres, puis Samba N’diaye et enfin Samba- +Yoro, mon interprète. + +Je pris la parole et lui dis : + +« Depuis Guémou, il n’y a plus eu de guerre entre nous. Cependant nous +savions qu’il y avait des Talibés à Kouniakary, à Koundian, et il nous +eût été facile d’aller les chercher. Si nous ne l’avons pas fait, c’est +qu’on a dit au gouverneur qu’El Hadj avait déclaré qu’il ne voulait plus +faire la guerre aux blancs. Le jour où le gouverneur a su cela, il a +voulu envoyer quelqu’un à ton père, car si nous faisons la guerre à ceux +qui nous offensent, nous désirons la paix avec tous les gens de bien. +Mais El Hadj était loin, nous étions souvent sans nouvelles de lui. Les +routes n’étaient pas sûres, il n’y avait pas moyen d’envoyer un +officier. Maintenant le gouverneur, qui était allé en France, est +revenu ; on lui a assuré que tu étais roi de Ségou, que ton père était +maître du Macina ; il m’a envoyé te parler et m’entendre avec toi ; il +ne te veut que du bien, et comme preuve il t’a envoyé deux officiers. +Maintenant que je suis arrivé, je te demande : Peux-tu m’envoyer à ton +père ? ou veux-tu que je te dise ce que j’ai à lui dire, et si je parle, +peux-tu me donner une réponse ? » + +Ahmadou me parla avec une grande simplicité ; il répondit à mes +questions sans se compromettre, comme on va le voir : + +« Depuis que le monde est monde, me dit-t-il, on s’est fait la guerre et +après cela on est devenu amis. Chaikhou (El Hadj) ne travaille que pour +la gloire de Dieu. S’il avait le désir de s’enrichir ou de commander, il +pourrait se reposer et jouir de tout ce qu’il a acquis. Ce n’est pas là +ce qu’il veut. Il veut faire la guerre pour arranger le pays, en chasser +les keffirs et les mauvaises gens. Quant aux bons, il ne veut pas leur +faire la guerre. Ce sont de méchantes gens qui ont brouillé ses affaires +avec vous. Maintenant tu es venu de France[145] jusqu’ici, nous en +sommes heureux, bien heureux. Si je pouvais te donner moi-même une +réponse dès ce soir, nos affaires seraient arrangées suivant tes désirs, +autant que je pourrais le faire. Mais, tu sais, les vieilles gens aiment +bien le respect. Chaikhou vit encore, il est très-bien portant, et je ne +puis par respect rien terminer sans le prévenir. Si je le faisais, ce +que j’aurais fait serait fini, car il m’a tout laissé entre les mains. +Mais je ne dois pas agir ainsi. D’ailleurs il y a longtemps qu’il m’a +dit : « Les blancs viendront me trouver et j’aurai besoin de parler avec +eux. » + +Enfin, quant à mon départ, il me dit qu’il ne pouvait me fixer d’époque, +mais qu’il le presserait le plus possible dès que la route serait +praticable. + +J’insistai à mon tour, car toutes ces réticences ne me semblaient pas de +bon augure, et pensant que cela pourrait être d’un bon effet, je lui +déclarai que je ne pouvais rester longtemps chez lui, et que le 20 mai +je renoncerais à aller à Hamdallahi parce que je désirais rentrer à +Saint-Louis avant les pluies. Enfin je demandai à faire partir deux +courriers pour annoncer au gouverneur que j’étais arrivé. + +Il remit la réponse au lendemain. + +En effet, le lendemain matin il me reçut en petit comité dans la cour +intérieure où j’étais entré la première fois ; il me promit d’expédier +mes courriers, mais non tout de suite, et me dit de préparer mes +lettres. + +Puis il causa de nos usages, ainsi qu’il l’avait déjà fait à chaque +visite, me questionnant beaucoup sur des choses dont on lui avait parlé, +sur les divers peuples de l’Europe, leur force, leur gouvernement, leur +religion ; la guerre de Crimée, Stamboul[146], les chemins de fer, les +télégraphes, l’armée. On conçoit que la conversation ne pouvait guère +languir. J’essayai de lui glisser quelques idées pratiques et je lui +insinuai que si, dans tout son pays, il y avait des routes droites, +larges de cinq à six mètres (dix à douze coudées), cela abrégerait les +distances et que bientôt il y aurait des voitures. Puis il me demanda à +voir mes dessins, et si les paysages ne le frappèrent que médiocrement, +les figures et les types l’étonnèrent au dernier point. + +En rentrant chez moi, je reçus un mouton et un bœuf. + + 6 mars 1864. + +Je ne revis Ahmadou que le 6 mars, le docteur venait d’avoir la fièvre ; +comme dans tout le cours de notre voyage, après les grandes fatigues, +nous subissions le contre-coup. Ahmadou remarqua l’altération de ses +traits. J’insistai pour expédier nos courriers, pour partir nous-mêmes, +mais je n’obtins que ces réponses exaspérantes avec lesquelles il me +fallut si longtemps satisfaire mon impatience : « Tout à l’heure, Ché +Allaho. Bientôt, etc. » + +Je lui demandai s’il pensait que la chose fût possible dans huit jours, +et il me répondit : « Peut-être, Ché Allaho ; » et moi, peu habitué +encore à ces réponses, j’eus la simplicité d’y voir une espérance. + +Comme je questionnais au sujet des nouvelles qu’on me donnait du Macina, +il me répondit du bout des lèvres qu’El Hadj avait _cassé_ tout le +Macina. Et de fait, chaque jour on annonçait que des villages du Macina +étaient venus se réfugier du côté du Kalari, province habitée par des +Bambaras Kalaris au nord de Sansandig. + +Rentré chez moi, j’employai mes loisirs à faire le tracé du fleuve, de +Yamina à Ségou, d’après mon levé en pirogue, et à prendre des +renseignements sur la famille d’El Hadj. La chaleur était accablante, le +thermomètre ne montait qu’à 38° ; mais dans notre cour, carré de 6 +mètres de côté, entouré de murailles en terre, l’air ne circulait pas ; +dans notre case, la chaleur était encore plus fatigante et il s’y +joignait les émanations des fosses d’aisances et de la cuisine. + +Nous étions en plein mois de Ramadan, ou carême musulman ; les Talibés +jeûnaient ponctuellement pour la plupart. On sait en quoi consiste ce +jeûne : on ne doit pas manger du lever du soleil au coucher et on ne +doit ni boire, ni avaler sa salive, ni se rincer la bouche, ni fumer. +Aussi, pendant ce temps et surtout lorsque le carême tombe en pleine +saison sèche, comme cette année, les musulmans dorment une partie du +jour et restent le plus longtemps possible dans leurs cases. Le 8 mars +on guettait l’apparition de la lune qui devait terminer ce jeûne, si +rigoureux et si pénible, que la plupart le rompent plusieurs fois, sauf +à restituer ensuite les jours de jeûne non observés. Mais la lune ne se +montra pas. En revanche, on nous apporta la nouvelle suivante : « Une +femme est arrivée chez Ahmadou ; elle s’est enfuie de Sansandig où ses +maîtres se sont réfugiés parce que son village _a été cassé_ par Alpha +Oumar. Pendant ce temps, Alpha Ousman opère sur la rive droite. Ahmadou +a donné l’ordre à l’armée campée à Koghé d’envoyer 40 chevaux en +éclaireurs. » + +Le lendemain, c’était un homme qui apportait des nouvelles analogues, et +toutes ces nouvelles, j’en ai eu la preuve plus tard, étaient inventées +pour ranimer l’espoir chez les Talibés, pour leur faire croire, à +l’approche de la fête du Cauri, que bientôt El Hadj serait au milieu +d’eux, et surtout pour écarter l’idée de sa mort, que quelques-uns +commençaient à soupçonner. + +Le 9 mars, la lune montra son croissant argenté mince comme un filet, et +tout aussitôt, en dépit des ordres qu’Ahmadou avait fait crier dans le +village par les griots, une salve de coups de fusils partit de tous les +toits pour saluer l’apparition de l’astre des nuits et la fin du jeûne. +Mes laptots avaient aussi préparé leurs fusils, mais je voulus donner +l’exemple de l’obéissance, et je défendis de tirer. + +Cependant je désirais savoir le motif de la défense, et je le demandai à +Samba N’diaye, qui répondit que c’était pour ne pas gaspiller de la +poudre, car, quoiqu’on en fabriquât beaucoup, on en consommait davantage +encore. + +Ce même soir, l’armée de Koghé, qui était placée depuis longtemps comme +armée d’observation dans ce village, rentrait pour la fête. Il y avait à +peu près cinq cents chevaux. + + 9 mars 1864. + +Le lendemain, 10, était donc la fête du Cauri. Dès le soir, j’envoyai en +cadeau à Ahmadou une pièce de mérinos bleu de ciel, d’environ douze +mètres. C’était une étoffe très-belle de nuance et de qualité. C’était +d’ailleurs le premier présent que je lui faisais, car le gouvernement +n’ayant pas jugé à propos de lui en envoyer, je n’avais pas voulu avoir +l’air d’offrir des bagatelles qui, dans ma pacotille, étaient des objets +d’échange, et qui eussent passé dans l’opinion publique pour le cadeau +du gouverneur, qu’on eût trouvé à coup sûr très-mesquin. + +Ce cadeau, qui ne dépassait pas une valeur de 60 francs, fit plaisir à +Ahmadou ; il fit tailler deux boubous, en prit un pour lui, et donna +l’autre à son frère Aguibou. La nuance était de son goût. Cette étoffe +légère, chaude et simple, lui convenait. Mon messager interrogé lui dit +que cela valait 20 francs la coudée[147], que je l’avais apporté pour +lui, qu’il n’y avait que les gens très-riches qui en eussent, et comme +ce n’était pas un des objets ordinaires de traite au Sénégal, aucun des +Toucouleurs ne s’inscrivit en faux contre ces assertions. Ahmadou fut +content et me fit remercier. J’avais témoigné le désir d’assister à la +fête, on mit à ma disposition le cheval de Samba N’diaye et un autre +pour le docteur. + + 10 mars 1864. + +Vers huit heures, le tam-tam de guerre ayant battu la marche annonçant +la sortie d’Ahmadou, nous montâmes nos coursiers et nous nous rendîmes +hors de la ville, passant par la grande porte du marché, accompagnés des +sofas qui avaient été depuis notre arrivée affectés à notre service. + +Le docteur allait à une allure paisible comme en voyage ; quant à moi, +habitué depuis l’enfance à monter à cheval, et sentant pour la première +fois depuis mon départ de Saint-Louis un cheval vigoureux entre mes +jambes, je rendis la bride et je franchis au galop le kilomètre qui +sépare la porte de l’extrémité du village des Somonos, étonnant +considérablement les noirs qui s’extasiaient de voir un blanc savoir +faire courir aussi bien qu’eux un cheval, et monter sur une selle sans y +être emboîté, comme ils le sont sur leurs selles indigènes. + +Il y a à l’extrémité Est du village des Somonos un vaste emplacement où +le terrain sablonneux a une teinte rouge que je crois due à un oxyde de +fer, et est à peu près dépourvu d’herbes, tant à cause du ravinage qu’y +opèrent les eaux de pluie, qu’à cause du piétinement continuel dont il +est l’objet ; de grands arbres, benténiers (fromagers), figuiers à +racines pendantes, et quelques doubalels ombragent une partie de cette +place. C’est là qu’on fait la fête du Cauri et en général toutes les +fêtes religieuses et les grands palabres. + +Ahmadou, arrivé avant nous, était en grande toilette ; par-dessus son +costume habituel il avait un boubou blanc brodé, un superbe bournous +arabe, de drap bleu de ciel, garni de passementeries d’argent, dont les +pans relevés sur les épaules montraient une doublure de soie jaune, +verte et rouge, du plus bel effet (pour les noirs) ; un turban noir, du +plus beau tissu indigène, garnissait sa tête sans être d’une dimension +trop exagérée. Il avait aux pieds des bottes vernies à tiges rouges, +imprimées en or, dépouille ramassée à l’affaire de Ndioum avec les +canons de Bakel, et qui sans doute avaient fait partie de la toilette de +quelque traitant volontaire de l’expédition ; enfin il tenait à la main +le bâton des rois bambaras, canne en bois, de 1m,25 de long, garnie de +cuir, à la façon dont Malinkés et Bambaras garnissent leurs fourreaux de +sabres. + +[Illustration : La pointe des Somonos, à Ségou-Sikoro.] + +Un sabre, dont le fourreau de cuir à large palette avait été travaillé +avec beaucoup de soin par quelque artiste cordonnier, était sa seule +arme. Il s’était placé au pied du plus bel arbre, dont les racines +entremêlées formaient une espèce de siége. On avait depuis le matin +couvert cette place avec du sable de rivière bien fin et de couleur +rouge. Autour d’Ahmadou étaient Aguibou son frère, Mahmadou Abi, Alioun, +Mustaf, ses divers cousins, en grande toilette, plus les chefs et ses +intimes habituels. Derrière lui en demi-cercle se tenait sa garde de +sofas, dont l’un portait le fusil d’Ahmadou, fusil français à deux coups +garni d’argent. + +[Illustration : S. M. Ahmadou, roi de Ségou.] + +Tous étaient en habit de fête et présentaient l’aspect d’une mascarade : +les uns en robe de chambre de lampas jaune, les autres avec des tuniques +de velours vert doublé de soie rouge, d’autres en étoffe de cretonne, à +grands ramages, couverte d’oiseaux de couleur ; puis d’autres enfin en +lomas brodé de soie qu’ils portaient avec une élégance qui faisait +contraste avec l’air gêné qu’avaient les premiers sous des ajustements +auxquels ils ne sont pas habitués. Toute cette défroque sort les jours +de fête, des magasins d’Ali, qui sont devenus ceux de El Hadj. + +Enfin, autour de ces principaux acteurs se tenait la foule des Talibés, +dont les groupes furent bientôt si serrés qu’on ne pouvait plus +circuler, et tout à l’entour de ce vaste cercle, les chevaux qui avaient +amené leurs maîtres, les uns piaffant, tenus en brides par de jeunes +sofas, d’autres hennissant, entravés et rongeant leur frein. Un peu à +l’écart, le cheval d’Ahmadou était maintenu à grand’peine par deux +hommes qui avaient eu soin de faire écarter les juments. + +C’était un cheval entier du Macina, superbe bête au poil noir luisant, +sans autre tache qu’à l’un des pieds. Sous la selle du Macina, était un +tapis marocain. La tétière de la bride, garnie de drap rouge, avait été +couverte de pendeloques d’étain ou de fer-blanc, de ronds de cuivre, +assez analogues aux harnachements des mules espagnoles et sous lesquels +disparaissait plus de la moitié de la tête. La bride elle-même était +plate, tressée en cuir mince, avec une régularité parfaite : aux +crochets qui la réunissaient avec le mors était une chaîne de fer, et au +point de jonction pendaient des glands en une espèce de passementerie de +cuir. + +Quant à la selle, j’ai dit que c’était une selle de Macina. Ce genre de +selles diffère de celui que nous voyons aux Maures et qui est en usage +dans tout le Sénégal, en ce que la palette de l’arrière est beaucoup +plus large et plus haute, ressemblant aux anciennes selles à la +française, à cette différence près que celles du Macina sont plus +grandes et ont la palette de devant plus élevée. A celle d’Ahmadou +étaient suspendus quatre sacs de cuir contenant des pistolets d’arçon +garnis de cuivre, d’origine anglaise. Je contemplai longtemps ce +spectacle bien curieux. Dans la plaine arrivaient en groupes les +compagnies de sofas, musiciens et griots en tête, marchant pas à pas, +puis les retardataires courant au galop. Les Talibés avaient revêtu +leurs plus beaux vêtements, tous blancs ou bleus avec des turbans blancs +ou noirs. Au milieu de toute cette foule criaient et gesticulaient les +griots du roi, Samba Farba et Diali Mahmady, vêtus de soie, d’or et +d’écarlate, ordonnant le silence, se démenant, criant de s’asseoir, de +tenir les chevaux ; plus loin quelques sofas du roi, armés de fouets en +cuir, couraient autour du cercle pour imposer le silence aux +réfractaires et aux jeunes esclaves. Enfin, sur le toit des cases du +village des Somonos, hommes et femmes étaient juchés pour contempler ce +spectacle. Tel était l’aspect général de cette fête, dans laquelle, +presque seul avec le docteur, je m’abstenais de prendre un rôle actif. + +Ahmadou, dès que l’assistance lui parut suffisamment nombreuse, se leva +pour le Salam, qui fut prononcé par Tierno Alassane. + +Tierno était placé devant Ahmadou, aux côtés duquel se tenaient ses +frères, ses cousins et ses plus intimes, sur deux rangs ; en face de lui +était sa garde de sofas, immobile ou à peu près. + +Tous les Talibés, après avoir déposé devant eux leurs fusils et leurs +sabres, suivaient la prière ; et le spectacle de ces quatre ou cinq +mille hommes se prosternant ensemble et par des gestes identiques, ne +manquait pas de cet air imposant qui se remarque dans tous les actes de +la vie privée aussi bien que dans les cérémonies religieuses des +musulmans, et auquel on peut se laisser prendre quand on ne perce pas au +delà de toutes ces apparences. + +Dès que le Salam fut terminé, Ahmadou vint reprendre sa première place. +Les Talibés qui s’étaient mis en rang pour le Salam se groupèrent de +nouveau en cercle, tenant chacun leur fusil haut entre leurs jambes. +Quand le silence fut établi, Ahmadou se leva. Il commença son palabre +aux Talibés, et ainsi qu’on me le dit plus tard, il leur lut d’abord un +manuscrit de quelques pages qu’il tenait à la main, texte arabe, qu’il +traduisait en peuhl en le commentant, et qui était l’historique des +guerres de Mahomet. Puis après, il leur fit une longue allocution, leur +reprochant de n’être pas assez braves, de s’être laissé chasser par les +Bambaras, et les traitant fort durement. Les principaux chefs +répondirent par l’intermédiaire de Samba Farba, rejetant l’accusation et +se défendant de leur mieux. + +Ahmadou, reprenant la parole, devint plus mordant encore, et il termina +en demandant qu’on lui fournît tout de suite une armée. Nous verrons ce +que _tout de suite_ signifie. + +Ce palabre avait duré jusqu’à onze heures et demie ; j’étais resté +jusqu’à la fin. Mais voyant les Bambaras et les sofas venir se grouper +pour palabrer à leur tour, je me rappelai les exigences de mon estomac, +et je rentrai à la maison, où était déjà le docteur, qui n’avait pas eu +ma patience. + +A peine avais-je commencé à déjeuner que Samba N’diaye vint me chercher +à cheval, me priant de venir avec tous mes hommes parler à Ahmadou. Je +crus un instant qu’il s’agissait de quelque nouvelle importante, +qu’Ahmadou allait profiter de ce jour solennel pour régler mon départ +pour le Macina. Mais en arrivant sous le soleil de midi au lieu du +palabre, je fus étrangement désappointé quand je vis qu’il ne s’agissait +que de me faire voir aux Bambaras, auxquels on venait sans doute de dire +que le gouvernement avait envoyé _faire Toubi_ (demander pardon), et +qui, n’ayant jamais vu de blancs, croyaient peut-être que j’étais un +Maure. Pour achever de me mettre en belle humeur, Ahmadou me demanda de +faire faire une décharge par mes hommes à la mode des blancs. — Je fis +faire un feu de peloton ; après quoi, voyant que je n’avais rien à +attendre, je prétextai un mal de tête et rentrai ; puis, une fois à la +case, je ne cachai pas ma mauvaise humeur à Samba N’diaye, le priant de +dire à Ahmadou que je n’aimais pas à être dérangé pour rien en plein +soleil. Je suis sûr qu’il n’aura jamais fait ma commission. + +[Illustration : Samba N’diaye, ingénieur en chef d’Ahmadou.] + +Pendant ce temps, les sofas et une partie des jeunes Talibés se +livraient à la fantasia dans la plaine. J’avais vu aux pieds d’Ahmadou +quelques barils de poudre et plusieurs sacs de balles dont il se fait +accompagner dans ces occasions solennelles. Il avait distribué quelques- +uns de ces barils et on les brûlait consciencieusement, cassant des +fusils qui éclataient sous l’effort des charges démesurées, et souvent +estropiaient ceux qui les tiraient. Ce fut tout ce que je vis de cette +fête ; j’y avais gagné un violent mal de tête, mais le soir, j’appris +différents détails ; entre autres, que les Bambaras avaient refusé de +faire le Salam ; puis je reçus ce même jour la visite d’un ancien soldat +noir de la compagnie indigène du Sénégal ; il se nommait Ahmadou. +D’abord esclave à Saint-Louis, puis soldat pendant quatorze ans pour se +racheter, il avait été domestique des commandants de Bakel, MM. Hecquart +et Rey, et enfin, en 1845, lorsque M. Rey, pour lequel il professe un +attachement sans bornes, quitta ce poste, il alla se joindre aux bandes +d’El Hadj. Il n’y a pas fait fortune, malgré sa bravoure ; il est très- +pauvre, et vit de son travail avec sa femme, la seule qu’il ait eue. Il +parle bien le français et vient de temps à autres causer avec Samba +N’diaye des beaux souvenirs de la vie d’autrefois, qu’ils regrettent +sans vouloir se l’avouer. + +Il me raconta les deux attaques de Sansandig, auxquelles il avait reçu +plusieurs blessures. Il me montra quatre blessures de balles, dont deux +avaient traversé son bras droit ; sur deux autres qui avaient frappé la +cuisse, une avait pénétré. + +Mais il ne put me dire, pas plus que personne, pourquoi Ahmadou +demandait une armée et de quel côté elle devait opérer. + + 13 mars 1864. + +Les jours suivants, les nouvelles du Macina qu’on m’avait annoncées, se +confirmaient de plus en plus. Deux sofas, prisonniers à Sansandig depuis +la dernière affaire, s’en étaient échappés et rapportaient ces bruits. +Enfin le 13 mars, nous fûmes réveillés par le tabala battu à la +mosquée ; l’armée sortait : on disait que les Bambaras révoltés, +commandés par Mari, le dernier frère d’Ali et prétendant à la couronne +de Ségou, s’étaient emparés d’un village distant de quatre à cinq +lieues. + +Ce fait, qui dénotait le fâcheux état du pays, m’inquiéta, bien que le +même jour les cavaliers fussent rentrés, disant que tout était pour le +mieux. Aussi, le 15, je tentais une démarche près d’Ahmadou pour qu’il +me laissât partir. — J’insistai par cinq ou six fois, mais sans pouvoir +obtenir aucune promesse. — Ahmadou craignait pour moi, disait-il, — et, +quant à faire partir mes courriers pour Saint-Louis, il craignait pour +eux. Il fallait attendre. + +Les choses en restèrent là jusqu’au 22 mars. Pendant ce temps, Ahmadou +s’occupait de faire le partage du butin ramassé à la première expédition +de Sansandig. Ce butin était encore assez considérable ; car on partagea +à raison de deux captifs (femmes) pour 850 hommes, et à ce moment je fis +ce calcul que 500 captifs ainsi partagés portaient à 170000 environ le +nombre des partageants, c’est-à-dire des partisans d’El Hadj, tant +Bambaras que Talibés et Sofas, puisque sur tout le partage de ce genre, +Ahmadou a d’abord le cinquième. — Je retrouve sur mes notes cette +évaluation, que vingt mille au moins des partageants sont de Ségou, dont +huit à neuf mille _intrà muros_ et le reste dans le Goupouilli, le +village des Somonos, ou même les villages voisins, tels que Ségou-Koro, +Ségou-Coura, etc. Cela porterait la population de Ségou-Sikoro à au +moins 36000 âmes dans les murs et à plus du double en tout. Aujourd’hui +je pense que cette évaluation est peut-être trop forte de moitié, quant +aux hommes, et que toute la ville de Ségou-Sikoro avec ses faubourgs ne +contient guère plus de dix mille hommes ou enfants mâles adultes. + +La chaleur augmentait, la contrariété altérait ma santé, de tous côtés +je ne voyais que des obstacles. Je cherchais à me prémunir contre tout +événement, et dans cette vue je demandais à acheter des chevaux ; mais +soit mot d’ordre donné, soit qu’il n’y en eût réellement pas à vendre, +toutes mes tentatives à cet égard étaient vaines. Je tombai sérieusement +malade et il me fallut, pour éprouver un peu de soulagement, venir +m’installer sous la vérandah de notre cour, car la case n’était plus +habitable. Je profitai de ce moment pour envoyer Samba Yoro faire visite +à Ahmadou et le presser un peu. Il fut très-bien reçu, et Ahmadou nous +envoya du sucre et des gourous, mais Samba Yoro n’obtint rien +relativement à mon départ. Dès que je fus un peu mieux, je commençai +quelques promenades sur le cheval de Samba N’diaye ; j’éprouvais ainsi +le plaisir de me soustraire à tout contact, d’être seul. Je +réfléchissais alors profondément à ma situation. Dans une de ces +promenades, j’étais tellement préoccupé de mes pensées que je laissais +galoper tout doucement mon cheval sans faire attention aux personnes que +je rencontrais et qui se garaient, ainsi que c’est l’habitude dans ce +pays. Je ne vis pas une vieille femme, à demi aveugle et sourde, qui +marchait appuyée sur un bâton, et j’arrivai sur elle sans qu’elle +m’entendît. Mon cheval se détourna naturellement, mais la vieille, +effrayée et perdant la tête, se jeta dans ses jambes et tomba à terre +sans connaissance. Bien que le choc eût été très-léger, je crus à +quelque grave accident. Des femmes qui revenaient du marché essayèrent +de la remuer, mais évanouie ou non, elle ne bougeait plus. Je courus +aussitôt vers le village pour chercher mes laptots et le docteur afin de +lui porter secours. J’en rencontrai quelques-uns qui partirent tout de +suite pour relever la vieille, mais qui la trouvèrent debout. Il paraît +qu’en me voyant m’éloigner, elle avait repris connaissance. On me +l’amena, ainsi que j’en avais donné l’ordre, et je lui fis présent de +mille cauris. Elle s’en alla enchantée ; elle n’avait peut-être plus que +quelques jours à vivre. Le lendemain son maître, car c’était une +esclave, vint chercher à m’extorquer aussi quelque chose, sous prétexte +que j’avais détérioré son bien. Je le reçus assez mal. Le soir, comme je +causais de cela avec Samba N’diaye et que je lui exprimais combien +j’eusse été désolé d’avoir causé une mort aussi malheureuse : « Bah ! +s’écria-t-il, et quand même tu l’aurais tuée, ce n’est qu’une Kefir ! » + +Voilà encore un effet de la religion musulmane, et l’homme qui proférait +ce mot avait été élevé par les blancs pendant vingt ans ! + +Le lendemain de cet incident, je fis deux fois demander à parler à +Ahmadou, et chaque fois on me répondit qu’il était sous les arbres de la +porte de son père. Je voyais là une fin de non-recevoir, et j’allai le +trouver pour lui demander une audience qu’il me promit pour le +lendemain. + + 25 mars 1864. + +Je me présentai donc le 25 mars dans l’après-midi. Ahmadou était dans la +première cour de sa maison, entouré d’une assez nombreuse compagnie, +dans laquelle je remarquai quelques Maures et entre autres, Sidy Abd +Allah, qui, à cette époque, d’après Samba N’diaye, se déclarait +ouvertement l’ennemi des blancs. + +Tout d’abord, je fus interrompu par une affaire de Bambaras qui dura +assez longtemps. Ils venaient apporter des paniers de salpêtre et de +charbon pour la fabrication de la poudre, ce qui est un des impôts en +nature qu’ils payent. Ce salpêtre était blanc, très-pur et bien +cristallisé. On le recueille sur de vieux tatas, où, selon toute +probabilité, il vient en efflorescence par suite de la décomposition des +matières animales qui ont servi à la construction ; on le lave pour +l’isoler de la terre, et on fait épaissir la solution, qu’on laisse +cristalliser. Quant au charbon, il est fabriqué à l’air libre, un peu +avec toutes espèces de bois taillis. + +Le palabre dura longtemps. Ahmadou, interprété par Diali Mahmady, le +griot mandingue, reprochait à ses sujets de se relâcher dans le payement +de cet impôt, de n’apporter qu’une faible partie de ce qu’ils devaient +fournir. + +Les chefs, vieillards blanchis par l’âge, la tête rasée et découverte, +baissaient la tête et s’excusaient humblement, disant que les jeunes +gens avaient fui, qu’ils n’étaient plus nombreux et faisaient ce qu’ils +pouvaient, que bien des villages refusaient l’impôt, ne les écoutant +pas. + +Toujours est-il qu’au lieu de cinquante charges qu’il eussent dû fournir +ils n’en apportaient que vingt-neuf. + +Dès que ce palabre fut fini, j’insistai pour parler confidentiellement à +Ahmadou. Il renvoya alors tout le monde, à l’exception de sept à huit +personnes, et je lui rappelai aussitôt que l’époque que j’avais fixée +pour mon départ approchait, qu’il n’y avait plus que quatre jours, et +que je venais savoir s’il pouvait me donner une réponse. Je lui observai +que mes instructions me recommandaient de rentrer avant les pluies, et +je terminai en lui disant qu’il fallait dans quatre jours partir pour +Hamdallahi ou n’y pas aller. Sa réponse fut toujours la même : « Ton +affaire est entre mes mains, expression dont alors je ne comprenais pas +la portée, mais qui signifie : Tu es à ma discrétion, puisqu’on t’a +envoyé à moi. Je m’en occupe. Bientôt, si le bon Dieu le veut, tu iras. +Mais je te demande un peu de patience. » Pendant plus d’une heure, ce +fut le même thème soutenu de part et d’autre. Je ne cédai rien ni lui +non plus. Cependant, en réponse à de gracieuses paroles que je lui +adressai relativement à son hospitalité (qui cependant commençait à se +ralentir), il me dit que tout cela n’était rien, et que quand il nous +mettrait en route, alors seulement il ferait quelque chose pour nous. + +A toutes mes instances pour traiter avec lui les questions dont j’étais +chargé, il répondit que quand il serait sûr que nous ne pourrions pas +aller à Hamdallahi, il serait temps de causer de cela ; que Dieu pouvait +tout, et que même avant quatre jours la route pouvait être ouverte. + +Mal interprété par Samba Yoro, qui, intimidé, n’osait insister comme je +l’aurais désiré, je ne pus rien obtenir de plus. Néanmoins, j’étais +assez satisfait de l’ensemble de cette entrevue, dans laquelle Ahmadou +avait toujours parlé avec courtoisie et calme, lorsque, en sortant, +Sambo Yoro me dit qu’il avait entendu des paroles inquiétantes, d’après +lesquelles il était sûr qu’on nous retiendrait de force, si nous +voulions partir ; qu’on avait dit à Ahmadou de le faire, parce que si +nous partions, c’est que nous n’étions pas venus pour le voir, mais bien +pour espionner ce qui se passait. + +Ces propos étaient absurdes, mais ce n’était pas la première fois que +nous les entendions. N’était-ce pas avec de semblables paroles que +Diango à Koundian, et Dandangoura à Guémoukoura, avaient tenté de me +faire dévier de mes projets ? Elles me causèrent cependant une véritable +colère. Sans réfléchir qu’Ahmadou, auquel seul nous avions affaire, +n’avait pas dit un mot de cela, je m’en affectai et je secouai +vigoureusement Samba Yoro pour n’avoir pas interpellé ceux qui parlaient +en présence d’Ahmadou, pour ne m’avoir pas prévenu au moins pendant le +palabre. Au reste, je l’ai dit, Samba Yoro se laissait intimider par les +attitudes essentiellement musulmanes, par le grand air d’Ahmadou. Il +était sous le charme de l’islamisme. D’ailleurs, peu communicatif et +quelquefois menteur, comme presque tous les noirs, il ne m’inspirait +alors que peu de confiance : il en inspirait encore moins au docteur +Quintin, qui en arrivait à le croire capable de s’entendre avec Samba +N’diaye, non pour nous trahir dans un dessein hostile, mais pour nous +faire rester en nous intimidant. + +Nous finîmes donc par croire qu’il avait inventé tout cela sous l’empire +de la peur que lui avait causée quelque mot malveillant prononcé par un +de ces Toucouleurs toujours disposés à faire le mal. + +Vers le soir, il y eut une scène qui sembla donner raison à l’opinion du +docteur. Samba N’diaye essaya de m’arracher une promesse de rester, et, +pour cela, il se fit l’écho du bruit d’après lequel on prétendait que +nous étions venus comme espions. + +Mais, chose à laquelle il ne s’attendait pas, pendant que moi, calme, +j’écoutais, réfléchissant à la gravité sans cesse croissante de notre +position, le docteur, si doux, si calme d’habitude, s’emporta, et, le +menaçant d’aller se plaindre à Ahmadou si un tel propos était encore +répété, il le chassa presque de notre hangar. Samba N’diaye rabattit +aussitôt de son dire et, par une de ces manœuvres auxquelles les noirs +excellent, il donna des explications incompréhensibles. + +Quant à moi, je le répète, j’avais gardé mon sang-froid, et je me bornai +à lui dire que le jour où je serais décidé à partir, si quelqu’un +s’avisait de m’arrêter, je lui ferais sauter la cervelle, par la simple +raison que, comme envoyé (ambassadeur), j’étais inviolable, et qu’au +lieu d’arranger les affaires, celui qui voudrait me retenir ne +réussirait qu’à faire recommencer la guerre avec le gouverneur du +Sénégal ; que si sincèrement il voulait le bien, il pouvait dire cela à +Ahmadou par opposition aux conseils qu’on semblait lui donner. + +Cette scène était terminée, mais je passai une partie de la nuit à +méditer. Il était évident que bon nombre de gens (et à cette époque, +bien à tort, j’accusais surtout les Toucouleurs), cherchaient à me nuire +dans l’esprit d’Ahmadou, et je me demandais si réellement on me +laisserait partir. D’un autre côté, j’avais presque fixé un ultimatum en +donnant une date : revenir sur une promesse était grave ; mais s’attirer +un conflit l’était encore plus. + +On peut concevoir mes inquiétudes. + +Le lendemain et le surlendemain de ce jour, les affaires semblèrent +tourner au mieux. Un de nos voisins, marabout du Fouta-Djallon, +m’affirma que dans un palabre Ahmadou avait reçu le jour même le conseil +des Torodos de me faire partir le plus tôt possible. + +Le surlendemain encore, un des guides venus avec nous depuis Dianghirté, +nous dit qu’Ahmadou avait demandé aux chefs du village une armée qui, +réunie à celle de Koghé, me conduirait à Hamdallahi. Il ajoutait que les +chefs avaient refusé, disant que si l’armée partait pour le Macina, les +Bambaras se révolteraient, et prendraient la ville en tuant tout le +monde ; qu’on était convenu d’attendre une nouvelle armée demandée à +Nioro, qui devait arriver avant quinze jours et qui garderait le village +pendant qu’on nous conduirait. + +Ces bruits, confirmés par d’excellentes nouvelles du Macina qui +arrivaient chaque jour, me donnèrent de l’espérance. Comment ne pas y +croire, d’ailleurs, lorsque tout le monde me disait la même chose et +qu’on m’amenait un homme qui, arrivé depuis cinq jours du Macina, me +promettait de me conduire à Hamdallahi sans accident ? + + 1er avril 1864. + +Cependant le 1er avril, dernier jour de mon ultimatum, je demandai à +voir Ahmadou. Ce jour et les suivants, il me fut impossible d’arriver +jusqu’à lui. J’étais très-malade depuis quelque temps ; c’est à peine si +j’avais la force d’écrire mes notes, et le massage seul me faisait +éprouver un peu de bien-être et me donnait du sommeil. Le docteur +n’était guère mieux que moi. J’employais quelques braves femmes à cela, +en les payant de quelques cauris ou d’un peu d’ambre menu. Ahmadou en +fut instruit et, saisissant ce prétexte, il nous envoya deux esclaves, +nous disant que, dans le pays, il savait qu’on ne pouvait se passer des +soins d’une femme et que, quand nous partirions, si nous ne voulions pas +les emmener, nous n’aurions qu’à les lui laisser. Mon premier mouvement +fut de refuser ce présent, si contraire à nos mœurs ; mais Samba N’diaye +m’affirma que je blesserais Ahmadou, qui ne comprendrait pas nos +susceptibilités. En outre, je souffrais depuis longtemps de la +difficulté de me faire servir[148], et imitant l’exemple de Richard +Lander, je finis par accepter. + +[Illustration : Coiffures et anneau nasal des femmes bambaras.] + +Ces filles de races bambara et soninké mélangées, étaient-elles jolies ? +Telle est la question qui m’a été souvent posée. — Non. + +L’une, Fatimata, était une assez jolie négresse si on veut, mais très- +maigre quoique musclée. Les membres inférieurs, les pieds et les mains +étaient affreux. L’autre, mieux faite, était plus laide de figure. Du +reste je saisis cette occasion de dire que si rien n’est plus rare +qu’une jolie négresse, il en existe cependant de positivement jolies et +de très-remarquables par la douceur de la physionomie, par la perfection +des formes et la délicatesse des attaches. Sans doute leur beauté n’est +pas le type conventionnel de la beauté européenne, on chercherait +vainement un profil grec. Mais si dans un salon d’Europe je pouvais +transporter telle _Gada_ (esclave fille de service) du palais d’Ahmadou +dans ses vêtements de fête, couverte d’or et de soie et qu’elle pût se +produire sans être embarrassée, je le mets hors de doute, tous ceux qui +sont artistes admireraient presque sans restriction. + +Dans le courant d’avril, on renforça l’armée de Koghé de nombreux +contingents. Il devenait évident qu’il se préparait quelque chose. +Diverses personnes annonçaient que l’armée de Nioro approchait ; je me +décidai à attendre son arrivée. Du reste, les nouvelles arrivaient de +tous les côtés, variant du tout au tout du jour au lendemain, mais +révélant une situation impossible d’anarchie, qui ne pouvait me laisser +aucun espoir de me mettre en route sans être sous la protection d’un +guide officiel connaissant mieux le pays que moi. Je ne pouvais +d’ailleurs songer à partir sans chevaux, et Ahmadou seul pouvait m’en +donner ou m’en céder. En dépit de son hospitalité, qui quelquefois +éprouvait des hauts et des bas, je dépensais plus de mille cauris[149] +par jour. Il nous fallait acheter le bois de la cuisine, notre +nourriture propre, du poisson, de la viande fraîche, le savon pour laver +le linge de tout le monde, quelques ustensiles, tels que des vases de +terre pour cuisine ou pour tenir l’eau fraîche, le mil ainsi qu’un peu +de paille pour les mules et pour Farabanco, notre unique cheval. + +Puis enfin, de temps à autre, j’étais obligé de faire aux laptots une +distribution de cauris pour leurs besoins personnels, et quelque +parcimonie que j’y apportasse, les marchandises que je vendais +s’épuisaient petit à petit. C’étaient surtout les étoffes de coton qui +avaient cours, mais l’ambre, le corail étaient dépréciés à cause de la +misère générale ; le gros ambre seul se vendait chez les chefs et encore +avec peu de bénéfices. + +En dehors de ces dépenses, j’avais mille petits cadeaux à faire : +d’abord aux mendiants qui abondent là plus que partout ailleurs, et +auxquels il fallait donner, ne fût-ce que pour ne pas se déconsidérer, +et ensuite aux gens auxquels je demandais des renseignements sur le pays +et qui ne venaient le plus souvent me les donner bons ou mauvais +qu’après promesse d’un cadeau. + +Tout cela m’obligeait à songer au départ, et si je me décidai à attendre +l’arrivée de cette armée de Nioro, c’était parce que je reconnaissais +l’impossibilité de partir. Bien souvent depuis, le docteur et moi avons +regretté de n’avoir pas alors tenté de partir à tous risques ; nous ne +fussions pas partis, mais nous aurions avancé de quelques mois une scène +violente, et par suite de ces quelques mois d’avance, nous serions +partis peut-être quinze ou dix-huit mois plus tôt de Ségou. + +[Décoration] + + +[Note 145 : J’appris quelques jours après qu’on disait dans le pays que +le _roi de France_ avait fait demander la paix à El Hadj.] + +[Note 146 : Nom sous lequel tous les Musulmans désignent +Constantinople.] + +[Note 147 : On mesure toutes les étoffes à la coudée.] + +[Note 148 : On sait l’invincible répugnance des noirs à accomplir +certains soins domestiques indispensables près des malades, et qui, chez +eux, sont exclusivement réservés aux femmes.] + +[Note 149 : Mille cauris, environ 3 francs.] + + + + + CHAPITRE XX. + +Le bruit court que Sansandig va se rendre, qu’El Hadj est vainqueur au +Macina. — On bat le tabala. — Extrait du journal de voyage. — Deux types +de griots : Diali Mahmady et Sontoukou. — Menaces des Bambaras sur +divers points. — J’obtiens de faire partir mes courriers. — Envoi d’une +lettre au gouverneur. — Les parents chez les Toucouleurs. — Tierno- +Abdoul. — Alpha Ahmadou. + + + Avril 1864. + +Pendant ce mois, Ahmadou passait toutes ses journées sous les arbres de +la maison de son père. + +Il palabrait. De tous côtés arrivaient des renseignements. Le 4 avril +des villages bambaras de la rive droite venaient faire leur soumission. +Le même jour on apprenait que des Maures de Tichit, retournant dans leur +pays après avoir vendu leur sel à Yamina, avaient été attaqués et pillés +par les Bambaras révoltés ; on disait cette fois que l’armée de Nioro +était rassemblée à Touroungoumbé et qu’elle attendait des contingents de +Koniakary. + +Le 5 avril, une femme arrivée de Sansandig annonçait qu’une foule de +gens du Macina étaient venus s’y réfugier, et qu’on avait palabré pour +renvoyer à Ahmadou tous les captifs qu’on avait pris sur lui, et que +Boubou Cissey (le chef du village) s’y était seul opposé. + +Le 6 avril on commença à faire des razzias. Cinq cavaliers allèrent du +côté de Sansandig et ramenèrent un troupeau de cent bœufs et quatre +prisonniers. Les bœufs furent réclamés par des villages qui s’étaient +rendus ; mais ils n’étaient pas près de les avoir. Quant aux hommes, +deux furent immédiatement décapités par ordre d’Ahmadou. Ils étaient de +Sansandig. C’étaient des keffirs : c’est tout dire. + +Le 7 avril, trois cavaliers de Koghé prirent sept femmes près de Sarrau +et tuèrent deux hommes. Le soir on les interrogea ; elles confirmèrent +le bruit des succès d’El Hadj au Macina et dirent que Mari, le frère +d’Ali, était à Holocouna près de Sarrau ; elles affirmèrent qu’il +n’avait que peu de monde et que ce village n’avait pas voulu le laisser +entrer dans ses murs. + +Le 8 avril on annonça que les cavaliers de Koghé, au nombre de cent +vingt, avaient pris quarante personnes aux environs de Sarrau : on leur +avait tué deux chevaux. + +Enfin, le 9 avril, on battit le tabala à la mosquée, et les griots +parcoururent la ville en criant à l’armée de sortir, d’aller à Koghé, +que l’armée de Sansandig était sortie et avait traversé le fleuve. + +En effet, un assez grand nombre de Talibés sortirent. Quant à Samba +N’diaye, qui, aux termes des ordres d’El Hadj, ne devait jamais quitter +Ségou, il avait depuis quelques jours envoyé un de ses captifs, +Diatourou, rejoindre l’armée ; mais il ne croyait pas à cette nouvelle +de la sortie de l’armée de Sansandig, et était convaincu qu’Ahmadou +disait cela pour faire sortir les Talibés, qui ne se souciaient pas +d’aller à l’armée. + +Comme je plaisantais à ce sujet, il me dit : « Ce n’est pas manque de +courage, mais nous sommes fâchés contre Ahmadou ; nous manquons de +tout ; il ne donne rien, pas même des fusils. Il y a beaucoup d’hommes +qui n’en ont pas, et quand ils vont en demander, Ahmadou, qui en a plus +de mille dans ses magasins, répond : Qu’as-tu fait du tien ? — Je l’ai +vendu pour manger, pour nourrir ma femme. — Eh bien, vends ta femme, tu +achèteras un fusil ! répond Ahmadou. » Or, bien qu’il s’agisse de femmes +esclaves, cela blesse ; car chez les noirs il est rare qu’une fois +qu’une esclave a eu les faveurs du maître, il la chasse ou la vende si +elle ne se conduit pas mal, et depuis le moment où elle devient mère, sa +liberté lui est acquise et elle ne peut plus être vendue. Elle peut en +revanche être battue, et cela lui arrive. + +En résumé je reconnus, d’après cette conversation, qu’il y avait un +mécontentement assez vif contre Ahmadou, une jalousie contre ses sofas +qu’il soigne bien, et surtout contre ses intimes, Mohammed Bobo, +Sontoukou, Sidy Abdallah et autres, qu’il comble de cadeaux et qu’on +accuse de toutes les fautes qu’il fait. + +Samba N’diaye me disait : « Si Ahmadou voulait, avec un seul des toulons +d’or ramassés dans les magasins de son père, il pourrait faire vivre +l’armée pendant dix ans. Au lieu de cela, il nous laisse mourir de faim, +et tous les six mois à peu près il fait un présent qui, une fois +partagé, donne à chacun six cents cauris au plus et un morceau de sel. +Que veux-tu qu’on fasse de cela ? Ce n’est pas ainsi qu’El Hadj +agissait, il était très-généreux, et quant à moi, sans ce qu’il m’a +donné, je ne sais comment je vivrais. » + +En effet, Samba N’diaye, qui touchait la ration, comme il dit (c’est-à- +dire cent moules de mil par mois et une pierre de sel tous les deux +mois), ne se donnait pas la peine d’aller faire sa cour et ne recevait +que fort peu de cadeaux d’Ahmadou. + + 10 avril 1864. + +Le 10 avril, on apprenait que l’armée n’était pas sortie de Sansandig, +mais qu’elle existait toujours ; et comme preuve, quand on la croyait +dans l’Est, elle passait dans l’Ouest et allait piller Faracco. + +Le même jour on exécutait sept prisonniers au marché, et je m’écriais : +Si l’armée de Nioro ne nous dégage pas, que devenir ? Tout autour de +nous la guerre, et pour nous protéger un pouvoir mal établi. + +Comme on le voit, il ne pouvait plus être question de partir. + + 11 avril 1864. + +Le 11 avril, on apprenait que l’armée de Nioro approchait. + + 13 avril 1864. + +Le 13 avril, on expédiait en toute hâte trois cents hommes à Yamina qui +avait voulu se révolter. On disait que cette troupe devait envoyer au- +devant de l’armée de Nioro pour faire hâter son arrivée. + + 14 avril 1864. + +Le 14 avril, on ramenait cent cinquante captives ; la plupart des hommes +pris avaient été exécutés. Ces malheureux avaient tous été ramassés aux +environs de Sarrau. Sept hommes pris vivants furent tués. On disait +qu’un courrier d’El Hadj était en route. + + 15 avril 1864. + +Le 15 avril, des prisonniers affirmaient que l’armée d’El Hadj s’était +avancée jusqu’auprès de Sarrau, où elle avait brûlé un petit village. +L’armée de Koghé avait reçu l’ordre de suspendre ses razzias, et tout le +monde disait, même Samba N’diaye, qui jusqu’alors s’était tenu sur une +grande réserve, que, dès que l’armée de Nioro arriverait, nous +partirions. + +Ce même jour, je reçus la visite de Diali Mahmady, avec toute sa troupe +de griots ; il s’était mis en grande toilette. + +Diali Mahmady était un griot dans toute l’acception du mot, capable de +chanter pour n’importe qui, de faire de la musique sur la grande guitare +mandingue pendant toute une journée pour obtenir un cadeau. + +Combien de fois ne l’avons-nous pas vu aller donner une bamboula (fête +et danse nègre) à la porte d’Ahmadou, accompagné de ses sept femmes et +de toutes ses griotes ou amies de la maison, et cela pendant six et sept +jours de suite, pour obtenir un bambou richement brodé en soie, ou +quelque autre chose qu’il convoitait ! + +Dès mon arrivée, il avait voulu me faire de la musique ; mais Ahmadou, +qui avait placé une garde à ma porte pour empêcher qu’on m’importunât, +le lui avait défendu. Cette fois il venait me faire une visite. + +Il portait un bonnet de drap vert de la forme ordinaire des bonnets +mandingues, par-dessus lequel il avait enroulé un turban de soie du +Levant brochée d’or. Un manteau de soie rouge et jaune, sur un boubou de +soie jaune et bleue brochée, complétait ce costume. Il demeura longtemps +assis, et voyant que je ne lui faisais pas de cadeau, il finit par me +demander un bonnet de velours brodé d’or. J’en avais déjà donné deux à +Ahmadou ; je m’empressai de le satisfaire et je le renvoyai content : +j’étais sûr qu’il ne me serait pas hostile. + +Diali Mahmady était, du reste, un homme intelligent, qui avait voyagé +sur toute la côte ; il avait été à Sierra Leone, où il avait séjourné. +Il comprenait un peu l’anglais, il avait le goût du luxe très-développé, +et sa maison en témoignait. Il était libre ; mais c’était le plus riche +des griots libres, parce qu’il gagnait beaucoup à donner ses fêtes. + +Lorsque je quittai Ségou, il me confia vingt-huit gros d’or[150] pour +lui envoyer une paire d’épaulettes, un chapeau à claque, un habit +d’uniforme, un pantalon et des souliers vernis. C’était une preuve de +confiance bien peu commune de la part d’un noir. + +J’avais reçu le matin même la visite de Sontoukou, qui, quoique griot et +esclave, est vraiment le plus grand seigneur de Ségou. Non-seulement sa +maison, située près de celle d’Ahmadou, étonne, mais il y a un cachet de +propreté et même de luxe dans son habillement, et de douceur dans ses +manières, qui surprend de la part d’un noir qui n’a jamais vu de blancs. +Il ne demandait jamais de cadeau, mais (pour un griot c’est +extraordinaire) il donnait beaucoup et ne venait jamais chez moi sans +m’apporter quelques gourous ; quand j’allais le voir, il m’offrait +aussi, soit une poule grasse, soit autre chose. Je ne manquais pas, en +retour, de lui faire quelques cadeaux d’ambre ou d’argent. En somme, il +ne perdait pas au change, mais, je le répète, il n’agissait pas dans des +vues intéressées et donnait beaucoup à tout le monde. C’était, du reste, +un de mes plus gros acheteurs, et il payait à terme, très-régulièrement +pour Ségou. + + 16 avril 1864. + +Le 16 avril, on annonçait que l’armée de Nioro approchait, qu’une armée +de Dinguiray était en train d’opérer dans le Foula Dougou, et en même +temps que les Bambaras venaient d’attaquer, dans le sud de Ségou, deux +petits villages de Bambaras soumis, Minianka et Nagassola ; mais on +ajoutait que les Talibés, accourus au secours, avaient tué trente-cinq +hommes. Le 17, on disait que l’armée de Nioro avait dû passer Damfa, et +en même temps que des courriers envoyés par Tidiani, neveu d’El Hadj et +chef de son armée, arrivaient de Say. + +Le lendemain, ces courriers n’étaient plus que des Diawandous qui +arrivaient de la frontière du Macina. + +J’envoyai Samba N’diaye demander à Ahmadou ce qu’il en était ; et en +même temps, rappelant que la saison des pluies était venue, je demandais +à partir. + +En effet, les orages et tornades étaient arrivés. + +[Illustration : Maison du griot Sontoukou, à Ségou-Sikoro.] + +Samba N’diaye revint avec une troisième version. Ahmadou lui avait +répondu que, d’après ses nouvelles, El Hadj serait sorti d’Hamdallahi +avec une armée, et qu’il aurait battu l’armée du Macina à Mopti ; les +Touaregs Bourdamé seraient venus le trouver en ce lieu pour dire qu’ils +cernaient Cheick Ahmed Beckay de Tombouctou, et qu’il pouvait envoyer +une armée, qui le prendrait. Alors il aurait envoyé Tidiani avec une +armée, accompagné du fils de Galadjo[151]. Ils auraient remporté une +victoire, et Cheick Ahmed Beckay serait pris ou mort. El Hadj serait à +Conna où il attendrait. + +Voilà les nouvelles que m’apportait Samba N’diaye ; mais, pour mon +départ, rien. Il ajoutait qu’au Macina on avait fait un grand massacre +de prisonniers, de Peuhls particulièrement, et que dans une seule +journée on en avait exécuté mille. + +Ici, écrivais-je alors, on est plus modeste ; on ne les tue que par +petit nombre, et ce matin encore quatre ont succombé. Je ne prévoyais +pas alors à quels massacres j’assisterais. + +Le même jour, on battait le tabala à la mosquée, et une armée allait en +toute hâte secourir Dougassou, qu’on disait attaqué par l’armée de Mari, +qui avait abandonné Holocouna et était de l’autre côté du Bakhoy, à +Touna. + + 19 avril 1864. + +Le 19 au soir, je reprochai à Samba N’diaye, qui me faisait des +protestations de dévouement aux blancs, l’apathie qu’il montrait pour +nos affaires ; je récapitulai tout ce qui s’était passé, et lui montrant +que l’hivernage était arrivé, qu’on pouvait passer sans grand danger +dans les broussailles, je demandai au moins à faire partir mes courriers +pour Saint-Louis : d’autant plus que l’armée de Nioro étant en route, si +ce qu’on m’affirmait était vrai, elle devait laisser un chemin ouvert. + +Samba N’diaye promit de s’en occuper, et en effet, dès le lendemain, il +obtenait d’Ahmadou une promesse de départ pour les courriers et une +audience pour le lendemain. + +Mais le lendemain Ahmadou était occupé sous ses arbres. On apportait des +nouvelles de révolte dans le Birgo. On disait Mourgoula pris. Voyant que +je ne pouvais lui parler, je lui fis dire par Samba Yoro que s’il +voulait seulement me donner un guide j’allais expédier mes courriers +moi-même. A mon grand étonnement, il y consentit, et dit que le +lendemain il fournirait le guide et le laissez-passer. Je mis alors mes +lettres au courant, j’y ajoutai quelques post-scriptum, et, après bien +des allées et des venues, le 23 avril au soir mes courriers étaient +prêts à partir. Seulement l’un d’eux, Ibrahim, étant malade et surtout +effrayé de l’état du pays, avait refusé le service, et je l’avais +remplacé par Yssa, l’un de mes hommes. A partir de ce moment Ibrahim, +qui non-seulement avait refusé de marcher, mais avait même cherché à +détourner de son devoir Seïdou, son compagnon, cessa de compter parmi +les miens. Je le chassai et défendis qu’il entrât dans ma maison. + +Dès que j’eus l’assurance que mes courriers partiraient, je fus content, +car j’allais enfin donner de mes nouvelles à ma famille, et quelle que +fût l’incertitude qui planait sur l’époque de mon retour, ce seul fait +de me permettre d’écrire témoignait une certaine confiance de bon +augure. Je résumai ces impressions dans ma lettre au Gouverneur, dont je +reproduirai un passage qui mieux que ce que je pourrais ajouter +aujourd’hui, montrera quelle était alors ma situation d’esprit. + + · · · · · · · · · · · · · · · + +« Il me devient impossible, dans l’état actuel du pays, de rien vous +dire relativement à mon retour ; je crois que je serai forcé de passer +ici presque toute la saison des pluies. Cette idée m’effraye bien un +peu, mais j’y gagnerai de compléter une foule de renseignements et peut- +être d’entrer au Macina en qualité d’Européen, ce qu’on n’a jamais pu +faire jusqu’ici. + +« Quoi qu’il en soit, je me hâte de profiter de la permission d’expédier +les courriers, de peur qu’une mauvaise nouvelle ne fasse changer d’avis. +Quoique la position d’El Hadj ne soit pas aussi belle qu’on voudrait me +le faire croire, il dispose encore de forces considérables, et je ne +mets pas en doute qu’il n’ait la possibilité de réunir quarante mille +fusils[152]. En outre, il a à Ségou-Sikoro un trésor, c’est tout l’or +ramassé par les rois bambaras, sur lequel il a fait main basse, et qui, +même en faisant la part de l’exagération très-large, dépasserait une +valeur de vingt millions[153], sans compter les marchandises et cauris, +le sel, etc. En outre, il a à Koundian tout l’or amassé dans les divers +pillages du Bambouk. Vous voyez, Monsieur le Gouverneur, qu’il est loin +d’être aux abois. + +« Toutes mes demandes pour aller en avant échouent devant la protection +dont on me couvre. « Nous ne voudrions pas qu’il t’arrivât rien, me dit- +on ; s’il t’arrivait du mal en route, El Hadj serait bien en colère, » +etc., etc. Mais quand je leur dis que l’inaction me rend malade, eux qui +ne conçoivent pas de plus grand bonheur que de ne rien faire, ne +répondent rien et se mettent à rire. En somme, personne de nous n’est +sérieusement malade[154]. Il est impossible de se dissimuler +l’affaiblissement que nous ressentons, qui est l’effet de plusieurs +indispositions et d’une trop grande fatigue jointe à de grandes +privations. Il y a quatre mois aujourd’hui que nous sommes privés de +lit, de pain et de vin ! + +« Une chose que j’oubliais de vous dire, c’est que je crains fortement +que nous ne soyons à tout jamais retenus ici, si le bruit venait à se +répandre que l’on construit un fort à Bafoulabé. Plusieurs fois on m’en +a parlé avec inquiétude, et cependant je suis très-convaincu qu’El Hadj, +quand je l’aurai vu, n’y fera pas d’opposition, tandis qu’actuellement +vous auriez certainement l’armée de Koundian et celle de Kouniakary +contre vos projets. » + + · · · · · · · · · · · · · · · + + 24 avril 1864. + +Le 24 au matin le vieux Tierno-Abdoul, qui avait été, comme chef des +Peuhls, chargé de nous fournir le guide de nos courriers, termina enfin +cette grande affaire, et, vers midi, mes hommes étaient en route. + +Je pouvais à peine le croire, tant j’étais habitué à la lenteur des +noirs pour les moindres choses ; il me semblait que cette affaire avait +marché avec une rapidité effrayante. + +Dès que Seïdou et Yssa furent en chemin, chacun se vanta de m’avoir +aidé, mais en somme, avec Samba N’diaye, il n’y avait eu que Tierno- +Abdoul dans cette affaire, ainsi que quelques vieux Toucouleurs, entre +autres Alpha Ahmadou, cousin germain d’El Hadj par sa mère, qui +demeurait dans notre voisinage. Il était, bien entendu, désigné sous le +nom de frère d’El Hadj, et Ahmadou l’appelait son père ; c’est à la mode +des noirs, qui ne connaissent que fort peu de degrés de parenté. Voici +comment on les désigne en Peuhl : + +Père, _ba_ ; mère, _né_ ; frère aîné, _maono_ ; frère cadet, _minié_ ; +sœur du père, _gourgoul_ ; grand-père, _mama_ ; frère de la mère _kaw_. + +En dehors de ces parents (_legniol_, tous les parents) les cousins et +oncles se désignent sous le nom de grand frère, petit frère, petit père, +etc. + +Cet Alpha Ahmadou ne jouissait pas d’un grand crédit auprès d’Ahmadou, +vis-à-vis duquel il ne se gênait pas beaucoup pour exprimer son opinion, +avec cette indépendance de caractère qui est le propre des Toucouleurs +dans les relations de famille ; mais ses avis, s’ils n’étaient presque +jamais écoutés, étaient souvent désagréables, et alors Ahmadou s’en +vengeait à sa manière habituelle. Il faisait la sourde oreille, quand +son vieux cousin venait lui demander un captif ou une _bafal_[155] de +sel pour nourrir sa maison. Le vieux était du reste assez mendiant, j’en +ai eu souvent la preuve, et il m’a fallu quelquefois répondre par des +refus à ses demandes un peu trop indiscrètes. Néanmoins nous étions bien +ensemble. + +[Décoration] + + +[Note 150 : Le gros vaut environ 12 fr. 50 c.] + +[Note 151 : Galadjo, chef du Macina avant la conquête de Mohammed Amat +Labbo.] + +[Note 152 : Je le croyais alors ; mais mon opinion à cet égard a été +complétement changée depuis.] + +[Note 153 : C’est encore aujourd’hui, suivant moi, une estimation très- +restreinte.] + +[Note 154 : Le docteur Quintin relevait de maladie.] + +[Note 155 : Pierre de sel de Tichit, décrite plus haut.] + + + + + CHAPITRE XXI. + +L’hivernage arrive. — Samba N’diaye est malade et a peur. — Je suis +malade du foie. — Les exécutions et le champ des exécutés. — Les morts +et les enterrements à Ségou. — Nouvelle tentative infructueuse pour +aller au Macina. — L’hospitalité d’Ahmadou se ralentit. — Les nouvelles +s’améliorent à l’approche de la Tabaski. — Tierno-Abdoul, ses +confidences et ses mensonges. — L’armée se rassemble. — Exécutions +nombreuses. — Expédition de Fogni. — Visite d’Aguibou. — Première visite +de Sidy Abdallah. — Fête de la Tabaski. — Exécution de trente-sept +prisonniers et de deux enfants. — Arrivée de l’armée attendue de Nioro. +— Nous recevons une lettre du commandant de Bakel et des instructions +nouvelles du Gouverneur. + + +Cependant l’hivernage était arrivé, le temps était gris, la température, +quoique ne dépassant pas 38 degrés, était écrasante — et nombre de noirs +eux-mêmes ressentaient l’influence de la saison. Samba N’diaye, notre +hôte, fut pris de maux de ventre et j’eus l’occasion de voir combien sa +religion, dont cependant en temps ordinaire il était un sectaire +fanatique, et qui, en raison de ses doctrines, eût dû lui fournir de +grandes consolations, lui donnait peu de courage. Il se croyait mort, et +même après avoir été guéri, il se regardait encore comme malade. + +Moi, je me sentais attaqué du foie, j’avais par moments une vive +oppression, des douleurs lancinantes dans le côté droit ; c’était, à +n’en pas douter, une reprise d’hépatite ; heureusement elle fut légère +et quelques purges de calomel[156] me soulagèrent promptement. — Je +repris le plus tôt possible mes promenades à cheval. + +Dans l’une d’elles, revenant vers le marché, je traversai le champ des +exécutions. C’était la première fois. + +Dans un rayon de cinquante mètres, situé à moins de cent pas des +boucheries du marché, où j’apercevais des bœufs vivants, gisaient plus +de cinquante squelettes incomplets, étendus sur le sol, blanchis par le +soleil. Plus de deux cents crânes éparpillés, avec des masses +d’ossements et les cadavres des gens tués tous les jours précédents +étaient à demi-rongés par les hyènes la nuit, et le jour par les +vautours et les corbeaux, qui, à mon approche, s’élevèrent de dessus ce +festin dégoûtant. A ce moment ce coup d’œil me révoltait, je n’y étais +pas fait, mais c’est l’usage dans tous les pays musulmans du Soudan de +ne pas enterrer les corps des ennemis tués, soit à la guerre, soit en +leur qualité de prisonniers. + +Quant aux morts de maladies, les Talibés enterrent les leurs, selon les +rites musulmans, dans des fosses étroites, où le corps, placé sur le +côté et enseveli, est tourné vers l’Est ; mais, faute de creuser +suffisamment ces sortes de fosses, les hyènes, lorsque les cadavres +manquent au champ des suppliciés, viennent les déterrer et les enlever. +On peut le remarquer en passant dans le cimetière placé sous les murs de +la ville, à Ségou-Sikoro, entre les deux portes du marché. + +Quant à ce qui est des keffirs esclaves chez les Talibés, on les traîne +simplement dans la plaine ou au bord du fleuve, et tout est dit. + +Quelquefois les Bambaras, esclaves de Bambaras, sont enterrés par leurs +maîtres, mais alors c’est le plus simplement du monde. Rien n’indique +leur sépulture, et il peut arriver de passer dessus sans s’en +apercevoir. + +Nulle part dans mon voyage je n’ai rien vu qui ressemblât à un +cimetière. Dans quelques villages de Soninkés musulmans, j’ai remarqué +au milieu du village des tombes sur lesquelles on avait fait un tas de +sable et placé d’énormes pierres debout ; mais à l’exception de ces +tombeaux, de marabouts pour la plupart, je suis porté à croire que c’est +dans leur maison même que les Bambaras enterrent leurs parents. + + 29 avril 1864. + +Le 29, je profitai d’un moment où Samba N’diaye allait prévenir Ahmadou +que le dernier bœuf qu’il m’avait donné était mangé, et je le chargeai +de faire une nouvelle démarche pour obtenir qu’on me laissât partir pour +le Macina, non avec une armée, mais incognito avec deux ou trois de mes +hommes. + +Ahmadou donna l’ordre de délivrer un bœuf vivant aux laptots, mais il +rejeta ma seconde demande. J’en fus d’autant plus fâché que les +nouvelles n’arrivaient plus. On n’entendait rien d’aucun côté. Même en +ce qui touchait l’armée de Nioro, qui, depuis le temps qu’on en parlait, +eût dû être arrivée, tout était muet. + +L’hospitalité d’Ahmadou, si large au début, se ralentissait. Les bœufs +qu’il me fournissait et que les laptots découpaient en lanières de +viande qu’ils faisaient sécher au soleil pour leur nourriture, +n’arrivaient plus régulièrement, et souvent pendant deux jours, trois +jours même, j’étais obligé de pourvoir à la nourriture de tous mes +hommes dans l’intervalle qui séparait deux envois. Sans refuser tout à +fait, Ahmadou se faisait tirer l’oreille lorsque, d’après ses ordres, +Samba N’diaye allait l’avertir que nos provisions étaient épuisées. + +Aussi, je le répète, je fus quelques jours sous l’empire d’un +accablement moral — auquel venait se joindre la fatigue écrasante d’une +température qui atteignait 40 degrés. Je passais toute la journée sur +mon tara[157], épuisé, haletant, ne me dérangeant que pour vendre de +temps en temps quelque morceau d’ambre ou de corail aux acheteuses qui +venaient nous trouver. — Le temps d’ailleurs se soutenait beau en dépit +de nuages. On se hâtait dans tous les coins de la ville de passer de +nouvelles couches de pisé sur les terrasses, car il était évident que +l’hivernage approchait. + + Mai 1864. + +Le 7 mai les nouvelles recommencèrent à arriver avec l’approche de la +fête de la Tabaski[158] : Samba N’diaye se nourrissait de l’espoir de +voir subitement arriver El Hadj pour célébrer cette fête, qui est, on le +sait, une grande fête chez les musulmans. Mais sur quoi se fondait cet +espoir ? Nous l’apprîmes le soir même. On disait qu’un ancien captif +d’Ahmadi Ahmadou[159] était arrivé à Sansandig, et avait raconté que +Tidiani avait pris à Tombouctou Cheick Ahmed Beckay, Balobo et deux +autres chefs. Il les avait ramenés à El Hadj, à Konna ; et celui-ci, +après être rentré à Hamdallahi, avait envoyé Alpha Oumar et Amat Tamsir +son fils (neveu), chacun avec une armée, l’un à Jenné, l’autre à +Faraméqué (Ferma-gha). On ajoutait qu’un homme du Macina, qui était à +Sansandig, était parti à cette nouvelle pour s’en assurer et avait +trouvé son village détruit. Alors les chefs de Sansandig, disait-on, +avaient fait un palabre et l’un d’eux avait proposé de venir se rendre à +Ahmadou en ramenant tous les captifs qu’on lui avait pris. — On +prétendait que, cette fois, Boubou Cissey avait accepté et que l’envoyé +de Sansandig était à Koghé. On ajoutait que tous les gens du Macina +réfugiés à Sansandig en étaient partis à cette décision. + +Cette nouvelle était évidemment fausse et je commençais à être exaspéré, +à ne plus croire à rien et à vouloir obtenir une solution coûte que +coûte, quand nous fûmes arrêtés dans ce projet par une série de +mensonges si bien préparés que je ne crois pas que l’individu le plus +fin ne s’y fût, comme nous, laissé prendre. + +Le docteur Quintin soignait depuis quelque temps le vieux Tierno-Abdoul, +qu’on appelle aussi Abdoul Ségou, à cause de son long séjour dans ce +pays et pour le distinguer d’un autre Tierno-Abdoul, Torodo de +distinction, avec lequel nous aurons l’occasion de faire connaissance. + +Ce vieux chef qui, en sa qualité de chef des Pouhls, était +nécessairement au courant de ce qui se passait, puisque pour tout départ +de colonne ou de courriers, c’est lui qui est chargé de fournir des +guides[160], confia de lui-même au docteur que nous allions partir pour +le Macina après la Tabaski, que dans ce moment Ahmadou s’occupait +beaucoup de nous. Le 8 mai, il ajoutait qu’un courrier d’Hamdallahi +était arrivé dans la nuit et qu’on en attendait un autre, et il disait +au docteur de revenir le lendemain matin, qu’il saurait alors les +nouvelles arrivées par ces courriers. + +Il recommandait le plus grand secret, disant que c’était par suite de +son amitié pour les blancs qu’il nous confiait cela : qu’Ahmadou était +un enfant qui ne connaissait pas nos usages, mais que lui était là, et +que nous pouvions avoir confiance en lui ; que pour Samba N’diaye[161] +notre hôte, ce n’était pas un bon homme et qu’il ne ferait rien pour +nous servir, parce qu’il était de son intérêt que nous restassions chez +lui : en effet, il avait des profits considérables sur les vivres +qu’Ahmadou nous envoyait, surtout sur les bœufs et moutons que nous +abattions, sans compter les cadeaux que je lui faisais de temps à autre. + + 9 mai 1864. + +Le 9 mai, le vieux Tierno reprenait ses confidences. Suivant lui l’armée +de Koghé était partie la nuit pour opérer sa jonction avec l’armée de +Tidiani[162] à Sansandig. + +Ahmadou voulait, disait Tierno, attaquer les rebelles, mais El Hadj +n’avait pas voulu et déjà il était mécontent qu’on eût été deux fois +attaquer ce village, et il avait envoyé avec Tidiani le frère de Boubou +Cissey (qu’il avait emmené au Macina), afin de tâcher d’arranger les +affaires à l’amiable. + +El Hadj, d’après Abdoul, savait notre arrivée[163], mais il croyait que +nous étions quatre. Il avait demandé si nous étions des blancs de France +ou des blancs de Saint-Louis (mulâtres). Il avait aussi entendu parler +de notre canot, resté comme on le sait à Bafoulabé. + +Le docteur demanda alors au vieux noir pourquoi on ne nous avait pas +envoyés avec l’armée, et il lui répondit avec un calme imperturbable, +que l’ordre était arrivé trop tard, puis il se leva en disant qu’il +allait voir Ahmadou à ce sujet. D’après Abdoul l’armée de Koghé avait +fait un tour pour traverser le fleuve au-dessus de Ségou-Sikoro à un +gué, et il ajoutait que maintenant nous n’aurions plus besoin d’attendre +l’arrivée de Nioro. + +Le même soir, Samba N’diaye nous annonçait, et c’était vrai, que l’armée +de Koghé avait campé à Cochonna, que l’armée de Ségou se rassemblait à +Soninkoura, où Ahmadou avait passé toute la journée, et qu’on faisait le +plus grand mystère de sa destination. Il y avait bien eu un mouvement +fait par l’armée de Koghé, mais ce n’était qu’une bande de cavaliers qui +avaient traversé le fleuve à Sama Bambara, avaient fait des prisonniers, +et on venait de les exécuter au nombre de dix-huit. Déjà la veille on en +avait tué plusieurs. + + 11, 12 et 13 mai 1864. + +Le 11 mai, on battait le tabala et l’armée se rassemblait. Le 12 mai +cela continuait encore. Enfin le 13, à deux heures, l’armée partait et +personne ne savait où elle allait, ou du moins ceux qui le savaient ne +le disaient pas ; mais nous, tout entiers sous l’inspiration de Tierno- +Abdoul, nous pensions qu’on allait attaquer Sansandig. + +Le soir, cependant, Ahmadou appelait les chefs et demandait cent hommes +de bonne volonté pour aller défendre Koghé pendant cette expédition, +disant qu’il craignait Sansandig. Cela paraissait incompatible avec ce +que nous croyions savoir ; aussi nous supposâmes que c’était une ruse +pour cacher la direction de l’armée. + + 14 mai 1864. + +Le 14 mai au soir, on eut enfin des nouvelles de l’armée, et le 15 on +nous faisait le récit de ses exploits. Elle était allée à Fogni et +l’avait détruit après un combat meurtrier. Voilà ce qu’on nous raconta. +Il y avait quelques jours qu’un marabout venant de Yamina était allé à +Fogni changer de piroguiers, comme nous l’avions fait nous-mêmes en +venant à Ségou. Il attendait, quand des Bambaras révoltés, qui se +trouvaient dans le village, s’emparèrent de lui et lui coupèrent le cou. +Depuis lors, le village était révolté. Pendant que l’armée de Ségou s’y +rendait, forte de douze à quinze mille hommes, les contingents de Yamina +(les Sofas) arrivaient de leur côté les premiers en présence du village, +qui fit sortir son armée des quatre tatas composant l’ensemble de +Fogni[164]. Mais quand ils virent arriver l’armée de Ségou, commandée +par Tierno Alassane, les révoltés se dépêchèrent de rentrer. L’assaut +fut donné aussitôt et le village emporté. Ceux qui tentèrent de +s’échapper à la nage furent presque tous tués dans l’eau ou se +noyèrent ; Tierno Alassane, prévenu, alors qu’il était déjà maître du +village, qu’une bande de cavaliers et de fantassins bambaras traversait +le fleuve pour venir au secours des défenseurs, envoya ses cavaliers +pour les cerner. Malheureusement ceux-ci se pressèrent trop d’attaquer, +avant que les Bambaras ne fussent en présence du gros de l’armée. Les +Bambaras se débandèrent, on les poursuivit, mais quelques-uns purent +échapper. La plupart se jetèrent dans le fleuve pour le traverser ; ils +tombèrent dans un endroit profond, où beaucoup se noyèrent, blessés par +les balles des Talibés qui les tiraient comme à la cible. + +Ainsi Tierno-Abdoul nous avait joués : cependant il soutenait au docteur +que tout ce qu’il avait dit était vrai, mais que cette expédition avait +été nécessaire et qu’Ahmadou avait dû la faire avant d’aller à +Sansandig, afin de donner du courage à l’armée intimidée par ses deux +derniers échecs. + +En réalité, Ahmadou, ainsi que je le sus plus tard, venait de jouer là +une partie considérable. Fogni révolté pouvait lui couper ses +communications par eau avec Yamina, c’est-à-dire lui ôter l’espérance de +recevoir des renforts de Nioro. Du reste, Souqué, le chef bambara, que +nous avons vu à Sansandig lors de la dernière expédition et qui venait +de périr à Fogni, était doublement dangereux, d’abord à cause de ses +forces, mais aussi parce qu’il annonçait la mort d’El Hadj, dont il +promenait, prétendait-il, un bras. Il n’en avait pas fallu davantage +dans un pays disposé à la révolte pour lui attirer promptement de +nombreux auxiliaires. Il pillait d’ailleurs impitoyablement tous ceux +qui ne se révoltaient pas. Aussi les habitants de quatorze villages +étaient-ils renfermés dans Fogni, et on peut prévoir ce que fût devenue +la situation si on n’y eût pas remporté la victoire. + +Le lendemain 16 mai, Ahmadou sortait à cheval en grande pompe avec les +princes, les griots et tous les chefs, précédé du tabala, pour aller au- +devant de l’armée victorieuse qui rentrait un peu à la débandade, chacun +ramenant ses captifs. Les chefs arrivaient par groupes, entourés de +leurs esclaves ; deux compagnies seulement étaient en ordre et +avançaient méthodiquement, avec la musique en tête, précédée de quelques +cavaliers faisant de la fantasia : c’était la compagnie de Tierno +Alassane, le chef de l’armée, et celle des griots. Dès que ces +compagnies eurent rejoint Ahmadou, qui eut à donner autant de poignées +de main qu’il y avait d’hommes dans l’armée, chacun rentra chez lui. + +Aussitôt on entendit les pleurs redoubler dans les cases : c’étaient les +veuves et les parents des victimes qui témoignaient de leur peine par +des sanglots et des cris lamentables. Il est difficile de savoir au +juste ce que coûtait à Ahmadou cette expédition, mais dans la compagnie +de Nioro on comptait huit tués, cinq chevaux tués et trente hommes +blessés. + +Ce même soir, on faisait courir une nouvelle qui ranima notre espoir : +on disait que l’armée n’était rentrée que pour la Tabaski et qu’elle +allait repartir tout de suite ; aussi, en écrivant cette bonne nouvelle, +je disais : Sera-ce enfin pour Sansandig ? + +Pendant ces quelques jours, j’avais fait la connaissance assez intime +d’Aguibou, le frère d’Ahmadou ; il était venu me voir plusieurs fois et +passer d’assez longues heures près de moi. La curiosité entrait pour +beaucoup dans ses visites, car après avoir vu lui-même, il tenait à +faire voir aux jeunes Talibés qui formaient sa suite habituelle, sorte +de parasites qui, tout en faisant près de lui le métier de domestiques, +de commissionnaires, lui racontent, en le massant, toutes les nouvelles +fausses ou vraies et souvent dénaturées qui circulent dans la ville, lui +extorquent tout ce qu’il a et vivent à ses dépens. Mais c’est la mode +chez les princes africains, et celui qui vit autrement est mal vu et +taxé d’avarice. De plus, j’avais eu une visite importante, celle de Sidy +Abdallah, le maure de Tichit, qui jusqu’alors avait dédaigné de venir +nous voir, ce dont il s’était excusé en entrant. J’avais pu me +convaincre de son intelligence en lui montrant mes cartes, dont il avait +compris aussitôt l’usage. Je l’avais interrogé sur la route de Nioro à +Tichit, qu’il me dit être barrée par les Ouled Mbariks et Ouled Naceurs. + + 17 mai 1864. + +Le 17 mai était la fête de la Tabaski ; ce fut, comme cérémonie, la +répétition de la fête du Cauri. Le palabre fut court. Après avoir vu +égorger le mouton par Tierno Alassane, Ahmadou demanda une armée, qui +lui fut promise, mais avec peu d’empressement, comme cela arrive chaque +fois qu’il y a du butin en provision. Pendant le palabre deux hommes +vinrent d’un village du bord du fleuve dire que les Bambaras se +montraient de l’autre côté ; on fit partir sur-le-champ trente-cinq +cavaliers. + +La fête fut terminée par l’exécution de trente-sept Bambaras pris à +Fogni ; on les avait interrogés longuement : la plupart avaient été à +Sansandig et en étaient venus avec l’armée de Souqué. + +Un peu plus tard, on exécuta deux jeunes enfants de quinze à seize ans, +et le soir les cavaliers expédiés pendant le palabre rentrèrent et +dirent que les Bambaras avaient attaqué un petit village soumis, auquel +ils avaient pris deux femmes et tué deux hommes. + + 18 mai 1864. + +Le 18, la fête dura pour la ville ; les griots et griotes, cordonniers +et forgerons réunis en bandes, allaient de case en case demander leur +fête. Les femmes dansaient dans les cases et emportaient toujours +quelques cauris. + +Ces danses chez quelques-unes avaient un caractère tout spécial que je +n’avais jamais vu au Sénégal. C’étaient des griotes Soninkés, et pendant +qu’elles battaient des mains, une esclave de la maison se mettait à +danser un pas violent. Elle sautait d’un pied sur l’autre, +alternativement, en avant et en arrière, projetant ses deux bras avec +violence en sens inverse du mouvement des jambes. Ainsi, quand elle +faisait un pas en avant, ses deux bras lancés impétueusement en arrière, +venaient, par une espèce de dislocation, se rejoindre ; et, si elle +ressautait en arrière, ses mains venaient se frapper devant elle ; +pendant ce temps, grâce à une souplesse de cou incroyable, la tête se +balançait avec une force telle que, comme dans les danses des +Khassonkés, son casque de cheveux allait lui frapper le dos. + +Après cette danse, une vieille griote, ayant son enfant attaché dans un +pagne sur le dos, comme toutes les négresses, dansa un pas, peut-être un +peu moins violent, mais rendu plus cynique par les gestes dont elle +l’accompagnait. + +Le soir de ce jour on annonçait l’arrivée de l’armée de Nioro si +impatiemment attendue ; on la disait forte de seize mille hommes, qu’on +décomposait ainsi : mille Khassonkés, deux mille maures Sidy Mahmoud, +trois mille Talibés des bords du Sénégal et dix mille Bambaras, +Djawaras, Peulhs, etc. + +Bien que nous fussions assez habitués aux exagérations des noirs, nous +espérions que nous allions voir une force respectable ; aussi fûmes-nous +bien détrompés quand le lendemain, Ahmadou étant sorti avec tous ses +frères, les chefs, les sofas et une partie des Talibés, pour recevoir +cette armée, qui, comme on le voit, arrivait rapidement, nous vîmes +arriver non pas seize mille hommes, mais peut-être seize cents, et +encore dans le nombre y avait-il des sofas de la garnison de Yamina +qu’on avait rappelés. Cette armée était conduite par un cousin d’Ahmadou +nommé Seïdou Dalia Touré. J’étais monté sur nos mules pour aller +assister à la fantasia habituelle et indispensable en pareille +occasion ; j’y rencontrai Samba N’diaye, qui me dit : « Je viens de voir +un homme qui a une lettre du gouverneur ; cette lettre a été portée à +Nioro par des gens des environs de Bakel. L’homme qui la porte va la +remettre à Ahmadou. » + +Cette nouvelle m’étonnait beaucoup ; que signifiait cette lettre du +gouverneur ? Mon esprit se mit à travailler. Je me persuadai qu’il +n’avait pas reçu mes lettres de Koundian et, qu’inquiet de mon sort, il +écrivait à Ahmadou. Je craignais que cela ne compliquât ma situation et +que surtout, si la lettre était menaçante, cela ne me fit retenir +indéfiniment. + +Cependant il était tard et d’ailleurs cette lettre était pour Ahmadou. +Il me fallut attendre au milieu de mes inquiétudes, augmentées par le +tabala de guerre qu’on battait à coups redoublés pour faire sortir +l’armée, pendant que les griots parcouraient la ville et ses faubourgs, +en criant d’aller à Koghé. + +A quatre heures du matin le tabala cessa ; on disait que les Bambaras +menaçaient Koghé, mais personne n’y croyait. + + 20 mai 1864. + +Avec le jour j’envoyai Samba N’diaye à la recherche du porteur de la +lettre ; il revint vers dix heures, me disant qu’il l’avait vu, qu’il y +avait tout un paquet. Alors mes craintes furent calmées, ces lettres +étaient pour moi sans doute, et j’allais recevoir des nouvelles de ma +famille. L’impatience me gagna, je ne pouvais plus tenir en repos. On me +disait qu’Ahmadou était en palabre avec Oulibo et que le courrier ne +voulait pas remettre les lettres à d’autres qu’à lui. Mais je ne pouvais +rester ainsi ; nous passions, le docteur et moi, de la plus extrême +confiance aux plus graves appréhensions ; trois fois, je renvoyai Samba +N’diaye, et enfin, à cinq heures du soir, vingt quatre heures après +l’arrivée du courrier il m’amena celui-ci qui me remit une lettre, la +seule qu’il eût. Elle était du commandant de Bakel, le capitaine Faliu, +qui m’envoyait une copie d’instructions du gouverneur. Je reproduis ces +deux documents. + + +LE COMMANDANT DE BAKEL A M. MAGE. + + « Mon cher Mage[165], + + +« J’adresse cette copie d’une lettre du gouverneur, au chef de Koniakary +pour qu’il vous la fasse parvenir : deux copies de cette lettre ont été, +par mes soins, envoyées au commandant de Médine, qui vous les adressera +par deux voies différentes. + +« L’original, qui se trouve entre mes mains, vous parviendra par un +courrier que je vous expédie directement. + +« Le gouverneur recommande ces précautions, afin que vous ayez +connaissance le plus tôt possible de ses vues pour étendre nos relations +commerciales vers le Niger. + +« Bonne santé à vous et à M. Quintin, bonne réussite et prompt retour. + + « Tout à vous, + + « FALIU. + +« Notre pauvre docteur Lequerré vient de mourir. » + + +A cette lettre était jointe celle-ci : + + + « Mon cher capitaine, + + +« Je viens de recevoir votre lettre, datée de Koundian le 6 janvier, +m’annonçant que le surlendemain vous deviez partir pour Bamakou. J’ai lu +avec le plus grand intérêt tous les renseignements que vous m’avez +envoyés jusqu’à présent ; nous les conservons avec soin et ne publions +de vous que des nouvelles tout à fait sommaires. On s’occupe beaucoup en +France de votre voyage. J’ai été heureux d’apprendre que vous et M. +Quintin jouissiez d’une bonne santé. Le succès de votre mission me +semble comme à vous presque assuré aujourd’hui. Je vous envoie des +lettres de Mme Mage, qui se porte très-bien. + +« L’occupation sérieuse par El Hadj de Koniakary et de Koundian[166] m’a +donné à réfléchir. + +« Nous établir à Bafoulabé, comme si c’était chez nous, n’avancerait +guère la question commerciale ; cela ne ferait que reculer notre +frontière de quarante lieues, sans nous ouvrir une voie commerciale vers +le Niger. + +« La rive droite du Bafing étant à El Hadj d’après nos conventions, +admettons que Bafoulabé est sur son terrain et établissons-nous-y aux +mêmes conditions qui pourraient être ensuite admises pour nos deux ou +trois autres établissements et ensuite pour Bamakou. + +« Je suppose que tous ces points dépendent du royaume de Ségou ; c’est +donc au roi du Ségou que nous aurions affaire directement. Tâchez de +bien disposer pour nous le fils d’El Hadj, qu’on dit capable. + +« A quelles conditions se feraient ces établissements, que nous +appellerions comptoirs français dans l’empire d’El Hadj Omar ? Voilà ce +que vous aurez à débattre. + +« 1o Je suppose qu’on nous délimite un terrain assez vaste pour faire +une enceinte fermée (sans canons s’il le faut), qui renfermerait le +personnel du poste, les traitants et leurs magasins, et en outre, en +dehors de l’enceinte fermée, des jardins ou lougans. A Bafoulabé il nous +faudrait toute la Pointe, dix hectares au moins, puisque le terrain est +inoccupé. + +2o El-Hadj nous louerait à perpétuité. + +3o Le pavillon français flotterait sur nos comptoirs, mais seulement, +comme signe de nationalité et de protection, comme El Hadj a pu voir +flotter tous les pavillons européens sur les consulats au Caire et même +à Djedda. + +« 4o Nous payerions un loyer annuel pour le terrain, soit mille francs +par an et par comptoir. + +« 5o Personne n’aurait le droit d’entrer sans notre permission dans nos +comptoirs. + +« 6o Les contestations entre un sujet français des comptoirs et un sujet +d’El Hadj demeurant au dehors seraient réglées contradictoirement par le +chef du comptoir et le chef territorial du lieu. + +« 7o Les marchandises que nous enverrions à nos comptoirs payeraient, à +leur entrée dans le comptoir où elles doivent être mises en vente, cinq +pour cent au percepteur préposé sur place par El Hadj ou par le roi. + +« 8o El Hadj percevrait, en outre, s’il le voulait, cinq pour cent de la +part de ses sujets, ou bien sur les produits qu’ils apporteraient. Cela +ferait donc en tout la dîme qu’il perçoit, dit-on, aujourd’hui sur les +caravanes. + +« Nous ne pourrions pas supporter seuls le droit de dix pour cent +d’entrée sur nos marchandises sans savoir même si elles seraient vendues +ensuite. + +« 9o La plus entière sécurité serait assurée à nos caravanes de +marchandises et de produits. + +« Voilà les bases qui me paraissent acceptables. + +« Si le pouvoir d’El Hadj était renversé dans le Macina et lui-même tué, +comme on le croit ici, vous pourriez entamer cependant les mêmes +négociations avec le roi de Ségou ou autre chef partiel, dans le cas +d’un démembrement complet. + +« Agréez, mon cher capitaine, ainsi que M. Quintin, l’assurance de mes +sentiments les plus affectueux. + + « _Le gouverneur du Sénégal_, + + « _Signé_ : FAIDHERBE. » + + +Il est facile de se rendre compte des impressions que nous causèrent ces +deux lettres. Au lieu des lettres que le gouverneur nous annonçait, qui +nous eussent apporté des nouvelles si impatiemment attendues depuis le +mois d’octobre, je ne recevais qu’une lettre insignifiante d’un camarade +qui, n’espérant peut-être pas me la faire parvenir, ne m’écrivait que +quelques lignes et qui m’annonçait la mort d’un collègue de Quintin, +d’un de ses amis même. + +Ainsi, pendant que nous, exposés à toutes les rigueurs du climat +africain, manquant de tout, même des choses les plus habituelles à un +Européen (le pain et le vin), nous nous soutenions en bonne santé ou du +moins encore robustes, un de nos camarades, entouré de tout le bien-être +de la vie des postes, d’un confortable relatif, avait succombé à la +fièvre. N’y avait-il pas là quelque chose d’extraordinaire, de fatal ou +de providentiel, une protection miraculeuse ou divine qui nous +accompagnait et n’a cessé à travers toutes nos épreuves de nous soutenir +et de nous donner la force de les traverser ? + +Après le dépit de ne pas recevoir d’autres lettres, tempéré chez moi par +l’espérance de santé que contenait, relativement à ma femme, la lettre +du gouverneur, ce furent ces pensées qui nous assaillirent. + +Puis après, je me livrai avec soin à l’étude de ces nouvelles +instructions. Elles facilitaient ma mission, en ce sens qu’elles +accordaient à El Hadj un terrain (la pointe de Bafoulabé) que nous lui +avions contesté jusque là, bien qu’il l’occupât, sinon de fait, au moins +moralement, par suite de la proximité de sa forteresse de Koundian ; +mais elles me créaient une difficulté dont j’appréciai de suite la +valeur, en me fixant un tarif de droits d’entrée contraires aux usages +du pays, qui sont de toucher un dixième, comme droits réguliers, sur +toute espèce de produits importés par caravane. + +Les instructions données à mon départ de Saint-Louis, que j’ai +rapportées au commencement de cette relation, laissaient un champ plus +large aux stipulations du traité. Elles s’exprimaient ainsi : + +« Si considérables que fussent les droits qu’il (El Hadj) percevrait sur +son territoire.... » + +Et aujourd’hui je me trouvais limité à un droit d’entrée de cinq pour +cent. + +Cela était tout différent, et je ne voyais guère de chance de le faire +accepter. + +[Décoration] + + +[Note 156 : Le calomel, administré à doses convenables, est efficace +dans la plupart des maladies des pays chauds, notamment dans l’hépatite +et la dyssenterie, et contre les suites des fièvres bilieuses.] + +[Note 157 : Lit fait de bâtons croisés recouverts d’une natte.] + +[Note 158 : Fête des moutons. Après le Salam d’usage, on égorge un +mouton, et quiconque a le moyen en tue un chez lui.] + +[Note 159 : Ahmadi Ahmadou, le roi du Macina, tué par El Hadj.] + +[Note 160 : Les guides sont presque toujours des Pouhls, qui, en raison +de leur existence nomade au milieu des troupeaux, connaissent le pays +mieux que personne.] + +[Note 161 : En le calomniant, Tierno-Abdoul voulait sans doute nous +mettre en défiance et nous empêcher de lui communiquer ses confidences.] + +[Note 162 : Neveu d’El Hadj, chef d’armée, disait-on.] + +[Note 163 : Cela répondait à une question que je faisais souvent : « El +Hadj sait-il que nous sommes ici ? »] + +[Note 164 : Ces quatre tatas sont situés à quelques mètres les uns des +autres.] + +[Note 165 : J’étais lié depuis plusieurs années avec le capitaine +Faliu.] + +[Note 166 : On ne soupçonnait pas avant mon voyage l’occupation de +Koundian.] + + + + + CHAPITRE XXII. + +Je vais voir Ahmadou. — Notre départ devient de plus en plus +problématique. — Tentative près d’Ahmadou par l’intermédiaire d’Alpha +Ahmadou, son cousin. — Insuccès. — Partage des prises de Fogni. — Bases +du partage. — Nouveaux mensonges de Tierno-Abdoul. — On désarme le pays. +— Bamabougou est attaqué par l’armée de Mari. — Scène entre Diali +Mahmady et Alpha Ahmadou. — Les coups de corde de la justice musulmane. +— L’éducation musulmane chez les nègres. + + + 20 mai 1864. + +Néanmoins, ne prenant ces propositions que pour ce qu’elles devaient +être et étaient en effet, un désir _dont il fallait se rapprocher le +plus possible_, je n’hésitai pas à aller voir Ahmadou pour lui faire +_proprio motu_ les compliments du gouverneur, qui ne gâtaient rien à la +chose, et lui dire qu’en réponse à mes lettres de Koundian, dans +lesquelles j’avais fait savoir la bonne réception qui m’y avait été +faite, le gouverneur améliorait encore les propositions que j’étais +chargé de lui soumettre ; qu’il me disait de rentrer avant la saison des +pluies, mais que puisque l’armée de Nioro était arrivée, j’allais sans +doute partir pour le Macina, et que je demandais à partir le plus tôt +possible. + +J’avais, en effet, toujours considéré l’arrivée de l’armée de Nioro +comme notre port de salut, relativement à notre départ. Samba N’diaye +m’avait affirmé de la manière la plus péremptoire que, dès qu’elle +serait là, nous partirions, et comme j’avais hésité à le croire, il +m’avait dit qu’il ne pouvait me citer celui de qui il le tenait, mais +qu’il n’en doutait pas et ne pouvait en douter. La veille encore il me +l’avait répété à peu près dans ces termes : « Eh bien, tu dois être +content, voilà l’armée de Nioro, tu vas partir. » + +Aussi je disais cela avec confiance, mais je n’obtins pas de réponse, et +en sortant de l’audience j’appris qu’Ahmadou, en m’entendant lui dire +que l’on m’avait affirmé que l’armée de Nioro arrivée je partirais, +avait demandé très-bas à Samba N’diaye : Qui lui a dit cela ? — Moi, dit +Samba. — Pourquoi te mêles-tu de mes affaires ? avait répondu Ahmadou. — +Parce que Bo (Oulibo) me l’a dit, avait répondu Samba N’diaye. Et ce +petit entretien avait échappé pendant que je terminais ce que je lui +disais. Ensuite Ahmadou avait paru embarrassé, ses réponses avaient été +pleines de réticences et il m’avait congédié, sous prétexte que l’heure +du salam était arrivée (le salam du soir se fait entre cinq et six +heures). + +Le soir je reçus la visite du Peuhl qui avait conduit Seïdou et Yssa +jusqu’à Damfa, où il les avait laissés. En route, ils avaient rencontré +un parti de Bambaras au nombre de quinze. En voyant les marques du +passage des chevaux tout le monde avait voulu, disait le guide, se jeter +dans les broussailles ; mais Yssa s’y était refusé, et, après avoir +préparé ses cartouches, il s’était assis au pied d’un arbre, en disant : +« Si vous vous cachez, moi, j’attendrai là. » Alors ils étaient revenus +et avaient continué leur route sans être inquiétés. Tout le monde +admirait ; mais ce qui m’importait le plus c’est que mes envoyés étaient +en route, et je calculais déjà le moment où des nouvelles certaines de +notre situation viendraient rassurer le gouverneur et nos familles. +Quant à cette jolie histoire d’Yssa, j’appris plus tard qu’elle n’était +vraie qu’approximativement et qu’elle avait été embellie, augmentée pour +me faire plaisir afin d’exciter ma générosité en vantant la bravoure de +nos hommes, ce qui ne pouvait que m’enorgueillir. Pour un noir, pour un +de ces individus auxquels certains esprits malades ont voulu retirer la +qualité d’homme, et qu’on a placé à un niveau inférieur au nôtre dans +l’échelle des êtres, il faut avouer que ce n’est pas trop mal. + + 21 mai 1864. + +Le lendemain, 21 mai, je fis demander à Ahmadou d’aller de nouveau lui +parler, ainsi que nous en étions convenus la veille avant de rompre le +palabre. Mais bientôt Samba N’diaye, qui, depuis notre arrivée à Ségou, +avait toujours été notre intermédiaire pour ces sortes de demandes, +revint me dire qu’Ahmadou ne voulait pas encore me mettre en route. + +Comme on le pense, je n’acceptai pas cette réponse avec plaisir ni avec +calme, et puisque Samba N’diaye était intermédiaire, je le chargeai, en +termes très-vifs, de dire à Ahmadou que j’étais loin d’être satisfait de +ses procédés. + +En effet, il nous devenait de plus en plus difficile de voir Ahmadou ; +nombre de fois j’avais demandé jusqu’à trois et quatre jours de suite à +le visiter, sans obtenir d’audience. Il refusait pour un motif ou pour +un autre. + +Un jour il palabrait sous les arbres de son père au milieu d’une foule +telle que je ne pouvais lui parler d’affaires, ou bien il était chez les +femmes de son père, ou dans ses magasins, etc., etc. + +De guerre lasse, fatigué de lutter contre cette force d’inertie qui est +la grande force des noirs en toute circonstance, j’avais plusieurs fois +renoncé à ces audiences. Ma fierté d’Européen se révoltait à l’idée de +faire antichambre à la porte d’un noir et de ne pouvoir obtenir d’être +admis. Hélas ! par la suite j’ai dû en rabattre et apprendre à mes +dépens qu’en pays nègres, quand on n’est pas le plus fort il faut être +humble, et tâcher seulement, ce qui n’est pas facile, de l’être sans +bassesse. + +Samba N’diaye, bien entendu, ne fit pas ma commission. Cela devait être. +Aussi, un peu plus tard, en y réfléchissant, je fis demander au vieil +Alpha Ahmadou, notre voisin, de venir me parler en confidence. Il +n’était pas chez lui ; il se tenait généralement une bonne partie de la +journée sous un doubalel[167] magnifique, situé près la porte de l’Ouest +et à l’ombre duquel il dissertait et commentait le Coran en présence de +vieux talibés et de quelques élèves, parmi lesquels était son fils +Ousman. Il y avait près de là une mosquée en plein air, c’est-à-dire un +espace entouré de branchages secs, bien nettoyé, sablé, ayant du côté de +l’Est une saillie pour le marabout qui fait la prière, et à côté un +cimetière sans aucune autre indication que le relief des buttes de terre +qui recouvrent les tombes et quelques épines posées sur les plus +récentes, pour les garantir des griffes des hyènes et des souillures des +animaux domestiques. + +Peu après que je l’eus fait demander, le vieux marabout arriva avec un +empressement de bon augure. Il marchait encore d’un pas allègre bien +qu’âgé de soixante-sept ans à cette époque ; mais par contenance bien +plus que par nécessité, il s’appuyait sur une grande canne à grosse +pomme de fer ressemblant beaucoup à une canne de tambour-major, mais +dont le bout qui touche à terre était garni d’une douille terminée par +un morceau de fer plat[168]. Un vieux bonnet rouge très-sale couvrait +son chef religieusement rasé ; le reste de ses vêtements, semblables à +ceux de la foule (c’est un boubou et un _toubé_[169]), étaient propres +quoiqu’en mauvais état. Alpha Ahmadou était fils d’une sœur de Seïdou, +le père d’El Hadj. + +Je le fis entrer dans ma case, et là, seul avec le docteur et Samba +Yoro, je lui expliquai ma position. Je lui dis que son âge et sa parenté +lui donnaient le droit de parler sévèrement à Ahmadou, qui ne se +conduisait pas bien à notre égard : que j’étais malade, fatigué, et +qu’il me fallait une réponse ; que je le priais, lui qui avait vécu +parmi les blancs, de mener cette affaire à bien. + +Le vieux marabout entra avec zèle dans notre cause, promit d’admonester +Ahmadou, qu’il blâma hautement de sa manière d’agir ; disant de lui-même +que dès notre arrivée on eût dû envoyer des courriers au Macina demander +des ordres à El Hadj relativement à nous, et nous renvoyer à Saint-Louis +ou traiter avec nous. + +Puis il me dit, comme Tierno-Abdoul, de me méfier de Samba N’diaye, qui +avait tout intérêt à nous garder pour vivre sur nos ressources et +d’ailleurs n’osait pas parler franchement à Ahmadou. + +Comme on le voit, le marabout, tout en entrant dans notre parti, nous +disait qu’on eût dû envoyer des courriers au Macina. Selon lui, qu’il le +crût ou affectât de le croire, El Hadj était donc là, il était donc +possible d’y aller. Et le soir, pour fortifier cette opinion, on venait +d’autre part nous dire que le palabre de la veille entre Ahmadou et +Oulibo avait pour cause l’arrivée de deux courriers du Macina. + + 22 mai 1864. + +Aussi nous espérions toujours. Le 22 mai, le docteur, qui continuait +d’avoir confiance en Tierno-Abdoul, alla le relancer, et, trouvant chez +lui Alpha Ahmadou, chercha à leur faire combiner leur influence en notre +faveur. + +Ces deux individus allaient s’entendre comme larrons en foire ou plutôt +en vrais Toucouleurs ; c’étaient d’ailleurs deux vieux roués qui avaient +couru un peu le monde, et l’un d’eux au moins, Tierno-Abdoul, avait pris +part à la tentative de Dilé[170], ce marabout, qui, après avoir tenté de +jouer, en 1839, le rôle qu’El Hadj joua plus tard avec succès, fut pendu +dans le Cayor, et avant son supplice, but un verre d’eau-de-vie, comme +un simple griot. + +Abdoul prétendit qu’Ahmadou ne nous voulait que du bien, qu’il +s’occupait de notre départ, que (_Che Allaho_) nous allions partir +bientôt, que les nouvelles du Macina étaient des meilleures, que les +courriers arrivés l’avant-veille devaient repartir le jour même, mais +qu’avant leur départ, Ahmadou, pour un motif qu’on ignorait, voulait +rassembler une armée qui serait prête dans deux jours. + +En dépit des promesses, des espérances, non-seulement Ahmadou ne +rassemblait pas d’armée, mais il s’occupait simplement de faire le +partage des prises de Fogni. Voici sur quelles bases s’opèrent toujours +ces partages. + +L’armée est composée de Talibés, de Sofas et de Toubourous (on nomme +ainsi les Bambaras, Djwaras, Massassis, Khassonkés, Peuhls et autres qui +se sont soumis contraints par la force). + +Dans chacune de ces compagnies on calcule le nombre d’hommes et de +chevaux, en comptant un cheval pour deux hommes. De là une première base +d’appréciation qui fournit un partage en trois parts proportionnelles +aux nombres ainsi trouvés. Alors sur la part des Talibés, Ahmadou +prélève un cinquième, sur celle des Toubourous la moitié, et le tout sur +les Sofas, qui sont ses esclaves personnels. + +Quant aux Sofas ou esclaves appartenant aux Talibés, ils comptent parmi +les Talibés et marchent avec eux en compagnie. + +Après ce partage, il y a la répartition entre les divers groupes de +Talibés dont se compose l’armée, Toro, Irlabés, Gannar, pour le Fouta, +puis les Soninkés, Khassonkés, Yoloffs ; puis les Maures de Sidy +Abdallah, l’armée de Nioro, les Fouta Diallonkés de Boubakar Mahmady +Diam et de Bobo, etc., etc. + +On opère de même entre les groupes de Toubourous ci-dessus mentionnés ; +après quoi dans chaque groupe on fait le partage par case, après avoir +généralement prélevé sur le tout un cadeau pour le chef du groupe, qui, +malgré cela, touche sa part proportionnelle aux nombres d’hommes et de +chevaux sortis de sa case. + +[Illustration : Vue de Ségou, prise de la terrasse de la maison de +Samba-N’diaye.] + +Il en résulte que tel chef qui est resté à Ségou, comme Samba N’diaye, +touche autant de parts individuelles qu’il a envoyé de captifs et de +chevaux, à raison de deux parts par cheval. + +Mais ce partage ne s’opère que sur les captifs ou prises en nature que +chacun, une fois rentré à Ségou, rapporte à Ahmadou, et on ne se fait +pas faute de cacher qui un captif, qu’on laisse sur la route dans un +village, qui de l’ambre, qui des gourous que l’on mange, un fusil que +l’on vend, etc. Aussi le résultat de ce système est que chacun n’a +qu’une préoccupation, piller le plus qu’il peut, afin, tout en rendant +une bonne part au partage général, de pouvoir cacher le plus possible de +Kouloulous (c’est ainsi qu’on nomme tout ce qui est soustrait au +partage). Pour remédier à cela, Ahmadou, avant Fogni, avait supplié les +Talibés de ne pas s’occuper de pillage, mais bien de se battre, leur +promettant, en cas de victoire, un présent sur la part qui reviendrait +aux Toubourous. + +En conséquence de cette promesse, Ahmadou rassembla les Talibés et leur +dit qu’il était prêt à la tenir, mais que cela allait mécontenter les +Toubourous, qui s’étaient bien battus. Les Talibés alors répondirent +qu’il fallait partager comme d’habitude sans avoir égard à ce qu’on leur +avait fait espérer. Alors Ahmadou leur fit cadeau de ce qui lui revenait +personnellement sur les Toubourous, et naturellement ils furent +enchantés. + +On peut juger des prises par ce fait que la compagnie de Samba N’diaye +(les Sarracolets du Kaméra et du Guoy) reçut quatorze captifs pour +environ soixante-quinze hommes libres, chefs de case. + +Naturellement, Alpha Ahmadou n’avait pu parler à Ahmadou le jour du +partage ; ce fut du moins ce qu’il me répondit quand il me vit venir le +soir pour apprendre le résultat qu’il m’avait promis. + +Le lendemain ce fut de même. La chaleur était accablante et, bien qu’il +n’y eût eu qu’un peu de pluies, la crue du fleuve avait commencé. Je la +faisais observer journellement, mais les premiers mouvements +ascensionnels sont alternés de baisses. + + 25 mai 1864. + +Le 25 mai, Samba N’diaye nous racontait qu’une femme, venue du Macina, +avait vu El Hadj et annonçait son arrivée prochaine, et que c’était sans +doute pour cela qu’on ne nous faisait pas partir. + +Quant à Alpha Ahmadou, il me dit qu’il fallait que j’écrivisse une +lettre à Ahmadou ou que j’allasse moi-même le trouver parce que lui ne +pouvait plus lui parler, et j’appris qu’en effet aux premiers mots qu’il +avait prononcés de notre affaire, Ahmadou l’avait engagé à ne pas se +mêler de ce qui ne le regardait pas. + +Pour ce qui est de la nouvelle donnée par Samba N’diaye, nous n’y +croyions pas, mais nous craignions que ce ne fût un nouveau prétexte. + +Restait Tierno-Abdoul, et, si j’étais découragé, le docteur avait encore +foi en lui. Le vieux lui disait bien que la femme du Macina avait menti, +mais il soutenait qu’on s’occupait de nous, et que dès que le partage de +Fogni, qui n’était par terminé, serait enfin fini, nous partirions. + +Pour moi, je ne croyais pas à Tierno-Abdoul ; j’étais découragé. Je ne +croyais pas davantage à Samba N’diaye, mais je sentais que je ne pouvais +plus retourner à Saint-Louis par suite des menaces de l’hivernage qui +chaque jour s’annonçait par des tornades avortées, des coups de vent, un +temps lourd et les autres signes connus de l’hivernage du Sénégal. + +Quant aux laptots, jusque-là si résignés, ils commençaient à s’aigrir et +demandaient à partir ; et convaincu que personne ne comprenait ce que +nous souffrions, j’étais presque content de les trouver dans cette +disposition, espérant que lorsqu’on verrait que nos noirs même +souffraient, on apprécierait mieux notre situation. + +Alors je m’écriais : « Que je comprends ce que Barth a dû souffrir +pendant sept mois à Tombouctou !... » Et pourtant, il y trouvait plus de +ressources que nous n’en avions, mais sous bien des rapports sa position +était semblable à la nôtre. + +Cependant, Abdoul persistait dans ses affirmations. + + 29 mai 1864. + +Le 29 mai il disait, en expédiant devant le docteur deux courriers à +Yamina pour rappeler l’armée qui s’y trouvait, que nous allions partir, +que la lettre qui l’annonçait à El Hadj partait le jour même ; que, +comme Sansandig était à craindre, on mettrait avec nous six cents +chevaux et neuf cents fantassins ; sur ce nombre deux cents chevaux et +quatre cents hommes reviendraient, une fois ce village passé. D’un autre +côté, Samba N’diaye rapportait qu’Ahmadou venait de faire rappeler tous +les hommes de l’armée qui couraient dans le pays pour palabrer. Tant est +grand le besoin d’espérance, que je me pris à croire à notre départ. En +présence de ces affirmations si positives, si détaillées, je me laissai +gagner par la confiance de Quintin. On disait qu’El Hadj s’était +rapproché et que nous le joindrions avant d’arriver à Hamdallahi. + +Et cependant, l’état politique du pays ne s’améliorait pas. Ce même +jour, on annonçait que Bamabougou était pris ou attaqué par les +Bambaras, que quatorze Talibés avaient été tués par l’armée de Mari, qui +traversait le fleuve pour aller à Sansandig, et toute l’armée sortait au +bruit du tabala, sous le commandement de Tierno Alassane. Le soir tout +était démenti, mais il était évident qu’il y avait eu quelque chose. Ce +n’étaient que des désertions de villages entiers qui fuyaient, laissant +leurs approvisionnements de mil, et allaient grossir les rangs de +l’armée de Mari ; et, deux jours après, j’apprenais qu’Ahmadou faisait +enlever les fusils, les arcs, flèches, lances et jusqu’aux sabres et +grands couteaux des Bambaras soumis, tant on craignait une révolte +générale. + +Au milieu de ces alternatives d’espérance et de crainte, ma santé +s’altérait de jour en jour ; à pied, j’avais à peine la force d’aller +jusqu’au marché ; à cheval, la tête me tournait ; et l’hivernage était +décidément arrivé. + + 1er juin 1864. + +Le 1er juin, le fleuve était monté de vingt-deux centimètres et je +constatais que les fruits du shé commençaient à mûrir. Quoique verts +encore, ils étaient sucrés et commençaient à arriver au marché, après +avoir été mûris artificiellement dans la paille. + +Le même jour, Abdoul prétendit que notre départ était fixé au 27 de la +lune, c’est-à-dire au lendemain, que l’armée de Yamina était en route, +et que dès qu’Ahmadou aurait palabré avec les chefs, le soir il nous +ferait appeler et nous préviendrait. J’y croyais avec bien de la peine, +mais Quintin avait une telle confiance qu’elle me gagnait par moments. +En attendant, le soir une violente tornade venait enfin dissiper nos +doutes sur le début de l’hivernage. Les laptots ne pouvant plus tenir +sous leur hangar couvert de paille, ils se réfugièrent, avec les captifs +de la case, dans les bilours[171], couverts en terre, mais où la pluie +fouettait par des portes mal bouchées au moyen de nattes ou de peaux de +bœufs. Des toits, l’eau chargée de limon, descendait par les gouttières +en grosses colonnes qui eurent bientôt transformé notre petite cour en +un lac, faute d’écoulement suffisant. De la toiture mal couverte de +notre case, une eau sale suintait et tombait sur nous goutte à goutte. +C’était le prélude de ce qu’on a à souffrir pendant cette saison. + +Le lendemain, le docteur attendait, plein d’espérance ; mais l’armée de +Yamina n’arriva pas. Vainement, montés sur le toit de la maison, nous +interrogions d’un œil inquiet l’horizon à l’ouest, en respirant les +effluves de l’atmosphère rafraîchie par la pluie torrentielle de la +veille. Nous ne vîmes rien, si ce n’est sur les nombreux toits de la +ville, des gens occupés à réparer les dégâts de la pluie. Les +retardataires qui, avec leur insouciance habituelle, avaient attendu +jusque-là, se hâtaient d’étendre sur les toits une couche de boue +mélangée de fumier, afin que ce mastic infect, promptement séché par les +rayons ardents du soleil, les abritât contre l’humidité. + + 3 juin 1864. + +Le 3 au matin, le docteur, un peu désappointé, courait chez le vieux +Abdoul, qui lui donna une explication toute naturelle. On avait trouvé +l’armée de Yamina répandue dans la campagne, entre Yamina et Banamba, et +elle ne pouvait venir que le lendemain. + +Le soir, on n’eut pas de nouvelles par lui ; Samba N’diaye nous dit +qu’Ahmadou demandait une armée, mais que les Talibés ne voulaient pas +partir sans un cadeau de cauris, parce qu’ils n’avaient rien à laisser à +manger à leurs femmes et à leurs enfants. Ce n’était pas la première +fois que j’entendais de pareilles doléances. Généralement on se +plaignait de l’avarice d’Ahmadou, qu’on rejetait sur le dos de ses +conseillers ordinaires Bobo, Sidy Abdallah et Oulibo. + +Cependant le jour même il avait donné pour l’armée de Nioro deux cent +mille cauris et dix pierres de sel ou bafals, et de plus à chaque chef +une femme (esclave destinée à être épouse[172]), et une captive. Mais en +somme, quand il faut partager dix bafals et deux cent mille cauris entre +plus de mille personnes, la part n’est pas grosse et on ne vit pas +longtemps là-dessus. + +Le 4, l’armée de Yamina n’arriva pas, et Tierno-Abdoul, sans doute à +bout de raisons, ne bougeait plus de ses lougans, situés à une lieue et +demie au Sud-Ouest de Ségou. Le docteur le guettait en vain. + +[Illustration : 2e Vue de Ségou du haut de la terrasse de Samba +N’diaye.] + + 7 juin 1864. + +Ce ne fut que le 7 juin, deuxième jour du grand anniversaire musulman, +qu’il parvint à le joindre. Avec son air tranquille ordinaire et +toujours souriant, le vieux lui dit qu’Ahmadou était un enfant, qu’il +disait une chose et l’oubliait après, qu’il ne finissait de rien et +qu’après avoir remis jusqu’à aujourd’hui, il avait dit ce matin que nous +serions partis avant Tamkarette (fête musulmane), qui tombe le 15 ; que +l’armée de Yamina était occupée à ramasser les armes dans les villages, +mais que sous peu cela serait terminé et que le 10 elle serait ici. +Comme le docteur lui signalait mon impatience, alléguant que l’époque +que j’avais fixée au gouverneur comme date de mon retour approchait, et +que je voulais aller le dire à Ahmadou, Abdoul insista pour qu’on prît +patience trois jours encore, affirmant que cette fois l’armée était bien +pour nous et qu’on ne s’occuperait de rien avant notre départ. Il +ajoutait qu’Ahmadou était si pressé, qu’il lui avait défendu d’aller +coucher à ses lougans, avant que l’armée ne fût en route. + +Les jours suivants nous acquérions la certitude qu’on désarmait le pays, +et on nous faisait espérer qu’une fois ce désarmement terminé, nous +pourrions partir. + +J’envoyai Samba Yoro chez Ahmadou, mais sans obtenir une réponse +catégorique, et par-dessus le marché nous étions de plus en plus +malades. A l’hépatite avaient succédé des clous. Aujourd’hui, je +souffrais encore de faiblesse et de maux de tête continuels, et le +docteur avait quelquefois la fièvre. + + 12 juin 1864. + +Enfin, le 12 juin on annonçait de nouveau l’arrivée de courriers du +Macina. Tierno-Abdoul prétendait avoir une lettre de son fils ; la +veille, Mohammed Bobo avait dit à Samba N’diaye qu’avant huit jours on +aurait des nouvelles du Macina. + +Abdoul soutenait toujours que nous allions partir le 15 ; il affirmait +avoir vu la lettre d’El Hadj, écrite de Tenenkou (Macina), dans laquelle +il ordonnait de nous conduire avec une armée. + +Mais pour faire diversion, le même soir on attaquait Bamabougou, et le +bruit courait que l’assaillant était Mari en personne. L’armée sortit en +toute hâte, et l’après-midi on disait que Mari était pris avec sa femme +et ses bagages. + +Le soir on démentait la prise de Mari, et on allait même jusqu’à avancer +qu’il n’était pas là. Mais ce qui restait démontré, c’est qu’on avait +attaqué Bamabougou, et que sans les secours de Ségou qui étaient arrivés +à temps, ce village eût été pris ; car c’était bien l’armée de Mari qui +était là tout entière ; elle avait déjà fait des trous dans le tata et +arrêté les secours venus de Koghé ; Mari, qui réellement se trouvait +présent, s’en alla en pirogue pendant que ses cavaliers traversaient le +fleuve. + +Outre ces nouvelles, nous avions pour occuper nos loisirs des études de +mœurs qui ne manquaient pas d’un certain intérêt. + +Quelques jours auparavant, Diali Mahmady, ce griot dont j’ai parlé, +parcourait les rues à la tête d’une bande d’autres griots, allant +mendier de case en case, sa guitare à la main et accompagné de ses +femmes frappant des cymbales de fer et chantant. Le vieil Alpha Ahmadou +se trouva sur son chemin, et Diali l’ayant importuné, soit en mendiant +soit d’autre façon, ce vieillard lui fit des reproches sur le manque de +dignité de sa conduite, lui rappelant qu’étant interprète officiel +d’Ahmadou pour le Bambara, il n’était pas convenable qu’il allât ainsi +mendier, et promener des femmes par la ville au lieu de les garder à la +maison, comme doit le faire un bon musulman. + +Diali Mahmady, en vrai griot, au lieu d’accepter cette admonestation, se +remit à railler le vieillard sur son avarice et sur sa manière de vivre, +et finalement mit les rieurs de son côté, puis, voyant son succès, il +continua à bafouer le vieil Alpha en public. Celui-ci, furieux, alla +porter plainte de la façon la plus énergique à Ahmadou, qui, avec ses +habitudes de justice expéditive, donna l’ordre de saisir Diali Mahmady +et de lui couper le cou. + +Diali Mahmady, qui savait fort bien qu’il était dans son tort, prévenu à +temps, alla se réfugier chez le vieil Alpha lui-même et implora sa +grâce. Au fond Alpha n’était pas méchant ; il alla plaider la cause de +celui qu’il avait attaqué, et Diali Mahmady eut à subir les effets de la +clémence royale : on lui administra cinquante coups de fouet. + +Diali Mahmady était libre, mais il paraît qu’il avait voulu deux fois +retourner en son pays, malgré El Hadj et Ahmadou, et cette trahison +l’avait fait passer au rang de captif au point de vue de la justice, vu +qu’ayant, au jugement d’Ahmadou, mérité la mort, c’était pure clémence +de ne pas le tuer. Quant aux coups de corde, personne à Ségou ne peut +s’en racheter comme dans d’autres pays musulmans en payant l’amende : +les jugements soit d’Ahmadou, soit de Tierno Boubou, kadi de la ville, +étaient sans appel. C’est ainsi qu’Oulibo s’étant un jour permis chez +Tierno Boubou une observation sur un jugement que celui-ci venait de +prononcer, fut, séance tenante, condamné à recevoir cinquante coups, +qu’il reçut en effet malgré sa qualité de second chef de Ségou et de +remplaçant d’Ahmadou durant ses absences. + +[Illustration : Talibé enfant allant à l’école des marabouts.] + +Une autre fois j’appris des princes eux-mêmes, un jour qu’ils étaient +venus me voir, que comme ils s’étaient disputés et qu’Aguibou avait +appelé Abdoulaye (Touré) en justice à ce sujet, ce dernier avait été +condamné à vingt coups de corde, sentence qui fut exécutée sans retard. + +Du reste en fait de mœurs ce pays, par suite du mélange des races +rassemblées sous l’étendard du conquérant, présente toute la variété +possible et sur le tout se sont incrustés les usages musulmans. C’est +ainsi que les enfants _fils de chefs_ et autres vont à l’école des +marabouts et entre leurs leçons vont de porte en porte une calebasse à +la main mendier quelques grains de mil pour leur marabout dont ils sont +serviteurs pendant toute leur éducation. + +Que peut-on attendre de ces enfants élevés à mendier, habitués à voir la +cruauté élevée à la hauteur d’une vertu, le fanatisme à l’état de +sainteté et la femme libre ou non avilie et traitée en esclave ? + +Telle est en quelques mots l’éducation musulmane chez les nègres. + +[Décoration] + + +[Note 167 : Arbre toujours vert.] + +[Note 168 : Telles sont les cannes des marabouts du Macina.] + +[Note 169 : _Toubé_, pantalon à la mode arabe ou turque.] + +[Note 170 : Voyez la _Notice sur le Oualo_, par M. Azan. (_Revue +maritime et coloniale_, 1864, février, p. 357.)] + +[Note 171 : Sorte de corps de garde à l’entrée des cours.] + +[Note 172 : Ce sont en général des femmes ou filles de chefs prises à la +guerre et qui, échues en part à Ahmadou, sont destinées au diomfoutou +(harem) pour en faire des présents à l’occasion.] + + + + + CHAPITRE XXIII. + +Nouvelle entrevue avec Ahmadou. — Réponses évasives quant à notre +départ. — Je promets de rester jusqu’aux hautes eaux. — Nouvelles +diverses et mensonges relatifs à notre départ. — Alassane Ghirladjo. — +Nouvelles du Macina. — On doit y porter du mil. — Exécutions nombreuses +à Ségou. — Hivernage. — Les fourmis noires. — Les caravanes de gourous +circulent en pleine guerre. — Nouvelles qu’elles apportent du Macina. — +Je tente encore d’acheter des chevaux ou de m’en faire céder par +Ahmadou. — L’armée se rassemble et traverse le fleuve à Ségou Koro. — +Nouveau désappointement ; elle n’est pas pour nous conduire. — +Expédition de Tocoroba. — Échec. — Récit d’un talibé. — Pertes +nombreuses de l’armée. — Mort d’un de nos voisins. — Un jeune ménage à +Ségou. — Une pauvre veuve. — Mort de Fahmahra. — Karounka blessé. + + + 19 juin 1864. + +Le 19 juin, après avoir tenté, depuis deux jours, de voir Ahmadou, +j’appris qu’il était sous les arbres de la maison de son père. Je lui +fis demander à lui parler, et je me rendis auprès de lui dès que sa +réponse me parvint. J’avais emporté deux petits bancs pour ne pas +m’accroupir dans le sable, ce qui est très-fatigant. Après les +politesses, j’entamai encore une fois la question de notre départ. Il me +fut impossible d’avoir une réponse sérieuse. Plus de vingt fois je +revins à la charge pour obtenir une décision, mais toujours, avec une +adresse incroyable, Ahmadou restait dans des généralités. Je voulais +qu’il me fixât une limite, après laquelle il me renverrait à Saint- +Louis. Il s’y refusait. J’en vins alors à lui déclarer que je serais +forcé de partir quand même. Il me pria encore de rester, me disant que +des envoyés devaient savoir attendre. A cela je répondis qu’on n’avait +jamais vu retenir des envoyés malgré eux. Alors son ton devint plus vif, +plus aigre. Il répondit qu’il ne me gardait pas de force. Voyant que je +ne gagnais rien et que je ne faisais que l’indisposer, je demandai si +aux hautes eaux je pourrais partir en pirogue pour Hamdallahi. Mais je +ne pus rien obtenir de positif. Il me fit force protestations de bon +vouloir, mais pas d’engagements, et voyant qu’il témoignait depuis +quelque temps, par de fréquentes distractions, son ennui de ne pouvoir +terminer ce palabre, je le rompis en lui disant que j’attendrais encore +les hautes eaux : mais que si, à cette époque, on ne me faisait pas +partir pour le Macina, je partirais pour Saint-Louis. + +Son dernier mot avait été : « Tu partiras peut-être avant cela. » Mais +j’étais trop habitué à ces paroles vagues pour y voir une espérance. Je +comptais davantage sur la chance de partir en pirogue aux hautes eaux, +idée que Samba N’diaye avait toujours approuvée, qu’il avait, disait-il, +développée à Ahmadou et qui avait été appuyée par quelques Toucouleurs ; +ces derniers avaient affirmé à Ahmadou que rien en ce moment ne pouvait +arrêter les blancs dans une pirogue bien armée. + +Puis j’avais obtenu un mot d’Ahmadou : c’est qu’on ne me retenait pas de +force, et j’y voyais la conviction que le jour où je voudrais partir à +mes risques et périls, on ne m’arrêterait pas. Cette conviction, je ne +l’ai pas toujours eue par la suite. + +Il n’y avait donc qu’à attendre, et tout en enregistrant avec soin +toutes les nouvelles qui nous parvenaient, je m’occupais de plus en plus +de prendre des renseignements sur le pays, soin plus difficile que cela +ne semble. Cependant je glanais de droite et de gauche, ne négligeant +rien de ce qui paraissait devoir intéresser la colonie du Sénégal ou la +géographie. Souvent j’enregistrais des erreurs, et lorsqu’il s’agissait +de géographie, une fois le fait constaté, j’en étais quitte pour +déchirer et refaire ; mais quant aux nouvelles politiques, je les +prenais comme elles venaient. Je le répète, elles n’étaient pas faites +pour moi et tout le monde s’y trompait. + +On pourra juger de leur diversité par ce fait. Un Guidimakha, envoyé des +bords du Sénégal vers Ahmadou ou plutôt vers El Hadj par sa province +(Guidimakha), logeait dans notre case ; il y logeait avant nous, et +comme il ne me gênait pas je l’y laissai. C’était un homme doux, +musulman fervent en apparence, et comme il s’était frotté aux blancs et +qu’il pouvait aller à la source des nouvelles, j’espérais par lui +obtenir des renseignements utiles. Le lendemain de ce palabre avec +Ahmadou, le plus vif que j’eusse eu jusqu’alors, le Guidimakha, dont le +nom était Ahmadou, m’amena un talibé de grand air, nommé Alassane +Ghirladjo. Je n’ai jamais vu un personnage aussi mystérieux. + +Avant de dire un mot, il faisait fermer les portes, s’assurait que +personne n’était là pour écouter, et généralement racontait des choses +peu importantes. Il m’assura que beaucoup de talibés étaient bien +disposés pour moi, désiraient me voir partir, et qu’Ahmadou eût déjà +rassemblé une armée si les chefs avaient été d’accord avec lui ; que lui +savait tout parce qu’il était intime d’Ahmadou qui ne lui cachait rien, +etc., etc. En réalité, il était bien avec Ahmadou, parce qu’il était +brave, mais tous les renseignements qu’il me donna furent toujours +complétement insignifiants. + +Le lendemain, 20 juin, Abdoul Ségou disait au docteur qu’on attendait, +le 22, un courrier d’El Hadj qu’on recevrait en grande pompe ; que le +dernier arrivé avait dit de préparer du mil pour l’envoyer au Macina où +on en manquait ; il ajoutait que, dès que le courrier serait arrivé, on +s’occuperait de rassembler une armée qui nous conduirait en même temps +que le mil. Ce bruit n’était pas seulement à notre adresse, car, le +lendemain, de trois côtés différents, entre autres par Alassane +Ghirladjo, on confirmait la nouvelle de l’arrivée de ce courrier +officiel. + + 23 juin 1864. + +Le 23 juin, ce courrier était, disait-on, arrivé dans la nuit. On +l’avait reçu sans pompe. On racontait qu’El Hadj s’était battu dans le +Macina : on attendait un autre courrier dans douze jours (c’était +l’intervalle ordinaire qu’on mettait entre les arrivées de ces +courriers), et on rassemblerait alors une armée pour conduire cent +pirogues de mil. El Hadj n’était plus à Tenenkou, mais un peu plus loin, +et il avait promis d’envoyer Tidiani avec une armée au-devant du convoi. + +Pendant que ces bruits venaient ranimer l’espérance, on continuait à +désarmer consciencieusement les Bambaras et à raser leurs tatas. Chaque +jour on apportait des paquets de fusils, de lances, d’arcs, et chaque +jour, si la population de quelques villages venait se rendre, celles de +beaucoup d’autres s’enfuyaient, traversaient le Bakhoy et allaient vers +le Sud chercher un peu de repos. Ceux qui fuyaient étaient poursuivis, +et, quand on les prenait, ils étaient immédiatement décapités. Un jour +c’étaient trente-quatre hommes, le lendemain, deux, trois, cinq. Le +nombre variait, mais presque chaque jour apportait aux hyènes leur +contingent. + + 25 juin 1864. + +Le 25 les choses allaient mieux. Ahmadou demandait une armée, +distribuait des fusils aux talibés, et Abdoul, que j’allai voir (il +avait la dyssenterie), m’affirmait qu’El Hadj était à trois jours de +marche au delà de Sarrau, et qu’en allant vers lui nous rencontrerions +cinq armées espacées sur cette route. + + Juillet 1864. + +Nous étions en plein hivernage, les pluies étaient torrentielles bien +que peu longues ; la ville, dont les rues par endroits n’ont presque pas +d’écoulement, était transformée en une série de lacs, et, après chaque +pluie, nous avions un désagrément inconnu jusqu’alors. De toutes les +fentes de murailles et du sol sortaient des vols de fourmis noires, +ailées, dont la piqûre est brûlante. Quelquefois, la nuit, ces fourmis +m’avaient éveillé en sursaut, mais jamais je ne les avais vues en vol +aussi considérable. Puis, après une ou deux heures, elles perdaient +leurs ailes et rentraient dans la fourmilière. + +Bien plus innocentes étaient ces énormes fourmis rouges, qui atteignent +jusqu’à deux centimètres de long, ont de fortes _tentacules_ et venaient +simplement envahir nos calebasses de miel ou notre sucre lorsque nous en +avions. + +Au milieu de tout cela, le docteur était pris de dyssenterie, et, dès +qu’il allait mieux, c’était moi qui tombais malade. + +Nos animaux mêmes étaient malades, et je perdais peu après un de mes +ânes. + +J’avais obtenu de faire couvrir en terre le hangar des laptots ; ils +n’étaient pas bien, mais c’était supportable. D’ailleurs, nous espérions +partir sous peu. En dépit des bruits contradictoires, l’espoir m’avait +repris. Et cependant on annonçait de bien mauvaises nouvelles. Tous les +Bambaras du Fadougou, sous la pression des Massassis de Guémené, les +mêmes qui étaient venus au-devant de moi à Tiéfougoula, s’étaient +révoltés, et cette route, la seule praticable pour le retour, était +fermée. + +Mais tant que durait l’espoir d’aller au Macina, je m’inquiétais bien +peu des moyens du retour. Je me disais, plein d’enthousiasme, que si la +position d’El Hadj était réellement ce que j’espérais, il me serait +facile de revenir, soit par le Kaarta, soit en descendant le fleuve, +idée à laquelle, en dépit de mes chétives ressources, je me rattachais +toujours. + +Il n’y avait pas jusqu’à des marchands de gourous, venus de Tengrela à +Boghé ou Kalaké en caravane, qui n’apportassent des nouvelles de nature +à affermir mes espérances. Ils disaient que peu de temps auparavant ils +étaient allés porter des gourous à Hamdallahi, et qu’ils les avaient +vendus contre des captifs aux talibés qui ne savaient que faire de leurs +prisonniers, et les leur avaient donnés à vil prix, si bien qu’ils en +avaient emmené neuf cents dans le Sud. + +C’est un fait à noter et qui indique combien l’esprit commercial est +développé chez les Bambaras, que ces arrivées de caravanes dans un pays +qui était en proie à une anarchie comme celle qui nous environnait. + +Ces caravanes, réunies à Tengrela, venant souvent du Sud, c’est-à-dire +des montagnes de la chaîne de Kong, et quelquefois des pays inconnus qui +sont au Sud de ces montagnes, arrivent, après une marche de vingt-cinq à +trente-trois jours, sur les bords du Niger ; mais avant d’y arriver +elles passent, au sud du Bakhoy, dans des pays entièrement révoltés, qui +ne tentent même pas de les arrêter et se contentent de percevoir un +impôt. Caillé nous a décrit la manière de cheminer de ces caravanes, +avec lesquelles il a parcouru la grande distance de Tengrela à Djenné ; +je n’ai rien à ajouter aux détails qu’il donne, sinon qu’ayant interrogé +ces Diulas au sujet des botoques, j’ai toujours obtenu cette même +réponse, que les femmes, à Tengrela et dans tout le pays, portaient +l’anneau dans la cloison nasale comme à Ségou ; mais il m’a été +impossible de savoir ce que pouvait être le double jeton passé dans la +lèvre, décrit par Caillé, comme remarqué par lui sur toute la route. +J’ai bien entendu parler du Miniankala, pays très-sauvage situé au Nord- +Nord-Est de Tengrela et précisément sur la route de Caillé, où les gens +se passent, dit-on, à travers les lèvres des morceaux de bois, et +ensuite s’attachent la bouche par un fil enroulé aux deux extrémités de +ces morceaux de bois ; mais, vrai ou non, ce détail ne ressemble guère à +la botoque de Caillé. + + 8 juillet 1864. + +Le 8 juillet je reçus la visite de Tierno Alassane, qui venait me +demander de la poudre et qui, pour l’obtenir, ne se fit pas faute de +mentir en affirmant que l’armée qu’Ahmadou avait tant de peine à réunir +était pour nous. Mais, par une prudence et une méfiance bien naturelles +après tous les contes que l’on m’avait faits jusqu’alors, je lui +répondis que dès que je serais en route je lui donnerais de la poudre. + +J’avais jusque-là fait de nombreuses démarches pour me procurer des +chevaux ; leur mauvais succès m’avait un peu irrité et je m’en plaignais +à Samba N’diaye, le priant d’en parler à Ahmadou. Il était, en effet, +bien important pour nous d’avoir des chevaux, à cause de la complication +d’événements qui venait nous couper la route du retour. Au fond, quoique +gardant quelque espérance d’aller au Macina avec l’armée qu’on +rassemblait à Ségou Coro, je n’avais plus de confiance bien établie, et +s’il y avait des jours où j’espérais, dans d’autres, voyant les choses +en noir, je me demandais si, bientôt cernés dans Ségou par les Bambaras +unis aux Maciniens, nous ne serions pas réduits à fuir après nous être +ouvert un passage de vive force. Dans ce cas, que faire sans de bons +chevaux ? + +Aujourd’hui, je suis certain qu’on ne voulait pas nous en laisser +acheter, de peur que nous ne prissions la clef des champs, clef fort +dangereuse en ce moment-là, et qui ne nous eût pas menés loin sans nous +mettre aux mains d’un parti de Bambaras, dont le premier acte eût été de +nous couper la tête. Mais alors j’étais convaincu que pour cet achat il +ne devait y avoir mauvaise volonté d’aucun côté, et je priai Samba +N’diaye de demander à Ahmadou de nous faciliter la chose. + +Samba fit la commission, mais de telle manière que je semblais demander +à Ahmadou de me vendre deux chevaux. Or, si Ahmadou ne donne pas souvent +et s’il achète rarement, il se croirait déshonoré de vendre quoi que ce +soit. Aussi parut-il vexé de ma demande, et il répondit à Samba : « Je +ne vends pas de chevaux ; tu n’as qu’à en chercher en ville. » + + 12 juillet 1864. + +Enfin le 12 juillet, on comptait cette armée dont on parlait tant. Cette +opération se fait de la manière suivante : dans chaque compagnie, les +hommes désignés pour marcher, par leur chef de compagnie, viennent +déposer leurs fusils en rangs près de la demeure du chef, qui, +lorsqu’ils sont au complet, va en informer Ahmadou. + +Lorsqu’il y a des retardataires, et il y en a toujours, car la plupart +des Talibés, ne vivant qu’aux dépens des Bambaras, qu’ils vont rançonner +dans les villages soumis, s’ennuient de voir durer l’opération et +partent à tour de rôle, on court après eux et, pendant qu’on en cherche +quelques-uns, dix ou douze autres partent ; il faut de nouveau aller à +leur poursuite, et ainsi de suite, si bien que cette opération, +commencée le 12, ne se terminait que le 22 juillet. Encore les choses +avaient-elles marché vite. Le 23, on envoyait les poudres à Tierno +Alassane, et le 24, l’armée commençait à traverser le fleuve. Ce fut la +première fois que j’allai à cheval jusque-là. La campagne était déjà +très-verte, le mil grandissait. + +Pendant qu’Ahmadou s’occupait ainsi de l’armée, beaucoup de nouvelles +arrivaient. J’avais eu bien du désappointement en voyant sortir l’armée +sans partir avec elle, et surtout quand j’avais appris qu’elle allait du +côté de Yamina. Mais Sonkoutou, que j’étais allé voir, m’avait affirmé +que nous allions partir sous peu en pirogues, ce qui, on le sait, était +toujours l’idée de Samba N’diaye. Sidy Abdhallah aussi m’avait dit que +j’allais partir _Dioni-dioni_ (tout de suite). + +Quant au vieil Abdoul, il était très-malade et personne ne l’approchait. + +Le 19, il arrivait un homme qui allait trouver Samba N’diaye et lui dire +que deux hommes étaient en route venant de Macina avec une lettre d’El +Hadj pour nous (nous concernant). Samba N’diaye, tout joyeux, se +laissait aller à un accès de générosité et lui donnait la moitié du seul +gourou qu’il possédât et quarante cauris, et venait aussitôt m’apporter +cette bonne nouvelle, à laquelle, à son grand scandale, je n’ajoutai pas +foi. Je venais d’être désappointé relativement à l’armée, et j’étais +encore en défiance. + +Et bien m’en prenait ; car, les jours suivants, je pus railler à mon +tour Samba N’diaye qui était abasourdi de s’être laissé duper. Le 24, +pendant que l’armée traversait le fleuve en pirogues, à Ségou-Koro, non +sans faire quelques naufrages et noyer quelques chevaux par suite +d’excès de chargement, il arriva un Diawandou du Macina qui apportait +aussi des nouvelles ; il disait que El Hadj s’était retiré dans les +montagnes qui sont derrière Hamdallahi, à Bandiagara, village d’où +dorénavant on fera partir toutes les nouvelles le concernant, et qu’il +avait expédié cinq armées dans le pays ; que Tidiani gardait +Hamdallahi ; que la population des montagnes lui était entièrement +soumise. + +Dès que l’armée fut en route, il fut impossible de voir Ahmadou qui, +renfermé chez ses femmes, attendait le résultat. Personne ne savait au +juste où était allée l’armée. Abdoul avait eu l’audace de nous dire +qu’elle allait revenir traverser le fleuve pour marcher dans l’Est. Mais +nous ne pouvions y croire, et nous apprîmes bientôt que l’armée était +allée du côté de Yamina attaquer un village nommé Tocoroba, dans lequel +les Bambaras révoltés s’étaient fortifiés et d’où ils pillaient à la +ronde tous les villages du Fadougou. Elle avait été repoussée et faisait +des pertes nombreuses. Cette nouvelle parvint le 29, et on renvoya +aussitôt de la poudre à l’armée, dont les blessés arrivèrent dans les +premiers jours d’août. On vint de la part d’Ahmadou prier le docteur +d’aller soigner un chef blessé gravement ; c’était le frère d’un Talibé, +nommé Tierno-Cirey, lequel avait été tué sur place. Il ne voulut pas +laisser sonder sa blessure (balle dans le ventre), mais il fit le récit +suivant, que je reproduis tel qu’il a été interprété : « Je vis que mon +frère, dont le cheval avait été tué, était tombé près du tata. J’allai +voir ce qu’il avait. Il avait la jambe cassée. Je lui demandai s’il +pouvait se sauver. Il dit que non, que son cheval était tué, et qu’il +resterait là. Alors je brisai son fusil et son sabre et, à ce moment, je +fus blessé et je tombai. Mon frère me croyait mort et il se disposait à +casser mon fusil quand je revins à la vie. Il me demanda si je pouvais +partir. Je lui dis que oui, mais je ne voulais pas le laisser. Il me +pria de partir, et je m’en allai. Puis je sais que les Bambaras firent +un trou au tata, près de l’endroit où mon frère était tombé, et le +tuèrent. » + +Cette perte n’était pas la seule. Une de nos voisines, brave femme du +Fouta, avait perdu son mari. C’était un pauvre ménage qui vivait du +coton que filait la femme et d’un petit commerce de sel que faisait le +mari. Ils avaient une petite fille et la femme était grosse ; cet +événement la laissait dans la plus profonde misère. Aussi son désespoir +était-il réel, et les pleurs et sanglots qu’on entend toujours en +pareille occurrence et qui sont souvent plus d’étiquette que sincères, +surtout à Ségou (où une femme se déconsidérerait si on n’entendait pas +ses pleurs de tout son quartier trois jours durant), étaient-ils cette +fois les échos d’une vraie douleur. — Dans cette même cour habitait un +jeune Toucouleur d’une vingtaine d’années, avec sa femme âgée d’à peu +près quatorze ans. C’était ce que j’appelais un ménage de moineaux. Pour +toute fortune, le mari avait ses habits, car son fusil n’était même pas +à lui. Samba-Djenéba était un pauvre hère, bon garçon au demeurant. Il +avait épousé une jeune fille qui ne possédait pas plus que lui et à +laquelle il avait donné comme cadeau de noces un simple pagne. Un bœuf, +présent d’un des princes, avait été tué en cette occasion, et ils +étaient venus percher dans une hutte en sécos, où tout le mobilier était +un tara ou lit de bambous et une ou deux calebasses. On ne faisait pas +souvent la cuisine dans ce ménage, on ne mangeait même pas tous les +jours, et souvent cela occasionnait des querelles, il faut croire, car à +travers les nattes mal jointes de leur nid d’oiseaux, on entendait +parfois des plaintes et, disons-le à la honte du mari, il les +accueillait généralement d’une façon fort énergique. Alors, au lieu de +tendres paroles, c’étaient des pleurs qui nous parvenaient. + +De ce côté, la muraille de notre cour n’avait guère qu’un mètre vingt- +cinq centimètres de hauteur, de telle sorte que nous suivions jour par +jour les événements de ce ménage. Un jour, à la suite d’une querelle, +Coumba, la femme, ou plutôt l’enfant, partit. On la ramena et le ménage +vécut encore quelque temps d’amour et de l’air du temps ; puis elle +repartit, revint et partit définitivement séparée légalement. Peu après, +cette jeune veuve, qui n’avait pas quinze ans, se remariait avec un ami +de son mari, qui était un peu plus à l’aise. + +Tels étaient les hôtes de cette pauvre maison. J’ai bien souvent, je +l’avoue, admiré leur insouciance que j’ai bien souvent enviée. + +Néanmoins, les pleurs et les cris ne cessaient pas dans nos environs, ce +qui témoignait assez des pertes qu’on avait faites à cette expédition. +Bientôt l’un des captifs arrivés avec Fahmahra de Koundian vint nous +apprendre que notre infortuné guide avait été tué. Son griot, son ami +Niama, avait recueilli son cheval et son fusil, ses harnachements, sa +poire à poudre ; c’était tout ce que nous devions revoir de ce pauvre +garçon. + +Puis j’appris quelques jours après que Karounka, le chef des sofas qu’on +avait placés à notre porte, lors de notre arrivée, et qui était parti +pour cette expédition, avait la jambe cassée. + +[Décoration] + + + + + CHAPITRE XXIV. + +Sidy et sa conduite. — Il refuse le service. — Querelle. — Bataille. — +Conduite des autres laptots en cette occasion. — Je lui fais donner +cinquante coups de corde. — Il s’échappe. — Ahmadou me le fait ramener. +— Palabre du 10 août avec Ahmadou. — Je donne un nouveau délai de vingt- +cinq jours. — Mari menace Faracco. — Maladresses d’Ahmadou. — Nouvelles +du Macina. — Palabre du 10 septembre. — Mes relations avec Ahmadou se +tendent. — Je me prépare à partir. — Inquiétudes et dispositions de mes +hommes. — Entente parfaite avec le docteur. + + + Août 1864. + +Les fâcheuses conséquences de cette expédition me décidèrent à tenter +une nouvelle démarche pour rentrer à Saint-Louis, car je commençais à +croire qu’on ne voulait pas m’envoyer au Macina, et ne soupçonnant pas +les vraies raisons de ce mauvais vouloir, je crus, ce qu’on disait à +Ségou, qu’El Hadj craignait la désertion de ses Talibés une fois la +route ouverte. J’attendis cependant quelques jours, pendant lesquels il +se passa un événement assez grave. Sidy, le laptot Khassonké, qui était +chargé de ma cuisine, avait un mauvais caractère. Orgueilleux à l’excès +et ne sentant pas le frein de la discipline, il s’était avisé depuis +notre départ de se targuer du titre de prince. Diakhité[173] d’origine, +il se rengorgeait chaque fois qu’à la mode des noirs on le saluait de +son nom de famille. Ne s’était-il pas même avisé de se dire parent de +Sambala de Médina, ce qui, après tout, pouvait être vrai, sans signifier +grand’chose ? Jusque-là, il n’y avait rien de grave, mais il lui avait +pris fantaisie, lui que je plaçais au dernier rang dans ma bande, de +traiter les autres du haut de sa grandeur. Depuis son arrivée à Ségou, +où il avait trouvé un parent, Sambala Khoy[174], il souffrait des +infimes fonctions qu’il remplissait. Mais, après tout, ces fonctions, +Samba Yoro, un capitaine de rivière, les avait remplies avant lui, et je +faisais la sourde oreille, chargeant Samba Yoro, devenu mon intendant, +de lui faire faire sa besogne. Ils se prirent de querelle ; ce n’était +pas la première fois, mais ils se battirent et je fus averti par un +roulement de coups de la nouvelle phase de leurs relations. Je vins pour +mettre le holà, et voyant qu’on n’écoutait pas ma parole, j’empoignai +Sidy d’une main encore vigoureuse et je dis à Samba Yoro de le lâcher. +Comme Sidy ne se tenait pas tranquille entre mes mains et essayait de +m’échapper, je lui administrai une vigoureuse correction, et comme je +suis doué d’une certaine force musculaire, il dut la sentir : ne pouvant +me résister, il se résigna. Je le lâchai alors, d’autant que les autres +laptots venaient me le retirer des mains ; mais en ce moment, pris d’une +fureur subite, il se précipita sur une baïonnette qu’il dégaina et +allait s’élancer sur moi, quand Boubakary Gnian l’arrêta en lui enlevant +au vol cette arme. Ce fut heureux pour Sidy, car, ayant vu son +mouvement, j’avais saisi mon revolver pendu à la muraille, et il allait +payer cher sa tentative, mais il n’en passa pas moins un vilain quart +d’heure. Il ne voulut pas se tenir tranquille en dépit de Boubakar, de +Bakary Guëye et de Déthié, qui le maintenaient et qui étaient plus +furieux que moi. Alors Bakary lui administra dans un coin la plus solide +raclée qu’un homme ait jamais reçue et on l’attacha par les pieds et par +les mains. + +Ce n’était pas tout, il fallait un exemple, car Sidy déjà une fois, à +Makan Diambougou, avait fait une scène de ce genre, quoique moins +violente, et, après l’avoir chassé, je ne l’avais réadmis au nombre des +miens qu’après lui avoir fait demander pardon à genoux. Depuis, à propos +de railleries à Yamina, il s’était battu avec Bara, et en le surprenant, +j’avais dû le punir. Je me déterminai à le faire frapper régulièrement +de cinquante coups de corde sur le dos, après quoi je le fis attacher de +nouveau, et comme tout cela avait causé une émotion dans le quartier, +surtout parmi les femmes de la case, dont une (la première femme de +Samba N’diaye) était Khassonké et avait Sidy en grande considération, je +le fis mettre sous le petit hangar de la cour intérieure où il se +trouvait isolé. + +La nuit, il parvint à s’échapper, se réfugia chez Sonkoutou, qui le +conduisit chez Ahmadou ; mais ce dernier me le renvoya accompagné de +deux sofas en me faisant dire par Samba N’diaye que mes affaires avec +mes hommes ne le regardaient pas et qu’à l’exception de la mort, je +pouvais leur infliger toute peine que je voudrais. Il me faisait +toutefois demander grâce pour Sidy, demande que j’accordai, très-content +que j’étais de la conduite d’Ahmadou dans cette affaire. + +Néanmoins je demandai à parler à Ahmadou et il me fit prier d’attendre +la rentrée de cette malheureuse armée. Elle ne tarda pas à revenir en +partie ; quelques contingents étaient restés à Yamina avec une partie +des blessés, et je me décidai à prévenir Ahmadou que je voulais partir +pour Saint-Louis à la fin de la lune si je n’étais pas en route pour le +Macina ; nous étions alors aux premiers jours de la lune. + +Le 10 août, je parvins, non sans peine, et après avoir stationné +vainement à sa porte toute la matinée, à le voir dans l’après-midi. Au +premier mot que Samba N’diaye lui avait dit de notre présence, il avait +cherché à éviter une entrevue qui devait forcément être orageuse. Il +avait demandé ce que nous voulions ; Samba avait répondu : Partir d’un +côté ou de l’autre. Ahmadou avait alors répliqué : « Mais je ne puis +rien lui dire, je rassemble l’armée, » échappatoire que nous avions +entendue si souvent, phrase qui semblait donner l’espérance que l’armée +se rassemblait pour nous, et qui n’avait qu’une signification, qu’un +but : c’était de me faire attendre. + +Le palabre fut long, difficile. Je soutenais que j’étais obligé de +retourner à Saint-Louis. Il chercha à me retenir. Nous insistâmes avec +une ténacité égale. Je ne gagnai rien ni lui non plus, mais il se montra +irrité, et, pour la première fois, chercha à nous inspirer quelques +craintes sur notre départ et sur sa possibilité. + +Mon dernier mot avait été : « Dans vingt-cinq jours je désire partir +pour Saint-Louis, et, fût-ce à pied, je partirai. » + + 10 août 1864. + +C’était le 10 août et les vingt-cinq jours nous menaient au 5 septembre. +Pendant ce temps, les nouvelles continuaient à arriver. J’étais décidé à +partir, et je m’inquiétais peu de ces bruits qui, du reste, avaient +moins le caractère de véracité que ceux du passé. Je cherchais à +entraîner quelques mécontents qui pussent me servir de guides, car il +était évident qu’Ahmadou ne m’en fournirait pas plus que de chevaux. Un +instant, je crus avoir réussi à décider l’envoyé du Guidimakha qui était +dans notre case ; mais plus nous nous rapprochions de la date fixée, +plus ses irrésolutions devenaient évidentes, et je vis que je ne +pourrais compter sur lui. + +[Illustration : Ahmadou recevant dans la cour de son palais.] + + Septembre 1864. + +Cependant les circonstances s’aggravaient. On disait que l’armée de Mari +menaçait le village de Faracco, village de sofas de la couronne, +commandé par un Kountigui nommé Coro, et il était à craindre que ce chef +ne trahît Ahmadou en faveur de son ancien maître ; aussi Ahmadou +faisait-il tous ses efforts pour faire sortir l’armée. Il y parvint ; +mais l’état des choses ne s’améliora pas, et le 6 septembre l’armée +sortait encore et campait sur la rive droite, pendant que les forces de +Yamina arrivaient d’un autre côté. Ahmadou avait défendu d’attaquer sans +son ordre, espérant prendre Mari entre deux feux et l’anéantir ; mais il +mit tant de temps à ses préparatifs que Mari, sans doute effrayé, ne +jugea pas à propos d’attendre et, remontant vers le nord, échappa au +moment où on croyait le tenir. C’était une maladresse bien grande que +d’agir ainsi envers lui. Si on eût attaqué immédiatement, au lieu de +rester en présence de l’ennemi, comme on le fit, chaque armée se tenant +retranchée dans un village, il est probable que Mari, dont les forces +n’étaient pas grandes à ce moment, eût été battu. Quoi qu’il en soit, il +disparut, emportant le maïs de Faracco, qui était presque mûr et que ses +sofas ne voulurent sans doute pas laisser sur pied. Pendant que tout +ceci se passait, je n’avais pas songé à me mettre en route ; je ne +voulais pas partir sans voir encore Ahmadou, mais nous étions au 10 +septembre ; j’avais fait demander à Ahmadou de le voir, et en réponse il +m’avait envoyé une jarre de miel. Alors j’avais envoyé Samba Yoro lui +dire que je désirais le voir le même jour ou le lendemain, et que, s’il +le fallait, j’irais lui parler sous les arbres où il passe toutes ses +journées. Il avait répondu que je pouvais venir, qu’il me dirait +bonjour, mais que pour parler d’affaires il n’en avait pas le temps, que +d’ailleurs il savait que c’était pour mon départ. En même temps que je +recevais cette réponse, il arrivait des nouvelles du Macina par un +Talibé qui, parti avec El Hadj, revenait à Ségou. + +Je ne pus voir moi-même ce Talibé, mais voici le récit officiel de ses +nouvelles : + +« J’ai laissé El Hadj sur les montagnes (derrière Hamdallahi). Tidiani +venait de rentrer avec l’armée. Balobo est chassé dans le Bourgou. +Cheick Ahmed Beckay est à Tombouctou. Tout le pays sur la rive droite +est soumis à El Hadj, et j’y ai passé tranquillement. J’ai remonté le +Bakhoy en pirogue. Mais là j’ai été attaqué, ma pirogue a été pillée, et +il m’a fallu redescendre jusqu’au village de Yamina (sur le Bakhoy) pour +trouver un cheval, avec lequel je suis venu à travers les broussailles +en trois jours. » + +Samba N’diaye, sans doute pour ranimer notre espoir, affirmait que ce +Talibé se faisait fort de nous conduire au Macina. Mais il ne put le +décider à venir. Ahmadou lui avait fait de beaux cadeaux, sans doute en +lui recommandant le silence, et il ne voulait pas se compromettre. + + 10 septembre 1864. + +Enfin, le 10, je me décidai à faire une dernière tentative près +d’Ahmadou, pour obtenir des chevaux, un guide et l’autorisation de +partir. + +D’abord il refusa de me voir, et Samba N’diaye, qui prévoyait un orage, +alla se réfugier dans la maison d’El Hadj, afin que je ne pusse l’y +joindre. + +Cela, tout en me contrariant, ne m’arrêta pas ; j’allai avec le docteur +et mes interprètes trouver Ahmadou sous les arbres. Dès le premier mot, +je lui fis comprendre que je voulais absolument lui parler. Alors il fit +appeler Samba N’diaye, et, pendant qu’on allait le chercher, il me dit +que Samba lui avait parlé et qu’il avait répondu que dès qu’il aurait le +temps il me ferait appeler. + +« Oui, repartis-je, mais je ne puis attendre. Je n’ai pas grand’chose à +te dire que tu n’aies entendu, mais il faut que je te le dise. + +— Mais, répliqua Ahmadou, c’est une longue affaire. + +— Non, dis-je, le délai que je t’avais fixé est passé. Je ne suis pas +parti parce que j’ai attendu que ton armée fût rentrée, mais je vais me +préparer, et dans dix jours je partirai. Je viens te prévenir. Si tu +veux nous aider, tu le peux. Je n’ai pas de chevaux ni de guide. Je +voudrais que tu m’en donnasses ; je voudrais surtout que tu te +décidasses à arranger les affaires pour lesquelles je suis venu. » + +Ahmadou se récria et recommença ses théories sur le devoir d’un envoyé, +qui doit savoir attendre qu’on le renvoie et qu’on arrange ses affaires +(et le fait est que dans les usages des noirs il en est ainsi). + +Je lui dis alors fort sèchement que j’avais assez attendu, que je ne +pouvais plus rester ainsi sans même savoir pourquoi je restais ; que je +voulais partir. + +J’avais un peu haussé la voix, et en réalité j’étais obligé cette fois +encore comme cela m’était si souvent arrivé, de faire appel à tout mon +calme pour ne pas me laisser aller à des explosions de colère provoquées +par cette force d’inertie contre laquelle je luttais. Ahmadou me dit que +je ne devais pas me fâcher, qu’on avait vu des envoyés attendre bien +plus longtemps que je ne l’avais fait. + +Ma cause était perdue, mais je ne voulais pas reculer ; je fus de plus +en plus roide et j’en vins à lui dire (ce qui n’était pas vrai) : « Si +tu me disais maintenant d’aller à Hamdallahi, je n’irais plus.... » + +C’était une maladresse. Ahmadou en tira parti tout de suite. + +« Alors, dit-il, tu n’es pas venu pour voir El Hadj, puisque tu ne veux +plus aller vers lui. » + +C’était trop fort. Je lui rappelai que j’attendais depuis sept mois ; +que j’avais souffert, dans cet espoir, toutes les misères de la vie que +je menais, vie impossible pour un blanc. « Mais, du reste, dis-je, il +est inutile de te rappeler cela : tu le sais aussi bien que moi, et je +n’ai plus qu’une chose à faire, c’est de m’en aller. Tu as encore dix +jours, si tu veux te bien conduire avec nous ; sinon je partirai à +pied. » + +Il essaya encore de me désarmer, mais j’ajoutai : + +« J’ai dit dix jours, je n’ai rien à changer. » + +Ce fut mon dernier mot. + +Dès que je fus levé, j’acquis par mes deux interprètes la conviction +qu’un parti hostile poussait Ahmadou à m’empêcher de partir. Et en +reprenant le palabre dans une conversation avec Boubakary Gnian, je vis +combien il est difficile de ne pas faire d’erreurs avec de mauvais +interprètes. C’est ainsi qu’à un moment où Ahmadou disait : « Il faut +que tu restes, » ou : « Je veux que tu restes, » on me traduisait : « Je +désirerais que tu restasses » (bien entendu l’interprète tourne ainsi : +Il désire que tu restes). + +Il est vrai que, chez les noirs, désir de prince est une loi que l’on +transgresse rarement ; mais pour moi ces deux expressions avaient une +signification bien différente. + +Le docteur, qui ne voulait pas croire aux intentions malveillantes, +demeurait persuadé qu’on nous laisserait partir. Quant à Samba N’diaye, +il s’abstenait disant : « C’est une affaire entre Ahmadou et toi. » + +En somme, j’étais dans une position bien délicate. + +Une route difficile, pour ne pas dire impossible, sans guide, sans +chevaux ; un violent désir de terminer ma mission en rapportant un +traité au moins d’amitié et de commerce, et l’espoir d’arriver à ce +résultat : telles étaient mes raisons pour rester. + +L’inquiétude sur les événements ultérieurs du pays, la crainte pour ma +santé et celle de mes compagnons ; un besoin d’échapper à la vie +mortelle que nous menions depuis près d’un an : voilà quelles étaient +mes raisons pour partir. + +Dix jours nous restaient, et je commençais mes préparatifs. J’avais une +forte réserve de cauris ; j’avais encore quelques marchandises. Je fis +sortir mes harnais, j’ordonnai de les mettre en état ; je fis quelques +provisions de route, et pris, en un mot, toutes les dispositions +nécessaires au départ. Si on me laissait partir, une fois à Yamina, je +trouverais certainement un guide en le payant ; mais il fallait partir, +c’était là le difficile. + +Sur ces entrefaites arriva une caravane de deux cents ânes, disait-on, +mais dans tous les cas fort nombreuse, venant du Diafounou et du +Diombokho. Les Diulas étaient tous Soninkés. Nous sûmes par eux que la +route était praticable, quoique difficile, et qu’arrivés à Damfa, +craignant d’être pillés par les Bambaras, il leur avait fallu demander +une escorte à Yamina pour parvenir jusque-là sans courir les risques +d’un pillage. + +Les derniers jours se passèrent dans des alternatives de nouvelles qui +n’étaient ni meilleures ni plus mauvaises. Le chef de la caravane, avec +lequel j’avais causé longuement, me disait que, sans guide, il était +impossible de passer entre Yamina et Nioro, parce que beaucoup de +villages étaient révoltés et qu’il fallait les éviter. + +Je sentais qu’au cas où nous partirions, une grande responsabilité +allait peser sur moi. Si en route nous étions attaqués, que faire avec +si peu d’hommes ? Abandonner les bagages, nos notes, journaux, cartes, +perdre le fruit de tout notre travail et sauver nos corps ; revenir +enfin les mains vides après avoir sacrifié plus d’un an pour ne +rapporter aucun résultat, soit politique, soit géographique ? + +Je méditais à ce sujet de longues heures, et il me semblait, plus j’y +réfléchissais, que là n’était pas le vrai chemin, le chemin du devoir, +que je m’efforçais de suivre en faisant sans cesse abnégation de moi- +même. + +Mais, d’un autre côté, faire de nouvelles concessions, attendre encore +sans promesse de la part d’Ahmadou, et jusqu’à quand ? cela n’était pas +admissible ; et quelles raisons eussé-je eu à donner pour avoir +attendu ? Voilà ce que m’objectait Quintin, qui poussait au départ de +toutes ses forces. + +L’exposé que je viens de faire de nos deux manières de voir résume assez +bien notre situation. Après avoir délibéré avec mon compagnon, je +persistai dans mes préparatifs ostensibles de départ ; nous étions +convaincus que cela amènerait une concession pour nous retenir, et, +comme on va le voir, nous ne nous trompions pas. + +Nos laptots, tout en se préparant aussi, étaient partagés d’opinion. Les +uns obéissaient, mais semblaient désespérés de quitter Ahmadou sans +qu’il nous y eût autorisés ; ils me faisaient entrevoir les beaux +cadeaux que nous y perdions tous. Pauvres gens ! la manière dont ils ont +quitté Ségou a été leur vraie punition, plus forte assurément que la +plus grande peine que, dans un moment de colère, j’eusse osé leur +infliger. + +Ils se berçaient de l’espoir de partir tous montés à cheval, +supérieurement vêtus de boubous lomas brodés, avec de beaux turbans[175] +en Tamba Sembé ; et quant au docteur et à moi !!! C’était une fortune +que nous devions emporter. + +Quelques autres, espérant moins de la générosité d’Ahmadou, étaient +indifférents. L’un, Boubakary Gnian, ayant un fort abcès, prévoyait des +souffrances en route. + +Enfin, d’autres encore pensaient qu’on ne nous laisserait pas partir. +Ils s’en allaient quêter à ce sujet des renseignements en ville ; et +soit que ce fût l’opinion générale, soit qu’on voulût m’intimider, ces +bruits m’arrivèrent de plus en plus alarmants. + +Or, si cela arrivait, que fallait-il faire ? Résister dix contre dix +mille ? C’était risquer de perdre le bénéfice de tous nos sacrifices, +d’être peut-être après cela traités en prisonniers au lieu de l’être en +hôtes comme nous l’avions été jusqu’alors. + +Nous en discutâmes donc encore Quintin et moi et, tout en reconnaissant +la gravité de la situation, notre départ nous parut douteux, et nous +convînmes d’aller en avant jusqu’au moment où l’ordre d’Ahmadou nous +viendrait de ne pas sortir de la ville. + +[Décoration] + + +[Note 173 : Diakhité, famille de Peuls du Khasso.] + +[Note 174 : Sambala Khoy (Sambala Blanc).] + +[Note 175 : Il ne faut pas oublier que le noir, quel qu’il soit, allie +avec une propreté médiocre une grande vanité quant aux vêtements.] + + + + + CHAPITRE XXV. + +Samba N’diaye tente d’obtenir pour moi une audience secrète d’Ahmadou ; +il échoue et s’allie avec Tierno-Abdoul, Oulibo et Mahmadou Dieber pour +intervenir. — Je pose des conditions pour rester encore et j’obtiens le +départ d’un courrier avec une lettre d’Ahmadou pour le gouverneur. — +Départ de Bakary Guëye. — L’armée sort. — Expédition de Gouni contre +Niansong. — Nouvelle défaite et ses causes. — Ahmadou sévit contre les +Somonos. — Ce qu’ils sont. — Leur village. — Arrivée de Seïdou. — +Lettres nombreuses. — Mauvaises nouvelles et souffrances morales. — +Lettres du gouverneur. — Lettre de M. Perraud. + + + 13 septembre 1864. + +Samba N’diaye lui-même essaya de nous intimider, et, sachant fort bien +que le docteur ne l’aimait pas, il me prit à part. L’occasion était +belle ; j’étais seul avec lui. Je fis semblant de croire à ses craintes +sur notre départ et je lui dis d’un air profondément triste que j’étais +résolu à mourir plutôt que de rester à Ségou sans savoir jusqu’à quand +j’y resterais ; que j’étais las et dégoûté de tous les mensonges de la +ville, aussi bien de ceux qui concernaient les Bambaras que de ceux qui +venaient du Macina ; que lui-même m’avait trompé en m’affirmant que je +partirais pour Hamdallahi après l’arrivée de l’armée de Nioro, et que je +ne resterais que lorsque Ahmadou lui-même, qui, disait on, ne mentait +jamais, m’aurait donné une assurance au sujet de mon retour à Saint- +Louis ou de mon départ pour le Macina. + +Et pour exciter son zèle je lui fis confidence d’un projet que j’avais +de remonter le fleuve avec des bateaux à vapeur, des canons et de venir +donner un coup de main à Ahmadou pour soumettre tout le pays. + + 15 septembre 1864. + +Samba N’diaye s’enflamma de nouveau pour notre cause, et alla chez +Ahmadou pour obtenir une audience où nous ne fussions que nous trois ; +Ahmadou la promit. Puis, le soir arrive, il fit appeler Samba N’diaye et +lui dit que, toute réflexion faite, il lui déléguait le soin de causer +avec moi. Samba N’diaye arriva l’oreille basse et triste. Voyant que ma +ruse n’avait pas obtenu le résultat que j’en attendais (qui était +d’avoir un entretien avec Ahmadou sans autre influence que celle de +Samba N’diaye, que j’eusse gagné, tant par la parole que par un cadeau), +je lui répondis qu’alors je n’avais plus qu’à partir quoi qu’il pût en +résulter, car mourir tout d’un coup ou mourir des privations morales et +physiques que j’endurais, cela se valait, et qu’en somme, j’aimais +autant qu’Ahmadou me fît arrêter, qu’en ce cas je me sauverais, et +qu’une fois prisonnier, toute ma responsabilité serait à couvert, car je +n’aurais plus que le soin de moi-même. + +Ce disant, je donnai l’ordre de faire des achats de couscous pour la +route. + +Cette fois Samba N’diaye s’émut ; il ne craignit pas de donner tort à +Ahmadou, et me dit : « Je ne puis pas laisser les choses ainsi. Je vais +aller parler à Abdoul Ségou, à Oulibo, à Alpha Ahmadou et à Mahmadou +Dieber. » + +En effet, le lendemain ces personnages arrivaient chez moi avec Samba +N’diaye ; j’avoue que je ne les attendais pas. D’un commun accord ils +avaient décidé de ne pas appeler Alpha Ahmadou à cause de l’aigreur de +son caractère, et parce que Ahmadou n’aimait pas qu’il se mêlât de ses +affaires[176]. + +J’ai déjà parlé de ces personnages. Mahmadou Dieber, que je voyais pour +la première fois, est un homme âgé de cinquante ans passés, borgne ; +c’est un Peuhl Fouta Diallonké ; son regard est profond, son nez +légèrement crochu, ce qui, du reste, se voit quelquefois chez les Peuhls +et dans leurs croisements avec certaines races comme les Massasis. + +Je fis étendre deux nattes par terre, et nous entrâmes dans ma case, +dont je fis défendre la porte. + +Samba N’diaye me dit aussitôt qu’il les avait réunis pour se mettre +comme intermédiaires entre Ahmadou et moi, que je n’avais qu’à leur +répéter tout ce que j’avais à dire. + +Je repris alors l’historique de mes griefs, ne me faisant pas faute de +traiter tout le monde de menteur. Je dis que j’étais fatigué de toute +cette comédie et que je voulais partir pour Saint-Louis ; qu’ils +n’avaient qu’une chose à faire, c’était d’obtenir d’Ahmadou un guide et +des chevaux pour moi ; que quant à m’arrêter comme quelques personnes le +lui avaient peut-être conseillé, il en était libre, mais que ce serait +brouiller à tout jamais ses affaires avec la colonie du Sénégal, et que, +quant à moi, cela m’était fort égal, car au moins je saurais à quoi m’en +tenir sur ses intentions. + +Je rappelai les propositions que je lui avais envoyé faire par Samba +N’diaye, de conférer avec moi des affaires qui m’avaient amené, +propositions auxquelles il avait répondu en disant que le commerce pour +lui n’était rien. Après cela, dis-je, je n’ai plus rien à faire ici, +puisque je ne suis venu que pour le commerce. + +Tierno-Abdoul prit alors la parole et dit qu’ils étaient venus me +trouver parce que El Hadj, en partant, les avait laissés, eux, gens âgés +et d’expérience, pour diriger son fils, et qu’ils ne cesseraient pas de +travailler pour me mettre d’accord avec celui-ci. + +Ils ne pouvaient pas accepter ce que je proposais, car Ahmadou n’y +consentirait pas, mais ils pouvaient, si je le voulais, aller offrir à +Ahmadou de faire une lettre pour le gouverneur, que j’en ferais une +aussi, que les deux courriers partiraient tout de suite, et qu’au +retour, si le gouverneur me rappelait, on me laisserait partir ; que, +pour ce qui était des mensonges, il n’en fallait plus parler, que +c’était fini, et que quant aux paroles d’Ahmadou relatives au commerce, +il ne pouvait pas les avoir prononcées, ou qu’on m’avait mal rapporté +ses paroles. + +J’avais fort envie d’accepter, car je calculais qu’un courrier pouvait +aller et revenir en trois mois, et qu’à son retour, nous serions dans la +meilleure saison pour voyager. Mais après quelques mots échangés avec le +docteur, je me décidai à persister dans ma première résolution. Il était +évident qu’on craignait notre départ et qu’on allait faire des +concessions. — Mahmadou Dieber dit quelques mots pour appuyer l’avis de +Tierno-Abdoul. — Puis Oulibo parla et s’épuisa en protestations d’amitié +et de bon vouloir, me comblant d’éloges pour m’attendrir. Mais je fus +inflexible. Alors, à mon grand étonnement, ils sortirent, et n’allèrent +même pas chez Ahmadou. + +Plus tard, Samba N’diaye vint me demander pourquoi je n’avais pas +accepté ce qu’on m’avait proposé, en demandant qu’on me fît partir pour +le Macina ou qu’on me donnât une parole sûre à ce sujet. Je lui dis que +je n’y avais pas pensé, mais que si Ahmadou s’engageait à me faire +partir pour le Macina j’attendrais le retour du courrier, que +j’expédierais tout de suite à Saint-Louis ; que, quant au courrier +d’Ahmadou, ce serait une occasion de retard ; que d’ailleurs ce courrier +serait assez mal reçu du gouverneur, qui ne serait pas content de me +voir retenu. + + 17 septembre 1864. + +Il alla rechercher les trois vieux diplomates, et, le 17 septembre, le +palabre recommença, et nous arrivâmes promptement à poser les conditions +suivantes : + +1o Un courrier (l’un de mes hommes) partira de suite pour Saint-Louis +avec mes lettres et une d’Ahmadou au gouverneur. On hâtera son voyage +par tous les moyens possibles, chevaux, guides, etc. On donnera à Nioro +des ordres pour hâter son retour quand il reviendra ; + +2o Le jour de son retour, si je suis encore à Ségou, on me fera partir +sans retard si le gouverneur me réclame, et on me fournira des chevaux +et des guides pour le retour à Saint-Louis ; + +3o Ahmadou alors arrangera toutes les affaires dont j’ai à lui parler +pour le commerce ; + +4o Ahmadou promet de s’occuper de nous envoyer au Macina, à son père, le +plus tôt possible, et de nous dire en particulier ce qu’il va faire pour +cela ; + +5o A ces conditions j’attendrai le retour du courrier. + +Ces conditions acceptées par nos ambassadeurs, ils allèrent les porter à +Ahmadou, et tout d’abord je fus inquiet de ne pas les voir revenir ; +mais je sus bientôt qu’après le salam de deux heures Ahmadou nous ferait +appeler. + +Je n’y allais pas sans une certaine émotion, que l’on comprendra quand +on saura que nous étions tous deux, Quintin et moi, assez malades et +assez faibles pour craindre de ne pouvoir résister six mois encore à la +vie que nous menions. + +Chez Ahmadou la convention passa sans plus de difficultés, sauf +l’article relatif au voyage au Macina, qui fut enveloppé de tant de +réticences, que je crus de plus en plus qu’Ahmadou ne voulait pas ou ne +pouvait pas m’y envoyer ; néanmoins, désireux d’éclaircir ce fait, je le +pressai tellement qu’il remit au lendemain sa réponse à ce sujet. Quant +au reste, il me répéta lui-même par trois fois le sens de ce qu’il +promettait, et notamment que le jour où le courrier reviendrait, si le +gouverneur me rappelait, je partirais le soir si le courrier arrivait le +matin. + +Cette condition à elle seule, mise en regard de la perspective de partir +sans secours ni protection à travers un pays en proie à une grande +anarchie, valait bien trois mois d’attente, délai auquel nous avions +fixé la durée de ce voyage. + +Je rentrai donc à la case, et ce fut mon fidèle compagnon du désert, +Bakary Guëye, que je chargeai d’aller porter ces lettres. Il ne parlait +que le yoloff, mais je lui adjoignis Sidy comme interprète, en lui +disant de ne pas le ramener. + +J’écrivis longuement au gouverneur ; je lui expliquai en détail la +situation du pays et l’urgence qu’il y avait à rentrer avant que les +choses ne s’aggravassent ; je lui demandai de me renvoyer deux laptots +avec Bakary pour remplacer Sidy dont j’étais mécontent, et Yssa qui +était parti avec Seïdou. + +Je fis le calque de mes travaux géographiques et notamment de ma carte +d’ensemble. Puis j’écrivis aux commandants de divers postes pour qu’ils +hâtassent le plus possible le voyage de mes deux hommes. + +Après cela, je donnai de longues heures à ma famille et à quelques amis +qui me suivaient de leurs vœux ; j’émettais l’espoir de rentrer vers le +mois de mars ou d’avril 1865, espoir que je partageais et qui se fût +réalisé peut-être, si les circonstances politiques ne s’étaient pas +modifiées. + +Ces lettres furent terminées le 19 septembre, et le même jour j’allai +chez Ahmadou qui fut plus aimable qu’il ne l’avait été depuis longtemps. +Il avait préparé sa lettre, tout allait bien ; mais je crus devoir le +prévenir que j’allais plus que jamais être à sa charge, parce que mes +ressources étaient presque épuisées, que les marchandises qui me +restaient ne se vendaient pas (ambre et corail menu, cornaline), et que +je serais obligé de lui demander des cauris pour attendre le retour de +mon envoyé. Il répondit que cela n’était pas une difficulté et qu’il +m’en fournirait tant que j’en demanderais ; et de fait, bien qu’il m’ait +quelquefois fait attendre, il m’en a toujours donné quand je lui en +demandai par la suite. + + 20 septembre 1864. + +Enfin, le 20 septembre, je fis partir Bakary, après lui avoir fait mes +recommandations de se hâter. Avec lui partaient Sidy et trois hommes du +Guidimakha envoyés par Ahmadou. Un ordre d’Ahmadou prescrivait à Tierno +Alassane, qui se trouvait avec l’armée à Yamina, de les mettre en route, +c’est-à-dire de les habiller et de leur fournir un cheval et des vivres +pour le voyage. Cet ordre que j’ignorais fut ponctuellement exécuté, +mais il causa cinq ou six jours de retard à Yamina, retard que j’appris +peu après et dont j’allai me plaindre à Ahmadou. Nous avions ainsi +calculé notre affaire : quinze jours de Yamina à Nioro, sept de Nioro à +Médine, quinze de Médine à Podor, et trois jours de retard : total +quarante jours ; cinq jours à Saint-Louis, puis le même temps pour le +retour que pour aller : en tout quatre-vingt-cinq ou quatre-vingt-dix +jours, pendant lesquels nous étions sûrs de rester à Ségou-Sikoro ; car +aller au Macina devenait bien peu probable, après l’embarras qu’Ahmadou +avait témoigné au sujet de cette demande. + +[Illustration : Jeune fille Peulh.] + +Pour tuer le temps pendant ces longues journées, je me mis à +travailler ; j’avais fait jour par jour le lever de ma route en venant, +mais lorsque ces levers à la boussole ne s’accordaient pas avec mes +observations, je m’étais contenté de le noter. Je mis tout ce travail au +net, réduisant mes routes proportionnellement ; puis je refis quelques +dessins qui n’étaient qu’esquissés. Je fis le portrait de diverses +personnes, entre autres de deux jeunes filles Peuhls remarquables par +leurs coiffures, et je me remis de plus belle à questionner sur le +Macina pour compléter la carte de ce pays dressée par renseignement, et +la moindre de mes conquêtes géographiques n’a pas été de chercher, au +milieu de la foule de renseignements contradictoires, le véritable cours +du Niger entre Ségou et Tombouctou. Je parvins ainsi, quelques +promenades à cheval aidant, à tuer les heures. + +[Illustration : Jeune fille Peulh.] + +Ce fut à cette époque que je déterminai par les distances luni-solaires +la longitude de Ségou, que je trouvai peu différente de celle donnée par +le lever à la boussole. + + Octobre 1864. + +Cependant Ahmadou rassemblait une armée, on ne savait trop pourquoi ; +aussi, montrait-on généralement peu d’empressement. Dans chaque +compagnie, c’était à qui ne marcherait pas, et dans celle de Samba +N’diaye (les Soninkés du Galam[177]), cela occasionnait des disputes, +qui naturellement avaient lieu dans notre case, puisque c’était en même +temps celle de Samba. Je n’ai jamais vu dans ma vie des gens se disputer +avec une telle énergie ; c’était à croire qu’ils allaient s’arracher les +yeux, mais tout se passait en paroles. + +Cela m’était d’autant plus pénible que j’étais malade, et que j’aurais +eu grand besoin de repos. Bien que le fleuve baissât depuis le 15 +septembre, l’hivernage n’était pas terminé ; les nuits étaient souvent +accablantes, et le matin, quand on aurait pu goûter un peu de repos, nos +braillards arrivaient. + + 10 octobre 1864. + +Enfin, l’armée partit le 10 octobre, et nous apprîmes qu’elle allait +dans l’ouest au secours de l’almami de Kénenkou[178], qui était menacé +par les Bambaras révoltés, réunis à une demi-journée de marche de son +village, et fortifiés à Gouni sous le commandement de Nionsong, chef des +anciens captifs de Ségou, qui, lors de la prise de Ségou-Sikoro, avait +fui, mais ne s’était jamais rendu. Ce Nionsong opérait, du reste, pour +son compte. + +Pendant quatre jours, on n’entendit parler de rien. Comme d’habitude, +Ahmadou s’était renfermé et attendait le résultat. Enfin, le 16, on +reçut deux nouvelles contradictoires, ce qui était mauvais signe : + +1o Les Bambaras ont pris la fuite ; l’armée a détruit le village ; + +2o On a pris la moitié du village, et ensuite on en a été chassé. + +Aucune des deux nouvelles n’était vraie. La vérité, c’était que l’armée +avait refusé d’obéir à Tierno Alassane. Les Talibés, tous cavaliers à +peu près, avaient refusé de descendre de cheval et d’aller à l’assaut, +qui n’avait été donné que par les sofas, et au premier coup de fusil, +les cavaliers ayant pris la fuite, tout le monde les avait imités, trop +heureux que les Bambaras ne les poursuivissent pas. + +Du reste, si les Talibés étaient mécontents et disaient qu’Ahmadou les +avait fait partir de force et qu’on ne les ferait pas battre de force, +il y avait deux autres faits encore plus sérieux : l’un, que j’ai +signalé, était la persistance d’Ahmadou à donner le commandement à +Tierno Alassane, homme du Toro, peu populaire ; l’autre, le +mécontentement de voir qu’il n’y avait de cadeaux de la part d’Ahmadou +que pour Sidy Abdallah, Bobo, et ses intimes qui ne se battaient pas, +tandis que la partie active de l’armée manquait du nécessaire. + +Quant à Ahmadou, il était furieux et avait défendu sa porte aux Talibés. + +Pour ce qui est de nous, je souffrais moi d’un atroce mal de dents, et +le docteur avait la fièvre. + + 20 octobre 1864. + +Les choses en étaient là quand je reçus, le 20 octobre, la visite du +fils du chef de Marconnah, qui, alors enfant, nous avait servi de guide +jusqu’à Banamba, lors de notre arrivée, et qui aujourd’hui, devenu +presque un homme, venait de la part de son père voir Ahmadou et lui +demander des armes et des pierres à fusil pour se défendre, car le pays +était bien agité. Il avait apporté en présent, à Ahmadou, une belle +tamba-sembé de la part de son père ; car, même quand on vient demander +du secours contre l’ennemi commun, il est de règle, en pays nègre, de ne +se présenter devant le roi qu’un cadeau à la main. J’appris par lui que +le Bakhounou, dont on parlait un peu, n’était pas encore révolté, sauf +le village de Bassakha dont le chef Maoundé s’était prononcé +ouvertement. + +Pendant que ces nouvelles, assez inquiétantes au point de vue du retour +de mon courrier, m’arrivaient, à Ségou même on n’était guère tranquille, +et Ahmadou, craignant la révolte des Somonos (pêcheurs), venait de leur +enlever leurs pirogues et leurs fusils ; les privant ainsi des moyens de +fuir et aussi de leurs principaux moyens d’existence, puisqu’ils ne +pouvaient plus pêcher que de dessus la terre ferme. + +Ces Somonos sont Soninkés d’origine. On prétend que c’étaient dans +l’origine des pêcheurs qui, tombés comme esclaves entre les mains du roi +de Ségou, lui proposèrent de faire des pirogues et de pêcher pour lui. +Ils réussirent très-bien, et le roi enchanté leur donna des captifs pour +qu’ils leur apprissent ce métier. Puis, par la suite, à chaque +expédition, il leur donnait une partie des captifs qui lui revenaient +dans le partage, et les Somonos se répandaient sur le littoral, formant +dans chaque village une espèce de corporation, vivant à part, +travaillant, faisant les transports par eau au moyen des pirogues, dont +ils avaient le monopole et qui leur rapportaient beaucoup de cauris, +surtout les jours de marché. + +Ils devinrent très-riches ; mais aussi quels travailleurs ! Ils ne se +contentaient pas de la pêche ; leurs femmes vendaient un peu de tout au +marché. Ils faisaient le commerce du sel, de verroteries, d’étoffes ; +ils étaient tisserands, teinturiers et tous maçons. + +Quant à leurs charges envers leur maître, le roi de Ségou, c’étaient : +1o un impôt de cauris ; 2o des contingents à fournir à l’armée ; 3o le +service des pirogues par ordre du roi ; 4o la réparation et la +construction de toutes les murailles des villes fortifiées ou des palais +du monarque. + +Les Somonos ont encore, dans leurs villages, gardé les mêmes charges, +mais ils n’ont pas les mêmes ressources. Ils ne reçoivent plus de +captifs en dépôt après les expéditions, dans lesquelles ils portent la +poudre et les armes de rechange sur leur tête. Mais en revanche, quand +un prince a besoin de _manger_ un captif, soit pour en donner la valeur +en détail, soit pour payer ses dettes à un forgeron ou au cordonnier +qu’il a fait travailler, il s’en va chez un Somono un peu riche enlever +le captif qui lui convient, et si l’on ne veut pas le donner ou si le +maître du captif se plaint, on le bat. + +C’était l’habitude du jeune prince Mahmadou Abi d’agir ainsi à Ségou, et +Ahmadou, pour l’en empêcher, fut obligé de le menacer de le mettre aux +fers : ni plus ni moins. Il n’avait pas vingt ans ! + +Les Somonos occupent à Ségou-Sikoro le faubourg à l’Est de la ville, +faubourg qui s’étend plus sur le fleuve que la ville elle-même, dont la +façade riveraine n’a pas mille mètres de développement. Irrégulier au +suprême degré, malpropre par endroits, ce village des Somonos est +cependant bien plus intéressant que la ville. + +Tout le long, sur le bord du fleuve, les cordiers, qui ne sont que les +Somonos eux-mêmes, après avoir amassé en tas l’herbe qu’ils emploient +comme textile et qu’ils appellent nda-dou (bissab-bouki des Yoloff), la +font pourrir dans l’eau, puis la battent et en tirent un chanvre assez +blanc, qu’ils peignent, qu’ils filent eux-mêmes et tressent en cordes +qui étonnent par leur régularité, et dont les plus grosses atteignent +deux centimètres de diamètre. Plus loin, ce sont eux encore qu’on voit +travailler à l’intérieur d’une pirogue avec leur petite herminette de +moins d’un pied de manche, au fer épais et large de deux ou trois +centimètres. + +[Illustration : La maison commune des Somonos.] + +Dans un autre endroit, vous en trouvez raccommodant des filets ou les +faisant sécher ; d’autres captifs, hommes ou femmes, arrosent les champs +de tabac qu’ils plantent au bord du fleuve et qu’ils entremêlent de +champs de melons[179], de haricots dont les feuilles servent à faire le +bouillon de ceux qui ne peuvent acheter de viande, pour tremper le +couscous ou le lack-lallo. Puis, au milieu de tout cela, le bruit des +métiers de tisserands se fait entendre. Dans un coin, de vieux Somonos +comptent des cauris sur une peau de bœuf, et des myriades d’enfants, +entièrement nus, jouent à terre ou dans l’eau. En un mot, partout +l’activité, le travail, quelquefois l’aisance, au lieu de la paresse et +de la misère mal déguisée du village des Talibés. + +Du reste, les Somonos recueillent le fruit de leur travail ; ils vivent +bien relativement aux Talibés. L’usage des boucheries au marché démontre +assez que la viande et le poisson sont pour eux les aliments ordinaires, +tandis que chez bon nombre de Talibés c’est un extra assez rare. + +En outre, ils ne dédaignent pas le confortable. Le docteur a visité +quelques-unes de leurs maisons, qui ne le cèdent pas à celles des chefs +les mieux installés à Ségou. En dehors, ils plantent de beaux arbres, +généralement des fromagers ou des doubalels, pour s’abriter du soleil, +et leur maison commune, dont j’ai pris le dessin, sorte de hangar qui +sert à réparer les filets et à faire le partage du poisson, est, par son +architecture, qui rappelle les palais égyptiens, une des plus curieuses +de la ville. + + 31 octobre 1864. + +Tandis qu’au milieu d’alternatives de santé et de maladie, pris de +rhumatismes dans les genoux, j’observais, je notais tout ce qui me +paraissait intéressant, on vint, le 31, me dire que Seïdou, le courrier +que j’avais expédié à Saint-Louis, était de retour et qu’il venait +s’établir dans le pays. On comprendra sans peine l’émotion que me +causait cette nouvelle. Il me semblait impossible que Seïdou fût parti, +même pour venir s’établir à Ségou, sans en avoir averti le gouverneur, +sans avoir pris des lettres pour moi. + +[Illustration : Vieux bambara somono.] + +Néanmoins, comme on m’affirmait qu’il n’avait rien dit pour moi et qu’il +était allé directement chez Ahmadou, j’envoyai à sa recherche pour le +prier de passer chez moi le plus vite possible. La seule nouvelle qu’il +eût donnée, c’est qu’il avait croisé Bakary Guëye à Nioro. C’était déjà +quelque chose, et, à l’heure qu’il était, mon courrier devait avoir +dépassé Bakel. Mais qu’on se figure mon impatience, qui, comme bien on +pense, ne fut guère diminuée quand Samba N’diaye vint m’annoncer qu’il y +avait un plein toulon de lettres pour moi. Enfin, après une autre demi- +heure d’attente, Ahmadou, qui était dans la maison de son père, sortit +et m’envoya Seïdou. + +Je le fis entrer et nous commençâmes à dépouiller un volumineux +courrier. Quelle joie était la nôtre ! et cependant elle ne devait pas +être longue. Ces lettres, si impatiemment désirées, ne nous apportaient +que le deuil et la tristesse. + +Mon compagnon Quintin n’en avait pas une seule. Celui qui avait été +chargé de recevoir sa correspondance à Saint-Louis n’avait pas été +informé du départ du courrier, et moi, quelque répugnance que j’éprouve +à faire entrer le public dans les souffrances de ma vie privée, il faut +bien que je le dise pour qu’on puisse apprécier toutes les douleurs qui +m’ont assailli, moi, j’étais frappé par une nouvelle affreuse. L’enfant +sur lequel j’avais compté pour apaiser les chagrins de ma femme, cet +enfant si désiré dont on m’annonçait la naissance avec des élans de joie +indescriptibles, on m’apprenait aussi sa mort, et au milieu de ses +angoisses, ma jeune femme ne trouvait qu’un cri : « Reviens, j’ai besoin +de toi pour me consoler. » + +Que le ciel préserve toute créature d’une souffrance pareille à celle +que j’éprouvai et qu’il me fallut refouler ; car je sentais que je +devais, au lieu d’attrister encore de mes chagrins mon compagnon privé +de nouvelles, lui apporter plutôt des consolations. Du moins pour lui on +pouvait dire (nous le sûmes plus tard), ce que je lui répétais avec +amertume : « Pas de nouvelles valent mieux que de mauvaises. » + +Mais ce n’est pas tout, la mort avait frappé de rudes coups dans ma +famille, et des parents que j’aimais avaient été moissonnés à la fleur +de l’âge. + +Et parmi mes amis même, j’en avais à regretter ; car un des officiers de +la garnison du Sénégal, avec qui j’étais le plus lié, le capitaine +Laurens, du génie, venait de tomber en brave avec quatre autres +officiers sur le champ de bataille, et sur cent cinquante hommes qui +l’accompagnaient dans ce triste épisode des guerres du Cayor, c’est à +peine si vingt-cinq avaient échappé ! + +Au milieu de toutes ces lettres, de ce courant de nouvelles, de journaux +dont quelques-uns donnaient des nouvelles plus ou moins exactes de notre +position, les uns l’exagérant, les autres ne se rendant pas compte de sa +gravité, par la raison qu’ils ne connaissaient pas le pays ; au milieu, +dis-je, de ces nouvelles tristes ou gaies, le gouverneur, malade lui- +même, ne m’avait fait écrire que quelques lignes, et les voici : + + + « Bakel, 15 août 1864. + + « Mon cher capitaine, + + +« J’ai reçu les lettres que vous m’avez envoyées par le courrier +Seïdou ; mais depuis son arrivée je n’ai reçu aucune nouvelle de vous, +soit directes, soit indirectes. Comme, d’un autre côté, je sais que les +partisans d’El Hadj Omar sont en guerre ouverte avec les Bambaras +révoltés, je suppose que vous êtes bloqués dans Ségou et que les +communications sont interrompues avec le haut Sénégal. D’ici à peu de +jours, le courrier Seïdou partira pour essayer de vous rejoindre, et il +vous portera, s’il arrive, quelques marchandises peu encombrantes que je +lui ferai remettre pour vous ; car vous devez commencer à être un peu à +court d’argent. De plus, j’enverrai un courrier qui portera une lettre +au chef des Bambaras qui assiégent Ségou, afin qu’il vous facilite le +moyen de revenir le plus tôt possible à Saint-Louis, si vous tombez +entre ses mains. J’espère que cela pourra se faire bientôt. + +« Recevez, mon cher capitaine, etc. + + « Le gouverneur. + + « _Signé_ : FAIDHERBE. » + + +Et plus bas de sa main : + + +« Je suis bien malade, au moment où je vous signe cette lettre, revenant +de Médine. Ce courrier vous portera des lettres de France à votre +adresse. + + « _Signé_ : FAIDHERBE. » + + +En effet, le gouverneur était allé se renseigner à Médine, et à peine +fut-il revenu à Saint-Louis, que le courrier qui l’avait accompagné dans +ce voyage fut expédié avec tout ce qu’on trouva à la poste à mon +adresse, et une somme de cinq cents francs représentée par deux cents +francs d’argent et une filière d’ambre no 1, de trois cents francs. + +Comme on peut le voir, le gouverneur était bien au courant de la +situation politique de Ségou. Il appréciait l’impossibilité dans +laquelle nous étions, non-seulement de revenir, mais même de +correspondre ; heureusement on lui avait exagéré les choses en lui +laissant supposer que nous étions assiégés dans Ségou, car alors nous +eussions dû dire adieu à la vie, à moins d’un miracle. + +De toutes nos lettres, dont quelques-unes étaient cependant consolantes, +il y en avait une qui m’alla au cœur. Elle était d’un officier que +j’avais à peine entrevu à Saint-Louis, mais qui, ayant tenté un voyage +au désert pour se rendre à Tombouctou, avait pu, dans les quelques jours +qu’il avait passés en route, apprécier à leur juste valeur les mérites +et les difficultés des explorations en Afrique. Cette lettre, empreinte +d’un enthousiasme exagéré pour notre œuvre, me combla de joie. Au moins, +me dis-je, il y a quelques personnes qui ne me décrieront pas, qui ne me +jetteront pas la pierre au retour, et cette pensée fut consolante entre +toutes. + +La lettre en question (je me plais à en citer l’auteur, pour le moment +agréable que je lui ai dû, au milieu de mes peines) était signée +Perraud[180], lieutenant de spahis, commandant le fort de Médine. + +[Décoration] + + +[Note 176 : A cause de sa parenté, qui pouvait, d’après les usages +peuhls, lui donner le droit de lui parler irrévérencieusement.] + +[Note 177 : Pays compris, sur les bords du Sénégal, de Matam à Médine.] + +[Note 178 : Grand village de Soninkés musulmans, sous le commandement +d’un almami, chef cumulant le pouvoir civil et le pouvoir religieux.] + +[Note 179 : Ou plutôt de pastèques, bien que le melon existe aussi dans +le pays, en petite quantité il est vrai.] + +[Note 180 : Quelques mois plus tard, M. Perraud venait à notre recherche +et s’avançait, le premier Européen, jusqu’à Nioro, sillonnant un pays +vierge d’explorations.] + + + + + CHAPITRE XXVI. + +Je fais un cadeau à Ahmadou. — Les repas et la cuisine d’Ahmadou. — Le +miel et la manière de le récolter. — Promenades aux environs de Ségou. — +Arrivée d’Amadi Boubakar, de Tambo et de Massiré. — Samba N’diaye me +fait une avanie. — J’obtiens gain de cause auprès d’Ahmadou. — Visite à +Tierno-Abdoul à Diofina. — Histoire de Ségou. — Conversation avec Tambo. +— Température du mois de décembre à Ségou. — Ahmadou distribue des +fusils. — Bruits divers. — Scènes de mœurs. — Le Diomfoutou d’El Hadj. — +Je demande en vain à envoyer Seïdou au-devant de Bakary Guëye. + + + Novembre 1864. + +En m’envoyant cinq cents francs, le gouverneur avait bien jugé de ma +position et de mes ressources, et les deux marchandises (argent et ambre +no 1) étaient peut-être celles dont l’écoulement était le plus facile. +Seulement, comme quelques jours auparavant j’avais reçu d’Ahmadou +quatre-vingt mille cauris (cent mille du pays), qui devaient amplement +me suffire jusqu’en janvier, où j’attendais le retour de Bakary, je me +décidai à ne conserver que l’argent pour un cas imprévu, et à donner la +filière d’ambre à Ahmadou. Ce n’était qu’un faible dédommagement des +dépenses qu’il faisait pour nous ; mais en raison de la grande valeur du +gros ambre et de la beauté de celui qu’on m’avait envoyé, ce cadeau +prenait une proportion dont l’effet devait m’être utile plus tard. + +Ce ne fut que le 4 novembre, lorsque j’eus lu tout ce qui m’était +arrivé, jusqu’aux almanachs comiques qu’un de nos camarades[181] m’avait +envoyés, que je vis Ahmadou. Vers huit heures et demie, j’allai à sa +porte et Samba N’diaye entra pour lui faire savoir que nous étions là. +Il était sorti ; ce qui veut dire qu’il n’était plus chez ses femmes ; +mais dans la cour où il se trouvait, il n’y a qu’un petit nombre de +personnes qui aient leurs entrées, et je dus attendre un peu. Samba +N’diaye, du reste, revint tout de suite me dire que, comme c’était +vendredi (le dimanche des musulmans, jour de grand salam à la mosquée), +Ahmadou se faisait raser la tête et la barbe, et qu’il me priait +d’attendre parce qu’il allait déjeuner. + +Le déjeuner d’Ahmadou nécessiterait à peine un plus grand couvert que +celui de ses moindres sujets, n’était le nombre d’individus qui y +prennent part. En effet, les chefs Fouta Djallonkés, Bobo, Boubakar +Mahmady Diam et son frère Billo, chefs du Tabala, Sonkoutou le griot +intime, Sidy Abdallah, Ngour le forgeron d’Ahmadou, son cordonnier, et +quelquefois un de ses chefs de captifs, tous les princes de sa famille +en outre y avaient encore à cette époque table ouverte[182]. Sadhio, +esclave d’Ahmadou qui l’accompagne depuis son enfance, était l’intendant +en chef de ces repas, qui se composent d’un certain nombre de calebasses +de couscous, de riz cuit avec de la volaille, de lack-lallo, de mafé et +à peu près de toutes les variantes de ces nourritures dont le riz, le +mil et maïs sont l’unique base, et qui sont la nourriture de tous les +nègres à quelque rang qu’ils appartiennent. + +Du reste, à en juger par deux plats d’une sorte de poule au riz que +Sadhio m’avait envoyés à mon arrivée à Ségou, la cuisine n’était pas +désagréable. Lorsque Ahmadou est prêt, Sadhio fait envoyer par les +_gadas_ (femmes esclaves de la _maison_) les calebasses en nombre +proportionnel aux convives qui sont là. On se range à l’entour, après +s’être lavé les mains, et on mange à même avec les mains. Après quoi, on +se lave de nouveau les mains, la bouche, et bien que ces plats soient +gras, on ne se lave qu’à l’eau claire et on s’essuie en se frottant les +mains, soit sur la tête, soit sur ses vêtements, soit même pas du tout, +ce qui est le cas le plus général. + +Quand Ahmadou eut déjeuné, il nous reçut, et, avec une grâce parfaite, +me demanda si j’avais des nouvelles de ma famille et du gouverneur. +Après cette conversation, qui dura assez longtemps, je lui dis que le +gouverneur m’engageait à rentrer. Aussitôt sa figure devint inquiète et +il me répondit : « Mais nous sommes convenus d’attendre Bakary. » Je vis +qu’il serait inutile d’entamer cette question, puisque le gouverneur +n’avait pas songé à écrire en arabe à Ahmadou, pour le prier de hâter +mon retour, et je me décidai à attendre. + +Je lui fis présent de la filière d’ambre, ce qui fut l’occasion de +nombreuses questions sur l’origine de l’ambre, sur le pays d’où il +venait, puis sur sa valeur, et de là sur le commerce en général, puis +sur tous les pays, et enfin sur la forme de la terre ; et quand +j’affirmai qu’elle était ronde, tout le monde témoigna une notable +incrédulité, sauf Bobo qui dit « _Gonga_ » (c’est vrai), et Ahmadou, qui +généralement s’efforçait de ne rien laisser voir sur sa figure. + +En somme, je fus très-content de cette entrevue. Ahmadou, en exécution +d’une promesse faite au moment du départ de Bakary, avait donné l’ordre +de m’envoyer des chevaux pour me promener aux alentours de Ségou. De +plus, chose remarquable, il ne leva pas l’audience sans nous faire +donner un pain de sucre qu’il avait envoyé chercher dans les magasins +d’El Hadj. + +Depuis longtemps nous en étions privés, Ahmadou nous ayant dit qu’il +n’en avait plus à lui, et nous étions réduits au miel, qui en ce moment +était fort mauvais. + +Les Bambaras, qui ont la spécialité de récolter le miel, établissent de +nombreuses ruches dans les arbres, aux abords des villages, et chaque +mois, au moment de la pleine lune, ils vont retirer une partie du miel +pendant la nuit et aux flambeaux. Les abeilles effarées quittent leur +ruche, dont on enlève le couvercle au milieu du bourdonnement et non +sans piqûres, puis on la referme et l’essaim y rentre petit à petit. + +Ces ruches sont des paniers en paille tressée, ouverts par un bout et +pointus par l’autre ; l’extrémité ouverte est bouchée avec un couvercle +en calebasse, que l’on fixe au moyen de terre glaise, après avoir +pratiqué un trou au milieu. + +Quant au miel, tantôt blanc, tantôt rouge et quelquefois noir, il est de +temps en temps très-bon mais souvent aussi détestable. + +A la suite de cette entrevue avec Ahmadou, je restai quelque temps sans +le voir. Je lisais et relisais les journaux d’Europe qui m’étaient +parvenus ; lettres, revues, journaux, je les sus bientôt par cœur, et ce +fut alors que, voyant combien la lecture était un baume efficace à mes +souffrances, je me mis à étudier les trois seuls livres que possédait le +docteur : une géologie, une botanique et un formulaire de médecine. + +Ces lectures devenaient l’objet de conversations instructives entre mon +compagnon et moi, et j’appris ainsi bien des choses que jamais je +n’avais eu le temps ni l’idée d’étudier. + +Nous faisions aussi de nombreuses promenades dans la campagne. Nous +partions le matin de bonne heure. Un de nos hommes emportait de quoi +déjeuner et nous ne rentrions que le soir. + +La campagne était magnifique. Le mil était mûr ; on le récoltait dans +les champs et on le mettait en grands tas sur des places nettoyées à +l’avance, bien unies, où on devait battre celui qui était destiné à +rentrer à la ville. Les fruits des karités mûrs couvraient encore les +arbres, qui abondent dans la plaine et s’élèvent çà et là dans les +lougans. + +A peu de distance de la ville, le terrain, d’abord plat et uni comme au +cordeau, s’accidente légèrement. La ligne bleuâtre des collines qu’on +apercevait de Ségou n’est plus qu’un horizon peu étendu et bientôt on se +trouve au milieu de collines dont la plus élevée n’atteint guère plus de +20 mètres d’élévation au-dessus de la plaine. Encore quelques lieues et +on ne voit plus rien devant soi qui annonce des montagnes vers le Sud, +et si l’on continuait à marcher dans cette direction, on ne tarderait +pas à voir le Bakhoy. + +Malheureusement le pays n’était guère tranquille. Ahmadou qui ne voulait +pas, par prudence, disait-il, et de crainte qu’il ne nous arrivât du +mal, nous laisser aller au Macina, ne se souciait pas que je +m’éloignasse de Ségou-Sikoro, et toutes mes demandes pour aller jusqu’au +Bakhoy ou même jusqu’à Dougassou, le village de Talibés le plus au Sud, +échouèrent. Je ne dépassai pas Dougadougou[183], et c’est à l’obligeance +de Samba N’diaye que je dus de m’avancer aussi loin un jour que nous +étions allés passer l’après-midi dans ses lougans à Bandiougoubougou. + + 17 novembre 1864. + +Sur ces entrefaites arriva, le 17 novembre, une caravane de gens de +Kouniakary qui venaient apporter à Ahmadou de la poudre et des fusils ; +quelques Diulas étaient dans le nombre, mais les chefs de cette bande +étaient un Toucouleur, nommé Amadi Boubakar, et Tambo, Bakiri de Lanel. + +Cet Amadi Boubakar, de la famille des Li, était apparenté à tout ce +qu’il y a de distingué parmi les Toucouleurs résidant à Ségou ; c’était +un Torodo. + +Quant à Tambo, il parlait le français. Dans sa jeunesse, il avait habité +Saint-Louis et les comptoirs du fleuve où il avait fait la traite ; il +avait même tenu, pour le compte d’un traitant de Bakel, un comptoir de +traite à Lanel. C’était un très-brave garçon, aimant beaucoup les +blancs ; il nous témoigna une grande amitié et par la suite il nous +rendit des services dans les expéditions où nous nous trouvâmes de +compagnie. + +Massiré, l’un de ses hommes, Sarracolet qui avait servi comme laptot sur +la flottille du Sénégal, s’attacha tout de suite à nous et nous fut +utile en ce sens que je le chargeai souvent d’aller me vendre +différentes marchandises, dont, avec la facilité qu’il avait de se +promener dans le pays, il se défaisait plus avantageusement que moi. + +Massiré avait, du reste, servi sous mes ordres quelques jours, lorsque, +en 1861, je fus appelé à commander l’aviso à vapeur _le Griffon_ ; il +s’y trouvait embarqué, mais, effrayé de quelques sévérités auxquelles je +fus obligé d’avoir recours pour remettre ce navire sur un pied plus +militaire que celui où je l’avais trouvé, il avait demandé son +débarquement, et depuis cette époque il s’était fait Diula. + +Tambo, qui avait laissé sa maison (femmes, serviteurs, chevaux, captifs +et fortune) à Tiguine, près de Kouniakary, était aussi pressé que nous +de rentrer dans ses foyers et nous avions en lui un bon informateur ; il +nous rapportait fidèlement les nouvelles qui circulaient. Bien que +dévoué à Ahmadou et très-attaché à sa religion, Tambo eût été incapable +de nous tromper par des mensonges, et de plus nous avions l’avantage de +pouvoir converser avec lui. + +Il jouissait, du reste, de beaucoup de considération auprès des chefs de +Ségou, et sa bravoure comme soldat lui donnait son franc parler, même, +dans une certaine mesure, vis-à-vis d’Ahmadou, qui a besoin de ménager +de tels auxiliaires. + +Bien entendu, Tambo croyait aux nouvelles de Macina comme tout le monde, +et comme moi-même j’y crus longtemps encore. + + 18 novembre 1864. + +Ce fut à cette époque (18 novembre) que devint enfin certaine pour nous +la nouvelle de la mort des principaux chefs qu’El Hadj avait emmenés au +Macina, et entre autres de ses deux meilleurs chefs, Alpha Oumar Boïla, +auquel il avait dû, comme je l’ai dit, non-seulement des victoires, mais +souvent la soumission des Toucouleurs mécontents, et Alpha Ousman, qui +avait conquis la plupart des pays malinkés à l’époque où El Hadj était +dans le Fouta ou dans le Kaarta. En apportant cette nouvelle, un +Khassonké, qui disait venir de l’armée de Tidiani (qu’il avait laissé à +Poremane avec vingt-cinq mille Pouls du Macina), ajoutait que mille à +quinze cents hommes de l’armée du Macina étaient en train de ravager le +pays entre Sarrau et Djenné. Le lendemain, un autre homme annonçait que +Sidy Ahmed Beckay s’était soumis à El Hadj, et que son fils Sidy faisait +la guerre à Balobo pour le compte d’El Hadj. + +[Illustration : Femmes pilant le mil.] + +Tout en recevant ces nouvelles, Ahmadou ne réussissait pas à faire +sortir l’armée ; le tabala battait toute la nuit, quelques cavaliers +partaient le matin et rentraient le soir. Personne ne croyait aux +prétendus mouvements de Mari. + +Ce fut à ce moment que je reçus la seule avanie que j’aie eu à souffrir +pendant mon voyage : aventure incompréhensible, mais dans laquelle il me +fallut déployer une certaine énergie sous peine de voir mon caractère +officiel ruiné dans l’esprit de tous. + +Le 23 novembre, je fis demander à Ahmadou un guide pour aller à +Dougassou. Il ne répondit pas, ce qui signifiait pour nous qui étions au +courant de ses usages : « Je ne me soucie pas que tu y ailles. » + +Du reste, c’était logique et je m’y attendais. Du moment qu’il ne +voulait pas m’envoyer au Macina pour ne pas m’exposer, il ne pouvait +m’autoriser à m’éloigner de Ségou jusqu’à Dougassou, théâtre ordinaire +des razzias des Bambaras du Baninko, où j’eusse pu me trouver tout aussi +exposé qu’en plein Macina. Aussi n’insistai-je pas pour aller à +Dougassou, mais seulement pour aller me promener à cheval n’importe où, +soit à Velengana, soit ailleurs, Samba N’diaye m’ayant répondu que si je +voulais aller à Velengana, Ahmadou consentirait. Le 26 novembre arriva. +Le soir, convaincu que Samba mettait de la mauvaise volonté à demander +les chevaux, je lui dis que je me décidais à faire l’excursion, monté +sur les mules. Mais alors, à mon grand étonnement, il me déclara +qu’Ahmadou ne voulait pas que je sortisse du tata, qui, disait-il, était +bien assez grand pour me promener. + +J’entrai en colère et le reçus fort mal, lui déclarant que je ne me +laisserais pas traiter ainsi, que je prétendais être libre de mes +mouvements, et, après une courte scène, je me retirai. + + 27 novembre 1864. + +Le lendemain dimanche, 27 novembre, je fis seller les mules au jour et +me disposai à sortir comme je le faisais habituellement. Pendant que je +me préparais, j’entendis Samba N’diaye qui parlait en yoloff à mes +laptots et les engageait à ne pas me laisser sortir. Je parus alors et +lui dis qu’il était inutile qu’il se mêlât de cette affaire et que +j’allais à Siracoro. Il me pria d’attendre qu’il eût été prévenir +Ahmadou, mais cela sur un ton qui ressemblait à un ordre. J’étais peu +disposé à l’écouter. + +« Va prévenir Ahmadou, si tu veux, lui dis-je, moi je pars me +promener. » J’enfourchai ma mule, le docteur la sienne et nous nous +dirigeâmes vers la porte du village la plus rapprochée. Au moment où j’y +arrivais, je trouvai, sur la petite place, Samba N’diaye qui m’y avait +précédé au lieu d’aller chez Ahmadou, et qui saisit ma bride pour +m’arrêter en me disant : « Où vas-tu donc ? Allons, retourne ! » Cette +fois, je ne fus plus maître de ma colère : « Lâche ma bride, lui dis-je +énergiquement. Lâche, lâche donc ! » et voyant qu’il tenait bon : « Tant +pis pour toi, » m’écriai-je, et je piquai des deux éperons la mule. +C’était une vigoureuse bête ; peu habituée à sentir l’éperon, elle se +précipita en avant assez fortement pour que Samba N’diaye fût obligé de +la lâcher, et faisant volte-face, elle se mit à distribuer une série de +ruades qui eurent bientôt fait dégager la place aux curieux qui +s’assemblaient malgré l’heure matinale. + +Je m’élançai alors vers la porte ; mais Samba N’diaye avait crié au +porte-clefs et gardien de la fermer, et, si je franchis la première, je +me heurtai à la deuxième que je trouvai close. + +De plus, on envoyait l’ordre de fermer toutes les portes. J’étais donc +prisonnier dans la ville et il ne me restait plus qu’à savoir si c’était +par ordre d’Ahmadou. A l’air de Samba N’diaye j’en doutais ; il me +semblait embarrassé. L’acte assez grave qu’il venait de se permettre +paraissait avoir été accompli dans un moment de rage, plutôt qu’en +exécution d’un ordre. + +Cela me rendit tout mon sang-froid. Après tout, il fallait savoir à quoi +s’en tenir. Je descendis de ma monture et je me dirigeai sans retard +vers la maison d’Ahmadou. Il n’était pas sept heures, et de plus il +faisait bien froid[184] ; sur la route je ne rencontrai presque +personne. Je savais que je ne verrais pas Ahmadou, mais ma présence à sa +porte à une telle heure et en costume de promenade, c’est-à-dire botté +et éperonné, devait attirer l’attention et me faciliter le moyen de le +voir. + +En effet, j’arpentais sa cour depuis cinq à six minutes, quand son frère +Aguibou sortit de la maison où il habitait et tout surpris de me voir, +vint à moi. + +Je le suppliai de dire à son frère que je désirais le voir sans retard +pour une affaire de la plus haute importance. J’étais ému, très-ému +même, une certaine altération pouvait se remarquer sur mes traits. +Aguibou, qui déjà la veille avait sans doute entendu parler de cette +affaire, me demanda s’il s’agissait des chevaux. « Oui, lui dis-je, mais +il y a autre chose. Dis à Ahmadou que je tiens à le voir le plus tôt +possible, que je ne puis rester aujourd’hui sans le voir. » + +Aguibou entra tout de suite chez son frère, car seul des princes il a +ses entrées, et il ressortit un instant après avec Samba N’diaye. +Ahmadou me faisait souhaiter le bonjour et donnait l’ordre, en envoyant +_sa sandale_ comme preuve que cet ordre émanait de lui, de me délivrer +sur-le-champ deux chevaux pour aller me promener. C’était une victoire, +mais il me fallait plus. Je renvoyai Aguibou le remercier, lui dire que +j’avais renoncé à ma promenade, mais qu’il était important que je lui +parlasse le jour même. + +La réponse ne se fit pas attendre, Ahmadou me renvoyait à l’après-midi. +Ainsi nous n’étions donc pas prisonniers ; Samba N’diaye, par entêtement +ou dans un excès de zèle, dont à coup sûr il avait été blâmé, avait pris +sur lui cette mesure violente qui m’avait causé cet émoi. Du reste, il +était pâle et visiblement troublé. + +Je rentrai à la maison tranquilliser mes hommes ; puis, comme le bruit +commençait à se répandre dans le quartier que j’avais voulu me sauver de +chez Ahmadou, que j’étais _mourti_ (révolté, en fuite), j’allai, afin de +bien faire voir qu’il n’en était rien, me faire ouvrir par Samba N’diaye +les portes de la ville, où la foule attendait depuis une heure sans +pouvoir passer, et, accompagné du docteur et de l’un de mes hommes, je +me rendis à la maison de Tierno-Abdoul, située à environ deux mille cinq +cents pas du mur du tata, au lieu qu’on appelle Douabougou, sorte de +petit village qui termine le goupouilli de Ségou, sans avoir de limites +bien nettes. + +Tierno-Abdoul occupe là un grand terrain ; sa maison personnelle est un +vaste carré garni d’un tata sur lequel on a placé des piquets de bois, +comme autour du tata d’El Hadj, pour le garantir contre l’escalade ; la +porte est ornée de sculptures en terre, analogues à celles qui +garnissent toutes les belles maisons du pays. Le bilour ou corps de +garde d’entrée sert de prison ; c’est là qu’Abdoul met aux fers tous les +individus suspects qu’Ahmadou lui confie. Quant à la disposition +intérieure, c’est toujours le système ordinaire, une suite de cours dont +les entrées ne sont jamais en face l’une de l’autre, et que séparent des +hangars ou bilours qui servent de corps de garde aux sofas. + +Autour de cette maison particulière, de nombreux terrains appartiennent +à Abdoul, qui les fait occuper par ses fils, ses serviteurs et cette +classe d’individus qui, bien que libres, sont comme vivant à ses dépens, +en quelque sorte ses vassaux. Cela a créé, grâce à l’autorité de ce +vieillard, le noir le plus travailleur de tout le Ségou, une sorte de +petite ville bien bâtie, propre, sur la place de laquelle la nature a +planté depuis de longues années deux immenses benténiers entre les +racines et à l’ombre desquels se tiennent bien des palabres, sans +compter l’école du marabout, auquel est confiée l’éducation des jeunes +fils de Tierno-Abdoul, et de Hiaïa, cousin germain d’Ahmadou, +spécialement confié par El Hadj à Tierno-Abdoul. + +Nous ne trouvâmes pas Abdoul, mais à dessein nous prolongeâmes notre +promenade jusqu’à l’heure de déjeuner. Puis à midi et demi j’allai chez +Ahmadou ; il réglait une affaire qui dura longtemps, et comme l’heure du +salam approchait, il me fit prier d’aller attendre chez moi, qu’il me +ferait appeler après la prière. + +Ce ne fut qu’à trois heures que je le vis. Il était en petit comité de +chefs. Après les politesses, j’exposai mes griefs à Ahmadou dans des +termes polis, mais énergiques et avec une émotion que je ne pouvais +dominer, et que personne à Ségou ne m’avait encore vue. Après tout, il +s’agissait du succès de ma mission ; il fallait me faire respecter coûte +que coûte. Aussi je lui dis que c’était à lui de prendre des mesures +pour empêcher dorénavant pareille avanie de m’être faite ; que, quant à +moi, je ne saurais la supporter, et que, si pareil fait se renouvelait, +je me ferais respecter en me servant de mes armes, si je ne pouvais y +arriver par la douceur. + +Samba N’diaye prit à son tour la parole, et expliqua qu’il avait voulu +m’empêcher de sortir sur les mules, parce que cela était presque faire +un affront à Ahmadou. Il broda sur ce thème, entassant mensonge sur +mensonge. Pendant son discours, de nombreuses et violentes interruptions +m’échappèrent, ainsi qu’au docteur, habituellement si calme, et dès +qu’il eut fini, je lui répliquai de la façon la plus vigoureuse, le +traitant de menteur, lui reprochant son ingratitude envers les blancs, +dont il n’avait reçu que des bienfaits dans sa jeunesse et qu’il +trahissait aujourd’hui. Ensuite je me plaignis à Ahmadou que Samba +N’diaye, qu’il m’avait donné comme intermédiaire, ne fît pas mes +commissions, ne vînt pas lui dire lorsque je désirais une audience, et +ne me répétât pas ce qu’Ahmadou disait pour moi. Enfin je demandai à +changer de maison. + +Ahmadou alors prit la parole, et dès son premier mot je vis que ma cause +était gagnée. Il me donna sa parole que pendant tout le temps que je +resterais à Ségou, je serais respecté de tout le monde ; que, quant à +lui, il n’était pour rien dans ce qui s’était passé le matin, et que +jamais pareille chose ne se renouvellerait. + +Il me raconta que le matin seulement Samba N’diaye était venu lui dire +que je voulais sortir, bon gré mal gré, et qu’en envoyant Aguibou pour +me faire donner les chevaux, il avait bien vu qu’on ne lui avait pas +tout dit, mais que tout était expliqué. + +Après d’autres protestations, il me pria de rester logé où j’étais, +disant que la maison était à moi, et non à Samba N’diaye, et que +dorénavant je n’aurais qu’à envoyer Samba Yoro (l’un de mes noirs) avec +Samba N’diaye quand je donnerais une commission à faire près de lui. + +Samba N’diaye chercha ensuite à s’excuser, mais ses explications +n’avaient pas de sens ; aussi refusai-je pour le moment de lui +pardonner, et je dis à Ahmadou qu’il était fort heureux que, depuis mon +arrivée dans le pays, j’eusse pris l’habitude de marcher sans arme et +même sans bâton, parce que, dans ma colère du matin, j’aurais +certainement corrigé Samba si je ne l’eusse pas tué sur le coup. Cela ne +souleva pas d’objection, car jusqu’à un certain point les noirs ont le +respect de la liberté individuelle et la conscience du cas de légitime +défense. + + 28 novembre 1864. + +Cette scène était terminée et j’y avais plutôt gagné que perdu. + +Le lendemain nous allâmes passer la journée sous les beaux arbres de +Kounébougou, village situé à quelques lieues au Sud de Ségou. Nous nous +installâmes sous les grands fromagers, et nous nous rendîmes au village +pour emprunter de quoi faire cuire notre déjeuner (une soupe de poule +avec du couscous). Nous comptions acheter du mil pour les chevaux ; mais +le chef, vieux Bambara, habitué à voir les Talibés prendre au lieu de +demander à acheter, refusa de nous en vendre. Nous étions à discuter +avec lui, lorsque vint à passer Paté Dali, Talibé (Poul Diawandou), qui +jouit d’une grande influence à Ségou, et qui se rendait à ses lougans et +à ses troupeaux[185]. Il s’interposa en ordonnant au vieux Bambara de +délivrer immédiatement un panier de mil pour les chevaux, de nous donner +un coq pour notre souper, le menaçant de faire un rapport de ceci à +Ahmadou s’il n’obéissait pas ; puis il emmena un de mes hommes pour lui +faire donner du lait au troupeau ; mais comme il était déjà tard, on +n’en put avoir, et il m’envoya de son côté une belle poule. Alors nous +commençâmes notre cuisine. Dans un grand vase on fit cuire les volatiles +à grand bouillon, avec du sel, du poivre indigène et des oignons. Puis, +au bout d’une heure, on y versa du riz que nous avions apporté. Nos +laptots firent griller de la viande sur les charbons, et comme tout cela +se passait par une belle journée, à l’ombre des plus beaux arbres du +monde, arbres séculaires dont une douzaine eussent suffi pour abriter un +corps d’armée, nous revînmes le soir à Ségou enchantés et reposés. + + 29 novembre 1864. + +Le 29 novembre Samba N’diaye vint me souhaiter le bonjour, et, comme on +peut le croire, je le reçus assez mal. Alors il m’expliqua qu’Ahmadou +lui avait dit de me retenir, de m’empêcher de sortir, et qu’il avait dû +exécuter cet ordre. Samba Farba, qui arriva sur ces entrefaites, trouva +le moyen de me faire rire avec ses farces de griot, et le calme se +rétablit ; mais bien longtemps encore je gardai une froideur très-grande +avec Samba N’diaye. Je savais maintenant ce que je pouvais attendre de +lui, et cependant par la suite encore il m’a rendu des services assez +importants. + + Décembre 1864. + +Enfin décembre arriva ; c’était le mois où j’attendais Bakary Guëye et +ma délivrance. La température était rafraîchie ; un rhumatisme du genou, +qui m’avait fait cruellement souffrir, paraissait enfin céder à +l’application constante de cataplasmes très-chauds. Les affaires du pays +n’allaient pas plus mal ; on faisait rentrer une partie de l’armée +d’observation de Yamina, ce qui semblait indiquer moins de danger de ce +côté. Tout semblait donc tourner en notre faveur. Depuis l’arrivée de +Seïdou, Ahmadou se montrait plus affable ; il semblait qu’on eût enfin +abjuré toute défiance à notre égard, et si ce n’était pas tout à fait +exact il s’en fallait de peu[186]. + + 7 décembre 1864. + +Le vieux Tierno-Abdoul, au milieu de tous ses mensonges, qu’il avait +faits du reste sans intention de nous nuire, avait du bon, et +sérieusement il eût été fâché de nous voir arriver malheur. C’était +l’homme de Ségou qui pouvait le mieux me donner des renseignements sur +le pays, et quand je lui en demandai il m’invita à venir passer une +journée à ses lougans. Nous y fûmes admirablement reçus : outre un +magnifique repas, il nous avait fait cadeau d’un mouton vivant resté à +Ségou. Son fils alla nous conduire à quatre lieues plus au Sud jusqu’aux +ruines d’une ancienne capitale du pays, Ngoy Tomassa, village dont on ne +voit plus que quelques buttes de terre indiquant la place des murailles, +entre lesquelles de nombreux arbres fruitiers du pays croissent, sans +que personne, à cause de l’état d’anarchie, se hasarde à aller couper +les fruits. Nous ne nous étions nous-mêmes avancés jusque-là que bien +armés, et sous l’escorte de quinze à vingt cavaliers. A notre retour, +après avoir copieusement déjeuné, nous fîmes cercle, et le vieux nous +raconta l’histoire de Ségou depuis Bitto ou Tiguitto, qui semble être le +fondateur de la puissance de l’empire bambara. + +[Illustration : Feuilles et noix de l’arbre à beurre. (_Bassia +Parkii_.)] + +Certes le récit de Tierno-Abdoul était loin d’être complet, et j’eusse +bien voulu lui adresser des questions. Mais tous les noirs sont les +mêmes à cet égard ; ils racontent leurs histoires toujours de la même +manière, comme un conte qu’ils ont appris par cœur ou forgé d’après des +souvenirs quelquefois un peu vagues, et toute question n’aboutit qu’à +leur faire recommencer par le commencement, comme ces élèves en musique +qui ne peuvent reprendre une phrase musicale qu’à la première note. + +Au reste, cette histoire du royaume de Ségou ressemblait assez à +certains abrégés de l’histoire de France. Tel roi régna tant d’années et +fit telle chose, tel autre le remplaça et fit..., etc. + +Mais tel quel ce récit trouve sa place dans nos études, car il contient +une assez grande quantité de faits nouveaux. + + + + + HISTOIRE DE SÉGOU. + +L’histoire de Ségou, est-il besoin de le dire, n’est écrite nulle part. +Il n’existe même pas un seul griot qui puisse la raconter en entier. +Quelques griots bambaras, conservateurs par état des légendes et des +hauts faits de leurs concitoyens, vous diront bien ce qui s’est passé +depuis Bitto, en entremêlant leur récit d’exagérations semblables à +celles que Raffenel nous a si poétiquement rapportées. + +Ces mêmes faits nous ont été racontés par Tierno-Abdoul qui, à une +instruction musulmane assez avancée, joignait le jugement acquis par de +longs voyages et un séjour assez prolongé près des Européens. + +Plus tard, le docteur Quintin obtint d’un vieux pêcheur fort riche +quelques détails sur l’arrivée des Bambaras dans le pays, et, en +rapportant les faits et discutant les dates, je suis arrivé à faire le +résumé suivant : + +Les Bambaras sont originaires d’un pays situé au Sud des montagnes de +Kong, et désigné sous le nom de Torone ou Torong. Ils arrivèrent dans le +Ségou sous la conduite d’un chef nommé Khaladian, s’expatriant, dit-on, +pour ne pas embrasser l’islamisme, que les Malinkés, qui dominaient dans +leur pays, venaient d’adopter. Il n’y a aucune donnée qui permette de +fixer exactement l’époque à laquelle Khaladian arriva ainsi dans le +Ségou, mais cependant, comme on sait qu’il fut aïeul de Bitto, le +fondateur de la puissance bambara, qui régnait vers l’an 1700, il n’est +guère possible de faire remonter cette entrée des Bambaras sur le +territoire de Ségou au delà de 1600. + +Les Bambaras entraient dans le pays des Soninkés qui étaient commandés +par une famille de Koïta. Ces Soninkés étaient musulmans, et ce sont +leurs descendants qui peuplent encore les villages soninkés et musulmans +de Ségou ; ils étaient en guerre avec les peuplades environnantes, +Malinkés à l’Ouest dans le Manding et le Bélédougou, Soninkés non +musulmans au Nord dans le Ouagadou, et Pouls du Macina, dans l’Est. + +Cultivateurs de mœurs douces et commerçants, ils accueillirent les +Bambaras qui venaient leur demander l’hospitalité et qui, étant plus +aguerris, leur devenaient de précieux auxiliaires. + +En effet, les Bambaras jouèrent de suite un rôle très-important, et +s’ils ne commandaient pas le pays, ils y avaient du moins une grande +influence. + +La capitale du pays avait été longtemps à Kangaba, où les Soninkés +étaient mélangés de Malinkés (et de fait les Koïta sont, je crois, +d’origine Malinké, ou du moins il y a des Malinkés-Koïta). + +Le dernier roi des Soninkés de Ségou fut Siramakha Koïta, qui vivait à +Marcadougouba. Lorsqu’il mourut, telle était l’influence des Bambaras, +que tout le pays était entre leurs mains et qu’on ne renomma pas de +chef. + +Khaladian Kourbari eut sept fils qui se dispersèrent dans tout le pays, +s’en partageant pour ainsi dire le commandement. Parmi ses petits-fils, +on en cite particulièrement deux : Massa, qui fut le père de tous les +Massassis (littéralement _Massa-si_, graine de Massa), et Souma, qui fut +père de Bitto. + +Jusqu’à ce que ce dernier chef se fît connaître, le pays fut en proie à +l’anarchie. Après la mort de Siramakha Koïta, les fils et les petits- +fils de Khaladian se disputaient, se battaient. Bitto, qu’on appelle +aussi Tiguitto, fut le fondateur de Ségou-Koro ; c’est là qu’il organisa +son armée et qu’il commença la guerre acharnée qu’il fit à tous ses +parents. On estime son règne à quarante ans. Il soumit tout le pays, en +chassa tous les Massassis ses cousins, et entre autres Sey Bamana, qui +alla fonder le royaume de Kaarta, dont il fut le premier roi +Kourbari[187]. Lorsque Bitto mourut, il était maître de toute la fortune +possible. Ses magasins regorgeaient de trésors, d’étoffes d’or, de +cauris et de sel, et ses captifs se comptaient par milliers. + +Ce fut Dékoro, son fils, qui lui succéda. Dès cette époque, les captifs +de Ségou étaient organisés par grands commandements, à peu près comme je +retrouve aujourd’hui les sofas : c’est-à-dire que lorsqu’un captif avait +la confiance du maître, on lui donnait des esclaves, des trésors, qu’il +devenait chef puissant tout en restant esclave. Ces captifs composaient +toute la force armée du pays. C’étaient eux qui allaient à la guerre +faire des razzias, enlever des villages, dont les femmes et hommes se +vendaient à Tombouctou et à Sansandig, en échange des marchandises +apportées d’au delà du désert par les Maures, tandis que les enfants +étaient dressés à ce métier de sofas du roi, en attendant qu’ils fussent +en âge d’aller grossir les rangs de l’armée et de marcher à de nouveaux +massacres. + +On prétend que les Kourbaris se montraient fort cruels et que, par +simple caprice, ils faisaient souvent couper un nombre considérable de +têtes, et que Dékoro qui montait sur le trône, dépassait tout ce qu’on +avait vu jusqu’alors dans ce genre. + +Fit-il, comme nous l’a rapporté Raffenel dans un récit émouvant, tuer +dix mille esclaves pour arroser de leur sang les fondations naissantes +de Ségou-Sikoro, ou projeta-t-il simplement d’accomplir cette +monstruosité, comme Tierno-Abdoul nous l’a affirmé ? Avait-il, comme le +dit un autre informateur, projeté la mort de cent grands chefs +d’esclaves et deux cents petits chefs, afin de diminuer leur puissance ? +Toujours est-il qu’un beau jour les chefs de captifs de Ségou +complotèrent de l’assassiner, et qu’ayant séduit par leurs promesses le +nommé Bilal, son esclave de confiance, ils entrèrent dans sa maison +pendant qu’il se baignait et s’en saisirent, le mirent à mort ainsi que +tous ceux de ses enfants qui ne prirent pas la fuite. Et loin de tenir +leurs promesses, ils tuèrent aussi Bilal, qui fut ainsi puni de sa +trahison. + +On nomma alors roi un deuxième fils de Bitto, nommé Bakary ; mais quinze +jours après il disparut et nul ne sait ce qu’il est devenu. + +C’est alors qu’un des chefs de captifs prend le pouvoir. Cet esclave de +la veille, roi aujourd’hui, se nomme Tomassa. Quelques années avant, +tout jeune encore, il était esclave d’une femme fort riche du village de +Nérékoro : il quitta sa maîtresse, vint trouver Bitto et lui demanda de +le prendre comme esclave en l’achetant à sa maîtresse ; il disait qu’il +aimait le travail et que sa maîtresse était une femme de vie déréglée +qui buvait et gaspillait tout son bien. + +Bitto le racheta et le donna à une de ses femmes favorites. Quand +l’époque des semailles arriva, celle-ci envoya Tomassa cultiver en lui +confiant six esclaves ; il travailla tellement qu’une fois le mil coupé, +il vint dire à sa maîtresse qu’à eux sept ils ne pouvaient suffire à +transporter toute la récolte, et, une fois cela fini, il fallut plus de +trois mois pour creuser et préparer toutes les calebasses qu’il avait +plantées sans parler du coton et des autres graines. Il demandait chaque +jour du monde pour l’aider. Cela vint aux oreilles du roi qui, enchanté +de voir un si rude travailleur, le fit appeler et le nomma de suite chef +de captifs. Alors, dit Tierno-Abdoul, qui, comme tous les noirs, ne se +fait pas faute d’exagérer, la première année, le roi lui confia tous les +captifs pris à la guerre au nombre de 10000, la deuxième année, ce fut +20000, la troisième 40000 et la quatrième 60000. Ce fut alors que Bitto +mourut et que Dékoro lui succéda. + +Il y avait au village de Pérenguilé un autre chef de captifs (Poul Bari) +nommé Kagnoubagnouma, il avait reçu de Bitto autant de chevaux que +Tomassa d’esclaves. + +Lorsque Dékoro, trahi par ses esclaves, fut assassiné, Kagnoubagnouma +vint trouver Tomassa à N’goy et ils s’entendirent entre eux pour venger +leur maître, dit Tierno-Abdoul, mais en réalité pour s’emparer du +pouvoir. Ils tombèrent sur les esclaves de Ségou, et Tomassa, d’après +ses conventions avec Kagnouba-gnouma, fut nommé roi (vers 1744). + +Mais bientôt il fut en dispute avec les chefs de captifs qui voulurent +le forcer à venir habiter à Ségou-Koro, comme les rois, ses +prédécesseurs. Tomassa qui, chez lui, à N’goy, se sentait indépendant, +refusa en disant qu’il ne voulait pas habiter le lieu où son maître +avait été tué. On lui dit alors : « Mais tu manques d’eau. » « J’en +aurai », dit-il, et il donna à chaque chef de compagnie d’esclaves +l’ordre de percer un puits, on en fit 349, et il alla se construire un +petit village à côté où, pour lui seul, il fit faire 60 puits. + +Alors on revint à la charge et on lui dit : + +« Là où tu es, tu ne peux avoir de poisson, rien qu’en te l’apportant il +a le temps de se gâter. » + +(N’goy n’est guère qu’à quatre ou cinq heures des bords du fleuve.) + +« C’est bien, dit-il, je ferai faire un canal, et les pirogues viendront +me le porter jusqu’ici. » + +Et il fit commencer le canal. + +Alors les chefs, voyant qu’ils n’auraient pas gain de cause, se +réunirent, le trahirent et le tuèrent. + +Kagnoubagnouma était-il pour quelque chose dans ce meurtre ? Ce qu’il y +a de sûr, c’est qu’il appela le fils de Tomassa et lui dit : + +« J’avais nommé ton père roi, il est mort, c’est à moi de le remplacer, +vous me remplacerez à ma mort. » + +Le fils aîné de Tomassa ayant refusé cet arrangement, la guerre fut +déclarée entre eux. Kagnouba roi alla l’assiéger dans son village et +l’enferma pendant huit mois. Le village fut pris, 20000 hommes furent +massacrés et les autres partisans de Tomassa furent obligés de passer le +Bakhoy pour se soustraire à la fureur du vainqueur. Ils retournèrent au +Bendougou, pays de Monga, sous la conduite des fils de Tomassa, et +partout sur leur passage dévastèrent le pays en brûlant les villages et +en emmenant le peuple en esclavage. + +Kagnoubagnouma, quatrième roi, Bambara, fut alors définitivement nommé +(1747) ; il gouverna trois ans et mourut naturellement. + +1750. C’est alors Kafa Diougou, un des esclaves, chef de la conspiration +contre Dékoro, qui prend le commandement et, après environ trois ans de +règne, meurt naturellement. + +1753. Alors paraît N’golo, le vrai fondateur de la monarchie bambara. Ce +n’était qu’un esclave né au village de Niola, près Boghé (Ségou). Il +avait été donné au roi en payement de _coutumes_ (impôt) et était +arrivé, par son mérite et par sa bravoure, à être chef de sofas. Dès +qu’il voulut prendre le pouvoir, il trouva un compétiteur dans un autre +chef de captifs nommé Sangué. Mais il triompha de son rival et commanda +37 ans. + +Il se battit surtout avec le Macina et repoussa ses tentatives +d’envahissement et d’indépendance. Il fut alors maître de tout le pays +depuis le Manding jusqu’à Tombouctou qui lui payait tribut. + +Un Kalari, nommé Sidy Baba, qui voulut rester indépendant, soutint +contre ce roi une guerre qui dura huit ans, mais il fut défait et tué à +Sologna, près de Ségala (Sarnari). + +N’golo, maître alors sur les bords du fleuve, se dirigea vers le Sud et +alla jusqu’au Mosi. Il y était depuis un mois et dix jours quand il +tomba malade et mourut. + +Ce fut un grand deuil : on tua un bœuf noir, on en prit la peau et on y +cousit le corps du roi qu’on ramena à Ségou-Sikoro (que le premier il +avait habité comme roi) où on l’enterra (1790). + +Le fils aîné de ce grand roi était mort dans un combat au Macina. Ce fut +Mansong qui monta sur le trône. Il était, lui, fils d’une femme esclave +prise à la guerre, et son frère Niénancoro était fils d’une femme libre +qui était fille ou petite-fille de Bitto, et qui était d’ailleurs la +première femme de N’golo. + +Niénancoro refusa d’obéir à son frère et la guerre civile fut dans le +pays. Mansong était à Ségou-Sikoro et son frère à Ségou-Koura avec une +armée. Mansong alla attaquer, mais il fut chassé jusque près de la +maison d’Abdoul (Douabougou). Le chef de l’armée de Niénancoro était +Marca Bemba (Marca est l’équivalent de Soninké). Chaque fois qu’il +faisait une sortie, ses ennemis étaient pris de panique, tant il maniait +sa lance avec force et adresse. + +Mansong alors, pour entraîner ses esclaves, leur distribua de l’or et +Niénancoro appela à son secours les chefs du Kaarta, dont Daisé Courbari +était alors roi. Daisé vint camper dans Yamina et dit à Niénancoro : + +« Tu m’as donné de l’or, mais Bitto a tué mon grand-père et a pris son +crâne dont il a fait un grisgris. Si tu veux que je vienne à ton +secours, il faut me rendre la tête de mon aïeul. » + +Niénancoro accepta, mais Marca Bemba lui fit observer que les grisgris +de N’golo étaient dans cette tête et qu’il ne pouvait pas la donner sans +déshonneur. Ils arrangèrent alors une autre tête semblable et la +livrèrent à Daisé qui, satisfait, retourna chez lui. + +Mansong continuait à distribuer de l’or à ses chefs de captifs, et ceux- +ci en envoyèrent aux chefs de captifs de Niénancoro, qui consentirent +alors à trahir leur maître. On convint qu’à la première bataille, on ne +mettrait pas de balles dans les fusils. + +La bataille eut lieu suivant le plan convenu, l’armée de Mansong se +sauva, on la poursuivit et, pendant ce temps, une autre armée faisant le +tour vint prendre Niénancoro à Diofina. On le mit en pirogue et on le +conduisit à Mansong qui le mit aux fers (1792). + +Après ces événements Mansong commanda seize ans, et ce fut dans cette +période qu’il reçut, en 1796 et en 1805, les deux visites de Mongo Park. +Si l’on se reporte au récit de ce voyageur, on voit qu’au moment de son +premier voyage, les armées de Mansong ravageaient le Kaarta gouverné par +Daisé ; c’étaient sans doute des représailles de la visite de Daisé à +Yamina et du secours moral que sa présence avait apporté à Niénancoro. + +Mansong fut malade à Ségou et alla habiter Siracoro, qui était en +quelque sorte sa maison de campagne. + +Ce fut là qu’il mourut, mais on l’enterra à Ségou-Sikoro. C’est alors +que se succèdent ses enfants. + +1808. C’est Dah qui ouvre la liste. A peine nommé, il se vit obligé de +faire une armée et de porter la guerre au Bendougou, où il s’empara de +Khoré. + +1818. Après dix ans de règne, il vit le Macina qu’il commandait encore, +dit-on, à Ségou, lui échapper. Amadou Amat Labbo, marabout peuhl, était +alors à la tête de ce mouvement politique et religieux et fondait +l’empire du Macina, où il eut pour successeurs Amadou Cheickou (Sego +Ahmadou, de Caillé) et Amadi Amadou, ses fils et petit-fils. + +Le règne de Dah finit en 1827, et ce monarque est remplacé par son frère +Tiéfolo. Ce dernier était né le même jour que Dah, mais d’une autre +mère. Mansong était alors malade et couché ; la mère de Tiéfolo, dès +qu’elle fut délivrée, envoya un esclave prévenir le roi de la naissance +de ce fils, mais l’esclave en route trouva des gens qui dînaient et +s’arrêta à manger, si bien qu’il arriva chez Mansong après le captif qui +venait d’un autre côté annoncer la naissance de Dah, qui pourtant était +né quatre heures plus tard que son frère. + +Le lendemain, il y eut grande discussion pour savoir quel était l’aîné. +Bien qu’il ne fût pas musulman, Mansong consulta les marabouts ; mais, +malgré leur avis, il dit : « Dah a été annoncé le premier, ce sera +l’aîné. » Et il fut fait ainsi qu’il avait décidé ; seulement Tiéfolo +une fois grand tua de sa main le captif qui, par sa négligence ou sa +faim, lui avait fait perdre son droit d’aînesse. + +1827. Tiéfolo régna environ douze ans ; c’est sous son règne qu’Abdoul, +mon informateur, vint dans le Ségou pour y habiter, après la défaite de +Dilé dans le Oualo (1833). C’est également à cette époque qu’El Hadj +passa dans le pays revenant de son pèlerinage à la Mecque. + +1839. Tiéfolo mourut et fut remplacé par son frère Niénemba, qui était à +Oïtala. Il ne régna que deux ans et quelques mois et mourut. + +1841. Kragno Beuh, qui le remplaça, régna huit ans et mourut. Il avait +habité Kragno ou Kerango avant d’être roi, d’où son surnom. + +1849. Nalouma Kouma, de Sani, son frère, le remplaça, mais vécut deux +ans à peine sur le trône. + +1851. Massala Demba, qui le remplaça, règne trois ans. + +1854. Torocoro Mari règne quatre ans et quelques mois, et nous avons +raconté sa mort, qui a lieu en 1859. Il est assassiné par les esclaves, +et son frère Ali, qui le remplace, est détrôné par El Hadj en 1861 et +tué au Macina en 1863. + +Il reste encore, comme descendant de Mansong : + +Mari, qui a lui-même des enfants et soutient une lutte acharnée contre +Ahmadou, et deux fils de Torocoro Mari, qui sont Sofas d’Ahmadou, à +Ségou, et en plus, quelques enfants en bas âge. + +Telle est l’histoire de Ségou. Le jour où j’obtins ces renseignements +j’eus avec Tambo un entretien sérieux. Cet homme était celui qui, en +1859, après l’expédition de Guémou, était allé porter à El Hadj, alors à +Marcoïa, la nouvelle de la prise du village et de la mort de son neveu +Sirey Adama, l’héroïque défenseur de cette ville. L’année suivante, +revenu vers le Sénégal, il s’était établi à Tiguin, et au mois de +juillet venait sans crainte à Bakel faire des achats. Là il avait +rencontré le gouverneur, M. Faidherbe, auquel il n’avait pas craint de +se présenter, lui donnant l’assurance des bonnes intentions d’El Hadj au +sujet des blancs, et faisant ainsi décider un voyage, pour lequel M. +Faidherbe me désigna tout d’abord, malgré les demandes nombreuses +d’officiers de bonne volonté qui sollicitaient cette mission comme une +faveur. + +Malheureusement le conseil d’administration de la colonie fit des +difficultés et le voyage n’eut pas lieu. Je dis malheureusement, car à +cette époque il se fût effectué sans peine ; on serait arrivé, avec El +Hadj vainqueur, jusqu’au Ségou, et peut-être au Macina, et à coup sûr la +science eût eu une plus large part dans les résultats. Quoi qu’il en +soit, Tambo me raconta ces détails, que je connaissais depuis longtemps, +et ajouta, ce que je savais aussi, que Sambala, roi du Khasso, +cherchait, par tous les moyens possibles, à susciter des difficultés +entre les partisans d’El Hadj et le gouverneur, soit en pillant à +l’occasion les Talibés, afin de les pousser à des représailles sur les +traitants, soit en faisant courir de fausses nouvelles. C’est ainsi que, +d’après Tambo, et Seïdou confirmait ce fait, Sambala avait répandu le +bruit de notre mort, nous disant tués par El Hadj. C’est encore ainsi +qu’au moment de mon départ, il avait envoyé, si j’en crois Tambo, +prévenir son frère Khartoum Sambala, qui réside à Médina, près +Kouniakary, que j’allais à Bafoulabé pour y construire un poste, disant +qu’il l’en avertissait afin qu’on le fît savoir à El Hadj, etc. + +Au même moment, Sambala envoyait son armée piller Courba, village soumis +à El Hadj près de Koundian, ce qui, comme je l’ai dit au commencement de +cette relation, nous avait suscité bien des difficultés. + +Il était assez singulier, il faut en convenir, de venir étudier la +politique du Sénégal, à Ségou-Sikoro, mais je ne pouvais faire autrement +que de reconnaître beaucoup de justesse dans tous ces faits et ces +appréciations. + +A cette époque de l’année, le temps se refroidit considérablement à +Ségou. Souvent le matin jusqu’à dix heures, la température ne dépasse +guère 15° à 18° centigrades, et à quatre ou cinq heures du matin dans la +campagne, il n’est pas rare de la voir à 10° ou 11°. Les habitants +gèlent, ils restent dans leur case, enveloppés de couvertures de coton, +accroupis autour d’une sorte de marmite en terre (les cuisines du pays), +où ils brûlent de petits morceaux de bois, se chauffant et s’enfumant +tout à la fois, et en les voyant se plaindre du froid, je ne pouvais +m’empêcher de me rappeler les Péruviens de Lima, qui ne voyant jamais de +pluie, mais ayant quelquefois une rosée assez forte qui se prolonge en +brume jusqu’à neuf ou dix heures du matin, s’accostent dans les rues en +se plaignant de cette affreuse pluie. + +Néanmoins, telle quelle, la température de Ségou qui, à cette époque de +l’année, passerait en Europe pour fort agréable, est dans ce pays la +cause de bien des souffrances. Les pauvres, qui ne peuvent se chauffer, +car il faut acheter le bois, les captifs qui couchent dans des cours ou +des hangars non fermés, et qui n’ont pas toujours des vêtements, et à +plus forte raison des couvertures, tous ces gens souffrent. On entend +des enfants tousser, pleurer ; les malades abondent, et les blessés, qui +sont nombreux, souffrent de leurs plaies cicatrisées, aussi bien que de +celles qui ne sont pas encore guéries. + +Quant à nous, nous avions froid, et nous sortions nos derniers vêtements +d’Europe, réservés pour les occasions exceptionnelles de maladie. Nous +allions nous promener dans les rues désertes de la ville, combattant la +fraîcheur du temps par l’exercice, mais ne trouvant pas d’imitateurs. + +J’ai dit qu’au nombre de nos voisins se trouvait une pauvre femme dont +le mari avait été tué à Tocoroba ; la malheureuse veuve était encore +enceinte, et la misère pesait de tout son poids sur elle. Un matin elle +n’avait rien à manger, et rien pour se chauffer ni couvrir sa petite +fille qui pleurait. Je lui fis donner quelques morceaux de bois par- +dessus le mur, et nos laptots, plus humains que les trois quarts des +Talibés de Ségou, lui firent passer, n’ayant rien autre chose à donner, +une portion de leur repas de couscous. Ce repas, cependant, était +diminué chaque jour par les nombreux parasites qui venaient +régulièrement à l’heure s’asseoir dans la cour jusqu’à ce qu’on les eût +invités à _faire comme nous_, c’est-à-dire à manger. Aussi nos pauvres +laptots, victimes de leur hospitalité et d’ailleurs un peu rationnés +pour leur mil par Oulibo, leur fournisseur habituel, se plaignaient-ils +souvent d’avoir l’estomac creux. + +Plus l’époque probable du retour de Bakary approchait, plus je +m’efforçais de recueillir des renseignements sur les pays que je ne +pouvais plus espérer de visiter. J’atteignis dans ces occupations le 18 +décembre, quatre-vingt-dixième jour depuis le départ de nos lettres. A +cette époque on réunissait une armée ; on disait que Mari était à +Holocouna, et on se préparait. + +Ahmadou distribua six cents fusils aux Talibés. C’étaient ceux qui +provenaient du désarmement des Bambaras ; ils étaient très-mauvais, car, +bien entendu, les bons n’avaient pas été livrés. Pour les cacher, les +Bambaras emploient une grande habileté : ils font une rigole dans la +muraille ou le sol de leur case, et après avoir bien enveloppé le fusil, +ils le mettent dedans et maçonnent pardessus, de telle sorte, qu’à moins +de démolir la case, il est impossible de rien trouver. C’est, du reste, +de la même manière, dit-on, que les Malinkés du Bambouk cachaient leur +or : si bien qu’on raconte que lorsque El Hadj entrait dans un village, +on en défonçait entièrement le sol et les maisons, non pas tant pour le +détruire que pour découvrir l’or, dont on trouva, de cette façon, des +quantités considérables. + +Nous comptions les jours avec impatience, et cependant ils n’étaient pas +vides pour nous, mais remplis de scènes de mœurs au moins bizarres. + +Le 23 décembre, j’apprenais que quelques jours auparavant le jeune +Mahmadou Abi, cousin germain d’Ahmadou, ayant besoin d’un esclave, avait +envoyé quatre sofas chez un Somono assez riche, et qu’après l’avoir mis +aux fers dans sa propre maison, il avait fait faire une razzia de ses +captifs et en avait envoyé vendre deux au marché. + +Ahmadou, en ayant été prévenu, avait fait appeler son cousin devant tout +le monde et l’avait traité très-durement, le menaçant, s’il +recommençait, de le mettre aux fers comme le premier venu, puis il +l’avait forcé à restituer sa prise ; et, comme il fallait une victime, +les quatre sofas qui avaient fait le coup avaient reçu cent coups de +cordes chacun. Le plus joli, c’est que le malheureux Somono, appelé à +son tour, et vivement interpellé pour s’être laissé piller sans porter +plainte à Ahmadou, avait reçu aussi cent coups de corde, afin qu’il sût +dorénavant qu’on lui rendrait justice même contre les princes. + +Presque au même moment, un Diula qui était venu faire une réclamation, +me racontait ceci : « Je vais depuis plusieurs années acheter des +marchandises à Bakel, je les porte à Nioro, où je les change contre du +sel, que je vais vendre au Bouré ; j’achète de l’or, que je rapporte à +Bakel, ainsi que des bœufs que j’achète aux Maures. Or, l’année +dernière, comme j’allais à Bakel avec ma caravane d’or, de dents +d’éléphants et de gomme du Bakhounou, Tierno Moussa (Talibé, chef à +Kouniakary,) n’a pas voulu me laisser passer, alléguant la défense d’El +Hadj de faire commerce avec les Keffirs. Mais ce n’est qu’un prétexte, +car lui, il fait ce commerce, et il ne veut pas que d’autres le fassent, +parce que c’est le moyen d’être seul et de vendre les marchandises le +prix qu’il veut. » + +Enfin, pour clore cette série d’anecdotes, le 25 décembre les princesses +prisonnières au _Diomfoutou_, les femmes d’El Hadj comme on les appelle +ici, étaient convaincues d’avoir formé un complot, d’avoir défoncé un +magasin de cauris et d’en avoir volé une assez grande quantité. Ahmadou +était allé avec un nerf de bœuf à la main, décidé à faire lui-même une +distribution à ses mères comme il dit, que seul il peut visiter avec +Samba N’diaye et Aguibou ; mais en route l’influence d’Oulibo l’avait +décidé à en rester aux menaces, et il avait reçu comme excuse ce simple +mot : « Nous mourons de faim et nous avons pris ces cauris pour acheter +de quoi manger. » + +Le Diomfoutou, on le sait, est le harem d’El Hadj, ou son sérail. Il y a +là de tout, non-seulement ses propres femmes, mais encore toutes les +femmes ou filles de chefs qu’il a vaincus et qui sont tombées en son +pouvoir. Ce sont ces dernières qu’on désigne sous le nom de princesses. +La plupart ont un certain nombre de femmes esclaves affectées à leur +service et qui vont chercher l’eau, faire les achats au marché, vendre +le coton filé par les nobles mains de leurs maîtresses, ou les gourous +(noix de colats) qu’Ahmadou leur a fait distribuer. + +Le total de ces femmes est d’au moins huit cents. Elles reçoivent pour +leur entretien du mil en quantité suffisante, du poisson, que les +Somonos fournissent régulièrement à certains jours de la semaine, du +lait et du beurre une fois la semaine. Voilà pour la nourriture. Ce +qu’elles veulent en plus, elles sont obligées de se le procurer par leur +travail, qui se borne généralement à filer le coton, qu’elles font +ensuite tisser en pagnes, quand elles ne le vendent pas tel quel : +quelques-unes font de la teinture, d’autres tissent en paille des ronds +fort jolis, nuancés de différentes couleurs et destinés à servir de +couvercles de calebasse. + +De temps à autre, Ahmadou fait à ses mères une distribution de cauris ou +de gourous, puis deux fois l’an elles reçoivent un grand pagne et un +petit ; les femmes adultes et les vieilles reçoivent de plus un dampé ou +couverture de coton. + +Les jours de fête, Ahmadou envoie un certain nombre de bœufs et de +moutons, qu’on abat pour ces dames, qui souvent s’arrachent les +morceaux, car chez elles les disputes ne sont pas rares. + +Quelques-unes doivent aux générosités d’Ahmadou ou de son père (celles +qui ont été honorées de ses faveurs) un certain nombre d’esclaves, ou +bien des vaches qu’elles confient au berger du village, et dont on leur +porte le lait chaque soir. Voilà ce qu’est le Diomfoutou, qui, malgré la +parcimonie d’Ahmadou, coûte fort cher à entretenir, eu égard au peu de +revenus de la couronne. + +Cependant les jours passaient et Bakary n’arrivait pas. J’essayai de +voir Ahmadou, mais il était très-préoccupé avec les Talibés de divers +villages. Je lui fis demander l’autorisation d’envoyer Seïdou au-devant +de Bakary, mais je n’obtins d’autre réponse que celle-ci : « Bakary ne +peut pas être encore revenu. » Et de fait Ahmadou ne l’attendait pas +encore, ne pouvant supposer que le gouverneur se fût hâté au point de le +faire repartir aussitôt arrivé. + +[Décoration] + + +[Note 181 : M. Lafon de Fongaulfier, lieutenant de vaisseau.] + +[Note 182 : Depuis, à la suite d’une discussion, Ahmadou les a renvoyés +tous, et ils ne mangeaient plus chez lui, à mon départ, que sur +invitation.] + +[Note 183 : Village situé à six ou sept lieues de Ségou-Sikoro.] + +[Note 184 : 12 à 14° centigrades.] + +[Note 185 : Paté Dali est un des hommes de confiance d’Ahmadou, qui lui +a confié de grands troupeaux, ce qui lui donne une véritable fortune, +qu’en vrai Diawandou il ne prodigue pas.] + +[Note 186 : Seïdou, ancien captif de la maison de Tierno-Abdoul kadi, +talibé de Ségou, plus tard kadi de la ville, s’était racheté par son +travail de tisserand. Il jouissait de l’amitié et de la confiance +absolue de son ancien maître, grâce à l’influence duquel il pouvait +s’employer en notre faveur. Il nous a rendu de la sorte, et presque en +secret, de grands services. Il était, du reste, très-estimé d’Ahmadou.] + +[Note 187 : Ces quelques mots peuvent suffire à faire comprendre la +différence entre Massassis et Kourbaris. Tous sont Kourbaris, mais les +Massassis sont une branche de la famille.] + + + + + CHAPITRE XXVII. + +Le jour de l’an 1865. — Cadeaux à Ahmadou et à divers. — Visite du fils +de Samba Oumané. — Les nouvelles qu’il apporte. — Nouvelles de Bakary. — +Arrivée de Daouda Gagny. — Bakary est à Nioro. — Mari est à Toghou. — +Tierno Alassane est battu. — Ahmadou va partir. — Je l’accompagne. — +Munitions de l’armée. — Arrivée à Marcadougouba. + + + Janvier 1865. + +Enfin le 1er janvier 1865 arriva, et, d’après ce principe que les petits +cadeaux entretiennent l’amitié, j’envoyai à Ahmadou 100 fr. d’argent, +une filière d’ambre no 4 et une de corail no 6 (en tout environ cent +quatre-vingts francs), en lui faisant expliquer que c’était le premier +jour de notre année, et qu’il était d’habitude parmi les blancs de faire +des présents ce jour-là. + +Je fis distribuer cinq cents cauris à chacun de mes laptots et je leur +donnai une calebasse de miel en ruche, qu’Ahmadou m’avait envoyée, puis +je distribuai à toutes les femmes de la case deux cents cauris chacune, +et aux captifs quelques centaines de cauris à partager. + +Samba N’diaye, à sa grande joie, et d’autant plus qu’il ne l’espérait +pas, eut un boubou de coton blanc, d’une valeur de six mille cauris au +moins à Ségou ; et j’en donnai également un au vieil Abdoul, pour le +remercier de la bonne hospitalité que nous avions reçue de lui à ses +lougans. + +Ahmadou avait paru enchanté de son cadeau, surtout de l’argent, et avait +promis qu’il me ferait appeler, dès qu’il serait un peu dégagé des +occupations qui l’accablaient. En effet, il y avait diverses questions +pendantes, et d’abord celle de la formation de l’armée, qu’il cherchait +à réunir sans succès ; puis, une querelle suivie de bataille, qui avait +eu lieu au marché de Bamabougou, entre les Bambaras et les Talibés, qui +avaient voulu prendre des marchandises sans payer, ce qui leur valut par +la suite cinquante coups de corde à chacun, donnés par l’ordre +d’Ahmadou. Enfin différentes razzias s’opéraient, et l’une avait ramené +cent quatre-vingts bœufs, enlevés autour de Sansandig. + + 2 janvier 1865. + +Le 2 janvier je reçus la visite du fils de Samba Oumané, qui a joué et +joue encore un rôle dans les affaires du Toro (Sénégal). Samba Oumané, +on le sait, avait fait assassiner par son fils le Lamtoro[188] nommé par +le gouverneur, et voyant qu’il allait avoir maille à partir avec la +justice des blancs, il s’était enfui. Il était venu à Nioro, et son fils +arrivait à Ségou pour y chercher fortune. Il me disait que son père et +lui aimaient bien les blancs, que leurs disputes étaient entre eux et +les gens du Toro, noirs comme eux, mais qu’ils n’avaient rien contre +nous ; au contraire. Je le reçus froidement, car, bien que de sa part ce +fût plus excusable peut-être que de la part de tout autre, il s’était en +somme rendu coupable d’un assassinat de sang-froid. + +Il m’apportait quelques nouvelles, entre autres que l’armée de +Koniakary, commandée par Tierno Moussa, était venue à Nioro, et qu’avec +ces deux armées réunies on avait attaqué le Bakhounou révolté. Comme +toujours, lorsqu’un noir raconte une bataille à laquelle il a pris part, +on avait remporté la victoire, à Bollé et à Barsafé. Son père était +resté avec l’armée de Nioro à Bagoyna. + +Mais ce qu’il ne put me dire, c’est ce que venaient faire des envoyés de +Tierno Moussa qui étaient arrivés depuis quelques jours. + +A force de le faire causer, je finis cependant par savoir que Tierno +Moussa, après avoir attaqué, avait été attaqué à son tour par les +révoltés de Ouaïnka et de Bassakha et qu’il avait été forcé de se +réfugier à Bagoyna. Il était donc probable que son envoyé venait +apporter une lettre pour demander du renfort. + +Ces bruits n’étaient qu’à demi rassurants, et le retard de Bakary +compliquait notre situation. Ahmadou, à qui j’avais fait demander des +cauris, avait, en me les envoyant, refusé de répondre à ma demande +d’envoyer Seïdou au-devant de Bakary ; sa grande préoccupation était de +faire faire de bons tatas dans tout le pays et il distribuait des cauris +aux Talibés des maisons de Ségou. + + 8 janvier 1865. + +Le 8 janvier, nous eûmes, par un individu qui avait accompagné Bakary +jusqu’à Médina, près Koniakary, la certitude que celui-ci était arrivé +au Sénégal. Cet homme disait avoir quitté Nioro le 13 décembre et +n’avoir pas eu de nouvelle du retour de Bakary. Cependant, à Yamina, il +avait entendu, dans les derniers jours de décembre, des hommes du +Bakhounou dire que les envoyés des blancs étaient en route pour revenir +et qu’on les avait vus à Serro. + +Ceci nous donnait bien peu d’espoir et je commençais à croire que la +route du Bakhounou était fermée et qu’on me le cachait, lorsque le 10 +janvier Daouda Gagny, chef de Bagoyna, arriva à Ségou. Je mis Seïdou en +quête de nouvelles, et tout d’abord il n’apporta rien de bon : on +n’avait pas entendu parler de Bakary. Mais le 11 janvier, un de nos amis +nègres, un Massassi de Bongourou, nommé Diocounda, député près d’Ahmadou +par son père, vint nous faire le récit suivant : « Daouda Gagny, avant +de se mettre en route, a envoyé son captif de confiance à Nioro, où il a +trouvé, chez Mustaf, deux envoyés des blancs qui portent un bonnet comme +on n’en a jamais vu dans le pays. Le lendemain ce captif a quitté Nioro, +et trois jours après son arrivée à Bagoyna, Daouda est parti. » C’est au +docteur que nous étions redevables de cette bonne nouvelle, car +Diocounda était surtout son camarade à lui, et c’était lui qui l’avait +envoyé en quête d’événements. + +Tout compte fait, il y avait dix-neuf jours que nos messagers étaient à +Nioro. Cette nouvelle nous fut confirmée par Samba N’diaye, qui alla +voir Daouda Gagny en personne. Quant aux événements du pays, on disait +que Tierno Moussa avait été battu à Bollé, et que, n’ayant pas voulu +rentrer à Bagoyna, il était à Touroungoumbé, dans le Kingui. On disait +aussi que la route de Nioro à Bagoyna était difficile à cause des +pillages des Maures, et que de Bagoyna à Ouosébougou elle l’était à +cause des Bambaras. + +Avec tout cela nous ne soupçonnions pas la vérité et nous nous +réjouissions. Sans doute Bakary allait arriver, chaque jour je +l’attendais et je n’attachais plus d’importance aux fausses nouvelles +qui arrivaient du Macina. Enfin, le 19 janvier, je fis de nouveau prier +Ahmadou d’envoyer au-devant de Bakary. Il répondit qu’il l’attendait +lui-même chaque jour, et que si dans quelques jours il n’arrivait pas on +pouvait revenir lui parler. + +Ce fut à ce moment que la situation changea de face à Ségou même, et +qu’il nous fallut dévorer notre impatience en face des dangers qui +venaient nous assaillir. + +Au moment où Ahmadou cherchait de plus en plus à réunir son armée, +luttant contre les nombreux mécontentements, surtout contre ceux de gens +tels que Amadi Boubakar, Tambo, etc., qui, arrivés depuis peu, se +plaignaient de n’avoir ni maison, ni femme, ni moyen d’existence, et de +ne pouvoir rentrer chez eux, retenus qu’ils étaient comme moi par +Ahmadou ; au moment où il venait de donner l’ordre que personne ne +quittât la ville pendant deux jours parce qu’il avait des nouvelles à +donner à l’armée, un cavalier arriva bride abattue de Koghé, annonçant +qu’un homme, parti pour la chasse, avait rencontré une armée campée à +Toghou, près de ce village. + +Aussitôt le tabala battit à la mosquée, et dès qu’un peu de monde fut +réuni, Ahmadou alla à la grande place des palabres, sous les grands +arbres des Somonos, et l’armée partit, comme d’habitude, à la débandade. + +Le soir, cette nouvelle, à laquelle peu de gens croyaient, était +confirmée. + + 24 janvier 1865. + +Le 24 janvier, on savait que c’était l’armée de Mari qui était venue à +Toghou. On disait que ce village avait refusé de le recevoir. En +attendant, il partait de nouveaux renforts pour l’armée. Ahmadou avait +donné l’ordre de cerner le village, si l’ennemi s’y trouvait renfermé, +et de le prévenir ; si, au contraire, on le trouvait dans la campagne, +on devait le chasser et le poursuivre. Les uns disaient que Mari n’avait +que ses captifs, les autres, qu’il avait une forte armée. Les uns +racontaient qu’il était aux abois, ayant été chassé de Sarrau, de +Sansandig, et qu’il n’osait plus rentrer dans le Baninko dont la +population, fatiguée de ses exactions, lui était hostile ; d’autres que +le village de Toghou l’avait appelé au nom de tous les Bambaras du pays. + +Tout cela, ajoutai-je sur mon journal, ne m’amène pas Bakary, et si +Tierno Moussa, comme on le dit, est retourné chercher des renforts à +Koniakary, c’est notre seule chance de le voir bientôt. Malheureusement +jamais je n’avais mieux jugé. + +Dans l’après-midi, on vint demander de la poudre. Ahmadou fit partir +cent vingt barils portés à tête d’homme. Le soir deux cavaliers +arrivèrent et après avoir parlé avec Ahmadou, repartirent tout de suite +avec ordre de ne dire mot à qui que ce soit. C’était mauvais signe. + +Aussitôt Ahmadou fit appeler les chefs, et leur palabre dura une partie +de la nuit. + + 25 janvier 1865. + +Le 25 janvier, on disait que les Bambaras avaient repoussé l’armée en +plaine après lui avoir enlevé son tabala et ses poudres, et étaient +rentrés ensuite dans le village de Toghou. On disait aussi que le +pavillon avait été pris et que Tierno Alassane, le chef de l’armée, +ayant eu son cheval tué, avait failli être pris. Plus tard on niait la +prise du pavillon, et on racontait qu’au premier choc le porteur du +tabala ayant été tué, les Bambaras (Somonos), qui portent la poudre, +avaient jeté leurs barils et s’étaient sauvés ; que c’est à cela qu’on +avait dû la perte des poudres et du tabala ; mais que, dès que le gros +de l’armée était arrivé, on avait chassé les Bambaras, qui s’étaient +sauvés dans le village où se trouvait Mari. + +On rapportait aussi qu’on avait tué cent Bambaras et pris vingt chevaux, +et qu’on n’avait perdu que trois hommes. + +Mais nous ne tardâmes pas à apprécier la gravité de la situation. +Ahmadou, furieux de son nouvel échec et comprenant peut-être qu’il +jouait sa dernière partie s’il la perdait, s’était décidé à prendre le +commandement de l’armée en personne. Il avait envoyé chercher des +renforts de tous côtés jusqu’à Kenenkou, où se trouvaient les Djawaras, +et en attendant qu’il s’y rendît en personne, il avait envoyé Oulibo et +Tierno-Abdoul à l’armée. Tout le monde, à part quelques vieillards +impotents, faisait ses préparatifs de départ ; la situation était +grave ; Ahmadou battu ne fût peut-être pas rentré dans Ségou, je +n’aurais peut-être su sa défaite qu’en tombant au pouvoir des Bambaras, +et dans ce cas ma mort eût été immédiate. Ces réflexions me décidèrent à +lui demander de partir avec lui. Cela ne pouvait que lui être agréable, +et, en cas de désastre, nous étions plus en sûreté avec son escorte que +seuls et sans chevaux dans Ségou. Ahmadou accueillit notre demande avec +plaisir ; il en fut même flatté, mais il ajouta qu’il ne partait pas +encore. + +Néanmoins je me préparai à tout événement. Je mis en état mes +harnachements et tout mon bagage portatif de voyage ; je mis mes carnets +de notes et mes papiers en bon ordre, donnant mes instructions à tout le +monde pour le cas où il m’arriverait malheur, afin que ces papiers ne +fussent pas perdus. Puis je rassemblai mon peu d’argent, d’ambre et de +corail, avec un peu d’or que j’avais acheté pour avoir une valeur +portative, et j’attendis. + +Le 26, les sofas de Yamina et les Pouls de Ségou arrivèrent. + +Le 27, les détachements de Kenenkou se rallièrent à leur tour, et +Ahmadou demanda deux cents hommes de bonne volonté pour former une +avant-garde. Quand il les eut choisis, il en prit cent pour garder la +ville sous le commandement d’Oulibo. + + 28 janvier 1865. + +Le 28 janvier, nous fûmes réveillés par le tabala ; nous nous hâtâmes de +faire nos préparatifs. Le docteur, qui, quand il m’avait vu décidé à +accompagner Ahmadou, m’avait simplement dit de demander aussi un cheval +pour lui, était prêt ; on assurait qu’Ahmadou partait à deux heures, et, +comme il avait dit à Samba N’diaye de me prêter son cheval, je lui en +fis demander un second, et il répondit de le demander à Aguibou, mais +qu’il allait d’ailleurs m’envoyer Oulibo. + +En effet, vers une heure, Oulibo vint me dire qu’Ahmadou craignait pour +nous les fatigues et les dangers de l’expédition, et que si nous +voulions rester à Ségou, nous ne manquerions de rien ; que si nous +voulions partir, il ne nous en empêcherait pas, mais qu’il fallait que +nous sussions qu’il allait se battre jusqu’à la victoire et qu’il ne +reculerait pas devant les Bambaras, _Ché-Allaho_. + +Il était évident qu’Ahmadou ne demandait pas mieux que de nous voir +l’accompagner ; les Talibés qui étaient avec Oulibo ne le cachaient même +pas. J’insistai et ne trouvai pas de résistance. Il avait seulement +voulu mettre sa responsabilité à l’abri en cas d’accident. + +A deux heures, le second cheval arrivait, et à deux heures et demie nous +allions rejoindre Ahmadou sous les arbres de la place, dont il ne +bougeait plus depuis trois jours. On assemblait devant lui la poudre et +les balles, et, à quatre heures, après le salam, on en fit la +distribution aux porteurs qui commencèrent tout de suite à se mettre en +marche. J’emmenais tous mes hommes, à l’exception de Boukary Gnian, qui, +ayant un gros abcès, ne pouvait marcher. + +Les munitions se composaient de : + + 140 barils de poudre du pays, d’environ 30 kilogrammes l’un ; soit + 4200 kilogrammes. + + 33 sacs de poudre d’Europe de 15 à 20 kilogrammes. + + 27 paquets de 4 fusils chaque, pour rechange. + + 9 gros toulons de pierres à fusil. + + 150 sac de 1000 balles de fer chacun, soit 150,000 balles. + +A cinq heures et demie, le tout était chargé et en route, sur la tête de +plus de trois cents Somonos, dont quelques-uns ployaient sous le faix ; +quelques-uns, plus riches, avaient chargé des ânes de leur fardeau et +n’avaient que le soin de les conduire. Enfin, une douzaine d’énormes +calebasses représentaient le bagage d’Ahmadou et ses provisions. Quant à +nous, nous n’avions qu’un toulon de couscous, deux de _bourakié_ ou +couscous mélangé de miel et d’arachides pilées, un sac de sel et des +peaux de bouc pour l’eau. La marche fut d’abord lente ; l’armée, qui +accompagnait Ahmadou, occupait un immense espace, et à travers la +poussière, éclairée des rayons du soleil couchant, les costumes +bigarrés, cette énorme foule mélangée de piétons, de chevaux et même +d’ânes, présentaient un coup d’œil magnifique. Je voulais d’abord me +tenir près d’Ahmadou, mais comme il marchait au milieu de sa garde de +Sofas à pied, il me fallut y renoncer sous peine d’en écraser quelques- +uns. + +A Soninkoura, le premier village après Ségou, on fut obligé d’arrêter un +instant. Là, deux Talibés se prirent de querelle et menaçaient d’en +venir aux coups. Ahmadou mit le holà par ces simples paroles : « Ce +n’est pas aujourd’hui qu’il faut se battre. Gardez votre courage pour +demain, cela vaudra mieux. » + +En effet, nous supposions tous que le lendemain Ahmadou attaquerait +l’ennemi. + +Après Soninkoura, la marche devint plus facile ; je me décidai à m’en +aller tout tranquillement, et comme, dans les ténèbres, mes laptots, en +voulant me suivre, se déchiraient les jambes dans les épines, je les +renvoyai, leur disant que je les retrouverais au campement. Le docteur +était parti de son côté. Je laissai mon cheval marcher à son pas, et +bientôt je rattrapai les porteurs de poudre de l’avant-garde. Nous +passâmes successivement les villages de Koghou Mbébala, Banancoro, +Nérecoro, Dialocoro, Bafoubougou, et là nous quittâmes le bord du fleuve +que nous avions suivi jusqu’alors. Les sons d’une musique composée de +tamtams et de flûtes se firent bientôt entendre ; puis nous aperçûmes de +nombreux feux au milieu des arbres ; nous étions à Marcadougouba, où se +trouvait campée en dehors du village l’armée de Tierno Alassane, et +c’était Fali, le chef des sofas, qui se donnait un bal pour se distraire +et se consoler de la défaite. Après avoir erré quelque temps au milieu +de ces feux et des divers groupes, je finis par rallier mes laptots, +puis enfin le docteur et nous campâmes au pied du premier arbre que nous +trouvâmes sur le bord de la route. Le difficile était d’attacher les +chevaux qui, animés par le grand air, par la vue des juments, +s’échappaient et parcouraient le camp en hennissant. Par trois fois le +mien s’échappa ; enfin je perçai un trou profond en terre en forme de +cône renversé ; un bâton fut mis en travers au fond et une entrave fixée +dessus nous fournit un point d’attache suffisant. Nos laptots trouvèrent +un amas de cannes de mil dans le village, et sans plus de façon, imitant +l’exemple des Talibés, ils s’en emparèrent, de telle sorte que nous +eûmes un feu comme tout le monde. Au surplus, ce n’était pas du luxe, +car la nuit était fraîche et nous n’avions emporté qu’une couverture +pour tout campement, pensant que le lendemain serait jour de combat. + +[Décoration] + + +[Note 188 : Lamtoro, chef du Toro (province du Fouta).] + + + + + CHAPITRE XXVIII. + +Préparatifs d’Ahmadou et séjour à Marcadougouba. — Égards que l’on a +pour nous. — Nous devenons populaires. — Causes de l’insuccès de Tierno +Alassane. — Récit de Tambo. — Palabres d’Ahmadou. — Défi des Talibés aux +Sofas. — Réponse des Sofas. — Visite d’Aguibou. — Impressions. — Départ +pour Toghou. — L’ordre de marche. — Halte. + + +A peine Ahmadou fut-il campé dans les cases que Fali lui avait fait +préparer, que nous en fûmes avertis par un sofa qui parcourait le camp +en appelant Samba Yoro. C’était Ahmadou qui le faisait chercher pour +s’informer de notre campement et pour lui remettre un demi-pain de sucre +pour tremper le couscous de notre souper. Cette attention, en un pareil +moment, avait bien son mérite. Peu après les griots à cheval +parcouraient le camp, réclamant le silence, recommandant de tenir les +chevaux. La musique de Fali cessa son bruit infernal, et chacun fut +libre de dormir. + + 29 janvier 1865. + +_Dimanche, 29 janvier._ — A cinq heures et demie du matin, la musique +recommença à jouer et, à ce bruit, tout le monde se leva. Je sus tout de +suite qu’on n’attaquerait pas de la journée. Notre premier soin fut +alors de visiter le village pour chercher quelque nourriture et tenter +d’acheter de la viande ou de la volaille afin de nous soutenir ; mais ce +fut en vain. A l’approche de l’armée, les habitants avaient caché leurs +bestiaux et leurs poules dans les coins les plus inaccessibles de leur +maison, et si on entendait le bruit des animaux, on ne les voyait pas ; +quand on demandait à acheter à la porte d’une maison, on ne vous +répondait pas, et la personne à laquelle on s’adressait s’empressait de +rentrer dans l’intérieur. + +Marcadougouba est un très-grand village, mais fort peu habité. Son nom +indique suffisamment que c’est un village de Soninkés[189], et deux +mosquées à hautes tours en terre montraient que c’étaient des musulmans +qui l’habitaient. L’une de ces tours, ogivale dans le haut, n’avait pas +moins de quinze mètres. De nombreux puits, profonds de vingt-cinq à +trente mètres, donnent de l’eau en abondance, et, malgré cela, vu le +nombre considérable d’hommes réunis en ce lieu, ils ne suffisaient pas +en ce moment. Aussi mes laptots, plutôt que d’attendre leur tour pour +puiser l’eau, préféraient faire boire les chevaux à Somono Dougouni, +village situé au bord du fleuve, à environ une demi-heure de route au +Nord. + +Autour du village, en dehors, et même dans quelques terrains vagues à +l’intérieur, on cultivait du tabac. + +Dès que nous fûmes bien convaincus qu’il n’y avait rien à acheter, nous +revînmes au camp, et l’un des hommes de Samba N’diaye, un nommé +Souleyman, vint me demander si je voulais qu’on me fît une case. Je +n’eus garde de refuser, et, pendant que nous allions voir l’arrivée de +divers détachements qui ralliaient l’armée, Souleyman, après avoir pris +les ordres d’Ahmadou, dit à Fali de nous construire une case, ce qui fut +fait par les sofas avec une promptitude remarquable. Nos laptots +profitèrent de l’occasion pour se munir de sécos aux dépens du village, +ainsi que de bois à brûler, et nous fûmes installés. + +Les détachements qui arrivaient étaient composés de gens de Somono +Dougouni, de Bamabougou, de Koghé ; il y avait des Talibés et des +Toubourous. Enfin, Tierno-Abdoul arriva avec l’avant-garde, qui était +restée en observation, les sofas seuls étant à Marcadougouba. Leur +arrivée fut l’objet d’une courte fantasia, cérémonie indispensable en +pareille occasion. + +Une chose me surprenait, c’est qu’au milieu de ce tohu-bohu général, où +chacun cherchait des ressources pour son compte, nous étions l’objet de +politesses et d’égards de la part de tous ; et, dès ce moment, jusqu’à +mon départ, il en a toujours été ainsi. Il semblait que le fait d’être +venu à l’armée avec eux eût modifié ma position, et, de fait, il est +impossible de dire à quel point cela me rendit populaire. + +Peu après, un peloton de sofas, qu’on avait envoyés voir ce qui se +passait, revint de Toghou. Ils avaient trouvé Mari campé avec son armée +derrière la ville, et quand on les avait aperçus, un griot à cheval +s’était avancé en leur criant : « Talibés, vous en avez goûté la +première fois. Si vous y revenez, ce sera bien autre chose. » + +Mari, disaient-ils, avait beaucoup de monde. + +A peine mes laptots m’avaient-ils fait ce rapport, que Tambo vint me +voir et me raconta la première attaque ainsi qu’il suit : + +L’armée de Tierno Alassane est venue jusqu’à portée de fusil de Toghou ; +l’armée de Mari était rangée. Tierno Alassane, sollicité d’attaquer par +les Talibés, refusa, disant qu’Ahmadou avait défendu d’attaquer sans +qu’il fût prévenu. Alors les cavaliers bambaras sont venus trois fois +charger ; les Talibés à cheval se sont élancés à leur rencontre, et les +Bambaras se sont sauvés. Mais à ce moment, un Poul Talibé, à cheval, +alla se camper entre les deux armées pour faire preuve de courage. Les +Bambaras chargèrent pour s’emparer de lui ; les Talibés allèrent à son +secours, et la mêlée devint générale. Seulement, Tierno Alassane ne +voulut pas y prendre part avec sa compagnie d’infanterie, et la panique +s’étant mise dans les rangs, tous les porteurs de poudre s’enfuirent ; +l’infanterie les suivit. Le porteur du tabala fut tué, et les Bambaras, +après s’être emparés de la poudre et du tabala, rentrèrent dans le +village. On dit, ajouta Tambo, que Mari a tout de suite envoyé le tabala +à Sansandig, comme preuve de sa victoire. + +D’après Tambo, les Talibés bien commandés eussent pu remporter la +victoire ou au moins repousser les Bambaras dans le village ; car Mari +n’avait, dit-il, que cinq cents chevaux et mille hommes à pied. Mais, +depuis, il a reçu beaucoup de renforts et il lui en arrive constamment. +Ceci confirmait ce que nous avions supposé. Tout le pays se levait en +masse pour venir rejoindre son ancien maître, et un nouvel échec eût été +la perte d’Ahmadou et de ses partisans. + +Tambo, du reste, était un bon informateur ; il avait pris une part +vigoureuse au combat du 25, et il était allé enlever des mains des +Bambaras un jeune parent de Samba N’diaye, nommé Mahmodou, au moment où +ce jeune homme venait de tomber blessé d’un coup de lance, qui, après +lui avoir déchiré le cou sur dix centimètres de long, lui avait percé la +main. Tambo, qui le suivait des yeux, s’était élancé sur son vigoureux +cheval, présent d’El Hadj, qui, comme je l’ai dit, l’avait reçu lui-même +du fils de Sidy Ahmed Beckay de Tombouctou, et il avait eu le bonheur +d’abattre d’un coup de fusil le Bambara qui allait achever son jeune +parent. Il l’avait ensuite enlevé en croupe et l’avait ramené. + +Le soir de ce même jour, Ahmadou partagea quatre-vingts barils de poudre +entre les diverses compagnies, en recommandant de ne pas la gaspiller et +défendant de tirer un seul coup en fantasia sous peine de coups de +corde. + +Dans cette journée, nous avions eu beaucoup de fatigues et nous avions +peu mangé ; en dépit de nos efforts, jusqu’à deux heures, nous n’avions +rien trouvé à acheter, lorsque Souleyman, plus heureux, réussit à nous +procurer deux petits poulets gros comme le poing. Nous fîmes bouillir ce +maigre régal pour en tremper le couscous ; mais je dois dire que j’ai +rarement rien trouvé de plus mauvais. Un peu plus tard, Ahmadou nous +envoya dix-huit poules magnifiques, que les gens du village étaient +venus lui apporter sur la réquisition de Tierno-Abdoul, avec cent vingt +calebasses de lack-lallo, destiné aux sofas. Mon premier mouvement fut +d’accepter ; mais le docteur, croyant qu’Ahmadou se privait, insista +pour que je n’en prisse que quelques-unes. Je renvoyai donc douze +poules, en faisant remercier Ahmadou ; mais, ainsi que je m’y attendais, +il ne voulut pas les recevoir et me dit que si j’en avais de trop, je +pouvais les donner à qui je voudrais, que, pour lui, il les avait +données, que c’était fini. + +Mes laptots étaient enchantés. Je leur en donnai cinq, j’en pris deux +pour notre souper ; et convaincu que le lendemain on attaquerait, ne +voulant rien avoir qui gênât mes mouvements, je distribuai les autres +entre les principaux chefs et ceux qui, tels que Fali et Souleyman, nous +avaient été utiles. Mon ami Samba Farba vint demander sa part, et j’en +envoyai à Tierno-Abdoul, à Mahmadou Dieber, à Sonkoutou et à Sidy- +Abdallah. — Ce dernier cadeau était politique, je savais qu’avec les +cadeaux on fait tout des Maures, et cette fois encore je ne me trompais +pas. + +Tous furent enchantés, et ils le furent bien davantage quand, le soir, +Ahmadou, m’ayant envoyé par Mahmadou Dieber un superbe mouton gras, j’en +fis la distribution, dans laquelle le nombre des élus fut encore plus +considérable. Plusieurs vinrent me remercier en personne, Tierno-Abdoul +et Tierno-Alassane, entre autres, qui vinrent la nuit, pendant mon +sommeil, m’apporter la nouvelle qu’on ne partirait pas le lendemain. Si +je l’eusse su plus tôt, j’avoue que j’aurais été moins généreux. Enfin, +tout était distribué, et il nous restait encore de quoi vivre le +lendemain à peu près : c’était plus que suffisant, et la Providence +veillait sur nous. + +Ce qui avait contribué à faire croire que le lendemain serait le grand +jour, c’est que la lune paraissait ce soir même. Elle avait été +accueillie aux cris de _Yallah salam, Yallah tagui ballel, Yallah boni +Keffirs_[190], cris poussés par toute l’armée avec un entrain +remarquable, et cette voix immense s’élevant dans la plaine de dessous +les arbres avait bien sa grandeur. Les chevaux, effrayés, hennirent et +se cabrèrent, et un frisson général sembla courir dans tout le camp. + + 30 janvier 1865. + +Le lundi, 30 janvier, nous fûmes réveillés, comme d’habitude, par la +musique de Fali, et presque aussitôt, malgré l’heure matinale, Ahmadou +commença un palabre avec les Talibés. Ce fut d’abord la répétition du +palabre de la fête du Cauri ; mais après la lecture, il leur reprocha de +ne pas se battre, leur rappelant tout le bien qu’ils avaient reçu de son +père et de lui ; leur disant que depuis le départ de son père ils ne +faisaient rien ; que les Sofas se battaient ainsi que les Toubourous, et +qu’eux se reposaient ; que s’ils avaient agi de la sorte avec son père, +ils n’eussent pas pris le pays qu’ils ont conquis. Puis après, il invita +chaque compagnie à nommer cent hommes intrépides pour marcher en avant. +Cela se fit sans peine, et alors Ahmadou, continuant son palabre, +commença à demander la restitution des _kouloulous_ (objets pillés à la +guerre et soustraits au partage général), disant qu’il fallait, si l’on +mourait, aller vers Dieu les mains vides du bien de ses frères. Cette +opération fut longue ; personne ne se décidait à parler. Enfin, +lentement, très-lentement, on en vit se lever : l’un restituait un +pagne, l’autre une peau de bouc pour l’eau, un couteau, un chapelet ; +enfin, l’un avoua un fusil qu’il avait vendu cinq mille cauris, disant +que s’il était tué il avait un esclave qui représenterait plus que cette +valeur, un autre avoua un captif qu’il avait _mangé_ ; ce fut du moins +ce qu’il répondit quand Ahmadou lui demanda ce qu’il en avait fait. + +Cette scène était vraiment curieuse, et elle dura longtemps. Une fois +terminée, Ahmadou alla à chaque compagnie s’assurer lui-même du nombre +d’hommes, qu’on comptait par les fusils mis en rang, par terre, à côté +les uns des autres. Il assigna à chacune des grandes compagnies son +campement pour la nuit, afin qu’on fût prêt à partir au premier signal. +Puis il retourna faire un nouveau palabre avec les Sofas, qu’il venait +de voir faire de la fantasia, ayant à leur tête Aguibou, son frère, qui +défilait en caracolant sur le beau cheval d’Arsec, le chef de Sofas, +garde-magasin, cuisinier, barbier d’Ahmadou et bourreau à +l’occasion[191]. + +Aux Sofas, il ne fit pas de longs discours. Il leur dit qu’il comptait +sur eux ; il leur rappela ses bienfaits et ceux de son père, les cadeaux +qu’ils recevaient de lui, leur recommanda de ne pas s’arrêter à piller, +mais de se battre jusqu’à ce que la victoire fût complète ; il leur dit +qu’il voulait s’avancer jusqu’à dix pas de l’ennemi sans tirer, et leur +recommanda d’avoir soin de mettre beaucoup de poudre et dix balles dans +chaque canon de fusil, et de ne jamais reculer. + +A ce moment du palabre, un Talibé se présenta. Il s’avança aux deux +tiers du rond formé par les Sofas accroupis, et là, debout, appuyé sur +son fusil, il demanda à parler aux Sofas de la part des Talibés. C’était +un grand Fouta Diallonké présentant un type Peulh passablement pur ; sa +couleur était assez claire, sa pose était digne. Il prit la parole, et, +d’une voix très-nette, salua les Sofas et leur dit : « Demain nous +allons marcher au combat. Sofas ! les Talibés m’envoient vous dire que +demain, si l’on rencontre l’ennemi dans la plaine, ils vous montreront +comment on doit le combattre et le chasser ; si on l’attaque derrière +des murailles, ils vous apprendront à les escalader. » Puis, ce défi +porté, il resta immobile et calme au milieu d’un cercle bruyant, qui, à +ces paroles, s’était levé furieux et gesticulant. + +Ahmadou, à grand’peine, rétablit le silence et l’ordre, et jeta un peu +de calme sur les passions haineuses qu’on venait de surexciter ; car il +ne faut pas oublier qu’entre Sofas et Talibés, bien que servant la même +cause, le même homme, il y a une haine immense. + +Puis, dès que le silence fut complet, il répéta ses instructions et +donna la parole aux chefs des Sofas pour répondre au défi de Tierno- +Moussa. Le premier qui parla fut le jeune Fali, le Sofa le plus brave, +prince et fils de roi, élevé à côté d’Ahmadou après la mort de son père. +Il avait toujours vécu dans le luxe et le bien-être ; malgré cela, il +n’était pas obséquieux pour son maître ; il le servait, mais, comme je +l’ai déjà dit, ne paraissait pas l’aimer ; et Ahmadou ne s’y trompait +pas, car un jour Aguibou me dit : « Crois-tu que Fali oublie que mon +père a tué le sien ? » + +Fali se leva, à côté d’Ahmadou, avec son air nonchalant, la tête +couverte d’un bonnet rouge, le corps habillé d’un boubou de mousseline +blanche. Il se redressa lentement, et, appuyé sur son fusil, il dit : + +« Salut aux Talibés ! Je ne leur dis qu’une chose : ils ont menti ! » +Puis il se rassit. + +Ce fut alors à Yougoucoullé de parler. C’était un vieux Sofa qui avait +fait toutes les guerres. Il portait un de ces grands chapeaux de paille +du pays, dont toutes les pailles réunies au sommet, sans être tressées, +forment un immense plumet. Ses boubous étaient ramassés dans sa ceinture +comme en temps de guerre ; il portait toutes ses armes et était couvert +de grisgris. Il parlait avec calme ; son attitude était magnifique. + +« Talibés, dit-il, je vous salue. J’ai bien entendu vos paroles : vous +avez raison, et ce n’est pas aux esclaves à parler autrement que leurs +maîtres. Je ne vous contredirai pas. Vous savez cependant que souvent +dans un combat un homme en prend un autre plus brave que lui. + +« Moi, quoique esclave, j’ai fait toutes les guerres d’El Hadj, depuis +Dinguiray jusqu’à Ségou. Partout je me suis bien battu, et personne n’a +pu dire qu’il m’avait vu reculer. Talibés, nous allons nous battre +demain ; je ne vous dis qu’une chose : celui qui me verra reculer, ne +verra pas la lune le soir ! » + +Après plusieurs discours de ce genre, le palabre fut rompu, et Ahmadou +alla palabrer avec les Toubourous. Après eux, il parla aux Peuhls, puis +aux Djawaras, et à quatre heures seulement rentra dans son gourbi, et, +comme la veille, reçut toute la soirée des visites, répondant à tout, +s’occupant de tout avec une activité vraiment merveilleuse, surtout de +la part d’un homme habitué à la mollesse. J’envoyai, dès qu’il fut +rentré, Samba Yoro le saluer de ma part. Il répondit qu’il m’avait vu +dans tous ses palabres et que cela lui avait fait plaisir. Il fut très- +gracieux, et le soir il m’envoya, par le Sofa de sa porte, nommé Moussa, +deux grands paniers de poissons que le village avait fait pêcher pour +lui. + +Peu après, je reçus la visite d’Aguibou, qui fut plus affectueux pour +moi que de coutume. Entre autres choses, il me demanda, quand je serais +rentré dans mon pays, de lui écrire. Puis il me dit : « Quand tu +partiras, je te prierai de m’envoyer un fusil comme le tien ; j’en ai +bien un pareil (à piston), mais il n’est pas joli et je n’ai plus de +capsules. » J’avais depuis longtemps songé à lui donner le mien, qui ne +me servait à rien, puisque je ne pouvais pas chasser à cause de l’état +d’anarchie du pays, mais je ne me décidai pas encore. Le soir chacun fit +ses préparatifs. + + 31 janvier 1865. + +Ahmadou avait annoncé le départ pour quatre heures du matin. A deux +heures, je me réveillai, et, travaillé par une impression qui m’a +toujours dominé la veille d’un combat, il me fut impossible de me +rendormir. Je fis chauffer un peu de bouillon qui restait, et, profitant +des derniers moments d’isolement, j’écrivis sur mon carnet ces notes : + +« Dans une heure on va se mettre en marche. J’espère que nous aurons la +victoire ; mais si je suis tué, que ma femme sache bien que ma dernière +pensée se sera partagée entre elle, mon frère et ma sœur. Dans tous les +cas, j’aurai fait mon devoir, ou ce que je croyais l’être, et +maintenant, à la grâce de Dieu[192] ! » + +D’après les précautions que je voyais prendre à Ahmadou, d’après le +déploiement de toutes ses forces, il était évident que la partie qui +allait se jouer sur l’échiquier de la guerre était un véritable va-tout. + +Si la victoire était seulement balancée par Mari, tout le pays allait se +rallier autour de lui. Les Sofas eux-mêmes trahiraient, la route de +Nioro, déjà fermée, ne serait plus ouverte, et nous étions indéfiniment +retenus à Ségou. + +Si Mari remportait la victoire, les Talibés étaient à tout jamais +perdus, et les murailles de Ségou ne les auraient pas protégés contre +les Bambaras. Dans ce cas, notre position eût été critique, et, n’ayant +nul espoir de recueillir le fruit de la neutralité, je m’étais décidé à +jeter dans le côté de la balance qui me semblait offrir le plus de +garanties, le poids moral de ma présence et à l’occasion celui de neuf +hommes courageux. + +Cette résolution m’avait coûté, mais elle était indispensable et, par la +suite, je n’ai eu qu’à m’en applaudir. + +Dès que j’eus fini d’écrire, je réveillai les hommes, j’envoyai remplir +d’eau les peaux de bouc, car je savais qu’on n’en trouverait plus qu’une +fois le village pris, je fis boire les chevaux, et je sellai et bridai +le mien moi-même avec le plus grand soin. + +A trois heures et demie, un des princes, Alioun, vint prendre son +cheval, qui était attaché près de nous, et me dit qu’Ahmadou était déjà +aux avant-gardes. Je m’empressai de l’y rejoindre au moment même où la +musique de Fali sonnait le réveil dans la plus grande obscurité. A +quatre heures, on se mettait en marche sur plusieurs colonnes et au +milieu d’un désordre apparent ; à la lueur de grands feux, on pouvait +déjà distinguer à peu près des compagnies groupées, se formant par +colonnes, sur les flancs et en avant. + +Jusqu’au jour, il ne me fut pas possible de me bien rendre compte de +l’ordre de marche. A sept heures et demie, nous arrivâmes devant un +petit village bambara, désert et en ruines. Tous ceux qui manquaient +d’eau en prirent dans une grande mare et on alla faire halte à petite +distance. Alors les compagnies se rangèrent en ordre de bataille. + +Sur un demi-cercle se trouvaient les quatre grandes colonnes de +Talibés ; les Sofas et les Djawaras étaient à la gauche. Quant aux +Pouls, ils avaient disparu, ou plutôt ils étaient allés par une une +autre route fermer le chemin de l’Est. + +[Décoration] + + +[Note 189 : Marca veut dire Soninké en langue bambara.] + +[Note 190 : _Yallah salam_ est un salut à Dieu. — _Yallah tagui ballel_, +nous a-t-on dit, signifie : « Dieu protége ses serviteurs. » — _Yallah +boni Keffirs_ : « Dieu fasse périr les Keffirs. » — _Boni_ est un mot +peulh qui signifie _gâter, abîmer_.] + +[Note 191 : Ce cheval, gris pommelé, d’une belle taille, avec une forte +encolure et un large poitrail, réalisait l’idée que je me fais du cheval +de guerre du temps des croisades.] + +[Note 192 : Si je reproduis cette note entière, c’est qu’elle me paraît +pouvoir faire apprécier la situation comme je l’appréciais moi-même et +qu’elle me rappelle et peut montrer au lecteur que j’envisageais le +danger sans trouble.] + + + + + CHAPITRE XXIX. + +Revue d’Ahmadou. — Arrivée devant Toghou. — La bataille et l’assaut du +village. — Incidents divers. — Exécution. — Ali le bourreau. — Alioun +Penda blessé. — La nuit du combat. — Massacre de 97 Bambaras. — Le +sourire des morts. — Tournée de visite aux blessés. — On entre au +village. — Départ de Toghou. — 3500 captifs. — Massacre de vieilles +femmes. — Retour à Ségou. — Entrée triomphale. — Mort d’Alioun. — Son +enterrement. + + + 31 janvier 1865. + +Ahmadou, quittant sa garde, alla passer la revue de toutes ses +compagnies, parlant à chacune rapidement. Je le suivis dans ce mouvement +et je m’applaudis de l’avoir fait, car sans cela je ne me serais pas +bien rendu compte de ses forces. Il y avait bien là quatre mille chevaux +et six mille fantassins au moins. Ahmadou donna ses ordres pour la +formation des colonnes d’assaut, et on se remit en marche. Les colonnes +se formaient rapidement en ordre grossier et plutôt groupées +qu’alignées. A neuf heures, on faisait halte en vue du village de +Toghou, dans une grande plaine. Je me portai à l’avant-garde d’Ahmadou, +suivi du docteur et de mes hommes. Nous n’étions pas à six cents mètres +de l’ennemi. Mari, sorti du village, avait rangé son armée à cinquante +pas en avant de la face des murailles. La ligne des fantassins était +très-grande ; trois à quatre cents cavaliers occupaient la gauche, et, +derrière cette armée, on voyait sur les murailles et sur les toits des +maisons une deuxième ligne de défenseurs. Je fis aussitôt offrir à +Ahmadou de démonter à coups de carabine les cavaliers qui faisaient de +la fantasia, mais il avait son plan et me fit prier de ne pas tirer +avant qu’il eût donné le signal des coups de fusil. + +Cinq colonnes de fantassins s’étaient formées, composées des hommes à +pied et d’une grande partie des cavaliers qui avaient mis pied à terre. + +A la droite, c’était une colonne de Talibés _Irlabés_, au pavillon noir, +commandée par Tierno-Abdoul. Venaient ensuite : une colonne de Sofas, au +pavillon rouge, conduite par Fali et Yougoucoullé ; la colonne du milieu +du Toro, au pavillon rouge et blanc, commandée par Tierno Alassane, et +devant laquelle marchait aussi Mahmadou Dieber, le Fouta Diallonké ; +puis la colonne de Toubourous, sans pavillon, et enfin, à la gauche, les +Talibés du Gannar, conduits par Tierno Abdoul Kadi, l’un des Talibés les +plus braves de l’armée, dont j’ai déjà parlé. + +Ces colonnes, aussitôt qu’elles furent formées, s’avancèrent vers +l’ennemi, en marchant au pas, et les Talibés chantant en cadence : +_Lahilahi Allah, Mohammed raçould y Allah_[193]. + +L’ennemi ne bougeait pas. Les Bambaras étaient accroupis par terre, +attendant sans doute qu’on tirât pour se lever et se précipiter sur les +Talibés désarmés ; mais on ne leur en laissa pas le temps. Les colonnes +s’avancèrent jusqu’à moins de cent pas de l’ennemi et se précipitèrent +en courant, jusqu’à ce que les Bambaras effrayés se levassent en masse. +La fusillade commença alors, au signal donné par un homme désigné à +l’avance par Ahmadou dans chaque compagnie. On tirait à bout portant sur +une foule folle de terreur, qui cherchait à rentrer dans le village. +Entassés aux portes et surpris par la mitraille que vomissait chaque +fusil des Talibés, achevés à l’arme blanche, les Bambaras tombaient en +rangs serrés les uns sur les autres, et les Talibés, entrant sans coup +férir, poursuivaient sur les toits, dans les rues, les nombreux fuyards. +Quant à la cavalerie, au premier coup de fusil elle avait pris la fuite, +en tournant le village de toute la vitesse de ses chevaux, et était +allée rejoindre Mari, qui, au milieu d’une garde peu nombreuse, était +sur une colline, laissant à ses esclaves le soin de sa cause. + +En moins de trois minutes, les cinq colonnes étaient dans le village et +les Bambaras défendaient en vain leurs maisons. Dès que je vis ce +résultat, je revins au galop vers Ahmadou lui annoncer la victoire, puis +je partis à la recherche de mes hommes, qui, eux aussi, emportés par +l’ardeur guerrière et par l’amour-propre, s’étaient avancés au premier +rang. Je n’en trouvai d’abord aucun. + +La défense du village était plus sérieuse que je ne l’eusse cru. + +Les Bambaras et, entre autres, toute une compagnie de Sofas de Mari, +réfugiée dans une case, faisaient arme de tout. Sachant, par l’exemple +du passé, qu’ils n’avaient pas de quartier à attendre, ils se +défendaient jusqu’à la mort. Un instant la colonne des Djawaras et des +Toubourous fut repoussée en désordre. En vain, avec quelques chefs, je +me portai devant eux pour les ramener à l’ennemi ; ils étaient effrayés, +et ce ne fut qu’après un quart d’heure qu’ils se remirent. + +Quelques bandes de Bambaras s’enfuyaient sur la gauche, où je m’étais +placé pour voir à mon aise. Ils allaient se réfugier, en déroute, dans +des broussailles épaisses ; personne n’osait les y poursuivre. Entraîné +un instant par des cavaliers qui semblaient les charger, je partis avec +le docteur, qui s’exposait beaucoup et qui, sous prétexte qu’il avait la +vue basse, s’approchait sans cesse, malgré mes prières ; mais bientôt +nous fûmes abandonnés de tous les cavaliers, et comme j’étais à bonne +portée de pistolet, voyant toute une bande qui s’enfuyait de mon côté, +je la détournai en lui envoyant les six coups de mon revolver ; un homme +tomba blessé, mais quelques instants après il parvint à se sauver. + +On avait fait des prisonniers, qui semblaient hébétés et fous de +terreur ; les uns disaient que Mari était dans le village, d’autres +qu’il avait fui. On prit une de ses griotes qui, à la suite de la prise +de Ségou par El Hadj, avait déjà été prisonnière, puis s’était enfuie ; +elle était couverte d’or et elle se mit à chanter Ahmadou, qui lui fit +grâce. En revanche, deux chefs du village, faits prisonniers dans leur +propre maison, entre autres celui qui portait le titre d’Almami de +Toghou, furent exécutés tout de suite. Je n’étais pas là, et, quand je +revins, j’aperçus devant Ahmadou deux corps sans tête, étendus sur le +ventre, avec les jarrets et les articulations coupés et un coup de sabre +en travers sur les reins, qui leur avait tranché l’épine dorsale. Ces +mutilations avaient été faites après coup. Mais la journée ne se passa +pas sans que je visse l’atroce spectacle d’une exécution, et ce souvenir +restera gravé dans ma mémoire. J’en vois encore les moindres détails. +C’était un jeune Sofa de Mari, qu’on avait retiré vivant de dessous un +tas de cadavres. Au lieu d’être rasé comme tous les musulmans, il +portait les cheveux tressés en casque, comme ceux des femmes, et à la +mode bambara ; on lui avait attaché les coudes derrière le dos de +manière à lui disloquer en partie les épaules. Il était debout. Après +qu’on l’eut dépouillé de tout vêtement, un Sofa, accroupi, se plaça +derrière lui. Il regardait de tous côtés d’un air inquiet, quand Ali +Talibé, en grand honneur à Ségou, et qui alors était bourreau en titre, +homme athlétique, mais à la figure bestiale et à l’œil féroce[194], +s’avança par derrière, et d’un seul coup de sabre lui fit voler la tête. +Le corps tomba en avant ; deux longs jets de sang s’élancèrent du col ; +quelques convulsions agitèrent encore ce qui avait été un homme, et +pendant qu’Ali essuyait son sabre dans l’herbe avec un calme atroce, +tout mouvement cessait. + +[Illustration : Soldat de Mari conduit au supplice.] + +Cependant je m’inquiétais de ne pas voir revenir mes hommes ; dans le +village on se battait toujours, une case se défendait, et malgré le feu +qu’on introduisait par les toitures, l’ennemi ne se rendait pas encore ; +ce ne fut que lorsqu’ils furent attaqués par les flammes que les +malheureux défenseurs essayèrent de fuir et tombèrent un à un en sortant +de leurs cases, frappés par la mitraille des fusils. + +Vers une heure, je vis Samba Yoro rentrer épuisé, portant deux fusils ; +je devinai un malheur. Alioun, le plus brave peut-être de mes hommes, +était tombé ; il avait une balle dans le crâne. Cependant il respirait +encore, il fallait le secourir. Je dis à Samba Yoro de chercher ses +compagnons, il ne tarda pas à les réunir dans le village ; Dethié avait +reçu une brique sur la nuque, il avait été contusionné par l’explosion +d’un baril de poudre, avait eu ses vêtements traversés par les balles, +mais c’était tout ; les autres n’avaient que des balles mortes. Vers +trois heures, on m’apporta Alioun sur une porte de case qui servait de +brancard. Il avait repris connaissance, mais il souffrait beaucoup ; la +balle était logée dans l’os du crâne au beau milieu de la tête, et +tellement encastrée, que d’abord le docteur crut qu’elle n’avait fait +que déchirer la peau. + +Vers quatre heures, les Bambaras avaient tous succombé ou à peu près ; +dans le village on ne tirait plus que de rares coups de fusils. Quelques +ennemis étant encore cachés dans les cases, on n’osait y pénétrer à +cause de l’obscurité qui y règne, et on attendait qu’ils s’échappassent. +Ahmadou se porta sur la gauche, puis derrière le village, sur la colline +où la veille encore campaient les Bambaras. Je lui fis demander s’il y +passerait la nuit, afin d’y transporter mon pauvre blessé, et sur sa +réponse affirmative, j’envoyai chercher celui-ci ; mais presque aussitôt +on commença la fusillade sur les broussailles. Les Bambaras qui s’y +trouvaient avaient essayé de fuir dans l’Est, mais ils avaient rencontré +les Peuhls, qui les avaient rejetés sur le village. Ils ne cessèrent de +tirer que vers la nuit, et le _tabala_ résonna constamment. Néanmoins on +était harassé, on n’avait rien mangé depuis la veille, à l’exception de +quelques gourous, ressource précieuse qu’on avait trouvée en abondance +dans les cases du village. Malgré l’effet excitant de cette nourriture, +chacun de ceux qui ne gardaient pas le village ou qui n’étaient pas au +combat d’avant-garde dormaient d’un profond sommeil. A minuit on eut une +alerte : deux Bambaras venaient d’être saisis ; ils poussaient des cris +perçants. On crut un instant à une attaque du camp par les Bambaras ; +une immense rumeur s’éleva au milieu des chevaux frissonnants. Quelques- +uns s’échappèrent et leur galop à travers le camp ajouta à l’illusion. +Surpris dans notre sommeil, la main sur nos armes, nous fûmes aussitôt +debout, et mon premier soin fut de sauter près de mon cheval qui était +tout sellé, afin de l’empêcher de s’échapper. Mais bientôt tout se +calma, et la voix des griots s’éleva dans le calme de la nuit, criant de +rester en repos. Dès lors le silence ne fut plus troublé que par +quelques coups de fusil dans le village ou aux avant-postes, par le son +redoublé du tabala ; et la fusillade des Bambaras se ralentit, indiquant +l’épuisement de leur poudre. + +Mon pauvre blessé allait mieux, nous conservions encore l’espoir de le +sauver et j’achevai ma nuit sans me réveiller, malgré les impressions +d’horreur dont j’avais fait provision pendant cette journée. + + 1er février 1865. + +Le jour paraissait à peine que toute l’armée se transportait dans les +broussailles pour en finir ; on y trouva les Bambaras sans défense et on +en fit une horrible boucherie. Une bande de quatre-vingt-dix-sept, +espérant peut-être dans la clémence des vainqueurs, posa les armes et +sortit d’une broussaille en criant : Pardon ! (_Toubira !_) + +Ils furent aussitôt conduits à Ahmadou, entre deux rangs pressés de +Sofas. On les interrogea longuement. Ils dirent qu’ils avaient été +envoyés de Sansandig ; d’autres avaient dit être venus de Boushé, de +Sarrau et même de Ségou-Sikoro. Tous furent livrés au bourreau, et +Ahmadou, supposant que ce spectacle pouvait m’intéresser, envoya un +Talibé me prévenir afin que je pusse y assister ; mais je ne me sentais +pas le cœur de supporter une pareille émotion. Les exécutions déjà trop +nombreuses de la veille m’avaient agité et je me privai de ce +spectacle ; seulement le soir, en voulant me rendre compte du nombre des +morts, je passai près du champ des suppliciés ; on les avait conduits +là, tous bien serrés par la foule et tenus simplement par des bras +humains ; au milieu du cercle s’était placé le bourreau, qui avait +commencé à abattre les têtes, au hasard, sans ordre, comme elles +passaient à portée de son bras. Quelques-unes n’étaient même pas +détachées du tronc, et, chose curieuse, elles avaient presque toutes le +sourire aux lèvres. Les yeux qui n’étaient pas fermés avaient dans leur +immobilité une expression indéfinissable qui me fit longtemps réfléchir. +Faut-il donc croire qu’au seuil d’une autre vie, ces martyrs de la +barbarie et de l’islamisme, qui se battaient sans savoir pourquoi, qui +ont été massacrés si cruellement, ont eu une apparition, qu’une lueur +immense s’est produite dans leur intelligence et qu’un horizon nouveau +s’est étendu devant leurs yeux ? + +Cette pensée m’obséda longtemps et je ne me détachai pas facilement de +ce lieu d’horreur. + +Au jour j’avais commencé avec le docteur une tournée de blessés ; déjà +la veille il en avait opéré bon nombre ; malheureusement, manquant +d’instruments et réduit aux ressources de sa trousse, il y en avait +beaucoup pour lesquels il ne pouvait rien. Je l’aidais de mon mieux dans +ces extractions de balles toujours si douloureuses pour le patient. +J’eus là l’occasion de remarquer encore une fois combien le système +nerveux des noirs est moins développé ou moins sensible que le nôtre ; +c’est à cela qu’ils doivent de supporter facilement les opérations, de +même qu’ils doivent au climat d’en guérir d’une façon merveilleuse et +dans des cas désespérés. + +Tout en secourant les blessés, nous visitâmes le village, opération non +sans danger, car dans quelques rares maisons on tirait encore et on +était exposé à recevoir une balle destinée à un Bambara fuyant. Mais +depuis la veille trop de balles avaient sifflé à nos oreilles pour que +cela nous arrêtât, et bien que leur musique m’ait toujours fait secouer +la tête ou saluer, comme on dit vulgairement, elle ne m’a jamais empêché +d’aller où j’avais l’intention de me rendre. + +Il est impossible de décrire le spectacle que présentait Toghou. Dans +les maisons, dans les rues, les cadavres étaient étendus dans toutes les +positions. Dans le réduit où l’on s’était si longtemps défendu, chaque +case était transformée en un charnier infect. Les toitures enflammées +par le haut avaient brûlé des centaines de malheureux, dont les cris +sourds avaient seuls révélé l’agonie. Dans quelques cases on s’était +pendu de désespoir ; à une porte de la ville plus de cinq cents cadavres +étaient couchés les uns sur les autres ; c’était la porte attaquée par +les Talibés. Plus tard j’allai dans les broussailles ; on peut dire que +tout le village et ses environs n’étaient qu’un champ de morts, et le +lendemain, lorsque de dessous les décombres enflammés du village on eut +tiré ces cadavres à demi brûlés et qu’on les eut portés dans la plaine, +l’odeur infecte qui s’en exhalait empestait l’air à une longue distance. +Certes, c’est rester au-dessous du vrai que de dire que deux mille cinq +cents Bambaras avaient péri là, et plus tard, quand les Peuhls revinrent +à cheval, leurs lances encore sanglantes témoignèrent des coups portés +par eux aux fugitifs. Ahmadou envoya visiter le terrain de leurs +exploits, et on m’affirma qu’ils en avaient tué beaucoup. En somme, +d’une voix unanime on reconnaissait que depuis le commencement des +guerres d’El Hadj, sauf à Oïtala, on n’avait pas vu pareil massacre. +Quant aux pertes d’Ahmadou elles étaient presque insignifiantes : on ne +comptait pas cent morts et deux cents blessés. + +Il faut, du reste, avoir vu les fautes commises par les Bambaras pour +comprendre cette disproportion de pertes. S’ils eussent attendu derrière +leurs murs, le résultat eût été bien différent, et Ahmadou fût peut-être +retourné à Ségou avec un échec de plus, car ce village était +prodigieusement riche et pouvait soutenir un long siége. Il y avait de +la poudre et du mil en quantités immenses, sans compter toutes les +autres substances nutritives, telles que haricots, riz, etc. + +Pendant toute la première nuit, on avait mangé dans le village les +poules, les chèvres et les moutons, et quand on songe qu’une armée de +plus de dix mille hommes avait vécu là-dessus, on ne s’étonnera pas que +le lendemain je n’aie pu trouver un seul poulet. En revanche, tout le +monde mâchait des gourous. Beaucoup avaient rempli leurs sacs de cauris, +et le butin était tel, qu’on ne pouvait l’emporter. + +[Illustration : Une exécution à Ségou.] + +Ahmadou entra dans le village vers dix heures, et vint s’installer dans +la case du chef. Nous habitions en face de lui, et on disait qu’il +allait passer là trois jours. Chacun appréciait à sa manière le résultat +de la victoire ; l’opinion générale était que Mari était à tout jamais +perdu et qu’il ne pourrait plus réunir d’armée. C’était aussi la nôtre, +mais nous comptions sans les fautes d’Ahmadou. Si, profitant de sa +victoire, il fût allé en ce moment avec une armée enthousiaste tomber +sur Sansandig, il l’eût sans doute enlevé, et alors il était maître du +pays ; mais dès le lendemain, cédant aux sollicitations de tous ses +amis, avides de partager le butin, il rentrait à Ségou. + +Ahmadou m’avait fait remercier de ce que j’avais fait pour sa cause et +il s’était occupé de nous procurer de quoi manger, ce qui n’était pas +facile dans un village pareil. Après nous avoir envoyé une jambe de +bœuf, il donna sa canne à Souleyman pour qu’il parcourût le village et +prît pour nous ce qu’il trouverait, sel ou autre chose. En somme, nous +n’eûmes qu’à nous louer de lui, et, au moment du départ, il nous fournit +une compagnie de Sofas pour porter mon pauvre Alioun, que je fis placer +sur un lit (tara) du pays. Sans doute, tout cela ne se faisait pas +facilement, mais cela se faisait, et c’était beaucoup. Le départ du +village fut difficile. Chacun se chargeait de bagages ; quelques-uns +avaient envoyé chercher des ânes pour porter le butin, et c’était un +spectacle bien curieux que ces guerriers de la veille transformés en +marchands de vieille ferraille. Tout leur était bon : ceux-ci portaient +des calebasses de hautes formes, ceux-là des sacs de mil, des +chandeliers du pays, tiges de fer munies d’une ou plusieurs coquilles, +dans lesquelles on brûle une mèche de coton qui trempe dans l’huile +d’arachides ou le beurre de Karité ; d’autres enlevaient une porte, des +fusils, des lances, des haches ou des outils de forgeron et de +tisserand. Les uns avaient du coton, d’autres du tabac ou des boules +d’indigo ; et puis venaient la file ou plutôt les files de captifs. Dire +ce qu’il y en avait, je ne le pus qu’à Ségou quand on fit le partage. +Environ trois mille cinq cents femmes ou enfants étaient là, attachés +par le cou, lourdement chargés, marchant sous les coups des Sofas. +Quelques femmes, trop vieilles, tombaient sous leur fardeau, et refusant +de marcher, furent assassinées. Un coup de fusil dans les reins et ce +fut fini ; je fus contraint de voir cela et il me fallut rester calme et +ne pas faire sauter la tête au misérable qui venait de commettre ce +crime. Nos laptots et quelques Talibés même en étaient indignés, mais +c’était l’exception, et la masse passait, et avec un geste de dédain ne +trouvait que cette épitaphe : Keffir ! Et ceux qui commettaient ces +atrocités, qu’on le sache bien, c’étaient eux-mêmes des Keffirs, des +Bambaras, des esclaves de père en fils, d’anciens esclaves des Massassis +du Kaarta ou des Courbaris de Ségou qui avaient eu leur sauvagerie et +leur cruauté doublées d’une teinte d’islamisme tel qu’on le prêche en +Afrique. Que ces quelques mots puissent servir à faire apprécier la +situation intérieure de ces pays et soient utilisés par ces +philanthropes qui veulent laisser la civilisation marcher d’elle-même et +se refusent à l’imposer par la force ! Nous passâmes ce même jour devant +Marcadougouba. Ahmadou refusa de s’y arrêter ; on entendait pleurer dans +le village : c’étaient les mères et les veuves des Bambaras révoltés, +car ce village avait, comme tous les autres, fourni ses contingents à +Mari, et du moins les vainqueurs n’empêchaient pas, comme nous l’avons +vu faire en Europe, les sœurs et les mères de pleurer leurs frères et +leurs enfants. On continua la marche jusqu’à Bafoubougou, où l’on campa +dans les broussailles. Mon premier soin fut de me baigner au fleuve ; +puis après, il fallut préparer le souper, assez maigre d’ailleurs. Une +poule tuée _in extremis_ trempa notre couscous, et telle était notre +fatigue que le soir, Ahmadou nous ayant envoyé un superbe poisson, +personne n’eut le courage de le faire cuire. Au milieu de ses épreuves, +notre pauvre blessé allait mieux et nous avions bon espoir. + + 3 février 1865. + +Le 3 février au jour, on se mit en route ; la marche était triomphale : +à chaque village on faisait de la fantasia ; des députations venaient +féliciter Ahmadou, et les griots s’égosillaient à chanter sa victoire. +Tandis que les coups de fusil des villages répondaient en sourdine aux +coups éclatants des fusils des Sofas qui, chantant et dansant, +tourbillonnaient autour du roi ; tandis que les Talibés venaient à tour +de rôle le saluer, Ahmadou, à cheval, son turban relevé sur la bouche, +restait calme, et un pied passé par-dessus la selle, récitait son +chapelet ; mais son œil brillait et la joie du triomphe illuminait ce +qu’on voyait de sa figure. + +Enfin, à Ségou-Sikoro, où nous arrivâmes vers dix heures, Oulibo sortit +avec tous ceux qui étaient restés à la garde de la ville et vint au- +devant d’Ahmadou. La ville était en délire : sur le toit des maisons, +les esclaves chantaient, dansaient, battaient des mains, et c’est à +peine si, au milieu de la joie générale, on faisait attention à celles +qui pleuraient un frère ou un époux. La fusillade devenait de plus en +plus vive et dangereuse, car les fusils chargés outre mesure rendaient +le bruit du canon, mais éclataient et blessaient ceux qui les tiraient, +ainsi que leurs voisins. Je me séparai de la foule, et, suivi de +Boubakary Gnian qui était venu au-devant de moi, je tournai le village +et rentrai par la porte de l’Ouest. Dans la rue, les femmes et même +celles qui jusqu’alors nous avaient à peine regardés, nous donnaient la +main par-dessus les murs de leurs maisons ; d’autres, des voisines, +venaient nous saluer ; enfin, on peut dire que ce jour on n’aurait +trouvé personne à Ségou qui ne nous fût sympathique, sauf peut-être +Mohammed Bobo. + + 10 février 1865. + +Ce ne fut que vers deux heures qu’Alioun arriva avec ses porteurs. Je le +fis installer immédiatement. Avec les tentes, on lui fit une chambre +sous le hangar ; le docteur le pansa, et ce ne fut qu’alors qu’on +reconnut l’existence de la balle dans le crâne où elle s’était +incrustée. — Le lendemain, elle fut extraite, mais, hélas ! notre pauvre +compagnon ne devait pas aller loin ; le 10, après une mauvaise nuit, une +hémorragie terrible se déclara, le cerveau s’embarrassa, peu à peu le +froid gagna les extrémités ; à 11 heures, il était sans connaissance, et +à 1 heure 3 minutes, la respiration sifflante, le hoquet disparurent, et +le cœur cessa de battre. J’envoyai tout de suite prévenir Ahmadou. Il +répondit qu’il prierait Dieu pour Alioun, qui était mort, comme un +musulman doit mourir, en combattant pour Dieu ; et vers deux heures et +demie, arrivèrent deux marabouts qui n’étaient rien moins que Tierno +Alassane, chargé de laver le corps et de l’ensevelir, et Alpha Ahmadou, +qui devait faire les prières. On traitait mon pauvre compagnon comme un +chef ; il allait être conduit en terre par un général et un prince. Je +donnai une belle pièce de coton blanc pour servir de suaire ; on enleva +le corps et on le porta en plein air près de la petite mosquée d’Alpha +Ahmadou. Il fut posé sur une claie au-dessus d’un grand trou, et pendant +qu’on creusait une fosse très-étroite d’un mètre de profondeur, Tierno +Alassane lava le corps avec ses adjoints. Puis, il l’enveloppa dans +l’étoffe de manière à former une espèce de bonnet sur la tête. La prière +alors commença : le vieil Alpha se mit devant, debout ; tous nos amis +qui avaient suivi le corps se placèrent sur deux rangs derrière lui. Il +récita les prières à haute voix, et je remarquai que, si on les +accompagne de mouvements analogues à ceux du salam, il n’y a pas de +génuflexions. Puis, une fois cela terminé, on descendit le corps dans la +tombe, en le plaçant sur le flanc droit et la figure tournée vers +l’Est ; ensuite, on remplit la fosse de terre qu’on pila fortement, et +on mit des épines dessus. Pendant toute la cérémonie, je m’étais tenu un +peu à l’écart ; je suivais des yeux la dépouille de mon pauvre +compagnon, et c’est un devoir pour moi de rendre à sa mémoire un hommage +mérité. + +Alioun était doux, fidèle, dévoué, c’était un modèle sous tous les +rapports ; musulman fervent, il avait apporté dans le combat où il avait +succombé, un courage qui avait fait l’admiration de tous, et son +souvenir restera parmi tous ceux qui l’ont connu comme celui d’un brave. + +Une fois mon pauvre compagnon en terre, je rentrai à la case, où j’eus à +acquitter les frais de son enterrement, qui, discutés par Samba N’diaye, +furent ainsi réglés : + + 2000 cauris à Alpha Ahmadou pour les prières ; + + 3000[195] à Tierno Alassane et aux gens qui avaient lavé le corps ; + + 1500 à ceux qui avaient creusé la fosse. + + +Dès le 4 février, on avait commencé à compter le butin et à en faire le +partage. Ahmadou fit durer ce partage, car il réclamait des captifs +volés par les Sofas ; après les captifs, on partagea les chiffons, +satalas et ustensiles qui avaient été rapportés. Pour moi, je fis +remettre à Ahmadou les lances, fusils, haches pris par mes hommes aux +Bambaras tombés sous leurs coups, et, de plus, deux captives ramassées +par Dethié N’diaye. Ahmadou voulut nous en faire cadeau, mais je lui +répondis que je ne pouvais autoriser mes hommes à vendre des captifs +pour s’en partager la valeur. Il dit alors qu’il leur ferait un cadeau, +et plus tard, les deux captives furent données à Samba N’diaye. + +Dès que nous fûmes rentrés à Ségou, je m’inquiétai d’avoir des nouvelles +de Nioro et de Bakary Guëye, et rien de bon n’apparut de ce côté. Une ou +deux fois on nous dit qu’une caravane arrivait de Nioro, et nous +espérions que Bakary serait avec elle ; mais au bout de quelques jours, +la caravane devenait un conte, comme il s’en fait tant dans ce pays. Ce +qu’il y avait de plus positif, c’est que les caravanes qui, de Yamina, +allaient faire du commerce à Touba et à Kiba, étaient souvent attaquées +par les rôdeurs bambaras, qui ne craignaient pas de s’avancer +jusqu’auprès des villages d’Ahmadou. + +Le vieil Abdoul, que nous allions voir de temps à autre, nous affirmait +que Bakary était avec l’armée de Tierno Moussa, et que si ce dernier ne +craignait qu’il fût pillé, nous l’eussions vu arriver depuis longtemps ; +mais toutes ces paroles ne l’amenaient pas, et nous connaissions +maintenant assez le vieux Tierno pour savoir ce que valaient ses +assurances. Pendant de longs mois, nous attendîmes en vain, toujours +bercés d’espérances qui s’évanouirent peu à peu jusqu’au jour de la +délivrance. + +[Décoration] + + +[Note 193 : Prière musulmane : « Dieu est grand ; Mahomet est son +prophète. » Je l’écris comme on prononce à Ségou.] + +[Note 194 : Il est assez intéressant d’étudier la mobilité de la +physionomie des noirs. Cet Ali, qui, dans ce moment, m’avait paru avoir +le regard féroce, était habituellement l’homme le plus calme de Ségou, +et son regard voilé avait une douceur incroyable. + +Il en était de même d’Ahmadou, qui, dans certains moments, avait une +grande douceur, dans d’autres, une grande dureté de physionomie.] + +[Note 195 : On donne généralement un bœuf, qui vaut au moins 5 à 6000 +cauris.] + + + + + CHAPITRE XXX. + +Difficulté d’obtenir une audience pendant le partage du butin. — Le fils +de Maoundé est mort. — Ce qu’il était. — Désertion de Soulé Kandi. — Le +docteur est malade de la fièvre. — Nouvelles de Bakary Guëye et du +Bakhounou. — Fausse alerte. — Je suis pris d’hépatite. — J’entre en +relations avec Sidy Abdallah. — Pluie vers la fin de février. — Massiré +apporte des certitudes fâcheuses sur l’état de la route de Nioro. — Fête +du Cauri. — Je n’ai plus de quoi faire aucun présent à Ahmadou. — Samba +Yoro pris d’hémoptysie. — J’obtiens une audience d’Ahmadou et je demande +à partir. — Promesse d’expédier un courrier. — Diverses nouvelles. — On +prépare une expédition. — J’apprends la mort de Cheick Sidy Ahmed Beckay +de Tombouctou. + + + 13 février 1865. + +Mon pauvre Alioun était mort et une tristesse immense s’était emparée de +moi. Je sollicitai une entrevue d’Ahmadou ; mais, occupé du partage des +dépouilles des Bambaras, il refusa en m’ajournant. + +Ce partage n’en finissait jamais, parce que chacun cachait les captifs +qu’il avait ramassés et n’en livrait qu’une partie. Alors Ahmadou se +fâchait, faisait appeler les Sofas chefs et leur ordonnait de livrer, +qui 8 captifs, qui 10, qui 40, en proportion de ce qu’il supposait qu’on +avait volé. Mais les captifs n’avaient garde d’obéir et opposaient un +_non possumus_, qui est la grande force des noirs, comme de bien des +blancs, force d’inertie qui paralyse tout. + +Pendant ce temps, nous recevions des détails sur Mari. On l’avait +d’abord dit réfugié à Sansandig, mais ce bruit fut bientôt démenti ; il +avait fui dans le Kaminian Dougou, en faisant un grand détour, et il +avait donné pour motif de sa défaite la stupidité de ses hommes qui +n’avaient pas voulu se battre et avaient jeté des briques aux Talibés au +lieu de leur envoyer des coups de fusil. + +La vérité est qu’on n’avait jeté des briques que lorsqu’on avait manqué +de poudre et de flèches, car les Bambaras se servent encore de l’arc et +des flèches, qui ne sont pas empoisonnées, bien qu’on l’ait souvent +prétendu. + +A ce combat, un déserteur des rangs d’Ahmadou avait succombé. C’était le +fils de Maoundé, le chef des Kagoros du Bakhounou. + +Lorsque El Hadj s’empara du Bakhounou à son premier séjour dans le +Kaarta, Maoundé s’étant rendu, il l’emmena avec lui en quelque sorte +comme otage, et Maoundé le suivit au siége de Médine, à Koundian et dans +le Fouta ; puis, de retour à Nioro, El Hadj, pensant que désormais ce +chef lui serait dévoué, le replaça comme chef dans le Bakhounou et +emmena à sa place son frère, chef de Bagoyna, et père de ce Daouda Gagny +que je retrouve à Ségou, venant solliciter des secours et retenu comme +moi. Le fils de ce Maoundé était dans la caravane avec laquelle j’étais +arrivé au Niger, et là, il lui avait pris fantaisie de venir saluer +Ahmadou, qui, suivant son habitude actuelle, l’avait prié de lui tenir +compagnie. Maoundé fils, pris dans son piége, sollicita souvent de +retourner dans ses foyers ; mais n’ayant pu l’obtenir et apprenant que +son père s’était révolté depuis peu dans le Bakhounou, il avait déserté +et était allé se joindre à Mari au moment où on avait appris qu’il était +à Toghou. Son corps avait été reconnu parmi les morts. + +Il avait été décapité par Mari, qui, en entrant à Toghou, y avait trouvé +l’Almami de Boushé et quelques Talibés et les avait fait tuer tout de +suite ; puis, Maoundé étant arrivé, il l’avait accusé d’être un espion, +et sans plus informer, il l’avait fait tuer. + +Du reste, ce Maoundé n’était pas le seul déserteur ; quelque temps +auparavant, un griot nommé Soulé Kandi, un des plus riches de Ségou, et +en quelque sorte un des plus choyés d’Ahmadou, avait disparu ; on le +savait aussi chez Mari ou à Sansandig. Ce Soulé Kandi, bien qu’homme +libre, s’était fait griot et sofa d’Ahmadou ; il couchait toutes les +nuits devant la porte de son maître. Le motif de sa désertion était un +mystère sur lequel on donnait beaucoup d’explications et entre autres +celle-ci : on prétendait qu’il avait eu des relations avec une femme de +l’intérieur de la maison d’Ahmadou, et qu’elle était enceinte ; qu’il +s’était effrayé de la colère d’Ahmadou, et s’était sauvé. + +D’autres disaient qu’il avait trahi en secret Ahmadou, et que celui-ci +furieux avait fait venir deux sofas, avait fait creuser une fosse dans +sa cour intérieure en leur défendant de le dire ; que Soulé Kandi +l’ayant su, avait pensé que c’était pour lui, s’était sauvé, et qu’en +l’apprenant, Ahmadou avait fait couper le cou aux deux sofas qui avaient +dû, l’un ou l’autre, commettre une indiscrétion. + +Ces bruits circulèrent en ville, mais rien ne fut démontré. + +En attendant, soit contre coup de toutes nos émotions, soit fatigue +extraordinaire causée tant par l’expédition que par les soins qu’il +donnait aux blessés, le docteur était tombé malade ; il avait une fièvre +lente, et les chaleurs qui arrivaient à grands pas nous fatiguaient +beaucoup. + + 15 février 1865. + +Le 15 février, un homme arriva de Bagoyna avec toute sa famille ; il +venait s’établir à Ségou. Il confirmait de la plus triste façon le bruit +de la révolte de Bakhounou, entre Bagoyna et Nioro. On y était menacé +par les Maures Askeurs et Oulad el Rhouizi, auxquels s’était allié Amady +Sambouné, chef des Peulhs à Hofara. De Bagoyna jusqu’à Yamina, cet homme +avait été réduit à passer par les broussailles, presque tout le pays +étant révolté ; il disait que nos envoyés étaient toujours à Nioro. Ces +nouvelles si tristes pour nous étaient accompagnées d’espérances. Ainsi, +on disait qu’Amady Sambouné voulait se soumettre, qu’il ne s’était +révolté que par crainte des pillages des Maures, contre lesquels il +n’était pas assez fort, ses villages n’étant que des goupouillis et sa +fortune étant en troupeaux, mais qu’il voulait payer le tribut à +Ahmadou, etc., etc. Tout cela était fait pour entretenir la confiance du +public ; mais le fait certain c’était qu’Amady Sambouné, qui était fils +d’une Mauresque et d’un Peuhl et n’avait jamais caché ses sympathies +pour les Maures, venait enfin de jeter le masque. + +Quelques jours après, nous avions une alerte à Ségou : on prétendait +qu’une armée attaquerait Bamabougou. Cette nouvelle était +invraisemblable, et en effet elle fut démentie le lendemain ; c’étaient, +au contraire, les gens de Velentiguila qui, voyant quelques chevaux de +Talibés paître sur les bords du fleuve, avaient cru à la présence d’une +armée d’Ahmadou et avaient battu le tabala. De là venait l’émotion qui +s’était produite. + +A ce moment, Quintin allait mieux et moi plus mal : j’étais repris par +les douleurs hépatiques et mon état se compliquait d’un rhumatisme du +genou qui me faisait horriblement souffrir ; je commençais à me +décourager. + +Cette expédition si meurtrière n’amenait pas la soumission du pays comme +je l’avais espéré, et on commençait à parler d’une autre expédition qui +devait avoir lieu après le Cauri. + + 22 février 1865. + +Comme pour confirmer ce bruit, Ahmadou faisait des dons à l’armée : le +22 février, il donnait aux Talibés 200 bœufs et 1 million de cauris. +Quelque temps après, il en donnait autant aux Sofas. + +Ce fut à cette époque que j’entrai en relations avec Sidy Abdallah. +J’allai lui faire une visite pour avoir quelques nouvelles que devaient +apporter des Maures venus de Tichit ; mais je ne pus rien savoir. Ils +étaient venus avec leurs chameaux à travers les broussailles et sans +passer à Nioro. Sidy Abdallah me reçut très-bien, et dès cette époque, +nos relations devinrent de plus en plus amicales. De temps à autre, il +me donnait des dattes qu’il recevait de Tichit, et quelquefois des +gourous, et moi je lui donnais pour ses femmes de l’ambre, du corail ou +de la cornaline, parfois un peu d’argent. Je le reconnaissais d’ailleurs +comme un des hommes les plus intelligents du pays ; je savais qu’il +avait un grand empire sur Ahmadou, par cela même qu’il affectait de n’en +pas avoir : il était donc de bonne politique de bien vivre avec lui. + +A mon grand chagrin, on commença alors à diminuer le lait qu’on devait +nous fournir journellement, et malgré mes réclamations et les ordres +qu’elles provoquèrent de la part d’Ahmadou, le lait n’augmenta plus ; je +me vis contraint d’en acheter très-souvent, car c’était la meilleure +partie de notre nourriture, et cela vint ajouter à la gêne que +j’éprouvais. + +La fin de février fut remarquable par une grande pluie, qui rafraîchit +le temps, au point de nécessiter de notre part l’emploi de vêtements de +drap ; l’année précédente, à Banamba, à la même époque, nous avions eu +une petite pluie, mais ici c’étaient de belles et bonnes averses. + +L’effet le plus désagréable de ces pluies anormales était sans contredit +de faire fuir les vendeurs du marché, qui devenait désert et sur lequel +nous ne pouvions rien trouver à acheter. Les bouchers n’avaient pas tué, +les Somonos n’avaient pas pêché, et sans un mouton qu’Ahmadou nous avait +donné quelques jours auparavant, nous eussions été condamnés à jeûner ou +à peu près. + + 26 février 1865. + +Le 26 février 1865, Massiré, qui était allé vendre diverses marchandises +sur les marchés des environs de Yamina, revint. Il nous apportait de +fâcheuses certitudes sur l’état politique du pays. Outre que personne ne +venait de Nioro et que la route était coupée ; aux environs de Yamina, +les Bambaras, par leurs razzias, ne justifiaient que trop la garnison +qu’Ahmadou maintenait dans cette ville. Massiré, pour sa part, l’avait +échappé belle quelques jours auparavant, en venant de Kiba à Yamina avec +une quarantaine de Diulas, leurs captifs et leurs ânes chargés de pagnes +et autres marchandises ; ils avaient été attaqués par des Bambaras et +des Maures entre Kiba et Kéréwané, et bien qu’armés de fusils, ils +n’avaient pas tenté de résistance. Les Maures en avaient tué quatre, en +avaient pris plusieurs, ainsi que la plupart des femmes, les armes et +les bagages, et Massiré, lourdement chargé de peaux de bouc et de +cauris, n’avait dû d’échapper qu’à la rapidité de sa course. On +supposait que ces Maures, qui avaient déjà commis d’autres pillages dans +les environs, étaient des Tchappatos[196] de Goumbou (Bakhounou). + +La pluie dura jusqu’au 28 février, jour de la fête du Cauri. Je profitai +de cette occasion solennelle pour envoyer saluer Ahmadou, mais je +n’avais plus de quoi lui faire un cadeau. La fête fut une répétition de +celle de l’année précédente, à l’exception des costumes de la garde +d’Ahmadou, qui n’étaient pas bariolés, sans doute à cause du mauvais +temps de la veille, qui n’avait pas laissé le temps de sortir les +défroques des magasins. + +Les princes étaient habillés. Ahmadou avait un manteau de drap blanc +brodé de soie bleue et jaune, Aguibou, un manteau de velours jaune +safran, et les autres à l’avenant. + +Je ne restai à la fête que jusqu’au moment du palabre, et alors je +rentrai en ville, non sans difficulté, car Ahmadou avait donné l’ordre +de ne laisser entrer personne, afin d’empêcher qu’on ne le quittât après +le salam. Mais on finit par comprendre que cet ordre ne me concernait +pas et j’obtins de passer. Pendant ce temps, Ahmadou réclamait les +Kouloulous et disait qu’il voulait réunir une armée ; que toutefois il +ne le ferait que quand on aurait rendu tout ce qu’on avait volé, et que, +par conséquent, si on ne remettait pas les Kouloulous, c’est qu’on +voudrait l’empêcher de former une armée et qu’il saurait alors qu’on +avait peur d’aller se battre. Puis après, passant à un autre ordre +d’idées, il dit qu’il ne fallait pas faire de coupure à la figure des +enfants qui naissaient, comme le faisaient les Keffirs, qu’il ne +convenait pas que les femmes se fissent des coiffures hautes avec des +chiffons à l’intérieur[197], qu’on ne devait pas laisser les femmes +mariées aller dans la rue ni au marché, et enfin que les Talibés +devaient venir faire le salam à la mosquée au lieu de le faire chez eux, +qu’on abandonnait la mosquée et que ce n’était pas bien. + +Comme on le voit, c’était, à peu de variantes près, le palabre de +l’année précédente ; mais un fait qui m’avait bien fait rire s’était +produit au début. Ahmadou, voulant faire dégager la place du palabre +pour les Talibés, avait dit de faire écarter les Bambaras, et ceux-ci se +prenant de peur et croyant peut-être qu’on allait les fusiller, +s’étaient sauvés de toute la vitesse de leurs jambes dans le village des +Somonos. + +Le soir, Samba Yoro fut pris d’hémoptysie. Il vomissait du sang. +Heureusement le docteur avait du perchlorure de fer et il parvint à +arrêter le mal assez rapidement. + + Mars 1865. + +Le 1er mars, nos laptots allèrent souhaiter la fête à Ahmadou, qui les +reçut bien, leur donna 20000 cauris, et, sur ma demande, me fixa une +audience pour le vendredi 3 mars. Mais quand je m’y présentai, Ahmadou +trouvait, avec juste raison d’ailleurs, que le temps était froid, et il +ne voulut pas sortir de sa case. Plus tard, il vint sous les arbres de +la porte de son père, mais je ne pouvais lui dire là ce que j’avais à +lui demander. Je lui fis rappeler mon audience ; il me remit au +lendemain matin, puis le lendemain matin je fus renvoyé à l’après-midi. + +Enfin, le 4, je fus reçu, et après qu’il eut réglé une affaire de +Bambaras, j’échangeai les politesses et lui exposai que depuis deux mois +et demi les courriers étaient à Nioro, que j’étais malade et que je +pouvais tomber d’un jour à l’autre pour ne plus me relever ; que lorsque +j’avais accepté d’attendre le retour de Bakary, j’avais entendu que la +route était libre et qu’ils reviendraient sans difficulté ; que si je +venais à mourir, on dirait que c’était sa faute et que je demandais à +partir. + +J’insistai longuement, lui disant que, dans l’état du pays, je ne +pouvais partir sans son secours et son consentement, et qu’en me +retenant il prenait une grande responsabilité. + +Ahmadou répondit qu’un homme était venu de Nioro, le mois précédent, et +qu’il ne croyait pas que Bakary y fût ; qu’il ne pouvait m’autoriser à +partir, mais que nous pouvions envoyer un autre courrier. + +Je répondis que j’étais sûr que mes envoyés se trouvaient là ; et comme +avec la même vivacité que moi, il me dit qu’il était sûr du contraire, +je lui répétai ce que je tenais de Daouda Gagny. + +« Quant à cela, dit Ahmadou, tu as peut-être raison. J’ai reçu une +lettre de Nioro, de Mustaf[198] ; il me dit que trois blancs sont là, +envoyés par le gouverneur, qui leur a ordonné de ne pas partir avant de +m’avoir vu ; que ces blancs portent deux fusils magnifiques, deux +burnous, deux bonnets et un sabre ; que ces objets sont tellement beaux, +qu’on n’a jamais vu les pareils dans le pays ; que Mustaf demande s’il +faut envoyer ces hommes à Ségou et que lui n’a pas encore répondu. Mais, +ajouta-t-il, ce ne sont pas tes envoyés, mais des blancs, et tant que la +réponse du gouverneur à la lettre que je lui ai écrite ne sera pas +venue, il ne peut être question de partir. » + +Je discutai longtemps ; Ahmadou, comme d’habitude, ne cédait rien, et +j’en vins à lui demander de faire partir Seïdou pour aller chercher ces +envoyés, promettant qu’alors j’attendrais son retour. + +Il accorda, mais sans fixer l’époque du départ, sous prétexte de +chercher un guide. + +Malgré ces assurances, une fois rentrés chez nous, nous finîmes par nous +convaincre que c’était bien Bakary qui était arrivé, accompagné de deux +laptots supplémentaires que j’avais demandés dans ma lettre au +gouverneur. C’était, du reste, l’avis général, et considérant que les +noirs écrivent, avec des caractères arabes, des lettres où sont mêlés le +plus souvent des mots arabes avec des mots peuhls ou soninkés et +bambaras, je pensai qu’on pouvait avoir commis un contre-sens en lisant +la lettre de Mustaf. + +Cependant, puisque Ahmadou ne voulait pas nous lâcher, il fallait +essayer de faire partir notre courrier Seïdou, et j’écrivis différentes +lettres ; puis le 6 mars, je fis demander à Ahmadou si son intention +était de faire venir tout de suite les envoyés qui étaient à Nioro, +parce que, si la route était trop mauvaise, ils pourraient laisser leurs +bagages et marchandises à Mustaf, et que, en définitive, je croyais bien +que ce devaient être mes hommes. + +Ahmadou me fit répondre de ne pas me presser ; que l’homme qui devait +accompagner Seïdou n’était pas prêt, ayant quelques affaires à régler, +et que, quant aux cadeaux, il verrait cela au moment du départ. Et il +dit cette fois qu’il était sûr qu’il y avait deux blancs et trois +laptots ; que ces blancs n’étaient pas, du reste, des blancs comme nous, +mais de race mélangée. + +Ceci me donna à réfléchir ; je me pris à penser que, poursuivant ses +idées d’extension vers le Niger par le moyen de consulats, le gouverneur +avait peut-être envoyé deux mulâtres pour continuer ma mission tout en +faisant du commerce ; et, de fait, c’eût été une excellente idée si le +pays eût été plus tranquille. Mais nous étions dans l’erreur, et nous +n’eûmes que bien longtemps après la clef de cette énigme. Aujourd’hui +encore je me demande si, dans tout ceci, Ahmadou a été bien sincère, +s’il a eu l’intention de faire partir mon courrier. Ce qu’il y a de sûr, +c’est que ce courrier, comme on le verra, remis de semaine en semaine, +de mois en mois, resta à Ségou. + +Pendant quelques jours, diverses nouvelles des plus contradictoires +circulèrent sur les affaires du Macina, où l’on disait que Tidiani avait +pris Kaka, que Balobo était en fuite et El Hadj à Jenné. + +Le jour même où l’on m’annonçait cette nouvelle, des hommes du Baninko +venaient faire leur soumission. Ahmadou les recevait très-bien, et après +avoir fait écrire sur un _aloa_[199] une formule de serment terrible, il +la fit laver avec de l’eau qu’il fit boire aux Bambaras, en leur disant +que, s’ils manquaient à leur serment, cette eau les ferait mourir. Cela +était-il de la vraie religion musulmane ou du fétichisme ? + +Les jours suivants, on annonçait que les Peuhls de Ségou avaient fait +des razzias de certaine importance, et que les Bambaras ayant voulu, à +leur tour, venir les attaquer, s’étaient fait chasser avec des pertes +considérables. + +Le fait était vrai, car on rapportait les fusils pris à l’ennemi. + + 10 mars 1865. + +Le 10 mars, Sidy Abdallah me confiait, sous le sceau du secret, que +Seïdou allait enfin partir, mais dans quinze jours seulement, avec des +Maures de Tichit, qui étaient à Yamina. Cette bonne nouvelle était +malheureusement inexacte, comme on va le voir, et cela ne prouvera +nullement que Sidy Abdallah ait voulu me tromper ; car j’ai tout lieu de +croire qu’Ahmadou changeait souvent d’avis, et il peut très-bien se +faire qu’après avoir adopté cette idée, il n’ait plus voulu la mettre à +exécution, comme cela arrivait en mainte occasion, au dire de tous ses +conseillers, qui prétendaient que Bobo seul lui faisait faire ses +volontés. + +En attendant, nous apprenions que les Djawaras, casernés à Kenenkou +(haut Niger), avaient été attaqués par les Bambaras. Ils les avaient +chassés, disait-on, et on rapportait des fusils. Mais, peu après, le 17 +mars, Ahmadou ordonnait à l’armée de se préparer à partir avec lui, et +recommandait de faire du couscous pour la route, de préparer des +sandales et des peaux de bouc pour l’eau. + +Pour achever de brouiller toutes nos idées sur l’état du pays, on +annonçait qu’Amady Sambouné, qu’on avait dit révolté, arrivait à Ségou +se joindre à Ahmadou avec toutes ses bandes, et quelque improbable que +fût ce fait, il prenait du crédit. + +Presque à la même époque, on nous apprenait une nouvelle qui ne fut pas, +comme la précédente, démentie après peu de jours, mais qui se trouva +confirmée par tous les récits : c’était la mort de Sidy Ahmed Beckay, +mort à Tenenkou (Macina), pendant la lune précédente. + +Il paraît que la guerre, qui ne cessait pas dans le Macina, l’avait +appelé à cet endroit et qu’il y était mort six jours après son arrivée. +A ce sujet, on forgeait des nouvelles du Macina, où, comme toujours, El +Hadj se reposait et Tidiani marchait de victoires en victoires. + +Cette mort m’attrista. Sidy Ahmed Beckay avait été le protecteur, l’ami +du docteur Barth ; c’était un homme éclairé et bon. Ces gens-là sont +malheureusement rares en Afrique, surtout chez les Maures, et leur mort +est un deuil pour ceux qui désirent de tous leurs vœux la civilisation +de l’Afrique et voudraient y travailler de tout leur pouvoir. + +[Décoration] + + +[Note 196 : Maures mélangés de sang nègre.] + +[Note 197 : Pour soutenir le casque de cheveux.] + +[Note 198 : Mustaf, esclave d’El Hadj, gouverneur de Nioro.] + +[Note 199 : Aloa, planchette qui sert à écrire les prières arabes et +tient lieu, pour les Talibés à l’école, de cahier d’écriture et de +lecture.] + + + + + CHAPITRE XXXI. + +Lenteurs des préparatifs de l’armée. — Je me décide à partir. — Ahmadou +sort. — Séjour à Ségou Koro. — Dispute de Talibés et de Sofas. — +Influence de Tierno Abdoul Kadi qui apaise la querelle. — Départ +définitif. — Une soupe de poulet mort. — Aspect de Fogni. — Kamini. — +Les Karités ou Sché. — Les Khads. — Nombreux gibier. — Chasse à courre à +la gazelle, à la pintade et à la perdrix. — Nous allons au secours de +Kenenkou. — Dispute de Billo, chef du tabala, avec un Talibé. — 25 +chevaux en éclaireurs. — J’arrive à Kenenkou. — L’almami. — Départ pour +Dina. — Assaut. — Je monte à l’assaut. — Belle conduite de Dethié. — +Panique. — Deuxième assaut. — Deuxième panique. — Je reçois une balle +morte. — Troisième retraite. — On cerne le village. — Fuite du village. +— Nombreux prisonniers. — Exécutions nombreuses. — Conduite héroïque et +cruelle d’un Kagoro. — Ahmadou me fait supplier de ne plus m’exposer. + + + 20 mars 1865. + +Cependant, comme Ahmadou se préparait à partir avec l’armée, je lui fis +demander à partir aussi. J’avais tiré un trop grand parti de ma première +expédition, au point de vue de la popularité, pour n’en pas faire une +seconde. C’était d’ailleurs un moyen unique de voir le pays. Personne ne +savait encore de quel côté irait l’armée. Tambo et Amady Boubakar +disaient que c’était du côté de Nioro, pour dégager cette route ; +d’autres, que c’était du côté du Baninko, à la poursuite de Mari qui +rentrait à Touna. + +Je fis dire à Ahmadou que je désirais l’accompagner. Il refusa d’abord, +disant qu’Alioun avait été tué, que c’était trop déjà ; mais il finit, +sur mon insistance, par consentir, et même si facilement qu’il était +clair qu’il n’avait refusé que pour la forme. Il me fit dire de préparer +beaucoup de couscous, et je me décidai, prévoyant de longues marches, à +emmener une mule chargée de divers bagages. + +Quant au départ de Seïdou, on n’en parlait plus, et à mes demandes +Ahmadou ne répondait pas. + + 21 mars 1865. + +Le 21 mars, tout le monde se préparait à partir. On ne devait laisser à +Ségou qu’un homme sur cinq dans chaque compagnie. Pendant que cela +occasionnait bien des disputes de la part de gens qui, étant désignés, +ne se souciaient pas de partir, le docteur et moi nous raccommodions nos +guêtres, nous recousions nos seuls souliers européens, gardés pour les +grandes occasions, car depuis longtemps, dans la ville, nous portions +les pantoufles du pays. + +Je fis offrir à Ahmadou de lui prêter une mule et deux cantines pour ses +bagages. Samba N’diaye m’avait demandé de faire cette démarche, mais +Ahmadou, en remerciant, refusa ; je lui faisais aussi demander des +gourous pour la route ; à ce moment ils étaient hors de prix à Ségou, +Ahmadou lui-même n’en avait pas assez et faisait acheter tout ce qu’on +en trouvait à des prix exorbitants ; à la place, il m’envoya un pain de +sucre. + + 24 mars 1865. + +Les divers corps se préparaient lentement ; les Bambaras surtout. +Ahmadou, le 24, leur déclara qu’il saurait se passer d’eux, mais qu’il +les retrouverait. Ils demandèrent quelques jours, et d’après cela nous +pensions que le départ n’était pas très-proche, quand le samedi, 25 +mars, à deux heures et demie, le tabala battit à la mosquée. Je hâtai +mes préparatifs, tout en envoyant chercher un cheval pour le docteur. +Ahmadou était déjà sorti. Samba N’diaye monta sur son cheval sellé pour +moi, et fort mal à son aise sur ma selle et dans mes longs étriers, il +courut demander le cheval du docteur. Ahmadou fit démonter un Sofa et +envoya un petit cheval maigre, en disant qu’à Ségou Koro, où il allait +camper, il en fournirait un autre. + +Nous ne fûmes prêts à partir qu’à cinq heures et demie. La mule était +très-chargée, nous marchions lentement. A Ségou Koro je rejoignis Tambo, +qui m’avait demandé de lui porter son couscous et de faire cause commune +pendant cette expédition ; il avait un contingent de huit hommes, au +nombre desquels étaient Massiré et quelques autres Diulas, emmenés bien +à contre-cœur par Ahmadou. Massiré avait si peu envie de se battre, +qu’il s’établit d’avance gardien de la mule pendant les affaires qu’on +pourrait avoir. Ces Soninkés étaient bien les plus grands paresseux que +j’aie jamais vus, et il fallut toute l’amitié que m’inspirait Tambo pour +que, vingt fois dans l’expédition, je ne me séparasse pas d’eux. Une +fois campés, ils ne remuaient plus, laissant à mes hommes et aux +esclaves de Tambo le soin de faire la cuisine, d’aller chercher de +l’eau, du bois, de la paille, etc., etc. Tambo lui-même ne parvenait pas +à les faire bouger, et j’obtenais quelquefois plus par l’ascendant que +j’avais sur tous ; mais, en somme, à part Tambo et ses captifs, qui se +débrouillaient bien, et au jeune neveu de Samba N’diaye nommé Mahmodou, +les autres ne me servaient à rien, bien au contraire. + +A notre arrivée à Ségou Koro, la nuit était close, et comme personne +n’avait préparé nos logements, nous fûmes trop heureux de trouver un +arbre inoccupé ; c’était un beau fromager, situé au centre de ce qui +avait été un enclos et qui aujourd’hui renfermait à peine quelques +misérables cases en paille. Des pilons à couscous, plantés en terre, +nous servirent jusqu’au lendemain à attacher nos chevaux, qui se +détachèrent plus d’une fois et hennirent toute la nuit, en raison du va- +et-vient dont ce camp de nuit fut le théâtre. Aussi, nous ne pûmes +dormir un seul instant ; de nombreux ânes, qui suivaient l’expédition +comme porteurs de bagages, ou même comme monture, vinrent ajouter leur +musique à celle des chevaux, et quand le jour arriva, j’étais déjà +fatigué. + +Mon premier soin fut de faire l’inventaire des vivres que chacun portait +et d’en prendre l’administration ; car si j’eusse laissé faire, avec +l’insouciance des noirs on aurait tout mangé en deux jours, et après, +dans les marches, on eût crié et souffert. Cela ne se fit pas sans +soulever quelques orages. Le jeune Mahmodou, bien que Samba N’diaye +m’eût remis toute autorité sur lui, ne se pliait pas facilement : il +avait le caractère très-indépendant et il me fallut avoir quelquefois +recours à Tambo, qui avait sur lui une double autorité comme parent et +comme sauveur à l’affaire de Toghou. C’était, du reste, un bon enfant, +qui avait assez de cœur, et en le prenant par les sentiments, on pouvait +en tirer beaucoup. + +Le 27 mars il n’était pas encore question de départ. C’est à peine si +l’armée se rassemblait. Sur la route de Ségou à Ségou Koro, c’était un +va-et-vient continuel ; les captives et même les femmes venaient +apporter à manger à leurs maîtres ou à leurs maris. Nous ne trouvions +rien à acheter, et j’allais partir pour Ségou, à cheval, suivi de +Boubakar sur la mule, quand Ahmadou nous envoya une jambe de bœuf, je ne +parle pas d’un panier d’œufs sur lequel (il y en avait 100 au moins) +nous n’en pûmes trouver une douzaine de bons. C’était déjà quelque +chose ; mais afin de m’assurer des ressources pour quelques jours, je +partis pour Ségou et j’y arrivais au moment où Bara, que sur sa demande +j’avais laissé à la garde de la case, partait avec Marianne, la +cuisinière des laptots, pour leur porter un couscous. — Je laissai +Marianne continuer sa route et je remmenai Bara que j’envoyai m’acheter +des poules, des oignons, du laloo pour le couscous ; puis je réparai +quelques oublis : je laissai des cauris pour acheter de la paille pour +les ânes, je pris un sac de mil, et, après m’être baigné, je retournai +au campement, où je rentrai vers trois heures, ayant un bien beau coup +de soleil sur les mains et le bas de la figure, qui du jaune étaient +passés au rouge brique. Le soir, Ahmadou m’envoya trois poules et je +dirais que tout allait bien, sauf le docteur qui s’était trouvé +indisposé. + +Quant au but de l’expédition, rien ne transpirait ; on savait seulement +qu’Ahmadou avait emmené tous les forgerons, ce qui fortifiait tout le +monde dans l’opinion qu’on irait très-loin. + + 28 mars 1865. + +Le 28 mars, le docteur n’allant pas mieux, se décida à se purger. Rien +n’annonçait encore le départ. Ahmadou avait renvoyé les contingents de +Bamabougou et de Koghé qui n’avaient pas le chiffre voulu et étaient +composés seulement de jeunes gens. — Cependant le soir les griots +parcouraient le camp en criant à tue-tête : _Hé Conou ouatambo dali +diango Khoy !_ ce qui veut littéralement dire : _Eh ! l’armée, que +personne ne sorte demain surtout !_ et le 29, le tamtam de guerre +résonna. Ahmadou fit le palabre ordinaire, le même qu’il avait fait à +Toghou (c’est-à-dire lecture des guerres de Mahomet), suivi de la +demande de restituer les Kouloulous volés dans les dernières +expéditions. La restitution la plus importante fut une somme de 30000 +cauris pris par un Talibé à Toghou et 200 boules d’ambre prises par un +Poul. + +Nous pensions qu’on allait enfin se mettre en route, mais le lendemain +on se remit à compter les compagnies, et les griots le soir dirent de +faire chercher les retardataires. Sur ces entrefaites, il s’éleva entre +Ahmadou et les Talibés une querelle qui retarda encore le départ. + + 30 mars 1865. + +Le 30 mars, plusieurs Talibés de haut parage, tels que Saada Bané, Amadi +Boubakar et quelques autres Torodos des premières familles du Fouta, +voulurent entrer chez Ahmadou ; et les Sofas de garde à la porte ayant +voulu s’y opposer, ils voulurent forcer la consigne. Les Sofas de garde +appelèrent les autres, qui vinrent à leur secours, et une bataille à +coups de poings, qui allait devenir sanglante, s’engageait, quand +Ahmadou vint en personne et ordonna aux Talibés de sortir de chez lui. +Ceux-ci sortirent furieux et humiliés de voir qu’on leur donnât tort et +d’avoir eu le dessous avec les Sofas qui, je dois le dire, les traitent +parfois assez insolemment, imitant en cela les domestiques de bien des +maisons européennes. Le soir ces Talibés allèrent trouver Ahmadou pour +s’excuser, mais en faisant des conditions que celui-ci ne voulut pas +même écouter. Aussi le lendemain, les choses s’aggravaient. Les cinq +chefs mécontents ralliaient à eux de nombreux partisans mécontents +depuis longtemps. Ahmadou ayant voulu faire un palabre, ne put obtenir +d’eux aucune réponse, même en les interpellant directement. A ses +questions, ils baissaient la tête et murmuraient des prières en défilant +leur chapelet, opposant à la volonté de leur chef la force d’inertie +dont il donne si souvent l’exemple. + +Or, il s’agissait d’une chose capitale, c’était d’obtenir des Talibés la +parole de descendre de cheval pour aller à l’assaut du village. + + 2 avril 1865. + +Cette querelle dura jusqu’au 2 avril dans l’après-midi et ne fut apaisée +que par l’intermédiaire de Tierno Abdoul Kadi[200] devenu chef de la +justice. + +Ce même jour je reconduisais à Ségou Samba Yoro qui était pris de +dyssenterie. Le lendemain on distribua la poudre aux Talibés. On désigna +dans chaque compagnie une avant-garde, hommes de bonne volonté destinés +à monter des premiers à l’assaut, et le soir, à quatre heures et demie, +on se mettait en marche avec une vitesse d’environ 5400 mètres à +l’heure. On se dirigea d’abord un instant au Sud, puis on tourna +progressivement vers l’Ouest, de manière à revenir vers le fleuve. A +huit heures et demie, on campa sur le bord d’un grand marigot, près d’un +village appelé Ourotigui Toma[201], qui est voisin de Boumoundo. + +Il faisait nuit, et depuis le matin nous étions à jeun ; il fallut +d’abord nous rallier, chose plus difficile à faire qu’on ne pourrait le +croire. Dans tout le camp on s’appelait de tous côtés. En marche il est +impossible de ne pas se quitter ; d’ailleurs il est d’habitude que les +cavaliers ne se mêlent pas aux piétons, qui marchent souvent en +compagnie, en chantant le _Lahilahi, Allah_ ; et les bagages passent +derrière ; au bout d’une demi-heure nous fûmes réunis, mais alors grand +mécompte : deux poules que j’avais emportées vivantes, dans l’espoir +d’en faire ma soupe, étaient mortes en route, et bien qu’on les eût +saignées, comme on ne les avait pas vidées, elles s’étaient gâtées. Nous +prîmes la moins mauvaise, et comme nous avions bien faim, nous en fîmes +du bouillon pour tremper le couscous ; mais quelque affamé que je fusse, +il me fut impossible d’en manger, et je préférai le bouillon des laptots +fait avec de la viande séchée. Quant à Quintin, il paraît qu’il avait +encore plus faim que moi, puisqu’il se décida à avaler cette maigre +pitance. Depuis, il m’est arrivé quelquefois de me passer de manger +vingt-quatre heures, mais je n’ai plus renouvelé l’expérience du +bouillon de poulet mort. + +Le lendemain, à cinq heures et demie, on reprenait la marche, qui fut +d’abord très-lente. Elle était réglée par le tabala placé en avant sous +la direction de Billo, Fouta Diallonké, frère de Boubakar Mahmady Diam. +Personne n’a le droit de dépasser ce tabala sans la permission de Billo, +qui ne l’accorde pas facilement, et me fit une faveur en m’autorisant à +le faire. + +Notre marche longeait le fleuve, à quelque distance dans l’intérieur ; +nous passions à côté de villages pouls et nous apercevions sur notre +droite les différents villages au bord de l’eau. La chaleur devenait +écrasante, et à neuf heures du matin, tout le monde tirait la jambe, +lorsque notre route vint rejoindre le bord du fleuve afin de permettre à +chacun de boire à sa soif. + +Nous ne fîmes halte que vers trois heures et demie ; nous étions à +Fogni, et je pouvais juger par les squelettes et les ossements blanchis +qui jonchaient la plaine, par les crânes qui roulaient sous les pas de +nos chevaux, combien grand avait été le massacre des Bambaras. Cet +immense village, qui se composait de trois tatas séparés, n’était plus +qu’une ruine au milieu de laquelle s’élevaient quelques huttes en +paille, habitées par des Djawaras, qu’Ahmadou y avait envoyés pour +repeupler cette étape naturelle de la route de Yamina. + +Nous campâmes près du village, dans l’intérieur et au pied d’un arbre, +et, suivant l’exemple des Talibés, nous dévalisâmes une case pour +fournir notre campement d’ustensiles, de bois à brûler et de tout le +nécessaire. Je répugnais à ces mesures, mais j’avais reconnu +l’impossibilité de me faire vendre quoi que ce fût, et il fallait vivre. +Je ne pouvais continuellement tourmenter Ahmadou de ces menus détails, +dont il ne s’occupe même pas pour son propre compte. + +Le matin, il m’avait envoyé un mouton que le village de la veille lui +avait donné. Cela nous fournit un souper excellent dont nous avions le +plus grand besoin, après une marche pareille faite à jeun, et après le +souper de la veille ; le soir, nous reçûmes un autre mouton que je fis +réserver pour l’étape suivante. Le docteur en arrivant s’était étendu +malade ; j’avais craint un instant qu’il n’eût une insolation, mais +cette indisposition n’était que le résultat d’une fatigue trop grande ; +le soir, il allait mieux, et le lendemain, après avoir dormi dix heures +d’un sommeil profond, il s’éveillait dispos pour recommencer avec nous +une marche tout aussi longue que celle de la veille et toujours en +longeant le fleuve. Vers neuf heures et demie, nous apercevions Yamina +et nous allions, en continuant vers l’Ouest, camper à Kamini ou plutôt à +2000 mètres de ce village sur le bord du fleuve. + +Le pays offrait le même aspect que la veille : une grande plaine limitée +au Sud par une chaîne de collines, qui semblaient s’élever à mesure que +nous avancions vers l’Ouest ; les grands espaces cultivés n’étaient +plantés que de schés (_Karités_), dont quelques-uns étaient d’une taille +remarquable ; ils atteignaient jusqu’à quarante centimètres de diamètre +en dessous des branches ; autour du village nous avions vu comme à +l’ordinaire quelques benteniers et des khads, arbres de la famille des +légumineuses, dont la gousse sert à l’engrais des bestiaux. Dans les +broussailles, assez clairsemées d’ailleurs, on trouvait différents +fruits sur lesquels on se précipitait. Ils sont en général mauvais, mais +quand on a bien faim, on est heureux de les avoir, et l’acidité de +quelques-uns ne laisse pas d’être agréable. + +Mais ce qui dominait, c’était le gibier. Comme l’armée occupait une +grande largeur, elle le rabattait en quelque sorte ; les perdrix et +pintades, quand elles ne fuyaient pas vers l’Ouest, ne tardaient pas à +être cernées : elles s’envolaient pour aller tomber dans une +broussaille, où elles étaient bientôt prises vivantes, et nous en avons +vu qui ont été forcées à la course par de jeunes Talibés. Les lièvres, +par un préjugé musulman ou autre, étaient respectés ou plutôt méprisés ; +mais ce qui m’attirait et m’enchantait, c’était la chasse aux biches et +aux antilopes. En les voyant se lever à quelques pas de nous, nous les +poursuivions et la plupart étaient forcées. D’abord je me bornai à +regarder ce spectacle avec intérêt ; voulant ménager mon cheval, je ne +me décidais pas à me livrer à ce violent exercice ; mais enfin, le +charme l’emporta sur la raison et je me lançai sur une biche qui se +levait à quelques pas de moi : quelques Sofas me suivirent. + +L’animal nous gagna d’abord, et mon cheval, dont la course était peu +rapide, perdit du terrain sur les Sofas ; mais bientôt je les rattrapai +et je pris la tête ; la biche commençait à se fatiguer, elle courait en +zigzags et était visiblement haletante. Une grande mare bordée d’herbe +était devant nous, elle s’y jeta ; je m’arrêtai, mais les Sofas +sautèrent à bas de cheval et attrapèrent le gibier. J’eus la naïveté de +croire que nous allions le partager, et je leur passai mon couteau. On +accourait de toutes parts, chacun empoigna un membre, dépeçant et +emportant ce qu’il pouvait accrocher, et je restai en face des intestins +et de mon couteau sanglant, que j’eus bien de la peine à me faire +rendre. Des Talibés, qui arrivaient trop tard pour prendre leur part, +voulurent s’interposer en ma faveur et me faire rendre une partie de +l’animal, espérant sans doute en avoir un morceau ; mais on ne les +écouta pas, et chacun partit au galop pour rejoindre la colonne. + +Je rentrai un peu vexé, mais me promettant d’avoir ma revanche. Aussi, +après avoir laissé souffler mon cheval une bonne demi-heure, je me +lançai à la poursuite d’une autre biche, que je parvins à faire rouler +par terre en faisant passer mon cheval sur elle ; trois fois elle se +releva, et repartit en faisant un crochet, et la troisième fois elle fut +abattue, clouée en terre par la lance d’un Sofa. Cette fois je ne perdis +pas de temps : mon cheval ruisselait de sueur, il était haletant, je ne +craignais pas qu’il s’échappât ; je sautai à terre, et dès qu’on eut +coupé la gorge de l’animal avec mon sabre, je dépeçai un quartier comme +si je n’avais fait que cela toute ma vie et, le suspendant à ma selle, +j’allai reprendre mon poste en colonne, me promettant un bon souper pour +le soir. + +En effet, aussitôt campé, je mis moi-même la main à la boucherie, et +pour commencer, pour la première fois de ma vie, j’écorchai très- +proprement le mouton que les laptots amenaient, pendant que l’un d’eux +faisait le feu pour la cuisine. Le bois ne manquait pas, et bientôt nous +sentîmes le fumet délicieux de mon gigot de biche qui rôtissait, pendant +que la grande marmite, empruntée un peu de force au village, faisait +bouillir le mouton pour tremper un excellent couscous. + +Cette vie au grand air m’avait rendu mon énergie, je me sentais revivre, +je n’étais plus, comme à Ségou, indifférent à tout ; ici la moindre +chose attirait mon attention, et, malgré les fatigues de la route, je +trouvais le temps de noter mes impressions. + +C’était la première fois de ma vie que je faisais une chasse à courre ; +j’en éprouvai les émotions violentes, et, je dois le dire, cette journée +demeure un des souvenirs agréables de mon voyage. + + 6 avril 1865. + +Le lendemain 6 avril, avant le jour, on battait le tabala, et à 6 heures +on était déjà en marche, longeant le fleuve qui s’incline au S.-O. On +commençait à être fatigué, et comme tout le monde savait qu’on camperait +le soir à Kénenkou et qu’on venait au secours de ce village, chacun se +proposait de s’y rendre le plus directement possible ; aussi, le service +de l’avant-garde était-il très-pénible, car les Talibés, qui y +secondaient Billo, ne cessaient de courir après piétons et cavaliers, +qui, se glissant sur les bords du fleuve ou dans les broussailles, +cherchaient à devancer la colonne, dont la marche fort lente était trop +fatigante. Cela occasionnait des disputes, et il arriva que Billo ayant +voulu arrêter un Talibé du Fouta, et celui-ci s’étant obstiné à passer +de force, Billo, exécutant les ordres d’Ahmadou, le frappa d’une petite +badine ; l’autre prit son fusil et donna un coup de crosse dans la +figure de Billo, qui, tout ensanglanté, fit arrêter le tabala et déclara +qu’il ne bougerait plus jusqu’à ce qu’Ahmadou fût venu ; puis il se +cramponna sur le boubou de ce Talibé, disant qu’il ne le laisserait pas +partir. La marche menaçait d’être interrompue longtemps, quand Tierno +Alassane arriva avec sa colonne du Toro. On porta l’affaire devant lui, +et, séance tenante, il ordonna de donner cinquante coups de corde au +Talibé récalcitrant, de par la loi du Coran interprétée par lui. + +[Illustration : Chasse à l’antilope.] + +On commença à frapper ce malheureux ; mais au septième coup, Billo, qui +au fond était un bon diable, pria de faire grâce, et l’on se remit en +marche. + +Dès lors, nous passâmes plusieurs villages déserts, quelques marigots, +que nous laissions sur notre droite et un peu dans l’intérieur ; de +l’autre côté du fleuve, à l’Ouest jusqu’à l’O.-N.-O., nous apercevions +les montagnes du Bélédougou, dont la chaîne ne paraît pas avoir plus +d’une centaine de mètres dans les endroits les plus élevés. La plaine, +sur notre gauche, se limitait par des montagnes élevées et qui se +rapprochaient insensiblement du fleuve. A 8 heures 45 minutes, on +entendit sur le devant quelques coups de fusil et le son du tabala. +Aussitôt Ahmadou envoya 25 chevaux en éclaireurs. Je m’empressai de +profiter de l’occasion et je partis avec eux ; nous passâmes d’abord un +village désert, et après une course rapide d’environ deux lieues et +demie, nous arrivâmes en vue de Kenenkou. Personne ne paraissait sur les +murs du village ; on resta quelque temps à se disputer, trois personnes +voulant prendre le commandement de cette petite troupe, à laquelle plus +de 50 cavaliers étaient venus se joindre. + +Enfin, nous nous approchâmes du village, qui était préparé à la +défense ; une double palissade garnie d’épines abritait les Peuhls +campés en dehors des murs, entre le village et le fleuve. Toutes les +portes du village étaient fermées, garnies de créneaux. On voyait qu’il +avait dû être sérieusement menacé. + +Le vieil almami, Soninké blanchi par l’âge, proprement mis, était sorti +sous un arbre pour se préparer avec tous les jeunes gens à recevoir +Ahmadou. J’allai le saluer avec Souleyman, homme de la compagnie de +Samba N’diaye, qui s’était joint à moi et ne me quittait pas. Il se leva +avec empressement et vint me serrer la main. C’était encore un vieux +Diula qui, dans sa jeunesse, avait vu les blancs sur la côte et était +heureux d’en revoir. + +Ce village était depuis plusieurs mois harcelé par les Bambaras, qui, +d’abord réunis à Gouni, y avaient été attaqués sans succès par l’armée +d’Ahmadou, et venaient de se rapprocher en se fortifiant au village de +Dina. + +Presque tous les chefs de Sofas révoltés, les chefs de Bamakou de +Manabougou, Nionsong, chef de Sofas de Ségou, qui, depuis la conquête du +pays, ne s’était jamais rendu et s’était maintenu indépendant, des +Massassis réfugiés dans le pays et nombre d’autres insoumis s’étaient +réunis là, et la position de Kenenkou devenait de jour en jour plus +critique. La dernière fois que l’almami était venu demander du secours à +Ahmadou, il lui avait déclaré que si on ne le dégageait pas, il serait +perdu et que, pour sauver sa tête, il serait obligé de _mourtir_ (se +révolter). Quant au tabala entendu le matin, il avait été battu à +Kenenkou, parce qu’on entendait quelques coups de fusils tirés par les +Djawaras, dans les lougans récoltés, sur les Bambaras qui venaient pour +piller. + +Ainsi le but de l’expédition n’était plus un secret : c’était Dina, et +le lendemain nous partions pour nous y rendre. + + 7 avril 1865. + +Le 7 avril, à quatre heures et demie, la colonne, grossie des Djawaras +et d’un fort contingent de gens de Kenenkou, se mettait en marche. +Pendant une heure on longea le fleuve, marchant très-rapidement et +toujours au S.-O. On était alors en vue des ruines de Khassa ; on fit +halte et les colonnes s’organisèrent. On en forma trois. A cinq heures +cinquante minutes, on reprenait la marche ; à six heures, on passait le +village désert de Khoughou. La chaîne de montagnes de gauche, qui se +rapprochait visiblement du fleuve, s’élevait en même temps ; à six +heures et demie, nous étions resserrés entre le fleuve et une colline +qui fut tournée par la colonne de gauche ; à six heures quarante-cinq +minutes, nous passâmes trois villages, appelés Niélébalé, et à sept +heures quarante minutes, on s’arrêtait devant Dina. + +Les colonnes d’assaut s’organisèrent immédiatement. + +A gauche, il y avait la compagnie des Talibés avec son drapeau noir. + +Au milieu, l’armée de Ségou (Toro), avec son drapeau rouge et blanc. + +A droite, les Sofas et Toubourous, avec leur drapeau rouge. + +Ahmadou était comme d’habitude en arrière du centre, avec les Talibés et +les Sofas du Diomfoutou, les porteurs des bagages et les captifs gardant +les chevaux de leurs maîtres qui allaient monter à l’assaut. + +Lorsque nous arrivâmes en vue du village, les Bambaras étaient en grande +partie montés sur les toits des maisons et les murs de la ville ; on +leur voyait des fusils à la main, ce qui montrait assez leur intention +de se défendre. + +Le village n’avait guère qu’un kilomètre de tour ; il était situé sur le +haut de la berge, en bas de laquelle se trouvait un banc de sable et +d’herbes qui doit être couvert aux hautes eaux. La face parallèle au +fleuve, à part quelques endentements en crémaillère, était sensiblement +droite, celle de gauche également[202] ; mais celle de l’intérieur était +irrégulière et formait un angle rentrant, bien défendu par de nombreuses +meurtrières croisant leurs feux. + +Dans cet angle, mais séparés du village et sur la droite, se trouvaient +deux petits tatas ruinés et abandonnés, qui devenaient de merveilleux +abris pour nous, si on eût raisonné un plan d’attaque. De là aux +murailles, on avait à peine quelques pas à franchir. + +Le simple bon sens indiquait d’occuper ces positions avec des +tirailleurs qui eussent empêché les Bambaras de rester sur les toits, et +d’attaquer à l’assaut la face de gauche, sensiblement droite, et sur +laquelle on eût pu lancer trois colonnes. Mais dans l’armée d’Ahmadou, +chaque colonne attaque où bon lui semble, et comme il lui plaît. Aussi, +lorsque le tabala battit pour indiquer le moment d’attaquer (il s’était +arrêté en vue du village, battant la marche qu’on remplaçait par le +roulement lent), les trois compagnies vinrent attaquer à la même place, +et à la plus mauvaise, dans l’angle rentrant, où elles étaient prises +entre des feux croisés. + +La colonne de gauche et les Bafales[203] de la colonne du centre, +escaladèrent les murs avec un vrai courage et malgré une vive +résistance. Ces murs avaient 4 mètres de haut ; il fallait monter sur +les épaules d’un homme pour y atteindre, et les premiers qui tentaient +d’escalader étaient abattus à coups de sabre ou de fusil par les +Bambaras couchés à plat ventre sur les toits. Malgré cela, les murailles +étaient emportées sur la gauche de l’angle rentrant ; mais à la droite, +les choses n’allaient pas aussi bien. Les Toubourous, pressés les uns +contre les autres, pliés en deux et suant la peur, n’avançaient que sous +les coups de fouet des Sofas. Singulière manière de mener des gens au +combat ! + +Au début, j’avais supplié mes hommes de ne pas trop s’exposer, mais +c’était peine perdue ; les voyant s’élancer avec les Bafales, je les +avais suivis à cheval à travers les balles qui sifflaient dru, et +j’étais arrivé au pied de la muraille ; mais là, mon cheval, effrayé des +coups de fusil qu’on échangeait sous son nez à travers les meurtrières, +se jeta sur la droite et m’emmena malgré moi au milieu des Toubourous. +J’avais cependant eu le temps de voir l’un de mes hommes, Déthié +N’diaye, qui, monté, je ne sais comment, un des premiers sur la +muraille, avec une agilité de vrai matelot, enlevait les Talibés et les +Sofas par les bras, avec autant de force et de sang-froid que si les +balles n’eussent pas passé à ses oreilles, tuant à droite et à gauche +autour de lui. + +Ce spectacle m’enflamma ; je mis toute prudence, toute raison de côté, +et, mû par l’amour-propre, par une force instinctive, par un besoin +impérieux, sans réfléchir, je m’approchai de la muraille qui était la +plus proche, et, montant debout sur mon cheval, que j’abandonnai, je +sautai sur le mur et commençai à y faire brèche, cassant la terre à +coups de poing, arrachant les briques, et je fis entrer par là deux de +mes hommes qui, jusqu’alors, avaient vainement tenté d’escalader ; puis, +une fois que j’eus enlevé une douzaine de compagnons, je me plaçai sur +le toit de la case, mon revolver à la main, guettant le premier ennemi +que je verrais. Mais c’est à peine si en ce moment un coup de fusil +partait sur les toits du côté de l’ennemi, qui s’était réfugié dans un +réduit séparé du reste du village par une grande rue. Dans le bas on se +battait toujours, l’ennemi reculait de case en case, mais il semblait +qu’il fût perdu, de telle sorte qu’après avoir attendu un petit quart +d’heure, voyant près de 1500 de nos hommes dans le village, je +redescendis, et retrouvant mon cheval, je me mis à me promener, +regardant ce qui se passait. + +Certes, dans notre armée, il se trouvait des gens braves, mais à côté +d’eux, que de lâcheté et quel manque d’intelligence ! Il y avait là au +pied des murailles 3000 à 4000 hommes, et c’est à peine si quelques-uns +songeaient à démolir les cases abandonnées de l’ennemi ou à faire de +nouveaux trous dans la muraille défendue. La plupart ne songeaient qu’à +s’abriter, d’autres enfonçaient leurs fusils dans les meurtrières +jusqu’à la crosse avant de faire feu, et de l’intérieur on leur prenait +le canon qu’on cassait. + +[Illustration : Assaut de Dina.] + +En descendant des murailles je retrouvai le docteur qui, pour bien voir, +avait imaginé de venir se placer à bonne portée de balle du village, +sous un arbre où déjà pas mal de gens avaient été blessés. Je l’en fis +partir, et, convaincus que le village était pris, nous allâmes nous +promener au pied des murs. + +A peine y étions-nous, que le Diomfoutou s’avisa de pousser le cri de +guerre et de malédiction : _Yallah tagui ballel. Yallah Boni Keffirs !_ + +L’effet en fut prodigieux, mais tout autre qu’on pouvait le supposer. A +8 heures 10 minutes on avait attaqué, il était 9 heures 30 minutes au +moment où on poussa ce cri ; à 9 heures 53 minutes c’est à peine s’il +restait 100 hommes de notre armée dans le village. + +Pris d’une panique subite, les Toubourous s’étaient laissés dégringoler +des murailles comme des paquets et en poussant les cris perçants qu’ils +ne cessent de proférer en se battant, surtout en cas d’alarme. Les +Talibés effrayés, ceux même qui gardaient les trous de la muraille, +suivaient cet exemple ; mes hommes, sortant éperdus du village, vinrent +me demander ce qu’il y avait, et me voyant les questionner sur cette +panique, ils me répondaient par des mots entrecoupés. + +Les Bambaras, au premier signal de fuite, étaient remontés sur les toits +des maisons, et après avoir massacré quelques retardataires blessés, ils +dansaient tout en lançant des coups de fusil aux fuyards, dont bon +nombre furent ainsi blessés dans le dos. + +Cependant comme le tabala d’Ahmadou s’était mis à rebattre avec plus +d’intensité, on ne fut pas long à se remettre. En quelques instants les +Talibés eurent regagné le terrain qu’on venait d’abandonner, et, cette +fois, instruits par l’expérience, ils commencèrent à faire de grands +trous dans les murailles conquises pour pouvoir se ménager une retraite. +Car telle avait été la précipitation et l’encombrement de la première +fuite, qu’on se battait à qui passerait et que plus d’un y laissa son +fusil ; l’un de mes hommes y avait eu sa baïonnette arrachée. + +A 1 heure 15 minutes, tout le monde pensait qu’enfin les Bambaras +étaient aux abois, quand tout à coup, soit qu’ils aient fait un +mouvement, soit qu’un cri ait été poussé dans l’intérieur du village, +soit enfin plan concerté et trahison, les Toubourous s’enfuirent de +nouveau. + +Mais les Talibés, cette fois, ne les imitèrent pas, ce qui me confirma +dans la pensée que les Bambaras en étaient à la dernière extrémité. Ils +essayèrent un instant de remonter sur les toits, mais ce fut en vain. +C’est à ce moment qu’en me promenant avec le docteur, à environ 200 +mètres des murailles, je reçus dans le bras droit un coup qui +m’engourdit. C’était un caillou en forme de balle d’un assez fort volume +qui venait en ligne droite de chez les Bambaras, mais qui n’avait pas +assez de poids pour me casser le bras ou même percer la peau à cette +distance. Je fus heureux, car si au lieu d’un caillou j’eusse reçu une +vraie balle, j’avais, à en juger par les gens qui furent blessés dans +nos environs, grande chance de perdre le bras, tandis que j’en fus +quitte pour une forte contusion. + +Le combat continua dans le village jusqu’à 3 heures et demie, une +troisième retraite eut lieu alors, et cette fois tout le monde sortit. +Il y avait là des hommes qui depuis le matin n’avaient pas bu et n’en +pouvaient plus. A ce moment le tabala cessa de battre. + +Ahmadou descendit de cheval et alla sous un arbre palabrer avec les +chefs. Différents prisonniers et prisonnières, dont quelques-uns étaient +sortis du village volontairement, certifièrent qu’il ne s’y trouvait pas +de puits et que la provision d’eau devait être épuisée. Alors Ahmadou +décida qu’on allait cerner le village pendant la nuit. Il y eut bien +quelques chefs qui opinèrent pour une attaque le soir, mais cette +opinion eut peu d’écho, quoique chacun pensât que les Bambaras fuiraient +dans la nuit. + +J’appris alors que le chef du village en était sorti la veille, était +venu se rendre à Ahmadou à Kénenkou, et qu’il avait le premier donné des +renseignements sur le village, dans lequel se trouvaient Niansong et les +chefs de Bamakou, Koulicoro et Manabougou, sans compter plusieurs +autres. + +Nous avions de nombreux blessés, le docteur en secourut le plus +possible, mais les moyens de pansement manquaient, et, à part +l’extraction des balles, il pouvait peu de chose. + +Je remarquai un grand nombre de blessures par coups de sabre, qui +avaient été reçues en escaladant les murailles. Heureusement, à part un +homme de la compagnie de Tambo, nommé Bouna, qui avait une balle dans le +dos, personne de nos compagnons n’était blessé. + +A la nuit tombante, on cerna le village, mais auparavant, chose qui +peint bien le caractère des noirs, les Talibés du Toro et quelques +autres, tout fatigués qu’ils étaient et quoique se trouvant à quelques +pas de leurs blessés, se mirent à faire leur danse guerrière, rangés en +demi-cercle et chantant leur chant de guerre du Fouta, pendant que les +plus adroits dansaient en faisant voltiger leurs fusils en l’air devant +les rangs de leurs compagnons. + +Nous étions assez nombreux pour pouvoir cerner étroitement le village, +mais cette manœuvre fut mal faite et cela comme à dessein pour laisser +un passage ; les compagnies laissèrent entre elles de grands +intervalles, seulement elles préparaient des amas de paille afin qu’on +pût les allumer et éclairer toute la scène. Au bord du fleuve on +n’occupa pas la berge devant le village et, comme tout le monde était +exténué de fatigue, on se coucha où l’on se trouvait. Nous devions avoir +un superbe clair de lune ; mais le temps se couvrit, et à minuit il +était tout à fait noir, quand, aux coups de fusil espacés qui avaient +montré qu’on veillait aux avant-postes, succéda une fusillade assez +vive. Aussitôt chacun de seller son cheval ; on criait que les Bambaras +se sauvaient. On alluma aussitôt les feux préparés, ce qui avait le +grave inconvénient d’éclairer toute la scène et de montrer aux Bambaras +l’endroit le plus favorable pour la fuite[204]. + +Le docteur et moi nous allâmes au bord du fleuve : de la rive gauche du +fleuve on tirait un assez grand nombre de coups de fusil, mais nous nous +demandions si c’étaient les Bambaras du Bélédougou qui venaient faire +diversion, ou si c’étaient des fugitifs. Dans tous les cas, il n’y avait +rien à faire. La fusillade avait cessé, les feux s’éteignaient, je +revins au camp. On ne voyait rien : dès que je fus passé, je vis tous +les Bambaras passer si près de moi, que le docteur, qui était resté un +peu en arrière, se trouva au milieu de leurs cavaliers et des coups de +fusil, et Tambo reçut une balle dans le bras. + +Aussitôt, sur la droite du village, on entendit une vive fusillade ; +c’étaient les hommes à pied qui cherchaient à gagner les broussailles. + +Ahmadou lança sur-le-champ les Djawaras et les Massassis à la poursuite +des cavaliers. On fit beaucoup de prisonniers et on prit presque toutes +les femmes. Les prisonniers, interrogés sommairement, furent exécutés +immédiatement à la lueur des feux du camp. + +Presque aussitôt on vit sortir du village 17 Talibés, qui y ayant été +abandonnés lors de la dernière retraite, s’étaient enfermés dans une +case, et, grâce à l’énergie d’un Yoloff qui se trouvait avec eux, +avaient tenu tête aux Bambaras. Ces malheureux avaient failli être +massacrés par les Sofas qui, entrés tout de suite dans le village pour +piller, avaient cru tomber sur une case de Bambaras. + +Le village était en notre pouvoir. Je me recouchai en me félicitant, +ainsi que Quintin, de n’avoir cette fois aucun malheur à déplorer. + +Il y a un vieux proverbe qui dit : Qui dort dîne. Nous avions alors +doublement besoin de dormir, car depuis la veille au soir, nous n’avions +eu pour toute nourriture qu’un peu de couscous trempé à l’eau. + + 8 avril 1865. + +Le 8 avril, j’allai visiter le village : il n’y restait absolument rien, +tout avait été enlevé par les Sofas et les Toubourous dans la nuit, et +ils n’y avaient pas eu grand mal, car le village, qui s’attendait être +attaqué, n’avait presque pas de vivres et n’eût pu soutenir un siége de +huit jours. Du reste, prévoyant une attaque et décidés à tenter le sort +des armes, les habitants avaient éloigné les femmes et les enfants, ne +gardant que quelques esclaves pour faire la cuisine et servir les chefs. + +Les rues avaient été coupées par des maçonneries, les portes du village +étaient murées, mais assez légèrement pour qu’en quelques minutes on ait +pu les ouvrir. Au bord du fleuve, une large brèche, faite en abattant un +pan de muraille, indiquait par où on avait commencé à faire fuir les +piétons. Enfin tous les murs étaient percés de meurtrières. + +Un assez grand nombre de Bambaras avaient été tués sur les toits ou dans +les cours, mais je vis aussi un certain nombre de Talibés et de Sofas +auxquels on donnait une sépulture grossière en les couvrant de nattes, +sur lesquelles on amassait des blocs de terre desséchée provenant du +village. + +Ahmadou alla camper dans le village avec quelques fidèles, mais en +défendant au public d’y entrer. Moi j’allai chercher un arbre donnant un +peu d’ombre. + +Toute la journée se passa à donner la chasse aux fugitifs, dans les +broussailles épaisses situées sur la droite du village. + +Beaucoup sortirent pressés par la soif ou manquant de poudre et vinrent +se rendre ; dans le nombre se trouvait un Maure : ils furent tous +exécutés et le Maure fut souffleté par le fils de Sidy Abdallah avant +d’être tué, ce qui est la plus grande injure qu’un Maure puisse faire à +un autre. Cependant plus tard son corps fut enlevé et je pensai que Sidy +Abdallah l’avait fait enterrer. + +En revanche, si ceux-là venaient se livrer, un Kagoro, réfugié dans les +broussailles avec sa femme, refusait obstinément de se rendre ; il avait +tué plusieurs de ses agresseurs, et voyant qu’il succomberait, il avait, +au dire d’un de ses camarades qui vint se rendre, assassiné sa femme qui +voulait aussi sortir, disant qu’au moins en mourant il serait sûr que +personne ne l’aurait après lui pour femme. + +Un incident comique, il faut le dire, dans son atrocité, ce fut la venue +d’un Bambara arrivant avec un panier de mil sur la tête, et qui, tombant +au milieu des Toubourous et croyant avoir affaire aux gens de Niansong, +leur avait demandé où était ce chef auquel il venait se réunir ; on le +conduisit à Ahmadou et son compte fut vite réglé. + +Au nombre des victimes de l’ennemi était encore un chef dont on avait +mutilé le corps après l’avoir décapité. Je ne pus en savoir le nom. + +Peu à peu les gens partis à la poursuite des cavaliers revinrent de +Gouni, où ils avaient rejoint et tué quelques fuyards ; ils ramenaient +les uns des chevaux, d’autres des bœufs et des captives. Le soir, le +convoi des pirogues, expédiées de Ségou en même temps que nous, nous +rejoignit pour prendre les blessés, qui étaient nombreux, mais dont en +général l’état n’était pas très-grave. + +Quant à nous, le soir, Ahmadou me faisait dire qu’il m’avait vu monter +sur les murs du village, que c’était très-bien, mais qu’il en était +très-mécontent, qu’il ne voulait pas que je m’exposasse ainsi, et que si +je ne lui promettais pas de rester près de lui dans toutes les affaires, +dorénavant il ne m’emmènerait plus à l’armée. Après tout, cette +recommandation me devenait un prétexte pour retenir mes laptots : +c’était tout ce que je demandais. Le nombre total des morts tués au +combat ou exécutés était d’au moins 300 chez les Bambaras. + +[Décoration] + + +[Note 200 : Talibé très-considéré, tant, comme marabout, pour son +instruction que pour sa naissance.] + +[Note 201 : Petit village de Toma (petit village de Peuhls).] + +[Note 202 : Nous arrivions par l’intérieur.] + +[Note 203 : Hommes de bonne volonté en avant-garde.] + +[Note 204 : Quelques minutes avant, on dansait dans le village au son +des cors en dents d’éléphant, et, dans notre camp, deux flûtes bambaras +jouaient à l’unisson une mélodie plaintive, mais harmonieuse.] + + + + + CHAPITRE XXXII. + +Départ de Dina. — Médina. — Gouni. — Koulicoro. — On va brûler les +villages jusqu’à Manabougou. — Séjour à Gouni. — Ibrahim Mabo et Seïni +Moussa. — Retour par la rive gauche. — Destruction des villages, du +coton et du mil. — Le grand marigot du Bélédougou ou la Frina de Mongo +Park. — Marches pénibles. — Pâturages magnifiques. — Rentrée à Yamina. — +Ahmadou nous comble de soins. — Samba Yoro vient me rejoindre. — Séjour +à Yamina. — Ahmadou reçoit des cadeaux de gré ou de force. — Visite à la +case de Sérinté. — Retour à Ségou. — Diabal. — Traversée du fleuve à +Mignon. — Marches prolongées. — Latir malade. — Nouvelles du Macina. — +Je tombe malade de gastrite. — Ahmadou commence à nous marchander les +cauris. — Je me plains à Oulibo. — Fête de Tabaski. — Danses diverses. + + + 9 avril 1865. + +Le dimanche 9 avril le tabala battit. Au jour on embarqua les blessés, +et à 9 heures et demie on se mettait en marche ; mais, après vingt +minutes, Ahmadou fit arrêter et palabra avec les chefs pour obtenir +qu’on lui remît tout de suite les captifs, au nombre de 74, qu’il envoya +à Kénenkou afin d’avoir toute liberté pour sa marche. Cela ne se fit pas +sans peine ; enfin, après plusieurs départs et arrêts, nous partîmes à +trois heures, longeant le fleuve. Il coulait toujours du S.-O. au +N.-E. ; les montagnes de la rive droite, sur laquelle nous étions, +paraissaient s’éloigner un peu, tandis que celles de la rive gauche +bordaient littéralement le fleuve, laissant à peine un kilomètre de +plaine dans les endroits où elles s’en éloignaient le plus. Dans +l’intérieur du Bélédougou on voyait un autre plan de montagnes un peu +plus élevées, indiquant combien le sol est accidenté. + +Notre route inclina bientôt vers le Sud ; nous écartant un peu du +fleuve, nous passâmes alors un marigot profond rempli de roches, qui +doit être un torrent pendant la saison des pluies. Puis à 6 heures du +soir nous passâmes un petit village nommé Kéko ou Kéka ; il était +désert. Notre route, après quelques sinuosités, était venue rejoindre le +fleuve, et à 7 heures 55 minutes le soir nous campions à côté d’un +marigot que fait le fleuve entre une île et la berge. + +Une ou deux pirogues avaient suivi l’armée, et le soir on apporta à +Ahmadou des poissons. Il m’en envoya deux magnifiques, qui furent +d’autant mieux venus que nous faisions fort maigre chère. Nous en étions +réduits à tremper le couscous avec du bouillon de viande séchée au +soleil. Je prie ceux qui sont exigeants pour leur nourriture de se +mettre trois jours à ce régime, et si après ils ne sont pas disposés à +trouver tout bon, j’en serai bien étonné. + + 10 avril 1865. + +Le lundi 10 avril, à 5 heures et demie, on se disposait à partir. Le +fleuve se dirigeait un instant au Sud, sur les deux rives une plaine peu +étendue séparait la berge des montagnes, qui ne semblaient pas fort +élevées ; mais moins d’une demi-heure après le départ, les montagnes de +la rive gauche bordaient le fleuve, et leurs flancs, jusqu’alors unis, +s’escarpaient ; on apercevait quelques mamelons et pics peu élevés, mais +qui commençaient à donner du caractère au paysage. + +De nouveau le fleuve venait du S.-O. A 6 heures et demie nous passâmes +trois tatas en ruine, et dix minutes après nous longions les murs de +Médina, grand village soninké abandonné et ruiné. Une grande mosquée, +avec sa tour ogivale, me le fit aussitôt reconnaître pour un village +musulman et par conséquent de Soninkés. De l’autre côté du fleuve et au +pied de la montagne on apercevait Koulicoro ; enfin, à 6 heures 55 +minutes, nous campions en face de Koulicoro, mais un peu plus loin, à +Gouni, grand village composé de deux tatas situés à 1 kilomètre l’un de +l’autre. Il n’était abandonné que depuis quelques heures. Aussi, en +arrivant en face du village, toute l’armée s’élança au pillage. + +Depuis la veille les cases étaient occupées ou retenues par les hommes +partis à la poursuite des Bambaras. Il ne restait plus grand’chose à +ramasser, et comme on était affamé on continua jusqu’à quatre villages +situés un peu plus loin, deux au bord du fleuve et deux dans +l’intérieur. Une partie du monde alla à Koulicoro en traversant le +fleuve, et quelques-uns fouillèrent la montagne située derrière, où +j’entendis tirer quelques coups de fusil sur des Bambaras qui s’y +étaient réfugiés. + +On trouvait du coton en abondance ; les femmes, en fuyant, en avaient +abandonné beaucoup dans les broussailles, et, dans les cases même du +village, on en avait laissé de grandes quantités. L’indigo, les +ustensiles de ménage remplissaient les villages, mais de vivres, point. +Enfin Tambo arriva, nous rapportant un grand toulon de riz en paille +qu’il avait été _bamé_ (piller) ; il avait aussi un grand sac +d’arachides. D’un autre côté, nos hommes avaient fini par trouver du +beurre de karité, des haricots, des calebasses et de la farine de +Houl[205]. Nous étions sûrs de ne pas mourir de faim pendant quarante- +huit heures. + +Dans l’après-midi, le chef des Somonos de Koulicoro vint se rendre. +Ahmadou le reçut très-bien et lui dit d’aller chercher tout son monde et +de s’établir à Kénenkou. C’était enfin de la bonne politique ; il +accueillait les populations inoffensives et productrices et faisait la +guerre aux guerriers. + +Dans les villages on avait fait quelques captifs, ainsi que dans les +broussailles ; en somme, on paraissait content de l’expédition et on ne +parlait pas de rentrer. L’opinion générale était qu’on allait s’avancer +jusqu’à Bamakou, et, pour ma part, je m’en félicitais déjà, ne +regrettant qu’une chose, c’est qu’on ne parlât pas d’aller plus loin. Il +est vrai qu’on disait qu’une fois à Bamakou on reviendrait par +l’intérieur, en traversant le Bakhoy et qu’on irait jusqu’à Touna. Tout +cela était sorti de la cervelle des Talibés, mais n’était pas entré dans +celle d’Ahmadou. + +Vers le soir j’allai me baigner au fleuve, à l’abri d’une chaussée de +roches qui le traverse, mais laisse le passage des pirogues même en +cette saison. Comme dans tout son cours, le fleuve offrait des +alternatives de bassins profonds séparés par des gués qui, aux plus +basses eaux, gardent de 0m 50 à 1 mètre d’eau. + + 11 avril 1865. + +Le lendemain, 11 avril, tout le monde partait dans toutes les directions +pour piller et ravager. Ahmadou avait ordonné de pousser jusqu’à +Manabougou, et, si on le trouvait désert, d’y mettre le feu, ce qui fut +fait. Un jeune homme, nommé Ibrahim Mabo (c’est-à-dire tisserand), +envoyé en mission depuis quelque temps, par Tierno Moussa, de Koniakary, +campait avec nous, ainsi que le propre fils de Tierno Moussa, nommé +Seïni, qui, dans ce moment, était couché, contusionné fortement par une +balle dans les reins. Ibrahim partit pour Manabougou et revint l’après- +midi. Il avait, avec quelques Talibés, trouvé quatre pirogues de Somonos +qui s’enfuyaient avec leurs bagages ; ils les avaient forcées de venir +se rendre, et après les avoir déchargées de tout ce qu’il y avait à +manger, ce brave garçon m’apportait une poule, cadeau qui avait bien sa +valeur en un pareil moment, surtout si on considère qu’il s’en privait +pour nous la donner. + +Ibrahim, de ce jour, devint un de mes amis, ainsi que Seïni, et je pus, +par la suite, les récompenser tous deux du plaisir que m’avait fait le +cadeau de la poule. + +Dans l’après-midi j’allai voir Ahmadou qui était campé dans une case du +village et se faisait masser et éventer, tout en causant avec ses +intimes. Il fut gracieux pour moi, et tout en me donnant des éloges +pompeux et exaltant ma bravoure, comme firent à son exemple les +assistants qui naturellement surenchérissaient, il me pria de ne plus +recommencer d’exercices du genre de ceux auxquels j’avais eu le bonheur +d’échapper. + +Le soir nous eûmes une petite pluie ; c’était la queue d’une tornade qui +passait un peu loin et allait sans doute s’abattre dans les montagnes. +Au commencement du grain, Tierno Alassane vint me voir et me fit présent +d’environ quarante litres de riz en paille. Ce présent aurait eu une +grande valeur le matin, car après tout nous avions fait maigre chère, +mais, le soir, il en avait d’autant moins que, comme on partait le +lendemain, j’étais en droit de me demander si Tierno Alassane n’en était +pas embarrassé. + +Pendant toute la journée on avait démoli les villages et brûlé le bois +des charpentes. Les cavaliers avaient brûlé tous les villages +abandonnés, jusqu’à Manabougou, où il ne restait plus rien à faire, et +le lendemain on battait le tabala. Dès le jour, on brûlait en monceaux +tout ce qui restait du village, on cassait les ustensiles et chacun +chargeait son butin de coton, d’indigo, etc. A sept heures et un quart +l’armée descendait dans le lit du fleuve, qu’on traversait en ayant de +l’eau jusqu’à la selle sur un grand cheval. Nos cantines, sur le dos +d’une grande mule, prenaient un bon bain, qui transformait nos +provisions de couscous en bouillie et avariait notre poudre et nos +cahiers. + +Nous atterrîmes de l’autre côté, à mille mètres au-dessus de Koulicoro +vers 8 heures. En cet endroit le Niger avait bien mille à douze cents +mètres de large et un seul banc de sable était à découvert dans son lit. + +On entra dans Koulicoro pour le brûler, et quelques instants après, au +moment de se mettre en marche, Ahmadou, afin qu’on pût suivre les +grandes marches qu’il se proposait de faire, ordonna de livrer au feu +tout le coton ramassé. Il y en avait plus de trois mille kilogrammes +dans ce que je vis. Puis il expédia une petite colonne de Sofas en +avant, pour brûler tous les villages sur la route de Yamina, où nous +nous rendions, afin d’éviter qu’on s’y arrêtât. + +Alors on se mit en marche longeant le fleuve et on traversa +successivement Soo, village abandonné, remarquable par un fruit qu’on y +trouvait en abondance ; c’était un fruit sain, en grappes assez +analogues à des grappes de groseille, mais beaucoup plus grosses, chaque +fruit ayant la dimension d’un gros grain de raisin. Ce fruit jaune était +sucré, mais un peu astringent. + +Vers 11 heures 40 minutes, on quittait ce village, peu important +d’ailleurs, et à 1 heure 20 minutes on entrait à Yamina (ou Nyamina), +petit village ruiné et brûlé ; des greniers à mil flambaient, et en +dépit des ordres d’Ahmadou, chacun en emportait des provisions. Le +docteur, qui y était entré, nous rapporta du mil pour nos chevaux ; mais +le soir nous nous aperçûmes qu’il était germé : c’était du mil qu’on +avait mis fermenter pour faire de l’eau-de-vie. + +A 3 heures 30 minutes, nous traversâmes un village désert et nous +arrivâmes à l’entrée d’un grand marigot plein d’eau. + +J’avais cru apercevoir l’entrée de ce marigot le jour où nous quittions +Dina, mais je m’étais figuré que c’était le fleuve qui faisait un coude +en formant une île ; ici, le doute n’était plus possible ; je me +trouvais en face du grand marigot du Bélédougou, qui remonte dans le +N.-E. très-loin. Il est très-profond, et doit, selon toute probabilité, +être le marigot d’écoulement de toute la pluie de ce pays, et le même +que nous avions traversé en quittant Diangounté et qu’à cette époque on +nous avait dit venir tomber au Niger au-dessus de Bamakou. Il suffit +d’examiner avec soin la carte du voyage de Mongo Park pour se convaincre +que ce marigot est la Frina, dans laquelle il faillit se faire manger +par les crocodiles. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il n’y avait pas moyen +de le traverser, et le docteur qui, s’égarant, le suivit quelque temps, +ne vit que ses berges à pic et il lui fallut rebrousser chemin pour +venir nous retrouver. + + 12 avril 1865. + +En arrivant à ce marigot, la colonne descendit dans le lit du fleuve, et +nous traversâmes un gué qui nous conduisit sur un banc de sable placé +comme une barre devant ce marigot, et de là, en traversant un autre gué, +nous vînmes rejoindre la rive gauche, de l’autre côté du marigot. On +campa presque immédiatement ; nous étions en face de Gouni, la nuit +était presque close, j’errai quelque temps à la recherche de mes hommes, +et quand je les trouvai, le docteur manquait. J’attendis un peu, puis +voyant qu’il n’arrivait pas, je devinai qu’il avait suivi le marigot +comme j’avais failli le faire moi-même. Et comme il pouvait y faire une +mauvaise rencontre, que le passage du fleuve était de plus très- +difficile, je fis prévenir Ahmadou afin qu’il envoyât à sa recherche. +Peu après Quintin rentrait. Notre route avait toujours longé les berges +à petite distance, il n’y avait qu’un endroit où nous avions coupé une +petite montagne qui vient tomber dans le fleuve. Toute la soirée je fis +sécher notre couscous, qui était en partie perdu, et qui pourtant nous +était d’autant plus précieux que c’était notre seule nourriture. + +Le lendemain on marcha depuis 5 heures 50 minutes jusqu’à 4 heures du +soir sous une chaleur lourde et un ciel de plomb ; notre route +s’écartait un peu du fleuve, nous longions une ligne d’étangs qui +semblait devoir faire un second fleuve parallèle au premier, à la saison +des hautes eaux. Il y avait là des spectacles magnifiques, des plaines +d’herbes vertes splendides bien que nous fussions au plus fort de la +saison sèche. Malheureusement ce pays, qui contient assez de pâturages +pour des centaines de troupeaux, était désert et les villages que nous +traversions étaient abandonnés. Le plus beau de ces lacs, que nous +passâmes vers 3 heures, s’appelle Mina. + +Dès qu’on fut campé, et même auparavant, Ahmadou avait fait garder la +route et défendre que personne ne le précédât à Yamina, dont nous +n’étions plus éloignés, et il y avait envoyé l’ordre de fermer les +portes et de saisir les chevaux de tous ceux qui s’y rendraient. Ce soir +encore il fallut se contenter de la maigre chère des jours précédents. +On trouva dans un village nommé Konina, situé presque en face de +Ségalani, quelques ustensiles avec lesquels on fit bouillir le peu de +viande séchée qui restait, et on trempa le couscous. Mais il nous +tardait d’avoir le lendemain une nourriture plus réparatrice, surtout +après des marches aussi fatigantes. + + 14 avril 1865. + +Le vendredi 14 avril, nous arrivâmes à 9 heures 25 minutes à Yamina, et +en dépit des efforts de Billo et de ses adjoints, il se produisit une +débandade générale. On arriva aux portes, qu’on trouva fermées ; alors +on escalada les murailles, et on entra dans la ville comme si on la +prenait d’assaut, tant on avait hâte de se loger. Depuis la veille, +cédant aux sollicitations de Tierno Seïni et d’Ibrahim, j’avais promis +d’aller loger chez un de leurs amis, Soninké fort riche de Yamina. Après +avoir attendu à la porte du quartier où il logeait plus d’une heure, et +bien au delà du temps où Ahmadou était entré dans le village, il me +fallut attendre encore à la porte de sa cour, qu’il avait fermée parce +qu’elle était littéralement envahie. Enfin nous entrâmes ; mais +reconnaissant l’impossibilité de nous loger au milieu de ce tohu-bohu, +nous ressortîmes avec Tambo et allâmes camper à la première place où +nous avions campé le 22 février de l’année précédente. + +Cette place, jadis ouverte, était fermée par une muraille crénelée et +une porte fortifiée ; tout le village avait été ainsi transformé. Quant +à la population, elle avait diminué. La maison de la fille d’Ali était +encore là, plus délabrée qu’à l’époque où nous arrivâmes ; mais un +Talibé, qui y avait élu domicile, avait construit dans l’angle un petit +hangar proprement sablé, qu’il voulut bien me prêter et dans lequel je +m’installai en me barricadant avec des nattes pour être chez moi. +J’envoyai alors au marché, puis je finis par m’y rendre moi-même ; il +était peu fourni, on n’y avait tué qu’un bœuf qui était hors de prix. +Nous achetâmes de quoi déjeuner, et en rentrant, j’appris qu’Ahmadou +avait envoyé San Farba pour me faire camper dans une case. Je le fis +remercier d’avoir pensé à moi, et lui dis que j’étais assez bien où je +me trouvais et qu’une seule chose nous manquait, des vivres. + +Il répondit qu’il ne voulait pas que je restasse là, qu’il entendait +qu’on me donnât une case à moi seul, et envoya dire au chef du village, +à Fahmahra, d’en faire dégager une tout de suite, d’y faire porter un +mouton, des poules, du mil et du riz. Nous changeâmes donc encore une +fois de campement, et il était une heure et demie quand nous fûmes +installés ; mais au moins, cette fois, nous étions à peu près bien. + +Peu à peu les choses promises par le chef arrivèrent ; toutefois le +mouton ne fut envoyé qu’à la troisième sommation d’Ahmadou. + +Le malheureux Fahmahra, qui avait bien d’autres charges sur les épaules, +en perdait la tête, mais Ahmadou ne plaisante pas et il fallut qu’il +trouvât notre mouton, malgré ses protestations qu’il n’y en avait pas un +seul dans le village. + +De tous mes besoins celui de repos était le plus impérieux ; depuis deux +jours j’étais fortement enrhumé du cerveau et le rhume venait de me +gagner la gorge ; cela avait ajouté beaucoup aux fatigues déjà +accablantes d’une route sous le soleil d’avril. Aussi je me couchai le +soir de bonne heure, mais à 9 heures et demie je fus réveillé par Samba +Yoro, qui arrivait avec la deuxième mule, nous apportant du couscous et +du riz. Il avait entendu dire par les courriers qui avaient apporté la +nouvelle de la prise de Dina que j’étais blessé de deux balles, et se +trouvant à peu près guéri, grâce à la décoction de racines d’ipéca, il +s’était mis en route avec ces courriers pour rejoindre l’armée. Partout, +sur leur passage, ses compagnons avaient exploité à son profit et au +leur la générosité des Bambaras, en le présentant comme un des blancs +d’Ahmadou, ce qui l’avait amusé. Ils étaient arrivés ainsi gorgés de +lait, d’œufs et de poulets jusqu’à Boghé, où ils avaient appris que +l’armée était à Yamina. + +A partir de ce moment j’étais un héros dans Ségou. + +Samba Yoro me raconta que le chemin était couvert de gens chargés de +pillage, qui avaient emporté force kouloulous en dépit des ordres +d’Ahmadou. + +J’avais pensé que le lendemain on se mettrait en route pour Ségou ; mais +au lieu de cela, on envoya six cents cavaliers reconnaître Konina, +centre actif de la révolte, situé dans l’Est et où s’étaient rassemblés +les habitants de quatre villages. + +Le soir, ces cavaliers rentrèrent ; les gens du village étaient sortis à +leur rencontre, mais se voyant chargés, ils étaient rentrés au galop, et +on leur avait tué quelques hommes et pris quatre femmes. La question +était de savoir si on allait attaquer ce village. Bien du monde opinait +pour l’attaque, mais on prétexta le manque d’eau, qui eût pu, en effet, +par la chaleur écrasante, devenir cause d’un désastre, et on se décida à +rentrer à Ségou. + +Pendant la journée, le chef du village vint présenter à Ahmadou le +cadeau des habitants, consistant en quatre cents boubous lomas d’une +valeur de quatre à dix mille cauris chaque. En même temps il dénonçait +un Soninké, le fils de Fili Koulou Tiguy, comme ayant refusé de +participer à ce présent. Fili Koulou Tiguy était une femme colossalement +riche qui était dévouée au parti bambara ; l’année précédente elle avait +organisé un complot de révolte et avait prié Niansong de venir entrer +dans Yamina, lui offrant de nourrir son armée, de la fournir de +vêtements et de femmes, pendant plus d’un an. Ce projet avait été +découvert, et pour commencer, Ahmadou avait enlevé à cette femme tout +son or, mais elle restait encore très-riche. On l’avait internée à +Ségou, et son fils était chef de maison. + +Ahmadou le fit appeler et lui demanda l’explication de sa conduite. Il +répondit que s’il faisait un cadeau, il voulait le faire seul, sans se +mêler aux autres. + +« Alors, dit Ahmadou, tu me donneras dix boubous lomas brodés » (qui +valent de douze mille à quarante mille cauris pièce). + +Quant à moi, j’allai visiter mon ancienne habitation, la case de +Sérinté. Le vieux n’y était plus depuis plusieurs mois, on l’avait +accusé de comploter, et il avait été appelé à résider à Ségou. Je +trouvai son fils, qui commençait à être un homme, et ses femmes qui me +reçurent avec effusion et me remercièrent de ma visite comme d’un +honneur auquel elles ne s’attendaient pas. + +Je suis sûr que dans cette maison on garde un bon souvenir des blancs. + + 16 avril 1865. + +Le dimanche 16 avril, à 4 heures du matin, nous fûmes réveillés par les +sons du tabala. On m’avait fait espérer la veille un jour de repos de +plus et j’en avais grand besoin, mon rhume faisant des progrès. Au lieu +de repos, une journée de vingt-quatre heures pénibles m’attendait. + +Nous fîmes tout de suite charger les bagages, qu’il fallut décharger de +nouveau pour sortir de la porte du village ; nous conduisîmes les +animaux boire au fleuve et nous allâmes rejoindre le tabala à l’Est du +village. Personne n’avait indiqué la route qu’on allait suivre, il +fallait donc que le tabala se mît en marche et ce ne fut qu’à 6 heures +et demie. Le chemin s’écarta tout d’abord du fleuve, dont la berge est +irrégulière, coupée de marigots et inondée aux hautes eaux. Nous +suivions le chemin des villages, et nous passâmes en admirant le pays, +Kolimané, Gangué, Ntialo. + +A ce moment nous étions au bord du marigot de Diabal, que nous laissions +sur notre droite ; peu après nous arrivions aux ruines de Diabal, où de +nombreux squelettes témoignaient encore du combat furieux qui y fut +livré en 1860, de même que quelques tombes grossières montraient que le +village ne s’était pas rendu sans faire essuyer quelques pertes aux +Talibés. + +On ne s’arrêta pas à Diabal et on marcha droit sur le fleuve, en +franchissant le marigot de Diabal presque à pied sec ; le marigot +s’enfonçait dans l’intérieur. Vingt minutes après nous étions au bord du +fleuve en face de Mignon. Ce fut là qu’on traversa le fleuve, avec de +l’eau jusqu’au haut du poitrail des chevaux. Ce passage dura au moins un +quart d’heure, ce qui représente au moins 1500 mètres d’eau. Il était 1 +heure 45 minutes, et tous les piétons tiraient la langue, car la chaleur +était accablante, et sur la route on n’avait eu de l’eau que de distance +en distance. Ahmadou fit halte sous les grands arbres situés à l’Est du +village, où il reçut les félicitations des Bambaras et le dîner qu’ils +crurent devoir lui apporter, composé de nombreuses calebasses de sanglé, +de lait, de mil, dont la plupart passèrent en quelques instants par les +vastes gosiers des Sofas. + +Ahmadou alors commença à faire un palabre avec eux, à mon grand +déplaisir, car je souffrais d’un affreux mal de tête, et je ne pouvais +me reposer. + +Enfin, à 2 heures 50 minutes on se remit en route, longeant le fleuve, +et nous traversâmes successivement Tiécorola, Daya, Fanson. + +On arriva à ce village à 4 heures 15 minutes, et comme on disait qu’on +allait y camper, je choisis un arbre pour nous abriter ; mais tout à +coup Ahmadou changea d’avis, et la colonne prit la route de l’intérieur. +Je repartis devant avec Diali Mahmady, qui, je le supposais au moins, +devait savoir où l’on allait s’arrêter. Je le suivis au petit galop +jusqu’à Boumoundo, où nous arrivâmes à 6 heures du soir. Nous nous +installâmes pour camper ; j’avais déjà attaché mon cheval, j’avais des +sécos pour me coucher et on venait d’apporter à Diali une grande +calebasse de lait aigre, lorsque arriva un Talibé qui nous dit +qu’Ahmadou était arrêté en arrière. Aussitôt nous bûmes le lait, et, +pour ma part, étant à jeun depuis le matin, j’en pris plusieurs litres. +Puis je repris au pas la route de l’Ouest ; mon cheval ne pouvait plus +courir. + +[Illustration : Latir Sène, laptot de Gorée.] + +J’arrivai au campement, seul, vers sept heures et demie. J’eus bien du +mal à trouver Quintin au milieu des feux qui m’aveuglaient ; mais à +force d’appeler je fus entendu, et j’appris que Latir et Samba Yoro, +tous deux malades, étaient perdus. Latir ne pouvait plus marcher ; on +l’avait placé sur la mule de Samba Yoro. J’envoyai à leur recherche et +vers huit heures et demie on vint me dire qu’ils étaient dans le village +peuhl qui se trouvait un peu au Sud. + +Dès lors, tranquillisé sur leur compte, je ne songeai plus qu’à dormir. +Il y avait quinze heures et demie que j’étais à cheval. + + 17 avril 1865. + +J’avais compté sur une bonne nuit et je m’étais étendu avec bonheur sur +quelques brassées de paille, lorsqu’à minuit le tabala nous réveilla. +Ahmadou repartait. J’étais furieux. Je fis manger les hommes, et tout ce +qui restait de couscous fut vite absorbé ; puis, à une heure et demie, +je me mis en route très-tranquillement. A 2 heures 45 minutes nous +retraversions Boumoundo. La route était couverte de gens qui, cédant à +la fatigue, s’étaient couchés et ne pouvaient se relever. Moi-même, un +instant vaincu par le sommeil, je m’étendis par terre tenant la bride de +mon cheval dans la main, et j’y fusse resté longtemps si Souleyman, qui +ne me quittait jamais, ne m’eût réveillé au bout d’un quart d’heure. + +A 4 heures nous atteignîmes Somono Dougou, à 5 heures 30 minutes Dougou +Kounan, et à 6 heures je repassais à Ségou Koro, devant la case où +j’avais campé avant le départ ; je continuai ma route vers Ségou aussi +vite que le pouvait le cheval de Samba N’diaye, grièvement blessé au +garrot, et je n’y rentrai qu’à 8 heures, au milieu de l’enthousiasme +général des habitants. + +Les laptots ne furent tous rentrés que vers 11 heures. Latir allait +mieux. Quant à moi, j’essayai de dormir. + +Les premiers mots de Samba N’diaye avaient été de me dire qu’il était +arrivé deux hommes du Macina, ce que j’avais appris déjà par Samba Yoro. +Les chefs du Macina avaient, à leur dire, changé de position. Ils +plaçaient El Hadj à Bandiagara, où décidément, disaient-ils, il avait +élu domicile. Tidiani était à Saré Malal, Tierno Aimouth, autre chef, +gardait Hamdallahi, tandis que Balobo et le fils d’Ahmed Beckay se +disputaient à main armée le commandement du pays. Ils confirmaient la +nouvelle de la mort d’Ahmed Beckay, et c’était la seule chose vraie de +leur récit. + +A peine arrivé à Ségou, je tombai malade : j’avais d’affreux maux de +tête, je ne pouvais rien manger. Je recevais de nombreuses visites, et +la première fut celle de Tambo : il venait me remercier d’avoir bien +voulu me charger de toute sa compagnie qui, sans cela, aurait, comme la +moitié de l’armée, souffert de la faim la plus cruelle. Les jours +suivants mon état empira ; l’affreuse nourriture à laquelle était +condamné mon estomac l’avait délabré, je vomissais continuellement. +J’avais une gastrite : ce ne fut que le 28 avril que je recommençai à +manger, et encore je ne supportais que le lait, auquel j’ai dû plus +d’une fois de ne pas succomber. Mes forces étaient épuisées, et +cependant j’allais avoir de nouveaux ennuis à surmonter. + + 28 avril 1865. + +Ce furent d’abord de fâcheuses nouvelles de la route de Nioro. Deux +femmes venues de Ouosébougou disaient qu’Amadi Sambouné avait chassé les +Talibés de leur village, et qu’il ne voulait pas même les voir. Les +Talibés avaient envoyé chercher du secours à Ouosébougou et étaient +venus s’y réfugier sous la protection d’une centaine d’hommes qui +étaient allés les chercher. + +Cette nouvelle ne nous laissait pas grand espoir en une délivrance +prochaine, mais nous allions avoir d’autres sujets de tracas. + + Mai 1865. + +Le 1er mai je fis demander à Ahmadou des cauris, car je n’avais plus +rien de ceux qu’il m’avait donnés, et ma réserve était bien diminuée. Il +demanda si nous n’en avions plus, chose qui m’étonna, car c’était la +première fois qu’il me faisait une pareille question ; il ajouta qu’on +revînt le trouver quand il serait chez lui. + +Le lendemain on ne put le voir. Il ne sortit que pour aller chez ses +femmes. Le 3 mai Samba Yoro et Samba N’diaye allèrent le trouver, et il +leur dit sur un ton de mauvaise humeur qu’il n’avait pas oublié ma +demande. Ils restèrent toute l’après-midi, et avant de le quitter ils la +lui rappelèrent encore ; cette fois il ne répondit pas. Je n’en revenais +pas. Samba N’diaye me dit qu’Ahmadou trouvait que nous avions dépensé +bien vite les derniers cauris, mais qu’il irait lui parler. Je le priai +de dire à Ahmadou que non-seulement j’avais dépensé ce qu’il m’avait +fourni, mais 20000 cauris en plus, que j’avais en réserve. + +Et pour bien montrer à Samba N’diaye que je n’avais plus de cauris, je +lui en empruntai quelques mille. + + 4 mai 1865. + +Le 4, Samba N’diaye alla trouver Ahmadou, qui était sur la place, et lui +parla. Ahmadou répondit, d’un ton de mauvaise humeur, qu’il fallait +venir quand il serait chez lui. Samba resta jusqu’à la rentrée +d’Ahmadou, mais celui-ci arrivé à sa porte, renvoya tout le monde. + +Cette fois je ne savais que penser ; ne voulait-il plus me fournir le +nécessaire ? Était-il fâché contre moi ? Cependant je ne lui en avais +donné aucun motif, bien au contraire ; le lendemain de son arrivée en +m’envoyant un bœuf il avait témoigné de sa considération pour moi devant +Samba Yoro. + +Le lendemain je lui avais fait demander à acheter parmi les Kouloulous +un des deux magnifiques boubous que Seïdou le courrier avait pris à Dina +et qu’il venait de remettre, et Ahmadou avait répondu qu’il m’en +donnerait un, car ces boubous venant d’un des chefs de captifs, et peut- +être de Niansong, lui revenaient de droit. Je ne pouvais comprendre à +côté de cela cette obstination à ne pas me donner de cauris. Je me +décidai à aller chez lui le lendemain. + + 5 mai 1864. + +C’était le 5 mai, à 8 heures et demie ; Samba N’diaye alla le prévenir +que j’étais devant sa porte ; il déjeunait. Samba attendit. Ahmadou +rentra dans ses appartements et ressortit une heure après. Samba N’diaye +alors s’approcha et l’informa de notre présence. Il répondit : « Dis- +leur de retourner chez eux, je n’ai pas le temps. » + +Je sais qu’à sa porte beaucoup de monde se pressait, que des Bambaras +lui apportaient des cadeaux de poisson fumé ; mais ce n’était pas une +raison pour répondre comme il le fit, surtout sur un ton dont Samba +N’diaye fut atterré. + +Ma détermination fut vite prise. J’allai chez Oulibo le prier +d’intervenir entre Ahmadou et moi, avant que le débat ne s’aggravât. Je +lui dis que la manière d’agir d’Ahmadou ne me convenait pas, que je ne +pouvais la supporter, qu’il ne voulait même pas m’écouter ni m’entendre +quand j’avais besoin de lui parler, et qu’en ne me donnant pas ce dont +j’avais besoin il manquait à sa parole. Quoique parlant avec calme, +j’étais visiblement mécontent, et le premier soin d’Oulibo fut de +m’apaiser en disant qu’il était impossible qu’il n’y eût pas un +malentendu, et qu’Ahmadou était incapable de me refuser des cauris. + +En effet, il alla chez Ahmadou, qui bientôt me fit envoyer 100000 cauris +et du sel ; en me faisant dire que dans tout cela il n’y avait qu’un +oubli, qu’il ne pouvait pas encore me recevoir, mais que dès qu’il +aurait le temps il nous ferait appeler. + +Cette affaire était arrangée, mais je conservais une appréhension +relativement aux futures demandes de cauris que je pouvais avoir à +faire, et je restreignis encore mes dépenses aux limites de la plus +stricte économie. Le lendemain était le jour de la Tabaski et il me +fallut faire mon deuil de mon audience pour quelque temps. + + 6 mai 1865. + +La fête de la Tabaski fut plus gaie que celle de l’année précédente. +Ahmadou alla s’installer à _Doubalel Coro_ (le vieux Doubalel), au petit +marché, près de notre maison. Son escorte était très-nombreuse et tous +les Sofas vinrent faire des danses accompagnées de coups de fusil. +L’après-midi Ahmadou rentra, mais alors les Bamboulas commencèrent de +tous côtés et durèrent plusieurs jours. Diali Mahmady était allé +s’installer à la porte d’Ahmadou sur la place qui se trouve entre sa +maison et le mur de clôture de la maison d’El Hadj, et là, les danses et +la musique n’arrêtaient pas même la nuit. Son orchestre se composait de +trois guitares mandingues, d’un balophon[206], et aux sons de ces +instruments venait se joindre le chant d’une compagnie de femmes, dont +sept au moins étaient à lui, et qui s’accompagnaient avec des cymbales +de fer. + +Mais ce qui était plus curieux, c’était un groupe de danseurs bambaras +qui s’était établi à la porte d’Arsec. Le chef de ces danseurs était +vêtu d’un boubou de filet dont chaque maille était couverte de petits +morceaux de bambous suspendus par une extrémité ; son bonnet pointu +était garni de graines violettes du pays ; pour toute musique, avec ses +chants, il avait des calebasses creuses et percées et d’autres remplies +de cailloux qu’il agitait en cadence ; ses compagnons étaient vêtus +d’une façon analogue. Il est impossible de décrire l’indécence des +danses de ces Bambaras ; quelques-uns n’étaient que comiques : tels +étaient un pied-bot qui dansait et un individu paralysé des jambes qui +dansait sur les bras ; mais d’autres hommes bien constitués se livraient +à des contorsions très-caractérisées, qui avaient le pouvoir d’attirer +et de faire rire toutes les jeunes filles et les femmes de la ville, +sans compter pas mal d’hommes, et celles qui enfermées par leur seigneur +et maître ne pouvaient venir voir, y envoyaient leurs esclaves, et se +faisaient raconter et simuler dans l’intérieur des cases ce qu’on avait +vu sur la place. + +[Décoration] + + +[Note 205 : Houl. Arbre très-commun dans la Casamance, mais rare au +Sénégal, appartient à la famille des légumineuses. Les gousses +renferment une farine jaune sucrée qui est recherchée comme aliment et +comme friandise. On en fait des pains, qu’on cuit à la vapeur et qui se +conservent longtemps.] + +[Note 206 : Balophon, sorte d’harmonica des noirs, qu’on peut voir au +Musée des colonies.] + + + + + CHAPITRE XXXIII. + +Aguibou vient me voir. — Sa conversation. — Difficulté de voir Ahmadou. +— Cadeau d’un prince à Samba Yoro. — Ahmadou m’accorde le droit d’entrer +chez lui comme les Talibés. — Razzia d’Alassane Ghirladjo. — Achat d’un +enfant par le docteur. — Prix élevé du mil. — Arrivée d’un homme de +Dinguiray. — Arrivée de Badara Tunkara. — Nouvelles du pays. — Le +docteur souffre cruellement d’ophthalmie. — Préparatifs pour une +expédition en plein hivernage. — Extraction d’une molaire. — Palabre +d’Ahmadou avec les Talibés. — Cadeaux à l’armée. — Les magasins +d’Ahmadou. — Bonnes nouvelles du Bakhounou. — Fausse nouvelle de la mort +de Mari. — Ahmadou sort et je l’accompagne seul. — Orage épouvantable à +Ségou Koro. — Samba N’diaye avec ses canons. — Tierno Abdoul Kadi me +demande de lui prêter Seïdou. — Une indélicatesse de Samba Yoro. + + + 8 mai 1865. + +En attendant la fin de ces fêtes, diverses compagnies étaient parties +faire des razzias. Le 8 mai 1865, Aguibou vint me voir avec ses Talibés +et ses Sofas : la fête continuait. Il fut plus aimable que jamais et +même expansif. Il me répéta les nouvelles du Macina que j’avais déjà +entendu colporter, et auxquelles je n’attachais pas grand crédit, mais +il m’annonça, ce qui était plus sérieux, que des Bambaras étaient venus +se rendre à l’almami de Kénenkou. + +Peu à peu et par une pente insensible la conversation devint générale et +Aguibou y mêla de temps en temps quelques paroles. Le sujet en était +léger, quelquefois obscène, et tout à fait du goût des musulmans, qui +adorent ce genre de conversation. + +Enfin, avant de partir, Aguibou me fit cadeau de dix gourous, et Samba +N’diaye étant venu, il lui en fit acheter qu’il me donna encore. + +Je partageai les gourous en partie entre les assistants, mais j’en mis +quelques-uns en réserve, car je commençais à y prendre goût, et +plusieurs fois, dans cette dernière expédition, j’en avais éprouvé les +bons effets. + +Si aimable qu’il fût d’habitude, j’avais remarqué quelque chose +d’extraordinaire dans la manière d’être d’Aguibou ; en effet, il voulait +avoir un peu de poudre française, et en partant il avait chargé Samba +Yoro de m’en demander pour lui. + + 10 mai 1865. + +Le 10 mai la fête était finie. Ahmadou avait fait ses largesses aux +griots. J’allai chez Oulibo le remercier de son intervention et lui +rappeler que je désirais voir Ahmadou ; le soir même Samba N’diaye +m’affirma qu’Oulibo en avait parlé à Ahmadou, mais sans obtenir d’autre +réponse que celle-ci : _Min ani_ (j’ai entendu), formule dispensant de +donner une réponse catégorique. Déjà on parlait du départ d’une nouvelle +armée. + +Les razzias envoyées revenaient presque toutes avec du butin ; c’est +ainsi que les gens de Koghé, partis au nombre de trois cents, avec un +tabala, avaient enlevé un village de Somonos et pris soixante femmes. +Une autre razzia qui avait été dans les environs de Sarrau avait mis un +village en fuite et ramenait douze bœufs porteurs, qu’on disait +appartenir à Mari, et quelques femmes ; ils avaient eu quelques blessés +et quatre chevaux tués. Une autre qui était allée dans le Baninko +revenait avec la moitié seulement de son butin, l’autre moitié lui ayant +été reprise par les Bambaras. Ces faits signalaient un peu de faiblesse +et de démoralisation chez les Bambaras, et comme on parlait d’envoyer +une armée, je voulais tenter de faire partir mon courrier, ainsi que +cela avait été promis par Ahmadou depuis longtemps. + +C’était une tentative que je faisais plutôt pour tâter Ahmadou que dans +l’espoir de réussir, car je ne pouvais me dissimuler que dans l’état de +la saison il était difficile de faire passer un courrier dans les +broussailles où il n’y avait plus d’eau, et je savais la route bien +dangereuse puisque personne n’arrivait de Nioro. + + 13 mai 1865. + +Le 13, je tentai une nouvelle démarche près d’Oulibo, et cette fois je +me plaignis encore plus que la première, disant que je ne pouvais pas +souffrir d’être ainsi traité, que je demandais à parler à Ahmadou, qu’il +fallait que je lui parlasse, et que si je ne l’obtenais pas, j’irais le +lui dire sur la place la première fois qu’il serait dehors. + +Malgré ces plaintes je dus ronger mon frein pendant quelques jours +encore, et j’aurais été bien tourmenté sans une histoire des plus +comiques, que je signale comme trait de mœurs, et qui vint m’apporter un +peu de distraction. + +Quelques jours auparavant Ahmadou Mustaf (Tall), cousin d’Ahmadou, était +venu me voir. Il avait aux pieds des _mouqués_ neufs ou pantoufles du +pays. Samba Yoro les regarda en les admirant, et Mustaf lui dit : +« Prends-les, je t’en fais cadeau. » Samba refusa d’abord, mais Mustaf +ayant insisté, il le remercia et se mit les mouqués aux pieds avec mon +autorisation ; comme il n’avait avant cela qu’une paire de sandales, +avec la générosité ordinaire des noirs, il fit cadeau de ces dernières à +Diatourou, le captif de Samba N’diaye, qui partit enchanté de la bonne +aubaine. + +Peu d’instants après Samba Yoro, tout heureux de sa chaussure, se +promenait au marché quand un jeune Sofa vint lui réclamer ses mouqués, +disant qu’ils étaient à Seïdou Dalia, autre cousin d’Ahmadou, qui les +avait perdues la veille chez Ahmadou. + +Samba Yoro fut très-ému, mais on alla aux explications, et il se trouva +que la veille, en sortant de chez Ahmadou, Mustaf, qui y avait dîné, +avait enlevé les chaussures de son cousin (il n’en portait lui-même que +rarement), et il s’était cru en droit d’en faire une largesse. Seïdou +réclama ses chaussures et Samba Yoro se trouva nu-pieds. + +La morale de tout ceci c’est qu’en Afrique plus que partout il faut se +défier des cadeaux qu’on vous fait aussi spontanément et surtout ne pas +se hâter d’en faire profiter les autres. + + 16 mai 1865. + +Enfin, le 16 mai, j’obtins l’audience si souvent demandée, et encore ce +ne fut que grâce à l’insistance d’Oulibo. + +Jamais je n’avais trouvé si peu de monde chez Ahmadou. Outre les +princes, ses frères ou cousins, il n’y avait que Sidy Abdallah, Bobo et +Oulibo. + +Après les premières politesses échangées, je dis simplement à Ahmadou +que j’avais bien des choses sur le cœur et j’entamai la question des +audiences indéfiniment retardées. Jamais victoire ne fut plus facilement +remportée. + +« Je ne puis te promettre de me voir chaque jour, car j’ai beaucoup +d’affaires, mais je sais que les envoyés doivent être reçus quand ils en +ont besoin, et comme je ne veux pas que tu aies de la peine, maintenant +tu pourras venir quand tu voudras me voir, lorsque je serai dehors, et +comme les chefs du pays. » + +J’avoue que j’étais loin d’espérer un pareil résultat ; certes il me +restait encore à franchir la dernière porte, mais je n’étais plus obligé +de demander à l’avance les audiences, et ce fait seul indiquait combien +j’avais gagné dans l’esprit d’Ahmadou depuis mon arrivée dans le pays. + +J’entamai alors la question du courrier, et Ahmadou me répondit, ainsi +que je m’y attendais, que dans ce moment il faudrait une armée pour se +rendre à Nioro. Aussi je n’insistai pas pour le départ immédiat, mais il +me fut promis qu’il partirait dès que les pluies seraient arrivées, et +Ahmadou s’engagea à mettre un homme avec Seïdou. + +Je traitai ensuite la question de la ration de mil, dont je demandai +l’augmentation en raison de sa cherté, car le prix montait chaque jour, +et j’obtins une augmentation de quarante litres par mois. Le palabre +était terminé à mon entière satisfaction ; je remerciai Ahmadou et +rentrai. + +Le même soir une razzia rentrait sous le commandement d’Alassane +Ghirladjo, dont j’ai déjà parlé. Ils étaient cent treize cavaliers. Ils +avaient été au delà de Sansandig enlever sur la rive un village de +Peuhls ; ils avaient tué une grande partie des hommes et ramenaient les +femmes au nombre de trente-trois, plus 157 bœufs et 3 chevaux. Au nombre +des captifs il y avait un malheureux enfant qui fut donné par-dessus le +marché dans le partage à un de mes voisins. Cet enfant était dans un +état effrayant ; on l’avait attaché derrière une selle et il avait la +poitrine et le derrière en sang par suite des mouvements du cheval. Il y +avait trois jours qu’il n’avait mangé quand le docteur, apitoyé sur son +état, se décida à l’acheter contre 3700 cauris, c’est-à-dire 9 à 10 +francs. Il fallut bien du temps pour l’apprivoiser, et il coûta plus de +soins qu’il n’avait coûté d’argent, mais au moins il nous resta et +surtout au docteur qui s’en occupait ; ce dernier avait pour lui les +soins d’un père, sans autre récompense que la satisfaction d’avoir fait +une bonne œuvre et soustrait un individu aux deux plus grands malheurs +qui puissent le frapper, l’esclavage et l’islamisme, car cet enfant se +montrait rebelle et paraissait avoir de l’aversion pour nous. Ousman, +ainsi se nommait ce jeune Poul, est rentré à Saint-Louis, où il est +confié aux soins du préfet apostolique. Il était de la famille des +Diallo ; sa mère vit encore ainsi que deux de ses sœurs ; elles sont +esclaves à Ségou. + +Nous étions à la fin de mai et l’hivernage approchait ; je songeais à +faire partir mon courrier, mais c’était la seule chose dont Ahmadou ne +se préoccupât point. Il se préparait à une nouvelle expédition. Chaque +jour les bamé ou razzias partaient et allaient piller aux environs de +Sansandig ou dans l’Est ; presque toujours elles ramenaient du butin, ce +qui montrait assez que le pays était démoralisé. C’était le moment de +frapper un grand coup, et si Ahmadou eût mieux conduit son affaire, il +pouvait en peu de mois reprendre bien du terrain. Mais à Ségou les chefs +ne sont jamais d’accord avec le roi, et quand ils le sont, les soldats +sont mécontents. Aussi, bien qu’Ahmadou eût ordonné de compter l’armée, +personne ne bougeait. Chacun ne pensait qu’à cultiver, ce qui +s’expliquait d’ailleurs, quand on songeait que le mil avait en partie +manqué et qu’il atteignait un prix exorbitant[207]. + +Sur ces entrefaites, il arriva successivement quelques Maures de Tichit. +Ils n’avaient fait que traverser le Bakhounou, ravagé par les Maures +nomades. Les Massassis de Guémené avaient cherché à les arrêter en leur +disant qu’Ahmadou avait fui à Dinguiray, lors de l’expédition de Dina, +et que Ségou était au pouvoir des Bambaras. Ce n’est qu’après quelques +jours que des Maures venus de Yamina avaient démenti ce bruit. + +Le lendemain un homme arrivait de Dinguiray ; il était venu par +Diangounté, et de là se faisant passer pour Diula, il s’était avancé +jusqu’à Ouosébougou, où il avait joint quelques hommes qui se rendaient +à Damfa ; il confirmait le triste état du pays. Il avait mis cent quinze +jours pour venir, et apportait des nouvelles de la famille d’Ahmadou. + + 29 mai 1865. + +Enfin, quelques jours après, le 29 mai, Badara Tunkara arrivait lui-même +demander du secours pour son village de Toumboula. + +J’allai le voir. Le pauvre chef avait bien vieilli. On l’avait installé +dans une case d’Oulibo. Il parut touché de ma visite. A mes nombreuses +questions sur l’état du pays, il me répondit que la route était +complétement fermée ; que dans le Bakhounou les Mejsdoufs alliés de +Mustapha[208] avaient, le mois précédent, enlevé tous les bœufs des +Pouls révoltés. Mais Badara disait que si Ahmadou voulait seulement lui +donner cinquante cavaliers et quelques hommes à pied il se chargeait de +dégager la route. Badara se flattait d’obtenir son armée. + + Juin 1865. + +Comme on le voit, au milieu de ces événements, notre délivrance ne +semblait pas prochaine, et outre cet ennui dont il fallait bien prendre +son parti, le docteur souffrait cruellement d’une conjonctivite. Pris +d’abord par un œil, ensuite par l’autre, il éprouvait des douleurs +horribles et n’avait un peu de soulagement que par l’application de +cataplasmes d’aloo. Il restait toute la journée enfermé dans la case +avec les portes fermées, la moindre lumière lui arrachant des plaintes. +Que ceux qui ont souffert dans leur vie jugent et apprécient cette +situation ! Quant à moi, mes forces bien abattues semblaient reprendre. +Je me demandais comment j’allais supporter seul une expédition en plein +hivernage, sans autres tentes que celles qui depuis deux ans nous +servaient de toiles d’emballage, de couverture ou de toiles à paillasse, +à tour de rôle et suivant l’occasion. + +D’ailleurs l’idée de nous séparer ne laissait pas de m’être très- +pénible. Il n’est si petite chose qui, dans une pareille disposition, ne +devienne un sujet de peine. Je souffrais des dents, et il fallut avoir +recours à l’extraction. Le docteur, si adroit habituellement, qui avait +arraché plus de 500 dents sans accident depuis notre arrivée, échoua sur +moi. Par une anomalie, ma dent faisait corps avec l’os de la mâchoire et +elle ne put être arrachée qu’avec un morceau du maxillaire inférieur, +aussi gros qu’elle, qui déchira toute la gencive. J’en eus la fièvre, et +pendant trois jours je ne pus rien mâcher ; enfin tout se remit ; mais +ces petites souffrances aigrissent plus qu’on ne saurait le croire. + + 6 juin 1865. + +Enfin, le 6 juin, Ahmadou palabrait avec les chefs d’armée, qui +exposaient leurs griefs et faisaient leurs conditions. + +Ils demandaient : + +1o Qu’Ahmadou ne fermât pas sa porte aux Talibés, qui ne pouvaient le +voir quand ils en avaient besoin, et que les Sofas reçussent l’ordre de +ne jamais arrêter un Talibé (ceci, on s’en souvient, était la +conséquence de la rixe qui avait eu lieu, entre les Talibés et les Sofas +de la porte d’Ahmadou, la veille de l’expédition de Dina) ; + +2o Qu’Ahmadou nourrît et fît soigner les blessés, qui restaient +abandonnés sans ressources, et souvent sans autre moyen de se nourrir +que de mendier ; + +3o Qu’Ahmadou prît soin des enfants et des veuves des Talibés tués à la +guerre. + +Ces deux dernières demandes étaient fort justes, et Ahmadou, qui le +sentait bien, s’empressa de répondre que chaque fois qu’un Talibé blessé +lui avait demandé des secours, il lui en avait envoyé, mais qu’il ne +pouvait secourir ceux qui n’en demandaient pas, vu qu’il ne savait même +pas qu’ils étaient blessés. + +Cette réponse, bien qu’inexacte et grosse d’objections, était assez +adroite et ne souleva pas la plus petite réclamation. Ahmadou avait +répondu, et on n’a pas l’habitude de le forcer à s’expliquer. + +Sur le troisième article, il dit qu’il verrait les chefs et s’entendrait +avec eux sur ce qu’il y aurait à faire. Mais quant à la première +condition des Talibés, qui était celle qui leur tenait le plus à cœur, +il ne répondit rien, et de fait il ne le pouvait pas. Il eût bien vite +perdu tout prestige s’il eût accordé cette demande. + +Le lendemain et les jours suivants, Ahmadou palabra avec les chefs des +Bambaras et ceux de Koghé, de M’bébala et autres. Presque tous +demandaient à cultiver avant d’aller à l’armée. Mais Ahmadou ne lâchait +pas prise si facilement, et voyant qu’il n’obtenait pas gain de cause, +il employa un moyen héroïque, celui des cadeaux. On distribua d’abord +aux Talibés du sel à raison d’une _bafal_ pour dix Talibés. C’était +environ 4000 cauris chacun, car le sel valait déjà 40000 cauris la +bafal. Je profitai de l’occasion pour m’informer du nombre de parts +distribuées ; on en avait sorti 500, ce qui faisait 5000 Talibés au +grand maximum, car évidemment plus d’une pierre avait été soustraite à +ce partage pour être donnée tout entière à des chefs. + +D’après Samba N’diaye, Ahmadou avait consommé en cadeaux un des trois +grands magasins de cauris qu’on avait trouvés chez Ali à Ségou ; il +restait deux magasins de cauris, plus quelques centaines de mille dans +un troisième, c’est ce qui fait que comme rien ne rentrait en fait +d’impôt de cauris, Ahmadou y tenait plus qu’au sel dont il avait plus +grande quantité. Ce sel provenait en partie de Sansandig où les +marchands de Tombouctou en avaient de fortes provisions en entrepôt. +Lors de la révolte du Macina, Ahmadou, par ordre d’El Hadj, avait fait +enlever ce sel et l’avait transporté à Ségou, où il remplissait ses +magasins. + + 12 juin 1865. + +Pendant ce temps arriva du Bakhounou une si bonne nouvelle que pendant +quelque temps je n’y crus pas. On disait que Maoundé, avec les Djawaras +révoltés, les Massassis de Guémené, avaient réuni une armée pour +attaquer Nioro avec le concours des Maures. Amadi Sambouné était venu +les rejoindre. Mais Moustaf, prévenu, avait réuni son armée, et, +d’accord avec les Djawaras, qui avaient fait mine de se révolter, était +venu attaquer les insurgés au moment où ils s’y attendaient le moins. + +Maoundé était en fuite et on racontait qu’il avait été tué par les +Maures, qui, en se sauvant, auraient enlevé ses troupeaux. Amadi +Sambouné avait fui avec eux. Au nombre des morts on citait Dombali, chef +de Ouaïnka (Bakhounou), qui était un des chefs de la révolte. + +Plusieurs lettres annonçaient ces nouvelles, et, dans le nombre, une +lettre de Djolo, chef de Ouosébougou. Il y avait donc quelque +probabilité. Mais j’avais peine à croire à une si bonne chance, car cela +pouvait arranger nos affaires et faire arriver Bakary Guëye. + +En même temps on annonçait que Mari venait d’être tué par ses chefs de +captifs, et cela parce que quelque temps auparavant, les ayant envoyés +attaquer un petit village de Talibés, où ils avaient été repoussés, il +avait voulu à leur retour en faire tuer plusieurs. Mais cette nouvelle, +qui eût si bien arrangé Ahmadou, n’était pas vraie, et, avant notre +départ de Ségou, l’année suivante, nous eûmes des preuves nombreuses de +la vitalité de Mari et de son parti. Quant aux nouvelles du Macina, +elles arrivaient toujours, et si je les enregistrais, c’était à simple +titre de renseignements, car si elles se suivaient et étaient conçues +dans le même esprit, elles ne se ressemblaient pas dans le fond. + +Pour compléter ces informations, il arriva en même temps que les envoyés +de Ouosébougou, un Djawara, parent d’un de nos voisins, qui me dit avoir +été à Nioro lorsque Bakary y était arrivé avec Sidy, venant de Ségou. +Après avoir été au Diombokho il était rentré à Nioro, et dans le mois de +Cor, le commandant de Médine y était venu accompagné de deux blancs et +de quelques noirs. Il était resté cinq jours, et, après avoir causé avec +Moustaf, il était reparti. Quant au retour de Bakary et aux cadeaux dont +on parlait tant, il ne savait rien et avait l’air de n’y pas croire. + +Ceci me donna à penser, et je craignis que Bakary, las d’attendre, ne +fût retourné en arrière, et que ce retour n’eût motivé ce voyage du +commandant de Médine à notre recherche. Cela aggravait notre position et +diminuait nos chances de délivrance, puisqu’il fallait maintenant +envoyer un nouveau courrier à Saint-Louis ou tout au moins à Bakel. + +Au milieu de ces nouvelles, on ne parlait plus du départ de l’armée. +J’attendais une pluie qui n’arrivait pas pour faire une démarche près +d’Ahmadou, afin d’expédier les courriers. Aguibou vint me voir et ne put +rien me dire ; il me rapportait une petite boussole que j’avais perdue à +l’expédition de Dina, en chassant à courre les biches. C’était la +deuxième fois que je la perdais et qu’on me la rapportait. Cette fois, +il l’avait trouvée au marché, où on la vendait pour vingt cauris, et +l’avait prise pour me la rendre. Il me dit que les captifs désertaient +de Sansandig, où l’on mourait de faim, et qu’un homme qui en arrivait +avait dit à Ahmadou : Fais ton armée, vas à Sansandig, et si le village +ne se rend pas, coupe-moi le cou. Aguibou croyait à la mort de Mari, +dont la nouvelle avait été confirmée par les gens venus de Sansandig. + +Je m’étais préparé ; j’avais cousu et raccommodé mes tentes de soldat, +mon couscous était fait, et bien m’en prit, car le 21 au soir, les +griots, après une bonne tornade, parcouraient la ville annonçant le +départ pour le lendemain, et à 3 heures et demie, le 22, Ahmadou +sortait. Je ne tardai pas à le suivre, monté sur le cheval de feu le +fils de Maoundé, petite mais vigoureuse bête qu’Ahmadou m’avait envoyée. + + 22 juin 1865. + +A Ségou Coura, Ahmadou, se voyant presque seul, avait arrêté le tabala +qui battait à coups redoublés pour appeler l’armée. Après l’avoir salué, +je continuai ma route vers Ségou Coro où l’on allait camper, pour y +chercher un logement. Tout d’abord ce fut chose difficile, mais je finis +par aviser une toute petite case en terre, couverte de paille, qu’on me +prêta et dans laquelle je pus faire entrer mes cantines, non sans +démolir un peu la porte. Le soir, je fis saluer Ahmadou, qui s’informa +de mon campement ; puis je me couchai, un peu triste d’être seul. En +effet, j’avais laissé à Ségou Quintin, qui, à peine rétabli de son +ophthalmie ne se souciait pas d’aller affronter le soleil pour retomber +malade en cours de voyage. J’avais laissé avec lui deux hommes, dont +l’un, Déthié, était mon meilleur laptot, et l’autre, Bara, que je +considérais encore comme un homme d’une grande valeur. Mais cette +séparation était la première, et ce mot d’un grand voyageur me revenait +en mémoire : Quand on se quitte en Afrique, à peine peut-on espérer de +se revoir. + +La nuit ne se passa pas tranquillement. Vers minuit, une tornade d’une +violence extraordinaire se déchaîna sur nous. L’eau tombait à torrents +et le tonnerre n’arrêtait pas ses roulements. Jamais dans le cours de +mes voyages, ni dans l’Océanie, ni en Amérique, ni en Europe, ni en +Afrique, je n’avais entendu pareil vacarme. Les roulements non +interrompus duraient quelquefois plus d’une demi-heure, accidentés par +des éclats d’une violence inouïe ; on eût dit un feu de file rapide +d’une batterie de 1000 pièces de gros calibre. L’air était imprégné +d’électricité, et je recevais, à chacun de ces éclats, de violentes +secousses sur la natte où j’étais couché. L’eau ne tarda pas à traverser +ma toiture de paille et je passai, on peut le croire, une triste nuit. + +Au jour, quel spectacle ! Ma tente enfouie dans la vase, mes poules +noyées, devant ma case un lac, à quelques pas un arbre brisé par la +foudre, et de tous côtés la terre détrempée. Rien de sec, ni dans les +cases ni sur nous. Cela me donnait un avant-goût de ce qui nous +attendait si une pareille tornade nous arrivait en rase campagne. Je ne +pouvais espérer de repos dans ces conditions ; aussi je me hâtai de +monter à cheval et de retourner à Ségou-Sikoro, après avoir distribué à +mes laptots de quoi manger pendant la journée. + +Sur la route, tout le monde était dans les champs à planter le mil ; +mais on voyait quelques lougans plantés à l’avance et où il avait déjà +15 centimètres de haut. Presque tous ceux qui étaient venus la veille +étaient retournés aux champs ; le départ n’était donc pas prochain, et +je tentai d’obtenir d’Ahmadou qu’il laissât partir Seïdou ; mais il me +pria si courtoisement d’attendre au retour de l’expédition que je ne pus +refuser, d’autant qu’insister n’eût servi qu’à l’indisposer. + +Samba N’diaye avait cette fois obtenu d’Ahmadou de l’accompagner. Il +devait être chargé du transport et du tir de deux espingoles en fer que +l’on avait trouvées à Ségou et pour lesquelles les forgerons avaient +construit de grossiers affûts à crosse, de manière à simuler des +canons ; c’étaient tout au plus des épouvantails. Ce ne fut que le 26 +juin qu’il rallia l’armée avec ces machines portées sur deux bœufs. + +Tierno Abdoul Kadi avait aussi rallié, et il venait me demander comme un +grand service de lui prêter Seïdou pour garder sa maison en son absence. + +Ce fait seul montrait la confiance que Seïdou lui inspirait. Du reste, +Abdoul le traitait bien, et outre des cadeaux qu’il lui faisait, il +l’avait marié à une esclave de sa case, qui était certainement une des +plus jolies femmes du pays. + + Juillet 1865. + +Deux jours après, on me vola, pendant une de mes absences, le sac de +cauris que j’avais emporté à Ségou Coro, et peu après je m’aperçus que +Samba Yoro, qui avait la garde de mon magasin, avait disposé d’une somme +de 5000 cauris qu’on m’avait remise en dépôt. C’était Ibrahim Mabo qui +me les avait confiées ; il en avait besoin et les avait réclamées à +Samba, qui, tout embarrassé, avait été à Ségou vendre tous ses effets et +n’avait restitué qu’une partie de la somme. + +Il y avait là un abus de confiance, peut-être excusable vu la misère +dans laquelle se trouvaient mes hommes, mais que je devais punir, et je +retirai la garde du magasin à Samba Yoro, pour la confier à Latir Sène, +homme d’une grande probité. + +Déjà on ne cachait plus le but de l’expédition : c’était Sansandig ; et +comme je n’ajoutais qu’une foi très-limitée aux assurances de la +faiblesse du village, je me pris à penser que le docteur pourrait bien +manquer de ressources en mon absence ; aussi je demandai et j’obtins +d’Ahmadou une pierre de sel et 20000 cauris. Puis je fis refaire du +couscous pour remplacer celui qu’on consommait. Enfin je pris mes +dernières dispositions, et le 4 juillet, au matin, on se mettait en +route. + +[Décoration] + + +[Note 207 : Le mil valait de 160 à 200 cauris les quatre litres, huit +fois son prix normal de 20 cauris le moule.] + +[Note 208 : Mustapha, chef de Nioro.] + + + + + CHAPITRE XXXIV. + +Expédition de Sansandig. — Départ de Ségou Koro. — Pélengana désert. — +Arrivée à Bafou-Bougou. — Campement. — Traversée du fleuve en pirogue. — +Ahmadou m’envoie des gourous. — Départ. — Tornade et pluie à Dampina. — +Soumission de Vélentiguila. — Arrivée à Sansandig. — Discussion du plan +d’attaque. — Assaut. — On campe et on occupe le village des Somonos. — +Le docteur vient me rejoindre. — 72 jours de poule au riz. — Ahmadou +nourrit l’armée. — Disette de vivres. — Le mil cru, les peaux de bœuf et +les chevaux morts sont mangés. — Résistance du village. — Attaque du 20 +juillet. — On gagne un peu de terrain. — Les femmes sortent du village. +— La famine est à Sansandig. — Ahmadou commande aussi mal qu’il est +possible. — On annonce l’arrivée de l’armée de Mari. — Prise de trois +Maures, leur exécution horrible. — Nous construisons des cases. — Le +camp. — Latir, malade, retourne à Ségou avec Quintin. — Désertions du +village. — Exécutions. — Sortie des pirogues du village. — Nous faisons +des razzias. — 16 août. — Sortie faite par le village. — Un convoi de +pirogues vient au secours du village. — Combat naval. — Prise et +exécution des Maures de Tichit. — Sortie du 29 août. — Sortie des fils +de Koro Mama. — Note sur Sansandig. — Le village est aux abois. — Une +armée vient au secours du village. — Sortie de Sibila Mahmary. — Sa +prise, son supplice. — Abderhaman Couma. — Exécutions nombreuses. — +Bataille du 11 septembre. — 10000 hommes contre 10000. — Épisodes +divers. — Alertes continuelles. — Combat du 16 septembre. — Nous levons +le siége. — Panique dans la retraite. — Trente-six heures sans manger. — +Kalabougou. — Je suis malade et rentre à Ségou. + + + 4 juillet 1865. + +Bien que l’opinion générale fût qu’on allait à Sansandig, et que Samba +N’diaye m’eût dit le tenir d’Ahmadou, notre route nous en éloigna +d’abord. + +On se dirigea au Sud, puis on revint à l’Est, en passant en vue de +Kolbabougou et de Diofina, où sont les lougans de Tierno-Abdoul. Nous +laissâmes Siracoro sur la droite, et à deux heures 25 minutes nous nous +arrêtions à un petit village désert. Oulibo, venu directement de Ségou, +nous avait rejoints. Peu après nous passions à Pélengana, où l’on ne +voyait personne, bien que le village fût habité. Craignant d’être pillé +par les Sofas, les Bambaras qui y étaient établis avaient fermé leurs +portes et faisaient la sourde oreille quand on leur criait d’ouvrir. + +Quelqu’un a-t-il vu, dans les pays chauds, une case après une invasion +de ces fourmis qu’en Casamance on rencontre si souvent, et qu’on désigne +sous le nom de _magnians_ ? Elle est propre et nettoyée ; tout est +enlevé et a été grossir le grenier des travailleuses. Eh bien, après le +passage d’une armée de noirs même à travers un village ami, l’effet est +à peu près le même ; seulement le grenier n’existe pas et le travailleur +n’est le plus souvent qu’un destructeur. Voilà pourquoi Pélengana +paraissait désert. + +Notre route alors se dirigea au N.-E., et à travers des broussailles +nous parvenions à neuf heures du soir à Bafou-Bougou. L’armée était en +débandade complète. Après une marche de onze heures, chacun s’était +arrêté au gré de ses caprices ; il eût été impossible de trouver, à +l’exception des porteurs de poudre et de la compagnie du Diomfoutou +(Sofas), une seule compagnie en ordre. Pour moi, j’errai jusqu’à dix +heures du soir pour retrouver mes hommes, qui, malades la plupart de +fatigue, avaient campé entre Marcadougouba et Somono Dougouni, à +l’endroit où se trouvaient Ahmadou avec la grande moitié de l’armée. +Nous étions là près d’une mare dont l’eau troublée par les chevaux était +aussi épaisse que du chocolat ; ce fut cependant avec cela qu’il fallut +tremper le couscous du voyageur ; et lorsqu’il est, comme moi, à jeun +depuis la veille, il mange ce triste dîner sans murmurer contre le sort. + + 5 juillet 1865. + +Dès le lendemain matin, Ahmadou allait s’asseoir au bord du Niger, où +toutes les pirogues de Ségou se trouvaient pour faire traverser le +fleuve par l’armée. Il activait beaucoup le travail par sa présence, et +néanmoins les choses ne marchaient pas vite, puisque ce passage dura les +5, 6 et 7 juillet. Il est vrai que dans la journée du 5 il fut longtemps +gêné et même interrompu par une tornade sèche, qui, soulevant des lames +de plus de 1m 50 de haut, fit couler plusieurs pirogues, dans un endroit +où heureusement on avait peu de fond. Quant à moi, désespérant de me +camper convenablement dans cette cohue qui se pressait au bord du +fleuve, après avoir réparé mes forces par un déjeuner de poule au riz, +que je me procurai difficilement, je m’emparai de force d’une pirogue, +dans laquelle je me mis avec mes bagages, et je me fis traverser par mes +laptots, n’en laissant que quelques-uns pour passer plus tard mon cheval +et les mules. Cette opération ne se fit pas aisément. + +[Illustration : Passage du Niger par l’armée d’Ahmadou.] + +A Ségou et sur tous les bords du Niger, on traverse les chevaux debout +dans les pirogues, et souvent ils les font chavirer, mais les Bambaras +disent que leurs chevaux ne nagent pas. Outre qu’il fut difficile de +faire entrer nos mules dans la pirogue, on n’eut pas plutôt poussé de +terre qu’elles sautèrent à l’eau, et comme on les tenait par la bride +elles se mirent à nager, traînant presque la pirogue, qui traversait à +la pagaye et n’allait que fort lentement. Mon cheval suivit ce bel +exemple, et ce voyant, les piroguiers allèrent déclarer à Ahmadou que +c’était ainsi qu’ils voulaient passer les chevaux. Les Talibés ne s’en +souciaient pas, ils craignaient de les noyer ; mais, comme cela +accélérait le passage, on ne laissa pas de procéder ainsi, et au lieu de +cinq à six chevaux, neuf au plus que portaient les grandes pirogues, on +les mit par douze, quinze et jusqu’à vingt dans l’eau ; seuls, les +chevaux des princes eurent les honneurs de l’intérieur de la pirogue. +Pendant la tornade, plusieurs pirogues chavirèrent sous l’influence des +lames et bien qu’on n’ait pas eu d’accidents à regretter il y eut un +désordre affreux. + +En arrivant, je m’étais installé sur la berge, j’étais dans une petite +île. La portion du fleuve que je venais de traverser avait environ 1500 +mètres. Un marigot peu profond, et qui, avant la crue des eaux, doit +être à sec, me séparait de la terre ferme ; je le passai le lendemain +pour aller camper avec l’armée. Il avait bien 300 mètres, ce qui donne +au fleuve 1800 mètres au moins de large ; c’est à peu près ce qu’il a +devant Ségou, où, aux hautes eaux, il atteint 2200 mètres. + +De mon premier campement j’avais pris des relèvements. J’apercevais, +derrière Somono Dougouni, Marcadougouba, sur une colline de 5 à 6 mètres +de haut. Les grands arbres de Somono Dougouni formaient avec la masse de +peuple qui s’y agitait, un premier plan très-remarquable, auquel le +mouvement d’une soixantaine de pirogues sur le fleuve ajoutait encore un +cachet tout particulier. + +Sur la berge intérieure je trouvai un véritable village ; chacun, +prévoyant que le passage durerait et craignant, pour plus d’une raison, +les tornades, s’était bâti, en paille et avec quelques branches, des +huttes de toutes formes. Il y en avait dans lesquelles un homme seul +pouvait à peine s’étendre et qui n’avaient pas sa hauteur ; c’était +souvent l’abri de trois à quatre personnes. D’autres, au contraire, +étaient assez vastes ; mais tout cela était fait à la hâte et n’eût pas +abrité contre une forte pluie. + + 7 juillet 1865. + +Le 7, vers midi, Ahmadou passa le fleuve ; dès lors, il n’y avait plus +de l’autre côté que des retardataires. Le soir, on prévint qu’on +partirait le lendemain matin. Jusque-là, j’avais campé dans un bas-fond, +sous un arbre de marais où j’avais trouvé la fraîcheur du sol et l’abri +du soleil ; mais remarquant des éclairs de mauvais augure et des nuages +dans l’Est, je fis dresser mes deux tentes sur le sommet le plus élevé +de la berge et j’y installai mes bagages. Bien m’en prit, car vers dix +heures du soir une violente tornade éclatait sur nous. Mes laptots se +réfugièrent bien vite dans leur tente, qui, malgré cela, fut envahie par +cinq ou six malheureux, qui demandaient abri pour leur fusil, leur +poudre ou leur selle de cheval[209], et profitaient de cela pour +s’abriter eux-mêmes. Tout le monde connaît les tentes-abris de nos +soldats ; quatre forment un logement pour quatre personnes. Avec six que +j’avais pu faire raccommoder avec les morceaux des autres, j’avais fait +deux tentes, qu’on laissait ouvertes du côté de l’Ouest. Dans la tente +de mes laptots, ils furent quinze sous cet abri. Dans la mienne, nous +n’étions guère mieux. J’avais deux cantines, ma selle, des sacs de mil, +trois selles du pays, six fusils, je ne sais combien de poires à poudre +et huit hommes. Mais que voulez-vous dire à un malheureux qui, n’ayant +d’habits que ce qu’il a sur le corps, les a enlevés et arrive avec son +paquet et sa selle sur la tête, nu comme un ver, vous demander d’abriter +ses effets ? Vous lui dites de remettre son pantalon et d’entrer. Ce fut +là ce que je fis, et j’eus bientôt dans ma tente Tambo, Seïni, Ibrahim +Mabo, San Farba et quelques autres. Ils s’émerveillaient de voir que ma +tente n’était presque pas traversée par la pluie qu’il faisait, et +cependant elle était mal tendue et à demi usée ; le lendemain, tout le +monde venait la voir, et, si j’eusse écouté toutes les demandes, à la +première tornade j’aurais eu plus de cent personnes à loger. + + 8 juillet 1865. + +Le 8 juillet, au matin, je me préparais à partir, et, instruit par +l’expérience des jours précédents et des marches de la dernière +expédition, je partais bien lesté par un couscous au poulet. A 3 heures +10 minutes, Ahmadou se mit en marche ; en même temps il m’envoyait 100 +gourous par Samba N’diaye, qui, comme un vrai roué, au lieu de m’en dire +le nombre, me dit : « Je t’apporte des gourous. » Et il m’en donna +quelques poignées, puis affecta de chercher dans son _guiba_[210], de +sorte que croyant qu’il n’en avait plus que quelques-uns je lui dis : +« Si tu en as encore garde-les pour toi. » Il ne m’en avait donné que 32 +et en avait encore 48, car les gourous se comptent comme les cauris 80 +pour 100. Le soir je le sus, et lui en réclamai quelques-uns ; et bien +qu’il dît les avoir tous mangés ou donnés, je lui en fis rendre 10 ou +15. C’était en ce moment une marchandise précieuse, car il allait +falloir se tenir éveillé. + +A peine en route, j’allai saluer Ahmadou, qui me fit prier avec +instance, et cela sur un mot de Mohamed Bobo, de ne pas faire comme à +Dina et de rester à côté de lui. + +Enfin, à 4 heures 5 minutes nous nous mettions en route au N.-E. + +En cet endroit le fleuve fait un assez grand coude vers le Nord. Nous en +atteignîmes le sommet, et le soir, avant sept heures, on s’arrêtait un +peu au delà de Sérékhalla, village en ruine depuis longtemps. On +recommanda de ne pas faire de bruit, car on pouvait nous entendre de +Sansandig. Ahmadou se figurait peut-être qu’il allait surprendre le +village, parce que depuis deux jours il avait fait barrer les routes et +le fleuve par des avant-gardes de cavalerie et de piroguiers pour +empêcher qu’on n’allât de chez les Somonos prévenir de notre arrivée. +Pour souper, nous mangeâmes des gourous, car il n’y avait pas moyen +d’allumer du feu, et ce que j’en mangeai eut pour effet que non- +seulement je ne ressentis pas l’envie de dormir, mais que je fus toute +la nuit sous l’empire d’une surexcitation remarquable de l’intelligence +et de la pensée. Dix gourous, peut-être, avaient suffi pour produire +cette action, que j’éprouvai avec une force qui m’étonna moi-même. +Aussi, dès quatre heures du matin, en compagnie de Latir, qui en avait +fait autant, je me promenais dans le camp, impatient du départ, et +furieux de voir les autres dormir d’un sommeil calme et profond. + + 9 juillet 1865. + +Enfin, à 5 heures et demie, on se mit en marche. Nous rejoignîmes le +bord du fleuve à Dampina, village désert, où, en dépit des menaces d’une +tornade imminente, Ahmadou ne voulut d’abord pas faire halte. Mais comme +elle arrivait lorsqu’il n’avait pas encore dépassé le village à 100 +mètres, il y rentra avec les poudres, ainsi que les princes et tous ceux +qui purent s’y loger. Pour moi, trop avancé pour rentrer, je me mis, +avec Samba N’diaye, dans une broussaille, tandis que mes laptots étaient +dans une autre avec la mule, et, couvert de mon vieux manteau, je bravai +les torrents de pluie qui durèrent juste deux heures. + +De Dampina, nous relevions Vélentiguila juste au Sud 80° Est, à environ +3500 mètres. C’était là le premier village habité. Se rendrait-il et s’y +arrêterait-on ? Telle était la question que je me posais à ce moment. + +Sept à huit villages qui étaient venus, la veille, faire leur +soumission, avaient dit que tout le monde se rendrait, même Sansandig ; +mais j’en doutais, et j’avais raison. + +Toutefois, le chef de Vélentiguila vint au-devant de l’armée, qui dans +ce moment, je dois le dire, ne présentait pas un spectacle imposant. Le +terrain était détrempé, les chevaux glissaient, tombaient, les hommes ne +marchaient qu’avec peine ; mais une demi-heure après, un rayon de soleil +avait tout séché, et l’armée défilait sous les murs de Vélentiguila par +ordre de compagnies, augmentée de l’effectif soumis de ce village, qui, +la veille, se battait avec Sansandig contre nous, et aujourd’hui allait +se battre avec Ahmadou contre Sansandig. + +A 11 heures, nous arrivions à Sansandig, placé à 4000 mètres au Sud 30° +Est de Vélentiguila. Le village s’étend sur plus d’un kilomètre au bord +du fleuve, qui coule du N.-O. au S.-E. Sa largeur maximum est de 500 +mètres ; la face qui borde le fleuve est sensiblement droite et suit le +bord de la berge, ne s’en écartant un peu qu’aux extrémités, à la pointe +Nord, que j’appellerai le _Ouala Ouala_, du nom de la place dénudée de +végétation qui s’y trouve, et à l’autre extrémité, que j’appellerai +pointe des Somonos, parce que c’est en effet là que se trouvait le +village des Somonos, qui était séparé jadis de la ville proprement dite +par une rue aujourd’hui fermée aux deux extrémités par une forte +muraille, garnie de corps de garde ou bilours de communication. Les +murailles de la ville avaient été élevées à au moins 5 mètres de hauteur +sur la plaine, et des bastions avaient été faits de telle manière que, +quel que fût le point, angle rentrant ou saillant, sur lequel on +attaquerait, on eût à essuyer plusieurs feux croisés. + +Ahmadou paraissait désappointé de voir que personne ne sortait pour se +rendre. Il comptait qu’à l’exception de Boubou Cissey, et des siens, une +partie des habitants et tout au moins la fraction des Couma sortiraient. +Il était autorisé à le croire, puisque, ainsi que je l’appris, c’était +sur les prières réitérées et les promesses de ces Couma, qui le lui +avaient demandé par lettres, qu’il avait entrepris cette expédition. +Oulibo surtout paraissait très-surpris. + +Voyant enfin que non-seulement on ne sortait pas pour se rendre, mais +que dès qu’on approchait, Maures[211] et Bambaras défiaient du haut des +murailles et venaient hors des portes tirer des coups de fusil, Ahmadou +décida qu’on allait attaquer, et on se mit à discuter le plan de +l’attaque. Chacun émit son avis. Ahmadou, qui avait déjà habité la ville +en 1861, se faisait indiquer, par les gens de Sansandig même, les +maisons des principaux chefs. La plupart avaient un étage qui s’élevait +au-dessus des murailles, ainsi que les tours ogivales des mosquées et de +nombreux palmiers et doubalels. Le quartier le plus défendu devait être +celui de Boubou Cissey qui se trouvait avec les principaux chefs du côté +des Somonos. Si on espérait prendre le village d’assaut, c’était là +qu’il fallait attaquer ; si, au contraire, on voulait l’investir peu à +peu, on devait attaquer l’extrémité du Ouala Ouala, qui, de l’avis +unanime, était la plus faible, en même temps qu’on aurait occupé la +partie abandonnée du village des Somonos. Aussi les avis étaient +partagés. Après une longue discussion, Ahmadou remonta à cheval. Il +était 1 heure 15 minutes ; il alla se placer au S. 70° E. du village des +Somonos, sur une petite hauteur, et fit ranger son Diomfoutou : alors le +Gannar et le Toro furent désignés à la gauche pour attaquer, l’un la +rive du fleuve qui était couverte de monde, l’autre, le village des +Somonos. Les Sofas avaient la partie la plus dure, le bastion du +quartier de Boubou Cissey ; les Irlabés attaquaient un peu plus au +milieu ; enfin, les Massassis et Djawaras à cheval gardaient le tour du +village avec les Peuhls. + +Les Toubourous attaquèrent avec les Sofas de Ségou, au même endroit que +le Toro. + +L’attaque eut lieu à trois heures, et si, à la gauche, on entrait dans +le village des Somonos et si sur la plage on refoulait tout le monde +dans le village, à la droite les choses allaient mal. Les Sofas avaient +attaqué courageusement ; bien que rudement éprouvés, ils avaient couru à +la muraille, y avaient percé trois trous et quelques-uns l’avaient +escaladée. Leur drapeau y flottait ; mais au bout de quelques minutes +ils se retirèrent en désordre, laissant environ quinze morts et de +nombreux blessés sur le terrain, et poursuivis dehors du tata par les +Bambaras, qui venaient dévaliser les morts et mettre le feu dans leurs +vêtements. Les Irlabés, eux, avaient à peine touché la muraille et +avaient reculé. + +Dans le village des Somonos on éprouvait une résistance très-sérieuse ; +on était monté sur les toits, et le feu plongeant des cases du village +faisait éprouver des pertes cruelles. Un instant, les Toubourous se +sauvèrent, mais les Talibés ayant tenu, ils revinrent. + +Ahmadou était furieux, les choses s’annonçaient mal ; mais il envoya +l’ordre aux Sofas de revenir à la charge ; et, en effet, ils attaquèrent +de nouveau à 4 heures, ainsi que les Irlabés. A 4 heures 15 minutes, ils +retournaient en arrière ; cependant ils avaient gagné du terrain ; et ce +n’était pas la tête mais bien la queue de la colonne qui reculait et +entraînait le reste. + +A la gauche, Samba N’diaye avait tiré deux coups de canon, ou plutôt +d’espingole ; puis, comme on n’en finissait pas de charger ces armes, et +que les carabines de mes laptots faisaient plus d’effet que les coups de +ses espingoles, il les laissa pour faire le coup de fusil, et fut blessé +au pied d’une balle qui heureusement n’entra pas. San Farba eut une +balle dans la cuisse, en allant dans le village des Somonos porter des +encouragements. Bien des chefs étaient blessés, et, quoique l’attaque +eût été courageuse, la défense était encore plus énergique. + +[Illustration : Attaque de la pointe des Somonos à Sansandig.] + +Toute la nuit on se fusilla dans le village des Somonos. Les Bambaras +avaient des embuscades, et il y avait des endroits où personne ne +pouvait passer sans recevoir une balle. + + 10 juillet 1865. + +Le 10 juillet, au matin, on recommença l’attaque des cases occupées dans +le village des Somonos par les Bambaras, et on gagna un peu de terrain. +Ahmadou avait déclaré qu’il resterait là jusqu’à ce que le village fût +pris, et il avait envoyé à Ségou chercher des bœufs et du mil pour +nourrir l’armée. + +Le soir, on avait pris presque tout le tata des Somonos, ainsi qu’un +bilour de communication avec le grand tata, et on commençait, je crois, +à avoir peur dans le village, car plusieurs pirogues en sortirent ; on +en prit une qui portait douze femmes et quatre hommes, qui naturellement +furent mis à mort. Des pirogues de Ségou nous étaient arrivées, et dès +ce moment on s’efforça de fermer les communications par eau du village. + +Ce même soir, j’éprouvai une grande joie ; le docteur venait me +rejoindre avec les pirogues arrivées de Ségou ; il était guéri. Il avait +appris l’attaque, et on lui avait dit que le village était pris en +partie et qu’Ahmadou y logeait. De fait, c’est peut-être ce que celui-ci +eût eu de mieux à faire ; mais pendant tout ce siége, il ne fit que +faute sur faute. Pour commencer, les chefs de l’armée vinrent le 11 +juillet lui demander à attaquer de nouveau le grand tata par l’extérieur +et par le village des Somonos. Il refusa, sous prétexte qu’il ne voulait +attaquer qu’après qu’on aurait distribué des bœufs et qu’on aurait +mangé. Et le lendemain, une armée venait de Sibila, sous le commandement +de Sibila Mahmary, chef du Sanama Dougou, et entrait dans le village par +le Ouala Ouala pendant la nuit. + +Nous ne le sûmes que plusieurs jours après, et, pour comble de malheur, +on apprit le 14, au matin, que le village Banancoro avait été enlevé par +les Bambaras, qui l’avaient trouvé sans défense et avaient tout pris. Je +craignais beaucoup, en apprenant cette nouvelle, pour Boubakary Gnian, +que j’avais envoyé à Ségou me chercher des provisions de poules et de +beurre ; car, bien qu’Ahmadou m’envoyât de temps à autre quelque chose +de ce qu’on lui apportait, j’étais bien à court, et pendant les +soixante-douze jours du siége, je puis dire qu’à de rares exceptions +près ma nourriture se composa exclusivement de poule au riz matin et +soir, sans même avoir de lait, et, bien entendu, sans compter les jours +de combat où nous ne mangions pas de la journée. + + 14 juillet 1865. + +Le 14, on partagea les bœufs à l’armée, et quoiqu’on eût distribué à peu +près un bœuf pour cinquante personnes, les Sofas Bambaras affamés +mangèrent les chevaux morts, bien que la loi musulmane le défende de la +façon la plus formelle. On consomma jusqu’aux peaux des bœufs : après +les avoir fait bouillir on les mettait griller sur les charbons, et on +les mangeait après avoir gratté le poil. D’autres, et en grand nombre, +surtout parmi les Talibés, mangeaient du mil cru ; j’essayai moi-même de +cette nourriture qui me donna des maux d’estomac ; elle produisait même +cet effet sur les jeunes gens du pays. Le 15, les pirogues de mil +arrivèrent de Ségou, et presque en même temps un convoi de pirogues +cherchait à entrer au village. On les attaqua des deux rives du fleuve +et au moyen des pirogues des hommes du Macina (Diakha Nké), qui étaient +dans l’armée. Chaque jour, des femmes sortaient du village et disaient +qu’on y manquait de vivres ; mais si on en manquait au marché, il y en +avait au moins chez les chefs, et un vieux Bambara criait à travers les +murailles, aux Talibés : « Allons donc, Fouta Nké (hommes du Fouta), +vous mourez de faim ; venez donc au moins attaquer, il ne manque rien +ici, voici des gourous ; » et pour compléter l’ironie, il leur lançait +des poignées de gourous. + +On gardait ce qu’on avait pris et on cernait tant bien que mal le +village. Un soir, on vit les Bambaras démolir un pan de la muraille du +côté du Ouala Ouala et s’enfuir ; c’étaient de pauvres hères qui ne +pouvant plus se nourrir, se sauvaient, et le même soir on empêchait 240 +Kalaris d’entrer ; on leur fit des prisonniers qui vinrent grossir le +nombre des victimes. Le lendemain on retrouva au bord du fleuve dix de +leurs fusils, qu’ils avaient jetés là en se précipitant dans l’eau. + +De notre côté, l’armée se renforçait des captifs du Coro Mama qui +venaient en troupe de l’intérieur, confirmant ainsi ce qu’on nous avait +dit, que toute cette famille était dévouée à Ahmadou et que si elle +n’était pas sortie, c’est qu’on l’en empêchait. + +Et en effet, peu à peu leurs captifs sortirent de la ville, puis enfin +les chefs de la famille vinrent eux-mêmes se rendre, mais ce ne fut que +quand la ville fut affaiblie par la famine, qui commençait à y sévir. +Nos hommes, pour se ravitailler, allaient faire des razzias dans +l’intérieur du pays, avec des chances diverses. Les habitants de +plusieurs villages avaient pris la fuite ; on y trouvait du bois à +brûler, qui manquait dans le camp, surtout les jours de tornades, où +tout était mouillé. Quand elles tombaient la nuit, c’était une nuit +blanche à passer, car ma tente devenait toujours le refuge de ceux de +nos amis qui n’avaient pas d’abri. + +Ce fut alors que je fis soumettre à Ahmadou par Samba N’diaye l’idée de +faire garder le village à vue par le côté du fleuve, au moyen de +pirogues garnies de peaux de bœuf, qui empêcheraient par un tir suivi de +venir prendre de l’eau. C’était très-simple à exécuter et le village +n’eût pu résister longtemps à cette privation. Déjà pour bois à brûler, +on n’y avait que celui des maisons que l’on démolissait ; pour la +nourriture des chevaux et des autres animaux du village, on n’avait que +des feuilles des doubalels du village et l’herbe qu’on venait couper +sous les coups de fusil. La gêne qu’on eût imposée par le fleuve aurait +été décisive. Ahmadou accepta, ordonna d’agir, et l’indolence de tout le +monde laissa tomber la chose. + +La poudre était rare dans le village et les habitants ne tiraient qu’à +coup sûr ; mais tous les rapports des prisonniers ou des fugitifs +s’accordaient pour dire que Boubou Cissey, secondé par Mahmady Sougoulé, +maintenait le village et retenait l’armée des Bambaras, qui voulait s’en +aller. + + 19 juillet 1865. + +La famine était décidément chez l’ennemi, et le 19 juillet nous en +avions une preuve bien éloquente : deux femmes s’étant sauvées du +village, les Bambaras les poursuivirent et en rattrapèrent une, mais +l’autre parvint à gagner du terrain et vint se jeter au milieu des Sofas +qui la saisirent ; dès qu’elle vit du mil elle s’échappa de leurs mains, +et, se précipitant dessus, se mit à le dévorer avec avidité : depuis +trois jours elle ne mangeait que des feuilles et de l’herbe. + + 20 juillet 1865. + +Enfin, le 20, Ahmadou, après avoir palabré avec les chefs, se résolut à +tenter une attaque. Les Talibés avaient juré que s’ils entraient dans le +village ils n’en ressortiraient plus. Le lendemain matin, on attaqua, en +effet, de tous côtés, mais sans ordre, et les Sofas n’arrivèrent même +pas à la muraille. Dans le tata on gagnait quelques cases et on entrait +par les dessous dans le grand village du côté du fleuve ; mais, somme +toute, c’était une attaque manquée. Elle avait cependant produit une +émotion dans le village, car pendant l’après-midi, toute une bande de +Bambaras voulut s’enfuir. Les Poulhs du Ouala Ouala les chargèrent et +les refoulèrent, ce qui fut cause qu’Ahmadou se décida à donner l’ordre +de laisser sortir les fugitifs, sauf à courir après quand ils seraient +dans l’impossibilité de rentrer. + +Cependant le village n’était pas encore aux abois, et tout en cédant du +terrain, les Bambaras ne reculaient que pas à pas et en se fortifiant de +case en case, sans rien laisser dans celles qu’ils abandonnaient ; par +contre, chez nous on devenait de plus en plus mou. + +Le vieux Badara, qui commandait les Soninkés du Ségou, voulut aussi +faire une attaque. Au début du siége, je l’avais vu réciter une prière +sur une poignée de sable qu’il avait remise à un de ses Talibés, en lui +disant de la jeter contre la muraille et affirmant que (_Ché allaho_) +elle tomberait devant lui. Je ne sais si c’est à un semblable procédé +qu’il dut de faire un grand trou dans la muraille de la ville, mais il +n’y entra pas et eut plusieurs hommes blessés. Pauvre vieux ! à ce +moment il eût préféré être dans son village, qui était aussi cerné par +les Bambaras que Sansandig l’était par nous. + + 26 juillet 1865. + +Dès ce moment on ne se battit plus dehors et on se battit mollement en +dedans du tata. On cernait la maison de Mahmady Sougoulé[212] ou du +moins on essayait de la cerner ; elle avait été en partie déménagée, +mais elle était toujours le siége d’une vive résistance. Enfin, le 25, +on annonça qu’on allait l’attaquer le lendemain et chercher à en finir. +Si on y fût parvenu, on eût de là dominé tout ce quartier, on eût forcé +les chefs à l’évacuer, et ils auraient été alors bien près de leur +perte. Mais le 26 il y eut une pluie abondante et l’attaque fut remise : +des femmes sortirent du village et annoncèrent que Mahmady Sougoulé +était blessé mortellement ; c’était exagéré, mais il avait été blessé. +Le fait sur lequel on était unanime, et que, du reste, confirmait la +maigreur des gens qui sortaient, c’est que la ville manquait de vivres. +Chaque jour il en sortait du monde, et la garde était si mal faite que +dans la nuit du 28 au 29 toute une foule en sortit, sans éveiller +l’attention de notre camp, avec des bœufs porteurs, des femmes, des +enfants et même des chiens. + +Par contre, chez nous, il y avait un mécontentement très-vif contre +Ahmadou, qui ne sortait pas de la case qu’il s’était fait bâtir, et +donnait de là ordres et contre-ordres. + + 31 juillet 1865. + +Ainsi le 31 juillet, il faisait rassembler toutes les compagnies pour +palabrer, et après les avoir fait attendre toute la journée, il ne +sortait pas. Le lendemain il fut obligé d’aller lui-même jusqu’au tata +pour faire rassembler les hommes, et encore put-il constater comme nous +un grand abattement. + + 2 août 1865. + +Aussi lorsqu’on attaqua, le 2 août, on n’obtint aucun résultat : les +Sofas marchèrent à la muraille, se firent tuer deux hommes et +reculèrent, et les Talibés se contentèrent de brûler de la poudre. + +Ce fut alors qu’on entendit affirmer que Mari, à la tête d’une armée, +passait le fleuve du côté de Sarrau pour venir attaquer Ahmadou, et en +même temps on apprenait que Koghé avait repoussé une attaque, et peu +après que Dougassou avait été pillé. Ainsi la position devenait critique +pour nous autant que pour la ville. Et pendant qu’Ahmadou portait la +guerre à Sansandig, les révoltés la portaient chez lui pour faire une +diversion. + + 4 août 1865. + +Le 4 août, on s’emparait de trois Maures qui fuyaient ; l’un d’eux avait +le bras cassé d’une balle : c’étaient des Maures blancs, dont l’un se +disait chérif, c’était précisément le blessé. Sidy Abdallah fut chargé +de les interroger. Ils confirmèrent, et je le tiens de Sidy lui-même, +avec lequel j’entretenais de plus en plus commerce d’amitié, ils +confirmèrent la triste position du village quant aux vivres, et dirent +que Boubou Cissey, pour retenir tout le monde, avait affirmé que Mari +était rentré à Ségou, dont il s’était emparé, et qu’Ahmadou, qui ne +recevait plus de mil, allait être forcé de lever le siége. Mais +ajoutèrent-ils, nous avons vu les pirogues arriver et nous avons su ce +qu’il en était ; alors nous avons eu peur et nous sommes sortis. + +Ces Maures avaient excité la curiosité de tout le camp. Le noir déteste +le Maure, et quand il en tient un en son pouvoir il le traite +cruellement. C’est ainsi que je vis des Sofas aller remuer le bras cassé +de ce malheureux, et rire des souffrances que cette torture lui +arrachait. + +Quand, après leur interrogatoire, Ahmadou, les eut condamnés à mort, +bien qu’en somme ce ne fussent que des marchands venus pour faire du +commerce et que les circonstances avaient poussés malgré eux, tout le +monde voulut assister à leur supplice, et moi-même je fus curieux de +voir comment ces Maures, si orgueilleux d’habitude, allaient se +comporter en face de la mort. + +Sur plus de six cents noirs auxquels j’ai vu couper la tête devant moi, +un seul s’est débattu et défendu et a temoigné une crainte réelle de la +mort, crainte exprimée par des cris. Ces trois Maures, dès qu’ils virent +où on les emmenait, commencèrent à supplier. + +Autant aurait valu prier un tigre de lâcher sa proie. + +C’était Arsec, le barbier, cuisinier d’Ahmadou, qui allait les exécuter. +Ils criaient _Ah ! Cheick Ahmadou, toubi_ (pardon), et suppliaient en +promettant de le servir ; mais ils étaient en des mains disposées à ne +pas les lâcher. Arrivés au champ des suppliciés, situé à cinquante +mètres du camp, on les fit arrêter pour leur enlever leurs vêtements. La +terreur décomposait leurs traits, leurs cheveux se hérissaient ; leurs +yeux avaient une expression impossible à décrire. Quand on voulut les +faire agenouiller ils se débattirent, et loin de tendre le cou comme les +Bambaras, ils se le rentraient dans les épaules. L’un reçut trois coups +de sabre sur les épaules, et ses cris, quoique peu forts, avaient une +expression déchirante ; ce ne fut qu’au cinquième coup qu’il fut tué ; +le second reçut trois coups avant que sa tête ne tombât. Enfin on arriva +au blessé, au soi-disant chérif ; cet homme, à qui on avait détaché le +bras, commença à se rouler, il sautait et tombait sur son membre mutilé +sans paraître s’en apercevoir. Cette scène était atroce, et l’on riait, +et les quolibets pleuvaient sur ce malheureux. Quant à moi, jamais +spectacle ne m’émut autant, et la lutte affreuse de ces trois hommes +contre la mort m’a fait plus d’impression que l’exécution de cent +Bambaras venant tendre le cou comme des moutons. + +Ces Maures étaient des Ouled Aïd des environs de Tombouctou. + + 5 août 1865. + +Mais laissons ces gens, et revenons à Sansandig où la famine sévissait +et où on avait sérieusement peur. Le 5 août, un chef de captifs de la +maison de Mahmady Sougoulé fut pris avec cinq femmes ; il était sorti en +compagnie de soixante autres hommes dont un avait été tué. Cette prise +était importante. L’homme était le garde-magasin de ce Sougoulé qui +était un des riches marchands de Sansandig, et s’il quittait son maître, +c’est qu’il le croyait bien en danger, à moins qu’il ne fût envoyé en +mission. + +C’était un Bambara au teint clair ; ses cheveux étaient nattés +artistement par petites mèches, lui dessinant des carreaux sur la tête ; +il était soigné et on voyait que c’était un esclave de bonne maison. On +l’interrogea longuement. Beaucoup de gens conseillaient à Ahmadou la +clémence envers le captif, disant qu’on pourrait l’envoyer près du tata +palabrer avec ses anciens compagnons et les engager à sortir, en leur +promettant qu’Ahmadou ne leur couperait pas le cou ; mais Ahmadou +n’écouta rien, et il fut exécuté. + +On savait, à n’en plus douter, que la famine la plus atroce régnait dans +le village, à l’exception des cases des chefs qui ne nourrissaient que +les hommes qui se battaient, et encore très-approximativement. Ahmadou +se décidait à rester là, et avec l’exagération habituelle des noirs, il +avait dit qu’il y passerait six mois s’il le fallait, mais qu’il +n’aurait plus d’autre maison que sa case en paille jusqu’à la prise du +village. + +Pour confirmer ses paroles, il avait fait bâtir en terre, avec les +débris des cases prises, une poudrière dans laquelle il avait entassé +350 barils de poudre. + +Jusque-là j’étais resté sous ma tente, souvent inondée, car nous étions +campés sur un lougan, et si la pluie arrivait, j’étais bien abrité par +en haut, mais je ne tardais pas à être inondé en dessous, et une nuit, +en dépit de la terre que j’avais accumulée et battue dans ma tente, je +me réveillai avec dix centimètres d’eau sous moi, mes deux nattes et ma +peau de bœuf nageaient, mes couvertures étaient trempées. Comment, dans +de telles circonstances, n’ayant que la nourriture dont j’ai déjà parlé, +pouvais-je ne pas tomber malade ? C’est à croire qu’il y a des grâces +exceptionnelles pour certains voyageurs. + +Quand je vis que certainement on ne lèverait pas le siége, que les +désertions journalières du village et la famine qui y régnaient +donnaient l’espoir de le prendre, je me décidai à bâtir une case dans la +plaine. Les laptots en avaient déjà fait une, et dès ce moment nous +fûmes à l’abri de l’eau ; mais le long des branches qui composaient la +charpente de la case les termites élevèrent leurs galeries, et le +moindre vent qui faisait trembler notre frêle abri nous inondait de +terre et de termites ; puis tout moisissait, nos guêtres, nos selles, +nos sacs de voyage, et pis encore, les peaux de bœuf sèches sur +lesquelles nous couchions. Le camp présentait, du reste, un spectacle +très-curieux : les cases agglomérées au nombre de plus de mille, de +toutes formes et de toutes dimensions, bâties suivant les usages de +chacun, leurs groupes séparés par des cloisons en cannes de mil ; près +de 4000 chevaux, des bœufs, des vaches, quelques chameaux qu’on avait +pris, des ânes en grande quantité ; à 500 mètres de là, le bord du +fleuve, où s’établissait un mouvement perpétuel pour le transport des +gens qui arrivaient de Ségou avec des vivres, et de ceux qui, avec la +permission d’Ahmadou, s’y rendaient ou seulement allaient couper de la +paille ; enfin derrière le camp un champ de suppliciés exhalant une +odeur affreuse, et dans lequel le jour s’abattaient un millier de +vautours, et la nuit des centaines d’hyènes et de chacals. Ce fut là que +je vis pour la première fois le grand vautour fauve à collier, que je +pris d’abord pour un condor, à voir la force avec laquelle il secouait +les cadavres sur lesquels il s’abattait. Cet oiseau, du reste, est rare +dans le pays ; à Ségou je n’en ai jamais aperçu ; on n’y voit que le +vautour du Sénégal. + +Aguibou venait souvent me voir, et était d’une grande amabilité ; au +retour de l’expédition de Toghou je lui avais fait cadeau de mon fusil, +qu’il n’avait accepté qu’avec la permission de son frère, et depuis ce +temps, chaque fois qu’il venait me voir, je le trouvais très aimable, +mais il était capricieux, il renouvelait ses visites cinq ou six jours +de suite et restait souvent quinze jours sans donner signe de vie. + + 7 août 1865. + +A ce moment le docteur fut obligé de me quitter quelques jours. Latir +venait d’être repris d’une maladie qui l’avait déjà cruellement fait +souffrir à l’expédition de Dina. Il fallait le sonder et aller pour cela +à Ségou où se trouvait la sonde, car l’opération pressait. J’allai +demander à Ahmadou une pirogue que j’obtins le jour même et le docteur +resta quatre jours absent. + + 12 août 1865. + +Chaque jour les désertions continuaient à Sansandig, et chaque jour on +exécutait quelques prisonniers. Tous s’accordaient à déclarer que la +faim les chassait du village. L’armée de Sibila commençait à en souffrir +elle-même et voulait s’en aller ; Boubou Cissey, pour la retenir, +faisait des sacrifices ; il achetait à prix d’or les quelques animaux +qui étaient encore dans le village. Le 12 août, les captifs de la maison +de Coro Mama commencèrent à sortir ; jusque-là surveillés de très-près, +ils n’avaient pu fuir, car on savait qu’ils s’étaient soumis à Ahmadou : +ce furent les premiers hommes qui furent épargnés. Jusque-là, les femmes +seulement de la case étaient sorties. Du reste, telle était la +surveillance de Boubou Cissey, qu’à chaque poste il avait placé des +Sofas, et quand une femme demandait à sortir et aller couper de l’herbe +pour manger, elle était obligée de laisser ses pagnes et de sortir +entièrement nue pour qu’elle ne pût pas fuir. Malgré cela plusieurs +préférèrent braver toute honte et vinrent se jeter dans nos rangs sans +le moindre vêtement, tant il est vrai que la faim n’a plus de pudeur. + + 13 août 1865. + +Le lendemain les pirogues du village faisaient une sortie et +traversaient le fleuve en toute hâte pour chercher à s’emparer du convoi +de mil d’Ahmadou qui était attaché de l’autre côté ; mais le mil était +gardé, et aux premiers coups de fusil, les assaillants rentrèrent chez +eux. + +Le chef des pirogues était un Toucouleur du Sénégal, un _Kioubalo_ +(pêcheur) du Fouta ; c’était le fils du chef de Djoulé Diabé qui était +si dévoué à la France ; ce fils, quoique ayant suivi El Hadj +volontairement, nous faisait beaucoup d’amitiés et quelquefois des +cadeaux de lait, de bois à brûler, toutes ressources précieuses en cours +de campagne et qu’il pouvait se procurer par ses Somonos. + +Les _bamé_ (razzias) parcouraient le pays avec des chances diverses ; +quand ils s’attachaient à des goupouilli (villages en paille), ils en +venaient à bout généralement, mais quelquefois ils se hasardaient trop +loin, et à leur retour ils étaient surpris dans les broussailles par des +fusillades qui leur faisaient subir des pertes sérieuses. + + 16 août 1865. + +Le 16 août, l’inaction dans laquelle on restait depuis longtemps fut +interrompue. Les gens du village firent une sortie ; on les avait vus se +préparer, tout le monde était à son poste et lorsqu’ils s’élancèrent sur +les Sofas rangés en avant de leur campement, ceux-ci reculèrent +précipitamment jusque derrière leur camp. Les Bambaras y entrèrent, mais +aussitôt, pendant qu’ils étaient encore dans les cases à piller, ils +furent enveloppés de Sofas et laissèrent 80 hommes au moins sur le +terrain, sans en compter cinq qui, pris vivants, furent exécutés. + +Le lendemain, des prisonniers faits la nuit annoncèrent que soixante +hommes de l’armée bambara étaient partis, pendant la nuit, à la faveur +d’une petite pluie. + +La position du village devenait de plus en plus critique ; les captifs +(hommes) de Coro Mama, et entre autres son forgeron, sortaient toujours +et portaient des lettres. + + 19 août 1865. + +Le 19, on prenait trois pirogues qui s’échappaient du village. + + 20 août 1865. + +Le 20, on en prenait une autre dans laquelle était un Maure, qui eut le +sort ordinaire des prisonniers. La plupart des Somonos qui conduisaient +ces pirogues s’échappaient à la nage. + + 21 août 1865. + +Enfin, le 21, nous eûmes un nouveau spectacle, celui d’un combat naval. +Une soixantaine de pirogues essayaient de remonter le fleuve et de +passer près de la rive droite entre l’île et la berge, pour venir entrer +dans Sansandig. Pendant que les coups de fusil du camp des Somonos sur +la rive droite les assaillaient, cinq des pirogues du Macina, montées +par de nombreux Talibés, partaient de notre rive pour les attaquer. Les +pirogues des Bambaras battirent en retraite, et, avec une maladresse +inouïe, on les laissa fuir. Certes, avec vingt laptots, j’eusse pris ce +convoi en lui coupant la ligne de retraite. On avait empêché de +ravitailler le village, c’était déjà quelque chose : aussi, l’après- +midi, les armées de Sansandig venaient essayer une sortie, mais elles ne +commirent pas la même faute que la première fois, et, voyant que leur +fusillade à distance n’avait pas ébranlé les compagnies qui gardaient le +village, elles se décidèrent à rentrer. + +Tout cela était mal conduit aussi bien d’un côté que de l’autre. + +A ce moment, on recevait de bonnes nouvelles de Ségou. Le vieux Tierno- +Abdoul y était allé prendre le commandement de la ville, et cent Pouls +lui avaient été adjoints pour courir le pays. Ils avaient atteint sur +les bords du Bakhoy une armée de Bambaras qui venait de piller un petit +village, et l’avaient culbutée dans la rivière, en lui tuant beaucoup de +monde et lui prenant son tabala, qu’on envoyait à Ahmadou. D’un autre +côté, le bruit de l’approche d’une armée de Mari se fortifiait sans que +personne songeât à s’en inquiéter. + + 24 août 1865. + +Chaque nuit on faisait de nouvelles prises ; le 24 on avait capturé une +pirogue chargée de gourous et montée par trois Maures de Tichit. Sidy +Abdallah voulut s’employer en faveur de ses compatriotes et implora la +clémence d’Ahmadou, mais ce fut en vain, et le soir Mohammed Bobo vint +lui dire qu’après avoir bien réfléchi, Ahmadou ne croyait pas pouvoir +faire grâce. Cette fois, il faut le dire, Ahmadou fit bien, on était +déjà très-jaloux à Ségou de la position exceptionnelle de Sidy Abdallah +et des faveurs qu’Ahmadou lui accordait, et s’il eût fait grâce, cela +eût indisposé bien du monde. + +Mais ce fait me donna à réfléchir. Si un blanc fût arrivé à Sansandig, +venant d’Algérie par le Touat, il eût pu se trouver dans la même +position que ces Maures, et si, après avoir résisté comme eux, il eût +été fait prisonnier comme eux en cherchant à fuir, mes prières auraient +été impuissantes à sauver sa tête. + +Cependant il me semble que j’eusse trouvé des accents pour attendrir +Ahmadou, et que pour un compatriote j’eusse fait plus que Sidy Abdallah +ne faisait pour les siens. Il est vrai qu’il a besoin d’Ahmadou et qu’il +ne peut se compromettre. + +Mais après tout, pour être vrai, je ne suis pas bien sûr que j’eusse +réussi, car si les prières n’avaient pas suffi je ne pouvais espérer de +l’intimider ; Ahmadou sentait bien qu’il avait besoin des blancs pour +s’approvisionner, mais il savait trop qu’il n’avait rien à en craindre +personnellement, et l’inertie de l’Europe dans la question africaine lui +donne tristement raison. Enfin ces trois Maures furent exécutés et se +montrèrent calmes en face de la mort, ce qui prouve suffisamment que +l’on ne saurait établir, par l’exemple des trois premiers que j’avais vu +tuer, que les Maures sont lâches devant la mort. Cependant je crois, en +thèse générale, qu’ils la craignent plus que les noirs et surtout que +les Bambaras. + +Chaque jour on continua à sortir du village ; la famine y était telle +qu’on annonçait que les Sofas volaient les chevaux des chefs et les +mangeaient. Ce fait n’a rien de bien extraordinaire, il s’est produit +dans l’armée d’El Hadj, en 1859, à Nioro. Aussi, voyant que le village +était aux abois, on le gardait un peu plus étroitement : chaque nuit des +volontaires allaient à l’Ouest au Ouala Ouala guetter les fugitifs pour +les capturer ; Ahmadou avait déclaré qu’il donnerait à chacun la moitié +de ce qu’il aurait pris. Mon brave Déthié eut la bonne fortune de +prendre ainsi dans une pirogue capturée une pierre de sel assez grosse, +qu’Ahmadou lui laissa en totalité, mais comme il était marié (à la mode +musulmane) à Ségou, il eut bien vite porté cela à sa case, et quand, un +mois après, nous rentrâmes à Ségou, il n’en restait plus rien, et mon +pauvre compagnon n’en fut pas plus riche. + + 29 août 1865. + +Le 29, les Bambaras firent une sortie ; mais voyant qu’ils ne pouvaient +intimider les Sofas sur lesquels ils semblaient concentrer leurs +efforts, ils rentrèrent après avoir été deux fois chargés par ceux-ci +qui, toutefois, ne s’avancèrent qu’à une demi-portée de fusil du +village, et n’ayant pas d’ordre pour attaquer, laissèrent passer une +occasion magnifique de donner l’assaut, en rentrant en même temps que +les gens du village. + + Septembre 1865. + +Les jours suivants, les gens de Coro Mama sortirent de plus en plus par +petits groupes ; il y eut un échange de lettres entre Ahmadou et les +chefs de cette famille, qui finirent par sortir eux-mêmes le 4 +septembre. + + 4 septembre 1865. + +C’étaient deux jeunes gens, neveux de ce Coro Mama qui avait été +supplicié d’une façon si cruelle lors de la révolte de Sansandig. Leurs +physionomies étaient remarquablement ouvertes et intelligentes, surtout +celle du plus jeune ; ils vinrent l’un et l’autre me voir, et, par la +suite, j’eus d’excellents rapports avec eux. Je leur fis de nouveau +raconter l’histoire de la mort de leur parent et j’eus par eux bien des +détails sur la ville de Sansandig. + +S’il faut en croire leur récit, cette ville serait bien ancienne et +aurait été fondée par un Couma[213] nommé Alpha Seïni, qui demanda le +terrain au roi du Sanama Dougou, nommé de Massa-Sibila, et dont la +résidence était à Sibila. Alpha Seïni lui paya en or son terrain et lui +donna le cheval blanc qu’il montait. Le fils du fondateur, nommé Alpha +Mahmadou, construisit la première mosquée et le commandement resta dans +la famille jusqu’au troisième avant-dernier chef qui fut un Cissey. + +Le chef de Sansandig touchait un impôt de 5 cauris sur chaque personne +venant vendre quelque chose au marché de la ville. De plus il recevait +des cadeaux de toutes les caravanes ; par chaque pierre de sel, entrant +dans la ville par eau[214], il avait une somme de 200 cauris, et par +chaque charge de chameau en tabac 3000. Ces charges se vendaient 20 gros +d’or en moyenne. En outre de ces octrois, le chef Sibila touchait 140 +cauris par pierre de sel entrant à Sansandig, et 3000 cauris par ballot +de tabac entrant par le fleuve, mais il ne touchait rien sur ce qui +entrait par caravanes. + +Quant au roi de Ségou, il avait aussi ses priviléges, et d’abord c’était +lui qui nommait le chef de Sansandig ; pour obtenir cette place, il +fallait lui faire des cadeaux magnifiques, ce qui était déjà une source +importante de revenus, car on nommait généralement des vieillards, et à +leur mort c’était à recommencer. A chaque fête de la Tabaski, la ville +de Sansandig payait encore au roi, par cotisation des notables, 200000 +cauris ; le chef du village devait donner de plus deux chevaux de +guerre, et on ajoutait généralement des burnous de drap rouge et divers +autres présents. Telle était l’origine des magasins de Ségou et de tout +ce que nous y trouvions ; Sansandig ne payait pas d’autres impôts. + +Toroco Mari trouva que ce n’était pas encore assez et augmenta les +impôts de la ville ; ce fut peut-être la cause qui poussa les habitants +à se jeter dans les bras d’El Hadj, ce qui entraîna la ruine actuelle du +pays. + +Sansandig, qui était l’entrepôt de Tombouctou, faisait un commerce +considérable. Elle achetait toutes les marchandises venues d’au delà du +désert, ainsi que le sel de Tuden ou Toudeyni, et le payait en or ou en +esclaves. Quelques dents d’éléphants apportées du Bakhounou ou du +Bélédougou complétaient ces payements, mais l’objet d’échange le plus +apprécié c’étaient les esclaves fournis par le roi de Ségou, auquel, +après chaque expédition, Sansandig achetait tous ses prisonniers à vil +prix, en or, en étoffes d’Europe et du pays, qui allaient s’entasser +dans les magasins du roi. + +Quant à l’or, on se le procurait à Bouré contre le sel et les bœufs +qu’on y menait, et avec lesquels on faisait concurrence aux marchandises +venues de la côte par Sierra Leone ou Gambie. + +Sansandig s’était enrichie d’année en année, enrichissant en même temps +les chefs de Sibila et les rois de Ségou. Aussi aujourd’hui le roi de +Sibila était-il le protecteur naturel de Sansandig, et cela avec +d’autant plus d’acharnement, que le premier acte d’El Hadj, en entrant à +Sansandig, avait été de confisquer les revenus de Sibila à son profit, +aussi bien que ceux du roi de Ségou et une grande partie de ceux du chef +de la ville. + +Pendant que je me renseignais ainsi et que j’apprenais le mécanisme du +commerce de ce pays, la ville souffrait de plus en plus, tous les +captifs de Coro Mama sortaient et venaient rejoindre leurs maîtres ; les +autres, pris de peur, s’échappaient de la ville et venaient, quand on +les prenait, grossir le nombre des suppliciés. Sur le fleuve dérivaient, +à demi cousus dans des nattes, les cadavres des morts du village dont le +nombre augmentait tous les jours ; car on mourait de faim dans les rues, +et puis les blessés succombaient plus encore par la misère que par leurs +blessures. Ces cadavres venaient s’échouer sur la plage en face du camp, +et de quelque côté que la brise soufflât nous respirions les odeurs +nauséabondes et des miasmes putrides. Tout le monde dévorait déjà le +village des yeux, comme une proie qu’on tenait enfin ; on récapitulait +toutes les richesses qu’il contenait et qui allaient tomber aux mains +des vrais croyants, et puis on faisait des châteaux en Espagne dont +quelques-uns me touchaient. Ahmadou devait, après cette éclatante +victoire, laisser partir tous les envoyés qu’il retenait depuis si +longtemps, et entre autres une partie de l’armée de Nioro (celle qui +était venue la première) ; on disait que nous partirions avec eux. Ces +bruits circulaient, et il faut croire que quelque parole y donnant lieu +avait été dite chez Ahmadou, car elle fut aussitôt rapportée par dix ou +douze personnes qui vinrent me féliciter de ce départ, en me faisant +promettre le secret. Je me pris à espérer, et pour fortifier Ahmadou +dans ces bonnes dispositions, je disais à tous ceux qui venaient que si +Ahmadou me renvoyait, le gouverneur serait tellement content de me +revoir, qu’il ferait pour lui ce qu’on n’a jamais fait pour un chef +noir, qu’il lui donnerait des canons. Ce mot était magique. « Ah ! +s’écriait-on, si nous avions des canons, Sansandig serait bientôt pris +et le pays rendu. » Oui, mais on n’avait pas de canons, et Sansandig ne +se rendait pas. Il devenait évident que les chefs, plutôt que +d’abandonner leurs trésors, se laisseraient mourir dessus, et il n’y +avait d’espoir que dans le temps, puisque l’armée ne se souciait pas +d’attaquer. + + 6 septembre 1865. + +Enfin le 6, Ahmadou appela les chefs du conseil chez lui ; deux Somonos +qui avaient été pris par les Bambaras à Banacoro, venaient de s’échapper +de chez Mari, et annonçaient que son armée avait traversé le Bakhoy, et +que depuis deux jours elle traversait le Djoliba un peu au-dessous de +Sibila. Mari avait envoyé quatorze cents hommes, mais il n’avait pas +voulu venir en personne, malgré les prières des chefs de Sansandig. +Ahmadou envoya des cavaliers en éclaireurs. Quelques chefs émirent +l’idée de faire une attaque sur le village, de tenter de le prendre +pendant qu’il était affaibli et qu’il ne pouvait résister, et avant que +ces nouveaux renforts lui arrivassent. Mais cette proposition eut peu +d’écho. On décida, sur la proposition d’Abdoul Kadi, qu’on allait faire +sortir du tata tous les Talibés, excepté deux compagnies, et qu’on se +préparerait à recevoir l’ennemi s’il venait attaquer. + +Le lendemain il y eut un grand émoi ; on entendait des coups de fusil +dans le N.-E. ; mais d’informations en informations, on apprit que +c’étaient des Talibés qui avaient voulu aller, comme ils le faisaient +depuis quelque temps, récolter le fognio[215] des Bambaras dans +l’intérieur, et qui avaient été reçus à coups de fusil. Plusieurs +revenaient blessés. + +Le même soir, beaucoup de monde sortit du village ; mais Boubou Cissey +et ses captifs sortirent en même temps et les forcèrent à y rentrer. +Cela montrait assez la triste situation de Sansandig. + + 8 septembre 1865. + +En effet, le 8, le chef de tous les Couma, Baba Couma, venait lui-même +se rendre, et un chef de Somonos, qui avait déjà écrit à ce sujet, en +faisait autant. Ceux-là furent bien traités, comme, du reste, tous ceux +qui avaient écrit à Ahmadou pour l’assurer de leurs bonnes intentions. + + 9 septembre 1865. + +Enfin, le 9 au soir, à la faveur d’une petite pluie, à 8 heures et +demie, Sibila Mahmary sortait lui-même avec son armée de Bambaras. Mais +ayant mal pris ses dispositions, ou bien, ayant été vu avant d’être en +mesure de fuir, il passait à travers le camp des Sofas, et j’étais +réveillé par une fusillade épouvantable. On criait que les Bambaras +attaquaient. Je m’armai et me rendis sur-le-champ à la case d’Ahmadou ; +il en était sorti et se tenait dehors devant un feu, entouré de ses +fidèles et de ses Sofas ; Sibila Mahmary était pris. D’instants en +instants, on emmenait au supplice de nombreux prisonniers. Quant à +Sibila Mahmary, il était entièrement nu ; on l’avait conduit devant +Ahmadou, on l’avait fait asseoir par terre ; un de ses poignets avait +été cassé par une balle et il avait des coups de sabre à la tête. +Ahmadou, et avec lui toute sa bande, avaient peine à contenir leur +joie ; le griot de Coro Mama et ses fils surtout étaient effrayants. +Mahmary était un vieillard : il était blessé, prisonnier de guerre, et +il était bafoué, insulté. Non-seulement on le raillait sur sa puissance, +mais on ne craignait pas de lui adresser des plaisanteries sur une +infirmité que sa nudité complète permettait d’apercevoir. C’était +tellement violent que Mahmary, jusqu’alors impassible, en dépit des +souffrances qu’on lui faisait endurer (en remuant son bras cassé avec la +corde qui le tenait attaché à l’autre), répondit : _Morrr !_ Expression +qui a une énergie indescriptible, et que le mot : Honte à tous, ne +traduirait qu’imparfaitement. Plus de cinquante prisonniers furent +exécutés de la main d’Arsec pendant cette nuit, on ne les interrogeait +plus et Ahmadou disait : _Rokam to Arseki_ (Donne-le à Arsec), et il +n’ajoutait même plus sa plaisanterie habituelle : Qu’il leur donne à +boire. Parmi ces malheureux il y avait trois Maures. + +Quant à Sibila, il fut gardé pendant toute cette longue nuit, que je +passai debout près d’Ahmadou, dans l’atroce position que j’ai décrite +plus haut, et ce ne fut qu’au jour qu’on termina son supplice, bien +léger du reste à côté de celui qu’on avait infligé à Coro Mama lors de +la révolte de la ville. Une fois la tête tranchée, son corps fut haché +de coups de sabre. + + 10 septembre 1865. + +Abderhaman Couma, l’un des chefs de cette famille qui avait trahi Coro +Mama, qui avait fait depuis bande à part et s’était montré constamment +hostile à Ahmadou, fut pris dans la matinée du 10, ainsi qu’une foule +d’hommes qui s’étaient cachés dans les broussailles, n’osant fuir au +milieu de tous les cavaliers qui avaient parcouru les environs pendant +la nuit. Quand on le conduisit au supplice il fut presque assommé par la +foule. Sa tête traînait par terre, la figure dans le sable et balayait +les ordures, et il eût été certainement tué de cette façon si Arsec +arrivant n’eût écarté la foule en dégainant son terrible sabre, dont un +seul coup envoya ce malheureux dans l’autre monde. + +Parmi les prisonniers de la nuit se trouvait aussi le frère de Mahmary +Sibila, qui, ayant écrit depuis longtemps à Ahmadou pour se rendre, +l’avait le jour même prévenu de la sortie de son frère et avait par +cette trahison été cause de sa mort. Ahmadou lui donna la vie, et, sur +sa demande, l’envoya, à cheval, à Sibila pour faire rendre le village ; +mais il n’en revint pas. + +Tout cela avait encore affaibli Sansandig, et cependant, comme par +fanfaronnade, les habitants avaient recommencé un feu nourri. + +Avaient-ils appris que de nouveaux renforts leur arrivaient, espéraient- +ils les avertir ainsi que le village se défendait encore ? Toujours est- +il qu’au lieu de profiter de ce jour pour attaquer et emporter +Sansandig, Ahmadou, enivré de la mort de ses ennemis, laissa échapper +l’occasion, et que le lendemain 11 septembre, la face des choses avait +changé. + +Pendant la nuit on avait entendu battre le tabala dans l’Est, et cela +très-distinctement. Un de mes hommes, Déthié, qui rôdait à la recherche +de quelques captives, s’était dit qu’il n’y avait rien de bon par là, +et, prévoyant ce qui allait arriver, était rentré se coucher en nous +prévenant. En effet, dès le jour une femme sortie du village vint dire +que les chefs attendaient une armée le jour même. + +Malgré cela, il n’y avait rien de menaçant, quand à 8 heures et demie, +pendant que j’étais dans la case de Samba N’diaye à causer avec lui, on +vint annoncer que l’armée des Bambaras approchait. C’était un cavalier +qui, le cheval ruisselant, disait l’avoir rencontrée et arrivait au +triple galop prévenir Ahmadou. Je m’empressai de seller mon cheval, et +voyant qu’on ne sortait pas, je mangeai à la hâte un peu de riz. + + 11 septembre 1865. + +A 9 heures et demie enfin, Ahmadou se décidait à monter à cheval ; mais, +comme toujours, il avait trop attendu, l’armée bambara était là, et +avant que nos troupes fussent à leur poste, elle était sur nous. Elle +avançait sur quatre colonnes, forte de dix mille hommes environ. + +Ils arrivèrent presque sans tirer sur les Talibés, qui les chargèrent +énergiquement. Malheureusement, les Sofas de Ségou, sur la droite et à +l’extrémité du camp, lâchèrent pied et furent poursuivis jusque dans le +camp, laissant de nombreux morts percés de coups de lance et abattus par +les coups de sabre. Les Irlabés et les Gannar qui étaient à côté d’eux +se portèrent en travers de la colonne qui les attaquait, mais furent +entraînés dans la déroute par le retour offensif des Bambaras qu’ils +avaient d’abord chassés. La colonne du Toro qui était devant Ahmadou se +débanda, courant au secours des Irlabés, et Ahmadou fut découvert au +moment où tous les Bambaras revenaient à la charge en fourrageurs ; un +moment je crus que nous étions perdus. + +Je m’étais d’abord tenu près d’Ahmadou ; mais voyant au premier coup de +fusil les Bambaras reculer, j’étais parti en avant afin de bien juger de +leurs forces, qui me paraissaient considérables. Dès que je vis les +Irlabés et leur pavillon blanc reculer à la droite, je m’y portai, +accompagnant Ali, un des princes ; mais la retraite était si rapide que +tout d’un coup nous fûmes enveloppés de cavaliers bambaras, et qu’il +nous fallut, pour n’être pas pris ou tués, fuir vers le camp au milieu +d’une grêle de balles et de nos hommes affolés tirant au hasard en +arrière, tir aussi dangereux pour nous que l’était celui des Bambaras. + +Mon premier mouvement fut d’aller voir ce que devenait Quintin ; il +n’avait pas de cheval, et, en cas de déroute, je ne voulais pas +l’abandonner, ni perdre mes notes et nos bagages. Mais j’avais eu le +temps de voir qu’Ahmadou se faisait couvrir par Arsec et sa compagnie de +Sofas et que le Toro reprenait du terrain. Je ne trouvai pas Quintin, et +pensant qu’il était peut-être près d’Ahmadou, je m’y rendis et le +trouvai là en effet peu après, mais en même temps j’appris que Samba +N’diaye était blessé. Au moment de la déroute, il s’était bravement +conduit et avait chargé avec quatre ou cinq autres ; il avait tué deux +hommes de ses deux coups de fusil, et chargeait à coups de sabre, quand +un coup de feu l’avait atteint, traversant les chairs de l’omoplate sur +une longueur de 12 à 15 centimètres au moins. Quant aux Bambaras, ils +avaient disparu ; ils s’étaient arrêtés en vue du camp, et, enlevant +tous leurs blessés, avaient fui. Par un miracle nous restions maîtres du +terrain, et Ahmadou s’avançait en personne. Sur la gauche, au camp des +Sofas, les choses s’étaient passées différemment. Ils avaient fait une +vigoureuse défense, et si une compagnie de Bambaras s’était jetée dans +le village en passant entre eux et les Pouls, elle avait laissé de +nombreux morts sur le terrain et quelques prisonniers. + +En arrivant près d’Ahmadou, j’assistai à une scène magnifique. En voyant +son armée rentrer dans son camp, Ahmadou s’était avancé en se faisant +couvrir par Arsec, comme je l’ai dit, et s’il avait mis son projet à +exécution, il eût entraîné toute l’armée sur les traces de l’armée +bambara, et sans doute lui aurait fait éprouver des pertes cruelles. +Mais il n’était pas encore hors du camp que Bobo et Mahmadou Abi, son +cousin, se jetèrent à la bride de son cheval pour l’empêcher de +s’avancer et de s’exposer. Il fut superbe de colère. En un clin d’œil, +il se jeta à bas de son cheval avec une vivacité qui contrastait avec la +lenteur habituelle et affectée de ses mouvements et voulut s’avancer à +pied ; mais Bobo l’enlaçant à bras le corps, l’arrêta de nouveau. +Ahmadou écumait de rage, il se débattait avec violence et énergie, +ordonnant en vain à ces amis maladroits de le lâcher ; un instant il +parvint à tirer son sabre, et je crus qu’il allait se dégager. Quant à +moi, je l’encourageais du geste, et en même temps, quelques Talibés +l’engageaient de la voix à avancer. Enfin on le fit monter à cheval ; +mais à peine hors du camp, comme il s’avançait encore, la scène +recommença et ne fut terminée que par l’intervention d’Abdoul Kadi, qui +vint prendre son cheval par la bride, et le conduisit sur l’emplacement +qu’avait occupé la colonne du Toro. Mais l’ennemi était loin et +l’occasion de le poursuivre était perdue. Vainement Ahmadou suppliait et +s’emportait, vainement il faisait partir des cavaliers dans toutes les +directions, disant qu’il voulait savoir où était l’ennemi, on ne put que +constater la disparition de cette armée bambara qui, tenant une victoire +décisive et n’ayant qu’à charger sur Ahmadou sans défense au milieu +d’une armée en déroute, avait fui, s’exposant à être à son tour +poursuivie et décimée, et qui l’eût été sans l’émotion indescriptible +qui s’était emparée de tout le monde à la vue de cette formidable +attaque. Les pertes chez nous se comptaient : elles étaient d’environ +soixante-dix captifs de Ségou et de quelques Talibés peu nombreux. + +En revanche, il y avait beaucoup de blessés ; quelques-uns l’avaient été +à coups de sabre et de lance par les cavaliers bambaras ou maciniens, +dont l’un était entré jusque dans le camp, où il avait piqué de sa lance +un Talibé. L’ennemi avait, du côté des Sofas seulement, laissé plus de +soixante morts sur le terrain, et, dans les broussailles, les +Massassis[216], qui seuls avaient poursuivi vigoureusement l’ennemi, +grâce à leurs chevaux, en avaient tué au moins autant. On avait pris +quinze chevaux, et fait cinq ou six prisonniers vivants, dont le sort +fut vite réglé par Arsec. + +Ahmadou, voyant décidément l’armée ennemie partie et comprenant qu’il +était trop tard pour espérer de la rejoindre, alla se promener autour de +la ville à la tête d’une partie de ses troupes alignées, et musique en +tête, faisant de la fantasia pour célébrer cette étrange victoire. Il +s’arrêta derrière les Sofas qui se fusillaient à bonne distance avec les +Bambaras entrés dans le village, qui, ressortis, semblaient vouloir les +intimider. Cela dura jusqu’à deux heures et l’on rentra au camp. Mais +vers 3 heures et demie, comme je venais de visiter quelques blessés, +dont un Massassi de notre connaissance qui avait reçu un léger coup de +sabre, un cavalier arrivant ventre à terre cria que les Bambaras +revenaient et n’étaient pas loin. + +Ahmadou, cette fois, instruit par l’expérience, monta aussitôt à cheval +et donna l’exemple en sortant du camp. Néanmoins, les compagnies ne se +pressaient pas, la plupart étaient encore sous l’influence de l’émotion +de la matinée, et peu de blessés étaient de la trempe de Samba N’diaye +qui, malgré une blessure sérieuse, était remonté à cheval. + +Ahmadou alla palabrer avec chaque compagnie, exhortant, suppliant, +ordonnant. Il fit avancer la ligne de bataille de manière à profiter de +quelques plis de terrain, et comme les Talibés qui avaient été les plus +maltraités y montraient de la répugnance, « Où voulez-vous fuir ? dit- +il ; ne savez-vous pas que nous sommes entourés de Keffirs de tous +côtés ? voulez-vous vous jeter dans le fleuve et y périr[217] ? » + +Il alla ainsi de compagnie en compagnie, obtenant des promesses. On +resta en bataille, et comme, le soir, Ahmadou, afin de ne pas se laisser +surprendre, annonça qu’il allait coucher aux avant-postes pour être prêt +à tout événement, je rentrai au camp, malade de migraine, et je +m’aperçus bientôt que nombre de Talibés en faisaient autant. + +La nuit fut très-calme ; les Bambaras ne revinrent point, mais des +patrouilles de leurs cavaliers circulaient dans les environs, et telle +était l’explication de la panique qui avait fait coucher Ahmadou à la +belle étoile. Je me réveillai guéri ou à peu près, car ma migraine +provenait d’un coup de soleil assez fort que j’avais reçu sur l’oreille +gauche, en négligeant, sous l’empire des circonstances, d’abattre la +coiffe blanche de mon chapeau. Je me félicitai que nous n’eussions pas +eu à subir une nouvelle attaque, car le lendemain encore de cette +bataille le camp était en proie à une sorte de stupeur. Personne n’eût +soupçonné que Mari pouvait réunir une armée semblable à celle qui était +venue nous attaquer, et qu’il avait envoyée sur les demandes réitérées +de Sansandig. Si les Bambaras étaient revenus à la charge, il est +probable qu’en dépit des promesses faites à Ahmadou nous aurions eu un +terrible quart d’heure à passer. + + 12 septembre 1865. + +Au jour, j’allai saluer Ahmadou ; il était couché sur une simple natte, +en plein air, à plus de 100 mètres du camp, entouré de ses plus fidèles +Talibés ; il ne rentra qu’à 8 heures et demie. La journée se passa +tranquillement jusqu’au soir, où il y eut une vive fusillade du côté des +Sofas. C’étaient les Bambaras qui, entrés la veille dans la ville et +n’ayant rien trouvé à manger, disaient les déserteurs de Sansandig, +voulaient sortir. On les repoussa, mais ils crièrent : « Faites ce que +vous voudrez, nous sortirons tout de même. » En effet, dès la nuit +suivante, une partie au moins ressortit. + +A partir de ce moment, on fut sur un qui-vive continuel. Ahmadou +maintenait l’armée nuit et jour aux postes de combat, y couchant lui- +même et ne rentrant qu’au moment des tornades. + + 13 septembre 1865. + +Les Bambaras circulaient dans les environs, mais ne se montraient pas. +Le 13 au soir, on entendit battre le tabala dans un village de +l’intérieur. Les espions d’Ahmadou n’osaient pas s’avancer ; on ne +savait que penser, et le résultat de cette incertitude était une crainte +vague, plus terrible que toute autre, car elle engendre presque toujours +la panique. + + 15 septembre 1865. + +Le 15, à quatre heures, des cavaliers rôdant aux alentours rentrèrent au +galop. Immédiatement l’armée se mit en bataille, et les cavaliers +s’élancèrent au-devant de l’ennemi, qu’on ne voyait pas encore, mais qui +ne pouvait être loin, car bientôt on entendit des coups de fusil, et +moins de vingt minutes après leur départ, les cavaliers, et entre autres +un Talibé du Fouta, nomma Hiaïa, qui avait une belle réputation de +courage, revinrent rapportant les dépouilles d’un certain nombre de +Bambaras et six chevaux. + +Après cet exploit qui devait mettre les Bambaras en fuite, on rentra et +la nuit fut calme. + +Le lendemain 16 septembre, à trois heures, il y eut encore une alerte, +mais cette fois l’armée, fatiguée de ces sorties continuelles et sans +résultat, ne se hâta pas, et ce fut malheureux, car avant qu’elle fût +rangée, les Bambaras, au nombre de près de deux mille hommes, tournèrent +le camp pour entrer à Sansandig par le Ouala Ouala. Nous en vîmes une +partie qui força le passage entre les Pouls et les Djawaras et se jeta +dans le village au pas de course le plus rapide, sans que personne eût +l’idée de s’y jeter en même temps. Cette colonne eut des pertes, son +tabala fut pris, ainsi que sept chevaux, et nombre d’hommes furent +tués ; mais il n’en était pas moins vrai que plus de quinze cents hommes +venaient d’entrer dans la place, et qu’on craignait chez nous que ce ne +fût que l’avant-garde d’une armée plus nombreuse, qui viendrait nous +attaquer pendant que le village ferait une sortie de manière à nous +placer entre deux feux. + +La première conséquence de cette affaire fut de forcer à envoyer une +partie des troupes sur la gauche, pour renforcer les camps des Pouls et +des Djawaras, et garder le Ouala Ouala. Les Bambaras ressortis des +murailles, tiraillaient, et cette fusillade inoffensive dura jusqu’à la +nuit. + +Ahmadou coucha dehors, et le sommeil ne fut pas troublé. Pour moi je +pensais que cette armée ne pourrait pas tenir dans le village sans +vivres, qu’elle en sortirait dans quelques jours, que cela entraînerait +encore quelques défenseurs à déserter, et que le moment où on +s’emparerait de la place n’était pas loin. Quelques jours de courage +encore et ce résultat allait être atteint. + +Comme pour fortifier mon opinion, vers dix heures, le 17, tout le +village sortait se ranger en bataille sous les murs, ainsi que l’armée +des Bambaras entrée la veille. Aussitôt les Sofas, Djawaras et Irlabés +demandèrent du renfort, car en voyant environ quatre à cinq mille hommes +en face d’eux, ils ne se sentaient pas de force à leur barrer le +passage. + +Ahmadou, redoutant et espérant sans doute un combat définitif, avança +avec toute l’armée en dépit de quelques personnes qui craignaient que ce +ne fût un piége des ennemis pour faire abandonner le camp et venir +l’attaquer par la plaine. Le camp resta en effet confié à la garde de +peu de monde. + +Dès qu’Ahmadou fut arrivé en face de l’ennemi, les Massassis et les +Djawaras marchèrent sur les cavaliers qui étaient sortis par le Ouala +Ouala, plus nombreux que je n’eusse supposé qu’ils pouvaient l’être dans +le village. Presque en même temps le Gannar et le Toro s’élancèrent sur +les fantassins, qui reculèrent jusqu’aux murs et rentrèrent en partie. +C’était encore une occasion magnifique, qui eût, même en cas d’échec, +intimidé les Bambaras ; mais on s’arrêta à portée de fusil des murs, et +toute la journée se passa ainsi. Ahmadou fit venir les canons de Samba +N’diaye, dont la mitraille, à la distance où on les plaça, ne parut pas +faire d’effet. + +Vers huit heures et demie, les Bambaras rentrèrent presque tous, et +Ahmadou les imita, ne laissant dehors que la moitié des Talibés. Chose +bizarre, on avait pris un Maure dans les broussailles, pendant le +combat ; c’était très-probablement un échappé du village : il annonça +que l’on avait affaire aux Sofas de Mari et aux contingents du +Miniankala, et paya de sa tête ces renseignements. + +Une femme qui sortit du village compléta ce qu’avait dit le Maure, en +affirmant que les Bambaras entrés le 11 étaient ressortis, comme je l’ai +dit, et qu’étant allés trouver le reste de l’armée repoussée, en lui +reprochant d’avoir fui, ils avaient décidé tout ce monde à rentrer avec +eux. + +Boubou Cissey leur avait fait dire, pour les décider, que s’ils ne +réussissaient pas à chasser Ahmadou, ils tenteraient de s’échapper tous +avec leur or, en emportant le plus possible et brûlant le reste de leurs +marchandises. Cette femme ajoutait qu’on avait promis 1000 cauris aux +Bambaras par chaque individu, homme, femme ou enfant, qu’ils +réussiraient à sauver. + + 17 septembre 1865. + +Voilà où en étaient les choses, lorsque survint un événement incroyable. +Le soir de ce jour je me sentais malade ; la nourriture de poule au riz +à laquelle j’étais condamné depuis soixante-douze jours sans presque +aucune variante, sauf, de temps à autre, un peu de bœuf ou de mouton +grillé sur la braise ; cette nourriture, dis-je, m’avait été +insupportable, et, pour me soutenir, j’avais mâché un ou deux gros +gourous que je devais à la générosité d’Isaac, le gardien des gourous +d’Ahmadou. Nous avions passé ainsi la soirée, Quintin et moi, devisant +sur la prise probable de Sansandig et sur notre retour qui, nous +l’espérions au moins, pouvait en être la conséquence. Nous avions depuis +quelques jours reçu de tous les chefs des promesses de bon vouloir à cet +égard qui étaient de bon augure. + +Vers dix heures et demie, nous nous jetâmes tout habillés comme nous le +faisions depuis près de deux ans, sur nos peaux de bœuf, auxquelles +l’humidité avait donné une odeur insupportable. Jamais, je crois, les +émanations de l’atmosphère n’avaient été plus abominables ; les pluies +des jours précédents avaient causé la putréfaction des cadavres du champ +des suppliciés, que l’ardeur dévorante des rayons du soleil avait +momifiés jusqu’alors ; le fleuve envoyait les odeurs des nombreux +cadavres qu’il charriait : c’était à n’y pas tenir. Je m’enveloppai la +tête pour respirer le moins possible, et je finis par m’endormir dans ce +milieu malsain. J’étais plongé dans un demi-sommeil fiévreux qui, par +suite de l’effet des gourous, acquérait une légèreté excessive. +J’entendis, dans cet état, et sans bien m’en rendre compte, qu’on venait +chercher, de la part d’Abdoul Kadi, le courrier Seïdou, que je lui avais +prêté et qui était venu le soir même lui apporter des provisions. Peu +après Seïdou revint et je l’entendis parler à Latir, qui couchait devant +la porte de notre case. Ensuite j’eus conscience d’une certaine rumeur +indécise, d’un mouvement opéré en silence. Je me réveillai en proie à +une grande inquiétude : en ce moment, Latir, qui depuis quelques +instants s’était levé, appelait le docteur qui, inquiet aussi, s’était +réveillé et demandait ce qu’il y avait. On part de suite pour Ségou ! Ce +fut un mot magique qui dissipa tout sommeil, toute envie de dormir. + +Qu’y avait-il donc qui pût faire abandonner une prise qu’on semblait +tenir ? Quelle puissante menace forçait Ahmadou à fuir ainsi +silencieusement au milieu de la nuit ? Il fallait sans doute quelque +motif de grande importance ; il y allait de notre salut à tous, et ma +pensée fut celle qui vint à l’esprit de chacun. Une armée arrive sur +nous du Macina, forte, très-forte, et Ahmadou se sauve pour n’être pas +pris et tué. + +Quoi qu’il en fût, je n’avais pas un instant à perdre. Pendant que le +docteur, qui n’avait pas de cheval, courait au milieu de l’obscurité +jusqu’à Ahmadou, demandait et obtenait de partir en pirogue avec les +poudres et les blessés, je courais chez Samba N’diaye lui demander ce +qu’il y avait. + +J’avais cependant avant cela donné des ordres aux laptots pour charger +les bagages. + +Samba ne savait rien, sinon qu’Ahmadou avait dit depuis une demi-heure +qu’il fallait embarquer immédiatement la poudre et les blessés, qu’on +partait, que beaucoup même étaient déjà en route. Et presse-toi ! me +dit-il. + +Je revins à ma tente à travers un camp presque désert. Je n’avais pas un +instant à perdre ; mais là, comme il importe de le faire dans toute +circonstance grave, je fis appel à mon sang-froid, je recueillis mes +pensées. On n’entendait plus que ce bruit vague causé par un grand +mouvement d’hommes et de chevaux, opéré en silence. Les bœufs beuglaient +en se jetant à l’eau pour traverser le fleuve sous les coups des +bergers. Chacun parlait à voix basse, quelques feux brillaient dans des +cases où des retardataires ficelaient leurs paquets : au milieu de tout +cela, les gémissements de quelques blessés se faisaient entendre. + +La terreur de tous était à son comble, on échangeait des questions et +des réponses, et chacun allait droit son chemin, effaré, avec le +sentiment d’un affreux danger qui le menaçait. + +J’envoyai avec le docteur Boubakary Gnian, qui pouvait à peine marcher, +et qui d’ailleurs était capable de lui être fort utile, même dans cet +état. Après cela, calme en dépit de l’émotion inséparable d’une pareille +conjoncture, je fis charger mes bagages avec ordre et avec plus de soin +que d’habitude. Je fis manger beaucoup de mil aux chevaux et aux mules. +Brûlant quelques allumettes précieusement gardées, je passai en revue ma +case, ramassant avec Latir tout ce qu’on avait oublié dans la +précipitation du premier moment. Je partageai mes dernières cartouches +entre les hommes, en leur recommandant la plus grande parcimonie. Je +leur donnai mes instructions pour le cas où nous serions attaqués, en +leur disant à la dernière extrémité d’abandonner les bagages, sauf mes +papiers, et de monter sur les mules en jetant les cantines. Puis, quand +tout fut ainsi fait, et cela n’avait pas duré vingt minutes, je sortis +du camp, me disant avec une certaine satisfaction que rien de nos +affaires ne resterait là, et à coup sûr tout le monde ne put pas en dire +autant, car j’appris le lendemain qu’un blessé y avait été abandonné, et +que bien des gens y avaient laissé qui du mil, qui leur poudre même. + +Je rejoignis Ahmadou, et à ce moment toute l’armée était en route, ou +plutôt en déroute ; nous restâmes là quelques minutes encore, puis le +tabala battit un instant la charge et on partit au Nord. Une maison +flambait dans la ville et sa lueur éclairait la plaine. Était-ce un +commencement de destruction volontaire, ces marchands aimant mieux +détruire leur fortune que de la laisser aux mains d’autrui ? On nous +l’affirma, et en voyant l’énergie qu’ont déployée ces Soninkés, je suis +tenté de le croire. + +Nous marchions sans bruit, sans tabala. Après un quart d’heure, notre +route inclina au N.-O. ; je le remarquai d’après les étoiles, bien que +le ciel fût nuageux par places ; mais en voyage on prend une telle +habitude de s’orienter, que je crois qu’en s’y attachant on arriverait à +une exactitude très-suffisante pour estimer sa route. + +Il m’est impossible de peindre la situation d’esprit dans laquelle je me +trouvais. Je considérais en ce moment la cause d’Ahmadou comme presque +perdue, et de fait, si une armée fût venue nous attaquer, si cinquante +cavaliers seulement eussent poussé sur nous une charge vigoureuse, c’en +était fait de lui et de son armée, en proie à une panique indicible. +Sansandig même faisant une sortie en ce moment, eût eu bon marché de +nous. + +J’en étais tellement convaincu que, pour la première fois depuis mon +départ, je me pris à avoir sérieusement peur, et ces réflexions +troublèrent tellement mon esprit que je fus au moment d’aller me jeter +dans Sansandig avec ceux de mes hommes qui eussent bien voulu m’y +accompagner. Une pensée me retint, ce fut l’idée d’abandonner mon +compagnon Quintin, qui, parti en pirogue, se serait trouvé dans une +triste et fausse position. + +Je continuai donc ma route, en proie à un malaise et à une tension +d’esprit plus faciles à indiquer qu’à analyser. + +Je m’étais efforcé de suivre Ahmadou, mais bientôt, grâce à l’obscurité +de la nuit, j’en fus séparé : jusqu’au jour je suivis au petit trot une +bande de toute espèce de gens à pied, de cavaliers, de bœufs porteurs, +qui tous semblaient n’avoir qu’une préoccupation, celle de fuir. + +Après Vélentiguila, nous tournâmes à l’Ouest, et nous traversâmes des +marais produits par le débordement du fleuve ; c’est là que je vis la +peur dans tout ce qu’elle a de hideux. Tandis que, suivant un groupe +dans un marais, j’avais de l’eau jusqu’aux genoux, et que grâce à la +vigueur de mon cheval, je sortais de ce mauvais pas, à quelques pas de +moi, d’autres s’embourbaient et restaient suppliants sans que personne +se dérangeât pour venir à leur secours. Quelques pas plus loin, +c’étaient des piétons qui couraient, tombaient, se relevaient, tombaient +encore, et cela sans dire un mot. Ce mutisme était effrayant. + + 18 septembre 1865. + +Lentement, très-lentement, le jour se fit ; nous arrivâmes alors près +d’un village de l’intérieur, dont les habitants se mettaient en route, +avec une précipitation sans égale. C’était un village qui s’était soumis +à Ahmadou et qui, pour ne pas subir les représailles de Sansandig, se +hâtait de déménager. En quelques minutes, les femmes avaient ficelé tout +leur modeste mobilier sur leur tête : c’étaient des calebasses, des +pilons, des mortiers, quelques marmites de fer. Elles conduisaient +quelques chèvres, portaient quelques poules, et au milieu de ce +désordre, elles étaient encore pillées par les Sofas et les Talibés qui, +sans doute par humanité et pour ne pas leur laisser cette charge, les +volaient tant qu’ils pouvaient. + +Peu après je rejoignis Ahmadou qui, bien que j’eusse marché rapidement, +était encore devant moi. Il avait peu de monde avec lui, et je me +souviendrai toujours de l’impression que me fit sa figure sur laquelle +il s’efforça de faire paraître un sourire quand je le saluai. Il +semblait désespéré et s’efforçait de rester calme. Mais où était +l’armée ? De tous côtés ! elle était en déroute. + +J’avais pensé que vers neuf heures ou dix heures on serait près de +Ségou, mais je fus bien désappointé ; nous nous étions peu à peu et par +des détours sans fin enfoncés dans l’intérieur ; du haut des collines +nous apercevions Ségou dans le lointain, et ce ne fut qu’après avoir +traversé sept villages déserts que vers cinq heures du soir, harassé de +fatigue, j’arrivai à Kalabougou, où se trouvait une partie de l’armée ; +le reste était à Faracco. + +Jamais je n’appréciai autant l’utilité des quelques mots de peuhl que +j’avais appris pendant le siége. J’étais seul, sans un de mes hommes. Je +n’avais rien mangé depuis plus de vingt-quatre heures et je venais de +passer seize heures au moins à cheval. + +J’appris d’abord que, bien qu’on eût indiqué Faracco comme lieu de +rendez-vous, Ahmadou, très-fatigué, restait à Kalabougou. + +Puis, prenant des informations au sujet de mes hommes, je finis par +savoir que mes mules (bakla) étaient à Faracco avec Mamboye et Latir. +Tout d’abord, je cherchai quelqu’un pour m’y conduire, mais bientôt je +changeai d’avis, et, m’adressant à Seïdou Dalia, le cousin d’Ahmadou, je +lui expliquai tant bien que mal ma position. Il me conduisit près +d’Ahmadou, qui confia à son cousin le soin de me faire donner par le +chef du village une case et un bon souper. + +Le chef du village, déjà tout troublé par le séjour d’Ahmadou, se +déchargea de moi sur le chef des Somonos, petit vieillard à barbe +blanche, qui parut fort peu flatté et très-étonné de ma prétention à +avoir une case à moi seul. Enfin, après bien des difficultés, j’eus un +tout petit coin. Mon cheval fut pourvu de paille, et on me donna de +l’eau. Je n’en pouvais plus. Vers six heures et demie, je fus rejoint +par Samba Yoro et Déthié N’diaye, qui, ayant perdu leurs sandales dans +les marais, arrivaient à bout de forces et le dessous des pieds brûlé +par la chaleur du sol. Ils ne pouvaient plus se soutenir. Je m’endormis +d’un sommeil fiévreux, leur laissant le soin de m’avoir à souper, et +vers dix heures et demie, à la troisième sommation, on m’apporta une +toute petite calebasse de fognio[218] cuit sans sel, et dans une autre +calebasse un maigre poulet de cinq à six semaines bouilli dans de l’eau +claire. + +J’ai souvent mangé pis que cela, mais, outre que je trouvais ce mets +détestable, j’étais courbatu, j’avais la fièvre et je ne pus en avaler +deux bouchées. + +En revanche, mes laptots, bien que se plaignant du manque de sel, eurent +promptement vidé les calebasses, et je me rendormis d’un terrible +sommeil. + +Je m’éveillai au petit jour, brisé, moulu, incapable de me soutenir ; +j’étais frappé. Moi, l’avant-veille encore, si vigoureux, j’étais +incapable de faire trois pas ; il fallut que je me fisse soutenir pour +me rendre chez Ahmadou, auquel je demandai une pirogue pour passer sur +l’autre rive du fleuve et me rendre à Ségou. Il remarqua l’altération de +ma figure, ordonna de me livrer la pirogue, et un quart d’heure après, +Déthié N’diaye me plaçait sur mon cheval à Ségou Bougou. Comment fis-je +la route jusqu’à Ségou ? Je n’en sais rien ; je passai entre les hautes +tiges du mil mûr, laissant mon cheval me guider, la tête me battant sur +les épaules, et à huit heures, je tombai sur mon lit dans la case de +Samba N’diaye, où le docteur était arrivé la veille à neuf heures du +soir, après vingt heures de navigation en pirogue avec de l’eau +jusqu’aux genoux. Il était couvert de coups de soleil et pouvait dire +comme moi que la journée du 18 septembre 1865 compterait pour une des +plus dures de notre voyage. + +Pas plus que moi il ne comprenait ce qui s’était passé ; ne croyant +depuis bien longtemps plus au succès d’El Hadj au Macina, il pensait que +c’était l’arrivée d’une armée de Maciniens qui avait causé cette +retraite. + +Ce qu’il y avait de sûr, c’est que nous étions dans de bonnes murailles, +que l’armée était sauvée, et que nous pouvions dormir, ce que nous fîmes +tout le jour en proie à la fièvre et n’ayant pas même la force d’essayer +de manger. + +[Décoration] + + +[Note 209 : Ces selles sont recouvertes de peaux de mouton ou de chèvre +tannées, mais travaillées sans suif ni graisse, de sorte qu’une seule +pluie les met hors de service.] + +[Note 210 : Poche sur le devant de la poitrine.] + +[Note 211 : Il y avait un assez grand nombre de Maures dans la ville.] + +[Note 212 : Riche marchand, exerçant une grande influence.] + +[Note 213 : Soninké de la famille des Couma.] + +[Note 214 : Le sel arrivait en pirogue de Tombouctou.] + +[Note 215 : Plante alimentaire.] + +[Note 216 : Les Massassis et les Pouls forment la véritable cavalerie +avec les Djawaras ; il est rare qu’ils se battent à pied.] + +[Note 217 : Les eaux étaient à leur maximum de hauteur, la crue, cette +année, dépassant six mètres.] + +[Note 218 : Le fognio est une petite graminée dont les graines sont +blanches.] + + + + + CHAPITRE XXXV. + +Rentrée de l’expédition de Sansandig. — Découragement des Talibés. — Je +tombe malade et suis près de mourir. — Négociations par l’intermédiaire +de Tierno Abdoul Kadi. — J’obtiens de faire partir Seïdou. — Espérances +et déceptions. — État de la route de Nioro. — Bakary est venu à +Ouosébougou. — Départ de Seïdou pour Yamina. — Préparatifs pour le +départ de nombreux chefs. — Arrivée de Sidy le laptot. — Voyage de +Bakary Guëye et de Sidy. — Motifs du retard du premier. — Lettre du +gouverneur. — Entrevue avec Ahmadou. — Je partirai, mais quand ? + + + 20 septembre 1865. + +Dès le lendemain, nous étions, quoique bien fatigués, en quête de +nouvelles, et à notre grand étonnement nous ne tardions pas à savoir +qu’il n’y avait eu aucune menace du côté du Macina, mais bien du côté de +Mari. C’était le vieux Tierno-Abdoul qui, commis à la garde de Ségou- +Sikoro, avait écrit à Ahmadou pour le supplier de rentrer, lui disant +qu’il savait par ses espions que Mari avait rassemblé une armée, et que, +dès qu’il aurait passé le Bakhoy, tout ce qu’il y avait de Bambaras dans +le pays était décidé à se soulever contre Ahmadou et à venir attaquer la +capitale pour y replacer Mari ; et, ajoutait Tierno dans sa lettre, +« avec les hommes que j’ai ici, qui presque tous manquent de fusils, je +ne l’attendrai pas. » + +C’était au reçu de cette lettre qu’Ahmadou, ayant consulté Abdoul Kadi, +s’était décidé à rentrer. C’était peut-être sage, mais c’était dur. +Avoir passé soixante-douze jours avec son armée dans la misère, sous les +pluies de l’hivernage, avoir perdu tant de monde et ses meilleurs +Talibés (plusieurs chefs du Fouta avaient succombé, et entre autres le +frère de Sirey Adama, Moctar, neveu d’El Hadj), et revenir sans avoir +fait essuyer à l’ennemi d’autre perte que celle des hommes qui avaient +succombé, d’autres maux que les horreurs de la famine qui avait désolé +la ville. Cette résolution avait dû bien lui coûter, et il faut croire +que le péril lui avait paru bien imminent. + +Ce ne fut que le 19 au soir que l’armée fut ralliée à Kalabougou, et le +23 seulement Ahmadou fit son entrée à Ségou, où l’on tira presque autant +de coups de fusil que pour une victoire. + + 23 septembre 1865. + +Ahmadou, à défaut de victoire, ramenait un certain nombre de captives. +Il avait de plus bien _fatigué_ Sansandig ; il avait forcé un certain +nombre de villages à se jeter dans son parti, et leur population, qu’il +ramenait, venait grossir les rangs de ses partisans. + +On affectait une grande joie, bien qu’on ne la ressentît pas. Tout le +monde, ou du moins tous les chefs, avaient conscience de la faiblesse de +l’armée. Je ne tardai pas à le savoir et je tentai de mettre à profit +cette conviction pour obtenir de partir. + +Seïdou, mon courrier, avait fait la route de Sansandig à Ségou-Sikoro, +en pirogue, avec Paté Dali, le Diawandou[219] d’Ahmadou, qui jouit près +de lui d’une grande influence. Ce dernier, originaire du Kaarta et +sachant fort bien l’état des choses, avait dit à Seïdou qu’ils étaient +en mauvaise position, que les Talibés diminuaient de jour en jour, qu’il +leur faudrait une armée du Fouta ; et il lui avait demandé si, quand je +rentrerais au Sénégal, je ne pourrais leur donner un coup de main pour +faire venir des renforts de ce pays, ajoutant qu’il avait l’intention, +ainsi qu’Abdoul Kadi, d’en parler à Ahmadou, parce qu’ils avaient grand +besoin d’un tel renfort. + +Grâce à l’intimité de Tierno Abdoul Kadi, Seïdou qui connaissait tout le +monde dans le Fouta, avait seul parmi mes hommes le privilége de tout +voir, de tout entendre sans exciter de soupçons. + +Dès qu’il vint me rapporter cette conversation, je résolus d’en tirer +parti. Après avoir conféré avec Samba N’diaye et Quintin, je me décidai +à prier Abdoul Kadi d’insister auprès d’Ahmadou pour qu’il me fît +partir, en lui promettant en mon nom tout ce qu’il pourrait demander. +Bien entendu, je persuadai Samba N’diaye de mes bonnes intentions, et ce +n’est que pour cela qu’il entra dans mes vues. + + 24 septembre 1865. + +Assez gravement blessé et malade, il était très-frappé en ce moment, et +la peur avait commencé à le prendre. Je fis briller à son imagination le +mirage de canons donnés par le gouverneur, et ce fut un mot magique. Le +24 septembre, j’entrai en négociation avec Tierno Abdoul Kadi, et cela +dans le plus grand secret, dans une cour intérieure de sa maison, où +Seïdou et Déthié N’diaye seuls nous servaient d’interprètes. + +Je dis à Abdoul que je venais pour une affaire qui intéressait Ahmadou +autant que moi et tous les Talibés ; que, ne pouvant, moi, parler en +secret à Ahmadou, je venais le prier d’être mon intermédiaire, parce que +je voulais éviter que de méchantes gens se missent en travers de cette +affaire et ne vinssent brouiller tout ce que nous tenterions. + +Après ce préambule, que je fis durer assez longtemps, j’exposai à Abdoul +l’état de faiblesse de l’armée, me servant de ce que je savais être sa +propre opinion. Je fis ressortir la retraite de Sansandig et la triste +situation du pays, en proie à une guerre dont rien ne pouvait présager +la fin. + +Je lui dis que je voulais, et tous les blancs avec moi, qu’Ahmadou fût +le maître dans son pays, parce que cela était indispensable au commerce +que nous voulions faire avec lui ; que nous étions venus lui donner la +main et que ce n’était pas parce qu’il était gêné qu’on cesserait d’être +bien avec lui ; et, lui citant l’exemple de Sambala, le roi de Médine, +que nous avions soutenu contre El Hadj, je lui rappelai qu’une fois +qu’on était l’ami des blancs, ils ne vous abandonnaient jamais, même en +face d’ennemis redoutables. Enfin, je terminai en lui disant : +« Qu’Ahmadou fasse réunir une petite armée, me renvoie, et je l’assure +que le gouverneur lui donnera des canons, de la poudre, des fusils, et +que, dès que le pays (les bords du Sénégal) verra cela, vous n’attendrez +plus longtemps les Talibés, et vous en verrez venir plus que vous ne +voudrez. Je suis malade, très malade même, je n’ai plus de forces, et si +je venais à mourir ici, vous savez bien que le gouverneur ne vous +donnerait jamais un coup de main. » + +Abdoul, qui avait écouté attentivement, répondit sobrement et promit de +la façon la plus formelle d’entrer dans notre cause, qui était juste, +disant : « Depuis longtemps j’aurais voulu vous voir partir. » Il me +promit de parler à Ahmadou le jour même et de me donner réponse dès le +lendemain. + +Je répétai en partie cet entretien à Samba N’diaye, qui me dit que +plusieurs chefs, et entre autres Mahmadou Dieber, m’appuieraient ; car +ce dernier, pendant le siége, lui avait dit de lui-même et comme une +excellente nouvelle, que certainement, si on prenait la ville, Ahmadou +nous renverrait. + +Cependant quelques jours se passèrent sans que Tierno Abdoul Kadi pût +tenir sa promesse, et quand il vit le roi, il fut d’abord ajourné par +Ahmadou. Pendant que j’attendais une solution et que je m’adressais à +Oulibo, à Sidy Abdallah, pour obtenir leur appui, sans toutefois leur +dire ce dont j’avais chargé Abdoul Kadi, je tombai malade, et si +gravement, que pendant sept jours mon journal, pour la première fois, +fut interrompu. + +Je fus d’abord pris d’une fièvre lente qui ne me quittait ni jour ni +nuit ; je ne pouvais supporter aucune nourriture et des saignements de +nez violents achevèrent de m’affaiblir. Vainement je me tamponnais les +narines avec de la charpie trempée dans une solution de perchlorure de +fer ; le sang s’arrêtait, mais le plus petit mouvement faisait tomber le +caillot et le sang recommençait à couler. Au surplus, ce n’était plus du +sang, mais un liquide rosé qui ne tachait le linge qu’en jaune. Il ne +m’était plus possible de marcher, je ne me soulevais même plus sur ma +couche, où je restai plus de trente-six heures, me demandant si tout +était fini pour moi, si je ne devais plus revoir les miens. + + 29 septembre 1865. + +Enfin, un peu de mieux se déclara, et le 29 je me transportai chez +Ahmadou. J’étais si faible, qu’en arrivant je ne pouvais plus parler. Ma +maigreur était devenue affreuse ; mon teint brûlé par le soleil, bronzé +par la vie au grand air, avait subitement pris des teintes cadavéreuses, +et Ahmadou lui-même en parut touché. Il me dit qu’il allait m’envoyer +des cauris et un bœuf que j’avais fait demander, mais rien relativement +à mon départ. + +Je rentrai à la maison à bout de forces et je fus obligé de m’asseoir +plusieurs fois en route. Mais je ne voulus plus me coucher, et je me +disais que, si la mort venait, je voulais du moins lutter contre elle +jusqu’au dernier moment. + +De son côté, Samba N’diaye était malade de sa blessure. La gangrène s’y +était d’abord mise ; toutefois, grâce aux pansements de Quintin, la +plaie était en bonne voie de guérison. Mais des accidents nerveux +s’étant déclarés, il recevait des sortes de secousses électriques qui +lui arrachaient des cris, et comme Quintin n’y pouvait rien, Samba se +croyait perdu et ne songeait plus à réagir. Lorsque ses accès devenaient +violents, toutes les femmes de la case, captives ou autres, se mettaient +à pleurer. + +On peut concevoir combien la position était déplorable. + +A cette époque je m’installai sur la terrasse de la maison, dans la case +de paille de Samba N’diaye, pour pouvoir respirer. + + 1er octobre 1865. + +Le 1er octobre, j’y étais couché quand Seïdou vint me réveiller pour me +dire qu’Ahmadou avait refusé à Abdoul Kadi de me laisser partir, mais +qu’il avait offert de tenir sa parole quant à l’envoi d’un courrier et +d’expédier Seïdou. Ahmadou n’avait donné d’autres raisons que celles que +j’entendais depuis dix-neuf mois. Il n’y avait pas à insister. + +Le lendemain, Abdoul Kadi me répétait lui-même sa conversation avec +Ahmadou, et comme il me voyait découragé, il me promettait qu’il ne +laisserait pas Ahmadou tranquille avant que Seïdou fût en route. + +Je cherchai vainement à voir Ahmadou les deux jours suivants ; j’avais +doublement besoin de lui parler, car il n’envoyait pas les cauris +demandés et promis. + + 4 octobre 1865. + +Enfin le 4, j’allai le saluer sous les arbres, et à ma demande +d’expédier Seïdou, il répondit qu’il préparait ses guides ; mais je ne +pus rien obtenir de positif. Quand je lui rappelai les cauris, il me +répondit qu’on allait m’en envoyer. Un peu plus tard j’en reçus 10000. + +C’était la première fois que j’en recevais aussi peu. Dans les deux +dernières occasions où Ahmadou m’en avait fourni, ç’avait été par 20000 +à la fois ; mais c’était en cours de campagne, et on s’expliquait qu’il +ne fît pas plus. A Ségou, c’était toujours par cent mille (80000) qu’il +me les distribuait, et un tel nombre me durait généralement deux mois et +quelques jours. Je fus inquiet et mécontent de cet envoi de 10000 +cauris. Ahmadou était-il fatigué de me fournir des ressources ? Allait- +il, tout en me retenant, me laisser dans la misère ? Le mauvais succès +de son expédition de Sansandig lui avait-il suggéré la pensée de faire +des économies à mes dépens, afin de rattrapper peu à peu tout ce qu’il +avait dépensé en bœufs et en mil pour nourrir l’armée ? + +Dans tous les cas, rester sans cauris à Ségou m’était impossible, j’y +serais mort de faim ; car réduit à la nourriture ordinaire des noirs, au +lack-lallo, je suis bien sûr que je n’eusse pas résisté huit jours, même +si j’avais pu surmonter le dégoût qu’elle m’inspirait. + +Je me rendis aussitôt chez Abdoul Kadi pour lui exposer ce nouveau +grief, lui disant que plutôt que de mourir de faim et de misère, je +préférais en finir tout d’un coup et risquer de m’en aller seul, sauf à +être massacré par les Bambaras ou à mourir sur la route. + +Abdoul entra encore dans ma cause ; il dit qu’il n’y avait là qu’un +malentendu, mais qu’il allait me faire avoir une audience d’Ahmadou, et +que je m’en expliquerais avec lui ; que pour son compte il s’occupait +spécialement du départ de Seïdou. + +Je fus cependant quelques jours encore sans voir Ahmadou ; j’en profitai +pour voir Sidy Abdallah, qui était malade, afin de l’entretenir, +moyennant un cadeau, dans ses bonnes dispositions à mon égard. Bobo, +que, malgré son inimitié évidente, je cherchai à voir chez lui, persista +dans son aversion prononcée et ne me reçut pas ; mais je partageai ce +sort avec la plupart des Talibés de Ségou dont aucun ne pouvait +l’aborder. + +Sans me montrer blessé, le rencontrant chez Ahmadou, je l’accostai, et, +un peu malgré lui, je l’entraînai palabrer dans un coin, où je lui +demandai son appui pour faire partir Seïdou le plus vite possible, lui +expliquant le haut intérêt qu’Ahmadou pouvait y avoir. Bobo, en dépit de +son aversion, était trop politique pour me faire mauvaise mine, et il +promit d’appuyer ce départ et de le presser. + + 7 octobre 1865. + +Ce ne fut que le 7 octobre que je parvins à voir Ahmadou, après que +j’eus fait entrer Paté Dali dans ma cause. Ce fut lui qui m’introduisit +auprès d’Ahmadou avant que personne fût là. Je profitai de l’occasion +pour redire à Ahmadou tout ce que j’avais chargé Abdoul Kadi de lui +dire, et je lui demandai si on lui avait tout rapporté. Quand il m’eut +fait la réponse qu’Abdoul Kadi m’avait déjà transmise, je lui rappelai +que depuis cinq mois il me promettait d’expédier ce courrier et que +jamais il n’était parti. C’est pourquoi, lui dis-je assez durement, je +n’ai plus confiance. A mon grand étonnement, Paté Dali m’appuya, en +disant : _Gonga_ (c’est vrai, c’est juste). Ahmadou me dit alors qu’il +avait une affaire à terminer, et que, dès qu’elle serait faite, je +pouvais être sans inquiétude, que Seïdou partirait, et qu’avant de +l’expédier il me ferait appeler pour régler une affaire entre nous deux. + +Le ton dont il me dit cela était si bienveillant, si mystérieux en même +temps, que je crus un instant, surtout en rapprochant ses paroles de +certaines réticences de Paté Dali, qu’Ahmadou était décidé à me faire +partir moi-même, mais qu’il cachait cette intention. + +L’affaire des cauris, traitée au début, l’avait été à mon entière +satisfaction, et l’ordre d’en porter 100000 à la maison avait été donné. + +La conversation en resta là, et en rentrant à la maison j’acquis la +conviction que l’opinion générale était que j’allais partir. + +Dès lors je cessai d’y compter positivement ; il suffisait qu’on y crût +pour que ce ne fût pas vrai, et je pensai, non sans raison, qu’Ahmadou +avait besoin de faire chercher quelque chose à Bakel ou à Médine, et +qu’il voulait s’assurer de mon concours, soit pour cela, soit pour avoir +des canons : mais je me promis _in petto_ de le mal recevoir. Les jours +suivants, j’acquis la certitude qu’Ahmadou voulait envoyer pas mal de +monde en même temps que Seïdou. Cela m’inquiétait. + +Il était question de renvoyer le vieux Badara Tunkara dans ses foyers, à +Toumboula ; il le demandait avec insistance, et comme il était évident +qu’après l’avoir gardé si longtemps on ne le renverrait pas sans +secours, cela devait faire traîner la chose en longueur. Sidy Abdallah, +du reste, m’affirmait que je ne partirais pas. Au contraire, Paté Dali, +avec ses airs mystérieux, semblait me donner de l’espoir. + + 14 octobre 1865. + +Seïdou, qui était intéressé dans la question et qui était tenu au +courant par Abdoul Kadi, penchait à croire qu’il partirait sans moi, et +le 14 il vint me dire qu’il croyait qu’Ahmadou voulait envoyer du monde +jusqu’à Saint-Louis avec lui. Ce bruit m’inquiéta plus que tout le +reste, car il répondait à mes secrètes appréhensions. J’en parlai à +Samba N’diaye assez vivement, et il dit lui-même que cela ne devait pas +se faire, et qu’il ne fallait pas qu’Ahmadou envoyât quelqu’un au +gouverneur sans moi ; d’autant plus, ajoutai-je avec intention, que son +envoyé pourrait bien être, à son tour, retenu jusqu’à mon retour. Aussi, +pour ma part, n’y consentirais-je pas ; je partirais plutôt malgré +Ahmadou. + + 22 octobre 1865. + +Les choses allèrent ainsi jusqu’au 22, jour où nous recevions de bonnes +nouvelles du Bakhounou. On annonçait que Falel, le frère de feu +Sambouné, avait repris le pouvoir à Hofara, après avoir fait assassiner +Amadi Sambouné, son neveu. En enregistrant cette nouvelle, favorable au +succès du voyage de Seïdou, je me demandais si nous n’allions pas +partir. La veille, en effet, j’étais allé tenter un coup de théâtre chez +Ahmadou. Après avoir attendu une audience toute la journée, je l’avais +arrêté au passage dans un des hangars que Samba N’diaye lui avait fait +construire peu avant de partir pour Sansandig, et le forçant, pour ainsi +dire, à m’écouter sous ce hangar, et seul à seul, je lui avais redemandé +de me laisser partir, lui alléguant les nouveaux retards qu’il apportait +à l’envoi du courrier et toutes les raisons que je lui avais si souvent +données. A mon grand étonnement, il n’avait pas dit non et avait remis +sa réponse au lundi 23 octobre. + + 23 octobre 1865. + +Aussi, ce jour-là, j’étais dès le jour chez lui. A dix heures et un +quart, il envoya chercher Sidy Abdallah et Bobo, et j’entrai peu après. +Le cœur me battait ; qu’allait-il me dire ? Hélas ! rien de plus que ce +qu’il m’avait déjà dit. Après avoir repris les choses depuis ma première +demande d’envoyer un courrier, il en revint à me répéter toutes les +raisons que je lui avais données pour me laisser partir et me donna +toute sorte de mauvaises raisons pour me retenir, et cela avec plus +d’onction que jamais. + +Enfin, il arriva à ce qu’il avait à me dire : c’est qu’il allait faire +partir mon courrier avec un homme à lui pour aller voir le gouverneur de +sa part ! + +Ainsi, Seïdou ne s’était pas trompé. + +Je pris aussitôt la parole et, déguisant ma colère, j’insistai en vain +pour partir moi-même ; quand je vis que je perdais mes paroles, je lui +déclarai que pour expédier un homme avec Seïdou, il était libre de le +faire, que moi je n’y donnerais pas mon consentement. + +« Le gouverneur doit être mécontent de ce que je ne reviens pas, lui +dis-je ; il saura bien que du moment que Seïdou et un de tes envoyés +auront passé, j’aurais pu le faire aussi bien qu’eux, et que si je ne +reviens pas, c’est que tu ne veux pas me laisser partir. Aussi, si tu +envoies un courrier, je pense que le gouverneur, à son tour, le +retiendra ou au moins le recevra mal. Je ne veux pas que cela arrive par +ma faute, et je te préviens, afin que si cela embrouille les affaires +entre le gouverneur et toi, tu ne dises pas que j’y suis pour quelque +chose. » + +Il céda tout de suite à cet égard et me dit que son homme irait à Nioro +et y attendrait Seïdou pour le ramener. + +J’insistai encore pour partir. Mais il me dit alors : « Tu as raison, je +sais combien tu as besoin de partir : mais je te demande de rester par +amitié pour moi. » Que faire ? il pouvait commander, il priait. Je dus +me rendre, mais je ne le fis qu’avec réserve, et, affectant plus de +défiance encore que je n’en avais, je ne consentis qu’à la condition +qu’on allait fixer le jour du départ de Seïdou. + +Ahmadou alors se mit à causer avec Bobo en langue du Haoussa, que +personne ne comprenait qu’eux d’eux, et il me répondit peu après : « Il +partira lundi prochain. » _Che Allaho_, ajouta Sidy Abdallah. + +A ce moment, je me levai et Ahmadou me tendit la main avec plus +d’affabilité encore que d’habitude. En rentrant chez moi, je commençai à +écrire des lettres. + +Pendant les quelques jours qui suivirent, les bonnes nouvelles du +Bakhounou furent confirmées par des hommes venus de Toumboula pour +parler à Badara. + +Voici comment ils décrivaient l’état du pays : + +Depuis Ouosébougou jusqu’à Nioro, tout le pays était libre par la +victoire de Falel, tous les révoltés avaient fui à Gombou vers l’Est. + +Par contre, la position de Toumboula était devenue de plus en plus +critique. Autour de ce village les Bambaras de Guigué, de Tiéfougoula +s’étaient révoltés sous l’action des Massassis, qui de Guémené +n’arrêtaient pas leurs razzias et avaient enlevé tous les bœufs et une +partie des captifs, si bien que la famine était à Toumboula. +Heureusement, Galadjo, un des principaux Massassis, et un des plus +acharnés contre Toumboula, avait été tué dans une des attaques, et il +devenait probable que tout allait s’arranger. + +De Toumboula à Yamina, on ne pouvait, jusqu’à Kiba, traverser aucun +village, mais on passait dans les broussailles, car bien des villages +étaient abandonnés. + +Enfin, ces renseignements furent terminés par une nouvelle qui me +transporta d’aise, mais que je mis quelque temps à accueillir. Les +envoyés du gouverneur, disait-on, étaient venus à Ouosébougou pendant +l’hivernage, et ils y étaient encore avec beaucoup de marchandises. + + 29 octobre 1865. + +Dès l’après-midi, j’allai pour parler de cela à Ahmadou, que je ne pus +voir que le 29 et qui me dit qu’il le savait. J’insistai alors pour que +Seïdou ramenât tout de suite ces envoyés, en laissant, s’il le fallait, +toutes les marchandises entre les mains du chef du village. Ahmadou me +répondit qu’il en parlerait à l’homme qui devait conduire Seïdou, et +bien que le départ fût fixé au lendemain, nous ne terminâmes rien ce +jour-là. + + 30 octobre 1865. + +Le lendemain au matin, Ahmadou ne sortit pas, et quand, l’après-midi, je +lui fis demander s’il n’allait pas faire partir Seïdou, il me répondit +qu’il m’avait attendu toute la matinée et qu’actuellement il était trop +tard, qu’il fallait remettre ce départ au jour suivant. Enfin, malgré +cette mauvaise foi évidente, le lendemain, bien qu’il n’y eût rien de +prêt, je trouvai Ahmadou très-aimable, et à mon grand étonnement, pour +ne pas manquer à sa parole, il expédia Seïdou à Yamina, sous la conduite +d’un homme, en le recommandant, et en lui donnant un sauf-conduit pour +toute la route. Ibrahim, le courrier qui avait refusé de partir au mois +de septembre de l’année précédente, et qui depuis cette époque vivait +comme il pouvait et presque de la charité de Samba Farba, avait +sollicité de moi de partir avec Seïdou ; j’en parlai à Ahmadou, qui y +consentit facilement. + +En un mot, il fut charmant, mais je ne pus savoir encore quand Seïdou +serait définitivement en route, puisqu’il fallait attendre que ceux qui +devaient partir avec lui fussent prêts. Personne ne savait au juste qui +partait. + +Tambo le Bakiri était convaincu qu’il allait partir, Badara aussi ; on +comptait les hommes de diverses compagnies, entre autres de Nioro ; +chacun faisait des conjectures. En attendant, Seïdou était à Yamina. + + 3 novembre 1865. + +Le 3 novembre, je revis Ahmadou très-occupé d’affaires du pays : des +Bambaras venaient lui apporter des moutons et du miel. Je ne pus obtenir +que cette réponse vague : « Bientôt, _che Allaho_. » Mais ce bientôt +traîna encore en longueur. + +Le 8 novembre, le chef de Yamina, qui était venu porter l’impôt de +cauris, repartait avec l’ordre de préparer des _boubous_, des _tamba +sembés_ et des _dampés_ pour habiller les gens qui allaient partir[220]. + +Malgré ces apparences et malgré le départ de Seïdou, je commençais à +craindre que les choses ne traînassent encore longtemps, car on comptait +l’armée, et Ahmadou faisait des cadeaux comme s’il préparait une +nouvelle expédition. Aussi le 9 j’allai au palais et je tentai de voir +Ahmadou, mais il me renvoya au lendemain, vendredi, 10 novembre. + + 10 novembre 1865. + +Au moment où je me préparais à retourner chez lui, le Sofa de sa porte +vint m’apporter un mouton de sa part, et, comme témoignage que ses +paroles étaient celles du roi, me présenta sa pantoufle en me disant que +le lundi suivant tout le monde qui devait s’en aller partirait avec +Seïdou, et qu’il était inutile de m’en occuper davantage, que c’était +une affaire finie. + +Les choses en étaient là, Seïdou allait partir, dans dix jours il serait +à Toumboula, deux jours après à Ouosébougou, d’où il pouvait me ramener +mes courriers ou les envoyés qui devaient s’y trouver ; je pouvais +espérer de voir avant un mois Ahmadou obligé à tenir les promesses +solennelles de rapatriement qu’il m’avait faites, et j’acceptai ce +dernier délai presque avec joie, tant l’idée que la délivrance était +proche me soutenait ! + +Pour le cas où, fatigués d’attendre, les courriers fussent retournés en +arrière, j’avais écrit aux commandants de Médine et de Bakel, au +gouverneur même afin qu’ils hâtassent le retour de Seïdou et +m’envoyassent des ressources. Mes mesures étaient bien prises, et au pis +aller, dans trois mois je devais être délivré. + +Aussi le temps me semblait long, je m’impatientais de ne pas voir les +jours passer plus vite ; et maintenant qu’Ahmadou m’annonçait le départ, +je ne me sentais plus de joie. + + 11 novembre 1865. + +Qu’on juge du lendemain et de ce que je dus éprouver en voyant Seïdou +arriver de Yamina. Il revenait vêtu d’un boubou lomas neuf et d’une +tamba sembé que le chef de Yamina lui avait donnés par ordre d’Ahmadou. +Je crus d’abord qu’il s’était fatigué d’attendre, et qu’il revenait +parce qu’il manquait de ressources, et je pus à peine le croire quand il +me dit : « Sidy est arrivé. — Sidy ! — Oui, Sidy. » + +L’homme que j’avais envoyé en punition m’arrivait avec des lettres du +gouverneur, et Bakary ne revenait pas. Ce n’était pas possible ! Bakary +fût plutôt revenu seul et mendiant, j’en avais la conviction, je l’ai +encore. + +Quelques instants après j’eus un commencement d’explications. Pour ne +pas fatiguer le lecteur de toutes les incertitudes par les quelles je +passai, je vais raconter ce qui était arrivé d’après le récit de Sidy, +contrôlé et modifié par de nombreux témoignages. + + + + + VOYAGE DE BAKARY GUEYE ET DE SIDY. + +Partis de Ségou le 20 septembre 1864 avec la promesse qu’on hâterait +leur voyage le plus possible, ils devaient se rendre à Saint-Louis pour +y porter mon courrier ; Bakary seul devait revenir avec deux laptots de +son choix si le gouverneur donnait son assentiment à cette mesure, et +mon calcul les ramenait dans un délai de trois mois. + +On leur fit essuyer un premier retard de dix jours à Yamina, sous +prétexte de les habiller, de leur fournir des chevaux, et, en effet, on +leur donna à chacun un vêtement du pays et à Bakary un cheval. + +Entre Yamina et Nioro, leur guide leur causa de nouveaux retards tels +qu’ils passèrent trois jours à Damfa et deux jours à Alasso. La révolte +n’avait pas encore éclaté, mais en arrivant dans le Bakhounou, Bakary, +qui vit Amadi Sambouné, put constater l’état d’effervescence du pays. + +Ils entrèrent à Nioro vingt jours après leur départ de Yamina, et là il +leur fallut subir un nouveau retard de cinq jours dont voici la cause. + +Bakary avait changé son cheval à Diabigué ; mais à Nioro, s’étant aperçu +que celui qu’on lui avait donné était malade, il avait réclamé auprès de +Mustaf, qui avait envoyé reprendre le premier et annuler le marché. + +De Nioro ils n’avaient mis que cinq jours à se rendre à Médine, où ils +étaient arrivés le 29 octobre. + +Voyant que Bakary était accompagné d’un grand nombre de Talibés dont il +ne pouvait se séparer parce qu’ils lui avaient rendu service sur le +terrain d’El Hadj, et qu’en entrant sur les terres des alliés de la +France ils craignaient d’être pillés, le commandant de Médine ne put les +faire conduire en chaland, et Bakary fut réduit à aller par terre, +accompagné de ces Talibés. + +Leur voyage de Médine à Bakel eut deux épisodes : à Makhana, Sulman Kama +ne permit pas aux Talibés de passer à travers son village, et ne céda +que devant les menaces que Bakary lui fit en mon nom. A Tafacirga, +pendant qu’ils étaient campés, le soir, les Talibés s’étant mis à +chanter El Hadj dans leurs prières, les gens du village leur imposèrent +silence. + +Le 1er novembre ils entraient à Bakel et allaient chez le commandant du +poste, et il résulte de l’enquête qui a été faite à ce sujet, d’abord +par ordre du gouverneur et ensuite par moi-même, à mon retour, que +Bakary n’ayant pas été logé dans le poste, offrit au commandant de lui +remettre la correspondance jusqu’au départ du premier bateau à vapeur. +Le commandant ayant refusé et lui ayant dit d’aller se loger chez ses +connaissances en ville, il alla chez Abdoulaye Guëye, traitant noir des +plus honorables, avec lequel je suis en bonne relation d’amitié. + +Le 3 novembre, on lui volait dans cette maison sa peau de bouc fermée à +cadenas et qui contenait, outre ma correspondance, ses effets, +représentant à Bakel une valeur de plus de 300 francs, et qui sans doute +avaient causé la convoitise du voleur, encore plus à cause de la rareté +de ces effets fabriqués à Ségou que par leur valeur brute. + +Le lendemain, la canonnière _la Bourrasque_ arrivait, et Bakary, +désespéré, refusait de descendre à Saint-Louis, voulant à tout prix +retrouver les lettres. Il tenta l’impossible et fut secondé par le +commandant du poste qui fit arrêter tous les Maures logés dans la maison +où avait été commis le vol et que l’opinion désignait comme coupables. +Mais _la Bourrasque_, pressée par l’état des eaux du fleuve, devait +redescendre, et Sidy partit seul à bord. Arrivé à Saint-Louis, il alla +se présenter au gouverneur et lui raconter ce qui s’était passé. Des +soupçons planèrent d’abord sur Bakary, mais le gouverneur, comprenant ma +position d’après le récit de Sidy, lui donna une lettre pour Ahmadou, +une pour moi, et pour le décider à revenir vers moi, il lui fit cadeau +d’un beau cheval, d’un fusil damasquiné en argent, d’un sabre d’officier +et de diverses marchandises. Il le chargea, en outre, de porter à +Ahmadou des cadeaux magnifiques. Bakary, après ses essais infructueux, +s’était décidé à descendre par terre à Saint-Louis, malgré les dangers +qu’offrait en ce moment la route à travers le Fouta. + +Bakary apprenait le 18 novembre à Matam que _le Basilic_[221] était +remonté pendant la nuit avec Sidy. + +Il attendit le retour du _Basilic_ et arriva à Saint-Louis le 27 +novembre. + +Il était impossible, en voyant l’honnête figure de Bakary, son chagrin, +de ne pas lui rendre justice ; d’ailleurs, il suppliait qu’on le +renvoyât vers moi. Le gouverneur, M. Faidherbe, n’hésita pas et lui +remit les doubles des lettres expédiées par Sidy et 500 francs de +marchandises pour moi, juste la même somme qu’il avait confiée à Sidy. + +Bakary partit au bout de cinq jours sur la canonnière _la Couleuvrine_, +qui le remonta jusqu’à Podor. De là il se rendit par terre à Médine, +bravant les pillages du Fouta dont on l’avait menacé, et arriva à Médine +le 22 décembre. Il en repartait le 24 sur son cheval, qu’il avait repris +à Bakel, et accompagné par M. André, lieutenant d’infanterie de marine, +qui se proposait de se rendre à Nioro, mais qui rebroussa chemin dès +Koniakary, à la suite d’une indisposition[222]. + +Enfin, le 10 janvier, Bakary était de retour à Nioro ; ayant été malade +lui-même en route des suites de ses fatigues, il y rentrait vingt jours +après Sidy, qui avait d’abord passé dix jours dans sa famille à Khay, +d’où on l’avait presque fait partir de force. Pendant le voyage à Saint- +Louis, le Bakhounou s’était entièrement révolté et Amadi Sambouné était +à la tête du mouvement. + +Quand Sidy était arrivé, l’armée de Tierno Moussa opérait contre les +révoltés du Bakhounou ; Sidy pouvait donc s’avancer à Bagoyna et venir à +Ségou avec le chef de ce village, Daouda Gagni, qui m’avait apporté la +nouvelle de son arrivée ; mais il avait bien autre chose à penser. + +Vaniteux à l’excès, se targuant de sa position d’envoyé du gouverneur, +tirant orgueil des cadeaux même qu’il portait et dont il faisait parade, +mettant sur sa tête le bonnet brodé de velours rouge et d’or, destiné à +Ahmadou, se parant du burnous vert et argent et du magnifique sabre que +le gouverneur lui avait confié, il ne songeait que fort peu à se mettre +en route. + +D’ailleurs il avait quelques marchandises, et tout le monde le flattait +pour en avoir sa part ; il entendait en se regorgeant dire sur son +passage, et cela avec l’emphase inimitable des noirs : _Diakhité !_ Il +était heureux et s’inquiétait fort peu de moi. + +Aussi laissa-t-il passer l’instant favorable, et quand Bakary arriva +vingt jours après lui, demandant à partir tout de suite[223], Tierno +Moussa était déjà rentré à Koniakary à la suite d’échecs éprouvés dans +le Bakhounou et dont la cause principale était la mésintelligence qui +existait entre lui et Samba Oumané, alors chef de l’armée de Nioro. + +Ce Samba Oumané, traqué par le gouverneur du Sénégal à la suite d’un +assassinat commis sur un _lamtoro_[224], était venu se réfugier à Nioro +à la tête d’une bande de partisans, et entre autres de son fils que nous +avons vu tué à Toghou. Là il s’était donné pour fanatique, s’était fait +concéder des terres, il avait rallié de nombreux Talibés et on lui +confiait le commandement de l’armée de Nioro, au grand mécontentement de +Tierno Moussa. + +Quoi qu’il en soit, Bakary ne put obtenir de guide, la route était +fermée et bien fermée, si bien que, depuis, personne de Nioro n’était +venu à Ségou. + +De plus, les Maures cernèrent Nioro, et le jour même de l’arrivée de +Bakary ils venaient enlever les bœufs du village à côté de Nioro. + +Force fut donc à Bakary et à Sidy de rester à Nioro. Ils ne logeaient +pas ensemble et ne se voyaient pas. Bakary avait toujours soupçonné Sidy +d’avoir été complice du vol de sa peau de bouc, non pour le voler, mais +pour faire disparaître avec la correspondance la plainte qu’il craignait +avec quelque raison que j’eusse faite sur son compte. Et bien que rien +ne justifiât cette accusation, il y avait entre eux une certaine +animosité augmentée d’un peu de dépit de Bakary, que Mustaf ne pouvait +pas reconnaître comme envoyé, parce qu’il n’avait pas de cadeaux comme +Sidy et que par prudence il ne laissait pas même voir ses lettres ni ce +que contenaient ses paquets. + +De son côté Sidy, parlant le bambara, adulé, bien traité, laissait +Bakary presque seul. + +Au milieu d’escarmouches diverses avec les Maures, le temps passait, et +dans le courant de mars, le commandant de Médine, M. Perraud, officier +de spahis, arriva à Nioro accompagné du docteur du poste, M. Béliard. +Ils venaient, avec autorisation du gouverneur, à ma recherche et +désiraient s’avancer s’il le fallait jusqu’à Ségou. + +Ils ne tardèrent pas à acquérir la certitude que c’était impossible en +ce moment, et ayant été témoins d’une attaque des Maures, ils se +décidèrent au bout de huit jours à revenir à Médine, ne rapportant que +les assurances données par Mustaf que nous étions bien portants. Tristes +et vagues nouvelles, auxquelles peu de personnes ajoutèrent foi, même +dans nos familles ! + +Dans le mois d’avril les Maures venaient attaquer Dianvéli[225], et peu +après se formait la coalition du Bakhounou révolté, des Maures et des +Bambaras, pour attaquer Nioro. Nous avions appris à Ségou le sort de +cette coalition, détruite en un seul combat, à Touroungoumbé, par +l’armée de Nioro. La route du Bakhounou était dégagée, et, dès le mois +de juillet, Bakary Guëye arrivait à Ouosébougou, devançant Sidy de huit +jours. Avant cela ils avaient parcouru tout le pays, et étaient allés +jusque dans le Bakhounou ; il leur avait fallu descendre jusqu’à +Farabougou pour arriver à Ouosébougou par la route de Dianghirté, et ils +avaient fait une rude expérience de la misère. Sidy, vivant en grand +seigneur, dépensait tout ce qu’il était chargé de m’apporter, si bien +qu’avant d’arriver à Ouosébougou il avait déjà défoncé une boîte, +contenant de l’argent et de l’ambre, que le gouverneur lui avait remise +pour moi, et qu’il en avait dépensé une bonne partie. + +Arrivés à Ouosébougou, mes deux courriers eurent à subir un nouvel +arrêt, et dans ce village de Bambaras, Bakary, qui ne parlait pas leur +langue, ne reçut ni subside de vivres ni autre chose de presque +personne. Dès lors réduits à leurs propres ressources, ils furent forcés +de prendre part à toutes les expéditions pour chercher à gagner leur vie +par leurs prises. + +C’est ainsi que presque chaque jour ils sortaient avec une colonne, et +c’est vraiment un miracle qu’ils aient échappé à la mort. Toutefois, à +Goumbou, où l’armée de Ouosébougou alla se faire battre et fut mise en +déroute, Sidy perdit son cheval ; Bakary resta deux jours perdu dans les +broussailles, sans eau à boire, sans rien à manger, et, à partir de ce +moment, Djolo, le chef de Ouosébougou, craignant des reproches +ultérieurs, leur fit donner de quoi manger afin qu’ils ne sortissent +plus. + +Bakary cherchait de tous côtés un guide qui pût le conduire à Ségou, +mais son cheval était un obstacle, car pour voyager la nuit dans les +broussailles il faut être à pied ; un hennissement de cheval peut être +un danger et effraye les Pouls qui sont les guides ordinaires. Il se +trouva cependant un Poul qui, moyennant la promesse d’un captif, que +Bakary lui fit à tout hasard, consentit à le conduire, mais au moment du +départ il recula. + +Sidy, qui était à bout de ressources, qui avait mangé tout ce qu’il +avait, sauf son fusil et son sabre et quelques boules d’ambre, ayant +rencontré par hasard deux hommes qui allaient à Toumboula, s’y rendit +avec eux, sans prévenir Bakary, qui resta ainsi à Ouosébougou. + +Une fois à Toumboula, les difficultés étaient vaincues ; il venait +presque tous les huit jours à Ségou des hommes de Badara. Sidy leur fit +un cadeau de mes dernières boules d’ambre et arriva le 11 novembre juste +à temps pour empêcher le départ de Seïdou et de toute la bande de Badara +et des Talibés d’Ahmadou, circonstance fort heureuse sans laquelle peut- +être nous ne fussions jamais partis de Ségou. + + 11 novembre 1865. + +Sidy m’arrivait les mains vides, ce qu’il expliquait en disant qu’il +avait perdu la boîte de marchandises à l’expédition de Goumbou, où il +avait laissé son cheval : il était assez embarrassé, et tout d’abord me +montrant son fusil et son sabre, il me dit que je pouvais les prendre. + +Du reste, il avait bien tort de craindre ; ne m’apportait-il pas la +lettre du gouverneur, la délivrance ? + +Ces lettres, si impatiemment attendues, je les ouvris fiévreusement. +Quelle joie ! Le gouverneur avait compris ma position, il nous réclamait +et promettait un canon quand nous serions de retour. + +Du reste, voici cette lettre : + + + « Saint-Louis, le 7 novembre 1864. + + « Mon cher monsieur Mage et mon cher monsieur Quintin, + +« Je vous écris par la main de mon officier d’ordonnance parce que j’ai +à la main droite un panari qui m’empêche d’écrire : nous avons tous été, +sans exception, abîmés par cet hivernage. + +« Nous étions depuis un mois dans l’inquiétude parce que l’on disait que +Ségou avait été pris, lorsque vos envoyés sont venus nous donner les +meilleures nouvelles de vous. + +« Je n’ai pas encore la lettre que m’a envoyée Amédou[226] ; elle est +restée à Bakel. Je lui écris cependant pour le décider à vous laisser +revenir, en lui promettant un canon s’il vous fait ramener à Médine. + +« Je commence toujours par lui envoyer un très-beau sabre et d’autres +cadeaux. Tout le monde ici et en France s’intéresse à votre beau voyage, +et j’espère quand vous reviendrez, que j’aurai obtenu pour chacun de +vous deux une promotion dans la Légion d’honneur que j’ai sollicitée du +ministre. + +« Bon courage et croyez à mes sentiments les plus affectueux. + + « Le gouverneur, + + « L. FAIDHERBE. » + + +« _P. S._ Sidy vous porte une boîte contenant pour 500 francs de +marchandises. Seïdou vous en avait déjà porté une pareille. » + + +Et enfin, dernier _Post-Scriptum_ : + + +« Au moment où je vous écris je n’ai pas encore vos lettres, qui sont +restées à Bakel. » + + +A cette lettre en étaient jointes deux, l’une du commandant de Bakel, +l’autre du commandant de Médine, qui me donnaient quelques détails sur +le vol des lettres et les retards volontaires de Sidy au moment du +départ. + +J’étais trop heureux en ce moment pour songer à faire des reproches, +bien que je n’en eusse que trop sujet. + +Je me rendis aussitôt chez Ahmadou ; il était chez les femmes de son +père. J’attendis longtemps à la porte au milieu d’une foule qui venait +me questionner et de gens qui venaient me féliciter. Enfin Ahmadou +sortit et se dirigea vers sa maison ; mais ayant aperçu Seïdou, il le +prit à part, et, s’appuyant sur son épaule, se mit à l’interroger sur +les motifs de son retour. Je le suivis et j’entrai avec lui, à mon grand +étonnement, jusque sous son hangar. Là il appela Sidy : je me présentai +et lui dis, après l’avoir salué, que Sidy venait de m’apporter une +lettre du gouverneur pour lui, et je la lui remis. + +Il me pria d’attendre parce qu’il rentrait faire salam. + +Nous attendîmes trois quarts d’heure, pendant lesquels les princes +accourus en foule ne cessèrent de manier et d’admirer les armes de Sidy, +qu’ils convoitaient tous. + +Ahmadou rentra ; il s’était débarrassé de son burnous bleu garni +d’argent, de son turban, qu’il avait mis pour aller visiter _ses mères_, +mais il portait encore un boubou blanc brodé sur lequel des taches +jaunes étaient semées, révélant par leur odeur qu’elles avaient été +faites avec de l’eau-de-vie de lavande (qui est le parfum +d’Ahmadou)[227]. + +Il commença par arranger deux affaires insignifiantes, qu’il expédia +rondement, puis il renvoya la nombreuse assistance qui remplissait la +cour, et mon palabre commença. + +Après l’avoir salué, je lui dis tout de suite : + +« Ahmadou, la lettre du gouverneur est arrivée, je te l’ai remise. Tu +sais ce dont nous sommes convenus. Or, voici ce que dit la lettre : + +« 1o Que tu me renvoies ; 2o que tu as des cadeaux apportés par Sidy et +qui sont à Nioro entre les mains de Mustaf ; 3o que quand j’arriverai à +Médine on te donnera un canon. » + +Alors, sans réfléchir, je lui racontai ce qui s’était passé, et lui dis +que les lettres avaient été volées, pensant que cela lui montrerait +combien le gouverneur tenait à notre retour, puisque de lui-même il +faisait ces cadeaux. + +Ce fut une maladresse, car Ahmadou, qui d’abord avait répondu, à ma +demande de partir, qu’il nous fallait causer d’affaires, prit ce +prétexte au vol et dit : « Mais alors je n’ai pas la réponse à ma lettre +au gouverneur, et il ne me dit pas ce que je lui avais demandé, si je +dois arranger les affaires avec toi. » + +Cette réponse nous inquiéta, le docteur et moi ; je craignis un instant +qu’il n’en prît prétexte pour ne pas nous renvoyer, et je tranchai la +difficulté en lui disant : + +« Tu m’as dit que quand mon courrier serait de retour, tu me renverrais +si le gouverneur le demandait. Pour les affaires, tu les arrangeras si +tu veux, mais le gouverneur me dit de rentrer, il faut que je parte. » + +Il répondit d’abord par cette terrible phrase des ajournements : _Min +ani_[228] ; mais je ne voulus pas l’accepter pour réponse et je le +pressai jusqu’à ce qu’il m’eût dit, en riant de mon obstination, à +laquelle il n’était pas encore habitué : + +« Eh bien, maintenant, les envoyés sont revenus, c’est fini. » + +Je me levai en lui disant : « Si c’est fini, il faut te presser, car moi +je voudrais partir demain. » Cela le fit rire, et cependant ce n’était +que l’exécution textuelle de sa promesse que je venais réclamer, et en +rentrant à la maison nous nous disions : « Nous partirons, mais +quand ? » + +J’étais désappointé, et ma seule ressource en arrivant chez moi fut de +questionner Sidy, car je n’avais pas de lettres, pas de nouvelles de ma +famille, non plus que Quintin. Il me donna des nouvelles de Saint-Louis, +mais il n’y avait passé que quelques heures. + +[Décoration] + + +[Note 219 : On dit le Diawandou d’Ahmadou d’un Diawandou qui est son +homme de confiance.] + +[Note 220 : Il est d’usage, lorsque Ahmadou ou un chef expédie +quelqu’un, de lui donner un vêtement complet.] + +[Note 221 : Un des petits avisos de la flottille.] + +[Note 222 : Ce retour en arrière fit un très-mauvais effet sur les chefs +du pays, qui l’attribuèrent à un sentiment de crainte. Je me suis +efforcé de combattre cette opinion dans leur esprit.] + +[Note 223 : J’ai eu à cet égard le témoignage de Mustaf, qui était +désintéressé.] + +[Note 224 : _Lamtoro_, chef du Toro.] + +[Note 225 : Village près de Nioro.] + +[Note 226 : C’est par erreur que ce mot est ainsi écrit dans +l’original ; on doit lire Ahmadou.] + +[Note 227 : Trouvé dans les magasins de Ségou comme le reste.] + +[Note 228 : J’ai entendu.] + + + + + CHAPITRE XXXVI. + +Alerte. — L’armée sort. — Difficultés entre Ahmadou et les Talibés. — +Impossibilité d’avoir une audience. — Je donne un ultimatum. — Je vais +voir Ahmadou et j’obtiens une audience. — Le départ fixé à deux mois. — +Arrivée de Bakary Guëye. — Cadeau à Ahmadou et à diverses personnes. — +Le schérif marocain. + + +Dès le soir nous eûmes une diversion ; ce fut le tabala qui se chargea +de nous distraire. Il y avait quelque temps qu’on ne l’avait entendu. + +En revenant de Sansandig, j’avais cru la cause d’Ahmadou perdue, et bien +au contraire les Bambaras se tenaient tranquilles. Tous ceux qui pendant +le siége étaient venus faire leur soumission avaient rallié. Les captifs +de Koro Mama se soutenaient dans leur village contre les attaques de +l’armée de Mari, qui maraudait de tous côtés, après avoir pillé +Sansandig, qu’elle était venue délivrer. + + 12 novembre 1865. + +Ces nouvelles nous arrivaient toujours plus ou moins défigurées, mais +telle était à peu près la situation le 12 novembre quand le tabala +battit. + +J’envoyai aux renseignements. Ahmadou était sorti et se tenait sous les +arbres de son père. On disait qu’une femme arrivait de chez Mari, +affirmant qu’elle était partie au moment où il réunissait son armée pour +envahir le pays : il venait sur la demande de quelques-uns des villages +d’Ahmadou, qui lui avaient écrit que toute l’armée d’Ahmadou avait été +_finie_ (gassi) au siége de Sansandig. + +Le plan de combat était que le fils aîné de Mari qui occupait le village +fortifié de Kenié Kouloumba, tombât sur Nagassola, tandis que l’armée +envoyée à Sansandig, qu’on avait rappelée, attaquerait Koghé, et pendant +ce temps tous les Bambaras se révolteraient. + +Ahmadou décida immédiatement qu’il enverrait une armée près de Dougassou +et une à Koghé, et, séance tenante, il fit rappeler tous les Talibés qui +erraient dans le pays. + +Mais à partir de ce moment commença entre lui et les Talibés une lutte +journalière. Les Talibés ne voulaient pas sortir et ne sortaient pas. +Ahmadou passait ses journées à palabrer sous les arbres, mais gagnait +peu et cela le mettait de très-mauvaise humeur. J’allai plusieurs fois +le voir, et je demandai à lui parler pour notre départ, mais chaque fois +il prétextait les occupations pressantes que lui causait l’armée, et je +fus remis de jour en jour. + +Pendant ce temps, de tous côtés on me disait que j’allais partir ; +j’appris même que plusieurs personnes assez haut placées, et entre +autres Tierno Alassane, demandaient à partir avec moi comme envoyés +d’Ahmadou. + +Ce qui semblait le plus vrai au milieu de toutes les nouvelles +impossibles qu’on faisait circuler, c’est qu’Ahmadou craignait un coup +de main des Bambaras, et qu’il voulait se mettre en mesure pour ne pas +se laisser surprendre. + +Aussi chaque fois que j’allais lui demander si je ne partirais pas +bientôt, il me répondait : « Je n’ai pas encore de nouvelles sûres du +pays, je te ferai appeler quand j’en aurai. » + +Mais je ne me rebutais pas, et au risque de l’importuner, je revenais à +la charge. + +Il n’y avait pas jusqu’à Samba N’diaye que ne se berçât par moments de +l’espoir de venir avec nous à Saint-Louis. Un ami d’Ahmadou, un Talibé, +nommé Saadou, Fouta Diallonké, remarquable par sa beauté, vint le voir +et s’inquiéter de sa maladie ; Samba vit aussitôt là l’intention +d’Ahmadou de savoir s’il pourrait bientôt nous accompagner. + +En attendant, nous ne partions pas ; chaque jour j’allais importuner et +presser le roi, mais je ne gagnais rien. On faisait courir la nouvelle +que Tidiani était à Jenné, mais à ce moment tout cela m’importait peu, +d’autant que je n’y croyais pas. + +D’un autre côté, le petit nombre de combattants qui étaient sortis et +qui campaient à Marcadougouba demandaient à rentrer. Ahmadou leur fit +répondre d’aller à Koghé, mais ils refusèrent, disant qu’ils y +mourraient de faim, et les gens de Koghé envoyèrent dire à Ahmadou +qu’ils ne les recevraient pas parce qu’ils n’avaient pas eux-mêmes de +quoi manger. + + 20 novembre 1865. + +Les choses allèrent ainsi jusqu’au 20 novembre, où l’on apprit que +l’armée de Mari était en marche ; c’étaient des femmes de Talibés, +prises à Banancoro par les Bambaras, qui, ayant réussi à s’échapper, +apportaient cette nouvelle. Elles disaient l’armée très-forte et avaient +travaillé à faire le couscous des Sofas de Mari. + +Aussitôt Ahmadou fit dire aux Sofas, qui étaient à Dougassou, sous la +conduite d’Arsec, de se rendre à Koghé, qu’on désignait comme lieu +d’attaque, et une certaine panique s’empara des petits villages du Sud, +qui se réfugièrent en masse à Ségou. Mais les Talibés ne sortirent pas +davantage et même un certain nombre rentrèrent. + +Au milieu de tout cela, bien qu’officiellement il ne fût pas question de +mon départ, chacun était convaincu que j’allais partir et il y avait +bien des intrigues pour partir en même temps. Un jeune chef du +Bakhounou, Alpha Mahmodou, neveu de Falel, qui était à Ségou depuis +longtemps, demandait à retourner au Bakhounou, et disait avoir la +promesse de partir avec moi : il venait de temps à autre me voir et +savoir si je n’avais pas de nouvelles. De ma vie je n’ai vu un si beau +type d’homme. + +D’une taille moyenne, Alpha Mahmodou avait une démarche d’une noblesse +peu commune : sa tête rasée était ronde, son front, naturellement très- +haut, dominait un bel arc sourcilier sous lequel brillaient de grands +yeux d’une douceur peu commune ; son nez aquilin n’avait presque pas +plus de narines qu’un nez européen ; ses lèvres étaient assez épaisses +pour donner à sa bouche une expression voluptueuse ; son menton, bien +formé, complétait cet ensemble d’une beauté peu commune. Son teint était +d’un bronze très-clair. + +Alpha Mahmodou avait un sang mélangé de Peuhl et de Maure ; il n’avait +presque pas de sang nègre, et cette remarque est applicable à la plupart +des beaux types que l’on rencontre et dans lesquels c’est toujours la +race blanche[229] qui domine. + + 23 novembre 1865. + +Le 23 novembre, Oulibo m’affirma qu’Ahmadou ne manquerait pas à sa +parole et que nous partirions, et comme le lendemain était un vendredi, +j’allai après le salam saluer Ahmadou, qui répondit à ma demande +éternelle que l’affaire de l’armée n’était pas terminée. En même temps +je vis Tierno Abdoul Kadi, qui essayait de palabrer avec les Talibés +récalcitrants, mais qui ne réussissait pas. + +Les derniers jours du mois se passèrent à recevoir de fausses nouvelles, +dont quelques-unes étaient assez menaçantes pour m’empêcher d’aller +importuner Ahmadou ; heureusement elles étaient presque aussitôt +démenties que publiées. + +Je commençais à être exaspéré de ces retards ; je ne savais plus que +faire. + +Je consultai le docteur qui, par extraordinaire, fut d’avis qu’il +fallait attendre quelques jours avant de faire un éclat. + + Décembre 1865. + +Enfin, avec le mois de décembre les menaces des Bambaras s’évanouirent. +Badara Tunkara mêlait ses supplications aux nôtres pour obtenir +d’Ahmadou de se mettre en route, mais la dispute d’Ahmadou et des +Talibés durait toujours, et ce ne fut que le 11 décembre qu’ils +consentirent à demander pardon à Ahmadou de leur entêtement à ne pas +sortir, sans recevoir de cadeaux. Encore ce fut à l’influence d’Abdoul +Kadi que fut dû ce résultat. + + 11 décembre 1865. + +Mais, quand ils se présentèrent à la porte d’Ahmadou, ce dernier ne +voulut pas les recevoir, et cela faillit tout faire recommencer. C’était +une vraie comédie, dont je me serais réjoui si elle ne m’avait pas fait +perdre de temps. Les uns, furieux de n’avoir pas reçu de cadeaux, +venaient à composition sous la condition qu’on leur en ferait un tôt ou +tard. Ahmadou, lui, décidé à faire le cadeau, sauvait sa dignité, +voulait avoir raison et faisait semblant de bouder. + + 12 décembre 1865. + +Enfin, le lendemain, Ahmadou se rendit au marché et les Talibés vinrent +faire Toubi. Ahmadou profita de cela pour les sermonner. Il dit que, +quant à lui, il n’était pas fâché, qu’on lui avait rapporté que les +Talibés se plaignaient qu’il ne leur donnait rien, qu’ils disaient +qu’ils ne voulaient plus se battre ; que si le pays se révoltait, +c’était leur affaire autant que la sienne, que le jour où on lui +couperait le cou on le couperait à bien d’autres. + +Et pour terminer il leur dit : + +« Je vous demande de faire rentrer tous les Talibés qui sont dans le +pays et qui vivent chez les Bambaras, ce qui brouille les affaires. Il +faut que les Talibés restent à Ségou afin que si les Bambaras reviennent +pour nous attaquer nous sortions tous ensemble. » + +Puis, au milieu de ses recommandations, il fit celle de ne pas laisser +sortir les femmes mariées dans la rue ni au marché. + +Le soir, les griots parcoururent la ville en criant cet ordre par-dessus +les murs ; et j’entendis une de ces dames répondre : « Va dire à Ahmadou +qu’il me donne alors de quoi manger. » Du reste, il n’y avait pas de +cadeau de fait, et si l’affaire était arrangée dans la forme, elle ne +l’était pas au fond. + +Le soir, Guiberrou, l’un des Talibés intimes d’Ahmadou, que l’opinion +publique désignait comme devant partir avec nous, et qui espérait être +du voyage, vint me dire que l’affaire d’Ahmadou avec les Talibés était +terminée, que je pouvais aller lui parler. Je crus d’abord que c’était +Ahmadou qui l’envoyait, mais le lendemain je fus cruellement détrompé. + + 13 décembre 1865. + +J’étais allé de très-bonne heure chez Ahmadou, et vers huit heures je +m’étais aperçu qu’il était sorti. Il se mit à jouer avec Soukoutou et +Mahmadou Mustaf qui étaient dans la cour réservée : je les voyais de +temps à autre à travers la porte du bilour où j’attendais. Un moment +même Ahmadou entra dans ce bilour, en courant après Mahmadou Mustaf qui +s’échappait, et je fus certain qu’il m’avait vu. + +Peu après, je vis passer son déjeuner, auquel prirent part Arsec, N’gour +et Soukoutou, c’est-à-dire son Sofa barbier, son forgeron et son griot. +Puis, aussitôt après, il rentra chez ses femmes ; je le fis prévenir +deux fois de ma présence par des _Gadas_[230]. Il sortit, expédia deux +affaires, puis rentra. + +Enfin, à quatre heures, il sortit pour se rendre sous les arbres ; je +l’arrêtai au passage, en lui disant que je l’attendais depuis le matin. +Il baissa les yeux, parut embarrassé et me dit qu’il ne le savait pas. +C’était un mensonge (bien qu’il soit d’usage de dire à Ségou qu’Ahmadou +ne ment jamais), j’insistai pour lui parler. Il me dit qu’il avait +affaire, que je revinsse le lendemain. + +Cela me consola de ma longue attente et je sortis pour aller déjeuner, à +quatre heures et demie de l’après-midi. + + 14 décembre 1865. + +Le lendemain, au jour, j’étais sous le bilour. Cette fois, Ahmadou ne +sortit même pas ; il fit appeler plus de dix personnes qui vinrent, +l’attendirent et s’en allèrent. C’étaient des chefs tels que Tierno +Alassane, le chef du Diomfoutou et quelques autres. + +J’envoyai Sadhio, sa nourrice, le prévenir que j’étais là. Elle revint +me dire qu’il allait sortir ; j’attendis, et à quatre heures trois +quarts je vis tous les Sofas de service aller se promener : il était +décidé qu’il ne sortirait pas. + +Je fus dès lors convaincu qu’Ahmadou ne voulait pas sortir parce que +nous étions là et qu’il ne pouvait se débarrasser de nous. Cela +m’exaspéra. Je rentrai chez Samba N’diaye, auquel je racontai ce qui +m’arrivait, lui disant que je n’avais plus de confiance dans la parole +d’Ahmadou, que je croyais qu’il voulait nous retenir, et que j’étais +décidé à partir quand même, si d’ici à cinq jours je ne l’avais pas vu ; +que j’étais fatigué d’attendre à sa porte des journées entières et que +je n’irais plus y attendre ; et enfin je l’emmenai chez Oulibo, où il se +montra presque aussi ardent que moi pour ma cause. Il la plaida +chaleureusement, répétant tous mes arguments avec force et énergie. +Samba N’diaye avait une certaine influence sur Oulibo relativement à nos +affaires ; aussi Oulibo nous donna raison et promit de tout répéter à +Ahmadou, disant que bien qu’il ne pût répondre de rien, il croyait +qu’avant cinq jours je serais content. + +Le soir, Samba N’diaye tenta une démarche auprès d’Ahmadou ; mais ce +dernier, n’ayant pas voulu le recevoir, lui envoya Aguibou en lui +faisant dire de confier à son frère tout ce qu’il avait à dire. Samba +communiqua donc l’affaire à Aguibou, et ce dernier, après avoir été +parler à Ahmadou, revint lui dire qu’Ahmadou le remerciait, mais que je +ne partirais pas sans le voir. + +Qu’est-ce que cela voulait dire ? J’espérais toujours que ce n’était +qu’enfantillage de la part d’Ahmadou, qui n’aime pas à être pressé pour +quoi que ce soit, et qu’avant cinq jours il me ferait appeler, enchanté +qu’il serait d’avoir gagné quelques heures. + +Mais j’étais bien décidé à partir, et si je me trompais, si Ahmadou en +venait à la violence, j’étais sûr d’avoir de nouveaux partisans qui se +fussent interposés et auraient arrangé l’affaire sans me faire courir +aucun danger. C’était là le résultat de ma politique de deux années ; je +m’étais fait des amis, et si aucun d’eux n’était assez indépendant pour +me prendre sous sa protection, j’étais du moins sûr que l’on ne me +ferait pas de mal. + +Cependant deux jours se passèrent, et Ahmadou, aux démarches d’Oulibo, +ne répondit que ceci : _Min ani_[231], et comme il insistait, Ahmadou +lui dit : « Tu veux que l’affaire s’arrange ; eh bien ! elle +s’arrangera. » Badara, que je fis prévenir sous main, m’engageait à la +patience, il croyait son départ prochain, à la parole d’Ahmadou, et +disait que tout le monde s’employait pour nous faire partir. + +Je savais ce que signifiait pour les Talibés de s’employer auprès +d’Ahmadou ; d’ailleurs, je ne pouvais plus reculer. Je préparai donc mon +départ, et voyant les jours se passer, j’étais très-inquiet, en dépit +des assurances de Tambo, qui prétendait qu’Ahmadou s’occupait de nous. + + 17 décembre 1865. + +Le dimanche 17 décembre, je demandai à Samba N’diaye : « Eh bien, as-tu +toujours confiance dans les intentions d’Ahmadou à mon égard ? + +— Non, me dit Samba, car après ce que je lui ai fait dire et ce +qu’Oulibo lui a dit, jamais je n’aurais cru qu’il laissât passer si +longtemps sans te faire appeler. » + +Moi non plus, je n’avais plus confiance, et on peut facilement deviner +ce que je souffrais de cette incertitude, compliquée de paroles +inquiétantes, que Seïdou, toujours bien informé, venait me relater. + +J’en étais là, lorsque, l’après-midi, j’appris qu’Ahmadou était dehors +sous les arbres. Mon parti fut vite pris. J’aurai une explication, me +dis-je, et j’allai le trouver. Là, affectant l’air le plus aimable, je +lui souhaitai le bonjour, je lui rappelai que j’avais attendu deux jours +à sa porte sans le voir, quoiqu’il m’eût dit de venir ; qu’alors j’étais +allé trouver Oulibo pour lui faire dire que j’avais absolument besoin de +lui parler, que je ne pouvais rester à Ségou sans conférer avec lui et +que si avant cinq jours je ne l’avais pas vu, je serais obligé de +partir. « Je ne veux pas, ajoutai-je, que tu me croies fâché, c’est pour +cela que je viens moi-même te dire cela ; mais il faut que je te parle +d’affaires ou que je parte. » + +Ahmadou, qui avait interrompu une conversation sérieuse pour m’écouter +et avait fait déranger du monde pour me laisser passer, répondit tout de +suite : « Si je ne t’ai pas reçu le second jour, c’est que je ne suis +sorti pour personne. Du reste, je n’ai aucune raison pour ne pas te +recevoir. + +— Alors, repris-je, si tu veux j’irai demain te voir. + +— _Arre_ (viens) ! » telle fut sa réponse, et il ajouta : « _Che +Allaho_, tu me verras demain. » + + 18 décembre 1865. + +J’avais une fameuse inquiétude de moins, car il était évident qu’il n’y +avait pas malveillance, mais simplement désir de gagner du temps, et +j’espérais qu’enfin nous allions parler du fameux traité que j’étais +venu faire. Le 18, je fis déjeuner de bonne heure, et à dix heures +j’étais chez Ahmadou ; il était chez Sadhio, sa nourrice. Nous nous +arrêtâmes dans une cour située entre les deux grands bilours d’Ahmadou, +où l’on venait de dresser un vaste hangar, et il nous fallut attendre là +à l’ombre, une heure et demie. Dédéou, son cordonnier (Sofa en grand +honneur à Ségou), vint alors me dire de sa part qu’il allait sortir dans +un instant, et un quart d’heure après Ahmadou me fit appeler. + +Il y avait une assistance assez nombreuse, et je vis aussitôt à mon +grand désappointement, que nous ne pourrions rien terminer ce jour-là. +Néanmoins je m’efforçai de faire bonne figure et je lui dis bonjour +très-lentement, en réfléchissant à ce que j’allais dire. Son bonjour fut +très-gracieux. + +Je lui dis alors : « Ahmadou, le jour où Sidy est arrivé tu m’as dit : A +présent, c’est fini. Je pensais que nous allions régler toutes nos +affaires et fixer mon départ. L’armée des Bambaras est venue ; quoique +je fusse bien pressé, tu m’as prié d’attendre, et j’ai attendu ; après, +tu as eu une affaire avec les Talibés. J’ai encore attendu, et j’attends +depuis. + +« Voici ma position. Le gouverneur me dit de revenir. J’ai attendu +jusqu’ici, parce que tu l’as voulu. Je n’ai pas encore pu savoir si même +nous serions d’accord au sujet des propositions que j’ai à faire, et je +ne peux plus rester dans l’incertitude. Je te demande de régler les +affaires, et quand nous serons d’accord, de fixer le jour du départ. +Sans cela il m’est impossible d’attendre davantage. » + +Ahmadou répondit : « Tu as bien parlé. Ce que tu as dit est juste. +Depuis ton arrivée, je n’ai jamais eu à me plaindre de toi pour rien. Je +pense que tu n’as rien non plus contre moi. Je veux que jusqu’à ton +départ tout le monde te donne du respect et que tu sois content. Je ne +veux pas que rien te chagrine. Viens demain, nous arrangerons tout cela. +N’aie pas d’inquiétude pour demain. Dès que tu viendras, je sortirai +pour te parler. + +Et comme je me levais pour partir, il ajouta : + +« Il ne faut avoir aucun chagrin dans ton cœur ; nous ne voulons tous +que le bien. » Jamais Ahmadou n’en avait dit autant et n’avait parlé +aussi gracieusement. Je rentrai presque content et gardant une bonne +espérance pour le lendemain. + + 19 décembre 1865. + +Cependant je fus cruellement désappointé quand, le lendemain, Ahmadou, +du ton le plus aimable, me demanda d’attendre _Leourou Nay_, c’est-à- +dire quatre mois. A cette époque, je parlais assez couramment le peuhl +et je comprenais presque tout avant que les interprètes me le +traduisissent. On peut penser combien ce _Leourou Nay_ me fit plaisir. +Quant aux affaires, il me donnait l’assurance qu’elles s’arrangeraient à +ma satisfaction ; mais il n’en voulait pas parler avant la veille du +départ, afin, disait-il, que dans le pays on ne sût pas à quoi s’en +tenir sur le résultat de notre conférence. + +Ces _quatre mois_, qui m’avaient fait bondir, me semblaient une amère +plaisanterie. Me fâcher n’eût abouti à rien ; j’affectai de les prendre +comme une plaisanterie, bien qu’ils ne fussent, hélas ! que trop +sérieux. + +Je répondis, en offrant quinze jours de délai, et les raisons, comme on +pense, ne me manquaient pas. Il accepta toutes les paroles, même les +plus dures, que je lui adressai sur son manque de parole, mais +marchanda, et tout ce que je pus obtenir ce fut de réduire ce délai à +deux mois ; mais il ne réduisait ainsi que pour me faire prendre +patience. + +Néanmoins, j’obtins une promesse solennelle, devant tous les témoins, +que dans soixante jours je me mettrais en route quoi qu’il arrivât ; et +je fus forcé d’accepter ce délai que je croyais bien être le dernier. En +rentrant écrire les détails de ce palabre, je terminais mes tristes +réflexions par ces paroles : + +Toute la comédie qui vient de se jouer était arrangée à l’avance. Bien +que tout le monde me sût fort de mon droit, tout le monde me suppliait +d’accorder ce délai. J’ai cru faire pour le mieux en vue des intérêts de +ma mission et de mes compagnons en préférant ce retard aux chances de +partir sans faire de traité et en nous exposant à tous les dangers de la +route, sans protection. J’ai, comme d’habitude, sacrifié mes goûts, qui +me portaient à braver ces dangers, à ce qui me semblait mon devoir. Qui +sait si je ne recueillerai pas le doute et la calomnie ? + +Et en effet, si, à mon retour, de la part de mes chefs, je n’ai eu que +des éloges, n’ai-je pas entendu dire qu’on m’avait accusé pendant mon +absence d’être resté par plaisir et par intérêt personnel ? + +Si elle n’était pas lâche, cette accusation, dont je ne connais pas +l’auteur, serait au moins absurde ! + + 25 décembre 1865. + +Cette entrevue, à laquelle j’avais attaché tant d’importance, avait lieu +le 19 décembre. Peu de jours après, j’apprenais l’arrivée de Bakary +Guëye à Yamina, et dès le lendemain de cette nouvelle, le 25 décembre, +mon fidèle laptot me revenait, tout désespéré de ne pas arriver le +premier, mais heureux de me retrouver à peu près bien portant ; car au +milieu de ces péripéties, l’espoir du retour me rétablissait plus +sûrement que toute autre chose n’eût pu le faire. Sur cinq cents francs +de marchandises qui lui avaient été confiées, Bakary, dans son voyage de +quinze mois, avait à peine dépensé cent francs, et bien différent, en +cela, de Sidy, il m’abandonnait en échange un fusil à deux coups qui +était sa propriété. Sidy, lui, m’avait vendu son fusil et son sabre que +j’avais payés en partie de l’or que je gardais en réserve pour quelque +circonstance imprévue, et un billet qu’il avait demandé lui garantissait +le payement du reste. Je pense qu’étant en défiance, parce qu’il +craignait que je ne le fisse punir, au retour, de ses méfaits passés, il +avait jugé prudent de se prémunir contre moi. C’était une injure que les +autres compagnons de mon voyage avaient ressentie et pour laquelle ils +l’avaient bafoué, mais qui ne pouvait m’atteindre. J’avais d’ailleurs +pardonné à Sidy en faveur de la délivrance qu’il m’avait apportée et je +lui avais fait cadeau d’un magnifique vêtement du pays. + +J’habillai aussi mon pauvre Bakary, que ne lui eussé-je pas donné ? Il +nous apportait un plein sac de lettres, de papiers, de journaux : +c’étaient des nouvelles de tous ceux qui nous étaient chers et aussi +l’oubli du temps pour quelques jours. + +Bakary m’apportait une lettre du gouverneur que je crois devoir +rapporter ici. + + + Saint-Louis, le 30 novembre 1865. + + « Mon cher monsieur Mage, + + +« Bakary a laissé voler ses lettres à Bakel. Sidy, arrivé d’abord seul à +Saint-Louis le jour où _le Basilic_ partait pour un dernier voyage de +Bakel, a été chargé par moi d’aller vous trouver avec une boîte de +marchandises pour vous, un beau sabre de quatre cents francs et une +lettre pour Ahmadou Cheikhou. Je demande à ce dernier de vous renvoyer +en promettant un canon. + +« Aujourd’hui que Bakary est arrivé à Saint-Louis, sans lettres, je vous +le renvoie avec une nouvelle lettre pour Ahmadou Cheikhou, des +marchandises, des médicaments et des effets[232] pour vous. + +« J’ai écrit de nouveau au ministre pour qu’il veuille bien vous nommer +officier de la Légion d’honneur et M. Quintin chevalier. + +« Nous avons eu ici un hivernage terrible. + +« Sous le rapport politique, les affaires de la colonie vont +parfaitement. Poussez ferme à une alliance entre nous et le roi de +Ségou ; faites-lui entrevoir, dans cette alliance, la possibilité pour +lui de réaliser la conquête de Tombouctou, dans laquelle a échoué son +père. Demandez-lui la création des comptoirs que vous deviez demander à +son père. + +« Il y a une grande révolte dans le Sud de l’Algérie depuis six mois. +Cela ne m’étonnerait pas que l’influence des Kountahs du Touat et peut- +être de Tombouctou y fût pour quelque chose. Raison de plus pour nous +allier avec les ennemis des Kountahs sur le Niger. + +« On vous porte vos correspondances de France. + + « Tout à vous, + + « L. FAIDHERBE. + +« Nos bons souvenirs à M. Quintin. » + + +A cette lettre était jointe une lettre pour Ahmadou. Présumant que le +contenu devait être le même que celui de la lettre de Sidy, et craignant +qu’Ahmadou n’en prît un nouveau prétexte pour remettre en question ce +qui était convenu entre nous, je me décidai, d’accord avec le docteur, à +n’en pas parler. + +Je fis annoncer à Ahmadou, par Samba N’diaye, l’arrivée de Bakary, +disant qu’il n’y avait pas de nouvelles lettres, ce à quoi Ahmadou +répondit qu’il ne s’en étonnait pas, parce qu’on lui avait dit que +Bakary n’était pas allé à Saint-Louis. + +C’était Sidy qui avait trouvé très-joli d’imaginer ce conte pour se +faire valoir, et cela me donna à réfléchir, surtout quand Bakary me dit +qu’il avait laissé voir la lettre à un de ses compagnons de route. Si +Ahmadou venait à l’apprendre, il n’en fallait pas davantage, avec un +homme aussi soupçonneux, pour nous faire retenir encore longtemps, et je +dis à Bakary de reprendre la lettre enveloppée dans une autre, qu’il +sortit de ses grisgris devant une nombreuse assistance, comme s’il l’eût +oubliée. C’était d’autant plus croyable que, pour éviter d’être volé en +bloc, comme il l’avait déjà été, Bakary avait caché toutes les lettres +dans ses grisgris et _martoumé_[233]. + +Je décachetai la première lettre, d’où je sortis celle d’Ahmadou, que je +lui envoyai, en lui faisant expliquer comment on ne l’avait pas trouvée +tout d’abord. Tout le monde fut dupe de ce stratagème. + + 27 décembre 1865. + +Le 27, j’allai voir Ahmadou et je lui portai un présent : + + C’était : 1 collier de perles cornalines rondes ; + + 1 id. id. id. plates ; + + 18 bagues en cornaline (petite) ; + + 1 grosse bague en cornaline ; + + 2 pièces de roum ; + + 1 pièce sucreton ; + + 12 bonnets rouges ; + + 100 pierres à fusil. + +Si mince que fût ce cadeau, qu’à mon arrivée je n’eusse pas osé lui +offrir, dans ce moment il valait 127600 cauris. + +Ahmadou en fut enchanté. Je lui donnai quelques détails sur le voyage de +Bakary et lui dis que, quant à la lettre, d’après ce qu’il y avait dans +les miennes, elle devait être une copie de la première. + +« C’est vrai, » dit Ahmadou. + +« Alors, lui dis-je, en me levant, il n’y a rien à changer à ce dont +nous sommes convenus, et rappelle-toi qu’il n’y a plus que cinquante- +trois jours. » Il se mit à rire et je le quittai. En entrant, je me +hâtai de mettre de côté ce dont j’espérais faire de l’argent, et je fis +quelques cadeaux aux gens qui m’avaient servi, tels que Samba N’diaye, +Tambo, Samba Farba, Tierno Abdoul Kadi, Sidy Abdallah, et Sadhio, la +nourrice d’Ahmadou. De plus, au moyen des couteaux qu’on m’avait +envoyés, je fis nombre d’heureux, et entre autres Aguibou qui m’en fit +demander deux. + + 29 décembre 1865. + +Le dernier événement de cette année fut pour moi la visite que je reçus +d’un schérif marocain, arrivé depuis plus de six mois avec les derniers +voyageurs de Tichit, et qui était venu ostensiblement pour demander à +Ahmadou ou à El Hadj des livres arabes que possédait ce dernier ; on le +disait envoyé par la famille de Cheick Tidiani, marabout très-respecté, +par le nom duquel on fait serment. + +C’était un homme âgé, présentant le type arabe des tribus Chambas : les +yeux petits, très-enfoncés dans leurs orbites, le nez droit, la bouche +mince, la figure maigre et d’énormes oreilles. + +Brave homme au fond, il souffrait beaucoup. Logé chez Sidy Abdallah, +auquel Ahmadou l’avait confié, il ne se trouvait pas satisfait des repas +qu’on lui faisait faire ; il avait été malade, s’était plaint de Sidy +Abdallah à Ahmadou, et depuis ce temps ils ne s’entendaient pas très- +bien ; quoique Ahmadou lui donnât de temps à autre assez généreusement +un captif, pour subvenir à ses dépenses personnelles, il se plaignait du +manque de ressources du pays, et d’après cela on peut penser si, moi, je +devais m’en plaindre. + +En somme, ce vieux schérif Mohammed en avait assez de Ségou ; il voulait +s’en retourner, et il avait demandé à revenir avec moi à Saint-Louis, +pour de là aller au Maroc par un navire, si faire se pouvait, car il +avait beaucoup souffert de la traversée du désert à dos de chameau et ne +voulait plus en entendre parler. + +Sachant qu’Ahmadou le traitait avec beaucoup de considération, je le +reçus très-bien, je l’engageai à venir me voir ; car à tout hasard, en +pays de musulmans fanatiques, le fait d’établir des relations +habituelles avec un schérif ne pouvait que me relever aux yeux des +Talibés. + +Enfin, le 31 décembre, Guiberrou vint me voir pour me prier de lui +prêter quatre mille cauris pour quelques jours, ce que je fis +volontiers, et il eut un long palabre avec Samba N’diaye ; ils +espéraient tous deux m’accompagner et s’en réjouissaient à l’avance par +l’idée des cadeaux qu’ils comptaient recevoir du gouverneur et des +autorités : « Oh ! si j’y vais, disaient-ils, à mon retour je n’aurai +plus qu’à me coucher et à manger jusqu’à être rassasié. » Manger et +dormir sans travailler, telle est la seule pensée, le seul mobile de ces +dévots musulmans. + +[Décoration] + + +[Note 229 : Les Pouls sont de race blanche.] + +[Note 230 : Gadas, esclaves de la case, destinés au service du maître ou +des femmes.] + +[Note 231 : J’ai entendu.] + +[Note 232 : Les médicaments étaient restés à Nioro : c’était du sulfate +de quinine et de l’ipéca, dont nous n’avions pas besoin ; les effets +étaient restés à Saint-Louis.] + +[Note 233 : Petits livres de prières portatifs que les musulmans ont sur +eux en guise de grisgris.] + + + + + CHAPITRE XXXVII. + +1866. — Situation politique. — Le débarquement du mil présidé par le +roi. — Entrevue avec Ahmadou. — Expéditions diverses. — Fête du Cauri. — +Nouveaux retards à notre départ. — La situation politique s’améliore. — +Mort de Fali. — Arrivée de Mahmadou Falel. — Nouvelles du Sénégal. — +Instances de Badara pour partir. — Audience d’Ahmadou. — Nous faisons un +traité de commerce et d’amitié. — Nouveau retard de dix jours. — +Intrigues diverses pour m’accompagner. — Retards sur retards. — On nous +donne enfin des chevaux. — Un prince doit nous accompagner. — Alerte et +sortie. — Je me fâche et j’obtiens l’assurance qu’Ahmadou prépare notre +retour. — Arrivée d’un Maure porteur d’une lettre du commandant de +Bakel. — Nouveaux retards. — Fête de la Tabaski. — Nouvelles du Macina, +derniers événements connus. — Nouveaux retards et inquiétudes. — Notre +départ se décide malgré Bobo. — Audience de départ. — Cadeau d’Ahmadou +et cadeau que je lui envoie en retour. — Fin de nos relations avec +Ahmadou. + + + Janvier 1866. + +Cette année commençait pour moi dans une demi-captivité au milieu de +l’Afrique ; elle devait se terminer en France au milieu des plus douces +joies de la vie, et je puis ajouter, des plus honorables satisfactions +de l’amour-propre. En attendant, je faisais le 1er janvier largesse à +mes hommes en leur distribuant, ainsi qu’à toutes les personnes de la +maison, quelques milliers de cauris. + +Quelques jours après, Ahmadou sortait pour expédier une petite colonne +au secours des villages de captifs de Koro Mama, dans les environs de +Témouilli, et pour en ramener tous les habitants. Cette expédition fut +couronnée d’un plein succès, et, le 7, toute la population du village +arrivait, calebasses en tête et pesamment chargée, pour rejoindre ses +anciens maîtres installés à Soninkoura. + + 7 janvier 1866. + +Du reste, depuis quelque temps, tout semblait tourner à bien pour +Ahmadou. + +Dans les derniers jours de décembre, ses razzias avaient été très- +heureuses : une seule dirigée sur les environs de Sansandig un jour de +marché, avait ramené vingt femmes, dix bœufs et quatre chameaux. Quatre +jeunes gens partis d’un autre côté avaient pris deux femmes aux environs +de Fatigné en tuant l’homme qui les accompagnait, et dont ils +rapportaient le fusil ; d’autres s’étaient emparés aux environs de +Sansandig, les uns de deux femmes, les autres de trente-sept chèvres, et +l’audace des Talibés croissait en raison de ces succès. + +Dans les premiers jours de janvier, un autre _bamé_ (razzia) ramena des +environs de Holocouna quelques bœufs et des captifs, et les Talibés +racontèrent la fable suivante qui trouva des crédules. Les gens du +village les voyant passer, disaient-ils, étaient montés sur leurs +murailles et avaient crié : « Nous ne sommes plus ici pour Ahmadou, nous +sommes pour Tidiani (neveu d’El Hadj) ; c’est à lui que nous portons le +tribut à Jenné, parce qu’Ahmadou tue tout le monde ! » A quoi les +Talibés avaient répondu : « Mais vous savez bien que Tidiani est là pour +Ahmadou. — _Ntchié_ (c’est faux), avaient dit les Bambaras, c’est +Tidiani qui est plus qu’Ahmadou. » + +Cette histoire courait le village, et son but était trop clair pour +qu’il soit nécessaire de l’expliquer. + +De même on faisait courir les bruits les plus exagérés de querelles +entre Mari et ses chefs de captifs. On disait que ceux qu’il avait +envoyés à Sansandig avaient refusé de revenir le trouver. Ce qui pouvait +bien être vrai ; mais, partant de là, on racontait qu’ils avaient coupé +le cou de l’envoyé de Mari, que ce dernier avait envoyé Bofofana, son +chef de tous les captifs, et qu’on n’avait pas voulu lui ouvrir les +portes de la ville ; une autre version disait qu’alors ils avaient tous +décidé ensemble de retourner vers Mari et de lui couper le cou, puis de +tirer au sort à qui serait roi[234]. + +Ce qu’il y a de certain, c’est que les Bambaras se tenaient tranquilles +et qu’on en profitait pour faire des _bamé_. + +Le 7 janvier, une bande avait trouvé sur les bords du fleuve, à Kragno, +une pirogue qui venait de quitter Sansandig et l’avait surprise : on +avait pris cinq femmes, dix-huit bafals de sel, mais l’homme qui se +trouvait dans la pirogue s’était échappé, et Ahmadou, l’apprenant, +disait : « J’aurais donné tout le reste pour avoir cet homme et lui +couper la tête. » + +En revanche, un autre _bamé_ qui avait d’abord fait un butin très- +considérable dans le Baninko, venait d’être chassé à son retour par les +Bambaras embusqués sur sa route. + +En somme, bien qu’avec des chances diverses, l’avantage était pour les +Talibés, et vers le milieu de janvier ils ne craignaient pas de +s’avancer vers l’Est dans leurs razzias, sur le chemin de Sarrau à +Diaparabé, où ils enlevaient presque toujours quelques captives. + +Les femmes qu’on prenait dans ces occasions, soit qu’elles en reçussent +l’ordre, soit pour se concilier les bonnes grâces de leurs nouveaux +maîtres, donnaient toutes les nouvelles excellentes de Tidiani, qu’on +représentait comme à peu près maître du Macina, ou du moins s’y +maintenant à la tête de forces considérables, dans la partie située +entre le Niger et le Bakhoy ; mais malheureusement jamais deux récits ne +se ressemblaient, et il commençait à n’être plus question d’El Hadj et +de ses fils. + + 15 janvier 1866. + +Le 15, des hommes de Toumboula arrivèrent avec des gens de Tala pour +emmener Badara ; ils lui portaient une lettre des habitants de son +village qui exposaient la triste situation dans laquelle ils se +trouvaient depuis le départ du vieux chef. La guerre, la famine les +avaient sans cesse harcelés et 350 des habitants avaient péri. Leur +situation devenait difficile ; ils demandaient le retour de leur chef, +des secours, ou menaçaient d’abandonner le village. + +Ahmadou leur fit écrire de patienter un peu, que Badara allait revenir +et fit donner du sel en cadeau aux envoyés. Le 17, quand j’allai voir +Badara, il en faisait le partage. + + 19 janvier 1866. + +Les soixante jours demandés par Ahmadou conduisaient au 18 février, +c’est-à-dire au lendemain de la fête du _Cauri_. Aussi, lorsque la lune +parut le 19 janvier au-dessus de l’horizon, je la vis avec bonheur ; je +n’avais plus que trente jours à décompter, et au contraire, les +musulmans commençaient la rude épreuve du carême. + +Je travaillais déjà à mettre mes affaires en ordre, je tâchais de me +faire payer les cauris qui m’étaient dus par divers marchands. Mais au +milieu de ces soins nous n’étions pas sans tribulations. Le docteur +souffrait d’un fort mal de gorge. Moi j’étais couvert de douleurs, et +sans l’espoir du retour qui nous soutenait, je ne sais ce que nous +fussions devenus. + + 6 février 1866. + +Cependant les jours se passaient ; chaque vendredi, après le salam, +j’allais saluer Ahmadou et lui rappeler ses promesses. J’en tirais +toujours un mot aimable et un sourire. Enfin les préparatifs de la fête +s’annoncèrent dès le 6 février ; Ahmadou envoya à tous les Talibés +l’ordre de rentrer à Ségou pour le jour du Cauri. On prétendait que les +Bambaras avaient un plan de révolte pour ce jour-là, et bien que je n’y +crusse pas, je me demandais si ce ne serait pas l’occasion d’un nouveau +retard. Samba N’diaye, lui, était convaincu de notre départ depuis un +entretien mystérieux qu’il avait eu avec Ahmadou au bord du fleuve, où +ce dernier était allé recevoir du mil d’impôt qui lui arrivait. Ce n’est +pas le trait le moins caractéristique de cette société que la nécessité +où se trouve le roi de s’occuper de ces menus détails, sous peine d’être +volé. + +Dans ces occasions il va tenir sa cour sur les rochers du bord de l’eau. +Les captives, partagées en plusieurs bandes sous le commandement des +femmes chefs de captives, viennent charger leurs calebasses, et quand +elles sont toutes prêtes, une bande se met en route en chantant, +accompagnée ou surveillée, si on veut, par un des princes à cheval, et +va vider le mil dans les vastes greniers disposés dans une des cours +extérieures de la maison d’El Hadj, ou plutôt dans la maison de +Yougoucoullé, le captif préposé à la garde des magasins. + + 10 février 1866. + +Quand il n’y eut plus que huit jours jusqu’à la date assignée par +Ahmadou, j’allai lui demander un entretien qu’il m’accorda pour le +lendemain matin. Je me disposais à aller chez lui avec Samba N’diaye, +qui était tout à fait rétabli, quand un Sofa vint me prévenir de sa part +qu’il avait une affaire ce matin et qu’il me recevrait l’après-midi. +Décidément Ahmadou se civilisait et voulait que nous emportassions une +bonne idée de sa politesse. + +Nous n’en étions plus à attendre toute une journée à sa porte une +audience promise. + +Enfin, vers trois heures et demie, nous fûmes reçus, et, après les +politesses d’usage, je lui dis que, le départ approchant, je venais lui +parler de quelques questions que je désirais régler et lui demander son +avis. + +La première question était relative à une somme de 40000 cauris qui +m’était due par des Diulas du Haoussa en payement d’ambre que je leur +avais donné à vendre et dont je ne pouvais obtenir un seul cauri. Je les +avais amenés en justice devant Abdoul Kadi, qui s’était déclaré +incompétent ; ces hommes étaient directement sous la protection +d’Ahmadou, qui avait défendu de les traiter comme les autres Talibés, +disant qu’il ne voulait pas qu’ils désertassent son camp pour aller chez +les Bambaras. Je demandais qu’on les fît payer ou qu’on les punît. + +Ahmadou me dit qu’ils devaient plus de 500000 cauris, qu’il avait +souvent payé pour eux, mais qu’il verrait ce qu’il y avait à faire. + +Ensuite je désirais régler le sort des deux femmes esclaves qu’Ahmadou +avait données pour notre service peu après notre arrivée. Ahmadou me dit +que je pouvais les emmener, les vendre ou les lui rendre, mais qu’il ne +pouvait consentir à ce que je les laissasse libres, parce que cela +n’était pas dans les usages. J’insistai cependant pour leur donner la +liberté, mais Ahmadou refusa formellement. Ensuite je traitai la +dernière question qui était d’obtenir les chevaux promis pour faire +notre route de retour, et j’expliquai à Ahmadou la nécessité dans +laquelle nous nous trouvions d’ajuster nos selles suivant le cheval, de +nous habituer à leurs allures et toutes autres raisons de même valeur. +Il me dit qu’il allait s’en occuper immédiatement. + +Alors nous rentrâmes à la case et nous fîmes savoir à ces deux captives +la réponse d’Ahmadou, leur laissant le choix de rester esclaves du roi +ou de partir avec nous pour être libres, et leur promettant dans ce +dernier cas de leur donner une case et de quoi vivre à Bakel ou à +Médine. + +Elles choisirent de rester esclaves, mais en me disant : « Tu es notre +maître ; si tu veux nous te suivrons, mais ce que nous aimerions mieux +ce serait de rester. » Cette préférence ne m’étonnait pas. Esclaves de +naissance, filles d’esclaves dans un pays d’esclaves, le mot libre ne +pouvait éveiller chez elles aucune aspiration. A Ségou elles +retrouvaient leur famille, leurs connaissances ; que leur importaient +Bakel, Médine ou la liberté ? + +Il ne nous restait plus qu’à les traiter le plus généreusement possible, +et nous le fîmes. + + 14 février 1866. + +Quelques jours après cette entrevue, une armée, sous le commandement de +Karounka, chef des Djawaras, revenait d’une expédition dans l’intérieur +du côté de Bamakou. Ces troupes avaient attaqué le village de Sélé, +qu’elles avaient pris aux trois quarts, et elles ramenaient de nombreux +captifs. Leurs pertes étaient évaluées à quinze hommes, au nombre +desquels était un de mes deux créanciers du Haoussa. Ahmadou sortit pour +recevoir ces vainqueurs. + +Enfin nous arrivâmes au Cauri, et tout en ne cessant de noter les +diverses nouvelles du pays, je me préoccupais de mon départ. Différentes +personnes avaient reçu l’ordre de se préparer. Sidy Abdallah m’avait +confirmé la nouvelle du départ du vieux schérif marocain avec nous. Un +Diula, nommé Oumar Samba, qui était arrivé avec Bakary Guëye et avait +apporté des pierres à fusil à Ahmadou, devait être chargé par lui d’en +aller acheter d’autres. On disait qu’Ahmadou avait préparé des lettres +pour tous les postes principaux de ses possessions, afin de faire venir +des Talibés à Ségou. On parlait aussi du départ de Tambo, de Guiberrou, +et, chose plus curieuse, on disait que Boubakar Mahmady Diam, qui était +déjà allé à Nioro pour y demander une armée, devait y retourner ; mais +comme il n’avait pas bien réussi la première fois, peu de personnes +ajoutaient foi à ce bruit. + + 17 février 1866. + +Le 17 février le tabala annonçait le commencement de la fête ; tout le +monde se parait de son plus beau costume pour aller au salam, et moi- +même, voulant y paraître, je revêtis un superbe habillement du pays +brodé en soie. Ahmadou, par un acte d’une haute politique, venait de +rendre aux Bambaras leurs trompes en dents d’éléphant percées, avec +lesquelles comme ont pu l’entendre ceux qui ont été à Grand-Bassam ou à +Assinie, on fait la musique assourdissante qui accompagne Assama ou +Amatifou[235] les jours de cérémonie. Les Bambaras, pour lesquels cet +instrument national paraît avoir un charme tout particulier, s’en +donnaient à cœur joie, et quand Ahmadou rentra du salam en grande pompe, +précédé de ces sonneurs de trompe, tout le monde était sur le toit des +maisons pour assister à ce nouveau spectacle. + +El Hadj, en entrant à Ségou, avait supprimé les trompes comme +antimusulmanes ; Ahmadou les rendait. Étaient-elles devenues canoniques, +ou bien avait-il compris enfin, quoique bien tard, la nécessité de faire +des concessions ? + +Ce qu’il y a de sûr, c’est que trois jours durant les trompes ne +cessèrent pas de nous régaler d’une musique qui, quoique bizarre et +élémentaire, ne manque pas d’une certaine harmonie. + + 18-19 février 1866. + +Les 18 et 19. — La fête continua avec un acharnement que je n’avais +jamais vu : Ahmadou palabrait, venait assister aux danses des captifs +bambaras, à cette ronde bambara si originale, et cela en grande pompe, +entouré d’une nombreuse garde en habits de fête. + +Dans tous les coins de la ville on dansait. Ici, devant la porte de +Sontoukou, c’était au son des trompes de Bambaras. Là, devant la porte +d’Arsec, c’était la bande de Koro Dougou avec ses boubous en morceaux de +bois et ses bonnets couverts de graines violettes, se livrant à de +bizarres exercices et à des danses d’une indécence indescriptible, au +son de la musique d’un tamtam, de chants obscènes et du bruit des +calebasses percées, remplies de graines, qu’on agite en mesure. + +Plus loin, à Doubalel Coro, sur la place du petit marché, c’est Diali +Mahmady avec sa bande de femmes dansant au son du balophon ou de la +guitare mandingue, et faisant des contorsions qui souvent ne manquent +pas de grâce ; c’est la danse des Malinkés, dans laquelle la tête vient +par un mouvement brusque ou lent se placer en arrière entre les deux +omoplates. + +Mais tout ce spectacle, que je contemplais pour la troisième fois depuis +mon arrivée à Ségou, ne pouvait malgré l’entrain exceptionnel qu’il +avait cette année, me réjouir en aucune façon, car le Cauri était passé, +depuis deux jours, et je n’entendais pas parler de départ. Au fond, +malgré les promesses d’Ahmadou, j’avais toujours pensé qu’il faudrait +attendre la fin de la fête, mais elle paraissait devoir se prolonger. + +[Illustration : M. Mage revêtu d’un boubou-lomas.] + + 20 février 1866. + +J’envoyai Samba N’diaye dire un mot à Ahmadou qui, le 20, me fit +répondre « qu’il avait d’abord promis de me parler ce jour-là, mais +qu’il était accablé d’affaires et craignait de n’avoir pas le temps ; +qu’il ne changeait rien à ce dont nous étions convenus ; que je n’avais +qu’à me préparer, parce qu’aussitôt qu’il m’appellerait, ce serait pour +me mettre en route. » + +Pour qui connaissait les habitudes d’Ahmadou comme nous les connaissions +à cette époque, cela remettait tout en question et voulait dire : Ne +m’importunez pas ; quand je serai prêt, vous partirez. + +Après avoir conféré avec le docteur, je renvoyai Samba N’diaye lui dire +que je comprenais, mais que je ne pouvais préparer mes bagages sans +savoir l’époque du départ ; que s’il voulait la fixer à un jour ou deux +près, j’en garderais le secret, mais que ce serait plus commode. + +Samba, en faisant ma commission, jugea convenable de dire à Ahmadou +qu’il m’avait offert, si Ahmadou l’acceptait, de remettre notre entrevue +au vendredi 23. A quoi Ahmadou, enchanté de gagner trois jours, avait +répondu tout de suite _Min diabé_ (je veux bien). Ce n’était pas mon +compte, mais c’était fait, je n’avais plus qu’à patienter trois jours, +et je le fis d’autant plus volontiers que tout semblait bien marcher. + +Politiquement parlant, un fait d’une haute importance venait de se +produire. Vingt-trois villages du Baninko étaient venus faire leur +soumission en apportant un tribut et ramenant à Ahmadou un Talibé, de +l’armée des Djawaras, qui, blessé à Sélé, avait été recueilli par ce +village au lieu d’être tué comme d’habitude. + + 22 février 1866. + +D’un autre côté, tout annonçait le départ. Ahmadou avait fait appeler +différentes personnes qu’on savait devoir partir. Enfin le 22 février, +Tierno Abdoul Kadi me faisait appeler, et, après un long préambule, me +confiait en secret qu’il désirait bien que je le récompensasse de ce +qu’il avait fait pour moi ; que j’allais partir, et que s’il pouvait me +rendre service il le ferait, mais qu’il désirerait être connu du +gouverneur, qu’il était dévoué aux blancs, et il termina en me demandant +un cadeau, que je lui promis et qu’il me chargea de confier à Seïdou à +mon arrivée. + +En revanche, prévoyant le cas où d’autres voyageurs viendraient à Ségou, +je lui dis qu’il faudrait qu’il s’employât en leur faveur pour leur +faire donner une maison à eux hors de la ville avec des lougans. Il +m’offrit d’en parler avec Ahmadou, offre que je déclinai, de crainte que +cela n’entravât mon départ. + + 23 février 1866. + +Le vendredi 23 était arrivé, mais en même temps une nouvelle fâcheuse. +Fali, le chef des Sofas, le fils de l’ancien roi de Tamba était mort +dans la nuit. Ahmadou perdait en lui un excellent serviteur ; cela +l’attristait et pouvait être un nouvel obstacle, mais par contre il +recevait une nouvelle qui, le comblant de joie, devait l’absorber. Un +Talibé, nommé Mahmadou Falel, Yoloff de naissance, arrivait de +Dinguiray, portant à Ahmadou des lettres de sa mère et des fusils de +munition à baïonnette, qui avaient été achetés aux comptoirs du Rio +Pongo. Malgré ces contre-temps, je vis Ahmadou, mais il me fit prévenir +qu’on ne pourrait parler d’affaires, et le soir, quand je voulus obtenir +de le voir le lendemain, ce fut impossible ; néanmoins, Ahmadou parlait +à différentes personnes, et ceux qui étaient les plus intéressés à +partir, tels que Badara, étaient convaincus que, à quelques jours près, +le moment était venu. + +En même temps que Mahmadou Falel, étaient arrivés deux Toucouleurs qui +portaient des nouvelles du Sénégal. Bien qu’ils eussent été en partie +témoins des événements qu’ils racontaient, je fus à même, à mon retour, +de voir combien on dénaturait les faits à distance. C’est ainsi qu’ils +m’annonçaient le changement de gouverneur et les principaux événements +de la guerre que Maba faisait dans les provinces du Cayor, du Djoloff et +sur les bords de la Gambie, qu’ils racontaient en exagérant à dessein +les succès des musulmans. + +Le même soir Ahmadou avait une conférence avec Alpha Mahmadou, le parent +de Falel, et avec Badara, auxquels il assurait que nous allions partir. +Les instances de Badara étaient causées par une nouvelle lettre arrivée +de son village, et en même temps qu’il la recevait, on apprenait que +l’armée de Nioro, pour dégager Toumboula, était venue attaquer Digna, +qu’elle l’avait cerné pendant trois jours, mais qu’à la nouvelle qu’un +envoyé d’Ahmadou arrivait, elle s’était dépêchée de rentrer à Nioro, de +crainte qu’on ne vînt la chercher. Or, cet envoyé d’Ahmadou n’existait +pas ; le voyageur en question était simplement Mahmadou Iffra, l’envoyé +du Guidimakha, dont j’ai parlé au commencement de mon séjour à Ségou. +Quand Samba N’diaye l’avait chassé de chez lui, après le départ de +Bakary Guëye, il avait erré dans le pays à la recherche de moyens +d’existence, et, fatigué, il avait pris la route du retour, se disant +envoyé par Ahmadou et moi, vers le gouverneur, délivrant sans s’en +douter les Bambaras de Digna. + + 24 février 1866. + +Le 24 j’allai chez Ahmadou, et comme j’attendais, Mohamed Bobo et +Boubakar Mahmady Diam sortirent. Bobo me voyant vint à moi et me dit : +« Tu ne verras pas Ahmadou, il ne sort pas, mais _Ché Allaho_, tu vas +partir, je te donnerai un bon coup de main. » + +Cette amabilité de Bobo m’étonnait à bon droit, et on verra comment il +me donna un coup de main. + +Le lendemain je revins à la charge et fis demander à Ahmadou une +audience, en ne lui cachant pas mon mécontentement de tous ces retards. + +Cette fois c’était du mil qui venait de lui arriver, et il le faisait +débarquer ; mais, comme j’insistais, il dit que, _Ché Allaho_, je le +verrais demain et que nous causerions de toutes les affaires. + + 26 février 1866. + +En effet, le 26 au matin, il me fit demander la première lettre que +Seïdou avait apportée avant mon arrivée, lettre adressée à son père et +dans laquelle il pensait pouvoir trouver les propositions que j’allais +lui faire. Puis il passa toute la journée à en causer avec Bobo et +Boubakar, fit appeler deux fois Samba N’diaye pour lui dire qu’il +m’engageait à prendre patience, que je le verrais le jour même, et enfin +il me fit appeler à 4 heures et demie et me pria de lui faire connaître +tout ce que j’avais à dire à son père. + +Alors je lui exposai avec le plus de clarté possible le but du +gouverneur, d’établir du commerce avec son pays. Je m’attachai surtout à +faire ressortir à ses yeux les énormes impôts qu’il retirerait de ces +relations. J’insistai pour que le droit d’entrée ne fût que de 5 pour +100 en nature et pour obtenir les comptoirs demandés par le gouverneur. + +Un instant, le voyant me prêter beaucoup d’attention et demander des +explications, j’espérai réussir. + +Mais quand il prit la parole en débutant par de l’eau bénite de cour qui +se distribue encore plus largement dans ces pays que chez nous, je vis +aussitôt que je ne gagnerais pas toute ma cause. En somme, il me dit que +ce qu’il acceptait c’était : + +Qu’il n’y eût pas de guerre entre le gouverneur et lui ; + +Que nos marchands pussent venir en toute liberté dans tout son pays, +qu’on ne leur prendrait pas même une aiguille sans qu’il leur fît rendre +justice ; + +Que ceux qui viendraient seulement pour voir le pays, il les protégerait +également ; + +Mais que quant aux droits de 10 pour 100, c’était la loi et non lui qui +le fixait, qu’il existait pour les Maures, pour les musulmans, et qu’il +ne pouvait pas le changer. + +Pour les terrains à donner pour fonder les comptoirs, il ne pouvait pas +_encore accepter_ cela, et il semblait dire que c’était à cause de +l’absence de son père. + +J’insistai pour la forme et pour l’acquit de ma conscience, mais je +savais d’avance que je ne gagnerais pas, et Ahmadou m’accordait tout ce +que je pouvais attendre. Le reste de la discussion porta sur des +détails, et j’arrivai à lui faire accepter les sept articles du traité +suivant : + + +_Traité passé entre MM. Mage et Quintin, envoyés du gouverneur du +Sénégal, agissant en son nom, et S. M. Ahmadou, fils de Cheick El Hadj +Omar, roi de Ségou._ + +ARTICLE PREMIER. — La paix est faite entre tous les pays respectifs où +commandent les deux chefs. + +ART. 2. — Les hommes du gouverneur du Sénégal pourront circuler +librement dans tous les pays où commande Ahmadou, dans tous ceux où il +pourra commander plus tard, et y seront protégés, soit qu’ils viennent +pour commerce, missions ou simple curiosité. + +ART. 3. — Une fois qu’ils auront payé le droit de 10 pour 100 auquel +sont soumises toutes les caravanes entrant dans les pays d’Ahmadou, les +Diulas ou marchands du Sénégal n’auront plus rien à payer à qui que ce +soit pendant leur séjour. + +ART. 4. — Ahmadou promet d’ouvrir toutes les routes du pays qu’il +commande vers nos comptoirs. + +ART. 5. — Le gouverneur du Sénégal promet que la route du Fouta aux pays +d’Ahmadou sera ouverte et que les hommes ou femmes pourront y circuler +librement sans qu’aucun chef puisse les arrêter. + +ART. 6. — Les hommes envoyés par Ahmadou à Saint-Louis pourront y +acheter ce dont ils auront besoin, et recevront dans la route protection +contre tous ceux qui voudraient les maltraiter. + +ART. 7. — Tous les marchands venant du Sénégal dans un pays où commande +Ahmadou, payeront le droit d’entrée dans le chef-lieu qui sera le but de +leur voyage, Dinguiray, Koundian, Mourgoula, Kouniakary, Nioro, Diala, +Tambacara, Diangounté, Farabougou ou Ségou-Sikoro. + +Ce traité fut conclu en paroles le 26 février ; les articles 5 et 6 +avaient été convenus sur la demande expresse d’Ahmadou, qui voulait +garder la possibilité de faire venir des Talibés du Fouta et d’y envoyer +ses agents recruteurs, et dans l’article 2 c’est à sa demande qu’on +avait décidé de mettre les pays où il commanderait plus tard. Le +brouillon du texte était fait. Je lui proposai de le mettre sans retard +au net, lui en arabe, moi en français. Mais alléguant l’heure avancée, +il me dit de rentrer préparer cela chez moi, que lui allait le faire, de +son côté, et le palabre fut levé. + +Le soir Samba N’diaye me fit part d’un entretien qu’il avait eu après +mon départ avec Ahmadou. + +« Puisque le commandant dit que les marchands trouvent que payer 1/10 +c’est trop, ils resteront peut-être à Bakel et à Médine, avait dit +Ahmadou, et dans ce cas ce seront les Talibés qui seront forcés d’y +aller acheter. Si on ne me donne rien sur ce commerce, je serai +contraint d’empêcher mes hommes d’y aller pour forcer les marchands à +venir et à me payer les droits. » Ce raisonnement était très-sensé, mais +il ne laissa pas de m’embarrasser, car le cas n’avait pas été prévu, et +bien qu’en somme le gouverneur en eût été quitte pour me désavouer, je +n’aurais pas voulu faire des promesses vaines. Samba N’diaye avait +répondu qu’on ne pourrait pas, pensait-il, lui donner plus qu’on ne +donnait aux Maures, ce qui était fort peu, 2 pour 100, mais ce qui +cependant produisait beaucoup. Je ne m’engageai toutefois que +relativement au poste de Médine, au cas où Ahmadou persisterait à +accréditer un ministre pour y toucher cet impôt. + +Mais par la suite je n’en entendis plus parler, ce qui me donna a penser +que Samba N’diaye pouvait bien avoir pris la chose sous son bonnet pour +tâter le terrain, et voir s’il ne pourrait pas se faire donner la place +de ministre à Bakel, que je savais être toute son ambition. + + 27 février 1866. + +Le lendemain je fis prévenir Ahmadou que j’étais prêt ; mais Samba +N’diaye fut remis à l’après-midi, et alors, quand il dit que je +demandais à partir, le dialogue suivant s’engagea : + +_Ahmadou._ — « Ah ! oui, c’est juste (_Gonga_), maintenant tout est +arrangé, il n’y a plus qu’à partir. » Et se tournant vers Bobo d’un ton +interrogateur : « Eh bien ! Bobo, que dis-tu ? + +_Bobo._ — Ah ! Ahmadou, il y a bien des choses à faire. Ce n’est pas le +commandant seul qui va partir, il y a d’autres affaires pour Koundian, +Dinguiray.... il faut.... quinze jours. + +_Ahmadou._ — Non, Bobo, qu’est-ce que le commandant peut avoir à faire +ici maintenant ? Moi je ne peux pas lui dire de rester quinze jours +encore.... Voyons, Samba, que dis-tu ? + +_Samba N’diaye._ — Ah ! Ahmadou, pour moi je sais bien que le commandant +est pressé, et je croyais que c’était aujourd’hui ; mais si ce n’est pas +aujourd’hui, je pense que ce sera demain. + +_Ahmadou_ (_riant_). — Oh ! non, ça n’est pas non plus possible. Mais +voyons, quel jour sommes-nous ? + +_Bobo._ — Mardi (_Talata_)[236]. + +_Ahmadou._ — Eh bien ! ce sera samedi (_Asser_). + +_Bobo._ — Oh ! non, Ahmadou, tu ne peux pas faire tout ce que tu as à +faire en quatre jours. Il faut quinze jours. Pour le commandant ce n’est +pas une affaire ; du moment qu’il sait qu’il va partir et que tu fixes +un jour, il peut bien attendre. + +_Ahmadou._ — Oh ! non, moi je ne peux pas dire cela au commandant. Et +toi, Boubakar ? + +_Boubakar Mahmady Diam._ — Ah ! il y a bien longtemps que le commandant +attend ; mais ce que tu diras, Ahmadou, c’est assez. + +_Ahmadou._ — Allons, nous allons dire huit jours. + +_Bobo._ — Non, Ahmadou, ce n’est pas assez, il faut treize jours. +Ahmadou, tu n’auras pas le temps. + +_Ahmadou._ — Allons, alors dix jours, c’est fini. Samba, dis au +commandant que c’est dix jours. Je ne sais pas si avant le dixième il ne +sera pas parti, mais si ce jour-là tout n’est pas prêt, je laisserai +ceux qui seront en retard, et il partira. Seulement il ne faut le dire à +personne ; il n’y a que nous quatre et toi à le savoir, nous ne le +dirons pas, qu’il le cache même à ses laptots. » + +On peut se figurer notre désappointement quand Samba arriva nous répéter +mot à mot tout cet entretien, et je l’écrivis sous sa dictée. + +Mais que faire ? C’était décidé. Bobo nous avait donné à sa manière le +coup de main promis. Si nous nous étions fâchés, tout le monde nous eût +ri au nez. Qu’est-ce que dix jours pour eux ? Faire changer de décision +à Ahmadou, il n’y fallait pas songer. Je lui fis répondre aussitôt, que +j’étais très-mécontent, qu’il changeait encore la parole qu’il avait +donnée. Mais que, si je devais attendre dix jours, il m’envoyât de quoi +manger, que comptant partir je n’avais rien voulu demander et que je +n’avais plus rien. Je reçus immédiatement 10000 cauris, 1 bafal de sel +et on donna l’ordre de me livrer pour dix jours de mil et un bœuf. + +Je vis là une presque certitude de partir au bout de ces dix jours, et +j’en pris mon parti. + + 28 février 1866. + +Le lendemain j’étais assailli de demandes. Tu vas partir ? Quand ? +Qu’est-ce qu’Amadou t’a dit ? etc., etc. + +Je répondais à tous, suivant le désir d’Amadou : Oui, je vais partir, +_Ché Allaho_, mais je ne sais pas quand. Et le même jour Ahmadou me fit +recommander de ne promettre à aucun de l’emmener, parce qu’on lui avait +dit que bien du monde se ralliait à notre compagnie. + +Le jour suivant j’allai voir Sidy Abdallah, et me plaignis à lui de +Bobo. Je pus alors voir l’inimitié, la jalousie qui séparaient ces deux +hommes, tous deux secrétaires d’Ahmadou, mais dont l’un, Sidy, avait une +grande supériorité d’instruction, et l’autre l’avantage de l’affection +sincère du maître. + + 28 février 1866. + +Sidy s’ouvrit à demi à moi, et lui, si réservé d’habitude, se laissa +aller à quelques confidences. Il me dit qu’il était obligé de se taire +et qu’il ne parlait que quand Ahmadou l’interrogeait, parce qu’il avait +beaucoup d’ennemis ; que Bobo croyait tout savoir et qu’il inventait ce +qu’il ne savait pas. C’était vrai, et malheureusement on le croyait +lorsqu’il racontait que le sultan de Stamboul avait 1000 chefs qui +commandaient chacun une armée de 100000 soldats, qu’il logeait, +chauffait, nourrissait et habillait tout ce monde dans sa maison. + +Il n’y avait qu’à hausser les épaules, et le vieux schérif du Maroc qui +s’attachait de plus en plus à nous et qui pourtant avait son franc +parler, était émerveillé de l’aplomb avec lequel on débitait des +sottises pareilles. + + Mars 1866. + +En dépit de mes impatiences qui n’étaient que trop justifiées, rien +n’indiqua le départ jusqu’au 5 mars, époque à laquelle Ahmadou demanda +aux chefs de l’armée de désigner 100 Talibés du Diomfoutou et 100 Sofas +pour partir. Samba N’diaye, qui désirait partir avec nous, et qui +jusqu’alors n’avait rien appris, commença alors à s’émouvoir. Il alla de +différents côtés, et enfin chez Ahmadou, où, pour entrer en matière, il +demanda à Bobo s’il avait écrit le texte du traité. Rien n’était fait, +on attendait le dernier moment. Samba N’diaye revint d’assez mauvaise +humeur ; enfin, le 6 mars, Bobo, qu’il se décida à interroger, lui +déclara qu’il ne partirait pas, mais sans lui donner d’autres détails. +Samba fut vexé, et il alla cacher son mécontentement en demandant à +Ahmadou d’envoyer un Soninké dans son pays avec une lettre pour faire +venir du monde. Dès ce moment, en effet, on disait qu’Ahmadou allait +expédier des recruteurs dans chacun des pays où son père avait passé. + +Ahmadou consentit, ne se doutant pas que le véritable but était de +m’adjoindre un homme de confiance pour recevoir les cadeaux qu’il +supposait avec juste raison que je lui ferais. + +Oulibo, d’un autre côté, paraissait blessé de ce qu’Ahmadou eût réglé +toutes mes affaires sans même le faire appeler ni le consulter ; il s’en +plaignait à Samba N’diaye en lui disant que Bobo faisait tout le mal, et +que, quand on verrait El Hadj, il faudrait bien que cela changeât ; à +quoi je répondais : « Le verra-t-on jamais ? » + +Cependant les jours passaient et il n’était pas question de départ ; on +expédiait des armées, des razzias dans l’intérieur. Le mil d’impôt et +celui qui avait été acheté pour Ahmadou arrivaient, l’absorbaient, et +nos affaires n’avançaient pas d’un pas. Enfin, le dixième jour j’envoyai +Samba N’diaye demander à Ahmadou, qui débarquait du mil, s’il était +préparé à nous expédier. Il répondit qu’il nous ferait appeler dès qu’il +serait prêt, et Samba ayant insisté pour qu’il nous envoyât les chevaux +promis, afin de ranimer notre confiance, il assura qu’il s’en occuperait +le même soir. Plus tard, Ahmadou fit appeler Tambo et Amady Boubakar de +Koniakary, et leur recommanda de préparer leurs hommes, mais de +n’emmener personne autre que ceux qui étaient venus avec eux ; il +savait, dit-il, que beaucoup se préparaient à partir, mais il les ferait +arrêter ; si c’étaient des Talibés, il les ferait frapper de coups de +corde, et aux Sofas il couperait le cou. + +Le résultat fut que tout le monde crut que nous partions le lendemain, +surtout quand Ahmadou eut fait appeler un chef de Sofas et lui eut donné +l’ordre de trouver deux bonnes juments pour nous. Aussitôt les +commissions nous arrivèrent, et un griot dont j’ai parlé, Diali Mahmady, +ne craignit pas de me confier assez d’or pour lui procurer un chapeau à +claque, des épaulettes et un costume complet d’officier qu’à mon retour +à Saint-Louis, je fus obligé de faire faire à sa taille, car c’était un +colosse. + +En attendant, onze jours s’étaient écoulés et nous n’étions pas partis, +mais il y avait des signes bien marqués de préparatifs, et le 11 mars +Ahmadou nous envoyait enfin les deux chevaux promis. + + 11 mars 1866. + +Alors la confiance revint. C’étaient deux bonnes juments très- +vigoureuses. La mienne était un peu plus grande que celle du docteur, un +peu plus grosse, mais elle était moins rapide à la course. + +En même temps que nous recevions ce cadeau qui nous causait une bien +vive joie, nous apprenions que décidément un prince devait nous +accompagner. On en parlait depuis quelque temps, et maintenant il était +aussi sûr que possible que Mahmadou Abi allait partir pour Nioro. + +Malheureusement, il y eut encore trois jours entiers de perdus, par +suite d’une pluie torrentielle accompagnée de grains du S.-O. qui força +tout le monde à se confiner dans les maisons. Dès qu’elle fut terminée +on recommença à compter les cent hommes demandés au Diomfoutou, et on ne +put parvenir à les réunir. Aguibou était chargé de les trouver, mais à +part les Talibés attachés à sa personne ou à Mahmadou Abi (c’étaient +presque tous des jeunes gens), aucun, surtout de ceux qui avaient une +famille, ne se souciait d’aller à Nioro pour y mourir de faim, se faire +tuer en route et laisser sa femme sans ressources. Nous entendions cela +du matin au soir et je constatai avec chagrin ces symptômes de retard. +Chaque jour on comptait et toujours il manquait du monde. Le chef du +Diomfoutou disait bien que, le jour où Ahmadou le désirerait, il aurait +le monde, mais jamais les cent hommes n’étaient au complet. Quant à +Ahmadou, s’il se préparait à nous expédier, il allait lentement, et le +mil à débarquer venait de temps à autre lui faire perdre des journées +entières. + + 20 mars 1866. + +Sur ces entrefaites, le 20 mars, pendant qu’Ahmadou débarquait du mil, +on battit le tabala ; Ahmadou monta à cheval et sortit. Je m’empressai +de le suivre à cheval. Différentes versions circulaient ; on disait +qu’un _bamé_ était venu couper la route de Bamabougou à Marcadougouba, +qu’un homme arrivé de Sansandig avait eu le temps de prévenir et qu’on +avait pu chasser ce _bamé_ ; mais cet homme avait dit que ce n’était là +que l’avant-garde d’une armée réunie à Sansandig et qui allait attaquer +un des villages. Tout cela était faux, mais le tamtam avait battu, celui +de Banancoro avait répondu, et à huit heures et demie celui de Ségou +battait aussi, et chacun de ses coups retentissait dans mon cœur. +Qu’allait-il arriver ? Allions-nous être encore retardés, et pendant +combien de temps ? Cependant, tandis que nous nous rendions aux arbres +des palabres, Oulibo, que je rencontrai, m’affirma que tout cela n’était +que mensonge, et que nous partirions en tout cas dès que l’armée des +Massassis rentrerait. Pendant toute la journée, différentes versions sur +cet événement circulèrent, et le soir on ne savait pas encore à quoi +s’en tenir. Néanmoins, l’armée était campée à Marcadougouba, à +l’exception des Talibés et des Sofas désignés pour partir avec nous. + + 21 mars 1866. + +Cette réserve nous donnait bon espoir, et je me disposais à tenter de +voir Ahmadou, lorsque le lendemain, 21 mars, il fit appeler Samba +N’diaye et le chargea de me dire qu’il savait que nous étions pressés de +partir, qu’il ne l’était pas moins d’expédier ses propres affaires, que +tout était prêt sauf une chose qu’il attendait encore, que dès qu’elle +arriverait il nous mettrait en route. Puis, lui montrant un paquet +contenant de l’or : « Il y a là, dit-il, le cadeau que je veux faire au +commandant et au gouverneur. » + +Je pris alors patience quelques jours. L’armée des Massassis rentra avec +un succès complet ; elle avait attaqué un village du Baninko nommé Maba, +à environ deux heures et demie de marche dans le sud du Bakhoy, et elle +ramenait environ cinq cents captifs, car, sans compter les captifs +volés, Ahmadou en avait soixante-dix pour sa part. Le chef de cette +armée était le Massassi Bandiougou, le fils de l’ancien chef de Foutobi +qui avait connu Raffenel, et chez lequel il avait logé. Il fut reçu en +grande cérémonie par Ahmadou, qui à cette occasion lui avait envoyé un +gros turban blanc pour faire son entrée. + + 26 mars 1866. + +Le 26, ne voyant rien venir relativement au départ, je lançai de nouveau +Samba N’diaye sur le palais d’Ahmadou. Depuis qu’il était guéri, Samba +entrait avec ardeur dans notre cause ; au fond, je crois bien que +c’était par intérêt et dans l’espoir d’un cadeau ; mais quoi qu’il en +soit, il alla tout de suite trouver Ahmadou, et dès qu’il eut annoncé +qu’il venait de notre part : « C’est bien, dit Ahmadou, ne dis rien, ils +vont partir, je te ferai appeler. » En effet, dès ce moment, Ahmadou +sembla s’occuper davantage du choix des Talibés qu’il allait expédier +comme recruteurs. Il appelait les chefs les plus influents et les +consultait. Le 28, il répondait à une sommation de ma part que, pour +moi, tout était prêt, mais qu’il n’avait pas encore choisi les chefs +qu’il voulait envoyer dans le Fouta. Il me fallait patienter, et +cependant j’inscrivais trente-neuf jours de retard sur les promesses +solennelles de partir le lendemain du Cauri. Samba N’diaye pensait que +nous partirions avant quatre jours, j’en mettais huit ou dix, et j’étais +encore au-dessous de la vérité. Mais qu’y pouvais-je faire ? Il y avait +certitude morale de partir, tous les chefs que j’allais voir me le +disaient, même ceux qui jusqu’alors étaient restés envers moi dans une +réserve excessive, comme Boubakar Mahmady Diam. + +D’ailleurs, personne ne pouvait savoir ce qu’Ahmadou attendait. Divers +événements venaient faire perdre des journées entières. Le 30 mars, on +annonçait qu’un _bamé_ de Bambaras tombait sur Cochonna ; Ahmadou +sortait lui-même à cheval et je le suivis au grand galop jusqu’à +Pélengana. Le lendemain, même scène. Et tout cela pour rien. + + Avril 1866. + +Le 1er avril, c’étaient les dix-sept villages de Béléko (Baninko) qui +venaient faire leur soumission et ramenaient quatre des femmes prises +par l’armée de Mari à Banancoro. Elles avaient pu s’enfuir de chez Mari +et s’étaient réfugiées là. Mari les avait fait réclamer, mais ces +villages, qui forment une sorte de pays indépendant, avaient refusé de +les rendre. L’armée de Mari était alors venue les attaquer, et ils +l’avaient chassée, lui avaient tué cent hommes, disaient-ils, et avaient +pris un très-beau cheval, qu’ils amenaient à Ahmadou en présent. + +Ils furent naturellement très-bien reçus et logés chez Hiaïa, le Talibé +qui jadis touchait l’impôt de leur pays. J’en profitai pour aller aux +renseignements, et ceux que j’obtins me permirent d’apporter quelques +corrections au premier tracé que j’avais fait du cours du Bakhoy et de +ses affluents ; cette partie de ma carte est aujourd’hui aussi exacte +que peut l’être une carte dressée d’après des renseignements. + + 4 avril 1866. + +Pendant deux jours, je patientai et je renvoyai enfin Samba dire à +Ahmadou que j’allais me fâcher tout de bon, et que je ne voulais plus +attendre ainsi sans savoir ce qui me retardait. + +« Si le commandant n’a pas confiance, dit Ahmadou à Samba, va chez +Yougoucoullé, chez Sidy et Bobo et dis-leur de te montrer ce qu’il y a +chez eux. » + +Samba revenait ; il avait vu chez Yougoucoullé les femmes en train de +fabriquer cent moules de couscous, et il y en avait déjà autant de +faits. + +Chez Bobo, il y avait dix-sept lettres terminées. + +Chez Sidy, vingt lettres, et deux restaient à faire. Celle qui était +destinée au gouverneur était prête. + +Que faire après cela ? Le docteur lui-même était d’avis de patienter ; +il le fallait, quelque pénible que ce fût. Néanmoins jamais je ne +laissai trois jours sans tourmenter un peu le roi, et bien m’en prit, +car sans cela qui sait quand je fusse parti ? + +Du reste, je n’étais pas seul impatient. Le schérif marocain, Badara, +Tambo même, semblaient plus impatients que moi, et Badara, chaque fois +que je le voyais, cherchait à me démontrer qu’il était plus à plaindre +que moi. + +Ahmadou cherchait à m’éviter, et donnait pour prétexte qu’il avait honte +devant moi d’avoir manqué à sa parole, et que maintenant il ne voulait +plus me fixer de date de départ pour ne plus s’exposer à pareille chose. +C’était au moins ce que Paté Dali et Abdoul Kadi me disaient de sa part. + + 12 avril 1866. + +Le jeudi 12 avril, au moment où je me disposais à aller chez lui, et +qu’une armée de captifs, sous le commandement de Matinenbo (chef des +sofas de Ségou) partait, je reçus la visite d’un Maure, Cheich Ould Abd +Daïm de Akraïjit[237]. Il nous dit d’abord qu’il venait de Saint-Louis +et qu’il avait vu le gouverneur, puis finalement il demanda à me parler +en secret et m’apprit qu’il m’apportait des lettres du commandant de +Bakel. Je l’envoyai aussitôt les chercher ! Il me présenta le soir un +volumineux paquet de chiffons d’où il tira une toute petite lettre sur +une demi-feuille de papier. Je l’ouvris en tremblant d’émotion, et quel +fut mon désappointement ! Voici cette lettre : + + + _Le commandant de Bakel aux pauvres prisonniers de Ségou._ + + Bakel, 10 décembre 1865. + +« Salut et bonne santé. Donnez au moins de vos nouvelles au porteur. — +Une belle récompense l’attend. — Nous sommes forcés de vous croire +morts. — Pas de lettre depuis quatorze mois ! + +« Pensez à vos amis, à vos parents, à la France, que diable ! et +revenez-nous, puis, vive l’Empereur ! + + « Votre vieux camarade, + + « J. ANDRÉ. + + « A MM. Mage et Quintin. » + + +Ainsi j’aurais pu, au lieu de cette lettre étrange, recevoir des +nouvelles de quatre mois ; et rien, pas la moindre nouvelle, même pas +celle du changement de gouverneur, pas le plus petit mot nous +intéressant. Il n’y a qu’une excuse à une telle lettre, c’est qu’André, +comme tous nos camarades, nous croyait morts ainsi qu’il le disait, +qu’il écrivait par acquit de conscience, que plusieurs lettres déjà +envoyées de la même manière n’avaient pas eu de réponse, et qu’il +pensait que celle-ci ne nous parviendrait pas plus que les autres. + +Mais alors il fallait être logique et ne pas écrire du tout, ou, +écrivant, il fallait écrire longuement. + +Pour m’apporter cette lettre, ce Maure était venu avec une caravane de +sel de Tichit, qui avait été arrêtée par les Bambaras derrière Guigué. +Alors, la nuit, il était parti avec un de ses amis, et en deux jours et +demi était arrivé à Yamina. Pour une pareille lettre, il avait risqué sa +vie ! Je lui dis d’aller la remettre à Ahmadou, car il craignait que ce +monarque ne fût pas satisfait et il voulait garder un secret impossible +à garder. Il annonçait d’ailleurs l’intention de repartir dans trois +jours pour porter une réponse, et dans la situation d’esprit où je me +trouvais, par suite des retards continuels d’Ahmadou, je fus un instant +tenté de m’échapper, avec lui pour guide ; mais je ne tardai pas à +abandonner ce projet et je préparai à tout hasard mes lettres, afin de +pouvoir me faire devancer au Sénégal et en France par la nouvelle de mon +arrivée, s’il parvenait à partir avant moi. + +Je lui donnai une tamba sembé, seule marchandise dont je pusse disposer, +et il s’en contenta. + +Dès cette époque, je commençai à craindre, malgré les assurances +journalières que je recevais du contraire, de ne partir qu’après la fête +de la Tabaski. Quand je le disais, Samba N’diaye me répondait que +j’étais fou ; mais cependant rien n’était plus vrai, et les faits se +suivirent sans modifier notre situation. Ceux qui se montraient les plus +indépendants, comme le vieux schérif, venaient quelquefois me faire +leurs doléances : « A ta place, je dirais à Ahmadou : Je pars, coupe-moi +le cou si tu veux. — J’ai été à Stamboul, à Tunis, à Tripoli, à +Marseille, à Gibraltar, me disait ce schérif, qui avait fait trois fois +le pèlerinage de la Mecque par bateau à vapeur, et je n’ai rien vu de +semblable dans aucun pays. » — « Moi non plus, » répliquais-je. Mais, si +j’avais l’air de vouloir sérieusement me fâcher avec Ahmadou, il était +le premier à m’exciter à la patience. + +En attendant, on comptait toujours de temps à autre les cent Talibés et +les cent Sofas, et toujours quelques-uns manquaient. Alors on les +envoyait chercher, et le temps se passait ainsi. + + 16 avril 1866. + +Le 16 avril, pendant que j’étais ainsi dans l’incertitude, le Maure vint +me dire qu’il partait pour Yamina, sous prétexte de chercher ses +chameaux, mais qu’il allait se mettre en route, et il me demanda mes +lettres, que je lui confiai. Dès le soir, Ahmadou envoyait à sa +poursuite, et le faisait ramener, parce qu’il n’avait pas confiance en +lui[238]. Ce même jour, Ahmadou alla avec Samba N’diaye prendre chez El +Hadj un des plus petits _toulons_ du fameux magasin d’or ; on le porta +chez lui, et après qu’il en eut retiré une certaine quantité d’or, pour +le distribuer à ceux qui partaient, on le reporta au magasin. + + 19 avril 1866. + +Je me fortifiais de plus en plus dans cette idée que nous ne partirions +qu’après la Tabaski qui tombait au 26 avril, et cependant le 19, Ahmadou +disait à Tambo et à Ahmadou Boubakar, en leur faisant cadeau d’un +costume complet, que la Tabaski nous trouverait en route. + + 21 avril 1866. + +Le 21, l’armée de Matinenbo rentra ; elle était allée attaquer les sept +villages de Falo et s’était fait repousser avec des pertes notables. Les +hommes avaient failli mourir de soif. Bref, c’était un échec, mais il ne +nous importait guère que dans le cas où il aurait fait retarder encore +notre départ. + +Pendant les jours suivants il me fut impossible de voir Ahmadou ; +cependant j’avais des désagréments : sous le prétexte que j’allais +partir, on me délivrait le mil de trois en trois jours et chaque fois +c’étaient de nouvelles difficultés. Enfin, l’avant-veille de la Tabaski, +j’envoyai Boubakary Gnian chez Ahmadou, le chargeant, puisqu’il ne +voulait pas me voir, de lui rappeler ses promesses. Il reconnut la +vérité de mes paroles et de mes griefs. Mais sa seule réponse fut : +« Tout est fini, le commandant va partir. » Je l’avais trop entendue, +cette phrase, pour y croire. + +A ce moment le mécontentement était très-vif contre Ahmadou. Depuis leur +dispute avec lui, les Talibés, qui n’avaient demandé leur pardon que +dans l’espoir d’un cadeau, n’avaient encore rien reçu ; aussi se +tenaient-ils à l’écart, et boudaient-ils de plus belle. Ceux qu’on +comptait au Diomfoutou pour partir avec nous, disaient hautement qu’ils +ne partiraient que si on les habillait, qu’ils ne voulaient pas aller à +Nioro comme des mendiants. + +En somme, j’étais fondé à me demander si, malgré la volonté évidente +d’Ahmadou de nous faire partir, nous serions bientôt en route. + + 26 avril 1866. + +La fête de la Tabaski était arrivée. Il y eut peu de monde au Salam, ce +qui était un signe de mécontentement bien évident. Le palabre fut court. +Entre autres choses, Ahmadou demanda une armée, et dit qu’après la fête +Tierno Abdoul Kadi parlerait aux divers chefs : ce qui semblait indiquer +que pour en finir avec les rivalités qui divisent le Toro, le Fouta et +le Gannar, aussi bien dans l’armée musulmane que sur les bords du +Sénégal, Ahmadou se décidait à tirer parti de l’influence que Tierno +Abdoul Kadi, par une justice impartiale et par sa position dans le Fouta +et à Ségou, avait su prendre sur ces divers partis. + +En cela, Ahmadou n’eût fait qu’imiter son père, qui n’avait pu venir à +bout des Talibés, malgré son prestige immense, que par l’influence +d’Alpha Oumar Boïla. + +Une autre parole d’Ahmadou qui fut remarquée fut celle-ci : « Le _Diné_ +(la guerre sainte) ne périra jamais. Il grandira au contraire sans +cesse. _Chaikhou_ (El Hadj) vous l’a dit lui-même, ici, avant de partir, +et pour moi, je vous le dis. Il faut bien savoir qu’aujourd’hui, depuis +le Fouta jusqu’au Fouta Djallon, jusqu’au Ségou, au Macina et au +Haoussa, tout ce pays est entre mes mains, ainsi que d’autres plus +grands encore, que vous ne connaissez pas. » + +Pour moi j’estimai que c’était là une parole destinée à relever le +courage des Talibés, à faire travailler leur esprit et à les exalter ; +mais ceux qui avaient passé la période de l’exaltation, ou qui se +trouvaient en ce moment dans une situation morale inverse, et Samba +N’diaye était du nombre, ne virent là qu’une vantardise. « Nous, me +disait-il, nous trouvons que Ségou c’est assez pour nous, si nous +pouvons le garder, et ce petit jeune homme qui a à peine de la barbe au +menton songe à gagner tous ces pays-là ! » + +Et cependant Samba était de ceux qui croyaient El Hadj vivant et qui +pensaient que la lutte durait au Macina. + +Quant à moi, après avoir espéré bien longtemps, je ne croyais déjà plus +à l’existence d’El Hadj, et le docteur encore bien moins. + +Depuis longtemps nous avions eu de vrais détails sur les affaires du +Macina, par Déthié N’diaye, l’un de nos meilleurs hommes, qui s’était +marié à Ségou. Avec la facilité qu’offrent, pour cela, les usages +musulmans, il avait donné à sa femme un pagne pour se couvrir le corps, +un _bourtougueul_[239] pour se mettre sur la tête, puis on avait été +devant un marabout, qui, moyennant cent cauris, avait consacré cette +union qui devait se briser à notre départ, Ahmadou ne permettant pas +l’exportation des femmes. Il avait un enfant qui devait par conséquent +grossir un jour les rangs des Talibés, et ce n’était pas le seul de nos +laptots qui fût dans ce cas. + +Toujours est-il que dans la case de sa femme, logeait une femme arrivée +du Macina depuis longtemps, qui avait été ramenée de Sansandig, avec une +femme d’El Hadj, par une pirogue qui les avait déposées à Soninkoura. +Ces femmes avaient été remises à Oulibo, et quand Ahmadou l’apprit, il +fut tellement furieux qu’on n’eût pas retenu pirogue et piroguiers, +qu’il fit mettre Oulibo aux fers, dans sa propre maison, pendant huit +jours, et qu’il refusa de recevoir la femme de son père qui resta dans +le logis d’Oulibo. La femme qui accompagnait celle-ci y resta encore +toute une année, puis enfin on la laissa sortir en lui recommandant de +ne pas parler. Mais peu à peu un mot fut dit, puis un autre, et enfin, +on sut ce qu’elle avait vu ; puis, en rapprochant ce qu’elle disait +d’autres informations, je pus continuer le récit des événements du +Macina de la manière suivante : + +Nous avons laissé El Hadj au moment où il venait d’expédier une grande +armée pour Tombouctou sous les ordres d’Alpha Oumar. Cette armée y alla, +trouva la ville déserte[240], s’en empara, ramassa tout le butin et se +mit en route pour revenir ; mais elle rencontra sur son chemin tout un +pays révolté à la voix de Balobo, d’Abdoul Salam et de son fils, ainsi +qu’à celle de Sidy, fils de Sidy Ahmed Beckay de Tombouctou. Au premier +combat qu’il livra, Alpha Oumar eut l’avantage. Au deuxième il chassa +l’ennemi, mais il perdit du butin et ses canons. Au troisième il +abandonnait tout le butin fait à Tombouctou, et, après une lutte +désespérée, marchant de combats en combats, il parvint à un jour et demi +de marche d’Hamdallahi. Là il fut tué lui-même, et de son armée quelques +hommes seulement rentrèrent à Hamdallahi. C’était un désastre +irréparable. El Hadj, trop faible pour tenir la campagne, se décida à +s’enfermer dans les murailles qu’il avait fait bâtir et à y attendre +l’ennemi. Mais il manqua bientôt de vivres. Assiégé par toutes les +forces du Macina, ne pouvant sortir, il connut toutes les horreurs de la +famine. Néanmoins il ne voulait pas sortir ; les Talibés en étaient +réduits à manger des chevaux morts et même, dit-on, des cadavres +humains. Dès lors deux versions se présentent : l’une dit qu’El Hadj +espérait toujours que les Maciniens se fatigueraient et s’en iraient ; +l’autre qu’il avait expédié Tidiani près des Pouls de la montagne et +attendait des secours. Toujours est-il qu’un beau jour on s’aperçut +qu’un grand nombre de Talibés désertaient. Alors tous les vieux chefs, +les fidèles d’El Hadj vinrent le trouver et lui dirent qu’on ne pouvait +plus rester dans cette position, et que s’il les forçait encore à +demeurer dans ce village, il répondrait devant Dieu de tous les péchés +qu’ils commettaient en mangeant des chevaux morts, des hommes, et aussi +de toutes les morts qu’il occasionnait. + +On dit que Balobo accueillait tous les déserteurs, sauf les Talibés du +Fouta, auxquels il faisait couper le cou, et ce n’était, on l’avouera, +que justice. + +El Hadj comprenant que, s’il résistait encore, il n’aurait bientôt plus +qu’une poignée d’hommes, incapables de résistance, et qu’il tomberait +vivant au milieu de ses ennemis, se décida à fuir le même soir. On fit +donc tout préparer et on sapa la muraille pour faire une large tranchée +qu’on abattit à la nuit pour fuir. Les Maciniens s’étaient aperçus de +quelque chose, peut être un déserteur avait-il trahi ce projet, car, +bien que la nuit fût noire, lorsque la muraille tomba, la plaine fut +presque aussitôt éclairée par d’immenses feux de paille préparés à +l’avance, et on se mit à la poursuite des fuyards. + +La femme qui donna ces détails, et qui avait été prise le lendemain de +ce jour, avec toutes les autres femmes, par Balobo et Sidy, inclinait à +croire qu’El Hadj s’était sauvé, mais comme elle ne citait aucun fait à +l’appui de son assertion, il est permis de supposer qu’elle avait reçu +l’ordre de parler ainsi. La prise d’Hamdallahi par le Macina remontait +au mois d’avril 1864, et nous avait été, au mois de mai de cette même +année, présentée comme une sortie triomphale d’El Hadj contre ses +ennemis. + +Aujourd’hui il n’y a plus de doute à cet égard. C’est bien en fuyard +qu’El Hadj est sorti d’Hamdallahi, après un siége de sept ou huit mois, +pendant lequel son armée, décimée déjà par la guerre, a été réduite à +bien peu de chose par les horreurs du siége et de la famine. + +Ce qu’on sait après cela c’est que Sidy, fils d’Ahmed Beckay, et Balobo, +entrés ensemble à Hamdallahi, ne s’entendirent pas pour le partage de +leur proie, et que dès le lendemain ils étaient en hostilité ; peu de +jours après ils abandonnaient Hamdallahi, d’où l’on prétend à Ségou que +Tidiani les chassait. Ce qu’il y a de sûr par la persistance des +nouvelles dans ce sens, c’est que Tidiani restait au Macina à la tête +d’un parti assez considérable pour faire échec à Balobo et à Sidy, et +que cette contrée était en proie aux partis, car, indépendamment de ces +trois chefs, il y avait un certain fils de Galadjo (le descendant des +anciens chefs du pays conquis par Ahmadou Amat Labbo), qui se remuait +avec Tidiani, mais qui évidemment agissait pour son propre compte. Cette +guerre civile a dû être bien terrible pour le pays, puisque nous avons +pu rester soixante-douze jours devant Sansandig, à deux jours de marche +par terre du Macina, sans que les chefs de ce pays fissent le plus petit +effort pour nous chasser et anéantir ainsi la puissance des Talibés. + +Quant à l’existence d’El Hadj, nous sommes d’autant plus fondés à n’y +pas croire qu’il est notoire que depuis le moment où il est sorti de +Sansandig, ni lui ni ses fils qui l’accompagnaient au Macina n’ont été +mis en jeu dans les récits plus ou moins erronés qu’on nous a faits de +la guerre du Macina, récits dans lesquels il y a certainement un fond de +vérité, ce qui confirme une fois de plus ce vieux proverbe, qu’il n’y a +pas de fumée sans feu. + +D’ailleurs cette mort n’a-t-elle pas été annoncée par les Bambaras ? +Souqué, le chef qui fit révolter Fogni et y périt, ne promenait-il pas +un mannequin (qui n’était peut-être que le bras momifié d’El Hadj), sous +le nom de bras du prophète, et ne réussit-il pas à faire ainsi révolter +presque tout le pays, qui était encore soumis à Ahmadou, au moment de +notre arrivée ? + +Enfin, peu après le siége de Sansandig, un homme de l’armée d’El Hadj, +qui du Macina était venu dans cette ville, rentra à Ségou ; il fut +d’abord bien accueilli, mais Ahmadou ayant appris que cet homme avait +été interrogé par les premières personnes qu’il avait vues avant même +d’être entré à Ségou et qu’à cette question : « Où est El Hadj ? il +avait répondu : Mort ; — Où sont ses fils ? — Morts ; — Où sont Alpha +Oumar, Alpha Ousman et tels et tels autres ? — Morts, » Ahmadou l’avait +fait saisir, et, sans autre forme de procès, lui avait fait couper la +tête. + +Notre opinion bien arrêtée est donc qu’El Hadj, tout au moins, est mort +et que selon toute probabilité ceux de ses fils, qui se trouvaient au +Macina, le sont aussi. Quant à Tidiani, s’il se soutenait dans le pays, +il est bien évident qu’il n’en était pas le maître, et le devînt-il, il +se créerait sans doute entre lui et Ahmadou un antagonisme tel que je ne +puis prévoir la fin de la guerre civile dans ces régions. + +Pendant que je faisais ces réflexions, la fête de la Tabaski se passait +et nous comptions le soixante-huitième jour de retard sur la solennelle +parole d’Ahmadou. Le lendemain ce monarque ne s’occupait plus de moi ; +il sortait à cheval, suivi de tous les chefs, pour choisir l’emplacement +d’un cimetière musulman, qu’on devait entourer d’une haie pour que les +hyènes ne vinssent pas déterrer les morts. Ce n’était pas inutile, car +chaque soir, vers dix heures, quand les troupeaux de hyènes et de +chacals ne trouvaient pas au champ des suppliciés une proie suffisante à +leur voracité, ils venaient sous les murs même de la ville entonner, en +déterrant les morts, le concert affreux qui caractérise ces animaux. Que +de fois j’ai été, bien que demeurant à l’autre extrémité du village, +réveillé en sursaut par ces cris qui ressemblent, à s’y méprendre, +tantôt aux vagissements d’un enfant, tantôt au rire d’un homme, tantôt +au miaulement d’un chat en colère ! Ces féroces animaux en étaient +arrivés à ce point que faute de cadavres, ils attaquaient les troupeaux +dans leurs parcs et plus d’une fois des bœufs ont été ainsi enlevés et +dévorés en quelques instants. Deux de nos ânes eurent le même sort. + + 26 avril 1866. + +Le soir, au moment où toute la ville était en joie et où, à chaque coin +de rue, un groupe d’esclaves dansait en battant des mains, Ahmadou +faisait parcourir la ville par ses Sofas armés de leurs fouets de cuir +(il prend quelquefois cette peine en personne) pour empêcher ces danses, +irréligieuses selon lui, et pour dissiper les groupes. + +Aussi les femmes des Talibés et surtout les jeunes filles du Fouta et +des Yoloffs ne se soucient-elles guère de leur gouvernement, et le +fanatisme est-il plus affecté que réel. J’en avais chaque jour la preuve +dans une maison voisine de la nôtre, où demeuraient deux jeunes femmes +toucouleurs, mariées toutes deux, mais dont l’une, mariée avant d’être +nubile, avait son mari au Macina. Elles regrettaient la patrie absente, +et quand mon départ approchait, la grande réserve qu’elles avaient +toujours eue, par esprit de dignité et un peu par sauvagerie, se fondait +à l’idée que j’allais revoir leur pays, leur village et leurs parents, +et, devant leurs mères, elles me donnaient leurs commissions +affectueuses pour tous les leurs. Quand je leur disais : « Veux-tu venir +avec moi ; » l’une répondait : « Si je n’étais pas mariée ici ; » ou : +« Si Ahmadou voulait laisser partir ma mère et mon mari, » et l’autre, +qui n’espérait plus revoir son mari, me disait simplement : « Vas +demander à Ahmadou. » + + 27 avril 1866. + +Le jour suivant, bien que la fête ne fût pas terminée, je commençais à +m’inquiéter sérieusement d’un bruit qu’on faisait courir, qu’Ahmadou +s’était laissé persuader d’attendre les pluies, à cause de la sécheresse +qui rendait impossible un voyage à travers les broussailles. Je savais +par les Pouls qui venaient continuellement de Toumboula qu’il y avait +assez d’eau dans les marigots de la route pour que 200 hommes pussent +passer. Cela ne pouvait donc être qu’un prétexte. Quant à Ahmadou, il ne +disait rien. + +Installé en grande pompe sur la place de Doubalel Coro (le vieux +Doubalel), il tenait un grand palabre avec les Bambaras captifs de la +couronne et leur chef Matinenbo, et leur faisait raconter, par quatre +déserteurs de chez Mari, arrivés la veille, ce qui se passait à Touna. +Voici la substance de ce récit. + +Quelques villages bambaras soumis à Ahmadou avaient fui en masse +quelques jours auparavant et étaient venus, hommes, femmes et enfants, +trouver Mari, qui avait fait partir aussitôt tous les hommes pour une +expédition et pendant ce temps avait vendu les femmes et les enfants +pour avoir des chevaux. A leur retour ils n’avaient plus trouvé +personne, et Mari leur avait répondu : « Ne vous faites pas de chagrin, +quand je serai revenu à Ségou je vous les ferai rendre. » + +Naturellement les Bambaras en étaient à regretter leurs déserteurs. +Voilà quelle était la morale du récit. Les quatre narrateurs étaient des +Soninkés qui, pris enfants par les armées de Mari, avaient été dressés +comme Sofas de la garde et qui, devenus grands, rentraient au bercail. +Quant aux forces de Mari, on disait qu’il n’avait que 250 chevaux, chose +assez croyable, vu le peu qu’il y en avait à Toghou. + +On faisait dire également à ces hommes que les chefs de Sofas de Mari, +mécontents de la manière dont il les traitait, avaient palabré et +projeté de couper la tête à leur maître, et de venir tous ensemble +attaquer Ségou pour se le partager ; mais que, sur les observations de +Mari, qui avait été prévenu, ce projet n’avait pas eu de suite. + +Quelques jours encore se passèrent, et tous ceux qui avaient le même +intérêt que moi à partir passaient par des alternatives d’espérance et +de découragement telles que je ne savais plus moi-même que penser ; +cependant, en constatant qu’Ahmadou ne cessait pas de s’occuper de notre +affaire (comme on appelait notre départ), je conservais toujours un peu +d’espoir. + + 2 mai 1866. + +Enfin, le 2 mai, Ahmadou fit un palabre avec les Talibés du Diomfoutou +désignés pour partir ; il leur commanda de ne pas sortir de Ségou- +Sikoro, parce qu’il allait avoir besoin d’eux peut-être au milieu de la +nuit. Puis il leur promit des vêtements pour la route. En même temps +j’apprenais que Tierno Abdoul Ségou partait pour Yamina, et l’on disait +que c’était pour arrêter tous les déserteurs qui voudraient partir avec +nous. L’après-midi le palabre d’Ahmadou avec les Sofas et les Talibés +recommença ; il fit changer sept des Talibés, au retour desquels il ne +croyait pas, et fit enfin distribuer le couscous, à raison d’un moule +par homme, à ceux qui devaient partir. + +Malgré cela, je ne savais encore sur quoi compter, et bien que quelques +personnes pensassent que je partirais le lendemain, j’avais bien de la +peine à le croire. Cependant, le lendemain matin Seïdou m’annonçait que +le soir, à la nuit tombée, Ahmadou avait fait appeler tous les chefs de +Ségou pour les prévenir qu’il allait me laisser partir, et qu’à ce sujet +chacun avait émis son avis. Tierno Abdoul Kadi avait soutenu notre cause +et demandé à Ahmadou de nous bien traiter jusqu’au dernier moment, +disant que depuis notre arrivée, il l’avait engagé à ne pas écouter les +mauvais bruits qu’on faisait courir sur l’objet de notre mission et +qu’aujourd’hui tout le monde pouvait voir que nous étions venus pour +faire le bien et non pour espionner dans le pays. + +Seul Mohammed Bobo, notre ennemi juré, avait combattu notre renvoi, bien +que ce fût une chose décidée, mais il voulait soutenir l’opinion qu’il +avait toujours exprimée qu’on devait se défier des blancs, qui viennent +toujours avec de belles paroles et qui finissent par s’emparer des pays +où ils vont. En se quittant à une heure avancée de la nuit ils étaient +tous d’accord, et cependant comme rien n’est jamais terminé dans ce +maudit pays, Ahmadou leur avait dit de revenir le lendemain pour en +finir. Alors, sous l’inspiration de Tierno Abdoul Kadi, tous les chefs +avaient écrit à Ahmadou une lettre collective pour l’engager à nous +laisser partir : ce qu’Ahmadou avait accordé d’autant plus volontiers +qu’il y était déjà tout décidé. + +Cette petite comédie me semble un trait de mœurs très-caractéristique. +Pendant deux ans et demi Ahmadou ne consulte personne, et personne ne +lui donne son avis ; le jour où tout est arrêté, convenu, il provoque +une discussion pour la forme et a l’air de céder à l’avis des chefs, +enchantés d’être consultés. + + 3 mai 1866. + +Quoi qu’il en soit, je ne me croyais encore sûr de rien, quand, vers une +heure et demie, Samba N’diaye arriva, et comme je lui demandais s’il +avait appris quelques nouvelles, il se mit à rire et me dit : « Allons +voir chez Ahmadou ; » puis il rentra dans la case de ses femmes. + +Nous avions tous cru que c’était une plaisanterie, et quand, après +quelques instants, il ressortit, j’eus encore de la peine à me persuader +qu’il disait vrai ; mais lorsque je vis qu’il parlait sérieusement, je +ramassai à la hâte mes papiers, le projet de traité, de quoi écrire, et +nous partîmes sans retard, tout en le questionnant sur ce qui s’était +passé. J’attendis quelques instants à la porte du palais et j’entrai +chez Ahmadou, qui venait de renvoyer tout le monde et était seul avec +Bobo, Sidy Abdhallah et un Talibé, nommé Ali, fils d’Elimane +Donaye[241], ce qui me fit supposer que ce dernier allait nous +accompagner. + +Ahmadou me dit qu’il m’appelait pour terminer les affaires (le traité). +Je tirai alors le traité, que je lus article par article, en le lui +expliquant. Il me dit : « C’est bien cela dont nous sommes convenus ; +moi aussi j’ai fait mon papier qui contient ces mêmes choses ; le voici, +c’est dans ma lettre au gouverneur. » Et il me la traduisit du texte +arabe en peuhl. Les articles y étaient bien, mais dans un ordre +différent. Alors le docteur et moi nous signâmes un texte que je lui +présentai, en lui disant de le garder afin que si quelque blanc venait +il pût le lui montrer. Mais Bobo s’y opposa ; il parla à Ahmadou à voix +basse en langue haoussani, et ce dernier me répondit qu’il était inutile +qu’il gardât un texte qui n’avait pas de signification pour lui, puisque +personne dans son pays ne savait lire l’écriture des blancs. Samba +N’diaye soutint mon avis, mais Bobo l’emporta et je n’insistai pas, de +crainte de faire retarder encore mon départ. En somme, le traité était +fait, accepté, consenti par lui, il en avait les conditions écrites en +arabe et, qui plus est, gravées dans sa mémoire et dans celle des +assistants : or la mémoire des noirs est excellente, en raison du peu de +faits qu’ils y logent. + +C’était là tout ce qu’il me fallait. Du reste Ahmadou fit immédiatement +faire un double de sa lettre au gouverneur, en me disant que de cette +façon il était sûr que ce papier, conservé dans son _livre_ (le Coran), +ne serait jamais changé. + +Ensuite il me dit : « Eh bien ! tout est fini ; tu n’as plus qu’à +préparer tes bagages pour partir. » J’allais me lever pensant que +j’aurais encore une audience dans laquelle il me remettrait le cadeau +que Samba N’diaye m’avait annoncé et qu’un roi nègre qui se respecte se +croit obligé de faire à un hôte qui le quitte. Mais au moment où je +partais, Ahmadou reprit la parole pour me remercier de la patience avec +laquelle j’avais supporté mon long séjour dans le pays, pour me faire +des protestations d’amitié, pour me dire qu’il savait bien que je +l’aimais aussi, et qu’aucun envoyé n’eût pu faire plus que je n’avais +fait pour bien arranger les affaires, et une foule d’autres déclarations +de ce genre. + +Je lui répondis que j’avais beaucoup souffert, mais que le jour où je +partirais tout serait fini, que j’étais venu pour une mission sérieuse, +que j’avais cherché à faire le bien du pays en même temps que celui des +blancs, et que je n’avais plus rien à demander, maintenant que les +affaires étaient arrangées ; que mon seul vœu était de partir aussitôt. + +Il me dit alors qu’il avait préparé ce qu’il voulait me donner en signe +d’amitié, qu’il savait que c’était peu, trop peu même, mais qu’il savait +que les blancs ne regardent pas aux _richesses_[242], mais à +l’intention. + +Je lui répondis que cela avait peu d’importance, que partir était tout, +et que si petit que fût son cadeau, j’étais content de ce qu’il me +donnait en signe d’amitié et de satisfaction pour la manière dont je +m’étais conduit envers lui ; que quant à moi j’avais déjà beaucoup reçu +de lui pendant mon séjour et que j’eusse désiré lui faire un beau +présent avant de partir ; que mes ressources étaient bien minces, mais +que néanmoins je ne partirais pas sans lui laisser un souvenir. + +Il tira alors de dessous ses vêtements deux bracelets d’or du poids de +100 gros chacun et il les passa à Samba N’diaye en lui disant : « C’est +pour le commandant, » et cela avec une telle intonation qu’elle frappa +tout le monde, même Quintin. Puis il ajouta : « J’aurais envoyé un +cadeau pour le gouverneur, mais j’ai appris que Faidherbe (_sic_) qui +t’a envoyé était parti de N’dar (Saint-Louis) et comme je ne connais pas +le nouveau gouverneur, que je ne sais pas même s’il sera bon pour moi, +je n’envoie pas de cadeau avant le retour de mon envoyé. + +« Je saurai alors ce que je dois faire. » + +Insister c’eût été avoir l’air de demander un présent pour le +gouverneur ; je ne crus pas devoir le faire. + +La conversation alors continua, générale et sans but bien arrêté ; mais +cependant Ahmadou, à un moment, me dit, et je le lui fis répéter, que +s’il venait encore d’autres envoyés, jamais il ne les retiendrait. Je +lui demandai s’il consentirait à ce que des blancs vinssent avec un +canot pour descendre le fleuve. Il allait répondre quand Bobo lui parla +à l’oreille, et il me dit : « Quand mes envoyés seront revenus de Saint- +Louis, je saurai ce que je dois faire. » + +C’était là un effet de la politique de Bobo, et je suis convaincu que si +l’entreprise était tentée il y serait le seul obstacle, mais que malgré +tout il réussirait à l’empêcher. + +Bobo, ainsi qu’il en avait fait profession, représentait la défiance, et +le soir même j’appris de Samba N’diaye qu’il avait réussi à détourner +Ahmadou de faire au gouverneur ce cadeau dont il avait parlé à Samba +depuis longtemps, et cela en lui disant qu’il ne tenait pas encore le +canon promis. + +En rentrant à la maison, je trouvai Quintin mécontent et il était en +droit de l’être. L’intention d’Ahmadou avait été si évidente quand il +avait dit que le cadeau était pour moi, que Quintin, quoique très- +désintéressé, était blessé. N’avait-il pas, en effet, soigné la femme +d’Ahmadou, les malades, les blessés ? et non-seulement il n’avait pas un +cadeau, mais même pas un remercîment ; c’était trop peu, et, pour +comble, Ahmadou lui faisait demander un peu du remède pour les yeux[243] +avec lequel il avait guéri sa femme. + +Aussi, Quintin bien que depuis longtemps il eût dit à Samba N’diaye +qu’il donnerait à Ahmadou son revolver, ne crut-il pas devoir le faire +tout de suite, il ne voulait pas avoir l’air de demander un présent. +Quant à moi, comme Ahmadou, en me congédiant, m’avait dit que je ne le +reverrais plus, je lui envoyai le fusil de Sidy et son sabre, achetés +par moi à Sidy pour environ 350 francs, et mon revolver avec toutes les +balles. J’ajoutai toute la poudre dont je pouvais disposer, n’en gardant +que 4 à 5 kilogrammes pour ma suite. + +Ahmadou fut enchanté du cadeau, mais il demanda pourquoi le docteur, +ainsi qu’il l’avait dit depuis longtemps, ne lui donnait pas son +pistolet. Samba N’diaye lui répondit assez crûment de lui-même que +Quintin avait été blessé de ne pas recevoir même un remercîment. + +« Allons donc ! dit Bobo, mais il est payé pour soigner les malades. » + +Dès que cette réponse me fut rapportée, je renvoyai Samba N’diaye dire +de ma part à Ahmadou que je ne lui demandais rien, non plus que Quintin, +mais qu’il fallait bien qu’il sût qu’en soignant les malades et blessés, +Quintin avait agi spontanément, qu’Ahmadou lui avait toute obligation, +vu que je n’eusse pu le lui ordonner s’il ne l’eût pas voulu, et qu’il +n’était payé que pour me soigner, moi et mes hommes. + +Puis je chargeai Samba d’ajouter, comme de lui-même, que, dans son +intérêt même, Ahmadou ne devrait pas laisser partir mes laptots sans les +habiller, comme il le faisait d’habitude, parce qu’ils ne manqueraient +pas de s’en plaindre au Sénégal aux autres noirs. + +Il répondit vaguement. Bobo avait passé par là. + +Ce ne fut qu’au moment du départ que le docteur se décida de lui-même à +envoyer son pistolet à Ahmadou ; et j’affectai, quant à moi, de ne plus +lui en parler. Dès qu’Ahmadou le reçut, il lui envoya en retour, ou en +payement si l’on veut, un cadeau de 50 gros d’or (environ 625 francs). + +Telle fut la fin de mes relations directes avec Ahmadou. + +[Décoration] + + +[Note 234 : On sait qu’un fait semblable s’était déjà vu à Ségou après +la mort de Dékoro, assassiné par ses captifs.] + +[Note 235 : Assama, chef de Grand-Bassam. Amatifou, chef d’Assinie.] + +[Note 236 : Pour les noms des jours et des mois, on a adopté les mots +arabes dans toutes les langues de ces contrées.] + +[Note 237 : Akraïjit est un des Ksours qui composent l’oasis de Tichit ; +il est situé à l’E. de cette ville, à petite distance.] + +[Note 238 : A ce sujet, le compagnon du Maure eut peur qu’Ahmadou ne fût +fâché de ce que Cheick Ould Abd Daïm m’avait parlé de la lettre. Ahmadou +eût voulu la tenir secrète, et je la lui avais fait réclamer ; ce Maure +vint avec le schérif me prier de dire que c’était le schérif qui m’avait +fait connaître l’arrivée de cette lettre, disant qu’on n’oserait rien +faire à un schérif.] + +[Note 239 : Sorte de voile fabriqué dans le pays avec du coton très-fin +(espèce de mousseline).] + +[Note 240 : Rapprocher ce récit de celui des Maures. (Voir aux +instructions)] + +[Note 241 : Elimane Donaye (le chef de Donaye, village des bords du +Sénégal, près de Podor).] + +[Note 242 : A l’importance du cadeau.] + +[Note 243 : Solution de nitrate d’argent cristallisé.] + + + + + CHAPITRE XXXVIII. + +Je fais mes adieux. — Départ nocturne de Ségou-Sikoro. — Séjour à Dougou +Kounan. — Je suis confié à Mahmadou Abi. — Bobo ministre d’Ahmadou. — +Départ et passage du fleuve à Ségou-Koro. — Voyage le long du fleuve. — +Arrêt à Morébougou. — Les captifs retournent. — Les puits desséchés et +les abeilles altérées. — Kéréwané. — Toubacoura. — Le fer. — Difia. — +Route pénible sans eau. — Captifs morts de soif. — Villages révoltés. — +Médina. — Maréna. — Route continuelle jour et nuit. — Soso. — Prise du +village par trahison. — Massacre des habitants. — Les effets de la +propagande musulmane. — Arrivée à Marconnah. — Toumboula. — Une razzia +des Massassis. — Massacres des prisonniers. — Pas de repos. — Départ +pour Ouosébougou. — Course effrénée. — Djolo. — Souvenir de Mongo Park. +— Repos à Ouosébougou. + + + 4 mai 1866. + +Le lendemain 4, j’allai faire mes adieux, qui furent accompagnés, chez +tous ceux dont j’avais eu à me louer, de promesses de cadeaux, et comme +j’étais sur mon départ, je fus non-seulement bien reçu, mais quelques- +uns me montrèrent même de l’effusion ; c’est ainsi qu’Oulibo me confia +que Bobo perdait Ahmadou aux yeux de tous les Talibés, et que quant à +lui il n’était pas sans crainte sur leur avenir à tous si Ahmadou +continuait à écouter ce mauvais conseiller en tout et pour tout. + + 5 mai 1866. + +Le 5 mai, le schérif marocain venait m’apporter un pain de sucre, +qu’Ahmadou lui avait donné pour sa route, et il me demandait de le +prendre sous ma protection, car il partait seul avec un cheval présent +d’Ahmadou et un cadeau de 340 gros d’or (le gros vaut 12 fr. 50 c.) + +Je lui promis de faire ce que je pourrais et le confiai à Mamboye, qui +seul de mes hommes parlait l’arabe et qui, du reste, s’entendait très- +bien avec lui. + +Ce même jour Ahmadou fit un dernier palabre avec les Talibés du +Diomfoutou, qui ne sortirent de chez lui que vers cinq heures et demie. +Déjà on disait que nous ne passerions pas la nuit à Ségou. Il était +certain que Mahmadou Abi partait avec nous. Ses bagages étaient au bord +du fleuve, prêts à être embarqués en pirogue. Je fis préparer tous les +miens ; mais, malgré mes ordres, mes hommes ne se décidaient pas à se +préparer eux-mêmes : ils ne pouvaient encore croire à ce départ tant +remis ; il leur semblait impossible qu’eux, qui s’étaient battus pour +Ahmadou, qui avaient eu l’un des leurs tués pour sa cause, il les +laissât partir sans cadeau, sans même un vêtement pour se couvrir, car, +à part ce qu’ils avaient sur le dos, la plupart partaient leur sac vide. +Pourtant rien n’était plus vrai. + +La nuit était arrivée au milieu de mes préparatifs ; tous mes ustensiles +étaient au milieu de la cour avec les bâts d’ânes tout chargés, mes +cantines et tout cela bien mal disposé. Pour décider mes hommes, +j’envoyai Samba N’diaye chez Sidy Abdallah aux renseignements ; il +répondit que nous ne coucherions pas à Ségou. Vers 10 heures du soir, +Ahmadou lui-même l’affirma. A minuit, tout étant prêt, je me jetai sur +une natte et pris un peu de repos. + +Ce ne fut qu’à deux heures du matin qu’Ahmadou fit appeler Samba pour me +faire dire d’aller coucher à Ségou-Koro. + +Nous commençâmes à charger les bagages avec le plus d’ordre possible. +Bien que ce fût au milieu de la nuit, plusieurs voisins prévenus vinrent +me faire leurs adieux d’une façon touchante, et il reste évident pour +moi qu’en me faisant sortir à pareille heure, Ahmadou avait voulu éviter +aux Talibés l’émotion d’un pareil départ, craignant qu’ils n’eussent +désiré me suivre et peut-être aussi qu’ils ne succombassent à la +tentation. + + 6 mai 1866. + +Vers trois heures et demie j’étais en route, et lorsque le jour parut, +le 6 mai 1866, j’avais quitté Ségou-Sikoro pour n’y plus rentrer. A +Ségou-Koro, je fis décharger les animaux ; mais à peine mes bagages +étaient-ils à terre qu’Amadi Boubakar de Kouniakary vint me dire de +continuer jusqu’à Dougou Kounan, où se trouvait déjà Mahmadou Abi[244]. +J’allai donc camper à ce village sous de beaux arbres, puis j’allai +saluer ce prince. C’était, de tous ceux de Ségou, celui que j’avais le +moins bien traité en cadeaux, et cela à cause d’une certaine fierté qui +me déplaisait en lui ; ses demandes avaient l’air d’ordres, et je les +refusais presque toujours. Malgré cela, il me fit très-bonne figure. + +J’appris qu’Ahmadou, la veille, était sorti vers le soir pour le mettre +en route jusqu’à Ségou-Bougou, puis qu’après il était rentré palabrer +avec les chefs qui partaient avec nous. + +Avec le jour je vis arriver bien du monde. D’abord ceux qui partaient +puis leurs amis, les nôtres, San Farba entre autres, puis enfin Samba +N’diaye nous apportant, de la part d’Ahmadou, un pain de sucre pour la +route. + +Nous passâmes ainsi toute la journée du 6 mai à recevoir des visites, +ignorant encore quand nous partirions, et quels étaient ceux qui +venaient avec nous jusqu’à Saint-Louis. + + 7 mai 1866. + +Ce ne fut que le 7 au matin que Badara arriva. Il n’emmenait pas +d’armée, car l’escorte de 200 hommes était pour Mahmadou Abi jusqu’à +Nioro et non pour lui ; mais Ahmadou lui avait donné plusieurs ânes +chargés de soufre, de pierres à feu, et il partait content. Tambo, +chargé d’une mission dans le Diombokho, ne venait pas à Saint-Louis et +s’en consolait en pensant qu’il allait revoir son village de Tiguine, +ses femmes et ses enfants. Je parle avec d’autant plus de plaisir de cet +homme que, jusqu’au jour de notre séparation, à Nioro, il s’est montré +pour nous bon, serviable et dévoué à l’occasion. + +Bobo, arrivé dès le matin avec quelques princes, était en conférence +avec Mahmadou Abi. Plus tard il me firent appeler, et Bobo, prenant la +parole, me dit qu’il avait été chargé par Ahmadou de venir me mettre en +route ; qu’il me remettait entre les mains de Mahmadou Abi jusqu’à Nioro +et que ce prince veillerait sur moi comme l’avait fait son _frère_ +(cousin) Ahmadou ; qu’à Nioro il me donnerait une escorte jusqu’à +Médine, et que d’après les ordres d’Ahmadou on me respecterait partout +sur ma route comme on l’avait fait à Ségou. Puis il me présenta Ali +Abdoul comme envoyé par Ahmadou au gouverneur, en me le recommandant à +partir du jour où il aurait quitté le territoire d’El Hadj, et lui remit +devant moi ses lettres de créance. + +Enfin il me présenta le vieux schérif marocain en me disant qu’il était +comme un frère pour Ahmadou, qui me demandait comme une grande faveur de +me charger de lui et, s’il était possible d’obtenir cela, de demander au +gouverneur du Sénégal de le rapatrier par bâtiment à vapeur. + +Tout cela fut noyé dans un verbiage incroyable, et enfin on me dit de +faire mes derniers préparatifs parce qu’on allait traverser le fleuve. + +Sauter sur mon cheval ne fut que l’affaire d’un instant, et quand notre +colonne remonta à Ségou-Koro pour prendre le gué, je ne pouvais me +contenir. Par des mouvements nerveux plus forts que ma volonté +j’étreignais mon cheval et j’eusse voulu lui donner des ailes. La pauvre +bonne bête caracolait, piaffait comme si elle n’eût pas eu devant elle +une longue et pénible route pour laquelle j’eusse dû la ménager. + +Nous descendions dans le lit du fleuve, où des Somonos, dans l’eau +jusqu’au cou, jalonnaient le passage du gué. + +Il fallut, avec une pirogue, transporter tous les bagages. Les ânes +nageaient, nous avions de l’eau jusqu’aux genoux sur nos chevaux, mais +qu’importe ? nous partions. Je serrai une dernière fois la main des +princes, et même, je crois, celle de Bobo, venu avec eux pour empêcher +qui que ce fût de franchir le fleuve et de nous suivre, et je m’élançai +joyeux dans l’eau. Peu après je reprenais ma course folle sur les bancs +de sable de la rive gauche et je pouvais remarquer nombre de gens dont +la joie, moins démonstrative, n’était pas moins vive que la mienne. + + 7, 8 et 9 mai 1866. + +Le 7 et le 8, nous longeâmes le fleuve, suivant en sens inverse la route +que j’avais parcourue en rentrant de Dina, et le 9 au matin nous +campions à Morébougou, petit village situé à peu de distance de Yamina. +Pourquoi n’allait-on pas à Yamina ? Tout le monde le devinait. On +craignait la désertion en masse des Talibés et des Sofas qui s’y +trouvaient. Tierno Abdoul Ségou avait fait fermer dès la veille au soir +toutes les portes et était venu avec une faible escorte nous attendre à +Morébougou. Il avait à remplir là une mission d’Ahmadou. + +Il ne s’agissait de rien moins que de faire retourner à Ségou tous les +captifs, femmes et enfants en bas âge, qui encombraient notre colonne, +et dont la plupart venaient d’être donnés par Ahmadou aux Talibés qui +partaient. On alléguait que nous allions parcourir une route sans eau, +qu’ils périraient tous, et que d’ailleurs les Talibés les retrouveraient +à leur retour. + +Ce débat ne m’intéressait qu’indirectement, puisque je n’avais pas de +captifs ; mais il nous retardait, et il me fallut passer toute l’après- +midi à gémir dans un village sans eau, présage terrible de ce qui nous +attendait : tous les puits du village étaient presque à sec ; une eau +rougeâtre, épuisée au fur et à mesure qu’elle suintait de la terre, ne +suffisait pas à désaltérer les chevaux et les hommes de notre colonne. +Des millions d’abeilles, pressées par la soif, envahissaient l’orifice +de ces puits et bourdonnaient autour de ceux qui allaient chercher là +quelques gouttes du précieux liquide. Dès qu’on tenait une calebasse à +demi pleine, elles couvraient toute la surface mouillée, pompant +l’humidité qu’y avait déposée l’eau et disputant à coups d’aiguillons +aux chevaux et aux hommes cette eau trop rare. + +Je fus obligé d’acheter une corde, la mienne étant trop courte, et de +passer trois heures à défendre l’orifice d’un puits pour faire boire nos +chevaux et nos mulets ; quant aux ânes, il n’en fut presque pas +question. + +Pendant ce temps, le vieil Abdoul et Mahmadou Abi discutaient avec +l’escorte ; ils avaient affaire à des mécontents ; de plus, les Talibés, +à qui on avait promis des boubous à leur passage à Yamina, étaient +furieux de n’en pas avoir ; je commençais à craindre un long retard dans +cet affreux endroit où je ne pus rien me procurer à manger. Mais +heureusement tout finit par s’arranger, les captives furent renvoyées à +Yamina sous escorte et nous pûmes partir avant que le soleil fût couché. + +Nous étions presque à jeun, car nous n’avions mangé depuis la veille +qu’un peu de couscous trempé avec une boîte de julienne aigrie, +conservée précieusement depuis trois ans pour notre retour. + +Huit de ces boîtes, représentant chacune un repas, et cinq petites +boîtes de sardines étaient le reste de nos provisions de 1863, que +j’avais eu la constance de garder pour cette route. J’eus plusieurs fois +l’occasion de m’en féliciter. + +Cette première marche, et je dis première parce que ce ne fut qu’en +quittant Morébougou que je pus me dire en route, et que je ne craignis +plus qu’on courût après nous pour nous faire retourner, cette première +marche, dis-je, ne fut que pénible. On marcha presque toute la nuit et +nous vînmes camper ou plutôt nous arrêter derrière le village de +Kéréwané, que je reconnus aux nombreux aboiements de ses chiens, sans +doute les mêmes qui, à mon premier passage, m’avaient fait maudire ce +séjour. Nous avions passé à distance de tout village, cheminant dans les +broussailles, car la route était loin d’être sûre. + +Dès que les ténèbres se dissipèrent, je pus voir que chacun, comme nous +d’ailleurs, s’était couché où il se trouvait. Mahmadou Abi n’avait pas +donné d’ordre. Mes laptots d’eux-mêmes avaient déchargé les mules, les +ânes s’étaient couchés avec leur charge sur le dos, et nous, étendus sur +une simple toile, par terre, avions dormi quelques heures la bride de +nos chevaux dans la main. + + 10 mai 1866. + +Les habitants notables du village vinrent saluer le prince, qui ne tarda +pas à se remettre en route dès qu’hommes et bêtes se furent désaltérés, +et en deux heures et demie de marche, le 10 mai, nous arrivâmes à +Toubacoura, vers 9 heures. + +C’est un grand village soninké qui, au milieu de ce pays dévasté, où les +villages habités étaient aux trois quarts ruinés, avait un aspect de +prospérité. Ce n’est pas cependant qu’il n’eût eu à subir des attaques +des razzias. Mais sa population était unie, commerçante ; elle avait +montré de l’énergie, et l’almami de ce village avait réussi à se +maintenir. + +On m’envoya loger chez un cordonnier fort riche, dans la cour duquel je +trouvai un puits, la dernière bonne eau que je dusse boire jusqu’au +Sénégal. + +Massiré Diula, que j’avais chargé de vendre certaines marchandises, +notamment de l’ambre, avait longtemps séjourné dans ce village et y +avait beaucoup parlé de moi. Toute la ville vint me voir et je retrouvai +là de ces types soninkés que j’avais déjà signalés à mon voyage d’aller +au village de Tiefougoula, tant pour la beauté des femmes que pour leur +amabilité. Beaucoup vinrent m’apporter du lait et du miel ; quelques +grains de corail menu ou d’ambre, que j’avais conservés à tout hasard, +les récompensèrent. Un morceau de sel remercia mon hôte, et je pus faire +là une belle provision de gourous pour la route, au moyen des cauris que +j’avais emportés. + +J’espérais, en voyant le bon accueil de ce village, que Mahmadou Abi se +déciderait à y passer la nuit, afin de laisser manger et reposer tout le +monde. J’avais défait tous mes bagages, nous nous étions baignés, +nettoyés, quand on vint nous dire de la part du prince qu’il me +demandait de lui prêter une tente de campement pour envelopper des +paquets de soieries et de beaux vêtements qu’Ahmadou envoyait en cadeau +à Nioro, et en même temps il me faisait dire de charger mes bagages, +qu’on allait partir. + +Bien qu’à peine reposé, cela ne me parut pas dur, tant j’étais pressé. +Je ne regrettais qu’une chose, c’était de ne pouvoir, comme en venant à +Ségou, noter ma route, minute par minute et avec le soin que j’y avais +apporté. Mais pendant quelque temps notre route de retour allait suivre +la première, dont les positions bien déterminées devaient me servir de +jalons. + +C’est ainsi qu’en quittant Toubacoura, on se dirigea sur Difia. Nous +traversâmes un ou deux petits villages situés entre des collines de +roches rouges, toutes ferrugineuses ; des forgerons fondaient du fer +dans ces hauts fourneaux de noirs que Lambert a décrits dans son voyage +au Fouta Djallon. + +Ici, point de mines ; c’est au ras du sol qu’on attaque la montagne dont +on ne prend que les pierres désagrégées[245]. Le fer s’y présente +quelquefois sous la forme de sanguine et de différents autres minerais +qui donnent un excellent fer, très-doux, et qui aurait, je crois, des +qualités supérieures au point de vue de la fabrication de l’acier fondu. +Nous ne nous arrêtâmes pas du tout, et à nuit tombante nous arrivâmes à +Difia qui fut pris d’assaut ; on se logea dans la ville et au dehors. +Mahmadou Abi avait donné l’ordre de camper dehors, bien qu’un orage se +préparât. Mais nous en fûmes quittes, lui, nous et ceux qui lui +obéirent, pour de la poussière et quelques larges gouttes d’eau. On +alluma des feux et on se sécha. + +Naturellement, on mangeait ce qu’on trouvait. Mais nous nous étions +restaurés convenablement la veille à Toubacoura ; nous pouvions aller +quelques jours avec le couscous et nos boîtes de conserves. + + 11 mai 1866. + +A six heures et demie, nous quittions Difia et c’est alors que nous +commençâmes réellement les misères indicibles du voyage de retour. A +partir de là nous abandonnâmes les chemins frayés. Vers sept heures, +nous étions dans l’alignement de Banamba et de Kiba. A huit heures et +demie, nous traversions un petit village désert, qu’on me dit s’appeler +Dancolo. Jusqu’à onze heures et demie, nous cheminâmes sans rencontrer +d’apparence de village, mais à cette heure nous traversâmes divers +lougans dans lesquels des arbres abattus, des feux allumés, de nombreux +pas d’hommes marquaient qu’on y avait travaillé peu de temps avant notre +passage. On aperçut même un homme, et comme j’étais devant avec les +guides, je l’entrevis passant à la course dans les broussailles. Des +cavaliers se lancèrent à sa poursuite, mais à la faveur du terrain il +s’échappa, entra dans des fourrés où l’on ne se hasarda pas, et l’on fit +bien, car il est probable qu’on y eût trouvé tous les travailleurs des +lougans, qui nous auraient accueillis à coup de fusil. Le village, +d’ailleurs, n’était pas loin, et il était révolté. Nous en vîmes les +toits, et l’un de nos cavaliers, pressé par la soif, s’en étant +approché, fut reçu par une détonation qui indiquait suffisamment les +intentions qu’on nourrissait à notre égard. + +J’ai dit que la soif commençait à se faire sentir. Nous n’en souffrions +pas encore, mais parmi les piétons, ceux qui n’avaient pas de peau de +bouc et dont les maîtres ne se donnaient pas la peine de venir en +arrière les faire boire, tiraient la jambe et la langue, car le noir +supporte encore moins la soif que le blanc, et c’est une remarque que +j’ai pu faire dans nos armées régulières du Sénégal aussi bien que dans +mon voyage. + +Mahmadou Abi, que je rencontrais souvent, était pressé d’arriver à +l’eau, qui était encore loin, et lorsque, vers une heure et quart, nous +fûmes près de Touta, que nous laissions à gauche, et que les guides +avouèrent qu’ils s’étaient trompés de route, il manifesta son +impatience. J’observais ces symptômes non sans inquiétude, car, bien que +j’eusse recommandé aux laptots de ménager leur eau, qu’ils portaient sur +les ânes, leur provision était presque épuisée, et pour ne pas succomber +à la fatigue, ils montaient sur ces animaux, qui faiblissaient sous ce +surcroît de charge. + +Enfin, on fit une halte, et lorsqu’on se remit en route, on put +constater qu’il y avait de nombreux retardataires. On fit retourner +quelques cavaliers pour les faire rallier et l’on partit. + +La route parut longue à tout le monde. Je n’avais pour porter l’eau +qu’une petite peau de bouc, contenant deux litres et demi, que je +suspendais à ma selle ; elle était vide depuis midi, car la chaleur +était accablante, et je ne pouvais la supporter qu’à la condition de +boire beaucoup. Aussi je souffrais considérablement, et, voulant +éprouver jusqu’où pourraient aller mes forces quant à la soif, je me +bornai à faire mettre en réserve environ six litres d’eau que je confiai +à Bakary Guëye et je me passai de boire. Vers trois heures et demie nous +arrivâmes devant Médina. Ce grand village, où j’avais passé une nuit en +venant, était aujourd’hui complétement désert. Nous cherchâmes vainement +tout autour quelques trous de puits ou de mares, et il fallut continuer +jusqu’à un marigot situé à une demi-heure de là, vers l’ouest. Les +chevaux s’y précipitèrent, et quoique cette eau fût couverte d’une +couche verte, nous nous hâtâmes de remplir nos peaux de bouc avant que +tout le monde, en s’y jetant, ne l’eût changée en une boue épaisse, qui +fut le lot des derniers arrivés. + +Nous fîmes là une assez longue halte, pendant laquelle la plupart des +retardataires nous rallièrent, grâce à la précaution qu’on eut de +renvoyer des cavaliers leur porter à boire. Cependant, sur une vingtaine +qui manquaient, quatre ne reparurent pas, et le soir nous apprîmes +qu’ils étaient tombés morts sur la route. Dans ce cas, l’agonie n’est +pas longue : nos laptots avaient assisté à ce triste spectacle. +Vainement ils avaient tenté de secourir un de ces malheureux ; sa bouche +était sèche, sa langue enflée et noirâtre, il était tombé au coin d’un +buisson, il râla quelques instants et ce fut fini. Cette leçon terrible +porta ses fruits : à partir de ce moment nos hommes furent moins +prodigues de leur eau, tant envers les autres que pour eux-mêmes, et ce +fut heureux, car s’ils avaient continué à agir comme précédemment, dans +les jours de marche qui nous attendaient, ils eussent sans doute +succombé l’un après l’autre. + +Les malheureux, qui étaient tombés en route étant des captifs, on se +borna à ramasser leurs bagages et leurs vêtements, et on laissa aux +bêtes féroces et aux vautours le soin de leur donner une dernière +demeure. + +Après une longue halte, on se remit en route, car l’eau du marigot était +presque tarie, ce qui restait n’était que de la boue, et l’on alla vers +l’ouest jusqu’à Maréna, petit village désert, à côté duquel nous +trouvâmes une grande mare. Là, tout le monde et tous les animaux purent +boire à leur soif, et j’eus le temps de faire à la hâte tremper un peu +de couscous avec de l’eau, ce qui fut notre souper et notre seul repas +depuis la veille jusqu’au lendemain. Vers 6 heures et demie nous +repartîmes, pressés par la nécessité d’aller chercher un village ami et +d’échapper aux Bambaras qui auraient pu nous poursuivre, ou de prévenir +par une marche rapide ceux qui se fussent rassemblés pour nous empêcher +de passer, si la nouvelle de notre passage eût eu le temps de se +répandre ; c’était à craindre, puisque nous avions été vus par des +villages révoltés. + +Cette crainte de nous voir couper la route par les révoltés avait été, +du reste, un des nombreux motifs qui avaient empêché Ahmadou de nous +faire partir plus tôt : et ce n’était pas une crainte chimérique. Il +était évident que c’était à nous qu’on en voulait pour créer des +embarras à Ahmadou, puisque quand Bakary Guëye cherchait à Ouosébougou à +venir nous rejoindre, les Bambaras l’ayant appris, avaient envoyé une +armée fermer la route de Toumboula, nuit et jour, pendant très- +longtemps. + +Toujours est-il qu’on repartit à 6 heures et demie du soir et qu’on +marcha vers le nord. On passa Fignan, Moroubougou, visités à mon premier +voyage ; mais à cet endroit on quitta les sentiers, et les guides ne +tardèrent pas à se perdre dans les épines et les broussailles. Hommes, +chevaux, tout le monde souffrait, et les souffrances sont bien vives +quand, depuis plus de vingt-quatre heures, on n’a rien mangé. On +marchait pas à pas, les branches déchiraient le visage et les habits. +Enfin, à 11 heures, Mahmadou Abi, sur les sollicitations pressantes des +Talibés qui l’accompagnaient, et dont quelques-uns lui étaient donnés +par Ahmadou comme mentors, se décida à faire arrêter. Pendant une demi- +heure les guides cherchèrent le sentier qu’ils avaient perdu, mais ce +fut en vain, et à 11 heures et demie tout le monde dormait afin de +remplacer par le sommeil un souper absent. Hommes et animaux, tout était +harassé, les chevaux se couchaient sur le flanc, la tête étendue par +terre. Nos ânes, même les plus turbulents (et l’un entre autres surnommé +Sadiadé, qui faisait toujours des cabrioles désopilantes), étaient tous +calmes, et nous, suivant l’exemple commun, nous décrochâmes de l’arçon +de la selle, sans desseller nos chevaux, notre morceau de tente-abri, +et, l’étendant par terre, nous nous jetâmes dessus, tenant à la main les +brides de nos sauveurs. Il y avait dix-sept heures que nous n’avions, +pour ainsi dire, pas quitté la selle du cheval. + + 12 mai 1866. + +Au jour, on chercha la route et on la trouva. Aussitôt on repartit, et +vers dix heures et demie nous approchions avec précaution de Soso, +village visiblement habité. Nous avions ramassé en chemin quelques ânes +qui broutaient, et je crois même quelques captifs, des bagages. La +colonne souffrait de la soif, la nuit avait épuisé l’eau des outres ; il +fallait boire à tout prix, et l’eau était dans le village, qui était +révolté depuis longtemps. Qu’allait-on faire ? D’abord, Badara voulut +s’avancer, mais ses Talibés l’en empêchèrent ; il était à craindre qu’il +ne reçût un coup de fusil. Un d’eux, à distance, entama conversation et +chercha à amadouer les gens du village par des paroles de paix. Nous +n’apercevions que trois ou quatre têtes d’hommes au-dessus d’une porte +barricadée. Ils étaient armés, mais avaient plutôt l’air de chercher à +parlementer qu’ils ne montraient une attitude hostile. Alors on s’avança +peu à peu, et Ali Abdoul, qui les connaissait depuis longtemps, leur +affirma qu’on ne leur voulait pas de mal, qu’on savait qu’ils n’avaient +_mourti_ que parce qu’ils avaient eu peur des Bambaras révoltés et, du +reste, qu’on ne leur demandait que de l’eau. « Oui, dirent-ils, mais +vous n’entrerez pas. — Soit, dirent nos gens. Du reste, si l’un de vous +veut venir trouver Mahmadou Abi, vous verrez bien comme il sera reçu. » +Le chef du village donna dans ce piége. On entrebâilla la porte, et il +vint avec son fusil près de Mahmadou Abi, resté sous un arbre. En +approchant, on voulut lui enlever son fusil ; mais comme il tremblait, +il s’y cramponna et Mahmadou lui dit : « N’aie donc pas peur, on te le +laissera. Tiens, en veux-tu deux, trois ? » Et cela disant, il lui en +fourrait sur les bras. Le chef alors se rassura et trouva une certaine +verve pour faire des protestations de fidélité, pour s’excuser d’avoir +cédé à la pression des révoltés. Mahmadou Abi lui dit : « C’est bien ! +tu as confiance dans Ali Abdoul. Eh bien ! tu vas retourner avec lui et +dire aux gens du village que je ne leur veux pas de mal, au contraire. +Combien êtes-vous ? — Cinq hommes. — Eh bien ! tu vois, je pourrais +prendre ton village par force, mais je ne veux que de l’eau. » + +Tout d’abord on avait répondu du village que les puits étaient à sec. +Mais alors reprenant confiance, ce malheureux lui dit : « Ah ! nous +avons un puits où l’eau ne finira pas ! » + +Et il rentra dans son village avec une confiance apparente ou simulée et +dit d’ouvrir la porte. Quelques hommes alors entrèrent, et pendant que +les uns couraient aux puits, d’autres parcoururent le village. Tout +entier à la préoccupation de faire boire tous mes animaux et de remplir +les outres pour la route, je ne m’occupais que de cela, et comme j’étais +pourvu de cordes et de seaux en cuir, la chose allait bien et je pus +même rendre service à plusieurs, et entre autres au vieux schérif qui, +au milieu de cette foule, était bousculé comme le premier captif venu. +On avait recommandé de se hâter. Je ressortis du village d’autant plus +précipitamment qu’on criait que Mahmadou était en route et que plusieurs +Talibés étaient envoyés par lui pour chasser tout le monde hors du +village. + +Quand je le rejoignis, un spectacle horrible s’offrit à ma vue. Cinq +hommes étaient étendus sans vie, mutilés ; la tête n’avait pas été +détachée du corps et portait la marque de nombreux coups de sabre. A +côté, onze femmes attachées en file représentaient le reste de la +population de ce village qui avait entièrement succombé, à l’exception +d’un tout jeune homme qui, défiant à juste titre, s’était enfui par les +derrières du village dès qu’on en avait ouvert les portes. + +Je ne pus m’empêcher de témoigner mon horreur pour la trahison infâme et +le manque de parole dont on avait usé pour prendre ces malheureux, et je +m’en expliquai à Tambo Bakiri, qui me répondit : « Ce sont des Keffirs, +tous les moyens sont bons avec eux. » Telle était l’opinion d’un homme +bon au fond, qui avait passé vingt ou vingt-cinq ans dans le contact des +blancs. Voilà un des effets d’une religion de fanatisme sur des peuples +simples et ignorants. Et qu’on vienne maintenant chanter les effets +civilisateurs de la religion musulmane sur les noirs ! qu’on vienne +applaudir à son envahissement, y encourager même ! Nous répondrons par +ce que nous avons vu, par des villes détruites, des pays jadis +florissants aujourd’hui en ruine, par le meurtre, le viol, la famine et +tous les crimes que nous avons vus, et nous laisserons après chacun +libre de garder son opinion ; car, en vérité, de pareilles choses ne se +discutent pas. + +Nous nous mîmes en route à midi. Un de nos ânes ne portait plus sa +charge, il ne pouvait marcher. Je fis demander à Mahmadou l’autorisation +d’acheter l’un de ceux qu’on avait pris au village, où l’on avait +ramassé poules, chèvres et tout ce qu’il y avait. Il m’en fit cadeau. + +Notre route passa d’abord, comme en venant, à Coro et Tominkoro ; mais +environ une heure avant d’arriver à Ouakha nous fîmes un grand détour, +car on disait ce village révolté ainsi que plusieurs autres de ce côté. +La nuit nous surprit dans les broussailles, et ce ne fut que vers dix +heures et demie que nous campâmes à une mare immense où le chant des +grenouilles, cette musique céleste pour le voyageur égaré, dit Mongo +Park, nous conduisit. Nous étions à quelques minutes de Marconnah. +C’était enfin un village ami. + + 13 mai 1866. + +Après tant de fatigues on pouvait espérer du repos ; mais à sept heures +et demie on repartit encore, et, laissant Tikoura sur notre droite, nous +parvînmes, par une route à travers les broussailles, à Toumboula. +Quelques heures à peine séparent ces deux villages, et entre eux, +Tikoura, à droite, et deux autres villages étaient révoltés. Cela peut +donner une idée de la situation politique du pays, et notre séjour à +Toumboula acheva de nous éclairer. + +A Marconnah, j’avais fait demander à acheter du mil ; on m’avait ri au +nez en me disant que depuis six mois il était impossible d’en trouver un +seul grain dans ce village. On y mangeait des feuilles. + +En approchant de Toumboula, nous rencontrâmes quelques captifs et gens +du village travaillant aux champs. J’étais en avant avec Badara et le +guide : le pauvre vieux chef était impatient de revoir son village : +aussi sa joie muette, dès qu’il l’aperçut, fut attendrissante. Ces gens +qui travaillaient aux champs, et dont le premier mouvement en nous +voyant avait été de fuir, vinrent, dès qu’il fut reconnu, l’entourer ; +ceux qui étaient au village sortirent pour aller au-devant de lui ; il +fut reçu en triomphe et avec une vraie joie. Presque aussitôt les femmes +de sa case commencèrent à chanter, à danser, ce qui ne s’était pas vu +depuis longtemps dans ce lieu. + +Quant à moi, j’étais effrayé littéralement. Les cinq sixièmes de la +population avaient disparu. On ne voyait presque plus d’enfants ; les +hommes avaient des figures décharnées. La misère était partout, on ne +parlait pas de mil ; aussi fallait-il peu songer à nous réconforter. + +Néanmoins, je me préparais à passer la journée dans ce village et au +moins à me reposer des fatigues de la route passée, avant de tenter +celle de Ouosébougou, quand Mahmadou Abi me fit prévenir qu’on partirait +le même soir. + +Je lui fis répondre que j’étais prêt, mais qu’hommes et bêtes étaient +bien fatigués, et que je ne savais pas s’ils pourraient suivre. J’étais +forcé d’abandonner deux ânes. Mahmadou, pour toute réponse, dit qu’on +allait me donner un autre âne, et que si mes hommes ne pouvaient plus +marcher il les ferait porter par les Sofas à cheval ; que je ne +m’inquiétasse de rien, qu’il ne permettrait pas que rien de ce qui était +à nous restât en route. + +Dès lors je n’avais plus d’objections à faire, et, suivant le désir de +Badara, je m’occupai de lui vendre contre quelques gros d’or les ânes +qui ne pouvaient plus marcher, le sel que j’avais en surplus du +nécessaire, mes cauris qui, au delà de Toumboula, ne pouvaient plus +servir et, en un mot, tout ce qui pouvait alléger mes bagages. Nous +avions devant nous la perspective d’une route de quinze à dix-huit +lieues à faire à travers des broussailles pour éviter Marena, Médina et +Guigué, tous villages révoltés. Après les fatigues de la veille et de +l’avant-veille, il était prudent de ne pas se charger, sauf d’eau. + +Pendant que je prenais ces mesures de sécurité, j’entendis battre le +tabala du village. Je n’avais pas d’autre arme qu’une lance ; aussi ne +pouvais-je songer à être partie active dans un combat quelconque. Je +sautai sur le toit de ma case, et comme il dominait un peu je pus voir +l’aspect de la campagne. Une razzia tombait sur les lougans ; sept ou +huit cavaliers poussaient devant eux les chameaux des Maures qui nous +accompagnaient, ainsi que quelques ânes, et une quarantaine de piétons +avec leurs boubous jaunes couraient en divers sens après les captifs et +les enfants qui travaillaient dans les champs. Les coups de fusil +partaient de tous les côtés sans les inquiéter ; mais bientôt la scène +changea. Tout notre monde était sorti, près de cent cinquante cavaliers +étaient à la poursuite des assaillants et deux cents hommes à pied +fouillaient les brousailles pour y retrouver ceux qui, désespérant de se +sauver, s’y étaient cachés. + +En moins d’une demi-heure, douze Bambaras tombaient sous les coups de +nos hommes, et mon brave Déthié, bien qu’à pied, en prenait un vivant, +qui fut amené ainsi que cinq ou six autres plus ou moins blessés. + +On les interrogea et l’on sut ainsi que cette razzia était dirigée par +les Massassis de Guémené (l’un d’eux était au nombre des prisonniers), +qu’ils ignoraient notre arrivée, qu’ils n’étaient en tout que quarante- +huit. + +Après cet interrogatoire, on les livra aux Talibés pour être exécutés. +Aucun d’eux n’avait la main exercée, et leurs sabres n’étant point +affilés le supplice fut horrible ; un des prisonniers reçut peut être +quarante coups de sabre avant que sa tête fût détachée. + +Badara, bien qu’il fût mécontent de ce que Mahmadou Abi ne le consultât +en rien, paraissait heureux de cet événement qui lui faisait prendre une +revanche sur ses persécuteurs habituels. + +Mahamadou Abi, vers quatre heures, fit envoyer à ma case la plus jolie +des captives faites la veille à Soso ; il me disait que chargé par +Ahmadou de pourvoir à l’habillement de mes laptots, qu’on n’avait pu +leur donner à Yamina, comme on le voulait, il leur donnait cette esclave +pour que le produit de la vente leur permît de s’habiller à Nioro. Je la +renvoyai aussitôt, disant au prince que, bien que j’eusse regretté de ne +pas voir habiller mes hommes comme Ahmadou l’avait promis, je ne pouvais +accepter cette compensation contraire à nos mœurs et à nos lois ; que +s’il voulait faire un cadeau à mes hommes, tout ce qu’il voudrait leur +donner serait accepté avec plaisir, sauf des esclaves, qu’ils ne +pouvaient vendre et qui seraient libres en arrivant à Médine. + +Le soir, à six heures, nous quittâmes le village, peu restaurés, mais +accablés de fatigue ; on marcha en silence jusque vers deux heures du +matin sans arrêter. Depuis l’avant-veille, on avait fait tuer les cabris +et les chèvres qu’on avait pillés à Soso, afin que leurs bêlements ne +donnassent pas l’éveil aux villages révoltés. Avant la nuit, on fit en +outre museler les chameaux, et on recommanda aux cavaliers montés sur +des chevaux de ne pas s’approcher des juments. En un mot, on prit toutes +les précautions possibles. Nous passâmes assez près de Guigué pour voir +les feux des lougans, et nous entendîmes distinctement les aboiements +des chiens qui nous sentaient de loin. + +[Illustration : Razzia et défaite des Massassis, à Toumboula.] + +Dès que nous fûmes à quelque distance, on arrêta tout le monde ; les +guides eux-mêmes n’en pouvaient plus. Par deux fois, on voulut tenter de +se remettre en marche, car tous savaient la route qu’il restait à faire, +et l’on sentait instinctivement que le manque d’eau allait, dès que le +soleil serait levé, la transformer en un long supplice. Mais la fatigue +fut plus forte que tous les raisonnements et l’on resta couché. + + 14 mai 1866. + +Étais-je fatigué ? Oui, à coup sûr, car je dormais éveillé, si ces deux +mots peuvent s’associer pour exprimer mon idée, et cependant personne +plus que moi ne désirait partir ; j’allai jusqu’à tourmenter Mahmadou +Abi : je lui fis observer que le soleil se lèverait bientôt, que l’eau +serait chaude, et que la soif fatiguerait plus que la marche ; mais je +parlais à des endormis, on pourrait presque dire des morts. Je secouais +les uns et les autres, mais en vain. Enfin, au jour, on remonta à +cheval, on parvint à réveiller les dormeurs et l’on se remit en marche. +Bientôt nous quittâmes les épines qui nous déchiraient depuis la veille, +et nous rentrâmes dans le grand chemin, bien frayé, bien battu : c’était +la grande route du pays, le chemin de Guigué à Ouosébougou, où des pas +nombreux attestaient qu’on avait passé la veille. Mahmadou aussitôt +donna l’ordre à quelques Talibés, parmi lesquels Mahmadou Alpha et Amadi +Boubakar, de prendre l’avance de toute la vitesse possible, d’aller à +Ouosébougou prévenir de son arrivée et de faire envoyer de l’eau à la +colonne. Je partis avec eux, et, grâce à la vigueur de nos chevaux, qui +pourtant se nourrissaient comme ils pouvaient depuis le départ, nous +franchîmes en deux heures la route de huit lieues qui nous séparait +d’Ouosébougou. + +Si j’étais enchanté de me rapprocher aussi rapidement des bords du +Sénégal, Mahmadou Alpha ne l’était pas moins ; il semblait fou de joie à +l’idée qu’il allait revoir son père et les siens, qui l’attendaient à +Ouosébougou, ou plutôt qui ne l’attendaient pas. La route que nous +parcourions était une forêt d’arbres épineux clair-semés au milieu +desquels abondait le gommier-varech. Notre faim était telle que, lorsque +la rapidité de notre course se ralentissait pour laisser souffler les +chevaux, nous mangions avidement ces boules de gomme qui déjà dans mon +voyage chez les Maures avaient été quelquefois ma nourriture unique +pendant une journée entière. Le moindre inconvénient de la gomme ainsi +mangée fraîche est d’altérer considérablement, mais ma peau de bouc +n’était pas encore vide, car je l’avais ménagée toute la nuit, et je pus +boire à ma soif et même en donner à mes compagnons. + +Il est impossible de décrire mes sensations dans cette course poussée +parfois jusqu’au délire, sans ménagement de nos chevaux ni de nous. Je +me grisais de l’idée du retour, sans réfléchir que nous n’étions que +cinq, et que je n’avais pas d’armes en plein pays ennemi. + +Nous arrivâmes ainsi, par une série d’ondulations du terrain, qui se +dirigent presque de l’Est à l’Ouest et en montant par une pente très- +sensible, au sommet d’une côte d’où nous aperçûmes à nos pieds, un peu +plus bas, une vaste plaine, ayant une pente visible du Nord au Sud, et +limitée au Nord par des montagnes peu élevées, on pourrait presque dire +des collines. Là était Ouosébougou, immense village entouré d’un terrain +sablonneux à perte de vue. Les murailles étaient bien fortifiées, +crénelées, et disposées en crémaillère avec de nombreux bastions ; et +devant les portes on voyait des réduits de défense, précaution que je +n’avais jamais remarquée dans les villages aperçus jusqu’alors : un +immense goupouilli entourait la ville. + +Dès que nous vîmes le village nous nous élançâmes, et quelques gens qui +travaillaient à couper du bois sur la hauteur s’enfuirent en poussant +des cris d’alarme. Aussitôt, tous les habitants sortirent en armes, le +tabala battit. Il était clair qu’on était toujours prêt et que le +village avait dû résister à de nombreux assauts. + +Mais bientôt nous fûmes reconnus à nos cris de : Taliba-bé, Taliba-bé +Ahmadou cheickou (les Talibés d’Ahmadou), et la défense qui se préparait +se changea en fantasia ; de notre côté, nous poussâmes une charge de +toute la vitesse de nos chevaux, que nous n’arrêtâmes qu’à la porte du +village. Nous y entrâmes précipitamment ; on alla à la case de Djolo, +vieux Bambara de quatre-vingts ans passés, qui nous attendait sous son +_bolérou_[246], et qui donna aussitôt des ordres pour que tous les +captifs partissent au-devant de l’armée. Nous étions trempés de sueur, +nos chevaux dégouttaient, et lorsqu’on apporta de l’eau, nous en bûmes +jusqu’à sécher les calebasses. Puis, nous nous assîmes. Nous étions tous +rendus, et mes compagnons, émerveillés de me voir résister aussi bien +qu’eux, s’écriaient : _Ouaï Toubab Sagata_. (Oh ! les blancs braves !) + +On raconta alors à Djolo notre voyage, et comme on causait en bambara, +je ne pouvais savoir ce qu’on disait qu’en questionnant en toucouleur +les Talibés : j’appris que les villages de Digna, de Guigué et de +Mourdia avaient là des envoyés, venus pour faire leur soumission à +Djolo. + +Depuis le jour où El Hadj s’était emparé de Ségou, Djolo avait déclaré +que, quoique Bambara pur sang, il ne trahirait jamais ce nouveau maître. +Il avait tenu parole, et grâce à son énergique attitude, il avait rallié +assez de partisans pour tenir tête à l’orage qui venait d’éprouver si +cruellement ce pays. Aujourd’hui, il récoltait les fruits de sa +politique, et je dois le dire, si c’était un serviteur fidèle de son +roi, il y avait en lui une dignité incontestable qui excluait toute +bassesse, et il savait garder à ses cheveux blancs une place honorable +en face des princes. + +Vers midi, nos hommes arrivèrent ; ils étaient des premiers, et +cependant quelques-uns, et entre autres Samba Yoro, avaient assez +souffert de la fatigue et de la soif pour que les porteurs d’eau +l’eussent trouvé couché dans les broussailles. Comme on leur avait dit +de porter l’eau à Mahmadou Abi qui était en arrière, ils refusèrent de +donner à boire à mon pauvre Samba, et ce ne fut que quand Mahmadou Abi +passa que Samba lui ayant crié qu’il ne pouvait plus aller sans eau, on +lui en donna tant qu’il en voulut. Nous nous installâmes dans une +maison, et je cherchai à trouver quelque chose à acheter, mais ici il +n’y avait que le mil qui servît de monnaie et c’était ce qui me manquait +le plus. Alors je commençai à mendier. Le docteur alla voir Djolo et +obtint trois moules de mil, et de plus la certitude que Ouosébougou +était bien le Wasibou de Mongo Park ; puis Djolo se rappelait, quand il +était enfant, l’avoir vu passer allant au Niger, d’où il n’était pas +revenu, disait-il. Le soir j’obtins quelques gouttes de lait de Mahmadou +Falel, Poul du Bakhounou, auquel je les fis demander par Bakary Guëye. +Mais l’hospitalité fut très-maigre, et Mahmadou Abi s’en plaignit pour +son compte. + +On se reposa une grande journée à Ouosébougou, et ce n’était pas trop. +La plupart des Talibés se refusaient à marcher, leurs jambes étaient +enflées, et notre route, une heure après le départ, ressemblait à une +déroute tant on était espacé. + +Pour moi, je me soutenais et j’étais constamment à l’avant-garde près +des guides ; le docteur allait toujours à son allure paisible, aussi +calme que s’il s’agissait de la chose la plus naturelle. + +Pendant notre séjour à Ouosébougou un Toucouleur arrivant des bords du +Sénégal annonça que Maba, le marabout qui maintenait la colonie sur un +qui-vive perpétuel, était à Gandiole, c’est-à-dire aux portes de Saint- +Louis, avec une armée, et qu’il avait nommé un roi du Cayor à Nguiguiss. +Telle était l’interprétation donnée par les partisans de l’islamisme à +la campagne que le gouverneur avait faite contre ce dangereux fanatique. +Mais ce n’était pas de ce jour que je savais comment l’histoire se +raconte en Afrique, je ne m’en émus pas davantage. + +Avant de quitter Ouosébougou, orientons-nous. Du toit de ma terrasse, on +me montrait Toumboula et Guigué en alignement au S. 40° E. _du monde_ ; +Hofara était au N. 35° O. ; au N. 40° E., Siradian ruiné ; droit à +l’Est, Mourdia, et droit au Sud, Seguébala dans le Bélédougou. + +[Décoration] + + +[Note 244 : A Ségou Sikoro, mes observations de latitude, par hauteur +méridienne tant du soleil que de la lune, m’ont fourni : + + Latitude observée 13° 26′ 30″ N. + + Longitude observée par distance luni-solaire. + 1 observation 8° 40′ 00″ O. + + Longitude déduite du lever topographique 8° 26′ 30″ O. + + Longitude adoptée pour la construction de la + carte générale 8° 33′ 00″ O. + +[Note 245 : C’est de l’oxyde de fer terreux mélangé de silice, en +rognons engagés dans de l’argile. J’en ai rapporté des échantillons +ainsi que d’autres de fer magnétique et de sanguine ou oxyde de fer +compacte.] + +[Note 246 : Entrée de la maison.] + + + + + CHAPITRE XXXIX. + +Départ de Ouosébougou. — Siradian. — Hofara. — Elingara. — Boulal. — +Sekhello. — Je suis pris pour un Maure. — Bagoyna. — Marques de +l’épizootie. — Route pour Touroungoumbé. — J’arrive épuisé. — Bon +accueil. — Pillage des Maures. — En route sur Nioro. — Entrée +triomphale. — Mustaf. — Son accueil. — La ville. — Séjour. — Tentative +pour me retenir. — Position délicate de Mahmadou Abi. — Le schérif de +Fez. — Visite aux frères d’El Hadj. — Je pars. — Cadeaux à Mustaf. — +Échange de bons procédés avec Mahmadou Abi. — Départ de Nioro. — Médina. +— Les deux Gadiaba. — Youri. — Petite pluie. — Je pars sans mes guides. +— Birou. — Aspect des terrains. — Ali, notre guide, ambassadeur +d’Ahmadou. — Ouagadou. — La vallée de Guidi-Oumé. — Khoré. — Le Kirigou. +— Khassa. — Togno. — Fanga. — Niogoméra. — Tanganaya-Takhaba. — +Niakhatéla. — Makhana. — Route en forêt. — Tornade, inondation. — +Passage d’un torrent. — Mounia. — Route sur Koniakary. — Séjour dans ce +village. — Tierno Moussa. — San Mody. — Situation politique du pays. — +Dernière route. — Arrivée à Médine. — De Médine à Saint-Louis et en +France. + + + 15 mai 1866. + +Le 15, à quatre heures, nous sortîmes de Ouosébougou, où quelques +retardataires furent obligés de rester, ainsi que quelques hommes +blessés le 13, à Toumboula, par la razzia des Bambaras. + +Nous parcourûmes[247] deux lieues à l’Ouest, trois lieues et demie au +N.-O., et nous fûmes à Siradian, village abandonné et sans puits. +Ensuite on se dirigea, sans s’arrêter, au N. 35° O. pendant trois lieues +et au Nord trois lieues et demie. Nous arrivâmes alors à Hofara, village +de cases en paille, sans fortifications, en un mot vaste goupouilli. Il +n’y avait plus d’habitants, mais il y avait encore de l’eau dans les +puits, de petites tomates autour des cases, dans lesquelles on pouvait, +somme toute, se reposer. + + 16 mai 1866. + +Il était huit heures quand on y arriva, car on avait fait de nombreux +temps d’arrêt pendant la nuit ; nous y restâmes jusqu’à dix heures et un +quart et l’on se remit en marche par une chaleur étouffante. Nous +passions vers onze heures devant Tounguel, village inhabité que nous +laissions à gauche : à onze heures quarante-cinq minutes, nous étions à +Elingara, que j’estimais à deux lieues et un quart de Hofara au N. 40° +O. Ce village était également désert, mais dans un puits bâti en pierres +sèches posées à plat, nous trouvâmes un peu d’eau. Quelle eau ! Mon +cheval refusa d’en boire ! mais je fus moins difficile que lui, je me +bouchai le nez et je bus. + +Après avoir parcouru deux lieues au N. 63° O., nous arrivâmes à Boulal +ou Boulane, vers midi et demi. Là il restait des vestiges de cases en +paille. On y campa ; la chaleur était trop forte, personne ne pouvait y +résister. Tout le monde peut-être dormit, excepté moi, qui étais dévoré +d’impatience et qui d’ailleurs, quoique soutenu par l’idée du retour, +commençais à être inquiet de ce que la nature trahissait ma volonté. +Enfin, à trois heures, toujours à jeun, sauf une poignée de couscous +mangée dans cette halte, nous reprîmes cette route fatigante à travers +ce pays de plaines toujours ondulées dans le même sens, couvertes d’une +maigre végétation, d’arbres épineux, de gommiers rabougris. Je marchais +aussi rapidement qu’il m’était possible, et vers cinq heures et demie, +après avoir parcouru cinq lieues au N. 80° O., j’aperçus enfin un +village ayant l’apparence de la vie : c’était Sekhello, village bâti en +terre, habité en majorité par des Soninkés. Un enfant qui coupait du +bois se mit à fuir en me voyant. Je le poursuivis et le rattrapai ; mais +en dépit de mes assurances pacifiques, il ne voulait pas m’approcher. +J’avais retiré mon chapeau, mes longs cheveux flottaient au vent, mon +teint était devenu couleur de brique brûlée, je portais un boubou jadis +blanc. Il me prenait pour un Maure, et même quand Amadi Boubakar l’eut +rejoint avec d’autres Talibés, il ne pouvait se figurer que je fusse un +blanc. Je fus grondé par tous pour mon imprudence, car j’avais risqué de +me faire envoyer un coup de fusil. Comme à Ouosébougou, la population, +aux cris perçants de l’enfant, était sortie en masse, mais il n’y avait +pas là grand monde, et il était visible que ce village avait dû +souffrir. Je ne pus y trouver le moindre aliment à acheter, et comme on +ne me donna rien d’aucun côté, nous en fûmes réduits à notre régime +habituel. Nous mangeâmes notre dernière boîte de julienne aigrie, et nos +hommes, leur couscous ordinaire. + +Les plus malheureux étaient les animaux, privés de mil, et même souvent +de paille, car autour du village on n’en trouvait pas, et il me fallut +en voler pour ne pas les laisser périr, ne pouvant raisonnablement +demander à mes laptots d’en aller couper ; les malheureux n’en pouvaient +plus. Quand nous arrivâmes à ce village, plus de la moitié des piétons +était restée en route. + + 17 mai 1866. + +Ce fut sans regret que je quittai cet asile peu hospitalier, le +lendemain matin ; nous fîmes trois lieues au N. 10° E., et nous +arrivâmes à Bagoyna, grand village en terre, ruiné et inhabité depuis +que Daouda Gagny l’avait quitté pour venir à Ségou. Cependant quelques +personnes s’y trouvaient en ce moment. La plaine présentait un spectacle +attristant, de tous côtés on voyait des squelettes de bœufs ou leurs +corps desséchés. Aux environs des puits surtout, il y en avait +énormément. D’où cela provenait-il ? On me dit qu’après l’abandon du +village, les bœufs y étaient revenus par habitude, et que ne trouvant +personne pour leur tirer de l’eau des puits, ils étaient morts à côté. +D’un autre côté on m’affirma, tant là qu’à Nioro, que l’épizootie +terrible qui avait ravagé tout le Sénégal, le pays des Maures, en même +temps qu’elle sévissait en Europe, était venue jusqu’au Bakhounou, où +elle s’était arrêtée, puisqu’à Ségou on ne s’en était pas aperçu. + +Toujours est-il que les puits étaient presque secs et qu’on campa dans +les cases du village, presque sans eau. + +A trois heures, on essaya de se remettre en route pour atteindre +Touroungoumbé. Sentant bien que les forces de tous étaient épuisées par +les marches insensées, si elles n’eussent été nécessaires, que nous +faisions depuis six jours, Mahmadou tentait un dernier effort pour +amener son monde en lieu de sûreté par une marche de nuit, car une +marche de jour eût été impossible. + +Je sortis de Bagoyna en proie à une violente céphalalgie, et quand vint +la nuit, je fus pris de saignements de nez tellement persistants, qu’il +me fallut plusieurs fois descendre de cheval. Mes forces me trahissaient +et tout mon sang s’en allait. Je me tamponnai les narines, je fis un +suprême effort, et le lendemain, à sept heures, j’étais des premiers +rendus à Touroungoumbé, en compagnie d’Ali Abdoul, qui, à mesure que +nous approchions, s’attachait de plus en plus à mes pas, en attendant +qu’il fût tout à fait entre mes mains. + +J’avais ainsi estimé la route parcourue : trois lieues au N. 80° O., six +lieues au S. 70° O., six lieues au N. 30° O., total quinze lieues +parcourues en seize heures, par les cavaliers, car les piétons +n’arrivèrent que vers les onze heures ou midi. + +Qu’on ne croie pas ces estimations exagérées. Si je n’en avais eu la +preuve en fermant mon polygone estimé à peu de chose près sur la +position exacte de Médine, j’en avais une le lendemain, en arrivant à +Nioro, que mon estime place juste dans le relèvement indiqué en 1864 +depuis Guémoukoura, et ces relèvements, quand ils sont donnés par des +gens connaissant bien le pays, surtout par des Maures, ces relèvements, +dis-je, sont d’une exactitude souvent attestée par les voyageurs et qui, +quant à moi, m’a toujours surpris. + + 18 mai 1866. + +En arrivant au campement qu’on m’indiqua, je ne pouvais plus me +soutenir. Je me laissai tomber sur ma natte et j’abandonnai aux gens de +la case le soin de mon cheval, me bornant à dire : Faites-le boire et +manger. + +Touroungoumbé était un village du Kingui, très-considérable. Lieu de +passage des caravanes des Maures qui vont à Ségou, c’était là qu’elles +payaient l’impôt du passage, et un captif d’El Hadj, sorte de +gouverneur, était préposé à la perception de cet impôt. + +Aussi y fûmes-nous dédommagés en partie par une bonne réception de ce +que nous avions souffert depuis huit jours ou plutôt depuis notre départ +de Toubacoura, dernière étape hospitalière dont j’ai gardé le souvenir. +Nous passâmes la journée tout entière en cet endroit, tant par force que +pour attendre les retardataires ; j’appris, en effet, que plusieurs +n’étaient arrivés que le soir et avaient été pillés par des Maures amis +qui campaient à petite distance de Touroungoumbé : mais pour qui connaît +les mœurs des Maures, cela n’a rien d’étonnant, et la seule chose +remarquable, c’est qu’ils n’aient pas tué, afin d’empêcher toute +dénonciation, de la part de ceux qu’ils venaient de piller. + +Toujours est-il que le soir tout le monde fut rallié, et ce ne fut qu’à +la nuit, après un souper convenable, que nous pûmes prendre un vrai +repos, car tout le jour une curiosité bienveillante avait fait envahir +notre maison par tout le village, impatient de voir ces blancs +extraordinaires qui pouvaient faire tout ce que les noirs font et plus +encore. Le fait est que nos amis, en exagérant nos qualités, notre +savoir et notre bravoure, nous avaient élevés sur un piédestal tel, que, +si je me fusse avisé de faire le salam, j’aurais passé pour un grand +marabout, parce que je savais déchiffrer quelques mots d’arabe et écrire +à peu près au moyen des caractères de cette langue, et je ne suis pas +bien sûr qu’un jour ou l’autre on ne dise pas que j’ai gagné des +batailles à moi tout seul, avec toutefois mon pistolet à six coups, +qu’on se désolait de ne pouvoir admirer ; mais quand je disais que +j’avais donné cette merveille à Ahmadou, oh ! alors, c’était un chœur +intarissable sur la générosité des blancs. + + 19 mai 1866. + +Le 19, on se mit en route pour aller à Nioro, vers six heures. Huit +lieues droit à l’O. nous en séparaient, mais la route qui passe par de +nombreux villages, n’a pas mal de sinuosités, et quand on arriva en vue +de Nioro, vers quatre heures du soir, des cavaliers vinrent de la part +de Mustaf et du père de Mahmadou Abi, ainsi que de ses oncles, prier ce +jeune prince de camper à Dianwéli pour la nuit, afin qu’on pût le +recevoir le lendemain matin. A mon grand regret donc on entra au village +de Dianwéli, et pour me consoler de ce retard, il ne fallut rien moins +qu’un superbe mouton que m’envoya Mahmadou Abi, et qui fut tellement +apprécié, qu’entre nous et nos parasites on le dévora jusqu’au dernier +morceau. + + 20 mai 1866. + +Ce fut le 20 mai que nous fîmes notre entrée triomphale à Nioro. Mustaf, +vêtu d’un burnous magnifique, dont le capuchon relevé laissait voir sa +figure, était monté sur un cheval maure de grande taille, piaffant entre +les mains des Sofas qui le tenaient par la bride. Il était entouré de +tous ses fidèles, de ses Sofas, et si un certain nombre de Talibés +faisaient acte d’indépendance, en s’écartant de lui pour venir saluer +Mahmadou, bien d’autres se tenaient à ses côtés. Il y eut d’abord une +fantasia fort belle, bien qu’en ce moment la moitié des cavaliers +fussent absents. J’admirais surtout les beaux chevaux, tous de race +maure. Puis, après cela, comme, de notre côté, aussi bien chevaux +qu’hommes étaient à bout de forces, on n’essaya pas le plus petit +exercice, et les deux armées se rencontrèrent. Alors Mustaf vint, +toujours à cheval, donner la main à Mahmadou Abi, non comme un esclave +ayant affaire au cousin de son maître, mais comme un chef puissant à un +autre pour lequel il a des égards. Après cela on rentra dans Nioro. + +Il y a dans Nioro deux choses distinctes : la ville fortifiée et la +maison d’El Hadj. La ville est entourée d’une muraille irrégulière, +ayant plusieurs portes de divers côtés, mais ce n’est pas là ce qui fait +sa défense. Ce qui la met à l’abri d’une attaque, c’est la maison d’El +Hadj. + +Cette maison est un vaste carré de 250 pas de côté, construit +régulièrement en pierres maçonnées avec de la terre. Les montagnes peu +élevées qui environnent Nioro ont fourni des matériaux tout taillés, et +la plupart de ces pierres affectent une forme rectangulaire, ce qui a +permis de construire sans les tailler. Ces pierres sont posées à plat. +La muraille a environ 2m,50 d’épaisseur. Aux quatre angles sont des +tours rondes ; le tout a de 10 à 12 mètres de haut, et je suis sûr que +sur le faîte, le mur a encore au moins 1m,50 d’épaisseur. C’est +totalement imprenable sans artillerie. Il y a dans ce fort plusieurs +compartiments : d’un côté sont les femmes d’El Hadj, le Diomfoutou ; de +l’autre, habite Mustaf, et se trouvent la plupart de ses magasins, ses +greniers, la case de ses femmes. Dans une cour, des Mauresques +prisonnières habitent sous des tentes qu’elles ont dressées, comme si +elles se trouvaient au désert. Elles préfèrent cela à la vie des cases. +Quelques-unes sont blanches et fort jolies. Elles proviennent des +razzias faites par Mustaf, en 1865, sur les Lack Lall, qui s’étaient +joints aux révoltés du Bakhounou. + +Quant à la ville, les maisons y sont en partie à terrasse, en partie +couvertes de paille. Quelques-unes ont un étage. + +Mahmadou Abi était allé saluer son père. Je fis demander à Mustaf où je +devais loger, et immédiatement on me conduisit dans une maison +spacieuse, chez un griot fort riche, nommé Samba Gouloumba, père ou +oncle d’un griot de ce nom que j’avais connu à Ségou. Là, on me donna la +maison du maître, qui était absent, et son frère, qui vint m’y +installer, m’exprima ses regrets et insista pour que j’attendisse le +retour du maître de la maison, qui était, me disait-on, grand ami des +blancs, et qui serait désolé de ne pas me recevoir lui-même (il avait +d’ailleurs fort bien traité Bakary Guëye pendant son long séjour). Je me +gardai bien de m’engager, et je pris possession d’une jolie chambre +située au premier étage, et peinte proprement en rouge avec divers +dessins. Mes laptots logeaient au-dessous. J’avais un véritable +escalier, avec une terrasse devant ma porte et des fenêtres. C’était à +n’y pas croire. A peine avais-je commencé à m’installer et à profiter de +l’eau que les esclaves de la maison venaient de nous apporter, qu’on +nous annonça Mustaf, qui venait nous rendre visite et me demandait +audience. Je n’étais plus depuis longtemps habitué à ces manières +courtoises. Je le priai d’attendre que j’eusse remis mes vêtements et le +fis monter. Il fut très-aimable. + +Mustaf est un esclave du Bornou. C’est un Kanori et, seul à Nioro, avec +deux ou trois personnes, il sait la langue de son pays. Plus souvent il +trouve avec quelques esclaves à parler le haoussani. Du reste, il parle +très-aisément le bambara, le soninké et le peuhl. Il fut longtemps le +captif de confiance d’El Hadj, son barbier et son cuisinier, et il est +probable que ce contact avait contribué à adoucir ses manières et à les +policer. + +Il me souhaita la bienvenue, me fit beaucoup de compliments et termina +en me demandant de lui dire ce dont j’avais besoin. + +Je lui répondis que, n’ayant pas l’intention de m’arrêter, bien que je +fusse très-fatigué, je lui demandais dix moules de couscous pour la +nourriture des hommes jusqu’à Koniakary ; que quant à moi, je mangeais +maintenant la nourriture des noirs et que tout ce qu’il m’enverrait +serait bien reçu. + +Peu après je reçus 10 moules d’un beau couscous blanc, qui me rappelait +enfin le couscous de Saint-Louis. + +En outre, on m’envoyait une grande calebasse d’eau miellée, une poule +sautée au beurre et fort bien préparée, 100 gourous et du lait. La +maison dans laquelle nous logions était chargée de nourrir mes hommes, +qui ne s’en plaignaient pas, bien au contraire. + +Il n’en fallait pas moins pour réparer nos longs jeûnes des jours +passés, et le soir on nous envoyait dix poules vivantes, un plat copieux +de riz à la viande et un beau couscous que nous trouvâmes succulent. +Depuis notre départ de Médine, nous n’avions rien mangé d’aussi bon en +fait de cuisine nègre. + +L’après-midi j’allai faire visite à Mahmadou Abi, qui était logé dans +une grande case avec tous ses Talibés. Il me reçut d’une façon aimable, +quoique un peu embarrassée ; il avait l’air de ne pas se trouver dans +une position bien franche. Il me demanda si j’avais ce qu’il me +fallait ; je lui dis que oui, à l’exception de mil pour les chevaux. Il +paraît que ce n’était pas l’habitude de Mustaf d’en fournir, car +Mahmadou me répondit qu’il faisait vendre un captif pour acheter du mil +pour ses chevaux. + +De là, j’allai chez Mustaf lui rendre sa visite. Il me reçut de la façon +la plus aimable, et j’en fus d’autant plus étonné qu’il n’est pas ainsi +généralement et qu’il traite les noirs en grand seigneur ; il est plus +difficile pour eux de le voir, me disait Bakary, qu’il ne l’est de voir +Ahmadou à Ségou. + +Mustaf me dit qu’il allait m’emmener voir un schérif blanc. En effet, il +sortit avec moi, accompagné d’un interprète d’arabe, et nous allâmes à +l’extrémité de la ville dans la maison d’un marabout, Ako de Gambie, +possesseur de la plus belle fortune du pays. + +Il s’était bâti une maison à l’européenne, autant que les matériaux du +pays le permettaient. Il y avait de beaux escaliers en terre, des +galeries ouvertes, où des nattes abritaient des rayons du soleil. Tout +cela était propre et d’une élégance relative qui m’étonna. + +On nous fit entrer dans une salle petite, mais plus soignée encore que +les autres, où nous nous assîmes sur de belles nattes de cuir, tressées +par les Mauresques. + +Peu après, on nous introduisit dans une seconde salle encore plus +soignée, où, sur un tapis du Maroc posé sur une de ces nattes, était +assis en tailleur un homme vêtu entièrement de mousseline blanche ; il +avait un turban dont une partie passant sous le menton et relevée +couvrait le bas de la figure. Son teint était incomparablement plus +blanc que tout ce que j’avais vu chez les Maures et même chez les +Mauresques ; la main était potelée et le pied petit et soigné. L’homme +était gros. Son regard était fin ; l’arc sourcilier bien dessiné, mais +ni son nez ni sa physionomie ne répondaient au type arabe. Sans le mat +de son teint on eût dit un Européen. + +Il commença à m’interroger sur mon pays, demandant si nous étions +Français, de quelle ville, et quand je lui dis de Paris, il sourit et me +dit : « Je connais Paris, c’est une ville où il y a de grandes rues +plantées d’arbres. » Il me demanda si j’avais des nouvelles de mon pays, +et sur ma réponse négative, il me dit : « Je sais, moi, que tout va bien +chez vous. » + +A mon tour j’essayai quelques questions : j’appris qu’il était de Fez ; +mais quant au but de son voyage je ne pus obtenir de réponse, il éluda. + +Je commençais à me demander si c’était bien un Arabe ou quelque voyageur +déguisé, et ce soupçon était celui de la plupart de mes laptots, qui +affirmaient qu’il comprenait le français et qu’il souriait quand je +parlais avec le docteur. Toutefois, il me fut impossible de savoir la +vérité, car dès qu’il vit que je le pressais de questions, il commença à +me dérouter par des interrogations incompréhensibles. Il est vrai qu’il +parlait l’arabe pur, que fort peu de monde comprenait, et les +interprètes traduisaient peut-être mal. + +Plus tard je demandai à mon schérif marocain s’il le connaissait. « Non, +me dit-il, c’est un homme qui parle peu, il dit qu’il est schérif, je ne +puis dire le contraire ; » mais il m’avoua qu’il lui semblait qu’il +n’avait pas la figure d’un Arabe. + +En rentrant j’assistai à une fantasia assez bizarre : c’était une espèce +de parodie d’un combat, faite par deux Talibés, tout en dansant et en +jonglant avec leurs fusils d’une façon remarquable. L’un faisait le +mort, l’autre tournait autour sans oser l’approcher ; quand il venait +trop près, le mort remuait et l’autre se sauvait, puis le mort apprêtait +tout doucement son fusil et tout d’un coup, quand l’autre arrivait pour +l’assommer d’un coup de crosse, il se relevait d’un bond, lâchait son +coup de fusil à bout portant, et les rôles se renversaient. + +Cela était remarquablement mimé et imité. + +Nous regagnâmes ensuite nos cases, et je passai une excellente nuit, +dont j’avais grand besoin. + +Jusqu’ici il n’était pas question de partir, et on faisait même courir +le bruit que nous allions rester jusqu’à ce que tous les chefs du pays +fussent réunis. On venait en effet d’envoyer des émissaires de tous +côtés. Cela était fort inquiétant, car si c’était vrai nous avions au +moins trois semaines à attendre. Or, quelle que fût l’hospitalité de +Mustaf, nous étions trop pressés de rentrer pour supporter volontiers un +pareil retard. La saison des pluies était presque arrivée, et nous +devions chercher à tout prix à la devancer sur les bords du Sénégal, +avant que les marigots grossis ne nous créassent des obstacles sur +l’importance desquels je ne me faisais pas d’illusion. + + 21 mai 1866. + +Aussi, le 21, dès que je fus levé, je me rendis chez Mahmadou Abi pour +traiter cette question avec lui. Il était chez Mustaf, où j’allai le +rejoindre. Bien qu’il fût de bonne heure, j’attendis très-peu et on me +fit monter au premier étage, dans un petit réduit qui est le séjour +ordinaire de Mustapha. Puis, après un nouveau temps d’arrêt, on ouvrit +la porte de la chambre de Mustaf. Toutes ces portes, travail des +indigènes, étaient en bois sculpté grossièrement, mais cependant, telles +quelles, elles ne manquaient pas d’une certaine élégance. Les plafonds +étaient faits en bois, mais les morceaux qui le composaient étaient +rangés avec ordre et symétrie au-dessus des poutres principales. Enfin, +des serrures ou des cadenas de fer, achetés chez nos traitants, +garnissaient la plupart des portes de Mustaf. Il était à demi étendu sur +un lit du pays (_tara_) très-élevé, sur lequel plusieurs tapis maures +étalaient leurs brillantes couleurs et remplaçaient des matelas absents. + +Je n’oserais affirmer que l’odeur de cette chambre, dont la porte était +la seule issue, fût agréable, mais elle était supportable. Il nous fit, +ainsi que Mahmadou Abi, asseoir sur son propre lit, envoya chercher des +gourous, dont il nous donna quelques-uns, puis nous quitta pour régler +une ou deux affaires. A son retour, j’entamai la question du départ, +dont il ne se mêla point. Mais Mahmadou fit son possible pour m’engager +à rester jusqu’à l’arrivée des chefs du pays, auxquels, d’après les +ordres d’Ahmadou, il devait lire le traité fait avec nous. Je refusai, +bien entendu, disant que cela ne me regardait pas, que d’ailleurs +Ahmadou n’en avait pas parlé, et qu’il m’était impossible d’accepter un +nouveau retard. Mahmadou insista, mais pour la forme, et quand il vit +que décidément je ne voulais pas, il me dit : « Eh bien, tu partiras +quand tu voudras. — Ce sera demain soir, répondis-je. — Alors on part, +dit Mustaf ; ah ! c’est bien, je vais faire préparer ce qu’il faut. » Et +il causa avec Ali Abdoul pour lui faire préparer du couscous pour sa +route. + +Pendant la journée l’hospitalité de Mustaf ne se ralentit pas ; je reçus +de sa cuisine des plats très-bien préparés, mais toujours pas de mil. Je +réussis à en faire acheter un peu contre quelques grains de verroterie +ou d’ambre qui me restaient, et le soir je fis avec Tambo l’échange de +nos chevaux. Ce n’est pas que son cheval noir valût ma jument fleur de +pêcher, bien au contraire ; mais ma jument était tellement blessée par +la selle qu’elle souffrait atrocement et que cela me faisait mal à +voir ; j’avais lieu de craindre qu’elle ne pût me conduire au Sénégal, +tandis que je me croyais sûr du cheval de Tambo, qui, malgré la route +pénible que nous avions faite, dans laquelle il avait porté son maître +et un bagage considérable, était encore gras et vigoureux, et surtout +sans blessure. + +Pendant que nous étions chez Mustaf, je demandai à voir les cadeaux +envoyés par le gouverneur à Ahmadou, et il les fit apporter. Ils étaient +enveloppés avec grand soin : c’était un burnous vert garni d’argent, un +bonnet rouge garni d’or et un magnifique sabre avec un fourreau de +velours vert et une garniture d’argent. + +Mahmadou Abi était en extase, et je crois que cela contribua à le +fortifier dans l’idée d’envoyer quelqu’un pour son compte saluer le +gouverneur ; mais cela ne faisait pas le compte d’Ali Abdoul, qui +maintint ses droits afin de n’avoir pas à partager les cadeaux qu’on lui +ferait ; il l’emporta sur le prince, qui se borna à me demander de +parler de lui au gouverneur. Comprenant qu’il désirait un cadeau je lui +fis alors présent du fusil à deux coups que Bakary Guëye m’avait donné +en indemnité des marchandises qu’il avait été forcé de vendre, et que +bien entendu je ne voulais pas réclamer. + +Aussi comptais-je bien lui payer son fusil. + +Mahmadou fut enchanté et me réitéra ses promesses d’amitié à distance ; +il me demanda de lui écrire et me dit qu’il voulait aussi me donner +quelque chose en souvenir de lui. + +Le soir j’allai voir les trois frères d’El Hadj, ou plutôt ses deux +frères, Alpha Ahmadou et Tierno Boubakar, et l’un de ses cousins, qui +tous trois me reçurent avec des paroles gracieuses, mais ce fut tout. +Ils se trouvent, du reste, à Nioro dans une position d’infériorité vis- +à-vis de Mustaf comme fortune et comme influence ; cela leur est pénible +et ils ne s’en cachent guère. De plus, comme il y a là deux fils d’El +Hadj encore en bas âge, mais qui un jour ou l’autre prendront en main +toute la direction des affaires, on peut dire que ces parents du +conquérant sont à tout jamais annihilés. + + 22 mai 1866. + +Le 22 je fis mes préparatifs et j’allai vers une heure prendre congé de +Mustaf, auquel, n’ayant rien à donner, je promis d’envoyer un fusil par +Ali Abdoul ; il me demanda aussi un foulard noir, que j’eus la chance de +trouver à Saint-Louis. Je payai ainsi de retour son hospitalité. Il me +fit, du reste, cadeau d’un petit panier de dattes pour la route et donna +une lettre à Ali Abdoul pour qu’on nous reçût sur tous les points où +nous passerions jusqu’à Koniakary. + +J’allai ensuite prendre congé de Mahmadou Abi, qui voulut monter à +cheval pour m’accompagner et me mettre en route. Je fus donc escorté de +toute la bande de ses fidèles jusqu’à bonne distance de Nioro. Là, au +moment de me quitter, il me prit à part et me remit dans la main deux +anneaux d’or d’une valeur d’au moins 120 francs, en s’excusant de me +faire un aussi mince présent, que moi je trouvais d’autant plus beau que +je n’y comptais pas du tout. Nous nous quittâmes après une bonne poignée +de main. + +C’est un devoir pour moi de dire qu’après mon départ de Ségou je n’avais +reçu de ce jeune homme et de son entourage que des attentions et des +témoignages d’affection bien désintéressés, puisqu’ils me savaient sans +autres ressources que les cadeaux que m’avait faits Ahmadou, et qu’aucun +d’eux n’eût osé accepter si même j’avais voulu les lui donner. + +Nous quittâmes Nioro à trois heures. Après une lieue au Sud nous +atteignions Tambabougou ; puis, après une demi-lieue au S.-S.-O., le +grand village de Médina ; nous traversâmes ensuite deux villages de +Gadiaba. Le premier, Gadiaba Kayè (Gadiaba, les pierres), est l’ancien +village du Diawara, Karounka, qui fit une si rude guerre à El Hadj ; +l’autre se nomme Gadiaba Diala. Il était sept heures quand nous +arrivâmes à ce village ; en le quittant nous fîmes trois lieues et demie +à l’O. 1/4. S.-O. pour venir à Youri, où nous arrivâmes à nuit close et +par un commencement de petite pluie fine. On entra dans le village, et +mes conducteurs allèrent s’étendre sous le hangar de la place du +village. Quand, après une courte attente, je voulus les faire repartir, +il me fut impossible de les réveiller ; ils me disaient de camper là. +Camper sur une place en plein vent par un temps semblable, j’aimais +autant marcher ; aussi, prenant Seïdou pour guide, je me remis en route +et je fis trois lieues de marche pour aller camper à Birou, où je vins +frapper à une heure et demie du matin au village des Talibés. La nuit +était noire. J’avais cependant pu me rendre compte de la nature du +terrain. Depuis Touroungoumbé le sol avait changé. Ce n’étaient plus les +plaines du Bakhounou, c’était un pays encore plus aride, mais moins +monotone et moins plat ; par rares places la végétation y était bien +accentuée, mais en général c’est un pays coupé de plaines de sable et de +collines de roches peu élevées ; ce sont des bancs d’ardoise, qui +percent le sol en différents endroits et dont les feuillets détachés par +les pluies et par les chocs viennent former une poussière noirâtre ; +plus loin ce sont des quartz grenus, de différentes nuances plus ou +moins opaques, jaunes ou rouges ou d’un blanc laiteux (on les emploie +quelquefois comme pierres à feu ; ces pierres sont, faute de taille, +d’un mauvais usage). Enfin, sur une foule de points nous trouvions des +grès noirs et du minerai de fer en grande quantité. + +La présence des ardoises à Nioro, de quelques schistes bitumineux dans +le Foula Dougou est-elle un indice de l’existence du charbon de terre ? +C’est ce que les siècles futurs nous apprendront. Mais si, surtout dans +le Foula Dougou, on venait à découvrir le charbon, ce serait à n’en pas +douter une découverte plus précieuse pour le pays que ne l’a été celle +de l’or. + +Depuis Nioro jusqu’à Birou le terrain n’avait changé d’aspect qu’entre +Youri et Birou. En quittant Youri on se dirige sur une montagne peu +élevée dont le massif épais sépare le Kingui du Kaniarémé, qu’on appelle +vulgairement la route du désert. On la traverse en gravissant une pente +douce dans le défilé, et l’on arrive dans une plaine qui semble entourée +de tous côtés par des collines, qui se croisent de manière à ne pas +laisser apercevoir les issues de ce plateau. Tel est l’aspect général de +ce pays dont l’exploration de MM. Perraud et Béliard a complété la +carte, dressée par les renseignements que j’avais, et par mon propre +itinéraire. + +Dans cette dernière route nous avions traversé deux marigots secs : +c’étaient les premiers que nous apercevions depuis longtemps ; ils se +dirigent vers l’Ouest. + + 23 mai 1866. + +Birou a deux villages séparés, entourés chacun de palissades. L’un est +le village des Talibés, tous originaires du Fouta ; l’autre le village +des forgerons bambaras. Nous arrivâmes à Birou par une petite pluie fine +au milieu de la nuit. Lorsque nous réveillâmes le gardien de la porte il +me sembla tout d’abord qu’on nous faisait une triste réception. J’étais +avec Quintin et deux seulement de mes hommes ; mais quand on sut qui +nous étions, on nous conduisit chez un marabout, qui fit dégager une +case pour y loger nos bagages. Nous parvînmes à allumer du feu pour nous +sécher ; mais le plus difficile fut d’attacher nos chevaux et nos mules, +qui mangeaient toutes les clôtures de la maison, au grand désespoir du +maître. Enfin tout s’arrangea, sauf le temps qui continua à être +légèrement pluvieux. Vers sept heures, ceux qui étaient restés en route +commencèrent à arriver, et à sept heures et demie tout le monde était +réuni. Nos ânes, trop fatigués, avaient passé la nuit avec leurs +conducteurs à Youri. + +Ali Abdoul commença à s’employer auprès des gens du village pour nous +faire donner une hospitalité splendide ; mais d’abord le mil était rare, +et nous n’en pûmes avoir ni pour les chevaux ni pour les mules ; ensuite +Ali Abdoul, bien que Tall et fils d’Elimane Donaye, ne jouissait +d’aucune influence et son meilleur argument ne valait pas grand’chose, +car le pauvre garçon ne brillait pas par un esprit transcendant. Il +était bien un type du Toucouleur, braillard, vantard et hableur, mais il +lui manquait cette qualité qui chez quelques-uns est très-grande : la +finesse. + +Néanmoins le village se comporta bien à notre égard : on nous envoya six +poules vivantes et du lait aigre ; le chef des Diawaras de l’endroit, +qui vint me voir, me procura même un peu de beurre ; nous n’avions pu en +avoir à Nioro à cause du manque de bestiaux, qui tous avaient succombé à +l’épizootie ; puis nos hommes reçurent un nombre indéfini de calebasses +de couscous et de _niéri_[248]. + +Quelque bienveillance qu’il y eût dans cet accueil, cette hospitalité +n’avait rien qui pût me retenir, et comme on nous annonçait une longue +route pour arriver au premier village habité du Guidi-Oumé, je me +décidai à partir à deux heures après midi. + + 24 mai 1866. + +Notre chemin se dirigea d’abord à l’Ouest, à travers un pays peu +accidenté, mais assez aride, et nous ne nous arrêtâmes pas avant une +heure du matin, heure à laquelle nous campâmes sur l’emplacement d’un +village détruit nommé Ouagadou. Un baobab et quelques débris sont les +seuls vestiges de ce village, qui était placé au bord d’un marigot, où +l’on chercha vainement de l’eau. Quand je vis qu’on n’en trouvait pas, +je sollicitai Ali Abdoul de continuer la route ; mais les ânes étaient +loin derrière nous, et après en avoir causé nous campâmes. Au jour, +laissant quelqu’un avec les mules, je partis avec Ali Abdoul, Quintin et +le vieux schérif, qui s’attachait à mes pas et se montrait bon homme. +Nous avions quatre bons chevaux, et nous voulions arriver le plus vite +possible. Mais nous eûmes à descendre la montagne sur laquelle nous nous +trouvions, qui appartenait au sol du Kaarta, pour entrer dans la vallée +de Guidi-Oumé peu élevée au-dessus du sol du Sénégal. Nous descendions +visiblement depuis Nioro, mais sans secousses brusques, sans différences +palpables de niveau. Là, nous eûmes une descente dans un ravin qui +équivaut à plus de cent mètres de différence de niveau. La terre était +travaillée de tous côtés par les eaux, d’immenses blocs de roches +étaient mis à nu par l’action des pluies, les uns polis, les autres en +forme de scories ; les lits de torrents que nous traversions aujourd’hui +à sec, avaient roulé d’immenses cailloux de plusieurs mètres cubes, +quelques arbres vigoureux et verts avaient poussé dans les endroits où +la terre végétale, arrachée du plateau supérieur, avait pu s’amasser ; +ailleurs on voyait d’autres troncs décharnés, sans feuilles, suspendus +par des racines qui allaient leur manquer au premier ravinage des +pluies. + +Cet endroit, bien que sauvage, avait un caractère de grande beauté, et +il me frappa d’autant plus vivement que depuis trois ans je m’étais +toujours trouvé en pays de plaine. + +Nous arrivâmes bientôt sur l’emplacement d’une ruine : c’était Khoré, un +village de la vallée du Guidi-Oumé. + +Cette vallée étroite, qui est certainement le plus beau pays que j’aie +vu dans la Sénégambie, est resserrée entre deux chaînes de montagnes, +dont les méandres s’éloignent ou se rapprochent sans pouvoir s’écarter à +une journée de marche l’un de l’autre ; un marigot ou plutôt un ruisseau +d’écoulement des eaux de pluies, la parcourt, tantôt sec comme au moment +où nous y passions, tantôt roulant des eaux torrentueuses ; de chaque +côté de son cours, le sol, alimenté continuellement par les écoulements +d’eau bourbeuse de la montagne, fournit des cultures magnifiques, donne +deux récoltes par an et produirait tout ce qu’on lui demanderait en +fruits ou légumes, si par routine on ne se bornait à la culture des +céréales africaines : le maïs et le mil, et, accidentellement, le riz. + +Après Khoré, nous arrivâmes à Khassa, également désert, et après avoir +désaltéré nos chevaux dans des mares, où l’eau, par extraordinaire, +n’était pas corrompue, mais était chaude, nous continuâmes à descendre +la vallée, traversant et retraversant le lit sablonneux de son ruisseau, +qu’on appelle, je crois, le Kirigou (Kriégo, de Mongo Park). + +Après Khassa, nous parvînmes à un petit village habité, nommé Togno ou +Tango. Il est, pour ainsi dire, perdu dans un repli du marigot, qui +entre à cet endroit dans une baie que forme la montagne et en ressort +bientôt pour redescendre la vallée. Les toits de paille, récemment +reparés pour la saison d’hivernage, tranchaient sur le beau feuillage +vert de nombreux arbres ; quelques colonnes de fumée animaient ce +paysage, auquel les montagnes, sur deux ou trois plans, servaient de +fond. C’était charmant à voir. De là, notre route descendit vers le Sud, +à Fanga, éloigné d’à peine une demi-heure de chemin. C’était notre étape +de la journée. On y fut d’abord peu aimable pour nous, mais Ali Abdoul +palabra si bien, la lettre de Mustaf venant à l’appui de ses paroles, +qu’on finit par nous pourvoir abondamment, et nous reçûmes quatre +poules, un mouton et une chèvre très-maigre. Le tout fut bien vite mangé +par nous et nos compagnons. + + 25 mai 1866. + +Le lendemain, nous continuâmes, dès le jour, à descendre la vallée. Les +villages y sont très-rapprochés, tous ont le même aspect, et en deux +heures et demie nous en traversâmes quatre. A six heures nous avions +quitté Fanga, et à huit heures et demie nous étions à Niogomera, après +avoir passé à Tanganaya-Takhaba et Niakatéla. On me pressa de rester à +Niogomera, où je devais, disait-on, recevoir une splendide hospitalité. +D’abord on m’envoya cinq poules et du mil pour mes chevaux ; puis, vers +deux heures et demie, comme j’allais partir, on apporta deux chèvres et +du couscous. Je pris une chèvre et je donnai l’autre à un Talibé nommé +Amadi Ali, qui m’avait servi de guide ; mais comme mes hommes avaient +mangé à leur faim nous laissâmes le couscous, et nous allâmes camper à +Makhana, à une lieue à l’O.-S.-O., pour faire cuire notre dîner. + +A mesure que nous approchions, nous nous permettions le luxe de deux +repas par jour. C’était le cas de dire que l’appétit nous venait en +mangeant. + +Pendant les quelques heures que je passai à Makhana, je reçus une belle +chèvre, deux calebasses de mil et du couscous. C’était donné d’une façon +aimable et empressée, qui contrastait avec les cadeaux un peu forcés que +nous avions reçus jusqu’alors depuis Nioro. Néanmoins, à neuf heures et +demie du soir, il me fallut me mettre en route. Nous avions un long +chemin à parcourir pour aller à Mounia ; nous allions quitter le Guidi- +Oumé pour le Diafounou. Il y avait des marigots à traverser, et on +m’avait dit qu’il y avait un peu d’eau dedans ; j’étais pressé de les +passer avant qu’ils ne grossissent. + +La route traverse une forêt, le pays est peu accidenté, on a laissé +derrière soi les montagnes du Guidi-Oumé, et en quittant Makhana la +vallée prend un développement immense. + +Nous laissions sur notre droite le marigot de Kirigou. + +Nous fîmes une première traite de sept lieues sans halte. Comme la nuit +était très-noire, que les guides demandaient à s’arrêter, nous campâmes +pour attendre le jour. Je fis décharger les mules, on plaça les cantines +au pied d’un arbre, on entrava les chevaux sans les desseller, de +manière à les laisser manger, et, enveloppé dans les lambeaux de mes +vieux paletots, je m’étendis sur ma tente. Je dormais d’un profond +sommeil, lorsque, vers quatre heures, les éclats du tonnerre me +réveillèrent en sursaut. Une tornade arrivait sur nous avec une rapidité +prodigieuse. Le temps de ramasser ma toile de tente, et la pluie tombait +déjà en larges gouttes, un vent violent soulevait une poussière intense +à travers laquelle on n’apercevait rien ; les éclairs déchiraient par +moments le ciel en éclairant la scène d’une lueur passagère qui rendait +plus profonde encore l’obscurité qui les suivait. + +Nos chevaux avaient tourné la queue au vent, ils ne bougeaient pas, et +comme la pluie inondait déjà le sol plat et bas, nous montâmes sur nos +cantines, pêchant dans la mare qui nous environnait les sacs, peaux de +bouc et autres objets qui y nageaient. + + 26 mai 1866. + +Nos compagnons, qui n’avaient eu qu’une préoccupation, celle de se +garantir de la pluie, avaient laissé leurs bagages où ils étaient. + +Aussi, dès que le jour se fit, quel spectacle ! Nos cantines entourées +d’un demi-pied d’eau, mon sac de cuir, dans lequel étaient mes carnets +de notes, enfoncé dans la vase et fort heureusement seul perdu, sauf que +le contenu eût souffert. Rien de sec, ni sur nous ni dans les cantines, +qui, disjointes, avaient absorbé l’eau de telle façon qu’en les +soulevant on l’en faisait sortir. Nos compagnons étaient encore plus mal +que nous, et par-dessus le marché une pluie fine avait remplacé la pluie +d’orage et un vent glacial venait ajouter au malaise général. + +Nous rechargeâmes les bagages et essayâmes de reprendre notre route. Le +terrain était glissant, détrempé. Nos chevaux tombaient et je fis trois +ou quatre chutes dans la vase ; puis nous arrivâmes au marigot. Il avait +subitement grossi ; on y avait de l’eau, à pied, jusqu’aux épaules. Les +berges étaient roides à descendre et à remonter. Ma foi, nous prîmes un +bain, mais nous passâmes avec nos chevaux, et c’est miracle qu’après +cela, par le froid qu’il faisait, la fièvre ne soit pas venue nous +rendre visite. Quand j’eus traversé, je me pris à penser que, si les +mules chargées descendaient dans ce marigot transformé en torrent +boueux, non-seulement elles n’en sortiraient pas, mais que mes cantines +seraient inondées, mes notes, cartes et plans perdus. Je me décidai +donc, tout ruisselant d’eau et de boue, à attendre les mules pendant une +demi-heure. Alors Seïdou, grand et vigoureux homme, se mit à transporter +les cantines sur sa tête. Il se chargeait, s’accroupissait sur la berge +et se laissait glisser sur la pente jusque dans le lit du marigot, où il +fallait alors reprendre subitement la position verticale pour garder son +équilibre et ne pas se noyer. + +Les trois premières fois il réussit d’une façon admirable, mais à la +quatrième, où justement il portait la cantine la plus précieuse pour +moi, celle qui contenait mes cartes, il trébucha, et, sans sa présence +d’esprit, c’en était fait de mon bagage. Il se rejeta sur la berge où la +cantine s’enfonça dans la vase, et Samba Yoro put la saisir par la corde +au moment où Seïdou glissait totalement dans l’eau. Il en fut quitte +pour la peur, et à huit heures et demie nous étions au village de +Mounia, où, après bien des efforts, je parvins à faire allumer un grand +feu et à sécher successivement tout notre bagage ; livres, effets, +instruments, tout était trempé, et le soir nous étions encore humides. +Nous reçûmes là une bonne hospitalité ; les Pouhls du village de +Mangassi ou Bangassi, situé près de là, vinrent nous apporter une belle +chèvre et du mil, et d’autres côtés les différents chefs m’envoyèrent +trois chèvres ; aussi fûmes-nous dans l’abondance. + + 27 mai 1866. + +Le lendemain j’étais décidé à me rendre à Koniakary ; aussi je partis de +bonne heure, et, devançant les mules avec Ali Abdoul pour guide, nous +commençâmes à trotter de toute la vitesse de nos chevaux un peu fourbus. +A mesure que nous approchions, l’impatience d’atteindre le but nous +prenait et nous eussions voulu pouvoir voler avec nos chevaux. +Malheureusement les pauvres bêtes étaient à bout de forces, et, quoi que +nous fissions, elles allaient fort lentement. Nous passâmes deux ou +trois marigots. Ils se déversaient sur la droite de notre route, qui se +dirigeait vers le Sud. Nous laissions sur notre gauche une montagne. Il +paraît qu’au lieu de prendre la vraie route nous inclinâmes trop au Sud. +Toujours est-il que nous nous enfonçâmes dans une gorge de montagnes et +que nous arrivâmes très-près du village de Makhana. Un peu avant d’y +parvenir, nous eûmes la bonne fortune de rencontrer deux Khassonkés, qui +nous remirent dans une route de traverse, nous ramenant directement à +l’Ouest. Nous éperonnâmes nos chevaux, ils firent un effort et nous +partîmes au galop, car la traite était longue. Nous traversâmes alors +trois villages habités, où nous ne nous arrêtâmes que pour boire, et +nous vînmes passer au Sud de la montagne de Tapa, d’où nous aperçûmes +Koniakary. Il était deux heures de l’après-midi. Cet immense village, +chef-lieu du Diombokho, est défendu par un tata fortifié, ou maison d’El +Hadj, confiée à la garde de San Mody, l’un de ses captifs. + +Notre première visite fut pour Tierno Moussa, chef des Talibés et +véritable chef de Koniakary. Il savait déjà, par Ibrahim Mabo, qui, +revenu avec nous, nous avait devancés, les quelques bontés que j’avais +eues pour son fils à Ségou, et son accueil fut aussi cordial qu’il est +possible. Celui de San Mody fut moins avenant ; il ne voulut pas me +recevoir, et me fit conduire à une case assez sale qui me déplut. Aussi, +lorsqu’il vint m’y visiter, je le reçus très-mal et le contraignis, pour +ainsi dire, à me faire des excuses. J’en pris prétexte pour annoncer que +je partirais le lendemain matin, et toutes ses tentatives pour me +retenir échouèrent. + +Je comptais à Koniakary quelques amis : Tierno Moussa, son Mabo Ibrahim, +et Amady Boubakar qui arrivait avec nous. Ils me traitèrent de leur +mieux. Ce fut Amady Boubakar qui, le premier, m’envoya un magnifique +mouton gras ; peu après, j’en reçus un autre de San Mody. Ils furent +tous deux immolés à nos grands et nombreux appétits. Plus tard, Tierno +Moussa m’en donna un troisième qui dépassait en beauté les deux +premiers, et je me décidai à l’emmener à Médine, où certainement jamais +plus bel échantillon de la race ovine, dite mouton de Galam, n’était +entré. + +Je reçus aussi de différents côtés des gourous, du couscous ; enfin, je +me trouvai abondamment pourvu. + +Pour faire ma paix avec San Mody, j’allai le saluer, et cette fois je +fus reçu. Je lui demandai de me prêter des chevaux pour aller à Médine ; +mais il allégua pour refuser l’obligation de se rendre à Nioro, où il +était appelé près de Mahmadou Abi. + +[Illustration : Femme Khassonkée, de Médine.] + +Il me fallut donc imposer à ma pauvre monture une dernière journée de +près de dix-huit lieues. + +Avant de quitter Koniakary, il n’est pas sans intérêt de jeter un coup +d’œil sur la situation politique de ce pays. + +Différents Talibés se partagent l’influence dans le Diombokho et même +dans Koniakary, ce qui fait que ce village ressemble beaucoup par son +organisation aux villages du Fouta. Tierno Moussa et San Mody ne +s’entendent pas d’ailleurs ; et comme San Mody n’est pas assez riche +pour se faire des partisans au moyen de cadeaux, il n’a vraiment +d’influence que sur les esclaves d’El Hadj et les Bambaras du pays. + +En dehors de cette population, mélangée déjà de toutes les races +musulmanes de la Sénégambie, c’est-à-dire Yoloffs, Peuhls, Toucouleurs, +Soninkés, il y a les Khassonkés, qui composent peut-être la plus grande +partie de la population des villages du pays. Ils y apportent, sous le +commandement nominatif de Khartoum Sambala, frère du roi de Médine, une +indépendance assez semblable à celle dont jouissent leurs frères de +l’autre côté du fleuve ; plus grande même, car Sambala de Médine ne +souffre pas qu’on lui désobéisse. + +Du reste, mécontents de leur gouvernement actuel et des impôts qui +pèsent sur eux, ils aspirent à l’indépendance et seraient tout prêts à +se révolter pour piller les Talibés. + +Enfin, Koniakary est harcelé par les Maures Askeurs et Oulad El +Rhrouizi, qui, en représailles des pillages que s’est permis sur eux +Tierno Moussa, viennent de temps à autre fermer la route de Médine à +Koniakary. + +On le voit, Koniakary n’est pas une position aussi formidable qu’elle a +pu le sembler à quelques voyageurs moins au courant de la politique +locale que je ne le suis, et je reste convaincu que si jamais nous +avions à diriger contre cette place une expédition nous aurions bien +vite révolutionné ce pays. + + 28 mai 1866. + +Lorsque j’eus annoncé mon départ, tout le monde me conseilla de marcher +de compagnie avec tout mon monde, afin de ne pas risquer un pillage des +Maures. Mais mon impatience ne me le permettait pas ; à six heures, le +28 mai, je quittai Koniakary et me dirigeai sur Médina, village de +Khartoum Sambala, situé dans le Khasso (rive droite), auquel j’avais à +donner des nouvelles de sa fille, première femme de Samba N’diaye, à +Ségou. Il me reçut avec affabilité et me fit servir un déjeuner de +couscous et de lait frais, que je pris avec d’autant plus de plaisir, +que partout sur ma route j’avais vainement demandé du lait de vache ; la +réponse était partout la même : les vaches sont mortes. + +Après une heure d’arrêt je quittai ce village, et Ibrahim Mabo, qui nous +avait accompagnés, nous laissa pour rentrer à Koniakary. + +Nous commençâmes alors une lutte avec nos chevaux ; les éperons ne +cessaient pas de déchirer les flancs de ces pauvres bêtes auxquelles de +temps en temps nous réussissions à faire prendre le galop. Vers dix +heures et demie nous fûmes à Kana-Makounou, où le marigot était presque +sec. Il y avait de l’eau dans des mares ; nous fîmes rafraîchir nos +montures et reprîmes notre course. + +Bientôt j’aperçus des montagnes devant nous, et sur la gauche je +reconnus la curieuse montagne de Dinguira qu’on voit de Médine. Le +docteur, à qui je le disais, ne pouvait croire à cette nouvelle, et Ali +Abdoul, qui n’était jamais venu sur cette route, ne pouvait le +renseigner ; néanmoins nous pressions d’autant plus nos montures, et +tout à coup je m’écriai : Voilà le poste ! Le docteur parvint à faire +prendre le galop à sa jument ; mais mes coups d’éperons furent vains +aussi bien que ceux d’Abdoul : les pauvres bêtes étaient fourbues. Nous +arrivâmes au petit trot sur la berge située en face du poste, où nous +rejoignîmes Seïdou, qui, parti la veille au soir de Koniakary pour nous +devancer, avait dormi trop longtemps en route et arrivait en même temps +que nous. + +Dire nos impressions au moment où, haletants, nous nous penchions sur +l’eau claire du Sénégal pour y boire, dire de quels battements notre +cœur était agité dans nos poitrines, c’est chose impossible ; ce +pavillon tricolore surmontant les blanches murailles du poste nous +disait que nous étions en France, que désormais nous n’avions plus rien +à craindre des hommes ; que bientôt nous serions dans les bras de nos +compatriotes, dans ceux de nos amis. + +Oh ! c’est là un de ces moments terribles dont on peut mourir aussi +facilement que d’une balle ennemie, car la joie tue aussi bien que la +douleur, mais il était dit que cette fois encore nous ne mourrions pas. +Nos coups de fusil et nos cris eurent bientôt donné l’éveil. Le canot +d’un traitant, du nommé Clédor, un des héros de la défense de Médine, en +1857, se détacha, et quand nous arrivâmes sur la berge française, nous +fûmes reçus dans les bras de Béliard, le commandant du poste, qui ne +nous connaissait cependant ni l’un ni l’autre et qui, réveillé en +sursaut par la nouvelle de notre arrivée, osait à peine y croire. + +[Illustration : Combat et délivrance de Médine (13 juillet 1857) +(d’après le tableau de M. Chagot).] + +Que cette accolade fraternelle me fit de bien ! + +Il serait superflu de dire quelle fut notre réception. A Médine, à +Bakel, partout sur notre route, nous marchâmes d’ovations en ovations +jusqu’à Saint-Louis. La nouvelle de notre arrivée nous avait précédés de +quelques jours, et sur les murs de la ville, de tous côtés, nous +trouvâmes affiché l’avis suivant : + + + Saint-Louis, le 15 juin 1866. + +MM. Mage et Quintin sont arrivés à Médine le 28 mai, de retour de leur +voyage dans l’intérieur de l’Afrique. + +Le Gouverneur s’empresse d’annoncer cette heureuse nouvelle à la +colonie, persuadé qu’elle l’accueillera avec les sentiments qu’inspirent +à tout homme de cœur le courage, la persévérance et le dévouement +déployés dans les entreprises grandes, périlleuses et qui intéressent au +plus haut degré l’humanité. + + Signé : _Le colonel du génie, gouverneur,_ + + PINET LAPRADE. + + +Notre voyage de Bakel à Saint-Louis s’était fait dans un chaland, que +nous avions dû armer en guerre à cause de la situation politique du +Fouta, travaillé par les marabouts ; il s’était opéré lentement, mais +sans accidents. + + 31 mai 1866. + +Arrivé le 28 mai à Médine, j’avais quitté ce poste le 31, dans un canot +qui nous portait à peine, pendant que mules et chevaux allaient par +terre à Bakel. Cette partie du voyage fut très-pénible, mais j’y eus +cependant un moment agréable : ce fut celui que je passai à Makhana : ce +village que j’avais fait reconstruire en 1859 et dans lequel je fus reçu +avec une véritable effusion. Un mot suffira pour montrer ce que je +pouvais obtenir dans l’endroit. + +Sur le désir que j’en exprimai, Sulman Kama, le chef de ce village, qui +avait eu tous les siens tués par El Hadj, envoya son propre fils au- +devant de l’envoyé d’El Hadj pour le recevoir. + +Par contre, j’avais eu à regretter une scène qui s’était passée au +village de Khay, où nous étions allés par terre pour embarquer dans +notre canot, les eaux étant trop basses pour permettre de passer les +rapides avec l’embarcation chargée. + +[Illustration : M. Mage. Costume de retour.] + +Diogou Sambala, le chef de Khay, cousin de Sambala de Médine, était un +peu ivre, et quand, accompagnés de Béliard et de Ali Abdoul, nous +allâmes le saluer, il se leva et se mit à parler violemment à Ali en lui +disant qu’El Hadj était mort et que lui et tous les Talibés qui disaient +le contraire avaient menti. Ali s’emporta et le traita de menteur, et il +me fallut intervenir avec Béliard ; nous réussîmes enfin à calmer cette +scène, qui fût devenue grave sans notre présence, puisqu’un griot de +Diogou Sambala ne craignit pas de dire à Ali : « Si les blancs n’étaient +pas là, je te couperais la tête. » Du reste à peine fûmes-nous sortis du +village que le fils de Diogou vint nous faire ses excuses, alléguant +l’état d’ivresse de son père. Sambala de Médine, au contraire, s’était +comporté très-convenablement, et bien que je lui gardasse rancune des +embarras qu’il m’avait causés à mon départ, je lui dois rendre cette +justice. + +[Illustration : M. Quintin. Costume de retour.] + + 5 juin 1866. + +Je quittai Bakel le 5 juin, et le 8, à une heure du matin, malgré une +brise très-forte et contraire, j’arrivai à Matam où je réveillai le +commandant du poste, M. Richard, chirurgien de la marine, qui nous fit, +à cette heure indue, le meilleur accueil. Mais, malgré cela, le même +jour à midi nous reprenions notre route, et le 10 à onze heures du soir +nous entrions dans le poste de Saldé, où la fatigue de notre équipage +nous força de passer la journée du 11 tout entière. Cette journée fut +marquée par un événement pénible. M. d’Erneville, lieutenant +d’infanterie de marine, qui commandait le poste, avait avec lui une +négresse, ancienne esclave de sa famille qui l’avait tenu sur ses bras +quand il était enfant. Elle souffrait de la gorge, et n’ayant pas de +chirurgien au poste, il pria Quintin de la voir. Nous devions y aller +après le dîner, ne soupçonnant pas la gravité du mal, quand tout à coup +on vint nous dire qu’elle étouffait. Nous y courûmes, elle était morte ! +La maladie avait marché avec une rapidité effrayante, et quelques heures +avaient suffi pour la mettre dans l’impossibilité de respirer. + + 15 juin 1866. + +Enfin le 15, à cinq heures du matin, j’arrivais à Podor, et à peine +étais-je chez le commandant, M. Jauréguiberry, que je fus doublement +charmé par une sérénade que vint nous donner le détachement de musiciens +de l’infanterie, alors en garnison à Podor, et, plus encore, par la vue +d’une Européenne, aussi gracieuse qu’aimable, Mlle Jauréguiberry, qui +n’avait pas craint de venir tenir compagnie à son père dans ce triste +séjour. + + 18 juin 1866. + +Le même jour, deux bateaux à vapeur étaient à Podor ; je trouvais des +collègues qui me témoignaient le plus aimable empressement et dont le +charmant accueil me restera toujours dans la mémoire. L’un de ces +bâtiments, _la Couleuvrine_, que j’avais commandé, descendait à Saint- +Louis ; j’y pris passage avec tout mon monde, et le 18 j’étais dans +cette ville ; j’arrivai chez le gouverneur, dans mes vêtements de +voyage, taillés de mes mains, cousus par mes laptots et que je ne +pouvais encore me décider à quitter. + +Le même soir la colonie s’associait, sous la présidence de son +gouverneur, pour nous offrir une fête au Cercle. Je ne crains pas de +dire qu’on en garde encore le souvenir à Saint-Louis comme je le garde +dans mon cœur. + +J’avais appris à Médine que depuis dix-huit mois j’étais officier de la +Légion d’honneur ; quelque plaisir que j’en eusse éprouvé, celui que me +causa cette soirée fut plus grand encore. + +Une dernière joie m’était réservée. Le courrier du 28 juin m’emportait +vers la France, et si le succès de mon entreprise m’a souvent valu des +témoignages d’estime et des satisfactions d’amour-propre, aucune de ces +émotions ne vaut celle de revoir une famille tendrement aimée qui, sans +nouvelle de moi pendant deux années, avait vécu de tristesses sans fin, +d’inquiétudes sans bornes, n’espérant souvent plus me revoir et à +laquelle mon retour seul pouvait rendre le calme et le bonheur. + +Enfin la SOCIÉTÉ DE GÉOGRAPHIE avait à juger mes travaux qu’elle avait +suivis d’un œil bienveillant : elle a daigné leur donner sa sanction +dans sa séance du 12 avril 1867, et m’a décerné _une médaille d’or pour +mes découvertes géographiques en Afrique_. + +[Illustration : Médaille d’or décernée à M. Mage par la Société de +géographie.] + + +[Note 247 : Ces indications sont les distances que je crois devoir être +portées en lignes droites d’après un procédé d’estime qui m’est habituel +et que j’emploie quand il m’est impossible de noter le chemin minute par +minute comme dans ma route d’aller.] + +[Note 248 : Sorte de bouillie faite avec le résidu du mil, qu’on ne peut +broyer en farine dans les mortiers.] + + + + + CONCLUSION. + + +En 1863, lorsque je partais pour ce voyage, il y avait plusieurs années +que tout commerce régulier était interrompu entre le Diombokho, le +Kaarta et nos établissements de Médine et Bakel. + +Aujourd’hui ce débouché à notre commerce est ouvert. + +Lorsque je partais, on ignorait la position d’El Hadj, de ses fils, +leurs forces, leurs ressources, l’histoire même de la conquête du Ségou +et du Macina, si intéressante pour guider la politique coloniale dans +les relations que tôt ou tard elle doit établir avec ces pays riverains +du Niger. + +Aujourd’hui nous savons qu’El Hadj est mort, que son fils Ahmadou pourra +résister longtemps encore à la révolte du pays contre lequel il lutte, +mais que s’il maintient sa position, ses forces diminuent, que ses +Talibés se lassent et que ses recrutements sont de plus en plus +difficiles ; que par conséquent il n’est pas probable qu’il parvienne +jamais à établir une autorité régulière dans son vaste territoire. + +Aussi, quoiqu’Ahmadou ait montré beaucoup de bonne volonté à l’égard de +l’établissement de relations commerciales avec nos comptoirs, quoiqu’il +ait envoyé un de ses Talibés saluer le gouverneur, je pense qu’on ne +saurait en ce moment attendre de ces pays éloignés d’autre commerce que +celui de l’or du Bouré, qui remonte à Nioro par la voie de Kita, et de +là vient à nos comptoirs, et de temps à autre, l’arrivée d’une caravane +apportant directement de Ségou un peu d’or. + +Le résultat le plus efficace de mon voyage sera certainement de +permettre aux nombreux Diulas qui peuplent le Diafounou, le Guidimakha, +le Diombokho, le Kaniarémé et en général tout le Kaarta, de venir +s’approvisionner de marchandises dans nos comptoirs, d’aller, à la +faveur de périodes de calme, les vendre à Ségou et d’en rapporter de +l’or et des esclaves. Ces derniers, non dépaysés, se marieront, +prospéreront dans ces provinces, y augmenteront la production, c’est-à- +dire les richesses, et par conséquent le commerce. + +Quant à nos résultats géographiques, ils sont consignés dans la carte +annexée à cette relation, et un seul coup d’œil sur cette carte mise en +regard de celles qui existaient avant mon voyage, suffira pour les faire +apprécier. + +Si la France veut intervenir d’une manière efficace dans la politique du +Soudan, il n’y a, suivant moi, qu’un moyen sérieux, c’est de remonter le +Niger avec des bâtiments, soit qu’on parvienne à leur faire franchir le +rapide de Boussa, soit qu’on les construise au-dessus de ce barrage. + +Ma conviction est que l’opération est possible. + +Une fois rendu dans le haut Niger, avec la force matérielle de chaloupes +à vapeur armées de canons, il sera facile de s’y emparer promptement +d’une influence considérable et d’amener la pacification générale du +pays en dictant des conditions au parti que l’on soutiendra. + +Une telle expédition ne serait pas très-coûteuse : elle ne demanderait +qu’une bonne organisation et 2 ou 300000 francs d’argent pour faire des +cadeaux, et si elle réussissait on pourrait assurer que la civilisation +aurait fait un grand pas en Afrique ; car, comme l’a dit le docteur +Barth avant moi : + +« Je pense que le seul moyen d’implanter la civilisation en Afrique +serait l’établissement de centres coloniaux sur les principaux fleuves, +afin que de ces points il se produisît un rayonnement salutaire et un +courant civilisateur qui ne tarderait pas à les joindre l’un à +l’autre. » + +Je n’ajouterai qu’un seul mot. + +La plupart des maux de l’Afrique viennent de l’islamisme. Ni dans nos +colonies actuelles, ni dans celles qu’on fondera plus tard, même quand +il se présente sous les dehors les plus séduisants, comme cela arrive +quelquefois au Sénégal, jamais, dans aucune circonstance, on ne doit +l’encourager. + +Le combattre ouvertement serait peut-être un mal, l’encourager en est un +plus grand. — A mes yeux, c’est un crime par complicité. + + + FIN DE LA RELATION. + + + + + APPENDICE + + + FAMILLE D’EL HADJ OMAR (HOMMES). + + + Seïdou-Tall, marabout d’Aloar. + | + +--------------------+--------------------------------+ + | | + 1re femme, née à Aloar. 2e femme. + | | + (1)-----+----------------+----------------------+ Alioun + | | mort à Samé + Tierno Boubakar, à Nioro. El Hadj Omar en allant + | né en 1797. à la Mecque + +-------------+-------+--------+ | + | | | | + Seïdou-Abi Ibrahim-Abi Mahmadou-Abi | + au Macina. au Macina. à Ségou-Sikoro | + et autres enfants | + à Nioro. | + | + +------------------------------------+-----+-----------------(2) + | | + Femme de Haoussa Femme du Bornou (3 enfants). + | | + | +--------------------+-----------------+ + | | | | + =I= (_a_) =II= =V= =VI= + Ahmadou, Ahmadou-Mackiou, Mahmady-Seïdou, Aguibou, + roi de Ségou, à Hamdallahi, à Dinguiray. à Ségou-Sikoro, + né en 1833, a lui-même né vers + d’une femme 3 enfts 1843 ou 44. + de Haoussa. 1 à Dinguiray. + | 1 à Ségou. + | 1 à Hamdallahi + Mohammed, + né le 31 janv. + 1865, jour de + la prise de + Toghou. + + +-------------------------------------+------------(1) + | | + Elimane Guédo, aujourd’hui à Alpha Ahmadou, à Nioro. + Dinguiray. | + | | + +----------+-+----------+ +------------+----------+ + | | | | | | + Amat Tamsir Seïdou Plusieurs Tidiani Hiaïa Autres + à Hamdallahi à Dinguiray autres à à jeunes + a 4 enfants a plusieurs enfts Hamdallahi. Ségou-Sikoro enfants + au Macina. enfants. d’El. né vers à + Guédo 1853. Nioro. + sont + encore à + Dinguiray. + + (2)--+-----------------+------------------+------------------+ + | | | | + Sa mère, Mère X.... Mère X.... Mère X.... + princesse de | | | + Haoussa, | | | + nommée =IV= =VII= Mountaga + Aïssata, Adi Maï à Hamdallahi. + n’a pas à Hamdallahi. à Hamdallahi. + suivi El Hadj + | + | + =III= + Abibou, + chef à + Dinguiray, + a plusieurs + enfants. + +En dehors de ces enfants cités d’El Hadj, il en avait une quarantaine en +bas âge à Macina. — 3 jeunes à Nioro d’une fille de Khartoum-Sambala. Ce +sont : Mahmady-Diakha, Mahmady-Nagui, Mahmady-X.... + +En outre, Aguibou m’a donné la liste de 15 autres frères à lui, habitant +à Dinguiray. Ce sont : 1 Moctar, 2 Bassirou, 3 Day, 4 Nourou, 5 Saïdou, +6 Mourtada, 7 Nasirou, 8 Mounirou, 9 Ahmidou, 10 Mahmodou, 11 Aïdou, 12 +Waïdou, 13 Mou-Bassirou, 14 Nasirou, 15 Siradiou. En dehors de ces +parents, il y a les fils des cousins germains d’El Hadj, ceux de ses +sœurs qui sont en assez grand nombre. + +(_a_) Ces numéros classent par rang d’âge. + + + + + NOTE SUR LES ROIS DU KAARTA. + + +C’est au règne de Bitton ou Tiguitton à Ségou que commence l’histoire +des Massassis du Kaarta, à l’époque où Bitton les chasse de Sountian +(près Mourdia). + +Sey Bamana était l’aîné des fils vivants de Massa par suite de la mort +de Massa Sey-Colo, mort sans enfants, et de Douafouloucoro tué à +Sountian. Suivi de sa famille, de ses serviteurs et esclaves, il +s’enfuit au Diombokho, au village de Niamiga (près Kanamakhounou), et +s’y installa. S’appuya-t-il, comme l’a dit Raffenel, sur les Diawaras +pour venir à bout des Bambaras du Kaarta ou au contraire fut-il accepté +par ceux-ci, comme étant de la même race ? Toujours est-il qu’il +gouverna quelques années. + +Raffenel le fait gouverneur de 1754 à 1758. + +Suivant nos informations, son règne serait antérieur à cette date. Car +il résulte des dates que nous avons établies que Bitton ou Tiguitton +régna environ de 1700 à 1743, puisque après la mort de Dékoro, son fils, +Tomassa prend le pouvoir vers 1744. Ce serait donc à coup sûr avant 1744 +qu’il faudrait placer l’avénement de Sey Bamana, si tant est qu’on +puisse dire qu’il y eut avénement. + +Sey Bamana comme ses successeurs était bien en effet chef de la famille +des Massassis et comme tel obtenait bien une certaine déférence de ses +parents et certains tributs de la population. Mais jamais son pouvoir +n’eût pu aller jusqu’à obtenir de ses cousins ou neveux une obéissance +passive telle que la comporte l’expression de roi. Suivant moi, les rois +bambaras du Kaarta n’étaient pas plus rois que ne l’est l’Almami du +Fouta ou le Tunka du Guoy ou du Kaméra. + +Après Sey Bamana, sur la durée du gouvernement duquel nous n’avons pu +avoir de données précises, c’est Dénimba Bo, son frère cadet, qui le +remplace et non Bonodain, son fils, comme on l’a dit à Raffenel. Du +reste d’après les usages des Bambaras et des Peuhls les fils de Sey +Bamana ne pouvaient prendre la place de leur père qu’après la mort de +ses frères cadets. + +Dénimba Bo habitait dans le Bélédougou à Tonéguéla ; il y réunit une +armée de gens de bonne volonté et vint camper à Kemmou (Guémou) (Kemma +de Park), il y construisit le premier village de ce nom et n’ayant +encore que soixante cavaliers il commença la guerre avec le Kaarta. Il +fut bientôt maître du pays, et n’eut plus qu’un obstacle en la personne +de Demba Ségo, chef de Koniakary. + +Ce chef voyant Dénimba Bo venir l’attaquer appela à lui ses alliés et +reçut des renforts du Kaarta, du Khasso et même du Fouta, si bien que +l’armée de Dénimba Bo eut peur et que le monarque ayant voulu persévérer +dans son entreprise fut abandonné de tous à l’exception de son griot. Il +ne voulut cependant pas reculer, et se confiant dans les prédictions +qu’on lui avait faites, il monta sur la montagne de Tapa (montagne +circulaire près Koniakary) et là renvoya son griot en lui confiant son +cheval et ses harnachements pour qu’il les portât à son père. + +Des hommes qui allaient couper du bois aperçurent le monarque abandonné, +qui loin de se sauver les regardait aussi. Il était tellement beau, dit- +on, qu’ils crurent voir un personnage surnaturel et se sauvèrent à +Koniakary. Sur leur description on reconnut l’infortuné prince et on +envoya s’en saisir. Sa mort fut un affreux supplice qu’il supporta +vaillamment sans donner signe de souffrance. Il fumait sa pipe, nous dit +notre informateur. Après lui vient Sira Bo, son frère, cinquième fils de +Massa ; on lui attribue la prise de Koniakary, dont il s’empara, dit-on, +grâce aux discordes intestines du Diombokho. Si cela est vrai il faut +croire que sur la fin de son règne ou sous son successeur, Demba Ségo +rentra en possession de cette ville, car en 1795 Mongo Park nous y +signale un prince de ce nom tandis que Daisé Coro, le successeur de Sira +Bo, règne au Kaarta. + +Après Sira Bo, son frère Daisé Coro prend le gouvernement vers 1790 ; on +prétend qu’il était plus âgé que Sira Bo et qu’il aurait dû commander +avant lui, mais qu’il s’était désisté en sa faveur par reconnaissance +pour la mère de Sira Bo à laquelle il devait la vie. + +Lorsque leur famille avait été mise en fuite et qu’on les recherchait +pour les massacrer, la mère de Sira Bo qui en se sauvant portait alors +son fils sur le dos, trouva Daisé, le prit avec elle et afin de ne pas +exciter les soupçons elle lui passa une corde au cou comme à un esclave +et parvint ainsi à le sauver. La bonté de Daisé Coro nous a été signalée +par Mungo Park. Malgré cela ce trait d’abnégation ne peut néanmoins que +nous étonner beaucoup, car il est aussi rare chez les noirs qu’il +pourrait l’être chez des peuples plus civilisés. + +Ce fut Daisé qui appelé à Ségou par les frères de Mansong alla s’emparer +de Yamina. Il paya cher cette incursion et à l’appui du récit de Mongo +Park nos informations nous apprennent que ne se sentant pas assez fort +pour résister à l’armée de Mansong, il se sauva au Guidi-Oumé où ce roi +le rejoignit. Il y eut un combat d’une journée après lequel on campa et +Daisé ayant renvoyé toutes les femmes en arrière à Maka-Yakaré vit son +armée déserter. Il se sauva lui-même dans la nuit et l’armée de Ségou +retourna sur ses pas ravageant tout le pays et brûlant tous les +villages, entre autres l’immense village de Dédougou (?). + +Daisé Coro, battu, alla se replacer à Diokha où il continua à régner. + +Moussa Koura Bo, son frère, lui succéda vers 1800 (à partir de ce moment +j’admets les dates de Raffenel). + +Lors de la fuite de Ségou ce prince fut pris comme esclave, et son +maître, craignant de s’en voir dépossédé, lui avait, pour l’empêcher +d’être reconnu, marqué la figure par des coupures comme on en faisait +alors aux esclaves au lieu des coupures ordinaires que se font les +Bambaras Courbaris (trois coupures parallèles allant de la tempe au +menton ; les Massassis n’en faisaient que deux). Devenu grand, ce jeune +prince s’échappa de chez ses maîtres et vint se faire reconnaître ; ce +qui ne put être fait que grâce au témoignage d’un vieux marabout. + +Ce fut Moussa Koura Bo qui une fois au pouvoir acheva de ruiner le +Khasso (rive droite). Il eut aussi à soutenir une lutte contre le Ségou, +dont il repoussa l’armée. A sa mort ce furent les enfants du dernier +fils de Massa nommé Bakary qui revendiquèrent le trône. Ils y avaient +droit, leur père étant mort et étant les aînés de la famille. + +1808. Ce fut Tiguinkoro qui le premier des petits-fils de Massa régna. +Il eut des succès, notamment dans le Bambouk qu’il ravagea en s’avançant +jusqu’au Dentilia. + +1811. Sakhaba, son frère, le remplaça. Il poussa ses expéditions +jusqu’au Manding à travers le Bélédougou et le Birgo. + +1815. Après lui c’est Mori Bo, nommé aussi Bodia, qui prend le pouvoir. +Il est fils de Dénimba Bo. + +Il fonda Elimané où il habita. Il combattit le Fouta et le Haut-Sénégal, +il prit Lanel et en emmena toute la population en esclavage. + +Mori Bo essaya aussi ses forces contre le Bondou ; il attaqua vers la +fin de son règne Boulébané qui appartenait à l’Almami Saada, père de +l’Almami actuel. Mais il ne put s’en emparer. Après lui, on passe à la +génération suivante. C’est Gran qui monte sur le trône (1832) ; il est +arrière-petit-fils de Massa, et petit-fils de Daisé Coro par Diamadoua, +son père, mort sans régner. + +Ce fut ce prince qui prit Tuabo et en emmena toute la population en +esclavage. J’ai connu divers témoins de son règne et entre autres Samba +Naé, Bakiri pris enfant par lui à Tuabo et que j’ai retrouvé à Ségou ; +il n’avait été libéré que grâce à Samba N’diaye qui, lorsqu’El Hadj fut +maître du Kaarta, le réclama comme son parent. + +Gran habitait Elimané et de là dirigeait ses expéditions. + +Deux fois il s’avança jusqu’à Tamba, mais fut toujours repoussé ; son +frère Mahmady Kandia le remplaça en 1843 et régna jusqu’au moment où El +Hadj s’empara du Kaarta. C’est lui qui fonda Nioro où il mourut +tranquillement après s’être rendu au prophète. + +Depuis cette époque, El Hadj régna de nom, mais le Kaarta est gouverné +par Mustaf ou Mustapha, esclave d’El Hadj qui habite Nioro. Les +Massassis dispersés et sans force ont essayé en 1845 pendant mon séjour +à Ségou de soulever le pays, mais ils ont échoué et leur coalition a été +dispersée par l’armée de Nioro. + + + GÉNÉALOGIE DES ROIS MASSASSIS DU KAARTA + + 1er _génération._ MASSA-COURBARI, père de tous les _Massassis_ + | + +---------------+---------------+--------------+----+------+--(1) + | | | | | + Massa Seycolo Dona Fouloucoro Séy-Bamana Denimba-Bo Sira-Bo + mort sans tué à Sountian. 1er roi 2e roi. 3e roi. + postérité. du Kaarta. | + | + 2e _génération._ Moriba + 8e roi. + + 3e _génération._ + + (1)---------+--------------------+-------------------------+ + | | | + Daisé-Coro Moussa-Coura-Bo Massa Bakary + 4e roi. 5e roi. mort sans régner. + | | + | +-----------+------+ + | | | + [2e Diamadoua Tiguinkoro Sakhaba + gén] mort sans régner. 6e roi. 7e roi. + | + +----+--------------+ + | | + [3e Gran Mahmady-Kandia + gén] 9e roi. 10e roi. + +_Nota._ — La plupart des renseignements qui précèdent m’ont été fournis +par un jeune Massassi, nommé Tiguinkoro, qui se trouvait à Ségou, où il +nous témoignait une amitié sérieuse. + + * * * * * + + + + + NOTE SUR L’ORIGINE DES BAKIRIS SONINKÉS + DU HAUT-SÉNÉGAL. + + +Le véritable nom des Bakiris est Sempré, qui veut dire talon coupé ou +fendu. Ce surnom leur fut sans doute donné dans l’origine, parce +qu’étant très-guerriers et faisant de nombreuses expéditions, ils +avaient au talon cette espèce de peau rugueuse et crevassée qui pousse +aux pieds des gens qui marchent sans chaussure. + +Toujours est-il que sous ce nom de Sempré qu’on retrouve dans +différentes parties de l’Afrique, et entre autres à Sokolo (Macina), où +il y en a toute une famille, sous ce nom, dis-je, les Bakiris régnèrent +longtemps sur tout le bassin du Haut Niger. Ils étaient Soninkés et de +la grande famille des Cissey qui aujourd’hui commande à Sansandig. Leur +gouvernement avait pour centre le Ouagadou, partie du Bakhounou, d’où +ils rayonnaient en maîtres jusqu’au Niger. Le Ségou était alors sous le +gouvernement des Koïta. Ils n’allaient pas d’ailleurs loin de Tombouctou +et en furent un instant maîtres. + +Comment cet empire fut-il ruiné ? + +Il existe à ce sujet une légende fort curieuse, mais tellement +invraisemblable que je ne la rapporte que comme curiosité. On prétend +que le pays était colossalement riche, que les rois possédaient un +trésor immense, mais qu’ils devaient leurs succès et leur fortune à la +protection d’un serpent qui habitait un puits près du village du roi. +Chaque année on tirait au sort parmi les plus belles jeunes filles du +pays, et celle qui était désignée était au jour anniversaire amenée près +du puits, parée comme pour un mariage. Alors le serpent sortait de son +antre, dressait par trois fois sa tête, et enlevait la jeune fille +enlacée dans ses anneaux. + +Or, une année, la jeune fille désignée qui était la plus belle de +l’endroit (un griot m’avait dit son nom ainsi que ceux des divers +acteurs, mais ils m’ont échappé), se trouvait être la fiancée du +guerrier le plus brave du pays, cousin du roi, d’ailleurs. Quand il fut +informé du sort qui attendait sa belle amie, il lui jura qu’il saurait +l’y arracher, et ses larmes, ses prières ne firent que l’encourager dans +son projet. Le jour de la fête arrivé, ce brave guerrier attacha son +cheval près du puits, et quand on amena la jeune fille, il se mit en +selle comme pour mieux voir. + +Le serpent sortit deux fois sa tête, et deux fois rentra dans son puits, +mais au moment où, la troisième fois, il allongeait déjà son corps pour +saisir sa proie, notre guerrier s’élançant, le coupa en deux d’un seul +coup de sabre, et saisissant sa fiancée, il l’enleva et disparut de +toute la vitesse de son coursier, que jamais aucun cheval n’avait +dépassé. + +Alors on entendit une voix sortir du puits qui prédit au pays sept +années de sécheresse et tous les maux possibles. Le roi voulut +poursuivre son cousin et le mettre à mort, mais on ne put le rattraper, +et la prédiction ne tarda pas à s’accomplir : si bien que, forcée par la +sécheresse et les maladies, la population dut déserter en masse la +capitale et aller vers d’autres pays. + +On dit même que le roi ne pouvant emporter ses richesses les enterra, et +que, depuis, nul ne saurait retrouver la place, car quand on en approche +le sol vous brûle et des flammes en sortent. + +Ce qu’il y a de plus clair, c’est que divers fléaux qui transformèrent +ce pays en désert, furent sans doute le motif de l’émigration. + +Le dernier roi de Ouagadou fut Khreïa Manga ; on dit aussi Manga Diabé. + +Il y a de lui aux Bakiris actuels, tels que Samba N’diaye de Tuabo, +Sulman Kama de Makhana et Tambo de Lanel qui sont à peu près du même +âge, il y a, dis-je, seize générations, ce qui fait au moins remonter +cet événement à 400 ans ; il serait plus rationnel de dire 450 ou 500. + +Il y a entre cette histoire et celle rapportée par Raffenel de notables +différences. + +Quant à l’origine du nom de Bakiri, elle est la même dans les deux +récits. + +Lorsque les gens de Diabé s’avançant vers l’ouest arrivèrent au Sénégal, +ils y trouvèrent les Malinkés qui habitaient alors le Galam ; ils les en +chassèrent par force, et dans une de ces expéditions ayant manqué d’eau +ils arrivèrent à bout de forces à un marigot de la Falémé. Ils s’y +précipitèrent pour boire, et les gens du village qui se trouvaient de +l’autre côté vinrent faire leur soumission disant que le marigot sacré +les avait toujours protégés, mais qu’ils voyaient bien que leurs maîtres +étaient arrivés, puisqu’ils avaient pu se plonger dans ce marigot sans y +périr. + +Ce marigot s’appelait Bakiri, et les Sempré en prirent le nom. Ils +dominèrent longtemps tout le Galam jusqu’au Natiaga, le Bondou et le +Diombokho. Puis la guerre se mit entre les enfants de Sulman Khassa. +Trente ans le Guoy fit la guerre au Kaméra, et les Bakiris se +dispersèrent et s’amoindrirent en rentrant dans leurs limites actuelles. + +Entre autres colonies de Soninkés venant de Ouagadou et comme preuve de +la puissance des Soninkés dans le bassin du Haut-Niger, on cite : + +Kankan, peuplé de Soninkés et de Semprés. + +Sokolo, que j’ai déjà cité. + +Le Diallonkadougou ou la famille royale était de Soninkés Sacco, qui +peuplent aujourd’hui Yamina. Ainsi Fali, chef captif à Ségou, et fils du +dernier roi de Tambo, était un Sacco, mais il ne parlait plus que le +malinké ou le bambara. + +Sansandig, Jenné sont aussi des colonies de Soninkés. + +Voici la généalogie de père en fils par rapport à Samba N’diaye, Bakiri +de Tuabo : + + Khreïa-Manga ou Diabé. + | + Tambo-Manga-Ali-Cassa (alla s’établir à Sokolo). + | + Salounga. + | + Salounga-Ndoungoumé. + | + Diabé-Findiougné. + | + Khassa-Maria. + | + +-------------------------+--------------------------+ + | | | + Sulman-Khassa, Ali-Khassa, Amadoubé, + père des Bakiris père des Bakiris père des Bakiris + du Guoy. du Kaméra. du Diombokho. + | + Diabé-Diéguy. + | + Moussa-Diabé. + | + Ali-Moussa. + | + Sulman-Gali. + | + Sulman-Gali. + | + Tunka-Samba-Maria. + | + Tunka-Sila makha-Niamé. + | + Bon-Sila makha. + | + Sila makha-Mbougou. + | + Samba-N’diaye, + né vers 1815. + + * * * * * + + + + + OBSERVATIONS RELATIVES AU SOL + PARCOURU DANS LE SOUDAN OCCIDENTAL, A SA FORME ET A SA COMPOSITION. + + +Le Soudan occidental est le vaste pays compris entre Tombouctou à l’est, +l’Océan à l’ouest et l’Océan au sud. + +Soudan voulant dire pays des Noirs ; la limite au nord doit être fixée +par la ligne de séparation de la race Nègre d’avec la race Maure. + +A l’Océan cette ligne de séparation est fixée d’une manière formelle par +le fleuve Sénégal dont la rive gauche appartient aux Noirs, tandis que +la rive droite appartient aux Maures. + +Depuis que la politique française sous l’énergique commandement de M. le +gouverneur Faidherbe a interdit aux Maures en armes de franchir le +Sénégal pour venir faire des incursions dans le Oualo, le Cayor ou le +Fouta, cette ligne de démarcation est nette et formelle depuis Saint- +Louis, Sénégal, jusqu’à Bakel. + +Cependant depuis quelque temps les Noirs du Haut-Fouta semblent vouloir +s’établir en partie sur la rive droite, notamment entre Matam et Bakel, +mais leurs établissements sont tout à fait riverains et ne sauraient +être une objection sérieuse à ce fait que le Sénégal jusqu’à Bakel trace +la séparation des deux races. A partir de Bakel cette ligne qui alors a +atteint la latitude de 15° remonte brusquement vers le nord jusque par +16° 20′ pour contourner les pays nègres de Guidimakha et d’Assaba ; puis +elle redescend sur le treizième méridien jusqu’à 15° 30′, séparant le +Kaniarémé, pays nègre, du désert où s’agitent les Askeurs et les Oulad +el Rhrouizi. + +Entre le treizième et le onzième méridien cette ligne se dirige à peu +près droit à l’ouest, puis après remonte un peu limitant au nord le +Bakhounou, pays nègre où une assez forte proportion de Maures sont +établis, mais sans dominer ni par le nombre ni par l’influence. + +Enfin par le huitième méridien cette ligne est redescendue jusque par +15° pour atteindre Sokolo, premier village du Macina, et de là se +diriger presque en ligne droite sur Tombouctou. + +Lorsqu’on jette les yeux sur une carte quelconque de ce vaste pays, +qu’elle soit bonne ou mauvaise, on est de suite frappé d’un fait, c’est +que sur la côte sud et sud-ouest tous les cours d’eau qui viennent se +jeter à la mer se dirigent du nord vers le sud, tandis que dans la +partie nord, arrosée par les bassins considérables du Sénégal, de la +Gambie et du Niger, ces cours d’eau, aussi bien que leurs affluents, se +dirigent du sud au nord pour rayonner les uns vers l’ouest, les autres +vers l’est. Dans toute la partie ouest, les cours d’eau viennent de +l’est vers l’ouest. + +Ce seul fait suffit pour démontrer d’une façon irrécusable que, à partir +de la mer, le pays s’élève graduellement vers le plateau plus ou moins +montagneux d’où découlent tous ces fleuves. Depuis qu’on a remonté les +fleuves et les rivières qui viennent les grossir jusqu’au point où ils +cessent d’être navigables, en traçant leurs cours avec toute +l’exactitude nécessaire, on a circonscrit cet espace, que de nombreuses +explorations ont sillonné, en permettant de dessiner avec quelque +exactitude les parties innavigables de ces cours d’eau ; et maintenant +que la carte du Soudan occidental a fait des progrès bien notables, il +n’est pas sans intérêt d’examiner la conformation de ce pays où divers +soulèvements sont venus entrecroiser des chaînes de montagnes et creuser +des reliefs qui demanderaient à être étudiés par des hommes spéciaux. + +Des sources du Sénégal, si on se dirige vers le N. 20° O., on trouve une +chaîne de montagnes explorées par Hecquart et Lambert, et qui sépare les +sources du Sénégal, de la Falémé, et de la Gambie, qui se dirigent tout +d’abord vers le nord et nord-est, de celles du Kokoulo, du Kikriman, du +Tominé et du Rio Grande, qui coulent vers le S. O. et O. + +Cette ligne de faîte, après avoir été longée par la Gambie, est rompue +par elle lorsqu’elle se dirige vers l’ouest ; mais on retrouve sur la +rive droite de la Gambie cette même direction qui à l’état de collines +sépare la Falémé et ses affluents des affluents de la Gambie, et, entre +autres, du Nérico, que longtemps on a supposé être un canal naturel +entre le bassin du Sénégal et celui de la Gambie. + +Cette direction trouve des parallèles dans les chaînes de Kakhadian et +du Tambaoura, qui séparent le Sénégal d’avec la Gambie, et aussi dans la +direction générale de la côte occidentale entre le cap Vert et le cap +Roxo. + +Si maintenant on regarde la source du Niger fixée par Laing, celle du +Tankisso, son affluent indiqué par Caillé, celle du Sénégal déterminée +par Mollien, Caillé, Hecquart et en dernier lieu par le capitaine +Lambert, on est frappé de voir que ces trois cours d’eau, qui à leur +origine coulent presque parallèlement vers le N. E., ont leurs sources +placées sur une même ligne, au sud-ouest de laquelle les Scarcies, le +Kaba, le Mongo, la Rockelle et le Kamaranka, séparés par une distance de +quelques lieues à peine, coulent en sens inverse. + +Cette ligne, qui évidemment est une ligne de faîte, est dirigée du N. +55° O. au S. 55° E., et se trouve absolument parallèle à la partie de +côtes qui s’étend du cap Roxo à Sierra Leone. + +On rencontre également des traces de soulèvements parallèles dans les +montagnes que nous avons traversées dans le Gangaran, et qu’on nous a +dit s’étendre jusqu’au Bouré, marquant ainsi une ligne de faîte entre le +cours du Sénégal, ou Ba-fing et celui du Bakhoy, son affluent. On trouve +également des directions parallèles dans les collines du Fouta et les +diverses ondulations de terrains que j’ai traversées, en 1859, dans mon +voyage au Tagant. + +A partir des sources du Niger, si on se dirige vers l’est, on trouve une +autre ligne de faîte connue, depuis le voyage de Mongo Park, sous le nom +de chaîne de Kong, au sujet de laquelle il y a eu quelques +contestations. Le mot kong signifiant montagnes en bambara, qui est +l’idiome le plus répandu dans cette partie, et surtout à Bamakou où +Mongo Park prenait ses renseignements, on a dit que c’était un tort de +baptiser cette ligne de faîte du nom de montagne de Kong, qui semble +être un pléonasme ; mais aujourd’hui l’existence reconnue d’un pays de +Kong, d’un grand village de ce nom, près duquel se trouvent des mines +d’or au moins aussi abondantes que celles de Bouré, semble justifier +cette appellation. + +La direction de cette ligne de faîte semble être absolument parallèle à +celle de la côte, et on la rencontre en remontant le Niger, qui, après +avoir parcouru un immense cercle, vient la rompre pour se jeter dans la +mer. + +Il existe encore une ligne de faîte remarquable, qui circonscrit, à +l’est, le bassin du Haut-Niger, et, à l’ouest, celui du Bas-Niger, qui +appartient à la partie du Soudan oriental. Cette ligne, si elle n’était +pas indiquée par Caillé, qui a suivi de Tengrela à Djenné une ligne à +peu près parallèle, est d’ailleurs indiquée par ce seul fait, que divers +affluents du Bakhoy (Sentilenkané), qui lui-même est affluent du Niger, +coulent du S. E. au N. O., tandis que la Sirba, affluent du Bas-Niger, +coule de l’O. à l’E. + +D’ailleurs, le plateau montagneux du Humbori, traversé par Barth, n’est +que la fin de cette chaîne ou de ce massif important de montagnes qui +existe à très-petite distance d’Hamdallahi. D’après mes informations, +cette partie du pays, qu’on pourrait appeler le Soudan central, et qui +est comprise dans l’arc immense du cours du Niger, est trop peu connue +pour qu’il soit possible d’indiquer une direction à cette ligne de faîte +avec quelque exactitude ; cependant il y a une remarque curieuse à +faire, c’est que les cours du Bagoe (affluent du Bakhoy et du Niger), +celui du Fambiné ou Rivière noire, autre affluent du même bassin, sont +parallèles entre eux et sont parallèles aussi à ceux des deux Bakhoy, +affluents du Sénégal, et qu’ils prennent leurs sources dans la ligne de +faîte en question, de même que les deux affluents du Sénégal prennent la +leur sur le versant occidental de la chaîne de montagnes dont nous avons +constaté l’existence le long de la rive gauche du Niger. Il ne serait +peut-être pas absurde, d’après cette remarque, de supposer ces deux +lignes de faîte parallèles entre elles et se dirigeant du point le plus +haut au plus bas du S. 55° O. au N. 55° E. + +Ces directions ne sont qu’approximatives, et je les livre comme de +simples remarques auxquelles l’étude des terrains faite par des gens +spéciaux peut peut-être donner quelque appui. Cette configuration des +cours des fleuves est bizarre et ne rencontre, je crois, pas beaucoup +d’analogies dans aucun pays ; ce qui contribue d’ailleurs à lui donner +encore plus d’étrangeté, c’est l’existence du désert au nord des deux +cours d’eau principaux, et ce fait démontré par les voyages de M. +Vincent dans l’Adrar, de M. Bourrel chez les Braknas, de M. Mage au +Tagant, de Raffenel au Kaarta, et dans notre dernier voyage, que, dès +qu’on s’éloigne de la rive droite du Sénégal ou de la rive gauche du +Niger pour remonter vers le nord, on monte graduellement, parce que le +terrain s’élève graduellement par une série de plateaux qui resorbent en +lacs, mares ou marais les eaux pluviales, mais qui n’ont aucun cours +d’eau. + +Des renseignements positifs me garantissent que de Yamina à Tichit (et +j’ai par moi-même constaté le fait de Yamina à Nioro) le terrain s’élève +graduellement, et qu’arrivé à Tichit, il y a une montagne à franchir +avant d’être sur le sol du Sahara proprement dit. Cette montagne qui +règne de l’Adrar au Tagant et du Tagant à Tichit continue vers l’Est +pour aller circonscrire El Arouan. Au sud, chaque terrain porte son +nom ; au nord, c’est le Sahara. + +A cet aperçu bien incomplet de la forme du terrain dans le Soudan +occidental, je voudrais bien joindre quelques appréciations sur sa +composition ; mais là je suis encore moins bien muni, car, outre que +cette étude eût nécessité des connaissances spéciales, il est impossible +d’apprécier la nature d’une montagne ou d’un sol qu’on n’a pas vu, +tandis qu’au moyen de points déterminés, il est facile de tracer des +directions et d’apprécier ce qu’on n’a pu voir. + +Aussi me bornerai-je à quelques observations sur ce que nous avons vu. +Le Sénégal, qui est notre point de départ, roule jusqu’aux cataractes du +Félou de nombreux cailloux arrachés aux diverses roches qui bordent leur +cours, et dans le nombre abonde une espèce de trapp, qui est une pierre +de touche dont la présence est un indice de celle de l’or. En outre, on +rencontre dans ces cailloux roulés des porphyres, des saphirs et agates, +des grès, des granits gris, plus une grande quantité de quartz à divers +états et de diverses nuances, depuis le blanc laiteux jusqu’au jaune et +au rouge ; quelquefois ils sont transparents, quelquefois opaques, +feuilletés ou grenus. + +Les roches du Félou sont des grès ; dans quelques parties ce barrage +semble être basaltique, ainsi que le barrage de Gouïna. Dans les +barrages au-dessus du Félou, on rencontre des pierres rouges et noires, +d’un rouge superbe, d’une densité énorme, qui présentent en masse +l’aspect d’un beau carrelage à dalles carrées, rectangulaires ou +cubiques. Ces roches sont métamorphiques, et dans quelques-unes le +docteur a reconnu des empreintes de feuilles fossiles qui indiquent +suffisamment qu’elles sont formées de sédiments transformés peut-être à +l’apparition des nombreux trapps, basaltes, ou des granits que l’on +rencontre de tous côtés[249]. + +Ces roches métamorphiques semblent former une grande partie des +montagnes du Natiaga. Dans le Bambouk, on les rencontre encore +fréquemment ; mais on rencontre aussi des îlots très-curieux de granits, +comme celui que je signale près de Koundian où la détérioration du +granit a donné à la montagne la forme de deux champignons. D’autres +montagnes isolées se remarquent par les aiguilles, les doigts qu’on y +aperçoit : telles sont les montagnes vues près de Koundian, celles de +Makagnian ou Goumbao, dont j’ai pris des dessins. Plusieurs offrent +cette particularité que leur sommet est un plateau uni sur lequel on +retrouve le sol, la végétation et tout ce qui caractérise les plaines +situées à leur pied. + +A mesure qu’on s’éloigne du Sénégal, en allant vers l’est, les montagnes +deviennent de plus en plus granitiques ; le sol par endroits ne se +compose que de fragments de ces montagnes détériorées par le temps, et +la montagne de Kita, qui limite notre route à l’est dans cette partie, +est encore une vaste accumulation de granit. + +Les quartz se rencontrent quelquefois en gros fragments, à la surface du +sol, et, du reste, ils composent une partie de ces montagnes, puisque +dans le Bambouk, par exemple, c’est dans les quartz aurifères que l’on +trouve des pépites d’or. + +Dans tout le Foula-Dougou nous avons retrouvé des granits, mais le sol +présente un aspect différent, ici il n’est plus composé de plaines sur +lesquelles courent ou s’élèvent subitement des montagnes aux pentes +roides, aux sommets souvent inaccessibles à l’homme par la verticalité +des flancs ; le sol ressemble aux flots immenses d’une mer agitée, les +montagnes n’ont pas de caractère pittoresque. Ce sont en quelque sorte +des monticules plus ou moins élevés placés à côté les uns des autres, +une série de mamelons aux flancs en pente douce et couverts de débris de +toute espèce : de quartz, de grès, de granit et de minerais de fer en +grande quantité. + +Au moment de quitter le Foula-Dougou, pour entrer dans le Kaarta, nous +avons rencontré à côté de la montagne granitique de Dioumi, au camp de +Seppo, une montagne schisteuse dont nous avons ramassé quelques +échantillons, c’est de cette montagne que coulait la triste source à +laquelle nous devions nous désaltérer. + +Ces schistes examinés par un minéralogiste, M. Jules Marcou, ont été +reconnus être des calcaires marneux noirâtres avec bandes de calcaires +gris à l’intérieur. M. Simonin, ingénieur des mines, m’avait laissé +supposer qu’ils étaient bitumineux et que leur présence pourrait être un +indice de celle du charbon de terre. Ce serait une question bien +importante, car avec la masse de fer qui se trouve en tous ces pays, si +là, à côté du Bakhoy, on venait à découvrir le charbon fossile, il y +aurait dans ce seul fait de quoi transformer ce pays aujourd’hui désert +en un pays civilisé. + +Du reste une grande partie du sol du Kaarta dans le nord est schisteux, +et lorsque nous sommes revenus du Bakhounou par Bagoyna, Nioro et +Kouniakary, nous avons, à différentes reprises, traversé des montagnes +d’une ardoise magnifique par son homogénéité. Une grande quantité de ces +ardoises, d’une épaisseur de 1 à 2 centimètres, gisaient sur le sol, +polies par le temps, piétinées et réduites en poussière grise par les +pieds des chevaux, sans que l’on songeât qu’elles pouvaient même servir +à remplacer les planches de bois qui servent aux enfants à apprendre à +écrire l’arabe. Et puisque j’en suis au sol du Kaarta, je dirai qu’à +part la fabrication du fer qui s’y fait en grande quantité, le seul +usage que les Kaartans aient jamais fait de leur sol est relatif aux +pierres à fusil. Un jour, qu’ils en manquèrent pour la guerre, ils +eurent l’idée de se servir de morceaux de silex jaune et rouge qui se +trouve près de Nioro et dont ils utilisèrent ainsi les propriétés. + +J’ai eu entre les mains d’autre silex rouge venant des montagnes qui se +trouvent derrière Hamdallahi. Au Macina on les employait également comme +pierre à feu en choisissant celles dont la taille naturelle s’y prêtait +davantage, et j’ai été étonné de la quantité d’étincelles qu’on obtenait +sous le choc du briquet fait avec le fer du pays. Ce sont, d’après M. +Marcou, des silex passant au jaspe. + +Quant au sol du Ségou sur la rive droite du fleuve, il semble avant tout +être composé de fer ; de quelque côté qu’on aille, à fleur de terre +comme en creusant, on trouve du minerai de fer. + +Dans les collines qui sont derrière Ségou-Sikoro on trouve une sanguine +ou oxyde de fer compacte tachant, au toucher, qui est employé comme +encre rouge par les marabouts en le délayant dans l’eau. — Derrière +Kalaké, dans des trous de mine, on trouve un minerai de fer très-riche +que M. Marcou classe comme fer magnétique égalant la valeur de ceux de +Norwége et du lac supérieur du Missouri. Enfin, à Touba-Coura sur la +rive gauche, nous avons trouvé des forgerons travaillant à fabriquer du +fer avec l’oxyde de fer terreux, contenant de la silice ; il était en +rognons engagés dans des masses d’argile. Ce minerai est répandu en +grande quantité dans tout le pays et en Sénégambie. + +Je termine ces notes trop incomplètes sur les observations +minéralogiques ou géologiques que j’ai pu faire — et pour ce qui est +relatif à l’or, je renvoie à la note suivante. + + * * * * * + + + + + LISTE DE QUELQUES MINÉRAUX + RAPPORTÉS PAR M. MAGE ET EXAMINÉS PAR M. J. MARCOU. + + +_Minerai de fer._ — 1o Fer magnétique provenant des mines de _Kalaké_ +(Ségou). — Égale la valeur des meilleurs échantillons de Norwége et du +lac supérieur du Missouri. — Supérieur de beaucoup aux minerais de l’île +d’Elbe. — Excellent pour fabriquer les aciers fondus. + +C’est avec ce minerai que sont faits tous les fers du Ségou proprement +dit, c’est-à-dire de la partie de cet empire située sur la rive droite +du Niger. Il est fondu par le procédé ordinaire des noirs, qui fournit +du fer sans passer par l’état de fonte, et on le travaille au charbon de +bois. + +2o Oxyde de fer terreux contenant de la silice. — En rognons engagés +dans des masses d’argile. — Provient de Touba-Coura, où il forme la +grande masse du sol et des montagnes. — Il y est exploité comme minerai, +quoique de médiocre qualité. (Il y en a de jaune et de rouge.) + +3o Oxyde de fer compacte. — Tachant au toucher. — Pouvant être employé +comme sanguine. — Riche minerai contenant au moins 35 pour 100 de fer. — +Provenant des montagnes basses qui séparent le Niger du Bakhoy, derrière +Ségou. — Il est employé par les marabouts comme encre rouge en le +délayant dans l’eau. + +4o Différents cailloux employés comme balles de fusil qui ne sont que +des oxydes de fer. + +_Minerai d’or._ — 5o Quartz aurifère de Bambouk. — Celluleux et +contenant du pyrite de fer. — Existe en très-grande abondance et +constitue une partie de la masse des montagnes. + +6o Cailloux roulés du Sénégal et du Niger, qui sont des silex, des +jaspes, des agates. + +7o Calcaire marneux, noirâtre, avec bandes de gris à l’intérieur. — +Provient de la montagne de Seppo au Foula-Dougou. + +8o Grès très-répandu sur le sol à Ségou. + +9o Bracelet de bras d’homme en roche dioritique (feldspath). + +10o Pierres à fusil du Macina et du Kaarta jaunes et rouges. — Sont des +silex passant au jaspe. + +11o Nombreux cailloux roulés, noirs, pouvant servir de pierre de touche, +provenant du Sénégal et du Niger. — Sont des trapps. + +12o Argile imprégnée de terre végétale pouvant se délayer et être +employée comme sépia. — Provient du Cayor, où elle existe dans des +marais. — Employée à faire des briques. + + * * * * * + + + + + NOTE SUR LES MINES DU SOUDAN OCCIDENTAL. + + +L’or existe sur la côte occidentale d’Afrique en grande abondance, et il +est permis de dire qu’il existe partout dans les vastes pays montagneux +du Fouta-Djallon et de Kong. + +Ainsi, partant du Nord, nous trouvons que la Falémé charrie de l’or, et +les dernières excursions faites sur ses bords ont confirmé ce fait +signalé de longtemps par les voyageurs de la compagnie de Galam. + +Les alluvions du Bambouk en contiennent une assez grande quantité pour +que les noirs en tirent un profit considérable en le faisant exploiter à +moments perdus par les femmes, qui se bornent à laver la terre aurifère +dans leurs calebasses. Outre cet or qui vient sans doute de loin, le +quartz des montagnes du Bambouk en contient des filons quelquefois assez +riches, ainsi qu’on en a eu la preuve dans l’essai d’exploitation fait à +Kéniéba dans les années 1858, 59 et 60. Pour ma part, je me souviens +qu’ayant ramassé un morceau de ce quartz jeté au rebut, et l’ayant cassé +à coups de marteau, je trouvai à l’intérieur plusieurs pépites fixées +sur les fragments que j’ai conservés. + +Si nous arrivons au Niger, nous avons sur ses bords un des placers les +plus riches du globe, qui, depuis les temps historiques, fournit à +l’exportation de l’Afrique. Je parle des placers du Bouré. + +Ce pays était connu de nom depuis bien longtemps. Quand une caravane +arrivait au Sénégal apportant de l’or, ce qui était assez rare à cause +des pillages que leur faisaient subir les populations qu’elles avaient à +traverser, on lui demandait : D’où vient cet or ? — De Bouré. + +Plus fréquemment, les Maures de Tichit apportaient de l’or et, +questionnés sur sa provenance, répondaient de même. Enfin, d’anciens +esclaves aujourd’hui libres, après avoir été les uns soldats, les autres +pilotes ou matelots, avaient affirmé l’existence d’un village de Bouré. +Mongo Park lui-même en parle et toutes les cartes en faisaient mention. + +Cependant Bouré n’est pas un village, mais un pays dont le chef actuel +est Douba, résidant au village de Kintinian, chef-lieu du pays aurifère. + +Ce pays est habité par une population mélangée de Mandingues et de +Diallonkés qui leur ressemblent beaucoup par les traits et n’en +diffèrent guère que par la langue originaire dont j’ai recueilli +quelques mots. + +Les sept principaux villages à or, ceux où on en fait le plus grand +commerce sont : Kintinian, Didi, Kourounia, Baloto, Fatoïa, Seké, +Sétiguia. Les cinq derniers sont échelonnés le long du Tankisso +(affluent du Niger). + +D’après bien des renseignements qui ont toujours concordé, et dont les +auteurs avaient été dans le pays de Bouré, soit comme Diulas, soit comme +envoyés du roi de Ségou ou préposés d’El Hadj, ce pays présente un fait +remarquable, c’est que l’or y sert de monnaie. + +On sait que l’or, dans toute l’Afrique, se vend au poids par gros et +fractions de gros. Ce gros (en bambara, Menkellé) varie de poids suivant +les localités, mais dans des proportions peu étendues et est fixé par un +certain nombre de noyaux de Tamarin. Au Bouré il en est de même, et +l’abondance de l’or y est telle que tout peut s’acheter avec de l’or, +depuis le fagot de bois qui fera cuire les aliments jusqu’au captif qui +ira chercher l’or dans les mines. + +L’or qui sert ainsi aux menus besoins du ménage est ramassé par les +femmes et, quelque extraordinaire que cela paraisse, bien des personnes +m’ont affirmé que c’était le sable même de leur maison, de leur cour, +qu’elles lavaient pour se le procurer. + +Quant à l’or du maître, celui qui compose sa fortune et avec lequel il +subvient aux grosses dépenses, il sort des mines ou des puits que l’on +fait chaque année après la saison des pluies. + +Avant d’aller travailler, on se réunit par villages ; chaque maître de +maison fournit un certain nombre de captifs ou de femmes pour laver, et +le travail se fait en grande fête pendant un temps déterminé. On partage +alors le produit entre les chefs de case, en retirant une part pour le +tribut à payer au souverain, et la part du chef, qui sont représentées +par un volume d’or de la grosseur d’une grosse balle de fusil, à payer +par chaque maison. + +Nul ne peut travailler aux mines sans la permission du chef du village, +qui ne la donnerait pas à un étranger. + +Du reste, dans ce pays pas de cultures, pas de bestiaux que ceux +apportés par les Diulas, qui viennent acheter de l’or contre leurs bœufs +ou leur sel. + +Dans tout le Bouré, l’or se trouve dans un terrain sablonneux +d’alluvions. On descend dans des puits de la profondeur de sept à huit +mètres, au fond desquels on creuse des galeries de quelques mètres, et, +comme on ne soutient pas les terres, on ne s’avance pas davantage de +crainte d’éboulements. + +A la saison des pluies, tout cela se comble par éboulements, et c’est +dans cette terre qu’on recommence, l’année suivante, à recreuser pendant +un temps très-limité. + +L’or se trouve en poussière, en sable et quelquefois en pépites roulées. +On affirme que, lorsque l’on tombe sur une pépite d’un gros volume, au +lieu de l’extraire, on bouche le trou en y laissant cette fortune. + +C’est une question de superstition. + +Si le Bouré est le plus riche des pays à or, et s’il fournit chaque +année une exportation considérable, le Manding en contient aussi en +quantité notable, ainsi que le constate Mongo Park dans son premier +voyage ; mais ici l’or n’est que l’accessoire, tandis que dans le Bouré, +c’est la vie du pays. + +On trouve dans le Bouré un assez grand nombre de Soninkés qui font du +commerce, et quelques Maures, particulièrement de Tichit. + +D’où vient cet or ? Évidemment, à l’époque alluviale (diluvium), il a +été charrié là par un cours d’eau ; et si le pays en question, au lieu +d’être entre des mains indolentes et isolées, se trouvait à proximité de +l’activité européenne, on ne tarderait pas à gagner les filons d’où il +sort, qui doivent se trouver dans les montagnes où sont les sources de +tous ces grands fleuves. Mais à Bouré on ne s’en préoccupe guère, l’or +suffit à tous les besoins, et on continue à l’exploiter tout doucement, +en entourant les opérations de superstitions mélangées à l’islamisme qui +est la religion ordinaire du pays. + +Une des superstitions les plus étranges est celle-ci. + +Il m’a été affirmé que l’on enterrait les morts dans les puits de mine +abandonnés, et que quelque temps après, en creusant, on trouvait de l’or +à côté de leurs ossements. Si le fait est vrai, cela tient sans doute à +ce que les trous sont abandonnés par caprice avant d’être épuisés, et +quelquefois au moment de tomber sur un riche gisement, et qu’alors les +éboulements se produisant par l’effet des pluies, l’or glisse au fond +par son poids dans la terre en bouillie et se trouve ainsi près du +cadavre. + +Si au contraire le fait n’est qu’un _on dit_ superstitieux, il a peut- +être pris naissance parce qu’un individu en train d’exploiter une mine +aura été tué par un éboulement et que, quelques années après, en +fouillant le puits, on l’aura trouvé près du trésor qu’il convoitait. + +De bouche en bouche la superstition en gagnant est arrivée à nous sous +cette forme étrange : c’est que c’est dans les os des cadavres que l’or +va se loger. Mais, en Afrique, il ne faut pas s’étonner d’entendre cela, +et en laissant de côté l’impossible, il reste un fond de vérité. + +D’autres placers aussi riches que ceux de Bouré sont ceux de Kong, qui +sans doute sont les mines de Gondja citées par les auteurs anciens et +qui aujourd’hui fournissent la poudre d’or et les pépites au commerce de +toute la côte d’Afrique, depuis Lagos jusqu’à Sierra Leone. + +Ce nom de Kong appliqué à toute la chaîne de montagnes qui s’étend de +Timbo à Selga et même jusqu’au Bas-Niger, est aussi particulièrement +celui d’un pays d’un petit royaume, placé par environ 8° de latitude N. +sur 6° de longitude O., où les placers aurifères ont une richesse au +moins égale à celle du Bouré, au dire des gens qui les ont vus ; une +quantité considérable d’or en sort pour se rendre par différents chemins +à Grand-Bassam, Assinie, Sierra Leone, au cap Coast, à Accra, etc. Cet +or arrive le plus souvent en poudre, mais aussi en pépites quelquefois +très-considérables (j’en ai vu une de plus de 350 f.), c’est-à-dire de +plus de 100 grammes. + +D’ailleurs la richesse aurifère de ces pays est démontrée par un autre +fait que j’ai constaté, c’est que l’Akba, par exemple, rivière qui +aboutit dans la lagune d’Ébrié, roule de l’or qui vient se déposer sur +les vases et les sables de l’entrée de la barre : si bien que des +négresses des factoreries s’étant mises un jour à laver ces sables +grossièrement, au hasard, dans la première place venue, avaient à la fin +de la journée plusieurs grammes d’or en poudre qui leur fut acheté +devant moi à la factorerie Renard en 1857 (j’avais assisté au lavage). + +On sait comment s’opèrent les lavages de sables au moyen de la +calebasse. On y met la terre ou le sable à laver, on verse une grande +quantité d’eau et on remue pour former une bouillie qui permette à l’or +plus lourd de couler au fond. Alors on renverse brusquement dans une +autre calebasse une partie du contenu, qui sera examiné après coup, mais +dans lequel on est à peu près sûr de ne pas trouver d’or. La même +opération, renouvelée deux ou trois fois, ne laisse au fond de la +calebasse qu’un résidu de sable, de cailloux, et d’or dans lequel on +cherche à la main. + +Dans la Falémé on voit les femmes plonger pour aller retirer de +certaines fosses que creuse la rivière dans les contre-courants, l’or +qui s’y dépose. Ces femmes, lorsque l’eau est basse et qu’il n’y a plus +d’écoulement sensible, vont aussi dans l’eau remplir leur calebasse de +sable et de terre dans lesquels elles trouvent fréquemment de très- +petites pépites. + + * * * * * + + + + + 24 MOTS D’UN VOCABULAIRE DIALLONKÉ. + + + Un homme Kéména. + + Une femme Niakaléna. + + Enfant Dédina. + + Cheval Souna. + + Chien Baréna. + + Ane Fallah. + + Bœuf Ninguéna. + + Poule Tokéna. + + Œuf Kankéna. + + Mil Diguitinna. + + Eau Diguèna. + + Case Bankèna. + + Arbre Diéguena. + + Bois Oulani. + + Fer Ourèna. + + Fusil Finkarena. + + Couteau Filena. + + Sabre Déguémana. + + Bonbon Doumana. + + Coton (non filé) Guéséna. + + Mouton Diakhréna. + + Pirogue Kounkina. + + Natte en paille Sasina. + + Vase en terre dit canari Diambana. + +Voir pour la numération en diallonké le tableau suivant : + + + + + MANIÈRE DE COMPTER DANS DIVERSES LANGUES DE L’AFRIQUE + + + +----------------+---------------+----------+-------------+------------+ + | FRANÇAIS. | WOLOFF. | PEUHL. | SONINKÉ. | MALINKÉ OU | + | | | | | BAMBARA. | + +----------------+---------------+----------+-------------+------------+ + |Un |Ben |Go |Bané |Kili | + | | | | | | + |Deux |Niare |Didi |Fillo |Foula | + | | | | | | + |Trois |Niète |Tati |Sicco |Saba | + | | | | | | + |Quatre |Nienète |Naï |Narto |Nani | + | | | | | | + |Cinq |Diouroum |Dioï |Carago |Doulou | + | | | | | | + |Six |— ben |Diégom |Toumou |Woro | + | | | | | | + |Sept |— niare |Diédidi |Nierou |Woro oula | + | | | | | | + |Huit |— niète |Diétati |Ségou |Segui | + | | | | | | + |Neuf |— nienète |Diénaï |Khabou |Kononto | + | | | | | | + |Dix |Foucq |Sapo |Tamou |Tan | + | | | | | | + |Onze |— ac ben |Sapo y go |Tamoudo-bané |Tan y kili | + | | | | | | + |Douze |— ac niare |Sapo y |— filli |Tan y foula | + | | |didi | | | + | | | | | | + |Vingt |Nitte |Nogas |Tan pilé |Mouga | + | | | | | | + |Vingt et un |— ac ben |Nogas y go|Tan pilé do |Mouga y | + | | | |bané |tribi | + | | | | | | + |Trente |Fanewère |Tchapandé |Tan diké |Tan saba | + | | |tati | | | + | | | | | | + |Quarante |Nienète foucq |— naï |Tan nakaté |Tan nani, | + | | | | |_ou_, en | + | | | | |bambara, | + | | | | |Débé | + | | | | | | + |Cinquante |Diouroume-foucq|— dioï |Tan caragué |Tan-doulou | + | | | | | | + |Soixante |— ben — |— diegom |Tan doumé |Tan woro | + | | | | | | + |Soixante-dix |— niare — |— diedidi |Tan meré |Tan | + | | | | |woro-oula | + | | | | | | + |Quatre-vingt |— niète — |— diétati |Tan tiégué |Tan | + | | | | |séguifou, | + | | | | |en bambara, | + | | | | |Kéme | + | | | | | | + |Quatre-vingt-dix|— nienète — |— dienaï |Tan khabé |Tan kononto | + | | | | | | + |Cent |Temer |Témédéré |Kamé |Kémé | + | | | | | | + |Deux cents |Temer-niare |— didi |— filli |Kémé-foula. | + | |_ou_ | | |=Bambara. | + | |Niare-temer | | |Malinké= | + | | | | | | + |Mille |Guiné |Ou-guinéré|Ou guiné |Ba. Oulou | + | | | | | | + |Deux mille |Niaré-guiné |Ou |— filli |Ba foula — | + | | |guinaïe | |foula. | + | | |didi | | | + +[Continue] + + +----------------+---------------+----------+-------------+------------+ + | FRANÇAIS. | SERÈRE. |DIALLONKÉ.| SOUSOUS. |SERÈRE-NONE.| + +----------------+---------------+----------+-------------+------------+ + |Un |Leng |Kedé |Kiling |Kiliaï | + | | | | | | + |Deux |Darhk |Fiddi |Firing |Kilandome | + | | | | | | + |Trois |Betafa darhk |Sakkha |Sakhan |Sanptoye | + | | | | | | + |Quatre |Betafana |Nani |Nani |Bodoye | + | | | | | | + |Cinq |Betafolé |Soulou |Souli |Doungarin | + | | | | | | + |Six |Betafa ta darhk|Chéeni |Senni |Kornandome | + | | | | | | + |Sept |Arbarhey |Soulou |Solo-firé |Palamnienen | + | | |fidé | | | + | | | | | | + |Huit |Betafa-arbarhey|— mésére |Solo-massakha|Khassarine | + | | | | | | + |Neuf |— leng |— ménéni |Soloma-Nani |Souroutoute | + | | | | | | + |Dix |— ney |Nafou |Fouh |Gong | + | | | | | | + |Onze | » | » |— ni kiling | » | + | | | | | | + |Douze | » | » |— ni Firing | » | + | | | | | | + |Vingt | » | » |Mouga | » | + | | | | | | + |Vingt et un | » | » |— ni-kiling | » | + | | | | | | + |Trente | » | » |Toungué-sakha| » | + | | | | | | + |Quarante | » | » |— nani | » | + | | | | | | + |Cinquante | » | » |— souli | » | + | | | | | | + |Soixante | » | » |— senni | » | + | | | | | | + |Soixante-dix | » | » | » | » | + | | | | | | + |Quatre-vingt | » | » | » | » | + | | | | | | + |Quatre-vingt-dix| » | » | » | » | + | | | | | | + |Cent | » | » |Kémé | » | + | | | | | | + |Deux cents | » | » | » | » | + | | | | | | + |Mille | » | » |Oulou | » | + | | | | | | + |Deux mille | » | » | » | » | + | | + | _Nota._ Un simple coup d’œil suffit pour faire voir de grands | + | rapprochements entre le malinké, le diallonké et la langue sousous, | + | qui, du reste, est celle d’une colonie de Malinkés. | + +----------------------------------------------------------------------+ + + +[Note 249 : J’avais envoyé à Médine quelques blocs de ces roches +remarquables, mais à mon retour j’ai eu le regret de ne plus les trouver +et de ne pouvoir apprendre ce qu’elles étaient devenues.] + + + + + TABLE DES MATIÈRES. + + + Pages. + + DÉDICACE I + + PRÉFACE DE L’AUTEUR III + + INTRODUCTION. — Motifs qui décidèrent du voyage. — Départ de + France. — M. Quintin demande à m’accompagner. — Premiers + préparatifs. — Instructions. — Lettre du gouverneur à El Hadj + Omar. — Instructions complémentaires. — Composition de mon + escorte. — Difficultés. — Opinion générale sur le sort qui + nous attendait. — Matériel. — Animaux. — Ressources de + l’expédition. — Emploi des 5000 francs alloués 1 + + CHAPITRE I. — Départ de Saint-Louis. — Arrivée à Bakel. — + Dernières instructions verbales du général Faidherbe. — De + Bakel à Médine. — Rixe de Kotéré. — Dernières installations. + — Exploration du Sénégal entre le Félou et Gouïna. — La chute + de Gouïna. — Départ définitif de Médine. — Manière de + marcher. — Chutes de bagages. — La dissension commence à se + montrer entre les noirs de l’expédition. — Détails sur + l’expédition de Sambala, sur la politique de Khasso, du Logo + et du Natiaga. — Visite à Altiney Séga. — Ascension d’une + montagne du Natiaga. — Aspect du pays. — Route de Médine à + Gouïna. — Accès de fièvre. — Campement à Gouïna. — Tentative + de navigation au-dessus de ce point, par MM. Quintin, Poutot + et Bougel. — Insuccès. — Départ des officiers de Médine. — + Nous sommes seuls 28 + + CHAPITRE II. — Départ de Gouïna. — Navigation entre Gouïna et + Bafoulabé. — Mode de voyage par terre. — Chasse à + l’hippopotame. — Marigot de Khasso-Fara, limite du Khasso. — + Marigot de Kétiou. — Un caïman depuis Gouïna. — Arrivée à + Bafoulabé. — Journée pénible. — Sidi et Yssa à la + découverte 53 + + CHAPITRE III. — Tentative d’exploration dans le Bakhoy. — + Maka-Dougou et son chef Diadié. — Sa cupidité déjouée. — + Souvenir de Mongo Park. — Ascension d’une montagne. — Retour + à Bafoulabé. — Les envoyés de Diango, chef de Koundian. — + Voyage à Koundian. — Réception. — Soupçons. — L’expédition de + Sambala et son but. — Koundian, sa position, sa forteresse. — + Départ. — Cadeau de Diango et passage du Bafing. — Ses + pirogues. — Campement en plein air. — Marche vers l’Est + jusqu’à Kita à travers le Bafing et le Gangaran. — Arrivée à + Makhana 73 + + CHAPITRE IV. — Premiers bruits de troubles dans l’empire d’El + Hadj. — Arrivée au Bakhoy. — Son gué. — Discorde entre mes + hommes. — Arrivée à Kita. — La montagne Makadiambougou. — + Productions. — Cultures. — Musique. — Boubakar et le guide + gravement malades. — Huit jours d’arrêt. — Le Bélédougou et + le Manding sont révoltés. — Impossibilité de marcher vers + l’Est. — Je me décide à remonter à Diangounté. — Marche au + Nord à travers le Foula-Dougou. — Le Bakhoy no 2. — Le + Baoulé. — Les esclaves enchaînés en route. — Détails sur les + Diulas. — Arrivée au Kaarta 94 + + CHAPITRE V. — Entrée dans le Kaarta. — Ses limites. — + Quelques réflexions sur ce pays. — Latitude du passage du + Bakhoy. — Maréna. — Kouroundingkoto-Guettala. — Population du + Bagué. — Dindanco. — Rencontre de Diulas. — Origine du sel de + Tichit. — Entrée dans le Kaarta-Biné. — Bambara-Mountan. — + Namabougou. — Touroumpo. — Guémoukoura. — Séjour à + Guémoukoura 112 + + CHAPITRE VI. — Visite de Dandangoura, chef de Farabougou. — + Ennuis et tracasseries. — On veut m’envoyer à Nioro. — J’ai + gain de cause. — Suite du voyage. — Madiga. — Observations et + latitude. — Fatigue et maladies. — Lac de Tinkaré. — Tinkaré. + — Samba Yoro se blesse en tombant. — On m’offre des queues de + girafes. — Arrivée à Diangounté. — Bon accueil à Diangounté. + — Détails sur le pays. — Repos. — Un mot sur Raffenel et son + voyage. — Les routes de Diangounté à Ségou 129 + + CHAPITRE VII. — Départ de Diangounté. — Les sauterelles. — Le + Ba-Oulé du Niger. — Kalabala. — Fabougou. — Troupeau de bœufs + des Pouls du Bakhounou. — Diongoye. — Digna. — Ouosébougou. — + Nous commençons à souffrir de nos privations. — Traces + d’éléphants. — De Diongoye à Gomintara. — Kéniénébougou. — + Fin du Diangounté. — Nous sommes dans le Ségou. — L’eau + infecte de Tonéguéla. — Marigot de Samentara. — Babougou. — + Commencement de travail chez les noirs. — Tiéfougoula. — Sa + population. — Commencement des botoques. — Visite des + Massassis de Guémené. — Les Maures et leurs femmes. — Vol + d’une baïonnette. — Médina. — Encore des voleurs. — Premiers + bruits de guerre civile à Ségou. — Nécessité de marcher. — + Arrivée de Toumboula 143 + + CHAPITRE VIII. — Toumboula. — Badara-Tunkara. — Le Lambalaké. + — Tikoura. — Bembougou. — Barsafé. — Marconnah. — Ouakha ou + Ouakharou. — Les Roniers et leurs fruits. — Les Foular. — + Masoso ou Soso. — Un cadavre. — Moroubougou. — Craintes des + Bambaras. — Médina. — Nous rejoignons une caravane. — Marche + en colonne. — Une attaque. — Article de journal sur cette + attaque. — Comment les bruits se transportent en Afrique. — + Arrivée à Banamba. — Pluie anormale 154 + + CHAPITRE IX. — Départ de Banamba. — Difia. — Sikolo. — Le + terrain s’abaisse. — Dioni. — Kéréwané. — Encore une mauvaise + nuit. — Bassabougou. — Bokhola. — Tamtam de guerre. — + Morébougou. — Le Doubalel. — On dit Yamina révolté. — Arrivée + à Yamina. — Aspect du Niger 171 + + CHAPITRE X. — Entrée à Yamina. — Nous sommes assaillis par la + foule. — La maison de la fille d’Ali. — Sérinté. — Les Maures + battus. — La maison de Sérinté. — Nous sommes assaillis par + les Maures. — Position critique de Yamina. — Visite à Simbara + Sacco. — Promenade au marché 177 + + CHAPITRE XI. — Visite au chef des Somonos. — Le chanvre des + Bambaras. — Les pirogues du Niger. — Traversée du fleuve. — + Fraîcheur de l’eau. — La rive gauche un jour de marché. — + Quelques costumes. — Vente de marchandises. — Un tour au + marché. — Visite au vrai chef de Yamina. — Cadeaux intéressés + du chef des piroguiers. — Départ de Yamina. — Navigation en + pirogue. — Peu de profondeur des eaux. — Relâche à Fogni. — + Navigation sur le fleuve 194 + + CHAPITRE XII. — Navigation sur le fleuve de Tamani à Ségou- + Sikoro. — Aspect de la ville. — Notre entrée. — Arrivée chez + Ahmadou : sa demeure. — Ahmadou. — Premier palabre. — Nous + traversons la ville. — Arrivée chez Samba N’diaye 205 + + CHAPITRE XIII. — La maison de Samba N’diaye. — Je trouve à + Ségou les courriers du gouverneur logés chez San Farba. — + Hospitalité d’Ahmadou. — Je reçois des visites. — Sonkoutou. + — Le vieil Abdoul. — Chérif Mahmodou et ses voyages. — Les + ministres d’Ahmadou. — Sidy Abdallah, Mohammed, Bobo et + Oulibo 218 + + CHAPITRE XIV. — El Hadj. — Sa naissance, sa jeunesse. — Son + voyage à la Mecque. — Son retour à Ségou vers 1837 ou 1839. — + Il s’établit dans le Fouta Djallon. — Son voyage sur les + bords du Sénégal de 1846 à 1847. — Il rentre dans le Fouta + Djallon et construit Dinguiray. — Prise de Labata, de Tamba, + de Ménien. — Sa route vers le Bambouk et le Gadiaga. — Il + entre dans le Kaarta et pille des Français. — Guerre dans le + Kaarta 231 + + CHAPITRE XV. — El Hadj, maître du Kaarta. — Révoltes et + victoires. — Les Massassis sont détruits ou soumis. — Guerre + contre les Djawaras. — Première hostilité du Macina. — El + Hadj prend Diangounté. — Missive à Toroco-Mari, roi de Ségou. + — Tierno-Abdoul. — Toroco-Mari assassiné. — Ali nommé roi à + Ségou. — El Hadj retourne sur les bords du Sénégal. — Guerre + de Médine. — Délivrance du poste. — El Hadj fuit vers + Koundian. — Passage du Galamagui. — Séjour à Koundian. — + Conquête des pays Malinkés. — El Hadj retourne au Bondou, au + Fouta. — Il expédie à Nioro les canons pris à Ndioum. — + Séjour difficile au Fouta. — Il quitte le Fouta. — Attaque du + _Pilote_ par Sirey Adama. — El Hadj à Nioro. — El Hadj à + Marcoïa 242 + + CHAPITRE XVI. — Séjour à Markoïa. — Attaques des Bambaras. — + On chasse les femmes. — Entrée dans le Fadougou. — Prise de + Damfa. — Bataille en rase campagne. — Entrée à Yamina. — + Prise de Diabal. — Prise d’Oïtala. — El Hadj entre à + Sansandig, qui se rend. — Correspondance avec le roi de + Macina. — Guerre et victoire d’El Hadj sur les armées réunies + du Macina et du Ségou 254 + + CHAPITRE XVII. — El Hadj à Ségou. — Il envoie à la recherche + d’Ali. — Le Macina vient attaquer Ségou. — Correspondance + entre Ahmadi-Ahmadou et El Hadj. — El Hadj remet le + commandement à son fils Ahmadou et part pour le Macina le 13 + avril 1862. — Combat de Konihou. — Bataille de Saéwal. — + Conduite héroïque d’Ahmadi-Ahmadou. — El Hadj entre à + Hamdallahi. — Ahmadi-Ahmadou est prisonnier. — Sa mort. — + Soumission du Macina. — Ali prisonnier. — El Hadj est maître + de Tombouctou au Sénégal. — Motifs qui lui ont facilité la + conquête du Macina et coup d’œil sur le passé de cet État. — + Ahmadou vient à Hamdallahi. — Projet de révolte découvert au + Macina 261 + + CHAPITRE XVIII. — Révolte du Macina. — Les chefs du Macina + sont mis aux fers. — Ahmadou rentre à Ségou. — Projet de + révolte à Ségou. — Ahmadou s’empare des Kountiguis, les + envoie à son père qui les tue. — Derniers événements connus + du Macina. — On envoie un convoi de poudre de Ségou ; il est + attaqué par les Maciniens. — La révolte du Ségou et ses + motifs. — Attaque et prise de Bamabougou par les révoltés. — + Révolte de Sansandig. — Supplice de Coro-Mama. — Attaque de + Koghé par le Sarrau. — Victoire des Talibés à Oueïna, à + Koghé, à Soukourou. — Échec des Bambaras à Fantambougou. — + Prise de Segala, de Dionkoloni. — L’armée de Nioro arrive à + Ségou. — 1re expédition de Sansandig. — Politique à Ségou. — + Deuxième expédition de Sansandig 271 + + CHAPITRE XIX. — Mon séjour à Ségou-Sikoro. — Palabre avec + Ahmadou. — Le carême musulman. — Fête du Cauri. — Ahmadou et + sa toilette. — Son cheval. — Son palabre. — Ahmadou me fait + appeler. — Mon désappointement. — Visite d’un ancien soldat + français aujourd’hui Talibé. — Partage des captifs. — + Évaluation de la population de Ségou-Sikoro et des partisans + d’Ahmadou. — Je ne peux acheter de chevaux. — Je me promène à + cheval. — Accident sans suite. — Le mot d’un musulman ayant + passé vingt ans à Saint-Louis. — Nouveau palabre avec + Ahmadou. — Le salpêtre impôt. — Bruits inquiétants. — Colère + de Quintin. — Bruits favorables à notre départ. — Je me + décide à attendre encore. — Ahmadou nous envoie deux + esclaves. — Impossibilité de partir. — Nos dépenses 283 + + CHAPITRE XX. — Le bruit court que Sansandig va se rendre, + qu’El Hadj est vainqueur au Macina. — On bat le tabala. — + Extrait du journal de voyage. — Deux types de griots : Diali + Mahmady et Sonkoutou. — Menaces des Bambaras sur divers + points — J’obtiens de faire partir mes courriers. — Envoi + d’une lettre au gouverneur. — Les parents chez les + Toucouleurs. — Tierno-Abdoul. — Alpha Ahmadou 304 + + CHAPITRE XXI. — L’hivernage arrive. — Samba N’diaye est + malade et a peur. — Je suis attaqué du foie. — Les exécutions + et le champ des exécutés. — Les morts et les enterrements à + Ségou. — Nouvelle tentative infructueuse pour aller au + Macina. — L’hospitalité d’Ahmadou se ralentit. — Les + nouvelles s’améliorent à l’approche de la Tabaski. — Tierno- + Abdoul, ses confidences et ses mensonges. — L’armée se + rassemble. — Exécutions nombreuses. — Expédition de Fogni. — + Visite d’Aguibou. — Première visite de Sidy Abdallah. — Fête + de la Tabaski. — Exécution de trente-sept prisonniers et de + deux enfants. — Arrivée de l’armée attendue de Nioro. — Nous + recevons une lettre du commandant de Bakel et des + instructions du gouverneur 315 + + CHAPITRE XXII. — Je vais voir Ahmadou. — Notre départ devient + de plus en plus problématique. — Tentative près d’Ahmadou par + l’intermédiaire d’Alpha Ahmadou, son cousin. — Insuccès. — + Partage des prises de Fogni. — Bases du partage. — Nouveaux + mensonges de Tierno-Abdoul. — On désarme le pays. — + Bamabougou est attaqué par l’armée de Mari. — Scène entre + Diali Mahmady et Alpha Ahmadou. — Les coups de corde de la + justice musulmane 328 + + CHAPITRE XXIII. — Nouvelle entrevue avec Ahmadou. — Réponses + évasives quant à notre départ. — Je promets de rester + jusqu’aux hautes eaux. — Nouvelles diverses et mensonges + relatifs à notre départ. — Alassane Ghirladjo. — Nouvelles du + Macina. — On doit y porter du mil. — Exécutions nombreuses à + Ségou. — Hivernage. — Les fourmis noires. — Les caravanes de + gourous circulent en pleine guerre. — Nouvelles qu’elles + apportent du Macina. — Je tente encore d’acheter des chevaux + ou de m’en faire céder par Ahmadou. — L’armée se rassemble et + traverse le fleuve à Ségou-Koro — Nouveau désappointement ; + elle n’est pas pour nous conduire. — Expédition de Tocoroba. + — Échec. — Récit d’un Talibé. — Pertes nombreuses de l’armée. + — Mort d’un de nos voisins. — Un jeune ménage à Ségou. — Une + pauvre veuve. — Mort de Fahmahra, notre guide. — Karounka + blessé 345 + + CHAPITRE XXIV. — Sidy et sa conduite. — Il refuse le service. + — Querelle. — Conduite des autres laptots en cette occasion. + — Je lui fais donner cinquante coups de corde. — Il + s’échappe. — Ahmadou me le fait ramener. — Palabre du 10 août + avec Ahmadou. — Je donne un nouveau délai de vingt-cinq + jours. — Mari menace Faracco. — Maladresses d’Ahmadou. — + Nouvelles du Macina. — Palabre du 10 septembre. — Mes + relations avec Ahmadou se tendent. — Je me prépare à partir. + — Inquiétudes et esprit de mes hommes. — Entente parfaite + avec le docteur 354 + + CHAPITRE XXV. — Samba N’diaye tente de m’obtenir une audience + secrète d’Ahmadou ; il échoue et s’allie avec Tierno-Abdoul, + Oulibo et Mahmadou Dieber pour intervenir. — Je pose des + conditions pour rester encore et j’obtiens le départ d’un + courrier avec une lettre d’Ahmadou pour le gouverneur. — + Départ de Bakary Guëye. — L’armée sort. — Expédition de Gouni + contre Niansong. — Nouvelle défaite et ses causes. — Ahmadou + sévit contre les Somonos. — Ce qu’ils sont. — Leur village. — + Arrivée de Seïdou. — Lettres nombreuses. — Mauvaises + nouvelles et souffrances morales. — Lettres du gouverneur. — + Lettre de M. Perraud 365 + + CHAPITRE XXVI. — Je fais un cadeau à Ahmadou. — Les repas et + la cuisine d’Ahmadou. — Le miel et la manière de le récolter. + — Promenades aux environs de Ségou. — Arrivée d’Amadi + Boubakar, de Tambo, de Massiré. — Samba N’diaye me fait une + avanie. — J’obtiens gain de cause près d’Ahmadou. — Visite à + Tierno-Abdoul à Diofina. — Conversation avec Tambo. — + Température du mois de décembre à Ségou. — Ahmadou distribue + des fusils. — Bruits divers. — Scènes de mœurs. — Le + Diomfoutou d’El Hadj. — Je demande en vain à envoyer Seïdou + au-devant de Bakary Guëye 382 + + CHAPITRE XXVII. — 1er janvier 1865. — Cadeau à Ahmadou et à + divers. — Visite du fils de Samba Oumané. — Les nouvelles + qu’il apporte. — Nouvelles inexactes de Bakary. — Arrivée de + Daouda Gagny. — Bakary est à Nioro. — Mari est à Toghou. — + Tierno Alassane est battu. — Ahmadou va partir. — Je + l’accompagne. — Munitions de l’armée. — Arrivée à + Marcadougouba 409 + + CHAPITRE XXVIII. — Préparatifs d’Ahmadou et séjour à + Marcadougouba. — Égards que l’on a pour nous. — Nous devenons + populaires. — Causes de l’insuccès de Tierno Alassane. — + Récit de Tambo. — Palabres d’Ahmadou. — Défi des Talibés aux + Sofas. — Réponse des Sofas. — Visite d’Aguibou. — + Impressions. — Départ pour Toghou. — L’ordre de marche. — + Halte 417 + + CHAPITRE XXIX. — Revue d’Ahmadou. — Arrivée devant Toghou. — + La bataille et l’assaut du village. — Incidents divers. — + Exécution. — Ali et le bourreau. — Alioun Penda blessé. — La + nuit du combat. — Massacre de 97 Bambaras. — Le sourire des + morts. — Tournée de visite aux blessés. — On entre au + village. — Départ de Toghou. — 3500 captifs. — Massacre de + vieilles femmes. — Retour à Ségou. — Entrée triomphale. — + Mort d’Alioun. — Son enterrement 426 + + CHAPITRE XXX. — Difficulté pour obtenir une audience pendant + le partage du butin. — Le fils de Maoundé est mort. — Ce + qu’il était. — Désertion de Soulé Kandi. — Le docteur est + malade de la fièvre. — Nouvelles de Bakary Guëye et du + Bakhounou. — Fausse alerte. — Je suis pris d’hépatite. — + J’entre en relations avec Sidy Abdallah. — Pluie vers la fin + de février. — Massiré apporte des certitudes fâcheuses sur + l’état de la route de Nioro. — Fête du Cauri. — Je n’ai plus + de quoi faire de cadeau à Ahmadou. — Samba Yoro pris + d’hémoptysie. — J’obtiens une audience d’Ahmadou et je + demande à partir. — Promesse d’expédier un courrier. — + Diverses nouvelles. — On prépare une expédition. — J’apprends + la mort du cheick Sidi Ahmed Beckay, de Tombouctou 442 + + CHAPITRE XXXI. — Lenteur des préparatifs de l’armée. — Je me + décide à partir. — Le 25 mars Ahmadou sort. — Séjour à Ségou- + Koro. — Dispute de Talibés et de Sofas. — Grosse affaire. — + Influence de Tierno-Abdoul Kadi qui apaise la querelle. — + Départ définitif. — Le 3 avril. — Une soupe de poulet crevé. + — Fogni. — Kamini. — Aspect du pays. — Les Karités ou Sché. — + Les Khads. — Nombreux gibier. — Chasse à courre à la gazelle, + à la pintade et la perdrix. — Nous allons au secours de + Kénenkou. — Dispute de Billo, chef du tabala, avec un Talibé. + — 25 chevaux en éclaireurs. — J’arrive à Kénenkou. — + L’Almami. — Départ pour Dina. — Assaut. — Je monte à + l’assaut. — Belle conduite de Déthié. — Panique. — 2e assaut. + — 2e panique. — Je reçois une balle morte. — 3e retraite. — + On cerne le village. — Fuite du village. — Nombreux + prisonniers. — Exécutions. — Conduite héroïque et cruelle + d’un Kagoro. — Ahmadou me fait supplier de ne plus + m’exposer 452 + + CHAPITRE XXXII. — Départ de Dina. — Aspect des bords du + fleuve. — Médina. — Gouni. — Koulicoro. — On va brûler les + villages jusqu’à Manabougou. — Séjour à Gouni. — Ibrahim Mabo + et Seïni Moussa. — Retour par la rive gauche. — Destruction + des villages, du coton et du mil. — Le grand marigot du + Bélédougou ou la Frina de Mongo Park. — Marches pénibles. — + Pâturages magnifiques. — Rentrée à Yamina. — Ahmadou nous + comble de soins. — Samba Yoro vient me rejoindre. — Séjour à + Yamina. — Ahmadou reçoit des cadeaux de gré ou de force. — + Visite à la case de Sérinté. — Retour à Ségou. — Diabal. — + Traversée du fleuve à Mignon. — Marches prolongées. — Latir + malade. — Nouvelles du Macina. — Je tombe malade de gastrite. + — Ahmadou commence à nous marchander les cauris. — Je me + plains à Oulibo. — Fête de Tabaski. — Danses diverses 475 + + CHAPITRE XXXIII. — Aguibou vient me voir. — Conversation + légère. — Difficulté pour voir Ahmadou. — Cadeaux d’un prince + à Samba Yoro. — Ahmadou m’accorde le droit d’entrer chez lui + comme les Talibés. — Razzia d’Alassane Ghirladjo. — Achat + d’un enfant par le docteur. — Prix élevé du mil. — Arrivée + d’un homme de Dinguiray. — Arrivée de Badara Tunkara. — + Nouvelles du pays. — Le docteur, malade des yeux, souffre + cruellement. — Préparatifs pour une expédition en plein + hivernage. — Extraction d’une molaire. — Palabre d’Ahmadou + avec les Talibés. — Conditions de ces derniers. — Cadeaux à + l’armée. — État des magasins de sel d’Ahmadou. — Bonnes + nouvelles du Bakhounou. — Fausse nouvelle de la mort de Mari. + — Ahmadou sort et je l’accompagne. — Quintin souffre encore + et reste. — Tornade épouvantable à Ségou-Koro. — Samba + N’diaye avec ses canons. — Tierno-Abdoul Kadi me demande de + lui prêter Seïdou. — Une indélicatesse de Samba Yoro 490 + + CHAPITRE XXXIV. — Expédition de Sansandig. — Départ de Ségou- + Koro. — Pélengana désert. — Arrivée à Bafou-Bougou. — + Traversée du fleuve en pirogues. — Ahmadou m’envoie des + gourous. — Départ. — Tornade et pluie à Dampina. — Soumission + de Velentiguila. — Arrivée à Sansandig. — Discussion du plan + d’attaque. — Assaut. — Nombreux blessés et tués. — On campe + et on occupe le village des Somonos. — Le docteur vient me + rejoindre. — 72 jours de poule au riz. — Ahmadou nourrit + l’armée. — Disette de vivres. — Le mil cru, les peaux de + bœufs, les chevaux sont mangés. — Résistance du village. — + Attaque du 20 juillet. — On gagne un peu de terrain. — Les + femmes sortent du village. — Fautes nombreuses. — La famine + est à Sansandig. — Ahmadou commande aussi mal que possible. — + On annonce l’arrivée de l’armée de Mari. — Prise de trois + Maures. — Leur exécution horrible. — Nous construisons des + cases. — Le camp. — Latir malade retourne à Ségou avec + Quintin. — Désertions du village. — Exécutions. — Sortie des + pirogues du village. — Un convoi de pirogues vient au secours + du village. — Combat naval. — Prise et exécution des Maures + de Tichit. — Sortie du 29 août. — Sortie des fils de Coro + Mama. — Note sur Sansandig. — Le village est aux abois. — Une + armée vient au secours du village. — Sortie de Sibila + Mahmary. — Sa prise, son supplice. — Abderhaman Couma. — + Exécutions nombreuses. — Bataille du 11 septembre. — 10000 + hommes contre 10000. — Épisodes divers. — Alertes + continuelles. — Combat du 16 septembre. — Nous levons le + siége. — Panique dans la retraite. — Trente-six heures sans + manger. — Kalabougou. — Je suis malade et rentre à Ségou 501 + + CHAPITRE XXXV. — Rentrée de l’expédition de Sansandig. — + Découragement des Talibés. — Je tombe malade et suis près de + mourir. — Négociations pour partir par l’intermédiaire de + Tierno Abdoul Kadi. — J’obtiens de faire partir Seïdou. — + Espérances et déceptions. — État de la route de Nioro. — + Bakary est venu à Ouosébougou. — Départ de Seïdou pour + Yamina. — Préparatifs pour le départ de nombreux chefs. — + Arrivée de Sidy le laptot. — Voyage de Bakary Guëye et de + Sidy. — Motifs du retard du premier. — Lettre du gouverneur. + — Entrevue avec Ahmadou. — Je partirai, mais quand ? 542 + + CHAPITRE XXXVI. — Alerte. — L’armée sort. — Difficultés entre + Ahmadou et les Talibés. — Impossibilité d’avoir une audience. + — Je donne un ultimatum. — Je vais voir Ahmadou et j’obtiens + une audience. — Le départ fixé à deux mois. — Arrivée de + Bakary Guëye. — Cadeaux à Ahmadou et à diverses personnes. — + Le schérif marocain 562 + + CHAPITRE XXXVII. — 1866. — Situation politique. — Le + débarquement du mil présidé par le roi. — Entrevue avec + Ahmadou. — Expéditions diverses. — Fête du Cauri. — Nouveaux + retards à notre départ. — La situation politique s’améliore. + — Mort de Fali. — Arrivée de Mahmadou Falel. — Nouvelles du + Sénégal. — Instances de Badara pour partir. — Audience + d’Ahmadou. — Nous faisons un traité de commerce et d’amitié. + — Nouveau retard de dix jours. — Intrigues diverses pour + m’accompagner. — Retards sur retards. — On nous donne enfin + des chevaux. — Un prince doit nous accompagner. — Alerte et + sortie. — Je me fâche et j’obtiens l’assurance qu’Ahmadou + prépare notre retour. — Arrivée d’un Maure porteur d’une + lettre du commandant de Bakel. — Nouveaux retards. — Fête de + la Tabaski. — Nouvelles du Macina, derniers événements + connus. — Nouveaux retards et inquiétudes. — Notre départ se + décide malgré Bobo. — Audience du départ. — Cadeau d’Ahmadou + et ceux que je lui envoie. — Fin de nos relations avec + Ahmadou 576 + + CHAPITRE XXXVIII. — Je fais mes adieux. — Départ nocturne de + Ségou-Sikoro. — Séjour à Dougou-Kounan. — Je suis confié à + Mahmadou Abi. — Bobo, ministre d’Ahmadou. — Départ et passage + du fleuve à Ségou-Koro. — Voyage le long du fleuve. — Arrêt à + Morébougou. — Les captives retournent. — Les puits desséchés + et les abeilles altérées. — Kéréwané. — Toubacoura. — Le fer. + — Difia. — Route pénible sans eau. — Morts de soif. — + Villages révoltés. — Médina. — Maréna. — Route continuelle + jour et nuit. — Soso. — Prise du village par trahison. — + Massacre des habitants. — Les effets de la propagande + musulmane. — Arrivée à Marconnah. — Toumboula. — Une razzia + des Massassis. — Massacre des prisonniers. — Pas de repos. — + Départ pour Ouosébougou. — Course effrénée. — Djolo. — + Souvenir de Mongo Park. — Repos à Ouosébougou 612 + + CHAPITRE XXXIX. — Départ de Ouosébougou. — Siradian. — + Hofara. — Elingara. — Boulal. — Sékhello. — Je suis pris pour + un Maure. — Bagoyna. — Marques de l’épizootie. — Route pour + Touroungoumbé. — J’arrive épuisé. — Bon accueil. — Pillage de + Maures. — En route sur Nioro. — Entrée triomphale. — + Mustapha. — Son accueil. — La ville. — Séjour. — Tentative + pour me retenir. — Position délicate de Mahmadou Abi. — Le + schérif de Fez. — Visite aux frères d’El Hadj. — Je pars. — + Cadeaux à Mustaf. — Échange de bons procédés avec Mahmadou + Abi. — Départ de Nioro. — Médina. — Les trois Gadiaba. — + Youri. — Petite pluie. — Je pars sans mes guides. — Birou. — + Aspect des terrains. — Ali, notre guide, ambassadeur + d’Ahmadou. — Ouagadou. — La vallée du Guidi-Oumé. — Khoré. — + Le Kirigou. — Khassa. — Togno. — Fanga. — Niogoméra. — + Tanganaya. — Takhaba. — Niakhatéla. — Makhana. — Route en + forêt. — Tornade. — Inondation. — Passage d’un torrent. — + Mounia. — Route sur Kouniakary. — Séjour dans ce village. — + Tierno Moussa. — San Mody. — Situation politique du pays. — + Dernière route. — Arrivée à Médine. — De Médine à Saint-Louis + et en France 633 + + CONCLUSION 662 + + APPENDICE 665 + + + FIN DE LA TABLE. + + + + +Note du transcripteur : + + + Page 62, "par le spectecle très-curieux " a été remplacé par + " spectacle " + + Page 104, "départ de toutes les les routes " a été remplacé par + " toutes les routes " + + Page 105, "dit s’appeler le Ba-Qulé " a été remplacé par " Ba-Oulé " + + Page 114, "fallait qu’il me _recût_ " a été remplacé par " _reçût_ " + + Page 130, "que personnne, à coup sûr " a été remplacé par " personne " + + Page 152, "Derrrière ce village je " a été remplacé par " Derrière " + + Page 213, "puis un corirdor, et nous " a été remplacé par " corridor " + + Page 235, "les Talibés accoureut auprès du pèlerin " a été remplacé + par " accourent " + + Page 242, "sans défense, et Madmady Kandia " a été remplacé par + " Mahmady " + + Page 246, note 102, "que Paffenel prête aux griots " a été remplacé + par " Raffenel " + + Page 268, "remettrait le comman-ment " a été remplacé par + " commandement " + + Page 276, "de nombreux vil-villages dans " a été remplacé par + " nombreux villages " + + Page 383, "Sadhio fait en-envoyer " a été remplacé par + " fait envoyer " + + Page 422, "un type Peulh passablemement pur " a été remplacé par + " passablement " + + Page 423, "j’ai fait toutes le guerres d’El Hadj " a été remplacé par + " toutes les guerres " + + Page 427, " _Mohammed racould y Allah_ " a été remplacé par + " _raçould_ " + + Page 515, "trois jours elle me mangeait " a été remplacé par + " ne mangeait " + + Page 516, note 212, "Rihce marchand " a été remplacé par " Riche " + + Page 548, "Sidy Addallah, du reste " a été remplacé par " Abdallah " + + Page 556, "s’avancer à Bayoyna et venir " a été remplacé par + " Bagoyna " + + Page 573, "d’acccord avec le docteur " a été remplacé par " d’accord " + + Page 595, "envoyer da s le Fouta " a été remplacé par " dans " + + Page 620, "environ six litres d’au " a été remplacé par " d’eau " + + Page 648, "récemmen repares pour la saison " a été remplacé par + " récemment reparés " + + Page 648, "auque les montagnes, sur " a été remplacé par " auquel " + + Page 670, "fort pour ésister à l’armée " a été remplacé par + " résister " + + Page 674, La raye entre " Tunka-Samba-Maria. " et + " Tunka-Sila makha-Niamé. " a été considéré comme une connexion + verticale. + + Page 685, Quelques points ont été supprimés de ce tableau. + + Page 687, "montagne du Niataga " a été remplacé par " Natiaga " + + Page 688, " Le Daoulé " a été remplacé par " Baoulé " + + Page 690, "Je me promène cheval " a été remplacé par " Je me promène + à cheval " + + De plus, quelques changements mineurs de ponctuation et d’orthographe + ont été apportés. + + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76506 *** |
