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+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76506 ***
+
+ VOYAGE
+ DANS LE
+ SOUDAN OCCIDENTAL
+ (SÉNÉGAMBIE-NIGER)
+
+
+ * * * * *
+ 9946. — IMPRIMERIE GÉNÉRALE DE CH. LAHURE
+ Rue de Fleurus, 9, à Paris
+ * * * * *
+
+
+[Illustration : M. E. Mage.]
+
+ VOYAGE
+ DANS LE
+ SOUDAN OCCIDENTAL
+ (SÉNÉGAMBIE-NIGER)
+
+ =PAR M. E. MAGE=
+ LIEUTENANT DE VAISSEAU
+ Officier de la Légion d’honneur
+
+ 1863-1866
+
+ =OUVRAGE ILLUSTRÉ D’APRÈS LES DESSINS DE L’AUTEUR=
+ DE 81 GRAVURES SUR BOIS
+ PAR E. BAYARD, A. DE NEUVILLE ET TOURNOIS
+ =ET ACCOMPAGNÉ DE 6 CARTES ET DE 2 PLANS=
+
+[Illustration]
+
+ PARIS
+ LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie
+ BOULEVARD SAINT-GERMAIN, No 77
+ * * * * *
+ 1868
+ Droits de propriété et de traduction réservés
+
+
+
+
+ LE GÉNÉRAL FAIDHERBE A M. MAGE.
+
+
+ Bone, le 1er mai 1868.
+
+ Mon cher capitaine,
+
+Vous me dédiez votre ouvrage et vous me demandez l’autorisation de
+publier mon acceptation. Soit ! Ce sera une occasion (et je suis
+toujours heureux d’en trouver) de parler de notre cher Sénégal. Je dis
+_notre cher Sénégal_, car vous faites partie de cette petite phalange
+d’hommes qui a cru depuis quinze ans et qui croit plus que jamais à
+l’avenir de notre établissement à la côte d’Afrique et à l’utilité de la
+race noire sur la surface du globe, sans qu’il soit nécessaire de la
+priver de ses droits imprescriptibles à la famille et à la liberté
+individuelle.
+
+A cette double croyance, nous nous sommes dévoués corps et âmes, vous,
+moi et bien d’autres. De nous tous, les uns survivent avec une santé
+plus ou moins délabrée ; beaucoup sont demeurés en route ; mon
+successeur reste encore sur la brèche (il y a _vingt ans_ qu’il y est).
+
+Quant à vous, vous vous êtes jeté à corps perdu, sans regarder en
+arrière, dans le mystérieux et redoutable Soudan comme dans un
+gouffre.... et vous êtes, vous-même, peut-être étonné d’en être revenu.
+
+Que vous devez être fier de pouvoir dire : J’ai vu ce qu’aucun de mes
+contemporains n’a vu ! — Je connais un monde que nul ne connaît ! — J’ai
+habité un empire que l’on traitait encore volontiers de fabuleux et
+chimérique, il y a quelques années, malgré sa grande étendue, ses
+révolutions, ses batailles et ses conquêtes ! Mais ceci n’est qu’une
+question d’amour-propre. Pensons plus haut : Votre année de Tagant, vos
+trois années de Niger surtout, mus comme vous l’étiez, vous et votre
+camarade Quintin, par de nobles et philanthropiques intentions, ne font-
+elles pas de vous de vrais missionnaires, des Livingstone ? Si ce n’est
+pas de l’enthousiasme religieux, si ce n’est pas le culte exclusif de la
+science qui vous guidaient, c’étaient des motifs aussi généreux et d’une
+utilité plus immédiate et plus pratique, car l’occupation et la
+domination françaises, c’est-à-dire la rédemption de ces malheureuses
+contrées, doivent suivre, sans beaucoup tarder, le sillon que vous leur
+avez tracé, et il faut que notre drapeau flotte à Bafoulabé d’ici à deux
+ans et à Bamakou dans dix.
+
+Ces pensées, mon cher capitaine, doivent vous procurer de nobles
+jouissances, plus précieuses encore que les fumées de la gloire.
+
+Maintenant, les hommes vous ont-ils récompensé de leur côté suivant vos
+mérites ? Ici, je ne suis plus juge. Je puis seulement vous dire, à vous
+plus jeune que moi, une chose que l’expérience apprend, qui ne doit pas
+vous étonner, et qu’il faut subir sans murmure, c’est que les services
+les plus récompensés ne sont pas généralement ceux qui sont les plus
+méritoires par le mal qu’ils ont donné et par la grandeur du but.
+
+Vous avez travaillé pour l’humanité, pour votre pays, pour l’intérêt
+général : ce sont là des _êtres de raison_ qui ne vont guère solliciter
+pour ceux qui se dévouent à leur service. Mais à les servir, on acquiert
+honneur et contentement de soi.
+
+ Tout à vous,
+
+ _Signé_ : L. FAIDHERBE.
+
+[Décoration]
+
+
+
+
+ PRÉFACE DE L’AUTEUR.
+
+
+Ce livre est l’histoire de trois années de ma vie, dans lesquelles j’ai
+beaucoup souffert pour servir à la fois la cause de la civilisation, mon
+pays et la science.
+
+Il m’eût été facile d’allonger ce récit, d’y mêler des aventures
+romanesques, de m’y donner plus de relief. J’ai préféré reproduire mes
+notes journalières en les diminuant de tout ce qui m’a paru pouvoir y
+être supprimé.
+
+Je suis convaincu que ceux dont j’ambitionne le suffrage, me sauront gré
+de la sincérité avec laquelle j’ai raconté, souvent à mon détriment,
+tout ce qui s’est passé pendant ce voyage. Dans tous les cas, si je
+réussis par ce livre à intéresser mes lecteurs à l’avenir des pays que
+j’ai parcourus, à leur en faire apprécier les ressources immenses, à
+faire comprendre quelques-unes des belles qualités du nègre, si
+différent chez lui de ce qu’on est habitué à le voir dans les types
+dégénérés de nos colonies, si, en un mot, j’ai avancé d’un jour, d’une
+heure ou d’un moment l’époque à laquelle l’Afrique sera régénérée, mon
+but sera rempli.
+
+ E. MAGE.
+
+[Décoration]
+
+
+
+
+[Illustration : CARTE DU SOUDAN OCCIDENTAL dressée par E. MAGE
+Lieutenant de Vaisseau Officier de l’Ordre Impérial de la Légion
+d’Honneur 1868
+
+Paris — Imp. A. Bry. rue du Bac 114.]
+
+
+ VOYAGE
+ D’EXPLORATION
+ AU
+ SOUDAN OCCIDENTAL.
+ (1863 A 1866)
+
+[Décoration]
+
+ INTRODUCTION.
+
+Motifs du voyage. — Départ de France. — M. Quintin demande à
+m’accompagner. — Premiers préparatifs. — Instructions. — Lettre du
+gouverneur à El Hadj Omar. — Composition de mon escorte. — Opinion
+générale sur le sort qui nous attendait. — Matériel. — Ressources de
+l’expédition. — Emploi des 5000 francs alloués.
+
+
+« Rallier le Sénégal à l’Algérie à travers au moins quatre cents lieues
+de désert, c’est chose impossible, quelle que soit la route que l’on
+suive, ou qui du moins n’aurait pas de conséquences sérieuses par suite
+des frais énormes du transport à dos de chameaux.
+
+« Pour s’emparer du commerce si important du Soudan et particulièrement
+du coton (Géorgie longue soie), qui, au dire des voyageurs, s’y trouve
+en si grande abondance, et à vil prix, il faut s’emparer du haut Niger
+en établissant une ligne de postes pour le rallier au Sénégal entre
+Médine et Bamakou.
+
+« Telles sont, en un mot, les conclusions du travail si important que M.
+le colonel du génie Faidherbe vient de faire connaître[1], et si on
+jette les yeux sur une carte, on est tout de suite frappé de la grandeur
+de ce projet ; mais avant de se lancer dans les dépenses d’une ligne de
+postes sur environ quatre-vingts lieues d’étendue, qui séparent Médine
+de Bamakou en ligne droite, il me semble qu’il faudrait au moins savoir
+exactement où l’on va, avoir une carte bien exacte du cours du Niger,
+savoir si les caboteurs pourront naviguer entre les cataractes de Boussa
+et Bamakou et faire dériver les produits des marchés africains sur
+Boussa, où nous pourrions établir alors un comptoir dans lequel ces
+produits seraient reçus et dirigés sur France par des navires qui
+viendraient les chercher le plus haut possible dans le bas Niger.
+
+« Voilà la question pendante : explorer le Niger, remonter ce fleuve ;
+savoir enfin d’une manière positive et pratique le mystère du Soudan et
+disputer à l’Angleterre les produits de l’intérieur de l’Afrique, vers
+lequel sa politique envahissante marche à grands pas, soit par des
+explorations, soit par le commerce, soit par l’occupation militaire. »
+
+Tels étaient les premiers mots d’un projet d’exploration du Niger que je
+soumettais au ministre de la marine et des colonies au mois de février
+1863. Je voyais là une grande et belle mission, un avenir sérieux, de
+véritables services à rendre à mon pays, et ces considérations me
+décidaient à braver les périls qui s’attachent toujours à ces sortes de
+missions, à imposer à ma famille et à moi-même les tourments d’une
+longue absence, les inquiétudes d’un silence forcé, et à ma jeune femme
+la dure épreuve d’une première séparation qui pouvait être éternelle.
+
+En réponse à mon projet, je reçus, après quelque temps, l’avis officieux
+que M. le colonel Faidherbe, que l’on rappelait au gouvernement du
+Sénégal avec le grade de général, désirait faire explorer par terre la
+ligne qui joint nos établissements du Haut-Fleuve au haut Niger, et
+qu’il avait parlé de moi comme lui paraissant très-capable de remplir
+cette mission.
+
+On ajoutait que, si le ministère n’était pas en mesure de fournir les
+fonds nécessaires à l’exploration pour laquelle je m’étais offert, je
+trouverais dans la colonie du Sénégal toutes les ressources désirables
+pour accomplir cet autre voyage. J’acceptai aussitôt cette mission et je
+reçus l’ordre d’accompagner le général Faidherbe au Sénégal.
+
+ 25 juin 1863.
+
+Le 25 juin je quittai Bordeaux sur les paquebots, et ce fut seulement à
+Saint-Vincent[2] que ma mission fut décidée ; mais j’ignorais encore
+quelles seraient mes ressources.
+
+[Illustration : M. Quintin.]
+
+M. Quintin, chirurgien de deuxième classe de la marine, qui avait déjà
+fait un séjour de trois ans au Sénégal, y retournait en même temps que
+moi et demanda à m’accompagner. Tout d’abord son air délicat, sa petite
+taille et sa faiblesse apparente me portèrent à l’en dissuader ; mais
+sur son insistance j’appuyai sa demande auprès du gouverneur, qui voulut
+bien donner une réponse favorable. J’étais loin de me douter alors que
+dans un corps frêle en apparence je trouverais l’énergie d’une grande
+nature, le courage de tous les dangers et une rectitude de vue qui nous
+ont été bien souvent utiles dans les péripéties de notre pénible voyage.
+
+ Juillet 1863.
+
+Le 10 juillet nous étions à Gorée, le 12 à Saint-Louis, et je fus tout
+de suite détaché à terre pour faire les études nécessaires à
+l’entreprise d’un tel voyage. J’avais déjà servi cinq ans au Sénégal et
+deux ans dans la station navale du littoral. Il était peu de points de
+la côte que je ne connusse. Un séjour de neuf mois au milieu des noirs
+du Haut-Fleuve à Makhana[3], et un pénible voyage d’exploration à
+l’oasis de Tagant, chez les maures Douaïch, m’avaient préparé. Je
+connaissais le caractère des noirs et des Maures, la manière de se
+conduire avec eux ; mais bien que possédant suffisamment l’histoire des
+voyages en Afrique, il me fallait relire Raffenel, Caillé, Mongo Park et
+même Barth, quoiqu’il ne parle pas des mêmes régions.
+
+J’avais surtout besoin d’examiner les cartes existantes, de tâcher de
+les faire concorder avec les itinéraires des voyageurs, de concilier
+leurs principales différences ; en un mot, il m’importait de séder à
+fond la question géographique.
+
+Je me mis à ce travail avec ardeur, car bien que je n’entreprisse pas
+cette mission sans regret, je m’étais trop avancé pour reculer,
+posquelles que fussent les épreuves qui m’attendissent.
+
+Plus j’approfondissais la question, plus je m’effrayais de l’ignorance
+dans laquelle on était des points mêmes qui touchent à notre colonie.
+Au-dessus de Médine, on n’avait de renseignements que par le voyage de
+M. Pascal, qui s’était avancé fort peu au-dessus de Gouïna[4]. J’avais
+moi-même visité ce point quelques mois après lui ; mais au delà, à
+quelle distance se trouvait Bafoulabé[5] ? Ce lieu était-il habité ou
+non ? A quel endroit trouverais-je des partisans d’El Hadj ? Quelles
+populations amies ou ennemies aurais-je à traverser pour y arriver ?
+Quelles ressources enfin trouverais-je dans le long voyage que j’allais
+commencer ? Toutes ces questions se levaient devant moi, et plus je
+voulais les éclaircir, plus je lisais, plus je fouillais dans les
+documents que me fournissait la bibliothèque du Sénégal, plus je
+trouvais partout le doute ou l’ignorance.
+
+[Illustration : Vue générale de Gorée.]
+
+[Illustration : Vue intérieure du port de Gorée.]
+
+Je me rendis à Médine pour tâcher d’éclaircir la question, mais ce fut
+pour ainsi dire en vain. J’obtins bien d’un vieux Diula[6] des
+renseignements sur une route qu’il avait souvent suivie, mais aucuns
+détails sur les questions qui m’intéressaient. A mon retour à Saint-
+Louis, des Maures, se disant venus de Tombouctou, avaient apporté des
+nouvelles d’El Hadj Omar. M. le général Faidherbe y attachait la plus
+grande foi, et voici en quels termes il les fit reproduire par le
+_Moniteur du Sénégal_ :
+
+
+ ARRIVÉE A SAINT-LOUIS D’UN PROCHE PARENT DU CHEICK DE TOMBOUCTOU. —
+ NOUVELLES DU SOUDAN.
+
+ « Saint-Louis, 4 septembre 1863.
+
+« Il y a trois ans environ arriva à Saint-Louis un parent du cheick de
+Tombouctou, nommé Amadi ben Baba Ahmed, marabout vénéré dans le Sahara,
+comme tous les membres de cette illustre famille, dont les simples
+élèves jouissent même, au loin, d’une considération et d’un respect
+remarquables ; le gouverneur du Sénégal le reçut avec bienveillance et
+lui fit visiter ce qu’il pouvait y avoir de curieux à Saint-Louis pour
+lui. Ainsi Amadi assista à un bal à l’hôtel du gouvernement, et rien ne
+peut exprimer son étonnement au milieu des lumières et des brillantes
+toilettes que les glaces reflétaient à l’infini autour de lui. Ce
+n’était plus la stupéfaction d’un sauvage incapable d’apprécier ce qu’il
+voyait, mais plutôt l’extase d’un homme instruit, intelligent, ayant
+beaucoup lu, mais n’ayant vu, en fait d’intérieur de palais, que les
+sombres maisons en boue, sans fenêtres, des Ksours du Sahara. Il dut
+faire, à son retour dans son pays, des récits très-curieux et très-
+enthousiastes de ce qu’il avait vu.
+
+« Le 27 août 1863, arrivait à Saint-Louis un parent de cet Amadi, Sidi
+Mohammed ben Zin el Habidin ben el Cheick el Sidi Mokctar, cousin
+germain du cheick de Tombouctou et habitant de cette ville.
+
+« Se trouvant chez le cheick Sidia, grand marabout des Bracknas, et
+ayant appris que le gouverneur qui avait reçu, il y a trois ans, son
+parent, était de retour au Sénégal, il s’était décidé à venir lui faire
+une visite pour resserrer les liens d’amitié entre sa famille et nous.
+
+« On commença tout naturellement par lui demander des nouvelles d’El
+Hadj Omar, sur lequel tant de bruits contradictoires coururent dans ces
+derniers temps. Il put nous mettre parfaitement au courant des choses,
+et les renseignements qu’il nous donna confirmèrent tout d’abord ceux
+donnés par le sous-lieutenant Alioun Sal[7], il y a un an.
+
+« En effet, au moment où M. Alioun Sal fut fait prisonnier près de
+Tombouctou, cette ville se trouvait occupée par les forces d’El Hadj
+Omar ; mais cette occupation dura peu, comme nous allons le voir tout à
+l’heure.
+
+« Voici le résumé des événements qui se sont passés dans ces dernières
+années. Il y a plus de deux ans, El Hadj Omar parvint à prendre la
+capitale de Ségou ; le roi du Ségou, Alioun Ouitala[8], se sauva avec
+trois mille hommes environ, et alla se réunir, dans la ville de Hamdou
+Allahi, au cheick du Macina, Ahmadou Labbo, fils du fondateur de ce
+puissant État. El Hadj Omar nomma pour caïd du Ségou le nommé Bel
+Khassem, du Fouta sénégalais. Il entra ensuite dans le Macina sans
+hostilités d’abord, endoctrinant, suivant sa coutume, les gens du pays
+par ses belles paroles, si bien qu’au bout de quelque temps ceux-ci
+trahirent leur cheick, que El Hadj Omar fit tuer, ainsi que ses frères.
+Il se déclara alors maître du Macina. Ceci se passait il y a un peu plus
+d’un an. En qualité de cheick de Macina, d’après le traité de 1846, il
+avait droit de nommer un des deux cadis de Tombouctou, chargés de la
+perception de l’impôt, mais sans occuper militairement cette ville.
+
+« Quoi qu’il en soit, il envoya son fonctionnaire sous l’escorte de
+quelques milliers d’hommes, qui entrèrent dans la ville malgré les
+objections du cheick Ahmed el Beckay.
+
+« Après quelques pourparlers, Ahmed el Beckay quitta la ville, où
+régnaient d’ailleurs beaucoup de maladies dans cette saison, et alla se
+réfugier chez ses bons amis les Touaregs. C’est à ce moment que M.
+Alioun se trouvait à deux journées de marche de Tombouctou.
+
+« Ahmed el Beckay ne tarda pas à revenir vers la ville avec des
+contingents touaregs. Le cadi d’El Hadj Omar et ses quatre mille hommes
+allèrent au-devant de lui, hors de la ville ; il y eut là un petit
+engagement, le cadi fut tué et sa petite troupe forcée de rentrer dans
+la ville. Ahmed el Beckay entra en négociation avec la population et
+exigea que dans trois jours il n’y eût plus de Pouls dans la ville ;
+ceux-ci l’évacuèrent et retournèrent vers El Hadj Omar.
+
+« Le cheick de Tombouctou, comprenant que les hostilités n’en
+resteraient pas là, avec un homme tel que El Hadj Omar, rassembla une
+armée de Touaregs et de Maures, et vint camper à une demi-journée de la
+ville. El Hadj Omar ne tarda pas, en effet, à se mettre en marche, avec
+une armée évaluée à trente mille hommes. A son approche, les Touaregs et
+les Maures abandonnent leur camp ; l’armée ennemie l’envahit et se livre
+au pillage.
+
+« Les Touaregs et les Maures, qui n’attendaient que ce moment, tombent
+dessus, les battent avec d’autant plus de facilité, que les gens du
+Macina font défection, et en font un grand massacre. Quelques débris
+seulement de l’armée et El Hadj Omar en personne, parviennent à se
+sauver en traversant le Niger sur des barques et se retirent à Hamdou
+Allahi. Ceci se passait il y a sept ou huit mois. Dans cette bataille,
+les Touaregs n’étaient armés que d’armes blanches, lances, sabres et
+javelots, car les Touaregs de cette contrée méprisent souverainement les
+armes à feu ; les Pouls et les Maures, au contraire, étaient armés,
+suivant leur habitude, de fusils, la plupart à deux coups.
+
+« El Hadj Omar, intimidé par sa défaite, tenta d’apaiser le cheick de
+Tombouctou, en lui envoyant soixante-dix captifs et huit cents gros[9]
+d’or ; mais Ahmed el Beckay lui renvoya son présent en lui disant qu’il
+n’en avait pas besoin d’abord, et que d’ailleurs c’était du bien mal
+acquis, fruit de la violence et du pillage ; il l’engageait, en outre, à
+rendre le Macina à la famille d’Ahmadou Labbo, qui valait beaucoup mieux
+que lui. El Hadj Omar, humilié et exaspéré, réunit de nouvelles forces
+pour continuer la guerre. Ainsi, il y eut une grande bataille, il y a
+six mois, à Goundam (Ras el Ma), à deux jours de marche de Tombouctou.
+El Hadj Omar, battu de nouveau dans cette rencontre, s’est réfugié à une
+journée dans l’Est du Bakhounou (Bakhna Barna), dans une contrée appelée
+Haodh (El Eli Ould Amar) (Ludamar des Cartes), à cinq journées au N. O.
+du lac Déboé, du Niger. Les Maures de ce pays lui sont soumis.
+
+« Depuis ces événements il ne s’est rien passé d’extraordinaire, à la
+connaissance de Sidi Mohammed ben Zin el Habidin. Suivant lui, El Hadj
+Omar serait dans une position presque désespérée ; mais il est permis
+d’en douter. Les tribus ou fractions qui composaient l’armée d’Ahmed el
+Beckay sont, en fait de Touaregs, la tribu noble des Aouellimiden, celle
+des Igueouedaran et celle des Tédemeket qui sont des tributaires. En
+fait d’Arabes, les Brabish, les Ouled Bou Hinda, fraction d’Oulad Delim,
+les Ouled el Ouafi, fraction de Kountahs, et enfin les Berbères Gouanin.
+L’endroit où s’est réfugié El Hadj Omar est sur le bord d’un lac nommé
+Koush.
+
+« Un petit-fils d’Ahmadou Labbo, fondateur du Macina, réfugié chez les
+Mouchis, a repris le pouvoir après la bataille de Goundam, à Hamdou
+Allahi. Cette ville, d’après notre informateur, serait dix fois plus
+grande que Tombouctou. Il donne cependant à cette dernière ville de
+trente à quarante mille habitants, près du double de l’évaluation de
+Barth. Les deux obusiers de 0m,12, abandonnés faute d’affûts par le
+commandant de Bakel, dans une expédition du Bondou, en 1857, avaient été
+ramassés par les gens d’El Hadj Omar, et celui-ci les traînait avec lui
+dans toutes ses guerres. Ils auraient été pris par l’armée d’Ahmed el
+Beckay, à la bataille qui s’est livrée sous Tombouctou, et ils seraient
+aujourd’hui dans cette ville. Tombouctou possède huit autres pièces
+d’artillerie, trois en bronze et cinq en fer, qui proviennent de Kagho,
+ancienne capitale, à une centaine de lieues en aval de Tombouctou. Elles
+avaient été amenées à Kagho par l’armée marocaine du pacha Djoddar, vers
+la fin du seizième siècle. Nous avons fait prononcer le nom des
+aborigènes de la contrée où sont les villes de Tombouctou, Kagho et
+Djénné, par Sidi Mohammed, pour être bien fixés sur ce nom, écrit de
+tant de manières par les voyageurs. Il prononce Sonkhey, la première
+voyelle nasale comme notre article possessif son ; quant à la consonne
+qui suit, bien que Sidi Mohammed prononce kh, il écrit ق, Qof. Barth a
+écrit ce nom Sonrhaï. Les vocabulaires de cette langue ont été donnés
+par Caillé, sous le nom de Kissour, par Raffenel, sous le nom d’Arama et
+par Barth.
+
+« Étant édifiés sur les événements du Soudan central, qui intéressent
+vivement la colonie du Sénégal, nous avons interrogé Sidi Mohammed au
+sujet du nord de l’Afrique. Il nous dit qu’il était en partie au courant
+de ce qui s’y passait ; ainsi, qu’il avait entendu dire que le fils de
+Sidi Hamza avait apostasié et livré un saint shérif aux infidèles.
+
+« On sait, en effet, que Sidi Boubakar a pris l’année dernière et nous a
+livré le shérif Mohammed ben Abd Allah. Inutile de dire qu’il n’a pas
+apostasié.
+
+« Ahmed el Beckay a envoyé, il y a deux ans, d’après les conseils que
+lui a donnés Barth, des ambassadeurs à la reine d’Angleterre, par
+Tripoli ; mais ces envoyés ne purent pas dépasser Tripoli, où on exigea
+la remise de leurs lettres et d’où on les renvoya avec quelques cadeaux.
+A leur retour, le cheick fut très-mécontent de ce qu’ils n’avaient pas
+accompli ses ordres, et il fit partir, il y a six mois, d’autres
+envoyés, parmi lesquels se trouve un de ses neveux, avec ordre d’aller
+jusqu’en Angleterre.
+
+« Nous avons enfin demandé à Sidi Mohammed s’il avait eu connaissance, à
+Tombouctou, des tentatives du gouvernement général de l’Algérie, par
+l’intermédiaire du cheik Ikhenoukhen, pour entrer en relations
+commerciales avec le Soudan. Sidi Mohammed a répondu que non, et que
+cela n’a rien d’étonnant, parce que Ikhenoukhen est très-loin de chez
+eux et qu’il est en guerre depuis deux ans avec les Touaregs
+Deugguemachil, qui le séparent du pays de Tombouctou. Les gens de
+Tombouctou se figurent que nous avons dessein de conquérir le Touat.
+Nous les avons détrompés à cet égard, et nous les avons engagés à
+expédier des envoyés en Algérie, en leur racontant la bonne réception
+qu’on y a faite à Othman et aux Touaregs de sa suite.
+
+« Le jour de son départ arrivé, Sidi Mohammed a témoigné spontanément le
+désir de ne pas quitter le gouverneur du Sénégal sans se faire
+réciproquement et par écrit, sous forme de convention ou de traité, la
+promesse de protéger respectivement les sujets de l’un des deux pays qui
+voyageraient dans l’autre.
+
+« Nous nous sommes empressé de satisfaire à un désir aussi louable, en
+signant la convention suivante :
+
+
+ AU NOM DE S. M. NAPOLÉON III, EMPEREUR DES FRANÇAIS.
+
+« Entre M. Faidherbe, général de brigade, commandeur de la Légion
+d’honneur, gouverneur du Sénégal et dépendances, d’une part ; et Sidi
+Mohammed ben Zin el Habidin ben el Cheick Sidi el Mocktar, représentant
+de son cousin germain Sidi Ahmed el Beckay ben el Cheick Sidi Mohammed
+el Khalifa ben el Cheick Sidi el Mocktar, cheick de la ville de
+Tombouctou, d’autre part, il a été pris les engagements suivants :
+
+« Article 1er. Sidi Mohammed ben Zin el Habidin s’engage en son nom, au
+nom de son cousin et de tous les principaux chefs des Kountahs, à
+entretenir les relations les plus amicales avec les Français, à protéger
+à Tombouctou tout sujet français ou de toute autre nation européenne,
+commerçant, envoyé ou voyageur, et à l’aider jusqu’au moment où il sera
+mis en sûreté.
+
+« La même protection et les mêmes garanties seront accordées dans
+l’Adrar et le Tiris, chez Mohammed el Kounti ben Cheick Sidi Mohammed el
+Khalifa ben Cheick Sidi el Mocktar, ou chez son cousin Abidin ben Baba
+Ahmed, ou chez Sidi Ahmed ben Sidati, tous demeurant dans le Tiris ou
+dans l’Adrar.
+
+« Il en sera de même dans le Tagant, chez Sidi Mohammed ben Baba Ahmed,
+ou chez Sidi Ahmed ould Ahmed ould Mohammed, et en général dans toutes
+les fractions des Kountahs du Tagant, et enfin dans le pays d’El Haodh
+(El Ély ould Amar) (Ludamar des cartes), chez Baba Ahmed ben el Beckay
+ben Baba Ahmed ben el Cheick Sidi el Mocktar.
+
+« Article 2. Le gouverneur du Sénégal promet, de son côté, que les
+Kountahs et tous gens qui habitent le Touat, à Tombouctou et dans les
+environs, dans Asaouad, dans le Haodh, le Tagant, l’Adrar, le Tiris et
+le Cayor (Isonkhan), seront respectés et protégés au Sénégal, ainsi que
+dans les autres pays appartenant à la France, quel que soit le motif qui
+les y ait amenés, pèlerinage, commerce, missions données par des chefs,
+ou voyage de curiosité.
+
+ « _Signé_ : L. FAIDHERBE.
+
+ « _Signé_ : MOHAMED BEN ZIN EL HABIDIN. »
+
+
+Je rapporte ici en entier le texte de cet article, qui, on le verra par
+la suite, s’il contient un fonds de vérité en ce qui concerne les
+événements généraux, est inexact quant aux détails, et dont les erreurs
+ne sont pas involontaires, car c’est à dessein que, dans cette soi-
+disant lutte d’El Hadj contre Tombouctou, il donne le beau rôle aux
+Maures qu’il présente comme les plus sérieux adversaires du marabout,
+tandis qu’il nous a été démontré au contraire que c’était à la révolte
+générale du Macina que El Hadj Omar avait dû sa ruine.
+
+Le 7 août 1863 j’avais reçu du gouverneur les instructions suivantes :
+
+
+ « Saint-Louis, 7 août 1863.
+
+ « Monsieur le capitaine,
+
+« Suivant votre désir et avec l’assentiment de S. Exc. le ministre de la
+marine, M. le comte P. de Chasseloup-Laubat, je vous charge d’une
+mission de la plus grande importance au point de vue des résultats
+politiques et commerciaux qu’elle pourra produire plus tard, et en même
+temps du plus grand intérêt au point de vue géographique.
+
+« Cette mission consiste à explorer la ligne qui joint nos
+établissements du haut Sénégal avec le haut Niger, et spécialement avec
+Bamakou, qui paraît le point le plus rapproché en aval duquel le Niger
+ne présente peut-être plus d’obstacles sérieux à la navigation jusqu’au
+saut de Boussa.
+
+« Le but serait d’arriver, lorsque le gouvernement de l’Empereur jugera
+à propos d’en donner l’ordre, à créer une ligne de postes distants d’une
+trentaine de lieues entre Médine et Bamakou, ou tout autre point voisin
+sur le haut Niger qui paraîtrait plus convenable pour y créer un point
+commercial sur ce fleuve.
+
+« Le premier de ces postes en partant de Médine serait Bafoulabé,
+confluent du Bafing et du Bakhoy, dont nous nous occupons déjà depuis
+longtemps.
+
+« Il serait probablement nécessaire de créer trois intermédiaires entre
+Bafoulabé et Bamakou.
+
+« La ligne droite que vous chercherez à suivre traverse d’abord le pays
+des Djawaras[10] (Sarracolets qui habitent une province du Kaarta) et le
+Foula Dougou, province tributaire du Ségou. Mongo Park a suivi cette
+voie à son deuxième voyage ; mais les caravanes allant de Bakel au haut
+Niger, ne la suivaient pas dans ces dernières années à cause de la
+guerre qui existait entre les Bambaras et les Djawaras du Kaarta[11].
+Elles appuyaient au Nord pour aller passer au Diangounté, ou bien
+gagnaient le Sud pour aller, en remontant la Falémé, passer par le
+Diallonka Dougou. Dans l’un et l’autre cas le chemin était beaucoup plus
+long.
+
+« Je ne pense pas que la ligne directe de Bafoulabé à Bamakou, passant
+par Bangassi, capitale du Foula Dougou, présente des obstacles naturels
+sérieux. Les quelques cours d’eau à traverser doivent offrir autant
+d’avantages que d’inconvénients, et il n’est pas probable qu’il y ait
+des chemins de montagnes de quelque importance.
+
+[Illustration : Vue de Saint-Louis, prise de la pointe du nord.]
+
+« Si, au moyen des postes dont je vous ai parlé, et qui serviraient de
+lieux d’entrepôt pour les marchandises et les produits, et de points de
+protection pour les caravanes, nous pouvions créer une voie commerciale
+entre le Sénégal et le haut Niger, n’aurions-nous pas lieu d’espérer de
+supplanter par là le commerce du Maroc avec le Soudan ?
+
+« Les marchandises partant de Souéyra (Mogador) pour approvisionner le
+Soudan, ont quatre cents lieues à faire à dos de bêtes de somme à
+travers un désert sans vivres et sans eau avant d’arriver sur le Niger.
+Pour 1000 kilogrammes, c’est cinq chameaux et au moins un conducteur
+voyageant pendant trois mois.
+
+« Examinons l’autre voie que nous cherchons à ouvrir. Les marchandises
+venant de France, d’Algérie, d’Angleterre ou même du Maroc à Saint-
+Louis, à l’embouchure du Sénégal, payent de 30 à 40 francs de fret pour
+1000 kilogrammes. Pour remonter jusqu’à Médine, mettons 60 francs, c’est
+beaucoup. De Médine au Niger, supposons 150 lieues. Il faut les faire à
+dos de bêtes de somme, mais dans un pays fertile où l’eau ne manque pas.
+Cette distance franchie, nos embarcations transportent, soit en
+descendant, soit en remontant le fleuve, les marchandises à très-peu de
+frais dans le bassin du haut Niger ; il y a un avantage évident et très-
+considérable en faveur de la nouvelle voie que nous voudrions ouvrir.
+Les produits riches nous arriveront en retour par la même voie ; mais
+les produits encombrants que nous obtiendrons en échange, produits qui,
+du reste, n’existent pas aujourd’hui ou ne sortent pas du pays (graines
+oléagineuses ou coton), ne pourraient pour la plupart nous arriver en
+Europe qu’en descendant le Niger. C’est un problème à étudier.
+
+« Le commerce du Maroc avec le Soudan profite surtout aujourd’hui à
+l’Angleterre, il tend à introduire des esclaves au Maroc. Il y aurait
+donc avantage à le supprimer à notre profit. Un chef tout-puissant d’un
+grand empire, tel que l’est aujourd’hui El Hadj Omar, dans le Soudan
+central, s’entendant avec nous, était nécessaire à la réalisation de ce
+projet. Ce marabout, qui nous a suscité autrefois tant de difficultés,
+pourrait donc dans l’avenir amener la transformation la plus avantageuse
+au Soudan et à nous-mêmes, s’il veut entrer dans nos vues.
+
+« Et quant à lui, il pourrait tirer de ce commerce par le haut Niger de
+très-grands profits.
+
+« Quelque considérables que fussent les droits qu’il percevrait sur son
+territoire, il y aurait encore de grandes économies si on pense aux
+frais énormes de quatre cents lieues à dos de chameau et aux exigences
+et aux pillages des nomades du Sahara.
+
+« C’est donc comme ambassadeur à El Hadj Omar que je vous envoie. Il
+paraît certain que dans ces derniers temps El Hadj Omar était maître du
+Kaarta, du Ségou et de ses provinces tributaires, le Bakhounou et le
+Foula Dougou, du Macina et de Tombouctou, c’est-à-dire maître de tout le
+cours du haut Niger entre Fouta Diallon et Tombouctou. Aujourd’hui les
+uns disent qu’il est mort, les autres qu’il est tout-puissant dans le
+Macina.
+
+« S’il est réellement mort quand vous arriverez dans le pays, vous vous
+adresserez en mon nom à son successeur, ou si son empire est démembré,
+aux chefs des pays que vous traverserez. Je vous donnerai toutes les
+lettres nécessaires pour cela.
+
+« Votre mission relative aux postes à établir entre Bafoulabé et
+Bamakou, et aux propositions à faire à El Hadj Omar ou à ses
+successeurs, étant remplie, vous pourrez m’en rapporter vous-même les
+résultats, ou bien, en me les expédiant par une voie sûre, essayer, si
+vous en entrevoyez la possibilité, de descendre le Niger jusqu’à son
+embouchure ou d’aller rejoindre l’Algérie, le Maroc ou Tripoli.
+
+« Monsieur le chirurgien de deuxième classe Quintin s’est offert à vous
+accompagner et j’ai accepté sa demande. Il partagera donc vos fatigues,
+vos dangers, et l’honneur de la réussite, si le succès couronne vos
+efforts, comme je l’espère.
+
+« Vous avez déjà, dans une première excursion au Tagant, donné des
+preuves d’énergie et d’intelligence, et acquis une expérience qui sont
+de précieuses garanties pour la réussite du voyage, beaucoup plus
+important à tous égards, que vous allez entreprendre aujourd’hui.
+
+« Je vous ouvre un crédit de 5000 francs pour les dépenses du voyage.
+Vous partirez de Médine à la fin d’octobre.
+
+« Ci-joint la lettre que je viens d’envoyer à El Hadj Omar, pour
+l’avertir de votre mission auprès de lui.
+
+« Veuillez agréer, Monsieur le capitaine, etc., etc.
+
+
+« _Le général de brigade, gouverneur du Sénégal et dépendances_,
+
+ « _Signé_ : L. FAIDHERBE. »
+
+
+ LETTRE DU GÉNÉRAL FAIDHERBE A EL HADJ OMAR.
+
+« Gloire à Dieu seul. Que tous les bienfaits accompagnent ceux qui ne
+veulent que le bien et la justice.
+
+« Le général gouverneur de Saint-Louis et de tous les pays qui en
+dépendent, à El Hadj Omar, prince des croyants, sultan du Soudan
+central.
+
+« Cette lettre est pour t’annoncer qu’aussitôt après la saison des
+pluies, j’enverrai un de mes chefs vers toi, comme tu l’as désiré
+autrefois.
+
+« Cet officier, homme très-distingué, est investi de mon entière
+confiance ; il causera avec toi des affaires qui nous intéressent, et te
+fera de propositions importantes au sujet d’un commerce qui pourrait te
+rapporter des droits considérables.
+
+« Il te remettra une lettre de moi, afin que tu ne puisses pas douter
+qu’il est mon envoyé. C’est à toi de donner des ordres pour que lui et
+ses hommes puissent passer librement sur tes États, qu’ils traverseront
+par la route des Djawaras et du Foula Dougou, et qu’ils ne soient ni
+arrêtés ni inquiétés en aucune façon.
+
+ « Salut.
+
+ « _Le gouverneur_,
+
+ « _Signé_ : L. FAIDHERBE. »
+
+« Saint-Louis, le 30 juillet 1863.
+
+Ces instructions m’avaient été adressées en août, en même temps que
+partaient deux courriers pour porter la lettre ci-dessus à Ségou, par la
+voie de Kouniakary et Nioro, route que l’on savait être libre et au
+pouvoir d’El Hadj.
+
+Après l’arrivée à Saint-Louis des Maures de Tombouctou, le gouverneur,
+en me donnant connaissance des renseignements que j’ai rapportés ci-
+dessus, m’adressa un complément d’instructions que je joins ici :
+
+
+ « Saint-Louis, le 7 octobre 1863.
+
+ « Monsieur le capitaine,
+
+« Depuis que je vous ai adressé mes instructions du 7 août 1863, des
+nouvelles qui paraissent positives nous ont tirés de l’ignorance où nous
+étions de ce qui se passait dans les États d’El Hadj Omar.
+
+« Ce marabout n’est pas mort ; il est dans le Bakhna ; il est encore
+maître du Kaarta et du Ségou, mais il a échoué contre Tombouctou, et a
+perdu le Macina, qu’il a possédé un instant.
+
+« Nous avons appris que vous seriez parfaitement reçu dans les contrées
+où il domine ; mais comme il est dans le Bakhna, c’est-à-dire dans le N.
+E. de Médine, il est à craindre qu’on ne veuille vous diriger vers lui
+par Kouniakary (Diombokho), ce qui vous détournerait du but le plus
+important et le plus utile de votre voyage, qui est d’étudier la
+communication du haut Niger par Bafoulabé, Bangassi et Bamakou.
+
+« Vous devrez donc faire tout votre possible pour suivre cette dernière
+voie, en mettant en avant les raisons que les circonstances vous
+suggéreront.
+
+« Pour chaque point de cette ligne où vous croiriez qu’un poste pourrait
+être établi, donnez-moi : un levé topographique des lieux, des
+renseignements sur les matériaux de construction, bois, pierres, terres
+à briques, pierres à chaux ou à plâtre, qui se trouvent sur la place ou
+à des distances que vous déterminerez ;
+
+« Sur les productions naturelles susceptibles de fournir un aliment au
+commerce, sur la densité de la population du lieu même et des provinces
+voisines, sur la nature et l’importance des relations commerciales dont
+ce lieu pourrait devenir le centre.
+
+« Quelles que soient les circonstances où vous vous trouverez, et le
+rôle que vous serez obligé de prendre pour vous tirer d’embarras, ne
+faites rien qui puisse contrecarrer nos projets d’approvisionner le
+Soudan occidental, par la ligne du Sénégal, et par l’intermédiaire des
+noirs, en supplantant les Sahariens et les Marocains, qui sont presque
+en possession de ce marché.
+
+« La convention que j’ai signée avec le cousin germain du cheick de
+Tombouctou vous assure une bonne réception dans les pays soumis à
+l’influence des Kountah, si les circonstances de votre voyage vous font
+passer du camp d’El Hadj Omar dans celui de ses ennemis actuels.
+
+« En terminant, je vous dirai que votre retour par l’embouchure du Niger
+en descendant ce fleuve, me paraît être des plus avantageux au point de
+vue de la science, du commerce et de la gloire qui en résulterait pour
+votre nom.
+
+« Recevez, Monsieur le capitaine, etc., etc.
+
+ « _Le gouverneur_,
+
+ « _Signé_ : L. FAIDHERBE. »
+
+
+C’est le 7 octobre que je recevais ces dernières instructions, et,
+quelques jours après, la baisse des eaux ayant été très-rapide cette
+année, je partais sur la canonnière à vapeur _la Couleuvrine_, qui
+remontait à Bakel.
+
+ Octobre 1863.
+
+Le 12 octobre au soir je quittai Saint-Louis après avoir reçu la
+dernière lettre de ma famille que je dusse lire de longtemps, et les
+adieux de bien des camarades, de quelques amis, qui pensaient déjà en
+eux-mêmes ne jamais me revoir.
+
+Qu’il me soit permis, à ce sujet, de relater un mot plaisant : Quelques
+jours avant mon départ, un homme que j’avais engagé pour mon voyage,
+Bambara d’origine, était tombé gravement malade ; j’avais prié le
+docteur Quintin d’aller le visiter. Il l’avait trouvé mort, et, comme il
+sortait de chez lui, il raconta le fait à un de mes collègues, qui
+s’écria : « Comment ! déjà un de mort ! » C’était assez dire que, dans
+son opinion, le même sort nous attendait tous, et, grâce à cette opinion
+assez générale, du reste, j’éprouvai la plus grande difficulté à réunir
+le personnel de mon expédition. Bien que je comptasse parmi les
+équipages de la flottille des hommes qui m’étaient personnellement
+dévoués, il arrivait souvent, qu’après m’avoir demandé à m’accompagner,
+ces braves gens, vaincus par les instances de leurs familles, venaient
+retirer leurs demandes.
+
+Plusieurs Européens, sous-officiers de l’infanterie de marine, des
+tirailleurs sénégalais, des spahis, vinrent m’offrir leurs services ;
+mais, en présence du peu de ressources dont je disposais, je ne pouvais
+songer à emmener des blancs, qui se fussent lancés à ma suite ignorants
+de toutes les souffrances et de toutes les privations qui nous
+attendaient, qui n’eussent pas tardé sans doute à se décourager et me
+seraient devenus à charge, au lieu d’être d’utiles auxiliaires.
+
+La plupart se figuraient qu’ayant souffert quelques privations dans les
+expéditions ordinaires au Sénégal, ils pouvaient tout endurer ; je
+n’avais pas le temps de les initier à la vie qui les attendait : c’eût
+été une véritable tromperie que de les emmener sans les mettre au
+courant ; je préférai m’en passer.
+
+[Illustration : Nègres de l’escorte de M. Mage.
+
+1. Seïdou (Toucouleur). — 2. Déthié N’diaye. — 3. Sidy (Khassonké). — 4.
+Boubakary Gnian. — 5. Samba Yoro. — 6. Mamboye.]
+
+Le gouverneur m’avait donné carte blanche pour la composition de mon
+escorte, m’autorisant à la choisir dans les meilleurs hommes de tous les
+corps. Voici à quelle idée je m’arrêtai, après en avoir conféré avec
+lui. Je prendrais une escorte entièrement composée de nègres, tous
+employés depuis longtemps et la plupart gradés dans la marine locale ou
+aux tirailleurs[12], de manière à trouver en eux à la fois des hommes
+d’action si j’avais à me défendre, des travailleurs adroits et forts
+pour les besoins du voyage qui devaient être multiples, et enfin des
+interprètes de toutes les langues que j’allais entendre parler.
+
+Bakary Guëye, l’un de mes anciens compagnons de voyage au Tagant, fut le
+premier homme que je choisis. Sans savoir seulement où j’allais,
+apprenant que je revenais au Sénégal pour faire un voyage, il avait
+quitté un bâtiment où il faisait le service de contre-maître mécanicien,
+pour venir avec moi en qualité de simple laptot[13] à 30 francs par
+mois. C’était un homme dévoué dans toute la force du terme. Wolof[14] de
+Guet’N’dar, il avait sur ses concitoyens l’avantage d’avoir dix années
+de service, d’avoir fait un voyage de quelques mois en France, de n’être
+qu’à demi musulman et de parler assez correctement le français ; de
+plus, il parlait très-purement le yoloff et comprenait le toucouleur ;
+d’une bravoure à toute épreuve, et même un peu mauvaise tête en face
+d’autres noirs, il était cependant très-prudent quand je devais être en
+cause, et d’une douceur peu commune dans ses relations avec moi.
+
+Pendant quelque temps, je le chargeai de prendre des renseignements sur
+les hommes qui s’offraient à m’accompagner. Si c’étaient de bons hommes,
+j’étais sûr qu’il me les recommanderait avec chaleur ; mais il y avait
+cet inconvénient que, s’il y avait quelque chose de mauvais sur leur
+compte, lui, comme tous les noirs, se garderait bien de le dire.
+
+Il m’amena d’abord un de ses grands camarades, Boubakary Gnian,
+Toucouleur[15] du Fouta. D’une physionomie très-intelligente quoique
+fort laide, Boubakary Gnian faisait fonction de quartier-maître indigène
+sur un des bâtiments de la flottille, où il était patron de la
+baleinière du commandant. Il quittait le double avantage que lui
+offraient ces deux positions pour venir aussi simple laptot à 30 francs
+par mois. Il comprenait bien le français, et, en sa qualité de
+Toucouleur, il devait devenir par la suite un interprète précieux pour
+le poul et le soninkè, langues qu’il parlait d’enfance.
+
+Je recrutai ensuite différents hommes dont je connaissais la valeur de
+longue date, les ayant eus sous mes ordres. Ce furent :
+
+Déthié N’diaye, gourmet de première classe, Serère d’origine, parlant
+très-bien français, woloff et poul ;
+
+Latir-Sène, Wolof de Dakar, gourmet de première classe, connu par sa
+grande probité et d’une physionomie très-remarquable ;
+
+Samba Yoro, capitaine de rivière de première classe ; Poul du Bondou,
+qui, dans sa jeunesse, avait passé trois ans en France. Très-
+intelligent, infatigable au travail et assez brave, il parlait
+parfaitement le français. Ce fut, du reste, mon principal interprète
+pendant le voyage, et tant que mes discussions avec les chefs n’étaient
+pas trop fortes, il s’en tirait très-bien ; mais quand, soit malgré moi,
+soit de parti pris, elles devenaient un peu vives, j’étais obligé de
+recourir à Boubakary Gnian, qui, avec son aplomb de Toucouleur, ne
+craignait pas de parler haut et fort là où Samba Yoro se laissait
+intimider. J’engageai ensuite Alioun Penda, ancien esclave du Fouta,
+qui, déserteur de chez son maître, était venu chercher à Saint-Louis sa
+liberté. C’est un des meilleurs hommes que j’aie jamais connus. Bien que
+musulman très-fervent, il était sincèrement attaché aux blancs ; il
+venait de se marier.... Il ne devait plus revoir Saint-Louis !
+
+Puis deux hommes qui me furent recommandés, Sidi, Khassonké et Bara
+Samba, laptot du poste de Médine, vinrent grossir nos rangs. Bientôt, un
+de mes anciens hommes de _la Couleuvrine_, Yssa, marcheur infatigable,
+me demanda à m’accompagner. C’était un Sarracolet, marabout de
+Dramané[16].
+
+Enfin, pour compléter mon escorte en la portant au chiffre de dix, je
+pris un sergent tirailleur sénégalais, Mamboye, Yoloff du Cayor, ayant
+dix ans de service. Prisonnier chez les Maures Trarzas, qui l’avaient
+enlevé tout enfant dans le Cayor, à l’époque où ils commettaient leurs
+razzias perpétuelles, il avait appris l’arabe. Repris plus tard par les
+Français, en 1854, il avait souscrit un engagement de quatorze ans pour
+obtenir sa liberté. Du reste, vaillant soldat, il avait conquis dans la
+guerre du Cayor, à l’expédition de Diatti, la Médaille militaire et
+passait pour le modèle du bataillon.
+
+Pendant que je m’occupais ainsi de la composition de mon personnel, je
+ne négligeais pas le matériel. Conformément au programme que j’avais
+arrêté avec M. le gouverneur, j’avais fait construire à la marine un
+canot très-léger, armant quatre avirons, pour explorer le Sénégal au-
+dessus de Médine. Ce canot, dans le cas où j’eusse trouvé ce fleuve
+navigable, eût pu être transporté dans le bassin du Niger au moyen d’un
+chariot démonté, construit _ad hoc_. J’avais fait à Saint-Louis un essai
+de transport ; une fois le canot à l’eau, on mettait le chariot à bord :
+l’opération avait bien réussi. Huit hommes chargeaient et déchargeaient
+le canot de dessus le chariot.
+
+Deux mules me furent prêtées pour traîner cet appareil, et j’en trouvai
+une troisième à acheter. Sous le rapport des chevaux, je fus moins bien
+monté. L’opinion généralement reçue au Sénégal, que les chevaux de race
+arabe ne vivent pas dans le haut fleuve, empêcha le gouverneur de mettre
+à ma disposition des chevaux de l’escadron de spahis ; et quant à
+acheter des chevaux maures, dont le prix varie de cinq à huit cents
+francs, les ressources du voyage ne me le permettaient pas. Je fus
+réduit à me procurer deux mauvais petits chevaux du Cayor, maigres et
+blessés, qui me coûtèrent l’un trente-six francs et l’autre soixante.
+Plus tard, rendu à Bakel, j’achetai un autre cheval de même race, mais
+gras et plus fort, qui devint ma monture habituelle : triste monture
+pour un voyageur qui se préparait à traverser une partie de l’Afrique. A
+Bakel, j’achetai également douze ânes destinés à porter nos vivres,
+provisions diverses et marchandises, et à Médine, j’en pris un
+treizième. Toutes ces emplettes faites, tous ces achats soldés, il me
+restait peu d’argent pour entreprendre mon voyage ; aussi, je m’étais
+muni de marchandises, dont je donne la note ci-après : je pensais
+qu’elles seraient d’un écoulement plus facile que l’argent, qu’elles
+auraient, dans les pays que j’allais parcourir, une plus grande valeur,
+et il me devenait urgent d’augmenter mes ressources par trop modestes.
+
+J’avais espéré une somme beaucoup plus forte que celle qui m’était
+allouée, et, malgré ma résolution bien arrêtée de périr plutôt que de
+reculer un instant, je sentais mon cœur se serrer à la pensée des
+souffrances que de si modestes ressources allaient m’imposer et à la
+crainte de ne pas posséder assez de forces pour les supporter. Et ma
+plume obéissant au caractère de mes pensées, j’avais écrit à un ami
+(qu’il me permette malgré sa position de lui donner ce nom) une lettre
+dans laquelle perçaient mes secrètes appréhensions. « De telles
+ressources, lui disais-je, là où Mongo Park, pour une mission semblable,
+ne croyait pas avoir trop de 125000 francs, semblent bien faibles ; les
+privations qu’elles m’imposent ne seront-elles pas au-dessus de mes
+forces, n’arriverai-je pas à une catastrophe, et ne faudra-t-il pas
+l’imputer à une économie regrettable ? »
+
+La réponse ne se fit pas attendre. Le ministre, informé de mon voyage et
+de mes ressources, m’ouvrit un crédit supplémentaire de 4000 francs ;
+mais quand la nouvelle, si rapide qu’ait été la réponse, parvint dans la
+colonie, j’étais déjà en route et ne l’appris qu’à Bafoulabé. Néanmoins
+ma reconnaissance pour cet ami, pour cet homme qui, dans un rang élevé,
+prête son concours à tous ceux qui veulent entreprendre quelque chose de
+grand, ne fut pas affaiblie et c’est un bonheur pour moi que de lui en
+fournir ici la preuve. Si quelque jour employant ses rares loisirs à
+feuilleter la relation de ce voyage il s’arrête à ces lignes, qu’il
+sache bien qu’elles ne sont que la trop faible expression des sentiments
+de mon cœur.
+
+ NOTE SUR L’EMPLOI DES CINQ MILLE FRANCS DONNÉS POUR LE VOYAGE.
+
+ Soldé à la marine pour un canot et un corps de charrette 369 52
+
+ A l’artillerie, pour six bâts d’âne et roues de voiture 227 7
+ ----------
+ 596 59
+
+ Somme allouée 5000 »
+ ----------
+ Somme à toucher à la caisse 4403 41
+
+ A défalquer 3 p. 0/0 132 10
+ ----------
+ Somme reçue au Trésor 4271 31
+
+
+ _Sommes avancées. — Dépenses._
+
+
+ 25 septembre. Avances au nommé Moussa Ndiaga
+ (mort depuis avant le voyage) 5 »
+
+ 5 août. 3 toulons ou sacs en cuir, pour porter
+ l’eau 3 50
+
+ 7 — 5 — — — — 4 70
+
+ 8 — 2 — — — — 2 50
+
+ 10 septembre. 1 cheval du Cayor 36 75
+
+ — id 60 »
+
+ Herbages pour la nourriture des chevaux 4 »
+ ----------
+ Total à reprendre 116 45
+
+ Achat de soixante pièces de guinée à
+ 27 fr. 75 c. 1065 » 1065 »
+
+ 6 bonnets velours doré à glands }
+ } ensemble 200 » 200 »
+ 12 — — — — }
+
+ 15 mètres écarlate fine 135 }
+ }
+ 151 mètres madapolam 6/4 241 60 }
+ }
+ 50 mètres escamite blanche 80 » }
+ }
+ 2 douzaines bonnets grecs 60 » } 679 5
+ }
+ 58 mètres sucreton de Rouen 93 45 }
+ }
+ 10 paires pagnes bleus 45 » }
+ }
+ 12 haïcks 24 » }
+ ---------
+ 93 mètres roume 99 » }
+ }
+ 3 mallettes maroquin rouge 22 » }
+ }
+ 1 rame papier fort 12 » }
+ }
+ 2 douzaines couteaux 18 » }
+ } 421 50
+ 4 colliers grenat du Brésil 28 » }
+ }
+ 1 lot d’ambre, solde 150 » }
+ }
+ 25 kilogrammes de tabac 87 50 }
+ }
+ 1 paquet de verroteries 5 » }
+ ---------
+ 2 livres d’ambre no 4 105 » }
+ }
+ 1 journée de travail (réparation de } 119 »
+ cantines) 4 » }
+ }
+ Avances à des hommes de voyage 10 » }
+ ---------
+ 2 douzaines carnets marabouts 8 » }
+ }
+ 12 miroirs en cuivre 3 » }
+ }
+ 2 sacs de plomb de chasse 9 » }
+ }
+ 1 masse, verroteries rouges 1 » }
+ }
+ 9 — — 3 60 } 49 10
+ }
+ 1 — grenat vert 1 » }
+ }
+ 1 caisse eau de Cologne 2 50 }
+ }
+ 1 grosse d’allumettes 5 » }
+ }
+ Bougies, encre 16 » }
+ ---------
+ 4 glaces à 2 francs 2 » }
+ }
+ 1 kilogramme petite ligne à ficeler 3 » }
+ } 14 50
+ 6 cadenas pour cantines 3 » }
+ }
+ Savon, 5 kilogrammes 6 50 }
+ ---------
+ 2 pots poudre 12 » }
+ }
+ 1 cafetière 4 50 }
+ }
+ 4 quarts en fer-blanc 2 40 }
+ }
+ 6 assiettes en fer battu 6 » }
+ }
+ 1 boîte à sel 1 50 }
+ }
+ 4 couverts fer battu 2 40 }
+ }
+ 1 boîte graisse (5 kilogrammes) 11 50 }
+ }
+ 2 pains de sucre 11 75 }
+ } 143 80
+ 20 boîtes conserves juliennes 28 » }
+ }
+ 1 satala fer-blanc 4 » }
+ }
+ 1 bouilloire — 3 25 }
+ }
+ 2 plats fer battu 2 50 }
+ }
+ 1 chaudron — 2 50 }
+ }
+ 30 boîtes sardines 24 » }
+ }
+ 2 plats creux, ronds 4 » }
+ }
+ Bagatelles diverses 23 50 }
+ ---------
+ Grenat du Brésil en collier 20 » }
+ } 29 »
+ 12 losanges cornalines 9 » }
+ ---------
+ 1 kilogramme ambre no 2 110 » }
+ }
+ — — no 3 80 » }
+ }
+ 2 filières — no 6 10 » }
+ }
+ 1 mule harnachée avec bât 300 » }
+ } 637 »
+ 2 filières corail no 6 30 » }
+ }
+ 1 _ _ no 5 25 » }
+ }
+ 1 masse corail piment 12 » }
+ }
+ 1 bout corail rond no 2 70 » }
+ ---------
+ 1 filière ronde, 30 grains corail 50 » 50 »
+
+ 20 mètres mérinos bleu 90 » }
+ }
+ 1 douzaine briquets acier 1 50 } 123 50
+ }
+ Flanelle fantaisie 32 » }
+ ---------
+ -----------
+ Total général 3647 90
+
+ Sommes reçues 4271 31
+ -----------
+ Reste, argent 623 41
+
+Sur cette somme, 420 francs furent dépensés pour achat de huit ânes. Les
+autres ânes et le cheval, achetés à Bakel, ayant été payés en guinée, il
+restait au moment du départ de Bakel en dehors des marchandises citées,
+34 pièces et demie de guinée[17] et 204 francs en argent.
+
+[Décoration]
+
+
+[Note 1 : _L’Avenir du Sahara_, par le colonel Faidherbe (_Revue
+maritime et coloniale_, 1863).]
+
+[Note 2 : Saint-Vincent, îles du cap Vert. Relâche du paquebot du Brésil
+pour le transbordement sur la ligne annexe de Saint-Vincent à Gorée.
+Cette ligne annexe, qui eût dû cesser son service en 1863, par suite des
+conditions du cahier des charges qui obligeait la compagnie à relâcher
+directement à Gorée, existait encore en 1866.]
+
+[Note 3 : Makhana, grand village de Sarracolets Bakiri, à mi-distance
+entre Bakel et Médine, avait été détruit par El Hadj Omar ; ses
+habitants en grande partie avaient été massacrés, les autres avaient
+trouvé un asile dans le fort de Bakel, où ils nous avaient secondés dans
+notre lutte contre le marabout conquérant. En 1859, après l’expédition
+du Guémou, le gouverneur, pour les encourager à reconstruire leur
+village avait envoyé la canonnière _la Couleuvrine_, que je commandais,
+stationner à Makhana, et, neuf mois après, là où ne s’élevaient que des
+herbes, un grand village était reconstruit.]
+
+[Note 4 : Gouïna, chutes du fleuve visitées pour la première fois, dit-
+on, par M. Rey, commandant de Bakel ; ensuite par M. Pascal, sous-
+lieutenant d’infanterie de marine, en décembre 1859 ; puis par MM. Mage,
+enseigne de vaisseau, Joyau, commandant de Médine, Charbounié,
+chirurgien de la marine, en avril 1860.]
+
+[Note 5 : Bafoulabé, Ba-foulah-bé. Les deux rivières, en idiome malinké,
+Bambara ou Khassonké, confluent du Sénégal ou Bafing avec le Bakhoy,
+rivière venant de l’Est. Ce point, qu’on avait souvent désiré explorer,
+n’avait pu encore être atteint en décembre 1859. M. Pascal, devant le
+refus de ses guides d’avancer, s’était arrêté à Foukhara. (Voir le levé
+du fleuve.)]
+
+[Note 6 : Diula (marchand, généralement colporteur et voyageur).]
+
+[Note 7 : Alioun Sal, nègre de Saint-Louis, d’abord traitant, ensuite
+lieutenant indigène aux spahis, voyageur en Sénégambie (mort pendant le
+voyage).]
+
+[Note 8 : Ce nom, donné dans cette relation, est inconnu à Ségou, où le
+roi était appelé Ali.]
+
+[Note 9 : Un gros d’or de Bouré vaut de 12 fr. 50 c. à 18 francs, mais
+le gros du pays ne vaut que jusqu’à 15 francs.]
+
+[Note 10 : C’est une erreur, les Djawaras habitant principalement le
+Kaarta et surtout le Kingui, bien au Nord de la route à suivre.]
+
+[Note 11 : Il n’y a pas eu de guerre marquante entre ces deux peuples.]
+
+[Note 12 : Les tirailleurs sénégalais, corps analogue aux turcos,
+composé de nègres de la côte d’Afrique et des bassins du Sénégal et du
+Niger.]
+
+[Note 13 : On désigne sous le nom de laptots les noirs engagés comme
+matelots au service de la station locale du Sénégal. Leur engagement
+n’est que d’une année. Ils peuvent atteindre le grade de quartier-maître
+indigène, généralement appelé gourmet, et, quand ils acquièrent une
+assez grande habitude du pilotage dans le fleuve, ils peuvent obtenir le
+grade de deuxième maître pilote de 2e et 1re classe, appelés plus
+communément capitaines de rivière de 2e et 1re classe.
+
+Les laptots, bien qu’appartenant à différentes races, ont entre eux un
+esprit de corps qu’il est bon de signaler. Sous l’empire de la
+discipline, du bon exemple, tous, capitaines de rivière, gourmets ou
+simples laptots, qu’ils soient chrétiens ou musulmans, Français, Wolofs,
+Pouls, Soninkès, Khassonkès ou Bambaras, Serères ou Mandingues, se font
+remarquer : par leur dévouement dans les expéditions, où ils rendent des
+services qui ont été bien souvent signalés ; par leur ardeur dans les
+gros travaux de chaque hivernage, et enfin dans mille circonstances où
+l’on obtient d’eux autant et quelquefois plus qu’on n’oserait espérer de
+matelots blancs. A côté de cela, ils sont susceptibles, indisciplinés,
+surtout envers la maistrance, malpropres et enclins aux coalitions
+contre l’autorité quand elle ne sait pas se faire aimer. Bref, ils sont
+de précieux auxiliaires ou de mauvais hommes, suivant qu’on sait les
+mener ou non.]
+
+[Note 14 : Yoloff ou Woloff, nom de race et de langue nègre et d’un
+empire autrefois très-puissant ; l’empire wolof est aujourd’hui démembré
+et se compose du Yoloff, du Oualo et du Cayor. Au dehors de ces régions,
+à l’exception de nos comptoirs, on trouve peu de Yoloffs. Le yoloff est
+la langue des nègres de Saint-Louis.]
+
+[Note 15 : Toucouleur, nom donné aux habitants du Fouta, mélangés de
+Pouls, de Yoloffs et de différentes races, parmi lesquelles les Soninkès
+semblent dominer. Ce peuple, intelligent, guerrier et cultivateur,
+musulman et fanatique, est toujours plus ou moins en lutte avec le
+gouvernement local du Sénégal et a fourni à El Hadj les soldats avec
+lesquels il a fait toutes ses conquêtes.]
+
+[Note 16 : Dramané ou Daramané, petit village près de Makhana, fut
+détruit par El Hadj et reconstruit en même temps que Makhana.]
+
+[Note 17 : La guinée, dans le haut Sénégal, est une véritable monnaie ;
+c’est pour cela que j’en avais fait provision ; mais elle a relativement
+peu de valeur à Ségou. Les noirs aiment l’argent, mais il n’a pas de
+valeur fixe en dehors de nos comptoirs.]
+
+[Illustration : Pl. I.
+
+ITINÉRAIRE du Voyage AU SOUDAN par E. MAGE
+
+Gravé par Erhard, 12, rue Duguay Trouin.
+
+Paris. Imp. Fraillery 3. r. Fontanes.]
+
+
+
+
+ CHAPITRE I.
+
+Départ de Saint-Louis. — Arrivée à Bakel. — Dernières instructions
+verbales du général Faidherbe. — De Bakel à Médine. — Rixe de Kotéré. —
+Dernières installations. — Exploration du Sénégal entre le Felou et
+Gouïna. — La chute de Gouïna. — Départ définitif de Médine. — Manière de
+marcher. — Chutes de bagages. — La dissension commence à se montrer
+entre les noirs de l’expédition. — Détails sur l’expédition de Sambala,
+sur la politique de Khasso, du Logo et du Natiaga. — Visite à Altiney
+Séga. — Ascension d’une montagne du Natiaga. — Aspect du pays. — Route
+de Médine à Gouïna. — Accès de fièvre. — Campement à Gouïna. — Tentative
+de navigation au-dessus de ce point, par MM. Quintin, Poutot et Bougel.
+— Départ des officiers de Médine. — Nous sommes seuls.
+
+
+ 12 octobre 1863.
+
+La baisse exceptionnelle des eaux dans l’année 1863 me fit partir un
+mois plus tôt que je ne l’eusse désiré. Le 12 octobre, ayant reçu le
+courrier de France, je partais sur la chaloupe canonnière _la
+Couleuvrine_, emportant une partie de mon matériel (le reste avec mes
+laptots m’avait devancé) et les instruments que j’avais demandés en
+France, et que le paquebot venait de m’apporter. C’étaient un baromètre,
+deux thermomètres, un petit sextant, un horizon à fluide, trois
+boussoles de poche et un chronomètre en or. Il y avait aussi une
+boussole de nivellement, mais le volume et le poids de cet instrument,
+et le manque de moyens de transport, me forcèrent à le laisser.
+
+Après avoir relâché dans la plupart des postes échelonnés sur la rive
+gauche du Sénégal, et qui sont Richard Toll, Dagana, Podor, Saldé et
+Matam, je débarquai le 19 au poste de Bakel, où je passai quelques jours
+à chercher des chevaux et les ânes dont j’avais besoin. Pendant ce
+séjour, le gouverneur, le général Faidherbe, vint passer son inspection.
+Je reçus ses dernières instructions verbales, ses derniers avis, qui se
+résumèrent en ceci : « Partez le plus vite possible, marchez le plus
+rapidement que vous le pourrez pendant que les chaleurs ne sont pas
+arrivées, et tâchez de gagner le Niger. » Puis, croyant peut-être que
+j’avais besoin d’un peu plus d’enthousiasme, il me dit quelques-unes de
+ces paroles qui vont au cœur, lorsqu’on l’a bien placé. Le lendemain il
+partait de Bakel, au bruit des salves d’artillerie de la terre et des
+bâtiments, et quelques jours après, le 26, je quittais aussi ce poste
+pour me rendre à Médine, dernière station française dans le fleuve, où
+seulement je pouvais organiser définitivement une petite caravane.
+
+[Illustration : Vue générale de Sor ou Bouëtville, prise de Saint-
+Louis.]
+
+[Illustration : Dagana.]
+
+J’avais acheté, comme je l’ai déjà dit, à Bakel, un cheval médiocre,
+petit, mais assez fort, le seul que j’eusse pu trouver, et je l’avais
+payé le double de sa valeur (248 fr.). Malgré mon désir d’en procurer un
+semblable au docteur, j’avais dû y renoncer, et lui donner le choix
+entre les deux chevaux achetés à Saint-Louis.
+
+Douze ânes que j’avais pu me procurer m’avaient paru capables de porter
+tout notre matériel, dans lequel je comptais environ huit cents rations,
+cinquante kilogrammes de poudre, six cents cartouches, nos effets, les
+instruments d’observation, la pharmacie, etc., etc.
+
+Pour ne pas fatiguer mes animaux, je fis transporter par le canot une
+grande partie de mon matériel jusqu’à Médine, et je me mis en route avec
+des animaux déchargés. Cela me permit de faire en moyenne dix lieues par
+jour et d’arriver à Médine le 30 octobre.
+
+Si les eaux étaient trop basses pour permettre aux bâtiments à vapeur de
+remonter à Médine, leur crue était encore assez considérable pour nous
+créer des difficultés dans notre route par terre.
+
+Le passage de la Falémé, où le courant est très-fort, ne put s’effectuer
+qu’à l’aide du canot que j’emmenais. Il en fut de même au passage du
+Dianou Khollé et à plusieurs autres marigots. La vase et la roideur des
+berges nous retardèrent et occasionnèrent des chutes quelquefois
+dangereuses. A Kotéré (Kaméra), un incident imprévu faillit mettre fin à
+notre voyage avant qu’il fût commencé.
+
+Mes hommes, à leur arrivée, trouvant le chemin barré par la porte d’un
+lougan (champ, jardin), voulurent la faire sauter[18]. Une vieille femme
+qui s’y opposa fut bousculée, et avant que j’eusse pu rétablir l’ordre,
+le village entier sortait aux cris de la femme et assaillait nos hommes
+à coups de bâton, leur arrachant leurs fusils. En vain le chef du
+village et moi nous cherchions à rétablir la paix. La colère emportait
+tout le monde, et menacé moi-même d’un coup de poignard, bousculé à
+diverses reprises, j’eus besoin de faire appel à tout mon calme.
+
+Cette situation ne pouvait pas durer : en vain je recommandais à mes
+hommes de ne pas tirer, les Sarracolés[19] chargeaient leurs fusils et
+je voyais le moment où il ne nous resterait plus qu’à vendre chèrement
+notre vie, lorsque, par bonheur, je fus reconnu de quelques hommes du
+village qui, en 1859 et 1860, avaient été placés sous mes ordres quand
+je commandais _la Couleuvrine_ à Makhana. Ils s’unirent à moi et au chef
+et repoussèrent les gens du village, tandis que je réunissais les miens
+à l’aide de mon fidèle Bakary Guëye ; on se rendit maître des animaux
+qui dévoraient le lougan, on les en fit sortir, et le calme se rétablit.
+Alors j’entrai dans le village avec M. Quintin et un laptot interprète ;
+je me fis rendre les fusils sans aucune difficulté, puis je tançai
+vertement les gens du village sur leur brutalité, leur rappelant que la
+force était un mauvais moyen à employer contre nous ; que si nous leur
+faisions un dommage, le commandant de Bakel était là pour leur rendre
+justice et les indemniser.
+
+Le chef du village, qui s’était très-bien conduit, s’excusa et me pria
+de pardonner.
+
+Le seul résultat de cette affaire fut le verre du chronomètre cassé dans
+ma poche, sans doute par quelque coup auquel, sur le moment, je n’aurai
+pas fait attention. Il fallait dorénavant laisser cet instrument dans
+une boîte, et je ne pus l’utiliser que comme compteur à secondes.
+
+A Médine, je m’occupai de la dernière installation de mes bagages, je
+pris des vivres, je disposai les charges des animaux, je fis emplette de
+quelques articles oubliés à Saint-Louis, et laissant M. Quintin chargé
+de préparer ces derniers détails, je me livrai à l’exploration du fleuve
+au-dessus des chutes du Félou au moyen du canot que j’avais apporté.
+Arrivé au pied de la cataracte on le transporta à terre sur sa
+charrette, et les mules le traînèrent dans le bassin supérieur.
+
+Cette partie du fleuve avait été visitée par M. Pascal, sous-lieutenant
+d’infanterie de marine, en 1859, lors de son voyage dans le Bambouk.
+Avant cela M. Brossard de Corbigny s’était rendu par terre jusqu’au
+Bagou-Ko pendant l’hivernage de 1858, où la crue des eaux l’avait
+empêché de dépasser ce point. Moi-même, en 1860, j’étais allé par terre
+jusqu’à Gouïna (chute d’eau), pendant la saison sèche. On disait à Bakel
+que M. Rey (ancien commandant de ce fort) s’y était rendu par eau en
+pirogue. J’étais donc loin de supposer que la navigation du fleuve
+offrît quelques difficultés sérieuses dans cette partie. Cependant, dès
+le premier jour, je fus arrêté par un barrage de roches. Le lendemain,
+j’en franchissais cinq ; mais, arrêté par l’importance du sixième, je
+dus suspendre mon dessein et revenir prendre un supplément d’équipage et
+de vivres. Dans ma première excursion, où M. Poutot, alors lieutenant du
+génie, commandant Médine, m’accompagnait, j’avais dressé la carte du
+fleuve dans sa partie navigable. Dans ma deuxième tentative, où je
+réussis à remonter jusqu’au village de Banganoura, j’étais accompagné du
+docteur L’Helgoual’rh, chirurgien du poste ; nous franchîmes onze
+barrages : à plusieurs de ces endroits nous fûmes obligés de porter le
+canot à bras par dessus les roches. D’autres ne purent être franchis
+qu’à la touline[20] ; d’autres enfin, qu’en faisant mettre tout le monde
+à l’eau et traînant le canot à bras dans les rapides, non sans
+difficulté et sans danger.
+
+[Illustration : Richard Toll.]
+
+A Banganoura la succession des rapides, la violence du courant ne
+permettant plus d’avancer, je débarquai et j’allai reconnaître la route
+par terre afin de m’assurer de la possibilité de transporter le canot
+au-dessus des chutes pour continuer nos explorations du fleuve. J’étais
+à environ une demi-lieue de Gouïna ; la route, simple sentier,
+traversait une colline rocheuse, deux petits ravins ; mais, avec le
+dévouement et l’adresse de mes laptots, je pouvais triompher de ces
+difficultés. Tranquille, alors, sur ce point, après avoir été admirer et
+dessiner la superbe chute du fleuve, je redescendis à Médine.
+
+A cette époque de l’année, Gouïna présente un spectacle admirable. Le
+fleuve tombe, sur cinq à six cents mètres de large, en nappes
+interrompues par quelques immenses blocs de roches, tellement
+travaillées par les eaux qu’elles en suintent en mille filets élégants
+qui viennent ajouter au pittoresque du paysage. La hauteur de la chute
+n’est que de 13m 50 ; elle atteint 17 mètres lorsque les eaux sont
+basses dans le bassin placé au-dessous de la chute, d’où elles
+s’échappent par une succession de rapides qui, sur un espace de 60 à 80
+mètres, font une différence de niveau de plus de quatre mètres.
+
+Ces deux excursions, qui m’avaient occupé cinq jours, du matin au soir,
+m’avaient laissé, en dépit de fatigues écrasantes, en très-bonne santé.
+J’avais dressé la carte exacte du fleuve de Médine à Gouïna. J’étais sûr
+de pouvoir continuer mon expédition par eau au-dessus de cette chute.
+Mon enthousiasme ne faisait que s’accroître ; mais aussi je redoublais
+de précautions pour éviter toutes les difficultés de transport d’un
+aussi fort matériel avec si peu d’hommes et de moyens.
+
+Revenu à Médine, je renvoyai le canot à Banganoura, chargé de vivres, de
+sa charrette et de tout ce qu’il pouvait porter pour une navigation
+aussi délicate. Je confiai ce transport à Samba Yoro, qui avait fait les
+premiers voyages avec moi. Il appréciait toutes les difficultés de
+l’opération, mais c’était un homme entreprenant, et il n’hésita pas.
+Arrivé à Banganoura il obtint du chef du village une case pour mettre
+mes provisions à l’abri, les confia à Déthié Ndiaye qui resta à la garde
+du canot avec Sidi, et vint me rejoindre à Médine.
+
+[Illustration : Fort de Bakel.]
+
+ 25 novembre 1863.
+
+Je quittai définitivement Médine, le 25 novembre 1863, au matin. La
+veille, au soir, j’avais fait charger mes ânes et j’avais envoyé ma
+caravane camper à côté de la chute du Félou ; je gagnais à cette manière
+de faire une économie de temps assez considérable, car les premiers
+chargements et déchargements en route, sont très-difficiles ; les noirs
+y apportent le désordre qui leur est habituel ; les avis qu’on leur
+donne sont à peine écoutés, les ordres mal exécutés, et les chargements
+sont à peine faits qu’ils tombent souvent à terre : c’est ce qui nous
+arriva plusieurs fois pendant cette journée. Lorsque cet accident se
+produit, le meilleur, dans les commencements, est d’arrêter la caravane
+entière, car généralement il faut un temps assez long, et lorsque l’on a
+peu d’hommes les difficultés se compliquent. Pendant ces temps d’arrêt
+il arrive souvent que d’autres animaux mal chargés, trop ou trop peu,
+profitent de l’occasion pour se débarrasser ou pour se coucher, et il
+n’est pas rare de voir la marche entravée pendant une heure. Peu à peu
+les hommes s’habituent, ils sanglent les bâts, balancent mieux les
+charges, brutalisent moins les animaux, qui n’en marchent que mieux, et,
+ainsi que je l’ai constaté, on arrive à faire de longues marches sans le
+plus petit arrêt.
+
+Dans toutes ces occasions, le mieux est de s’armer d’une patience à
+toute épreuve, d’un calme imperturbable. Les noirs se disputent,
+laissez-les faire, ils n’en arriveront jamais aux coups ; la langue est
+leur arme favorite, mais aussi comme elle travaille !
+
+Malheureusement la patience et le calme n’étaient pas mon fort, et
+pendant les premiers jours je dépensai une telle somme de fureur que ma
+santé ne tarda pas à s’en ressentir. Dès les premiers pas il se
+manifesta entre mes hommes des symptômes de jalousie et de désaccord
+qui, bien des fois par la suite, me créèrent des embarras et des ennuis.
+Les choses en vinrent à un tel point que je fus obligé d’intervenir pour
+qu’ils n’allassent pas aux coups, et quelquefois même mon intervention
+n’arriva que trop tard. J’avais là des hommes d’élite, de grades
+différents, faisant tous le même service : ceux habitués au commandement
+étaient disposés à se faire servir par les autres, qui, ayant du travail
+autant et plus qu’il n’était ordinaire, les recevaient fort mal. Puis,
+quelque jalousie, quelque médisance survenant, la discorde ne tarda pas
+à se mettre dans mon équipage.
+
+Je ne sais plus quel politique a dit : « Divisez pour régner. »
+
+Ce peut être vrai, et avec des hommes capables de trahison j’aurais eu à
+m’applaudir de ces dissensions ; mais ce n’était pas le cas, et elles me
+causèrent des difficultés continuelles.
+
+Lorsque je quittai Médine, Sambala, le roi, venait d’expédier une armée
+dans le pays. Suivant l’habitude des noirs, on avait fait grand mystère
+du but de cette campagne ; mais, devant partir, j’avais à m’occuper et
+j’avais fait tous mes efforts près de Diogou Sambala (cousin du roi)
+pour savoir de quel côté on se dirigerait. Il avait d’abord opposé à mes
+questions son ignorance, mais sur mes instances réitérées, il finit par
+me dire sous le sceau du secret qu’on allait dans le Dentilia. Savait-il
+vraiment où l’on allait, n’était-ce là qu’une duplicité bien commune
+chez les noirs, et dont ils ne se montrent pas honteux quand on vient à
+la découvrir ? Le fait est que je le crus, et que je partis sans
+défiance.
+
+Cette expédition avait fait appeler à Médine les principaux chefs du
+pays qui devaient fournir des contingents à Sambala, en leur qualité
+d’alliés, et entre autres Altiney Séga, chef du Natiaga, et Nyamody,
+chef du Logo. Quoique le Natiaga et le Logo soient, à vraiment parler,
+des provinces du Khasso, que leurs habitants soient Khassonkés[21], et
+que Sambala porte le titre de roi du Khasso, ce serait une erreur de
+croire qu’il commande à ces pays. Le gouvernement du Sénégal, voyant
+dans Sambala un allié, a fait tous ses efforts pour augmenter son
+pouvoir et lui donner une prépondérance sur ses voisins, mais il n’a pu
+triompher des errements du passé. Le Logo, qui s’est toujours refusé à
+obéir au Khasso, ou plutôt à la famille de Sambala, s’est soumis pour
+n’être pas pillé par lui. Il est devenu vassal, mais non tributaire, et
+Nyamody, son chef, s’il est toujours disposé à s’unir à Sambala pour
+aller piller, dans le pays, des captifs et des chevaux, a soin de se
+fortifier dans son village de Sabouciré, afin d’être à l’abri du caprice
+de ce chef dont nous avons fait un allié, que nous avons sauvé de la
+mort lors du siége de Médine, et qui aujourd’hui méconnaît nos services,
+sinon ouvertement, du moins dans ses actes privés et dans ses conseils
+secrets. Quant à Altiney Séga, lorsque El Hadj arriva dans le pays,
+marchant dans un fleuve de sang qu’il créait sous ses pas, il crut
+prudent de céder à l’orage, et à la tête de sa bande, il alla s’offrir
+au prophète pour l’aider à accomplir son œuvre, abandonnant Sémounou,
+alors chef du Natiaga, qui fut obligé de fuir. Il resta ainsi à la tête
+des siens, conservant un rang relatif, jusqu’au moment où El Hadj entama
+sa lutte avec le Ségou. Il revint alors, se disant autorisé par El Hadj
+à rentrer dans ses foyers, mais en réalité déserteur des rangs du
+prophète.
+
+[Illustration : Les chutes du Félou.]
+
+[Illustration : Deuxième barrage au-dessus du Félou.]
+
+Comprenant que la déroute d’El Hadj, à Médine, en 1857, avait laissé
+entre nos mains le commandement véritable du pays, c’est au commandant
+de Médine qu’il s’adressa pour obtenir le droit de se rétablir dans son
+village du Natiaga, qui était autrefois à Mansolah ; puis, craignant
+peut-être une vengeance de Sambala, il alla s’établir dans une gorge
+naturellement fortifiée, où il fonda le village de Tinké, au pied de
+rochers qui sont de véritables défilés des Thermopyles. Lorsqu’il vint à
+Médine, appelé par Sambala, il me fit promettre d’aller le voir à mon
+passage à travers le Natiaga. Le gouverneur, croyant que ce chef avait
+conservé de bonnes relations avec El Hadj, avait donné l’ordre de le
+bien traiter, afin de le rendre favorable à nos intérêts et de compenser
+ainsi la malveillance évidente de Sambala à l’égard de notre voyage.
+Moi-même je me figurais que ce chef devait être un agent secret d’El
+Hadj, et, dès que je fus campé dans la plaine du Natiaga, voulant donner
+un jour de repos à mes hommes et en même temps m’assurer de ses forces,
+j’allai le voir. Ses contingents étaient partis de la veille ; il
+m’affirma qu’il ne savait pas de quel côté ils allaient. Il paraissait
+embarrassé et même avait tenté d’éluder ma visite, en se disant malade ;
+mais je m’étais avancé dans sa maison, et force lui fut de nous donner
+audience. Je lui conseillai la paix, la bonne entente avec tous ses
+voisins, le rétablissement des nombreux villages détruits, et
+particulièrement celui de Oua-Salla, sur le bord du fleuve, dont la
+position était admirable. Il me promit de s’en occuper dès le lendemain.
+Puis le voyant remis de l’espèce de crainte qu’il avait manifestée, je
+lui demandai un guide jusqu’à Bafoulabé. Il m’affirma qu’aucun de ses
+hommes n’était en état de me conduire, n’ayant pas fréquenté cette route
+depuis dix ans qu’elle était déserte. Mais, néanmoins, le lendemain, il
+m’envoya un de ses Khassonkés. C’était là le remercîment d’un cadeau que
+je lui avais fait avant de rompre le palabre, cadeau bien mince, une
+simple calotte de velours brodée d’or, mais dont l’effet avait été
+puissant sur des gens vaniteux au delà de toute expression.
+
+Le même soir je tentai l’ascension d’une haute montagne, mais il me fut
+impossible de parvenir au sommet ; après avoir franchi les plans
+inclinés, j’arrivai à une muraille verticale de plus de vingt mètres de
+haut, que je ne pus escalader. J’avais de là une très-belle vue. Le
+fleuve dessinait les sinuosités de son cours entre Dinguira et nous,
+coupé par ses barrages et ses chutes étincelantes au soleil. La plaine
+magnifique du Natiaga, divisée par ses massifs montagneux et de nombreux
+ruisseaux, se déroulait devant nous, allant se perdre dans des gorges
+étroites et surmontées de quelques pics ; à mes pieds mon campement ;
+sur la droite, les monts si pittoresques du Maka Gnian ; par derrière,
+tout un horizon de montagnes sur plusieurs plans, formant un véritable
+décor féerique. Je ne pouvais me lasser d’admirer ce pays, où la
+Providence a semé ses biens avec une prodigalité peu commune. La terre y
+est d’une richesse incroyable ; l’eau y abonde et y fournit des poissons
+succulents. L’or est à quelques pas au bout du défilé que je vois à ma
+gauche ; le fer partout, sous nos pieds et sur notre tête ; le fleuve
+fournit des chutes dont la puissance serait incalculable, et la main des
+hommes n’a su rien faire de ce monde de richesses ; les indigènes n’ont
+pas su seulement en tirer de quoi se vêtir proprement. Leurs femmes sont
+à demi nues, leurs habitations misérables, leurs ustensiles grossiers,
+et de tous leurs arts les plus avancés, la métallurgie et le tissage,
+sont encore dans l’enfance.
+
+Telles étaient mes réflexions : en pensant que ces peuples, comme tous
+ceux de la Sénégambie, sont plus ou moins en contact avec les Européens
+depuis près de deux siècles, je me demandais par quelle révolution on
+pourrait les faire sortir de l’état où ils languissent, n’appliquant
+leurs forces et leur intelligence qu’au mal, c’est-à-dire à la guerre et
+au pillage.
+
+Cependant il fallut m’arracher à mes pensées ; le pic sur lequel je
+m’étais logé était exposé au grand soleil, et je commençais à ressentir
+quelques bourdonnements de mauvais augure.
+
+[Illustration : Montagnes de Maka Gnian (Sénégal).]
+
+ 27 novembre 1863.
+
+Le lendemain 27, je fis charger les bagages et nous commençâmes de bonne
+heure notre marche sur Gouïna, où j’avais résolu de camper le même soir.
+
+Notre court séjour à Mansolah, d’où je partais, m’avait démontré outre
+mesure l’intérêt qu’il y aurait pour nos traitants à venir acheter des
+arachides dans ce pays. Avec un canot approprié, dans les hautes eaux,
+on pourra les faire dériver, et aux prix où je les achetai, il y a
+d’immenses bénéfices à réaliser. En effet, dans une lettre que
+j’écrivais au gouverneur quelques jours après, je lui citai ce fait que
+pour quatre coudées de guinée, représentant une valeur de 2 fr. 25, nous
+avions eu quatre boisseaux d’arachides, c’est-à-dire 50 kilogrammes
+environ, représentant une valeur moyenne de 15 à 20 francs sur le marché
+de France, et de 10 à 12 francs sur le marché de Saint-Louis.
+
+De Médine à Mansolah la route suit le bord du fleuve jusqu’à Dinguira,
+et dans cette partie le fleuve est à peu près dégagé des barrages. A
+Dinguira, on s’écarte du fleuve, qui alors n’est plus qu’une succession
+de rapides et de roches. En partant de Mansolah, notre route fut
+difficile ; les chemins passant au milieu de rochers sont entravés par
+de très-hautes herbes, du milieu desquelles on voit, le soir, bondir des
+gazelles, des antilopes, qui fuient avec la rapidité du vent, effrayant
+des compagnies de perdrix et de pintades, que leur vol lourd livrait
+souvent à nos coups. Chaque arbre auprès duquel nous passions était le
+refuge de bandes de perruches, fléau des champs qu’elles dévastent, et
+sur chaque rocher aboyait ou grimaçait un singe gris ou un cynocéphale.
+Mais toutes ces choses qui, en d’autres moments, eussent captivé mon
+attention, me laissaient froid ; ma tête alourdie se balançait sur mes
+épaules, le frisson me gagnait ; je ressentais, en un mot, tous les
+symptômes d’un accès de fièvre, et d’un des plus violents que j’aie
+éprouvé dans le cours de mon voyage. Le ciel était couvert et les rayons
+du soleil tombaient sur nous avec une lourdeur incroyable. La difficulté
+de la route, qui m’obligeait à tenir constamment le cheval en main,
+venait ajouter à mon malaise. J’éprouvais une soif intense, et la
+végétation qui devenait de moins en moins touffue me laissait sans abri.
+Par trois fois pris d’étourdissements, je me laissai glisser de mon
+cheval et m’étendis à l’ombre de broussailles. Quelques gouttes d’eau de
+la gourde de l’un des officiers qui nous accompagnaient me ranimèrent ;
+mais il faut avoir passé par les fièvres du Sénégal pour comprendre ce
+que je souffrais. Enfin, après trois heures de marche dans ces
+conditions, j’arrivai au Bagouko, torrent guéable en ce moment ; je le
+traversai et nous y campâmes jusqu’à deux heures et demie. Ce temps
+d’arrêt me permit de prendre un peu de repos, et la fièvre se passa. Le
+soir, j’organisai mon campement dans un gourbi naturel formé par un
+arbre qui est sur le bord du fleuve, à deux cents mètres au-dessus de la
+chute de Gouïna. Dès le lendemain j’envoyai tous mes hommes à Banganoura
+pour transporter le canot dans le bassin supérieur. Il fallut lui faire
+gravir une berge de 17 mètres presque à pic, puis, une fois sur son
+chariot, élaguer les arbustes, traverser deux ravins, et l’après-midi
+nous le lancions sur des eaux où jamais embarcation européenne n’avait
+flotté et où je ne pense pas qu’on en voie flotter d’ici à longtemps.
+Jusqu’ici tout allait bien, sauf ma santé ; mais j’avais trop
+l’expérience des fièvres du Sénégal pour m’effrayer d’un simple accès,
+quelque violent qu’il fût. Aussi, quand vint le deuxième accès, je m’y
+attendais, je m’étais déjà purgé, et le troisième fut tellement faible
+que je vis que la fièvre était enterrée sous le sulfate de quinine.
+
+Néanmoins pendant deux jours je me sentis très-faible, trop faible même
+pour me mettre en route sous le soleil, et ne voulant pas perdre ce
+temps si précieux, je l’employai à remettre au net la carte du fleuve, à
+faire ma correspondance, à fixer la latitude exacte de Gouïna par
+observation de hauteur méridienne du soleil, ce qui me donna 14° 00′ 45″
+Nord, tandis que, par estime, j’obtins toutes réductions faites, 13° 30′
+14″ de longitude Ouest.
+
+Pendant ce temps le docteur partait en canot avec les officiers de
+Médine, qui, m’ayant accompagné jusque là, espéraient reconnaître
+Bafoulabé. Leur espoir devait être déçu : après avoir franchi trois
+petits rapides, ils furent arrêtés par une véritable chute d’eau et
+revinrent. Ils avaient reconnu l’emplacement de l’ancien village de
+Foukhara, et supposaient, par erreur, d’après les propos recueillis par
+mes hommes à Médine, qu’ils s’étaient arrêtés près de Malambèle.
+
+Foukhara était le point extrême du voyage de M. Pascal en 1859. Arrivé
+là, voyant les guides refuser de s’avancer plus loin, de crainte d’être
+surpris par les talibés d’El Hadj, il avait dû revenir sur ses pas pour
+s’enfoncer dans le Bambouk. Dépasser ce point était donc un progrès pour
+la géographie du Sénégal, et le gouverneur y attachait une telle
+importance qu’un jour où je lui exprimais le regret d’avoir si peu de
+ressources pour mon voyage, il me dit : « Mais faites ce que vous
+pourrez ; on ne vous demande pas l’impossible, et même n’allassiez-vous
+que jusqu’à Bafoulabé, ce serait déjà un résultat important. »
+
+[Illustration : Entrée de la vallée du Natiaga à Mansolah.]
+
+En voyant les mêmes obstacles qui avaient arrêté M. Pascal se dresser
+devant moi, entendant mon guide m’avouer qu’il ne connaissait de chemin
+que dans l’intérieur, ce qui m’eût détourné de la route du bord du
+fleuve que je voulais suivre pour en étudier la navigabilité en canot,
+je me révoltai contre ces difficultés et, dès que les officiers de
+Médine, MM. Poutot et Bougel, eurent repris la route de leur poste sous
+l’escorte de leur peloton de tirailleurs sénégalais, je renvoyai ce
+guide incapable et je pris la route de Foukhara, bien décidé à ne pas
+reculer à moins d’impossibilité. Le même soir je campais au premier
+barrage reconnu par M. Quintin, décidé à aller le lendemain au second.
+Et cependant les choses s’annonçaient mal : les hommes envoyés pour
+reconnaître les sentiers de terre et brûler les herbes ne parvenaient
+pas à les enflammer ; une mule venait déjà de succomber. Deux hommes
+ayant bu de l’eau d’un marigot, avaient été pris de vomissements assez
+violents pour faire évacuer des vers de l’estomac. Nous n’avions plus de
+guide ; devant nous était l’inconnu sous toutes ses formes.
+
+A quelle distance trouverions-nous des villages ?
+
+A quel parti appartiendraient leurs habitants ?
+
+Comment nous recevraient-ils ?
+
+Toutes ces questions étaient pendantes, et plus elles étaient
+menaçantes, plus mon courage s’exaltait, plus je m’affermissais dans la
+pensée d’aller en avant, quoi qu’il arrivât.
+
+ 1er décembre 1863.
+
+Ce fut le 1er décembre que je quittai la chute de Gouïna, serrant une
+dernière fois les mains des seuls Européens que nous dussions voir de
+bien longtemps.
+
+A partir de ce moment nous étions face à face avec l’inconnu et le
+désert, car depuis Banganoura jusqu’à une journée au delà de Bafoulabé,
+je savais ne pas devoir trouver d’habitants.
+
+Désormais nous étions seuls, car quelque dévoués que fussent les dix
+noirs de l’expédition, il ne pouvait y avoir entre eux et nous aucune
+communion d’idées, aucune intimité réelle. A nous donc de nous protéger,
+de nous soutenir dans nos faiblesses, de nous encourager dans les
+moments pénibles, de nous soigner dans nos maladies.
+
+[Décoration]
+
+[Illustration : Chute de Gouïna (Sénégal) pendant les hautes eaux.]
+
+[Illustration : Cataracte de Gouïna (Sénégal) basses eaux.]
+
+
+[Note 18 : A cette époque de l’année la récolte du mil n’est pas finie,
+et, pour empêcher les animaux d’aller manger la récolte sur pied, on
+barre les chemins avec des épines à l’entour des villages.]
+
+[Note 19 : Sarracolés, ou habitants du Kaméra, sont de la race Soninké.]
+
+[Note 20 : Les Khassonkés sont des Pouls, plus ou moins mélangés de
+Malinkés, qui ont adopté la langue de cette dernière race.]
+
+
+
+
+ CHAPITRE II.
+
+Départ de Gouïna. — Navigation entre Gouïna et Bafoulabé. — Mode de
+voyage par terre. — Chasse à l’hippopotame. — Marigot de Khasso-Fara,
+limite du Khasso. — Marigot de Kétiou. — Un caïman depuis Gouïna. —
+Arrivée à Bafoulabé. — Journée pénible. — Sidi et Yssa à la découverte.
+
+
+ 1er décembre 1863.
+
+Le 1er décembre, nous avions campé sur la berge de la rive gauche, en
+allumant de grands feux pour éloigner à la fois les bêtes féroces de
+l’intérieur et les hippopotames, dont le grognement sourd nous avait
+bercés toute la nuit. Ces monstrueux amphibies, troublés pour la
+première fois, depuis bien des années, dans des eaux où ils régnaient en
+maîtres, fouettés le jour par les balles de nos carabines et blessés
+quelquefois, semblaient nous suivre à la piste.
+
+Nous choisissions d’ordinaire pour camper les plages de sable fin, qui
+sont aussi généralement les endroits par lesquels ils gravissent les
+berges pour aller paître l’herbe ; mais la même raison qui les attirait
+près de ces pacages nous les faisait choisir afin d’y trouver l’herbe
+nécessaire aux nombreux animaux de la caravane. Aussi, lorsque, conduits
+par l’habitude et par l’instinct, ils venaient pour débarquer, ils se
+trouvaient en face de nos feux, et leurs sourds grognements sortant de
+dessous l’eau venaient nous témoigner de leur fureur. Puis ils sortaient
+leurs têtes de l’eau et respiraient bruyamment en soufflant de l’eau.
+Ces bruits, dans le calme de la nuit, mêlés aux cris lointains de
+l’hyène, à la voix imposante du lion, et aux mille soupirs d’une nature
+qui a bien sa grandeur, ne nous empêchaient pas de reposer. Et
+cependant, il faut bien le dire, l’inquiétude me travaillait. Bien qu’à
+vraiment parler les noirs n’eussent pas encore subi de privations, le
+changement de vie, l’énormité du travail que je leur imposais,
+semblaient les aigrir, et, dans leurs rapports entre eux, je constatais
+chaque jour des symptômes alarmants. Aussi, sous le poids de ma
+responsabilité, je passai plusieurs nuits éveillé, et par la suite mon
+sommeil devint léger. Bien qu’entre mon compagnon et moi il y eût peu
+d’expansion alors, j’observais avec bonheur qu’en dépit de son calme il
+ne négligeait aucune des précautions indispensables pour une pareille
+vie. C’est ainsi qu’il couchait, comme moi, la main sur son revolver, et
+que le danger, soit qu’il provînt des hommes, soit qu’il vînt des
+animaux ou de toute autre cause, l’eût trouvé prêt à lui faire face.
+
+ 2 décembre 1863.
+
+Le 2 décembre, j’embarquai une partie de mes vivres dans le canot, et
+particulièrement de magnifiques giraumons que les noirs de Tamba-Coumba-
+Fara étaient venus me vendre pour un peu de poudre, et, pendant que M.
+Quintin, aidé de Samba-Yoro et de cinq hommes, se frayait avec les
+animaux une route par l’intérieur ; avec les quatre autres laptots, je
+cherchais à remonter par eau jusqu’au grand barrage reconnu depuis
+l’avant-veille. Rappelons, en quelques mots, la composition de la
+caravane au moment de ce départ : Deux officiers, dix hommes
+travaillants, deux mules, trois chevaux, quatorze ânes, cinq bœufs, dont
+un porteur. Quand quatre hommes étaient dans le canot, il en restait six
+pour conduire tous ces animaux. Alors nous attachions les mules et les
+chevaux en file ; un homme était mis aux bœufs, et les trois ou quatre
+restants conduisaient les quatorze ânes. On conçoit qu’ils n’avaient pas
+de temps à perdre pour retenir les charges qui tombaient encore de temps
+à autre, surtout au passage de marigots à peine desséchés. Combien de
+fois, dans ces occasions, fûmes-nous obligés de mettre pied à terre pour
+aider au rechargement des bagages ! Mais ce n’était pas tout : il n’y
+avait pas de sentier à travers ces herbes, hautes de dix à douze pieds ;
+il fallait se frayer un chemin. On tombait quelquefois dans des fourrés
+de mimosas épineux, dont on ne sortait pas sans y laisser quelques
+lambeaux de vêtements ou de peau. On conçoit que la marche ne pouvait
+être rapide ; les tours et détours prenaient du temps. Souvent, en face
+d’une ravine, on était obligé de revenir sur ses pas pour aller tourner
+par l’intérieur ; puis, on revenait au fleuve, et, après l’avoir suivi
+quelques instants, il fallait recommencer le même exercice.
+
+[Illustration : La montagne aux Singes.]
+
+En quittant notre campement, à six heures cinquante et une minutes, nous
+passâmes entre la berge et une île longue, couverte de baobabs et de
+palmiers ; le fleuve venait du Sud, et nous marchions avec une vitesse
+que j’estimai de 5 kilomètres à l’heure. A sept heures quatre minutes,
+je m’engageai dans un groupe d’îles, où je trouvai le fleuve barré sur
+toute sa largeur ; il se brisait dans des roches qui montraient leurs
+têtes, avec une vitesse de plus de 7 milles. Je fis mettre les hommes
+dans l’eau, et là, marchant péniblement en traînant le canot sur des
+roches glissantes, tombant pour nous relever et retomber encore, nous
+recommençâmes ce que nous avions déjà fait tant de fois. Dans ces
+occasions, je le constatai avec bien du plaisir, tant que durait le
+danger, chacun y apportait un véritable courage, une obéissance passive
+indispensable, chacun de mes ordres était exécuté à la parole,
+quelquefois avec un véritable dévouement, car celui sur lequel pesait,
+par exemple, le canot tout entier, entraîné parfois par la violence du
+courant ou par suite de la chute d’une partie des hommes, courait danger
+de la vie, et un faux mouvement pouvait faire chavirer le canot et
+perdre les vivres, accident bien grave dans un pays où on ne peut les
+renouveler. Après ce barrage, nous en franchîmes un insignifiant ; puis
+un autre assez difficile, mais dans lequel je pus faire haler le canot
+de terre avec une cordelle. La différence de niveau y était de 80
+centimètres, et la violence du courant sur le rapide devait être de 10
+nœuds au moins. Enfin, après une navigation difficile, dans laquelle, de
+minute en minute, je relevais la direction du fleuve, la vitesse, les
+montagnes environnantes et les marigots, nous arrivâmes au grand barrage
+qui était le but de la journée. Ce barrage, dont je pris un lever, a
+2m,50 de chute.
+
+Une chaussée part de la rive droite et ferme presque entièrement le
+cours, ne laissant qu’un canal de 25 à 30 mètres de large, dans lequel
+se précipitent les flots torrentueux, creusant des lames de plus d’un
+mètre de profondeur, se brisant sur des rochers dont les têtes seules
+paraissent au milieu des flots d’écume. Ce canal a près de 250 mètres de
+long ; sur la gauche, en le remontant, on trouve une autre chute, bien
+plus rapide, mais formant une série de petits bassins étagés, et dont le
+volume d’eau est bien moins considérable. C’est par ce passage que je
+fis hisser le canot, d’échelons en échelons, jusque sur le bassin
+supérieur, après avoir préalablement transporté son chargement à bras
+dans le lieu que j’avais choisi pour campement sur la rive gauche, droit
+en face du plus fort du torrent.
+
+En cet endroit, le fleuve varie en largeur totale de 150 à 200 mètres.
+
+ 3 décembre 1863.
+
+En partant, au jour, de notre campement, nous y laissions nos hommes,
+les animaux et bagages, et allions à la découverte. Nous découvrîmes
+d’abord dans une île, formée par un marigot, sur la rive gauche, les
+traces d’un village. Puis, en continuant, nous remontâmes le fleuve
+dégagé pendant quatre lieues ; nous trouvâmes alors un petit barrage,
+puis, peu après, une chute d’eau verticale de 4m,50, devant laquelle
+nous fûmes contraints de nous arrêter. Je redescendis au campement pour
+faire transporter sur ce point les bagages. Tout le long de la route,
+nous chassions les hippopotames et les pintades, qui sont en quantités
+innombrables. Nous avions remarqué que les montagnes de la rive gauche
+se rapprochaient du fleuve au point de venir s’y baigner en un endroit
+situé à moitié route. La montagne, étagée, de couleur rouge et noire,
+découpée par les massifs d’arbres qui sortaient de toutes les crevasses,
+était littéralement couverte de singes à tous les étages ; sur toutes
+les fentes horizontales, ils étaient établis les uns à côté des autres ;
+les arbres pliaient sous leur poids, et, à notre passage, ils nous
+saluèrent par des gambades incroyables et des aboiements forcenés. En
+affirmant que ce quartier général ne renfermait pas moins de six mille
+cynocéphales, je ne crois pas exagérer.
+
+Derrière cette montagne était un marigot profond qui devait offrir un
+passage difficile ; je m’étais donc décidé à accompagner le convoi dans
+cette partie, où d’ailleurs j’avais dressé le cours du fleuve. Pour en
+faciliter la marche, je fis, le soir, transporter par le canot un
+chargement de matériel.
+
+Pendant ce temps, avec quelques hommes, je faisais allumer des feux dans
+les herbes sèches, afin de dégager la route.
+
+Quand vint l’heure de rentrer les animaux, on chercha les bœufs qu’on
+avait mis à paître ; mais ce ne fut que très-tard qu’on parvint à les
+trouver ; ils s’étaient couchés dans des herbes épaisses, et hautes de 4
+à 6 mètres ; cela nous donna bien de l’inquiétude. Ensuite, le canot eut
+du retard ; enfin, à sept heures du soir, la chanson des laptots se fit
+entendre dans le lointain, puis des détonations, et, à huit heures, nous
+étions tous réunis. Le canot, dans son retour de nuit, avait été
+littéralement cerné par les hippopotames ; on les touchait des avirons,
+et on ne s’en était dégagé qu’à coups de fusil. Ces animaux, d’ailleurs,
+sont plus effrayants que terribles, et bien qu’ils m’aient souvent
+poursuivi, ils ne m’ont jamais attaqué.
+
+[Illustration : Cynocéphales du Sénégal.]
+
+ 4 décembre 1863.
+
+Après une nuit très-humide, en dépit des feux que nous avions allumés,
+nous nous réveillâmes couverts de rosée : il était cinq heures et
+demie ; les hommes étaient engourdis et rechignaient un peu à entrer
+dans l’eau. Néanmoins, je fis charger le canot et les animaux, et à sept
+heures deux minutes, le canot était en route par eau, lorsque nous nous
+mîmes en marche.
+
+A onze heures, nous arrêtions sur ce barrage, que nous supposions être
+Malambèle. Je copie ici textuellement mon journal de route ;
+
+« La route a été horrible. De temps à autre, un bout de sentier
+impraticable, indiquant l’arrivée et le départ des anciens villages,
+ruinés aujourd’hui, et dont quelques morceaux de bois, quelques pierres,
+ayant servi d’assise aux cases, indiquent seuls aujourd’hui la place.
+
+« Le reste du temps, malgré les feux allumés depuis deux jours, on ne
+peut passer qu’à grand’peine à travers les épines. Arrivés à la montagne
+du Palais-des-Singes à neuf heures et demie. Impossible de noter la
+route. »
+
+En effet, avant cette montagne, nous eûmes à passer le marigot encore
+vaseux ; des traces de lion toutes fraîches témoignaient de sa présence
+à peu de distance ; dans le fond du marigot, tous les singes s’étaient
+réfugiés dans une montagne circulaire, dont ils occupaient tous les
+étages. J’étais descendu le premier dans le marigot, et ayant mis pied à
+terre, à cause de la rapidité des berges, je marchais avec précaution
+pour ne pas être surpris par le lion, dont je suivais les traces.
+Lorsque j’arrivai en vue de la montagne, un concert semblable à celui
+d’une meute en chasse, mais d’une meute immense, me salua. J’étais déjà
+de mauvaise humeur, à cause des difficultés sans cesse croissantes de
+cette route. Bafoulabé semblait s’éloigner de moi comme à plaisir. Ces
+animaux, hurlant, gambadant, m’exaspérèrent ; je pris une carabine, et
+je tirai dans un groupe ; j’en vis un tomber, et, en un clin d’œil, les
+autres se précipitant, l’enlevèrent, et la montagne fut déserte. Il nous
+fallut alors gravir la berge opposée. Elle était tellement roide, que la
+plupart des charges tombèrent. Nous eûmes alors à nous frayer un chemin
+dans les anfractuosités de la montagne. Nous apercevions sur le fleuve
+le canot nageant contre le courant. Mais ce ne fut qu’après bien des
+tours et détours, tenant les chevaux par la bride, et après les avoir
+vus s’abattre plus d’une fois, que nous fûmes en bas de cette montagne
+des Singes.
+
+J’allai immédiatement camper sur la berge, où le bruit de la chute d’eau
+nous conduisit. Le canot, n’ayant pas assez de monde, était arrêté au
+petit barrage. J’allai le faire passer.
+
+Lorsque nous arrivâmes, avec le canot, dans le bassin supérieur, très-
+peu profond en cet endroit, nous fûmes surpris par le spectacle très-
+curieux d’une bande d’hippopotames à demi plongés dans l’eau et n’ayant
+pas assez de fond. Les vieux se précipitèrent aussitôt dans les eaux
+profondes ; mais un jeune, voulant suivre sa mère, se trouva à ma
+portée, et je lui logeai trois balles de revolver dans la tête ; bien
+que son sang coulât, il atteignit un instant sa mère ; mais, sans doute
+épuisé, il la quitta et fut entraîné par le courant dans le rapide.
+
+Je me souviendrai toujours de ce qui se passa : la mère, s’élevant par
+un effort incalculable, découvrit la moitié de son corps, et voyant son
+petit emporté par le flot, s’y précipita avec une incroyable rapidité ;
+elle l’atteignit sur la crête du torrent, à l’endroit où il se
+précipite, et ils roulèrent ensemble dans la chute pour ne plus
+reparaître.
+
+Il y avait, dans ce spectacle de dévouement d’une mère à son petit,
+quelque chose qui nous attendrit tous, même les noirs de l’expédition,
+ce qui ne les empêcha pas d’aller à la recherche des deux amphibies,
+dont ils espéraient faire un régal.
+
+Si, dans ce voyage, bien que j’y aie vu et côtoyé plus d’hippopotames
+que dans tout le cours de mes autres pérégrinations en Afrique, il ne
+m’a pas été donné d’en _goûter_, je suis cependant à même de renseigner
+au sujet des qualités de cette viande, dont j’ai mangé une fois en
+Casamance. La viande proprement dite ressemble à celle du bœuf ; la
+texture en est plus grosse, mais c’est une bonne nourriture ; quant à la
+graisse, elle a toujours un goût un peu rance.
+
+Dès que le canot fut sorti du grand courant, laissant le gros des hommes
+transporter le matériel au lieu choisi pour le campement, je partis pour
+explorer le fleuve devant nous. Nous fîmes ainsi environ six lieues en
+embarcation sans trouver d’obstacles à la navigation. Le fleuve se
+resserrait, s’encaissait entre deux murailles verticales d’une espèce de
+grès noir. Les différentes assises de ces pierres étaient horizontales ;
+l’eau filtrait à travers et suintait par toutes les fissures ; il y
+avait des endroits où elle formait de petites cascades. Dans les fentes
+horizontales, un nombre énorme de pigeons sauvages, gris, à l’œil rouge,
+avaient élu domicile. Nous y aperçûmes aussi quelques poules d’eau et
+des rats gris (le surmulot).
+
+[Illustration : Chute du Sénégal dans le Bambouk (le 4 décembre).]
+
+Néanmoins, cette espèce de canal était d’un aspect triste ; nous étions
+dominés des deux côtés par ces berges noires, verticales, unies, sur
+lesquelles ne se voyait presque aucune végétation. Le courant était
+très-fort, et une illusion d’optique, dont je n’ai pu me rendre compte,
+nous faisait paraître la surface du fleuve comme un plan incliné très-
+prononcé ; tellement même qu’il me fallut faire appel au raisonnement,
+et me souvenir que des pentes de quelques minutes rendent un fleuve
+innavigable, pour ne pas appliquer une fausse appréciation à cette
+partie de son cours.
+
+Après avoir reconnu un lieu de campement pour le lendemain, nous
+rentrâmes, car la nuit s’avançait ; elle nous surprit même, et nous ne
+parvînmes qu’à grand’peine à chasser les hippopotames. Craignant ensuite
+d’être entraînés par le courant près de la chute d’eau où nous avions
+dressé notre campement, je fis atterrir à environ 500 mètres au-dessus.
+A cet endroit, la plage était faite de cailloux énormes, roulés, sur
+lesquels la dernière crue du fleuve avait déposé un limon verdâtre très-
+glissant ; d’autres étaient unis comme une glace et semblaient
+recouverts de verglas. La nuit était très-noire ; pour parcourir les 500
+mètres qui nous séparaient du camp, nous mîmes près d’une heure : chutes
+sur chutes, et quelques-unes assez malheureuses pour occasionner de
+fortes contusions. Nous rentrâmes moulus et bien découragés ; car le
+cinquième jour, depuis notre départ de Gouïna, était arrivé, et nous
+avions acquis la conviction que nous ne verrions pas Bafoulabé ce jour-
+là, et qu’il y avait encore d’autres barrages devant nous.
+
+ 5 décembre 1863.
+
+J’envoyai le canot porter un chargement à environ 4 lieues, puis, à son
+retour, nous partîmes pour nous rendre à ce nouveau campement. La route
+par terre fut moins difficile que d’habitude : nous campâmes vers quatre
+heures et demie, et on s’occupa de brûler les herbes. En cet endroit, la
+montagne venait se baigner au fleuve, et, devant nous, on entendait le
+sourd grondement d’un nouveau barrage.
+
+Pendant la nuit, notre feu s’éteignit, et les hippopotames sortirent à
+moitié de l’eau ; mais en voyant tant de monde, ils s’y rejetèrent, et
+leur bruit réveilla une partie des hommes.
+
+ 6 décembre 1863.
+
+Les journées du 6 et du 7, nous passâmes une série de rapides que je
+désigne sous le nom de barrages de Malambèle, car nous retrouvâmes sur
+la berge et sur les bancs du fleuve des traces de villages. Ces barrages
+furent presque tous franchis à la touline. Le courant était violent et
+l’opération fort délicate, car les berges étaient loin d’être unies
+comme un chemin de halage. Il nous arriva même, à un moment où trois des
+hommes allaient tourner une roche, pendant que le quatrième s’arc-
+boutait pour maintenir le canot, qu’il fut entraîné et tomba à l’eau.
+Aussitôt le canot vint en travers et fut entraîné avec la rapidité d’une
+flèche. M. Quintin et moi étions seuls dedans. Je tenais le gouvernail ;
+nous essayâmes d’armer l’aviron pour redresser le canot, mais la
+violence du courant ne le permit pas.
+
+Nous descendîmes le rapide, et voyant que nous arrivions nous briser sur
+les roches, je n’eus qu’une ressource, ce fut de me jeter en dehors du
+canot, pour _étaler_, comme disent les marins. Le choc fut bien diminué
+de violence, et nous pûmes arrêter et reprendre l’opération.
+
+ 7 décembre 1863.
+
+Enfin, le 7, après bien des fatigues, j’écrivais sur mon carnet ces
+mots :
+
+« Un caïman a essayé d’attraper nos bœufs pendant qu’ils buvaient.
+Depuis Gouïna, c’est le premier que nous voyons ; serait-ce un indice
+que les barrages sont terminés ? Le fleuve paraît dégagé devant nous.
+J’espère être demain à Bafoulabé. »
+
+Néanmoins, nous eûmes encore trois barrages à franchir, dont un
+présentait une chute verticale de 1m,50. Plus tard, quand je fus à
+Oualiha, on me le désigna sous le nom de Doumoudamo-Dioubé ou passage de
+Doumoudamo. Un marigot aboutit en cet endroit au fleuve, faisant suite à
+une série de lacs ; nous campâmes près du point où il se jette dans le
+fleuve. Ce marigot, le Khasso-Fara, nous a-t-on assuré, marque la limite
+du Natiaga, et, par conséquent, du Khasso, si tant est qu’il y ait
+jamais eu de limites bien établies entre deux pays nègres.
+
+[Illustration : Caïman essayant de saisir un bœuf.]
+
+[Illustration : Pointe de Bafoulabé.]
+
+Un peu avant ce marigot, nous en avions passé un autre sur la rive
+droite, désigné sous le nom de marigot Kétiou, qui, nous dit-on, descend
+du Tomora, apportant les eaux des pluies auxquelles il sert
+d’écoulement.
+
+ 9 décembre 1863.
+
+Enfin, le 9 décembre, je partis en canot, et, après avoir reconnu un
+dernier barrage qui devait présenter peu de difficultés, j’aperçus
+devant nous le fleuve se séparant en deux branches : c’était Bafoulabé.
+J’atterris sur la rive droite, et je remontai à pied par des sentiers
+d’hippopotames, jusqu’à ce que je pusse bien voir cette pointe tant
+désirée. Il était temps, au reste, que cette bonne nouvelle vînt ranimer
+le courage de nos hommes, car les choses allaient mal. Sous l’empire de
+la fatigue, les caractères s’aigrissaient de plus en plus ; une
+animosité croissante s’était déclarée entre Samba Yoro, capitaine de
+rivière, et Bakary Guëye, mon homme de confiance, que je me savais
+dévoué. Les choses étaient arrivées à tel point que j’avais dû
+intervenir pour les empêcher de se battre, et mettre Bakary en faction,
+seule punition que je pusse infliger. En dehors de cela, Bara, un de mes
+hommes les plus courageux et les plus habiles, venait de se blesser
+cruellement. Dans un barrage, au moment où il supportait tout le poids
+du canot, il avait glissé dans un de ces trous désignés, au Sénégal,
+sous le nom de baignoires, dont les bords, travaillés par les cailloux
+roulés et les eaux, sont souvent tranchants comme un couteau, et il
+avait eu une entaille profonde à la jambe.
+
+Mamboye, sergent de tirailleurs que j’employais surtout à terre,
+éprouvait de fréquents accès de fièvre, et la plupart des hommes
+avaient, par suite des travaux alternatifs dans l’eau et dans les
+broussailles épineuses, les jambes très-abîmées.
+
+Cependant, avant d’atteindre ce point, il me restait une rude journée.
+Voici comment j’en rendais compte dans mon carnet de notes :
+
+ 10 décembre 1863.
+
+« La nuit a été très-belle, par exception ; nous n’avons pas eu
+d’humidité. Le temps est clair au jour ; mais avec le soleil se lève un
+peu de brume, qui cache peu à peu des montagnes un peu élevées qu’on
+aperçoit dans le N. E.
+
+ 11 décembre 1863.
+
+« Les contrariétés de la journée d’hier ne m’ont pas laissé le temps
+d’écrire. A sept heures et demie, les bêtes étaient chargées ; j’envoyai
+quelques hommes aider au chargement du canot.
+
+« Pendant ce temps, je conduisais les deux mules et deux chevaux chargés
+en file, pour chercher un passage au marigot de Khasso-Fara, dont les
+berges étaient impraticables. Je remontai assez loin et m’égarai. Quand
+je parvins à retrouver les ânes, toutes les charges étaient en bas ; les
+hommes envoyés pour aider au chargement du canot n’étaient pas revenus.
+Enfin, Alioun Penda, que, la veille, j’avais envoyé pour chercher un
+passage, nous conduisit au seul point où il l’eût trouvé praticable. De
+fait, il n’y avait qu’un grand pas à faire ; mais les mules, d’ordinaire
+si calmes, s’effrayèrent : une se renversa avec sa charge, imitant les
+chevaux, qui déjà en avaient fait autant. Nous restions seuls, le
+docteur Quintin, Bara et moi, pour réparer tout cela. Il nous fallut
+mettre pied à terre, débâter les mules, les chevaux, les recharger, et
+cela avec Bara blessé, qui cependant marchait à pied. Fort heureusement,
+nos cantines n’étaient pas brisées, et en cette occasion comme en bien
+d’autres, il a fallu qu’elles fussent solides pour résister[22].
+
+« Enfin, une fois sortis de ce mauvais pas, je réunis les hommes et les
+animaux, et je partis devant, cherchant une route à travers des fourrés
+très-épais.
+
+« Un peu plus loin, nous passâmes sans grande difficulté un marigot,
+dont les eaux très-fraîches alimentaient le fleuve, tandis que le
+Khasso-Fara est, au contraire, alimenté par le fleuve aux hautes eaux.
+
+« Vers neuf heures et demie, je me trouvais sur le bord du fleuve, près
+de l’embouchure du Bafing. Voyant le canot devant, je cherchai à le
+rejoindre, et je tombai alors dans un fourré d’épines, véritable
+labyrinthe, dont je ne pus sortir qu’en laissant des lambeaux de
+vêtements aux branches, et la figure et les mains en sang. Un peu plus
+tard, j’étais dans des hautes herbes de neuf à dix pieds. Je vis bondir
+devant moi deux magnifiques antilopes ; j’armai mon revolver pour tirer,
+mais mon ardeur cynégétique se calma devant le rugissement d’un lion
+qui, à dix pas, se dressa dans les herbes où il était tapi et peut-être
+en chasse. La mule que je montais m’emporta, et alors je laissai aux
+épines des morceaux d’habits, la moitié de la coiffe de mon chapeau,
+trop heureux de n’être pas poursuivi par le superbe roi de ces forêts.
+
+« Enfin, à onze heures et demie, je hélais pour la quatrième fois,
+lorsqu’on me répondit ; j’étais à côté du canot. Une demi-heure après,
+Bara arrivait avec le docteur. J’avais déjà commencé, à coups de couteau
+de chasse, à élaguer les broussailles pour faire un campement. A une
+heure et demie, les hommes arrivèrent ; mais un âne manquait ainsi que
+la peau de bouc contenant les effets de Mamboye. Samba Yoro et Alioun
+étaient à la recherche de l’âne. A deux heures, Alioun arriva sans avoir
+rien trouvé ; à trois heures, ce fut le tour de Samba Yoro, rendu de
+fatigue. Je fis alors partir tout le monde, et, pendant ce temps, la
+mule blanche rompit sa corde et se sauva, suivie de deux chevaux.
+
+« Enfin, à sept heures du soir, tout le monde arriva ; on avait retrouvé
+la charge de l’âne, la mule et les deux chevaux ; mais l’âne manquait. »
+
+La mule avait repris le chemin de Médine, et plus d’une fois elle nous
+joua le même tour par la suite.
+
+ 11 décembre 1863.
+
+Après une journée comme celle-là, on a besoin de repos, et cependant le
+11, au matin, on repartait à la recherche de l’âne. A onze heures, on
+l’avait retrouvé, ainsi que la peau de bouc de Mamboye. Le reste de la
+journée fut employé à installer des branches pour faire sécher de la
+viande, à nettoyer le camp et mettre de l’ordre dans nos bagages. Puis,
+ayant trouvé, en rôdant aux alentours, des traces fraîches d’hommes qui
+se préparaient à prendre le miel d’une ruche, et sans doute avaient fui
+au bruit des coups de fusils dont nous accompagnions souvent notre
+marche, il fallut songer à la prudence, et je fis disposer autour de
+notre campement des épines au milieu des herbes, de manière à former une
+défense à l’abri de laquelle nous eussions pu tenir tête à une centaine
+d’hommes.
+
+ 12 décembre 1863.
+
+Puisqu’il y avait traces d’hommes, le village ne devait pas être loin,
+et, dès le lendemain, je fis partir Sidi avec Yssa à la recherche d’un
+village. Sidi était Khassonké et devait se trouver en pays de
+connaissance ou de parents ; je l’avais chargé d’assurer de mes
+intentions pacifiques, de dire que j’étais venu voir le pays, et au
+besoin commercer ; mais que j’avais assez de force pour être sûr qu’on
+ne pût me faire de mal.
+
+Laissons ces voyageurs s’avancer, et donnons une idée de notre séjour à
+Bafoulabé. Car j’étais à Bafoulabé, et ce n’était pas sans un vif
+plaisir.
+
+J’avais déjà abordé l’inconnu, je n’avais pas entamé mes marchandises,
+et j’avais parcouru quarante lieues de fleuve inexploré, remonté ou
+franchi par terre trente barrages ou chutes d’eau.
+
+[Décoration]
+
+
+[Note 21 : Les Khassonkés sont des Pouls, plus ou moins mélangés de
+Malinkés, qui ont adopté la langue de cette dernière race.]
+
+[Note 22 : J’avais eu la précaution de les faire visser au lieu de les
+clouer.]
+
+
+
+
+ CHAPITRE III.
+
+Tentative d’exploration dans le Bakhoy. — Maka-Dougou et son chef
+Diadié. — Sa cupidité déjouée. — Souvenir de Mongo Park. — Ascension
+d’une montagne. — Retour à Bafoulabé. — Les envoyés de Diango, chef de
+Koundian. — Voyage à Koundian. — Réception. — Soupçons. — L’expédition
+de Sambala et son but. — Koundian, sa position, sa forteresse. — Départ.
+— Cadeau de Diango et passage du Bafing. — Ses pirogues. — Campement en
+plein air. — Marche vers l’Est jusqu’à Kita à travers le Bafing et le
+Gangaran. — Arrivée à Makhana.
+
+
+ Décembre 1863.
+
+D’après les renseignements que j’avais pris, la route directe de
+Bafoulabé au Niger aurait dû suivre le Bakhoy, affluent du Sénégal qui
+venait le rejoindre en cet endroit, apportant ses eaux blanches (_Ba_
+eau, _Khoy_ blanc) aux eaux limpides du Bafing (_Ba_ eau, _Fing_ bleu et
+noir), d’où le nom de Bafoulabé, littéralement les deux rivières.
+
+Je me dirigeai en canot de ce côté jusqu’à Maka-Dougou, petit village
+malinké, situé dans une île du fleuve. Le village véritable est Kalé,
+situé sur la rive gauche.
+
+J’étais entré dans le Bambouk ; aux Pouls mêlés de Malinkés qui forment
+la population du Khasso, du Logo et du Natiaga, avaient succédé les
+Malinkés purs. M. Pascal qui avait déjà, en 1859, fait une exploration
+dans le Bambouk, n’avait pas eu à s’en louer. Bien avant cela leur
+cupidité avait fait échouer l’expédition du major Gray. Je n’étais pas
+sans quelques appréhensions sur l’accueil qui m’attendait. Aussi avais-
+je laissé mes bagages en arrière dans les broussailles, sous la garde de
+quelques hommes, et bien m’en prit. Nous fûmes d’abord très-bien reçus
+de Diadié le chef du village qui, selon l’usage, nous logea chez son
+forgeron. Après une nuit sous ce toit hospitalier, où nous fûmes dévorés
+de moustiques, nous voulûmes nous éloigner, mais nous eûmes à subir un
+quart d’heure de Rabelais, dont je me souviendrai longtemps. Je ne me
+laissai pas intimider, et je dis à ce brave homme de m’envoyer un de ses
+gens de confiance, que je lui ferais un cadeau, mais que j’étais venu
+les mains vides et que je n’avais rien à lui donner. Quand il vit que je
+ne m’émouvais pas plus que cela, il en prit son parti, rabattit de ses
+prétentions et nous nous quittâmes en bons termes, mais après une scène
+violente.
+
+[Illustration : Montagnes du Bambouk.]
+
+Ce chef est le fils de celui qui reçut Mongo Park, venant de Oualiha ;
+il s’en souvient encore, et me montra de l’autre côté du fleuve une
+montagne dont le célèbre voyageur avait fait l’ascension. J’y voulus
+faire un pèlerinage, et j’y montai par une pente très-rapide ; comme à
+toutes les montagnes de ce pays, le sommet est un plateau très-peu
+accidenté, sur lequel la végétation est sensiblement la même que dans la
+plaine. J’apercevais, de là, le Bakhoy venant de l’E. S. E., où il se
+perdait entre deux chaînes de montagnes qui ne paraissaient pas beaucoup
+plus élevées que celle où je me trouvais (soit 80 à 100 mètres de
+haut) ; vers l’Ouest je voyais un défilé qui conduit à Oualiha. En
+redescendant nous prîmes un mauvais chemin et bientôt nous fûmes obligés
+de descendre le long d’une muraille verticale, nous aidant des racines
+et des interstices des pierres. Je faillis m’y casser le cou, car une
+des pierres ayant cédé sous ma main je restai pendu par l’extrémité des
+doigts de la main gauche, et presque au même instant le docteur faillit
+tomber du haut de la montagne, par suite d’une douleur subite qu’il
+éprouva : en trébuchant, une paille lui était entrée dans l’œil. Le même
+soir, je rentrai à mon campement, bien décidé à ne pas m’aventurer dans
+cette route sans une protection sérieuse ; je savais que je devais être
+près d’un village soumis à El Hadj, et j’aimais mieux me remettre entre
+les mains de ses talibés que d’aller affronter de village en village la
+cupidité des Malinkés.
+
+Je restai vingt jours à Bafoulabé, dressant le plan de la pointe,
+recherchant les matériaux de construction qui abondent, à l’exception de
+la chaux. Pendant que je me livrais à ces travaux, je reçus une
+ambassade de Diango, chef pour El Hadj à Koundian, qui me faisait sommer
+d’évacuer le pays de son maître si je n’étais pas venu pour le voir.
+C’était là ce que j’attendais ; j’avais enfin affaire aux Toucouleurs,
+et l’avenir de mon voyage allait se décider.
+
+Je fis force questions et je finis par savoir que Koundian était une
+vraie forteresse qui renfermait une armée ; elle commandait à tous les
+pays malinkés soumis à El Hadj, et pillait les autres à main armée.
+Diango, le chef de ce point militaire, était un esclave d’El Hadj, et ne
+demandait qu’à me bien accueillir.
+
+Son envoyé se présentait fort bien ; c’était un Tall (famille Toucouleur
+de Torodos à laquelle appartient El Hadj Omar). Il n’avait pas plus de
+1m,60 de haut, était maigre, et avait la figure énergique et cruelle ;
+il avait longtemps été employé chez un traitant de Podor, et aujourd’hui
+était général en chef de l’armée de Koundian. Son escorte comprenait six
+cavaliers montés sur de bons chevaux, quoique petits, et une trentaine
+d’hommes à pied.
+
+Fidèle à mes habitudes de prudence, je lui offris de partir avec lui
+pour Koundian, mais de laisser mes bagages, disant qu’il était
+nécessaire que je m’entendisse avec Diango sur la route à suivre. Je
+remontai encore le Bafing en canot jusqu’à Oualiha, village malinké,
+près duquel je fis établir mon campement dans les broussailles et je
+partis avec deux hommes.
+
+La route de Oualiha à Koundian longe le fleuve à très-petite distance et
+vient fréquemment le rejoindre. Elle ne présente qu’une difficulté
+sérieuse : c’est le passage de deux marigots, l’un près de Koria,
+l’autre, torrent très-rapide, le Galamagui[23], un peu avant Koundian.
+Après avoir franchi ce torrent, on est presque aussitôt au village de
+Kabada. Là, notre guide, Racine Tall, nous dit qu’il allait nous quitter
+pour aller prévenir Diango de notre arrivée, et il nous conduisit à un
+autre village un peu à l’Est de celui-là, nommé Bougara.
+
+Nous étions là depuis de longues heures, et fatigués d’attendre, nous
+nous étions couchés sur des sécos à l’ombre d’un arbre. A nos côtés, les
+enfants du village creusaient des calebasses, au moyen de couteaux
+grossiers, fabriqués par le forgeron de l’endroit. Un peu plus loin, nos
+montures fatiguées des longues marches de la veille, broutaient quelques
+branches d’arachides oubliées dans un champ et se roulant sur elles-
+mêmes de temps à autres, faisaient voler la poussière. Derrière nous,
+les anciens du village, perchés sur une espèce d’estrade, causaient
+paresseusement, attendant comme moi l’arrivée du chef en absorbant de
+grandes quantités de tabac à priser du pays. Dans le petit tata, régnait
+une assez grande agitation, les femmes préparaient le couscous pour tous
+ceux qui allaient venir. Racine l’avait ainsi ordonné, et ce petit
+village de quatre ou cinq cases allait nourrir deux ou trois cents
+personnes. Les femmes et les jeunes filles pilaient à l’envi le mil et
+le riz, tandis que d’autres, à côté, écrasaient entre deux pierres
+plates les arachides grillées pour faire la sauce du mafé.
+
+L’air était calme, et nos regards se tournaient vers le défilé des
+montagnes dans lequel nous avions vu disparaître notre guide, quand tout
+à coup deux cavaliers en débouchèrent, et arrivèrent avec toute la
+rapidité de leurs chevaux lancés à toute bride. Ils s’arrêtèrent à côté
+de nous, et dès qu’ils eurent absorbé les calebasses d’eau qu’on leur
+présentait, haletants encore, ils dirent que Diango arrivait, qu’au
+moment de leur départ il était à cheval, rassemblant talibés et sofas
+pour venir au-devant de nous.
+
+Je me levai aussitôt, et me préparai à le recevoir. Mais une heure au
+moins se passa. Le soleil baissait, et l’ombre pivotant autour de
+l’arbre qui nous servait d’abri, tout en marquant les progrès du jour,
+nous forçait à changer de place de temps à autre, pour éviter les rayons
+d’un soleil plus gênant encore à son déclin qu’il ne l’est au milieu du
+jour. Tout à coup, dans le lointain, nous distinguâmes les sons lugubres
+du tabala[24]. Puis le silence se fit un instant, et après un
+intervalle, de nouveau les sons se firent entendre, et cessèrent
+bientôt. Le cortége approchait, mais lentement. Vers quatre heures de
+l’après-midi seulement, au milieu des herbes, nous aperçûmes des turbans
+blancs, des canons de fusil brillants au soleil. Alors au son du tabala
+vint se joindre celui des cymbales de fer (qui ressemble à celui d’une
+cloche fêlée). Enfin quelques points rouges se montrèrent. C’étaient des
+chefs marabouts ou sofas. Alors eut lieu un mouvement d’ensemble, sorte
+de grande manœuvre.
+
+[Illustration : Racine Tall, chef des troupes d’El Hadj, à Koundian
+(type de Toucouleur)]
+
+Cette troupe se partagea en trois compagnies. Les deux des flancs
+marchaient précédées d’un pavillon blanc et assez bien rangées en ordre,
+tandis que celle du milieu portait le pavillon rouge. Elles s’arrêtèrent
+à environ 300 mètres de moi, et alors, après quelques mouvements de
+fantasia de la part des cavaliers qui voltigeaient sur les fronts,
+Racine Tall, lancé au grand galop, couché sur son cheval, arriva,
+s’arrêta à moins de 3 mètres de moi et me dit quelques mots qui me
+furent ainsi traduits :
+
+Voilà Diango. Parle-lui bien franchement. Tâche de faire un _bon homme_.
+Puis il repartit et la fantasia recommença.
+
+Cependant Diango approchait à pas lents, vêtu d’un burnous rouge au
+capuchon relevé, par-dessus un turban en étoffe du pays.
+
+Il montait un magnifique cheval de haute taille tenu en laisse par huit
+esclaves armés de fusils.
+
+Je le laissai approcher ainsi jusqu’à quatre pas de moi et alors
+seulement je m’avançai à pied et le saluai à la française.
+
+Autour de nous se pressait une population de tous les pays. Pouls du
+Fouta Djallon, blancs à les prendre pour des Arabes, Toucouleurs,
+Sarracolés, Yoloffs, Malinkés, Bambaras. Princes, fils de princes ou
+captifs, tous semblaient impatients de voir les blancs, et mon
+étonnement ne fut pas mince en entendant ces mots en français :
+
+« Dis donc, bon jour, commandant. Il n’y a pas un peu de tabac à
+donner. »
+
+C’était un ancien domestique de Saint-Louis, aujourd’hui talibé.
+
+L’accueil de Diango fut cordial, mais empreint d’une défiance dont je me
+rendis compte en apprenant que Sambala, le roi de Médine, venait
+d’envoyer piller par son armée un de ses villages, appelé Courba.
+
+[Illustration : Vue de Koundian.]
+
+Sambala n’ignorait pas que j’étais en voyage ; il avait même prédit à
+mes hommes qu’avant Bafoulabé, nous serions tous morts, et c’était dans
+l’intention de nous susciter des obstacles qu’il avait fait cette
+expédition ; car, Sambala, qui a eu sa famille massacrée en partie par
+El Hadj, qui a vu ce dernier venir l’assiéger et nous faire la guerre
+parce que nous le soutenions, ne peut accueillir favorablement nos
+tentatives de rapprochement, qui viendraient, en lui interdisant ses
+razzias, enlever une source importante de ses revenus.
+
+Néanmoins, le témoignage de Racine, auquel j’avais fait voir mes bagages
+et la franchise de notre démarche qui nous livrait entre ses mains,
+triomphèrent des défiances, et Diango nous amena coucher à Koundian.
+
+Après trois jours, je revins trouver mes hommes et nous prîmes de
+nouveau cette route, la seule praticable pour aller à Ségou, dès que
+deux laptots que j’avais expédiés à Médine pour y chercher des ânes et
+du sel me furent revenus, me rapportant la nouvelle de l’allocation de
+4000 francs de plus qui m’était faite pour frais de voyage.
+
+ Janvier 1864.
+
+Voici l’itinéraire dont j’étais convenu avec Diango : je viendrais chez
+lui, il me donnerait un guide qui me conduirait à Ségou, en moins de
+quinze jours, en passant par une route très-directe et sans difficultés.
+C’est cette route que je vais maintenant décrire en partie.
+
+Koundian est la quatrième station que j’ai déterminée en latitude,
+astronomiquement, par la hauteur méridienne du soleil. Les premières
+sont :
+
+ Latitude observée. Longitude estimée.
+
+ Gouïna 14° 00′ 45″ N. 13° 30′ 14″ O.
+
+ Bafoulabé 13° 48′ 27″ 13° 09′ 46″
+
+ Oualiha, camp 13° 39′ 53″ Id.
+
+ Koundian 13° 08′ 57″ 12° 58′ 22″
+
+La ville se compose de la forteresse et d’un village, dont les cases
+sont en partie maçonnées, mais couvertes presque toutes de paille.
+
+La forteresse est un carré régulier, de 160 mètres de côté, flanqué de
+seize tours, dont deux ont des portes : l’une de ces portes, située à
+l’Est, sert à la circulation ; l’autre, qui est dans une des tours de
+l’Ouest est toujours fermée. Cette muraille, de 8 à 9 mètres de haut, a
+1m,50 d’épaisseur à la base ; elle est en pierres maçonnées avec du
+pisé, et chaque année on la crépit en terre. Il ne nous a pas été permis
+d’en visiter l’intérieur ; mais elle contient, outre la maison d’El
+Hadj, dans laquelle il a une femme et que gouverne Diango, l’habitation
+de la plupart des sofas (esclaves guerriers) et d’une partie de talibés.
+Tout autour s’étend une plaine à laquelle on arrive par quatre défilés
+bordés de hautes montagnes. Cette place présenterait une grande
+difficulté, même à l’attaque de troupes régulières. Le pays est riche en
+mil et en or, mais il n’avait plus de bestiaux, car à la suite de la
+guerre, il y a eu disette et l’on a tout mangé. Aussi le cadeau d’un
+bœuf que me fit Diango était-il princier.
+
+En somme, Diango était un Malinké, et les instincts rapaces de sa race
+se montraient souvent. Je lui fis un cadeau, il en parut mécontent ;
+mais quand il vit que sa colère ne m’effrayait pas et que je le menaçais
+de son maître, lui disant qu’il pouvait prendre, mais que je ne
+donnerais pas, il devint petit garçon, et il m’extorqua petit à petit du
+sel en assez grande quantité, des pièces de guinée, etc., etc.
+
+D’autres côtés, on venait m’obséder de demandes. Les griots et les
+griotes venaient faire de la musique et danser ; les chefs venaient
+mendier qui un pantalon, qui un boubou ; les malades pleuvaient au
+docteur qui y eût épuisé sa pharmacie et qui tomba malade lui-même de
+fatigue. J’avais eu moi-même la fièvre à la suite d’un bain froid. Il
+fallait sortir de là. Je sommai donc Diango de me donner le guide promis
+et j’exigeai qu’il fixât l’heure du départ.
+
+ 9 janvier 1864.
+
+Le 9 janvier, Diango à cheval venait m’accompagner à petite distance, et
+en me quittant me remettait en signe d’amitié une petite boucle d’or
+d’environ douze grammes (36 francs). Je lui donnai en ce moment et de
+bon cœur une calotte de velours brodé en soie et m’éloignai heureux
+d’être débarrassé de tous ces mendiants et d’être enfin en route.
+
+Diango m’avait assuré avoir reçu des nouvelles d’El Hadj depuis quelques
+jours : il disait que je le trouverais à Ségou. Je voyais ma mission
+presque accomplie et je croyais alors avoir franchi les plus grandes
+difficultés de la route.
+
+[Illustration : Montagnes de Bafing, vue prise de Firia.]
+
+En quittant Koundian, nous remontâmes au Nord, pour aller rejoindre le
+Sénégal ou Bafing que nous devions traverser en cet endroit (la route
+directe, à l’Est, offrant des difficultés impraticables à des animaux
+chargés et même à des cavaliers à cause des montagnes qui la
+sillonnent) ; nous vînmes ainsi, le soir, rejoindre le fleuve en face
+d’une île, Médina Gongou[25], où se trouve le village de Médina. Au-
+dessous était une chute d’eau de quelque importance et au-dessus un
+barrage. Cela ne fit que confirmer ce qu’on m’avait dit de
+l’innavigabilité complète du Sénégal dans tout son cours, fait qui
+m’avait décidé à abandonner mon canot à Oualiha.
+
+Mon guide, avec lequel nous allons faire connaissance, m’offrait de
+coucher au village et de commencer le transbordement des bagages et des
+animaux le lendemain matin. Ce transbordement était, en effet, assez
+difficile ; il fallait l’effectuer au moyen de deux pirogues grossières,
+en n’ayant, pour les faire avancer, que des pagayes du pays qui se
+composaient d’un manche de bambou, sur lequel cinq à six petits morceaux
+de bambous sont fixés en travers au moyen d’une corde et figurent tant
+bien que mal une pelle. Quelquefois, c’était un morceau de calebasse qui
+est ainsi fixé. Deux pirogues servaient à faire ce transport ; elles
+étaient placées de chaque côté de l’île. Je déclarai aussitôt que
+j’entendais coucher de l’autre côté du fleuve le soir même, et on se mit
+à l’œuvre. Mes hommes se partagèrent en deux compagnies : pendant que
+les uns passaient avec une pirogue jusqu’à l’île, les autres portaient à
+bras les bagages au deuxième embarcadère, puis, de là, traversaient la
+deuxième branche. Le soir, à sept heures, j’avais franchi le Sénégal, et
+telle était la fatigue que j’avais éprouvée à Koundian, par suite des
+obsessions continuelles, que, dès ce moment, je pris la décision de ne
+jamais camper à l’intérieur d’un village.
+
+Du reste, pour qui connaît les villages des noirs, j’y gagnais un temps
+considérable. Que ce soient des villages en terre ou en paille,
+fortifiés ou entourés d’une simple palissade, ou, moins encore, d’une
+haie d’épines, la construction du village est sensiblement la même. Une
+porte étroite y donne accès ; il faut décharger là, puis porter à bras
+les charges au logement qui est assigné souvent fort loin, et où vous
+êtes quelquefois fort mal ; il faut alors se séparer, aller les uns à
+droite, les autres à gauche ; à l’arrivée et au départ, on perd beaucoup
+de temps. De plus, ces intérieurs de maisons sont sales : dans les cases
+la chaleur est malsaine, en plein air la fumée des cuisines vous
+étouffe. Au lieu de subir tous ces inconvénients, je préférais camper à
+la belle étoile. Lorsque j’approchais d’un village, j’allais reconnaître
+un bel arbre autour duquel on déposait les bagages. Ceux qui connaissent
+les benténiers, ou fromagers, comprendront pourquoi je choisissais cet
+arbre de préférence. Ses racines gigantesques, semblables à des
+cloisons, laissent entre elles des espèces de magasins où nous pouvions
+serrer nos menus bagages à l’abri du vol ; un homme se couchait en
+travers et l’on dormait tranquille à la lueur d’un beau feu. D’ailleurs,
+la vie des émotions violentes était passée. Depuis Koundian, nous étions
+dans un pays où régnait une autorité régulière ou à peu près telle. Nous
+y étions sous la protection de cette autorité : que pouvions-nous
+craindre ? Ce n’était plus le temps où, entre Gouïna et Bafoulabé, les
+bêtes féroces venaient nous inquiéter presque journellement et où nous
+allions sans savoir ce qui était devant nous.
+
+Le 10 janvier, je commençai ma marche vers l’Est, à travers un pays
+désert ; chaque pas que je faisais m’indiquait une ruine : des vestiges
+de tata, de vieux monceaux de pilons, quelques crânes blanchis au
+soleil, voilà ce qui restait. On me disait bien que les habitants
+avaient rétabli leur village de l’autre côté, sur la rive gauche du
+fleuve ; et, en effet, j’aperçus quelques colonnes de fumée, j’entrevis
+sur les flancs de la montagne qui borde cette rive quelques toits de
+cases. Peut-être un centième de la population de ces pays a-t-elle
+survécu à la conquête, au massacre, à la terrible famine de 1858[26] et
+aux mille autres maux qui sévissent sur les populations noires, plus
+vigoureusement que sur les autres, à cause de leur imprévoyance.
+
+Nous traversâmes ainsi le pays du Bafing, situé sur les deux rives du
+fleuve. Nous longeâmes le fleuve quelque temps encore, puis nous le
+quittâmes pour nous diriger à l’Est, à l’endroit où ses bords font une
+pointe vers le Sud jusqu’au Fouta-Djallon où sont situées ses sources.
+
+[Illustration : Niantanso.]
+
+Nous étions, alors, dans une plaine couverte de hautes herbes vertes
+unies comme un beau gazon ; au Sud disparaissait, après quelques
+sinuosités, la haute chaîne qui, depuis Koundian, règne le long de la
+rive gauche, jusque sans doute dans les montagnes du Fouta-Djallon. Un
+peu plus sur la gauche, une chaîne parallèle, mais moins haute, bordait
+la rive droite et faisait un vaste circuit autour de nous.
+
+Des troupeaux d’antilopes bondissaient dans la plaine, allant chercher
+un refuge dans les escarpements des roches, et c’est à peine si, au
+milieu des hautes herbes où nous passions, une ondulation des tiges
+indiquait notre présence. Nous cheminions en file. Devant était un homme
+à pied que je suivais, puis les bagages, les mules en tête, les ânes en
+file, un homme, généralement c’était Samba Yoro, à l’arrière-garde, nos
+bœufs sur les flancs et le docteur allant de la tête à la queue de la
+colonne. Tel était l’ordre ; Fahmahra, notre guide officiel, fermait la
+marche. Nous ne tardâmes pas à quitter le Bafing, qui n’est qu’une bande
+de pays sur le bord du fleuve, et nous entrâmes dans le Gangaran, pays
+un peu plus peuplé. C’est toujours la race malinké qui l’habite et nous
+retrouvâmes ce même costume, boubou[27] jaune, pantalon jaune, bonnet
+jaune, quelquefois blanc. Cette couleur jaune s’obtient au moyen d’un
+arbre nommé rat ou rhat, dont le bois est jaune. On emploie pour la
+teinture les racines et les feuilles ; le bois se brûle pour les usages
+domestiques, et les cendres, légèrement alcalines, sont employées pour
+avoir par lavage un mordant pour la teinture bleue de l’indigo. Les
+villages de Malinkés sont régulièrement entourés de champs de coton à
+demi récoltés. Cette culture est en grande vogue par suite de la
+nécessité de se suffire, car n’ayant que peu ou point de communication
+avec les comptoirs européens, les Malinkés ne peuvent se procurer
+d’étoffes et doivent se contenter des ressources du pays.
+
+ 11 janvier 1864.
+
+Le 11 janvier, au soir, nous arrivâmes par une pente douce à une
+muraille presque verticale qui nous entourait à l’Est, au Nord et au
+Sud. A nos pieds était un marigot vaseux dans lequel on ne trouva pas
+d’eau. En nous voyant, deux femmes qui étaient venues en chercher
+s’enfuirent dans la montagne, et ce ne fut pas sans peine que Fahmahra
+les décida à venir lui parler. C’est que, chaque fois qu’une troupe de
+cavaliers paraît à l’horizon, ces pauvres gens, sur lesquels le glaive
+du conquérant a pesé de tout son poids et pèse encore bien durement, se
+demandent si ce n’est pas la guerre qui leur arrive, et comme au fond du
+cœur ils se révoltent à chaque instant du jour contre le joug qui les
+opprime, ils se demandent, sans doute, si on ne veut pas les punir de
+ces coupables pensées.
+
+Le guide nous déclara que nous étions à Firia, et les ruines d’un grand
+village vinrent à l’appui de cette assertion. Mais, qu’était devenu ce
+village ? La montagne était haute de cent mètres au moins ; nous ne
+pouvions songer à la franchir ce même jour, et la perspective de passer
+encore une nuit dans les broussailles ne me souriait guère. J’avais,
+depuis Koundian, considéré Firia comme un nouveau port. Et voilà que
+nous étions sans eau. Bon gré, mal gré, il fallut en prendre son parti.
+Les animaux se passèrent de boire ; quelques calebasses d’eau amère et
+sale furent recueillies dans le marigot, et nous nous étendîmes sur nos
+couvertures.
+
+La nuit ne tarda pas à venir et vers onze heures du soir nous fûmes
+réveillés par un décor féerique : la montagne devant nous était
+illuminée. La nuit était noire, une centaine de torches éclairaient les
+escarpements ; quelques ombres humaines mises en relief par la lumière
+animaient ce tableau. Je ne me lassais pas de l’admirer : c’était le
+village de Firia, bâti sur le haut de la montagne, dont les habitants
+venaient nous apporter à souper : trente calebasses de mets du pays pour
+nos hommes ; et pour nous, deux poules, des œufs, et un panier de mil
+pour les chevaux.
+
+De plus, il fut bien convenu que le lendemain ils viendraient aider au
+transport des bagages pour franchir la montagne, car je me demandais
+comment les animaux grimperaient sur ces roches où les hommes ne
+passaient qu’avec l’aide d’un bambou.
+
+Ce passage fut en effet difficile ; à l’exception d’une mule et d’un
+âne, il fallut décharger tous les animaux et porter les charges à bras
+sur le sommet de la montagne. Mais heureusement on n’eut pas à
+redescendre, car nous étions sur un véritable plateau où se croisaient
+diverses montagnes, elles-mêmes assez élevées ; je compris alors la
+configuration du pays : nous avions quitté la vallée du Sénégal.
+
+[Illustration : Sambou, griot Malinké à Niantanso.]
+
+ 12 janvier 1864.
+
+Le jour même nous allâmes camper à Niantanso, village fortifié, situé au
+milieu d’un estuaire de montagnes, dans lequel nous parvînmes par une
+gorge étroite et très-accidentée. De magnifiques baobabs, situés près du
+village, devinrent notre campement naturel. Cet arbre, on le sait, est
+un des plus utiles que la nature ait distribués sur la terre des noirs ;
+il croît dans tout le Soudan avec une profusion remarquable. Il fournit
+un fruit nommé pain de singe, très-astringent, dont la farine sucrée et
+acide, mêlée au lait, constitue un remède très-efficace contre la
+dyssenterie, ainsi que j’en ai fait l’épreuve, et qui, outre cela, est
+un rafraîchissant agréable. Dans quelques cas de famine, j’ai vu les
+noirs en faire du couscous. La feuille séchée et pilée fournit le lallo,
+poudre verte impalpable qui est l’accompagnement indispensable du
+couscous des Yolloffs et du lack-lallo des Bambaras, ces deux principaux
+plats de la cuisine du Soudan ; enfin, son écorce battue fournit des
+fils d’une certaine ténacité et d’une belle couleur, avec lesquels on
+fait des cordes très-régulières mais de peu de durée.
+
+Grâce à notre guide, nous fûmes bien accueillis à Niantanso. On vint
+nous construire une case en secos (sorte de nattes grossières en paille
+tressée). On nettoya la place de notre campement, on nous apporta un
+grand vase en terre cuite qu’on remplit d’eau reposée et claire, et nous
+pûmes prendre un instant de repos.
+
+Puis, vinrent les visites des chefs de villages environnants, la plupart
+apportant un petit contingent de provisions. Nous eûmes ainsi la visite
+des chefs de Diakifé et de Bambandinian. Celui de Firia m’envoya trois
+poules ; le chef du village m’en donna deux et une calebasse de beau
+riz. J’achetai quelques poules pour les hommes de mon escorte, à raison
+d’une poule pour deux poignées de sel environ et trois litres de riz
+pour cinq charges de poudre.
+
+Je fis l’ascension d’une montagne, située à l’Ouest du village ; je vis
+l’horizon très-court à l’Est, fermé par une chaîne de montagnes que nous
+devions traverser le lendemain. Ces montagnes, comme presque tout le sol
+du Bambouk, sont ferrugineuses, et les habitants fondent le fer par un
+procédé qui se rapproche de la méthode catalane et que nous décrirons
+plus tard. Chez eux, le fer n’a que peu de valeur, et j’achetai un grand
+couteau pour Bara, qui avait perdu le sien, moyennant une tête de tabac
+(50 cent.).
+
+Le soir, le griot du village, armé de sa grande guitare mandingue,
+instrument à douze ou quinze cordes, vint me saluer de ses chants. Je le
+dessinai, et il fut très-étonné de voir que tout le monde le
+reconnaissait. Quant à lui, qui, peut-être, ne s’était jamais vu dans
+une glace et qui n’avait entrevu son image que réfléchie dans l’eau, il
+est très-probable qu’il ne comprenait pas comment cette feuille de
+papier noirci pouvait lui ressembler. C’est, du moins, ce que son air
+hébété semblait me faire comprendre, et plus tard, j’ai eu quelquefois
+l’occasion de faire une remarque analogue.
+
+ 13 janvier 1864.
+
+Le lendemain nous retrouva en route ; nous franchîmes un marigot, puis
+une petite montagne, un second marigot, et nous arrivâmes à une haute
+montagne de 150 mètres aux pentes rapides, mais que cependant on put
+gravir sans mettre pied à terre, non sans peine, à cause des bambous qui
+la couvrent et qui sont entrelacés au point de fermer par moments tout
+passage. Lorsque je fus au sommet, je m’aperçus que nous passions par
+une sorte de col et que cette chaîne, la plus considérable que j’aie
+traversée dans mon voyage, était la ligne de faîte qui sépare la vallée
+du Bafing d’avec celle de ses affluents. La descente fut rapide : le
+plateau sur lequel nous arrivions était à mi-hauteur de la montagne,
+qui, de ce côté, n’avait pas plus de 80 mètres.
+
+Nous entrions alors dans des plaines cultivées ; aux pays déserts que
+nous avions vus depuis notre départ succédait enfin, pendant quelques
+jours au moins, l’apparence du bien être. Le soir nous couchions au
+village de Makhana.
+
+[Décoration]
+
+
+[Note 23 : Ce torrent, énorme dans les hautes eaux, est une défense de
+la place de Koundian. En 1857, l’armée d’El Hadj, s’échappant de Médine,
+le passa à la nage et plusieurs centaines d’hommes y périrent.]
+
+[Note 24 : C’est, on le sait, le tambour de guerre, caisse hémisphérique
+en bois recouverte d’une peau de bœuf, sur laquelle on frappe lentement
+et en cadence avec une pomme de cuir emmanchée sur un manche flexible.]
+
+[Note 25 : Médina Gongou (île de Médina).]
+
+[Note 26 : En 1858, à la suite de la guerre, aucun des pays du haut
+Sénégal n’ayant pu faire de cultures, la famine fut si abominable que
+dans les rues de Bakel on voyait jusqu’à quinze et vingt individus,
+femmes, enfants et même hommes, mourir de faim en une journée, en dépit
+de la charité publique et des secours de l’autorité.]
+
+[Note 27 : Boubou, sorte de blouse musulmane très-ample offrant de
+l’analogie avec le puncho de l’Amérique.]
+
+
+
+
+ CHAPITRE IV.
+
+Premiers bruits de troubles dans l’empire d’El Hadj. — Arrivée au
+Bakhoy. — Son gué. — Discorde entre mes hommes. — Arrivée à Kita. — La
+montagne. — Makadiambougou. — Productions. — Cultures. — Musique. —
+Boubakar et le guide gravement malades. — Huit jours d’arrêt. — Le
+Bélédougou et le Manding sont révoltés. — Impossibilité de marcher vers
+l’Est. — Je me décide à remonter à Diangounté. — Marche au Nord à
+travers le Foula-Dougou. — Le Bakhoy no 2. — Le Baoulé. — Les esclaves
+enchaînés en route. — Détails sur des Diulas. — Arrivée au Kaarta.
+
+
+Notre séjour à Makhana fut marqué par la première nouvelle que nous
+eûmes de troubles dans l’empire d’El Hadj. Ahmadou, disait-on, avait
+pillé quelques villages du Bélédougou ; à cette époque cela nous
+semblait bien peu de chose. Nous traversâmes le Gangaran de l’Ouest à
+l’Est, bien reçus partout. Les villages, la plupart construits en
+bambous entrecroisés, ce que les noirs de Saint-Louis appellent
+crinetis, sont assez malpropres ; ils sont généralement composés d’un
+certain nombre de groupes de cases, formant des divisions qui
+représentent des fractions souvent indépendantes les unes des autres.
+Chaque fois que nous campions, les gens des villages environnants
+venaient m’apporter un tribut sur le sens duquel je ne pouvais m’abuser.
+Ce n’était pas un cadeau volontaire, mais un de ces impôts arbitraires
+que lèvent les gens d’El Hadj partout où ils passent : au fond je voyais
+que ces gens avaient la tête basse, le regard triste, et moi, pauvre
+voyageur inoffensif, je partageais dans leur esprit la haine qu’ils
+portent à leurs conquérants.
+
+ 15 janvier 1864.
+
+Le 15 janvier j’arrivai au Bakhoy, dans un endroit où ses eaux se
+brisaient avec violence sur un banc de roches qui formait un gué
+naturel. Ce passage fut difficile ; les roches sont glissantes,
+plusieurs hommes tombèrent avec les charges. Nous y perdîmes un sac de
+sel qui représentait pour nous une grande valeur. Les animaux, surtout
+les ânes, se regimbaient ; cela me rappelait les scènes décrites par
+Mongo Park ; et en présence des difficultés que je rencontrais, je me
+reportais à l’époque à laquelle ce grand voyageur traversait ce même
+cours d’eau, à quelques lieues plus bas que moi, au village de Médina ou
+Gamfaragué, et je pensais que rien n’était exagéré dans son récit. De
+loin ces choses-là ont l’air toutes simples. Passer un fleuve sur un
+gué, quelle plaisanterie ! Mais en pratique c’est bien différent : tout
+devient obstacle au port des bagages, et quand on n’a emporté que le
+strict nécessaire, moins même, toute perte devient un désastre. On
+tombe, on se blesse, et pendant huit jours voilà un homme qui ne peut
+plus marcher à pied ; il faut le mettre sur un âne, qu’on surcharge, qui
+bientôt vous manque à son tour. On est en transpiration, on tombe dans
+l’eau, et voilà une pleurésie, une fluxion de poitrine, que sais-je !
+
+[Illustration : Passage à gué du Bakhoy.]
+
+Nos provisions de viande séchée étaient épuisées ; je me décidai à
+abattre un bœuf ; mais pour n’être pas tourmenté de demandes je voulus
+le faire dans les broussailles. En effet, dans ce pays il n’y a plus de
+bestiaux ; la seule viande que l’on mange est le produit de la chasse,
+qui, du reste, fournit en assez grande quantité des cobas et des
+gazelles. Si j’avais tué un bœuf dans un village, il m’eût fallu en
+donner au chef, aux griots, aux forgerons, et la moitié du bœuf eût été
+gaspillée. Je fis donc camper sur la rive gauche du Bakhoy qui, dans cet
+endroit, forme une île. Mon guide ne paraissait pas content ; il eût
+voulu aller à Kita qui n’était qu’à quelques heures, mais je persistai
+dans mon opinion. Quelques hommes vinrent au campement de différents
+endroits. Ils confirmèrent les bruits de guerre dans le Bélédougou qui
+se trouvait sur notre route, mais rien encore ne nous faisait supposer
+que nous ne pourrions le traverser.
+
+Je profitai de mon séjour au Bakhoy pour déterminer par hauteur
+méridienne la latitude observée, que je trouvai de 13° 07′.
+
+Je remis mes cartes au net, observant la loi que je m’étais posée de ne
+jamais passer trois jours sans remettre au net le lever que je faisais
+jour par jour. Je regarde cette précaution comme indispensable pour
+faire un bon travail. En route, on note de la façon la plus rapide des
+relèvements de montagnes, un marigot, un ruisseau, une cote de
+montagnes, et quelques jours après on ne sait plus ce que ces notations
+veulent dire.
+
+Ce fut pendant ce séjour que les symptômes de discorde dans mon escorte
+arrivèrent au paroxysme. Déjà plusieurs scènes avaient eu lieu et
+j’avais été obligé d’intervenir, mais cette fois Samba Yoro vint me
+déclarer qu’il ne voulait plus avoir rien de commun avec les autres, qui
+l’insultaient, oubliant qu’il était leur supérieur. Je le calmai,
+l’engageai à la modération. Je tançai les autres, leur rappelant qu’ils
+devaient le respect à leurs supérieurs, même quand ils faisaient tous le
+même service ; mais c’en était fait de la concorde que j’eusse désiré
+voir entre eux. Je m’en affectais et par la suite ces scènes se
+renouvelèrent souvent, avec plus de violence.
+
+[Illustration : Pl. II.
+
+ITINÉRAIRE du Voyage AU SOUDAN par E. MAGE
+
+Gravé par Erhard, rue Duguay-Trouin, 12.
+
+Paris. Imp. Fraillery 3. r. Fontanes.]
+
+ 18 janvier 1864.
+
+Le 18 janvier je me remis en route ; mon guide tombait malade. Nous
+vînmes camper à Kouroukoto, premier village de Kita. J’avais cru que
+Kita était un nom de village ; c’est le nom d’une montagne au pied de
+laquelle nous nous trouvions et qui donne son nom à un petit pays
+enclavé dans le Foula-Dougou, où nous étions entrés un peu avant de
+traverser le Bakhoy.
+
+Le Kita est habité par des Malinkés ; son chef-lieu est Makadiambougou ;
+seize villages entourent la montagne ; la plupart sont placés à l’Est.
+Cette montagne[28] est un massif granitique isolé ; le plateau
+supérieur, très-accessible, est découpé par des gorges et surmonté de
+trois pics, dont j’estimai le plus élevé à 250 mètres au-dessus du
+niveau de la plaine. J’en fis l’ascension : de là je voyais vers le S.
+E. et vers l’Est un horizon assez lointain, plusieurs plans de montagne
+qui semblaient courir perpendiculairement à la direction de mon regard.
+En descendant, je rencontrai des citernes naturelles formées dans le roc
+et pleines d’eau, puis un étage de la montagne cultivé, et plus tard
+j’appris qu’au temps de la guerre cette montagne avait été le refuge des
+habitants, qui y trouvaient une défense naturelle et pouvaient y
+entasser quelques ressources. En y réfléchissant je fus conduit à me
+demander comment, même dans un pays aussi sujet aux révolutions, ils
+n’en avaient pas fait leur demeure perpétuelle, comme certains villages
+du Bambouk qui se sont établis sur des sommets de montagne et ont dû à
+cela de n’être pas détruits par les armées d’El Hadj, auxquelles ils ont
+fait essuyer des pertes sensibles.
+
+En cet endroit de notre route nous fûmes arrêtés pendant neuf jours ;
+c’était le plus grand temps d’arrêt que nous eussions fait jusque-là, et
+je maugréais ; mais que faire ? Notre guide était atteint d’une
+pneumonie qui ne laissait pas d’inquiéter le docteur. Tout ce qu’il put
+ce fut de se traîner jusqu’à Makadiambougou, où nous devions trouver
+quelques ressources. Je passai ainsi quatre jours à Sémé et cinq à
+Makadiambougou.
+
+[Illustration : Vue de la montagne de Kita.]
+
+Nous fûmes toujours bien accueillis, mais il était visible que sans
+l’influence de notre guide nous ne l’eussions pas été ; à Sémé je
+trouvai un marabout maure, presque noir, de Oualet ; il me combla
+d’amitiés. Sa fille, grande et belle fille de seize à dix-sept ans,
+allait absolument nue, à l’exception d’une bande de toile de 0m,10 de
+large, qui, attachée à une ficelle pardevant, passait entre ses jambes
+et après avoir repassé dans la ficelle qui lui ceignait les reins,
+retombait derrière elle ; une ceinture de verroterie complétait ce
+costume primitif, qui, quoique habituel aux jeunes négresses, se voit
+rarement à un âge aussi avancé. J’en fis l’observation à son père, qui
+me répondit que c’était l’usage de son pays, et en effet je me rappelai
+une fille de Bakar, le roi des Douaïchs, qui m’était apparue encore
+moins vêtue sans en paraître le moins du monde gênée, et une autre qui
+habitait la même tente que moi avec sa famille dans un camp de Kountah,
+et qui était à l’engrais dans un costume tout aussi primitif. Ses vastes
+charmes tombaient sous le poids de la graisse dont les bourrelets
+d’étages en étages arrivaient jusqu’aux pieds. Elle valait très-cher !
+
+[Illustration : La fille d’un marabout du Sémé.]
+
+Les villages de Kita sont entourés de cultures de coton, de giraumons,
+de pastèques. Les autres cultures, telles que le mil, les arachides, le
+riz, se font plus au Nord. On trouve aussi des tomates, des légumes
+amers connus sous le nom de _Diakhatou_, et enfin du beurre du Karité,
+le Shea Toulou de Mongo Park, le Cé de Caillé.
+
+Nous vîmes fabriquer le savon noir avec le kata (lavure de cendres) et
+l’huile d’arachides. Un soir je fus attiré dans le village par le bruit
+d’un concert et de danses. L’orchestre se composait de deux balophons,
+de cymbales en fer, d’une flûte bambara percée dans un bambou et enfin
+de deux tamtams (ce sont les tambours du pays). Cela formait une grande
+cacophonie, mais il y régnait une certaine mesure avec laquelle on
+sautait et on gambadait tout autant qu’on eût pu le faire avec le
+meilleur orchestre d’Europe.
+
+Sur ces entrefaites Boubakary Gnian tomba malade d’une pleurésie
+double ; il avait déjà une autre maladie chronique qui le gênait et je
+craignis un instant d’être forcé de l’abandonner.
+
+Puis le mieux survint et il se retrouva en état de nous suivre à dos
+d’âne en même temps que Fahmahra était prêt à partir.
+
+La population de Kita, je l’ai dit, est composée de Malinkés ; mais le
+voisinage du Foula-Dougou y a introduit quelques Peuhls, non des Peuhls
+parlant le malinké, qu’il est si difficile de distinguer des Malinkés
+eux-mêmes, mais des Peuhls Diawandous, c’est-à-dire des Peuhls
+tisserands. Tous les Malinkés que j’ai vus dans le pays semblent se
+donner à l’industrie du tissage et les Diawandous paraissent vivre à
+leurs dépens, comme du reste ils le font presque partout.
+
+Les puits du Kita ont 4 mètres de profondeur et sont partout entourés de
+champs de tabac ; autour de l’un d’eux nous observâmes avec bien du
+plaisir quelques pieds de bananiers apportés de très-loin, nous dit-on.
+Ils ne produisent rien, mais je recommandai aux indigènes de les bien
+soigner, leur indiquant la manière de les planter et de les couper.
+Lorsque je vis le départ approcher, je fis le recensement de mes
+vivres : j’en avais largement assez pour gagner le Niger, dont je ne
+devais être éloigné que de huit jours au plus en ligne droite.
+
+[Illustration : Danse de Malinkés à Makadiambougou.]
+
+Mes instructions me recommandaient de passer par Bangassi[29]. C’était,
+en effet, la seule étape qu’on pût indiquer ; on en devait la
+connaissance à Mongo Park, qui y avait passé trois jours, et y avait été
+reçu par Sérénummo, roi du Foula-Dougou. Cet État était alors tributaire
+de la couronne de Ségou, aussi bien que le Bélédougou.
+
+Aujourd’hui il n’existait plus : Bangassi n’était qu’une ruine, le
+Foula-Dougou n’était habité que par quelques bandits : il n’y avait pas
+à songer à y passer, car à l’endroit où je me trouvais, cette route me
+détournait du chemin du Niger ; ma route était plutôt de descendre à
+Mougoula, place forte d’El Hadj, dans le pays de Birgo, pour gagner de
+là Koulikoro ou Nyamina.
+
+Je comptais donc, ainsi que nous en étions convenus, prendre ce chemin,
+quand le 27 il nous fut déclaré que le Bélédougou et le Manding étant
+révoltés entièrement, il n’y avait plus de route par là, et qu’il
+fallait aller en chercher une à Diangounté.
+
+Je fus vivement contrarié, d’autant plus que je crus un instant à un
+plan concerté, et je me rappelai ce qu’avaient dit les Maures à Saint-
+Louis. Je me demandais si, en effet, El Hadj n’était point au Bakhounou
+et si on ne voulait pas nous envoyer vers lui par ce chemin. Aussi fis-
+je le plus de résistance possible à ce projet ; à défaut de la route de
+Mougoula que je dus abandonner, je demandai au moins à visiter ce point.
+Mais alors on me répondit : « Tu n’es donc pas venu pour voir El Hadj,
+tu es venu pour voir le pays, tu es venu savoir ce que nous faisons, »
+et comme en somme on eût pu facilement me faire un mauvais parti, je me
+rendis, et après bien de la résistance, profitant de l’occasion d’un
+convoi de Diulas qui se rendait dans le Kaarta, nous nous décidâmes à
+aller reprendre à Diangounté la route de Raffenel pour la compléter,
+abandonnant ainsi le deuxième voyage de Mongo Park pour rentrer dans son
+premier itinéraire.
+
+Toutefois, avant d’abandonner le pays je résumerai quelques
+observations.
+
+Makadiambougou est situé par :
+
+ 13° 2′ 56″ Nord, latitude observée,
+
+ 11° 44′ 34″ Ouest, longitude estimée.
+
+C’est un point important, par sa situation même et par l’avenir qui
+l’attendrait si jamais la civilisation envahit ce coin du globe.
+
+Sa position sur un plateau élevé, sain, riche en terres végétales, en
+bois de construction, adossé à une montagne qui forme une défense
+naturelle ; la facilité des cultures dans les plaines du Nord, le riz de
+bambous qu’on récolte en grande quantité, le beurre de Karité, les bois
+de cailcédras, sont des richesses naturelles qui ne feraient que croître
+par suite du double passage des caravanes de sel et de bestiaux qui se
+rendent de Nioro à Bouré, et dont Kita est le lieu de passage obligé ;
+étant le point de départ de toutes les routes du Sénégal au Niger, il
+acquerrait une importance considérable comme place de commerce. Si donc
+jamais la France, réalisant le projet du général Faidherbe, s’avançait
+vers le Niger pour y prendre pied, Kita serait une de ses étapes
+naturelles les mieux indiquées.
+
+ 28 janvier 1864.
+
+En quittant Kita, on me prévint que j’allais marcher trois jours à
+grandes marches sans trouver âme qui vive, sauf peut-être quelques
+brigands. En effet, nous traversâmes un pays désert, montagneux, souvent
+aride, mais quelquefois offrant des vallées au fond desquelles nous
+apercevions des bois de roniers, des marigots, des ruisseaux bordés de
+bambous d’une force prodigieuse (ce sont les plus beaux que j’aie vus
+dans la Sénégambie), et nous arrivâmes ainsi, marchant quelquefois sur
+des ruines qui attestaient d’immenses villages, tels que Mambiri, au
+camp de Seppo, ainsi nommé d’une source qui suinte d’une montagne et qui
+a créé, au milieu d’une plaine rocheuse, un peu de végétation, de
+l’herbe et quelques baobabs. Sur notre droite nous avions la montagne de
+Dioumi, que le docteur qui alla la voir me dit être granitique. Elle
+offrait à l’œil des teintes violettes.
+
+Sur notre gauche, faisant face au Nord, était la montagne d’où sortait
+la source ; elle était entièrement composée de roches schisteuses dont
+je ramassai un échantillon. L’eau était mauvaise et très-sale ; nous
+fûmes obligés de la filtrer dans un linge pour en séparer une vase
+noire.
+
+ 31 janvier 1864.
+
+Le lendemain nous étions au bord du Bakhoy no 2, second affluent du
+Sénégal qui se jette dans le premier à Fangalla, au pays malinké de
+Féléba. Dans toute cette route nous n’avions rencontré qu’une petite
+caravane portant du sel et allant chercher de l’or à Bouré, et une que
+nous croisâmes à Seppo, qui conduisait des bœufs et qui allait échanger
+ses bestiaux contre des esclaves. Tous parurent enchantés de me voir ;
+l’un des Diulas, pour me montrer sa joie, voulait m’embrasser ; sans
+doute il avait vu des blancs faire cela, car ce n’est pas dans les
+habitudes des noirs, et j’eus bien de la peine à m’en défendre.
+
+A l’endroit où je traversai le Bakhoy, il recevait de l’Est un
+affluent ; je crus avoir trouvé la solution d’un problème géographique
+et avoir un troisième affluent du Sénégal. Mais quand je questionnai les
+gens qui nous accompagnaient, ils me dirent que cette rivière sortait du
+Niger ; c’était évidemment une erreur. Je demandai le nom de ce cours
+d’eau qu’on me dit s’appeler le Ba-Oulé. C’était bien, en effet, le nom
+donné par tous les renseignements ; mais d’où sortait-il ? Enfin, après
+mille questions, je finis, à Marena, le soir, par m’entendre dire que ce
+n’était qu’une branche du Bakhoy qui formait une petite île, et de fait,
+comme le courant y est rapide, qu’on y trouve des bancs de sable, des
+roches roulées, il est hors de doute que c’est un cours d’eau. S’il
+venait plus de l’Est que le Bakhoy et parallèlement à lui, on le
+traverserait en allant de Bangassi au Niger, et, bien au contraire, tous
+les renseignements s’accordent à dire qu’il n’y a là qu’un marigot qui
+tombe dans le Niger et qui sans doute a fait supposer que ces deux cours
+d’eau le rejoignaient.
+
+Je crois donc devoir indiquer comme positif que ce ruisseau n’est qu’une
+branche du Bakhoy no 2.
+
+Nous trouvâmes environ 0m,70 d’eau dans cette rivière, dont le cours
+était très-rapide ; on put donc la passer sans difficulté, et nous
+campâmes de l’autre côté. Notre premier soin fut de nous baigner. Tous,
+nous en avions grand besoin, depuis le temps que nous n’avions pas
+trouvé d’eau courante et après des marches sous des températures très-
+élevées et au milieu d’une poussière épaisse.
+
+A midi, je pris la hauteur du soleil et je déduisis pour latitude du
+passage et du confluent du Ba-Oulé 13° 40′ 55″. Cela fait, rien ne nous
+retenait plus et nous entrâmes dans le Kaarta, que le Bakhoy sépare du
+Foula-Dougou.
+
+Tout en cheminant j’avais fait la connaissance de la bande de Diulas qui
+nous servait de guides ; la faire connaître ici ne sera pas inutile :
+c’étaient des Sarracolets ou Soninkés du Kaarta. L’un d’eux était parti
+de son pays, Guémoukoura, depuis cinq ans. Il en était sorti pauvre, il
+y revenait avec une certaine fortune. Cependant ses vêtements étaient
+des plus simples, assez misérables même. Mais il ramenait cinq captifs,
+une femme et un enfant.
+
+[Illustration : Ruines de Mambiri.]
+
+Il s’était d’abord rendu avec du sel au pays de Bouré, où il l’avait
+échangé contre de l’or. De là, passant par Timbo, il s’était rendu à
+Sierra Leone, où il avait travaillé longtemps à la culture des
+arachides ; alors possesseur d’une petite fortune il s’était mis en
+marche, achetant d’abord une esclave dont il avait fait sa femme et qui
+lui avait donné un enfant, ce qui l’élevait au rang de femme libre. Un
+fort captif portait l’enfant, et trois autres jeunes filles, écloppées
+par la longue route qu’elles venaient de faire, atteintes par les vers
+de Guinée, les jambes enflées, suivaient, s’aidant d’un bâton. Outre
+cela, un malheureux enfant de trois à quatre ans, aux membres maigres,
+courait entre les jambes des chevaux, faisant des marches de cinq et six
+lieues ; le docteur avait pris cet enfant en amitié et souvent il le
+mettait devant lui à cheval ; quant aux malheureuses captives dont j’ai
+parlé, à mesure que nos ânes se déchargeaient par suite de la grande
+consommation de vivres que je faisais, nourrissant presque tout le
+monde, je faisais placer dessus d’abord les bagages qu’elles portaient,
+puis enfin les femmes elles-mêmes, car quelque endurci que je fusse je
+ne pouvais voir ces malheureuses au moment du départ, les membres
+engourdis, ne pouvant plus se lever ; alors leur maître arrivait, les
+frappait, et quelquefois une larme coulait silencieusement le long de
+leurs joues. Sans doute elles pensaient au lieu de leur naissance, à la
+case de leur mère, et lentement, péniblement elles reprenaient le
+chemin.
+
+[Illustration : Une halte dans le Foula-Dougou.]
+
+Si l’on ajoute à cela que c’est à peine si tout ce monde avait de quoi
+se nourrir, que l’eau fut rare pendant les trois jours de route que nous
+fîmes entre Kita et le Bakhoy, on comprendra la souffrance de ces
+troupeaux d’êtres humains qu’on mène de marché en marché sur toute la
+terre d’Afrique, au nom des usages de la barbarie ou de l’islamisme.
+
+En dehors de cette bande d’esclaves, nous avions le spectacle hideux des
+captifs enchaînés deux par deux. Le maître de cette autre bande était un
+Toucouleur des bords du Sénégal, d’un village du marigot de Douai, grand
+hâbleur s’il en fut jamais ; porteur d’un immense turban, d’un grand
+sabre à fourreau de cuivre, il était chargé par Abibou[30], chef de
+Dinguiray (Fouta-Djallon), de porter à son frère Ahmadou deux colis
+renfermant des burnous, de la soie et différents cadeaux. Les esclaves
+enchaînés deux par deux en étaient porteurs, et outre leurs colis ils
+étaient chacun chargés de deux fusils.
+
+Ils étaient Malinkés ou Diallonkés. J’ignorais à cette époque
+l’existence d’une race Diallonké, et ce n’est que par la suite que cette
+idée me vint, en me rappelant leur embarras à parler le malinké et
+quelques autres particularités. Quant au type, il est sensiblement le
+même.
+
+Un bâton de 0m,30 de diamètre, percé d’un trou à chaque extrémité, les
+joignait l’un à l’autre ; chacun des trous aboutissait à un collier,
+tressé en cuir de bœuf, autour du cou d’un des captifs, à la façon des
+_erseaux_ de la marine. Comme ils n’avaient aucun couteau, il leur était
+impossible de se débarrasser de cette entrave qui les réduisait à la
+condition la plus misérable. Ainsi, quand il fallait passer un endroit
+dangereux, franchir un ruisseau sur un arbre, un gué sur des roches,
+qu’on se figure leur position, et je ne parle pas des mille nécessités
+de la vie dans lesquelles à coup sûr il est pénible de se voir enchaîné
+à quelqu’un. L’autre bande avait le même genre d’attache, mais avec un
+petit adoucissement. Au lieu d’un bâton, c’était une grosse corde
+flexible en cuir qui les réunissait. Au moins ils n’étaient pas
+contraints à garder leur distance sous peine de s’étrangler.
+
+En dehors de leurs fardeaux, ils portaient jusqu’à deux et trois fusils,
+quand il plaisait à leur seigneur et maître de leur confier le sien et,
+lorsque nous fîmes cette route ensemble, ils portèrent à tour de rôle un
+seau en toile que je leur prêtais et qu’ils remplissaient d’eau.
+
+[Illustration : Un convoi de captifs.]
+
+Leur costume défie toute description. Au départ, ils avaient eu un
+boubou et un pantalon (Toubé), mais l’usure et les épines de la route
+avaient transformé tout cela. L’étoffe n’avait jamais brillé par la
+finesse ; elle avait dû être blanche, mais l’usage et l’absence
+d’ablutions l’avaient transformée en couleur isabelle foncée ; on peut
+dire qu’elle était en charpie et que leur pantalon ne tenait que par la
+corde qui leur ceignait les reins. Si jamais un chiffonnier avait la
+fantaisie de suspendre les chiffons qu’il ramasse à une corde et de s’en
+entourer comme d’une ceinture, l’effet serait le même.
+
+L’arrivée dans le Kaarta fut un grand soulagement pour ces malheureux ;
+pour les uns, c’était la fin de leurs misères ; ils allaient enfin
+entrer dans la vie sédentaire comme esclaves, et c’était peut-être leur
+condition première ; pour les autres, c’était un adoucissement, car ils
+devaient dorénavant aller de village en village comme nous mêmes, et du
+moins ils allaient avoir à boire et à manger.
+
+[Décoration]
+
+
+[Note 28 : En relisant dans le texte anglais la narration du deuxième
+voyage de Mongo Park, je crois qu’il fait mention de cette montagne,
+qu’il n’a fait qu’apercevoir et qu’il désigne sous le nom de Sankarée.]
+
+[Note 29 : Mongo Park place cette ville par 14° 0′ de lat. N., c’est-à-
+dire près de 48 milles plus au N. que ma carte ; ce qui est une erreur
+évidente, qu’on ne retrouve que dans ses latitudes obtenues par une
+méthode qu’il désigne sous le nom de Back-Observations.]
+
+[Note 30 : Abibou est le troisième fils d’El Hadj Omar.]
+
+
+
+
+ CHAPITRE V.
+
+Entrée dans le Kaarta. — Ses limites. — Quelques réflexions sur ce pays.
+— Latitude du passage du Bakhoy. — Maréna. — Kouroundingkoto-Guettala. —
+Population du Bagué. — Dindanco. — Rencontre de Diulas. — Origine du sel
+de Tichit. — Entrée dans le Kaarta-Biné. — Bambara-Mountan. —
+Namabougou. — Touroumpo. — Guémoukoura. — Séjour à Guémoukoura.
+
+
+ 1er février 1864.
+
+Le Kaarta dans lequel j’entrais est un vaste pays[31], limité au Nord
+par le désert, à l’Est par le Bakhounou, à l’Ouest par le Diafounou et
+le Diombokho, et au Sud et S. E. par le Bakhoy, le Foula-Dougou et le
+Diangounté.
+
+Avant mon voyage, deux Européens seulement l’avaient visité : Mongo
+Park, en 1796, sous le règne de Daisé Coro Massassi, et Raffenel en
+1845, sous le règne de Kandia.
+
+Il suffit de lire les relations de ces deux voyageurs pour se convaincre
+de la faiblesse du Kaarta en tant qu’État ; c’était pour ses voisins
+noirs un ennemi redoutable, mais il était évident que, en proie aux
+dissensions intestines, constamment en guerre avec le Ségou, il ne
+pourrait apporter aucune résistance sérieuse à une armée bien organisée.
+Au reste, ce n’est pas ici le moment de traiter cette question, que je
+n’ai pu étudier que par la suite, et je reprends mon récit au moment de
+franchir le Bakhoy no 2, par 13° 40′ 55″ latitude Nord.
+
+Aussitôt cette rivière traversée, j’entrai dans la province de Bagué,
+dont le chef-lieu est Guettala. — Pour y parvenir je dus passer par deux
+villages, Maréna et Kouroundingkoto. Le premier, auquel je parvins après
+trois heures et demie de marche, dans un pays aride et accidenté et par
+une route très-sinueuse, était petit et sale ; ses cases étaient réunies
+par groupes assez misérables, on n’y trouvait que peu de poules et
+quelques chèvres. Le marigot que l’on passe avant d’arriver au village
+offrant une irrigation naturelle, ce village a des cultures
+privilégiées ; la plaine dans laquelle il se trouve est élevée de deux à
+trois mètres au-dessus de l’étage inférieur qu’on trouve de l’autre côté
+du marigot et qui doit être inondé à l’hivernage. A l’époque où je
+passai, elle était couverte d’une belle herbe. Malheureusement aucun
+bœuf n’apparaissait au milieu de ce tapis de verdure.
+
+On nous y reçut bien, mais il était évident que Fahmahra, notre guide,
+perdait de son autorité, et que nous devions plus à notre titre
+d’ambassadeur accrédité auprès d’El Hadj qu’à toute autre cause. Ce
+territoire, du reste, ne dépendait plus de Koundian, mais bien de
+Farabougou, autre forteresse d’El Hadj.
+
+On nous construisit des huttes en sécos, et le chef vint nous apporter
+une poule et un peu de riz pour notre souper. Je ne pus rien me procurer
+pour les hommes. Il était évident que ce village était pauvre ; aussi,
+après avoir mis mes notes au courant, le lundi 1er février 1864, je
+partis à une heure pour aller camper à Kouroundingkoto.
+
+Notre route longea des montagnes peu élevées, que nous laissions à
+droite. Nous trouvions un pays plat, coupé de marigots, et dont les
+plaines présentaient des cultures de coton. Nous étions enfin sortis des
+pays de montagnes pour entrer dans les plaines du Kaarta.
+
+Kouroundingkoto est un petit village de cases en paille, situé au pied
+d’une montagne d’environ 60 mètres de haut. Il est assez propre ; au
+moment où nous arrivions, il présentait un aspect animé : de nombreux
+métiers de tisserands grinçaient en plein air, un beau soleil animait la
+scène, le village était assez gai. Un nombre considérable de femmes et
+d’enfants se rassemblaient autour de nous. Nous allâmes à l’extrémité du
+village camper sous un gourbi destiné aux palabres. Le chef du village
+était absent ; son frère Séma vint me saluer et me donner un cabri,
+s’excusant de faire aussi peu pour un homme qui allait chez El Hadj.
+Dans la soirée, il pourvut à tous nos besoins et largement à ceux de nos
+animaux porteurs, qui en avaient grand besoin. Un marabout du village
+vint me trouver et me dit « que, placé dans ce village par El Hadj, il
+fallait qu’il me _reçût_[32], et que n’ayant pas de fortune il ne
+pouvait me donner qu’un cabri. » Cet animal était tout jeune ; nous
+l’emmenâmes, et il fut bien longtemps notre compagnon de route ; nous
+l’avions baptisé du nom du village où il avait vu le jour. Il faisait
+dans tous les villages où nous séjournions le désespoir des matrones par
+son impudence à voler le couscous sous leur nez. Pris en flagrant délit
+il recevait une tape, mais alors il ne plaisantait plus et se
+précipitait à coups de cornes sur ses adversaires, au grand bonheur de
+mes laptots, qui l’avaient pris en affection. Le jour de sa mort fut un
+jour de deuil pour eux ; ils s’étaient fait une superstition et disaient
+que tant que cet animal serait avec nous, nous ne souffririons jamais de
+la faim.
+
+On me donna encore à Kouroundingkoto un coq, du riz, et le soir un peu
+de lait et une poule. Mes hommes reçurent quatorze calebasses de
+nourriture du pays[33], enfin, nous fûmes dans l’abondance et nous pûmes
+nous refaire des fatigues des jours précédents. Ces fatigues avaient été
+si grandes qu’un de nos chevaux, celui du docteur, n’avait pas pu
+suivre. Je l’avais abattu l’avant-veille de mon arrivée au Bakhoy, et
+depuis ce temps le docteur allait à âne. Mon cheval étant très-blessé,
+je montais le dernier de nos chevaux, celui de 36 francs, vaillante
+petite bête, mais très-maigre, et que mes laptots avaient surnommée
+Farabanco, en souvenir d’un de leurs camarades d’une maigreur
+proverbiale. Nos bœufs ne marchaient qu’avec peine et nous
+occasionnaient des retards. Comme on le voit, il était grand temps de
+prendre un peu de repos, et je me décidai à faire de petites marches.
+
+La montagne à laquelle est adossé le village de Kouroundingkoto l’abrite
+à l’Est, et telle est du reste la position de presque tous les villages
+dans ces pays : il est à croire que c’est pour s’abriter de la chaleur
+et de la poussière des vents d’Est que les noirs l’ont adopté. Composée
+de blocs de granit entassés et de différentes roches noires dont
+quelques-unes ont des dimensions colossales, cette montagne a la forme
+sensiblement régulière d’un mamelon aux pentes très-roides. Sa crête, du
+côté où nous la voyions, offre une particularité. Cinq baobabs espacés
+presque également la couronnaient, et celui du milieu, situé sur le
+sommet même de la montagne, était d’une dimension et d’une forme très-
+remarquable.
+
+Un grand nombre d’arbres avaient trouvé entre les roches l’aliment
+nécessaire à leur vie, et deux d’entre eux étaient d’une très-grande
+dimension.
+
+De l’endroit où nous étions, il y avait bien 500 mètres jusqu’au grand
+baobab du milieu. Je dis en plaisantant à Fahmahra que s’il voulait,
+nous pourrions tirer à la cible. Depuis quelques jours il m’affirmait
+que les noirs tiraient mieux que les blancs, et le fait est qu’avec
+leurs mauvais fusils de traite, leurs balles de fer mal forgées, et leur
+poudre charbonneuse, j’en ai vu quelques-uns d’une adresse prodigieuse à
+petite distance.
+
+Il accepta le défi et je lui proposai de tirer sur le baobab. Il se mit
+alors à rire, et me dit : « Tire le premier. » Je pris la carabine de
+Mamboye, je m’assurai qu’on n’avait mis qu’une cartouche[34], j’épaulai
+et le coup partit. Non-seulement on entendit la balle frapper l’arbre,
+mais un hasard heureux fit qu’elle coupa un des pains de singe[35] qui
+dégringola sur les roches. Peu s’en fallut qu’on ne criât au miracle.
+Fahmahra n’en revenait pas. Il ne voulut même pas essayer de tirer, et
+cette histoire me suivit jusqu’à Ségou et m’y fit grand bien dans
+l’esprit des noirs.
+
+Je ne quittai pas Kouroundingkoto sans prendre un croquis de mon baobab,
+qui, le soir, dessinant sa noire silhouette sur le ciel éclairé par les
+rayons de la lune qui se levait, était d’un aspect fantastique.
+
+Puis, voulant remercier du bon accueil qu’on nous avait fait, je fis
+cadeau de quelques charges de poudre et de quatre à cinq coudées de
+coton blanc.
+
+Ce village nous présenta encore le spectacle d’un nègre blanc ou
+albinos. C’était un enfant de sept à huit ans, très-bien constitué, dont
+les cheveux étaient presque blancs, mais dont les yeux n’étaient pas
+rouges. Son corps était d’un jaune mat très-clair, mais il était
+repoussant d’aspect ; les traits de sa figure, qui étaient ceux du
+nègre, s’alliaient on ne peut plus mal avec cette couleur blanche
+maladive. Il avait un air craintif et malheureux, des rides précoces et
+le grain de sa peau très-grossier augmentaient encore sa laideur. Depuis
+j’ai eu souvent l’occasion de voir des albinos les uns entièrement
+blancs, d’autres mouchetés de blanc et de noir, et j’ai toujours fait
+les mêmes remarques quant à leur peau et à l’expression de leur
+physionomie. Si on ajoute à cela qu’ils sont généralement brûlés par des
+coups de soleil qui les marbrent de rouge et font écailler leur peau, on
+avouera que leur vue est loin d’être agréable.
+
+ 2 février 1864.
+
+Moins de quatre heures de route nous conduisirent à Guettala, chef-lieu
+du pays. C’était un village en paille, de récente construction, à côté
+duquel nous apercevions les ruines de l’ancien tata en terre, détruit
+depuis environ trois ans. Les habitants paraissaient très-soumis à El
+Hadj, et peut-être parce qu’ils savaient être en présence des talibés,
+ils s’en faisaient gloire et me disaient qu’ils étaient heureux, qu’on
+ne les pillait plus, que le pays était tranquille, que tout le monde
+travaillait parce que le marabout (El Hadj) l’avait ordonné. Le chef de
+ce village était Ouoïo, qui commandait à tout le Bagué. C’était un
+Bambara Kagorota, ou Kagoronké, ou simplement un Kagoro. Il avait trois
+fils : l’un d’eux, âgé d’environ cinquante-cinq ans, vint me voir et
+m’apporta un cabri et vingt-cinq œufs frais. Puis, le soir, mes hommes
+furent amplement pourvus de calebasses d’une nourriture qu’ils avaient
+baptisée du nom de _nouroucouti_, mot voulant dire, suivant eux, qu’il
+s’y trouvait de tout. Deux paniers de mil furent apportés pour les
+animaux.
+
+L’accueil du village fut cordial ; sur le premier moment, la curiosité
+l’emportant, nous fûmes entourés de tout ce que le village renfermait de
+femmes et d’enfants, et, quelque fatigante que fût cette curiosité, je
+ne m’en plaignais pas trop et je n’y apportais obstacle qu’autant que le
+voulait la sécurité de nos bagages. J’eus là l’occasion de faire
+quelques remarques. La première, c’est que tous les gens parlaient le
+bambara et le soninké, ce qui tient au mélange de ces deux races, qui
+forme la base de la population aussi bien dans le Kaarta que dans le
+Ségou et jusqu’aux montagnes de Kong. Dans tout ce vaste pays, ce sont
+elles qui peuplent tous les villages, tantôt séparées, tantôt mélangées,
+parlant tantôt une langue, tantôt l’autre, quelquefois les deux, et le
+seul mélange notable qu’elles aient en dehors est avec la race Peuhl,
+qu’on rencontre dans toute l’Afrique depuis l’Égypte jusqu’à l’Océan.
+
+[Illustration : Le baobab de Kouroundingkoto.]
+
+A Guettala j’aperçus pour la première fois depuis Koundian une autre
+coiffure que celle des Malinkés. Je parle de la coiffure des femmes, les
+hommes ayant tous la tête rasée depuis la conquête du pays par El Hadj.
+La coiffure des Malinkés, des Soninkés, des Khassonkés, et d’une partie
+des Bambaras, a pour trait distinctif un casque formé des cheveux
+relevés sur le sommet de la tête et nattés par-dessus des chiffons ;
+quelques différences dans la hauteur du casque, la manière de le
+terminer en arrière, d’arranger les cheveux des côtés sont les seules
+variantes[36]. Mais ici je trouvai une coiffure bien plus jolie et plus
+originale qui rappelait beaucoup la coiffure si coquette des Yoloffs.
+Ici, comme à Saint-Louis, les cheveux étaient enroulés en mille petites
+tresses tortillées qui tombaient tout autour de la tête.
+Malheureusement, si l’effet était joli, la propreté n’y gagnait pas ;
+ces tresses sont faites en miellant les cheveux ; on les graisse ensuite
+avec du beurre rance et de la poudre de charbon pour les noircir ; on se
+figure ce que cela peut devenir, avec la chaleur, la transpiration et la
+poussière, au bout de quelques jours. Car de pareilles coiffures ne se
+font guère qu’une fois tous les quinze jours au plus, et elles demandent
+souvent deux et trois jours de travail.
+
+Les habitants, à la vue de mes bagages, vinrent me solliciter pour que
+je leur vendisse quelque chose ; mais je refusai, car outre que je
+n’eusse pu vendre que contre du mil dont je n’avais pas besoin et qui
+est l’objet d’échange ou, si on veut, la monnaie du pays, je ne voulais
+pas défaire mes ballots. Je me contentai donc de donner quelques charges
+de poudre et quelques coudées de coton blanc, étoffe très-estimée,
+surtout des talibés, qui, sur les bords du Sénégal, avaient pris
+l’habitude de s’en vêtir et la préfèrent aux solides étoffes du pays.
+
+ 3 février 1864.
+
+Le lendemain, je passai deux villages dont on voyait les anciens tatas
+en ruines ; le premier était Koundianko, le second Sérouma, et vers dix
+heures et demie, je vins camper à Dindanco, dernier village du Bagué.
+C’était un village en paille de formation très-récente. J’appris que
+l’ancien village dont je voyais les ruines avait été détruit depuis
+trois mois par un incendie. Je fis faire la cuisine des hommes, mais je
+ne pus faire boire les animaux, n’ayant trouvé que très-peu d’eau dans
+un puits peu profond. Comme toujours, nous étions assaillis par les
+curieux, mais nous ne reçûmes pas le plus petit cadeau de vivres, malgré
+les palabres que Fahmahra faisait pour décider les habitants à recevoir
+le blanc d’El Hadj. Du reste, la chose ne m’étonna que médiocrement
+quand j’appris que le chef du village était un Diawandou[37].
+
+Bien que les environs fussent couverts d’arbres dans les branches
+desquels de nombreuses ruches avaient été placées, je ne vis pas de miel
+dans ce village, et aussitôt que nous fûmes reposés, nous nous mîmes en
+route.
+
+En quittant Dindanco, nous sortions du Bagué pour entrer dans le Kaarta-
+Biné, autre province du Kaarta, également peuplée en grande majorité par
+les Kagorotas.
+
+A peine quittions-nous le village, que nous rencontrâmes une bande de
+Diulas venant de Nioro et apportant des charges de sel gemme ou sel de
+Tichit. Comme on le sait, ce sel vient de la Sebkha d’Idjil, visitée par
+le capitaine Vincent, en 1860, dans son beau voyage à l’Adrar, et les
+Tichit, Maures sédentaires, vont le chercher et le transportent dans
+tout le Soudan, où ils le vendent à d’autres Diulas, la plupart
+Sarracolés (ou Soninkés), qui eux-mêmes le revendent. Ces pierres de sel
+gemme, que je voyais pour la première fois, avaient environ 0m,60 de
+long sur 0m,40 de large et 10 à 15 centimètres d’épaisseur : on les
+appelle _bafals_. Ces gens avaient appris que j’étais en route quand ils
+étaient à Nioro ; mais ils ne pouvaient pas croire que j’eusse
+réellement l’intention d’aller à Ségou, tant cette idée est profondément
+incrustée dans l’esprit des populations sénégambiennes qu’un blanc ne
+saurait vivre, dans l’Afrique, des ressources du pays. Ils me croyaient
+donc revenu sur mes pas, et grand fut leur étonnement de me rencontrer ;
+ils me comblèrent d’amitiés, me disant que tout le pays m’aimait, parce
+que j’allais trouver El Hadj, que c’était bien bon pour eux, qui
+pourraient alors voir les blancs quand je serais d’accord avec le
+marabout ; qu’ils avaient bien besoin des marchandises des blancs, mais
+qu’on les empêchait d’aller en acheter. Il est impossible de se faire
+une idée de la joie que j’éprouvais de rencontrer de pareilles
+dispositions. Cependant elle n’allait pas jusqu’au délire et je me
+refusai à l’accolade que ces braves gens voulurent me donner.
+
+[Illustration : Types et coiffures de Malinkés.]
+
+Plus tard nous rencontrâmes deux troupeaux de beaux bœufs que leurs
+maîtres allaient vendre au Bouré contre de l’or et des esclaves. Ce fait
+confirmait ce qu’on m’avait déjà dit de la sécurité de cette route par
+laquelle nous arrive le peu d’or du Bouré qui vient à nos comptoirs en
+passant par Nioro et quelquefois par Tichit, lorsque cet or (ce qui a
+lieu souvent) est donné aux Maures en payement de sel livré à Nioro.
+
+Notre route passa entre de petites collines élevées à peine de quelques
+mètres qui ne changent pas d’une manière notable l’aspect uniforme des
+plaines du pays.
+
+Parti à deux heures, à quatre heures et demie nous arrivions à Bambara-
+Mountan ; j’allai camper à 500 mètres à l’Est du village, seul endroit
+où je parvins à trouver une place propre ; ce n’est pas que les grands
+arbres manquent, mais au lieu de faire de leur abri des lieux de repos
+tenus propres, c’est l’endroit qu’on choisit pour remplacer les fosses
+d’aisances.
+
+A peine étais-je campé qu’on vint me trouver pour me faire changer de
+place, sous prétexte que l’eau était loin ; mais déjà les bagages
+étaient déchargés, je refusai. Pendant cette dernière marche, un de nos
+bœufs était tombé plusieurs fois, il ne pouvait plus suivre ; je le fis
+abattre. Il était très-maigre, mais il n’avait pas de maladie. Néanmoins
+la plupart des laptots se refusèrent à en manger ; l’abondance relative
+dans laquelle ils vivaient depuis notre entrée dans le Kaarta, les avait
+rendus difficiles. La nourriture qu’on leur donnait en abondance dans
+les villages et les chèvres que j’abattais chaque soir leur semblaient
+préférables, et ils laissèrent le bœuf. Bien que maintenant je trouve
+cela très-naturel, à cette époque je m’en affligeais ; je me demandais,
+si les mauvais jours arrivaient, comment je ferais avec des gens si
+difficiles. J’oubliais que le noir se plie facilement aux exigences de
+la vie ; prodigue dans l’abondance, il subit la faim assez facilement,
+et alors il mange tout ce qu’il trouve ; j’en ai eu souvent la preuve,
+et cependant je dois dire que nos noirs de Saint-Louis souffrent
+véritablement quand ils n’ont plus la nourriture de mil et de viande ou
+poisson à laquelle ils sont habitués depuis l’enfance.
+
+En somme, nous fûmes accueillis à Bambara-Mountan comme partout
+ailleurs ; on nous donna deux chèvres et du mil en abondance ; le
+village d’ailleurs en était riche et j’en vis un énorme monceau :
+c’était le mil d’El Hadj, l’impôt annuel de la dernière récolte.
+
+Nos hommes reçurent 20 calebasses de nourriture.
+
+Ce fut à ce village que je vis pour la première fois reparaître, depuis
+le Foula-Dougou, où j’en avais aperçu une forêt, le ronier. Il y en
+avait beaucoup hors du village, mais ils étaient trop élevés pour qu’on
+pût en avoir les fruits.
+
+Les noirs de ces pays ne les mangent que cuits quand le vent les abat.
+Ils ont alors une odeur de térebenthine très-marquée et qui suffit pour
+empester une maison ; leur couleur est jaune safran.
+
+Je remarquai aussi dans ce village quelques jeunes gens portant des
+cheveux longs tressés en petites nattes ; on me dit que c’étaient de
+Bambaras, mais on ajouta qu’ils étaient Soninkés d’origine.
+
+ 4 février 1864.
+
+Le 4 février, nous passâmes entre deux collines après lesquelles nous
+entrâmes dans des champs se succédant à de petits intervalles ; après
+deux heures et demie de marche, nous traversions le village de
+Namabougou. J’avais devancé mon escorte avec Fahmahra : je m’arrêtai
+quelques instants au _bentang_[38]. Le chef du village s’y trouvait ;
+c’était un vieillard entièrement blanchi par les années. Il s’éventait
+avec une queue de bœuf, mais n’articulait que des mots sans suite et
+incompréhensibles ; il était en enfance. Un peu au delà de ce village,
+nous apercevions quelques collines vers la gauche, sur lesquelles
+paissaient un troupeau de bœufs et un de chèvres. Quelque temps après
+nous campâmes à Touroumpo pour déjeuner. C’est un petit village de cases
+en paille au milieu duquel on avait réservé une belle place qui était
+munie d’un bentang.
+
+Nous allâmes nous placer au bord d’un marigot où il y avait beaucoup
+d’eau. La population était mélangée de Diawandous et de Bambaras. Le
+chef m’envoya une poule. Peu après Fahmahra reçut deux calebasses de
+lait ; il m’en donna une : cela nous fit grand plaisir, car en voyage le
+lait est la nourriture la plus saine, et certainement c’est au lait que
+j’ai dû de ne pas succomber. Depuis Koundian j’en étais privé, le pays
+n’ayant pas de bestiaux ; aussi nous lui fîmes honneur.
+
+[Illustration : Tierno Ousman et ses masseurs.]
+
+Les femmes vinrent aussi apporter du beurre à vendre pour de la
+verroterie : je n’avais pas le temps de déballer mes paquets, mais j’en
+eus assez pour les observer : c’étaient des Pouls Diawandous ; elles
+étaient en général jolies, coquettes et peu farouches. Après avoir fait
+boire les animaux et mangé au galop ce que nous avions apprêté, j’allais
+repartir quand on me dit qu’on nous préparait à manger. Je ne voulus pas
+priver mes hommes de ce surcroît de vivres ; j’attendis donc en me
+promenant un peu à travers les roniers qui s’élevaient en grand nombre
+et étaient chargés de fruits. Leur hauteur en ce lieu varie de 8 à 10
+mètres. J’aperçus également, à mon grand étonnement, des perroquets gris
+à queue rouge qui n’existent pas au Sénégal, mais qu’on trouve en grande
+quantité depuis le Gabon jusqu’à Sierra Leone, et même jusque dans le
+Rio Jéba.
+
+A deux heures et demie nous reprîmes notre route pendant une heure à
+l’Est, et nous arrivâmes à un très-grand village nommé Guémoukoura[39]
+dont on me parlait depuis notre départ de Makadiambougou comme d’une
+espèce de port de salut après lequel je devais voyager sans difficulté
+et dans l’abondance. De loin je fus agréablement surpris de voir un
+village dont les maisons bâties en terre étaient à terrasse (c’était le
+premier de ce genre que nous rencontrions) et dont quelques habitations
+semblaient avoir un étage.
+
+En approchant, je vis que les murailles étaient à moitié ruinées, que
+tout autour du village, au milieu des champs de coton et de tabac
+qu’entourent les puits, il y avait beaucoup de cases en paille, mais en
+somme c’était un grand village. Je devais y trouver un Tierno Ousman,
+chef, Toucouleur nommé par El Hadj, et j’espérais bon gîte et bon
+souper ; on va voir que je fus un peu désappointé.
+
+J’avais cherché tout autour du village une place un peu propre pour
+camper, et partout je n’avais trouvé que des immondices ; je m’arrêtai
+enfin sous un arbre, et je me disposais à y camper quand on vint me dire
+qu’on m’avait préparé deux cases en sécos ; je m’y rendis : elles
+étaient à 600 mètres au Nord du village ; j’y étais à peine que Tierno
+Ousman vint me présenter ses compliments. Il était orné d’un vaste
+turban, tenait à la main un chapelet de musulman à gros grains et
+marmottait des prières. Il était appuyé sur deux talibés qui semblaient
+le soutenir. C’était un tout jeune homme ; son air de cagot me déplut
+souverainement à première vue. Il s’assit tout d’abord fort à son aise
+dans notre case, puis on commença à lui masser les jambes et le dos : si
+son air m’avait déplu, en revanche ses manières musulmanes, grand genre,
+avaient fortement impressionné Samba Yoro, mon interprète ordinaire,
+qui, d’habitude très-timide en paroles, semblait paralysé. « C’est un
+grand marabout ! » me disait-il. Après une telle déclaration, tirez le
+rideau : tout est dit.
+
+Ousman ne tarda pas à me dire qu’il voyait que je n’avais besoin de
+rien, que j’avais des provisions, et autres phrases de mauvais augure
+quant au souper qu’il nous réservait. Des Diulas qui nous avaient
+accompagnés jusque-là devant nous quitter, Fahmahra m’avait conseillé de
+demander un guide pour nous conduire à Diangounté. Je demandai donc si
+on pourrait nous en donner un, et nous vendre un cheval dont le docteur
+avait besoin. On me promit le tout. La nuit vint, on n’avait même pas
+garni ma case de nattes pour me servir de lit ; j’en fis demander pour
+les hommes et pour moi. Après une longue attente je les reçus et en même
+temps mon souper composé d’une poule et de riz. Quant aux hommes, on ne
+leur envoya rien ; heureusement que nos provisions n’étaient pas encore
+épuisées. Je fis demander du mil pour les chevaux et les ânes ; après
+deux heures j’en reçus quelques moules[40], et je m’endormis très-peu
+satisfait du village et de son chef.
+
+[Décoration]
+
+
+[Note 31 : Sa superficie est d’environ trois mille lieues carrées
+(lieues de 4000 mèt.).]
+
+[Note 32 : Recevoir un individu, c’est le loger et surtout lui donner à
+souper.]
+
+[Note 33 : Le couscous et le riz sont les mets nationaux des Yoloffs ;
+le mafé et le lack-lallo ceux des Bambaras et des Malinkés ; le sanglé
+celui des Pouls et des Maures et d’une bonne partie des Soninkés.]
+
+[Note 34 : Malgré de nombreuses expériences, il est peu de noirs qui
+croient qu’une cartouche de munition suffise à chasser une balle au loin
+avec force.]
+
+[Note 35 : C’est, comme on le sait, le fruit du baobab.]
+
+[Note 36 : Cette coiffure se retrouve au Gabon.]
+
+[Note 37 : Diawandou, Peuhl d’origine, tisserand, la plupart du temps
+n’exerçant pas son métier et remplissant les fonctions d’homme de
+confiance ou premier domestique d’un chef. En général, ce sont des
+mendiants de premier ordre.]
+
+[Note 38 : Bentang de Mongo Park, Banancoro de Caillé, hangar destiné
+aux palabres.]
+
+[Note 39 : Guémou-Koura, le nouveau Guémou, pour le distinguer du Kemmou
+(Guémou) de Mongo Park, ancienne résidence d’un roi du Kaarta (Daisé).]
+
+[Note 40 : Moule, mesure d’environ quatre litres, variant un peu suivant
+les localités, mais ne dépassant jamais deux litres et cinq litres comme
+capacité extrême.]
+
+
+
+
+ CHAPITRE VI.
+
+Visite de Dandangoura, chef de Farabougou. — Ennuis et tracasseries. —
+On veut m’envoyer à Nioro. — J’ai gain de cause. — Suite du voyage. —
+Madiga. — Observations et latitude. — Fatigue et maladies. — Lac de
+Tinkaré. — Tinkaré. — Samba Yoro se blesse en tombant. — On m’offre des
+queues de girafes. — Arrivée à Diangounté. — Bon accueil à Diangounté. —
+Détails sur le pays. — Repos. — Un mot sur Raffenel et son voyage. — Les
+routes de Diangounté à Ségou.
+
+
+ 5 février 1864.
+
+Le 5 février je me réveillai après une mauvaise nuit ; je craignais, je
+ne savais pourquoi, de nouvelles entraves. De plus, je m’affaiblissais
+de jour en jour d’une façon bien notable. J’avais eu avec notre guide
+deux ou trois scènes, dont le motif avait été de ma part de garder mon
+autorité de chef de la bande, sur laquelle il voulait empiéter,
+s’opposant aux temps d’arrêt, voulant régler la marche, etc., etc. Or,
+comme je ne partais jamais sans m’être renseigné sur les villages que je
+devais trouver, sur leur distance, et cela jusqu’à deux et trois jours à
+l’avance, je ne voulais plus, une fois en route, qu’on vînt par caprice
+déranger ce que j’avais réglé. Ses velléités d’empiétement m’avaient
+irrité contre lui : en outre je constatais qu’il ne m’était que de très-
+peu d’utilité, maintenant que j’étais dans les pays dépendant du chef de
+Farabougou. C’était une bouche de plus, sans compter les quatre hommes
+qui l’accompagnaient, et nos provisions commençaient à diminuer. Toutes
+ces réflexions m’avaient assailli dans cette nuit d’insomnie, et je me
+trouvai au jour fort mal disposé.
+
+Vers sept heures, Tierno Ousman vint faire palabre. Il avait pris des
+dehors encore plus hypocrites que la veille. Il venait me dire qu’il
+fallait que j’allasse à Nioro trouver Mustafa, grand chef placé par El
+Hadj, qui pourrait m’aider à franchir la route de Ségou, qui était fort
+difficile et peu sûre par Diangounté. Ce n’était que quatre jours de
+retard, me disait-il.
+
+On peut se figurer l’effet que fit sur moi cette déclaration. Je le
+laissai causer une demi-heure, m’efforçant de rester calme. — Après
+tout, n’avais-je pas prévu ce qui arrivait ? — Quand il eut fini, je
+pris la parole et lui répondis que je n’avais rien à faire à Nioro, qui
+n’était pas sur ma route, que je n’étais pas venu pour voir Mustafa, que
+j’allais à Ségou, que j’étais parti parce que je croyais le pays soumis
+à El Hadj, que j’avais trouvé une première route fermée, que si la
+deuxième l’était, je n’en irais pas chercher une troisième, mais que je
+partirais pour Saint-Louis et non pour Nioro. — J’ajoutai que lui avais
+déjà demandé un guide pour Diangounté, que s’il ne m’en donnait pas je
+partirais quand même le lendemain, et que je me plaindrais à El Hadj de
+tous ces retards et de la mauvaise volonté qu’on nous aurait montrée.
+
+Il insista ; mais voyant que j’étais bien décidé, il se rabattit sur une
+autre proposition : c’était d’aller à Farabougou, où se trouvait un
+sofa[41] d’El Hadj, qui avait envoyé pour me saluer un homme qui
+assistait au palabre, et qu’on me présenta alors. Devant cette
+insistance, je laissai éclater ma mauvaise humeur, et je déclarai très-
+vivement que j’irais à Diangounté ou à Saint-Louis, et nulle part
+ailleurs.
+
+Quand il me vit si décidé, Ousman se prit à avoir peur de ce que je
+pourrais dire ; il devint plus doux, et me dit du ton le plus gracieux
+qu’il m’avait proposé cela pour m’être agréable, mais que je n’en ferais
+que ce que je voudrais, et que personne, à coup sûr, ne me
+contrarierait. Ce fut la fin de ce palabre. — A peine Ousman était-il
+parti, que Fahmahra vint me dire que j’avais bien fait, que l’on avait
+voulu m’éprouver, savoir si j’étais venu pour visiter le pays, ou si,
+sérieusement, je voulais voir El Hadj, en un mot, qu’on était venu me
+tendre un piége.
+
+Était-ce vrai ? Dans tous les cas, cela prouverait que chez les noirs la
+défiance, même la plus absurde, est tellement instinctive, qu’ils
+l’appliquent à tout le monde, sans exception, et en toute circonstance ;
+du reste, tous sont tellement menteurs, qu’on ne peut chez eux se fier à
+rien, et il n’est pas étonnant que la conscience de leur propre fausseté
+les ait rendus défiants.
+
+[Illustration : Dandangoura, chef de Farabougou.]
+
+A première vue, Tierno Ousman m’avait été antipathique ; plus je le
+connaissais, et plus il me déplaisait ; l’enthousiasme de nos laptots
+pour ce grand marabout, qui peut-être ne savait pas un mot d’arabe, mais
+qui marmottait si bien ses prières en défilant les grains du chapelet
+avec élégance, avait aussi un peu décru en voyant qu’ils ne recevaient
+plus le souper habituel, qui est presque une obligation envers les
+voyageurs, et qui n’avait que bien rarement manqué, même dans les
+villages les plus pauvres. — Boubakary Gnian surtout, Toucouleur dans
+toute la force du terme, c’est-à-dire effronté, ayant le verbe haut, la
+langue bien pendue, et se croyant l’égal de tout autre, était assez
+monté, et lorsque, après mon déjeuner, je reçus la visite de
+Dandangoura, le chef de l’arabougou, il s’offrit, prévoyant un orage, à
+me servir d’interprète. Il parlait, du reste, très-bien le toucouleur et
+le soninké, et par la suite, dans les occasions difficiles, ce fut lui
+en effet qui me servit d’interprète.
+
+Dandangoura était un gros homme, qui m’offrait pour la deuxième fois le
+spectacle curieux d’un captif chef. Laissé par El Hadj pour garder sa
+maison, touchant les impôts, et commandant les sofas, il jouissait d’une
+fortune qui lui attirait une foule de partisans, lui permettait
+d’acheter de nouveaux esclaves, des chevaux, des fusils, et mettait à sa
+disposition au gré de ses caprices jusqu’aux hommes libres, jusqu’aux
+tiers talibés qui ne trouvant pas chez eux ni chez leurs chefs pareil
+bien-être, venaient le chercher chez un esclave. Monté sur un magnifique
+cheval de haute taille et de race maure, suivi d’une vingtaine de
+cavaliers, et coiffé d’un fez rouge entouré d’un turban, Dandangoura
+portait pour vêtements le pantalon de Haoussa (son pays natal) à longues
+jambes étroites dans le bas, brodé sur les coutures, et le boubou lomas
+brodé de soie, sur un autre petit boubou, connu sous le nom de Turkey,
+qui est presque le vêtement national des Bambaras : Il était, bien
+entendu, accompagné de son griot, de son forgeron et d’un certain nombre
+de talibés. Il vint s’asseoir dans ma case accompagné de tout son monde,
+avec un sans-façon qui me déplut tout d’abord. La case était petite,
+nous y étions les uns sur les autres. La chaleur était étouffante,
+tellement, qu’il ne tarda pas à se débarrasser de son turban et que je
+vis qu’il ruisselait dessous. L’odeur de tous ces nègres devenait
+insupportable, et les discours que j’entendais n’étaient pas faits pour
+diminuer mon malaise et ma mauvaise humeur. Il commença par me dire
+qu’il fallait attendre qu’on allât rassembler une armée pour me
+conduire, parce que les chemins étaient mauvais. — Ma réponse fut la
+même qu’à Ousman : — Demain je partirai pour Diangounté ou pour Saint-
+Louis. — Croyant peut-être m’intimider, il me dit alors qu’il était sofa
+d’El Hadj, qu’il commandait le pays, et qu’il n’avait pas confiance,
+qu’il voulait voir si j’avais des lettres pour son maître. Je les lui
+montrai immédiatement ; mais comme il voulut les ouvrir, je me mis en
+colère comme je l’avais fait à Koundian en pareille occasion, et je
+déclarai que je ne le souffrirais pas, et que je saurais, au risque de
+ce qui pourrait arriver, me faire respecter. Cette contenance lui en
+imposa. Au fond, avec les noirs, c’est souvent celui qui parle le plus
+haut qui a raison. Il baissa de suite le ton et me dit que j’étais chez
+moi, que je ne ferais que ce qui me plairait ; qu’on ne me demandait pas
+cela pour m’ennuyer, mais dans mon intérêt, qu’on voudrait que j’allasse
+à Nioro trouver Mustaf (Mustafa), ou tout au moins que je restasse
+quelques jours à Farabougou. J’avais encore trop présentes à la mémoire
+les scènes de cadeaux de Koundian, pour aller me mettre entre les mains
+d’un sofa. Je fus donc ferme, et j’obtins gain de cause. Mais on ne
+levait pas la séance. Nous étions vingt-quatre dans une case de 3m,80 de
+diamètre. Je fis dire à Fahmahra que je le priais de faire évacuer la
+case, que je ne pouvais plus y tenir. Mais Dandangoura déclara qu’il
+était venu pour me voir, et qu’il resterait avec moi, et ce disant, il
+s’étendit sur ma natte sans plus de façons. J’avais bien envie de le
+chasser, et aujourd’hui pareille chose ne m’arriverait pas sans que je
+fisse sortir l’intrus à coups de bâton ; mais je m’étais promis de
+rester calme et de ne rien compromettre par la violence. Je lui dis donc
+que j’avais à écrire, et que s’il n’avait plus rien à me dire, je le
+priais de me rendre ma natte et de me laisser tranquille. Mais ce fut
+comme si j’avais parlé à un sourd, il ne bougea pas. Voyant cela, je me
+levai et j’allai me promener en plein soleil, lui disant que puisque je
+n’étais plus le maître chez moi, je lui laissais la case. J’allai
+examiner les chevaux, quelques-uns étaient très-beaux. Je cherchai à en
+marchander un, mais on m’en demanda la valeur de 40 pièces de guinée
+(plus de 900 francs) ou huit captifs. Il n’était pas possible d’accéder
+à un pareil prix, malgré tout mon désir de fournir un cheval au docteur
+qui se fatiguait beaucoup à âne. Après une longue discussion sur le
+prix, je rentrai dans la case, et voyant que Dandangoura et sa bande
+l’occupaient toujours, j’allai trouver Fahmahra et je lui dis que je me
+plaindrais à son maître. Presque aussitôt Dandangoura vint me dire lui-
+même que ma case était libre. Je le quittai sans lui répondre et je
+rentrai me reposer.
+
+Au fond, je n’étais pas dupe de tous ces politiques : ils s’étaient
+entendus comme larrons en foire pour m’extorquer des cadeaux, et ils
+venaient naïvement me dire : Je ne te demande rien, je n’ai pas besoin
+de cadeaux ; si tu m’en fais je les prendrai, mais je ne t’en demande
+pas. Puis, plus tard, voyant que je n’avais pas mordu à tous ses
+hameçons, Dandangoura me fit dire qu’il ne me demandait qu’un bonnet
+rouge. En toute autre occasion, je l’eusse accordé, car je savais
+combien les cadeaux donnent de prestige, mais j’étais vexé, tourmenté,
+agacé ; je refusai avec entêtement, et j’eus le plaisir de voir repartir
+Dandangoura les mains vides de mon bien. Seulement ne pouvant rien avoir
+de moi, il avait extorqué à Fahmahra son pistolet d’arçon.
+
+Le soir, j’eus une autre scène avec Tierno Ousman. Je lui reprochai
+vertement la réception qu’il me faisait et le menaçai de me plaindre à
+qui de droit. Il n’en fut que plus humble et employa toute son éloquence
+à me demander un bonnet rouge, de la poudre, du papier et des pierres à
+fusil. Je lui accordai le bonnet, un peu de poudre, mais je refusai le
+reste, et je lui rappelai le guide promis. Le lendemain matin, le guide
+n’étant pas arrivé, je fis charger les montures, décidé à partir quand
+même. Alors Ousman arriva ; je l’apostrophai vigoureusement par
+l’intermédiaire de Boubakar. Il répondit qu’il allait me chercher un
+homme et aussitôt il rentra dans le village.
+
+Vers sept heures trois quarts, ne voyant rien venir, je payai avec une
+pierre à fusil un homme pour me mettre dans la bonne route et je partis.
+Un quart d’heure après, Fahmahra m’amenait le guide ainsi qu’un marabout
+qui l’accompagnait.
+
+De Guémoukoura, nous relevions Farabougou et Nioro presque en alignement
+au Nord 18° Ouest, d’après la direction qu’on m’indiqua. Farabougou, que
+je n’ai pas vu, mais qu’un de mes hommes a visité bien plus tard, a un
+tata en pierres solidement construit ; il n’est guère qu’à huit lieues
+de Guémoukoura ; Nioro serait à une quarantaine de lieues, c’est-à-dire
+à quatre jours de marche.
+
+La plaine s’accidente à mesure qu’on remonte vers le Nord, le pays
+devient un peu plus boisé, on y voit bon nombre de figuiers sauvages et
+de roniers. Trois heures de marche nous conduisirent à Madiga, village
+riche en mil, mais composé de quelques pauvres cases en paille. J’étais
+rendu de fatigue en y arrivant, et considérant l’éloignement de Tinkaré,
+le premier village que je dusse rencontrer sur la route de Diangounté,
+je me décidai à y coucher. A midi, je pris la hauteur méridienne, et
+j’en déduisis 14° 22′ 15″ de latitude Nord ; ce qui me démontra, une
+fois que j’eus tracé ma route, que j’avais estimé trop peu de chemin
+depuis ma dernière observation[42].
+
+Le temps fut très-couvert toute la journée ; j’essayai d’acheter un
+cheval pour le docteur, mais je ne pus parvenir à conclure un marché.
+Nos forces s’en allaient sensiblement. Déthié-N’diaye, l’un de mes
+compagnons, était malade ; c’était un homme très-courageux, et s’il se
+plaignait, c’est qu’il souffrait beaucoup. Mamboye avait bien mal aux
+pieds, il ne pouvait plus conduire sa mule, qui elle-même était blessée
+au garot.
+
+Le soir, un petit Maure Tenoïjib, qui était berger du troupeau du
+village, vint m’apporter du lait et causer avec nous ; il m’amusa
+beaucoup ; mais comme je savais par expérience qu’un Maure ne fait pas
+un cadeau sans en attendre un en retour, je lui demandai ce qu’il
+voulait, et je finis par lui donner un petit couteau.
+
+ 7 février 1864.
+
+Le 7 février, au jour, quand je voulus repartir, on me dit qu’on ne
+pouvait pas faire lever notre dernier bœuf ; j’en fis présent au
+village, et la curée en fut faite immédiatement.
+
+Quatre heures de route nous conduisirent à un marigot que nous
+traversâmes, et peu après nous fûmes au bord d’un lac magnifique ; des
+myriades d’oiseaux blancs échassiers tranchaient sur la verdure et les
+hautes herbes ; moins de trois quarts d’heure après, nous étions à
+Tinkaré, village composé de quelques cases en paille et d’un tata en
+construction dans lequel nous allâmes nous loger.
+
+La pêche dans le lac est pour ce village une grande ressource. Le lac est
+très-poissonneux ; les indigènes font sécher les produits de leur pêche
+et vont les vendre assez loin. Mais dans ce moment il nous fut
+impossible de nous procurer du poisson frais ou sec.
+
+Le chef vint nous apporter trois poules et des niébés (haricots
+indigènes) pour les animaux. Tout le monde alla se reposer. Mamboye et
+Alioun allèrent à la chasse et nous rapportèrent trois pintades ; la
+nuit on donna onze calebasses de couscous aux hommes, et tout
+s’annonçait bien, n’eussent été les moustiques, lorsqu’on nous ramena
+Samba Yoro, qui, sorti du tata, était tombé dans un trou et s’était luxé
+légèrement le genou. Il fallut lui faire soutenir la jambe sur un
+coussin. Je lui donnai donc mon maigre matelas, et le lendemain, et
+pendant longtemps encore, il ne put continuer la route qu’à cheval ou à
+âne.
+
+ 8 février 1864.
+
+Le 8 février, je fus réveillé le matin par un lion qui était en chasse ;
+j’étais sorti un instant du village lorsque je l’entendis rugir près de
+moi ; il faisait à peine jour ; je me hâtai prudemment de rentrer. Le
+soir, des Maures vinrent m’apporter des queues de girafes à acheter, et
+me dirent qu’il y avait beaucoup de girafes dans cette région.
+
+Après trois heures et demie de marche nous arrivâmes à Dianghirté ;
+c’est ainsi qu’El Hadj a baptisé d’un mot du Coran, disent les noirs, le
+village de Diangounté, dont l’ancien nom ne sert plus que pour désigner
+le pays de Diangounté, dans lequel nous étions entrés.
+
+Je n’en repartis que le 10 février. Ici je recopie textuellement mes
+notes de route ; on verra combien fut cordiale la réception qu’on nous y
+fit.
+
+Peu d’instants après notre arrivée à Ghiangounté (ou Diangounté ou
+Dianghirté), Tierno Boubakar Sirey, qui est chef du grand village, est
+venu me trouver à cheval, suivi d’une foule de talibés, au milieu
+desquels étaient plusieurs individus parlant un peu le français, et
+entre autres un nommé Boubakar Diawara, de Saint-Louis, qui nous dit que
+sa femme, Maram Tiéo, était encore à Saint-Louis, ainsi que sa fille
+Roqué N’diaye, qui était bien connue de mes laptots comme une des jolies
+filles de l’île.
+
+Le palabre d’arrivée commença par le récit que nous fit Fahmhara, en
+toucouleur, de notre voyage depuis Koundian, et des raisons pour
+lesquelles nous passions à Dianghirté. Je pris la parole ensuite, et je
+me plaignis de l’insistance qu’on avait mise à me faire aller à Nioro.
+Alors Tierno Boubakar me répondit simplement que j’étais le bienvenu et
+qu’il ferait pour moi tout ce qu’il pourrait. Puis il répéta en bambara,
+au chef des Kagoros, nommé Lagui, ce qu’il venait d’apprendre, et celui-
+ci le répéta à haute voix à ses hommes, avec de courtes mais énergiques
+protestations en faveur d’El-Hadj et de ceux qui venaient vers lui.
+Ensuite ils allèrent s’entendre entre eux et me quittèrent.
+
+Tierno Boubakar Sirey est un vieux Toucouleur de Fouta Toro, un Torodo
+de la famille des Li. Lorsque El Hadj fonda une maison (comme on dit
+ici) sur les ruines du village pris aux Bambaras, après avoir tué Niéma
+Niénancoro Diam, leur chef, il en confia le commandement à Boubakar. Sa
+figure est avenante et ses traits sont empreints d’une grande
+bienveillance ; il nous plut tout d’abord, et ses actes n’ont pas
+démenti notre bonne opinion.
+
+Déjà le vieux Boubakar Diawara s’était établi notre compagnon ; il était
+venu m’apporter des œufs, des poules et des guertés (arachides,
+pistaches de terre).
+
+Peu après le palabre, les Bambaras vinrent nous construire deux cases en
+nattes. Le procédé est bien simple : on perce des trous de 30 à 40
+centimètres en terre, disposés en cercle ou en carré ; on y plante des
+piquets, dont l’extrémité est en forme de fourche ; on réunit ces
+diverses fourches par des bâtons plus ou moins droits, plus ou moins
+gros, toujours très-irréguliers, et on couvre le tout avec les sécos
+empilés sans beaucoup d’ordre ; quelques cordes en écorce d’arbre
+terminent et consolident le tout.
+
+Ces Bambaras travaillaient avec un désordre qui me frappa ; ils
+criaient, se disputaient. Personne ne conduisait l’ouvrage, ils
+faisaient, défaisaient, et malgré leur ardeur, une case fut très-longue
+à construire ; c’était bien l’image de leur vie et de celle des nègres
+en général : le désordre sous toutes ses formes !
+
+J’achetai alors un joli mouton pour 10 coudées de guinée, et deux
+bouteilles de beurre pour 6 coudées. Vers quatre heures, le chef nous
+envoya deux poules et du riz, en nous faisant dire que c’était pour
+notre souper seulement. Une heure après, il vint lui-même m’amener un
+jeune bœuf, grand comme un âne, s’excusant de donner un aussi petit bœuf
+en prétextant la rareté des bestiaux. Puis il me donna un énorme
+toulon[43] de mil pour les chevaux et les animaux porteurs, et me dit
+qu’on s’occupait du souper des hommes, et qu’il m’enverrait du lait le
+soir.
+
+En effet, à la nuit, mes hommes reçurent un plantureux couscous, et moi
+environ six litres de lait ; nous nagions d’autant plus dans
+l’abondance, que Fahmhara recevait de son côté des cadeaux. Le lendemain
+matin, j’étais à peine éveillé après une nuit réparatrice, que je reçus
+une calebasse de lait, et vers neuf heures du matin, le vieux Tierno
+vint me faire sa visite et m’apporta mon déjeuner, trois poules et une
+calebasse du riz du pays de très-belle qualité. Il amenait à la visite
+du docteur une foule de malades. Il serait trop long d’en faire
+l’énumération ; outre les maladies impossibles qu’ils vous décrivent, il
+y avait des blessés dont quelques-uns l’étaient depuis deux et trois
+ans, des ulcères, des ophthalmies, dyssenteries, maladies de peau, etc.
+Nous eussions aisément épuisé notre pharmacie, dont les ressources
+étaient nécessairement limitées. Il fallut compter, et s’il y eut
+beaucoup d’appelés, il y eut peu d’élus.
+
+La bonne nuit avait reposé tout le monde ; en entendant chanter les
+perdrix, nos chasseurs se mirent en marche, et telle est l’abondance de
+ce gibier, auquel les Bambaras, par exception, ne donnent pas la chasse,
+que sans quitter de vue le camp on en tua plusieurs très-belles.
+
+Le Diangounté, Ghiangounté de Raffenel, qui n’a pu y parvenir, est un
+pays qui fut toujours indépendant, bien que tributaire du Ségou, dont on
+le considérait comme une province ; il est peu étendu. De l’Est à
+l’Ouest, il n’y a que deux jours de marche pour le traverser, et moins
+que cela du Nord au Sud.
+
+Dianghirté, où je me trouvais, en était la seule ville importante. Sa
+situation géographique est assez remarquable : au Nord, à l’Ouest et au
+S. O. il est limité par le Kaarta, au N. E. par le Bakhounou, à l’Est
+par le Ségou, au S. E. par le Bélédougou, autre État tributaire du
+Ségou, et enfin au Sud par le Foula-Dougou, qui fut longtemps aussi
+tributaire du vaste empire du haut Niger.
+
+Je ne lui ai point vu d’autre industrie que celle de tous les pays
+noirs ; d’autres ressources que ses cultures de riz, mil, maïs,
+arachides, coton, indigo et haricots, quelques tomates, oignons, et le
+tabac (tancoro ou tamaka).
+
+Le village de Dianghirté, par endroits, est entouré de hautes
+murailles ; la porte principale était jadis surmontée d’un étage qui
+tombe en ruine ; le tata, somme toute, est mal entretenu. — 540 talibés
+et leurs familles habitent la ville, dans laquelle la construction la
+plus remarquable à l’extérieur est la maison d’El Hadj ; elle est en
+terre comme le reste du village, ornée de deux tours carrées très-bien
+entretenues ; certaines parties du tata et le haut des tours sont
+surmontés d’un ornement à dents ou festons, dans le genre mauresque. Les
+maisons ordinaires sont celles des anciens Bambaras du village,
+aujourd’hui relégués dans six petits villages en paille, aux environs et
+en vue, de manière à pouvoir être surveillés. Elles sont à toits en
+terrasse ; les portes en sont tellement basses, qu’il faut se plier en
+deux pour y entrer ; elles sont ogivales ; souvent l’intérieur de la
+case est plus bas que la rue. Si on réfléchit que tout cela n’est que de
+la boue sèche, on peut se figurer ce que cela doit devenir sous les
+pluies torrentielles de l’hivernage.
+
+[Illustration : Maison d’El Hadj, à Dianghirté.]
+
+Cependant, au moment où je le visitai, le village était assez propre ; à
+côté de la mosquée, sous un hangar couvert de cannes de mil, le chef du
+village et les principaux marabouts se livraient à la lecture du Coran,
+tandis que le tamsir corrigeait les feuilles d’un exemplaire de ce livre
+qu’il venait sans doute d’écrire.
+
+Bien entendu, je ne pus obtenir d’entrer dans la maison d’El Hadj. Je me
+souviens même de la singulière figure que fit le tamsir de l’endroit,
+auquel j’avais fait cadeau de quelques feuilles de papier, lorsque
+m’ayant invité à entrer chez lui je passai le premier, et que peu au
+courant des usages je pénétrai dans la cour où étaient les femmes, qui
+se sauvèrent en me voyant. Cette sauvagerie musulmane est une des
+innovations apportées par El Hadj dans les mœurs des Toucouleurs, et en
+général des Sénégaliens, dont les femmes ne se cachent jamais.
+
+A Dianghirté, j’étais à une journée à peine de Kandiari[44], que je
+relevai bien, à peu de chose près, dans la direction indiquée par
+Raffenel, qui, on le sait, ne put dépasser ce point et dut revenir sur
+ses pas. Il se croyait à trois journées de Ségou.
+
+Lorsque, dévoilant encore une des ruses dont il était victime depuis son
+entrée dans le Kaarta, il s’écrie : « Être parvenu au dernier village du
+Kaarta, à trois journées de marche de Ségou, à quinze de Tombouctou, et
+m’en retourner ainsi mystifié, bafoué, chassé par ces coquins ! » ce cri
+du cœur, qui révèle une des souffrances intimes du voyageur, nous émeut,
+car, comme lui plus tard, n’avons-nous pas été bafoué, trompé, dupé, et
+nous savons aussi bien que personne que la prudence, l’intelligence et
+l’énergie sont souvent en défaut ; mais cela ne doit pas nous empêcher
+de relever l’inexactitude de son appréciation de la distance de Ségou et
+de Tombouctou. Un seul coup d’œil sur sa carte fait voir que lorsqu’il
+la construisit il ne pouvait plus se faire d’illusions sur la distance
+véritable de Ségou, qui, sur sa carte, était à vol d’oiseau de plus de
+80 lieues.
+
+De plus, nous signalerons son erreur en longitude sur la position qu’il
+donne à Kaïndara, 10° 30′, c’est-à-dire un degré plus à l’Est que nous.
+Je pense que cette erreur doit être attribuée à une appréciation
+exagérée de la route estimée, qu’il pouvait à la rigueur corriger en
+latitude par des observations, mais non en longitude.
+
+Du reste, lorsqu’on constate qu’après être resté si longtemps dans le
+Kaarta, Raffenel n’a même pas pu se faire indiquer le nom des provinces
+de ce pays, on n’est pas étonné qu’il ait été induit en erreur dans les
+informations qu’il pouvait se procurer, tout en appréciant le mérite,
+l’énergie et la patience qu’il lui a fallu dépenser pour recueillir les
+nombreux renseignements qu’on lui doit.
+
+Mais laissons Diangounté et son bon vieux chef, et occupons-nous de
+notre départ. — Trois routes sont usitées pour se rendre de Diangounté à
+Ségou : l’une, la plus directe, entre presque de suite dans le
+Bélédougou, qu’elle traverse pour venir rentrer dans le Ségou, à Médina
+ou à Banamba. On m’en indiqua les villages, qui sont très-rapprochés les
+uns des autres, et souvent depuis j’ai pu vérifier l’exactitude des
+renseignements qu’on m’avait fournis. Cette route nous était fermée par
+la révolte du Bélédougou, révolte dont il n’était plus possible de
+douter, mais qui ne nous inquiétait pas beaucoup jusque-là, tout le
+reste du pays paraissant parfaitement soumis à El Hadj. Une autre route,
+celle que nous devions prendre, traversait le Diangounté de l’Ouest à
+l’Est, et entrait sur le territoire de Ségou par la province de
+Lambalaké, pour rejoindre la première route à Médina.
+
+Enfin, une troisième allait rejoindre à Hofara le Bakhounou, puis
+redescendant par Ouosébougou (Wasibou de Park), aboutissait au Lambalaké
+et à la deuxième route, à Toumboula.
+
+[Décoration]
+
+
+[Note 41 : Le sofa est un esclave guerrier, ou plus exactement un
+esclave mâle employé soigner les chevaux ou à accompagner son maître à
+la guerre.]
+
+[Note 42 : En pareil cas, après avoir tracé la route estimée, je la
+réduis à l’échelle voulue par la méthode graphique des carrés.]
+
+[Note 43 : Toulon, sac de cuir.]
+
+[Note 44 : Kandiari ou Kaïndara.]
+
+
+
+
+ CHAPITRE VII.
+
+Départ de Diangounté. — Les sauterelles. — Le Ba-Oulé du Niger. —
+Kalabala. — Fabougou. — Troupeau de bœufs des Pouls du Bakhounou. —
+Diongoye. — Digna. — Ouosébougou. — Nous commençons à souffrir de nos
+privations. — Traces d’éléphants. — De Diongoye à Gomintara. —
+Kénienébougou. — Fin du Diangounté. — Nous sommes dans le Ségou. — L’eau
+infecte de Tonéguéla. — Marigot de Samentara. — Babougou. — Commencement
+de travail. — Tiéfougoula. — Sa population. — Ses femmes. — Commencement
+des botoques. — Visite des Massassis de Guéméné. — Les Maures et leurs
+femmes. — Vol d’une baïonnette. — Médina. — Encore des voleurs. —
+Premiers bruits de guerre civile à Ségou. — Nécessité de marcher. —
+Arrivée à Toumboula.
+
+
+ 10 février 1864.
+
+Notre départ avait été fixé au 10 février au matin. En même temps qu’il
+me l’annonçait, Tierno Boubakar, en me promettant des guides, me faisait
+dire en secret que si j’avais un cadeau pour lui, il me priait de le lui
+faire à la nuit, sans quoi il serait obligé de le partager et qu’on le
+pillerait. Peut-être s’attendait-il à un beau cadeau ; mais fidèle à mon
+principe de très-peu donner, je lui envoyai une calotte de velours
+brodée d’or, du papier, un peu de poudre, et le tamsir vint à son tour
+me demander quelques feuilles de papier. Je fus frappé alors de la
+beauté d’une épée qu’il portait ; elle était très-vieille, mais elle
+avait dû être une arme de prix. La lame damasquinée était fort belle. La
+poignée était finement ciselée, et on voyait sur une des coquilles une
+tête d’empereur romain, triomphateur, d’une grande beauté.
+
+Plus tard, Tierno Boubakar, en me remerciant, me fit demander un boubou
+de coton blanc, que je m’empressai de lui donner. (Ce coton madapolam
+six quarts, c’est-à-dire 1m 50 de large, est le plus estimé.)
+
+Boubakar Djawara ne nous demanda qu’un peu de poudre ; sous ce rapport,
+j’étais bien fourni, je pus là, comme tout le long de la route, faire
+des générosités.
+
+Le 10 février, au matin, nous chargions les bagages. Enfin, nous allions
+nous diriger vers le Niger, auquel nous tournions le dos d’une manière
+inquiétante depuis quelque temps. Le petit repos avait remis tout le
+monde de bonne humeur, et on marchait vers l’Est le cœur content. Les
+guides se firent un peu attendre comme d’habitude. Boubakar-Cirey, à
+cheval, après avoir été les chercher, revint nous mettre en route. Il
+nous avait renforcés de trois talibés, dont un avait une lettre pour
+Ahmadou. En outre, ceux de Dinguiray, avec leurs esclaves en haillons,
+nous avaient rejoints, ainsi que deux hommes de Guémoukoura ; nous
+étions donc un peu en force en cas d’événement. Au moment de me quitter,
+le vieux Boubakar me donna une espèce de bénédiction musulmane en se
+crachant très-légèrement sur la main, et se la passant ensuite sur la
+figure. Nous nous mîmes en route à sept heures et demie. A neuf heures
+nous laissions le chemin de Bélégoudou sur notre droite. A dix heures
+vingt minutes nous traversions un lougan dépendant de Dianghirté, dont
+les arbres étaient littéralement couverts de sauterelles, qui, après en
+avoir dévoré les feuilles, semblaient s’attaquer aux écorces. Ces
+insectes, les mêmes qui exercent de si grands ravages en Algérie,
+véritable fléau des récoltes et dont la voracité est incroyable,
+faisaient, par leur vol et leurs mouvements continuels, un bruit
+analogue à celui de la grêle[45].
+
+Quelques instants après nous traversions un marigot qui, bien qu’à sec,
+avait un lit si marqué et si profond, qu’il me frappa tout de suite. Je
+demandai ce que c’était, et un Maure m’informa que ce cours d’eau
+allait, à la saison des pluies, tomber dans le Niger, en sillonnant le
+Bélédougou ; c’était donc, selon toute probabilité, le fameux Ba-Oulé,
+décrit par tous les donneurs de renseignements ; mais ce n’était à coup
+sûr pas une rivière. Quant au point où il entre dans le Niger, bien qu’à
+cette époque on m’eût dit qu’il allait tomber dans les environs de
+Bamakou, à Kégnioroba, plus tard, lorsque je remontai le Niger, ayant eu
+à traverser presque en face de Dina un immense marigot, qu’on me dit
+être le grand marigot du Bélédougou, j’ai été amené à conclure que
+c’était le même Ba-Oulé, d’autant plus qu’on m’affirmait qu’il n’y avait
+pas d’autres marigots dans le pays.
+
+[Illustration : Pl. III.
+
+ITINÉRAIRE du Voyage AU SOUDAN par E. MAGE
+
+Gravé par Erhard, rue Duguay-Trouin, 12.
+
+Paris. Imp. Fraillery 3. r. Fontanes.]
+
+Peu après nous longions le marigot et nous arrivions à Kalabala, village
+peu important, habité par des Bambaras. A côté des nouvelles cases en
+paille, on voyait les débris de l’ancien village ruiné, comme tout le
+pays, pendant la conquête ; on pouvait encore juger de la disposition
+des cases qui étaient en terre comme à Dianghirté, et souvent en sous-
+sol. Après le déjeuner, on se remit en route pour aller coucher à
+Fabougou, village en reconstruction sur le bord de l’une des branches du
+marigot. Nous y fûmes agréablement surpris par la vue d’un troupeau de
+deux à trois cents bœufs, appartenant à Sambouné Poul, chef de Hofara,
+ou plutôt à son fils Houka, nous dit-on, Sambouné étant mort. Les bœufs
+s’étaient précipités dans les flaques d’eau du marigot et les
+troublaient tellement, qu’il nous fut impossible d’avoir de l’eau
+propre. Les bergers qui vinrent nous voir offraient le type Peuhl dans
+toute sa pureté : nez aquilin, cheveux soyeux nattés, lèvres minces.
+
+Pour un peu de poudre nous nous procurâmes abondamment du lait, ce qui,
+joint à nos ressources et au souper du village, nous laissa encore dans
+l’abondance.
+
+ 11 février 1864.
+
+Le lendemain nous fîmes une petite marche jusqu’à Diongoye. Les Diulas
+qui marchaient avec nous depuis Kita nous y quittèrent, non sans me
+remercier de tout ce que j’avais fait pour eux. C’était bien peu de
+chose ; mais dans un pays où l’on ne fait rien pour rien, leur avoir
+prêté de temps à autre des ânes qui m’étaient inutiles, leur avoir donné
+place au gîte et quelques repas, c’était un grand service. Ils allaient
+au village de Digna que nous relevions au S 80° E. du compas, et qu’ils
+estimaient à un jour et demi, soit dix ou quinze lieues au plus.
+
+Pour arriver à Diongoye, nous avions quitté une branche du Ba-Oulé, qui
+remonte un peu plus au Nord, tandis que l’autre, restant à droite, passe
+après quelques détours, très-près de Dina ou Digna, village important,
+situé à l’Ouest et très-près d’Ouosébougou.
+
+Tout ce pays est peu accidenté ; il est inondé pendant les pluies par
+nombreuses places ; à chaque instant nous marchions sur des traces
+d’éléphants, dont les pas énormes semblaient attester la grosseur.
+J’appris, du reste, par la suite, que le Bélédougou en est très-peuplé,
+ainsi que le Bakhounou.
+
+Notre nuit fut assez mauvaise, je ne dormis pas ; en dépit de
+l’hospitalité que nous recevions, nous commencions à nous épuiser ;
+notre biscuit était presque fini, notre café n’existait plus depuis
+longtemps, notre sucre avait été terminé avant le café ; nous nous
+affaiblissions sensiblement, de telle sorte, qu’avant de me mettre en
+route, j’écrivis ces quelques lignes :
+
+« Passé la nuit sans sommeil, presque malade ; peu dîné hier ; il me
+faudra aller jusqu’à deux heures sans rien prendre. Si seulement j’avais
+un morceau de pain ! »
+
+Eh ! mon Dieu ! oui, un morceau de pain ; tel était mon _desideratum_
+alors, tel il a été souvent depuis. Ce sont là de ces souffrances peu
+appréciées mais qui sont terribles pour qui les subit.
+
+ 12 février 1864.
+
+Notre route de cette journée fut une des plus pénibles que nous eussions
+faite jusqu’alors. Partis à six heures, nous nous arrêtions à sept
+heures cinquante-cinq minutes, pour boire, au village de Kéninéebougou ;
+nous y trouvâmes un marais qui n’était en réalité que la deuxième
+branche du Ba-Oulé.
+
+Une fois partis de là, nous marchâmes sur la frontière du Bélédougou, en
+en relevant les montagnes et les villages un peu dans le Sud. A dix
+heures six minutes on me prévint que je n’étais plus dans le Diangounté,
+mais bien dans le Ségou. Cette nouvelle, que j’inscrivis aussitôt, ne
+pouvait me faire oublier ma souffrance. Nous marchions rapidement, la
+soif nous fatiguait ; à onze heures vingt minutes, nous trouvâmes les
+ruines du village de Tonéguéla ; dans un puits il y avait un peu d’eau
+croupie, infectée par des crapauds morts, et toute espèce d’horreurs.
+Telle était notre soif, que presque tout le monde but en se bouchant le
+nez. A une heure trente minutes, nous passions sur le flanc d’une
+colline ; un ruisseau, aujourd’hui à sec, l’avait sillonné ; on me dit
+que c’était le marigot de Samentara, qui, à la saison des pluies, va
+former un lac dans le Bakhounou.
+
+Plus nous avancions, plus le terrain s’accidentait. A deux heures nous
+rencontrâmes un troupeau de bœufs, conduit par des Peuhls, qui nous
+engagèrent fortement à nous défier du village. Nous passâmes alors,
+marchant un peu plus serrés, entre deux collines, et à quatre heures
+quatre minutes, nous étions à Gomintara, rendus de fatigue et de soif.
+Un mouton, que nous emmenions, était à demi mort ; il avait fallu le
+placer sur une mule ; on le saigna sans retard ; je crois qu’il n’eût
+pas vécu une heure.
+
+Si nous n’eûmes pas à nous plaindre du village, nous reçûmes une assez
+maigre hospitalité. Le chef me donna une poule. Heureusement, Fahmahra
+eut un peu de lait, qu’il partagea avec nous. Quant à tous nos animaux,
+un petit panier de haricots en cosses fut leur maigre pitance. Aussi, le
+lendemain, après avoir observé la hauteur méridienne, dont je déduisis
+14° 26′ 30″ de latitude Nord, je fis charger les bêtes et me décidai à
+aller tenter la fortune à Babougou, en passant par Coroula et laissant
+Oualitera à notre gauche. Le village paraissait si peu bien disposé,
+qu’il ne nous fournit même pas de guides. Plus nous avancions, plus le
+pays s’accidentait. Aux plaines du Kaarta et du Diangounté, succédait
+une contrée plus boisée, des ravines rompaient la monotonie, de temps en
+temps un rocher perçait le sol. Autour des villages, la culture du tabac
+devenait plus abondante ; mais quoique notant toutes ces remarques, j’y
+étais peu sensible, je n’avais qu’une idée : marcher, marcher quand
+même, pour arriver au Niger, avant que les forces me trahissent.
+
+ 13 et 14 février 1864.
+
+Nous fûmes un peu mieux reçus à Babougou. Fahmahra vint me prévenir
+qu’il approchait du village dans lequel il était né et il me demandait
+un boubou et un pantalon pour y arriver mieux vêtu. Fahmahra était un
+Soninké qui avait habité Saint-Louis quelque temps comme tailleur nègre.
+Il se confectionna le tout avec l’étoffe que je lui donnai, en une
+soirée. Le 14, en quittant ce village, je remarquai des poteries mieux
+faites, des fours à fondre le fer, des cultures plus soignées que celles
+que nous avions vues jusqu’alors ; c’est que j’allais entrer
+véritablement au milieu de cette population mélangée de Soninkés et
+Bambaras, gens dévoués à la tâche, âpres au gain, rudes à la peine,
+vivant dans le Lambalaké, le Fadougou, ces provinces de Ségou si
+fécondes et si industrieuses, avant que la guerre les eût changées en un
+désert, où les populations ne sont plus que comme des îlots perdus dans
+un vaste océan.
+
+Ces pays fournissent à l’Afrique occidentale une bonne partie de ces
+colporteurs de marchandises qui, connus sous le nom de Diulas (mot
+soninké qui prouve suffisamment leur origine), contribuent au
+développement du commerce sur une si grande échelle.
+
+Partout où je passais, après avoir reçu l’hospitalité, je faisais un
+petit cadeau de poudre ou de quelque bagatelle ; c’était bien peu, mais
+j’aurais pu ne rien faire. Sans doute il y eut des mécontents, mais n’y
+en a-t-il pas toujours, et un secret instinct me disait de réserver mes
+marchandises, de ménager mes ressources. A cette époque je comptais
+bien, une fois arrivé au Niger, renouveler la tentative de Mongo Park,
+m’embarquer sur le fleuve et descendre jusqu’au golfe du Bénin ; je me
+disais que j’aurais alors besoin de toutes mes ressources, qu’elles
+seraient même insuffisantes. Aussi, malgré la fatigue, malgré les
+souffrances, je pressais la marche, je ne voulais pas m’arrêter, et je
+me remis sur-le-champ en marche pour Tiéfougoula.
+
+Quatre heures m’y conduisirent ; un peu avant d’y arriver je passai un
+petit village en terre dont les maisons étaient à terrasse. On le nomme
+Ardani. En dehors du tata, il y avait des cases en paille habitées par
+des Peuhls. Les _Lougans_ étant très-étendus, nous ne nous y arrêtâmes
+pas et allâmes camper à côté de Tiéfougoula.
+
+C’est un grand village à tata, entouré d’un immense goupouilli ou
+village en paille ; au pied d’une petite montagne, située au N. E., on
+voyait un autre village de Peuhls dont les huttes en paille ont toujours
+un aspect misérable. Un grand nombre de bestiaux, quelques bœufs et
+chevaux, nous frappèrent tout d’abord les yeux.
+
+La population était en grande majorité composée de Soninkés qui
+habitaient seuls le tata. En dehors de cette race, il y avait affluence
+de Peuhls et de Maures. Ces derniers n’étaient là qu’en passant et
+trafiquaient de leur sel.
+
+Bien que Sarracolés pur sang et parlant le soninké, les gens du village
+avaient en partie adopté l’usage de se déchirer la joue de trois
+coupures, s’étendant de la tempe au menton, ce qui est, on le sait, le
+blason des Bambaras ; de plus, ils portaient presque tous la botoque
+dans la cloison nasale. C’est un anneau fendu, d’or, de cuivre ou même
+de cire, que l’on serre après l’avoir passé par un trou pratiqué dans la
+cloison nasale, absolument comme ceux dont sont percées les oreilles des
+négresses. C’est affreux, mais on y tient dans le pays, et les Soninkés
+ont adopté cet usage barbare, qui semble, du reste, avec quelques
+modifications, régner dans tout le Soudan central depuis les chaînes de
+Kong jusqu’à Tombouctou, depuis l’Adamawa jusqu’au bassin du Sénégal, où
+cette coutume heureusement n’a pas pénétré.
+
+Notre campement fut aussitôt envahi par une foule proportionnelle à la
+grande population du village. On nous apportait à vendre, pour quelques
+verroteries, des oignons magnifiques, des tomates d’Europe (je veux dire
+de l’espèce d’Europe), du lait, du beurre.
+
+[Illustration : Jeune fille soninké.]
+
+Je m’occupais tranquillement du dîner qu’on nous préparait quand on vint
+m’annoncer la visite d’un Massassi de Guéméné.
+
+J’appris alors que tous les Massassis du Kaarta qui n’avaient pas été
+tués par El Hadj ou qui ne s’étaient pas réfugiés dans le Khasso et le
+Bondou, sous la protection de nos alliés, avaient été internés dans le
+village de Guéméné, qui n’était guère à plus de trois heures dans le
+Sud.
+
+Deux beaux noirs, offrant ce type remarquable des Massassis, le seul
+type existant dans la race bambara, dit Raffenel, se présentèrent alors
+avec une aisance singulière. Beaux hommes comme toute cette famille, qui
+doit peut-être à ses nombreux croisements avec les Peulhs, ses qualités
+physiques, ils étaient vêtus d’un boubou lomas noir, c’est-à-dire d’une
+étoffe fine, fabriquée dans le pays et teinte de l’indigo le plus
+foncé ; un turban appelé tamba sembé s’enroulait sur leur tête ; des
+cordons de soie rouge, apportés par les Maures, soutenaient leur poire à
+poudre et leur cartouchière ; un sabre suspendu à une espèce de bretelle
+jetée sur l’épaule et un fusil à deux coups tenu à la main, tel était
+l’accoutrement de ces gens qui, je le répète, me frappèrent tout d’abord
+par leurs bonnes manières. Ils parlaient à voix basse, très-
+convenablement, contrairement aux Bambaras, qui crient à se faire
+entendre de tous les sourds de la terre et qui gesticulent encore bien
+davantage.
+
+Ils me dirent que leurs pères, ayant entendu que deux blancs étaient
+dans le pays, les envoyaient au-devant de moi pour me saluer, et
+m’offrir des secours pour traverser le pays ; que le Bélédougou était
+révolté et que son armée était près de Toumboula, village par lequel
+nous devions passer ; qu’il fallait venir chez eux où je serais en toute
+sécurité, qu’ils rassembleraient une armée pour me conduire, que de tout
+temps leur famille avait été l’amie des blancs, qu’ils avaient reçu
+Raffenel et qu’ils me recevraient de même. Il faut avouer que c’était
+peu tentant.
+
+Je refusai en les remerciant, mais je leur dis qu’allant à Ségou trouver
+El Hadj, sous la conduite de ses talibés, je ne pouvais que m’en
+rapporter à eux et que je continuerais le chemin que nous avions décidé
+de prendre.
+
+Peu après cette visite, le chef du village vint m’amener un superbe bœuf
+au pelage gris ; c’est ce qu’il me donnait pour mon souper, s’excusant
+de faire aussi peu.
+
+Je fis immédiatement tuer le bœuf et, selon l’usage malinké et bambara,
+je renvoyai au chef sa part : une jambe de devant avec deux ou trois
+côtes entières. C’est une bizarrerie, qu’ils préfèrent la jambe de
+devant à celle de derrière qui est plus grosse et de meilleure qualité ;
+mais enfin c’est la coutume. Je fis ensuite quelques cadeaux de viande
+et ne gardai que les deux quartiers de l’arrière pour faire de la viande
+séchée. Du reste, je voulus remercier ce brave homme de sa bonne
+réception, et après avoir consulté Fahmahra sur ce qui pourrait lui être
+agréable, je lui fis présent d’un boubou et d’un toubé[46], environ 10
+mètres d’étoffes, et il fut enchanté.
+
+Le 15 février, après une nuit très-froide[47], notre camp fut assailli
+de nouveau par tous les curieux ; il vaut presque autant dire par tout
+le village, et, de plus, par les plus insupportables visiteurs, par les
+Maures et Mauresques.
+
+J’appris alors qu’il y avait près de là un camp de Lacklall (tribu
+maure). Comme toujours, les Maures se montraient insolents et
+mendiants ; les noirs les craignent et ont pour eux un respect
+instinctif, en un mot ils subissent leur ascendant. Ceux auxquels nous
+avions affaire offraient le type arabe assez pur, il y en avait même de
+très-beaux. Parmi leurs femmes qui se drapaient fièrement dans la guinée
+à demi usée, il y avait deux ou trois jolies créatures, mais qui, sans
+doute, étaient déjà à l’engrais, car l’embonpoint déformait leur taille.
+
+Sans l’influence extraordinaire du public, aucun lieu n’eût été mieux
+choisi que Tiéfougoula pour se reposer. Nous y étions dans l’abondance,
+mais les Maures m’exaspéraient ; depuis mon voyage au Tagant je les ai
+pris en horreur, et ici, encore, je les trouvai ce qu’ils sont partout :
+voleurs !
+
+Depuis trois mois que nous étions en pays de nègres, rien ne nous avait
+été volé. Là, au moment où, après avoir observé la latitude de 14° 22′
+46″ Nord, je fis charger les bagages pour aller coucher à Médina, il
+nous manqua une baïonnette. Je fis prévenir le chef du village, qui me
+répondit sans hésiter : « Ce sont les Maures ; veille bien à tes
+bagages, car sans cela ils t’enlèveront tout ! »
+
+ 15 février 1864.
+
+Il n’y avait rien à faire, nous nous mîmes en route.
+
+On me fit d’abord remonter au Nord jusqu’à Sébindinkilé, petit village
+qui touche presque au grand village de Guigué (Bambaras). Après cela,
+nous inclinâmes au S. E. ; et à 4 heures 39 minutes nous arrivâmes à
+Médina, assez grand village soninké. Fahmara se rendit chez le chef, qui
+me fit prévenir de bien veiller à mes affaires, parce qu’il y avait
+beaucoup de voleurs, et pour me montrer combien ils étaient adroits, il
+me dit qu’ils avaient pillé jusqu’à des Maures de passage auxquels ils
+avaient enlevé une pierre de sel et un fusil. C’était le cas de dire : A
+voleur, voleur et demi. Quant à moi, en présence d’aussi adroits
+coquins, il n’y avait pas à balancer, et je me décidai à mettre un
+factionnaire et à tenir tout le monde à l’écart, chose plus facile à
+imaginer qu’à faire exécuter au milieu d’une foule semblable. La nuit
+arriva sans qu’on m’envoyât rien pour mon souper ; mais on apporta,
+selon l’habitude des Bambaras, du lack lallo[48] aux hommes. Le soir les
+Peuhls envoyèrent du lait à Fahmhara, qui m’en donna un peu ; ce fut
+tout ce que je reçus au village.
+
+En revanche nous apprîmes une nouvelle inquiétante dont je ne pouvais
+encore pressentir la gravité. On disait qu’Ahmadou, roi de Ségou, avait
+brûlé le village de Sansandig. Ce bruit, qui révélait des troubles à
+Ségou même, et ne tendait à rien moins qu’à faire voir que la principale
+ville du pays était révoltée contre le roi, était en partie démenti ;
+mais quand je demandais des explications on m’induisait en erreur et il
+m’était impossible alors de démêler la véritable position du pays. Du
+reste, quand je l’eusse su, toute tentative pour revenir sur mes pas
+m’eût fait abandonner de mes guides, et je n’aurais pas passé vingt-
+quatre heures sans être pillé, attaché et transporté à Ségou comme
+espion.
+
+ 16 février 1864.
+
+Il fallait donc marcher en avant et cacher quand même nos inquiétudes. A
+6 heures 59 minutes, le 16, nous reprenions notre route. Nous passions
+le grand village de Marena, où, m’étant arrêté quelques minutes, je fus
+entouré par une foule énorme. Derrière ce village je vis quelques
+marais, puis je passai Sansankoura sans m’y arrêter autrement que pour
+prendre le relèvement du village de Diankébougou, que je laissais à ma
+gauche, et à 9 heures j’arrivai en vue de Toumboula, très-grand village,
+construit près de dunes de sable. La brise était forte et soulevait une
+poussière intense. Nous campâmes. Dans le village on battait le tabala,
+tout le monde était sur notre passage ou sur le toit des cases et sur
+les murs de la ville pour nous voir défiler. Il n’y avait là que de
+bonnes figures pour nous. La muraille, bien soignée, était, dans tout
+son pourtour, surmontée d’ornements dans le style mauresque. Des bœufs,
+des chevaux attestaient la prospérité. Pauvres gens ! j’étais loin de
+penser que deux ans après je les verrais ruinés, en proie à la misère, à
+la famine, ayant passé par toutes les horreurs d’une guerre civile, et
+lorsque le vieux chef vint me voir et m’amener un jeune bœuf, j’étais
+loin de penser qu’à Ségou je le retrouverais malheureux, retenu comme
+moi, plus misérable que moi, que je lui rendrais des services et que
+nous reprendrions ensemble le chemin de nos foyers.
+
+Ce village était Toumboula.
+
+[Décoration]
+
+
+[Note 45 : Bien souvent depuis, à Ségou, je les ai vus passer en nuage
+non interrompu depuis le coucher du soleil jusqu’à la nuit obscure, se
+dirigeant vers l’Est.]
+
+[Note 46 : Toubé, pantalon.]
+
+[Note 47 : Le thermomètre avait marqué au soir 9° centigrades.]
+
+[Note 48 : Lack lallo, farine de mil bouillie en pâte très-épaisse,
+accompagnée d’un coulis d’aloo ou de lallo, de viande séchée ou poisson
+séché. Les amateurs prétendent que pour que ce soit bon, il faut que la
+viande ou le poisson soient très-avancés. Le lallo est la feuille du
+baobab séchée et pilée.]
+
+
+
+
+ CHAPITRE VIII.
+
+Toumboula. — Badara Tunkara. — Le Lambalaké. — Tikoura. — Bembougou. —
+Barsafé. — Marconnah. — Ouakha ou Ouakharou. — Les roniers et leurs
+fruits. — Les Foular. — Masoso ou Soso. — Un cadavre Moroubougou. —
+Craintes des Bambaras. — Médina. — Nous rejoignons une caravane. —
+Marche en colonne. — Une attaque. — Article de journal sur cette
+attaque. — Comment les bruits se transportent en Afrique. — Arrivée à
+Banamba. — Pluie anormale.
+
+
+Toumboula, le nom du village dans lequel nous venions d’entrer, n’est
+porté sur aucune carte, et je n’en avais jamais entendu parler. Mes
+noirs m’affirmèrent qu’ils le connaissaient de nom, et au fait la chose
+n’a pas lieu de me surprendre, puisque c’était un village soninké, dans
+lequel plus de la moitié peut-être des habitants âgés avaient fréquenté
+des comptoirs français et anglais, et avaient dû y porter le nom de leur
+village. A Koundian j’avais été reconnu par un Sarracolé Diula, qui
+avait passé plusieurs années dans la Cazamance et m’avait vu chez M.
+Jules Rapé, lorsque je commandais _le Griffon_, en station dans cette
+rivière ; la même chose eût parfaitement pu m’arriver à Toumboula.
+Néanmoins, je ne pus m’empêcher de penser que si dans les comptoirs on
+faisait subir à chaque caravane qui arrive un interrogatoire sur son
+lieu de départ, sa marche, le lieu de naissance de ses hommes et leur
+lieu de domicile, on aurait ramassé depuis longues années des
+renseignements précieux qui me manquaient totalement. Et, certes, ce ne
+serait pas chose difficile ; dans les comptoirs on a de longues heures
+de loisirs, c’est même en partie l’ennui de l’inaction qui cause le plus
+de morts. Une telle étude profiterait à la science, serait utile à la
+colonie et salutaire aux personnes qui en seraient chargées. Quant aux
+interrogés, le plus mince cadeau après l’interrogatoire les
+indemniserait de leur perte de temps et les renverrait contents.
+
+On me dit aussitôt que le chef de ce village avait été placé là par El
+Hadj, qu’il lui était dévoué, que c’était un grand marabout, et qu’il se
+nommait Badara Tunkara. Ce dernier nom est un nom de famille très-
+répandu et très-estimé chez les Soninkés, et par lequel on salue les
+individus qui le portent, absolument comme les Bakiris, qu’on appelle
+Bakiris, pour leur faire honneur, et comme les Djawara.
+
+Fahmahra alla prévenir Badara de mon arrivée. Il répondit de suite qu’il
+allait venir me voir. J’étais campé assez loin du village, sous le seul
+arbre qu’il y eût dans toute la plaine, destinée aux cultures.
+
+Malgré son âge, il ne tarda pas à arriver, entouré d’une foule qui
+paraissait avoir le plus profond respect pour lui. Il avait un burnous
+noir, brodé d’or, par-dessus les vêtements du pays ; un bonnet rouge et
+un turban blanc très-étroit. Il me frappa sur-le-champ par sa bonne
+figure et sa ressemblance frappante avec Amat-N’diaye An, le tamsir[49]
+de Saint-Louis. Il nous reçut avec effusion, me dit qu’il avait été
+longtemps à Sierra Leone, qu’il connaissait les blancs, les aimait, et
+en terminant il me donna un joli jeune bœuf pour mon déjeuner. Il aurait
+bien voulu que je restasse à son village, il me demandait à acheter de
+la guinée et m’apportait une belle _tamba sembé_[50] en échange. Mais
+j’avais décidé d’aller coucher à Marconnah, je ne me laissai pas tenter.
+Je fis un présent au chef, le remerciai, m’excusai de ne pas tuer le
+bœuf dans son village, et dès que hommes et animaux eurent mangé et bu,
+je repris ma route.
+
+Le docteur avait été assailli par les malades, mais il n’avait pu donner
+de soins et de médicaments qu’au frère du chef du village, atteint d’une
+ophthalmie assez grave. Du reste, la poussière était tellement intense,
+qu’il y avait de quoi causer des ophthalmies à tout le monde ; je mis
+mes lunettes de voyage, mais au bout de quelques instants je n’y voyais
+plus du tout, les verres étaient couverts de poussière ; nous mangions
+du sable, nous en buvions ; bref, je quittai Toumboula sans regrets ;
+malgré l’hospitalité de son chef.
+
+Ce village était actuellement le chef-lieu du Lambalaké, petite province
+très-fertile, habitée par les Soninkés, qui, par leur travail, ont su y
+apporter une industrie et du bien-être. C’est de ce pays et du Fadougou,
+que nous allions bientôt traverser, que sortent les Lomas noirs[51] et
+les tamba sembés les plus estimés et les mieux teints.
+
+En quittant Toumboula, nous arrivâmes bientôt à Tikoura, village garni
+d’un tata bien ornementé, bien entretenu, puis nous passâmes Bembougou
+et Barsafé, ruinés tous deux, et nous arrivâmes à Marconnah. Cette route
+de trois heures avait sillonné un beau pays accidenté, couvert d’une
+belle végétation, au milieu de laquelle apparaissaient quelques roniers.
+Un peu avant d’arriver au village, nous traversâmes un petit plateau de
+roches : c’était le premier que nous rencontrions depuis longtemps.
+
+Marconnah était un grand village garni d’un tata ; là, comme à Tikoura,
+je fus frappé de la culture du tabac, très-soignée et faite sur une
+grande échelle. J’appris que c’était un objet de commerce important,
+qu’on en transportait des ballots sur les marchés du Djoliba (Niger). Il
+y en avait différentes variétés, mais je n’eus pas le temps de les
+examiner ; notre marche était si rapide, que dans nos haltes nous avions
+déjà trop affaire de remettre nos notes en écriture lisible, de faire le
+tracé de la route et de répondre aux palabres. Toute autre étude, tout
+autre travail eût été impossible ; je me trouvais surchargé, et bien
+souvent pour faire mon lever en route, pour le mettre au net, en
+arrivant, il m’a fallu faire appel à toute ma volonté et à toutes mes
+forces.
+
+Fahmahra avait dans ce village un frère, qui vint me saluer avec le
+chef, et tous deux tentèrent de me décider à passer la journée du
+lendemain à Marconnah. Je refusai énergiquement, malgré la mauvaise
+humeur de Fahmahra qui aurait désiré se reposer chez les siens, chose
+bien naturelle du reste. On m’envoya alors deux chèvres, et comme
+j’avais abondamment de viande, je fis porter au chef les deux épaules du
+bœuf qu’on m’avait donné à Toumboula.
+
+ 17 février 1864.
+
+[Illustration : Palmier ronier.]
+
+
+Le 17 au jour je fis charger ; je voulais me rendre à Soso dans la
+journée, et on m’avait prévenu que la marche serait longue. Au moment de
+partir, Fahmahra n’était pas là. Je me mis en route sans lui, sous la
+conduite d’un guide fourni par le village. Nous descendîmes de la
+colline sur laquelle est le village, puis nous passâmes à Niarébougou,
+petit tata ; nous laissions sur la gauche Boïla, assez grand village, me
+dit-on.
+
+Nous entrâmes alors dans une forêt de roniers magnifiques ; à huit
+heures, nous passions le village de Moniocourou, ruine au Sud de
+laquelle était situé, à environ quinze cents mètres, le village de
+Yoromé, et à 8 heures 55 minutes nous étions à Ouakha ou Ouakharou,
+village placé au milieu d’une plaine de toute beauté, parsemée de
+roniers chargés de nombreux régimes de fruits encore frais. Le guide me
+voyant m’arrêter pour attendre Fahmahra, me dit que si nous nous
+arrêtions un seul instant, nous coucherions dans les broussailles, vu
+qu’en continuant, nous arriverions à peine à destination avant le
+coucher du soleil. Fatigués comme nous l’étions tous, hommes et animaux,
+il n’y avait pas moyen de faire cette marche. Cela me contraria outre
+mesure ; je fis néanmoins décharger les bagages ; les animaux n’avaient
+presque pas mangé la veille, je me décidai à les laisser reposer.
+Fahmahra arriva alors et je l’apostrophai pour m’avoir trompé sur la
+distance et m’avoir fait attendre. Il se fâcha à son tour, ce qui me
+calma tout de suite ; je lui dis de se taire, que ce n’était qu’un jour
+perdu. Dès que nous fûmes installés sous un arbre magnifique, Samba Yoro
+me demanda à couper des rones. Je ne m’y opposai pas et il escalada un
+des plus petits roniers, car nous en avions autour de nous qui
+mesuraient trente mètres de hauteur sous les branches. Mais aussitôt
+qu’il commença à abattre les fruits, les gens du village voulurent s’y
+opposer. C’était d’autant plus regrettable que les fruits étaient juste
+mûrs à point ; le lait qui plus tard devait être amande était encore
+liquide et frais, c’était très-bon et au moins aussi sucré que le lait
+de coco. Mais Fahmahra, qui, pas plus que les gens du village, n’avait
+jamais mangé de rones fraîches, en ayant goûté, cette fois, et les ayant
+trouvées très-bonnes, se mit à se disputer avec les gens du village,
+disant que ces arbres étaient au bon Dieu, que ce n’étaient pas eux qui
+les avaient plantés et qu’ils n’avaient pas le droit d’empêcher
+quelqu’un d’en manger. Force nous resta et nous abattîmes une centaine
+de rones. Ce qu’il y eut de plus curieux, c’est que les gens du village,
+s’étant hasardés à en goûter, se mirent de la partie, si bien que tous
+les roniers accessibles furent dépouillés. Je suis sûr qu’on se
+rappellera longtemps notre passage dans ces lieux, où nous avons révélé
+une nourriture succulente à côté de laquelle les habitants vivaient
+depuis des siècles sans songer à en essayer, attendant l’époque où le
+fruit tombe ; alors, au lieu d’avoir un goût exquis, il ne sent plus que
+la térébenthine, et au lieu d’une crème n’offre qu’une amande
+filandreuse et jaune.
+
+Il y avait beaucoup de Peuhls dans ce pays ; on les désignait sous le
+nom de Foular ; ils n’offraient pas de traits remarquables, mais avaient
+une taille très-élancée ; leurs visages, si ce n’est qu’ils étaient
+exempts de coupures, se rapprochaient assez du type des races soninké et
+bambara, avec lesquelles ils devaient être très-mélangés.
+
+Le chef me fit cadeau d’un cabri, il donna un repas abondant de couscous
+aux hommes ; aussi, au moment du départ, je lui envoyai six coudées de
+guinée.
+
+[Illustration : Forêt de roniers.]
+
+ 18 février 1864.
+
+Le 18 au jour, nous reprîmes la route par un temps brumeux ; nous
+marchions lentement malgré nous, nos deux maigres chevaux nous portaient
+à peine, les ânes étaient tous blessés. Les mules, qui avaient plus
+souvent jeûné qu’il n’était raisonnable, traînaient un peu la jambe ; en
+somme, tout le monde sentait le besoin d’arriver. Heureusement nous
+étions dans la route, comme disaient les noirs, nous n’avions plus de
+broussailles à traverser, le chemin était net, bien battu, bien tracé.
+Ce pays était assez arrosé de marigots dans lesquels nous trouvions de
+l’eau. Nous franchîmes trois villages détruits. Ce sont : Soumbounko,
+Coro et Tominkoro ; nous relevâmes un petit village nommé Coséla vers
+neuf heures vingt-sept minutes ; il nous restait au Sud 30° Ouest.
+Pendant cette route qui sillonne un pays magnifique, au milieu de forêts
+de roniers aux troncs séculaires, dont quelques-uns dépassaient tout ce
+que j’avais vu jusqu’alors et devaient bien atteindre quarante mètres de
+haut, nous rejoignîmes deux caravanes portant des ballots de coton au
+marché de Yamina ; c’étaient des gens de cette ville même, qui étaient
+venus acheter ce coton dans le pays de Fadougou où nous étions. Ce pays
+est habité par les Soninkés et Bambaras ; mais, au contraire du
+Lambalaké, c’est l’idiome bambara qui l’emporte. Autrefois cette
+province dépendait du chef de Damfa ou Dampa ; il portait le titre de
+roi et commandait spécialement à la province de Damfari. Déjà de
+nombreux individus s’étaient joints à nous. Avec cette caravane que nous
+rejoignions, nous formions une bande très-respectable. Il est vrai que
+j’ignore jusqu’à quel point j’eusse pu compter sur le courage des
+hommes ; mais à cette époque, je ne savais pas à quoi m’en tenir. Aussi
+je cheminais sans autre préoccupation que celle d’arriver à Yamina et au
+Niger. A Toumboula, on nous disait que nous étions à trois jours de
+marche, et voilà qu’à Masoso nous étions encore à trois jours. Le Niger
+fuyait-il devant nous ?
+
+Soso ou Masoso, où j’arrivais, avait un grand tata ; les cases en terre,
+à toits en terrasse, avaient, comme la muraille, de trois à quatre
+mètres de haut. Le temps était resté brumeux, le pays avait un aspect
+triste ; du reste, la végétation était moins belle, l’aspect moins
+pittoresque. Il n’y avait plus de roniers que de loin en loin. Quelques
+cailcédras étaient les arbres les plus remarquables de la plaine. A
+notre misère venait s’en ajouter une autre : le sel que nous avions un
+peu gaspillé nous manquait. Heureusement, quelques malades qui venaient
+se faire soigner par le docteur lui en apportèrent un peu, car c’est un
+triste régal que de la cuisine sans sel.
+
+ 19 février 1864.
+
+Le lendemain, 19, nous allâmes déjeuner à Moroubougou, village situé par
+13° 50′ 38″ de latitude Nord observée. Un seul petit village nommé
+Kanébabougou nous en séparait ; en trois heures et demie nous franchîmes
+la distance. Un peu avant d’y arriver, nous rencontrâmes sur la route un
+cadavre fraîchement tué. Les vautours ou tout autre animal avaient
+enlevé une de ses joues, mais il n’était pas encore en putréfaction, la
+tête était posée sur un bras ployé, le corps était à demi retourné, le
+dos en l’air et l’autre bras s’étendant par terre. La mort n’avait pas
+dû être instantanée.
+
+En arrivant à Moroubougou, on pressa les gens du village de questions,
+car la vue de ce cadavre constatant qu’il y avait eu lutte en cet
+endroit, terrifiait un peu mon escorte et malheureusement confirmait
+tristement les bruits de guerre auxquels, jusqu’ici, j’avais donné peu
+d’importance.
+
+On nous dit qu’une bande de Diulas avait été attaquée par des révoltés
+du Bélédougou et qu’en se défendant ils avaient tué un de leurs
+agresseurs, mais que les révoltés couraient le pays, les cernaient,
+faisaient des razias et les empêchaient même d’aller dans leurs champs
+récolter les arachides qui étaient encore en terre ; que quelques jours
+auparavant ils avaient enlevé une jeune fille du village.
+
+Ceci devenait grave, mais c’était une raison de plus pour marcher. Car
+si on eût entendu dire que j’étais en route, certainement on eût tenté
+de me dévaliser et peut-être de me prendre. Or, avec nos chevaux nous
+étions dans l’impossibilité de nous sauver, et d’ailleurs la perspective
+d’une lutte, sans m’effrayer, ne me souriait pas. Le caractère de ma
+mission était essentiellement pacifique et, à moins d’y être forcé, je
+ne voulais pas sortir de mon rôle.
+
+A deux heures, je me remis donc en marche et j’allai coucher à Médina,
+grand village reconstruit depuis peu. Au moment où nous arrivions, une
+caravane de coton et d’esclaves en partait pour profiter de la nuit.
+Souvent mes guides m’avaient offert de marcher la nuit, alléguant qu’il
+y aurait moins de fatigue, qu’on courrait moins de dangers. Mais je
+tenais trop à bien faire le lever de la route pour y consentir, et puis,
+si on ne dort pas la nuit on se fatigue beaucoup ; d’ailleurs, il faut
+bien dormir quelquefois, et le jour il n’y a pas moyen d’y songer. Nous
+étions arrivés à trois heures cinquante minutes. La caravane qui allait
+partir remit son départ au lendemain pour faire route avec nous. Je
+profitai des quelques heures qui restaient avant la nuit pour visiter le
+tour du village ; en somme, les craintes de ces braves gens me
+semblaient très-exagérées ; ils disaient qu’on me poursuivait, que je
+serais certainement attaqué, et Fahmahra n’était pas à son aise.
+
+[Illustration : Près de Moroubougou.]
+
+Le village de Médina avait dû être fort grand ; le nouveau tata
+n’occupait guère que la moitié de l’ancienne superficie. On voyait
+encore les cases en paille qui avaient formé le premier germe du nouveau
+village. Je vis là pour la première fois chez les noirs des briques
+fabriquées régulièrement. On dispose pour les faire une bande de terre
+glaise bien pétrie, on l’unit, on la rogne des deux côtés parallèlement,
+puis on y fait des séparations de manière à former des carreaux plats de
+20 à 30 centimètres de côté, sur 10 d’épaisseur, qu’on laisse sécher au
+soleil. C’est avec ces matériaux que les Soninkés construisent leurs
+murailles en employant, pour maçonner ces briques, de la terre gâchée
+avec de l’eau, et en crépissant avec une espèce de pisé, composé de
+terre, qu’on laisse détremper pendant un mois, souvent plus, avec de la
+paille, de l’urine de cheval, des crottins et toutes les ordures du
+village.
+
+Nous examinions avec le docteur cette briqueterie primitive en
+fredonnant un air de je ne sais trop quel opéra, lorsqu’un noir qui
+passait, m’entendant chanter, resta tellement ébahi que je partis d’un
+éclat de rire qui le stupéfia encore davantage. Je laisse à penser à
+ceux qui connaissent les idées des noirs sur la musique les commentaires
+dont nous dûmes être l’objet. Ils se demandèrent si nous étions des
+griots, gens auxquels seuls est réservé l’état de musicien, classe
+adulée mais méprisée, sorte de bouffons dont on rit, qu’on emploie et
+qui vous extorque de l’argent ; mais que m’importait leur opinion ! La
+figure de ce brave noir m’est restée gravée dans la mémoire, et souvent
+ce souvenir m’a fait bien rire.
+
+ 20 février 1864.
+
+Le 20 février, au moment de nous remettre en route, un satala[52], plein
+de lait, que nous avions gardé de la veille pour le matin, me manquait.
+J’accusai d’abord les gens du village, mais au moment où nous repartions
+on retrouva, à dix pas du camp, le satala vide qui avait été jeté dans
+les broussailles. Cela déroutait un peu mes soupçons ; un habitant du
+village n’eût pas probablement laissé le satala, à moins que ce ne fût
+un enfant poussé par la gourmandise. D’un autre côté, un homme de mon
+escorte avait veillé toute la nuit et, à moins d’admettre qu’il eût lui-
+même cédé à la tentation, on ne pouvait guère comprendre comment on
+était venu sous son nez enlever ce satala. Quoi qu’il en soit, nous
+fûmes obligés de partir à jeun.
+
+Partis à six heures trente minutes, à sept heures cinquante-cinq minutes
+nous passions Nananfarannah, petit village de huttes en paille ; à huit
+heures quarante-cinq minutes nous passâmes le village de Touta. A notre
+approche tout le monde s’était renfermé, on ne voyait personne. Nous
+étions plus de cent cinquante, et il était évident que l’aspect de cette
+troupe avait effrayé, et cependant quinze hommes bien résolus eussent eu
+bon marché de nous tous, chargés et encombrés de bagages, d’ânes, et la
+plupart mal armés. Nous suivîmes un chemin bien net, on marchait avec
+précaution, il y avait des éclaireurs, on recommandait de faire silence.
+Tout à coup la tête de colonne s’arrêta ; elle avait rencontré des pas,
+entendu des voix. L’armée de Bélédougou devait être là, disaient-ils. Je
+me mis à rire de la terreur que cela causa, mais cependant il était
+prudent de se mettre en garde ; aussi, pendant que tout le monde se
+rassemblait, je visitai mes armes, je recommandai aux hommes d’entraver
+les animaux dès qu’ils entendraient le premier coup de fusil, et, autant
+que possible, de les attacher à un arbre par leur collier ; puis
+j’attendis auprès d’eux les événements. Tout à coup notre suite se
+précipita sur la gauche de la route, j’entendis des cris dont quelques-
+uns me navrèrent, mais je ne bougeai pas d’à côté de mes hommes.
+Quelques minutes après on ramenait trois captifs, un homme et deux
+femmes. C’étaient, disait-on, des Bambaras révoltés qui fuyaient dans le
+Bélédougou. Les malheureux, attachés solidement par les bras derrière le
+dos, étaient dépouillés de tout vêtement, et ce ne fut que plus tard
+qu’on consentit à leur rendre quelques lambeaux pour se couvrir ; ils
+étaient de bonne prise pour le moment. Une jeune fille et un jeune
+garçon avaient échappé en courant et on ne les avait pas poursuivis.
+Telle avait été cette expédition qui, dans les propos des noirs transmis
+jusqu’à Saint-Louis, avait pris de telles proportions, que je trouve
+dans un article de journal qui annonce mon arrivée sur les bords du
+Niger la relation suivante de ce fait :
+
+« Nouvelles de M. Mage. — On a reçu à Saint-Louis la lettre suivante de
+M. le capitaine Faliu, commandant de Bakel :
+
+« Bakel, 5 avril. — Deux Toucouleurs arrivés hier au soir de Ségou
+donnent les nouvelles suivantes : pendant qu’ils étaient encore à Ségou,
+dans le mois de février, MM. Mage et Quintin sont arrivés dans cette
+ville[53] et ont été parfaitement reçus par les fils d’El Hadj Omar qui
+y règne ; ils faisaient leurs préparatifs de départ pour se rendre à
+Hamdou Allah, capitale du Macina, où se trouvait El Hadj Omar.
+
+« Dans le cours de son voyage de Koundian à Ségou, M. Mage avait été
+attaqué par des pillards ; mais grâce à son escorte, aidée par un
+renfort que lui avait donné Boubakar Cirey, chef du Diangounté, il avait
+mis ces malfaiteurs en déroute et leur avait fait deux prisonniers qu’il
+avait remis au fils d’El Hadj Omar, etc., etc.[54]. »
+
+Voilà comme on raconte l’histoire en Afrique ! Eh bien, non, et je m’en
+félicite, je n’étais pour rien dans cette aventure, je n’avais contribué
+en rien à réduire en esclavage trois pauvres êtres, dont deux étaient
+déjà vieux, qui fuyaient la tyrannie de leurs conquérants et allaient se
+réfugier chez leurs frères. On me donnait un beau rôle, mais je préfère
+y renoncer en faveur de la vérité.
+
+Le soir de ce même jour nous arrivâmes à Banamba, le plus grand village
+que j’eusse encore vu. Alors les craintes se calmèrent ; l’avant-garde
+fut ralliée par l’arrière-garde, et nous entrâmes presque en triomphe :
+nous avions fait une expédition et nous ramenions des captifs.
+
+A Banamba nous campâmes sous des hangars situés près de la porte de la
+ville et servant au marché qui se tient chaque semaine. Le village,
+entouré d’un tata de six mètres, au moins, de haut, est situé près d’une
+petite montagne. La population peut comprendre au moins quinze cents
+hommes, ce qui la porte à près de huit à neuf mille âmes. Nous ne
+tardâmes pas à être entourés par une foule tellement compacte que nous
+étions refoulés sous nos hangars. Le premier rang était formé d’enfants
+et d’hommes accroupis, et derrière venaient les femmes ; ils étaient
+bien tranquilles, les yeux fixés sur nous. Ces braves gens n’avaient
+jamais vu un blanc, et leur curiosité était bien naturelle, mais ils
+interceptaient l’air et nous étouffions.
+
+[Illustration : Un enfant de Banamba.]
+
+Fahmahra était allé chercher le chef ; à son retour, je me plaignis de
+cet empressement ; sans plus de façon, il attrapa la bride de son cheval
+et se mit à frapper à tour de bras sur la foule, qui se bouscula,
+s’ouvrant devant lui comme par enchantement, mais qui revint bientôt.
+
+Banamba est un village de Soninkés. Le chef était allé dans un village
+voisin, y chercher l’impôt du mil, pour Ahmadou. En son absence, deux
+notables du village vinrent me souhaiter la bienvenue et tentèrent en
+vain d’éloigner la foule. Peu après, le chef revint en personne de son
+excursion et n’eut pas plus de succès. La foule s’éloignait à sa voix,
+puis revenait bientôt. Je pris alors un moyen héroïque, je les aspergeai
+d’eau. Mes hommes allaient en chercher aux puits du village, qui avaient
+neuf brasses de profondeur, et je la leur jetais à la figure. Les noirs
+craignent l’eau autant que les chats ; par ce moyen j’obtins un peu de
+tranquillité. Dans une ville d’Europe, et même au Sénégal, un étranger
+qui agirait ainsi serait écharpé. Là-bas, personne ne songea à s’en
+formaliser, et j’y gagnai peut-être en considération[55].
+
+Quelques instants après que le chef m’eut quitté, je reçus un mouton
+gras avec une calebasse de riz pour mon souper, du bois pour le faire
+cuire et deux grandes calebasses de mil pour mes animaux. Ce mil
+m’arrivait à point. Les chevaux surtout étaient sur les dents. Depuis
+Dianghirté le docteur montait Farabanco, qui tenait encore, mais mon
+cheval n’allait plus ; quoique encore assez gras, il buttait à chaque
+pas, et trois fois dans la journée il était tombé sur les genoux. Une
+fois il n’avait pu se relever.
+
+Le soir, une grande discussion s’entama entre Fahmahra et les Diulas qui
+étaient venus avec nous, au sujet des captifs. Ces derniers voulaient
+les vendre sans retard et faire le partage après avoir retiré la part
+d’Ahmadou[56]. Fahmahra s’y opposait et voulait conduire les captifs à
+Ahmadou, qui déciderait de ce qu’on devrait en faire. Avec la nuit, la
+brume se changea en petite pluie qui bientôt traversa le toit de notre
+hangar. De crainte de voir nos marchandises et notre couscous avariés,
+je les fis couvrir avec les tentes et couvertures et nous passâmes la
+nuit sans dormir. Je n’étais pas préparé à la pluie ; c’est presque un
+phénomène anormal, en cette saison, et cependant, ainsi que je le
+vérifiai, trois ans durant, il se reproduit chaque année au moins une
+fois, de décembre à janvier et quelquefois jusqu’en février. Le
+lendemain tout était trempé, et quelque pressé que je fusse de me mettre
+en route avant qu’il n’arrivât quelque complication de la part des
+Bambaras du Bélédougou, il fallut nous sécher et surtout sécher les
+bagages. Je profitai de ce délai pour aller voir le village.
+
+Les rues sont larges mais sinueuses ; les maisons n’ont qu’un rez-de-
+chaussée à terrasse, elles ont des portes par lesquelles on peut entrer
+debout ; ce sont les premières que je rencontre ainsi faites. Dans
+l’intérieur des cours on voit quelques cases en paille. Quelques petites
+places semblent le siége de petits marchés, généralement ombragés par un
+arbre. Dans un coin, sous un Karité[57] (Shea-Ché ou Cé en bambara), je
+vois confectionner des espèces de galettes en farine de mil cuites, au
+beurre de Karité et connues dans le pays sous le nom de _momies_ ; j’eus
+la curiosité d’en goûter. J’en trempai dans du lait. Quand on a faim,
+cela passe ; mais le goût en est bien rance et la pâte bien aigre. Une
+poterie en forme d’écuelle faisait office de poële ; une petite cuiller
+en fer, plate et ressemblant à une spatule, servait à retourner cette
+galette et à mettre le beurre qu’on garde dans une petite calebasse et
+qu’on ne prodigue pas, bien que, pour mon compte, je trouvasse qu’il y
+en eût encore trop. C’est là tout ce que je vis du village à cause de
+l’heure matinale et du temps de pluie, qui faisait rester tout le monde
+dans les cases.
+
+Quant à la plaine qui entoure le village, elle est magnifique : de
+distance en distance des baobabs monstrueux et des cailcédras
+l’ombragent un peu, mais en somme elle est dénudée de haute végétation
+par les cultures qui s’étendent à perte de vue.
+
+Dans tout le village, il n’y avait plus un bœuf, mais de nombreux veaux.
+Je demandai où était le troupeau ; celui-là encore avait été enlevé par
+les Bambaras révoltés du Bélédougou, qui avaient pillé ce village afin
+de l’entraîner dans la révolte.
+
+[Décoration]
+
+
+[Note 49 : Chef de la religion musulmane.]
+
+[Note 50 : Tamba sembé, écharpe de 2m à 2m 50 de long, garnie de
+franges, tissée en coton et teinte en indigo très-foncé.]
+
+[Note 51 : Lomas en général désigne une étoffe teinte d’indigo foncé
+presque noir.]
+
+[Note 52 : Satala, vase en fer-blanc ou en tout autre métal, destiné aux
+ablutions des musulmans, mais servant aussi de marmite à l’occasion.
+C’était le cas pour nous.]
+
+[Note 53 : Arrivé à Ségou-Sikoro le 28 février.]
+
+[Note 54 : Extrait du _Moniteur du Sénégal_.]
+
+[Note 55 : Je remarquai parmi la foule un enfant dont la tête avait un
+développement prodigieux en arrière. Cela dépassait tout ce que j’avais
+vu jusqu’alors, et j’en pris à la hâte un croquis, page 168.]
+
+[Note 56 : Ahmadou a un cinquième sur tout ce qui est pris par ses
+talibés.]
+
+[Note 57 : Karité, arbre à beurre. Fruit du Bassia Parkii.]
+
+
+
+
+ CHAPITRE IX.
+
+Départ de Banamba. — Difia. — Sikolo. — Le terrain s’abaisse. — Dioni. —
+Kéréwané. — Encore une mauvaise nuit. — Bassabougou. — Bokhola. — Tamtam
+de guerre. — Morébougou. — Le Doubalel. — On dit Yamina révolté. —
+Arrivée à Yamina. — Aspect du Niger.
+
+
+ 21 février 1864.
+
+A neuf heures, en voyant le temps s’éclaircir, je me décidai à partir et
+je fis charger rapidement les bêtes. Fahmahra se disputait toujours pour
+les captifs faits la veille ; aussi je le laissai et, conduit par le
+guide, je m’acheminai vers Difia. Au moment du départ, le chef de
+Banamba vint me dire adieu. Je m’aperçus alors que je partais sans lui
+avoir rien donné ; mais, ne voulant pas défaire les charges, je lui dis
+d’envoyer quelqu’un, que je lui donnerais un bonnet rouge à la première
+station. En effet, en arrivant à Difia, je fis ouvrir une cantine
+destinée aux marchandises et donnai à son captif qui m’avait suivi un
+bonnet rouge. J’étais déjà entouré de la plus grande partie du village ;
+c’étaient des Soninkés dont quelques-uns avaient vu des blancs à la
+côte. Ils me sollicitèrent très-vivement de rester dans leur village.
+Peut-être était-ce par intérêt et dans l’espoir d’un cadeau, mais peut-
+être aussi par un sentiment de bienveillance instinctif à tous les noirs
+qui ont vécu au milieu des blancs et qui, en général, en gardent bon
+souvenir ; mais je fus sourd à ces prières et je continuai ma route vers
+Sikolo, où je fus rejoint par Fahmahra, qui avait gagné son procès.
+L’homme pris avait été relâché : après mûr examen, on avait reconnu
+qu’il était d’un village soumis ; quant aux femmes, il les ramenait ;
+elles appartenaient au village qui avait pillé les bœufs de Banamba et
+étaient par conséquent de bonne prise.
+
+Sikolo est un village bambara. J’allai boire aux puits ; ils avaient
+douze mètres de profondeur et étaient en dehors du village. A l’Est de
+Sikolo on trouve le petit village de Kounama, habité par des Soninkés.
+Le frère de Fahmahra (frère à la mode du pays) y habitait ; il était
+venu pour le voir. A partir de Banamba, nous avions été en plaine, mais
+après Sikolo le terrain s’inclinait et nous descendions visiblement.
+L’horizon était très-étendu ; il devenait donc probable qu’entre le
+Niger et nous il n’y avait pas de montagnes.
+
+Bientôt nous descendîmes sur un plateau inférieur de six mètres à celui
+sur lequel nous nous trouvions, et cela par un saut très-brusque ; une
+heure après, nous fîmes un second saut de même hauteur, et peu après
+nous passions le village de Dioni, où les puits n’avaient qu’un mètre et
+demi de profondeur. C’était un village bambara. Sans nous y arrêter,
+nous continuâmes à marcher et, à cinq heures dix minutes, nous campions
+à Kéréwané, village soninké. Nous nous installâmes le long du tata. Les
+puits étaient à l’intérieur du village ; ils avaient deux mètres et demi
+de profondeur, l’extérieur était fort sale. A quelques pas de notre
+campement était un goupouilli assez vaste.
+
+Par prudence nous avions dû aller camper sous les murs du village. Le
+seul souper qu’on m’envoya fut une calebasse de lait aigre. J’étais déjà
+malade de fatigue, je ne me soutenais que par la volonté, et cette nuit
+fut une nouvelle épreuve. Les chiens hurlèrent tout le temps, et au
+petit jour, dans le goupouilli, on alluma de grands feux, à la lueur
+desquels l’école des enfants commença. Quand on sait ce que c’est qu’une
+école musulmane, on comprend qu’il n’y pas moyen de dormir. Une
+quarantaine d’enfants récitent, en lisant à voix haute et d’un ton
+nasillard, de l’arabe que leur marabout a écrit sur une planchette. Cela
+n’est pas fait pour bercer. J’étais littéralement épuisé au jour, mais
+j’avais enfin la certitude d’arriver le soir au Niger, et cette pensée
+me soutenait.
+
+[Illustration : Pl. IV.
+
+ITINÉRAIRE du Voyage AU SOUDAN par E. MAGE
+
+Gravé par Erhard, rue Duguay-Trouin, 12.
+
+Paris. Imp. Fraillery 3. r. Fontanes.]
+
+ 22 février 1864.
+
+A six heures vingt minutes je repartais ; à sept heures nous passions
+une ruine, à sept heures trente-cinq, un petit village nommé
+Bassabougou, où nous nous arrêtâmes cinq minutes, et nous continuâmes
+vers Bokhola. Nous marchions avec précaution, des cavaliers partaient en
+éclaireurs. Fahmahra, craignant une attaque, m’avait demandé de la
+poudre ; nous ne nous éloignions pas les uns des autres. En approchant
+de Bokhola, dès qu’on découvrit le village, on vit battre le tamtam de
+guerre. Quelques hommes, en armes et en costume de guerre, parés de
+leurs gris-gris, étaient près du tabala, dehors, à côté de la porte du
+village. On nous recevait en branle-bas de combat. Ce fait suffisait à
+peindre la disposition des esprits. Nos avant-gardes leur crièrent :
+_« Kanaké ! kanaké ! »_ (Ce n’est pas bien !) et, comme nous continuions
+à avancer en file, ils virent qu’ils s’étaient trompés et que nous ne
+venions pas les attaquer. Néanmoins, si le tamtam cessa de battre, ils
+ne nous reçurent pas sans défiance, et c’est à peine s’ils voulurent
+nous donner à boire. Leur armement ne me paraissait pas bien terrible ;
+ils avaient, outre quelques lances, trois ou quatre mauvais fusils près
+desquels étaient des morceaux de bois enflammés pour mettre le feu à la
+poudre, les batteries ne fonctionnant plus ; c’est tout ce que je vis.
+Nous continuâmes et allâmes camper à Morébougou pour déjeuner.
+
+[Illustration : Le Doubalel de Morébougou.]
+
+C’était un village bambara, remarquable par un doubalel (arbre
+magnifique, sorte de liane à racines prenantes, toujours vert) de la
+plus grande beauté ; son panache, immense dôme de verdure, était soutenu
+par une cinquantaine de colonnes formées par les racines descendant du
+tronc primitif. Ce fut sur la plate-forme dont on l’avait entouré que
+nous nous installâmes entre ces colonnes. Les puits avaient huit brasses
+et demie de profondeur.
+
+L’accueil du village fut froid sans être hostile. Ils paraissaient nous
+craindre et nous dirent que Yamina venait de se révolter ; mais je ne
+les crus pas, et cependant il y avait quelque chose de vrai, car, ainsi
+que je l’appris plus tard, la révolte avait été imminente. Après un
+court repos, pendant lequel nous mangeâmes à la hâte, nous reprîmes
+notre route sous une chaleur accablante. La plaine était unie devant
+nous. Je cherchais à apercevoir le fleuve, mais je ne voyais qu’une
+colline dans le lointain et une autre sur notre droite ; enfin, vers
+trois heures et demie, on distingua, au milieu d’une rare végétation,
+quelques palmiers, une tour ogivale, puis des murailles : c’était
+Yamina, le second marché de Ségou. Nous tournâmes la ville et, à quatre
+heures, nous étions sur la berge du Niger. Un immense banc de sable
+s’étendait devant la ville. Au pied de la berge de nombreuses pirogues
+étaient à sec ; sur des piquets, des filets en très-grande quantité ; de
+l’autre côté de l’eau, un pareil banc de sable et une berge très-
+éloignée, voilà ce qui me frappa tout d’abord. Je m’étais attendu,
+d’après Mongo Park, à une nappe immense d’eau. Le Niger aux hautes eaux
+mesure plus de deux mille mètres de large ; et maintenant, resserré
+entre les deux berges de sable, il n’avait guère que six cents mètres.
+Je fus désappointé : sur le premier moment, je ne fis pas la réflexion
+que Mongo Park, aussi bien à son premier qu’à son second voyage, ne vit
+le fleuve qu’en plein hivernage, et, je le répète, mon cœur battit moins
+que je ne l’avais prévu, l’émotion fut moins grande, parce que le
+spectacle était moins imposant. Cependant j’avais réalisé ce vœu du
+gouverneur, qui me disait : « Et, si vous arriviez jusqu’au Niger, le
+seul fait d’avoir vu ce fleuve vous créerait de suite une position hors
+ligne. » Avec des ressources bien faibles, j’avais réussi où tant
+d’autres depuis Mongo Park avaient échoué, et j’arrivais au grand fleuve
+sans avoir perdu un seul homme, presque sans avoir diminué mes
+ressources en marchandises. Allais-je pouvoir terminer ma mission avec
+un aussi plein succès ? Descendrais-je le fleuve ou reviendrais-je par
+Bamakou rejoindre Kita, en complétant ainsi la première route que
+j’avais suivie ? Il ne fallait pour cela qu’une armée, et le pays étant
+révolté, il était de l’intérêt d’Ahmadou de l’expédier. Je partirais
+avec elle. Non ! Rêves, châteaux en Espagne, vous me berciez, et je
+devais me relever, comme une bête prise au piége, entouré de tous côtés
+d’une barrière infranchissable. Je devais apprendre à compter avec la
+force d’inertie, les lenteurs, la mauvaise foi, la ruse des noirs. Je
+devais passer vingt-sept mois sur les bords de ce fleuve que j’avais
+tant désiré d’atteindre !
+
+[Décoration]
+
+
+
+
+ CHAPITRE X.
+
+Entrée à Yamina. — Nous sommes assaillis par la foule. — La maison de la
+fille d’Ali. — Sérinté. — Les Maures battus. — La maison de Sérinté. —
+Nous sommes assaillis par les Maures. — Position critique de Yamina. —
+Visite à Simbara Sacco. — Promenade au marché.
+
+
+ 22 février 1864.
+
+Après nous être rassasiés de la vue du grand fleuve, nous continuâmes à
+tourner la ville, longeant le rang de maisons qui fait face au fleuve.
+La berge, en cet endroit, est défendue, contre les empiétements du
+fleuve à chaque saison des pluies, par une espèce de quai irrégulier,
+bâti en mottes de terre glaise, au pied duquel on vient jeter les
+immondices et ordures des cases qui s’ouvrent par de petites portes sur
+cette berge et sur la plage de sable qui s’étend sur cette rive.
+
+Nous rentrâmes en ville par une petite place où travaillait un forgeron,
+sous une échoppe construite de quatre piquets et de deux nattes
+grossières ; on nous fit alors arrêter, dans une encoignure, à la porte
+d’une maison que je pris d’abord pour une entrée de mosquée, tant elle
+était ornée de ces sculptures grossières en terre moulée qui sont un des
+cachets de l’architecture de ces pays : caractère emprunté aux Maures
+comme celui de tous les arts et de toutes les industries qu’ils
+possèdent.
+
+Je sus, plus tard, que c’était la maison habitée jadis par une fille de
+l’ancien roi de Ségou, Ali, fils de Man-song.
+
+Nous déchargeâmes les animaux, je fis entasser les bagages dans le coin,
+et je m’étendis sur mon morceau de matelas, exténué de fatigue. Le
+docteur en fit autant et nous attendîmes là une demi-heure, entourés
+d’une foule sans cesse grossissant, que nos hommes maintenaient à
+grand’peine, tant on se pressait et se poussait pour voir un blanc.
+Comme partout, les Maures étaient les plus empressés et les plus
+curieux, mais aussi les plus insupportables.
+
+Notre position devenait intolérable, quand Fahmahra arriva, suivi d’un
+vieux noir, qui, tout d’abord, employa son autorité à faire asseoir la
+foule dont la muraille vivante menaçait de nous étouffer. Ce ne fut pas
+sans peine qu’il y parvint ; il criait : _Acigui ! acigui[58] !_ On
+s’asseyait, mais bientôt de nouveaux curieux arrivaient, et c’était à
+recommencer.
+
+Après avoir échangé le bonjour avec nous, ce vieux noir, que je reconnus
+tout d’abord pour un Soninké, se mit à causer un instant avec Fahmahra
+et dit qu’il allait nous loger. Il entra avec moi dans cette maison
+habitée jadis par la fille des rois ; mais, bien que je fusse disposé à
+m’en contenter afin de faire cesser mon malaise, il ne la trouva pas
+convenable. Il est de fait que les toitures étaient effondrées, que les
+cases inhabitées servaient de lieux d’aisance publics, comme toutes les
+maisons désertes de la ville. Il n’y avait qu’une cour intérieure à peu
+près propre, et quelques personnes y avaient élu domicile. Or, avant
+tout, je désirais être seul. Il m’emmena alors chez lui. On rechargea
+les bagages, nous traversâmes la ville et nous arrivâmes à une porte
+simple, mais propre. C’était la maison de Sérinté, notre hôte, le
+vieillard en question.
+
+Cette promenade que nous fîmes à travers la ville, suivis d’une foule
+compacte, que Fahmahra chassait à grands coups de corde, frappant sans
+plus de façon, et à ma grande joie, aussi bien sur les Maures que sur
+les enfants, ne manquait pas d’une certaine originalité. J’éprouvais un
+plaisir indicible à voir les orgueilleux Maures, pour lesquels un noir
+n’est jamais qu’un esclave, humiliés à leur tour, et je me prenais à
+penser que le jour approchait où les noirs, se relevant tout à coup de
+la léthargie dans laquelle ils sommeillent depuis des siècles,
+chasseraient ces dominateurs de leur frontière, changeraient leur rôle
+de victimes contre celui de conquérants et refouleraient dans le désert
+ces populations nomades qui n’auraient plus d’autre ressource que de se
+faire les courtiers de commerce du grand Sahara.
+
+Malheureusement, je l’ai reconnu depuis, l’ascendant du Maure n’est pas
+près d’être ruiné dans l’esprit du noir, et la scène à laquelle
+j’assistais était un simple réveil d’un enfant en révolte, abusant de sa
+force du moment pour retomber le lendemain sous la férule de son maître.
+
+[Illustration : La maison de la fille d’Ali, dernier roi de Ségou, à
+Yamina.]
+
+Sans doute le jour viendra où les noirs auront une ère réparatrice. Il
+dépend de l’Europe d’en avancer l’heure, mais il s’en faut que cette
+heure soit sonnée, et ces malheureuses races, qui ont toutes nos
+sympathies, parce qu’au fond elles sont bonnes malgré tous leurs
+défauts, s’agitent encore dans les ténèbres de l’ignorance et de tous
+les préjugés que l’islamisme conquérant leur a inculqués.
+
+La maison dans laquelle nous arrivions n’avait rien de remarquable à
+l’extérieur : à la porte, sous un petit hangar, se tenait une marchande
+qui vendait des arachides grillées, des haricots bambaras également
+grillés, et deux ou trois préparations locales, par exemple boules de
+couscous aggloméré avec du miel, du poivre et d’autres aromates du pays,
+préparation désignée sous le nom de Bouraquié ou Bouraka. On y
+fabriquait aussi ces momies (galettes de mil au beurre de karité), qui
+jouent un rôle considérable dans l’alimentation publique.
+
+Sous la porte travaillait un cordonnier, le cordonnier du maître de la
+maison, c’est-à-dire son homme de confiance, son ami, son ouvrier en
+cuir, auquel, à un moment donné, on confiera la mission la plus
+délicate, mais qui appartient à une caste méprisée à l’égal des griots,
+à laquelle aucune femme ne voudra s’allier à moins qu’elle-même n’en
+fasse partie.
+
+Un couloir sombre conduisait à deux cours intérieures habitées par les
+esclaves de la case, dont quelques-uns, esclaves de père en fils, nés
+dans la maison, faisaient pour ainsi dire partie intégrante de la
+famille ; sur la droite un petit couloir conduisait au gynécée, c’est-à-
+dire à une cour autour de laquelle étaient les cases des femmes de
+Sérinté. On nous logea tout au fond dans une cour étroite sur laquelle
+ouvraient cinq à six petites cases, dont les portes avaient presque la
+hauteur d’un homme, mais dont l’intérieur n’offrait guère que la place
+nécessaire pour mettre un lit.
+
+On dégagea deux de ces cases pour nous et une pour Fahmahra, et l’on
+nous promit que nous serions seuls, que la foule n’entrerait pas, on
+nous dit que nous étions chez nous, et autres assurances analogues qui
+nous faisaient espérer le repos. Vaines paroles ! promesses faciles à
+faire, mais impossibles à exécuter !
+
+En effet, en dépit des factionnaires qu’on plaça à l’entrée de la cour,
+j’avais à peine fini d’installer les bagages dans la case et de les
+mettre à l’abri, que notre maison était véritablement assaillie. Ce
+furent d’abord quelques chefs maures de caravanes, chérifs de Tichit ou
+de Oualata, et un du Touat même, plus insolent que les autres : ils
+avaient obtenu de Sérinté, par intimidation, de les laisser entrer et
+venaient m’accabler de questions. Je fus d’abord poli, puis je leur dis
+que je désirais me reposer, et comme cela ne produisait pas d’effet, je
+me couchai sur ma natte. Mais le chérif du Touat ne s’avisa-t-il pas de
+vouloir me faire réciter des prières musulmanes, me disant : _Goulou
+Bissimilahi Rhamane é Rahemani_[59]. Alors je perdis patience et ma
+réponse fut tellement énergique que je n’oserais pas la relater. Quoique
+musulmans pour la plupart, les hommes de mon escorte, qui ne pouvaient
+pas souffrir les Maures, en furent enchantés et se moquèrent d’eux, leur
+disant qu’ils perdaient leur temps avec les blancs.
+
+Quant à moi, sentant que la patience me manquait de plus en plus, je
+rentrai dans ma case, et le Maure du Touat ayant voulu m’y suivre, je
+lui fermai, avec fureur, la porte sur la figure. Je crois qu’il comprit
+cette fois, car il se retira et ne revint point. Quant aux autres, peu à
+peu je m’en débarrassai plus facilement, car, n’ayant pas de ménagements
+à garder avec eux, je les aspergeais d’eau chaque fois qu’ils me
+tracassaient, et l’eau pour les Maures, c’est pire que le feu.
+
+Je pus ainsi sortir de ma case et prendre un peu l’air dans la cour. Le
+soir, je reçus un cabri, deux poules, un peu de riz, et mes hommes
+eurent le repas national traditionnel, le lack lallo. Le lendemain, sur
+ma demande, on me procura un peu de lait frais, marchandise fort rare
+depuis que les Bambaras avaient enlevé les troupeaux et les avaient
+emmenés au Bélédougou.
+
+Pour bien comprendre la position critique de la ville de Yamina, il faut
+savoir que cette ville de marchands qui, jusqu’alors, n’avait jamais eu
+de murailles et n’avait eu d’autre souci que son commerce, était en
+butte à toutes les misères. Depuis que Sansandig s’était révolté (et
+c’était dès maintenant un fait certain pour nous), tous les efforts des
+Bambaras tendaient à faire révolter Yamina, à y jeter des forces, pour
+couper ainsi à Ahmadou sa seule route d’approvisionnements, celle de
+Nioro, que nous avions suivie depuis Toumboula.
+
+[Illustration : Vue de Yamina sur le Niger.]
+
+La population de la ville est toute de Soninkés, gens paisibles dont
+j’ai déjà esquissé les principaux traits de caractère ; et telle est
+leur horreur de la guerre, que lorsque l’armée conquérante d’El Hadj se
+présenta à Yamina désert et s’y établit, les chefs soninkés vinrent se
+rendre en disant : « Tu peux nous couper le cou, tu peux prendre nos
+richesses, nous te payerons l’impôt, nous te reconnaîtrons pour roi,
+nous ferons tout ce que tu voudras, tout, excepté la guerre. Nous, nos
+pères et les pères de nos pères ne l’avons jamais faite et nous ne la
+ferons pas. »
+
+Fatale déclaration qui les livra, pieds et poings liés, aux pillages des
+talibés d’El Hadj, et plus tard, quand j’arrivai, à ceux de l’armée
+d’Ahmadou, qui vit à leurs dépens sans les défendre contre les Bambaras
+révoltés.
+
+Les trois quarts de la ville sont inhabités, les maisons désertes
+tombent en ruine, leur toiture a servi à allumer les feux de bivouac de
+l’armée conquérante, et elle n’a pas été rétablie.
+
+Aussi cette ville, où arrivaient et d’où partaient chaque jour des
+caravanes qui se dirigeaient sur Tichit, Bouré, Sierra-Leone, Kankan et
+Tengrela, cette ville, la rivale, l’émule de Sansandig, est aujourd’hui
+morne, triste, découragée, sans chef, en proie aux factions. On n’y vit
+pas, on y meurt de frayeur, et son spectacle, dont je m’étais fait une
+joie à l’avance, me combla de tristesse.
+
+Lorsqu’on arrive à Yamina, on n’aperçoit, sur la plaine qui domine un
+peu les murailles, aucune espèce de culture, on ne voit rien qu’une
+herbe maigre et des broussailles qui témoignent de la lâcheté des
+habitants. Plus on approche, plus on est frappé de cette nudité, la
+ligne grise des murailles se dessine nue à l’horizon ; quelques masses
+la dominent, ce sont des espèces de minarets qui surmontent les
+mosquées, tours de forme ogivale et massives, auxquelles on monte
+quelquefois extérieurement par des morceaux de bois débordant la
+charpente et servant d’échelons çà et là. Des palmiers viennent par leur
+feuillage pittoresque, animer et rompre la monotonie de ce coup d’œil,
+mais, du reste, tout est mort ou meurt comme fait le commerce de plus en
+plus languissant de la ville.
+
+Ah ! certes il est beau de fuir la guerre, autant que personne peut-être
+je l’ai en horreur ; mais quand dans un pays il n’y a pas de
+patriotisme, qu’il est composé de castes rivales et qui se haïssent, au
+jour du danger contre lequel rien ne protége, il faut absolument savoir
+abandonner ses principes de paix, défendre son indépendence ou périr.
+Yamina a presque péri ; se relèvera-t-elle ? Sansandig s’est révolté, a
+rompu avec les traditions et a sauvé jusqu’ici sa liberté ; elle
+survivra peut-être.
+
+ 23 février 1864.
+
+Le 23 février je m’éveillai un peu reposé et je m’occupai de me
+nettoyer. Ce n’était pas chose facile, et ce ne fut qu’après plusieurs
+lavages à l’eau chaude que je parvins à me débarrasser de la couche de
+crasse dont le voyage avait enduit tout mon corps, en dépit des soins
+journaliers hélas trop insuffisants.
+
+Je me rappelle que je quittai mon paletot de route, que je remplaçai la
+chemise de flanelle par une chemise blanche, la seule que je possédasse,
+et quand je sortis de la case pour aller au marché tous mes hommes
+furent étonnés du changement que ce lavage venait d’apporter à ma
+personne. Ce n’était pas du luxe, certes, mais j’étais propre, mes
+vêtements n’étaient plus dans l’état où les avaient mis les branches
+d’épines, et l’amour-propre de mes noirs était flatté de ce que leur
+chef n’avait pas l’air d’un mendiant aux lieux où nous étions, dois-je
+dire, car si, même au cœur de l’été, je m’avisais de paraître avec ce
+costume qui les flattait, dans le plus petit salon en terre civilisée,
+on s’empresserait de me chasser ou de me refuser la porte.
+
+Je me disposais à aller visiter le marché quand Sérinté, notre hôte,
+nous arrêta et me proposa d’aller faire visite au chef du village.
+Jusqu’alors j’avais considéré Sérinté comme étant ce chef ; mais dans
+ces pays, demandez à n’importe qui s’il est le premier, et jamais son
+amour-propre flatté ne lui permettra de dire non.
+
+Nous partîmes donc, et, après nombre de détours dans des rues étroites
+et sur des places qui n’étaient que d’immenses trous dont on avait
+retiré la terre pour construire la ville et qui, maintenant, se
+remplissaient lentement avec les immondices, nous arrivâmes à une grande
+habitation assez propre. De case en couloir, de couloir en cour, et de
+cour en case, on nous fit entrer dans une grande maison, haute de 4
+mètres, dont la toiture, comme toutes les autres, était en terrasse
+soutenue par des piliers de bois. C’est ce que, dans le pays, on nomme
+_bilour_ ou _bolérou_, case inhabitée, destinée aux palabres ou
+conversations, à prendre les repas, à s’abriter le jour du soleil, et la
+nuit servant au coucher des enfants et des esclaves non mariés.
+
+La muraille nue était peinte en gris avec de la terre glaise et de la
+vase mélangée de bouse de vache.
+
+Nous attendîmes là un quart d’heure l’arrivée de Simbara Sacco, vieux
+Soninké, chef de tous les Sacco. Les Sacco composent une famille de
+Soninkés. Ils sont très-répandus dans le pays et forment une grande
+partie de la population de Yamina. Nous échangeâmes quelques formules de
+politesse. Je lui dis que je venais voir Ahmadou, ce qui parut
+l’intéresser médiocrement, et nous nous retirâmes.
+
+Je passai alors au marché, où la foule se précipita sur nos pas. C’était
+un jour de marché ordinaire, et, sous le rapport alimentaire, on était
+assez médiocrement fourni. A Yamina, comme dans toutes les grandes
+villes, le marché se tient tous les jours ; mais il y a un jour par
+semaine de grand marché, et ce jour-là, de la campagne et souvent de
+fort loin, on voit affluer le monde et les provisions. Acheteurs et
+vendeurs viennent en foule. Nous avons eu le spectacle, à Yamina, d’un
+de ces jours de commerce, et en songeant que la ville est ruinée, que
+les caravanes n’y arrivent que de loin en loin, nous avons pu nous faire
+une idée de ce que c’était à l’époque où mille chameaux venaient
+décharger le sel de Tichit, tandis que des centaines d’ânes arrivaient
+de Bouré avec trois ou quatre cents porteurs, partis souvent de Sierra-
+Leone avec leurs charges sur la tête.
+
+Le marché est une grande place carrée autour de laquelle on a disposé,
+sans grande régularité, de petits hangars dont les cloisons sont, en
+général, en bois ou même en nattes, mais dont les toitures sont
+généralement recouvertes en pisé de manière à abriter à la fois du
+soleil et de la pluie.
+
+Sous ces échoppes on voit un, deux et jusqu’à trois marchands assis sur
+des nattes, ayant devant eux, sur d’autres nattes ou pendus sur des
+cordes, les objets de leur commerce : sel, verroteries, étoffes, papier,
+soufre, pierres à fusil, anneaux de cuivre ou d’argent pour les
+oreilles, le nez, les doigts de pied ou de la main, colliers de
+ceinture, bandeaux de front tressés de petites perles, coton du pays
+tissé, depuis les étoffes les plus grossières jusqu’aux pagnes, boubous,
+burnous les plus fins.
+
+Dans un coin, voici un barbier public qui manie, ma foi, fort
+adroitement des rasoirs, venus de Sierra-Leone, mais qu’il a détrempés
+au feu pour les affiler. Il rase la tête d’un enfant attaché sur le dos
+de sa mère et poussant des cris perçants ; mais, malgré tous ses
+mouvements, il ne le coupe pas. Du reste, pas de savon. De l’eau claire
+et voilà tout.
+
+Un peu plus loin voici les raccommodeuses de calebasses fêlées ou
+percées par le fond. Puis, un marchand de sel qui, avec une espèce de
+très-petite herminette, casse méthodiquement son sel par morceaux
+gradués, ramasse jusqu’aux moindres miettes avec une cuiller faite de
+fer forgé dans le pays et dispose de petits, très-petits tas dont les
+prix varient de 5 cauris à 100, 200 ; la pierre entière, au moment où
+j’arrivais à Ségou, valait 20000 cauris, c’est-à-dire le prix d’un
+captif.
+
+Nous arrivons aux boucheries. Ce n’est pas la partie la moins curieuse
+du marché, et en dépit de la foule qui nous serre, nous coudoie et se
+dédommage de la distance à laquelle on l’a tenue de notre case, nous
+allons voir un spectacle original. Les boucheries sont toutes du même
+côté du marché. Elles diffèrent peu des autres baraques, si ce n’est par
+des piquets munis de crochets naturels auxquels on suspend les morceaux
+de viande, et par les fours placés, soit sous le hangar, soit devant, et
+dans lesquels on fait griller jusqu’à des gigots entiers de bœuf. Ce
+sont des fours circulaires, en terre, sur lesquels sont placées des
+traverses en bois de cailcédra sur lesquelles on pose la viande à rôtir.
+On allume en dessous et la viande se cuit en se fumant.
+
+Généralement le bœuf est tué à la boucherie au milieu du marché. Suivant
+l’usage musulman, après lui avoir attaché les jambes, on le couche
+tourné vers l’Est, et un marabout qui, pour cela, reçoit une part de
+viande, vient lui couper la gorge, en murmurant une invocation ou
+simplement le mot _Bissimilahi_. Quelques bouchers, après cela,
+soufflent le bœuf avec la bouche, mais c’est un raffinement auquel on ne
+se livre pas toujours au marché et presque jamais quand on tue ailleurs.
+Le bœuf est alors dépouillé de sa peau, sur laquelle on le dépèce. Le
+sang a été recueilli avec soin dans des calebasses ; ce qui a échappé
+glisse par une rigole, dans un trou qui est quelquefois garni d’un vase
+de terre où on ira le recueillir.
+
+Rien ne se perd, ni les boyaux, qui vont servir à faire un boudin
+grossier, dans lequel on ne met pas le sang, mais bien des morceaux de
+tripes, ni la rate, qu’on va laisser sécher au soleil, ainsi que le mou,
+pour en faire, lorsqu’ils seront gâtés, l’assaisonnement du coulis du
+lack-lallo. Le sang sera bouilli et réduit en grumeaux. Dans cet état,
+on le débitera par petites mesures, soit pour être mangé tel quel, soit
+pour assaisonner une sauce quelconque. Enfin, le foie sera grillé et
+mangé sans autre préparation. Ces morceaux, qui se vendent cuits, sont
+ceux des pauvres. Au Sénégal, dans les villages du fleuve, nul ne mange
+du bœuf s’il ne l’a tué dans sa case ou chez ses parents ; là il y a
+déjà progrès, et quiconque a de l’argent, peut en manger selon ses
+moyens.
+
+[Illustration : Les boucheries de Yamina.]
+
+L’argent ici c’est le _cauri_ !
+
+Le cauri, en yoloff, _petauw_, en peulh, _tiédé_, en bambara, _koulou_,
+est une coquille univalve des mers de l’Inde, qui sert dans une grande
+partie de l’Afrique de monnaie pour les transactions. Son taux ou sa
+valeur relative varie énormément suivant les localités et quelquefois à
+vingt lieues de distance.
+
+Elle arrive à la côte d’Afrique par chargements de navire et sert au
+Dahomey à tous les achats des traitants qui, grâce à cela, réalisent
+d’immenses bénéfices, surtout sur le commerce de l’huile de palme. Dans
+le bas Niger elle a également sa valeur ; mais dès qu’on arrive à
+Libéria et qu’on remonte la côte, on n’en trouve plus trace qu’à titre
+d’ornements, comme dans certains costumes des Yolas de la Casamance et
+dans la coiffure des Peulhs. Ce n’est véritablement que dans le bassin
+du Niger, c’est-à-dire de Tombouctou au Nord, jusqu’à Kong au Sud, et du
+Bélédougou au lac Tchad, qu’elle a un cours bien régulier. Sa valeur sur
+les bords du haut Niger est d’à peu près 3 francs le mille ; mais quand
+je dis le mille, il faut s’entendre ; car les cauris ont une numération
+toute spéciale. On les compte par 10, et il semble tout d’abord que le
+système de numération soit décimal ; mais on compte 8 fois 10 = 100 ; 10
+fois 100 = 1000, 10 fois 1000 = 10000 ; 8 fois 10000 = 100000 ; ce qui
+fait que 100000 (_oguinaïé temedere_ en peuhl) n’est en réalité que
+64000, que 10000 (_oguinaïé sapo_) n’est que 8000 ; que 1000 (_guiné
+oguinaïé_) n’est que 800 et que le 100 n’est que 80 ; mais l’habitude
+fait qu’on arrive à compter assez rapidement, même dans ce système.
+Quant aux gens du pays, leur manière d’opérer est bien simple. Ils
+comptent par 5 cauris à la fois, qu’ils ramassent avec une dextérité et
+une promptitude qu’on n’acquiert qu’à la longue, et quand, en s’y
+prenant ainsi, ils ont compté 16 fois cinq, ils font un tas, c’est 100.
+Quand ils ont cinq de ces tas, ils les réunissent, en font cinq autres,
+réunissent le tout, c’est 1000.
+
+Les commerçants et les femmes, pour éviter les erreurs, font d’abord
+ordinairement une masse de petis tas de 5 cauris et les réunissent par
+huit qui font un demi-cent ou _débé_ en bambara.
+
+Outre cette monnaie ou monnaie courante, il y a une monnaie de
+convention qui est le captif. On fait un marché en captifs comme on le
+ferait chez nous avec toute monnaie. On discute par exemple les prix
+d’un cheval[60] ou d’un bœuf en captifs et fractions de captifs : ces
+fractions sont bien entendu payées en cauris. Le captif correspond à une
+valeur moyenne de 20000 cauris, bien qu’en réalité, lorsqu’il s’agit de
+l’achat d’un esclave, cette valeur varie suivant l’âge, le sexe, la
+beauté, la force, de 4000 à 40000 cauris, mais elle s’élève bien
+rarement au-dessus.
+
+A toutes les boutiques du marché, nous avions vu compter des cauris
+aussi bien et aussi vite que possible ; il nous restait encore à voir un
+spectacle hideux : le bazar des esclaves. C’est une grande hutte
+entourée de barrières. Une centaine d’esclaves de tout âge et des deux
+sexes, depuis des vieillards jusqu’à des enfants en bas âge, s’y
+trouvaient, les uns aux fers, les autres libres, et une douzaine de
+marchands ou courtiers de commerce étaient là pour les vendre.
+
+S’approchait-il un acheteur, aussitôt qu’il avait désigné celui ou celle
+qu’il voulait acheter, qui souvent était plongé dans le plus profond
+sommeil, le maître de l’esclave le faisait lever : si c’était un jeune
+enfant, on le mesurait pour savoir son âge, on visitait ses dents, on
+tâtait ses épaules. Ce sont les seuls esclaves que j’aie jamais vu
+vendre ; quant aux vieux ou plutôt aux vieilles (car, en général, les
+hommes faits sont rares sur les marchés, ayant presque toujours été tués
+au moment où on les fait prisonniers), on n’en veut pas, elles se
+vendent à vil prix, car on dit qu’il est impossible d’en venir à bout et
+de les empêcher de s’échapper.
+
+Nous avons fait le tour du marché. Dans le milieu, se tenaient une
+quantité de femmes avec des calebasses, des paniers, vendant un peu de
+tout : du mil, du pain de singe, du maïs, du tamarin, des herbes, des
+niébes (haricots), des arachides, du couscous, du piment, etc., etc.
+
+Il y avait aussi des marchandes de poisson qui vendent depuis le poisson
+frais jusqu’au poisson en décomposition, en passant par le poisson fumé.
+L’odeur infecte les environs ; mais leur étalage est toujours l’objet
+d’un grand concours de femmes, qui, trop pauvres pour se payer de la
+viande, achètent un peu de poisson gâté pour assaisonner la sauce de
+leur lack-lallo.
+
+[Décoration]
+
+
+[Note 58 : Asseyez-vous ! ou, assis !]
+
+[Note 59 : Goulou Bissimilahi Rhamane é Rahemani — Dis, Au nom de Dieu
+grand et miséricordieux. Ce sont les premiers mots de la prière
+musulmane.]
+
+[Note 60 : Un cheval vaut de deux à cinq captifs ; il en est qui valent
+jusqu’à sept et dix captifs, mais c’est l’exception. Un bœuf très-beau
+vaut un captif, mais d’ordinaire un demi-captif seulement.]
+
+
+
+
+ CHAPITRE XI.
+
+Visite au chef des Somonos. — Le chanvre des Bambaras. — Les pirogues du
+Niger. — Traversée du fleuve. — Fraîcheur de l’eau. — La rive gauche un
+jour de marché. — Quelques costumes. — Vente de marchandises. — Un tour
+au marché. — Visite au vrai chef de Yamina. — Cadeaux intéressés du chef
+des piroguiers. — Départ de Yamina. — Navigation en pirogue. — Peu de
+profondeur des eaux. — Relâche à Fogni le 27 février. — Navigation sur
+le fleuve.
+
+
+ 23 février 1864.
+
+En rentrant dans la case, je m’aperçus qu’il fallait songer à nous
+nourrir, et que nous n’avions pas de cauris. Je déballai aussitôt
+quelques marchandises que je priai Fahmahra de vendre, en lui assurant
+un bénéfice. Je lui fixai quelques prix assez peu élevés, et j’allai me
+reposer. J’en avais grand besoin ; je m’étais cru vaillant et les
+courses de cette journée m’avaient excédé.
+
+Le soir, je demandai à Sérinté de me procurer une pirogue pour traverser
+le fleuve, afin de me baigner à l’abri des importuns ; je voulais en
+même temps sonder le fleuve et prendre un croquis de la ville. Il me dit
+que ce serait facile.
+
+En effet, le lendemain de grand matin, nous allâmes avec lui chez un
+nommé Bakary Kané, Soninké, chef des piroguiers de l’endroit, qui sont
+désignés sous le nom de _somonos_ qui signifie pêcheurs. En entrant dans
+sa maison, je fus surpris de traverser un grand magasin d’engins de
+pêche de toute espèce, fabriqués dans le pays. Il y avait là des filets
+en grosse corde à mailles de un décimètre de côté, d’autres, en corde
+moyenne, en coton gros, fin, des lignes, des hameçons d’Europe et aussi
+d’autres en fer du pays. Les grosses cordes sont faites d’une espèce de
+chanvre indigène que j’ai eu lieu de voir travailler plus tard. Les
+Yoloff l’appellent _bissab-bouki_ ou _bissab sauvage_[61] ; il pousse en
+abondance sur les bords du fleuve, et fournit un chanvre gris très-
+solide, qui résiste surtout dans l’eau, où les cordes en écorce de
+baobab se pourrissent très-vite.
+
+Au moment où j’entrai, Bakary peignait une perruque de ce chanvre avec
+un véritable peigne en bois fait dans le pays.
+
+C’était un grand noir à barbe blanche, d’une physionomie douce et
+souriante. Il me reçut très-bien, nous fit visiter sa maison et voir
+même ses femmes, qui, je dois le dire, n’étaient pas très-belles : à
+notre entrée elles se sauvèrent tout d’abord, mais elles ne tardèrent
+pas à revenir sans trop de frayeur. Il fit disposer sans retard une
+pirogue et vint nous accompagner lui-même de l’autre côté du fleuve.
+
+Il est temps de faire connaissance avec ces tristes machines que sur le
+Niger on appelle des pirogues.
+
+Celle où nous montâmes avait 10 mètres de long sur environ 1 de large ;
+elle était composée de deux grandes pièces de bois ou demi-pirogues
+réunies par le milieu bout à bout, et fixées par un transfilage en
+grosse corde, fait assez artistement ; quelques herbes ou de l’étoupe du
+pays calfeutrent les trous avec un peu de terre glaise. De plus, comme
+généralement ces deux morceaux principaux sont plus ou moins troués, on
+y met force pièces de bois fixées absolument de la même manière.
+Quelquefois on met aussi sur les fentes des planches fixées au moyen de
+clous en fer fabriqués dans le pays. La forme de cet ensemble de pièces
+et de morceaux est relevée légèrement aux deux extrémités, mais plus
+fortement dans le centre. A mesure que la pirogue vieillit, les liens du
+milieu se détendent et les extrémités plongent, comme cela se voit dans
+les vieux navires européens. L’eau les envahit plus facilement alors, et
+il faut constamment un ou deux hommes pour vider la pirogue pendant
+qu’on est en marche ou qu’on pêche. De plus, sur un fleuve aussi large
+que le Niger, quand il vient une forte brise, les lames ont quelquefois
+jusqu’à 1 mètre de haut, et alors les pirogues, surprises avant d’avoir
+pu relâcher, coulent en quelques instants.
+
+Elles sont généralement construites en bois de cailcédra, qui, dans le
+pays, atteint de très-belles dimensions. Si on voulait se limiter aux
+parties saines, on tirerait de ces arbres de jolies pirogues dont on
+pourrait réduire le poids, et qui, même au point de vue de la charge,
+porteraient plus que ne font ces informes bateaux, si lourds, et qui,
+par routine, depuis les plus grands jusqu’aux plus petits, sont tous en
+deux pièces au moins.
+
+Pour nous éviter de faire la traversée les pieds dans l’eau, on nous fit
+mettre dans le fond de la pirogue un gros paquet d’herbe à chanvre ;
+mais bien que je n’estime pas à plus de 600 mètres la largeur à
+traverser, nous n’étions pas de l’autre côté que déjà nous prenions un
+bain de pieds. Deux hommes poussaient sur le fond, tandis qu’avec un
+bambou de 4 à 6 mètres de long, un autre homme se tenait à l’arrière,
+debout, le pied appuyé sur une traverse et gouvernait ainsi en poussant
+de fond.
+
+Nous avancions lentement. Dès que nous fûmes de l’autre côté, le docteur
+se mit à l’eau pendant que je dessinais un croquis de la ville et de la
+pirogue qui venait de nous faire traverser le fleuve. Quand j’eus fini,
+le docteur était déjà sorti de l’eau, qu’il avait trouvée très-froide,
+et c’est une remarque que mes noirs firent constamment pendant leur
+séjour, que l’eau du Niger est bien plus froide que celle du Sénégal.
+Nous nous rembarquâmes, et en quelques instants nous regagnâmes l’autre
+rive. J’observai la profondeur de l’eau d’après les bambous qui servent
+à pousser ; dans l’endroit le plus profond, devant Yamina, elle dépasse
+à peine 2 mètres.
+
+La rive droite du fleuve est, comme celle de gauche, bordée d’un grand
+banc de sable fin, recouvert aux hautes eaux. La berge, située bien plus
+loin, était très-déboisée. Il régnait là une assez grande animation, car
+c’était jour de grand marché à Yamina, et des villages voisins on voyait
+arriver hommes et femmes, lourdement chargés, qui venaient traverser le
+fleuve pour aller vendre leurs produits.
+
+En général, les femmes étaient proprement vêtues de pagnes. Les Bambaras
+vont la plupart nu-tête, quelques Peuhls aussi, surtout les jeunes
+filles. Certaines femmes aisées portaient un boubou absolument pareil à
+celui des hommes ; mais en grande majorité elles avaient les seins nus
+ou couverts d’un simple pagne jeté en écharpe. J’en remarquai un certain
+nombre qui avaient sur le front une espèce de collier ou diadème en
+perles de couleur artistement assemblées, de manière à former des
+dessins, comme chez nous les petites filles en font sur des ronds de
+serviettes ou sur des bourses en perles ; des anneaux d’or ou de cuivre
+aux oreilles et au nez, de l’ambre et de la verroterie au cou ; chez
+quelques-unes, des anneaux aux bras, à profusion, et chez d’autres une
+chaînette à la cheville. Quant aux hommes, leur costume était le même
+que partout dans ce pays ; seulement, chez quelques-uns on voyait
+apparaître le bonnet bambara jaune ou blanc, fait en coton. C’est un
+bonnet dans le genre de ceux des pêcheurs napolitains, mais orné de deux
+pointes, dont l’une est ramenée de côté sur le front et l’autre tombe
+derrière la tête. Le sac formé par le bonnet est utilisé pour loger une
+masse de choses, mais en particulier les _gourous_ ou noix de kolats,
+qu’un bon Bambara s’empresse de mâcher dès qu’il peut s’en procurer.
+
+[Illustration : Pirogues du Niger.]
+
+En rentrant à la maison, j’y trouvai foule, car Fahmahra avait commencé
+la vente et le bon marché attirait. Je n’avais cependant exposé que peu
+de choses ; mais les _grenats du Brésil_ et le _corail rond_ attiraient
+les Mauresques, et l’ambre no 1 et no 2 attirait tout le monde.
+
+Je n’étais pas alors aussi fort en commerce que j’ai pu le devenir par
+la suite. J’avais acheté les marchandises en gros contre argent ; il me
+fallait revendre en détail contre cauris, dont à cette époque je ne
+connaissais pas bien la valeur. Il n’est pas étonnant que j’aie commis
+quelques erreurs. Une des plus préjudiciables fut de vendre une demi-
+filière d’ambre no 1 prix coûtant, et j’avais commencé à en faire autant
+pour le corail ; mais heureusement que les Mauresques sont très-
+disposées à marchander, et j’arrivai à temps pour arrêter une vente à
+perte.
+
+Ce qui se vendait le mieux est ce qu’ils appellent en peuhl le _niayé_
+ou la verroterie très-fine ; petites perles de toutes couleurs.
+
+Je réalisai, dans les journées du 24 et du 25, 54000 cauris, qu’il me
+fallut compter ; or, pour un débutant c’est fort pénible ; on commet des
+erreurs, et il faut au moins un mois pour s’y faire et arriver à
+calculer un peu rapidement.
+
+Je retournai ensuite au marché. C’est vers trois heures de l’après-midi
+qu’il est le plus animé. Il y avait foule et on s’étendait dans toutes
+les rues qui aboutissaient à la place. Il s’y trouvait une assez grande
+quantité de sel par plaques de 1m,20 de longueur sur 0m,40 de largeur et
+0m,10 d’épaisseur. C’étaient des plaques moyennes, dont la valeur
+dépassait déjà 10000 cauris[62]. Il y avait aussi une espèce de sel
+terreux bien meilleur marché, que l’on emploie en le mettant dans de
+l’eau à laquelle il abandonne le sel et qu’on verse dans les aliments.
+
+Dans quelques boutiques on vendait des étoffes anglaises. A part
+l’animation, le marché était le même que la veille, mais mieux fourni.
+J’y remarquai aussi du tabac en feuilles par gros paquets : on en vend
+encore de tout préparé pour priser, et les noirs en font une très-grande
+consommation. Une feuille de papier écolier commun, que je marchandai,
+me fut faite 50 cauris. Depuis, je l’ai vendue plus du double.
+
+Le soir, on vint me dire que le chef du village arrivait de Ségou. Je ne
+pus m’empêcher de m’écrier : Ah ! çà, combien y en a-t-il donc ?
+Cependant cette fois c’était le véritable chef. Nous allâmes aussitôt
+lui rendre visite. Il nous reçut devant la porte de sa maison, sous un
+auvent entouré d’un petit mur de terre haut de un pied et sablé très-
+proprement à l’intérieur. Sa tenue était très-simple, mais empreinte
+d’une assez grande dignité. Il nous demanda des nouvelles de notre
+santé, nous souhaita la bienvenue, tant en son nom qu’en celui
+d’Ahmadou. Je lui dis alors que je désirais partir le surlendemain pour
+Ségou, qu’il me fallait deux pirogues pour mes bagages, et que mes
+animaux suivraient par terre dès qu’ils auraient été amenés de l’autre
+côté du fleuve. Seulement, ayant pu juger le matin de l’état des
+pirogues, j’insistai pour en avoir deux grandes et neuves. Je lui
+demandai qu’on y fît une tente en nattes pour me mettre à l’abri du
+soleil, qu’on y mît des cuisines en terre, comme celles qui servent à
+tout le pays.
+
+Il promit le tout, me dit qu’il irait lui-même chercher deux pirogues
+qui ne feraient pas une goutte d’eau. Et nous le quittâmes sur ces
+belles promesses.
+
+Le chef des Sacco, que nous avions été voir la veille, nous avait envoyé
+une jambe de bœuf et un panier de riz.
+
+Le chef du village, nommé Ahmar ou Fahmahra, m’envoya le lendemain
+matin, et à son tour, des vivres ; en même temps il me fit demander à
+acheter un boubou de coton blanc, que je lui promis en cadeau. Il vint à
+la vente marchander deux bonnets rouges qu’il voulait pour 4000 cauris
+au lieu de 6000[63], prix très-médiocre pour le pays. Encore Ahmar, sur
+4000 cauris, donnait une tamba sembé très-fine pour payement de 3000 et
+1000 seulement en cauris. Ce n’était pas mon compte, je n’étais pas venu
+faire des achats, mais bien me procurer des ressources en cauris, et
+tout d’abord je refusai ; mais voyant qu’il y tenait, je lui offris un
+bonnet en cadeau. Il le refusa avec assez de délicatesse en apparence,
+mais en réalité parce qu’il craignait que cela ne fût rapporté à
+Ahmadou, qui eût pu lui en vouloir. Enfin, je fus obligé, sous peine de
+me fâcher, d’en passer par le marché qu’il proposait.
+
+Le soir, le chef des pirogues m’envoya un magnifique poisson nommé au
+Sénégal le _capitaine_, peut-être parce que c’est le meilleur des
+poissons du fleuve. Les Bambaras le nomment _baporé_. Il avait joint à
+son présent une calebasse de beau riz.
+
+Le docteur lui ayant fourni des remèdes, je considérai le cadeau comme
+un payement ; mais je ne tardai pas à reconnaître mon erreur, quand ce
+vieillard me fit dire par Sérinté qu’on devrait lui donner quelque
+chose, et surtout quand le lendemain il vint se plaindre à Fahmahra
+qu’on ne lui donnait rien. Ce dernier le reçut fort mal, et moi qui
+venais, une demi-heure auparavant, de lui donner un petit couteau, je
+fis la sourde oreille, d’autant mieux que la veille, sur un marché
+d’ambre, je lui avais fait grâce de 1000 cauris.
+
+Le soir, je fis porter à Sérinté, en le remerciant des soins qu’il avait
+eus de nous, un bonnet de velours brodé ; mais il me fit dire qu’il
+aimerait mieux un boubou de coton blanc. Je le lui envoyai. Sans doute
+il avait espéré les deux, car il vint me demander en suppliant un bonnet
+de drap rouge. Je le lui donnai, sans me faire prier, car en somme ce
+brave homme nous avait logés et s’était fort occupé de nous.
+
+ 26 février 1863.
+
+J’avais demandé à partir le 26 au matin, on me l’avait promis.
+Néanmoins, vers huit heures, rien n’était prêt. Je pris alors Fahmahra,
+et avec Sérinté nous allâmes choisir deux pirogues ou plutôt les
+reconnaître. L’une était un peu plus grande que l’autre ; elles étaient,
+du reste, également percées et rapiécées toutes deux : je comptais dans
+la grande neuf morceaux. Mais épuisé, et tenant d’ailleurs à bien voir
+le fleuve, je préférai encore la perspective de faire route dans cette
+machine, qu’à celle d’une route par terre.
+
+Du reste, il n’y avait pas la moindre cuisine, pas un séco, pas une
+natte pour abri. Je fis tout de suite acheter deux cuisines[64], deux
+charges de bois pour faire un plancher, sur lequel je mis une bonne
+couche de paille. Pendant ce temps, Fahmahra alla chez le chef prendre
+presque de force deux sécos remarquablement bien faits et comme je n’en
+avais pas vu jusque-là. Enfin, je fis embarquer les bagages, tandis que
+la moitié des hommes faisait traverser le fleuve aux animaux, et après
+pas mal d’allées et venues, après avoir dépensé 2000 cauris, je fus prêt
+à deux heures et demie. Je fis pousser et nous commençâmes à descendre
+avec le courant.
+
+Toute la navigation, comme lorsque j’avais traversé le fleuve, se fait à
+la perche, et les fonds sont assez réduits pour que cela suffise le plus
+souvent. Dans quelques endroits seulement on perd fond quelques
+minutes ; le patron prend alors la pagaye et franchit ce passage le
+courant aidant. Ces pagayes sont en bois de cailcédra, la pelle est
+ovale, de 30 centimètres environ de haut sur 15 ou 20 de large.
+
+Cette navigation, malgré un courant qui peut dans certains endroits
+resserrés atteindre deux nœuds, est lente, car les piroguiers ne
+travaillent qu’à la mode des noirs, c’est-à-dire cinq minutes de bon
+travail pour un quart d’heure de repos.
+
+Chacune de nos pirogues avait reçu un patron et deux hommes à Yamina ;
+en outre, à chaque village on prenait un équipage qui se relayait ainsi
+de station en station. Cette opération exigeait une certaine perte de
+temps, surtout la nuit, où il faut aller réveiller les piroguiers dans
+les villages.
+
+Ce service, tout mal fait qu’il était, avait été, me dit-on, organisé
+par El Hadj pour ses besoins. C’était un commencement d’ordre auquel je
+ne pouvais m’empêcher d’applaudir. Mais j’appris plus tard qu’en cela,
+comme en tout, les conquérants se parent des dépouilles des vaincus, et
+que ce service avait existé de tout temps depuis la création des
+somonos. Si j’applaudissais à ce système, je doute qu’il fût du goût des
+pêcheurs, car ils ne fournissaient en général à cette corvée que des
+vieillards épuisés ou des enfants trop jeunes.
+
+Cependant, nous étions entassés tant bien que mal dans nos pirogues ;
+j’installai mon compas sur une de mes cantines, en le fixant avec 4
+épingles pour empêcher ses déviations, et je commençai à relever la
+route.
+
+Nous passâmes tout d’abord devant quelques villages qui sont sur la rive
+droite ; mais je ne les vis pas, car ils sont un peu dans l’intérieur ;
+je ne pus les relever. On me nomma Diétébabougou, Mamanabougou et Boko,
+villages sans importance d’ailleurs. Plus tard, vers quatre heures, nous
+passâmes devant le village de Faléna, que nous vîmes, situé sur la rive
+gauche, et après avoir longé une île, on nous arrêta vers cinq heures et
+demie sur la berge, en face de Fogni, grand village où nous devions
+passer la nuit ; un grand banc s’étend devant ce village, et nous n’y
+parvînmes pas sans nous échouer. J’ai lieu de penser que nous n’étions
+pas dans la partie la plus profonde du chenal ; car, plus tard, ayant eu
+l’occasion, à la saison la plus sèche, au moment des basses eaux, de
+franchir les gués du fleuve réputés pour avoir le moins d’eau, j’en ai
+toujours vu au moins 0m,50 dans le chenal, et notre pirogue certes ne
+calait pas cela.
+
+Quoi qu’il en soit, notre désillusion fut profonde en constatant que dès
+le 26 février, le fleuve n’était plus navigable pour le plus petit
+bateau à vapeur. Toutefois, des renseignements que je pris immédiatement
+il résultait que de Manabougou à Tombouctou toute l’année les pirogues
+circulaient, et comme quelques-unes calent autant d’eau que pourrait le
+faire un chaland de vingt tonneaux, il s’ensuit que le cabotage en
+chaland est possible en toute saison.
+
+A Fogni on changea les piroguiers, et le soir le chef du village envoya
+le lack-lallo aux hommes, et à moi un peu de lait, donné, ainsi qu’un
+régime de rones, à la réquisition de Fahmahra. Malgré ce renfort, notre
+souper fut triste, car nous manquions de bois ; nous fîmes un feu de
+paille, et le lait, qui était du matin, tourna. Il nous fallut cependant
+nous en contenter, et dès que je sus que le convoi de mes animaux était
+rentré dans le village, je m’endormis du sommeil le plus confiant, sur
+la plage, ne me doutant guère que le village où nous passions ainsi
+était à la veille de disparaître.
+
+Je me réveillai à quatre heures ; j’avais voulu partir un peu plus tôt,
+avec le clair de lune, qui m’était indispensable pour noter ma route,
+puisque je n’avais pas de fanal (le nôtre étant brisé depuis bien
+longtemps), mais la fatigue avait eu le dessus, et personne ne s’était
+réveillé. Il fallut recharger les bagages que j’avais fait déposer sur
+la berge, de crainte que les pirogues ne se remplissent d’eau, et cette
+précaution ne fut que trop justifiée ; car au jour elles étaient aussi
+pleines que possible, et sans la précaution qu’on avait eue de les
+échouer, on les eût trouvées au fond. En somme, nous ne fûmes en route
+que vers cinq heures et demie.
+
+[Décoration]
+
+
+[Note 61 : Cette herbe s’appelle _N’da-dou_ en bambara.]
+
+[Note 62 : Par la suite, le sel étant devenu rare, ces mêmes plaques ont
+valu jusqu’à 60000 cauris, c’est-à-dire trois captifs.]
+
+[Note 63 : 3000 chaque. Ils coûtaient 2 fr. 50 c. à Saint-Louis, soit 9
+francs pour 2 fr. 50 c. Bénéfice, 300 pour 100.]
+
+[Note 64 : Ces cuisines sont des sortes d’écuelles de terre dans
+lesquelles on allume le feu ; trois massifs en terre servent à poser les
+vases qu’on veut faire chauffer.]
+
+
+
+
+ CHAPITRE XII.
+
+Le 27 février. — Navigation sur le fleuve de Tamani à Ségou Sikoro. —
+Aspect de la ville. — Notre entrée. — Arrivée chez Ahmadou : sa demeure.
+— Ahmadou. — Premier palabre. — Nous traversons la ville. — Arrivée chez
+Samba N’diaye.
+
+
+ 27 février 1864.
+
+Le 27 février, nous naviguâmes toute la journée. Tantôt le lit du fleuve
+était encombré par d’immenses bancs de sable, tantôt il était coupé par
+des îles qui diminuaient la largeur au profit du fond. Ces îles, dont
+quelques-unes avaient un sol assez élevé pour n’être pas entièrement
+couvert aux hautes eaux, étaient en général boisées. D’instants en
+instants nous passions devant des villages situés pour la plupart sur la
+rive gauche ; presque tous étaient habités et bâtis au bord même du
+fleuve, tandis que, sur l’autre rive, les inondations périodiques
+forcent à s’établir sur une berge intérieure à l’abri des débordements.
+
+Vers sept heures, nous relâchâmes à Tamani, village de Soninkés, pour y
+chercher du bois pour la cuisine. Ce fut en vain. Nous ne trouvâmes rien
+si ce n’est une grande quantité de _moules nacrées_, qui, si jamais le
+fleuve devenait une voie commerciale, constitueraient un petit commerce,
+mais qui, pour le moment, ne servent même pas à faire de la chaux et ne
+sont utilisées que comme nourriture, pour l’animal, fort mauvais
+d’ailleurs, qu’elles renferment, et aussi pour faire des cuillers aux
+enfants.
+
+De Tamani, nous allâmes relâcher à Mignon, grand village où j’achetai
+trois calebasses de lait pour 400 cauris. C’était du lait aigre dont on
+avait retiré le beurre, mais c’est une nourriture que les noirs aiment
+beaucoup ; ils en purent prendre _plein leur ventre_, selon leur
+expression, en y trempant du couscous.
+
+Un peu plus tard, nous nous arrêtâmes à une île pour ramasser un peu de
+bois sec pour la cuisine. J’avais fait tuer la veille un cabri, mes
+hommes le firent cuire, et quand tout fut prêt, ils invitèrent les
+piroguiers ; mais l’un d’eux ne s’avisa-t il pas de refuser, en disant
+que cette viande avait été tuée par des gens qu’il ne connaissait pas et
+qu’il ne voulait pas manger avec des _keffirs_[65] ? C’était la première
+fois, depuis le commencement du voyage, qu’on nous appliquait cette
+épithète, la plus grosse insulte que puisse proférer un musulman. Mes
+hommes prirent assez mal la chose ; mais Fahmahra s’interposa de suite
+et rappela aux piroguiers qu’ils étaient, eux, de vrais keffirs jusqu’au
+moment où El Hadj était venu, et que ce n’était pas à ceux qui avaient
+mangé du cheval crevé de venir faire les difficiles ; comme dernier
+argument il leur dit que, si pareille chose se renouvelait, il le dirait
+à Ahmadou, qui le leur ferait payer en coups de corde. Cela termina la
+scène immédiatement.
+
+Peu après ce petit incident, nous rencontrâmes des pêcheurs qui jetaient
+leurs seines sur un grand banc de sable. Ils nous firent cadeau, ou
+plutôt à Fahmahra, de deux beaux _capitaines_.
+
+Il était alors une heure après midi ; une demi-heure après nous passâmes
+devant Say, village visité par Mongo Park, dont il ne reste presque que
+des ruines. Nous franchîmes ensuite plusieurs autres villages que je
+notai avec soin, et vers cinq heures et demie, à ma demande répétée,
+nous allâmes relâcher pour la nuit au village de Sama Bambara. Le soleil
+baissait. Sans tente dans la pirogue, nous avions souffert d’une chaleur
+étouffante qui me rappelait que Mongo Park signale le même fait[66]. Je
+voulais à tout prix me reposer. J’étais sûr d’ailleurs d’arriver à Ségou
+Sikoro le lendemain, c’était tout ce qu’il me fallait.
+
+Fahmahra était visiblement mécontent ; il voulait continuer jusqu’à
+Somono Bougou, qu’on apercevait à l’horizon sur l’autre rive et où mes
+hommes devaient aller avec les animaux. Mais sa véritable raison, qu’il
+n’exprimait qu’avec grande réserve, c’était qu’il n’avait pas confiance
+dans ce village.
+
+Sama est un immense village, ou plutôt ce sont trois villages qui,
+situés à petite distance, portent les noms de Sama Marca ou Soninké,
+Sama Bambara, Sama Boso ou Somonos, dont les noms indiquent suffisamment
+les différentes populations. Le premier avait été détruit depuis six
+mois par Ahmadou, et il paraît que les autres menaçaient de se révolter.
+Néanmoins, je tins bon et je me couchai jusqu’à minuit. Pendant ce
+temps, Bakary Guëye veillait.
+
+ 28 février 1864.
+
+A deux heures je fis le branle-bas et on se remit en marche à deux
+heures quarante-deux minutes.
+
+A quatre heures vingt minutes, nous étions à Somono Bougou, où l’on
+changea de canotiers ; je fis dire à Mamboye, qui était chef du convoi
+d’animaux, de se mettre en chemin ; nous passâmes alors devant trois
+villages, situés sur la rive gauche du fleuve : on les apercevait un peu
+dans l’intérieur ; ce sont : Kamalé, Baïo, Serablé. Vers six heures
+trois quarts nous arrivâmes à Dougou Kounan : dès lors, on nous dit que
+nous étions à Ségou.
+
+Depuis le jour, les berges du fleuve présentaient une plus grande
+animation que la veille. Les troupeaux tachés de noir et de blanc
+apparaissaient sur les bords ; les silhouettes des noirs pasteurs se
+dessinaient grandes, élancées. Dans quelques endroits, ils traversaient
+pour aller faire paître leurs troupeaux. Sur la rive droite, on voyait,
+de distance en distance, des files d’hommes, de femmes, portant des
+calebasses, quelquefois un ou plusieurs cavaliers marchant paisiblement.
+Ce mouvement et quelques arbres plantés sur la berge même contrastaient
+avec le calme et la presque nudité du pays traversé la veille. Enfin, à
+sept heures vingt minutes, nous passâmes par le travers de Faracco,
+grand village de sofas d’Ahmadou, situé sur la rive gauche, et très-peu
+de temps après nous fûmes à Ségou-Koro (le vieux Ségou), situé sur la
+rive droite et presque en face de beaux groupes d’arbres. Les restes
+d’un palais en terre très-ornementé, dont les façades en ruines sont
+encore debout, frappent tout d’abord les yeux au milieu des murailles à
+demi écroulées et désertes. Nous ne nous y arrêtâmes que le temps
+nécessaire pour acheter un peu de lait, du beurre et du bois, à un petit
+marché, situé sous un arbre, et nous continuâmes à descendre le fleuve.
+
+A neuf heures cinq minutes, nous passâmes devant un village désert et en
+ruine, Bassala-Bougou ; dix minutes après, et toujours sur la rive
+droite, nous arrivâmes à Ségou-Bougou, ou village en paille de Ségou
+(Lougans de Ségou) ; presque en face, sur l’autre rive, on apercevait
+Kala-Bougou. Nous changeâmes de canotiers. La foule s’amoncelait, de
+nombreux cavaliers passaient sur la plage, quelques-uns lancés au grand
+galop. Nous en rencontrâmes un groupe plus nombreux qui prenait le
+chemin de Yamina ; ainsi que nous l’apprîmes plus tard, c’était un chef
+qui allait à Nioro chercher du monde pour renforcer l’armée d’Ahmadou.
+Nous défilions lentement le long des rives bordées de monde ; le bruit
+de notre arrivée se répandait.
+
+A dix heures huit minutes, nous arrivions à Ségou-Coura (le nouveau
+Ségou), et une demi-heure après, nous débarquions Fahmahra un peu avant
+Ségou-Sikoro, ou plutôt dans un de ses faubourgs, village en paille
+désigné sous le nom de _goupouilli_. Dès lors, plus de trace de Ségou
+sur l’autre rive, et ce n’était pas mon moindre étonnement ; car comment
+expliquer ce qu’on trouve dans toutes les traductions du voyage de Mongo
+Park relativement à l’existence de quatre Ségou, deux sur chaque rive du
+fleuve ? N’en faut-il pas conclure, qu’arrivé à Faracco ou Kala-Bougou,
+sur la rive gauche, et voyant en face de lui, sur la rive droite, Ségou-
+Bougou et Ségou-Koro, il aura supposé que ces quatre villages portaient
+le même nom ? Cela me semble d’autant plus probable qu’il parle des
+hautes tours du palais du roi, et que, à l’exception d’une maison dont
+on voit encore les ruines à Ségou-Sikoro, et qui était le palais d’Ali,
+on m’a dit qu’il n’y avait là aucune maison à un étage, au moment de la
+conquête, tandis qu’à Ségou-Koro, il y avait au moins deux palais,
+aujourd’hui en ruines, mais dont les murailles font foi de la hauteur
+qu’ils avaient à cette époque.
+
+Quoi qu’il en soit, tout en me creusant la tête pour trouver le mot de
+cette énigme, je demandai, pour ne pas être assailli par une foule sans
+cesse grossissante, que l’on me fît traverser le fleuve jusqu’au retour
+de Fahmahra, qui se rendait chez Ahmadou, pour annoncer mon arrivée et
+prendre ses ordres. On me transporta donc sur la plage de sable qui
+s’étend en face de Ségou-Sikoro et un peu à l’Est. Je me baignai et me
+nettoyai un peu. De là, nous apercevions Ségou-Sikoro en entier. Sa
+haute muraille grise, élevée sur le bord même de la berge, dominait une
+plage rocheuse littéralement couverte de population. Il y avait là des
+femmes, en quantité, se baignant, lavant, puisant de l’eau dans des
+calebasses ; les unes s’en allaient isolément, les autres en file et en
+ordre, conduites par un chef de captifs ; mais ce qui frappait le plus,
+c’était le bruit de tout ce monde que nous entendions à travers le
+fleuve et une animation que je n’avais jamais vue depuis mon départ de
+Saint-Louis et à laquelle on peut à peine, dans cette ville, comparer le
+quai de la Pointe du Nord, lorsque les laveuses y viennent en foule.
+
+[Illustration : PLAN de SÉGOU SIKORO
+
+Gravé chez Erhard.]
+
+Nous attendîmes assez longtemps : vers deux heures, Fahmahra revint. Il
+nous fit signe, et nous retraversâmes aussitôt pour accoster presque au
+milieu de la ville, sur le banc de roches. Il entra dans notre pirogue,
+accompagné d’un noir, qui nous souhaita le bonjour en bon français. Cet
+homme était habillé en musulman ; mais sous son turban, sa physionomie
+intelligente d’ailleurs, avait une expression indéfinissable, qui fit
+que je n’hésitai pas à accepter cette version que c’était un ancien
+maçon de Saint-Louis. Son nom contribua à m’induire en erreur. Il
+s’appelait Samba N’diaye et les N’diayes sont des Yoloffs. Il parlait
+bien le français et on voyait qu’il avait dû le mieux parler encore. Il
+nous dit que c’était chez lui que nous allions loger. Je demandai qu’on
+m’y conduisît sans retard, disant qu’après j’irais faire ma visite au
+roi. Mais il insista ainsi que Fahmahra pour que je commençasse par
+cette dernière démarche, disant qu’Ahmadou m’attendait.
+
+Alors, nous nous mîmes en route à travers une foule plus nombreuse que
+je n’en avais jamais vu, pendant ce voyage. Un peloton de gardes armés
+qui nous accompagnait la maintenait à grand’peine à coups de fouets de
+cuir.
+
+Nous gravîmes ainsi la berge, au milieu d’une poussière aveuglante,
+causée par ce grand remuement d’hommes et de femmes, et nous franchîmes
+la porte des murailles, que j’appellerai porte de Sonkoutou, en souvenir
+d’un personnage que je ferai connaître et qui demeurait à côté.
+
+Ces portes sont doubles comme celles d’un fort, et entre les deux, il
+existe un véritable corps de garde fortifié, percé de meurtrières, et de
+mâchicoulis.
+
+Les portes elles-mêmes, assez larges et hautes pour laisser passer un
+cavalier, sont en cailcédra d’un seul morceau ou de deux au plus.
+
+Elles ferment sur un châssis du même bois, au moyen de clefs en bois
+très-fortes. Chaque soir, au coucher du soleil, les sept portes sont
+fermées et une seule reste ouverte pour le passage des esclaves
+apportant le lait, jusqu’à une heure assez avancée de la nuit.
+
+Après quelques minutes de chemin, dans des rues assez étroites,
+sinueuses et encombrées de monde, nous arrivâmes sur une place où, à
+gauche, nous vîmes une maison ornementée, et en face de nous, une
+fortification véritable de six mètres de haut, avec des tours aux angles
+et sur le milieu des fronts. C’était le palais d’Ahmadou.
+
+Nous n’avions pas le temps de faire de grandes remarques, car nous
+arrivions à la porte ballottés par la foule ; mais là, nous passâmes
+seuls, car la garde qui ne plaisante pas, arrêta tout net cette
+multitude.
+
+Cependant, il y a dans cette garde des enfants armés qui ne seraient pas
+capables de résister ; mais déjà, l’on sait que ce sont des
+factionnaires, et de fiers Toucouleurs s’arrêtent devant un esclave
+bambara qui a une consigne et la fera respecter bon gré malgré.
+
+Au Sénégal, nous n’avons rien de comparable chez les noirs.
+
+A peu de distance de cette porte on en rencontre une autre semblable ;
+on est alors dans une espèce d’antichambre sombre très-grande, très-
+haute, dont la toiture est soutenue par d’énormes piliers en terre ou en
+cailcédra. Les murailles ont 2m,50 d’épaisseur à la base ; dans les
+coins, on voit les lits en bambous de la garde, et des fusils, sur des
+crochets dans différents endroits ; de tous côtés des factionnaires
+armés.
+
+De là, en montant deux marches, nous franchissons une porte et nous
+entrons dans la cour du tata ou de l’enceinte fortifiée. C’est au milieu
+qu’est située la maison d’Ahmadou, qui ne se révèle par rien. Une petite
+muraille basse que dominent des toits en paille, des gourbis devant une
+porte basse en terre, et voilà tout.
+
+C’est, du reste, assez sale et cela contraste avec la fortification. Un
+rang de meurtrières est placé à 4m,50 d’élévation ; elles sont très-
+régulièrement faites à l’instar de celles de nos forts. Celles qui sont
+exposées aux vents d’Est et aux pluies violentes des tornades, étaient
+garanties de la dégradation par des paillassons. En dehors, ces
+ouvertures sont masquées par une mince couche de terre. En cas de siége,
+il y aurait place pour deux mille défenseurs sur les quatre côtés. La
+banquette, fort élevée, nécessairement, n’est que le toit d’une galerie
+qui fait le tour des murailles, permettant de fusiller l’ennemi dans la
+place, s’il y entrait par-dessus les murailles. Cette galerie a son
+accès dans le corps de garde d’entrée et dans les tours des angles. En
+somme, c’est tellement construit, que sans canon je mets en fait, qu’à
+moins d’une mine ou d’un chemin souterrain, il serait bien difficile de
+s’en emparer, même pour des troupes régulières.
+
+[Illustration : Entrée du palais d’Ahmadou, à Ségou-Sikoro.]
+
+Mais si nous eûmes plus tard le loisir d’étudier tout cela, pour le
+moment, nous ne pûmes qu’y jeter un coup d’œil, car on nous fit tout de
+suite franchir la porte, puis un corridor, et nous arrivâmes dans une
+cour où, sous une varandah en paille, se tenait Ahmadou, entouré d’un
+petit nombre d’intimes, tous gens influents du pays. Il était assis sur
+une peau de chèvre, placée sur du sable fin ; les autres personnes de
+son entourage étaient tout simplement sur le sable. Une garde d’une
+cinquantaine d’esclaves était rangée des deux côtés. Ces soldats étaient
+debout, armés, tenant leur fusil dans toutes les positions imaginables
+et habillés de tous les costumes possibles. Ils se tenaient sur deux
+rangs, formant l’éventail. Je m’avançai en saluant le roi à la française
+et je lui donnai la main, lui disant en français : Bonjour !
+
+Le docteur et Samba Yoro qui me servait d’interprète en firent autant.
+On nous apporta pour nous asseoir, un _tara_ ou lit en bambous d’un pied
+et demi de haut et recouvert d’un _dampé_ (couverture de coton).
+
+Dès que le silence fut établi, Ahmadou me demanda en peuhl des nouvelles
+de ma santé et me souhaita la bienvenue. Puis il me demanda des
+nouvelles de Saint-Louis. Je répondis assez sobrement, me plaignant de
+n’avoir pu effectuer ma route par le Bélédougou. Je demandai alors des
+nouvelles d’El Hadj et s’il était toujours à Hamdallahi. On me dit qu’il
+allait bien, qu’il était toujours en cet endroit. J’ajoutai : « Pourrai-
+je aller le voir ? » A cette question, Ahmadou répondit : « Quand nous
+aurons causé. » Je lui remis alors la lettre du gouverneur, il l’ouvrit
+et la parcourut. Elle était en arabe et en français. Je crus voir sur sa
+figure un air d’embarras. Je craignais qu’il ne la comprît pas, c’est-à-
+dire qu’il ne sût pas l’arabe et je lui proposai de la lui faire
+traduire en peuhl sur le texte français. Il accepta. Je lus alors,
+phrase par phrase, en français ; Samba Yoro répétait en yoloff et Samba
+N’diaye en toucouleur.
+
+La séance fut levée sur la demande que je fis de traiter le plus tôt
+possible les affaires sérieuses, pour lesquelles j’étais venu le voir.
+Pour réponse, Ahmadou ordonna de nous conduire à notre logement afin que
+nous pussions nous reposer.
+
+A première vue j’avais donné à Ahmadou dix-neuf ou vingt ans, en
+réalité, il en avait trente ; assis, il paraissait petit ; il est plutôt
+grand, et il est bien fait. Sa figure est très-douce, son regard calme,
+il a l’air intelligent.
+
+Il bégaye un peu en parlant, mais il parle bas et très-doucement. Il a
+l’œil grand, le profil du nez droit, les narines peu développées. Son
+front est haut et assez large. Ce qu’il a de plus laid, c’est sa bouche
+dont les lèvres sont un peu retroussées, ce qui, avec le menton fuyant,
+est un trait de la race nègre. La couleur de sa peau se rapproche de
+celle du bronze ; elle est plutôt rouge que noire.
+
+Il était coiffé d’un bonnet bleu, de cette étoffe de coton désignée sous
+le nom de _roum_ (rouennerie ou étoffe de Strasbourg) ; un boubou très-
+flottant de même étoffe était posé par-dessus un autre _turkey_ de coton
+blanc très-fin. Son _guiba_ ou la poche de devant de son boubou était
+très-vaste.
+
+Il tenait à la main un chapelet, dont il défilait les grains en
+marmottant pendant les intervalles de la conversation. Devant lui, sur
+sa peau de chèvre, étaient posés un livre arabe et ses sandales ainsi
+que son sabre.
+
+De tous les gens placés là, nous étions les seuls qui eussions conservé
+nos chaussures.
+
+Nous sortîmes du tata par où nous étions entrés, et nous nous dirigeâmes
+vers notre demeure, accompagnés par une garde de sofas d’Ahmadou, armés
+de fusils et munis de fouets dont ils se servaient énergiquement pour
+écarter la foule. Heureux d’avoir à frapper, ils poussaient le zèle
+jusqu’à frapper les femmes qui, de chez elles, nous regardaient passer.
+
+Nous suivîmes une rue large qui passe entre la mosquée et la maison d’El
+Hadj, tata presque aussi fort que celui de son fils, plus grand
+d’ailleurs, mais moins régulier. C’est là que sont ses femmes, ses
+esclaves et entre autres les princesses des familles royales de Ségou et
+du Macina qu’il y a enfermés.
+
+C’est également là que sont ses magasins, sa fortune, me dit Samba
+N’diaye, magasins très-importants et qui jouent un rôle politique
+considérable à Ségou, tant par leur importance véritable que par celle
+qu’on leur prête. Le sommet de la muraille du tata d’El Hadj est presque
+partout garni de piquets de bois dur, mis là dans la construction et
+destinés à remplir l’office des morceaux de bouteilles dont on garnit
+chez nous le haut des murs. Cela peint assez la défiance du maître
+envers les huit cents femmes qu’il détient là. Samba N’diaye, en me
+racontant cela, chemin faisant, m’apprit aussi qu’il était le gardien de
+cette riche maison, et que seul avec Ahmadou, il avait le droit d’entrer
+chez les femmes.
+
+[Illustration : Habitation de M. Mage à Segou.]
+
+Un peu plus loin, nous trouvâmes une place, sorte de rond-point où se
+tenait un petit marché[67] à l’ombre de ces beaux arbres dont j’ai déjà
+parlé, les _doubalels_ : ce serait un joli endroit si, à quelques pas
+n’était un de ces immenses trous creusés pour en retirer la terre
+nécessaire aux constructions, trous qui se changent en marais profonds à
+l’époque des hautes crues, et en foyers d’infection, et déversoirs
+d’immondices à la saison sèche. A partir de ce point la rue moins large
+s’inclina un peu sur la droite, et presque à l’extrémité occidentale du
+village, nous entrâmes dans une ruelle sinueuse qui nous conduisit à la
+maison de Samba N’diaye.
+
+[Illustration : Coupe horizontale de la Maison de M. M. MAGE et QUINTIN
+à Ségou Sikoro
+
+Echelle de 2mm.½ pour mètre
+
+Dressé par E. Mage.
+
+Gravé chez Erhard.]
+
+[Décoration]
+
+
+[Note 65 : _Keffir_, idolâtre, infidèle à la religion musulmane.]
+
+[Note 66 : I never felt so hot a day ; there was sensible heat
+sufficient to have rosted a sirloin. (MONGO PARK, _Last mission in
+Africa_.)]
+
+[Note 67 : Cet endroit s’appelle _Doubalel Coro_ (le vieux Doubalel).]
+
+
+
+
+ CHAPITRE XIII.
+
+La maison de Samba N’diaye. — Je trouve à Ségou les courriers du
+gouverneur logés chez San Farba. — Hospitalité d’Ahmadou. — Je reçois
+des visites. — Sonkoutou. — Le vieil Abdoul. — Chérif Mahmodou et ses
+voyages. — Les ministres d’Ahmadou. — Sidy Abdallah, Mohamed Bobo et
+Oulibo.
+
+
+ 28 février 1864.
+
+La maison de Samba N’diaye, construite de la même manière que les autres
+maisons du pays, quoique un peu plus haute, est une série de cases en
+rez-de chaussée d’environ trois mètres de haut, toutes bâties en terre
+avec une espèce de charpente grossière en bois dur et une terrasse.
+C’est, du reste, assez bien construit. Les portes, sauf celles d’entrée,
+n’ont que 1m,60 de haut ; elles sont fermées par des panneaux de bois
+composés de deux ou trois planches réunies par des barres en bois et des
+clous en fer. On a adapté les fermetures en fer usitées pour les
+magasins à Saint-Louis. La première cour, dans laquelle nous entrons par
+un petit hangar servant de porte, a été affectée à notre service ; sur
+la droite est le bilour de communication avec la maison ou cour des
+femmes, sur la gauche un grand hangar formant galerie dans toute la
+longueur de la cour, c’est-à-dire de 6 mètres de long sur 3 mètres 50 de
+large. Ce hangar conduit à notre case, chambre de 3 mètres de long sur 4
+de large, dans un angle de laquelle je remarque une espèce de cheminée ;
+deux lits garnis de nattes en cannes de mil y sont préparées. Une
+seconde porte très-basse, placée dans la chambre, donne accès sur une
+cour dans le coin de laquelle, à notre grand étonnement, est une fosse
+d’aisances surmontée d’une espèce de siége fait d’un vase en terre dont
+on a cassé le fond. Notre étonnement ne fait que croître quand on nous
+dit que presque toutes les maisons du pays en sont pourvues. C’est dans
+cette cour même qu’on fera notre cuisine particulière. Dans l’autre coin
+de la cour est un passage recouvert en nattes qui conduit à un magasin
+ou grenier à mil, dans lequel j’installe nos marchandises.
+
+[Illustration : Intérieur de la maison des femmes de Samba N’diaye, à
+Ségou.]
+
+Mes hommes se placent dans la cour d’entrée et sous la varandah, et pour
+plus de commodité on déloge le cheval de Samba N’diaye qui est attaché
+au milieu de la cour.
+
+Une échelle de bois grossière, composée de deux morceaux torses en
+travers desquels on a attaché des bâtons avec des lanières de cuir non
+tanné, sert à monter sur la terrasse, où Samba N’diaye a établi une
+charpente qu’il a surmontée d’une toiture en nattes pour coucher au
+frais sans craindre l’humidité. Tout cela, bien que grossier, est
+intelligent ; il y a dans ces fermetures en fer des portes, et dans
+certains détails, des réminiscences de ce que Samba N’diaye a vu chez
+les blancs. Du reste, disons tout de suite ce qu’est notre hôte, bien
+que ce ne soit qu’à la longue que nous ayons appris ce qui le
+concernait.
+
+Samba N’diaye était un Bakiri de Tuabo (Guoy, Sénégal), âgé aujourd’hui
+de quarante à cinquante ans. Otage pendant vingt ans à Saint-Louis, il
+n’avait quitté définitivement cette ville que sous le gouvernement de M.
+de Grammont, dont il conservait le meilleur souvenir.
+
+Rentré dans son pays, il s’était mis à faire du commerce, avait eu un
+comptoir de traitant à Tuabo, dans son village, jusqu’au moment où El
+Hadj était venu dans le pays. Dès ce moment la religion musulmane
+s’empara de lui, et lorsque, deux ans après, El Hadj, vainqueur jusque
+là, vint à Farabanna, Samba N’diaye liquida ses affaires, et, suivi de
+celle de ses femmes qui voulut l’accompagner et de ses captifs, il vint
+grossir les rangs du conquérant. Dès lors sa connaissance des usages des
+blancs, son expérience en construction lui créèrent près d’El Hadj une
+position exceptionnelle. Il devint l’ingénieur de l’armée. Plus tard,
+quand El Hadj eut des canons, Samba en fut spécialement chargé, et c’est
+en partie grâce aux ressources qu’il inventa pour réparer sans cesse les
+affûts cassés, qu’El Hadj put pousser ses conquêtes jusqu’au bord du
+Niger, les obus aidant beaucoup, comme on le verra. Enfin lorsque El
+Hadj, maître de Ségou, se décida à partir pour faire la conquête du
+Macina, Samba N’diaye ayant désiré rester à Ségou, reçut le poste
+d’ingénieur en chef des fortifications et de gardien de la maison d’El
+Hadj.
+
+Dès qu’il avait su que des blancs venaient trouver El Hadj, il avait
+sollicité d’Ahmadou l’honneur de les loger, alléguant sa connaissance
+de leurs usages, de leur langue, et lui disant que si son père avait
+été là, à coup sûr il les lui eût confiés.
+
+Bien que Samba N’diaye ne jouisse pas près d’Ahmadou de toute la
+considération que le père lui accordait, il est écouté dans certaines
+questions et particulièrement dans ce qui regarde les blancs, et cette
+fois, il avait eu gain de cause sur les griots favoris du roi et sur
+d’autres chefs, qui se disputaient l’honneur de nous loger, uniquement
+en vue de l’intérêt.
+
+Sachant en effet que, selon l’expression du pays, Ahmadou voulait nous
+_recevoir_, on prévoyait une abondance de vivres, de sel et de cadeaux
+de tous genres auxquels l’imagination des noirs ne donnait pas de
+bornes, et chacun se disait que celui qui nous logerait en aurait sa
+bonne part.
+
+Samba N’diaye, bien entendu, en sa qualité de Bakiri, n’était pas moins
+intéressé que les autres ; mais son long séjour parmi les blancs lui
+avait donné un certain respect humain, et il était moins mendiant que la
+plupart de ses frères ou cousins, qui ont pris depuis longtemps
+l’habitude de regarder les blancs comme des gens qui doivent forcément
+donner. Il faut bien dire que le système déplorable de payer des
+_coutumes_[68] avant de commencer la traite, système qui a été si
+longtemps en vigueur, était très-propre à enraciner ces idées dans la
+tête des noirs du Sénégal, et il ne faut pas perdre de vue qui c’était à
+des Sénégambiens, en général, que j’allais avoir affaire.
+
+J’étais à peine installé dans ma nouvelle maison que je vis venir Seïdou
+et Ibrahim, les deux courriers expédiés par le gouverneur pour annoncer
+mon voyage à Ahmadou. Ils étaient arrivés depuis cinq mois. Leur route
+s’était effectuée sans difficulté par Médine, Koniakary, Dianghirté et
+de là ils étaient venus avant la révolte par le chemin direct du
+Bélédougou. Bien reçus par Ahmadou, ils avaient demandé à aller au
+Macina trouver El Hadj ; on le leur avait refusé à cause de l’état de
+guerre du pays, et on ne les laissait pas repartir, en leur disant qu’il
+fallait qu’ils rapportassent au gouverneur la réponse d’El Hadj. On les
+avait logés chez un griot toucouleur, dont ils étaient fort contents, et
+que je connus bientôt ; c’était un nommé Samba Farba ou San Farba, brave
+homme dont je n’ai eu qu’à me louer. Il avait été à Saint-Louis, à Bakel
+et dans tous les postes du fleuve ; il connaissait un grand nombre de
+vieux traitants. Contre l’habitude des griots, jamais il ne me demanda
+rien, et, quand je lui faisais un petit cadeau, sa reconnaissance se
+traduisait de la façon la plus énergique. C’est certainement un des
+hommes dont je me souviens avec le plus de plaisir dans mon voyage.
+
+[Illustration : San Farba, griot influent à Ségou.]
+
+Seïdou et Ibrahim, depuis leur arrivée à Ségou, avaient pu se mettre au
+courant de la politique, et eussent pu me rendre de grands services ;
+mais je ne parlais pas assez le yoloff, et pas du tout le toucouleur à
+ce moment ; il leur eût fallu prendre un interprète, et telle est la
+défiance des noirs qu’ils n’eussent pas osé confier à quelqu’un de mes
+laptots la vraie position d’Ahmadou, de crainte d’être accusés près de
+ce dernier, dont ils avaient pu apprendre à craindre la colère pendant
+leur séjour. Enfin, soit prudence, soit insouciance, ils ne me
+renseignèrent pas suffisamment, et bien qu’il y eût, de la part de
+Seïdou surtout, certains mots qui me donnaient à réfléchir, jamais il ne
+me fit connaître franchement et complétement ce qu’il savait, pas plus
+qu’il ne le fit plus tard à Saint-Louis, quand je le renvoyai au
+gouverneur. C’est à mes dépens et par un séjour prolongé, que je suis
+arrivé à connaître la vraie situation du pays, l’histoire d’El Hadj et
+le dernier mot de la politique locale.
+
+L’hospitalité d’Ahmadou fut d’abord très-large. Le jour de notre
+arrivée, nous trouvâmes dans la case de Samba N’diaye un mouton gras,
+magnifique spécimen de l’espèce ovine, remarquable par sa taille, et
+surtout par sa graisse ; il n’était pas coupé, mais bien tapé suivant
+l’habitude des noirs. Au Sénégal on voit souvent dans le haut fleuve
+chez les traitants des moutons presque aussi beaux, engraissés pour la
+fête de la Tabaski ; ils valent de cinquante à soixante francs, mais je
+n’en avais jamais vu d’aussi gras.
+
+Quelques instants après, on nous apportait deux grandes couffes de riz,
+une pierre de sel d’une valeur d’au moins 10000 cauris dans le moment,
+et qui plus tard en a valu jusqu’à 60000, c’est-à-dire 180 francs
+environ.
+
+Un peu plus tard, on nous annonça un bœuf gras qu’on nous amenait ; mais
+comme il faisait une vive résistance on lui coupa les jarrets, de telle
+sorte que je fus obligé de le faire tuer ; et nous eûmes une telle masse
+de viande qu’il y eut forcément du gaspillage.
+
+Le docteur, toujours critique mordant des noirs et surtout du système
+d’arbitraire inauguré par les musulmans, me fit observer que nous
+mangions au budget royal, et que nous prenions ainsi notre part d’impôts
+vexatoires, de pillages et autres mauvaises actions de ces malandrins de
+conquérants qui ont, au nom de Dieu, commis tous les crimes possibles ou
+imaginables.
+
+Mais, tout en reconnaissant la justesse de son observation, je ne
+pouvais que me résigner ; car, après tout, du moment que j’étais venu en
+ambassadeur, il fallait en subir les conséquences, et refuser les
+présents royaux sous prétexte que c’était du bien mal acquis, eût été
+une singulière manière de concilier à mon pays les sympathies d’un roi
+qui n’était déjà pas trop bien disposé.
+
+Je me résignai donc, trop heureux de pouvoir réparer nos forces
+abattues, par une nourriture plus substantielle que celle des derniers
+temps.
+
+On nous fournissait, soir et matin, du lait en abondance ; Samba N’diaye
+avait reçu cinq mille cauris pour pourvoir à nos besoins en poules,
+œufs, poissons, etc., et en me l’annonçant, il me répéta trois ou quatre
+fois de ne pas me gêner ; que la bourse d’Ahmadou était large, et qu’il
+ne pardonnerait pas s’il venait à apprendre que nous manquions de
+quelque chose. Et il termina ce petit discours en nous donnant un
+magnifique mouton qu’il élevait dans sa maison pour la Tabaski[69].
+
+On affecta une esclave de la case, nommée Maïram ou Marianne, à la
+cuisine des laptots. Les chevaux, mulets et ânes furent placés chez un
+Bakiri, ami de Samba N’diaye, et nommé Samba Naé, qui logeait dans le
+goupouilli. Enfin une garde de sofas fut placée à la porte sous le
+commandement d’un nommé Karounka Djawara, qui avait ordre de ne laisser
+entrer qui que ce fût sans ma permission, et qui s’acquitta de sa
+consigne avec une rigueur toute militaire, frappant, quel que fût leur
+rang, ceux qui, sans plus de façon, voulaient passer outre. Cette mesure
+contribua pour beaucoup à mon bien-être.
+
+ 29 février 1864.
+
+Le lendemain, mes laptots allèrent en corps saluer Ahmadou, qui leur fit
+bon accueil et leur donna un bœuf ainsi que 40000 cauris à distribuer
+entre eux tous.
+
+Pendant la journée, je reçus un cadeau véritablement princier : c’était
+un panier de cinq cents gourous[70]. Fahmahra, notre guide, avait été
+causer avec Ahmadou et lui avait dit que les blancs aimaient beaucoup
+ces fruits ; il espérait que nous laisserions le présent à sa merci ;
+mais j’en savais trop la valeur pour le gaspiller : j’en fis une
+distribution, car, à cette époque, nous n’en étions pas aussi friands
+que nous le fûmes par la suite, mais j’en mis une partie en réserve.
+
+J’employai tous les instants dont je disposais à mettre mes notes au
+courant, mais j’étais sans cesse interrompu par des visites que je ne
+pouvais refuser, et pour noter tous les événements, il m’eût fallu
+écrire dix heures par jour.
+
+Avec Samba Farba, vint un autre griot d’Ahmadou, nommé Sontoukou ou
+Sountoukou ; c’était à la fois l’esclave et le plus intime ami
+d’Ahmadou, qui le comblait de richesses. Il était Diallonké d’origine,
+son père était griot du roi de Tamba, et quand ce village tomba au
+pouvoir d’El Hadj, Sontoukou, enfant, fut donné comme compagnon à
+Ahmadou, ainsi que Fali, fils du roi, qui devint esclave et fut plus
+tard chef des sofas d’Ahmadou. Samba Farba et Sontoukou étaient tous
+deux vêtus de tuniques de drap rouge, brodées d’or, par-dessus
+lesquelles ils portaient des boubous, lomas noirs, brodés en soie
+éclatante ; de vastes turbans blancs et des _mouqués_ ou pantoufles en
+cuir du pays complétaient ce costume vraiment magnifique.
+
+Nombre d’autres chefs vinrent nous faire visite, et dans le nombre, je
+mentionnerai particulièrement deux individus. L’un, qui a joué un grand
+rôle dans la conquête du Ségou, se nommait Tierno Abdoul ; c’était un
+Toucouleur : on l’appelait frère d’El Hadj, bien qu’il ne fût pas du
+tout son parent.
+
+L’autre était un Arabe de la Mecque, qui se disait chérif Mahmodou, fils
+d’Abdoul Matalib. Il était accompagné d’un maître de langue, noir du
+Fouta qui avait été à la Mecque, et en était revenu en sa compagnie.
+Chérif Mahmodou avait beaucoup voyagé ; il a été dans le Khorassan et
+jusque sur les confins de la Chine, et, disait-il, il était allé dans sa
+jeunesse à Stamboul. Sa société m’eût été précieuse, s’il n’avait pas
+été aussi menteur que possible. Soit qu’il se fût fait de fausses idées
+des choses, soit qu’il crût se donner de l’importance, il donnait une
+tournure merveilleuse à tous ses récits. C’est ainsi qu’il racontait
+qu’il avait vu, en Perse, une fontaine d’où tout ce qu’on y trempait
+sortait doré, qu’elle appartenait au _roi_ de Russie[71], qui nuit et
+jour la faisait garder, etc. Tout cela n’était rien, et je m’en serais
+amusé, mais ce qui devenait plus grave, car cela pouvait donner de
+fausses notions à Ahmadou sur la puissance de la France, et l’importance
+des musulmans en Europe, c’est quand il racontait la guerre de Crimée à
+sa manière, disant que les Turcs avaient ordonné aux Français et aux
+Anglais qui leur payent tribut de venir leur prêter main-forte et qu’ils
+avaient pris Moscou. Puis quand, plus tard, Ahmadou nous faisait
+attendre une audience, et que Samba N’diaye, notre intermédiaire obligé,
+faisait des observations, Chérif Mahmodou répondait : « Eh bien,
+Ahmadou, qu’est-ce que cela ? Quand les Français et les Anglais vont
+porter leur tribut à Stamboul, le sultan les fait attendre tout un jour,
+et souvent plus, avec leurs charges sur la tête. »
+
+C’était, comme on le voit, un homme dangereux pour nous ; nous devions
+peut-être son inimitié à ce que tout d’abord j’avais mal accueilli ses
+merveilleuses histoires, et surtout à ce que je n’avais pas acheté sa
+protection par des cadeaux.
+
+Sa figure, bronzée par le soleil, présentait un type arabe bien
+prononcé, avec le nez busqué en bec d’aigle et le regard très-perçant.
+Il portait de magnifiques cheveux noirs longs de plus d’un pied,
+luisants et fins, qui passaient sous son turban, disposé en pointe dans
+le genre des bonnets persans. Quant au reste du costume, il avait adopté
+les usages des noirs, à l’exception des pantoufles ou babouches dans
+lesquelles il mettait ses pieds et qu’il ne portait pas en savates. Il
+me parla quelquefois d’un blanc, nommé Abd-el-Kerim, qu’il avait vu à
+Djeïla : il ajoutait qu’il lui avait sauvé la vie en le faisant
+échapper ; mais, sans doute, comme une invitation, il me disait :
+C’était un bon garçon, il donnait beaucoup ; pour moi, il m’a donné plus
+de mille piastres.
+
+Chérif Mahmodou, bien qu’écouté par le public, ne jouissait pas d’un
+grand crédit à Ségou. Grâce aux libéralités qu’Ahmadou se croyait obligé
+de faire à un chérif, il avait une fortune assez honnête, mais comme il
+ne donnait à personne, il ne se faisait pas beaucoup d’amis. Je ne
+tardai pas à savoir qu’à son arrivée dans le pays, il s’était fait fort
+de fabriquer des canons, et qu’El Hadj lui ayant fait fournir tout le
+cuivre qu’on avait pu ramasser, laiton, cuivre rouge et autres, il avait
+réussi la fonte, mais avait manqué la coulée, ce qui avait bien diminué
+son crédit aux yeux de tout le monde, et avait commencé à le faire
+passer pour hableur.
+
+Du reste, pour notre part, nous n’eûmes pas directement à nous en
+plaindre, et il se comporta toujours très-poliment à notre égard. Il
+disait qu’il désirait venir à Saint-Louis, et sans doute il ne voulait
+pas s’y faire précéder par des inimitiés.
+
+En somme, presque tous les hommes importants à un titre quelconque,
+ayant une position, vinrent nous saluer ; trois personnes seules s’en
+abstinrent avec affectation : Sidy Abdallah, Maure de Tichit, maître de
+langue arabe, qui devait, après avoir été notre plus cruel ennemi,
+devenir un de nos plus intimes amis ; Mohamadou Bobo, Peul du Fouta
+Djallon, ami intime d’Ahmadou, qui, bien qu’affectant des formes polies,
+resta notre ennemi, et Oulibo, Poul du Kaarta, chef de tous les Bambaras
+et des esclaves d’El Hadj, qui était, à vrai dire, le second chef de
+Ségou et dont nous n’eûmes jamais qu’à nous louer, surtout quand nos
+relations avec Ahmadou devinrent difficiles[72].
+
+J’aurai, par la suite, l’occasion de parler de chacun de ces individus
+avec lesquels j’ai été en rapport, et qui jouent un rôle très-important
+dans la politique, car ils sont, en quelque sorte, les ministres
+d’Ahmadou, si tant est qu’un autocrate ait des ministres.
+
+Le 29 février, je fis une seconde visite à Ahmadou, et, selon le désir
+qu’il en avait témoigné, je la lui fis annoncer par Samba N’diaye, qui
+lui dit que ce n’était qu’une visite de politesse. Dès cet instant, je
+commençai à voir qu’Ahmadou semblait reculer quand il s’agissait de
+traiter l’objet de ma mission.
+
+Il y avait beaucoup de monde chez lui ; je fus fort questionné, et mon
+étonnement ne fut pas médiocre en m’entendant faire la question
+suivante :
+
+« Est-ce que votre _roi_ actuel vaut _Napoléon_ ? » Ainsi, ce nom dont
+on ne peut évoquer le souvenir sans un mouvement d’orgueil, a devancé la
+civilisation, et a marché avec les bandes à demi-sauvages du Sénégal au
+Niger. J’avoue que j’étais stupéfait.
+
+Un sujet de conversation qui intéressa vivement Ahmadou et tous les
+assistants, fut mon revolver. Le roi me demanda de le tirer ; j’envoyai
+les six balles à environ soixante pas dans un lit en bois, qu’elles
+traversèrent en brisant les bambous, et elles s’enfoncèrent profondément
+dans la muraille de terre ; Ahmadou, bien qu’il affecte en toute
+circonstance un grand calme, et veuille ne paraître s’émouvoir de rien,
+était un peu abasourdi. Il y avait bien à Ségou un revolver, mais
+c’était un revolver Colt à capsule ; il fallait le charger comme toute
+autre arme, tandis que mon Lefaucheux, avec ses petites cartouches en
+cuivre, lançant des balles aussi loin qu’un fusil ordinaire, leur
+semblait une chose impossible.
+
+On parla aussi de nos habillements. Bien des gens qui avaient expliqué à
+Ahmadou comment s’habillaient les blancs à Sierra-Leone et à Saint-
+Louis, avaient été désappointés en nous voyant venir avec un costume
+plus que simple, et dont les broussailles avaient un peu délabré toutes
+les pièces. Heureusement nos laptots se chargèrent d’expliquer que nous
+avions laissé nos uniformes et les décrivirent. Mais il est probable que
+nous aurions gagné en considération si nous fussions arrivés mieux
+vêtus.
+
+Un griot, nommé Diali Mahmady, qui avait été fort longtemps à Sierra-
+Leone, parlait des vêtements des Anglais, indiquant que leurs pantalons
+étaient collants. J’en portais, au contraire, un fort large ; Ahmadou ne
+manqua pas cette occasion de me dire qu’il préférait nos vêtements.
+
+A la suite de cette entrevue, dans laquelle Ahmadou s’était informé de
+l’état de nos provisions de sucre et avait appris que nous n’en avions
+plus, il nous en envoya un pain de 4 kilogrammes[73], et une grande
+calebasse de beau miel rouge bien épuré et bouilli. Plus tard, je reçus
+deux énormes giraumons, et le 1er mars, le vieil Abdoul (frère d’El Hadj
+à la mode du pays) commença à nous fournir le beurre, que nous reçûmes
+toujours régulièrement et en abondance pendant notre long séjour. De
+plus, il nous donna un couple de pigeons et des poules.
+
+Pensant à cette époque rester peu de temps à Ségou, je me hâtai de
+recueillir l’histoire d’El Hadj de la bouche des Talibés. Les premiers
+récits que j’obtins de Samba N’diaye, notre hôte, furent bien
+incomplets. Par la suite, tant dans les conversations que par des
+questions, je recueillis une série de faits que j’intercalai dans ce
+premier récit, de même que j’en éliminai tout ce qui n’était pas
+confirmé d’une manière positive. Je ne prétends pas donner ce récit
+comme une histoire d’El Hadj Omar, car je sais combien, notamment dans
+ses guerres avec nous, le vrai est souvent dénaturé. Mais je le donne
+comme la vie d’El Hadj telle qu’on la raconte à Ségou, telle que pendant
+des générations on se la racontera, amplifiant peut-être sur les
+détails, mais conservant le fond qui a la tournure qu’El Hadj a tenu à
+lui donner. Dans les événements dont Samba N’diaye a été le témoin, j’ai
+la conviction d’avoir eu la vérité quant aux faits ou aux paroles
+prononcées, surtout dans la partie relative à la conquête de Ségou.
+J’arrêterai ce récit aux événements qui s’étaient passés jusqu’à mon
+arrivée à Ségou, bien que ce ne soit guère qu’à la fin de mon séjour que
+je sois parvenu à débrouiller le vrai du faux au milieu du chaos dont on
+enveloppait les affaires du pays.
+
+[Décoration]
+
+
+[Note 68 : _Coutumes_. On appelle ainsi les cadeaux qu’on est convenu
+par traité de payer à un chef avant de commercer avec lui.]
+
+[Note 69 : Fête musulmane (_Tabaski_) pour laquelle tout chef de famille
+qui en a le moyen tue un mouton.]
+
+[Note 70 : Fruit du Sterculia acuminata (Palisot), nommé généralement
+Kolat.]
+
+[Note 71 : Les noirs ne connaissent que le mot Roi. Chérif Mahmodou
+disait le Sultan.]
+
+[Note 72 : Parmi les visites que je reçus, je dois mentionner celle que
+me fit une princesse Massassi Mahmodou-Penda, fille de Makansiré, chef
+de Foutobi, chez lequel Raffenel avait logé et dont il se loue fort peu.
+Elle avait eu, lors de la conquête, le sort de presque toutes ses
+parentes et, devenue esclave d’El Hadj, elle était tombée au pouvoir
+d’un Talibé Toucouleur, d’un Torodo, qui en avait fait sa femme. Elle
+était devenue mère, et, grâce au privilége que la loi musulmane accorde
+aux esclaves mères par le fait de leur seigneur, elle vint demander sa
+liberté à El Hadj, faisant l’abandon de son enfant. Depuis cette époque
+elle habite Ségou, où, contrairement à ce que font en général ses
+parentes, elle tient une conduite qu’on dit régulière.]
+
+[Note 73 : Sucre de fabrique anglaise (d’après l’étiquette qu’il
+portait).]
+
+
+
+
+ CHAPITRE XIV.
+
+ HISTOIRE D’EL HADJ OMAR.
+
+El Hadj. — Sa naissance, sa jeunesse. — Son voyage à la Mecque. — Son
+retour à Ségou vers 1837 ou 1839. — Il s’établit dans le Fouta Djallon.
+— Son voyage sur les bords du Sénégal de 1846 à 1847. — Il rentre dans
+le Fouta Djallon. — Construit Dinguiray. — Prise de Labata, de Tamba, de
+Ménien. — Sa route vers le Bambouk et le Gadiaga. — Il entre dans le
+Kaarta. — Pille des Français. — Guerre dans le Kaarta.
+
+
+El Hadj Omar est né dans le Fouta sénégalais, au village d’Aloar, vers
+1797[74]. Sa famille appartenait à la classe des Torodos, qui sont les
+principaux chefs du Fouta, et parmi lesquels est toujours choisi
+l’almami[75].
+
+Son père Seïdou, marabout fort instruit, l’éleva dès son jeune âge dans
+les principes de la religion de Mahomet, et les dispositions
+extraordinaires qu’il montrait dès lors, pouvaient faire présager ce
+qu’il serait un jour. Le fait suivant, qu’El Hadj se plaît à raconter,
+permet d’en juger :
+
+« Une dispute s’était élevée entre mes parents et les habitants d’Aloar,
+au sujet d’une mosquée que mon père voulait construire dans sa maison
+pour ne pas être troublé dans ses prières. Les gens du village la lui
+rasèrent et on le battit, disant qu’il devait venir faire sa prière à la
+mosquée. Et comme il refusait, ses adversaires (les marabouts du
+village) le traduisirent en justice (_saria_) devant un marabout très-
+renommé, je l’accompagnai au village où devait se prononcer le jugement.
+
+« Quand il eut entendu l’affaire, l’almami Yousouf[76] (le marabout en
+question) réfléchit, et, me prenant par la main, dit aux deux parties :
+« Que vous sert-il de disputer ? Restez en paix ; rentrez chez vous, et
+surtout, regardez bien cet enfant, car il vous commandera un jour. »
+
+Cette histoire est-elle vraie ? Elle ne serait pas très-extraordinaire.
+« Que d’enfants à qui l’on a prédit un grand avenir dans leur jeunesse,
+parce qu’ils montraient un peu d’intelligence ! Mais ce qui est certain,
+c’est qu’avec la disposition des noirs à croire tout ce qui est
+surnaturel, il n’en faut pas davantage pour que par la suite bon nombre
+aient vu dans El Hadj un vrai prophète de Dieu, reconnu dès son enfance
+par un de leurs marabouts les plus vénérés.
+
+El Hadj Omar était le quatrième des enfants de la première femme de son
+père. Il eut par la deuxième et dernière femme un autre frère nommé
+Alioun. Les trois premiers étaient Élimane Guédo[77], Alpha Ahmadou[78],
+Tierno Boubakar.
+
+On sait combien le voyage de la Mecque à travers tout le Soudan est
+pénible pour les noirs[79]. Ils n’avancent que lentement, mendiant,
+s’arrêtant des mois entiers, souvent des années, à faire du commerce
+pour gagner de quoi continuer leur voyage, quand la générosité publique
+ne leur vient pas en aide. La plupart meurent avant d’arriver, beaucoup
+restent établis sur la route, ne se sentant pas le courage de revenir ni
+d’aller plus loin.
+
+Il paraît cependant qu’El Hadj, bien qu’on ait peu de détails sur cette
+partie de sa vie, accomplit son voyage sans trop de difficultés, grâce à
+son instruction. Marabout instruit déjà par les leçons de son père, il
+n’eut jamais à souffrir de la misère, et dans quelques localités, aux
+libéralités qu’il recevait, comme dans le Haoussa, on joignait un autre
+bien : c’étaient des enfants d’un certain âge qui devaient l’accompagner
+dans sa pieuse mission, comme élèves et domestiques, suivant l’usage
+musulman.
+
+On n’a pas non plus de notions bien certaines sur le temps qu’il passa à
+la Mecque, et lorsque j’interrogeais à ce sujet ses enfants ou neveux à
+Ségou, leurs réponses étaient toujours évasives, peut-être de parti pris
+et par défiance. Cependant, j’ai lieu de croire qu’il y passa un très-
+long temps et qu’il voyagea dans l’Égypte, car il est certain qu’il
+resta quelque temps au Caire et à Djeddah, et les récits de plusieurs
+personnes qui ont vécu dans son intimité, entre autres ceux de Samba
+N’diaye, m’ont donné à penser qu’il avait apprécié une civilisation plus
+avancée que celle de l’Afrique, puisqu’il répétait souvent que depuis le
+Sénégal jusqu’au Bornou, il n’y avait pas d’hommes, mais des bœufs et
+des moutons.
+
+Toujours est-il que quand il eut séjourné à la Mecque, et qu’il prit la
+route de retour, il fut reçu dans le Bornou et le Haoussa avec les plus
+grands égards. Il prit femme dans chacun de ces pays, et eut trois
+enfants d’une femme du Bornou, qui le suivit et est aujourd’hui fixée à
+Dinguiray. Au Haoussa, El Hadj épousa une princesse de la famille royale
+qui resta dans son pays, mais dont il a eu Abibou, chef actuel de
+Dinguiray. Ahmadou est également le fils d’une femme de Haoussa ; il est
+le seul enfant de cette femme qui, aujourd’hui, est à Dinguiray.
+
+Ahmadou, étant né au Haoussa en 1833 ou 1834, d’après l’âge qu’il se
+donne, on peut en conclure qu’à cette époque El Hadj était en route pour
+venir au Sénégal, il avait alors trente-six à trente-sept ans ; mais je
+le répète, il séjourna longtemps au Haoussa, assez longtemps même pour
+qu’on apprît au Sénégal, par des pèlerins qui rentraient dans leurs
+foyers, qu’il s’y trouvait, et qu’un de ses frères, Samba Ahmadou ou
+Alpha Ahmadou, partit au-devant de lui afin de le ramener.
+
+Ce fut pendant ce séjour au Haoussa que, riche par le commerce qu’il
+faisait d’amulettes et d’objets sacrés rapportés de la Mecque, par les
+générosités royales des souverains de Bornou[80] et de Haoussa[81], il
+acquit ces esclaves qui furent ses premiers soldats, et qui aujourd’hui,
+bien que non affranchis, sont des chefs puissants, comme Dandangoura à
+Farabougou, Moustafa à Nioro, etc.
+
+En voyant son frère, El Hadj Omar se décida à continuer son chemin ; il
+prit la route du Macina, la même que suivent toutes les caravanes, celle
+qu’a suivie le docteur Barth lorsqu’il se dirigeait sur Tombouctou, et,
+accompagné de toute sa smala de femmes, d’enfants et d’esclaves, il
+traversa le Macina et arriva dans le Ségou. Là des tribulations
+l’attendaient. Les Bambaras étaient idolâtres, et s’ils supportaient au
+milieu d’eux les Soninkés musulmans, ils en vivaient séparés, grâce à
+une tolérance réciproque et aux nombreux impôts qu’ils prélevaient sur
+des musulmans qui ne dédaignaient pas l’eau-de-vie de mil et même les
+alcools européens qui arrivaient quelquefois de la côte ; mais, si
+tolérants qu’ils fussent, les Bambaras, vrais maîtres du pays,
+repoussaient victorieusement l’islamisme, et avaient toujours résisté
+aux tentatives de conversion à main armée faites par le Macina. El Hadj
+Omar, qui partout suivait sa religion avec ferveur et exagération, ne
+tarda pas à être l’objet d’accusations, et on me dit même qu’il fut mis
+aux fers par le roi régnant Tiéfolo[82], qui, d’après mon estimation,
+devait régner de 1837 à 1839 ; El Hadj avait alors de quarante à
+quarante et un ans.
+
+A cette époque venait d’arriver à Ségou le nommé Abdoul, Talibé du
+Fouta, que je retrouve sous le nom de frère d’El Hadj et de qui je tiens
+quelques-uns de ces renseignements. Il venait s’établir là et y fit long
+séjour, comme on le verra. Après un court emprisonnement, El Hadj fut
+relâché et continua sa route ; il remonta le cours du Niger, vint passer
+à Kankan, et de là à Bagareya[83].
+
+De là il se rendit à Mamounian et Sarécoula[84], villages du Fouta
+Djallon, et alla voir l’almami du Fouta Djallon. Ce dernier le reçut
+parfaitement et vint l’accompagner à Fodé Agui, et de là à Diégunko, où
+il lui donna, sur la demande qu’il en fit, de vastes terrains pour y
+installer sa maison.
+
+El Hadj Omar, en venant fonder sa colonie dans le Fouta Djallon et non
+dans son pays, nourrissait déjà des pensées ambitieuses. Sachant fort
+bien que nul n’est prophète en son village, il voulait utiliser ailleurs
+son expérience, ses richesses et sa science, décidé à ne reparaître chez
+lui qu’avec le prestige de la puissance. Aussi, pendant deux ans, il ne
+s’attache à Diégunko qu’à former des élèves ; de loin, dans le Fouta
+Djallon, les Talibés accourent auprès du pèlerin de la Mecque, qui ne se
+contente pas d’enseigner, de prêcher, mais qui utilise le fanatisme
+naissant pour s’enrichir ; il fait un commerce incessant de fusils, de
+poudre, avec Sierra-Leone et les comptoirs du Rio-Nunez et du Rio-Pongo.
+Les Talibés partent en caravane, ou vont à la rencontre des Diulas ; il
+achète, vend la poudre d’or qu’il tire du Bouré, arme ses Talibés,
+cultive, remplit ses greniers de mil, se fortifie, et mûr alors pour la
+grande œuvre qu’il médite, part à la tête de son monde, laissant sa
+maison, femmes et enfants derrière lui à la garde de ses fidèles
+esclaves.
+
+Il avait déjà une véritable armée qui chaque jour se grossissait : il se
+disait inspiré. Il descendit ainsi des montagnes de Fouta Djallon, dans
+les plaines du Khabou, où il trouva des Soninkés musulmans.
+Cultivateurs, trafiquants, gens paisibles par-dessus tout, ils
+accueillirent bien le prophète, mais ne se laissèrent pas enrôler. Il
+franchit alors le Rio-Grande, qui fertilise de son cours ce beau pays si
+peu connu, et vint traverser, presque sans s’y arrêter, la Gambie, pour
+entrer dans le Sine, le Saloum, le Baol, et dans le Cayor. Dans ces
+différents pays, où dominent les races Yoloff et Serrère, c’est-à-dire
+les races les mieux douées de l’Afrique, il séjourna un peu de temps, et
+s’il ne fit pas grand nombre de prosélytes, il dut recevoir une assez
+grande quantité de présents.
+
+Il entra ensuite dans le Oualo, où il trouva un assez grand nombre de
+marabouts et vint à Podor. Ce fut à cette époque qu’il eut une entrevue
+avec M. Caille[85], au village de Donnay, en 1846. Il annonçait alors
+des vues auxquelles le gouvernement ne pouvait qu’applaudir : c’était de
+pacifier le Sénégal, de rétablir l’harmonie entre les diverses races, le
+commerce et la sécurité dans tous les pays. Il reçut des cadeaux et alla
+passer quelque temps au village qui l’avait vu naître, à Aloar. Il passa
+ensuite à travers le Fouta et vint voir l’almami Mahmoudou, au village
+de Boumba, sa résidence ; il resta aussi quelques jours à Kobilo et
+retourna au Toro. Tout cela ne lui avait pas pris grand temps, puisque
+en 1847 nous le retrouvons à Bakel, où il passa quatre jours, très-bien
+reçu par M. Hecquart, commandant du poste, de 1846 à 1847. El Hadj était
+alors suivi d’une foule considérable de Talibés de tous pays. Chaque
+jour cette suite augmentait ; l’enthousiasme, le fanatisme aidant,
+c’était une véritable armée qu’il emmenait, ramassant à la fois des
+hommes et des présents[86]. Dans chaque village, on subvenait à tous ses
+besoins ; les chefs lui offraient des captifs, lui donnaient ou
+offraient leurs filles en mariage.
+
+C’est à Bakel, me dit Samba N’diaye, qui fut présent à l’entrevue, qu’il
+quitta M. Hecquart dans les meilleurs termes, en annonçant qu’il
+reviendrait sous peu pour faire la guerre aux infidèles et soumettre
+tout le pays[87]. De Bakel il se dirigea sur le Bondou, par Samba
+Counté, Youpé et Dialloubé, où il rencontra l’almami Saada, père de
+l’almami actuel, Boubakar Saada (chevalier de la Légion d’honneur).
+Suivant quelques Talibés, l’almami Saada lui aurait alors promis son
+concours. Quoi qu’il en soit, El Hadj entra dans le Bambouk, vint à
+Courba, redescendit au Niocolo et prit la route du Fouta Djallon, par
+Tamqué et Labé (route du capitaine Lambert en 1860).
+
+Il s’avança ainsi jusqu’à Kankalabé ; mais alors l’almami du Fouta
+Djallon, effrayé sans doute de sa force et de l’armée qui
+l’accompagnait, lui fit défendre d’entrer sur son territoire. El Hadj,
+sans l’écouter, retourna aussitôt à Diégunko, où il retrouva sa
+maison[88] en bon état. Il fit là un séjour de dix-huit mois sans être
+inquiété, instruisant et fanatisant ceux qui l’avaient suivi ; mais,
+inquiet de l’animosité que lui témoignait l’almami et de son voisinage,
+il alla s’établir à Dinguiray, sur la frontière du Fouta Djallon et du
+Diallonka Dougou.
+
+Il construisit là une véritable forteresse, imprenable aux noirs, comme
+celles qu’il a plus tard fait construire à Koundian, à Nioro, etc., etc.
+
+Dès ce moment, sa seule préoccupation est d’organiser son armée, et il
+ne cache plus du tout son intention de faire la guerre aux Keffirs.
+
+Ce projet, hautement annoncé, lui amène encore des partisans de tous les
+coins du pays, non-seulement les fervents musulmans, qui espèrent ainsi
+gagner le paradis de Mahomet, mais aussi tous ceux (et ils sont nombreux
+en ce pays) qui, ne possédant rien, espèrent s’emparer d’une portion du
+butin et devenir ainsi riches sans travail.
+
+C’est sur Tamba qu’El Hadj va concentrer ses vues.
+
+Tamba était la capitale du Diallonka Dougou dont le Bouré était
+tributaire. Son roi passait pour le plus fort et le plus cruel de tous
+les noirs.
+
+A l’exemple de Barka, le chef de Makhana[89], ou par suite d’une
+communauté d’idées horribles, lorsqu’il voyait par un beau jour d’été
+les vautours planer à une grande hauteur dans l’azur des cieux, il lui
+arrivait, sans crainte de celui qui plane encore plus haut, d’appeler
+son chef des captifs, et les lui montrant : « Il ne faut pas, disait-il,
+que les vautours de mon père manquent de nourriture, » et, séance
+tenante, il faisait tuer un captif qu’on leur abandonnait.
+
+Le voisinage seul d’El Hadj et l’annonce de ses intentions étaient une
+menace pour l’autocrate de Tamba, et sans attendre l’attaque d’El Hadj,
+il leva son armée, et confiant dans le succès qui avait toujours
+couronné ses entreprises, alla attaquer Dinguiray. Mais déjà il était
+trop tard, les murailles de Dinguiray étaient trop épaisses, et il dut
+retourner chez lui après des pertes sérieuses.
+
+Ce fut alors El Hadj qui songea à prendre l’offensive ; mais ses
+Talibés, bien que fanatisés, n’osaient pas aller se heurter à Tamba, qui
+avait soutenu dix attaques sans être sérieusement menacé[90].
+
+Sentant, du reste, le besoin de débuter par un succès, afin d’inspirer
+la confiance à ses élèves, il tomba sur un petit village nommé Labata,
+dépendant de Tamba, et commandé par le nommé Guimba. En tout, El Hadj
+avait à peine sept cents fusils ; il emporta Guimba sans résistance, et
+alors, enhardi par la victoire, il n’hésita plus, et mit le siége devant
+Tamba, qu’il ne prit qu’au bout de six mois. Les premières attaques
+avaient été vaines et les Talibés voulaient reculer ; mais El Hadj, avec
+l’entêtement qui le caractérise, déclara qu’il ne bougerait pas. Il y
+avait dans Tamba plus de trois mille fusils, et le siége traînait en
+longueur, lorsque Bandiougou, chef de Ménien[91], vint du village de
+Goufoudé avec une armée pour secourir le village assiégé. Les gens de
+Tamba les voyant arriver, firent une sortie, mais déjà l’armée de
+Ménien, incapable de résister en rase campagne aux Talibés, était en
+déroute ; on se retourna sur les gens de Tamba et on occupa une partie
+du village, qui fut pris la même nuit.
+
+El Hadj, après le partage du butin et le massacre des prisonniers[92],
+rentra à Dinguiray. Son armée se grossit immédiatement dans des
+proportions colossales, car le bruit de cette victoire et du massacre
+qui la suivit, se répandit rapidement, et tous les hommes aventureux
+n’hésitèrent plus à se ranger sous les ordres d’un tel chef.
+
+Après une victoire aussi éclatante, El Hadj se reposa un peu : il en
+attendait l’effet. Néanmoins, un an ne s’était pas écoulé qu’il
+reprenait l’offensive sur le Ménien ; il emporta Goufoudé, coupa la tête
+à son chef et à tous les hommes, établissant ainsi _la terreur_ qui a
+été partout son système.
+
+Ces deux victoires l’avaient mis en possession des trésors d’or
+accumulés par les chefs de ces pays ; mais elles eurent un autre
+résultat : ce fut d’amener la soumission du Bouré, qui lui envoya payer
+le tribut. Dès lors, si la soif des richesses eût été son unique pensée,
+il pouvait se reposer ; les mines lui eussent fourni amplement tout ce
+qu’il eût pu désirer et davantage. Mais tel n’était pas son but ; il
+affectait même, par la simplicité de sa mise et sa générosité, de ne
+faire que peu de cas de tout cet or, dont il disait ne vouloir que comme
+d’un moyen de continuer son œuvre. En effet, après quelques mois de
+repos, il descend le long des bords du Sénégal, le traverse à Tamba,
+parcourt un pays presque désert, où son armée ne vit que de gibier, qui
+y foisonne et du couscous qu’elle a emporté.
+
+Ses coups sont alors très-rapides ; il a affaire à des villages
+incapables d’une grande résistance : Soulou, Santankoto et Khakhadian
+(trois villages riches en or), tombent les premiers entre ses mains. Il
+se dirige alors sur Koundian, dont le chef vient faire sa
+soumission[93]. Tournant alors les montagnes, il revient au cœur du
+Bambouk, à Baroumba et à Dialafara, où il pose son quartier général,
+pendant qu’une armée, sous les ordres de Mahmady Dian[94], va ravager le
+Diébédougou (province du Bambouk) et rase les deux villages de Elimalo
+et Keniéko.
+
+Alors El Hadj quitte Dialafara et se dirige vers le Gadiaga, en passant
+par Diokhéba, Sirmana et Farabannah, où il n’éprouve qu’une résistance
+médiocre, et où de nouveau il s’installe, pendant qu’une de ses armées
+(car l’affluence de partisans est telle qu’il divise ses forces) va
+attaquer Makhana et Solou[95].
+
+Ce fut pendant ce séjour à Farabannah, que les traitants musulmans de
+Bakel, qui comptaient de nombreux comptoirs échelonnés dans les villages
+du fleuve, effrayés pour leur commerce, lui envoyèrent une députation,
+pour connaître ses intentions à leur égard, et au besoin traiter avec
+lui. Quelques-uns se rendirent eux-mêmes[96] auprès d’El Hadj ; il les
+reçut d’une façon toute bienveillante, et leur affirma qu’ils n’avaient
+rien à craindre de lui, qu’il n’avait affaire qu’aux infidèles[97], et
+surtout aux Bambaras. Ils rentrèrent alors chez eux, et l’armée
+conquérante continua à se grossir. Ce fut à ce moment que Samba N’diaye
+alla se joindre au prophète.
+
+Les Bambaras, qui suivaient les mouvements d’El Hadj, ne voulurent pas
+attendre qu’on vînt les attaquer ; ils réunirent leur armée, et les
+Massassis vinrent camper à Kholou[98].
+
+El Hadj avait quitté Farabannah et s’était dirigé sur Dramané ; de là,
+il avait campé à Moussala et à Bongourou, où il résidait depuis près
+d’un mois. Quand il fut prêt, il partagea son armée en deux parties, et,
+traversant avec l’une le fleuve à Bongourou, il envoya l’autre passer à
+Diakandapé, village situé entre Bongourou et Tambokané. El Hadj attaqua
+immédiatement, et les Bambaras, au plus fort du combat, furent pris
+entre deux feux et battus. Après cette affaire, on détruisit
+Soutoukhollé et Kholou. El Hadj resta dans ce dernier village huit
+jours, pendant lesquels le premier acte d’hostilité contre la France se
+produisit. Alpha Oumar Boïla, qui était venu du Fouta avec une armée se
+joindre à El Hadj, fut chargé (sur les instances des Toucouleurs, disent
+les Talibés à Ségou) de piller tous les traitants de Bakel à Médine, et
+il s’acquitta de sa mission en vrai Toucouleur. Du reste, il n’éprouva
+pas de résistance, et même, chose bien regrettable, il se trouva des
+traitants qui livrèrent volontairement les marchandises qui leur avaient
+été confiées par des négociants. Ce fut heureusement le petit nombre.
+
+El Hadj, après ce pillage, se rendit à Koniakary, où il entra sans
+résistance ; dès ce moment, on fuyait devant lui[99].
+
+Pendant qu’il y séjournait, un traitant de Bakel, N’diaye Sour, connu
+par son brillant courage, alla le trouver et lui demanda hardiment
+pourquoi il avait faussé la parole qu’il avait donnée aux traitants.
+
+El Hadj répondit que c’était parce qu’un traitant, nommé Samba
+Sarracolet, avait cherché à lui faire du mal en vendant de la poudre et
+des fusils aux Bambaras, au moment où il était en guerre avec eux.
+
+Comme on le voit, dès ce moment El Hadj professait cette maxime :
+« Celui qui n’est pas avec moi est contre moi. » Du reste, il est
+probable que ce fait, quoique vrai, n’était qu’un prétexte ; d’autres
+personnes m’ont dit qu’El Hadj, qui avait besoin des Toucouleurs,
+ennemis de la France en ce moment, et pillards avant tout, avait dû
+céder à leurs obsessions ; d’autres, enfin, qu’il avait voulu se venger
+par là d’un refus qu’avait fait le gouverneur du Sénégal, M. Protet, de
+lui laisser acheter à Bakel de grandes quantités de poudre et de fusils.
+
+Quoi qu’il en soit, dès ce moment, la guerre était déclarée entre la
+France et El Hadj.
+
+Sans s’arrêter longtemps à Koniakary, El Hadj se dirigea vers le
+Diafounou, pays de Soninkés et Bambaras, soumis au joug des Massassis :
+il n’y trouva pas de résistance. Élimané tomba sous ses coups, et peu
+après ce fut le tour de Médina. Ce village était commandé par un
+Massassi nommé Mana, fils de Samba Bilé, qui tomba en son pouvoir et
+qu’il fit tuer suivant son habitude.
+
+Ce fut là, je crois, que Oulibo Poul, d’une grande famille du Kaarta et
+allié aux Massassis, vint se rendre et demanda la place de chef des
+sofas, de sorte que, quoique libre, il prenait un poste d’esclave. Ce
+fait, bien commun en Afrique, montre assez combien les races africaines
+ont peu le sentiment de la dignité personnelle ; j’en aurais bien
+d’autres à ajouter à l’appui de cette assertion.
+
+A cette époque, l’empire d’El Hadj sur l’esprit des noirs prenait une
+puissance incroyable ; chaque jour son armée se grossissait des
+contingents du Fouta, et, disons-le aussi à regret, de nègres français,
+d’hommes de Saint-Louis, traitants, maçons ou autres, conduits, les uns
+par le fanatisme, les autres par ce défaut qui est le plus grand
+obstacle à la civilisation de l’Afrique : l’horreur du travail et le
+désir de s’y soustraire.
+
+[Décoration]
+
+
+[Note 74 : En juillet 1864, ses parents, à Ségou, lui donnaient
+soixante-neuf ans ; c’étaient des marabouts ; il y a donc lieu de
+compter ces années comme années musulmanes et de retrancher deux ans, ce
+qui fait environ soixante-sept ans.]
+
+[Note 75 : L’almami est le chef de cette république du Fouta. C’est à la
+fois un chef religieux et militaire. Son pouvoir est très-limité.]
+
+[Note 76 : Almami Yousouf était le grand-père d’Alpha Oumar Boïla, l’un
+des généraux les plus remarquables d’El Hadj Omar et au mérite duquel,
+ainsi qu’à son courage et à son influence sur les Talibés du Fouta, ce
+dernier a dû une grande partie de ses succès.]
+
+[Note 77 : Élimane Guédo (Élimane est un titre en religion comme Tierno
+et Alpha), vivants aujourd’hui encore à Dinguiray.]
+
+[Note 78 : Alpha Ahmadou et Tierno Boubakar, tous deux vivants à Nioro,
+où ils m’ont fait bon accueil à mon retour.]
+
+[Note 79 : Ce voyage est souvent impossible, comme par exemple au moment
+où je me trouvais à Ségou. Les Maures eux-mêmes n’obtenaient pas
+d’Ahmadou la permission de franchir son territoire ; il les enrôlait
+dans ses armées pour l’aider dans sa guerre, disant, du reste, que,
+avant longtemps, ce ne serait plus à la Mecque qu’on irait faire le
+pèlerinage, mais bien à Ségou-Sikoro. Ceci peut donner la mesure de son
+fanatisme et de sa croyance en lui-même.]
+
+[Note 80 : Mohamed el Kanemi, au Bornou.]
+
+[Note 81 : Mohamed Bello, roi de Haoussa.]
+
+[Note 82 : Tiéfolo, le deuxième des fils de Mansong qui régnèrent.]
+
+[Note 83 : De Kankan à Bagareya, route de caravane indiquée sur la
+carte, passant à Saréya. (_Route de Caillé._)]
+
+[Note 84 : Je n’ai pu voir la position exacte de ces villages, dont le
+deuxième pourrait bien être Sarébowal. (Voyez la carte.)]
+
+[Note 85 : M. Caille était alors gouverneur par intérim du Sénégal.]
+
+[Note 86 : Les traitants de Podor lui firent des cadeaux d’une richesse
+incroyable ; c’était à qui serait le plus généreux, et on cite des
+traitants qui donnèrent plus d’une balle de guinée (1000 francs).]
+
+[Note 87 : Le Gadiaga, le Guoy, causaient alors des difficultés
+continuelles à notre politique.]
+
+[Note 88 : Maison, tata, fortifications ; ainsi on dit Maison d’El Hadj,
+pour tout village où il s’est installé une case fortifiée où il a une
+partie de sa famille, ne fût-ce qu’une femme, comme à Koundian.]
+
+[Note 89 : Ce trait est raconté par les noirs de tout le Sénégal, qui
+accusent ce Barka d’avoir fait piler un enfant vivant par sa propre mère
+dans un pilon à couscous pour en faire une amulette. Il est inutile de
+dire qu’on n’entend plus parler de pareilles horreurs sur les bords du
+Sénégal.]
+
+[Note 90 : Les Bambaras du Kaarta étaient venus trois fois l’attaquer en
+vain.]
+
+[Note 91 : Ménien, pays dont le chef-lieu est Goufoudé, au N. E. de
+Dinguiray, à petite distance.]
+
+[Note 92 : Fali, que je retrouve à Ségou chef des sofas d’Ahmadou, était
+fils du chef de Tamba ; son père avait été tué par El Hadj, et lui,
+donné enfant à Ahmadou, il le servait ; mais, bien que dans un rang
+élevé, il conservait sa haine pour son maître, et ses manières étaient
+loin d’être affectueuses. Il semblait qu’il dît en lui-même : « Je te
+sers pour ne pas avoir le cou coupé. »
+
+Sontoukou le griot, esclave et ami d’Ahmadou, était le fils du griot du
+roi de Tamba, qui partagea le sort de son maître ainsi que tous les
+hommes adultes.]
+
+[Note 93 : Ceux qui se soumettaient étaient épargnés, mais ils devaient
+fournir un contingent d’armée, payer des impôts, etc. ; en un mot, le
+moins qui pouvait leur arriver était d’être ruinés.]
+
+[Note 94 : Ce fut le premier de ses chefs d’armée. Il est mort de
+maladie au siége de Médine, en 1857.]
+
+[Note 95 : Villages riverains du Sénégal.]
+
+[Note 96 : On cite parmi ceux qui se rendirent auprès de lui : Jacques,
+Samba-Niakanate, Nafa, frère de N’diaye Sour (traitant important à
+Bakel), Koté-Tiam, Sambou Talibé, Gora Fagnian.]
+
+[Note 97 : La plupart des traitants sont musulmans et savent lire et
+écrire l’arabe.]
+
+[Note 98 : Massassis, famille princière du Kaarta. — Kholou, sur la rive
+droite du Sénégal.]
+
+[Note 99 : Peu après ce pillage, El Hadj envoyait, dit l’_Annuaire du
+Sénégal_, à Saint-Louis une lettre adressée aux habitants musulmans pour
+chercher à les séparer de nous. Et, de fait, il avait de chauds
+partisans dans Saint-Louis même. Il terminait ainsi cette épître adroite
+et perfide : « Maintenant, je me sers de la force et je ne cesserai que
+quand la paix me sera demandée par votre tyran (le gouverneur), qui
+devra se soumettre à moi, selon les paroles de notre maître : Fais la
+guerre aux gens qui ne croient ni en Dieu, ni au jugement dernier, ou
+qui ne se conforment pas aux ordres de Dieu et de son prophète au sujet
+des choses défendues, ou qui, ayant reçu une révélation (les juifs et
+les chrétiens), ne suivent pas la vraie religion, jusqu’à ce qu’ils
+payent la Djezia (tribut religieux) par force et qu’ils soient humiliés.
+
+« Quant à vous, enfants de N’dar (Saint-Louis), Dieu vous défend de vous
+réunir à eux ; il vous a déclaré que celui qui se réunira à eux est un
+infidèle comme eux en disant : Vous ne vivrez pas pêle-mêle avec les
+juifs et les chrétiens ; celui qui le fera est un juif ou un chrétien
+comme eux. Salut. »
+
+Il envoyait en même temps, ajoute l’_Annuaire_, l’ordre au Guoy, au
+Bondou et au Fouta de nous bloquer dans Bakel et Podor.
+
+J’ai cette note en regard du récit fait à Ségou, pour bien faire
+apprécier le caractère politique d’El Hadj, disant à ses fidèles qu’il
+ne veut pas la guerre avec les blancs, afin de pouvoir en rejeter les
+conséquences en cas de défaite, ce qu’il a fait.]
+
+
+
+
+ CHAPITRE XV.
+
+El Hadj, maître du Kaarta. — Les Massassis sont détruits ou soumis. —
+Guerre contre les Djawaras. — Première hostilité du Macina. — El Hadj
+prend Diangounté. — Lettre à Toroco-Mari, roi de Ségou. — Tierno-Abdoul.
+— Mort de Toroco-Mari. — Ali, roi de Ségou. — El Hadj retourne sur les
+bords du Sénégal. — Guerre de Médine. — Délivrance du poste. — El Hadj
+fuit vers Koundian. — Passage du Galamagui. — Séjour à Koundian. —
+Conquête des pays Malinkés. — El Hadj retourne au Bondou, au Fouta. — Il
+expédie à Nioro les canons pris à Ndioum. — Séjour difficile au Fouta. —
+Il quitte le Fouta. — Attaque du _Pilote_ par Sirey Adama. — El Hadj à
+Nioro. — El Hadj à Marcoïa.
+
+
+Dès lors rien ne pouvait plus résister à El Hadj ; tous étaient
+entraînés dans le tourbillon de la conquête, et ceux qui auraient voulu
+résister se trouvaient à la tête d’esclaves démoralisés pour résister à
+des hommes libres et fanatiques. Aussi les Massassis tombaient comme les
+épis sous la faux du moissonneur. Vainement ils fuyaient ; à chaque
+station, ils étaient suivis par l’armée du conquérant, qui, sans leur
+laisser le temps de se reconnaître, les forçait à s’éloigner encore. De
+Médina, El Hadj vint à Fanga dans le Guidi-Oumé ; il y resta deux ou
+trois mois et passa à Khoré, Diakha, Goumouké, Bidadj, Simbi et
+Kharkharo. C’est alors qu’effrayé sérieusement, le Kaarta comprit que
+pour ne pas périr il fallait se rendre. Mahmady Kandia le roi du Kaarta
+et chef des Massassis, Karounka, chef des Djawaras, Noue et Sambouné,
+chefs des Pouls du Kaarta et du Bakhounou, et Maoundé, chef des Bambaras
+Kagorotas[100], vinrent ensemble faire leur soumission. El Hadj les
+accueillit et prit de suite la route de Nioro, capitale actuelle du
+Kaarta et résidence de Mahmady Kandia. En arrivant devant le tata,
+Mahmady s’en fit apporter les clefs et les remit à El Hadj, ni plus ni
+moins qu’on l’eût fait en Europe ; mais ce dernier les refusa, ce qui ne
+l’empêcha pas de s’installer chez Mahmady Kandia et de faire faire bonne
+garde par ses Talibés et sofas.
+
+[Illustration : CARTE DU NIGER. entre KOULIKORO et SANSANDIG levée et
+dressée par E. MAGE Lieutenant de Vaisseau. 1867.
+
+Gravé par Erhard 12 rue Duguay-Trouin.]
+
+Dès lors El Hadj semble s’être occupé d’organisation ; mais, peut-être à
+cause des vexations que la nouvelle loi apportait dans le pays, peut-
+être à cause de l’arbitraire et des pillages des Talibés, peut-être
+aussi par suite d’un plan conçu depuis longtemps, un mois et demi à
+peine après la soumission, le pays se leva en masse, assassinant tous
+les Talibés qui couraient le pays, et on vint mettre à la fois le siége
+devant Nioro où était El Hadj, et devant Kolomina où était campé Alpha
+Oumar Boïla avec une partie de l’armée.
+
+Nioro était si étroitement gardé et par un cercle d’une telle épaisseur,
+que pendant quinze jours âme qui vive ne put sortir du village. On
+commençait à y souffrir ; alors les Talibés, craignant que les nombreux
+Bambaras du village qui étaient enfermés comme eux ne vinssent à trahir,
+formèrent un complot à l’insu d’El Hadj, qui, m’a-t-on affirmé, ne l’eût
+pas permis, et le lendemain matin au petit jour ils commencèrent le
+massacre des Bambaras. Plus de quatre cents furent assassinés sans
+défense, et Mahmady Kandia, ainsi que son griot, trouvèrent seuls un
+refuge dans les bras d’El Hadj.
+
+Bien que le massacre eût été commencé à l’arme blanche, les coups de
+fusil s’en mêlèrent, et au premier coup de feu l’armée assiégeante,
+croyant à une sortie, prit la fuite, emmenant sur son passage hommes,
+femmes, enfants et bestiaux et se sauva jusqu’à Mbougoula (?)
+
+El Hadj ne perdit pas de temps ; il fit sortir quinze cents Talibés et
+sofas sous le commandement d’Élimane Donaye (le chef de Donaye, village
+près de Podor, qui était venu se joindre à lui) et les envoya courir le
+pays et ramasser les traînards. Alpha Oumar, dégagé du même coup à
+Kolomina, tint aussi la campagne.
+
+Cependant les Kaartans étaient allés de Mbougoula à Lakhamané ; on les y
+poursuivit, mais l’armée d’El Hadj, égarée par son guide, un Bambara
+nommé Daba, vint tomber sur Kandiari, village fortifié, où elle fut fort
+mal reçue ; non-seulement elle ne le prit pas, mais elle perdit cinq
+cents hommes. Les survivants se rallièrent et bloquèrent le village à
+distance, puis envoyèrent demander du renfort. El Hadj n’avait plus
+beaucoup de monde avec lui : il envoya huit cents hommes avec de la
+poudre ; mais à l’arrivée de ce renfort, l’armée, encore sous le coup de
+sa défaite, n’osa pas recommencer l’attaque. On resta en présence du
+village pendant sept à huit jours. Alors une armée de Bambaras vint à
+son tour compliquer la situation. Ils attaquèrent les Talibés, qui les
+repoussèrent, d’abord, mais ne purent cependant empêcher la plus grande
+partie d’entrer dans le village.
+
+Trois jours après cet événement, au beau milieu de la nuit, le village
+entier, profitant des ténèbres, s’enfuyait. On poursuivit les fuyards,
+on fit quelques prisonniers, mais le gros échappa, et l’armée, après
+avoir détruit le village, rentra à Nioro. Pendant les quelques mois qui
+suivirent, El Hadj se borna à repousser les razzias qui venaient
+l’inquiéter et à faire piller lui-même par ses troupes.
+
+Les vivres manquaient à Nioro ; les captifs n’y avaient plus de valeur,
+on en vendait jusqu’à quatre et cinq pour avoir un bœuf. Si quelqu’un
+abandonnait son cheval, les Bambaras le découpaient et il n’en
+retrouvait même pas le squelette ; le mil était fini : il fallait sortir
+de cette position. El Hadj se mit lui-même à la tête de toutes ses
+forces et alla chercher les Massassis à Lakhamané. Ils n’essayèrent pas
+de résister et s’enfuirent à Kharéga. El Hadj, sans prendre un instant
+de repos, les y suivit par une marche forcée et en fit un grand
+massacre. Ceux qui échappèrent passèrent le Bakhoy et s’enfuirent, qui
+au Foula Dougou, qui à Ségou, qui, enfin, sur les bords du Sénégal ou au
+Bondou. Quant aux captifs on en ramassa un si grand nombre qu’on ne
+savait plus qu’en faire. Chaque Talibé pour sa part en avait dix ou
+douze après le partage.
+
+Cette fois c’en était fait de la puissance des Massassis. Ils n’avaient
+jamais été aimés dans le pays, où leur joug de fer pesait durement,
+ainsi que l’a constaté par lui-même notre compatriote Raffenel ;
+maintenant ils n’étaient plus craints. Les Bambaras se résignèrent
+facilement à obéir à leur nouveau maître. El Hadj passa alors à Sakhola,
+où il resta trois mois, puis à Farabougou, à Guémoukoura, et il revint à
+Nioro où il séjourna quatre mois, faisant construire, sous la direction
+de Samba N’diaye, le tata en pierre, sa maison, et commençant là, comme
+à Dinguiray, à entasser les trésors des vaincus.
+
+Cependant le pays était loin d’être tranquille. Les Djawaras, qui de
+tout temps ont formé dans le Kaarta une bande indépendante et en
+hostilité presque permanente avec le roi, ne virent pas plutôt El Hadj
+maître, qu’ils voulurent continuer leur rôle et débutèrent par enlever
+les bœufs de Nioro. El Hadj prépara son armée, leur fit dire de venir se
+rendre, et sur leur refus alla les attaquer à Diabigué ; il n’y eut pas
+de résistance, et dans une journée Siracorot Seÿ, Guiné-Makambougou,
+Kodiation, Dinetié, Touroungoumbé, en un mot, tous les villages du
+Kingui qui étaient habités par les Djawaras furent livrés aux flammes.
+El Hadj entra alors à Ménéméno où il demeura quelques jours, et,
+apprenant que les Djawaras avaient trouvé un refuge chez Maoundé, chef
+de Bassakha (Bakhounou), il alla détruire ce village pendant que Alpha
+Oumar s’attaquait successivement à Diongoye et à Koli (Bakhounou).
+
+Ce fut à ce moment qu’on apprit qu’une armée arrivait du Macina à
+travers le Bakhounou. Quel motif pouvait la pousser à venir si loin de
+son territoire au devant d’El Hadj ? C’est ce que je n’ai pu bien
+éclaircir. Il y aurait bien une explication, ce serait d’admettre
+qu’alors le Macina exerçait sur le Ségou une grande influence, une
+espèce de protection, et que voyant cet État menacé par El Hadj, il
+avait voulu défendre contre ce dernier une proie qu’il convoitait pour
+son propre compte depuis près d’un siècle.
+
+Toujours est-il que El Hadj envoya Alpha Oumar à la rencontre des
+Maciniens, et qu’il y eut à Kassakaré (Kaskaré) un combat meurtrier,
+après lequel l’armée du Macina décimée regagna ses foyers.
+
+Alpha Oumar vainqueur rentra à Bassakha.
+
+Voyant de nouveau les Djawaras se réunir à Diangounté, et comprenant que
+tant qu’il n’en serait pas venu à bout il n’aurait pas de repos, El Hadj
+alla les attaquer en personne. Il n’en trouva qu’un petit nombre, les
+autres ayant pris la fuite. Il emporta le village d’assaut, et après un
+court séjour revint à Guémou-Koura (le nouveau Guémou), laissant
+Abdoulaye Haoussa avec quinze cents Talibés pour reconstruire le village
+dans l’état où je l’ai trouvé.
+
+Toutes ces victoires remportées facilement par El Hadj ne pouvaient lui
+faire perdre de vue qu’en prenant Diangounté, il avait commis une
+agression contre le roi de Ségou, dont ce pays était tributaire ; et ici
+nous allons voir et juger sa politique. Apprenant que les Djawaras
+venaient de se réfugier sous la protection de Ségou, il envoya Mahmady
+Célaré, un de ses Talibés, trouver le roi de Ségou qui était alors
+Toroco-Mari ou Torocoro-Mari, pour lui dire qu’il n’avait rien à faire
+avec lui, qu’il n’en voulait qu’aux Djawaras, que c’étaient eux qu’il
+poursuivait, qu’il laissait quinze cents hommes à Diangounté, qu’il ne
+fallait pas chercher à leur faire du mal.
+
+Torocoro-Mari reçut bien l’envoyé d’El Hadj, et, en réponse à sa
+mission, renvoya avec des instructions secrètes Tierno-Abdoul (le même
+que je trouve à Ségou), qui était depuis longtemps dans le pays. Tierno-
+Abdoul alla trouver El Hadj ; après sa mission remplie il revint à
+Ségou, et là déclara qu’il quittait le pays ; il partit en effet avec
+toute sa maison rejoindre El Hadj, qui était alors dans le Fouta.
+
+Quelques personnes pensent que la négociation de Tierno-Abdoul avait
+pour but d’assurer El Hadj du dévouement de Torocoro-Mari et de
+l’intention qu’il avait de se rendre ; le fait est peu probable ; ce
+qu’il y a de certain, c’est que, dès que Tierno-Abdoul eut quitté le
+pays, les chefs d’esclaves ou Kountiguis[101] se réunirent et, accusant
+Torocoro-Mari d’avoir voulu les livrer aux marabouts, ils lui coupèrent
+le cou et allèrent chercher Ali, son frère, pour le nommer roi, après
+lui avoir fait jurer qu’il ne les trahirait pas[102].
+
+Comme on le voit, El Hadj affectait de présenter la violation du
+territoire de Diangounté, la prise de ce village et le massacre des
+chefs comme une suite de sa guerre avec les Djawaras, et se mettait en
+position, si le roi de Ségou vengeait cet outrage, de se dire à son tour
+attaqué par les Keffirs. Comme on le verra plus tard, il agit de même
+vis-à-vis du Macina.
+
+En quittant Diangounté, El Hadj, maître non-seulement du Kaarta, mais
+des provinces limitrophes, le Bakhounou à l’Est et le Diangounté au Sud,
+maître aussi du Diafounou, du Kaniarémé et du Diombokho, alla placer une
+garnison à Guémoukoura, puis à Diala, chef-lieu du Diala Fara, où il
+plaça Souleyman Babaraqui (un de ses esclaves du Haoussa), avec cinq
+cents hommes, et où il laissa aussi Samba Diakhanate, maçon de Saint-
+Louis, pour bâtir son tata et sa maison.
+
+De Diala il passa au Tomora, laissant des ordres pour construire le tata
+de Koniakary, et descendit à Sabouciré, sur les bords du Sénégal, décidé
+à en finir avec les Khassonkés, qui s’étaient alliés avec les blancs
+contre lui et avaient donné asile aux Massassis.
+
+Nyamody, le chef du Logo, avait fui (avril 1857) ; Sabouciré ne fit
+aucune résistance ; tous les petits villages furent pillés ; le Natiaga
+était en fuite ou soumis ; restait Médine, Médine qui renfermait
+Sambala, roi du Khasso, et qui était protégé par les canons d’un fort
+français, construit depuis un an à peine (en septembre 1855).
+
+El Hadj, enivré par la victoire, hésitait cependant à attaquer ; il
+voulait, en cas de l’insuccès qu’il semblait craindre, ne pas assumer la
+responsabilité d’une défaite, il voulait se faire forcer la main. Les
+Toucouleurs, poussés par leurs vieilles haines, fous d’orgueil de leurs
+victoires passées, le pressèrent ; il résista, mais mollement, et, quand
+ils se furent décidés à attaquer sans ordre et que repoussés ils
+revinrent vers lui à Sabouciré, il leur déclara que maintenant qu’ils
+avaient _voulu_ commencer, il fallait en finir[103].
+
+L’histoire du siége de Médine est une des pages les plus brillantes des
+fastes militaires au Sénégal ; c’est un de ces faits qui ne seront
+jamais assez connus, parce qu’ils se sont passés au Sénégal, pays qui
+semble exciter bien peu d’intérêt en France ; mais il n’en est pas moins
+vrai qu’on peut chercher dans l’histoire de France et dans les faits les
+plus mémorables des guerres d’Algérie, on trouvera autant d’héroïsme,
+mais plus, non, c’est impossible.
+
+Pendant quatre mois, une poignée d’hommes, parmi lesquels les Européens
+étaient en petit nombre, commandés par Paul Holl, un mulâtre de Saint-
+Louis, y tint tête à une armée de vingt-trois mille hommes[104], car tel
+était à cette époque le chiffre de l’armée d’El Hadj.
+
+Après avoir repoussé des assauts à l’arme blanche, au moment où,
+manquant de poudre, l’héroïque chef de la petite garnison calculait déjà
+l’instant où il ne lui resterait plus qu’à se faire sauter, le
+gouverneur, le lieutenant-colonel Faidherbe, par des prodiges d’énergie
+et le dévouement de la marine, parvenait, grâce à une crue inespérée, à
+remonter à Khay, et, débarquant à la tête d’une poignée de laptots,
+après avoir canonné l’armée d’El Hadj, qui fit une belle résistance,
+délivrait le fort entouré d’une ceinture de cadavres qui témoignaient
+assez de son énergique défense. On poursuivit les fuyards jusqu’au
+Félou ; mais, avec si peu de forces, il n’eût pas été prudent d’aller
+plus loin, et l’armée d’El Hadj, fortement éprouvée par ce débarquement,
+alla retrouver son maître à Sabouciré.
+
+L’étoile d’El Hadj commençait à pâlir, et cependant, avant de
+s’éteindre, elle devait briller d’un bien vif éclat. Nous sommes arrivés
+au mois de juillet 1857[105].
+
+Lorsque l’armée fut arrivée à Sabouciré (Logo), annonçant à El Hadj que
+les _sakhars_ (bateaux à vapeur) venaient et qu’il n’y avait plus moyen
+de résister, le marabout leur répondit : « Eh bien ! vous l’avez voulu,
+vous êtes allés attaquer les blancs, et les voilà qui vous chassent.
+Cependant je n’avais pas affaire à eux ; je n’ai affaire qu’aux Bambaras
+et aux noirs Keffirs. Vous fuyez ; eh bien, moi, je ne fuirai pas, et si
+les blancs viennent jusqu’ici, ils me trouveront. »
+
+Mais, au bout de quelques jours, la famine se mit de la partie, et quand
+on entendit raconter que tous les bateaux à vapeur étaient allés à
+Saint-Louis chercher des troupes, la désertion des Toucouleurs commença
+à s’opérer dans de larges proportions. Bientôt El Hadj s’en aperçut :
+les chefs de l’armée vinrent le trouver ; alors il les rassembla et leur
+demanda ce que signifiait cette désertion. « Nous mourons de faim, El
+Hadj. » Telle fut la réponse, et quand il demanda l’avis des chefs, ils
+le supplièrent de monter sur les montagnes et d’entrer dans le Bambouk ;
+c’était à la fois le moyen de se ravitailler et de fuir le gouverneur.
+Vingt jours s’étaient écoulés depuis la prise de Médine ; El Hadj compta
+l’armée, réduite à sept mille hommes, et partit pour Dinguira (Natiaga),
+lançant comme dernière forfanterie qu’il ne fuyait pas, mais qu’il
+allait chercher des vivres et que si on le cherchait, il serait facile
+de le trouver[106].
+
+Il passa une nuit à Dinguira, et, s’enfonçant dans la montagne, arriva à
+Courba[107] (Bambouk) et prit la route de Koundian ; mais, avant d’y
+arriver, il fallait passer le Galamagui, dont les eaux étaient en ce
+moment grossies. Ce passage lui coûta plusieurs centaines d’hommes et
+d’animaux, qui, entraînés par le courant, se brisèrent sur les roches ou
+se noyèrent.
+
+A l’approche d’El Hadj, tout le monde fuyait ; le chef de Koudian,
+Coura, le même qui s’était rendu quelques années auparavant, ne se
+sentant pas sans doute la conscience en repos quant à l’observance de la
+religion musulmane, prit la route du Sud avec tout son monde et alla
+chercher dans les montagnes un abri plus sûr.
+
+En entrant à Koudian, El Hadj y trouva des provisions de mil très-
+abondantes ; quelques razzias lui fournirent des bestiaux, et il
+s’installa dans ce lieu[108].
+
+Pendant cinq mois et dix jours, il n’eut qu’une occupation, faire
+construire, sous la direction de Samba N’diaye, le redoutable tata que
+nous avons vu à notre passage. On raconte à ce sujet que, manquant de
+bras, il demanda aux Talibés de porter des pierres de la montagne, et
+que ceux-ci ayant refusé, il donna lui-même l’exemple en portant une
+pierre sur sa tête.
+
+Pendant ce séjour de cinq mois, il détacha deux armées, l’une de deux
+mille cinq cents hommes, commandée par Mahmady Sidy Yanké, et l’autre
+par Mahmodou Yoroba, pour ravager le Konkadougou et les provinces
+avoisinantes, dont il acquit ainsi tout l’or.
+
+Lorsque ces travaux furent terminés (décembre 1857), El Hadj se remit en
+marche à travers le Diébédougou et alla camper à Yatera, village situé
+sur une montagne, puis à Diantintian, qui se rendit ; ensuite à
+Guibouria, dont les habitants prirent la fuite, ainsi que ceux de
+plusieurs petits villages. Il s’arrêta dix-sept jours pour faire démolir
+les villages des fugitifs ; il passa alors le Konkadougou et vint à
+Sekhokoto (visité par Pascal), puis à Khakhadia sur le Falémé, village
+qui se sauva et qu’il détruisit ; il passa cette rivière et campa à
+Toumboura (Bondou), qui se rendit.
+
+De là, il alla à Goundiourou, où il assembla les Pouls Sissibés pour les
+exciter à se révolter contre leur almami[109] (Boubakar Saada), et,
+comme ils refusaient de faire la guerre, il leur ordonna de quitter le
+pays et d’aller à Nioro, ce à quoi ils consentirent.
+
+Il se rendit alors lui-même à Boulébané (Bondou) (15 avril 1858), pour
+les faire partir sous forte escorte, et, en même temps, il expédiait,
+sous le commandement de Samba N’diaye, les deux obusiers de 0m,12,
+abandonnés peu auparavant, à l’échauffourée de N’dioum, par le
+commandant de Bakel[110].
+
+Pendant ce temps, le Fouta essayait de barrer le fleuve du Sénégal à
+Garli, et, au dire des Talibés, El Hadj laissait faire tout en disant à
+ses intimes qu’il ne croyait pas la chose possible[111].
+
+De Boulébané, où il resta quelque temps, il passa à Samba Kholo, à
+Somsom Tata, à Borndé, et vint sur les bords du Sénégal, à Djawara, où
+il célébra le Cauri[112]. Il entra alors dans le Fouta central,
+annonçant l’intention de l’organiser, et vint se camper à Oréfondé, d’où
+il commença à envoyer ses émissaires dans tout le pays.
+
+Il y resta jusqu’en avril 1859 ; il n’était pas content des gens du
+Fouta, mais, à cause des chefs de son armée, qui étaient Toucouleurs, il
+ne pouvait rien faire contre le Fouta, sans quoi il l’eût certainement
+brûlé de fond en comble.
+
+A cette époque, Alpha Oumar Boïla, à Nioro, se battait contre les Maures
+de la tribu des El Bodel, tribu très-nombreuse et puissante, qu’il
+réduisit après de nombreuses razzias.
+
+Pendant qu’il était dans le Fouta, El Hadj s’avança jusqu’à N’dioum,
+dans le Toro, mais il n’y resta pas, et, après l’avoir brûlé, commença à
+reculer, rappelé par la nouvelle de la révolte entière du Kaarta.
+
+Il n’avait pas de temps à perdre ; aussi réunit-il tout le monde
+possible, emmenant hommes, femmes et enfants, la plupart malgré eux, et
+il remonta le cours du Sénégal ; il vint passer en vue de Bakel, où le
+commandant lui fit lancer des obus ; mais El Hadj défendit
+d’attaquer[113]. Il avait bien alors quarante mille personnes avec lui.
+Il avait célébré le Cauri à Djawara (mai 1859).
+
+El Hadj alla passer le fleuve à Diaguila, et, remontant sur la rive
+droite, se rendit à Diougountouré et de là à Guémou (Guidimakha), où il
+donna ses ordres pour la construction d’un tata en pierres.
+
+Pendant ce temps, une partie de l’armée avait continué à remonter le
+fleuve sur la rive gauche et, à Arondou, rejoignait un neveu d’El Hadj,
+Sirey Adama[114], qui, parti du Fouta, et marchant sur la rive des
+Maures, avait eu avec les Douaïch un combat à la hauteur de
+Djawara[115] ; de là, il était allé achever la destruction de Dramané et
+de tous les villages du Kaméra qui avaient tenté de se reconstruire, à
+l’exception de Lanel, qui avait toujours été dévoué à El Hadj et se
+rendit.
+
+Les deux armées se rendirent à Arondou et attaquèrent _le Pilote_[116].
+Voyant une corde qui attachait le bâtiment au rivage, tout le monde vint
+haler le navire à terre ; ils croyaient déjà le tenir quand tout d’un
+coup le canon tonna à mitraille et leur tua bien du monde. Ce fut le
+signal de la retraite. Après cette attaque, Sirey Adama alla à Guémou
+rejoindre El Hadj ; ce dernier lui donna le commandement du village et
+se rendit à Sollou, puis à Guidingollou (Guidimakha), à Sérénate, et
+revint à Khabou ; il longea en suite le fleuve jusqu’à Somonkidé, alla à
+Khollou (Khasso), et de là à Serro, où il laissa l’armée, pendant qu’il
+se dirigeait sur Koniakary avec six hommes. Il n’y passa qu’une nuit,
+revint à Serro prendre l’armée et entra dans le Diafounou. Il passa à
+Khérisingané, Komonwollou et à Tambakara, où il célébra la Tabaski
+(juillet 1859), et où il fit construire un tata, à la garde duquel il
+laissa son captif Sulman (Bambara du Kaarta) avec une garnison.
+
+De là, il se rendit à Yaguiné, puis à Niogomera, dans le Guidioumé, d’où
+il alla à Nioro, par le Kaniarémé, en passant par Khodée, Krémis,
+Kéranné, Khorigné, Nioro-Tougouni, Kamandapé et Nioro.
+
+Tous les Djawaras du Kingui s’étaient enfuis à la nouvelle de son
+arrivée et avaient été chercher un refuge à Ségou ; ils fuyaient
+l’orage. Mais El Hadj avait cette fois son plan bien arrêté : il avait
+déclaré qu’il ne tenterait plus rien contre les blancs, à moins qu’ils
+ne l’attaquassent, et qu’il n’avait affaire qu’aux Bambaras. C’est en
+effet contre eux que nous allons le voir agir.
+
+Après un mois et demi de séjour à Nioro, il en sort avec son armée,
+suivi de la cohorte de femmes, d’enfants, de bœufs porteurs, ânes, etc.,
+qui l’encombrent depuis le Fouta. Il traverse le Kingui à l’Est, passe
+Touroungoumbé et s’avance jusqu’à Bagoyna. Tous les révoltés fuyaient.
+Il revint sur ses pas jusqu’à Kouroutté, village alors désert. Il entra
+dans les broussailles, et, tournant Diangounté à l’Ouest, vint, en dix
+jours de marche, tomber à Marcoïa, capitale du Bélédougou[117] et centre
+actif d’où les révoltés du Kaarta dirigeaient leurs coups contre lui. Il
+y avait là une grande quantité de Pouls du Bakhounou, de Djawaras du
+Kaarta et de Massassis, qui, après s’être rendus et avoir suivi El Hadj
+au Fouta, s’étaient enfuis.
+
+Le siége de Marcoïa ne fut pas long. El Hadj y avait amené les deux
+canons obusiers qui étaient en son pouvoir. Il tira quelques coups avec
+des boulets qu’il avait fait ramasser au siége de Médine et envoya un
+obus qui éclata au-dessus du village. La panique s’empara des Bambaras,
+qui dirent qu’El Hadj les fusillait sur terre et que le ciel les
+fusillait d’en haut. Un mouvement de terreur indicible s’empara d’eux ;
+El Hadj en profitant, lança son armée, et le village fut pris après un
+grand massacre. Le roi, entre autres, fut pris vivant et tué. On
+s’établit dans le village après l’avoir débarrassé des cadavres, qui
+furent abandonnés aux hyènes.
+
+[Décoration]
+
+
+[Note 100 : On prétend que c’est Oulibo qui les engagea à se soumettre,
+en leur faisant un tableau effrayant des forces de son nouveau maître.]
+
+[Note 101 : Les Kountiguis, quoique esclaves, étaient investis de grands
+commandements territoriaux et militaires.]
+
+[Note 102 : On raconte à ce sujet un fait qui est en contradiction avec
+le caractère que Raffenel prête aux griots, dont il veut faire de
+nouveaux Blondel. Lorsqu’Abdoul quitta Ségou, le griot du roi le chargea
+de dire à El Hadj qu’il savait bien qu’avant peu il serait le vrai
+maître du pays, et que le jour où cela arriverait, il se souvînt du
+griot qui lui était tout dévoué.
+
+Quand El Hadj, plus tard, se fut emparé de Ségou, ce griot s’enfuit
+d’abord chez le roi du Macina, Ahmadi-Ahmadou ; mais sa femme tomba aux
+mains d’El Hadj. Elle se réclama de Tierno-Abdoul, et elle fut très-bien
+traitée. Un peu plus tard, ce griot voyant El Hadj se soutenir malgré
+les attaques du Macina, vint le trouver ; il fut très-bien reçu, et,
+quand il eut chanté son nouveau maître, on lui donna une maison, des
+chevaux, des esclaves, et il fut installé dans l’intérieur même de
+Ségou-Sikoro. Quand, plus tard, El Hadj partit pour le Macina, le même
+griot, au lieu de le suivre, demanda à rester avec Ahmadou à Ségou, et
+tant que le pays fut tranquille, il ne bougea pas ; mais aux premiers
+symptômes de révolte, il servit d’espion aux Bambaras. Chaque jour, il
+tenait les chefs révoltés au courant de ce qu’on préparait à Ségou.
+Quand Sansandig fut révolté, il y envoyait des courriers, mais il en fit
+tant qu’il fut surpris ; on le surveilla ; il s’en aperçut et prit la
+fuite vers Bamakou ; mais Ahmadou, informé à temps, le fit poursuivre,
+et cette histoire finit comme toutes les autres, _on lui coupa le cou_.]
+
+[Note 103 : Le siége de Médine commença le 20 avril 1857.]
+
+[Note 104 : Ce chiffre de vingt-trois mille paraît exagéré ; il m’a été
+donné par Samfarba, qui s’y trouvait ; mais, d’après d’autres
+renseignements, je pense qu’il faudrait le réduire à quinze mille,
+beaucoup de Talibés ayant quitté El Hadj après la prise de Sabouciré
+pour retourner chez eux avec leur butin, qui étai considérable.]
+
+[Note 105 : La délivrance de Médine est du 18 juillet 1857.]
+
+[Note 106 : Je ne saurais trop répéter que ce récit renferme des
+inexactitudes volontaires, des oublis de tous genres ; c’est ainsi qu’il
+ne fait pas mention d’un beau combat livré par le gouverneur Faidherbe,
+à toute l’armée d’El Hadj et à un immense convoi qui arrivait du Fouta
+faire la jonction avec le marabout. Ce combat eut lieu cinq jours après
+la délivrance de Médine.
+
+J’aurais pu rétablir ces faits, mais j’ai voulu laisser le récit tel
+qu’il m’a été fait par les Talibés ; tel quel, il contient des
+renseignements utiles.]
+
+[Note 107 : De Courba, El Hadj expédia Alpha Ousman (un de ses meilleurs
+généraux), avec une armée de mille cinq cents hommes pour ravager le
+Bambouk, le Ba Fing, le Gangaran, le Bagniaka Dougou, le Gadougou, le
+Nabou, en un mot tous les pays Malinkés non soumis. Une fois cette
+besogne faite, Alpha Ousman remonta au Birgo ; il y fonda Mourgoula,
+place forte, d’où il opéra sur le Foula Dougou, pendant le temps qu’El
+Hadj était dans le Fouta (1858).]
+
+[Note 108 : Ce fut à Koundian qu’El Hadj apprit que Somsom Tata, dans le
+Bondou, avait été enlevé par le gouverneur, ainsi que Kana Makhounou
+(Khasso, rive droite).]
+
+[Note 109 : Après la délivrance de Médine et l’affaire de Somsom Tata,
+le Bondou s’était soumis à Boubakar Saada ; le Logo et le Natiaga
+avaient été réoccupés par leurs chefs.]
+
+[Note 110 : N’dioum (Ferlo), dans le Bondou, était révolté. Boubakar
+Saada alla l’attaquer avec deux mille hommes ; il ne pouvait pas le
+prendre ; le commandant de Bakel alla le secourir avec deux obusiers et
+vingt hommes. L’armée ayant attaqué et commencé à brûler le village,
+trouva une grande résistance, se débanda, et M. Cornu, abandonné avec
+ses quelques hommes, fut forcé de prendre la fuite (novembre 1857).]
+
+[Note 111 : C’était par son ordre qu’on le faisait, mais c’est toujours
+la même tactique.]
+
+[Note 112 : _Cauri_, fête musulmane.]
+
+[Note 113 : Son armée avait déjà été repoussée quelques jours avant, à
+Matam, fort construit en 1857.]
+
+[Note 114 : Fils d’Adama, sœur d’El Hadj.]
+
+[Note 115 : En décembre 1859, me rendant à l’oasis du Tagant, j’ai
+visité ce champ de bataille, qui était encore couvert d’ossements. Les
+deux partis s’attribuent la victoire.]
+
+[Note 116 : Brick alors stationnaire à Arondou.]
+
+[Note 117 : Le Bélédougou, pays tributaire de Ségou, habité par les
+Bambaras Béléris, situé sur la rive gauche du Niger, de Bamakou à
+Yamina.]
+
+
+
+
+ CHAPITRE XVI.
+
+Séjour à Marcoïa. — Attaques des Bambaras. — On chasse les femmes. —
+Entrée dans le Fadougou. — Prise de Damfa. — Bataille en rase campagne.
+— Entrée à Yamina. — Prise de Diabal. — Prise d’Oïtala. — El Hadj entre
+à Sansandig, qui se rend. — Correspondance avec le roi du Macina. —
+Guerre et victoire d’El Hadj sur les armées réunies de Macina et Ségou.
+— El Hadj entre à Ségou-Sikoro.
+
+
+Presque le même jour, à peu de distance, Alpha Ousman, que nous avons
+laissé à Mourgoula, réussissait, après une première attaque
+infructueuse, à s’emparer de Bangassi, capitale du Foula-Dougou, qu’il
+détruisait, et, apprenant que El Hadj était à Marcoïa, il laissait une
+petite garnison à Mourgoula et allait rejoindre son maître.
+
+El Hadj resta cinq mois à Marcoïa ; il y était depuis peu de temps,
+lorsqu’il apprit par un Bakiri, nommé Tambo, la prise de Guémou[118] par
+les Français, et la mort de Sirey Adama. Ce Bakiri avait lui-même pris
+part à la lutte avec une bande de cavaliers qui avaient été chassés par
+les volontaires de Bakel.
+
+El Hadj avait trouvé à Marcoïa une grande quantité de mil, mais il avait
+beaucoup de monde à nourrir. Aussi commença-t-on tout de suite à ravager
+le Bélédougou. Pendant ce temps, les Djawaras qui s’étaient réfugiés à
+Ségou y trouvèrent Ali, nommé depuis peu roi à la place de Toroco-Mari,
+assassiné par les captifs révoltés ; ils lui dirent que, s’il n’y
+prenait pas garde, El Hadj avant peu viendrait l’attaquer. Ali n’écouta
+pas d’abord, mais quand il vit le marabout maître de Marcoïa, il
+s’indigna de son audace et donna une armée à Karounka[119] et à ses
+Djawaras. Ils vinrent attaquer El Hadj, qui les repoussa, et ils
+rentrèrent à Ségou ; alors le Fadougou réunit une armée à laquelle vint
+se joindre tout le pays, à l’exception des Soninkés musulmans, avec
+lesquels El Hadj avait des intelligences.
+
+Cette armée n’eut pas plus de succès que la première.
+
+Cette fois, Ali s’effraya sérieusement, et il rassembla lui-même une
+armée qu’il confia à deux de ses Kountiguis, Bagui et Bonoto ; ils ne
+furent pas plus heureux et firent des pertes nombreuses.
+
+Le temps s’écoulait et les vivres devenaient plus rares à Marcoïa ; on
+en manqua bientôt tout à fait. El Hadj rassembla les chefs et leur dit
+qu’il fallait sortir, que s’il se sauvait à Nioro tout le pays allait se
+lever et qu’ils succomberaient, qu’on prendrait leurs femmes et leurs
+enfants ; que, d’ailleurs, le Ségou était venu l’attaquer, et que Dieu
+lui commandait de faire la guerre aux Keffirs. Les chefs acceptèrent de
+faire la guerre avec le Ségou ; mais, au moment de rassembler l’armée,
+El Hadj déclara qu’il fallait abandonner toutes les femmes, qui étaient
+trop gênantes pour une pareille campagne, que lui-même donnerait
+l’exemple. Cette proposition souleva un orage indicible ; mais, après le
+premier mouvement, chacun réfléchit, un certain nombre consentirent,
+d’autres profitèrent du moment pour déserter un drapeau qu’ils servaient
+malgré eux et se frayèrent un chemin vers le Sénégal. Un grand nombre
+périt en route, mais là, comme à l’époque de la famine de Nioro, on vit
+revenir sur les bords du Sénégal des bandes d’individus, où femmes et
+enfants dominaient, véritables squelettes ambulants[120] qui n’avaient
+depuis un mois, quelquefois plus, que des herbes pour se nourrir.
+
+Le sacrifice ordonné fut accompli, et l’armée se mit en marche, suivie
+d’une autre véritable armée de femmes qu’on chassait pour les maintenir
+à distance. Un grand nombre de ces malheureuses, qui ne suivaient qu’à
+peine, manquant de tout, furent ramassées par les Bambaras qui,
+rencontrant chez elles de plus beaux types que chez eux, en firent leurs
+femmes et leurs esclaves[121].
+
+El Hadj alors se dirigea sur Séguébala (Saknabala) et entra à son tour
+dans le Fadougou, d’où on était venu l’attaquer. Ce fut à Marconnah,
+village de Soninkés musulmans, dans le Lambalaké, qu’il alla d’abord.
+Là, Barada Tunkara, chef de Toumboula, vint se rendre à lui ; El Hadj
+lui fit des cadeaux et le renvoya, lui disant de bien garder les
+Soninkés, qu’il mit tous entre ses mains.
+
+El Hadj se rendit ensuite à Damfa, où il éprouva assez de résistance ;
+mais les canons ayant été mis en batterie, la panique, dès le deuxième
+coup, s’empara du village dont les habitants prirent la fuite par
+l’extrémité opposée à l’attaque ; on en fit un grand massacre, et le
+chef, nommé Dombé, pris vivant, fut décapité ; après cela, les
+fortifications furent rasées. Damfa était le chef-lieu du Damfari, et
+Dombé portait le titre de roi de ce pays.
+
+El Hadj passa vingt-cinq jours à Damfa ; puis, apprenant que deux
+formidables armées arrivaient à sa rencontre, sous le commandement de
+Bagui et de Bonoto, renforcées de tous les Bambaras du Fadougou et des
+Djawaras, il sortit et passa entre les deux armées qui voulaient le
+prendre entre deux feux. Les armées se mirent à sa poursuite et
+l’attaquèrent le lendemain matin ; El Hadj était prêt, tandis que les
+Bambaras arrivaient débandés ; après une demi-heure de combat, ces
+derniers étaient en fuite dans toutes les directions ; on ne les
+poursuivit pas, et El Hadj, par une marche forcée, arriva le lendemain
+matin à Dioni. Sans s’y arrêter, et trouvant tous les villages déserts,
+il arriva à Yamina, que ses habitants venaient d’abandonner en grande
+partie. Il y entra et s’y installa aussitôt pour s’y défendre. Peu de
+jours après, il célébra le Cauri (avril 1860).
+
+Tout d’abord il se trouva tranquille ; les habitants de la ville y
+rentrèrent peu à peu et se rendirent. El Hadj les accueillit bien puis,
+apprenant que le village de Diabal rassemblait une armée, il envoya
+Tierno Ousman pour le détruire, ce qui se fit sans grande difficulté.
+Les habitants se jetèrent dans le marigot qui porte le nom du village et
+un grand nombre s’y noyèrent.
+
+El Hadj resta ainsi à Yamina quatre à cinq mois ; mais les vivres étant
+épuisés, il fallut songer à marcher en avant, et on alla occuper le
+village désert de Tamani, dont les habitants avaient fui, abandonnant
+toutes les provisions. Il laissait derrière lui, à Yamina, une forte
+garnison et les femmes qui avaient pu suivre.
+
+Le Ségou en entier se prit alors de peur quand il vit qu’El Hadj en
+voulait au territoire de Ségou proprement dit (de Yamina à Sansandig sur
+les deux rives du fleuve). Les populations se soulevèrent en masse et
+vinrent se rassembler en armée à Oïtala, sous le commandement de Tata,
+fils d’Ali et premier prince de Ségou.
+
+El Hadj, dès qu’il l’apprit, se disposa à les attaquer.
+
+Quelques jours après, en effet, il était en marche avec l’armée et
+arrivait devant Oïtala, où plus de 15000 hommes d’armée étaient
+rassemblés ; à neuf heures du matin on attaqua, mais cette fois la
+fusillade des défenseurs fut tellement vive que les Talibés reculèrent,
+laissant près de 300 morts sur les remparts du village ; les canons
+furent abandonnés, et Samba N’diaye, en allant avec 30 Yoloffs les
+rechercher, eut 7 hommes blessés mortellement et 15 atteints plus ou
+moins gravement. Les roues étaient d’ailleurs cassées. El Hadj, à la vue
+de la retraite de ses compagnies démoralisées, s’approcha un peu du
+village et descendit s’asseoir au pied d’un arbre. On vint alors
+l’entourer : — « Où voulez-vous aller ? leur dit-il ; retourner à
+Nioro ? Ne savez-vous pas que vous périrez tous en route, de faim ou par
+les attaques de Ségou, qui vous poursuivra. Je vous le dis (m’bimi), il
+faut mourir ici ou vaincre. »
+
+Ces paroles ranimèrent un peu les Talibés, mais il ne put les décider à
+retourner à l’attaque, et on cerna à peu près le village ; puis, ayant
+reconnu un petit village de forgerons abandonné, on y entra et, pendant
+cinq jours, on travailla à réparer les affûts des canons qui n’avaient
+pu tirer qu’un seul coup le jour de l’attaque. Le cinquième jour, El
+Hadj rouvrit le feu avec ses canons et, s’apercevant que la déroute
+était à l’intérieur du village par suite des éclats d’obus, il lança ses
+troupes à l’assaut, et à six heures et demie du matin le village fut
+pris. On fit un grand massacre ; Tata, le défenseur, fut tué ainsi que
+ses frères, et leurs mères, sœurs, femmes et griotes devinrent le butin
+d’El Hadj. On fit entrer les nombreux blessés dans le village et on s’y
+établit ; on enterra les morts et on se prépara à de nouvelles
+luttes[122].
+
+Ce fut à ce moment qu’un marabout de Sansandig, nommé Koro Mama, écrivit
+à El Hadj de venir sans retard et d’entrer dans la ville qui se rendrait
+à lui. Koro Mama était le chef des Couma[123], qui fondèrent Sansandig
+et en furent longtemps les chefs ; qui l’étaient même probablement au
+moment du passage de Mongo Park. Depuis peu, le commandement était
+dévolu aux Cissey, autre famille soninké qui avait chèrement acheté
+cette faveur au roi de Ségou. Tous ces marchands, très-riches
+d’ailleurs, étaient musulmans, et, voyant un coreligionnaire aussi
+puissant que l’était à ce moment El Hadj, ils pensèrent sans doute qu’en
+se soumettant à lui ils auraient le bénéfice de la suppression
+d’impôts ; mais, bien loin d’atteindre ce but, dès qu’El Hadj fut entré
+chez eux, ils virent bien qu’ils n’avaient fait que changer de maître
+et, au lieu d’un maître éloigné, auquel une fois le tribut payé on ne
+doit plus rien, c’était un maître incessamment présent qu’ils s’étaient
+donné.
+
+El Hadj, dès qu’il reçut la lettre de Koro Mama, se mit en marche ;
+c’était vingt-six jours après la prise d’Oïtala ; en trois jours on fut
+à Sansandig, qui ouvrit ses portes au marabout, au milieu du chant des
+griots et de toutes les fantasias imaginables.
+
+El Hadj passa cinq mois dans les murs de Sansandig, organisant les
+impôts, supprimant à son profit ceux que percevait le chef de la ville,
+aussi bien que ceux qui autrefois étaient touchés par les différents
+chefs bambaras et le roi de Ségou.
+
+Mais le Macina commençait à s’inquiéter et à se remuer ; soit que
+réellement le roi de ce pays eût accepté le rôle de protecteur, à la
+condition qu’Ali se ferait musulman, soit qu’il fût contrarié de voir
+que le Ségou qu’il avait longtemps convoité allait lui échapper, soit
+enfin rivalité de métier qui le poussait à regarder El Hadj comme un
+pauvre mendiant, disait-il, il écrivit à ce dernier, l’engageant dans
+son intérêt à abandonner le pays de Ségou, qui était sa propriété,
+puisque ce pays s’était rendu à lui, et qu’il l’avait converti à
+l’islamisme.
+
+Ce fut un grand ennui pour El Hadj, mais il était trop adroit pour se
+donner l’apparence d’un tort ; aussi répondit-il à Ahmadi-Ahmadou, roi
+du Macina : « Je me suis battu avec le Ségou qui est venu m’attaquer ;
+je l’ai chassé depuis Marcoïa jusqu’ici ; je ne puis le laisser
+maintenant ; si tu veux le bien, voici ce que je te propose : Fais[124]
+ton armée, mettons-nous ensemble, comme deux bons musulmans, pour
+écraser les Keffirs, et alors nous partagerons le pays et ses
+dépouilles. »
+
+Ahmadi-Ahmadou, en dépit des victoires d’El Hadj Omar, ne pouvait croire
+à sa force, et il regarda sa proposition comme une insulte ; il ne
+répondit qu’en lui envoyant l’ordre de sortir de Sansandig, au plus
+vite, lui disant que s’il n’obéissait pas on l’en chasserait par force,
+et, ce disant, il rassembla une armée de 8000 cavaliers et 6000 hommes à
+pied, tous armés de lances, à l’exception de 1000 fusiliers, sous le
+commandement de Balobo[125]. Cette armée vint camper à Koni[126] sur le
+bord du Niger.
+
+Il n’était plus temps de parlementer, et cependant El Hadj envoya encore
+une lettre à Balobo pour lui dire que, s’il faisait un pas de plus sur
+le territoire de Ségou, lui, El Hadj, irait prendre Hamdallahi.
+
+Pour toute réponse, Balobo envoya à Ségou-Sikoro 500 cavaliers pour
+prévenir Ali, dont l’armée vint se réunir à celle de Balobo, sur le bord
+du fleuve à Tayo, petit village en face même de Sansandig.
+
+El Hadj ne bougea pas ; pendant deux mois on resta dans cette position.
+Cependant un jour, les pêcheurs des deux camps échangèrent, de leurs
+pirogues, quelques coups de fusil ; aussitôt les Talibés, croyant à une
+attaque, se précipitent dans le lit du fleuve, qui était guéable à ce
+moment : ils avaient de l’eau jusqu’aux aisselles et portaient leurs
+fusils et leur poudre sur la tête. Vainement El Hadj les fait rappeler ;
+l’armée est pleine d’ardeur ; elle a été depuis peu renforcée de
+contingents venus depuis Nioro au bruit des victoires. Avant que ses
+ordres, qu’il fait porter par ses chefs, envoyant sa sandale, son
+chapelet, son satala même en témoignage de la source d’où ils émanent,
+avant que ses ordres soient entendus, 500 hommes ont traversé le fleuve
+et sont tombés sur les Maciniens. Ceux-ci cèdent le terrain ; les
+Talibés s’engagent, et, lorsque les troupes du Macina reviennent sur
+eux, aucun n’échappe : ils sont, les uns après les autres, cloués à
+terre par les lances du Macina, que les cavaliers manient avec une
+adresse merveilleuse. Le lendemain, El Hadj ne pouvait plus contenir son
+armée, frémissante du désir de venger les victimes de la veille.
+
+Il partagea cependant son monde en deux colonnes : l’une, commandée par
+Alpha Oumar Boïla, l’autre par Alpha Ousman. Pendant que le premier
+traversait à Sansandig même le fleuve, Alpha Ousman était allé le
+traverser à quelques lieues plus bas.
+
+Aussi, lorsque les Maciniens, qui attendaient que l’armée d’Alpha Oumar
+fût passée pour l’attaquer, s’ébranlèrent, ils furent pris entre deux
+feux, et, au premier choc, se débandèrent, les Maciniens reprenant le
+chemin de leur pays de toute la vitesse de leurs chevaux et les Bambaras
+la route de Ségou-Sikoro.
+
+El Hadj, pendant ce temps, était resté en prières dans Sansandig. Il fit
+camper ses deux colonnes victorieuses à Kragno[127], village abandonné,
+et, cinq jours après le combat, vint se mettre à leur tête, laissant une
+garnison de mille Talibés à Sansandig sous le commandement de Bakar
+Tako. Puis il demeura encore deux jours à Kragno.
+
+Pendant ce temps d’arrêt, Alpha Oumar avait été avec une armée jusqu’à
+Sarrau, s’assurer que les Maciniens étaient bien en fuite. Lorsqu’il
+revint, El Hadj, rassuré de ce côté, s’avança jusqu’à Bamabougou.
+L’armée de Ségou, au lieu de se renfermer dans les murs, commit la faute
+si souvent répétée de sortir. Elle vint se former à Banancoro ; mais,
+dès qu’elle apprit qu’El Hadj approchait, elle ne se sentit pas le
+courage d’attendre et prit la fuite avant que le marabout fût en vue.
+Deux ou trois chefs seulement, dévoués à leur maître, allèrent à Ségou-
+Sikoro prévenir Ali qu’il n’avait plus d’armée et qu’il n’avait que le
+temps de fuir.
+
+Il monta tout de suite à cheval et sortit par la porte de l’Ouest.
+
+Le même jour, El Hadj entrait à Ségou-Sikoro à neuf heures et demie du
+matin, ne s’étant pas arrêté une minute depuis Bamabougou ; c’était un
+mois et deux jours avant le Cauri (le 10 mars 1861).
+
+[Décoration]
+
+
+[Note 118 : La prise de Guémou, le 25 octobre 1859, est un des beaux
+faits d’armes accomplis au Sénégal : sur mille cinq cents hommes,
+volontaires compris, nous eûmes trente-neuf tués, dont un officier et
+quatre-vingt-dix-sept blessés, dont six officiers ; on tua deux cent
+cinquante hommes à l’ennemi et on fit mille cinq cents prisonniers.]
+
+[Note 119 : Karounka, chef des Djawaras, fut peu après surpris par une
+colonne dirigée par les espions d’El Hadj et tué après une énergique
+défense.]
+
+[Note 120 : Pour ma part, j’en recueillis quelques centaines à Makhana,
+en mai 1860.]
+
+[Note 121 : Plus tard, quand El Hadj fut vainqueur, il les fit
+restituer ; la plupart étaient enceintes des Bambaras, et on raconte que
+quelques-unes désertèrent pour retourner chez les Bambaras, ce qui ne
+nous étonne pas, car elles devaient y trouver plus de bien-être.]
+
+[Note 122 : La prise d’Oïtala passe à Ségou pour le combat le plus
+meurtrier qu’aient jamais vu les Talibés. Plus tard, sous le rapport des
+pertes de l’ennemi, on y a comparé la prise de Toghou, à laquelle
+j’assistais et dont je donne plus loin le récit.]
+
+[Note 123 : Grande famille soninké.]
+
+[Note 124 : Expression du pays comme quelques autres plus ou moins
+bizarres que j’emploie à dessein, afin de donner une idée du style
+nègre.]
+
+[Note 125 : Balobo était l’oncle d’Ahmadi-Ahmadou.]
+
+[Note 126 : Koni est aujourd’hui détruit. Je n’ai pu en savoir au juste
+la position, qui devait être à une dizaine de lieues en aval de
+Sansandig.]
+
+[Note 127 : Kragno ; d’autres prononcent Kérangou, Kérano, Kérango.]
+
+
+
+
+ CHAPITRE XVII.
+
+El Hadj à Ségou. — Il envoie à la recherche d’Ali. — Le Macina vient
+l’attaquer à Ségou. — Correspondance entre Ahmadi-Ahmadou et El Hadj. —
+El Hadj remet le commandement à Ahmadou, son fils, et part pour le
+Macina le 13 avril 1862. — Combat de Konihou. — Bataille de Saéwal. —
+Conduite héroïque d’Ahmadi-Ahmadou. — El Hadj entre à Hamdallahi. —
+Ahmadi-Ahmadou est fait prisonnier. — Sa mort. — Soumission du Macina. —
+Ali prisonnier. — El Hadj est maître du pays de Tombouctou au Sénégal. —
+Motifs qui lui ont facilité la conquête du Macina et coup d’œil sur le
+passé de cet État. — Ahmadou vient à Hamdallahi. — Projet de révolte
+découvert au Macina.
+
+
+C’est le 10 mars 1861 qu’El Hadj Omar entrait en maître dans Ségou,
+prenant possession du palais et des trésors accumulés depuis des siècles
+par les divers rois qui s’étaient succédé dans ce pays. Les femmes et
+les enfants de la famille royale, leurs griots et leurs captifs étaient
+en son pouvoir.
+
+Il s’occupa aussitôt de bâtir sa maison, c’est-à-dire de fortifier un
+réduit dans lequel se trouvèrent enfermés tous les magasins à or, à
+poudre, à étoffes, à sel, à cauris ou autres marchandises.
+
+Peu à peu les différents chefs de captifs écrivirent ou plutôt firent
+écrire par des marabouts de l’intérieur qu’ils voulaient se rendre à El
+Hadj. Celui-ci les engagea à venir et les reçut très-bien ; dès lors
+tous se rallièrent, et moins de trois mois après son entrée à Ségou-
+Sikoro on comptait les quelques Kountiguis qui n’étaient pas soumis. Cet
+exemple, du reste, trouvait dans le Baninko des imitateurs, et bientôt
+on vint de tous côtés ; et depuis Tengrela jusqu’au désert, El Hadj put
+se dire le maître de ce vaste pays. El Hadj imposait à tous de se raser
+la tête, de ne plus boire de liqueurs fermentées, de faire le salam, de
+ne plus manger de chiens, de chevaux ni d’animaux morts de maladie ; il
+prenait des otages pour en faire des sofas ; puis, lorsque le pays fut
+bien soumis, il fit construire, toujours sous la direction de Samba
+N’diaye, les fortifications de la ville.
+
+Tout était pour le mieux, mais Ali vivait encore, et El Hadj, qui avait
+pour principe de tuer tous ses ennemis, comprenait que tant que ce roi
+vivrait, il ne pouvait y avoir de sécurité pour lui.
+
+Aussi, peu de jours après son entrée à Ségou, il avait expédié Alpha
+Oumar et sa colonne à la poursuite d’Ali dans le Baninko. On disait
+qu’Ali était alors à Touna, mais il fut prévenu, on ne le trouva pas et
+on rentra à Ségou. Cette fois, ce monarque détrôné, suivi de tous ceux
+qui avaient bien voulu lui rester fidèles, était allé chercher secours
+et refuge dans le Macina.
+
+Dans ce pays, il y avait une grande animosité contre El Hadj, et le roi
+expédia tout de suite une armée avec l’ordre de reprendre Ségou-Sikoro.
+Cette armée était, dit-on, de plus de trente mille hommes, dont au moins
+dix mille cavaliers. Elle vint se camper dans les environs de Koghou,
+c’est-à-dire en vue de Ségou-Sikoro, où elle resta quatorze jours sans
+attaquer : le quinzième jour, quatre à cinq cents hommes d’El Hadj, qui
+étaient partis par l’intérieur, rencontrèrent un parti de Maciniens qui
+venaient d’enlever des bœufs et l’attaquèrent. Chaque jour, l’armée d’El
+Hadj sortait sous les murs de la ville, s’avançant quelquefois jusqu’à
+Soninkoura ; puis, quand venait le soir, les Maciniens reculaient
+jusqu’à Banancoro et El Hadj rentrait à Ségou. Cette fois encore, en
+entendant des coups de fusil, El Hadj voulut empêcher les Talibés de
+s’élancer ; mais sa patrouille, après avoir chassé le parti des
+Maciniens jusqu’à son camp, revenait chassée à son tour. L’armée d’El
+Hadj s’élança et fit reculer les Maciniens. Ceux-ci revinrent à la
+charge et le combat dura, avec des chances diverses, de deux heures de
+l’après-midi jusqu’à la nuit. Les Maciniens alors lâchèrent pied, et El
+Hadj ayant donné l’ordre de les poursuivre, l’armée presque entière se
+mit à leur poursuite, pendant deux jours, faisant un grand massacre des
+traînards. Ali, qui était là, et les chefs de l’armée, échappèrent avec
+les meilleures troupes. El Hadj rentra à Ségou, et apprenant qu’Ali
+était à Docou, près de Kouna dans le Macina, il envoya Mahmadi Sidy
+Yanké pour l’attaquer ; Ali se sauva encore et alla à Fomponna ; puis,
+de là, il rejoignit Ahmadi-Ahmadou, roi du Macina, qui le plaça à
+Konikou près de Poremane où Babolo tenait garnison à la tête de son
+armée.
+
+Mais alors, soit que les Maciniens fussent intimidés par leur défaite,
+soit qu’une partie des marabouts se fût déclarée pour le nouveau
+prophète, soit qu’il leur répugnât de faire la guerre contre des
+musulmans en faveur de Keffirs, soit enfin par suite de dissensions
+intestines[128], il arriva que, sur la demande de plusieurs chefs,
+Ahmadi-Ahmadou envoya quelques hommes à El Hadj Omar, pour lui proposer
+de régler leur différend à l’amiable. « Il espérait, me dit Samba
+N’diaye, que El Hadj se contenterait du bien qu’il avait acquis et
+quitterait le pays qu’Ahmadi-Ahmadou eût pris alors, car Ali ne comptait
+plus pour rien. » Mais El Hadj répondit (et à ce moment tout le pays lui
+était soumis) qu’il ne pouvait accepter cette proposition, que le Macina
+était venu l’attaquer au Bakhounou depuis longtemps, qu’il était revenu
+l’attaquer à Sansandig, lui, bon musulman, suivant la loi et faisant la
+guerre aux Keffirs ; qu’alors il lui avait offert de se mettre ensemble
+et qu’il eût dans ce cas loyalement partagé le bénéfice de la victoire ;
+mais que Ahmadi-Ahmadou avait refusé, qu’il s’était mis contre lui avec
+les Keffirs, et que maintenant il voulait la paix. Cela n’est pas juste,
+ajoutait El Hadj. « Si tu veux venir en justice (saria), nous ferons
+prononcer un jugement par un bon marabout, et ce qu’il dira sera bien
+dit. »
+
+Ahmadi-Ahmadou, petit-fils du fondateur du Macina, était dans son pays
+une espèce de prophète ; d’après la coutume de tous les États musulmans,
+il joignait l’autorité religieuse à l’autorité civile, et outre
+l’humiliation de traiter avec El Hadj, il ne pouvait le considérer comme
+un marabout aussi _fort_[129] que lui. Aussi sa réponse fut-elle
+provoquante au dernier point. « Si je t’ai demandé la paix, c’est que
+les gens de mon pays la désiraient ; quant à moi, j’ai toujours souhaité
+de me battre avec toi, et si tu ne viens pas m’attaquer, je marcherai
+contre toi. »
+
+Tout cet échange de lettres ne se faisait pas avec une très-grande
+rapidité, bien qu’on ne compte que six jours de marche de Ségou-Sikoro à
+Hamdallahi ; le temps se passait, et près d’un an s’était écoulé depuis
+le jour où El Hadj avait pris possession de Ségou. Il rassembla tous les
+Bambaras, qui, depuis qu’ils s’étaient rendus, n’avaient pas tenté la
+moindre révolte, et il leur dit qu’il laissait son fils aîné,
+Ahmadou[130], pour les commander ; que, du reste, c’était à Ahmadou
+qu’appartenaient toutes ses richesses, tout ce que Dieu lui avait donné,
+et qu’il fallait lui obéir comme à lui-même. Tous promirent d’obéir. Du
+reste, depuis qu’il avait fait venir Ahmadou près de lui, El Hadj
+l’avait fait connaître de l’armée, disant qu’il lui donnait tous ses
+biens et ne se réservait que le commandement de l’armée. Et depuis ce
+temps, lorsqu’un chef ou quelqu’un des fils d’El Hadj venait lui
+demander un présent, un cheval, un captif, de l’or ou autre chose, le
+plus souvent le marabout le renvoyait à son fils aîné, qui, disait-on,
+avait la main plus serrée que son père. De là, violentes disputes entre
+Ahmadou et ses frères, surtout Mackiou, le second fils d’El Hadj, qui
+était aussi bouillant que son frère était calme, et aussi généreux,
+prodigue même que ce dernier était économe et parcimonieux.
+
+El Hadj annonça le départ de l’armée, et dix jours après le cauri de
+1862, c’est-à-dire le 13 avril, il quitta Ségou-Sikoro, et opérant avec
+l’activité que nous lui avons toujours vu déployer, il parvenait, la
+même année, à faire la fête de Tabaski[131] (fête des moutons) à
+Hamdallahi.
+
+En quittant Ségou-Sikoro, El Hadj, suivi de ses fils Mackiou, Adi, Maï,
+Mountaga, de quelques enfants en bas âge et de quelques-uns de ses
+neveux, entre autres de Tidiani, fils d’Alpha Ahmadou, son frère, et de
+Seïdou Abi et Ibrahim Abi, fils de Tierno Boubakar, le plus jeune de ses
+frères aînés, alla camper près de Dougassou, village qu’il avait fait
+occuper par des Talibés, ainsi que Bamabougou, Koghé et les villages
+riverains, tels que Mbébala et Banancoro. Il y a près du village de
+Dougassou un lac nommé Déba ; ce fut là qu’il s’établit pour organiser
+son armée.
+
+Il prit avec lui les meilleurs chefs : Alpha Oumar Boïla, Alpha Ousman,
+Mahmady Sidy Yanké, Mahmady Yoroba et nombre d’autres, tous morts
+aujourd’hui. Il réunit trente mille hommes, tant sofas que Talibés, ne
+laissant à Ségou-Sikoro que quinze cents Talibés et un certain nombre de
+Djawaras, de Massassis, c’est-à-dire de quoi défendre la ville. Il
+descendit alors au Sud, passa le Bakhoy et cheminant à travers les
+broussailles sans s’arrêter, passant en vue de Touna, il vint par une
+marche continue et rapide à Konihou. Là Balobo l’attendait, et il y eut
+un choc meurtrier ; mais l’armée du Macina ne put tenir contre la
+fusillade, et Balobo fut obligé de se replier sur Jenné, où se trouvait
+Ahmadi-Ahmadou avec une grosse colonne de troupes. Ce dernier, en
+apprenant cette nouvelle victoire d’El Hadj, ne put cacher son
+mécontentement ; il traita fort mal son oncle Balobo, lui reprochant
+d’avoir eu peur, et disant : « Moi, je n’aurais pas reculé, je me serais
+fait tuer. » Et immédiatement il fit battre le tam-tam de guerre et il
+sortit en personne avec toute l’armée. Il rejoignit avec El Hadj à
+Saéwal, sur les bords du Bakhoy. El Hadj avait bien rangé son monde pour
+se défendre, car il ne voulait pas attaquer. En effet, l’armée du Macina
+se précipita sur les Talibés ; les terribles lanciers maciniens, le
+chapeau sur les yeux pour n’être pas effrayés par le feu des fusils, se
+précipitaient, chargeant côte à côte comme de vieux bataillons et avec
+un ensemble admirable ; mais mis en déroute par les décharges à bout
+portant des fusils d’El Hadj, ils ne parvenaient pas à faire brèche dans
+les rangs épais des Talibés : les morts tombaient sur les morts, la
+victoire demeurait indécise. On se battit ainsi toute la journée et la
+plus grande partie de la nuit. Alors Ahmadi-Ahmadou ne parvenant pas à
+ébranler l’armée d’El Hadj, résolut de l’affamer. Disposant de forces
+très-considérables, plus de cinquante mille hommes, il cerna l’armée du
+marabout, groupée très-serrée et en cercle. Fatale résolution, qui lui
+fit perdre son pays !
+
+En effet, El Hadj avait, dans les vingt-quatre heures de combat, épuisé
+ses balles ; il avait bien de la poudre, mais les balles manquaient, et
+si le combat eût continué, c’en était fait de l’armée conquérante. Il
+employa activement le répit qu’on lui donnait, et pendant cinq jours et
+cinq nuits les forgerons n’arrêtèrent pas[132]. On avait trouvé du fer à
+Poremane, on fabriqua dix mille balles par jour. Le cinquième jour, El
+Hadj fit palabre et déclara qu’il allait se mettre en route et que le
+lendemain (si bon Dieu voulait, _Ché Allaho_), il coucherait à
+Hamdallahi. Personne n’y croyait ; mais El Hadj était décidé à jouer le
+tout pour le tout ; depuis plusieurs jours on jeûnait quoiqu’on eût un
+troupeau de bœufs ; il les fit tous abattre, et chacun put manger à son
+appétit.
+
+Ce qu’on ignorait dans l’armée, c’est que pendant la nuit un des chefs
+d’Ahmadi-Ahmadou était venu se rendre à El Hadj, et que celui-ci l’ayant
+accusé d’être un espion, il était monté sur un arbre et avait indiqué la
+disposition du campement des Maciniens, l’endroit où étaient le roi et
+les principaux chefs. Aussi, au jour, El Hadj appela ses chefs, dressa
+aussitôt son plan de bataille, chargeant telle ou telle compagnie
+d’attaquer tel ou tel point, et se réservant d’attaquer lui-même Ahmadi-
+Ahmadou, à la tête des Torodos. A six heures du matin, les dispositions
+étaient prises. Et, chose qui montrait sa confiance, El Hadj fit mettre
+les canons et leurs affûts sur le dos des chameaux, disant que, _Ché
+Allaho_, cela ne servirait pas. Puis le signal de l’attaque ayant été
+donné, il s’avança en personne : les Torodos formaient son avant-garde ;
+il venait ensuite avec les poudres et ses sofas, son _diomfoutou_[133],
+puis les femmes et sa _smala_, et enfin une compagnie de sofas et ses
+Haoussankés (Haoussanis). Ahmadi avait vu le mouvement et se préparait
+de son côté : il avait mis sa cavalerie en arrière et l’infanterie
+couchée en avant.
+
+El Hadj avançait toujours, défendant de tirer, malgré la fusillade des
+Maciniens et la grêle de traits, de flèches, de sagayes qui pleuvait sur
+ses hommes ; enfin, quand il ne fut plus qu’à cinquante pas, les
+Maciniens ayant fait une nouvelle décharge, El Hadj leva les mains en
+l’air, et d’une voix puissante s’écria : _Awa ! awa !_ (en avant ! en
+avant !) Le choc eut lieu, violent, irrésistible. L’infanterie du Macina
+fut culbutée ; plus de la moitié de la cavalerie prit la fuite, mais
+Ahmadi-Ahmadou ne bougea pas. Quand il vit que ses efforts ne pouvaient
+rallier l’armée, pleurant de rage et entouré de ses fidèles, il s’élança
+en avant, faisant une terrible charge. Semblable au lion qui, blessé
+mortellement, effraye encore ses ennemis et, dans les derniers moments
+de son agonie, fait de nombreuses victimes, Ahmadi-Ahmadou, blessé à la
+poitrine et un bras cassé par une balle, faisait pleuvoir la mort sous
+ses coups. Pénétrant au milieu des rangs des Talibés, il planta trois
+lances dans la poitrine de trois chefs, disant : « Pour mon grand-père,
+pour mon père et pour moi ! » C’étaient, en effet, les lances de sa
+famille, héritage précieusement gardé dont il s’était armé pour ce
+combat suprême.
+
+Tant d’héroïsme devait être vain. Il ne lui restait plus qu’une poignée
+d’hommes ; il fallut fuir, plutôt entraîné par son cheval que de son
+propre gré, et telle était la frayeur de ceux qui avaient été témoins de
+ses hauts faits que personne n’osa le poursuivre. Aujourd’hui encore, on
+ne parle pas sans respect de ce roi aussi brave que malheureux.
+
+Quand on songea à le poursuivre, ses hommes l’avaient jeté dans une
+pirogue, et il échappait, porté par les eaux rapides du Bakhoy.
+
+El Hadj ramassa ses blessés, enterra ses morts et continua à s’avancer.
+A quatre heures et demie du soir, il campa devant Hamdallahi, immense
+ville sans fortifications que sa population avait abandonnée. Le
+lendemain matin, on entrait s’y loger. Ce fut dans l’ordre suivant : le
+Gannar, compagnie du pavillon blanc ; les Irlabés au pavillon noir ; le
+Toro au pavillon blanc et rouge, et enfin El Hadj et son monde, qui
+allèrent occuper la maison du roi. El Hadj alors défendit de poursuivre
+les Maciniens ou de leur faire aucun mal, disant que c’étaient des
+musulmans, qu’ils lui reviendraient et qu’il n’avait eu affaire qu’à
+Ahmadi-Ahmadou. Seulement, sur les indications qui lui furent données,
+il envoya Alpha Oumar avec une armée à la poursuite de cette infortuné
+prince, pendant qu’une autre colonne de sofas le cherchait d’un autre
+côté, sous les ordres du nommé Naréba Moussa. On ne tarda pas à le
+rejoindre ; il fuyait du côté de Tombouctou avec quatre pirogues, dont
+l’une contenait sa mère, sa grand’mère avec leurs biens ; la deuxième,
+sa propre fortune et les livres de son père et de son grand-père ; la
+troisième, les chefs et ceux de sa famille qui le suivaient. Dans la
+quatrième, il était seul avec quelques serviteurs. Dès qu’il vit qu’il
+était prisonnier, il se voila la face et dit qu’il préférait êtré tué
+tout de suite que de retourner voir El Hadj. On le mit alors sous bonne
+escorte et on le fit remonter jusqu’à Mopti (Isaaca de Caillé). Pendant
+ce temps un courrier allait prévenir El Hadj de cette prise importante.
+La réponse ne se fit pas attendre, et on lui coupa le cou. Quant à Ali,
+le roi détrôné de Ségou, il tomba aussi au pouvoir d’El Hadj, qui, cette
+fois, eut un mouvement de clémence et se borna à le mettre aux fers.
+
+Trois jours après son entrée à Hamdallahi, tout le Macina, chefs en
+tête, venait faire sa soumission à El Hadj, qui se trouvait ainsi maître
+de la plus vaste étendue de territoire qu’un chef nègre ait jamais eue
+en son pouvoir. De Médine à Tombouctou et de Tengrela au désert, tout
+était soumis à sa loi.
+
+Nous sommes à la fin de juin 1862, et à partir de ce moment, le récit
+qui va suivre sera le résultat de nos recherches, de renseignements
+obtenus à la longue à force de patience ; quelques-uns des événements
+que nous allons rapporter ne nous ont été connus que dans les derniers
+mois de notre séjour.
+
+D’après un traité conclu entre le cheik du Macina et celui de
+Tombouctou, l’impôt de la ville et du marché était partagé entre ces
+deux chefs. El Hadj s’empressa donc d’envoyer une colonne vers
+Tombouctou pour y ramasser tout ce que Ahmadi-Ahmadou y avait en dépôt.
+Cette opération se fit sans difficultés au dire des Talibés, et l’armée
+rentra à Hamdallahi ; et dès lors le pays fut tranquille. Balobo,
+Abdoul-Salam[134] et leurs enfants vinrent vivre près d’El Hadj,
+surveillés, mais libres. Au fond du cœur ils espéraient qu’El Hadj, un
+jour ou l’autre, leur remettrait le commandement du pays, et ils
+prenaient patience. Pendant ce temps de tranquilité, El Hadj appela
+Ahmadou à Hamdallahi. Il venait, profitant du calme du pays, de faire
+construire des fortifications à l’instar de celles de Ségou. Ahmadou s’y
+rendit, laissant, suivant les ordres de son père, le commandement de
+Ségou-Sikoro à Oulibo, chef des Bambaras, secondé par Tierno-Abdoul,
+qui, en arrivant dans le pays, y avait, grâce à sa connaissance parfaite
+des gens et des affaires, conquis un rang important. Ahmadou resta un
+mois et demi ou deux mois à Hamdallahi, et rentra à Ségou, où aucun
+désordre ne s’était produit.
+
+Quel était le but de ce voyage ? Était-ce simplement pour voir son fils,
+lui donner des instructions, ou bien pour voir comment se comporterait
+le pays en son absence ? Personne n’a pu me donner d’indications à ce
+sujet. Mais au bout de quelques mois, El Hadj fit de nouveau appeler
+Ahmadou. C’était au commencement de 1863, et cette fois il annonçait
+l’intention de lui remettre le commandement du Macina, comme de tous les
+pays conquis, et de continuer à opérer contre les infidèles à la tête de
+ses troupes grossies de celles du Macina.
+
+C’est alors qu’éclate la révolte du Macina, contre-révolution qui semble
+avoir anéanti El Hadj, ses espérances et une partie de sa famille. Mais
+pour l’intelligence de la suite du récit, il est nécessaire de se
+reporter à ce qu’était le Macina, de connaître sa constitution, et de
+comprendre comment El Hadj en était devenu si facilement le maître.
+
+C’est vers 1770 que fut fondé le Macina par un Peuhl nommé Ahmadou Amat
+Labbo, qui, de même que Othman Dan Fodio, dans le Haoussa, et que El
+Hadj Omar plus tard, s’était posé en prophète. Tous ces Peuhls, du
+reste, et c’est un fait remarquable, sont originaires du Fouta
+sénégalais.
+
+Lorsque Caillé, en 1828, passait à Jenné, cette ville et les districts
+qui l’environnent avaient été conquis sur le Ségou par Ahmadou Cheik,
+fils du fondateur du Macina, qui lui succédait et qui, suivant
+l’habitude des Peuhls, eût dû avoir pour successeurs ses frères Balobo
+et Abdoul Salam. Mais Ahmadou Cheik, voulant laisser le trône à son
+fils, avait inventé un subterfuge, et de son vivant, avait abdiqué en sa
+faveur, comme El Hadj le faisait lui-même en faveur de son fils Ahmadou,
+afin de lui éviter les compétitions de ses propres frères, lors de sa
+mort. Tant que Cheik Ahmadou vécut, les frères dépossédés se soumirent,
+et plus tard, quand il fut mort, se voyant impuissants à saisir la
+couronne, ils se résignèrent, mais avec une secrète envie. Quand El Hadj
+se présenta, le pays était donc en proie aux factions, et c’est ce qui
+fit, prétendent quelques Talibés, que Balobo et Abdoul Salam le virent
+venir avec plaisir, car ils espéraient qu’une fois leur neveu Ahmadi-
+Ahmadou détrôné, ils reprendraient le commandement qui leur revenait.
+
+Peut-être est-ce là qu’il faut chercher la cause de la fuite de la
+cavalerie au premier choc, lors de la bataille de Saéwal, qui livra le
+Macina à El Hadj. Mais à coup sûr, ce fut le motif de la soumission
+immédiate de Balobo et d’Abdoul Salam, qui ne protestèrent pas un
+instant contre la mort de leur infortuné neveu.
+
+Toujours est-il que, dès que ces chefs perdirent l’espérance de se voir
+conférer par El Hadj le rang qu’ils convoitaient et que ce dernier
+manifesta l’intention de remettre à son fils Ahmadou le gouvernement du
+pays, ils commencèrent à former un complot de révolte. Mais ne se
+sentant pas assez puissants, ils sollicitèrent l’appui du cheik de
+Tombouctou, Sidy Ahmed Beckay.
+
+Voici comment ce complot fut découvert :
+
+Pendant qu’El Hadj conférait avec Ahmadou pour lui donner ses
+instructions, un Talibé, nommé Modibo Daouda, talibé (élève) de Cheik
+Ahmed Beckay dans sa jeunesse, et qui était venu se joindre à El Hadj
+Omar depuis Nioro, reçut secrètement une lettre de Sidy Beckay, son
+premier marabout. Celui-ci, confiant dans le dévouement qu’il supposait
+avoir inspiré à son ancien talibé, écrivait que les chefs du Macina lui
+demandaient son appui pour chasser El Hadj ; mais qu’avant de réunir son
+armée, il voulait savoir au juste quelles étaient les forces d’El Hadj,
+quelle était sa manière de combattre, de ranger son armée, et il lui
+disait de venir lui rapporter la réponse à ses questions.
+
+Modibo Daouda, qui avait quitté Sidy Beckay en l’appelant son père, en
+lui jurant qu’il était toujours à son service, qui peut-être lui avait
+écrit des protestations de ce genre, dont les noirs, surtout les
+musulmans, sont si prodigues, ne se crut sans doute pas engagé envers
+son ancien maître et protecteur, et vint montrer la lettre à El Hadj
+Omar.
+
+[Décoration]
+
+
+[Note 128 : C’était là le véritable motif.]
+
+[Note 129 : _Fort_, selon l’expression du pays, instruit.]
+
+[Note 130 : Ahmadou, élevé à Dinguiray, était venu, sur l’ordre de son
+père, le rejoindre avec un autre de ses frères dès la prise de Marcoïa.
+C’est l’armée d’Alpha Ousman qui, depuis Mourgoula, les avait escortés ;
+plus tard, Aguibou et un autre fils d’El Hadj qui l’a suivi au Macina,
+étaient aussi venus.]
+
+[Note 131 : La Tabaski tombe aux environs du 25 juin.]
+
+[Note 132 : Les forgerons accompagnent toujours les armées pour réparer
+les fusils, faire des balles. Ils emportent leurs outils à bras ou sur
+la tête.]
+
+[Note 133 : Les Talibés du Diomfoutou sont ceux qui sont spécialement
+attachés à la garde du roi.]
+
+[Note 134 : Abdoul-Salam, Peuhl, comme toute la famille royale du
+Macina, était presque blanc de peau. C’était un oncle d’Ahmadi-Ahmadou.]
+
+
+
+
+ CHAPITRE XVIII.
+
+Révolte du Macina. — Les chefs du Macina sont mis aux fers. — Ahmadou
+rentre à Ségou. — Projet de révolte à Ségou. — Ahmadou s’empare des
+Kountiguis, les envoie à son père qui les tue. — Derniers événements
+connus du Macina. — On envoie un convoi de poudre à Ségou ; il est
+attaqué par les Maciniens. — La révolte du Ségou et ses motifs. —
+Attaque et prise de Bamabougou par les révoltés. — Révolte de Sansandig.
+— Supplice de Coro-Mama. — Attaque de Koghé par le Sarrau. — Victoire
+des Talibés à Oueïna, à Koghé, à Soukourou. — Échec des Bambaras à
+Fantambougou. — Prise de Ségala, de Dionkoloni. — L’armée de Nioro
+arrive à Ségou. — Première expédition de Sansandig. — Politique à Ségou.
+— Deuxième expédition de Sansandig.
+
+
+Le grand marabout, si soupçonneux d’habitude, n’avait rien deviné ; ses
+espions, ne parlant pas la langue Sonrhay, n’avaient sans doute pas pu
+comprendre les palabres de Balobo ou n’avaient pu s’y glisser. Toujours
+est-il que son étonnement égala sa fureur. Il fit sur-le-champ battre le
+tabala ; toute l’armée arriva, et, quand il fut entouré de tous les
+chefs, que sa garde de sofas fut rangée, que Abdoul Salam, Balobo et
+leurs enfants furent placés près de lui, il demanda brusquement à
+Balobo : « Connais-tu l’écriture de Sidy Ahmed Beckay ? » et, sur la
+réponse affirmative de ce dernier, il lui tendit la lettre. Les
+Maciniens, confondus, ne nièrent même pas, ils baissèrent la tête. Alors
+El Hadj, après leur avoir reproché leur ingratitude, leur disant qu’il
+les avait comblés de bienfaits depuis qu’ils s’étaient rendus (c’était
+vrai), ordonna qu’on les mit aux fers tous, et, « _il est bien
+malheureux_, me dit Samba Ndiaye, _qu’il ne leur ait pas fait couper le
+cou, car le pays ne se fût pas révolté_. »
+
+El Hadj avait d’autant moins de peine à croire à ces projets de révolte,
+que déjà, quelque temps auparavant, il avait reçu, m’affirma Tambo
+Bakiri qui se trouvait alors à Hamdallahi, une lettre de Sidy Ahmed
+Beckay qui l’engageait à remettre le pays à la famille de Ahmadi-
+Ahmadou, lettre à laquelle était joint un cadeau de sept chevaux de
+belle race maure (Tambo en avait eu un que j’ai vu à Ségou-Sikoro). El
+Hadj n’avait pas répondu, mais il avait bien reçu le messager, qui était
+parent de Sidy Beckay, et il l’avait renvoyé avec de très-beaux
+cadeaux[135].
+
+Toujours est-il que, comprenant enfin le véritable état du pays et
+voyant une révolte imminente, il renvoya Ahmadou à Ségou, en lui disant
+de se presser, sous peine de ne plus pouvoir y rentrer, car il venait de
+recevoir une lettre qui l’inquiétait.
+
+Ahmadou fit diligence et rentra à Ségou en cinq jours, et là il apprit
+que les chefs bambaras avaient palabré pour se révolter, et que Tierno-
+Abdoul, informé par ses espions, avait prévenu El Hadj au plus vite.
+
+Lorsque El Hadj avait quitté Ségou pour le Macina, il avait emmené la
+plupart des Kountiguis (chefs de captifs) et entre autres Diombokené ou
+Dionimbokénié qui était leur grand chef ; quand le Macina fut soumis, il
+les renvoya à Ségou pour tranquilliser le pays et le tenir bien soumis.
+Il pensait que ces hommes, qui venaient de se battre pour sa cause, lui
+seraient dévoués. C’était bien peu connaître le cœur humain. Les
+Kountiguis, comme tous les Bambaras, rêvaient la vengeance et la
+liberté, non la liberté réelle, puisque, esclaves de père en fils, le
+premier emploi qu’ils en eussent fait eût été de se donner un nouveau
+maître, mais en quelque sorte leur autonomie, leur culte, leur Dieu,
+leur eau-de-vie et le droit d’en abuser. Entre eux et les chefs du
+Macina, il y avait des ramifications, et le complot devait éclater
+partout à la fois, rendant la liberté à Ali, qu’ils se proposaient de
+replacer sur le trône de Ségou, en même temps que Balobo serait monté
+sur celui de Macina.
+
+Tout cela devait échouer.
+
+ Mars 1863.
+
+Ahmadou, en rentrant à Ségou, affecta de ne croire à rien ; il fit
+célébrer une fête, et le lendemain les Kountiguis vinrent en masse le
+complimenter suivant l’usage. Il les reçut très-bien, leur fit de grands
+cadeaux de cauris et de gourous, et leur dit : « On m’a dit que vous
+vouliez me trahir ; mais je n’y crois pas. » Et, comme ils protestèrent
+de leur dévouement, il leur recommanda de venir le jour de la fête du
+Cauri, qui était peu après, qu’il aurait quelque chose d’important à
+leur dire de la part d’El Hadj, dont il lirait une lettre ce jour-là.
+
+En effet, le 23 mars, jour du Cauri, ils étaient là, à l’exception d’un
+seul[136]. Ahmadou fit le palabre avec les Talibés sous les arbres,
+comme d’habitude ; puis après avoir palabré avec tous les Bambaras
+présents, il fit faire une grande distribution de cauris aux chefs et
+leur dit de venir chez lui, qu’il leur ferait une communication. Ceux-ci
+le suivirent. Ahmadou, une fois rentré, s’assit ; peu après, il rentra
+un instant dans son logis, pendant que les Talibés entouraient les
+Bambaras de tous côtés. Ahmadou sortit alors et leur dit : « Vous avez
+voulu me trahir, je vais vous punir. » Un seul, Sambakénié, protesta ;
+mais on les saisit, et on trouva que la plupart étaient armés sous leurs
+vêtements. Ahmadou les fit mettre aux fers dans une pirogue, et les
+expédia à son père, sous la conduite de Tierno Abdoul. Huit jours après,
+Abdoul, arrivé en face d’Hamdallahi, envoyait demander les ordres d’El
+Hadj. Ce dernier ne voulut pas les voir, et on les exécuta sur le bord
+du Niger. Abdoul, à la suite de cet événement, passa quelques jours à
+Hamdallahi, puis il rentra à Ségou-Sikoro, en mai 1863. Il rapportait la
+nouvelle que Balobo, Abdoul Salam et son fils avaient réussi à briser
+leurs fers et à s’échapper, et qu’El Hadj, furieux, avait fait tuer tous
+les autres princes qui étaient en son pouvoir, ainsi qu’Ali, de façon à
+ce qu’ils ne pussent pas s’échapper. Ainsi mourut obscurément le dernier
+roi bambara de Ségou.
+
+Le Macina n’était pas encore révolté, mais peu s’en fallait. Quelques
+jours plus tard, un certain nombre de ceux qui restaient fidèles vinrent
+demander à El Hadj une armée pour réduire un village qui se fortifiait
+et était _mourti_ (révolté). Ce dernier consentit à donner cinq cents
+Talibés, et la colonne partit.
+
+Arrivés devant l’ennemi, le Maciniens, au nombre de mille, se joignirent
+aux révoltés et assaillirent les Talibés, dont quelques-uns à peine se
+sauvèrent en se jetant dans un petit village. Deux ou trois, montés sur
+des chevaux rapides, allèrent pendant la nuit prévenir El Hadj.
+
+Celui-ci fit alors sortir une grande armée sous les ordres d’Alpha
+Oumar ; il lui confia deux petits canons en cuivre (pierriers pris à
+bord d’un brick de commerce français au Sénégal) ; et, le même jour,
+craignant de manquer de poudre, il envoya un Talibé, nommé Amadi Daouda,
+que j’ai connu à Ségou et dont je tiens une partie de ces détails, pour
+demander de la poudre au plus vite. On partit tout de suite, et cent
+cinquante somonos se mirent en route, chargés de barils qui variaient de
+cinquante à soixante livres ; ils étaient conduits par trois cents
+Talibés.
+
+Ils arrivèrent sans encombre jusqu’au Bourgou[137], mais là, attaqués
+près de Jenné, ils virent les porteurs jeter leurs barils par terre ;
+les Talibés prirent la fuite, poursuivis tous par les cavaliers lanciers
+qui en firent un grand massacre. J’ai bien souvent vu un muet, esclave
+bambara, qui en réchappa, nous représenter par une mimique très-
+expressive cette scène d’un affreux carnage. Les Pouls du Macina ne le
+cèdent en rien aux Toucouleurs pour la cruauté. Quand ils avaient blessé
+un homme, ils s’amusaient à le piquer de petits coups de lance jusqu’à
+ce qu’il ne donnât plus signe de sensibilité. C’est ce que notre muet
+exprimait d’une façon aussi énergique qu’intelligente.
+
+Ce massacre est de la fin de mai 1863. Depuis cette époque les
+communications naturelles étaient fermées avec le Macina. Pendant
+quelque temps encore Ahmadou avait reçu des lettres de son père ; mais à
+mon arrivée, en février 1864, bien qu’on prétendît que des courriers
+secrets lui arrivaient, bien que je l’aie moi-même souvent cru, me
+laissant prendre à tous les subterfuges auxquels on avait recours pour
+répandre cette opinion, il me paraît assuré que depuis sept mois il
+n’avait plus de nouvelles du Macina que par des déserteurs de l’armée
+paternelle ou par des captifs du Macina s’échappant ; et quant aux
+espions, les plus courageux dépassaient rarement les premiers villages
+ennemis. Il est facile de comprendre pourquoi dans cette situation
+politique Ahmadou ne pouvait nous laisser aller en avant et pourquoi il
+nous retenait sous prétexte de nous envoyer à son père, voulant laisser
+supposer à tout le monde qu’il avait des nouvelles du Macina et qu’El
+Hadj s’y trouvait toujours en bonne position.
+
+Ce fut de cette manière qu’après plusieurs mois de séjour à Ségou nous
+étions encore dans l’incertitude sur le compte d’El Hadj. Au début, tout
+le monde nous disait que chaque jour arrivaient de Sansandig des femmes,
+qui annonçaient que l’armée d’Alpha Ousman venait vers Ségou ; une autre
+fois, c’était Alpha Oumar ; on disait que les communications étaient
+fermées par ordre d’El Hadj qui voulait empêcher les Talibés de revenir
+à Ségou, où la plupart avaient leur famille et leur maison ; que, du
+reste, il était maître de tout le Macina, et que s’il n’intervenait pas
+dans les affaires de Ségou, c’est qu’il voulait voir si, après lui, ses
+fils seraient capables de se diriger tout seuls.
+
+Ces versions n’étaient pas à notre adresse ; elles émanaient du palais
+d’Ahmadou et se répandaient au milieu des Talibés, qui les acceptaient,
+ou feignaient de les accepter comme vraies.
+
+Pendant que El Hadj était ainsi dans le Macina, occupé par la révolte du
+pays, voyons ce qui se passait à Ségou. En y rentrant, Ahmadou, ayant
+sans doute besoin de ressources, frappa un impôt sur Sansandig. Il
+demanda qu’on lui livrât 500 pagnes ou dampés[138]. Les gens de
+Sansandig vinrent le trouver et lui adressèrent quelques humbles prières
+pour qu’on diminuât un peu cette charge. Au lieu de leur accorder leur
+demande, Ahmadou leur dit : « Ce ne sera pas 500, ce sera 1000. Allez. »
+Et les mille pagnes furent livrés. Mais au mois d’août 1863, les
+Bambaras séparèrent leur cause de celle d’Ahmadou. Déjà depuis quelque
+temps les Talibés chargés de percevoir les impôts dans le Kaminian
+Dougou, avaient été obligés de rentrer à Ségou. Ils avaient signalé à
+Ahmadou la fermentation du pays, en demandant une armée, qui alors fût
+venue facilement à bout des révoltés. Ahmadou, s’appuyant sur les ordres
+de son père, refusa, poussé à cela par Mohammed Bobo, disent les
+Talibés. Enfin, après quelques mois de séparation, on entama les
+hostilités. L’armée du Kaminian Dougou se rassembla et vint tomber sur
+Bamabougou, qui, surpris sans défense, fut enlevé. Une quarantaine de
+Talibés qui s’y trouvaient furent mis à mort, et on prit tout ce qu’on
+trouva, femmes, enfants et bestiaux. Trois jours après, Sansandig se
+révoltait. Voici dans quelles conditions eut lieu cette révolte. J’ai
+recueilli ce récit au mois de septembre 1865, au siége de la ville, de
+la bouche de gens du village qui avaient assisté à la tuerie et au
+martyre qui furent la conséquence de ce soulèvement.
+
+La révolte de Sansandig n’est pas un fait isolé. Tous les Soninkés du
+pays de Ségou avaient conféré entre eux, et voyant qu’El Hadj était
+enfermé dans le Macina et que sous le commandement du marabout ils
+avaient vu leurs charges augmenter au lieu de diminuer, ils avaient
+décidé de se révolter et de forcer Ahmadou à quitter le pays. L’impôt
+arbitraire levé par Ahmadou fut le dernier coup. Quelques jours avant la
+révolte, Koro Mama, le marabout qui avait livré la ville à El Hadj,
+envoyait son griot prévenir Ahmadou que la révolte était imminente et
+que s’il n’envoyait pas du renfort il ne répondait de rien. Koro Mama,
+qui avait le moins souffert de l’occupation des marabouts, était
+entièrement dévoué au gouvernement d’El Hadj, et il prenait des mesures
+pour dominer cette révolte. C’est ainsi qu’il envoyait dire à tous ses
+captifs, au nombre de plusieurs milliers, et composant de nombreux
+villages dans l’intérieur, de prendre les armes et d’arriver en ville au
+plus tôt. Mais il était trop tard ; le soir même où le griot arrivait à
+Ségou, deux armées entraient à Sansandig, appelées par Boubou Cissey.
+L’une était de Kalaris[139], commandée par Souqué ; l’autre venait de
+Sokolo, commandée par Dougaba, et en même temps les captifs de Boubou
+Cissey, chef du village, prenaient les armes et attaquaient les Talibés
+dans les rues. Quelques-uns, sous le commandement de leur chef Bakar
+Taco, se réfugièrent dans une maison où ils tinrent longtemps, mais où
+enfin ils furent tous massacrés. Après cela restait Koro Mama. Les chefs
+du village, réunis à ceux des deux armées de renfort, lui firent dire de
+venir palabrer avec eux. Il s’y refusa, et il était si bien gardé dans
+sa maison qu’on n’osait pas aller l’attaquer ; mais deux de ses parents,
+Abderhaman Couma et Baba Couma, chef des Couma, famille à laquelle
+appartenait Koro Mama, allèrent le trouver et le trahirent[140]. Amené
+devant les chefs, Koro Mama refusa de s’associer à la révolte. Musulman
+fanatique, il leur reprocha leur manque de religion, l’usage des
+boissons fermentées[141], et, menacé de mort, ne trahit pas un seul
+instant sa cause. Alors on décida qu’on allait le tuer.
+
+On le mit en pirogue et on le descendit sur l’autre rive, presque en
+face du village de Médina, sous un groupe de beaux arbres. Il demanda
+qu’on lui laissât faire le salam, dire son chapelet, et cela lui fut
+accordé. Puis après il dit qu’il était prêt. Alors on lui coupa un
+poignet, puis l’autre ; et pendant ce temps on ne put lui tirer d’autres
+plaintes que le mot suprême des musulmans : _Lahi, Lahi, Allah. Mahammed
+Raçould y Allah_[142]. On lui trancha ensuite les bras, puis les
+épaules, puis les pieds, les genoux, et enfin, voyant qu’il était sans
+connaissance, on lui coupa le cou, après quoi on lui ouvrit le corps et
+on en retira le cœur, encore palpitant, qu’on porta aux chefs ; l’un
+d’eux prit son petit doigt pour en faire un gris-gris. Quant à ses
+biens, on les partagea, et sa famille en eut la plus grande partie.
+
+Quelques jours après, le Sarraudougou (province de Sarrau), voyant le
+succès obtenu par le Kaminiandougou, rassemble son armée et vient tomber
+sur le village de Koghé. Pendant que cette attaque se prépare, Ahmadou,
+pour venger le massacre de Bamabougou, a envoyé contre Oueïna une armée
+commandée par Alpha Abdoul Belnabé, qui, après avoir emporté ce village
+de vive force, se retire et reçoit l’ordre de camper à Marcadougouba.
+C’est en ce moment que l’armée de Sarrau tombe sur Koghé. Le village est
+à demi pris, lorsque, au bruit du tam-tam et de la fusillade, arrive
+l’armée d’Alpha Abdoul Belnabé, qui rentre dans le village à la suite
+des assaillants, dont un petit nombre échappe.
+
+Quelque temps après, Ahmadou fait sortir une armée, commandée par Tierno
+Alassane (Torodo)[143]. Elle va attaquer Soukourou, village du chef du
+Kaminiandougou, qu’elle emporte, et Soukoro Kari, le chef, et son frère
+Bilama, tombent en son pouvoir et sont exécutés.
+
+Grâce à ces coups frappés rapidement et tous dans la même direction, en
+vue de dégager la route du Macina, Ahmadou a repris un peu de prestige,
+même aux yeux des Bambaras. C’est alors que Dougaba, chef de Sokolo,
+sort de Sansandig et vient faire diversion en pillant impitoyablement
+les Bambaras encore soumis à Ahmadou. Il tombe à Fantambougou, village
+peuhl sur la rive gauche, à hauteur de Sama Marca. Il rencontre là une
+armée, envoyée en toute hâte par Ahmadou, sous le commandement de Sirey
+Moctar[144]. Elle attendait à Sama Marca ; an premier coup de fusil,
+elle se jette sur les Bambaras, et Dougaba avec cent cinquante au moins
+des siens paye de la vie son imprudence.
+
+Alors les Pouls, trop exposés, quittent leur village et vont camper à
+Kalabougou, en face de Ségou Bougou. Les Bambaras reviennent les
+attaquer, sont encore battus, et cette fois les Pouls eux-mêmes
+organisent une armée pour aller détruire Kaba, village de l’intérieur
+(rive gauche), à la hauteur de Sérékhalla.
+
+Comme on le voit, c’est dans les Peuhls et les esclaves qu’Ahmadou
+trouva un appui.
+
+Nous sommes au mois de novembre 1863.
+
+Ahmadou apprend que le roi de Ségala (Sarnari), nommé Alahi, a rassemblé
+une armée pour attaquer Gouloumba, village du Fadougou, demeuré fidèle à
+El Hadj. Sans perdre un instant, il envoie une armée pour attaquer
+Ségala. Elle l’emporte, tue le chef et prend son frère et son forgeron,
+qu’on emmène à Ségou.
+
+Quatre jours après cette nouvelle, Ahmadou reçoit un courrier de l’armée
+de Nioro, qui est venue attaquer le village de Dionkoloni et l’a emporté
+le même jour que celle de Ségou emportait Gouloumba. Sur-le-champ, il
+envoie porter à cette armée l’ordre de venir à Ségou pour une
+expédition, et reçoit ainsi un renfort important de talibés ; car, dès
+cette époque, Moustaf, l’esclave d’El Hadj, chef à Nioro, a su, par une
+politique habile, se faire une véritable armée. Les émigrants du Fouta,
+tous les chefs qui ont eu maille à partir avec l’autorité française et
+qui pourraient craindre d’être pris, se sauvent à Nioro, et s’y trouvant
+bien accueillis, la plupart s’y établissent, s’y marient et fondent une
+nouvelle famille.
+
+L’armée de Nioro, forte de plus de deux mille hommes, arrive donc ; on
+la fait camper hors de la ville, où Ahmadou va la recevoir en grande
+pompe, et le lendemain même, réunie à l’armée de Tierno Alassane, qui
+déjà a combattu à Soukourou, elle va attaquer Sansandig.
+
+A cette époque, Sansandig n’avait pas les murailles que j’y ai vues plus
+tard ; son tata irrégulier n’avait guère en beaucoup d’endroits que deux
+mètres de haut ; les portes de la ville, qui, quelques mois auparavant,
+n’existaient pour ainsi dire pas, n’étaient guère redoutables. C’étaient
+quelques planches réunies à la hâte, avec une mauvaise construction en
+terre à peine séchée.
+
+Aussi, dès le premier assaut donné avec des troupes fraîches et enivrées
+de la double victoire qu’elles avaient remportée, on entra dans le
+village presque sans résistance et malgré l’armée de Bambaras qui s’y
+trouvait retenue par Boubou Cissey. On attaqua par l’extrémité
+occidentale de la ville, point faiblement défendu, parce que toutes les
+maisons riches sont à l’autre extrémité. Une colonne de cavalerie avait
+été envoyée surveiller ce qui se passait à l’autre bout du village, et
+une réserve restait sous le commandement de Tierno Alassane pour garder
+les poudres, les bagages, les chevaux des assaillants et les nombreux
+ânes qu’on avait amenés, malgré les ordres d’Ahmadou, pour les charger
+de butin.
+
+En effet, les Talibés se répandent dans le village, et, trouvant des
+cases gorgées de ce qu’ils appellent des richesses, ils ne peuvent
+résister à la tentation et s’arrêtent à piller ; ils ramassent des
+pierres de sel, des cauris, des gouroux, des pagnes, du coton, des
+captifs, tout leur est bon, et pendant ce temps les Bambaras effrayés
+sortent par l’autre extrémité du village, pour s’ouvrir un passage ou
+pour revenir prendre les assaillants par derrière. Au premier coup de
+fusil des Bambaras, qui en effet reviennent attaquer par derrière, la
+colonne de cavalerie qui surveille cette extrémité prend la fuite au
+galop et retourne vers Tierno Alassane. La réserve s’effraye et s’enfuit
+en désordre. Au bruit que cela fait, les Talibés qui sont dans le
+village montent sur les toits, et, voyant l’armée en fuite, abandonnent
+le village avec ce qu’ils ont pris de butin et, attaqués par les
+Bambaras dans leur fuite, laissent plus d’un des leurs sur le théâtre du
+combat. L’armée rentre à Ségou dans le plus grand désordre, abandonnant
+en route bon nombre de captifs et surtout des fusils qu’on a jetés dans
+le fleuve pour pouvoir le traverser plus vite. Cette expédition est de
+décembre 1863.
+
+Ce fut un grand découragement à Ségou au retour de cette colonne si
+maltraitée. On ne pouvait s’y dissimuler de quel puissant effet serait
+cet échec dans le pays. En effet, les Bambaras commencèrent à se remuer
+de plus belle, et beaucoup désertèrent.
+
+Quant au combat lui-même, il fut naturellement l’objet de bien des
+commentaires. Chacun le racontait à sa manière, attribuant la faute à
+son voisin. Dans le vulgaire on la jeta sur ceux qui, s’arrêtant à
+piller au lieu de chasser les Bambaras, avaient permis à ceux-ci de
+former une attaque contre l’armée. Mais il paraît démontré que la
+véritable cause fut la mauvaise volonté de la cavalerie composée de
+Foutankè (hommes du Fouta central), qui, mécontents de voir que
+plusieurs fois de suite on donnait le commandement de l’armée à un homme
+du Toro, avaient pris la fuite après avoir refusé de se battre, disait-
+on.
+
+Pour bien comprendre ce fait, qui est une de ces questions de politique
+intérieure si importante dans les pays nègres, il faut savoir que le
+Fouta sénégalais est divisé en trois parties, dont l’une, le Fouta
+central, commandait les deux autres, le Toro et le Damga, lesquels, bien
+qu’indépendants, étaient en quelque sorte vassaux. El Hadj, né dans le
+Toro, tâcha de relever au milieu de ses bandes le Toro ; mais s’il fut
+lui-même accepté par les gens du Fouta central (Lao, Ebiabé, Irlabé), il
+ne put jamais faire prévaloir le parti Toro sur celui du Fouta. Quand il
+les traitait sur le même pied, tout allait bien ; mais dès qu’il voulait
+deux fois de suite donner le commandement au Toro, le Fouta ne marchait
+pas et entraînait souvent le Damga à sa suite. De là des difficultés
+sans nombre dont El Hadj, profond politique, était venu à bout par la
+ruse et par l’appui que lui donnait Alpha Oumar Boïla, descendant d’une
+famille d’Almamis et qui, à ce titre, était universellement respecté.
+
+Ahmadou, plus entêté, lui, dans ses idées, poussé d’ailleurs à la
+fermeté excessive et souvent maladroite par son ami Mohammed Bobo, le
+Fouta Diallonké, imposait Tierno Alassane comme chef. Tierno avait
+commandé avec succès à Soukorou, à Ségala ; on lui avait encore obéi.
+Mais à Sansandig on en était las, et, d’ailleurs, disons-le, car nous
+avons connu une grande partie des personnages qui sont en scène, Tierno
+Alassane, marabout dans toute la force du terme, ne savait pas se faire
+aimer. Il donnait peu. En outre il était mou au combat, et quoique brave
+il passait son temps à marmoter son chapelet, sans donner un seul ordre
+et laissant faire. S’il eût voulu commander d’ailleurs, il n’eût pas été
+écouté et il eût entendu bien des voix lui répondre qu’on était d’aussi
+bonne, de meilleure famille même que lui.
+
+Comme on le voit, dans la république religieuse du Fouta il y a un grand
+esprit aristocratique, ou pour mieux dire, il y a cet esprit de caste
+qui a bien longtemps régi l’Europe et qui y a encore tant d’influence en
+dépit des idées modernes.
+
+Cependant, si entêté que fût Ahmadou, il ne pouvait refuser de se rendre
+à l’évidence, et il fut bientôt clair pour lui que la cause de sa
+défaite était le mauvais vouloir des Talibés mécontents.
+
+Il eût renvoyé le lendemain une armée sous les ordres d’un autre chef
+plus sympathique, qu’il eût sans doute obtenu une victoire. Mais avec la
+lenteur, qui, dès ce moment, caractérisa toutes ses actions, il
+réfléchit et réfléchit si longtemps qu’il laissa aux Talibés de l’armée
+de Nioro le temps d’avoir à souffrir de toutes les misères de la vie de
+Ségou.
+
+A Ségou tout s’achète : pas de cauris, pas de mil, pas de viande : rien
+à manger.
+
+Vainement Ahmadou donnait des captifs et un peu de sel. Ses cadeaux
+étaient vite dévorés par les grands ou donnés par eux aux petits, et il
+restait des mécontents.
+
+De plus, Sansandig, instruit par l’expérience et s’attendant à ce qui
+allait arriver, se fortifiait, élevait ses murailles, perçait des
+meurtrières, et, qui plus est, appelait du Macina un renfort de troupes
+que Boubou Cissey, réuni aux principaux habitants, prenait à sa charge
+pour la nourriture, les habits, les esclaves, les femmes et toutes
+fournitures.
+
+En février 1864, Ahmadou, après de nombreux palabres et des préparatifs
+qui avaient dû être, par leur longueur, connus de tout le pays, confiait
+enfin son armée, renforcée de celle de Nioro, à Alpha Abdoul Belnabé,
+qui alla de nouveau attaquer Sansandig. L’attaque fut conduite de la
+même manière, mais on trouva une plus grande résistance. A peine était-
+on entré dans le village, que tout à coup une véritable armée, non pas
+de fuyards cette fois, mais de gens disposés à l’attaque, sortit, comme
+la première fois, de l’extrémité opposée du village et, se précipitant
+avec force sur la réserve de l’armée, la culbuta. Tout lâcha pied, et
+vainement Alpha Abdoul Belnabé déploya un courage surhumain, vainement
+il mit pied à terre pour rentrer dans le village, vainement quelques
+chefs imitèrent son exemple et se firent tuer à ses pieds, vainement
+enfin lui-même trouva la mort : l’armée poursuivie rentra, en déroute
+complète, sans son chef, laissant cette fois bien plus de morts et de
+blessés sur les chemins et ne rapportant aucun butin.
+
+Ce fut cette expédition dont la nouvelle me parvint dans le Fadougou.
+Ahmadou a _cassé_ (détruit) Sansandig, disait-on alors. C’est à cette
+défaite autant qu’à la révolte du Bélédougou qu’était due la
+fermentation à laquelle le Fadougou était en proie au moment de mon
+passage. Voilà quelle était la situation quand j’arrivai à Ségou, et on
+comprendra pourquoi Ahmadou se souciait peu de me la faire connaître.
+
+Le trait saillant du caractère des noirs étant l’insouciance, il faut
+bien se persuader qu’il y avait fort peu de gens à Ségou qui
+appréciassent bien la position du pays. Quand ils sortaient d’un palabre
+d’Ahmadou, ils étaient tout à fait sous l’influence des louanges qu’un
+griot lui avait données, ou d’une nouvelle apportée par quelque femme
+qui, prise au Macina, et revenue par Sansandig, avait eu sa leçon faite
+à l’avance, et se serait bien gardée de dire un mot de vérité. De là ces
+nouvelles qui nous induisaient sans cesse en erreur et qui si longtemps
+nous ont caché ce qui se passait vraiment dans le pays. Si on ajoute que
+la plupart des Talibés ne connaissaient pas le pays, que je ne pouvais
+qu’à la longue savoir où étaient situés les villages dont on me parlait,
+on comprendra combien la connaissance de tous ces faits et de l’esprit
+du pays a dû être pénible à acquérir.
+
+[Décoration]
+
+
+[Note 135 : Il est curieux de rapprocher cette version de celle qui a
+été donnée par les Maures. (Voyez le premier chapitre : Instructions.)]
+
+[Note 136 : Un de ceux qui s’étaient soumis, car un certain nombre
+avaient fui et ne s’étaient jamais rendus à El Hadj.]
+
+[Note 137 : Le Bourgou est le pays marécageux compris entre le Bakhoy,
+le Niger, le marigot de Djenné et celui de Diakha ; il est très-peuplé
+et très-riche en cultures.]
+
+[Note 138 : Valeur de 800000 cauris au moins. Le moindre pagne vaut de
+1200 à 1500, les dampés de 4000 à 8000.]
+
+[Note 139 : Kalaris, tribu bambara, au nord de Sansandig.]
+
+[Note 140 : Je n’ai pu savoir comment.]
+
+[Note 141 : L’eau-de-vie de mil.]
+
+[Note 142 : Dieu est Dieu, Mohammed est son prophète.]
+
+[Note 143 : Tierno Alassane était à poste fixe chef de l’armée pendant
+mon séjour à Ségou-Sikoro.]
+
+[Note 144 : Frère de Sirey Adama, tué à Guémou en 1859, neveu d’El Hadj,
+fils de Sirey Torodo et d’Adama, sœur d’El Hadj.]
+
+
+
+
+ CHAPITRE XIX.
+
+Séjour à Ségou-Sikoro. — Palabre avec Ahmadou. — Le carême musulman. —
+Fête du Cauri. — Ahmadou et sa toilette. — Son cheval. — Son palabre. —
+Ahmadou me fait appeler. — Mon désappointement. — Visite d’un ancien
+soldat français aujourd’hui Talibé. — Partage des captifs. — Évaluation
+de la population de Ségou-Sikoro et des partisans d’Ahmadou. — Je ne
+peux acheter de chevaux. — Accident sans suite. — Le mot d’un musulman
+ayant passé vingt ans à Saint-Louis. — Nouveau palabre avec Ahmadou. —
+Le salpêtre impôt. — Bruits inquiétants. — Colère de Quintin. — Bruits
+favorables à notre départ. — Je me décide à attendre encore. — Ahmadou
+nous envoie deux esclaves. — Impossibilité de partir. — Nos dépenses.
+
+
+ 1er mars 1864.
+
+Le premier mars je fis demander à Ahmadou de me recevoir pour parler
+d’affaires. Il était deux heures de l’après-midi, c’est l’heure du
+salam ; il me remit à plus tard. Vers quatre heures je renvoyai de
+nouveau Samba N’diaye et à cinq heures seulement Ahmadou me fit dire de
+venir.
+
+Je le trouvai chez lui, entouré d’une assez grande foule. Aussitôt les
+politesses échangées, j’insistai pour lui parler d’affaires. Il ordonna
+alors à tout le monde de sortir, ne gardant qu’un petit nombre
+d’intimes. C’étaient Sidy Abdallah (Maure), Mohammed Bobo, Oulibo,
+Tierno-Abdoul, et quelques autres, puis Samba N’diaye et enfin Samba-
+Yoro, mon interprète.
+
+Je pris la parole et lui dis :
+
+« Depuis Guémou, il n’y a plus eu de guerre entre nous. Cependant nous
+savions qu’il y avait des Talibés à Kouniakary, à Koundian, et il nous
+eût été facile d’aller les chercher. Si nous ne l’avons pas fait, c’est
+qu’on a dit au gouverneur qu’El Hadj avait déclaré qu’il ne voulait plus
+faire la guerre aux blancs. Le jour où le gouverneur a su cela, il a
+voulu envoyer quelqu’un à ton père, car si nous faisons la guerre à ceux
+qui nous offensent, nous désirons la paix avec tous les gens de bien.
+Mais El Hadj était loin, nous étions souvent sans nouvelles de lui. Les
+routes n’étaient pas sûres, il n’y avait pas moyen d’envoyer un
+officier. Maintenant le gouverneur, qui était allé en France, est
+revenu ; on lui a assuré que tu étais roi de Ségou, que ton père était
+maître du Macina ; il m’a envoyé te parler et m’entendre avec toi ; il
+ne te veut que du bien, et comme preuve il t’a envoyé deux officiers.
+Maintenant que je suis arrivé, je te demande : Peux-tu m’envoyer à ton
+père ? ou veux-tu que je te dise ce que j’ai à lui dire, et si je parle,
+peux-tu me donner une réponse ? »
+
+Ahmadou me parla avec une grande simplicité ; il répondit à mes
+questions sans se compromettre, comme on va le voir :
+
+« Depuis que le monde est monde, me dit-t-il, on s’est fait la guerre et
+après cela on est devenu amis. Chaikhou (El Hadj) ne travaille que pour
+la gloire de Dieu. S’il avait le désir de s’enrichir ou de commander, il
+pourrait se reposer et jouir de tout ce qu’il a acquis. Ce n’est pas là
+ce qu’il veut. Il veut faire la guerre pour arranger le pays, en chasser
+les keffirs et les mauvaises gens. Quant aux bons, il ne veut pas leur
+faire la guerre. Ce sont de méchantes gens qui ont brouillé ses affaires
+avec vous. Maintenant tu es venu de France[145] jusqu’ici, nous en
+sommes heureux, bien heureux. Si je pouvais te donner moi-même une
+réponse dès ce soir, nos affaires seraient arrangées suivant tes désirs,
+autant que je pourrais le faire. Mais, tu sais, les vieilles gens aiment
+bien le respect. Chaikhou vit encore, il est très-bien portant, et je ne
+puis par respect rien terminer sans le prévenir. Si je le faisais, ce
+que j’aurais fait serait fini, car il m’a tout laissé entre les mains.
+Mais je ne dois pas agir ainsi. D’ailleurs il y a longtemps qu’il m’a
+dit : « Les blancs viendront me trouver et j’aurai besoin de parler avec
+eux. »
+
+Enfin, quant à mon départ, il me dit qu’il ne pouvait me fixer d’époque,
+mais qu’il le presserait le plus possible dès que la route serait
+praticable.
+
+J’insistai à mon tour, car toutes ces réticences ne me semblaient pas de
+bon augure, et pensant que cela pourrait être d’un bon effet, je lui
+déclarai que je ne pouvais rester longtemps chez lui, et que le 20 mai
+je renoncerais à aller à Hamdallahi parce que je désirais rentrer à
+Saint-Louis avant les pluies. Enfin je demandai à faire partir deux
+courriers pour annoncer au gouverneur que j’étais arrivé.
+
+Il remit la réponse au lendemain.
+
+En effet, le lendemain matin il me reçut en petit comité dans la cour
+intérieure où j’étais entré la première fois ; il me promit d’expédier
+mes courriers, mais non tout de suite, et me dit de préparer mes
+lettres.
+
+Puis il causa de nos usages, ainsi qu’il l’avait déjà fait à chaque
+visite, me questionnant beaucoup sur des choses dont on lui avait parlé,
+sur les divers peuples de l’Europe, leur force, leur gouvernement, leur
+religion ; la guerre de Crimée, Stamboul[146], les chemins de fer, les
+télégraphes, l’armée. On conçoit que la conversation ne pouvait guère
+languir. J’essayai de lui glisser quelques idées pratiques et je lui
+insinuai que si, dans tout son pays, il y avait des routes droites,
+larges de cinq à six mètres (dix à douze coudées), cela abrégerait les
+distances et que bientôt il y aurait des voitures. Puis il me demanda à
+voir mes dessins, et si les paysages ne le frappèrent que médiocrement,
+les figures et les types l’étonnèrent au dernier point.
+
+En rentrant chez moi, je reçus un mouton et un bœuf.
+
+ 6 mars 1864.
+
+Je ne revis Ahmadou que le 6 mars, le docteur venait d’avoir la fièvre ;
+comme dans tout le cours de notre voyage, après les grandes fatigues,
+nous subissions le contre-coup. Ahmadou remarqua l’altération de ses
+traits. J’insistai pour expédier nos courriers, pour partir nous-mêmes,
+mais je n’obtins que ces réponses exaspérantes avec lesquelles il me
+fallut si longtemps satisfaire mon impatience : « Tout à l’heure, Ché
+Allaho. Bientôt, etc. »
+
+Je lui demandai s’il pensait que la chose fût possible dans huit jours,
+et il me répondit : « Peut-être, Ché Allaho ; » et moi, peu habitué
+encore à ces réponses, j’eus la simplicité d’y voir une espérance.
+
+Comme je questionnais au sujet des nouvelles qu’on me donnait du Macina,
+il me répondit du bout des lèvres qu’El Hadj avait _cassé_ tout le
+Macina. Et de fait, chaque jour on annonçait que des villages du Macina
+étaient venus se réfugier du côté du Kalari, province habitée par des
+Bambaras Kalaris au nord de Sansandig.
+
+Rentré chez moi, j’employai mes loisirs à faire le tracé du fleuve, de
+Yamina à Ségou, d’après mon levé en pirogue, et à prendre des
+renseignements sur la famille d’El Hadj. La chaleur était accablante, le
+thermomètre ne montait qu’à 38° ; mais dans notre cour, carré de 6
+mètres de côté, entouré de murailles en terre, l’air ne circulait pas ;
+dans notre case, la chaleur était encore plus fatigante et il s’y
+joignait les émanations des fosses d’aisances et de la cuisine.
+
+Nous étions en plein mois de Ramadan, ou carême musulman ; les Talibés
+jeûnaient ponctuellement pour la plupart. On sait en quoi consiste ce
+jeûne : on ne doit pas manger du lever du soleil au coucher et on ne
+doit ni boire, ni avaler sa salive, ni se rincer la bouche, ni fumer.
+Aussi, pendant ce temps et surtout lorsque le carême tombe en pleine
+saison sèche, comme cette année, les musulmans dorment une partie du
+jour et restent le plus longtemps possible dans leurs cases. Le 8 mars
+on guettait l’apparition de la lune qui devait terminer ce jeûne, si
+rigoureux et si pénible, que la plupart le rompent plusieurs fois, sauf
+à restituer ensuite les jours de jeûne non observés. Mais la lune ne se
+montra pas. En revanche, on nous apporta la nouvelle suivante : « Une
+femme est arrivée chez Ahmadou ; elle s’est enfuie de Sansandig où ses
+maîtres se sont réfugiés parce que son village _a été cassé_ par Alpha
+Oumar. Pendant ce temps, Alpha Ousman opère sur la rive droite. Ahmadou
+a donné l’ordre à l’armée campée à Koghé d’envoyer 40 chevaux en
+éclaireurs. »
+
+Le lendemain, c’était un homme qui apportait des nouvelles analogues, et
+toutes ces nouvelles, j’en ai eu la preuve plus tard, étaient inventées
+pour ranimer l’espoir chez les Talibés, pour leur faire croire, à
+l’approche de la fête du Cauri, que bientôt El Hadj serait au milieu
+d’eux, et surtout pour écarter l’idée de sa mort, que quelques-uns
+commençaient à soupçonner.
+
+Le 9 mars, la lune montra son croissant argenté mince comme un filet, et
+tout aussitôt, en dépit des ordres qu’Ahmadou avait fait crier dans le
+village par les griots, une salve de coups de fusils partit de tous les
+toits pour saluer l’apparition de l’astre des nuits et la fin du jeûne.
+Mes laptots avaient aussi préparé leurs fusils, mais je voulus donner
+l’exemple de l’obéissance, et je défendis de tirer.
+
+Cependant je désirais savoir le motif de la défense, et je le demandai à
+Samba N’diaye, qui répondit que c’était pour ne pas gaspiller de la
+poudre, car, quoiqu’on en fabriquât beaucoup, on en consommait davantage
+encore.
+
+Ce même soir, l’armée de Koghé, qui était placée depuis longtemps comme
+armée d’observation dans ce village, rentrait pour la fête. Il y avait à
+peu près cinq cents chevaux.
+
+ 9 mars 1864.
+
+Le lendemain, 10, était donc la fête du Cauri. Dès le soir, j’envoyai en
+cadeau à Ahmadou une pièce de mérinos bleu de ciel, d’environ douze
+mètres. C’était une étoffe très-belle de nuance et de qualité. C’était
+d’ailleurs le premier présent que je lui faisais, car le gouvernement
+n’ayant pas jugé à propos de lui en envoyer, je n’avais pas voulu avoir
+l’air d’offrir des bagatelles qui, dans ma pacotille, étaient des objets
+d’échange, et qui eussent passé dans l’opinion publique pour le cadeau
+du gouverneur, qu’on eût trouvé à coup sûr très-mesquin.
+
+Ce cadeau, qui ne dépassait pas une valeur de 60 francs, fit plaisir à
+Ahmadou ; il fit tailler deux boubous, en prit un pour lui, et donna
+l’autre à son frère Aguibou. La nuance était de son goût. Cette étoffe
+légère, chaude et simple, lui convenait. Mon messager interrogé lui dit
+que cela valait 20 francs la coudée[147], que je l’avais apporté pour
+lui, qu’il n’y avait que les gens très-riches qui en eussent, et comme
+ce n’était pas un des objets ordinaires de traite au Sénégal, aucun des
+Toucouleurs ne s’inscrivit en faux contre ces assertions. Ahmadou fut
+content et me fit remercier. J’avais témoigné le désir d’assister à la
+fête, on mit à ma disposition le cheval de Samba N’diaye et un autre
+pour le docteur.
+
+ 10 mars 1864.
+
+Vers huit heures, le tam-tam de guerre ayant battu la marche annonçant
+la sortie d’Ahmadou, nous montâmes nos coursiers et nous nous rendîmes
+hors de la ville, passant par la grande porte du marché, accompagnés des
+sofas qui avaient été depuis notre arrivée affectés à notre service.
+
+Le docteur allait à une allure paisible comme en voyage ; quant à moi,
+habitué depuis l’enfance à monter à cheval, et sentant pour la première
+fois depuis mon départ de Saint-Louis un cheval vigoureux entre mes
+jambes, je rendis la bride et je franchis au galop le kilomètre qui
+sépare la porte de l’extrémité du village des Somonos, étonnant
+considérablement les noirs qui s’extasiaient de voir un blanc savoir
+faire courir aussi bien qu’eux un cheval, et monter sur une selle sans y
+être emboîté, comme ils le sont sur leurs selles indigènes.
+
+Il y a à l’extrémité Est du village des Somonos un vaste emplacement où
+le terrain sablonneux a une teinte rouge que je crois due à un oxyde de
+fer, et est à peu près dépourvu d’herbes, tant à cause du ravinage qu’y
+opèrent les eaux de pluie, qu’à cause du piétinement continuel dont il
+est l’objet ; de grands arbres, benténiers (fromagers), figuiers à
+racines pendantes, et quelques doubalels ombragent une partie de cette
+place. C’est là qu’on fait la fête du Cauri et en général toutes les
+fêtes religieuses et les grands palabres.
+
+Ahmadou, arrivé avant nous, était en grande toilette ; par-dessus son
+costume habituel il avait un boubou blanc brodé, un superbe bournous
+arabe, de drap bleu de ciel, garni de passementeries d’argent, dont les
+pans relevés sur les épaules montraient une doublure de soie jaune,
+verte et rouge, du plus bel effet (pour les noirs) ; un turban noir, du
+plus beau tissu indigène, garnissait sa tête sans être d’une dimension
+trop exagérée. Il avait aux pieds des bottes vernies à tiges rouges,
+imprimées en or, dépouille ramassée à l’affaire de Ndioum avec les
+canons de Bakel, et qui sans doute avaient fait partie de la toilette de
+quelque traitant volontaire de l’expédition ; enfin il tenait à la main
+le bâton des rois bambaras, canne en bois, de 1m,25 de long, garnie de
+cuir, à la façon dont Malinkés et Bambaras garnissent leurs fourreaux de
+sabres.
+
+[Illustration : La pointe des Somonos, à Ségou-Sikoro.]
+
+Un sabre, dont le fourreau de cuir à large palette avait été travaillé
+avec beaucoup de soin par quelque artiste cordonnier, était sa seule
+arme. Il s’était placé au pied du plus bel arbre, dont les racines
+entremêlées formaient une espèce de siége. On avait depuis le matin
+couvert cette place avec du sable de rivière bien fin et de couleur
+rouge. Autour d’Ahmadou étaient Aguibou son frère, Mahmadou Abi, Alioun,
+Mustaf, ses divers cousins, en grande toilette, plus les chefs et ses
+intimes habituels. Derrière lui en demi-cercle se tenait sa garde de
+sofas, dont l’un portait le fusil d’Ahmadou, fusil français à deux coups
+garni d’argent.
+
+[Illustration : S. M. Ahmadou, roi de Ségou.]
+
+Tous étaient en habit de fête et présentaient l’aspect d’une mascarade :
+les uns en robe de chambre de lampas jaune, les autres avec des tuniques
+de velours vert doublé de soie rouge, d’autres en étoffe de cretonne, à
+grands ramages, couverte d’oiseaux de couleur ; puis d’autres enfin en
+lomas brodé de soie qu’ils portaient avec une élégance qui faisait
+contraste avec l’air gêné qu’avaient les premiers sous des ajustements
+auxquels ils ne sont pas habitués. Toute cette défroque sort les jours
+de fête, des magasins d’Ali, qui sont devenus ceux de El Hadj.
+
+Enfin, autour de ces principaux acteurs se tenait la foule des Talibés,
+dont les groupes furent bientôt si serrés qu’on ne pouvait plus
+circuler, et tout à l’entour de ce vaste cercle, les chevaux qui avaient
+amené leurs maîtres, les uns piaffant, tenus en brides par de jeunes
+sofas, d’autres hennissant, entravés et rongeant leur frein. Un peu à
+l’écart, le cheval d’Ahmadou était maintenu à grand’peine par deux
+hommes qui avaient eu soin de faire écarter les juments.
+
+C’était un cheval entier du Macina, superbe bête au poil noir luisant,
+sans autre tache qu’à l’un des pieds. Sous la selle du Macina, était un
+tapis marocain. La tétière de la bride, garnie de drap rouge, avait été
+couverte de pendeloques d’étain ou de fer-blanc, de ronds de cuivre,
+assez analogues aux harnachements des mules espagnoles et sous lesquels
+disparaissait plus de la moitié de la tête. La bride elle-même était
+plate, tressée en cuir mince, avec une régularité parfaite : aux
+crochets qui la réunissaient avec le mors était une chaîne de fer, et au
+point de jonction pendaient des glands en une espèce de passementerie de
+cuir.
+
+Quant à la selle, j’ai dit que c’était une selle de Macina. Ce genre de
+selles diffère de celui que nous voyons aux Maures et qui est en usage
+dans tout le Sénégal, en ce que la palette de l’arrière est beaucoup
+plus large et plus haute, ressemblant aux anciennes selles à la
+française, à cette différence près que celles du Macina sont plus
+grandes et ont la palette de devant plus élevée. A celle d’Ahmadou
+étaient suspendus quatre sacs de cuir contenant des pistolets d’arçon
+garnis de cuivre, d’origine anglaise. Je contemplai longtemps ce
+spectacle bien curieux. Dans la plaine arrivaient en groupes les
+compagnies de sofas, musiciens et griots en tête, marchant pas à pas,
+puis les retardataires courant au galop. Les Talibés avaient revêtu
+leurs plus beaux vêtements, tous blancs ou bleus avec des turbans blancs
+ou noirs. Au milieu de toute cette foule criaient et gesticulaient les
+griots du roi, Samba Farba et Diali Mahmady, vêtus de soie, d’or et
+d’écarlate, ordonnant le silence, se démenant, criant de s’asseoir, de
+tenir les chevaux ; plus loin quelques sofas du roi, armés de fouets en
+cuir, couraient autour du cercle pour imposer le silence aux
+réfractaires et aux jeunes esclaves. Enfin, sur le toit des cases du
+village des Somonos, hommes et femmes étaient juchés pour contempler ce
+spectacle. Tel était l’aspect général de cette fête, dans laquelle,
+presque seul avec le docteur, je m’abstenais de prendre un rôle actif.
+
+Ahmadou, dès que l’assistance lui parut suffisamment nombreuse, se leva
+pour le Salam, qui fut prononcé par Tierno Alassane.
+
+Tierno était placé devant Ahmadou, aux côtés duquel se tenaient ses
+frères, ses cousins et ses plus intimes, sur deux rangs ; en face de lui
+était sa garde de sofas, immobile ou à peu près.
+
+Tous les Talibés, après avoir déposé devant eux leurs fusils et leurs
+sabres, suivaient la prière ; et le spectacle de ces quatre ou cinq
+mille hommes se prosternant ensemble et par des gestes identiques, ne
+manquait pas de cet air imposant qui se remarque dans tous les actes de
+la vie privée aussi bien que dans les cérémonies religieuses des
+musulmans, et auquel on peut se laisser prendre quand on ne perce pas au
+delà de toutes ces apparences.
+
+Dès que le Salam fut terminé, Ahmadou vint reprendre sa première place.
+Les Talibés qui s’étaient mis en rang pour le Salam se groupèrent de
+nouveau en cercle, tenant chacun leur fusil haut entre leurs jambes.
+Quand le silence fut établi, Ahmadou se leva. Il commença son palabre
+aux Talibés, et ainsi qu’on me le dit plus tard, il leur lut d’abord un
+manuscrit de quelques pages qu’il tenait à la main, texte arabe, qu’il
+traduisait en peuhl en le commentant, et qui était l’historique des
+guerres de Mahomet. Puis après, il leur fit une longue allocution, leur
+reprochant de n’être pas assez braves, de s’être laissé chasser par les
+Bambaras, et les traitant fort durement. Les principaux chefs
+répondirent par l’intermédiaire de Samba Farba, rejetant l’accusation et
+se défendant de leur mieux.
+
+Ahmadou, reprenant la parole, devint plus mordant encore, et il termina
+en demandant qu’on lui fournît tout de suite une armée. Nous verrons ce
+que _tout de suite_ signifie.
+
+Ce palabre avait duré jusqu’à onze heures et demie ; j’étais resté
+jusqu’à la fin. Mais voyant les Bambaras et les sofas venir se grouper
+pour palabrer à leur tour, je me rappelai les exigences de mon estomac,
+et je rentrai à la maison, où était déjà le docteur, qui n’avait pas eu
+ma patience.
+
+A peine avais-je commencé à déjeuner que Samba N’diaye vint me chercher
+à cheval, me priant de venir avec tous mes hommes parler à Ahmadou. Je
+crus un instant qu’il s’agissait de quelque nouvelle importante,
+qu’Ahmadou allait profiter de ce jour solennel pour régler mon départ
+pour le Macina. Mais en arrivant sous le soleil de midi au lieu du
+palabre, je fus étrangement désappointé quand je vis qu’il ne s’agissait
+que de me faire voir aux Bambaras, auxquels on venait sans doute de dire
+que le gouvernement avait envoyé _faire Toubi_ (demander pardon), et
+qui, n’ayant jamais vu de blancs, croyaient peut-être que j’étais un
+Maure. Pour achever de me mettre en belle humeur, Ahmadou me demanda de
+faire faire une décharge par mes hommes à la mode des blancs. — Je fis
+faire un feu de peloton ; après quoi, voyant que je n’avais rien à
+attendre, je prétextai un mal de tête et rentrai ; puis, une fois à la
+case, je ne cachai pas ma mauvaise humeur à Samba N’diaye, le priant de
+dire à Ahmadou que je n’aimais pas à être dérangé pour rien en plein
+soleil. Je suis sûr qu’il n’aura jamais fait ma commission.
+
+[Illustration : Samba N’diaye, ingénieur en chef d’Ahmadou.]
+
+Pendant ce temps, les sofas et une partie des jeunes Talibés se
+livraient à la fantasia dans la plaine. J’avais vu aux pieds d’Ahmadou
+quelques barils de poudre et plusieurs sacs de balles dont il se fait
+accompagner dans ces occasions solennelles. Il avait distribué quelques-
+uns de ces barils et on les brûlait consciencieusement, cassant des
+fusils qui éclataient sous l’effort des charges démesurées, et souvent
+estropiaient ceux qui les tiraient. Ce fut tout ce que je vis de cette
+fête ; j’y avais gagné un violent mal de tête, mais le soir, j’appris
+différents détails ; entre autres, que les Bambaras avaient refusé de
+faire le Salam ; puis je reçus ce même jour la visite d’un ancien soldat
+noir de la compagnie indigène du Sénégal ; il se nommait Ahmadou.
+D’abord esclave à Saint-Louis, puis soldat pendant quatorze ans pour se
+racheter, il avait été domestique des commandants de Bakel, MM. Hecquart
+et Rey, et enfin, en 1845, lorsque M. Rey, pour lequel il professe un
+attachement sans bornes, quitta ce poste, il alla se joindre aux bandes
+d’El Hadj. Il n’y a pas fait fortune, malgré sa bravoure ; il est très-
+pauvre, et vit de son travail avec sa femme, la seule qu’il ait eue. Il
+parle bien le français et vient de temps à autres causer avec Samba
+N’diaye des beaux souvenirs de la vie d’autrefois, qu’ils regrettent
+sans vouloir se l’avouer.
+
+Il me raconta les deux attaques de Sansandig, auxquelles il avait reçu
+plusieurs blessures. Il me montra quatre blessures de balles, dont deux
+avaient traversé son bras droit ; sur deux autres qui avaient frappé la
+cuisse, une avait pénétré.
+
+Mais il ne put me dire, pas plus que personne, pourquoi Ahmadou
+demandait une armée et de quel côté elle devait opérer.
+
+ 13 mars 1864.
+
+Les jours suivants, les nouvelles du Macina qu’on m’avait annoncées, se
+confirmaient de plus en plus. Deux sofas, prisonniers à Sansandig depuis
+la dernière affaire, s’en étaient échappés et rapportaient ces bruits.
+Enfin le 13 mars, nous fûmes réveillés par le tabala battu à la
+mosquée ; l’armée sortait : on disait que les Bambaras révoltés,
+commandés par Mari, le dernier frère d’Ali et prétendant à la couronne
+de Ségou, s’étaient emparés d’un village distant de quatre à cinq
+lieues.
+
+Ce fait, qui dénotait le fâcheux état du pays, m’inquiéta, bien que le
+même jour les cavaliers fussent rentrés, disant que tout était pour le
+mieux. Aussi, le 15, je tentais une démarche près d’Ahmadou pour qu’il
+me laissât partir. — J’insistai par cinq ou six fois, mais sans pouvoir
+obtenir aucune promesse. — Ahmadou craignait pour moi, disait-il, — et,
+quant à faire partir mes courriers pour Saint-Louis, il craignait pour
+eux. Il fallait attendre.
+
+Les choses en restèrent là jusqu’au 22 mars. Pendant ce temps, Ahmadou
+s’occupait de faire le partage du butin ramassé à la première expédition
+de Sansandig. Ce butin était encore assez considérable ; car on partagea
+à raison de deux captifs (femmes) pour 850 hommes, et à ce moment je fis
+ce calcul que 500 captifs ainsi partagés portaient à 170000 environ le
+nombre des partageants, c’est-à-dire des partisans d’El Hadj, tant
+Bambaras que Talibés et Sofas, puisque sur tout le partage de ce genre,
+Ahmadou a d’abord le cinquième. — Je retrouve sur mes notes cette
+évaluation, que vingt mille au moins des partageants sont de Ségou, dont
+huit à neuf mille _intrà muros_ et le reste dans le Goupouilli, le
+village des Somonos, ou même les villages voisins, tels que Ségou-Koro,
+Ségou-Coura, etc. Cela porterait la population de Ségou-Sikoro à au
+moins 36000 âmes dans les murs et à plus du double en tout. Aujourd’hui
+je pense que cette évaluation est peut-être trop forte de moitié, quant
+aux hommes, et que toute la ville de Ségou-Sikoro avec ses faubourgs ne
+contient guère plus de dix mille hommes ou enfants mâles adultes.
+
+La chaleur augmentait, la contrariété altérait ma santé, de tous côtés
+je ne voyais que des obstacles. Je cherchais à me prémunir contre tout
+événement, et dans cette vue je demandais à acheter des chevaux ; mais
+soit mot d’ordre donné, soit qu’il n’y en eût réellement pas à vendre,
+toutes mes tentatives à cet égard étaient vaines. Je tombai sérieusement
+malade et il me fallut, pour éprouver un peu de soulagement, venir
+m’installer sous la vérandah de notre cour, car la case n’était plus
+habitable. Je profitai de ce moment pour envoyer Samba Yoro faire visite
+à Ahmadou et le presser un peu. Il fut très-bien reçu, et Ahmadou nous
+envoya du sucre et des gourous, mais Samba Yoro n’obtint rien
+relativement à mon départ. Dès que je fus un peu mieux, je commençai
+quelques promenades sur le cheval de Samba N’diaye ; j’éprouvais ainsi
+le plaisir de me soustraire à tout contact, d’être seul. Je
+réfléchissais alors profondément à ma situation. Dans une de ces
+promenades, j’étais tellement préoccupé de mes pensées que je laissais
+galoper tout doucement mon cheval sans faire attention aux personnes que
+je rencontrais et qui se garaient, ainsi que c’est l’habitude dans ce
+pays. Je ne vis pas une vieille femme, à demi aveugle et sourde, qui
+marchait appuyée sur un bâton, et j’arrivai sur elle sans qu’elle
+m’entendît. Mon cheval se détourna naturellement, mais la vieille,
+effrayée et perdant la tête, se jeta dans ses jambes et tomba à terre
+sans connaissance. Bien que le choc eût été très-léger, je crus à
+quelque grave accident. Des femmes qui revenaient du marché essayèrent
+de la remuer, mais évanouie ou non, elle ne bougeait plus. Je courus
+aussitôt vers le village pour chercher mes laptots et le docteur afin de
+lui porter secours. J’en rencontrai quelques-uns qui partirent tout de
+suite pour relever la vieille, mais qui la trouvèrent debout. Il paraît
+qu’en me voyant m’éloigner, elle avait repris connaissance. On me
+l’amena, ainsi que j’en avais donné l’ordre, et je lui fis présent de
+mille cauris. Elle s’en alla enchantée ; elle n’avait peut-être plus que
+quelques jours à vivre. Le lendemain son maître, car c’était une
+esclave, vint chercher à m’extorquer aussi quelque chose, sous prétexte
+que j’avais détérioré son bien. Je le reçus assez mal. Le soir, comme je
+causais de cela avec Samba N’diaye et que je lui exprimais combien
+j’eusse été désolé d’avoir causé une mort aussi malheureuse : « Bah !
+s’écria-t-il, et quand même tu l’aurais tuée, ce n’est qu’une Kefir ! »
+
+Voilà encore un effet de la religion musulmane, et l’homme qui proférait
+ce mot avait été élevé par les blancs pendant vingt ans !
+
+Le lendemain de cet incident, je fis deux fois demander à parler à
+Ahmadou, et chaque fois on me répondit qu’il était sous les arbres de la
+porte de son père. Je voyais là une fin de non-recevoir, et j’allai le
+trouver pour lui demander une audience qu’il me promit pour le
+lendemain.
+
+ 25 mars 1864.
+
+Je me présentai donc le 25 mars dans l’après-midi. Ahmadou était dans la
+première cour de sa maison, entouré d’une assez nombreuse compagnie,
+dans laquelle je remarquai quelques Maures et entre autres, Sidy Abd
+Allah, qui, à cette époque, d’après Samba N’diaye, se déclarait
+ouvertement l’ennemi des blancs.
+
+Tout d’abord, je fus interrompu par une affaire de Bambaras qui dura
+assez longtemps. Ils venaient apporter des paniers de salpêtre et de
+charbon pour la fabrication de la poudre, ce qui est un des impôts en
+nature qu’ils payent. Ce salpêtre était blanc, très-pur et bien
+cristallisé. On le recueille sur de vieux tatas, où, selon toute
+probabilité, il vient en efflorescence par suite de la décomposition des
+matières animales qui ont servi à la construction ; on le lave pour
+l’isoler de la terre, et on fait épaissir la solution, qu’on laisse
+cristalliser. Quant au charbon, il est fabriqué à l’air libre, un peu
+avec toutes espèces de bois taillis.
+
+Le palabre dura longtemps. Ahmadou, interprété par Diali Mahmady, le
+griot mandingue, reprochait à ses sujets de se relâcher dans le payement
+de cet impôt, de n’apporter qu’une faible partie de ce qu’ils devaient
+fournir.
+
+Les chefs, vieillards blanchis par l’âge, la tête rasée et découverte,
+baissaient la tête et s’excusaient humblement, disant que les jeunes
+gens avaient fui, qu’ils n’étaient plus nombreux et faisaient ce qu’ils
+pouvaient, que bien des villages refusaient l’impôt, ne les écoutant
+pas.
+
+Toujours est-il qu’au lieu de cinquante charges qu’il eussent dû fournir
+ils n’en apportaient que vingt-neuf.
+
+Dès que ce palabre fut fini, j’insistai pour parler confidentiellement à
+Ahmadou. Il renvoya alors tout le monde, à l’exception de sept à huit
+personnes, et je lui rappelai aussitôt que l’époque que j’avais fixée
+pour mon départ approchait, qu’il n’y avait plus que quatre jours, et
+que je venais savoir s’il pouvait me donner une réponse. Je lui observai
+que mes instructions me recommandaient de rentrer avant les pluies, et
+je terminai en lui disant qu’il fallait dans quatre jours partir pour
+Hamdallahi ou n’y pas aller. Sa réponse fut toujours la même : « Ton
+affaire est entre mes mains, expression dont alors je ne comprenais pas
+la portée, mais qui signifie : Tu es à ma discrétion, puisqu’on t’a
+envoyé à moi. Je m’en occupe. Bientôt, si le bon Dieu le veut, tu iras.
+Mais je te demande un peu de patience. » Pendant plus d’une heure, ce
+fut le même thème soutenu de part et d’autre. Je ne cédai rien ni lui
+non plus. Cependant, en réponse à de gracieuses paroles que je lui
+adressai relativement à son hospitalité (qui cependant commençait à se
+ralentir), il me dit que tout cela n’était rien, et que quand il nous
+mettrait en route, alors seulement il ferait quelque chose pour nous.
+
+A toutes mes instances pour traiter avec lui les questions dont j’étais
+chargé, il répondit que quand il serait sûr que nous ne pourrions pas
+aller à Hamdallahi, il serait temps de causer de cela ; que Dieu pouvait
+tout, et que même avant quatre jours la route pouvait être ouverte.
+
+Mal interprété par Samba Yoro, qui, intimidé, n’osait insister comme je
+l’aurais désiré, je ne pus rien obtenir de plus. Néanmoins, j’étais
+assez satisfait de l’ensemble de cette entrevue, dans laquelle Ahmadou
+avait toujours parlé avec courtoisie et calme, lorsque, en sortant,
+Sambo Yoro me dit qu’il avait entendu des paroles inquiétantes, d’après
+lesquelles il était sûr qu’on nous retiendrait de force, si nous
+voulions partir ; qu’on avait dit à Ahmadou de le faire, parce que si
+nous partions, c’est que nous n’étions pas venus pour le voir, mais bien
+pour espionner ce qui se passait.
+
+Ces propos étaient absurdes, mais ce n’était pas la première fois que
+nous les entendions. N’était-ce pas avec de semblables paroles que
+Diango à Koundian, et Dandangoura à Guémoukoura, avaient tenté de me
+faire dévier de mes projets ? Elles me causèrent cependant une véritable
+colère. Sans réfléchir qu’Ahmadou, auquel seul nous avions affaire,
+n’avait pas dit un mot de cela, je m’en affectai et je secouai
+vigoureusement Samba Yoro pour n’avoir pas interpellé ceux qui parlaient
+en présence d’Ahmadou, pour ne m’avoir pas prévenu au moins pendant le
+palabre. Au reste, je l’ai dit, Samba Yoro se laissait intimider par les
+attitudes essentiellement musulmanes, par le grand air d’Ahmadou. Il
+était sous le charme de l’islamisme. D’ailleurs, peu communicatif et
+quelquefois menteur, comme presque tous les noirs, il ne m’inspirait
+alors que peu de confiance : il en inspirait encore moins au docteur
+Quintin, qui en arrivait à le croire capable de s’entendre avec Samba
+N’diaye, non pour nous trahir dans un dessein hostile, mais pour nous
+faire rester en nous intimidant.
+
+Nous finîmes donc par croire qu’il avait inventé tout cela sous l’empire
+de la peur que lui avait causée quelque mot malveillant prononcé par un
+de ces Toucouleurs toujours disposés à faire le mal.
+
+Vers le soir, il y eut une scène qui sembla donner raison à l’opinion du
+docteur. Samba N’diaye essaya de m’arracher une promesse de rester, et,
+pour cela, il se fit l’écho du bruit d’après lequel on prétendait que
+nous étions venus comme espions.
+
+Mais, chose à laquelle il ne s’attendait pas, pendant que moi, calme,
+j’écoutais, réfléchissant à la gravité sans cesse croissante de notre
+position, le docteur, si doux, si calme d’habitude, s’emporta, et, le
+menaçant d’aller se plaindre à Ahmadou si un tel propos était encore
+répété, il le chassa presque de notre hangar. Samba N’diaye rabattit
+aussitôt de son dire et, par une de ces manœuvres auxquelles les noirs
+excellent, il donna des explications incompréhensibles.
+
+Quant à moi, je le répète, j’avais gardé mon sang-froid, et je me bornai
+à lui dire que le jour où je serais décidé à partir, si quelqu’un
+s’avisait de m’arrêter, je lui ferais sauter la cervelle, par la simple
+raison que, comme envoyé (ambassadeur), j’étais inviolable, et qu’au
+lieu d’arranger les affaires, celui qui voudrait me retenir ne
+réussirait qu’à faire recommencer la guerre avec le gouverneur du
+Sénégal ; que si sincèrement il voulait le bien, il pouvait dire cela à
+Ahmadou par opposition aux conseils qu’on semblait lui donner.
+
+Cette scène était terminée, mais je passai une partie de la nuit à
+méditer. Il était évident que bon nombre de gens (et à cette époque,
+bien à tort, j’accusais surtout les Toucouleurs), cherchaient à me nuire
+dans l’esprit d’Ahmadou, et je me demandais si réellement on me
+laisserait partir. D’un autre côté, j’avais presque fixé un ultimatum en
+donnant une date : revenir sur une promesse était grave ; mais s’attirer
+un conflit l’était encore plus.
+
+On peut concevoir mes inquiétudes.
+
+Le lendemain et le surlendemain de ce jour, les affaires semblèrent
+tourner au mieux. Un de nos voisins, marabout du Fouta-Djallon,
+m’affirma que dans un palabre Ahmadou avait reçu le jour même le conseil
+des Torodos de me faire partir le plus tôt possible.
+
+Le surlendemain encore, un des guides venus avec nous depuis Dianghirté,
+nous dit qu’Ahmadou avait demandé aux chefs du village une armée qui,
+réunie à celle de Koghé, me conduirait à Hamdallahi. Il ajoutait que les
+chefs avaient refusé, disant que si l’armée partait pour le Macina, les
+Bambaras se révolteraient, et prendraient la ville en tuant tout le
+monde ; qu’on était convenu d’attendre une nouvelle armée demandée à
+Nioro, qui devait arriver avant quinze jours et qui garderait le village
+pendant qu’on nous conduirait.
+
+Ces bruits, confirmés par d’excellentes nouvelles du Macina qui
+arrivaient chaque jour, me donnèrent de l’espérance. Comment ne pas y
+croire, d’ailleurs, lorsque tout le monde me disait la même chose et
+qu’on m’amenait un homme qui, arrivé depuis cinq jours du Macina, me
+promettait de me conduire à Hamdallahi sans accident ?
+
+ 1er avril 1864.
+
+Cependant le 1er avril, dernier jour de mon ultimatum, je demandai à
+voir Ahmadou. Ce jour et les suivants, il me fut impossible d’arriver
+jusqu’à lui. J’étais très-malade depuis quelque temps ; c’est à peine si
+j’avais la force d’écrire mes notes, et le massage seul me faisait
+éprouver un peu de bien-être et me donnait du sommeil. Le docteur
+n’était guère mieux que moi. J’employais quelques braves femmes à cela,
+en les payant de quelques cauris ou d’un peu d’ambre menu. Ahmadou en
+fut instruit et, saisissant ce prétexte, il nous envoya deux esclaves,
+nous disant que, dans le pays, il savait qu’on ne pouvait se passer des
+soins d’une femme et que, quand nous partirions, si nous ne voulions pas
+les emmener, nous n’aurions qu’à les lui laisser. Mon premier mouvement
+fut de refuser ce présent, si contraire à nos mœurs ; mais Samba N’diaye
+m’affirma que je blesserais Ahmadou, qui ne comprendrait pas nos
+susceptibilités. En outre, je souffrais depuis longtemps de la
+difficulté de me faire servir[148], et imitant l’exemple de Richard
+Lander, je finis par accepter.
+
+[Illustration : Coiffures et anneau nasal des femmes bambaras.]
+
+Ces filles de races bambara et soninké mélangées, étaient-elles jolies ?
+Telle est la question qui m’a été souvent posée. — Non.
+
+L’une, Fatimata, était une assez jolie négresse si on veut, mais très-
+maigre quoique musclée. Les membres inférieurs, les pieds et les mains
+étaient affreux. L’autre, mieux faite, était plus laide de figure. Du
+reste je saisis cette occasion de dire que si rien n’est plus rare
+qu’une jolie négresse, il en existe cependant de positivement jolies et
+de très-remarquables par la douceur de la physionomie, par la perfection
+des formes et la délicatesse des attaches. Sans doute leur beauté n’est
+pas le type conventionnel de la beauté européenne, on chercherait
+vainement un profil grec. Mais si dans un salon d’Europe je pouvais
+transporter telle _Gada_ (esclave fille de service) du palais d’Ahmadou
+dans ses vêtements de fête, couverte d’or et de soie et qu’elle pût se
+produire sans être embarrassée, je le mets hors de doute, tous ceux qui
+sont artistes admireraient presque sans restriction.
+
+Dans le courant d’avril, on renforça l’armée de Koghé de nombreux
+contingents. Il devenait évident qu’il se préparait quelque chose.
+Diverses personnes annonçaient que l’armée de Nioro approchait ; je me
+décidai à attendre son arrivée. Du reste, les nouvelles arrivaient de
+tous les côtés, variant du tout au tout du jour au lendemain, mais
+révélant une situation impossible d’anarchie, qui ne pouvait me laisser
+aucun espoir de me mettre en route sans être sous la protection d’un
+guide officiel connaissant mieux le pays que moi. Je ne pouvais
+d’ailleurs songer à partir sans chevaux, et Ahmadou seul pouvait m’en
+donner ou m’en céder. En dépit de son hospitalité, qui quelquefois
+éprouvait des hauts et des bas, je dépensais plus de mille cauris[149]
+par jour. Il nous fallait acheter le bois de la cuisine, notre
+nourriture propre, du poisson, de la viande fraîche, le savon pour laver
+le linge de tout le monde, quelques ustensiles, tels que des vases de
+terre pour cuisine ou pour tenir l’eau fraîche, le mil ainsi qu’un peu
+de paille pour les mules et pour Farabanco, notre unique cheval.
+
+Puis enfin, de temps à autre, j’étais obligé de faire aux laptots une
+distribution de cauris pour leurs besoins personnels, et quelque
+parcimonie que j’y apportasse, les marchandises que je vendais
+s’épuisaient petit à petit. C’étaient surtout les étoffes de coton qui
+avaient cours, mais l’ambre, le corail étaient dépréciés à cause de la
+misère générale ; le gros ambre seul se vendait chez les chefs et encore
+avec peu de bénéfices.
+
+En dehors de ces dépenses, j’avais mille petits cadeaux à faire :
+d’abord aux mendiants qui abondent là plus que partout ailleurs, et
+auxquels il fallait donner, ne fût-ce que pour ne pas se déconsidérer,
+et ensuite aux gens auxquels je demandais des renseignements sur le pays
+et qui ne venaient le plus souvent me les donner bons ou mauvais
+qu’après promesse d’un cadeau.
+
+Tout cela m’obligeait à songer au départ, et si je me décidai à attendre
+l’arrivée de cette armée de Nioro, c’était parce que je reconnaissais
+l’impossibilité de partir. Bien souvent depuis, le docteur et moi avons
+regretté de n’avoir pas alors tenté de partir à tous risques ; nous ne
+fussions pas partis, mais nous aurions avancé de quelques mois une scène
+violente, et par suite de ces quelques mois d’avance, nous serions
+partis peut-être quinze ou dix-huit mois plus tôt de Ségou.
+
+[Décoration]
+
+
+[Note 145 : J’appris quelques jours après qu’on disait dans le pays que
+le _roi de France_ avait fait demander la paix à El Hadj.]
+
+[Note 146 : Nom sous lequel tous les Musulmans désignent
+Constantinople.]
+
+[Note 147 : On mesure toutes les étoffes à la coudée.]
+
+[Note 148 : On sait l’invincible répugnance des noirs à accomplir
+certains soins domestiques indispensables près des malades, et qui, chez
+eux, sont exclusivement réservés aux femmes.]
+
+[Note 149 : Mille cauris, environ 3 francs.]
+
+
+
+
+ CHAPITRE XX.
+
+Le bruit court que Sansandig va se rendre, qu’El Hadj est vainqueur au
+Macina. — On bat le tabala. — Extrait du journal de voyage. — Deux types
+de griots : Diali Mahmady et Sontoukou. — Menaces des Bambaras sur
+divers points. — J’obtiens de faire partir mes courriers. — Envoi d’une
+lettre au gouverneur. — Les parents chez les Toucouleurs. — Tierno-
+Abdoul. — Alpha Ahmadou.
+
+
+ Avril 1864.
+
+Pendant ce mois, Ahmadou passait toutes ses journées sous les arbres de
+la maison de son père.
+
+Il palabrait. De tous côtés arrivaient des renseignements. Le 4 avril
+des villages bambaras de la rive droite venaient faire leur soumission.
+Le même jour on apprenait que des Maures de Tichit, retournant dans leur
+pays après avoir vendu leur sel à Yamina, avaient été attaqués et pillés
+par les Bambaras révoltés ; on disait cette fois que l’armée de Nioro
+était rassemblée à Touroungoumbé et qu’elle attendait des contingents de
+Koniakary.
+
+Le 5 avril, une femme arrivée de Sansandig annonçait qu’une foule de
+gens du Macina étaient venus s’y réfugier, et qu’on avait palabré pour
+renvoyer à Ahmadou tous les captifs qu’on avait pris sur lui, et que
+Boubou Cissey (le chef du village) s’y était seul opposé.
+
+Le 6 avril on commença à faire des razzias. Cinq cavaliers allèrent du
+côté de Sansandig et ramenèrent un troupeau de cent bœufs et quatre
+prisonniers. Les bœufs furent réclamés par des villages qui s’étaient
+rendus ; mais ils n’étaient pas près de les avoir. Quant aux hommes,
+deux furent immédiatement décapités par ordre d’Ahmadou. Ils étaient de
+Sansandig. C’étaient des keffirs : c’est tout dire.
+
+Le 7 avril, trois cavaliers de Koghé prirent sept femmes près de Sarrau
+et tuèrent deux hommes. Le soir on les interrogea ; elles confirmèrent
+le bruit des succès d’El Hadj au Macina et dirent que Mari, le frère
+d’Ali, était à Holocouna près de Sarrau ; elles affirmèrent qu’il
+n’avait que peu de monde et que ce village n’avait pas voulu le laisser
+entrer dans ses murs.
+
+Le 8 avril on annonça que les cavaliers de Koghé, au nombre de cent
+vingt, avaient pris quarante personnes aux environs de Sarrau : on leur
+avait tué deux chevaux.
+
+Enfin, le 9 avril, on battit le tabala à la mosquée, et les griots
+parcoururent la ville en criant à l’armée de sortir, d’aller à Koghé,
+que l’armée de Sansandig était sortie et avait traversé le fleuve.
+
+En effet, un assez grand nombre de Talibés sortirent. Quant à Samba
+N’diaye, qui, aux termes des ordres d’El Hadj, ne devait jamais quitter
+Ségou, il avait depuis quelques jours envoyé un de ses captifs,
+Diatourou, rejoindre l’armée ; mais il ne croyait pas à cette nouvelle
+de la sortie de l’armée de Sansandig, et était convaincu qu’Ahmadou
+disait cela pour faire sortir les Talibés, qui ne se souciaient pas
+d’aller à l’armée.
+
+Comme je plaisantais à ce sujet, il me dit : « Ce n’est pas manque de
+courage, mais nous sommes fâchés contre Ahmadou ; nous manquons de
+tout ; il ne donne rien, pas même des fusils. Il y a beaucoup d’hommes
+qui n’en ont pas, et quand ils vont en demander, Ahmadou, qui en a plus
+de mille dans ses magasins, répond : Qu’as-tu fait du tien ? — Je l’ai
+vendu pour manger, pour nourrir ma femme. — Eh bien, vends ta femme, tu
+achèteras un fusil ! répond Ahmadou. » Or, bien qu’il s’agisse de femmes
+esclaves, cela blesse ; car chez les noirs il est rare qu’une fois
+qu’une esclave a eu les faveurs du maître, il la chasse ou la vende si
+elle ne se conduit pas mal, et depuis le moment où elle devient mère, sa
+liberté lui est acquise et elle ne peut plus être vendue. Elle peut en
+revanche être battue, et cela lui arrive.
+
+En résumé je reconnus, d’après cette conversation, qu’il y avait un
+mécontentement assez vif contre Ahmadou, une jalousie contre ses sofas
+qu’il soigne bien, et surtout contre ses intimes, Mohammed Bobo,
+Sontoukou, Sidy Abdallah et autres, qu’il comble de cadeaux et qu’on
+accuse de toutes les fautes qu’il fait.
+
+Samba N’diaye me disait : « Si Ahmadou voulait, avec un seul des toulons
+d’or ramassés dans les magasins de son père, il pourrait faire vivre
+l’armée pendant dix ans. Au lieu de cela, il nous laisse mourir de faim,
+et tous les six mois à peu près il fait un présent qui, une fois
+partagé, donne à chacun six cents cauris au plus et un morceau de sel.
+Que veux-tu qu’on fasse de cela ? Ce n’est pas ainsi qu’El Hadj
+agissait, il était très-généreux, et quant à moi, sans ce qu’il m’a
+donné, je ne sais comment je vivrais. »
+
+En effet, Samba N’diaye, qui touchait la ration, comme il dit (c’est-à-
+dire cent moules de mil par mois et une pierre de sel tous les deux
+mois), ne se donnait pas la peine d’aller faire sa cour et ne recevait
+que fort peu de cadeaux d’Ahmadou.
+
+ 10 avril 1864.
+
+Le 10 avril, on apprenait que l’armée n’était pas sortie de Sansandig,
+mais qu’elle existait toujours ; et comme preuve, quand on la croyait
+dans l’Est, elle passait dans l’Ouest et allait piller Faracco.
+
+Le même jour on exécutait sept prisonniers au marché, et je m’écriais :
+Si l’armée de Nioro ne nous dégage pas, que devenir ? Tout autour de
+nous la guerre, et pour nous protéger un pouvoir mal établi.
+
+Comme on le voit, il ne pouvait plus être question de partir.
+
+ 11 avril 1864.
+
+Le 11 avril, on apprenait que l’armée de Nioro approchait.
+
+ 13 avril 1864.
+
+Le 13 avril, on expédiait en toute hâte trois cents hommes à Yamina qui
+avait voulu se révolter. On disait que cette troupe devait envoyer au-
+devant de l’armée de Nioro pour faire hâter son arrivée.
+
+ 14 avril 1864.
+
+Le 14 avril, on ramenait cent cinquante captives ; la plupart des hommes
+pris avaient été exécutés. Ces malheureux avaient tous été ramassés aux
+environs de Sarrau. Sept hommes pris vivants furent tués. On disait
+qu’un courrier d’El Hadj était en route.
+
+ 15 avril 1864.
+
+Le 15 avril, des prisonniers affirmaient que l’armée d’El Hadj s’était
+avancée jusqu’auprès de Sarrau, où elle avait brûlé un petit village.
+L’armée de Koghé avait reçu l’ordre de suspendre ses razzias, et tout le
+monde disait, même Samba N’diaye, qui jusqu’alors s’était tenu sur une
+grande réserve, que, dès que l’armée de Nioro arriverait, nous
+partirions.
+
+Ce même jour, je reçus la visite de Diali Mahmady, avec toute sa troupe
+de griots ; il s’était mis en grande toilette.
+
+Diali Mahmady était un griot dans toute l’acception du mot, capable de
+chanter pour n’importe qui, de faire de la musique sur la grande guitare
+mandingue pendant toute une journée pour obtenir un cadeau.
+
+Combien de fois ne l’avons-nous pas vu aller donner une bamboula (fête
+et danse nègre) à la porte d’Ahmadou, accompagné de ses sept femmes et
+de toutes ses griotes ou amies de la maison, et cela pendant six et sept
+jours de suite, pour obtenir un bambou richement brodé en soie, ou
+quelque autre chose qu’il convoitait !
+
+Dès mon arrivée, il avait voulu me faire de la musique ; mais Ahmadou,
+qui avait placé une garde à ma porte pour empêcher qu’on m’importunât,
+le lui avait défendu. Cette fois il venait me faire une visite.
+
+Il portait un bonnet de drap vert de la forme ordinaire des bonnets
+mandingues, par-dessus lequel il avait enroulé un turban de soie du
+Levant brochée d’or. Un manteau de soie rouge et jaune, sur un boubou de
+soie jaune et bleue brochée, complétait ce costume. Il demeura longtemps
+assis, et voyant que je ne lui faisais pas de cadeau, il finit par me
+demander un bonnet de velours brodé d’or. J’en avais déjà donné deux à
+Ahmadou ; je m’empressai de le satisfaire et je le renvoyai content :
+j’étais sûr qu’il ne me serait pas hostile.
+
+Diali Mahmady était, du reste, un homme intelligent, qui avait voyagé
+sur toute la côte ; il avait été à Sierra Leone, où il avait séjourné.
+Il comprenait un peu l’anglais, il avait le goût du luxe très-développé,
+et sa maison en témoignait. Il était libre ; mais c’était le plus riche
+des griots libres, parce qu’il gagnait beaucoup à donner ses fêtes.
+
+Lorsque je quittai Ségou, il me confia vingt-huit gros d’or[150] pour
+lui envoyer une paire d’épaulettes, un chapeau à claque, un habit
+d’uniforme, un pantalon et des souliers vernis. C’était une preuve de
+confiance bien peu commune de la part d’un noir.
+
+J’avais reçu le matin même la visite de Sontoukou, qui, quoique griot et
+esclave, est vraiment le plus grand seigneur de Ségou. Non-seulement sa
+maison, située près de celle d’Ahmadou, étonne, mais il y a un cachet de
+propreté et même de luxe dans son habillement, et de douceur dans ses
+manières, qui surprend de la part d’un noir qui n’a jamais vu de blancs.
+Il ne demandait jamais de cadeau, mais (pour un griot c’est
+extraordinaire) il donnait beaucoup et ne venait jamais chez moi sans
+m’apporter quelques gourous ; quand j’allais le voir, il m’offrait
+aussi, soit une poule grasse, soit autre chose. Je ne manquais pas, en
+retour, de lui faire quelques cadeaux d’ambre ou d’argent. En somme, il
+ne perdait pas au change, mais, je le répète, il n’agissait pas dans des
+vues intéressées et donnait beaucoup à tout le monde. C’était, du reste,
+un de mes plus gros acheteurs, et il payait à terme, très-régulièrement
+pour Ségou.
+
+ 16 avril 1864.
+
+Le 16 avril, on annonçait que l’armée de Nioro approchait, qu’une armée
+de Dinguiray était en train d’opérer dans le Foula Dougou, et en même
+temps que les Bambaras venaient d’attaquer, dans le sud de Ségou, deux
+petits villages de Bambaras soumis, Minianka et Nagassola ; mais on
+ajoutait que les Talibés, accourus au secours, avaient tué trente-cinq
+hommes. Le 17, on disait que l’armée de Nioro avait dû passer Damfa, et
+en même temps que des courriers envoyés par Tidiani, neveu d’El Hadj et
+chef de son armée, arrivaient de Say.
+
+Le lendemain, ces courriers n’étaient plus que des Diawandous qui
+arrivaient de la frontière du Macina.
+
+J’envoyai Samba N’diaye demander à Ahmadou ce qu’il en était ; et en
+même temps, rappelant que la saison des pluies était venue, je demandais
+à partir.
+
+En effet, les orages et tornades étaient arrivés.
+
+[Illustration : Maison du griot Sontoukou, à Ségou-Sikoro.]
+
+Samba N’diaye revint avec une troisième version. Ahmadou lui avait
+répondu que, d’après ses nouvelles, El Hadj serait sorti d’Hamdallahi
+avec une armée, et qu’il aurait battu l’armée du Macina à Mopti ; les
+Touaregs Bourdamé seraient venus le trouver en ce lieu pour dire qu’ils
+cernaient Cheick Ahmed Beckay de Tombouctou, et qu’il pouvait envoyer
+une armée, qui le prendrait. Alors il aurait envoyé Tidiani avec une
+armée, accompagné du fils de Galadjo[151]. Ils auraient remporté une
+victoire, et Cheick Ahmed Beckay serait pris ou mort. El Hadj serait à
+Conna où il attendrait.
+
+Voilà les nouvelles que m’apportait Samba N’diaye ; mais, pour mon
+départ, rien. Il ajoutait qu’au Macina on avait fait un grand massacre
+de prisonniers, de Peuhls particulièrement, et que dans une seule
+journée on en avait exécuté mille.
+
+Ici, écrivais-je alors, on est plus modeste ; on ne les tue que par
+petit nombre, et ce matin encore quatre ont succombé. Je ne prévoyais
+pas alors à quels massacres j’assisterais.
+
+Le même jour, on battait le tabala à la mosquée, et une armée allait en
+toute hâte secourir Dougassou, qu’on disait attaqué par l’armée de Mari,
+qui avait abandonné Holocouna et était de l’autre côté du Bakhoy, à
+Touna.
+
+ 19 avril 1864.
+
+Le 19 au soir, je reprochai à Samba N’diaye, qui me faisait des
+protestations de dévouement aux blancs, l’apathie qu’il montrait pour
+nos affaires ; je récapitulai tout ce qui s’était passé, et lui montrant
+que l’hivernage était arrivé, qu’on pouvait passer sans grand danger
+dans les broussailles, je demandai au moins à faire partir mes courriers
+pour Saint-Louis : d’autant plus que l’armée de Nioro étant en route, si
+ce qu’on m’affirmait était vrai, elle devait laisser un chemin ouvert.
+
+Samba N’diaye promit de s’en occuper, et en effet, dès le lendemain, il
+obtenait d’Ahmadou une promesse de départ pour les courriers et une
+audience pour le lendemain.
+
+Mais le lendemain Ahmadou était occupé sous ses arbres. On apportait des
+nouvelles de révolte dans le Birgo. On disait Mourgoula pris. Voyant que
+je ne pouvais lui parler, je lui fis dire par Samba Yoro que s’il
+voulait seulement me donner un guide j’allais expédier mes courriers
+moi-même. A mon grand étonnement, il y consentit, et dit que le
+lendemain il fournirait le guide et le laissez-passer. Je mis alors mes
+lettres au courant, j’y ajoutai quelques post-scriptum, et, après bien
+des allées et des venues, le 23 avril au soir mes courriers étaient
+prêts à partir. Seulement l’un d’eux, Ibrahim, étant malade et surtout
+effrayé de l’état du pays, avait refusé le service, et je l’avais
+remplacé par Yssa, l’un de mes hommes. A partir de ce moment Ibrahim,
+qui non-seulement avait refusé de marcher, mais avait même cherché à
+détourner de son devoir Seïdou, son compagnon, cessa de compter parmi
+les miens. Je le chassai et défendis qu’il entrât dans ma maison.
+
+Dès que j’eus l’assurance que mes courriers partiraient, je fus content,
+car j’allais enfin donner de mes nouvelles à ma famille, et quelle que
+fût l’incertitude qui planait sur l’époque de mon retour, ce seul fait
+de me permettre d’écrire témoignait une certaine confiance de bon
+augure. Je résumai ces impressions dans ma lettre au Gouverneur, dont je
+reproduirai un passage qui mieux que ce que je pourrais ajouter
+aujourd’hui, montrera quelle était alors ma situation d’esprit.
+
+ · · · · · · · · · · · · · · ·
+
+« Il me devient impossible, dans l’état actuel du pays, de rien vous
+dire relativement à mon retour ; je crois que je serai forcé de passer
+ici presque toute la saison des pluies. Cette idée m’effraye bien un
+peu, mais j’y gagnerai de compléter une foule de renseignements et peut-
+être d’entrer au Macina en qualité d’Européen, ce qu’on n’a jamais pu
+faire jusqu’ici.
+
+« Quoi qu’il en soit, je me hâte de profiter de la permission d’expédier
+les courriers, de peur qu’une mauvaise nouvelle ne fasse changer d’avis.
+Quoique la position d’El Hadj ne soit pas aussi belle qu’on voudrait me
+le faire croire, il dispose encore de forces considérables, et je ne
+mets pas en doute qu’il n’ait la possibilité de réunir quarante mille
+fusils[152]. En outre, il a à Ségou-Sikoro un trésor, c’est tout l’or
+ramassé par les rois bambaras, sur lequel il a fait main basse, et qui,
+même en faisant la part de l’exagération très-large, dépasserait une
+valeur de vingt millions[153], sans compter les marchandises et cauris,
+le sel, etc. En outre, il a à Koundian tout l’or amassé dans les divers
+pillages du Bambouk. Vous voyez, Monsieur le Gouverneur, qu’il est loin
+d’être aux abois.
+
+« Toutes mes demandes pour aller en avant échouent devant la protection
+dont on me couvre. « Nous ne voudrions pas qu’il t’arrivât rien, me dit-
+on ; s’il t’arrivait du mal en route, El Hadj serait bien en colère, »
+etc., etc. Mais quand je leur dis que l’inaction me rend malade, eux qui
+ne conçoivent pas de plus grand bonheur que de ne rien faire, ne
+répondent rien et se mettent à rire. En somme, personne de nous n’est
+sérieusement malade[154]. Il est impossible de se dissimuler
+l’affaiblissement que nous ressentons, qui est l’effet de plusieurs
+indispositions et d’une trop grande fatigue jointe à de grandes
+privations. Il y a quatre mois aujourd’hui que nous sommes privés de
+lit, de pain et de vin !
+
+« Une chose que j’oubliais de vous dire, c’est que je crains fortement
+que nous ne soyons à tout jamais retenus ici, si le bruit venait à se
+répandre que l’on construit un fort à Bafoulabé. Plusieurs fois on m’en
+a parlé avec inquiétude, et cependant je suis très-convaincu qu’El Hadj,
+quand je l’aurai vu, n’y fera pas d’opposition, tandis qu’actuellement
+vous auriez certainement l’armée de Koundian et celle de Kouniakary
+contre vos projets. »
+
+ · · · · · · · · · · · · · · ·
+
+ 24 avril 1864.
+
+Le 24 au matin le vieux Tierno-Abdoul, qui avait été, comme chef des
+Peuhls, chargé de nous fournir le guide de nos courriers, termina enfin
+cette grande affaire, et, vers midi, mes hommes étaient en route.
+
+Je pouvais à peine le croire, tant j’étais habitué à la lenteur des
+noirs pour les moindres choses ; il me semblait que cette affaire avait
+marché avec une rapidité effrayante.
+
+Dès que Seïdou et Yssa furent en chemin, chacun se vanta de m’avoir
+aidé, mais en somme, avec Samba N’diaye, il n’y avait eu que Tierno-
+Abdoul dans cette affaire, ainsi que quelques vieux Toucouleurs, entre
+autres Alpha Ahmadou, cousin germain d’El Hadj par sa mère, qui
+demeurait dans notre voisinage. Il était, bien entendu, désigné sous le
+nom de frère d’El Hadj, et Ahmadou l’appelait son père ; c’est à la mode
+des noirs, qui ne connaissent que fort peu de degrés de parenté. Voici
+comment on les désigne en Peuhl :
+
+Père, _ba_ ; mère, _né_ ; frère aîné, _maono_ ; frère cadet, _minié_ ;
+sœur du père, _gourgoul_ ; grand-père, _mama_ ; frère de la mère _kaw_.
+
+En dehors de ces parents (_legniol_, tous les parents) les cousins et
+oncles se désignent sous le nom de grand frère, petit frère, petit père,
+etc.
+
+Cet Alpha Ahmadou ne jouissait pas d’un grand crédit auprès d’Ahmadou,
+vis-à-vis duquel il ne se gênait pas beaucoup pour exprimer son opinion,
+avec cette indépendance de caractère qui est le propre des Toucouleurs
+dans les relations de famille ; mais ses avis, s’ils n’étaient presque
+jamais écoutés, étaient souvent désagréables, et alors Ahmadou s’en
+vengeait à sa manière habituelle. Il faisait la sourde oreille, quand
+son vieux cousin venait lui demander un captif ou une _bafal_[155] de
+sel pour nourrir sa maison. Le vieux était du reste assez mendiant, j’en
+ai eu souvent la preuve, et il m’a fallu quelquefois répondre par des
+refus à ses demandes un peu trop indiscrètes. Néanmoins nous étions bien
+ensemble.
+
+[Décoration]
+
+
+[Note 150 : Le gros vaut environ 12 fr. 50 c.]
+
+[Note 151 : Galadjo, chef du Macina avant la conquête de Mohammed Amat
+Labbo.]
+
+[Note 152 : Je le croyais alors ; mais mon opinion à cet égard a été
+complétement changée depuis.]
+
+[Note 153 : C’est encore aujourd’hui, suivant moi, une estimation très-
+restreinte.]
+
+[Note 154 : Le docteur Quintin relevait de maladie.]
+
+[Note 155 : Pierre de sel de Tichit, décrite plus haut.]
+
+
+
+
+ CHAPITRE XXI.
+
+L’hivernage arrive. — Samba N’diaye est malade et a peur. — Je suis
+malade du foie. — Les exécutions et le champ des exécutés. — Les morts
+et les enterrements à Ségou. — Nouvelle tentative infructueuse pour
+aller au Macina. — L’hospitalité d’Ahmadou se ralentit. — Les nouvelles
+s’améliorent à l’approche de la Tabaski. — Tierno-Abdoul, ses
+confidences et ses mensonges. — L’armée se rassemble. — Exécutions
+nombreuses. — Expédition de Fogni. — Visite d’Aguibou. — Première visite
+de Sidy Abdallah. — Fête de la Tabaski. — Exécution de trente-sept
+prisonniers et de deux enfants. — Arrivée de l’armée attendue de Nioro.
+— Nous recevons une lettre du commandant de Bakel et des instructions
+nouvelles du Gouverneur.
+
+
+Cependant l’hivernage était arrivé, le temps était gris, la température,
+quoique ne dépassant pas 38 degrés, était écrasante — et nombre de noirs
+eux-mêmes ressentaient l’influence de la saison. Samba N’diaye, notre
+hôte, fut pris de maux de ventre et j’eus l’occasion de voir combien sa
+religion, dont cependant en temps ordinaire il était un sectaire
+fanatique, et qui, en raison de ses doctrines, eût dû lui fournir de
+grandes consolations, lui donnait peu de courage. Il se croyait mort, et
+même après avoir été guéri, il se regardait encore comme malade.
+
+Moi, je me sentais attaqué du foie, j’avais par moments une vive
+oppression, des douleurs lancinantes dans le côté droit ; c’était, à
+n’en pas douter, une reprise d’hépatite ; heureusement elle fut légère
+et quelques purges de calomel[156] me soulagèrent promptement. — Je
+repris le plus tôt possible mes promenades à cheval.
+
+Dans l’une d’elles, revenant vers le marché, je traversai le champ des
+exécutions. C’était la première fois.
+
+Dans un rayon de cinquante mètres, situé à moins de cent pas des
+boucheries du marché, où j’apercevais des bœufs vivants, gisaient plus
+de cinquante squelettes incomplets, étendus sur le sol, blanchis par le
+soleil. Plus de deux cents crânes éparpillés, avec des masses
+d’ossements et les cadavres des gens tués tous les jours précédents
+étaient à demi-rongés par les hyènes la nuit, et le jour par les
+vautours et les corbeaux, qui, à mon approche, s’élevèrent de dessus ce
+festin dégoûtant. A ce moment ce coup d’œil me révoltait, je n’y étais
+pas fait, mais c’est l’usage dans tous les pays musulmans du Soudan de
+ne pas enterrer les corps des ennemis tués, soit à la guerre, soit en
+leur qualité de prisonniers.
+
+Quant aux morts de maladies, les Talibés enterrent les leurs, selon les
+rites musulmans, dans des fosses étroites, où le corps, placé sur le
+côté et enseveli, est tourné vers l’Est ; mais, faute de creuser
+suffisamment ces sortes de fosses, les hyènes, lorsque les cadavres
+manquent au champ des suppliciés, viennent les déterrer et les enlever.
+On peut le remarquer en passant dans le cimetière placé sous les murs de
+la ville, à Ségou-Sikoro, entre les deux portes du marché.
+
+Quant à ce qui est des keffirs esclaves chez les Talibés, on les traîne
+simplement dans la plaine ou au bord du fleuve, et tout est dit.
+
+Quelquefois les Bambaras, esclaves de Bambaras, sont enterrés par leurs
+maîtres, mais alors c’est le plus simplement du monde. Rien n’indique
+leur sépulture, et il peut arriver de passer dessus sans s’en
+apercevoir.
+
+Nulle part dans mon voyage je n’ai rien vu qui ressemblât à un
+cimetière. Dans quelques villages de Soninkés musulmans, j’ai remarqué
+au milieu du village des tombes sur lesquelles on avait fait un tas de
+sable et placé d’énormes pierres debout ; mais à l’exception de ces
+tombeaux, de marabouts pour la plupart, je suis porté à croire que c’est
+dans leur maison même que les Bambaras enterrent leurs parents.
+
+ 29 avril 1864.
+
+Le 29, je profitai d’un moment où Samba N’diaye allait prévenir Ahmadou
+que le dernier bœuf qu’il m’avait donné était mangé, et je le chargeai
+de faire une nouvelle démarche pour obtenir qu’on me laissât partir pour
+le Macina, non avec une armée, mais incognito avec deux ou trois de mes
+hommes.
+
+Ahmadou donna l’ordre de délivrer un bœuf vivant aux laptots, mais il
+rejeta ma seconde demande. J’en fus d’autant plus fâché que les
+nouvelles n’arrivaient plus. On n’entendait rien d’aucun côté. Même en
+ce qui touchait l’armée de Nioro, qui, depuis le temps qu’on en parlait,
+eût dû être arrivée, tout était muet.
+
+L’hospitalité d’Ahmadou, si large au début, se ralentissait. Les bœufs
+qu’il me fournissait et que les laptots découpaient en lanières de
+viande qu’ils faisaient sécher au soleil pour leur nourriture,
+n’arrivaient plus régulièrement, et souvent pendant deux jours, trois
+jours même, j’étais obligé de pourvoir à la nourriture de tous mes
+hommes dans l’intervalle qui séparait deux envois. Sans refuser tout à
+fait, Ahmadou se faisait tirer l’oreille lorsque, d’après ses ordres,
+Samba N’diaye allait l’avertir que nos provisions étaient épuisées.
+
+Aussi, je le répète, je fus quelques jours sous l’empire d’un
+accablement moral — auquel venait se joindre la fatigue écrasante d’une
+température qui atteignait 40 degrés. Je passais toute la journée sur
+mon tara[157], épuisé, haletant, ne me dérangeant que pour vendre de
+temps en temps quelque morceau d’ambre ou de corail aux acheteuses qui
+venaient nous trouver. — Le temps d’ailleurs se soutenait beau en dépit
+de nuages. On se hâtait dans tous les coins de la ville de passer de
+nouvelles couches de pisé sur les terrasses, car il était évident que
+l’hivernage approchait.
+
+ Mai 1864.
+
+Le 7 mai les nouvelles recommencèrent à arriver avec l’approche de la
+fête de la Tabaski[158] : Samba N’diaye se nourrissait de l’espoir de
+voir subitement arriver El Hadj pour célébrer cette fête, qui est, on le
+sait, une grande fête chez les musulmans. Mais sur quoi se fondait cet
+espoir ? Nous l’apprîmes le soir même. On disait qu’un ancien captif
+d’Ahmadi Ahmadou[159] était arrivé à Sansandig, et avait raconté que
+Tidiani avait pris à Tombouctou Cheick Ahmed Beckay, Balobo et deux
+autres chefs. Il les avait ramenés à El Hadj, à Konna ; et celui-ci,
+après être rentré à Hamdallahi, avait envoyé Alpha Oumar et Amat Tamsir
+son fils (neveu), chacun avec une armée, l’un à Jenné, l’autre à
+Faraméqué (Ferma-gha). On ajoutait qu’un homme du Macina, qui était à
+Sansandig, était parti à cette nouvelle pour s’en assurer et avait
+trouvé son village détruit. Alors les chefs de Sansandig, disait-on,
+avaient fait un palabre et l’un d’eux avait proposé de venir se rendre à
+Ahmadou en ramenant tous les captifs qu’on lui avait pris. — On
+prétendait que, cette fois, Boubou Cissey avait accepté et que l’envoyé
+de Sansandig était à Koghé. On ajoutait que tous les gens du Macina
+réfugiés à Sansandig en étaient partis à cette décision.
+
+Cette nouvelle était évidemment fausse et je commençais à être exaspéré,
+à ne plus croire à rien et à vouloir obtenir une solution coûte que
+coûte, quand nous fûmes arrêtés dans ce projet par une série de
+mensonges si bien préparés que je ne crois pas que l’individu le plus
+fin ne s’y fût, comme nous, laissé prendre.
+
+Le docteur Quintin soignait depuis quelque temps le vieux Tierno-Abdoul,
+qu’on appelle aussi Abdoul Ségou, à cause de son long séjour dans ce
+pays et pour le distinguer d’un autre Tierno-Abdoul, Torodo de
+distinction, avec lequel nous aurons l’occasion de faire connaissance.
+
+Ce vieux chef qui, en sa qualité de chef des Pouhls, était
+nécessairement au courant de ce qui se passait, puisque pour tout départ
+de colonne ou de courriers, c’est lui qui est chargé de fournir des
+guides[160], confia de lui-même au docteur que nous allions partir pour
+le Macina après la Tabaski, que dans ce moment Ahmadou s’occupait
+beaucoup de nous. Le 8 mai, il ajoutait qu’un courrier d’Hamdallahi
+était arrivé dans la nuit et qu’on en attendait un autre, et il disait
+au docteur de revenir le lendemain matin, qu’il saurait alors les
+nouvelles arrivées par ces courriers.
+
+Il recommandait le plus grand secret, disant que c’était par suite de
+son amitié pour les blancs qu’il nous confiait cela : qu’Ahmadou était
+un enfant qui ne connaissait pas nos usages, mais que lui était là, et
+que nous pouvions avoir confiance en lui ; que pour Samba N’diaye[161]
+notre hôte, ce n’était pas un bon homme et qu’il ne ferait rien pour
+nous servir, parce qu’il était de son intérêt que nous restassions chez
+lui : en effet, il avait des profits considérables sur les vivres
+qu’Ahmadou nous envoyait, surtout sur les bœufs et moutons que nous
+abattions, sans compter les cadeaux que je lui faisais de temps à autre.
+
+ 9 mai 1864.
+
+Le 9 mai, le vieux Tierno reprenait ses confidences. Suivant lui l’armée
+de Koghé était partie la nuit pour opérer sa jonction avec l’armée de
+Tidiani[162] à Sansandig.
+
+Ahmadou voulait, disait Tierno, attaquer les rebelles, mais El Hadj
+n’avait pas voulu et déjà il était mécontent qu’on eût été deux fois
+attaquer ce village, et il avait envoyé avec Tidiani le frère de Boubou
+Cissey (qu’il avait emmené au Macina), afin de tâcher d’arranger les
+affaires à l’amiable.
+
+El Hadj, d’après Abdoul, savait notre arrivée[163], mais il croyait que
+nous étions quatre. Il avait demandé si nous étions des blancs de France
+ou des blancs de Saint-Louis (mulâtres). Il avait aussi entendu parler
+de notre canot, resté comme on le sait à Bafoulabé.
+
+Le docteur demanda alors au vieux noir pourquoi on ne nous avait pas
+envoyés avec l’armée, et il lui répondit avec un calme imperturbable,
+que l’ordre était arrivé trop tard, puis il se leva en disant qu’il
+allait voir Ahmadou à ce sujet. D’après Abdoul l’armée de Koghé avait
+fait un tour pour traverser le fleuve au-dessus de Ségou-Sikoro à un
+gué, et il ajoutait que maintenant nous n’aurions plus besoin d’attendre
+l’arrivée de Nioro.
+
+Le même soir, Samba N’diaye nous annonçait, et c’était vrai, que l’armée
+de Koghé avait campé à Cochonna, que l’armée de Ségou se rassemblait à
+Soninkoura, où Ahmadou avait passé toute la journée, et qu’on faisait le
+plus grand mystère de sa destination. Il y avait bien eu un mouvement
+fait par l’armée de Koghé, mais ce n’était qu’une bande de cavaliers qui
+avaient traversé le fleuve à Sama Bambara, avaient fait des prisonniers,
+et on venait de les exécuter au nombre de dix-huit. Déjà la veille on en
+avait tué plusieurs.
+
+ 11, 12 et 13 mai 1864.
+
+Le 11 mai, on battait le tabala et l’armée se rassemblait. Le 12 mai
+cela continuait encore. Enfin le 13, à deux heures, l’armée partait et
+personne ne savait où elle allait, ou du moins ceux qui le savaient ne
+le disaient pas ; mais nous, tout entiers sous l’inspiration de Tierno-
+Abdoul, nous pensions qu’on allait attaquer Sansandig.
+
+Le soir, cependant, Ahmadou appelait les chefs et demandait cent hommes
+de bonne volonté pour aller défendre Koghé pendant cette expédition,
+disant qu’il craignait Sansandig. Cela paraissait incompatible avec ce
+que nous croyions savoir ; aussi nous supposâmes que c’était une ruse
+pour cacher la direction de l’armée.
+
+ 14 mai 1864.
+
+Le 14 mai au soir, on eut enfin des nouvelles de l’armée, et le 15 on
+nous faisait le récit de ses exploits. Elle était allée à Fogni et
+l’avait détruit après un combat meurtrier. Voilà ce qu’on nous raconta.
+Il y avait quelques jours qu’un marabout venant de Yamina était allé à
+Fogni changer de piroguiers, comme nous l’avions fait nous-mêmes en
+venant à Ségou. Il attendait, quand des Bambaras révoltés, qui se
+trouvaient dans le village, s’emparèrent de lui et lui coupèrent le cou.
+Depuis lors, le village était révolté. Pendant que l’armée de Ségou s’y
+rendait, forte de douze à quinze mille hommes, les contingents de Yamina
+(les Sofas) arrivaient de leur côté les premiers en présence du village,
+qui fit sortir son armée des quatre tatas composant l’ensemble de
+Fogni[164]. Mais quand ils virent arriver l’armée de Ségou, commandée
+par Tierno Alassane, les révoltés se dépêchèrent de rentrer. L’assaut
+fut donné aussitôt et le village emporté. Ceux qui tentèrent de
+s’échapper à la nage furent presque tous tués dans l’eau ou se
+noyèrent ; Tierno Alassane, prévenu, alors qu’il était déjà maître du
+village, qu’une bande de cavaliers et de fantassins bambaras traversait
+le fleuve pour venir au secours des défenseurs, envoya ses cavaliers
+pour les cerner. Malheureusement ceux-ci se pressèrent trop d’attaquer,
+avant que les Bambaras ne fussent en présence du gros de l’armée. Les
+Bambaras se débandèrent, on les poursuivit, mais quelques-uns purent
+échapper. La plupart se jetèrent dans le fleuve pour le traverser ; ils
+tombèrent dans un endroit profond, où beaucoup se noyèrent, blessés par
+les balles des Talibés qui les tiraient comme à la cible.
+
+Ainsi Tierno-Abdoul nous avait joués : cependant il soutenait au docteur
+que tout ce qu’il avait dit était vrai, mais que cette expédition avait
+été nécessaire et qu’Ahmadou avait dû la faire avant d’aller à
+Sansandig, afin de donner du courage à l’armée intimidée par ses deux
+derniers échecs.
+
+En réalité, Ahmadou, ainsi que je le sus plus tard, venait de jouer là
+une partie considérable. Fogni révolté pouvait lui couper ses
+communications par eau avec Yamina, c’est-à-dire lui ôter l’espérance de
+recevoir des renforts de Nioro. Du reste, Souqué, le chef bambara, que
+nous avons vu à Sansandig lors de la dernière expédition et qui venait
+de périr à Fogni, était doublement dangereux, d’abord à cause de ses
+forces, mais aussi parce qu’il annonçait la mort d’El Hadj, dont il
+promenait, prétendait-il, un bras. Il n’en avait pas fallu davantage
+dans un pays disposé à la révolte pour lui attirer promptement de
+nombreux auxiliaires. Il pillait d’ailleurs impitoyablement tous ceux
+qui ne se révoltaient pas. Aussi les habitants de quatorze villages
+étaient-ils renfermés dans Fogni, et on peut prévoir ce que fût devenue
+la situation si on n’y eût pas remporté la victoire.
+
+Le lendemain 16 mai, Ahmadou sortait à cheval en grande pompe avec les
+princes, les griots et tous les chefs, précédé du tabala, pour aller au-
+devant de l’armée victorieuse qui rentrait un peu à la débandade, chacun
+ramenant ses captifs. Les chefs arrivaient par groupes, entourés de
+leurs esclaves ; deux compagnies seulement étaient en ordre et
+avançaient méthodiquement, avec la musique en tête, précédée de quelques
+cavaliers faisant de la fantasia : c’était la compagnie de Tierno
+Alassane, le chef de l’armée, et celle des griots. Dès que ces
+compagnies eurent rejoint Ahmadou, qui eut à donner autant de poignées
+de main qu’il y avait d’hommes dans l’armée, chacun rentra chez lui.
+
+Aussitôt on entendit les pleurs redoubler dans les cases : c’étaient les
+veuves et les parents des victimes qui témoignaient de leur peine par
+des sanglots et des cris lamentables. Il est difficile de savoir au
+juste ce que coûtait à Ahmadou cette expédition, mais dans la compagnie
+de Nioro on comptait huit tués, cinq chevaux tués et trente hommes
+blessés.
+
+Ce même soir, on faisait courir une nouvelle qui ranima notre espoir :
+on disait que l’armée n’était rentrée que pour la Tabaski et qu’elle
+allait repartir tout de suite ; aussi, en écrivant cette bonne nouvelle,
+je disais : Sera-ce enfin pour Sansandig ?
+
+Pendant ces quelques jours, j’avais fait la connaissance assez intime
+d’Aguibou, le frère d’Ahmadou ; il était venu me voir plusieurs fois et
+passer d’assez longues heures près de moi. La curiosité entrait pour
+beaucoup dans ses visites, car après avoir vu lui-même, il tenait à
+faire voir aux jeunes Talibés qui formaient sa suite habituelle, sorte
+de parasites qui, tout en faisant près de lui le métier de domestiques,
+de commissionnaires, lui racontent, en le massant, toutes les nouvelles
+fausses ou vraies et souvent dénaturées qui circulent dans la ville, lui
+extorquent tout ce qu’il a et vivent à ses dépens. Mais c’est la mode
+chez les princes africains, et celui qui vit autrement est mal vu et
+taxé d’avarice. De plus, j’avais eu une visite importante, celle de Sidy
+Abdallah, le maure de Tichit, qui jusqu’alors avait dédaigné de venir
+nous voir, ce dont il s’était excusé en entrant. J’avais pu me
+convaincre de son intelligence en lui montrant mes cartes, dont il avait
+compris aussitôt l’usage. Je l’avais interrogé sur la route de Nioro à
+Tichit, qu’il me dit être barrée par les Ouled Mbariks et Ouled Naceurs.
+
+ 17 mai 1864.
+
+Le 17 mai était la fête de la Tabaski ; ce fut, comme cérémonie, la
+répétition de la fête du Cauri. Le palabre fut court. Après avoir vu
+égorger le mouton par Tierno Alassane, Ahmadou demanda une armée, qui
+lui fut promise, mais avec peu d’empressement, comme cela arrive chaque
+fois qu’il y a du butin en provision. Pendant le palabre deux hommes
+vinrent d’un village du bord du fleuve dire que les Bambaras se
+montraient de l’autre côté ; on fit partir sur-le-champ trente-cinq
+cavaliers.
+
+La fête fut terminée par l’exécution de trente-sept Bambaras pris à
+Fogni ; on les avait interrogés longuement : la plupart avaient été à
+Sansandig et en étaient venus avec l’armée de Souqué.
+
+Un peu plus tard, on exécuta deux jeunes enfants de quinze à seize ans,
+et le soir les cavaliers expédiés pendant le palabre rentrèrent et
+dirent que les Bambaras avaient attaqué un petit village soumis, auquel
+ils avaient pris deux femmes et tué deux hommes.
+
+ 18 mai 1864.
+
+Le 18, la fête dura pour la ville ; les griots et griotes, cordonniers
+et forgerons réunis en bandes, allaient de case en case demander leur
+fête. Les femmes dansaient dans les cases et emportaient toujours
+quelques cauris.
+
+Ces danses chez quelques-unes avaient un caractère tout spécial que je
+n’avais jamais vu au Sénégal. C’étaient des griotes Soninkés, et pendant
+qu’elles battaient des mains, une esclave de la maison se mettait à
+danser un pas violent. Elle sautait d’un pied sur l’autre,
+alternativement, en avant et en arrière, projetant ses deux bras avec
+violence en sens inverse du mouvement des jambes. Ainsi, quand elle
+faisait un pas en avant, ses deux bras lancés impétueusement en arrière,
+venaient, par une espèce de dislocation, se rejoindre ; et, si elle
+ressautait en arrière, ses mains venaient se frapper devant elle ;
+pendant ce temps, grâce à une souplesse de cou incroyable, la tête se
+balançait avec une force telle que, comme dans les danses des
+Khassonkés, son casque de cheveux allait lui frapper le dos.
+
+Après cette danse, une vieille griote, ayant son enfant attaché dans un
+pagne sur le dos, comme toutes les négresses, dansa un pas, peut-être un
+peu moins violent, mais rendu plus cynique par les gestes dont elle
+l’accompagnait.
+
+Le soir de ce jour on annonçait l’arrivée de l’armée de Nioro si
+impatiemment attendue ; on la disait forte de seize mille hommes, qu’on
+décomposait ainsi : mille Khassonkés, deux mille maures Sidy Mahmoud,
+trois mille Talibés des bords du Sénégal et dix mille Bambaras,
+Djawaras, Peulhs, etc.
+
+Bien que nous fussions assez habitués aux exagérations des noirs, nous
+espérions que nous allions voir une force respectable ; aussi fûmes-nous
+bien détrompés quand le lendemain, Ahmadou étant sorti avec tous ses
+frères, les chefs, les sofas et une partie des Talibés, pour recevoir
+cette armée, qui, comme on le voit, arrivait rapidement, nous vîmes
+arriver non pas seize mille hommes, mais peut-être seize cents, et
+encore dans le nombre y avait-il des sofas de la garnison de Yamina
+qu’on avait rappelés. Cette armée était conduite par un cousin d’Ahmadou
+nommé Seïdou Dalia Touré. J’étais monté sur nos mules pour aller
+assister à la fantasia habituelle et indispensable en pareille
+occasion ; j’y rencontrai Samba N’diaye, qui me dit : « Je viens de voir
+un homme qui a une lettre du gouverneur ; cette lettre a été portée à
+Nioro par des gens des environs de Bakel. L’homme qui la porte va la
+remettre à Ahmadou. »
+
+Cette nouvelle m’étonnait beaucoup ; que signifiait cette lettre du
+gouverneur ? Mon esprit se mit à travailler. Je me persuadai qu’il
+n’avait pas reçu mes lettres de Koundian et, qu’inquiet de mon sort, il
+écrivait à Ahmadou. Je craignais que cela ne compliquât ma situation et
+que surtout, si la lettre était menaçante, cela ne me fit retenir
+indéfiniment.
+
+Cependant il était tard et d’ailleurs cette lettre était pour Ahmadou.
+Il me fallut attendre au milieu de mes inquiétudes, augmentées par le
+tabala de guerre qu’on battait à coups redoublés pour faire sortir
+l’armée, pendant que les griots parcouraient la ville et ses faubourgs,
+en criant d’aller à Koghé.
+
+A quatre heures du matin le tabala cessa ; on disait que les Bambaras
+menaçaient Koghé, mais personne n’y croyait.
+
+ 20 mai 1864.
+
+Avec le jour j’envoyai Samba N’diaye à la recherche du porteur de la
+lettre ; il revint vers dix heures, me disant qu’il l’avait vu, qu’il y
+avait tout un paquet. Alors mes craintes furent calmées, ces lettres
+étaient pour moi sans doute, et j’allais recevoir des nouvelles de ma
+famille. L’impatience me gagna, je ne pouvais plus tenir en repos. On me
+disait qu’Ahmadou était en palabre avec Oulibo et que le courrier ne
+voulait pas remettre les lettres à d’autres qu’à lui. Mais je ne pouvais
+rester ainsi ; nous passions, le docteur et moi, de la plus extrême
+confiance aux plus graves appréhensions ; trois fois, je renvoyai Samba
+N’diaye, et enfin, à cinq heures du soir, vingt quatre heures après
+l’arrivée du courrier il m’amena celui-ci qui me remit une lettre, la
+seule qu’il eût. Elle était du commandant de Bakel, le capitaine Faliu,
+qui m’envoyait une copie d’instructions du gouverneur. Je reproduis ces
+deux documents.
+
+
+LE COMMANDANT DE BAKEL A M. MAGE.
+
+ « Mon cher Mage[165],
+
+
+« J’adresse cette copie d’une lettre du gouverneur, au chef de Koniakary
+pour qu’il vous la fasse parvenir : deux copies de cette lettre ont été,
+par mes soins, envoyées au commandant de Médine, qui vous les adressera
+par deux voies différentes.
+
+« L’original, qui se trouve entre mes mains, vous parviendra par un
+courrier que je vous expédie directement.
+
+« Le gouverneur recommande ces précautions, afin que vous ayez
+connaissance le plus tôt possible de ses vues pour étendre nos relations
+commerciales vers le Niger.
+
+« Bonne santé à vous et à M. Quintin, bonne réussite et prompt retour.
+
+ « Tout à vous,
+
+ « FALIU.
+
+« Notre pauvre docteur Lequerré vient de mourir. »
+
+
+A cette lettre était jointe celle-ci :
+
+
+ « Mon cher capitaine,
+
+
+« Je viens de recevoir votre lettre, datée de Koundian le 6 janvier,
+m’annonçant que le surlendemain vous deviez partir pour Bamakou. J’ai lu
+avec le plus grand intérêt tous les renseignements que vous m’avez
+envoyés jusqu’à présent ; nous les conservons avec soin et ne publions
+de vous que des nouvelles tout à fait sommaires. On s’occupe beaucoup en
+France de votre voyage. J’ai été heureux d’apprendre que vous et M.
+Quintin jouissiez d’une bonne santé. Le succès de votre mission me
+semble comme à vous presque assuré aujourd’hui. Je vous envoie des
+lettres de Mme Mage, qui se porte très-bien.
+
+« L’occupation sérieuse par El Hadj de Koniakary et de Koundian[166] m’a
+donné à réfléchir.
+
+« Nous établir à Bafoulabé, comme si c’était chez nous, n’avancerait
+guère la question commerciale ; cela ne ferait que reculer notre
+frontière de quarante lieues, sans nous ouvrir une voie commerciale vers
+le Niger.
+
+« La rive droite du Bafing étant à El Hadj d’après nos conventions,
+admettons que Bafoulabé est sur son terrain et établissons-nous-y aux
+mêmes conditions qui pourraient être ensuite admises pour nos deux ou
+trois autres établissements et ensuite pour Bamakou.
+
+« Je suppose que tous ces points dépendent du royaume de Ségou ; c’est
+donc au roi du Ségou que nous aurions affaire directement. Tâchez de
+bien disposer pour nous le fils d’El Hadj, qu’on dit capable.
+
+« A quelles conditions se feraient ces établissements, que nous
+appellerions comptoirs français dans l’empire d’El Hadj Omar ? Voilà ce
+que vous aurez à débattre.
+
+« 1o Je suppose qu’on nous délimite un terrain assez vaste pour faire
+une enceinte fermée (sans canons s’il le faut), qui renfermerait le
+personnel du poste, les traitants et leurs magasins, et en outre, en
+dehors de l’enceinte fermée, des jardins ou lougans. A Bafoulabé il nous
+faudrait toute la Pointe, dix hectares au moins, puisque le terrain est
+inoccupé.
+
+2o El-Hadj nous louerait à perpétuité.
+
+3o Le pavillon français flotterait sur nos comptoirs, mais seulement,
+comme signe de nationalité et de protection, comme El Hadj a pu voir
+flotter tous les pavillons européens sur les consulats au Caire et même
+à Djedda.
+
+« 4o Nous payerions un loyer annuel pour le terrain, soit mille francs
+par an et par comptoir.
+
+« 5o Personne n’aurait le droit d’entrer sans notre permission dans nos
+comptoirs.
+
+« 6o Les contestations entre un sujet français des comptoirs et un sujet
+d’El Hadj demeurant au dehors seraient réglées contradictoirement par le
+chef du comptoir et le chef territorial du lieu.
+
+« 7o Les marchandises que nous enverrions à nos comptoirs payeraient, à
+leur entrée dans le comptoir où elles doivent être mises en vente, cinq
+pour cent au percepteur préposé sur place par El Hadj ou par le roi.
+
+« 8o El Hadj percevrait, en outre, s’il le voulait, cinq pour cent de la
+part de ses sujets, ou bien sur les produits qu’ils apporteraient. Cela
+ferait donc en tout la dîme qu’il perçoit, dit-on, aujourd’hui sur les
+caravanes.
+
+« Nous ne pourrions pas supporter seuls le droit de dix pour cent
+d’entrée sur nos marchandises sans savoir même si elles seraient vendues
+ensuite.
+
+« 9o La plus entière sécurité serait assurée à nos caravanes de
+marchandises et de produits.
+
+« Voilà les bases qui me paraissent acceptables.
+
+« Si le pouvoir d’El Hadj était renversé dans le Macina et lui-même tué,
+comme on le croit ici, vous pourriez entamer cependant les mêmes
+négociations avec le roi de Ségou ou autre chef partiel, dans le cas
+d’un démembrement complet.
+
+« Agréez, mon cher capitaine, ainsi que M. Quintin, l’assurance de mes
+sentiments les plus affectueux.
+
+ « _Le gouverneur du Sénégal_,
+
+ « _Signé_ : FAIDHERBE. »
+
+
+Il est facile de se rendre compte des impressions que nous causèrent ces
+deux lettres. Au lieu des lettres que le gouverneur nous annonçait, qui
+nous eussent apporté des nouvelles si impatiemment attendues depuis le
+mois d’octobre, je ne recevais qu’une lettre insignifiante d’un camarade
+qui, n’espérant peut-être pas me la faire parvenir, ne m’écrivait que
+quelques lignes et qui m’annonçait la mort d’un collègue de Quintin,
+d’un de ses amis même.
+
+Ainsi, pendant que nous, exposés à toutes les rigueurs du climat
+africain, manquant de tout, même des choses les plus habituelles à un
+Européen (le pain et le vin), nous nous soutenions en bonne santé ou du
+moins encore robustes, un de nos camarades, entouré de tout le bien-être
+de la vie des postes, d’un confortable relatif, avait succombé à la
+fièvre. N’y avait-il pas là quelque chose d’extraordinaire, de fatal ou
+de providentiel, une protection miraculeuse ou divine qui nous
+accompagnait et n’a cessé à travers toutes nos épreuves de nous soutenir
+et de nous donner la force de les traverser ?
+
+Après le dépit de ne pas recevoir d’autres lettres, tempéré chez moi par
+l’espérance de santé que contenait, relativement à ma femme, la lettre
+du gouverneur, ce furent ces pensées qui nous assaillirent.
+
+Puis après, je me livrai avec soin à l’étude de ces nouvelles
+instructions. Elles facilitaient ma mission, en ce sens qu’elles
+accordaient à El Hadj un terrain (la pointe de Bafoulabé) que nous lui
+avions contesté jusque là, bien qu’il l’occupât, sinon de fait, au moins
+moralement, par suite de la proximité de sa forteresse de Koundian ;
+mais elles me créaient une difficulté dont j’appréciai de suite la
+valeur, en me fixant un tarif de droits d’entrée contraires aux usages
+du pays, qui sont de toucher un dixième, comme droits réguliers, sur
+toute espèce de produits importés par caravane.
+
+Les instructions données à mon départ de Saint-Louis, que j’ai
+rapportées au commencement de cette relation, laissaient un champ plus
+large aux stipulations du traité. Elles s’exprimaient ainsi :
+
+« Si considérables que fussent les droits qu’il (El Hadj) percevrait sur
+son territoire.... »
+
+Et aujourd’hui je me trouvais limité à un droit d’entrée de cinq pour
+cent.
+
+Cela était tout différent, et je ne voyais guère de chance de le faire
+accepter.
+
+[Décoration]
+
+
+[Note 156 : Le calomel, administré à doses convenables, est efficace
+dans la plupart des maladies des pays chauds, notamment dans l’hépatite
+et la dyssenterie, et contre les suites des fièvres bilieuses.]
+
+[Note 157 : Lit fait de bâtons croisés recouverts d’une natte.]
+
+[Note 158 : Fête des moutons. Après le Salam d’usage, on égorge un
+mouton, et quiconque a le moyen en tue un chez lui.]
+
+[Note 159 : Ahmadi Ahmadou, le roi du Macina, tué par El Hadj.]
+
+[Note 160 : Les guides sont presque toujours des Pouhls, qui, en raison
+de leur existence nomade au milieu des troupeaux, connaissent le pays
+mieux que personne.]
+
+[Note 161 : En le calomniant, Tierno-Abdoul voulait sans doute nous
+mettre en défiance et nous empêcher de lui communiquer ses confidences.]
+
+[Note 162 : Neveu d’El Hadj, chef d’armée, disait-on.]
+
+[Note 163 : Cela répondait à une question que je faisais souvent : « El
+Hadj sait-il que nous sommes ici ? »]
+
+[Note 164 : Ces quatre tatas sont situés à quelques mètres les uns des
+autres.]
+
+[Note 165 : J’étais lié depuis plusieurs années avec le capitaine
+Faliu.]
+
+[Note 166 : On ne soupçonnait pas avant mon voyage l’occupation de
+Koundian.]
+
+
+
+
+ CHAPITRE XXII.
+
+Je vais voir Ahmadou. — Notre départ devient de plus en plus
+problématique. — Tentative près d’Ahmadou par l’intermédiaire d’Alpha
+Ahmadou, son cousin. — Insuccès. — Partage des prises de Fogni. — Bases
+du partage. — Nouveaux mensonges de Tierno-Abdoul. — On désarme le pays.
+— Bamabougou est attaqué par l’armée de Mari. — Scène entre Diali
+Mahmady et Alpha Ahmadou. — Les coups de corde de la justice musulmane.
+— L’éducation musulmane chez les nègres.
+
+
+ 20 mai 1864.
+
+Néanmoins, ne prenant ces propositions que pour ce qu’elles devaient
+être et étaient en effet, un désir _dont il fallait se rapprocher le
+plus possible_, je n’hésitai pas à aller voir Ahmadou pour lui faire
+_proprio motu_ les compliments du gouverneur, qui ne gâtaient rien à la
+chose, et lui dire qu’en réponse à mes lettres de Koundian, dans
+lesquelles j’avais fait savoir la bonne réception qui m’y avait été
+faite, le gouverneur améliorait encore les propositions que j’étais
+chargé de lui soumettre ; qu’il me disait de rentrer avant la saison des
+pluies, mais que puisque l’armée de Nioro était arrivée, j’allais sans
+doute partir pour le Macina, et que je demandais à partir le plus tôt
+possible.
+
+J’avais, en effet, toujours considéré l’arrivée de l’armée de Nioro
+comme notre port de salut, relativement à notre départ. Samba N’diaye
+m’avait affirmé de la manière la plus péremptoire que, dès qu’elle
+serait là, nous partirions, et comme j’avais hésité à le croire, il
+m’avait dit qu’il ne pouvait me citer celui de qui il le tenait, mais
+qu’il n’en doutait pas et ne pouvait en douter. La veille encore il me
+l’avait répété à peu près dans ces termes : « Eh bien, tu dois être
+content, voilà l’armée de Nioro, tu vas partir. »
+
+Aussi je disais cela avec confiance, mais je n’obtins pas de réponse, et
+en sortant de l’audience j’appris qu’Ahmadou, en m’entendant lui dire
+que l’on m’avait affirmé que l’armée de Nioro arrivée je partirais,
+avait demandé très-bas à Samba N’diaye : Qui lui a dit cela ? — Moi, dit
+Samba. — Pourquoi te mêles-tu de mes affaires ? avait répondu Ahmadou. —
+Parce que Bo (Oulibo) me l’a dit, avait répondu Samba N’diaye. Et ce
+petit entretien avait échappé pendant que je terminais ce que je lui
+disais. Ensuite Ahmadou avait paru embarrassé, ses réponses avaient été
+pleines de réticences et il m’avait congédié, sous prétexte que l’heure
+du salam était arrivée (le salam du soir se fait entre cinq et six
+heures).
+
+Le soir je reçus la visite du Peuhl qui avait conduit Seïdou et Yssa
+jusqu’à Damfa, où il les avait laissés. En route, ils avaient rencontré
+un parti de Bambaras au nombre de quinze. En voyant les marques du
+passage des chevaux tout le monde avait voulu, disait le guide, se jeter
+dans les broussailles ; mais Yssa s’y était refusé, et, après avoir
+préparé ses cartouches, il s’était assis au pied d’un arbre, en disant :
+« Si vous vous cachez, moi, j’attendrai là. » Alors ils étaient revenus
+et avaient continué leur route sans être inquiétés. Tout le monde
+admirait ; mais ce qui m’importait le plus c’est que mes envoyés étaient
+en route, et je calculais déjà le moment où des nouvelles certaines de
+notre situation viendraient rassurer le gouverneur et nos familles.
+Quant à cette jolie histoire d’Yssa, j’appris plus tard qu’elle n’était
+vraie qu’approximativement et qu’elle avait été embellie, augmentée pour
+me faire plaisir afin d’exciter ma générosité en vantant la bravoure de
+nos hommes, ce qui ne pouvait que m’enorgueillir. Pour un noir, pour un
+de ces individus auxquels certains esprits malades ont voulu retirer la
+qualité d’homme, et qu’on a placé à un niveau inférieur au nôtre dans
+l’échelle des êtres, il faut avouer que ce n’est pas trop mal.
+
+ 21 mai 1864.
+
+Le lendemain, 21 mai, je fis demander à Ahmadou d’aller de nouveau lui
+parler, ainsi que nous en étions convenus la veille avant de rompre le
+palabre. Mais bientôt Samba N’diaye, qui, depuis notre arrivée à Ségou,
+avait toujours été notre intermédiaire pour ces sortes de demandes,
+revint me dire qu’Ahmadou ne voulait pas encore me mettre en route.
+
+Comme on le pense, je n’acceptai pas cette réponse avec plaisir ni avec
+calme, et puisque Samba N’diaye était intermédiaire, je le chargeai, en
+termes très-vifs, de dire à Ahmadou que j’étais loin d’être satisfait de
+ses procédés.
+
+En effet, il nous devenait de plus en plus difficile de voir Ahmadou ;
+nombre de fois j’avais demandé jusqu’à trois et quatre jours de suite à
+le visiter, sans obtenir d’audience. Il refusait pour un motif ou pour
+un autre.
+
+Un jour il palabrait sous les arbres de son père au milieu d’une foule
+telle que je ne pouvais lui parler d’affaires, ou bien il était chez les
+femmes de son père, ou dans ses magasins, etc., etc.
+
+De guerre lasse, fatigué de lutter contre cette force d’inertie qui est
+la grande force des noirs en toute circonstance, j’avais plusieurs fois
+renoncé à ces audiences. Ma fierté d’Européen se révoltait à l’idée de
+faire antichambre à la porte d’un noir et de ne pouvoir obtenir d’être
+admis. Hélas ! par la suite j’ai dû en rabattre et apprendre à mes
+dépens qu’en pays nègres, quand on n’est pas le plus fort il faut être
+humble, et tâcher seulement, ce qui n’est pas facile, de l’être sans
+bassesse.
+
+Samba N’diaye, bien entendu, ne fit pas ma commission. Cela devait être.
+Aussi, un peu plus tard, en y réfléchissant, je fis demander au vieil
+Alpha Ahmadou, notre voisin, de venir me parler en confidence. Il
+n’était pas chez lui ; il se tenait généralement une bonne partie de la
+journée sous un doubalel[167] magnifique, situé près la porte de l’Ouest
+et à l’ombre duquel il dissertait et commentait le Coran en présence de
+vieux talibés et de quelques élèves, parmi lesquels était son fils
+Ousman. Il y avait près de là une mosquée en plein air, c’est-à-dire un
+espace entouré de branchages secs, bien nettoyé, sablé, ayant du côté de
+l’Est une saillie pour le marabout qui fait la prière, et à côté un
+cimetière sans aucune autre indication que le relief des buttes de terre
+qui recouvrent les tombes et quelques épines posées sur les plus
+récentes, pour les garantir des griffes des hyènes et des souillures des
+animaux domestiques.
+
+Peu après que je l’eus fait demander, le vieux marabout arriva avec un
+empressement de bon augure. Il marchait encore d’un pas allègre bien
+qu’âgé de soixante-sept ans à cette époque ; mais par contenance bien
+plus que par nécessité, il s’appuyait sur une grande canne à grosse
+pomme de fer ressemblant beaucoup à une canne de tambour-major, mais
+dont le bout qui touche à terre était garni d’une douille terminée par
+un morceau de fer plat[168]. Un vieux bonnet rouge très-sale couvrait
+son chef religieusement rasé ; le reste de ses vêtements, semblables à
+ceux de la foule (c’est un boubou et un _toubé_[169]), étaient propres
+quoiqu’en mauvais état. Alpha Ahmadou était fils d’une sœur de Seïdou,
+le père d’El Hadj.
+
+Je le fis entrer dans ma case, et là, seul avec le docteur et Samba
+Yoro, je lui expliquai ma position. Je lui dis que son âge et sa parenté
+lui donnaient le droit de parler sévèrement à Ahmadou, qui ne se
+conduisait pas bien à notre égard : que j’étais malade, fatigué, et
+qu’il me fallait une réponse ; que je le priais, lui qui avait vécu
+parmi les blancs, de mener cette affaire à bien.
+
+Le vieux marabout entra avec zèle dans notre cause, promit d’admonester
+Ahmadou, qu’il blâma hautement de sa manière d’agir ; disant de lui-même
+que dès notre arrivée on eût dû envoyer des courriers au Macina demander
+des ordres à El Hadj relativement à nous, et nous renvoyer à Saint-Louis
+ou traiter avec nous.
+
+Puis il me dit, comme Tierno-Abdoul, de me méfier de Samba N’diaye, qui
+avait tout intérêt à nous garder pour vivre sur nos ressources et
+d’ailleurs n’osait pas parler franchement à Ahmadou.
+
+Comme on le voit, le marabout, tout en entrant dans notre parti, nous
+disait qu’on eût dû envoyer des courriers au Macina. Selon lui, qu’il le
+crût ou affectât de le croire, El Hadj était donc là, il était donc
+possible d’y aller. Et le soir, pour fortifier cette opinion, on venait
+d’autre part nous dire que le palabre de la veille entre Ahmadou et
+Oulibo avait pour cause l’arrivée de deux courriers du Macina.
+
+ 22 mai 1864.
+
+Aussi nous espérions toujours. Le 22 mai, le docteur, qui continuait
+d’avoir confiance en Tierno-Abdoul, alla le relancer, et, trouvant chez
+lui Alpha Ahmadou, chercha à leur faire combiner leur influence en notre
+faveur.
+
+Ces deux individus allaient s’entendre comme larrons en foire ou plutôt
+en vrais Toucouleurs ; c’étaient d’ailleurs deux vieux roués qui avaient
+couru un peu le monde, et l’un d’eux au moins, Tierno-Abdoul, avait pris
+part à la tentative de Dilé[170], ce marabout, qui, après avoir tenté de
+jouer, en 1839, le rôle qu’El Hadj joua plus tard avec succès, fut pendu
+dans le Cayor, et avant son supplice, but un verre d’eau-de-vie, comme
+un simple griot.
+
+Abdoul prétendit qu’Ahmadou ne nous voulait que du bien, qu’il
+s’occupait de notre départ, que (_Che Allaho_) nous allions partir
+bientôt, que les nouvelles du Macina étaient des meilleures, que les
+courriers arrivés l’avant-veille devaient repartir le jour même, mais
+qu’avant leur départ, Ahmadou, pour un motif qu’on ignorait, voulait
+rassembler une armée qui serait prête dans deux jours.
+
+En dépit des promesses, des espérances, non-seulement Ahmadou ne
+rassemblait pas d’armée, mais il s’occupait simplement de faire le
+partage des prises de Fogni. Voici sur quelles bases s’opèrent toujours
+ces partages.
+
+L’armée est composée de Talibés, de Sofas et de Toubourous (on nomme
+ainsi les Bambaras, Djwaras, Massassis, Khassonkés, Peuhls et autres qui
+se sont soumis contraints par la force).
+
+Dans chacune de ces compagnies on calcule le nombre d’hommes et de
+chevaux, en comptant un cheval pour deux hommes. De là une première base
+d’appréciation qui fournit un partage en trois parts proportionnelles
+aux nombres ainsi trouvés. Alors sur la part des Talibés, Ahmadou
+prélève un cinquième, sur celle des Toubourous la moitié, et le tout sur
+les Sofas, qui sont ses esclaves personnels.
+
+Quant aux Sofas ou esclaves appartenant aux Talibés, ils comptent parmi
+les Talibés et marchent avec eux en compagnie.
+
+Après ce partage, il y a la répartition entre les divers groupes de
+Talibés dont se compose l’armée, Toro, Irlabés, Gannar, pour le Fouta,
+puis les Soninkés, Khassonkés, Yoloffs ; puis les Maures de Sidy
+Abdallah, l’armée de Nioro, les Fouta Diallonkés de Boubakar Mahmady
+Diam et de Bobo, etc., etc.
+
+On opère de même entre les groupes de Toubourous ci-dessus mentionnés ;
+après quoi dans chaque groupe on fait le partage par case, après avoir
+généralement prélevé sur le tout un cadeau pour le chef du groupe, qui,
+malgré cela, touche sa part proportionnelle aux nombres d’hommes et de
+chevaux sortis de sa case.
+
+[Illustration : Vue de Ségou, prise de la terrasse de la maison de
+Samba-N’diaye.]
+
+Il en résulte que tel chef qui est resté à Ségou, comme Samba N’diaye,
+touche autant de parts individuelles qu’il a envoyé de captifs et de
+chevaux, à raison de deux parts par cheval.
+
+Mais ce partage ne s’opère que sur les captifs ou prises en nature que
+chacun, une fois rentré à Ségou, rapporte à Ahmadou, et on ne se fait
+pas faute de cacher qui un captif, qu’on laisse sur la route dans un
+village, qui de l’ambre, qui des gourous que l’on mange, un fusil que
+l’on vend, etc. Aussi le résultat de ce système est que chacun n’a
+qu’une préoccupation, piller le plus qu’il peut, afin, tout en rendant
+une bonne part au partage général, de pouvoir cacher le plus possible de
+Kouloulous (c’est ainsi qu’on nomme tout ce qui est soustrait au
+partage). Pour remédier à cela, Ahmadou, avant Fogni, avait supplié les
+Talibés de ne pas s’occuper de pillage, mais bien de se battre, leur
+promettant, en cas de victoire, un présent sur la part qui reviendrait
+aux Toubourous.
+
+En conséquence de cette promesse, Ahmadou rassembla les Talibés et leur
+dit qu’il était prêt à la tenir, mais que cela allait mécontenter les
+Toubourous, qui s’étaient bien battus. Les Talibés alors répondirent
+qu’il fallait partager comme d’habitude sans avoir égard à ce qu’on leur
+avait fait espérer. Alors Ahmadou leur fit cadeau de ce qui lui revenait
+personnellement sur les Toubourous, et naturellement ils furent
+enchantés.
+
+On peut juger des prises par ce fait que la compagnie de Samba N’diaye
+(les Sarracolets du Kaméra et du Guoy) reçut quatorze captifs pour
+environ soixante-quinze hommes libres, chefs de case.
+
+Naturellement, Alpha Ahmadou n’avait pu parler à Ahmadou le jour du
+partage ; ce fut du moins ce qu’il me répondit quand il me vit venir le
+soir pour apprendre le résultat qu’il m’avait promis.
+
+Le lendemain ce fut de même. La chaleur était accablante et, bien qu’il
+n’y eût eu qu’un peu de pluies, la crue du fleuve avait commencé. Je la
+faisais observer journellement, mais les premiers mouvements
+ascensionnels sont alternés de baisses.
+
+ 25 mai 1864.
+
+Le 25 mai, Samba N’diaye nous racontait qu’une femme, venue du Macina,
+avait vu El Hadj et annonçait son arrivée prochaine, et que c’était sans
+doute pour cela qu’on ne nous faisait pas partir.
+
+Quant à Alpha Ahmadou, il me dit qu’il fallait que j’écrivisse une
+lettre à Ahmadou ou que j’allasse moi-même le trouver parce que lui ne
+pouvait plus lui parler, et j’appris qu’en effet aux premiers mots qu’il
+avait prononcés de notre affaire, Ahmadou l’avait engagé à ne pas se
+mêler de ce qui ne le regardait pas.
+
+Pour ce qui est de la nouvelle donnée par Samba N’diaye, nous n’y
+croyions pas, mais nous craignions que ce ne fût un nouveau prétexte.
+
+Restait Tierno-Abdoul, et, si j’étais découragé, le docteur avait encore
+foi en lui. Le vieux lui disait bien que la femme du Macina avait menti,
+mais il soutenait qu’on s’occupait de nous, et que dès que le partage de
+Fogni, qui n’était par terminé, serait enfin fini, nous partirions.
+
+Pour moi, je ne croyais pas à Tierno-Abdoul ; j’étais découragé. Je ne
+croyais pas davantage à Samba N’diaye, mais je sentais que je ne pouvais
+plus retourner à Saint-Louis par suite des menaces de l’hivernage qui
+chaque jour s’annonçait par des tornades avortées, des coups de vent, un
+temps lourd et les autres signes connus de l’hivernage du Sénégal.
+
+Quant aux laptots, jusque-là si résignés, ils commençaient à s’aigrir et
+demandaient à partir ; et convaincu que personne ne comprenait ce que
+nous souffrions, j’étais presque content de les trouver dans cette
+disposition, espérant que lorsqu’on verrait que nos noirs même
+souffraient, on apprécierait mieux notre situation.
+
+Alors je m’écriais : « Que je comprends ce que Barth a dû souffrir
+pendant sept mois à Tombouctou !... » Et pourtant, il y trouvait plus de
+ressources que nous n’en avions, mais sous bien des rapports sa position
+était semblable à la nôtre.
+
+Cependant, Abdoul persistait dans ses affirmations.
+
+ 29 mai 1864.
+
+Le 29 mai il disait, en expédiant devant le docteur deux courriers à
+Yamina pour rappeler l’armée qui s’y trouvait, que nous allions partir,
+que la lettre qui l’annonçait à El Hadj partait le jour même ; que,
+comme Sansandig était à craindre, on mettrait avec nous six cents
+chevaux et neuf cents fantassins ; sur ce nombre deux cents chevaux et
+quatre cents hommes reviendraient, une fois ce village passé. D’un autre
+côté, Samba N’diaye rapportait qu’Ahmadou venait de faire rappeler tous
+les hommes de l’armée qui couraient dans le pays pour palabrer. Tant est
+grand le besoin d’espérance, que je me pris à croire à notre départ. En
+présence de ces affirmations si positives, si détaillées, je me laissai
+gagner par la confiance de Quintin. On disait qu’El Hadj s’était
+rapproché et que nous le joindrions avant d’arriver à Hamdallahi.
+
+Et cependant, l’état politique du pays ne s’améliorait pas. Ce même
+jour, on annonçait que Bamabougou était pris ou attaqué par les
+Bambaras, que quatorze Talibés avaient été tués par l’armée de Mari, qui
+traversait le fleuve pour aller à Sansandig, et toute l’armée sortait au
+bruit du tabala, sous le commandement de Tierno Alassane. Le soir tout
+était démenti, mais il était évident qu’il y avait eu quelque chose. Ce
+n’étaient que des désertions de villages entiers qui fuyaient, laissant
+leurs approvisionnements de mil, et allaient grossir les rangs de
+l’armée de Mari ; et, deux jours après, j’apprenais qu’Ahmadou faisait
+enlever les fusils, les arcs, flèches, lances et jusqu’aux sabres et
+grands couteaux des Bambaras soumis, tant on craignait une révolte
+générale.
+
+Au milieu de ces alternatives d’espérance et de crainte, ma santé
+s’altérait de jour en jour ; à pied, j’avais à peine la force d’aller
+jusqu’au marché ; à cheval, la tête me tournait ; et l’hivernage était
+décidément arrivé.
+
+ 1er juin 1864.
+
+Le 1er juin, le fleuve était monté de vingt-deux centimètres et je
+constatais que les fruits du shé commençaient à mûrir. Quoique verts
+encore, ils étaient sucrés et commençaient à arriver au marché, après
+avoir été mûris artificiellement dans la paille.
+
+Le même jour, Abdoul prétendit que notre départ était fixé au 27 de la
+lune, c’est-à-dire au lendemain, que l’armée de Yamina était en route,
+et que dès qu’Ahmadou aurait palabré avec les chefs, le soir il nous
+ferait appeler et nous préviendrait. J’y croyais avec bien de la peine,
+mais Quintin avait une telle confiance qu’elle me gagnait par moments.
+En attendant, le soir une violente tornade venait enfin dissiper nos
+doutes sur le début de l’hivernage. Les laptots ne pouvant plus tenir
+sous leur hangar couvert de paille, ils se réfugièrent, avec les captifs
+de la case, dans les bilours[171], couverts en terre, mais où la pluie
+fouettait par des portes mal bouchées au moyen de nattes ou de peaux de
+bœufs. Des toits, l’eau chargée de limon, descendait par les gouttières
+en grosses colonnes qui eurent bientôt transformé notre petite cour en
+un lac, faute d’écoulement suffisant. De la toiture mal couverte de
+notre case, une eau sale suintait et tombait sur nous goutte à goutte.
+C’était le prélude de ce qu’on a à souffrir pendant cette saison.
+
+Le lendemain, le docteur attendait, plein d’espérance ; mais l’armée de
+Yamina n’arriva pas. Vainement, montés sur le toit de la maison, nous
+interrogions d’un œil inquiet l’horizon à l’ouest, en respirant les
+effluves de l’atmosphère rafraîchie par la pluie torrentielle de la
+veille. Nous ne vîmes rien, si ce n’est sur les nombreux toits de la
+ville, des gens occupés à réparer les dégâts de la pluie. Les
+retardataires qui, avec leur insouciance habituelle, avaient attendu
+jusque-là, se hâtaient d’étendre sur les toits une couche de boue
+mélangée de fumier, afin que ce mastic infect, promptement séché par les
+rayons ardents du soleil, les abritât contre l’humidité.
+
+ 3 juin 1864.
+
+Le 3 au matin, le docteur, un peu désappointé, courait chez le vieux
+Abdoul, qui lui donna une explication toute naturelle. On avait trouvé
+l’armée de Yamina répandue dans la campagne, entre Yamina et Banamba, et
+elle ne pouvait venir que le lendemain.
+
+Le soir, on n’eut pas de nouvelles par lui ; Samba N’diaye nous dit
+qu’Ahmadou demandait une armée, mais que les Talibés ne voulaient pas
+partir sans un cadeau de cauris, parce qu’ils n’avaient rien à laisser à
+manger à leurs femmes et à leurs enfants. Ce n’était pas la première
+fois que j’entendais de pareilles doléances. Généralement on se
+plaignait de l’avarice d’Ahmadou, qu’on rejetait sur le dos de ses
+conseillers ordinaires Bobo, Sidy Abdallah et Oulibo.
+
+Cependant le jour même il avait donné pour l’armée de Nioro deux cent
+mille cauris et dix pierres de sel ou bafals, et de plus à chaque chef
+une femme (esclave destinée à être épouse[172]), et une captive. Mais en
+somme, quand il faut partager dix bafals et deux cent mille cauris entre
+plus de mille personnes, la part n’est pas grosse et on ne vit pas
+longtemps là-dessus.
+
+Le 4, l’armée de Yamina n’arriva pas, et Tierno-Abdoul, sans doute à
+bout de raisons, ne bougeait plus de ses lougans, situés à une lieue et
+demie au Sud-Ouest de Ségou. Le docteur le guettait en vain.
+
+[Illustration : 2e Vue de Ségou du haut de la terrasse de Samba
+N’diaye.]
+
+ 7 juin 1864.
+
+Ce ne fut que le 7 juin, deuxième jour du grand anniversaire musulman,
+qu’il parvint à le joindre. Avec son air tranquille ordinaire et
+toujours souriant, le vieux lui dit qu’Ahmadou était un enfant, qu’il
+disait une chose et l’oubliait après, qu’il ne finissait de rien et
+qu’après avoir remis jusqu’à aujourd’hui, il avait dit ce matin que nous
+serions partis avant Tamkarette (fête musulmane), qui tombe le 15 ; que
+l’armée de Yamina était occupée à ramasser les armes dans les villages,
+mais que sous peu cela serait terminé et que le 10 elle serait ici.
+Comme le docteur lui signalait mon impatience, alléguant que l’époque
+que j’avais fixée au gouverneur comme date de mon retour approchait, et
+que je voulais aller le dire à Ahmadou, Abdoul insista pour qu’on prît
+patience trois jours encore, affirmant que cette fois l’armée était bien
+pour nous et qu’on ne s’occuperait de rien avant notre départ. Il
+ajoutait qu’Ahmadou était si pressé, qu’il lui avait défendu d’aller
+coucher à ses lougans, avant que l’armée ne fût en route.
+
+Les jours suivants nous acquérions la certitude qu’on désarmait le pays,
+et on nous faisait espérer qu’une fois ce désarmement terminé, nous
+pourrions partir.
+
+J’envoyai Samba Yoro chez Ahmadou, mais sans obtenir une réponse
+catégorique, et par-dessus le marché nous étions de plus en plus
+malades. A l’hépatite avaient succédé des clous. Aujourd’hui, je
+souffrais encore de faiblesse et de maux de tête continuels, et le
+docteur avait quelquefois la fièvre.
+
+ 12 juin 1864.
+
+Enfin, le 12 juin on annonçait de nouveau l’arrivée de courriers du
+Macina. Tierno-Abdoul prétendait avoir une lettre de son fils ; la
+veille, Mohammed Bobo avait dit à Samba N’diaye qu’avant huit jours on
+aurait des nouvelles du Macina.
+
+Abdoul soutenait toujours que nous allions partir le 15 ; il affirmait
+avoir vu la lettre d’El Hadj, écrite de Tenenkou (Macina), dans laquelle
+il ordonnait de nous conduire avec une armée.
+
+Mais pour faire diversion, le même soir on attaquait Bamabougou, et le
+bruit courait que l’assaillant était Mari en personne. L’armée sortit en
+toute hâte, et l’après-midi on disait que Mari était pris avec sa femme
+et ses bagages.
+
+Le soir on démentait la prise de Mari, et on allait même jusqu’à avancer
+qu’il n’était pas là. Mais ce qui restait démontré, c’est qu’on avait
+attaqué Bamabougou, et que sans les secours de Ségou qui étaient arrivés
+à temps, ce village eût été pris ; car c’était bien l’armée de Mari qui
+était là tout entière ; elle avait déjà fait des trous dans le tata et
+arrêté les secours venus de Koghé ; Mari, qui réellement se trouvait
+présent, s’en alla en pirogue pendant que ses cavaliers traversaient le
+fleuve.
+
+Outre ces nouvelles, nous avions pour occuper nos loisirs des études de
+mœurs qui ne manquaient pas d’un certain intérêt.
+
+Quelques jours auparavant, Diali Mahmady, ce griot dont j’ai parlé,
+parcourait les rues à la tête d’une bande d’autres griots, allant
+mendier de case en case, sa guitare à la main et accompagné de ses
+femmes frappant des cymbales de fer et chantant. Le vieil Alpha Ahmadou
+se trouva sur son chemin, et Diali l’ayant importuné, soit en mendiant
+soit d’autre façon, ce vieillard lui fit des reproches sur le manque de
+dignité de sa conduite, lui rappelant qu’étant interprète officiel
+d’Ahmadou pour le Bambara, il n’était pas convenable qu’il allât ainsi
+mendier, et promener des femmes par la ville au lieu de les garder à la
+maison, comme doit le faire un bon musulman.
+
+Diali Mahmady, en vrai griot, au lieu d’accepter cette admonestation, se
+remit à railler le vieillard sur son avarice et sur sa manière de vivre,
+et finalement mit les rieurs de son côté, puis, voyant son succès, il
+continua à bafouer le vieil Alpha en public. Celui-ci, furieux, alla
+porter plainte de la façon la plus énergique à Ahmadou, qui, avec ses
+habitudes de justice expéditive, donna l’ordre de saisir Diali Mahmady
+et de lui couper le cou.
+
+Diali Mahmady, qui savait fort bien qu’il était dans son tort, prévenu à
+temps, alla se réfugier chez le vieil Alpha lui-même et implora sa
+grâce. Au fond Alpha n’était pas méchant ; il alla plaider la cause de
+celui qu’il avait attaqué, et Diali Mahmady eut à subir les effets de la
+clémence royale : on lui administra cinquante coups de fouet.
+
+Diali Mahmady était libre, mais il paraît qu’il avait voulu deux fois
+retourner en son pays, malgré El Hadj et Ahmadou, et cette trahison
+l’avait fait passer au rang de captif au point de vue de la justice, vu
+qu’ayant, au jugement d’Ahmadou, mérité la mort, c’était pure clémence
+de ne pas le tuer. Quant aux coups de corde, personne à Ségou ne peut
+s’en racheter comme dans d’autres pays musulmans en payant l’amende :
+les jugements soit d’Ahmadou, soit de Tierno Boubou, kadi de la ville,
+étaient sans appel. C’est ainsi qu’Oulibo s’étant un jour permis chez
+Tierno Boubou une observation sur un jugement que celui-ci venait de
+prononcer, fut, séance tenante, condamné à recevoir cinquante coups,
+qu’il reçut en effet malgré sa qualité de second chef de Ségou et de
+remplaçant d’Ahmadou durant ses absences.
+
+[Illustration : Talibé enfant allant à l’école des marabouts.]
+
+Une autre fois j’appris des princes eux-mêmes, un jour qu’ils étaient
+venus me voir, que comme ils s’étaient disputés et qu’Aguibou avait
+appelé Abdoulaye (Touré) en justice à ce sujet, ce dernier avait été
+condamné à vingt coups de corde, sentence qui fut exécutée sans retard.
+
+Du reste en fait de mœurs ce pays, par suite du mélange des races
+rassemblées sous l’étendard du conquérant, présente toute la variété
+possible et sur le tout se sont incrustés les usages musulmans. C’est
+ainsi que les enfants _fils de chefs_ et autres vont à l’école des
+marabouts et entre leurs leçons vont de porte en porte une calebasse à
+la main mendier quelques grains de mil pour leur marabout dont ils sont
+serviteurs pendant toute leur éducation.
+
+Que peut-on attendre de ces enfants élevés à mendier, habitués à voir la
+cruauté élevée à la hauteur d’une vertu, le fanatisme à l’état de
+sainteté et la femme libre ou non avilie et traitée en esclave ?
+
+Telle est en quelques mots l’éducation musulmane chez les nègres.
+
+[Décoration]
+
+
+[Note 167 : Arbre toujours vert.]
+
+[Note 168 : Telles sont les cannes des marabouts du Macina.]
+
+[Note 169 : _Toubé_, pantalon à la mode arabe ou turque.]
+
+[Note 170 : Voyez la _Notice sur le Oualo_, par M. Azan. (_Revue
+maritime et coloniale_, 1864, février, p. 357.)]
+
+[Note 171 : Sorte de corps de garde à l’entrée des cours.]
+
+[Note 172 : Ce sont en général des femmes ou filles de chefs prises à la
+guerre et qui, échues en part à Ahmadou, sont destinées au diomfoutou
+(harem) pour en faire des présents à l’occasion.]
+
+
+
+
+ CHAPITRE XXIII.
+
+Nouvelle entrevue avec Ahmadou. — Réponses évasives quant à notre
+départ. — Je promets de rester jusqu’aux hautes eaux. — Nouvelles
+diverses et mensonges relatifs à notre départ. — Alassane Ghirladjo. —
+Nouvelles du Macina. — On doit y porter du mil. — Exécutions nombreuses
+à Ségou. — Hivernage. — Les fourmis noires. — Les caravanes de gourous
+circulent en pleine guerre. — Nouvelles qu’elles apportent du Macina. —
+Je tente encore d’acheter des chevaux ou de m’en faire céder par
+Ahmadou. — L’armée se rassemble et traverse le fleuve à Ségou Koro. —
+Nouveau désappointement ; elle n’est pas pour nous conduire. —
+Expédition de Tocoroba. — Échec. — Récit d’un talibé. — Pertes
+nombreuses de l’armée. — Mort d’un de nos voisins. — Un jeune ménage à
+Ségou. — Une pauvre veuve. — Mort de Fahmahra. — Karounka blessé.
+
+
+ 19 juin 1864.
+
+Le 19 juin, après avoir tenté, depuis deux jours, de voir Ahmadou,
+j’appris qu’il était sous les arbres de la maison de son père. Je lui
+fis demander à lui parler, et je me rendis auprès de lui dès que sa
+réponse me parvint. J’avais emporté deux petits bancs pour ne pas
+m’accroupir dans le sable, ce qui est très-fatigant. Après les
+politesses, j’entamai encore une fois la question de notre départ. Il me
+fut impossible d’avoir une réponse sérieuse. Plus de vingt fois je
+revins à la charge pour obtenir une décision, mais toujours, avec une
+adresse incroyable, Ahmadou restait dans des généralités. Je voulais
+qu’il me fixât une limite, après laquelle il me renverrait à Saint-
+Louis. Il s’y refusait. J’en vins alors à lui déclarer que je serais
+forcé de partir quand même. Il me pria encore de rester, me disant que
+des envoyés devaient savoir attendre. A cela je répondis qu’on n’avait
+jamais vu retenir des envoyés malgré eux. Alors son ton devint plus vif,
+plus aigre. Il répondit qu’il ne me gardait pas de force. Voyant que je
+ne gagnais rien et que je ne faisais que l’indisposer, je demandai si
+aux hautes eaux je pourrais partir en pirogue pour Hamdallahi. Mais je
+ne pus rien obtenir de positif. Il me fit force protestations de bon
+vouloir, mais pas d’engagements, et voyant qu’il témoignait depuis
+quelque temps, par de fréquentes distractions, son ennui de ne pouvoir
+terminer ce palabre, je le rompis en lui disant que j’attendrais encore
+les hautes eaux : mais que si, à cette époque, on ne me faisait pas
+partir pour le Macina, je partirais pour Saint-Louis.
+
+Son dernier mot avait été : « Tu partiras peut-être avant cela. » Mais
+j’étais trop habitué à ces paroles vagues pour y voir une espérance. Je
+comptais davantage sur la chance de partir en pirogue aux hautes eaux,
+idée que Samba N’diaye avait toujours approuvée, qu’il avait, disait-il,
+développée à Ahmadou et qui avait été appuyée par quelques Toucouleurs ;
+ces derniers avaient affirmé à Ahmadou que rien en ce moment ne pouvait
+arrêter les blancs dans une pirogue bien armée.
+
+Puis j’avais obtenu un mot d’Ahmadou : c’est qu’on ne me retenait pas de
+force, et j’y voyais la conviction que le jour où je voudrais partir à
+mes risques et périls, on ne m’arrêterait pas. Cette conviction, je ne
+l’ai pas toujours eue par la suite.
+
+Il n’y avait donc qu’à attendre, et tout en enregistrant avec soin
+toutes les nouvelles qui nous parvenaient, je m’occupais de plus en plus
+de prendre des renseignements sur le pays, soin plus difficile que cela
+ne semble. Cependant je glanais de droite et de gauche, ne négligeant
+rien de ce qui paraissait devoir intéresser la colonie du Sénégal ou la
+géographie. Souvent j’enregistrais des erreurs, et lorsqu’il s’agissait
+de géographie, une fois le fait constaté, j’en étais quitte pour
+déchirer et refaire ; mais quant aux nouvelles politiques, je les
+prenais comme elles venaient. Je le répète, elles n’étaient pas faites
+pour moi et tout le monde s’y trompait.
+
+On pourra juger de leur diversité par ce fait. Un Guidimakha, envoyé des
+bords du Sénégal vers Ahmadou ou plutôt vers El Hadj par sa province
+(Guidimakha), logeait dans notre case ; il y logeait avant nous, et
+comme il ne me gênait pas je l’y laissai. C’était un homme doux,
+musulman fervent en apparence, et comme il s’était frotté aux blancs et
+qu’il pouvait aller à la source des nouvelles, j’espérais par lui
+obtenir des renseignements utiles. Le lendemain de ce palabre avec
+Ahmadou, le plus vif que j’eusse eu jusqu’alors, le Guidimakha, dont le
+nom était Ahmadou, m’amena un talibé de grand air, nommé Alassane
+Ghirladjo. Je n’ai jamais vu un personnage aussi mystérieux.
+
+Avant de dire un mot, il faisait fermer les portes, s’assurait que
+personne n’était là pour écouter, et généralement racontait des choses
+peu importantes. Il m’assura que beaucoup de talibés étaient bien
+disposés pour moi, désiraient me voir partir, et qu’Ahmadou eût déjà
+rassemblé une armée si les chefs avaient été d’accord avec lui ; que lui
+savait tout parce qu’il était intime d’Ahmadou qui ne lui cachait rien,
+etc., etc. En réalité, il était bien avec Ahmadou, parce qu’il était
+brave, mais tous les renseignements qu’il me donna furent toujours
+complétement insignifiants.
+
+Le lendemain, 20 juin, Abdoul Ségou disait au docteur qu’on attendait,
+le 22, un courrier d’El Hadj qu’on recevrait en grande pompe ; que le
+dernier arrivé avait dit de préparer du mil pour l’envoyer au Macina où
+on en manquait ; il ajoutait que, dès que le courrier serait arrivé, on
+s’occuperait de rassembler une armée qui nous conduirait en même temps
+que le mil. Ce bruit n’était pas seulement à notre adresse, car, le
+lendemain, de trois côtés différents, entre autres par Alassane
+Ghirladjo, on confirmait la nouvelle de l’arrivée de ce courrier
+officiel.
+
+ 23 juin 1864.
+
+Le 23 juin, ce courrier était, disait-on, arrivé dans la nuit. On
+l’avait reçu sans pompe. On racontait qu’El Hadj s’était battu dans le
+Macina : on attendait un autre courrier dans douze jours (c’était
+l’intervalle ordinaire qu’on mettait entre les arrivées de ces
+courriers), et on rassemblerait alors une armée pour conduire cent
+pirogues de mil. El Hadj n’était plus à Tenenkou, mais un peu plus loin,
+et il avait promis d’envoyer Tidiani avec une armée au-devant du convoi.
+
+Pendant que ces bruits venaient ranimer l’espérance, on continuait à
+désarmer consciencieusement les Bambaras et à raser leurs tatas. Chaque
+jour on apportait des paquets de fusils, de lances, d’arcs, et chaque
+jour, si la population de quelques villages venait se rendre, celles de
+beaucoup d’autres s’enfuyaient, traversaient le Bakhoy et allaient vers
+le Sud chercher un peu de repos. Ceux qui fuyaient étaient poursuivis,
+et, quand on les prenait, ils étaient immédiatement décapités. Un jour
+c’étaient trente-quatre hommes, le lendemain, deux, trois, cinq. Le
+nombre variait, mais presque chaque jour apportait aux hyènes leur
+contingent.
+
+ 25 juin 1864.
+
+Le 25 les choses allaient mieux. Ahmadou demandait une armée,
+distribuait des fusils aux talibés, et Abdoul, que j’allai voir (il
+avait la dyssenterie), m’affirmait qu’El Hadj était à trois jours de
+marche au delà de Sarrau, et qu’en allant vers lui nous rencontrerions
+cinq armées espacées sur cette route.
+
+ Juillet 1864.
+
+Nous étions en plein hivernage, les pluies étaient torrentielles bien
+que peu longues ; la ville, dont les rues par endroits n’ont presque pas
+d’écoulement, était transformée en une série de lacs, et, après chaque
+pluie, nous avions un désagrément inconnu jusqu’alors. De toutes les
+fentes de murailles et du sol sortaient des vols de fourmis noires,
+ailées, dont la piqûre est brûlante. Quelquefois, la nuit, ces fourmis
+m’avaient éveillé en sursaut, mais jamais je ne les avais vues en vol
+aussi considérable. Puis, après une ou deux heures, elles perdaient
+leurs ailes et rentraient dans la fourmilière.
+
+Bien plus innocentes étaient ces énormes fourmis rouges, qui atteignent
+jusqu’à deux centimètres de long, ont de fortes _tentacules_ et venaient
+simplement envahir nos calebasses de miel ou notre sucre lorsque nous en
+avions.
+
+Au milieu de tout cela, le docteur était pris de dyssenterie, et, dès
+qu’il allait mieux, c’était moi qui tombais malade.
+
+Nos animaux mêmes étaient malades, et je perdais peu après un de mes
+ânes.
+
+J’avais obtenu de faire couvrir en terre le hangar des laptots ; ils
+n’étaient pas bien, mais c’était supportable. D’ailleurs, nous espérions
+partir sous peu. En dépit des bruits contradictoires, l’espoir m’avait
+repris. Et cependant on annonçait de bien mauvaises nouvelles. Tous les
+Bambaras du Fadougou, sous la pression des Massassis de Guémené, les
+mêmes qui étaient venus au-devant de moi à Tiéfougoula, s’étaient
+révoltés, et cette route, la seule praticable pour le retour, était
+fermée.
+
+Mais tant que durait l’espoir d’aller au Macina, je m’inquiétais bien
+peu des moyens du retour. Je me disais, plein d’enthousiasme, que si la
+position d’El Hadj était réellement ce que j’espérais, il me serait
+facile de revenir, soit par le Kaarta, soit en descendant le fleuve,
+idée à laquelle, en dépit de mes chétives ressources, je me rattachais
+toujours.
+
+Il n’y avait pas jusqu’à des marchands de gourous, venus de Tengrela à
+Boghé ou Kalaké en caravane, qui n’apportassent des nouvelles de nature
+à affermir mes espérances. Ils disaient que peu de temps auparavant ils
+étaient allés porter des gourous à Hamdallahi, et qu’ils les avaient
+vendus contre des captifs aux talibés qui ne savaient que faire de leurs
+prisonniers, et les leur avaient donnés à vil prix, si bien qu’ils en
+avaient emmené neuf cents dans le Sud.
+
+C’est un fait à noter et qui indique combien l’esprit commercial est
+développé chez les Bambaras, que ces arrivées de caravanes dans un pays
+qui était en proie à une anarchie comme celle qui nous environnait.
+
+Ces caravanes, réunies à Tengrela, venant souvent du Sud, c’est-à-dire
+des montagnes de la chaîne de Kong, et quelquefois des pays inconnus qui
+sont au Sud de ces montagnes, arrivent, après une marche de vingt-cinq à
+trente-trois jours, sur les bords du Niger ; mais avant d’y arriver
+elles passent, au sud du Bakhoy, dans des pays entièrement révoltés, qui
+ne tentent même pas de les arrêter et se contentent de percevoir un
+impôt. Caillé nous a décrit la manière de cheminer de ces caravanes,
+avec lesquelles il a parcouru la grande distance de Tengrela à Djenné ;
+je n’ai rien à ajouter aux détails qu’il donne, sinon qu’ayant interrogé
+ces Diulas au sujet des botoques, j’ai toujours obtenu cette même
+réponse, que les femmes, à Tengrela et dans tout le pays, portaient
+l’anneau dans la cloison nasale comme à Ségou ; mais il m’a été
+impossible de savoir ce que pouvait être le double jeton passé dans la
+lèvre, décrit par Caillé, comme remarqué par lui sur toute la route.
+J’ai bien entendu parler du Miniankala, pays très-sauvage situé au Nord-
+Nord-Est de Tengrela et précisément sur la route de Caillé, où les gens
+se passent, dit-on, à travers les lèvres des morceaux de bois, et
+ensuite s’attachent la bouche par un fil enroulé aux deux extrémités de
+ces morceaux de bois ; mais, vrai ou non, ce détail ne ressemble guère à
+la botoque de Caillé.
+
+ 8 juillet 1864.
+
+Le 8 juillet je reçus la visite de Tierno Alassane, qui venait me
+demander de la poudre et qui, pour l’obtenir, ne se fit pas faute de
+mentir en affirmant que l’armée qu’Ahmadou avait tant de peine à réunir
+était pour nous. Mais, par une prudence et une méfiance bien naturelles
+après tous les contes que l’on m’avait faits jusqu’alors, je lui
+répondis que dès que je serais en route je lui donnerais de la poudre.
+
+J’avais jusque-là fait de nombreuses démarches pour me procurer des
+chevaux ; leur mauvais succès m’avait un peu irrité et je m’en plaignais
+à Samba N’diaye, le priant d’en parler à Ahmadou. Il était, en effet,
+bien important pour nous d’avoir des chevaux, à cause de la complication
+d’événements qui venait nous couper la route du retour. Au fond, quoique
+gardant quelque espérance d’aller au Macina avec l’armée qu’on
+rassemblait à Ségou Coro, je n’avais plus de confiance bien établie, et
+s’il y avait des jours où j’espérais, dans d’autres, voyant les choses
+en noir, je me demandais si, bientôt cernés dans Ségou par les Bambaras
+unis aux Maciniens, nous ne serions pas réduits à fuir après nous être
+ouvert un passage de vive force. Dans ce cas, que faire sans de bons
+chevaux ?
+
+Aujourd’hui, je suis certain qu’on ne voulait pas nous en laisser
+acheter, de peur que nous ne prissions la clef des champs, clef fort
+dangereuse en ce moment-là, et qui ne nous eût pas menés loin sans nous
+mettre aux mains d’un parti de Bambaras, dont le premier acte eût été de
+nous couper la tête. Mais alors j’étais convaincu que pour cet achat il
+ne devait y avoir mauvaise volonté d’aucun côté, et je priai Samba
+N’diaye de demander à Ahmadou de nous faciliter la chose.
+
+Samba fit la commission, mais de telle manière que je semblais demander
+à Ahmadou de me vendre deux chevaux. Or, si Ahmadou ne donne pas souvent
+et s’il achète rarement, il se croirait déshonoré de vendre quoi que ce
+soit. Aussi parut-il vexé de ma demande, et il répondit à Samba : « Je
+ne vends pas de chevaux ; tu n’as qu’à en chercher en ville. »
+
+ 12 juillet 1864.
+
+Enfin le 12 juillet, on comptait cette armée dont on parlait tant. Cette
+opération se fait de la manière suivante : dans chaque compagnie, les
+hommes désignés pour marcher, par leur chef de compagnie, viennent
+déposer leurs fusils en rangs près de la demeure du chef, qui,
+lorsqu’ils sont au complet, va en informer Ahmadou.
+
+Lorsqu’il y a des retardataires, et il y en a toujours, car la plupart
+des Talibés, ne vivant qu’aux dépens des Bambaras, qu’ils vont rançonner
+dans les villages soumis, s’ennuient de voir durer l’opération et
+partent à tour de rôle, on court après eux et, pendant qu’on en cherche
+quelques-uns, dix ou douze autres partent ; il faut de nouveau aller à
+leur poursuite, et ainsi de suite, si bien que cette opération,
+commencée le 12, ne se terminait que le 22 juillet. Encore les choses
+avaient-elles marché vite. Le 23, on envoyait les poudres à Tierno
+Alassane, et le 24, l’armée commençait à traverser le fleuve. Ce fut la
+première fois que j’allai à cheval jusque-là. La campagne était déjà
+très-verte, le mil grandissait.
+
+Pendant qu’Ahmadou s’occupait ainsi de l’armée, beaucoup de nouvelles
+arrivaient. J’avais eu bien du désappointement en voyant sortir l’armée
+sans partir avec elle, et surtout quand j’avais appris qu’elle allait du
+côté de Yamina. Mais Sonkoutou, que j’étais allé voir, m’avait affirmé
+que nous allions partir sous peu en pirogues, ce qui, on le sait, était
+toujours l’idée de Samba N’diaye. Sidy Abdhallah aussi m’avait dit que
+j’allais partir _Dioni-dioni_ (tout de suite).
+
+Quant au vieil Abdoul, il était très-malade et personne ne l’approchait.
+
+Le 19, il arrivait un homme qui allait trouver Samba N’diaye et lui dire
+que deux hommes étaient en route venant de Macina avec une lettre d’El
+Hadj pour nous (nous concernant). Samba N’diaye, tout joyeux, se
+laissait aller à un accès de générosité et lui donnait la moitié du seul
+gourou qu’il possédât et quarante cauris, et venait aussitôt m’apporter
+cette bonne nouvelle, à laquelle, à son grand scandale, je n’ajoutai pas
+foi. Je venais d’être désappointé relativement à l’armée, et j’étais
+encore en défiance.
+
+Et bien m’en prenait ; car, les jours suivants, je pus railler à mon
+tour Samba N’diaye qui était abasourdi de s’être laissé duper. Le 24,
+pendant que l’armée traversait le fleuve en pirogues, à Ségou-Koro, non
+sans faire quelques naufrages et noyer quelques chevaux par suite
+d’excès de chargement, il arriva un Diawandou du Macina qui apportait
+aussi des nouvelles ; il disait que El Hadj s’était retiré dans les
+montagnes qui sont derrière Hamdallahi, à Bandiagara, village d’où
+dorénavant on fera partir toutes les nouvelles le concernant, et qu’il
+avait expédié cinq armées dans le pays ; que Tidiani gardait
+Hamdallahi ; que la population des montagnes lui était entièrement
+soumise.
+
+Dès que l’armée fut en route, il fut impossible de voir Ahmadou qui,
+renfermé chez ses femmes, attendait le résultat. Personne ne savait au
+juste où était allée l’armée. Abdoul avait eu l’audace de nous dire
+qu’elle allait revenir traverser le fleuve pour marcher dans l’Est. Mais
+nous ne pouvions y croire, et nous apprîmes bientôt que l’armée était
+allée du côté de Yamina attaquer un village nommé Tocoroba, dans lequel
+les Bambaras révoltés s’étaient fortifiés et d’où ils pillaient à la
+ronde tous les villages du Fadougou. Elle avait été repoussée et faisait
+des pertes nombreuses. Cette nouvelle parvint le 29, et on renvoya
+aussitôt de la poudre à l’armée, dont les blessés arrivèrent dans les
+premiers jours d’août. On vint de la part d’Ahmadou prier le docteur
+d’aller soigner un chef blessé gravement ; c’était le frère d’un Talibé,
+nommé Tierno-Cirey, lequel avait été tué sur place. Il ne voulut pas
+laisser sonder sa blessure (balle dans le ventre), mais il fit le récit
+suivant, que je reproduis tel qu’il a été interprété : « Je vis que mon
+frère, dont le cheval avait été tué, était tombé près du tata. J’allai
+voir ce qu’il avait. Il avait la jambe cassée. Je lui demandai s’il
+pouvait se sauver. Il dit que non, que son cheval était tué, et qu’il
+resterait là. Alors je brisai son fusil et son sabre et, à ce moment, je
+fus blessé et je tombai. Mon frère me croyait mort et il se disposait à
+casser mon fusil quand je revins à la vie. Il me demanda si je pouvais
+partir. Je lui dis que oui, mais je ne voulais pas le laisser. Il me
+pria de partir, et je m’en allai. Puis je sais que les Bambaras firent
+un trou au tata, près de l’endroit où mon frère était tombé, et le
+tuèrent. »
+
+Cette perte n’était pas la seule. Une de nos voisines, brave femme du
+Fouta, avait perdu son mari. C’était un pauvre ménage qui vivait du
+coton que filait la femme et d’un petit commerce de sel que faisait le
+mari. Ils avaient une petite fille et la femme était grosse ; cet
+événement la laissait dans la plus profonde misère. Aussi son désespoir
+était-il réel, et les pleurs et sanglots qu’on entend toujours en
+pareille occurrence et qui sont souvent plus d’étiquette que sincères,
+surtout à Ségou (où une femme se déconsidérerait si on n’entendait pas
+ses pleurs de tout son quartier trois jours durant), étaient-ils cette
+fois les échos d’une vraie douleur. — Dans cette même cour habitait un
+jeune Toucouleur d’une vingtaine d’années, avec sa femme âgée d’à peu
+près quatorze ans. C’était ce que j’appelais un ménage de moineaux. Pour
+toute fortune, le mari avait ses habits, car son fusil n’était même pas
+à lui. Samba-Djenéba était un pauvre hère, bon garçon au demeurant. Il
+avait épousé une jeune fille qui ne possédait pas plus que lui et à
+laquelle il avait donné comme cadeau de noces un simple pagne. Un bœuf,
+présent d’un des princes, avait été tué en cette occasion, et ils
+étaient venus percher dans une hutte en sécos, où tout le mobilier était
+un tara ou lit de bambous et une ou deux calebasses. On ne faisait pas
+souvent la cuisine dans ce ménage, on ne mangeait même pas tous les
+jours, et souvent cela occasionnait des querelles, il faut croire, car à
+travers les nattes mal jointes de leur nid d’oiseaux, on entendait
+parfois des plaintes et, disons-le à la honte du mari, il les
+accueillait généralement d’une façon fort énergique. Alors, au lieu de
+tendres paroles, c’étaient des pleurs qui nous parvenaient.
+
+De ce côté, la muraille de notre cour n’avait guère qu’un mètre vingt-
+cinq centimètres de hauteur, de telle sorte que nous suivions jour par
+jour les événements de ce ménage. Un jour, à la suite d’une querelle,
+Coumba, la femme, ou plutôt l’enfant, partit. On la ramena et le ménage
+vécut encore quelque temps d’amour et de l’air du temps ; puis elle
+repartit, revint et partit définitivement séparée légalement. Peu après,
+cette jeune veuve, qui n’avait pas quinze ans, se remariait avec un ami
+de son mari, qui était un peu plus à l’aise.
+
+Tels étaient les hôtes de cette pauvre maison. J’ai bien souvent, je
+l’avoue, admiré leur insouciance que j’ai bien souvent enviée.
+
+Néanmoins, les pleurs et les cris ne cessaient pas dans nos environs, ce
+qui témoignait assez des pertes qu’on avait faites à cette expédition.
+Bientôt l’un des captifs arrivés avec Fahmahra de Koundian vint nous
+apprendre que notre infortuné guide avait été tué. Son griot, son ami
+Niama, avait recueilli son cheval et son fusil, ses harnachements, sa
+poire à poudre ; c’était tout ce que nous devions revoir de ce pauvre
+garçon.
+
+Puis j’appris quelques jours après que Karounka, le chef des sofas qu’on
+avait placés à notre porte, lors de notre arrivée, et qui était parti
+pour cette expédition, avait la jambe cassée.
+
+[Décoration]
+
+
+
+
+ CHAPITRE XXIV.
+
+Sidy et sa conduite. — Il refuse le service. — Querelle. — Bataille. —
+Conduite des autres laptots en cette occasion. — Je lui fais donner
+cinquante coups de corde. — Il s’échappe. — Ahmadou me le fait ramener.
+— Palabre du 10 août avec Ahmadou. — Je donne un nouveau délai de vingt-
+cinq jours. — Mari menace Faracco. — Maladresses d’Ahmadou. — Nouvelles
+du Macina. — Palabre du 10 septembre. — Mes relations avec Ahmadou se
+tendent. — Je me prépare à partir. — Inquiétudes et dispositions de mes
+hommes. — Entente parfaite avec le docteur.
+
+
+ Août 1864.
+
+Les fâcheuses conséquences de cette expédition me décidèrent à tenter
+une nouvelle démarche pour rentrer à Saint-Louis, car je commençais à
+croire qu’on ne voulait pas m’envoyer au Macina, et ne soupçonnant pas
+les vraies raisons de ce mauvais vouloir, je crus, ce qu’on disait à
+Ségou, qu’El Hadj craignait la désertion de ses Talibés une fois la
+route ouverte. J’attendis cependant quelques jours, pendant lesquels il
+se passa un événement assez grave. Sidy, le laptot Khassonké, qui était
+chargé de ma cuisine, avait un mauvais caractère. Orgueilleux à l’excès
+et ne sentant pas le frein de la discipline, il s’était avisé depuis
+notre départ de se targuer du titre de prince. Diakhité[173] d’origine,
+il se rengorgeait chaque fois qu’à la mode des noirs on le saluait de
+son nom de famille. Ne s’était-il pas même avisé de se dire parent de
+Sambala de Médina, ce qui, après tout, pouvait être vrai, sans signifier
+grand’chose ? Jusque-là, il n’y avait rien de grave, mais il lui avait
+pris fantaisie, lui que je plaçais au dernier rang dans ma bande, de
+traiter les autres du haut de sa grandeur. Depuis son arrivée à Ségou,
+où il avait trouvé un parent, Sambala Khoy[174], il souffrait des
+infimes fonctions qu’il remplissait. Mais, après tout, ces fonctions,
+Samba Yoro, un capitaine de rivière, les avait remplies avant lui, et je
+faisais la sourde oreille, chargeant Samba Yoro, devenu mon intendant,
+de lui faire faire sa besogne. Ils se prirent de querelle ; ce n’était
+pas la première fois, mais ils se battirent et je fus averti par un
+roulement de coups de la nouvelle phase de leurs relations. Je vins pour
+mettre le holà, et voyant qu’on n’écoutait pas ma parole, j’empoignai
+Sidy d’une main encore vigoureuse et je dis à Samba Yoro de le lâcher.
+Comme Sidy ne se tenait pas tranquille entre mes mains et essayait de
+m’échapper, je lui administrai une vigoureuse correction, et comme je
+suis doué d’une certaine force musculaire, il dut la sentir : ne pouvant
+me résister, il se résigna. Je le lâchai alors, d’autant que les autres
+laptots venaient me le retirer des mains ; mais en ce moment, pris d’une
+fureur subite, il se précipita sur une baïonnette qu’il dégaina et
+allait s’élancer sur moi, quand Boubakary Gnian l’arrêta en lui enlevant
+au vol cette arme. Ce fut heureux pour Sidy, car, ayant vu son
+mouvement, j’avais saisi mon revolver pendu à la muraille, et il allait
+payer cher sa tentative, mais il n’en passa pas moins un vilain quart
+d’heure. Il ne voulut pas se tenir tranquille en dépit de Boubakar, de
+Bakary Guëye et de Déthié, qui le maintenaient et qui étaient plus
+furieux que moi. Alors Bakary lui administra dans un coin la plus solide
+raclée qu’un homme ait jamais reçue et on l’attacha par les pieds et par
+les mains.
+
+Ce n’était pas tout, il fallait un exemple, car Sidy déjà une fois, à
+Makan Diambougou, avait fait une scène de ce genre, quoique moins
+violente, et, après l’avoir chassé, je ne l’avais réadmis au nombre des
+miens qu’après lui avoir fait demander pardon à genoux. Depuis, à propos
+de railleries à Yamina, il s’était battu avec Bara, et en le surprenant,
+j’avais dû le punir. Je me déterminai à le faire frapper régulièrement
+de cinquante coups de corde sur le dos, après quoi je le fis attacher de
+nouveau, et comme tout cela avait causé une émotion dans le quartier,
+surtout parmi les femmes de la case, dont une (la première femme de
+Samba N’diaye) était Khassonké et avait Sidy en grande considération, je
+le fis mettre sous le petit hangar de la cour intérieure où il se
+trouvait isolé.
+
+La nuit, il parvint à s’échapper, se réfugia chez Sonkoutou, qui le
+conduisit chez Ahmadou ; mais ce dernier me le renvoya accompagné de
+deux sofas en me faisant dire par Samba N’diaye que mes affaires avec
+mes hommes ne le regardaient pas et qu’à l’exception de la mort, je
+pouvais leur infliger toute peine que je voudrais. Il me faisait
+toutefois demander grâce pour Sidy, demande que j’accordai, très-content
+que j’étais de la conduite d’Ahmadou dans cette affaire.
+
+Néanmoins je demandai à parler à Ahmadou et il me fit prier d’attendre
+la rentrée de cette malheureuse armée. Elle ne tarda pas à revenir en
+partie ; quelques contingents étaient restés à Yamina avec une partie
+des blessés, et je me décidai à prévenir Ahmadou que je voulais partir
+pour Saint-Louis à la fin de la lune si je n’étais pas en route pour le
+Macina ; nous étions alors aux premiers jours de la lune.
+
+Le 10 août, je parvins, non sans peine, et après avoir stationné
+vainement à sa porte toute la matinée, à le voir dans l’après-midi. Au
+premier mot que Samba N’diaye lui avait dit de notre présence, il avait
+cherché à éviter une entrevue qui devait forcément être orageuse. Il
+avait demandé ce que nous voulions ; Samba avait répondu : Partir d’un
+côté ou de l’autre. Ahmadou avait alors répliqué : « Mais je ne puis
+rien lui dire, je rassemble l’armée, » échappatoire que nous avions
+entendue si souvent, phrase qui semblait donner l’espérance que l’armée
+se rassemblait pour nous, et qui n’avait qu’une signification, qu’un
+but : c’était de me faire attendre.
+
+Le palabre fut long, difficile. Je soutenais que j’étais obligé de
+retourner à Saint-Louis. Il chercha à me retenir. Nous insistâmes avec
+une ténacité égale. Je ne gagnai rien ni lui non plus, mais il se montra
+irrité, et, pour la première fois, chercha à nous inspirer quelques
+craintes sur notre départ et sur sa possibilité.
+
+Mon dernier mot avait été : « Dans vingt-cinq jours je désire partir
+pour Saint-Louis, et, fût-ce à pied, je partirai. »
+
+ 10 août 1864.
+
+C’était le 10 août et les vingt-cinq jours nous menaient au 5 septembre.
+Pendant ce temps, les nouvelles continuaient à arriver. J’étais décidé à
+partir, et je m’inquiétais peu de ces bruits qui, du reste, avaient
+moins le caractère de véracité que ceux du passé. Je cherchais à
+entraîner quelques mécontents qui pussent me servir de guides, car il
+était évident qu’Ahmadou ne m’en fournirait pas plus que de chevaux. Un
+instant, je crus avoir réussi à décider l’envoyé du Guidimakha qui était
+dans notre case ; mais plus nous nous rapprochions de la date fixée,
+plus ses irrésolutions devenaient évidentes, et je vis que je ne
+pourrais compter sur lui.
+
+[Illustration : Ahmadou recevant dans la cour de son palais.]
+
+ Septembre 1864.
+
+Cependant les circonstances s’aggravaient. On disait que l’armée de Mari
+menaçait le village de Faracco, village de sofas de la couronne,
+commandé par un Kountigui nommé Coro, et il était à craindre que ce chef
+ne trahît Ahmadou en faveur de son ancien maître ; aussi Ahmadou
+faisait-il tous ses efforts pour faire sortir l’armée. Il y parvint ;
+mais l’état des choses ne s’améliora pas, et le 6 septembre l’armée
+sortait encore et campait sur la rive droite, pendant que les forces de
+Yamina arrivaient d’un autre côté. Ahmadou avait défendu d’attaquer sans
+son ordre, espérant prendre Mari entre deux feux et l’anéantir ; mais il
+mit tant de temps à ses préparatifs que Mari, sans doute effrayé, ne
+jugea pas à propos d’attendre et, remontant vers le nord, échappa au
+moment où on croyait le tenir. C’était une maladresse bien grande que
+d’agir ainsi envers lui. Si on eût attaqué immédiatement, au lieu de
+rester en présence de l’ennemi, comme on le fit, chaque armée se tenant
+retranchée dans un village, il est probable que Mari, dont les forces
+n’étaient pas grandes à ce moment, eût été battu. Quoi qu’il en soit, il
+disparut, emportant le maïs de Faracco, qui était presque mûr et que ses
+sofas ne voulurent sans doute pas laisser sur pied. Pendant que tout
+ceci se passait, je n’avais pas songé à me mettre en route ; je ne
+voulais pas partir sans voir encore Ahmadou, mais nous étions au 10
+septembre ; j’avais fait demander à Ahmadou de le voir, et en réponse il
+m’avait envoyé une jarre de miel. Alors j’avais envoyé Samba Yoro lui
+dire que je désirais le voir le même jour ou le lendemain, et que, s’il
+le fallait, j’irais lui parler sous les arbres où il passe toutes ses
+journées. Il avait répondu que je pouvais venir, qu’il me dirait
+bonjour, mais que pour parler d’affaires il n’en avait pas le temps, que
+d’ailleurs il savait que c’était pour mon départ. En même temps que je
+recevais cette réponse, il arrivait des nouvelles du Macina par un
+Talibé qui, parti avec El Hadj, revenait à Ségou.
+
+Je ne pus voir moi-même ce Talibé, mais voici le récit officiel de ses
+nouvelles :
+
+« J’ai laissé El Hadj sur les montagnes (derrière Hamdallahi). Tidiani
+venait de rentrer avec l’armée. Balobo est chassé dans le Bourgou.
+Cheick Ahmed Beckay est à Tombouctou. Tout le pays sur la rive droite
+est soumis à El Hadj, et j’y ai passé tranquillement. J’ai remonté le
+Bakhoy en pirogue. Mais là j’ai été attaqué, ma pirogue a été pillée, et
+il m’a fallu redescendre jusqu’au village de Yamina (sur le Bakhoy) pour
+trouver un cheval, avec lequel je suis venu à travers les broussailles
+en trois jours. »
+
+Samba N’diaye, sans doute pour ranimer notre espoir, affirmait que ce
+Talibé se faisait fort de nous conduire au Macina. Mais il ne put le
+décider à venir. Ahmadou lui avait fait de beaux cadeaux, sans doute en
+lui recommandant le silence, et il ne voulait pas se compromettre.
+
+ 10 septembre 1864.
+
+Enfin, le 10, je me décidai à faire une dernière tentative près
+d’Ahmadou, pour obtenir des chevaux, un guide et l’autorisation de
+partir.
+
+D’abord il refusa de me voir, et Samba N’diaye, qui prévoyait un orage,
+alla se réfugier dans la maison d’El Hadj, afin que je ne pusse l’y
+joindre.
+
+Cela, tout en me contrariant, ne m’arrêta pas ; j’allai avec le docteur
+et mes interprètes trouver Ahmadou sous les arbres. Dès le premier mot,
+je lui fis comprendre que je voulais absolument lui parler. Alors il fit
+appeler Samba N’diaye, et, pendant qu’on allait le chercher, il me dit
+que Samba lui avait parlé et qu’il avait répondu que dès qu’il aurait le
+temps il me ferait appeler.
+
+« Oui, repartis-je, mais je ne puis attendre. Je n’ai pas grand’chose à
+te dire que tu n’aies entendu, mais il faut que je te le dise.
+
+— Mais, répliqua Ahmadou, c’est une longue affaire.
+
+— Non, dis-je, le délai que je t’avais fixé est passé. Je ne suis pas
+parti parce que j’ai attendu que ton armée fût rentrée, mais je vais me
+préparer, et dans dix jours je partirai. Je viens te prévenir. Si tu
+veux nous aider, tu le peux. Je n’ai pas de chevaux ni de guide. Je
+voudrais que tu m’en donnasses ; je voudrais surtout que tu te
+décidasses à arranger les affaires pour lesquelles je suis venu. »
+
+Ahmadou se récria et recommença ses théories sur le devoir d’un envoyé,
+qui doit savoir attendre qu’on le renvoie et qu’on arrange ses affaires
+(et le fait est que dans les usages des noirs il en est ainsi).
+
+Je lui dis alors fort sèchement que j’avais assez attendu, que je ne
+pouvais plus rester ainsi sans même savoir pourquoi je restais ; que je
+voulais partir.
+
+J’avais un peu haussé la voix, et en réalité j’étais obligé cette fois
+encore comme cela m’était si souvent arrivé, de faire appel à tout mon
+calme pour ne pas me laisser aller à des explosions de colère provoquées
+par cette force d’inertie contre laquelle je luttais. Ahmadou me dit que
+je ne devais pas me fâcher, qu’on avait vu des envoyés attendre bien
+plus longtemps que je ne l’avais fait.
+
+Ma cause était perdue, mais je ne voulais pas reculer ; je fus de plus
+en plus roide et j’en vins à lui dire (ce qui n’était pas vrai) : « Si
+tu me disais maintenant d’aller à Hamdallahi, je n’irais plus.... »
+
+C’était une maladresse. Ahmadou en tira parti tout de suite.
+
+« Alors, dit-il, tu n’es pas venu pour voir El Hadj, puisque tu ne veux
+plus aller vers lui. »
+
+C’était trop fort. Je lui rappelai que j’attendais depuis sept mois ;
+que j’avais souffert, dans cet espoir, toutes les misères de la vie que
+je menais, vie impossible pour un blanc. « Mais, du reste, dis-je, il
+est inutile de te rappeler cela : tu le sais aussi bien que moi, et je
+n’ai plus qu’une chose à faire, c’est de m’en aller. Tu as encore dix
+jours, si tu veux te bien conduire avec nous ; sinon je partirai à
+pied. »
+
+Il essaya encore de me désarmer, mais j’ajoutai :
+
+« J’ai dit dix jours, je n’ai rien à changer. »
+
+Ce fut mon dernier mot.
+
+Dès que je fus levé, j’acquis par mes deux interprètes la conviction
+qu’un parti hostile poussait Ahmadou à m’empêcher de partir. Et en
+reprenant le palabre dans une conversation avec Boubakary Gnian, je vis
+combien il est difficile de ne pas faire d’erreurs avec de mauvais
+interprètes. C’est ainsi qu’à un moment où Ahmadou disait : « Il faut
+que tu restes, » ou : « Je veux que tu restes, » on me traduisait : « Je
+désirerais que tu restasses » (bien entendu l’interprète tourne ainsi :
+Il désire que tu restes).
+
+Il est vrai que, chez les noirs, désir de prince est une loi que l’on
+transgresse rarement ; mais pour moi ces deux expressions avaient une
+signification bien différente.
+
+Le docteur, qui ne voulait pas croire aux intentions malveillantes,
+demeurait persuadé qu’on nous laisserait partir. Quant à Samba N’diaye,
+il s’abstenait disant : « C’est une affaire entre Ahmadou et toi. »
+
+En somme, j’étais dans une position bien délicate.
+
+Une route difficile, pour ne pas dire impossible, sans guide, sans
+chevaux ; un violent désir de terminer ma mission en rapportant un
+traité au moins d’amitié et de commerce, et l’espoir d’arriver à ce
+résultat : telles étaient mes raisons pour rester.
+
+L’inquiétude sur les événements ultérieurs du pays, la crainte pour ma
+santé et celle de mes compagnons ; un besoin d’échapper à la vie
+mortelle que nous menions depuis près d’un an : voilà quelles étaient
+mes raisons pour partir.
+
+Dix jours nous restaient, et je commençais mes préparatifs. J’avais une
+forte réserve de cauris ; j’avais encore quelques marchandises. Je fis
+sortir mes harnais, j’ordonnai de les mettre en état ; je fis quelques
+provisions de route, et pris, en un mot, toutes les dispositions
+nécessaires au départ. Si on me laissait partir, une fois à Yamina, je
+trouverais certainement un guide en le payant ; mais il fallait partir,
+c’était là le difficile.
+
+Sur ces entrefaites arriva une caravane de deux cents ânes, disait-on,
+mais dans tous les cas fort nombreuse, venant du Diafounou et du
+Diombokho. Les Diulas étaient tous Soninkés. Nous sûmes par eux que la
+route était praticable, quoique difficile, et qu’arrivés à Damfa,
+craignant d’être pillés par les Bambaras, il leur avait fallu demander
+une escorte à Yamina pour parvenir jusque-là sans courir les risques
+d’un pillage.
+
+Les derniers jours se passèrent dans des alternatives de nouvelles qui
+n’étaient ni meilleures ni plus mauvaises. Le chef de la caravane, avec
+lequel j’avais causé longuement, me disait que, sans guide, il était
+impossible de passer entre Yamina et Nioro, parce que beaucoup de
+villages étaient révoltés et qu’il fallait les éviter.
+
+Je sentais qu’au cas où nous partirions, une grande responsabilité
+allait peser sur moi. Si en route nous étions attaqués, que faire avec
+si peu d’hommes ? Abandonner les bagages, nos notes, journaux, cartes,
+perdre le fruit de tout notre travail et sauver nos corps ; revenir
+enfin les mains vides après avoir sacrifié plus d’un an pour ne
+rapporter aucun résultat, soit politique, soit géographique ?
+
+Je méditais à ce sujet de longues heures, et il me semblait, plus j’y
+réfléchissais, que là n’était pas le vrai chemin, le chemin du devoir,
+que je m’efforçais de suivre en faisant sans cesse abnégation de moi-
+même.
+
+Mais, d’un autre côté, faire de nouvelles concessions, attendre encore
+sans promesse de la part d’Ahmadou, et jusqu’à quand ? cela n’était pas
+admissible ; et quelles raisons eussé-je eu à donner pour avoir
+attendu ? Voilà ce que m’objectait Quintin, qui poussait au départ de
+toutes ses forces.
+
+L’exposé que je viens de faire de nos deux manières de voir résume assez
+bien notre situation. Après avoir délibéré avec mon compagnon, je
+persistai dans mes préparatifs ostensibles de départ ; nous étions
+convaincus que cela amènerait une concession pour nous retenir, et,
+comme on va le voir, nous ne nous trompions pas.
+
+Nos laptots, tout en se préparant aussi, étaient partagés d’opinion. Les
+uns obéissaient, mais semblaient désespérés de quitter Ahmadou sans
+qu’il nous y eût autorisés ; ils me faisaient entrevoir les beaux
+cadeaux que nous y perdions tous. Pauvres gens ! la manière dont ils ont
+quitté Ségou a été leur vraie punition, plus forte assurément que la
+plus grande peine que, dans un moment de colère, j’eusse osé leur
+infliger.
+
+Ils se berçaient de l’espoir de partir tous montés à cheval,
+supérieurement vêtus de boubous lomas brodés, avec de beaux turbans[175]
+en Tamba Sembé ; et quant au docteur et à moi !!! C’était une fortune
+que nous devions emporter.
+
+Quelques autres, espérant moins de la générosité d’Ahmadou, étaient
+indifférents. L’un, Boubakary Gnian, ayant un fort abcès, prévoyait des
+souffrances en route.
+
+Enfin, d’autres encore pensaient qu’on ne nous laisserait pas partir.
+Ils s’en allaient quêter à ce sujet des renseignements en ville ; et
+soit que ce fût l’opinion générale, soit qu’on voulût m’intimider, ces
+bruits m’arrivèrent de plus en plus alarmants.
+
+Or, si cela arrivait, que fallait-il faire ? Résister dix contre dix
+mille ? C’était risquer de perdre le bénéfice de tous nos sacrifices,
+d’être peut-être après cela traités en prisonniers au lieu de l’être en
+hôtes comme nous l’avions été jusqu’alors.
+
+Nous en discutâmes donc encore Quintin et moi et, tout en reconnaissant
+la gravité de la situation, notre départ nous parut douteux, et nous
+convînmes d’aller en avant jusqu’au moment où l’ordre d’Ahmadou nous
+viendrait de ne pas sortir de la ville.
+
+[Décoration]
+
+
+[Note 173 : Diakhité, famille de Peuls du Khasso.]
+
+[Note 174 : Sambala Khoy (Sambala Blanc).]
+
+[Note 175 : Il ne faut pas oublier que le noir, quel qu’il soit, allie
+avec une propreté médiocre une grande vanité quant aux vêtements.]
+
+
+
+
+ CHAPITRE XXV.
+
+Samba N’diaye tente d’obtenir pour moi une audience secrète d’Ahmadou ;
+il échoue et s’allie avec Tierno-Abdoul, Oulibo et Mahmadou Dieber pour
+intervenir. — Je pose des conditions pour rester encore et j’obtiens le
+départ d’un courrier avec une lettre d’Ahmadou pour le gouverneur. —
+Départ de Bakary Guëye. — L’armée sort. — Expédition de Gouni contre
+Niansong. — Nouvelle défaite et ses causes. — Ahmadou sévit contre les
+Somonos. — Ce qu’ils sont. — Leur village. — Arrivée de Seïdou. —
+Lettres nombreuses. — Mauvaises nouvelles et souffrances morales. —
+Lettres du gouverneur. — Lettre de M. Perraud.
+
+
+ 13 septembre 1864.
+
+Samba N’diaye lui-même essaya de nous intimider, et, sachant fort bien
+que le docteur ne l’aimait pas, il me prit à part. L’occasion était
+belle ; j’étais seul avec lui. Je fis semblant de croire à ses craintes
+sur notre départ et je lui dis d’un air profondément triste que j’étais
+résolu à mourir plutôt que de rester à Ségou sans savoir jusqu’à quand
+j’y resterais ; que j’étais las et dégoûté de tous les mensonges de la
+ville, aussi bien de ceux qui concernaient les Bambaras que de ceux qui
+venaient du Macina ; que lui-même m’avait trompé en m’affirmant que je
+partirais pour Hamdallahi après l’arrivée de l’armée de Nioro, et que je
+ne resterais que lorsque Ahmadou lui-même, qui, disait on, ne mentait
+jamais, m’aurait donné une assurance au sujet de mon retour à Saint-
+Louis ou de mon départ pour le Macina.
+
+Et pour exciter son zèle je lui fis confidence d’un projet que j’avais
+de remonter le fleuve avec des bateaux à vapeur, des canons et de venir
+donner un coup de main à Ahmadou pour soumettre tout le pays.
+
+ 15 septembre 1864.
+
+Samba N’diaye s’enflamma de nouveau pour notre cause, et alla chez
+Ahmadou pour obtenir une audience où nous ne fussions que nous trois ;
+Ahmadou la promit. Puis, le soir arrive, il fit appeler Samba N’diaye et
+lui dit que, toute réflexion faite, il lui déléguait le soin de causer
+avec moi. Samba N’diaye arriva l’oreille basse et triste. Voyant que ma
+ruse n’avait pas obtenu le résultat que j’en attendais (qui était
+d’avoir un entretien avec Ahmadou sans autre influence que celle de
+Samba N’diaye, que j’eusse gagné, tant par la parole que par un cadeau),
+je lui répondis qu’alors je n’avais plus qu’à partir quoi qu’il pût en
+résulter, car mourir tout d’un coup ou mourir des privations morales et
+physiques que j’endurais, cela se valait, et qu’en somme, j’aimais
+autant qu’Ahmadou me fît arrêter, qu’en ce cas je me sauverais, et
+qu’une fois prisonnier, toute ma responsabilité serait à couvert, car je
+n’aurais plus que le soin de moi-même.
+
+Ce disant, je donnai l’ordre de faire des achats de couscous pour la
+route.
+
+Cette fois Samba N’diaye s’émut ; il ne craignit pas de donner tort à
+Ahmadou, et me dit : « Je ne puis pas laisser les choses ainsi. Je vais
+aller parler à Abdoul Ségou, à Oulibo, à Alpha Ahmadou et à Mahmadou
+Dieber. »
+
+En effet, le lendemain ces personnages arrivaient chez moi avec Samba
+N’diaye ; j’avoue que je ne les attendais pas. D’un commun accord ils
+avaient décidé de ne pas appeler Alpha Ahmadou à cause de l’aigreur de
+son caractère, et parce que Ahmadou n’aimait pas qu’il se mêlât de ses
+affaires[176].
+
+J’ai déjà parlé de ces personnages. Mahmadou Dieber, que je voyais pour
+la première fois, est un homme âgé de cinquante ans passés, borgne ;
+c’est un Peuhl Fouta Diallonké ; son regard est profond, son nez
+légèrement crochu, ce qui, du reste, se voit quelquefois chez les Peuhls
+et dans leurs croisements avec certaines races comme les Massasis.
+
+Je fis étendre deux nattes par terre, et nous entrâmes dans ma case,
+dont je fis défendre la porte.
+
+Samba N’diaye me dit aussitôt qu’il les avait réunis pour se mettre
+comme intermédiaires entre Ahmadou et moi, que je n’avais qu’à leur
+répéter tout ce que j’avais à dire.
+
+Je repris alors l’historique de mes griefs, ne me faisant pas faute de
+traiter tout le monde de menteur. Je dis que j’étais fatigué de toute
+cette comédie et que je voulais partir pour Saint-Louis ; qu’ils
+n’avaient qu’une chose à faire, c’était d’obtenir d’Ahmadou un guide et
+des chevaux pour moi ; que quant à m’arrêter comme quelques personnes le
+lui avaient peut-être conseillé, il en était libre, mais que ce serait
+brouiller à tout jamais ses affaires avec la colonie du Sénégal, et que,
+quant à moi, cela m’était fort égal, car au moins je saurais à quoi m’en
+tenir sur ses intentions.
+
+Je rappelai les propositions que je lui avais envoyé faire par Samba
+N’diaye, de conférer avec moi des affaires qui m’avaient amené,
+propositions auxquelles il avait répondu en disant que le commerce pour
+lui n’était rien. Après cela, dis-je, je n’ai plus rien à faire ici,
+puisque je ne suis venu que pour le commerce.
+
+Tierno-Abdoul prit alors la parole et dit qu’ils étaient venus me
+trouver parce que El Hadj, en partant, les avait laissés, eux, gens âgés
+et d’expérience, pour diriger son fils, et qu’ils ne cesseraient pas de
+travailler pour me mettre d’accord avec celui-ci.
+
+Ils ne pouvaient pas accepter ce que je proposais, car Ahmadou n’y
+consentirait pas, mais ils pouvaient, si je le voulais, aller offrir à
+Ahmadou de faire une lettre pour le gouverneur, que j’en ferais une
+aussi, que les deux courriers partiraient tout de suite, et qu’au
+retour, si le gouverneur me rappelait, on me laisserait partir ; que,
+pour ce qui était des mensonges, il n’en fallait plus parler, que
+c’était fini, et que quant aux paroles d’Ahmadou relatives au commerce,
+il ne pouvait pas les avoir prononcées, ou qu’on m’avait mal rapporté
+ses paroles.
+
+J’avais fort envie d’accepter, car je calculais qu’un courrier pouvait
+aller et revenir en trois mois, et qu’à son retour, nous serions dans la
+meilleure saison pour voyager. Mais après quelques mots échangés avec le
+docteur, je me décidai à persister dans ma première résolution. Il était
+évident qu’on craignait notre départ et qu’on allait faire des
+concessions. — Mahmadou Dieber dit quelques mots pour appuyer l’avis de
+Tierno-Abdoul. — Puis Oulibo parla et s’épuisa en protestations d’amitié
+et de bon vouloir, me comblant d’éloges pour m’attendrir. Mais je fus
+inflexible. Alors, à mon grand étonnement, ils sortirent, et n’allèrent
+même pas chez Ahmadou.
+
+Plus tard, Samba N’diaye vint me demander pourquoi je n’avais pas
+accepté ce qu’on m’avait proposé, en demandant qu’on me fît partir pour
+le Macina ou qu’on me donnât une parole sûre à ce sujet. Je lui dis que
+je n’y avais pas pensé, mais que si Ahmadou s’engageait à me faire
+partir pour le Macina j’attendrais le retour du courrier, que
+j’expédierais tout de suite à Saint-Louis ; que, quant au courrier
+d’Ahmadou, ce serait une occasion de retard ; que d’ailleurs ce courrier
+serait assez mal reçu du gouverneur, qui ne serait pas content de me
+voir retenu.
+
+ 17 septembre 1864.
+
+Il alla rechercher les trois vieux diplomates, et, le 17 septembre, le
+palabre recommença, et nous arrivâmes promptement à poser les conditions
+suivantes :
+
+1o Un courrier (l’un de mes hommes) partira de suite pour Saint-Louis
+avec mes lettres et une d’Ahmadou au gouverneur. On hâtera son voyage
+par tous les moyens possibles, chevaux, guides, etc. On donnera à Nioro
+des ordres pour hâter son retour quand il reviendra ;
+
+2o Le jour de son retour, si je suis encore à Ségou, on me fera partir
+sans retard si le gouverneur me réclame, et on me fournira des chevaux
+et des guides pour le retour à Saint-Louis ;
+
+3o Ahmadou alors arrangera toutes les affaires dont j’ai à lui parler
+pour le commerce ;
+
+4o Ahmadou promet de s’occuper de nous envoyer au Macina, à son père, le
+plus tôt possible, et de nous dire en particulier ce qu’il va faire pour
+cela ;
+
+5o A ces conditions j’attendrai le retour du courrier.
+
+Ces conditions acceptées par nos ambassadeurs, ils allèrent les porter à
+Ahmadou, et tout d’abord je fus inquiet de ne pas les voir revenir ;
+mais je sus bientôt qu’après le salam de deux heures Ahmadou nous ferait
+appeler.
+
+Je n’y allais pas sans une certaine émotion, que l’on comprendra quand
+on saura que nous étions tous deux, Quintin et moi, assez malades et
+assez faibles pour craindre de ne pouvoir résister six mois encore à la
+vie que nous menions.
+
+Chez Ahmadou la convention passa sans plus de difficultés, sauf
+l’article relatif au voyage au Macina, qui fut enveloppé de tant de
+réticences, que je crus de plus en plus qu’Ahmadou ne voulait pas ou ne
+pouvait pas m’y envoyer ; néanmoins, désireux d’éclaircir ce fait, je le
+pressai tellement qu’il remit au lendemain sa réponse à ce sujet. Quant
+au reste, il me répéta lui-même par trois fois le sens de ce qu’il
+promettait, et notamment que le jour où le courrier reviendrait, si le
+gouverneur me rappelait, je partirais le soir si le courrier arrivait le
+matin.
+
+Cette condition à elle seule, mise en regard de la perspective de partir
+sans secours ni protection à travers un pays en proie à une grande
+anarchie, valait bien trois mois d’attente, délai auquel nous avions
+fixé la durée de ce voyage.
+
+Je rentrai donc à la case, et ce fut mon fidèle compagnon du désert,
+Bakary Guëye, que je chargeai d’aller porter ces lettres. Il ne parlait
+que le yoloff, mais je lui adjoignis Sidy comme interprète, en lui
+disant de ne pas le ramener.
+
+J’écrivis longuement au gouverneur ; je lui expliquai en détail la
+situation du pays et l’urgence qu’il y avait à rentrer avant que les
+choses ne s’aggravassent ; je lui demandai de me renvoyer deux laptots
+avec Bakary pour remplacer Sidy dont j’étais mécontent, et Yssa qui
+était parti avec Seïdou.
+
+Je fis le calque de mes travaux géographiques et notamment de ma carte
+d’ensemble. Puis j’écrivis aux commandants de divers postes pour qu’ils
+hâtassent le plus possible le voyage de mes deux hommes.
+
+Après cela, je donnai de longues heures à ma famille et à quelques amis
+qui me suivaient de leurs vœux ; j’émettais l’espoir de rentrer vers le
+mois de mars ou d’avril 1865, espoir que je partageais et qui se fût
+réalisé peut-être, si les circonstances politiques ne s’étaient pas
+modifiées.
+
+Ces lettres furent terminées le 19 septembre, et le même jour j’allai
+chez Ahmadou qui fut plus aimable qu’il ne l’avait été depuis longtemps.
+Il avait préparé sa lettre, tout allait bien ; mais je crus devoir le
+prévenir que j’allais plus que jamais être à sa charge, parce que mes
+ressources étaient presque épuisées, que les marchandises qui me
+restaient ne se vendaient pas (ambre et corail menu, cornaline), et que
+je serais obligé de lui demander des cauris pour attendre le retour de
+mon envoyé. Il répondit que cela n’était pas une difficulté et qu’il
+m’en fournirait tant que j’en demanderais ; et de fait, bien qu’il m’ait
+quelquefois fait attendre, il m’en a toujours donné quand je lui en
+demandai par la suite.
+
+ 20 septembre 1864.
+
+Enfin, le 20 septembre, je fis partir Bakary, après lui avoir fait mes
+recommandations de se hâter. Avec lui partaient Sidy et trois hommes du
+Guidimakha envoyés par Ahmadou. Un ordre d’Ahmadou prescrivait à Tierno
+Alassane, qui se trouvait avec l’armée à Yamina, de les mettre en route,
+c’est-à-dire de les habiller et de leur fournir un cheval et des vivres
+pour le voyage. Cet ordre que j’ignorais fut ponctuellement exécuté,
+mais il causa cinq ou six jours de retard à Yamina, retard que j’appris
+peu après et dont j’allai me plaindre à Ahmadou. Nous avions ainsi
+calculé notre affaire : quinze jours de Yamina à Nioro, sept de Nioro à
+Médine, quinze de Médine à Podor, et trois jours de retard : total
+quarante jours ; cinq jours à Saint-Louis, puis le même temps pour le
+retour que pour aller : en tout quatre-vingt-cinq ou quatre-vingt-dix
+jours, pendant lesquels nous étions sûrs de rester à Ségou-Sikoro ; car
+aller au Macina devenait bien peu probable, après l’embarras qu’Ahmadou
+avait témoigné au sujet de cette demande.
+
+[Illustration : Jeune fille Peulh.]
+
+Pour tuer le temps pendant ces longues journées, je me mis à
+travailler ; j’avais fait jour par jour le lever de ma route en venant,
+mais lorsque ces levers à la boussole ne s’accordaient pas avec mes
+observations, je m’étais contenté de le noter. Je mis tout ce travail au
+net, réduisant mes routes proportionnellement ; puis je refis quelques
+dessins qui n’étaient qu’esquissés. Je fis le portrait de diverses
+personnes, entre autres de deux jeunes filles Peuhls remarquables par
+leurs coiffures, et je me remis de plus belle à questionner sur le
+Macina pour compléter la carte de ce pays dressée par renseignement, et
+la moindre de mes conquêtes géographiques n’a pas été de chercher, au
+milieu de la foule de renseignements contradictoires, le véritable cours
+du Niger entre Ségou et Tombouctou. Je parvins ainsi, quelques
+promenades à cheval aidant, à tuer les heures.
+
+[Illustration : Jeune fille Peulh.]
+
+Ce fut à cette époque que je déterminai par les distances luni-solaires
+la longitude de Ségou, que je trouvai peu différente de celle donnée par
+le lever à la boussole.
+
+ Octobre 1864.
+
+Cependant Ahmadou rassemblait une armée, on ne savait trop pourquoi ;
+aussi, montrait-on généralement peu d’empressement. Dans chaque
+compagnie, c’était à qui ne marcherait pas, et dans celle de Samba
+N’diaye (les Soninkés du Galam[177]), cela occasionnait des disputes,
+qui naturellement avaient lieu dans notre case, puisque c’était en même
+temps celle de Samba. Je n’ai jamais vu dans ma vie des gens se disputer
+avec une telle énergie ; c’était à croire qu’ils allaient s’arracher les
+yeux, mais tout se passait en paroles.
+
+Cela m’était d’autant plus pénible que j’étais malade, et que j’aurais
+eu grand besoin de repos. Bien que le fleuve baissât depuis le 15
+septembre, l’hivernage n’était pas terminé ; les nuits étaient souvent
+accablantes, et le matin, quand on aurait pu goûter un peu de repos, nos
+braillards arrivaient.
+
+ 10 octobre 1864.
+
+Enfin, l’armée partit le 10 octobre, et nous apprîmes qu’elle allait
+dans l’ouest au secours de l’almami de Kénenkou[178], qui était menacé
+par les Bambaras révoltés, réunis à une demi-journée de marche de son
+village, et fortifiés à Gouni sous le commandement de Nionsong, chef des
+anciens captifs de Ségou, qui, lors de la prise de Ségou-Sikoro, avait
+fui, mais ne s’était jamais rendu. Ce Nionsong opérait, du reste, pour
+son compte.
+
+Pendant quatre jours, on n’entendit parler de rien. Comme d’habitude,
+Ahmadou s’était renfermé et attendait le résultat. Enfin, le 16, on
+reçut deux nouvelles contradictoires, ce qui était mauvais signe :
+
+1o Les Bambaras ont pris la fuite ; l’armée a détruit le village ;
+
+2o On a pris la moitié du village, et ensuite on en a été chassé.
+
+Aucune des deux nouvelles n’était vraie. La vérité, c’était que l’armée
+avait refusé d’obéir à Tierno Alassane. Les Talibés, tous cavaliers à
+peu près, avaient refusé de descendre de cheval et d’aller à l’assaut,
+qui n’avait été donné que par les sofas, et au premier coup de fusil,
+les cavaliers ayant pris la fuite, tout le monde les avait imités, trop
+heureux que les Bambaras ne les poursuivissent pas.
+
+Du reste, si les Talibés étaient mécontents et disaient qu’Ahmadou les
+avait fait partir de force et qu’on ne les ferait pas battre de force,
+il y avait deux autres faits encore plus sérieux : l’un, que j’ai
+signalé, était la persistance d’Ahmadou à donner le commandement à
+Tierno Alassane, homme du Toro, peu populaire ; l’autre, le
+mécontentement de voir qu’il n’y avait de cadeaux de la part d’Ahmadou
+que pour Sidy Abdallah, Bobo, et ses intimes qui ne se battaient pas,
+tandis que la partie active de l’armée manquait du nécessaire.
+
+Quant à Ahmadou, il était furieux et avait défendu sa porte aux Talibés.
+
+Pour ce qui est de nous, je souffrais moi d’un atroce mal de dents, et
+le docteur avait la fièvre.
+
+ 20 octobre 1864.
+
+Les choses en étaient là quand je reçus, le 20 octobre, la visite du
+fils du chef de Marconnah, qui, alors enfant, nous avait servi de guide
+jusqu’à Banamba, lors de notre arrivée, et qui aujourd’hui, devenu
+presque un homme, venait de la part de son père voir Ahmadou et lui
+demander des armes et des pierres à fusil pour se défendre, car le pays
+était bien agité. Il avait apporté en présent, à Ahmadou, une belle
+tamba-sembé de la part de son père ; car, même quand on vient demander
+du secours contre l’ennemi commun, il est de règle, en pays nègre, de ne
+se présenter devant le roi qu’un cadeau à la main. J’appris par lui que
+le Bakhounou, dont on parlait un peu, n’était pas encore révolté, sauf
+le village de Bassakha dont le chef Maoundé s’était prononcé
+ouvertement.
+
+Pendant que ces nouvelles, assez inquiétantes au point de vue du retour
+de mon courrier, m’arrivaient, à Ségou même on n’était guère tranquille,
+et Ahmadou, craignant la révolte des Somonos (pêcheurs), venait de leur
+enlever leurs pirogues et leurs fusils ; les privant ainsi des moyens de
+fuir et aussi de leurs principaux moyens d’existence, puisqu’ils ne
+pouvaient plus pêcher que de dessus la terre ferme.
+
+Ces Somonos sont Soninkés d’origine. On prétend que c’étaient dans
+l’origine des pêcheurs qui, tombés comme esclaves entre les mains du roi
+de Ségou, lui proposèrent de faire des pirogues et de pêcher pour lui.
+Ils réussirent très-bien, et le roi enchanté leur donna des captifs pour
+qu’ils leur apprissent ce métier. Puis, par la suite, à chaque
+expédition, il leur donnait une partie des captifs qui lui revenaient
+dans le partage, et les Somonos se répandaient sur le littoral, formant
+dans chaque village une espèce de corporation, vivant à part,
+travaillant, faisant les transports par eau au moyen des pirogues, dont
+ils avaient le monopole et qui leur rapportaient beaucoup de cauris,
+surtout les jours de marché.
+
+Ils devinrent très-riches ; mais aussi quels travailleurs ! Ils ne se
+contentaient pas de la pêche ; leurs femmes vendaient un peu de tout au
+marché. Ils faisaient le commerce du sel, de verroteries, d’étoffes ;
+ils étaient tisserands, teinturiers et tous maçons.
+
+Quant à leurs charges envers leur maître, le roi de Ségou, c’étaient :
+1o un impôt de cauris ; 2o des contingents à fournir à l’armée ; 3o le
+service des pirogues par ordre du roi ; 4o la réparation et la
+construction de toutes les murailles des villes fortifiées ou des palais
+du monarque.
+
+Les Somonos ont encore, dans leurs villages, gardé les mêmes charges,
+mais ils n’ont pas les mêmes ressources. Ils ne reçoivent plus de
+captifs en dépôt après les expéditions, dans lesquelles ils portent la
+poudre et les armes de rechange sur leur tête. Mais en revanche, quand
+un prince a besoin de _manger_ un captif, soit pour en donner la valeur
+en détail, soit pour payer ses dettes à un forgeron ou au cordonnier
+qu’il a fait travailler, il s’en va chez un Somono un peu riche enlever
+le captif qui lui convient, et si l’on ne veut pas le donner ou si le
+maître du captif se plaint, on le bat.
+
+C’était l’habitude du jeune prince Mahmadou Abi d’agir ainsi à Ségou, et
+Ahmadou, pour l’en empêcher, fut obligé de le menacer de le mettre aux
+fers : ni plus ni moins. Il n’avait pas vingt ans !
+
+Les Somonos occupent à Ségou-Sikoro le faubourg à l’Est de la ville,
+faubourg qui s’étend plus sur le fleuve que la ville elle-même, dont la
+façade riveraine n’a pas mille mètres de développement. Irrégulier au
+suprême degré, malpropre par endroits, ce village des Somonos est
+cependant bien plus intéressant que la ville.
+
+Tout le long, sur le bord du fleuve, les cordiers, qui ne sont que les
+Somonos eux-mêmes, après avoir amassé en tas l’herbe qu’ils emploient
+comme textile et qu’ils appellent nda-dou (bissab-bouki des Yoloff), la
+font pourrir dans l’eau, puis la battent et en tirent un chanvre assez
+blanc, qu’ils peignent, qu’ils filent eux-mêmes et tressent en cordes
+qui étonnent par leur régularité, et dont les plus grosses atteignent
+deux centimètres de diamètre. Plus loin, ce sont eux encore qu’on voit
+travailler à l’intérieur d’une pirogue avec leur petite herminette de
+moins d’un pied de manche, au fer épais et large de deux ou trois
+centimètres.
+
+[Illustration : La maison commune des Somonos.]
+
+Dans un autre endroit, vous en trouvez raccommodant des filets ou les
+faisant sécher ; d’autres captifs, hommes ou femmes, arrosent les champs
+de tabac qu’ils plantent au bord du fleuve et qu’ils entremêlent de
+champs de melons[179], de haricots dont les feuilles servent à faire le
+bouillon de ceux qui ne peuvent acheter de viande, pour tremper le
+couscous ou le lack-lallo. Puis, au milieu de tout cela, le bruit des
+métiers de tisserands se fait entendre. Dans un coin, de vieux Somonos
+comptent des cauris sur une peau de bœuf, et des myriades d’enfants,
+entièrement nus, jouent à terre ou dans l’eau. En un mot, partout
+l’activité, le travail, quelquefois l’aisance, au lieu de la paresse et
+de la misère mal déguisée du village des Talibés.
+
+Du reste, les Somonos recueillent le fruit de leur travail ; ils vivent
+bien relativement aux Talibés. L’usage des boucheries au marché démontre
+assez que la viande et le poisson sont pour eux les aliments ordinaires,
+tandis que chez bon nombre de Talibés c’est un extra assez rare.
+
+En outre, ils ne dédaignent pas le confortable. Le docteur a visité
+quelques-unes de leurs maisons, qui ne le cèdent pas à celles des chefs
+les mieux installés à Ségou. En dehors, ils plantent de beaux arbres,
+généralement des fromagers ou des doubalels, pour s’abriter du soleil,
+et leur maison commune, dont j’ai pris le dessin, sorte de hangar qui
+sert à réparer les filets et à faire le partage du poisson, est, par son
+architecture, qui rappelle les palais égyptiens, une des plus curieuses
+de la ville.
+
+ 31 octobre 1864.
+
+Tandis qu’au milieu d’alternatives de santé et de maladie, pris de
+rhumatismes dans les genoux, j’observais, je notais tout ce qui me
+paraissait intéressant, on vint, le 31, me dire que Seïdou, le courrier
+que j’avais expédié à Saint-Louis, était de retour et qu’il venait
+s’établir dans le pays. On comprendra sans peine l’émotion que me
+causait cette nouvelle. Il me semblait impossible que Seïdou fût parti,
+même pour venir s’établir à Ségou, sans en avoir averti le gouverneur,
+sans avoir pris des lettres pour moi.
+
+[Illustration : Vieux bambara somono.]
+
+Néanmoins, comme on m’affirmait qu’il n’avait rien dit pour moi et qu’il
+était allé directement chez Ahmadou, j’envoyai à sa recherche pour le
+prier de passer chez moi le plus vite possible. La seule nouvelle qu’il
+eût donnée, c’est qu’il avait croisé Bakary Guëye à Nioro. C’était déjà
+quelque chose, et, à l’heure qu’il était, mon courrier devait avoir
+dépassé Bakel. Mais qu’on se figure mon impatience, qui, comme bien on
+pense, ne fut guère diminuée quand Samba N’diaye vint m’annoncer qu’il y
+avait un plein toulon de lettres pour moi. Enfin, après une autre demi-
+heure d’attente, Ahmadou, qui était dans la maison de son père, sortit
+et m’envoya Seïdou.
+
+Je le fis entrer et nous commençâmes à dépouiller un volumineux
+courrier. Quelle joie était la nôtre ! et cependant elle ne devait pas
+être longue. Ces lettres, si impatiemment désirées, ne nous apportaient
+que le deuil et la tristesse.
+
+Mon compagnon Quintin n’en avait pas une seule. Celui qui avait été
+chargé de recevoir sa correspondance à Saint-Louis n’avait pas été
+informé du départ du courrier, et moi, quelque répugnance que j’éprouve
+à faire entrer le public dans les souffrances de ma vie privée, il faut
+bien que je le dise pour qu’on puisse apprécier toutes les douleurs qui
+m’ont assailli, moi, j’étais frappé par une nouvelle affreuse. L’enfant
+sur lequel j’avais compté pour apaiser les chagrins de ma femme, cet
+enfant si désiré dont on m’annonçait la naissance avec des élans de joie
+indescriptibles, on m’apprenait aussi sa mort, et au milieu de ses
+angoisses, ma jeune femme ne trouvait qu’un cri : « Reviens, j’ai besoin
+de toi pour me consoler. »
+
+Que le ciel préserve toute créature d’une souffrance pareille à celle
+que j’éprouvai et qu’il me fallut refouler ; car je sentais que je
+devais, au lieu d’attrister encore de mes chagrins mon compagnon privé
+de nouvelles, lui apporter plutôt des consolations. Du moins pour lui on
+pouvait dire (nous le sûmes plus tard), ce que je lui répétais avec
+amertume : « Pas de nouvelles valent mieux que de mauvaises. »
+
+Mais ce n’est pas tout, la mort avait frappé de rudes coups dans ma
+famille, et des parents que j’aimais avaient été moissonnés à la fleur
+de l’âge.
+
+Et parmi mes amis même, j’en avais à regretter ; car un des officiers de
+la garnison du Sénégal, avec qui j’étais le plus lié, le capitaine
+Laurens, du génie, venait de tomber en brave avec quatre autres
+officiers sur le champ de bataille, et sur cent cinquante hommes qui
+l’accompagnaient dans ce triste épisode des guerres du Cayor, c’est à
+peine si vingt-cinq avaient échappé !
+
+Au milieu de toutes ces lettres, de ce courant de nouvelles, de journaux
+dont quelques-uns donnaient des nouvelles plus ou moins exactes de notre
+position, les uns l’exagérant, les autres ne se rendant pas compte de sa
+gravité, par la raison qu’ils ne connaissaient pas le pays ; au milieu,
+dis-je, de ces nouvelles tristes ou gaies, le gouverneur, malade lui-
+même, ne m’avait fait écrire que quelques lignes, et les voici :
+
+
+ « Bakel, 15 août 1864.
+
+ « Mon cher capitaine,
+
+
+« J’ai reçu les lettres que vous m’avez envoyées par le courrier
+Seïdou ; mais depuis son arrivée je n’ai reçu aucune nouvelle de vous,
+soit directes, soit indirectes. Comme, d’un autre côté, je sais que les
+partisans d’El Hadj Omar sont en guerre ouverte avec les Bambaras
+révoltés, je suppose que vous êtes bloqués dans Ségou et que les
+communications sont interrompues avec le haut Sénégal. D’ici à peu de
+jours, le courrier Seïdou partira pour essayer de vous rejoindre, et il
+vous portera, s’il arrive, quelques marchandises peu encombrantes que je
+lui ferai remettre pour vous ; car vous devez commencer à être un peu à
+court d’argent. De plus, j’enverrai un courrier qui portera une lettre
+au chef des Bambaras qui assiégent Ségou, afin qu’il vous facilite le
+moyen de revenir le plus tôt possible à Saint-Louis, si vous tombez
+entre ses mains. J’espère que cela pourra se faire bientôt.
+
+« Recevez, mon cher capitaine, etc.
+
+ « Le gouverneur.
+
+ « _Signé_ : FAIDHERBE. »
+
+
+Et plus bas de sa main :
+
+
+« Je suis bien malade, au moment où je vous signe cette lettre, revenant
+de Médine. Ce courrier vous portera des lettres de France à votre
+adresse.
+
+ « _Signé_ : FAIDHERBE. »
+
+
+En effet, le gouverneur était allé se renseigner à Médine, et à peine
+fut-il revenu à Saint-Louis, que le courrier qui l’avait accompagné dans
+ce voyage fut expédié avec tout ce qu’on trouva à la poste à mon
+adresse, et une somme de cinq cents francs représentée par deux cents
+francs d’argent et une filière d’ambre no 1, de trois cents francs.
+
+Comme on peut le voir, le gouverneur était bien au courant de la
+situation politique de Ségou. Il appréciait l’impossibilité dans
+laquelle nous étions, non-seulement de revenir, mais même de
+correspondre ; heureusement on lui avait exagéré les choses en lui
+laissant supposer que nous étions assiégés dans Ségou, car alors nous
+eussions dû dire adieu à la vie, à moins d’un miracle.
+
+De toutes nos lettres, dont quelques-unes étaient cependant consolantes,
+il y en avait une qui m’alla au cœur. Elle était d’un officier que
+j’avais à peine entrevu à Saint-Louis, mais qui, ayant tenté un voyage
+au désert pour se rendre à Tombouctou, avait pu, dans les quelques jours
+qu’il avait passés en route, apprécier à leur juste valeur les mérites
+et les difficultés des explorations en Afrique. Cette lettre, empreinte
+d’un enthousiasme exagéré pour notre œuvre, me combla de joie. Au moins,
+me dis-je, il y a quelques personnes qui ne me décrieront pas, qui ne me
+jetteront pas la pierre au retour, et cette pensée fut consolante entre
+toutes.
+
+La lettre en question (je me plais à en citer l’auteur, pour le moment
+agréable que je lui ai dû, au milieu de mes peines) était signée
+Perraud[180], lieutenant de spahis, commandant le fort de Médine.
+
+[Décoration]
+
+
+[Note 176 : A cause de sa parenté, qui pouvait, d’après les usages
+peuhls, lui donner le droit de lui parler irrévérencieusement.]
+
+[Note 177 : Pays compris, sur les bords du Sénégal, de Matam à Médine.]
+
+[Note 178 : Grand village de Soninkés musulmans, sous le commandement
+d’un almami, chef cumulant le pouvoir civil et le pouvoir religieux.]
+
+[Note 179 : Ou plutôt de pastèques, bien que le melon existe aussi dans
+le pays, en petite quantité il est vrai.]
+
+[Note 180 : Quelques mois plus tard, M. Perraud venait à notre recherche
+et s’avançait, le premier Européen, jusqu’à Nioro, sillonnant un pays
+vierge d’explorations.]
+
+
+
+
+ CHAPITRE XXVI.
+
+Je fais un cadeau à Ahmadou. — Les repas et la cuisine d’Ahmadou. — Le
+miel et la manière de le récolter. — Promenades aux environs de Ségou. —
+Arrivée d’Amadi Boubakar, de Tambo et de Massiré. — Samba N’diaye me
+fait une avanie. — J’obtiens gain de cause auprès d’Ahmadou. — Visite à
+Tierno-Abdoul à Diofina. — Histoire de Ségou. — Conversation avec Tambo.
+— Température du mois de décembre à Ségou. — Ahmadou distribue des
+fusils. — Bruits divers. — Scènes de mœurs. — Le Diomfoutou d’El Hadj. —
+Je demande en vain à envoyer Seïdou au-devant de Bakary Guëye.
+
+
+ Novembre 1864.
+
+En m’envoyant cinq cents francs, le gouverneur avait bien jugé de ma
+position et de mes ressources, et les deux marchandises (argent et ambre
+no 1) étaient peut-être celles dont l’écoulement était le plus facile.
+Seulement, comme quelques jours auparavant j’avais reçu d’Ahmadou
+quatre-vingt mille cauris (cent mille du pays), qui devaient amplement
+me suffire jusqu’en janvier, où j’attendais le retour de Bakary, je me
+décidai à ne conserver que l’argent pour un cas imprévu, et à donner la
+filière d’ambre à Ahmadou. Ce n’était qu’un faible dédommagement des
+dépenses qu’il faisait pour nous ; mais en raison de la grande valeur du
+gros ambre et de la beauté de celui qu’on m’avait envoyé, ce cadeau
+prenait une proportion dont l’effet devait m’être utile plus tard.
+
+Ce ne fut que le 4 novembre, lorsque j’eus lu tout ce qui m’était
+arrivé, jusqu’aux almanachs comiques qu’un de nos camarades[181] m’avait
+envoyés, que je vis Ahmadou. Vers huit heures et demie, j’allai à sa
+porte et Samba N’diaye entra pour lui faire savoir que nous étions là.
+Il était sorti ; ce qui veut dire qu’il n’était plus chez ses femmes ;
+mais dans la cour où il se trouvait, il n’y a qu’un petit nombre de
+personnes qui aient leurs entrées, et je dus attendre un peu. Samba
+N’diaye, du reste, revint tout de suite me dire que, comme c’était
+vendredi (le dimanche des musulmans, jour de grand salam à la mosquée),
+Ahmadou se faisait raser la tête et la barbe, et qu’il me priait
+d’attendre parce qu’il allait déjeuner.
+
+Le déjeuner d’Ahmadou nécessiterait à peine un plus grand couvert que
+celui de ses moindres sujets, n’était le nombre d’individus qui y
+prennent part. En effet, les chefs Fouta Djallonkés, Bobo, Boubakar
+Mahmady Diam et son frère Billo, chefs du Tabala, Sonkoutou le griot
+intime, Sidy Abdallah, Ngour le forgeron d’Ahmadou, son cordonnier, et
+quelquefois un de ses chefs de captifs, tous les princes de sa famille
+en outre y avaient encore à cette époque table ouverte[182]. Sadhio,
+esclave d’Ahmadou qui l’accompagne depuis son enfance, était l’intendant
+en chef de ces repas, qui se composent d’un certain nombre de calebasses
+de couscous, de riz cuit avec de la volaille, de lack-lallo, de mafé et
+à peu près de toutes les variantes de ces nourritures dont le riz, le
+mil et maïs sont l’unique base, et qui sont la nourriture de tous les
+nègres à quelque rang qu’ils appartiennent.
+
+Du reste, à en juger par deux plats d’une sorte de poule au riz que
+Sadhio m’avait envoyés à mon arrivée à Ségou, la cuisine n’était pas
+désagréable. Lorsque Ahmadou est prêt, Sadhio fait envoyer par les
+_gadas_ (femmes esclaves de la _maison_) les calebasses en nombre
+proportionnel aux convives qui sont là. On se range à l’entour, après
+s’être lavé les mains, et on mange à même avec les mains. Après quoi, on
+se lave de nouveau les mains, la bouche, et bien que ces plats soient
+gras, on ne se lave qu’à l’eau claire et on s’essuie en se frottant les
+mains, soit sur la tête, soit sur ses vêtements, soit même pas du tout,
+ce qui est le cas le plus général.
+
+Quand Ahmadou eut déjeuné, il nous reçut, et, avec une grâce parfaite,
+me demanda si j’avais des nouvelles de ma famille et du gouverneur.
+Après cette conversation, qui dura assez longtemps, je lui dis que le
+gouverneur m’engageait à rentrer. Aussitôt sa figure devint inquiète et
+il me répondit : « Mais nous sommes convenus d’attendre Bakary. » Je vis
+qu’il serait inutile d’entamer cette question, puisque le gouverneur
+n’avait pas songé à écrire en arabe à Ahmadou, pour le prier de hâter
+mon retour, et je me décidai à attendre.
+
+Je lui fis présent de la filière d’ambre, ce qui fut l’occasion de
+nombreuses questions sur l’origine de l’ambre, sur le pays d’où il
+venait, puis sur sa valeur, et de là sur le commerce en général, puis
+sur tous les pays, et enfin sur la forme de la terre ; et quand
+j’affirmai qu’elle était ronde, tout le monde témoigna une notable
+incrédulité, sauf Bobo qui dit « _Gonga_ » (c’est vrai), et Ahmadou, qui
+généralement s’efforçait de ne rien laisser voir sur sa figure.
+
+En somme, je fus très-content de cette entrevue. Ahmadou, en exécution
+d’une promesse faite au moment du départ de Bakary, avait donné l’ordre
+de m’envoyer des chevaux pour me promener aux alentours de Ségou. De
+plus, chose remarquable, il ne leva pas l’audience sans nous faire
+donner un pain de sucre qu’il avait envoyé chercher dans les magasins
+d’El Hadj.
+
+Depuis longtemps nous en étions privés, Ahmadou nous ayant dit qu’il
+n’en avait plus à lui, et nous étions réduits au miel, qui en ce moment
+était fort mauvais.
+
+Les Bambaras, qui ont la spécialité de récolter le miel, établissent de
+nombreuses ruches dans les arbres, aux abords des villages, et chaque
+mois, au moment de la pleine lune, ils vont retirer une partie du miel
+pendant la nuit et aux flambeaux. Les abeilles effarées quittent leur
+ruche, dont on enlève le couvercle au milieu du bourdonnement et non
+sans piqûres, puis on la referme et l’essaim y rentre petit à petit.
+
+Ces ruches sont des paniers en paille tressée, ouverts par un bout et
+pointus par l’autre ; l’extrémité ouverte est bouchée avec un couvercle
+en calebasse, que l’on fixe au moyen de terre glaise, après avoir
+pratiqué un trou au milieu.
+
+Quant au miel, tantôt blanc, tantôt rouge et quelquefois noir, il est de
+temps en temps très-bon mais souvent aussi détestable.
+
+A la suite de cette entrevue avec Ahmadou, je restai quelque temps sans
+le voir. Je lisais et relisais les journaux d’Europe qui m’étaient
+parvenus ; lettres, revues, journaux, je les sus bientôt par cœur, et ce
+fut alors que, voyant combien la lecture était un baume efficace à mes
+souffrances, je me mis à étudier les trois seuls livres que possédait le
+docteur : une géologie, une botanique et un formulaire de médecine.
+
+Ces lectures devenaient l’objet de conversations instructives entre mon
+compagnon et moi, et j’appris ainsi bien des choses que jamais je
+n’avais eu le temps ni l’idée d’étudier.
+
+Nous faisions aussi de nombreuses promenades dans la campagne. Nous
+partions le matin de bonne heure. Un de nos hommes emportait de quoi
+déjeuner et nous ne rentrions que le soir.
+
+La campagne était magnifique. Le mil était mûr ; on le récoltait dans
+les champs et on le mettait en grands tas sur des places nettoyées à
+l’avance, bien unies, où on devait battre celui qui était destiné à
+rentrer à la ville. Les fruits des karités mûrs couvraient encore les
+arbres, qui abondent dans la plaine et s’élèvent çà et là dans les
+lougans.
+
+A peu de distance de la ville, le terrain, d’abord plat et uni comme au
+cordeau, s’accidente légèrement. La ligne bleuâtre des collines qu’on
+apercevait de Ségou n’est plus qu’un horizon peu étendu et bientôt on se
+trouve au milieu de collines dont la plus élevée n’atteint guère plus de
+20 mètres d’élévation au-dessus de la plaine. Encore quelques lieues et
+on ne voit plus rien devant soi qui annonce des montagnes vers le Sud,
+et si l’on continuait à marcher dans cette direction, on ne tarderait
+pas à voir le Bakhoy.
+
+Malheureusement le pays n’était guère tranquille. Ahmadou qui ne voulait
+pas, par prudence, disait-il, et de crainte qu’il ne nous arrivât du
+mal, nous laisser aller au Macina, ne se souciait pas que je
+m’éloignasse de Ségou-Sikoro, et toutes mes demandes pour aller jusqu’au
+Bakhoy ou même jusqu’à Dougassou, le village de Talibés le plus au Sud,
+échouèrent. Je ne dépassai pas Dougadougou[183], et c’est à l’obligeance
+de Samba N’diaye que je dus de m’avancer aussi loin un jour que nous
+étions allés passer l’après-midi dans ses lougans à Bandiougoubougou.
+
+ 17 novembre 1864.
+
+Sur ces entrefaites arriva, le 17 novembre, une caravane de gens de
+Kouniakary qui venaient apporter à Ahmadou de la poudre et des fusils ;
+quelques Diulas étaient dans le nombre, mais les chefs de cette bande
+étaient un Toucouleur, nommé Amadi Boubakar, et Tambo, Bakiri de Lanel.
+
+Cet Amadi Boubakar, de la famille des Li, était apparenté à tout ce
+qu’il y a de distingué parmi les Toucouleurs résidant à Ségou ; c’était
+un Torodo.
+
+Quant à Tambo, il parlait le français. Dans sa jeunesse, il avait habité
+Saint-Louis et les comptoirs du fleuve où il avait fait la traite ; il
+avait même tenu, pour le compte d’un traitant de Bakel, un comptoir de
+traite à Lanel. C’était un très-brave garçon, aimant beaucoup les
+blancs ; il nous témoigna une grande amitié et par la suite il nous
+rendit des services dans les expéditions où nous nous trouvâmes de
+compagnie.
+
+Massiré, l’un de ses hommes, Sarracolet qui avait servi comme laptot sur
+la flottille du Sénégal, s’attacha tout de suite à nous et nous fut
+utile en ce sens que je le chargeai souvent d’aller me vendre
+différentes marchandises, dont, avec la facilité qu’il avait de se
+promener dans le pays, il se défaisait plus avantageusement que moi.
+
+Massiré avait, du reste, servi sous mes ordres quelques jours, lorsque,
+en 1861, je fus appelé à commander l’aviso à vapeur _le Griffon_ ; il
+s’y trouvait embarqué, mais, effrayé de quelques sévérités auxquelles je
+fus obligé d’avoir recours pour remettre ce navire sur un pied plus
+militaire que celui où je l’avais trouvé, il avait demandé son
+débarquement, et depuis cette époque il s’était fait Diula.
+
+Tambo, qui avait laissé sa maison (femmes, serviteurs, chevaux, captifs
+et fortune) à Tiguine, près de Kouniakary, était aussi pressé que nous
+de rentrer dans ses foyers et nous avions en lui un bon informateur ; il
+nous rapportait fidèlement les nouvelles qui circulaient. Bien que
+dévoué à Ahmadou et très-attaché à sa religion, Tambo eût été incapable
+de nous tromper par des mensonges, et de plus nous avions l’avantage de
+pouvoir converser avec lui.
+
+Il jouissait, du reste, de beaucoup de considération auprès des chefs de
+Ségou, et sa bravoure comme soldat lui donnait son franc parler, même,
+dans une certaine mesure, vis-à-vis d’Ahmadou, qui a besoin de ménager
+de tels auxiliaires.
+
+Bien entendu, Tambo croyait aux nouvelles de Macina comme tout le monde,
+et comme moi-même j’y crus longtemps encore.
+
+ 18 novembre 1864.
+
+Ce fut à cette époque (18 novembre) que devint enfin certaine pour nous
+la nouvelle de la mort des principaux chefs qu’El Hadj avait emmenés au
+Macina, et entre autres de ses deux meilleurs chefs, Alpha Oumar Boïla,
+auquel il avait dû, comme je l’ai dit, non-seulement des victoires, mais
+souvent la soumission des Toucouleurs mécontents, et Alpha Ousman, qui
+avait conquis la plupart des pays malinkés à l’époque où El Hadj était
+dans le Fouta ou dans le Kaarta. En apportant cette nouvelle, un
+Khassonké, qui disait venir de l’armée de Tidiani (qu’il avait laissé à
+Poremane avec vingt-cinq mille Pouls du Macina), ajoutait que mille à
+quinze cents hommes de l’armée du Macina étaient en train de ravager le
+pays entre Sarrau et Djenné. Le lendemain, un autre homme annonçait que
+Sidy Ahmed Beckay s’était soumis à El Hadj, et que son fils Sidy faisait
+la guerre à Balobo pour le compte d’El Hadj.
+
+[Illustration : Femmes pilant le mil.]
+
+Tout en recevant ces nouvelles, Ahmadou ne réussissait pas à faire
+sortir l’armée ; le tabala battait toute la nuit, quelques cavaliers
+partaient le matin et rentraient le soir. Personne ne croyait aux
+prétendus mouvements de Mari.
+
+Ce fut à ce moment que je reçus la seule avanie que j’aie eu à souffrir
+pendant mon voyage : aventure incompréhensible, mais dans laquelle il me
+fallut déployer une certaine énergie sous peine de voir mon caractère
+officiel ruiné dans l’esprit de tous.
+
+Le 23 novembre, je fis demander à Ahmadou un guide pour aller à
+Dougassou. Il ne répondit pas, ce qui signifiait pour nous qui étions au
+courant de ses usages : « Je ne me soucie pas que tu y ailles. »
+
+Du reste, c’était logique et je m’y attendais. Du moment qu’il ne
+voulait pas m’envoyer au Macina pour ne pas m’exposer, il ne pouvait
+m’autoriser à m’éloigner de Ségou jusqu’à Dougassou, théâtre ordinaire
+des razzias des Bambaras du Baninko, où j’eusse pu me trouver tout aussi
+exposé qu’en plein Macina. Aussi n’insistai-je pas pour aller à
+Dougassou, mais seulement pour aller me promener à cheval n’importe où,
+soit à Velengana, soit ailleurs, Samba N’diaye m’ayant répondu que si je
+voulais aller à Velengana, Ahmadou consentirait. Le 26 novembre arriva.
+Le soir, convaincu que Samba mettait de la mauvaise volonté à demander
+les chevaux, je lui dis que je me décidais à faire l’excursion, monté
+sur les mules. Mais alors, à mon grand étonnement, il me déclara
+qu’Ahmadou ne voulait pas que je sortisse du tata, qui, disait-il, était
+bien assez grand pour me promener.
+
+J’entrai en colère et le reçus fort mal, lui déclarant que je ne me
+laisserais pas traiter ainsi, que je prétendais être libre de mes
+mouvements, et, après une courte scène, je me retirai.
+
+ 27 novembre 1864.
+
+Le lendemain dimanche, 27 novembre, je fis seller les mules au jour et
+me disposai à sortir comme je le faisais habituellement. Pendant que je
+me préparais, j’entendis Samba N’diaye qui parlait en yoloff à mes
+laptots et les engageait à ne pas me laisser sortir. Je parus alors et
+lui dis qu’il était inutile qu’il se mêlât de cette affaire et que
+j’allais à Siracoro. Il me pria d’attendre qu’il eût été prévenir
+Ahmadou, mais cela sur un ton qui ressemblait à un ordre. J’étais peu
+disposé à l’écouter.
+
+« Va prévenir Ahmadou, si tu veux, lui dis-je, moi je pars me
+promener. » J’enfourchai ma mule, le docteur la sienne et nous nous
+dirigeâmes vers la porte du village la plus rapprochée. Au moment où j’y
+arrivais, je trouvai, sur la petite place, Samba N’diaye qui m’y avait
+précédé au lieu d’aller chez Ahmadou, et qui saisit ma bride pour
+m’arrêter en me disant : « Où vas-tu donc ? Allons, retourne ! » Cette
+fois, je ne fus plus maître de ma colère : « Lâche ma bride, lui dis-je
+énergiquement. Lâche, lâche donc ! » et voyant qu’il tenait bon : « Tant
+pis pour toi, » m’écriai-je, et je piquai des deux éperons la mule.
+C’était une vigoureuse bête ; peu habituée à sentir l’éperon, elle se
+précipita en avant assez fortement pour que Samba N’diaye fût obligé de
+la lâcher, et faisant volte-face, elle se mit à distribuer une série de
+ruades qui eurent bientôt fait dégager la place aux curieux qui
+s’assemblaient malgré l’heure matinale.
+
+Je m’élançai alors vers la porte ; mais Samba N’diaye avait crié au
+porte-clefs et gardien de la fermer, et, si je franchis la première, je
+me heurtai à la deuxième que je trouvai close.
+
+De plus, on envoyait l’ordre de fermer toutes les portes. J’étais donc
+prisonnier dans la ville et il ne me restait plus qu’à savoir si c’était
+par ordre d’Ahmadou. A l’air de Samba N’diaye j’en doutais ; il me
+semblait embarrassé. L’acte assez grave qu’il venait de se permettre
+paraissait avoir été accompli dans un moment de rage, plutôt qu’en
+exécution d’un ordre.
+
+Cela me rendit tout mon sang-froid. Après tout, il fallait savoir à quoi
+s’en tenir. Je descendis de ma monture et je me dirigeai sans retard
+vers la maison d’Ahmadou. Il n’était pas sept heures, et de plus il
+faisait bien froid[184] ; sur la route je ne rencontrai presque
+personne. Je savais que je ne verrais pas Ahmadou, mais ma présence à sa
+porte à une telle heure et en costume de promenade, c’est-à-dire botté
+et éperonné, devait attirer l’attention et me faciliter le moyen de le
+voir.
+
+En effet, j’arpentais sa cour depuis cinq à six minutes, quand son frère
+Aguibou sortit de la maison où il habitait et tout surpris de me voir,
+vint à moi.
+
+Je le suppliai de dire à son frère que je désirais le voir sans retard
+pour une affaire de la plus haute importance. J’étais ému, très-ému
+même, une certaine altération pouvait se remarquer sur mes traits.
+Aguibou, qui déjà la veille avait sans doute entendu parler de cette
+affaire, me demanda s’il s’agissait des chevaux. « Oui, lui dis-je, mais
+il y a autre chose. Dis à Ahmadou que je tiens à le voir le plus tôt
+possible, que je ne puis rester aujourd’hui sans le voir. »
+
+Aguibou entra tout de suite chez son frère, car seul des princes il a
+ses entrées, et il ressortit un instant après avec Samba N’diaye.
+Ahmadou me faisait souhaiter le bonjour et donnait l’ordre, en envoyant
+_sa sandale_ comme preuve que cet ordre émanait de lui, de me délivrer
+sur-le-champ deux chevaux pour aller me promener. C’était une victoire,
+mais il me fallait plus. Je renvoyai Aguibou le remercier, lui dire que
+j’avais renoncé à ma promenade, mais qu’il était important que je lui
+parlasse le jour même.
+
+La réponse ne se fit pas attendre, Ahmadou me renvoyait à l’après-midi.
+Ainsi nous n’étions donc pas prisonniers ; Samba N’diaye, par entêtement
+ou dans un excès de zèle, dont à coup sûr il avait été blâmé, avait pris
+sur lui cette mesure violente qui m’avait causé cet émoi. Du reste, il
+était pâle et visiblement troublé.
+
+Je rentrai à la maison tranquilliser mes hommes ; puis, comme le bruit
+commençait à se répandre dans le quartier que j’avais voulu me sauver de
+chez Ahmadou, que j’étais _mourti_ (révolté, en fuite), j’allai, afin de
+bien faire voir qu’il n’en était rien, me faire ouvrir par Samba N’diaye
+les portes de la ville, où la foule attendait depuis une heure sans
+pouvoir passer, et, accompagné du docteur et de l’un de mes hommes, je
+me rendis à la maison de Tierno-Abdoul, située à environ deux mille cinq
+cents pas du mur du tata, au lieu qu’on appelle Douabougou, sorte de
+petit village qui termine le goupouilli de Ségou, sans avoir de limites
+bien nettes.
+
+Tierno-Abdoul occupe là un grand terrain ; sa maison personnelle est un
+vaste carré garni d’un tata sur lequel on a placé des piquets de bois,
+comme autour du tata d’El Hadj, pour le garantir contre l’escalade ; la
+porte est ornée de sculptures en terre, analogues à celles qui
+garnissent toutes les belles maisons du pays. Le bilour ou corps de
+garde d’entrée sert de prison ; c’est là qu’Abdoul met aux fers tous les
+individus suspects qu’Ahmadou lui confie. Quant à la disposition
+intérieure, c’est toujours le système ordinaire, une suite de cours dont
+les entrées ne sont jamais en face l’une de l’autre, et que séparent des
+hangars ou bilours qui servent de corps de garde aux sofas.
+
+Autour de cette maison particulière, de nombreux terrains appartiennent
+à Abdoul, qui les fait occuper par ses fils, ses serviteurs et cette
+classe d’individus qui, bien que libres, sont comme vivant à ses dépens,
+en quelque sorte ses vassaux. Cela a créé, grâce à l’autorité de ce
+vieillard, le noir le plus travailleur de tout le Ségou, une sorte de
+petite ville bien bâtie, propre, sur la place de laquelle la nature a
+planté depuis de longues années deux immenses benténiers entre les
+racines et à l’ombre desquels se tiennent bien des palabres, sans
+compter l’école du marabout, auquel est confiée l’éducation des jeunes
+fils de Tierno-Abdoul, et de Hiaïa, cousin germain d’Ahmadou,
+spécialement confié par El Hadj à Tierno-Abdoul.
+
+Nous ne trouvâmes pas Abdoul, mais à dessein nous prolongeâmes notre
+promenade jusqu’à l’heure de déjeuner. Puis à midi et demi j’allai chez
+Ahmadou ; il réglait une affaire qui dura longtemps, et comme l’heure du
+salam approchait, il me fit prier d’aller attendre chez moi, qu’il me
+ferait appeler après la prière.
+
+Ce ne fut qu’à trois heures que je le vis. Il était en petit comité de
+chefs. Après les politesses, j’exposai mes griefs à Ahmadou dans des
+termes polis, mais énergiques et avec une émotion que je ne pouvais
+dominer, et que personne à Ségou ne m’avait encore vue. Après tout, il
+s’agissait du succès de ma mission ; il fallait me faire respecter coûte
+que coûte. Aussi je lui dis que c’était à lui de prendre des mesures
+pour empêcher dorénavant pareille avanie de m’être faite ; que, quant à
+moi, je ne saurais la supporter, et que, si pareil fait se renouvelait,
+je me ferais respecter en me servant de mes armes, si je ne pouvais y
+arriver par la douceur.
+
+Samba N’diaye prit à son tour la parole, et expliqua qu’il avait voulu
+m’empêcher de sortir sur les mules, parce que cela était presque faire
+un affront à Ahmadou. Il broda sur ce thème, entassant mensonge sur
+mensonge. Pendant son discours, de nombreuses et violentes interruptions
+m’échappèrent, ainsi qu’au docteur, habituellement si calme, et dès
+qu’il eut fini, je lui répliquai de la façon la plus vigoureuse, le
+traitant de menteur, lui reprochant son ingratitude envers les blancs,
+dont il n’avait reçu que des bienfaits dans sa jeunesse et qu’il
+trahissait aujourd’hui. Ensuite je me plaignis à Ahmadou que Samba
+N’diaye, qu’il m’avait donné comme intermédiaire, ne fît pas mes
+commissions, ne vînt pas lui dire lorsque je désirais une audience, et
+ne me répétât pas ce qu’Ahmadou disait pour moi. Enfin je demandai à
+changer de maison.
+
+Ahmadou alors prit la parole, et dès son premier mot je vis que ma cause
+était gagnée. Il me donna sa parole que pendant tout le temps que je
+resterais à Ségou, je serais respecté de tout le monde ; que, quant à
+lui, il n’était pour rien dans ce qui s’était passé le matin, et que
+jamais pareille chose ne se renouvellerait.
+
+Il me raconta que le matin seulement Samba N’diaye était venu lui dire
+que je voulais sortir, bon gré mal gré, et qu’en envoyant Aguibou pour
+me faire donner les chevaux, il avait bien vu qu’on ne lui avait pas
+tout dit, mais que tout était expliqué.
+
+Après d’autres protestations, il me pria de rester logé où j’étais,
+disant que la maison était à moi, et non à Samba N’diaye, et que
+dorénavant je n’aurais qu’à envoyer Samba Yoro (l’un de mes noirs) avec
+Samba N’diaye quand je donnerais une commission à faire près de lui.
+
+Samba N’diaye chercha ensuite à s’excuser, mais ses explications
+n’avaient pas de sens ; aussi refusai-je pour le moment de lui
+pardonner, et je dis à Ahmadou qu’il était fort heureux que, depuis mon
+arrivée dans le pays, j’eusse pris l’habitude de marcher sans arme et
+même sans bâton, parce que, dans ma colère du matin, j’aurais
+certainement corrigé Samba si je ne l’eusse pas tué sur le coup. Cela ne
+souleva pas d’objection, car jusqu’à un certain point les noirs ont le
+respect de la liberté individuelle et la conscience du cas de légitime
+défense.
+
+ 28 novembre 1864.
+
+Cette scène était terminée et j’y avais plutôt gagné que perdu.
+
+Le lendemain nous allâmes passer la journée sous les beaux arbres de
+Kounébougou, village situé à quelques lieues au Sud de Ségou. Nous nous
+installâmes sous les grands fromagers, et nous nous rendîmes au village
+pour emprunter de quoi faire cuire notre déjeuner (une soupe de poule
+avec du couscous). Nous comptions acheter du mil pour les chevaux ; mais
+le chef, vieux Bambara, habitué à voir les Talibés prendre au lieu de
+demander à acheter, refusa de nous en vendre. Nous étions à discuter
+avec lui, lorsque vint à passer Paté Dali, Talibé (Poul Diawandou), qui
+jouit d’une grande influence à Ségou, et qui se rendait à ses lougans et
+à ses troupeaux[185]. Il s’interposa en ordonnant au vieux Bambara de
+délivrer immédiatement un panier de mil pour les chevaux, de nous donner
+un coq pour notre souper, le menaçant de faire un rapport de ceci à
+Ahmadou s’il n’obéissait pas ; puis il emmena un de mes hommes pour lui
+faire donner du lait au troupeau ; mais comme il était déjà tard, on
+n’en put avoir, et il m’envoya de son côté une belle poule. Alors nous
+commençâmes notre cuisine. Dans un grand vase on fit cuire les volatiles
+à grand bouillon, avec du sel, du poivre indigène et des oignons. Puis,
+au bout d’une heure, on y versa du riz que nous avions apporté. Nos
+laptots firent griller de la viande sur les charbons, et comme tout cela
+se passait par une belle journée, à l’ombre des plus beaux arbres du
+monde, arbres séculaires dont une douzaine eussent suffi pour abriter un
+corps d’armée, nous revînmes le soir à Ségou enchantés et reposés.
+
+ 29 novembre 1864.
+
+Le 29 novembre Samba N’diaye vint me souhaiter le bonjour, et, comme on
+peut le croire, je le reçus assez mal. Alors il m’expliqua qu’Ahmadou
+lui avait dit de me retenir, de m’empêcher de sortir, et qu’il avait dû
+exécuter cet ordre. Samba Farba, qui arriva sur ces entrefaites, trouva
+le moyen de me faire rire avec ses farces de griot, et le calme se
+rétablit ; mais bien longtemps encore je gardai une froideur très-grande
+avec Samba N’diaye. Je savais maintenant ce que je pouvais attendre de
+lui, et cependant par la suite encore il m’a rendu des services assez
+importants.
+
+ Décembre 1864.
+
+Enfin décembre arriva ; c’était le mois où j’attendais Bakary Guëye et
+ma délivrance. La température était rafraîchie ; un rhumatisme du genou,
+qui m’avait fait cruellement souffrir, paraissait enfin céder à
+l’application constante de cataplasmes très-chauds. Les affaires du pays
+n’allaient pas plus mal ; on faisait rentrer une partie de l’armée
+d’observation de Yamina, ce qui semblait indiquer moins de danger de ce
+côté. Tout semblait donc tourner en notre faveur. Depuis l’arrivée de
+Seïdou, Ahmadou se montrait plus affable ; il semblait qu’on eût enfin
+abjuré toute défiance à notre égard, et si ce n’était pas tout à fait
+exact il s’en fallait de peu[186].
+
+ 7 décembre 1864.
+
+Le vieux Tierno-Abdoul, au milieu de tous ses mensonges, qu’il avait
+faits du reste sans intention de nous nuire, avait du bon, et
+sérieusement il eût été fâché de nous voir arriver malheur. C’était
+l’homme de Ségou qui pouvait le mieux me donner des renseignements sur
+le pays, et quand je lui en demandai il m’invita à venir passer une
+journée à ses lougans. Nous y fûmes admirablement reçus : outre un
+magnifique repas, il nous avait fait cadeau d’un mouton vivant resté à
+Ségou. Son fils alla nous conduire à quatre lieues plus au Sud jusqu’aux
+ruines d’une ancienne capitale du pays, Ngoy Tomassa, village dont on ne
+voit plus que quelques buttes de terre indiquant la place des murailles,
+entre lesquelles de nombreux arbres fruitiers du pays croissent, sans
+que personne, à cause de l’état d’anarchie, se hasarde à aller couper
+les fruits. Nous ne nous étions nous-mêmes avancés jusque-là que bien
+armés, et sous l’escorte de quinze à vingt cavaliers. A notre retour,
+après avoir copieusement déjeuné, nous fîmes cercle, et le vieux nous
+raconta l’histoire de Ségou depuis Bitto ou Tiguitto, qui semble être le
+fondateur de la puissance de l’empire bambara.
+
+[Illustration : Feuilles et noix de l’arbre à beurre. (_Bassia
+Parkii_.)]
+
+Certes le récit de Tierno-Abdoul était loin d’être complet, et j’eusse
+bien voulu lui adresser des questions. Mais tous les noirs sont les
+mêmes à cet égard ; ils racontent leurs histoires toujours de la même
+manière, comme un conte qu’ils ont appris par cœur ou forgé d’après des
+souvenirs quelquefois un peu vagues, et toute question n’aboutit qu’à
+leur faire recommencer par le commencement, comme ces élèves en musique
+qui ne peuvent reprendre une phrase musicale qu’à la première note.
+
+Au reste, cette histoire du royaume de Ségou ressemblait assez à
+certains abrégés de l’histoire de France. Tel roi régna tant d’années et
+fit telle chose, tel autre le remplaça et fit..., etc.
+
+Mais tel quel ce récit trouve sa place dans nos études, car il contient
+une assez grande quantité de faits nouveaux.
+
+
+
+
+ HISTOIRE DE SÉGOU.
+
+L’histoire de Ségou, est-il besoin de le dire, n’est écrite nulle part.
+Il n’existe même pas un seul griot qui puisse la raconter en entier.
+Quelques griots bambaras, conservateurs par état des légendes et des
+hauts faits de leurs concitoyens, vous diront bien ce qui s’est passé
+depuis Bitto, en entremêlant leur récit d’exagérations semblables à
+celles que Raffenel nous a si poétiquement rapportées.
+
+Ces mêmes faits nous ont été racontés par Tierno-Abdoul qui, à une
+instruction musulmane assez avancée, joignait le jugement acquis par de
+longs voyages et un séjour assez prolongé près des Européens.
+
+Plus tard, le docteur Quintin obtint d’un vieux pêcheur fort riche
+quelques détails sur l’arrivée des Bambaras dans le pays, et, en
+rapportant les faits et discutant les dates, je suis arrivé à faire le
+résumé suivant :
+
+Les Bambaras sont originaires d’un pays situé au Sud des montagnes de
+Kong, et désigné sous le nom de Torone ou Torong. Ils arrivèrent dans le
+Ségou sous la conduite d’un chef nommé Khaladian, s’expatriant, dit-on,
+pour ne pas embrasser l’islamisme, que les Malinkés, qui dominaient dans
+leur pays, venaient d’adopter. Il n’y a aucune donnée qui permette de
+fixer exactement l’époque à laquelle Khaladian arriva ainsi dans le
+Ségou, mais cependant, comme on sait qu’il fut aïeul de Bitto, le
+fondateur de la puissance bambara, qui régnait vers l’an 1700, il n’est
+guère possible de faire remonter cette entrée des Bambaras sur le
+territoire de Ségou au delà de 1600.
+
+Les Bambaras entraient dans le pays des Soninkés qui étaient commandés
+par une famille de Koïta. Ces Soninkés étaient musulmans, et ce sont
+leurs descendants qui peuplent encore les villages soninkés et musulmans
+de Ségou ; ils étaient en guerre avec les peuplades environnantes,
+Malinkés à l’Ouest dans le Manding et le Bélédougou, Soninkés non
+musulmans au Nord dans le Ouagadou, et Pouls du Macina, dans l’Est.
+
+Cultivateurs de mœurs douces et commerçants, ils accueillirent les
+Bambaras qui venaient leur demander l’hospitalité et qui, étant plus
+aguerris, leur devenaient de précieux auxiliaires.
+
+En effet, les Bambaras jouèrent de suite un rôle très-important, et
+s’ils ne commandaient pas le pays, ils y avaient du moins une grande
+influence.
+
+La capitale du pays avait été longtemps à Kangaba, où les Soninkés
+étaient mélangés de Malinkés (et de fait les Koïta sont, je crois,
+d’origine Malinké, ou du moins il y a des Malinkés-Koïta).
+
+Le dernier roi des Soninkés de Ségou fut Siramakha Koïta, qui vivait à
+Marcadougouba. Lorsqu’il mourut, telle était l’influence des Bambaras,
+que tout le pays était entre leurs mains et qu’on ne renomma pas de
+chef.
+
+Khaladian Kourbari eut sept fils qui se dispersèrent dans tout le pays,
+s’en partageant pour ainsi dire le commandement. Parmi ses petits-fils,
+on en cite particulièrement deux : Massa, qui fut le père de tous les
+Massassis (littéralement _Massa-si_, graine de Massa), et Souma, qui fut
+père de Bitto.
+
+Jusqu’à ce que ce dernier chef se fît connaître, le pays fut en proie à
+l’anarchie. Après la mort de Siramakha Koïta, les fils et les petits-
+fils de Khaladian se disputaient, se battaient. Bitto, qu’on appelle
+aussi Tiguitto, fut le fondateur de Ségou-Koro ; c’est là qu’il organisa
+son armée et qu’il commença la guerre acharnée qu’il fit à tous ses
+parents. On estime son règne à quarante ans. Il soumit tout le pays, en
+chassa tous les Massassis ses cousins, et entre autres Sey Bamana, qui
+alla fonder le royaume de Kaarta, dont il fut le premier roi
+Kourbari[187]. Lorsque Bitto mourut, il était maître de toute la fortune
+possible. Ses magasins regorgeaient de trésors, d’étoffes d’or, de
+cauris et de sel, et ses captifs se comptaient par milliers.
+
+Ce fut Dékoro, son fils, qui lui succéda. Dès cette époque, les captifs
+de Ségou étaient organisés par grands commandements, à peu près comme je
+retrouve aujourd’hui les sofas : c’est-à-dire que lorsqu’un captif avait
+la confiance du maître, on lui donnait des esclaves, des trésors, qu’il
+devenait chef puissant tout en restant esclave. Ces captifs composaient
+toute la force armée du pays. C’étaient eux qui allaient à la guerre
+faire des razzias, enlever des villages, dont les femmes et hommes se
+vendaient à Tombouctou et à Sansandig, en échange des marchandises
+apportées d’au delà du désert par les Maures, tandis que les enfants
+étaient dressés à ce métier de sofas du roi, en attendant qu’ils fussent
+en âge d’aller grossir les rangs de l’armée et de marcher à de nouveaux
+massacres.
+
+On prétend que les Kourbaris se montraient fort cruels et que, par
+simple caprice, ils faisaient souvent couper un nombre considérable de
+têtes, et que Dékoro qui montait sur le trône, dépassait tout ce qu’on
+avait vu jusqu’alors dans ce genre.
+
+Fit-il, comme nous l’a rapporté Raffenel dans un récit émouvant, tuer
+dix mille esclaves pour arroser de leur sang les fondations naissantes
+de Ségou-Sikoro, ou projeta-t-il simplement d’accomplir cette
+monstruosité, comme Tierno-Abdoul nous l’a affirmé ? Avait-il, comme le
+dit un autre informateur, projeté la mort de cent grands chefs
+d’esclaves et deux cents petits chefs, afin de diminuer leur puissance ?
+Toujours est-il qu’un beau jour les chefs de captifs de Ségou
+complotèrent de l’assassiner, et qu’ayant séduit par leurs promesses le
+nommé Bilal, son esclave de confiance, ils entrèrent dans sa maison
+pendant qu’il se baignait et s’en saisirent, le mirent à mort ainsi que
+tous ceux de ses enfants qui ne prirent pas la fuite. Et loin de tenir
+leurs promesses, ils tuèrent aussi Bilal, qui fut ainsi puni de sa
+trahison.
+
+On nomma alors roi un deuxième fils de Bitto, nommé Bakary ; mais quinze
+jours après il disparut et nul ne sait ce qu’il est devenu.
+
+C’est alors qu’un des chefs de captifs prend le pouvoir. Cet esclave de
+la veille, roi aujourd’hui, se nomme Tomassa. Quelques années avant,
+tout jeune encore, il était esclave d’une femme fort riche du village de
+Nérékoro : il quitta sa maîtresse, vint trouver Bitto et lui demanda de
+le prendre comme esclave en l’achetant à sa maîtresse ; il disait qu’il
+aimait le travail et que sa maîtresse était une femme de vie déréglée
+qui buvait et gaspillait tout son bien.
+
+Bitto le racheta et le donna à une de ses femmes favorites. Quand
+l’époque des semailles arriva, celle-ci envoya Tomassa cultiver en lui
+confiant six esclaves ; il travailla tellement qu’une fois le mil coupé,
+il vint dire à sa maîtresse qu’à eux sept ils ne pouvaient suffire à
+transporter toute la récolte, et, une fois cela fini, il fallut plus de
+trois mois pour creuser et préparer toutes les calebasses qu’il avait
+plantées sans parler du coton et des autres graines. Il demandait chaque
+jour du monde pour l’aider. Cela vint aux oreilles du roi qui, enchanté
+de voir un si rude travailleur, le fit appeler et le nomma de suite chef
+de captifs. Alors, dit Tierno-Abdoul, qui, comme tous les noirs, ne se
+fait pas faute d’exagérer, la première année, le roi lui confia tous les
+captifs pris à la guerre au nombre de 10000, la deuxième année, ce fut
+20000, la troisième 40000 et la quatrième 60000. Ce fut alors que Bitto
+mourut et que Dékoro lui succéda.
+
+Il y avait au village de Pérenguilé un autre chef de captifs (Poul Bari)
+nommé Kagnoubagnouma, il avait reçu de Bitto autant de chevaux que
+Tomassa d’esclaves.
+
+Lorsque Dékoro, trahi par ses esclaves, fut assassiné, Kagnoubagnouma
+vint trouver Tomassa à N’goy et ils s’entendirent entre eux pour venger
+leur maître, dit Tierno-Abdoul, mais en réalité pour s’emparer du
+pouvoir. Ils tombèrent sur les esclaves de Ségou, et Tomassa, d’après
+ses conventions avec Kagnouba-gnouma, fut nommé roi (vers 1744).
+
+Mais bientôt il fut en dispute avec les chefs de captifs qui voulurent
+le forcer à venir habiter à Ségou-Koro, comme les rois, ses
+prédécesseurs. Tomassa qui, chez lui, à N’goy, se sentait indépendant,
+refusa en disant qu’il ne voulait pas habiter le lieu où son maître
+avait été tué. On lui dit alors : « Mais tu manques d’eau. » « J’en
+aurai », dit-il, et il donna à chaque chef de compagnie d’esclaves
+l’ordre de percer un puits, on en fit 349, et il alla se construire un
+petit village à côté où, pour lui seul, il fit faire 60 puits.
+
+Alors on revint à la charge et on lui dit :
+
+« Là où tu es, tu ne peux avoir de poisson, rien qu’en te l’apportant il
+a le temps de se gâter. »
+
+(N’goy n’est guère qu’à quatre ou cinq heures des bords du fleuve.)
+
+« C’est bien, dit-il, je ferai faire un canal, et les pirogues viendront
+me le porter jusqu’ici. »
+
+Et il fit commencer le canal.
+
+Alors les chefs, voyant qu’ils n’auraient pas gain de cause, se
+réunirent, le trahirent et le tuèrent.
+
+Kagnoubagnouma était-il pour quelque chose dans ce meurtre ? Ce qu’il y
+a de sûr, c’est qu’il appela le fils de Tomassa et lui dit :
+
+« J’avais nommé ton père roi, il est mort, c’est à moi de le remplacer,
+vous me remplacerez à ma mort. »
+
+Le fils aîné de Tomassa ayant refusé cet arrangement, la guerre fut
+déclarée entre eux. Kagnouba roi alla l’assiéger dans son village et
+l’enferma pendant huit mois. Le village fut pris, 20000 hommes furent
+massacrés et les autres partisans de Tomassa furent obligés de passer le
+Bakhoy pour se soustraire à la fureur du vainqueur. Ils retournèrent au
+Bendougou, pays de Monga, sous la conduite des fils de Tomassa, et
+partout sur leur passage dévastèrent le pays en brûlant les villages et
+en emmenant le peuple en esclavage.
+
+Kagnoubagnouma, quatrième roi, Bambara, fut alors définitivement nommé
+(1747) ; il gouverna trois ans et mourut naturellement.
+
+1750. C’est alors Kafa Diougou, un des esclaves, chef de la conspiration
+contre Dékoro, qui prend le commandement et, après environ trois ans de
+règne, meurt naturellement.
+
+1753. Alors paraît N’golo, le vrai fondateur de la monarchie bambara. Ce
+n’était qu’un esclave né au village de Niola, près Boghé (Ségou). Il
+avait été donné au roi en payement de _coutumes_ (impôt) et était
+arrivé, par son mérite et par sa bravoure, à être chef de sofas. Dès
+qu’il voulut prendre le pouvoir, il trouva un compétiteur dans un autre
+chef de captifs nommé Sangué. Mais il triompha de son rival et commanda
+37 ans.
+
+Il se battit surtout avec le Macina et repoussa ses tentatives
+d’envahissement et d’indépendance. Il fut alors maître de tout le pays
+depuis le Manding jusqu’à Tombouctou qui lui payait tribut.
+
+Un Kalari, nommé Sidy Baba, qui voulut rester indépendant, soutint
+contre ce roi une guerre qui dura huit ans, mais il fut défait et tué à
+Sologna, près de Ségala (Sarnari).
+
+N’golo, maître alors sur les bords du fleuve, se dirigea vers le Sud et
+alla jusqu’au Mosi. Il y était depuis un mois et dix jours quand il
+tomba malade et mourut.
+
+Ce fut un grand deuil : on tua un bœuf noir, on en prit la peau et on y
+cousit le corps du roi qu’on ramena à Ségou-Sikoro (que le premier il
+avait habité comme roi) où on l’enterra (1790).
+
+Le fils aîné de ce grand roi était mort dans un combat au Macina. Ce fut
+Mansong qui monta sur le trône. Il était, lui, fils d’une femme esclave
+prise à la guerre, et son frère Niénancoro était fils d’une femme libre
+qui était fille ou petite-fille de Bitto, et qui était d’ailleurs la
+première femme de N’golo.
+
+Niénancoro refusa d’obéir à son frère et la guerre civile fut dans le
+pays. Mansong était à Ségou-Sikoro et son frère à Ségou-Koura avec une
+armée. Mansong alla attaquer, mais il fut chassé jusque près de la
+maison d’Abdoul (Douabougou). Le chef de l’armée de Niénancoro était
+Marca Bemba (Marca est l’équivalent de Soninké). Chaque fois qu’il
+faisait une sortie, ses ennemis étaient pris de panique, tant il maniait
+sa lance avec force et adresse.
+
+Mansong alors, pour entraîner ses esclaves, leur distribua de l’or et
+Niénancoro appela à son secours les chefs du Kaarta, dont Daisé Courbari
+était alors roi. Daisé vint camper dans Yamina et dit à Niénancoro :
+
+« Tu m’as donné de l’or, mais Bitto a tué mon grand-père et a pris son
+crâne dont il a fait un grisgris. Si tu veux que je vienne à ton
+secours, il faut me rendre la tête de mon aïeul. »
+
+Niénancoro accepta, mais Marca Bemba lui fit observer que les grisgris
+de N’golo étaient dans cette tête et qu’il ne pouvait pas la donner sans
+déshonneur. Ils arrangèrent alors une autre tête semblable et la
+livrèrent à Daisé qui, satisfait, retourna chez lui.
+
+Mansong continuait à distribuer de l’or à ses chefs de captifs, et ceux-
+ci en envoyèrent aux chefs de captifs de Niénancoro, qui consentirent
+alors à trahir leur maître. On convint qu’à la première bataille, on ne
+mettrait pas de balles dans les fusils.
+
+La bataille eut lieu suivant le plan convenu, l’armée de Mansong se
+sauva, on la poursuivit et, pendant ce temps, une autre armée faisant le
+tour vint prendre Niénancoro à Diofina. On le mit en pirogue et on le
+conduisit à Mansong qui le mit aux fers (1792).
+
+Après ces événements Mansong commanda seize ans, et ce fut dans cette
+période qu’il reçut, en 1796 et en 1805, les deux visites de Mongo Park.
+Si l’on se reporte au récit de ce voyageur, on voit qu’au moment de son
+premier voyage, les armées de Mansong ravageaient le Kaarta gouverné par
+Daisé ; c’étaient sans doute des représailles de la visite de Daisé à
+Yamina et du secours moral que sa présence avait apporté à Niénancoro.
+
+Mansong fut malade à Ségou et alla habiter Siracoro, qui était en
+quelque sorte sa maison de campagne.
+
+Ce fut là qu’il mourut, mais on l’enterra à Ségou-Sikoro. C’est alors
+que se succèdent ses enfants.
+
+1808. C’est Dah qui ouvre la liste. A peine nommé, il se vit obligé de
+faire une armée et de porter la guerre au Bendougou, où il s’empara de
+Khoré.
+
+1818. Après dix ans de règne, il vit le Macina qu’il commandait encore,
+dit-on, à Ségou, lui échapper. Amadou Amat Labbo, marabout peuhl, était
+alors à la tête de ce mouvement politique et religieux et fondait
+l’empire du Macina, où il eut pour successeurs Amadou Cheickou (Sego
+Ahmadou, de Caillé) et Amadi Amadou, ses fils et petit-fils.
+
+Le règne de Dah finit en 1827, et ce monarque est remplacé par son frère
+Tiéfolo. Ce dernier était né le même jour que Dah, mais d’une autre
+mère. Mansong était alors malade et couché ; la mère de Tiéfolo, dès
+qu’elle fut délivrée, envoya un esclave prévenir le roi de la naissance
+de ce fils, mais l’esclave en route trouva des gens qui dînaient et
+s’arrêta à manger, si bien qu’il arriva chez Mansong après le captif qui
+venait d’un autre côté annoncer la naissance de Dah, qui pourtant était
+né quatre heures plus tard que son frère.
+
+Le lendemain, il y eut grande discussion pour savoir quel était l’aîné.
+Bien qu’il ne fût pas musulman, Mansong consulta les marabouts ; mais,
+malgré leur avis, il dit : « Dah a été annoncé le premier, ce sera
+l’aîné. » Et il fut fait ainsi qu’il avait décidé ; seulement Tiéfolo
+une fois grand tua de sa main le captif qui, par sa négligence ou sa
+faim, lui avait fait perdre son droit d’aînesse.
+
+1827. Tiéfolo régna environ douze ans ; c’est sous son règne qu’Abdoul,
+mon informateur, vint dans le Ségou pour y habiter, après la défaite de
+Dilé dans le Oualo (1833). C’est également à cette époque qu’El Hadj
+passa dans le pays revenant de son pèlerinage à la Mecque.
+
+1839. Tiéfolo mourut et fut remplacé par son frère Niénemba, qui était à
+Oïtala. Il ne régna que deux ans et quelques mois et mourut.
+
+1841. Kragno Beuh, qui le remplaça, régna huit ans et mourut. Il avait
+habité Kragno ou Kerango avant d’être roi, d’où son surnom.
+
+1849. Nalouma Kouma, de Sani, son frère, le remplaça, mais vécut deux
+ans à peine sur le trône.
+
+1851. Massala Demba, qui le remplaça, règne trois ans.
+
+1854. Torocoro Mari règne quatre ans et quelques mois, et nous avons
+raconté sa mort, qui a lieu en 1859. Il est assassiné par les esclaves,
+et son frère Ali, qui le remplace, est détrôné par El Hadj en 1861 et
+tué au Macina en 1863.
+
+Il reste encore, comme descendant de Mansong :
+
+Mari, qui a lui-même des enfants et soutient une lutte acharnée contre
+Ahmadou, et deux fils de Torocoro Mari, qui sont Sofas d’Ahmadou, à
+Ségou, et en plus, quelques enfants en bas âge.
+
+Telle est l’histoire de Ségou. Le jour où j’obtins ces renseignements
+j’eus avec Tambo un entretien sérieux. Cet homme était celui qui, en
+1859, après l’expédition de Guémou, était allé porter à El Hadj, alors à
+Marcoïa, la nouvelle de la prise du village et de la mort de son neveu
+Sirey Adama, l’héroïque défenseur de cette ville. L’année suivante,
+revenu vers le Sénégal, il s’était établi à Tiguin, et au mois de
+juillet venait sans crainte à Bakel faire des achats. Là il avait
+rencontré le gouverneur, M. Faidherbe, auquel il n’avait pas craint de
+se présenter, lui donnant l’assurance des bonnes intentions d’El Hadj au
+sujet des blancs, et faisant ainsi décider un voyage, pour lequel M.
+Faidherbe me désigna tout d’abord, malgré les demandes nombreuses
+d’officiers de bonne volonté qui sollicitaient cette mission comme une
+faveur.
+
+Malheureusement le conseil d’administration de la colonie fit des
+difficultés et le voyage n’eut pas lieu. Je dis malheureusement, car à
+cette époque il se fût effectué sans peine ; on serait arrivé, avec El
+Hadj vainqueur, jusqu’au Ségou, et peut-être au Macina, et à coup sûr la
+science eût eu une plus large part dans les résultats. Quoi qu’il en
+soit, Tambo me raconta ces détails, que je connaissais depuis longtemps,
+et ajouta, ce que je savais aussi, que Sambala, roi du Khasso,
+cherchait, par tous les moyens possibles, à susciter des difficultés
+entre les partisans d’El Hadj et le gouverneur, soit en pillant à
+l’occasion les Talibés, afin de les pousser à des représailles sur les
+traitants, soit en faisant courir de fausses nouvelles. C’est ainsi que,
+d’après Tambo, et Seïdou confirmait ce fait, Sambala avait répandu le
+bruit de notre mort, nous disant tués par El Hadj. C’est encore ainsi
+qu’au moment de mon départ, il avait envoyé, si j’en crois Tambo,
+prévenir son frère Khartoum Sambala, qui réside à Médina, près
+Kouniakary, que j’allais à Bafoulabé pour y construire un poste, disant
+qu’il l’en avertissait afin qu’on le fît savoir à El Hadj, etc.
+
+Au même moment, Sambala envoyait son armée piller Courba, village soumis
+à El Hadj près de Koundian, ce qui, comme je l’ai dit au commencement de
+cette relation, nous avait suscité bien des difficultés.
+
+Il était assez singulier, il faut en convenir, de venir étudier la
+politique du Sénégal, à Ségou-Sikoro, mais je ne pouvais faire autrement
+que de reconnaître beaucoup de justesse dans tous ces faits et ces
+appréciations.
+
+A cette époque de l’année, le temps se refroidit considérablement à
+Ségou. Souvent le matin jusqu’à dix heures, la température ne dépasse
+guère 15° à 18° centigrades, et à quatre ou cinq heures du matin dans la
+campagne, il n’est pas rare de la voir à 10° ou 11°. Les habitants
+gèlent, ils restent dans leur case, enveloppés de couvertures de coton,
+accroupis autour d’une sorte de marmite en terre (les cuisines du pays),
+où ils brûlent de petits morceaux de bois, se chauffant et s’enfumant
+tout à la fois, et en les voyant se plaindre du froid, je ne pouvais
+m’empêcher de me rappeler les Péruviens de Lima, qui ne voyant jamais de
+pluie, mais ayant quelquefois une rosée assez forte qui se prolonge en
+brume jusqu’à neuf ou dix heures du matin, s’accostent dans les rues en
+se plaignant de cette affreuse pluie.
+
+Néanmoins, telle quelle, la température de Ségou qui, à cette époque de
+l’année, passerait en Europe pour fort agréable, est dans ce pays la
+cause de bien des souffrances. Les pauvres, qui ne peuvent se chauffer,
+car il faut acheter le bois, les captifs qui couchent dans des cours ou
+des hangars non fermés, et qui n’ont pas toujours des vêtements, et à
+plus forte raison des couvertures, tous ces gens souffrent. On entend
+des enfants tousser, pleurer ; les malades abondent, et les blessés, qui
+sont nombreux, souffrent de leurs plaies cicatrisées, aussi bien que de
+celles qui ne sont pas encore guéries.
+
+Quant à nous, nous avions froid, et nous sortions nos derniers vêtements
+d’Europe, réservés pour les occasions exceptionnelles de maladie. Nous
+allions nous promener dans les rues désertes de la ville, combattant la
+fraîcheur du temps par l’exercice, mais ne trouvant pas d’imitateurs.
+
+J’ai dit qu’au nombre de nos voisins se trouvait une pauvre femme dont
+le mari avait été tué à Tocoroba ; la malheureuse veuve était encore
+enceinte, et la misère pesait de tout son poids sur elle. Un matin elle
+n’avait rien à manger, et rien pour se chauffer ni couvrir sa petite
+fille qui pleurait. Je lui fis donner quelques morceaux de bois par-
+dessus le mur, et nos laptots, plus humains que les trois quarts des
+Talibés de Ségou, lui firent passer, n’ayant rien autre chose à donner,
+une portion de leur repas de couscous. Ce repas, cependant, était
+diminué chaque jour par les nombreux parasites qui venaient
+régulièrement à l’heure s’asseoir dans la cour jusqu’à ce qu’on les eût
+invités à _faire comme nous_, c’est-à-dire à manger. Aussi nos pauvres
+laptots, victimes de leur hospitalité et d’ailleurs un peu rationnés
+pour leur mil par Oulibo, leur fournisseur habituel, se plaignaient-ils
+souvent d’avoir l’estomac creux.
+
+Plus l’époque probable du retour de Bakary approchait, plus je
+m’efforçais de recueillir des renseignements sur les pays que je ne
+pouvais plus espérer de visiter. J’atteignis dans ces occupations le 18
+décembre, quatre-vingt-dixième jour depuis le départ de nos lettres. A
+cette époque on réunissait une armée ; on disait que Mari était à
+Holocouna, et on se préparait.
+
+Ahmadou distribua six cents fusils aux Talibés. C’étaient ceux qui
+provenaient du désarmement des Bambaras ; ils étaient très-mauvais, car,
+bien entendu, les bons n’avaient pas été livrés. Pour les cacher, les
+Bambaras emploient une grande habileté : ils font une rigole dans la
+muraille ou le sol de leur case, et après avoir bien enveloppé le fusil,
+ils le mettent dedans et maçonnent pardessus, de telle sorte, qu’à moins
+de démolir la case, il est impossible de rien trouver. C’est, du reste,
+de la même manière, dit-on, que les Malinkés du Bambouk cachaient leur
+or : si bien qu’on raconte que lorsque El Hadj entrait dans un village,
+on en défonçait entièrement le sol et les maisons, non pas tant pour le
+détruire que pour découvrir l’or, dont on trouva, de cette façon, des
+quantités considérables.
+
+Nous comptions les jours avec impatience, et cependant ils n’étaient pas
+vides pour nous, mais remplis de scènes de mœurs au moins bizarres.
+
+Le 23 décembre, j’apprenais que quelques jours auparavant le jeune
+Mahmadou Abi, cousin germain d’Ahmadou, ayant besoin d’un esclave, avait
+envoyé quatre sofas chez un Somono assez riche, et qu’après l’avoir mis
+aux fers dans sa propre maison, il avait fait faire une razzia de ses
+captifs et en avait envoyé vendre deux au marché.
+
+Ahmadou, en ayant été prévenu, avait fait appeler son cousin devant tout
+le monde et l’avait traité très-durement, le menaçant, s’il
+recommençait, de le mettre aux fers comme le premier venu, puis il
+l’avait forcé à restituer sa prise ; et, comme il fallait une victime,
+les quatre sofas qui avaient fait le coup avaient reçu cent coups de
+cordes chacun. Le plus joli, c’est que le malheureux Somono, appelé à
+son tour, et vivement interpellé pour s’être laissé piller sans porter
+plainte à Ahmadou, avait reçu aussi cent coups de corde, afin qu’il sût
+dorénavant qu’on lui rendrait justice même contre les princes.
+
+Presque au même moment, un Diula qui était venu faire une réclamation,
+me racontait ceci : « Je vais depuis plusieurs années acheter des
+marchandises à Bakel, je les porte à Nioro, où je les change contre du
+sel, que je vais vendre au Bouré ; j’achète de l’or, que je rapporte à
+Bakel, ainsi que des bœufs que j’achète aux Maures. Or, l’année
+dernière, comme j’allais à Bakel avec ma caravane d’or, de dents
+d’éléphants et de gomme du Bakhounou, Tierno Moussa (Talibé, chef à
+Kouniakary,) n’a pas voulu me laisser passer, alléguant la défense d’El
+Hadj de faire commerce avec les Keffirs. Mais ce n’est qu’un prétexte,
+car lui, il fait ce commerce, et il ne veut pas que d’autres le fassent,
+parce que c’est le moyen d’être seul et de vendre les marchandises le
+prix qu’il veut. »
+
+Enfin, pour clore cette série d’anecdotes, le 25 décembre les princesses
+prisonnières au _Diomfoutou_, les femmes d’El Hadj comme on les appelle
+ici, étaient convaincues d’avoir formé un complot, d’avoir défoncé un
+magasin de cauris et d’en avoir volé une assez grande quantité. Ahmadou
+était allé avec un nerf de bœuf à la main, décidé à faire lui-même une
+distribution à ses mères comme il dit, que seul il peut visiter avec
+Samba N’diaye et Aguibou ; mais en route l’influence d’Oulibo l’avait
+décidé à en rester aux menaces, et il avait reçu comme excuse ce simple
+mot : « Nous mourons de faim et nous avons pris ces cauris pour acheter
+de quoi manger. »
+
+Le Diomfoutou, on le sait, est le harem d’El Hadj, ou son sérail. Il y a
+là de tout, non-seulement ses propres femmes, mais encore toutes les
+femmes ou filles de chefs qu’il a vaincus et qui sont tombées en son
+pouvoir. Ce sont ces dernières qu’on désigne sous le nom de princesses.
+La plupart ont un certain nombre de femmes esclaves affectées à leur
+service et qui vont chercher l’eau, faire les achats au marché, vendre
+le coton filé par les nobles mains de leurs maîtresses, ou les gourous
+(noix de colats) qu’Ahmadou leur a fait distribuer.
+
+Le total de ces femmes est d’au moins huit cents. Elles reçoivent pour
+leur entretien du mil en quantité suffisante, du poisson, que les
+Somonos fournissent régulièrement à certains jours de la semaine, du
+lait et du beurre une fois la semaine. Voilà pour la nourriture. Ce
+qu’elles veulent en plus, elles sont obligées de se le procurer par leur
+travail, qui se borne généralement à filer le coton, qu’elles font
+ensuite tisser en pagnes, quand elles ne le vendent pas tel quel :
+quelques-unes font de la teinture, d’autres tissent en paille des ronds
+fort jolis, nuancés de différentes couleurs et destinés à servir de
+couvercles de calebasse.
+
+De temps à autre, Ahmadou fait à ses mères une distribution de cauris ou
+de gourous, puis deux fois l’an elles reçoivent un grand pagne et un
+petit ; les femmes adultes et les vieilles reçoivent de plus un dampé ou
+couverture de coton.
+
+Les jours de fête, Ahmadou envoie un certain nombre de bœufs et de
+moutons, qu’on abat pour ces dames, qui souvent s’arrachent les
+morceaux, car chez elles les disputes ne sont pas rares.
+
+Quelques-unes doivent aux générosités d’Ahmadou ou de son père (celles
+qui ont été honorées de ses faveurs) un certain nombre d’esclaves, ou
+bien des vaches qu’elles confient au berger du village, et dont on leur
+porte le lait chaque soir. Voilà ce qu’est le Diomfoutou, qui, malgré la
+parcimonie d’Ahmadou, coûte fort cher à entretenir, eu égard au peu de
+revenus de la couronne.
+
+Cependant les jours passaient et Bakary n’arrivait pas. J’essayai de
+voir Ahmadou, mais il était très-préoccupé avec les Talibés de divers
+villages. Je lui fis demander l’autorisation d’envoyer Seïdou au-devant
+de Bakary, mais je n’obtins d’autre réponse que celle-ci : « Bakary ne
+peut pas être encore revenu. » Et de fait Ahmadou ne l’attendait pas
+encore, ne pouvant supposer que le gouverneur se fût hâté au point de le
+faire repartir aussitôt arrivé.
+
+[Décoration]
+
+
+[Note 181 : M. Lafon de Fongaulfier, lieutenant de vaisseau.]
+
+[Note 182 : Depuis, à la suite d’une discussion, Ahmadou les a renvoyés
+tous, et ils ne mangeaient plus chez lui, à mon départ, que sur
+invitation.]
+
+[Note 183 : Village situé à six ou sept lieues de Ségou-Sikoro.]
+
+[Note 184 : 12 à 14° centigrades.]
+
+[Note 185 : Paté Dali est un des hommes de confiance d’Ahmadou, qui lui
+a confié de grands troupeaux, ce qui lui donne une véritable fortune,
+qu’en vrai Diawandou il ne prodigue pas.]
+
+[Note 186 : Seïdou, ancien captif de la maison de Tierno-Abdoul kadi,
+talibé de Ségou, plus tard kadi de la ville, s’était racheté par son
+travail de tisserand. Il jouissait de l’amitié et de la confiance
+absolue de son ancien maître, grâce à l’influence duquel il pouvait
+s’employer en notre faveur. Il nous a rendu de la sorte, et presque en
+secret, de grands services. Il était, du reste, très-estimé d’Ahmadou.]
+
+[Note 187 : Ces quelques mots peuvent suffire à faire comprendre la
+différence entre Massassis et Kourbaris. Tous sont Kourbaris, mais les
+Massassis sont une branche de la famille.]
+
+
+
+
+ CHAPITRE XXVII.
+
+Le jour de l’an 1865. — Cadeaux à Ahmadou et à divers. — Visite du fils
+de Samba Oumané. — Les nouvelles qu’il apporte. — Nouvelles de Bakary. —
+Arrivée de Daouda Gagny. — Bakary est à Nioro. — Mari est à Toghou. —
+Tierno Alassane est battu. — Ahmadou va partir. — Je l’accompagne. —
+Munitions de l’armée. — Arrivée à Marcadougouba.
+
+
+ Janvier 1865.
+
+Enfin le 1er janvier 1865 arriva, et, d’après ce principe que les petits
+cadeaux entretiennent l’amitié, j’envoyai à Ahmadou 100 fr. d’argent,
+une filière d’ambre no 4 et une de corail no 6 (en tout environ cent
+quatre-vingts francs), en lui faisant expliquer que c’était le premier
+jour de notre année, et qu’il était d’habitude parmi les blancs de faire
+des présents ce jour-là.
+
+Je fis distribuer cinq cents cauris à chacun de mes laptots et je leur
+donnai une calebasse de miel en ruche, qu’Ahmadou m’avait envoyée, puis
+je distribuai à toutes les femmes de la case deux cents cauris chacune,
+et aux captifs quelques centaines de cauris à partager.
+
+Samba N’diaye, à sa grande joie, et d’autant plus qu’il ne l’espérait
+pas, eut un boubou de coton blanc, d’une valeur de six mille cauris au
+moins à Ségou ; et j’en donnai également un au vieil Abdoul, pour le
+remercier de la bonne hospitalité que nous avions reçue de lui à ses
+lougans.
+
+Ahmadou avait paru enchanté de son cadeau, surtout de l’argent, et avait
+promis qu’il me ferait appeler, dès qu’il serait un peu dégagé des
+occupations qui l’accablaient. En effet, il y avait diverses questions
+pendantes, et d’abord celle de la formation de l’armée, qu’il cherchait
+à réunir sans succès ; puis, une querelle suivie de bataille, qui avait
+eu lieu au marché de Bamabougou, entre les Bambaras et les Talibés, qui
+avaient voulu prendre des marchandises sans payer, ce qui leur valut par
+la suite cinquante coups de corde à chacun, donnés par l’ordre
+d’Ahmadou. Enfin différentes razzias s’opéraient, et l’une avait ramené
+cent quatre-vingts bœufs, enlevés autour de Sansandig.
+
+ 2 janvier 1865.
+
+Le 2 janvier je reçus la visite du fils de Samba Oumané, qui a joué et
+joue encore un rôle dans les affaires du Toro (Sénégal). Samba Oumané,
+on le sait, avait fait assassiner par son fils le Lamtoro[188] nommé par
+le gouverneur, et voyant qu’il allait avoir maille à partir avec la
+justice des blancs, il s’était enfui. Il était venu à Nioro, et son fils
+arrivait à Ségou pour y chercher fortune. Il me disait que son père et
+lui aimaient bien les blancs, que leurs disputes étaient entre eux et
+les gens du Toro, noirs comme eux, mais qu’ils n’avaient rien contre
+nous ; au contraire. Je le reçus froidement, car, bien que de sa part ce
+fût plus excusable peut-être que de la part de tout autre, il s’était en
+somme rendu coupable d’un assassinat de sang-froid.
+
+Il m’apportait quelques nouvelles, entre autres que l’armée de
+Koniakary, commandée par Tierno Moussa, était venue à Nioro, et qu’avec
+ces deux armées réunies on avait attaqué le Bakhounou révolté. Comme
+toujours, lorsqu’un noir raconte une bataille à laquelle il a pris part,
+on avait remporté la victoire, à Bollé et à Barsafé. Son père était
+resté avec l’armée de Nioro à Bagoyna.
+
+Mais ce qu’il ne put me dire, c’est ce que venaient faire des envoyés de
+Tierno Moussa qui étaient arrivés depuis quelques jours.
+
+A force de le faire causer, je finis cependant par savoir que Tierno
+Moussa, après avoir attaqué, avait été attaqué à son tour par les
+révoltés de Ouaïnka et de Bassakha et qu’il avait été forcé de se
+réfugier à Bagoyna. Il était donc probable que son envoyé venait
+apporter une lettre pour demander du renfort.
+
+Ces bruits n’étaient qu’à demi rassurants, et le retard de Bakary
+compliquait notre situation. Ahmadou, à qui j’avais fait demander des
+cauris, avait, en me les envoyant, refusé de répondre à ma demande
+d’envoyer Seïdou au-devant de Bakary ; sa grande préoccupation était de
+faire faire de bons tatas dans tout le pays et il distribuait des cauris
+aux Talibés des maisons de Ségou.
+
+ 8 janvier 1865.
+
+Le 8 janvier, nous eûmes, par un individu qui avait accompagné Bakary
+jusqu’à Médina, près Koniakary, la certitude que celui-ci était arrivé
+au Sénégal. Cet homme disait avoir quitté Nioro le 13 décembre et
+n’avoir pas eu de nouvelle du retour de Bakary. Cependant, à Yamina, il
+avait entendu, dans les derniers jours de décembre, des hommes du
+Bakhounou dire que les envoyés des blancs étaient en route pour revenir
+et qu’on les avait vus à Serro.
+
+Ceci nous donnait bien peu d’espoir et je commençais à croire que la
+route du Bakhounou était fermée et qu’on me le cachait, lorsque le 10
+janvier Daouda Gagny, chef de Bagoyna, arriva à Ségou. Je mis Seïdou en
+quête de nouvelles, et tout d’abord il n’apporta rien de bon : on
+n’avait pas entendu parler de Bakary. Mais le 11 janvier, un de nos amis
+nègres, un Massassi de Bongourou, nommé Diocounda, député près d’Ahmadou
+par son père, vint nous faire le récit suivant : « Daouda Gagny, avant
+de se mettre en route, a envoyé son captif de confiance à Nioro, où il a
+trouvé, chez Mustaf, deux envoyés des blancs qui portent un bonnet comme
+on n’en a jamais vu dans le pays. Le lendemain ce captif a quitté Nioro,
+et trois jours après son arrivée à Bagoyna, Daouda est parti. » C’est au
+docteur que nous étions redevables de cette bonne nouvelle, car
+Diocounda était surtout son camarade à lui, et c’était lui qui l’avait
+envoyé en quête d’événements.
+
+Tout compte fait, il y avait dix-neuf jours que nos messagers étaient à
+Nioro. Cette nouvelle nous fut confirmée par Samba N’diaye, qui alla
+voir Daouda Gagny en personne. Quant aux événements du pays, on disait
+que Tierno Moussa avait été battu à Bollé, et que, n’ayant pas voulu
+rentrer à Bagoyna, il était à Touroungoumbé, dans le Kingui. On disait
+aussi que la route de Nioro à Bagoyna était difficile à cause des
+pillages des Maures, et que de Bagoyna à Ouosébougou elle l’était à
+cause des Bambaras.
+
+Avec tout cela nous ne soupçonnions pas la vérité et nous nous
+réjouissions. Sans doute Bakary allait arriver, chaque jour je
+l’attendais et je n’attachais plus d’importance aux fausses nouvelles
+qui arrivaient du Macina. Enfin, le 19 janvier, je fis de nouveau prier
+Ahmadou d’envoyer au-devant de Bakary. Il répondit qu’il l’attendait
+lui-même chaque jour, et que si dans quelques jours il n’arrivait pas on
+pouvait revenir lui parler.
+
+Ce fut à ce moment que la situation changea de face à Ségou même, et
+qu’il nous fallut dévorer notre impatience en face des dangers qui
+venaient nous assaillir.
+
+Au moment où Ahmadou cherchait de plus en plus à réunir son armée,
+luttant contre les nombreux mécontentements, surtout contre ceux de gens
+tels que Amadi Boubakar, Tambo, etc., qui, arrivés depuis peu, se
+plaignaient de n’avoir ni maison, ni femme, ni moyen d’existence, et de
+ne pouvoir rentrer chez eux, retenus qu’ils étaient comme moi par
+Ahmadou ; au moment où il venait de donner l’ordre que personne ne
+quittât la ville pendant deux jours parce qu’il avait des nouvelles à
+donner à l’armée, un cavalier arriva bride abattue de Koghé, annonçant
+qu’un homme, parti pour la chasse, avait rencontré une armée campée à
+Toghou, près de ce village.
+
+Aussitôt le tabala battit à la mosquée, et dès qu’un peu de monde fut
+réuni, Ahmadou alla à la grande place des palabres, sous les grands
+arbres des Somonos, et l’armée partit, comme d’habitude, à la débandade.
+
+Le soir, cette nouvelle, à laquelle peu de gens croyaient, était
+confirmée.
+
+ 24 janvier 1865.
+
+Le 24 janvier, on savait que c’était l’armée de Mari qui était venue à
+Toghou. On disait que ce village avait refusé de le recevoir. En
+attendant, il partait de nouveaux renforts pour l’armée. Ahmadou avait
+donné l’ordre de cerner le village, si l’ennemi s’y trouvait renfermé,
+et de le prévenir ; si, au contraire, on le trouvait dans la campagne,
+on devait le chasser et le poursuivre. Les uns disaient que Mari n’avait
+que ses captifs, les autres, qu’il avait une forte armée. Les uns
+racontaient qu’il était aux abois, ayant été chassé de Sarrau, de
+Sansandig, et qu’il n’osait plus rentrer dans le Baninko dont la
+population, fatiguée de ses exactions, lui était hostile ; d’autres que
+le village de Toghou l’avait appelé au nom de tous les Bambaras du pays.
+
+Tout cela, ajoutai-je sur mon journal, ne m’amène pas Bakary, et si
+Tierno Moussa, comme on le dit, est retourné chercher des renforts à
+Koniakary, c’est notre seule chance de le voir bientôt. Malheureusement
+jamais je n’avais mieux jugé.
+
+Dans l’après-midi, on vint demander de la poudre. Ahmadou fit partir
+cent vingt barils portés à tête d’homme. Le soir deux cavaliers
+arrivèrent et après avoir parlé avec Ahmadou, repartirent tout de suite
+avec ordre de ne dire mot à qui que ce soit. C’était mauvais signe.
+
+Aussitôt Ahmadou fit appeler les chefs, et leur palabre dura une partie
+de la nuit.
+
+ 25 janvier 1865.
+
+Le 25 janvier, on disait que les Bambaras avaient repoussé l’armée en
+plaine après lui avoir enlevé son tabala et ses poudres, et étaient
+rentrés ensuite dans le village de Toghou. On disait aussi que le
+pavillon avait été pris et que Tierno Alassane, le chef de l’armée,
+ayant eu son cheval tué, avait failli être pris. Plus tard on niait la
+prise du pavillon, et on racontait qu’au premier choc le porteur du
+tabala ayant été tué, les Bambaras (Somonos), qui portent la poudre,
+avaient jeté leurs barils et s’étaient sauvés ; que c’est à cela qu’on
+avait dû la perte des poudres et du tabala ; mais que, dès que le gros
+de l’armée était arrivé, on avait chassé les Bambaras, qui s’étaient
+sauvés dans le village où se trouvait Mari.
+
+On rapportait aussi qu’on avait tué cent Bambaras et pris vingt chevaux,
+et qu’on n’avait perdu que trois hommes.
+
+Mais nous ne tardâmes pas à apprécier la gravité de la situation.
+Ahmadou, furieux de son nouvel échec et comprenant peut-être qu’il
+jouait sa dernière partie s’il la perdait, s’était décidé à prendre le
+commandement de l’armée en personne. Il avait envoyé chercher des
+renforts de tous côtés jusqu’à Kenenkou, où se trouvaient les Djawaras,
+et en attendant qu’il s’y rendît en personne, il avait envoyé Oulibo et
+Tierno-Abdoul à l’armée. Tout le monde, à part quelques vieillards
+impotents, faisait ses préparatifs de départ ; la situation était
+grave ; Ahmadou battu ne fût peut-être pas rentré dans Ségou, je
+n’aurais peut-être su sa défaite qu’en tombant au pouvoir des Bambaras,
+et dans ce cas ma mort eût été immédiate. Ces réflexions me décidèrent à
+lui demander de partir avec lui. Cela ne pouvait que lui être agréable,
+et, en cas de désastre, nous étions plus en sûreté avec son escorte que
+seuls et sans chevaux dans Ségou. Ahmadou accueillit notre demande avec
+plaisir ; il en fut même flatté, mais il ajouta qu’il ne partait pas
+encore.
+
+Néanmoins je me préparai à tout événement. Je mis en état mes
+harnachements et tout mon bagage portatif de voyage ; je mis mes carnets
+de notes et mes papiers en bon ordre, donnant mes instructions à tout le
+monde pour le cas où il m’arriverait malheur, afin que ces papiers ne
+fussent pas perdus. Puis je rassemblai mon peu d’argent, d’ambre et de
+corail, avec un peu d’or que j’avais acheté pour avoir une valeur
+portative, et j’attendis.
+
+Le 26, les sofas de Yamina et les Pouls de Ségou arrivèrent.
+
+Le 27, les détachements de Kenenkou se rallièrent à leur tour, et
+Ahmadou demanda deux cents hommes de bonne volonté pour former une
+avant-garde. Quand il les eut choisis, il en prit cent pour garder la
+ville sous le commandement d’Oulibo.
+
+ 28 janvier 1865.
+
+Le 28 janvier, nous fûmes réveillés par le tabala ; nous nous hâtâmes de
+faire nos préparatifs. Le docteur, qui, quand il m’avait vu décidé à
+accompagner Ahmadou, m’avait simplement dit de demander aussi un cheval
+pour lui, était prêt ; on assurait qu’Ahmadou partait à deux heures, et,
+comme il avait dit à Samba N’diaye de me prêter son cheval, je lui en
+fis demander un second, et il répondit de le demander à Aguibou, mais
+qu’il allait d’ailleurs m’envoyer Oulibo.
+
+En effet, vers une heure, Oulibo vint me dire qu’Ahmadou craignait pour
+nous les fatigues et les dangers de l’expédition, et que si nous
+voulions rester à Ségou, nous ne manquerions de rien ; que si nous
+voulions partir, il ne nous en empêcherait pas, mais qu’il fallait que
+nous sussions qu’il allait se battre jusqu’à la victoire et qu’il ne
+reculerait pas devant les Bambaras, _Ché-Allaho_.
+
+Il était évident qu’Ahmadou ne demandait pas mieux que de nous voir
+l’accompagner ; les Talibés qui étaient avec Oulibo ne le cachaient même
+pas. J’insistai et ne trouvai pas de résistance. Il avait seulement
+voulu mettre sa responsabilité à l’abri en cas d’accident.
+
+A deux heures, le second cheval arrivait, et à deux heures et demie nous
+allions rejoindre Ahmadou sous les arbres de la place, dont il ne
+bougeait plus depuis trois jours. On assemblait devant lui la poudre et
+les balles, et, à quatre heures, après le salam, on en fit la
+distribution aux porteurs qui commencèrent tout de suite à se mettre en
+marche. J’emmenais tous mes hommes, à l’exception de Boukary Gnian, qui,
+ayant un gros abcès, ne pouvait marcher.
+
+Les munitions se composaient de :
+
+ 140 barils de poudre du pays, d’environ 30 kilogrammes l’un ; soit
+ 4200 kilogrammes.
+
+ 33 sacs de poudre d’Europe de 15 à 20 kilogrammes.
+
+ 27 paquets de 4 fusils chaque, pour rechange.
+
+ 9 gros toulons de pierres à fusil.
+
+ 150 sac de 1000 balles de fer chacun, soit 150,000 balles.
+
+A cinq heures et demie, le tout était chargé et en route, sur la tête de
+plus de trois cents Somonos, dont quelques-uns ployaient sous le faix ;
+quelques-uns, plus riches, avaient chargé des ânes de leur fardeau et
+n’avaient que le soin de les conduire. Enfin, une douzaine d’énormes
+calebasses représentaient le bagage d’Ahmadou et ses provisions. Quant à
+nous, nous n’avions qu’un toulon de couscous, deux de _bourakié_ ou
+couscous mélangé de miel et d’arachides pilées, un sac de sel et des
+peaux de bouc pour l’eau. La marche fut d’abord lente ; l’armée, qui
+accompagnait Ahmadou, occupait un immense espace, et à travers la
+poussière, éclairée des rayons du soleil couchant, les costumes
+bigarrés, cette énorme foule mélangée de piétons, de chevaux et même
+d’ânes, présentaient un coup d’œil magnifique. Je voulais d’abord me
+tenir près d’Ahmadou, mais comme il marchait au milieu de sa garde de
+Sofas à pied, il me fallut y renoncer sous peine d’en écraser quelques-
+uns.
+
+A Soninkoura, le premier village après Ségou, on fut obligé d’arrêter un
+instant. Là, deux Talibés se prirent de querelle et menaçaient d’en
+venir aux coups. Ahmadou mit le holà par ces simples paroles : « Ce
+n’est pas aujourd’hui qu’il faut se battre. Gardez votre courage pour
+demain, cela vaudra mieux. »
+
+En effet, nous supposions tous que le lendemain Ahmadou attaquerait
+l’ennemi.
+
+Après Soninkoura, la marche devint plus facile ; je me décidai à m’en
+aller tout tranquillement, et comme, dans les ténèbres, mes laptots, en
+voulant me suivre, se déchiraient les jambes dans les épines, je les
+renvoyai, leur disant que je les retrouverais au campement. Le docteur
+était parti de son côté. Je laissai mon cheval marcher à son pas, et
+bientôt je rattrapai les porteurs de poudre de l’avant-garde. Nous
+passâmes successivement les villages de Koghou Mbébala, Banancoro,
+Nérecoro, Dialocoro, Bafoubougou, et là nous quittâmes le bord du fleuve
+que nous avions suivi jusqu’alors. Les sons d’une musique composée de
+tamtams et de flûtes se firent bientôt entendre ; puis nous aperçûmes de
+nombreux feux au milieu des arbres ; nous étions à Marcadougouba, où se
+trouvait campée en dehors du village l’armée de Tierno Alassane, et
+c’était Fali, le chef des sofas, qui se donnait un bal pour se distraire
+et se consoler de la défaite. Après avoir erré quelque temps au milieu
+de ces feux et des divers groupes, je finis par rallier mes laptots,
+puis enfin le docteur et nous campâmes au pied du premier arbre que nous
+trouvâmes sur le bord de la route. Le difficile était d’attacher les
+chevaux qui, animés par le grand air, par la vue des juments,
+s’échappaient et parcouraient le camp en hennissant. Par trois fois le
+mien s’échappa ; enfin je perçai un trou profond en terre en forme de
+cône renversé ; un bâton fut mis en travers au fond et une entrave fixée
+dessus nous fournit un point d’attache suffisant. Nos laptots trouvèrent
+un amas de cannes de mil dans le village, et sans plus de façon, imitant
+l’exemple des Talibés, ils s’en emparèrent, de telle sorte que nous
+eûmes un feu comme tout le monde. Au surplus, ce n’était pas du luxe,
+car la nuit était fraîche et nous n’avions emporté qu’une couverture
+pour tout campement, pensant que le lendemain serait jour de combat.
+
+[Décoration]
+
+
+[Note 188 : Lamtoro, chef du Toro (province du Fouta).]
+
+
+
+
+ CHAPITRE XXVIII.
+
+Préparatifs d’Ahmadou et séjour à Marcadougouba. — Égards que l’on a
+pour nous. — Nous devenons populaires. — Causes de l’insuccès de Tierno
+Alassane. — Récit de Tambo. — Palabres d’Ahmadou. — Défi des Talibés aux
+Sofas. — Réponse des Sofas. — Visite d’Aguibou. — Impressions. — Départ
+pour Toghou. — L’ordre de marche. — Halte.
+
+
+A peine Ahmadou fut-il campé dans les cases que Fali lui avait fait
+préparer, que nous en fûmes avertis par un sofa qui parcourait le camp
+en appelant Samba Yoro. C’était Ahmadou qui le faisait chercher pour
+s’informer de notre campement et pour lui remettre un demi-pain de sucre
+pour tremper le couscous de notre souper. Cette attention, en un pareil
+moment, avait bien son mérite. Peu après les griots à cheval
+parcouraient le camp, réclamant le silence, recommandant de tenir les
+chevaux. La musique de Fali cessa son bruit infernal, et chacun fut
+libre de dormir.
+
+ 29 janvier 1865.
+
+_Dimanche, 29 janvier._ — A cinq heures et demie du matin, la musique
+recommença à jouer et, à ce bruit, tout le monde se leva. Je sus tout de
+suite qu’on n’attaquerait pas de la journée. Notre premier soin fut
+alors de visiter le village pour chercher quelque nourriture et tenter
+d’acheter de la viande ou de la volaille afin de nous soutenir ; mais ce
+fut en vain. A l’approche de l’armée, les habitants avaient caché leurs
+bestiaux et leurs poules dans les coins les plus inaccessibles de leur
+maison, et si on entendait le bruit des animaux, on ne les voyait pas ;
+quand on demandait à acheter à la porte d’une maison, on ne vous
+répondait pas, et la personne à laquelle on s’adressait s’empressait de
+rentrer dans l’intérieur.
+
+Marcadougouba est un très-grand village, mais fort peu habité. Son nom
+indique suffisamment que c’est un village de Soninkés[189], et deux
+mosquées à hautes tours en terre montraient que c’étaient des musulmans
+qui l’habitaient. L’une de ces tours, ogivale dans le haut, n’avait pas
+moins de quinze mètres. De nombreux puits, profonds de vingt-cinq à
+trente mètres, donnent de l’eau en abondance, et, malgré cela, vu le
+nombre considérable d’hommes réunis en ce lieu, ils ne suffisaient pas
+en ce moment. Aussi mes laptots, plutôt que d’attendre leur tour pour
+puiser l’eau, préféraient faire boire les chevaux à Somono Dougouni,
+village situé au bord du fleuve, à environ une demi-heure de route au
+Nord.
+
+Autour du village, en dehors, et même dans quelques terrains vagues à
+l’intérieur, on cultivait du tabac.
+
+Dès que nous fûmes bien convaincus qu’il n’y avait rien à acheter, nous
+revînmes au camp, et l’un des hommes de Samba N’diaye, un nommé
+Souleyman, vint me demander si je voulais qu’on me fît une case. Je
+n’eus garde de refuser, et, pendant que nous allions voir l’arrivée de
+divers détachements qui ralliaient l’armée, Souleyman, après avoir pris
+les ordres d’Ahmadou, dit à Fali de nous construire une case, ce qui fut
+fait par les sofas avec une promptitude remarquable. Nos laptots
+profitèrent de l’occasion pour se munir de sécos aux dépens du village,
+ainsi que de bois à brûler, et nous fûmes installés.
+
+Les détachements qui arrivaient étaient composés de gens de Somono
+Dougouni, de Bamabougou, de Koghé ; il y avait des Talibés et des
+Toubourous. Enfin, Tierno-Abdoul arriva avec l’avant-garde, qui était
+restée en observation, les sofas seuls étant à Marcadougouba. Leur
+arrivée fut l’objet d’une courte fantasia, cérémonie indispensable en
+pareille occasion.
+
+Une chose me surprenait, c’est qu’au milieu de ce tohu-bohu général, où
+chacun cherchait des ressources pour son compte, nous étions l’objet de
+politesses et d’égards de la part de tous ; et, dès ce moment, jusqu’à
+mon départ, il en a toujours été ainsi. Il semblait que le fait d’être
+venu à l’armée avec eux eût modifié ma position, et, de fait, il est
+impossible de dire à quel point cela me rendit populaire.
+
+Peu après, un peloton de sofas, qu’on avait envoyés voir ce qui se
+passait, revint de Toghou. Ils avaient trouvé Mari campé avec son armée
+derrière la ville, et quand on les avait aperçus, un griot à cheval
+s’était avancé en leur criant : « Talibés, vous en avez goûté la
+première fois. Si vous y revenez, ce sera bien autre chose. »
+
+Mari, disaient-ils, avait beaucoup de monde.
+
+A peine mes laptots m’avaient-ils fait ce rapport, que Tambo vint me
+voir et me raconta la première attaque ainsi qu’il suit :
+
+L’armée de Tierno Alassane est venue jusqu’à portée de fusil de Toghou ;
+l’armée de Mari était rangée. Tierno Alassane, sollicité d’attaquer par
+les Talibés, refusa, disant qu’Ahmadou avait défendu d’attaquer sans
+qu’il fût prévenu. Alors les cavaliers bambaras sont venus trois fois
+charger ; les Talibés à cheval se sont élancés à leur rencontre, et les
+Bambaras se sont sauvés. Mais à ce moment, un Poul Talibé, à cheval,
+alla se camper entre les deux armées pour faire preuve de courage. Les
+Bambaras chargèrent pour s’emparer de lui ; les Talibés allèrent à son
+secours, et la mêlée devint générale. Seulement, Tierno Alassane ne
+voulut pas y prendre part avec sa compagnie d’infanterie, et la panique
+s’étant mise dans les rangs, tous les porteurs de poudre s’enfuirent ;
+l’infanterie les suivit. Le porteur du tabala fut tué, et les Bambaras,
+après s’être emparés de la poudre et du tabala, rentrèrent dans le
+village. On dit, ajouta Tambo, que Mari a tout de suite envoyé le tabala
+à Sansandig, comme preuve de sa victoire.
+
+D’après Tambo, les Talibés bien commandés eussent pu remporter la
+victoire ou au moins repousser les Bambaras dans le village ; car Mari
+n’avait, dit-il, que cinq cents chevaux et mille hommes à pied. Mais,
+depuis, il a reçu beaucoup de renforts et il lui en arrive constamment.
+Ceci confirmait ce que nous avions supposé. Tout le pays se levait en
+masse pour venir rejoindre son ancien maître, et un nouvel échec eût été
+la perte d’Ahmadou et de ses partisans.
+
+Tambo, du reste, était un bon informateur ; il avait pris une part
+vigoureuse au combat du 25, et il était allé enlever des mains des
+Bambaras un jeune parent de Samba N’diaye, nommé Mahmodou, au moment où
+ce jeune homme venait de tomber blessé d’un coup de lance, qui, après
+lui avoir déchiré le cou sur dix centimètres de long, lui avait percé la
+main. Tambo, qui le suivait des yeux, s’était élancé sur son vigoureux
+cheval, présent d’El Hadj, qui, comme je l’ai dit, l’avait reçu lui-même
+du fils de Sidy Ahmed Beckay de Tombouctou, et il avait eu le bonheur
+d’abattre d’un coup de fusil le Bambara qui allait achever son jeune
+parent. Il l’avait ensuite enlevé en croupe et l’avait ramené.
+
+Le soir de ce même jour, Ahmadou partagea quatre-vingts barils de poudre
+entre les diverses compagnies, en recommandant de ne pas la gaspiller et
+défendant de tirer un seul coup en fantasia sous peine de coups de
+corde.
+
+Dans cette journée, nous avions eu beaucoup de fatigues et nous avions
+peu mangé ; en dépit de nos efforts, jusqu’à deux heures, nous n’avions
+rien trouvé à acheter, lorsque Souleyman, plus heureux, réussit à nous
+procurer deux petits poulets gros comme le poing. Nous fîmes bouillir ce
+maigre régal pour en tremper le couscous ; mais je dois dire que j’ai
+rarement rien trouvé de plus mauvais. Un peu plus tard, Ahmadou nous
+envoya dix-huit poules magnifiques, que les gens du village étaient
+venus lui apporter sur la réquisition de Tierno-Abdoul, avec cent vingt
+calebasses de lack-lallo, destiné aux sofas. Mon premier mouvement fut
+d’accepter ; mais le docteur, croyant qu’Ahmadou se privait, insista
+pour que je n’en prisse que quelques-unes. Je renvoyai donc douze
+poules, en faisant remercier Ahmadou ; mais, ainsi que je m’y attendais,
+il ne voulut pas les recevoir et me dit que si j’en avais de trop, je
+pouvais les donner à qui je voudrais, que, pour lui, il les avait
+données, que c’était fini.
+
+Mes laptots étaient enchantés. Je leur en donnai cinq, j’en pris deux
+pour notre souper ; et convaincu que le lendemain on attaquerait, ne
+voulant rien avoir qui gênât mes mouvements, je distribuai les autres
+entre les principaux chefs et ceux qui, tels que Fali et Souleyman, nous
+avaient été utiles. Mon ami Samba Farba vint demander sa part, et j’en
+envoyai à Tierno-Abdoul, à Mahmadou Dieber, à Sonkoutou et à Sidy-
+Abdallah. — Ce dernier cadeau était politique, je savais qu’avec les
+cadeaux on fait tout des Maures, et cette fois encore je ne me trompais
+pas.
+
+Tous furent enchantés, et ils le furent bien davantage quand, le soir,
+Ahmadou, m’ayant envoyé par Mahmadou Dieber un superbe mouton gras, j’en
+fis la distribution, dans laquelle le nombre des élus fut encore plus
+considérable. Plusieurs vinrent me remercier en personne, Tierno-Abdoul
+et Tierno-Alassane, entre autres, qui vinrent la nuit, pendant mon
+sommeil, m’apporter la nouvelle qu’on ne partirait pas le lendemain. Si
+je l’eusse su plus tôt, j’avoue que j’aurais été moins généreux. Enfin,
+tout était distribué, et il nous restait encore de quoi vivre le
+lendemain à peu près : c’était plus que suffisant, et la Providence
+veillait sur nous.
+
+Ce qui avait contribué à faire croire que le lendemain serait le grand
+jour, c’est que la lune paraissait ce soir même. Elle avait été
+accueillie aux cris de _Yallah salam, Yallah tagui ballel, Yallah boni
+Keffirs_[190], cris poussés par toute l’armée avec un entrain
+remarquable, et cette voix immense s’élevant dans la plaine de dessous
+les arbres avait bien sa grandeur. Les chevaux, effrayés, hennirent et
+se cabrèrent, et un frisson général sembla courir dans tout le camp.
+
+ 30 janvier 1865.
+
+Le lundi, 30 janvier, nous fûmes réveillés, comme d’habitude, par la
+musique de Fali, et presque aussitôt, malgré l’heure matinale, Ahmadou
+commença un palabre avec les Talibés. Ce fut d’abord la répétition du
+palabre de la fête du Cauri ; mais après la lecture, il leur reprocha de
+ne pas se battre, leur rappelant tout le bien qu’ils avaient reçu de son
+père et de lui ; leur disant que depuis le départ de son père ils ne
+faisaient rien ; que les Sofas se battaient ainsi que les Toubourous, et
+qu’eux se reposaient ; que s’ils avaient agi de la sorte avec son père,
+ils n’eussent pas pris le pays qu’ils ont conquis. Puis après, il invita
+chaque compagnie à nommer cent hommes intrépides pour marcher en avant.
+Cela se fit sans peine, et alors Ahmadou, continuant son palabre,
+commença à demander la restitution des _kouloulous_ (objets pillés à la
+guerre et soustraits au partage général), disant qu’il fallait, si l’on
+mourait, aller vers Dieu les mains vides du bien de ses frères. Cette
+opération fut longue ; personne ne se décidait à parler. Enfin,
+lentement, très-lentement, on en vit se lever : l’un restituait un
+pagne, l’autre une peau de bouc pour l’eau, un couteau, un chapelet ;
+enfin, l’un avoua un fusil qu’il avait vendu cinq mille cauris, disant
+que s’il était tué il avait un esclave qui représenterait plus que cette
+valeur, un autre avoua un captif qu’il avait _mangé_ ; ce fut du moins
+ce qu’il répondit quand Ahmadou lui demanda ce qu’il en avait fait.
+
+Cette scène était vraiment curieuse, et elle dura longtemps. Une fois
+terminée, Ahmadou alla à chaque compagnie s’assurer lui-même du nombre
+d’hommes, qu’on comptait par les fusils mis en rang, par terre, à côté
+les uns des autres. Il assigna à chacune des grandes compagnies son
+campement pour la nuit, afin qu’on fût prêt à partir au premier signal.
+Puis il retourna faire un nouveau palabre avec les Sofas, qu’il venait
+de voir faire de la fantasia, ayant à leur tête Aguibou, son frère, qui
+défilait en caracolant sur le beau cheval d’Arsec, le chef de Sofas,
+garde-magasin, cuisinier, barbier d’Ahmadou et bourreau à
+l’occasion[191].
+
+Aux Sofas, il ne fit pas de longs discours. Il leur dit qu’il comptait
+sur eux ; il leur rappela ses bienfaits et ceux de son père, les cadeaux
+qu’ils recevaient de lui, leur recommanda de ne pas s’arrêter à piller,
+mais de se battre jusqu’à ce que la victoire fût complète ; il leur dit
+qu’il voulait s’avancer jusqu’à dix pas de l’ennemi sans tirer, et leur
+recommanda d’avoir soin de mettre beaucoup de poudre et dix balles dans
+chaque canon de fusil, et de ne jamais reculer.
+
+A ce moment du palabre, un Talibé se présenta. Il s’avança aux deux
+tiers du rond formé par les Sofas accroupis, et là, debout, appuyé sur
+son fusil, il demanda à parler aux Sofas de la part des Talibés. C’était
+un grand Fouta Diallonké présentant un type Peulh passablement pur ; sa
+couleur était assez claire, sa pose était digne. Il prit la parole, et,
+d’une voix très-nette, salua les Sofas et leur dit : « Demain nous
+allons marcher au combat. Sofas ! les Talibés m’envoient vous dire que
+demain, si l’on rencontre l’ennemi dans la plaine, ils vous montreront
+comment on doit le combattre et le chasser ; si on l’attaque derrière
+des murailles, ils vous apprendront à les escalader. » Puis, ce défi
+porté, il resta immobile et calme au milieu d’un cercle bruyant, qui, à
+ces paroles, s’était levé furieux et gesticulant.
+
+Ahmadou, à grand’peine, rétablit le silence et l’ordre, et jeta un peu
+de calme sur les passions haineuses qu’on venait de surexciter ; car il
+ne faut pas oublier qu’entre Sofas et Talibés, bien que servant la même
+cause, le même homme, il y a une haine immense.
+
+Puis, dès que le silence fut complet, il répéta ses instructions et
+donna la parole aux chefs des Sofas pour répondre au défi de Tierno-
+Moussa. Le premier qui parla fut le jeune Fali, le Sofa le plus brave,
+prince et fils de roi, élevé à côté d’Ahmadou après la mort de son père.
+Il avait toujours vécu dans le luxe et le bien-être ; malgré cela, il
+n’était pas obséquieux pour son maître ; il le servait, mais, comme je
+l’ai déjà dit, ne paraissait pas l’aimer ; et Ahmadou ne s’y trompait
+pas, car un jour Aguibou me dit : « Crois-tu que Fali oublie que mon
+père a tué le sien ? »
+
+Fali se leva, à côté d’Ahmadou, avec son air nonchalant, la tête
+couverte d’un bonnet rouge, le corps habillé d’un boubou de mousseline
+blanche. Il se redressa lentement, et, appuyé sur son fusil, il dit :
+
+« Salut aux Talibés ! Je ne leur dis qu’une chose : ils ont menti ! »
+Puis il se rassit.
+
+Ce fut alors à Yougoucoullé de parler. C’était un vieux Sofa qui avait
+fait toutes les guerres. Il portait un de ces grands chapeaux de paille
+du pays, dont toutes les pailles réunies au sommet, sans être tressées,
+forment un immense plumet. Ses boubous étaient ramassés dans sa ceinture
+comme en temps de guerre ; il portait toutes ses armes et était couvert
+de grisgris. Il parlait avec calme ; son attitude était magnifique.
+
+« Talibés, dit-il, je vous salue. J’ai bien entendu vos paroles : vous
+avez raison, et ce n’est pas aux esclaves à parler autrement que leurs
+maîtres. Je ne vous contredirai pas. Vous savez cependant que souvent
+dans un combat un homme en prend un autre plus brave que lui.
+
+« Moi, quoique esclave, j’ai fait toutes les guerres d’El Hadj, depuis
+Dinguiray jusqu’à Ségou. Partout je me suis bien battu, et personne n’a
+pu dire qu’il m’avait vu reculer. Talibés, nous allons nous battre
+demain ; je ne vous dis qu’une chose : celui qui me verra reculer, ne
+verra pas la lune le soir ! »
+
+Après plusieurs discours de ce genre, le palabre fut rompu, et Ahmadou
+alla palabrer avec les Toubourous. Après eux, il parla aux Peuhls, puis
+aux Djawaras, et à quatre heures seulement rentra dans son gourbi, et,
+comme la veille, reçut toute la soirée des visites, répondant à tout,
+s’occupant de tout avec une activité vraiment merveilleuse, surtout de
+la part d’un homme habitué à la mollesse. J’envoyai, dès qu’il fut
+rentré, Samba Yoro le saluer de ma part. Il répondit qu’il m’avait vu
+dans tous ses palabres et que cela lui avait fait plaisir. Il fut très-
+gracieux, et le soir il m’envoya, par le Sofa de sa porte, nommé Moussa,
+deux grands paniers de poissons que le village avait fait pêcher pour
+lui.
+
+Peu après, je reçus la visite d’Aguibou, qui fut plus affectueux pour
+moi que de coutume. Entre autres choses, il me demanda, quand je serais
+rentré dans mon pays, de lui écrire. Puis il me dit : « Quand tu
+partiras, je te prierai de m’envoyer un fusil comme le tien ; j’en ai
+bien un pareil (à piston), mais il n’est pas joli et je n’ai plus de
+capsules. » J’avais depuis longtemps songé à lui donner le mien, qui ne
+me servait à rien, puisque je ne pouvais pas chasser à cause de l’état
+d’anarchie du pays, mais je ne me décidai pas encore. Le soir chacun fit
+ses préparatifs.
+
+ 31 janvier 1865.
+
+Ahmadou avait annoncé le départ pour quatre heures du matin. A deux
+heures, je me réveillai, et, travaillé par une impression qui m’a
+toujours dominé la veille d’un combat, il me fut impossible de me
+rendormir. Je fis chauffer un peu de bouillon qui restait, et, profitant
+des derniers moments d’isolement, j’écrivis sur mon carnet ces notes :
+
+« Dans une heure on va se mettre en marche. J’espère que nous aurons la
+victoire ; mais si je suis tué, que ma femme sache bien que ma dernière
+pensée se sera partagée entre elle, mon frère et ma sœur. Dans tous les
+cas, j’aurai fait mon devoir, ou ce que je croyais l’être, et
+maintenant, à la grâce de Dieu[192] ! »
+
+D’après les précautions que je voyais prendre à Ahmadou, d’après le
+déploiement de toutes ses forces, il était évident que la partie qui
+allait se jouer sur l’échiquier de la guerre était un véritable va-tout.
+
+Si la victoire était seulement balancée par Mari, tout le pays allait se
+rallier autour de lui. Les Sofas eux-mêmes trahiraient, la route de
+Nioro, déjà fermée, ne serait plus ouverte, et nous étions indéfiniment
+retenus à Ségou.
+
+Si Mari remportait la victoire, les Talibés étaient à tout jamais
+perdus, et les murailles de Ségou ne les auraient pas protégés contre
+les Bambaras. Dans ce cas, notre position eût été critique, et, n’ayant
+nul espoir de recueillir le fruit de la neutralité, je m’étais décidé à
+jeter dans le côté de la balance qui me semblait offrir le plus de
+garanties, le poids moral de ma présence et à l’occasion celui de neuf
+hommes courageux.
+
+Cette résolution m’avait coûté, mais elle était indispensable et, par la
+suite, je n’ai eu qu’à m’en applaudir.
+
+Dès que j’eus fini d’écrire, je réveillai les hommes, j’envoyai remplir
+d’eau les peaux de bouc, car je savais qu’on n’en trouverait plus qu’une
+fois le village pris, je fis boire les chevaux, et je sellai et bridai
+le mien moi-même avec le plus grand soin.
+
+A trois heures et demie, un des princes, Alioun, vint prendre son
+cheval, qui était attaché près de nous, et me dit qu’Ahmadou était déjà
+aux avant-gardes. Je m’empressai de l’y rejoindre au moment même où la
+musique de Fali sonnait le réveil dans la plus grande obscurité. A
+quatre heures, on se mettait en marche sur plusieurs colonnes et au
+milieu d’un désordre apparent ; à la lueur de grands feux, on pouvait
+déjà distinguer à peu près des compagnies groupées, se formant par
+colonnes, sur les flancs et en avant.
+
+Jusqu’au jour, il ne me fut pas possible de me bien rendre compte de
+l’ordre de marche. A sept heures et demie, nous arrivâmes devant un
+petit village bambara, désert et en ruines. Tous ceux qui manquaient
+d’eau en prirent dans une grande mare et on alla faire halte à petite
+distance. Alors les compagnies se rangèrent en ordre de bataille.
+
+Sur un demi-cercle se trouvaient les quatre grandes colonnes de
+Talibés ; les Sofas et les Djawaras étaient à la gauche. Quant aux
+Pouls, ils avaient disparu, ou plutôt ils étaient allés par une une
+autre route fermer le chemin de l’Est.
+
+[Décoration]
+
+
+[Note 189 : Marca veut dire Soninké en langue bambara.]
+
+[Note 190 : _Yallah salam_ est un salut à Dieu. — _Yallah tagui ballel_,
+nous a-t-on dit, signifie : « Dieu protége ses serviteurs. » — _Yallah
+boni Keffirs_ : « Dieu fasse périr les Keffirs. » — _Boni_ est un mot
+peulh qui signifie _gâter, abîmer_.]
+
+[Note 191 : Ce cheval, gris pommelé, d’une belle taille, avec une forte
+encolure et un large poitrail, réalisait l’idée que je me fais du cheval
+de guerre du temps des croisades.]
+
+[Note 192 : Si je reproduis cette note entière, c’est qu’elle me paraît
+pouvoir faire apprécier la situation comme je l’appréciais moi-même et
+qu’elle me rappelle et peut montrer au lecteur que j’envisageais le
+danger sans trouble.]
+
+
+
+
+ CHAPITRE XXIX.
+
+Revue d’Ahmadou. — Arrivée devant Toghou. — La bataille et l’assaut du
+village. — Incidents divers. — Exécution. — Ali le bourreau. — Alioun
+Penda blessé. — La nuit du combat. — Massacre de 97 Bambaras. — Le
+sourire des morts. — Tournée de visite aux blessés. — On entre au
+village. — Départ de Toghou. — 3500 captifs. — Massacre de vieilles
+femmes. — Retour à Ségou. — Entrée triomphale. — Mort d’Alioun. — Son
+enterrement.
+
+
+ 31 janvier 1865.
+
+Ahmadou, quittant sa garde, alla passer la revue de toutes ses
+compagnies, parlant à chacune rapidement. Je le suivis dans ce mouvement
+et je m’applaudis de l’avoir fait, car sans cela je ne me serais pas
+bien rendu compte de ses forces. Il y avait bien là quatre mille chevaux
+et six mille fantassins au moins. Ahmadou donna ses ordres pour la
+formation des colonnes d’assaut, et on se remit en marche. Les colonnes
+se formaient rapidement en ordre grossier et plutôt groupées
+qu’alignées. A neuf heures, on faisait halte en vue du village de
+Toghou, dans une grande plaine. Je me portai à l’avant-garde d’Ahmadou,
+suivi du docteur et de mes hommes. Nous n’étions pas à six cents mètres
+de l’ennemi. Mari, sorti du village, avait rangé son armée à cinquante
+pas en avant de la face des murailles. La ligne des fantassins était
+très-grande ; trois à quatre cents cavaliers occupaient la gauche, et,
+derrière cette armée, on voyait sur les murailles et sur les toits des
+maisons une deuxième ligne de défenseurs. Je fis aussitôt offrir à
+Ahmadou de démonter à coups de carabine les cavaliers qui faisaient de
+la fantasia, mais il avait son plan et me fit prier de ne pas tirer
+avant qu’il eût donné le signal des coups de fusil.
+
+Cinq colonnes de fantassins s’étaient formées, composées des hommes à
+pied et d’une grande partie des cavaliers qui avaient mis pied à terre.
+
+A la droite, c’était une colonne de Talibés _Irlabés_, au pavillon noir,
+commandée par Tierno-Abdoul. Venaient ensuite : une colonne de Sofas, au
+pavillon rouge, conduite par Fali et Yougoucoullé ; la colonne du milieu
+du Toro, au pavillon rouge et blanc, commandée par Tierno Alassane, et
+devant laquelle marchait aussi Mahmadou Dieber, le Fouta Diallonké ;
+puis la colonne de Toubourous, sans pavillon, et enfin, à la gauche, les
+Talibés du Gannar, conduits par Tierno Abdoul Kadi, l’un des Talibés les
+plus braves de l’armée, dont j’ai déjà parlé.
+
+Ces colonnes, aussitôt qu’elles furent formées, s’avancèrent vers
+l’ennemi, en marchant au pas, et les Talibés chantant en cadence :
+_Lahilahi Allah, Mohammed raçould y Allah_[193].
+
+L’ennemi ne bougeait pas. Les Bambaras étaient accroupis par terre,
+attendant sans doute qu’on tirât pour se lever et se précipiter sur les
+Talibés désarmés ; mais on ne leur en laissa pas le temps. Les colonnes
+s’avancèrent jusqu’à moins de cent pas de l’ennemi et se précipitèrent
+en courant, jusqu’à ce que les Bambaras effrayés se levassent en masse.
+La fusillade commença alors, au signal donné par un homme désigné à
+l’avance par Ahmadou dans chaque compagnie. On tirait à bout portant sur
+une foule folle de terreur, qui cherchait à rentrer dans le village.
+Entassés aux portes et surpris par la mitraille que vomissait chaque
+fusil des Talibés, achevés à l’arme blanche, les Bambaras tombaient en
+rangs serrés les uns sur les autres, et les Talibés, entrant sans coup
+férir, poursuivaient sur les toits, dans les rues, les nombreux fuyards.
+Quant à la cavalerie, au premier coup de fusil elle avait pris la fuite,
+en tournant le village de toute la vitesse de ses chevaux, et était
+allée rejoindre Mari, qui, au milieu d’une garde peu nombreuse, était
+sur une colline, laissant à ses esclaves le soin de sa cause.
+
+En moins de trois minutes, les cinq colonnes étaient dans le village et
+les Bambaras défendaient en vain leurs maisons. Dès que je vis ce
+résultat, je revins au galop vers Ahmadou lui annoncer la victoire, puis
+je partis à la recherche de mes hommes, qui, eux aussi, emportés par
+l’ardeur guerrière et par l’amour-propre, s’étaient avancés au premier
+rang. Je n’en trouvai d’abord aucun.
+
+La défense du village était plus sérieuse que je ne l’eusse cru.
+
+Les Bambaras et, entre autres, toute une compagnie de Sofas de Mari,
+réfugiée dans une case, faisaient arme de tout. Sachant, par l’exemple
+du passé, qu’ils n’avaient pas de quartier à attendre, ils se
+défendaient jusqu’à la mort. Un instant la colonne des Djawaras et des
+Toubourous fut repoussée en désordre. En vain, avec quelques chefs, je
+me portai devant eux pour les ramener à l’ennemi ; ils étaient effrayés,
+et ce ne fut qu’après un quart d’heure qu’ils se remirent.
+
+Quelques bandes de Bambaras s’enfuyaient sur la gauche, où je m’étais
+placé pour voir à mon aise. Ils allaient se réfugier, en déroute, dans
+des broussailles épaisses ; personne n’osait les y poursuivre. Entraîné
+un instant par des cavaliers qui semblaient les charger, je partis avec
+le docteur, qui s’exposait beaucoup et qui, sous prétexte qu’il avait la
+vue basse, s’approchait sans cesse, malgré mes prières ; mais bientôt
+nous fûmes abandonnés de tous les cavaliers, et comme j’étais à bonne
+portée de pistolet, voyant toute une bande qui s’enfuyait de mon côté,
+je la détournai en lui envoyant les six coups de mon revolver ; un homme
+tomba blessé, mais quelques instants après il parvint à se sauver.
+
+On avait fait des prisonniers, qui semblaient hébétés et fous de
+terreur ; les uns disaient que Mari était dans le village, d’autres
+qu’il avait fui. On prit une de ses griotes qui, à la suite de la prise
+de Ségou par El Hadj, avait déjà été prisonnière, puis s’était enfuie ;
+elle était couverte d’or et elle se mit à chanter Ahmadou, qui lui fit
+grâce. En revanche, deux chefs du village, faits prisonniers dans leur
+propre maison, entre autres celui qui portait le titre d’Almami de
+Toghou, furent exécutés tout de suite. Je n’étais pas là, et, quand je
+revins, j’aperçus devant Ahmadou deux corps sans tête, étendus sur le
+ventre, avec les jarrets et les articulations coupés et un coup de sabre
+en travers sur les reins, qui leur avait tranché l’épine dorsale. Ces
+mutilations avaient été faites après coup. Mais la journée ne se passa
+pas sans que je visse l’atroce spectacle d’une exécution, et ce souvenir
+restera gravé dans ma mémoire. J’en vois encore les moindres détails.
+C’était un jeune Sofa de Mari, qu’on avait retiré vivant de dessous un
+tas de cadavres. Au lieu d’être rasé comme tous les musulmans, il
+portait les cheveux tressés en casque, comme ceux des femmes, et à la
+mode bambara ; on lui avait attaché les coudes derrière le dos de
+manière à lui disloquer en partie les épaules. Il était debout. Après
+qu’on l’eut dépouillé de tout vêtement, un Sofa, accroupi, se plaça
+derrière lui. Il regardait de tous côtés d’un air inquiet, quand Ali
+Talibé, en grand honneur à Ségou, et qui alors était bourreau en titre,
+homme athlétique, mais à la figure bestiale et à l’œil féroce[194],
+s’avança par derrière, et d’un seul coup de sabre lui fit voler la tête.
+Le corps tomba en avant ; deux longs jets de sang s’élancèrent du col ;
+quelques convulsions agitèrent encore ce qui avait été un homme, et
+pendant qu’Ali essuyait son sabre dans l’herbe avec un calme atroce,
+tout mouvement cessait.
+
+[Illustration : Soldat de Mari conduit au supplice.]
+
+Cependant je m’inquiétais de ne pas voir revenir mes hommes ; dans le
+village on se battait toujours, une case se défendait, et malgré le feu
+qu’on introduisait par les toitures, l’ennemi ne se rendait pas encore ;
+ce ne fut que lorsqu’ils furent attaqués par les flammes que les
+malheureux défenseurs essayèrent de fuir et tombèrent un à un en sortant
+de leurs cases, frappés par la mitraille des fusils.
+
+Vers une heure, je vis Samba Yoro rentrer épuisé, portant deux fusils ;
+je devinai un malheur. Alioun, le plus brave peut-être de mes hommes,
+était tombé ; il avait une balle dans le crâne. Cependant il respirait
+encore, il fallait le secourir. Je dis à Samba Yoro de chercher ses
+compagnons, il ne tarda pas à les réunir dans le village ; Dethié avait
+reçu une brique sur la nuque, il avait été contusionné par l’explosion
+d’un baril de poudre, avait eu ses vêtements traversés par les balles,
+mais c’était tout ; les autres n’avaient que des balles mortes. Vers
+trois heures, on m’apporta Alioun sur une porte de case qui servait de
+brancard. Il avait repris connaissance, mais il souffrait beaucoup ; la
+balle était logée dans l’os du crâne au beau milieu de la tête, et
+tellement encastrée, que d’abord le docteur crut qu’elle n’avait fait
+que déchirer la peau.
+
+Vers quatre heures, les Bambaras avaient tous succombé ou à peu près ;
+dans le village on ne tirait plus que de rares coups de fusils. Quelques
+ennemis étant encore cachés dans les cases, on n’osait y pénétrer à
+cause de l’obscurité qui y règne, et on attendait qu’ils s’échappassent.
+Ahmadou se porta sur la gauche, puis derrière le village, sur la colline
+où la veille encore campaient les Bambaras. Je lui fis demander s’il y
+passerait la nuit, afin d’y transporter mon pauvre blessé, et sur sa
+réponse affirmative, j’envoyai chercher celui-ci ; mais presque aussitôt
+on commença la fusillade sur les broussailles. Les Bambaras qui s’y
+trouvaient avaient essayé de fuir dans l’Est, mais ils avaient rencontré
+les Peuhls, qui les avaient rejetés sur le village. Ils ne cessèrent de
+tirer que vers la nuit, et le _tabala_ résonna constamment. Néanmoins on
+était harassé, on n’avait rien mangé depuis la veille, à l’exception de
+quelques gourous, ressource précieuse qu’on avait trouvée en abondance
+dans les cases du village. Malgré l’effet excitant de cette nourriture,
+chacun de ceux qui ne gardaient pas le village ou qui n’étaient pas au
+combat d’avant-garde dormaient d’un profond sommeil. A minuit on eut une
+alerte : deux Bambaras venaient d’être saisis ; ils poussaient des cris
+perçants. On crut un instant à une attaque du camp par les Bambaras ;
+une immense rumeur s’éleva au milieu des chevaux frissonnants. Quelques-
+uns s’échappèrent et leur galop à travers le camp ajouta à l’illusion.
+Surpris dans notre sommeil, la main sur nos armes, nous fûmes aussitôt
+debout, et mon premier soin fut de sauter près de mon cheval qui était
+tout sellé, afin de l’empêcher de s’échapper. Mais bientôt tout se
+calma, et la voix des griots s’éleva dans le calme de la nuit, criant de
+rester en repos. Dès lors le silence ne fut plus troublé que par
+quelques coups de fusil dans le village ou aux avant-postes, par le son
+redoublé du tabala ; et la fusillade des Bambaras se ralentit, indiquant
+l’épuisement de leur poudre.
+
+Mon pauvre blessé allait mieux, nous conservions encore l’espoir de le
+sauver et j’achevai ma nuit sans me réveiller, malgré les impressions
+d’horreur dont j’avais fait provision pendant cette journée.
+
+ 1er février 1865.
+
+Le jour paraissait à peine que toute l’armée se transportait dans les
+broussailles pour en finir ; on y trouva les Bambaras sans défense et on
+en fit une horrible boucherie. Une bande de quatre-vingt-dix-sept,
+espérant peut-être dans la clémence des vainqueurs, posa les armes et
+sortit d’une broussaille en criant : Pardon ! (_Toubira !_)
+
+Ils furent aussitôt conduits à Ahmadou, entre deux rangs pressés de
+Sofas. On les interrogea longuement. Ils dirent qu’ils avaient été
+envoyés de Sansandig ; d’autres avaient dit être venus de Boushé, de
+Sarrau et même de Ségou-Sikoro. Tous furent livrés au bourreau, et
+Ahmadou, supposant que ce spectacle pouvait m’intéresser, envoya un
+Talibé me prévenir afin que je pusse y assister ; mais je ne me sentais
+pas le cœur de supporter une pareille émotion. Les exécutions déjà trop
+nombreuses de la veille m’avaient agité et je me privai de ce
+spectacle ; seulement le soir, en voulant me rendre compte du nombre des
+morts, je passai près du champ des suppliciés ; on les avait conduits
+là, tous bien serrés par la foule et tenus simplement par des bras
+humains ; au milieu du cercle s’était placé le bourreau, qui avait
+commencé à abattre les têtes, au hasard, sans ordre, comme elles
+passaient à portée de son bras. Quelques-unes n’étaient même pas
+détachées du tronc, et, chose curieuse, elles avaient presque toutes le
+sourire aux lèvres. Les yeux qui n’étaient pas fermés avaient dans leur
+immobilité une expression indéfinissable qui me fit longtemps réfléchir.
+Faut-il donc croire qu’au seuil d’une autre vie, ces martyrs de la
+barbarie et de l’islamisme, qui se battaient sans savoir pourquoi, qui
+ont été massacrés si cruellement, ont eu une apparition, qu’une lueur
+immense s’est produite dans leur intelligence et qu’un horizon nouveau
+s’est étendu devant leurs yeux ?
+
+Cette pensée m’obséda longtemps et je ne me détachai pas facilement de
+ce lieu d’horreur.
+
+Au jour j’avais commencé avec le docteur une tournée de blessés ; déjà
+la veille il en avait opéré bon nombre ; malheureusement, manquant
+d’instruments et réduit aux ressources de sa trousse, il y en avait
+beaucoup pour lesquels il ne pouvait rien. Je l’aidais de mon mieux dans
+ces extractions de balles toujours si douloureuses pour le patient.
+J’eus là l’occasion de remarquer encore une fois combien le système
+nerveux des noirs est moins développé ou moins sensible que le nôtre ;
+c’est à cela qu’ils doivent de supporter facilement les opérations, de
+même qu’ils doivent au climat d’en guérir d’une façon merveilleuse et
+dans des cas désespérés.
+
+Tout en secourant les blessés, nous visitâmes le village, opération non
+sans danger, car dans quelques rares maisons on tirait encore et on
+était exposé à recevoir une balle destinée à un Bambara fuyant. Mais
+depuis la veille trop de balles avaient sifflé à nos oreilles pour que
+cela nous arrêtât, et bien que leur musique m’ait toujours fait secouer
+la tête ou saluer, comme on dit vulgairement, elle ne m’a jamais empêché
+d’aller où j’avais l’intention de me rendre.
+
+Il est impossible de décrire le spectacle que présentait Toghou. Dans
+les maisons, dans les rues, les cadavres étaient étendus dans toutes les
+positions. Dans le réduit où l’on s’était si longtemps défendu, chaque
+case était transformée en un charnier infect. Les toitures enflammées
+par le haut avaient brûlé des centaines de malheureux, dont les cris
+sourds avaient seuls révélé l’agonie. Dans quelques cases on s’était
+pendu de désespoir ; à une porte de la ville plus de cinq cents cadavres
+étaient couchés les uns sur les autres ; c’était la porte attaquée par
+les Talibés. Plus tard j’allai dans les broussailles ; on peut dire que
+tout le village et ses environs n’étaient qu’un champ de morts, et le
+lendemain, lorsque de dessous les décombres enflammés du village on eut
+tiré ces cadavres à demi brûlés et qu’on les eut portés dans la plaine,
+l’odeur infecte qui s’en exhalait empestait l’air à une longue distance.
+Certes, c’est rester au-dessous du vrai que de dire que deux mille cinq
+cents Bambaras avaient péri là, et plus tard, quand les Peuhls revinrent
+à cheval, leurs lances encore sanglantes témoignèrent des coups portés
+par eux aux fugitifs. Ahmadou envoya visiter le terrain de leurs
+exploits, et on m’affirma qu’ils en avaient tué beaucoup. En somme,
+d’une voix unanime on reconnaissait que depuis le commencement des
+guerres d’El Hadj, sauf à Oïtala, on n’avait pas vu pareil massacre.
+Quant aux pertes d’Ahmadou elles étaient presque insignifiantes : on ne
+comptait pas cent morts et deux cents blessés.
+
+Il faut, du reste, avoir vu les fautes commises par les Bambaras pour
+comprendre cette disproportion de pertes. S’ils eussent attendu derrière
+leurs murs, le résultat eût été bien différent, et Ahmadou fût peut-être
+retourné à Ségou avec un échec de plus, car ce village était
+prodigieusement riche et pouvait soutenir un long siége. Il y avait de
+la poudre et du mil en quantités immenses, sans compter toutes les
+autres substances nutritives, telles que haricots, riz, etc.
+
+Pendant toute la première nuit, on avait mangé dans le village les
+poules, les chèvres et les moutons, et quand on songe qu’une armée de
+plus de dix mille hommes avait vécu là-dessus, on ne s’étonnera pas que
+le lendemain je n’aie pu trouver un seul poulet. En revanche, tout le
+monde mâchait des gourous. Beaucoup avaient rempli leurs sacs de cauris,
+et le butin était tel, qu’on ne pouvait l’emporter.
+
+[Illustration : Une exécution à Ségou.]
+
+Ahmadou entra dans le village vers dix heures, et vint s’installer dans
+la case du chef. Nous habitions en face de lui, et on disait qu’il
+allait passer là trois jours. Chacun appréciait à sa manière le résultat
+de la victoire ; l’opinion générale était que Mari était à tout jamais
+perdu et qu’il ne pourrait plus réunir d’armée. C’était aussi la nôtre,
+mais nous comptions sans les fautes d’Ahmadou. Si, profitant de sa
+victoire, il fût allé en ce moment avec une armée enthousiaste tomber
+sur Sansandig, il l’eût sans doute enlevé, et alors il était maître du
+pays ; mais dès le lendemain, cédant aux sollicitations de tous ses
+amis, avides de partager le butin, il rentrait à Ségou.
+
+Ahmadou m’avait fait remercier de ce que j’avais fait pour sa cause et
+il s’était occupé de nous procurer de quoi manger, ce qui n’était pas
+facile dans un village pareil. Après nous avoir envoyé une jambe de
+bœuf, il donna sa canne à Souleyman pour qu’il parcourût le village et
+prît pour nous ce qu’il trouverait, sel ou autre chose. En somme, nous
+n’eûmes qu’à nous louer de lui, et, au moment du départ, il nous fournit
+une compagnie de Sofas pour porter mon pauvre Alioun, que je fis placer
+sur un lit (tara) du pays. Sans doute, tout cela ne se faisait pas
+facilement, mais cela se faisait, et c’était beaucoup. Le départ du
+village fut difficile. Chacun se chargeait de bagages ; quelques-uns
+avaient envoyé chercher des ânes pour porter le butin, et c’était un
+spectacle bien curieux que ces guerriers de la veille transformés en
+marchands de vieille ferraille. Tout leur était bon : ceux-ci portaient
+des calebasses de hautes formes, ceux-là des sacs de mil, des
+chandeliers du pays, tiges de fer munies d’une ou plusieurs coquilles,
+dans lesquelles on brûle une mèche de coton qui trempe dans l’huile
+d’arachides ou le beurre de Karité ; d’autres enlevaient une porte, des
+fusils, des lances, des haches ou des outils de forgeron et de
+tisserand. Les uns avaient du coton, d’autres du tabac ou des boules
+d’indigo ; et puis venaient la file ou plutôt les files de captifs. Dire
+ce qu’il y en avait, je ne le pus qu’à Ségou quand on fit le partage.
+Environ trois mille cinq cents femmes ou enfants étaient là, attachés
+par le cou, lourdement chargés, marchant sous les coups des Sofas.
+Quelques femmes, trop vieilles, tombaient sous leur fardeau, et refusant
+de marcher, furent assassinées. Un coup de fusil dans les reins et ce
+fut fini ; je fus contraint de voir cela et il me fallut rester calme et
+ne pas faire sauter la tête au misérable qui venait de commettre ce
+crime. Nos laptots et quelques Talibés même en étaient indignés, mais
+c’était l’exception, et la masse passait, et avec un geste de dédain ne
+trouvait que cette épitaphe : Keffir ! Et ceux qui commettaient ces
+atrocités, qu’on le sache bien, c’étaient eux-mêmes des Keffirs, des
+Bambaras, des esclaves de père en fils, d’anciens esclaves des Massassis
+du Kaarta ou des Courbaris de Ségou qui avaient eu leur sauvagerie et
+leur cruauté doublées d’une teinte d’islamisme tel qu’on le prêche en
+Afrique. Que ces quelques mots puissent servir à faire apprécier la
+situation intérieure de ces pays et soient utilisés par ces
+philanthropes qui veulent laisser la civilisation marcher d’elle-même et
+se refusent à l’imposer par la force ! Nous passâmes ce même jour devant
+Marcadougouba. Ahmadou refusa de s’y arrêter ; on entendait pleurer dans
+le village : c’étaient les mères et les veuves des Bambaras révoltés,
+car ce village avait, comme tous les autres, fourni ses contingents à
+Mari, et du moins les vainqueurs n’empêchaient pas, comme nous l’avons
+vu faire en Europe, les sœurs et les mères de pleurer leurs frères et
+leurs enfants. On continua la marche jusqu’à Bafoubougou, où l’on campa
+dans les broussailles. Mon premier soin fut de me baigner au fleuve ;
+puis après, il fallut préparer le souper, assez maigre d’ailleurs. Une
+poule tuée _in extremis_ trempa notre couscous, et telle était notre
+fatigue que le soir, Ahmadou nous ayant envoyé un superbe poisson,
+personne n’eut le courage de le faire cuire. Au milieu de ses épreuves,
+notre pauvre blessé allait mieux et nous avions bon espoir.
+
+ 3 février 1865.
+
+Le 3 février au jour, on se mit en route ; la marche était triomphale :
+à chaque village on faisait de la fantasia ; des députations venaient
+féliciter Ahmadou, et les griots s’égosillaient à chanter sa victoire.
+Tandis que les coups de fusil des villages répondaient en sourdine aux
+coups éclatants des fusils des Sofas qui, chantant et dansant,
+tourbillonnaient autour du roi ; tandis que les Talibés venaient à tour
+de rôle le saluer, Ahmadou, à cheval, son turban relevé sur la bouche,
+restait calme, et un pied passé par-dessus la selle, récitait son
+chapelet ; mais son œil brillait et la joie du triomphe illuminait ce
+qu’on voyait de sa figure.
+
+Enfin, à Ségou-Sikoro, où nous arrivâmes vers dix heures, Oulibo sortit
+avec tous ceux qui étaient restés à la garde de la ville et vint au-
+devant d’Ahmadou. La ville était en délire : sur le toit des maisons,
+les esclaves chantaient, dansaient, battaient des mains, et c’est à
+peine si, au milieu de la joie générale, on faisait attention à celles
+qui pleuraient un frère ou un époux. La fusillade devenait de plus en
+plus vive et dangereuse, car les fusils chargés outre mesure rendaient
+le bruit du canon, mais éclataient et blessaient ceux qui les tiraient,
+ainsi que leurs voisins. Je me séparai de la foule, et, suivi de
+Boubakary Gnian qui était venu au-devant de moi, je tournai le village
+et rentrai par la porte de l’Ouest. Dans la rue, les femmes et même
+celles qui jusqu’alors nous avaient à peine regardés, nous donnaient la
+main par-dessus les murs de leurs maisons ; d’autres, des voisines,
+venaient nous saluer ; enfin, on peut dire que ce jour on n’aurait
+trouvé personne à Ségou qui ne nous fût sympathique, sauf peut-être
+Mohammed Bobo.
+
+ 10 février 1865.
+
+Ce ne fut que vers deux heures qu’Alioun arriva avec ses porteurs. Je le
+fis installer immédiatement. Avec les tentes, on lui fit une chambre
+sous le hangar ; le docteur le pansa, et ce ne fut qu’alors qu’on
+reconnut l’existence de la balle dans le crâne où elle s’était
+incrustée. — Le lendemain, elle fut extraite, mais, hélas ! notre pauvre
+compagnon ne devait pas aller loin ; le 10, après une mauvaise nuit, une
+hémorragie terrible se déclara, le cerveau s’embarrassa, peu à peu le
+froid gagna les extrémités ; à 11 heures, il était sans connaissance, et
+à 1 heure 3 minutes, la respiration sifflante, le hoquet disparurent, et
+le cœur cessa de battre. J’envoyai tout de suite prévenir Ahmadou. Il
+répondit qu’il prierait Dieu pour Alioun, qui était mort, comme un
+musulman doit mourir, en combattant pour Dieu ; et vers deux heures et
+demie, arrivèrent deux marabouts qui n’étaient rien moins que Tierno
+Alassane, chargé de laver le corps et de l’ensevelir, et Alpha Ahmadou,
+qui devait faire les prières. On traitait mon pauvre compagnon comme un
+chef ; il allait être conduit en terre par un général et un prince. Je
+donnai une belle pièce de coton blanc pour servir de suaire ; on enleva
+le corps et on le porta en plein air près de la petite mosquée d’Alpha
+Ahmadou. Il fut posé sur une claie au-dessus d’un grand trou, et pendant
+qu’on creusait une fosse très-étroite d’un mètre de profondeur, Tierno
+Alassane lava le corps avec ses adjoints. Puis, il l’enveloppa dans
+l’étoffe de manière à former une espèce de bonnet sur la tête. La prière
+alors commença : le vieil Alpha se mit devant, debout ; tous nos amis
+qui avaient suivi le corps se placèrent sur deux rangs derrière lui. Il
+récita les prières à haute voix, et je remarquai que, si on les
+accompagne de mouvements analogues à ceux du salam, il n’y a pas de
+génuflexions. Puis, une fois cela terminé, on descendit le corps dans la
+tombe, en le plaçant sur le flanc droit et la figure tournée vers
+l’Est ; ensuite, on remplit la fosse de terre qu’on pila fortement, et
+on mit des épines dessus. Pendant toute la cérémonie, je m’étais tenu un
+peu à l’écart ; je suivais des yeux la dépouille de mon pauvre
+compagnon, et c’est un devoir pour moi de rendre à sa mémoire un hommage
+mérité.
+
+Alioun était doux, fidèle, dévoué, c’était un modèle sous tous les
+rapports ; musulman fervent, il avait apporté dans le combat où il avait
+succombé, un courage qui avait fait l’admiration de tous, et son
+souvenir restera parmi tous ceux qui l’ont connu comme celui d’un brave.
+
+Une fois mon pauvre compagnon en terre, je rentrai à la case, où j’eus à
+acquitter les frais de son enterrement, qui, discutés par Samba N’diaye,
+furent ainsi réglés :
+
+ 2000 cauris à Alpha Ahmadou pour les prières ;
+
+ 3000[195] à Tierno Alassane et aux gens qui avaient lavé le corps ;
+
+ 1500 à ceux qui avaient creusé la fosse.
+
+
+Dès le 4 février, on avait commencé à compter le butin et à en faire le
+partage. Ahmadou fit durer ce partage, car il réclamait des captifs
+volés par les Sofas ; après les captifs, on partagea les chiffons,
+satalas et ustensiles qui avaient été rapportés. Pour moi, je fis
+remettre à Ahmadou les lances, fusils, haches pris par mes hommes aux
+Bambaras tombés sous leurs coups, et, de plus, deux captives ramassées
+par Dethié N’diaye. Ahmadou voulut nous en faire cadeau, mais je lui
+répondis que je ne pouvais autoriser mes hommes à vendre des captifs
+pour s’en partager la valeur. Il dit alors qu’il leur ferait un cadeau,
+et plus tard, les deux captives furent données à Samba N’diaye.
+
+Dès que nous fûmes rentrés à Ségou, je m’inquiétai d’avoir des nouvelles
+de Nioro et de Bakary Guëye, et rien de bon n’apparut de ce côté. Une ou
+deux fois on nous dit qu’une caravane arrivait de Nioro, et nous
+espérions que Bakary serait avec elle ; mais au bout de quelques jours,
+la caravane devenait un conte, comme il s’en fait tant dans ce pays. Ce
+qu’il y avait de plus positif, c’est que les caravanes qui, de Yamina,
+allaient faire du commerce à Touba et à Kiba, étaient souvent attaquées
+par les rôdeurs bambaras, qui ne craignaient pas de s’avancer
+jusqu’auprès des villages d’Ahmadou.
+
+Le vieil Abdoul, que nous allions voir de temps à autre, nous affirmait
+que Bakary était avec l’armée de Tierno Moussa, et que si ce dernier ne
+craignait qu’il fût pillé, nous l’eussions vu arriver depuis longtemps ;
+mais toutes ces paroles ne l’amenaient pas, et nous connaissions
+maintenant assez le vieux Tierno pour savoir ce que valaient ses
+assurances. Pendant de longs mois, nous attendîmes en vain, toujours
+bercés d’espérances qui s’évanouirent peu à peu jusqu’au jour de la
+délivrance.
+
+[Décoration]
+
+
+[Note 193 : Prière musulmane : « Dieu est grand ; Mahomet est son
+prophète. » Je l’écris comme on prononce à Ségou.]
+
+[Note 194 : Il est assez intéressant d’étudier la mobilité de la
+physionomie des noirs. Cet Ali, qui, dans ce moment, m’avait paru avoir
+le regard féroce, était habituellement l’homme le plus calme de Ségou,
+et son regard voilé avait une douceur incroyable.
+
+Il en était de même d’Ahmadou, qui, dans certains moments, avait une
+grande douceur, dans d’autres, une grande dureté de physionomie.]
+
+[Note 195 : On donne généralement un bœuf, qui vaut au moins 5 à 6000
+cauris.]
+
+
+
+
+ CHAPITRE XXX.
+
+Difficulté d’obtenir une audience pendant le partage du butin. — Le fils
+de Maoundé est mort. — Ce qu’il était. — Désertion de Soulé Kandi. — Le
+docteur est malade de la fièvre. — Nouvelles de Bakary Guëye et du
+Bakhounou. — Fausse alerte. — Je suis pris d’hépatite. — J’entre en
+relations avec Sidy Abdallah. — Pluie vers la fin de février. — Massiré
+apporte des certitudes fâcheuses sur l’état de la route de Nioro. — Fête
+du Cauri. — Je n’ai plus de quoi faire aucun présent à Ahmadou. — Samba
+Yoro pris d’hémoptysie. — J’obtiens une audience d’Ahmadou et je demande
+à partir. — Promesse d’expédier un courrier. — Diverses nouvelles. — On
+prépare une expédition. — J’apprends la mort de Cheick Sidy Ahmed Beckay
+de Tombouctou.
+
+
+ 13 février 1865.
+
+Mon pauvre Alioun était mort et une tristesse immense s’était emparée de
+moi. Je sollicitai une entrevue d’Ahmadou ; mais, occupé du partage des
+dépouilles des Bambaras, il refusa en m’ajournant.
+
+Ce partage n’en finissait jamais, parce que chacun cachait les captifs
+qu’il avait ramassés et n’en livrait qu’une partie. Alors Ahmadou se
+fâchait, faisait appeler les Sofas chefs et leur ordonnait de livrer,
+qui 8 captifs, qui 10, qui 40, en proportion de ce qu’il supposait qu’on
+avait volé. Mais les captifs n’avaient garde d’obéir et opposaient un
+_non possumus_, qui est la grande force des noirs, comme de bien des
+blancs, force d’inertie qui paralyse tout.
+
+Pendant ce temps, nous recevions des détails sur Mari. On l’avait
+d’abord dit réfugié à Sansandig, mais ce bruit fut bientôt démenti ; il
+avait fui dans le Kaminian Dougou, en faisant un grand détour, et il
+avait donné pour motif de sa défaite la stupidité de ses hommes qui
+n’avaient pas voulu se battre et avaient jeté des briques aux Talibés au
+lieu de leur envoyer des coups de fusil.
+
+La vérité est qu’on n’avait jeté des briques que lorsqu’on avait manqué
+de poudre et de flèches, car les Bambaras se servent encore de l’arc et
+des flèches, qui ne sont pas empoisonnées, bien qu’on l’ait souvent
+prétendu.
+
+A ce combat, un déserteur des rangs d’Ahmadou avait succombé. C’était le
+fils de Maoundé, le chef des Kagoros du Bakhounou.
+
+Lorsque El Hadj s’empara du Bakhounou à son premier séjour dans le
+Kaarta, Maoundé s’étant rendu, il l’emmena avec lui en quelque sorte
+comme otage, et Maoundé le suivit au siége de Médine, à Koundian et dans
+le Fouta ; puis, de retour à Nioro, El Hadj, pensant que désormais ce
+chef lui serait dévoué, le replaça comme chef dans le Bakhounou et
+emmena à sa place son frère, chef de Bagoyna, et père de ce Daouda Gagny
+que je retrouve à Ségou, venant solliciter des secours et retenu comme
+moi. Le fils de ce Maoundé était dans la caravane avec laquelle j’étais
+arrivé au Niger, et là, il lui avait pris fantaisie de venir saluer
+Ahmadou, qui, suivant son habitude actuelle, l’avait prié de lui tenir
+compagnie. Maoundé fils, pris dans son piége, sollicita souvent de
+retourner dans ses foyers ; mais n’ayant pu l’obtenir et apprenant que
+son père s’était révolté depuis peu dans le Bakhounou, il avait déserté
+et était allé se joindre à Mari au moment où on avait appris qu’il était
+à Toghou. Son corps avait été reconnu parmi les morts.
+
+Il avait été décapité par Mari, qui, en entrant à Toghou, y avait trouvé
+l’Almami de Boushé et quelques Talibés et les avait fait tuer tout de
+suite ; puis, Maoundé étant arrivé, il l’avait accusé d’être un espion,
+et sans plus informer, il l’avait fait tuer.
+
+Du reste, ce Maoundé n’était pas le seul déserteur ; quelque temps
+auparavant, un griot nommé Soulé Kandi, un des plus riches de Ségou, et
+en quelque sorte un des plus choyés d’Ahmadou, avait disparu ; on le
+savait aussi chez Mari ou à Sansandig. Ce Soulé Kandi, bien qu’homme
+libre, s’était fait griot et sofa d’Ahmadou ; il couchait toutes les
+nuits devant la porte de son maître. Le motif de sa désertion était un
+mystère sur lequel on donnait beaucoup d’explications et entre autres
+celle-ci : on prétendait qu’il avait eu des relations avec une femme de
+l’intérieur de la maison d’Ahmadou, et qu’elle était enceinte ; qu’il
+s’était effrayé de la colère d’Ahmadou, et s’était sauvé.
+
+D’autres disaient qu’il avait trahi en secret Ahmadou, et que celui-ci
+furieux avait fait venir deux sofas, avait fait creuser une fosse dans
+sa cour intérieure en leur défendant de le dire ; que Soulé Kandi
+l’ayant su, avait pensé que c’était pour lui, s’était sauvé, et qu’en
+l’apprenant, Ahmadou avait fait couper le cou aux deux sofas qui avaient
+dû, l’un ou l’autre, commettre une indiscrétion.
+
+Ces bruits circulèrent en ville, mais rien ne fut démontré.
+
+En attendant, soit contre coup de toutes nos émotions, soit fatigue
+extraordinaire causée tant par l’expédition que par les soins qu’il
+donnait aux blessés, le docteur était tombé malade ; il avait une fièvre
+lente, et les chaleurs qui arrivaient à grands pas nous fatiguaient
+beaucoup.
+
+ 15 février 1865.
+
+Le 15 février, un homme arriva de Bagoyna avec toute sa famille ; il
+venait s’établir à Ségou. Il confirmait de la plus triste façon le bruit
+de la révolte de Bakhounou, entre Bagoyna et Nioro. On y était menacé
+par les Maures Askeurs et Oulad el Rhouizi, auxquels s’était allié Amady
+Sambouné, chef des Peulhs à Hofara. De Bagoyna jusqu’à Yamina, cet homme
+avait été réduit à passer par les broussailles, presque tout le pays
+étant révolté ; il disait que nos envoyés étaient toujours à Nioro. Ces
+nouvelles si tristes pour nous étaient accompagnées d’espérances. Ainsi,
+on disait qu’Amady Sambouné voulait se soumettre, qu’il ne s’était
+révolté que par crainte des pillages des Maures, contre lesquels il
+n’était pas assez fort, ses villages n’étant que des goupouillis et sa
+fortune étant en troupeaux, mais qu’il voulait payer le tribut à
+Ahmadou, etc., etc. Tout cela était fait pour entretenir la confiance du
+public ; mais le fait certain c’était qu’Amady Sambouné, qui était fils
+d’une Mauresque et d’un Peuhl et n’avait jamais caché ses sympathies
+pour les Maures, venait enfin de jeter le masque.
+
+Quelques jours après, nous avions une alerte à Ségou : on prétendait
+qu’une armée attaquerait Bamabougou. Cette nouvelle était
+invraisemblable, et en effet elle fut démentie le lendemain ; c’étaient,
+au contraire, les gens de Velentiguila qui, voyant quelques chevaux de
+Talibés paître sur les bords du fleuve, avaient cru à la présence d’une
+armée d’Ahmadou et avaient battu le tabala. De là venait l’émotion qui
+s’était produite.
+
+A ce moment, Quintin allait mieux et moi plus mal : j’étais repris par
+les douleurs hépatiques et mon état se compliquait d’un rhumatisme du
+genou qui me faisait horriblement souffrir ; je commençais à me
+décourager.
+
+Cette expédition si meurtrière n’amenait pas la soumission du pays comme
+je l’avais espéré, et on commençait à parler d’une autre expédition qui
+devait avoir lieu après le Cauri.
+
+ 22 février 1865.
+
+Comme pour confirmer ce bruit, Ahmadou faisait des dons à l’armée : le
+22 février, il donnait aux Talibés 200 bœufs et 1 million de cauris.
+Quelque temps après, il en donnait autant aux Sofas.
+
+Ce fut à cette époque que j’entrai en relations avec Sidy Abdallah.
+J’allai lui faire une visite pour avoir quelques nouvelles que devaient
+apporter des Maures venus de Tichit ; mais je ne pus rien savoir. Ils
+étaient venus avec leurs chameaux à travers les broussailles et sans
+passer à Nioro. Sidy Abdallah me reçut très-bien, et dès cette époque,
+nos relations devinrent de plus en plus amicales. De temps à autre, il
+me donnait des dattes qu’il recevait de Tichit, et quelquefois des
+gourous, et moi je lui donnais pour ses femmes de l’ambre, du corail ou
+de la cornaline, parfois un peu d’argent. Je le reconnaissais d’ailleurs
+comme un des hommes les plus intelligents du pays ; je savais qu’il
+avait un grand empire sur Ahmadou, par cela même qu’il affectait de n’en
+pas avoir : il était donc de bonne politique de bien vivre avec lui.
+
+A mon grand chagrin, on commença alors à diminuer le lait qu’on devait
+nous fournir journellement, et malgré mes réclamations et les ordres
+qu’elles provoquèrent de la part d’Ahmadou, le lait n’augmenta plus ; je
+me vis contraint d’en acheter très-souvent, car c’était la meilleure
+partie de notre nourriture, et cela vint ajouter à la gêne que
+j’éprouvais.
+
+La fin de février fut remarquable par une grande pluie, qui rafraîchit
+le temps, au point de nécessiter de notre part l’emploi de vêtements de
+drap ; l’année précédente, à Banamba, à la même époque, nous avions eu
+une petite pluie, mais ici c’étaient de belles et bonnes averses.
+
+L’effet le plus désagréable de ces pluies anormales était sans contredit
+de faire fuir les vendeurs du marché, qui devenait désert et sur lequel
+nous ne pouvions rien trouver à acheter. Les bouchers n’avaient pas tué,
+les Somonos n’avaient pas pêché, et sans un mouton qu’Ahmadou nous avait
+donné quelques jours auparavant, nous eussions été condamnés à jeûner ou
+à peu près.
+
+ 26 février 1865.
+
+Le 26 février 1865, Massiré, qui était allé vendre diverses marchandises
+sur les marchés des environs de Yamina, revint. Il nous apportait de
+fâcheuses certitudes sur l’état politique du pays. Outre que personne ne
+venait de Nioro et que la route était coupée ; aux environs de Yamina,
+les Bambaras, par leurs razzias, ne justifiaient que trop la garnison
+qu’Ahmadou maintenait dans cette ville. Massiré, pour sa part, l’avait
+échappé belle quelques jours auparavant, en venant de Kiba à Yamina avec
+une quarantaine de Diulas, leurs captifs et leurs ânes chargés de pagnes
+et autres marchandises ; ils avaient été attaqués par des Bambaras et
+des Maures entre Kiba et Kéréwané, et bien qu’armés de fusils, ils
+n’avaient pas tenté de résistance. Les Maures en avaient tué quatre, en
+avaient pris plusieurs, ainsi que la plupart des femmes, les armes et
+les bagages, et Massiré, lourdement chargé de peaux de bouc et de
+cauris, n’avait dû d’échapper qu’à la rapidité de sa course. On
+supposait que ces Maures, qui avaient déjà commis d’autres pillages dans
+les environs, étaient des Tchappatos[196] de Goumbou (Bakhounou).
+
+La pluie dura jusqu’au 28 février, jour de la fête du Cauri. Je profitai
+de cette occasion solennelle pour envoyer saluer Ahmadou, mais je
+n’avais plus de quoi lui faire un cadeau. La fête fut une répétition de
+celle de l’année précédente, à l’exception des costumes de la garde
+d’Ahmadou, qui n’étaient pas bariolés, sans doute à cause du mauvais
+temps de la veille, qui n’avait pas laissé le temps de sortir les
+défroques des magasins.
+
+Les princes étaient habillés. Ahmadou avait un manteau de drap blanc
+brodé de soie bleue et jaune, Aguibou, un manteau de velours jaune
+safran, et les autres à l’avenant.
+
+Je ne restai à la fête que jusqu’au moment du palabre, et alors je
+rentrai en ville, non sans difficulté, car Ahmadou avait donné l’ordre
+de ne laisser entrer personne, afin d’empêcher qu’on ne le quittât après
+le salam. Mais on finit par comprendre que cet ordre ne me concernait
+pas et j’obtins de passer. Pendant ce temps, Ahmadou réclamait les
+Kouloulous et disait qu’il voulait réunir une armée ; que toutefois il
+ne le ferait que quand on aurait rendu tout ce qu’on avait volé, et que,
+par conséquent, si on ne remettait pas les Kouloulous, c’est qu’on
+voudrait l’empêcher de former une armée et qu’il saurait alors qu’on
+avait peur d’aller se battre. Puis après, passant à un autre ordre
+d’idées, il dit qu’il ne fallait pas faire de coupure à la figure des
+enfants qui naissaient, comme le faisaient les Keffirs, qu’il ne
+convenait pas que les femmes se fissent des coiffures hautes avec des
+chiffons à l’intérieur[197], qu’on ne devait pas laisser les femmes
+mariées aller dans la rue ni au marché, et enfin que les Talibés
+devaient venir faire le salam à la mosquée au lieu de le faire chez eux,
+qu’on abandonnait la mosquée et que ce n’était pas bien.
+
+Comme on le voit, c’était, à peu de variantes près, le palabre de
+l’année précédente ; mais un fait qui m’avait bien fait rire s’était
+produit au début. Ahmadou, voulant faire dégager la place du palabre
+pour les Talibés, avait dit de faire écarter les Bambaras, et ceux-ci se
+prenant de peur et croyant peut-être qu’on allait les fusiller,
+s’étaient sauvés de toute la vitesse de leurs jambes dans le village des
+Somonos.
+
+Le soir, Samba Yoro fut pris d’hémoptysie. Il vomissait du sang.
+Heureusement le docteur avait du perchlorure de fer et il parvint à
+arrêter le mal assez rapidement.
+
+ Mars 1865.
+
+Le 1er mars, nos laptots allèrent souhaiter la fête à Ahmadou, qui les
+reçut bien, leur donna 20000 cauris, et, sur ma demande, me fixa une
+audience pour le vendredi 3 mars. Mais quand je m’y présentai, Ahmadou
+trouvait, avec juste raison d’ailleurs, que le temps était froid, et il
+ne voulut pas sortir de sa case. Plus tard, il vint sous les arbres de
+la porte de son père, mais je ne pouvais lui dire là ce que j’avais à
+lui demander. Je lui fis rappeler mon audience ; il me remit au
+lendemain matin, puis le lendemain matin je fus renvoyé à l’après-midi.
+
+Enfin, le 4, je fus reçu, et après qu’il eut réglé une affaire de
+Bambaras, j’échangeai les politesses et lui exposai que depuis deux mois
+et demi les courriers étaient à Nioro, que j’étais malade et que je
+pouvais tomber d’un jour à l’autre pour ne plus me relever ; que lorsque
+j’avais accepté d’attendre le retour de Bakary, j’avais entendu que la
+route était libre et qu’ils reviendraient sans difficulté ; que si je
+venais à mourir, on dirait que c’était sa faute et que je demandais à
+partir.
+
+J’insistai longuement, lui disant que, dans l’état du pays, je ne
+pouvais partir sans son secours et son consentement, et qu’en me
+retenant il prenait une grande responsabilité.
+
+Ahmadou répondit qu’un homme était venu de Nioro, le mois précédent, et
+qu’il ne croyait pas que Bakary y fût ; qu’il ne pouvait m’autoriser à
+partir, mais que nous pouvions envoyer un autre courrier.
+
+Je répondis que j’étais sûr que mes envoyés se trouvaient là ; et comme
+avec la même vivacité que moi, il me dit qu’il était sûr du contraire,
+je lui répétai ce que je tenais de Daouda Gagny.
+
+« Quant à cela, dit Ahmadou, tu as peut-être raison. J’ai reçu une
+lettre de Nioro, de Mustaf[198] ; il me dit que trois blancs sont là,
+envoyés par le gouverneur, qui leur a ordonné de ne pas partir avant de
+m’avoir vu ; que ces blancs portent deux fusils magnifiques, deux
+burnous, deux bonnets et un sabre ; que ces objets sont tellement beaux,
+qu’on n’a jamais vu les pareils dans le pays ; que Mustaf demande s’il
+faut envoyer ces hommes à Ségou et que lui n’a pas encore répondu. Mais,
+ajouta-t-il, ce ne sont pas tes envoyés, mais des blancs, et tant que la
+réponse du gouverneur à la lettre que je lui ai écrite ne sera pas
+venue, il ne peut être question de partir. »
+
+Je discutai longtemps ; Ahmadou, comme d’habitude, ne cédait rien, et
+j’en vins à lui demander de faire partir Seïdou pour aller chercher ces
+envoyés, promettant qu’alors j’attendrais son retour.
+
+Il accorda, mais sans fixer l’époque du départ, sous prétexte de
+chercher un guide.
+
+Malgré ces assurances, une fois rentrés chez nous, nous finîmes par nous
+convaincre que c’était bien Bakary qui était arrivé, accompagné de deux
+laptots supplémentaires que j’avais demandés dans ma lettre au
+gouverneur. C’était, du reste, l’avis général, et considérant que les
+noirs écrivent, avec des caractères arabes, des lettres où sont mêlés le
+plus souvent des mots arabes avec des mots peuhls ou soninkés et
+bambaras, je pensai qu’on pouvait avoir commis un contre-sens en lisant
+la lettre de Mustaf.
+
+Cependant, puisque Ahmadou ne voulait pas nous lâcher, il fallait
+essayer de faire partir notre courrier Seïdou, et j’écrivis différentes
+lettres ; puis le 6 mars, je fis demander à Ahmadou si son intention
+était de faire venir tout de suite les envoyés qui étaient à Nioro,
+parce que, si la route était trop mauvaise, ils pourraient laisser leurs
+bagages et marchandises à Mustaf, et que, en définitive, je croyais bien
+que ce devaient être mes hommes.
+
+Ahmadou me fit répondre de ne pas me presser ; que l’homme qui devait
+accompagner Seïdou n’était pas prêt, ayant quelques affaires à régler,
+et que, quant aux cadeaux, il verrait cela au moment du départ. Et il
+dit cette fois qu’il était sûr qu’il y avait deux blancs et trois
+laptots ; que ces blancs n’étaient pas, du reste, des blancs comme nous,
+mais de race mélangée.
+
+Ceci me donna à réfléchir ; je me pris à penser que, poursuivant ses
+idées d’extension vers le Niger par le moyen de consulats, le gouverneur
+avait peut-être envoyé deux mulâtres pour continuer ma mission tout en
+faisant du commerce ; et, de fait, c’eût été une excellente idée si le
+pays eût été plus tranquille. Mais nous étions dans l’erreur, et nous
+n’eûmes que bien longtemps après la clef de cette énigme. Aujourd’hui
+encore je me demande si, dans tout ceci, Ahmadou a été bien sincère,
+s’il a eu l’intention de faire partir mon courrier. Ce qu’il y a de sûr,
+c’est que ce courrier, comme on le verra, remis de semaine en semaine,
+de mois en mois, resta à Ségou.
+
+Pendant quelques jours, diverses nouvelles des plus contradictoires
+circulèrent sur les affaires du Macina, où l’on disait que Tidiani avait
+pris Kaka, que Balobo était en fuite et El Hadj à Jenné.
+
+Le jour même où l’on m’annonçait cette nouvelle, des hommes du Baninko
+venaient faire leur soumission. Ahmadou les recevait très-bien, et après
+avoir fait écrire sur un _aloa_[199] une formule de serment terrible, il
+la fit laver avec de l’eau qu’il fit boire aux Bambaras, en leur disant
+que, s’ils manquaient à leur serment, cette eau les ferait mourir. Cela
+était-il de la vraie religion musulmane ou du fétichisme ?
+
+Les jours suivants, on annonçait que les Peuhls de Ségou avaient fait
+des razzias de certaine importance, et que les Bambaras ayant voulu, à
+leur tour, venir les attaquer, s’étaient fait chasser avec des pertes
+considérables.
+
+Le fait était vrai, car on rapportait les fusils pris à l’ennemi.
+
+ 10 mars 1865.
+
+Le 10 mars, Sidy Abdallah me confiait, sous le sceau du secret, que
+Seïdou allait enfin partir, mais dans quinze jours seulement, avec des
+Maures de Tichit, qui étaient à Yamina. Cette bonne nouvelle était
+malheureusement inexacte, comme on va le voir, et cela ne prouvera
+nullement que Sidy Abdallah ait voulu me tromper ; car j’ai tout lieu de
+croire qu’Ahmadou changeait souvent d’avis, et il peut très-bien se
+faire qu’après avoir adopté cette idée, il n’ait plus voulu la mettre à
+exécution, comme cela arrivait en mainte occasion, au dire de tous ses
+conseillers, qui prétendaient que Bobo seul lui faisait faire ses
+volontés.
+
+En attendant, nous apprenions que les Djawaras, casernés à Kenenkou
+(haut Niger), avaient été attaqués par les Bambaras. Ils les avaient
+chassés, disait-on, et on rapportait des fusils. Mais, peu après, le 17
+mars, Ahmadou ordonnait à l’armée de se préparer à partir avec lui, et
+recommandait de faire du couscous pour la route, de préparer des
+sandales et des peaux de bouc pour l’eau.
+
+Pour achever de brouiller toutes nos idées sur l’état du pays, on
+annonçait qu’Amady Sambouné, qu’on avait dit révolté, arrivait à Ségou
+se joindre à Ahmadou avec toutes ses bandes, et quelque improbable que
+fût ce fait, il prenait du crédit.
+
+Presque à la même époque, on nous apprenait une nouvelle qui ne fut pas,
+comme la précédente, démentie après peu de jours, mais qui se trouva
+confirmée par tous les récits : c’était la mort de Sidy Ahmed Beckay,
+mort à Tenenkou (Macina), pendant la lune précédente.
+
+Il paraît que la guerre, qui ne cessait pas dans le Macina, l’avait
+appelé à cet endroit et qu’il y était mort six jours après son arrivée.
+A ce sujet, on forgeait des nouvelles du Macina, où, comme toujours, El
+Hadj se reposait et Tidiani marchait de victoires en victoires.
+
+Cette mort m’attrista. Sidy Ahmed Beckay avait été le protecteur, l’ami
+du docteur Barth ; c’était un homme éclairé et bon. Ces gens-là sont
+malheureusement rares en Afrique, surtout chez les Maures, et leur mort
+est un deuil pour ceux qui désirent de tous leurs vœux la civilisation
+de l’Afrique et voudraient y travailler de tout leur pouvoir.
+
+[Décoration]
+
+
+[Note 196 : Maures mélangés de sang nègre.]
+
+[Note 197 : Pour soutenir le casque de cheveux.]
+
+[Note 198 : Mustaf, esclave d’El Hadj, gouverneur de Nioro.]
+
+[Note 199 : Aloa, planchette qui sert à écrire les prières arabes et
+tient lieu, pour les Talibés à l’école, de cahier d’écriture et de
+lecture.]
+
+
+
+
+ CHAPITRE XXXI.
+
+Lenteurs des préparatifs de l’armée. — Je me décide à partir. — Ahmadou
+sort. — Séjour à Ségou Koro. — Dispute de Talibés et de Sofas. —
+Influence de Tierno Abdoul Kadi qui apaise la querelle. — Départ
+définitif. — Une soupe de poulet mort. — Aspect de Fogni. — Kamini. —
+Les Karités ou Sché. — Les Khads. — Nombreux gibier. — Chasse à courre à
+la gazelle, à la pintade et à la perdrix. — Nous allons au secours de
+Kenenkou. — Dispute de Billo, chef du tabala, avec un Talibé. — 25
+chevaux en éclaireurs. — J’arrive à Kenenkou. — L’almami. — Départ pour
+Dina. — Assaut. — Je monte à l’assaut. — Belle conduite de Dethié. —
+Panique. — Deuxième assaut. — Deuxième panique. — Je reçois une balle
+morte. — Troisième retraite. — On cerne le village. — Fuite du village.
+— Nombreux prisonniers. — Exécutions nombreuses. — Conduite héroïque et
+cruelle d’un Kagoro. — Ahmadou me fait supplier de ne plus m’exposer.
+
+
+ 20 mars 1865.
+
+Cependant, comme Ahmadou se préparait à partir avec l’armée, je lui fis
+demander à partir aussi. J’avais tiré un trop grand parti de ma première
+expédition, au point de vue de la popularité, pour n’en pas faire une
+seconde. C’était d’ailleurs un moyen unique de voir le pays. Personne ne
+savait encore de quel côté irait l’armée. Tambo et Amady Boubakar
+disaient que c’était du côté de Nioro, pour dégager cette route ;
+d’autres, que c’était du côté du Baninko, à la poursuite de Mari qui
+rentrait à Touna.
+
+Je fis dire à Ahmadou que je désirais l’accompagner. Il refusa d’abord,
+disant qu’Alioun avait été tué, que c’était trop déjà ; mais il finit,
+sur mon insistance, par consentir, et même si facilement qu’il était
+clair qu’il n’avait refusé que pour la forme. Il me fit dire de préparer
+beaucoup de couscous, et je me décidai, prévoyant de longues marches, à
+emmener une mule chargée de divers bagages.
+
+Quant au départ de Seïdou, on n’en parlait plus, et à mes demandes
+Ahmadou ne répondait pas.
+
+ 21 mars 1865.
+
+Le 21 mars, tout le monde se préparait à partir. On ne devait laisser à
+Ségou qu’un homme sur cinq dans chaque compagnie. Pendant que cela
+occasionnait bien des disputes de la part de gens qui, étant désignés,
+ne se souciaient pas de partir, le docteur et moi nous raccommodions nos
+guêtres, nous recousions nos seuls souliers européens, gardés pour les
+grandes occasions, car depuis longtemps, dans la ville, nous portions
+les pantoufles du pays.
+
+Je fis offrir à Ahmadou de lui prêter une mule et deux cantines pour ses
+bagages. Samba N’diaye m’avait demandé de faire cette démarche, mais
+Ahmadou, en remerciant, refusa ; je lui faisais aussi demander des
+gourous pour la route ; à ce moment ils étaient hors de prix à Ségou,
+Ahmadou lui-même n’en avait pas assez et faisait acheter tout ce qu’on
+en trouvait à des prix exorbitants ; à la place, il m’envoya un pain de
+sucre.
+
+ 24 mars 1865.
+
+Les divers corps se préparaient lentement ; les Bambaras surtout.
+Ahmadou, le 24, leur déclara qu’il saurait se passer d’eux, mais qu’il
+les retrouverait. Ils demandèrent quelques jours, et d’après cela nous
+pensions que le départ n’était pas très-proche, quand le samedi, 25
+mars, à deux heures et demie, le tabala battit à la mosquée. Je hâtai
+mes préparatifs, tout en envoyant chercher un cheval pour le docteur.
+Ahmadou était déjà sorti. Samba N’diaye monta sur son cheval sellé pour
+moi, et fort mal à son aise sur ma selle et dans mes longs étriers, il
+courut demander le cheval du docteur. Ahmadou fit démonter un Sofa et
+envoya un petit cheval maigre, en disant qu’à Ségou Koro, où il allait
+camper, il en fournirait un autre.
+
+Nous ne fûmes prêts à partir qu’à cinq heures et demie. La mule était
+très-chargée, nous marchions lentement. A Ségou Koro je rejoignis Tambo,
+qui m’avait demandé de lui porter son couscous et de faire cause commune
+pendant cette expédition ; il avait un contingent de huit hommes, au
+nombre desquels étaient Massiré et quelques autres Diulas, emmenés bien
+à contre-cœur par Ahmadou. Massiré avait si peu envie de se battre,
+qu’il s’établit d’avance gardien de la mule pendant les affaires qu’on
+pourrait avoir. Ces Soninkés étaient bien les plus grands paresseux que
+j’aie jamais vus, et il fallut toute l’amitié que m’inspirait Tambo pour
+que, vingt fois dans l’expédition, je ne me séparasse pas d’eux. Une
+fois campés, ils ne remuaient plus, laissant à mes hommes et aux
+esclaves de Tambo le soin de faire la cuisine, d’aller chercher de
+l’eau, du bois, de la paille, etc., etc. Tambo lui-même ne parvenait pas
+à les faire bouger, et j’obtenais quelquefois plus par l’ascendant que
+j’avais sur tous ; mais, en somme, à part Tambo et ses captifs, qui se
+débrouillaient bien, et au jeune neveu de Samba N’diaye nommé Mahmodou,
+les autres ne me servaient à rien, bien au contraire.
+
+A notre arrivée à Ségou Koro, la nuit était close, et comme personne
+n’avait préparé nos logements, nous fûmes trop heureux de trouver un
+arbre inoccupé ; c’était un beau fromager, situé au centre de ce qui
+avait été un enclos et qui aujourd’hui renfermait à peine quelques
+misérables cases en paille. Des pilons à couscous, plantés en terre,
+nous servirent jusqu’au lendemain à attacher nos chevaux, qui se
+détachèrent plus d’une fois et hennirent toute la nuit, en raison du va-
+et-vient dont ce camp de nuit fut le théâtre. Aussi, nous ne pûmes
+dormir un seul instant ; de nombreux ânes, qui suivaient l’expédition
+comme porteurs de bagages, ou même comme monture, vinrent ajouter leur
+musique à celle des chevaux, et quand le jour arriva, j’étais déjà
+fatigué.
+
+Mon premier soin fut de faire l’inventaire des vivres que chacun portait
+et d’en prendre l’administration ; car si j’eusse laissé faire, avec
+l’insouciance des noirs on aurait tout mangé en deux jours, et après,
+dans les marches, on eût crié et souffert. Cela ne se fit pas sans
+soulever quelques orages. Le jeune Mahmodou, bien que Samba N’diaye
+m’eût remis toute autorité sur lui, ne se pliait pas facilement : il
+avait le caractère très-indépendant et il me fallut avoir quelquefois
+recours à Tambo, qui avait sur lui une double autorité comme parent et
+comme sauveur à l’affaire de Toghou. C’était, du reste, un bon enfant,
+qui avait assez de cœur, et en le prenant par les sentiments, on pouvait
+en tirer beaucoup.
+
+Le 27 mars il n’était pas encore question de départ. C’est à peine si
+l’armée se rassemblait. Sur la route de Ségou à Ségou Koro, c’était un
+va-et-vient continuel ; les captives et même les femmes venaient
+apporter à manger à leurs maîtres ou à leurs maris. Nous ne trouvions
+rien à acheter, et j’allais partir pour Ségou, à cheval, suivi de
+Boubakar sur la mule, quand Ahmadou nous envoya une jambe de bœuf, je ne
+parle pas d’un panier d’œufs sur lequel (il y en avait 100 au moins)
+nous n’en pûmes trouver une douzaine de bons. C’était déjà quelque
+chose ; mais afin de m’assurer des ressources pour quelques jours, je
+partis pour Ségou et j’y arrivais au moment où Bara, que sur sa demande
+j’avais laissé à la garde de la case, partait avec Marianne, la
+cuisinière des laptots, pour leur porter un couscous. — Je laissai
+Marianne continuer sa route et je remmenai Bara que j’envoyai m’acheter
+des poules, des oignons, du laloo pour le couscous ; puis je réparai
+quelques oublis : je laissai des cauris pour acheter de la paille pour
+les ânes, je pris un sac de mil, et, après m’être baigné, je retournai
+au campement, où je rentrai vers trois heures, ayant un bien beau coup
+de soleil sur les mains et le bas de la figure, qui du jaune étaient
+passés au rouge brique. Le soir, Ahmadou m’envoya trois poules et je
+dirais que tout allait bien, sauf le docteur qui s’était trouvé
+indisposé.
+
+Quant au but de l’expédition, rien ne transpirait ; on savait seulement
+qu’Ahmadou avait emmené tous les forgerons, ce qui fortifiait tout le
+monde dans l’opinion qu’on irait très-loin.
+
+ 28 mars 1865.
+
+Le 28 mars, le docteur n’allant pas mieux, se décida à se purger. Rien
+n’annonçait encore le départ. Ahmadou avait renvoyé les contingents de
+Bamabougou et de Koghé qui n’avaient pas le chiffre voulu et étaient
+composés seulement de jeunes gens. — Cependant le soir les griots
+parcouraient le camp en criant à tue-tête : _Hé Conou ouatambo dali
+diango Khoy !_ ce qui veut littéralement dire : _Eh ! l’armée, que
+personne ne sorte demain surtout !_ et le 29, le tamtam de guerre
+résonna. Ahmadou fit le palabre ordinaire, le même qu’il avait fait à
+Toghou (c’est-à-dire lecture des guerres de Mahomet), suivi de la
+demande de restituer les Kouloulous volés dans les dernières
+expéditions. La restitution la plus importante fut une somme de 30000
+cauris pris par un Talibé à Toghou et 200 boules d’ambre prises par un
+Poul.
+
+Nous pensions qu’on allait enfin se mettre en route, mais le lendemain
+on se remit à compter les compagnies, et les griots le soir dirent de
+faire chercher les retardataires. Sur ces entrefaites, il s’éleva entre
+Ahmadou et les Talibés une querelle qui retarda encore le départ.
+
+ 30 mars 1865.
+
+Le 30 mars, plusieurs Talibés de haut parage, tels que Saada Bané, Amadi
+Boubakar et quelques autres Torodos des premières familles du Fouta,
+voulurent entrer chez Ahmadou ; et les Sofas de garde à la porte ayant
+voulu s’y opposer, ils voulurent forcer la consigne. Les Sofas de garde
+appelèrent les autres, qui vinrent à leur secours, et une bataille à
+coups de poings, qui allait devenir sanglante, s’engageait, quand
+Ahmadou vint en personne et ordonna aux Talibés de sortir de chez lui.
+Ceux-ci sortirent furieux et humiliés de voir qu’on leur donnât tort et
+d’avoir eu le dessous avec les Sofas qui, je dois le dire, les traitent
+parfois assez insolemment, imitant en cela les domestiques de bien des
+maisons européennes. Le soir ces Talibés allèrent trouver Ahmadou pour
+s’excuser, mais en faisant des conditions que celui-ci ne voulut pas
+même écouter. Aussi le lendemain, les choses s’aggravaient. Les cinq
+chefs mécontents ralliaient à eux de nombreux partisans mécontents
+depuis longtemps. Ahmadou ayant voulu faire un palabre, ne put obtenir
+d’eux aucune réponse, même en les interpellant directement. A ses
+questions, ils baissaient la tête et murmuraient des prières en défilant
+leur chapelet, opposant à la volonté de leur chef la force d’inertie
+dont il donne si souvent l’exemple.
+
+Or, il s’agissait d’une chose capitale, c’était d’obtenir des Talibés la
+parole de descendre de cheval pour aller à l’assaut du village.
+
+ 2 avril 1865.
+
+Cette querelle dura jusqu’au 2 avril dans l’après-midi et ne fut apaisée
+que par l’intermédiaire de Tierno Abdoul Kadi[200] devenu chef de la
+justice.
+
+Ce même jour je reconduisais à Ségou Samba Yoro qui était pris de
+dyssenterie. Le lendemain on distribua la poudre aux Talibés. On désigna
+dans chaque compagnie une avant-garde, hommes de bonne volonté destinés
+à monter des premiers à l’assaut, et le soir, à quatre heures et demie,
+on se mettait en marche avec une vitesse d’environ 5400 mètres à
+l’heure. On se dirigea d’abord un instant au Sud, puis on tourna
+progressivement vers l’Ouest, de manière à revenir vers le fleuve. A
+huit heures et demie, on campa sur le bord d’un grand marigot, près d’un
+village appelé Ourotigui Toma[201], qui est voisin de Boumoundo.
+
+Il faisait nuit, et depuis le matin nous étions à jeun ; il fallut
+d’abord nous rallier, chose plus difficile à faire qu’on ne pourrait le
+croire. Dans tout le camp on s’appelait de tous côtés. En marche il est
+impossible de ne pas se quitter ; d’ailleurs il est d’habitude que les
+cavaliers ne se mêlent pas aux piétons, qui marchent souvent en
+compagnie, en chantant le _Lahilahi, Allah_ ; et les bagages passent
+derrière ; au bout d’une demi-heure nous fûmes réunis, mais alors grand
+mécompte : deux poules que j’avais emportées vivantes, dans l’espoir
+d’en faire ma soupe, étaient mortes en route, et bien qu’on les eût
+saignées, comme on ne les avait pas vidées, elles s’étaient gâtées. Nous
+prîmes la moins mauvaise, et comme nous avions bien faim, nous en fîmes
+du bouillon pour tremper le couscous ; mais quelque affamé que je fusse,
+il me fut impossible d’en manger, et je préférai le bouillon des laptots
+fait avec de la viande séchée. Quant à Quintin, il paraît qu’il avait
+encore plus faim que moi, puisqu’il se décida à avaler cette maigre
+pitance. Depuis, il m’est arrivé quelquefois de me passer de manger
+vingt-quatre heures, mais je n’ai plus renouvelé l’expérience du
+bouillon de poulet mort.
+
+Le lendemain, à cinq heures et demie, on reprenait la marche, qui fut
+d’abord très-lente. Elle était réglée par le tabala placé en avant sous
+la direction de Billo, Fouta Diallonké, frère de Boubakar Mahmady Diam.
+Personne n’a le droit de dépasser ce tabala sans la permission de Billo,
+qui ne l’accorde pas facilement, et me fit une faveur en m’autorisant à
+le faire.
+
+Notre marche longeait le fleuve, à quelque distance dans l’intérieur ;
+nous passions à côté de villages pouls et nous apercevions sur notre
+droite les différents villages au bord de l’eau. La chaleur devenait
+écrasante, et à neuf heures du matin, tout le monde tirait la jambe,
+lorsque notre route vint rejoindre le bord du fleuve afin de permettre à
+chacun de boire à sa soif.
+
+Nous ne fîmes halte que vers trois heures et demie ; nous étions à
+Fogni, et je pouvais juger par les squelettes et les ossements blanchis
+qui jonchaient la plaine, par les crânes qui roulaient sous les pas de
+nos chevaux, combien grand avait été le massacre des Bambaras. Cet
+immense village, qui se composait de trois tatas séparés, n’était plus
+qu’une ruine au milieu de laquelle s’élevaient quelques huttes en
+paille, habitées par des Djawaras, qu’Ahmadou y avait envoyés pour
+repeupler cette étape naturelle de la route de Yamina.
+
+Nous campâmes près du village, dans l’intérieur et au pied d’un arbre,
+et, suivant l’exemple des Talibés, nous dévalisâmes une case pour
+fournir notre campement d’ustensiles, de bois à brûler et de tout le
+nécessaire. Je répugnais à ces mesures, mais j’avais reconnu
+l’impossibilité de me faire vendre quoi que ce fût, et il fallait vivre.
+Je ne pouvais continuellement tourmenter Ahmadou de ces menus détails,
+dont il ne s’occupe même pas pour son propre compte.
+
+Le matin, il m’avait envoyé un mouton que le village de la veille lui
+avait donné. Cela nous fournit un souper excellent dont nous avions le
+plus grand besoin, après une marche pareille faite à jeun, et après le
+souper de la veille ; le soir, nous reçûmes un autre mouton que je fis
+réserver pour l’étape suivante. Le docteur en arrivant s’était étendu
+malade ; j’avais craint un instant qu’il n’eût une insolation, mais
+cette indisposition n’était que le résultat d’une fatigue trop grande ;
+le soir, il allait mieux, et le lendemain, après avoir dormi dix heures
+d’un sommeil profond, il s’éveillait dispos pour recommencer avec nous
+une marche tout aussi longue que celle de la veille et toujours en
+longeant le fleuve. Vers neuf heures et demie, nous apercevions Yamina
+et nous allions, en continuant vers l’Ouest, camper à Kamini ou plutôt à
+2000 mètres de ce village sur le bord du fleuve.
+
+Le pays offrait le même aspect que la veille : une grande plaine limitée
+au Sud par une chaîne de collines, qui semblaient s’élever à mesure que
+nous avancions vers l’Ouest ; les grands espaces cultivés n’étaient
+plantés que de schés (_Karités_), dont quelques-uns étaient d’une taille
+remarquable ; ils atteignaient jusqu’à quarante centimètres de diamètre
+en dessous des branches ; autour du village nous avions vu comme à
+l’ordinaire quelques benteniers et des khads, arbres de la famille des
+légumineuses, dont la gousse sert à l’engrais des bestiaux. Dans les
+broussailles, assez clairsemées d’ailleurs, on trouvait différents
+fruits sur lesquels on se précipitait. Ils sont en général mauvais, mais
+quand on a bien faim, on est heureux de les avoir, et l’acidité de
+quelques-uns ne laisse pas d’être agréable.
+
+Mais ce qui dominait, c’était le gibier. Comme l’armée occupait une
+grande largeur, elle le rabattait en quelque sorte ; les perdrix et
+pintades, quand elles ne fuyaient pas vers l’Ouest, ne tardaient pas à
+être cernées : elles s’envolaient pour aller tomber dans une
+broussaille, où elles étaient bientôt prises vivantes, et nous en avons
+vu qui ont été forcées à la course par de jeunes Talibés. Les lièvres,
+par un préjugé musulman ou autre, étaient respectés ou plutôt méprisés ;
+mais ce qui m’attirait et m’enchantait, c’était la chasse aux biches et
+aux antilopes. En les voyant se lever à quelques pas de nous, nous les
+poursuivions et la plupart étaient forcées. D’abord je me bornai à
+regarder ce spectacle avec intérêt ; voulant ménager mon cheval, je ne
+me décidais pas à me livrer à ce violent exercice ; mais enfin, le
+charme l’emporta sur la raison et je me lançai sur une biche qui se
+levait à quelques pas de moi : quelques Sofas me suivirent.
+
+L’animal nous gagna d’abord, et mon cheval, dont la course était peu
+rapide, perdit du terrain sur les Sofas ; mais bientôt je les rattrapai
+et je pris la tête ; la biche commençait à se fatiguer, elle courait en
+zigzags et était visiblement haletante. Une grande mare bordée d’herbe
+était devant nous, elle s’y jeta ; je m’arrêtai, mais les Sofas
+sautèrent à bas de cheval et attrapèrent le gibier. J’eus la naïveté de
+croire que nous allions le partager, et je leur passai mon couteau. On
+accourait de toutes parts, chacun empoigna un membre, dépeçant et
+emportant ce qu’il pouvait accrocher, et je restai en face des intestins
+et de mon couteau sanglant, que j’eus bien de la peine à me faire
+rendre. Des Talibés, qui arrivaient trop tard pour prendre leur part,
+voulurent s’interposer en ma faveur et me faire rendre une partie de
+l’animal, espérant sans doute en avoir un morceau ; mais on ne les
+écouta pas, et chacun partit au galop pour rejoindre la colonne.
+
+Je rentrai un peu vexé, mais me promettant d’avoir ma revanche. Aussi,
+après avoir laissé souffler mon cheval une bonne demi-heure, je me
+lançai à la poursuite d’une autre biche, que je parvins à faire rouler
+par terre en faisant passer mon cheval sur elle ; trois fois elle se
+releva, et repartit en faisant un crochet, et la troisième fois elle fut
+abattue, clouée en terre par la lance d’un Sofa. Cette fois je ne perdis
+pas de temps : mon cheval ruisselait de sueur, il était haletant, je ne
+craignais pas qu’il s’échappât ; je sautai à terre, et dès qu’on eut
+coupé la gorge de l’animal avec mon sabre, je dépeçai un quartier comme
+si je n’avais fait que cela toute ma vie et, le suspendant à ma selle,
+j’allai reprendre mon poste en colonne, me promettant un bon souper pour
+le soir.
+
+En effet, aussitôt campé, je mis moi-même la main à la boucherie, et
+pour commencer, pour la première fois de ma vie, j’écorchai très-
+proprement le mouton que les laptots amenaient, pendant que l’un d’eux
+faisait le feu pour la cuisine. Le bois ne manquait pas, et bientôt nous
+sentîmes le fumet délicieux de mon gigot de biche qui rôtissait, pendant
+que la grande marmite, empruntée un peu de force au village, faisait
+bouillir le mouton pour tremper un excellent couscous.
+
+Cette vie au grand air m’avait rendu mon énergie, je me sentais revivre,
+je n’étais plus, comme à Ségou, indifférent à tout ; ici la moindre
+chose attirait mon attention, et, malgré les fatigues de la route, je
+trouvais le temps de noter mes impressions.
+
+C’était la première fois de ma vie que je faisais une chasse à courre ;
+j’en éprouvai les émotions violentes, et, je dois le dire, cette journée
+demeure un des souvenirs agréables de mon voyage.
+
+ 6 avril 1865.
+
+Le lendemain 6 avril, avant le jour, on battait le tabala, et à 6 heures
+on était déjà en marche, longeant le fleuve qui s’incline au S.-O. On
+commençait à être fatigué, et comme tout le monde savait qu’on camperait
+le soir à Kénenkou et qu’on venait au secours de ce village, chacun se
+proposait de s’y rendre le plus directement possible ; aussi, le service
+de l’avant-garde était-il très-pénible, car les Talibés, qui y
+secondaient Billo, ne cessaient de courir après piétons et cavaliers,
+qui, se glissant sur les bords du fleuve ou dans les broussailles,
+cherchaient à devancer la colonne, dont la marche fort lente était trop
+fatigante. Cela occasionnait des disputes, et il arriva que Billo ayant
+voulu arrêter un Talibé du Fouta, et celui-ci s’étant obstiné à passer
+de force, Billo, exécutant les ordres d’Ahmadou, le frappa d’une petite
+badine ; l’autre prit son fusil et donna un coup de crosse dans la
+figure de Billo, qui, tout ensanglanté, fit arrêter le tabala et déclara
+qu’il ne bougerait plus jusqu’à ce qu’Ahmadou fût venu ; puis il se
+cramponna sur le boubou de ce Talibé, disant qu’il ne le laisserait pas
+partir. La marche menaçait d’être interrompue longtemps, quand Tierno
+Alassane arriva avec sa colonne du Toro. On porta l’affaire devant lui,
+et, séance tenante, il ordonna de donner cinquante coups de corde au
+Talibé récalcitrant, de par la loi du Coran interprétée par lui.
+
+[Illustration : Chasse à l’antilope.]
+
+On commença à frapper ce malheureux ; mais au septième coup, Billo, qui
+au fond était un bon diable, pria de faire grâce, et l’on se remit en
+marche.
+
+Dès lors, nous passâmes plusieurs villages déserts, quelques marigots,
+que nous laissions sur notre droite et un peu dans l’intérieur ; de
+l’autre côté du fleuve, à l’Ouest jusqu’à l’O.-N.-O., nous apercevions
+les montagnes du Bélédougou, dont la chaîne ne paraît pas avoir plus
+d’une centaine de mètres dans les endroits les plus élevés. La plaine,
+sur notre gauche, se limitait par des montagnes élevées et qui se
+rapprochaient insensiblement du fleuve. A 8 heures 45 minutes, on
+entendit sur le devant quelques coups de fusil et le son du tabala.
+Aussitôt Ahmadou envoya 25 chevaux en éclaireurs. Je m’empressai de
+profiter de l’occasion et je partis avec eux ; nous passâmes d’abord un
+village désert, et après une course rapide d’environ deux lieues et
+demie, nous arrivâmes en vue de Kenenkou. Personne ne paraissait sur les
+murs du village ; on resta quelque temps à se disputer, trois personnes
+voulant prendre le commandement de cette petite troupe, à laquelle plus
+de 50 cavaliers étaient venus se joindre.
+
+Enfin, nous nous approchâmes du village, qui était préparé à la
+défense ; une double palissade garnie d’épines abritait les Peuhls
+campés en dehors des murs, entre le village et le fleuve. Toutes les
+portes du village étaient fermées, garnies de créneaux. On voyait qu’il
+avait dû être sérieusement menacé.
+
+Le vieil almami, Soninké blanchi par l’âge, proprement mis, était sorti
+sous un arbre pour se préparer avec tous les jeunes gens à recevoir
+Ahmadou. J’allai le saluer avec Souleyman, homme de la compagnie de
+Samba N’diaye, qui s’était joint à moi et ne me quittait pas. Il se leva
+avec empressement et vint me serrer la main. C’était encore un vieux
+Diula qui, dans sa jeunesse, avait vu les blancs sur la côte et était
+heureux d’en revoir.
+
+Ce village était depuis plusieurs mois harcelé par les Bambaras, qui,
+d’abord réunis à Gouni, y avaient été attaqués sans succès par l’armée
+d’Ahmadou, et venaient de se rapprocher en se fortifiant au village de
+Dina.
+
+Presque tous les chefs de Sofas révoltés, les chefs de Bamakou de
+Manabougou, Nionsong, chef de Sofas de Ségou, qui, depuis la conquête du
+pays, ne s’était jamais rendu et s’était maintenu indépendant, des
+Massassis réfugiés dans le pays et nombre d’autres insoumis s’étaient
+réunis là, et la position de Kenenkou devenait de jour en jour plus
+critique. La dernière fois que l’almami était venu demander du secours à
+Ahmadou, il lui avait déclaré que si on ne le dégageait pas, il serait
+perdu et que, pour sauver sa tête, il serait obligé de _mourtir_ (se
+révolter). Quant au tabala entendu le matin, il avait été battu à
+Kenenkou, parce qu’on entendait quelques coups de fusils tirés par les
+Djawaras, dans les lougans récoltés, sur les Bambaras qui venaient pour
+piller.
+
+Ainsi le but de l’expédition n’était plus un secret : c’était Dina, et
+le lendemain nous partions pour nous y rendre.
+
+ 7 avril 1865.
+
+Le 7 avril, à quatre heures et demie, la colonne, grossie des Djawaras
+et d’un fort contingent de gens de Kenenkou, se mettait en marche.
+Pendant une heure on longea le fleuve, marchant très-rapidement et
+toujours au S.-O. On était alors en vue des ruines de Khassa ; on fit
+halte et les colonnes s’organisèrent. On en forma trois. A cinq heures
+cinquante minutes, on reprenait la marche ; à six heures, on passait le
+village désert de Khoughou. La chaîne de montagnes de gauche, qui se
+rapprochait visiblement du fleuve, s’élevait en même temps ; à six
+heures et demie, nous étions resserrés entre le fleuve et une colline
+qui fut tournée par la colonne de gauche ; à six heures quarante-cinq
+minutes, nous passâmes trois villages, appelés Niélébalé, et à sept
+heures quarante minutes, on s’arrêtait devant Dina.
+
+Les colonnes d’assaut s’organisèrent immédiatement.
+
+A gauche, il y avait la compagnie des Talibés avec son drapeau noir.
+
+Au milieu, l’armée de Ségou (Toro), avec son drapeau rouge et blanc.
+
+A droite, les Sofas et Toubourous, avec leur drapeau rouge.
+
+Ahmadou était comme d’habitude en arrière du centre, avec les Talibés et
+les Sofas du Diomfoutou, les porteurs des bagages et les captifs gardant
+les chevaux de leurs maîtres qui allaient monter à l’assaut.
+
+Lorsque nous arrivâmes en vue du village, les Bambaras étaient en grande
+partie montés sur les toits des maisons et les murs de la ville ; on
+leur voyait des fusils à la main, ce qui montrait assez leur intention
+de se défendre.
+
+Le village n’avait guère qu’un kilomètre de tour ; il était situé sur le
+haut de la berge, en bas de laquelle se trouvait un banc de sable et
+d’herbes qui doit être couvert aux hautes eaux. La face parallèle au
+fleuve, à part quelques endentements en crémaillère, était sensiblement
+droite, celle de gauche également[202] ; mais celle de l’intérieur était
+irrégulière et formait un angle rentrant, bien défendu par de nombreuses
+meurtrières croisant leurs feux.
+
+Dans cet angle, mais séparés du village et sur la droite, se trouvaient
+deux petits tatas ruinés et abandonnés, qui devenaient de merveilleux
+abris pour nous, si on eût raisonné un plan d’attaque. De là aux
+murailles, on avait à peine quelques pas à franchir.
+
+Le simple bon sens indiquait d’occuper ces positions avec des
+tirailleurs qui eussent empêché les Bambaras de rester sur les toits, et
+d’attaquer à l’assaut la face de gauche, sensiblement droite, et sur
+laquelle on eût pu lancer trois colonnes. Mais dans l’armée d’Ahmadou,
+chaque colonne attaque où bon lui semble, et comme il lui plaît. Aussi,
+lorsque le tabala battit pour indiquer le moment d’attaquer (il s’était
+arrêté en vue du village, battant la marche qu’on remplaçait par le
+roulement lent), les trois compagnies vinrent attaquer à la même place,
+et à la plus mauvaise, dans l’angle rentrant, où elles étaient prises
+entre des feux croisés.
+
+La colonne de gauche et les Bafales[203] de la colonne du centre,
+escaladèrent les murs avec un vrai courage et malgré une vive
+résistance. Ces murs avaient 4 mètres de haut ; il fallait monter sur
+les épaules d’un homme pour y atteindre, et les premiers qui tentaient
+d’escalader étaient abattus à coups de sabre ou de fusil par les
+Bambaras couchés à plat ventre sur les toits. Malgré cela, les murailles
+étaient emportées sur la gauche de l’angle rentrant ; mais à la droite,
+les choses n’allaient pas aussi bien. Les Toubourous, pressés les uns
+contre les autres, pliés en deux et suant la peur, n’avançaient que sous
+les coups de fouet des Sofas. Singulière manière de mener des gens au
+combat !
+
+Au début, j’avais supplié mes hommes de ne pas trop s’exposer, mais
+c’était peine perdue ; les voyant s’élancer avec les Bafales, je les
+avais suivis à cheval à travers les balles qui sifflaient dru, et
+j’étais arrivé au pied de la muraille ; mais là, mon cheval, effrayé des
+coups de fusil qu’on échangeait sous son nez à travers les meurtrières,
+se jeta sur la droite et m’emmena malgré moi au milieu des Toubourous.
+J’avais cependant eu le temps de voir l’un de mes hommes, Déthié
+N’diaye, qui, monté, je ne sais comment, un des premiers sur la
+muraille, avec une agilité de vrai matelot, enlevait les Talibés et les
+Sofas par les bras, avec autant de force et de sang-froid que si les
+balles n’eussent pas passé à ses oreilles, tuant à droite et à gauche
+autour de lui.
+
+Ce spectacle m’enflamma ; je mis toute prudence, toute raison de côté,
+et, mû par l’amour-propre, par une force instinctive, par un besoin
+impérieux, sans réfléchir, je m’approchai de la muraille qui était la
+plus proche, et, montant debout sur mon cheval, que j’abandonnai, je
+sautai sur le mur et commençai à y faire brèche, cassant la terre à
+coups de poing, arrachant les briques, et je fis entrer par là deux de
+mes hommes qui, jusqu’alors, avaient vainement tenté d’escalader ; puis,
+une fois que j’eus enlevé une douzaine de compagnons, je me plaçai sur
+le toit de la case, mon revolver à la main, guettant le premier ennemi
+que je verrais. Mais c’est à peine si en ce moment un coup de fusil
+partait sur les toits du côté de l’ennemi, qui s’était réfugié dans un
+réduit séparé du reste du village par une grande rue. Dans le bas on se
+battait toujours, l’ennemi reculait de case en case, mais il semblait
+qu’il fût perdu, de telle sorte qu’après avoir attendu un petit quart
+d’heure, voyant près de 1500 de nos hommes dans le village, je
+redescendis, et retrouvant mon cheval, je me mis à me promener,
+regardant ce qui se passait.
+
+Certes, dans notre armée, il se trouvait des gens braves, mais à côté
+d’eux, que de lâcheté et quel manque d’intelligence ! Il y avait là au
+pied des murailles 3000 à 4000 hommes, et c’est à peine si quelques-uns
+songeaient à démolir les cases abandonnées de l’ennemi ou à faire de
+nouveaux trous dans la muraille défendue. La plupart ne songeaient qu’à
+s’abriter, d’autres enfonçaient leurs fusils dans les meurtrières
+jusqu’à la crosse avant de faire feu, et de l’intérieur on leur prenait
+le canon qu’on cassait.
+
+[Illustration : Assaut de Dina.]
+
+En descendant des murailles je retrouvai le docteur qui, pour bien voir,
+avait imaginé de venir se placer à bonne portée de balle du village,
+sous un arbre où déjà pas mal de gens avaient été blessés. Je l’en fis
+partir, et, convaincus que le village était pris, nous allâmes nous
+promener au pied des murs.
+
+A peine y étions-nous, que le Diomfoutou s’avisa de pousser le cri de
+guerre et de malédiction : _Yallah tagui ballel. Yallah Boni Keffirs !_
+
+L’effet en fut prodigieux, mais tout autre qu’on pouvait le supposer. A
+8 heures 10 minutes on avait attaqué, il était 9 heures 30 minutes au
+moment où on poussa ce cri ; à 9 heures 53 minutes c’est à peine s’il
+restait 100 hommes de notre armée dans le village.
+
+Pris d’une panique subite, les Toubourous s’étaient laissés dégringoler
+des murailles comme des paquets et en poussant les cris perçants qu’ils
+ne cessent de proférer en se battant, surtout en cas d’alarme. Les
+Talibés effrayés, ceux même qui gardaient les trous de la muraille,
+suivaient cet exemple ; mes hommes, sortant éperdus du village, vinrent
+me demander ce qu’il y avait, et me voyant les questionner sur cette
+panique, ils me répondaient par des mots entrecoupés.
+
+Les Bambaras, au premier signal de fuite, étaient remontés sur les toits
+des maisons, et après avoir massacré quelques retardataires blessés, ils
+dansaient tout en lançant des coups de fusil aux fuyards, dont bon
+nombre furent ainsi blessés dans le dos.
+
+Cependant comme le tabala d’Ahmadou s’était mis à rebattre avec plus
+d’intensité, on ne fut pas long à se remettre. En quelques instants les
+Talibés eurent regagné le terrain qu’on venait d’abandonner, et, cette
+fois, instruits par l’expérience, ils commencèrent à faire de grands
+trous dans les murailles conquises pour pouvoir se ménager une retraite.
+Car telle avait été la précipitation et l’encombrement de la première
+fuite, qu’on se battait à qui passerait et que plus d’un y laissa son
+fusil ; l’un de mes hommes y avait eu sa baïonnette arrachée.
+
+A 1 heure 15 minutes, tout le monde pensait qu’enfin les Bambaras
+étaient aux abois, quand tout à coup, soit qu’ils aient fait un
+mouvement, soit qu’un cri ait été poussé dans l’intérieur du village,
+soit enfin plan concerté et trahison, les Toubourous s’enfuirent de
+nouveau.
+
+Mais les Talibés, cette fois, ne les imitèrent pas, ce qui me confirma
+dans la pensée que les Bambaras en étaient à la dernière extrémité. Ils
+essayèrent un instant de remonter sur les toits, mais ce fut en vain.
+C’est à ce moment qu’en me promenant avec le docteur, à environ 200
+mètres des murailles, je reçus dans le bras droit un coup qui
+m’engourdit. C’était un caillou en forme de balle d’un assez fort volume
+qui venait en ligne droite de chez les Bambaras, mais qui n’avait pas
+assez de poids pour me casser le bras ou même percer la peau à cette
+distance. Je fus heureux, car si au lieu d’un caillou j’eusse reçu une
+vraie balle, j’avais, à en juger par les gens qui furent blessés dans
+nos environs, grande chance de perdre le bras, tandis que j’en fus
+quitte pour une forte contusion.
+
+Le combat continua dans le village jusqu’à 3 heures et demie, une
+troisième retraite eut lieu alors, et cette fois tout le monde sortit.
+Il y avait là des hommes qui depuis le matin n’avaient pas bu et n’en
+pouvaient plus. A ce moment le tabala cessa de battre.
+
+Ahmadou descendit de cheval et alla sous un arbre palabrer avec les
+chefs. Différents prisonniers et prisonnières, dont quelques-uns étaient
+sortis du village volontairement, certifièrent qu’il ne s’y trouvait pas
+de puits et que la provision d’eau devait être épuisée. Alors Ahmadou
+décida qu’on allait cerner le village pendant la nuit. Il y eut bien
+quelques chefs qui opinèrent pour une attaque le soir, mais cette
+opinion eut peu d’écho, quoique chacun pensât que les Bambaras fuiraient
+dans la nuit.
+
+J’appris alors que le chef du village en était sorti la veille, était
+venu se rendre à Ahmadou à Kénenkou, et qu’il avait le premier donné des
+renseignements sur le village, dans lequel se trouvaient Niansong et les
+chefs de Bamakou, Koulicoro et Manabougou, sans compter plusieurs
+autres.
+
+Nous avions de nombreux blessés, le docteur en secourut le plus
+possible, mais les moyens de pansement manquaient, et, à part
+l’extraction des balles, il pouvait peu de chose.
+
+Je remarquai un grand nombre de blessures par coups de sabre, qui
+avaient été reçues en escaladant les murailles. Heureusement, à part un
+homme de la compagnie de Tambo, nommé Bouna, qui avait une balle dans le
+dos, personne de nos compagnons n’était blessé.
+
+A la nuit tombante, on cerna le village, mais auparavant, chose qui
+peint bien le caractère des noirs, les Talibés du Toro et quelques
+autres, tout fatigués qu’ils étaient et quoique se trouvant à quelques
+pas de leurs blessés, se mirent à faire leur danse guerrière, rangés en
+demi-cercle et chantant leur chant de guerre du Fouta, pendant que les
+plus adroits dansaient en faisant voltiger leurs fusils en l’air devant
+les rangs de leurs compagnons.
+
+Nous étions assez nombreux pour pouvoir cerner étroitement le village,
+mais cette manœuvre fut mal faite et cela comme à dessein pour laisser
+un passage ; les compagnies laissèrent entre elles de grands
+intervalles, seulement elles préparaient des amas de paille afin qu’on
+pût les allumer et éclairer toute la scène. Au bord du fleuve on
+n’occupa pas la berge devant le village et, comme tout le monde était
+exténué de fatigue, on se coucha où l’on se trouvait. Nous devions avoir
+un superbe clair de lune ; mais le temps se couvrit, et à minuit il
+était tout à fait noir, quand, aux coups de fusil espacés qui avaient
+montré qu’on veillait aux avant-postes, succéda une fusillade assez
+vive. Aussitôt chacun de seller son cheval ; on criait que les Bambaras
+se sauvaient. On alluma aussitôt les feux préparés, ce qui avait le
+grave inconvénient d’éclairer toute la scène et de montrer aux Bambaras
+l’endroit le plus favorable pour la fuite[204].
+
+Le docteur et moi nous allâmes au bord du fleuve : de la rive gauche du
+fleuve on tirait un assez grand nombre de coups de fusil, mais nous nous
+demandions si c’étaient les Bambaras du Bélédougou qui venaient faire
+diversion, ou si c’étaient des fugitifs. Dans tous les cas, il n’y avait
+rien à faire. La fusillade avait cessé, les feux s’éteignaient, je
+revins au camp. On ne voyait rien : dès que je fus passé, je vis tous
+les Bambaras passer si près de moi, que le docteur, qui était resté un
+peu en arrière, se trouva au milieu de leurs cavaliers et des coups de
+fusil, et Tambo reçut une balle dans le bras.
+
+Aussitôt, sur la droite du village, on entendit une vive fusillade ;
+c’étaient les hommes à pied qui cherchaient à gagner les broussailles.
+
+Ahmadou lança sur-le-champ les Djawaras et les Massassis à la poursuite
+des cavaliers. On fit beaucoup de prisonniers et on prit presque toutes
+les femmes. Les prisonniers, interrogés sommairement, furent exécutés
+immédiatement à la lueur des feux du camp.
+
+Presque aussitôt on vit sortir du village 17 Talibés, qui y ayant été
+abandonnés lors de la dernière retraite, s’étaient enfermés dans une
+case, et, grâce à l’énergie d’un Yoloff qui se trouvait avec eux,
+avaient tenu tête aux Bambaras. Ces malheureux avaient failli être
+massacrés par les Sofas qui, entrés tout de suite dans le village pour
+piller, avaient cru tomber sur une case de Bambaras.
+
+Le village était en notre pouvoir. Je me recouchai en me félicitant,
+ainsi que Quintin, de n’avoir cette fois aucun malheur à déplorer.
+
+Il y a un vieux proverbe qui dit : Qui dort dîne. Nous avions alors
+doublement besoin de dormir, car depuis la veille au soir, nous n’avions
+eu pour toute nourriture qu’un peu de couscous trempé à l’eau.
+
+ 8 avril 1865.
+
+Le 8 avril, j’allai visiter le village : il n’y restait absolument rien,
+tout avait été enlevé par les Sofas et les Toubourous dans la nuit, et
+ils n’y avaient pas eu grand mal, car le village, qui s’attendait être
+attaqué, n’avait presque pas de vivres et n’eût pu soutenir un siége de
+huit jours. Du reste, prévoyant une attaque et décidés à tenter le sort
+des armes, les habitants avaient éloigné les femmes et les enfants, ne
+gardant que quelques esclaves pour faire la cuisine et servir les chefs.
+
+Les rues avaient été coupées par des maçonneries, les portes du village
+étaient murées, mais assez légèrement pour qu’en quelques minutes on ait
+pu les ouvrir. Au bord du fleuve, une large brèche, faite en abattant un
+pan de muraille, indiquait par où on avait commencé à faire fuir les
+piétons. Enfin tous les murs étaient percés de meurtrières.
+
+Un assez grand nombre de Bambaras avaient été tués sur les toits ou dans
+les cours, mais je vis aussi un certain nombre de Talibés et de Sofas
+auxquels on donnait une sépulture grossière en les couvrant de nattes,
+sur lesquelles on amassait des blocs de terre desséchée provenant du
+village.
+
+Ahmadou alla camper dans le village avec quelques fidèles, mais en
+défendant au public d’y entrer. Moi j’allai chercher un arbre donnant un
+peu d’ombre.
+
+Toute la journée se passa à donner la chasse aux fugitifs, dans les
+broussailles épaisses situées sur la droite du village.
+
+Beaucoup sortirent pressés par la soif ou manquant de poudre et vinrent
+se rendre ; dans le nombre se trouvait un Maure : ils furent tous
+exécutés et le Maure fut souffleté par le fils de Sidy Abdallah avant
+d’être tué, ce qui est la plus grande injure qu’un Maure puisse faire à
+un autre. Cependant plus tard son corps fut enlevé et je pensai que Sidy
+Abdallah l’avait fait enterrer.
+
+En revanche, si ceux-là venaient se livrer, un Kagoro, réfugié dans les
+broussailles avec sa femme, refusait obstinément de se rendre ; il avait
+tué plusieurs de ses agresseurs, et voyant qu’il succomberait, il avait,
+au dire d’un de ses camarades qui vint se rendre, assassiné sa femme qui
+voulait aussi sortir, disant qu’au moins en mourant il serait sûr que
+personne ne l’aurait après lui pour femme.
+
+Un incident comique, il faut le dire, dans son atrocité, ce fut la venue
+d’un Bambara arrivant avec un panier de mil sur la tête, et qui, tombant
+au milieu des Toubourous et croyant avoir affaire aux gens de Niansong,
+leur avait demandé où était ce chef auquel il venait se réunir ; on le
+conduisit à Ahmadou et son compte fut vite réglé.
+
+Au nombre des victimes de l’ennemi était encore un chef dont on avait
+mutilé le corps après l’avoir décapité. Je ne pus en savoir le nom.
+
+Peu à peu les gens partis à la poursuite des cavaliers revinrent de
+Gouni, où ils avaient rejoint et tué quelques fuyards ; ils ramenaient
+les uns des chevaux, d’autres des bœufs et des captives. Le soir, le
+convoi des pirogues, expédiées de Ségou en même temps que nous, nous
+rejoignit pour prendre les blessés, qui étaient nombreux, mais dont en
+général l’état n’était pas très-grave.
+
+Quant à nous, le soir, Ahmadou me faisait dire qu’il m’avait vu monter
+sur les murs du village, que c’était très-bien, mais qu’il en était
+très-mécontent, qu’il ne voulait pas que je m’exposasse ainsi, et que si
+je ne lui promettais pas de rester près de lui dans toutes les affaires,
+dorénavant il ne m’emmènerait plus à l’armée. Après tout, cette
+recommandation me devenait un prétexte pour retenir mes laptots :
+c’était tout ce que je demandais. Le nombre total des morts tués au
+combat ou exécutés était d’au moins 300 chez les Bambaras.
+
+[Décoration]
+
+
+[Note 200 : Talibé très-considéré, tant, comme marabout, pour son
+instruction que pour sa naissance.]
+
+[Note 201 : Petit village de Toma (petit village de Peuhls).]
+
+[Note 202 : Nous arrivions par l’intérieur.]
+
+[Note 203 : Hommes de bonne volonté en avant-garde.]
+
+[Note 204 : Quelques minutes avant, on dansait dans le village au son
+des cors en dents d’éléphant, et, dans notre camp, deux flûtes bambaras
+jouaient à l’unisson une mélodie plaintive, mais harmonieuse.]
+
+
+
+
+ CHAPITRE XXXII.
+
+Départ de Dina. — Médina. — Gouni. — Koulicoro. — On va brûler les
+villages jusqu’à Manabougou. — Séjour à Gouni. — Ibrahim Mabo et Seïni
+Moussa. — Retour par la rive gauche. — Destruction des villages, du
+coton et du mil. — Le grand marigot du Bélédougou ou la Frina de Mongo
+Park. — Marches pénibles. — Pâturages magnifiques. — Rentrée à Yamina. —
+Ahmadou nous comble de soins. — Samba Yoro vient me rejoindre. — Séjour
+à Yamina. — Ahmadou reçoit des cadeaux de gré ou de force. — Visite à la
+case de Sérinté. — Retour à Ségou. — Diabal. — Traversée du fleuve à
+Mignon. — Marches prolongées. — Latir malade. — Nouvelles du Macina. —
+Je tombe malade de gastrite. — Ahmadou commence à nous marchander les
+cauris. — Je me plains à Oulibo. — Fête de Tabaski. — Danses diverses.
+
+
+ 9 avril 1865.
+
+Le dimanche 9 avril le tabala battit. Au jour on embarqua les blessés,
+et à 9 heures et demie on se mettait en marche ; mais, après vingt
+minutes, Ahmadou fit arrêter et palabra avec les chefs pour obtenir
+qu’on lui remît tout de suite les captifs, au nombre de 74, qu’il envoya
+à Kénenkou afin d’avoir toute liberté pour sa marche. Cela ne se fit pas
+sans peine ; enfin, après plusieurs départs et arrêts, nous partîmes à
+trois heures, longeant le fleuve. Il coulait toujours du S.-O. au
+N.-E. ; les montagnes de la rive droite, sur laquelle nous étions,
+paraissaient s’éloigner un peu, tandis que celles de la rive gauche
+bordaient littéralement le fleuve, laissant à peine un kilomètre de
+plaine dans les endroits où elles s’en éloignaient le plus. Dans
+l’intérieur du Bélédougou on voyait un autre plan de montagnes un peu
+plus élevées, indiquant combien le sol est accidenté.
+
+Notre route inclina bientôt vers le Sud ; nous écartant un peu du
+fleuve, nous passâmes alors un marigot profond rempli de roches, qui
+doit être un torrent pendant la saison des pluies. Puis à 6 heures du
+soir nous passâmes un petit village nommé Kéko ou Kéka ; il était
+désert. Notre route, après quelques sinuosités, était venue rejoindre le
+fleuve, et à 7 heures 55 minutes le soir nous campions à côté d’un
+marigot que fait le fleuve entre une île et la berge.
+
+Une ou deux pirogues avaient suivi l’armée, et le soir on apporta à
+Ahmadou des poissons. Il m’en envoya deux magnifiques, qui furent
+d’autant mieux venus que nous faisions fort maigre chère. Nous en étions
+réduits à tremper le couscous avec du bouillon de viande séchée au
+soleil. Je prie ceux qui sont exigeants pour leur nourriture de se
+mettre trois jours à ce régime, et si après ils ne sont pas disposés à
+trouver tout bon, j’en serai bien étonné.
+
+ 10 avril 1865.
+
+Le lundi 10 avril, à 5 heures et demie, on se disposait à partir. Le
+fleuve se dirigeait un instant au Sud, sur les deux rives une plaine peu
+étendue séparait la berge des montagnes, qui ne semblaient pas fort
+élevées ; mais moins d’une demi-heure après le départ, les montagnes de
+la rive gauche bordaient le fleuve, et leurs flancs, jusqu’alors unis,
+s’escarpaient ; on apercevait quelques mamelons et pics peu élevés, mais
+qui commençaient à donner du caractère au paysage.
+
+De nouveau le fleuve venait du S.-O. A 6 heures et demie nous passâmes
+trois tatas en ruine, et dix minutes après nous longions les murs de
+Médina, grand village soninké abandonné et ruiné. Une grande mosquée,
+avec sa tour ogivale, me le fit aussitôt reconnaître pour un village
+musulman et par conséquent de Soninkés. De l’autre côté du fleuve et au
+pied de la montagne on apercevait Koulicoro ; enfin, à 6 heures 55
+minutes, nous campions en face de Koulicoro, mais un peu plus loin, à
+Gouni, grand village composé de deux tatas situés à 1 kilomètre l’un de
+l’autre. Il n’était abandonné que depuis quelques heures. Aussi, en
+arrivant en face du village, toute l’armée s’élança au pillage.
+
+Depuis la veille les cases étaient occupées ou retenues par les hommes
+partis à la poursuite des Bambaras. Il ne restait plus grand’chose à
+ramasser, et comme on était affamé on continua jusqu’à quatre villages
+situés un peu plus loin, deux au bord du fleuve et deux dans
+l’intérieur. Une partie du monde alla à Koulicoro en traversant le
+fleuve, et quelques-uns fouillèrent la montagne située derrière, où
+j’entendis tirer quelques coups de fusil sur des Bambaras qui s’y
+étaient réfugiés.
+
+On trouvait du coton en abondance ; les femmes, en fuyant, en avaient
+abandonné beaucoup dans les broussailles, et, dans les cases même du
+village, on en avait laissé de grandes quantités. L’indigo, les
+ustensiles de ménage remplissaient les villages, mais de vivres, point.
+Enfin Tambo arriva, nous rapportant un grand toulon de riz en paille
+qu’il avait été _bamé_ (piller) ; il avait aussi un grand sac
+d’arachides. D’un autre côté, nos hommes avaient fini par trouver du
+beurre de karité, des haricots, des calebasses et de la farine de
+Houl[205]. Nous étions sûrs de ne pas mourir de faim pendant quarante-
+huit heures.
+
+Dans l’après-midi, le chef des Somonos de Koulicoro vint se rendre.
+Ahmadou le reçut très-bien et lui dit d’aller chercher tout son monde et
+de s’établir à Kénenkou. C’était enfin de la bonne politique ; il
+accueillait les populations inoffensives et productrices et faisait la
+guerre aux guerriers.
+
+Dans les villages on avait fait quelques captifs, ainsi que dans les
+broussailles ; en somme, on paraissait content de l’expédition et on ne
+parlait pas de rentrer. L’opinion générale était qu’on allait s’avancer
+jusqu’à Bamakou, et, pour ma part, je m’en félicitais déjà, ne
+regrettant qu’une chose, c’est qu’on ne parlât pas d’aller plus loin. Il
+est vrai qu’on disait qu’une fois à Bamakou on reviendrait par
+l’intérieur, en traversant le Bakhoy et qu’on irait jusqu’à Touna. Tout
+cela était sorti de la cervelle des Talibés, mais n’était pas entré dans
+celle d’Ahmadou.
+
+Vers le soir j’allai me baigner au fleuve, à l’abri d’une chaussée de
+roches qui le traverse, mais laisse le passage des pirogues même en
+cette saison. Comme dans tout son cours, le fleuve offrait des
+alternatives de bassins profonds séparés par des gués qui, aux plus
+basses eaux, gardent de 0m 50 à 1 mètre d’eau.
+
+ 11 avril 1865.
+
+Le lendemain, 11 avril, tout le monde partait dans toutes les directions
+pour piller et ravager. Ahmadou avait ordonné de pousser jusqu’à
+Manabougou, et, si on le trouvait désert, d’y mettre le feu, ce qui fut
+fait. Un jeune homme, nommé Ibrahim Mabo (c’est-à-dire tisserand),
+envoyé en mission depuis quelque temps, par Tierno Moussa, de Koniakary,
+campait avec nous, ainsi que le propre fils de Tierno Moussa, nommé
+Seïni, qui, dans ce moment, était couché, contusionné fortement par une
+balle dans les reins. Ibrahim partit pour Manabougou et revint l’après-
+midi. Il avait, avec quelques Talibés, trouvé quatre pirogues de Somonos
+qui s’enfuyaient avec leurs bagages ; ils les avaient forcées de venir
+se rendre, et après les avoir déchargées de tout ce qu’il y avait à
+manger, ce brave garçon m’apportait une poule, cadeau qui avait bien sa
+valeur en un pareil moment, surtout si on considère qu’il s’en privait
+pour nous la donner.
+
+Ibrahim, de ce jour, devint un de mes amis, ainsi que Seïni, et je pus,
+par la suite, les récompenser tous deux du plaisir que m’avait fait le
+cadeau de la poule.
+
+Dans l’après-midi j’allai voir Ahmadou qui était campé dans une case du
+village et se faisait masser et éventer, tout en causant avec ses
+intimes. Il fut gracieux pour moi, et tout en me donnant des éloges
+pompeux et exaltant ma bravoure, comme firent à son exemple les
+assistants qui naturellement surenchérissaient, il me pria de ne plus
+recommencer d’exercices du genre de ceux auxquels j’avais eu le bonheur
+d’échapper.
+
+Le soir nous eûmes une petite pluie ; c’était la queue d’une tornade qui
+passait un peu loin et allait sans doute s’abattre dans les montagnes.
+Au commencement du grain, Tierno Alassane vint me voir et me fit présent
+d’environ quarante litres de riz en paille. Ce présent aurait eu une
+grande valeur le matin, car après tout nous avions fait maigre chère,
+mais, le soir, il en avait d’autant moins que, comme on partait le
+lendemain, j’étais en droit de me demander si Tierno Alassane n’en était
+pas embarrassé.
+
+Pendant toute la journée on avait démoli les villages et brûlé le bois
+des charpentes. Les cavaliers avaient brûlé tous les villages
+abandonnés, jusqu’à Manabougou, où il ne restait plus rien à faire, et
+le lendemain on battait le tabala. Dès le jour, on brûlait en monceaux
+tout ce qui restait du village, on cassait les ustensiles et chacun
+chargeait son butin de coton, d’indigo, etc. A sept heures et un quart
+l’armée descendait dans le lit du fleuve, qu’on traversait en ayant de
+l’eau jusqu’à la selle sur un grand cheval. Nos cantines, sur le dos
+d’une grande mule, prenaient un bon bain, qui transformait nos
+provisions de couscous en bouillie et avariait notre poudre et nos
+cahiers.
+
+Nous atterrîmes de l’autre côté, à mille mètres au-dessus de Koulicoro
+vers 8 heures. En cet endroit le Niger avait bien mille à douze cents
+mètres de large et un seul banc de sable était à découvert dans son lit.
+
+On entra dans Koulicoro pour le brûler, et quelques instants après, au
+moment de se mettre en marche, Ahmadou, afin qu’on pût suivre les
+grandes marches qu’il se proposait de faire, ordonna de livrer au feu
+tout le coton ramassé. Il y en avait plus de trois mille kilogrammes
+dans ce que je vis. Puis il expédia une petite colonne de Sofas en
+avant, pour brûler tous les villages sur la route de Yamina, où nous
+nous rendions, afin d’éviter qu’on s’y arrêtât.
+
+Alors on se mit en marche longeant le fleuve et on traversa
+successivement Soo, village abandonné, remarquable par un fruit qu’on y
+trouvait en abondance ; c’était un fruit sain, en grappes assez
+analogues à des grappes de groseille, mais beaucoup plus grosses, chaque
+fruit ayant la dimension d’un gros grain de raisin. Ce fruit jaune était
+sucré, mais un peu astringent.
+
+Vers 11 heures 40 minutes, on quittait ce village, peu important
+d’ailleurs, et à 1 heure 20 minutes on entrait à Yamina (ou Nyamina),
+petit village ruiné et brûlé ; des greniers à mil flambaient, et en
+dépit des ordres d’Ahmadou, chacun en emportait des provisions. Le
+docteur, qui y était entré, nous rapporta du mil pour nos chevaux ; mais
+le soir nous nous aperçûmes qu’il était germé : c’était du mil qu’on
+avait mis fermenter pour faire de l’eau-de-vie.
+
+A 3 heures 30 minutes, nous traversâmes un village désert et nous
+arrivâmes à l’entrée d’un grand marigot plein d’eau.
+
+J’avais cru apercevoir l’entrée de ce marigot le jour où nous quittions
+Dina, mais je m’étais figuré que c’était le fleuve qui faisait un coude
+en formant une île ; ici, le doute n’était plus possible ; je me
+trouvais en face du grand marigot du Bélédougou, qui remonte dans le
+N.-E. très-loin. Il est très-profond, et doit, selon toute probabilité,
+être le marigot d’écoulement de toute la pluie de ce pays, et le même
+que nous avions traversé en quittant Diangounté et qu’à cette époque on
+nous avait dit venir tomber au Niger au-dessus de Bamakou. Il suffit
+d’examiner avec soin la carte du voyage de Mongo Park pour se convaincre
+que ce marigot est la Frina, dans laquelle il faillit se faire manger
+par les crocodiles. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il n’y avait pas moyen
+de le traverser, et le docteur qui, s’égarant, le suivit quelque temps,
+ne vit que ses berges à pic et il lui fallut rebrousser chemin pour
+venir nous retrouver.
+
+ 12 avril 1865.
+
+En arrivant à ce marigot, la colonne descendit dans le lit du fleuve, et
+nous traversâmes un gué qui nous conduisit sur un banc de sable placé
+comme une barre devant ce marigot, et de là, en traversant un autre gué,
+nous vînmes rejoindre la rive gauche, de l’autre côté du marigot. On
+campa presque immédiatement ; nous étions en face de Gouni, la nuit
+était presque close, j’errai quelque temps à la recherche de mes hommes,
+et quand je les trouvai, le docteur manquait. J’attendis un peu, puis
+voyant qu’il n’arrivait pas, je devinai qu’il avait suivi le marigot
+comme j’avais failli le faire moi-même. Et comme il pouvait y faire une
+mauvaise rencontre, que le passage du fleuve était de plus très-
+difficile, je fis prévenir Ahmadou afin qu’il envoyât à sa recherche.
+Peu après Quintin rentrait. Notre route avait toujours longé les berges
+à petite distance, il n’y avait qu’un endroit où nous avions coupé une
+petite montagne qui vient tomber dans le fleuve. Toute la soirée je fis
+sécher notre couscous, qui était en partie perdu, et qui pourtant nous
+était d’autant plus précieux que c’était notre seule nourriture.
+
+Le lendemain on marcha depuis 5 heures 50 minutes jusqu’à 4 heures du
+soir sous une chaleur lourde et un ciel de plomb ; notre route
+s’écartait un peu du fleuve, nous longions une ligne d’étangs qui
+semblait devoir faire un second fleuve parallèle au premier, à la saison
+des hautes eaux. Il y avait là des spectacles magnifiques, des plaines
+d’herbes vertes splendides bien que nous fussions au plus fort de la
+saison sèche. Malheureusement ce pays, qui contient assez de pâturages
+pour des centaines de troupeaux, était désert et les villages que nous
+traversions étaient abandonnés. Le plus beau de ces lacs, que nous
+passâmes vers 3 heures, s’appelle Mina.
+
+Dès qu’on fut campé, et même auparavant, Ahmadou avait fait garder la
+route et défendre que personne ne le précédât à Yamina, dont nous
+n’étions plus éloignés, et il y avait envoyé l’ordre de fermer les
+portes et de saisir les chevaux de tous ceux qui s’y rendraient. Ce soir
+encore il fallut se contenter de la maigre chère des jours précédents.
+On trouva dans un village nommé Konina, situé presque en face de
+Ségalani, quelques ustensiles avec lesquels on fit bouillir le peu de
+viande séchée qui restait, et on trempa le couscous. Mais il nous
+tardait d’avoir le lendemain une nourriture plus réparatrice, surtout
+après des marches aussi fatigantes.
+
+ 14 avril 1865.
+
+Le vendredi 14 avril, nous arrivâmes à 9 heures 25 minutes à Yamina, et
+en dépit des efforts de Billo et de ses adjoints, il se produisit une
+débandade générale. On arriva aux portes, qu’on trouva fermées ; alors
+on escalada les murailles, et on entra dans la ville comme si on la
+prenait d’assaut, tant on avait hâte de se loger. Depuis la veille,
+cédant aux sollicitations de Tierno Seïni et d’Ibrahim, j’avais promis
+d’aller loger chez un de leurs amis, Soninké fort riche de Yamina. Après
+avoir attendu à la porte du quartier où il logeait plus d’une heure, et
+bien au delà du temps où Ahmadou était entré dans le village, il me
+fallut attendre encore à la porte de sa cour, qu’il avait fermée parce
+qu’elle était littéralement envahie. Enfin nous entrâmes ; mais
+reconnaissant l’impossibilité de nous loger au milieu de ce tohu-bohu,
+nous ressortîmes avec Tambo et allâmes camper à la première place où
+nous avions campé le 22 février de l’année précédente.
+
+Cette place, jadis ouverte, était fermée par une muraille crénelée et
+une porte fortifiée ; tout le village avait été ainsi transformé. Quant
+à la population, elle avait diminué. La maison de la fille d’Ali était
+encore là, plus délabrée qu’à l’époque où nous arrivâmes ; mais un
+Talibé, qui y avait élu domicile, avait construit dans l’angle un petit
+hangar proprement sablé, qu’il voulut bien me prêter et dans lequel je
+m’installai en me barricadant avec des nattes pour être chez moi.
+J’envoyai alors au marché, puis je finis par m’y rendre moi-même ; il
+était peu fourni, on n’y avait tué qu’un bœuf qui était hors de prix.
+Nous achetâmes de quoi déjeuner, et en rentrant, j’appris qu’Ahmadou
+avait envoyé San Farba pour me faire camper dans une case. Je le fis
+remercier d’avoir pensé à moi, et lui dis que j’étais assez bien où je
+me trouvais et qu’une seule chose nous manquait, des vivres.
+
+Il répondit qu’il ne voulait pas que je restasse là, qu’il entendait
+qu’on me donnât une case à moi seul, et envoya dire au chef du village,
+à Fahmahra, d’en faire dégager une tout de suite, d’y faire porter un
+mouton, des poules, du mil et du riz. Nous changeâmes donc encore une
+fois de campement, et il était une heure et demie quand nous fûmes
+installés ; mais au moins, cette fois, nous étions à peu près bien.
+
+Peu à peu les choses promises par le chef arrivèrent ; toutefois le
+mouton ne fut envoyé qu’à la troisième sommation d’Ahmadou.
+
+Le malheureux Fahmahra, qui avait bien d’autres charges sur les épaules,
+en perdait la tête, mais Ahmadou ne plaisante pas et il fallut qu’il
+trouvât notre mouton, malgré ses protestations qu’il n’y en avait pas un
+seul dans le village.
+
+De tous mes besoins celui de repos était le plus impérieux ; depuis deux
+jours j’étais fortement enrhumé du cerveau et le rhume venait de me
+gagner la gorge ; cela avait ajouté beaucoup aux fatigues déjà
+accablantes d’une route sous le soleil d’avril. Aussi je me couchai le
+soir de bonne heure, mais à 9 heures et demie je fus réveillé par Samba
+Yoro, qui arrivait avec la deuxième mule, nous apportant du couscous et
+du riz. Il avait entendu dire par les courriers qui avaient apporté la
+nouvelle de la prise de Dina que j’étais blessé de deux balles, et se
+trouvant à peu près guéri, grâce à la décoction de racines d’ipéca, il
+s’était mis en route avec ces courriers pour rejoindre l’armée. Partout,
+sur leur passage, ses compagnons avaient exploité à son profit et au
+leur la générosité des Bambaras, en le présentant comme un des blancs
+d’Ahmadou, ce qui l’avait amusé. Ils étaient arrivés ainsi gorgés de
+lait, d’œufs et de poulets jusqu’à Boghé, où ils avaient appris que
+l’armée était à Yamina.
+
+A partir de ce moment j’étais un héros dans Ségou.
+
+Samba Yoro me raconta que le chemin était couvert de gens chargés de
+pillage, qui avaient emporté force kouloulous en dépit des ordres
+d’Ahmadou.
+
+J’avais pensé que le lendemain on se mettrait en route pour Ségou ; mais
+au lieu de cela, on envoya six cents cavaliers reconnaître Konina,
+centre actif de la révolte, situé dans l’Est et où s’étaient rassemblés
+les habitants de quatre villages.
+
+Le soir, ces cavaliers rentrèrent ; les gens du village étaient sortis à
+leur rencontre, mais se voyant chargés, ils étaient rentrés au galop, et
+on leur avait tué quelques hommes et pris quatre femmes. La question
+était de savoir si on allait attaquer ce village. Bien du monde opinait
+pour l’attaque, mais on prétexta le manque d’eau, qui eût pu, en effet,
+par la chaleur écrasante, devenir cause d’un désastre, et on se décida à
+rentrer à Ségou.
+
+Pendant la journée, le chef du village vint présenter à Ahmadou le
+cadeau des habitants, consistant en quatre cents boubous lomas d’une
+valeur de quatre à dix mille cauris chaque. En même temps il dénonçait
+un Soninké, le fils de Fili Koulou Tiguy, comme ayant refusé de
+participer à ce présent. Fili Koulou Tiguy était une femme colossalement
+riche qui était dévouée au parti bambara ; l’année précédente elle avait
+organisé un complot de révolte et avait prié Niansong de venir entrer
+dans Yamina, lui offrant de nourrir son armée, de la fournir de
+vêtements et de femmes, pendant plus d’un an. Ce projet avait été
+découvert, et pour commencer, Ahmadou avait enlevé à cette femme tout
+son or, mais elle restait encore très-riche. On l’avait internée à
+Ségou, et son fils était chef de maison.
+
+Ahmadou le fit appeler et lui demanda l’explication de sa conduite. Il
+répondit que s’il faisait un cadeau, il voulait le faire seul, sans se
+mêler aux autres.
+
+« Alors, dit Ahmadou, tu me donneras dix boubous lomas brodés » (qui
+valent de douze mille à quarante mille cauris pièce).
+
+Quant à moi, j’allai visiter mon ancienne habitation, la case de
+Sérinté. Le vieux n’y était plus depuis plusieurs mois, on l’avait
+accusé de comploter, et il avait été appelé à résider à Ségou. Je
+trouvai son fils, qui commençait à être un homme, et ses femmes qui me
+reçurent avec effusion et me remercièrent de ma visite comme d’un
+honneur auquel elles ne s’attendaient pas.
+
+Je suis sûr que dans cette maison on garde un bon souvenir des blancs.
+
+ 16 avril 1865.
+
+Le dimanche 16 avril, à 4 heures du matin, nous fûmes réveillés par les
+sons du tabala. On m’avait fait espérer la veille un jour de repos de
+plus et j’en avais grand besoin, mon rhume faisant des progrès. Au lieu
+de repos, une journée de vingt-quatre heures pénibles m’attendait.
+
+Nous fîmes tout de suite charger les bagages, qu’il fallut décharger de
+nouveau pour sortir de la porte du village ; nous conduisîmes les
+animaux boire au fleuve et nous allâmes rejoindre le tabala à l’Est du
+village. Personne n’avait indiqué la route qu’on allait suivre, il
+fallait donc que le tabala se mît en marche et ce ne fut qu’à 6 heures
+et demie. Le chemin s’écarta tout d’abord du fleuve, dont la berge est
+irrégulière, coupée de marigots et inondée aux hautes eaux. Nous
+suivions le chemin des villages, et nous passâmes en admirant le pays,
+Kolimané, Gangué, Ntialo.
+
+A ce moment nous étions au bord du marigot de Diabal, que nous laissions
+sur notre droite ; peu après nous arrivions aux ruines de Diabal, où de
+nombreux squelettes témoignaient encore du combat furieux qui y fut
+livré en 1860, de même que quelques tombes grossières montraient que le
+village ne s’était pas rendu sans faire essuyer quelques pertes aux
+Talibés.
+
+On ne s’arrêta pas à Diabal et on marcha droit sur le fleuve, en
+franchissant le marigot de Diabal presque à pied sec ; le marigot
+s’enfonçait dans l’intérieur. Vingt minutes après nous étions au bord du
+fleuve en face de Mignon. Ce fut là qu’on traversa le fleuve, avec de
+l’eau jusqu’au haut du poitrail des chevaux. Ce passage dura au moins un
+quart d’heure, ce qui représente au moins 1500 mètres d’eau. Il était 1
+heure 45 minutes, et tous les piétons tiraient la langue, car la chaleur
+était accablante, et sur la route on n’avait eu de l’eau que de distance
+en distance. Ahmadou fit halte sous les grands arbres situés à l’Est du
+village, où il reçut les félicitations des Bambaras et le dîner qu’ils
+crurent devoir lui apporter, composé de nombreuses calebasses de sanglé,
+de lait, de mil, dont la plupart passèrent en quelques instants par les
+vastes gosiers des Sofas.
+
+Ahmadou alors commença à faire un palabre avec eux, à mon grand
+déplaisir, car je souffrais d’un affreux mal de tête, et je ne pouvais
+me reposer.
+
+Enfin, à 2 heures 50 minutes on se remit en route, longeant le fleuve,
+et nous traversâmes successivement Tiécorola, Daya, Fanson.
+
+On arriva à ce village à 4 heures 15 minutes, et comme on disait qu’on
+allait y camper, je choisis un arbre pour nous abriter ; mais tout à
+coup Ahmadou changea d’avis, et la colonne prit la route de l’intérieur.
+Je repartis devant avec Diali Mahmady, qui, je le supposais au moins,
+devait savoir où l’on allait s’arrêter. Je le suivis au petit galop
+jusqu’à Boumoundo, où nous arrivâmes à 6 heures du soir. Nous nous
+installâmes pour camper ; j’avais déjà attaché mon cheval, j’avais des
+sécos pour me coucher et on venait d’apporter à Diali une grande
+calebasse de lait aigre, lorsque arriva un Talibé qui nous dit
+qu’Ahmadou était arrêté en arrière. Aussitôt nous bûmes le lait, et,
+pour ma part, étant à jeun depuis le matin, j’en pris plusieurs litres.
+Puis je repris au pas la route de l’Ouest ; mon cheval ne pouvait plus
+courir.
+
+[Illustration : Latir Sène, laptot de Gorée.]
+
+J’arrivai au campement, seul, vers sept heures et demie. J’eus bien du
+mal à trouver Quintin au milieu des feux qui m’aveuglaient ; mais à
+force d’appeler je fus entendu, et j’appris que Latir et Samba Yoro,
+tous deux malades, étaient perdus. Latir ne pouvait plus marcher ; on
+l’avait placé sur la mule de Samba Yoro. J’envoyai à leur recherche et
+vers huit heures et demie on vint me dire qu’ils étaient dans le village
+peuhl qui se trouvait un peu au Sud.
+
+Dès lors, tranquillisé sur leur compte, je ne songeai plus qu’à dormir.
+Il y avait quinze heures et demie que j’étais à cheval.
+
+ 17 avril 1865.
+
+J’avais compté sur une bonne nuit et je m’étais étendu avec bonheur sur
+quelques brassées de paille, lorsqu’à minuit le tabala nous réveilla.
+Ahmadou repartait. J’étais furieux. Je fis manger les hommes, et tout ce
+qui restait de couscous fut vite absorbé ; puis, à une heure et demie,
+je me mis en route très-tranquillement. A 2 heures 45 minutes nous
+retraversions Boumoundo. La route était couverte de gens qui, cédant à
+la fatigue, s’étaient couchés et ne pouvaient se relever. Moi-même, un
+instant vaincu par le sommeil, je m’étendis par terre tenant la bride de
+mon cheval dans la main, et j’y fusse resté longtemps si Souleyman, qui
+ne me quittait jamais, ne m’eût réveillé au bout d’un quart d’heure.
+
+A 4 heures nous atteignîmes Somono Dougou, à 5 heures 30 minutes Dougou
+Kounan, et à 6 heures je repassais à Ségou Koro, devant la case où
+j’avais campé avant le départ ; je continuai ma route vers Ségou aussi
+vite que le pouvait le cheval de Samba N’diaye, grièvement blessé au
+garrot, et je n’y rentrai qu’à 8 heures, au milieu de l’enthousiasme
+général des habitants.
+
+Les laptots ne furent tous rentrés que vers 11 heures. Latir allait
+mieux. Quant à moi, j’essayai de dormir.
+
+Les premiers mots de Samba N’diaye avaient été de me dire qu’il était
+arrivé deux hommes du Macina, ce que j’avais appris déjà par Samba Yoro.
+Les chefs du Macina avaient, à leur dire, changé de position. Ils
+plaçaient El Hadj à Bandiagara, où décidément, disaient-ils, il avait
+élu domicile. Tidiani était à Saré Malal, Tierno Aimouth, autre chef,
+gardait Hamdallahi, tandis que Balobo et le fils d’Ahmed Beckay se
+disputaient à main armée le commandement du pays. Ils confirmaient la
+nouvelle de la mort d’Ahmed Beckay, et c’était la seule chose vraie de
+leur récit.
+
+A peine arrivé à Ségou, je tombai malade : j’avais d’affreux maux de
+tête, je ne pouvais rien manger. Je recevais de nombreuses visites, et
+la première fut celle de Tambo : il venait me remercier d’avoir bien
+voulu me charger de toute sa compagnie qui, sans cela, aurait, comme la
+moitié de l’armée, souffert de la faim la plus cruelle. Les jours
+suivants mon état empira ; l’affreuse nourriture à laquelle était
+condamné mon estomac l’avait délabré, je vomissais continuellement.
+J’avais une gastrite : ce ne fut que le 28 avril que je recommençai à
+manger, et encore je ne supportais que le lait, auquel j’ai dû plus
+d’une fois de ne pas succomber. Mes forces étaient épuisées, et
+cependant j’allais avoir de nouveaux ennuis à surmonter.
+
+ 28 avril 1865.
+
+Ce furent d’abord de fâcheuses nouvelles de la route de Nioro. Deux
+femmes venues de Ouosébougou disaient qu’Amadi Sambouné avait chassé les
+Talibés de leur village, et qu’il ne voulait pas même les voir. Les
+Talibés avaient envoyé chercher du secours à Ouosébougou et étaient
+venus s’y réfugier sous la protection d’une centaine d’hommes qui
+étaient allés les chercher.
+
+Cette nouvelle ne nous laissait pas grand espoir en une délivrance
+prochaine, mais nous allions avoir d’autres sujets de tracas.
+
+ Mai 1865.
+
+Le 1er mai je fis demander à Ahmadou des cauris, car je n’avais plus
+rien de ceux qu’il m’avait donnés, et ma réserve était bien diminuée. Il
+demanda si nous n’en avions plus, chose qui m’étonna, car c’était la
+première fois qu’il me faisait une pareille question ; il ajouta qu’on
+revînt le trouver quand il serait chez lui.
+
+Le lendemain on ne put le voir. Il ne sortit que pour aller chez ses
+femmes. Le 3 mai Samba Yoro et Samba N’diaye allèrent le trouver, et il
+leur dit sur un ton de mauvaise humeur qu’il n’avait pas oublié ma
+demande. Ils restèrent toute l’après-midi, et avant de le quitter ils la
+lui rappelèrent encore ; cette fois il ne répondit pas. Je n’en revenais
+pas. Samba N’diaye me dit qu’Ahmadou trouvait que nous avions dépensé
+bien vite les derniers cauris, mais qu’il irait lui parler. Je le priai
+de dire à Ahmadou que non-seulement j’avais dépensé ce qu’il m’avait
+fourni, mais 20000 cauris en plus, que j’avais en réserve.
+
+Et pour bien montrer à Samba N’diaye que je n’avais plus de cauris, je
+lui en empruntai quelques mille.
+
+ 4 mai 1865.
+
+Le 4, Samba N’diaye alla trouver Ahmadou, qui était sur la place, et lui
+parla. Ahmadou répondit, d’un ton de mauvaise humeur, qu’il fallait
+venir quand il serait chez lui. Samba resta jusqu’à la rentrée
+d’Ahmadou, mais celui-ci arrivé à sa porte, renvoya tout le monde.
+
+Cette fois je ne savais que penser ; ne voulait-il plus me fournir le
+nécessaire ? Était-il fâché contre moi ? Cependant je ne lui en avais
+donné aucun motif, bien au contraire ; le lendemain de son arrivée en
+m’envoyant un bœuf il avait témoigné de sa considération pour moi devant
+Samba Yoro.
+
+Le lendemain je lui avais fait demander à acheter parmi les Kouloulous
+un des deux magnifiques boubous que Seïdou le courrier avait pris à Dina
+et qu’il venait de remettre, et Ahmadou avait répondu qu’il m’en
+donnerait un, car ces boubous venant d’un des chefs de captifs, et peut-
+être de Niansong, lui revenaient de droit. Je ne pouvais comprendre à
+côté de cela cette obstination à ne pas me donner de cauris. Je me
+décidai à aller chez lui le lendemain.
+
+ 5 mai 1864.
+
+C’était le 5 mai, à 8 heures et demie ; Samba N’diaye alla le prévenir
+que j’étais devant sa porte ; il déjeunait. Samba attendit. Ahmadou
+rentra dans ses appartements et ressortit une heure après. Samba N’diaye
+alors s’approcha et l’informa de notre présence. Il répondit : « Dis-
+leur de retourner chez eux, je n’ai pas le temps. »
+
+Je sais qu’à sa porte beaucoup de monde se pressait, que des Bambaras
+lui apportaient des cadeaux de poisson fumé ; mais ce n’était pas une
+raison pour répondre comme il le fit, surtout sur un ton dont Samba
+N’diaye fut atterré.
+
+Ma détermination fut vite prise. J’allai chez Oulibo le prier
+d’intervenir entre Ahmadou et moi, avant que le débat ne s’aggravât. Je
+lui dis que la manière d’agir d’Ahmadou ne me convenait pas, que je ne
+pouvais la supporter, qu’il ne voulait même pas m’écouter ni m’entendre
+quand j’avais besoin de lui parler, et qu’en ne me donnant pas ce dont
+j’avais besoin il manquait à sa parole. Quoique parlant avec calme,
+j’étais visiblement mécontent, et le premier soin d’Oulibo fut de
+m’apaiser en disant qu’il était impossible qu’il n’y eût pas un
+malentendu, et qu’Ahmadou était incapable de me refuser des cauris.
+
+En effet, il alla chez Ahmadou, qui bientôt me fit envoyer 100000 cauris
+et du sel ; en me faisant dire que dans tout cela il n’y avait qu’un
+oubli, qu’il ne pouvait pas encore me recevoir, mais que dès qu’il
+aurait le temps il nous ferait appeler.
+
+Cette affaire était arrangée, mais je conservais une appréhension
+relativement aux futures demandes de cauris que je pouvais avoir à
+faire, et je restreignis encore mes dépenses aux limites de la plus
+stricte économie. Le lendemain était le jour de la Tabaski et il me
+fallut faire mon deuil de mon audience pour quelque temps.
+
+ 6 mai 1865.
+
+La fête de la Tabaski fut plus gaie que celle de l’année précédente.
+Ahmadou alla s’installer à _Doubalel Coro_ (le vieux Doubalel), au petit
+marché, près de notre maison. Son escorte était très-nombreuse et tous
+les Sofas vinrent faire des danses accompagnées de coups de fusil.
+L’après-midi Ahmadou rentra, mais alors les Bamboulas commencèrent de
+tous côtés et durèrent plusieurs jours. Diali Mahmady était allé
+s’installer à la porte d’Ahmadou sur la place qui se trouve entre sa
+maison et le mur de clôture de la maison d’El Hadj, et là, les danses et
+la musique n’arrêtaient pas même la nuit. Son orchestre se composait de
+trois guitares mandingues, d’un balophon[206], et aux sons de ces
+instruments venait se joindre le chant d’une compagnie de femmes, dont
+sept au moins étaient à lui, et qui s’accompagnaient avec des cymbales
+de fer.
+
+Mais ce qui était plus curieux, c’était un groupe de danseurs bambaras
+qui s’était établi à la porte d’Arsec. Le chef de ces danseurs était
+vêtu d’un boubou de filet dont chaque maille était couverte de petits
+morceaux de bambous suspendus par une extrémité ; son bonnet pointu
+était garni de graines violettes du pays ; pour toute musique, avec ses
+chants, il avait des calebasses creuses et percées et d’autres remplies
+de cailloux qu’il agitait en cadence ; ses compagnons étaient vêtus
+d’une façon analogue. Il est impossible de décrire l’indécence des
+danses de ces Bambaras ; quelques-uns n’étaient que comiques : tels
+étaient un pied-bot qui dansait et un individu paralysé des jambes qui
+dansait sur les bras ; mais d’autres hommes bien constitués se livraient
+à des contorsions très-caractérisées, qui avaient le pouvoir d’attirer
+et de faire rire toutes les jeunes filles et les femmes de la ville,
+sans compter pas mal d’hommes, et celles qui enfermées par leur seigneur
+et maître ne pouvaient venir voir, y envoyaient leurs esclaves, et se
+faisaient raconter et simuler dans l’intérieur des cases ce qu’on avait
+vu sur la place.
+
+[Décoration]
+
+
+[Note 205 : Houl. Arbre très-commun dans la Casamance, mais rare au
+Sénégal, appartient à la famille des légumineuses. Les gousses
+renferment une farine jaune sucrée qui est recherchée comme aliment et
+comme friandise. On en fait des pains, qu’on cuit à la vapeur et qui se
+conservent longtemps.]
+
+[Note 206 : Balophon, sorte d’harmonica des noirs, qu’on peut voir au
+Musée des colonies.]
+
+
+
+
+ CHAPITRE XXXIII.
+
+Aguibou vient me voir. — Sa conversation. — Difficulté de voir Ahmadou.
+— Cadeau d’un prince à Samba Yoro. — Ahmadou m’accorde le droit d’entrer
+chez lui comme les Talibés. — Razzia d’Alassane Ghirladjo. — Achat d’un
+enfant par le docteur. — Prix élevé du mil. — Arrivée d’un homme de
+Dinguiray. — Arrivée de Badara Tunkara. — Nouvelles du pays. — Le
+docteur souffre cruellement d’ophthalmie. — Préparatifs pour une
+expédition en plein hivernage. — Extraction d’une molaire. — Palabre
+d’Ahmadou avec les Talibés. — Cadeaux à l’armée. — Les magasins
+d’Ahmadou. — Bonnes nouvelles du Bakhounou. — Fausse nouvelle de la mort
+de Mari. — Ahmadou sort et je l’accompagne seul. — Orage épouvantable à
+Ségou Koro. — Samba N’diaye avec ses canons. — Tierno Abdoul Kadi me
+demande de lui prêter Seïdou. — Une indélicatesse de Samba Yoro.
+
+
+ 8 mai 1865.
+
+En attendant la fin de ces fêtes, diverses compagnies étaient parties
+faire des razzias. Le 8 mai 1865, Aguibou vint me voir avec ses Talibés
+et ses Sofas : la fête continuait. Il fut plus aimable que jamais et
+même expansif. Il me répéta les nouvelles du Macina que j’avais déjà
+entendu colporter, et auxquelles je n’attachais pas grand crédit, mais
+il m’annonça, ce qui était plus sérieux, que des Bambaras étaient venus
+se rendre à l’almami de Kénenkou.
+
+Peu à peu et par une pente insensible la conversation devint générale et
+Aguibou y mêla de temps en temps quelques paroles. Le sujet en était
+léger, quelquefois obscène, et tout à fait du goût des musulmans, qui
+adorent ce genre de conversation.
+
+Enfin, avant de partir, Aguibou me fit cadeau de dix gourous, et Samba
+N’diaye étant venu, il lui en fit acheter qu’il me donna encore.
+
+Je partageai les gourous en partie entre les assistants, mais j’en mis
+quelques-uns en réserve, car je commençais à y prendre goût, et
+plusieurs fois, dans cette dernière expédition, j’en avais éprouvé les
+bons effets.
+
+Si aimable qu’il fût d’habitude, j’avais remarqué quelque chose
+d’extraordinaire dans la manière d’être d’Aguibou ; en effet, il voulait
+avoir un peu de poudre française, et en partant il avait chargé Samba
+Yoro de m’en demander pour lui.
+
+ 10 mai 1865.
+
+Le 10 mai la fête était finie. Ahmadou avait fait ses largesses aux
+griots. J’allai chez Oulibo le remercier de son intervention et lui
+rappeler que je désirais voir Ahmadou ; le soir même Samba N’diaye
+m’affirma qu’Oulibo en avait parlé à Ahmadou, mais sans obtenir d’autre
+réponse que celle-ci : _Min ani_ (j’ai entendu), formule dispensant de
+donner une réponse catégorique. Déjà on parlait du départ d’une nouvelle
+armée.
+
+Les razzias envoyées revenaient presque toutes avec du butin ; c’est
+ainsi que les gens de Koghé, partis au nombre de trois cents, avec un
+tabala, avaient enlevé un village de Somonos et pris soixante femmes.
+Une autre razzia qui avait été dans les environs de Sarrau avait mis un
+village en fuite et ramenait douze bœufs porteurs, qu’on disait
+appartenir à Mari, et quelques femmes ; ils avaient eu quelques blessés
+et quatre chevaux tués. Une autre qui était allée dans le Baninko
+revenait avec la moitié seulement de son butin, l’autre moitié lui ayant
+été reprise par les Bambaras. Ces faits signalaient un peu de faiblesse
+et de démoralisation chez les Bambaras, et comme on parlait d’envoyer
+une armée, je voulais tenter de faire partir mon courrier, ainsi que
+cela avait été promis par Ahmadou depuis longtemps.
+
+C’était une tentative que je faisais plutôt pour tâter Ahmadou que dans
+l’espoir de réussir, car je ne pouvais me dissimuler que dans l’état de
+la saison il était difficile de faire passer un courrier dans les
+broussailles où il n’y avait plus d’eau, et je savais la route bien
+dangereuse puisque personne n’arrivait de Nioro.
+
+ 13 mai 1865.
+
+Le 13, je tentai une nouvelle démarche près d’Oulibo, et cette fois je
+me plaignis encore plus que la première, disant que je ne pouvais pas
+souffrir d’être ainsi traité, que je demandais à parler à Ahmadou, qu’il
+fallait que je lui parlasse, et que si je ne l’obtenais pas, j’irais le
+lui dire sur la place la première fois qu’il serait dehors.
+
+Malgré ces plaintes je dus ronger mon frein pendant quelques jours
+encore, et j’aurais été bien tourmenté sans une histoire des plus
+comiques, que je signale comme trait de mœurs, et qui vint m’apporter un
+peu de distraction.
+
+Quelques jours auparavant Ahmadou Mustaf (Tall), cousin d’Ahmadou, était
+venu me voir. Il avait aux pieds des _mouqués_ neufs ou pantoufles du
+pays. Samba Yoro les regarda en les admirant, et Mustaf lui dit :
+« Prends-les, je t’en fais cadeau. » Samba refusa d’abord, mais Mustaf
+ayant insisté, il le remercia et se mit les mouqués aux pieds avec mon
+autorisation ; comme il n’avait avant cela qu’une paire de sandales,
+avec la générosité ordinaire des noirs, il fit cadeau de ces dernières à
+Diatourou, le captif de Samba N’diaye, qui partit enchanté de la bonne
+aubaine.
+
+Peu d’instants après Samba Yoro, tout heureux de sa chaussure, se
+promenait au marché quand un jeune Sofa vint lui réclamer ses mouqués,
+disant qu’ils étaient à Seïdou Dalia, autre cousin d’Ahmadou, qui les
+avait perdues la veille chez Ahmadou.
+
+Samba Yoro fut très-ému, mais on alla aux explications, et il se trouva
+que la veille, en sortant de chez Ahmadou, Mustaf, qui y avait dîné,
+avait enlevé les chaussures de son cousin (il n’en portait lui-même que
+rarement), et il s’était cru en droit d’en faire une largesse. Seïdou
+réclama ses chaussures et Samba Yoro se trouva nu-pieds.
+
+La morale de tout ceci c’est qu’en Afrique plus que partout il faut se
+défier des cadeaux qu’on vous fait aussi spontanément et surtout ne pas
+se hâter d’en faire profiter les autres.
+
+ 16 mai 1865.
+
+Enfin, le 16 mai, j’obtins l’audience si souvent demandée, et encore ce
+ne fut que grâce à l’insistance d’Oulibo.
+
+Jamais je n’avais trouvé si peu de monde chez Ahmadou. Outre les
+princes, ses frères ou cousins, il n’y avait que Sidy Abdallah, Bobo et
+Oulibo.
+
+Après les premières politesses échangées, je dis simplement à Ahmadou
+que j’avais bien des choses sur le cœur et j’entamai la question des
+audiences indéfiniment retardées. Jamais victoire ne fut plus facilement
+remportée.
+
+« Je ne puis te promettre de me voir chaque jour, car j’ai beaucoup
+d’affaires, mais je sais que les envoyés doivent être reçus quand ils en
+ont besoin, et comme je ne veux pas que tu aies de la peine, maintenant
+tu pourras venir quand tu voudras me voir, lorsque je serai dehors, et
+comme les chefs du pays. »
+
+J’avoue que j’étais loin d’espérer un pareil résultat ; certes il me
+restait encore à franchir la dernière porte, mais je n’étais plus obligé
+de demander à l’avance les audiences, et ce fait seul indiquait combien
+j’avais gagné dans l’esprit d’Ahmadou depuis mon arrivée dans le pays.
+
+J’entamai alors la question du courrier, et Ahmadou me répondit, ainsi
+que je m’y attendais, que dans ce moment il faudrait une armée pour se
+rendre à Nioro. Aussi je n’insistai pas pour le départ immédiat, mais il
+me fut promis qu’il partirait dès que les pluies seraient arrivées, et
+Ahmadou s’engagea à mettre un homme avec Seïdou.
+
+Je traitai ensuite la question de la ration de mil, dont je demandai
+l’augmentation en raison de sa cherté, car le prix montait chaque jour,
+et j’obtins une augmentation de quarante litres par mois. Le palabre
+était terminé à mon entière satisfaction ; je remerciai Ahmadou et
+rentrai.
+
+Le même soir une razzia rentrait sous le commandement d’Alassane
+Ghirladjo, dont j’ai déjà parlé. Ils étaient cent treize cavaliers. Ils
+avaient été au delà de Sansandig enlever sur la rive un village de
+Peuhls ; ils avaient tué une grande partie des hommes et ramenaient les
+femmes au nombre de trente-trois, plus 157 bœufs et 3 chevaux. Au nombre
+des captifs il y avait un malheureux enfant qui fut donné par-dessus le
+marché dans le partage à un de mes voisins. Cet enfant était dans un
+état effrayant ; on l’avait attaché derrière une selle et il avait la
+poitrine et le derrière en sang par suite des mouvements du cheval. Il y
+avait trois jours qu’il n’avait mangé quand le docteur, apitoyé sur son
+état, se décida à l’acheter contre 3700 cauris, c’est-à-dire 9 à 10
+francs. Il fallut bien du temps pour l’apprivoiser, et il coûta plus de
+soins qu’il n’avait coûté d’argent, mais au moins il nous resta et
+surtout au docteur qui s’en occupait ; ce dernier avait pour lui les
+soins d’un père, sans autre récompense que la satisfaction d’avoir fait
+une bonne œuvre et soustrait un individu aux deux plus grands malheurs
+qui puissent le frapper, l’esclavage et l’islamisme, car cet enfant se
+montrait rebelle et paraissait avoir de l’aversion pour nous. Ousman,
+ainsi se nommait ce jeune Poul, est rentré à Saint-Louis, où il est
+confié aux soins du préfet apostolique. Il était de la famille des
+Diallo ; sa mère vit encore ainsi que deux de ses sœurs ; elles sont
+esclaves à Ségou.
+
+Nous étions à la fin de mai et l’hivernage approchait ; je songeais à
+faire partir mon courrier, mais c’était la seule chose dont Ahmadou ne
+se préoccupât point. Il se préparait à une nouvelle expédition. Chaque
+jour les bamé ou razzias partaient et allaient piller aux environs de
+Sansandig ou dans l’Est ; presque toujours elles ramenaient du butin, ce
+qui montrait assez que le pays était démoralisé. C’était le moment de
+frapper un grand coup, et si Ahmadou eût mieux conduit son affaire, il
+pouvait en peu de mois reprendre bien du terrain. Mais à Ségou les chefs
+ne sont jamais d’accord avec le roi, et quand ils le sont, les soldats
+sont mécontents. Aussi, bien qu’Ahmadou eût ordonné de compter l’armée,
+personne ne bougeait. Chacun ne pensait qu’à cultiver, ce qui
+s’expliquait d’ailleurs, quand on songeait que le mil avait en partie
+manqué et qu’il atteignait un prix exorbitant[207].
+
+Sur ces entrefaites, il arriva successivement quelques Maures de Tichit.
+Ils n’avaient fait que traverser le Bakhounou, ravagé par les Maures
+nomades. Les Massassis de Guémené avaient cherché à les arrêter en leur
+disant qu’Ahmadou avait fui à Dinguiray, lors de l’expédition de Dina,
+et que Ségou était au pouvoir des Bambaras. Ce n’est qu’après quelques
+jours que des Maures venus de Yamina avaient démenti ce bruit.
+
+Le lendemain un homme arrivait de Dinguiray ; il était venu par
+Diangounté, et de là se faisant passer pour Diula, il s’était avancé
+jusqu’à Ouosébougou, où il avait joint quelques hommes qui se rendaient
+à Damfa ; il confirmait le triste état du pays. Il avait mis cent quinze
+jours pour venir, et apportait des nouvelles de la famille d’Ahmadou.
+
+ 29 mai 1865.
+
+Enfin, quelques jours après, le 29 mai, Badara Tunkara arrivait lui-même
+demander du secours pour son village de Toumboula.
+
+J’allai le voir. Le pauvre chef avait bien vieilli. On l’avait installé
+dans une case d’Oulibo. Il parut touché de ma visite. A mes nombreuses
+questions sur l’état du pays, il me répondit que la route était
+complétement fermée ; que dans le Bakhounou les Mejsdoufs alliés de
+Mustapha[208] avaient, le mois précédent, enlevé tous les bœufs des
+Pouls révoltés. Mais Badara disait que si Ahmadou voulait seulement lui
+donner cinquante cavaliers et quelques hommes à pied il se chargeait de
+dégager la route. Badara se flattait d’obtenir son armée.
+
+ Juin 1865.
+
+Comme on le voit, au milieu de ces événements, notre délivrance ne
+semblait pas prochaine, et outre cet ennui dont il fallait bien prendre
+son parti, le docteur souffrait cruellement d’une conjonctivite. Pris
+d’abord par un œil, ensuite par l’autre, il éprouvait des douleurs
+horribles et n’avait un peu de soulagement que par l’application de
+cataplasmes d’aloo. Il restait toute la journée enfermé dans la case
+avec les portes fermées, la moindre lumière lui arrachant des plaintes.
+Que ceux qui ont souffert dans leur vie jugent et apprécient cette
+situation ! Quant à moi, mes forces bien abattues semblaient reprendre.
+Je me demandais comment j’allais supporter seul une expédition en plein
+hivernage, sans autres tentes que celles qui depuis deux ans nous
+servaient de toiles d’emballage, de couverture ou de toiles à paillasse,
+à tour de rôle et suivant l’occasion.
+
+D’ailleurs l’idée de nous séparer ne laissait pas de m’être très-
+pénible. Il n’est si petite chose qui, dans une pareille disposition, ne
+devienne un sujet de peine. Je souffrais des dents, et il fallut avoir
+recours à l’extraction. Le docteur, si adroit habituellement, qui avait
+arraché plus de 500 dents sans accident depuis notre arrivée, échoua sur
+moi. Par une anomalie, ma dent faisait corps avec l’os de la mâchoire et
+elle ne put être arrachée qu’avec un morceau du maxillaire inférieur,
+aussi gros qu’elle, qui déchira toute la gencive. J’en eus la fièvre, et
+pendant trois jours je ne pus rien mâcher ; enfin tout se remit ; mais
+ces petites souffrances aigrissent plus qu’on ne saurait le croire.
+
+ 6 juin 1865.
+
+Enfin, le 6 juin, Ahmadou palabrait avec les chefs d’armée, qui
+exposaient leurs griefs et faisaient leurs conditions.
+
+Ils demandaient :
+
+1o Qu’Ahmadou ne fermât pas sa porte aux Talibés, qui ne pouvaient le
+voir quand ils en avaient besoin, et que les Sofas reçussent l’ordre de
+ne jamais arrêter un Talibé (ceci, on s’en souvient, était la
+conséquence de la rixe qui avait eu lieu, entre les Talibés et les Sofas
+de la porte d’Ahmadou, la veille de l’expédition de Dina) ;
+
+2o Qu’Ahmadou nourrît et fît soigner les blessés, qui restaient
+abandonnés sans ressources, et souvent sans autre moyen de se nourrir
+que de mendier ;
+
+3o Qu’Ahmadou prît soin des enfants et des veuves des Talibés tués à la
+guerre.
+
+Ces deux dernières demandes étaient fort justes, et Ahmadou, qui le
+sentait bien, s’empressa de répondre que chaque fois qu’un Talibé blessé
+lui avait demandé des secours, il lui en avait envoyé, mais qu’il ne
+pouvait secourir ceux qui n’en demandaient pas, vu qu’il ne savait même
+pas qu’ils étaient blessés.
+
+Cette réponse, bien qu’inexacte et grosse d’objections, était assez
+adroite et ne souleva pas la plus petite réclamation. Ahmadou avait
+répondu, et on n’a pas l’habitude de le forcer à s’expliquer.
+
+Sur le troisième article, il dit qu’il verrait les chefs et s’entendrait
+avec eux sur ce qu’il y aurait à faire. Mais quant à la première
+condition des Talibés, qui était celle qui leur tenait le plus à cœur,
+il ne répondit rien, et de fait il ne le pouvait pas. Il eût bien vite
+perdu tout prestige s’il eût accordé cette demande.
+
+Le lendemain et les jours suivants, Ahmadou palabra avec les chefs des
+Bambaras et ceux de Koghé, de M’bébala et autres. Presque tous
+demandaient à cultiver avant d’aller à l’armée. Mais Ahmadou ne lâchait
+pas prise si facilement, et voyant qu’il n’obtenait pas gain de cause,
+il employa un moyen héroïque, celui des cadeaux. On distribua d’abord
+aux Talibés du sel à raison d’une _bafal_ pour dix Talibés. C’était
+environ 4000 cauris chacun, car le sel valait déjà 40000 cauris la
+bafal. Je profitai de l’occasion pour m’informer du nombre de parts
+distribuées ; on en avait sorti 500, ce qui faisait 5000 Talibés au
+grand maximum, car évidemment plus d’une pierre avait été soustraite à
+ce partage pour être donnée tout entière à des chefs.
+
+D’après Samba N’diaye, Ahmadou avait consommé en cadeaux un des trois
+grands magasins de cauris qu’on avait trouvés chez Ali à Ségou ; il
+restait deux magasins de cauris, plus quelques centaines de mille dans
+un troisième, c’est ce qui fait que comme rien ne rentrait en fait
+d’impôt de cauris, Ahmadou y tenait plus qu’au sel dont il avait plus
+grande quantité. Ce sel provenait en partie de Sansandig où les
+marchands de Tombouctou en avaient de fortes provisions en entrepôt.
+Lors de la révolte du Macina, Ahmadou, par ordre d’El Hadj, avait fait
+enlever ce sel et l’avait transporté à Ségou, où il remplissait ses
+magasins.
+
+ 12 juin 1865.
+
+Pendant ce temps arriva du Bakhounou une si bonne nouvelle que pendant
+quelque temps je n’y crus pas. On disait que Maoundé, avec les Djawaras
+révoltés, les Massassis de Guémené, avaient réuni une armée pour
+attaquer Nioro avec le concours des Maures. Amadi Sambouné était venu
+les rejoindre. Mais Moustaf, prévenu, avait réuni son armée, et,
+d’accord avec les Djawaras, qui avaient fait mine de se révolter, était
+venu attaquer les insurgés au moment où ils s’y attendaient le moins.
+
+Maoundé était en fuite et on racontait qu’il avait été tué par les
+Maures, qui, en se sauvant, auraient enlevé ses troupeaux. Amadi
+Sambouné avait fui avec eux. Au nombre des morts on citait Dombali, chef
+de Ouaïnka (Bakhounou), qui était un des chefs de la révolte.
+
+Plusieurs lettres annonçaient ces nouvelles, et, dans le nombre, une
+lettre de Djolo, chef de Ouosébougou. Il y avait donc quelque
+probabilité. Mais j’avais peine à croire à une si bonne chance, car cela
+pouvait arranger nos affaires et faire arriver Bakary Guëye.
+
+En même temps on annonçait que Mari venait d’être tué par ses chefs de
+captifs, et cela parce que quelque temps auparavant, les ayant envoyés
+attaquer un petit village de Talibés, où ils avaient été repoussés, il
+avait voulu à leur retour en faire tuer plusieurs. Mais cette nouvelle,
+qui eût si bien arrangé Ahmadou, n’était pas vraie, et, avant notre
+départ de Ségou, l’année suivante, nous eûmes des preuves nombreuses de
+la vitalité de Mari et de son parti. Quant aux nouvelles du Macina,
+elles arrivaient toujours, et si je les enregistrais, c’était à simple
+titre de renseignements, car si elles se suivaient et étaient conçues
+dans le même esprit, elles ne se ressemblaient pas dans le fond.
+
+Pour compléter ces informations, il arriva en même temps que les envoyés
+de Ouosébougou, un Djawara, parent d’un de nos voisins, qui me dit avoir
+été à Nioro lorsque Bakary y était arrivé avec Sidy, venant de Ségou.
+Après avoir été au Diombokho il était rentré à Nioro, et dans le mois de
+Cor, le commandant de Médine y était venu accompagné de deux blancs et
+de quelques noirs. Il était resté cinq jours, et, après avoir causé avec
+Moustaf, il était reparti. Quant au retour de Bakary et aux cadeaux dont
+on parlait tant, il ne savait rien et avait l’air de n’y pas croire.
+
+Ceci me donna à penser, et je craignis que Bakary, las d’attendre, ne
+fût retourné en arrière, et que ce retour n’eût motivé ce voyage du
+commandant de Médine à notre recherche. Cela aggravait notre position et
+diminuait nos chances de délivrance, puisqu’il fallait maintenant
+envoyer un nouveau courrier à Saint-Louis ou tout au moins à Bakel.
+
+Au milieu de ces nouvelles, on ne parlait plus du départ de l’armée.
+J’attendais une pluie qui n’arrivait pas pour faire une démarche près
+d’Ahmadou, afin d’expédier les courriers. Aguibou vint me voir et ne put
+rien me dire ; il me rapportait une petite boussole que j’avais perdue à
+l’expédition de Dina, en chassant à courre les biches. C’était la
+deuxième fois que je la perdais et qu’on me la rapportait. Cette fois,
+il l’avait trouvée au marché, où on la vendait pour vingt cauris, et
+l’avait prise pour me la rendre. Il me dit que les captifs désertaient
+de Sansandig, où l’on mourait de faim, et qu’un homme qui en arrivait
+avait dit à Ahmadou : Fais ton armée, vas à Sansandig, et si le village
+ne se rend pas, coupe-moi le cou. Aguibou croyait à la mort de Mari,
+dont la nouvelle avait été confirmée par les gens venus de Sansandig.
+
+Je m’étais préparé ; j’avais cousu et raccommodé mes tentes de soldat,
+mon couscous était fait, et bien m’en prit, car le 21 au soir, les
+griots, après une bonne tornade, parcouraient la ville annonçant le
+départ pour le lendemain, et à 3 heures et demie, le 22, Ahmadou
+sortait. Je ne tardai pas à le suivre, monté sur le cheval de feu le
+fils de Maoundé, petite mais vigoureuse bête qu’Ahmadou m’avait envoyée.
+
+ 22 juin 1865.
+
+A Ségou Coura, Ahmadou, se voyant presque seul, avait arrêté le tabala
+qui battait à coups redoublés pour appeler l’armée. Après l’avoir salué,
+je continuai ma route vers Ségou Coro où l’on allait camper, pour y
+chercher un logement. Tout d’abord ce fut chose difficile, mais je finis
+par aviser une toute petite case en terre, couverte de paille, qu’on me
+prêta et dans laquelle je pus faire entrer mes cantines, non sans
+démolir un peu la porte. Le soir, je fis saluer Ahmadou, qui s’informa
+de mon campement ; puis je me couchai, un peu triste d’être seul. En
+effet, j’avais laissé à Ségou Quintin, qui, à peine rétabli de son
+ophthalmie ne se souciait pas d’aller affronter le soleil pour retomber
+malade en cours de voyage. J’avais laissé avec lui deux hommes, dont
+l’un, Déthié, était mon meilleur laptot, et l’autre, Bara, que je
+considérais encore comme un homme d’une grande valeur. Mais cette
+séparation était la première, et ce mot d’un grand voyageur me revenait
+en mémoire : Quand on se quitte en Afrique, à peine peut-on espérer de
+se revoir.
+
+La nuit ne se passa pas tranquillement. Vers minuit, une tornade d’une
+violence extraordinaire se déchaîna sur nous. L’eau tombait à torrents
+et le tonnerre n’arrêtait pas ses roulements. Jamais dans le cours de
+mes voyages, ni dans l’Océanie, ni en Amérique, ni en Europe, ni en
+Afrique, je n’avais entendu pareil vacarme. Les roulements non
+interrompus duraient quelquefois plus d’une demi-heure, accidentés par
+des éclats d’une violence inouïe ; on eût dit un feu de file rapide
+d’une batterie de 1000 pièces de gros calibre. L’air était imprégné
+d’électricité, et je recevais, à chacun de ces éclats, de violentes
+secousses sur la natte où j’étais couché. L’eau ne tarda pas à traverser
+ma toiture de paille et je passai, on peut le croire, une triste nuit.
+
+Au jour, quel spectacle ! Ma tente enfouie dans la vase, mes poules
+noyées, devant ma case un lac, à quelques pas un arbre brisé par la
+foudre, et de tous côtés la terre détrempée. Rien de sec, ni dans les
+cases ni sur nous. Cela me donnait un avant-goût de ce qui nous
+attendait si une pareille tornade nous arrivait en rase campagne. Je ne
+pouvais espérer de repos dans ces conditions ; aussi je me hâtai de
+monter à cheval et de retourner à Ségou-Sikoro, après avoir distribué à
+mes laptots de quoi manger pendant la journée.
+
+Sur la route, tout le monde était dans les champs à planter le mil ;
+mais on voyait quelques lougans plantés à l’avance et où il avait déjà
+15 centimètres de haut. Presque tous ceux qui étaient venus la veille
+étaient retournés aux champs ; le départ n’était donc pas prochain, et
+je tentai d’obtenir d’Ahmadou qu’il laissât partir Seïdou ; mais il me
+pria si courtoisement d’attendre au retour de l’expédition que je ne pus
+refuser, d’autant qu’insister n’eût servi qu’à l’indisposer.
+
+Samba N’diaye avait cette fois obtenu d’Ahmadou de l’accompagner. Il
+devait être chargé du transport et du tir de deux espingoles en fer que
+l’on avait trouvées à Ségou et pour lesquelles les forgerons avaient
+construit de grossiers affûts à crosse, de manière à simuler des
+canons ; c’étaient tout au plus des épouvantails. Ce ne fut que le 26
+juin qu’il rallia l’armée avec ces machines portées sur deux bœufs.
+
+Tierno Abdoul Kadi avait aussi rallié, et il venait me demander comme un
+grand service de lui prêter Seïdou pour garder sa maison en son absence.
+
+Ce fait seul montrait la confiance que Seïdou lui inspirait. Du reste,
+Abdoul le traitait bien, et outre des cadeaux qu’il lui faisait, il
+l’avait marié à une esclave de sa case, qui était certainement une des
+plus jolies femmes du pays.
+
+ Juillet 1865.
+
+Deux jours après, on me vola, pendant une de mes absences, le sac de
+cauris que j’avais emporté à Ségou Coro, et peu après je m’aperçus que
+Samba Yoro, qui avait la garde de mon magasin, avait disposé d’une somme
+de 5000 cauris qu’on m’avait remise en dépôt. C’était Ibrahim Mabo qui
+me les avait confiées ; il en avait besoin et les avait réclamées à
+Samba, qui, tout embarrassé, avait été à Ségou vendre tous ses effets et
+n’avait restitué qu’une partie de la somme.
+
+Il y avait là un abus de confiance, peut-être excusable vu la misère
+dans laquelle se trouvaient mes hommes, mais que je devais punir, et je
+retirai la garde du magasin à Samba Yoro, pour la confier à Latir Sène,
+homme d’une grande probité.
+
+Déjà on ne cachait plus le but de l’expédition : c’était Sansandig ; et
+comme je n’ajoutais qu’une foi très-limitée aux assurances de la
+faiblesse du village, je me pris à penser que le docteur pourrait bien
+manquer de ressources en mon absence ; aussi je demandai et j’obtins
+d’Ahmadou une pierre de sel et 20000 cauris. Puis je fis refaire du
+couscous pour remplacer celui qu’on consommait. Enfin je pris mes
+dernières dispositions, et le 4 juillet, au matin, on se mettait en
+route.
+
+[Décoration]
+
+
+[Note 207 : Le mil valait de 160 à 200 cauris les quatre litres, huit
+fois son prix normal de 20 cauris le moule.]
+
+[Note 208 : Mustapha, chef de Nioro.]
+
+
+
+
+ CHAPITRE XXXIV.
+
+Expédition de Sansandig. — Départ de Ségou Koro. — Pélengana désert. —
+Arrivée à Bafou-Bougou. — Campement. — Traversée du fleuve en pirogue. —
+Ahmadou m’envoie des gourous. — Départ. — Tornade et pluie à Dampina. —
+Soumission de Vélentiguila. — Arrivée à Sansandig. — Discussion du plan
+d’attaque. — Assaut. — On campe et on occupe le village des Somonos. —
+Le docteur vient me rejoindre. — 72 jours de poule au riz. — Ahmadou
+nourrit l’armée. — Disette de vivres. — Le mil cru, les peaux de bœuf et
+les chevaux morts sont mangés. — Résistance du village. — Attaque du 20
+juillet. — On gagne un peu de terrain. — Les femmes sortent du village.
+— La famine est à Sansandig. — Ahmadou commande aussi mal qu’il est
+possible. — On annonce l’arrivée de l’armée de Mari. — Prise de trois
+Maures, leur exécution horrible. — Nous construisons des cases. — Le
+camp. — Latir, malade, retourne à Ségou avec Quintin. — Désertions du
+village. — Exécutions. — Sortie des pirogues du village. — Nous faisons
+des razzias. — 16 août. — Sortie faite par le village. — Un convoi de
+pirogues vient au secours du village. — Combat naval. — Prise et
+exécution des Maures de Tichit. — Sortie du 29 août. — Sortie des fils
+de Koro Mama. — Note sur Sansandig. — Le village est aux abois. — Une
+armée vient au secours du village. — Sortie de Sibila Mahmary. — Sa
+prise, son supplice. — Abderhaman Couma. — Exécutions nombreuses. —
+Bataille du 11 septembre. — 10000 hommes contre 10000. — Épisodes
+divers. — Alertes continuelles. — Combat du 16 septembre. — Nous levons
+le siége. — Panique dans la retraite. — Trente-six heures sans manger. —
+Kalabougou. — Je suis malade et rentre à Ségou.
+
+
+ 4 juillet 1865.
+
+Bien que l’opinion générale fût qu’on allait à Sansandig, et que Samba
+N’diaye m’eût dit le tenir d’Ahmadou, notre route nous en éloigna
+d’abord.
+
+On se dirigea au Sud, puis on revint à l’Est, en passant en vue de
+Kolbabougou et de Diofina, où sont les lougans de Tierno-Abdoul. Nous
+laissâmes Siracoro sur la droite, et à deux heures 25 minutes nous nous
+arrêtions à un petit village désert. Oulibo, venu directement de Ségou,
+nous avait rejoints. Peu après nous passions à Pélengana, où l’on ne
+voyait personne, bien que le village fût habité. Craignant d’être pillé
+par les Sofas, les Bambaras qui y étaient établis avaient fermé leurs
+portes et faisaient la sourde oreille quand on leur criait d’ouvrir.
+
+Quelqu’un a-t-il vu, dans les pays chauds, une case après une invasion
+de ces fourmis qu’en Casamance on rencontre si souvent, et qu’on désigne
+sous le nom de _magnians_ ? Elle est propre et nettoyée ; tout est
+enlevé et a été grossir le grenier des travailleuses. Eh bien, après le
+passage d’une armée de noirs même à travers un village ami, l’effet est
+à peu près le même ; seulement le grenier n’existe pas et le travailleur
+n’est le plus souvent qu’un destructeur. Voilà pourquoi Pélengana
+paraissait désert.
+
+Notre route alors se dirigea au N.-E., et à travers des broussailles
+nous parvenions à neuf heures du soir à Bafou-Bougou. L’armée était en
+débandade complète. Après une marche de onze heures, chacun s’était
+arrêté au gré de ses caprices ; il eût été impossible de trouver, à
+l’exception des porteurs de poudre et de la compagnie du Diomfoutou
+(Sofas), une seule compagnie en ordre. Pour moi, j’errai jusqu’à dix
+heures du soir pour retrouver mes hommes, qui, malades la plupart de
+fatigue, avaient campé entre Marcadougouba et Somono Dougouni, à
+l’endroit où se trouvaient Ahmadou avec la grande moitié de l’armée.
+Nous étions là près d’une mare dont l’eau troublée par les chevaux était
+aussi épaisse que du chocolat ; ce fut cependant avec cela qu’il fallut
+tremper le couscous du voyageur ; et lorsqu’il est, comme moi, à jeun
+depuis la veille, il mange ce triste dîner sans murmurer contre le sort.
+
+ 5 juillet 1865.
+
+Dès le lendemain matin, Ahmadou allait s’asseoir au bord du Niger, où
+toutes les pirogues de Ségou se trouvaient pour faire traverser le
+fleuve par l’armée. Il activait beaucoup le travail par sa présence, et
+néanmoins les choses ne marchaient pas vite, puisque ce passage dura les
+5, 6 et 7 juillet. Il est vrai que dans la journée du 5 il fut longtemps
+gêné et même interrompu par une tornade sèche, qui, soulevant des lames
+de plus de 1m 50 de haut, fit couler plusieurs pirogues, dans un endroit
+où heureusement on avait peu de fond. Quant à moi, désespérant de me
+camper convenablement dans cette cohue qui se pressait au bord du
+fleuve, après avoir réparé mes forces par un déjeuner de poule au riz,
+que je me procurai difficilement, je m’emparai de force d’une pirogue,
+dans laquelle je me mis avec mes bagages, et je me fis traverser par mes
+laptots, n’en laissant que quelques-uns pour passer plus tard mon cheval
+et les mules. Cette opération ne se fit pas aisément.
+
+[Illustration : Passage du Niger par l’armée d’Ahmadou.]
+
+A Ségou et sur tous les bords du Niger, on traverse les chevaux debout
+dans les pirogues, et souvent ils les font chavirer, mais les Bambaras
+disent que leurs chevaux ne nagent pas. Outre qu’il fut difficile de
+faire entrer nos mules dans la pirogue, on n’eut pas plutôt poussé de
+terre qu’elles sautèrent à l’eau, et comme on les tenait par la bride
+elles se mirent à nager, traînant presque la pirogue, qui traversait à
+la pagaye et n’allait que fort lentement. Mon cheval suivit ce bel
+exemple, et ce voyant, les piroguiers allèrent déclarer à Ahmadou que
+c’était ainsi qu’ils voulaient passer les chevaux. Les Talibés ne s’en
+souciaient pas, ils craignaient de les noyer ; mais, comme cela
+accélérait le passage, on ne laissa pas de procéder ainsi, et au lieu de
+cinq à six chevaux, neuf au plus que portaient les grandes pirogues, on
+les mit par douze, quinze et jusqu’à vingt dans l’eau ; seuls, les
+chevaux des princes eurent les honneurs de l’intérieur de la pirogue.
+Pendant la tornade, plusieurs pirogues chavirèrent sous l’influence des
+lames et bien qu’on n’ait pas eu d’accidents à regretter il y eut un
+désordre affreux.
+
+En arrivant, je m’étais installé sur la berge, j’étais dans une petite
+île. La portion du fleuve que je venais de traverser avait environ 1500
+mètres. Un marigot peu profond, et qui, avant la crue des eaux, doit
+être à sec, me séparait de la terre ferme ; je le passai le lendemain
+pour aller camper avec l’armée. Il avait bien 300 mètres, ce qui donne
+au fleuve 1800 mètres au moins de large ; c’est à peu près ce qu’il a
+devant Ségou, où, aux hautes eaux, il atteint 2200 mètres.
+
+De mon premier campement j’avais pris des relèvements. J’apercevais,
+derrière Somono Dougouni, Marcadougouba, sur une colline de 5 à 6 mètres
+de haut. Les grands arbres de Somono Dougouni formaient avec la masse de
+peuple qui s’y agitait, un premier plan très-remarquable, auquel le
+mouvement d’une soixantaine de pirogues sur le fleuve ajoutait encore un
+cachet tout particulier.
+
+Sur la berge intérieure je trouvai un véritable village ; chacun,
+prévoyant que le passage durerait et craignant, pour plus d’une raison,
+les tornades, s’était bâti, en paille et avec quelques branches, des
+huttes de toutes formes. Il y en avait dans lesquelles un homme seul
+pouvait à peine s’étendre et qui n’avaient pas sa hauteur ; c’était
+souvent l’abri de trois à quatre personnes. D’autres, au contraire,
+étaient assez vastes ; mais tout cela était fait à la hâte et n’eût pas
+abrité contre une forte pluie.
+
+ 7 juillet 1865.
+
+Le 7, vers midi, Ahmadou passa le fleuve ; dès lors, il n’y avait plus
+de l’autre côté que des retardataires. Le soir, on prévint qu’on
+partirait le lendemain matin. Jusque-là, j’avais campé dans un bas-fond,
+sous un arbre de marais où j’avais trouvé la fraîcheur du sol et l’abri
+du soleil ; mais remarquant des éclairs de mauvais augure et des nuages
+dans l’Est, je fis dresser mes deux tentes sur le sommet le plus élevé
+de la berge et j’y installai mes bagages. Bien m’en prit, car vers dix
+heures du soir une violente tornade éclatait sur nous. Mes laptots se
+réfugièrent bien vite dans leur tente, qui, malgré cela, fut envahie par
+cinq ou six malheureux, qui demandaient abri pour leur fusil, leur
+poudre ou leur selle de cheval[209], et profitaient de cela pour
+s’abriter eux-mêmes. Tout le monde connaît les tentes-abris de nos
+soldats ; quatre forment un logement pour quatre personnes. Avec six que
+j’avais pu faire raccommoder avec les morceaux des autres, j’avais fait
+deux tentes, qu’on laissait ouvertes du côté de l’Ouest. Dans la tente
+de mes laptots, ils furent quinze sous cet abri. Dans la mienne, nous
+n’étions guère mieux. J’avais deux cantines, ma selle, des sacs de mil,
+trois selles du pays, six fusils, je ne sais combien de poires à poudre
+et huit hommes. Mais que voulez-vous dire à un malheureux qui, n’ayant
+d’habits que ce qu’il a sur le corps, les a enlevés et arrive avec son
+paquet et sa selle sur la tête, nu comme un ver, vous demander d’abriter
+ses effets ? Vous lui dites de remettre son pantalon et d’entrer. Ce fut
+là ce que je fis, et j’eus bientôt dans ma tente Tambo, Seïni, Ibrahim
+Mabo, San Farba et quelques autres. Ils s’émerveillaient de voir que ma
+tente n’était presque pas traversée par la pluie qu’il faisait, et
+cependant elle était mal tendue et à demi usée ; le lendemain, tout le
+monde venait la voir, et, si j’eusse écouté toutes les demandes, à la
+première tornade j’aurais eu plus de cent personnes à loger.
+
+ 8 juillet 1865.
+
+Le 8 juillet, au matin, je me préparais à partir, et, instruit par
+l’expérience des jours précédents et des marches de la dernière
+expédition, je partais bien lesté par un couscous au poulet. A 3 heures
+10 minutes, Ahmadou se mit en marche ; en même temps il m’envoyait 100
+gourous par Samba N’diaye, qui, comme un vrai roué, au lieu de m’en dire
+le nombre, me dit : « Je t’apporte des gourous. » Et il m’en donna
+quelques poignées, puis affecta de chercher dans son _guiba_[210], de
+sorte que croyant qu’il n’en avait plus que quelques-uns je lui dis :
+« Si tu en as encore garde-les pour toi. » Il ne m’en avait donné que 32
+et en avait encore 48, car les gourous se comptent comme les cauris 80
+pour 100. Le soir je le sus, et lui en réclamai quelques-uns ; et bien
+qu’il dît les avoir tous mangés ou donnés, je lui en fis rendre 10 ou
+15. C’était en ce moment une marchandise précieuse, car il allait
+falloir se tenir éveillé.
+
+A peine en route, j’allai saluer Ahmadou, qui me fit prier avec
+instance, et cela sur un mot de Mohamed Bobo, de ne pas faire comme à
+Dina et de rester à côté de lui.
+
+Enfin, à 4 heures 5 minutes nous nous mettions en route au N.-E.
+
+En cet endroit le fleuve fait un assez grand coude vers le Nord. Nous en
+atteignîmes le sommet, et le soir, avant sept heures, on s’arrêtait un
+peu au delà de Sérékhalla, village en ruine depuis longtemps. On
+recommanda de ne pas faire de bruit, car on pouvait nous entendre de
+Sansandig. Ahmadou se figurait peut-être qu’il allait surprendre le
+village, parce que depuis deux jours il avait fait barrer les routes et
+le fleuve par des avant-gardes de cavalerie et de piroguiers pour
+empêcher qu’on n’allât de chez les Somonos prévenir de notre arrivée.
+Pour souper, nous mangeâmes des gourous, car il n’y avait pas moyen
+d’allumer du feu, et ce que j’en mangeai eut pour effet que non-
+seulement je ne ressentis pas l’envie de dormir, mais que je fus toute
+la nuit sous l’empire d’une surexcitation remarquable de l’intelligence
+et de la pensée. Dix gourous, peut-être, avaient suffi pour produire
+cette action, que j’éprouvai avec une force qui m’étonna moi-même.
+Aussi, dès quatre heures du matin, en compagnie de Latir, qui en avait
+fait autant, je me promenais dans le camp, impatient du départ, et
+furieux de voir les autres dormir d’un sommeil calme et profond.
+
+ 9 juillet 1865.
+
+Enfin, à 5 heures et demie, on se mit en marche. Nous rejoignîmes le
+bord du fleuve à Dampina, village désert, où, en dépit des menaces d’une
+tornade imminente, Ahmadou ne voulut d’abord pas faire halte. Mais comme
+elle arrivait lorsqu’il n’avait pas encore dépassé le village à 100
+mètres, il y rentra avec les poudres, ainsi que les princes et tous ceux
+qui purent s’y loger. Pour moi, trop avancé pour rentrer, je me mis,
+avec Samba N’diaye, dans une broussaille, tandis que mes laptots étaient
+dans une autre avec la mule, et, couvert de mon vieux manteau, je bravai
+les torrents de pluie qui durèrent juste deux heures.
+
+De Dampina, nous relevions Vélentiguila juste au Sud 80° Est, à environ
+3500 mètres. C’était là le premier village habité. Se rendrait-il et s’y
+arrêterait-on ? Telle était la question que je me posais à ce moment.
+
+Sept à huit villages qui étaient venus, la veille, faire leur
+soumission, avaient dit que tout le monde se rendrait, même Sansandig ;
+mais j’en doutais, et j’avais raison.
+
+Toutefois, le chef de Vélentiguila vint au-devant de l’armée, qui dans
+ce moment, je dois le dire, ne présentait pas un spectacle imposant. Le
+terrain était détrempé, les chevaux glissaient, tombaient, les hommes ne
+marchaient qu’avec peine ; mais une demi-heure après, un rayon de soleil
+avait tout séché, et l’armée défilait sous les murs de Vélentiguila par
+ordre de compagnies, augmentée de l’effectif soumis de ce village, qui,
+la veille, se battait avec Sansandig contre nous, et aujourd’hui allait
+se battre avec Ahmadou contre Sansandig.
+
+A 11 heures, nous arrivions à Sansandig, placé à 4000 mètres au Sud 30°
+Est de Vélentiguila. Le village s’étend sur plus d’un kilomètre au bord
+du fleuve, qui coule du N.-O. au S.-E. Sa largeur maximum est de 500
+mètres ; la face qui borde le fleuve est sensiblement droite et suit le
+bord de la berge, ne s’en écartant un peu qu’aux extrémités, à la pointe
+Nord, que j’appellerai le _Ouala Ouala_, du nom de la place dénudée de
+végétation qui s’y trouve, et à l’autre extrémité, que j’appellerai
+pointe des Somonos, parce que c’est en effet là que se trouvait le
+village des Somonos, qui était séparé jadis de la ville proprement dite
+par une rue aujourd’hui fermée aux deux extrémités par une forte
+muraille, garnie de corps de garde ou bilours de communication. Les
+murailles de la ville avaient été élevées à au moins 5 mètres de hauteur
+sur la plaine, et des bastions avaient été faits de telle manière que,
+quel que fût le point, angle rentrant ou saillant, sur lequel on
+attaquerait, on eût à essuyer plusieurs feux croisés.
+
+Ahmadou paraissait désappointé de voir que personne ne sortait pour se
+rendre. Il comptait qu’à l’exception de Boubou Cissey, et des siens, une
+partie des habitants et tout au moins la fraction des Couma sortiraient.
+Il était autorisé à le croire, puisque, ainsi que je l’appris, c’était
+sur les prières réitérées et les promesses de ces Couma, qui le lui
+avaient demandé par lettres, qu’il avait entrepris cette expédition.
+Oulibo surtout paraissait très-surpris.
+
+Voyant enfin que non-seulement on ne sortait pas pour se rendre, mais
+que dès qu’on approchait, Maures[211] et Bambaras défiaient du haut des
+murailles et venaient hors des portes tirer des coups de fusil, Ahmadou
+décida qu’on allait attaquer, et on se mit à discuter le plan de
+l’attaque. Chacun émit son avis. Ahmadou, qui avait déjà habité la ville
+en 1861, se faisait indiquer, par les gens de Sansandig même, les
+maisons des principaux chefs. La plupart avaient un étage qui s’élevait
+au-dessus des murailles, ainsi que les tours ogivales des mosquées et de
+nombreux palmiers et doubalels. Le quartier le plus défendu devait être
+celui de Boubou Cissey qui se trouvait avec les principaux chefs du côté
+des Somonos. Si on espérait prendre le village d’assaut, c’était là
+qu’il fallait attaquer ; si, au contraire, on voulait l’investir peu à
+peu, on devait attaquer l’extrémité du Ouala Ouala, qui, de l’avis
+unanime, était la plus faible, en même temps qu’on aurait occupé la
+partie abandonnée du village des Somonos. Aussi les avis étaient
+partagés. Après une longue discussion, Ahmadou remonta à cheval. Il
+était 1 heure 15 minutes ; il alla se placer au S. 70° E. du village des
+Somonos, sur une petite hauteur, et fit ranger son Diomfoutou : alors le
+Gannar et le Toro furent désignés à la gauche pour attaquer, l’un la
+rive du fleuve qui était couverte de monde, l’autre, le village des
+Somonos. Les Sofas avaient la partie la plus dure, le bastion du
+quartier de Boubou Cissey ; les Irlabés attaquaient un peu plus au
+milieu ; enfin, les Massassis et Djawaras à cheval gardaient le tour du
+village avec les Peuhls.
+
+Les Toubourous attaquèrent avec les Sofas de Ségou, au même endroit que
+le Toro.
+
+L’attaque eut lieu à trois heures, et si, à la gauche, on entrait dans
+le village des Somonos et si sur la plage on refoulait tout le monde
+dans le village, à la droite les choses allaient mal. Les Sofas avaient
+attaqué courageusement ; bien que rudement éprouvés, ils avaient couru à
+la muraille, y avaient percé trois trous et quelques-uns l’avaient
+escaladée. Leur drapeau y flottait ; mais au bout de quelques minutes
+ils se retirèrent en désordre, laissant environ quinze morts et de
+nombreux blessés sur le terrain, et poursuivis dehors du tata par les
+Bambaras, qui venaient dévaliser les morts et mettre le feu dans leurs
+vêtements. Les Irlabés, eux, avaient à peine touché la muraille et
+avaient reculé.
+
+Dans le village des Somonos on éprouvait une résistance très-sérieuse ;
+on était monté sur les toits, et le feu plongeant des cases du village
+faisait éprouver des pertes cruelles. Un instant, les Toubourous se
+sauvèrent, mais les Talibés ayant tenu, ils revinrent.
+
+Ahmadou était furieux, les choses s’annonçaient mal ; mais il envoya
+l’ordre aux Sofas de revenir à la charge ; et, en effet, ils attaquèrent
+de nouveau à 4 heures, ainsi que les Irlabés. A 4 heures 15 minutes, ils
+retournaient en arrière ; cependant ils avaient gagné du terrain ; et ce
+n’était pas la tête mais bien la queue de la colonne qui reculait et
+entraînait le reste.
+
+A la gauche, Samba N’diaye avait tiré deux coups de canon, ou plutôt
+d’espingole ; puis, comme on n’en finissait pas de charger ces armes, et
+que les carabines de mes laptots faisaient plus d’effet que les coups de
+ses espingoles, il les laissa pour faire le coup de fusil, et fut blessé
+au pied d’une balle qui heureusement n’entra pas. San Farba eut une
+balle dans la cuisse, en allant dans le village des Somonos porter des
+encouragements. Bien des chefs étaient blessés, et, quoique l’attaque
+eût été courageuse, la défense était encore plus énergique.
+
+[Illustration : Attaque de la pointe des Somonos à Sansandig.]
+
+Toute la nuit on se fusilla dans le village des Somonos. Les Bambaras
+avaient des embuscades, et il y avait des endroits où personne ne
+pouvait passer sans recevoir une balle.
+
+ 10 juillet 1865.
+
+Le 10 juillet, au matin, on recommença l’attaque des cases occupées dans
+le village des Somonos par les Bambaras, et on gagna un peu de terrain.
+Ahmadou avait déclaré qu’il resterait là jusqu’à ce que le village fût
+pris, et il avait envoyé à Ségou chercher des bœufs et du mil pour
+nourrir l’armée.
+
+Le soir, on avait pris presque tout le tata des Somonos, ainsi qu’un
+bilour de communication avec le grand tata, et on commençait, je crois,
+à avoir peur dans le village, car plusieurs pirogues en sortirent ; on
+en prit une qui portait douze femmes et quatre hommes, qui naturellement
+furent mis à mort. Des pirogues de Ségou nous étaient arrivées, et dès
+ce moment on s’efforça de fermer les communications par eau du village.
+
+Ce même soir, j’éprouvai une grande joie ; le docteur venait me
+rejoindre avec les pirogues arrivées de Ségou ; il était guéri. Il avait
+appris l’attaque, et on lui avait dit que le village était pris en
+partie et qu’Ahmadou y logeait. De fait, c’est peut-être ce que celui-ci
+eût eu de mieux à faire ; mais pendant tout ce siége, il ne fit que
+faute sur faute. Pour commencer, les chefs de l’armée vinrent le 11
+juillet lui demander à attaquer de nouveau le grand tata par l’extérieur
+et par le village des Somonos. Il refusa, sous prétexte qu’il ne voulait
+attaquer qu’après qu’on aurait distribué des bœufs et qu’on aurait
+mangé. Et le lendemain, une armée venait de Sibila, sous le commandement
+de Sibila Mahmary, chef du Sanama Dougou, et entrait dans le village par
+le Ouala Ouala pendant la nuit.
+
+Nous ne le sûmes que plusieurs jours après, et, pour comble de malheur,
+on apprit le 14, au matin, que le village Banancoro avait été enlevé par
+les Bambaras, qui l’avaient trouvé sans défense et avaient tout pris. Je
+craignais beaucoup, en apprenant cette nouvelle, pour Boubakary Gnian,
+que j’avais envoyé à Ségou me chercher des provisions de poules et de
+beurre ; car, bien qu’Ahmadou m’envoyât de temps à autre quelque chose
+de ce qu’on lui apportait, j’étais bien à court, et pendant les
+soixante-douze jours du siége, je puis dire qu’à de rares exceptions
+près ma nourriture se composa exclusivement de poule au riz matin et
+soir, sans même avoir de lait, et, bien entendu, sans compter les jours
+de combat où nous ne mangions pas de la journée.
+
+ 14 juillet 1865.
+
+Le 14, on partagea les bœufs à l’armée, et quoiqu’on eût distribué à peu
+près un bœuf pour cinquante personnes, les Sofas Bambaras affamés
+mangèrent les chevaux morts, bien que la loi musulmane le défende de la
+façon la plus formelle. On consomma jusqu’aux peaux des bœufs : après
+les avoir fait bouillir on les mettait griller sur les charbons, et on
+les mangeait après avoir gratté le poil. D’autres, et en grand nombre,
+surtout parmi les Talibés, mangeaient du mil cru ; j’essayai moi-même de
+cette nourriture qui me donna des maux d’estomac ; elle produisait même
+cet effet sur les jeunes gens du pays. Le 15, les pirogues de mil
+arrivèrent de Ségou, et presque en même temps un convoi de pirogues
+cherchait à entrer au village. On les attaqua des deux rives du fleuve
+et au moyen des pirogues des hommes du Macina (Diakha Nké), qui étaient
+dans l’armée. Chaque jour, des femmes sortaient du village et disaient
+qu’on y manquait de vivres ; mais si on en manquait au marché, il y en
+avait au moins chez les chefs, et un vieux Bambara criait à travers les
+murailles, aux Talibés : « Allons donc, Fouta Nké (hommes du Fouta),
+vous mourez de faim ; venez donc au moins attaquer, il ne manque rien
+ici, voici des gourous ; » et pour compléter l’ironie, il leur lançait
+des poignées de gourous.
+
+On gardait ce qu’on avait pris et on cernait tant bien que mal le
+village. Un soir, on vit les Bambaras démolir un pan de la muraille du
+côté du Ouala Ouala et s’enfuir ; c’étaient de pauvres hères qui ne
+pouvant plus se nourrir, se sauvaient, et le même soir on empêchait 240
+Kalaris d’entrer ; on leur fit des prisonniers qui vinrent grossir le
+nombre des victimes. Le lendemain on retrouva au bord du fleuve dix de
+leurs fusils, qu’ils avaient jetés là en se précipitant dans l’eau.
+
+De notre côté, l’armée se renforçait des captifs du Coro Mama qui
+venaient en troupe de l’intérieur, confirmant ainsi ce qu’on nous avait
+dit, que toute cette famille était dévouée à Ahmadou et que si elle
+n’était pas sortie, c’est qu’on l’en empêchait.
+
+Et en effet, peu à peu leurs captifs sortirent de la ville, puis enfin
+les chefs de la famille vinrent eux-mêmes se rendre, mais ce ne fut que
+quand la ville fut affaiblie par la famine, qui commençait à y sévir.
+Nos hommes, pour se ravitailler, allaient faire des razzias dans
+l’intérieur du pays, avec des chances diverses. Les habitants de
+plusieurs villages avaient pris la fuite ; on y trouvait du bois à
+brûler, qui manquait dans le camp, surtout les jours de tornades, où
+tout était mouillé. Quand elles tombaient la nuit, c’était une nuit
+blanche à passer, car ma tente devenait toujours le refuge de ceux de
+nos amis qui n’avaient pas d’abri.
+
+Ce fut alors que je fis soumettre à Ahmadou par Samba N’diaye l’idée de
+faire garder le village à vue par le côté du fleuve, au moyen de
+pirogues garnies de peaux de bœuf, qui empêcheraient par un tir suivi de
+venir prendre de l’eau. C’était très-simple à exécuter et le village
+n’eût pu résister longtemps à cette privation. Déjà pour bois à brûler,
+on n’y avait que celui des maisons que l’on démolissait ; pour la
+nourriture des chevaux et des autres animaux du village, on n’avait que
+des feuilles des doubalels du village et l’herbe qu’on venait couper
+sous les coups de fusil. La gêne qu’on eût imposée par le fleuve aurait
+été décisive. Ahmadou accepta, ordonna d’agir, et l’indolence de tout le
+monde laissa tomber la chose.
+
+La poudre était rare dans le village et les habitants ne tiraient qu’à
+coup sûr ; mais tous les rapports des prisonniers ou des fugitifs
+s’accordaient pour dire que Boubou Cissey, secondé par Mahmady Sougoulé,
+maintenait le village et retenait l’armée des Bambaras, qui voulait s’en
+aller.
+
+ 19 juillet 1865.
+
+La famine était décidément chez l’ennemi, et le 19 juillet nous en
+avions une preuve bien éloquente : deux femmes s’étant sauvées du
+village, les Bambaras les poursuivirent et en rattrapèrent une, mais
+l’autre parvint à gagner du terrain et vint se jeter au milieu des Sofas
+qui la saisirent ; dès qu’elle vit du mil elle s’échappa de leurs mains,
+et, se précipitant dessus, se mit à le dévorer avec avidité : depuis
+trois jours elle ne mangeait que des feuilles et de l’herbe.
+
+ 20 juillet 1865.
+
+Enfin, le 20, Ahmadou, après avoir palabré avec les chefs, se résolut à
+tenter une attaque. Les Talibés avaient juré que s’ils entraient dans le
+village ils n’en ressortiraient plus. Le lendemain matin, on attaqua, en
+effet, de tous côtés, mais sans ordre, et les Sofas n’arrivèrent même
+pas à la muraille. Dans le tata on gagnait quelques cases et on entrait
+par les dessous dans le grand village du côté du fleuve ; mais, somme
+toute, c’était une attaque manquée. Elle avait cependant produit une
+émotion dans le village, car pendant l’après-midi, toute une bande de
+Bambaras voulut s’enfuir. Les Poulhs du Ouala Ouala les chargèrent et
+les refoulèrent, ce qui fut cause qu’Ahmadou se décida à donner l’ordre
+de laisser sortir les fugitifs, sauf à courir après quand ils seraient
+dans l’impossibilité de rentrer.
+
+Cependant le village n’était pas encore aux abois, et tout en cédant du
+terrain, les Bambaras ne reculaient que pas à pas et en se fortifiant de
+case en case, sans rien laisser dans celles qu’ils abandonnaient ; par
+contre, chez nous on devenait de plus en plus mou.
+
+Le vieux Badara, qui commandait les Soninkés du Ségou, voulut aussi
+faire une attaque. Au début du siége, je l’avais vu réciter une prière
+sur une poignée de sable qu’il avait remise à un de ses Talibés, en lui
+disant de la jeter contre la muraille et affirmant que (_Ché allaho_)
+elle tomberait devant lui. Je ne sais si c’est à un semblable procédé
+qu’il dut de faire un grand trou dans la muraille de la ville, mais il
+n’y entra pas et eut plusieurs hommes blessés. Pauvre vieux ! à ce
+moment il eût préféré être dans son village, qui était aussi cerné par
+les Bambaras que Sansandig l’était par nous.
+
+ 26 juillet 1865.
+
+Dès ce moment on ne se battit plus dehors et on se battit mollement en
+dedans du tata. On cernait la maison de Mahmady Sougoulé[212] ou du
+moins on essayait de la cerner ; elle avait été en partie déménagée,
+mais elle était toujours le siége d’une vive résistance. Enfin, le 25,
+on annonça qu’on allait l’attaquer le lendemain et chercher à en finir.
+Si on y fût parvenu, on eût de là dominé tout ce quartier, on eût forcé
+les chefs à l’évacuer, et ils auraient été alors bien près de leur
+perte. Mais le 26 il y eut une pluie abondante et l’attaque fut remise :
+des femmes sortirent du village et annoncèrent que Mahmady Sougoulé
+était blessé mortellement ; c’était exagéré, mais il avait été blessé.
+Le fait sur lequel on était unanime, et que, du reste, confirmait la
+maigreur des gens qui sortaient, c’est que la ville manquait de vivres.
+Chaque jour il en sortait du monde, et la garde était si mal faite que
+dans la nuit du 28 au 29 toute une foule en sortit, sans éveiller
+l’attention de notre camp, avec des bœufs porteurs, des femmes, des
+enfants et même des chiens.
+
+Par contre, chez nous, il y avait un mécontentement très-vif contre
+Ahmadou, qui ne sortait pas de la case qu’il s’était fait bâtir, et
+donnait de là ordres et contre-ordres.
+
+ 31 juillet 1865.
+
+Ainsi le 31 juillet, il faisait rassembler toutes les compagnies pour
+palabrer, et après les avoir fait attendre toute la journée, il ne
+sortait pas. Le lendemain il fut obligé d’aller lui-même jusqu’au tata
+pour faire rassembler les hommes, et encore put-il constater comme nous
+un grand abattement.
+
+ 2 août 1865.
+
+Aussi lorsqu’on attaqua, le 2 août, on n’obtint aucun résultat : les
+Sofas marchèrent à la muraille, se firent tuer deux hommes et
+reculèrent, et les Talibés se contentèrent de brûler de la poudre.
+
+Ce fut alors qu’on entendit affirmer que Mari, à la tête d’une armée,
+passait le fleuve du côté de Sarrau pour venir attaquer Ahmadou, et en
+même temps on apprenait que Koghé avait repoussé une attaque, et peu
+après que Dougassou avait été pillé. Ainsi la position devenait critique
+pour nous autant que pour la ville. Et pendant qu’Ahmadou portait la
+guerre à Sansandig, les révoltés la portaient chez lui pour faire une
+diversion.
+
+ 4 août 1865.
+
+Le 4 août, on s’emparait de trois Maures qui fuyaient ; l’un d’eux avait
+le bras cassé d’une balle : c’étaient des Maures blancs, dont l’un se
+disait chérif, c’était précisément le blessé. Sidy Abdallah fut chargé
+de les interroger. Ils confirmèrent, et je le tiens de Sidy lui-même,
+avec lequel j’entretenais de plus en plus commerce d’amitié, ils
+confirmèrent la triste position du village quant aux vivres, et dirent
+que Boubou Cissey, pour retenir tout le monde, avait affirmé que Mari
+était rentré à Ségou, dont il s’était emparé, et qu’Ahmadou, qui ne
+recevait plus de mil, allait être forcé de lever le siége. Mais
+ajoutèrent-ils, nous avons vu les pirogues arriver et nous avons su ce
+qu’il en était ; alors nous avons eu peur et nous sommes sortis.
+
+Ces Maures avaient excité la curiosité de tout le camp. Le noir déteste
+le Maure, et quand il en tient un en son pouvoir il le traite
+cruellement. C’est ainsi que je vis des Sofas aller remuer le bras cassé
+de ce malheureux, et rire des souffrances que cette torture lui
+arrachait.
+
+Quand, après leur interrogatoire, Ahmadou, les eut condamnés à mort,
+bien qu’en somme ce ne fussent que des marchands venus pour faire du
+commerce et que les circonstances avaient poussés malgré eux, tout le
+monde voulut assister à leur supplice, et moi-même je fus curieux de
+voir comment ces Maures, si orgueilleux d’habitude, allaient se
+comporter en face de la mort.
+
+Sur plus de six cents noirs auxquels j’ai vu couper la tête devant moi,
+un seul s’est débattu et défendu et a temoigné une crainte réelle de la
+mort, crainte exprimée par des cris. Ces trois Maures, dès qu’ils virent
+où on les emmenait, commencèrent à supplier.
+
+Autant aurait valu prier un tigre de lâcher sa proie.
+
+C’était Arsec, le barbier, cuisinier d’Ahmadou, qui allait les exécuter.
+Ils criaient _Ah ! Cheick Ahmadou, toubi_ (pardon), et suppliaient en
+promettant de le servir ; mais ils étaient en des mains disposées à ne
+pas les lâcher. Arrivés au champ des suppliciés, situé à cinquante
+mètres du camp, on les fit arrêter pour leur enlever leurs vêtements. La
+terreur décomposait leurs traits, leurs cheveux se hérissaient ; leurs
+yeux avaient une expression impossible à décrire. Quand on voulut les
+faire agenouiller ils se débattirent, et loin de tendre le cou comme les
+Bambaras, ils se le rentraient dans les épaules. L’un reçut trois coups
+de sabre sur les épaules, et ses cris, quoique peu forts, avaient une
+expression déchirante ; ce ne fut qu’au cinquième coup qu’il fut tué ;
+le second reçut trois coups avant que sa tête ne tombât. Enfin on arriva
+au blessé, au soi-disant chérif ; cet homme, à qui on avait détaché le
+bras, commença à se rouler, il sautait et tombait sur son membre mutilé
+sans paraître s’en apercevoir. Cette scène était atroce, et l’on riait,
+et les quolibets pleuvaient sur ce malheureux. Quant à moi, jamais
+spectacle ne m’émut autant, et la lutte affreuse de ces trois hommes
+contre la mort m’a fait plus d’impression que l’exécution de cent
+Bambaras venant tendre le cou comme des moutons.
+
+Ces Maures étaient des Ouled Aïd des environs de Tombouctou.
+
+ 5 août 1865.
+
+Mais laissons ces gens, et revenons à Sansandig où la famine sévissait
+et où on avait sérieusement peur. Le 5 août, un chef de captifs de la
+maison de Mahmady Sougoulé fut pris avec cinq femmes ; il était sorti en
+compagnie de soixante autres hommes dont un avait été tué. Cette prise
+était importante. L’homme était le garde-magasin de ce Sougoulé qui
+était un des riches marchands de Sansandig, et s’il quittait son maître,
+c’est qu’il le croyait bien en danger, à moins qu’il ne fût envoyé en
+mission.
+
+C’était un Bambara au teint clair ; ses cheveux étaient nattés
+artistement par petites mèches, lui dessinant des carreaux sur la tête ;
+il était soigné et on voyait que c’était un esclave de bonne maison. On
+l’interrogea longuement. Beaucoup de gens conseillaient à Ahmadou la
+clémence envers le captif, disant qu’on pourrait l’envoyer près du tata
+palabrer avec ses anciens compagnons et les engager à sortir, en leur
+promettant qu’Ahmadou ne leur couperait pas le cou ; mais Ahmadou
+n’écouta rien, et il fut exécuté.
+
+On savait, à n’en plus douter, que la famine la plus atroce régnait dans
+le village, à l’exception des cases des chefs qui ne nourrissaient que
+les hommes qui se battaient, et encore très-approximativement. Ahmadou
+se décidait à rester là, et avec l’exagération habituelle des noirs, il
+avait dit qu’il y passerait six mois s’il le fallait, mais qu’il
+n’aurait plus d’autre maison que sa case en paille jusqu’à la prise du
+village.
+
+Pour confirmer ses paroles, il avait fait bâtir en terre, avec les
+débris des cases prises, une poudrière dans laquelle il avait entassé
+350 barils de poudre.
+
+Jusque-là j’étais resté sous ma tente, souvent inondée, car nous étions
+campés sur un lougan, et si la pluie arrivait, j’étais bien abrité par
+en haut, mais je ne tardais pas à être inondé en dessous, et une nuit,
+en dépit de la terre que j’avais accumulée et battue dans ma tente, je
+me réveillai avec dix centimètres d’eau sous moi, mes deux nattes et ma
+peau de bœuf nageaient, mes couvertures étaient trempées. Comment, dans
+de telles circonstances, n’ayant que la nourriture dont j’ai déjà parlé,
+pouvais-je ne pas tomber malade ? C’est à croire qu’il y a des grâces
+exceptionnelles pour certains voyageurs.
+
+Quand je vis que certainement on ne lèverait pas le siége, que les
+désertions journalières du village et la famine qui y régnaient
+donnaient l’espoir de le prendre, je me décidai à bâtir une case dans la
+plaine. Les laptots en avaient déjà fait une, et dès ce moment nous
+fûmes à l’abri de l’eau ; mais le long des branches qui composaient la
+charpente de la case les termites élevèrent leurs galeries, et le
+moindre vent qui faisait trembler notre frêle abri nous inondait de
+terre et de termites ; puis tout moisissait, nos guêtres, nos selles,
+nos sacs de voyage, et pis encore, les peaux de bœuf sèches sur
+lesquelles nous couchions. Le camp présentait, du reste, un spectacle
+très-curieux : les cases agglomérées au nombre de plus de mille, de
+toutes formes et de toutes dimensions, bâties suivant les usages de
+chacun, leurs groupes séparés par des cloisons en cannes de mil ; près
+de 4000 chevaux, des bœufs, des vaches, quelques chameaux qu’on avait
+pris, des ânes en grande quantité ; à 500 mètres de là, le bord du
+fleuve, où s’établissait un mouvement perpétuel pour le transport des
+gens qui arrivaient de Ségou avec des vivres, et de ceux qui, avec la
+permission d’Ahmadou, s’y rendaient ou seulement allaient couper de la
+paille ; enfin derrière le camp un champ de suppliciés exhalant une
+odeur affreuse, et dans lequel le jour s’abattaient un millier de
+vautours, et la nuit des centaines d’hyènes et de chacals. Ce fut là que
+je vis pour la première fois le grand vautour fauve à collier, que je
+pris d’abord pour un condor, à voir la force avec laquelle il secouait
+les cadavres sur lesquels il s’abattait. Cet oiseau, du reste, est rare
+dans le pays ; à Ségou je n’en ai jamais aperçu ; on n’y voit que le
+vautour du Sénégal.
+
+Aguibou venait souvent me voir, et était d’une grande amabilité ; au
+retour de l’expédition de Toghou je lui avais fait cadeau de mon fusil,
+qu’il n’avait accepté qu’avec la permission de son frère, et depuis ce
+temps, chaque fois qu’il venait me voir, je le trouvais très aimable,
+mais il était capricieux, il renouvelait ses visites cinq ou six jours
+de suite et restait souvent quinze jours sans donner signe de vie.
+
+ 7 août 1865.
+
+A ce moment le docteur fut obligé de me quitter quelques jours. Latir
+venait d’être repris d’une maladie qui l’avait déjà cruellement fait
+souffrir à l’expédition de Dina. Il fallait le sonder et aller pour cela
+à Ségou où se trouvait la sonde, car l’opération pressait. J’allai
+demander à Ahmadou une pirogue que j’obtins le jour même et le docteur
+resta quatre jours absent.
+
+ 12 août 1865.
+
+Chaque jour les désertions continuaient à Sansandig, et chaque jour on
+exécutait quelques prisonniers. Tous s’accordaient à déclarer que la
+faim les chassait du village. L’armée de Sibila commençait à en souffrir
+elle-même et voulait s’en aller ; Boubou Cissey, pour la retenir,
+faisait des sacrifices ; il achetait à prix d’or les quelques animaux
+qui étaient encore dans le village. Le 12 août, les captifs de la maison
+de Coro Mama commencèrent à sortir ; jusque-là surveillés de très-près,
+ils n’avaient pu fuir, car on savait qu’ils s’étaient soumis à Ahmadou :
+ce furent les premiers hommes qui furent épargnés. Jusque-là, les femmes
+seulement de la case étaient sorties. Du reste, telle était la
+surveillance de Boubou Cissey, qu’à chaque poste il avait placé des
+Sofas, et quand une femme demandait à sortir et aller couper de l’herbe
+pour manger, elle était obligée de laisser ses pagnes et de sortir
+entièrement nue pour qu’elle ne pût pas fuir. Malgré cela plusieurs
+préférèrent braver toute honte et vinrent se jeter dans nos rangs sans
+le moindre vêtement, tant il est vrai que la faim n’a plus de pudeur.
+
+ 13 août 1865.
+
+Le lendemain les pirogues du village faisaient une sortie et
+traversaient le fleuve en toute hâte pour chercher à s’emparer du convoi
+de mil d’Ahmadou qui était attaché de l’autre côté ; mais le mil était
+gardé, et aux premiers coups de fusil, les assaillants rentrèrent chez
+eux.
+
+Le chef des pirogues était un Toucouleur du Sénégal, un _Kioubalo_
+(pêcheur) du Fouta ; c’était le fils du chef de Djoulé Diabé qui était
+si dévoué à la France ; ce fils, quoique ayant suivi El Hadj
+volontairement, nous faisait beaucoup d’amitiés et quelquefois des
+cadeaux de lait, de bois à brûler, toutes ressources précieuses en cours
+de campagne et qu’il pouvait se procurer par ses Somonos.
+
+Les _bamé_ (razzias) parcouraient le pays avec des chances diverses ;
+quand ils s’attachaient à des goupouilli (villages en paille), ils en
+venaient à bout généralement, mais quelquefois ils se hasardaient trop
+loin, et à leur retour ils étaient surpris dans les broussailles par des
+fusillades qui leur faisaient subir des pertes sérieuses.
+
+ 16 août 1865.
+
+Le 16 août, l’inaction dans laquelle on restait depuis longtemps fut
+interrompue. Les gens du village firent une sortie ; on les avait vus se
+préparer, tout le monde était à son poste et lorsqu’ils s’élancèrent sur
+les Sofas rangés en avant de leur campement, ceux-ci reculèrent
+précipitamment jusque derrière leur camp. Les Bambaras y entrèrent, mais
+aussitôt, pendant qu’ils étaient encore dans les cases à piller, ils
+furent enveloppés de Sofas et laissèrent 80 hommes au moins sur le
+terrain, sans en compter cinq qui, pris vivants, furent exécutés.
+
+Le lendemain, des prisonniers faits la nuit annoncèrent que soixante
+hommes de l’armée bambara étaient partis, pendant la nuit, à la faveur
+d’une petite pluie.
+
+La position du village devenait de plus en plus critique ; les captifs
+(hommes) de Coro Mama, et entre autres son forgeron, sortaient toujours
+et portaient des lettres.
+
+ 19 août 1865.
+
+Le 19, on prenait trois pirogues qui s’échappaient du village.
+
+ 20 août 1865.
+
+Le 20, on en prenait une autre dans laquelle était un Maure, qui eut le
+sort ordinaire des prisonniers. La plupart des Somonos qui conduisaient
+ces pirogues s’échappaient à la nage.
+
+ 21 août 1865.
+
+Enfin, le 21, nous eûmes un nouveau spectacle, celui d’un combat naval.
+Une soixantaine de pirogues essayaient de remonter le fleuve et de
+passer près de la rive droite entre l’île et la berge, pour venir entrer
+dans Sansandig. Pendant que les coups de fusil du camp des Somonos sur
+la rive droite les assaillaient, cinq des pirogues du Macina, montées
+par de nombreux Talibés, partaient de notre rive pour les attaquer. Les
+pirogues des Bambaras battirent en retraite, et, avec une maladresse
+inouïe, on les laissa fuir. Certes, avec vingt laptots, j’eusse pris ce
+convoi en lui coupant la ligne de retraite. On avait empêché de
+ravitailler le village, c’était déjà quelque chose : aussi, l’après-
+midi, les armées de Sansandig venaient essayer une sortie, mais elles ne
+commirent pas la même faute que la première fois, et, voyant que leur
+fusillade à distance n’avait pas ébranlé les compagnies qui gardaient le
+village, elles se décidèrent à rentrer.
+
+Tout cela était mal conduit aussi bien d’un côté que de l’autre.
+
+A ce moment, on recevait de bonnes nouvelles de Ségou. Le vieux Tierno-
+Abdoul y était allé prendre le commandement de la ville, et cent Pouls
+lui avaient été adjoints pour courir le pays. Ils avaient atteint sur
+les bords du Bakhoy une armée de Bambaras qui venait de piller un petit
+village, et l’avaient culbutée dans la rivière, en lui tuant beaucoup de
+monde et lui prenant son tabala, qu’on envoyait à Ahmadou. D’un autre
+côté, le bruit de l’approche d’une armée de Mari se fortifiait sans que
+personne songeât à s’en inquiéter.
+
+ 24 août 1865.
+
+Chaque nuit on faisait de nouvelles prises ; le 24 on avait capturé une
+pirogue chargée de gourous et montée par trois Maures de Tichit. Sidy
+Abdallah voulut s’employer en faveur de ses compatriotes et implora la
+clémence d’Ahmadou, mais ce fut en vain, et le soir Mohammed Bobo vint
+lui dire qu’après avoir bien réfléchi, Ahmadou ne croyait pas pouvoir
+faire grâce. Cette fois, il faut le dire, Ahmadou fit bien, on était
+déjà très-jaloux à Ségou de la position exceptionnelle de Sidy Abdallah
+et des faveurs qu’Ahmadou lui accordait, et s’il eût fait grâce, cela
+eût indisposé bien du monde.
+
+Mais ce fait me donna à réfléchir. Si un blanc fût arrivé à Sansandig,
+venant d’Algérie par le Touat, il eût pu se trouver dans la même
+position que ces Maures, et si, après avoir résisté comme eux, il eût
+été fait prisonnier comme eux en cherchant à fuir, mes prières auraient
+été impuissantes à sauver sa tête.
+
+Cependant il me semble que j’eusse trouvé des accents pour attendrir
+Ahmadou, et que pour un compatriote j’eusse fait plus que Sidy Abdallah
+ne faisait pour les siens. Il est vrai qu’il a besoin d’Ahmadou et qu’il
+ne peut se compromettre.
+
+Mais après tout, pour être vrai, je ne suis pas bien sûr que j’eusse
+réussi, car si les prières n’avaient pas suffi je ne pouvais espérer de
+l’intimider ; Ahmadou sentait bien qu’il avait besoin des blancs pour
+s’approvisionner, mais il savait trop qu’il n’avait rien à en craindre
+personnellement, et l’inertie de l’Europe dans la question africaine lui
+donne tristement raison. Enfin ces trois Maures furent exécutés et se
+montrèrent calmes en face de la mort, ce qui prouve suffisamment que
+l’on ne saurait établir, par l’exemple des trois premiers que j’avais vu
+tuer, que les Maures sont lâches devant la mort. Cependant je crois, en
+thèse générale, qu’ils la craignent plus que les noirs et surtout que
+les Bambaras.
+
+Chaque jour on continua à sortir du village ; la famine y était telle
+qu’on annonçait que les Sofas volaient les chevaux des chefs et les
+mangeaient. Ce fait n’a rien de bien extraordinaire, il s’est produit
+dans l’armée d’El Hadj, en 1859, à Nioro. Aussi, voyant que le village
+était aux abois, on le gardait un peu plus étroitement : chaque nuit des
+volontaires allaient à l’Ouest au Ouala Ouala guetter les fugitifs pour
+les capturer ; Ahmadou avait déclaré qu’il donnerait à chacun la moitié
+de ce qu’il aurait pris. Mon brave Déthié eut la bonne fortune de
+prendre ainsi dans une pirogue capturée une pierre de sel assez grosse,
+qu’Ahmadou lui laissa en totalité, mais comme il était marié (à la mode
+musulmane) à Ségou, il eut bien vite porté cela à sa case, et quand, un
+mois après, nous rentrâmes à Ségou, il n’en restait plus rien, et mon
+pauvre compagnon n’en fut pas plus riche.
+
+ 29 août 1865.
+
+Le 29, les Bambaras firent une sortie ; mais voyant qu’ils ne pouvaient
+intimider les Sofas sur lesquels ils semblaient concentrer leurs
+efforts, ils rentrèrent après avoir été deux fois chargés par ceux-ci
+qui, toutefois, ne s’avancèrent qu’à une demi-portée de fusil du
+village, et n’ayant pas d’ordre pour attaquer, laissèrent passer une
+occasion magnifique de donner l’assaut, en rentrant en même temps que
+les gens du village.
+
+ Septembre 1865.
+
+Les jours suivants, les gens de Coro Mama sortirent de plus en plus par
+petits groupes ; il y eut un échange de lettres entre Ahmadou et les
+chefs de cette famille, qui finirent par sortir eux-mêmes le 4
+septembre.
+
+ 4 septembre 1865.
+
+C’étaient deux jeunes gens, neveux de ce Coro Mama qui avait été
+supplicié d’une façon si cruelle lors de la révolte de Sansandig. Leurs
+physionomies étaient remarquablement ouvertes et intelligentes, surtout
+celle du plus jeune ; ils vinrent l’un et l’autre me voir, et, par la
+suite, j’eus d’excellents rapports avec eux. Je leur fis de nouveau
+raconter l’histoire de la mort de leur parent et j’eus par eux bien des
+détails sur la ville de Sansandig.
+
+S’il faut en croire leur récit, cette ville serait bien ancienne et
+aurait été fondée par un Couma[213] nommé Alpha Seïni, qui demanda le
+terrain au roi du Sanama Dougou, nommé de Massa-Sibila, et dont la
+résidence était à Sibila. Alpha Seïni lui paya en or son terrain et lui
+donna le cheval blanc qu’il montait. Le fils du fondateur, nommé Alpha
+Mahmadou, construisit la première mosquée et le commandement resta dans
+la famille jusqu’au troisième avant-dernier chef qui fut un Cissey.
+
+Le chef de Sansandig touchait un impôt de 5 cauris sur chaque personne
+venant vendre quelque chose au marché de la ville. De plus il recevait
+des cadeaux de toutes les caravanes ; par chaque pierre de sel, entrant
+dans la ville par eau[214], il avait une somme de 200 cauris, et par
+chaque charge de chameau en tabac 3000. Ces charges se vendaient 20 gros
+d’or en moyenne. En outre de ces octrois, le chef Sibila touchait 140
+cauris par pierre de sel entrant à Sansandig, et 3000 cauris par ballot
+de tabac entrant par le fleuve, mais il ne touchait rien sur ce qui
+entrait par caravanes.
+
+Quant au roi de Ségou, il avait aussi ses priviléges, et d’abord c’était
+lui qui nommait le chef de Sansandig ; pour obtenir cette place, il
+fallait lui faire des cadeaux magnifiques, ce qui était déjà une source
+importante de revenus, car on nommait généralement des vieillards, et à
+leur mort c’était à recommencer. A chaque fête de la Tabaski, la ville
+de Sansandig payait encore au roi, par cotisation des notables, 200000
+cauris ; le chef du village devait donner de plus deux chevaux de
+guerre, et on ajoutait généralement des burnous de drap rouge et divers
+autres présents. Telle était l’origine des magasins de Ségou et de tout
+ce que nous y trouvions ; Sansandig ne payait pas d’autres impôts.
+
+Toroco Mari trouva que ce n’était pas encore assez et augmenta les
+impôts de la ville ; ce fut peut-être la cause qui poussa les habitants
+à se jeter dans les bras d’El Hadj, ce qui entraîna la ruine actuelle du
+pays.
+
+Sansandig, qui était l’entrepôt de Tombouctou, faisait un commerce
+considérable. Elle achetait toutes les marchandises venues d’au delà du
+désert, ainsi que le sel de Tuden ou Toudeyni, et le payait en or ou en
+esclaves. Quelques dents d’éléphants apportées du Bakhounou ou du
+Bélédougou complétaient ces payements, mais l’objet d’échange le plus
+apprécié c’étaient les esclaves fournis par le roi de Ségou, auquel,
+après chaque expédition, Sansandig achetait tous ses prisonniers à vil
+prix, en or, en étoffes d’Europe et du pays, qui allaient s’entasser
+dans les magasins du roi.
+
+Quant à l’or, on se le procurait à Bouré contre le sel et les bœufs
+qu’on y menait, et avec lesquels on faisait concurrence aux marchandises
+venues de la côte par Sierra Leone ou Gambie.
+
+Sansandig s’était enrichie d’année en année, enrichissant en même temps
+les chefs de Sibila et les rois de Ségou. Aussi aujourd’hui le roi de
+Sibila était-il le protecteur naturel de Sansandig, et cela avec
+d’autant plus d’acharnement, que le premier acte d’El Hadj, en entrant à
+Sansandig, avait été de confisquer les revenus de Sibila à son profit,
+aussi bien que ceux du roi de Ségou et une grande partie de ceux du chef
+de la ville.
+
+Pendant que je me renseignais ainsi et que j’apprenais le mécanisme du
+commerce de ce pays, la ville souffrait de plus en plus, tous les
+captifs de Coro Mama sortaient et venaient rejoindre leurs maîtres ; les
+autres, pris de peur, s’échappaient de la ville et venaient, quand on
+les prenait, grossir le nombre des suppliciés. Sur le fleuve dérivaient,
+à demi cousus dans des nattes, les cadavres des morts du village dont le
+nombre augmentait tous les jours ; car on mourait de faim dans les rues,
+et puis les blessés succombaient plus encore par la misère que par leurs
+blessures. Ces cadavres venaient s’échouer sur la plage en face du camp,
+et de quelque côté que la brise soufflât nous respirions les odeurs
+nauséabondes et des miasmes putrides. Tout le monde dévorait déjà le
+village des yeux, comme une proie qu’on tenait enfin ; on récapitulait
+toutes les richesses qu’il contenait et qui allaient tomber aux mains
+des vrais croyants, et puis on faisait des châteaux en Espagne dont
+quelques-uns me touchaient. Ahmadou devait, après cette éclatante
+victoire, laisser partir tous les envoyés qu’il retenait depuis si
+longtemps, et entre autres une partie de l’armée de Nioro (celle qui
+était venue la première) ; on disait que nous partirions avec eux. Ces
+bruits circulaient, et il faut croire que quelque parole y donnant lieu
+avait été dite chez Ahmadou, car elle fut aussitôt rapportée par dix ou
+douze personnes qui vinrent me féliciter de ce départ, en me faisant
+promettre le secret. Je me pris à espérer, et pour fortifier Ahmadou
+dans ces bonnes dispositions, je disais à tous ceux qui venaient que si
+Ahmadou me renvoyait, le gouverneur serait tellement content de me
+revoir, qu’il ferait pour lui ce qu’on n’a jamais fait pour un chef
+noir, qu’il lui donnerait des canons. Ce mot était magique. « Ah !
+s’écriait-on, si nous avions des canons, Sansandig serait bientôt pris
+et le pays rendu. » Oui, mais on n’avait pas de canons, et Sansandig ne
+se rendait pas. Il devenait évident que les chefs, plutôt que
+d’abandonner leurs trésors, se laisseraient mourir dessus, et il n’y
+avait d’espoir que dans le temps, puisque l’armée ne se souciait pas
+d’attaquer.
+
+ 6 septembre 1865.
+
+Enfin le 6, Ahmadou appela les chefs du conseil chez lui ; deux Somonos
+qui avaient été pris par les Bambaras à Banacoro, venaient de s’échapper
+de chez Mari, et annonçaient que son armée avait traversé le Bakhoy, et
+que depuis deux jours elle traversait le Djoliba un peu au-dessous de
+Sibila. Mari avait envoyé quatorze cents hommes, mais il n’avait pas
+voulu venir en personne, malgré les prières des chefs de Sansandig.
+Ahmadou envoya des cavaliers en éclaireurs. Quelques chefs émirent
+l’idée de faire une attaque sur le village, de tenter de le prendre
+pendant qu’il était affaibli et qu’il ne pouvait résister, et avant que
+ces nouveaux renforts lui arrivassent. Mais cette proposition eut peu
+d’écho. On décida, sur la proposition d’Abdoul Kadi, qu’on allait faire
+sortir du tata tous les Talibés, excepté deux compagnies, et qu’on se
+préparerait à recevoir l’ennemi s’il venait attaquer.
+
+Le lendemain il y eut un grand émoi ; on entendait des coups de fusil
+dans le N.-E. ; mais d’informations en informations, on apprit que
+c’étaient des Talibés qui avaient voulu aller, comme ils le faisaient
+depuis quelque temps, récolter le fognio[215] des Bambaras dans
+l’intérieur, et qui avaient été reçus à coups de fusil. Plusieurs
+revenaient blessés.
+
+Le même soir, beaucoup de monde sortit du village ; mais Boubou Cissey
+et ses captifs sortirent en même temps et les forcèrent à y rentrer.
+Cela montrait assez la triste situation de Sansandig.
+
+ 8 septembre 1865.
+
+En effet, le 8, le chef de tous les Couma, Baba Couma, venait lui-même
+se rendre, et un chef de Somonos, qui avait déjà écrit à ce sujet, en
+faisait autant. Ceux-là furent bien traités, comme, du reste, tous ceux
+qui avaient écrit à Ahmadou pour l’assurer de leurs bonnes intentions.
+
+ 9 septembre 1865.
+
+Enfin, le 9 au soir, à la faveur d’une petite pluie, à 8 heures et
+demie, Sibila Mahmary sortait lui-même avec son armée de Bambaras. Mais
+ayant mal pris ses dispositions, ou bien, ayant été vu avant d’être en
+mesure de fuir, il passait à travers le camp des Sofas, et j’étais
+réveillé par une fusillade épouvantable. On criait que les Bambaras
+attaquaient. Je m’armai et me rendis sur-le-champ à la case d’Ahmadou ;
+il en était sorti et se tenait dehors devant un feu, entouré de ses
+fidèles et de ses Sofas ; Sibila Mahmary était pris. D’instants en
+instants, on emmenait au supplice de nombreux prisonniers. Quant à
+Sibila Mahmary, il était entièrement nu ; on l’avait conduit devant
+Ahmadou, on l’avait fait asseoir par terre ; un de ses poignets avait
+été cassé par une balle et il avait des coups de sabre à la tête.
+Ahmadou, et avec lui toute sa bande, avaient peine à contenir leur
+joie ; le griot de Coro Mama et ses fils surtout étaient effrayants.
+Mahmary était un vieillard : il était blessé, prisonnier de guerre, et
+il était bafoué, insulté. Non-seulement on le raillait sur sa puissance,
+mais on ne craignait pas de lui adresser des plaisanteries sur une
+infirmité que sa nudité complète permettait d’apercevoir. C’était
+tellement violent que Mahmary, jusqu’alors impassible, en dépit des
+souffrances qu’on lui faisait endurer (en remuant son bras cassé avec la
+corde qui le tenait attaché à l’autre), répondit : _Morrr !_ Expression
+qui a une énergie indescriptible, et que le mot : Honte à tous, ne
+traduirait qu’imparfaitement. Plus de cinquante prisonniers furent
+exécutés de la main d’Arsec pendant cette nuit, on ne les interrogeait
+plus et Ahmadou disait : _Rokam to Arseki_ (Donne-le à Arsec), et il
+n’ajoutait même plus sa plaisanterie habituelle : Qu’il leur donne à
+boire. Parmi ces malheureux il y avait trois Maures.
+
+Quant à Sibila, il fut gardé pendant toute cette longue nuit, que je
+passai debout près d’Ahmadou, dans l’atroce position que j’ai décrite
+plus haut, et ce ne fut qu’au jour qu’on termina son supplice, bien
+léger du reste à côté de celui qu’on avait infligé à Coro Mama lors de
+la révolte de la ville. Une fois la tête tranchée, son corps fut haché
+de coups de sabre.
+
+ 10 septembre 1865.
+
+Abderhaman Couma, l’un des chefs de cette famille qui avait trahi Coro
+Mama, qui avait fait depuis bande à part et s’était montré constamment
+hostile à Ahmadou, fut pris dans la matinée du 10, ainsi qu’une foule
+d’hommes qui s’étaient cachés dans les broussailles, n’osant fuir au
+milieu de tous les cavaliers qui avaient parcouru les environs pendant
+la nuit. Quand on le conduisit au supplice il fut presque assommé par la
+foule. Sa tête traînait par terre, la figure dans le sable et balayait
+les ordures, et il eût été certainement tué de cette façon si Arsec
+arrivant n’eût écarté la foule en dégainant son terrible sabre, dont un
+seul coup envoya ce malheureux dans l’autre monde.
+
+Parmi les prisonniers de la nuit se trouvait aussi le frère de Mahmary
+Sibila, qui, ayant écrit depuis longtemps à Ahmadou pour se rendre,
+l’avait le jour même prévenu de la sortie de son frère et avait par
+cette trahison été cause de sa mort. Ahmadou lui donna la vie, et, sur
+sa demande, l’envoya, à cheval, à Sibila pour faire rendre le village ;
+mais il n’en revint pas.
+
+Tout cela avait encore affaibli Sansandig, et cependant, comme par
+fanfaronnade, les habitants avaient recommencé un feu nourri.
+
+Avaient-ils appris que de nouveaux renforts leur arrivaient, espéraient-
+ils les avertir ainsi que le village se défendait encore ? Toujours est-
+il qu’au lieu de profiter de ce jour pour attaquer et emporter
+Sansandig, Ahmadou, enivré de la mort de ses ennemis, laissa échapper
+l’occasion, et que le lendemain 11 septembre, la face des choses avait
+changé.
+
+Pendant la nuit on avait entendu battre le tabala dans l’Est, et cela
+très-distinctement. Un de mes hommes, Déthié, qui rôdait à la recherche
+de quelques captives, s’était dit qu’il n’y avait rien de bon par là,
+et, prévoyant ce qui allait arriver, était rentré se coucher en nous
+prévenant. En effet, dès le jour une femme sortie du village vint dire
+que les chefs attendaient une armée le jour même.
+
+Malgré cela, il n’y avait rien de menaçant, quand à 8 heures et demie,
+pendant que j’étais dans la case de Samba N’diaye à causer avec lui, on
+vint annoncer que l’armée des Bambaras approchait. C’était un cavalier
+qui, le cheval ruisselant, disait l’avoir rencontrée et arrivait au
+triple galop prévenir Ahmadou. Je m’empressai de seller mon cheval, et
+voyant qu’on ne sortait pas, je mangeai à la hâte un peu de riz.
+
+ 11 septembre 1865.
+
+A 9 heures et demie enfin, Ahmadou se décidait à monter à cheval ; mais,
+comme toujours, il avait trop attendu, l’armée bambara était là, et
+avant que nos troupes fussent à leur poste, elle était sur nous. Elle
+avançait sur quatre colonnes, forte de dix mille hommes environ.
+
+Ils arrivèrent presque sans tirer sur les Talibés, qui les chargèrent
+énergiquement. Malheureusement, les Sofas de Ségou, sur la droite et à
+l’extrémité du camp, lâchèrent pied et furent poursuivis jusque dans le
+camp, laissant de nombreux morts percés de coups de lance et abattus par
+les coups de sabre. Les Irlabés et les Gannar qui étaient à côté d’eux
+se portèrent en travers de la colonne qui les attaquait, mais furent
+entraînés dans la déroute par le retour offensif des Bambaras qu’ils
+avaient d’abord chassés. La colonne du Toro qui était devant Ahmadou se
+débanda, courant au secours des Irlabés, et Ahmadou fut découvert au
+moment où tous les Bambaras revenaient à la charge en fourrageurs ; un
+moment je crus que nous étions perdus.
+
+Je m’étais d’abord tenu près d’Ahmadou ; mais voyant au premier coup de
+fusil les Bambaras reculer, j’étais parti en avant afin de bien juger de
+leurs forces, qui me paraissaient considérables. Dès que je vis les
+Irlabés et leur pavillon blanc reculer à la droite, je m’y portai,
+accompagnant Ali, un des princes ; mais la retraite était si rapide que
+tout d’un coup nous fûmes enveloppés de cavaliers bambaras, et qu’il
+nous fallut, pour n’être pas pris ou tués, fuir vers le camp au milieu
+d’une grêle de balles et de nos hommes affolés tirant au hasard en
+arrière, tir aussi dangereux pour nous que l’était celui des Bambaras.
+
+Mon premier mouvement fut d’aller voir ce que devenait Quintin ; il
+n’avait pas de cheval, et, en cas de déroute, je ne voulais pas
+l’abandonner, ni perdre mes notes et nos bagages. Mais j’avais eu le
+temps de voir qu’Ahmadou se faisait couvrir par Arsec et sa compagnie de
+Sofas et que le Toro reprenait du terrain. Je ne trouvai pas Quintin, et
+pensant qu’il était peut-être près d’Ahmadou, je m’y rendis et le
+trouvai là en effet peu après, mais en même temps j’appris que Samba
+N’diaye était blessé. Au moment de la déroute, il s’était bravement
+conduit et avait chargé avec quatre ou cinq autres ; il avait tué deux
+hommes de ses deux coups de fusil, et chargeait à coups de sabre, quand
+un coup de feu l’avait atteint, traversant les chairs de l’omoplate sur
+une longueur de 12 à 15 centimètres au moins. Quant aux Bambaras, ils
+avaient disparu ; ils s’étaient arrêtés en vue du camp, et, enlevant
+tous leurs blessés, avaient fui. Par un miracle nous restions maîtres du
+terrain, et Ahmadou s’avançait en personne. Sur la gauche, au camp des
+Sofas, les choses s’étaient passées différemment. Ils avaient fait une
+vigoureuse défense, et si une compagnie de Bambaras s’était jetée dans
+le village en passant entre eux et les Pouls, elle avait laissé de
+nombreux morts sur le terrain et quelques prisonniers.
+
+En arrivant près d’Ahmadou, j’assistai à une scène magnifique. En voyant
+son armée rentrer dans son camp, Ahmadou s’était avancé en se faisant
+couvrir par Arsec, comme je l’ai dit, et s’il avait mis son projet à
+exécution, il eût entraîné toute l’armée sur les traces de l’armée
+bambara, et sans doute lui aurait fait éprouver des pertes cruelles.
+Mais il n’était pas encore hors du camp que Bobo et Mahmadou Abi, son
+cousin, se jetèrent à la bride de son cheval pour l’empêcher de
+s’avancer et de s’exposer. Il fut superbe de colère. En un clin d’œil,
+il se jeta à bas de son cheval avec une vivacité qui contrastait avec la
+lenteur habituelle et affectée de ses mouvements et voulut s’avancer à
+pied ; mais Bobo l’enlaçant à bras le corps, l’arrêta de nouveau.
+Ahmadou écumait de rage, il se débattait avec violence et énergie,
+ordonnant en vain à ces amis maladroits de le lâcher ; un instant il
+parvint à tirer son sabre, et je crus qu’il allait se dégager. Quant à
+moi, je l’encourageais du geste, et en même temps, quelques Talibés
+l’engageaient de la voix à avancer. Enfin on le fit monter à cheval ;
+mais à peine hors du camp, comme il s’avançait encore, la scène
+recommença et ne fut terminée que par l’intervention d’Abdoul Kadi, qui
+vint prendre son cheval par la bride, et le conduisit sur l’emplacement
+qu’avait occupé la colonne du Toro. Mais l’ennemi était loin et
+l’occasion de le poursuivre était perdue. Vainement Ahmadou suppliait et
+s’emportait, vainement il faisait partir des cavaliers dans toutes les
+directions, disant qu’il voulait savoir où était l’ennemi, on ne put que
+constater la disparition de cette armée bambara qui, tenant une victoire
+décisive et n’ayant qu’à charger sur Ahmadou sans défense au milieu
+d’une armée en déroute, avait fui, s’exposant à être à son tour
+poursuivie et décimée, et qui l’eût été sans l’émotion indescriptible
+qui s’était emparée de tout le monde à la vue de cette formidable
+attaque. Les pertes chez nous se comptaient : elles étaient d’environ
+soixante-dix captifs de Ségou et de quelques Talibés peu nombreux.
+
+En revanche, il y avait beaucoup de blessés ; quelques-uns l’avaient été
+à coups de sabre et de lance par les cavaliers bambaras ou maciniens,
+dont l’un était entré jusque dans le camp, où il avait piqué de sa lance
+un Talibé. L’ennemi avait, du côté des Sofas seulement, laissé plus de
+soixante morts sur le terrain, et, dans les broussailles, les
+Massassis[216], qui seuls avaient poursuivi vigoureusement l’ennemi,
+grâce à leurs chevaux, en avaient tué au moins autant. On avait pris
+quinze chevaux, et fait cinq ou six prisonniers vivants, dont le sort
+fut vite réglé par Arsec.
+
+Ahmadou, voyant décidément l’armée ennemie partie et comprenant qu’il
+était trop tard pour espérer de la rejoindre, alla se promener autour de
+la ville à la tête d’une partie de ses troupes alignées, et musique en
+tête, faisant de la fantasia pour célébrer cette étrange victoire. Il
+s’arrêta derrière les Sofas qui se fusillaient à bonne distance avec les
+Bambaras entrés dans le village, qui, ressortis, semblaient vouloir les
+intimider. Cela dura jusqu’à deux heures et l’on rentra au camp. Mais
+vers 3 heures et demie, comme je venais de visiter quelques blessés,
+dont un Massassi de notre connaissance qui avait reçu un léger coup de
+sabre, un cavalier arrivant ventre à terre cria que les Bambaras
+revenaient et n’étaient pas loin.
+
+Ahmadou, cette fois, instruit par l’expérience, monta aussitôt à cheval
+et donna l’exemple en sortant du camp. Néanmoins, les compagnies ne se
+pressaient pas, la plupart étaient encore sous l’influence de l’émotion
+de la matinée, et peu de blessés étaient de la trempe de Samba N’diaye
+qui, malgré une blessure sérieuse, était remonté à cheval.
+
+Ahmadou alla palabrer avec chaque compagnie, exhortant, suppliant,
+ordonnant. Il fit avancer la ligne de bataille de manière à profiter de
+quelques plis de terrain, et comme les Talibés qui avaient été les plus
+maltraités y montraient de la répugnance, « Où voulez-vous fuir ? dit-
+il ; ne savez-vous pas que nous sommes entourés de Keffirs de tous
+côtés ? voulez-vous vous jeter dans le fleuve et y périr[217] ? »
+
+Il alla ainsi de compagnie en compagnie, obtenant des promesses. On
+resta en bataille, et comme, le soir, Ahmadou, afin de ne pas se laisser
+surprendre, annonça qu’il allait coucher aux avant-postes pour être prêt
+à tout événement, je rentrai au camp, malade de migraine, et je
+m’aperçus bientôt que nombre de Talibés en faisaient autant.
+
+La nuit fut très-calme ; les Bambaras ne revinrent point, mais des
+patrouilles de leurs cavaliers circulaient dans les environs, et telle
+était l’explication de la panique qui avait fait coucher Ahmadou à la
+belle étoile. Je me réveillai guéri ou à peu près, car ma migraine
+provenait d’un coup de soleil assez fort que j’avais reçu sur l’oreille
+gauche, en négligeant, sous l’empire des circonstances, d’abattre la
+coiffe blanche de mon chapeau. Je me félicitai que nous n’eussions pas
+eu à subir une nouvelle attaque, car le lendemain encore de cette
+bataille le camp était en proie à une sorte de stupeur. Personne n’eût
+soupçonné que Mari pouvait réunir une armée semblable à celle qui était
+venue nous attaquer, et qu’il avait envoyée sur les demandes réitérées
+de Sansandig. Si les Bambaras étaient revenus à la charge, il est
+probable qu’en dépit des promesses faites à Ahmadou nous aurions eu un
+terrible quart d’heure à passer.
+
+ 12 septembre 1865.
+
+Au jour, j’allai saluer Ahmadou ; il était couché sur une simple natte,
+en plein air, à plus de 100 mètres du camp, entouré de ses plus fidèles
+Talibés ; il ne rentra qu’à 8 heures et demie. La journée se passa
+tranquillement jusqu’au soir, où il y eut une vive fusillade du côté des
+Sofas. C’étaient les Bambaras qui, entrés la veille dans la ville et
+n’ayant rien trouvé à manger, disaient les déserteurs de Sansandig,
+voulaient sortir. On les repoussa, mais ils crièrent : « Faites ce que
+vous voudrez, nous sortirons tout de même. » En effet, dès la nuit
+suivante, une partie au moins ressortit.
+
+A partir de ce moment, on fut sur un qui-vive continuel. Ahmadou
+maintenait l’armée nuit et jour aux postes de combat, y couchant lui-
+même et ne rentrant qu’au moment des tornades.
+
+ 13 septembre 1865.
+
+Les Bambaras circulaient dans les environs, mais ne se montraient pas.
+Le 13 au soir, on entendit battre le tabala dans un village de
+l’intérieur. Les espions d’Ahmadou n’osaient pas s’avancer ; on ne
+savait que penser, et le résultat de cette incertitude était une crainte
+vague, plus terrible que toute autre, car elle engendre presque toujours
+la panique.
+
+ 15 septembre 1865.
+
+Le 15, à quatre heures, des cavaliers rôdant aux alentours rentrèrent au
+galop. Immédiatement l’armée se mit en bataille, et les cavaliers
+s’élancèrent au-devant de l’ennemi, qu’on ne voyait pas encore, mais qui
+ne pouvait être loin, car bientôt on entendit des coups de fusil, et
+moins de vingt minutes après leur départ, les cavaliers, et entre autres
+un Talibé du Fouta, nomma Hiaïa, qui avait une belle réputation de
+courage, revinrent rapportant les dépouilles d’un certain nombre de
+Bambaras et six chevaux.
+
+Après cet exploit qui devait mettre les Bambaras en fuite, on rentra et
+la nuit fut calme.
+
+Le lendemain 16 septembre, à trois heures, il y eut encore une alerte,
+mais cette fois l’armée, fatiguée de ces sorties continuelles et sans
+résultat, ne se hâta pas, et ce fut malheureux, car avant qu’elle fût
+rangée, les Bambaras, au nombre de près de deux mille hommes, tournèrent
+le camp pour entrer à Sansandig par le Ouala Ouala. Nous en vîmes une
+partie qui força le passage entre les Pouls et les Djawaras et se jeta
+dans le village au pas de course le plus rapide, sans que personne eût
+l’idée de s’y jeter en même temps. Cette colonne eut des pertes, son
+tabala fut pris, ainsi que sept chevaux, et nombre d’hommes furent
+tués ; mais il n’en était pas moins vrai que plus de quinze cents hommes
+venaient d’entrer dans la place, et qu’on craignait chez nous que ce ne
+fût que l’avant-garde d’une armée plus nombreuse, qui viendrait nous
+attaquer pendant que le village ferait une sortie de manière à nous
+placer entre deux feux.
+
+La première conséquence de cette affaire fut de forcer à envoyer une
+partie des troupes sur la gauche, pour renforcer les camps des Pouls et
+des Djawaras, et garder le Ouala Ouala. Les Bambaras ressortis des
+murailles, tiraillaient, et cette fusillade inoffensive dura jusqu’à la
+nuit.
+
+Ahmadou coucha dehors, et le sommeil ne fut pas troublé. Pour moi je
+pensais que cette armée ne pourrait pas tenir dans le village sans
+vivres, qu’elle en sortirait dans quelques jours, que cela entraînerait
+encore quelques défenseurs à déserter, et que le moment où on
+s’emparerait de la place n’était pas loin. Quelques jours de courage
+encore et ce résultat allait être atteint.
+
+Comme pour fortifier mon opinion, vers dix heures, le 17, tout le
+village sortait se ranger en bataille sous les murs, ainsi que l’armée
+des Bambaras entrée la veille. Aussitôt les Sofas, Djawaras et Irlabés
+demandèrent du renfort, car en voyant environ quatre à cinq mille hommes
+en face d’eux, ils ne se sentaient pas de force à leur barrer le
+passage.
+
+Ahmadou, redoutant et espérant sans doute un combat définitif, avança
+avec toute l’armée en dépit de quelques personnes qui craignaient que ce
+ne fût un piége des ennemis pour faire abandonner le camp et venir
+l’attaquer par la plaine. Le camp resta en effet confié à la garde de
+peu de monde.
+
+Dès qu’Ahmadou fut arrivé en face de l’ennemi, les Massassis et les
+Djawaras marchèrent sur les cavaliers qui étaient sortis par le Ouala
+Ouala, plus nombreux que je n’eusse supposé qu’ils pouvaient l’être dans
+le village. Presque en même temps le Gannar et le Toro s’élancèrent sur
+les fantassins, qui reculèrent jusqu’aux murs et rentrèrent en partie.
+C’était encore une occasion magnifique, qui eût, même en cas d’échec,
+intimidé les Bambaras ; mais on s’arrêta à portée de fusil des murs, et
+toute la journée se passa ainsi. Ahmadou fit venir les canons de Samba
+N’diaye, dont la mitraille, à la distance où on les plaça, ne parut pas
+faire d’effet.
+
+Vers huit heures et demie, les Bambaras rentrèrent presque tous, et
+Ahmadou les imita, ne laissant dehors que la moitié des Talibés. Chose
+bizarre, on avait pris un Maure dans les broussailles, pendant le
+combat ; c’était très-probablement un échappé du village : il annonça
+que l’on avait affaire aux Sofas de Mari et aux contingents du
+Miniankala, et paya de sa tête ces renseignements.
+
+Une femme qui sortit du village compléta ce qu’avait dit le Maure, en
+affirmant que les Bambaras entrés le 11 étaient ressortis, comme je l’ai
+dit, et qu’étant allés trouver le reste de l’armée repoussée, en lui
+reprochant d’avoir fui, ils avaient décidé tout ce monde à rentrer avec
+eux.
+
+Boubou Cissey leur avait fait dire, pour les décider, que s’ils ne
+réussissaient pas à chasser Ahmadou, ils tenteraient de s’échapper tous
+avec leur or, en emportant le plus possible et brûlant le reste de leurs
+marchandises. Cette femme ajoutait qu’on avait promis 1000 cauris aux
+Bambaras par chaque individu, homme, femme ou enfant, qu’ils
+réussiraient à sauver.
+
+ 17 septembre 1865.
+
+Voilà où en étaient les choses, lorsque survint un événement incroyable.
+Le soir de ce jour je me sentais malade ; la nourriture de poule au riz
+à laquelle j’étais condamné depuis soixante-douze jours sans presque
+aucune variante, sauf, de temps à autre, un peu de bœuf ou de mouton
+grillé sur la braise ; cette nourriture, dis-je, m’avait été
+insupportable, et, pour me soutenir, j’avais mâché un ou deux gros
+gourous que je devais à la générosité d’Isaac, le gardien des gourous
+d’Ahmadou. Nous avions passé ainsi la soirée, Quintin et moi, devisant
+sur la prise probable de Sansandig et sur notre retour qui, nous
+l’espérions au moins, pouvait en être la conséquence. Nous avions depuis
+quelques jours reçu de tous les chefs des promesses de bon vouloir à cet
+égard qui étaient de bon augure.
+
+Vers dix heures et demie, nous nous jetâmes tout habillés comme nous le
+faisions depuis près de deux ans, sur nos peaux de bœuf, auxquelles
+l’humidité avait donné une odeur insupportable. Jamais, je crois, les
+émanations de l’atmosphère n’avaient été plus abominables ; les pluies
+des jours précédents avaient causé la putréfaction des cadavres du champ
+des suppliciés, que l’ardeur dévorante des rayons du soleil avait
+momifiés jusqu’alors ; le fleuve envoyait les odeurs des nombreux
+cadavres qu’il charriait : c’était à n’y pas tenir. Je m’enveloppai la
+tête pour respirer le moins possible, et je finis par m’endormir dans ce
+milieu malsain. J’étais plongé dans un demi-sommeil fiévreux qui, par
+suite de l’effet des gourous, acquérait une légèreté excessive.
+J’entendis, dans cet état, et sans bien m’en rendre compte, qu’on venait
+chercher, de la part d’Abdoul Kadi, le courrier Seïdou, que je lui avais
+prêté et qui était venu le soir même lui apporter des provisions. Peu
+après Seïdou revint et je l’entendis parler à Latir, qui couchait devant
+la porte de notre case. Ensuite j’eus conscience d’une certaine rumeur
+indécise, d’un mouvement opéré en silence. Je me réveillai en proie à
+une grande inquiétude : en ce moment, Latir, qui depuis quelques
+instants s’était levé, appelait le docteur qui, inquiet aussi, s’était
+réveillé et demandait ce qu’il y avait. On part de suite pour Ségou ! Ce
+fut un mot magique qui dissipa tout sommeil, toute envie de dormir.
+
+Qu’y avait-il donc qui pût faire abandonner une prise qu’on semblait
+tenir ? Quelle puissante menace forçait Ahmadou à fuir ainsi
+silencieusement au milieu de la nuit ? Il fallait sans doute quelque
+motif de grande importance ; il y allait de notre salut à tous, et ma
+pensée fut celle qui vint à l’esprit de chacun. Une armée arrive sur
+nous du Macina, forte, très-forte, et Ahmadou se sauve pour n’être pas
+pris et tué.
+
+Quoi qu’il en fût, je n’avais pas un instant à perdre. Pendant que le
+docteur, qui n’avait pas de cheval, courait au milieu de l’obscurité
+jusqu’à Ahmadou, demandait et obtenait de partir en pirogue avec les
+poudres et les blessés, je courais chez Samba N’diaye lui demander ce
+qu’il y avait.
+
+J’avais cependant avant cela donné des ordres aux laptots pour charger
+les bagages.
+
+Samba ne savait rien, sinon qu’Ahmadou avait dit depuis une demi-heure
+qu’il fallait embarquer immédiatement la poudre et les blessés, qu’on
+partait, que beaucoup même étaient déjà en route. Et presse-toi ! me
+dit-il.
+
+Je revins à ma tente à travers un camp presque désert. Je n’avais pas un
+instant à perdre ; mais là, comme il importe de le faire dans toute
+circonstance grave, je fis appel à mon sang-froid, je recueillis mes
+pensées. On n’entendait plus que ce bruit vague causé par un grand
+mouvement d’hommes et de chevaux, opéré en silence. Les bœufs beuglaient
+en se jetant à l’eau pour traverser le fleuve sous les coups des
+bergers. Chacun parlait à voix basse, quelques feux brillaient dans des
+cases où des retardataires ficelaient leurs paquets : au milieu de tout
+cela, les gémissements de quelques blessés se faisaient entendre.
+
+La terreur de tous était à son comble, on échangeait des questions et
+des réponses, et chacun allait droit son chemin, effaré, avec le
+sentiment d’un affreux danger qui le menaçait.
+
+J’envoyai avec le docteur Boubakary Gnian, qui pouvait à peine marcher,
+et qui d’ailleurs était capable de lui être fort utile, même dans cet
+état. Après cela, calme en dépit de l’émotion inséparable d’une pareille
+conjoncture, je fis charger mes bagages avec ordre et avec plus de soin
+que d’habitude. Je fis manger beaucoup de mil aux chevaux et aux mules.
+Brûlant quelques allumettes précieusement gardées, je passai en revue ma
+case, ramassant avec Latir tout ce qu’on avait oublié dans la
+précipitation du premier moment. Je partageai mes dernières cartouches
+entre les hommes, en leur recommandant la plus grande parcimonie. Je
+leur donnai mes instructions pour le cas où nous serions attaqués, en
+leur disant à la dernière extrémité d’abandonner les bagages, sauf mes
+papiers, et de monter sur les mules en jetant les cantines. Puis, quand
+tout fut ainsi fait, et cela n’avait pas duré vingt minutes, je sortis
+du camp, me disant avec une certaine satisfaction que rien de nos
+affaires ne resterait là, et à coup sûr tout le monde ne put pas en dire
+autant, car j’appris le lendemain qu’un blessé y avait été abandonné, et
+que bien des gens y avaient laissé qui du mil, qui leur poudre même.
+
+Je rejoignis Ahmadou, et à ce moment toute l’armée était en route, ou
+plutôt en déroute ; nous restâmes là quelques minutes encore, puis le
+tabala battit un instant la charge et on partit au Nord. Une maison
+flambait dans la ville et sa lueur éclairait la plaine. Était-ce un
+commencement de destruction volontaire, ces marchands aimant mieux
+détruire leur fortune que de la laisser aux mains d’autrui ? On nous
+l’affirma, et en voyant l’énergie qu’ont déployée ces Soninkés, je suis
+tenté de le croire.
+
+Nous marchions sans bruit, sans tabala. Après un quart d’heure, notre
+route inclina au N.-O. ; je le remarquai d’après les étoiles, bien que
+le ciel fût nuageux par places ; mais en voyage on prend une telle
+habitude de s’orienter, que je crois qu’en s’y attachant on arriverait à
+une exactitude très-suffisante pour estimer sa route.
+
+Il m’est impossible de peindre la situation d’esprit dans laquelle je me
+trouvais. Je considérais en ce moment la cause d’Ahmadou comme presque
+perdue, et de fait, si une armée fût venue nous attaquer, si cinquante
+cavaliers seulement eussent poussé sur nous une charge vigoureuse, c’en
+était fait de lui et de son armée, en proie à une panique indicible.
+Sansandig même faisant une sortie en ce moment, eût eu bon marché de
+nous.
+
+J’en étais tellement convaincu que, pour la première fois depuis mon
+départ, je me pris à avoir sérieusement peur, et ces réflexions
+troublèrent tellement mon esprit que je fus au moment d’aller me jeter
+dans Sansandig avec ceux de mes hommes qui eussent bien voulu m’y
+accompagner. Une pensée me retint, ce fut l’idée d’abandonner mon
+compagnon Quintin, qui, parti en pirogue, se serait trouvé dans une
+triste et fausse position.
+
+Je continuai donc ma route, en proie à un malaise et à une tension
+d’esprit plus faciles à indiquer qu’à analyser.
+
+Je m’étais efforcé de suivre Ahmadou, mais bientôt, grâce à l’obscurité
+de la nuit, j’en fus séparé : jusqu’au jour je suivis au petit trot une
+bande de toute espèce de gens à pied, de cavaliers, de bœufs porteurs,
+qui tous semblaient n’avoir qu’une préoccupation, celle de fuir.
+
+Après Vélentiguila, nous tournâmes à l’Ouest, et nous traversâmes des
+marais produits par le débordement du fleuve ; c’est là que je vis la
+peur dans tout ce qu’elle a de hideux. Tandis que, suivant un groupe
+dans un marais, j’avais de l’eau jusqu’aux genoux, et que grâce à la
+vigueur de mon cheval, je sortais de ce mauvais pas, à quelques pas de
+moi, d’autres s’embourbaient et restaient suppliants sans que personne
+se dérangeât pour venir à leur secours. Quelques pas plus loin,
+c’étaient des piétons qui couraient, tombaient, se relevaient, tombaient
+encore, et cela sans dire un mot. Ce mutisme était effrayant.
+
+ 18 septembre 1865.
+
+Lentement, très-lentement, le jour se fit ; nous arrivâmes alors près
+d’un village de l’intérieur, dont les habitants se mettaient en route,
+avec une précipitation sans égale. C’était un village qui s’était soumis
+à Ahmadou et qui, pour ne pas subir les représailles de Sansandig, se
+hâtait de déménager. En quelques minutes, les femmes avaient ficelé tout
+leur modeste mobilier sur leur tête : c’étaient des calebasses, des
+pilons, des mortiers, quelques marmites de fer. Elles conduisaient
+quelques chèvres, portaient quelques poules, et au milieu de ce
+désordre, elles étaient encore pillées par les Sofas et les Talibés qui,
+sans doute par humanité et pour ne pas leur laisser cette charge, les
+volaient tant qu’ils pouvaient.
+
+Peu après je rejoignis Ahmadou qui, bien que j’eusse marché rapidement,
+était encore devant moi. Il avait peu de monde avec lui, et je me
+souviendrai toujours de l’impression que me fit sa figure sur laquelle
+il s’efforça de faire paraître un sourire quand je le saluai. Il
+semblait désespéré et s’efforçait de rester calme. Mais où était
+l’armée ? De tous côtés ! elle était en déroute.
+
+J’avais pensé que vers neuf heures ou dix heures on serait près de
+Ségou, mais je fus bien désappointé ; nous nous étions peu à peu et par
+des détours sans fin enfoncés dans l’intérieur ; du haut des collines
+nous apercevions Ségou dans le lointain, et ce ne fut qu’après avoir
+traversé sept villages déserts que vers cinq heures du soir, harassé de
+fatigue, j’arrivai à Kalabougou, où se trouvait une partie de l’armée ;
+le reste était à Faracco.
+
+Jamais je n’appréciai autant l’utilité des quelques mots de peuhl que
+j’avais appris pendant le siége. J’étais seul, sans un de mes hommes. Je
+n’avais rien mangé depuis plus de vingt-quatre heures et je venais de
+passer seize heures au moins à cheval.
+
+J’appris d’abord que, bien qu’on eût indiqué Faracco comme lieu de
+rendez-vous, Ahmadou, très-fatigué, restait à Kalabougou.
+
+Puis, prenant des informations au sujet de mes hommes, je finis par
+savoir que mes mules (bakla) étaient à Faracco avec Mamboye et Latir.
+Tout d’abord, je cherchai quelqu’un pour m’y conduire, mais bientôt je
+changeai d’avis, et, m’adressant à Seïdou Dalia, le cousin d’Ahmadou, je
+lui expliquai tant bien que mal ma position. Il me conduisit près
+d’Ahmadou, qui confia à son cousin le soin de me faire donner par le
+chef du village une case et un bon souper.
+
+Le chef du village, déjà tout troublé par le séjour d’Ahmadou, se
+déchargea de moi sur le chef des Somonos, petit vieillard à barbe
+blanche, qui parut fort peu flatté et très-étonné de ma prétention à
+avoir une case à moi seul. Enfin, après bien des difficultés, j’eus un
+tout petit coin. Mon cheval fut pourvu de paille, et on me donna de
+l’eau. Je n’en pouvais plus. Vers six heures et demie, je fus rejoint
+par Samba Yoro et Déthié N’diaye, qui, ayant perdu leurs sandales dans
+les marais, arrivaient à bout de forces et le dessous des pieds brûlé
+par la chaleur du sol. Ils ne pouvaient plus se soutenir. Je m’endormis
+d’un sommeil fiévreux, leur laissant le soin de m’avoir à souper, et
+vers dix heures et demie, à la troisième sommation, on m’apporta une
+toute petite calebasse de fognio[218] cuit sans sel, et dans une autre
+calebasse un maigre poulet de cinq à six semaines bouilli dans de l’eau
+claire.
+
+J’ai souvent mangé pis que cela, mais, outre que je trouvais ce mets
+détestable, j’étais courbatu, j’avais la fièvre et je ne pus en avaler
+deux bouchées.
+
+En revanche, mes laptots, bien que se plaignant du manque de sel, eurent
+promptement vidé les calebasses, et je me rendormis d’un terrible
+sommeil.
+
+Je m’éveillai au petit jour, brisé, moulu, incapable de me soutenir ;
+j’étais frappé. Moi, l’avant-veille encore, si vigoureux, j’étais
+incapable de faire trois pas ; il fallut que je me fisse soutenir pour
+me rendre chez Ahmadou, auquel je demandai une pirogue pour passer sur
+l’autre rive du fleuve et me rendre à Ségou. Il remarqua l’altération de
+ma figure, ordonna de me livrer la pirogue, et un quart d’heure après,
+Déthié N’diaye me plaçait sur mon cheval à Ségou Bougou. Comment fis-je
+la route jusqu’à Ségou ? Je n’en sais rien ; je passai entre les hautes
+tiges du mil mûr, laissant mon cheval me guider, la tête me battant sur
+les épaules, et à huit heures, je tombai sur mon lit dans la case de
+Samba N’diaye, où le docteur était arrivé la veille à neuf heures du
+soir, après vingt heures de navigation en pirogue avec de l’eau
+jusqu’aux genoux. Il était couvert de coups de soleil et pouvait dire
+comme moi que la journée du 18 septembre 1865 compterait pour une des
+plus dures de notre voyage.
+
+Pas plus que moi il ne comprenait ce qui s’était passé ; ne croyant
+depuis bien longtemps plus au succès d’El Hadj au Macina, il pensait que
+c’était l’arrivée d’une armée de Maciniens qui avait causé cette
+retraite.
+
+Ce qu’il y avait de sûr, c’est que nous étions dans de bonnes murailles,
+que l’armée était sauvée, et que nous pouvions dormir, ce que nous fîmes
+tout le jour en proie à la fièvre et n’ayant pas même la force d’essayer
+de manger.
+
+[Décoration]
+
+
+[Note 209 : Ces selles sont recouvertes de peaux de mouton ou de chèvre
+tannées, mais travaillées sans suif ni graisse, de sorte qu’une seule
+pluie les met hors de service.]
+
+[Note 210 : Poche sur le devant de la poitrine.]
+
+[Note 211 : Il y avait un assez grand nombre de Maures dans la ville.]
+
+[Note 212 : Riche marchand, exerçant une grande influence.]
+
+[Note 213 : Soninké de la famille des Couma.]
+
+[Note 214 : Le sel arrivait en pirogue de Tombouctou.]
+
+[Note 215 : Plante alimentaire.]
+
+[Note 216 : Les Massassis et les Pouls forment la véritable cavalerie
+avec les Djawaras ; il est rare qu’ils se battent à pied.]
+
+[Note 217 : Les eaux étaient à leur maximum de hauteur, la crue, cette
+année, dépassant six mètres.]
+
+[Note 218 : Le fognio est une petite graminée dont les graines sont
+blanches.]
+
+
+
+
+ CHAPITRE XXXV.
+
+Rentrée de l’expédition de Sansandig. — Découragement des Talibés. — Je
+tombe malade et suis près de mourir. — Négociations par l’intermédiaire
+de Tierno Abdoul Kadi. — J’obtiens de faire partir Seïdou. — Espérances
+et déceptions. — État de la route de Nioro. — Bakary est venu à
+Ouosébougou. — Départ de Seïdou pour Yamina. — Préparatifs pour le
+départ de nombreux chefs. — Arrivée de Sidy le laptot. — Voyage de
+Bakary Guëye et de Sidy. — Motifs du retard du premier. — Lettre du
+gouverneur. — Entrevue avec Ahmadou. — Je partirai, mais quand ?
+
+
+ 20 septembre 1865.
+
+Dès le lendemain, nous étions, quoique bien fatigués, en quête de
+nouvelles, et à notre grand étonnement nous ne tardions pas à savoir
+qu’il n’y avait eu aucune menace du côté du Macina, mais bien du côté de
+Mari. C’était le vieux Tierno-Abdoul qui, commis à la garde de Ségou-
+Sikoro, avait écrit à Ahmadou pour le supplier de rentrer, lui disant
+qu’il savait par ses espions que Mari avait rassemblé une armée, et que,
+dès qu’il aurait passé le Bakhoy, tout ce qu’il y avait de Bambaras dans
+le pays était décidé à se soulever contre Ahmadou et à venir attaquer la
+capitale pour y replacer Mari ; et, ajoutait Tierno dans sa lettre,
+« avec les hommes que j’ai ici, qui presque tous manquent de fusils, je
+ne l’attendrai pas. »
+
+C’était au reçu de cette lettre qu’Ahmadou, ayant consulté Abdoul Kadi,
+s’était décidé à rentrer. C’était peut-être sage, mais c’était dur.
+Avoir passé soixante-douze jours avec son armée dans la misère, sous les
+pluies de l’hivernage, avoir perdu tant de monde et ses meilleurs
+Talibés (plusieurs chefs du Fouta avaient succombé, et entre autres le
+frère de Sirey Adama, Moctar, neveu d’El Hadj), et revenir sans avoir
+fait essuyer à l’ennemi d’autre perte que celle des hommes qui avaient
+succombé, d’autres maux que les horreurs de la famine qui avait désolé
+la ville. Cette résolution avait dû bien lui coûter, et il faut croire
+que le péril lui avait paru bien imminent.
+
+Ce ne fut que le 19 au soir que l’armée fut ralliée à Kalabougou, et le
+23 seulement Ahmadou fit son entrée à Ségou, où l’on tira presque autant
+de coups de fusil que pour une victoire.
+
+ 23 septembre 1865.
+
+Ahmadou, à défaut de victoire, ramenait un certain nombre de captives.
+Il avait de plus bien _fatigué_ Sansandig ; il avait forcé un certain
+nombre de villages à se jeter dans son parti, et leur population, qu’il
+ramenait, venait grossir les rangs de ses partisans.
+
+On affectait une grande joie, bien qu’on ne la ressentît pas. Tout le
+monde, ou du moins tous les chefs, avaient conscience de la faiblesse de
+l’armée. Je ne tardai pas à le savoir et je tentai de mettre à profit
+cette conviction pour obtenir de partir.
+
+Seïdou, mon courrier, avait fait la route de Sansandig à Ségou-Sikoro,
+en pirogue, avec Paté Dali, le Diawandou[219] d’Ahmadou, qui jouit près
+de lui d’une grande influence. Ce dernier, originaire du Kaarta et
+sachant fort bien l’état des choses, avait dit à Seïdou qu’ils étaient
+en mauvaise position, que les Talibés diminuaient de jour en jour, qu’il
+leur faudrait une armée du Fouta ; et il lui avait demandé si, quand je
+rentrerais au Sénégal, je ne pourrais leur donner un coup de main pour
+faire venir des renforts de ce pays, ajoutant qu’il avait l’intention,
+ainsi qu’Abdoul Kadi, d’en parler à Ahmadou, parce qu’ils avaient grand
+besoin d’un tel renfort.
+
+Grâce à l’intimité de Tierno Abdoul Kadi, Seïdou qui connaissait tout le
+monde dans le Fouta, avait seul parmi mes hommes le privilége de tout
+voir, de tout entendre sans exciter de soupçons.
+
+Dès qu’il vint me rapporter cette conversation, je résolus d’en tirer
+parti. Après avoir conféré avec Samba N’diaye et Quintin, je me décidai
+à prier Abdoul Kadi d’insister auprès d’Ahmadou pour qu’il me fît
+partir, en lui promettant en mon nom tout ce qu’il pourrait demander.
+Bien entendu, je persuadai Samba N’diaye de mes bonnes intentions, et ce
+n’est que pour cela qu’il entra dans mes vues.
+
+ 24 septembre 1865.
+
+Assez gravement blessé et malade, il était très-frappé en ce moment, et
+la peur avait commencé à le prendre. Je fis briller à son imagination le
+mirage de canons donnés par le gouverneur, et ce fut un mot magique. Le
+24 septembre, j’entrai en négociation avec Tierno Abdoul Kadi, et cela
+dans le plus grand secret, dans une cour intérieure de sa maison, où
+Seïdou et Déthié N’diaye seuls nous servaient d’interprètes.
+
+Je dis à Abdoul que je venais pour une affaire qui intéressait Ahmadou
+autant que moi et tous les Talibés ; que, ne pouvant, moi, parler en
+secret à Ahmadou, je venais le prier d’être mon intermédiaire, parce que
+je voulais éviter que de méchantes gens se missent en travers de cette
+affaire et ne vinssent brouiller tout ce que nous tenterions.
+
+Après ce préambule, que je fis durer assez longtemps, j’exposai à Abdoul
+l’état de faiblesse de l’armée, me servant de ce que je savais être sa
+propre opinion. Je fis ressortir la retraite de Sansandig et la triste
+situation du pays, en proie à une guerre dont rien ne pouvait présager
+la fin.
+
+Je lui dis que je voulais, et tous les blancs avec moi, qu’Ahmadou fût
+le maître dans son pays, parce que cela était indispensable au commerce
+que nous voulions faire avec lui ; que nous étions venus lui donner la
+main et que ce n’était pas parce qu’il était gêné qu’on cesserait d’être
+bien avec lui ; et, lui citant l’exemple de Sambala, le roi de Médine,
+que nous avions soutenu contre El Hadj, je lui rappelai qu’une fois
+qu’on était l’ami des blancs, ils ne vous abandonnaient jamais, même en
+face d’ennemis redoutables. Enfin, je terminai en lui disant :
+« Qu’Ahmadou fasse réunir une petite armée, me renvoie, et je l’assure
+que le gouverneur lui donnera des canons, de la poudre, des fusils, et
+que, dès que le pays (les bords du Sénégal) verra cela, vous n’attendrez
+plus longtemps les Talibés, et vous en verrez venir plus que vous ne
+voudrez. Je suis malade, très malade même, je n’ai plus de forces, et si
+je venais à mourir ici, vous savez bien que le gouverneur ne vous
+donnerait jamais un coup de main. »
+
+Abdoul, qui avait écouté attentivement, répondit sobrement et promit de
+la façon la plus formelle d’entrer dans notre cause, qui était juste,
+disant : « Depuis longtemps j’aurais voulu vous voir partir. » Il me
+promit de parler à Ahmadou le jour même et de me donner réponse dès le
+lendemain.
+
+Je répétai en partie cet entretien à Samba N’diaye, qui me dit que
+plusieurs chefs, et entre autres Mahmadou Dieber, m’appuieraient ; car
+ce dernier, pendant le siége, lui avait dit de lui-même et comme une
+excellente nouvelle, que certainement, si on prenait la ville, Ahmadou
+nous renverrait.
+
+Cependant quelques jours se passèrent sans que Tierno Abdoul Kadi pût
+tenir sa promesse, et quand il vit le roi, il fut d’abord ajourné par
+Ahmadou. Pendant que j’attendais une solution et que je m’adressais à
+Oulibo, à Sidy Abdallah, pour obtenir leur appui, sans toutefois leur
+dire ce dont j’avais chargé Abdoul Kadi, je tombai malade, et si
+gravement, que pendant sept jours mon journal, pour la première fois,
+fut interrompu.
+
+Je fus d’abord pris d’une fièvre lente qui ne me quittait ni jour ni
+nuit ; je ne pouvais supporter aucune nourriture et des saignements de
+nez violents achevèrent de m’affaiblir. Vainement je me tamponnais les
+narines avec de la charpie trempée dans une solution de perchlorure de
+fer ; le sang s’arrêtait, mais le plus petit mouvement faisait tomber le
+caillot et le sang recommençait à couler. Au surplus, ce n’était plus du
+sang, mais un liquide rosé qui ne tachait le linge qu’en jaune. Il ne
+m’était plus possible de marcher, je ne me soulevais même plus sur ma
+couche, où je restai plus de trente-six heures, me demandant si tout
+était fini pour moi, si je ne devais plus revoir les miens.
+
+ 29 septembre 1865.
+
+Enfin, un peu de mieux se déclara, et le 29 je me transportai chez
+Ahmadou. J’étais si faible, qu’en arrivant je ne pouvais plus parler. Ma
+maigreur était devenue affreuse ; mon teint brûlé par le soleil, bronzé
+par la vie au grand air, avait subitement pris des teintes cadavéreuses,
+et Ahmadou lui-même en parut touché. Il me dit qu’il allait m’envoyer
+des cauris et un bœuf que j’avais fait demander, mais rien relativement
+à mon départ.
+
+Je rentrai à la maison à bout de forces et je fus obligé de m’asseoir
+plusieurs fois en route. Mais je ne voulus plus me coucher, et je me
+disais que, si la mort venait, je voulais du moins lutter contre elle
+jusqu’au dernier moment.
+
+De son côté, Samba N’diaye était malade de sa blessure. La gangrène s’y
+était d’abord mise ; toutefois, grâce aux pansements de Quintin, la
+plaie était en bonne voie de guérison. Mais des accidents nerveux
+s’étant déclarés, il recevait des sortes de secousses électriques qui
+lui arrachaient des cris, et comme Quintin n’y pouvait rien, Samba se
+croyait perdu et ne songeait plus à réagir. Lorsque ses accès devenaient
+violents, toutes les femmes de la case, captives ou autres, se mettaient
+à pleurer.
+
+On peut concevoir combien la position était déplorable.
+
+A cette époque je m’installai sur la terrasse de la maison, dans la case
+de paille de Samba N’diaye, pour pouvoir respirer.
+
+ 1er octobre 1865.
+
+Le 1er octobre, j’y étais couché quand Seïdou vint me réveiller pour me
+dire qu’Ahmadou avait refusé à Abdoul Kadi de me laisser partir, mais
+qu’il avait offert de tenir sa parole quant à l’envoi d’un courrier et
+d’expédier Seïdou. Ahmadou n’avait donné d’autres raisons que celles que
+j’entendais depuis dix-neuf mois. Il n’y avait pas à insister.
+
+Le lendemain, Abdoul Kadi me répétait lui-même sa conversation avec
+Ahmadou, et comme il me voyait découragé, il me promettait qu’il ne
+laisserait pas Ahmadou tranquille avant que Seïdou fût en route.
+
+Je cherchai vainement à voir Ahmadou les deux jours suivants ; j’avais
+doublement besoin de lui parler, car il n’envoyait pas les cauris
+demandés et promis.
+
+ 4 octobre 1865.
+
+Enfin le 4, j’allai le saluer sous les arbres, et à ma demande
+d’expédier Seïdou, il répondit qu’il préparait ses guides ; mais je ne
+pus rien obtenir de positif. Quand je lui rappelai les cauris, il me
+répondit qu’on allait m’en envoyer. Un peu plus tard j’en reçus 10000.
+
+C’était la première fois que j’en recevais aussi peu. Dans les deux
+dernières occasions où Ahmadou m’en avait fourni, ç’avait été par 20000
+à la fois ; mais c’était en cours de campagne, et on s’expliquait qu’il
+ne fît pas plus. A Ségou, c’était toujours par cent mille (80000) qu’il
+me les distribuait, et un tel nombre me durait généralement deux mois et
+quelques jours. Je fus inquiet et mécontent de cet envoi de 10000
+cauris. Ahmadou était-il fatigué de me fournir des ressources ? Allait-
+il, tout en me retenant, me laisser dans la misère ? Le mauvais succès
+de son expédition de Sansandig lui avait-il suggéré la pensée de faire
+des économies à mes dépens, afin de rattrapper peu à peu tout ce qu’il
+avait dépensé en bœufs et en mil pour nourrir l’armée ?
+
+Dans tous les cas, rester sans cauris à Ségou m’était impossible, j’y
+serais mort de faim ; car réduit à la nourriture ordinaire des noirs, au
+lack-lallo, je suis bien sûr que je n’eusse pas résisté huit jours, même
+si j’avais pu surmonter le dégoût qu’elle m’inspirait.
+
+Je me rendis aussitôt chez Abdoul Kadi pour lui exposer ce nouveau
+grief, lui disant que plutôt que de mourir de faim et de misère, je
+préférais en finir tout d’un coup et risquer de m’en aller seul, sauf à
+être massacré par les Bambaras ou à mourir sur la route.
+
+Abdoul entra encore dans ma cause ; il dit qu’il n’y avait là qu’un
+malentendu, mais qu’il allait me faire avoir une audience d’Ahmadou, et
+que je m’en expliquerais avec lui ; que pour son compte il s’occupait
+spécialement du départ de Seïdou.
+
+Je fus cependant quelques jours encore sans voir Ahmadou ; j’en profitai
+pour voir Sidy Abdallah, qui était malade, afin de l’entretenir,
+moyennant un cadeau, dans ses bonnes dispositions à mon égard. Bobo,
+que, malgré son inimitié évidente, je cherchai à voir chez lui, persista
+dans son aversion prononcée et ne me reçut pas ; mais je partageai ce
+sort avec la plupart des Talibés de Ségou dont aucun ne pouvait
+l’aborder.
+
+Sans me montrer blessé, le rencontrant chez Ahmadou, je l’accostai, et,
+un peu malgré lui, je l’entraînai palabrer dans un coin, où je lui
+demandai son appui pour faire partir Seïdou le plus vite possible, lui
+expliquant le haut intérêt qu’Ahmadou pouvait y avoir. Bobo, en dépit de
+son aversion, était trop politique pour me faire mauvaise mine, et il
+promit d’appuyer ce départ et de le presser.
+
+ 7 octobre 1865.
+
+Ce ne fut que le 7 octobre que je parvins à voir Ahmadou, après que
+j’eus fait entrer Paté Dali dans ma cause. Ce fut lui qui m’introduisit
+auprès d’Ahmadou avant que personne fût là. Je profitai de l’occasion
+pour redire à Ahmadou tout ce que j’avais chargé Abdoul Kadi de lui
+dire, et je lui demandai si on lui avait tout rapporté. Quand il m’eut
+fait la réponse qu’Abdoul Kadi m’avait déjà transmise, je lui rappelai
+que depuis cinq mois il me promettait d’expédier ce courrier et que
+jamais il n’était parti. C’est pourquoi, lui dis-je assez durement, je
+n’ai plus confiance. A mon grand étonnement, Paté Dali m’appuya, en
+disant : _Gonga_ (c’est vrai, c’est juste). Ahmadou me dit alors qu’il
+avait une affaire à terminer, et que, dès qu’elle serait faite, je
+pouvais être sans inquiétude, que Seïdou partirait, et qu’avant de
+l’expédier il me ferait appeler pour régler une affaire entre nous deux.
+
+Le ton dont il me dit cela était si bienveillant, si mystérieux en même
+temps, que je crus un instant, surtout en rapprochant ses paroles de
+certaines réticences de Paté Dali, qu’Ahmadou était décidé à me faire
+partir moi-même, mais qu’il cachait cette intention.
+
+L’affaire des cauris, traitée au début, l’avait été à mon entière
+satisfaction, et l’ordre d’en porter 100000 à la maison avait été donné.
+
+La conversation en resta là, et en rentrant à la maison j’acquis la
+conviction que l’opinion générale était que j’allais partir.
+
+Dès lors je cessai d’y compter positivement ; il suffisait qu’on y crût
+pour que ce ne fût pas vrai, et je pensai, non sans raison, qu’Ahmadou
+avait besoin de faire chercher quelque chose à Bakel ou à Médine, et
+qu’il voulait s’assurer de mon concours, soit pour cela, soit pour avoir
+des canons : mais je me promis _in petto_ de le mal recevoir. Les jours
+suivants, j’acquis la certitude qu’Ahmadou voulait envoyer pas mal de
+monde en même temps que Seïdou. Cela m’inquiétait.
+
+Il était question de renvoyer le vieux Badara Tunkara dans ses foyers, à
+Toumboula ; il le demandait avec insistance, et comme il était évident
+qu’après l’avoir gardé si longtemps on ne le renverrait pas sans
+secours, cela devait faire traîner la chose en longueur. Sidy Abdallah,
+du reste, m’affirmait que je ne partirais pas. Au contraire, Paté Dali,
+avec ses airs mystérieux, semblait me donner de l’espoir.
+
+ 14 octobre 1865.
+
+Seïdou, qui était intéressé dans la question et qui était tenu au
+courant par Abdoul Kadi, penchait à croire qu’il partirait sans moi, et
+le 14 il vint me dire qu’il croyait qu’Ahmadou voulait envoyer du monde
+jusqu’à Saint-Louis avec lui. Ce bruit m’inquiéta plus que tout le
+reste, car il répondait à mes secrètes appréhensions. J’en parlai à
+Samba N’diaye assez vivement, et il dit lui-même que cela ne devait pas
+se faire, et qu’il ne fallait pas qu’Ahmadou envoyât quelqu’un au
+gouverneur sans moi ; d’autant plus, ajoutai-je avec intention, que son
+envoyé pourrait bien être, à son tour, retenu jusqu’à mon retour. Aussi,
+pour ma part, n’y consentirais-je pas ; je partirais plutôt malgré
+Ahmadou.
+
+ 22 octobre 1865.
+
+Les choses allèrent ainsi jusqu’au 22, jour où nous recevions de bonnes
+nouvelles du Bakhounou. On annonçait que Falel, le frère de feu
+Sambouné, avait repris le pouvoir à Hofara, après avoir fait assassiner
+Amadi Sambouné, son neveu. En enregistrant cette nouvelle, favorable au
+succès du voyage de Seïdou, je me demandais si nous n’allions pas
+partir. La veille, en effet, j’étais allé tenter un coup de théâtre chez
+Ahmadou. Après avoir attendu une audience toute la journée, je l’avais
+arrêté au passage dans un des hangars que Samba N’diaye lui avait fait
+construire peu avant de partir pour Sansandig, et le forçant, pour ainsi
+dire, à m’écouter sous ce hangar, et seul à seul, je lui avais redemandé
+de me laisser partir, lui alléguant les nouveaux retards qu’il apportait
+à l’envoi du courrier et toutes les raisons que je lui avais si souvent
+données. A mon grand étonnement, il n’avait pas dit non et avait remis
+sa réponse au lundi 23 octobre.
+
+ 23 octobre 1865.
+
+Aussi, ce jour-là, j’étais dès le jour chez lui. A dix heures et un
+quart, il envoya chercher Sidy Abdallah et Bobo, et j’entrai peu après.
+Le cœur me battait ; qu’allait-il me dire ? Hélas ! rien de plus que ce
+qu’il m’avait déjà dit. Après avoir repris les choses depuis ma première
+demande d’envoyer un courrier, il en revint à me répéter toutes les
+raisons que je lui avais données pour me laisser partir et me donna
+toute sorte de mauvaises raisons pour me retenir, et cela avec plus
+d’onction que jamais.
+
+Enfin, il arriva à ce qu’il avait à me dire : c’est qu’il allait faire
+partir mon courrier avec un homme à lui pour aller voir le gouverneur de
+sa part !
+
+Ainsi, Seïdou ne s’était pas trompé.
+
+Je pris aussitôt la parole et, déguisant ma colère, j’insistai en vain
+pour partir moi-même ; quand je vis que je perdais mes paroles, je lui
+déclarai que pour expédier un homme avec Seïdou, il était libre de le
+faire, que moi je n’y donnerais pas mon consentement.
+
+« Le gouverneur doit être mécontent de ce que je ne reviens pas, lui
+dis-je ; il saura bien que du moment que Seïdou et un de tes envoyés
+auront passé, j’aurais pu le faire aussi bien qu’eux, et que si je ne
+reviens pas, c’est que tu ne veux pas me laisser partir. Aussi, si tu
+envoies un courrier, je pense que le gouverneur, à son tour, le
+retiendra ou au moins le recevra mal. Je ne veux pas que cela arrive par
+ma faute, et je te préviens, afin que si cela embrouille les affaires
+entre le gouverneur et toi, tu ne dises pas que j’y suis pour quelque
+chose. »
+
+Il céda tout de suite à cet égard et me dit que son homme irait à Nioro
+et y attendrait Seïdou pour le ramener.
+
+J’insistai encore pour partir. Mais il me dit alors : « Tu as raison, je
+sais combien tu as besoin de partir : mais je te demande de rester par
+amitié pour moi. » Que faire ? il pouvait commander, il priait. Je dus
+me rendre, mais je ne le fis qu’avec réserve, et, affectant plus de
+défiance encore que je n’en avais, je ne consentis qu’à la condition
+qu’on allait fixer le jour du départ de Seïdou.
+
+Ahmadou alors se mit à causer avec Bobo en langue du Haoussa, que
+personne ne comprenait qu’eux d’eux, et il me répondit peu après : « Il
+partira lundi prochain. » _Che Allaho_, ajouta Sidy Abdallah.
+
+A ce moment, je me levai et Ahmadou me tendit la main avec plus
+d’affabilité encore que d’habitude. En rentrant chez moi, je commençai à
+écrire des lettres.
+
+Pendant les quelques jours qui suivirent, les bonnes nouvelles du
+Bakhounou furent confirmées par des hommes venus de Toumboula pour
+parler à Badara.
+
+Voici comment ils décrivaient l’état du pays :
+
+Depuis Ouosébougou jusqu’à Nioro, tout le pays était libre par la
+victoire de Falel, tous les révoltés avaient fui à Gombou vers l’Est.
+
+Par contre, la position de Toumboula était devenue de plus en plus
+critique. Autour de ce village les Bambaras de Guigué, de Tiéfougoula
+s’étaient révoltés sous l’action des Massassis, qui de Guémené
+n’arrêtaient pas leurs razzias et avaient enlevé tous les bœufs et une
+partie des captifs, si bien que la famine était à Toumboula.
+Heureusement, Galadjo, un des principaux Massassis, et un des plus
+acharnés contre Toumboula, avait été tué dans une des attaques, et il
+devenait probable que tout allait s’arranger.
+
+De Toumboula à Yamina, on ne pouvait, jusqu’à Kiba, traverser aucun
+village, mais on passait dans les broussailles, car bien des villages
+étaient abandonnés.
+
+Enfin, ces renseignements furent terminés par une nouvelle qui me
+transporta d’aise, mais que je mis quelque temps à accueillir. Les
+envoyés du gouverneur, disait-on, étaient venus à Ouosébougou pendant
+l’hivernage, et ils y étaient encore avec beaucoup de marchandises.
+
+ 29 octobre 1865.
+
+Dès l’après-midi, j’allai pour parler de cela à Ahmadou, que je ne pus
+voir que le 29 et qui me dit qu’il le savait. J’insistai alors pour que
+Seïdou ramenât tout de suite ces envoyés, en laissant, s’il le fallait,
+toutes les marchandises entre les mains du chef du village. Ahmadou me
+répondit qu’il en parlerait à l’homme qui devait conduire Seïdou, et
+bien que le départ fût fixé au lendemain, nous ne terminâmes rien ce
+jour-là.
+
+ 30 octobre 1865.
+
+Le lendemain au matin, Ahmadou ne sortit pas, et quand, l’après-midi, je
+lui fis demander s’il n’allait pas faire partir Seïdou, il me répondit
+qu’il m’avait attendu toute la matinée et qu’actuellement il était trop
+tard, qu’il fallait remettre ce départ au jour suivant. Enfin, malgré
+cette mauvaise foi évidente, le lendemain, bien qu’il n’y eût rien de
+prêt, je trouvai Ahmadou très-aimable, et à mon grand étonnement, pour
+ne pas manquer à sa parole, il expédia Seïdou à Yamina, sous la conduite
+d’un homme, en le recommandant, et en lui donnant un sauf-conduit pour
+toute la route. Ibrahim, le courrier qui avait refusé de partir au mois
+de septembre de l’année précédente, et qui depuis cette époque vivait
+comme il pouvait et presque de la charité de Samba Farba, avait
+sollicité de moi de partir avec Seïdou ; j’en parlai à Ahmadou, qui y
+consentit facilement.
+
+En un mot, il fut charmant, mais je ne pus savoir encore quand Seïdou
+serait définitivement en route, puisqu’il fallait attendre que ceux qui
+devaient partir avec lui fussent prêts. Personne ne savait au juste qui
+partait.
+
+Tambo le Bakiri était convaincu qu’il allait partir, Badara aussi ; on
+comptait les hommes de diverses compagnies, entre autres de Nioro ;
+chacun faisait des conjectures. En attendant, Seïdou était à Yamina.
+
+ 3 novembre 1865.
+
+Le 3 novembre, je revis Ahmadou très-occupé d’affaires du pays : des
+Bambaras venaient lui apporter des moutons et du miel. Je ne pus obtenir
+que cette réponse vague : « Bientôt, _che Allaho_. » Mais ce bientôt
+traîna encore en longueur.
+
+Le 8 novembre, le chef de Yamina, qui était venu porter l’impôt de
+cauris, repartait avec l’ordre de préparer des _boubous_, des _tamba
+sembés_ et des _dampés_ pour habiller les gens qui allaient partir[220].
+
+Malgré ces apparences et malgré le départ de Seïdou, je commençais à
+craindre que les choses ne traînassent encore longtemps, car on comptait
+l’armée, et Ahmadou faisait des cadeaux comme s’il préparait une
+nouvelle expédition. Aussi le 9 j’allai au palais et je tentai de voir
+Ahmadou, mais il me renvoya au lendemain, vendredi, 10 novembre.
+
+ 10 novembre 1865.
+
+Au moment où je me préparais à retourner chez lui, le Sofa de sa porte
+vint m’apporter un mouton de sa part, et, comme témoignage que ses
+paroles étaient celles du roi, me présenta sa pantoufle en me disant que
+le lundi suivant tout le monde qui devait s’en aller partirait avec
+Seïdou, et qu’il était inutile de m’en occuper davantage, que c’était
+une affaire finie.
+
+Les choses en étaient là, Seïdou allait partir, dans dix jours il serait
+à Toumboula, deux jours après à Ouosébougou, d’où il pouvait me ramener
+mes courriers ou les envoyés qui devaient s’y trouver ; je pouvais
+espérer de voir avant un mois Ahmadou obligé à tenir les promesses
+solennelles de rapatriement qu’il m’avait faites, et j’acceptai ce
+dernier délai presque avec joie, tant l’idée que la délivrance était
+proche me soutenait !
+
+Pour le cas où, fatigués d’attendre, les courriers fussent retournés en
+arrière, j’avais écrit aux commandants de Médine et de Bakel, au
+gouverneur même afin qu’ils hâtassent le retour de Seïdou et
+m’envoyassent des ressources. Mes mesures étaient bien prises, et au pis
+aller, dans trois mois je devais être délivré.
+
+Aussi le temps me semblait long, je m’impatientais de ne pas voir les
+jours passer plus vite ; et maintenant qu’Ahmadou m’annonçait le départ,
+je ne me sentais plus de joie.
+
+ 11 novembre 1865.
+
+Qu’on juge du lendemain et de ce que je dus éprouver en voyant Seïdou
+arriver de Yamina. Il revenait vêtu d’un boubou lomas neuf et d’une
+tamba sembé que le chef de Yamina lui avait donnés par ordre d’Ahmadou.
+Je crus d’abord qu’il s’était fatigué d’attendre, et qu’il revenait
+parce qu’il manquait de ressources, et je pus à peine le croire quand il
+me dit : « Sidy est arrivé. — Sidy ! — Oui, Sidy. »
+
+L’homme que j’avais envoyé en punition m’arrivait avec des lettres du
+gouverneur, et Bakary ne revenait pas. Ce n’était pas possible ! Bakary
+fût plutôt revenu seul et mendiant, j’en avais la conviction, je l’ai
+encore.
+
+Quelques instants après j’eus un commencement d’explications. Pour ne
+pas fatiguer le lecteur de toutes les incertitudes par les quelles je
+passai, je vais raconter ce qui était arrivé d’après le récit de Sidy,
+contrôlé et modifié par de nombreux témoignages.
+
+
+
+
+ VOYAGE DE BAKARY GUEYE ET DE SIDY.
+
+Partis de Ségou le 20 septembre 1864 avec la promesse qu’on hâterait
+leur voyage le plus possible, ils devaient se rendre à Saint-Louis pour
+y porter mon courrier ; Bakary seul devait revenir avec deux laptots de
+son choix si le gouverneur donnait son assentiment à cette mesure, et
+mon calcul les ramenait dans un délai de trois mois.
+
+On leur fit essuyer un premier retard de dix jours à Yamina, sous
+prétexte de les habiller, de leur fournir des chevaux, et, en effet, on
+leur donna à chacun un vêtement du pays et à Bakary un cheval.
+
+Entre Yamina et Nioro, leur guide leur causa de nouveaux retards tels
+qu’ils passèrent trois jours à Damfa et deux jours à Alasso. La révolte
+n’avait pas encore éclaté, mais en arrivant dans le Bakhounou, Bakary,
+qui vit Amadi Sambouné, put constater l’état d’effervescence du pays.
+
+Ils entrèrent à Nioro vingt jours après leur départ de Yamina, et là il
+leur fallut subir un nouveau retard de cinq jours dont voici la cause.
+
+Bakary avait changé son cheval à Diabigué ; mais à Nioro, s’étant aperçu
+que celui qu’on lui avait donné était malade, il avait réclamé auprès de
+Mustaf, qui avait envoyé reprendre le premier et annuler le marché.
+
+De Nioro ils n’avaient mis que cinq jours à se rendre à Médine, où ils
+étaient arrivés le 29 octobre.
+
+Voyant que Bakary était accompagné d’un grand nombre de Talibés dont il
+ne pouvait se séparer parce qu’ils lui avaient rendu service sur le
+terrain d’El Hadj, et qu’en entrant sur les terres des alliés de la
+France ils craignaient d’être pillés, le commandant de Médine ne put les
+faire conduire en chaland, et Bakary fut réduit à aller par terre,
+accompagné de ces Talibés.
+
+Leur voyage de Médine à Bakel eut deux épisodes : à Makhana, Sulman Kama
+ne permit pas aux Talibés de passer à travers son village, et ne céda
+que devant les menaces que Bakary lui fit en mon nom. A Tafacirga,
+pendant qu’ils étaient campés, le soir, les Talibés s’étant mis à
+chanter El Hadj dans leurs prières, les gens du village leur imposèrent
+silence.
+
+Le 1er novembre ils entraient à Bakel et allaient chez le commandant du
+poste, et il résulte de l’enquête qui a été faite à ce sujet, d’abord
+par ordre du gouverneur et ensuite par moi-même, à mon retour, que
+Bakary n’ayant pas été logé dans le poste, offrit au commandant de lui
+remettre la correspondance jusqu’au départ du premier bateau à vapeur.
+Le commandant ayant refusé et lui ayant dit d’aller se loger chez ses
+connaissances en ville, il alla chez Abdoulaye Guëye, traitant noir des
+plus honorables, avec lequel je suis en bonne relation d’amitié.
+
+Le 3 novembre, on lui volait dans cette maison sa peau de bouc fermée à
+cadenas et qui contenait, outre ma correspondance, ses effets,
+représentant à Bakel une valeur de plus de 300 francs, et qui sans doute
+avaient causé la convoitise du voleur, encore plus à cause de la rareté
+de ces effets fabriqués à Ségou que par leur valeur brute.
+
+Le lendemain, la canonnière _la Bourrasque_ arrivait, et Bakary,
+désespéré, refusait de descendre à Saint-Louis, voulant à tout prix
+retrouver les lettres. Il tenta l’impossible et fut secondé par le
+commandant du poste qui fit arrêter tous les Maures logés dans la maison
+où avait été commis le vol et que l’opinion désignait comme coupables.
+Mais _la Bourrasque_, pressée par l’état des eaux du fleuve, devait
+redescendre, et Sidy partit seul à bord. Arrivé à Saint-Louis, il alla
+se présenter au gouverneur et lui raconter ce qui s’était passé. Des
+soupçons planèrent d’abord sur Bakary, mais le gouverneur, comprenant ma
+position d’après le récit de Sidy, lui donna une lettre pour Ahmadou,
+une pour moi, et pour le décider à revenir vers moi, il lui fit cadeau
+d’un beau cheval, d’un fusil damasquiné en argent, d’un sabre d’officier
+et de diverses marchandises. Il le chargea, en outre, de porter à
+Ahmadou des cadeaux magnifiques. Bakary, après ses essais infructueux,
+s’était décidé à descendre par terre à Saint-Louis, malgré les dangers
+qu’offrait en ce moment la route à travers le Fouta.
+
+Bakary apprenait le 18 novembre à Matam que _le Basilic_[221] était
+remonté pendant la nuit avec Sidy.
+
+Il attendit le retour du _Basilic_ et arriva à Saint-Louis le 27
+novembre.
+
+Il était impossible, en voyant l’honnête figure de Bakary, son chagrin,
+de ne pas lui rendre justice ; d’ailleurs, il suppliait qu’on le
+renvoyât vers moi. Le gouverneur, M. Faidherbe, n’hésita pas et lui
+remit les doubles des lettres expédiées par Sidy et 500 francs de
+marchandises pour moi, juste la même somme qu’il avait confiée à Sidy.
+
+Bakary partit au bout de cinq jours sur la canonnière _la Couleuvrine_,
+qui le remonta jusqu’à Podor. De là il se rendit par terre à Médine,
+bravant les pillages du Fouta dont on l’avait menacé, et arriva à Médine
+le 22 décembre. Il en repartait le 24 sur son cheval, qu’il avait repris
+à Bakel, et accompagné par M. André, lieutenant d’infanterie de marine,
+qui se proposait de se rendre à Nioro, mais qui rebroussa chemin dès
+Koniakary, à la suite d’une indisposition[222].
+
+Enfin, le 10 janvier, Bakary était de retour à Nioro ; ayant été malade
+lui-même en route des suites de ses fatigues, il y rentrait vingt jours
+après Sidy, qui avait d’abord passé dix jours dans sa famille à Khay,
+d’où on l’avait presque fait partir de force. Pendant le voyage à Saint-
+Louis, le Bakhounou s’était entièrement révolté et Amadi Sambouné était
+à la tête du mouvement.
+
+Quand Sidy était arrivé, l’armée de Tierno Moussa opérait contre les
+révoltés du Bakhounou ; Sidy pouvait donc s’avancer à Bagoyna et venir à
+Ségou avec le chef de ce village, Daouda Gagni, qui m’avait apporté la
+nouvelle de son arrivée ; mais il avait bien autre chose à penser.
+
+Vaniteux à l’excès, se targuant de sa position d’envoyé du gouverneur,
+tirant orgueil des cadeaux même qu’il portait et dont il faisait parade,
+mettant sur sa tête le bonnet brodé de velours rouge et d’or, destiné à
+Ahmadou, se parant du burnous vert et argent et du magnifique sabre que
+le gouverneur lui avait confié, il ne songeait que fort peu à se mettre
+en route.
+
+D’ailleurs il avait quelques marchandises, et tout le monde le flattait
+pour en avoir sa part ; il entendait en se regorgeant dire sur son
+passage, et cela avec l’emphase inimitable des noirs : _Diakhité !_ Il
+était heureux et s’inquiétait fort peu de moi.
+
+Aussi laissa-t-il passer l’instant favorable, et quand Bakary arriva
+vingt jours après lui, demandant à partir tout de suite[223], Tierno
+Moussa était déjà rentré à Koniakary à la suite d’échecs éprouvés dans
+le Bakhounou et dont la cause principale était la mésintelligence qui
+existait entre lui et Samba Oumané, alors chef de l’armée de Nioro.
+
+Ce Samba Oumané, traqué par le gouverneur du Sénégal à la suite d’un
+assassinat commis sur un _lamtoro_[224], était venu se réfugier à Nioro
+à la tête d’une bande de partisans, et entre autres de son fils que nous
+avons vu tué à Toghou. Là il s’était donné pour fanatique, s’était fait
+concéder des terres, il avait rallié de nombreux Talibés et on lui
+confiait le commandement de l’armée de Nioro, au grand mécontentement de
+Tierno Moussa.
+
+Quoi qu’il en soit, Bakary ne put obtenir de guide, la route était
+fermée et bien fermée, si bien que, depuis, personne de Nioro n’était
+venu à Ségou.
+
+De plus, les Maures cernèrent Nioro, et le jour même de l’arrivée de
+Bakary ils venaient enlever les bœufs du village à côté de Nioro.
+
+Force fut donc à Bakary et à Sidy de rester à Nioro. Ils ne logeaient
+pas ensemble et ne se voyaient pas. Bakary avait toujours soupçonné Sidy
+d’avoir été complice du vol de sa peau de bouc, non pour le voler, mais
+pour faire disparaître avec la correspondance la plainte qu’il craignait
+avec quelque raison que j’eusse faite sur son compte. Et bien que rien
+ne justifiât cette accusation, il y avait entre eux une certaine
+animosité augmentée d’un peu de dépit de Bakary, que Mustaf ne pouvait
+pas reconnaître comme envoyé, parce qu’il n’avait pas de cadeaux comme
+Sidy et que par prudence il ne laissait pas même voir ses lettres ni ce
+que contenaient ses paquets.
+
+De son côté Sidy, parlant le bambara, adulé, bien traité, laissait
+Bakary presque seul.
+
+Au milieu d’escarmouches diverses avec les Maures, le temps passait, et
+dans le courant de mars, le commandant de Médine, M. Perraud, officier
+de spahis, arriva à Nioro accompagné du docteur du poste, M. Béliard.
+Ils venaient, avec autorisation du gouverneur, à ma recherche et
+désiraient s’avancer s’il le fallait jusqu’à Ségou.
+
+Ils ne tardèrent pas à acquérir la certitude que c’était impossible en
+ce moment, et ayant été témoins d’une attaque des Maures, ils se
+décidèrent au bout de huit jours à revenir à Médine, ne rapportant que
+les assurances données par Mustaf que nous étions bien portants. Tristes
+et vagues nouvelles, auxquelles peu de personnes ajoutèrent foi, même
+dans nos familles !
+
+Dans le mois d’avril les Maures venaient attaquer Dianvéli[225], et peu
+après se formait la coalition du Bakhounou révolté, des Maures et des
+Bambaras, pour attaquer Nioro. Nous avions appris à Ségou le sort de
+cette coalition, détruite en un seul combat, à Touroungoumbé, par
+l’armée de Nioro. La route du Bakhounou était dégagée, et, dès le mois
+de juillet, Bakary Guëye arrivait à Ouosébougou, devançant Sidy de huit
+jours. Avant cela ils avaient parcouru tout le pays, et étaient allés
+jusque dans le Bakhounou ; il leur avait fallu descendre jusqu’à
+Farabougou pour arriver à Ouosébougou par la route de Dianghirté, et ils
+avaient fait une rude expérience de la misère. Sidy, vivant en grand
+seigneur, dépensait tout ce qu’il était chargé de m’apporter, si bien
+qu’avant d’arriver à Ouosébougou il avait déjà défoncé une boîte,
+contenant de l’argent et de l’ambre, que le gouverneur lui avait remise
+pour moi, et qu’il en avait dépensé une bonne partie.
+
+Arrivés à Ouosébougou, mes deux courriers eurent à subir un nouvel
+arrêt, et dans ce village de Bambaras, Bakary, qui ne parlait pas leur
+langue, ne reçut ni subside de vivres ni autre chose de presque
+personne. Dès lors réduits à leurs propres ressources, ils furent forcés
+de prendre part à toutes les expéditions pour chercher à gagner leur vie
+par leurs prises.
+
+C’est ainsi que presque chaque jour ils sortaient avec une colonne, et
+c’est vraiment un miracle qu’ils aient échappé à la mort. Toutefois, à
+Goumbou, où l’armée de Ouosébougou alla se faire battre et fut mise en
+déroute, Sidy perdit son cheval ; Bakary resta deux jours perdu dans les
+broussailles, sans eau à boire, sans rien à manger, et, à partir de ce
+moment, Djolo, le chef de Ouosébougou, craignant des reproches
+ultérieurs, leur fit donner de quoi manger afin qu’ils ne sortissent
+plus.
+
+Bakary cherchait de tous côtés un guide qui pût le conduire à Ségou,
+mais son cheval était un obstacle, car pour voyager la nuit dans les
+broussailles il faut être à pied ; un hennissement de cheval peut être
+un danger et effraye les Pouls qui sont les guides ordinaires. Il se
+trouva cependant un Poul qui, moyennant la promesse d’un captif, que
+Bakary lui fit à tout hasard, consentit à le conduire, mais au moment du
+départ il recula.
+
+Sidy, qui était à bout de ressources, qui avait mangé tout ce qu’il
+avait, sauf son fusil et son sabre et quelques boules d’ambre, ayant
+rencontré par hasard deux hommes qui allaient à Toumboula, s’y rendit
+avec eux, sans prévenir Bakary, qui resta ainsi à Ouosébougou.
+
+Une fois à Toumboula, les difficultés étaient vaincues ; il venait
+presque tous les huit jours à Ségou des hommes de Badara. Sidy leur fit
+un cadeau de mes dernières boules d’ambre et arriva le 11 novembre juste
+à temps pour empêcher le départ de Seïdou et de toute la bande de Badara
+et des Talibés d’Ahmadou, circonstance fort heureuse sans laquelle peut-
+être nous ne fussions jamais partis de Ségou.
+
+ 11 novembre 1865.
+
+Sidy m’arrivait les mains vides, ce qu’il expliquait en disant qu’il
+avait perdu la boîte de marchandises à l’expédition de Goumbou, où il
+avait laissé son cheval : il était assez embarrassé, et tout d’abord me
+montrant son fusil et son sabre, il me dit que je pouvais les prendre.
+
+Du reste, il avait bien tort de craindre ; ne m’apportait-il pas la
+lettre du gouverneur, la délivrance ?
+
+Ces lettres, si impatiemment attendues, je les ouvris fiévreusement.
+Quelle joie ! Le gouverneur avait compris ma position, il nous réclamait
+et promettait un canon quand nous serions de retour.
+
+Du reste, voici cette lettre :
+
+
+ « Saint-Louis, le 7 novembre 1864.
+
+ « Mon cher monsieur Mage et mon cher monsieur Quintin,
+
+« Je vous écris par la main de mon officier d’ordonnance parce que j’ai
+à la main droite un panari qui m’empêche d’écrire : nous avons tous été,
+sans exception, abîmés par cet hivernage.
+
+« Nous étions depuis un mois dans l’inquiétude parce que l’on disait que
+Ségou avait été pris, lorsque vos envoyés sont venus nous donner les
+meilleures nouvelles de vous.
+
+« Je n’ai pas encore la lettre que m’a envoyée Amédou[226] ; elle est
+restée à Bakel. Je lui écris cependant pour le décider à vous laisser
+revenir, en lui promettant un canon s’il vous fait ramener à Médine.
+
+« Je commence toujours par lui envoyer un très-beau sabre et d’autres
+cadeaux. Tout le monde ici et en France s’intéresse à votre beau voyage,
+et j’espère quand vous reviendrez, que j’aurai obtenu pour chacun de
+vous deux une promotion dans la Légion d’honneur que j’ai sollicitée du
+ministre.
+
+« Bon courage et croyez à mes sentiments les plus affectueux.
+
+ « Le gouverneur,
+
+ « L. FAIDHERBE. »
+
+
+« _P. S._ Sidy vous porte une boîte contenant pour 500 francs de
+marchandises. Seïdou vous en avait déjà porté une pareille. »
+
+
+Et enfin, dernier _Post-Scriptum_ :
+
+
+« Au moment où je vous écris je n’ai pas encore vos lettres, qui sont
+restées à Bakel. »
+
+
+A cette lettre en étaient jointes deux, l’une du commandant de Bakel,
+l’autre du commandant de Médine, qui me donnaient quelques détails sur
+le vol des lettres et les retards volontaires de Sidy au moment du
+départ.
+
+J’étais trop heureux en ce moment pour songer à faire des reproches,
+bien que je n’en eusse que trop sujet.
+
+Je me rendis aussitôt chez Ahmadou ; il était chez les femmes de son
+père. J’attendis longtemps à la porte au milieu d’une foule qui venait
+me questionner et de gens qui venaient me féliciter. Enfin Ahmadou
+sortit et se dirigea vers sa maison ; mais ayant aperçu Seïdou, il le
+prit à part, et, s’appuyant sur son épaule, se mit à l’interroger sur
+les motifs de son retour. Je le suivis et j’entrai avec lui, à mon grand
+étonnement, jusque sous son hangar. Là il appela Sidy : je me présentai
+et lui dis, après l’avoir salué, que Sidy venait de m’apporter une
+lettre du gouverneur pour lui, et je la lui remis.
+
+Il me pria d’attendre parce qu’il rentrait faire salam.
+
+Nous attendîmes trois quarts d’heure, pendant lesquels les princes
+accourus en foule ne cessèrent de manier et d’admirer les armes de Sidy,
+qu’ils convoitaient tous.
+
+Ahmadou rentra ; il s’était débarrassé de son burnous bleu garni
+d’argent, de son turban, qu’il avait mis pour aller visiter _ses mères_,
+mais il portait encore un boubou blanc brodé sur lequel des taches
+jaunes étaient semées, révélant par leur odeur qu’elles avaient été
+faites avec de l’eau-de-vie de lavande (qui est le parfum
+d’Ahmadou)[227].
+
+Il commença par arranger deux affaires insignifiantes, qu’il expédia
+rondement, puis il renvoya la nombreuse assistance qui remplissait la
+cour, et mon palabre commença.
+
+Après l’avoir salué, je lui dis tout de suite :
+
+« Ahmadou, la lettre du gouverneur est arrivée, je te l’ai remise. Tu
+sais ce dont nous sommes convenus. Or, voici ce que dit la lettre :
+
+« 1o Que tu me renvoies ; 2o que tu as des cadeaux apportés par Sidy et
+qui sont à Nioro entre les mains de Mustaf ; 3o que quand j’arriverai à
+Médine on te donnera un canon. »
+
+Alors, sans réfléchir, je lui racontai ce qui s’était passé, et lui dis
+que les lettres avaient été volées, pensant que cela lui montrerait
+combien le gouverneur tenait à notre retour, puisque de lui-même il
+faisait ces cadeaux.
+
+Ce fut une maladresse, car Ahmadou, qui d’abord avait répondu, à ma
+demande de partir, qu’il nous fallait causer d’affaires, prit ce
+prétexte au vol et dit : « Mais alors je n’ai pas la réponse à ma lettre
+au gouverneur, et il ne me dit pas ce que je lui avais demandé, si je
+dois arranger les affaires avec toi. »
+
+Cette réponse nous inquiéta, le docteur et moi ; je craignis un instant
+qu’il n’en prît prétexte pour ne pas nous renvoyer, et je tranchai la
+difficulté en lui disant :
+
+« Tu m’as dit que quand mon courrier serait de retour, tu me renverrais
+si le gouverneur le demandait. Pour les affaires, tu les arrangeras si
+tu veux, mais le gouverneur me dit de rentrer, il faut que je parte. »
+
+Il répondit d’abord par cette terrible phrase des ajournements : _Min
+ani_[228] ; mais je ne voulus pas l’accepter pour réponse et je le
+pressai jusqu’à ce qu’il m’eût dit, en riant de mon obstination, à
+laquelle il n’était pas encore habitué :
+
+« Eh bien, maintenant, les envoyés sont revenus, c’est fini. »
+
+Je me levai en lui disant : « Si c’est fini, il faut te presser, car moi
+je voudrais partir demain. » Cela le fit rire, et cependant ce n’était
+que l’exécution textuelle de sa promesse que je venais réclamer, et en
+rentrant à la maison nous nous disions : « Nous partirons, mais
+quand ? »
+
+J’étais désappointé, et ma seule ressource en arrivant chez moi fut de
+questionner Sidy, car je n’avais pas de lettres, pas de nouvelles de ma
+famille, non plus que Quintin. Il me donna des nouvelles de Saint-Louis,
+mais il n’y avait passé que quelques heures.
+
+[Décoration]
+
+
+[Note 219 : On dit le Diawandou d’Ahmadou d’un Diawandou qui est son
+homme de confiance.]
+
+[Note 220 : Il est d’usage, lorsque Ahmadou ou un chef expédie
+quelqu’un, de lui donner un vêtement complet.]
+
+[Note 221 : Un des petits avisos de la flottille.]
+
+[Note 222 : Ce retour en arrière fit un très-mauvais effet sur les chefs
+du pays, qui l’attribuèrent à un sentiment de crainte. Je me suis
+efforcé de combattre cette opinion dans leur esprit.]
+
+[Note 223 : J’ai eu à cet égard le témoignage de Mustaf, qui était
+désintéressé.]
+
+[Note 224 : _Lamtoro_, chef du Toro.]
+
+[Note 225 : Village près de Nioro.]
+
+[Note 226 : C’est par erreur que ce mot est ainsi écrit dans
+l’original ; on doit lire Ahmadou.]
+
+[Note 227 : Trouvé dans les magasins de Ségou comme le reste.]
+
+[Note 228 : J’ai entendu.]
+
+
+
+
+ CHAPITRE XXXVI.
+
+Alerte. — L’armée sort. — Difficultés entre Ahmadou et les Talibés. —
+Impossibilité d’avoir une audience. — Je donne un ultimatum. — Je vais
+voir Ahmadou et j’obtiens une audience. — Le départ fixé à deux mois. —
+Arrivée de Bakary Guëye. — Cadeau à Ahmadou et à diverses personnes. —
+Le schérif marocain.
+
+
+Dès le soir nous eûmes une diversion ; ce fut le tabala qui se chargea
+de nous distraire. Il y avait quelque temps qu’on ne l’avait entendu.
+
+En revenant de Sansandig, j’avais cru la cause d’Ahmadou perdue, et bien
+au contraire les Bambaras se tenaient tranquilles. Tous ceux qui pendant
+le siége étaient venus faire leur soumission avaient rallié. Les captifs
+de Koro Mama se soutenaient dans leur village contre les attaques de
+l’armée de Mari, qui maraudait de tous côtés, après avoir pillé
+Sansandig, qu’elle était venue délivrer.
+
+ 12 novembre 1865.
+
+Ces nouvelles nous arrivaient toujours plus ou moins défigurées, mais
+telle était à peu près la situation le 12 novembre quand le tabala
+battit.
+
+J’envoyai aux renseignements. Ahmadou était sorti et se tenait sous les
+arbres de son père. On disait qu’une femme arrivait de chez Mari,
+affirmant qu’elle était partie au moment où il réunissait son armée pour
+envahir le pays : il venait sur la demande de quelques-uns des villages
+d’Ahmadou, qui lui avaient écrit que toute l’armée d’Ahmadou avait été
+_finie_ (gassi) au siége de Sansandig.
+
+Le plan de combat était que le fils aîné de Mari qui occupait le village
+fortifié de Kenié Kouloumba, tombât sur Nagassola, tandis que l’armée
+envoyée à Sansandig, qu’on avait rappelée, attaquerait Koghé, et pendant
+ce temps tous les Bambaras se révolteraient.
+
+Ahmadou décida immédiatement qu’il enverrait une armée près de Dougassou
+et une à Koghé, et, séance tenante, il fit rappeler tous les Talibés qui
+erraient dans le pays.
+
+Mais à partir de ce moment commença entre lui et les Talibés une lutte
+journalière. Les Talibés ne voulaient pas sortir et ne sortaient pas.
+Ahmadou passait ses journées à palabrer sous les arbres, mais gagnait
+peu et cela le mettait de très-mauvaise humeur. J’allai plusieurs fois
+le voir, et je demandai à lui parler pour notre départ, mais chaque fois
+il prétextait les occupations pressantes que lui causait l’armée, et je
+fus remis de jour en jour.
+
+Pendant ce temps, de tous côtés on me disait que j’allais partir ;
+j’appris même que plusieurs personnes assez haut placées, et entre
+autres Tierno Alassane, demandaient à partir avec moi comme envoyés
+d’Ahmadou.
+
+Ce qui semblait le plus vrai au milieu de toutes les nouvelles
+impossibles qu’on faisait circuler, c’est qu’Ahmadou craignait un coup
+de main des Bambaras, et qu’il voulait se mettre en mesure pour ne pas
+se laisser surprendre.
+
+Aussi chaque fois que j’allais lui demander si je ne partirais pas
+bientôt, il me répondait : « Je n’ai pas encore de nouvelles sûres du
+pays, je te ferai appeler quand j’en aurai. »
+
+Mais je ne me rebutais pas, et au risque de l’importuner, je revenais à
+la charge.
+
+Il n’y avait pas jusqu’à Samba N’diaye que ne se berçât par moments de
+l’espoir de venir avec nous à Saint-Louis. Un ami d’Ahmadou, un Talibé,
+nommé Saadou, Fouta Diallonké, remarquable par sa beauté, vint le voir
+et s’inquiéter de sa maladie ; Samba vit aussitôt là l’intention
+d’Ahmadou de savoir s’il pourrait bientôt nous accompagner.
+
+En attendant, nous ne partions pas ; chaque jour j’allais importuner et
+presser le roi, mais je ne gagnais rien. On faisait courir la nouvelle
+que Tidiani était à Jenné, mais à ce moment tout cela m’importait peu,
+d’autant que je n’y croyais pas.
+
+D’un autre côté, le petit nombre de combattants qui étaient sortis et
+qui campaient à Marcadougouba demandaient à rentrer. Ahmadou leur fit
+répondre d’aller à Koghé, mais ils refusèrent, disant qu’ils y
+mourraient de faim, et les gens de Koghé envoyèrent dire à Ahmadou
+qu’ils ne les recevraient pas parce qu’ils n’avaient pas eux-mêmes de
+quoi manger.
+
+ 20 novembre 1865.
+
+Les choses allèrent ainsi jusqu’au 20 novembre, où l’on apprit que
+l’armée de Mari était en marche ; c’étaient des femmes de Talibés,
+prises à Banancoro par les Bambaras, qui, ayant réussi à s’échapper,
+apportaient cette nouvelle. Elles disaient l’armée très-forte et avaient
+travaillé à faire le couscous des Sofas de Mari.
+
+Aussitôt Ahmadou fit dire aux Sofas, qui étaient à Dougassou, sous la
+conduite d’Arsec, de se rendre à Koghé, qu’on désignait comme lieu
+d’attaque, et une certaine panique s’empara des petits villages du Sud,
+qui se réfugièrent en masse à Ségou. Mais les Talibés ne sortirent pas
+davantage et même un certain nombre rentrèrent.
+
+Au milieu de tout cela, bien qu’officiellement il ne fût pas question de
+mon départ, chacun était convaincu que j’allais partir et il y avait
+bien des intrigues pour partir en même temps. Un jeune chef du
+Bakhounou, Alpha Mahmodou, neveu de Falel, qui était à Ségou depuis
+longtemps, demandait à retourner au Bakhounou, et disait avoir la
+promesse de partir avec moi : il venait de temps à autre me voir et
+savoir si je n’avais pas de nouvelles. De ma vie je n’ai vu un si beau
+type d’homme.
+
+D’une taille moyenne, Alpha Mahmodou avait une démarche d’une noblesse
+peu commune : sa tête rasée était ronde, son front, naturellement très-
+haut, dominait un bel arc sourcilier sous lequel brillaient de grands
+yeux d’une douceur peu commune ; son nez aquilin n’avait presque pas
+plus de narines qu’un nez européen ; ses lèvres étaient assez épaisses
+pour donner à sa bouche une expression voluptueuse ; son menton, bien
+formé, complétait cet ensemble d’une beauté peu commune. Son teint était
+d’un bronze très-clair.
+
+Alpha Mahmodou avait un sang mélangé de Peuhl et de Maure ; il n’avait
+presque pas de sang nègre, et cette remarque est applicable à la plupart
+des beaux types que l’on rencontre et dans lesquels c’est toujours la
+race blanche[229] qui domine.
+
+ 23 novembre 1865.
+
+Le 23 novembre, Oulibo m’affirma qu’Ahmadou ne manquerait pas à sa
+parole et que nous partirions, et comme le lendemain était un vendredi,
+j’allai après le salam saluer Ahmadou, qui répondit à ma demande
+éternelle que l’affaire de l’armée n’était pas terminée. En même temps
+je vis Tierno Abdoul Kadi, qui essayait de palabrer avec les Talibés
+récalcitrants, mais qui ne réussissait pas.
+
+Les derniers jours du mois se passèrent à recevoir de fausses nouvelles,
+dont quelques-unes étaient assez menaçantes pour m’empêcher d’aller
+importuner Ahmadou ; heureusement elles étaient presque aussitôt
+démenties que publiées.
+
+Je commençais à être exaspéré de ces retards ; je ne savais plus que
+faire.
+
+Je consultai le docteur qui, par extraordinaire, fut d’avis qu’il
+fallait attendre quelques jours avant de faire un éclat.
+
+ Décembre 1865.
+
+Enfin, avec le mois de décembre les menaces des Bambaras s’évanouirent.
+Badara Tunkara mêlait ses supplications aux nôtres pour obtenir
+d’Ahmadou de se mettre en route, mais la dispute d’Ahmadou et des
+Talibés durait toujours, et ce ne fut que le 11 décembre qu’ils
+consentirent à demander pardon à Ahmadou de leur entêtement à ne pas
+sortir, sans recevoir de cadeaux. Encore ce fut à l’influence d’Abdoul
+Kadi que fut dû ce résultat.
+
+ 11 décembre 1865.
+
+Mais, quand ils se présentèrent à la porte d’Ahmadou, ce dernier ne
+voulut pas les recevoir, et cela faillit tout faire recommencer. C’était
+une vraie comédie, dont je me serais réjoui si elle ne m’avait pas fait
+perdre de temps. Les uns, furieux de n’avoir pas reçu de cadeaux,
+venaient à composition sous la condition qu’on leur en ferait un tôt ou
+tard. Ahmadou, lui, décidé à faire le cadeau, sauvait sa dignité,
+voulait avoir raison et faisait semblant de bouder.
+
+ 12 décembre 1865.
+
+Enfin, le lendemain, Ahmadou se rendit au marché et les Talibés vinrent
+faire Toubi. Ahmadou profita de cela pour les sermonner. Il dit que,
+quant à lui, il n’était pas fâché, qu’on lui avait rapporté que les
+Talibés se plaignaient qu’il ne leur donnait rien, qu’ils disaient
+qu’ils ne voulaient plus se battre ; que si le pays se révoltait,
+c’était leur affaire autant que la sienne, que le jour où on lui
+couperait le cou on le couperait à bien d’autres.
+
+Et pour terminer il leur dit :
+
+« Je vous demande de faire rentrer tous les Talibés qui sont dans le
+pays et qui vivent chez les Bambaras, ce qui brouille les affaires. Il
+faut que les Talibés restent à Ségou afin que si les Bambaras reviennent
+pour nous attaquer nous sortions tous ensemble. »
+
+Puis, au milieu de ses recommandations, il fit celle de ne pas laisser
+sortir les femmes mariées dans la rue ni au marché.
+
+Le soir, les griots parcoururent la ville en criant cet ordre par-dessus
+les murs ; et j’entendis une de ces dames répondre : « Va dire à Ahmadou
+qu’il me donne alors de quoi manger. » Du reste, il n’y avait pas de
+cadeau de fait, et si l’affaire était arrangée dans la forme, elle ne
+l’était pas au fond.
+
+Le soir, Guiberrou, l’un des Talibés intimes d’Ahmadou, que l’opinion
+publique désignait comme devant partir avec nous, et qui espérait être
+du voyage, vint me dire que l’affaire d’Ahmadou avec les Talibés était
+terminée, que je pouvais aller lui parler. Je crus d’abord que c’était
+Ahmadou qui l’envoyait, mais le lendemain je fus cruellement détrompé.
+
+ 13 décembre 1865.
+
+J’étais allé de très-bonne heure chez Ahmadou, et vers huit heures je
+m’étais aperçu qu’il était sorti. Il se mit à jouer avec Soukoutou et
+Mahmadou Mustaf qui étaient dans la cour réservée : je les voyais de
+temps à autre à travers la porte du bilour où j’attendais. Un moment
+même Ahmadou entra dans ce bilour, en courant après Mahmadou Mustaf qui
+s’échappait, et je fus certain qu’il m’avait vu.
+
+Peu après, je vis passer son déjeuner, auquel prirent part Arsec, N’gour
+et Soukoutou, c’est-à-dire son Sofa barbier, son forgeron et son griot.
+Puis, aussitôt après, il rentra chez ses femmes ; je le fis prévenir
+deux fois de ma présence par des _Gadas_[230]. Il sortit, expédia deux
+affaires, puis rentra.
+
+Enfin, à quatre heures, il sortit pour se rendre sous les arbres ; je
+l’arrêtai au passage, en lui disant que je l’attendais depuis le matin.
+Il baissa les yeux, parut embarrassé et me dit qu’il ne le savait pas.
+C’était un mensonge (bien qu’il soit d’usage de dire à Ségou qu’Ahmadou
+ne ment jamais), j’insistai pour lui parler. Il me dit qu’il avait
+affaire, que je revinsse le lendemain.
+
+Cela me consola de ma longue attente et je sortis pour aller déjeuner, à
+quatre heures et demie de l’après-midi.
+
+ 14 décembre 1865.
+
+Le lendemain, au jour, j’étais sous le bilour. Cette fois, Ahmadou ne
+sortit même pas ; il fit appeler plus de dix personnes qui vinrent,
+l’attendirent et s’en allèrent. C’étaient des chefs tels que Tierno
+Alassane, le chef du Diomfoutou et quelques autres.
+
+J’envoyai Sadhio, sa nourrice, le prévenir que j’étais là. Elle revint
+me dire qu’il allait sortir ; j’attendis, et à quatre heures trois
+quarts je vis tous les Sofas de service aller se promener : il était
+décidé qu’il ne sortirait pas.
+
+Je fus dès lors convaincu qu’Ahmadou ne voulait pas sortir parce que
+nous étions là et qu’il ne pouvait se débarrasser de nous. Cela
+m’exaspéra. Je rentrai chez Samba N’diaye, auquel je racontai ce qui
+m’arrivait, lui disant que je n’avais plus de confiance dans la parole
+d’Ahmadou, que je croyais qu’il voulait nous retenir, et que j’étais
+décidé à partir quand même, si d’ici à cinq jours je ne l’avais pas vu ;
+que j’étais fatigué d’attendre à sa porte des journées entières et que
+je n’irais plus y attendre ; et enfin je l’emmenai chez Oulibo, où il se
+montra presque aussi ardent que moi pour ma cause. Il la plaida
+chaleureusement, répétant tous mes arguments avec force et énergie.
+Samba N’diaye avait une certaine influence sur Oulibo relativement à nos
+affaires ; aussi Oulibo nous donna raison et promit de tout répéter à
+Ahmadou, disant que bien qu’il ne pût répondre de rien, il croyait
+qu’avant cinq jours je serais content.
+
+Le soir, Samba N’diaye tenta une démarche auprès d’Ahmadou ; mais ce
+dernier, n’ayant pas voulu le recevoir, lui envoya Aguibou en lui
+faisant dire de confier à son frère tout ce qu’il avait à dire. Samba
+communiqua donc l’affaire à Aguibou, et ce dernier, après avoir été
+parler à Ahmadou, revint lui dire qu’Ahmadou le remerciait, mais que je
+ne partirais pas sans le voir.
+
+Qu’est-ce que cela voulait dire ? J’espérais toujours que ce n’était
+qu’enfantillage de la part d’Ahmadou, qui n’aime pas à être pressé pour
+quoi que ce soit, et qu’avant cinq jours il me ferait appeler, enchanté
+qu’il serait d’avoir gagné quelques heures.
+
+Mais j’étais bien décidé à partir, et si je me trompais, si Ahmadou en
+venait à la violence, j’étais sûr d’avoir de nouveaux partisans qui se
+fussent interposés et auraient arrangé l’affaire sans me faire courir
+aucun danger. C’était là le résultat de ma politique de deux années ; je
+m’étais fait des amis, et si aucun d’eux n’était assez indépendant pour
+me prendre sous sa protection, j’étais du moins sûr que l’on ne me
+ferait pas de mal.
+
+Cependant deux jours se passèrent, et Ahmadou, aux démarches d’Oulibo,
+ne répondit que ceci : _Min ani_[231], et comme il insistait, Ahmadou
+lui dit : « Tu veux que l’affaire s’arrange ; eh bien ! elle
+s’arrangera. » Badara, que je fis prévenir sous main, m’engageait à la
+patience, il croyait son départ prochain, à la parole d’Ahmadou, et
+disait que tout le monde s’employait pour nous faire partir.
+
+Je savais ce que signifiait pour les Talibés de s’employer auprès
+d’Ahmadou ; d’ailleurs, je ne pouvais plus reculer. Je préparai donc mon
+départ, et voyant les jours se passer, j’étais très-inquiet, en dépit
+des assurances de Tambo, qui prétendait qu’Ahmadou s’occupait de nous.
+
+ 17 décembre 1865.
+
+Le dimanche 17 décembre, je demandai à Samba N’diaye : « Eh bien, as-tu
+toujours confiance dans les intentions d’Ahmadou à mon égard ?
+
+— Non, me dit Samba, car après ce que je lui ai fait dire et ce
+qu’Oulibo lui a dit, jamais je n’aurais cru qu’il laissât passer si
+longtemps sans te faire appeler. »
+
+Moi non plus, je n’avais plus confiance, et on peut facilement deviner
+ce que je souffrais de cette incertitude, compliquée de paroles
+inquiétantes, que Seïdou, toujours bien informé, venait me relater.
+
+J’en étais là, lorsque, l’après-midi, j’appris qu’Ahmadou était dehors
+sous les arbres. Mon parti fut vite pris. J’aurai une explication, me
+dis-je, et j’allai le trouver. Là, affectant l’air le plus aimable, je
+lui souhaitai le bonjour, je lui rappelai que j’avais attendu deux jours
+à sa porte sans le voir, quoiqu’il m’eût dit de venir ; qu’alors j’étais
+allé trouver Oulibo pour lui faire dire que j’avais absolument besoin de
+lui parler, que je ne pouvais rester à Ségou sans conférer avec lui et
+que si avant cinq jours je ne l’avais pas vu, je serais obligé de
+partir. « Je ne veux pas, ajoutai-je, que tu me croies fâché, c’est pour
+cela que je viens moi-même te dire cela ; mais il faut que je te parle
+d’affaires ou que je parte. »
+
+Ahmadou, qui avait interrompu une conversation sérieuse pour m’écouter
+et avait fait déranger du monde pour me laisser passer, répondit tout de
+suite : « Si je ne t’ai pas reçu le second jour, c’est que je ne suis
+sorti pour personne. Du reste, je n’ai aucune raison pour ne pas te
+recevoir.
+
+— Alors, repris-je, si tu veux j’irai demain te voir.
+
+— _Arre_ (viens) ! » telle fut sa réponse, et il ajouta : « _Che
+Allaho_, tu me verras demain. »
+
+ 18 décembre 1865.
+
+J’avais une fameuse inquiétude de moins, car il était évident qu’il n’y
+avait pas malveillance, mais simplement désir de gagner du temps, et
+j’espérais qu’enfin nous allions parler du fameux traité que j’étais
+venu faire. Le 18, je fis déjeuner de bonne heure, et à dix heures
+j’étais chez Ahmadou ; il était chez Sadhio, sa nourrice. Nous nous
+arrêtâmes dans une cour située entre les deux grands bilours d’Ahmadou,
+où l’on venait de dresser un vaste hangar, et il nous fallut attendre là
+à l’ombre, une heure et demie. Dédéou, son cordonnier (Sofa en grand
+honneur à Ségou), vint alors me dire de sa part qu’il allait sortir dans
+un instant, et un quart d’heure après Ahmadou me fit appeler.
+
+Il y avait une assistance assez nombreuse, et je vis aussitôt à mon
+grand désappointement, que nous ne pourrions rien terminer ce jour-là.
+Néanmoins je m’efforçai de faire bonne figure et je lui dis bonjour
+très-lentement, en réfléchissant à ce que j’allais dire. Son bonjour fut
+très-gracieux.
+
+Je lui dis alors : « Ahmadou, le jour où Sidy est arrivé tu m’as dit : A
+présent, c’est fini. Je pensais que nous allions régler toutes nos
+affaires et fixer mon départ. L’armée des Bambaras est venue ; quoique
+je fusse bien pressé, tu m’as prié d’attendre, et j’ai attendu ; après,
+tu as eu une affaire avec les Talibés. J’ai encore attendu, et j’attends
+depuis.
+
+« Voici ma position. Le gouverneur me dit de revenir. J’ai attendu
+jusqu’ici, parce que tu l’as voulu. Je n’ai pas encore pu savoir si même
+nous serions d’accord au sujet des propositions que j’ai à faire, et je
+ne peux plus rester dans l’incertitude. Je te demande de régler les
+affaires, et quand nous serons d’accord, de fixer le jour du départ.
+Sans cela il m’est impossible d’attendre davantage. »
+
+Ahmadou répondit : « Tu as bien parlé. Ce que tu as dit est juste.
+Depuis ton arrivée, je n’ai jamais eu à me plaindre de toi pour rien. Je
+pense que tu n’as rien non plus contre moi. Je veux que jusqu’à ton
+départ tout le monde te donne du respect et que tu sois content. Je ne
+veux pas que rien te chagrine. Viens demain, nous arrangerons tout cela.
+N’aie pas d’inquiétude pour demain. Dès que tu viendras, je sortirai
+pour te parler.
+
+Et comme je me levais pour partir, il ajouta :
+
+« Il ne faut avoir aucun chagrin dans ton cœur ; nous ne voulons tous
+que le bien. » Jamais Ahmadou n’en avait dit autant et n’avait parlé
+aussi gracieusement. Je rentrai presque content et gardant une bonne
+espérance pour le lendemain.
+
+ 19 décembre 1865.
+
+Cependant je fus cruellement désappointé quand, le lendemain, Ahmadou,
+du ton le plus aimable, me demanda d’attendre _Leourou Nay_, c’est-à-
+dire quatre mois. A cette époque, je parlais assez couramment le peuhl
+et je comprenais presque tout avant que les interprètes me le
+traduisissent. On peut penser combien ce _Leourou Nay_ me fit plaisir.
+Quant aux affaires, il me donnait l’assurance qu’elles s’arrangeraient à
+ma satisfaction ; mais il n’en voulait pas parler avant la veille du
+départ, afin, disait-il, que dans le pays on ne sût pas à quoi s’en
+tenir sur le résultat de notre conférence.
+
+Ces _quatre mois_, qui m’avaient fait bondir, me semblaient une amère
+plaisanterie. Me fâcher n’eût abouti à rien ; j’affectai de les prendre
+comme une plaisanterie, bien qu’ils ne fussent, hélas ! que trop
+sérieux.
+
+Je répondis, en offrant quinze jours de délai, et les raisons, comme on
+pense, ne me manquaient pas. Il accepta toutes les paroles, même les
+plus dures, que je lui adressai sur son manque de parole, mais
+marchanda, et tout ce que je pus obtenir ce fut de réduire ce délai à
+deux mois ; mais il ne réduisait ainsi que pour me faire prendre
+patience.
+
+Néanmoins, j’obtins une promesse solennelle, devant tous les témoins,
+que dans soixante jours je me mettrais en route quoi qu’il arrivât ; et
+je fus forcé d’accepter ce délai que je croyais bien être le dernier. En
+rentrant écrire les détails de ce palabre, je terminais mes tristes
+réflexions par ces paroles :
+
+Toute la comédie qui vient de se jouer était arrangée à l’avance. Bien
+que tout le monde me sût fort de mon droit, tout le monde me suppliait
+d’accorder ce délai. J’ai cru faire pour le mieux en vue des intérêts de
+ma mission et de mes compagnons en préférant ce retard aux chances de
+partir sans faire de traité et en nous exposant à tous les dangers de la
+route, sans protection. J’ai, comme d’habitude, sacrifié mes goûts, qui
+me portaient à braver ces dangers, à ce qui me semblait mon devoir. Qui
+sait si je ne recueillerai pas le doute et la calomnie ?
+
+Et en effet, si, à mon retour, de la part de mes chefs, je n’ai eu que
+des éloges, n’ai-je pas entendu dire qu’on m’avait accusé pendant mon
+absence d’être resté par plaisir et par intérêt personnel ?
+
+Si elle n’était pas lâche, cette accusation, dont je ne connais pas
+l’auteur, serait au moins absurde !
+
+ 25 décembre 1865.
+
+Cette entrevue, à laquelle j’avais attaché tant d’importance, avait lieu
+le 19 décembre. Peu de jours après, j’apprenais l’arrivée de Bakary
+Guëye à Yamina, et dès le lendemain de cette nouvelle, le 25 décembre,
+mon fidèle laptot me revenait, tout désespéré de ne pas arriver le
+premier, mais heureux de me retrouver à peu près bien portant ; car au
+milieu de ces péripéties, l’espoir du retour me rétablissait plus
+sûrement que toute autre chose n’eût pu le faire. Sur cinq cents francs
+de marchandises qui lui avaient été confiées, Bakary, dans son voyage de
+quinze mois, avait à peine dépensé cent francs, et bien différent, en
+cela, de Sidy, il m’abandonnait en échange un fusil à deux coups qui
+était sa propriété. Sidy, lui, m’avait vendu son fusil et son sabre que
+j’avais payés en partie de l’or que je gardais en réserve pour quelque
+circonstance imprévue, et un billet qu’il avait demandé lui garantissait
+le payement du reste. Je pense qu’étant en défiance, parce qu’il
+craignait que je ne le fisse punir, au retour, de ses méfaits passés, il
+avait jugé prudent de se prémunir contre moi. C’était une injure que les
+autres compagnons de mon voyage avaient ressentie et pour laquelle ils
+l’avaient bafoué, mais qui ne pouvait m’atteindre. J’avais d’ailleurs
+pardonné à Sidy en faveur de la délivrance qu’il m’avait apportée et je
+lui avais fait cadeau d’un magnifique vêtement du pays.
+
+J’habillai aussi mon pauvre Bakary, que ne lui eussé-je pas donné ? Il
+nous apportait un plein sac de lettres, de papiers, de journaux :
+c’étaient des nouvelles de tous ceux qui nous étaient chers et aussi
+l’oubli du temps pour quelques jours.
+
+Bakary m’apportait une lettre du gouverneur que je crois devoir
+rapporter ici.
+
+
+ Saint-Louis, le 30 novembre 1865.
+
+ « Mon cher monsieur Mage,
+
+
+« Bakary a laissé voler ses lettres à Bakel. Sidy, arrivé d’abord seul à
+Saint-Louis le jour où _le Basilic_ partait pour un dernier voyage de
+Bakel, a été chargé par moi d’aller vous trouver avec une boîte de
+marchandises pour vous, un beau sabre de quatre cents francs et une
+lettre pour Ahmadou Cheikhou. Je demande à ce dernier de vous renvoyer
+en promettant un canon.
+
+« Aujourd’hui que Bakary est arrivé à Saint-Louis, sans lettres, je vous
+le renvoie avec une nouvelle lettre pour Ahmadou Cheikhou, des
+marchandises, des médicaments et des effets[232] pour vous.
+
+« J’ai écrit de nouveau au ministre pour qu’il veuille bien vous nommer
+officier de la Légion d’honneur et M. Quintin chevalier.
+
+« Nous avons eu ici un hivernage terrible.
+
+« Sous le rapport politique, les affaires de la colonie vont
+parfaitement. Poussez ferme à une alliance entre nous et le roi de
+Ségou ; faites-lui entrevoir, dans cette alliance, la possibilité pour
+lui de réaliser la conquête de Tombouctou, dans laquelle a échoué son
+père. Demandez-lui la création des comptoirs que vous deviez demander à
+son père.
+
+« Il y a une grande révolte dans le Sud de l’Algérie depuis six mois.
+Cela ne m’étonnerait pas que l’influence des Kountahs du Touat et peut-
+être de Tombouctou y fût pour quelque chose. Raison de plus pour nous
+allier avec les ennemis des Kountahs sur le Niger.
+
+« On vous porte vos correspondances de France.
+
+ « Tout à vous,
+
+ « L. FAIDHERBE.
+
+« Nos bons souvenirs à M. Quintin. »
+
+
+A cette lettre était jointe une lettre pour Ahmadou. Présumant que le
+contenu devait être le même que celui de la lettre de Sidy, et craignant
+qu’Ahmadou n’en prît un nouveau prétexte pour remettre en question ce
+qui était convenu entre nous, je me décidai, d’accord avec le docteur, à
+n’en pas parler.
+
+Je fis annoncer à Ahmadou, par Samba N’diaye, l’arrivée de Bakary,
+disant qu’il n’y avait pas de nouvelles lettres, ce à quoi Ahmadou
+répondit qu’il ne s’en étonnait pas, parce qu’on lui avait dit que
+Bakary n’était pas allé à Saint-Louis.
+
+C’était Sidy qui avait trouvé très-joli d’imaginer ce conte pour se
+faire valoir, et cela me donna à réfléchir, surtout quand Bakary me dit
+qu’il avait laissé voir la lettre à un de ses compagnons de route. Si
+Ahmadou venait à l’apprendre, il n’en fallait pas davantage, avec un
+homme aussi soupçonneux, pour nous faire retenir encore longtemps, et je
+dis à Bakary de reprendre la lettre enveloppée dans une autre, qu’il
+sortit de ses grisgris devant une nombreuse assistance, comme s’il l’eût
+oubliée. C’était d’autant plus croyable que, pour éviter d’être volé en
+bloc, comme il l’avait déjà été, Bakary avait caché toutes les lettres
+dans ses grisgris et _martoumé_[233].
+
+Je décachetai la première lettre, d’où je sortis celle d’Ahmadou, que je
+lui envoyai, en lui faisant expliquer comment on ne l’avait pas trouvée
+tout d’abord. Tout le monde fut dupe de ce stratagème.
+
+ 27 décembre 1865.
+
+Le 27, j’allai voir Ahmadou et je lui portai un présent :
+
+ C’était : 1 collier de perles cornalines rondes ;
+
+ 1 id. id. id. plates ;
+
+ 18 bagues en cornaline (petite) ;
+
+ 1 grosse bague en cornaline ;
+
+ 2 pièces de roum ;
+
+ 1 pièce sucreton ;
+
+ 12 bonnets rouges ;
+
+ 100 pierres à fusil.
+
+Si mince que fût ce cadeau, qu’à mon arrivée je n’eusse pas osé lui
+offrir, dans ce moment il valait 127600 cauris.
+
+Ahmadou en fut enchanté. Je lui donnai quelques détails sur le voyage de
+Bakary et lui dis que, quant à la lettre, d’après ce qu’il y avait dans
+les miennes, elle devait être une copie de la première.
+
+« C’est vrai, » dit Ahmadou.
+
+« Alors, lui dis-je, en me levant, il n’y a rien à changer à ce dont
+nous sommes convenus, et rappelle-toi qu’il n’y a plus que cinquante-
+trois jours. » Il se mit à rire et je le quittai. En entrant, je me
+hâtai de mettre de côté ce dont j’espérais faire de l’argent, et je fis
+quelques cadeaux aux gens qui m’avaient servi, tels que Samba N’diaye,
+Tambo, Samba Farba, Tierno Abdoul Kadi, Sidy Abdallah, et Sadhio, la
+nourrice d’Ahmadou. De plus, au moyen des couteaux qu’on m’avait
+envoyés, je fis nombre d’heureux, et entre autres Aguibou qui m’en fit
+demander deux.
+
+ 29 décembre 1865.
+
+Le dernier événement de cette année fut pour moi la visite que je reçus
+d’un schérif marocain, arrivé depuis plus de six mois avec les derniers
+voyageurs de Tichit, et qui était venu ostensiblement pour demander à
+Ahmadou ou à El Hadj des livres arabes que possédait ce dernier ; on le
+disait envoyé par la famille de Cheick Tidiani, marabout très-respecté,
+par le nom duquel on fait serment.
+
+C’était un homme âgé, présentant le type arabe des tribus Chambas : les
+yeux petits, très-enfoncés dans leurs orbites, le nez droit, la bouche
+mince, la figure maigre et d’énormes oreilles.
+
+Brave homme au fond, il souffrait beaucoup. Logé chez Sidy Abdallah,
+auquel Ahmadou l’avait confié, il ne se trouvait pas satisfait des repas
+qu’on lui faisait faire ; il avait été malade, s’était plaint de Sidy
+Abdallah à Ahmadou, et depuis ce temps ils ne s’entendaient pas très-
+bien ; quoique Ahmadou lui donnât de temps à autre assez généreusement
+un captif, pour subvenir à ses dépenses personnelles, il se plaignait du
+manque de ressources du pays, et d’après cela on peut penser si, moi, je
+devais m’en plaindre.
+
+En somme, ce vieux schérif Mohammed en avait assez de Ségou ; il voulait
+s’en retourner, et il avait demandé à revenir avec moi à Saint-Louis,
+pour de là aller au Maroc par un navire, si faire se pouvait, car il
+avait beaucoup souffert de la traversée du désert à dos de chameau et ne
+voulait plus en entendre parler.
+
+Sachant qu’Ahmadou le traitait avec beaucoup de considération, je le
+reçus très-bien, je l’engageai à venir me voir ; car à tout hasard, en
+pays de musulmans fanatiques, le fait d’établir des relations
+habituelles avec un schérif ne pouvait que me relever aux yeux des
+Talibés.
+
+Enfin, le 31 décembre, Guiberrou vint me voir pour me prier de lui
+prêter quatre mille cauris pour quelques jours, ce que je fis
+volontiers, et il eut un long palabre avec Samba N’diaye ; ils
+espéraient tous deux m’accompagner et s’en réjouissaient à l’avance par
+l’idée des cadeaux qu’ils comptaient recevoir du gouverneur et des
+autorités : « Oh ! si j’y vais, disaient-ils, à mon retour je n’aurai
+plus qu’à me coucher et à manger jusqu’à être rassasié. » Manger et
+dormir sans travailler, telle est la seule pensée, le seul mobile de ces
+dévots musulmans.
+
+[Décoration]
+
+
+[Note 229 : Les Pouls sont de race blanche.]
+
+[Note 230 : Gadas, esclaves de la case, destinés au service du maître ou
+des femmes.]
+
+[Note 231 : J’ai entendu.]
+
+[Note 232 : Les médicaments étaient restés à Nioro : c’était du sulfate
+de quinine et de l’ipéca, dont nous n’avions pas besoin ; les effets
+étaient restés à Saint-Louis.]
+
+[Note 233 : Petits livres de prières portatifs que les musulmans ont sur
+eux en guise de grisgris.]
+
+
+
+
+ CHAPITRE XXXVII.
+
+1866. — Situation politique. — Le débarquement du mil présidé par le
+roi. — Entrevue avec Ahmadou. — Expéditions diverses. — Fête du Cauri. —
+Nouveaux retards à notre départ. — La situation politique s’améliore. —
+Mort de Fali. — Arrivée de Mahmadou Falel. — Nouvelles du Sénégal. —
+Instances de Badara pour partir. — Audience d’Ahmadou. — Nous faisons un
+traité de commerce et d’amitié. — Nouveau retard de dix jours. —
+Intrigues diverses pour m’accompagner. — Retards sur retards. — On nous
+donne enfin des chevaux. — Un prince doit nous accompagner. — Alerte et
+sortie. — Je me fâche et j’obtiens l’assurance qu’Ahmadou prépare notre
+retour. — Arrivée d’un Maure porteur d’une lettre du commandant de
+Bakel. — Nouveaux retards. — Fête de la Tabaski. — Nouvelles du Macina,
+derniers événements connus. — Nouveaux retards et inquiétudes. — Notre
+départ se décide malgré Bobo. — Audience de départ. — Cadeau d’Ahmadou
+et cadeau que je lui envoie en retour. — Fin de nos relations avec
+Ahmadou.
+
+
+ Janvier 1866.
+
+Cette année commençait pour moi dans une demi-captivité au milieu de
+l’Afrique ; elle devait se terminer en France au milieu des plus douces
+joies de la vie, et je puis ajouter, des plus honorables satisfactions
+de l’amour-propre. En attendant, je faisais le 1er janvier largesse à
+mes hommes en leur distribuant, ainsi qu’à toutes les personnes de la
+maison, quelques milliers de cauris.
+
+Quelques jours après, Ahmadou sortait pour expédier une petite colonne
+au secours des villages de captifs de Koro Mama, dans les environs de
+Témouilli, et pour en ramener tous les habitants. Cette expédition fut
+couronnée d’un plein succès, et, le 7, toute la population du village
+arrivait, calebasses en tête et pesamment chargée, pour rejoindre ses
+anciens maîtres installés à Soninkoura.
+
+ 7 janvier 1866.
+
+Du reste, depuis quelque temps, tout semblait tourner à bien pour
+Ahmadou.
+
+Dans les derniers jours de décembre, ses razzias avaient été très-
+heureuses : une seule dirigée sur les environs de Sansandig un jour de
+marché, avait ramené vingt femmes, dix bœufs et quatre chameaux. Quatre
+jeunes gens partis d’un autre côté avaient pris deux femmes aux environs
+de Fatigné en tuant l’homme qui les accompagnait, et dont ils
+rapportaient le fusil ; d’autres s’étaient emparés aux environs de
+Sansandig, les uns de deux femmes, les autres de trente-sept chèvres, et
+l’audace des Talibés croissait en raison de ces succès.
+
+Dans les premiers jours de janvier, un autre _bamé_ (razzia) ramena des
+environs de Holocouna quelques bœufs et des captifs, et les Talibés
+racontèrent la fable suivante qui trouva des crédules. Les gens du
+village les voyant passer, disaient-ils, étaient montés sur leurs
+murailles et avaient crié : « Nous ne sommes plus ici pour Ahmadou, nous
+sommes pour Tidiani (neveu d’El Hadj) ; c’est à lui que nous portons le
+tribut à Jenné, parce qu’Ahmadou tue tout le monde ! » A quoi les
+Talibés avaient répondu : « Mais vous savez bien que Tidiani est là pour
+Ahmadou. — _Ntchié_ (c’est faux), avaient dit les Bambaras, c’est
+Tidiani qui est plus qu’Ahmadou. »
+
+Cette histoire courait le village, et son but était trop clair pour
+qu’il soit nécessaire de l’expliquer.
+
+De même on faisait courir les bruits les plus exagérés de querelles
+entre Mari et ses chefs de captifs. On disait que ceux qu’il avait
+envoyés à Sansandig avaient refusé de revenir le trouver. Ce qui pouvait
+bien être vrai ; mais, partant de là, on racontait qu’ils avaient coupé
+le cou de l’envoyé de Mari, que ce dernier avait envoyé Bofofana, son
+chef de tous les captifs, et qu’on n’avait pas voulu lui ouvrir les
+portes de la ville ; une autre version disait qu’alors ils avaient tous
+décidé ensemble de retourner vers Mari et de lui couper le cou, puis de
+tirer au sort à qui serait roi[234].
+
+Ce qu’il y a de certain, c’est que les Bambaras se tenaient tranquilles
+et qu’on en profitait pour faire des _bamé_.
+
+Le 7 janvier, une bande avait trouvé sur les bords du fleuve, à Kragno,
+une pirogue qui venait de quitter Sansandig et l’avait surprise : on
+avait pris cinq femmes, dix-huit bafals de sel, mais l’homme qui se
+trouvait dans la pirogue s’était échappé, et Ahmadou, l’apprenant,
+disait : « J’aurais donné tout le reste pour avoir cet homme et lui
+couper la tête. »
+
+En revanche, un autre _bamé_ qui avait d’abord fait un butin très-
+considérable dans le Baninko, venait d’être chassé à son retour par les
+Bambaras embusqués sur sa route.
+
+En somme, bien qu’avec des chances diverses, l’avantage était pour les
+Talibés, et vers le milieu de janvier ils ne craignaient pas de
+s’avancer vers l’Est dans leurs razzias, sur le chemin de Sarrau à
+Diaparabé, où ils enlevaient presque toujours quelques captives.
+
+Les femmes qu’on prenait dans ces occasions, soit qu’elles en reçussent
+l’ordre, soit pour se concilier les bonnes grâces de leurs nouveaux
+maîtres, donnaient toutes les nouvelles excellentes de Tidiani, qu’on
+représentait comme à peu près maître du Macina, ou du moins s’y
+maintenant à la tête de forces considérables, dans la partie située
+entre le Niger et le Bakhoy ; mais malheureusement jamais deux récits ne
+se ressemblaient, et il commençait à n’être plus question d’El Hadj et
+de ses fils.
+
+ 15 janvier 1866.
+
+Le 15, des hommes de Toumboula arrivèrent avec des gens de Tala pour
+emmener Badara ; ils lui portaient une lettre des habitants de son
+village qui exposaient la triste situation dans laquelle ils se
+trouvaient depuis le départ du vieux chef. La guerre, la famine les
+avaient sans cesse harcelés et 350 des habitants avaient péri. Leur
+situation devenait difficile ; ils demandaient le retour de leur chef,
+des secours, ou menaçaient d’abandonner le village.
+
+Ahmadou leur fit écrire de patienter un peu, que Badara allait revenir
+et fit donner du sel en cadeau aux envoyés. Le 17, quand j’allai voir
+Badara, il en faisait le partage.
+
+ 19 janvier 1866.
+
+Les soixante jours demandés par Ahmadou conduisaient au 18 février,
+c’est-à-dire au lendemain de la fête du _Cauri_. Aussi, lorsque la lune
+parut le 19 janvier au-dessus de l’horizon, je la vis avec bonheur ; je
+n’avais plus que trente jours à décompter, et au contraire, les
+musulmans commençaient la rude épreuve du carême.
+
+Je travaillais déjà à mettre mes affaires en ordre, je tâchais de me
+faire payer les cauris qui m’étaient dus par divers marchands. Mais au
+milieu de ces soins nous n’étions pas sans tribulations. Le docteur
+souffrait d’un fort mal de gorge. Moi j’étais couvert de douleurs, et
+sans l’espoir du retour qui nous soutenait, je ne sais ce que nous
+fussions devenus.
+
+ 6 février 1866.
+
+Cependant les jours se passaient ; chaque vendredi, après le salam,
+j’allais saluer Ahmadou et lui rappeler ses promesses. J’en tirais
+toujours un mot aimable et un sourire. Enfin les préparatifs de la fête
+s’annoncèrent dès le 6 février ; Ahmadou envoya à tous les Talibés
+l’ordre de rentrer à Ségou pour le jour du Cauri. On prétendait que les
+Bambaras avaient un plan de révolte pour ce jour-là, et bien que je n’y
+crusse pas, je me demandais si ce ne serait pas l’occasion d’un nouveau
+retard. Samba N’diaye, lui, était convaincu de notre départ depuis un
+entretien mystérieux qu’il avait eu avec Ahmadou au bord du fleuve, où
+ce dernier était allé recevoir du mil d’impôt qui lui arrivait. Ce n’est
+pas le trait le moins caractéristique de cette société que la nécessité
+où se trouve le roi de s’occuper de ces menus détails, sous peine d’être
+volé.
+
+Dans ces occasions il va tenir sa cour sur les rochers du bord de l’eau.
+Les captives, partagées en plusieurs bandes sous le commandement des
+femmes chefs de captives, viennent charger leurs calebasses, et quand
+elles sont toutes prêtes, une bande se met en route en chantant,
+accompagnée ou surveillée, si on veut, par un des princes à cheval, et
+va vider le mil dans les vastes greniers disposés dans une des cours
+extérieures de la maison d’El Hadj, ou plutôt dans la maison de
+Yougoucoullé, le captif préposé à la garde des magasins.
+
+ 10 février 1866.
+
+Quand il n’y eut plus que huit jours jusqu’à la date assignée par
+Ahmadou, j’allai lui demander un entretien qu’il m’accorda pour le
+lendemain matin. Je me disposais à aller chez lui avec Samba N’diaye,
+qui était tout à fait rétabli, quand un Sofa vint me prévenir de sa part
+qu’il avait une affaire ce matin et qu’il me recevrait l’après-midi.
+Décidément Ahmadou se civilisait et voulait que nous emportassions une
+bonne idée de sa politesse.
+
+Nous n’en étions plus à attendre toute une journée à sa porte une
+audience promise.
+
+Enfin, vers trois heures et demie, nous fûmes reçus, et, après les
+politesses d’usage, je lui dis que, le départ approchant, je venais lui
+parler de quelques questions que je désirais régler et lui demander son
+avis.
+
+La première question était relative à une somme de 40000 cauris qui
+m’était due par des Diulas du Haoussa en payement d’ambre que je leur
+avais donné à vendre et dont je ne pouvais obtenir un seul cauri. Je les
+avais amenés en justice devant Abdoul Kadi, qui s’était déclaré
+incompétent ; ces hommes étaient directement sous la protection
+d’Ahmadou, qui avait défendu de les traiter comme les autres Talibés,
+disant qu’il ne voulait pas qu’ils désertassent son camp pour aller chez
+les Bambaras. Je demandais qu’on les fît payer ou qu’on les punît.
+
+Ahmadou me dit qu’ils devaient plus de 500000 cauris, qu’il avait
+souvent payé pour eux, mais qu’il verrait ce qu’il y avait à faire.
+
+Ensuite je désirais régler le sort des deux femmes esclaves qu’Ahmadou
+avait données pour notre service peu après notre arrivée. Ahmadou me dit
+que je pouvais les emmener, les vendre ou les lui rendre, mais qu’il ne
+pouvait consentir à ce que je les laissasse libres, parce que cela
+n’était pas dans les usages. J’insistai cependant pour leur donner la
+liberté, mais Ahmadou refusa formellement. Ensuite je traitai la
+dernière question qui était d’obtenir les chevaux promis pour faire
+notre route de retour, et j’expliquai à Ahmadou la nécessité dans
+laquelle nous nous trouvions d’ajuster nos selles suivant le cheval, de
+nous habituer à leurs allures et toutes autres raisons de même valeur.
+Il me dit qu’il allait s’en occuper immédiatement.
+
+Alors nous rentrâmes à la case et nous fîmes savoir à ces deux captives
+la réponse d’Ahmadou, leur laissant le choix de rester esclaves du roi
+ou de partir avec nous pour être libres, et leur promettant dans ce
+dernier cas de leur donner une case et de quoi vivre à Bakel ou à
+Médine.
+
+Elles choisirent de rester esclaves, mais en me disant : « Tu es notre
+maître ; si tu veux nous te suivrons, mais ce que nous aimerions mieux
+ce serait de rester. » Cette préférence ne m’étonnait pas. Esclaves de
+naissance, filles d’esclaves dans un pays d’esclaves, le mot libre ne
+pouvait éveiller chez elles aucune aspiration. A Ségou elles
+retrouvaient leur famille, leurs connaissances ; que leur importaient
+Bakel, Médine ou la liberté ?
+
+Il ne nous restait plus qu’à les traiter le plus généreusement possible,
+et nous le fîmes.
+
+ 14 février 1866.
+
+Quelques jours après cette entrevue, une armée, sous le commandement de
+Karounka, chef des Djawaras, revenait d’une expédition dans l’intérieur
+du côté de Bamakou. Ces troupes avaient attaqué le village de Sélé,
+qu’elles avaient pris aux trois quarts, et elles ramenaient de nombreux
+captifs. Leurs pertes étaient évaluées à quinze hommes, au nombre
+desquels était un de mes deux créanciers du Haoussa. Ahmadou sortit pour
+recevoir ces vainqueurs.
+
+Enfin nous arrivâmes au Cauri, et tout en ne cessant de noter les
+diverses nouvelles du pays, je me préoccupais de mon départ. Différentes
+personnes avaient reçu l’ordre de se préparer. Sidy Abdallah m’avait
+confirmé la nouvelle du départ du vieux schérif marocain avec nous. Un
+Diula, nommé Oumar Samba, qui était arrivé avec Bakary Guëye et avait
+apporté des pierres à fusil à Ahmadou, devait être chargé par lui d’en
+aller acheter d’autres. On disait qu’Ahmadou avait préparé des lettres
+pour tous les postes principaux de ses possessions, afin de faire venir
+des Talibés à Ségou. On parlait aussi du départ de Tambo, de Guiberrou,
+et, chose plus curieuse, on disait que Boubakar Mahmady Diam, qui était
+déjà allé à Nioro pour y demander une armée, devait y retourner ; mais
+comme il n’avait pas bien réussi la première fois, peu de personnes
+ajoutaient foi à ce bruit.
+
+ 17 février 1866.
+
+Le 17 février le tabala annonçait le commencement de la fête ; tout le
+monde se parait de son plus beau costume pour aller au salam, et moi-
+même, voulant y paraître, je revêtis un superbe habillement du pays
+brodé en soie. Ahmadou, par un acte d’une haute politique, venait de
+rendre aux Bambaras leurs trompes en dents d’éléphant percées, avec
+lesquelles comme ont pu l’entendre ceux qui ont été à Grand-Bassam ou à
+Assinie, on fait la musique assourdissante qui accompagne Assama ou
+Amatifou[235] les jours de cérémonie. Les Bambaras, pour lesquels cet
+instrument national paraît avoir un charme tout particulier, s’en
+donnaient à cœur joie, et quand Ahmadou rentra du salam en grande pompe,
+précédé de ces sonneurs de trompe, tout le monde était sur le toit des
+maisons pour assister à ce nouveau spectacle.
+
+El Hadj, en entrant à Ségou, avait supprimé les trompes comme
+antimusulmanes ; Ahmadou les rendait. Étaient-elles devenues canoniques,
+ou bien avait-il compris enfin, quoique bien tard, la nécessité de faire
+des concessions ?
+
+Ce qu’il y a de sûr, c’est que trois jours durant les trompes ne
+cessèrent pas de nous régaler d’une musique qui, quoique bizarre et
+élémentaire, ne manque pas d’une certaine harmonie.
+
+ 18-19 février 1866.
+
+Les 18 et 19. — La fête continua avec un acharnement que je n’avais
+jamais vu : Ahmadou palabrait, venait assister aux danses des captifs
+bambaras, à cette ronde bambara si originale, et cela en grande pompe,
+entouré d’une nombreuse garde en habits de fête.
+
+Dans tous les coins de la ville on dansait. Ici, devant la porte de
+Sontoukou, c’était au son des trompes de Bambaras. Là, devant la porte
+d’Arsec, c’était la bande de Koro Dougou avec ses boubous en morceaux de
+bois et ses bonnets couverts de graines violettes, se livrant à de
+bizarres exercices et à des danses d’une indécence indescriptible, au
+son de la musique d’un tamtam, de chants obscènes et du bruit des
+calebasses percées, remplies de graines, qu’on agite en mesure.
+
+Plus loin, à Doubalel Coro, sur la place du petit marché, c’est Diali
+Mahmady avec sa bande de femmes dansant au son du balophon ou de la
+guitare mandingue, et faisant des contorsions qui souvent ne manquent
+pas de grâce ; c’est la danse des Malinkés, dans laquelle la tête vient
+par un mouvement brusque ou lent se placer en arrière entre les deux
+omoplates.
+
+Mais tout ce spectacle, que je contemplais pour la troisième fois depuis
+mon arrivée à Ségou, ne pouvait malgré l’entrain exceptionnel qu’il
+avait cette année, me réjouir en aucune façon, car le Cauri était passé,
+depuis deux jours, et je n’entendais pas parler de départ. Au fond,
+malgré les promesses d’Ahmadou, j’avais toujours pensé qu’il faudrait
+attendre la fin de la fête, mais elle paraissait devoir se prolonger.
+
+[Illustration : M. Mage revêtu d’un boubou-lomas.]
+
+ 20 février 1866.
+
+J’envoyai Samba N’diaye dire un mot à Ahmadou qui, le 20, me fit
+répondre « qu’il avait d’abord promis de me parler ce jour-là, mais
+qu’il était accablé d’affaires et craignait de n’avoir pas le temps ;
+qu’il ne changeait rien à ce dont nous étions convenus ; que je n’avais
+qu’à me préparer, parce qu’aussitôt qu’il m’appellerait, ce serait pour
+me mettre en route. »
+
+Pour qui connaissait les habitudes d’Ahmadou comme nous les connaissions
+à cette époque, cela remettait tout en question et voulait dire : Ne
+m’importunez pas ; quand je serai prêt, vous partirez.
+
+Après avoir conféré avec le docteur, je renvoyai Samba N’diaye lui dire
+que je comprenais, mais que je ne pouvais préparer mes bagages sans
+savoir l’époque du départ ; que s’il voulait la fixer à un jour ou deux
+près, j’en garderais le secret, mais que ce serait plus commode.
+
+Samba, en faisant ma commission, jugea convenable de dire à Ahmadou
+qu’il m’avait offert, si Ahmadou l’acceptait, de remettre notre entrevue
+au vendredi 23. A quoi Ahmadou, enchanté de gagner trois jours, avait
+répondu tout de suite _Min diabé_ (je veux bien). Ce n’était pas mon
+compte, mais c’était fait, je n’avais plus qu’à patienter trois jours,
+et je le fis d’autant plus volontiers que tout semblait bien marcher.
+
+Politiquement parlant, un fait d’une haute importance venait de se
+produire. Vingt-trois villages du Baninko étaient venus faire leur
+soumission en apportant un tribut et ramenant à Ahmadou un Talibé, de
+l’armée des Djawaras, qui, blessé à Sélé, avait été recueilli par ce
+village au lieu d’être tué comme d’habitude.
+
+ 22 février 1866.
+
+D’un autre côté, tout annonçait le départ. Ahmadou avait fait appeler
+différentes personnes qu’on savait devoir partir. Enfin le 22 février,
+Tierno Abdoul Kadi me faisait appeler, et, après un long préambule, me
+confiait en secret qu’il désirait bien que je le récompensasse de ce
+qu’il avait fait pour moi ; que j’allais partir, et que s’il pouvait me
+rendre service il le ferait, mais qu’il désirerait être connu du
+gouverneur, qu’il était dévoué aux blancs, et il termina en me demandant
+un cadeau, que je lui promis et qu’il me chargea de confier à Seïdou à
+mon arrivée.
+
+En revanche, prévoyant le cas où d’autres voyageurs viendraient à Ségou,
+je lui dis qu’il faudrait qu’il s’employât en leur faveur pour leur
+faire donner une maison à eux hors de la ville avec des lougans. Il
+m’offrit d’en parler avec Ahmadou, offre que je déclinai, de crainte que
+cela n’entravât mon départ.
+
+ 23 février 1866.
+
+Le vendredi 23 était arrivé, mais en même temps une nouvelle fâcheuse.
+Fali, le chef des Sofas, le fils de l’ancien roi de Tamba était mort
+dans la nuit. Ahmadou perdait en lui un excellent serviteur ; cela
+l’attristait et pouvait être un nouvel obstacle, mais par contre il
+recevait une nouvelle qui, le comblant de joie, devait l’absorber. Un
+Talibé, nommé Mahmadou Falel, Yoloff de naissance, arrivait de
+Dinguiray, portant à Ahmadou des lettres de sa mère et des fusils de
+munition à baïonnette, qui avaient été achetés aux comptoirs du Rio
+Pongo. Malgré ces contre-temps, je vis Ahmadou, mais il me fit prévenir
+qu’on ne pourrait parler d’affaires, et le soir, quand je voulus obtenir
+de le voir le lendemain, ce fut impossible ; néanmoins, Ahmadou parlait
+à différentes personnes, et ceux qui étaient les plus intéressés à
+partir, tels que Badara, étaient convaincus que, à quelques jours près,
+le moment était venu.
+
+En même temps que Mahmadou Falel, étaient arrivés deux Toucouleurs qui
+portaient des nouvelles du Sénégal. Bien qu’ils eussent été en partie
+témoins des événements qu’ils racontaient, je fus à même, à mon retour,
+de voir combien on dénaturait les faits à distance. C’est ainsi qu’ils
+m’annonçaient le changement de gouverneur et les principaux événements
+de la guerre que Maba faisait dans les provinces du Cayor, du Djoloff et
+sur les bords de la Gambie, qu’ils racontaient en exagérant à dessein
+les succès des musulmans.
+
+Le même soir Ahmadou avait une conférence avec Alpha Mahmadou, le parent
+de Falel, et avec Badara, auxquels il assurait que nous allions partir.
+Les instances de Badara étaient causées par une nouvelle lettre arrivée
+de son village, et en même temps qu’il la recevait, on apprenait que
+l’armée de Nioro, pour dégager Toumboula, était venue attaquer Digna,
+qu’elle l’avait cerné pendant trois jours, mais qu’à la nouvelle qu’un
+envoyé d’Ahmadou arrivait, elle s’était dépêchée de rentrer à Nioro, de
+crainte qu’on ne vînt la chercher. Or, cet envoyé d’Ahmadou n’existait
+pas ; le voyageur en question était simplement Mahmadou Iffra, l’envoyé
+du Guidimakha, dont j’ai parlé au commencement de mon séjour à Ségou.
+Quand Samba N’diaye l’avait chassé de chez lui, après le départ de
+Bakary Guëye, il avait erré dans le pays à la recherche de moyens
+d’existence, et, fatigué, il avait pris la route du retour, se disant
+envoyé par Ahmadou et moi, vers le gouverneur, délivrant sans s’en
+douter les Bambaras de Digna.
+
+ 24 février 1866.
+
+Le 24 j’allai chez Ahmadou, et comme j’attendais, Mohamed Bobo et
+Boubakar Mahmady Diam sortirent. Bobo me voyant vint à moi et me dit :
+« Tu ne verras pas Ahmadou, il ne sort pas, mais _Ché Allaho_, tu vas
+partir, je te donnerai un bon coup de main. »
+
+Cette amabilité de Bobo m’étonnait à bon droit, et on verra comment il
+me donna un coup de main.
+
+Le lendemain je revins à la charge et fis demander à Ahmadou une
+audience, en ne lui cachant pas mon mécontentement de tous ces retards.
+
+Cette fois c’était du mil qui venait de lui arriver, et il le faisait
+débarquer ; mais, comme j’insistais, il dit que, _Ché Allaho_, je le
+verrais demain et que nous causerions de toutes les affaires.
+
+ 26 février 1866.
+
+En effet, le 26 au matin, il me fit demander la première lettre que
+Seïdou avait apportée avant mon arrivée, lettre adressée à son père et
+dans laquelle il pensait pouvoir trouver les propositions que j’allais
+lui faire. Puis il passa toute la journée à en causer avec Bobo et
+Boubakar, fit appeler deux fois Samba N’diaye pour lui dire qu’il
+m’engageait à prendre patience, que je le verrais le jour même, et enfin
+il me fit appeler à 4 heures et demie et me pria de lui faire connaître
+tout ce que j’avais à dire à son père.
+
+Alors je lui exposai avec le plus de clarté possible le but du
+gouverneur, d’établir du commerce avec son pays. Je m’attachai surtout à
+faire ressortir à ses yeux les énormes impôts qu’il retirerait de ces
+relations. J’insistai pour que le droit d’entrée ne fût que de 5 pour
+100 en nature et pour obtenir les comptoirs demandés par le gouverneur.
+
+Un instant, le voyant me prêter beaucoup d’attention et demander des
+explications, j’espérai réussir.
+
+Mais quand il prit la parole en débutant par de l’eau bénite de cour qui
+se distribue encore plus largement dans ces pays que chez nous, je vis
+aussitôt que je ne gagnerais pas toute ma cause. En somme, il me dit que
+ce qu’il acceptait c’était :
+
+Qu’il n’y eût pas de guerre entre le gouverneur et lui ;
+
+Que nos marchands pussent venir en toute liberté dans tout son pays,
+qu’on ne leur prendrait pas même une aiguille sans qu’il leur fît rendre
+justice ;
+
+Que ceux qui viendraient seulement pour voir le pays, il les protégerait
+également ;
+
+Mais que quant aux droits de 10 pour 100, c’était la loi et non lui qui
+le fixait, qu’il existait pour les Maures, pour les musulmans, et qu’il
+ne pouvait pas le changer.
+
+Pour les terrains à donner pour fonder les comptoirs, il ne pouvait pas
+_encore accepter_ cela, et il semblait dire que c’était à cause de
+l’absence de son père.
+
+J’insistai pour la forme et pour l’acquit de ma conscience, mais je
+savais d’avance que je ne gagnerais pas, et Ahmadou m’accordait tout ce
+que je pouvais attendre. Le reste de la discussion porta sur des
+détails, et j’arrivai à lui faire accepter les sept articles du traité
+suivant :
+
+
+_Traité passé entre MM. Mage et Quintin, envoyés du gouverneur du
+Sénégal, agissant en son nom, et S. M. Ahmadou, fils de Cheick El Hadj
+Omar, roi de Ségou._
+
+ARTICLE PREMIER. — La paix est faite entre tous les pays respectifs où
+commandent les deux chefs.
+
+ART. 2. — Les hommes du gouverneur du Sénégal pourront circuler
+librement dans tous les pays où commande Ahmadou, dans tous ceux où il
+pourra commander plus tard, et y seront protégés, soit qu’ils viennent
+pour commerce, missions ou simple curiosité.
+
+ART. 3. — Une fois qu’ils auront payé le droit de 10 pour 100 auquel
+sont soumises toutes les caravanes entrant dans les pays d’Ahmadou, les
+Diulas ou marchands du Sénégal n’auront plus rien à payer à qui que ce
+soit pendant leur séjour.
+
+ART. 4. — Ahmadou promet d’ouvrir toutes les routes du pays qu’il
+commande vers nos comptoirs.
+
+ART. 5. — Le gouverneur du Sénégal promet que la route du Fouta aux pays
+d’Ahmadou sera ouverte et que les hommes ou femmes pourront y circuler
+librement sans qu’aucun chef puisse les arrêter.
+
+ART. 6. — Les hommes envoyés par Ahmadou à Saint-Louis pourront y
+acheter ce dont ils auront besoin, et recevront dans la route protection
+contre tous ceux qui voudraient les maltraiter.
+
+ART. 7. — Tous les marchands venant du Sénégal dans un pays où commande
+Ahmadou, payeront le droit d’entrée dans le chef-lieu qui sera le but de
+leur voyage, Dinguiray, Koundian, Mourgoula, Kouniakary, Nioro, Diala,
+Tambacara, Diangounté, Farabougou ou Ségou-Sikoro.
+
+Ce traité fut conclu en paroles le 26 février ; les articles 5 et 6
+avaient été convenus sur la demande expresse d’Ahmadou, qui voulait
+garder la possibilité de faire venir des Talibés du Fouta et d’y envoyer
+ses agents recruteurs, et dans l’article 2 c’est à sa demande qu’on
+avait décidé de mettre les pays où il commanderait plus tard. Le
+brouillon du texte était fait. Je lui proposai de le mettre sans retard
+au net, lui en arabe, moi en français. Mais alléguant l’heure avancée,
+il me dit de rentrer préparer cela chez moi, que lui allait le faire, de
+son côté, et le palabre fut levé.
+
+Le soir Samba N’diaye me fit part d’un entretien qu’il avait eu après
+mon départ avec Ahmadou.
+
+« Puisque le commandant dit que les marchands trouvent que payer 1/10
+c’est trop, ils resteront peut-être à Bakel et à Médine, avait dit
+Ahmadou, et dans ce cas ce seront les Talibés qui seront forcés d’y
+aller acheter. Si on ne me donne rien sur ce commerce, je serai
+contraint d’empêcher mes hommes d’y aller pour forcer les marchands à
+venir et à me payer les droits. » Ce raisonnement était très-sensé, mais
+il ne laissa pas de m’embarrasser, car le cas n’avait pas été prévu, et
+bien qu’en somme le gouverneur en eût été quitte pour me désavouer, je
+n’aurais pas voulu faire des promesses vaines. Samba N’diaye avait
+répondu qu’on ne pourrait pas, pensait-il, lui donner plus qu’on ne
+donnait aux Maures, ce qui était fort peu, 2 pour 100, mais ce qui
+cependant produisait beaucoup. Je ne m’engageai toutefois que
+relativement au poste de Médine, au cas où Ahmadou persisterait à
+accréditer un ministre pour y toucher cet impôt.
+
+Mais par la suite je n’en entendis plus parler, ce qui me donna a penser
+que Samba N’diaye pouvait bien avoir pris la chose sous son bonnet pour
+tâter le terrain, et voir s’il ne pourrait pas se faire donner la place
+de ministre à Bakel, que je savais être toute son ambition.
+
+ 27 février 1866.
+
+Le lendemain je fis prévenir Ahmadou que j’étais prêt ; mais Samba
+N’diaye fut remis à l’après-midi, et alors, quand il dit que je
+demandais à partir, le dialogue suivant s’engagea :
+
+_Ahmadou._ — « Ah ! oui, c’est juste (_Gonga_), maintenant tout est
+arrangé, il n’y a plus qu’à partir. » Et se tournant vers Bobo d’un ton
+interrogateur : « Eh bien ! Bobo, que dis-tu ?
+
+_Bobo._ — Ah ! Ahmadou, il y a bien des choses à faire. Ce n’est pas le
+commandant seul qui va partir, il y a d’autres affaires pour Koundian,
+Dinguiray.... il faut.... quinze jours.
+
+_Ahmadou._ — Non, Bobo, qu’est-ce que le commandant peut avoir à faire
+ici maintenant ? Moi je ne peux pas lui dire de rester quinze jours
+encore.... Voyons, Samba, que dis-tu ?
+
+_Samba N’diaye._ — Ah ! Ahmadou, pour moi je sais bien que le commandant
+est pressé, et je croyais que c’était aujourd’hui ; mais si ce n’est pas
+aujourd’hui, je pense que ce sera demain.
+
+_Ahmadou_ (_riant_). — Oh ! non, ça n’est pas non plus possible. Mais
+voyons, quel jour sommes-nous ?
+
+_Bobo._ — Mardi (_Talata_)[236].
+
+_Ahmadou._ — Eh bien ! ce sera samedi (_Asser_).
+
+_Bobo._ — Oh ! non, Ahmadou, tu ne peux pas faire tout ce que tu as à
+faire en quatre jours. Il faut quinze jours. Pour le commandant ce n’est
+pas une affaire ; du moment qu’il sait qu’il va partir et que tu fixes
+un jour, il peut bien attendre.
+
+_Ahmadou._ — Oh ! non, moi je ne peux pas dire cela au commandant. Et
+toi, Boubakar ?
+
+_Boubakar Mahmady Diam._ — Ah ! il y a bien longtemps que le commandant
+attend ; mais ce que tu diras, Ahmadou, c’est assez.
+
+_Ahmadou._ — Allons, nous allons dire huit jours.
+
+_Bobo._ — Non, Ahmadou, ce n’est pas assez, il faut treize jours.
+Ahmadou, tu n’auras pas le temps.
+
+_Ahmadou._ — Allons, alors dix jours, c’est fini. Samba, dis au
+commandant que c’est dix jours. Je ne sais pas si avant le dixième il ne
+sera pas parti, mais si ce jour-là tout n’est pas prêt, je laisserai
+ceux qui seront en retard, et il partira. Seulement il ne faut le dire à
+personne ; il n’y a que nous quatre et toi à le savoir, nous ne le
+dirons pas, qu’il le cache même à ses laptots. »
+
+On peut se figurer notre désappointement quand Samba arriva nous répéter
+mot à mot tout cet entretien, et je l’écrivis sous sa dictée.
+
+Mais que faire ? C’était décidé. Bobo nous avait donné à sa manière le
+coup de main promis. Si nous nous étions fâchés, tout le monde nous eût
+ri au nez. Qu’est-ce que dix jours pour eux ? Faire changer de décision
+à Ahmadou, il n’y fallait pas songer. Je lui fis répondre aussitôt, que
+j’étais très-mécontent, qu’il changeait encore la parole qu’il avait
+donnée. Mais que, si je devais attendre dix jours, il m’envoyât de quoi
+manger, que comptant partir je n’avais rien voulu demander et que je
+n’avais plus rien. Je reçus immédiatement 10000 cauris, 1 bafal de sel
+et on donna l’ordre de me livrer pour dix jours de mil et un bœuf.
+
+Je vis là une presque certitude de partir au bout de ces dix jours, et
+j’en pris mon parti.
+
+ 28 février 1866.
+
+Le lendemain j’étais assailli de demandes. Tu vas partir ? Quand ?
+Qu’est-ce qu’Amadou t’a dit ? etc., etc.
+
+Je répondais à tous, suivant le désir d’Amadou : Oui, je vais partir,
+_Ché Allaho_, mais je ne sais pas quand. Et le même jour Ahmadou me fit
+recommander de ne promettre à aucun de l’emmener, parce qu’on lui avait
+dit que bien du monde se ralliait à notre compagnie.
+
+Le jour suivant j’allai voir Sidy Abdallah, et me plaignis à lui de
+Bobo. Je pus alors voir l’inimitié, la jalousie qui séparaient ces deux
+hommes, tous deux secrétaires d’Ahmadou, mais dont l’un, Sidy, avait une
+grande supériorité d’instruction, et l’autre l’avantage de l’affection
+sincère du maître.
+
+ 28 février 1866.
+
+Sidy s’ouvrit à demi à moi, et lui, si réservé d’habitude, se laissa
+aller à quelques confidences. Il me dit qu’il était obligé de se taire
+et qu’il ne parlait que quand Ahmadou l’interrogeait, parce qu’il avait
+beaucoup d’ennemis ; que Bobo croyait tout savoir et qu’il inventait ce
+qu’il ne savait pas. C’était vrai, et malheureusement on le croyait
+lorsqu’il racontait que le sultan de Stamboul avait 1000 chefs qui
+commandaient chacun une armée de 100000 soldats, qu’il logeait,
+chauffait, nourrissait et habillait tout ce monde dans sa maison.
+
+Il n’y avait qu’à hausser les épaules, et le vieux schérif du Maroc qui
+s’attachait de plus en plus à nous et qui pourtant avait son franc
+parler, était émerveillé de l’aplomb avec lequel on débitait des
+sottises pareilles.
+
+ Mars 1866.
+
+En dépit de mes impatiences qui n’étaient que trop justifiées, rien
+n’indiqua le départ jusqu’au 5 mars, époque à laquelle Ahmadou demanda
+aux chefs de l’armée de désigner 100 Talibés du Diomfoutou et 100 Sofas
+pour partir. Samba N’diaye, qui désirait partir avec nous, et qui
+jusqu’alors n’avait rien appris, commença alors à s’émouvoir. Il alla de
+différents côtés, et enfin chez Ahmadou, où, pour entrer en matière, il
+demanda à Bobo s’il avait écrit le texte du traité. Rien n’était fait,
+on attendait le dernier moment. Samba N’diaye revint d’assez mauvaise
+humeur ; enfin, le 6 mars, Bobo, qu’il se décida à interroger, lui
+déclara qu’il ne partirait pas, mais sans lui donner d’autres détails.
+Samba fut vexé, et il alla cacher son mécontentement en demandant à
+Ahmadou d’envoyer un Soninké dans son pays avec une lettre pour faire
+venir du monde. Dès ce moment, en effet, on disait qu’Ahmadou allait
+expédier des recruteurs dans chacun des pays où son père avait passé.
+
+Ahmadou consentit, ne se doutant pas que le véritable but était de
+m’adjoindre un homme de confiance pour recevoir les cadeaux qu’il
+supposait avec juste raison que je lui ferais.
+
+Oulibo, d’un autre côté, paraissait blessé de ce qu’Ahmadou eût réglé
+toutes mes affaires sans même le faire appeler ni le consulter ; il s’en
+plaignait à Samba N’diaye en lui disant que Bobo faisait tout le mal, et
+que, quand on verrait El Hadj, il faudrait bien que cela changeât ; à
+quoi je répondais : « Le verra-t-on jamais ? »
+
+Cependant les jours passaient et il n’était pas question de départ ; on
+expédiait des armées, des razzias dans l’intérieur. Le mil d’impôt et
+celui qui avait été acheté pour Ahmadou arrivaient, l’absorbaient, et
+nos affaires n’avançaient pas d’un pas. Enfin, le dixième jour j’envoyai
+Samba N’diaye demander à Ahmadou, qui débarquait du mil, s’il était
+préparé à nous expédier. Il répondit qu’il nous ferait appeler dès qu’il
+serait prêt, et Samba ayant insisté pour qu’il nous envoyât les chevaux
+promis, afin de ranimer notre confiance, il assura qu’il s’en occuperait
+le même soir. Plus tard, Ahmadou fit appeler Tambo et Amady Boubakar de
+Koniakary, et leur recommanda de préparer leurs hommes, mais de
+n’emmener personne autre que ceux qui étaient venus avec eux ; il
+savait, dit-il, que beaucoup se préparaient à partir, mais il les ferait
+arrêter ; si c’étaient des Talibés, il les ferait frapper de coups de
+corde, et aux Sofas il couperait le cou.
+
+Le résultat fut que tout le monde crut que nous partions le lendemain,
+surtout quand Ahmadou eut fait appeler un chef de Sofas et lui eut donné
+l’ordre de trouver deux bonnes juments pour nous. Aussitôt les
+commissions nous arrivèrent, et un griot dont j’ai parlé, Diali Mahmady,
+ne craignit pas de me confier assez d’or pour lui procurer un chapeau à
+claque, des épaulettes et un costume complet d’officier qu’à mon retour
+à Saint-Louis, je fus obligé de faire faire à sa taille, car c’était un
+colosse.
+
+En attendant, onze jours s’étaient écoulés et nous n’étions pas partis,
+mais il y avait des signes bien marqués de préparatifs, et le 11 mars
+Ahmadou nous envoyait enfin les deux chevaux promis.
+
+ 11 mars 1866.
+
+Alors la confiance revint. C’étaient deux bonnes juments très-
+vigoureuses. La mienne était un peu plus grande que celle du docteur, un
+peu plus grosse, mais elle était moins rapide à la course.
+
+En même temps que nous recevions ce cadeau qui nous causait une bien
+vive joie, nous apprenions que décidément un prince devait nous
+accompagner. On en parlait depuis quelque temps, et maintenant il était
+aussi sûr que possible que Mahmadou Abi allait partir pour Nioro.
+
+Malheureusement, il y eut encore trois jours entiers de perdus, par
+suite d’une pluie torrentielle accompagnée de grains du S.-O. qui força
+tout le monde à se confiner dans les maisons. Dès qu’elle fut terminée
+on recommença à compter les cent hommes demandés au Diomfoutou, et on ne
+put parvenir à les réunir. Aguibou était chargé de les trouver, mais à
+part les Talibés attachés à sa personne ou à Mahmadou Abi (c’étaient
+presque tous des jeunes gens), aucun, surtout de ceux qui avaient une
+famille, ne se souciait d’aller à Nioro pour y mourir de faim, se faire
+tuer en route et laisser sa femme sans ressources. Nous entendions cela
+du matin au soir et je constatai avec chagrin ces symptômes de retard.
+Chaque jour on comptait et toujours il manquait du monde. Le chef du
+Diomfoutou disait bien que, le jour où Ahmadou le désirerait, il aurait
+le monde, mais jamais les cent hommes n’étaient au complet. Quant à
+Ahmadou, s’il se préparait à nous expédier, il allait lentement, et le
+mil à débarquer venait de temps à autre lui faire perdre des journées
+entières.
+
+ 20 mars 1866.
+
+Sur ces entrefaites, le 20 mars, pendant qu’Ahmadou débarquait du mil,
+on battit le tabala ; Ahmadou monta à cheval et sortit. Je m’empressai
+de le suivre à cheval. Différentes versions circulaient ; on disait
+qu’un _bamé_ était venu couper la route de Bamabougou à Marcadougouba,
+qu’un homme arrivé de Sansandig avait eu le temps de prévenir et qu’on
+avait pu chasser ce _bamé_ ; mais cet homme avait dit que ce n’était là
+que l’avant-garde d’une armée réunie à Sansandig et qui allait attaquer
+un des villages. Tout cela était faux, mais le tamtam avait battu, celui
+de Banancoro avait répondu, et à huit heures et demie celui de Ségou
+battait aussi, et chacun de ses coups retentissait dans mon cœur.
+Qu’allait-il arriver ? Allions-nous être encore retardés, et pendant
+combien de temps ? Cependant, tandis que nous nous rendions aux arbres
+des palabres, Oulibo, que je rencontrai, m’affirma que tout cela n’était
+que mensonge, et que nous partirions en tout cas dès que l’armée des
+Massassis rentrerait. Pendant toute la journée, différentes versions sur
+cet événement circulèrent, et le soir on ne savait pas encore à quoi
+s’en tenir. Néanmoins, l’armée était campée à Marcadougouba, à
+l’exception des Talibés et des Sofas désignés pour partir avec nous.
+
+ 21 mars 1866.
+
+Cette réserve nous donnait bon espoir, et je me disposais à tenter de
+voir Ahmadou, lorsque le lendemain, 21 mars, il fit appeler Samba
+N’diaye et le chargea de me dire qu’il savait que nous étions pressés de
+partir, qu’il ne l’était pas moins d’expédier ses propres affaires, que
+tout était prêt sauf une chose qu’il attendait encore, que dès qu’elle
+arriverait il nous mettrait en route. Puis, lui montrant un paquet
+contenant de l’or : « Il y a là, dit-il, le cadeau que je veux faire au
+commandant et au gouverneur. »
+
+Je pris alors patience quelques jours. L’armée des Massassis rentra avec
+un succès complet ; elle avait attaqué un village du Baninko nommé Maba,
+à environ deux heures et demie de marche dans le sud du Bakhoy, et elle
+ramenait environ cinq cents captifs, car, sans compter les captifs
+volés, Ahmadou en avait soixante-dix pour sa part. Le chef de cette
+armée était le Massassi Bandiougou, le fils de l’ancien chef de Foutobi
+qui avait connu Raffenel, et chez lequel il avait logé. Il fut reçu en
+grande cérémonie par Ahmadou, qui à cette occasion lui avait envoyé un
+gros turban blanc pour faire son entrée.
+
+ 26 mars 1866.
+
+Le 26, ne voyant rien venir relativement au départ, je lançai de nouveau
+Samba N’diaye sur le palais d’Ahmadou. Depuis qu’il était guéri, Samba
+entrait avec ardeur dans notre cause ; au fond, je crois bien que
+c’était par intérêt et dans l’espoir d’un cadeau ; mais quoi qu’il en
+soit, il alla tout de suite trouver Ahmadou, et dès qu’il eut annoncé
+qu’il venait de notre part : « C’est bien, dit Ahmadou, ne dis rien, ils
+vont partir, je te ferai appeler. » En effet, dès ce moment, Ahmadou
+sembla s’occuper davantage du choix des Talibés qu’il allait expédier
+comme recruteurs. Il appelait les chefs les plus influents et les
+consultait. Le 28, il répondait à une sommation de ma part que, pour
+moi, tout était prêt, mais qu’il n’avait pas encore choisi les chefs
+qu’il voulait envoyer dans le Fouta. Il me fallait patienter, et
+cependant j’inscrivais trente-neuf jours de retard sur les promesses
+solennelles de partir le lendemain du Cauri. Samba N’diaye pensait que
+nous partirions avant quatre jours, j’en mettais huit ou dix, et j’étais
+encore au-dessous de la vérité. Mais qu’y pouvais-je faire ? Il y avait
+certitude morale de partir, tous les chefs que j’allais voir me le
+disaient, même ceux qui jusqu’alors étaient restés envers moi dans une
+réserve excessive, comme Boubakar Mahmady Diam.
+
+D’ailleurs, personne ne pouvait savoir ce qu’Ahmadou attendait. Divers
+événements venaient faire perdre des journées entières. Le 30 mars, on
+annonçait qu’un _bamé_ de Bambaras tombait sur Cochonna ; Ahmadou
+sortait lui-même à cheval et je le suivis au grand galop jusqu’à
+Pélengana. Le lendemain, même scène. Et tout cela pour rien.
+
+ Avril 1866.
+
+Le 1er avril, c’étaient les dix-sept villages de Béléko (Baninko) qui
+venaient faire leur soumission et ramenaient quatre des femmes prises
+par l’armée de Mari à Banancoro. Elles avaient pu s’enfuir de chez Mari
+et s’étaient réfugiées là. Mari les avait fait réclamer, mais ces
+villages, qui forment une sorte de pays indépendant, avaient refusé de
+les rendre. L’armée de Mari était alors venue les attaquer, et ils
+l’avaient chassée, lui avaient tué cent hommes, disaient-ils, et avaient
+pris un très-beau cheval, qu’ils amenaient à Ahmadou en présent.
+
+Ils furent naturellement très-bien reçus et logés chez Hiaïa, le Talibé
+qui jadis touchait l’impôt de leur pays. J’en profitai pour aller aux
+renseignements, et ceux que j’obtins me permirent d’apporter quelques
+corrections au premier tracé que j’avais fait du cours du Bakhoy et de
+ses affluents ; cette partie de ma carte est aujourd’hui aussi exacte
+que peut l’être une carte dressée d’après des renseignements.
+
+ 4 avril 1866.
+
+Pendant deux jours, je patientai et je renvoyai enfin Samba dire à
+Ahmadou que j’allais me fâcher tout de bon, et que je ne voulais plus
+attendre ainsi sans savoir ce qui me retardait.
+
+« Si le commandant n’a pas confiance, dit Ahmadou à Samba, va chez
+Yougoucoullé, chez Sidy et Bobo et dis-leur de te montrer ce qu’il y a
+chez eux. »
+
+Samba revenait ; il avait vu chez Yougoucoullé les femmes en train de
+fabriquer cent moules de couscous, et il y en avait déjà autant de
+faits.
+
+Chez Bobo, il y avait dix-sept lettres terminées.
+
+Chez Sidy, vingt lettres, et deux restaient à faire. Celle qui était
+destinée au gouverneur était prête.
+
+Que faire après cela ? Le docteur lui-même était d’avis de patienter ;
+il le fallait, quelque pénible que ce fût. Néanmoins jamais je ne
+laissai trois jours sans tourmenter un peu le roi, et bien m’en prit,
+car sans cela qui sait quand je fusse parti ?
+
+Du reste, je n’étais pas seul impatient. Le schérif marocain, Badara,
+Tambo même, semblaient plus impatients que moi, et Badara, chaque fois
+que je le voyais, cherchait à me démontrer qu’il était plus à plaindre
+que moi.
+
+Ahmadou cherchait à m’éviter, et donnait pour prétexte qu’il avait honte
+devant moi d’avoir manqué à sa parole, et que maintenant il ne voulait
+plus me fixer de date de départ pour ne plus s’exposer à pareille chose.
+C’était au moins ce que Paté Dali et Abdoul Kadi me disaient de sa part.
+
+ 12 avril 1866.
+
+Le jeudi 12 avril, au moment où je me disposais à aller chez lui, et
+qu’une armée de captifs, sous le commandement de Matinenbo (chef des
+sofas de Ségou) partait, je reçus la visite d’un Maure, Cheich Ould Abd
+Daïm de Akraïjit[237]. Il nous dit d’abord qu’il venait de Saint-Louis
+et qu’il avait vu le gouverneur, puis finalement il demanda à me parler
+en secret et m’apprit qu’il m’apportait des lettres du commandant de
+Bakel. Je l’envoyai aussitôt les chercher ! Il me présenta le soir un
+volumineux paquet de chiffons d’où il tira une toute petite lettre sur
+une demi-feuille de papier. Je l’ouvris en tremblant d’émotion, et quel
+fut mon désappointement ! Voici cette lettre :
+
+
+ _Le commandant de Bakel aux pauvres prisonniers de Ségou._
+
+ Bakel, 10 décembre 1865.
+
+« Salut et bonne santé. Donnez au moins de vos nouvelles au porteur. —
+Une belle récompense l’attend. — Nous sommes forcés de vous croire
+morts. — Pas de lettre depuis quatorze mois !
+
+« Pensez à vos amis, à vos parents, à la France, que diable ! et
+revenez-nous, puis, vive l’Empereur !
+
+ « Votre vieux camarade,
+
+ « J. ANDRÉ.
+
+ « A MM. Mage et Quintin. »
+
+
+Ainsi j’aurais pu, au lieu de cette lettre étrange, recevoir des
+nouvelles de quatre mois ; et rien, pas la moindre nouvelle, même pas
+celle du changement de gouverneur, pas le plus petit mot nous
+intéressant. Il n’y a qu’une excuse à une telle lettre, c’est qu’André,
+comme tous nos camarades, nous croyait morts ainsi qu’il le disait,
+qu’il écrivait par acquit de conscience, que plusieurs lettres déjà
+envoyées de la même manière n’avaient pas eu de réponse, et qu’il
+pensait que celle-ci ne nous parviendrait pas plus que les autres.
+
+Mais alors il fallait être logique et ne pas écrire du tout, ou,
+écrivant, il fallait écrire longuement.
+
+Pour m’apporter cette lettre, ce Maure était venu avec une caravane de
+sel de Tichit, qui avait été arrêtée par les Bambaras derrière Guigué.
+Alors, la nuit, il était parti avec un de ses amis, et en deux jours et
+demi était arrivé à Yamina. Pour une pareille lettre, il avait risqué sa
+vie ! Je lui dis d’aller la remettre à Ahmadou, car il craignait que ce
+monarque ne fût pas satisfait et il voulait garder un secret impossible
+à garder. Il annonçait d’ailleurs l’intention de repartir dans trois
+jours pour porter une réponse, et dans la situation d’esprit où je me
+trouvais, par suite des retards continuels d’Ahmadou, je fus un instant
+tenté de m’échapper, avec lui pour guide ; mais je ne tardai pas à
+abandonner ce projet et je préparai à tout hasard mes lettres, afin de
+pouvoir me faire devancer au Sénégal et en France par la nouvelle de mon
+arrivée, s’il parvenait à partir avant moi.
+
+Je lui donnai une tamba sembé, seule marchandise dont je pusse disposer,
+et il s’en contenta.
+
+Dès cette époque, je commençai à craindre, malgré les assurances
+journalières que je recevais du contraire, de ne partir qu’après la fête
+de la Tabaski. Quand je le disais, Samba N’diaye me répondait que
+j’étais fou ; mais cependant rien n’était plus vrai, et les faits se
+suivirent sans modifier notre situation. Ceux qui se montraient les plus
+indépendants, comme le vieux schérif, venaient quelquefois me faire
+leurs doléances : « A ta place, je dirais à Ahmadou : Je pars, coupe-moi
+le cou si tu veux. — J’ai été à Stamboul, à Tunis, à Tripoli, à
+Marseille, à Gibraltar, me disait ce schérif, qui avait fait trois fois
+le pèlerinage de la Mecque par bateau à vapeur, et je n’ai rien vu de
+semblable dans aucun pays. » — « Moi non plus, » répliquais-je. Mais, si
+j’avais l’air de vouloir sérieusement me fâcher avec Ahmadou, il était
+le premier à m’exciter à la patience.
+
+En attendant, on comptait toujours de temps à autre les cent Talibés et
+les cent Sofas, et toujours quelques-uns manquaient. Alors on les
+envoyait chercher, et le temps se passait ainsi.
+
+ 16 avril 1866.
+
+Le 16 avril, pendant que j’étais ainsi dans l’incertitude, le Maure vint
+me dire qu’il partait pour Yamina, sous prétexte de chercher ses
+chameaux, mais qu’il allait se mettre en route, et il me demanda mes
+lettres, que je lui confiai. Dès le soir, Ahmadou envoyait à sa
+poursuite, et le faisait ramener, parce qu’il n’avait pas confiance en
+lui[238]. Ce même jour, Ahmadou alla avec Samba N’diaye prendre chez El
+Hadj un des plus petits _toulons_ du fameux magasin d’or ; on le porta
+chez lui, et après qu’il en eut retiré une certaine quantité d’or, pour
+le distribuer à ceux qui partaient, on le reporta au magasin.
+
+ 19 avril 1866.
+
+Je me fortifiais de plus en plus dans cette idée que nous ne partirions
+qu’après la Tabaski qui tombait au 26 avril, et cependant le 19, Ahmadou
+disait à Tambo et à Ahmadou Boubakar, en leur faisant cadeau d’un
+costume complet, que la Tabaski nous trouverait en route.
+
+ 21 avril 1866.
+
+Le 21, l’armée de Matinenbo rentra ; elle était allée attaquer les sept
+villages de Falo et s’était fait repousser avec des pertes notables. Les
+hommes avaient failli mourir de soif. Bref, c’était un échec, mais il ne
+nous importait guère que dans le cas où il aurait fait retarder encore
+notre départ.
+
+Pendant les jours suivants il me fut impossible de voir Ahmadou ;
+cependant j’avais des désagréments : sous le prétexte que j’allais
+partir, on me délivrait le mil de trois en trois jours et chaque fois
+c’étaient de nouvelles difficultés. Enfin, l’avant-veille de la Tabaski,
+j’envoyai Boubakary Gnian chez Ahmadou, le chargeant, puisqu’il ne
+voulait pas me voir, de lui rappeler ses promesses. Il reconnut la
+vérité de mes paroles et de mes griefs. Mais sa seule réponse fut :
+« Tout est fini, le commandant va partir. » Je l’avais trop entendue,
+cette phrase, pour y croire.
+
+A ce moment le mécontentement était très-vif contre Ahmadou. Depuis leur
+dispute avec lui, les Talibés, qui n’avaient demandé leur pardon que
+dans l’espoir d’un cadeau, n’avaient encore rien reçu ; aussi se
+tenaient-ils à l’écart, et boudaient-ils de plus belle. Ceux qu’on
+comptait au Diomfoutou pour partir avec nous, disaient hautement qu’ils
+ne partiraient que si on les habillait, qu’ils ne voulaient pas aller à
+Nioro comme des mendiants.
+
+En somme, j’étais fondé à me demander si, malgré la volonté évidente
+d’Ahmadou de nous faire partir, nous serions bientôt en route.
+
+ 26 avril 1866.
+
+La fête de la Tabaski était arrivée. Il y eut peu de monde au Salam, ce
+qui était un signe de mécontentement bien évident. Le palabre fut court.
+Entre autres choses, Ahmadou demanda une armée, et dit qu’après la fête
+Tierno Abdoul Kadi parlerait aux divers chefs : ce qui semblait indiquer
+que pour en finir avec les rivalités qui divisent le Toro, le Fouta et
+le Gannar, aussi bien dans l’armée musulmane que sur les bords du
+Sénégal, Ahmadou se décidait à tirer parti de l’influence que Tierno
+Abdoul Kadi, par une justice impartiale et par sa position dans le Fouta
+et à Ségou, avait su prendre sur ces divers partis.
+
+En cela, Ahmadou n’eût fait qu’imiter son père, qui n’avait pu venir à
+bout des Talibés, malgré son prestige immense, que par l’influence
+d’Alpha Oumar Boïla.
+
+Une autre parole d’Ahmadou qui fut remarquée fut celle-ci : « Le _Diné_
+(la guerre sainte) ne périra jamais. Il grandira au contraire sans
+cesse. _Chaikhou_ (El Hadj) vous l’a dit lui-même, ici, avant de partir,
+et pour moi, je vous le dis. Il faut bien savoir qu’aujourd’hui, depuis
+le Fouta jusqu’au Fouta Djallon, jusqu’au Ségou, au Macina et au
+Haoussa, tout ce pays est entre mes mains, ainsi que d’autres plus
+grands encore, que vous ne connaissez pas. »
+
+Pour moi j’estimai que c’était là une parole destinée à relever le
+courage des Talibés, à faire travailler leur esprit et à les exalter ;
+mais ceux qui avaient passé la période de l’exaltation, ou qui se
+trouvaient en ce moment dans une situation morale inverse, et Samba
+N’diaye était du nombre, ne virent là qu’une vantardise. « Nous, me
+disait-il, nous trouvons que Ségou c’est assez pour nous, si nous
+pouvons le garder, et ce petit jeune homme qui a à peine de la barbe au
+menton songe à gagner tous ces pays-là ! »
+
+Et cependant Samba était de ceux qui croyaient El Hadj vivant et qui
+pensaient que la lutte durait au Macina.
+
+Quant à moi, après avoir espéré bien longtemps, je ne croyais déjà plus
+à l’existence d’El Hadj, et le docteur encore bien moins.
+
+Depuis longtemps nous avions eu de vrais détails sur les affaires du
+Macina, par Déthié N’diaye, l’un de nos meilleurs hommes, qui s’était
+marié à Ségou. Avec la facilité qu’offrent, pour cela, les usages
+musulmans, il avait donné à sa femme un pagne pour se couvrir le corps,
+un _bourtougueul_[239] pour se mettre sur la tête, puis on avait été
+devant un marabout, qui, moyennant cent cauris, avait consacré cette
+union qui devait se briser à notre départ, Ahmadou ne permettant pas
+l’exportation des femmes. Il avait un enfant qui devait par conséquent
+grossir un jour les rangs des Talibés, et ce n’était pas le seul de nos
+laptots qui fût dans ce cas.
+
+Toujours est-il que dans la case de sa femme, logeait une femme arrivée
+du Macina depuis longtemps, qui avait été ramenée de Sansandig, avec une
+femme d’El Hadj, par une pirogue qui les avait déposées à Soninkoura.
+Ces femmes avaient été remises à Oulibo, et quand Ahmadou l’apprit, il
+fut tellement furieux qu’on n’eût pas retenu pirogue et piroguiers,
+qu’il fit mettre Oulibo aux fers, dans sa propre maison, pendant huit
+jours, et qu’il refusa de recevoir la femme de son père qui resta dans
+le logis d’Oulibo. La femme qui accompagnait celle-ci y resta encore
+toute une année, puis enfin on la laissa sortir en lui recommandant de
+ne pas parler. Mais peu à peu un mot fut dit, puis un autre, et enfin,
+on sut ce qu’elle avait vu ; puis, en rapprochant ce qu’elle disait
+d’autres informations, je pus continuer le récit des événements du
+Macina de la manière suivante :
+
+Nous avons laissé El Hadj au moment où il venait d’expédier une grande
+armée pour Tombouctou sous les ordres d’Alpha Oumar. Cette armée y alla,
+trouva la ville déserte[240], s’en empara, ramassa tout le butin et se
+mit en route pour revenir ; mais elle rencontra sur son chemin tout un
+pays révolté à la voix de Balobo, d’Abdoul Salam et de son fils, ainsi
+qu’à celle de Sidy, fils de Sidy Ahmed Beckay de Tombouctou. Au premier
+combat qu’il livra, Alpha Oumar eut l’avantage. Au deuxième il chassa
+l’ennemi, mais il perdit du butin et ses canons. Au troisième il
+abandonnait tout le butin fait à Tombouctou, et, après une lutte
+désespérée, marchant de combats en combats, il parvint à un jour et demi
+de marche d’Hamdallahi. Là il fut tué lui-même, et de son armée quelques
+hommes seulement rentrèrent à Hamdallahi. C’était un désastre
+irréparable. El Hadj, trop faible pour tenir la campagne, se décida à
+s’enfermer dans les murailles qu’il avait fait bâtir et à y attendre
+l’ennemi. Mais il manqua bientôt de vivres. Assiégé par toutes les
+forces du Macina, ne pouvant sortir, il connut toutes les horreurs de la
+famine. Néanmoins il ne voulait pas sortir ; les Talibés en étaient
+réduits à manger des chevaux morts et même, dit-on, des cadavres
+humains. Dès lors deux versions se présentent : l’une dit qu’El Hadj
+espérait toujours que les Maciniens se fatigueraient et s’en iraient ;
+l’autre qu’il avait expédié Tidiani près des Pouls de la montagne et
+attendait des secours. Toujours est-il qu’un beau jour on s’aperçut
+qu’un grand nombre de Talibés désertaient. Alors tous les vieux chefs,
+les fidèles d’El Hadj vinrent le trouver et lui dirent qu’on ne pouvait
+plus rester dans cette position, et que s’il les forçait encore à
+demeurer dans ce village, il répondrait devant Dieu de tous les péchés
+qu’ils commettaient en mangeant des chevaux morts, des hommes, et aussi
+de toutes les morts qu’il occasionnait.
+
+On dit que Balobo accueillait tous les déserteurs, sauf les Talibés du
+Fouta, auxquels il faisait couper le cou, et ce n’était, on l’avouera,
+que justice.
+
+El Hadj comprenant que, s’il résistait encore, il n’aurait bientôt plus
+qu’une poignée d’hommes, incapables de résistance, et qu’il tomberait
+vivant au milieu de ses ennemis, se décida à fuir le même soir. On fit
+donc tout préparer et on sapa la muraille pour faire une large tranchée
+qu’on abattit à la nuit pour fuir. Les Maciniens s’étaient aperçus de
+quelque chose, peut être un déserteur avait-il trahi ce projet, car,
+bien que la nuit fût noire, lorsque la muraille tomba, la plaine fut
+presque aussitôt éclairée par d’immenses feux de paille préparés à
+l’avance, et on se mit à la poursuite des fuyards.
+
+La femme qui donna ces détails, et qui avait été prise le lendemain de
+ce jour, avec toutes les autres femmes, par Balobo et Sidy, inclinait à
+croire qu’El Hadj s’était sauvé, mais comme elle ne citait aucun fait à
+l’appui de son assertion, il est permis de supposer qu’elle avait reçu
+l’ordre de parler ainsi. La prise d’Hamdallahi par le Macina remontait
+au mois d’avril 1864, et nous avait été, au mois de mai de cette même
+année, présentée comme une sortie triomphale d’El Hadj contre ses
+ennemis.
+
+Aujourd’hui il n’y a plus de doute à cet égard. C’est bien en fuyard
+qu’El Hadj est sorti d’Hamdallahi, après un siége de sept ou huit mois,
+pendant lequel son armée, décimée déjà par la guerre, a été réduite à
+bien peu de chose par les horreurs du siége et de la famine.
+
+Ce qu’on sait après cela c’est que Sidy, fils d’Ahmed Beckay, et Balobo,
+entrés ensemble à Hamdallahi, ne s’entendirent pas pour le partage de
+leur proie, et que dès le lendemain ils étaient en hostilité ; peu de
+jours après ils abandonnaient Hamdallahi, d’où l’on prétend à Ségou que
+Tidiani les chassait. Ce qu’il y a de sûr par la persistance des
+nouvelles dans ce sens, c’est que Tidiani restait au Macina à la tête
+d’un parti assez considérable pour faire échec à Balobo et à Sidy, et
+que cette contrée était en proie aux partis, car, indépendamment de ces
+trois chefs, il y avait un certain fils de Galadjo (le descendant des
+anciens chefs du pays conquis par Ahmadou Amat Labbo), qui se remuait
+avec Tidiani, mais qui évidemment agissait pour son propre compte. Cette
+guerre civile a dû être bien terrible pour le pays, puisque nous avons
+pu rester soixante-douze jours devant Sansandig, à deux jours de marche
+par terre du Macina, sans que les chefs de ce pays fissent le plus petit
+effort pour nous chasser et anéantir ainsi la puissance des Talibés.
+
+Quant à l’existence d’El Hadj, nous sommes d’autant plus fondés à n’y
+pas croire qu’il est notoire que depuis le moment où il est sorti de
+Sansandig, ni lui ni ses fils qui l’accompagnaient au Macina n’ont été
+mis en jeu dans les récits plus ou moins erronés qu’on nous a faits de
+la guerre du Macina, récits dans lesquels il y a certainement un fond de
+vérité, ce qui confirme une fois de plus ce vieux proverbe, qu’il n’y a
+pas de fumée sans feu.
+
+D’ailleurs cette mort n’a-t-elle pas été annoncée par les Bambaras ?
+Souqué, le chef qui fit révolter Fogni et y périt, ne promenait-il pas
+un mannequin (qui n’était peut-être que le bras momifié d’El Hadj), sous
+le nom de bras du prophète, et ne réussit-il pas à faire ainsi révolter
+presque tout le pays, qui était encore soumis à Ahmadou, au moment de
+notre arrivée ?
+
+Enfin, peu après le siége de Sansandig, un homme de l’armée d’El Hadj,
+qui du Macina était venu dans cette ville, rentra à Ségou ; il fut
+d’abord bien accueilli, mais Ahmadou ayant appris que cet homme avait
+été interrogé par les premières personnes qu’il avait vues avant même
+d’être entré à Ségou et qu’à cette question : « Où est El Hadj ? il
+avait répondu : Mort ; — Où sont ses fils ? — Morts ; — Où sont Alpha
+Oumar, Alpha Ousman et tels et tels autres ? — Morts, » Ahmadou l’avait
+fait saisir, et, sans autre forme de procès, lui avait fait couper la
+tête.
+
+Notre opinion bien arrêtée est donc qu’El Hadj, tout au moins, est mort
+et que selon toute probabilité ceux de ses fils, qui se trouvaient au
+Macina, le sont aussi. Quant à Tidiani, s’il se soutenait dans le pays,
+il est bien évident qu’il n’en était pas le maître, et le devînt-il, il
+se créerait sans doute entre lui et Ahmadou un antagonisme tel que je ne
+puis prévoir la fin de la guerre civile dans ces régions.
+
+Pendant que je faisais ces réflexions, la fête de la Tabaski se passait
+et nous comptions le soixante-huitième jour de retard sur la solennelle
+parole d’Ahmadou. Le lendemain ce monarque ne s’occupait plus de moi ;
+il sortait à cheval, suivi de tous les chefs, pour choisir l’emplacement
+d’un cimetière musulman, qu’on devait entourer d’une haie pour que les
+hyènes ne vinssent pas déterrer les morts. Ce n’était pas inutile, car
+chaque soir, vers dix heures, quand les troupeaux de hyènes et de
+chacals ne trouvaient pas au champ des suppliciés une proie suffisante à
+leur voracité, ils venaient sous les murs même de la ville entonner, en
+déterrant les morts, le concert affreux qui caractérise ces animaux. Que
+de fois j’ai été, bien que demeurant à l’autre extrémité du village,
+réveillé en sursaut par ces cris qui ressemblent, à s’y méprendre,
+tantôt aux vagissements d’un enfant, tantôt au rire d’un homme, tantôt
+au miaulement d’un chat en colère ! Ces féroces animaux en étaient
+arrivés à ce point que faute de cadavres, ils attaquaient les troupeaux
+dans leurs parcs et plus d’une fois des bœufs ont été ainsi enlevés et
+dévorés en quelques instants. Deux de nos ânes eurent le même sort.
+
+ 26 avril 1866.
+
+Le soir, au moment où toute la ville était en joie et où, à chaque coin
+de rue, un groupe d’esclaves dansait en battant des mains, Ahmadou
+faisait parcourir la ville par ses Sofas armés de leurs fouets de cuir
+(il prend quelquefois cette peine en personne) pour empêcher ces danses,
+irréligieuses selon lui, et pour dissiper les groupes.
+
+Aussi les femmes des Talibés et surtout les jeunes filles du Fouta et
+des Yoloffs ne se soucient-elles guère de leur gouvernement, et le
+fanatisme est-il plus affecté que réel. J’en avais chaque jour la preuve
+dans une maison voisine de la nôtre, où demeuraient deux jeunes femmes
+toucouleurs, mariées toutes deux, mais dont l’une, mariée avant d’être
+nubile, avait son mari au Macina. Elles regrettaient la patrie absente,
+et quand mon départ approchait, la grande réserve qu’elles avaient
+toujours eue, par esprit de dignité et un peu par sauvagerie, se fondait
+à l’idée que j’allais revoir leur pays, leur village et leurs parents,
+et, devant leurs mères, elles me donnaient leurs commissions
+affectueuses pour tous les leurs. Quand je leur disais : « Veux-tu venir
+avec moi ; » l’une répondait : « Si je n’étais pas mariée ici ; » ou :
+« Si Ahmadou voulait laisser partir ma mère et mon mari, » et l’autre,
+qui n’espérait plus revoir son mari, me disait simplement : « Vas
+demander à Ahmadou. »
+
+ 27 avril 1866.
+
+Le jour suivant, bien que la fête ne fût pas terminée, je commençais à
+m’inquiéter sérieusement d’un bruit qu’on faisait courir, qu’Ahmadou
+s’était laissé persuader d’attendre les pluies, à cause de la sécheresse
+qui rendait impossible un voyage à travers les broussailles. Je savais
+par les Pouls qui venaient continuellement de Toumboula qu’il y avait
+assez d’eau dans les marigots de la route pour que 200 hommes pussent
+passer. Cela ne pouvait donc être qu’un prétexte. Quant à Ahmadou, il ne
+disait rien.
+
+Installé en grande pompe sur la place de Doubalel Coro (le vieux
+Doubalel), il tenait un grand palabre avec les Bambaras captifs de la
+couronne et leur chef Matinenbo, et leur faisait raconter, par quatre
+déserteurs de chez Mari, arrivés la veille, ce qui se passait à Touna.
+Voici la substance de ce récit.
+
+Quelques villages bambaras soumis à Ahmadou avaient fui en masse
+quelques jours auparavant et étaient venus, hommes, femmes et enfants,
+trouver Mari, qui avait fait partir aussitôt tous les hommes pour une
+expédition et pendant ce temps avait vendu les femmes et les enfants
+pour avoir des chevaux. A leur retour ils n’avaient plus trouvé
+personne, et Mari leur avait répondu : « Ne vous faites pas de chagrin,
+quand je serai revenu à Ségou je vous les ferai rendre. »
+
+Naturellement les Bambaras en étaient à regretter leurs déserteurs.
+Voilà quelle était la morale du récit. Les quatre narrateurs étaient des
+Soninkés qui, pris enfants par les armées de Mari, avaient été dressés
+comme Sofas de la garde et qui, devenus grands, rentraient au bercail.
+Quant aux forces de Mari, on disait qu’il n’avait que 250 chevaux, chose
+assez croyable, vu le peu qu’il y en avait à Toghou.
+
+On faisait dire également à ces hommes que les chefs de Sofas de Mari,
+mécontents de la manière dont il les traitait, avaient palabré et
+projeté de couper la tête à leur maître, et de venir tous ensemble
+attaquer Ségou pour se le partager ; mais que, sur les observations de
+Mari, qui avait été prévenu, ce projet n’avait pas eu de suite.
+
+Quelques jours encore se passèrent, et tous ceux qui avaient le même
+intérêt que moi à partir passaient par des alternatives d’espérance et
+de découragement telles que je ne savais plus moi-même que penser ;
+cependant, en constatant qu’Ahmadou ne cessait pas de s’occuper de notre
+affaire (comme on appelait notre départ), je conservais toujours un peu
+d’espoir.
+
+ 2 mai 1866.
+
+Enfin, le 2 mai, Ahmadou fit un palabre avec les Talibés du Diomfoutou
+désignés pour partir ; il leur commanda de ne pas sortir de Ségou-
+Sikoro, parce qu’il allait avoir besoin d’eux peut-être au milieu de la
+nuit. Puis il leur promit des vêtements pour la route. En même temps
+j’apprenais que Tierno Abdoul Ségou partait pour Yamina, et l’on disait
+que c’était pour arrêter tous les déserteurs qui voudraient partir avec
+nous. L’après-midi le palabre d’Ahmadou avec les Sofas et les Talibés
+recommença ; il fit changer sept des Talibés, au retour desquels il ne
+croyait pas, et fit enfin distribuer le couscous, à raison d’un moule
+par homme, à ceux qui devaient partir.
+
+Malgré cela, je ne savais encore sur quoi compter, et bien que quelques
+personnes pensassent que je partirais le lendemain, j’avais bien de la
+peine à le croire. Cependant, le lendemain matin Seïdou m’annonçait que
+le soir, à la nuit tombée, Ahmadou avait fait appeler tous les chefs de
+Ségou pour les prévenir qu’il allait me laisser partir, et qu’à ce sujet
+chacun avait émis son avis. Tierno Abdoul Kadi avait soutenu notre cause
+et demandé à Ahmadou de nous bien traiter jusqu’au dernier moment,
+disant que depuis notre arrivée, il l’avait engagé à ne pas écouter les
+mauvais bruits qu’on faisait courir sur l’objet de notre mission et
+qu’aujourd’hui tout le monde pouvait voir que nous étions venus pour
+faire le bien et non pour espionner dans le pays.
+
+Seul Mohammed Bobo, notre ennemi juré, avait combattu notre renvoi, bien
+que ce fût une chose décidée, mais il voulait soutenir l’opinion qu’il
+avait toujours exprimée qu’on devait se défier des blancs, qui viennent
+toujours avec de belles paroles et qui finissent par s’emparer des pays
+où ils vont. En se quittant à une heure avancée de la nuit ils étaient
+tous d’accord, et cependant comme rien n’est jamais terminé dans ce
+maudit pays, Ahmadou leur avait dit de revenir le lendemain pour en
+finir. Alors, sous l’inspiration de Tierno Abdoul Kadi, tous les chefs
+avaient écrit à Ahmadou une lettre collective pour l’engager à nous
+laisser partir : ce qu’Ahmadou avait accordé d’autant plus volontiers
+qu’il y était déjà tout décidé.
+
+Cette petite comédie me semble un trait de mœurs très-caractéristique.
+Pendant deux ans et demi Ahmadou ne consulte personne, et personne ne
+lui donne son avis ; le jour où tout est arrêté, convenu, il provoque
+une discussion pour la forme et a l’air de céder à l’avis des chefs,
+enchantés d’être consultés.
+
+ 3 mai 1866.
+
+Quoi qu’il en soit, je ne me croyais encore sûr de rien, quand, vers une
+heure et demie, Samba N’diaye arriva, et comme je lui demandais s’il
+avait appris quelques nouvelles, il se mit à rire et me dit : « Allons
+voir chez Ahmadou ; » puis il rentra dans la case de ses femmes.
+
+Nous avions tous cru que c’était une plaisanterie, et quand, après
+quelques instants, il ressortit, j’eus encore de la peine à me persuader
+qu’il disait vrai ; mais lorsque je vis qu’il parlait sérieusement, je
+ramassai à la hâte mes papiers, le projet de traité, de quoi écrire, et
+nous partîmes sans retard, tout en le questionnant sur ce qui s’était
+passé. J’attendis quelques instants à la porte du palais et j’entrai
+chez Ahmadou, qui venait de renvoyer tout le monde et était seul avec
+Bobo, Sidy Abdhallah et un Talibé, nommé Ali, fils d’Elimane
+Donaye[241], ce qui me fit supposer que ce dernier allait nous
+accompagner.
+
+Ahmadou me dit qu’il m’appelait pour terminer les affaires (le traité).
+Je tirai alors le traité, que je lus article par article, en le lui
+expliquant. Il me dit : « C’est bien cela dont nous sommes convenus ;
+moi aussi j’ai fait mon papier qui contient ces mêmes choses ; le voici,
+c’est dans ma lettre au gouverneur. » Et il me la traduisit du texte
+arabe en peuhl. Les articles y étaient bien, mais dans un ordre
+différent. Alors le docteur et moi nous signâmes un texte que je lui
+présentai, en lui disant de le garder afin que si quelque blanc venait
+il pût le lui montrer. Mais Bobo s’y opposa ; il parla à Ahmadou à voix
+basse en langue haoussani, et ce dernier me répondit qu’il était inutile
+qu’il gardât un texte qui n’avait pas de signification pour lui, puisque
+personne dans son pays ne savait lire l’écriture des blancs. Samba
+N’diaye soutint mon avis, mais Bobo l’emporta et je n’insistai pas, de
+crainte de faire retarder encore mon départ. En somme, le traité était
+fait, accepté, consenti par lui, il en avait les conditions écrites en
+arabe et, qui plus est, gravées dans sa mémoire et dans celle des
+assistants : or la mémoire des noirs est excellente, en raison du peu de
+faits qu’ils y logent.
+
+C’était là tout ce qu’il me fallait. Du reste Ahmadou fit immédiatement
+faire un double de sa lettre au gouverneur, en me disant que de cette
+façon il était sûr que ce papier, conservé dans son _livre_ (le Coran),
+ne serait jamais changé.
+
+Ensuite il me dit : « Eh bien ! tout est fini ; tu n’as plus qu’à
+préparer tes bagages pour partir. » J’allais me lever pensant que
+j’aurais encore une audience dans laquelle il me remettrait le cadeau
+que Samba N’diaye m’avait annoncé et qu’un roi nègre qui se respecte se
+croit obligé de faire à un hôte qui le quitte. Mais au moment où je
+partais, Ahmadou reprit la parole pour me remercier de la patience avec
+laquelle j’avais supporté mon long séjour dans le pays, pour me faire
+des protestations d’amitié, pour me dire qu’il savait bien que je
+l’aimais aussi, et qu’aucun envoyé n’eût pu faire plus que je n’avais
+fait pour bien arranger les affaires, et une foule d’autres déclarations
+de ce genre.
+
+Je lui répondis que j’avais beaucoup souffert, mais que le jour où je
+partirais tout serait fini, que j’étais venu pour une mission sérieuse,
+que j’avais cherché à faire le bien du pays en même temps que celui des
+blancs, et que je n’avais plus rien à demander, maintenant que les
+affaires étaient arrangées ; que mon seul vœu était de partir aussitôt.
+
+Il me dit alors qu’il avait préparé ce qu’il voulait me donner en signe
+d’amitié, qu’il savait que c’était peu, trop peu même, mais qu’il savait
+que les blancs ne regardent pas aux _richesses_[242], mais à
+l’intention.
+
+Je lui répondis que cela avait peu d’importance, que partir était tout,
+et que si petit que fût son cadeau, j’étais content de ce qu’il me
+donnait en signe d’amitié et de satisfaction pour la manière dont je
+m’étais conduit envers lui ; que quant à moi j’avais déjà beaucoup reçu
+de lui pendant mon séjour et que j’eusse désiré lui faire un beau
+présent avant de partir ; que mes ressources étaient bien minces, mais
+que néanmoins je ne partirais pas sans lui laisser un souvenir.
+
+Il tira alors de dessous ses vêtements deux bracelets d’or du poids de
+100 gros chacun et il les passa à Samba N’diaye en lui disant : « C’est
+pour le commandant, » et cela avec une telle intonation qu’elle frappa
+tout le monde, même Quintin. Puis il ajouta : « J’aurais envoyé un
+cadeau pour le gouverneur, mais j’ai appris que Faidherbe (_sic_) qui
+t’a envoyé était parti de N’dar (Saint-Louis) et comme je ne connais pas
+le nouveau gouverneur, que je ne sais pas même s’il sera bon pour moi,
+je n’envoie pas de cadeau avant le retour de mon envoyé.
+
+« Je saurai alors ce que je dois faire. »
+
+Insister c’eût été avoir l’air de demander un présent pour le
+gouverneur ; je ne crus pas devoir le faire.
+
+La conversation alors continua, générale et sans but bien arrêté ; mais
+cependant Ahmadou, à un moment, me dit, et je le lui fis répéter, que
+s’il venait encore d’autres envoyés, jamais il ne les retiendrait. Je
+lui demandai s’il consentirait à ce que des blancs vinssent avec un
+canot pour descendre le fleuve. Il allait répondre quand Bobo lui parla
+à l’oreille, et il me dit : « Quand mes envoyés seront revenus de Saint-
+Louis, je saurai ce que je dois faire. »
+
+C’était là un effet de la politique de Bobo, et je suis convaincu que si
+l’entreprise était tentée il y serait le seul obstacle, mais que malgré
+tout il réussirait à l’empêcher.
+
+Bobo, ainsi qu’il en avait fait profession, représentait la défiance, et
+le soir même j’appris de Samba N’diaye qu’il avait réussi à détourner
+Ahmadou de faire au gouverneur ce cadeau dont il avait parlé à Samba
+depuis longtemps, et cela en lui disant qu’il ne tenait pas encore le
+canon promis.
+
+En rentrant à la maison, je trouvai Quintin mécontent et il était en
+droit de l’être. L’intention d’Ahmadou avait été si évidente quand il
+avait dit que le cadeau était pour moi, que Quintin, quoique très-
+désintéressé, était blessé. N’avait-il pas, en effet, soigné la femme
+d’Ahmadou, les malades, les blessés ? et non-seulement il n’avait pas un
+cadeau, mais même pas un remercîment ; c’était trop peu, et, pour
+comble, Ahmadou lui faisait demander un peu du remède pour les yeux[243]
+avec lequel il avait guéri sa femme.
+
+Aussi, Quintin bien que depuis longtemps il eût dit à Samba N’diaye
+qu’il donnerait à Ahmadou son revolver, ne crut-il pas devoir le faire
+tout de suite, il ne voulait pas avoir l’air de demander un présent.
+Quant à moi, comme Ahmadou, en me congédiant, m’avait dit que je ne le
+reverrais plus, je lui envoyai le fusil de Sidy et son sabre, achetés
+par moi à Sidy pour environ 350 francs, et mon revolver avec toutes les
+balles. J’ajoutai toute la poudre dont je pouvais disposer, n’en gardant
+que 4 à 5 kilogrammes pour ma suite.
+
+Ahmadou fut enchanté du cadeau, mais il demanda pourquoi le docteur,
+ainsi qu’il l’avait dit depuis longtemps, ne lui donnait pas son
+pistolet. Samba N’diaye lui répondit assez crûment de lui-même que
+Quintin avait été blessé de ne pas recevoir même un remercîment.
+
+« Allons donc ! dit Bobo, mais il est payé pour soigner les malades. »
+
+Dès que cette réponse me fut rapportée, je renvoyai Samba N’diaye dire
+de ma part à Ahmadou que je ne lui demandais rien, non plus que Quintin,
+mais qu’il fallait bien qu’il sût qu’en soignant les malades et blessés,
+Quintin avait agi spontanément, qu’Ahmadou lui avait toute obligation,
+vu que je n’eusse pu le lui ordonner s’il ne l’eût pas voulu, et qu’il
+n’était payé que pour me soigner, moi et mes hommes.
+
+Puis je chargeai Samba d’ajouter, comme de lui-même, que, dans son
+intérêt même, Ahmadou ne devrait pas laisser partir mes laptots sans les
+habiller, comme il le faisait d’habitude, parce qu’ils ne manqueraient
+pas de s’en plaindre au Sénégal aux autres noirs.
+
+Il répondit vaguement. Bobo avait passé par là.
+
+Ce ne fut qu’au moment du départ que le docteur se décida de lui-même à
+envoyer son pistolet à Ahmadou ; et j’affectai, quant à moi, de ne plus
+lui en parler. Dès qu’Ahmadou le reçut, il lui envoya en retour, ou en
+payement si l’on veut, un cadeau de 50 gros d’or (environ 625 francs).
+
+Telle fut la fin de mes relations directes avec Ahmadou.
+
+[Décoration]
+
+
+[Note 234 : On sait qu’un fait semblable s’était déjà vu à Ségou après
+la mort de Dékoro, assassiné par ses captifs.]
+
+[Note 235 : Assama, chef de Grand-Bassam. Amatifou, chef d’Assinie.]
+
+[Note 236 : Pour les noms des jours et des mois, on a adopté les mots
+arabes dans toutes les langues de ces contrées.]
+
+[Note 237 : Akraïjit est un des Ksours qui composent l’oasis de Tichit ;
+il est situé à l’E. de cette ville, à petite distance.]
+
+[Note 238 : A ce sujet, le compagnon du Maure eut peur qu’Ahmadou ne fût
+fâché de ce que Cheick Ould Abd Daïm m’avait parlé de la lettre. Ahmadou
+eût voulu la tenir secrète, et je la lui avais fait réclamer ; ce Maure
+vint avec le schérif me prier de dire que c’était le schérif qui m’avait
+fait connaître l’arrivée de cette lettre, disant qu’on n’oserait rien
+faire à un schérif.]
+
+[Note 239 : Sorte de voile fabriqué dans le pays avec du coton très-fin
+(espèce de mousseline).]
+
+[Note 240 : Rapprocher ce récit de celui des Maures. (Voir aux
+instructions)]
+
+[Note 241 : Elimane Donaye (le chef de Donaye, village des bords du
+Sénégal, près de Podor).]
+
+[Note 242 : A l’importance du cadeau.]
+
+[Note 243 : Solution de nitrate d’argent cristallisé.]
+
+
+
+
+ CHAPITRE XXXVIII.
+
+Je fais mes adieux. — Départ nocturne de Ségou-Sikoro. — Séjour à Dougou
+Kounan. — Je suis confié à Mahmadou Abi. — Bobo ministre d’Ahmadou. —
+Départ et passage du fleuve à Ségou-Koro. — Voyage le long du fleuve. —
+Arrêt à Morébougou. — Les captifs retournent. — Les puits desséchés et
+les abeilles altérées. — Kéréwané. — Toubacoura. — Le fer. — Difia. —
+Route pénible sans eau. — Captifs morts de soif. — Villages révoltés. —
+Médina. — Maréna. — Route continuelle jour et nuit. — Soso. — Prise du
+village par trahison. — Massacre des habitants. — Les effets de la
+propagande musulmane. — Arrivée à Marconnah. — Toumboula. — Une razzia
+des Massassis. — Massacres des prisonniers. — Pas de repos. — Départ
+pour Ouosébougou. — Course effrénée. — Djolo. — Souvenir de Mongo Park.
+— Repos à Ouosébougou.
+
+
+ 4 mai 1866.
+
+Le lendemain 4, j’allai faire mes adieux, qui furent accompagnés, chez
+tous ceux dont j’avais eu à me louer, de promesses de cadeaux, et comme
+j’étais sur mon départ, je fus non-seulement bien reçu, mais quelques-
+uns me montrèrent même de l’effusion ; c’est ainsi qu’Oulibo me confia
+que Bobo perdait Ahmadou aux yeux de tous les Talibés, et que quant à
+lui il n’était pas sans crainte sur leur avenir à tous si Ahmadou
+continuait à écouter ce mauvais conseiller en tout et pour tout.
+
+ 5 mai 1866.
+
+Le 5 mai, le schérif marocain venait m’apporter un pain de sucre,
+qu’Ahmadou lui avait donné pour sa route, et il me demandait de le
+prendre sous ma protection, car il partait seul avec un cheval présent
+d’Ahmadou et un cadeau de 340 gros d’or (le gros vaut 12 fr. 50 c.)
+
+Je lui promis de faire ce que je pourrais et le confiai à Mamboye, qui
+seul de mes hommes parlait l’arabe et qui, du reste, s’entendait très-
+bien avec lui.
+
+Ce même jour Ahmadou fit un dernier palabre avec les Talibés du
+Diomfoutou, qui ne sortirent de chez lui que vers cinq heures et demie.
+Déjà on disait que nous ne passerions pas la nuit à Ségou. Il était
+certain que Mahmadou Abi partait avec nous. Ses bagages étaient au bord
+du fleuve, prêts à être embarqués en pirogue. Je fis préparer tous les
+miens ; mais, malgré mes ordres, mes hommes ne se décidaient pas à se
+préparer eux-mêmes : ils ne pouvaient encore croire à ce départ tant
+remis ; il leur semblait impossible qu’eux, qui s’étaient battus pour
+Ahmadou, qui avaient eu l’un des leurs tués pour sa cause, il les
+laissât partir sans cadeau, sans même un vêtement pour se couvrir, car,
+à part ce qu’ils avaient sur le dos, la plupart partaient leur sac vide.
+Pourtant rien n’était plus vrai.
+
+La nuit était arrivée au milieu de mes préparatifs ; tous mes ustensiles
+étaient au milieu de la cour avec les bâts d’ânes tout chargés, mes
+cantines et tout cela bien mal disposé. Pour décider mes hommes,
+j’envoyai Samba N’diaye chez Sidy Abdallah aux renseignements ; il
+répondit que nous ne coucherions pas à Ségou. Vers 10 heures du soir,
+Ahmadou lui-même l’affirma. A minuit, tout étant prêt, je me jetai sur
+une natte et pris un peu de repos.
+
+Ce ne fut qu’à deux heures du matin qu’Ahmadou fit appeler Samba pour me
+faire dire d’aller coucher à Ségou-Koro.
+
+Nous commençâmes à charger les bagages avec le plus d’ordre possible.
+Bien que ce fût au milieu de la nuit, plusieurs voisins prévenus vinrent
+me faire leurs adieux d’une façon touchante, et il reste évident pour
+moi qu’en me faisant sortir à pareille heure, Ahmadou avait voulu éviter
+aux Talibés l’émotion d’un pareil départ, craignant qu’ils n’eussent
+désiré me suivre et peut-être aussi qu’ils ne succombassent à la
+tentation.
+
+ 6 mai 1866.
+
+Vers trois heures et demie j’étais en route, et lorsque le jour parut,
+le 6 mai 1866, j’avais quitté Ségou-Sikoro pour n’y plus rentrer. A
+Ségou-Koro, je fis décharger les animaux ; mais à peine mes bagages
+étaient-ils à terre qu’Amadi Boubakar de Kouniakary vint me dire de
+continuer jusqu’à Dougou Kounan, où se trouvait déjà Mahmadou Abi[244].
+J’allai donc camper à ce village sous de beaux arbres, puis j’allai
+saluer ce prince. C’était, de tous ceux de Ségou, celui que j’avais le
+moins bien traité en cadeaux, et cela à cause d’une certaine fierté qui
+me déplaisait en lui ; ses demandes avaient l’air d’ordres, et je les
+refusais presque toujours. Malgré cela, il me fit très-bonne figure.
+
+J’appris qu’Ahmadou, la veille, était sorti vers le soir pour le mettre
+en route jusqu’à Ségou-Bougou, puis qu’après il était rentré palabrer
+avec les chefs qui partaient avec nous.
+
+Avec le jour je vis arriver bien du monde. D’abord ceux qui partaient
+puis leurs amis, les nôtres, San Farba entre autres, puis enfin Samba
+N’diaye nous apportant, de la part d’Ahmadou, un pain de sucre pour la
+route.
+
+Nous passâmes ainsi toute la journée du 6 mai à recevoir des visites,
+ignorant encore quand nous partirions, et quels étaient ceux qui
+venaient avec nous jusqu’à Saint-Louis.
+
+ 7 mai 1866.
+
+Ce ne fut que le 7 au matin que Badara arriva. Il n’emmenait pas
+d’armée, car l’escorte de 200 hommes était pour Mahmadou Abi jusqu’à
+Nioro et non pour lui ; mais Ahmadou lui avait donné plusieurs ânes
+chargés de soufre, de pierres à feu, et il partait content. Tambo,
+chargé d’une mission dans le Diombokho, ne venait pas à Saint-Louis et
+s’en consolait en pensant qu’il allait revoir son village de Tiguine,
+ses femmes et ses enfants. Je parle avec d’autant plus de plaisir de cet
+homme que, jusqu’au jour de notre séparation, à Nioro, il s’est montré
+pour nous bon, serviable et dévoué à l’occasion.
+
+Bobo, arrivé dès le matin avec quelques princes, était en conférence
+avec Mahmadou Abi. Plus tard il me firent appeler, et Bobo, prenant la
+parole, me dit qu’il avait été chargé par Ahmadou de venir me mettre en
+route ; qu’il me remettait entre les mains de Mahmadou Abi jusqu’à Nioro
+et que ce prince veillerait sur moi comme l’avait fait son _frère_
+(cousin) Ahmadou ; qu’à Nioro il me donnerait une escorte jusqu’à
+Médine, et que d’après les ordres d’Ahmadou on me respecterait partout
+sur ma route comme on l’avait fait à Ségou. Puis il me présenta Ali
+Abdoul comme envoyé par Ahmadou au gouverneur, en me le recommandant à
+partir du jour où il aurait quitté le territoire d’El Hadj, et lui remit
+devant moi ses lettres de créance.
+
+Enfin il me présenta le vieux schérif marocain en me disant qu’il était
+comme un frère pour Ahmadou, qui me demandait comme une grande faveur de
+me charger de lui et, s’il était possible d’obtenir cela, de demander au
+gouverneur du Sénégal de le rapatrier par bâtiment à vapeur.
+
+Tout cela fut noyé dans un verbiage incroyable, et enfin on me dit de
+faire mes derniers préparatifs parce qu’on allait traverser le fleuve.
+
+Sauter sur mon cheval ne fut que l’affaire d’un instant, et quand notre
+colonne remonta à Ségou-Koro pour prendre le gué, je ne pouvais me
+contenir. Par des mouvements nerveux plus forts que ma volonté
+j’étreignais mon cheval et j’eusse voulu lui donner des ailes. La pauvre
+bonne bête caracolait, piaffait comme si elle n’eût pas eu devant elle
+une longue et pénible route pour laquelle j’eusse dû la ménager.
+
+Nous descendions dans le lit du fleuve, où des Somonos, dans l’eau
+jusqu’au cou, jalonnaient le passage du gué.
+
+Il fallut, avec une pirogue, transporter tous les bagages. Les ânes
+nageaient, nous avions de l’eau jusqu’aux genoux sur nos chevaux, mais
+qu’importe ? nous partions. Je serrai une dernière fois la main des
+princes, et même, je crois, celle de Bobo, venu avec eux pour empêcher
+qui que ce fût de franchir le fleuve et de nous suivre, et je m’élançai
+joyeux dans l’eau. Peu après je reprenais ma course folle sur les bancs
+de sable de la rive gauche et je pouvais remarquer nombre de gens dont
+la joie, moins démonstrative, n’était pas moins vive que la mienne.
+
+ 7, 8 et 9 mai 1866.
+
+Le 7 et le 8, nous longeâmes le fleuve, suivant en sens inverse la route
+que j’avais parcourue en rentrant de Dina, et le 9 au matin nous
+campions à Morébougou, petit village situé à peu de distance de Yamina.
+Pourquoi n’allait-on pas à Yamina ? Tout le monde le devinait. On
+craignait la désertion en masse des Talibés et des Sofas qui s’y
+trouvaient. Tierno Abdoul Ségou avait fait fermer dès la veille au soir
+toutes les portes et était venu avec une faible escorte nous attendre à
+Morébougou. Il avait à remplir là une mission d’Ahmadou.
+
+Il ne s’agissait de rien moins que de faire retourner à Ségou tous les
+captifs, femmes et enfants en bas âge, qui encombraient notre colonne,
+et dont la plupart venaient d’être donnés par Ahmadou aux Talibés qui
+partaient. On alléguait que nous allions parcourir une route sans eau,
+qu’ils périraient tous, et que d’ailleurs les Talibés les retrouveraient
+à leur retour.
+
+Ce débat ne m’intéressait qu’indirectement, puisque je n’avais pas de
+captifs ; mais il nous retardait, et il me fallut passer toute l’après-
+midi à gémir dans un village sans eau, présage terrible de ce qui nous
+attendait : tous les puits du village étaient presque à sec ; une eau
+rougeâtre, épuisée au fur et à mesure qu’elle suintait de la terre, ne
+suffisait pas à désaltérer les chevaux et les hommes de notre colonne.
+Des millions d’abeilles, pressées par la soif, envahissaient l’orifice
+de ces puits et bourdonnaient autour de ceux qui allaient chercher là
+quelques gouttes du précieux liquide. Dès qu’on tenait une calebasse à
+demi pleine, elles couvraient toute la surface mouillée, pompant
+l’humidité qu’y avait déposée l’eau et disputant à coups d’aiguillons
+aux chevaux et aux hommes cette eau trop rare.
+
+Je fus obligé d’acheter une corde, la mienne étant trop courte, et de
+passer trois heures à défendre l’orifice d’un puits pour faire boire nos
+chevaux et nos mulets ; quant aux ânes, il n’en fut presque pas
+question.
+
+Pendant ce temps, le vieil Abdoul et Mahmadou Abi discutaient avec
+l’escorte ; ils avaient affaire à des mécontents ; de plus, les Talibés,
+à qui on avait promis des boubous à leur passage à Yamina, étaient
+furieux de n’en pas avoir ; je commençais à craindre un long retard dans
+cet affreux endroit où je ne pus rien me procurer à manger. Mais
+heureusement tout finit par s’arranger, les captives furent renvoyées à
+Yamina sous escorte et nous pûmes partir avant que le soleil fût couché.
+
+Nous étions presque à jeun, car nous n’avions mangé depuis la veille
+qu’un peu de couscous trempé avec une boîte de julienne aigrie,
+conservée précieusement depuis trois ans pour notre retour.
+
+Huit de ces boîtes, représentant chacune un repas, et cinq petites
+boîtes de sardines étaient le reste de nos provisions de 1863, que
+j’avais eu la constance de garder pour cette route. J’eus plusieurs fois
+l’occasion de m’en féliciter.
+
+Cette première marche, et je dis première parce que ce ne fut qu’en
+quittant Morébougou que je pus me dire en route, et que je ne craignis
+plus qu’on courût après nous pour nous faire retourner, cette première
+marche, dis-je, ne fut que pénible. On marcha presque toute la nuit et
+nous vînmes camper ou plutôt nous arrêter derrière le village de
+Kéréwané, que je reconnus aux nombreux aboiements de ses chiens, sans
+doute les mêmes qui, à mon premier passage, m’avaient fait maudire ce
+séjour. Nous avions passé à distance de tout village, cheminant dans les
+broussailles, car la route était loin d’être sûre.
+
+Dès que les ténèbres se dissipèrent, je pus voir que chacun, comme nous
+d’ailleurs, s’était couché où il se trouvait. Mahmadou Abi n’avait pas
+donné d’ordre. Mes laptots d’eux-mêmes avaient déchargé les mules, les
+ânes s’étaient couchés avec leur charge sur le dos, et nous, étendus sur
+une simple toile, par terre, avions dormi quelques heures la bride de
+nos chevaux dans la main.
+
+ 10 mai 1866.
+
+Les habitants notables du village vinrent saluer le prince, qui ne tarda
+pas à se remettre en route dès qu’hommes et bêtes se furent désaltérés,
+et en deux heures et demie de marche, le 10 mai, nous arrivâmes à
+Toubacoura, vers 9 heures.
+
+C’est un grand village soninké qui, au milieu de ce pays dévasté, où les
+villages habités étaient aux trois quarts ruinés, avait un aspect de
+prospérité. Ce n’est pas cependant qu’il n’eût eu à subir des attaques
+des razzias. Mais sa population était unie, commerçante ; elle avait
+montré de l’énergie, et l’almami de ce village avait réussi à se
+maintenir.
+
+On m’envoya loger chez un cordonnier fort riche, dans la cour duquel je
+trouvai un puits, la dernière bonne eau que je dusse boire jusqu’au
+Sénégal.
+
+Massiré Diula, que j’avais chargé de vendre certaines marchandises,
+notamment de l’ambre, avait longtemps séjourné dans ce village et y
+avait beaucoup parlé de moi. Toute la ville vint me voir et je retrouvai
+là de ces types soninkés que j’avais déjà signalés à mon voyage d’aller
+au village de Tiefougoula, tant pour la beauté des femmes que pour leur
+amabilité. Beaucoup vinrent m’apporter du lait et du miel ; quelques
+grains de corail menu ou d’ambre, que j’avais conservés à tout hasard,
+les récompensèrent. Un morceau de sel remercia mon hôte, et je pus faire
+là une belle provision de gourous pour la route, au moyen des cauris que
+j’avais emportés.
+
+J’espérais, en voyant le bon accueil de ce village, que Mahmadou Abi se
+déciderait à y passer la nuit, afin de laisser manger et reposer tout le
+monde. J’avais défait tous mes bagages, nous nous étions baignés,
+nettoyés, quand on vint nous dire de la part du prince qu’il me
+demandait de lui prêter une tente de campement pour envelopper des
+paquets de soieries et de beaux vêtements qu’Ahmadou envoyait en cadeau
+à Nioro, et en même temps il me faisait dire de charger mes bagages,
+qu’on allait partir.
+
+Bien qu’à peine reposé, cela ne me parut pas dur, tant j’étais pressé.
+Je ne regrettais qu’une chose, c’était de ne pouvoir, comme en venant à
+Ségou, noter ma route, minute par minute et avec le soin que j’y avais
+apporté. Mais pendant quelque temps notre route de retour allait suivre
+la première, dont les positions bien déterminées devaient me servir de
+jalons.
+
+C’est ainsi qu’en quittant Toubacoura, on se dirigea sur Difia. Nous
+traversâmes un ou deux petits villages situés entre des collines de
+roches rouges, toutes ferrugineuses ; des forgerons fondaient du fer
+dans ces hauts fourneaux de noirs que Lambert a décrits dans son voyage
+au Fouta Djallon.
+
+Ici, point de mines ; c’est au ras du sol qu’on attaque la montagne dont
+on ne prend que les pierres désagrégées[245]. Le fer s’y présente
+quelquefois sous la forme de sanguine et de différents autres minerais
+qui donnent un excellent fer, très-doux, et qui aurait, je crois, des
+qualités supérieures au point de vue de la fabrication de l’acier fondu.
+Nous ne nous arrêtâmes pas du tout, et à nuit tombante nous arrivâmes à
+Difia qui fut pris d’assaut ; on se logea dans la ville et au dehors.
+Mahmadou Abi avait donné l’ordre de camper dehors, bien qu’un orage se
+préparât. Mais nous en fûmes quittes, lui, nous et ceux qui lui
+obéirent, pour de la poussière et quelques larges gouttes d’eau. On
+alluma des feux et on se sécha.
+
+Naturellement, on mangeait ce qu’on trouvait. Mais nous nous étions
+restaurés convenablement la veille à Toubacoura ; nous pouvions aller
+quelques jours avec le couscous et nos boîtes de conserves.
+
+ 11 mai 1866.
+
+A six heures et demie, nous quittions Difia et c’est alors que nous
+commençâmes réellement les misères indicibles du voyage de retour. A
+partir de là nous abandonnâmes les chemins frayés. Vers sept heures,
+nous étions dans l’alignement de Banamba et de Kiba. A huit heures et
+demie, nous traversions un petit village désert, qu’on me dit s’appeler
+Dancolo. Jusqu’à onze heures et demie, nous cheminâmes sans rencontrer
+d’apparence de village, mais à cette heure nous traversâmes divers
+lougans dans lesquels des arbres abattus, des feux allumés, de nombreux
+pas d’hommes marquaient qu’on y avait travaillé peu de temps avant notre
+passage. On aperçut même un homme, et comme j’étais devant avec les
+guides, je l’entrevis passant à la course dans les broussailles. Des
+cavaliers se lancèrent à sa poursuite, mais à la faveur du terrain il
+s’échappa, entra dans des fourrés où l’on ne se hasarda pas, et l’on fit
+bien, car il est probable qu’on y eût trouvé tous les travailleurs des
+lougans, qui nous auraient accueillis à coup de fusil. Le village,
+d’ailleurs, n’était pas loin, et il était révolté. Nous en vîmes les
+toits, et l’un de nos cavaliers, pressé par la soif, s’en étant
+approché, fut reçu par une détonation qui indiquait suffisamment les
+intentions qu’on nourrissait à notre égard.
+
+J’ai dit que la soif commençait à se faire sentir. Nous n’en souffrions
+pas encore, mais parmi les piétons, ceux qui n’avaient pas de peau de
+bouc et dont les maîtres ne se donnaient pas la peine de venir en
+arrière les faire boire, tiraient la jambe et la langue, car le noir
+supporte encore moins la soif que le blanc, et c’est une remarque que
+j’ai pu faire dans nos armées régulières du Sénégal aussi bien que dans
+mon voyage.
+
+Mahmadou Abi, que je rencontrais souvent, était pressé d’arriver à
+l’eau, qui était encore loin, et lorsque, vers une heure et quart, nous
+fûmes près de Touta, que nous laissions à gauche, et que les guides
+avouèrent qu’ils s’étaient trompés de route, il manifesta son
+impatience. J’observais ces symptômes non sans inquiétude, car, bien que
+j’eusse recommandé aux laptots de ménager leur eau, qu’ils portaient sur
+les ânes, leur provision était presque épuisée, et pour ne pas succomber
+à la fatigue, ils montaient sur ces animaux, qui faiblissaient sous ce
+surcroît de charge.
+
+Enfin, on fit une halte, et lorsqu’on se remit en route, on put
+constater qu’il y avait de nombreux retardataires. On fit retourner
+quelques cavaliers pour les faire rallier et l’on partit.
+
+La route parut longue à tout le monde. Je n’avais pour porter l’eau
+qu’une petite peau de bouc, contenant deux litres et demi, que je
+suspendais à ma selle ; elle était vide depuis midi, car la chaleur
+était accablante, et je ne pouvais la supporter qu’à la condition de
+boire beaucoup. Aussi je souffrais considérablement, et, voulant
+éprouver jusqu’où pourraient aller mes forces quant à la soif, je me
+bornai à faire mettre en réserve environ six litres d’eau que je confiai
+à Bakary Guëye et je me passai de boire. Vers trois heures et demie nous
+arrivâmes devant Médina. Ce grand village, où j’avais passé une nuit en
+venant, était aujourd’hui complétement désert. Nous cherchâmes vainement
+tout autour quelques trous de puits ou de mares, et il fallut continuer
+jusqu’à un marigot situé à une demi-heure de là, vers l’ouest. Les
+chevaux s’y précipitèrent, et quoique cette eau fût couverte d’une
+couche verte, nous nous hâtâmes de remplir nos peaux de bouc avant que
+tout le monde, en s’y jetant, ne l’eût changée en une boue épaisse, qui
+fut le lot des derniers arrivés.
+
+Nous fîmes là une assez longue halte, pendant laquelle la plupart des
+retardataires nous rallièrent, grâce à la précaution qu’on eut de
+renvoyer des cavaliers leur porter à boire. Cependant, sur une vingtaine
+qui manquaient, quatre ne reparurent pas, et le soir nous apprîmes
+qu’ils étaient tombés morts sur la route. Dans ce cas, l’agonie n’est
+pas longue : nos laptots avaient assisté à ce triste spectacle.
+Vainement ils avaient tenté de secourir un de ces malheureux ; sa bouche
+était sèche, sa langue enflée et noirâtre, il était tombé au coin d’un
+buisson, il râla quelques instants et ce fut fini. Cette leçon terrible
+porta ses fruits : à partir de ce moment nos hommes furent moins
+prodigues de leur eau, tant envers les autres que pour eux-mêmes, et ce
+fut heureux, car s’ils avaient continué à agir comme précédemment, dans
+les jours de marche qui nous attendaient, ils eussent sans doute
+succombé l’un après l’autre.
+
+Les malheureux, qui étaient tombés en route étant des captifs, on se
+borna à ramasser leurs bagages et leurs vêtements, et on laissa aux
+bêtes féroces et aux vautours le soin de leur donner une dernière
+demeure.
+
+Après une longue halte, on se remit en route, car l’eau du marigot était
+presque tarie, ce qui restait n’était que de la boue, et l’on alla vers
+l’ouest jusqu’à Maréna, petit village désert, à côté duquel nous
+trouvâmes une grande mare. Là, tout le monde et tous les animaux purent
+boire à leur soif, et j’eus le temps de faire à la hâte tremper un peu
+de couscous avec de l’eau, ce qui fut notre souper et notre seul repas
+depuis la veille jusqu’au lendemain. Vers 6 heures et demie nous
+repartîmes, pressés par la nécessité d’aller chercher un village ami et
+d’échapper aux Bambaras qui auraient pu nous poursuivre, ou de prévenir
+par une marche rapide ceux qui se fussent rassemblés pour nous empêcher
+de passer, si la nouvelle de notre passage eût eu le temps de se
+répandre ; c’était à craindre, puisque nous avions été vus par des
+villages révoltés.
+
+Cette crainte de nous voir couper la route par les révoltés avait été,
+du reste, un des nombreux motifs qui avaient empêché Ahmadou de nous
+faire partir plus tôt : et ce n’était pas une crainte chimérique. Il
+était évident que c’était à nous qu’on en voulait pour créer des
+embarras à Ahmadou, puisque quand Bakary Guëye cherchait à Ouosébougou à
+venir nous rejoindre, les Bambaras l’ayant appris, avaient envoyé une
+armée fermer la route de Toumboula, nuit et jour, pendant très-
+longtemps.
+
+Toujours est-il qu’on repartit à 6 heures et demie du soir et qu’on
+marcha vers le nord. On passa Fignan, Moroubougou, visités à mon premier
+voyage ; mais à cet endroit on quitta les sentiers, et les guides ne
+tardèrent pas à se perdre dans les épines et les broussailles. Hommes,
+chevaux, tout le monde souffrait, et les souffrances sont bien vives
+quand, depuis plus de vingt-quatre heures, on n’a rien mangé. On
+marchait pas à pas, les branches déchiraient le visage et les habits.
+Enfin, à 11 heures, Mahmadou Abi, sur les sollicitations pressantes des
+Talibés qui l’accompagnaient, et dont quelques-uns lui étaient donnés
+par Ahmadou comme mentors, se décida à faire arrêter. Pendant une demi-
+heure les guides cherchèrent le sentier qu’ils avaient perdu, mais ce
+fut en vain, et à 11 heures et demie tout le monde dormait afin de
+remplacer par le sommeil un souper absent. Hommes et animaux, tout était
+harassé, les chevaux se couchaient sur le flanc, la tête étendue par
+terre. Nos ânes, même les plus turbulents (et l’un entre autres surnommé
+Sadiadé, qui faisait toujours des cabrioles désopilantes), étaient tous
+calmes, et nous, suivant l’exemple commun, nous décrochâmes de l’arçon
+de la selle, sans desseller nos chevaux, notre morceau de tente-abri,
+et, l’étendant par terre, nous nous jetâmes dessus, tenant à la main les
+brides de nos sauveurs. Il y avait dix-sept heures que nous n’avions,
+pour ainsi dire, pas quitté la selle du cheval.
+
+ 12 mai 1866.
+
+Au jour, on chercha la route et on la trouva. Aussitôt on repartit, et
+vers dix heures et demie nous approchions avec précaution de Soso,
+village visiblement habité. Nous avions ramassé en chemin quelques ânes
+qui broutaient, et je crois même quelques captifs, des bagages. La
+colonne souffrait de la soif, la nuit avait épuisé l’eau des outres ; il
+fallait boire à tout prix, et l’eau était dans le village, qui était
+révolté depuis longtemps. Qu’allait-on faire ? D’abord, Badara voulut
+s’avancer, mais ses Talibés l’en empêchèrent ; il était à craindre qu’il
+ne reçût un coup de fusil. Un d’eux, à distance, entama conversation et
+chercha à amadouer les gens du village par des paroles de paix. Nous
+n’apercevions que trois ou quatre têtes d’hommes au-dessus d’une porte
+barricadée. Ils étaient armés, mais avaient plutôt l’air de chercher à
+parlementer qu’ils ne montraient une attitude hostile. Alors on s’avança
+peu à peu, et Ali Abdoul, qui les connaissait depuis longtemps, leur
+affirma qu’on ne leur voulait pas de mal, qu’on savait qu’ils n’avaient
+_mourti_ que parce qu’ils avaient eu peur des Bambaras révoltés et, du
+reste, qu’on ne leur demandait que de l’eau. « Oui, dirent-ils, mais
+vous n’entrerez pas. — Soit, dirent nos gens. Du reste, si l’un de vous
+veut venir trouver Mahmadou Abi, vous verrez bien comme il sera reçu. »
+Le chef du village donna dans ce piége. On entrebâilla la porte, et il
+vint avec son fusil près de Mahmadou Abi, resté sous un arbre. En
+approchant, on voulut lui enlever son fusil ; mais comme il tremblait,
+il s’y cramponna et Mahmadou lui dit : « N’aie donc pas peur, on te le
+laissera. Tiens, en veux-tu deux, trois ? » Et cela disant, il lui en
+fourrait sur les bras. Le chef alors se rassura et trouva une certaine
+verve pour faire des protestations de fidélité, pour s’excuser d’avoir
+cédé à la pression des révoltés. Mahmadou Abi lui dit : « C’est bien !
+tu as confiance dans Ali Abdoul. Eh bien ! tu vas retourner avec lui et
+dire aux gens du village que je ne leur veux pas de mal, au contraire.
+Combien êtes-vous ? — Cinq hommes. — Eh bien ! tu vois, je pourrais
+prendre ton village par force, mais je ne veux que de l’eau. »
+
+Tout d’abord on avait répondu du village que les puits étaient à sec.
+Mais alors reprenant confiance, ce malheureux lui dit : « Ah ! nous
+avons un puits où l’eau ne finira pas ! »
+
+Et il rentra dans son village avec une confiance apparente ou simulée et
+dit d’ouvrir la porte. Quelques hommes alors entrèrent, et pendant que
+les uns couraient aux puits, d’autres parcoururent le village. Tout
+entier à la préoccupation de faire boire tous mes animaux et de remplir
+les outres pour la route, je ne m’occupais que de cela, et comme j’étais
+pourvu de cordes et de seaux en cuir, la chose allait bien et je pus
+même rendre service à plusieurs, et entre autres au vieux schérif qui,
+au milieu de cette foule, était bousculé comme le premier captif venu.
+On avait recommandé de se hâter. Je ressortis du village d’autant plus
+précipitamment qu’on criait que Mahmadou était en route et que plusieurs
+Talibés étaient envoyés par lui pour chasser tout le monde hors du
+village.
+
+Quand je le rejoignis, un spectacle horrible s’offrit à ma vue. Cinq
+hommes étaient étendus sans vie, mutilés ; la tête n’avait pas été
+détachée du corps et portait la marque de nombreux coups de sabre. A
+côté, onze femmes attachées en file représentaient le reste de la
+population de ce village qui avait entièrement succombé, à l’exception
+d’un tout jeune homme qui, défiant à juste titre, s’était enfui par les
+derrières du village dès qu’on en avait ouvert les portes.
+
+Je ne pus m’empêcher de témoigner mon horreur pour la trahison infâme et
+le manque de parole dont on avait usé pour prendre ces malheureux, et je
+m’en expliquai à Tambo Bakiri, qui me répondit : « Ce sont des Keffirs,
+tous les moyens sont bons avec eux. » Telle était l’opinion d’un homme
+bon au fond, qui avait passé vingt ou vingt-cinq ans dans le contact des
+blancs. Voilà un des effets d’une religion de fanatisme sur des peuples
+simples et ignorants. Et qu’on vienne maintenant chanter les effets
+civilisateurs de la religion musulmane sur les noirs ! qu’on vienne
+applaudir à son envahissement, y encourager même ! Nous répondrons par
+ce que nous avons vu, par des villes détruites, des pays jadis
+florissants aujourd’hui en ruine, par le meurtre, le viol, la famine et
+tous les crimes que nous avons vus, et nous laisserons après chacun
+libre de garder son opinion ; car, en vérité, de pareilles choses ne se
+discutent pas.
+
+Nous nous mîmes en route à midi. Un de nos ânes ne portait plus sa
+charge, il ne pouvait marcher. Je fis demander à Mahmadou l’autorisation
+d’acheter l’un de ceux qu’on avait pris au village, où l’on avait
+ramassé poules, chèvres et tout ce qu’il y avait. Il m’en fit cadeau.
+
+Notre route passa d’abord, comme en venant, à Coro et Tominkoro ; mais
+environ une heure avant d’arriver à Ouakha nous fîmes un grand détour,
+car on disait ce village révolté ainsi que plusieurs autres de ce côté.
+La nuit nous surprit dans les broussailles, et ce ne fut que vers dix
+heures et demie que nous campâmes à une mare immense où le chant des
+grenouilles, cette musique céleste pour le voyageur égaré, dit Mongo
+Park, nous conduisit. Nous étions à quelques minutes de Marconnah.
+C’était enfin un village ami.
+
+ 13 mai 1866.
+
+Après tant de fatigues on pouvait espérer du repos ; mais à sept heures
+et demie on repartit encore, et, laissant Tikoura sur notre droite, nous
+parvînmes, par une route à travers les broussailles, à Toumboula.
+Quelques heures à peine séparent ces deux villages, et entre eux,
+Tikoura, à droite, et deux autres villages étaient révoltés. Cela peut
+donner une idée de la situation politique du pays, et notre séjour à
+Toumboula acheva de nous éclairer.
+
+A Marconnah, j’avais fait demander à acheter du mil ; on m’avait ri au
+nez en me disant que depuis six mois il était impossible d’en trouver un
+seul grain dans ce village. On y mangeait des feuilles.
+
+En approchant de Toumboula, nous rencontrâmes quelques captifs et gens
+du village travaillant aux champs. J’étais en avant avec Badara et le
+guide : le pauvre vieux chef était impatient de revoir son village :
+aussi sa joie muette, dès qu’il l’aperçut, fut attendrissante. Ces gens
+qui travaillaient aux champs, et dont le premier mouvement en nous
+voyant avait été de fuir, vinrent, dès qu’il fut reconnu, l’entourer ;
+ceux qui étaient au village sortirent pour aller au-devant de lui ; il
+fut reçu en triomphe et avec une vraie joie. Presque aussitôt les femmes
+de sa case commencèrent à chanter, à danser, ce qui ne s’était pas vu
+depuis longtemps dans ce lieu.
+
+Quant à moi, j’étais effrayé littéralement. Les cinq sixièmes de la
+population avaient disparu. On ne voyait presque plus d’enfants ; les
+hommes avaient des figures décharnées. La misère était partout, on ne
+parlait pas de mil ; aussi fallait-il peu songer à nous réconforter.
+
+Néanmoins, je me préparais à passer la journée dans ce village et au
+moins à me reposer des fatigues de la route passée, avant de tenter
+celle de Ouosébougou, quand Mahmadou Abi me fit prévenir qu’on partirait
+le même soir.
+
+Je lui fis répondre que j’étais prêt, mais qu’hommes et bêtes étaient
+bien fatigués, et que je ne savais pas s’ils pourraient suivre. J’étais
+forcé d’abandonner deux ânes. Mahmadou, pour toute réponse, dit qu’on
+allait me donner un autre âne, et que si mes hommes ne pouvaient plus
+marcher il les ferait porter par les Sofas à cheval ; que je ne
+m’inquiétasse de rien, qu’il ne permettrait pas que rien de ce qui était
+à nous restât en route.
+
+Dès lors je n’avais plus d’objections à faire, et, suivant le désir de
+Badara, je m’occupai de lui vendre contre quelques gros d’or les ânes
+qui ne pouvaient plus marcher, le sel que j’avais en surplus du
+nécessaire, mes cauris qui, au delà de Toumboula, ne pouvaient plus
+servir et, en un mot, tout ce qui pouvait alléger mes bagages. Nous
+avions devant nous la perspective d’une route de quinze à dix-huit
+lieues à faire à travers des broussailles pour éviter Marena, Médina et
+Guigué, tous villages révoltés. Après les fatigues de la veille et de
+l’avant-veille, il était prudent de ne pas se charger, sauf d’eau.
+
+Pendant que je prenais ces mesures de sécurité, j’entendis battre le
+tabala du village. Je n’avais pas d’autre arme qu’une lance ; aussi ne
+pouvais-je songer à être partie active dans un combat quelconque. Je
+sautai sur le toit de ma case, et comme il dominait un peu je pus voir
+l’aspect de la campagne. Une razzia tombait sur les lougans ; sept ou
+huit cavaliers poussaient devant eux les chameaux des Maures qui nous
+accompagnaient, ainsi que quelques ânes, et une quarantaine de piétons
+avec leurs boubous jaunes couraient en divers sens après les captifs et
+les enfants qui travaillaient dans les champs. Les coups de fusil
+partaient de tous les côtés sans les inquiéter ; mais bientôt la scène
+changea. Tout notre monde était sorti, près de cent cinquante cavaliers
+étaient à la poursuite des assaillants et deux cents hommes à pied
+fouillaient les brousailles pour y retrouver ceux qui, désespérant de se
+sauver, s’y étaient cachés.
+
+En moins d’une demi-heure, douze Bambaras tombaient sous les coups de
+nos hommes, et mon brave Déthié, bien qu’à pied, en prenait un vivant,
+qui fut amené ainsi que cinq ou six autres plus ou moins blessés.
+
+On les interrogea et l’on sut ainsi que cette razzia était dirigée par
+les Massassis de Guémené (l’un d’eux était au nombre des prisonniers),
+qu’ils ignoraient notre arrivée, qu’ils n’étaient en tout que quarante-
+huit.
+
+Après cet interrogatoire, on les livra aux Talibés pour être exécutés.
+Aucun d’eux n’avait la main exercée, et leurs sabres n’étant point
+affilés le supplice fut horrible ; un des prisonniers reçut peut être
+quarante coups de sabre avant que sa tête fût détachée.
+
+Badara, bien qu’il fût mécontent de ce que Mahmadou Abi ne le consultât
+en rien, paraissait heureux de cet événement qui lui faisait prendre une
+revanche sur ses persécuteurs habituels.
+
+Mahamadou Abi, vers quatre heures, fit envoyer à ma case la plus jolie
+des captives faites la veille à Soso ; il me disait que chargé par
+Ahmadou de pourvoir à l’habillement de mes laptots, qu’on n’avait pu
+leur donner à Yamina, comme on le voulait, il leur donnait cette esclave
+pour que le produit de la vente leur permît de s’habiller à Nioro. Je la
+renvoyai aussitôt, disant au prince que, bien que j’eusse regretté de ne
+pas voir habiller mes hommes comme Ahmadou l’avait promis, je ne pouvais
+accepter cette compensation contraire à nos mœurs et à nos lois ; que
+s’il voulait faire un cadeau à mes hommes, tout ce qu’il voudrait leur
+donner serait accepté avec plaisir, sauf des esclaves, qu’ils ne
+pouvaient vendre et qui seraient libres en arrivant à Médine.
+
+Le soir, à six heures, nous quittâmes le village, peu restaurés, mais
+accablés de fatigue ; on marcha en silence jusque vers deux heures du
+matin sans arrêter. Depuis l’avant-veille, on avait fait tuer les cabris
+et les chèvres qu’on avait pillés à Soso, afin que leurs bêlements ne
+donnassent pas l’éveil aux villages révoltés. Avant la nuit, on fit en
+outre museler les chameaux, et on recommanda aux cavaliers montés sur
+des chevaux de ne pas s’approcher des juments. En un mot, on prit toutes
+les précautions possibles. Nous passâmes assez près de Guigué pour voir
+les feux des lougans, et nous entendîmes distinctement les aboiements
+des chiens qui nous sentaient de loin.
+
+[Illustration : Razzia et défaite des Massassis, à Toumboula.]
+
+Dès que nous fûmes à quelque distance, on arrêta tout le monde ; les
+guides eux-mêmes n’en pouvaient plus. Par deux fois, on voulut tenter de
+se remettre en marche, car tous savaient la route qu’il restait à faire,
+et l’on sentait instinctivement que le manque d’eau allait, dès que le
+soleil serait levé, la transformer en un long supplice. Mais la fatigue
+fut plus forte que tous les raisonnements et l’on resta couché.
+
+ 14 mai 1866.
+
+Étais-je fatigué ? Oui, à coup sûr, car je dormais éveillé, si ces deux
+mots peuvent s’associer pour exprimer mon idée, et cependant personne
+plus que moi ne désirait partir ; j’allai jusqu’à tourmenter Mahmadou
+Abi : je lui fis observer que le soleil se lèverait bientôt, que l’eau
+serait chaude, et que la soif fatiguerait plus que la marche ; mais je
+parlais à des endormis, on pourrait presque dire des morts. Je secouais
+les uns et les autres, mais en vain. Enfin, au jour, on remonta à
+cheval, on parvint à réveiller les dormeurs et l’on se remit en marche.
+Bientôt nous quittâmes les épines qui nous déchiraient depuis la veille,
+et nous rentrâmes dans le grand chemin, bien frayé, bien battu : c’était
+la grande route du pays, le chemin de Guigué à Ouosébougou, où des pas
+nombreux attestaient qu’on avait passé la veille. Mahmadou aussitôt
+donna l’ordre à quelques Talibés, parmi lesquels Mahmadou Alpha et Amadi
+Boubakar, de prendre l’avance de toute la vitesse possible, d’aller à
+Ouosébougou prévenir de son arrivée et de faire envoyer de l’eau à la
+colonne. Je partis avec eux, et, grâce à la vigueur de nos chevaux, qui
+pourtant se nourrissaient comme ils pouvaient depuis le départ, nous
+franchîmes en deux heures la route de huit lieues qui nous séparait
+d’Ouosébougou.
+
+Si j’étais enchanté de me rapprocher aussi rapidement des bords du
+Sénégal, Mahmadou Alpha ne l’était pas moins ; il semblait fou de joie à
+l’idée qu’il allait revoir son père et les siens, qui l’attendaient à
+Ouosébougou, ou plutôt qui ne l’attendaient pas. La route que nous
+parcourions était une forêt d’arbres épineux clair-semés au milieu
+desquels abondait le gommier-varech. Notre faim était telle que, lorsque
+la rapidité de notre course se ralentissait pour laisser souffler les
+chevaux, nous mangions avidement ces boules de gomme qui déjà dans mon
+voyage chez les Maures avaient été quelquefois ma nourriture unique
+pendant une journée entière. Le moindre inconvénient de la gomme ainsi
+mangée fraîche est d’altérer considérablement, mais ma peau de bouc
+n’était pas encore vide, car je l’avais ménagée toute la nuit, et je pus
+boire à ma soif et même en donner à mes compagnons.
+
+Il est impossible de décrire mes sensations dans cette course poussée
+parfois jusqu’au délire, sans ménagement de nos chevaux ni de nous. Je
+me grisais de l’idée du retour, sans réfléchir que nous n’étions que
+cinq, et que je n’avais pas d’armes en plein pays ennemi.
+
+Nous arrivâmes ainsi, par une série d’ondulations du terrain, qui se
+dirigent presque de l’Est à l’Ouest et en montant par une pente très-
+sensible, au sommet d’une côte d’où nous aperçûmes à nos pieds, un peu
+plus bas, une vaste plaine, ayant une pente visible du Nord au Sud, et
+limitée au Nord par des montagnes peu élevées, on pourrait presque dire
+des collines. Là était Ouosébougou, immense village entouré d’un terrain
+sablonneux à perte de vue. Les murailles étaient bien fortifiées,
+crénelées, et disposées en crémaillère avec de nombreux bastions ; et
+devant les portes on voyait des réduits de défense, précaution que je
+n’avais jamais remarquée dans les villages aperçus jusqu’alors : un
+immense goupouilli entourait la ville.
+
+Dès que nous vîmes le village nous nous élançâmes, et quelques gens qui
+travaillaient à couper du bois sur la hauteur s’enfuirent en poussant
+des cris d’alarme. Aussitôt, tous les habitants sortirent en armes, le
+tabala battit. Il était clair qu’on était toujours prêt et que le
+village avait dû résister à de nombreux assauts.
+
+Mais bientôt nous fûmes reconnus à nos cris de : Taliba-bé, Taliba-bé
+Ahmadou cheickou (les Talibés d’Ahmadou), et la défense qui se préparait
+se changea en fantasia ; de notre côté, nous poussâmes une charge de
+toute la vitesse de nos chevaux, que nous n’arrêtâmes qu’à la porte du
+village. Nous y entrâmes précipitamment ; on alla à la case de Djolo,
+vieux Bambara de quatre-vingts ans passés, qui nous attendait sous son
+_bolérou_[246], et qui donna aussitôt des ordres pour que tous les
+captifs partissent au-devant de l’armée. Nous étions trempés de sueur,
+nos chevaux dégouttaient, et lorsqu’on apporta de l’eau, nous en bûmes
+jusqu’à sécher les calebasses. Puis, nous nous assîmes. Nous étions tous
+rendus, et mes compagnons, émerveillés de me voir résister aussi bien
+qu’eux, s’écriaient : _Ouaï Toubab Sagata_. (Oh ! les blancs braves !)
+
+On raconta alors à Djolo notre voyage, et comme on causait en bambara,
+je ne pouvais savoir ce qu’on disait qu’en questionnant en toucouleur
+les Talibés : j’appris que les villages de Digna, de Guigué et de
+Mourdia avaient là des envoyés, venus pour faire leur soumission à
+Djolo.
+
+Depuis le jour où El Hadj s’était emparé de Ségou, Djolo avait déclaré
+que, quoique Bambara pur sang, il ne trahirait jamais ce nouveau maître.
+Il avait tenu parole, et grâce à son énergique attitude, il avait rallié
+assez de partisans pour tenir tête à l’orage qui venait d’éprouver si
+cruellement ce pays. Aujourd’hui, il récoltait les fruits de sa
+politique, et je dois le dire, si c’était un serviteur fidèle de son
+roi, il y avait en lui une dignité incontestable qui excluait toute
+bassesse, et il savait garder à ses cheveux blancs une place honorable
+en face des princes.
+
+Vers midi, nos hommes arrivèrent ; ils étaient des premiers, et
+cependant quelques-uns, et entre autres Samba Yoro, avaient assez
+souffert de la fatigue et de la soif pour que les porteurs d’eau
+l’eussent trouvé couché dans les broussailles. Comme on leur avait dit
+de porter l’eau à Mahmadou Abi qui était en arrière, ils refusèrent de
+donner à boire à mon pauvre Samba, et ce ne fut que quand Mahmadou Abi
+passa que Samba lui ayant crié qu’il ne pouvait plus aller sans eau, on
+lui en donna tant qu’il en voulut. Nous nous installâmes dans une
+maison, et je cherchai à trouver quelque chose à acheter, mais ici il
+n’y avait que le mil qui servît de monnaie et c’était ce qui me manquait
+le plus. Alors je commençai à mendier. Le docteur alla voir Djolo et
+obtint trois moules de mil, et de plus la certitude que Ouosébougou
+était bien le Wasibou de Mongo Park ; puis Djolo se rappelait, quand il
+était enfant, l’avoir vu passer allant au Niger, d’où il n’était pas
+revenu, disait-il. Le soir j’obtins quelques gouttes de lait de Mahmadou
+Falel, Poul du Bakhounou, auquel je les fis demander par Bakary Guëye.
+Mais l’hospitalité fut très-maigre, et Mahmadou Abi s’en plaignit pour
+son compte.
+
+On se reposa une grande journée à Ouosébougou, et ce n’était pas trop.
+La plupart des Talibés se refusaient à marcher, leurs jambes étaient
+enflées, et notre route, une heure après le départ, ressemblait à une
+déroute tant on était espacé.
+
+Pour moi, je me soutenais et j’étais constamment à l’avant-garde près
+des guides ; le docteur allait toujours à son allure paisible, aussi
+calme que s’il s’agissait de la chose la plus naturelle.
+
+Pendant notre séjour à Ouosébougou un Toucouleur arrivant des bords du
+Sénégal annonça que Maba, le marabout qui maintenait la colonie sur un
+qui-vive perpétuel, était à Gandiole, c’est-à-dire aux portes de Saint-
+Louis, avec une armée, et qu’il avait nommé un roi du Cayor à Nguiguiss.
+Telle était l’interprétation donnée par les partisans de l’islamisme à
+la campagne que le gouverneur avait faite contre ce dangereux fanatique.
+Mais ce n’était pas de ce jour que je savais comment l’histoire se
+raconte en Afrique, je ne m’en émus pas davantage.
+
+Avant de quitter Ouosébougou, orientons-nous. Du toit de ma terrasse, on
+me montrait Toumboula et Guigué en alignement au S. 40° E. _du monde_ ;
+Hofara était au N. 35° O. ; au N. 40° E., Siradian ruiné ; droit à
+l’Est, Mourdia, et droit au Sud, Seguébala dans le Bélédougou.
+
+[Décoration]
+
+
+[Note 244 : A Ségou Sikoro, mes observations de latitude, par hauteur
+méridienne tant du soleil que de la lune, m’ont fourni :
+
+ Latitude observée 13° 26′ 30″ N.
+
+ Longitude observée par distance luni-solaire.
+ 1 observation 8° 40′ 00″ O.
+
+ Longitude déduite du lever topographique 8° 26′ 30″ O.
+
+ Longitude adoptée pour la construction de la
+ carte générale 8° 33′ 00″ O.
+
+[Note 245 : C’est de l’oxyde de fer terreux mélangé de silice, en
+rognons engagés dans de l’argile. J’en ai rapporté des échantillons
+ainsi que d’autres de fer magnétique et de sanguine ou oxyde de fer
+compacte.]
+
+[Note 246 : Entrée de la maison.]
+
+
+
+
+ CHAPITRE XXXIX.
+
+Départ de Ouosébougou. — Siradian. — Hofara. — Elingara. — Boulal. —
+Sekhello. — Je suis pris pour un Maure. — Bagoyna. — Marques de
+l’épizootie. — Route pour Touroungoumbé. — J’arrive épuisé. — Bon
+accueil. — Pillage des Maures. — En route sur Nioro. — Entrée
+triomphale. — Mustaf. — Son accueil. — La ville. — Séjour. — Tentative
+pour me retenir. — Position délicate de Mahmadou Abi. — Le schérif de
+Fez. — Visite aux frères d’El Hadj. — Je pars. — Cadeaux à Mustaf. —
+Échange de bons procédés avec Mahmadou Abi. — Départ de Nioro. — Médina.
+— Les deux Gadiaba. — Youri. — Petite pluie. — Je pars sans mes guides.
+— Birou. — Aspect des terrains. — Ali, notre guide, ambassadeur
+d’Ahmadou. — Ouagadou. — La vallée de Guidi-Oumé. — Khoré. — Le Kirigou.
+— Khassa. — Togno. — Fanga. — Niogoméra. — Tanganaya-Takhaba. —
+Niakhatéla. — Makhana. — Route en forêt. — Tornade, inondation. —
+Passage d’un torrent. — Mounia. — Route sur Koniakary. — Séjour dans ce
+village. — Tierno Moussa. — San Mody. — Situation politique du pays. —
+Dernière route. — Arrivée à Médine. — De Médine à Saint-Louis et en
+France.
+
+
+ 15 mai 1866.
+
+Le 15, à quatre heures, nous sortîmes de Ouosébougou, où quelques
+retardataires furent obligés de rester, ainsi que quelques hommes
+blessés le 13, à Toumboula, par la razzia des Bambaras.
+
+Nous parcourûmes[247] deux lieues à l’Ouest, trois lieues et demie au
+N.-O., et nous fûmes à Siradian, village abandonné et sans puits.
+Ensuite on se dirigea, sans s’arrêter, au N. 35° O. pendant trois lieues
+et au Nord trois lieues et demie. Nous arrivâmes alors à Hofara, village
+de cases en paille, sans fortifications, en un mot vaste goupouilli. Il
+n’y avait plus d’habitants, mais il y avait encore de l’eau dans les
+puits, de petites tomates autour des cases, dans lesquelles on pouvait,
+somme toute, se reposer.
+
+ 16 mai 1866.
+
+Il était huit heures quand on y arriva, car on avait fait de nombreux
+temps d’arrêt pendant la nuit ; nous y restâmes jusqu’à dix heures et un
+quart et l’on se remit en marche par une chaleur étouffante. Nous
+passions vers onze heures devant Tounguel, village inhabité que nous
+laissions à gauche : à onze heures quarante-cinq minutes, nous étions à
+Elingara, que j’estimais à deux lieues et un quart de Hofara au N. 40°
+O. Ce village était également désert, mais dans un puits bâti en pierres
+sèches posées à plat, nous trouvâmes un peu d’eau. Quelle eau ! Mon
+cheval refusa d’en boire ! mais je fus moins difficile que lui, je me
+bouchai le nez et je bus.
+
+Après avoir parcouru deux lieues au N. 63° O., nous arrivâmes à Boulal
+ou Boulane, vers midi et demi. Là il restait des vestiges de cases en
+paille. On y campa ; la chaleur était trop forte, personne ne pouvait y
+résister. Tout le monde peut-être dormit, excepté moi, qui étais dévoré
+d’impatience et qui d’ailleurs, quoique soutenu par l’idée du retour,
+commençais à être inquiet de ce que la nature trahissait ma volonté.
+Enfin, à trois heures, toujours à jeun, sauf une poignée de couscous
+mangée dans cette halte, nous reprîmes cette route fatigante à travers
+ce pays de plaines toujours ondulées dans le même sens, couvertes d’une
+maigre végétation, d’arbres épineux, de gommiers rabougris. Je marchais
+aussi rapidement qu’il m’était possible, et vers cinq heures et demie,
+après avoir parcouru cinq lieues au N. 80° O., j’aperçus enfin un
+village ayant l’apparence de la vie : c’était Sekhello, village bâti en
+terre, habité en majorité par des Soninkés. Un enfant qui coupait du
+bois se mit à fuir en me voyant. Je le poursuivis et le rattrapai ; mais
+en dépit de mes assurances pacifiques, il ne voulait pas m’approcher.
+J’avais retiré mon chapeau, mes longs cheveux flottaient au vent, mon
+teint était devenu couleur de brique brûlée, je portais un boubou jadis
+blanc. Il me prenait pour un Maure, et même quand Amadi Boubakar l’eut
+rejoint avec d’autres Talibés, il ne pouvait se figurer que je fusse un
+blanc. Je fus grondé par tous pour mon imprudence, car j’avais risqué de
+me faire envoyer un coup de fusil. Comme à Ouosébougou, la population,
+aux cris perçants de l’enfant, était sortie en masse, mais il n’y avait
+pas là grand monde, et il était visible que ce village avait dû
+souffrir. Je ne pus y trouver le moindre aliment à acheter, et comme on
+ne me donna rien d’aucun côté, nous en fûmes réduits à notre régime
+habituel. Nous mangeâmes notre dernière boîte de julienne aigrie, et nos
+hommes, leur couscous ordinaire.
+
+Les plus malheureux étaient les animaux, privés de mil, et même souvent
+de paille, car autour du village on n’en trouvait pas, et il me fallut
+en voler pour ne pas les laisser périr, ne pouvant raisonnablement
+demander à mes laptots d’en aller couper ; les malheureux n’en pouvaient
+plus. Quand nous arrivâmes à ce village, plus de la moitié des piétons
+était restée en route.
+
+ 17 mai 1866.
+
+Ce fut sans regret que je quittai cet asile peu hospitalier, le
+lendemain matin ; nous fîmes trois lieues au N. 10° E., et nous
+arrivâmes à Bagoyna, grand village en terre, ruiné et inhabité depuis
+que Daouda Gagny l’avait quitté pour venir à Ségou. Cependant quelques
+personnes s’y trouvaient en ce moment. La plaine présentait un spectacle
+attristant, de tous côtés on voyait des squelettes de bœufs ou leurs
+corps desséchés. Aux environs des puits surtout, il y en avait
+énormément. D’où cela provenait-il ? On me dit qu’après l’abandon du
+village, les bœufs y étaient revenus par habitude, et que ne trouvant
+personne pour leur tirer de l’eau des puits, ils étaient morts à côté.
+D’un autre côté on m’affirma, tant là qu’à Nioro, que l’épizootie
+terrible qui avait ravagé tout le Sénégal, le pays des Maures, en même
+temps qu’elle sévissait en Europe, était venue jusqu’au Bakhounou, où
+elle s’était arrêtée, puisqu’à Ségou on ne s’en était pas aperçu.
+
+Toujours est-il que les puits étaient presque secs et qu’on campa dans
+les cases du village, presque sans eau.
+
+A trois heures, on essaya de se remettre en route pour atteindre
+Touroungoumbé. Sentant bien que les forces de tous étaient épuisées par
+les marches insensées, si elles n’eussent été nécessaires, que nous
+faisions depuis six jours, Mahmadou tentait un dernier effort pour
+amener son monde en lieu de sûreté par une marche de nuit, car une
+marche de jour eût été impossible.
+
+Je sortis de Bagoyna en proie à une violente céphalalgie, et quand vint
+la nuit, je fus pris de saignements de nez tellement persistants, qu’il
+me fallut plusieurs fois descendre de cheval. Mes forces me trahissaient
+et tout mon sang s’en allait. Je me tamponnai les narines, je fis un
+suprême effort, et le lendemain, à sept heures, j’étais des premiers
+rendus à Touroungoumbé, en compagnie d’Ali Abdoul, qui, à mesure que
+nous approchions, s’attachait de plus en plus à mes pas, en attendant
+qu’il fût tout à fait entre mes mains.
+
+J’avais ainsi estimé la route parcourue : trois lieues au N. 80° O., six
+lieues au S. 70° O., six lieues au N. 30° O., total quinze lieues
+parcourues en seize heures, par les cavaliers, car les piétons
+n’arrivèrent que vers les onze heures ou midi.
+
+Qu’on ne croie pas ces estimations exagérées. Si je n’en avais eu la
+preuve en fermant mon polygone estimé à peu de chose près sur la
+position exacte de Médine, j’en avais une le lendemain, en arrivant à
+Nioro, que mon estime place juste dans le relèvement indiqué en 1864
+depuis Guémoukoura, et ces relèvements, quand ils sont donnés par des
+gens connaissant bien le pays, surtout par des Maures, ces relèvements,
+dis-je, sont d’une exactitude souvent attestée par les voyageurs et qui,
+quant à moi, m’a toujours surpris.
+
+ 18 mai 1866.
+
+En arrivant au campement qu’on m’indiqua, je ne pouvais plus me
+soutenir. Je me laissai tomber sur ma natte et j’abandonnai aux gens de
+la case le soin de mon cheval, me bornant à dire : Faites-le boire et
+manger.
+
+Touroungoumbé était un village du Kingui, très-considérable. Lieu de
+passage des caravanes des Maures qui vont à Ségou, c’était là qu’elles
+payaient l’impôt du passage, et un captif d’El Hadj, sorte de
+gouverneur, était préposé à la perception de cet impôt.
+
+Aussi y fûmes-nous dédommagés en partie par une bonne réception de ce
+que nous avions souffert depuis huit jours ou plutôt depuis notre départ
+de Toubacoura, dernière étape hospitalière dont j’ai gardé le souvenir.
+Nous passâmes la journée tout entière en cet endroit, tant par force que
+pour attendre les retardataires ; j’appris, en effet, que plusieurs
+n’étaient arrivés que le soir et avaient été pillés par des Maures amis
+qui campaient à petite distance de Touroungoumbé : mais pour qui connaît
+les mœurs des Maures, cela n’a rien d’étonnant, et la seule chose
+remarquable, c’est qu’ils n’aient pas tué, afin d’empêcher toute
+dénonciation, de la part de ceux qu’ils venaient de piller.
+
+Toujours est-il que le soir tout le monde fut rallié, et ce ne fut qu’à
+la nuit, après un souper convenable, que nous pûmes prendre un vrai
+repos, car tout le jour une curiosité bienveillante avait fait envahir
+notre maison par tout le village, impatient de voir ces blancs
+extraordinaires qui pouvaient faire tout ce que les noirs font et plus
+encore. Le fait est que nos amis, en exagérant nos qualités, notre
+savoir et notre bravoure, nous avaient élevés sur un piédestal tel, que,
+si je me fusse avisé de faire le salam, j’aurais passé pour un grand
+marabout, parce que je savais déchiffrer quelques mots d’arabe et écrire
+à peu près au moyen des caractères de cette langue, et je ne suis pas
+bien sûr qu’un jour ou l’autre on ne dise pas que j’ai gagné des
+batailles à moi tout seul, avec toutefois mon pistolet à six coups,
+qu’on se désolait de ne pouvoir admirer ; mais quand je disais que
+j’avais donné cette merveille à Ahmadou, oh ! alors, c’était un chœur
+intarissable sur la générosité des blancs.
+
+ 19 mai 1866.
+
+Le 19, on se mit en route pour aller à Nioro, vers six heures. Huit
+lieues droit à l’O. nous en séparaient, mais la route qui passe par de
+nombreux villages, n’a pas mal de sinuosités, et quand on arriva en vue
+de Nioro, vers quatre heures du soir, des cavaliers vinrent de la part
+de Mustaf et du père de Mahmadou Abi, ainsi que de ses oncles, prier ce
+jeune prince de camper à Dianwéli pour la nuit, afin qu’on pût le
+recevoir le lendemain matin. A mon grand regret donc on entra au village
+de Dianwéli, et pour me consoler de ce retard, il ne fallut rien moins
+qu’un superbe mouton que m’envoya Mahmadou Abi, et qui fut tellement
+apprécié, qu’entre nous et nos parasites on le dévora jusqu’au dernier
+morceau.
+
+ 20 mai 1866.
+
+Ce fut le 20 mai que nous fîmes notre entrée triomphale à Nioro. Mustaf,
+vêtu d’un burnous magnifique, dont le capuchon relevé laissait voir sa
+figure, était monté sur un cheval maure de grande taille, piaffant entre
+les mains des Sofas qui le tenaient par la bride. Il était entouré de
+tous ses fidèles, de ses Sofas, et si un certain nombre de Talibés
+faisaient acte d’indépendance, en s’écartant de lui pour venir saluer
+Mahmadou, bien d’autres se tenaient à ses côtés. Il y eut d’abord une
+fantasia fort belle, bien qu’en ce moment la moitié des cavaliers
+fussent absents. J’admirais surtout les beaux chevaux, tous de race
+maure. Puis, après cela, comme, de notre côté, aussi bien chevaux
+qu’hommes étaient à bout de forces, on n’essaya pas le plus petit
+exercice, et les deux armées se rencontrèrent. Alors Mustaf vint,
+toujours à cheval, donner la main à Mahmadou Abi, non comme un esclave
+ayant affaire au cousin de son maître, mais comme un chef puissant à un
+autre pour lequel il a des égards. Après cela on rentra dans Nioro.
+
+Il y a dans Nioro deux choses distinctes : la ville fortifiée et la
+maison d’El Hadj. La ville est entourée d’une muraille irrégulière,
+ayant plusieurs portes de divers côtés, mais ce n’est pas là ce qui fait
+sa défense. Ce qui la met à l’abri d’une attaque, c’est la maison d’El
+Hadj.
+
+Cette maison est un vaste carré de 250 pas de côté, construit
+régulièrement en pierres maçonnées avec de la terre. Les montagnes peu
+élevées qui environnent Nioro ont fourni des matériaux tout taillés, et
+la plupart de ces pierres affectent une forme rectangulaire, ce qui a
+permis de construire sans les tailler. Ces pierres sont posées à plat.
+La muraille a environ 2m,50 d’épaisseur. Aux quatre angles sont des
+tours rondes ; le tout a de 10 à 12 mètres de haut, et je suis sûr que
+sur le faîte, le mur a encore au moins 1m,50 d’épaisseur. C’est
+totalement imprenable sans artillerie. Il y a dans ce fort plusieurs
+compartiments : d’un côté sont les femmes d’El Hadj, le Diomfoutou ; de
+l’autre, habite Mustaf, et se trouvent la plupart de ses magasins, ses
+greniers, la case de ses femmes. Dans une cour, des Mauresques
+prisonnières habitent sous des tentes qu’elles ont dressées, comme si
+elles se trouvaient au désert. Elles préfèrent cela à la vie des cases.
+Quelques-unes sont blanches et fort jolies. Elles proviennent des
+razzias faites par Mustaf, en 1865, sur les Lack Lall, qui s’étaient
+joints aux révoltés du Bakhounou.
+
+Quant à la ville, les maisons y sont en partie à terrasse, en partie
+couvertes de paille. Quelques-unes ont un étage.
+
+Mahmadou Abi était allé saluer son père. Je fis demander à Mustaf où je
+devais loger, et immédiatement on me conduisit dans une maison
+spacieuse, chez un griot fort riche, nommé Samba Gouloumba, père ou
+oncle d’un griot de ce nom que j’avais connu à Ségou. Là, on me donna la
+maison du maître, qui était absent, et son frère, qui vint m’y
+installer, m’exprima ses regrets et insista pour que j’attendisse le
+retour du maître de la maison, qui était, me disait-on, grand ami des
+blancs, et qui serait désolé de ne pas me recevoir lui-même (il avait
+d’ailleurs fort bien traité Bakary Guëye pendant son long séjour). Je me
+gardai bien de m’engager, et je pris possession d’une jolie chambre
+située au premier étage, et peinte proprement en rouge avec divers
+dessins. Mes laptots logeaient au-dessous. J’avais un véritable
+escalier, avec une terrasse devant ma porte et des fenêtres. C’était à
+n’y pas croire. A peine avais-je commencé à m’installer et à profiter de
+l’eau que les esclaves de la maison venaient de nous apporter, qu’on
+nous annonça Mustaf, qui venait nous rendre visite et me demandait
+audience. Je n’étais plus depuis longtemps habitué à ces manières
+courtoises. Je le priai d’attendre que j’eusse remis mes vêtements et le
+fis monter. Il fut très-aimable.
+
+Mustaf est un esclave du Bornou. C’est un Kanori et, seul à Nioro, avec
+deux ou trois personnes, il sait la langue de son pays. Plus souvent il
+trouve avec quelques esclaves à parler le haoussani. Du reste, il parle
+très-aisément le bambara, le soninké et le peuhl. Il fut longtemps le
+captif de confiance d’El Hadj, son barbier et son cuisinier, et il est
+probable que ce contact avait contribué à adoucir ses manières et à les
+policer.
+
+Il me souhaita la bienvenue, me fit beaucoup de compliments et termina
+en me demandant de lui dire ce dont j’avais besoin.
+
+Je lui répondis que, n’ayant pas l’intention de m’arrêter, bien que je
+fusse très-fatigué, je lui demandais dix moules de couscous pour la
+nourriture des hommes jusqu’à Koniakary ; que quant à moi, je mangeais
+maintenant la nourriture des noirs et que tout ce qu’il m’enverrait
+serait bien reçu.
+
+Peu après je reçus 10 moules d’un beau couscous blanc, qui me rappelait
+enfin le couscous de Saint-Louis.
+
+En outre, on m’envoyait une grande calebasse d’eau miellée, une poule
+sautée au beurre et fort bien préparée, 100 gourous et du lait. La
+maison dans laquelle nous logions était chargée de nourrir mes hommes,
+qui ne s’en plaignaient pas, bien au contraire.
+
+Il n’en fallait pas moins pour réparer nos longs jeûnes des jours
+passés, et le soir on nous envoyait dix poules vivantes, un plat copieux
+de riz à la viande et un beau couscous que nous trouvâmes succulent.
+Depuis notre départ de Médine, nous n’avions rien mangé d’aussi bon en
+fait de cuisine nègre.
+
+L’après-midi j’allai faire visite à Mahmadou Abi, qui était logé dans
+une grande case avec tous ses Talibés. Il me reçut d’une façon aimable,
+quoique un peu embarrassée ; il avait l’air de ne pas se trouver dans
+une position bien franche. Il me demanda si j’avais ce qu’il me
+fallait ; je lui dis que oui, à l’exception de mil pour les chevaux. Il
+paraît que ce n’était pas l’habitude de Mustaf d’en fournir, car
+Mahmadou me répondit qu’il faisait vendre un captif pour acheter du mil
+pour ses chevaux.
+
+De là, j’allai chez Mustaf lui rendre sa visite. Il me reçut de la façon
+la plus aimable, et j’en fus d’autant plus étonné qu’il n’est pas ainsi
+généralement et qu’il traite les noirs en grand seigneur ; il est plus
+difficile pour eux de le voir, me disait Bakary, qu’il ne l’est de voir
+Ahmadou à Ségou.
+
+Mustaf me dit qu’il allait m’emmener voir un schérif blanc. En effet, il
+sortit avec moi, accompagné d’un interprète d’arabe, et nous allâmes à
+l’extrémité de la ville dans la maison d’un marabout, Ako de Gambie,
+possesseur de la plus belle fortune du pays.
+
+Il s’était bâti une maison à l’européenne, autant que les matériaux du
+pays le permettaient. Il y avait de beaux escaliers en terre, des
+galeries ouvertes, où des nattes abritaient des rayons du soleil. Tout
+cela était propre et d’une élégance relative qui m’étonna.
+
+On nous fit entrer dans une salle petite, mais plus soignée encore que
+les autres, où nous nous assîmes sur de belles nattes de cuir, tressées
+par les Mauresques.
+
+Peu après, on nous introduisit dans une seconde salle encore plus
+soignée, où, sur un tapis du Maroc posé sur une de ces nattes, était
+assis en tailleur un homme vêtu entièrement de mousseline blanche ; il
+avait un turban dont une partie passant sous le menton et relevée
+couvrait le bas de la figure. Son teint était incomparablement plus
+blanc que tout ce que j’avais vu chez les Maures et même chez les
+Mauresques ; la main était potelée et le pied petit et soigné. L’homme
+était gros. Son regard était fin ; l’arc sourcilier bien dessiné, mais
+ni son nez ni sa physionomie ne répondaient au type arabe. Sans le mat
+de son teint on eût dit un Européen.
+
+Il commença à m’interroger sur mon pays, demandant si nous étions
+Français, de quelle ville, et quand je lui dis de Paris, il sourit et me
+dit : « Je connais Paris, c’est une ville où il y a de grandes rues
+plantées d’arbres. » Il me demanda si j’avais des nouvelles de mon pays,
+et sur ma réponse négative, il me dit : « Je sais, moi, que tout va bien
+chez vous. »
+
+A mon tour j’essayai quelques questions : j’appris qu’il était de Fez ;
+mais quant au but de son voyage je ne pus obtenir de réponse, il éluda.
+
+Je commençais à me demander si c’était bien un Arabe ou quelque voyageur
+déguisé, et ce soupçon était celui de la plupart de mes laptots, qui
+affirmaient qu’il comprenait le français et qu’il souriait quand je
+parlais avec le docteur. Toutefois, il me fut impossible de savoir la
+vérité, car dès qu’il vit que je le pressais de questions, il commença à
+me dérouter par des interrogations incompréhensibles. Il est vrai qu’il
+parlait l’arabe pur, que fort peu de monde comprenait, et les
+interprètes traduisaient peut-être mal.
+
+Plus tard je demandai à mon schérif marocain s’il le connaissait. « Non,
+me dit-il, c’est un homme qui parle peu, il dit qu’il est schérif, je ne
+puis dire le contraire ; » mais il m’avoua qu’il lui semblait qu’il
+n’avait pas la figure d’un Arabe.
+
+En rentrant j’assistai à une fantasia assez bizarre : c’était une espèce
+de parodie d’un combat, faite par deux Talibés, tout en dansant et en
+jonglant avec leurs fusils d’une façon remarquable. L’un faisait le
+mort, l’autre tournait autour sans oser l’approcher ; quand il venait
+trop près, le mort remuait et l’autre se sauvait, puis le mort apprêtait
+tout doucement son fusil et tout d’un coup, quand l’autre arrivait pour
+l’assommer d’un coup de crosse, il se relevait d’un bond, lâchait son
+coup de fusil à bout portant, et les rôles se renversaient.
+
+Cela était remarquablement mimé et imité.
+
+Nous regagnâmes ensuite nos cases, et je passai une excellente nuit,
+dont j’avais grand besoin.
+
+Jusqu’ici il n’était pas question de partir, et on faisait même courir
+le bruit que nous allions rester jusqu’à ce que tous les chefs du pays
+fussent réunis. On venait en effet d’envoyer des émissaires de tous
+côtés. Cela était fort inquiétant, car si c’était vrai nous avions au
+moins trois semaines à attendre. Or, quelle que fût l’hospitalité de
+Mustaf, nous étions trop pressés de rentrer pour supporter volontiers un
+pareil retard. La saison des pluies était presque arrivée, et nous
+devions chercher à tout prix à la devancer sur les bords du Sénégal,
+avant que les marigots grossis ne nous créassent des obstacles sur
+l’importance desquels je ne me faisais pas d’illusion.
+
+ 21 mai 1866.
+
+Aussi, le 21, dès que je fus levé, je me rendis chez Mahmadou Abi pour
+traiter cette question avec lui. Il était chez Mustaf, où j’allai le
+rejoindre. Bien qu’il fût de bonne heure, j’attendis très-peu et on me
+fit monter au premier étage, dans un petit réduit qui est le séjour
+ordinaire de Mustapha. Puis, après un nouveau temps d’arrêt, on ouvrit
+la porte de la chambre de Mustaf. Toutes ces portes, travail des
+indigènes, étaient en bois sculpté grossièrement, mais cependant, telles
+quelles, elles ne manquaient pas d’une certaine élégance. Les plafonds
+étaient faits en bois, mais les morceaux qui le composaient étaient
+rangés avec ordre et symétrie au-dessus des poutres principales. Enfin,
+des serrures ou des cadenas de fer, achetés chez nos traitants,
+garnissaient la plupart des portes de Mustaf. Il était à demi étendu sur
+un lit du pays (_tara_) très-élevé, sur lequel plusieurs tapis maures
+étalaient leurs brillantes couleurs et remplaçaient des matelas absents.
+
+Je n’oserais affirmer que l’odeur de cette chambre, dont la porte était
+la seule issue, fût agréable, mais elle était supportable. Il nous fit,
+ainsi que Mahmadou Abi, asseoir sur son propre lit, envoya chercher des
+gourous, dont il nous donna quelques-uns, puis nous quitta pour régler
+une ou deux affaires. A son retour, j’entamai la question du départ,
+dont il ne se mêla point. Mais Mahmadou fit son possible pour m’engager
+à rester jusqu’à l’arrivée des chefs du pays, auxquels, d’après les
+ordres d’Ahmadou, il devait lire le traité fait avec nous. Je refusai,
+bien entendu, disant que cela ne me regardait pas, que d’ailleurs
+Ahmadou n’en avait pas parlé, et qu’il m’était impossible d’accepter un
+nouveau retard. Mahmadou insista, mais pour la forme, et quand il vit
+que décidément je ne voulais pas, il me dit : « Eh bien, tu partiras
+quand tu voudras. — Ce sera demain soir, répondis-je. — Alors on part,
+dit Mustaf ; ah ! c’est bien, je vais faire préparer ce qu’il faut. » Et
+il causa avec Ali Abdoul pour lui faire préparer du couscous pour sa
+route.
+
+Pendant la journée l’hospitalité de Mustaf ne se ralentit pas ; je reçus
+de sa cuisine des plats très-bien préparés, mais toujours pas de mil. Je
+réussis à en faire acheter un peu contre quelques grains de verroterie
+ou d’ambre qui me restaient, et le soir je fis avec Tambo l’échange de
+nos chevaux. Ce n’est pas que son cheval noir valût ma jument fleur de
+pêcher, bien au contraire ; mais ma jument était tellement blessée par
+la selle qu’elle souffrait atrocement et que cela me faisait mal à
+voir ; j’avais lieu de craindre qu’elle ne pût me conduire au Sénégal,
+tandis que je me croyais sûr du cheval de Tambo, qui, malgré la route
+pénible que nous avions faite, dans laquelle il avait porté son maître
+et un bagage considérable, était encore gras et vigoureux, et surtout
+sans blessure.
+
+Pendant que nous étions chez Mustaf, je demandai à voir les cadeaux
+envoyés par le gouverneur à Ahmadou, et il les fit apporter. Ils étaient
+enveloppés avec grand soin : c’était un burnous vert garni d’argent, un
+bonnet rouge garni d’or et un magnifique sabre avec un fourreau de
+velours vert et une garniture d’argent.
+
+Mahmadou Abi était en extase, et je crois que cela contribua à le
+fortifier dans l’idée d’envoyer quelqu’un pour son compte saluer le
+gouverneur ; mais cela ne faisait pas le compte d’Ali Abdoul, qui
+maintint ses droits afin de n’avoir pas à partager les cadeaux qu’on lui
+ferait ; il l’emporta sur le prince, qui se borna à me demander de
+parler de lui au gouverneur. Comprenant qu’il désirait un cadeau je lui
+fis alors présent du fusil à deux coups que Bakary Guëye m’avait donné
+en indemnité des marchandises qu’il avait été forcé de vendre, et que
+bien entendu je ne voulais pas réclamer.
+
+Aussi comptais-je bien lui payer son fusil.
+
+Mahmadou fut enchanté et me réitéra ses promesses d’amitié à distance ;
+il me demanda de lui écrire et me dit qu’il voulait aussi me donner
+quelque chose en souvenir de lui.
+
+Le soir j’allai voir les trois frères d’El Hadj, ou plutôt ses deux
+frères, Alpha Ahmadou et Tierno Boubakar, et l’un de ses cousins, qui
+tous trois me reçurent avec des paroles gracieuses, mais ce fut tout.
+Ils se trouvent, du reste, à Nioro dans une position d’infériorité vis-
+à-vis de Mustaf comme fortune et comme influence ; cela leur est pénible
+et ils ne s’en cachent guère. De plus, comme il y a là deux fils d’El
+Hadj encore en bas âge, mais qui un jour ou l’autre prendront en main
+toute la direction des affaires, on peut dire que ces parents du
+conquérant sont à tout jamais annihilés.
+
+ 22 mai 1866.
+
+Le 22 je fis mes préparatifs et j’allai vers une heure prendre congé de
+Mustaf, auquel, n’ayant rien à donner, je promis d’envoyer un fusil par
+Ali Abdoul ; il me demanda aussi un foulard noir, que j’eus la chance de
+trouver à Saint-Louis. Je payai ainsi de retour son hospitalité. Il me
+fit, du reste, cadeau d’un petit panier de dattes pour la route et donna
+une lettre à Ali Abdoul pour qu’on nous reçût sur tous les points où
+nous passerions jusqu’à Koniakary.
+
+J’allai ensuite prendre congé de Mahmadou Abi, qui voulut monter à
+cheval pour m’accompagner et me mettre en route. Je fus donc escorté de
+toute la bande de ses fidèles jusqu’à bonne distance de Nioro. Là, au
+moment de me quitter, il me prit à part et me remit dans la main deux
+anneaux d’or d’une valeur d’au moins 120 francs, en s’excusant de me
+faire un aussi mince présent, que moi je trouvais d’autant plus beau que
+je n’y comptais pas du tout. Nous nous quittâmes après une bonne poignée
+de main.
+
+C’est un devoir pour moi de dire qu’après mon départ de Ségou je n’avais
+reçu de ce jeune homme et de son entourage que des attentions et des
+témoignages d’affection bien désintéressés, puisqu’ils me savaient sans
+autres ressources que les cadeaux que m’avait faits Ahmadou, et qu’aucun
+d’eux n’eût osé accepter si même j’avais voulu les lui donner.
+
+Nous quittâmes Nioro à trois heures. Après une lieue au Sud nous
+atteignions Tambabougou ; puis, après une demi-lieue au S.-S.-O., le
+grand village de Médina ; nous traversâmes ensuite deux villages de
+Gadiaba. Le premier, Gadiaba Kayè (Gadiaba, les pierres), est l’ancien
+village du Diawara, Karounka, qui fit une si rude guerre à El Hadj ;
+l’autre se nomme Gadiaba Diala. Il était sept heures quand nous
+arrivâmes à ce village ; en le quittant nous fîmes trois lieues et demie
+à l’O. 1/4. S.-O. pour venir à Youri, où nous arrivâmes à nuit close et
+par un commencement de petite pluie fine. On entra dans le village, et
+mes conducteurs allèrent s’étendre sous le hangar de la place du
+village. Quand, après une courte attente, je voulus les faire repartir,
+il me fut impossible de les réveiller ; ils me disaient de camper là.
+Camper sur une place en plein vent par un temps semblable, j’aimais
+autant marcher ; aussi, prenant Seïdou pour guide, je me remis en route
+et je fis trois lieues de marche pour aller camper à Birou, où je vins
+frapper à une heure et demie du matin au village des Talibés. La nuit
+était noire. J’avais cependant pu me rendre compte de la nature du
+terrain. Depuis Touroungoumbé le sol avait changé. Ce n’étaient plus les
+plaines du Bakhounou, c’était un pays encore plus aride, mais moins
+monotone et moins plat ; par rares places la végétation y était bien
+accentuée, mais en général c’est un pays coupé de plaines de sable et de
+collines de roches peu élevées ; ce sont des bancs d’ardoise, qui
+percent le sol en différents endroits et dont les feuillets détachés par
+les pluies et par les chocs viennent former une poussière noirâtre ;
+plus loin ce sont des quartz grenus, de différentes nuances plus ou
+moins opaques, jaunes ou rouges ou d’un blanc laiteux (on les emploie
+quelquefois comme pierres à feu ; ces pierres sont, faute de taille,
+d’un mauvais usage). Enfin, sur une foule de points nous trouvions des
+grès noirs et du minerai de fer en grande quantité.
+
+La présence des ardoises à Nioro, de quelques schistes bitumineux dans
+le Foula Dougou est-elle un indice de l’existence du charbon de terre ?
+C’est ce que les siècles futurs nous apprendront. Mais si, surtout dans
+le Foula Dougou, on venait à découvrir le charbon, ce serait à n’en pas
+douter une découverte plus précieuse pour le pays que ne l’a été celle
+de l’or.
+
+Depuis Nioro jusqu’à Birou le terrain n’avait changé d’aspect qu’entre
+Youri et Birou. En quittant Youri on se dirige sur une montagne peu
+élevée dont le massif épais sépare le Kingui du Kaniarémé, qu’on appelle
+vulgairement la route du désert. On la traverse en gravissant une pente
+douce dans le défilé, et l’on arrive dans une plaine qui semble entourée
+de tous côtés par des collines, qui se croisent de manière à ne pas
+laisser apercevoir les issues de ce plateau. Tel est l’aspect général de
+ce pays dont l’exploration de MM. Perraud et Béliard a complété la
+carte, dressée par les renseignements que j’avais, et par mon propre
+itinéraire.
+
+Dans cette dernière route nous avions traversé deux marigots secs :
+c’étaient les premiers que nous apercevions depuis longtemps ; ils se
+dirigent vers l’Ouest.
+
+ 23 mai 1866.
+
+Birou a deux villages séparés, entourés chacun de palissades. L’un est
+le village des Talibés, tous originaires du Fouta ; l’autre le village
+des forgerons bambaras. Nous arrivâmes à Birou par une petite pluie fine
+au milieu de la nuit. Lorsque nous réveillâmes le gardien de la porte il
+me sembla tout d’abord qu’on nous faisait une triste réception. J’étais
+avec Quintin et deux seulement de mes hommes ; mais quand on sut qui
+nous étions, on nous conduisit chez un marabout, qui fit dégager une
+case pour y loger nos bagages. Nous parvînmes à allumer du feu pour nous
+sécher ; mais le plus difficile fut d’attacher nos chevaux et nos mules,
+qui mangeaient toutes les clôtures de la maison, au grand désespoir du
+maître. Enfin tout s’arrangea, sauf le temps qui continua à être
+légèrement pluvieux. Vers sept heures, ceux qui étaient restés en route
+commencèrent à arriver, et à sept heures et demie tout le monde était
+réuni. Nos ânes, trop fatigués, avaient passé la nuit avec leurs
+conducteurs à Youri.
+
+Ali Abdoul commença à s’employer auprès des gens du village pour nous
+faire donner une hospitalité splendide ; mais d’abord le mil était rare,
+et nous n’en pûmes avoir ni pour les chevaux ni pour les mules ; ensuite
+Ali Abdoul, bien que Tall et fils d’Elimane Donaye, ne jouissait
+d’aucune influence et son meilleur argument ne valait pas grand’chose,
+car le pauvre garçon ne brillait pas par un esprit transcendant. Il
+était bien un type du Toucouleur, braillard, vantard et hableur, mais il
+lui manquait cette qualité qui chez quelques-uns est très-grande : la
+finesse.
+
+Néanmoins le village se comporta bien à notre égard : on nous envoya six
+poules vivantes et du lait aigre ; le chef des Diawaras de l’endroit,
+qui vint me voir, me procura même un peu de beurre ; nous n’avions pu en
+avoir à Nioro à cause du manque de bestiaux, qui tous avaient succombé à
+l’épizootie ; puis nos hommes reçurent un nombre indéfini de calebasses
+de couscous et de _niéri_[248].
+
+Quelque bienveillance qu’il y eût dans cet accueil, cette hospitalité
+n’avait rien qui pût me retenir, et comme on nous annonçait une longue
+route pour arriver au premier village habité du Guidi-Oumé, je me
+décidai à partir à deux heures après midi.
+
+ 24 mai 1866.
+
+Notre chemin se dirigea d’abord à l’Ouest, à travers un pays peu
+accidenté, mais assez aride, et nous ne nous arrêtâmes pas avant une
+heure du matin, heure à laquelle nous campâmes sur l’emplacement d’un
+village détruit nommé Ouagadou. Un baobab et quelques débris sont les
+seuls vestiges de ce village, qui était placé au bord d’un marigot, où
+l’on chercha vainement de l’eau. Quand je vis qu’on n’en trouvait pas,
+je sollicitai Ali Abdoul de continuer la route ; mais les ânes étaient
+loin derrière nous, et après en avoir causé nous campâmes. Au jour,
+laissant quelqu’un avec les mules, je partis avec Ali Abdoul, Quintin et
+le vieux schérif, qui s’attachait à mes pas et se montrait bon homme.
+Nous avions quatre bons chevaux, et nous voulions arriver le plus vite
+possible. Mais nous eûmes à descendre la montagne sur laquelle nous nous
+trouvions, qui appartenait au sol du Kaarta, pour entrer dans la vallée
+de Guidi-Oumé peu élevée au-dessus du sol du Sénégal. Nous descendions
+visiblement depuis Nioro, mais sans secousses brusques, sans différences
+palpables de niveau. Là, nous eûmes une descente dans un ravin qui
+équivaut à plus de cent mètres de différence de niveau. La terre était
+travaillée de tous côtés par les eaux, d’immenses blocs de roches
+étaient mis à nu par l’action des pluies, les uns polis, les autres en
+forme de scories ; les lits de torrents que nous traversions aujourd’hui
+à sec, avaient roulé d’immenses cailloux de plusieurs mètres cubes,
+quelques arbres vigoureux et verts avaient poussé dans les endroits où
+la terre végétale, arrachée du plateau supérieur, avait pu s’amasser ;
+ailleurs on voyait d’autres troncs décharnés, sans feuilles, suspendus
+par des racines qui allaient leur manquer au premier ravinage des
+pluies.
+
+Cet endroit, bien que sauvage, avait un caractère de grande beauté, et
+il me frappa d’autant plus vivement que depuis trois ans je m’étais
+toujours trouvé en pays de plaine.
+
+Nous arrivâmes bientôt sur l’emplacement d’une ruine : c’était Khoré, un
+village de la vallée du Guidi-Oumé.
+
+Cette vallée étroite, qui est certainement le plus beau pays que j’aie
+vu dans la Sénégambie, est resserrée entre deux chaînes de montagnes,
+dont les méandres s’éloignent ou se rapprochent sans pouvoir s’écarter à
+une journée de marche l’un de l’autre ; un marigot ou plutôt un ruisseau
+d’écoulement des eaux de pluies, la parcourt, tantôt sec comme au moment
+où nous y passions, tantôt roulant des eaux torrentueuses ; de chaque
+côté de son cours, le sol, alimenté continuellement par les écoulements
+d’eau bourbeuse de la montagne, fournit des cultures magnifiques, donne
+deux récoltes par an et produirait tout ce qu’on lui demanderait en
+fruits ou légumes, si par routine on ne se bornait à la culture des
+céréales africaines : le maïs et le mil, et, accidentellement, le riz.
+
+Après Khoré, nous arrivâmes à Khassa, également désert, et après avoir
+désaltéré nos chevaux dans des mares, où l’eau, par extraordinaire,
+n’était pas corrompue, mais était chaude, nous continuâmes à descendre
+la vallée, traversant et retraversant le lit sablonneux de son ruisseau,
+qu’on appelle, je crois, le Kirigou (Kriégo, de Mongo Park).
+
+Après Khassa, nous parvînmes à un petit village habité, nommé Togno ou
+Tango. Il est, pour ainsi dire, perdu dans un repli du marigot, qui
+entre à cet endroit dans une baie que forme la montagne et en ressort
+bientôt pour redescendre la vallée. Les toits de paille, récemment
+reparés pour la saison d’hivernage, tranchaient sur le beau feuillage
+vert de nombreux arbres ; quelques colonnes de fumée animaient ce
+paysage, auquel les montagnes, sur deux ou trois plans, servaient de
+fond. C’était charmant à voir. De là, notre route descendit vers le Sud,
+à Fanga, éloigné d’à peine une demi-heure de chemin. C’était notre étape
+de la journée. On y fut d’abord peu aimable pour nous, mais Ali Abdoul
+palabra si bien, la lettre de Mustaf venant à l’appui de ses paroles,
+qu’on finit par nous pourvoir abondamment, et nous reçûmes quatre
+poules, un mouton et une chèvre très-maigre. Le tout fut bien vite mangé
+par nous et nos compagnons.
+
+ 25 mai 1866.
+
+Le lendemain, nous continuâmes, dès le jour, à descendre la vallée. Les
+villages y sont très-rapprochés, tous ont le même aspect, et en deux
+heures et demie nous en traversâmes quatre. A six heures nous avions
+quitté Fanga, et à huit heures et demie nous étions à Niogomera, après
+avoir passé à Tanganaya-Takhaba et Niakatéla. On me pressa de rester à
+Niogomera, où je devais, disait-on, recevoir une splendide hospitalité.
+D’abord on m’envoya cinq poules et du mil pour mes chevaux ; puis, vers
+deux heures et demie, comme j’allais partir, on apporta deux chèvres et
+du couscous. Je pris une chèvre et je donnai l’autre à un Talibé nommé
+Amadi Ali, qui m’avait servi de guide ; mais comme mes hommes avaient
+mangé à leur faim nous laissâmes le couscous, et nous allâmes camper à
+Makhana, à une lieue à l’O.-S.-O., pour faire cuire notre dîner.
+
+A mesure que nous approchions, nous nous permettions le luxe de deux
+repas par jour. C’était le cas de dire que l’appétit nous venait en
+mangeant.
+
+Pendant les quelques heures que je passai à Makhana, je reçus une belle
+chèvre, deux calebasses de mil et du couscous. C’était donné d’une façon
+aimable et empressée, qui contrastait avec les cadeaux un peu forcés que
+nous avions reçus jusqu’alors depuis Nioro. Néanmoins, à neuf heures et
+demie du soir, il me fallut me mettre en route. Nous avions un long
+chemin à parcourir pour aller à Mounia ; nous allions quitter le Guidi-
+Oumé pour le Diafounou. Il y avait des marigots à traverser, et on
+m’avait dit qu’il y avait un peu d’eau dedans ; j’étais pressé de les
+passer avant qu’ils ne grossissent.
+
+La route traverse une forêt, le pays est peu accidenté, on a laissé
+derrière soi les montagnes du Guidi-Oumé, et en quittant Makhana la
+vallée prend un développement immense.
+
+Nous laissions sur notre droite le marigot de Kirigou.
+
+Nous fîmes une première traite de sept lieues sans halte. Comme la nuit
+était très-noire, que les guides demandaient à s’arrêter, nous campâmes
+pour attendre le jour. Je fis décharger les mules, on plaça les cantines
+au pied d’un arbre, on entrava les chevaux sans les desseller, de
+manière à les laisser manger, et, enveloppé dans les lambeaux de mes
+vieux paletots, je m’étendis sur ma tente. Je dormais d’un profond
+sommeil, lorsque, vers quatre heures, les éclats du tonnerre me
+réveillèrent en sursaut. Une tornade arrivait sur nous avec une rapidité
+prodigieuse. Le temps de ramasser ma toile de tente, et la pluie tombait
+déjà en larges gouttes, un vent violent soulevait une poussière intense
+à travers laquelle on n’apercevait rien ; les éclairs déchiraient par
+moments le ciel en éclairant la scène d’une lueur passagère qui rendait
+plus profonde encore l’obscurité qui les suivait.
+
+Nos chevaux avaient tourné la queue au vent, ils ne bougeaient pas, et
+comme la pluie inondait déjà le sol plat et bas, nous montâmes sur nos
+cantines, pêchant dans la mare qui nous environnait les sacs, peaux de
+bouc et autres objets qui y nageaient.
+
+ 26 mai 1866.
+
+Nos compagnons, qui n’avaient eu qu’une préoccupation, celle de se
+garantir de la pluie, avaient laissé leurs bagages où ils étaient.
+
+Aussi, dès que le jour se fit, quel spectacle ! Nos cantines entourées
+d’un demi-pied d’eau, mon sac de cuir, dans lequel étaient mes carnets
+de notes, enfoncé dans la vase et fort heureusement seul perdu, sauf que
+le contenu eût souffert. Rien de sec, ni sur nous ni dans les cantines,
+qui, disjointes, avaient absorbé l’eau de telle façon qu’en les
+soulevant on l’en faisait sortir. Nos compagnons étaient encore plus mal
+que nous, et par-dessus le marché une pluie fine avait remplacé la pluie
+d’orage et un vent glacial venait ajouter au malaise général.
+
+Nous rechargeâmes les bagages et essayâmes de reprendre notre route. Le
+terrain était glissant, détrempé. Nos chevaux tombaient et je fis trois
+ou quatre chutes dans la vase ; puis nous arrivâmes au marigot. Il avait
+subitement grossi ; on y avait de l’eau, à pied, jusqu’aux épaules. Les
+berges étaient roides à descendre et à remonter. Ma foi, nous prîmes un
+bain, mais nous passâmes avec nos chevaux, et c’est miracle qu’après
+cela, par le froid qu’il faisait, la fièvre ne soit pas venue nous
+rendre visite. Quand j’eus traversé, je me pris à penser que, si les
+mules chargées descendaient dans ce marigot transformé en torrent
+boueux, non-seulement elles n’en sortiraient pas, mais que mes cantines
+seraient inondées, mes notes, cartes et plans perdus. Je me décidai
+donc, tout ruisselant d’eau et de boue, à attendre les mules pendant une
+demi-heure. Alors Seïdou, grand et vigoureux homme, se mit à transporter
+les cantines sur sa tête. Il se chargeait, s’accroupissait sur la berge
+et se laissait glisser sur la pente jusque dans le lit du marigot, où il
+fallait alors reprendre subitement la position verticale pour garder son
+équilibre et ne pas se noyer.
+
+Les trois premières fois il réussit d’une façon admirable, mais à la
+quatrième, où justement il portait la cantine la plus précieuse pour
+moi, celle qui contenait mes cartes, il trébucha, et, sans sa présence
+d’esprit, c’en était fait de mon bagage. Il se rejeta sur la berge où la
+cantine s’enfonça dans la vase, et Samba Yoro put la saisir par la corde
+au moment où Seïdou glissait totalement dans l’eau. Il en fut quitte
+pour la peur, et à huit heures et demie nous étions au village de
+Mounia, où, après bien des efforts, je parvins à faire allumer un grand
+feu et à sécher successivement tout notre bagage ; livres, effets,
+instruments, tout était trempé, et le soir nous étions encore humides.
+Nous reçûmes là une bonne hospitalité ; les Pouhls du village de
+Mangassi ou Bangassi, situé près de là, vinrent nous apporter une belle
+chèvre et du mil, et d’autres côtés les différents chefs m’envoyèrent
+trois chèvres ; aussi fûmes-nous dans l’abondance.
+
+ 27 mai 1866.
+
+Le lendemain j’étais décidé à me rendre à Koniakary ; aussi je partis de
+bonne heure, et, devançant les mules avec Ali Abdoul pour guide, nous
+commençâmes à trotter de toute la vitesse de nos chevaux un peu fourbus.
+A mesure que nous approchions, l’impatience d’atteindre le but nous
+prenait et nous eussions voulu pouvoir voler avec nos chevaux.
+Malheureusement les pauvres bêtes étaient à bout de forces, et, quoi que
+nous fissions, elles allaient fort lentement. Nous passâmes deux ou
+trois marigots. Ils se déversaient sur la droite de notre route, qui se
+dirigeait vers le Sud. Nous laissions sur notre gauche une montagne. Il
+paraît qu’au lieu de prendre la vraie route nous inclinâmes trop au Sud.
+Toujours est-il que nous nous enfonçâmes dans une gorge de montagnes et
+que nous arrivâmes très-près du village de Makhana. Un peu avant d’y
+parvenir, nous eûmes la bonne fortune de rencontrer deux Khassonkés, qui
+nous remirent dans une route de traverse, nous ramenant directement à
+l’Ouest. Nous éperonnâmes nos chevaux, ils firent un effort et nous
+partîmes au galop, car la traite était longue. Nous traversâmes alors
+trois villages habités, où nous ne nous arrêtâmes que pour boire, et
+nous vînmes passer au Sud de la montagne de Tapa, d’où nous aperçûmes
+Koniakary. Il était deux heures de l’après-midi. Cet immense village,
+chef-lieu du Diombokho, est défendu par un tata fortifié, ou maison d’El
+Hadj, confiée à la garde de San Mody, l’un de ses captifs.
+
+Notre première visite fut pour Tierno Moussa, chef des Talibés et
+véritable chef de Koniakary. Il savait déjà, par Ibrahim Mabo, qui,
+revenu avec nous, nous avait devancés, les quelques bontés que j’avais
+eues pour son fils à Ségou, et son accueil fut aussi cordial qu’il est
+possible. Celui de San Mody fut moins avenant ; il ne voulut pas me
+recevoir, et me fit conduire à une case assez sale qui me déplut. Aussi,
+lorsqu’il vint m’y visiter, je le reçus très-mal et le contraignis, pour
+ainsi dire, à me faire des excuses. J’en pris prétexte pour annoncer que
+je partirais le lendemain matin, et toutes ses tentatives pour me
+retenir échouèrent.
+
+Je comptais à Koniakary quelques amis : Tierno Moussa, son Mabo Ibrahim,
+et Amady Boubakar qui arrivait avec nous. Ils me traitèrent de leur
+mieux. Ce fut Amady Boubakar qui, le premier, m’envoya un magnifique
+mouton gras ; peu après, j’en reçus un autre de San Mody. Ils furent
+tous deux immolés à nos grands et nombreux appétits. Plus tard, Tierno
+Moussa m’en donna un troisième qui dépassait en beauté les deux
+premiers, et je me décidai à l’emmener à Médine, où certainement jamais
+plus bel échantillon de la race ovine, dite mouton de Galam, n’était
+entré.
+
+Je reçus aussi de différents côtés des gourous, du couscous ; enfin, je
+me trouvai abondamment pourvu.
+
+Pour faire ma paix avec San Mody, j’allai le saluer, et cette fois je
+fus reçu. Je lui demandai de me prêter des chevaux pour aller à Médine ;
+mais il allégua pour refuser l’obligation de se rendre à Nioro, où il
+était appelé près de Mahmadou Abi.
+
+[Illustration : Femme Khassonkée, de Médine.]
+
+Il me fallut donc imposer à ma pauvre monture une dernière journée de
+près de dix-huit lieues.
+
+Avant de quitter Koniakary, il n’est pas sans intérêt de jeter un coup
+d’œil sur la situation politique de ce pays.
+
+Différents Talibés se partagent l’influence dans le Diombokho et même
+dans Koniakary, ce qui fait que ce village ressemble beaucoup par son
+organisation aux villages du Fouta. Tierno Moussa et San Mody ne
+s’entendent pas d’ailleurs ; et comme San Mody n’est pas assez riche
+pour se faire des partisans au moyen de cadeaux, il n’a vraiment
+d’influence que sur les esclaves d’El Hadj et les Bambaras du pays.
+
+En dehors de cette population, mélangée déjà de toutes les races
+musulmanes de la Sénégambie, c’est-à-dire Yoloffs, Peuhls, Toucouleurs,
+Soninkés, il y a les Khassonkés, qui composent peut-être la plus grande
+partie de la population des villages du pays. Ils y apportent, sous le
+commandement nominatif de Khartoum Sambala, frère du roi de Médine, une
+indépendance assez semblable à celle dont jouissent leurs frères de
+l’autre côté du fleuve ; plus grande même, car Sambala de Médine ne
+souffre pas qu’on lui désobéisse.
+
+Du reste, mécontents de leur gouvernement actuel et des impôts qui
+pèsent sur eux, ils aspirent à l’indépendance et seraient tout prêts à
+se révolter pour piller les Talibés.
+
+Enfin, Koniakary est harcelé par les Maures Askeurs et Oulad El
+Rhrouizi, qui, en représailles des pillages que s’est permis sur eux
+Tierno Moussa, viennent de temps à autre fermer la route de Médine à
+Koniakary.
+
+On le voit, Koniakary n’est pas une position aussi formidable qu’elle a
+pu le sembler à quelques voyageurs moins au courant de la politique
+locale que je ne le suis, et je reste convaincu que si jamais nous
+avions à diriger contre cette place une expédition nous aurions bien
+vite révolutionné ce pays.
+
+ 28 mai 1866.
+
+Lorsque j’eus annoncé mon départ, tout le monde me conseilla de marcher
+de compagnie avec tout mon monde, afin de ne pas risquer un pillage des
+Maures. Mais mon impatience ne me le permettait pas ; à six heures, le
+28 mai, je quittai Koniakary et me dirigeai sur Médina, village de
+Khartoum Sambala, situé dans le Khasso (rive droite), auquel j’avais à
+donner des nouvelles de sa fille, première femme de Samba N’diaye, à
+Ségou. Il me reçut avec affabilité et me fit servir un déjeuner de
+couscous et de lait frais, que je pris avec d’autant plus de plaisir,
+que partout sur ma route j’avais vainement demandé du lait de vache ; la
+réponse était partout la même : les vaches sont mortes.
+
+Après une heure d’arrêt je quittai ce village, et Ibrahim Mabo, qui nous
+avait accompagnés, nous laissa pour rentrer à Koniakary.
+
+Nous commençâmes alors une lutte avec nos chevaux ; les éperons ne
+cessaient pas de déchirer les flancs de ces pauvres bêtes auxquelles de
+temps en temps nous réussissions à faire prendre le galop. Vers dix
+heures et demie nous fûmes à Kana-Makounou, où le marigot était presque
+sec. Il y avait de l’eau dans des mares ; nous fîmes rafraîchir nos
+montures et reprîmes notre course.
+
+Bientôt j’aperçus des montagnes devant nous, et sur la gauche je
+reconnus la curieuse montagne de Dinguira qu’on voit de Médine. Le
+docteur, à qui je le disais, ne pouvait croire à cette nouvelle, et Ali
+Abdoul, qui n’était jamais venu sur cette route, ne pouvait le
+renseigner ; néanmoins nous pressions d’autant plus nos montures, et
+tout à coup je m’écriai : Voilà le poste ! Le docteur parvint à faire
+prendre le galop à sa jument ; mais mes coups d’éperons furent vains
+aussi bien que ceux d’Abdoul : les pauvres bêtes étaient fourbues. Nous
+arrivâmes au petit trot sur la berge située en face du poste, où nous
+rejoignîmes Seïdou, qui, parti la veille au soir de Koniakary pour nous
+devancer, avait dormi trop longtemps en route et arrivait en même temps
+que nous.
+
+Dire nos impressions au moment où, haletants, nous nous penchions sur
+l’eau claire du Sénégal pour y boire, dire de quels battements notre
+cœur était agité dans nos poitrines, c’est chose impossible ; ce
+pavillon tricolore surmontant les blanches murailles du poste nous
+disait que nous étions en France, que désormais nous n’avions plus rien
+à craindre des hommes ; que bientôt nous serions dans les bras de nos
+compatriotes, dans ceux de nos amis.
+
+Oh ! c’est là un de ces moments terribles dont on peut mourir aussi
+facilement que d’une balle ennemie, car la joie tue aussi bien que la
+douleur, mais il était dit que cette fois encore nous ne mourrions pas.
+Nos coups de fusil et nos cris eurent bientôt donné l’éveil. Le canot
+d’un traitant, du nommé Clédor, un des héros de la défense de Médine, en
+1857, se détacha, et quand nous arrivâmes sur la berge française, nous
+fûmes reçus dans les bras de Béliard, le commandant du poste, qui ne
+nous connaissait cependant ni l’un ni l’autre et qui, réveillé en
+sursaut par la nouvelle de notre arrivée, osait à peine y croire.
+
+[Illustration : Combat et délivrance de Médine (13 juillet 1857)
+(d’après le tableau de M. Chagot).]
+
+Que cette accolade fraternelle me fit de bien !
+
+Il serait superflu de dire quelle fut notre réception. A Médine, à
+Bakel, partout sur notre route, nous marchâmes d’ovations en ovations
+jusqu’à Saint-Louis. La nouvelle de notre arrivée nous avait précédés de
+quelques jours, et sur les murs de la ville, de tous côtés, nous
+trouvâmes affiché l’avis suivant :
+
+
+ Saint-Louis, le 15 juin 1866.
+
+MM. Mage et Quintin sont arrivés à Médine le 28 mai, de retour de leur
+voyage dans l’intérieur de l’Afrique.
+
+Le Gouverneur s’empresse d’annoncer cette heureuse nouvelle à la
+colonie, persuadé qu’elle l’accueillera avec les sentiments qu’inspirent
+à tout homme de cœur le courage, la persévérance et le dévouement
+déployés dans les entreprises grandes, périlleuses et qui intéressent au
+plus haut degré l’humanité.
+
+ Signé : _Le colonel du génie, gouverneur,_
+
+ PINET LAPRADE.
+
+
+Notre voyage de Bakel à Saint-Louis s’était fait dans un chaland, que
+nous avions dû armer en guerre à cause de la situation politique du
+Fouta, travaillé par les marabouts ; il s’était opéré lentement, mais
+sans accidents.
+
+ 31 mai 1866.
+
+Arrivé le 28 mai à Médine, j’avais quitté ce poste le 31, dans un canot
+qui nous portait à peine, pendant que mules et chevaux allaient par
+terre à Bakel. Cette partie du voyage fut très-pénible, mais j’y eus
+cependant un moment agréable : ce fut celui que je passai à Makhana : ce
+village que j’avais fait reconstruire en 1859 et dans lequel je fus reçu
+avec une véritable effusion. Un mot suffira pour montrer ce que je
+pouvais obtenir dans l’endroit.
+
+Sur le désir que j’en exprimai, Sulman Kama, le chef de ce village, qui
+avait eu tous les siens tués par El Hadj, envoya son propre fils au-
+devant de l’envoyé d’El Hadj pour le recevoir.
+
+Par contre, j’avais eu à regretter une scène qui s’était passée au
+village de Khay, où nous étions allés par terre pour embarquer dans
+notre canot, les eaux étant trop basses pour permettre de passer les
+rapides avec l’embarcation chargée.
+
+[Illustration : M. Mage. Costume de retour.]
+
+Diogou Sambala, le chef de Khay, cousin de Sambala de Médine, était un
+peu ivre, et quand, accompagnés de Béliard et de Ali Abdoul, nous
+allâmes le saluer, il se leva et se mit à parler violemment à Ali en lui
+disant qu’El Hadj était mort et que lui et tous les Talibés qui disaient
+le contraire avaient menti. Ali s’emporta et le traita de menteur, et il
+me fallut intervenir avec Béliard ; nous réussîmes enfin à calmer cette
+scène, qui fût devenue grave sans notre présence, puisqu’un griot de
+Diogou Sambala ne craignit pas de dire à Ali : « Si les blancs n’étaient
+pas là, je te couperais la tête. » Du reste à peine fûmes-nous sortis du
+village que le fils de Diogou vint nous faire ses excuses, alléguant
+l’état d’ivresse de son père. Sambala de Médine, au contraire, s’était
+comporté très-convenablement, et bien que je lui gardasse rancune des
+embarras qu’il m’avait causés à mon départ, je lui dois rendre cette
+justice.
+
+[Illustration : M. Quintin. Costume de retour.]
+
+ 5 juin 1866.
+
+Je quittai Bakel le 5 juin, et le 8, à une heure du matin, malgré une
+brise très-forte et contraire, j’arrivai à Matam où je réveillai le
+commandant du poste, M. Richard, chirurgien de la marine, qui nous fit,
+à cette heure indue, le meilleur accueil. Mais, malgré cela, le même
+jour à midi nous reprenions notre route, et le 10 à onze heures du soir
+nous entrions dans le poste de Saldé, où la fatigue de notre équipage
+nous força de passer la journée du 11 tout entière. Cette journée fut
+marquée par un événement pénible. M. d’Erneville, lieutenant
+d’infanterie de marine, qui commandait le poste, avait avec lui une
+négresse, ancienne esclave de sa famille qui l’avait tenu sur ses bras
+quand il était enfant. Elle souffrait de la gorge, et n’ayant pas de
+chirurgien au poste, il pria Quintin de la voir. Nous devions y aller
+après le dîner, ne soupçonnant pas la gravité du mal, quand tout à coup
+on vint nous dire qu’elle étouffait. Nous y courûmes, elle était morte !
+La maladie avait marché avec une rapidité effrayante, et quelques heures
+avaient suffi pour la mettre dans l’impossibilité de respirer.
+
+ 15 juin 1866.
+
+Enfin le 15, à cinq heures du matin, j’arrivais à Podor, et à peine
+étais-je chez le commandant, M. Jauréguiberry, que je fus doublement
+charmé par une sérénade que vint nous donner le détachement de musiciens
+de l’infanterie, alors en garnison à Podor, et, plus encore, par la vue
+d’une Européenne, aussi gracieuse qu’aimable, Mlle Jauréguiberry, qui
+n’avait pas craint de venir tenir compagnie à son père dans ce triste
+séjour.
+
+ 18 juin 1866.
+
+Le même jour, deux bateaux à vapeur étaient à Podor ; je trouvais des
+collègues qui me témoignaient le plus aimable empressement et dont le
+charmant accueil me restera toujours dans la mémoire. L’un de ces
+bâtiments, _la Couleuvrine_, que j’avais commandé, descendait à Saint-
+Louis ; j’y pris passage avec tout mon monde, et le 18 j’étais dans
+cette ville ; j’arrivai chez le gouverneur, dans mes vêtements de
+voyage, taillés de mes mains, cousus par mes laptots et que je ne
+pouvais encore me décider à quitter.
+
+Le même soir la colonie s’associait, sous la présidence de son
+gouverneur, pour nous offrir une fête au Cercle. Je ne crains pas de
+dire qu’on en garde encore le souvenir à Saint-Louis comme je le garde
+dans mon cœur.
+
+J’avais appris à Médine que depuis dix-huit mois j’étais officier de la
+Légion d’honneur ; quelque plaisir que j’en eusse éprouvé, celui que me
+causa cette soirée fut plus grand encore.
+
+Une dernière joie m’était réservée. Le courrier du 28 juin m’emportait
+vers la France, et si le succès de mon entreprise m’a souvent valu des
+témoignages d’estime et des satisfactions d’amour-propre, aucune de ces
+émotions ne vaut celle de revoir une famille tendrement aimée qui, sans
+nouvelle de moi pendant deux années, avait vécu de tristesses sans fin,
+d’inquiétudes sans bornes, n’espérant souvent plus me revoir et à
+laquelle mon retour seul pouvait rendre le calme et le bonheur.
+
+Enfin la SOCIÉTÉ DE GÉOGRAPHIE avait à juger mes travaux qu’elle avait
+suivis d’un œil bienveillant : elle a daigné leur donner sa sanction
+dans sa séance du 12 avril 1867, et m’a décerné _une médaille d’or pour
+mes découvertes géographiques en Afrique_.
+
+[Illustration : Médaille d’or décernée à M. Mage par la Société de
+géographie.]
+
+
+[Note 247 : Ces indications sont les distances que je crois devoir être
+portées en lignes droites d’après un procédé d’estime qui m’est habituel
+et que j’emploie quand il m’est impossible de noter le chemin minute par
+minute comme dans ma route d’aller.]
+
+[Note 248 : Sorte de bouillie faite avec le résidu du mil, qu’on ne peut
+broyer en farine dans les mortiers.]
+
+
+
+
+ CONCLUSION.
+
+
+En 1863, lorsque je partais pour ce voyage, il y avait plusieurs années
+que tout commerce régulier était interrompu entre le Diombokho, le
+Kaarta et nos établissements de Médine et Bakel.
+
+Aujourd’hui ce débouché à notre commerce est ouvert.
+
+Lorsque je partais, on ignorait la position d’El Hadj, de ses fils,
+leurs forces, leurs ressources, l’histoire même de la conquête du Ségou
+et du Macina, si intéressante pour guider la politique coloniale dans
+les relations que tôt ou tard elle doit établir avec ces pays riverains
+du Niger.
+
+Aujourd’hui nous savons qu’El Hadj est mort, que son fils Ahmadou pourra
+résister longtemps encore à la révolte du pays contre lequel il lutte,
+mais que s’il maintient sa position, ses forces diminuent, que ses
+Talibés se lassent et que ses recrutements sont de plus en plus
+difficiles ; que par conséquent il n’est pas probable qu’il parvienne
+jamais à établir une autorité régulière dans son vaste territoire.
+
+Aussi, quoiqu’Ahmadou ait montré beaucoup de bonne volonté à l’égard de
+l’établissement de relations commerciales avec nos comptoirs, quoiqu’il
+ait envoyé un de ses Talibés saluer le gouverneur, je pense qu’on ne
+saurait en ce moment attendre de ces pays éloignés d’autre commerce que
+celui de l’or du Bouré, qui remonte à Nioro par la voie de Kita, et de
+là vient à nos comptoirs, et de temps à autre, l’arrivée d’une caravane
+apportant directement de Ségou un peu d’or.
+
+Le résultat le plus efficace de mon voyage sera certainement de
+permettre aux nombreux Diulas qui peuplent le Diafounou, le Guidimakha,
+le Diombokho, le Kaniarémé et en général tout le Kaarta, de venir
+s’approvisionner de marchandises dans nos comptoirs, d’aller, à la
+faveur de périodes de calme, les vendre à Ségou et d’en rapporter de
+l’or et des esclaves. Ces derniers, non dépaysés, se marieront,
+prospéreront dans ces provinces, y augmenteront la production, c’est-à-
+dire les richesses, et par conséquent le commerce.
+
+Quant à nos résultats géographiques, ils sont consignés dans la carte
+annexée à cette relation, et un seul coup d’œil sur cette carte mise en
+regard de celles qui existaient avant mon voyage, suffira pour les faire
+apprécier.
+
+Si la France veut intervenir d’une manière efficace dans la politique du
+Soudan, il n’y a, suivant moi, qu’un moyen sérieux, c’est de remonter le
+Niger avec des bâtiments, soit qu’on parvienne à leur faire franchir le
+rapide de Boussa, soit qu’on les construise au-dessus de ce barrage.
+
+Ma conviction est que l’opération est possible.
+
+Une fois rendu dans le haut Niger, avec la force matérielle de chaloupes
+à vapeur armées de canons, il sera facile de s’y emparer promptement
+d’une influence considérable et d’amener la pacification générale du
+pays en dictant des conditions au parti que l’on soutiendra.
+
+Une telle expédition ne serait pas très-coûteuse : elle ne demanderait
+qu’une bonne organisation et 2 ou 300000 francs d’argent pour faire des
+cadeaux, et si elle réussissait on pourrait assurer que la civilisation
+aurait fait un grand pas en Afrique ; car, comme l’a dit le docteur
+Barth avant moi :
+
+« Je pense que le seul moyen d’implanter la civilisation en Afrique
+serait l’établissement de centres coloniaux sur les principaux fleuves,
+afin que de ces points il se produisît un rayonnement salutaire et un
+courant civilisateur qui ne tarderait pas à les joindre l’un à
+l’autre. »
+
+Je n’ajouterai qu’un seul mot.
+
+La plupart des maux de l’Afrique viennent de l’islamisme. Ni dans nos
+colonies actuelles, ni dans celles qu’on fondera plus tard, même quand
+il se présente sous les dehors les plus séduisants, comme cela arrive
+quelquefois au Sénégal, jamais, dans aucune circonstance, on ne doit
+l’encourager.
+
+Le combattre ouvertement serait peut-être un mal, l’encourager en est un
+plus grand. — A mes yeux, c’est un crime par complicité.
+
+
+ FIN DE LA RELATION.
+
+
+
+
+ APPENDICE
+
+
+ FAMILLE D’EL HADJ OMAR (HOMMES).
+
+
+ Seïdou-Tall, marabout d’Aloar.
+ |
+ +--------------------+--------------------------------+
+ | |
+ 1re femme, née à Aloar. 2e femme.
+ | |
+ (1)-----+----------------+----------------------+ Alioun
+ | | mort à Samé
+ Tierno Boubakar, à Nioro. El Hadj Omar en allant
+ | né en 1797. à la Mecque
+ +-------------+-------+--------+ |
+ | | | |
+ Seïdou-Abi Ibrahim-Abi Mahmadou-Abi |
+ au Macina. au Macina. à Ségou-Sikoro |
+ et autres enfants |
+ à Nioro. |
+ |
+ +------------------------------------+-----+-----------------(2)
+ | |
+ Femme de Haoussa Femme du Bornou (3 enfants).
+ | |
+ | +--------------------+-----------------+
+ | | | |
+ =I= (_a_) =II= =V= =VI=
+ Ahmadou, Ahmadou-Mackiou, Mahmady-Seïdou, Aguibou,
+ roi de Ségou, à Hamdallahi, à Dinguiray. à Ségou-Sikoro,
+ né en 1833, a lui-même né vers
+ d’une femme 3 enfts 1843 ou 44.
+ de Haoussa. 1 à Dinguiray.
+ | 1 à Ségou.
+ | 1 à Hamdallahi
+ Mohammed,
+ né le 31 janv.
+ 1865, jour de
+ la prise de
+ Toghou.
+
+ +-------------------------------------+------------(1)
+ | |
+ Elimane Guédo, aujourd’hui à Alpha Ahmadou, à Nioro.
+ Dinguiray. |
+ | |
+ +----------+-+----------+ +------------+----------+
+ | | | | | |
+ Amat Tamsir Seïdou Plusieurs Tidiani Hiaïa Autres
+ à Hamdallahi à Dinguiray autres à à jeunes
+ a 4 enfants a plusieurs enfts Hamdallahi. Ségou-Sikoro enfants
+ au Macina. enfants. d’El. né vers à
+ Guédo 1853. Nioro.
+ sont
+ encore à
+ Dinguiray.
+
+ (2)--+-----------------+------------------+------------------+
+ | | | |
+ Sa mère, Mère X.... Mère X.... Mère X....
+ princesse de | | |
+ Haoussa, | | |
+ nommée =IV= =VII= Mountaga
+ Aïssata, Adi Maï à Hamdallahi.
+ n’a pas à Hamdallahi. à Hamdallahi.
+ suivi El Hadj
+ |
+ |
+ =III=
+ Abibou,
+ chef à
+ Dinguiray,
+ a plusieurs
+ enfants.
+
+En dehors de ces enfants cités d’El Hadj, il en avait une quarantaine en
+bas âge à Macina. — 3 jeunes à Nioro d’une fille de Khartoum-Sambala. Ce
+sont : Mahmady-Diakha, Mahmady-Nagui, Mahmady-X....
+
+En outre, Aguibou m’a donné la liste de 15 autres frères à lui, habitant
+à Dinguiray. Ce sont : 1 Moctar, 2 Bassirou, 3 Day, 4 Nourou, 5 Saïdou,
+6 Mourtada, 7 Nasirou, 8 Mounirou, 9 Ahmidou, 10 Mahmodou, 11 Aïdou, 12
+Waïdou, 13 Mou-Bassirou, 14 Nasirou, 15 Siradiou. En dehors de ces
+parents, il y a les fils des cousins germains d’El Hadj, ceux de ses
+sœurs qui sont en assez grand nombre.
+
+(_a_) Ces numéros classent par rang d’âge.
+
+
+
+
+ NOTE SUR LES ROIS DU KAARTA.
+
+
+C’est au règne de Bitton ou Tiguitton à Ségou que commence l’histoire
+des Massassis du Kaarta, à l’époque où Bitton les chasse de Sountian
+(près Mourdia).
+
+Sey Bamana était l’aîné des fils vivants de Massa par suite de la mort
+de Massa Sey-Colo, mort sans enfants, et de Douafouloucoro tué à
+Sountian. Suivi de sa famille, de ses serviteurs et esclaves, il
+s’enfuit au Diombokho, au village de Niamiga (près Kanamakhounou), et
+s’y installa. S’appuya-t-il, comme l’a dit Raffenel, sur les Diawaras
+pour venir à bout des Bambaras du Kaarta ou au contraire fut-il accepté
+par ceux-ci, comme étant de la même race ? Toujours est-il qu’il
+gouverna quelques années.
+
+Raffenel le fait gouverneur de 1754 à 1758.
+
+Suivant nos informations, son règne serait antérieur à cette date. Car
+il résulte des dates que nous avons établies que Bitton ou Tiguitton
+régna environ de 1700 à 1743, puisque après la mort de Dékoro, son fils,
+Tomassa prend le pouvoir vers 1744. Ce serait donc à coup sûr avant 1744
+qu’il faudrait placer l’avénement de Sey Bamana, si tant est qu’on
+puisse dire qu’il y eut avénement.
+
+Sey Bamana comme ses successeurs était bien en effet chef de la famille
+des Massassis et comme tel obtenait bien une certaine déférence de ses
+parents et certains tributs de la population. Mais jamais son pouvoir
+n’eût pu aller jusqu’à obtenir de ses cousins ou neveux une obéissance
+passive telle que la comporte l’expression de roi. Suivant moi, les rois
+bambaras du Kaarta n’étaient pas plus rois que ne l’est l’Almami du
+Fouta ou le Tunka du Guoy ou du Kaméra.
+
+Après Sey Bamana, sur la durée du gouvernement duquel nous n’avons pu
+avoir de données précises, c’est Dénimba Bo, son frère cadet, qui le
+remplace et non Bonodain, son fils, comme on l’a dit à Raffenel. Du
+reste d’après les usages des Bambaras et des Peuhls les fils de Sey
+Bamana ne pouvaient prendre la place de leur père qu’après la mort de
+ses frères cadets.
+
+Dénimba Bo habitait dans le Bélédougou à Tonéguéla ; il y réunit une
+armée de gens de bonne volonté et vint camper à Kemmou (Guémou) (Kemma
+de Park), il y construisit le premier village de ce nom et n’ayant
+encore que soixante cavaliers il commença la guerre avec le Kaarta. Il
+fut bientôt maître du pays, et n’eut plus qu’un obstacle en la personne
+de Demba Ségo, chef de Koniakary.
+
+Ce chef voyant Dénimba Bo venir l’attaquer appela à lui ses alliés et
+reçut des renforts du Kaarta, du Khasso et même du Fouta, si bien que
+l’armée de Dénimba Bo eut peur et que le monarque ayant voulu persévérer
+dans son entreprise fut abandonné de tous à l’exception de son griot. Il
+ne voulut cependant pas reculer, et se confiant dans les prédictions
+qu’on lui avait faites, il monta sur la montagne de Tapa (montagne
+circulaire près Koniakary) et là renvoya son griot en lui confiant son
+cheval et ses harnachements pour qu’il les portât à son père.
+
+Des hommes qui allaient couper du bois aperçurent le monarque abandonné,
+qui loin de se sauver les regardait aussi. Il était tellement beau, dit-
+on, qu’ils crurent voir un personnage surnaturel et se sauvèrent à
+Koniakary. Sur leur description on reconnut l’infortuné prince et on
+envoya s’en saisir. Sa mort fut un affreux supplice qu’il supporta
+vaillamment sans donner signe de souffrance. Il fumait sa pipe, nous dit
+notre informateur. Après lui vient Sira Bo, son frère, cinquième fils de
+Massa ; on lui attribue la prise de Koniakary, dont il s’empara, dit-on,
+grâce aux discordes intestines du Diombokho. Si cela est vrai il faut
+croire que sur la fin de son règne ou sous son successeur, Demba Ségo
+rentra en possession de cette ville, car en 1795 Mongo Park nous y
+signale un prince de ce nom tandis que Daisé Coro, le successeur de Sira
+Bo, règne au Kaarta.
+
+Après Sira Bo, son frère Daisé Coro prend le gouvernement vers 1790 ; on
+prétend qu’il était plus âgé que Sira Bo et qu’il aurait dû commander
+avant lui, mais qu’il s’était désisté en sa faveur par reconnaissance
+pour la mère de Sira Bo à laquelle il devait la vie.
+
+Lorsque leur famille avait été mise en fuite et qu’on les recherchait
+pour les massacrer, la mère de Sira Bo qui en se sauvant portait alors
+son fils sur le dos, trouva Daisé, le prit avec elle et afin de ne pas
+exciter les soupçons elle lui passa une corde au cou comme à un esclave
+et parvint ainsi à le sauver. La bonté de Daisé Coro nous a été signalée
+par Mungo Park. Malgré cela ce trait d’abnégation ne peut néanmoins que
+nous étonner beaucoup, car il est aussi rare chez les noirs qu’il
+pourrait l’être chez des peuples plus civilisés.
+
+Ce fut Daisé qui appelé à Ségou par les frères de Mansong alla s’emparer
+de Yamina. Il paya cher cette incursion et à l’appui du récit de Mongo
+Park nos informations nous apprennent que ne se sentant pas assez fort
+pour résister à l’armée de Mansong, il se sauva au Guidi-Oumé où ce roi
+le rejoignit. Il y eut un combat d’une journée après lequel on campa et
+Daisé ayant renvoyé toutes les femmes en arrière à Maka-Yakaré vit son
+armée déserter. Il se sauva lui-même dans la nuit et l’armée de Ségou
+retourna sur ses pas ravageant tout le pays et brûlant tous les
+villages, entre autres l’immense village de Dédougou (?).
+
+Daisé Coro, battu, alla se replacer à Diokha où il continua à régner.
+
+Moussa Koura Bo, son frère, lui succéda vers 1800 (à partir de ce moment
+j’admets les dates de Raffenel).
+
+Lors de la fuite de Ségou ce prince fut pris comme esclave, et son
+maître, craignant de s’en voir dépossédé, lui avait, pour l’empêcher
+d’être reconnu, marqué la figure par des coupures comme on en faisait
+alors aux esclaves au lieu des coupures ordinaires que se font les
+Bambaras Courbaris (trois coupures parallèles allant de la tempe au
+menton ; les Massassis n’en faisaient que deux). Devenu grand, ce jeune
+prince s’échappa de chez ses maîtres et vint se faire reconnaître ; ce
+qui ne put être fait que grâce au témoignage d’un vieux marabout.
+
+Ce fut Moussa Koura Bo qui une fois au pouvoir acheva de ruiner le
+Khasso (rive droite). Il eut aussi à soutenir une lutte contre le Ségou,
+dont il repoussa l’armée. A sa mort ce furent les enfants du dernier
+fils de Massa nommé Bakary qui revendiquèrent le trône. Ils y avaient
+droit, leur père étant mort et étant les aînés de la famille.
+
+1808. Ce fut Tiguinkoro qui le premier des petits-fils de Massa régna.
+Il eut des succès, notamment dans le Bambouk qu’il ravagea en s’avançant
+jusqu’au Dentilia.
+
+1811. Sakhaba, son frère, le remplaça. Il poussa ses expéditions
+jusqu’au Manding à travers le Bélédougou et le Birgo.
+
+1815. Après lui c’est Mori Bo, nommé aussi Bodia, qui prend le pouvoir.
+Il est fils de Dénimba Bo.
+
+Il fonda Elimané où il habita. Il combattit le Fouta et le Haut-Sénégal,
+il prit Lanel et en emmena toute la population en esclavage.
+
+Mori Bo essaya aussi ses forces contre le Bondou ; il attaqua vers la
+fin de son règne Boulébané qui appartenait à l’Almami Saada, père de
+l’Almami actuel. Mais il ne put s’en emparer. Après lui, on passe à la
+génération suivante. C’est Gran qui monte sur le trône (1832) ; il est
+arrière-petit-fils de Massa, et petit-fils de Daisé Coro par Diamadoua,
+son père, mort sans régner.
+
+Ce fut ce prince qui prit Tuabo et en emmena toute la population en
+esclavage. J’ai connu divers témoins de son règne et entre autres Samba
+Naé, Bakiri pris enfant par lui à Tuabo et que j’ai retrouvé à Ségou ;
+il n’avait été libéré que grâce à Samba N’diaye qui, lorsqu’El Hadj fut
+maître du Kaarta, le réclama comme son parent.
+
+Gran habitait Elimané et de là dirigeait ses expéditions.
+
+Deux fois il s’avança jusqu’à Tamba, mais fut toujours repoussé ; son
+frère Mahmady Kandia le remplaça en 1843 et régna jusqu’au moment où El
+Hadj s’empara du Kaarta. C’est lui qui fonda Nioro où il mourut
+tranquillement après s’être rendu au prophète.
+
+Depuis cette époque, El Hadj régna de nom, mais le Kaarta est gouverné
+par Mustaf ou Mustapha, esclave d’El Hadj qui habite Nioro. Les
+Massassis dispersés et sans force ont essayé en 1845 pendant mon séjour
+à Ségou de soulever le pays, mais ils ont échoué et leur coalition a été
+dispersée par l’armée de Nioro.
+
+
+ GÉNÉALOGIE DES ROIS MASSASSIS DU KAARTA
+
+ 1er _génération._ MASSA-COURBARI, père de tous les _Massassis_
+ |
+ +---------------+---------------+--------------+----+------+--(1)
+ | | | | |
+ Massa Seycolo Dona Fouloucoro Séy-Bamana Denimba-Bo Sira-Bo
+ mort sans tué à Sountian. 1er roi 2e roi. 3e roi.
+ postérité. du Kaarta. |
+ |
+ 2e _génération._ Moriba
+ 8e roi.
+
+ 3e _génération._
+
+ (1)---------+--------------------+-------------------------+
+ | | |
+ Daisé-Coro Moussa-Coura-Bo Massa Bakary
+ 4e roi. 5e roi. mort sans régner.
+ | |
+ | +-----------+------+
+ | | |
+ [2e Diamadoua Tiguinkoro Sakhaba
+ gén] mort sans régner. 6e roi. 7e roi.
+ |
+ +----+--------------+
+ | |
+ [3e Gran Mahmady-Kandia
+ gén] 9e roi. 10e roi.
+
+_Nota._ — La plupart des renseignements qui précèdent m’ont été fournis
+par un jeune Massassi, nommé Tiguinkoro, qui se trouvait à Ségou, où il
+nous témoignait une amitié sérieuse.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+ NOTE SUR L’ORIGINE DES BAKIRIS SONINKÉS
+ DU HAUT-SÉNÉGAL.
+
+
+Le véritable nom des Bakiris est Sempré, qui veut dire talon coupé ou
+fendu. Ce surnom leur fut sans doute donné dans l’origine, parce
+qu’étant très-guerriers et faisant de nombreuses expéditions, ils
+avaient au talon cette espèce de peau rugueuse et crevassée qui pousse
+aux pieds des gens qui marchent sans chaussure.
+
+Toujours est-il que sous ce nom de Sempré qu’on retrouve dans
+différentes parties de l’Afrique, et entre autres à Sokolo (Macina), où
+il y en a toute une famille, sous ce nom, dis-je, les Bakiris régnèrent
+longtemps sur tout le bassin du Haut Niger. Ils étaient Soninkés et de
+la grande famille des Cissey qui aujourd’hui commande à Sansandig. Leur
+gouvernement avait pour centre le Ouagadou, partie du Bakhounou, d’où
+ils rayonnaient en maîtres jusqu’au Niger. Le Ségou était alors sous le
+gouvernement des Koïta. Ils n’allaient pas d’ailleurs loin de Tombouctou
+et en furent un instant maîtres.
+
+Comment cet empire fut-il ruiné ?
+
+Il existe à ce sujet une légende fort curieuse, mais tellement
+invraisemblable que je ne la rapporte que comme curiosité. On prétend
+que le pays était colossalement riche, que les rois possédaient un
+trésor immense, mais qu’ils devaient leurs succès et leur fortune à la
+protection d’un serpent qui habitait un puits près du village du roi.
+Chaque année on tirait au sort parmi les plus belles jeunes filles du
+pays, et celle qui était désignée était au jour anniversaire amenée près
+du puits, parée comme pour un mariage. Alors le serpent sortait de son
+antre, dressait par trois fois sa tête, et enlevait la jeune fille
+enlacée dans ses anneaux.
+
+Or, une année, la jeune fille désignée qui était la plus belle de
+l’endroit (un griot m’avait dit son nom ainsi que ceux des divers
+acteurs, mais ils m’ont échappé), se trouvait être la fiancée du
+guerrier le plus brave du pays, cousin du roi, d’ailleurs. Quand il fut
+informé du sort qui attendait sa belle amie, il lui jura qu’il saurait
+l’y arracher, et ses larmes, ses prières ne firent que l’encourager dans
+son projet. Le jour de la fête arrivé, ce brave guerrier attacha son
+cheval près du puits, et quand on amena la jeune fille, il se mit en
+selle comme pour mieux voir.
+
+Le serpent sortit deux fois sa tête, et deux fois rentra dans son puits,
+mais au moment où, la troisième fois, il allongeait déjà son corps pour
+saisir sa proie, notre guerrier s’élançant, le coupa en deux d’un seul
+coup de sabre, et saisissant sa fiancée, il l’enleva et disparut de
+toute la vitesse de son coursier, que jamais aucun cheval n’avait
+dépassé.
+
+Alors on entendit une voix sortir du puits qui prédit au pays sept
+années de sécheresse et tous les maux possibles. Le roi voulut
+poursuivre son cousin et le mettre à mort, mais on ne put le rattraper,
+et la prédiction ne tarda pas à s’accomplir : si bien que, forcée par la
+sécheresse et les maladies, la population dut déserter en masse la
+capitale et aller vers d’autres pays.
+
+On dit même que le roi ne pouvant emporter ses richesses les enterra, et
+que, depuis, nul ne saurait retrouver la place, car quand on en approche
+le sol vous brûle et des flammes en sortent.
+
+Ce qu’il y a de plus clair, c’est que divers fléaux qui transformèrent
+ce pays en désert, furent sans doute le motif de l’émigration.
+
+Le dernier roi de Ouagadou fut Khreïa Manga ; on dit aussi Manga Diabé.
+
+Il y a de lui aux Bakiris actuels, tels que Samba N’diaye de Tuabo,
+Sulman Kama de Makhana et Tambo de Lanel qui sont à peu près du même
+âge, il y a, dis-je, seize générations, ce qui fait au moins remonter
+cet événement à 400 ans ; il serait plus rationnel de dire 450 ou 500.
+
+Il y a entre cette histoire et celle rapportée par Raffenel de notables
+différences.
+
+Quant à l’origine du nom de Bakiri, elle est la même dans les deux
+récits.
+
+Lorsque les gens de Diabé s’avançant vers l’ouest arrivèrent au Sénégal,
+ils y trouvèrent les Malinkés qui habitaient alors le Galam ; ils les en
+chassèrent par force, et dans une de ces expéditions ayant manqué d’eau
+ils arrivèrent à bout de forces à un marigot de la Falémé. Ils s’y
+précipitèrent pour boire, et les gens du village qui se trouvaient de
+l’autre côté vinrent faire leur soumission disant que le marigot sacré
+les avait toujours protégés, mais qu’ils voyaient bien que leurs maîtres
+étaient arrivés, puisqu’ils avaient pu se plonger dans ce marigot sans y
+périr.
+
+Ce marigot s’appelait Bakiri, et les Sempré en prirent le nom. Ils
+dominèrent longtemps tout le Galam jusqu’au Natiaga, le Bondou et le
+Diombokho. Puis la guerre se mit entre les enfants de Sulman Khassa.
+Trente ans le Guoy fit la guerre au Kaméra, et les Bakiris se
+dispersèrent et s’amoindrirent en rentrant dans leurs limites actuelles.
+
+Entre autres colonies de Soninkés venant de Ouagadou et comme preuve de
+la puissance des Soninkés dans le bassin du Haut-Niger, on cite :
+
+Kankan, peuplé de Soninkés et de Semprés.
+
+Sokolo, que j’ai déjà cité.
+
+Le Diallonkadougou ou la famille royale était de Soninkés Sacco, qui
+peuplent aujourd’hui Yamina. Ainsi Fali, chef captif à Ségou, et fils du
+dernier roi de Tambo, était un Sacco, mais il ne parlait plus que le
+malinké ou le bambara.
+
+Sansandig, Jenné sont aussi des colonies de Soninkés.
+
+Voici la généalogie de père en fils par rapport à Samba N’diaye, Bakiri
+de Tuabo :
+
+ Khreïa-Manga ou Diabé.
+ |
+ Tambo-Manga-Ali-Cassa (alla s’établir à Sokolo).
+ |
+ Salounga.
+ |
+ Salounga-Ndoungoumé.
+ |
+ Diabé-Findiougné.
+ |
+ Khassa-Maria.
+ |
+ +-------------------------+--------------------------+
+ | | |
+ Sulman-Khassa, Ali-Khassa, Amadoubé,
+ père des Bakiris père des Bakiris père des Bakiris
+ du Guoy. du Kaméra. du Diombokho.
+ |
+ Diabé-Diéguy.
+ |
+ Moussa-Diabé.
+ |
+ Ali-Moussa.
+ |
+ Sulman-Gali.
+ |
+ Sulman-Gali.
+ |
+ Tunka-Samba-Maria.
+ |
+ Tunka-Sila makha-Niamé.
+ |
+ Bon-Sila makha.
+ |
+ Sila makha-Mbougou.
+ |
+ Samba-N’diaye,
+ né vers 1815.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+ OBSERVATIONS RELATIVES AU SOL
+ PARCOURU DANS LE SOUDAN OCCIDENTAL, A SA FORME ET A SA COMPOSITION.
+
+
+Le Soudan occidental est le vaste pays compris entre Tombouctou à l’est,
+l’Océan à l’ouest et l’Océan au sud.
+
+Soudan voulant dire pays des Noirs ; la limite au nord doit être fixée
+par la ligne de séparation de la race Nègre d’avec la race Maure.
+
+A l’Océan cette ligne de séparation est fixée d’une manière formelle par
+le fleuve Sénégal dont la rive gauche appartient aux Noirs, tandis que
+la rive droite appartient aux Maures.
+
+Depuis que la politique française sous l’énergique commandement de M. le
+gouverneur Faidherbe a interdit aux Maures en armes de franchir le
+Sénégal pour venir faire des incursions dans le Oualo, le Cayor ou le
+Fouta, cette ligne de démarcation est nette et formelle depuis Saint-
+Louis, Sénégal, jusqu’à Bakel.
+
+Cependant depuis quelque temps les Noirs du Haut-Fouta semblent vouloir
+s’établir en partie sur la rive droite, notamment entre Matam et Bakel,
+mais leurs établissements sont tout à fait riverains et ne sauraient
+être une objection sérieuse à ce fait que le Sénégal jusqu’à Bakel trace
+la séparation des deux races. A partir de Bakel cette ligne qui alors a
+atteint la latitude de 15° remonte brusquement vers le nord jusque par
+16° 20′ pour contourner les pays nègres de Guidimakha et d’Assaba ; puis
+elle redescend sur le treizième méridien jusqu’à 15° 30′, séparant le
+Kaniarémé, pays nègre, du désert où s’agitent les Askeurs et les Oulad
+el Rhrouizi.
+
+Entre le treizième et le onzième méridien cette ligne se dirige à peu
+près droit à l’ouest, puis après remonte un peu limitant au nord le
+Bakhounou, pays nègre où une assez forte proportion de Maures sont
+établis, mais sans dominer ni par le nombre ni par l’influence.
+
+Enfin par le huitième méridien cette ligne est redescendue jusque par
+15° pour atteindre Sokolo, premier village du Macina, et de là se
+diriger presque en ligne droite sur Tombouctou.
+
+Lorsqu’on jette les yeux sur une carte quelconque de ce vaste pays,
+qu’elle soit bonne ou mauvaise, on est de suite frappé d’un fait, c’est
+que sur la côte sud et sud-ouest tous les cours d’eau qui viennent se
+jeter à la mer se dirigent du nord vers le sud, tandis que dans la
+partie nord, arrosée par les bassins considérables du Sénégal, de la
+Gambie et du Niger, ces cours d’eau, aussi bien que leurs affluents, se
+dirigent du sud au nord pour rayonner les uns vers l’ouest, les autres
+vers l’est. Dans toute la partie ouest, les cours d’eau viennent de
+l’est vers l’ouest.
+
+Ce seul fait suffit pour démontrer d’une façon irrécusable que, à partir
+de la mer, le pays s’élève graduellement vers le plateau plus ou moins
+montagneux d’où découlent tous ces fleuves. Depuis qu’on a remonté les
+fleuves et les rivières qui viennent les grossir jusqu’au point où ils
+cessent d’être navigables, en traçant leurs cours avec toute
+l’exactitude nécessaire, on a circonscrit cet espace, que de nombreuses
+explorations ont sillonné, en permettant de dessiner avec quelque
+exactitude les parties innavigables de ces cours d’eau ; et maintenant
+que la carte du Soudan occidental a fait des progrès bien notables, il
+n’est pas sans intérêt d’examiner la conformation de ce pays où divers
+soulèvements sont venus entrecroiser des chaînes de montagnes et creuser
+des reliefs qui demanderaient à être étudiés par des hommes spéciaux.
+
+Des sources du Sénégal, si on se dirige vers le N. 20° O., on trouve une
+chaîne de montagnes explorées par Hecquart et Lambert, et qui sépare les
+sources du Sénégal, de la Falémé, et de la Gambie, qui se dirigent tout
+d’abord vers le nord et nord-est, de celles du Kokoulo, du Kikriman, du
+Tominé et du Rio Grande, qui coulent vers le S. O. et O.
+
+Cette ligne de faîte, après avoir été longée par la Gambie, est rompue
+par elle lorsqu’elle se dirige vers l’ouest ; mais on retrouve sur la
+rive droite de la Gambie cette même direction qui à l’état de collines
+sépare la Falémé et ses affluents des affluents de la Gambie, et, entre
+autres, du Nérico, que longtemps on a supposé être un canal naturel
+entre le bassin du Sénégal et celui de la Gambie.
+
+Cette direction trouve des parallèles dans les chaînes de Kakhadian et
+du Tambaoura, qui séparent le Sénégal d’avec la Gambie, et aussi dans la
+direction générale de la côte occidentale entre le cap Vert et le cap
+Roxo.
+
+Si maintenant on regarde la source du Niger fixée par Laing, celle du
+Tankisso, son affluent indiqué par Caillé, celle du Sénégal déterminée
+par Mollien, Caillé, Hecquart et en dernier lieu par le capitaine
+Lambert, on est frappé de voir que ces trois cours d’eau, qui à leur
+origine coulent presque parallèlement vers le N. E., ont leurs sources
+placées sur une même ligne, au sud-ouest de laquelle les Scarcies, le
+Kaba, le Mongo, la Rockelle et le Kamaranka, séparés par une distance de
+quelques lieues à peine, coulent en sens inverse.
+
+Cette ligne, qui évidemment est une ligne de faîte, est dirigée du N.
+55° O. au S. 55° E., et se trouve absolument parallèle à la partie de
+côtes qui s’étend du cap Roxo à Sierra Leone.
+
+On rencontre également des traces de soulèvements parallèles dans les
+montagnes que nous avons traversées dans le Gangaran, et qu’on nous a
+dit s’étendre jusqu’au Bouré, marquant ainsi une ligne de faîte entre le
+cours du Sénégal, ou Ba-fing et celui du Bakhoy, son affluent. On trouve
+également des directions parallèles dans les collines du Fouta et les
+diverses ondulations de terrains que j’ai traversées, en 1859, dans mon
+voyage au Tagant.
+
+A partir des sources du Niger, si on se dirige vers l’est, on trouve une
+autre ligne de faîte connue, depuis le voyage de Mongo Park, sous le nom
+de chaîne de Kong, au sujet de laquelle il y a eu quelques
+contestations. Le mot kong signifiant montagnes en bambara, qui est
+l’idiome le plus répandu dans cette partie, et surtout à Bamakou où
+Mongo Park prenait ses renseignements, on a dit que c’était un tort de
+baptiser cette ligne de faîte du nom de montagne de Kong, qui semble
+être un pléonasme ; mais aujourd’hui l’existence reconnue d’un pays de
+Kong, d’un grand village de ce nom, près duquel se trouvent des mines
+d’or au moins aussi abondantes que celles de Bouré, semble justifier
+cette appellation.
+
+La direction de cette ligne de faîte semble être absolument parallèle à
+celle de la côte, et on la rencontre en remontant le Niger, qui, après
+avoir parcouru un immense cercle, vient la rompre pour se jeter dans la
+mer.
+
+Il existe encore une ligne de faîte remarquable, qui circonscrit, à
+l’est, le bassin du Haut-Niger, et, à l’ouest, celui du Bas-Niger, qui
+appartient à la partie du Soudan oriental. Cette ligne, si elle n’était
+pas indiquée par Caillé, qui a suivi de Tengrela à Djenné une ligne à
+peu près parallèle, est d’ailleurs indiquée par ce seul fait, que divers
+affluents du Bakhoy (Sentilenkané), qui lui-même est affluent du Niger,
+coulent du S. E. au N. O., tandis que la Sirba, affluent du Bas-Niger,
+coule de l’O. à l’E.
+
+D’ailleurs, le plateau montagneux du Humbori, traversé par Barth, n’est
+que la fin de cette chaîne ou de ce massif important de montagnes qui
+existe à très-petite distance d’Hamdallahi. D’après mes informations,
+cette partie du pays, qu’on pourrait appeler le Soudan central, et qui
+est comprise dans l’arc immense du cours du Niger, est trop peu connue
+pour qu’il soit possible d’indiquer une direction à cette ligne de faîte
+avec quelque exactitude ; cependant il y a une remarque curieuse à
+faire, c’est que les cours du Bagoe (affluent du Bakhoy et du Niger),
+celui du Fambiné ou Rivière noire, autre affluent du même bassin, sont
+parallèles entre eux et sont parallèles aussi à ceux des deux Bakhoy,
+affluents du Sénégal, et qu’ils prennent leurs sources dans la ligne de
+faîte en question, de même que les deux affluents du Sénégal prennent la
+leur sur le versant occidental de la chaîne de montagnes dont nous avons
+constaté l’existence le long de la rive gauche du Niger. Il ne serait
+peut-être pas absurde, d’après cette remarque, de supposer ces deux
+lignes de faîte parallèles entre elles et se dirigeant du point le plus
+haut au plus bas du S. 55° O. au N. 55° E.
+
+Ces directions ne sont qu’approximatives, et je les livre comme de
+simples remarques auxquelles l’étude des terrains faite par des gens
+spéciaux peut peut-être donner quelque appui. Cette configuration des
+cours des fleuves est bizarre et ne rencontre, je crois, pas beaucoup
+d’analogies dans aucun pays ; ce qui contribue d’ailleurs à lui donner
+encore plus d’étrangeté, c’est l’existence du désert au nord des deux
+cours d’eau principaux, et ce fait démontré par les voyages de M.
+Vincent dans l’Adrar, de M. Bourrel chez les Braknas, de M. Mage au
+Tagant, de Raffenel au Kaarta, et dans notre dernier voyage, que, dès
+qu’on s’éloigne de la rive droite du Sénégal ou de la rive gauche du
+Niger pour remonter vers le nord, on monte graduellement, parce que le
+terrain s’élève graduellement par une série de plateaux qui resorbent en
+lacs, mares ou marais les eaux pluviales, mais qui n’ont aucun cours
+d’eau.
+
+Des renseignements positifs me garantissent que de Yamina à Tichit (et
+j’ai par moi-même constaté le fait de Yamina à Nioro) le terrain s’élève
+graduellement, et qu’arrivé à Tichit, il y a une montagne à franchir
+avant d’être sur le sol du Sahara proprement dit. Cette montagne qui
+règne de l’Adrar au Tagant et du Tagant à Tichit continue vers l’Est
+pour aller circonscrire El Arouan. Au sud, chaque terrain porte son
+nom ; au nord, c’est le Sahara.
+
+A cet aperçu bien incomplet de la forme du terrain dans le Soudan
+occidental, je voudrais bien joindre quelques appréciations sur sa
+composition ; mais là je suis encore moins bien muni, car, outre que
+cette étude eût nécessité des connaissances spéciales, il est impossible
+d’apprécier la nature d’une montagne ou d’un sol qu’on n’a pas vu,
+tandis qu’au moyen de points déterminés, il est facile de tracer des
+directions et d’apprécier ce qu’on n’a pu voir.
+
+Aussi me bornerai-je à quelques observations sur ce que nous avons vu.
+Le Sénégal, qui est notre point de départ, roule jusqu’aux cataractes du
+Félou de nombreux cailloux arrachés aux diverses roches qui bordent leur
+cours, et dans le nombre abonde une espèce de trapp, qui est une pierre
+de touche dont la présence est un indice de celle de l’or. En outre, on
+rencontre dans ces cailloux roulés des porphyres, des saphirs et agates,
+des grès, des granits gris, plus une grande quantité de quartz à divers
+états et de diverses nuances, depuis le blanc laiteux jusqu’au jaune et
+au rouge ; quelquefois ils sont transparents, quelquefois opaques,
+feuilletés ou grenus.
+
+Les roches du Félou sont des grès ; dans quelques parties ce barrage
+semble être basaltique, ainsi que le barrage de Gouïna. Dans les
+barrages au-dessus du Félou, on rencontre des pierres rouges et noires,
+d’un rouge superbe, d’une densité énorme, qui présentent en masse
+l’aspect d’un beau carrelage à dalles carrées, rectangulaires ou
+cubiques. Ces roches sont métamorphiques, et dans quelques-unes le
+docteur a reconnu des empreintes de feuilles fossiles qui indiquent
+suffisamment qu’elles sont formées de sédiments transformés peut-être à
+l’apparition des nombreux trapps, basaltes, ou des granits que l’on
+rencontre de tous côtés[249].
+
+Ces roches métamorphiques semblent former une grande partie des
+montagnes du Natiaga. Dans le Bambouk, on les rencontre encore
+fréquemment ; mais on rencontre aussi des îlots très-curieux de granits,
+comme celui que je signale près de Koundian où la détérioration du
+granit a donné à la montagne la forme de deux champignons. D’autres
+montagnes isolées se remarquent par les aiguilles, les doigts qu’on y
+aperçoit : telles sont les montagnes vues près de Koundian, celles de
+Makagnian ou Goumbao, dont j’ai pris des dessins. Plusieurs offrent
+cette particularité que leur sommet est un plateau uni sur lequel on
+retrouve le sol, la végétation et tout ce qui caractérise les plaines
+situées à leur pied.
+
+A mesure qu’on s’éloigne du Sénégal, en allant vers l’est, les montagnes
+deviennent de plus en plus granitiques ; le sol par endroits ne se
+compose que de fragments de ces montagnes détériorées par le temps, et
+la montagne de Kita, qui limite notre route à l’est dans cette partie,
+est encore une vaste accumulation de granit.
+
+Les quartz se rencontrent quelquefois en gros fragments, à la surface du
+sol, et, du reste, ils composent une partie de ces montagnes, puisque
+dans le Bambouk, par exemple, c’est dans les quartz aurifères que l’on
+trouve des pépites d’or.
+
+Dans tout le Foula-Dougou nous avons retrouvé des granits, mais le sol
+présente un aspect différent, ici il n’est plus composé de plaines sur
+lesquelles courent ou s’élèvent subitement des montagnes aux pentes
+roides, aux sommets souvent inaccessibles à l’homme par la verticalité
+des flancs ; le sol ressemble aux flots immenses d’une mer agitée, les
+montagnes n’ont pas de caractère pittoresque. Ce sont en quelque sorte
+des monticules plus ou moins élevés placés à côté les uns des autres,
+une série de mamelons aux flancs en pente douce et couverts de débris de
+toute espèce : de quartz, de grès, de granit et de minerais de fer en
+grande quantité.
+
+Au moment de quitter le Foula-Dougou, pour entrer dans le Kaarta, nous
+avons rencontré à côté de la montagne granitique de Dioumi, au camp de
+Seppo, une montagne schisteuse dont nous avons ramassé quelques
+échantillons, c’est de cette montagne que coulait la triste source à
+laquelle nous devions nous désaltérer.
+
+Ces schistes examinés par un minéralogiste, M. Jules Marcou, ont été
+reconnus être des calcaires marneux noirâtres avec bandes de calcaires
+gris à l’intérieur. M. Simonin, ingénieur des mines, m’avait laissé
+supposer qu’ils étaient bitumineux et que leur présence pourrait être un
+indice de celle du charbon de terre. Ce serait une question bien
+importante, car avec la masse de fer qui se trouve en tous ces pays, si
+là, à côté du Bakhoy, on venait à découvrir le charbon fossile, il y
+aurait dans ce seul fait de quoi transformer ce pays aujourd’hui désert
+en un pays civilisé.
+
+Du reste une grande partie du sol du Kaarta dans le nord est schisteux,
+et lorsque nous sommes revenus du Bakhounou par Bagoyna, Nioro et
+Kouniakary, nous avons, à différentes reprises, traversé des montagnes
+d’une ardoise magnifique par son homogénéité. Une grande quantité de ces
+ardoises, d’une épaisseur de 1 à 2 centimètres, gisaient sur le sol,
+polies par le temps, piétinées et réduites en poussière grise par les
+pieds des chevaux, sans que l’on songeât qu’elles pouvaient même servir
+à remplacer les planches de bois qui servent aux enfants à apprendre à
+écrire l’arabe. Et puisque j’en suis au sol du Kaarta, je dirai qu’à
+part la fabrication du fer qui s’y fait en grande quantité, le seul
+usage que les Kaartans aient jamais fait de leur sol est relatif aux
+pierres à fusil. Un jour, qu’ils en manquèrent pour la guerre, ils
+eurent l’idée de se servir de morceaux de silex jaune et rouge qui se
+trouve près de Nioro et dont ils utilisèrent ainsi les propriétés.
+
+J’ai eu entre les mains d’autre silex rouge venant des montagnes qui se
+trouvent derrière Hamdallahi. Au Macina on les employait également comme
+pierre à feu en choisissant celles dont la taille naturelle s’y prêtait
+davantage, et j’ai été étonné de la quantité d’étincelles qu’on obtenait
+sous le choc du briquet fait avec le fer du pays. Ce sont, d’après M.
+Marcou, des silex passant au jaspe.
+
+Quant au sol du Ségou sur la rive droite du fleuve, il semble avant tout
+être composé de fer ; de quelque côté qu’on aille, à fleur de terre
+comme en creusant, on trouve du minerai de fer.
+
+Dans les collines qui sont derrière Ségou-Sikoro on trouve une sanguine
+ou oxyde de fer compacte tachant, au toucher, qui est employé comme
+encre rouge par les marabouts en le délayant dans l’eau. — Derrière
+Kalaké, dans des trous de mine, on trouve un minerai de fer très-riche
+que M. Marcou classe comme fer magnétique égalant la valeur de ceux de
+Norwége et du lac supérieur du Missouri. Enfin, à Touba-Coura sur la
+rive gauche, nous avons trouvé des forgerons travaillant à fabriquer du
+fer avec l’oxyde de fer terreux, contenant de la silice ; il était en
+rognons engagés dans des masses d’argile. Ce minerai est répandu en
+grande quantité dans tout le pays et en Sénégambie.
+
+Je termine ces notes trop incomplètes sur les observations
+minéralogiques ou géologiques que j’ai pu faire — et pour ce qui est
+relatif à l’or, je renvoie à la note suivante.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+ LISTE DE QUELQUES MINÉRAUX
+ RAPPORTÉS PAR M. MAGE ET EXAMINÉS PAR M. J. MARCOU.
+
+
+_Minerai de fer._ — 1o Fer magnétique provenant des mines de _Kalaké_
+(Ségou). — Égale la valeur des meilleurs échantillons de Norwége et du
+lac supérieur du Missouri. — Supérieur de beaucoup aux minerais de l’île
+d’Elbe. — Excellent pour fabriquer les aciers fondus.
+
+C’est avec ce minerai que sont faits tous les fers du Ségou proprement
+dit, c’est-à-dire de la partie de cet empire située sur la rive droite
+du Niger. Il est fondu par le procédé ordinaire des noirs, qui fournit
+du fer sans passer par l’état de fonte, et on le travaille au charbon de
+bois.
+
+2o Oxyde de fer terreux contenant de la silice. — En rognons engagés
+dans des masses d’argile. — Provient de Touba-Coura, où il forme la
+grande masse du sol et des montagnes. — Il y est exploité comme minerai,
+quoique de médiocre qualité. (Il y en a de jaune et de rouge.)
+
+3o Oxyde de fer compacte. — Tachant au toucher. — Pouvant être employé
+comme sanguine. — Riche minerai contenant au moins 35 pour 100 de fer. —
+Provenant des montagnes basses qui séparent le Niger du Bakhoy, derrière
+Ségou. — Il est employé par les marabouts comme encre rouge en le
+délayant dans l’eau.
+
+4o Différents cailloux employés comme balles de fusil qui ne sont que
+des oxydes de fer.
+
+_Minerai d’or._ — 5o Quartz aurifère de Bambouk. — Celluleux et
+contenant du pyrite de fer. — Existe en très-grande abondance et
+constitue une partie de la masse des montagnes.
+
+6o Cailloux roulés du Sénégal et du Niger, qui sont des silex, des
+jaspes, des agates.
+
+7o Calcaire marneux, noirâtre, avec bandes de gris à l’intérieur. —
+Provient de la montagne de Seppo au Foula-Dougou.
+
+8o Grès très-répandu sur le sol à Ségou.
+
+9o Bracelet de bras d’homme en roche dioritique (feldspath).
+
+10o Pierres à fusil du Macina et du Kaarta jaunes et rouges. — Sont des
+silex passant au jaspe.
+
+11o Nombreux cailloux roulés, noirs, pouvant servir de pierre de touche,
+provenant du Sénégal et du Niger. — Sont des trapps.
+
+12o Argile imprégnée de terre végétale pouvant se délayer et être
+employée comme sépia. — Provient du Cayor, où elle existe dans des
+marais. — Employée à faire des briques.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+ NOTE SUR LES MINES DU SOUDAN OCCIDENTAL.
+
+
+L’or existe sur la côte occidentale d’Afrique en grande abondance, et il
+est permis de dire qu’il existe partout dans les vastes pays montagneux
+du Fouta-Djallon et de Kong.
+
+Ainsi, partant du Nord, nous trouvons que la Falémé charrie de l’or, et
+les dernières excursions faites sur ses bords ont confirmé ce fait
+signalé de longtemps par les voyageurs de la compagnie de Galam.
+
+Les alluvions du Bambouk en contiennent une assez grande quantité pour
+que les noirs en tirent un profit considérable en le faisant exploiter à
+moments perdus par les femmes, qui se bornent à laver la terre aurifère
+dans leurs calebasses. Outre cet or qui vient sans doute de loin, le
+quartz des montagnes du Bambouk en contient des filons quelquefois assez
+riches, ainsi qu’on en a eu la preuve dans l’essai d’exploitation fait à
+Kéniéba dans les années 1858, 59 et 60. Pour ma part, je me souviens
+qu’ayant ramassé un morceau de ce quartz jeté au rebut, et l’ayant cassé
+à coups de marteau, je trouvai à l’intérieur plusieurs pépites fixées
+sur les fragments que j’ai conservés.
+
+Si nous arrivons au Niger, nous avons sur ses bords un des placers les
+plus riches du globe, qui, depuis les temps historiques, fournit à
+l’exportation de l’Afrique. Je parle des placers du Bouré.
+
+Ce pays était connu de nom depuis bien longtemps. Quand une caravane
+arrivait au Sénégal apportant de l’or, ce qui était assez rare à cause
+des pillages que leur faisaient subir les populations qu’elles avaient à
+traverser, on lui demandait : D’où vient cet or ? — De Bouré.
+
+Plus fréquemment, les Maures de Tichit apportaient de l’or et,
+questionnés sur sa provenance, répondaient de même. Enfin, d’anciens
+esclaves aujourd’hui libres, après avoir été les uns soldats, les autres
+pilotes ou matelots, avaient affirmé l’existence d’un village de Bouré.
+Mongo Park lui-même en parle et toutes les cartes en faisaient mention.
+
+Cependant Bouré n’est pas un village, mais un pays dont le chef actuel
+est Douba, résidant au village de Kintinian, chef-lieu du pays aurifère.
+
+Ce pays est habité par une population mélangée de Mandingues et de
+Diallonkés qui leur ressemblent beaucoup par les traits et n’en
+diffèrent guère que par la langue originaire dont j’ai recueilli
+quelques mots.
+
+Les sept principaux villages à or, ceux où on en fait le plus grand
+commerce sont : Kintinian, Didi, Kourounia, Baloto, Fatoïa, Seké,
+Sétiguia. Les cinq derniers sont échelonnés le long du Tankisso
+(affluent du Niger).
+
+D’après bien des renseignements qui ont toujours concordé, et dont les
+auteurs avaient été dans le pays de Bouré, soit comme Diulas, soit comme
+envoyés du roi de Ségou ou préposés d’El Hadj, ce pays présente un fait
+remarquable, c’est que l’or y sert de monnaie.
+
+On sait que l’or, dans toute l’Afrique, se vend au poids par gros et
+fractions de gros. Ce gros (en bambara, Menkellé) varie de poids suivant
+les localités, mais dans des proportions peu étendues et est fixé par un
+certain nombre de noyaux de Tamarin. Au Bouré il en est de même, et
+l’abondance de l’or y est telle que tout peut s’acheter avec de l’or,
+depuis le fagot de bois qui fera cuire les aliments jusqu’au captif qui
+ira chercher l’or dans les mines.
+
+L’or qui sert ainsi aux menus besoins du ménage est ramassé par les
+femmes et, quelque extraordinaire que cela paraisse, bien des personnes
+m’ont affirmé que c’était le sable même de leur maison, de leur cour,
+qu’elles lavaient pour se le procurer.
+
+Quant à l’or du maître, celui qui compose sa fortune et avec lequel il
+subvient aux grosses dépenses, il sort des mines ou des puits que l’on
+fait chaque année après la saison des pluies.
+
+Avant d’aller travailler, on se réunit par villages ; chaque maître de
+maison fournit un certain nombre de captifs ou de femmes pour laver, et
+le travail se fait en grande fête pendant un temps déterminé. On partage
+alors le produit entre les chefs de case, en retirant une part pour le
+tribut à payer au souverain, et la part du chef, qui sont représentées
+par un volume d’or de la grosseur d’une grosse balle de fusil, à payer
+par chaque maison.
+
+Nul ne peut travailler aux mines sans la permission du chef du village,
+qui ne la donnerait pas à un étranger.
+
+Du reste, dans ce pays pas de cultures, pas de bestiaux que ceux
+apportés par les Diulas, qui viennent acheter de l’or contre leurs bœufs
+ou leur sel.
+
+Dans tout le Bouré, l’or se trouve dans un terrain sablonneux
+d’alluvions. On descend dans des puits de la profondeur de sept à huit
+mètres, au fond desquels on creuse des galeries de quelques mètres, et,
+comme on ne soutient pas les terres, on ne s’avance pas davantage de
+crainte d’éboulements.
+
+A la saison des pluies, tout cela se comble par éboulements, et c’est
+dans cette terre qu’on recommence, l’année suivante, à recreuser pendant
+un temps très-limité.
+
+L’or se trouve en poussière, en sable et quelquefois en pépites roulées.
+On affirme que, lorsque l’on tombe sur une pépite d’un gros volume, au
+lieu de l’extraire, on bouche le trou en y laissant cette fortune.
+
+C’est une question de superstition.
+
+Si le Bouré est le plus riche des pays à or, et s’il fournit chaque
+année une exportation considérable, le Manding en contient aussi en
+quantité notable, ainsi que le constate Mongo Park dans son premier
+voyage ; mais ici l’or n’est que l’accessoire, tandis que dans le Bouré,
+c’est la vie du pays.
+
+On trouve dans le Bouré un assez grand nombre de Soninkés qui font du
+commerce, et quelques Maures, particulièrement de Tichit.
+
+D’où vient cet or ? Évidemment, à l’époque alluviale (diluvium), il a
+été charrié là par un cours d’eau ; et si le pays en question, au lieu
+d’être entre des mains indolentes et isolées, se trouvait à proximité de
+l’activité européenne, on ne tarderait pas à gagner les filons d’où il
+sort, qui doivent se trouver dans les montagnes où sont les sources de
+tous ces grands fleuves. Mais à Bouré on ne s’en préoccupe guère, l’or
+suffit à tous les besoins, et on continue à l’exploiter tout doucement,
+en entourant les opérations de superstitions mélangées à l’islamisme qui
+est la religion ordinaire du pays.
+
+Une des superstitions les plus étranges est celle-ci.
+
+Il m’a été affirmé que l’on enterrait les morts dans les puits de mine
+abandonnés, et que quelque temps après, en creusant, on trouvait de l’or
+à côté de leurs ossements. Si le fait est vrai, cela tient sans doute à
+ce que les trous sont abandonnés par caprice avant d’être épuisés, et
+quelquefois au moment de tomber sur un riche gisement, et qu’alors les
+éboulements se produisant par l’effet des pluies, l’or glisse au fond
+par son poids dans la terre en bouillie et se trouve ainsi près du
+cadavre.
+
+Si au contraire le fait n’est qu’un _on dit_ superstitieux, il a peut-
+être pris naissance parce qu’un individu en train d’exploiter une mine
+aura été tué par un éboulement et que, quelques années après, en
+fouillant le puits, on l’aura trouvé près du trésor qu’il convoitait.
+
+De bouche en bouche la superstition en gagnant est arrivée à nous sous
+cette forme étrange : c’est que c’est dans les os des cadavres que l’or
+va se loger. Mais, en Afrique, il ne faut pas s’étonner d’entendre cela,
+et en laissant de côté l’impossible, il reste un fond de vérité.
+
+D’autres placers aussi riches que ceux de Bouré sont ceux de Kong, qui
+sans doute sont les mines de Gondja citées par les auteurs anciens et
+qui aujourd’hui fournissent la poudre d’or et les pépites au commerce de
+toute la côte d’Afrique, depuis Lagos jusqu’à Sierra Leone.
+
+Ce nom de Kong appliqué à toute la chaîne de montagnes qui s’étend de
+Timbo à Selga et même jusqu’au Bas-Niger, est aussi particulièrement
+celui d’un pays d’un petit royaume, placé par environ 8° de latitude N.
+sur 6° de longitude O., où les placers aurifères ont une richesse au
+moins égale à celle du Bouré, au dire des gens qui les ont vus ; une
+quantité considérable d’or en sort pour se rendre par différents chemins
+à Grand-Bassam, Assinie, Sierra Leone, au cap Coast, à Accra, etc. Cet
+or arrive le plus souvent en poudre, mais aussi en pépites quelquefois
+très-considérables (j’en ai vu une de plus de 350 f.), c’est-à-dire de
+plus de 100 grammes.
+
+D’ailleurs la richesse aurifère de ces pays est démontrée par un autre
+fait que j’ai constaté, c’est que l’Akba, par exemple, rivière qui
+aboutit dans la lagune d’Ébrié, roule de l’or qui vient se déposer sur
+les vases et les sables de l’entrée de la barre : si bien que des
+négresses des factoreries s’étant mises un jour à laver ces sables
+grossièrement, au hasard, dans la première place venue, avaient à la fin
+de la journée plusieurs grammes d’or en poudre qui leur fut acheté
+devant moi à la factorerie Renard en 1857 (j’avais assisté au lavage).
+
+On sait comment s’opèrent les lavages de sables au moyen de la
+calebasse. On y met la terre ou le sable à laver, on verse une grande
+quantité d’eau et on remue pour former une bouillie qui permette à l’or
+plus lourd de couler au fond. Alors on renverse brusquement dans une
+autre calebasse une partie du contenu, qui sera examiné après coup, mais
+dans lequel on est à peu près sûr de ne pas trouver d’or. La même
+opération, renouvelée deux ou trois fois, ne laisse au fond de la
+calebasse qu’un résidu de sable, de cailloux, et d’or dans lequel on
+cherche à la main.
+
+Dans la Falémé on voit les femmes plonger pour aller retirer de
+certaines fosses que creuse la rivière dans les contre-courants, l’or
+qui s’y dépose. Ces femmes, lorsque l’eau est basse et qu’il n’y a plus
+d’écoulement sensible, vont aussi dans l’eau remplir leur calebasse de
+sable et de terre dans lesquels elles trouvent fréquemment de très-
+petites pépites.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+ 24 MOTS D’UN VOCABULAIRE DIALLONKÉ.
+
+
+ Un homme Kéména.
+
+ Une femme Niakaléna.
+
+ Enfant Dédina.
+
+ Cheval Souna.
+
+ Chien Baréna.
+
+ Ane Fallah.
+
+ Bœuf Ninguéna.
+
+ Poule Tokéna.
+
+ Œuf Kankéna.
+
+ Mil Diguitinna.
+
+ Eau Diguèna.
+
+ Case Bankèna.
+
+ Arbre Diéguena.
+
+ Bois Oulani.
+
+ Fer Ourèna.
+
+ Fusil Finkarena.
+
+ Couteau Filena.
+
+ Sabre Déguémana.
+
+ Bonbon Doumana.
+
+ Coton (non filé) Guéséna.
+
+ Mouton Diakhréna.
+
+ Pirogue Kounkina.
+
+ Natte en paille Sasina.
+
+ Vase en terre dit canari Diambana.
+
+Voir pour la numération en diallonké le tableau suivant :
+
+
+
+
+ MANIÈRE DE COMPTER DANS DIVERSES LANGUES DE L’AFRIQUE
+
+
+ +----------------+---------------+----------+-------------+------------+
+ | FRANÇAIS. | WOLOFF. | PEUHL. | SONINKÉ. | MALINKÉ OU |
+ | | | | | BAMBARA. |
+ +----------------+---------------+----------+-------------+------------+
+ |Un |Ben |Go |Bané |Kili |
+ | | | | | |
+ |Deux |Niare |Didi |Fillo |Foula |
+ | | | | | |
+ |Trois |Niète |Tati |Sicco |Saba |
+ | | | | | |
+ |Quatre |Nienète |Naï |Narto |Nani |
+ | | | | | |
+ |Cinq |Diouroum |Dioï |Carago |Doulou |
+ | | | | | |
+ |Six |— ben |Diégom |Toumou |Woro |
+ | | | | | |
+ |Sept |— niare |Diédidi |Nierou |Woro oula |
+ | | | | | |
+ |Huit |— niète |Diétati |Ségou |Segui |
+ | | | | | |
+ |Neuf |— nienète |Diénaï |Khabou |Kononto |
+ | | | | | |
+ |Dix |Foucq |Sapo |Tamou |Tan |
+ | | | | | |
+ |Onze |— ac ben |Sapo y go |Tamoudo-bané |Tan y kili |
+ | | | | | |
+ |Douze |— ac niare |Sapo y |— filli |Tan y foula |
+ | | |didi | | |
+ | | | | | |
+ |Vingt |Nitte |Nogas |Tan pilé |Mouga |
+ | | | | | |
+ |Vingt et un |— ac ben |Nogas y go|Tan pilé do |Mouga y |
+ | | | |bané |tribi |
+ | | | | | |
+ |Trente |Fanewère |Tchapandé |Tan diké |Tan saba |
+ | | |tati | | |
+ | | | | | |
+ |Quarante |Nienète foucq |— naï |Tan nakaté |Tan nani, |
+ | | | | |_ou_, en |
+ | | | | |bambara, |
+ | | | | |Débé |
+ | | | | | |
+ |Cinquante |Diouroume-foucq|— dioï |Tan caragué |Tan-doulou |
+ | | | | | |
+ |Soixante |— ben — |— diegom |Tan doumé |Tan woro |
+ | | | | | |
+ |Soixante-dix |— niare — |— diedidi |Tan meré |Tan |
+ | | | | |woro-oula |
+ | | | | | |
+ |Quatre-vingt |— niète — |— diétati |Tan tiégué |Tan |
+ | | | | |séguifou, |
+ | | | | |en bambara, |
+ | | | | |Kéme |
+ | | | | | |
+ |Quatre-vingt-dix|— nienète — |— dienaï |Tan khabé |Tan kononto |
+ | | | | | |
+ |Cent |Temer |Témédéré |Kamé |Kémé |
+ | | | | | |
+ |Deux cents |Temer-niare |— didi |— filli |Kémé-foula. |
+ | |_ou_ | | |=Bambara. |
+ | |Niare-temer | | |Malinké= |
+ | | | | | |
+ |Mille |Guiné |Ou-guinéré|Ou guiné |Ba. Oulou |
+ | | | | | |
+ |Deux mille |Niaré-guiné |Ou |— filli |Ba foula — |
+ | | |guinaïe | |foula. |
+ | | |didi | | |
+
+[Continue]
+
+ +----------------+---------------+----------+-------------+------------+
+ | FRANÇAIS. | SERÈRE. |DIALLONKÉ.| SOUSOUS. |SERÈRE-NONE.|
+ +----------------+---------------+----------+-------------+------------+
+ |Un |Leng |Kedé |Kiling |Kiliaï |
+ | | | | | |
+ |Deux |Darhk |Fiddi |Firing |Kilandome |
+ | | | | | |
+ |Trois |Betafa darhk |Sakkha |Sakhan |Sanptoye |
+ | | | | | |
+ |Quatre |Betafana |Nani |Nani |Bodoye |
+ | | | | | |
+ |Cinq |Betafolé |Soulou |Souli |Doungarin |
+ | | | | | |
+ |Six |Betafa ta darhk|Chéeni |Senni |Kornandome |
+ | | | | | |
+ |Sept |Arbarhey |Soulou |Solo-firé |Palamnienen |
+ | | |fidé | | |
+ | | | | | |
+ |Huit |Betafa-arbarhey|— mésére |Solo-massakha|Khassarine |
+ | | | | | |
+ |Neuf |— leng |— ménéni |Soloma-Nani |Souroutoute |
+ | | | | | |
+ |Dix |— ney |Nafou |Fouh |Gong |
+ | | | | | |
+ |Onze | » | » |— ni kiling | » |
+ | | | | | |
+ |Douze | » | » |— ni Firing | » |
+ | | | | | |
+ |Vingt | » | » |Mouga | » |
+ | | | | | |
+ |Vingt et un | » | » |— ni-kiling | » |
+ | | | | | |
+ |Trente | » | » |Toungué-sakha| » |
+ | | | | | |
+ |Quarante | » | » |— nani | » |
+ | | | | | |
+ |Cinquante | » | » |— souli | » |
+ | | | | | |
+ |Soixante | » | » |— senni | » |
+ | | | | | |
+ |Soixante-dix | » | » | » | » |
+ | | | | | |
+ |Quatre-vingt | » | » | » | » |
+ | | | | | |
+ |Quatre-vingt-dix| » | » | » | » |
+ | | | | | |
+ |Cent | » | » |Kémé | » |
+ | | | | | |
+ |Deux cents | » | » | » | » |
+ | | | | | |
+ |Mille | » | » |Oulou | » |
+ | | | | | |
+ |Deux mille | » | » | » | » |
+ | |
+ | _Nota._ Un simple coup d’œil suffit pour faire voir de grands |
+ | rapprochements entre le malinké, le diallonké et la langue sousous, |
+ | qui, du reste, est celle d’une colonie de Malinkés. |
+ +----------------------------------------------------------------------+
+
+
+[Note 249 : J’avais envoyé à Médine quelques blocs de ces roches
+remarquables, mais à mon retour j’ai eu le regret de ne plus les trouver
+et de ne pouvoir apprendre ce qu’elles étaient devenues.]
+
+
+
+
+ TABLE DES MATIÈRES.
+
+
+ Pages.
+
+ DÉDICACE I
+
+ PRÉFACE DE L’AUTEUR III
+
+ INTRODUCTION. — Motifs qui décidèrent du voyage. — Départ de
+ France. — M. Quintin demande à m’accompagner. — Premiers
+ préparatifs. — Instructions. — Lettre du gouverneur à El Hadj
+ Omar. — Instructions complémentaires. — Composition de mon
+ escorte. — Difficultés. — Opinion générale sur le sort qui
+ nous attendait. — Matériel. — Animaux. — Ressources de
+ l’expédition. — Emploi des 5000 francs alloués 1
+
+ CHAPITRE I. — Départ de Saint-Louis. — Arrivée à Bakel. —
+ Dernières instructions verbales du général Faidherbe. — De
+ Bakel à Médine. — Rixe de Kotéré. — Dernières installations.
+ — Exploration du Sénégal entre le Félou et Gouïna. — La chute
+ de Gouïna. — Départ définitif de Médine. — Manière de
+ marcher. — Chutes de bagages. — La dissension commence à se
+ montrer entre les noirs de l’expédition. — Détails sur
+ l’expédition de Sambala, sur la politique de Khasso, du Logo
+ et du Natiaga. — Visite à Altiney Séga. — Ascension d’une
+ montagne du Natiaga. — Aspect du pays. — Route de Médine à
+ Gouïna. — Accès de fièvre. — Campement à Gouïna. — Tentative
+ de navigation au-dessus de ce point, par MM. Quintin, Poutot
+ et Bougel. — Insuccès. — Départ des officiers de Médine. —
+ Nous sommes seuls 28
+
+ CHAPITRE II. — Départ de Gouïna. — Navigation entre Gouïna et
+ Bafoulabé. — Mode de voyage par terre. — Chasse à
+ l’hippopotame. — Marigot de Khasso-Fara, limite du Khasso. —
+ Marigot de Kétiou. — Un caïman depuis Gouïna. — Arrivée à
+ Bafoulabé. — Journée pénible. — Sidi et Yssa à la
+ découverte 53
+
+ CHAPITRE III. — Tentative d’exploration dans le Bakhoy. —
+ Maka-Dougou et son chef Diadié. — Sa cupidité déjouée. —
+ Souvenir de Mongo Park. — Ascension d’une montagne. — Retour
+ à Bafoulabé. — Les envoyés de Diango, chef de Koundian. —
+ Voyage à Koundian. — Réception. — Soupçons. — L’expédition de
+ Sambala et son but. — Koundian, sa position, sa forteresse. —
+ Départ. — Cadeau de Diango et passage du Bafing. — Ses
+ pirogues. — Campement en plein air. — Marche vers l’Est
+ jusqu’à Kita à travers le Bafing et le Gangaran. — Arrivée à
+ Makhana 73
+
+ CHAPITRE IV. — Premiers bruits de troubles dans l’empire d’El
+ Hadj. — Arrivée au Bakhoy. — Son gué. — Discorde entre mes
+ hommes. — Arrivée à Kita. — La montagne Makadiambougou. —
+ Productions. — Cultures. — Musique. — Boubakar et le guide
+ gravement malades. — Huit jours d’arrêt. — Le Bélédougou et
+ le Manding sont révoltés. — Impossibilité de marcher vers
+ l’Est. — Je me décide à remonter à Diangounté. — Marche au
+ Nord à travers le Foula-Dougou. — Le Bakhoy no 2. — Le
+ Baoulé. — Les esclaves enchaînés en route. — Détails sur les
+ Diulas. — Arrivée au Kaarta 94
+
+ CHAPITRE V. — Entrée dans le Kaarta. — Ses limites. —
+ Quelques réflexions sur ce pays. — Latitude du passage du
+ Bakhoy. — Maréna. — Kouroundingkoto-Guettala. — Population du
+ Bagué. — Dindanco. — Rencontre de Diulas. — Origine du sel de
+ Tichit. — Entrée dans le Kaarta-Biné. — Bambara-Mountan. —
+ Namabougou. — Touroumpo. — Guémoukoura. — Séjour à
+ Guémoukoura 112
+
+ CHAPITRE VI. — Visite de Dandangoura, chef de Farabougou. —
+ Ennuis et tracasseries. — On veut m’envoyer à Nioro. — J’ai
+ gain de cause. — Suite du voyage. — Madiga. — Observations et
+ latitude. — Fatigue et maladies. — Lac de Tinkaré. — Tinkaré.
+ — Samba Yoro se blesse en tombant. — On m’offre des queues de
+ girafes. — Arrivée à Diangounté. — Bon accueil à Diangounté.
+ — Détails sur le pays. — Repos. — Un mot sur Raffenel et son
+ voyage. — Les routes de Diangounté à Ségou 129
+
+ CHAPITRE VII. — Départ de Diangounté. — Les sauterelles. — Le
+ Ba-Oulé du Niger. — Kalabala. — Fabougou. — Troupeau de bœufs
+ des Pouls du Bakhounou. — Diongoye. — Digna. — Ouosébougou. —
+ Nous commençons à souffrir de nos privations. — Traces
+ d’éléphants. — De Diongoye à Gomintara. — Kéniénébougou. —
+ Fin du Diangounté. — Nous sommes dans le Ségou. — L’eau
+ infecte de Tonéguéla. — Marigot de Samentara. — Babougou. —
+ Commencement de travail chez les noirs. — Tiéfougoula. — Sa
+ population. — Commencement des botoques. — Visite des
+ Massassis de Guémené. — Les Maures et leurs femmes. — Vol
+ d’une baïonnette. — Médina. — Encore des voleurs. — Premiers
+ bruits de guerre civile à Ségou. — Nécessité de marcher. —
+ Arrivée de Toumboula 143
+
+ CHAPITRE VIII. — Toumboula. — Badara-Tunkara. — Le Lambalaké.
+ — Tikoura. — Bembougou. — Barsafé. — Marconnah. — Ouakha ou
+ Ouakharou. — Les Roniers et leurs fruits. — Les Foular. —
+ Masoso ou Soso. — Un cadavre. — Moroubougou. — Craintes des
+ Bambaras. — Médina. — Nous rejoignons une caravane. — Marche
+ en colonne. — Une attaque. — Article de journal sur cette
+ attaque. — Comment les bruits se transportent en Afrique. —
+ Arrivée à Banamba. — Pluie anormale 154
+
+ CHAPITRE IX. — Départ de Banamba. — Difia. — Sikolo. — Le
+ terrain s’abaisse. — Dioni. — Kéréwané. — Encore une mauvaise
+ nuit. — Bassabougou. — Bokhola. — Tamtam de guerre. —
+ Morébougou. — Le Doubalel. — On dit Yamina révolté. — Arrivée
+ à Yamina. — Aspect du Niger 171
+
+ CHAPITRE X. — Entrée à Yamina. — Nous sommes assaillis par la
+ foule. — La maison de la fille d’Ali. — Sérinté. — Les Maures
+ battus. — La maison de Sérinté. — Nous sommes assaillis par
+ les Maures. — Position critique de Yamina. — Visite à Simbara
+ Sacco. — Promenade au marché 177
+
+ CHAPITRE XI. — Visite au chef des Somonos. — Le chanvre des
+ Bambaras. — Les pirogues du Niger. — Traversée du fleuve. —
+ Fraîcheur de l’eau. — La rive gauche un jour de marché. —
+ Quelques costumes. — Vente de marchandises. — Un tour au
+ marché. — Visite au vrai chef de Yamina. — Cadeaux intéressés
+ du chef des piroguiers. — Départ de Yamina. — Navigation en
+ pirogue. — Peu de profondeur des eaux. — Relâche à Fogni. —
+ Navigation sur le fleuve 194
+
+ CHAPITRE XII. — Navigation sur le fleuve de Tamani à Ségou-
+ Sikoro. — Aspect de la ville. — Notre entrée. — Arrivée chez
+ Ahmadou : sa demeure. — Ahmadou. — Premier palabre. — Nous
+ traversons la ville. — Arrivée chez Samba N’diaye 205
+
+ CHAPITRE XIII. — La maison de Samba N’diaye. — Je trouve à
+ Ségou les courriers du gouverneur logés chez San Farba. —
+ Hospitalité d’Ahmadou. — Je reçois des visites. — Sonkoutou.
+ — Le vieil Abdoul. — Chérif Mahmodou et ses voyages. — Les
+ ministres d’Ahmadou. — Sidy Abdallah, Mohammed, Bobo et
+ Oulibo 218
+
+ CHAPITRE XIV. — El Hadj. — Sa naissance, sa jeunesse. — Son
+ voyage à la Mecque. — Son retour à Ségou vers 1837 ou 1839. —
+ Il s’établit dans le Fouta Djallon. — Son voyage sur les
+ bords du Sénégal de 1846 à 1847. — Il rentre dans le Fouta
+ Djallon et construit Dinguiray. — Prise de Labata, de Tamba,
+ de Ménien. — Sa route vers le Bambouk et le Gadiaga. — Il
+ entre dans le Kaarta et pille des Français. — Guerre dans le
+ Kaarta 231
+
+ CHAPITRE XV. — El Hadj, maître du Kaarta. — Révoltes et
+ victoires. — Les Massassis sont détruits ou soumis. — Guerre
+ contre les Djawaras. — Première hostilité du Macina. — El
+ Hadj prend Diangounté. — Missive à Toroco-Mari, roi de Ségou.
+ — Tierno-Abdoul. — Toroco-Mari assassiné. — Ali nommé roi à
+ Ségou. — El Hadj retourne sur les bords du Sénégal. — Guerre
+ de Médine. — Délivrance du poste. — El Hadj fuit vers
+ Koundian. — Passage du Galamagui. — Séjour à Koundian. —
+ Conquête des pays Malinkés. — El Hadj retourne au Bondou, au
+ Fouta. — Il expédie à Nioro les canons pris à Ndioum. —
+ Séjour difficile au Fouta. — Il quitte le Fouta. — Attaque du
+ _Pilote_ par Sirey Adama. — El Hadj à Nioro. — El Hadj à
+ Marcoïa 242
+
+ CHAPITRE XVI. — Séjour à Markoïa. — Attaques des Bambaras. —
+ On chasse les femmes. — Entrée dans le Fadougou. — Prise de
+ Damfa. — Bataille en rase campagne. — Entrée à Yamina. —
+ Prise de Diabal. — Prise d’Oïtala. — El Hadj entre à
+ Sansandig, qui se rend. — Correspondance avec le roi de
+ Macina. — Guerre et victoire d’El Hadj sur les armées réunies
+ du Macina et du Ségou 254
+
+ CHAPITRE XVII. — El Hadj à Ségou. — Il envoie à la recherche
+ d’Ali. — Le Macina vient attaquer Ségou. — Correspondance
+ entre Ahmadi-Ahmadou et El Hadj. — El Hadj remet le
+ commandement à son fils Ahmadou et part pour le Macina le 13
+ avril 1862. — Combat de Konihou. — Bataille de Saéwal. —
+ Conduite héroïque d’Ahmadi-Ahmadou. — El Hadj entre à
+ Hamdallahi. — Ahmadi-Ahmadou est prisonnier. — Sa mort. —
+ Soumission du Macina. — Ali prisonnier. — El Hadj est maître
+ de Tombouctou au Sénégal. — Motifs qui lui ont facilité la
+ conquête du Macina et coup d’œil sur le passé de cet État. —
+ Ahmadou vient à Hamdallahi. — Projet de révolte découvert au
+ Macina 261
+
+ CHAPITRE XVIII. — Révolte du Macina. — Les chefs du Macina
+ sont mis aux fers. — Ahmadou rentre à Ségou. — Projet de
+ révolte à Ségou. — Ahmadou s’empare des Kountiguis, les
+ envoie à son père qui les tue. — Derniers événements connus
+ du Macina. — On envoie un convoi de poudre de Ségou ; il est
+ attaqué par les Maciniens. — La révolte du Ségou et ses
+ motifs. — Attaque et prise de Bamabougou par les révoltés. —
+ Révolte de Sansandig. — Supplice de Coro-Mama. — Attaque de
+ Koghé par le Sarrau. — Victoire des Talibés à Oueïna, à
+ Koghé, à Soukourou. — Échec des Bambaras à Fantambougou. —
+ Prise de Segala, de Dionkoloni. — L’armée de Nioro arrive à
+ Ségou. — 1re expédition de Sansandig. — Politique à Ségou. —
+ Deuxième expédition de Sansandig 271
+
+ CHAPITRE XIX. — Mon séjour à Ségou-Sikoro. — Palabre avec
+ Ahmadou. — Le carême musulman. — Fête du Cauri. — Ahmadou et
+ sa toilette. — Son cheval. — Son palabre. — Ahmadou me fait
+ appeler. — Mon désappointement. — Visite d’un ancien soldat
+ français aujourd’hui Talibé. — Partage des captifs. —
+ Évaluation de la population de Ségou-Sikoro et des partisans
+ d’Ahmadou. — Je ne peux acheter de chevaux. — Je me promène à
+ cheval. — Accident sans suite. — Le mot d’un musulman ayant
+ passé vingt ans à Saint-Louis. — Nouveau palabre avec
+ Ahmadou. — Le salpêtre impôt. — Bruits inquiétants. — Colère
+ de Quintin. — Bruits favorables à notre départ. — Je me
+ décide à attendre encore. — Ahmadou nous envoie deux
+ esclaves. — Impossibilité de partir. — Nos dépenses 283
+
+ CHAPITRE XX. — Le bruit court que Sansandig va se rendre,
+ qu’El Hadj est vainqueur au Macina. — On bat le tabala. —
+ Extrait du journal de voyage. — Deux types de griots : Diali
+ Mahmady et Sonkoutou. — Menaces des Bambaras sur divers
+ points — J’obtiens de faire partir mes courriers. — Envoi
+ d’une lettre au gouverneur. — Les parents chez les
+ Toucouleurs. — Tierno-Abdoul. — Alpha Ahmadou 304
+
+ CHAPITRE XXI. — L’hivernage arrive. — Samba N’diaye est
+ malade et a peur. — Je suis attaqué du foie. — Les exécutions
+ et le champ des exécutés. — Les morts et les enterrements à
+ Ségou. — Nouvelle tentative infructueuse pour aller au
+ Macina. — L’hospitalité d’Ahmadou se ralentit. — Les
+ nouvelles s’améliorent à l’approche de la Tabaski. — Tierno-
+ Abdoul, ses confidences et ses mensonges. — L’armée se
+ rassemble. — Exécutions nombreuses. — Expédition de Fogni. —
+ Visite d’Aguibou. — Première visite de Sidy Abdallah. — Fête
+ de la Tabaski. — Exécution de trente-sept prisonniers et de
+ deux enfants. — Arrivée de l’armée attendue de Nioro. — Nous
+ recevons une lettre du commandant de Bakel et des
+ instructions du gouverneur 315
+
+ CHAPITRE XXII. — Je vais voir Ahmadou. — Notre départ devient
+ de plus en plus problématique. — Tentative près d’Ahmadou par
+ l’intermédiaire d’Alpha Ahmadou, son cousin. — Insuccès. —
+ Partage des prises de Fogni. — Bases du partage. — Nouveaux
+ mensonges de Tierno-Abdoul. — On désarme le pays. —
+ Bamabougou est attaqué par l’armée de Mari. — Scène entre
+ Diali Mahmady et Alpha Ahmadou. — Les coups de corde de la
+ justice musulmane 328
+
+ CHAPITRE XXIII. — Nouvelle entrevue avec Ahmadou. — Réponses
+ évasives quant à notre départ. — Je promets de rester
+ jusqu’aux hautes eaux. — Nouvelles diverses et mensonges
+ relatifs à notre départ. — Alassane Ghirladjo. — Nouvelles du
+ Macina. — On doit y porter du mil. — Exécutions nombreuses à
+ Ségou. — Hivernage. — Les fourmis noires. — Les caravanes de
+ gourous circulent en pleine guerre. — Nouvelles qu’elles
+ apportent du Macina. — Je tente encore d’acheter des chevaux
+ ou de m’en faire céder par Ahmadou. — L’armée se rassemble et
+ traverse le fleuve à Ségou-Koro — Nouveau désappointement ;
+ elle n’est pas pour nous conduire. — Expédition de Tocoroba.
+ — Échec. — Récit d’un Talibé. — Pertes nombreuses de l’armée.
+ — Mort d’un de nos voisins. — Un jeune ménage à Ségou. — Une
+ pauvre veuve. — Mort de Fahmahra, notre guide. — Karounka
+ blessé 345
+
+ CHAPITRE XXIV. — Sidy et sa conduite. — Il refuse le service.
+ — Querelle. — Conduite des autres laptots en cette occasion.
+ — Je lui fais donner cinquante coups de corde. — Il
+ s’échappe. — Ahmadou me le fait ramener. — Palabre du 10 août
+ avec Ahmadou. — Je donne un nouveau délai de vingt-cinq
+ jours. — Mari menace Faracco. — Maladresses d’Ahmadou. —
+ Nouvelles du Macina. — Palabre du 10 septembre. — Mes
+ relations avec Ahmadou se tendent. — Je me prépare à partir.
+ — Inquiétudes et esprit de mes hommes. — Entente parfaite
+ avec le docteur 354
+
+ CHAPITRE XXV. — Samba N’diaye tente de m’obtenir une audience
+ secrète d’Ahmadou ; il échoue et s’allie avec Tierno-Abdoul,
+ Oulibo et Mahmadou Dieber pour intervenir. — Je pose des
+ conditions pour rester encore et j’obtiens le départ d’un
+ courrier avec une lettre d’Ahmadou pour le gouverneur. —
+ Départ de Bakary Guëye. — L’armée sort. — Expédition de Gouni
+ contre Niansong. — Nouvelle défaite et ses causes. — Ahmadou
+ sévit contre les Somonos. — Ce qu’ils sont. — Leur village. —
+ Arrivée de Seïdou. — Lettres nombreuses. — Mauvaises
+ nouvelles et souffrances morales. — Lettres du gouverneur. —
+ Lettre de M. Perraud 365
+
+ CHAPITRE XXVI. — Je fais un cadeau à Ahmadou. — Les repas et
+ la cuisine d’Ahmadou. — Le miel et la manière de le récolter.
+ — Promenades aux environs de Ségou. — Arrivée d’Amadi
+ Boubakar, de Tambo, de Massiré. — Samba N’diaye me fait une
+ avanie. — J’obtiens gain de cause près d’Ahmadou. — Visite à
+ Tierno-Abdoul à Diofina. — Conversation avec Tambo. —
+ Température du mois de décembre à Ségou. — Ahmadou distribue
+ des fusils. — Bruits divers. — Scènes de mœurs. — Le
+ Diomfoutou d’El Hadj. — Je demande en vain à envoyer Seïdou
+ au-devant de Bakary Guëye 382
+
+ CHAPITRE XXVII. — 1er janvier 1865. — Cadeau à Ahmadou et à
+ divers. — Visite du fils de Samba Oumané. — Les nouvelles
+ qu’il apporte. — Nouvelles inexactes de Bakary. — Arrivée de
+ Daouda Gagny. — Bakary est à Nioro. — Mari est à Toghou. —
+ Tierno Alassane est battu. — Ahmadou va partir. — Je
+ l’accompagne. — Munitions de l’armée. — Arrivée à
+ Marcadougouba 409
+
+ CHAPITRE XXVIII. — Préparatifs d’Ahmadou et séjour à
+ Marcadougouba. — Égards que l’on a pour nous. — Nous devenons
+ populaires. — Causes de l’insuccès de Tierno Alassane. —
+ Récit de Tambo. — Palabres d’Ahmadou. — Défi des Talibés aux
+ Sofas. — Réponse des Sofas. — Visite d’Aguibou. —
+ Impressions. — Départ pour Toghou. — L’ordre de marche. —
+ Halte 417
+
+ CHAPITRE XXIX. — Revue d’Ahmadou. — Arrivée devant Toghou. —
+ La bataille et l’assaut du village. — Incidents divers. —
+ Exécution. — Ali et le bourreau. — Alioun Penda blessé. — La
+ nuit du combat. — Massacre de 97 Bambaras. — Le sourire des
+ morts. — Tournée de visite aux blessés. — On entre au
+ village. — Départ de Toghou. — 3500 captifs. — Massacre de
+ vieilles femmes. — Retour à Ségou. — Entrée triomphale. —
+ Mort d’Alioun. — Son enterrement 426
+
+ CHAPITRE XXX. — Difficulté pour obtenir une audience pendant
+ le partage du butin. — Le fils de Maoundé est mort. — Ce
+ qu’il était. — Désertion de Soulé Kandi. — Le docteur est
+ malade de la fièvre. — Nouvelles de Bakary Guëye et du
+ Bakhounou. — Fausse alerte. — Je suis pris d’hépatite. —
+ J’entre en relations avec Sidy Abdallah. — Pluie vers la fin
+ de février. — Massiré apporte des certitudes fâcheuses sur
+ l’état de la route de Nioro. — Fête du Cauri. — Je n’ai plus
+ de quoi faire de cadeau à Ahmadou. — Samba Yoro pris
+ d’hémoptysie. — J’obtiens une audience d’Ahmadou et je
+ demande à partir. — Promesse d’expédier un courrier. —
+ Diverses nouvelles. — On prépare une expédition. — J’apprends
+ la mort du cheick Sidi Ahmed Beckay, de Tombouctou 442
+
+ CHAPITRE XXXI. — Lenteur des préparatifs de l’armée. — Je me
+ décide à partir. — Le 25 mars Ahmadou sort. — Séjour à Ségou-
+ Koro. — Dispute de Talibés et de Sofas. — Grosse affaire. —
+ Influence de Tierno-Abdoul Kadi qui apaise la querelle. —
+ Départ définitif. — Le 3 avril. — Une soupe de poulet crevé.
+ — Fogni. — Kamini. — Aspect du pays. — Les Karités ou Sché. —
+ Les Khads. — Nombreux gibier. — Chasse à courre à la gazelle,
+ à la pintade et la perdrix. — Nous allons au secours de
+ Kénenkou. — Dispute de Billo, chef du tabala, avec un Talibé.
+ — 25 chevaux en éclaireurs. — J’arrive à Kénenkou. —
+ L’Almami. — Départ pour Dina. — Assaut. — Je monte à
+ l’assaut. — Belle conduite de Déthié. — Panique. — 2e assaut.
+ — 2e panique. — Je reçois une balle morte. — 3e retraite. —
+ On cerne le village. — Fuite du village. — Nombreux
+ prisonniers. — Exécutions. — Conduite héroïque et cruelle
+ d’un Kagoro. — Ahmadou me fait supplier de ne plus
+ m’exposer 452
+
+ CHAPITRE XXXII. — Départ de Dina. — Aspect des bords du
+ fleuve. — Médina. — Gouni. — Koulicoro. — On va brûler les
+ villages jusqu’à Manabougou. — Séjour à Gouni. — Ibrahim Mabo
+ et Seïni Moussa. — Retour par la rive gauche. — Destruction
+ des villages, du coton et du mil. — Le grand marigot du
+ Bélédougou ou la Frina de Mongo Park. — Marches pénibles. —
+ Pâturages magnifiques. — Rentrée à Yamina. — Ahmadou nous
+ comble de soins. — Samba Yoro vient me rejoindre. — Séjour à
+ Yamina. — Ahmadou reçoit des cadeaux de gré ou de force. —
+ Visite à la case de Sérinté. — Retour à Ségou. — Diabal. —
+ Traversée du fleuve à Mignon. — Marches prolongées. — Latir
+ malade. — Nouvelles du Macina. — Je tombe malade de gastrite.
+ — Ahmadou commence à nous marchander les cauris. — Je me
+ plains à Oulibo. — Fête de Tabaski. — Danses diverses 475
+
+ CHAPITRE XXXIII. — Aguibou vient me voir. — Conversation
+ légère. — Difficulté pour voir Ahmadou. — Cadeaux d’un prince
+ à Samba Yoro. — Ahmadou m’accorde le droit d’entrer chez lui
+ comme les Talibés. — Razzia d’Alassane Ghirladjo. — Achat
+ d’un enfant par le docteur. — Prix élevé du mil. — Arrivée
+ d’un homme de Dinguiray. — Arrivée de Badara Tunkara. —
+ Nouvelles du pays. — Le docteur, malade des yeux, souffre
+ cruellement. — Préparatifs pour une expédition en plein
+ hivernage. — Extraction d’une molaire. — Palabre d’Ahmadou
+ avec les Talibés. — Conditions de ces derniers. — Cadeaux à
+ l’armée. — État des magasins de sel d’Ahmadou. — Bonnes
+ nouvelles du Bakhounou. — Fausse nouvelle de la mort de Mari.
+ — Ahmadou sort et je l’accompagne. — Quintin souffre encore
+ et reste. — Tornade épouvantable à Ségou-Koro. — Samba
+ N’diaye avec ses canons. — Tierno-Abdoul Kadi me demande de
+ lui prêter Seïdou. — Une indélicatesse de Samba Yoro 490
+
+ CHAPITRE XXXIV. — Expédition de Sansandig. — Départ de Ségou-
+ Koro. — Pélengana désert. — Arrivée à Bafou-Bougou. —
+ Traversée du fleuve en pirogues. — Ahmadou m’envoie des
+ gourous. — Départ. — Tornade et pluie à Dampina. — Soumission
+ de Velentiguila. — Arrivée à Sansandig. — Discussion du plan
+ d’attaque. — Assaut. — Nombreux blessés et tués. — On campe
+ et on occupe le village des Somonos. — Le docteur vient me
+ rejoindre. — 72 jours de poule au riz. — Ahmadou nourrit
+ l’armée. — Disette de vivres. — Le mil cru, les peaux de
+ bœufs, les chevaux sont mangés. — Résistance du village. —
+ Attaque du 20 juillet. — On gagne un peu de terrain. — Les
+ femmes sortent du village. — Fautes nombreuses. — La famine
+ est à Sansandig. — Ahmadou commande aussi mal que possible. —
+ On annonce l’arrivée de l’armée de Mari. — Prise de trois
+ Maures. — Leur exécution horrible. — Nous construisons des
+ cases. — Le camp. — Latir malade retourne à Ségou avec
+ Quintin. — Désertions du village. — Exécutions. — Sortie des
+ pirogues du village. — Un convoi de pirogues vient au secours
+ du village. — Combat naval. — Prise et exécution des Maures
+ de Tichit. — Sortie du 29 août. — Sortie des fils de Coro
+ Mama. — Note sur Sansandig. — Le village est aux abois. — Une
+ armée vient au secours du village. — Sortie de Sibila
+ Mahmary. — Sa prise, son supplice. — Abderhaman Couma. —
+ Exécutions nombreuses. — Bataille du 11 septembre. — 10000
+ hommes contre 10000. — Épisodes divers. — Alertes
+ continuelles. — Combat du 16 septembre. — Nous levons le
+ siége. — Panique dans la retraite. — Trente-six heures sans
+ manger. — Kalabougou. — Je suis malade et rentre à Ségou 501
+
+ CHAPITRE XXXV. — Rentrée de l’expédition de Sansandig. —
+ Découragement des Talibés. — Je tombe malade et suis près de
+ mourir. — Négociations pour partir par l’intermédiaire de
+ Tierno Abdoul Kadi. — J’obtiens de faire partir Seïdou. —
+ Espérances et déceptions. — État de la route de Nioro. —
+ Bakary est venu à Ouosébougou. — Départ de Seïdou pour
+ Yamina. — Préparatifs pour le départ de nombreux chefs. —
+ Arrivée de Sidy le laptot. — Voyage de Bakary Guëye et de
+ Sidy. — Motifs du retard du premier. — Lettre du gouverneur.
+ — Entrevue avec Ahmadou. — Je partirai, mais quand ? 542
+
+ CHAPITRE XXXVI. — Alerte. — L’armée sort. — Difficultés entre
+ Ahmadou et les Talibés. — Impossibilité d’avoir une audience.
+ — Je donne un ultimatum. — Je vais voir Ahmadou et j’obtiens
+ une audience. — Le départ fixé à deux mois. — Arrivée de
+ Bakary Guëye. — Cadeaux à Ahmadou et à diverses personnes. —
+ Le schérif marocain 562
+
+ CHAPITRE XXXVII. — 1866. — Situation politique. — Le
+ débarquement du mil présidé par le roi. — Entrevue avec
+ Ahmadou. — Expéditions diverses. — Fête du Cauri. — Nouveaux
+ retards à notre départ. — La situation politique s’améliore.
+ — Mort de Fali. — Arrivée de Mahmadou Falel. — Nouvelles du
+ Sénégal. — Instances de Badara pour partir. — Audience
+ d’Ahmadou. — Nous faisons un traité de commerce et d’amitié.
+ — Nouveau retard de dix jours. — Intrigues diverses pour
+ m’accompagner. — Retards sur retards. — On nous donne enfin
+ des chevaux. — Un prince doit nous accompagner. — Alerte et
+ sortie. — Je me fâche et j’obtiens l’assurance qu’Ahmadou
+ prépare notre retour. — Arrivée d’un Maure porteur d’une
+ lettre du commandant de Bakel. — Nouveaux retards. — Fête de
+ la Tabaski. — Nouvelles du Macina, derniers événements
+ connus. — Nouveaux retards et inquiétudes. — Notre départ se
+ décide malgré Bobo. — Audience du départ. — Cadeau d’Ahmadou
+ et ceux que je lui envoie. — Fin de nos relations avec
+ Ahmadou 576
+
+ CHAPITRE XXXVIII. — Je fais mes adieux. — Départ nocturne de
+ Ségou-Sikoro. — Séjour à Dougou-Kounan. — Je suis confié à
+ Mahmadou Abi. — Bobo, ministre d’Ahmadou. — Départ et passage
+ du fleuve à Ségou-Koro. — Voyage le long du fleuve. — Arrêt à
+ Morébougou. — Les captives retournent. — Les puits desséchés
+ et les abeilles altérées. — Kéréwané. — Toubacoura. — Le fer.
+ — Difia. — Route pénible sans eau. — Morts de soif. —
+ Villages révoltés. — Médina. — Maréna. — Route continuelle
+ jour et nuit. — Soso. — Prise du village par trahison. —
+ Massacre des habitants. — Les effets de la propagande
+ musulmane. — Arrivée à Marconnah. — Toumboula. — Une razzia
+ des Massassis. — Massacre des prisonniers. — Pas de repos. —
+ Départ pour Ouosébougou. — Course effrénée. — Djolo. —
+ Souvenir de Mongo Park. — Repos à Ouosébougou 612
+
+ CHAPITRE XXXIX. — Départ de Ouosébougou. — Siradian. —
+ Hofara. — Elingara. — Boulal. — Sékhello. — Je suis pris pour
+ un Maure. — Bagoyna. — Marques de l’épizootie. — Route pour
+ Touroungoumbé. — J’arrive épuisé. — Bon accueil. — Pillage de
+ Maures. — En route sur Nioro. — Entrée triomphale. —
+ Mustapha. — Son accueil. — La ville. — Séjour. — Tentative
+ pour me retenir. — Position délicate de Mahmadou Abi. — Le
+ schérif de Fez. — Visite aux frères d’El Hadj. — Je pars. —
+ Cadeaux à Mustaf. — Échange de bons procédés avec Mahmadou
+ Abi. — Départ de Nioro. — Médina. — Les trois Gadiaba. —
+ Youri. — Petite pluie. — Je pars sans mes guides. — Birou. —
+ Aspect des terrains. — Ali, notre guide, ambassadeur
+ d’Ahmadou. — Ouagadou. — La vallée du Guidi-Oumé. — Khoré. —
+ Le Kirigou. — Khassa. — Togno. — Fanga. — Niogoméra. —
+ Tanganaya. — Takhaba. — Niakhatéla. — Makhana. — Route en
+ forêt. — Tornade. — Inondation. — Passage d’un torrent. —
+ Mounia. — Route sur Kouniakary. — Séjour dans ce village. —
+ Tierno Moussa. — San Mody. — Situation politique du pays. —
+ Dernière route. — Arrivée à Médine. — De Médine à Saint-Louis
+ et en France 633
+
+ CONCLUSION 662
+
+ APPENDICE 665
+
+
+ FIN DE LA TABLE.
+
+
+
+
+Note du transcripteur :
+
+
+ Page 62, "par le spectecle très-curieux " a été remplacé par
+ " spectacle "
+
+ Page 104, "départ de toutes les les routes " a été remplacé par
+ " toutes les routes "
+
+ Page 105, "dit s’appeler le Ba-Qulé " a été remplacé par " Ba-Oulé "
+
+ Page 114, "fallait qu’il me _recût_ " a été remplacé par " _reçût_ "
+
+ Page 130, "que personnne, à coup sûr " a été remplacé par " personne "
+
+ Page 152, "Derrrière ce village je " a été remplacé par " Derrière "
+
+ Page 213, "puis un corirdor, et nous " a été remplacé par " corridor "
+
+ Page 235, "les Talibés accoureut auprès du pèlerin " a été remplacé
+ par " accourent "
+
+ Page 242, "sans défense, et Madmady Kandia " a été remplacé par
+ " Mahmady "
+
+ Page 246, note 102, "que Paffenel prête aux griots " a été remplacé
+ par " Raffenel "
+
+ Page 268, "remettrait le comman-ment " a été remplacé par
+ " commandement "
+
+ Page 276, "de nombreux vil-villages dans " a été remplacé par
+ " nombreux villages "
+
+ Page 383, "Sadhio fait en-envoyer " a été remplacé par
+ " fait envoyer "
+
+ Page 422, "un type Peulh passablemement pur " a été remplacé par
+ " passablement "
+
+ Page 423, "j’ai fait toutes le guerres d’El Hadj " a été remplacé par
+ " toutes les guerres "
+
+ Page 427, " _Mohammed racould y Allah_ " a été remplacé par
+ " _raçould_ "
+
+ Page 515, "trois jours elle me mangeait " a été remplacé par
+ " ne mangeait "
+
+ Page 516, note 212, "Rihce marchand " a été remplacé par " Riche "
+
+ Page 548, "Sidy Addallah, du reste " a été remplacé par " Abdallah "
+
+ Page 556, "s’avancer à Bayoyna et venir " a été remplacé par
+ " Bagoyna "
+
+ Page 573, "d’acccord avec le docteur " a été remplacé par " d’accord "
+
+ Page 595, "envoyer da s le Fouta " a été remplacé par " dans "
+
+ Page 620, "environ six litres d’au " a été remplacé par " d’eau "
+
+ Page 648, "récemmen repares pour la saison " a été remplacé par
+ " récemment reparés "
+
+ Page 648, "auque les montagnes, sur " a été remplacé par " auquel "
+
+ Page 670, "fort pour ésister à l’armée " a été remplacé par
+ " résister "
+
+ Page 674, La raye entre " Tunka-Samba-Maria. " et
+ " Tunka-Sila makha-Niamé. " a été considéré comme une connexion
+ verticale.
+
+ Page 685, Quelques points ont été supprimés de ce tableau.
+
+ Page 687, "montagne du Niataga " a été remplacé par " Natiaga "
+
+ Page 688, " Le Daoulé " a été remplacé par " Baoulé "
+
+ Page 690, "Je me promène cheval " a été remplacé par " Je me promène
+ à cheval "
+
+ De plus, quelques changements mineurs de ponctuation et d’orthographe
+ ont été apportés.
+
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76506 ***