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+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76277 ***
+
+
+
+
+
+ NOTES
+
+ D’UN
+
+ VOYAGE EN CORSE
+
+
+ Paris.--Imprimerie de H. FOURNIER et comp., rue de Seine, 14 bis.
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+
+
+
+ NOTES
+
+ D’UN
+
+ VOYAGE EN CORSE
+
+
+ PAR
+
+ M. PROSPER MÉRIMÉE
+
+ INSPECTEUR DES MONUMENTS HISTORIQUES DE FRANCE
+
+ [Illustration]
+
+ PARIS
+ FOURNIER JEUNE, LIBRAIRE
+ 18, RUE DE VERNEUIL
+
+ M DCCC XL
+
+
+
+
+ NOTES
+
+ D’UN
+
+ VOYAGE EN CORSE
+
+
+MONSIEUR LE MINISTRE,
+
+Dans le rapport que j’ai l’honneur de vous soumettre, je me propose de
+décrire, en les classant par époque, les différents monuments que j’ai
+examinés pendant un séjour de deux mois en Corse. Toutefois, le manque
+presque absolu de renseignements historiques, l’état de ruine, et dans
+certains cas, la nature même des édifices ne permettant pas une
+classification très-détaillée, j’ai dû me borner à poser quelques
+grandes divisions fondées sur les caractères artistiques, ou sur les
+rares documents que fournit l’histoire.
+
+Je m’occuperai d’abord des monuments qu’on a lieu de croire antérieurs à
+l’établissement définitif des Romains dans la Corse, soit qu’ils
+appartiennent aux naturels de l’île, soit qu’ils aient été élevés par
+des étrangers en relation avec eux. Je passerai ensuite à ceux qu’on
+attribue aux Romains, et le catalogue en sera fort court. Il en est
+quelques-uns dont les caractères incertains me donneront lieu d’examiner
+s’ils n’ont pas en réalité une origine moins ancienne. Enfin je
+terminerai cette notice en décrivant sommairement les édifices du
+moyen-âge, beaucoup plus nombreux, et en essayant de signaler leurs
+formes distinctives.
+
+Avant tout, il convient, je crois, de jeter un coup d’œil rapide sur
+l’histoire de la Corse, car les révolutions politiques d’un pays y
+exercent toujours une grande influence sur le développement des arts,
+et l’on voit souvent le caractère de ses monuments dépendre des
+relations qu’il a eues avec d’autres contrées.
+
+Une profonde obscurité couvre les premiers âges de la Corse. Sans
+remonter aux traditions mythiques sur le roi Cyrnus, fils d’Hercule, et
+sur la bergère ligurienne Corsa,[1] des témoignages nombreux prouvent
+que l’île fut connue et fréquentée dans des temps très-reculés par les
+navigateurs de plusieurs nations de la Méditerranée.
+
+Vers l’année 562 avant J.-C., des Grecs, partis de Phocée en Asie, s’y
+arrêtèrent, avant de fonder Selia en Calabre: mais au bout de vingt ans
+ils abandonnèrent l’île, attaqués par des Étrusques qui se liguèrent
+avec les Carthaginois de la Sardaigne, pour les expulser[2]. On attribue
+à ces Étrusques la fondation de Nicée sur la côte orientale de la
+Corse.
+
+Au rapport de Diodore de Sicile, les Etrusques étaient maîtres de là
+Corse[3] lorsque les Syracusains ruinèrent leur marine, environ 450 ans
+avant notre ère.--Sénèque cite des immigrations de Ligures[4] et
+d’Ibères.--Pausanias appelle Libyens, au moins une partie des habitants
+de l’île[5].--Quoique dans les traités entre Rome et Carthage, il ne
+soit point fait mention expresse de la Corse[6], il est probable que les
+Carthaginois y eurent des comptoirs, si même ils n’y dominèrent point
+comme en Sardaigne. Antérieurement à ces immigrations, une race,
+peut-être aborigène, existait déjà dans l’île; Sénèque le dit
+expressément[7], et Diodore de Sicile atteste qu’une race barbare,
+d’origine inconnue, probablement très-ancienne, se maintenait, encore de
+son temps, dans quelques cantons de l’île[8]. J’aurai, plus tard,
+occasion de revenir sur ce fait intéressant.
+
+A une époque qu’on ne peut préciser, des peuplades corses envahirent le
+nord de la Sardaigne et s’y fixèrent[9], mais cependant elles
+continuèrent pendant longtemps à se distinguer des naturels de
+l’île[10]. Si l’on cherche à expliquer cette immigration d’un petit
+peuple par les causes éternelles des grands mouvements qui agitent les
+races humaines, on doit croire que les Corses étaient, dans le même
+temps, envahis par une nation étrangère, qui les poussait vers le sud,
+comme les barbares de l’est refoulèrent ensuite les Germains sur les
+frontières romaines. Mais quelle est la date de cet événement? C’est ce
+qu’il est impossible de déterminer même par approximation. Tout ce que
+l’on peut conclure du récit de Pausanias, c’est que l’établissement des
+Corses en Sardaigne serait très-antérieur à l’arrivée des Phocéens;
+ainsi les Grecs auraient été précédés et de bien loin, en Corse, par
+d’autres nations dont l’histoire n’a conservé aucun souvenir[11].
+
+L’an de Rome 494, les Romains pénétrèrent en Corse, vraisemblablement à
+la suite des Carthaginois, et s’emparèrent d’Aleria, l’une de ces
+villes dont on attribuait la fondation soit aux Phocéens soit aux
+Étrusques. Successivement ils envoyèrent dans l’île de petites
+expéditions qui contraignaient les insulaires à payer un tribut de cire,
+principale production de leur pays, et apparemment la seule qui tentât
+la cupidité des Romains. Sur la côte orientale, Marius établit une
+colonie qui porta son nom, et Sylla une autre, qui agrandit ou repeupla
+la ville d’Aleria. Cependant, sous les premiers Césars, la Corse n’était
+point entièrement soumise, et il s’en fallait que les naturels de
+l’intérieur fussent considérés comme sujets de l’empire. Maîtres des
+côtes, les Romains dirigeaient de temps en temps des battues dans les
+montagnes pour se procurer des esclaves[12], à peu près comme faisaient
+naguère les Portugais sur la côte d’Afrique. Dans les derniers temps de
+l’empire, on voit la Corse administrée par un président qui relevait du
+vicaire de Rome[13]. On ne sait pas exactement quand le christianisme
+s’introduisit dans l’île[14].
+
+Aux Romains succédèrent les Goths et les Vandales; à ceux-ci les Arabes,
+qui recommencèrent la chasse aux hommes sur une plus grande échelle.
+Attaqués et expulsés à grand’peine par les Pisans, ils ne laissèrent que
+des ruines, et pendant plusieurs siècles, ils continuèrent à désoler les
+côtes par des pillages si fréquents, que la population, abandonnant le
+littoral, fut réduite à chercher la sécurité sur les hauteurs
+voisines[15].
+
+Dans les pays de montagnes, où le paysan est plutôt pasteur que
+laboureur, le régime féodal a toujours été moins tyrannique que dans les
+plaines. Cependant, des traditions populaires subsistent encore pour
+conserver le souvenir des violences exercées par les seigneurs de la
+Corse contre leurs vassaux[16]. A la vérité, suivant les mêmes
+traditions, la vengeance ne se faisait jamais attendre longtemps. Déjà,
+vers le milieu du XIᵉ siècle, des communes s’étaient établies dans les
+districts du centre et sur la côte orientale[17]. Dans l’ouest, ou, pour
+parler le langage des annalistes nationaux, _au-delà des monts_, les
+seigneurs maintinrent plus longtemps leur autorité. En guerre avec ces
+derniers, les communes firent hommage de l’île entière au pape, afin
+d’avoir un protecteur. En 1070, Urbain II la céda moyennant une
+redevance annuelle de cinquante livres, monnaie de Lucques[18], à la
+république de Pise, florissante à cette époque, et il semble que les
+Corses n’eurent qu’à se féliciter de cet étrange contrat, dans lequel on
+ne dit pas qu’ils aient été consultés. D’abord les gouverneurs pisans ne
+s’appliquèrent qu’à maintenir la paix entre les communes et les
+seigneurs, et à polir les mœurs sauvages de leurs nouveaux vassaux. Le
+XIIᵉ siècle fut pour la Corse une époque de tranquillité et de bonheur.
+«Ce fut alors», dit Filippini, d’après Giovanni della Grossa, «que
+s’élevèrent quantité d’édifices publics, et beaucoup de belles églises
+que l’on admire encore[19].»
+
+Après la bataille de Meloria[20], les Pisans, battus par les Génois,
+étaient dans l’impuissance d’exercer leur protectorat sur la Corse, où
+déjà leurs ennemis s’étaient fait de nombreux partisans, surtout parmi
+les communes. Le pape Boniface VIII prétendit reprendre le droit de
+souveraineté du saint siége sur l’île, ou plutôt il le transféra à Jayme
+II, roi d’Aragon; mais les Génois ne tinrent compte de ses décrets, et
+continuèrent à se fortifier, gagnant du terrain chaque jour, quelquefois
+par les armes, plus souvent par l’intrigue et la corruption. Depuis le
+XIIIᵉ siècle jusqu’à la fin du XVIᵉ, la Corse est un champ de bataille
+où les Génois, les Aragonnais, plusieurs princes italiens, les papes,
+les rois de France, armant les insulaires les uns contre les autres, les
+excitent sans cesse à s’égorger pour savoir à quels maîtres ils
+appartiendront. Rien de plus triste, de plus hideux, que cette période
+de trois siècles, marquée par des massacres sans gloire, des perfidies
+sans résultat, des cruautés atroces, une mauvaise foi et un égoïsme
+honteux de la part des gouvernements étrangers et des chefs nationaux. A
+peine, au milieu d’une foule de capitaines changeant sans cesse de
+bannière, le lecteur, découragé par une interminable suite d’horreurs,
+respire-t-il un moment au récit des actions de Sampiero, combattant
+presque seul pour l’indépendance de sa patrie; héros sauvage comme elle,
+mais toujours fidèle à la plus sainte des causes.
+
+Avec lui tomba la dernière espérance de la Corse, qui, déjà sacrifiée à
+Gènes, par le traité de Cateau-Cambrésis, en 1559, cessa pour un temps
+d’agiter ses chaînes, et sembla se résigner à l’esclavage.
+
+On le voit, la Corse, trop faible et trop divisée pour subsister de ses
+propres forces, se donna toujours à la puissance qui dominait dans la
+Méditerranée, et cependant elle ne perdit jamais le sentiment de sa
+nationalité, et ne s’assimila point à ses protecteurs.
+
+Dans les guerres civiles s’éteignit de bonne heure le pouvoir des
+seigneurs ultramontains, dont l’autorité fut, d’ailleurs, toujours trop
+contestée, les ressources trop médiocres, les mœurs trop sauvages pour
+qu’ils aient eu sur leur pays l’influence civilisatrice que la noblesse
+exerça sur le continent. Les évêques, presque tous étrangers, n’en
+obtinrent pas davantage.
+
+Pauvres, nullement enthousiastes de dévotion, exploités par des
+gouverneurs avides, les Corses n’ont jamais pu cultiver les arts. Chez
+eux point de grands édifices. «_Latissimum receptaculum casa est._» Ce
+mot de Sénèque est encore vrai de nos jours; car, pour produire des
+monuments, il eût fallu et le zèle religieux des peuples, et les
+richesses du clergé, et le faste des seigneurs. On ne doit donc chercher
+en Corse que des imitations ou des importations de leurs voisins plus
+heureux.
+
+
+
+
+MONUMENTS
+
+ANTÉRIEURS AUX ROMAINS.
+
+
+STAZZONE ET STANTARE.
+
+
+
+
+STAZZONA DU TARAVO.
+
+
+Je n’hésite point à rapporter à une époque antérieure à l’établissement
+des Romains dans la Corse quelques monuments d’origine inconnue, et
+absolument analogues à ceux qu’en France ou en Angleterre on nommerait
+druidiques ou celtiques. Si, dans notre pays, on est embarrassé pour
+assigner une date à leur construction, à plus forte raison l’incertitude
+redouble lorsqu’on les rencontre dans une île assez éloignée du
+continent celtique, et qui n’a eu que fort tard des relations connues
+avec des peuples du Nord.
+
+Déjà M. Mathieu, capitaine d’artillerie, avait signalé un dolmen dans la
+vallée du Taravo[21]; mais l’existence d’un semblable monument, en
+Corse, avait quelque chose de si improbable à mes yeux que je balançais
+à entreprendre une excursion pour m’en assurer. En effet, outre la
+défiance que m’inspirait le vague d’une description que n’accompagnait
+aucun dessin, je savais, par expérience, combien il est facile
+d’attribuer au travail des hommes des entassements de pierres produits
+par des phénomènes naturels; en un mot, je craignais que le dolmen du
+Taravo ne fût une de ces suppositions dont les celtomanes sont souvent
+prodigues. Un examen attentif me convainquit de l’exactitude de
+l’explorateur qui m’avait précédé, et la description suivante prouvera,
+j’espère, l’authenticité du monument et son importance, à laquelle M.
+Mathieu ne me paraît pas avoir rendu toute justice.
+
+Ce dolmen est situé dans la vallée du Taravo, à environ une lieue et
+demie de Sollacaro, à quelques centaines de mètres de la rive gauche du
+torrent, sur une colline découverte, dont la pente est de l’est à
+l’ouest. Il se compose de quatre grosses pierres plates, dont trois,
+enfoncées dans le sol, forment un parallélogramme rectangle, fermé au
+nord-est et ouvert au sud-ouest; une quatrième pierre, plus grande que
+les précédentes, couvrait le tout comme un toit qui devait sensiblement
+déborder les parois inclinées d’ailleurs en dedans. Aujourd’hui ce toit
+est renversé, et l’une des parois latérales brisée en morceaux; mais sa
+base est encore fortement implantée dans le sol. L’autre paroi est
+très-endommagée. La pierre qui ferme le dolmen reste seule intacte. Si
+l’on en juge par la couleur des cassures que les lichens n’ont
+
+[Illustration: Stazzona du TARAVO
+
+_Page 16_
+]
+
+point encore recouvertes, la destruction de ce monument ne serait pas
+très-ancienne[22]. Peut-être l’espoir de trouver un trésor a-t-il engagé
+à creuser l’intérieur du dolmen de manière à déranger l’équilibre;
+peut-être une forte gelée ayant fait éclater les parois latérales, la
+chute du toit a-t-elle achevé la ruine de tout le reste?
+
+La pierre qui ferme le dolmen au nord-est est haute de 1ᵐ60 au-dessus du
+sol, large de 1ᵐ25, épaisse de 0ᵐ15 à 0ᵐ20. Autant que j’en ai pu juger,
+les parois latérales avaient la même hauteur et environ 2,80 à 3 mètres
+de longueur. Quant au toit, sa plus grande longueur est de 3ᵐ10, sa
+largeur de 2ᵐ60. Toutes ces pierres sont grossièrement équarries, et
+c’est probablement avec des coins qu’on les aura débitées dans la
+carrière, de façon à leur donner la forme plate qu’elles affectent.
+Peut-être s’est-on servi d’un ciseau ou d’une hachette pour égaliser
+leurs côtés et leur sommet. C’est surtout la pierre du fond qui porte
+les traces évidentes de ce travail, car à l’intérieur elle est dressée
+et pour ainsi dire polie avec un soin particulier. On y remarque une
+longue échancrure, pratiquée, ou du moins agrandie à dessein, vers le
+sommet et du côté de l’est. Si, par la pensée, on partage cette pierre
+en quatre carrés égaux, on se représentera sa forme en supposant que le
+carré supérieur, qui touche à la paroi orientale, a été enlevé et
+l’angle rentrant, légèrement arrondi.
+
+A quelque vingt mètres en face du dolmen, et sur son axe, on trouve sous
+un maquis très-fourré quatre grands blocs prismatiques couchés sur le
+sol, légèrement pyramidaux et un peu arrondis à leurs angles, longs de
+3,80 à 5 mètres, et larges sur chacune de leurs faces de 0ᵐ90 à 0ᵐ70.
+Ils sont gisants sans ordre, mais très-rapprochés les uns des autres. Je
+ne crois pas me tromper en supposant qu’ils ont formé autrefois deux
+groupes distincts, chacun composé de deux pyramides. Plusieurs ont à
+leur base comme un bourrelet ou plutôt un socle grossier réservé dans la
+masse. A voir ces longues pierres dans un autre lieu, on dirait des
+colonnes sortant de la carrière, et épannelées à coup de
+marteau.--Quarante ou cinquante mètres plus loin, et dans la même
+direction, mais de l’autre côté d’un petit ravin, on trouve encore, à
+terre, sous le maquis, deux blocs semblables dont un est brisé.
+
+Pour moi je ne doute point que ces pierres et celles du dolmen n’aient
+fait partie d’un même monument, et qu’elles ne soient dans une certaine
+relation étudiée les unes à l’égard des autres. Même nature de roche
+(granit gris tel que celui des rochers d’alentour), même orientation,
+même travail grossier pour les équarrir. J’ajouterai que la présence de
+menhirs aux environs, et surtout en face de l’entrée des dolmens, est un
+fait qu’ont observé toutes les personnes qui ont étudié les monuments
+celtiques de la Bretagne et de l’Angleterre.
+
+Au nord du dolmen, du côté où le sol incline, on remarque comme un mur
+grossier, formé de grandes pierres brutes, confusément entassées pour
+soutenir les terres. Cela s’étend pendant une trentaine de mètres en
+décrivant une courbe très-légère, dont la concavité regarde le dolmen.
+En prolongeant cette courbe par la pensée on obtiendrait une espèce
+d’ellipse allongée, qui autrefois aurait entouré et le dolmen et les
+menhirs placés en avant. Mais je m’aperçois que je cède moi-même à la
+celtomanie, et que les souvenirs de Stone Henge me font voir ici une
+enceinte semblable à celle du fameux temple des plaines de Salisbury.
+Dans le fait rien ne prouve absolument l’existence d’une enceinte, et
+l’on peut expliquer cet empierrement par la seule disposition du sol, et
+le désir de retenir autour du monument les terres que les pluies
+auraient pu entraîner. Au reste, la nature de cette construction et
+l’impossibilité de lui trouver une autre destination dans un lieu aussi
+désert, ne me laissent aucun doute sur son origine que je crois
+fermement contemporaine du dolmen et des menhirs.
+
+Dans le pays le dolmen s’appelle _la Stazzona del Diavolo_. Stazzona,
+nom générique de tous les dolmens corses, signifie forge dans le
+dialecte des paysans. D’après une tradition à laquelle on ne croit plus
+(car il n’y a point de gens moins superstitieux que les Corses[23]),
+mais que l’on conte encore aux enfants comme chez nous les histoires de
+Croque-Mitaine, le diable aurait assemblé ces pierres de sa main pour
+lui servir d’enclume. Quelquefois on entendrait les coups de son
+redoutable marteau. Un jour ou une nuit, mécontent de son travail, il
+jeta ce marteau du haut de la stazzona dans la plaine du Taravo. Le
+marteau, tombant à un millier de mètres de là, forma en s’enfonçant
+dans la terre un petit étang qu’on appelle quelquefois _lo Stagno del
+Diavolo_, mais plus souvent _Stagno d’Erbajolo_. Un berger conta à M.
+Mathieu que cet étang diabolique s’agrandissait tous les jours. Pour
+moi, non seulement je ne retrouvai plus cette tradition, mais encore
+l’étang me parut presque entièrement comblé, ou du moins rempli de vase
+et de roseaux.
+
+Les menhirs se nomment _Stantare_. Ce mot n’est pas plus italien que
+Stazzona; toutefois on y devine une étymologie latine. Je ne sache pas
+qu’il ait un autre sens, et pourtant je suis porté à croire qu’il avait
+autrefois une signification plus générale, ou du moins qu’une tradition
+s’est perdue touchant les pierres debout. Voici mon seul motif que
+j’abandonne pour ce qu’il vaut: Lorsqu’un enfant s’amuse à se tenir la
+tête en bas, les pieds en l’air, pivotant sur lui-même, cela s’appelle,
+dans le langage des mamans et des nourrices, «_far la Stantara_.»
+
+[Illustration: LE STANTARE
+
+Route de Propriano à Sartène
+
+_Page 23._
+]
+
+Or, cette locution existe dans des districts où personne n’a ni vu ni
+entendu mentionner les pierres debout. Tout au moins doit-on conclure de
+ce qui précède que jadis les menhirs étaient plus communs en Corse
+qu’ils ne le sont aujourd’hui.
+
+
+
+
+STANTARE DU RIZZANESE.
+
+
+Deux autres menhirs, mais debout, se voient à environ une lieue de
+Sartène, sur la rive gauche du Rizzanese et au bord du chemin de
+Propriano. Le lieu se nomme _le Stantare._ Les deux pierres sont
+fortement inclinées l’une vers l’autre. La plus grande, haute de trois
+mètres, est un peu plus grosse à sa base qu’à son sommet qui,
+d’ailleurs, m’a paru brisé par un accident. Elle est à peu près carrée,
+ayant environ 0ᵐ85 de côté. L’autre, aussi grosse, ne dépasse point
+1ᵐ60. Elles sont éloignées de 0ᵐ50. Entre les deux pierres debout il y
+en a une troisième, longue d’un mètre, presque aussi grosse que les
+deux précédentes, mais couchée à terre. Peut-être est-ce un fragment de
+l’une des deux Stantare. De même que dans la vallée du Taravo, ces
+pierres portent quelques traces de travail, et, bien qu’elles n’aient
+point été dressées, il est évident qu’elles ont été dégrossies de main
+d’homme, ou plutôt fendues et détachées de la carrière avec des coins.
+D’ailleurs nul ornement, nulle inscription sur leur surface. Je n’ai pu
+recueillir la moindre tradition sur leur origine.
+
+
+
+
+STANTARE DE LA BOCCA DELLA PILA.
+
+
+A deux ou trois lieues S.-S.-O. de Sartène, dans le col nommé la Bocca
+della Pila, j’ai observé deux Stantare hautes de 2ᵐ50 sur 0ᵐ70 de large,
+inclinées de même que les précédentes et
+
+[Illustration: Bocca della Pila]
+
+leur ressemblant de tout point. L’une, dont le sommet est cassé, se
+trouve engagée dans un mur en pierres sèches. (C’est l’usage, en Corse,
+d’enclore ainsi tous les champs cultivés.) On s’en est servi comme d’un
+piédroit pour la porte qui donne accès dans le champ.
+
+ * * * * *
+
+Le nom du col où se trouvent ces deux monuments est évidemment tout
+moderne, et tiré de leur forme qu’on a comparée à un pilier. On les
+connaît encore sous la dénomination des deux Stantare.
+
+
+
+
+STAZZONA DE LA VALLÉE DE CAURIA.
+
+
+J’arrive à la description d’un monument beaucoup plus important et plus
+complet que ceux qui précèdent. C’est un dolmen appelé encore la Forge
+du Diable, Stazzona del Diavolo, parfaitement conservé. Il se trouve
+dans la vallée de Cauria ou Gavuria, au milieu d’une plaine assez large,
+et sur un plateau peu élevé, mais qui cependant peut s’apercevoir de
+loin. Huit pierres composent la Stazzona, toutes moyennement épaisses de
+0ᵐ30; six, plantées debout, fortement inclinées à l’intérieur, forment
+les parois, savoir: deux à l’E.-E.-S. à droite de l’entrée; trois au
+côté opposé; une au fond, fermant le dolmen au N.-N.-O. Une seule pierre
+le couvre comme un toit; enfin, circonstance que je n’avais pas encore
+observée jusqu’alors, une huitième pierre, placée à l’entrée de la
+Stazzona, présente l’apparence d’un seuil élevé. A l’intérieur, la
+chambre du dolmen a un peu plus de 3ᵐ15 sur 2ᵐ05 en œuvre. La première
+pierre, formant paroi, à droite de l’entrée, a 2 mètres de long; la
+seconde, du même côté, longue de près de 3 mètres, déborde
+considérablement la pierre du fond, laquelle a un peu plus de 2 mètres.
+Les trois pierres de gauche ont environ 1 mètre chacune. Enfin la
+
+[Illustration: Dolmen de la Vallée de Cauria ou Gavuria
+
+_Page 26._
+]
+
+hauteur du monument sous soffite est de 1ᵐ65.
+Vu de l’extérieur, le dolmen paraît moins haut,
+car son aire est d’environ 0ᵐ50 plus basse que
+le terrain d’alentour. Il me reste à parler de la
+pierre du toit très-irrégulière dans sa forme, et
+mesurant environ 3ᵐ50 sur 2ᵐ30. Elle est fendue,
+par un accident assez récent en apparence, obliquement
+dans le sens de sa largeur. Vers le
+centre on observe un léger creux auquel vient
+aboutir une rigole évidemment travaillée de
+main d’homme, qui se dirige vers l’E.-N.-E.
+et se coude au moment de toucher le bord
+du toit. Dans la direction E.-E.-S., vers l’entrée
+du dolmen, on voit une seconde rigole toute
+droite, partant de l’extrémité d’une cavité
+elliptique, dont le grand axe lui serait perpendiculaire.
+Enfin, du côté opposé, c’est-à-dire
+au N.-N.-O., une troisième rigole correspond
+à une cavité moindre que les précédentes.
+
+ * * * * *
+
+Bien souvent j’avais entendu parler de ces rigoles
+tracées sur les toits des dolmens, mais
+jamais je n’en avais vu de mes yeux. Ici elles
+sont de la dernière évidence, et il suffit d’observer
+leur canal anguleux et leurs bords vifs
+pour s’en convaincre. Qu’elles aient été tracées
+pour l’écoulement d’un liquide quelconque,
+cela est encore bien certain, à considérer leur
+pente et leur direction. Quant aux cavités, je
+n’y reconnais aucune apparence de travail,
+et ce ne sont, à mon avis, que des accidents
+naturels.
+
+ * * * * *
+
+Les pierres de ce dolmen sont plus rudes que
+celles de la Stazzona du Taravo, et toutes m’ont
+paru dans l’état où le hasard a pu les faire découvrir.
+
+ * * * * *
+
+Un vide de 0ᵐ04 à 0ᵐ08 existe entre la pierre
+du fond et le toit. Rien de plus commun dans
+nos dolmens. Celui de Bagneux, près de Saumur,
+par exemple, ne touche pas non plus à
+la pierre du fond. D’autres vides, entre les parois
+et la table, ont été bouchés très-soigneusement
+avec de la terre et de petites pierres, par
+des bergers qui, souvent, au risque de rencontrer
+le terrible forgeron, couchent la nuit dans
+la Stazzona, ou s’y réfugient pendant les orages.
+C’est à eux encore qu’il faut attribuer une
+marche en moellons qui facilite la descente
+dans l’intérieur du dolmen.
+
+ * * * * *
+
+A trois cents mètres à l’est-est-sud de la Stazzona,
+le long d’un mur de pierres sèches, tout
+moderne, neuf Stantare disposées sur une ligne
+parallèle à l’axe du dolmen, rappellent, mais de
+bien loin, les allées de Carnac et d’Erdeven. Il
+serait toutefois difficile de s’assurer que ces
+pierres ont formé autrefois une avenue régulière,
+c’est-à-dire deux lignes parallèles, car
+aujourd’hui cinq seulement sont debout; les
+quatre autres, renversées, sont couchées à peu
+de distance, sans qu’il soit possible de déterminer
+leur position primitive. Une autre pierre,
+presque entièrement enterrée, est peut-être une
+dixième Stantara. Mais il eût fallu la dégager
+pour constater son identité avec les neuf
+autres. Les cinq qui restent en place sont sensiblement
+inclinées les unes dans un sens, les
+autres dans un autre, de façon à faire croire
+qu’elles n’ont jamais été orientées. Au reste, il
+est probable que leur nombre a été autrefois
+plus considérable, car on a dû en briser beaucoup
+pour construire le mur voisin qui enclôt
+le champ où est situé la Stazzona. D’un autre
+côté, le maquis est si épais en ce lieu, que
+couchées, ces pierres peuvent facilement échapper
+aux recherches. Dans la direction opposée,
+c’est-à-dire au N.-N.-O., je n’ai observé aucune
+Stantara; mais pour prononcer qu’il n’en existe
+point, il faudrait avant tout brûler le fourré de
+cistes et de myrtes qui ne permet pas d’apercevoir
+le sol.
+
+ * * * * *
+
+La plus longue des Stantare a 3 mètres de
+long; elle est renversée. Les autres ont de 1 mètre
+à 1ᵐ60; toutes ont environ 0ᵐ75 d’épaisseur.
+D’ailleurs, toutes les observations que j’ai faites
+au sujet des Stantare des bords du Rizzanese,
+s’appliquent également à celles-ci.
+
+ * * * * *
+
+De retour à Bastia, je montrai à plusieurs personnes
+les croquis que j’avais pris sur les lieux.
+J’appris alors l’existence d’autres monuments
+du même genre, situés également dans l’arrondissement
+de Sartène, mais trop tard malheureusement
+pour les visiter. Une Stazzona intacte
+existe, m’assure-t-on, à Bezzico Nuovo, et l’on
+voit plusieurs Stantare debout à Bacil Vecchio,
+près du village de Grossa. Mon ami, M. Pierangeli,
+antiquaire instruit, et l’un des correspondants
+les plus zélés de votre ministère, m’a
+promis de les visiter et de vous adresser ses
+observations.
+
+ * * * * *
+
+Dans une partie de l’île fort éloignée, au
+milieu des plus hautes montagnes du Niolo, un
+groupe de pierres entassées les unes sur les
+autres est connu sous le nom de Stazzona. Si
+je suis bien instruit, cet amas serait le résultat
+d’un accident naturel. Cependant je regrette
+qu’on ne me l’ait pas signalé lorsque je fis une
+excursion dans le Niolo. Cette stazzona est située
+à l’est, et fort près du lac de Nino. On passe
+devant en allant du Niolo à Solcia. Il serait fort
+à désirer qu’elle fût examinée avec soin.
+
+ * * * * *
+
+A l’exception de cette dernière Stazzona, dont
+l’existence est très-incertaine, toutes celles que
+je viens de citer sont placées à une distance de
+quelques lieues de la mer, en sorte qu’il ne
+serait pas impossible qu’elles eussent été élevées
+par des navigateurs étrangers, momentanément
+de séjour dans l’île. On a fait, en Bretagne, une
+observation semblable; c’est que les monuments
+dits celtiques se trouvent en plus grand
+nombre sur le bord de la mer que dans l’intérieur
+des terres. Je ne pense pas toutefois que
+ce fait ait une grande importance; car il est
+difficile d’admettre que des commerçants ou des
+pirates, que des étrangers sans établissement
+fixe, aient élevé sur un sol qu’ils devaient
+bientôt quitter, des monuments qui exigent un
+déploiement de forces si considérable. Il est
+infiniment plus vraisemblable qu’ils ont été
+construits par un peuple fixé dans le pays.
+
+ * * * * *
+
+Si l’on compare les pierres levées de la Corse
+avec celles de la France, il sera difficile de trouver
+des caractères qui les distinguent. L’inclinaison
+des Stantare est tellement irrégulière
+qu’on a plus de raison de l’attribuer à des accidents
+fortuits, qu’à un système particulier. Entre
+les dolmens et les Stazzone la ressemblance est
+complète, si ce n’est que le travail d’équarissement
+des pierres est un peu plus sensible en
+Corse que sur le continent. L’orientation assez
+générale de nos dolmens ne s’observe point en
+Corse; mais il suffit qu’en France ce fait ne se
+reproduise pas constamment pour qu’il perde
+beaucoup de son importance. En un mot, je ne
+vois aucune différence appréciable entre les
+monuments dits celtiques et ceux de l’arrondissement
+de Sartène, en sorte qu’on serait
+tenté de leur supposer une destination, et
+même une origine communes.
+
+ * * * * *
+
+Mais cette destination et cette origine sont
+en France des mystères fort obscurs, et ce n’est
+que par une série de suppositions passablement
+gratuites, qu’on en est venu à les considérer
+comme des temples ou des autels de la religion
+druidique[24]. Du silence complet des auteurs
+anciens, qui cependant ont accordé quelque
+attention aux doctrines des prêtres gaulois, on
+pourrait inférer que ces monuments étaient
+préexistants à la religion des druides. En effet,
+on nous parle de temples gaulois, de statues de
+dieux gaulois, de grands simulacres de divinités
+façonnés par les druides: nulle part il n’est question
+de pierres levées. On peut se demander
+même si les constructions attribuées aux
+druides ne sont pas trop grossières pour qu’on
+puisse les attribuer à une époque où l’art
+était assez avancé pour produire des statues
+et des temples. Il me semble qu’entre l’érection
+d’une pierre brute et la fabrication d’une
+idole, quelque barbare qu’elle soit, il y a un
+degré immense à franchir dans l’échelle de la
+civilisation.
+
+ * * * * *
+
+Quoi qu’il en soit, reste ce fait très-remarquable,
+du grand nombre de pierres levées qu’on
+trouve dans les pays celtiques, et de leur rareté,
+ou même de leur absence complète dans d’autres
+contrées où l’histoire ne mentionne point
+d’immigrations gauloises. Il en résulte une forte
+présomption que ces étranges monuments sont
+particuliers au peuple qui en possédait une si
+grande quantité sur son territoire.
+
+ * * * * *
+
+Il est vrai qu’on n’en peut pas conclure absolument
+que tous les dolmens doivent être attribués
+aux Celtes, et dans le cas particulier qui
+nous occupe, on peut se refuser à croire qu’un
+peuple dont de nombreuses armées étaient arrêtées
+par un bras de mer, ait, à une époque très-reculée,
+porté des colonies dans une île éloignée
+du continent. Le fait cependant n’est point impossible,
+et quelques considérations viennent
+s’y rattacher, qui le rendent moins improbable.
+
+ * * * * *
+
+Depuis les savantes recherches de M. le docteur
+Edwards sur les races humaines, on connaît
+la persistance des types physiques, que
+n’effacent ni une invasion ni même un long
+asservissement. Il est donc intéressant d’étudier
+la physionomie du peuple corse, et de chercher
+avec quel autre peuple elle offre des ressemblances.
+
+Avant de visiter l’île, je m’attendais à y trouver
+les types qui abondent sur la côte N.-O. de
+l’Italie et sur une partie de nos côtes méridionales.
+En un mot, j’étais imbu de cette idée que
+les Corses appartenaient à la race ibérique,
+dont un rejeton, présumé pur, subsiste dans
+la Biscaye et la Navarre. L’aspect des habitants
+de Bastia me confirma d’abord dans cette opinion;
+mais quand je vins à comparer leurs
+traits à ceux des paysans des villages éloignés,
+surtout lorsque je parcourus les montagnes
+de l’intérieur, je remarquai des physionomies
+toutes nouvelles.
+
+ * * * * *
+
+L’habitant de Bastia ne se distingue pas de
+l’Italien de la côte orientale. Je décrirais ainsi
+ses traits caractéristiques: le visage allongé,
+étroit; mais le diamètre horizontal de la tête
+très-grand, le nez aquilin, les lèvres minces et
+bien dessinées, les yeux noirs, les cheveux noirs
+et lisses, la peau d’une teinte uniforme, olivâtre[25].
+Ces traits sont ceux de beaucoup de
+Génois, et se rencontrent fréquemment dans
+la Provence et le Languedoc. Si l’on sort de
+Bastia, et qu’on se dirige vers les montagnes,
+les grands traits, les figures allongées deviennent
+fort rares. Le Corse des districts du centre,
+d’une race, peut-être autochthone, ou du moins
+de la plus ancienne de l’île, a la face large
+et charnue, le nez petit, sans forme bien
+caractérisée, la bouche grande et les lèvres
+épaisses. Son teint est clair, ses cheveux plus
+souvent châtains que noirs. Parmi les bergers
+qui vivent toujours en plein air, il n’est pas
+rare de trouver de beaux teints colorés. Il faut
+bien se garder de confondre l’effet produit sur
+la peau par une chaleur constante, avec la couleur
+même de la peau. Le montagnard de Coscione
+ou des environs de Corte est hâlé, noirci
+par le soleil; mais il a des couleurs carminées,
+et la teinte de sa peau est claire. Chez le Génois,
+au contraire, la teinte olivâtre de la peau semble
+résulter d’une matière colorante répandue dans
+l’épiderme. On peut faire une remarque semblable
+pour la couleur des cheveux. Parmi les
+Corses que je crois de race pure, les cheveux
+d’un noir-bleu sont aussi rares que dans nos
+provinces du nord. Les cheveux châtains des
+montagnards de Corte, souvent bouclés ou
+crépus, ont des reflets dorés très-vifs, et leurs
+couches inférieures sont infiniment plus claires
+que celles qui sont continuellement exposées à
+l’action du soleil.
+
+ * * * * *
+
+En résumé, les traits du montagnard corse
+ne diffèrent pas sensiblement de ceux de l’habitant
+de la France centrale: ils sont précisément
+ceux que le docteur Edwards attribue à la
+race gallique, que l’on croit la plus anciennement
+établie dans la Gaule.
+
+ * * * * *
+
+Quant à certains traits du caractère national
+dont M. Amédée Thierry a remarqué, avec raison,
+l’égale persistance, il ne serait pas difficile
+de trouver une grande analogie de mœurs entre
+les Corses et les Galls. Voici en quels termes
+M. Thierry résume le caractère gaulois: «Bravoure
+personnelle, esprit franc, impétueux,
+ouvert à toutes les impressions, éminemment
+intelligent; à côté de cela une mobilité extrême,
+une répugnance marquée aux idées
+de discipline, beaucoup d’ostentation, enfin
+une désunion perpétuelle, fruit de l’excessive
+vanité[26].»
+
+ * * * * *
+
+Ouvrons maintenant l’histoire de Filippini.
+A chaque page ce caractère se trouve si exactement
+résumé, qu’on le dirait uniquement tracé
+pour les Corses. Dans leur guerre contre Gènes,
+quelle mobilité! quelle indiscipline! quelle
+désunion! En Corse, on ne voit point une nation,
+mais des familles qui n’agissent que dans
+leurs intérêts particuliers. Cette bravoure gauloise,
+que M. Thierry a si bien définie par l’épithète
+de _personnelle_, n’est-ce pas celle du Corse,
+qui n’aime à faire la guerre que pour son
+compte? Enfin, sa susceptibilité et sa passion
+proverbiale pour la vengeance[27] ne sont-elles
+pas les conséquences de son excessive vanité,
+qui, même chez les plus grands hommes, dégénère
+en une ostentation ridicule. Qu’on se rappelle
+la robe de satin et la couronne de lauriers
+de Napoléon.
+
+ * * * * *
+
+Je viens, Monsieur le Ministre, de vous exposer,
+avec l’impartialité de l’indécision, les
+considérations qui viendraient à l’appui d’une
+origine celtique pour les Stazzone de la Corse.
+Je regrette vivement de ne pouvoir pousser
+plus loin mes recherches, ni les diriger sur un
+point qui n’a point encore été étudié, que je
+sache, et pour lequel je suis malheureusement
+incompétent. Je veux parler du dialecte
+corse, dans lequel il serait intéressant
+de rechercher les mots de l’ancienne langue
+ou des anciennes langues qui ont pu subsister
+jusqu’à ce jour. Diodore de Sicile rapporte
+que, dans la Corse, certaines tribus
+barbares parlaient un langage étrange et inintelligible[28].
+Quels étaient ces barbares? Remarquons
+que ces mots de barbares et de
+langue inintelligible conviendraient assez à l’idée
+qu’un Grec, et Diodore de Sicile en particulier,
+se faisait des Celtes et de leur idiôme[29].
+Peut-être, dans le dialecte actuel des Corses,
+bien que le toscan et le français même tendent
+tous les jours à détruire son originalité,
+pourrait-on retrouver beaucoup de mots d’origine
+celtique. J’en citerai cinq qui m’ont frappé,
+évidemment empruntés aux langues du nord:
+_ye_, oui; _falare_, descendre; _valdo_, forêt; _mori_,
+beaucoup; _bracanato_, bariolé. Si l’on jette les
+yeux sur une carte de l’île, on remarquera un
+très-grand nombre de noms de lieu n’ayant
+nullement la tournure italienne, s’il est permis
+de s’exprimer ainsi. Un glossaire complet de
+ces mots faciliterait, je crois, l’étude des origines
+corses[30].
+
+Au reste, sans s’écarter des traditions historiques,
+on pourrait encore expliquer, et peut-être
+d’une manière plus simple, les rapports
+de physionomie et de caractère entre les Corses
+et les races galliques. Les Ligures, dont l’immigration
+en Corse est attestée historiquement,
+ont eu, à une époque très-reculée, des rapports
+intimes avec les Celtes. Leurs langues mêmes
+se ressemblaient, puisque à la bataille d’Aix
+les Ligures auxiliaires des Romains avaient le
+même cri de guerre que les Teutons. Ils se disaient
+de race commune. Dans les Pyrénées-Orientales,
+dans les Basses-Alpes, dans le Var,
+contrées habitées par les Ligures, on trouve
+des dolmens et des menhirs.
+
+ * * * * *
+
+Sur l’autorité de Sextus Avienus l’on confond
+peut-être à tort ce peuple avec les Ibères. Sénèque,
+énumérant les nations qui s’établirent
+successivement en Corse, distingue expressément
+les unes des autres. Il ajoute ce renseignement
+remarquable, que les Ibères fixés dans l’île
+avaient conservé leur costume et quelques mots
+de leur idiome (il pouvait en juger étant espagnol
+lui-même); mais que la fréquentation des
+Grecs et des Ligures l’avait d’ailleurs presque
+complètement dénaturé[31].
+
+ * * * * *
+
+Enfin, si l’on ne veut point admettre que
+les Ligures appartiennent à la grande famille
+celtique, on pourrait supposer que, partant
+pour la Corse, ils auraient emmené avec eux
+quelque horde gauloise voisine de leur séjour.
+De pareilles associations avaient lieu fréquemment
+parmi les peuples que les Grecs appelaient
+les barbares[32].
+
+
+
+
+URNES FUNÉRAIRES.
+
+
+Cette recherche des origines corses, où malheureusement
+on ne trouve que le doute après
+toutes les questions, me conduit à vous entretenir
+de quelques découvertes curieuses, annonçant
+d’ailleurs des usages qui n’ont rien
+de celtique.
+
+ * * * * *
+
+On a trouvé plusieurs fois dans les vignes
+de Saint-Jean, près d’Ajaccio (on suppose que
+ce lieu est l’emplacement de l’ancienne ville
+d’Urcinium), aux environs de la chapelle neuve,
+de grands vases en terre rouge, mal cuits, qui
+contenaient des ossements humains emmaillotés
+de bandes d’étoffe, des espèces de momies. Je
+n’ai pu examiner moi-même aucune de ces
+trouvailles. Par une incurie déplorable tout
+s’est perdu. Je suis donc obligé de rapporter
+ici les renseignements que j’ai pu recueillir. Je
+dois les détails qui suivent à M. Étienne Conti,
+avocat et littérateur distingué, dont la complaisance
+est connue de tous les étrangers qui
+ont voyagé en Corse. A ma prière il a bien
+voulu rassembler ses souvenirs, et instituer
+une espèce d’enquête sur la dernière découverte
+de tombeaux faite dans cette localité.
+
+ * * * * *
+
+La forme des vases se rapproche de celle de
+plusieurs urnes antiques; c’est un ovoïde un
+peu renflé vers le tiers de sa hauteur, et se rétrécissant
+légèrement vers le haut; une base et
+un rebord saillant interrompent la courbe; le
+rebord est un peu plus évasé que la base. Deux
+de ces urnes contenaient chacune, parmi des
+lambeaux d’étoffe et une masse de poussière,
+une tête d’enfant, _qui ne paraissait pas avoir
+souffert l’action du feu_. On n’observa nuls
+autres ossements, du moins entiers. Il y avait
+encore dans chaque vase des bracelets en
+cuivre doré, et des espèces de _bourrelets_ ou de
+_couronnes closes_ en fil d’argent doré, que l’on
+comparait à des _résilles._ M. Pugliesi, qui découvrit
+ces urnes, parlait aussi d’une petite boîte
+en bois, enveloppée de linge, qui, disait-il, lui
+parut contenir des fragments _de papier_. Il s’empresse
+d’ajouter qu’il n’y avait rien d’écrit.
+M. Conti, qui le questionna fort sur ce point,
+reconnut bientôt qu’il n’était rien moins que
+sûr du fait, et il présume que ce qu’il avait pris
+pour du papier n’était que des fragments d’étoffe,
+ou peut-être de feuilles de roseau.
+
+ * * * * *
+
+Dans d’autres vases, à différentes époques,
+on a trouvé des squelettes entiers (ou du moins
+des os en assez grande quantité pour composer
+un squelette) sur lesquels on ne remarquait
+aucune trace de feu, et, circonstance à noter,
+dans chaque vase était un instrument dont je
+n’ai pu savoir la matière, mais qu’on nommait
+une clef, et qui ressemblait à un mauvais
+passe-partout[33].
+
+Mais le fait le plus extraordinaire me reste à
+rapporter. Toutes les jarres, me dit-on, avaient
+subi l’action du feu pour être fermées comme
+elles l’étaient. Aucune soudure n’était visible,
+et il avait fallu une coction générale pour en
+faire disparaître les traces et laisser au vase une
+uniformité de teinte parfaite, un rouge extrêmement
+vif. Jamais les propriétaires du terrain
+où ces découvertes ont eu lieu n’ont varié sur
+ce point, quelque improbable, quelque impossible
+qu’il paraisse. Comme il est certain que
+les gaz contenus dans un cadavre, exposés à
+une chaleur intense, auraient promptement
+fait sauter en pièces le vase qui les renfermait,
+il faut admettre forcément que le couvercle a
+été luté avec un soin particulier, et avec un
+mastic de la couleur de la terre, que le temps
+aura durci au point qu’on ne puisse le distinguer
+de la matière du vase.
+
+ * * * * *
+
+A Bonifacio, un vase semblable, contenant un
+squelette, fut découvert il y a quelques années,
+dans un lieu connu traditionnellement sous le
+nom de _Tombeau du Turc_. Des médailles, me
+dit-on, accompagnaient le squelette; mais quelles
+étaient-elles? Je n’ai jamais pu l’apprendre:
+le souvenir même de la découverte était presque
+entièrement oublié à Bonifacio lorsque je
+demandai des renseignements à cet égard.
+
+ * * * * *
+
+Probablement on désirera savoir ce que sont
+devenus ces vases, ces bracelets, ces résilles,
+ces clefs. Les vases ont été mis en pièces, les
+résilles et les bracelets fondus. (L’argent des
+résilles était d’excellent aloi.) Quant aux
+clefs, un des propriétaires de Saint-Jean en
+avait formé un trousseau complet, si considérable,
+qu’il en fut embarrassé et s’en défit,
+sans se rappeler comment; sans doute, elles se
+trouvent parmi de vieilles ferrailles, chez quelque
+maréchal d’Ajaccio. Avant de crier à la
+barbarie, il faudrait se demander si de pareilles
+choses ne se passent pas tous les jours dans des
+villes du continent.
+
+L’usage d’enfermer des cadavres dans de grandes
+jarres se retrouve chez plusieurs peuples. Il y
+en a des exemples parmi beaucoup de peuplades
+américaines, et dans l’antiquité, au rapport de
+Diodore de Sicile, les Baléares ensevelissaient
+leurs morts de la sorte. «Ils ont, dit-il, dans
+leurs sépultures, une pratique étrange et qui
+leur est particulière: ils brisent les cadavres
+avec des bâtons, les déposent dans une urne, et
+par-dessus élèvent un monceau de pierres[34].»
+Je ne sache pas que cette dernière circonstance
+se soit retrouvée à Saint-Jean; mais ce lieu étant
+cultivé depuis longtemps, il ne serait pas extraordinaire
+que les amas de pierres eussent
+disparu. Quant au dépècement des corps, ou
+au brisement des os, je suppose qu’on le pratiquait
+pour que le cadavre occupât moins de
+place, et qu’il remplît exactement le vase destiné
+à le conserver.
+
+[Illustration: Pierre trouvée sur le domaine de Mʳ Domenico Colonna
+d’Apricciani près de Sagone.]
+
+Les urnes dont j’ai donné la description
+d’après M. Conti ont été trouvées assez rapprochées
+l’une de l’autre, et en assez grand
+nombre, pour qu’il soit permis de supposer que
+l’emplacement connu sous le nom de la Chapelle-Neuve,
+ait été un lieu de sépulture, commun
+pour les habitants d’une ville, ou du moins
+pour une tribu assez considérable. Je pense,
+Monsieur le Ministre, qu’il serait intéressant de
+faire faire quelques fouilles en ce lieu. Suivant
+toute apparence, la dépense serait très-médiocre,
+et l’on obtiendrait peut-être quelques lumières
+sur un fait nouveau qui intéresse l’archéologie
+et l’histoire.
+
+
+
+
+STATUE D’APRICCIANI.
+
+
+Il me reste à vous entretenir, Monsieur le
+Ministre, d’un monument dont l’origine m’a
+semblé antérieure à l’occupation romaine, mais
+mon opinion peut être contestée, et je dois accompagner
+le croquis ci-joint de tous les détails
+qui peuvent éclairer la question.
+
+ * * * * *
+
+Revenant de la colonie grecque de Cargese,
+je m’arrêtai auprès de l’église de Sagone, ruine
+sans importance, pour chercher dans le voisinage
+«_une statue de chevalier, le casque en tête_,»
+qu’on m’avait indiquée. Je transcris textuellement
+la description de M. le docteur Démétrius
+Stephanopoli. Ce fut en vain que je la
+demandai à plusieurs femmes qui épluchaient
+du maïs devant l’église. Heureusement, elles me
+renvoyèrent à un vieillard à barbe blanche,
+qu’on voyait à cheval à quelque distance,
+chargé par le propriétaire de garder la récolte.
+Cet homme n’avait jamais entendu parler d’un
+chevalier le casque en tête; mais il me proposa,
+me trouvant curieux de vieilles choses, de me
+montrer un «_idolo dei Mori_.» J’aurais donné tous
+les chevaliers du monde pour voir cette merveille,
+et j’acceptai son offre avec empressement.
+Nous suivîmes la route de Vico pendant
+un quart de lieue; puis, tournant à gauche après
+avoir traversé la rivière de Sagone, nous entrâmes
+dans un mâquis brûlé, où, de loin, on
+voyait s’élever comme un Terme antique. C’était
+une table de granit bien dressée, haute de 2ᵐ 12,
+épaisse d’environ 0ᵐ 20. Elle était appuyée sur
+un tronc d’arbre, mais on l’avait trouvée en
+terre, à plat, enterrée à une certaine profondeur.
+Qu’on se figure une pierre plate façonnée
+en gaîne, arrondie à son extrémité inférieure,
+légèrement rétrécie, et dont le sommet serait
+sculpté ou plutôt découpé de manière à représenter
+une tête humaine. Le visage est taillé
+dans le nu de la pierre, et maintenant un peu
+fruste. Pourtant on distingue les yeux assez
+bien dessinés, le nez, la bouche, exprimée par
+un seul trait horizontal, la barbe terminée en
+pointe. Les cheveux, partagés sur le front, forment
+deux touffes saillantes à la hauteur des
+yeux. En cet endroit, la pierre a sa plus grande
+largeur (à peu près 0,40). Les seins et les muscles
+pectoraux sont indiqués, mais le reste de
+la dalle est absolument lisse. Derrière, les cheveux,
+taillés courts, ne dépassent pas la nuque.
+Les omoplates sont exprimées aussi grossièrement
+que la poitrine. En un mot, c’est un buste
+plat sur une gaîne.
+
+ * * * * *
+
+Peut-être quelqu’un verra-t-il des cornes
+dans ces deux bosses que j’ai prises pour des
+touffes de cheveux. Cependant des traits légers
+et droits qu’on observe par derrière, et qui,
+assurément, veulent dire des cheveux, se prolongent
+sur ces bosses et indiquent à mon avis
+qu’elles sont de même nature.
+
+ * * * * *
+
+En somme, cette statue, si on peut lui donner
+ce nom, est ce qu’on peut voir de plus
+grossier pour le travail, et cependant il y a
+dans l’indication des traits une certaine régularité
+qu’on ne trouve pas dans les ouvrages
+très-barbares. Entre ce buste et les idoles
+sardes[35], par exemple, il y a une différence
+prodigieuse sous le rapport du goût, et toute
+à son avantage.
+
+ * * * * *
+
+Ma première impression me portait à considérer
+cela comme un Terme antique, et un
+ouvrage des Romains. Mais un examen plus
+attentif me fit abandonner cette opinion. J’observai
+d’abord la forme inusitée de la pierre,
+plate, sans base, arrondie même à son extrémité
+inférieure par une courbure très-régulière,
+d’où l’on pourrait inférer qu’elle n’avait pas
+été destinée à être plantée debout. Puis, la
+barbe finissant en pointe, et les deux touffes de
+cheveux ont un caractère asiatique ou africain,
+plutôt que romain. Si les deux bosses de chaque
+côté de la tête étaient des cornes, on pourrait à
+la rigueur en faire un Priape, mais l’attribut essentiel
+manque absolument. En outre, dans
+cette hypothèse, il faudrait encore une base,
+et l’on n’en voit point. Cependant le travail, si
+l’on peut appeler de ce nom les coups de ciseaux
+qu’on observe par derrière, sont une présomption
+qu’elle a été destinée à être vue des deux
+côtés. Peut-être était-elle portée dans quelque
+cérémonie barbare, attachée contre un arbre....
+Combien de suppositions ne peut-on pas faire?
+Je ne pus obtenir le moindre renseignement sur
+les circonstances de sa découverte, sur les objets
+qui pouvaient se trouver dans le voisinage.
+Mon guide me répéta seulement du ton d’un
+homme sûr de son fait, que c’était une idole des
+Maures, et il ajouta cette historiette:
+
+Qu’un berger trouva un jour une pareille
+statue avec cette inscription: _Girami, è vedrai_...
+qu’à grand’peine on l’avait retournée, et
+trouvé la fin de l’inscription: _il rovescio_. C’est
+la contre-partie de l’histoire du licencié Gil
+Perez.
+
+ * * * * *
+
+Mais, comme mon guide avait parlé d’une
+statue et non pas d’une pierre, et qu’en outre
+il l’appelait, de son autorité privée, une idole
+des Maures, je suis porté à croire qu’il avait
+vu déjà quelque figure semblable à la statue
+d’Apricciani. Quant à moi, je ne partage pas
+son assurance, mais j’incline à croire que
+cette pierre représente ou une divinité, ou un
+héros, ligure, libyen, ibère ou corse. Pour
+prononcer en dernier ressort sur son origine,
+il faut attendre que le hasard fasse découvrir
+quelque autre monument du même genre. Espérons
+surtout qu’on pourra observer sa situation,
+et les circonstances accessoires qui
+paraissent ici incomplètement oubliées.
+
+ * * * * *
+
+Quelle qu’elle soit, la statue d’Apricciani mérite
+d’être conservée, et j’ai prié M. le préfet
+de la Corse de la faire transporter à Ajaccio.
+
+ * * * * *
+
+Il y a dans l’étude de l’archéologie des observations
+que j’appellerai négatives, qui ont
+leur importance. Par exemple, dans telle localité,
+l’absence de certains monuments est un
+fait aussi intéressant à constater que leur existence
+le serait dans une autre.
+
+ * * * * *
+
+Je viens de décrire différents groupes de
+pierres d’apparence celtique; j’ai parlé des
+immigrations qui ont conduit en Corse des peuplades
+de l’Asie, de l’Afrique et de l’Europe;
+j’ai cité les anciennes relations des Corses avec
+les habitants de la Sardaigne: il entrait nécessairement
+dans le plan que je m’étais tracé de
+rechercher tous les moyens de vérifier ces faits
+ou ces traditions.--Trouve-t-on en Corse les
+monuments qui se rencontrent le plus fréquemment
+dans les pays celtiques? Dans ceux qu’on
+suppose colonisés par les Phéniciens? Existe-t-il
+quelque analogie entre les monuments de la
+Corse et de la Sardaigne? Avec ceux de l’Étrurie?
+Telles sont les principales questions que
+j’ai dû me poser.
+
+ * * * * *
+
+En France on rapporte à une même civilisation
+et l’érection des dolmens et celle de
+certaines enceintes fortifiées, et la fabrication
+des _celts_ ou haches de pierre et de cuivre, d’instruments
+en silex, d’armes et de bijoux d’une
+forme barbare;--des vases, des statues, des
+instruments d’une forme caractéristique, certaines
+constructions remarquables se trouvent
+fréquemment dans les pays habités ou visités
+par les Phéniciens;--des monuments empreints
+d’un type particulier et bien reconnaissable
+attestent l’antique civilisation des
+Étrusques. Sur beaucoup de points de la Sardaigne,
+des constructions étranges, nommées
+Nur-hags, des statuettes en bronze de Baal, de
+Moloch et d’autres divinités phéniciennes, des
+tombeaux entourés de pierres coniques[36],
+sont autant de souvenirs d’une religion et de
+mœurs dont il est intéressant de rechercher les
+analogues.
+
+Rien de semblable n’existe en Corse à ma
+connaissance, et quelque minutieuses qu’aient
+été mes informations, elles n’ont jamais eu le
+moindre résultat. On sent d’ailleurs qu’il m’est
+impossible d’affirmer d’une manière absolue la
+non existence dans l’île des monuments que je
+viens d’énumérer. Tout ce que je puis dire,
+c’est que, après avoir questionné à cet égard un
+grand nombre de personnes, je n’ai jamais obtenu
+d’autre réponse que la négative. Partout,
+certains faits qu’on croirait devoir échapper à
+l’attention du vulgaire, n’ont pas laissé de frapper
+les esprits les moins éclairés. On ignore leur
+importance, on leur assigne une origine fausse,
+souvent absurde; mais on les remarque, on en
+tient compte. En France, par exemple, je ne
+sache pas de village où la forme des haches,
+dites celtiques, n’ait attiré l’attention. Là, on les
+nomme pierres de tonnerre, ici, haches des sorciers;
+nulle part on ne les a confondues avec des
+cailloux roulés parmi lesquels on les rencontre
+souvent. En Corse, les plus petites Stantare sont
+bien connues des pâtres des montagnes. Ils sont
+frappés de la forme des briques romaines, et les
+distinguent fort bien des modernes. Il est donc
+probable que, s’il existait dans l’île quelques
+objets du genre de ceux que j’ai cités, ils auraient
+excité la curiosité et laissé quelques souvenirs.
+
+
+
+
+MONUMENTS ROMAINS.
+
+
+Pline compte trente-trois cités (_civitates_) en
+Corse, et deux colonies romaines, Mariana et
+Aleria. Il est douteux que par le mot de _civitates_,
+il ait désigné des villes, dans l’acception
+moderne de ce mot. Plus probablement, il veut
+parler de tribus ou de peuplades, soit qu’elles
+aient eu une résidence fixe, soit qu’elles menassent
+une vie nomade. La ville la plus anciennement
+connue de la Corse est Aleria; elle devait
+avoir une enceinte fortifiée avant la première
+invasion des Romains, ainsi que l’atteste la
+fameuse inscription du tombeau de L. Scipion[37].
+
+HEC CEPIT CORSICA ALERIAQVE VRBE
+
+A aucune époque il ne semble pas que les Romains aient accordé beaucoup
+d’attention à la Corse. J’ai déjà rapporté le témoignage de Strabon sur
+la chasse aux hommes, et le commerce des esclaves qui se faisait de son
+temps, «esclaves à très-bon marché et très-mauvais, dit naïvement le
+géographe, car ils aiment mieux mourir[38] que de se façonner aux
+manières de leur condition.» Je n’ai trouvé nulle part que les Corses
+aient fourni un contingent militaire aux armées impériales[39]. Toutes
+les exportations de l’île consistaient en ces esclaves, en cire et en
+miel; et la pauvreté de ce commerce est une puissante raison de croire
+que jamais les maîtres du monde n’ont eu dans ce pays d’établissements
+considérables. Au reste, je n’ai jamais visité de province, autrefois
+soumise à leur empire, qui m’ait offert moins de vestiges de leurs arts
+et de leur civilisation.
+
+ * * * * *
+
+Dans la plaine de Mariana, dans celle de Sagone, et dans la plaine du
+Liamone, près de l’embouchure de cette rivière, j’ai observé des
+fragments de tuiles à crochets, très-nombreux dans la première localité,
+très-rares dans les deux dernières. Sur l’emplacement de la ville
+d’Aleria, ces débris sont plus abondants que dans aucun autre endroit
+de l’île. On y trouve aussi quantité de tessons de poterie noire et
+rouge, quelquefois très-fine, souvent ornée de reliefs; on y recueille
+également des morceaux de verre antique, quelques fioles, des fragments
+de marbre, de petits objets en bronze, la plupart brisés, et provenant
+d’instruments très-grossiers, des médailles[41] et quelques pierres
+gravées[40]. J’ai recueilli moi-même une moitié de meule de moulin en
+lave. Plus heureux que moi, M. Vogin, ingénieur des ponts et chaussées,
+a trouvé une petite tête de statue en marbre blanc d’un assez bon
+travail, vraisemblablement, du Bas-Empire. Enfin, j’ai remarqué dans les
+murs du village moderne d’Aleria, quelques tronçons de colonnes en bien
+petit nombre, à la vérité, et de gros blocs de pierre provenant
+évidemment d’édifices antiques. Ces débris, si communs sur l’emplacement
+de la plupart des villes romaines, sont rares à Aleria, et je n’en
+connais pas d’autres dans le reste de l’île, si ce n’est dans la plaine
+de Mariana, où j’ai cru reconnaître un travail romain dans quelques
+colonnes de granit, et dans les archivoltes appliquées autour de
+l’apside de la petite église de San-Perteo. J’y reviendrai en décrivant
+cette chapelle.
+
+ * * * * *
+
+Voici les deux seules inscriptions que j’aie rencontrées en Corse: la
+première est encastrée dans une des maisons du village d’Aleria presque
+en face de l’église:
+
+ FLAVIAE
+ MARIAE
+ VETVLLIANVS
+ CALPVRNIA
+ NVS FILIVS
+
+Les caractères assez mal formés et presque cursifs donnent lieu de
+croire qu’elle n’est point antérieure au IIIᵉ siècle. Je ne pense pas
+qu’elle soit chrétienne; le nom de Maria devait être commun parmi les
+femmes romaines de la Corse, puisqu’il y avait une colonie fondée par
+Marius.
+
+ * * * * *
+
+La seconde inscription, placée sur une pierre gravée servant de linteau,
+à la porte d’un jardin dans le village d’Erbalonga[42], est mutilée et à
+peu près indéchiffrable. On y voit seulement les lettres suivantes:
+
+ CALISᵗᵒ NIEIMᶜⁱ
+
+ * * * * *
+
+Faut-il lire _Calisto_, à Calistus, ou _Calistoni_ à Caliston? Je serais
+tenté de lire _Calistoni et Mici.._? un nom propre comme Micyllus.
+
+
+
+
+BAINS ROMAINS.
+
+
+On dit qu’on a découvert les substructions d’un établissement thermal
+près de Lavatoggio, dans le lieu nommé la Caldanica. Je ne les ai point
+visitées, et j’ignore si elles existent encore.
+
+ * * * * *
+
+Dans la plaine de Mariana, entre les églises de la Canonica et de
+San-Perteo, j’ai observé une maçonnerie en ruines, de forme carrée, avec
+deux petits hémicycles, qui n’en sont séparés que par une traverse peu
+élevée. L’appareil est irrégulier, entremêlé sans ordre de quelques
+tuiles à crochets. Nul vestige de parement. A l’intérieur des hémicycles
+qui ont un peu plus de 1ᵐ30 de diamètre, une couche de ciment rougeâtre,
+très-épaisse, recouvre les pierres, et paraît avoir été destinée à
+recevoir de l’eau. Peut-être étaient-ce les bassins d’une salle de
+bains. Malgré l’absence de parement, je regarde cette maçonnerie comme
+romaine.
+
+
+
+
+RUINES D’ALERIA (INCERTAINES).
+
+
+Aleria offre des ruines un peu plus intéressantes, mais malheureusement
+fort incertaines. Après les avoir décrites, je hasarderai quelques
+conjectures sur leur origine.
+
+ * * * * *
+
+L’ancienne ville, ainsi que le fort moderne, auprès duquel se groupent
+quelques maisons, est située non loin de la mer, sur une éminence assez
+escarpée au nord et qui s’abaisse graduellement vers l’est. Le
+Tavignano[43], rivière peu profonde, mais assez large, coule au nord de
+la ville et se jette dans la mer à trois quarts de lieue du port. Au
+nord, l’étang de Diana (nom remarquable), au sud, les étangs dell’ Sale
+et d’Urbino passent pour rendre la côte très-malsaine. De fait, aussitôt
+après la moisson, le village devient désert, et la fièvre attend
+immanquablement quiconque s’aviserait d’y passer la nuit. Lorsque je
+visitai Aleria, je n’y trouvai qu’un vieillard souffreteux que les
+propriétaires paient pour garder le blé renfermé dans les maisons. Le
+fort même et le poste de la douane étaient abandonnés. La plaine est
+d’ailleurs très-fertile, bien que le terrain soit sablonneux, et l’on
+peut juger de la bonté du sol à la hauteur et à la vigueur du mâquis qui
+couvre tous les endroits où la charrue n’a point passé depuis peu.
+
+ * * * * *
+
+Les remparts, reconnaissables sur beaucoup de points, suivent en partie
+les contours de la colline, et il semble que la ville fut divisée en
+deux quartiers, car les substructions d’une muraille séparent le plateau
+supérieur d’une autre enceinte au nord, du côté du Tavignano.
+Probablement cette dernière partie était un faubourg réuni plus tard à
+la ville[44]. Les murailles sont épaisses, d’appareil incertain,
+très-grossières, flanquées de tours rondes. Je n’ai vu nulle part le
+moindre vestige de parement, et, autant qu’il est possible de juger de
+ruines aussi informes, elles m’ont paru avoir plus d’analogie avec des
+murs du moyen-âge qu’avec des remparts romains. C’est à l’intérieur de
+cette enceinte, aujourd’hui cultivée en blé, qu’on trouve les médailles
+et les poteries dont j’ai parlé.
+
+ * * * * *
+
+En se dirigeant au S.-S.-E. du fort on aperçoit d’abord un pilier carré
+avec deux amorces d’arcades, élevé de terre d’à peu près 3 mètres,
+large d’un mètre, revêtu d’un parement d’appareil réticulé, interrompu
+vers le milieu du pilier, non point par des briques, mais par une assise
+de gros moellons bien taillés. A mon avis il n’est pas douteux que ce ne
+soit les débris d’un édifice romain, d’un portail, ou bien d’un
+portique. Mais aussitôt se présente un problème bizarre. Fort près du
+pilier, mais dans un alignement irrégulier[45] par rapport à celui-ci,
+on trouve une enceinte carrée en ruines, d’environ 40 mètres sur 30, qui
+semble d’une époque et d’un travail tout différent. On la nomme la _Sala
+reale_. Il est difficile de s’expliquer comment le portail ou le
+portique dont il reste un pilier, a pu exister en même temps que
+l’enceinte, et cependant cette enceinte est évidemment plus moderne. En
+la bâtissant sur son alignement actuel pour quelque raison qu’on ne peut
+deviner aujourd’hui, on a conservé les arcades préexistantes en dépit
+de leur direction.
+
+ * * * * *
+
+L’appareil de l’enceinte est plus irrégulier et plus grossier encore que
+celui des murs de la ville. C’est un _opus incertum_ auquel on a tâché
+de donner l’apparence d’un parement en plaçant les pierres, à
+l’extérieur, du côté le moins rude. En quelques points les murs de cette
+enceinte s’élèvent à 1,50, épais d’au moins 0,90; ailleurs ils dépassent
+à peine le niveau du sol; partout pourtant le périmètre en est bien
+reconnaissable. On ne voit de porte nulle part, sinon la double arcade
+dont j’ai parlé.
+
+ * * * * *
+
+Vers le milieu du mur qui fait face au nord se trouve une ouverture
+pratiquée depuis peu, me dit-on, par laquelle on entre en rampant dans
+un souterrain long de 10 mètres environ, large de 4, de même appareil
+que l’enceinte, mais dont la voûte mérite une description détaillée. Sa
+forme surbaissée se rapproche un peu de l’arc de Tudor, ou à quatre
+centres;
+
+[Illustration: SALAREALE
+
+Aleria]
+
+Toutefois la courbe est encore plus déprimée, et elle pénètre sous un
+angle droit les murs latéraux, tandis que l’arc à quatre centres se lie
+par une courbe aux piédroits qui le portent. D’ailleurs la voûte de ce
+souterrain est si maladroitement exécutée, que son profil varie tous les
+deux ou trois mètres. On reconnaît qu’elle se compose d’un blocage jeté
+avec beaucoup de ciment sur des planches posées presque au hasard, de
+façon à former plutôt un polyèdre irrégulier qu’une courbe précise.
+L’enduit, ou le ciment qui unit les pierres, porte l’empreinte de ces
+planches raboteuses et fort inégales, sur lesquelles il s’est consolidé.
+On en observe les joints très-distinctement. Il paraît encore qu’on n’a
+pris aucune précaution pour qu’elles fussent placées de même niveau dans
+le sens de la longueur de la voûte. Au point de jonction il y a une
+différence de plusieurs centimètres entre les portions de l’intrados.
+
+ * * * * *
+
+Quoique fort encombré de terre et de gravois, le souterrain a encore
+sous clef une hauteur d’environ 1,60. Les gens du village d’Aleria ont
+percé les murs latéraux en plusieurs endroits dans l’espérance de
+trouver un trésor: inutile de dire qu’ils n’ont pas réussi. J’oubliais
+de noter une singularité, c’est qu’on ne voit nulle part la porte de ce
+souterrain, en sorte qu’on pourrait le croire bâti uniquement pour
+rendre moins humides les constructions qui s’élevaient au-dessus[46].
+
+ * * * * *
+
+A mon avis la _Sala Reale_ ne peut être un ouvrage des Romains, car,
+même dans les temps de la plus grande décadence, leurs édifices les
+moins considérables étaient bâtis avec plus de soin, ou, pour mieux
+dire, avec moins de négligence. Assigner une époque à ces bizarres
+substructions n’est point chose facile, et je ne le tenterai pas avant
+d’avoir comparé leurs caractères à ceux d’une ruine voisine que l’on
+nomme le Cirque, et qui est au moins aussi délabrée.
+
+ * * * * *
+
+A 4 ou 500 mètres de la Sala reale existent quelques pans de murs et des
+substructions dont la forme en ovale arrondi donne l’idée d’un petit
+amphithéâtre. On distingue trois enceintes concentriques; mais, dans
+l’état de ruine où elles se trouvent, il est bien difficile de suivre
+exactement leur périmètre. Tantôt l’enceinte extérieure s’élève à 1,50
+au-dessus du sol, tantôt elle disparaît complètement, et c’est
+l’enceinte moyenne ou intérieure qui sort de terre et qui s’est
+conservée. De grands pans de murailles tombés tout d’une pièce en dedans
+et en dehors, une masse énorme de pierres détachées, de la terre et des
+broussailles touffues ajoutent encore à la difficulté de reconnaître
+exactement la forme primitive de l’édifice. Je crois cependant que le
+grand axe de l’ovale était de 23 mètres; le petit, de 19 à 20 en œuvre.
+Entre les enceintes règnent deux _précinctions_, couloirs d’environ 3
+mètres de largeur; mais je n’ai pu découvrir traces de gradins; de
+voûtes ou d’arcades, pas davantage, si ce n’est vers le nord où l’on
+voit une amorce d’arcade ou de voûte avec quelques claveaux en briques.
+Peut-être ai-je tort de me servir du mot de claveaux, car ce n’est à
+vrai dire qu’un _opus incertum_ dans lequel on a jeté des briques et des
+tuiles cassées au lieu de pierres.
+
+ * * * * *
+
+Pour la rudesse et la mauvaise construction, l’appareil de ces murs ne
+diffère point de la Sala Reale, si ce n’est qu’on y observe un plus
+grand nombre de grandes tuiles à crochets, de deux pieds de long, mais
+généralement brisées et disséminées sans ordre. Dans une portion de la
+muraille du côté sud seulement, on aperçoit comme _une intention_
+d’établir un cordon de briques régulier. Toutefois, il ne paraît que sur
+une longueur de 3 ou 4 mètres, et se perd aussitôt dans l’_opus
+incertum_, composé de morceaux de schiste bruts, de cailloux roulés,
+tirés du Tavignano, et çà et là, mais rarement, de grosses pierres
+taillées, ébréchées sur leurs angles, provenant évidemment d’édifices
+plus anciens. Tous ces matériaux sont unis avec un ciment très-épais,
+d’une solidité remarquable. A la base des murs, on observe un crépi
+blanchâtre, qui porte l’empreinte d’un moule en planches, absolument
+semblable à celui que j’ai décrit tout à l’heure.
+
+ * * * * *
+
+Ce cirque, car je ne puis trouver une autre destination, est bâti sur un
+terrain accidenté, escarpé au N.-E., et s’abaissant vers l’O.
+
+ * * * * *
+
+Peut-on attribuer aux Romains des constructions aussi grossières? Je ne
+le pense pas. Le motif qui détermine mon opinion, n’est point l’absence
+d’un parement qui, en raison de l’emploi du schiste, eût été d’une
+exécution difficile; mais je ne puis admettre qu’à aucune époque les
+Romains aient à ce point mis en oubli toutes leurs pratiques. Dans les
+pays où ils n’ont point trouvé de matériaux convenables, ils les ont
+remplacés par des briques ou par des tuiles, mêlées régulièrement à
+l’_opus incertum_. Enfin le pilier de la Sala Reale est une preuve
+qu’ils n’ont point abandonné en Corse leur système ordinaire de
+construction.
+
+ * * * * *
+
+Supposer que cet amphithéâtre soit un reste de la ville grecque ou
+étrusque d’Aleria, me paraît encore moins soutenable, car les tuiles à
+crochets et les pierres taillées mêlées à l’appareil ne peuvent provenir
+que d’édifices romains.
+
+ * * * * *
+
+L’emploi de formes en planches, entre lesquelles on a pour ainsi dire
+moulé les murailles, et qui se retrouve dans les plus anciennes
+constructions moresques de Cordoue et de Grenade, me feraient plutôt
+soupçonner que ces ruines sont d’origine arabe. Aleria fut occupée
+pendant assez longtemps, et à plusieurs reprises par les Maures. Les
+premiers corsaires qui la prirent la saccagèrent de fond en comble, mais
+lorsque le nombre de leurs compatriotes s’accrut, ils durent chercher à
+relever les ruines romaines et à s’y établir. Passionnés pour les
+courses de taureaux et les luttes d’hommes, il ne serait pas
+extraordinaire qu’ils eussent bâti, ou même seulement restauré
+l’amphithéâtre. De ses proportions toutes mesquines, on peut conclure
+que la population d’Aleria était très-faible à l’époque où il fut
+construit, car je ne suppose pas qu’il ait jamais pu contenir plus de
+deux mille spectateurs[47].
+
+ * * * * *
+
+On assure que, vers l’embouchure du Tavignano, on a reconnu sur le sable
+les ruines d’un môle construit de gros blocs; d’après d’autres rapports,
+ce seraient les piles d’un pont établissant une communication entre
+Aleria et l’étang de Diana.--Un port serait fort mal placé à
+l’embouchure du Tavignano, et l’opinion qui place le port d’Aleria dans
+l’étang de Diana me paraît plus plausible. La profondeur de l’eau, la
+hauteur des rives le rendent propre à cette destination: on sait qu’il
+communique à la mer par un goulet étroit. Quelquefois, dit-on, on tire
+de cet étang des anneaux de fer et des morceaux de plomb. Questionné sur
+ce point, l’unique habitant d’Aleria m’affirma qu’il avait souvent
+ramassé des morceaux de plomb, mais qu’il n’avait jamais vu d’anneaux.
+Il pensait que le plomb provenait de filets à pêcher, car il ne
+différait en rien pour la forme de celui qu’on emploie aujourd’hui pour
+le même usage. Au reste, on trouve encore des tuiles romaines à
+l’embouchure du Tavignano et sur les bords de l’étang de Diana[48].
+
+
+
+
+CARRIÈRE DE L’ILE DE CAVALLO.
+
+
+Ni à Bonifacio, ni dans les environs, je n’ai pu découvrir la moindre
+trace, ni recueillir aucun souvenir de la ville de Palla, qui, sous les
+Romains, avait quelque importance comme port, surtout pour les
+communications de la Corse avec la Sardaigne. Elle était l’un des
+aboutissants de la seule route existant dans l’île, qui partait de
+Mariana en suivant, à ce qu’on croit, la côte orientale; son
+développement était de cent vingt-cinq milles. On croit généralement que
+Palla occupait l’emplacement de Bonifacio, mais sans autre motif que la
+situation de cette dernière ville, séparée de la Sardaigne par un canal
+de trois lieues seulement[49].
+
+Le territoire de Bonifacio présente un cas rare en Corse, où le schiste
+et le granit composent presque tous les terrains. A Bonifacio, et sur
+une étendue de quelques milles seulement, le sol est calcaire. Dans les
+petites îles jetées entre la Corse et la Sardaigne, le granit reparaît.
+Il est rougeâtre, et se débite facilement; mais sur la petite île de
+Cavallo, à quelques milles à l’est de Bonifacio, il existe un banc de
+granit gris très-compacte, d’un grain serré et d’une teinte uniforme,
+non interrompu par des taches tranchant sur le fond. On suppose que les
+Romains, ayant reconnu l’excellente qualité de ce banc, en avaient
+commencé l’exploitation; mais, depuis un temps immémorial, les travaux
+ont été suspendus et les blocs détachés de la masse, restent gisant sur
+la carrière[50].
+
+ * * * * *
+
+En abordant une petite anse au sud de l’île, on remarque d’abord les
+formes prismatiques et régulières de roches éparses au bord de la mer,
+et l’on ne tarde pas à reconnaître qu’elles ont été jetées de la partie
+supérieure du rocher, après avoir été grossièrement équarries sur place.
+La plupart ont l’apparence de tables carrées, très-épaisses. La masse,
+anciennement exploitée, a été attaquée par le milieu. C’est un rocher
+sans aucune fissure apparente, long de plus de 40ᵐ et large de 12. Au
+milieu, un grand espace vide montre qu’on en a débité une hauteur
+d’environ 7ᵐ, sur une longueur de 12 ou 15, et il ne paraît pas qu’on
+ait encore atteint la base du rocher. On voit dans ce vide plusieurs
+blocs prismatiques longs de 8 à 9ᵐ, destinés évidemment à faire des
+colonnes, des tables, des cippes, des pilastres, tout cela très-rudement
+ébauché; une colonne longue de 9ᵐ a particulièrement attiré mon
+attention par le travail singulier dont elle a été l’objet. Au lieu de
+la façonner suivant notre usage, en prisme à 4 ou 8 pans, de
+l’épanneler, en un mot, on l’a dégrossie à coups de masse, au juger
+comme il semble, en tâchant de lui donner la forme la plus rapprochée du
+cylindre; on s’aperçoit même que l’astragale a été réservée. Grâce à ce
+procédé barbare, il faudrait aujourd’hui pour la polir en diminuer
+beaucoup le diamètre. Une autre colonne plus petite offre exactement le
+même travail, et j’ai cru observer qu’on les avait abandonnées l’une et
+l’autre, parce qu’on a reconnu qu’elles étaient trop profondément
+entamées.--Si ce procédé était d’un usage général chez les Romains, je
+ne comprends pas que de semblables accidents ne se renouvelassent pas
+sans cesse. Quant aux moyens employés pour détacher les blocs du rocher,
+on peut s’en rendre compte très-facilement en examinant une tranche
+énorme coupée, mais non séparée de la masse. Une longue rainure,
+profonde de 0,02, a été pratiquée sur le sommet de la carrière et sur
+ses côtés. De deux en deux pieds à peu près, on observe des cavités plus
+larges et plus profondes, qui, évidemment, ont reçu des coins. Ils
+étaient de bois, je le suppose, car le granit est poli en ces endroits,
+au lieu d’être égrené, ce qui aurait eu lieu assurément, si l’on avait
+fait usage de coins de fer. La fente déterminée par ce moyen est nette
+et parfaitement verticale.
+
+ * * * * *
+
+Vers le centre de l’île, un amas de cendres, de laitier et de pierres
+ayant subi l’action du feu, me paraît indiquer l’emplacement de la forge
+où l’on fabriquait ou réparait les instruments d’exploitation[51].
+
+ * * * * *
+
+Nulle part je n’ai vu de colonnes romaines ébauchées; probablement il en
+existe en Italie et même en France; mais je ne puis croire qu’on
+employât partout le même procédé barbare en usage dans l’île de Cavallo.
+Cela serait toutefois plus vraisemblable, que d’attribuer cette
+exploitation aux anciens habitants de l’île, qui, suivant toute
+apparence, ne se mettaient guère en peine de fabriquer des colonnes[52].
+
+
+
+
+TOMBEAUX DE CERVARICIO ET DE BONIFACIO.
+
+
+Je ne sais à quelle époque rapporter quelques tombeaux dont l’origine
+est inconnue, qui se trouvent épars sur la colline de Cervaricio,
+commune de Figari. Ce sont, à proprement parler, des espèces de caisses
+formées de dalles de granit longues de 2ᵐ50, larges de 0ᵐ80, assemblées
+à angle droit comme des bières. Les couvercles se trouvent souvent
+auprès de ces tombeaux, car on ne peut, que je sache, leur assigner une
+autre destination. Les cercueils qu’on voit en si grand nombre auprès
+d’Arles, d’Apt, et dans le voisinage de beaucoup de villes romaines,
+sont toujours taillés dans une seule pierre. Sans doute, à Cervaricio,
+la facilité avec laquelle on débite le granit en le fendant avec des
+coins a fait préférer cette méthode. D’ailleurs nulle inscription, nul
+ornement n’aide à deviner l’époque à laquelle ces cercueils ont pu être
+fabriqués. Aucune tradition ne s’y rattache, et je n’ai vu personne qui
+eût assisté à l’ouverture d’un de ces tombeaux. Ils peuvent appartenir à
+l’époque romaine aussi bien qu’aux premiers siècles du christianisme.
+
+ * * * * *
+
+On voit dans l’église de Sainte-Marie, à Bonifacio, un tombeau en marbre
+blanc, orné de quelques sculptures médiocres, que je crois du IIIᵉ ou du
+IVᵉ siècle. Peut-être a-t-il été transporté en Corse par quelque évêque.
+Il ne diffère en rien de ces sarcophages du Bas-Empire qu’on trouve
+dans tous les musées. C’est le seul que j’aie rencontré en Corse.
+
+
+
+
+MONUMENTS
+
+DU MOYEN-AGE.
+
+
+
+
+ÉDIFICES RELIGIEUX.
+
+DES ÉGLISES DE LA CORSE EN GÉNÉRAL.
+
+
+J’ai vainement cherché à recueillir des renseignements historiques sur
+les principales églises de la Corse; je n’ai trouvé que des traditions
+incertaines, souvent contredites par le caractère des monuments
+eux-mêmes. En général on leur attribue une date évidemment trop
+ancienne, sans doute par suite de cette méprise ordinaire qui confond
+l’institution primitive d’une église, avec les reconstructions
+successives qui ont eu lieu sur le même emplacement. L’époque que l’on
+assigne souvent aux plus anciens de ces édifices est celle de
+l’expulsion définitive des Maures, que suivit vraisemblablement un élan
+de ferveur religieuse manifestée dans cette île, comme partout, par une
+foule de pieuses fondations. Suivant les annalistes corses, ce grand
+événement aurait eu lieu au commencement du IXᵉ siècle; mais il est plus
+que probable, comme nous l’avons dit au commencement de ce mémoire, que
+les Sarrasins ne furent complètement chassés qu’au XIᵉ. Parmi tous les
+édifices que j’ai examinés, il n’en est aucun qui m’ait paru antérieur à
+cette époque. Les plus anciens en présentent tous les caractères, et, à
+moins de supposer que la renaissance des arts ne se soit opérée en Corse
+plutôt que sur le continent, on admettra cette date comme la plus
+reculée que l’on puisse assigner aux monuments qui nous occupent. Si
+l’on considère que les matériaux propres à bâtir sont rares dans l’île,
+et d’un emploi toujours difficile; que les Arabes, en se retirant,
+avaient détruit les villes principales; que les habitants pauvres,
+ignorants, divisés entre eux[53], harassés par des incursions
+incessantes, furent obligés d’appeler des étrangers à leur aide pour les
+délivrer des Sarrasins, on n’hésitera pas, je pense, quelque haute
+opinion que l’on ait de l’intelligence des Corses, à regarder comme
+insoutenable l’opinion qui ferait de leur île le berceau de
+l’architecture romane. D’un autre côté l’on observera que ce style,
+assurément importé en Corse, y est resté plus stationnaire qu’en aucun
+autre pays, au point qu’on y trouve des édifices du XIVᵉ siècle et même
+du XVᵉ[54], conservant encore la plupart des caractères qui distinguent
+en France le roman primitif; par exemple, la forme des arcs, celle des
+fenêtres, de plusieurs détails d’ornementation, etc. De là résulte une
+grande incertitude sur les dates et, dans nombre de cas, l’impossibilité
+presque absolue de les déterminer avec quelque précision.
+
+ * * * * *
+
+Le type adopté au XIᵉ siècle en Corse, et qui s’y est pour ainsi dire
+perpétué, se trouve, à mon avis, dans la Toscane, et les églises
+bysantines de Pise sont les originaux dont les architectes corses ont
+fait des copies, pour ainsi dire en _miniature_. Entre les églises des
+deux pays on n’observe guère d’autres différences que celles qui doivent
+résulter de l’inégalité des ressources. Un peuple de hardis navigateurs,
+recherchant avec passion les débris antiques qui couvraient son
+territoire, en amenant d’autres de loin sur ses vaisseaux pour en orner
+les temples de sa patrie, riche par son commerce et ses manufactures,
+devait, on le sent, cultiver les arts avec un tout autre succès qu’un
+peuple de bergers et de soldats, sans industrie, sans autres richesses
+que ses troupeaux et un sol fertile, mais continuellement ravagé. A
+l’époque où les Pisans s’établirent en Corse et y exercèrent une espèce
+de protectorat, on a vu que les insulaires obtinrent un repos qui leur
+était inconnu, et qu’alors seulement ils purent songer à imiter les arts
+du peuple qui leur apportait la civilisation.
+
+ * * * * *
+
+Je ne doute donc pas, avec Filippini, que ce ne soit dans cette période
+que s’élevèrent la plupart des églises que je vais décrire. Il est
+possible, et même très-vraisemblable, que des églises plus anciennes
+aient existé dans les mêmes lieux; mais il faut bien se garder de les
+confondre. Rien de plus naturel, de plus conforme à toutes les pratiques
+du moyen-âge, que de bâtir sur les lieux mêmes où existaient d’autres
+édifices déjà consacrés, soit qu’ils fussent ruinés, soit qu’ils
+parussent déjà trop petits ou trop mal construits pour le goût
+perfectionné par le contact des Pisans.
+
+
+
+
+ÉGLISES ROMANES
+
+DES XIᵉ ET XIIᵉ SIÈCLES.
+
+
+
+
+LA CANONICA.
+
+
+J’ai dit que je n’avais point vu en Corse d’église qui m’eût paru
+antérieure au XIᵉ siècle. Je vais décrire les plus remarquables de cette
+époque, et je commencerai par celle qui offre le type le plus complet de
+l’architecture particulière au pays, et qui en résume pour ainsi dire
+tous les caractères.
+
+ * * * * *
+
+La Canonica, située dans la plaine de Mariana, et dans le lieu où la
+tradition place l’ancienne colonie de Marius, se trouve maintenant
+isolée de toute habitation, au milieu d’une
+
+[Illustration: Plan de la Canonica
+
+_Page 96_
+]
+
+assez vaste plaine cultivée. Sa toiture est détruite, les portes
+n’existent plus, mais la maçonnerie est debout et promet encore une
+longue durée.
+
+ * * * * *
+
+L’architecture de la Canonica est d’une grande simplicité, mais d’une
+simplicité qui n’exclut pas l’élégance. C’est une basilique de 32ᵐ sur
+12, divisée en trois nefs par des piliers carrés, fort élevés pour leur
+diamètre (0ᵐ,55), qui portent des arcades en plein cintre un peu
+moindres qu’un demi-cercle. L’apparence générale est d’une extrême
+légèreté, et, sous ce rapport, la Canonica se distingue de la plupart
+des édifices bysantins. Nul ornement aux piliers, si ce n’est une mince
+moulure sur les tailloirs[55].
+
+ * * * * *
+
+Devant l’apside, de forme semi-circulaire, s’élève une voûte en berceau
+couvrant une travée de la nef centrale. Dans les bas-côtés, les deux
+travées correspondantes ont des voûtes d’arêtes, dont les retombées
+s’appuient à des consoles historiées de style bysantin très-barbare.
+Toutes ces voûtes, ainsi que le cul-de-four de l’apside, sont en plein
+cintre, et construites en blocage. Ce sont les seules existant dans
+l’église, car le reste de la nef et des bas-côtés n’avait qu’une
+couverture en charpente. On reconnaît qu’un incendie, dont je n’ai pu
+apprendre la date, mais que je crois très-ancien[56], avait fortement
+endommagé toute la partie supérieure de la basilique. Aujourd’hui, les
+traces en subsistent encore dans des réparations exécutées en briques,
+qui ont remplacé les pierres dans plusieurs travées au N.-O. de
+l’église. A cette époque, sans doute, on a baissé la toiture, et,
+suivant toute apparence, on a fabriqué une voûte en planches divisée par
+travées, et portée sur des poutres transversales qui s’implantaient
+dans les murs latéraux, au-dessus des piliers. Du moins, on ne peut
+autrement expliquer la destination de ces trous percés au-dessus des
+piliers et à demi remplis de maçonnerie moderne. D’ailleurs, on jugera
+du peu de soin qui a présidé à ce travail, en observant que cette voûte
+en planches, dont on suit les traces sur les murs latéraux, devait
+masquer en partie les fenêtres de la nef.
+
+ * * * * *
+
+Ces fenêtres sont assez irrégulièrement espacées, et l’on en voit
+rarement une ouverte dans l’axe de l’arcade. En revanche, celles des
+bas-côtés répondent exactement à celles de la nef centrale[57], et l’on
+notera, comme un caractère remarquable, leurs dimensions si étroites
+qu’elles ressemblent à des meurtrières. A l’exception de la fenêtre
+percée au centre de l’apside, et qui est ornée d’une petite archivolte à
+trois claveaux en marbre blanc, toutes les autres ont leur amortissement
+formé d’une seule pierre échancrée en plein cintre. Nous verrons cette
+disposition se reproduire en Corse dans presque toutes les églises.
+Quelquefois le chambranle de la meurtrière est taillé en biseau à
+l’intérieur comme à l’extérieur (c’est le cas pour les fenêtres de la
+nef à la Canonica); d’autres fois, elles présentent une suite de plans
+en retraite qui rétrécissent l’ouverture au centre du mur. Telles sont
+les fenêtres de l’apside, car cette disposition, un peu plus soignée,
+semble réservée pour les parties auxquelles on a voulu donner quelque
+ornementation.
+
+ * * * * *
+
+La Canonica a quatre portes: la principale au milieu de la façade
+occidentale; une autre au milieu de la face méridionale; deux autres
+enfin, l’une au midi, l’autre au nord, donnant dans l’avant-dernière
+travée des collatéraux (en partant de la façade); ces deux dernières
+sont étroites, basses, carrées, surmontées d’un épais linteau monolithe
+dont l’amortissement est décrit par un angle obtus. Une archivolte,
+renfermant un tympan tout nu, surmonte la porte méridionale percée au
+milieu de l’église. La porte occidentale a deux archivoltes sculptées
+que je décrirai tout à l’heure.
+
+ * * * * *
+
+Quatre pilastres divisent la façade dans sa partie inférieure; deux fort
+larges répondent aux murs des collatéraux; deux autres, un peu moindres,
+aux piliers intérieurs. Les uns et les autres ont perdu leur
+couronnement. Au centre s’ouvre la porte, flanquée de deux petits
+pilastres que surmontent des chapiteaux écrasés, en marbre blanc, à
+palmettes grossières. Sur le linteau, on voit d’autres palmettes avec
+des entrelacs bizarres. Une autre espèce d’entrelacs formés de cercles
+qui se coupent, orne l’archivolte inférieure. La supérieure, un peu plus
+large, présente plusieurs animaux très-grossièrement sculptés. On
+distingue des griffons, un cerf poursuivi par des chiens, enfin un
+agneau portant le labarum. Toutes ces sculptures, d’une exécution
+très-barbare et taillées dans le nu de la pierre, ont tous les
+caractères du style bysantin primitif. Quant au tympan, il est
+absolument nu.
+
+ * * * * *
+
+A la hauteur du toit des collatéraux, règne une longue corniche qui
+divise la façade en deux parties, et se prolonge ensuite sur les faces
+latérales. Au-dessus s’ouvre un œil-de-bœuf très-étroit. Vient enfin le
+fronton un peu plus obtus que ceux du continent bâtis à la même époque;
+dans le milieu est une fenêtre, ou plutôt une meurtrière, en forme de
+croix.--Il se peut que ce fronton, très-délabré dans sa partie
+supérieure, ait été restauré après l’incendie dont j’ai déjà parlé.
+
+ * * * * *
+
+Comparée avec la façade si pauvre d’ornementation, l’apside offrira
+quelque recherche. Neuf pilastres l’entourent, qui soutiennent une
+arcature, en plein cintre surhaussé, appliquée au-dessous de la
+corniche. Des chapiteaux corinthiens, épannelés seulement, et d’un
+travail très-médiocre, surmontent tous ces pilastres, à l’exception de
+deux seulement qui sont historiés, et d’une exécution encore plus
+barbare. A vrai dire, ce sont de petits bas-reliefs taillés dans le nu
+de la pierre; l’un, au côté sud de l’apside, représente deux griffons;
+l’autre, au nord, un taureau avec une étoile devant lui. Peut-être
+doit-on considérer ce taureau comme un signe symbolique, indiquant le
+mois de la fondation ou de la consécration de l’église; peut-être
+n’est-ce qu’un simple caprice.
+
+ * * * * *
+
+Entre chacune des arcades figurées qui retombent sur les pilastres, on
+en voit deux autres plus petites, également cintrées. Cette arcature,
+qui forme le motif de décoration le plus ordinaire en Corse, rappelle
+certaines constructions de l’Italie et des provinces rhénanes. C’est
+encore une arcature qui orne les rampants du fronton oriental. Tous les
+arcs sont en plein cintre, surhaussés, et s’appuient sur des modillons
+d’une forme bizarre, qui figurent une espèce de bec ou de crochet
+sortant d’une petite console surmontée par un tailloir. Les modillons de
+la nef sont variés de forme; mais un seul présente quelque tentative
+d’ornementation: c’est une tête grimaçante, d’ailleurs fort mal
+sculptée.
+
+ * * * * *
+
+L’appareil de la Canonica est remarquable. Il se compose d’un _opus
+incertum_, revêtu, à l’intérieur comme à l’extérieur, d’un placage de
+dalles placées alternativement à plat et de champ. Ces dalles,
+très-régulièrement taillées et assemblées avec une précision singulière,
+sont d’un grès siliceux, à grain très-fin et d’une grande dureté. C’est
+sur la même pierre qu’ont été exécutées les sculptures des archivoltes
+et du linteau de la façade. De loin, ces assises, alternativement minces
+et épaisses, se distinguent facilement à la manière différente dont
+elles réfléchissent la lumière, peut-être aussi parce que les lichens
+s’attachent avec plus de facilité sur la pierre placée dans un sens que
+dans un autre. Il en résulte l’apparence d’une alternance de couleurs.
+Les piliers de la nef sont construits de même; mais leurs assises se
+composent uniquement de dalles de grès siliceux.
+
+ * * * * *
+
+Près de l’apside et du côté sud, on remarque trois grandes dalles
+encastrées dans le mur comme au hasard, et qui ne m’ont pas semblé à
+leur place. Elles sont chargées d’ornements, étoiles, losanges, cercles
+concentriques, etc., taillés en creux et remplis d’un mastic ou d’une
+pierre verdâtre très-foncée. Il serait possible qu’elles provinssent du
+fronton primitif de l’église; car on se souvient que le fronton actuel
+porte des traces de restauration. Je dois signaler, comme un fait
+caractéristique, l’absence de contreforts, et même de pilastres sur les
+faces latérales de la Canonica. On ne les voit que très-rarement
+employés dans les églises corses.
+
+ * * * * *
+
+J’oubliais de noter qu’au sud de l’église, attenant à la travée voûtée
+du collatéral, on voit un massif plein, carré, de 6 mètres de côté, et
+démoli à une hauteur de 3 ou 4 mètres. C’est, je crois, la base d’un
+campanile. J’ignore d’après quelle tradition les paysans qui viennent
+travailler dans les champs d’alentour, se sont imaginé que cette
+maçonnerie renfermait un trésor. Plusieurs trous ont été pratiqués; mais
+je n’ai pas besoin de dire que toutes les recherches ont été sans
+résultats. Comme on ne voit aucune trace d’escalier ni à l’intérieur de
+l’église ni à l’extérieur du campanile, il faut admettre qu’on n’y
+montait que par une échelle. C’est ainsi qu’on entre encore dans la
+plupart des tours bâties sur le bord de la mer. Sans doute cette
+disposition, peut-être même la forme des fenêtres, ont été adoptées dans
+un but de défense. La Canonica, à une petite distance de la côte, était
+particulièrement exposée aux descentes des pirates[58].
+
+ * * * * *
+
+Telle est l’ancienne cathédrale de Mariana. Son ornementation ne se
+distingue que par sa pauvreté de celle qui caractérise nos plus
+anciennes églises bysantines; et le mérite principal de l’édifice, c’est
+sa légèreté et sa bonne disposition où règne je ne sais quelle
+simplicité antique, de bon goût, qui ne se trouve pas toujours dans
+d’autres églises infiniment plus riches. Je résumerai ainsi ses
+caractères principaux: plan en forme de basilique, deux travées dans les
+collatéraux disposées pour servir de chapelles, absence de voûtes,
+fenêtres en forme de meurtrières, appareil calculé pour l’ornementation,
+sculptures taillées dans le nu de la pierre, ornementation médiocre et
+timidement exécutée.
+
+
+
+
+SAN-PERTEO.
+
+
+San-Perteo, petite église voisine de la Canonica, paraît avoir été
+construite à peu près dans le même temps; du moins elle lui ressemble
+beaucoup, tant par la disposition générale, que par l’appareil, la forme
+des fenêtres et des portes, et par le style des sculptures. San-Perteo
+n’a qu’une nef, et cependant de chaque côté de l’apside une voûte ruinée
+annonce une chapelle semblable à celle de la Canonica, ce qui montre une
+disposition traditionnelle pour cette partie de l’église, disposition
+conservée en dépit de la différence du plan. La situation actuelle des
+deux églises offre même de grands rapports; toutes les deux, dépourvues
+de voûtes, ont perdu leur toiture, et leurs portes ont été enlevées.
+Elles semblent l’une et l’autre avoir souffert une catastrophe
+semblable. La façade occidentale de San-Perteo n’a d’autre ornement
+qu’un linteau grossièrement sculpté, appuyé sur deux petits chapiteaux
+écrasés, qui n’ont pas même de piédroits pour les recevoir. Au sud, dans
+la nef, s’ouvre une seconde porte dont le linteau, couvert d’un mauvais
+bas-relief, représente deux lions séparés par un arbre, ou quelque chose
+de semblable. J’ai hâte d’arriver à l’apside, la seule partie de
+l’édifice vraiment intéressante. Des colonnes de granit poli l’entourent
+à l’extérieur, surmontées de chapiteaux corinthiens en marbre blanc, qui
+supportent des arcades figurées, en marbre blanc également, assez
+richement sculptées dans le style du Bas-Empire.
+
+ * * * * *
+
+Si l’on compare la sculpture de ces chapiteaux et de ces archivoltes
+avec l’ornementation du reste de l’église, ou avec celle de la Canonica,
+on observera une telle supériorité d’exécution, qu’il est impossible de
+les croire contemporaines. A mon sentiment, l’ornementation de cette
+apside aurait été composée avec des fragments antiques provenant, sans
+doute, de la ville de Mariana.
+
+ * * * * *
+
+Les colonnes sont fortement engagées dans le mur de l’apside que
+recouvre un crépi épais, tandis que le reste de la basilique offre un
+appareil identique à celui de la Canonica. Cette différence dans
+l’appareil pourrait faire supposer une différence de date dans les deux
+portions de la bâtisse; cependant j’aimerais mieux l’attribuer à une
+restauration ancienne, ou, ce qui est plus probable, à la maladresse des
+ouvriers qui trouvaient quelque difficulté à tailler les dalles pour un
+mur semi-circulaire.
+
+ * * * * *
+
+J’ai remarqué que ces colonnes n’étaient polies qu’à l’extérieur; ainsi,
+dès le principe, elles avaient été destinées à être engagées dans un
+mur.
+
+ * * * * *
+
+San-Perteo et la Canonica appartiennent au département; mais, comme
+elles sont isolées, éloignées de deux lieues de tout village, on ne
+peut songer à les rendre au culte, et il est fort difficile de leur
+assigner une destination. Pendant l’été, les bergers seuls, habitants de
+la plaine de Mariana, y parquent leurs troupeaux, et il en résulte
+quelques dégradations. On y mettrait un terme en y plaçant des portes;
+dans la suite, on pourrait songer à les couvrir; quant à présent, les
+gros murs, très-solidement construits, ne donnent aucune inquiétude.
+
+
+
+
+ÉGLISE DE SAINT JEAN-BAPTISTE ET DE SAN-QUILICO.
+
+
+CARBINI.
+
+Saint-Jean-Baptiste, paroisse du village de Carbini, appartient au même
+type, et je le crois, sinon contemporain, du moins de peu d’années
+postérieur aux églises précédentes.
+
+ * * * * *
+
+Vers la fin du XIVᵉ siècle, au rapport de Filippini, Carbini fut le
+chef-lieu d’une secte religieuse qui comptait de nombreux prosélytes
+dans toute la Corse. On les nommait les Giovannali, peut-être à cause de
+cette église où ils se rassemblaient; plus probablement, parce qu’à
+l’exemple de quelques autres hérétiques, ils ne reconnaissaient que
+l’évangile de Saint-Jean, ou qu’ils l’interprétaient à leur manière. Si
+l’on en croit le bon chroniqueur, les Giovannali mettaient tout en
+commun, la terre, l’argent, les femmes même. La nuit, ils se
+réunissaient dans leurs églises, et, après l’office, les lumières
+s’éteignaient, et ils se livraient à des orgies monstrueuses. C’est au
+reste une accusation banale contre toutes les sectes secrètes, et les
+premiers chrétiens eurent longtemps à s’en défendre. Quoi qu’il en soit,
+le pape envoya d’Avignon un commissaire pour excommunier les
+Giovannali, et des soldats avec lui qui les exterminèrent jusqu’au
+dernier. Carbini, devenu désert, fut repeuplé par des familles envoyées
+de Sartène[59].
+
+ * * * * *
+
+L’église de Saint-Jean n’a qu’une seule nef de 20ᵐ sur 8, éclairée par
+des meurtrières, couverte d’un toit moderne en charpente; il n’y a point
+de chapelles latérales à l’apside. L’appareil, très-régulier à
+l’extérieur, se compose d’assises d’égale hauteur[60]; au dedans, on ne
+voit qu’un _opus incertum_ très-grossier.
+
+ * * * * *
+
+Une arcature en plein cintre règne au-dessous de la corniche et se
+prolonge sur les rampants des frontons. J’y remarque un motif
+d’ornementation nouveau. De deux en deux arcades, les tympans présentent
+une cavité hémisphérique trop profonde et trop soigneusement taillée
+pour avoir été destinée à recevoir des incrustations. Près de l’apside,
+et seulement du côté du nord, on voit quelques bas-reliefs grossiers
+alternant avec cet ornement singulier, et représentant des animaux,
+parmi lesquels j’ai cru reconnaître plusieurs signes du zodiaque; mais
+il n’y en a que cinq ou six, et il ne paraît pas que les tympans lisses
+du reste de l’arcature aient été restaurés.
+
+ * * * * *
+
+La façade très-simple et toute nue, ne donne lieu à aucune observation;
+je remarquerai seulement la porte carrée, surmontée d’une archivolte en
+plein cintre extrêmement surélevée.
+
+ * * * * *
+
+A une distance de 1ᵐ,25 seulement de Saint-Jean, on voit les ruines
+d’une autre église, dédiée à san Quilico (_sanctus Quilicus_),
+exactement de même forme, de même appareil, seulement un peu plus
+petite. Ses murs sont abattus à un mètre du sol. On trouve en France
+beaucoup d’exemples d’églises aussi rapprochées l’une de l’autre;
+quelques-unes, comme la Trinité et l’église du Ronceray, à Angers, ont
+un mur mitoyen. C’est le seul cas de cette nature que j’aie observé en
+Corse.
+
+ * * * * *
+
+Quelques pas plus loin, au N.-E. de San-Quilico, s’élève un campanile
+carré, ruiné par la foudre, mais très-haut encore. Il avait trois
+étages, un seul a subsisté. L’identité de l’appareil, et la forme de sa
+porte cintrée très-surhaussée, indiquent qu’il a dû être construit à la
+même époque que Saint-Jean, et probablement il servit aux deux églises.
+Le clocher, très-svelte[61] et très-élégant, produit un admirable effet
+dans le paysage, lorsque, éclairé par le soleil couchant, il se détache
+sur les sombres montagnes du Coscione. A l’intérieur on ne voit aucune
+trace d’escaliers; on ne sait même s’il y avait des planchers aux
+différents étages. La seule fenêtre qui subsiste est en plein cintre,
+géminée, refendue par une colonne portant un chapiteau oblong, d’une
+forme bizarre, dont on trouve des exemples en Toscane et sur les bords
+du Rhin[62]. Quelques colonnettes gisant à terre dans l’église de
+Saint-Jean proviennent, m’a-t-on dit, de l’église de San-Quilico. Je
+crois bien plutôt qu’elles appartiennent aux fenêtres détruites du
+campanile.
+
+ * * * * *
+
+Le clocher de Carbini mériterait d’être restauré. C’est, je pense, le
+plus ancien, le seul ancien qui subsiste en Corse. Je prendrai la
+liberté, Monsieur le Ministre, de vous demander une allocation pour
+cette bonne œuvre, et de vous prier en même temps d’inviter M. le
+Ministre des cultes à vouloir bien s’y associer. La paroisse de Carbini
+est très-pauvre. Son unique cloche, suspendue à une perche à la porte
+du curé, fait vraiment peine à voir.
+
+
+
+
+ÉGLISE DE SAINT-JEAN.
+
+COMMUNE DE PAOMIA.
+
+
+Si l’on diminue considérablement les proportions de la Canonica, si l’on
+en supprime toute l’ornementation, si à l’appareil régulier on en
+substitue un grossier de schiste ou de granit mal taillé, on pourra se
+représenter la plupart des petites églises ou chapelles bâties avant
+l’établissement définitif de la domination génoise. On en rencontre sur
+presque tous les points de l’île; quelques-unes ne remontent qu’au XVᵉ
+siècle.
+
+ * * * * *
+
+Je n’en citerai que deux. La première, San-Pancrazio entre Bastia et
+Cervione, se fait remarquer par ses trois apsides, circonstance assez
+rare en Corse pour être notée.
+
+ * * * * *
+
+L’autre, Saint-Jean, entre Cargese et Paomia, ne mérite d’être
+mentionnée que pour une singularité dont je n’ai pu trouver
+l’explication. A l’intérieur de l’église, en ruines aujourd’hui, on voit
+au milieu de l’appareil du mur nord de la nef, un bras humain sculpté
+sur le granit, légèrement fléchi, et les doigts ouverts dirigés à 45º.
+Ce bras, d’ailleurs très-grossièrement travaillé, n’a pu appartenir à un
+bas-relief plus considérable dont un fragment aurait été employé comme
+un simple moellon, car il occupe le milieu d’une dalle et est
+parfaitement isolé. Aucune autre sculpture ne se voit ni à l’intérieur
+ni à l’extérieur de l’église. Autrefois l’apside a été peinte à fresque,
+mais les peintures sont devenues absolument méconnaissables.
+
+ * * * * *
+
+J’éprouve un embarras semblable à m’expliquer un autre bas-relief (si
+l’on peut donner ce nom à des pierres façonnées à coups de hachette),
+que l’on voit sur le linteau d’une maison de Paomia. On me l’avait
+signalé comme une sculpture _phénicienne_; mais, malgré la meilleure
+volonté du monde, il me fut impossible de méconnaître la disposition
+ordinaire au moyen-âge, dans l’arrangement du linteau et des pierres
+également sculptées qui lui servent d’impostes. Au milieu du linteau on
+distingue une figure de femme, je crois, à son costume, aussi
+grossièrement exécutée que les bonshommes charbonnés sur les murailles
+par les écoliers oisifs. A gauche, une espèce de chevron ou de zigzag; à
+droite, un X, ou bien une croix de Saint-André très-ouverte. On voit sur
+les impostes des traits bizarres; d’un côté on pourrait reconnaître
+l’ornement bien connu qu’on nomme feuille de fougère ou arête de hareng.
+Il serait impossible de décrire les autres, tant ils sont bizarres et
+irréguliers. De loin on pourrait les prendre pour des lettres.
+
+Isolée, chacune de ces pierres embarrasserait peut-être beaucoup un
+archéologue; mais leur réunion, qui forme un des amortissements de porte
+les plus communs dans le pays, arrête court toutes les hypothèses qu’on
+serait tenté de faire sur leur origine. Si l’on arguait de la forme
+irrégulière des impostes, qu’elles ont été appropriées à leur
+destination actuelle longtemps après avoir été façonnées pour un autre
+usage, je répondrais qu’aux sculptures près, elles ressemblent
+exactement à toutes les impostes des maisons anciennes, et que
+l’échancrure qui marque le haut de la porte les caractérise
+suffisamment.
+
+
+
+
+ANCIENNE CATHÉDRALE DE NEBBIO[63].
+
+
+Voici encore le type de la Canonica reproduit avec de très-légères
+modifications dans l’ancienne cathédrale de Nebbio, près de
+Saint-Florent. Même plan et presque mêmes dimensions, même absence de
+voûtes et de contreforts, même arcature sur les faces latérales, même
+motif d’ornementation pour l’apside[64]. Il faut noter la forme des
+fenêtres un peu moins étroites que celles des églises précédentes. Des
+colonnes légèrement fuselées, alternant avec des piliers carrés,
+séparent les trois nefs de la basilique. Les chapiteaux des colonnes
+sont historiés, d’une médiocre exécution, mais les reliefs ont une
+saillie inusitée; les piliers n’ont que des tailloirs sans ornements; un
+seul se fait remarquer par des moulures bizarres qui se recourbent aux
+angles, de façon à figurer une espèce de crochet.
+
+ * * * * *
+
+La façade, mieux conservée que celle de la Canonica, mérite seule
+quelque attention. Elle offre, en quelque sorte, l’image d’une coupe
+transversale de l’édifice. Un fronton un peu moins surbaissé que les
+frontons antiques surmonte les murs de la nef centrale, qui s’élèvent
+au-dessus des collatéraux et s’y relient par une corniche rampante.
+Ainsi, l’on peut distinguer dans cette façade deux étages. L’inférieur
+présente cinq arcades figurées en plein cintre; celle du milieu, plus
+élevée que les autres, percée d’une porte carrée, séparée d’une fenêtre
+ou d’une espèce de tympan à jour par un épais linteau de pierre. Tous
+ces pilastres ont des chapiteaux, la plupart historiés, représentant des
+animaux fantastiques, un lion, des serpents entrelacés, etc. Dans le
+tympan des deux arcades qui répondent aux bas-côtés de la nef, on
+remarque quelques ornements, des étoiles, des cercles incrustés dont la
+couleur verte se détache du blanc éclatant de l’appareil[65]. C’est un
+rapport de plus avec la Canonica. A l’étage supérieur il n’y a que trois
+arcades figurées, celle du milieu contenant une grande fenêtre en plein
+cintre. Au-dessus, une meurtrière en croix occupe le centre du fronton.
+
+ * * * * *
+
+Les sculptures qui ont quelque saillie, l’emploi de colonnes,
+l’élargissement des fenêtres, sont autant d’indices qui me font regarder
+cette église comme plus moderne que la Canonica. Je ne la crois pas
+antérieure à la fin du XIIᵉ siècle.
+
+ * * * * *
+
+Trompé par des renseignements inexacts, je m’attendais à trouver, à
+Saint-Florent, des reliquaires anciens; mais je n’y vis qu’une châsse
+toute moderne, envoyée de Rome, et contenant un squelette revêtu d’un
+habit de guerrier romain (vrai style d’Opéra), tout couvert de mauvais
+oripeau et de verroteries. Ce sont les reliques de saint Florus qui, en
+compagnie de sainte Flore, a le patronage de la ville de Saint-Florent.
+Tous les deux sont fort vénérés dans le pays, et quelques stylets
+rouillés, quelques pistolets hors d’état de faire feu attestent les
+conversions qu’ils ont opérées.
+
+ * * * * *
+
+Au nord de l’église, et près d’une porte latérale, on me fit remarquer
+trois trous qui traversent le mur irrégulièrement. Il me semblait que
+c’était le résultat d’une distraction des ouvriers qui avaient bâti le
+mur. Toutefois ces trous sont en grande réputation. Tous les ans, le
+jour de la fête de sainte Flore, ils exhalent une odeur de violette. Le
+fait rapporté par Ughelli (_Italia christiana_, tome IV) me fut attesté
+par le maire et le curé de Saint-Florent
+
+[Illustration: Sᵗ. Michel de Murato.
+
+_Page 141._
+]
+
+qui m’engagèrent à bien flairer les trous susdits, m’avertissant que je
+ne sentirais rien du tout, ce qui se trouva parfaitement vrai.
+
+
+
+
+SAINT-MICHEL.
+
+COMMUNE DE MURATO.
+
+
+C’est la plus élégante, la plus jolie église que j’aie vue en Corse.
+Elle est située à un quart de lieue du bourg de Murato, sur un petit
+plateau et complètement isolée; cependant elle sert au culte, mais, je
+crois, seulement dans quelques occasions solennelles. La nature des
+roches qu’on trouve dans le voisinage a permis aux architectes d’imiter,
+plus exactement qu’à l’ordinaire, le style des Pisans, surtout pour
+l’ornementation. Nous verrons comment il s’est modifié en passant des
+plaines de la Toscane dans les sauvages montagnes de la Corse.
+
+ * * * * *
+
+Le plan de Saint-Michel figure un parallélogramme rectangle, terminé à
+l’orient par une apside semi-circulaire, et précédé à l’ouest par un
+porche surmonté d’une tour carrée que soutiennent deux grosses colonnes
+trapues, à chapiteaux écrasés. Quelques rudiments de feuilles ornent ces
+chapiteaux; les volutes sont peu saillantes; une astragale figurant une
+tresse relie les corbeilles aux fûts. Base élevée, circulaire, ornée
+d’une grosse torsade.
+
+ * * * * *
+
+Sur la façade, trois arcades dont deux latérales aveugles. Point de
+bas-relief aux tympans; mais des consoles historiées, d’une saillie
+notable, reçoivent les retombées des archivoltes. Le linteau de la porte
+principale est couvert d’incrustations. Point de voûtes, si ce n’est
+au-dessus de l’apside. Fenêtres étroites à l’ordinaire, cintrées; la
+partie inférieure et supérieure
+
+[Illustration: Fenêtre de l’Eglise de Sᵗ. Michel
+
+_Page 127._
+]
+
+[Illustration: Fenêtre de l’Eglise de Sᵗ. Michel
+
+_Page 127._
+]
+
+de leurs chambranles est souvent ornée d’entrelacs et de sculptures en
+très-bas-relief. La corniche est soutenue par une arcature régnant le
+long des murs latéraux, se prolongeant sur les festons, et entourant
+l’apside. Plusieurs tympans de ces arcades offrent des sculptures dans
+le genre de celles que nous avons remarquées à Carbini.
+
+ * * * * *
+
+On le voit, à l’exception de son porche, construction tout à fait
+inusitée dans ce pays et qui, par sa disposition, rappelle en petit
+l’église de Maurmoutiers, près de Saverne, on retrouve à Saint-Michel
+tous les caractères que j’ai plusieurs fois signalés. Ce n’est que par
+son appareil singulier que cette église se distingue véritablement de
+toutes celles que j’ai déjà décrites. Du plus loin qu’on l’aperçoit,
+l’œil est attiré et surpris par les couleurs tranchées de son parement,
+composé de pierres d’un vert foncé et d’un blanc éclatant. Toutes les
+parois de l’édifice en sont revêtues, aussi bien en dedans qu’en dehors.
+D’abord on ne peut distinguer aucune combinaison régulière, et l’œil
+n’est frappé que d’un papillotage bizarre. En s’approchant, on remarque
+comme une intention d’arrangement dans le but de produire un certain
+effet par l’opposition des couleurs; effet du reste plus étrange qu’il
+n’est harmonieux. Il semble que l’on ait prétendu imiter les alternances
+de couleurs régulièrement opposées du dôme de Pise et d’autres monuments
+du même pays; mais l’on n’a persisté dans ce projet qu’autant que les
+matériaux convenables se présentaient sous la main, et l’on y a renoncé
+dès que l’exécution entraînait trop de soins. Par exemple, les assises
+ne sont point égales en hauteur, et les pierres qui les composent sont
+d’échantillons très-différents. Dans la partie supérieure des murs, le
+blanc et le vert se succèdent par bandes horizontales; au-dessous, ces
+deux couleurs se mêlent comme sur un damier; mais cet arrangement
+n’existe que par places; bientôt on ne voit que des plaques plus ou
+moins grandes, jetées pêle-mêle et comme au hasard. A la vérité, les
+claveaux des arcades aveugles de la façade et les tambours des colonnes
+du porche alternent de couleur dans un ordre constant; mais les claveaux
+des arcades figurées sous la corniche n’offrent qu’un mélange incertain
+et confus. J’ai cru remarquer que l’architecte avait eu meilleure
+opinion de la résistance de la pierre verte (chlorite schisteuse
+très-compacte), que de celle de la pierre blanche (calcaire de
+Saint-Florent), car il emploie la première de préférence dans toutes les
+parties qui exigent le plus de solidité.--Çà et là des dalles de marbre
+rougeâtre, encastrées dans les murs, viennent ajouter à la bizarrerie de
+l’ensemble. Enfin, on trouve encore quelques incrustations en briques,
+toujours fort irrégulières, principalement aux retombées des arcatures
+latérales.
+
+ * * * * *
+
+Le chef-d’œuvre de ce beau système se trouve sur le linteau de la porte
+occidentale, qui représente, en très bas-relief taillé sur le fond blanc
+de la pierre, un buste de face entre deux paons qui lui béquettent les
+oreilles. Sur les queues de ces oiseaux brillent quantité de petites
+pierres, rouges, vertes, blanches, entremêlées de morceaux de verre
+bleu. C’est une véritable mosaïque, mais bien grossièrement exécutée.
+Quelques chambranles de fenêtres, quelques tympans des arcades aveugles,
+offrent des incrustations semblables, en général vertes ou rouges, sur
+fond blanc, toutes très-péniblement et très-rudement élaborées.
+
+ * * * * *
+
+Je dois dire quelques mots du travail des sculptures, plus soignées à
+Saint-Michel qu’en aucune autre église de Corse, et toutefois encore
+bien barbares.
+
+ * * * * *
+
+Remarquons d’abord l’obscénité de quelques figures, fait qui n’est pas
+rare sur le continent, mais qui me surprend en Corse, pays grave, s’il
+en fut, où l’on ne rit guère, et, quelle qu’en soit la cause, assurément
+très-chaste. Par exemple, un modillon de l’arcature du côté nord
+représente un homme tenant un oliphant de la main gauche, et de la
+droite une espèce de coutelas. _Istius membrum femine longius evadit._
+Plus loin, un homme, sur une des consoles de la façade, au-dessous de
+l’archivolte de droite, _clunibus insidens, ingentem_ ιθυφάλλον
+_prætendit_. Cherche là-dedans qui voudra une allusion mystique. Parmi
+les autres bas-reliefs, je n’en ai trouvé qu’un seul dont le sujet fût
+bien intelligible. On voit un serpent embrassant un arbre de ses replis,
+et tenant une pomme dans sa gueule. Près de lui une femme nue étend la
+main vers le fruit. C’est assurément la Tentation qu’on a voulu rendre.
+Inutile de parler du manque de proportion et de la grossièreté du
+travail. Les sculptures d’ornement, beaucoup mieux exécutées, présentent
+quelquefois des détails assez gracieux. Des entrelacs et des rinceaux
+élégants et capricieux, sculptés sur les chambranles de plusieurs
+fenêtres, m’ont rappelé les arabesques si fines placées de la même
+manière dans quelques fenêtres moresques de l’Alhambra et de l’Alcazar
+de Séville. Cette ornementation précieuse pourrait s’appeler une
+gravure, et elle est toujours exécutée en creux.
+
+ * * * * *
+
+Quelques fresques existaient à l’intérieur de l’apside; elles sont
+aujourd’hui presque entièrement effacées.
+
+ * * * * *
+
+Si l’on en excepte la tour, dont l’amortissement est détruit (si
+toutefois elle a été terminée), l’église de Saint-Michel se trouve dans
+un état de conservation très-satisfaisant.
+
+
+
+
+SAINT-NICOLAS PRÈS DE MURATO.
+
+
+L’église de Saint-Nicolas, à une lieue S.-O. de Murato, ressemble fort à
+la précédente; seulement elle n’a ni porche ni clocher, elle est
+entièrement revêtue, à l’intérieur comme à l’extérieur, d’un parement
+de pierres vertes. Abandonnée depuis la révolution, dépourvue de toit,
+elle tombe en ruines. Son ornementation, évidemment très-soignée, la
+rend intéressante, et je la décrirai avec quelque détail; car elle nous
+offre, je crois, l’exemple de la plus grande recherche à laquelle se
+soient élevés les architectes corses.
+
+ * * * * *
+
+De même qu’à Saint-Michel, la façade présente trois arcades, dont deux
+latérales figurées, celle du centre plus haute et plus large que les
+autres. Elles reposent sur des pilastres d’une saillie légère, couronnés
+de chapiteaux assez bien refouillés. Des entrelacs sculptés en creux,
+des tores en saillie, quelquefois en pierre blanche, dessinent les
+archivoltes. Dans les tympans des arcades latérales, on voit quelques
+incrustations, des croix étoilées qui se détachent en blanc sur le fond
+sombre du parement. Un damier vert et blanc occupe le centre du tympan
+de l’arcade principale. Les chapiteaux des piédroits, le bandeau
+d’imposte, sont couverts d’ornements gravés en creux avec une finesse
+dont jusqu’alors je n’avais rencontré nul exemple. Enfin, dans les
+pendentifs, entre les arcades, d’autres incrustations complètent la
+décoration de la façade, et remplissent, en partie, le nu qui existe
+entre les archivoltes et le fronton.
+
+ * * * * *
+
+Les corniches et leurs arcatures ressemblent à celles de Saint-Michel,
+sauf les alternances de couleur, dont on ne trouve d’autre exemple à
+Saint-Nicolas que dans les incrustations dont je viens de parler. Je
+remarquerai cependant la variété et l’élégance des motifs dans les
+modillons et la corniche; le dessin de cette dernière change à chacune
+des pierres qui la composent.
+
+ * * * * *
+
+Par sa disposition générale et par ses détails, la décoration de
+Saint-Nicolas appartient tout entière au style bysantin; c’est pourquoi
+l’on observera avec surprise que ses fenêtres, étroites d’ailleurs,
+suivant l’usage invariable, ont pour amortissement une lancette aiguë.
+Cette ogive étant taillée dans une seule pierre qui forme le haut du
+chambranle, il est évident qu’elle n’a point été adoptée ici pour ses
+qualités de résistance et la facilité de sa construction, mais bien
+parce qu’on a voulu se conformer à une mode établie. Il faut en conclure
+que Saint-Nicolas a été bâti à une époque ou le style gothique était
+déjà complètement en faveur sur le continent; c’est-à-dire vers la fin
+du XIIIᵉ siècle, ou le commencement du XIVᵉ[66].
+
+
+
+
+SAINT-CÉSAIRE.
+
+
+Cette date est probablement celle d’une autre petite église du
+voisinage, également ruinée, située entre la Pieve et Murato. On la
+nomme Saint-Césaire. Elle a le même plan que Saint-Nicolas, mais presque
+aucune ornementation; je ne la cite que pour son parement bizarre,
+composé de pierres vertes, et de dalles d’un marbre assez grossier veiné
+de rouge et de gris, commun dans les montagnes de Bevinco. Il est
+impossible de reconnaître même _l’intention_ d’un arrangement quelconque
+dans la disposition des pierres de ce parement, tant elles se mêlent
+confusément, et souvent de la façon la plus désagréable à l’œil.
+
+ * * * * *
+
+De ces trois églises, Saint-Michel est la plus ancienne, et c’est une
+copie évidente des basiliques pisanes. Saint-Césaire est une imitation
+très-maladroite de Saint-Michel; enfin Saint-Nicolas offre encore le
+même type, mais perfectionné et embelli par le bon goût de son
+ornementation. Rien de plus fréquent dans l’histoire de l’architecture
+que cette influence qu’exerce un certain édifice, généralement admiré,
+sur les constructions du voisinage.
+
+
+
+
+MONASTÈRE DE SAINT-MARTIN.
+
+
+J’ai observé, dans une localité fort éloignée de Murato, le même système
+d’opposition de couleurs, toujours plutôt indiqué qu’exécuté à la
+lettre; c’est parmi les ruines du monastère de Saint-Martin, situé dans
+une petite vallée entre Cargèse et Paomia. Son apside est entourée d’une
+arcature dont les tympans sont alternativement en granit gris et en grès
+rouge. Au-dessous règne un bandeau, large de 0ᵐ40, qui tranche sur le
+granit dont se compose le reste du parement. Sous les tympans de
+l’arcature on voit quelques bas-reliefs frustes et très-grossiers, où
+l’on distingue des animaux et des ornements bizarres dans le goût de
+ceux de Carbini. Je crois d’ailleurs les deux églises à peu près
+contemporaines.
+
+
+
+
+ÉGLISES DE BONIFACIO.
+
+SAINTE-MARIE.
+
+
+Ce n’est qu’à Bonifacio que j’ai vu des églises gothiques, mais de ce
+gothique bâtard tel qu’il s’introduisit, avec peine et tardivement, dans
+le midi de l’Europe. Bien que ces édifices aient conservé beaucoup de
+souvenirs romans, je ne les crois pas d’une date antérieure au XIVᵉ
+siècle; du moins c’est ce qu’on est fondé à supposer en examinant la
+persistance de l’architecture pisane dans le reste de l’île. L’église de
+Saint-Césaire et celle de Saint-Nicolas nous en offraient tout à l’heure
+des exemples remarquables.
+
+ * * * * *
+
+Sainte-Marie, construite dans la partie la plus élevée de la ville, se
+fait remarquer d’abord par ses arcs-boutants, inconnus partout ailleurs,
+et ici presque inutiles en raison du peu d’élévation des murs latéraux.
+C’est donc une _mode_ plutôt qu’une nécessité qui les aura fait établir.
+Le plan de Sainte-Marie est celui d’une basilique courte et large,
+divisée en trois nefs et terminée par trois apsides semi-circulaires. A
+l’intérieur elle a subi de nombreuses réparations. Ainsi les piliers,
+évidemment retaillés, ont maintenant des chapiteaux ioniques. Les voûtes
+ogivales, renforcées d’arcs doubleaux et de nervures plates, m’ont paru
+également retouchées; enfin, tout récemment, l’intérieur de l’église a
+été badigeonné en couleur de marbre, si bien qu’on n’en peut plus
+distinguer l’appareil. La façade, presque complètement nue, n’offre
+aucun intérêt. On doit seulement signaler une moulure en violettes bien
+travaillée, et un grand œil-de-bœuf, ou plutôt une rose sans rayons, à
+claveaux noirs et blancs alternant avec régularité. Devant la porte,
+toute moderne, s’élève une espèce de porche ou de halle couverte qui
+sert de lieu de réunion aux oisifs de la ville.
+
+ * * * * *
+
+Le clocher de Sainte-Marie est carré, assez svelte, et, bien que fort
+mutilé, il conserve quelques vestiges de son ancienne élégance. Je ne
+parlerai pas de l’étage supérieur, refait probablement au XVIIᵉ siècle;
+des trois autres, le seul qui soit demeuré intact, c’est le plus élevé,
+percé de deux fenêtres en ogive, séparées par une mince colonnette.
+L’étage immédiatement inférieur a une fenêtre trilobée en plein cintre,
+bouchée aujourd’hui. A l’étage au-dessous on ne distingue plus la forme
+des ouvertures; peut-être même n’en existait-il pas. Toutes ces
+fenêtres, en ogive ou en plein cintre, sont surmontées d’une espèce de
+chambranle décoré avec une certaine recherche; carré au-dessus des
+ogives, façonné en fronton pour les autres fenêtres, ce chambranle, car
+je ne puis trouver un autre nom à cette sorte d’encadrement appliqué,
+est rempli d’ornements sculptés, violettes, rosaces, entrelacs. Voilà,
+mais perfectionné, le motif qui s’était déjà présenté à Saint-Michel de
+Murato. Ici son apparence moresque est encore plus frappante, et
+s’expliquera peut-être par le voisinage de la Sardaigne, soumise à
+l’Espagne, car on sait combien le gothique espagnol a emprunté à
+l’ornementation arabe. Des cordons de têtes de clous ou de violettes
+marquent la séparation de chaque étage, et, vers le milieu de la tour,
+deux bas-reliefs, sculptés au-dessous d’une de ces moulures,
+représentent l’un le Bœuf de saint Luc; l’autre, le Lion de saint Marc.
+Probablement les autres faces de la tour, défigurées aujourd’hui,
+portaient les autres attributs symboliques des évangélistes.
+
+
+
+
+ÉGLISE DES DOMINICAINS.
+
+(BONIFACIO.)
+
+
+L’église de Saint-Dominique, beaucoup mieux conservée, est, je crois, un
+peu plus moderne que Sainte-Marie. Bien que l’ogive y soit employée dans
+tous les arcs, l’apparence extérieure n’est point gothique, et la façade
+surtout offre une grande analogie avec celle de la Canonica. Les
+contreforts, ou, pour mieux dire, les pilastres, disposés de la même
+manière, présentent absolument le même appareil composé d’assises
+alternativement minces et épaisses. Quant aux murs, bâtis de moellons
+non taillés, ils sont recouverts d’une couche épaisse de ciment. Le plan
+est, à l’ordinaire, celui d’une basilique.
+
+La porte occidentale, de forme carrée, est encadrée dans une ogive
+bordée par trois tores qui correspondent à autant de colonnettes à
+chapiteaux grêles, écrasés, d’un travail pitoyable. Cette ogive
+s’encadre elle-même dans un fronton également appliqué et d’une faible
+saillie. Au sommet on voit sculptés un agneau avec une croix. Un
+œil-de-bœuf occupe le haut du gâble, dont les rampants sont bordés par
+un cordon de violettes d’une bonne exécution. Voilà toute la décoration
+de la façade, et elle en déguise mal la nudité. Une porte latérale, au
+nord, n’est guère mieux ornée. Elle est carrée, surmontée d’un tympan
+ogival qu’entoure une large archivolte bordée à l’intérieur d’une
+moulure de violettes.
+
+ * * * * *
+
+L’intérieur de l’église se divise en trois nefs séparées par des piliers
+carrés auxquels s’appliquent, dans la nef centrale, deux colonnettes
+engagées dans les angles du pilier, et s’élevant jusqu’aux retombées des
+voûtes dont elles reçoivent les nervures. Voûtes ogivales, obtuses,
+d’arêtes, renforcées d’arcs doubleaux et de nervures arrondies qui se
+réunissent sous une clef sculptée. Les voûtes des bas-côtés, un peu
+surbaissées, garnies de nervures également rondes, qui retombent sur des
+consoles, ne m’ont point paru contemporaines des premières. Je les crois
+modifiées par une réparation relativement moderne.
+
+ * * * * *
+
+Les arcades en tiers-point n’ont leur naissance marquée que par un
+tailloir peu saillant sortant du pilier, tandis que les deux colonnettes
+engagées sur ses angles, qui montent jusqu’à la voûte, où elles ont un
+tailloir commun, semblent prolonger jusqu’à cette hauteur le pilier
+qu’elles encadrent. Il en résulte un effet désagréable; l’arcade tombant
+sur le milieu de ce pilier a l’air de ne s’appuyer sur rien. On observe
+la même faute en France dans nombre d’églises du XVᵉ siècle, bâties à
+l’époque où dominait le goût des pénétrations, lorsqu’on s’efforçait
+d’imiter en pierre l’apparence des constructions en bois. J’ai peu de
+chose à dire des chapiteaux de ces colonnettes. Leur sculpture est des
+plus médiocres. Une volute s’arrondit à leurs angles; plus bas,
+au-dessus de l’astragale, on voit comme un rudiment de feuilles qui se
+développe bien timidement. Pour l’aspect et le galbe seulement, ces
+chapiteaux offrent quelques ressemblances avec quelques chapiteaux
+moresques de l’Alhambra.
+
+ * * * * *
+
+Les fenêtres des collatéraux en plein cintre ne diffèrent nullement de
+ces meurtrières dont nous avons parlé si souvent. On observera, en
+outre, qu’elles sont placées la plupart hors de l’axe des arcades de la
+nef. Si cette bizarrerie ne se reproduisait pas souvent dans d’autres
+églises corses (à la Canonica, on en a vu un exemple), on pourrait
+conclure que les collatéraux sont plus anciens que la nef; mais il est
+plus probable de l’attribuer à cette indifférence pour la symétrie dont
+les constructions de l’île nous ont offert déjà tant de preuves. Les
+fenêtres de la nef, dont l’amortissement se termine en mitre, m’ont paru
+altérées par une restauration moderne.
+
+ * * * * *
+
+Le clocher des Dominicains, placé au midi près du chœur, est carré à sa
+base, mais devient octogone en s’élevant au-dessus du toit. Des moulures
+saillantes en accusent les différents étages, éclairés chacun par une
+fenêtre en plein cintre, bilobée, percée sur chaque face. Du
+couronnement s’élèvent, aux angles, des créneaux, échancrés à la manière
+moresque, d’un effet très-agréable.
+
+ * * * * *
+
+Je présume que Saint-Dominique avait primitivement trois apsides ainsi
+que Sainte-Marie; mais, dans le XVIIIᵉ siècle, la partie orientale du
+chœur a été refaite et allongée. Elle forme un nouveau chœur carré, en
+arrière de l’autel, et deux salles latérales dont l’une, qui fait retour
+sur les murs de l’église, sert de sacristie. Un jubé très-riche, plaqué
+de marbre et d’albâtre dans le goût moderne italien, marque la
+séparation des parties de l’église ancienne et moderne. Il porte la date
+de 1749.
+
+ * * * * *
+
+Je ne parlerai point des autres églises de Bonifacio, dont l’une est
+devenue un magasin militaire: bâties à peu près sur le modèle de
+Saint-Dominique, ruinées ou fort mal réparées, elles n’offrent plus
+aujourd’hui le moindre intérêt.
+
+ * * * * *
+
+En Corse le gothique s’est encore moins développé que le style bysantin.
+On lui doit cependant l’introduction des voûtes, à peu près inusitées
+jusqu’alors. Il y a lieu de s’étonner que la sculpture et
+l’ornementation n’aient pas fait des progrès à Bonifacio, car son
+territoire fournit, par exception, un beau calcaire blanc, facile à
+tailler et se conservant bien à l’air.
+
+
+
+
+CHAPELLE DE SAINTE-CATHERINE.
+
+COMMUNE DE SISCO.
+
+
+Je ne connais qu’une seule crypte en Corse, c’est celle de
+Sainte-Catherine, ancien monastère, dépendant aujourd’hui de la commune
+de Sisco. Elle est située sur le haut d’un rocher au bord de la mer et
+près du cap Sagro. Autrefois tout le cap Corse portait le nom de
+Promontoire Sacré, nom singulier dans un pays où, suivant un poëte
+romain de mauvaise humeur, «on niait les dieux.» Peut-être existait-il
+dans le cap Corse quelque temple renommé des navigateurs; et comme l’on
+voit d’ordinaire les lieux saints conserver leur réputation, bien que
+les objets du culte y soient changés, je ne serais pas éloigné de croire
+que l’emplacement de la chapelle de Sainte-Catherine ne fût celui du
+temple qui donna le nom de sacré à l’ancien cap Corse. Ma supposition
+est d’ailleurs toute gratuite, car, à l’exception de l’inscription
+d’Erbalonga que j’ai citée, je ne connais pas un seul indice du séjour
+des Romains dans cette partie de l’île.
+
+ * * * * *
+
+Quoi qu’il en soit, vers le XIIIᵉ siècle, une église existait dans le
+voisinage du cap Sagro, et possédait une chapelle souterraine qui
+portait dès lors, et qui a conservé jusqu’à présent, le nom de _li
+tomboli_. En 1355, suivant un manuscrit qui m’a été communiqué, vers le
+milieu du XIIIᵉ siècle, d’après Filippini, tome IV, p. 322, un vaisseau
+revenait du Levant avec une bonne provision de reliques renfermées dans
+une caisse (les reliques étaient alors l’objet d’un commerce lucratif):
+à la hauteur du cap Corse il fut assailli d’une si furieuse tempête, que
+le capitaine fit vœu, s’il échappait au naufrage, de donner ses reliques
+à la première église qu’il rencontrerait. Par provision, cependant, se
+jetant, dans sa chaloupe avec son équipage et sa précieuse caisse, il
+prit terre au pied du rocher de Sainte-Catherine. Aussitôt la tempête
+s’apaisa. Soit que notre capitaine n’eût point vu la chapelle, soit
+qu’il eût déjà oublié son vœu, suivant l’usance des marins, il regagna
+son navire et voulut continuer sa route avec son trésor. Mais voici la
+tempête qui recommence et qui redouble de fureur, jusqu’à ce que
+repentant, le capitaine débarque de nouveau et dépose les reliques dans
+l’oratoire de Sainte-Catherine. La caisse contenait, au rapport de
+Filippini, «un morceau de la baguette de Moïse, un peu de manne tombée
+dans le désert, un peu du limon ayant servi à former le premier homme;
+les bourses de la sainte Vierge, de sainte Marie-Madeleine et de sainte
+Catherine; quelques brins de fil filé par la Vierge, quelques gouttes de
+son lait, etc., etc.» Le catalogue tient une page et demie, et l’on
+conçoit facilement que tant de trésors attirèrent la foule dans la
+chapelle, si bien, qu’elle devint insuffisante pour l’affluence des
+pèlerins. Il fallut bientôt construire auprès une habitation pour des
+moines de Saint-Augustin, qui se vouèrent à la garde de ces reliques;
+puis une autre pour des hommes d’armes que les habitants de Sisco durent
+entretenir pour protéger la chapelle contre les incursions des Maures;
+puis on bâtit encore un hôpital pour les malades qui venaient demander à
+la sainte la guérison de leurs maux. Finalement, on agrandit ou l’on
+reconstruisit l’église, qui fut consacrée en 1469.
+
+ * * * * *
+
+Le bâtiment qu’on voit aujourd’hui porte les traces des restaurations
+dont il a été l’objet. Sur sa façade, quelques archivoltes, byzantines
+d’apparence, subsistent encore, et l’apside entourée d’une arcature en
+plein cintre reproduit le type si commun de la Canonica. Tout le reste
+de l’édifice n’offre aucun intérêt. La crypte même paraît avoir été
+retouchée, du moins recrépie fort récemment. Elle est de forme
+semi-circulaire, et reçoit un peu de jour par un petit soupirail. On y
+accède par deux couloirs étroits débouchant dans la nef de l’église.
+Autant qu’on en peut juger par ce qui reste de visible dans l’appareil,
+la partie la plus ancienne de cette crypte, son soubassement a tous les
+caractères du moyen âge, et je ne la crois pas antérieure au XIIᵉ
+siècle.
+
+ * * * * *
+
+Le rocher sur lequel est bâtie la chapelle est fort escarpé, élevé
+d’environ 250 mètres. Si l’on descend jusqu’au bord de la mer, à peu
+près au-dessous de l’église, on observe une vaste grotte creusée par la
+nature dans l’intérieur du rocher. L’entrée en est presque entièrement
+cachée du côté de la mer par d’énormes quartiers de rochers, entre
+lesquels il faut se glisser, avec quelque précaution, car les vagues,
+surtout par les vents de S.-E., viennent battre avec violence
+l’ouverture de la caverne. Elle est très-profonde et contient plusieurs
+grandes salles, quelques-unes remplies de stalactites bizarres. La
+description de ce lieu n’entre point dans le plan de ce rapport, et je
+ne parlerai que du seul fait intéressant pour l’archéologie. A l’entrée
+de la grotte, on voit une grande arcade en plein cintre, dont les
+claveaux en schiste vert, sont assez grossièrement assemblés au moyen de
+beaucoup de ciment. D’un côté, où le rocher n’offrait point d’appui,
+l’arcade repose sur un piédroit de même construction. Entre le haut de
+l’arcade, qui porte un petit mur terminé horizontalement, comme un pont,
+et la voûte naturelle de la grotte, on observe un large vide qui ne
+paraît pas avoir jamais été rempli. On dirait que l’arcade devait
+recevoir une porte, et que le vide laissé à dessein tenait lieu de
+fenêtre. Mais à quelle époque et dans quel but a-t-on ajouté ce
+misérable ouvrage d’art à cette œuvre immense de la nature?--L’apparence
+n’est nullement antique, et la forme de l’arc ne conclut rien, surtout
+dans le pays: voilà tout ce que je puis dire. Suivant la tradition,
+cette caverne aurait servi de refuge aux chrétiens lorsque les Arabes
+dominaient dans la Corse. Mais s’ils ont bâti cette arcade, ils avaient
+imaginé un fort mauvais moyen de cacher leur retraite, en plaçant dès
+l’entrée quelque chose qui annonçait la présence des hommes. Je croirais
+plutôt que les moines de Sainte-Catherine avaient dans ce lieu un autel,
+ou des tombeaux, et qu’ils y avaient construit une porte qui ne
+s’ouvrait que de leur consentement. Voilà la supposition la plus
+probable; celle-ci est la plus poétique: la caverne servait à célébrer
+des mystères cabiriques ou autres, et c’est elle qui a fait appeler le
+cap Corse le promontoire Sacré[67].
+
+
+
+
+CHAPELLE DE SANTA-CRISTINA.
+
+CERVIONE.
+
+
+En allant de Bastia aux ruines d’Aléria, je m’arrêtai à Cervione pour
+examiner la chapelle de Santa-Cristina, située à 200 mètres environ
+au-dessous de la ville, fort près du village de
+
+[Illustration: Sᵗ. MICHEL-MVRATO
+
+_Page 125_]
+
+[Illustration: EGLISE DE Sᵗᵉ. CHRISTINE
+
+_Page 154_
+]
+
+Mucchieto. Autrefois, me dit-on, elle dépendait du monastère de Monte
+Cristo, situé dans l’île de ce nom, précisément en face de Cervione.
+Tous les dimanches, un moine de l’abbaye s’embarquait, et passait en
+Corse pour officier à Santa-Cristina[68].
+
+ * * * * *
+
+Le plan de la chapelle est des plus bizarres, il figure un T, dont la
+barre transversale, le transsept, porte à son centre deux apsides
+tangentes l’une à l’autre. La nef, reconstruite vraisemblablement au
+XVIIᵉ siècle, basse, voûtée en berceau et flanquée de pilastres
+grossièrement classiques, ne mérite aucune attention. Le transsept,
+évidemment plus ancien, n’a point de voûtes, et ne reçoit de jour que
+par des meurtrières cintrées, percées dans les deux apsides. Bien que
+formé de morceaux de schiste difficiles à tailler, l’appareil est
+régulier et beaucoup plus soigné que celui des maisons de Cervione.
+Nulle ornementation à l’extérieur. A l’intérieur un crépi couvre le
+schiste; et tout le mur oriental de l’église, en y comprenant les deux
+apsides, présente une suite de compositions à fresque de diverses
+grandeurs, encore assez bien conservées.
+
+ * * * * *
+
+Au premier abord, ce plan singulier, cet appareil dépourvu
+d’ornementation, les fenêtres en meurtrières, auxquelles je n’étais pas
+encore habitué, surtout les figures de saints revêtues de longues
+draperies raides, à plis cassés, aux membres grêles et longs, terminés
+par des pieds et des mains énormes, me rappelèrent tous les caractères
+du style byzantin. Seulement, je remarquai que les têtes avaient plus de
+noblesse, et comme on dit en termes d’atelier, plus de _style_, que
+celles qu’on voit dans nos églises du continent. Cette différence, je
+l’attribuais au voisinage de l’Italie; et en tenant compte de la
+persistance des traditions byzantines dans le midi, j’étais tenté
+d’attribuer ces fresques à quelque artiste du XIIIᵉ siècle. Pourtant un
+saint Michel revêtu d’une armure de _plates_ et non de mailles, surtout
+ses brodequins ou ses guêtres semblables à la chaussure que portent
+encore quelques montagnards, me laissaient bien de vagues soupçons d’une
+origine plus moderne. La date de 1473, très-lisiblement peinte en
+caractères gothiques, au milieu d’une des apsides, m’ôta toute
+incertitude, et me prouva combien on doit être prudent à juger les
+monuments d’un pays qu’on n’a point suffisamment étudié. La même date,
+moins les derniers chiffres effacés par le temps, se retrouve sur le
+linteau d’une petite porte, au sud du transsept.[A]
+
+ * * * * *
+
+Je vais décrire brièvement les fresques de Santa-Cristina. Dans le haut
+de l’apside Sud, on voit le Christ entouré des attributs ordinaires des
+évangélistes; au-dessous, huit saints ou saintes, parmi lesquelles on
+distingue sainte Christine. La paroi faisant retour à la droite du
+spectateur, représente saint Michel plus grand que nature, pesant les
+âmes dans une balance, et foulant aux pieds le Diable qui s’efforce
+d’entraîner un des bassins. Dans l’apside Nord, paraît le Père Eternel,
+assis sur un trône, et auprès de lui un abbé agenouillé (sans doute
+celui de Monte Cristo), que lui présente sainte Christine, patronne de
+la chapelle. Ces Christs, de très grande proportion, sont tous les deux
+entourés d’une gloire en forme de _vesica piscis_, absolument comme dans
+nos anciennes peintures du XIIᵉ siècle. Douze saints debout occupent le
+bas de cette apside. Sur la paroi voisine, à gauche, on distingue un
+grand saint Christophe, passant la mer au milieu des poissons, portant
+l’Enfant-Jésus sur ses épaules. Cette peinture a beaucoup souffert. En
+s’élevant au-dessus des apsides, le mur oriental forme comme un fronton,
+sur lequel on a peint encore deux sujets: au centre le Christ en croix;
+un ange plane au-dessus de sa tête. A gauche, la Vierge et le
+Saint-Esprit, à droite un ange en adoration. Il semble que le
+crucifiement et l’annonciation aient été mêlés, afin de laisser plus de
+place à la première de ces deux compositions.
+
+ * * * * *
+
+La forme de la chapelle de Santa-Cristina est un fait rare, peut-être
+unique, qu’on doit attribuer à un caprice de l’architecte, qui aura
+voulu en faire quelque chose d’extraordinaire; ou qui peut-être a
+prétendu exprimer ainsi une idée mystique suivant la mode de son temps,
+idée qu’il est bien difficile de s’expliquer aujourd’hui. Je trouve dans
+la Vie des Saints que sainte Christine fut percée de _deux flèches_;
+auparavant on lança sur elle _deux serpents_, qui ne lui firent aucun
+mal. Ils lui léchèrent les pieds, et se suspendant à son sein, ils
+semblaient deux enfants allaités. «_Julianus misit super eam duos
+aspides.... et currentes duo serpentes conligaverunt pedes ejus, et
+lingebant vestigia ejus; et duo aspides currentes, suspenderunt se ad
+mamillas ejus, velut infantes lactantes, et non nocuerunt eam. Acta
+sanctorum, tome_ V, _p._ 527 E. Ces deux apsides ne seraient-elles pas
+destinées à rappeler les deux flèches, ou plutôt ces deux serpents si
+bien élevés? C’est d’ailleurs en toute humilité que je propose cette
+explication, qui n’est guère plus extraordinaire que celle par laquelle
+on interprète la flexion fréquente des chœurs de certaines églises, par
+rapport à l’axe de leur nef.
+
+ * * * * *
+
+Le curé de Mucchieto, qui avait bien voulu m’accompagner, me dit qu’on
+avait découvert récemment dans le cimetière attenant à la chapelle, des
+tombes en briques ou en ciment, dont plusieurs renfermaient des
+médailles. Il ne put d’ailleurs me donner aucun renseignement, ni sur la
+forme des tombes, ni sur les médailles qui avaient été portées à Bastia.
+
+
+
+
+ÉGLISES MODERNES.
+
+
+Je ne connais point en Corse d’églises de l’époque de la Renaissance.
+Tandis qu’on élevait tant de chefs-d’œuvre en France et en Italie, on se
+battait en Corse, on brûlait villes et villages, n’épargnant pas même
+les édifices religieux. Les églises plus modernes du XVIIᵉ et du XVIIIᵉ
+siècle n’offrent aucun intérêt. Bâties de moellons de schiste ou de
+granite à peine taillés, elles sont quelquefois grossièrement recrépies;
+telles sont les églises de Bastia, les plus vastes et les plus riches de
+l’île. Les corniches et les autres ornements extérieurs, fabriqués en
+plâtre ou en mauvais ciment, délabrés par la pluie, tombent en
+morceaux. La décoration intérieure ne consiste guère qu’en placages,
+souvent dorés dans le goût barbare du XVIIᵉ siècle, et en fresques
+exécutées par des barbouilleurs italiens. Je citerai les églises de
+Sainte-Croix et la cathédrale, à Bastia, et l’église de Cervione comme
+les plus remarquables. La première surtout, malgré le mauvais goût de sa
+décoration, ne laisse pas d’avoir un certain caractère de grandeur,
+comme tout ce qui paraît riche et coûteux.
+
+ * * * * *
+
+Les campaniles de la même époque, très-souvent isolés, surtout dans les
+villages, sont généralement carrés, percés à jour de larges fenêtres, et
+très-élancés pour leur diamètre. Elégants vus de loin, ils ne peuvent
+supporter l’examen lorsqu’on s’en approche. Parmi les plus remarquables,
+il me suffira de mentionner le clocher de la cathédrale de Bastia, ceux
+de Cervione, de Chiatra, de Tallano, de Linguizetta, de Sartène[69].
+Leur plus grand mérite, c’est leur position dans un paysage
+très-pittoresque.
+
+
+
+
+TOURS, CHATEAUX, FORTIFICATIONS, ETC.
+
+
+Dans la première partie de ce rapport, j’ai déjà dit que je n’avais pu
+découvrir en Corse rien de semblable aux _Nurhags_ de Sardaigne. Toutes
+les tours que j’ai examinées appartiennent au moyen-âge, et la plupart
+sont même assez modernes. Les fréquentes descentes des pirates
+barbaresques sur les côtes de l’île, obligeant à une vigilance
+continuelle, on établit sur le littoral une suite de tours, sur tous les
+points qui commandent la vue, et souvent assez rapprochées pour
+correspondre par signaux. A l’approche des corsaires, les gardes en
+observation donnaient l’alarme, et les paysans occupés aux travaux des
+champs, s’ils étaient trop éloignés pour gagner leurs villages situés en
+général dans la montagne, trouvaient un asile dans l’intérieur des
+tours. On doit supposer que dès le XIᵉ siècle, de semblables
+constructions s’élevèrent sur plusieurs points de la côte. Nulle part
+cependant, je n’en ai vu d’aussi anciennes; je ne crois pas même en
+avoir vu d’antérieures au XIVᵉ siècle. La plupart datent des XVᵉ et XVIᵉ
+et même du XVIIᵉ siècles. Sauf quelques détails insignifiants, toutes me
+semblent bâties sur le même modèle, ce qui indiquerait que leur érection
+aurait eu lieu par suite d’une mesure générale. Elles se composent d’une
+salle basse, ordinairement voûtée, servant de magasin; d’un étage
+au-dessus, destiné à loger la garnison; enfin, d’une plate-forme
+entourée de créneaux et quelquefois de machicoulis. Le magasin ou salle
+basse ne communique pas avec l’extérieur. On entre dans la tour par le
+premier étage, en montant un escalier oblique, souvent une échelle, et
+une fois qu’elle était retirée en dedans, une demi-douzaine d’hommes
+pouvait tenir tout un jour dans cette petite forteresse contre des
+centaines d’assaillants.
+
+ * * * * *
+
+La plupart de ces tours sont de forme ronde, légèrement conique, et
+rarement elles ont plus de 8 à 10 mètres de haut. Telles sont les tours
+de Sagone, et celle dite del Cavagliere, à l’embouchure de la rivière de
+Campo dell’Oro, à une lieue d’Ajaccio. On pourrait en citer des
+centaines d’autres toutes situées sur le bord de la mer[70].
+
+ * * * * *
+
+Quelques tours beaucoup plus anciennes, mais auxquelles, dans leur état
+de ruine actuel et dans l’absence de caractères précis, on ne saurait
+assigner de date exacte, occupent le sommet de quelques montagnes dans
+l’intérieur. Ce sont des donjons dépendant d’anciens châteaux forts. De
+ce genre, est la fameuse tour de Sénèque, située sur un pic très-élevé
+de la montagne delle Ventiggiole, commune de Luri, dans le Cap Corse.
+Elle s’élève au point culminant d’une espèce de cône de rochers escarpé
+à pic de trois côtés, et d’accès fort difficile par le seul qui soit
+praticable. Rien dans sa construction n’appartient à l’époque romaine;
+c’est une tour ronde, dont l’amortissement est détruit, plantée au
+milieu d’une enceinte de forme irrégulière, si ruinée aujourd’hui qu’on
+a peine à en suivre le tracé primitif. Les murs du vieux château, dont
+cette tour était le donjon, surplombaient le rocher en quelques
+endroits. On remarque entre autres un petit réduit voûté, revêtu à
+l’intérieur d’un enduit très-dur et d’un rouge vif. C’était, je pense,
+un des magasins du château; suspendu au-dessus d’une masse de rochers
+qui semblent prêts à s’écrouler, il domine parfaitement le sentier par
+où l’on parvient à la forteresse. L’appareil de tous les murs est
+grossier, mais solide, composé d’assises peu régulières, mais cependant
+disposées avec plus de soin que celles de beaucoup de bâtiments plus
+modernes.
+
+ * * * * *
+
+La tour où une tradition populaire veut que Sénèque ait habité pendant
+son exil, était, comme presque tous les donjons du moyen-âge, isolée et
+indépendante du reste des fortifications. Elle n’a point de porte, mais
+seulement une petite fenêtre élevée de 3 ou 4 mètres, par où l’on
+montait avec une échelle. A l’intérieur on ne voit nulle trace de
+voûtes, mais, le couronnement étant détruit, il est possible que la
+plate-forme supérieure ait été voûtée.
+
+ * * * * *
+
+La commune de Luri n’est pas la seule qui se glorifie d’avoir reçu
+Sénèque. Sur le territoire voisin de Pietra Corbara, on montre une autre
+tour, de tout point semblable à la première, et qu’on nomme également
+Torre di Seneca, ou même Seneca tout court.
+
+Au sommet de la montagne de Frasso, sur le chemin d’Ajaccio à Sollacaro,
+j’ai examiné les restes d’une ancienne tour carrée, située à la pointe
+d’une espèce de cap qui s’avance dans une vallée profonde. C’est,
+m’a-t-on dit, un débris de l’ancien château des comtes de Frasso.
+Pendant longtemps les évêques d’Ajaccio ont porté ce titre. Je ne cite
+cette ruine qu’en raison de son parement extraordinaire dans le pays
+pour sa régularité. Les pierres de grand appareil sont taillées avec une
+rare précision, et toutes les assises ont la même hauteur.
+
+ * * * * *
+
+Pendant un séjour que je fis à Sollacaro, je visitai les ruines du
+château d’Istria dont les seigneurs ont joué un grand rôle dans
+l’histoire de la Corse. Il se compose de deux enceintes irrégulières,
+qui suivent les contours les plus bizarres du rocher très-escarpé dont
+il occupe la cime. Un donjon s’élève au point culminant. Ce n’est plus
+maintenant qu’une masse de décombres, et ces décombres mêmes ne datent,
+je crois, que du XVIᵉ siècle, époque à laquelle Vincentello d’Istria
+rebâtit la forteresse de ses aïeux. Cependant il est probable que le
+plan primitif aura été conservé, ou du moins qu’on aura bâti dans le
+système ancien, c’est-à-dire en liant les unes aux autres, par de la
+maçonnerie, les roches les plus abruptes qui couronnent la montagne. Un
+caveau voûté, enduit d’une couche épaisse de ciment, m’a paru destiné
+autrefois à servir de citerne. On n’y entre aujourd’hui que par une
+brèche pratiquée à la base du mur. L’un des descendants de Vincentello,
+qui porte le même nom, le fils de M. Colonna d’Istria, maire de
+Sollacaro, avait bien voulu me servir de guide dans cette rude
+ascension. Il me fit remarquer la seule inscription qu’on ait trouvée
+dans ces ruines. Elle est tracée sur une pierre dont il ne reste qu’un
+fragment, et qu’à sa forme on juge avoir servi de linteau de porte. On
+lit:
+
+ HOC OPVS FABricavit
+ MAGnificus Dominvs VINCENTEllus.....
+
+Je n’entreprendrai pas de décrire d’autres ruines encore plus confuses
+et qui marquent à peine l’emplacement des anciens châteaux. Un seul
+mérite d’être cité, c’est celui de Montecchj, commune de Cagnocoli, pour
+son donjon couronné de machicoulis encore assez bien conservé.
+
+ * * * * *
+
+En général, les seigneurs corses bâtissaient leurs châteaux sur des
+éminences escarpées, au faîte des rochers les plus âpres et de l’accès
+le plus difficile. Les murs sont épais, d’appareil incertain,
+d’ordinaire fondés sur le roc même. Rarement ils sont flanqués de tours,
+car les angles saillants des remparts, qui toujours suivent les contours
+des hauteurs, suffisaient parfaitement à flanquer les courtines. Ni le
+château d’Istria, ni celui della Rocca, ni la tour de Sénèque, ni enfin
+aucun de ceux que j’ai visités, n’a conservé les traces du sentier qui y
+conduisait autrefois. On se demande si jamais ces forteresses ont été
+accessibles aux chevaux. Je crois le contraire pour la tour de Sénèque.
+Il fallait que les seigneurs châtelains eussent toujours des provisions
+considérables, car une poignée d’hommes aurait pu les affamer en gardant
+l’étroit sentier qui conduisait à ces nids d’aigles.
+
+ * * * * *
+
+Sartène, Bonifacio, Porto Vecchio, ont conservé quelques restes de leurs
+anciennes fortifications. Un vieux pan de muraille de cette dernière
+ville, qui porte encore, dit-on, les traces des boulets de Sampiero, a
+paru offrir à quelques personnes les caractères d’une construction
+romaine: je ne le pense pas; mais, à coup sûr, ce fragment de l’ancienne
+enceinte est de beaucoup antérieur au reste des fortifications élevées
+par les Génois. Impossible d’assigner une date aux courtines et aux
+tours de Sartène; bâties à grand appareil, mais aujourd’hui dépourvues
+de leur couronnement; elles n’offrent aucun indice qui les caractérise.
+Même incertitude pour quelques parties de l’ancienne enceinte de
+Bonifacio[71].
+
+ * * * * *
+
+Je ne dois pas oublier une espèce de fortification que j’appellerais
+volontiers _domestique_, et qui n’est destinée qu’à défendre une famille
+contre les attaques de ses voisins. Ce sont des machicoulis, disposés en
+avant d’une fenêtre, au-dessus de la porte d’entrée, laquelle est
+d’ordinaire assez élevée, et précédée d’un escalier étroit et raide. On
+voit à Sollacaro deux constructions de cette espèce, qui ont appartenu
+aux seigneurs d’Istria. A Fozzano, à Olmeto, dans beaucoup de villes et
+de villages de la Corse _au-delà des monts_, on en trouve de semblables.
+Sur le plateau de Frasso, non loin de la tour dont j’ai parlé tout à
+l’heure, existe une petite maison, bâtie de la sorte, et fort bien
+conservée. On n’entrait que par la fenêtre, et au moyen d’une échelle;
+en outre, la maison elle-même est perchée sur une roche si escarpée
+qu’il fallait, je pense, une autre échelle pour arriver seulement au
+pied du mur. Ce n’est qu’en m’aidant d’un arbre qui avait poussé dans
+une fente du rocher que j’ai pu me guinder jusqu’à cette hauteur.
+
+ * * * * *
+
+Je ne parlerais pas du système très-simple des _fortifications
+domestiques_ actuelles, si le nom qu’on leur donne n’annonçait une
+origine très-ancienne. Elles consistent en épais madriers, dont on
+garnit la partie inférieure des fenêtres, en ménageant des trous assez
+larges seulement pour passer un canon de fusil. On nomme ces meurtrières
+des _archere_, ce qui indique que leur invention ou leur usage est
+antérieur aux armes à feu. A l’honneur des mœurs modernes, je dirai que
+je n’ai guère vu d’_archere_ que dans le village d’Arbellara; mais on
+m’assure qu’on y en tire un très-grand parti.
+
+
+
+
+PONTS.
+
+
+La plupart des ponts anciens sont attribués aux Génois; ainsi que
+presque tous ceux du moyen-âge, ils sont fort étroits et élevés vers
+leur centre, en sorte que leurs arches sont de hauteur inégale, et que
+la ligne du parapet décrit un angle obtus. D’ordinaire, ce parapet bâti
+en encorbellement, repose sur une ligne de consoles réunies par une
+arcature continue. On a peine à comprendre une disposition qui se
+rencontre souvent: au lieu de traverser perpendiculairement les cours
+d’eau, ces ponts les coupent obliquement, et leurs abords sont eux-mêmes
+obliques par rapport à l’axe des arches. Leur plan figurerait un Z. Tel
+est le pont de Bevinco, qu’on trouve pour aller de Bastia à la plaine de
+Mariana; celui de Calzuolo sur le Taravo, route d’Ajaccio à Sartène, les
+ponts de Corte sur la Restonica et le Tavignano, et une infinité
+d’autres.
+
+ * * * * *
+
+Le seul motif qui puisse avoir dicté cette disposition bizarre serait
+d’empêcher de passer le pont d’emblée et par surprise, en lançant son
+cheval au galop; ce qui ferait supposer que dans un temps on exigeait un
+péage. Mais nulle part je n’ai trouvé de souvenirs de pareille coutume.
+Les ponts de Corte sont intéressants pour la défense de la ville, et
+l’on conçoit qu’on ait cherché à en rendre les abords difficiles; mais
+le pont de Bevinco, par exemple, et celui de Calzuolo, éloignés l’un et
+l’autre de tout village, n’ont jamais été des points militaires, et l’on
+n’aperçoit aux environs aucune trace de fortifications. J’ajouterai que,
+pendant plusieurs mois de l’année, les rivières qu’ils traversent sont
+facilement guéables, et dans l’hypothèse d’une invasion, même à l’époque
+où les torrents sont grossis par les pluies, on peut toujours les passer
+en les remontant à une petite distance.
+
+[Illustration: ALERIA
+
+_Page 177._
+]
+
+En vérité, on ne peut voir là qu’une disposition étrangère, importée
+aveuglément dans une localité où elle n’a pas d’objet.
+
+
+
+
+BAS-RELIEFS, SCULPTURES, ETC.
+
+
+J’ai plusieurs fois signalé la mauvaise exécution des bas-reliefs des
+XIIᵉ et XIIIᵉ siècles, placés en général sur les portails ou dans les
+tympans des arcatures appliquées[72]. On n’aperçoit presque aucun
+progrès dans les deux siècles suivants. A la vérité, je ne connais de
+cette époque que des pierres tumulaires encastrées dans le pavement de
+plusieurs églises, comme par exemple le tombeau d’un évêque Spinola dans
+l’église de Saint-Pierre, à Bonifacio, celui de Madona Sirena, femme de
+Rinuccio della Rocca, dans le couvent de Saint-François à Tallano: ce
+dernier porte la date de 1498. Il est impossible d’imaginer rien de plus
+mauvais. Ce couvent néanmoins passait pour un des plus riches, et son
+église pour une des mieux décorées de la Corse. Elle fut bâtie par
+Rinuccio, seigneur puissant d’au-delà des monts, d’abord partisan des
+Génois, puis leur ennemi acharné. Par suite de la révolution, on a
+transporté du couvent dans la paroisse de Santa-Lucia de Tallano le
+petit nombre d’objets d’art qu’il avait reçus de son fondateur, entre
+autres un charmant petit bas-relief, représentant la Vierge et l’Enfant
+Jésus en marbre blanc. C’est le seul morceau de la Renaissance vraiment
+remarquable que j’aie rencontré dans toute la Corse. Dans la sacristie
+de la même église, et derrière le maître-autel, on voit quelques
+tableaux qui proviennent d’un retable du monastère de Saint-François; ce
+sont des figures de saints ou des compositions ascétiques comme le
+Couronnement de la Vierge, toutes de petite proportion et d’un fini
+précieux, qui rappelle un peu les ouvrages du Belin. Plusieurs têtes se
+distinguent par la noblesse et la naïveté de l’expression. Je ne doute
+point que ces tableaux et quelques autres, qui sont restés dans le
+couvent, n’aient été peints en Italie. Ils ne portent point de nom
+d’auteur, et m’ont semblé fort antérieurs à la construction du couvent
+qui ne date que de l’année 1492.
+
+ * * * * *
+
+Dans plusieurs églises de Bastia et d’Ajaccio, on voit quelques tableaux
+de l’école génoise, mais aucun ne m’a paru digne d’être cité, et la
+plupart ne sont, je pense, que de médiocres copies.
+
+Je n’ai vu dans les cabinets de quelques amateurs de Bastia et d’Ajaccio
+que très-peu de meubles anciens, et tous de fabrique étrangère. Les
+armes du moyen-âge sont également très-rares, et je n’en connais point
+qui remontent au-delà du XVIIᵉ siècle. Philippini, parlant de la passion
+de ses compatriotes pour les armes à feu, disait que des gens qui
+n’avaient qu’un champ le vendaient pour se procurer une belle arquebuse;
+qu’il n’y avait pas un Corse qui n’en possédât une ou plusieurs, en
+très-bon état. Que sont devenues toutes ces armes? Pendant longtemps, un
+fusil a été pour un Corse, et est encore pour beaucoup de personnes un
+objet non de luxe, mais de nécessité. Je crois donc qu’à mesure que les
+armes à feu se sont perfectionnées, les arquebuses se sont échangées
+pour des mousquets, les mousquets pour des fusils. Aujourd’hui, les
+fusils à pierre disparaissent de l’île, et il n’est pas rare de voir
+entre les mains d’un paysan en guenilles un excellent fusil à deux
+coups, avec des batteries à percussion.
+
+Je viens, Monsieur le Ministre, de vous faire connaître les résultats de
+ma tournée en Corse, résultats presque négatifs, car je n’ai guère eu
+qu’à constater la rareté et le peu d’importance des monuments de ce
+pays. Je suis loin de les avoir examinés tous, mais je doute qu’on en
+puisse trouver d’étrangers aux types que j’essayais tout à l’heure de
+caractériser. S’il m’appartenait d’indiquer à vos correspondants et aux
+antiquaires qui parcourront la Corse après moi un sujet de recherches,
+je leur conseillerais de les diriger particulièrement sur ces monuments
+appartenant à une époque et à une civilisation mystérieuses, et dont je
+n’ai pu vous signaler qu’un bien petit nombre. Décrire, par exemple, les
+Stazzone et les Stantare encore peu connues; étudier la circonscription
+de ces monuments étranges; explorer les lieux où l’on peut supposer leur
+existence; recueillir des renseignements précis sur ces urnes
+singulières qui renferment des cadavres, et sur les objets qui les
+accompagnent; enfin, rassembler tous les documents, tous les faits, qui
+peuvent conduire à la connaissance des origines de la Corse: voilà des
+travaux qui, je pense, pourraient rendre un véritable service à
+l’archéologie et à l’histoire.
+
+
+
+
+NOTES.
+
+
+La plupart des notes ci-jointes m’ont été communiquées avec le plus
+généreux empressement par M. Gregori, conseiller à la cour royale de
+Lyon, à qui l’on doit l’excellente édition de Filippini et de Petrus
+Cyrneus, publiée en 1832, aux frais de M. le comte Pozzo di Borgo. A
+chaque volume, M. Gregori a joint, sous le titre d’Appendice, des
+dissertations du plus haut intérêt sur la géographie, le gouvernement,
+les magistratures du pays, enfin, quantité d’actes et de diplômes
+inédits qui jettent une lumière nouvelle sur des événements jusqu’alors
+peu connus. Cet ouvrage a été distribué gratis aux chefs-lieux de canton
+de la Corse. M. Gregori s’occupe en ce moment d’une histoire générale de
+l’île, qui, j’espère, ne tardera pas à être publiée.
+
+
+
+
+NOTE A.
+
+LE CHRISTIANISME EN CORSE.
+
+
+Le christianisme a dû être introduit en Corse pendant le IVᵉ siècle et
+peut-être avant. Le martyre de Sainte-Julie, dont la légende a été
+publiée par les Bollandistes, doit avoir eu lieu entre les années 470 et
+477.
+
+ * * * * *
+
+En 484, un évêque de Corse fut relégué dans l’intérieur de l’Afrique,
+par Hunneric, roi des Vandales.
+
+ * * * * *
+
+Du temps de saint Grégoire, au commencement du VIIᵉ siècle, la Corse
+n’avait pas encore renoncé tout à fait au paganisme. Ce pontife écrivait
+à Pierre, évêque d’Aleria, en 598, la lettre suivante:
+
+ «Susceptis epistolis fraternitatis vestræ, magnas omnipotenti Deo
+ gratias retulimus: quia de congregatione multarum animarum nos
+ dignatus es relevare. Et ideo fraternitas vestra sollicite studeat
+ opus quod cepit, auxiliante Domino, ad perfectionem deducere. Et
+ sive eos _qui aliquando_ fideles _fuerunt_, sed ad cultum idolorum
+ negligentia aut necessitate faciente reversi sunt, festinet cum
+ invicta pœnitentia aliquantorum dierum ad finem reducere, ut reatum
+ suum plangere debeant, et tanto firmius teneant hoc ad quod Deo
+ adjuvante revertuntur, quanto illud perfecte defleverint unde
+ discedunt; _sive eos qui necdum baptisati sunt_ admonendo, rogando,
+ de venturo judicio terrendo, rationem quoque reddendo, quia _ligna
+ et lapides_ colere non debent, festinet fraternitas tua omnipotenti
+ Domino congregare; et in adventu ejus cum districtus dies judicii
+ venerit, in numero sanctorum possit tua sanctitas inveniri. Quod
+ enim opus utilius et sublimius acturus es, quam ut de animarum
+ vivificatione et collectione cogites, et tuo domino, qui tibi locum
+ prædicandi dedit immortale lucrum reportes. Transmisimus autem
+ fraternitati tuæ quinquaginta solidos, ad vestimenta eorum, qui
+ baptizandi sunt, comparanda; presbytero quoque ecclesiæ quæ _in
+ Negeugno_ monte sita est, possessionem quam tua fraternitas petiit,
+ dari fecimus, ita ut quantum præstat, tantum de solidis quos
+ accipere consueverat, minus accipiat.
+
+ Vestra autem fraternitas petiit ut sibi episcopum in ecclesia quæ
+ non longe ab eodem monte est, facere debeat: quod omnino libenter
+ accepi: quia quantum vicina fuerit tantum prodesse animabus illic
+ consistentibus amplius potuerit.»
+
+ * * * * *
+
+ Ad Petrum Episcopum (Aleriensem).
+
+ Sancti Gregorii papæ Registri Epistolarum Lº 8º., epist. I.
+
+ _Note de M. Gregori._
+
+
+
+
+
+
+NOTE B.
+
+
+Le peu de superstitions populaires qui sont venues à ma connaissance
+m’ont paru conservées plutôt par respect pour leur antiquité que parce
+qu’on y attache encore quelque croyance.
+
+ * * * * *
+
+La plus ordinaire est l’idée antique qu’on peut jeter un sort, soit par
+le regard soit par des éloges. Cela s’appelle _innochiare_,
+_annochiare_. Tout le monde n’a pas le pouvoir de nuire par les yeux; il
+faut avoir le mauvais œil, et celui qui l’a fait souvent du mal sans le
+vouloir. L’_annochiatura_, par les éloges, atteint surtout les enfants.
+Plus d’une mère lorsqu’on loue la beauté de son fils vous dira: _Nun me
+l’annochiate_, ne me le fascinez pas. Et il n’est pas rare d’entendre
+des Corses dire d’un air de tendresse à un enfant: _che tu sia
+maladetto--scomunicato_, etc., sois maudit, excommunié, parce que le
+charme opère en sens contraire. On fait ainsi un souhait heureux, sans
+compromettre celui à qui il s’adresse.
+
+J’ai ouï parler de quelques bandits (ce mot doit toujours se prendre
+dans le sens de proscrit) qui portaient sur eux des scapulaires, afin de
+se rendre invulnérables. Il y a un mot pour exprimer cette sorte de
+charme, c’est _ingermare_. On y croyait beaucoup en France au XVIᵉ
+siècle, et l’on se rendait _dur_, c’est-à-dire invulnérable, au moyen de
+certains amulettes.
+
+ * * * * *
+
+Voici enfin une dernière superstition dont j’ai été témoin. Une femme
+enfonça, en ma présence, un tison éteint dans un tas de maïs placé sur
+l’aire. J’en demandai la raison, et elle me dit, après s’être un peu
+fait prier, et d’un air tout honteux, que cela empêchait les _streghe_,
+les sorcières, d’enlever le grain.--Il y a deux ans que je vis à
+Jargeau, près d’Orléans, un feu de la Saint-Jean, solennellement béni
+par un prêtre en étole. Les femmes et les hommes se précipitèrent sur
+les brandons et les emportèrent, afin, me dit-on, d’empêcher le tonnerre
+de tomber sur leurs maisons. En 1839, j’ai vu à Chambord un tison
+semblable cloué au-dessus d’une porte du château.
+
+ * * * * *
+
+J’ajouterai qu’on brûle ou qu’on assassine en France deux sorciers, bon
+an mal an, et qu’en Corse, on leur laisse pratiquer leur magie à leurs
+risques et périls dans l’autre monde seulement.
+
+
+
+
+NOTE C.
+
+ALERIA.
+
+
+Nomine autem adhuc illustris est, et situ et ambitu patens; ceterum
+nihil residui habet, præter excubiarum arcem, equitumque cohortem atque
+residentiam Locum tenentis, eo translatam anno 1639, pro faciliori
+administratione justitiæ populis plebaniarum, vel etiam pro
+introductione in eam incolarum, sed adhuc parva, seu minima; prout etiam
+operata fuit bulla Innocentii IV, anno 1252, pro concessione
+indulgentiæ, tenoris sequentis:[73]
+
+ * * * * *
+
+Cette bulle, datée de Pérouse, est rapportée par Ughelli (Italia sacra.
+2).
+
+
+_Episcopo Aleriensi insul. Cor._
+
+Exposuit nobis tua fraternitas, quod ex eo, quod castrum Aleriæ, quod
+est juxta mare in quo sedes tua episcopalis consistit, raris incolitur
+habitatoribus, illud frequenter piratæ per mare euntes obsident, teque
+ac homines dicti castri spoliantes bonis vestris, ac non nulli magnates,
+et homines tuæ diocœsis illud idem, Dei timore postposito facientes,
+graves tibi et tuis inferunt injurias.--Quare nobis humiliter
+supplicarunt ut vicini multi de Tuscia et aliis partibus ad habitandum
+ipsum castrum venire desiderent, teque ac jura tua, et ecclesiasticam
+libertatem ab hujus modi persecutoribus defendere, dum modo aliquas
+suorum peccatorum indulgentias per sedem apostolicam consequantur, super
+hoc providere salubriter curaremus. De tua igitur circumspectione plenam
+in Domino fiduciam habentes concedendi jure nostro venientibus illuc, et
+tibi assistentibus in promissis, illam suorum peccaminum veniam de
+quibus vere contriti fuerint et confessi, quam secundum Deum ipsorum
+animarum saluti expedire videris, auctoritate tibi præsertim concedimus
+facultatem.
+
+ * * * * *
+
+Datum Perusii 10 kal mart. anno 10. 1252.
+
+
+
+
+NOTE D.
+
+MARIANA.
+
+
+En 1119, l’archevêque de Pise, Pierre, se vint en Corse avec un nombreux
+cortége. Voici en quels termes il est rendu compte de cette expédition.
+
+ * * * * *
+
+Post discessum venerabilis papæ Gelasii, Petrus Pisanorum
+archiepiscopus, cum Petro cardinali ecclesiæ Romanæ legato, et cum
+ecclesiæ Pisanæ canonicis, atque cum Ildebrando judice et Pisanorum tunc
+consule, aliisque Pisanis civibus, in Corsicam ivit, ibique honorifice
+receptus, in conspectu cleri et populi Corsicani Marianensem electum
+pontificem, et illius _ecclesiam consecravit_, aliorumque Corsicæ
+Pontificum obedientiam et fidelitatem recepit.--Anno Incarnationis
+1119.--[74]
+
+Ne pourrait-on pas avancer que c’est à cette époque que la Canonica de
+Mariana a dû être restaurée?
+
+ * * * * *
+
+En 1550, elle était à peu près dans l’état où elle est aujourd’hui.
+
+ _(Note communiquée par M. Gregori.)
+
+
+
+
+NOTE E.
+
+SAINTE-CATHERINE DE SISCO.
+
+
+L’église de Sainte-Catherine de Sisco a été fondée près des ruines d’une
+ancienne abbaye, dont l’antiquité remonte à l’année 400 de notre ère.
+Vitalis[75] dit avoir lu dans une ancienne donation faite par le marquis
+de Massa, seigneur de Corse, aux moines de _Monte Cristo_, le nom de
+cette église ou abbaye indiquée sous la dénomination de _Sancta Maria
+Magdalena fluminis Sauri_. Cette même église passa ensuite aux moines
+des Camaldules en vertu d’une bulle de Clément VI, vers l’année 1342.
+Semidei, en parlant de la tour dont on voit les ruines sur la pointe de
+_Sagro_, dit que ce cap portait anciennement le nom de _Sauro_.[76]
+
+
+
+
+NOTE F.
+
+TOURS.
+
+
+Le littoral de la Corse était défendu par des _tours_ dont la
+construction ne remonte pas au-delà du XIVᵉ siècle. Ces constructions
+ont eu lieu aux dépens des habitants, qui se sont imposés
+extraordinairement pour garantir leur littoral des incursions des
+pirates barbaresques. Le nombre de ces tours était de 85 au commencement
+du XVIIIᵉ siècle. Canari en a fait la répartition de la manière
+suivante:
+
+15 sur la côte nord de l’île.
+
+34 sur la côte occidentale.
+
+6 sur la côte méridionale.
+
+30 sur la côte orientale.[77]
+
+
+
+
+POÉSIES
+
+POPULAIRES CORSES.
+
+
+Je joins ici quelques poésies populaires corses. Lorsqu’un homme est
+mort, particulièrement lorsqu’il a été assassiné, on place son corps sur
+une table; et les femmes de sa famille, à leur défaut des amies, ou des
+femmes étrangères connues pour leur talent poétique, improvisent des
+complaintes en vers dans le dialecte du pays. Quelquefois c’est la
+fille, la femme même du mort qui chante ou déclame devant son cadavre.
+Cet usage existe aussi chez les Grecs, où cette sorte de lamentation
+funèbre se nomme Μοιριολόγι. En Corse, ou l’appelle _Voceru_, _Buceru_,
+_Buceratu_, sur la côte orientale;--au-delà des monts, _Ballata_. Le mot
+_voceru_, vient du latin _vociferare_, dont les Corses ont retranché
+deux syllabes.
+
+Le thème ordinaire de ces chants est la vengeance; et il n’est pas rare
+qu’une célèbre _buceratrice_ fasse prendre les armes à tout un village
+par la verve sauvage de ses improvisations.
+
+Si le mort a succombé à une maladie, le voceru n’est qu’un tissu de
+lieux communs sur ses vertus, etc. En général, c’est sa femme qui parle
+et qui lui dit: Que te manquait-il? N’avais-tu pas une maison? un
+cheval? etc., etc.--Pourquoi nous as-tu quittés?
+
+Un homme mourut dernièrement de la fièvre à Bocognano; ses amis vinrent
+l’embrasser suivant l’usage de cette localité, et l’un d’eux lui dit: _O
+che tu fossi morto delle mala morte, t’avremmo vendicato!_ O que n’es-tu
+mort de la male mort (c’est-à-dire, assassiné), nous t’aurions
+vengé!--On le voit, la Corse est encore loin de ressembler au
+continent.
+
+
+
+
+SERENATA
+
+D’UN PASTORE DI ZICAVO.
+
+
+ Andare minni vuo da Succillenza
+ E d’una lattra ti vodru accusari,
+ Lu primu jurnu ch’ idru teni udienza,
+ Unu mimuriali ci vuo dari.
+ Si la justizia nun mi fa clemenza
+ A dru ministru mi vodru appillari,
+ Parchì tu buli vivi di puttenza.
+ Essere amatta e non bulir amari.
+
+ Ma s’ t’ hai pinzeri di bulimmi amani
+ Quistu è lu modu chi t’ hai da tineri:
+ Bistemia, quannu mi senti parlani,
+
+
+
+
+SÉRÉNADE[78]
+
+D’UN BERGER DE ZICAVO.
+
+
+Je veux aller par-devant son excellence,--pour t’accuser de vol:--le
+premier jour qu’il tiendra l’audience,--je lui remettrai un placet;--si
+la justice ne m’est clémente,--j’en appellerai au ministre,--car c’est
+trop superbe à toi--d’être aimée, et de ne pas vouloir aimer.
+
+ * * * * *
+
+Mais si tu as l’idée de me vouloir aimer,--voici la façon dont tu dois
+t’y prendre:--maudis-moi quand tu m’entends parler;--signe-toi, quand tu
+me vois
+
+ E fatti cruci, quannu tu mi vedi.
+ Allor la jenti nun pinzerà mali
+ Vidennu che mi fai tal dispiacchieri,
+ E pò, la sera manna mi à chiamani
+ Par qualchi to fidattu missachieri.
+
+ Gioja de’ cori ej’ sempre t’ ho chiamattu,
+ E per amari a tia, so-ju sordu e muttu;
+ Pattu più chi nun patti unu dannatu,
+ Sto in didru infernu e ti dumannu ajuttu.
+ O ingratta donna, è parchi m’ hai burlattu?
+ E quistu pettu parchì l’ hai faruttu?
+ E medru essere amanti, e nun amattu,
+ Ch’ esseri amanti amattu, e poi traduttu.
+
+ Gioja, tu m’ ha’ ridottu a singhiu tali:
+ Vo-ju à la missa, e nun so duve sia.
+ Nun ascoltu parodra di u missali,
+ E nun so-ju piu dì dr’ Ave Maria;
+ Quann’ eju la dicu, nudra nun mi vali,
+ Parchì eju so-ju a tia troppu riali.
+ In ogni locu sempre ti burria.
+
+ Quann’ eju ti vedu in qualche loccu stari
+ Ti pregu, anima mia, nun ti partiri;
+
+venir;--alors les gens ne penseront point à mal,--voyant que tu me fais
+ces déplaisirs;--et puis, le soir, envoie-moi chercher--par quelque
+messager fidèle.
+
+ * * * * *
+
+Joie des cœurs je t’ai toujours nommée;--par trop t’aimer, je suis sourd
+et muet;--je souffre plus que ne souffre un damné;--je suis en enfer, et
+je te demande assistance.--O femme ingrate, et pourquoi te moques-tu de
+moi?--Pourquoi ce cœur, l’as-tu féru de la sorte?--Mieux vaut être amant
+sans être aimé--qu’amant aimé, puis trahi ensuite.
+
+ * * * * *
+
+Ma joie, vois où tu m’as réduit:--je vais à la messe et je ne sais où je
+suis;--je n’écoute pas la parole du missel--et je ne sais plus dire
+l’_Ave Maria_--quand je veux le dire, cela ne me sert de rien--parce que
+je te suis trop fidèle.--Dans tout lieu je voudrais te voir.
+
+ * * * * *
+
+Quand je te vois dans quelque lieu--je te prie, mon âme, de ne point
+t’en partir:--laisse-moi dans tes yeux
+
+ Lasciami, in tuoi questi occhi saziari,
+ Ch’ altru nun bramu sol ch’ à tia vidiri.
+ La to mammaccia mi fa adirari;
+ Peghiu chi mortu mi burria vidiri,
+ Edra dici che sempre m’adruntani,
+ E chi nun ti fichiuli, e nun ti miri.
+
+ So-ju stattu à confissami, o divia mia:
+ Sa’ chi m’ ha dittu lu me cunfissoru?
+ Dici ch’ affattu eju mi scordi di tia,
+ Chi se ci penzu mi conzummu e moru.
+ S’ eju la facissi gran pena aviria,
+ A nun pinzari a vo’, riccou tisoru
+ Ma quistu è veru, e nun dicu bugia:
+ Se t’ amu eju peccu, e se nun t’amu eju moru.
+
+ Disidara u malattu risanari,
+ L’imprighionattu di prighioni usciri;
+ Disidara u von tempu u marinari,
+ Par puteri u viaghiu suu siguiri,
+ Dinari, oru, ed arghientu accumulari,
+ Par puteri l’intentu conseguiri.
+ Eju bramu solu di putè bacchiari
+ La to buccucchia, e pò doppu muriri.
+
+me rassasier;--je ne demande autre chose que de te voir.--Ta maudite
+mère me fait enrager:--pis que mort elle voudrait me voir;--elle dit
+toujours que je m’éloigne,--que je ne te fasse pas la cour, que je ne te
+regarde pas.
+
+ * * * * *
+
+Je suis allé à confesse, ô ma divinité,--sais-tu ce que m’a dit mon
+confesseur?--Il dit qu’il faut que je t’oublie,--que si je pense à toi,
+je me consume et je meurs.--Si je le faisais, grande serait ma peine--de
+ne plus penser à toi, mon riche trésor!--Tiens, voici la vérité, ce
+n’est point une menterie que je te conte:--si je t’aime, je pèche, et si
+je ne t’aime pas, je meurs.
+
+ * * * * *
+
+Le malade voudrait guérir,--le prisonnier de prison sortir,--le marinier
+demande le beau temps--pour pouvoir continuer son voyage.--Écus, or,
+argent (voilà ce qu’il voudrait), accumuler--pour en venir à ses
+fins;--moi, je demande seulement de pouvoir baiser--ta petite bouche, et
+puis de mourir après.
+
+ L’ucedru innamurattu spessu gira,
+ Volandu pè li boschi e la campagna;
+ E chivi canta et quinci intornu mira,
+ Par ritruà l’amatta so cumpagna.
+ Quannu po’ nun dra truva, idru s’adira
+ E cun dulenti canti idru si lagna:
+ Ed eju quannu ti cercu, e nun ti trovu
+ E mille pene, e mille afanni eju provu.
+
+ Eju t’ amu tantu, e mi ne do-ju lu vantu
+ Chi nissum nun t’ ama quantu e mia.
+ Ti portu scritta in quistu pettu tantu,
+ Chi mai nun m’esci da dra fantasia.
+ S’ tu vuoi sapiri quantu sia stu tantu,
+ E quantu il pettu, e dru cor’ dedra alma mia.
+ S’intrassi in Paradisu santu, santu,
+ E nun truvacci a tia, mi n’ esciria.
+
+L’oiseau enamouré tourne sans cesse--voltigeant par les bois et la
+campagne:--ici, il chante, là il regarde autour de lui,--cherchant à
+retrouver sa compagne chérie.--S’il ne la trouve, il se dépite--et
+tristement chante sa peine;--et moi, quand je te cherche, et que je ne
+te trouve pas,--mille peines, mille tourments, voilà ce que j’éprouve.
+
+ * * * * *
+
+Je t’aime tant!..... Oui, je m’en vante,--personne ne t’aime autant que
+moi;--Je te porte écrite dans mon cœur, tant--que tu ne me sors pas de
+l’imagination.--Si tu veux savoir le combien je t’aime--et du fond de
+mon cœur et du fond de mon âme:--si j’entrais dans le paradis saint,
+saint,--et si je ne t’y trouvais pas, j’en sortirais.
+
+
+
+
+VOCERU DI NIOLO.
+
+
+ Eju filava a mio’ rocca
+ Quandu hu intesu un gran rummore;
+ Era un colpu di fucile
+ Chi m’intrunò ’ndru cuore;
+ Parse ch’ unu mi dicissi:
+ --Cori, u to fratellu more!
+
+ Corsu ’ndra cammara suprana
+ E spalancai-ju la porta.
+ --«Ho livato ’ndru cuore!»
+ Disse, ed eju cascai-ju, morta.
+ Se allora nun morsu anche eju
+ Una cosa mi cunforta:
+
+ Bogliu vestè li calzoni,
+ Bogliu cumprà la tarzzetta,
+ Pè mostrà a to camiscia,
+
+
+
+
+LAMENTATION FUNÈBRE DU NIOLO.
+
+
+ Je filais mon fuseau
+ Quand j’entendis un grand bruit;
+ C’était un coup de fusil
+ Qui me tonna dans le cœur;
+ Il me sembla que quelqu’un me dit:
+ --«Cours, ou ton frère meurt!»
+
+ Je courus dans la chambre, en haut,
+ Et je poussai précipitamment la porte.
+ --«Je suis frappé au cœur!»
+ Il dit, et je tombai (_comme_) morte.
+ De n’être pas morte alors, moi aussi,
+ C’est pour moi quelque consolation:
+ (_Je puis me venger._)
+
+ Je veux mettre des chausses (_d’homme_),
+ Je veux acheter un pistolet,
+ Pour montrer ta chemise (_sanglante_).
+
+ Tandu, nimmu nun aspetta
+ A tagliasi la so varba
+ Dopu fatta la vindetta.
+
+ A fane a to vindetta
+ Qual’ voli chi ci sia?
+ Mammata vicinu à mori?
+ U a to surella Maria?
+ Si Lariu nun era mortu
+ Senza strage nun finia.
+
+ D’una razza cusì grande
+ Nun lasci che una surella
+ Senza cugini cornali
+ Povera, orfana, zitella.....
+ Ma per far a to vindetta,
+ Sta siguru, vasta anche ella.
+
+ Aussi bien, personne n’attend
+ Pour se faire couper la barbe
+ Que la vengeance soit accomplie[79].
+
+ Pour te venger
+ Qui veux-tu que ce soit?
+ Notre vieille mère, près de mourir?
+ Ou ta sœur Marie?
+ Si Lario[80] n’était pas mort,
+ Sans carnage l’affaire ne finissait pas.
+
+ D’une race si grande
+ Tu ne laisses qu’une sœur,
+ Sans cousins-germains,
+ Pauvre, orpheline, sans mari...
+ Mais pour te venger,
+ Sois tranquille, elle suffit.
+
+
+
+
+BUCERATU
+
+ DI BEATRICE DI PIEDICROCE, ALLA MORTE D’EMMANUELLI DELLE PIAZZOLE,
+ GIUDICE DI PACE DEL CANTONE D’OREZZA. 1813.
+
+
+ Quandu ne intesì la nuova
+ Era alla nostra funtana;
+ Dissi: qual notizia corre
+ Oggi in Orezza sottana?
+ --Mi dissero: Alle Piazzole
+ Si macella carne humana.
+
+ Passandu sotto San-Pietru
+ Eju nun vedea piu lume,
+ Il mandile ch’ avea in manu
+ Parea bagnatu nel fiume.
+ È per terra il mio columbu
+ E per l’aria son le piume.
+
+ --Ne siamo state à pusà,
+ Signor giudice, à San-Pietru
+
+
+
+
+LAMENTATION
+
+ DE BÉATRICE DE PIEDICROCE, SUR LA MORT D’EMMANUEL DE PIAZZOLE, JUGE
+ DE PAIX DU CANTON D’OREZZA, ASSASSINÉ EN 1813.
+
+
+ Quand j’en appris la nouvelle,
+ J’étais à notre fontaine;
+ Je dis:--Quelle nouvelle y a-t-il,
+ Aujourd’hui, dans le bas d’Orezza?
+ --Elles me dirent: Aux Piazzole,
+ Il y a boucherie de chair humaine.
+
+ Passant au-dessous de San-Pietro
+ Je ne voyais plus la lumière.
+ Le mouchoir que j’avais à la main
+ On l’eût dit trempé dans la rivière.
+ Par terre est mon tourtereau,
+ Ses plumes flottent au vent.
+
+ --Nous nous sommes reposées,
+ Monsieur le juge, à San-Pietro,
+ Nunne vulete muntà?
+ V’aspetta il signor Piovano;
+ Ch’è gia prontu il desinà.
+
+ Oggi, si, lu vostru sangue
+ Si lu inghiotti lu terrenu.
+ Ma si eju mi c’era truvata
+ Mi lu vuglia pone in senu
+ Poi, spargelu pè le Piazzole,
+ Che fosse tantu velenu.
+
+ Maladi vogliu lu ditu!
+ Maladi vogliu la man!
+ Quello chi ha tumbatu à boi
+ Statu è un Turco o un Luteran?
+ E di paese vicinu?
+ O di paese luntanu?
+
+ Duve è la so cara figlia,
+ Ch’ella si compri un mandile
+ E tinge lu nel lu so sangue,
+ O sangue cusi gentile!
+
+ Ne voulez-vous pas monter?
+ Monsieur le curé vous attend;
+ Le dîner est prêt.
+
+ Aujourd’hui, oui, votre sang
+ La terre le boit.
+ Mais, si je m’étais trouvée là,
+ Je l’aurais (_recueilli et_) mis dans mon sein
+ Pour le répandre ensuite dans les Piazzole,
+ (_Tant_) Qu’il devînt un poison (_pour vos meurtriers_)![81].
+
+ Maudit le doigt!
+ Maudite la main (_du meurtrier_)!
+ Celui qui vous a tué,
+ Était-ce un Turc, un luthérien?
+ Était-il d’un pays voisin?
+ Ou d’un pays éloigné?
+
+ Où est sa chère fille?
+ Qu’elle s’achète un mouchoir
+ Et le teigne dans son sang,
+ Ce sang si noble,
+ E poi cingelusi al collu.
+ Quand’ ella ha boglia di ride.
+
+ Ora, si, miei cari figli,
+ Che son fatte le faccende,
+ Eju vedu che uscite fuori
+ E ciascun l’armi prende
+ Mortu è il giudice di pace
+ Oggi piu non si defende.
+ Et qu’elle se le mette au cou
+ Lorsqu’elle a envie de rire.
+
+ Or, sus, mes chers enfants,
+ Plus d’affaires.
+ Je vous vois sortir,
+ Et chacun prend les armes.
+ Il est mort le juge de paix,
+ Il ne se défend plus.[82]
+
+
+
+
+BALLATA
+
+FATTA SULL’ CORPO MORTO DA MARIA R*** DI LEVIE.
+
+
+ O caro della surella,
+ Fratello pegno amà’!
+ Lu mio cervo pilibrundo
+ Lu mio falco senza ale!
+ Possibile che Ella sia!
+ No la credo manco avale.
+ Vi vedo con li miei occhj
+ Vi tocco colle mie mani!
+ O caro della surella,
+ Baccio le vostre funtani.
+
+ Lu mio marmaro piantato,
+ Lu vapore mezzo mare,
+
+
+
+
+IMPROVISATION
+
+ DE MARIE R***, A L’OCCASION DE LA MORT DE SON MARI, ASSASSINÉ AVEC
+ SON COUSIN, SUR LE CHEMIN DE TALLANO A LEVIE (1858).
+
+
+Amour de ta sœur[83],--frère, objet aimé,--mon cerf au poil brun,--mon
+faucon sans aîles!--Se peut-il qu’Elle soit[84] ici?--je ne le crois pas
+encore maintenant.--Je vous vois de mes yeux;--je vous touche de mes
+mains,--époux chéri,--je baise vos fontaines (_sanglantes_).
+
+O mon rocher de marbre,--ma vapeur sur la mer,--mon héros fait au
+pinceau,--enfant des villes,--tant
+
+ Lu mio fatto allo pinello
+ Venuto dalle cittane.
+ Tandu vidi che à Maria
+ No le potea durane!
+
+ Lu mio scorto pè fugi,
+ Lu mio bravo pè parane!
+ Se lu, si fosse trovato
+ Colle suoi arme alle mane
+ Non si lascea far torto
+ Non le faciane male.
+
+ O dolce piu di lu miele!
+ O manso piu di lu pane!
+ Paria che Dio l’avessi fatto...
+ Maria, colle mio’ mane.
+
+ Quanto vi fecene honore
+ Quando alzaste a Levie!
+ Sortini tutti li signori;
+ Poi vi diene le viva.
+ La mattina di lo vescò
+ Paragone non avia.
+
+de bonheur, Marie le voyait bien,--ne pouvait durer.
+
+Habile pour fuir[85];--brave pour combattre de pied ferme,--s’il s’était
+trouvé,--avec ses armes à la main,--il ne se laissait pas insulter,--on
+ne lui faisait point de mal.
+
+Plus doux que le miel,--meilleur que le pain,--on eût dit que Dieu
+l’avait fait..... que Marie même l’avait fait de ses mains.
+
+Que d’honneurs on vous fit--quand vous montâtes à Levie;--tous les
+messieurs sortirent--et vous donnèrent les _vivat_!--Le jour de l’entrée
+de l’évêque--ne pourrait se comparer à ce jour-là.
+
+ Se ella l’avessi saputa
+ La vostra surella Maria!....
+ Perche tutto lu mio sanguino
+ In vita a voi lu volia.
+ Ed uomini quante mosche
+ Manda cui eju volia
+ E poi mette mi alla testa
+ La vostra surella Maria.
+
+ Arrivata alla vostra porta
+ M’avete trattata male;
+ Non siete sortito fuori
+ A voler me scavalcare.
+ Ci son’ intrata a trece stese
+ Fratello ne vostre sale.
+ E poi c’ eju ho trovato a voi
+ Spanzato como ’un majale.
+
+ O lu mio Zucchero canto
+ Lu mio miele della arena!
+ Mi sento fuggé lu sangue,
+ Fratello, per ogni vena.
+
+ Quanto che lu mio babà
+
+Si elle l’avait su--votre sœur Marie!...--toute ma lignée--vous voulait
+en vie;--des hommes aussi nombreux que des mouches--je les aurais amenés
+ici--et je me serais mise à leur tête,--moi, votre sœur Marie.
+
+Arrivée à votre porte--vous m’avez traitée mal;--vous n’êtes point sorti
+dehors--pour m’aider à descendre de cheval;--je suis entrée les cheveux
+épars--mon frère, dans votre salle--et là je vous ai trouvé--décousu
+comme un sanglier.
+
+O mon sucre,--mon miel des sables,--je le sens, voilà que mon sang se
+retire,--mon frère, de toutes mes veines.
+
+Que de projets, mon papa--avait conçus--il était
+
+ Avea voluto fane.
+ Era culato nella pieve
+ Teso avea lu cannochiale;
+ E poi mi avea scelta voi,
+ ’O pegno particolare.
+
+ O Alto quanto lu sole!
+ O largo quanto lu mare!
+ Bastava che voi fosse stato
+ Men’ che voi di meditani.
+
+ Le ricchezze in questo luogo
+ Fossene state amare;
+ Con vosco, la sua surella,
+ Mene fosse andata à zappane.
+ Perche non avesse pianto
+ Fratello, ai questo male.
+ Se la fosse per la robba,
+ Per impegni, o per danari,
+ O Caro della surella,
+ Non vi lasciava mandà;
+ Che insu v’era lu fiume
+ E ciù’ v’era lu mare.
+
+monté au village--avait braqué sa lunette[86] (_pour vous voir
+venir_),--et vous m’aviez choisi--comme un objet de prédilection.
+
+Vous étiez haut comme le soleil,--vaste comme la mer;--il eût suffi que
+vous fussiez--la moitié moins grand que vous n’êtes.
+
+Les richesses en votre endroit--me furent amères:--avec vous, votre
+sœur--aurait pioché la terre;--elle n’aurait pas versé tant de
+larmes;--frère, pour un tel malheur.--Ni les biens--ni les relations, ni
+l’argent--époux chéri--ne vous ont pas séduit;--là, (_chez moi_) c’était
+un fleuve (_de biens_),--ici (_chez vous_) c’était une mer.
+
+ O Mamma siete la mia.
+ Mi era informata di tutto.
+ Era lu arbore forte
+ Caricato d’ogni frutto;
+ E per me, la sventurata
+ Non c’è che ruine e lutto.
+
+ Eju nun c’agio fatto letto,
+ No meno impastato pane;
+ Eju ci son’ ’ntrata jer’sera;
+ Mene vo’ anda’ stamane.
+ Come me la sventurata
+ Nata nun ne’ sia mai!
+ Sta mattina mi so’ messa
+ Tutta _bijoux_ e di fiora.
+ Ma mi l’agio da leva.
+ Fratello s’appressa l’hora.
+ M’ agio da mettè a dosso
+ Eju la tinta vitriola,
+ Fin tanto che la vita dura
+ Vestita da capo à coda.
+
+Mère[87], vous devenez la mienne.--Je m’étais informée de tout. (?)--Il
+était l’arbre fort--chargé de tous fruits,--et pour moi,
+malheureuse,--il n’y a que ruines et deuil.
+
+Moi qui n’avais point fait (encore) le lit--ni pétri le pain,--moi qui
+suis entrée hier,--je m’en vais ce matin.--Malheureuse que je
+suis,--pourquoi suis-je née!--Ce matin je me suis parée;--j’étais toute
+fleurs et bijoux:--voilà qu’il faut que je les ôte.--Frère, l’heure est
+venue,--il faut que je revête--les noires couleurs;--tant que ma vie
+durera[88],--j’en serai vêtue des pieds à la tête.
+
+ Eju da mercordi dàmane
+ Erane aspettativa,
+ Sempre guardando la strada
+ Se eju vi vedia venire,
+ Non pensando che voi fossi,
+ En bocca degli assessini.
+
+ Ah! chi mi l’avessi dettu
+ La mattina dei natali,
+ Quando che à Levie
+ Voi volesti alzani;
+ E poi d’una occhiata sola
+ Voi ci voleste cascani.
+ Se non vi fossi piaciuta
+ Quanto daria stammane!
+
+ De tutti li miei fratella
+ Ci n’agio uno ne’ cumpagnia,
+ Antonio alla campagna,
+ Pierruccio alla Bastia.
+ Quanto da cui a colà
+ Che, ahi me! piove ruine.
+
+Mercredi dès le matin--j’attendais impatiente--les yeux fixés sur la
+route--espérant vous voir venir:--las! je ne pensais pas que vous
+étiez--dans les piéges des assassins.
+
+--Ah! qui me l’eût dit--cette matinée de Noël--quand à Levie--vous
+voulûtes monter--et qu’en un clin d’œil[89]--vous tombâtes!--Pour ne
+vous avoir pas plu--combien je donnerais aujourd’hui!
+
+De tous mes frères--pas un n’est auprès de moi:--Antonio erre en
+proscrit;--Pierruccio est à Bastia.--D’ici, de là--hélas! le malheur
+pleut sur moi.
+
+ Bestemmià voglio il rè,
+ Maladì lu tribunale.
+ Perche il disarmamento.
+ Nun l’aviate da fà.
+ Lo tempo degli assessini
+ A punto e questo d’avale.
+ Se l’avia le suoi arme,
+ Giacomo non avia mala.
+ Temuto piu che lu fuoco,
+ Stimato piu che lu mare.
+ Ahi me! nun mi n’importa
+ Fate pur’ come vi pare.
+
+ A contar le so’ bravezze
+ Nun vorrei ser una donna;
+ Ci sarei voluto ser poeta
+ Andato a gli collegi a Romma;
+ In mano trattar la piumma
+ In testa portar la comma.
+ Se l’avessi da scrivini,
+ Se l’avessi da stampani,
+ D’argento vorrei la piumma
+ E d’oro lu caramare.
+
+Je veux blasphémer contre le roi,--maudire le tribunal:--ce
+désarmement,--vous n’eussiez pas dû le prescrire[90];--le temps des
+assassins--c’est le temps d’aujourd’hui:--s’il avait eu ses
+armes,--Giacomo vivrait encore,--plus redouté que le feu,--plus honoré
+que la mer.--Hélas! rien ne m’importe plus;--faites de moi ce que vous
+voudrez.
+
+Pour conter ses vaillantises--je ne voudrais pas être une
+femme;--j’aurais voulu être poète,--avoir étudié à Rome,--manier la
+plume,--porter en tête une perruque (_comme un docte abbé_):--Si j’avais
+à les écrire,--si j’avais à les imprimer,--je voudrais une plume
+d’argent,--un encrier d’or;--pour encre je voudrais toute l’eau de la
+mer;--pour papier je voudrais--la plaine de Mariana.
+
+ Per inchiostro ci vorria,
+ Tutta l’acqua di lu mare,
+ Pè papele ci vorria
+ La piana di Mariana.
+
+ Cio che s’è fatto in Tallano
+ Non l’ha fatto mai nessuno.
+ Perche l’avete ammazati
+ Senza aver’ fatto male alcuno?
+ L’avete pigliati innocenti
+ Come Dio omnipotenti.
+
+Ce qui s’est fait à Tallano--personne ne l’a jamais fait:--pourquoi les
+avez-vous tués--eux qui n’avaient point fait de mal?--vous les avez pris
+innocents--comme Dieu le tout-puissant.
+
+
+
+
+TABLE.
+
+
+MONUMENTS ANTÉRIEURS AUX ROMAINS.
+
+STAZZONE ET STANTARE.
+
+ Pages.
+
+Stazzona de Taravo. 14
+
+Stantare du Rizzanese. 23
+
+Stantare de la Bocca de la Pila. 24
+
+Stazzona de la vallée de Cauria. 25
+
+Urnes funéraires. 47
+
+Statue d’Apricciano. 53
+
+
+MONUMENTS ROMAINS.
+
+Bains romains. 69
+
+Ruines d’Aleria (incertaines). 70
+
+Carrière de l’île de Cavallo. 83
+
+Tombeaux de Cervarico et de Bonifacio. 88
+
+
+MONUMENTS DU MOYEN-AGE.
+
+Des églises de la Corse en général. 91
+
+
+ÉGLISES ROMANES DU XIᵉ-XIIᵉ SIÈCLE.
+
+La Canonica. 96
+
+San-Perteo. 108
+
+Églises de Saint-Jean-Baptiste et de San-Quilico.--Carbini. 112
+
+Église de Saint-Jean. 117
+
+Ancienne cathédrale de Nebbio. 121
+
+Saint-Michel. 125
+
+Saint-Nicolas près de Murato. 132
+
+Saint-Césaire. 136
+
+Monastère de Saint-Martin. 137
+
+
+ÉGLISES DU XIVᵉ ET DU XVᵉ SIÈCLE.
+
+Sainte-Marie de Bonifacio. 138
+
+Église des Dominicains. 142
+
+Chapelle de Sainte-Catherine. 148
+
+Chapelle de Santa-Cristina. 154
+
+Églises modernes. 161
+
+TOURS, CHATEAUX, FORTIFICATIONS, etc. 164
+
+PONTS. 175
+
+BAS-RELIEFS, SCULPTURES, etc. 177
+
+Notes. 193
+
+
+FIN.
+
+
+NOTES:
+
+[1] Salluste, Fragments, lib. II, 157.
+
+[2] Hérodote, Clio, 165-7.
+
+[3] Κύρνον κατεχομένην ὑπὸ Τυρρηνῶν. Diod., lib. XI, 88.
+
+[4] Cons. ad Helv. 7. Sextus Avienus place le séjour des Ligures dans
+le S.-O. de l’Espagne (l’Estramadure ou les Algarves). M. Amédée
+Thierry suppose qu’ils ont quitté ce pays à la suite d’une invasion
+des Celtes, qui aurait eu lieu vers le XVIᵉ siècle,
+avant J.-C. Mais Sénèque ne fait venir les Ligures en Corse qu’après
+les Étrusques, précédés eux-mêmes par les Grecs; or les Phocéens ne
+s’établirent en Corse que vers l’an 550. Il s’ensuit que les Ligures de
+la Corse durent arriver de la Gaule ou de la côte N.-O. de l’Italie.
+
+[5] Lib. X, cap. 17.
+
+[6] Polybe, lib. III, 5.
+
+[7] Cons. ad Helv., 7: in causâ non fuisse feritatem _accolarum_.
+
+[8] Lib. V, 14.
+
+[9] X, 17.
+
+[10] Ils gardaient le nom de Corses, au temps d’Auguste. Voir
+l’inscription nº 153, Orel. coll. inscrip.
+
+[11] Au rapport de Pausanias (loc. cit.) Aristée, gendre de Cadmus,
+aurait émigré en Sardaigne, voyage qui aurait pu avoir lieu dans le
+XVIᵉ siècle avant J.-C. _Après lui_, seraient venus des
+Ibères, puis des Thespiens et des Grecs de l’Attique, enfin des Troyens
+fugitifs. _Longtemps après_, tous ces étrangers auraient été expulsés
+de la Sardaigne par les Carthaginois, à l’exception des Troyens et
+des Corses, dont Pausanias mentionne la présence sans la rattacher à
+d’autres événements, sinon à celui de leur résistance aux Carthaginois.
+Si les Ibères étaient venus en Sardaigne immédiatement après Aristée,
+c’est-à-dire vers le XVIᵉ siècle, avant notre ère,
+il est probable qu’ils se seraient également établis en Corse. Mais
+Sénèque parle au contraire de l’arrivée des Espagnols (Ibères) dans
+cette dernière île, comme d’un fait à date certaine, positivement
+postérieur à la venue des Phocéens. On pourrait concilier Pausanias et
+Sénèque en admettant deux immigrations des Ibères, ou bien en supposant
+que les Ibères ne passèrent en Corse qu’après avoir été chassés de la
+Sardaigne par les Carthaginois.
+
+[12] Strabon, lib. V.
+
+[13] Notitia imperii occident.
+
+[14] Voir la note A.
+
+[15] Au milieu du siècle dernier des Barbaresques enlevèrent encore des
+hommes dans le cap Corse.
+
+[16] Voir dans Filippini la légende de la Mouche de Freto, tome 2, 86.
+
+[17] Il est à remarquer que cette révolution s’opéra dans la partie de
+l’île où existèrent des colonies romaines.
+
+[18] Robiquet, _Recherches hist. et stat. sur la Corse_, p. 117.
+
+[19] Filippini, tome 2, p. 91.
+
+[20] En 1284.
+
+[21] Mémoires de l’Académie celtique, tome 6.
+
+[22] D’après la description de M. Mathieu, il semblerait que, de son
+temps, le dolmen était intact. Aujourd’hui, cependant, personne à
+Sollacaro ne se souvient d’avoir vu le toit en place.
+
+[23] Voir la note B.
+
+[24] Voici un exemple entre mille:
+
+S’il est un point sur lequel les archéologues soient d’accord, c’est
+que les dolmens servaient aux sacrifices humains. Vingt fois des gens
+très-instruits m’ont montré, sur la table de ces monuments, certaines
+cavités dans lesquelles on couchait la victime, disaient-ils, au moment
+de l’égorger. J’ai déjà dit que j’avais eu le malheur de ne jamais voir
+là que des accidents naturels. Or, cette tradition, si bien établie,
+est en contradiction évidente avec le témoignage de Diodore de Sicile
+qui affirme que la victime était debout, puisque c’était d’après
+_sa chute_ que les Druides tiraient leurs présages, «Πέσοντος τοῦ
+πληγέντος, ἐκ τῆς πτώσεως...... τὸ μέλλον νοοῦσι. Lib. V, 31.
+
+[25] Les Basques auxquels ce signalement convient dans la plupart de
+ses détails, se distinguent cependant par la saillie des pommettes
+et la plus grande largeur de la face, surtout par la longueur et la
+proéminence singulière du menton.
+
+[26] _Histoire des Gaulois._ Introduction, p. 5.
+
+[27] Puisque j’ai parlé de vengeance, je demanderai la permission
+d’entrer dans quelques explications sur ce point, car ce sentiment,
+encore si vif chez les Corses aujourd’hui, n’est point chez les
+Galls de nos jours un trait de caractère, et l’on peut dire que leur
+excessive mobilité leur fait oublier facilement les injures. Mais
+doit-on appeler la vengeance une passion? N’est-elle pas plutôt un des
+effets de la vanité. La vengeance corse n’est, à proprement parler,
+qu’une forme ancienne et sauvage du duel, que je crois parfaitement
+national et enraciné chez nous. En Corse, le riche n’est point
+séparé du pauvre par une haute barrière comme en France. Nulle part,
+peut-être, on ne rencontrera moins de préjugés aristocratiques, et
+nulle part les différentes classes de la société ne se trouvent en
+relation plus fréquente et je dirai plus intime. Les riches, étant tous
+propriétaires, vivent sur leurs terres, au milieu de leurs fermiers et
+de leurs bergers, qu’ils traitent avec beaucoup plus de politesse qu’on
+ne le fait en France. Souvent on voit le maître assis à table avec
+ses ouvriers qui l’appellent par son nom de baptême et se considèrent
+comme membres de la famille. Cet amour de l’égalité, qui, pour le dire
+en passant, n’est pas un des traits les moins prononcés du caractère
+français, produit ce résultat, que riche et pauvre ont les mêmes
+idées, parce qu’ils les échangent sans cesse. Sur le continent, les
+gens aisés des villes se battent, mais s’ils vivaient avec le peuple,
+le peuple se battrait aussi. Deux de nos paysans s’injurient et ne se
+battent pas; soldats l’un et l’autre ils iront sur le terrain pour
+une insulte légère, parce qu’ils vivent alors dans une société où le
+point d’honneur existe. J’ajouterai que la vengeance fut autrefois
+une nécessité en Corse, sous l’abominable gouvernement de Gènes, où
+le pauvre ne pouvait obtenir justice des torts qu’on lui faisait.
+Aujourd’hui même, un procès précède presque toujours l’assassinat.
+La vengeance s’est perpétuée dans l’île, mais comme une habitude, un
+préjugé que partagent les étrangers établis à demeure sur le territoire
+corse, car j’ai vu cette année un cas notable de vengeance parmi les
+Grecs de Cargèse qui s’étaient fait longtemps remarquer par la douceur
+de leurs mœurs. Je le répète, l’usage, le préjugé atroce, qui porte un
+homme à s’embusquer avec un fusil pour tuer son ennemi à coup sûr, est
+une forme du duel, comme l’épée et le pistolet, et quelque détestable
+que soit ce préjugé il ne faut pas le juger par ses effets, surtout
+lorsqu’il s’agit d’en faire le trait caractéristique d’un peuple: il
+faut plutôt remonter à sa cause, et examiner si elle n’est pas un des
+vices de notre nature. On doit regretter que nos formes humaines du
+duel n’aient pas été introduites en Corse. La bravoure et la vanité
+des insulaires les auraient fait, sans doute, promptement adopter, et,
+suivant toute apparence, elles auraient eu pour résultat de rendre les
+querelles infiniment moins sanglantes. (Voir, dans l’ouvrage de M.
+Robiquet, l’anecdote d’un duel défendu par l’autorité, d’où résultèrent
+quatre assassinats, page 437.)
+
+[28] Κατοικοῦσι δ’ αυτὴν βάρβαροι τῆν διάλεκτον ἔχοντες ἐξηλλαγμένην
+καὶ δυσκατανόητον. Lib. V, 14.
+
+[29] Diodore appelle les Celtes: βαρυηχεῖς καὶ παντελῶς τραχύφωνοι.
+
+[30] Un seul nom de lieu m’a paru avoir une racine ibérique. C’est
+Aïtona. _Aïtz_ (basque), rocher, vent; _ona_, bon.
+
+[31] Transierunt deinde Ligures, transierunt et Hispani, quod et
+similitudine ritus adparet; eadem enim tegumenta capitum, idem genus
+calceamenti, quod Cantabris est, et verba quædam, nam totus sermo
+conversatione Græcorum Ligurumque a patrio descivit. Cons. ad Helv., 8.
+
+[32] M. Grégori a bien voulu me communiquer un texte curieux de Scymnus
+de Chio, d’après lequel on pourrait croire que ce géographe regardait
+la Corse comme une île dépendant de la Celtique.
+
+ Ἔπειτα χώρα Κελτικὴ καλουμένη
+ Μέχρι τῆς θαλάσσης τῆς κατὰ Σαρδώ κειμένης.
+
+ΣΚΥΜΝΟΥ ΧΙΟΥ περιήγησις. Vers 166, Hudson, geographi Græci minores.
+
+[33] Le symbole de la clef s’expliquerait facilement dans un rite
+funèbre.
+
+[34] Ἴδιον δέ τι ποιοῦσι καὶ παντελῶς ἐξηλλαγμένον περὶ τῆς τῶν
+τετελευτηκότων ταφῆς. Συγκόψαντες γὰρ ξύλοις τὰ μέλη τοῦ σώματος εἰς
+ἀγγεῖον ἐμβάλλουσι καὶ λίθους δαψιλεῖς ἐπιτιθέασιν. Lib. V, 18.
+
+[35] Voir les idoles sardes dessinées par M. della Marmora, et
+reproduites dans les Religions de l’antiquité, etc., par M. Guignaud;
+planche LVI _bis_.
+
+[36] Je ne connais ces monuments que par les dessins que M. Della
+Marmora a bien voulu me communiquer.
+
+[37] Consul l’an de Rome 494.
+
+[38] Ἢ γὰρ οὐχ ὑπομένουσι ζῆν, ἢ ζῶντες, ἀπαθείᾳ καὶ ἀναισθησίᾳ τοὺς
+ὠνησαμένους ἐπιτρίβουσιν.
+
+[39] Une inscription, rapportée par Muratori, a pu établir l’opinion
+contraire, mais il est évident qu’elle s’applique aux _Corsi_ de la
+Sardaigne.
+
+ SEX IVLIVS SEX. F. POL. RVFVS
+ EVOCATVS DIVI AVGVSTI PRAE
+ FECTVS I. COHORTIS CORSORVM
+ ET CIVITATVM BARBARIAE IN SARDINIA
+
+Muratori propose, avec raison, de lire BALARIAE au lieu
+de BARBARIAE.
+
+[40] La plupart du Haut et Bas Empire. Celles de Constantin
+sont les plus communes. Je n’ai vu dans l’île que deux
+médailles de la République, un denier de M. Brutus--M
+BRUTI. rev. AHALA; un autre de la famille
+Tullia--ROMA. rev. M TULLI; c’est à Levie
+qu’ils me furent montrés, mais ils avaient été trouvés l’un et l’autre
+à Aleria.
+
+[41] M. le préfet de la Corse en possède une assez curieuse; c’est une
+cornaline sur laquelle est gravée en creux une tête de jeune homme
+dont les cheveux frisés paraissent enveloppés d’une espèce de résille,
+semblable à celles qu’on a trouvées à Saint-Jean et qui, peut-être,
+étaient une coiffure nationale.
+
+[42] A la sortie du village et à droite du chemin qui conduit à Sisco
+par la Marine.
+
+[43] Rhotanus des anciens.
+
+[44] Peut-être aussi a-t-on abandonné cette portion de la ville à une
+époque où la population d’Aleria avait diminué, ou bien lorsque les
+invasions des Maures obligèrent à se retrancher dans la partie la plus
+aisée à défendre. Lillebonne offre un exemple d’un quartier ainsi
+abandonné.
+
+[45] Le pilier est placé légèrement _de biais_ à quelques mètres de
+l’angle nord de l’enceinte.
+
+[46] On trouve de fréquents exemples de cette pratique; mais on ne peut
+arrêter une opinion à cet égard, tant qu’on n’aura pas complètement
+déblayé le souterrain.
+
+[47] J’ai attribué ces constructions aux musulmans, mais elles
+peuvent encore être l’ouvrage des chrétiens du VIIᵉ au
+VIIIᵉ siècle, époque de barbarie, s’il en fut.
+
+[48] Voir note C.
+
+[49] Depuis la rédaction de ce Mémoire, j’ai lu une dissertation
+intéressante de M. Robiquet, qui établit, par la comparaison des
+distances, que Bonifacio doit être le _Portus Favoni_ de l’itinéraire.
+Palla aurait été située vers la cale de Tizzano. Voir _Recherches sur
+la Corse_, p. 15.
+
+[50] On en a pris seulement quelques-uns, il y a peu d’années, pour
+faire des bornes d’amarrage dans le port de Bonifacio.
+
+[51] M. Della Marmora a reconnu une exploitation analogue dans un des
+îlots sardes, voisins de la Maddalena.
+
+[52] Les colonnes qu’on voit à l’apside de San-Perteo, d’un granit
+tirant sur le rose, diffèrent essentiellement de celui qu’on exploitait
+dans l’île de Cavallo.
+
+[53] Beaucoup de Corses avaient embrassé la religion musulmane.
+
+[54] Voyez plus bas la description de l’église de Sainte-Christine, à
+Cervione.
+
+[55] Elle ne se reproduit pas avec régularité, et n’a d’ailleurs ni
+la grâce ni la richesse de l’architecture romane, dans le midi de la
+France.
+
+[56] V. note D.
+
+[57] On serait tenir de croire, d’après cette irrégularité, que la nef
+aurait été reconstruite en entier, les murs latéraux des bas-côtés
+subsistant seuls après l’incendie. Mais si l’on remarque d’un côté la
+similarité parfaite de l’appareil, de l’autre les traces de la voûte
+en bois construite après l’incendie, on sera forcé de n’attribuer la
+position excentrique des fenêtres de la nef qu’à la maladresse des
+ouvriers.
+
+[58] On voit autour de la Canonica quelques restes d’une enceinte
+que je crois contemporaine de l’église, et qui avait sans doute une
+destination militaire.
+
+[59] Filippini, tome 2, p. 194.
+
+[60] Les moellons, en granit, fort bien taillés, ont de 0ᵐ,30 à 0ᵐ,40
+d’échantillon.
+
+[61] Il a 3 m. en œuvre. L’épaisseur du mur est de 1 m.
+
+[62] En France, lorsque le mur a une certaine épaisseur, les retombées
+des arcades reposent sur deux colonnes accouplées. Si l’on ne les
+appuie que sur une seule colonne il faut nécessairement lui donner un
+chapiteau dont le diamètre soit égal à celui du mur.
+
+[63] Nebbio, autrefois ville de quelque importance, passe pour avoir
+été détruit par les Sarrazins. L’église, élevée après leur expulsion,
+dépendait d’un monastère.
+
+[64] Les pilastres de l’apside n’ont point de chapiteaux.
+
+[65] Calcaire blanc et très-fin.
+
+[66] On se rappellera que l’ogive, introduite de bonne heure dans les
+voûtes et les arcades du midi, ne paraît dans les fenêtres que fort
+longtemps après que son emploi était exclusif dans le Nord.
+
+[67] V. la note E.
+
+[68] Le voyage est assez long pour rendre la tradition peu croyable.
+
+[A] Je remarquerai, en passant, que dans l’apside les chiffres
+romains sont séparés par des points, placés entre chaque ordre de
+chiffres, dans le but évident d’en faciliter la lecture: M. CCCC. LXX.
+III. N’est-ce point un acheminement vers le système de numération
+arabe? Cette disposition est fréquente dans les chiffres romains au
+moyen-âge, et j’en ai observé cette année un exemple assez notable dans
+l’inscription encastrée dans les murs de l’église de Crest (Drôme),
+relatant les franchises accordées à cette ville en 1188.
+
+[69] L’appareil de ce clocher, d’ailleurs assez moderne, mérite d’être
+cité pour sa bizarrerie. Les assises, formées de gros blocs de granite,
+ne sont point _horizontales_. On dirait une imitation de l’appareil
+cyclopéen.
+
+[70] V. la note F.
+
+[71] Le rocher sur lequel est bâti Bonifacio est complètement à pic
+et surplombe même la mer de presque tous les côtés. On montre encore
+deux escaliers taillés dans le roc et aboutissant à la grève étroite,
+souvent couverte par les flots. L’un servait aux moines du couvent de
+Sainte-Marie, pour descendre au bord de la mer, au moment où rentraient
+les pêcheurs qui leur devaient la dîme du poisson. L’autre escalier,
+suivant une tradition, aurait été taillé par les soldats d’Alphonse
+d’Aragon, qui prétendaient par ce moyen surprendre la ville, lors du
+mémorable siége qu’elle soutint en 1420. Mais il suffit de considérer
+la hauteur du rocher, qui s’élève abruptement de plus de 200 pieds,
+pour se convaincre qu’un semblable travail était absolument impossible
+à exécuter en présence d’un ennemi. On connaît la disposition
+singulière du port de Bonifacio dont l’entrée est si étroite qu’on la
+prendrait pour une rivière débouchant entre deux masses de rochers.
+Bloquer ce port, le fermer était chose facile. Les Aragonnais y
+parvinrent en tendant une chaîne d’un bord à l’autre de la passe. Sans
+doute les assiégés avaient prévu le danger longtemps d’avance, et
+s’étaient ménagé le moyen de communiquer avec la mer du côté opposé
+au port. C’est évidemment dans ce but que fut taillé l’escalier qu’on
+attribue aux Aragonnais. Probablement les courageux Bonifaciens qui
+vinrent annoncer l’arrivée de la flotte génoise montèrent par ce
+chemin, au lieu de se faire guinder par des poulies, eux et leur
+esquif, ainsi que le prétend Petrus Cyrneus, dans sa relation, beaucoup
+trop poétique, du siège de Bonifacio. P. Cyrnei, _de Rebus Corsicis_,
+p. 262.
+
+[72] J’aurais dû citer plus tôt deux bas-reliefs curieux, et d’une
+saillie assez forte, qui se trouvent dans le village d’Aleria, enlevés,
+comme il semble, à quelque église détruite aujourd’hui. L’un, encastré
+dans le mur d’une maison moderne, représente deux monstres, liés par
+le milieu du corps, ayant deux avant-mains et point de croupe. Sur
+l’autre, on voit deux monstres fantastiques s’entrebattant. C’était
+un sujet favori des sculpteurs du moyen-âge. Je crois ces deux
+bas-reliefs du commencement du XIIIᵉ siècle: l’exécution
+en est grossière, mais supérieure cependant à celle de la plupart des
+sculptures que j’ai déjà décrites.
+
+[73] Canari, Descriptio Corsicæ. Manuscrit communiqué par M. Gregori.
+
+[74] Anonim. de gesta Pisan, apud Muratori, rerum Italic. script. 2, 69.
+
+[75] Vitalis, Sanctuario di Corsica, pag. 195.
+
+[76] Premendo l’estemità degli scogli che spingono la fronte in mare,
+una torre denominata _sagro_ che anticamente dicevasi _Sauro_ e quivi
+era fondata un abazia col titolo di Santa-Maria-Maddelena della Chiesa,
+pur ora sene osservano le semplici mura.
+
+Semidei, descrizione del regno di Corsica, pag. 472, 1 vol. in-4,
+Napoli, 1737.
+
+ (Note communiquée par M. Gregori.)
+
+
+[77] Canari, descriptio Corsicæ, Mss.
+
+ (Note communiquée par M. Gregori.)
+
+
+[78] L’usage des sérénades se passe. Il y a peu d’années encore elles
+était très fréquentes: on chantait avec un accompagnement de guimbarde,
+et entre chaque couplet tous les musiciens faisaient une décharge de
+leurs armes à feu.
+
+[79] La chemise sanglante d’un homme assassiné est gardée dans une
+famille comme un souvenir de vengeance. On la montre aux parents pour
+les exciter à punir les meurtriers. Quelquefois, au lieu de chemise, on
+garde des morceaux de papier trempés dans le sang du mort, qu’on remet
+aux enfants lorsqu’ils sont d’âge à pouvoir manier un fusil.
+
+Les Corses se laissent pousser la barbe en signe de vengeance ou de
+deuil. «Personne n’attend pour se faire couper la barbe;» c’est-à-dire,
+il n’y a personne qui se charge de te venger.
+
+[80] Abréviation du nom d’Hilarion.
+
+[81] Allusion à la chemise sanglante. L’improvisatrice veut dire
+qu’elle aurait recueilli le sang du juge de paix, et l’aurait montré à
+ses amis des Piazzole pour les exciter à la vengeance.
+
+[82] Ces deux lamentations m’ont été communiquées par M. Capel,
+conseiller à la cour royale de Bastia, qui prépare en ce moment un
+travail du plus haut intérêt sur les mœurs et les usages de la Corse.
+
+[83] En Corse, le terme d’affection entre époux est fratello, surella,
+frère, sœur. En Espagne, c’est hijo, hija, fils, fille.
+
+[84] La mort. On ne la nomme pas, pour éviter un mot néfaste. C’est par
+un motif semblable que les Grecs ont nommé les Furies, Euménides, et
+les paysans écossais, les fées _guid folk, les bonnes gens_.
+
+[85] C’est une expression tout homérique.
+
+[86] L’habitude de se mettre en garde contre les surprises a rendu
+commun, en Corse, l’usage des lunettes d’approche. Presque tous les
+bandits en portent.
+
+[87] Je suppose qu’elle s’adresse à sa belle-mère.
+
+[88] On porte le deuil d’un mari toute la vie. Il est excessivement
+rare qu’une veuve se remarie.
+
+[89] Je ne suis pas sûr d’avoir saisi le sens de ces deux vers. On peut
+aussi traduire: que d’un seul regard--vous devîntes amoureux de moi.
+
+[90] Allusion à la défense de porter des armes, hors le temps de la
+chasse.
+
+
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76277 ***
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+d'un Voyage en Corse, par Proseper Mérimée.
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+
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+</div>
+
+<p class="toc">
+
+<a href="#TABLE"><b>TABLE.</b></a><br>
+</p>
+
+<p class="c">NOTES<br><br>
+D’UN<br><br>
+VOYAGE EN CORSE</p>
+
+<p class="c"><small>Paris.&mdash;Imprimerie de <span class="smcap">H. Fournier</span> et comp., rue de Seine, 14 bis.</small></p>
+
+<h1>
+NOTES<br>
+<br>
+<small>D’UN</small><br>
+<br>
+VOYAGE EN CORSE</h1>
+
+<p class="c">PAR<br>
+<br>
+M. PROSPER MÉRIMÉE<br>
+<br><small>
+INSPECTEUR DES MONUMENTS HISTORIQUES DE FRANCE</small><br>
+<br>
+<img src="images/deco.png" width="150" height="40" alt="">
+<br>
+<br>
+PARIS<br>
+FOURNIER JEUNE, LIBRAIRE<br>
+<small>18, RUE DE VERNEUIL<br>
+<br>
+M DCCC XL</small>
+<br>
+<span class="pagenum"><a id="page_1">{1}</a></span></p>
+
+<h2><a id="NOTES"></a>NOTES<br><br>
+<small>D’UN</small><br><br>
+<small>VOYAGE EN CORSE</small></h2>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;"><span class="smcap">Monsieur le Ministre</span>,</span><br>
+</p>
+
+<p>Dans le rapport que j’ai l’honneur de vous soumettre, je me propose de
+décrire, en les classant par époque, les différents monuments que j’ai
+examinés pendant un séjour de deux mois en Corse. Toutefois, le manque
+presque absolu de renseignements historiques, l’état de ruine, et dans
+certains cas, la nature même des édifices ne permettant pas une
+classification très-détaillée, j’ai dû me borner à poser quelques
+<span class="pagenum"><a id="page_2">{2}</a></span>grandes divisions fondées sur les caractères artistiques, ou sur les
+rares documents que fournit l’histoire.</p>
+
+<p>Je m’occuperai d’abord des monuments qu’on a lieu de croire antérieurs à
+l’établissement définitif des Romains dans la Corse, soit qu’ils
+appartiennent aux naturels de l’île, soit qu’ils aient été élevés par
+des étrangers en relation avec eux. Je passerai ensuite à ceux qu’on
+attribue aux Romains, et le catalogue en sera fort court. Il en est
+quelques-uns dont les caractères incertains me donneront lieu d’examiner
+s’ils n’ont pas en réalité une origine moins ancienne. Enfin je
+terminerai cette notice en décrivant sommairement les édifices du
+moyen-âge, beaucoup plus nombreux, et en essayant de signaler leurs
+formes distinctives.</p>
+
+<p>Avant tout, il convient, je crois, de jeter un coup d’&#339;il rapide sur
+l’histoire de la Corse, car les révolutions politiques d’un pays y
+<span class="pagenum"><a id="page_3">{3}</a></span>exercent toujours une grande influence sur le développement des arts,
+et l’on voit souvent le caractère de ses monuments dépendre des
+relations qu’il a eues avec d’autres contrées.</p>
+
+<p>Une profonde obscurité couvre les premiers âges de la Corse. Sans
+remonter aux traditions mythiques sur le roi Cyrnus, fils d’Hercule, et
+sur la bergère ligurienne Corsa,<a id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a> des témoignages nombreux prouvent
+que l’île fut connue et fréquentée dans des temps très-reculés par les
+navigateurs de plusieurs nations de la Méditerranée.</p>
+
+<p>Vers l’année 562 avant J.-C., des Grecs, partis de Phocée en Asie, s’y
+arrêtèrent, avant de fonder Selia en Calabre: mais au bout de vingt ans
+ils abandonnèrent l’île, attaqués par des Étrusques qui se liguèrent
+avec les Carthaginois de la Sardaigne, pour les expulser<a id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>. On attribue
+<span class="pagenum"><a id="page_4">{4}</a></span>à ces Étrusques la fondation de Nicée sur la côte orientale de la
+Corse.</p>
+
+<p>Au rapport de Diodore de Sicile, les Etrusques étaient maîtres de là
+Corse<a id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a> lorsque les Syracusains ruinèrent leur marine, environ 450 ans
+avant notre ère.&mdash;Sénèque cite des immigrations de Ligures<a id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a> et
+d’Ibères.&mdash;Pausanias appelle Libyens, au moins une partie des habitants
+de l’île<a id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>.&mdash;Quoique dans les traités entre Rome et Carthage, il ne
+soit point fait mention expresse de la Corse<a id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>, il est probable que les
+<span class="pagenum"><a id="page_5">{5}</a></span>Carthaginois y eurent des comptoirs, si même ils n’y dominèrent point
+comme en Sardaigne. Antérieurement à ces immigrations, une race,
+peut-être aborigène, existait déjà dans l’île; Sénèque le dit
+expressément<a id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>, et Diodore de Sicile atteste qu’une race barbare,
+d’origine inconnue, probablement très-ancienne, se maintenait, encore de
+son temps, dans quelques cantons de l’île<a id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>. J’aurai, plus tard,
+occasion de revenir sur ce fait intéressant.</p>
+
+<p>A une époque qu’on ne peut préciser, des peuplades corses envahirent le
+nord de la Sardaigne et s’y fixèrent<a id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>, mais cependant elles
+continuèrent pendant longtemps à se distinguer des naturels de
+l’île<a id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>. Si l’on cherche à expliquer cette immigration d’un petit
+peuple par les causes éternelles des grands mouvements qui agitent les
+races humaines, on doit croire que<span class="pagenum"><a id="page_6">{6}</a></span> les Corses étaient, dans le même
+temps, envahis par une nation étrangère, qui les poussait vers le sud,
+comme les barbares de l’est refoulèrent ensuite les Germains sur les
+frontières romaines. Mais quelle est la date de cet événement? C’est ce
+qu’il est impossible de déterminer même par approximation. Tout ce que
+l’on peut conclure du récit de Pausanias, c’est que l’établissement des
+Corses en Sardaigne serait très-antérieur à l’arrivée des Phocéens;
+ainsi les Grecs auraient été précédés et de bien loin, en Corse, par
+d’autres nations dont l’histoire n’a conservé aucun souvenir<a id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>.</p>
+
+<p>L’an de Rome 494, les Romains pénétrèrent en Corse, vraisemblablement à
+la suite des Car<span class="pagenum"><a id="page_7">{7}</a></span>thaginois, et s’emparèrent d’Aleria, l’une de ces
+villes dont on attribuait la fondation soit aux Phocéens soit aux
+Étrusques. Successivement ils envoyèrent dans l’île de petites
+expéditions qui contraignaient les insulaires à payer un tribut de cire,
+principale production de leur pays, et apparemment la seule qui tentât
+la cupidité des Romains. Sur la côte orientale, Marius établit une
+colonie qui porta son nom, et Sylla une autre, qui agrandit ou repeupla
+la ville d’Aleria. Cependant, sous les premiers Césars, la Corse n’était
+point entièrement soumise, et il s’en fallait que les naturels de
+l’intérieur fussent considérés comme sujets de l’empire. Maîtres des
+côtes, les Romains dirigeaient de temps en temps des<span class="pagenum"><a id="page_8">{8}</a></span> battues dans les
+montagnes pour se procurer des esclaves<a id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>, à peu près comme faisaient
+naguère les Portugais sur la côte d’Afrique. Dans les derniers temps de
+l’empire, on voit la Corse administrée par un président qui relevait du
+vicaire de Rome<a id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>. On ne sait pas exactement quand le christianisme
+s’introduisit dans l’île<a id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a>.</p>
+
+<p>Aux Romains succédèrent les Goths et les Vandales; à ceux-ci les Arabes,
+qui recommencèrent la chasse aux hommes sur une plus grande échelle.
+Attaqués et expulsés à grand’peine par les Pisans, ils ne laissèrent que
+des ruines, et pendant plusieurs siècles, ils continuèrent à désoler les
+côtes par des pillages si fréquents, que la population, abandonnant le
+littoral, fut réduite à chercher la sécurité sur les hauteurs
+voisines<a id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a>.<span class="pagenum"><a id="page_9">{9}</a></span></p>
+
+<p>Dans les pays de montagnes, où le paysan est plutôt pasteur que
+laboureur, le régime féodal a toujours été moins tyrannique que dans les
+plaines. Cependant, des traditions populaires subsistent encore pour
+conserver le souvenir des violences exercées par les seigneurs de la
+Corse contre leurs vassaux<a id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a>. A la vérité, suivant les mêmes
+traditions, la vengeance ne se faisait jamais attendre longtemps. Déjà,
+vers le milieu du <small>XI</small>&#7497; siècle, des communes s’étaient établies dans les
+districts du centre et sur la côte orientale<a id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>. Dans l’ouest, ou, pour
+parler le langage des annalistes nationaux, <i>au-delà des monts</i>, les
+seigneurs maintinrent plus longtemps leur autorité. En guerre avec ces
+derniers, les communes firent hommage de l’île entière au pape, afin
+d’avoir un protecteur. En 1070, Urbain II la céda moyennant une
+redevance annuelle de<span class="pagenum"><a id="page_10">{10}</a></span> cinquante livres, monnaie de Lucques<a id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a>, à la
+république de Pise, florissante à cette époque, et il semble que les
+Corses n’eurent qu’à se féliciter de cet étrange contrat, dans lequel on
+ne dit pas qu’ils aient été consultés. D’abord les gouverneurs pisans ne
+s’appliquèrent qu’à maintenir la paix entre les communes et les
+seigneurs, et à polir les m&#339;urs sauvages de leurs nouveaux vassaux. Le
+<small>XII</small>&#7497; siècle fut pour la Corse une époque de tranquillité et de bonheur.
+«Ce fut alors», dit Filippini, d’après Giovanni della Grossa, «que
+s’élevèrent quantité d’édifices publics, et beaucoup de belles églises
+que l’on admire encore<a id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a>.»</p>
+
+<p>Après la bataille de Meloria<a id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a>, les Pisans, battus par les Génois,
+étaient dans l’impuissance d’exercer leur protectorat sur la Corse, où
+déjà leurs ennemis s’étaient fait de nom<span class="pagenum"><a id="page_11">{11}</a></span>breux partisans, surtout parmi
+les communes. Le pape Boniface VIII prétendit reprendre le droit de
+souveraineté du saint siége sur l’île, ou plutôt il le transféra à Jayme
+II, roi d’Aragon; mais les Génois ne tinrent compte de ses décrets, et
+continuèrent à se fortifier, gagnant du terrain chaque jour, quelquefois
+par les armes, plus souvent par l’intrigue et la corruption. Depuis le
+<small>XIII</small>&#7497; siècle jusqu’à la fin du <small>XVI</small>&#7497;, la Corse est un champ de bataille
+où les Génois, les Aragonnais, plusieurs princes italiens, les papes,
+les rois de France, armant les insulaires les uns contre les autres, les
+excitent sans cesse à s’égorger pour savoir à quels maîtres ils
+appartiendront. Rien de plus triste, de plus hideux, que cette période
+de trois siècles, marquée par des massacres sans gloire, des perfidies
+sans résultat, des cruautés atroces, une mauvaise foi et un égoïsme
+honteux de la part des gouvernements étrangers et des chefs nationaux. A
+peine, au milieu d’une foule de capitaines changeant sans cesse de
+bannière, le lecteur, décou<span class="pagenum"><a id="page_12">{12}</a></span>ragé par une interminable suite d’horreurs,
+respire-t-il un moment au récit des actions de Sampiero, combattant
+presque seul pour l’indépendance de sa patrie; héros sauvage comme elle,
+mais toujours fidèle à la plus sainte des causes.</p>
+
+<p>Avec lui tomba la dernière espérance de la Corse, qui, déjà sacrifiée à
+Gènes, par le traité de Cateau-Cambrésis, en 1559, cessa pour un temps
+d’agiter ses chaînes, et sembla se résigner à l’esclavage.</p>
+
+<p>On le voit, la Corse, trop faible et trop divisée pour subsister de ses
+propres forces, se donna toujours à la puissance qui dominait dans la
+Méditerranée, et cependant elle ne perdit jamais le sentiment de sa
+nationalité, et ne s’assimila point à ses protecteurs.</p>
+
+<p>Dans les guerres civiles s’éteignit de bonne heure le pouvoir des
+seigneurs ultramontains,<span class="pagenum"><a id="page_13">{13}</a></span> dont l’autorité fut, d’ailleurs, toujours trop
+contestée, les ressources trop médiocres, les m&#339;urs trop sauvages pour
+qu’ils aient eu sur leur pays l’influence civilisatrice que la noblesse
+exerça sur le continent. Les évêques, presque tous étrangers, n’en
+obtinrent pas davantage.</p>
+
+<p>Pauvres, nullement enthousiastes de dévotion, exploités par des
+gouverneurs avides, les Corses n’ont jamais pu cultiver les arts. Chez
+eux point de grands édifices. «<i>Latissimum receptaculum casa est.</i>» Ce
+mot de Sénèque est encore vrai de nos jours; car, pour produire des
+monuments, il eût fallu et le zèle religieux des peuples, et les
+richesses du clergé, et le faste des seigneurs. On ne doit donc chercher
+en Corse que des imitations ou des importations de leurs voisins plus
+heureux.<span class="pagenum"><a id="page_14">{14}</a></span></p>
+
+<h2><a id="MONUMENTS"></a>MONUMENTS<br><br>
+<small>ANTÉRIEURS AUX ROMAINS.</small><br><br>STAZZONE ET STANTARE.<br>
+<br><a id="STAZZONA_DU_TARAVO"></a><small>STAZZONA DU TARAVO.</small></h2>
+
+<p>Je n’hésite point à rapporter à une époque antérieure à l’établissement
+des Romains dans la Corse quelques monuments d’origine inconnue, et
+absolument analogues à ceux qu’en France ou en Angleterre on nommerait
+druidiques ou celtiques. Si, dans notre pays, on est embarrassé pour
+assigner une date à leur construction, à plus forte raison l’incertitude
+redouble lorsqu’on les rencontre dans une île assez éloignée du
+continent celtique, et qui n’a<span class="pagenum"><a id="page_15">{15}</a></span> eu que fort tard des relations connues
+avec des peuples du Nord.</p>
+
+<p>Déjà M. Mathieu, capitaine d’artillerie, avait signalé un dolmen dans la
+vallée du Taravo<a id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a>; mais l’existence d’un semblable monument, en
+Corse, avait quelque chose de si improbable à mes yeux que je balançais
+à entreprendre une excursion pour m’en assurer. En effet, outre la
+défiance que m’inspirait le vague d’une description que n’accompagnait
+aucun dessin, je savais, par expérience, combien il est facile
+d’attribuer au travail des hommes des entassements de pierres produits
+par des phénomènes naturels; en un mot, je craignais que le dolmen du
+Taravo ne fût une de ces suppositions dont les celtomanes sont souvent
+prodigues. Un examen attentif me convainquit de l’exactitude de
+l’explorateur qui m’avait précédé, et la description suivante prouvera,
+j’espère, l’authenticité du<span class="pagenum"><a id="page_16">{16}</a></span> monument et son importance, à laquelle M.
+Mathieu ne me paraît pas avoir rendu toute justice.</p>
+
+<p>Ce dolmen est situé dans la vallée du Taravo, à environ une lieue et
+demie de Sollacaro, à quelques centaines de mètres de la rive gauche du
+torrent, sur une colline découverte, dont la pente est de l’est à
+l’ouest. Il se compose de quatre grosses pierres plates, dont trois,
+enfoncées dans le sol, forment un parallélogramme rectangle, fermé au
+nord-est et ouvert au sud-ouest; une quatrième pierre, plus grande que
+les précédentes, couvrait le tout comme un toit qui devait sensiblement
+déborder les parois inclinées d’ailleurs en dedans. Aujourd’hui ce toit
+est renversé, et l’une des parois latérales brisée en morceaux; mais sa
+base est encore fortement implantée dans le sol. L’autre paroi est
+très-endommagée. La pierre qui ferme le dolmen reste seule intacte. Si
+l’on en juge par la couleur des cassures que les lichens n’ont</p>
+
+<div class="figcenter">
+<img src="images/ill_001.jpg" width="461" height="550" alt="Stazzona du TARAVO
+
+Page 16
+
+">
+<br>
+<span class="caption">Stazzona du TARAVO
+
+Page 16
+
+</span>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_17">{17}</a></span></p>
+
+<p class="nind">point encore recouvertes, la destruction de ce monument ne serait pas
+très-ancienne<a id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a>. Peut-être l’espoir de trouver un trésor a-t-il engagé
+à creuser l’intérieur du dolmen de manière à déranger l’équilibre;
+peut-être une forte gelée ayant fait éclater les parois latérales, la
+chute du toit a-t-elle achevé la ruine de tout le reste?</p>
+
+<p>La pierre qui ferme le dolmen au nord-est est haute de 1&#7504;60 au-dessus du
+sol, large de 1&#7504;25, épaisse de 0&#7504;15 à 0&#7504;20. Autant que j’en ai pu juger,
+les parois latérales avaient la même hauteur et environ 2,80 à 3 mètres
+de longueur. Quant au toit, sa plus grande longueur est de 3&#7504;10, sa
+largeur de 2&#7504;60. Toutes ces pierres sont grossièrement équarries, et
+c’est probablement avec des coins qu’on les aura débitées dans la
+carrière, de façon à leur donner la forme plate qu’elles affectent.
+Peut-être s’est-on servi d’un ci<span class="pagenum"><a id="page_18">{18}</a></span>seau ou d’une hachette pour égaliser
+leurs côtés et leur sommet. C’est surtout la pierre du fond qui porte
+les traces évidentes de ce travail, car à l’intérieur elle est dressée
+et pour ainsi dire polie avec un soin particulier. On y remarque une
+longue échancrure, pratiquée, ou du moins agrandie à dessein, vers le
+sommet et du côté de l’est. Si, par la pensée, on partage cette pierre
+en quatre carrés égaux, on se représentera sa forme en supposant que le
+carré supérieur, qui touche à la paroi orientale, a été enlevé et
+l’angle rentrant, légèrement arrondi.</p>
+
+<p>A quelque vingt mètres en face du dolmen, et sur son axe, on trouve sous
+un maquis très-fourré quatre grands blocs prismatiques couchés sur le
+sol, légèrement pyramidaux et un peu arrondis à leurs angles, longs de
+3,80 à 5 mètres, et larges sur chacune de leurs faces de 0&#7504;90 à 0&#7504;70.
+Ils sont gisants sans ordre, mais très-rapprochés les uns des autres. Je
+ne crois pas me tromper en supposant qu’ils<span class="pagenum"><a id="page_19">{19}</a></span> ont formé autrefois deux
+groupes distincts, chacun composé de deux pyramides. Plusieurs ont à
+leur base comme un bourrelet ou plutôt un socle grossier réservé dans la
+masse. A voir ces longues pierres dans un autre lieu, on dirait des
+colonnes sortant de la carrière, et épannelées à coup de
+marteau.&mdash;Quarante ou cinquante mètres plus loin, et dans la même
+direction, mais de l’autre côté d’un petit ravin, on trouve encore, à
+terre, sous le maquis, deux blocs semblables dont un est brisé.</p>
+
+<p>Pour moi je ne doute point que ces pierres et celles du dolmen n’aient
+fait partie d’un même monument, et qu’elles ne soient dans une certaine
+relation étudiée les unes à l’égard des autres. Même nature de roche
+(granit gris tel que celui des rochers d’alentour), même orientation,
+même travail grossier pour les équarrir. J’ajouterai que la présence de
+menhirs aux environs, et surtout en face de l’entrée des dolmens, est un
+fait qu’ont observé toutes les<span class="pagenum"><a id="page_20">{20}</a></span> personnes qui ont étudié les monuments
+celtiques de la Bretagne et de l’Angleterre.</p>
+
+<p>Au nord du dolmen, du côté où le sol incline, on remarque comme un mur
+grossier, formé de grandes pierres brutes, confusément entassées pour
+soutenir les terres. Cela s’étend pendant une trentaine de mètres en
+décrivant une courbe très-légère, dont la concavité regarde le dolmen.
+En prolongeant cette courbe par la pensée on obtiendrait une espèce
+d’ellipse allongée, qui autrefois aurait entouré et le dolmen et les
+menhirs placés en avant. Mais je m’aperçois que je cède moi-même à la
+celtomanie, et que les souvenirs de Stone Henge me font voir ici une
+enceinte semblable à celle du fameux temple des plaines de Salisbury.
+Dans le fait rien ne prouve absolument l’existence d’une enceinte, et
+l’on peut expliquer cet empierrement par la seule disposition du sol, et
+le désir de retenir autour du monument les terres que les pluies
+auraient pu entraîner. Au<span class="pagenum"><a id="page_21">{21}</a></span> reste, la nature de cette construction et
+l’impossibilité de lui trouver une autre destination dans un lieu aussi
+désert, ne me laissent aucun doute sur son origine que je crois
+fermement contemporaine du dolmen et des menhirs.</p>
+
+<p>Dans le pays le dolmen s’appelle <i>la Stazzona del Diavolo</i>. Stazzona,
+nom générique de tous les dolmens corses, signifie forge dans le
+dialecte des paysans. D’après une tradition à laquelle on ne croit plus
+(car il n’y a point de gens moins superstitieux que les Corses<a id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a>),
+mais que l’on conte encore aux enfants comme chez nous les histoires de
+Croque-Mitaine, le diable aurait assemblé ces pierres de sa main pour
+lui servir d’enclume. Quelquefois on entendrait les coups de son
+redoutable marteau. Un jour ou une nuit, mécontent de son travail, il
+jeta ce marteau du haut de la stazzona dans la plaine du Taravo. Le
+marteau, tombant à un<span class="pagenum"><a id="page_22">{22}</a></span> millier de mètres de là, forma en s’enfonçant
+dans la terre un petit étang qu’on appelle quelquefois <i>lo Stagno del
+Diavolo</i>, mais plus souvent <i>Stagno d’Erbajolo</i>. Un berger conta à M.
+Mathieu que cet étang diabolique s’agrandissait tous les jours. Pour
+moi, non seulement je ne retrouvai plus cette tradition, mais encore
+l’étang me parut presque entièrement comblé, ou du moins rempli de vase
+et de roseaux.</p>
+
+<p>Les menhirs se nomment <i>Stantare</i>. Ce mot n’est pas plus italien que
+Stazzona; toutefois on y devine une étymologie latine. Je ne sache pas
+qu’il ait un autre sens, et pourtant je suis porté à croire qu’il avait
+autrefois une signification plus générale, ou du moins qu’une tradition
+s’est perdue touchant les pierres debout. Voici mon seul motif que
+j’abandonne pour ce qu’il vaut: Lorsqu’un enfant s’amuse à se tenir la
+tête en bas, les pieds en l’air, pivotant sur lui-même, cela s’appelle,
+dans le langage des mamans et des nourrices, «<i>far la Stantara</i>.»</p>
+
+<div class="figcenter">
+<img src="images/ill_002.jpg" width="511" height="550" alt="LE STANTARE
+
+Route de Propriano à Sartène
+
+Page 23.
+
+">
+<br>
+<span class="caption">LE STANTARE
+
+Route de Propriano à Sartène
+
+Page 23.
+
+</span>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_23">{23}</a></span></p>
+
+<p>Or, cette locution existe dans des districts où personne n’a ni vu ni
+entendu mentionner les pierres debout. Tout au moins doit-on conclure de
+ce qui précède que jadis les menhirs étaient plus communs en Corse
+qu’ils ne le sont aujourd’hui.</p>
+
+<h2><a id="STANTARE_DU_RIZZANESE"></a>STANTARE DU RIZZANESE.</h2>
+
+<p>Deux autres menhirs, mais debout, se voient à environ une lieue de
+Sartène, sur la rive gauche du Rizzanese et au bord du chemin de
+Propriano. Le lieu se nomme <i>le Stantare.</i> Les deux pierres sont
+fortement inclinées l’une vers l’autre. La plus grande, haute de trois
+mètres, est un peu plus grosse à sa base qu’à son sommet qui,
+d’ailleurs, m’a paru brisé par un accident. Elle est à peu près carrée,
+ayant environ 0&#7504;85 de côté. L’autre, aussi grosse, ne dépasse point
+1&#7504;60. Elles sont éloignées de 0&#7504;50. Entre les deux pierres debout il y
+en<span class="pagenum"><a id="page_24">{24}</a></span> a une troisième, longue d’un mètre, presque aussi grosse que les
+deux précédentes, mais couchée à terre. Peut-être est-ce un fragment de
+l’une des deux Stantare. De même que dans la vallée du Taravo, ces
+pierres portent quelques traces de travail, et, bien qu’elles n’aient
+point été dressées, il est évident qu’elles ont été dégrossies de main
+d’homme, ou plutôt fendues et détachées de la carrière avec des coins.
+D’ailleurs nul ornement, nulle inscription sur leur surface. Je n’ai pu
+recueillir la moindre tradition sur leur origine.</p>
+
+<h2><a id="STANTARE_DE_LA_BOCCA_DELLA_PILA"></a>STANTARE DE LA BOCCA DELLA PILA.</h2>
+
+<p>A deux ou trois lieues S.-S.-O. de Sartène, dans le col nommé la Bocca
+della Pila, j’ai observé deux Stantare hautes de 2&#7504;50 sur 0&#7504;70 de large,
+inclinées de même que les précédentes et</p>
+
+<div class="figcenter">
+<img src="images/ill_002a.jpg" width="550" height="305" alt="Bocca della Pila">
+<br>
+<span class="caption">Bocca della Pila</span>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_25">{25}</a></span></p>
+
+<p class="nind">leur ressemblant de tout point. L’une, dont le sommet est cassé, se
+trouve engagée dans un mur en pierres sèches. (C’est l’usage, en Corse,
+d’enclore ainsi tous les champs cultivés.) On s’en est servi comme d’un
+piédroit pour la porte qui donne accès dans le champ.</p>
+
+<p>Le nom du col où se trouvent ces deux monuments est évidemment tout
+moderne, et tiré de leur forme qu’on a comparée à un pilier. On les
+connaît encore sous la dénomination des deux Stantare.</p>
+
+<h2><a id="STAZZONA_DE_LA_VALLEE_DE_CAURIA"></a>STAZZONA DE LA VALLÉE DE CAURIA.</h2>
+
+<p>J’arrive à la description d’un monument beaucoup plus important et plus
+complet que ceux qui précèdent. C’est un dolmen appelé encore la Forge
+du Diable, Stazzona del Dia<span class="pagenum"><a id="page_26">{26}</a></span>volo, parfaitement conservé. Il se trouve
+dans la vallée de Cauria ou Gavuria, au milieu d’une plaine assez large,
+et sur un plateau peu élevé, mais qui cependant peut s’apercevoir de
+loin. Huit pierres composent la Stazzona, toutes moyennement épaisses de
+0&#7504;30; six, plantées debout, fortement inclinées à l’intérieur, forment
+les parois, savoir: deux à l’E.-E.-S. à droite de l’entrée; trois au
+côté opposé; une au fond, fermant le dolmen au N.-N.-O. Une seule pierre
+le couvre comme un toit; enfin, circonstance que je n’avais pas encore
+observée jusqu’alors, une huitième pierre, placée à l’entrée de la
+Stazzona, présente l’apparence d’un seuil élevé. A l’intérieur, la
+chambre du dolmen a un peu plus de 3&#7504;15 sur 2&#7504;05 en &#339;uvre. La première
+pierre, formant paroi, à droite de l’entrée, a 2 mètres de long; la
+seconde, du même côté, longue de près de 3 mètres, déborde
+considérablement la pierre du fond, laquelle a un peu plus de 2 mètres.
+Les trois pierres de gauche ont environ 1 mètre chacune. Enfin la</p>
+
+<div class="figcenter">
+<img src="images/ill_004.jpg" width="444" height="550" alt="Dolmen de la Vallée de Cauria ou Gavuria
+
+Page 26.
+
+">
+<br>
+<span class="caption">Dolmen de la Vallée de Cauria ou Gavuria
+
+Page 26.
+
+</span>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_27">{27}</a></span></p>
+
+<p class="nind">hauteur du monument sous soffite est de 1&#7504;65.
+Vu de l’extérieur, le dolmen paraît moins haut,
+car son aire est d’environ 0&#7504;50 plus basse que
+le terrain d’alentour. Il me reste à parler de la
+pierre du toit très-irrégulière dans sa forme, et
+mesurant environ 3&#7504;50 sur 2&#7504;30. Elle est fendue,
+par un accident assez récent en apparence, obliquement
+dans le sens de sa largeur. Vers le
+centre on observe un léger creux auquel vient
+aboutir une rigole évidemment travaillée de
+main d’homme, qui se dirige vers l’E.-N.-E.
+et se coude au moment de toucher le bord
+du toit. Dans la direction E.-E.-S., vers l’entrée
+du dolmen, on voit une seconde rigole toute
+droite, partant de l’extrémité d’une cavité
+elliptique, dont le grand axe lui serait perpendiculaire.
+Enfin, du côté opposé, c’est-à-dire
+au N.-N.-O., une troisième rigole correspond
+à une cavité moindre que les précédentes.</p>
+
+<p>Bien souvent j’avais entendu parler de ces ri<span class="pagenum"><a id="page_28">{28}</a></span>goles
+tracées sur les toits des dolmens, mais
+jamais je n’en avais vu de mes yeux. Ici elles
+sont de la dernière évidence, et il suffit d’observer
+leur canal anguleux et leurs bords vifs
+pour s’en convaincre. Qu’elles aient été tracées
+pour l’écoulement d’un liquide quelconque,
+cela est encore bien certain, à considérer leur
+pente et leur direction. Quant aux cavités, je
+n’y reconnais aucune apparence de travail,
+et ce ne sont, à mon avis, que des accidents
+naturels.</p>
+
+<p>Les pierres de ce dolmen sont plus rudes que
+celles de la Stazzona du Taravo, et toutes m’ont
+paru dans l’état où le hasard a pu les faire découvrir.</p>
+
+<p>Un vide de 0&#7504;04 à 0&#7504;08 existe entre la pierre
+du fond et le toit. Rien de plus commun dans
+nos dolmens. Celui de Bagneux, près de Saumur,
+par exemple, ne touche pas non plus à
+la pierre du fond. D’autres vides, entre les pa<span class="pagenum"><a id="page_29">{29}</a></span>rois
+et la table, ont été bouchés très-soigneusement
+avec de la terre et de petites pierres, par
+des bergers qui, souvent, au risque de rencontrer
+le terrible forgeron, couchent la nuit dans
+la Stazzona, ou s’y réfugient pendant les orages.
+C’est à eux encore qu’il faut attribuer une
+marche en moellons qui facilite la descente
+dans l’intérieur du dolmen.</p>
+
+<p>A trois cents mètres à l’est-est-sud de la Stazzona,
+le long d’un mur de pierres sèches, tout
+moderne, neuf Stantare disposées sur une ligne
+parallèle à l’axe du dolmen, rappellent, mais de
+bien loin, les allées de Carnac et d’Erdeven. Il
+serait toutefois difficile de s’assurer que ces
+pierres ont formé autrefois une avenue régulière,
+c’est-à-dire deux lignes parallèles, car
+aujourd’hui cinq seulement sont debout; les
+quatre autres, renversées, sont couchées à peu
+de distance, sans qu’il soit possible de déterminer
+leur position primitive. Une autre pierre,
+presque entièrement enterrée, est peut-être une<span class="pagenum"><a id="page_30">{30}</a></span>
+dixième Stantara. Mais il eût fallu la dégager
+pour constater son identité avec les neuf
+autres. Les cinq qui restent en place sont sensiblement
+inclinées les unes dans un sens, les
+autres dans un autre, de façon à faire croire
+qu’elles n’ont jamais été orientées. Au reste, il
+est probable que leur nombre a été autrefois
+plus considérable, car on a dû en briser beaucoup
+pour construire le mur voisin qui enclôt
+le champ où est situé la Stazzona. D’un autre
+côté, le maquis est si épais en ce lieu, que
+couchées, ces pierres peuvent facilement échapper
+aux recherches. Dans la direction opposée,
+c’est-à-dire au N.-N.-O., je n’ai observé aucune
+Stantara; mais pour prononcer qu’il n’en existe
+point, il faudrait avant tout brûler le fourré de
+cistes et de myrtes qui ne permet pas d’apercevoir
+le sol.</p>
+
+<p>La plus longue des Stantare a 3 mètres de
+long; elle est renversée. Les autres ont de 1 mètre
+à 1&#7504;60; toutes ont environ 0&#7504;75 d’épaisseur.<span class="pagenum"><a id="page_31">{31}</a></span>
+D’ailleurs, toutes les observations que j’ai faites
+au sujet des Stantare des bords du Rizzanese,
+s’appliquent également à celles-ci.</p>
+
+<p>De retour à Bastia, je montrai à plusieurs personnes
+les croquis que j’avais pris sur les lieux.
+J’appris alors l’existence d’autres monuments
+du même genre, situés également dans l’arrondissement
+de Sartène, mais trop tard malheureusement
+pour les visiter. Une Stazzona intacte
+existe, m’assure-t-on, à Bezzico Nuovo, et l’on
+voit plusieurs Stantare debout à Bacil Vecchio,
+près du village de Grossa. Mon ami, M. Pierangeli,
+antiquaire instruit, et l’un des correspondants
+les plus zélés de votre ministère, m’a
+promis de les visiter et de vous adresser ses
+observations.</p>
+
+<p>Dans une partie de l’île fort éloignée, au
+milieu des plus hautes montagnes du Niolo, un
+groupe de pierres entassées les unes sur les
+autres est connu sous le nom de Stazzona. Si<span class="pagenum"><a id="page_32">{32}</a></span>
+je suis bien instruit, cet amas serait le résultat
+d’un accident naturel. Cependant je regrette
+qu’on ne me l’ait pas signalé lorsque je fis une
+excursion dans le Niolo. Cette stazzona est située
+à l’est, et fort près du lac de Nino. On passe
+devant en allant du Niolo à Solcia. Il serait fort
+à désirer qu’elle fût examinée avec soin.</p>
+
+<p>A l’exception de cette dernière Stazzona, dont
+l’existence est très-incertaine, toutes celles que
+je viens de citer sont placées à une distance de
+quelques lieues de la mer, en sorte qu’il ne
+serait pas impossible qu’elles eussent été élevées
+par des navigateurs étrangers, momentanément
+de séjour dans l’île. On a fait, en Bretagne, une
+observation semblable; c’est que les monuments
+dits celtiques se trouvent en plus grand
+nombre sur le bord de la mer que dans l’intérieur
+des terres. Je ne pense pas toutefois que
+ce fait ait une grande importance; car il est
+difficile d’admettre que des commerçants ou des
+pirates, que des étrangers sans établissement<span class="pagenum"><a id="page_33">{33}</a></span>
+fixe, aient élevé sur un sol qu’ils devaient
+bientôt quitter, des monuments qui exigent un
+déploiement de forces si considérable. Il est
+infiniment plus vraisemblable qu’ils ont été
+construits par un peuple fixé dans le pays.</p>
+
+<p>Si l’on compare les pierres levées de la Corse
+avec celles de la France, il sera difficile de trouver
+des caractères qui les distinguent. L’inclinaison
+des Stantare est tellement irrégulière
+qu’on a plus de raison de l’attribuer à des accidents
+fortuits, qu’à un système particulier. Entre
+les dolmens et les Stazzone la ressemblance est
+complète, si ce n’est que le travail d’équarissement
+des pierres est un peu plus sensible en
+Corse que sur le continent. L’orientation assez
+générale de nos dolmens ne s’observe point en
+Corse; mais il suffit qu’en France ce fait ne se
+reproduise pas constamment pour qu’il perde
+beaucoup de son importance. En un mot, je ne
+vois aucune différence appréciable entre les
+monuments dits celtiques et ceux de l’arron<span class="pagenum"><a id="page_34">{34}</a></span>dissement
+de Sartène, en sorte qu’on serait
+tenté de leur supposer une destination, et
+même une origine communes.</p>
+
+<p>Mais cette destination et cette origine sont
+en France des mystères fort obscurs, et ce n’est
+que par une série de suppositions passablement
+gratuites, qu’on en est venu à les considérer
+comme des temples ou des autels de la religion
+druidique<a id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a>. Du silence complet des auteurs
+anciens, qui cependant ont accordé quelque
+attention aux doctrines des prêtres gaulois, on
+pourrait inférer que ces monuments étaient<span class="pagenum"><a id="page_35">{35}</a></span>
+préexistants à la religion des druides. En effet,
+on nous parle de temples gaulois, de statues de
+dieux gaulois, de grands simulacres de divinités
+façonnés par les druides: nulle part il n’est question
+de pierres levées. On peut se demander
+même si les constructions attribuées aux
+druides ne sont pas trop grossières pour qu’on
+puisse les attribuer à une époque où l’art
+était assez avancé pour produire des statues
+et des temples. Il me semble qu’entre l’érection
+d’une pierre brute et la fabrication d’une
+idole, quelque barbare qu’elle soit, il y a un
+degré immense à franchir dans l’échelle de la
+civilisation.</p>
+
+<p>Quoi qu’il en soit, reste ce fait très-remarquable,
+du grand nombre de pierres levées qu’on
+trouve dans les pays celtiques, et de leur rareté,
+ou même de leur absence complète dans d’autres
+contrées où l’histoire ne mentionne point d’immigrations
+gauloises. Il en résulte une forte
+présomption que ces étranges monuments sont<span class="pagenum"><a id="page_36">{36}</a></span>
+particuliers au peuple qui en possédait une si
+grande quantité sur son territoire.</p>
+
+<p>Il est vrai qu’on n’en peut pas conclure absolument
+que tous les dolmens doivent être attribués
+aux Celtes, et dans le cas particulier qui
+nous occupe, on peut se refuser à croire qu’un
+peuple dont de nombreuses armées étaient arrêtées
+par un bras de mer, ait, à une époque très-reculée,
+porté des colonies dans une île éloignée
+du continent. Le fait cependant n’est point impossible,
+et quelques considérations viennent
+s’y rattacher, qui le rendent moins improbable.</p>
+
+<p>Depuis les savantes recherches de M. le docteur
+Edwards sur les races humaines, on connaît
+la persistance des types physiques, que
+n’effacent ni une invasion ni même un long
+asservissement. Il est donc intéressant d’étudier
+la physionomie du peuple corse, et de chercher
+avec quel autre peuple elle offre des ressemblances.<span class="pagenum"><a id="page_37">{37}</a></span></p>
+
+<p>Avant de visiter l’île, je m’attendais à y trouver
+les types qui abondent sur la côte N.-O. de
+l’Italie et sur une partie de nos côtes méridionales.
+En un mot, j’étais imbu de cette idée que
+les Corses appartenaient à la race ibérique,
+dont un rejeton, présumé pur, subsiste dans
+la Biscaye et la Navarre. L’aspect des habitants
+de Bastia me confirma d’abord dans cette opinion;
+mais quand je vins à comparer leurs
+traits à ceux des paysans des villages éloignés,
+surtout lorsque je parcourus les montagnes
+de l’intérieur, je remarquai des physionomies
+toutes nouvelles.</p>
+
+<p>L’habitant de Bastia ne se distingue pas de
+l’Italien de la côte orientale. Je décrirais ainsi
+ses traits caractéristiques: le visage allongé,
+étroit; mais le diamètre horizontal de la tête
+très-grand, le nez aquilin, les lèvres minces et
+bien dessinées, les yeux noirs, les cheveux noirs
+et lisses, la peau d’une teinte uniforme, oli<span class="pagenum"><a id="page_38">{38}</a></span>vâtre<a id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a>.
+Ces traits sont ceux de beaucoup de
+Génois, et se rencontrent fréquemment dans
+la Provence et le Languedoc. Si l’on sort de
+Bastia, et qu’on se dirige vers les montagnes,
+les grands traits, les figures allongées deviennent
+fort rares. Le Corse des districts du centre,
+d’une race, peut-être autochthone, ou du moins
+de la plus ancienne de l’île, a la face large
+et charnue, le nez petit, sans forme bien
+caractérisée, la bouche grande et les lèvres
+épaisses. Son teint est clair, ses cheveux plus
+souvent châtains que noirs. Parmi les bergers
+qui vivent toujours en plein air, il n’est pas
+rare de trouver de beaux teints colorés. Il faut
+bien se garder de confondre l’effet produit sur
+la peau par une chaleur constante, avec la couleur
+même de la peau. Le montagnard de Coscione
+ou des environs de Corte est hâlé, noirci<span class="pagenum"><a id="page_39">{39}</a></span>
+par le soleil; mais il a des couleurs carminées,
+et la teinte de sa peau est claire. Chez le Génois,
+au contraire, la teinte olivâtre de la peau semble
+résulter d’une matière colorante répandue dans
+l’épiderme. On peut faire une remarque semblable
+pour la couleur des cheveux. Parmi les
+Corses que je crois de race pure, les cheveux
+d’un noir-bleu sont aussi rares que dans nos
+provinces du nord. Les cheveux châtains des
+montagnards de Corte, souvent bouclés ou
+crépus, ont des reflets dorés très-vifs, et leurs
+couches inférieures sont infiniment plus claires
+que celles qui sont continuellement exposées à
+l’action du soleil.</p>
+
+<p>En résumé, les traits du montagnard corse
+ne diffèrent pas sensiblement de ceux de l’habitant
+de la France centrale: ils sont précisément
+ceux que le docteur Edwards attribue à la
+race gallique, que l’on croit la plus anciennement
+établie dans la Gaule.</p>
+
+<p>Quant à certains traits du caractère national<span class="pagenum"><a id="page_40">{40}</a></span>
+dont M. Amédée Thierry a remarqué, avec raison,
+l’égale persistance, il ne serait pas difficile
+de trouver une grande analogie de m&#339;urs entre
+les Corses et les Galls. Voici en quels termes
+M. Thierry résume le caractère gaulois: «Bravoure
+personnelle, esprit franc, impétueux,
+ouvert à toutes les impressions, éminemment
+intelligent; à côté de cela une mobilité extrême,
+une répugnance marquée aux idées
+de discipline, beaucoup d’ostentation, enfin
+une désunion perpétuelle, fruit de l’excessive
+vanité<a id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a>.»</p>
+
+<p>Ouvrons maintenant l’histoire de Filippini.
+A chaque page ce caractère se trouve si exactement
+résumé, qu’on le dirait uniquement tracé
+pour les Corses. Dans leur guerre contre Gènes,
+quelle mobilité! quelle indiscipline! quelle
+désunion! En Corse, on ne voit point une nation,
+mais des familles qui n’agissent que dans<span class="pagenum"><a id="page_41">{41}</a></span>
+leurs intérêts particuliers. Cette bravoure gauloise,
+que M. Thierry a si bien définie par l’épithète
+de <i>personnelle</i>, n’est-ce pas celle du Corse,
+qui n’aime à faire la guerre que pour son
+compte? Enfin, sa susceptibilité et sa passion
+proverbiale pour la vengeance<a id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a> ne sont-elles<span class="pagenum"><a id="page_42">{42}</a></span>
+pas les conséquences de son excessive vanité,
+qui, même chez les plus grands hommes, dégénère
+en une ostentation ridicule. Qu’on se rap<span class="pagenum"><a id="page_43">{43}</a></span>pelle
+la robe de satin et la couronne de lauriers
+de Napoléon.</p>
+
+<p>Je viens, Monsieur le Ministre, de vous exposer,
+avec l’impartialité de l’indécision, les
+considérations qui viendraient à l’appui d’une
+origine celtique pour les Stazzone de la Corse.
+Je regrette vivement de ne pouvoir pousser
+plus loin mes recherches, ni les diriger sur un
+point qui n’a point encore été étudié, que je
+sache, et pour lequel je suis malheureusement
+incompétent. Je veux parler du dialecte
+corse, dans lequel il serait intéressant
+de rechercher les mots de l’ancienne langue
+ou des anciennes langues qui ont pu subsister
+jusqu’à ce jour. Diodore de Sicile rapporte
+que, dans la Corse, certaines tribus
+barbares parlaient un langage étrange et inintelligible<a id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a>.
+Quels étaient ces barbares? Re<span class="pagenum"><a id="page_44">{44}</a></span>marquons
+que ces mots de barbares et de
+langue inintelligible conviendraient assez à l’idée
+qu’un Grec, et Diodore de Sicile en particulier,
+se faisait des Celtes et de leur idiôme<a id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a>.
+Peut-être, dans le dialecte actuel des Corses,
+bien que le toscan et le français même tendent
+tous les jours à détruire son originalité,
+pourrait-on retrouver beaucoup de mots d’origine
+celtique. J’en citerai cinq qui m’ont frappé,
+évidemment empruntés aux langues du nord:
+<i>ye</i>, oui; <i>falare</i>, descendre; <i>valdo</i>, forêt; <i>mori</i>,
+beaucoup; <i>bracanato</i>, bariolé. Si l’on jette les
+yeux sur une carte de l’île, on remarquera un
+très-grand nombre de noms de lieu n’ayant
+nullement la tournure italienne, s’il est permis
+de s’exprimer ainsi. Un glossaire complet de
+ces mots faciliterait, je crois, l’étude des origines
+corses<a id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a>.<span class="pagenum"><a id="page_45">{45}</a></span></p>
+
+<p>Au reste, sans s’écarter des traditions historiques,
+on pourrait encore expliquer, et peut-être
+d’une manière plus simple, les rapports
+de physionomie et de caractère entre les Corses
+et les races galliques. Les Ligures, dont l’immigration
+en Corse est attestée historiquement,
+ont eu, à une époque très-reculée, des rapports
+intimes avec les Celtes. Leurs langues mêmes
+se ressemblaient, puisque à la bataille d’Aix
+les Ligures auxiliaires des Romains avaient le
+même cri de guerre que les Teutons. Ils se disaient
+de race commune. Dans les Pyrénées-Orientales,
+dans les Basses-Alpes, dans le Var,
+contrées habitées par les Ligures, on trouve
+des dolmens et des menhirs.</p>
+
+<p>Sur l’autorité de Sextus Avienus l’on confond
+peut-être à tort ce peuple avec les Ibères. Sénèque,
+énumérant les nations qui s’établirent
+successivement en Corse, distingue expressément
+les unes des autres. Il ajoute ce renseignement
+remarquable, que les Ibères fixés dans l’île
+avaient conservé leur costume et quelques mots<span class="pagenum"><a id="page_46">{46}</a></span>
+de leur idiome (il pouvait en juger étant espagnol
+lui-même); mais que la fréquentation des
+Grecs et des Ligures l’avait d’ailleurs presque
+complètement dénaturé<a id="FNanchor_31_31"></a><a href="#Footnote_31_31" class="fnanchor">[31]</a>.</p>
+
+<p>Enfin, si l’on ne veut point admettre que
+les Ligures appartiennent à la grande famille
+celtique, on pourrait supposer que, partant
+pour la Corse, ils auraient emmené avec eux
+quelque horde gauloise voisine de leur séjour.
+De pareilles associations avaient lieu fréquemment
+parmi les peuples que les Grecs appelaient
+les barbares<a id="FNanchor_32_32"></a><a href="#Footnote_32_32" class="fnanchor">[32]</a>.<span class="pagenum"><a id="page_47">{47}</a></span></p>
+
+<h2><a id="URNES_FUNERAIRES"></a>URNES FUNÉRAIRES.</h2>
+
+<p>Cette recherche des origines corses, où malheureusement
+on ne trouve que le doute après
+toutes les questions, me conduit à vous entretenir
+de quelques découvertes curieuses, annonçant
+d’ailleurs des usages qui n’ont rien
+de celtique.</p>
+
+<p>On a trouvé plusieurs fois dans les vignes
+de Saint-Jean, près d’Ajaccio (on suppose que
+ce lieu est l’emplacement de l’ancienne ville
+d’Urcinium), aux environs de la chapelle neuve,
+de grands vases en terre rouge, mal cuits, qui
+contenaient des ossements humains emmaillotés
+de bandes d’étoffe, des espèces de momies. Je
+n’ai pu examiner moi-même aucune de ces
+trouvailles. Par une incurie déplorable tout
+s’est perdu. Je suis donc obligé de rapporter
+ici les renseignements que j’ai pu recueillir. Je<span class="pagenum"><a id="page_48">{48}</a></span>
+dois les détails qui suivent à M. Étienne Conti,
+avocat et littérateur distingué, dont la complaisance
+est connue de tous les étrangers qui
+ont voyagé en Corse. A ma prière il a bien
+voulu rassembler ses souvenirs, et instituer
+une espèce d’enquête sur la dernière découverte
+de tombeaux faite dans cette localité.</p>
+
+<p>La forme des vases se rapproche de celle de
+plusieurs urnes antiques; c’est un ovoïde un
+peu renflé vers le tiers de sa hauteur, et se rétrécissant
+légèrement vers le haut; une base et
+un rebord saillant interrompent la courbe; le
+rebord est un peu plus évasé que la base. Deux
+de ces urnes contenaient chacune, parmi des
+lambeaux d’étoffe et une masse de poussière,
+une tête d’enfant, <i>qui ne paraissait pas avoir
+souffert l’action du feu</i>. On n’observa nuls
+autres ossements, du moins entiers. Il y avait
+encore dans chaque vase des bracelets en
+cuivre doré, et des espèces de <i>bourrelets</i> ou de
+<i>couronnes closes</i> en fil d’argent doré, que l’on<span class="pagenum"><a id="page_49">{49}</a></span>
+comparait à des <i>résilles.</i> M. Pugliesi, qui découvrit
+ces urnes, parlait aussi d’une petite boîte
+en bois, enveloppée de linge, qui, disait-il, lui
+parut contenir des fragments <i>de papier</i>. Il s’empresse
+d’ajouter qu’il n’y avait rien d’écrit.
+M. Conti, qui le questionna fort sur ce point,
+reconnut bientôt qu’il n’était rien moins que
+sûr du fait, et il présume que ce qu’il avait pris
+pour du papier n’était que des fragments d’étoffe,
+ou peut-être de feuilles de roseau.</p>
+
+<p>Dans d’autres vases, à différentes époques,
+on a trouvé des squelettes entiers (ou du moins
+des os en assez grande quantité pour composer
+un squelette) sur lesquels on ne remarquait
+aucune trace de feu, et, circonstance à noter,
+dans chaque vase était un instrument dont je
+n’ai pu savoir la matière, mais qu’on nommait
+une clef, et qui ressemblait à un mauvais
+passe-partout<a id="FNanchor_33_33"></a><a href="#Footnote_33_33" class="fnanchor">[33]</a>.<span class="pagenum"><a id="page_50">{50}</a></span></p>
+
+<p>Mais le fait le plus extraordinaire me reste à
+rapporter. Toutes les jarres, me dit-on, avaient
+subi l’action du feu pour être fermées comme
+elles l’étaient. Aucune soudure n’était visible,
+et il avait fallu une coction générale pour en
+faire disparaître les traces et laisser au vase une
+uniformité de teinte parfaite, un rouge extrêmement
+vif. Jamais les propriétaires du terrain
+où ces découvertes ont eu lieu n’ont varié sur
+ce point, quelque improbable, quelque impossible
+qu’il paraisse. Comme il est certain que
+les gaz contenus dans un cadavre, exposés à
+une chaleur intense, auraient promptement
+fait sauter en pièces le vase qui les renfermait,
+il faut admettre forcément que le couvercle a
+été luté avec un soin particulier, et avec un
+mastic de la couleur de la terre, que le temps
+aura durci au point qu’on ne puisse le distinguer
+de la matière du vase.</p>
+
+<p>A Bonifacio, un vase semblable, contenant un
+squelette, fut découvert il y a quelques années,<span class="pagenum"><a id="page_51">{51}</a></span>
+dans un lieu connu traditionnellement sous le
+nom de <i>Tombeau du Turc</i>. Des médailles, me
+dit-on, accompagnaient le squelette; mais quelles
+étaient-elles? Je n’ai jamais pu l’apprendre:
+le souvenir même de la découverte était presque
+entièrement oublié à Bonifacio lorsque je
+demandai des renseignements à cet égard.</p>
+
+<p>Probablement on désirera savoir ce que sont
+devenus ces vases, ces bracelets, ces résilles,
+ces clefs. Les vases ont été mis en pièces, les
+résilles et les bracelets fondus. (L’argent des
+résilles était d’excellent aloi.) Quant aux
+clefs, un des propriétaires de Saint-Jean en
+avait formé un trousseau complet, si considérable,
+qu’il en fut embarrassé et s’en défit,
+sans se rappeler comment; sans doute, elles se
+trouvent parmi de vieilles ferrailles, chez quelque
+maréchal d’Ajaccio. Avant de crier à la
+barbarie, il faudrait se demander si de pareilles
+choses ne se passent pas tous les jours dans des
+villes du continent.<span class="pagenum"><a id="page_52">{52}</a></span></p>
+
+<p>L’usage d’enfermer des cadavres dans de grandes
+jarres se retrouve chez plusieurs peuples. Il y
+en a des exemples parmi beaucoup de peuplades
+américaines, et dans l’antiquité, au rapport de
+Diodore de Sicile, les Baléares ensevelissaient
+leurs morts de la sorte. «Ils ont, dit-il, dans
+leurs sépultures, une pratique étrange et qui
+leur est particulière: ils brisent les cadavres
+avec des bâtons, les déposent dans une urne, et
+par-dessus élèvent un monceau de pierres<a id="FNanchor_34_34"></a><a href="#Footnote_34_34" class="fnanchor">[34]</a>.»
+Je ne sache pas que cette dernière circonstance
+se soit retrouvée à Saint-Jean; mais ce lieu étant
+cultivé depuis longtemps, il ne serait pas extraordinaire
+que les amas de pierres eussent
+disparu. Quant au dépècement des corps, ou
+au brisement des os, je suppose qu’on le pratiquait
+pour que le cadavre occupât moins de
+place, et qu’il remplît exactement le vase destiné
+à le conserver.</p>
+
+<div class="figcenter">
+<img src="images/ill_006.jpg" width="437" height="550" alt="Pierre trouvée sur le domaine de M&#691; Domenico Colonna
+d’Apricciani près de Sagone.">
+<br>
+<span class="caption">Pierre trouvée sur le domaine de M&#691; Domenico Colonna
+d’Apricciani près de Sagone.</span>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_53">{53}</a></span></p>
+
+<p>Les urnes dont j’ai donné la description
+d’après M. Conti ont été trouvées assez rapprochées
+l’une de l’autre, et en assez grand
+nombre, pour qu’il soit permis de supposer que
+l’emplacement connu sous le nom de la Chapelle-Neuve,
+ait été un lieu de sépulture, commun
+pour les habitants d’une ville, ou du moins
+pour une tribu assez considérable. Je pense,
+Monsieur le Ministre, qu’il serait intéressant de
+faire faire quelques fouilles en ce lieu. Suivant
+toute apparence, la dépense serait très-médiocre,
+et l’on obtiendrait peut-être quelques lumières
+sur un fait nouveau qui intéresse l’archéologie
+et l’histoire.</p>
+
+<h2><a id="STATUE_DAPRICCIANI"></a>STATUE D’APRICCIANI.</h2>
+
+<p>Il me reste à vous entretenir, Monsieur le
+Ministre, d’un monument dont l’origine m’a<span class="pagenum"><a id="page_54">{54}</a></span>
+semblé antérieure à l’occupation romaine, mais
+mon opinion peut être contestée, et je dois accompagner
+le croquis ci-joint de tous les détails
+qui peuvent éclairer la question.</p>
+
+<p>Revenant de la colonie grecque de Cargese,
+je m’arrêtai auprès de l’église de Sagone, ruine
+sans importance, pour chercher dans le voisinage
+«<i>une statue de chevalier, le casque en tête</i>,»
+qu’on m’avait indiquée. Je transcris textuellement
+la description de M. le docteur Démétrius
+Stephanopoli. Ce fut en vain que je la
+demandai à plusieurs femmes qui épluchaient
+du maïs devant l’église. Heureusement, elles me
+renvoyèrent à un vieillard à barbe blanche,
+qu’on voyait à cheval à quelque distance,
+chargé par le propriétaire de garder la récolte.
+Cet homme n’avait jamais entendu parler d’un
+chevalier le casque en tête; mais il me proposa,
+me trouvant curieux de vieilles choses, de me
+montrer un «<i>idolo dei Mori</i>.» J’aurais donné tous
+les chevaliers du monde pour voir cette mer<span class="pagenum"><a id="page_55">{55}</a></span>veille,
+et j’acceptai son offre avec empressement.
+Nous suivîmes la route de Vico pendant
+un quart de lieue; puis, tournant à gauche après
+avoir traversé la rivière de Sagone, nous entrâmes
+dans un mâquis brûlé, où, de loin, on
+voyait s’élever comme un Terme antique. C’était
+une table de granit bien dressée, haute de 2&#7504; 12,
+épaisse d’environ 0&#7504; 20. Elle était appuyée sur
+un tronc d’arbre, mais on l’avait trouvée en
+terre, à plat, enterrée à une certaine profondeur.
+Qu’on se figure une pierre plate façonnée
+en gaîne, arrondie à son extrémité inférieure,
+légèrement rétrécie, et dont le sommet serait
+sculpté ou plutôt découpé de manière à représenter
+une tête humaine. Le visage est taillé
+dans le nu de la pierre, et maintenant un peu
+fruste. Pourtant on distingue les yeux assez
+bien dessinés, le nez, la bouche, exprimée par
+un seul trait horizontal, la barbe terminée en
+pointe. Les cheveux, partagés sur le front, forment
+deux touffes saillantes à la hauteur des
+yeux. En cet endroit, la pierre a sa plus grande<span class="pagenum"><a id="page_56">{56}</a></span>
+largeur (à peu près 0,40). Les seins et les muscles
+pectoraux sont indiqués, mais le reste de
+la dalle est absolument lisse. Derrière, les cheveux,
+taillés courts, ne dépassent pas la nuque.
+Les omoplates sont exprimées aussi grossièrement
+que la poitrine. En un mot, c’est un buste
+plat sur une gaîne.</p>
+
+<p>Peut-être quelqu’un verra-t-il des cornes
+dans ces deux bosses que j’ai prises pour des
+touffes de cheveux. Cependant des traits légers
+et droits qu’on observe par derrière, et qui,
+assurément, veulent dire des cheveux, se prolongent
+sur ces bosses et indiquent à mon avis
+qu’elles sont de même nature.</p>
+
+<p>En somme, cette statue, si on peut lui donner
+ce nom, est ce qu’on peut voir de plus
+grossier pour le travail, et cependant il y a
+dans l’indication des traits une certaine régularité
+qu’on ne trouve pas dans les ouvrages
+très-barbares. Entre ce buste et les idoles<span class="pagenum"><a id="page_57">{57}</a></span>
+sardes<a id="FNanchor_35_35"></a><a href="#Footnote_35_35" class="fnanchor">[35]</a>, par exemple, il y a une différence
+prodigieuse sous le rapport du goût, et toute
+à son avantage.</p>
+
+<p>Ma première impression me portait à considérer
+cela comme un Terme antique, et un
+ouvrage des Romains. Mais un examen plus
+attentif me fit abandonner cette opinion. J’observai
+d’abord la forme inusitée de la pierre,
+plate, sans base, arrondie même à son extrémité
+inférieure par une courbure très-régulière,
+d’où l’on pourrait inférer qu’elle n’avait pas
+été destinée à être plantée debout. Puis, la
+barbe finissant en pointe, et les deux touffes de
+cheveux ont un caractère asiatique ou africain,
+plutôt que romain. Si les deux bosses de chaque
+côté de la tête étaient des cornes, on pourrait à
+la rigueur en faire un Priape, mais l’attribut essentiel
+manque absolument. En outre, dans<span class="pagenum"><a id="page_58">{58}</a></span>
+cette hypothèse, il faudrait encore une base,
+et l’on n’en voit point. Cependant le travail, si
+l’on peut appeler de ce nom les coups de ciseaux
+qu’on observe par derrière, sont une présomption
+qu’elle a été destinée à être vue des deux
+côtés. Peut-être était-elle portée dans quelque
+cérémonie barbare, attachée contre un arbre....
+Combien de suppositions ne peut-on pas faire?
+Je ne pus obtenir le moindre renseignement sur
+les circonstances de sa découverte, sur les objets
+qui pouvaient se trouver dans le voisinage.
+Mon guide me répéta seulement du ton d’un
+homme sûr de son fait, que c’était une idole des
+Maures, et il ajouta cette historiette:</p>
+
+<p>Qu’un berger trouva un jour une pareille
+statue avec cette inscription: <i>Girami, è vedrai</i>...
+qu’à grand’peine on l’avait retournée, et
+trouvé la fin de l’inscription: <i>il rovescio</i>. C’est
+la contre-partie de l’histoire du licencié Gil
+Perez.</p>
+
+<p>Mais, comme mon guide avait parlé d’une<span class="pagenum"><a id="page_59">{59}</a></span>
+statue et non pas d’une pierre, et qu’en outre
+il l’appelait, de son autorité privée, une idole
+des Maures, je suis porté à croire qu’il avait
+vu déjà quelque figure semblable à la statue
+d’Apricciani. Quant à moi, je ne partage pas
+son assurance, mais j’incline à croire que
+cette pierre représente ou une divinité, ou un
+héros, ligure, libyen, ibère ou corse. Pour
+prononcer en dernier ressort sur son origine,
+il faut attendre que le hasard fasse découvrir
+quelque autre monument du même genre. Espérons
+surtout qu’on pourra observer sa situation,
+et les circonstances accessoires qui
+paraissent ici incomplètement oubliées.</p>
+
+<p>Quelle qu’elle soit, la statue d’Apricciani mérite
+d’être conservée, et j’ai prié M. le préfet
+de la Corse de la faire transporter à Ajaccio.</p>
+
+<p>Il y a dans l’étude de l’archéologie des observations
+que j’appellerai négatives, qui ont
+leur importance. Par exemple, dans telle loca<span class="pagenum"><a id="page_60">{60}</a></span>lité,
+l’absence de certains monuments est un
+fait aussi intéressant à constater que leur existence
+le serait dans une autre.</p>
+
+<p>Je viens de décrire différents groupes de
+pierres d’apparence celtique; j’ai parlé des
+immigrations qui ont conduit en Corse des peuplades
+de l’Asie, de l’Afrique et de l’Europe;
+j’ai cité les anciennes relations des Corses avec
+les habitants de la Sardaigne: il entrait nécessairement
+dans le plan que je m’étais tracé de
+rechercher tous les moyens de vérifier ces faits
+ou ces traditions.&mdash;Trouve-t-on en Corse les
+monuments qui se rencontrent le plus fréquemment
+dans les pays celtiques? Dans ceux qu’on
+suppose colonisés par les Phéniciens? Existe-t-il
+quelque analogie entre les monuments de la
+Corse et de la Sardaigne? Avec ceux de l’Étrurie?
+Telles sont les principales questions que
+j’ai dû me poser.</p>
+
+<p>En France on rapporte à une même civili<span class="pagenum"><a id="page_61">{61}</a></span>sation
+et l’érection des dolmens et celle de
+certaines enceintes fortifiées, et la fabrication
+des <i>celts</i> ou haches de pierre et de cuivre, d’instruments
+en silex, d’armes et de bijoux d’une
+forme barbare;&mdash;des vases, des statues, des
+instruments d’une forme caractéristique, certaines
+constructions remarquables se trouvent
+fréquemment dans les pays habités ou visités
+par les Phéniciens;&mdash;des monuments empreints
+d’un type particulier et bien reconnaissable
+attestent l’antique civilisation des
+Étrusques. Sur beaucoup de points de la Sardaigne,
+des constructions étranges, nommées
+Nur-hags, des statuettes en bronze de Baal, de
+Moloch et d’autres divinités phéniciennes, des
+tombeaux entourés de pierres coniques<a id="FNanchor_36_36"></a><a href="#Footnote_36_36" class="fnanchor">[36]</a>,
+sont autant de souvenirs d’une religion et de
+m&#339;urs dont il est intéressant de rechercher les
+analogues.<span class="pagenum"><a id="page_62">{62}</a></span></p>
+
+<p>Rien de semblable n’existe en Corse à ma
+connaissance, et quelque minutieuses qu’aient
+été mes informations, elles n’ont jamais eu le
+moindre résultat. On sent d’ailleurs qu’il m’est
+impossible d’affirmer d’une manière absolue la
+non existence dans l’île des monuments que je
+viens d’énumérer. Tout ce que je puis dire,
+c’est que, après avoir questionné à cet égard un
+grand nombre de personnes, je n’ai jamais obtenu
+d’autre réponse que la négative. Partout,
+certains faits qu’on croirait devoir échapper à
+l’attention du vulgaire, n’ont pas laissé de frapper
+les esprits les moins éclairés. On ignore leur
+importance, on leur assigne une origine fausse,
+souvent absurde; mais on les remarque, on en
+tient compte. En France, par exemple, je ne
+sache pas de village où la forme des haches,
+dites celtiques, n’ait attiré l’attention. Là, on les
+nomme pierres de tonnerre, ici, haches des sorciers;
+nulle part on ne les a confondues avec des
+cailloux roulés parmi lesquels on les rencontre
+souvent. En Corse, les plus petites Stantare sont<span class="pagenum"><a id="page_63">{63}</a></span>
+bien connues des pâtres des montagnes. Ils sont
+frappés de la forme des briques romaines, et les
+distinguent fort bien des modernes. Il est donc
+probable que, s’il existait dans l’île quelques
+objets du genre de ceux que j’ai cités, ils auraient
+excité la curiosité et laissé quelques souvenirs.</p>
+
+<h2><a id="MONUMENTS_ROMAINS"></a>MONUMENTS ROMAINS.</h2>
+
+<p>Pline compte trente-trois cités (<i>civitates</i>) en
+Corse, et deux colonies romaines, Mariana et
+Aleria. Il est douteux que par le mot de <i>civitates</i>,
+il ait désigné des villes, dans l’acception
+moderne de ce mot. Plus probablement, il veut
+parler de tribus ou de peuplades, soit qu’elles
+aient eu une résidence fixe, soit qu’elles menassent
+une vie nomade. La ville la plus anciennement
+connue de la Corse est Aleria; elle devait<span class="pagenum"><a id="page_64">{64}</a></span>
+avoir une enceinte fortifiée avant la première
+invasion des Romains, ainsi que l’atteste la
+fameuse inscription du tombeau de L. Scipion<a id="FNanchor_37_37"></a><a href="#Footnote_37_37" class="fnanchor">[37]</a>.</p>
+
+<div class="poetry">
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">HEC CEPIT CORSICA ALERIAQVE VRBE<br></span>
+</div></div>
+</div>
+
+<p>A aucune époque il ne semble pas que les Romains aient accordé beaucoup
+d’attention à la Corse. J’ai déjà rapporté le témoignage de Strabon sur
+la chasse aux hommes, et le commerce des esclaves qui se faisait de son
+temps, «esclaves à très-bon marché et très-mauvais, dit naïvement le
+géographe, car ils aiment mieux mourir<a id="FNanchor_38_38"></a><a href="#Footnote_38_38" class="fnanchor">[38]</a> que de se façonner aux
+manières de leur condition.» Je n’ai trouvé nulle part que les Corses
+aient fourni un contingent militaire aux armées impériales<a id="FNanchor_39_39"></a><a href="#Footnote_39_39" class="fnanchor">[39]</a>. Toutes
+les exportations de l’île consistaient en ces es<span class="pagenum"><a id="page_65">{65}</a></span>claves, en cire et en
+miel; et la pauvreté de ce commerce est une puissante raison de croire
+que jamais les maîtres du monde n’ont eu dans ce pays d’établissements
+considérables. Au reste, je n’ai jamais visité de province, autrefois
+soumise à leur empire, qui m’ait offert moins de vestiges de leurs arts
+et de leur civilisation.</p>
+
+<p>Dans la plaine de Mariana, dans celle de Sagone, et dans la plaine du
+Liamone, près de l’embouchure de cette rivière, j’ai observé des
+fragments de tuiles à crochets, très-nombreux dans la première localité,
+très-rares dans les deux dernières. Sur l’emplacement de la ville
+d’Ale<span class="pagenum"><a id="page_66">{66}</a></span>ria, ces débris sont plus abondants que dans aucun autre endroit
+de l’île. On y trouve aussi quantité de tessons de poterie noire et
+rouge, quelquefois très-fine, souvent ornée de reliefs; on y recueille
+également des morceaux de verre antique, quelques fioles, des fragments
+de marbre, de petits objets en bronze, la plupart brisés, et provenant
+d’instruments très-grossiers, des médailles<a id="FNanchor_41_41"></a><a href="#Footnote_41_41" class="fnanchor">[41]</a> et quelques pierres
+gravées<a id="FNanchor_40_40"></a><a href="#Footnote_40_40" class="fnanchor">[40]</a>. J’ai recueilli moi-même une moitié de meule de moulin en
+lave. Plus heureux que moi, M. Vogin, ingénieur des ponts et chaussées,
+a trouvé une petite tête de statue en marbre blanc d’un<span class="pagenum"><a id="page_67">{67}</a></span> assez bon
+travail, vraisemblablement, du Bas-Empire. Enfin, j’ai remarqué dans les
+murs du village moderne d’Aleria, quelques tronçons de colonnes en bien
+petit nombre, à la vérité, et de gros blocs de pierre provenant
+évidemment d’édifices antiques. Ces débris, si communs sur l’emplacement
+de la plupart des villes romaines, sont rares à Aleria, et je n’en
+connais pas d’autres dans le reste de l’île, si ce n’est dans la plaine
+de Mariana, où j’ai cru reconnaître un travail romain dans quelques
+colonnes de granit, et dans les archivoltes appliquées autour de
+l’apside de la petite église de San-Perteo. J’y reviendrai en décrivant
+cette chapelle.</p>
+
+<p>Voici les deux seules inscriptions que j’aie rencontrées en Corse: la
+première est encastrée dans une des maisons du village d’Aleria presque
+en face de l’église:</p>
+
+<p class="c"><small>
+FLAVIAE<br>
+MARIAE<br>
+VETVLLIANVS<br>
+CALPVRNIA<br>
+NVS FILIVS<br></small>
+<span class="pagenum"><a id="page_68">{68}</a></span></p>
+
+<p>Les caractères assez mal formés et presque cursifs donnent lieu de
+croire qu’elle n’est point antérieure au <small>III</small>&#7497; siècle. Je ne pense pas
+qu’elle soit chrétienne; le nom de Maria devait être commun parmi les
+femmes romaines de la Corse, puisqu’il y avait une colonie fondée par
+Marius.</p>
+
+<p>La seconde inscription, placée sur une pierre gravée servant de linteau,
+à la porte d’un jardin dans le village d’Erbalonga<a id="FNanchor_42_42"></a><a href="#Footnote_42_42" class="fnanchor">[42]</a>, est mutilée et à
+peu près indéchiffrable. On y voit seulement les lettres suivantes:</p>
+
+<div class="poetry">
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">CALIS&#7511;&#7506; NIEIM&#7580;&#8305;<br></span><br>
+<span class="dtts">. . . . . . . . .</span>
+</div></div>
+</div>
+
+<p>Faut-il lire <i>Calisto</i>, à Calistus, ou <i>Calistoni</i> à Caliston? Je serais
+tenté de lire <i>Calistoni et Mici..</i>? un nom propre comme Micyllus.<span class="pagenum"><a id="page_69">{69}</a></span></p>
+
+<h2><a id="BAINS_ROMAINS"></a>BAINS ROMAINS.</h2>
+
+<p>On dit qu’on a découvert les substructions d’un établissement thermal
+près de Lavatoggio, dans le lieu nommé la Caldanica. Je ne les ai point
+visitées, et j’ignore si elles existent encore.</p>
+
+<p>Dans la plaine de Mariana, entre les églises de la Canonica et de
+San-Perteo, j’ai observé une maçonnerie en ruines, de forme carrée, avec
+deux petits hémicycles, qui n’en sont séparés que par une traverse peu
+élevée. L’appareil est irrégulier, entremêlé sans ordre de quelques
+tuiles à crochets. Nul vestige de parement. A l’intérieur des hémicycles
+qui ont un peu plus de 1&#7504;30 de diamètre, une couche de ciment rougeâtre,
+très-épaisse, recouvre les pierres, et paraît avoir été destinée à
+recevoir<span class="pagenum"><a id="page_70">{70}</a></span> de l’eau. Peut-être étaient-ce les bassins d’une salle de
+bains. Malgré l’absence de parement, je regarde cette maçonnerie comme
+romaine.</p>
+
+<h2><a id="RUINES_DALERIA_INCERTAINES"></a>RUINES D’ALERIA (INCERTAINES).</h2>
+
+<p>Aleria offre des ruines un peu plus intéressantes, mais malheureusement
+fort incertaines. Après les avoir décrites, je hasarderai quelques
+conjectures sur leur origine.</p>
+
+<p>L’ancienne ville, ainsi que le fort moderne, auprès duquel se groupent
+quelques maisons, est située non loin de la mer, sur une éminence assez
+escarpée au nord et qui s’abaisse graduellement vers l’est. Le
+Tavignano<a id="FNanchor_43_43"></a><a href="#Footnote_43_43" class="fnanchor">[43]</a>, rivière peu<span class="pagenum"><a id="page_71">{71}</a></span> profonde, mais assez large, coule au nord de
+la ville et se jette dans la mer à trois quarts de lieue du port. Au
+nord, l’étang de Diana (nom remarquable), au sud, les étangs dell’ Sale
+et d’Urbino passent pour rendre la côte très-malsaine. De fait, aussitôt
+après la moisson, le village devient désert, et la fièvre attend
+immanquablement quiconque s’aviserait d’y passer la nuit. Lorsque je
+visitai Aleria, je n’y trouvai qu’un vieillard souffreteux que les
+propriétaires paient pour garder le blé renfermé dans les maisons. Le
+fort même et le poste de la douane étaient abandonnés. La plaine est
+d’ailleurs très-fertile, bien que le terrain soit sablonneux, et l’on
+peut juger de la bonté du sol à la hauteur et à la vigueur du mâquis qui
+couvre tous les endroits où la charrue n’a point passé depuis peu.</p>
+
+<p>Les remparts, reconnaissables sur beaucoup de points, suivent en partie
+les contours de la colline, et il semble que la ville fut divisée en<span class="pagenum"><a id="page_72">{72}</a></span>
+deux quartiers, car les substructions d’une muraille séparent le plateau
+supérieur d’une autre enceinte au nord, du côté du Tavignano.
+Probablement cette dernière partie était un faubourg réuni plus tard à
+la ville<a id="FNanchor_44_44"></a><a href="#Footnote_44_44" class="fnanchor">[44]</a>. Les murailles sont épaisses, d’appareil incertain,
+très-grossières, flanquées de tours rondes. Je n’ai vu nulle part le
+moindre vestige de parement, et, autant qu’il est possible de juger de
+ruines aussi informes, elles m’ont paru avoir plus d’analogie avec des
+murs du moyen-âge qu’avec des remparts romains. C’est à l’intérieur de
+cette enceinte, aujourd’hui cultivée en blé, qu’on trouve les médailles
+et les poteries dont j’ai parlé.</p>
+
+<p>En se dirigeant au S.-S.-E. du fort on aperçoit d’abord un pilier carré
+avec deux amorces<span class="pagenum"><a id="page_73">{73}</a></span> d’arcades, élevé de terre d’à peu près 3 mètres,
+large d’un mètre, revêtu d’un parement d’appareil réticulé, interrompu
+vers le milieu du pilier, non point par des briques, mais par une assise
+de gros moellons bien taillés. A mon avis il n’est pas douteux que ce ne
+soit les débris d’un édifice romain, d’un portail, ou bien d’un
+portique. Mais aussitôt se présente un problème bizarre. Fort près du
+pilier, mais dans un alignement irrégulier<a id="FNanchor_45_45"></a><a href="#Footnote_45_45" class="fnanchor">[45]</a> par rapport à celui-ci,
+on trouve une enceinte carrée en ruines, d’environ 40 mètres sur 30, qui
+semble d’une époque et d’un travail tout différent. On la nomme la <i>Sala
+reale</i>. Il est difficile de s’expliquer comment le portail ou le
+portique dont il reste un pilier, a pu exister en même temps que
+l’enceinte, et cependant cette enceinte est évidemment plus moderne. En
+la bâtissant sur son alignement actuel pour quelque raison qu’on ne peut
+deviner aujourd’hui, on a conservé les<span class="pagenum"><a id="page_74">{74}</a></span> arcades préexistantes en dépit
+de leur direction.</p>
+
+<p>L’appareil de l’enceinte est plus irrégulier et plus grossier encore que
+celui des murs de la ville. C’est un <i>opus incertum</i> auquel on a tâché
+de donner l’apparence d’un parement en plaçant les pierres, à
+l’extérieur, du côté le moins rude. En quelques points les murs de cette
+enceinte s’élèvent à 1,50, épais d’au moins 0,90; ailleurs ils dépassent
+à peine le niveau du sol; partout pourtant le périmètre en est bien
+reconnaissable. On ne voit de porte nulle part, sinon la double arcade
+dont j’ai parlé.</p>
+
+<p>Vers le milieu du mur qui fait face au nord se trouve une ouverture
+pratiquée depuis peu, me dit-on, par laquelle on entre en rampant dans
+un souterrain long de 10 mètres environ, large de 4, de même appareil
+que l’enceinte, mais dont la voûte mérite une description détaillée. Sa
+forme surbaissée se rapproche un peu de l’arc de Tudor, ou à quatre
+centres;</p>
+
+<div class="figcenter">
+<img src="images/ill_007.jpg" width="470" height="550" alt=""><br>
+<span class="caption">SALAREALE<br>Aleria.</span>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_75">{75}</a></span></p>
+
+<p>Toutefois la courbe est encore plus déprimée, et elle pénètre sous un
+angle droit les murs latéraux, tandis que l’arc à quatre centres se lie
+par une courbe aux piédroits qui le portent. D’ailleurs la voûte de ce
+souterrain est si maladroitement exécutée, que son profil varie tous les
+deux ou trois mètres. On reconnaît qu’elle se compose d’un blocage jeté
+avec beaucoup de ciment sur des planches posées presque au hasard, de
+façon à former plutôt un polyèdre irrégulier qu’une courbe précise.
+L’enduit, ou le ciment qui unit les pierres, porte l’empreinte de ces
+planches raboteuses et fort inégales, sur lesquelles il s’est consolidé.
+On en observe les joints très-distinctement. Il paraît encore qu’on n’a
+pris aucune précaution pour qu’elles fussent placées de même niveau dans
+le sens de la longueur de la voûte. Au point de jonction il y a une
+différence de plusieurs centimètres entre les portions de l’intrados.</p>
+
+<p>Quoique fort encombré de terre et de gravois,<span class="pagenum"><a id="page_76">{76}</a></span> le souterrain a encore
+sous clef une hauteur d’environ 1,60. Les gens du village d’Aleria ont
+percé les murs latéraux en plusieurs endroits dans l’espérance de
+trouver un trésor: inutile de dire qu’ils n’ont pas réussi. J’oubliais
+de noter une singularité, c’est qu’on ne voit nulle part la porte de ce
+souterrain, en sorte qu’on pourrait le croire bâti uniquement pour
+rendre moins humides les constructions qui s’élevaient au-dessus<a id="FNanchor_46_46"></a><a href="#Footnote_46_46" class="fnanchor">[46]</a>.</p>
+
+<p>A mon avis la <i>Sala Reale</i> ne peut être un ouvrage des Romains, car,
+même dans les temps de la plus grande décadence, leurs édifices les
+moins considérables étaient bâtis avec plus de soin, ou, pour mieux
+dire, avec moins de négligence. Assigner une époque à ces bizarres
+substructions n’est point chose facile, et je ne le tenterai pas avant
+d’avoir comparé leurs ca<span class="pagenum"><a id="page_77">{77}</a></span>ractères à ceux d’une ruine voisine que l’on
+nomme le Cirque, et qui est au moins aussi délabrée.</p>
+
+<p>A 4 ou 500 mètres de la Sala reale existent quelques pans de murs et des
+substructions dont la forme en ovale arrondi donne l’idée d’un petit
+amphithéâtre. On distingue trois enceintes concentriques; mais, dans
+l’état de ruine où elles se trouvent, il est bien difficile de suivre
+exactement leur périmètre. Tantôt l’enceinte extérieure s’élève à 1,50
+au-dessus du sol, tantôt elle disparaît complètement, et c’est
+l’enceinte moyenne ou intérieure qui sort de terre et qui s’est
+conservée. De grands pans de murailles tombés tout d’une pièce en dedans
+et en dehors, une masse énorme de pierres détachées, de la terre et des
+broussailles touffues ajoutent encore à la difficulté de reconnaître
+exactement la forme primitive de l’édifice. Je crois cependant que le
+grand axe de l’ovale était de 23 mètres; le petit, de 19 à 20 en &#339;uvre.<span class="pagenum"><a id="page_78">{78}</a></span>
+Entre les enceintes règnent deux <i>précinctions</i>, couloirs d’environ 3
+mètres de largeur; mais je n’ai pu découvrir traces de gradins; de
+voûtes ou d’arcades, pas davantage, si ce n’est vers le nord où l’on
+voit une amorce d’arcade ou de voûte avec quelques claveaux en briques.
+Peut-être ai-je tort de me servir du mot de claveaux, car ce n’est à
+vrai dire qu’un <i>opus incertum</i> dans lequel on a jeté des briques et des
+tuiles cassées au lieu de pierres.</p>
+
+<p>Pour la rudesse et la mauvaise construction, l’appareil de ces murs ne
+diffère point de la Sala Reale, si ce n’est qu’on y observe un plus
+grand nombre de grandes tuiles à crochets, de deux pieds de long, mais
+généralement brisées et disséminées sans ordre. Dans une portion de la
+muraille du côté sud seulement, on aperçoit comme <i>une intention</i>
+d’établir un cordon de briques régulier. Toutefois, il ne paraît que sur
+une longueur de 3 ou 4 mètres, et se perd aussitôt dans l’<i>opus
+incertum</i>, composé de<span class="pagenum"><a id="page_79">{79}</a></span> morceaux de schiste bruts, de cailloux roulés,
+tirés du Tavignano, et çà et là, mais rarement, de grosses pierres
+taillées, ébréchées sur leurs angles, provenant évidemment d’édifices
+plus anciens. Tous ces matériaux sont unis avec un ciment très-épais,
+d’une solidité remarquable. A la base des murs, on observe un crépi
+blanchâtre, qui porte l’empreinte d’un moule en planches, absolument
+semblable à celui que j’ai décrit tout à l’heure.</p>
+
+<p>Ce cirque, car je ne puis trouver une autre destination, est bâti sur un
+terrain accidenté, escarpé au N.-E., et s’abaissant vers l’O.</p>
+
+<p>Peut-on attribuer aux Romains des constructions aussi grossières? Je ne
+le pense pas. Le motif qui détermine mon opinion, n’est point l’absence
+d’un parement qui, en raison de l’emploi du schiste, eût été d’une
+exécution difficile; mais je ne puis admettre qu’à aucune époque les
+Romains aient à ce point mis en oubli<span class="pagenum"><a id="page_80">{80}</a></span> toutes leurs pratiques. Dans les
+pays où ils n’ont point trouvé de matériaux convenables, ils les ont
+remplacés par des briques ou par des tuiles, mêlées régulièrement à
+l’<i>opus incertum</i>. Enfin le pilier de la Sala Reale est une preuve
+qu’ils n’ont point abandonné en Corse leur système ordinaire de
+construction.</p>
+
+<p>Supposer que cet amphithéâtre soit un reste de la ville grecque ou
+étrusque d’Aleria, me paraît encore moins soutenable, car les tuiles à
+crochets et les pierres taillées mêlées à l’appareil ne peuvent provenir
+que d’édifices romains.</p>
+
+<p>L’emploi de formes en planches, entre lesquelles on a pour ainsi dire
+moulé les murailles, et qui se retrouve dans les plus anciennes
+constructions moresques de Cordoue et de Grenade, me feraient plutôt
+soupçonner que ces ruines sont d’origine arabe. Aleria fut occupée
+pendant assez longtemps, et à plusieurs<span class="pagenum"><a id="page_81">{81}</a></span> reprises par les Maures. Les
+premiers corsaires qui la prirent la saccagèrent de fond en comble, mais
+lorsque le nombre de leurs compatriotes s’accrut, ils durent chercher à
+relever les ruines romaines et à s’y établir. Passionnés pour les
+courses de taureaux et les luttes d’hommes, il ne serait pas
+extraordinaire qu’ils eussent bâti, ou même seulement restauré
+l’amphithéâtre. De ses proportions toutes mesquines, on peut conclure
+que la population d’Aleria était très-faible à l’époque où il fut
+construit, car je ne suppose pas qu’il ait jamais pu contenir plus de
+deux mille spectateurs<a id="FNanchor_47_47"></a><a href="#Footnote_47_47" class="fnanchor">[47]</a>.</p>
+
+<p>On assure que, vers l’embouchure du Tavignano, on a reconnu sur le sable
+les ruines d’un môle construit de gros blocs; d’après d’autres rapports,
+ce seraient les piles d’un pont établissant une communication entre
+Aleria et<span class="pagenum"><a id="page_82">{82}</a></span> l’étang de Diana.&mdash;Un port serait fort mal placé à
+l’embouchure du Tavignano, et l’opinion qui place le port d’Aleria dans
+l’étang de Diana me paraît plus plausible. La profondeur de l’eau, la
+hauteur des rives le rendent propre à cette destination: on sait qu’il
+communique à la mer par un goulet étroit. Quelquefois, dit-on, on tire
+de cet étang des anneaux de fer et des morceaux de plomb. Questionné sur
+ce point, l’unique habitant d’Aleria m’affirma qu’il avait souvent
+ramassé des morceaux de plomb, mais qu’il n’avait jamais vu d’anneaux.
+Il pensait que le plomb provenait de filets à pêcher, car il ne
+différait en rien pour la forme de celui qu’on emploie aujourd’hui pour
+le même usage. Au reste, on trouve encore des tuiles romaines à
+l’embouchure du Tavignano et sur les bords de l’étang de Diana<a id="FNanchor_48_48"></a><a href="#Footnote_48_48" class="fnanchor">[48]</a>.<span class="pagenum"><a id="page_83">{83}</a></span></p>
+
+<h2><a id="CARRIERE_DE_LILE_DE_CAVALLO"></a>CARRIÈRE DE L’ILE DE CAVALLO.</h2>
+
+<p>Ni à Bonifacio, ni dans les environs, je n’ai pu découvrir la moindre
+trace, ni recueillir aucun souvenir de la ville de Palla, qui, sous les
+Romains, avait quelque importance comme port, surtout pour les
+communications de la Corse avec la Sardaigne. Elle était l’un des
+aboutissants de la seule route existant dans l’île, qui partait de
+Mariana en suivant, à ce qu’on croit, la côte orientale; son
+développement était de cent vingt-cinq milles. On croit généralement que
+Palla occupait l’emplacement de Bonifacio, mais sans autre motif que la
+situation de cette dernière ville, séparée de la Sardaigne par un canal
+de trois lieues seulement<a id="FNanchor_49_49"></a><a href="#Footnote_49_49" class="fnanchor">[49]</a>.<span class="pagenum"><a id="page_84">{84}</a></span></p>
+
+<p>Le territoire de Bonifacio présente un cas rare en Corse, où le schiste
+et le granit composent presque tous les terrains. A Bonifacio, et sur
+une étendue de quelques milles seulement, le sol est calcaire. Dans les
+petites îles jetées entre la Corse et la Sardaigne, le granit reparaît.
+Il est rougeâtre, et se débite facilement; mais sur la petite île de
+Cavallo, à quelques milles à l’est de Bonifacio, il existe un banc de
+granit gris très-compacte, d’un grain serré et d’une teinte uniforme,
+non interrompu par des taches tranchant sur le fond. On suppose que les
+Romains, ayant reconnu l’excellente qualité de ce banc, en avaient
+commencé l’exploitation; mais, depuis un temps immémorial, les travaux
+ont été suspendus et les blocs détachés de la masse, restent gisant sur
+la carrière<a id="FNanchor_50_50"></a><a href="#Footnote_50_50" class="fnanchor">[50]</a>.</p>
+
+<p>En abordant une petite anse au sud de l’île,<span class="pagenum"><a id="page_85">{85}</a></span> on remarque d’abord les
+formes prismatiques et régulières de roches éparses au bord de la mer,
+et l’on ne tarde pas à reconnaître qu’elles ont été jetées de la partie
+supérieure du rocher, après avoir été grossièrement équarries sur place.
+La plupart ont l’apparence de tables carrées, très-épaisses. La masse,
+anciennement exploitée, a été attaquée par le milieu. C’est un rocher
+sans aucune fissure apparente, long de plus de 40&#7504; et large de 12. Au
+milieu, un grand espace vide montre qu’on en a débité une hauteur
+d’environ 7&#7504;, sur une longueur de 12 ou 15, et il ne paraît pas qu’on
+ait encore atteint la base du rocher. On voit dans ce vide plusieurs
+blocs prismatiques longs de 8 à 9&#7504;, destinés évidemment à faire des
+colonnes, des tables, des cippes, des pilastres, tout cela très-rudement
+ébauché; une colonne longue de 9&#7504; a particulièrement attiré mon
+attention par le travail singulier dont elle a été l’objet. Au lieu de
+la façonner suivant notre usage, en prisme à 4 ou 8 pans, de
+l’épanneler, en un mot, on l’a dé<span class="pagenum"><a id="page_86">{86}</a></span>grossie à coups de masse, au juger
+comme il semble, en tâchant de lui donner la forme la plus rapprochée du
+cylindre; on s’aperçoit même que l’astragale a été réservée. Grâce à ce
+procédé barbare, il faudrait aujourd’hui pour la polir en diminuer
+beaucoup le diamètre. Une autre colonne plus petite offre exactement le
+même travail, et j’ai cru observer qu’on les avait abandonnées l’une et
+l’autre, parce qu’on a reconnu qu’elles étaient trop profondément
+entamées.&mdash;Si ce procédé était d’un usage général chez les Romains, je
+ne comprends pas que de semblables accidents ne se renouvelassent pas
+sans cesse. Quant aux moyens employés pour détacher les blocs du rocher,
+on peut s’en rendre compte très-facilement en examinant une tranche
+énorme coupée, mais non séparée de la masse. Une longue rainure,
+profonde de 0,02, a été pratiquée sur le sommet de la carrière et sur
+ses côtés. De deux en deux pieds à peu près, on observe des cavités plus
+larges et plus profondes, qui, évi<span class="pagenum"><a id="page_87">{87}</a></span>demment, ont reçu des coins. Ils
+étaient de bois, je le suppose, car le granit est poli en ces endroits,
+au lieu d’être égrené, ce qui aurait eu lieu assurément, si l’on avait
+fait usage de coins de fer. La fente déterminée par ce moyen est nette
+et parfaitement verticale.</p>
+
+<p>Vers le centre de l’île, un amas de cendres, de laitier et de pierres
+ayant subi l’action du feu, me paraît indiquer l’emplacement de la forge
+où l’on fabriquait ou réparait les instruments d’exploitation<a id="FNanchor_51_51"></a><a href="#Footnote_51_51" class="fnanchor">[51]</a>.</p>
+
+<p>Nulle part je n’ai vu de colonnes romaines ébauchées; probablement il en
+existe en Italie et même en France; mais je ne puis croire qu’on
+employât partout le même procédé barbare en usage dans l’île de Cavallo.
+Cela serait toutefois plus vraisemblable, que d’attribuer cette
+ex<span class="pagenum"><a id="page_88">{88}</a></span>ploitation aux anciens habitants de l’île, qui, suivant toute
+apparence, ne se mettaient guère en peine de fabriquer des colonnes<a id="FNanchor_52_52"></a><a href="#Footnote_52_52" class="fnanchor">[52]</a>.</p>
+
+<h2><a id="TOMBEAUX_DE_CERVARICIO_ET_DE_BONIFACIO"></a>TOMBEAUX DE CERVARICIO ET DE BONIFACIO.</h2>
+
+<p>Je ne sais à quelle époque rapporter quelques tombeaux dont l’origine
+est inconnue, qui se trouvent épars sur la colline de Cervaricio,
+commune de Figari. Ce sont, à proprement parler, des espèces de caisses
+formées de dalles de granit longues de 2&#7504;50, larges de 0&#7504;80, assemblées
+à angle droit comme des bières. Les couvercles se trouvent souvent
+au<span class="pagenum"><a id="page_89">{89}</a></span>près de ces tombeaux, car on ne peut, que je sache, leur assigner une
+autre destination. Les cercueils qu’on voit en si grand nombre auprès
+d’Arles, d’Apt, et dans le voisinage de beaucoup de villes romaines,
+sont toujours taillés dans une seule pierre. Sans doute, à Cervaricio,
+la facilité avec laquelle on débite le granit en le fendant avec des
+coins a fait préférer cette méthode. D’ailleurs nulle inscription, nul
+ornement n’aide à deviner l’époque à laquelle ces cercueils ont pu être
+fabriqués. Aucune tradition ne s’y rattache, et je n’ai vu personne qui
+eût assisté à l’ouverture d’un de ces tombeaux. Ils peuvent appartenir à
+l’époque romaine aussi bien qu’aux premiers siècles du christianisme.</p>
+
+<p>On voit dans l’église de Sainte-Marie, à Bonifacio, un tombeau en marbre
+blanc, orné de quelques sculptures médiocres, que je crois du <small>III</small>&#7497; ou du
+<small>IV</small>&#7497; siècle. Peut-être a-t-il été transporté en Corse par quelque évêque.
+Il ne diffère<span class="pagenum"><a id="page_90">{90}</a></span> en rien de ces sarcophages du Bas-Empire qu’on trouve
+dans tous les musées. C’est le seul que j’aie rencontré en Corse.<span class="pagenum"><a id="page_91">{91}</a></span></p>
+
+<h2>MONUMENTS<br><br>
+<small>DU MOYEN-AGE.</small></h2>
+
+<h2><a id="EDIFICES_RELIGIEUX"></a>ÉDIFICES RELIGIEUX.<br><br>
+<small>DES ÉGLISES DE LA CORSE EN GÉNÉRAL.</small></h2>
+
+<p>J’ai vainement cherché à recueillir des renseignements historiques sur
+les principales églises de la Corse; je n’ai trouvé que des traditions
+incertaines, souvent contredites par le caractère des monuments
+eux-mêmes. En général on leur attribue une date évidemment trop
+ancienne, sans doute par suite de cette méprise ordinaire qui confond
+l’institution primitive<span class="pagenum"><a id="page_92">{92}</a></span> d’une église, avec les reconstructions
+successives qui ont eu lieu sur le même emplacement. L’époque que l’on
+assigne souvent aux plus anciens de ces édifices est celle de
+l’expulsion définitive des Maures, que suivit vraisemblablement un élan
+de ferveur religieuse manifestée dans cette île, comme partout, par une
+foule de pieuses fondations. Suivant les annalistes corses, ce grand
+événement aurait eu lieu au commencement du <small>IX</small>&#7497; siècle; mais il est plus
+que probable, comme nous l’avons dit au commencement de ce mémoire, que
+les Sarrasins ne furent complètement chassés qu’au <small>XI</small>&#7497;. Parmi tous les
+édifices que j’ai examinés, il n’en est aucun qui m’ait paru antérieur à
+cette époque. Les plus anciens en présentent tous les caractères, et, à
+moins de supposer que la renaissance des arts ne se soit opérée en Corse
+plutôt que sur le continent, on admettra cette date comme la plus
+reculée que l’on puisse assigner aux monuments qui nous occupent. Si
+l’on considère que les matériaux propres à bâ<span class="pagenum"><a id="page_93">{93}</a></span>tir sont rares dans l’île,
+et d’un emploi toujours difficile; que les Arabes, en se retirant,
+avaient détruit les villes principales; que les habitants pauvres,
+ignorants, divisés entre eux<a id="FNanchor_53_53"></a><a href="#Footnote_53_53" class="fnanchor">[53]</a>, harassés par des incursions
+incessantes, furent obligés d’appeler des étrangers à leur aide pour les
+délivrer des Sarrasins, on n’hésitera pas, je pense, quelque haute
+opinion que l’on ait de l’intelligence des Corses, à regarder comme
+insoutenable l’opinion qui ferait de leur île le berceau de
+l’architecture romane. D’un autre côté l’on observera que ce style,
+assurément importé en Corse, y est resté plus stationnaire qu’en aucun
+autre pays, au point qu’on y trouve des édifices du <small>XIV</small>&#7497; siècle et même
+du <small>XV</small>&#7497;<a id="FNanchor_54_54"></a><a href="#Footnote_54_54" class="fnanchor">[54]</a>, conservant encore la plupart des caractères qui distinguent
+en France le roman primitif; par exemple, la forme des arcs, celle des<span class="pagenum"><a id="page_94">{94}</a></span>
+fenêtres, de plusieurs détails d’ornementation, etc. De là résulte une
+grande incertitude sur les dates et, dans nombre de cas, l’impossibilité
+presque absolue de les déterminer avec quelque précision.</p>
+
+<p>Le type adopté au <small>XI</small>&#7497; siècle en Corse, et qui s’y est pour ainsi dire
+perpétué, se trouve, à mon avis, dans la Toscane, et les églises
+bysantines de Pise sont les originaux dont les architectes corses ont
+fait des copies, pour ainsi dire en <i>miniature</i>. Entre les églises des
+deux pays on n’observe guère d’autres différences que celles qui doivent
+résulter de l’inégalité des ressources. Un peuple de hardis navigateurs,
+recherchant avec passion les débris antiques qui couvraient son
+territoire, en amenant d’autres de loin sur ses vaisseaux pour en orner
+les temples de sa patrie, riche par son commerce et ses manufactures,
+devait, on le sent, cultiver les arts avec un tout autre succès qu’un
+peuple de bergers et de soldats, sans industrie, sans autres<span class="pagenum"><a id="page_95">{95}</a></span> richesses
+que ses troupeaux et un sol fertile, mais continuellement ravagé. A
+l’époque où les Pisans s’établirent en Corse et y exercèrent une espèce
+de protectorat, on a vu que les insulaires obtinrent un repos qui leur
+était inconnu, et qu’alors seulement ils purent songer à imiter les arts
+du peuple qui leur apportait la civilisation.</p>
+
+<p>Je ne doute donc pas, avec Filippini, que ce ne soit dans cette période
+que s’élevèrent la plupart des églises que je vais décrire. Il est
+possible, et même très-vraisemblable, que des églises plus anciennes
+aient existé dans les mêmes lieux; mais il faut bien se garder de les
+confondre. Rien de plus naturel, de plus conforme à toutes les pratiques
+du moyen-âge, que de bâtir sur les lieux mêmes où existaient d’autres
+édifices déjà consacrés, soit qu’ils fussent ruinés, soit qu’ils
+parussent déjà trop petits ou trop mal construits pour le goût
+perfectionné par le contact des Pisans.<span class="pagenum"><a id="page_96">{96}</a></span></p>
+
+<h2><a id="EGLISES_ROMANES"></a>ÉGLISES ROMANES<br><br>
+<small>DES XI&#7497; ET XII&#7497; SIÈCLES.</small></h2>
+
+<h2><a id="LA_CANONICA"></a>LA CANONICA.</h2>
+
+<p>J’ai dit que je n’avais point vu en Corse d’église qui m’eût paru
+antérieure au <small>XI</small>&#7497; siècle. Je vais décrire les plus remarquables de cette
+époque, et je commencerai par celle qui offre le type le plus complet de
+l’architecture particulière au pays, et qui en résume pour ainsi dire
+tous les caractères.</p>
+
+<p>La Canonica, située dans la plaine de Mariana, et dans le lieu où la
+tradition place l’ancienne colonie de Marius, se trouve maintenant
+isolée de toute habitation, au milieu d’une</p>
+
+<div class="figcenter">
+<img src="images/ill_009.jpg" width="399" height="550" alt="Plan de la Canonica
+
+Page 96
+
+">
+<br>
+<span class="caption">Plan de la Canonica
+
+Page 96
+
+</span>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_97">{97}</a></span></p>
+
+<p class="nind">assez vaste plaine cultivée. Sa toiture est détruite, les portes
+n’existent plus, mais la maçonnerie est debout et promet encore une
+longue durée.</p>
+
+<p>L’architecture de la Canonica est d’une grande simplicité, mais d’une
+simplicité qui n’exclut pas l’élégance. C’est une basilique de 32&#7504; sur
+12, divisée en trois nefs par des piliers carrés, fort élevés pour leur
+diamètre (0&#7504;,55), qui portent des arcades en plein cintre un peu
+moindres qu’un demi-cercle. L’apparence générale est d’une extrême
+légèreté, et, sous ce rapport, la Canonica se distingue de la plupart
+des édifices bysantins. Nul ornement aux piliers, si ce n’est une mince
+moulure sur les tailloirs<a id="FNanchor_55_55"></a><a href="#Footnote_55_55" class="fnanchor">[55]</a>.</p>
+
+<p>Devant l’apside, de forme semi-circulaire, s’élève une voûte en berceau
+couvrant une<span class="pagenum"><a id="page_98">{98}</a></span> travée de la nef centrale. Dans les bas-côtés, les deux
+travées correspondantes ont des voûtes d’arêtes, dont les retombées
+s’appuient à des consoles historiées de style bysantin très-barbare.
+Toutes ces voûtes, ainsi que le cul-de-four de l’apside, sont en plein
+cintre, et construites en blocage. Ce sont les seules existant dans
+l’église, car le reste de la nef et des bas-côtés n’avait qu’une
+couverture en charpente. On reconnaît qu’un incendie, dont je n’ai pu
+apprendre la date, mais que je crois très-ancien<a id="FNanchor_56_56"></a><a href="#Footnote_56_56" class="fnanchor">[56]</a>, avait fortement
+endommagé toute la partie supérieure de la basilique. Aujourd’hui, les
+traces en subsistent encore dans des réparations exécutées en briques,
+qui ont remplacé les pierres dans plusieurs travées au N.-O. de
+l’église. A cette époque, sans doute, on a baissé la toiture, et,
+suivant toute apparence, on a fabriqué une voûte en planches divisée par
+travées, et portée sur des poutres<span class="pagenum"><a id="page_99">{99}</a></span> transversales qui s’implantaient
+dans les murs latéraux, au-dessus des piliers. Du moins, on ne peut
+autrement expliquer la destination de ces trous percés au-dessus des
+piliers et à demi remplis de maçonnerie moderne. D’ailleurs, on jugera
+du peu de soin qui a présidé à ce travail, en observant que cette voûte
+en planches, dont on suit les traces sur les murs latéraux, devait
+masquer en partie les fenêtres de la nef.</p>
+
+<p>Ces fenêtres sont assez irrégulièrement espacées, et l’on en voit
+rarement une ouverte dans l’axe de l’arcade. En revanche, celles des
+bas-côtés répondent exactement à celles de la nef centrale<a id="FNanchor_57_57"></a><a href="#Footnote_57_57" class="fnanchor">[57]</a>, et l’on
+notera, comme un caractère remarquable, leurs dimensions si étroites
+qu’elles ressemblent à des meurtrières. A l’ex<span class="pagenum"><a id="page_100">{100}</a></span>ception de la fenêtre
+percée au centre de l’apside, et qui est ornée d’une petite archivolte à
+trois claveaux en marbre blanc, toutes les autres ont leur amortissement
+formé d’une seule pierre échancrée en plein cintre. Nous verrons cette
+disposition se reproduire en Corse dans presque toutes les églises.
+Quelquefois le chambranle de la meurtrière est taillé en biseau à
+l’intérieur comme à l’extérieur (c’est le cas pour les fenêtres de la
+nef à la Canonica); d’autres fois, elles présentent une suite de plans
+en retraite qui rétrécissent l’ouverture au centre du mur. Telles sont
+les fenêtres de l’apside, car cette disposition, un peu plus soignée,
+semble réservée pour les parties auxquelles on a voulu donner quelque
+ornementation.</p>
+
+<p>La Canonica a quatre portes: la principale au milieu de la façade
+occidentale; une autre au milieu de la face méridionale; deux autres
+enfin, l’une au midi, l’autre au nord, donnant dans l’avant-dernière
+travée des collatéraux (en<span class="pagenum"><a id="page_101">{101}</a></span> partant de la façade); ces deux dernières
+sont étroites, basses, carrées, surmontées d’un épais linteau monolithe
+dont l’amortissement est décrit par un angle obtus. Une archivolte,
+renfermant un tympan tout nu, surmonte la porte méridionale percée au
+milieu de l’église. La porte occidentale a deux archivoltes sculptées
+que je décrirai tout à l’heure.</p>
+
+<p>Quatre pilastres divisent la façade dans sa partie inférieure; deux fort
+larges répondent aux murs des collatéraux; deux autres, un peu moindres,
+aux piliers intérieurs. Les uns et les autres ont perdu leur
+couronnement. Au centre s’ouvre la porte, flanquée de deux petits
+pilastres que surmontent des chapiteaux écrasés, en marbre blanc, à
+palmettes grossières. Sur le linteau, on voit d’autres palmettes avec
+des entrelacs bizarres. Une autre espèce d’entrelacs formés de cercles
+qui se coupent, orne l’archivolte inférieure. La supérieure, un peu plus
+large, présente plusieurs animaux très-grossiè<span class="pagenum"><a id="page_102">{102}</a></span>rement sculptés. On
+distingue des griffons, un cerf poursuivi par des chiens, enfin un
+agneau portant le labarum. Toutes ces sculptures, d’une exécution
+très-barbare et taillées dans le nu de la pierre, ont tous les
+caractères du style bysantin primitif. Quant au tympan, il est
+absolument nu.</p>
+
+<p>A la hauteur du toit des collatéraux, règne une longue corniche qui
+divise la façade en deux parties, et se prolonge ensuite sur les faces
+latérales. Au-dessus s’ouvre un &#339;il-de-b&#339;uf très-étroit. Vient enfin le
+fronton un peu plus obtus que ceux du continent bâtis à la même époque;
+dans le milieu est une fenêtre, ou plutôt une meurtrière, en forme de
+croix.&mdash;Il se peut que ce fronton, très-délabré dans sa partie
+supérieure, ait été restauré après l’incendie dont j’ai déjà parlé.</p>
+
+<p>Comparée avec la façade si pauvre d’ornementation, l’apside offrira
+quelque recherche. Neuf pilastres l’entourent, qui soutiennent une<span class="pagenum"><a id="page_103">{103}</a></span>
+arcature, en plein cintre surhaussé, appliquée au-dessous de la
+corniche. Des chapiteaux corinthiens, épannelés seulement, et d’un
+travail très-médiocre, surmontent tous ces pilastres, à l’exception de
+deux seulement qui sont historiés, et d’une exécution encore plus
+barbare. A vrai dire, ce sont de petits bas-reliefs taillés dans le nu
+de la pierre; l’un, au côté sud de l’apside, représente deux griffons;
+l’autre, au nord, un taureau avec une étoile devant lui. Peut-être
+doit-on considérer ce taureau comme un signe symbolique, indiquant le
+mois de la fondation ou de la consécration de l’église; peut-être
+n’est-ce qu’un simple caprice.</p>
+
+<p>Entre chacune des arcades figurées qui retombent sur les pilastres, on
+en voit deux autres plus petites, également cintrées. Cette arcature,
+qui forme le motif de décoration le plus ordinaire en Corse, rappelle
+certaines constructions de l’Italie et des provinces rhénanes. C’est
+encore une arcature qui orne les rampants<span class="pagenum"><a id="page_104">{104}</a></span> du fronton oriental. Tous les
+arcs sont en plein cintre, surhaussés, et s’appuient sur des modillons
+d’une forme bizarre, qui figurent une espèce de bec ou de crochet
+sortant d’une petite console surmontée par un tailloir. Les modillons de
+la nef sont variés de forme; mais un seul présente quelque tentative
+d’ornementation: c’est une tête grimaçante, d’ailleurs fort mal
+sculptée.</p>
+
+<p>L’appareil de la Canonica est remarquable. Il se compose d’un <i>opus
+incertum</i>, revêtu, à l’intérieur comme à l’extérieur, d’un placage de
+dalles placées alternativement à plat et de champ. Ces dalles,
+très-régulièrement taillées et assemblées avec une précision singulière,
+sont d’un grès siliceux, à grain très-fin et d’une grande dureté. C’est
+sur la même pierre qu’ont été exécutées les sculptures des archivoltes
+et du linteau de la façade. De loin, ces assises, alternativement minces
+et épaisses, se distinguent facilement à la manière différente dont
+elles ré<span class="pagenum"><a id="page_105">{105}</a></span>fléchissent la lumière, peut-être aussi parce que les lichens
+s’attachent avec plus de facilité sur la pierre placée dans un sens que
+dans un autre. Il en résulte l’apparence d’une alternance de couleurs.
+Les piliers de la nef sont construits de même; mais leurs assises se
+composent uniquement de dalles de grès siliceux.</p>
+
+<p>Près de l’apside et du côté sud, on remarque trois grandes dalles
+encastrées dans le mur comme au hasard, et qui ne m’ont pas semblé à
+leur place. Elles sont chargées d’ornements, étoiles, losanges, cercles
+concentriques, etc., taillés en creux et remplis d’un mastic ou d’une
+pierre verdâtre très-foncée. Il serait possible qu’elles provinssent du
+fronton primitif de l’église; car on se souvient que le fronton actuel
+porte des traces de restauration. Je dois signaler, comme un fait
+caractéristique, l’absence de contreforts, et même de pilastres sur les
+faces latérales de la Canonica. On ne les voit<span class="pagenum"><a id="page_106">{106}</a></span> que très-rarement
+employés dans les églises corses.</p>
+
+<p>J’oubliais de noter qu’au sud de l’église, attenant à la travée voûtée
+du collatéral, on voit un massif plein, carré, de 6 mètres de côté, et
+démoli à une hauteur de 3 ou 4 mètres. C’est, je crois, la base d’un
+campanile. J’ignore d’après quelle tradition les paysans qui viennent
+travailler dans les champs d’alentour, se sont imaginé que cette
+maçonnerie renfermait un trésor. Plusieurs trous ont été pratiqués; mais
+je n’ai pas besoin de dire que toutes les recherches ont été sans
+résultats. Comme on ne voit aucune trace d’escalier ni à l’intérieur de
+l’église ni à l’extérieur du campanile, il faut admettre qu’on n’y
+montait que par une échelle. C’est ainsi qu’on entre encore dans la
+plupart des tours bâties sur le bord de la mer. Sans doute cette
+disposition, peut-être même la forme des fenêtres, ont été adoptées dans
+un but de défense. La Canonica, à une petite distance de la côte, était
+particu<span class="pagenum"><a id="page_107">{107}</a></span>lièrement exposée aux descentes des pirates<a id="FNanchor_58_58"></a><a href="#Footnote_58_58" class="fnanchor">[58]</a>.</p>
+
+<p>Telle est l’ancienne cathédrale de Mariana. Son ornementation ne se
+distingue que par sa pauvreté de celle qui caractérise nos plus
+anciennes églises bysantines; et le mérite principal de l’édifice, c’est
+sa légèreté et sa bonne disposition où règne je ne sais quelle
+simplicité antique, de bon goût, qui ne se trouve pas toujours dans
+d’autres églises infiniment plus riches. Je résumerai ainsi ses
+caractères principaux: plan en forme de basilique, deux travées dans les
+collatéraux disposées pour servir de chapelles, absence de voûtes,
+fenêtres en forme de meurtrières, appareil calculé pour l’ornementation,
+sculptures taillées dans le nu de la pierre, ornementation médiocre et
+timidement exécutée.<span class="pagenum"><a id="page_108">{108}</a></span></p>
+
+<h2><a id="SAN-PERTEO"></a>SAN-PERTEO.</h2>
+
+<p>San-Perteo, petite église voisine de la Canonica, paraît avoir été
+construite à peu près dans le même temps; du moins elle lui ressemble
+beaucoup, tant par la disposition générale, que par l’appareil, la forme
+des fenêtres et des portes, et par le style des sculptures. San-Perteo
+n’a qu’une nef, et cependant de chaque côté de l’apside une voûte ruinée
+annonce une chapelle semblable à celle de la Canonica, ce qui montre une
+disposition traditionnelle pour cette partie de l’église, disposition
+conservée en dépit de la différence du plan. La situation actuelle des
+deux églises offre même de grands rapports; toutes les deux, dépourvues
+de voûtes, ont perdu leur toiture, et leurs portes ont été enlevées.
+Elles semblent l’une et l’autre avoir souffert une catastrophe
+semblable. La façade occiden<span class="pagenum"><a id="page_109">{109}</a></span>tale de San-Perteo n’a d’autre ornement
+qu’un linteau grossièrement sculpté, appuyé sur deux petits chapiteaux
+écrasés, qui n’ont pas même de piédroits pour les recevoir. Au sud, dans
+la nef, s’ouvre une seconde porte dont le linteau, couvert d’un mauvais
+bas-relief, représente deux lions séparés par un arbre, ou quelque chose
+de semblable. J’ai hâte d’arriver à l’apside, la seule partie de
+l’édifice vraiment intéressante. Des colonnes de granit poli l’entourent
+à l’extérieur, surmontées de chapiteaux corinthiens en marbre blanc, qui
+supportent des arcades figurées, en marbre blanc également, assez
+richement sculptées dans le style du Bas-Empire.</p>
+
+<p>Si l’on compare la sculpture de ces chapiteaux et de ces archivoltes
+avec l’ornementation du reste de l’église, ou avec celle de la Canonica,
+on observera une telle supériorité d’exécution, qu’il est impossible de
+les croire contemporaines. A mon sentiment, l’ornementation de cette
+apside aurait été composée avec<span class="pagenum"><a id="page_110">{110}</a></span> des fragments antiques provenant, sans
+doute, de la ville de Mariana.</p>
+
+<p>Les colonnes sont fortement engagées dans le mur de l’apside que
+recouvre un crépi épais, tandis que le reste de la basilique offre un
+appareil identique à celui de la Canonica. Cette différence dans
+l’appareil pourrait faire supposer une différence de date dans les deux
+portions de la bâtisse; cependant j’aimerais mieux l’attribuer à une
+restauration ancienne, ou, ce qui est plus probable, à la maladresse des
+ouvriers qui trouvaient quelque difficulté à tailler les dalles pour un
+mur semi-circulaire.</p>
+
+<p>J’ai remarqué que ces colonnes n’étaient polies qu’à l’extérieur; ainsi,
+dès le principe, elles avaient été destinées à être engagées dans un
+mur.</p>
+
+<p>San-Perteo et la Canonica appartiennent au département; mais, comme
+elles sont isolées,<span class="pagenum"><a id="page_111">{111}</a></span> éloignées de deux lieues de tout village, on ne
+peut songer à les rendre au culte, et il est fort difficile de leur
+assigner une destination. Pendant l’été, les bergers seuls, habitants de
+la plaine de Mariana, y parquent leurs troupeaux, et il en résulte
+quelques dégradations. On y mettrait un terme en y plaçant des portes;
+dans la suite, on pourrait songer à les couvrir; quant à présent, les
+gros murs, très-solidement construits, ne donnent aucune inquiétude.</p>
+
+<h2><a id="EGLISE_DE_SAINT_JEAN-BAPTISTE_ET_DE_SAN-QUILICO"></a>ÉGLISE DE SAINT JEAN-BAPTISTE ET DE SAN-QUILICO.
+<br><br>
+<small>CARBINI.</small></h2>
+
+<p>Saint-Jean-Baptiste, paroisse du village de Carbini, appartient au même
+type, et je le<span class="pagenum"><a id="page_112">{112}</a></span> crois, sinon contemporain, du moins de peu d’années
+postérieur aux églises précédentes.</p>
+
+<p>Vers la fin du <small>XIV</small>&#7497; siècle, au rapport de Filippini, Carbini fut le
+chef-lieu d’une secte religieuse qui comptait de nombreux prosélytes
+dans toute la Corse. On les nommait les Giovannali, peut-être à cause de
+cette église où ils se rassemblaient; plus probablement, parce qu’à
+l’exemple de quelques autres hérétiques, ils ne reconnaissaient que
+l’évangile de Saint-Jean, ou qu’ils l’interprétaient à leur manière. Si
+l’on en croit le bon chroniqueur, les Giovannali mettaient tout en
+commun, la terre, l’argent, les femmes même. La nuit, ils se
+réunissaient dans leurs églises, et, après l’office, les lumières
+s’éteignaient, et ils se livraient à des orgies monstrueuses. C’est au
+reste une accusation banale contre toutes les sectes secrètes, et les
+premiers chrétiens eurent longtemps à s’en défendre. Quoi qu’il en soit,
+le pape envoya d’Avignon un commissaire<span class="pagenum"><a id="page_113">{113}</a></span> pour excommunier les
+Giovannali, et des soldats avec lui qui les exterminèrent jusqu’au
+dernier. Carbini, devenu désert, fut repeuplé par des familles envoyées
+de Sartène<a id="FNanchor_59_59"></a><a href="#Footnote_59_59" class="fnanchor">[59]</a>.</p>
+
+<p>L’église de Saint-Jean n’a qu’une seule nef de 20&#7504; sur 8, éclairée par
+des meurtrières, couverte d’un toit moderne en charpente; il n’y a point
+de chapelles latérales à l’apside. L’appareil, très-régulier à
+l’extérieur, se compose d’assises d’égale hauteur<a id="FNanchor_60_60"></a><a href="#Footnote_60_60" class="fnanchor">[60]</a>; au dedans, on ne
+voit qu’un <i>opus incertum</i> très-grossier.</p>
+
+<p>Une arcature en plein cintre règne au-dessous de la corniche et se
+prolonge sur les rampants des frontons. J’y remarque un motif
+d’ornementation nouveau. De deux en deux arcades, les tympans présentent
+une cavité hémisphérique trop profonde et trop soigneu<span class="pagenum"><a id="page_114">{114}</a></span>sement taillée
+pour avoir été destinée à recevoir des incrustations. Près de l’apside,
+et seulement du côté du nord, on voit quelques bas-reliefs grossiers
+alternant avec cet ornement singulier, et représentant des animaux,
+parmi lesquels j’ai cru reconnaître plusieurs signes du zodiaque; mais
+il n’y en a que cinq ou six, et il ne paraît pas que les tympans lisses
+du reste de l’arcature aient été restaurés.</p>
+
+<p>La façade très-simple et toute nue, ne donne lieu à aucune observation;
+je remarquerai seulement la porte carrée, surmontée d’une archivolte en
+plein cintre extrêmement surélevée.</p>
+
+<p>A une distance de 1&#7504;,25 seulement de Saint-Jean, on voit les ruines
+d’une autre église, dédiée à san Quilico (<i>sanctus Quilicus</i>),
+exactement de même forme, de même appareil, seulement un peu plus
+petite. Ses murs sont abattus à un mètre du sol. On trouve en France
+beaucoup d’exemples d’églises aussi rappro<span class="pagenum"><a id="page_115">{115}</a></span>chées l’une de l’autre;
+quelques-unes, comme la Trinité et l’église du Ronceray, à Angers, ont
+un mur mitoyen. C’est le seul cas de cette nature que j’aie observé en
+Corse.</p>
+
+<p>Quelques pas plus loin, au N.-E. de San-Quilico, s’élève un campanile
+carré, ruiné par la foudre, mais très-haut encore. Il avait trois
+étages, un seul a subsisté. L’identité de l’appareil, et la forme de sa
+porte cintrée très-surhaussée, indiquent qu’il a dû être construit à la
+même époque que Saint-Jean, et probablement il servit aux deux églises.
+Le clocher, très-svelte<a id="FNanchor_61_61"></a><a href="#Footnote_61_61" class="fnanchor">[61]</a> et très-élégant, produit un admirable effet
+dans le paysage, lorsque, éclairé par le soleil couchant, il se détache
+sur les sombres montagnes du Coscione. A l’intérieur on ne voit aucune
+trace d’escaliers; on ne sait même s’il y avait des planchers aux
+différents étages. La seule fenêtre qui subsiste est<span class="pagenum"><a id="page_116">{116}</a></span> en plein cintre,
+géminée, refendue par une colonne portant un chapiteau oblong, d’une
+forme bizarre, dont on trouve des exemples en Toscane et sur les bords
+du Rhin<a id="FNanchor_62_62"></a><a href="#Footnote_62_62" class="fnanchor">[62]</a>. Quelques colonnettes gisant à terre dans l’église de
+Saint-Jean proviennent, m’a-t-on dit, de l’église de San-Quilico. Je
+crois bien plutôt qu’elles appartiennent aux fenêtres détruites du
+campanile.</p>
+
+<p>Le clocher de Carbini mériterait d’être restauré. C’est, je pense, le
+plus ancien, le seul ancien qui subsiste en Corse. Je prendrai la
+liberté, Monsieur le Ministre, de vous demander une allocation pour
+cette bonne &#339;uvre, et de vous prier en même temps d’inviter M. le
+Ministre des cultes à vouloir bien s’y associer. La paroisse de Carbini
+est très-pauvre. Son<span class="pagenum"><a id="page_117">{117}</a></span> unique cloche, suspendue à une perche à la porte
+du curé, fait vraiment peine à voir.</p>
+
+<h2><a id="EGLISE_DE_SAINT-JEAN"></a>ÉGLISE DE SAINT-JEAN.<br><br>
+<small>COMMUNE DE PAOMIA.</small></h2>
+
+<p>Si l’on diminue considérablement les proportions de la Canonica, si l’on
+en supprime toute l’ornementation, si à l’appareil régulier on en
+substitue un grossier de schiste ou de granit mal taillé, on pourra se
+représenter la plupart des petites églises ou chapelles bâties avant
+l’établissement définitif de la domination génoise. On en rencontre sur
+presque tous les points de l’île; quelques-unes ne remontent qu’au <small>XV</small>&#7497;
+siècle.</p>
+
+<p>Je n’en citerai que deux. La première, San-Pancrazio entre Bastia et
+Cervione, se fait re<span class="pagenum"><a id="page_118">{118}</a></span>marquer par ses trois apsides, circonstance assez
+rare en Corse pour être notée.</p>
+
+<p>L’autre, Saint-Jean, entre Cargese et Paomia, ne mérite d’être
+mentionnée que pour une singularité dont je n’ai pu trouver
+l’explication. A l’intérieur de l’église, en ruines aujourd’hui, on voit
+au milieu de l’appareil du mur nord de la nef, un bras humain sculpté
+sur le granit, légèrement fléchi, et les doigts ouverts dirigés à 45º.
+Ce bras, d’ailleurs très-grossièrement travaillé, n’a pu appartenir à un
+bas-relief plus considérable dont un fragment aurait été employé comme
+un simple moellon, car il occupe le milieu d’une dalle et est
+parfaitement isolé. Aucune autre sculpture ne se voit ni à l’intérieur
+ni à l’extérieur de l’église. Autrefois l’apside a été peinte à fresque,
+mais les peintures sont devenues absolument méconnaissables.</p>
+
+<p>J’éprouve un embarras semblable à m’expli<span class="pagenum"><a id="page_119">{119}</a></span>quer un autre bas-relief (si
+l’on peut donner ce nom à des pierres façonnées à coups de hachette),
+que l’on voit sur le linteau d’une maison de Paomia. On me l’avait
+signalé comme une sculpture <i>phénicienne</i>; mais, malgré la meilleure
+volonté du monde, il me fut impossible de méconnaître la disposition
+ordinaire au moyen-âge, dans l’arrangement du linteau et des pierres
+également sculptées qui lui servent d’impostes. Au milieu du linteau on
+distingue une figure de femme, je crois, à son costume, aussi
+grossièrement exécutée que les bonshommes charbonnés sur les murailles
+par les écoliers oisifs. A gauche, une espèce de chevron ou de zigzag; à
+droite, un X, ou bien une croix de Saint-André très-ouverte. On voit sur
+les impostes des traits bizarres; d’un côté on pourrait reconnaître
+l’ornement bien connu qu’on nomme feuille de fougère ou arête de hareng.
+Il serait impossible de décrire les autres, tant ils sont bizarres et
+irréguliers. De loin on pourrait les prendre pour des lettres.<span class="pagenum"><a id="page_120">{120}</a></span></p>
+
+<p>Isolée, chacune de ces pierres embarrasserait peut-être beaucoup un
+archéologue; mais leur réunion, qui forme un des amortissements de porte
+les plus communs dans le pays, arrête court toutes les hypothèses qu’on
+serait tenté de faire sur leur origine. Si l’on arguait de la forme
+irrégulière des impostes, qu’elles ont été appropriées à leur
+destination actuelle longtemps après avoir été façonnées pour un autre
+usage, je répondrais qu’aux sculptures près, elles ressemblent
+exactement à toutes les impostes des maisons anciennes, et que
+l’échancrure qui marque le haut de la porte les caractérise
+suffisamment.<span class="pagenum"><a id="page_121">{121}</a></span></p>
+
+<h2><a id="ANCIENNE_CATHEDRALE_DE_NEBBIO63"></a>ANCIENNE CATHÉDRALE DE NEBBIO<a id="FNanchor_63_63"></a><a href="#Footnote_63_63" class="fnanchor">[63]</a>.</h2>
+
+<p>Voici encore le type de la Canonica reproduit avec de très-légères
+modifications dans l’ancienne cathédrale de Nebbio, près de
+Saint-Florent. Même plan et presque mêmes dimensions, même absence de
+voûtes et de contreforts, même arcature sur les faces latérales, même
+motif d’ornementation pour l’apside<a id="FNanchor_64_64"></a><a href="#Footnote_64_64" class="fnanchor">[64]</a>. Il faut noter la forme des
+fenêtres un peu moins étroites que celles des églises précédentes. Des
+colonnes légèrement fuselées, alternant avec des piliers carrés,
+séparent les trois nefs de la basilique. Les chapiteaux des colonnes
+sont historiés, d’une médiocre exécution, mais les<span class="pagenum"><a id="page_122">{122}</a></span> reliefs ont une
+saillie inusitée; les piliers n’ont que des tailloirs sans ornements; un
+seul se fait remarquer par des moulures bizarres qui se recourbent aux
+angles, de façon à figurer une espèce de crochet.</p>
+
+<p>La façade, mieux conservée que celle de la Canonica, mérite seule
+quelque attention. Elle offre, en quelque sorte, l’image d’une coupe
+transversale de l’édifice. Un fronton un peu moins surbaissé que les
+frontons antiques surmonte les murs de la nef centrale, qui s’élèvent
+au-dessus des collatéraux et s’y relient par une corniche rampante.
+Ainsi, l’on peut distinguer dans cette façade deux étages. L’inférieur
+présente cinq arcades figurées en plein cintre; celle du milieu, plus
+élevée que les autres, percée d’une porte carrée, séparée d’une fenêtre
+ou d’une espèce de tympan à jour par un épais linteau de pierre. Tous
+ces pilastres ont des chapiteaux, la plupart historiés, représentant des
+animaux fantastiques, un lion, des ser<span class="pagenum"><a id="page_123">{123}</a></span>pents entrelacés, etc. Dans le
+tympan des deux arcades qui répondent aux bas-côtés de la nef, on
+remarque quelques ornements, des étoiles, des cercles incrustés dont la
+couleur verte se détache du blanc éclatant de l’appareil<a id="FNanchor_65_65"></a><a href="#Footnote_65_65" class="fnanchor">[65]</a>. C’est un
+rapport de plus avec la Canonica. A l’étage supérieur il n’y a que trois
+arcades figurées, celle du milieu contenant une grande fenêtre en plein
+cintre. Au-dessus, une meurtrière en croix occupe le centre du fronton.</p>
+
+<p>Les sculptures qui ont quelque saillie, l’emploi de colonnes,
+l’élargissement des fenêtres, sont autant d’indices qui me font regarder
+cette église comme plus moderne que la Canonica. Je ne la crois pas
+antérieure à la fin du <small>XII</small>&#7497; siècle.</p>
+
+<p>Trompé par des renseignements inexacts, je m’attendais à trouver, à
+Saint-Florent, des re<span class="pagenum"><a id="page_124">{124}</a></span>liquaires anciens; mais je n’y vis qu’une châsse
+toute moderne, envoyée de Rome, et contenant un squelette revêtu d’un
+habit de guerrier romain (vrai style d’Opéra), tout couvert de mauvais
+oripeau et de verroteries. Ce sont les reliques de saint Florus qui, en
+compagnie de sainte Flore, a le patronage de la ville de Saint-Florent.
+Tous les deux sont fort vénérés dans le pays, et quelques stylets
+rouillés, quelques pistolets hors d’état de faire feu attestent les
+conversions qu’ils ont opérées.</p>
+
+<p>Au nord de l’église, et près d’une porte latérale, on me fit remarquer
+trois trous qui traversent le mur irrégulièrement. Il me semblait que
+c’était le résultat d’une distraction des ouvriers qui avaient bâti le
+mur. Toutefois ces trous sont en grande réputation. Tous les ans, le
+jour de la fête de sainte Flore, ils exhalent une odeur de violette. Le
+fait rapporté par Ughelli (<i>Italia christiana</i>, tome IV) me fut attesté
+par le maire et le curé de Saint-Florent</p>
+
+<div class="figcenter">
+<img src="images/ill_010.jpg" width="517" height="550" alt="S&#7511;. Michel de Murato.
+
+Page 141.
+
+">
+<br>
+<span class="caption">S&#7511;. Michel de Murato.
+
+Page 141.
+
+</span>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_125">{125}</a></span></p>
+
+<p class="nind">qui m’engagèrent à bien flairer les trous susdits, m’avertissant que je
+ne sentirais rien du tout, ce qui se trouva parfaitement vrai.</p>
+
+<h2><a id="SAINT-MICHEL"></a>SAINT-MICHEL.<br><br>
+<small>COMMUNE DE MURATO.</small></h2>
+
+<p>C’est la plus élégante, la plus jolie église que j’aie vue en Corse.
+Elle est située à un quart de lieue du bourg de Murato, sur un petit
+plateau et complètement isolée; cependant elle sert au culte, mais, je
+crois, seulement dans quelques occasions solennelles. La nature des
+roches qu’on trouve dans le voisinage a permis aux architectes d’imiter,
+plus exactement qu’à l’ordinaire, le style des Pisans, surtout pour
+l’ornementation. Nous verrons comment il s’est<span class="pagenum"><a id="page_126">{126}</a></span> modifié en passant des
+plaines de la Toscane dans les sauvages montagnes de la Corse.</p>
+
+<p>Le plan de Saint-Michel figure un parallélogramme rectangle, terminé à
+l’orient par une apside semi-circulaire, et précédé à l’ouest par un
+porche surmonté d’une tour carrée que soutiennent deux grosses colonnes
+trapues, à chapiteaux écrasés. Quelques rudiments de feuilles ornent ces
+chapiteaux; les volutes sont peu saillantes; une astragale figurant une
+tresse relie les corbeilles aux fûts. Base élevée, circulaire, ornée
+d’une grosse torsade.</p>
+
+<p>Sur la façade, trois arcades dont deux latérales aveugles. Point de
+bas-relief aux tympans; mais des consoles historiées, d’une saillie
+notable, reçoivent les retombées des archivoltes. Le linteau de la porte
+principale est couvert d’incrustations. Point de voûtes, si ce n’est
+au-dessus de l’apside. Fenêtres étroites à l’ordinaire, cintrées; la
+partie inférieure et supérieure</p>
+
+<div class="figcenter">
+<img src="images/ill_011.jpg" width="550" height="270" alt="Fenêtre de l’Eglise de S&#7511;. Michel
+
+Page 127.
+
+">
+<br>
+<span class="caption">Fenêtre de l’Eglise de S&#7511;. Michel
+
+Page 127.
+
+</span>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_127">{127}</a></span></p>
+
+<p class="nind">de leurs chambranles est souvent ornée d’entrelacs et de sculptures en
+très-bas-relief. La corniche est soutenue par une arcature régnant le
+long des murs latéraux, se prolongeant sur les festons, et entourant
+l’apside. Plusieurs tympans de ces arcades offrent des sculptures dans
+le genre de celles que nous avons remarquées à Carbini.</p>
+
+<p>On le voit, à l’exception de son porche, construction tout à fait
+inusitée dans ce pays et qui, par sa disposition, rappelle en petit
+l’église de Maurmoutiers, près de Saverne, on retrouve à Saint-Michel
+tous les caractères que j’ai plusieurs fois signalés. Ce n’est que par
+son appareil singulier que cette église se distingue véritablement de
+toutes celles que j’ai déjà décrites. Du plus loin qu’on l’aperçoit,
+l’&#339;il est attiré et surpris par les couleurs tranchées de son parement,
+composé de pierres d’un vert foncé et d’un blanc éclatant. Toutes les
+parois de l’édifice en sont revêtues, aussi bien en dedans qu’en dehors.
+D’abord on<span class="pagenum"><a id="page_128">{128}</a></span> ne peut distinguer aucune combinaison régulière, et l’&#339;il
+n’est frappé que d’un papillotage bizarre. En s’approchant, on remarque
+comme une intention d’arrangement dans le but de produire un certain
+effet par l’opposition des couleurs; effet du reste plus étrange qu’il
+n’est harmonieux. Il semble que l’on ait prétendu imiter les alternances
+de couleurs régulièrement opposées du dôme de Pise et d’autres monuments
+du même pays; mais l’on n’a persisté dans ce projet qu’autant que les
+matériaux convenables se présentaient sous la main, et l’on y a renoncé
+dès que l’exécution entraînait trop de soins. Par exemple, les assises
+ne sont point égales en hauteur, et les pierres qui les composent sont
+d’échantillons très-différents. Dans la partie supérieure des murs, le
+blanc et le vert se succèdent par bandes horizontales; au-dessous, ces
+deux couleurs se mêlent comme sur un damier; mais cet arrangement
+n’existe que par places; bientôt on ne voit que des plaques plus ou
+moins grandes, jetées pêle-mêle et comme au<span class="pagenum"><a id="page_129">{129}</a></span> hasard. A la vérité, les
+claveaux des arcades aveugles de la façade et les tambours des colonnes
+du porche alternent de couleur dans un ordre constant; mais les claveaux
+des arcades figurées sous la corniche n’offrent qu’un mélange incertain
+et confus. J’ai cru remarquer que l’architecte avait eu meilleure
+opinion de la résistance de la pierre verte (chlorite schisteuse
+très-compacte), que de celle de la pierre blanche (calcaire de
+Saint-Florent), car il emploie la première de préférence dans toutes les
+parties qui exigent le plus de solidité.&mdash;Çà et là des dalles de marbre
+rougeâtre, encastrées dans les murs, viennent ajouter à la bizarrerie de
+l’ensemble. Enfin, on trouve encore quelques incrustations en briques,
+toujours fort irrégulières, principalement aux retombées des arcatures
+latérales.</p>
+
+<p>Le chef-d’&#339;uvre de ce beau système se trouve sur le linteau de la porte
+occidentale, qui représente, en très bas-relief taillé sur le fond blanc
+de<span class="pagenum"><a id="page_130">{130}</a></span> la pierre, un buste de face entre deux paons qui lui béquettent les
+oreilles. Sur les queues de ces oiseaux brillent quantité de petites
+pierres, rouges, vertes, blanches, entremêlées de morceaux de verre
+bleu. C’est une véritable mosaïque, mais bien grossièrement exécutée.
+Quelques chambranles de fenêtres, quelques tympans des arcades aveugles,
+offrent des incrustations semblables, en général vertes ou rouges, sur
+fond blanc, toutes très-péniblement et très-rudement élaborées.</p>
+
+<p>Je dois dire quelques mots du travail des sculptures, plus soignées à
+Saint-Michel qu’en aucune autre église de Corse, et toutefois encore
+bien barbares.</p>
+
+<p>Remarquons d’abord l’obscénité de quelques figures, fait qui n’est pas
+rare sur le continent, mais qui me surprend en Corse, pays grave, s’il
+en fut, où l’on ne rit guère, et, quelle qu’en soit la cause, assurément
+très-chaste. Par exemple, un<span class="pagenum"><a id="page_131">{131}</a></span> modillon de l’arcature du côté nord
+représente un homme tenant un oliphant de la main gauche, et de la
+droite une espèce de coutelas. <i>Istius membrum femine longius evadit.</i>
+Plus loin, un homme, sur une des consoles de la façade, au-dessous de
+l’archivolte de droite, <i>clunibus insidens, ingentem</i> &#953;&#952;&#965;&#966;&#940;&#955;&#955;&#959;&#957;
+<i>prætendit</i>. Cherche là-dedans qui voudra une allusion mystique. Parmi
+les autres bas-reliefs, je n’en ai trouvé qu’un seul dont le sujet fût
+bien intelligible. On voit un serpent embrassant un arbre de ses replis,
+et tenant une pomme dans sa gueule. Près de lui une femme nue étend la
+main vers le fruit. C’est assurément la Tentation qu’on a voulu rendre.
+Inutile de parler du manque de proportion et de la grossièreté du
+travail. Les sculptures d’ornement, beaucoup mieux exécutées, présentent
+quelquefois des détails assez gracieux. Des entrelacs et des rinceaux
+élégants et capricieux, sculptés sur les chambranles de plusieurs
+fenêtres, m’ont rappelé les arabesques si fines placées de la même<span class="pagenum"><a id="page_132">{132}</a></span>
+manière dans quelques fenêtres moresques de l’Alhambra et de l’Alcazar
+de Séville. Cette ornementation précieuse pourrait s’appeler une
+gravure, et elle est toujours exécutée en creux.</p>
+
+<p>Quelques fresques existaient à l’intérieur de l’apside; elles sont
+aujourd’hui presque entièrement effacées.</p>
+
+<p>Si l’on en excepte la tour, dont l’amortissement est détruit (si
+toutefois elle a été terminée), l’église de Saint-Michel se trouve dans
+un état de conservation très-satisfaisant.</p>
+
+<h2><a id="SAINT-NICOLAS_PRES_DE_MURATO"></a>SAINT-NICOLAS PRÈS DE MURATO.</h2>
+
+<p>L’église de Saint-Nicolas, à une lieue S.-O. de Murato, ressemble fort à
+la précédente; seulement elle n’a ni porche ni clocher, elle est
+en<span class="pagenum"><a id="page_133">{133}</a></span>tièrement revêtue, à l’intérieur comme à l’extérieur, d’un parement
+de pierres vertes. Abandonnée depuis la révolution, dépourvue de toit,
+elle tombe en ruines. Son ornementation, évidemment très-soignée, la
+rend intéressante, et je la décrirai avec quelque détail; car elle nous
+offre, je crois, l’exemple de la plus grande recherche à laquelle se
+soient élevés les architectes corses.</p>
+
+<p>De même qu’à Saint-Michel, la façade présente trois arcades, dont deux
+latérales figurées, celle du centre plus haute et plus large que les
+autres. Elles reposent sur des pilastres d’une saillie légère, couronnés
+de chapiteaux assez bien refouillés. Des entrelacs sculptés en creux,
+des tores en saillie, quelquefois en pierre blanche, dessinent les
+archivoltes. Dans les tympans des arcades latérales, on voit quelques
+incrustations, des croix étoilées qui se détachent en blanc sur le fond
+sombre du parement. Un damier vert et blanc occupe le centre du<span class="pagenum"><a id="page_134">{134}</a></span> tympan
+de l’arcade principale. Les chapiteaux des piédroits, le bandeau
+d’imposte, sont couverts d’ornements gravés en creux avec une finesse
+dont jusqu’alors je n’avais rencontré nul exemple. Enfin, dans les
+pendentifs, entre les arcades, d’autres incrustations complètent la
+décoration de la façade, et remplissent, en partie, le nu qui existe
+entre les archivoltes et le fronton.</p>
+
+<p>Les corniches et leurs arcatures ressemblent à celles de Saint-Michel,
+sauf les alternances de couleur, dont on ne trouve d’autre exemple à
+Saint-Nicolas que dans les incrustations dont je viens de parler. Je
+remarquerai cependant la variété et l’élégance des motifs dans les
+modillons et la corniche; le dessin de cette dernière change à chacune
+des pierres qui la composent.</p>
+
+<p>Par sa disposition générale et par ses détails, la décoration de
+Saint-Nicolas appartient tout entière au style bysantin; c’est pourquoi
+l’on<span class="pagenum"><a id="page_135">{135}</a></span> observera avec surprise que ses fenêtres, étroites d’ailleurs,
+suivant l’usage invariable, ont pour amortissement une lancette aiguë.
+Cette ogive étant taillée dans une seule pierre qui forme le haut du
+chambranle, il est évident qu’elle n’a point été adoptée ici pour ses
+qualités de résistance et la facilité de sa construction, mais bien
+parce qu’on a voulu se conformer à une mode établie. Il faut en conclure
+que Saint-Nicolas a été bâti à une époque ou le style gothique était
+déjà complètement en faveur sur le continent; c’est-à-dire vers la fin
+du <small>XIII</small>&#7497; siècle, ou le commencement du <small>XIV</small>&#7497;<a id="FNanchor_66_66"></a><a href="#Footnote_66_66" class="fnanchor">[66]</a>.<span class="pagenum"><a id="page_136">{136}</a></span></p>
+
+<h2><a id="SAINT-CESAIRE"></a>SAINT-CÉSAIRE.</h2>
+
+<p>Cette date est probablement celle d’une autre petite église du
+voisinage, également ruinée, située entre la Pieve et Murato. On la
+nomme Saint-Césaire. Elle a le même plan que Saint-Nicolas, mais presque
+aucune ornementation; je ne la cite que pour son parement bizarre,
+composé de pierres vertes, et de dalles d’un marbre assez grossier veiné
+de rouge et de gris, commun dans les montagnes de Bevinco. Il est
+impossible de reconnaître même <i>l’intention</i> d’un arrangement quelconque
+dans la disposition des pierres de ce parement, tant elles se mêlent
+confusément, et souvent de la façon la plus désagréable à l’&#339;il.</p>
+
+<p>De ces trois églises, Saint-Michel est la plus ancienne, et c’est une
+copie évidente des basiliques pisanes. Saint-Césaire est une imi<span class="pagenum"><a id="page_137">{137}</a></span>tation
+très-maladroite de Saint-Michel; enfin Saint-Nicolas offre encore le
+même type, mais perfectionné et embelli par le bon goût de son
+ornementation. Rien de plus fréquent dans l’histoire de l’architecture
+que cette influence qu’exerce un certain édifice, généralement admiré,
+sur les constructions du voisinage.</p>
+
+<h2><a id="MONASTERE_DE_SAINT-MARTIN"></a>MONASTÈRE DE SAINT-MARTIN.</h2>
+
+<p>J’ai observé, dans une localité fort éloignée de Murato, le même système
+d’opposition de couleurs, toujours plutôt indiqué qu’exécuté à la
+lettre; c’est parmi les ruines du monastère de Saint-Martin, situé dans
+une petite vallée entre Cargèse et Paomia. Son apside est entourée d’une
+arcature dont les tympans sont alternativement en granit gris et en grès
+rouge. Au-dessous règne un bandeau, large de 0&#7504;40,<span class="pagenum"><a id="page_138">{138}</a></span> qui tranche sur le
+granit dont se compose le reste du parement. Sous les tympans de
+l’arcature on voit quelques bas-reliefs frustes et très-grossiers, où
+l’on distingue des animaux et des ornements bizarres dans le goût de
+ceux de Carbini. Je crois d’ailleurs les deux églises à peu près
+contemporaines.</p>
+
+<h2><a id="EGLISES_DE_BONIFACIO"></a>ÉGLISES DE BONIFACIO.<br><br>
+<small>SAINTE-MARIE.</small></h2>
+
+<p>Ce n’est qu’à Bonifacio que j’ai vu des églises gothiques, mais de ce
+gothique bâtard tel qu’il s’introduisit, avec peine et tardivement, dans
+le midi de l’Europe. Bien que ces édifices aient conservé beaucoup de
+souvenirs romans, je ne les crois pas d’une date antérieure au <small>XIV</small>&#7497;
+siècle; du moins c’est ce qu’on est fondé<span class="pagenum"><a id="page_139">{139}</a></span> à supposer en examinant la
+persistance de l’architecture pisane dans le reste de l’île. L’église de
+Saint-Césaire et celle de Saint-Nicolas nous en offraient tout à l’heure
+des exemples remarquables.</p>
+
+<p>Sainte-Marie, construite dans la partie la plus élevée de la ville, se
+fait remarquer d’abord par ses arcs-boutants, inconnus partout ailleurs,
+et ici presque inutiles en raison du peu d’élévation des murs latéraux.
+C’est donc une <i>mode</i> plutôt qu’une nécessité qui les aura fait établir.
+Le plan de Sainte-Marie est celui d’une basilique courte et large,
+divisée en trois nefs et terminée par trois apsides semi-circulaires. A
+l’intérieur elle a subi de nombreuses réparations. Ainsi les piliers,
+évidemment retaillés, ont maintenant des chapiteaux ioniques. Les voûtes
+ogivales, renforcées d’arcs doubleaux et de nervures plates, m’ont paru
+également retouchées; enfin, tout récemment, l’intérieur de l’église a
+été badigeonné en couleur de<span class="pagenum"><a id="page_140">{140}</a></span> marbre, si bien qu’on n’en peut plus
+distinguer l’appareil. La façade, presque complètement nue, n’offre
+aucun intérêt. On doit seulement signaler une moulure en violettes bien
+travaillée, et un grand &#339;il-de-b&#339;uf, ou plutôt une rose sans rayons, à
+claveaux noirs et blancs alternant avec régularité. Devant la porte,
+toute moderne, s’élève une espèce de porche ou de halle couverte qui
+sert de lieu de réunion aux oisifs de la ville.</p>
+
+<p>Le clocher de Sainte-Marie est carré, assez svelte, et, bien que fort
+mutilé, il conserve quelques vestiges de son ancienne élégance. Je ne
+parlerai pas de l’étage supérieur, refait probablement au <small>XVII</small>&#7497; siècle;
+des trois autres, le seul qui soit demeuré intact, c’est le plus élevé,
+percé de deux fenêtres en ogive, séparées par une mince colonnette.
+L’étage immédiatement inférieur a une fenêtre trilobée en plein cintre,
+bouchée aujourd’hui. A l’étage au-dessous on ne distingue plus la forme
+des ou<span class="pagenum"><a id="page_141">{141}</a></span>vertures; peut-être même n’en existait-il pas. Toutes ces
+fenêtres, en ogive ou en plein cintre, sont surmontées d’une espèce de
+chambranle décoré avec une certaine recherche; carré au-dessus des
+ogives, façonné en fronton pour les autres fenêtres, ce chambranle, car
+je ne puis trouver un autre nom à cette sorte d’encadrement appliqué,
+est rempli d’ornements sculptés, violettes, rosaces, entrelacs. Voilà,
+mais perfectionné, le motif qui s’était déjà présenté à Saint-Michel de
+Murato. Ici son apparence moresque est encore plus frappante, et
+s’expliquera peut-être par le voisinage de la Sardaigne, soumise à
+l’Espagne, car on sait combien le gothique espagnol a emprunté à
+l’ornementation arabe. Des cordons de têtes de clous ou de violettes
+marquent la séparation de chaque étage, et, vers le milieu de la tour,
+deux bas-reliefs, sculptés au-dessous d’une de ces moulures,
+représentent l’un le B&#339;uf de saint Luc; l’autre, le Lion de saint Marc.
+Probablement les autres faces de la tour, défigurées<span class="pagenum"><a id="page_142">{142}</a></span> aujourd’hui,
+portaient les autres attributs symboliques des évangélistes.</p>
+
+<h2><a id="EGLISE_DES_DOMINICAINS"></a>ÉGLISE DES DOMINICAINS.<br><br>
+<small>(BONIFACIO.)</small></h2>
+
+<p>L’église de Saint-Dominique, beaucoup mieux conservée, est, je crois, un
+peu plus moderne que Sainte-Marie. Bien que l’ogive y soit employée dans
+tous les arcs, l’apparence extérieure n’est point gothique, et la façade
+surtout offre une grande analogie avec celle de la Canonica. Les
+contreforts, ou, pour mieux dire, les pilastres, disposés de la même
+manière, présentent absolument le même appareil composé d’assises
+alternativement minces et épaisses. Quant aux murs, bâtis de moellons
+non taillés, ils sont recouverts d’une couche épaisse de ciment. Le plan
+est, à l’ordinaire, celui d’une basilique.<span class="pagenum"><a id="page_143">{143}</a></span></p>
+
+<p>La porte occidentale, de forme carrée, est encadrée dans une ogive
+bordée par trois tores qui correspondent à autant de colonnettes à
+chapiteaux grêles, écrasés, d’un travail pitoyable. Cette ogive
+s’encadre elle-même dans un fronton également appliqué et d’une faible
+saillie. Au sommet on voit sculptés un agneau avec une croix. Un
+&#339;il-de-b&#339;uf occupe le haut du gâble, dont les rampants sont bordés par
+un cordon de violettes d’une bonne exécution. Voilà toute la décoration
+de la façade, et elle en déguise mal la nudité. Une porte latérale, au
+nord, n’est guère mieux ornée. Elle est carrée, surmontée d’un tympan
+ogival qu’entoure une large archivolte bordée à l’intérieur d’une
+moulure de violettes.</p>
+
+<p>L’intérieur de l’église se divise en trois nefs séparées par des piliers
+carrés auxquels s’appliquent, dans la nef centrale, deux colonnettes
+engagées dans les angles du pilier, et s’élevant jusqu’aux retombées des
+voûtes dont elles re<span class="pagenum"><a id="page_144">{144}</a></span>çoivent les nervures. Voûtes ogivales, obtuses,
+d’arêtes, renforcées d’arcs doubleaux et de nervures arrondies qui se
+réunissent sous une clef sculptée. Les voûtes des bas-côtés, un peu
+surbaissées, garnies de nervures également rondes, qui retombent sur des
+consoles, ne m’ont point paru contemporaines des premières. Je les crois
+modifiées par une réparation relativement moderne.</p>
+
+<p>Les arcades en tiers-point n’ont leur naissance marquée que par un
+tailloir peu saillant sortant du pilier, tandis que les deux colonnettes
+engagées sur ses angles, qui montent jusqu’à la voûte, où elles ont un
+tailloir commun, semblent prolonger jusqu’à cette hauteur le pilier
+qu’elles encadrent. Il en résulte un effet désagréable; l’arcade tombant
+sur le milieu de ce pilier a l’air de ne s’appuyer sur rien. On observe
+la même faute en France dans nombre d’églises du <small>XV</small>&#7497; siècle, bâties à
+l’époque où dominait le goût des pénétrations, lorsqu’on s’ef<span class="pagenum"><a id="page_145">{145}</a></span>forçait
+d’imiter en pierre l’apparence des constructions en bois. J’ai peu de
+chose à dire des chapiteaux de ces colonnettes. Leur sculpture est des
+plus médiocres. Une volute s’arrondit à leurs angles; plus bas,
+au-dessus de l’astragale, on voit comme un rudiment de feuilles qui se
+développe bien timidement. Pour l’aspect et le galbe seulement, ces
+chapiteaux offrent quelques ressemblances avec quelques chapiteaux
+moresques de l’Alhambra.</p>
+
+<p>Les fenêtres des collatéraux en plein cintre ne diffèrent nullement de
+ces meurtrières dont nous avons parlé si souvent. On observera, en
+outre, qu’elles sont placées la plupart hors de l’axe des arcades de la
+nef. Si cette bizarrerie ne se reproduisait pas souvent dans d’autres
+églises corses (à la Canonica, on en a vu un exemple), on pourrait
+conclure que les collatéraux sont plus anciens que la nef; mais il est
+plus probable de l’attribuer à cette indifférence pour la symétrie dont
+les constructions de l’île nous ont<span class="pagenum"><a id="page_146">{146}</a></span> offert déjà tant de preuves. Les
+fenêtres de la nef, dont l’amortissement se termine en mitre, m’ont paru
+altérées par une restauration moderne.</p>
+
+<p>Le clocher des Dominicains, placé au midi près du ch&#339;ur, est carré à sa
+base, mais devient octogone en s’élevant au-dessus du toit. Des moulures
+saillantes en accusent les différents étages, éclairés chacun par une
+fenêtre en plein cintre, bilobée, percée sur chaque face. Du
+couronnement s’élèvent, aux angles, des créneaux, échancrés à la manière
+moresque, d’un effet très-agréable.</p>
+
+<p>Je présume que Saint-Dominique avait primitivement trois apsides ainsi
+que Sainte-Marie; mais, dans le <small>XVIII</small>&#7497; siècle, la partie orientale du
+ch&#339;ur a été refaite et allongée. Elle forme un nouveau ch&#339;ur carré, en
+arrière de l’autel, et deux salles latérales dont l’une, qui fait retour
+sur les murs de l’église, sert de sacristie.<span class="pagenum"><a id="page_147">{147}</a></span> Un jubé très-riche, plaqué
+de marbre et d’albâtre dans le goût moderne italien, marque la
+séparation des parties de l’église ancienne et moderne. Il porte la date
+de 1749.</p>
+
+<p>Je ne parlerai point des autres églises de Bonifacio, dont l’une est
+devenue un magasin militaire: bâties à peu près sur le modèle de
+Saint-Dominique, ruinées ou fort mal réparées, elles n’offrent plus
+aujourd’hui le moindre intérêt.</p>
+
+<p>En Corse le gothique s’est encore moins développé que le style bysantin.
+On lui doit cependant l’introduction des voûtes, à peu près inusitées
+jusqu’alors. Il y a lieu de s’étonner que la sculpture et
+l’ornementation n’aient pas fait des progrès à Bonifacio, car son
+territoire fournit, par exception, un beau calcaire blanc, facile à
+tailler et se conservant bien à l’air.<span class="pagenum"><a id="page_148">{148}</a></span></p>
+
+<h2><a id="CHAPELLE_DE_SAINTE-CATHERINE"></a>CHAPELLE DE SAINTE-CATHERINE.<br><br>
+<small>COMMUNE DE SISCO.</small></h2>
+
+<p>Je ne connais qu’une seule crypte en Corse, c’est celle de
+Sainte-Catherine, ancien monastère, dépendant aujourd’hui de la commune
+de Sisco. Elle est située sur le haut d’un rocher au bord de la mer et
+près du cap Sagro. Autrefois tout le cap Corse portait le nom de
+Promontoire Sacré, nom singulier dans un pays où, suivant un poëte
+romain de mauvaise humeur, «on niait les dieux.» Peut-être existait-il
+dans le cap Corse quelque temple renommé des navigateurs; et comme l’on
+voit d’ordinaire les lieux saints conserver leur réputation, bien que
+les objets du culte y soient changés, je ne serais pas éloigné de croire
+que l’emplacement de la chapelle de Sainte-Catherine ne fût celui du
+temple qui donna le nom de sacré à l’ancien cap Corse. Ma supposition
+est d’ailleurs<span class="pagenum"><a id="page_149">{149}</a></span> toute gratuite, car, à l’exception de l’inscription
+d’Erbalonga que j’ai citée, je ne connais pas un seul indice du séjour
+des Romains dans cette partie de l’île.</p>
+
+<p>Quoi qu’il en soit, vers le <small>XIII</small>&#7497; siècle, une église existait dans le
+voisinage du cap Sagro, et possédait une chapelle souterraine qui
+portait dès lors, et qui a conservé jusqu’à présent, le nom de <i>li
+tomboli</i>. En 1355, suivant un manuscrit qui m’a été communiqué, vers le
+milieu du <small>XIII</small>&#7497; siècle, d’après Filippini, tome IV, p. 322, un vaisseau
+revenait du Levant avec une bonne provision de reliques renfermées dans
+une caisse (les reliques étaient alors l’objet d’un commerce lucratif):
+à la hauteur du cap Corse il fut assailli d’une si furieuse tempête, que
+le capitaine fit v&#339;u, s’il échappait au naufrage, de donner ses reliques
+à la première église qu’il rencontrerait. Par provision, cependant, se
+jetant, dans sa chaloupe avec son équipage et sa précieuse caisse, il
+prit<span class="pagenum"><a id="page_150">{150}</a></span> terre au pied du rocher de Sainte-Catherine. Aussitôt la tempête
+s’apaisa. Soit que notre capitaine n’eût point vu la chapelle, soit
+qu’il eût déjà oublié son v&#339;u, suivant l’usance des marins, il regagna
+son navire et voulut continuer sa route avec son trésor. Mais voici la
+tempête qui recommence et qui redouble de fureur, jusqu’à ce que
+repentant, le capitaine débarque de nouveau et dépose les reliques dans
+l’oratoire de Sainte-Catherine. La caisse contenait, au rapport de
+Filippini, «un morceau de la baguette de Moïse, un peu de manne tombée
+dans le désert, un peu du limon ayant servi à former le premier homme;
+les bourses de la sainte Vierge, de sainte Marie-Madeleine et de sainte
+Catherine; quelques brins de fil filé par la Vierge, quelques gouttes de
+son lait, etc., etc.» Le catalogue tient une page et demie, et l’on
+conçoit facilement que tant de trésors attirèrent la foule dans la
+chapelle, si bien, qu’elle devint insuffisante pour l’affluence des
+pèlerins. Il fallut bientôt construire auprès<span class="pagenum"><a id="page_151">{151}</a></span> une habitation pour des
+moines de Saint-Augustin, qui se vouèrent à la garde de ces reliques;
+puis une autre pour des hommes d’armes que les habitants de Sisco durent
+entretenir pour protéger la chapelle contre les incursions des Maures;
+puis on bâtit encore un hôpital pour les malades qui venaient demander à
+la sainte la guérison de leurs maux. Finalement, on agrandit ou l’on
+reconstruisit l’église, qui fut consacrée en 1469.</p>
+
+<p>Le bâtiment qu’on voit aujourd’hui porte les traces des restaurations
+dont il a été l’objet. Sur sa façade, quelques archivoltes, byzantines
+d’apparence, subsistent encore, et l’apside entourée d’une arcature en
+plein cintre reproduit le type si commun de la Canonica. Tout le reste
+de l’édifice n’offre aucun intérêt. La crypte même paraît avoir été
+retouchée, du moins recrépie fort récemment. Elle est de forme
+semi-circulaire, et reçoit un peu de jour par un petit soupirail. On y
+accède par deux<span class="pagenum"><a id="page_152">{152}</a></span> couloirs étroits débouchant dans la nef de l’église.
+Autant qu’on en peut juger par ce qui reste de visible dans l’appareil,
+la partie la plus ancienne de cette crypte, son soubassement a tous les
+caractères du moyen âge, et je ne la crois pas antérieure au <small>XII</small>&#7497;
+siècle.</p>
+
+<p>Le rocher sur lequel est bâtie la chapelle est fort escarpé, élevé
+d’environ 250 mètres. Si l’on descend jusqu’au bord de la mer, à peu
+près au-dessous de l’église, on observe une vaste grotte creusée par la
+nature dans l’intérieur du rocher. L’entrée en est presque entièrement
+cachée du côté de la mer par d’énormes quartiers de rochers, entre
+lesquels il faut se glisser, avec quelque précaution, car les vagues,
+surtout par les vents de S.-E., viennent battre avec violence
+l’ouverture de la caverne. Elle est très-profonde et contient plusieurs
+grandes salles, quelques-unes remplies de stalactites bizarres. La
+description de ce lieu n’entre point dans le plan de ce rapport, et je<span class="pagenum"><a id="page_153">{153}</a></span>
+ne parlerai que du seul fait intéressant pour l’archéologie. A l’entrée
+de la grotte, on voit une grande arcade en plein cintre, dont les
+claveaux en schiste vert, sont assez grossièrement assemblés au moyen de
+beaucoup de ciment. D’un côté, où le rocher n’offrait point d’appui,
+l’arcade repose sur un piédroit de même construction. Entre le haut de
+l’arcade, qui porte un petit mur terminé horizontalement, comme un pont,
+et la voûte naturelle de la grotte, on observe un large vide qui ne
+paraît pas avoir jamais été rempli. On dirait que l’arcade devait
+recevoir une porte, et que le vide laissé à dessein tenait lieu de
+fenêtre. Mais à quelle époque et dans quel but a-t-on ajouté ce
+misérable ouvrage d’art à cette &#339;uvre immense de la nature?&mdash;L’apparence
+n’est nullement antique, et la forme de l’arc ne conclut rien, surtout
+dans le pays: voilà tout ce que je puis dire. Suivant la tradition,
+cette caverne aurait servi de refuge aux chrétiens lorsque les Arabes
+dominaient dans la Corse. Mais s’ils ont bâti<span class="pagenum"><a id="page_154">{154}</a></span> cette arcade, ils avaient
+imaginé un fort mauvais moyen de cacher leur retraite, en plaçant dès
+l’entrée quelque chose qui annonçait la présence des hommes. Je croirais
+plutôt que les moines de Sainte-Catherine avaient dans ce lieu un autel,
+ou des tombeaux, et qu’ils y avaient construit une porte qui ne
+s’ouvrait que de leur consentement. Voilà la supposition la plus
+probable; celle-ci est la plus poétique: la caverne servait à célébrer
+des mystères cabiriques ou autres, et c’est elle qui a fait appeler le
+cap Corse le promontoire Sacré<a id="FNanchor_67_67"></a><a href="#Footnote_67_67" class="fnanchor">[67]</a>.</p>
+
+<h2><a id="CHAPELLE_DE_SANTA-CRISTINA"></a>CHAPELLE DE SANTA-CRISTINA.<br><br>
+<small>CERVIONE.</small></h2>
+
+<p>En allant de Bastia aux ruines d’Aléria, je m’arrêtai à Cervione pour
+examiner la chapelle de Santa-Cristina, située à 200 mètres environ
+au-dessous de la ville, fort près du village de</p>
+
+<div class="figcenter">
+<img src="images/ill_012.jpg" width="550" height="389" alt="S&#7511;. MICHEL-MVRATO
+
+Page 125">
+<br>
+<span class="caption">S&#7511;. MICHEL-MVRATO
+
+Page 125</span>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_155">{155}</a></span></p>
+
+<p>Mucchieto. Autrefois, me dit-on, elle dépendait du monastère de Monte
+Cristo, situé dans l’île de ce nom, précisément en face de Cervione.
+Tous les dimanches, un moine de l’abbaye s’embarquait, et passait en
+Corse pour officier à Santa-Cristina<a id="FNanchor_68_68"></a><a href="#Footnote_68_68" class="fnanchor">[68]</a>.</p>
+
+<p>Le plan de la chapelle est des plus bizarres, il figure un T, dont la
+barre transversale, le transsept, porte à son centre deux apsides
+tangentes l’une à l’autre. La nef, reconstruite vraisemblablement au
+<small>XVII</small>&#7497; siècle, basse, voûtée en berceau et flanquée de pilastres
+grossièrement classiques, ne mérite aucune attention. Le transsept,
+évidemment plus ancien, n’a point de voûtes, et ne reçoit de jour que
+par des meurtrières cintrées, percées dans les deux apsides. Bien que
+formé de morceaux de schiste difficiles à tailler, l’appareil est
+régulier et beau<span class="pagenum"><a id="page_156">{156}</a></span>coup plus soigné que celui des maisons de Cervione.
+Nulle ornementation à l’extérieur. A l’intérieur un crépi couvre le
+schiste; et tout le mur oriental de l’église, en y comprenant les deux
+apsides, présente une suite de compositions à fresque de diverses
+grandeurs, encore assez bien conservées.</p>
+
+<p>Au premier abord, ce plan singulier, cet appareil dépourvu
+d’ornementation, les fenêtres en meurtrières, auxquelles je n’étais pas
+encore habitué, surtout les figures de saints revêtues de longues
+draperies raides, à plis cassés, aux membres grêles et longs, terminés
+par des pieds et des mains énormes, me rappelèrent tous les caractères
+du style byzantin. Seulement, je remarquai que les têtes avaient plus de
+noblesse, et comme on dit en termes d’atelier, plus de <i>style</i>, que
+celles qu’on voit dans nos églises du continent. Cette différence, je
+l’attribuais au voisinage de l’Italie; et en tenant compte de la
+persistance des traditions byzan<span class="pagenum"><a id="page_157">{157}</a></span>tines dans le midi, j’étais tenté
+d’attribuer ces fresques à quelque artiste du <small>XIII</small>&#7497; siècle. Pourtant un
+saint Michel revêtu d’une armure de <i>plates</i> et non de mailles, surtout
+ses brodequins ou ses guêtres semblables à la chaussure que portent
+encore quelques montagnards, me laissaient bien de vagues soupçons d’une
+origine plus moderne. La date de 1473, très-lisiblement peinte en
+caractères gothiques, au milieu d’une des apsides, m’ôta toute
+incertitude, et me prouva combien on doit être prudent à juger les
+monuments d’un pays qu’on n’a point suffisamment étudié. La même date,
+moins les derniers chiffres effacés par le temps, se retrouve sur le
+linteau d’une petite porte, au sud du transsept.<a id="FNanchor_A_69"></a><a href="#Footnote_A_69" class="fnanchor">[A]</a></p>
+
+<p>Je vais décrire brièvement les fresques de<span class="pagenum"><a id="page_158">{158}</a></span> Santa-Cristina. Dans le haut
+de l’apside Sud, on voit le Christ entouré des attributs ordinaires des
+évangélistes; au-dessous, huit saints ou saintes, parmi lesquelles on
+distingue sainte Christine. La paroi faisant retour à la droite du
+spectateur, représente saint Michel plus grand que nature, pesant les
+âmes dans une balance, et foulant aux pieds le Diable qui s’efforce
+d’entraîner un des bassins. Dans l’apside Nord, paraît le Père Eternel,
+assis sur un trône, et auprès de lui un abbé agenouillé (sans doute
+celui de Monte Cristo), que lui présente sainte Christine, patronne de
+la chapelle. Ces Christs, de très grande proportion, sont tous les deux
+entourés d’une gloire en forme de <i>vesica piscis</i>, absolument comme dans
+nos anciennes peintures du <small>XII</small>&#7497; siècle. Douze saints debout occupent le
+bas de cette apside. Sur la paroi voisine,<span class="pagenum"><a id="page_159">{159}</a></span> à gauche, on distingue un
+grand saint Christophe, passant la mer au milieu des poissons, portant
+l’Enfant-Jésus sur ses épaules. Cette peinture a beaucoup souffert. En
+s’élevant au-dessus des apsides, le mur oriental forme comme un fronton,
+sur lequel on a peint encore deux sujets: au centre le Christ en croix;
+un ange plane au-dessus de sa tête. A gauche, la Vierge et le
+Saint-Esprit, à droite un ange en adoration. Il semble que le
+crucifiement et l’annonciation aient été mêlés, afin de laisser plus de
+place à la première de ces deux compositions.</p>
+
+<p>La forme de la chapelle de Santa-Cristina est un fait rare, peut-être
+unique, qu’on doit attribuer à un caprice de l’architecte, qui aura
+voulu en faire quelque chose d’extraordinaire; ou qui peut-être a
+prétendu exprimer ainsi une idée mystique suivant la mode de son temps,
+idée qu’il est bien difficile de s’expliquer aujourd’hui. Je trouve dans
+la Vie des Saints que sainte Christine fut percée de <i>deux flèches</i>;<span class="pagenum"><a id="page_160">{160}</a></span>
+auparavant on lança sur elle <i>deux serpents</i>, qui ne lui firent aucun
+mal. Ils lui léchèrent les pieds, et se suspendant à son sein, ils
+semblaient deux enfants allaités. «<i>Julianus misit super eam duos
+aspides.... et currentes duo serpentes conligaverunt pedes ejus, et
+lingebant vestigia ejus; et duo aspides currentes, suspenderunt se ad
+mamillas ejus, velut infantes lactantes, et non nocuerunt eam. Acta
+sanctorum, tome</i> <small>V</small>, <i>p.</i> 527 E. Ces deux apsides ne seraient-elles pas
+destinées à rappeler les deux flèches, ou plutôt ces deux serpents si
+bien élevés? C’est d’ailleurs en toute humilité que je propose cette
+explication, qui n’est guère plus extraordinaire que celle par laquelle
+on interprète la flexion fréquente des ch&#339;urs de certaines églises, par
+rapport à l’axe de leur nef.</p>
+
+<p>Le curé de Mucchieto, qui avait bien voulu m’accompagner, me dit qu’on
+avait découvert récemment dans le cimetière attenant à la chapelle, des
+tombes en briques ou en ciment,<span class="pagenum"><a id="page_161">{161}</a></span> dont plusieurs renfermaient des
+médailles. Il ne put d’ailleurs me donner aucun renseignement, ni sur la
+forme des tombes, ni sur les médailles qui avaient été portées à Bastia.</p>
+
+<h2><a id="EGLISES_MODERNES"></a>ÉGLISES MODERNES.</h2>
+
+<p>Je ne connais point en Corse d’églises de l’époque de la Renaissance.
+Tandis qu’on élevait tant de chefs-d’&#339;uvre en France et en Italie, on se
+battait en Corse, on brûlait villes et villages, n’épargnant pas même
+les édifices religieux. Les églises plus modernes du <small>XVII</small>&#7497; et du <small>XVIII</small>&#7497;
+siècle n’offrent aucun intérêt. Bâties de moellons de schiste ou de
+granite à peine taillés, elles sont quelquefois grossièrement recrépies;
+telles sont les églises de Bastia, les plus vastes et les plus riches de
+l’île. Les corniches et les autres ornements extérieurs, fabriqués en
+plâtre ou en mau<span class="pagenum"><a id="page_162">{162}</a></span>vais ciment, délabrés par la pluie, tombent en
+morceaux. La décoration intérieure ne consiste guère qu’en placages,
+souvent dorés dans le goût barbare du <small>XVII</small>&#7497; siècle, et en fresques
+exécutées par des barbouilleurs italiens. Je citerai les églises de
+Sainte-Croix et la cathédrale, à Bastia, et l’église de Cervione comme
+les plus remarquables. La première surtout, malgré le mauvais goût de sa
+décoration, ne laisse pas d’avoir un certain caractère de grandeur,
+comme tout ce qui paraît riche et coûteux.</p>
+
+<p>Les campaniles de la même époque, très-souvent isolés, surtout dans les
+villages, sont généralement carrés, percés à jour de larges fenêtres, et
+très-élancés pour leur diamètre. Elégants vus de loin, ils ne peuvent
+supporter l’examen lorsqu’on s’en approche. Parmi les plus remarquables,
+il me suffira de mentionner le clocher de la cathédrale de Bastia, ceux
+de Cervione, de Chiatra, de Tallano, de Linguizetta,<span class="pagenum"><a id="page_163">{163}</a></span> de Sartène<a id="FNanchor_69_70"></a><a href="#Footnote_69_70" class="fnanchor">[69]</a>.
+Leur plus grand mérite, c’est leur position dans un paysage
+très-pittoresque.</p>
+
+<h2><a id="TOURS_CHATEAUX_FORTIFICATIONS_ETC"></a>TOURS, CHATEAUX, FORTIFICATIONS, ETC.</h2>
+
+<p>Dans la première partie de ce rapport, j’ai déjà dit que je n’avais pu
+découvrir en Corse rien de semblable aux <i>Nurhags</i> de Sardaigne. Toutes
+les tours que j’ai examinées appartiennent au moyen-âge, et la plupart
+sont même assez modernes. Les fréquentes descentes des pirates
+barbaresques sur les côtes de l’île, obligeant à une vigilance
+continuelle, on établit sur le littoral une suite de tours, sur tous les
+points qui commandent la vue, et souvent<span class="pagenum"><a id="page_164">{164}</a></span> assez rapprochées pour
+correspondre par signaux. A l’approche des corsaires, les gardes en
+observation donnaient l’alarme, et les paysans occupés aux travaux des
+champs, s’ils étaient trop éloignés pour gagner leurs villages situés en
+général dans la montagne, trouvaient un asile dans l’intérieur des
+tours. On doit supposer que dès le <small>XI</small>&#7497; siècle, de semblables
+constructions s’élevèrent sur plusieurs points de la côte. Nulle part
+cependant, je n’en ai vu d’aussi anciennes; je ne crois pas même en
+avoir vu d’antérieures au <small>XIV</small>&#7497; siècle. La plupart datent des <small>XV</small>&#7497; et <small>XVI</small>&#7497;
+et même du <small>XVII</small>&#7497; siècles. Sauf quelques détails insignifiants, toutes me
+semblent bâties sur le même modèle, ce qui indiquerait que leur érection
+aurait eu lieu par suite d’une mesure générale. Elles se composent d’une
+salle basse, ordinairement voûtée, servant de magasin; d’un étage
+au-dessus, destiné à loger la garnison; enfin, d’une plate-forme
+entourée de créneaux et quelquefois de machicoulis. Le magasin ou salle
+basse ne communique pas<span class="pagenum"><a id="page_165">{165}</a></span> avec l’extérieur. On entre dans la tour par le
+premier étage, en montant un escalier oblique, souvent une échelle, et
+une fois qu’elle était retirée en dedans, une demi-douzaine d’hommes
+pouvait tenir tout un jour dans cette petite forteresse contre des
+centaines d’assaillants.</p>
+
+<p>La plupart de ces tours sont de forme ronde, légèrement conique, et
+rarement elles ont plus de 8 à 10 mètres de haut. Telles sont les tours
+de Sagone, et celle dite del Cavagliere, à l’embouchure de la rivière de
+Campo dell’Oro, à une lieue d’Ajaccio. On pourrait en citer des
+centaines d’autres toutes situées sur le bord de la mer<a id="FNanchor_70_71"></a><a href="#Footnote_70_71" class="fnanchor">[70]</a>.</p>
+
+<p>Quelques tours beaucoup plus anciennes, mais auxquelles, dans leur état
+de ruine actuel et dans l’absence de caractères précis, on ne saurait
+assigner de date exacte, occupent le sommet de quelques montagnes dans
+l’intérieur. Ce<span class="pagenum"><a id="page_166">{166}</a></span> sont des donjons dépendant d’anciens châteaux forts. De
+ce genre, est la fameuse tour de Sénèque, située sur un pic très-élevé
+de la montagne delle Ventiggiole, commune de Luri, dans le Cap Corse.
+Elle s’élève au point culminant d’une espèce de cône de rochers escarpé
+à pic de trois côtés, et d’accès fort difficile par le seul qui soit
+praticable. Rien dans sa construction n’appartient à l’époque romaine;
+c’est une tour ronde, dont l’amortissement est détruit, plantée au
+milieu d’une enceinte de forme irrégulière, si ruinée aujourd’hui qu’on
+a peine à en suivre le tracé primitif. Les murs du vieux château, dont
+cette tour était le donjon, surplombaient le rocher en quelques
+endroits. On remarque entre autres un petit réduit voûté, revêtu à
+l’intérieur d’un enduit très-dur et d’un rouge vif. C’était, je pense,
+un des magasins du château; suspendu au-dessus d’une masse de rochers
+qui semblent prêts à s’écrouler, il domine parfaitement le sentier par
+où l’on parvient à la forteresse. L’appareil de tous<span class="pagenum"><a id="page_167">{167}</a></span> les murs est
+grossier, mais solide, composé d’assises peu régulières, mais cependant
+disposées avec plus de soin que celles de beaucoup de bâtiments plus
+modernes.</p>
+
+<p>La tour où une tradition populaire veut que Sénèque ait habité pendant
+son exil, était, comme presque tous les donjons du moyen-âge, isolée et
+indépendante du reste des fortifications. Elle n’a point de porte, mais
+seulement une petite fenêtre élevée de 3 ou 4 mètres, par où l’on
+montait avec une échelle. A l’intérieur on ne voit nulle trace de
+voûtes, mais, le couronnement étant détruit, il est possible que la
+plate-forme supérieure ait été voûtée.</p>
+
+<p>La commune de Luri n’est pas la seule qui se glorifie d’avoir reçu
+Sénèque. Sur le territoire voisin de Pietra Corbara, on montre une autre
+tour, de tout point semblable à la première, et qu’on nomme également
+Torre di Seneca, ou même Seneca tout court.<span class="pagenum"><a id="page_168">{168}</a></span></p>
+
+<p>Au sommet de la montagne de Frasso, sur le chemin d’Ajaccio à Sollacaro,
+j’ai examiné les restes d’une ancienne tour carrée, située à la pointe
+d’une espèce de cap qui s’avance dans une vallée profonde. C’est,
+m’a-t-on dit, un débris de l’ancien château des comtes de Frasso.
+Pendant longtemps les évêques d’Ajaccio ont porté ce titre. Je ne cite
+cette ruine qu’en raison de son parement extraordinaire dans le pays
+pour sa régularité. Les pierres de grand appareil sont taillées avec une
+rare précision, et toutes les assises ont la même hauteur.</p>
+
+<p>Pendant un séjour que je fis à Sollacaro, je visitai les ruines du
+château d’Istria dont les seigneurs ont joué un grand rôle dans
+l’histoire de la Corse. Il se compose de deux enceintes irrégulières,
+qui suivent les contours les plus bizarres du rocher très-escarpé dont
+il occupe la cime. Un donjon s’élève au point culminant. Ce n’est plus
+maintenant qu’une masse de décombres, et ces décombres mêmes<span class="pagenum"><a id="page_169">{169}</a></span> ne datent,
+je crois, que du <small>XVI</small>&#7497; siècle, époque à laquelle Vincentello d’Istria
+rebâtit la forteresse de ses aïeux. Cependant il est probable que le
+plan primitif aura été conservé, ou du moins qu’on aura bâti dans le
+système ancien, c’est-à-dire en liant les unes aux autres, par de la
+maçonnerie, les roches les plus abruptes qui couronnent la montagne. Un
+caveau voûté, enduit d’une couche épaisse de ciment, m’a paru destiné
+autrefois à servir de citerne. On n’y entre aujourd’hui que par une
+brèche pratiquée à la base du mur. L’un des descendants de Vincentello,
+qui porte le même nom, le fils de M. Colonna d’Istria, maire de
+Sollacaro, avait bien voulu me servir de guide dans cette rude
+ascension. Il me fit remarquer la seule inscription qu’on ait trouvée
+dans ces ruines. Elle est tracée sur une pierre dont il ne reste qu’un
+fragment, et qu’à sa forme on juge avoir servi de linteau de porte. On
+lit:</p>
+
+<p class="c">
+HOC OPVS FABricavit<br>
+MAGnificus Dominvs VINCENTEllus.....<br>
+<span class="pagenum"><a id="page_170">{170}</a></span></p>
+
+<p>Je n’entreprendrai pas de décrire d’autres ruines encore plus confuses
+et qui marquent à peine l’emplacement des anciens châteaux. Un seul
+mérite d’être cité, c’est celui de Montecchj, commune de Cagnocoli, pour
+son donjon couronné de machicoulis encore assez bien conservé.</p>
+
+<p>En général, les seigneurs corses bâtissaient leurs châteaux sur des
+éminences escarpées, au faîte des rochers les plus âpres et de l’accès
+le plus difficile. Les murs sont épais, d’appareil incertain,
+d’ordinaire fondés sur le roc même. Rarement ils sont flanqués de tours,
+car les angles saillants des remparts, qui toujours suivent les contours
+des hauteurs, suffisaient parfaitement à flanquer les courtines. Ni le
+château d’Istria, ni celui della Rocca, ni la tour de Sénèque, ni enfin
+aucun de ceux que j’ai visités, n’a conservé les traces du sentier qui y
+conduisait autrefois. On se demande si jamais ces forteresses ont été
+accessibles aux chevaux. Je crois<span class="pagenum"><a id="page_171">{171}</a></span> le contraire pour la tour de Sénèque.
+Il fallait que les seigneurs châtelains eussent toujours des provisions
+considérables, car une poignée d’hommes aurait pu les affamer en gardant
+l’étroit sentier qui conduisait à ces nids d’aigles.</p>
+
+<p>Sartène, Bonifacio, Porto Vecchio, ont conservé quelques restes de leurs
+anciennes fortifications. Un vieux pan de muraille de cette dernière
+ville, qui porte encore, dit-on, les traces des boulets de Sampiero, a
+paru offrir à quelques personnes les caractères d’une construction
+romaine: je ne le pense pas; mais, à coup sûr, ce fragment de l’ancienne
+enceinte est de beaucoup antérieur au reste des fortifications élevées
+par les Génois. Impossible d’assigner une date aux courtines et aux
+tours de Sartène; bâties à grand appareil, mais aujourd’hui dépourvues
+de leur couronnement; elles n’offrent aucun indice qui les caractérise.
+Même<span class="pagenum"><a id="page_172">{172}</a></span> incertitude pour quelques parties de l’ancienne enceinte de
+Bonifacio<a id="FNanchor_71_72"></a><a href="#Footnote_71_72" class="fnanchor">[71]</a>.</p>
+
+<p>Je ne dois pas oublier une espèce de fortification que j’appellerais
+volontiers <i>domestique</i>, et qui n’est destinée qu’à défendre une famille
+contre les attaques de ses voisins. Ce sont des machicoulis, disposés en
+avant d’une fenêtre, au-dessus de la porte d’entrée, laquelle est
+d’ordinaire assez élevée, et précédée d’un escalier étroit et raide. On
+voit à Sollacaro deux con<span class="pagenum"><a id="page_173">{173}</a></span>structions de cette espèce, qui ont appartenu
+aux seigneurs d’Istria. A Fozzano, à Olmeto, dans beaucoup de villes et
+de villages de la Corse <i>au-delà des monts</i>, on en trouve de semblables.
+Sur le plateau de Frasso, non loin de la tour dont j’ai parlé tout à
+l’heure, existe une petite maison, bâtie de la sorte, et fort bien
+conservée. On n’entrait que par la fenêtre, et au moyen d’une échelle;
+en outre, la maison elle-même est perchée sur une roche si escarpée
+qu’il fallait, je pense, une autre échelle pour arriver seulement au
+pied du mur. Ce<span class="pagenum"><a id="page_174">{174}</a></span> n’est qu’en m’aidant d’un arbre qui avait poussé dans
+une fente du rocher que j’ai pu me guinder jusqu’à cette hauteur.</p>
+
+<p>Je ne parlerais pas du système très-simple des <i>fortifications
+domestiques</i> actuelles, si le nom qu’on leur donne n’annonçait une
+origine très-ancienne. Elles consistent en épais madriers, dont on
+garnit la partie inférieure des fenêtres, en ménageant des trous assez
+larges seulement pour passer un canon de fusil. On nomme ces meurtrières
+des <i>archere</i>, ce qui indique que leur invention ou leur usage est
+antérieur aux armes à feu. A l’honneur des m&#339;urs modernes, je dirai que
+je n’ai guère vu d’<i>archere</i> que dans le village d’Arbellara; mais on
+m’assure qu’on y en tire un très-grand parti.<span class="pagenum"><a id="page_175">{175}</a></span></p>
+
+<h2><a id="PONTS"></a>PONTS.</h2>
+
+<p>La plupart des ponts anciens sont attribués aux Génois; ainsi que
+presque tous ceux du moyen-âge, ils sont fort étroits et élevés vers
+leur centre, en sorte que leurs arches sont de hauteur inégale, et que
+la ligne du parapet décrit un angle obtus. D’ordinaire, ce parapet bâti
+en encorbellement, repose sur une ligne de consoles réunies par une
+arcature continue. On a peine à comprendre une disposition qui se
+rencontre souvent: au lieu de traverser perpendiculairement les cours
+d’eau, ces ponts les coupent obliquement, et leurs abords sont eux-mêmes
+obliques par rapport à l’axe des arches. Leur plan figurerait un Z. Tel
+est le pont de Bevinco, qu’on trouve pour aller de Bastia à la plaine de
+Mariana; celui de Calzuolo sur le Taravo, route d’Ajaccio à Sartène, les
+ponts de<span class="pagenum"><a id="page_176">{176}</a></span> Corte sur la Restonica et le Tavignano, et une infinité
+d’autres.</p>
+
+<p>Le seul motif qui puisse avoir dicté cette disposition bizarre serait
+d’empêcher de passer le pont d’emblée et par surprise, en lançant son
+cheval au galop; ce qui ferait supposer que dans un temps on exigeait un
+péage. Mais nulle part je n’ai trouvé de souvenirs de pareille coutume.
+Les ponts de Corte sont intéressants pour la défense de la ville, et
+l’on conçoit qu’on ait cherché à en rendre les abords difficiles; mais
+le pont de Bevinco, par exemple, et celui de Calzuolo, éloignés l’un et
+l’autre de tout village, n’ont jamais été des points militaires, et l’on
+n’aperçoit aux environs aucune trace de fortifications. J’ajouterai que,
+pendant plusieurs mois de l’année, les rivières qu’ils traversent sont
+facilement guéables, et dans l’hypothèse d’une invasion, même à l’époque
+où les torrents sont grossis par les pluies, on peut toujours les passer
+en les remontant à une petite distance.</p>
+
+<div class="figcenter">
+<img src="images/ill_013.jpg" width="237" height="550" alt="ALERIA
+
+Page 177.
+
+">
+<br>
+<span class="caption">ALERIA
+
+Page 177.
+
+</span>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_177">{177}</a></span></p>
+
+<p>En vérité, on ne peut voir là qu’une disposition étrangère, importée
+aveuglément dans une localité où elle n’a pas d’objet.</p>
+
+<h2><a id="BAS-RELIEFS_SCULPTURES_ETC"></a>BAS-RELIEFS, SCULPTURES, ETC.</h2>
+
+<p>J’ai plusieurs fois signalé la mauvaise exécution des bas-reliefs des
+<small>XII</small>&#7497; et <small>XIII</small>&#7497; siècles, placés en général sur les portails ou dans les
+tympans des arcatures appliquées<a id="FNanchor_72_73"></a><a href="#Footnote_72_73" class="fnanchor">[72]</a>. On n’a<span class="pagenum"><a id="page_178">{178}</a></span>perçoit presque aucun
+progrès dans les deux siècles suivants. A la vérité, je ne connais de
+cette époque que des pierres tumulaires encastrées dans le pavement de
+plusieurs églises, comme par exemple le tombeau d’un évêque Spinola dans
+l’église de Saint-Pierre, à Bonifacio, celui de Madona Sirena, femme de
+Rinuccio della Rocca, dans le couvent de Saint-François à Tallano: ce
+dernier porte la date de 1498. Il est impossible d’imaginer rien de plus
+mauvais. Ce couvent néanmoins passait pour un des plus riches, et son
+église pour une des mieux décorées de la Corse. Elle fut bâtie par
+Rinuccio, seigneur puissant d’au-delà des monts, d’abord partisan des
+Génois, puis leur ennemi acharné. Par suite de la révolution, on a
+transporté du couvent dans la paroisse de Santa-Lucia de Tallano le
+petit nombre d’objets d’art qu’il avait reçus de son fondateur, entre
+autres un charmant petit bas-relief, représentant la Vierge et l’Enfant
+Jésus en marbre blanc. C’est le seul morceau de la Renaissance vraiment
+remarquable que j’aie<span class="pagenum"><a id="page_179">{179}</a></span> rencontré dans toute la Corse. Dans la sacristie
+de la même église, et derrière le maître-autel, on voit quelques
+tableaux qui proviennent d’un retable du monastère de Saint-François; ce
+sont des figures de saints ou des compositions ascétiques comme le
+Couronnement de la Vierge, toutes de petite proportion et d’un fini
+précieux, qui rappelle un peu les ouvrages du Belin. Plusieurs têtes se
+distinguent par la noblesse et la naïveté de l’expression. Je ne doute
+point que ces tableaux et quelques autres, qui sont restés dans le
+couvent, n’aient été peints en Italie. Ils ne portent point de nom
+d’auteur, et m’ont semblé fort antérieurs à la construction du couvent
+qui ne date que de l’année 1492.</p>
+
+<p>Dans plusieurs églises de Bastia et d’Ajaccio, on voit quelques tableaux
+de l’école génoise, mais aucun ne m’a paru digne d’être cité, et la
+plupart ne sont, je pense, que de médiocres copies.<span class="pagenum"><a id="page_180">{180}</a></span></p>
+
+<p>Je n’ai vu dans les cabinets de quelques amateurs de Bastia et d’Ajaccio
+que très-peu de meubles anciens, et tous de fabrique étrangère. Les
+armes du moyen-âge sont également très-rares, et je n’en connais point
+qui remontent au-delà du <small>XVII</small>&#7497; siècle. Philippini, parlant de la passion
+de ses compatriotes pour les armes à feu, disait que des gens qui
+n’avaient qu’un champ le vendaient pour se procurer une belle arquebuse;
+qu’il n’y avait pas un Corse qui n’en possédât une ou plusieurs, en
+très-bon état. Que sont devenues toutes ces armes? Pendant longtemps, un
+fusil a été pour un Corse, et est encore pour beaucoup de personnes un
+objet non de luxe, mais de nécessité. Je crois donc qu’à mesure que les
+armes à feu se sont perfectionnées, les arquebuses se sont échangées
+pour des mousquets, les mousquets pour des fusils. Aujourd’hui, les
+fusils à pierre disparaissent de l’île, et il n’est pas rare de voir
+entre les mains d’un paysan en guenilles un excellent fusil à deux
+coups, avec des batteries à percussion.<span class="pagenum"><a id="page_181">{181}</a></span></p>
+
+<p>Je viens, Monsieur le Ministre, de vous faire connaître les résultats de
+ma tournée en Corse, résultats presque négatifs, car je n’ai guère eu
+qu’à constater la rareté et le peu d’importance des monuments de ce
+pays. Je suis loin de les avoir examinés tous, mais je doute qu’on en
+puisse trouver d’étrangers aux types que j’essayais tout à l’heure de
+caractériser. S’il m’appartenait d’indiquer à vos correspondants et aux
+antiquaires qui parcourront la Corse après moi un sujet de recherches,
+je leur conseillerais de les diriger particulièrement sur ces monuments
+appartenant à une époque et à une civilisation mystérieuses, et dont je
+n’ai pu vous signaler qu’un bien petit nombre. Décrire, par exemple, les
+Stazzone et les Stantare encore peu connues; étudier la circonscription
+de ces monuments étranges; explorer les lieux où l’on peut supposer leur
+existence; recueillir des renseignements précis sur ces urnes
+singulières qui renferment des cadavres, et sur les objets qui les
+accompagnent; enfin, rassembler tous les<span class="pagenum"><a id="page_182">{182}</a></span> documents, tous les faits, qui
+peuvent conduire à la connaissance des origines de la Corse: voilà des
+travaux qui, je pense, pourraient rendre un véritable service à
+l’archéologie et à l’histoire.<span class="pagenum"><a id="page_183">{183}</a></span></p>
+
+<h2>NOTES.</h2>
+
+<p>La plupart des notes ci-jointes m’ont été communiquées avec le plus
+généreux empressement par M. Gregori, conseiller à la cour royale de
+Lyon, à qui l’on doit l’excellente édition de Filippini et de Petrus
+Cyrneus, publiée en 1832, aux frais de M. le comte Pozzo di Borgo. A
+chaque volume, M. Gregori a joint, sous le titre d’Appendice, des
+dissertations du plus haut intérêt sur la géographie, le gouvernement,
+les magistratures du pays, enfin, quantité d’actes et de diplômes
+inédits qui jettent une lumière nouvelle sur des événements jusqu’alors
+peu connus. Cet ouvrage a été distribué gratis aux chefs-lieux de canton
+de la Corse. M. Gregori s’occupe en ce moment d’une histoire générale de
+l’île, qui, j’espère, ne tardera pas à être publiée.<span class="pagenum"><a id="page_185">{185}</a></span><span class="pagenum"><a id="page_184">{184}</a></span></p>
+
+<h2><a id="NOTE_A"></a>NOTE A.<br><br>
+<small>LE CHRISTIANISME EN CORSE.</small></h2>
+
+<p>Le christianisme a dû être introduit en Corse pendant le <small>IV</small>&#7497; siècle et
+peut-être avant. Le martyre de Sainte-Julie, dont la légende a été
+publiée par les Bollandistes, doit avoir eu lieu entre les années 470 et
+477.</p>
+
+<p>En 484, un évêque de Corse fut relégué dans l’intérieur de l’Afrique,
+par Hunneric, roi des Vandales.</p>
+
+<p>Du temps de saint Grégoire, au commencement du <small>VII</small>&#7497; siècle, la Corse
+n’avait pas encore renoncé tout à fait au paganisme. Ce pontife écrivait
+à Pierre, évêque d’Aleria, en 598, la lettre suivante:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>«Susceptis epistolis fraternitatis vestræ, magnas omnipotenti Deo
+gratias retulimus: quia de congrega<span class="pagenum"><a id="page_186">{186}</a></span>tione multarum animarum nos
+dignatus es relevare. Et ideo fraternitas vestra sollicite studeat
+opus quod cepit, auxiliante Domino, ad perfectionem deducere. Et
+sive eos <i>qui aliquando</i> fideles <i>fuerunt</i>, sed ad cultum idolorum
+negligentia aut necessitate faciente reversi sunt, festinet cum
+invicta p&#339;nitentia aliquantorum dierum ad finem reducere, ut reatum
+suum plangere debeant, et tanto firmius teneant hoc ad quod Deo
+adjuvante revertuntur, quanto illud perfecte defleverint unde
+discedunt; <i>sive eos qui necdum baptisati sunt</i> admonendo, rogando,
+de venturo judicio terrendo, rationem quoque reddendo, quia <i>ligna
+et lapides</i> colere non debent, festinet fraternitas tua omnipotenti
+Domino congregare; et in adventu ejus cum districtus dies judicii
+venerit, in numero sanctorum possit tua sanctitas inveniri. Quod
+enim opus utilius et sublimius acturus es, quam ut de animarum
+vivificatione et collectione cogites, et tuo domino, qui tibi locum
+prædicandi dedit immortale lucrum reportes. Transmisimus autem
+fraternitati tuæ quinquaginta solidos, ad vestimenta eorum, qui
+baptizandi sunt, comparanda; presbytero quoque ecclesiæ quæ <i>in
+Negeugno</i> monte sita est, possessionem quam tua fraternitas petiit,
+dari fecimus, ita ut quantum præstat, tantum de solidis quos
+accipere consueverat, minus accipiat.<span class="pagenum"><a id="page_187">{187}</a></span></p>
+
+<p>Vestra autem fraternitas petiit ut sibi episcopum in ecclesia quæ
+non longe ab eodem monte est, facere debeat: quod omnino libenter
+accepi: quia quantum vicina fuerit tantum prodesse animabus illic
+consistentibus amplius potuerit.»</p>
+
+<p>Ad Petrum Episcopum (Aleriensem).</p>
+
+<p>Sancti Gregorii papæ Registri Epistolarum Lº 8º., epist. I.</p>
+
+<p class="r">
+<i>Note de M. Gregori.</i><br>
+</p></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page_188">{188}</a></span></p>
+
+<h2><a id="NOTE_B"></a>NOTE B.</h2>
+
+<p>Le peu de superstitions populaires qui sont venues à ma connaissance
+m’ont paru conservées plutôt par respect pour leur antiquité que parce
+qu’on y attache encore quelque croyance.</p>
+
+<p>La plus ordinaire est l’idée antique qu’on peut jeter un sort, soit par
+le regard soit par des éloges. Cela s’appelle <i>innochiare</i>,
+<i>annochiare</i>. Tout le monde n’a pas le pouvoir de nuire par les yeux; il
+faut avoir le mauvais &#339;il, et celui qui l’a fait souvent du mal sans le
+vouloir. L’<i>annochiatura</i>, par les éloges, atteint surtout les enfants.
+Plus d’une mère lorsqu’on loue la beauté de son fils vous dira: <i>Nun me
+l’annochiate</i>, ne me le fascinez pas. Et il n’est pas rare d’entendre
+des Corses dire d’un air de tendresse à un enfant: <i>che tu sia
+maladetto&mdash;scomunicato</i>, etc., sois maudit, excommunié, parce que le
+charme opère en sens contraire. On fait ainsi un souhait heureux, sans
+compromettre celui à qui il s’adresse.<span class="pagenum"><a id="page_189">{189}</a></span></p>
+
+<p>J’ai ouï parler de quelques bandits (ce mot doit toujours se prendre
+dans le sens de proscrit) qui portaient sur eux des scapulaires, afin de
+se rendre invulnérables. Il y a un mot pour exprimer cette sorte de
+charme, c’est <i>ingermare</i>. On y croyait beaucoup en France au <small>XVI</small>&#7497;
+siècle, et l’on se rendait <i>dur</i>, c’est-à-dire invulnérable, au moyen de
+certains amulettes.</p>
+
+<p>Voici enfin une dernière superstition dont j’ai été témoin. Une femme
+enfonça, en ma présence, un tison éteint dans un tas de maïs placé sur
+l’aire. J’en demandai la raison, et elle me dit, après s’être un peu
+fait prier, et d’un air tout honteux, que cela empêchait les <i>streghe</i>,
+les sorcières, d’enlever le grain.&mdash;Il y a deux ans que je vis à
+Jargeau, près d’Orléans, un feu de la Saint-Jean, solennellement béni
+par un prêtre en étole. Les femmes et les hommes se précipitèrent sur
+les brandons et les emportèrent, afin, me dit-on, d’empêcher le tonnerre
+de tomber sur leurs maisons. En 1839, j’ai vu à Chambord un tison
+semblable cloué au-dessus d’une porte du château.</p>
+
+<p>J’ajouterai qu’on brûle ou qu’on assassine en France deux sorciers, bon
+an mal an, et qu’en Corse, on leur laisse pratiquer leur magie à leurs
+risques et périls dans l’autre monde seulement.<span class="pagenum"><a id="page_190">{190}</a></span></p>
+
+<h2><a id="NOTE_C"></a>NOTE C.<br><br>
+<small>ALERIA.</small></h2>
+
+<p>Nomine autem adhuc illustris est, et situ et ambitu patens; ceterum
+nihil residui habet, præter excubiarum arcem, equitumque cohortem atque
+residentiam Locum tenentis, eo translatam anno 1639, pro faciliori
+administratione justitiæ populis plebaniarum, vel etiam pro
+introductione in eam incolarum, sed adhuc parva, seu minima; prout etiam
+operata fuit bulla Innocentii IV, anno 1252, pro concessione
+indulgentiæ, tenoris sequentis:<a id="FNanchor_73_74"></a><a href="#Footnote_73_74" class="fnanchor">[73]</a></p>
+
+<p>Cette bulle, datée de Pérouse, est rapportée par Ughelli (Italia sacra.
+2).</p>
+
+<p><i>Episcopo Aleriensi insul. Cor.</i></p>
+
+<p>Exposuit nobis tua fraternitas, quod ex eo, quod<span class="pagenum"><a id="page_191">{191}</a></span> castrum Aleriæ, quod
+est juxta mare in quo sedes tua episcopalis consistit, raris incolitur
+habitatoribus, illud frequenter piratæ per mare euntes obsident, teque
+ac homines dicti castri spoliantes bonis vestris, ac non nulli magnates,
+et homines tuæ dioc&#339;sis illud idem, Dei timore postposito facientes,
+graves tibi et tuis inferunt injurias.&mdash;Quare nobis humiliter
+supplicarunt ut vicini multi de Tuscia et aliis partibus ad habitandum
+ipsum castrum venire desiderent, teque ac jura tua, et ecclesiasticam
+libertatem ab hujus modi persecutoribus defendere, dum modo aliquas
+suorum peccatorum indulgentias per sedem apostolicam consequantur, super
+hoc providere salubriter curaremus. De tua igitur circumspectione plenam
+in Domino fiduciam habentes concedendi jure nostro venientibus illuc, et
+tibi assistentibus in promissis, illam suorum peccaminum veniam de
+quibus vere contriti fuerint et confessi, quam secundum Deum ipsorum
+animarum saluti expedire videris, auctoritate tibi præsertim concedimus
+facultatem.</p>
+
+<p>Datum Perusii 10 kal mart. anno 10. 1252.<span class="pagenum"><a id="page_192">{192}</a></span></p>
+
+<h2><a id="NOTE_D"></a>NOTE D.<br><br>
+<small>MARIANA.</small></h2>
+
+<p>En 1119, l’archevêque de Pise, Pierre, se vint en Corse avec un nombreux
+cortége. Voici en quels termes il est rendu compte de cette expédition.</p>
+
+<p>Post discessum venerabilis papæ Gelasii, Petrus Pisanorum
+archiepiscopus, cum Petro cardinali ecclesiæ Romanæ legato, et cum
+ecclesiæ Pisanæ canonicis, atque cum Ildebrando judice et Pisanorum tunc
+consule, aliisque Pisanis civibus, in Corsicam ivit, ibique honorifice
+receptus, in conspectu cleri et populi Corsicani Marianensem electum
+pontificem, et illius <i>ecclesiam consecravit</i>, aliorumque Corsicæ
+Pontificum obedientiam et fidelitatem recepit.&mdash;Anno Incarnationis
+1119.&mdash;<a id="FNanchor_74_75"></a><a href="#Footnote_74_75" class="fnanchor">[74]</a><span class="pagenum"><a id="page_193">{193}</a></span></p>
+
+<p>Ne pourrait-on pas avancer que c’est à cette époque que la Canonica de
+Mariana a dû être restaurée?</p>
+
+<p>En 1550, elle était à peu près dans l’état où elle est aujourd’hui.</p>
+
+<p class="r">
+(Note communiquée par M. Gregori.)<br>
+<span class="pagenum"><a id="page_194">{194}</a></span></p>
+
+<h2><a id="NOTE_E"></a>NOTE E.<br><br>
+<small>SAINTE-CATHERINE DE SISCO.</small></h2>
+
+<p>L’église de Sainte-Catherine de Sisco a été fondée près des ruines d’une
+ancienne abbaye, dont l’antiquité remonte à l’année 400 de notre ère.
+Vitalis<a id="FNanchor_75_76"></a><a href="#Footnote_75_76" class="fnanchor">[75]</a> dit avoir lu dans une ancienne donation faite par le marquis
+de Massa, seigneur de Corse, aux moines de <i>Monte Cristo</i>, le nom de
+cette église ou abbaye indiquée sous la dénomination de <i>Sancta Maria
+Magdalena fluminis Sauri</i>. Cette même église passa ensuite aux moines
+des Camaldules en vertu d’une bulle de Clément VI, vers l’année 1342.
+Semidei, en parlant de la tour dont on voit les ruines sur la pointe de
+<i>Sagro</i>, dit que ce cap portait anciennement le nom de <i>Sauro</i>.<a id="FNanchor_76_77"></a><a href="#Footnote_76_77" class="fnanchor">[76]</a><span class="pagenum"><a id="page_195">{195}</a></span></p>
+
+<h2><a id="NOTE_F"></a>NOTE F.<br><br>
+<small>TOURS.</small></h2>
+
+<p>Le littoral de la Corse était défendu par des <i>tours</i> dont la
+construction ne remonte pas au-delà du <small>XIV</small>&#7497; siècle. Ces constructions
+ont eu lieu aux dépens des habitants, qui se sont imposés
+extraordinairement pour garantir leur littoral des incursions des
+pirates barbaresques. Le nombre de ces tours était de 85 au commencement
+du <small>XVIII</small>&#7497; siècle. Canari en a fait la répartition de la manière
+suivante:</p>
+
+<p>15 sur la côte nord de l’île.</p>
+
+<p>34 sur la côte occidentale.</p>
+
+<p>6 sur la côte méridionale.</p>
+
+<p>30 sur la côte orientale.<a id="FNanchor_77_78"></a><a href="#Footnote_77_78" class="fnanchor">[77]</a><span class="pagenum"><a id="page_197">{197}</a></span><span class="pagenum"><a id="page_196">{196}</a></span></p>
+
+<h2><a id="POESIES"></a>POÉSIES<br><br>
+<small>POPULAIRES CORSES.</small></h2>
+
+<p>Je joins ici quelques poésies populaires corses. Lorsqu’un homme est
+mort, particulièrement lorsqu’il a été assassiné, on place son corps sur
+une table; et les femmes de sa famille, à leur défaut des amies, ou des
+femmes étrangères connues pour leur talent poétique, improvisent des
+complaintes en vers dans le dialecte du pays. Quelquefois c’est la
+fille, la femme même du mort qui chante ou déclame devant son cadavre.
+Cet usage existe aussi chez les Grecs, où cette sorte de lamentation
+funèbre se nomme &#924;&#959;&#953;&#961;&#953;&#959;&#955;&#972;&#947;&#953;. En Corse, ou l’appelle <i>Voceru</i>, <i>Buceru</i>,
+<i>Buceratu</i>, sur la côte orientale;&mdash;au-delà des monts, <i>Ballata</i>. Le mot
+<i>voceru</i>,<span class="pagenum"><a id="page_198">{198}</a></span> vient du latin <i>vociferare</i>, dont les Corses ont retranché
+deux syllabes.</p>
+
+<p>Le thème ordinaire de ces chants est la vengeance; et il n’est pas rare
+qu’une célèbre <i>buceratrice</i> fasse prendre les armes à tout un village
+par la verve sauvage de ses improvisations.</p>
+
+<p>Si le mort a succombé à une maladie, le voceru n’est qu’un tissu de
+lieux communs sur ses vertus, etc. En général, c’est sa femme qui parle
+et qui lui dit: Que te manquait-il? N’avais-tu pas une maison? un
+cheval? etc., etc.&mdash;Pourquoi nous as-tu quittés?</p>
+
+<p>Un homme mourut dernièrement de la fièvre à Bocognano; ses amis vinrent
+l’embrasser suivant l’usage de cette localité, et l’un d’eux lui dit: <i>O
+che tu fossi morto delle mala morte, t’avremmo vendicato!</i> O que n’es-tu
+mort de la male mort (c’est-à-dire, assassiné), nous t’aurions
+vengé!&mdash;On le voit, la Corse est encore loin de ressembler au
+continent.<span class="pagenum"><a id="page_200">{200}</a></span><span class="pagenum"><a id="page_199">{199}</a></span></p>
+
+<h2><a id="SERENATA"></a>SERENATA<br><br>
+<small>D’UN PASTORE DI ZICAVO.</small></h2>
+
+<div class="poetry">
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Andare minni vuo da Succillenza<br></span>
+<span class="i0">E d’una lattra ti vodru accusari,<br></span>
+<span class="i0">Lu primu jurnu ch’ idru teni udienza,<br></span>
+<span class="i0">Unu mimuriali ci vuo dari.<br></span>
+<span class="i0">Si la justizia nun mi fa clemenza<br></span>
+<span class="i0">A dru ministru mi vodru appillari,<br></span>
+<span class="i0">Parchì tu buli vivi di puttenza.<br></span>
+<span class="i0">Essere amatta e non bulir amari.<br></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Ma s’ t’ hai pinzeri di bulimmi amani<br></span>
+<span class="i0">Quistu è lu modu chi t’ hai da tineri:<br></span>
+<span class="i0">Bistemia, quannu mi senti parlani,<br></span>
+<span class="pagenum"><a id="page_201">{201}</a></span></div></div>
+</div>
+
+<h2><a id="SERENADE78"></a>SÉRÉNADE<a id="FNanchor_78_79"></a><a href="#Footnote_78_79" class="fnanchor">[78]</a><br><br>
+<small>D’UN BERGER DE ZICAVO.</small></h2>
+
+<p>Je veux aller par-devant son excellence,&mdash;pour t’accuser de vol:&mdash;le
+premier jour qu’il tiendra l’audience,&mdash;je lui remettrai un placet;&mdash;si
+la justice ne m’est clémente,&mdash;j’en appellerai au ministre,&mdash;car c’est
+trop superbe à toi&mdash;d’être aimée, et de ne pas vouloir aimer.</p>
+
+<p>Mais si tu as l’idée de me vouloir aimer,&mdash;voici la façon dont tu dois
+t’y prendre:&mdash;maudis-moi quand tu m’entends parler;&mdash;signe-toi, quand tu
+me vois<span class="pagenum"><a id="page_202">{202}</a></span></p>
+
+<div class="poetry">
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">E fatti cruci, quannu tu mi vedi.<br></span>
+<span class="i0">Allor la jenti nun pinzerà mali<br></span>
+<span class="i0">Vidennu che mi fai tal dispiacchieri,<br></span>
+<span class="i0">E pò, la sera manna mi à chiamani<br></span>
+<span class="i0">Par qualchi to fidattu missachieri.<br></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Gioja de’ cori ej’ sempre t’ ho chiamattu,<br></span>
+<span class="i0">E per amari a tia, so-ju sordu e muttu;<br></span>
+<span class="i0">Pattu più chi nun patti unu dannatu,<br></span>
+<span class="i0">Sto in didru infernu e ti dumannu ajuttu.<br></span>
+<span class="i0">O ingratta donna, è parchi m’ hai burlattu?<br></span>
+<span class="i0">E quistu pettu parchì l’ hai faruttu?<br></span>
+<span class="i0">E medru essere amanti, e nun amattu,<br></span>
+<span class="i0">Ch’ esseri amanti amattu, e poi traduttu.<br></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Gioja, tu m’ ha’ ridottu a singhiu tali:<br></span>
+<span class="i0">Vo-ju à la missa, e nun so duve sia.<br></span>
+<span class="i0">Nun ascoltu parodra di u missali,<br></span>
+<span class="i0">E nun so-ju piu dì dr’ Ave Maria;<br></span>
+<span class="i0">Quann’ eju la dicu, nudra nun mi vali,<br></span>
+<span class="i0">Parchì eju so-ju a tia troppu riali.<br></span>
+<span class="i0">In ogni locu sempre ti burria.<br></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Quann’ eju ti vedu in qualche loccu stari<br></span>
+<span class="i0">Ti pregu, anima mia, nun ti partiri;<br></span>
+<span class="pagenum"><a id="page_203">{203}</a></span></div></div>
+</div>
+
+<p class="nind">venir;&mdash;alors les gens ne penseront point à mal,&mdash;voyant que tu me fais
+ces déplaisirs;&mdash;et puis, le soir, envoie-moi chercher&mdash;par quelque
+messager fidèle.</p>
+
+<p>Joie des c&#339;urs je t’ai toujours nommée;&mdash;par trop t’aimer, je suis sourd
+et muet;&mdash;je souffre plus que ne souffre un damné;&mdash;je suis en enfer, et
+je te demande assistance.&mdash;O femme ingrate, et pourquoi te moques-tu de
+moi?&mdash;Pourquoi ce c&#339;ur, l’as-tu féru de la sorte?&mdash;Mieux vaut être amant
+sans être aimé&mdash;qu’amant aimé, puis trahi ensuite.</p>
+
+<p>Ma joie, vois où tu m’as réduit:&mdash;je vais à la messe et je ne sais où je
+suis;&mdash;je n’écoute pas la parole du missel&mdash;et je ne sais plus dire
+l’<i>Ave Maria</i>&mdash;quand je veux le dire, cela ne me sert de rien&mdash;parce que
+je te suis trop fidèle.&mdash;Dans tout lieu je voudrais te voir.</p>
+
+<p>Quand je te vois dans quelque lieu&mdash;je te prie, mon âme, de ne point
+t’en partir:&mdash;laisse-moi dans tes yeux<span class="pagenum"><a id="page_204">{204}</a></span></p>
+
+<div class="poetry">
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Lasciami, in tuoi questi occhi saziari,<br></span>
+<span class="i0">Ch’ altru nun bramu sol ch’ à tia vidiri.<br></span>
+<span class="i0">La to mammaccia mi fa adirari;<br></span>
+<span class="i0">Peghiu chi mortu mi burria vidiri,<br></span>
+<span class="i0">Edra dici che sempre m’adruntani,<br></span>
+<span class="i0">E chi nun ti fichiuli, e nun ti miri.<br></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">So-ju stattu à confissami, o divia mia:<br></span>
+<span class="i0">Sa’ chi m’ ha dittu lu me cunfissoru?<br></span>
+<span class="i0">Dici ch’ affattu eju mi scordi di tia,<br></span>
+<span class="i0">Chi se ci penzu mi conzummu e moru.<br></span>
+<span class="i0">S’ eju la facissi gran pena aviria,<br></span>
+<span class="i0">A nun pinzari a vo’, riccou tisoru<br></span>
+<span class="i0">Ma quistu è veru, e nun dicu bugia:<br></span>
+<span class="i0">Se t’ amu eju peccu, e se nun t’amu eju moru.<br></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Disidara u malattu risanari,<br></span>
+<span class="i0">L’imprighionattu di prighioni usciri;<br></span>
+<span class="i0">Disidara u von tempu u marinari,<br></span>
+<span class="i0">Par puteri u viaghiu suu siguiri,<br></span>
+<span class="i0">Dinari, oru, ed arghientu accumulari,<br></span>
+<span class="i0">Par puteri l’intentu conseguiri.<br></span>
+<span class="i0">Eju bramu solu di putè bacchiari<br></span>
+<span class="i0">La to buccucchia, e pò doppu muriri.<br></span>
+<span class="pagenum"><a id="page_205">{205}</a></span></div></div>
+</div>
+
+<p class="nind">me rassasier;&mdash;je ne demande autre chose que de te voir.&mdash;Ta maudite
+mère me fait enrager:&mdash;pis que mort elle voudrait me voir;&mdash;elle dit
+toujours que je m’éloigne,&mdash;que je ne te fasse pas la cour, que je ne te
+regarde pas.</p>
+
+<p>Je suis allé à confesse, ô ma divinité,&mdash;sais-tu ce que m’a dit mon
+confesseur?&mdash;Il dit qu’il faut que je t’oublie,&mdash;que si je pense à toi,
+je me consume et je meurs.&mdash;Si je le faisais, grande serait ma peine&mdash;de
+ne plus penser à toi, mon riche trésor!&mdash;Tiens, voici la vérité, ce
+n’est point une menterie que je te conte:&mdash;si je t’aime, je pèche, et si
+je ne t’aime pas, je meurs.</p>
+
+<p>Le malade voudrait guérir,&mdash;le prisonnier de prison sortir,&mdash;le marinier
+demande le beau temps&mdash;pour pouvoir continuer son voyage.&mdash;Écus, or,
+argent (voilà ce qu’il voudrait), accumuler&mdash;pour en venir à ses
+fins;&mdash;moi, je demande seulement de pouvoir baiser&mdash;ta petite bouche, et
+puis de mourir après.<span class="pagenum"><a id="page_206">{206}</a></span></p>
+
+<div class="poetry">
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">L’ucedru innamurattu spessu gira,<br></span>
+<span class="i0">Volandu pè li boschi e la campagna;<br></span>
+<span class="i0">E chivi canta et quinci intornu mira,<br></span>
+<span class="i0">Par ritruà l’amatta so cumpagna.<br></span>
+<span class="i0">Quannu po’ nun dra truva, idru s’adira<br></span>
+<span class="i0">E cun dulenti canti idru si lagna:<br></span>
+<span class="i0">Ed eju quannu ti cercu, e nun ti trovu<br></span>
+<span class="i0">E mille pene, e mille afanni eju provu.<br></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Eju t’ amu tantu, e mi ne do-ju lu vantu<br></span>
+<span class="i0">Chi nissum nun t’ ama quantu e mia.<br></span>
+<span class="i0">Ti portu scritta in quistu pettu tantu,<br></span>
+<span class="i0">Chi mai nun m’esci da dra fantasia.<br></span>
+<span class="i0">S’ tu vuoi sapiri quantu sia stu tantu,<br></span>
+<span class="i0">E quantu il pettu, e dru cor’ dedra alma mia.<br></span>
+<span class="i0">S’intrassi in Paradisu santu, santu,<br></span>
+<span class="i0">E nun truvacci a tia, mi n’ esciria.<br></span>
+<span class="pagenum"><a id="page_207">{207}</a></span></div></div>
+</div>
+
+<p>L’oiseau enamouré tourne sans cesse&mdash;voltigeant par les bois et la
+campagne:&mdash;ici, il chante, là il regarde autour de lui,&mdash;cherchant à
+retrouver sa compagne chérie.&mdash;S’il ne la trouve, il se dépite&mdash;et
+tristement chante sa peine;&mdash;et moi, quand je te cherche, et que je ne
+te trouve pas,&mdash;mille peines, mille tourments, voilà ce que j’éprouve.</p>
+
+<p>Je t’aime tant!..... Oui, je m’en vante,&mdash;personne ne t’aime autant que
+moi;&mdash;Je te porte écrite dans mon c&#339;ur, tant&mdash;que tu ne me sors pas de
+l’imagination.&mdash;Si tu veux savoir le combien je t’aime&mdash;et du fond de
+mon c&#339;ur et du fond de mon âme:&mdash;si j’entrais dans le paradis saint,
+saint,&mdash;et si je ne t’y trouvais pas, j’en sortirais.<span class="pagenum"><a id="page_208">{208}</a></span></p>
+
+<h2><a id="VOCERU_DI_NIOLO"></a>VOCERU DI NIOLO.</h2>
+
+<div class="poetry">
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Eju filava a mio’ rocca<br></span>
+<span class="i0">Quandu hu intesu un gran rummore;<br></span>
+<span class="i0">Era un colpu di fucile<br></span>
+<span class="i0">Chi m’intrunò ’ndru cuore;<br></span>
+<span class="i0">Parse ch’ unu mi dicissi:<br></span>
+<span class="i0">&mdash;Cori, u to fratellu more!<br></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Corsu ’ndra cammara suprana<br></span>
+<span class="i0">E spalancai-ju la porta.<br></span>
+<span class="i0">&mdash;«Ho livato ’ndru cuore!»<br></span>
+<span class="i0">Disse, ed eju cascai-ju, morta.<br></span>
+<span class="i0">Se allora nun morsu anche eju<br></span>
+<span class="i0">Una cosa mi cunforta:<br></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Bogliu vestè li calzoni,<br></span>
+<span class="i0">Bogliu cumprà la tarzzetta,<br></span>
+<span class="i0">Pè mostrà a to camiscia,<br></span>
+<span class="pagenum"><a id="page_209">{209}</a></span></div></div>
+</div>
+
+<h2><a id="LAMENTATION_FUNEBRE_DU_NIOLO"></a>LAMENTATION FUNÈBRE DU NIOLO.</h2>
+
+<div class="poetry">
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Je filais mon fuseau<br></span>
+<span class="i0">Quand j’entendis un grand bruit;<br></span>
+<span class="i0">C’était un coup de fusil<br></span>
+<span class="i0">Qui me tonna dans le c&#339;ur;<br></span>
+<span class="i0">Il me sembla que quelqu’un me dit:<br></span>
+<span class="i0">&mdash;«Cours, ou ton frère meurt!»<br></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Je courus dans la chambre, en haut,<br></span>
+<span class="i0">Et je poussai précipitamment la porte.<br></span>
+<span class="i0">&mdash;«Je suis frappé au c&#339;ur!»<br></span>
+<span class="i0">Il dit, et je tombai (<i>comme</i>) morte.<br></span>
+<span class="i0">De n’être pas morte alors, moi aussi,<br></span>
+<span class="i0">C’est pour moi quelque consolation:<br></span>
+<span class="i0">(<i>Je puis me venger.</i>)<br></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Je veux mettre des chausses (<i>d’homme</i>),<br></span>
+<span class="i0">Je veux acheter un pistolet,<br></span>
+<span class="i0">Pour montrer ta chemise (<i>sanglante</i>).<span class="pagenum"><a id="page_210">{210}</a></span><br></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Tandu, nimmu nun aspetta<br></span>
+<span class="i0">A tagliasi la so varba<br></span>
+<span class="i0">Dopu fatta la vindetta.<br></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">A fane a to vindetta<br></span>
+<span class="i0">Qual’ voli chi ci sia?<br></span>
+<span class="i0">Mammata vicinu à mori?<br></span>
+<span class="i0">U a to surella Maria?<br></span>
+<span class="i0">Si Lariu nun era mortu<br></span>
+<span class="i0">Senza strage nun finia.<br></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">D’una razza cusì grande<br></span>
+<span class="i0">Nun lasci che una surella<br></span>
+<span class="i0">Senza cugini cornali<br></span>
+<span class="i0">Povera, orfana, zitella.....<br></span>
+<span class="i0">Ma per far a to vindetta,<br></span>
+<span class="i0">Sta siguru, vasta anche ella.<span class="pagenum"><a id="page_211">{211}</a></span><br></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Aussi bien, personne n’attend<br></span>
+<span class="i0">Pour se faire couper la barbe<br></span>
+<span class="i0">Que la vengeance soit accomplie<a id="FNanchor_79_80"></a><a href="#Footnote_79_80" class="fnanchor">[79]</a>.<br></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Pour te venger<br></span>
+<span class="i0">Qui veux-tu que ce soit?<br></span>
+<span class="i0">Notre vieille mère, près de mourir?<br></span>
+<span class="i0">Ou ta s&#339;ur Marie?<br></span>
+<span class="i0">Si Lario<a id="FNanchor_80_81"></a><a href="#Footnote_80_81" class="fnanchor">[80]</a> n’était pas mort,<br></span>
+<span class="i0">Sans carnage l’affaire ne finissait pas.<br></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">D’une race si grande<br></span>
+<span class="i0">Tu ne laisses qu’une s&#339;ur,<br></span>
+<span class="i0">Sans cousins-germains,<br></span>
+<span class="i0">Pauvre, orpheline, sans mari...<br></span>
+<span class="i0">Mais pour te venger,<br></span>
+<span class="i0">Sois tranquille, elle suffit.<br></span>
+<span class="pagenum"><a id="page_212">{212}</a></span></div></div>
+</div>
+
+<h2><a id="BUCERATU"></a>BUCERATU</h2>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang"><small>DI BEATRICE DI PIEDICROCE, ALLA MORTE D’EMMANUELLI DELLE PIAZZOLE,
+GIUDICE DI PACE DEL CANTONE D’OREZZA. 1813.</small></p></div>
+
+<div class="poetry">
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Quandu ne intesì la nuova<br></span>
+<span class="i0">Era alla nostra funtana;<br></span>
+<span class="i0">Dissi: qual notizia corre<br></span>
+<span class="i0">Oggi in Orezza sottana?<br></span>
+<span class="i0">&mdash;Mi dissero: Alle Piazzole<br></span>
+<span class="i0">Si macella carne humana.<br></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Passandu sotto San-Pietru<br></span>
+<span class="i0">Eju nun vedea piu lume,<br></span>
+<span class="i0">Il mandile ch’ avea in manu<br></span>
+<span class="i0">Parea bagnatu nel fiume.<br></span>
+<span class="i0">È per terra il mio columbu<br></span>
+<span class="i0">E per l’aria son le piume.<br></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">&mdash;Ne siamo state à pusà,<br></span>
+<span class="i0">Signor giudice, à San-Pietru<br></span>
+<span class="pagenum"><a id="page_213">{213}</a></span></div></div>
+</div>
+
+<h2><a id="LAMENTATION"></a>LAMENTATION</h2>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang"><small>DE BÉATRICE DE PIEDICROCE, SUR LA MORT D’EMMANUEL DE PIAZZOLE, JUGE
+DE PAIX DU CANTON D’OREZZA, ASSASSINÉ EN 1813.</small></p></div>
+
+<div class="poetry">
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i2">Quand j’en appris la nouvelle,<br></span>
+<span class="i2">J’étais à notre fontaine;<br></span>
+<span class="i2">Je dis:&mdash;Quelle nouvelle y a-t-il,<br></span>
+<span class="i2">Aujourd’hui, dans le bas d’Orezza?<br></span>
+<span class="i2">&mdash;Elles me dirent: Aux Piazzole,<br></span>
+<span class="i2">Il y a boucherie de chair humaine.<br></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i2">Passant au-dessous de San-Pietro<br></span>
+<span class="i2">Je ne voyais plus la lumière.<br></span>
+<span class="i2">Le mouchoir que j’avais à la main<br></span>
+<span class="i2">On l’eût dit trempé dans la rivière.<br></span>
+<span class="i2">Par terre est mon tourtereau,<br></span>
+<span class="i2">Ses plumes flottent au vent.<br></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i2">&mdash;Nous nous sommes reposées,<br></span>
+<span class="i2">Monsieur le juge, à San-Pietro,<span class="pagenum"><a id="page_214">{214}</a></span><br></span>
+<span class="i2">Nunne vulete muntà?<br></span>
+<span class="i2">V’aspetta il signor Piovano;<br></span>
+<span class="i2">Ch’è gia prontu il desinà.<br></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i2">Oggi, si, lu vostru sangue<br></span>
+<span class="i2">Si lu inghiotti lu terrenu.<br></span>
+<span class="i2">Ma si eju mi c’era truvata<br></span>
+<span class="i2">Mi lu vuglia pone in senu<br></span>
+<span class="i2">Poi, spargelu pè le Piazzole,<br></span>
+<span class="i2">Che fosse tantu velenu.<br></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i2">Maladi vogliu lu ditu!<br></span>
+<span class="i2">Maladi vogliu la man!<br></span>
+<span class="i2">Quello chi ha tumbatu à boi<br></span>
+<span class="i2">Statu è un Turco o un Luteran?<br></span>
+<span class="i2">E di paese vicinu?<br></span>
+<span class="i2">O di paese luntanu?<br></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i2">Duve è la so cara figlia,<br></span>
+<span class="i2">Ch’ella si compri un mandile<br></span>
+<span class="i2">E tinge lu nel lu so sangue,<br></span>
+<span class="i2">O sangue cusi gentile!<span class="pagenum"><a id="page_215">{215}</a></span><br></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i2">Ne voulez-vous pas monter?<br></span>
+<span class="i2">Monsieur le curé vous attend;<br></span>
+<span class="i2">Le dîner est prêt.<br></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i2">Aujourd’hui, oui, votre sang<br></span>
+<span class="i2">La terre le boit.<br></span>
+<span class="i2">Mais, si je m’étais trouvée là,<br></span>
+<span class="i2">Je l’aurais (<i>recueilli et</i>) mis dans mon sein<br></span>
+<span class="i2">Pour le répandre ensuite dans les Piazzole,<br></span>
+<span class="i0">(<i>Tant</i>) Qu’il devînt un poison (<i>pour vos meurtriers</i>)!<a id="FNanchor_81_82"></a><a href="#Footnote_81_82" class="fnanchor">[81]</a>.<br></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i2">Maudit le doigt!<br></span>
+<span class="i2">Maudite la main (<i>du meurtrier</i>)!<br></span>
+<span class="i2">Celui qui vous a tué,<br></span>
+<span class="i2">Était-ce un Turc, un luthérien?<br></span>
+<span class="i2">Était-il d’un pays voisin?<br></span>
+<span class="i2">Ou d’un pays éloigné?<br></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i2">Où est sa chère fille?<br></span>
+<span class="i2">Qu’elle s’achète un mouchoir<br></span>
+<span class="i2">Et le teigne dans son sang,<br></span>
+<span class="i2">Ce sang si noble,<span class="pagenum"><a id="page_216">{216}</a></span><br></span>
+<span class="i2">E poi cingelusi al collu.<br></span>
+<span class="i2">Quand’ ella ha boglia di ride.<br></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i2">Ora, si, miei cari figli,<br></span>
+<span class="i2">Che son fatte le faccende,<br></span>
+<span class="i2">Eju vedu che uscite fuori<br></span>
+<span class="i2">E ciascun l’armi prende<br></span>
+<span class="i2">Mortu è il giudice di pace<br></span>
+<span class="i2">Oggi piu non si defende.<span class="pagenum"><a id="page_217">{217}</a></span><br></span>
+<span class="i2">Et qu’elle se le mette au cou<br></span>
+<span class="i2">Lorsqu’elle a envie de rire.<br></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i2">Or, sus, mes chers enfants,<br></span>
+<span class="i2">Plus d’affaires.<br></span>
+<span class="i2">Je vous vois sortir,<br></span>
+<span class="i2">Et chacun prend les armes.<br></span>
+<span class="i2">Il est mort le juge de paix,<br></span>
+<span class="i2">Il ne se défend plus.<a id="FNanchor_82_83"></a><a href="#Footnote_82_83" class="fnanchor">[82]</a><br></span>
+<span class="pagenum"><a id="page_218">{218}</a></span></div></div>
+</div>
+
+<h2><a id="BALLATA"></a>BALLATA<br><br>
+<small>FATTA SULL’ CORPO MORTO DA MARIA R*** DI LEVIE.</small></h2>
+
+<div class="poetry">
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">O caro della surella,<br></span>
+<span class="i0">Fratello pegno amà’!<br></span>
+<span class="i0">Lu mio cervo pilibrundo<br></span>
+<span class="i0">Lu mio falco senza ale!<br></span>
+<span class="i0">Possibile che Ella sia!<br></span>
+<span class="i0">No la credo manco avale.<br></span>
+<span class="i0">Vi vedo con li miei occhj<br></span>
+<span class="i0">Vi tocco colle mie mani!<br></span>
+<span class="i0">O caro della surella,<br></span>
+<span class="i0">Baccio le vostre funtani.<br></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Lu mio marmaro piantato,<br></span>
+<span class="i0">Lu vapore mezzo mare,<br></span>
+<span class="pagenum"><a id="page_219">{219}</a></span></div></div>
+</div>
+
+<h2><a id="IMPROVISATION"></a>IMPROVISATION</h2>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang"><small>DE MARIE R***, A L’OCCASION DE LA MORT DE SON MARI, ASSASSINÉ AVEC
+SON COUSIN, SUR LE CHEMIN DE TALLANO A LEVIE (1858).</small></p></div>
+
+<p>Amour de ta s&#339;ur<a id="FNanchor_83_84"></a><a href="#Footnote_83_84" class="fnanchor">[83]</a>,&mdash;frère, objet aimé,&mdash;mon cerf au poil brun,&mdash;mon
+faucon sans aîles!&mdash;Se peut-il qu’Elle soit<a id="FNanchor_84_85"></a><a href="#Footnote_84_85" class="fnanchor">[84]</a> ici?&mdash;je ne le crois pas
+encore maintenant.&mdash;Je vous vois de mes yeux;&mdash;je vous touche de mes
+mains,&mdash;époux chéri,&mdash;je baise vos fontaines (<i>sanglantes</i>).</p>
+
+<p>O mon rocher de marbre,&mdash;ma vapeur sur la mer,&mdash;mon héros fait au
+pinceau,&mdash;enfant des villes,&mdash;tant<span class="pagenum"><a id="page_220">{220}</a></span></p>
+
+<div class="poetry">
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Lu mio fatto allo pinello<br></span>
+<span class="i0">Venuto dalle cittane.<br></span>
+<span class="i0">Tandu vidi che à Maria<br></span>
+<span class="i0">No le potea durane!<br></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Lu mio scorto pè fugi,<br></span>
+<span class="i0">Lu mio bravo pè parane!<br></span>
+<span class="i0">Se lu, si fosse trovato<br></span>
+<span class="i0">Colle suoi arme alle mane<br></span>
+<span class="i0">Non si lascea far torto<br></span>
+<span class="i0">Non le faciane male.<br></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">O dolce piu di lu miele!<br></span>
+<span class="i0">O manso piu di lu pane!<br></span>
+<span class="i0">Paria che Dio l’avessi fatto...<br></span>
+<span class="i0">Maria, colle mio’ mane.<br></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Quanto vi fecene honore<br></span>
+<span class="i0">Quando alzaste a Levie!<br></span>
+<span class="i0">Sortini tutti li signori;<br></span>
+<span class="i0">Poi vi diene le viva.<br></span>
+<span class="i0">La mattina di lo vescò<br></span>
+<span class="i0">Paragone non avia.<br></span>
+<span class="pagenum"><a id="page_221">{221}</a></span></div></div>
+</div>
+
+<p class="nind">de bonheur, Marie le voyait bien,&mdash;ne pouvait durer.</p>
+
+<p>Habile pour fuir<a id="FNanchor_85_86"></a><a href="#Footnote_85_86" class="fnanchor">[85]</a>;&mdash;brave pour combattre de pied ferme,&mdash;s’il s’était
+trouvé,&mdash;avec ses armes à la main,&mdash;il ne se laissait pas insulter,&mdash;on
+ne lui faisait point de mal.</p>
+
+<p>Plus doux que le miel,&mdash;meilleur que le pain,&mdash;on eût dit que Dieu
+l’avait fait..... que Marie même l’avait fait de ses mains.</p>
+
+<p>Que d’honneurs on vous fit&mdash;quand vous montâtes à Levie;&mdash;tous les
+messieurs sortirent&mdash;et vous donnèrent les <i>vivat</i>!&mdash;Le jour de l’entrée
+de l’évêque&mdash;ne pourrait se comparer à ce jour-là.<span class="pagenum"><a id="page_222">{222}</a></span></p>
+
+<div class="poetry">
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Se ella l’avessi saputa<br></span>
+<span class="i0">La vostra surella Maria!....<br></span>
+<span class="i0">Perche tutto lu mio sanguino<br></span>
+<span class="i0">In vita a voi lu volia.<br></span>
+<span class="i0">Ed uomini quante mosche<br></span>
+<span class="i0">Manda cui eju volia<br></span>
+<span class="i0">E poi mette mi alla testa<br></span>
+<span class="i0">La vostra surella Maria.<br></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Arrivata alla vostra porta<br></span>
+<span class="i0">M’avete trattata male;<br></span>
+<span class="i0">Non siete sortito fuori<br></span>
+<span class="i0">A voler me scavalcare.<br></span>
+<span class="i0">Ci son’ intrata a trece stese<br></span>
+<span class="i0">Fratello ne vostre sale.<br></span>
+<span class="i0">E poi c’ eju ho trovato a voi<br></span>
+<span class="i0">Spanzato como ’un majale.<br></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">O lu mio Zucchero canto<br></span>
+<span class="i0">Lu mio miele della arena!<br></span>
+<span class="i0">Mi sento fuggé lu sangue,<br></span>
+<span class="i0">Fratello, per ogni vena.<br></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Quanto che lu mio babà<br></span>
+<span class="pagenum"><a id="page_223">{223}</a></span></div></div>
+</div>
+
+<p>Si elle l’avait su&mdash;votre s&#339;ur Marie!...&mdash;toute ma lignée&mdash;vous voulait
+en vie;&mdash;des hommes aussi nombreux que des mouches&mdash;je les aurais amenés
+ici&mdash;et je me serais mise à leur tête,&mdash;moi, votre s&#339;ur Marie.</p>
+
+<p>Arrivée à votre porte&mdash;vous m’avez traitée mal;&mdash;vous n’êtes point sorti
+dehors&mdash;pour m’aider à descendre de cheval;&mdash;je suis entrée les cheveux
+épars&mdash;mon frère, dans votre salle&mdash;et là je vous ai trouvé&mdash;décousu
+comme un sanglier.</p>
+
+<p>O mon sucre,&mdash;mon miel des sables,&mdash;je le sens, voilà que mon sang se
+retire,&mdash;mon frère, de toutes mes veines.</p>
+
+<p>Que de projets, mon papa&mdash;avait conçus&mdash;il était<span class="pagenum"><a id="page_224">{224}</a></span></p>
+
+<div class="poetry">
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Avea voluto fane.<br></span>
+<span class="i0">Era culato nella pieve<br></span>
+<span class="i0">Teso avea lu cannochiale;<br></span>
+<span class="i0">E poi mi avea scelta voi,<br></span>
+<span class="i0">’O pegno particolare.<br></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">O Alto quanto lu sole!<br></span>
+<span class="i0">O largo quanto lu mare!<br></span>
+<span class="i0">Bastava che voi fosse stato<br></span>
+<span class="i0">Men’ che voi di meditani.<br></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Le ricchezze in questo luogo<br></span>
+<span class="i0">Fossene state amare;<br></span>
+<span class="i0">Con vosco, la sua surella,<br></span>
+<span class="i0">Mene fosse andata à zappane.<br></span>
+<span class="i0">Perche non avesse pianto<br></span>
+<span class="i0">Fratello, ai questo male.<br></span>
+<span class="i0">Se la fosse per la robba,<br></span>
+<span class="i0">Per impegni, o per danari,<br></span>
+<span class="i0">O Caro della surella,<br></span>
+<span class="i0">Non vi lasciava mandà;<br></span>
+<span class="i0">Che insu v’era lu fiume<br></span>
+<span class="i0">E ciù’ v’era lu mare.<br></span>
+<span class="pagenum"><a id="page_225">{225}</a></span></div></div>
+</div>
+
+<p class="nind">monté au village&mdash;avait braqué sa lunette<a id="FNanchor_86_87"></a><a href="#Footnote_86_87" class="fnanchor">[86]</a> (<i>pour vous voir
+venir</i>),&mdash;et vous m’aviez choisi&mdash;comme un objet de prédilection.</p>
+
+<p>Vous étiez haut comme le soleil,&mdash;vaste comme la mer;&mdash;il eût suffi que
+vous fussiez&mdash;la moitié moins grand que vous n’êtes.</p>
+
+<p>Les richesses en votre endroit&mdash;me furent amères:&mdash;avec vous, votre
+s&#339;ur&mdash;aurait pioché la terre;&mdash;elle n’aurait pas versé tant de
+larmes;&mdash;frère, pour un tel malheur.&mdash;Ni les biens&mdash;ni les relations, ni
+l’argent&mdash;époux chéri&mdash;ne vous ont pas séduit;&mdash;là, (<i>chez moi</i>) c’était
+un fleuve (<i>de biens</i>),&mdash;ici (<i>chez vous</i>) c’était une mer.<span class="pagenum"><a id="page_226">{226}</a></span></p>
+
+<div class="poetry">
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">O Mamma siete la mia.<br></span>
+<span class="i0">Mi era informata di tutto.<br></span>
+<span class="i0">Era lu arbore forte<br></span>
+<span class="i0">Caricato d’ogni frutto;<br></span>
+<span class="i0">E per me, la sventurata<br></span>
+<span class="i0">Non c’è che ruine e lutto.<br></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Eju nun c’agio fatto letto,<br></span>
+<span class="i0">No meno impastato pane;<br></span>
+<span class="i0">Eju ci son’ ’ntrata jer’sera;<br></span>
+<span class="i0">Mene vo’ anda’ stamane.<br></span>
+<span class="i0">Come me la sventurata<br></span>
+<span class="i0">Nata nun ne’ sia mai!<br></span>
+<span class="i0">Sta mattina mi so’ messa<br></span>
+<span class="i0">Tutta <i>bijoux</i> e di fiora.<br></span>
+<span class="i0">Ma mi l’agio da leva.<br></span>
+<span class="i0">Fratello s’appressa l’hora.<br></span>
+<span class="i0">M’ agio da mettè a dosso<br></span>
+<span class="i0">Eju la tinta vitriola,<br></span>
+<span class="i0">Fin tanto che la vita dura<br></span>
+<span class="i0">Vestita da capo à coda.<br></span>
+<span class="pagenum"><a id="page_227">{227}</a></span></div></div>
+</div>
+
+<p>Mère<a id="FNanchor_87_88"></a><a href="#Footnote_87_88" class="fnanchor">[87]</a>, vous devenez la mienne.&mdash;Je m’étais informée de tout. (?)&mdash;Il
+était l’arbre fort&mdash;chargé de tous fruits,&mdash;et pour moi,
+malheureuse,&mdash;il n’y a que ruines et deuil.</p>
+
+<p>Moi qui n’avais point fait (encore) le lit&mdash;ni pétri le pain,&mdash;moi qui
+suis entrée hier,&mdash;je m’en vais ce matin.&mdash;Malheureuse que je
+suis,&mdash;pourquoi suis-je née!&mdash;Ce matin je me suis parée;&mdash;j’étais toute
+fleurs et bijoux:&mdash;voilà qu’il faut que je les ôte.&mdash;Frère, l’heure est
+venue,&mdash;il faut que je revête&mdash;les noires couleurs;&mdash;tant que ma vie
+durera<a id="FNanchor_88_89"></a><a href="#Footnote_88_89" class="fnanchor">[88]</a>,&mdash;j’en serai vêtue des pieds à la tête.<span class="pagenum"><a id="page_228">{228}</a></span></p>
+
+<div class="poetry">
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Eju da mercordi dàmane<br></span>
+<span class="i0">Erane aspettativa,<br></span>
+<span class="i0">Sempre guardando la strada<br></span>
+<span class="i0">Se eju vi vedia venire,<br></span>
+<span class="i0">Non pensando che voi fossi,<br></span>
+<span class="i0">En bocca degli assessini.<br></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Ah! chi mi l’avessi dettu<br></span>
+<span class="i0">La mattina dei natali,<br></span>
+<span class="i0">Quando che à Levie<br></span>
+<span class="i0">Voi volesti alzani;<br></span>
+<span class="i0">E poi d’una occhiata sola<br></span>
+<span class="i0">Voi ci voleste cascani.<br></span>
+<span class="i0">Se non vi fossi piaciuta<br></span>
+<span class="i0">Quanto daria stammane!<br></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">De tutti li miei fratella<br></span>
+<span class="i0">Ci n’agio uno ne’ cumpagnia,<br></span>
+<span class="i0">Antonio alla campagna,<br></span>
+<span class="i0">Pierruccio alla Bastia.<br></span>
+<span class="i0">Quanto da cui a colà<br></span>
+<span class="i0">Che, ahi me! piove ruine.<br></span>
+<span class="pagenum"><a id="page_229">{229}</a></span></div></div>
+</div>
+
+<p>Mercredi dès le matin&mdash;j’attendais impatiente&mdash;les yeux fixés sur la
+route&mdash;espérant vous voir venir:&mdash;las! je ne pensais pas que vous
+étiez&mdash;dans les piéges des assassins.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! qui me l’eût dit&mdash;cette matinée de Noël&mdash;quand à Levie&mdash;vous
+voulûtes monter&mdash;et qu’en un clin d’&#339;il<a id="FNanchor_89_90"></a><a href="#Footnote_89_90" class="fnanchor">[89]</a>&mdash;vous tombâtes!&mdash;Pour ne
+vous avoir pas plu&mdash;combien je donnerais aujourd’hui!</p>
+
+<p>De tous mes frères&mdash;pas un n’est auprès de moi:&mdash;Antonio erre en
+proscrit;&mdash;Pierruccio est à Bastia.&mdash;D’ici, de là&mdash;hélas! le malheur
+pleut sur moi.<span class="pagenum"><a id="page_230">{230}</a></span></p>
+
+<div class="poetry">
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Bestemmià voglio il rè,<br></span>
+<span class="i0">Maladì lu tribunale.<br></span>
+<span class="i0">Perche il disarmamento.<br></span>
+<span class="i0">Nun l’aviate da fà.<br></span>
+<span class="i0">Lo tempo degli assessini<br></span>
+<span class="i0">A punto e questo d’avale.<br></span>
+<span class="i0">Se l’avia le suoi arme,<br></span>
+<span class="i0">Giacomo non avia mala.<br></span>
+<span class="i0">Temuto piu che lu fuoco,<br></span>
+<span class="i0">Stimato piu che lu mare.<br></span>
+<span class="i0">Ahi me! nun mi n’importa<br></span>
+<span class="i0">Fate pur’ come vi pare.<br></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">A contar le so’ bravezze<br></span>
+<span class="i0">Nun vorrei ser una donna;<br></span>
+<span class="i0">Ci sarei voluto ser poeta<br></span>
+<span class="i0">Andato a gli collegi a Romma;<br></span>
+<span class="i0">In mano trattar la piumma<br></span>
+<span class="i0">In testa portar la comma.<br></span>
+<span class="i0">Se l’avessi da scrivini,<br></span>
+<span class="i0">Se l’avessi da stampani,<br></span>
+<span class="i0">D’argento vorrei la piumma<br></span>
+<span class="i0">E d’oro lu caramare.<br></span>
+<span class="pagenum"><a id="page_231">{231}</a></span></div></div>
+</div>
+
+<p>Je veux blasphémer contre le roi,&mdash;maudire le tribunal:&mdash;ce
+désarmement,&mdash;vous n’eussiez pas dû le prescrire<a id="FNanchor_90_91"></a><a href="#Footnote_90_91" class="fnanchor">[90]</a>;&mdash;le temps des
+assassins&mdash;c’est le temps d’aujourd’hui:&mdash;s’il avait eu ses
+armes,&mdash;Giacomo vivrait encore,&mdash;plus redouté que le feu,&mdash;plus honoré
+que la mer.&mdash;Hélas! rien ne m’importe plus;&mdash;faites de moi ce que vous
+voudrez.</p>
+
+<p>Pour conter ses vaillantises&mdash;je ne voudrais pas être une
+femme;&mdash;j’aurais voulu être poète,&mdash;avoir étudié à Rome,&mdash;manier la
+plume,&mdash;porter en tête une perruque (<i>comme un docte abbé</i>):&mdash;Si j’avais
+à les écrire,&mdash;si j’avais à les imprimer,&mdash;je voudrais une plume
+d’argent,&mdash;un encrier d’or;&mdash;pour encre je voudrais toute l’eau de la
+mer;&mdash;pour papier je voudrais&mdash;la plaine de Mariana.<span class="pagenum"><a id="page_232">{232}</a></span></p>
+
+<div class="poetry">
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Per inchiostro ci vorria,<br></span>
+<span class="i0">Tutta l’acqua di lu mare,<br></span>
+<span class="i0">Pè papele ci vorria<br></span>
+<span class="i0">La piana di Mariana.<br></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Cio che s’è fatto in Tallano<br></span>
+<span class="i0">Non l’ha fatto mai nessuno.<br></span>
+<span class="i0">Perche l’avete ammazati<br></span>
+<span class="i0">Senza aver’ fatto male alcuno?<br></span>
+<span class="i0">L’avete pigliati innocenti<br></span>
+<span class="i0">Come Dio omnipotenti.<br></span>
+<span class="pagenum"><a id="page_233">{233}</a></span></div></div>
+</div>
+
+<p>Ce qui s’est fait à Tallano&mdash;personne ne l’a jamais fait:&mdash;pourquoi les
+avez-vous tués&mdash;eux qui n’avaient point fait de mal?&mdash;vous les avez pris
+innocents&mdash;comme Dieu le tout-puissant.<span class="pagenum"><a id="page_235">{235}</a></span><span class="pagenum"><a id="page_234">{234}</a></span></p>
+
+<h2><a id="TABLE"></a>TABLE.</h2>
+
+<table>
+<tr><td colspan="2" class="c">MONUMENTS ANTÉRIEURS AUX ROMAINS.<br>
+<small>STAZZONE ET STANTARE.</small></td></tr>
+<tr><td class="c">&#160;</td><td class="rt"><small>Pages.</small></td></tr>
+<tr><td>Stazzona de Taravo.</td><td class="rt"><a href="#page_14">14</a></td></tr>
+<tr><td>Stantare du Rizzanese.</td><td class="rt"><a href="#page_23">23</a></td></tr>
+<tr><td>Stantare de la Bocca de la Pila.</td><td class="rt"><a href="#page_24">24</a></td></tr>
+<tr><td>Stazzona de la vallée de Cauria.</td><td class="rt"><a href="#page_25">25</a></td></tr>
+<tr><td>Urnes funéraires.</td><td class="rt"><a href="#page_47">47</a></td></tr>
+<tr><td>Statue d’Apricciano.</td><td class="rt"><a href="#page_53">53</a></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" class="c">MONUMENTS ROMAINS.</td></tr>
+
+<tr><td>Bains romains.</td><td class="rt"><a href="#page_69">69</a></td></tr>
+<tr><td>Ruines d’Aleria (incertaines).</td><td class="rt"><a href="#page_70">70</a></td></tr>
+<tr><td>Carrière de l’île de Cavallo.</td><td class="rt"><a href="#page_83">83</a></td></tr>
+<tr><td>Tombeaux de Cervarico et de Bonifacio.</td><td class="rt"><a href="#page_88">88</a></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" class="c">MONUMENTS DU MOYEN-AGE.</td></tr>
+
+<tr><td>Des églises de la Corse en général.</td><td class="rt"><a href="#page_91">91</a></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" class="c"><small>ÉGLISES ROMANES DU XI&#7497;-XII&#7497; SIÈCLE.</small></td></tr>
+
+<tr><td>La Canonica.</td><td class="rt"><a href="#page_96">96</a>
+<span class="pagenum"><a id="page_236">{236}</a></span></td></tr>
+
+<tr><td>San-Perteo.</td><td class="rt"><a href="#page_108">108</a></td></tr>
+<tr><td>Églises de Saint-Jean-Baptiste et de San-Quilico.&mdash;Carbini.</td><td class="rt"><a href="#page_112">112</a></td></tr>
+<tr><td>Église de Saint-Jean.</td><td class="rt"><a href="#page_117">117</a></td></tr>
+<tr><td>Ancienne cathédrale de Nebbio.</td><td class="rt"><a href="#page_121">121</a></td></tr>
+<tr><td>Saint-Michel.</td><td class="rt"><a href="#page_125">125</a></td></tr>
+<tr><td>Saint-Nicolas près de Murato.</td><td class="rt"><a href="#page_132">132</a></td></tr>
+<tr><td>Saint-Césaire.</td><td class="rt"><a href="#page_136">136</a></td></tr>
+<tr><td>Monastère de Saint-Martin.</td><td class="rt"><a href="#page_137">137</a></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" class="c"><small>ÉGLISES DU XIV&#7497; ET DU XV&#7497; SIÈCLE.</small></td></tr>
+
+<tr><td>Sainte-Marie de Bonifacio.</td><td class="rt"><a href="#page_138">138</a></td></tr>
+<tr><td>Église des Dominicains.</td><td class="rt"><a href="#page_142">142</a></td></tr>
+<tr><td>Chapelle de Sainte-Catherine.</td><td class="rt"><a href="#page_148">148</a></td></tr>
+<tr><td>Chapelle de Santa-Cristina.</td><td class="rt"><a href="#page_154">154</a></td></tr>
+<tr><td>Églises modernes.</td><td class="rt"><a href="#page_161">161</a></td></tr>
+<tr><td><span class="smcap">Tours, chateaux, fortifications</span>, etc.</td><td class="rt"><a href="#page_164">164</a></td></tr>
+<tr><td><span class="smcap">Ponts.</span></td><td class="rt"><a href="#page_175">175</a></td></tr>
+<tr><td><span class="smcap">Bas-reliefs, sculptures</span>, etc.</td><td class="rt"><a href="#page_177">177</a></td></tr>
+<tr><td>Notes.</td><td class="rt"><a href="#page_193">193</a></td></tr>
+</table>
+
+<p class="fint">FIN.</p>
+
+<div class="footnotes"><p class="cb">NOTES:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Salluste, Fragments, lib. II, 157.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Hérodote, Clio, 165-7.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> &#922;&#973;&#961;&#957;&#959;&#957; &#954;&#945;&#964;&#949;&#967;&#959;&#956;&#941;&#957;&#951;&#957; &#8017;&#960;&#8056; &#932;&#965;&#961;&#961;&#951;&#957;&#8182;&#957;. Diod., lib. XI, 88.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Cons. ad Helv. 7. Sextus Avienus place le séjour des
+Ligures dans le S.-O. de l’Espagne (l’Estramadure ou les Algarves). M.
+Amédée Thierry suppose qu’ils ont quitté ce pays à la suite d’une
+invasion des Celtes, qui aurait eu lieu vers le <small>XVI</small>&#7497; siècle, avant J.-C.
+Mais Sénèque ne fait venir les Ligures en Corse qu’après les Étrusques,
+précédés eux-mêmes par les Grecs; or les Phocéens ne s’établirent en
+Corse que vers l’an 550. Il s’ensuit que les Ligures de la Corse durent
+arriver de la Gaule ou de la côte N.-O. de l’Italie.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Lib. X, cap. 17.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Polybe, lib. III, 5.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Cons. ad Helv., 7: in causâ non fuisse feritatem
+<i>accolarum</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Lib. V, 14.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> X, 17.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Ils gardaient le nom de Corses, au temps d’Auguste. Voir
+l’inscription nº 153, Orel. coll. inscrip.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> Au rapport de Pausanias (loc. cit.) Aristée, gendre de
+Cadmus, aurait émigré en Sardaigne, voyage qui aurait pu avoir lieu dans
+le <small>XVI</small>&#7497; siècle avant J.-C. <i>Après lui</i>, seraient venus des Ibères, puis
+des Thespiens et des Grecs de l’Attique, enfin des Troyens fugitifs.
+<i>Longtemps après</i>, tous ces étrangers auraient été expulsés de la
+Sardaigne par les Carthaginois, à l’exception des Troyens et des Corses,
+dont Pausanias mentionne la présence sans la rattacher à d’autres
+événements, sinon à celui de leur résistance aux Carthaginois. Si les
+Ibères étaient venus en Sardaigne immédiatement après Aristée,
+c’est-à-dire vers le <small>XVI</small>&#7497; siècle, avant notre ère, il est probable
+qu’ils se seraient également établis en Corse. Mais Sénèque parle au
+contraire de l’arrivée des Espagnols (Ibères) dans cette dernière île,
+comme d’un fait à date certaine, positivement postérieur à la venue des
+Phocéens. On pourrait concilier Pausanias et Sénèque en admettant deux
+immigrations des Ibères, ou bien en supposant que les Ibères ne
+passèrent en Corse qu’après avoir été chassés de la Sardaigne par les
+Carthaginois.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> Strabon, lib. V.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> Notitia imperii occident.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Voir la note A.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> Au milieu du siècle dernier des Barbaresques enlevèrent
+encore des hommes dans le cap Corse.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> Voir dans Filippini la légende de la Mouche de Freto, tome
+2, 86.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> Il est à remarquer que cette révolution s’opéra dans la
+partie de l’île où existèrent des colonies romaines.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> Robiquet, <i>Recherches hist. et stat. sur la Corse</i>, p.
+117.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> Filippini, tome 2, p. 91.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> En 1284.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> Mémoires de l’Académie celtique, tome 6.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> D’après la description de M. Mathieu, il semblerait que,
+de son temps, le dolmen était intact. Aujourd’hui, cependant, personne à
+Sollacaro ne se souvient d’avoir vu le toit en place.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> Voir la note B.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> Voici un exemple entre mille:
+</p><p>
+S’il est un point sur lequel les archéologues soient d’accord, c’est que
+les dolmens servaient aux sacrifices humains. Vingt fois des gens
+très-instruits m’ont montré, sur la table de ces monuments, certaines
+cavités dans lesquelles on couchait la victime, disaient-ils, au moment
+de l’égorger. J’ai déjà dit que j’avais eu le malheur de ne jamais voir
+là que des accidents naturels. Or, cette tradition, si bien établie, est
+en contradiction évidente avec le témoignage de Diodore de Sicile qui
+affirme que la victime était debout, puisque c’était d’après <i>sa chute</i>
+que les Druides tiraient leurs présages, «&#928;&#941;&#963;&#959;&#957;&#964;&#959;&#962; &#964;&#959;&#8166; &#960;&#955;&#951;&#947;&#941;&#957;&#964;&#959;&#962;, &#7952;&#954; &#964;&#8134;&#962;
+&#960;&#964;&#974;&#963;&#949;&#969;&#962;...... &#964;&#8056; &#956;&#941;&#955;&#955;&#959;&#957; &#957;&#959;&#959;&#8166;&#963;&#953;. Lib. V, 31.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> Les Basques auxquels ce signalement convient dans la
+plupart de ses détails, se distinguent cependant par la saillie des
+pommettes et la plus grande largeur de la face, surtout par la longueur
+et la proéminence singulière du menton.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> <i>Histoire des Gaulois.</i> Introduction, p. 5.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> Puisque j’ai parlé de vengeance, je demanderai la
+permission d’entrer dans quelques explications sur ce point, car ce
+sentiment, encore si vif chez les Corses aujourd’hui, n’est point chez
+les Galls de nos jours un trait de caractère, et l’on peut dire que leur
+excessive mobilité leur fait oublier facilement les injures. Mais
+doit-on appeler la vengeance une passion? N’est-elle pas plutôt un des
+effets de la vanité. La vengeance corse n’est, à proprement parler,
+qu’une forme ancienne et sauvage du duel, que je crois parfaitement
+national et enraciné chez nous. En Corse, le riche n’est point séparé du
+pauvre par une haute barrière comme en France. Nulle part, peut-être, on
+ne rencontrera moins de préjugés aristocratiques, et nulle part les
+différentes classes de la société ne se trouvent en relation plus
+fréquente et je dirai plus intime. Les riches, étant tous propriétaires,
+vivent sur leurs terres, au milieu de leurs fermiers et de leurs
+bergers, qu’ils traitent avec beaucoup plus de politesse qu’on ne le
+fait en France. Souvent on voit le maître assis à table avec ses
+ouvriers qui l’appellent par son nom de baptême et se considèrent comme
+membres de la famille. Cet amour de l’égalité, qui, pour le dire en
+passant, n’est pas un des traits les moins prononcés du caractère
+français, produit ce résultat, que riche et pauvre ont les mêmes idées,
+parce qu’ils les échangent sans cesse. Sur le continent, les gens aisés
+des villes se battent, mais s’ils vivaient avec le peuple, le peuple se
+battrait aussi. Deux de nos paysans s’injurient et ne se battent pas;
+soldats l’un et l’autre ils iront sur le terrain pour une insulte
+légère, parce qu’ils vivent alors dans une société où le point d’honneur
+existe. J’ajouterai que la vengeance fut autrefois une nécessité en
+Corse, sous l’abominable gouvernement de Gènes, où le pauvre ne pouvait
+obtenir justice des torts qu’on lui faisait. Aujourd’hui même, un procès
+précède presque toujours l’assassinat. La vengeance s’est perpétuée dans
+l’île, mais comme une habitude, un préjugé que partagent les étrangers
+établis à demeure sur le territoire corse, car j’ai vu cette année un
+cas notable de vengeance parmi les Grecs de Cargèse qui s’étaient fait
+longtemps remarquer par la douceur de leurs m&#339;urs. Je le répète,
+l’usage, le préjugé atroce, qui porte un homme à s’embusquer avec un
+fusil pour tuer son ennemi à coup sûr, est une forme du duel, comme
+l’épée et le pistolet, et quelque détestable que soit ce préjugé il ne
+faut pas le juger par ses effets, surtout lorsqu’il s’agit d’en faire le
+trait caractéristique d’un peuple: il faut plutôt remonter à sa cause,
+et examiner si elle n’est pas un des vices de notre nature. On doit
+regretter que nos formes humaines du duel n’aient pas été introduites en
+Corse. La bravoure et la vanité des insulaires les auraient fait, sans
+doute, promptement adopter, et, suivant toute apparence, elles auraient
+eu pour résultat de rendre les querelles infiniment moins sanglantes.
+(Voir, dans l’ouvrage de M. Robiquet, l’anecdote d’un duel défendu par
+l’autorité, d’où résultèrent quatre assassinats, page 437.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> &#922;&#945;&#964;&#959;&#953;&#954;&#959;&#8166;&#963;&#953; &#948;’ &#945;&#965;&#964;&#8052;&#957; &#946;&#940;&#961;&#946;&#945;&#961;&#959;&#953; &#964;&#8134;&#957; &#948;&#953;&#940;&#955;&#949;&#954;&#964;&#959;&#957; &#7956;&#967;&#959;&#957;&#964;&#949;&#962;
+&#7952;&#958;&#951;&#955;&#955;&#945;&#947;&#956;&#941;&#957;&#951;&#957; &#954;&#945;&#8054; &#948;&#965;&#963;&#954;&#945;&#964;&#945;&#957;&#972;&#951;&#964;&#959;&#957;. Lib. V, 14.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> Diodore appelle les Celtes: &#946;&#945;&#961;&#965;&#951;&#967;&#949;&#8150;&#962; &#954;&#945;&#8054; &#960;&#945;&#957;&#964;&#949;&#955;&#8182;&#962;
+&#964;&#961;&#945;&#967;&#973;&#966;&#969;&#957;&#959;&#953;.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> Un seul nom de lieu m’a paru avoir une racine ibérique.
+C’est Aïtona. <i>Aïtz</i> (basque), rocher, vent; <i>ona</i>, bon.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_31_31"></a><a href="#FNanchor_31_31"><span class="label">[31]</span></a> Transierunt deinde Ligures, transierunt et Hispani, quod
+et similitudine ritus adparet; eadem enim tegumenta capitum, idem genus
+calceamenti, quod Cantabris est, et verba quædam, nam totus sermo
+conversatione Græcorum Ligurumque a patrio descivit. Cons. ad Helv., 8.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_32_32"></a><a href="#FNanchor_32_32"><span class="label">[32]</span></a> M. Grégori a bien voulu me communiquer un texte curieux de
+Scymnus de Chio, d’après lequel on pourrait croire que ce géographe
+regardait la Corse comme une île dépendant de la Celtique.
+</p>
+
+<div class="poetry">
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">&#7964;&#960;&#949;&#953;&#964;&#945; &#967;&#974;&#961;&#945; &#922;&#949;&#955;&#964;&#953;&#954;&#8052; &#954;&#945;&#955;&#959;&#965;&#956;&#941;&#957;&#951;<br></span>
+<span class="i0">&#924;&#941;&#967;&#961;&#953; &#964;&#8134;&#962; &#952;&#945;&#955;&#940;&#963;&#963;&#951;&#962; &#964;&#8134;&#962; &#954;&#945;&#964;&#8048; &#931;&#945;&#961;&#948;&#974; &#954;&#949;&#953;&#956;&#941;&#957;&#951;&#962;.<br></span>
+</div></div>
+</div>
+
+<p>
+&#931;&#922;&#933;&#924;&#925;&#927;&#933; &#935;&#921;&#927;&#933; &#960;&#949;&#961;&#953;&#942;&#947;&#951;&#963;&#953;&#962;. Vers 166, Hudson, geographi Græci minores.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_33_33"></a><a href="#FNanchor_33_33"><span class="label">[33]</span></a> Le symbole de la clef s’expliquerait facilement dans un
+rite funèbre.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_34_34"></a><a href="#FNanchor_34_34"><span class="label">[34]</span></a> &#7996;&#948;&#953;&#959;&#957; &#948;&#941; &#964;&#953; &#960;&#959;&#953;&#959;&#8166;&#963;&#953; &#954;&#945;&#8054; &#960;&#945;&#957;&#964;&#949;&#955;&#8182;&#962; &#7952;&#958;&#951;&#955;&#955;&#945;&#947;&#956;&#941;&#957;&#959;&#957; &#960;&#949;&#961;&#8054; &#964;&#8134;&#962; &#964;&#8182;&#957;
+&#964;&#949;&#964;&#949;&#955;&#949;&#965;&#964;&#951;&#954;&#972;&#964;&#969;&#957; &#964;&#945;&#966;&#8134;&#962;. &#931;&#965;&#947;&#954;&#972;&#968;&#945;&#957;&#964;&#949;&#962; &#947;&#8048;&#961; &#958;&#973;&#955;&#959;&#953;&#962; &#964;&#8048; &#956;&#941;&#955;&#951; &#964;&#959;&#8166; &#963;&#974;&#956;&#945;&#964;&#959;&#962; &#949;&#7984;&#962;
+&#7936;&#947;&#947;&#949;&#8150;&#959;&#957; &#7952;&#956;&#946;&#940;&#955;&#955;&#959;&#965;&#963;&#953; &#954;&#945;&#8054; &#955;&#943;&#952;&#959;&#965;&#962; &#948;&#945;&#968;&#953;&#955;&#949;&#8150;&#962; &#7952;&#960;&#953;&#964;&#953;&#952;&#941;&#945;&#963;&#953;&#957;. Lib. V, 18.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_35_35"></a><a href="#FNanchor_35_35"><span class="label">[35]</span></a> Voir les idoles sardes dessinées par M. della Marmora, et
+reproduites dans les Religions de l’antiquité, etc., par M. Guignaud;
+planche LVI <i>bis</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_36_36"></a><a href="#FNanchor_36_36"><span class="label">[36]</span></a> Je ne connais ces monuments que par les dessins que M.
+Della Marmora a bien voulu me communiquer.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_37_37"></a><a href="#FNanchor_37_37"><span class="label">[37]</span></a> Consul l’an de Rome 494.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_38_38"></a><a href="#FNanchor_38_38"><span class="label">[38]</span></a> &#7978; &#947;&#8048;&#961; &#959;&#8016;&#967; &#8017;&#960;&#959;&#956;&#941;&#957;&#959;&#965;&#963;&#953; &#950;&#8134;&#957;, &#7970; &#950;&#8182;&#957;&#964;&#949;&#962;, &#7936;&#960;&#945;&#952;&#949;&#943;&#8115; &#954;&#945;&#8054; &#7936;&#957;&#945;&#953;&#963;&#952;&#951;&#963;&#943;&#8115;
+&#964;&#959;&#8058;&#962; &#8032;&#957;&#951;&#963;&#945;&#956;&#941;&#957;&#959;&#965;&#962; &#7952;&#960;&#953;&#964;&#961;&#943;&#946;&#959;&#965;&#963;&#953;&#957;.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_39_39"></a><a href="#FNanchor_39_39"><span class="label">[39]</span></a> Une inscription, rapportée par Muratori, a pu établir
+l’opinion contraire, mais il est évident qu’elle s’applique aux <i>Corsi</i>
+de la Sardaigne.
+</p>
+
+<p class="c"><br>
+SEX IVLIVS SEX. F. POL. RVFVS<br>
+EVOCATVS DIVI AVGVSTI PRAE<br>
+FECTVS I. COHORTIS CORSORVM<br>
+ET CIVITATVM BARBARIAE IN SARDINIA<br>
+
+</p><p>
+Muratori propose, avec raison, de lire <small>BALARIAE</small> au lieu de <small>BARBARIAE</small>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_40_40"></a><a href="#FNanchor_40_40"><span class="label">[40]</span></a> La plupart du Haut et Bas Empire. Celles de Constantin
+sont les plus communes. Je n’ai vu dans l’île que deux médailles de la
+République, un denier de M. Brutus&mdash;<small>M BRUTI</small>. rev. <small>AHALA</small>; un autre de la
+famille Tullia&mdash;<small>ROMA</small>. rev. <small>M TULLI</small>; c’est à Levie qu’ils me furent
+montrés, mais ils avaient été trouvés l’un et l’autre à Aleria.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_41_41"></a><a href="#FNanchor_41_41"><span class="label">[41]</span></a> M. le préfet de la Corse en possède une assez curieuse;
+c’est une cornaline sur laquelle est gravée en creux une tête de jeune
+homme dont les cheveux frisés paraissent enveloppés d’une espèce de
+résille, semblable à celles qu’on a trouvées à Saint-Jean et qui,
+peut-être, étaient une coiffure nationale.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_42_42"></a><a href="#FNanchor_42_42"><span class="label">[42]</span></a> A la sortie du village et à droite du chemin qui conduit à
+Sisco par la Marine.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_43_43"></a><a href="#FNanchor_43_43"><span class="label">[43]</span></a> Rhotanus des anciens.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_44_44"></a><a href="#FNanchor_44_44"><span class="label">[44]</span></a> Peut-être aussi a-t-on abandonné cette portion de la ville
+à une époque où la population d’Aleria avait diminué, ou bien lorsque
+les invasions des Maures obligèrent à se retrancher dans la partie la
+plus aisée à défendre. Lillebonne offre un exemple d’un quartier ainsi
+abandonné.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_45_45"></a><a href="#FNanchor_45_45"><span class="label">[45]</span></a> Le pilier est placé légèrement <i>de biais</i> à quelques
+mètres de l’angle nord de l’enceinte.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_46_46"></a><a href="#FNanchor_46_46"><span class="label">[46]</span></a> On trouve de fréquents exemples de cette pratique; mais on
+ne peut arrêter une opinion à cet égard, tant qu’on n’aura pas
+complètement déblayé le souterrain.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_47_47"></a><a href="#FNanchor_47_47"><span class="label">[47]</span></a> J’ai attribué ces constructions aux musulmans, mais elles
+peuvent encore être l’ouvrage des chrétiens du <small>VII</small>&#7497; au <small>VIII</small>&#7497; siècle,
+époque de barbarie, s’il en fut.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_48_48"></a><a href="#FNanchor_48_48"><span class="label">[48]</span></a> Voir note C.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_49_49"></a><a href="#FNanchor_49_49"><span class="label">[49]</span></a> Depuis la rédaction de ce Mémoire, j’ai lu une
+dissertation intéressante de M. Robiquet, qui établit, par la
+comparaison des distances, que Bonifacio doit être le <i>Portus Favoni</i> de
+l’itinéraire. Palla aurait été située vers la cale de Tizzano. Voir
+<i>Recherches sur la Corse</i>, p. 15.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_50_50"></a><a href="#FNanchor_50_50"><span class="label">[50]</span></a> On en a pris seulement quelques-uns, il y a peu d’années,
+pour faire des bornes d’amarrage dans le port de Bonifacio.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_51_51"></a><a href="#FNanchor_51_51"><span class="label">[51]</span></a> M. Della Marmora a reconnu une exploitation analogue dans
+un des îlots sardes, voisins de la Maddalena.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_52_52"></a><a href="#FNanchor_52_52"><span class="label">[52]</span></a> Les colonnes qu’on voit à l’apside de San-Perteo, d’un
+granit tirant sur le rose, diffèrent essentiellement de celui qu’on
+exploitait dans l’île de Cavallo.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_53_53"></a><a href="#FNanchor_53_53"><span class="label">[53]</span></a> Beaucoup de Corses avaient embrassé la religion
+musulmane.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_54_54"></a><a href="#FNanchor_54_54"><span class="label">[54]</span></a> Voyez plus bas la description de l’église de
+Sainte-Christine, à Cervione.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_55_55"></a><a href="#FNanchor_55_55"><span class="label">[55]</span></a> Elle ne se reproduit pas avec régularité, et n’a
+d’ailleurs ni la grâce ni la richesse de l’architecture romane, dans le
+midi de la France.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_56_56"></a><a href="#FNanchor_56_56"><span class="label">[56]</span></a> V. note D.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_57_57"></a><a href="#FNanchor_57_57"><span class="label">[57]</span></a> On serait tenir de croire, d’après cette irrégularité, que
+la nef aurait été reconstruite en entier, les murs latéraux des
+bas-côtés subsistant seuls après l’incendie. Mais si l’on remarque d’un
+côté la similarité parfaite de l’appareil, de l’autre les traces de la
+voûte en bois construite après l’incendie, on sera forcé de n’attribuer
+la position excentrique des fenêtres de la nef qu’à la maladresse des
+ouvriers.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_58_58"></a><a href="#FNanchor_58_58"><span class="label">[58]</span></a> On voit autour de la Canonica quelques restes d’une
+enceinte que je crois contemporaine de l’église, et qui avait sans doute
+une destination militaire.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_59_59"></a><a href="#FNanchor_59_59"><span class="label">[59]</span></a> Filippini, tome 2, p. 194.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_60_60"></a><a href="#FNanchor_60_60"><span class="label">[60]</span></a> Les moellons, en granit, fort bien taillés, ont de 0&#7504;,30 à
+0&#7504;,40 d’échantillon.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_61_61"></a><a href="#FNanchor_61_61"><span class="label">[61]</span></a> Il a 3 m. en &#339;uvre. L’épaisseur du mur est de 1 m.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_62_62"></a><a href="#FNanchor_62_62"><span class="label">[62]</span></a> En France, lorsque le mur a une certaine épaisseur, les
+retombées des arcades reposent sur deux colonnes accouplées. Si l’on ne
+les appuie que sur une seule colonne il faut nécessairement lui donner
+un chapiteau dont le diamètre soit égal à celui du mur.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_63_63"></a><a href="#FNanchor_63_63"><span class="label">[63]</span></a> Nebbio, autrefois ville de quelque importance, passe pour
+avoir été détruit par les Sarrazins. L’église, élevée après leur
+expulsion, dépendait d’un monastère.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_64_64"></a><a href="#FNanchor_64_64"><span class="label">[64]</span></a> Les pilastres de l’apside n’ont point de chapiteaux.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_65_65"></a><a href="#FNanchor_65_65"><span class="label">[65]</span></a> Calcaire blanc et très-fin.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_66_66"></a><a href="#FNanchor_66_66"><span class="label">[66]</span></a> On se rappellera que l’ogive, introduite de bonne heure
+dans les voûtes et les arcades du midi, ne paraît dans les fenêtres que
+fort longtemps après que son emploi était exclusif dans le Nord.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_67_67"></a><a href="#FNanchor_67_67"><span class="label">[67]</span></a> V. la note E.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_68_68"></a><a href="#FNanchor_68_68"><span class="label">[68]</span></a> Le voyage est assez long pour rendre la tradition peu
+croyable.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_A_69"></a><a href="#FNanchor_A_69"><span class="label">[A]</span></a> Je remarquerai, en passant, que dans l’apside les chiffres
+romains sont séparés par des points, placés entre chaque ordre de
+chiffres, dans le but évident d’en faciliter la lecture: M. CCCC. LXX.
+III. N’est-ce point un acheminement vers le système de numération arabe?
+Cette disposition est fréquente dans les chiffres romains au moyen-âge,
+et j’en ai observé cette année un exemple assez notable dans
+l’inscription encastrée dans les murs de l’église de Crest (Drôme),
+relatant les franchises accordées à cette ville en 1188.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_69_70"></a><a href="#FNanchor_69_70"><span class="label">[69]</span></a> L’appareil de ce clocher, d’ailleurs assez moderne, mérite
+d’être cité pour sa bizarrerie. Les assises, formées de gros blocs de
+granite, ne sont point <i>horizontales</i>. On dirait une imitation de
+l’appareil cyclopéen.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_70_71"></a><a href="#FNanchor_70_71"><span class="label">[70]</span></a> V. la note F.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_71_72"></a><a href="#FNanchor_71_72"><span class="label">[71]</span></a> Le rocher sur lequel est bâti Bonifacio est complètement à
+pic et surplombe même la mer de presque tous les côtés. On montre encore
+deux escaliers taillés dans le roc et aboutissant à la grève étroite,
+souvent couverte par les flots. L’un servait aux moines du couvent de
+Sainte-Marie, pour descendre au bord de la mer, au moment où rentraient
+les pêcheurs qui leur devaient la dîme du poisson. L’autre escalier,
+suivant une tradition, aurait été taillé par les soldats d’Alphonse
+d’Aragon, qui prétendaient par ce moyen surprendre la ville, lors du
+mémorable siége qu’elle soutint en 1420. Mais il suffit de considérer la
+hauteur du rocher, qui s’élève abruptement de plus de 200 pieds, pour se
+convaincre qu’un semblable travail était absolument impossible à
+exécuter en présence d’un ennemi. On connaît la disposition singulière
+du port de Bonifacio dont l’entrée est si étroite qu’on la prendrait
+pour une rivière débouchant entre deux masses de rochers. Bloquer ce
+port, le fermer était chose facile. Les Aragonnais y parvinrent en
+tendant une chaîne d’un bord à l’autre de la passe. Sans doute les
+assiégés avaient prévu le danger longtemps d’avance, et s’étaient ménagé
+le moyen de communiquer avec la mer du côté opposé au port. C’est
+évidemment dans ce but que fut taillé l’escalier qu’on attribue aux
+Aragonnais. Probablement les courageux Bonifaciens qui vinrent annoncer
+l’arrivée de la flotte génoise montèrent par ce chemin, au lieu de se
+faire guinder par des poulies, eux et leur esquif, ainsi que le prétend
+Petrus Cyrneus, dans sa relation, beaucoup trop poétique, du siège de
+Bonifacio. P. Cyrnei, <i>de Rebus Corsicis</i>, p. 262.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_72_73"></a><a href="#FNanchor_72_73"><span class="label">[72]</span></a> J’aurais dû citer plus tôt deux bas-reliefs curieux, et
+d’une saillie assez forte, qui se trouvent dans le village d’Aleria,
+enlevés, comme il semble, à quelque église détruite aujourd’hui. L’un,
+encastré dans le mur d’une maison moderne, représente deux monstres,
+liés par le milieu du corps, ayant deux avant-mains et point de croupe.
+Sur l’autre, on voit deux monstres fantastiques s’entrebattant. C’était
+un sujet favori des sculpteurs du moyen-âge. Je crois ces deux
+bas-reliefs du commencement du <small>XIII</small>&#7497; siècle: l’exécution en est
+grossière, mais supérieure cependant à celle de la plupart des
+sculptures que j’ai déjà décrites.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_73_74"></a><a href="#FNanchor_73_74"><span class="label">[73]</span></a> Canari, Descriptio Corsicæ. Manuscrit communiqué par M.
+Gregori.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_74_75"></a><a href="#FNanchor_74_75"><span class="label">[74]</span></a> Anonim. de gesta Pisan, apud Muratori, rerum Italic.
+script. 2, 69.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_75_76"></a><a href="#FNanchor_75_76"><span class="label">[75]</span></a> Vitalis, Sanctuario di Corsica, pag. 195.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_76_77"></a><a href="#FNanchor_76_77"><span class="label">[76]</span></a> Premendo l’estemità degli scogli che spingono la fronte in
+mare, una torre denominata <i>sagro</i> che anticamente dicevasi <i>Sauro</i> e
+quivi era fondata un abazia col titolo di Santa-Maria-Maddelena della
+Chiesa, pur ora sene osservano le semplici mura.
+</p><p>
+Semidei, descrizione del regno di Corsica, pag. 472, 1 vol. in-4,
+Napoli, 1737.
+</p>
+
+<p class="rt">
+(Note communiquée par M. Gregori.)<br>
+</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_77_78"></a><a href="#FNanchor_77_78"><span class="label">[77]</span></a> Canari, descriptio Corsicæ, Mss.
+</p>
+<p class="rt">
+(Note communiquée par M. Gregori.)<br>
+</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_78_79"></a><a href="#FNanchor_78_79"><span class="label">[78]</span></a> L’usage des sérénades se passe. Il y a peu d’années encore
+elles était très fréquentes: on chantait avec un accompagnement de
+guimbarde, et entre chaque couplet tous les musiciens faisaient une
+décharge de leurs armes à feu.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_79_80"></a><a href="#FNanchor_79_80"><span class="label">[79]</span></a> La chemise sanglante d’un homme assassiné est gardée dans
+une famille comme un souvenir de vengeance. On la montre aux parents
+pour les exciter à punir les meurtriers. Quelquefois, au lieu de
+chemise, on garde des morceaux de papier trempés dans le sang du mort,
+qu’on remet aux enfants lorsqu’ils sont d’âge à pouvoir manier un fusil.
+</p><p>
+Les Corses se laissent pousser la barbe en signe de vengeance ou de
+deuil. «Personne n’attend pour se faire couper la barbe;» c’est-à-dire,
+il n’y a personne qui se charge de te venger.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_80_81"></a><a href="#FNanchor_80_81"><span class="label">[80]</span></a> Abréviation du nom d’Hilarion.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_81_82"></a><a href="#FNanchor_81_82"><span class="label">[81]</span></a> Allusion à la chemise sanglante. L’improvisatrice veut
+dire qu’elle aurait recueilli le sang du juge de paix, et l’aurait
+montré à ses amis des Piazzole pour les exciter à la vengeance.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_82_83"></a><a href="#FNanchor_82_83"><span class="label">[82]</span></a> Ces deux lamentations m’ont été communiquées par M. Capel,
+conseiller à la cour royale de Bastia, qui prépare en ce moment un
+travail du plus haut intérêt sur les m&#339;urs et les usages de la Corse.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_83_84"></a><a href="#FNanchor_83_84"><span class="label">[83]</span></a> En Corse, le terme d’affection entre époux est fratello,
+surella, frère, s&#339;ur. En Espagne, c’est hijo, hija, fils, fille.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_84_85"></a><a href="#FNanchor_84_85"><span class="label">[84]</span></a> La mort. On ne la nomme pas, pour éviter un mot néfaste.
+C’est par un motif semblable que les Grecs ont nommé les Furies,
+Euménides, et les paysans écossais, les fées <i>guid folk, les bonnes
+gens</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_85_86"></a><a href="#FNanchor_85_86"><span class="label">[85]</span></a> C’est une expression tout homérique.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_86_87"></a><a href="#FNanchor_86_87"><span class="label">[86]</span></a> L’habitude de se mettre en garde contre les surprises a
+rendu commun, en Corse, l’usage des lunettes d’approche. Presque tous
+les bandits en portent.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_87_88"></a><a href="#FNanchor_87_88"><span class="label">[87]</span></a> Je suppose qu’elle s’adresse à sa belle-mère.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_88_89"></a><a href="#FNanchor_88_89"><span class="label">[88]</span></a> On porte le deuil d’un mari toute la vie. Il est
+excessivement rare qu’une veuve se remarie.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_89_90"></a><a href="#FNanchor_89_90"><span class="label">[89]</span></a> Je ne suis pas sûr d’avoir saisi le sens de ces deux vers.
+On peut aussi traduire: que d’un seul regard&mdash;vous devîntes amoureux de
+moi.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_90_91"></a><a href="#FNanchor_90_91"><span class="label">[90]</span></a> Allusion à la défense de porter des armes, hors le temps
+de la chasse.</p></div>
+
+</div>
+
+<div class="figcenter">
+<img src="images/back.jpg" width="328" height="550" alt="">
+</div>
+<hr class="full">
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76277 ***</div>
+</body>
+</html>
+
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+This book, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this book outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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+++ b/README.md
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+book #76277 (https://www.gutenberg.org/ebooks/76277)