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PROSPER MÉRIMÉE + + INSPECTEUR DES MONUMENTS HISTORIQUES DE FRANCE + + [Illustration] + + PARIS + FOURNIER JEUNE, LIBRAIRE + 18, RUE DE VERNEUIL + + M DCCC XL + + + + + NOTES + + D’UN + + VOYAGE EN CORSE + + +MONSIEUR LE MINISTRE, + +Dans le rapport que j’ai l’honneur de vous soumettre, je me propose de +décrire, en les classant par époque, les différents monuments que j’ai +examinés pendant un séjour de deux mois en Corse. Toutefois, le manque +presque absolu de renseignements historiques, l’état de ruine, et dans +certains cas, la nature même des édifices ne permettant pas une +classification très-détaillée, j’ai dû me borner à poser quelques +grandes divisions fondées sur les caractères artistiques, ou sur les +rares documents que fournit l’histoire. + +Je m’occuperai d’abord des monuments qu’on a lieu de croire antérieurs à +l’établissement définitif des Romains dans la Corse, soit qu’ils +appartiennent aux naturels de l’île, soit qu’ils aient été élevés par +des étrangers en relation avec eux. Je passerai ensuite à ceux qu’on +attribue aux Romains, et le catalogue en sera fort court. Il en est +quelques-uns dont les caractères incertains me donneront lieu d’examiner +s’ils n’ont pas en réalité une origine moins ancienne. Enfin je +terminerai cette notice en décrivant sommairement les édifices du +moyen-âge, beaucoup plus nombreux, et en essayant de signaler leurs +formes distinctives. + +Avant tout, il convient, je crois, de jeter un coup d’œil rapide sur +l’histoire de la Corse, car les révolutions politiques d’un pays y +exercent toujours une grande influence sur le développement des arts, +et l’on voit souvent le caractère de ses monuments dépendre des +relations qu’il a eues avec d’autres contrées. + +Une profonde obscurité couvre les premiers âges de la Corse. Sans +remonter aux traditions mythiques sur le roi Cyrnus, fils d’Hercule, et +sur la bergère ligurienne Corsa,[1] des témoignages nombreux prouvent +que l’île fut connue et fréquentée dans des temps très-reculés par les +navigateurs de plusieurs nations de la Méditerranée. + +Vers l’année 562 avant J.-C., des Grecs, partis de Phocée en Asie, s’y +arrêtèrent, avant de fonder Selia en Calabre: mais au bout de vingt ans +ils abandonnèrent l’île, attaqués par des Étrusques qui se liguèrent +avec les Carthaginois de la Sardaigne, pour les expulser[2]. On attribue +à ces Étrusques la fondation de Nicée sur la côte orientale de la +Corse. + +Au rapport de Diodore de Sicile, les Etrusques étaient maîtres de là +Corse[3] lorsque les Syracusains ruinèrent leur marine, environ 450 ans +avant notre ère.--Sénèque cite des immigrations de Ligures[4] et +d’Ibères.--Pausanias appelle Libyens, au moins une partie des habitants +de l’île[5].--Quoique dans les traités entre Rome et Carthage, il ne +soit point fait mention expresse de la Corse[6], il est probable que les +Carthaginois y eurent des comptoirs, si même ils n’y dominèrent point +comme en Sardaigne. Antérieurement à ces immigrations, une race, +peut-être aborigène, existait déjà dans l’île; Sénèque le dit +expressément[7], et Diodore de Sicile atteste qu’une race barbare, +d’origine inconnue, probablement très-ancienne, se maintenait, encore de +son temps, dans quelques cantons de l’île[8]. J’aurai, plus tard, +occasion de revenir sur ce fait intéressant. + +A une époque qu’on ne peut préciser, des peuplades corses envahirent le +nord de la Sardaigne et s’y fixèrent[9], mais cependant elles +continuèrent pendant longtemps à se distinguer des naturels de +l’île[10]. Si l’on cherche à expliquer cette immigration d’un petit +peuple par les causes éternelles des grands mouvements qui agitent les +races humaines, on doit croire que les Corses étaient, dans le même +temps, envahis par une nation étrangère, qui les poussait vers le sud, +comme les barbares de l’est refoulèrent ensuite les Germains sur les +frontières romaines. Mais quelle est la date de cet événement? C’est ce +qu’il est impossible de déterminer même par approximation. Tout ce que +l’on peut conclure du récit de Pausanias, c’est que l’établissement des +Corses en Sardaigne serait très-antérieur à l’arrivée des Phocéens; +ainsi les Grecs auraient été précédés et de bien loin, en Corse, par +d’autres nations dont l’histoire n’a conservé aucun souvenir[11]. + +L’an de Rome 494, les Romains pénétrèrent en Corse, vraisemblablement à +la suite des Carthaginois, et s’emparèrent d’Aleria, l’une de ces +villes dont on attribuait la fondation soit aux Phocéens soit aux +Étrusques. Successivement ils envoyèrent dans l’île de petites +expéditions qui contraignaient les insulaires à payer un tribut de cire, +principale production de leur pays, et apparemment la seule qui tentât +la cupidité des Romains. Sur la côte orientale, Marius établit une +colonie qui porta son nom, et Sylla une autre, qui agrandit ou repeupla +la ville d’Aleria. Cependant, sous les premiers Césars, la Corse n’était +point entièrement soumise, et il s’en fallait que les naturels de +l’intérieur fussent considérés comme sujets de l’empire. Maîtres des +côtes, les Romains dirigeaient de temps en temps des battues dans les +montagnes pour se procurer des esclaves[12], à peu près comme faisaient +naguère les Portugais sur la côte d’Afrique. Dans les derniers temps de +l’empire, on voit la Corse administrée par un président qui relevait du +vicaire de Rome[13]. On ne sait pas exactement quand le christianisme +s’introduisit dans l’île[14]. + +Aux Romains succédèrent les Goths et les Vandales; à ceux-ci les Arabes, +qui recommencèrent la chasse aux hommes sur une plus grande échelle. +Attaqués et expulsés à grand’peine par les Pisans, ils ne laissèrent que +des ruines, et pendant plusieurs siècles, ils continuèrent à désoler les +côtes par des pillages si fréquents, que la population, abandonnant le +littoral, fut réduite à chercher la sécurité sur les hauteurs +voisines[15]. + +Dans les pays de montagnes, où le paysan est plutôt pasteur que +laboureur, le régime féodal a toujours été moins tyrannique que dans les +plaines. Cependant, des traditions populaires subsistent encore pour +conserver le souvenir des violences exercées par les seigneurs de la +Corse contre leurs vassaux[16]. A la vérité, suivant les mêmes +traditions, la vengeance ne se faisait jamais attendre longtemps. Déjà, +vers le milieu du XIᵉ siècle, des communes s’étaient établies dans les +districts du centre et sur la côte orientale[17]. Dans l’ouest, ou, pour +parler le langage des annalistes nationaux, _au-delà des monts_, les +seigneurs maintinrent plus longtemps leur autorité. En guerre avec ces +derniers, les communes firent hommage de l’île entière au pape, afin +d’avoir un protecteur. En 1070, Urbain II la céda moyennant une +redevance annuelle de cinquante livres, monnaie de Lucques[18], à la +république de Pise, florissante à cette époque, et il semble que les +Corses n’eurent qu’à se féliciter de cet étrange contrat, dans lequel on +ne dit pas qu’ils aient été consultés. D’abord les gouverneurs pisans ne +s’appliquèrent qu’à maintenir la paix entre les communes et les +seigneurs, et à polir les mœurs sauvages de leurs nouveaux vassaux. Le +XIIᵉ siècle fut pour la Corse une époque de tranquillité et de bonheur. +«Ce fut alors», dit Filippini, d’après Giovanni della Grossa, «que +s’élevèrent quantité d’édifices publics, et beaucoup de belles églises +que l’on admire encore[19].» + +Après la bataille de Meloria[20], les Pisans, battus par les Génois, +étaient dans l’impuissance d’exercer leur protectorat sur la Corse, où +déjà leurs ennemis s’étaient fait de nombreux partisans, surtout parmi +les communes. Le pape Boniface VIII prétendit reprendre le droit de +souveraineté du saint siége sur l’île, ou plutôt il le transféra à Jayme +II, roi d’Aragon; mais les Génois ne tinrent compte de ses décrets, et +continuèrent à se fortifier, gagnant du terrain chaque jour, quelquefois +par les armes, plus souvent par l’intrigue et la corruption. Depuis le +XIIIᵉ siècle jusqu’à la fin du XVIᵉ, la Corse est un champ de bataille +où les Génois, les Aragonnais, plusieurs princes italiens, les papes, +les rois de France, armant les insulaires les uns contre les autres, les +excitent sans cesse à s’égorger pour savoir à quels maîtres ils +appartiendront. Rien de plus triste, de plus hideux, que cette période +de trois siècles, marquée par des massacres sans gloire, des perfidies +sans résultat, des cruautés atroces, une mauvaise foi et un égoïsme +honteux de la part des gouvernements étrangers et des chefs nationaux. A +peine, au milieu d’une foule de capitaines changeant sans cesse de +bannière, le lecteur, découragé par une interminable suite d’horreurs, +respire-t-il un moment au récit des actions de Sampiero, combattant +presque seul pour l’indépendance de sa patrie; héros sauvage comme elle, +mais toujours fidèle à la plus sainte des causes. + +Avec lui tomba la dernière espérance de la Corse, qui, déjà sacrifiée à +Gènes, par le traité de Cateau-Cambrésis, en 1559, cessa pour un temps +d’agiter ses chaînes, et sembla se résigner à l’esclavage. + +On le voit, la Corse, trop faible et trop divisée pour subsister de ses +propres forces, se donna toujours à la puissance qui dominait dans la +Méditerranée, et cependant elle ne perdit jamais le sentiment de sa +nationalité, et ne s’assimila point à ses protecteurs. + +Dans les guerres civiles s’éteignit de bonne heure le pouvoir des +seigneurs ultramontains, dont l’autorité fut, d’ailleurs, toujours trop +contestée, les ressources trop médiocres, les mœurs trop sauvages pour +qu’ils aient eu sur leur pays l’influence civilisatrice que la noblesse +exerça sur le continent. Les évêques, presque tous étrangers, n’en +obtinrent pas davantage. + +Pauvres, nullement enthousiastes de dévotion, exploités par des +gouverneurs avides, les Corses n’ont jamais pu cultiver les arts. Chez +eux point de grands édifices. «_Latissimum receptaculum casa est._» Ce +mot de Sénèque est encore vrai de nos jours; car, pour produire des +monuments, il eût fallu et le zèle religieux des peuples, et les +richesses du clergé, et le faste des seigneurs. On ne doit donc chercher +en Corse que des imitations ou des importations de leurs voisins plus +heureux. + + + + +MONUMENTS + +ANTÉRIEURS AUX ROMAINS. + + +STAZZONE ET STANTARE. + + + + +STAZZONA DU TARAVO. + + +Je n’hésite point à rapporter à une époque antérieure à l’établissement +des Romains dans la Corse quelques monuments d’origine inconnue, et +absolument analogues à ceux qu’en France ou en Angleterre on nommerait +druidiques ou celtiques. Si, dans notre pays, on est embarrassé pour +assigner une date à leur construction, à plus forte raison l’incertitude +redouble lorsqu’on les rencontre dans une île assez éloignée du +continent celtique, et qui n’a eu que fort tard des relations connues +avec des peuples du Nord. + +Déjà M. Mathieu, capitaine d’artillerie, avait signalé un dolmen dans la +vallée du Taravo[21]; mais l’existence d’un semblable monument, en +Corse, avait quelque chose de si improbable à mes yeux que je balançais +à entreprendre une excursion pour m’en assurer. En effet, outre la +défiance que m’inspirait le vague d’une description que n’accompagnait +aucun dessin, je savais, par expérience, combien il est facile +d’attribuer au travail des hommes des entassements de pierres produits +par des phénomènes naturels; en un mot, je craignais que le dolmen du +Taravo ne fût une de ces suppositions dont les celtomanes sont souvent +prodigues. Un examen attentif me convainquit de l’exactitude de +l’explorateur qui m’avait précédé, et la description suivante prouvera, +j’espère, l’authenticité du monument et son importance, à laquelle M. +Mathieu ne me paraît pas avoir rendu toute justice. + +Ce dolmen est situé dans la vallée du Taravo, à environ une lieue et +demie de Sollacaro, à quelques centaines de mètres de la rive gauche du +torrent, sur une colline découverte, dont la pente est de l’est à +l’ouest. Il se compose de quatre grosses pierres plates, dont trois, +enfoncées dans le sol, forment un parallélogramme rectangle, fermé au +nord-est et ouvert au sud-ouest; une quatrième pierre, plus grande que +les précédentes, couvrait le tout comme un toit qui devait sensiblement +déborder les parois inclinées d’ailleurs en dedans. Aujourd’hui ce toit +est renversé, et l’une des parois latérales brisée en morceaux; mais sa +base est encore fortement implantée dans le sol. L’autre paroi est +très-endommagée. La pierre qui ferme le dolmen reste seule intacte. Si +l’on en juge par la couleur des cassures que les lichens n’ont + +[Illustration: Stazzona du TARAVO + +_Page 16_ +] + +point encore recouvertes, la destruction de ce monument ne serait pas +très-ancienne[22]. Peut-être l’espoir de trouver un trésor a-t-il engagé +à creuser l’intérieur du dolmen de manière à déranger l’équilibre; +peut-être une forte gelée ayant fait éclater les parois latérales, la +chute du toit a-t-elle achevé la ruine de tout le reste? + +La pierre qui ferme le dolmen au nord-est est haute de 1ᵐ60 au-dessus du +sol, large de 1ᵐ25, épaisse de 0ᵐ15 à 0ᵐ20. Autant que j’en ai pu juger, +les parois latérales avaient la même hauteur et environ 2,80 à 3 mètres +de longueur. Quant au toit, sa plus grande longueur est de 3ᵐ10, sa +largeur de 2ᵐ60. Toutes ces pierres sont grossièrement équarries, et +c’est probablement avec des coins qu’on les aura débitées dans la +carrière, de façon à leur donner la forme plate qu’elles affectent. +Peut-être s’est-on servi d’un ciseau ou d’une hachette pour égaliser +leurs côtés et leur sommet. C’est surtout la pierre du fond qui porte +les traces évidentes de ce travail, car à l’intérieur elle est dressée +et pour ainsi dire polie avec un soin particulier. On y remarque une +longue échancrure, pratiquée, ou du moins agrandie à dessein, vers le +sommet et du côté de l’est. Si, par la pensée, on partage cette pierre +en quatre carrés égaux, on se représentera sa forme en supposant que le +carré supérieur, qui touche à la paroi orientale, a été enlevé et +l’angle rentrant, légèrement arrondi. + +A quelque vingt mètres en face du dolmen, et sur son axe, on trouve sous +un maquis très-fourré quatre grands blocs prismatiques couchés sur le +sol, légèrement pyramidaux et un peu arrondis à leurs angles, longs de +3,80 à 5 mètres, et larges sur chacune de leurs faces de 0ᵐ90 à 0ᵐ70. +Ils sont gisants sans ordre, mais très-rapprochés les uns des autres. Je +ne crois pas me tromper en supposant qu’ils ont formé autrefois deux +groupes distincts, chacun composé de deux pyramides. Plusieurs ont à +leur base comme un bourrelet ou plutôt un socle grossier réservé dans la +masse. A voir ces longues pierres dans un autre lieu, on dirait des +colonnes sortant de la carrière, et épannelées à coup de +marteau.--Quarante ou cinquante mètres plus loin, et dans la même +direction, mais de l’autre côté d’un petit ravin, on trouve encore, à +terre, sous le maquis, deux blocs semblables dont un est brisé. + +Pour moi je ne doute point que ces pierres et celles du dolmen n’aient +fait partie d’un même monument, et qu’elles ne soient dans une certaine +relation étudiée les unes à l’égard des autres. Même nature de roche +(granit gris tel que celui des rochers d’alentour), même orientation, +même travail grossier pour les équarrir. J’ajouterai que la présence de +menhirs aux environs, et surtout en face de l’entrée des dolmens, est un +fait qu’ont observé toutes les personnes qui ont étudié les monuments +celtiques de la Bretagne et de l’Angleterre. + +Au nord du dolmen, du côté où le sol incline, on remarque comme un mur +grossier, formé de grandes pierres brutes, confusément entassées pour +soutenir les terres. Cela s’étend pendant une trentaine de mètres en +décrivant une courbe très-légère, dont la concavité regarde le dolmen. +En prolongeant cette courbe par la pensée on obtiendrait une espèce +d’ellipse allongée, qui autrefois aurait entouré et le dolmen et les +menhirs placés en avant. Mais je m’aperçois que je cède moi-même à la +celtomanie, et que les souvenirs de Stone Henge me font voir ici une +enceinte semblable à celle du fameux temple des plaines de Salisbury. +Dans le fait rien ne prouve absolument l’existence d’une enceinte, et +l’on peut expliquer cet empierrement par la seule disposition du sol, et +le désir de retenir autour du monument les terres que les pluies +auraient pu entraîner. Au reste, la nature de cette construction et +l’impossibilité de lui trouver une autre destination dans un lieu aussi +désert, ne me laissent aucun doute sur son origine que je crois +fermement contemporaine du dolmen et des menhirs. + +Dans le pays le dolmen s’appelle _la Stazzona del Diavolo_. Stazzona, +nom générique de tous les dolmens corses, signifie forge dans le +dialecte des paysans. D’après une tradition à laquelle on ne croit plus +(car il n’y a point de gens moins superstitieux que les Corses[23]), +mais que l’on conte encore aux enfants comme chez nous les histoires de +Croque-Mitaine, le diable aurait assemblé ces pierres de sa main pour +lui servir d’enclume. Quelquefois on entendrait les coups de son +redoutable marteau. Un jour ou une nuit, mécontent de son travail, il +jeta ce marteau du haut de la stazzona dans la plaine du Taravo. Le +marteau, tombant à un millier de mètres de là, forma en s’enfonçant +dans la terre un petit étang qu’on appelle quelquefois _lo Stagno del +Diavolo_, mais plus souvent _Stagno d’Erbajolo_. Un berger conta à M. +Mathieu que cet étang diabolique s’agrandissait tous les jours. Pour +moi, non seulement je ne retrouvai plus cette tradition, mais encore +l’étang me parut presque entièrement comblé, ou du moins rempli de vase +et de roseaux. + +Les menhirs se nomment _Stantare_. Ce mot n’est pas plus italien que +Stazzona; toutefois on y devine une étymologie latine. Je ne sache pas +qu’il ait un autre sens, et pourtant je suis porté à croire qu’il avait +autrefois une signification plus générale, ou du moins qu’une tradition +s’est perdue touchant les pierres debout. Voici mon seul motif que +j’abandonne pour ce qu’il vaut: Lorsqu’un enfant s’amuse à se tenir la +tête en bas, les pieds en l’air, pivotant sur lui-même, cela s’appelle, +dans le langage des mamans et des nourrices, «_far la Stantara_.» + +[Illustration: LE STANTARE + +Route de Propriano à Sartène + +_Page 23._ +] + +Or, cette locution existe dans des districts où personne n’a ni vu ni +entendu mentionner les pierres debout. Tout au moins doit-on conclure de +ce qui précède que jadis les menhirs étaient plus communs en Corse +qu’ils ne le sont aujourd’hui. + + + + +STANTARE DU RIZZANESE. + + +Deux autres menhirs, mais debout, se voient à environ une lieue de +Sartène, sur la rive gauche du Rizzanese et au bord du chemin de +Propriano. Le lieu se nomme _le Stantare._ Les deux pierres sont +fortement inclinées l’une vers l’autre. La plus grande, haute de trois +mètres, est un peu plus grosse à sa base qu’à son sommet qui, +d’ailleurs, m’a paru brisé par un accident. Elle est à peu près carrée, +ayant environ 0ᵐ85 de côté. L’autre, aussi grosse, ne dépasse point +1ᵐ60. Elles sont éloignées de 0ᵐ50. Entre les deux pierres debout il y +en a une troisième, longue d’un mètre, presque aussi grosse que les +deux précédentes, mais couchée à terre. Peut-être est-ce un fragment de +l’une des deux Stantare. De même que dans la vallée du Taravo, ces +pierres portent quelques traces de travail, et, bien qu’elles n’aient +point été dressées, il est évident qu’elles ont été dégrossies de main +d’homme, ou plutôt fendues et détachées de la carrière avec des coins. +D’ailleurs nul ornement, nulle inscription sur leur surface. Je n’ai pu +recueillir la moindre tradition sur leur origine. + + + + +STANTARE DE LA BOCCA DELLA PILA. + + +A deux ou trois lieues S.-S.-O. de Sartène, dans le col nommé la Bocca +della Pila, j’ai observé deux Stantare hautes de 2ᵐ50 sur 0ᵐ70 de large, +inclinées de même que les précédentes et + +[Illustration: Bocca della Pila] + +leur ressemblant de tout point. L’une, dont le sommet est cassé, se +trouve engagée dans un mur en pierres sèches. (C’est l’usage, en Corse, +d’enclore ainsi tous les champs cultivés.) On s’en est servi comme d’un +piédroit pour la porte qui donne accès dans le champ. + + * * * * * + +Le nom du col où se trouvent ces deux monuments est évidemment tout +moderne, et tiré de leur forme qu’on a comparée à un pilier. On les +connaît encore sous la dénomination des deux Stantare. + + + + +STAZZONA DE LA VALLÉE DE CAURIA. + + +J’arrive à la description d’un monument beaucoup plus important et plus +complet que ceux qui précèdent. C’est un dolmen appelé encore la Forge +du Diable, Stazzona del Diavolo, parfaitement conservé. Il se trouve +dans la vallée de Cauria ou Gavuria, au milieu d’une plaine assez large, +et sur un plateau peu élevé, mais qui cependant peut s’apercevoir de +loin. Huit pierres composent la Stazzona, toutes moyennement épaisses de +0ᵐ30; six, plantées debout, fortement inclinées à l’intérieur, forment +les parois, savoir: deux à l’E.-E.-S. à droite de l’entrée; trois au +côté opposé; une au fond, fermant le dolmen au N.-N.-O. Une seule pierre +le couvre comme un toit; enfin, circonstance que je n’avais pas encore +observée jusqu’alors, une huitième pierre, placée à l’entrée de la +Stazzona, présente l’apparence d’un seuil élevé. A l’intérieur, la +chambre du dolmen a un peu plus de 3ᵐ15 sur 2ᵐ05 en œuvre. La première +pierre, formant paroi, à droite de l’entrée, a 2 mètres de long; la +seconde, du même côté, longue de près de 3 mètres, déborde +considérablement la pierre du fond, laquelle a un peu plus de 2 mètres. +Les trois pierres de gauche ont environ 1 mètre chacune. Enfin la + +[Illustration: Dolmen de la Vallée de Cauria ou Gavuria + +_Page 26._ +] + +hauteur du monument sous soffite est de 1ᵐ65. +Vu de l’extérieur, le dolmen paraît moins haut, +car son aire est d’environ 0ᵐ50 plus basse que +le terrain d’alentour. Il me reste à parler de la +pierre du toit très-irrégulière dans sa forme, et +mesurant environ 3ᵐ50 sur 2ᵐ30. Elle est fendue, +par un accident assez récent en apparence, obliquement +dans le sens de sa largeur. Vers le +centre on observe un léger creux auquel vient +aboutir une rigole évidemment travaillée de +main d’homme, qui se dirige vers l’E.-N.-E. +et se coude au moment de toucher le bord +du toit. Dans la direction E.-E.-S., vers l’entrée +du dolmen, on voit une seconde rigole toute +droite, partant de l’extrémité d’une cavité +elliptique, dont le grand axe lui serait perpendiculaire. +Enfin, du côté opposé, c’est-à-dire +au N.-N.-O., une troisième rigole correspond +à une cavité moindre que les précédentes. + + * * * * * + +Bien souvent j’avais entendu parler de ces rigoles +tracées sur les toits des dolmens, mais +jamais je n’en avais vu de mes yeux. Ici elles +sont de la dernière évidence, et il suffit d’observer +leur canal anguleux et leurs bords vifs +pour s’en convaincre. Qu’elles aient été tracées +pour l’écoulement d’un liquide quelconque, +cela est encore bien certain, à considérer leur +pente et leur direction. Quant aux cavités, je +n’y reconnais aucune apparence de travail, +et ce ne sont, à mon avis, que des accidents +naturels. + + * * * * * + +Les pierres de ce dolmen sont plus rudes que +celles de la Stazzona du Taravo, et toutes m’ont +paru dans l’état où le hasard a pu les faire découvrir. + + * * * * * + +Un vide de 0ᵐ04 à 0ᵐ08 existe entre la pierre +du fond et le toit. Rien de plus commun dans +nos dolmens. Celui de Bagneux, près de Saumur, +par exemple, ne touche pas non plus à +la pierre du fond. D’autres vides, entre les parois +et la table, ont été bouchés très-soigneusement +avec de la terre et de petites pierres, par +des bergers qui, souvent, au risque de rencontrer +le terrible forgeron, couchent la nuit dans +la Stazzona, ou s’y réfugient pendant les orages. +C’est à eux encore qu’il faut attribuer une +marche en moellons qui facilite la descente +dans l’intérieur du dolmen. + + * * * * * + +A trois cents mètres à l’est-est-sud de la Stazzona, +le long d’un mur de pierres sèches, tout +moderne, neuf Stantare disposées sur une ligne +parallèle à l’axe du dolmen, rappellent, mais de +bien loin, les allées de Carnac et d’Erdeven. Il +serait toutefois difficile de s’assurer que ces +pierres ont formé autrefois une avenue régulière, +c’est-à-dire deux lignes parallèles, car +aujourd’hui cinq seulement sont debout; les +quatre autres, renversées, sont couchées à peu +de distance, sans qu’il soit possible de déterminer +leur position primitive. Une autre pierre, +presque entièrement enterrée, est peut-être une +dixième Stantara. Mais il eût fallu la dégager +pour constater son identité avec les neuf +autres. Les cinq qui restent en place sont sensiblement +inclinées les unes dans un sens, les +autres dans un autre, de façon à faire croire +qu’elles n’ont jamais été orientées. Au reste, il +est probable que leur nombre a été autrefois +plus considérable, car on a dû en briser beaucoup +pour construire le mur voisin qui enclôt +le champ où est situé la Stazzona. D’un autre +côté, le maquis est si épais en ce lieu, que +couchées, ces pierres peuvent facilement échapper +aux recherches. Dans la direction opposée, +c’est-à-dire au N.-N.-O., je n’ai observé aucune +Stantara; mais pour prononcer qu’il n’en existe +point, il faudrait avant tout brûler le fourré de +cistes et de myrtes qui ne permet pas d’apercevoir +le sol. + + * * * * * + +La plus longue des Stantare a 3 mètres de +long; elle est renversée. Les autres ont de 1 mètre +à 1ᵐ60; toutes ont environ 0ᵐ75 d’épaisseur. +D’ailleurs, toutes les observations que j’ai faites +au sujet des Stantare des bords du Rizzanese, +s’appliquent également à celles-ci. + + * * * * * + +De retour à Bastia, je montrai à plusieurs personnes +les croquis que j’avais pris sur les lieux. +J’appris alors l’existence d’autres monuments +du même genre, situés également dans l’arrondissement +de Sartène, mais trop tard malheureusement +pour les visiter. Une Stazzona intacte +existe, m’assure-t-on, à Bezzico Nuovo, et l’on +voit plusieurs Stantare debout à Bacil Vecchio, +près du village de Grossa. Mon ami, M. Pierangeli, +antiquaire instruit, et l’un des correspondants +les plus zélés de votre ministère, m’a +promis de les visiter et de vous adresser ses +observations. + + * * * * * + +Dans une partie de l’île fort éloignée, au +milieu des plus hautes montagnes du Niolo, un +groupe de pierres entassées les unes sur les +autres est connu sous le nom de Stazzona. Si +je suis bien instruit, cet amas serait le résultat +d’un accident naturel. Cependant je regrette +qu’on ne me l’ait pas signalé lorsque je fis une +excursion dans le Niolo. Cette stazzona est située +à l’est, et fort près du lac de Nino. On passe +devant en allant du Niolo à Solcia. Il serait fort +à désirer qu’elle fût examinée avec soin. + + * * * * * + +A l’exception de cette dernière Stazzona, dont +l’existence est très-incertaine, toutes celles que +je viens de citer sont placées à une distance de +quelques lieues de la mer, en sorte qu’il ne +serait pas impossible qu’elles eussent été élevées +par des navigateurs étrangers, momentanément +de séjour dans l’île. On a fait, en Bretagne, une +observation semblable; c’est que les monuments +dits celtiques se trouvent en plus grand +nombre sur le bord de la mer que dans l’intérieur +des terres. Je ne pense pas toutefois que +ce fait ait une grande importance; car il est +difficile d’admettre que des commerçants ou des +pirates, que des étrangers sans établissement +fixe, aient élevé sur un sol qu’ils devaient +bientôt quitter, des monuments qui exigent un +déploiement de forces si considérable. Il est +infiniment plus vraisemblable qu’ils ont été +construits par un peuple fixé dans le pays. + + * * * * * + +Si l’on compare les pierres levées de la Corse +avec celles de la France, il sera difficile de trouver +des caractères qui les distinguent. L’inclinaison +des Stantare est tellement irrégulière +qu’on a plus de raison de l’attribuer à des accidents +fortuits, qu’à un système particulier. Entre +les dolmens et les Stazzone la ressemblance est +complète, si ce n’est que le travail d’équarissement +des pierres est un peu plus sensible en +Corse que sur le continent. L’orientation assez +générale de nos dolmens ne s’observe point en +Corse; mais il suffit qu’en France ce fait ne se +reproduise pas constamment pour qu’il perde +beaucoup de son importance. En un mot, je ne +vois aucune différence appréciable entre les +monuments dits celtiques et ceux de l’arrondissement +de Sartène, en sorte qu’on serait +tenté de leur supposer une destination, et +même une origine communes. + + * * * * * + +Mais cette destination et cette origine sont +en France des mystères fort obscurs, et ce n’est +que par une série de suppositions passablement +gratuites, qu’on en est venu à les considérer +comme des temples ou des autels de la religion +druidique[24]. Du silence complet des auteurs +anciens, qui cependant ont accordé quelque +attention aux doctrines des prêtres gaulois, on +pourrait inférer que ces monuments étaient +préexistants à la religion des druides. En effet, +on nous parle de temples gaulois, de statues de +dieux gaulois, de grands simulacres de divinités +façonnés par les druides: nulle part il n’est question +de pierres levées. On peut se demander +même si les constructions attribuées aux +druides ne sont pas trop grossières pour qu’on +puisse les attribuer à une époque où l’art +était assez avancé pour produire des statues +et des temples. Il me semble qu’entre l’érection +d’une pierre brute et la fabrication d’une +idole, quelque barbare qu’elle soit, il y a un +degré immense à franchir dans l’échelle de la +civilisation. + + * * * * * + +Quoi qu’il en soit, reste ce fait très-remarquable, +du grand nombre de pierres levées qu’on +trouve dans les pays celtiques, et de leur rareté, +ou même de leur absence complète dans d’autres +contrées où l’histoire ne mentionne point +d’immigrations gauloises. Il en résulte une forte +présomption que ces étranges monuments sont +particuliers au peuple qui en possédait une si +grande quantité sur son territoire. + + * * * * * + +Il est vrai qu’on n’en peut pas conclure absolument +que tous les dolmens doivent être attribués +aux Celtes, et dans le cas particulier qui +nous occupe, on peut se refuser à croire qu’un +peuple dont de nombreuses armées étaient arrêtées +par un bras de mer, ait, à une époque très-reculée, +porté des colonies dans une île éloignée +du continent. Le fait cependant n’est point impossible, +et quelques considérations viennent +s’y rattacher, qui le rendent moins improbable. + + * * * * * + +Depuis les savantes recherches de M. le docteur +Edwards sur les races humaines, on connaît +la persistance des types physiques, que +n’effacent ni une invasion ni même un long +asservissement. Il est donc intéressant d’étudier +la physionomie du peuple corse, et de chercher +avec quel autre peuple elle offre des ressemblances. + +Avant de visiter l’île, je m’attendais à y trouver +les types qui abondent sur la côte N.-O. de +l’Italie et sur une partie de nos côtes méridionales. +En un mot, j’étais imbu de cette idée que +les Corses appartenaient à la race ibérique, +dont un rejeton, présumé pur, subsiste dans +la Biscaye et la Navarre. L’aspect des habitants +de Bastia me confirma d’abord dans cette opinion; +mais quand je vins à comparer leurs +traits à ceux des paysans des villages éloignés, +surtout lorsque je parcourus les montagnes +de l’intérieur, je remarquai des physionomies +toutes nouvelles. + + * * * * * + +L’habitant de Bastia ne se distingue pas de +l’Italien de la côte orientale. Je décrirais ainsi +ses traits caractéristiques: le visage allongé, +étroit; mais le diamètre horizontal de la tête +très-grand, le nez aquilin, les lèvres minces et +bien dessinées, les yeux noirs, les cheveux noirs +et lisses, la peau d’une teinte uniforme, olivâtre[25]. +Ces traits sont ceux de beaucoup de +Génois, et se rencontrent fréquemment dans +la Provence et le Languedoc. Si l’on sort de +Bastia, et qu’on se dirige vers les montagnes, +les grands traits, les figures allongées deviennent +fort rares. Le Corse des districts du centre, +d’une race, peut-être autochthone, ou du moins +de la plus ancienne de l’île, a la face large +et charnue, le nez petit, sans forme bien +caractérisée, la bouche grande et les lèvres +épaisses. Son teint est clair, ses cheveux plus +souvent châtains que noirs. Parmi les bergers +qui vivent toujours en plein air, il n’est pas +rare de trouver de beaux teints colorés. Il faut +bien se garder de confondre l’effet produit sur +la peau par une chaleur constante, avec la couleur +même de la peau. Le montagnard de Coscione +ou des environs de Corte est hâlé, noirci +par le soleil; mais il a des couleurs carminées, +et la teinte de sa peau est claire. Chez le Génois, +au contraire, la teinte olivâtre de la peau semble +résulter d’une matière colorante répandue dans +l’épiderme. On peut faire une remarque semblable +pour la couleur des cheveux. Parmi les +Corses que je crois de race pure, les cheveux +d’un noir-bleu sont aussi rares que dans nos +provinces du nord. Les cheveux châtains des +montagnards de Corte, souvent bouclés ou +crépus, ont des reflets dorés très-vifs, et leurs +couches inférieures sont infiniment plus claires +que celles qui sont continuellement exposées à +l’action du soleil. + + * * * * * + +En résumé, les traits du montagnard corse +ne diffèrent pas sensiblement de ceux de l’habitant +de la France centrale: ils sont précisément +ceux que le docteur Edwards attribue à la +race gallique, que l’on croit la plus anciennement +établie dans la Gaule. + + * * * * * + +Quant à certains traits du caractère national +dont M. Amédée Thierry a remarqué, avec raison, +l’égale persistance, il ne serait pas difficile +de trouver une grande analogie de mœurs entre +les Corses et les Galls. Voici en quels termes +M. Thierry résume le caractère gaulois: «Bravoure +personnelle, esprit franc, impétueux, +ouvert à toutes les impressions, éminemment +intelligent; à côté de cela une mobilité extrême, +une répugnance marquée aux idées +de discipline, beaucoup d’ostentation, enfin +une désunion perpétuelle, fruit de l’excessive +vanité[26].» + + * * * * * + +Ouvrons maintenant l’histoire de Filippini. +A chaque page ce caractère se trouve si exactement +résumé, qu’on le dirait uniquement tracé +pour les Corses. Dans leur guerre contre Gènes, +quelle mobilité! quelle indiscipline! quelle +désunion! En Corse, on ne voit point une nation, +mais des familles qui n’agissent que dans +leurs intérêts particuliers. Cette bravoure gauloise, +que M. Thierry a si bien définie par l’épithète +de _personnelle_, n’est-ce pas celle du Corse, +qui n’aime à faire la guerre que pour son +compte? Enfin, sa susceptibilité et sa passion +proverbiale pour la vengeance[27] ne sont-elles +pas les conséquences de son excessive vanité, +qui, même chez les plus grands hommes, dégénère +en une ostentation ridicule. Qu’on se rappelle +la robe de satin et la couronne de lauriers +de Napoléon. + + * * * * * + +Je viens, Monsieur le Ministre, de vous exposer, +avec l’impartialité de l’indécision, les +considérations qui viendraient à l’appui d’une +origine celtique pour les Stazzone de la Corse. +Je regrette vivement de ne pouvoir pousser +plus loin mes recherches, ni les diriger sur un +point qui n’a point encore été étudié, que je +sache, et pour lequel je suis malheureusement +incompétent. Je veux parler du dialecte +corse, dans lequel il serait intéressant +de rechercher les mots de l’ancienne langue +ou des anciennes langues qui ont pu subsister +jusqu’à ce jour. Diodore de Sicile rapporte +que, dans la Corse, certaines tribus +barbares parlaient un langage étrange et inintelligible[28]. +Quels étaient ces barbares? Remarquons +que ces mots de barbares et de +langue inintelligible conviendraient assez à l’idée +qu’un Grec, et Diodore de Sicile en particulier, +se faisait des Celtes et de leur idiôme[29]. +Peut-être, dans le dialecte actuel des Corses, +bien que le toscan et le français même tendent +tous les jours à détruire son originalité, +pourrait-on retrouver beaucoup de mots d’origine +celtique. J’en citerai cinq qui m’ont frappé, +évidemment empruntés aux langues du nord: +_ye_, oui; _falare_, descendre; _valdo_, forêt; _mori_, +beaucoup; _bracanato_, bariolé. Si l’on jette les +yeux sur une carte de l’île, on remarquera un +très-grand nombre de noms de lieu n’ayant +nullement la tournure italienne, s’il est permis +de s’exprimer ainsi. Un glossaire complet de +ces mots faciliterait, je crois, l’étude des origines +corses[30]. + +Au reste, sans s’écarter des traditions historiques, +on pourrait encore expliquer, et peut-être +d’une manière plus simple, les rapports +de physionomie et de caractère entre les Corses +et les races galliques. Les Ligures, dont l’immigration +en Corse est attestée historiquement, +ont eu, à une époque très-reculée, des rapports +intimes avec les Celtes. Leurs langues mêmes +se ressemblaient, puisque à la bataille d’Aix +les Ligures auxiliaires des Romains avaient le +même cri de guerre que les Teutons. Ils se disaient +de race commune. Dans les Pyrénées-Orientales, +dans les Basses-Alpes, dans le Var, +contrées habitées par les Ligures, on trouve +des dolmens et des menhirs. + + * * * * * + +Sur l’autorité de Sextus Avienus l’on confond +peut-être à tort ce peuple avec les Ibères. Sénèque, +énumérant les nations qui s’établirent +successivement en Corse, distingue expressément +les unes des autres. Il ajoute ce renseignement +remarquable, que les Ibères fixés dans l’île +avaient conservé leur costume et quelques mots +de leur idiome (il pouvait en juger étant espagnol +lui-même); mais que la fréquentation des +Grecs et des Ligures l’avait d’ailleurs presque +complètement dénaturé[31]. + + * * * * * + +Enfin, si l’on ne veut point admettre que +les Ligures appartiennent à la grande famille +celtique, on pourrait supposer que, partant +pour la Corse, ils auraient emmené avec eux +quelque horde gauloise voisine de leur séjour. +De pareilles associations avaient lieu fréquemment +parmi les peuples que les Grecs appelaient +les barbares[32]. + + + + +URNES FUNÉRAIRES. + + +Cette recherche des origines corses, où malheureusement +on ne trouve que le doute après +toutes les questions, me conduit à vous entretenir +de quelques découvertes curieuses, annonçant +d’ailleurs des usages qui n’ont rien +de celtique. + + * * * * * + +On a trouvé plusieurs fois dans les vignes +de Saint-Jean, près d’Ajaccio (on suppose que +ce lieu est l’emplacement de l’ancienne ville +d’Urcinium), aux environs de la chapelle neuve, +de grands vases en terre rouge, mal cuits, qui +contenaient des ossements humains emmaillotés +de bandes d’étoffe, des espèces de momies. Je +n’ai pu examiner moi-même aucune de ces +trouvailles. Par une incurie déplorable tout +s’est perdu. Je suis donc obligé de rapporter +ici les renseignements que j’ai pu recueillir. Je +dois les détails qui suivent à M. Étienne Conti, +avocat et littérateur distingué, dont la complaisance +est connue de tous les étrangers qui +ont voyagé en Corse. A ma prière il a bien +voulu rassembler ses souvenirs, et instituer +une espèce d’enquête sur la dernière découverte +de tombeaux faite dans cette localité. + + * * * * * + +La forme des vases se rapproche de celle de +plusieurs urnes antiques; c’est un ovoïde un +peu renflé vers le tiers de sa hauteur, et se rétrécissant +légèrement vers le haut; une base et +un rebord saillant interrompent la courbe; le +rebord est un peu plus évasé que la base. Deux +de ces urnes contenaient chacune, parmi des +lambeaux d’étoffe et une masse de poussière, +une tête d’enfant, _qui ne paraissait pas avoir +souffert l’action du feu_. On n’observa nuls +autres ossements, du moins entiers. Il y avait +encore dans chaque vase des bracelets en +cuivre doré, et des espèces de _bourrelets_ ou de +_couronnes closes_ en fil d’argent doré, que l’on +comparait à des _résilles._ M. Pugliesi, qui découvrit +ces urnes, parlait aussi d’une petite boîte +en bois, enveloppée de linge, qui, disait-il, lui +parut contenir des fragments _de papier_. Il s’empresse +d’ajouter qu’il n’y avait rien d’écrit. +M. Conti, qui le questionna fort sur ce point, +reconnut bientôt qu’il n’était rien moins que +sûr du fait, et il présume que ce qu’il avait pris +pour du papier n’était que des fragments d’étoffe, +ou peut-être de feuilles de roseau. + + * * * * * + +Dans d’autres vases, à différentes époques, +on a trouvé des squelettes entiers (ou du moins +des os en assez grande quantité pour composer +un squelette) sur lesquels on ne remarquait +aucune trace de feu, et, circonstance à noter, +dans chaque vase était un instrument dont je +n’ai pu savoir la matière, mais qu’on nommait +une clef, et qui ressemblait à un mauvais +passe-partout[33]. + +Mais le fait le plus extraordinaire me reste à +rapporter. Toutes les jarres, me dit-on, avaient +subi l’action du feu pour être fermées comme +elles l’étaient. Aucune soudure n’était visible, +et il avait fallu une coction générale pour en +faire disparaître les traces et laisser au vase une +uniformité de teinte parfaite, un rouge extrêmement +vif. Jamais les propriétaires du terrain +où ces découvertes ont eu lieu n’ont varié sur +ce point, quelque improbable, quelque impossible +qu’il paraisse. Comme il est certain que +les gaz contenus dans un cadavre, exposés à +une chaleur intense, auraient promptement +fait sauter en pièces le vase qui les renfermait, +il faut admettre forcément que le couvercle a +été luté avec un soin particulier, et avec un +mastic de la couleur de la terre, que le temps +aura durci au point qu’on ne puisse le distinguer +de la matière du vase. + + * * * * * + +A Bonifacio, un vase semblable, contenant un +squelette, fut découvert il y a quelques années, +dans un lieu connu traditionnellement sous le +nom de _Tombeau du Turc_. Des médailles, me +dit-on, accompagnaient le squelette; mais quelles +étaient-elles? Je n’ai jamais pu l’apprendre: +le souvenir même de la découverte était presque +entièrement oublié à Bonifacio lorsque je +demandai des renseignements à cet égard. + + * * * * * + +Probablement on désirera savoir ce que sont +devenus ces vases, ces bracelets, ces résilles, +ces clefs. Les vases ont été mis en pièces, les +résilles et les bracelets fondus. (L’argent des +résilles était d’excellent aloi.) Quant aux +clefs, un des propriétaires de Saint-Jean en +avait formé un trousseau complet, si considérable, +qu’il en fut embarrassé et s’en défit, +sans se rappeler comment; sans doute, elles se +trouvent parmi de vieilles ferrailles, chez quelque +maréchal d’Ajaccio. Avant de crier à la +barbarie, il faudrait se demander si de pareilles +choses ne se passent pas tous les jours dans des +villes du continent. + +L’usage d’enfermer des cadavres dans de grandes +jarres se retrouve chez plusieurs peuples. Il y +en a des exemples parmi beaucoup de peuplades +américaines, et dans l’antiquité, au rapport de +Diodore de Sicile, les Baléares ensevelissaient +leurs morts de la sorte. «Ils ont, dit-il, dans +leurs sépultures, une pratique étrange et qui +leur est particulière: ils brisent les cadavres +avec des bâtons, les déposent dans une urne, et +par-dessus élèvent un monceau de pierres[34].» +Je ne sache pas que cette dernière circonstance +se soit retrouvée à Saint-Jean; mais ce lieu étant +cultivé depuis longtemps, il ne serait pas extraordinaire +que les amas de pierres eussent +disparu. Quant au dépècement des corps, ou +au brisement des os, je suppose qu’on le pratiquait +pour que le cadavre occupât moins de +place, et qu’il remplît exactement le vase destiné +à le conserver. + +[Illustration: Pierre trouvée sur le domaine de Mʳ Domenico Colonna +d’Apricciani près de Sagone.] + +Les urnes dont j’ai donné la description +d’après M. Conti ont été trouvées assez rapprochées +l’une de l’autre, et en assez grand +nombre, pour qu’il soit permis de supposer que +l’emplacement connu sous le nom de la Chapelle-Neuve, +ait été un lieu de sépulture, commun +pour les habitants d’une ville, ou du moins +pour une tribu assez considérable. Je pense, +Monsieur le Ministre, qu’il serait intéressant de +faire faire quelques fouilles en ce lieu. Suivant +toute apparence, la dépense serait très-médiocre, +et l’on obtiendrait peut-être quelques lumières +sur un fait nouveau qui intéresse l’archéologie +et l’histoire. + + + + +STATUE D’APRICCIANI. + + +Il me reste à vous entretenir, Monsieur le +Ministre, d’un monument dont l’origine m’a +semblé antérieure à l’occupation romaine, mais +mon opinion peut être contestée, et je dois accompagner +le croquis ci-joint de tous les détails +qui peuvent éclairer la question. + + * * * * * + +Revenant de la colonie grecque de Cargese, +je m’arrêtai auprès de l’église de Sagone, ruine +sans importance, pour chercher dans le voisinage +«_une statue de chevalier, le casque en tête_,» +qu’on m’avait indiquée. Je transcris textuellement +la description de M. le docteur Démétrius +Stephanopoli. Ce fut en vain que je la +demandai à plusieurs femmes qui épluchaient +du maïs devant l’église. Heureusement, elles me +renvoyèrent à un vieillard à barbe blanche, +qu’on voyait à cheval à quelque distance, +chargé par le propriétaire de garder la récolte. +Cet homme n’avait jamais entendu parler d’un +chevalier le casque en tête; mais il me proposa, +me trouvant curieux de vieilles choses, de me +montrer un «_idolo dei Mori_.» J’aurais donné tous +les chevaliers du monde pour voir cette merveille, +et j’acceptai son offre avec empressement. +Nous suivîmes la route de Vico pendant +un quart de lieue; puis, tournant à gauche après +avoir traversé la rivière de Sagone, nous entrâmes +dans un mâquis brûlé, où, de loin, on +voyait s’élever comme un Terme antique. C’était +une table de granit bien dressée, haute de 2ᵐ 12, +épaisse d’environ 0ᵐ 20. Elle était appuyée sur +un tronc d’arbre, mais on l’avait trouvée en +terre, à plat, enterrée à une certaine profondeur. +Qu’on se figure une pierre plate façonnée +en gaîne, arrondie à son extrémité inférieure, +légèrement rétrécie, et dont le sommet serait +sculpté ou plutôt découpé de manière à représenter +une tête humaine. Le visage est taillé +dans le nu de la pierre, et maintenant un peu +fruste. Pourtant on distingue les yeux assez +bien dessinés, le nez, la bouche, exprimée par +un seul trait horizontal, la barbe terminée en +pointe. Les cheveux, partagés sur le front, forment +deux touffes saillantes à la hauteur des +yeux. En cet endroit, la pierre a sa plus grande +largeur (à peu près 0,40). Les seins et les muscles +pectoraux sont indiqués, mais le reste de +la dalle est absolument lisse. Derrière, les cheveux, +taillés courts, ne dépassent pas la nuque. +Les omoplates sont exprimées aussi grossièrement +que la poitrine. En un mot, c’est un buste +plat sur une gaîne. + + * * * * * + +Peut-être quelqu’un verra-t-il des cornes +dans ces deux bosses que j’ai prises pour des +touffes de cheveux. Cependant des traits légers +et droits qu’on observe par derrière, et qui, +assurément, veulent dire des cheveux, se prolongent +sur ces bosses et indiquent à mon avis +qu’elles sont de même nature. + + * * * * * + +En somme, cette statue, si on peut lui donner +ce nom, est ce qu’on peut voir de plus +grossier pour le travail, et cependant il y a +dans l’indication des traits une certaine régularité +qu’on ne trouve pas dans les ouvrages +très-barbares. Entre ce buste et les idoles +sardes[35], par exemple, il y a une différence +prodigieuse sous le rapport du goût, et toute +à son avantage. + + * * * * * + +Ma première impression me portait à considérer +cela comme un Terme antique, et un +ouvrage des Romains. Mais un examen plus +attentif me fit abandonner cette opinion. J’observai +d’abord la forme inusitée de la pierre, +plate, sans base, arrondie même à son extrémité +inférieure par une courbure très-régulière, +d’où l’on pourrait inférer qu’elle n’avait pas +été destinée à être plantée debout. Puis, la +barbe finissant en pointe, et les deux touffes de +cheveux ont un caractère asiatique ou africain, +plutôt que romain. Si les deux bosses de chaque +côté de la tête étaient des cornes, on pourrait à +la rigueur en faire un Priape, mais l’attribut essentiel +manque absolument. En outre, dans +cette hypothèse, il faudrait encore une base, +et l’on n’en voit point. Cependant le travail, si +l’on peut appeler de ce nom les coups de ciseaux +qu’on observe par derrière, sont une présomption +qu’elle a été destinée à être vue des deux +côtés. Peut-être était-elle portée dans quelque +cérémonie barbare, attachée contre un arbre.... +Combien de suppositions ne peut-on pas faire? +Je ne pus obtenir le moindre renseignement sur +les circonstances de sa découverte, sur les objets +qui pouvaient se trouver dans le voisinage. +Mon guide me répéta seulement du ton d’un +homme sûr de son fait, que c’était une idole des +Maures, et il ajouta cette historiette: + +Qu’un berger trouva un jour une pareille +statue avec cette inscription: _Girami, è vedrai_... +qu’à grand’peine on l’avait retournée, et +trouvé la fin de l’inscription: _il rovescio_. C’est +la contre-partie de l’histoire du licencié Gil +Perez. + + * * * * * + +Mais, comme mon guide avait parlé d’une +statue et non pas d’une pierre, et qu’en outre +il l’appelait, de son autorité privée, une idole +des Maures, je suis porté à croire qu’il avait +vu déjà quelque figure semblable à la statue +d’Apricciani. Quant à moi, je ne partage pas +son assurance, mais j’incline à croire que +cette pierre représente ou une divinité, ou un +héros, ligure, libyen, ibère ou corse. Pour +prononcer en dernier ressort sur son origine, +il faut attendre que le hasard fasse découvrir +quelque autre monument du même genre. Espérons +surtout qu’on pourra observer sa situation, +et les circonstances accessoires qui +paraissent ici incomplètement oubliées. + + * * * * * + +Quelle qu’elle soit, la statue d’Apricciani mérite +d’être conservée, et j’ai prié M. le préfet +de la Corse de la faire transporter à Ajaccio. + + * * * * * + +Il y a dans l’étude de l’archéologie des observations +que j’appellerai négatives, qui ont +leur importance. Par exemple, dans telle localité, +l’absence de certains monuments est un +fait aussi intéressant à constater que leur existence +le serait dans une autre. + + * * * * * + +Je viens de décrire différents groupes de +pierres d’apparence celtique; j’ai parlé des +immigrations qui ont conduit en Corse des peuplades +de l’Asie, de l’Afrique et de l’Europe; +j’ai cité les anciennes relations des Corses avec +les habitants de la Sardaigne: il entrait nécessairement +dans le plan que je m’étais tracé de +rechercher tous les moyens de vérifier ces faits +ou ces traditions.--Trouve-t-on en Corse les +monuments qui se rencontrent le plus fréquemment +dans les pays celtiques? Dans ceux qu’on +suppose colonisés par les Phéniciens? Existe-t-il +quelque analogie entre les monuments de la +Corse et de la Sardaigne? Avec ceux de l’Étrurie? +Telles sont les principales questions que +j’ai dû me poser. + + * * * * * + +En France on rapporte à une même civilisation +et l’érection des dolmens et celle de +certaines enceintes fortifiées, et la fabrication +des _celts_ ou haches de pierre et de cuivre, d’instruments +en silex, d’armes et de bijoux d’une +forme barbare;--des vases, des statues, des +instruments d’une forme caractéristique, certaines +constructions remarquables se trouvent +fréquemment dans les pays habités ou visités +par les Phéniciens;--des monuments empreints +d’un type particulier et bien reconnaissable +attestent l’antique civilisation des +Étrusques. Sur beaucoup de points de la Sardaigne, +des constructions étranges, nommées +Nur-hags, des statuettes en bronze de Baal, de +Moloch et d’autres divinités phéniciennes, des +tombeaux entourés de pierres coniques[36], +sont autant de souvenirs d’une religion et de +mœurs dont il est intéressant de rechercher les +analogues. + +Rien de semblable n’existe en Corse à ma +connaissance, et quelque minutieuses qu’aient +été mes informations, elles n’ont jamais eu le +moindre résultat. On sent d’ailleurs qu’il m’est +impossible d’affirmer d’une manière absolue la +non existence dans l’île des monuments que je +viens d’énumérer. Tout ce que je puis dire, +c’est que, après avoir questionné à cet égard un +grand nombre de personnes, je n’ai jamais obtenu +d’autre réponse que la négative. Partout, +certains faits qu’on croirait devoir échapper à +l’attention du vulgaire, n’ont pas laissé de frapper +les esprits les moins éclairés. On ignore leur +importance, on leur assigne une origine fausse, +souvent absurde; mais on les remarque, on en +tient compte. En France, par exemple, je ne +sache pas de village où la forme des haches, +dites celtiques, n’ait attiré l’attention. Là, on les +nomme pierres de tonnerre, ici, haches des sorciers; +nulle part on ne les a confondues avec des +cailloux roulés parmi lesquels on les rencontre +souvent. En Corse, les plus petites Stantare sont +bien connues des pâtres des montagnes. Ils sont +frappés de la forme des briques romaines, et les +distinguent fort bien des modernes. Il est donc +probable que, s’il existait dans l’île quelques +objets du genre de ceux que j’ai cités, ils auraient +excité la curiosité et laissé quelques souvenirs. + + + + +MONUMENTS ROMAINS. + + +Pline compte trente-trois cités (_civitates_) en +Corse, et deux colonies romaines, Mariana et +Aleria. Il est douteux que par le mot de _civitates_, +il ait désigné des villes, dans l’acception +moderne de ce mot. Plus probablement, il veut +parler de tribus ou de peuplades, soit qu’elles +aient eu une résidence fixe, soit qu’elles menassent +une vie nomade. La ville la plus anciennement +connue de la Corse est Aleria; elle devait +avoir une enceinte fortifiée avant la première +invasion des Romains, ainsi que l’atteste la +fameuse inscription du tombeau de L. Scipion[37]. + +HEC CEPIT CORSICA ALERIAQVE VRBE + +A aucune époque il ne semble pas que les Romains aient accordé beaucoup +d’attention à la Corse. J’ai déjà rapporté le témoignage de Strabon sur +la chasse aux hommes, et le commerce des esclaves qui se faisait de son +temps, «esclaves à très-bon marché et très-mauvais, dit naïvement le +géographe, car ils aiment mieux mourir[38] que de se façonner aux +manières de leur condition.» Je n’ai trouvé nulle part que les Corses +aient fourni un contingent militaire aux armées impériales[39]. Toutes +les exportations de l’île consistaient en ces esclaves, en cire et en +miel; et la pauvreté de ce commerce est une puissante raison de croire +que jamais les maîtres du monde n’ont eu dans ce pays d’établissements +considérables. Au reste, je n’ai jamais visité de province, autrefois +soumise à leur empire, qui m’ait offert moins de vestiges de leurs arts +et de leur civilisation. + + * * * * * + +Dans la plaine de Mariana, dans celle de Sagone, et dans la plaine du +Liamone, près de l’embouchure de cette rivière, j’ai observé des +fragments de tuiles à crochets, très-nombreux dans la première localité, +très-rares dans les deux dernières. Sur l’emplacement de la ville +d’Aleria, ces débris sont plus abondants que dans aucun autre endroit +de l’île. On y trouve aussi quantité de tessons de poterie noire et +rouge, quelquefois très-fine, souvent ornée de reliefs; on y recueille +également des morceaux de verre antique, quelques fioles, des fragments +de marbre, de petits objets en bronze, la plupart brisés, et provenant +d’instruments très-grossiers, des médailles[41] et quelques pierres +gravées[40]. J’ai recueilli moi-même une moitié de meule de moulin en +lave. Plus heureux que moi, M. Vogin, ingénieur des ponts et chaussées, +a trouvé une petite tête de statue en marbre blanc d’un assez bon +travail, vraisemblablement, du Bas-Empire. Enfin, j’ai remarqué dans les +murs du village moderne d’Aleria, quelques tronçons de colonnes en bien +petit nombre, à la vérité, et de gros blocs de pierre provenant +évidemment d’édifices antiques. Ces débris, si communs sur l’emplacement +de la plupart des villes romaines, sont rares à Aleria, et je n’en +connais pas d’autres dans le reste de l’île, si ce n’est dans la plaine +de Mariana, où j’ai cru reconnaître un travail romain dans quelques +colonnes de granit, et dans les archivoltes appliquées autour de +l’apside de la petite église de San-Perteo. J’y reviendrai en décrivant +cette chapelle. + + * * * * * + +Voici les deux seules inscriptions que j’aie rencontrées en Corse: la +première est encastrée dans une des maisons du village d’Aleria presque +en face de l’église: + + FLAVIAE + MARIAE + VETVLLIANVS + CALPVRNIA + NVS FILIVS + +Les caractères assez mal formés et presque cursifs donnent lieu de +croire qu’elle n’est point antérieure au IIIᵉ siècle. Je ne pense pas +qu’elle soit chrétienne; le nom de Maria devait être commun parmi les +femmes romaines de la Corse, puisqu’il y avait une colonie fondée par +Marius. + + * * * * * + +La seconde inscription, placée sur une pierre gravée servant de linteau, +à la porte d’un jardin dans le village d’Erbalonga[42], est mutilée et à +peu près indéchiffrable. On y voit seulement les lettres suivantes: + + CALISᵗᵒ NIEIMᶜⁱ + + * * * * * + +Faut-il lire _Calisto_, à Calistus, ou _Calistoni_ à Caliston? Je serais +tenté de lire _Calistoni et Mici.._? un nom propre comme Micyllus. + + + + +BAINS ROMAINS. + + +On dit qu’on a découvert les substructions d’un établissement thermal +près de Lavatoggio, dans le lieu nommé la Caldanica. Je ne les ai point +visitées, et j’ignore si elles existent encore. + + * * * * * + +Dans la plaine de Mariana, entre les églises de la Canonica et de +San-Perteo, j’ai observé une maçonnerie en ruines, de forme carrée, avec +deux petits hémicycles, qui n’en sont séparés que par une traverse peu +élevée. L’appareil est irrégulier, entremêlé sans ordre de quelques +tuiles à crochets. Nul vestige de parement. A l’intérieur des hémicycles +qui ont un peu plus de 1ᵐ30 de diamètre, une couche de ciment rougeâtre, +très-épaisse, recouvre les pierres, et paraît avoir été destinée à +recevoir de l’eau. Peut-être étaient-ce les bassins d’une salle de +bains. Malgré l’absence de parement, je regarde cette maçonnerie comme +romaine. + + + + +RUINES D’ALERIA (INCERTAINES). + + +Aleria offre des ruines un peu plus intéressantes, mais malheureusement +fort incertaines. Après les avoir décrites, je hasarderai quelques +conjectures sur leur origine. + + * * * * * + +L’ancienne ville, ainsi que le fort moderne, auprès duquel se groupent +quelques maisons, est située non loin de la mer, sur une éminence assez +escarpée au nord et qui s’abaisse graduellement vers l’est. Le +Tavignano[43], rivière peu profonde, mais assez large, coule au nord de +la ville et se jette dans la mer à trois quarts de lieue du port. Au +nord, l’étang de Diana (nom remarquable), au sud, les étangs dell’ Sale +et d’Urbino passent pour rendre la côte très-malsaine. De fait, aussitôt +après la moisson, le village devient désert, et la fièvre attend +immanquablement quiconque s’aviserait d’y passer la nuit. Lorsque je +visitai Aleria, je n’y trouvai qu’un vieillard souffreteux que les +propriétaires paient pour garder le blé renfermé dans les maisons. Le +fort même et le poste de la douane étaient abandonnés. La plaine est +d’ailleurs très-fertile, bien que le terrain soit sablonneux, et l’on +peut juger de la bonté du sol à la hauteur et à la vigueur du mâquis qui +couvre tous les endroits où la charrue n’a point passé depuis peu. + + * * * * * + +Les remparts, reconnaissables sur beaucoup de points, suivent en partie +les contours de la colline, et il semble que la ville fut divisée en +deux quartiers, car les substructions d’une muraille séparent le plateau +supérieur d’une autre enceinte au nord, du côté du Tavignano. +Probablement cette dernière partie était un faubourg réuni plus tard à +la ville[44]. Les murailles sont épaisses, d’appareil incertain, +très-grossières, flanquées de tours rondes. Je n’ai vu nulle part le +moindre vestige de parement, et, autant qu’il est possible de juger de +ruines aussi informes, elles m’ont paru avoir plus d’analogie avec des +murs du moyen-âge qu’avec des remparts romains. C’est à l’intérieur de +cette enceinte, aujourd’hui cultivée en blé, qu’on trouve les médailles +et les poteries dont j’ai parlé. + + * * * * * + +En se dirigeant au S.-S.-E. du fort on aperçoit d’abord un pilier carré +avec deux amorces d’arcades, élevé de terre d’à peu près 3 mètres, +large d’un mètre, revêtu d’un parement d’appareil réticulé, interrompu +vers le milieu du pilier, non point par des briques, mais par une assise +de gros moellons bien taillés. A mon avis il n’est pas douteux que ce ne +soit les débris d’un édifice romain, d’un portail, ou bien d’un +portique. Mais aussitôt se présente un problème bizarre. Fort près du +pilier, mais dans un alignement irrégulier[45] par rapport à celui-ci, +on trouve une enceinte carrée en ruines, d’environ 40 mètres sur 30, qui +semble d’une époque et d’un travail tout différent. On la nomme la _Sala +reale_. Il est difficile de s’expliquer comment le portail ou le +portique dont il reste un pilier, a pu exister en même temps que +l’enceinte, et cependant cette enceinte est évidemment plus moderne. En +la bâtissant sur son alignement actuel pour quelque raison qu’on ne peut +deviner aujourd’hui, on a conservé les arcades préexistantes en dépit +de leur direction. + + * * * * * + +L’appareil de l’enceinte est plus irrégulier et plus grossier encore que +celui des murs de la ville. C’est un _opus incertum_ auquel on a tâché +de donner l’apparence d’un parement en plaçant les pierres, à +l’extérieur, du côté le moins rude. En quelques points les murs de cette +enceinte s’élèvent à 1,50, épais d’au moins 0,90; ailleurs ils dépassent +à peine le niveau du sol; partout pourtant le périmètre en est bien +reconnaissable. On ne voit de porte nulle part, sinon la double arcade +dont j’ai parlé. + + * * * * * + +Vers le milieu du mur qui fait face au nord se trouve une ouverture +pratiquée depuis peu, me dit-on, par laquelle on entre en rampant dans +un souterrain long de 10 mètres environ, large de 4, de même appareil +que l’enceinte, mais dont la voûte mérite une description détaillée. Sa +forme surbaissée se rapproche un peu de l’arc de Tudor, ou à quatre +centres; + +[Illustration: SALAREALE + +Aleria] + +Toutefois la courbe est encore plus déprimée, et elle pénètre sous un +angle droit les murs latéraux, tandis que l’arc à quatre centres se lie +par une courbe aux piédroits qui le portent. D’ailleurs la voûte de ce +souterrain est si maladroitement exécutée, que son profil varie tous les +deux ou trois mètres. On reconnaît qu’elle se compose d’un blocage jeté +avec beaucoup de ciment sur des planches posées presque au hasard, de +façon à former plutôt un polyèdre irrégulier qu’une courbe précise. +L’enduit, ou le ciment qui unit les pierres, porte l’empreinte de ces +planches raboteuses et fort inégales, sur lesquelles il s’est consolidé. +On en observe les joints très-distinctement. Il paraît encore qu’on n’a +pris aucune précaution pour qu’elles fussent placées de même niveau dans +le sens de la longueur de la voûte. Au point de jonction il y a une +différence de plusieurs centimètres entre les portions de l’intrados. + + * * * * * + +Quoique fort encombré de terre et de gravois, le souterrain a encore +sous clef une hauteur d’environ 1,60. Les gens du village d’Aleria ont +percé les murs latéraux en plusieurs endroits dans l’espérance de +trouver un trésor: inutile de dire qu’ils n’ont pas réussi. J’oubliais +de noter une singularité, c’est qu’on ne voit nulle part la porte de ce +souterrain, en sorte qu’on pourrait le croire bâti uniquement pour +rendre moins humides les constructions qui s’élevaient au-dessus[46]. + + * * * * * + +A mon avis la _Sala Reale_ ne peut être un ouvrage des Romains, car, +même dans les temps de la plus grande décadence, leurs édifices les +moins considérables étaient bâtis avec plus de soin, ou, pour mieux +dire, avec moins de négligence. Assigner une époque à ces bizarres +substructions n’est point chose facile, et je ne le tenterai pas avant +d’avoir comparé leurs caractères à ceux d’une ruine voisine que l’on +nomme le Cirque, et qui est au moins aussi délabrée. + + * * * * * + +A 4 ou 500 mètres de la Sala reale existent quelques pans de murs et des +substructions dont la forme en ovale arrondi donne l’idée d’un petit +amphithéâtre. On distingue trois enceintes concentriques; mais, dans +l’état de ruine où elles se trouvent, il est bien difficile de suivre +exactement leur périmètre. Tantôt l’enceinte extérieure s’élève à 1,50 +au-dessus du sol, tantôt elle disparaît complètement, et c’est +l’enceinte moyenne ou intérieure qui sort de terre et qui s’est +conservée. De grands pans de murailles tombés tout d’une pièce en dedans +et en dehors, une masse énorme de pierres détachées, de la terre et des +broussailles touffues ajoutent encore à la difficulté de reconnaître +exactement la forme primitive de l’édifice. Je crois cependant que le +grand axe de l’ovale était de 23 mètres; le petit, de 19 à 20 en œuvre. +Entre les enceintes règnent deux _précinctions_, couloirs d’environ 3 +mètres de largeur; mais je n’ai pu découvrir traces de gradins; de +voûtes ou d’arcades, pas davantage, si ce n’est vers le nord où l’on +voit une amorce d’arcade ou de voûte avec quelques claveaux en briques. +Peut-être ai-je tort de me servir du mot de claveaux, car ce n’est à +vrai dire qu’un _opus incertum_ dans lequel on a jeté des briques et des +tuiles cassées au lieu de pierres. + + * * * * * + +Pour la rudesse et la mauvaise construction, l’appareil de ces murs ne +diffère point de la Sala Reale, si ce n’est qu’on y observe un plus +grand nombre de grandes tuiles à crochets, de deux pieds de long, mais +généralement brisées et disséminées sans ordre. Dans une portion de la +muraille du côté sud seulement, on aperçoit comme _une intention_ +d’établir un cordon de briques régulier. Toutefois, il ne paraît que sur +une longueur de 3 ou 4 mètres, et se perd aussitôt dans l’_opus +incertum_, composé de morceaux de schiste bruts, de cailloux roulés, +tirés du Tavignano, et çà et là, mais rarement, de grosses pierres +taillées, ébréchées sur leurs angles, provenant évidemment d’édifices +plus anciens. Tous ces matériaux sont unis avec un ciment très-épais, +d’une solidité remarquable. A la base des murs, on observe un crépi +blanchâtre, qui porte l’empreinte d’un moule en planches, absolument +semblable à celui que j’ai décrit tout à l’heure. + + * * * * * + +Ce cirque, car je ne puis trouver une autre destination, est bâti sur un +terrain accidenté, escarpé au N.-E., et s’abaissant vers l’O. + + * * * * * + +Peut-on attribuer aux Romains des constructions aussi grossières? Je ne +le pense pas. Le motif qui détermine mon opinion, n’est point l’absence +d’un parement qui, en raison de l’emploi du schiste, eût été d’une +exécution difficile; mais je ne puis admettre qu’à aucune époque les +Romains aient à ce point mis en oubli toutes leurs pratiques. Dans les +pays où ils n’ont point trouvé de matériaux convenables, ils les ont +remplacés par des briques ou par des tuiles, mêlées régulièrement à +l’_opus incertum_. Enfin le pilier de la Sala Reale est une preuve +qu’ils n’ont point abandonné en Corse leur système ordinaire de +construction. + + * * * * * + +Supposer que cet amphithéâtre soit un reste de la ville grecque ou +étrusque d’Aleria, me paraît encore moins soutenable, car les tuiles à +crochets et les pierres taillées mêlées à l’appareil ne peuvent provenir +que d’édifices romains. + + * * * * * + +L’emploi de formes en planches, entre lesquelles on a pour ainsi dire +moulé les murailles, et qui se retrouve dans les plus anciennes +constructions moresques de Cordoue et de Grenade, me feraient plutôt +soupçonner que ces ruines sont d’origine arabe. Aleria fut occupée +pendant assez longtemps, et à plusieurs reprises par les Maures. Les +premiers corsaires qui la prirent la saccagèrent de fond en comble, mais +lorsque le nombre de leurs compatriotes s’accrut, ils durent chercher à +relever les ruines romaines et à s’y établir. Passionnés pour les +courses de taureaux et les luttes d’hommes, il ne serait pas +extraordinaire qu’ils eussent bâti, ou même seulement restauré +l’amphithéâtre. De ses proportions toutes mesquines, on peut conclure +que la population d’Aleria était très-faible à l’époque où il fut +construit, car je ne suppose pas qu’il ait jamais pu contenir plus de +deux mille spectateurs[47]. + + * * * * * + +On assure que, vers l’embouchure du Tavignano, on a reconnu sur le sable +les ruines d’un môle construit de gros blocs; d’après d’autres rapports, +ce seraient les piles d’un pont établissant une communication entre +Aleria et l’étang de Diana.--Un port serait fort mal placé à +l’embouchure du Tavignano, et l’opinion qui place le port d’Aleria dans +l’étang de Diana me paraît plus plausible. La profondeur de l’eau, la +hauteur des rives le rendent propre à cette destination: on sait qu’il +communique à la mer par un goulet étroit. Quelquefois, dit-on, on tire +de cet étang des anneaux de fer et des morceaux de plomb. Questionné sur +ce point, l’unique habitant d’Aleria m’affirma qu’il avait souvent +ramassé des morceaux de plomb, mais qu’il n’avait jamais vu d’anneaux. +Il pensait que le plomb provenait de filets à pêcher, car il ne +différait en rien pour la forme de celui qu’on emploie aujourd’hui pour +le même usage. Au reste, on trouve encore des tuiles romaines à +l’embouchure du Tavignano et sur les bords de l’étang de Diana[48]. + + + + +CARRIÈRE DE L’ILE DE CAVALLO. + + +Ni à Bonifacio, ni dans les environs, je n’ai pu découvrir la moindre +trace, ni recueillir aucun souvenir de la ville de Palla, qui, sous les +Romains, avait quelque importance comme port, surtout pour les +communications de la Corse avec la Sardaigne. Elle était l’un des +aboutissants de la seule route existant dans l’île, qui partait de +Mariana en suivant, à ce qu’on croit, la côte orientale; son +développement était de cent vingt-cinq milles. On croit généralement que +Palla occupait l’emplacement de Bonifacio, mais sans autre motif que la +situation de cette dernière ville, séparée de la Sardaigne par un canal +de trois lieues seulement[49]. + +Le territoire de Bonifacio présente un cas rare en Corse, où le schiste +et le granit composent presque tous les terrains. A Bonifacio, et sur +une étendue de quelques milles seulement, le sol est calcaire. Dans les +petites îles jetées entre la Corse et la Sardaigne, le granit reparaît. +Il est rougeâtre, et se débite facilement; mais sur la petite île de +Cavallo, à quelques milles à l’est de Bonifacio, il existe un banc de +granit gris très-compacte, d’un grain serré et d’une teinte uniforme, +non interrompu par des taches tranchant sur le fond. On suppose que les +Romains, ayant reconnu l’excellente qualité de ce banc, en avaient +commencé l’exploitation; mais, depuis un temps immémorial, les travaux +ont été suspendus et les blocs détachés de la masse, restent gisant sur +la carrière[50]. + + * * * * * + +En abordant une petite anse au sud de l’île, on remarque d’abord les +formes prismatiques et régulières de roches éparses au bord de la mer, +et l’on ne tarde pas à reconnaître qu’elles ont été jetées de la partie +supérieure du rocher, après avoir été grossièrement équarries sur place. +La plupart ont l’apparence de tables carrées, très-épaisses. La masse, +anciennement exploitée, a été attaquée par le milieu. C’est un rocher +sans aucune fissure apparente, long de plus de 40ᵐ et large de 12. Au +milieu, un grand espace vide montre qu’on en a débité une hauteur +d’environ 7ᵐ, sur une longueur de 12 ou 15, et il ne paraît pas qu’on +ait encore atteint la base du rocher. On voit dans ce vide plusieurs +blocs prismatiques longs de 8 à 9ᵐ, destinés évidemment à faire des +colonnes, des tables, des cippes, des pilastres, tout cela très-rudement +ébauché; une colonne longue de 9ᵐ a particulièrement attiré mon +attention par le travail singulier dont elle a été l’objet. Au lieu de +la façonner suivant notre usage, en prisme à 4 ou 8 pans, de +l’épanneler, en un mot, on l’a dégrossie à coups de masse, au juger +comme il semble, en tâchant de lui donner la forme la plus rapprochée du +cylindre; on s’aperçoit même que l’astragale a été réservée. Grâce à ce +procédé barbare, il faudrait aujourd’hui pour la polir en diminuer +beaucoup le diamètre. Une autre colonne plus petite offre exactement le +même travail, et j’ai cru observer qu’on les avait abandonnées l’une et +l’autre, parce qu’on a reconnu qu’elles étaient trop profondément +entamées.--Si ce procédé était d’un usage général chez les Romains, je +ne comprends pas que de semblables accidents ne se renouvelassent pas +sans cesse. Quant aux moyens employés pour détacher les blocs du rocher, +on peut s’en rendre compte très-facilement en examinant une tranche +énorme coupée, mais non séparée de la masse. Une longue rainure, +profonde de 0,02, a été pratiquée sur le sommet de la carrière et sur +ses côtés. De deux en deux pieds à peu près, on observe des cavités plus +larges et plus profondes, qui, évidemment, ont reçu des coins. Ils +étaient de bois, je le suppose, car le granit est poli en ces endroits, +au lieu d’être égrené, ce qui aurait eu lieu assurément, si l’on avait +fait usage de coins de fer. La fente déterminée par ce moyen est nette +et parfaitement verticale. + + * * * * * + +Vers le centre de l’île, un amas de cendres, de laitier et de pierres +ayant subi l’action du feu, me paraît indiquer l’emplacement de la forge +où l’on fabriquait ou réparait les instruments d’exploitation[51]. + + * * * * * + +Nulle part je n’ai vu de colonnes romaines ébauchées; probablement il en +existe en Italie et même en France; mais je ne puis croire qu’on +employât partout le même procédé barbare en usage dans l’île de Cavallo. +Cela serait toutefois plus vraisemblable, que d’attribuer cette +exploitation aux anciens habitants de l’île, qui, suivant toute +apparence, ne se mettaient guère en peine de fabriquer des colonnes[52]. + + + + +TOMBEAUX DE CERVARICIO ET DE BONIFACIO. + + +Je ne sais à quelle époque rapporter quelques tombeaux dont l’origine +est inconnue, qui se trouvent épars sur la colline de Cervaricio, +commune de Figari. Ce sont, à proprement parler, des espèces de caisses +formées de dalles de granit longues de 2ᵐ50, larges de 0ᵐ80, assemblées +à angle droit comme des bières. Les couvercles se trouvent souvent +auprès de ces tombeaux, car on ne peut, que je sache, leur assigner une +autre destination. Les cercueils qu’on voit en si grand nombre auprès +d’Arles, d’Apt, et dans le voisinage de beaucoup de villes romaines, +sont toujours taillés dans une seule pierre. Sans doute, à Cervaricio, +la facilité avec laquelle on débite le granit en le fendant avec des +coins a fait préférer cette méthode. D’ailleurs nulle inscription, nul +ornement n’aide à deviner l’époque à laquelle ces cercueils ont pu être +fabriqués. Aucune tradition ne s’y rattache, et je n’ai vu personne qui +eût assisté à l’ouverture d’un de ces tombeaux. Ils peuvent appartenir à +l’époque romaine aussi bien qu’aux premiers siècles du christianisme. + + * * * * * + +On voit dans l’église de Sainte-Marie, à Bonifacio, un tombeau en marbre +blanc, orné de quelques sculptures médiocres, que je crois du IIIᵉ ou du +IVᵉ siècle. Peut-être a-t-il été transporté en Corse par quelque évêque. +Il ne diffère en rien de ces sarcophages du Bas-Empire qu’on trouve +dans tous les musées. C’est le seul que j’aie rencontré en Corse. + + + + +MONUMENTS + +DU MOYEN-AGE. + + + + +ÉDIFICES RELIGIEUX. + +DES ÉGLISES DE LA CORSE EN GÉNÉRAL. + + +J’ai vainement cherché à recueillir des renseignements historiques sur +les principales églises de la Corse; je n’ai trouvé que des traditions +incertaines, souvent contredites par le caractère des monuments +eux-mêmes. En général on leur attribue une date évidemment trop +ancienne, sans doute par suite de cette méprise ordinaire qui confond +l’institution primitive d’une église, avec les reconstructions +successives qui ont eu lieu sur le même emplacement. L’époque que l’on +assigne souvent aux plus anciens de ces édifices est celle de +l’expulsion définitive des Maures, que suivit vraisemblablement un élan +de ferveur religieuse manifestée dans cette île, comme partout, par une +foule de pieuses fondations. Suivant les annalistes corses, ce grand +événement aurait eu lieu au commencement du IXᵉ siècle; mais il est plus +que probable, comme nous l’avons dit au commencement de ce mémoire, que +les Sarrasins ne furent complètement chassés qu’au XIᵉ. Parmi tous les +édifices que j’ai examinés, il n’en est aucun qui m’ait paru antérieur à +cette époque. Les plus anciens en présentent tous les caractères, et, à +moins de supposer que la renaissance des arts ne se soit opérée en Corse +plutôt que sur le continent, on admettra cette date comme la plus +reculée que l’on puisse assigner aux monuments qui nous occupent. Si +l’on considère que les matériaux propres à bâtir sont rares dans l’île, +et d’un emploi toujours difficile; que les Arabes, en se retirant, +avaient détruit les villes principales; que les habitants pauvres, +ignorants, divisés entre eux[53], harassés par des incursions +incessantes, furent obligés d’appeler des étrangers à leur aide pour les +délivrer des Sarrasins, on n’hésitera pas, je pense, quelque haute +opinion que l’on ait de l’intelligence des Corses, à regarder comme +insoutenable l’opinion qui ferait de leur île le berceau de +l’architecture romane. D’un autre côté l’on observera que ce style, +assurément importé en Corse, y est resté plus stationnaire qu’en aucun +autre pays, au point qu’on y trouve des édifices du XIVᵉ siècle et même +du XVᵉ[54], conservant encore la plupart des caractères qui distinguent +en France le roman primitif; par exemple, la forme des arcs, celle des +fenêtres, de plusieurs détails d’ornementation, etc. De là résulte une +grande incertitude sur les dates et, dans nombre de cas, l’impossibilité +presque absolue de les déterminer avec quelque précision. + + * * * * * + +Le type adopté au XIᵉ siècle en Corse, et qui s’y est pour ainsi dire +perpétué, se trouve, à mon avis, dans la Toscane, et les églises +bysantines de Pise sont les originaux dont les architectes corses ont +fait des copies, pour ainsi dire en _miniature_. Entre les églises des +deux pays on n’observe guère d’autres différences que celles qui doivent +résulter de l’inégalité des ressources. Un peuple de hardis navigateurs, +recherchant avec passion les débris antiques qui couvraient son +territoire, en amenant d’autres de loin sur ses vaisseaux pour en orner +les temples de sa patrie, riche par son commerce et ses manufactures, +devait, on le sent, cultiver les arts avec un tout autre succès qu’un +peuple de bergers et de soldats, sans industrie, sans autres richesses +que ses troupeaux et un sol fertile, mais continuellement ravagé. A +l’époque où les Pisans s’établirent en Corse et y exercèrent une espèce +de protectorat, on a vu que les insulaires obtinrent un repos qui leur +était inconnu, et qu’alors seulement ils purent songer à imiter les arts +du peuple qui leur apportait la civilisation. + + * * * * * + +Je ne doute donc pas, avec Filippini, que ce ne soit dans cette période +que s’élevèrent la plupart des églises que je vais décrire. Il est +possible, et même très-vraisemblable, que des églises plus anciennes +aient existé dans les mêmes lieux; mais il faut bien se garder de les +confondre. Rien de plus naturel, de plus conforme à toutes les pratiques +du moyen-âge, que de bâtir sur les lieux mêmes où existaient d’autres +édifices déjà consacrés, soit qu’ils fussent ruinés, soit qu’ils +parussent déjà trop petits ou trop mal construits pour le goût +perfectionné par le contact des Pisans. + + + + +ÉGLISES ROMANES + +DES XIᵉ ET XIIᵉ SIÈCLES. + + + + +LA CANONICA. + + +J’ai dit que je n’avais point vu en Corse d’église qui m’eût paru +antérieure au XIᵉ siècle. Je vais décrire les plus remarquables de cette +époque, et je commencerai par celle qui offre le type le plus complet de +l’architecture particulière au pays, et qui en résume pour ainsi dire +tous les caractères. + + * * * * * + +La Canonica, située dans la plaine de Mariana, et dans le lieu où la +tradition place l’ancienne colonie de Marius, se trouve maintenant +isolée de toute habitation, au milieu d’une + +[Illustration: Plan de la Canonica + +_Page 96_ +] + +assez vaste plaine cultivée. Sa toiture est détruite, les portes +n’existent plus, mais la maçonnerie est debout et promet encore une +longue durée. + + * * * * * + +L’architecture de la Canonica est d’une grande simplicité, mais d’une +simplicité qui n’exclut pas l’élégance. C’est une basilique de 32ᵐ sur +12, divisée en trois nefs par des piliers carrés, fort élevés pour leur +diamètre (0ᵐ,55), qui portent des arcades en plein cintre un peu +moindres qu’un demi-cercle. L’apparence générale est d’une extrême +légèreté, et, sous ce rapport, la Canonica se distingue de la plupart +des édifices bysantins. Nul ornement aux piliers, si ce n’est une mince +moulure sur les tailloirs[55]. + + * * * * * + +Devant l’apside, de forme semi-circulaire, s’élève une voûte en berceau +couvrant une travée de la nef centrale. Dans les bas-côtés, les deux +travées correspondantes ont des voûtes d’arêtes, dont les retombées +s’appuient à des consoles historiées de style bysantin très-barbare. +Toutes ces voûtes, ainsi que le cul-de-four de l’apside, sont en plein +cintre, et construites en blocage. Ce sont les seules existant dans +l’église, car le reste de la nef et des bas-côtés n’avait qu’une +couverture en charpente. On reconnaît qu’un incendie, dont je n’ai pu +apprendre la date, mais que je crois très-ancien[56], avait fortement +endommagé toute la partie supérieure de la basilique. Aujourd’hui, les +traces en subsistent encore dans des réparations exécutées en briques, +qui ont remplacé les pierres dans plusieurs travées au N.-O. de +l’église. A cette époque, sans doute, on a baissé la toiture, et, +suivant toute apparence, on a fabriqué une voûte en planches divisée par +travées, et portée sur des poutres transversales qui s’implantaient +dans les murs latéraux, au-dessus des piliers. Du moins, on ne peut +autrement expliquer la destination de ces trous percés au-dessus des +piliers et à demi remplis de maçonnerie moderne. D’ailleurs, on jugera +du peu de soin qui a présidé à ce travail, en observant que cette voûte +en planches, dont on suit les traces sur les murs latéraux, devait +masquer en partie les fenêtres de la nef. + + * * * * * + +Ces fenêtres sont assez irrégulièrement espacées, et l’on en voit +rarement une ouverte dans l’axe de l’arcade. En revanche, celles des +bas-côtés répondent exactement à celles de la nef centrale[57], et l’on +notera, comme un caractère remarquable, leurs dimensions si étroites +qu’elles ressemblent à des meurtrières. A l’exception de la fenêtre +percée au centre de l’apside, et qui est ornée d’une petite archivolte à +trois claveaux en marbre blanc, toutes les autres ont leur amortissement +formé d’une seule pierre échancrée en plein cintre. Nous verrons cette +disposition se reproduire en Corse dans presque toutes les églises. +Quelquefois le chambranle de la meurtrière est taillé en biseau à +l’intérieur comme à l’extérieur (c’est le cas pour les fenêtres de la +nef à la Canonica); d’autres fois, elles présentent une suite de plans +en retraite qui rétrécissent l’ouverture au centre du mur. Telles sont +les fenêtres de l’apside, car cette disposition, un peu plus soignée, +semble réservée pour les parties auxquelles on a voulu donner quelque +ornementation. + + * * * * * + +La Canonica a quatre portes: la principale au milieu de la façade +occidentale; une autre au milieu de la face méridionale; deux autres +enfin, l’une au midi, l’autre au nord, donnant dans l’avant-dernière +travée des collatéraux (en partant de la façade); ces deux dernières +sont étroites, basses, carrées, surmontées d’un épais linteau monolithe +dont l’amortissement est décrit par un angle obtus. Une archivolte, +renfermant un tympan tout nu, surmonte la porte méridionale percée au +milieu de l’église. La porte occidentale a deux archivoltes sculptées +que je décrirai tout à l’heure. + + * * * * * + +Quatre pilastres divisent la façade dans sa partie inférieure; deux fort +larges répondent aux murs des collatéraux; deux autres, un peu moindres, +aux piliers intérieurs. Les uns et les autres ont perdu leur +couronnement. Au centre s’ouvre la porte, flanquée de deux petits +pilastres que surmontent des chapiteaux écrasés, en marbre blanc, à +palmettes grossières. Sur le linteau, on voit d’autres palmettes avec +des entrelacs bizarres. Une autre espèce d’entrelacs formés de cercles +qui se coupent, orne l’archivolte inférieure. La supérieure, un peu plus +large, présente plusieurs animaux très-grossièrement sculptés. On +distingue des griffons, un cerf poursuivi par des chiens, enfin un +agneau portant le labarum. Toutes ces sculptures, d’une exécution +très-barbare et taillées dans le nu de la pierre, ont tous les +caractères du style bysantin primitif. Quant au tympan, il est +absolument nu. + + * * * * * + +A la hauteur du toit des collatéraux, règne une longue corniche qui +divise la façade en deux parties, et se prolonge ensuite sur les faces +latérales. Au-dessus s’ouvre un œil-de-bœuf très-étroit. Vient enfin le +fronton un peu plus obtus que ceux du continent bâtis à la même époque; +dans le milieu est une fenêtre, ou plutôt une meurtrière, en forme de +croix.--Il se peut que ce fronton, très-délabré dans sa partie +supérieure, ait été restauré après l’incendie dont j’ai déjà parlé. + + * * * * * + +Comparée avec la façade si pauvre d’ornementation, l’apside offrira +quelque recherche. Neuf pilastres l’entourent, qui soutiennent une +arcature, en plein cintre surhaussé, appliquée au-dessous de la +corniche. Des chapiteaux corinthiens, épannelés seulement, et d’un +travail très-médiocre, surmontent tous ces pilastres, à l’exception de +deux seulement qui sont historiés, et d’une exécution encore plus +barbare. A vrai dire, ce sont de petits bas-reliefs taillés dans le nu +de la pierre; l’un, au côté sud de l’apside, représente deux griffons; +l’autre, au nord, un taureau avec une étoile devant lui. Peut-être +doit-on considérer ce taureau comme un signe symbolique, indiquant le +mois de la fondation ou de la consécration de l’église; peut-être +n’est-ce qu’un simple caprice. + + * * * * * + +Entre chacune des arcades figurées qui retombent sur les pilastres, on +en voit deux autres plus petites, également cintrées. Cette arcature, +qui forme le motif de décoration le plus ordinaire en Corse, rappelle +certaines constructions de l’Italie et des provinces rhénanes. C’est +encore une arcature qui orne les rampants du fronton oriental. Tous les +arcs sont en plein cintre, surhaussés, et s’appuient sur des modillons +d’une forme bizarre, qui figurent une espèce de bec ou de crochet +sortant d’une petite console surmontée par un tailloir. Les modillons de +la nef sont variés de forme; mais un seul présente quelque tentative +d’ornementation: c’est une tête grimaçante, d’ailleurs fort mal +sculptée. + + * * * * * + +L’appareil de la Canonica est remarquable. Il se compose d’un _opus +incertum_, revêtu, à l’intérieur comme à l’extérieur, d’un placage de +dalles placées alternativement à plat et de champ. Ces dalles, +très-régulièrement taillées et assemblées avec une précision singulière, +sont d’un grès siliceux, à grain très-fin et d’une grande dureté. C’est +sur la même pierre qu’ont été exécutées les sculptures des archivoltes +et du linteau de la façade. De loin, ces assises, alternativement minces +et épaisses, se distinguent facilement à la manière différente dont +elles réfléchissent la lumière, peut-être aussi parce que les lichens +s’attachent avec plus de facilité sur la pierre placée dans un sens que +dans un autre. Il en résulte l’apparence d’une alternance de couleurs. +Les piliers de la nef sont construits de même; mais leurs assises se +composent uniquement de dalles de grès siliceux. + + * * * * * + +Près de l’apside et du côté sud, on remarque trois grandes dalles +encastrées dans le mur comme au hasard, et qui ne m’ont pas semblé à +leur place. Elles sont chargées d’ornements, étoiles, losanges, cercles +concentriques, etc., taillés en creux et remplis d’un mastic ou d’une +pierre verdâtre très-foncée. Il serait possible qu’elles provinssent du +fronton primitif de l’église; car on se souvient que le fronton actuel +porte des traces de restauration. Je dois signaler, comme un fait +caractéristique, l’absence de contreforts, et même de pilastres sur les +faces latérales de la Canonica. On ne les voit que très-rarement +employés dans les églises corses. + + * * * * * + +J’oubliais de noter qu’au sud de l’église, attenant à la travée voûtée +du collatéral, on voit un massif plein, carré, de 6 mètres de côté, et +démoli à une hauteur de 3 ou 4 mètres. C’est, je crois, la base d’un +campanile. J’ignore d’après quelle tradition les paysans qui viennent +travailler dans les champs d’alentour, se sont imaginé que cette +maçonnerie renfermait un trésor. Plusieurs trous ont été pratiqués; mais +je n’ai pas besoin de dire que toutes les recherches ont été sans +résultats. Comme on ne voit aucune trace d’escalier ni à l’intérieur de +l’église ni à l’extérieur du campanile, il faut admettre qu’on n’y +montait que par une échelle. C’est ainsi qu’on entre encore dans la +plupart des tours bâties sur le bord de la mer. Sans doute cette +disposition, peut-être même la forme des fenêtres, ont été adoptées dans +un but de défense. La Canonica, à une petite distance de la côte, était +particulièrement exposée aux descentes des pirates[58]. + + * * * * * + +Telle est l’ancienne cathédrale de Mariana. Son ornementation ne se +distingue que par sa pauvreté de celle qui caractérise nos plus +anciennes églises bysantines; et le mérite principal de l’édifice, c’est +sa légèreté et sa bonne disposition où règne je ne sais quelle +simplicité antique, de bon goût, qui ne se trouve pas toujours dans +d’autres églises infiniment plus riches. Je résumerai ainsi ses +caractères principaux: plan en forme de basilique, deux travées dans les +collatéraux disposées pour servir de chapelles, absence de voûtes, +fenêtres en forme de meurtrières, appareil calculé pour l’ornementation, +sculptures taillées dans le nu de la pierre, ornementation médiocre et +timidement exécutée. + + + + +SAN-PERTEO. + + +San-Perteo, petite église voisine de la Canonica, paraît avoir été +construite à peu près dans le même temps; du moins elle lui ressemble +beaucoup, tant par la disposition générale, que par l’appareil, la forme +des fenêtres et des portes, et par le style des sculptures. San-Perteo +n’a qu’une nef, et cependant de chaque côté de l’apside une voûte ruinée +annonce une chapelle semblable à celle de la Canonica, ce qui montre une +disposition traditionnelle pour cette partie de l’église, disposition +conservée en dépit de la différence du plan. La situation actuelle des +deux églises offre même de grands rapports; toutes les deux, dépourvues +de voûtes, ont perdu leur toiture, et leurs portes ont été enlevées. +Elles semblent l’une et l’autre avoir souffert une catastrophe +semblable. La façade occidentale de San-Perteo n’a d’autre ornement +qu’un linteau grossièrement sculpté, appuyé sur deux petits chapiteaux +écrasés, qui n’ont pas même de piédroits pour les recevoir. Au sud, dans +la nef, s’ouvre une seconde porte dont le linteau, couvert d’un mauvais +bas-relief, représente deux lions séparés par un arbre, ou quelque chose +de semblable. J’ai hâte d’arriver à l’apside, la seule partie de +l’édifice vraiment intéressante. Des colonnes de granit poli l’entourent +à l’extérieur, surmontées de chapiteaux corinthiens en marbre blanc, qui +supportent des arcades figurées, en marbre blanc également, assez +richement sculptées dans le style du Bas-Empire. + + * * * * * + +Si l’on compare la sculpture de ces chapiteaux et de ces archivoltes +avec l’ornementation du reste de l’église, ou avec celle de la Canonica, +on observera une telle supériorité d’exécution, qu’il est impossible de +les croire contemporaines. A mon sentiment, l’ornementation de cette +apside aurait été composée avec des fragments antiques provenant, sans +doute, de la ville de Mariana. + + * * * * * + +Les colonnes sont fortement engagées dans le mur de l’apside que +recouvre un crépi épais, tandis que le reste de la basilique offre un +appareil identique à celui de la Canonica. Cette différence dans +l’appareil pourrait faire supposer une différence de date dans les deux +portions de la bâtisse; cependant j’aimerais mieux l’attribuer à une +restauration ancienne, ou, ce qui est plus probable, à la maladresse des +ouvriers qui trouvaient quelque difficulté à tailler les dalles pour un +mur semi-circulaire. + + * * * * * + +J’ai remarqué que ces colonnes n’étaient polies qu’à l’extérieur; ainsi, +dès le principe, elles avaient été destinées à être engagées dans un +mur. + + * * * * * + +San-Perteo et la Canonica appartiennent au département; mais, comme +elles sont isolées, éloignées de deux lieues de tout village, on ne +peut songer à les rendre au culte, et il est fort difficile de leur +assigner une destination. Pendant l’été, les bergers seuls, habitants de +la plaine de Mariana, y parquent leurs troupeaux, et il en résulte +quelques dégradations. On y mettrait un terme en y plaçant des portes; +dans la suite, on pourrait songer à les couvrir; quant à présent, les +gros murs, très-solidement construits, ne donnent aucune inquiétude. + + + + +ÉGLISE DE SAINT JEAN-BAPTISTE ET DE SAN-QUILICO. + + +CARBINI. + +Saint-Jean-Baptiste, paroisse du village de Carbini, appartient au même +type, et je le crois, sinon contemporain, du moins de peu d’années +postérieur aux églises précédentes. + + * * * * * + +Vers la fin du XIVᵉ siècle, au rapport de Filippini, Carbini fut le +chef-lieu d’une secte religieuse qui comptait de nombreux prosélytes +dans toute la Corse. On les nommait les Giovannali, peut-être à cause de +cette église où ils se rassemblaient; plus probablement, parce qu’à +l’exemple de quelques autres hérétiques, ils ne reconnaissaient que +l’évangile de Saint-Jean, ou qu’ils l’interprétaient à leur manière. Si +l’on en croit le bon chroniqueur, les Giovannali mettaient tout en +commun, la terre, l’argent, les femmes même. La nuit, ils se +réunissaient dans leurs églises, et, après l’office, les lumières +s’éteignaient, et ils se livraient à des orgies monstrueuses. C’est au +reste une accusation banale contre toutes les sectes secrètes, et les +premiers chrétiens eurent longtemps à s’en défendre. Quoi qu’il en soit, +le pape envoya d’Avignon un commissaire pour excommunier les +Giovannali, et des soldats avec lui qui les exterminèrent jusqu’au +dernier. Carbini, devenu désert, fut repeuplé par des familles envoyées +de Sartène[59]. + + * * * * * + +L’église de Saint-Jean n’a qu’une seule nef de 20ᵐ sur 8, éclairée par +des meurtrières, couverte d’un toit moderne en charpente; il n’y a point +de chapelles latérales à l’apside. L’appareil, très-régulier à +l’extérieur, se compose d’assises d’égale hauteur[60]; au dedans, on ne +voit qu’un _opus incertum_ très-grossier. + + * * * * * + +Une arcature en plein cintre règne au-dessous de la corniche et se +prolonge sur les rampants des frontons. J’y remarque un motif +d’ornementation nouveau. De deux en deux arcades, les tympans présentent +une cavité hémisphérique trop profonde et trop soigneusement taillée +pour avoir été destinée à recevoir des incrustations. Près de l’apside, +et seulement du côté du nord, on voit quelques bas-reliefs grossiers +alternant avec cet ornement singulier, et représentant des animaux, +parmi lesquels j’ai cru reconnaître plusieurs signes du zodiaque; mais +il n’y en a que cinq ou six, et il ne paraît pas que les tympans lisses +du reste de l’arcature aient été restaurés. + + * * * * * + +La façade très-simple et toute nue, ne donne lieu à aucune observation; +je remarquerai seulement la porte carrée, surmontée d’une archivolte en +plein cintre extrêmement surélevée. + + * * * * * + +A une distance de 1ᵐ,25 seulement de Saint-Jean, on voit les ruines +d’une autre église, dédiée à san Quilico (_sanctus Quilicus_), +exactement de même forme, de même appareil, seulement un peu plus +petite. Ses murs sont abattus à un mètre du sol. On trouve en France +beaucoup d’exemples d’églises aussi rapprochées l’une de l’autre; +quelques-unes, comme la Trinité et l’église du Ronceray, à Angers, ont +un mur mitoyen. C’est le seul cas de cette nature que j’aie observé en +Corse. + + * * * * * + +Quelques pas plus loin, au N.-E. de San-Quilico, s’élève un campanile +carré, ruiné par la foudre, mais très-haut encore. Il avait trois +étages, un seul a subsisté. L’identité de l’appareil, et la forme de sa +porte cintrée très-surhaussée, indiquent qu’il a dû être construit à la +même époque que Saint-Jean, et probablement il servit aux deux églises. +Le clocher, très-svelte[61] et très-élégant, produit un admirable effet +dans le paysage, lorsque, éclairé par le soleil couchant, il se détache +sur les sombres montagnes du Coscione. A l’intérieur on ne voit aucune +trace d’escaliers; on ne sait même s’il y avait des planchers aux +différents étages. La seule fenêtre qui subsiste est en plein cintre, +géminée, refendue par une colonne portant un chapiteau oblong, d’une +forme bizarre, dont on trouve des exemples en Toscane et sur les bords +du Rhin[62]. Quelques colonnettes gisant à terre dans l’église de +Saint-Jean proviennent, m’a-t-on dit, de l’église de San-Quilico. Je +crois bien plutôt qu’elles appartiennent aux fenêtres détruites du +campanile. + + * * * * * + +Le clocher de Carbini mériterait d’être restauré. C’est, je pense, le +plus ancien, le seul ancien qui subsiste en Corse. Je prendrai la +liberté, Monsieur le Ministre, de vous demander une allocation pour +cette bonne œuvre, et de vous prier en même temps d’inviter M. le +Ministre des cultes à vouloir bien s’y associer. La paroisse de Carbini +est très-pauvre. Son unique cloche, suspendue à une perche à la porte +du curé, fait vraiment peine à voir. + + + + +ÉGLISE DE SAINT-JEAN. + +COMMUNE DE PAOMIA. + + +Si l’on diminue considérablement les proportions de la Canonica, si l’on +en supprime toute l’ornementation, si à l’appareil régulier on en +substitue un grossier de schiste ou de granit mal taillé, on pourra se +représenter la plupart des petites églises ou chapelles bâties avant +l’établissement définitif de la domination génoise. On en rencontre sur +presque tous les points de l’île; quelques-unes ne remontent qu’au XVᵉ +siècle. + + * * * * * + +Je n’en citerai que deux. La première, San-Pancrazio entre Bastia et +Cervione, se fait remarquer par ses trois apsides, circonstance assez +rare en Corse pour être notée. + + * * * * * + +L’autre, Saint-Jean, entre Cargese et Paomia, ne mérite d’être +mentionnée que pour une singularité dont je n’ai pu trouver +l’explication. A l’intérieur de l’église, en ruines aujourd’hui, on voit +au milieu de l’appareil du mur nord de la nef, un bras humain sculpté +sur le granit, légèrement fléchi, et les doigts ouverts dirigés à 45º. +Ce bras, d’ailleurs très-grossièrement travaillé, n’a pu appartenir à un +bas-relief plus considérable dont un fragment aurait été employé comme +un simple moellon, car il occupe le milieu d’une dalle et est +parfaitement isolé. Aucune autre sculpture ne se voit ni à l’intérieur +ni à l’extérieur de l’église. Autrefois l’apside a été peinte à fresque, +mais les peintures sont devenues absolument méconnaissables. + + * * * * * + +J’éprouve un embarras semblable à m’expliquer un autre bas-relief (si +l’on peut donner ce nom à des pierres façonnées à coups de hachette), +que l’on voit sur le linteau d’une maison de Paomia. On me l’avait +signalé comme une sculpture _phénicienne_; mais, malgré la meilleure +volonté du monde, il me fut impossible de méconnaître la disposition +ordinaire au moyen-âge, dans l’arrangement du linteau et des pierres +également sculptées qui lui servent d’impostes. Au milieu du linteau on +distingue une figure de femme, je crois, à son costume, aussi +grossièrement exécutée que les bonshommes charbonnés sur les murailles +par les écoliers oisifs. A gauche, une espèce de chevron ou de zigzag; à +droite, un X, ou bien une croix de Saint-André très-ouverte. On voit sur +les impostes des traits bizarres; d’un côté on pourrait reconnaître +l’ornement bien connu qu’on nomme feuille de fougère ou arête de hareng. +Il serait impossible de décrire les autres, tant ils sont bizarres et +irréguliers. De loin on pourrait les prendre pour des lettres. + +Isolée, chacune de ces pierres embarrasserait peut-être beaucoup un +archéologue; mais leur réunion, qui forme un des amortissements de porte +les plus communs dans le pays, arrête court toutes les hypothèses qu’on +serait tenté de faire sur leur origine. Si l’on arguait de la forme +irrégulière des impostes, qu’elles ont été appropriées à leur +destination actuelle longtemps après avoir été façonnées pour un autre +usage, je répondrais qu’aux sculptures près, elles ressemblent +exactement à toutes les impostes des maisons anciennes, et que +l’échancrure qui marque le haut de la porte les caractérise +suffisamment. + + + + +ANCIENNE CATHÉDRALE DE NEBBIO[63]. + + +Voici encore le type de la Canonica reproduit avec de très-légères +modifications dans l’ancienne cathédrale de Nebbio, près de +Saint-Florent. Même plan et presque mêmes dimensions, même absence de +voûtes et de contreforts, même arcature sur les faces latérales, même +motif d’ornementation pour l’apside[64]. Il faut noter la forme des +fenêtres un peu moins étroites que celles des églises précédentes. Des +colonnes légèrement fuselées, alternant avec des piliers carrés, +séparent les trois nefs de la basilique. Les chapiteaux des colonnes +sont historiés, d’une médiocre exécution, mais les reliefs ont une +saillie inusitée; les piliers n’ont que des tailloirs sans ornements; un +seul se fait remarquer par des moulures bizarres qui se recourbent aux +angles, de façon à figurer une espèce de crochet. + + * * * * * + +La façade, mieux conservée que celle de la Canonica, mérite seule +quelque attention. Elle offre, en quelque sorte, l’image d’une coupe +transversale de l’édifice. Un fronton un peu moins surbaissé que les +frontons antiques surmonte les murs de la nef centrale, qui s’élèvent +au-dessus des collatéraux et s’y relient par une corniche rampante. +Ainsi, l’on peut distinguer dans cette façade deux étages. L’inférieur +présente cinq arcades figurées en plein cintre; celle du milieu, plus +élevée que les autres, percée d’une porte carrée, séparée d’une fenêtre +ou d’une espèce de tympan à jour par un épais linteau de pierre. Tous +ces pilastres ont des chapiteaux, la plupart historiés, représentant des +animaux fantastiques, un lion, des serpents entrelacés, etc. Dans le +tympan des deux arcades qui répondent aux bas-côtés de la nef, on +remarque quelques ornements, des étoiles, des cercles incrustés dont la +couleur verte se détache du blanc éclatant de l’appareil[65]. C’est un +rapport de plus avec la Canonica. A l’étage supérieur il n’y a que trois +arcades figurées, celle du milieu contenant une grande fenêtre en plein +cintre. Au-dessus, une meurtrière en croix occupe le centre du fronton. + + * * * * * + +Les sculptures qui ont quelque saillie, l’emploi de colonnes, +l’élargissement des fenêtres, sont autant d’indices qui me font regarder +cette église comme plus moderne que la Canonica. Je ne la crois pas +antérieure à la fin du XIIᵉ siècle. + + * * * * * + +Trompé par des renseignements inexacts, je m’attendais à trouver, à +Saint-Florent, des reliquaires anciens; mais je n’y vis qu’une châsse +toute moderne, envoyée de Rome, et contenant un squelette revêtu d’un +habit de guerrier romain (vrai style d’Opéra), tout couvert de mauvais +oripeau et de verroteries. Ce sont les reliques de saint Florus qui, en +compagnie de sainte Flore, a le patronage de la ville de Saint-Florent. +Tous les deux sont fort vénérés dans le pays, et quelques stylets +rouillés, quelques pistolets hors d’état de faire feu attestent les +conversions qu’ils ont opérées. + + * * * * * + +Au nord de l’église, et près d’une porte latérale, on me fit remarquer +trois trous qui traversent le mur irrégulièrement. Il me semblait que +c’était le résultat d’une distraction des ouvriers qui avaient bâti le +mur. Toutefois ces trous sont en grande réputation. Tous les ans, le +jour de la fête de sainte Flore, ils exhalent une odeur de violette. Le +fait rapporté par Ughelli (_Italia christiana_, tome IV) me fut attesté +par le maire et le curé de Saint-Florent + +[Illustration: Sᵗ. Michel de Murato. + +_Page 141._ +] + +qui m’engagèrent à bien flairer les trous susdits, m’avertissant que je +ne sentirais rien du tout, ce qui se trouva parfaitement vrai. + + + + +SAINT-MICHEL. + +COMMUNE DE MURATO. + + +C’est la plus élégante, la plus jolie église que j’aie vue en Corse. +Elle est située à un quart de lieue du bourg de Murato, sur un petit +plateau et complètement isolée; cependant elle sert au culte, mais, je +crois, seulement dans quelques occasions solennelles. La nature des +roches qu’on trouve dans le voisinage a permis aux architectes d’imiter, +plus exactement qu’à l’ordinaire, le style des Pisans, surtout pour +l’ornementation. Nous verrons comment il s’est modifié en passant des +plaines de la Toscane dans les sauvages montagnes de la Corse. + + * * * * * + +Le plan de Saint-Michel figure un parallélogramme rectangle, terminé à +l’orient par une apside semi-circulaire, et précédé à l’ouest par un +porche surmonté d’une tour carrée que soutiennent deux grosses colonnes +trapues, à chapiteaux écrasés. Quelques rudiments de feuilles ornent ces +chapiteaux; les volutes sont peu saillantes; une astragale figurant une +tresse relie les corbeilles aux fûts. Base élevée, circulaire, ornée +d’une grosse torsade. + + * * * * * + +Sur la façade, trois arcades dont deux latérales aveugles. Point de +bas-relief aux tympans; mais des consoles historiées, d’une saillie +notable, reçoivent les retombées des archivoltes. Le linteau de la porte +principale est couvert d’incrustations. Point de voûtes, si ce n’est +au-dessus de l’apside. Fenêtres étroites à l’ordinaire, cintrées; la +partie inférieure et supérieure + +[Illustration: Fenêtre de l’Eglise de Sᵗ. Michel + +_Page 127._ +] + +[Illustration: Fenêtre de l’Eglise de Sᵗ. Michel + +_Page 127._ +] + +de leurs chambranles est souvent ornée d’entrelacs et de sculptures en +très-bas-relief. La corniche est soutenue par une arcature régnant le +long des murs latéraux, se prolongeant sur les festons, et entourant +l’apside. Plusieurs tympans de ces arcades offrent des sculptures dans +le genre de celles que nous avons remarquées à Carbini. + + * * * * * + +On le voit, à l’exception de son porche, construction tout à fait +inusitée dans ce pays et qui, par sa disposition, rappelle en petit +l’église de Maurmoutiers, près de Saverne, on retrouve à Saint-Michel +tous les caractères que j’ai plusieurs fois signalés. Ce n’est que par +son appareil singulier que cette église se distingue véritablement de +toutes celles que j’ai déjà décrites. Du plus loin qu’on l’aperçoit, +l’œil est attiré et surpris par les couleurs tranchées de son parement, +composé de pierres d’un vert foncé et d’un blanc éclatant. Toutes les +parois de l’édifice en sont revêtues, aussi bien en dedans qu’en dehors. +D’abord on ne peut distinguer aucune combinaison régulière, et l’œil +n’est frappé que d’un papillotage bizarre. En s’approchant, on remarque +comme une intention d’arrangement dans le but de produire un certain +effet par l’opposition des couleurs; effet du reste plus étrange qu’il +n’est harmonieux. Il semble que l’on ait prétendu imiter les alternances +de couleurs régulièrement opposées du dôme de Pise et d’autres monuments +du même pays; mais l’on n’a persisté dans ce projet qu’autant que les +matériaux convenables se présentaient sous la main, et l’on y a renoncé +dès que l’exécution entraînait trop de soins. Par exemple, les assises +ne sont point égales en hauteur, et les pierres qui les composent sont +d’échantillons très-différents. Dans la partie supérieure des murs, le +blanc et le vert se succèdent par bandes horizontales; au-dessous, ces +deux couleurs se mêlent comme sur un damier; mais cet arrangement +n’existe que par places; bientôt on ne voit que des plaques plus ou +moins grandes, jetées pêle-mêle et comme au hasard. A la vérité, les +claveaux des arcades aveugles de la façade et les tambours des colonnes +du porche alternent de couleur dans un ordre constant; mais les claveaux +des arcades figurées sous la corniche n’offrent qu’un mélange incertain +et confus. J’ai cru remarquer que l’architecte avait eu meilleure +opinion de la résistance de la pierre verte (chlorite schisteuse +très-compacte), que de celle de la pierre blanche (calcaire de +Saint-Florent), car il emploie la première de préférence dans toutes les +parties qui exigent le plus de solidité.--Çà et là des dalles de marbre +rougeâtre, encastrées dans les murs, viennent ajouter à la bizarrerie de +l’ensemble. Enfin, on trouve encore quelques incrustations en briques, +toujours fort irrégulières, principalement aux retombées des arcatures +latérales. + + * * * * * + +Le chef-d’œuvre de ce beau système se trouve sur le linteau de la porte +occidentale, qui représente, en très bas-relief taillé sur le fond blanc +de la pierre, un buste de face entre deux paons qui lui béquettent les +oreilles. Sur les queues de ces oiseaux brillent quantité de petites +pierres, rouges, vertes, blanches, entremêlées de morceaux de verre +bleu. C’est une véritable mosaïque, mais bien grossièrement exécutée. +Quelques chambranles de fenêtres, quelques tympans des arcades aveugles, +offrent des incrustations semblables, en général vertes ou rouges, sur +fond blanc, toutes très-péniblement et très-rudement élaborées. + + * * * * * + +Je dois dire quelques mots du travail des sculptures, plus soignées à +Saint-Michel qu’en aucune autre église de Corse, et toutefois encore +bien barbares. + + * * * * * + +Remarquons d’abord l’obscénité de quelques figures, fait qui n’est pas +rare sur le continent, mais qui me surprend en Corse, pays grave, s’il +en fut, où l’on ne rit guère, et, quelle qu’en soit la cause, assurément +très-chaste. Par exemple, un modillon de l’arcature du côté nord +représente un homme tenant un oliphant de la main gauche, et de la +droite une espèce de coutelas. _Istius membrum femine longius evadit._ +Plus loin, un homme, sur une des consoles de la façade, au-dessous de +l’archivolte de droite, _clunibus insidens, ingentem_ ιθυφάλλον +_prætendit_. Cherche là-dedans qui voudra une allusion mystique. Parmi +les autres bas-reliefs, je n’en ai trouvé qu’un seul dont le sujet fût +bien intelligible. On voit un serpent embrassant un arbre de ses replis, +et tenant une pomme dans sa gueule. Près de lui une femme nue étend la +main vers le fruit. C’est assurément la Tentation qu’on a voulu rendre. +Inutile de parler du manque de proportion et de la grossièreté du +travail. Les sculptures d’ornement, beaucoup mieux exécutées, présentent +quelquefois des détails assez gracieux. Des entrelacs et des rinceaux +élégants et capricieux, sculptés sur les chambranles de plusieurs +fenêtres, m’ont rappelé les arabesques si fines placées de la même +manière dans quelques fenêtres moresques de l’Alhambra et de l’Alcazar +de Séville. Cette ornementation précieuse pourrait s’appeler une +gravure, et elle est toujours exécutée en creux. + + * * * * * + +Quelques fresques existaient à l’intérieur de l’apside; elles sont +aujourd’hui presque entièrement effacées. + + * * * * * + +Si l’on en excepte la tour, dont l’amortissement est détruit (si +toutefois elle a été terminée), l’église de Saint-Michel se trouve dans +un état de conservation très-satisfaisant. + + + + +SAINT-NICOLAS PRÈS DE MURATO. + + +L’église de Saint-Nicolas, à une lieue S.-O. de Murato, ressemble fort à +la précédente; seulement elle n’a ni porche ni clocher, elle est +entièrement revêtue, à l’intérieur comme à l’extérieur, d’un parement +de pierres vertes. Abandonnée depuis la révolution, dépourvue de toit, +elle tombe en ruines. Son ornementation, évidemment très-soignée, la +rend intéressante, et je la décrirai avec quelque détail; car elle nous +offre, je crois, l’exemple de la plus grande recherche à laquelle se +soient élevés les architectes corses. + + * * * * * + +De même qu’à Saint-Michel, la façade présente trois arcades, dont deux +latérales figurées, celle du centre plus haute et plus large que les +autres. Elles reposent sur des pilastres d’une saillie légère, couronnés +de chapiteaux assez bien refouillés. Des entrelacs sculptés en creux, +des tores en saillie, quelquefois en pierre blanche, dessinent les +archivoltes. Dans les tympans des arcades latérales, on voit quelques +incrustations, des croix étoilées qui se détachent en blanc sur le fond +sombre du parement. Un damier vert et blanc occupe le centre du tympan +de l’arcade principale. Les chapiteaux des piédroits, le bandeau +d’imposte, sont couverts d’ornements gravés en creux avec une finesse +dont jusqu’alors je n’avais rencontré nul exemple. Enfin, dans les +pendentifs, entre les arcades, d’autres incrustations complètent la +décoration de la façade, et remplissent, en partie, le nu qui existe +entre les archivoltes et le fronton. + + * * * * * + +Les corniches et leurs arcatures ressemblent à celles de Saint-Michel, +sauf les alternances de couleur, dont on ne trouve d’autre exemple à +Saint-Nicolas que dans les incrustations dont je viens de parler. Je +remarquerai cependant la variété et l’élégance des motifs dans les +modillons et la corniche; le dessin de cette dernière change à chacune +des pierres qui la composent. + + * * * * * + +Par sa disposition générale et par ses détails, la décoration de +Saint-Nicolas appartient tout entière au style bysantin; c’est pourquoi +l’on observera avec surprise que ses fenêtres, étroites d’ailleurs, +suivant l’usage invariable, ont pour amortissement une lancette aiguë. +Cette ogive étant taillée dans une seule pierre qui forme le haut du +chambranle, il est évident qu’elle n’a point été adoptée ici pour ses +qualités de résistance et la facilité de sa construction, mais bien +parce qu’on a voulu se conformer à une mode établie. Il faut en conclure +que Saint-Nicolas a été bâti à une époque ou le style gothique était +déjà complètement en faveur sur le continent; c’est-à-dire vers la fin +du XIIIᵉ siècle, ou le commencement du XIVᵉ[66]. + + + + +SAINT-CÉSAIRE. + + +Cette date est probablement celle d’une autre petite église du +voisinage, également ruinée, située entre la Pieve et Murato. On la +nomme Saint-Césaire. Elle a le même plan que Saint-Nicolas, mais presque +aucune ornementation; je ne la cite que pour son parement bizarre, +composé de pierres vertes, et de dalles d’un marbre assez grossier veiné +de rouge et de gris, commun dans les montagnes de Bevinco. Il est +impossible de reconnaître même _l’intention_ d’un arrangement quelconque +dans la disposition des pierres de ce parement, tant elles se mêlent +confusément, et souvent de la façon la plus désagréable à l’œil. + + * * * * * + +De ces trois églises, Saint-Michel est la plus ancienne, et c’est une +copie évidente des basiliques pisanes. Saint-Césaire est une imitation +très-maladroite de Saint-Michel; enfin Saint-Nicolas offre encore le +même type, mais perfectionné et embelli par le bon goût de son +ornementation. Rien de plus fréquent dans l’histoire de l’architecture +que cette influence qu’exerce un certain édifice, généralement admiré, +sur les constructions du voisinage. + + + + +MONASTÈRE DE SAINT-MARTIN. + + +J’ai observé, dans une localité fort éloignée de Murato, le même système +d’opposition de couleurs, toujours plutôt indiqué qu’exécuté à la +lettre; c’est parmi les ruines du monastère de Saint-Martin, situé dans +une petite vallée entre Cargèse et Paomia. Son apside est entourée d’une +arcature dont les tympans sont alternativement en granit gris et en grès +rouge. Au-dessous règne un bandeau, large de 0ᵐ40, qui tranche sur le +granit dont se compose le reste du parement. Sous les tympans de +l’arcature on voit quelques bas-reliefs frustes et très-grossiers, où +l’on distingue des animaux et des ornements bizarres dans le goût de +ceux de Carbini. Je crois d’ailleurs les deux églises à peu près +contemporaines. + + + + +ÉGLISES DE BONIFACIO. + +SAINTE-MARIE. + + +Ce n’est qu’à Bonifacio que j’ai vu des églises gothiques, mais de ce +gothique bâtard tel qu’il s’introduisit, avec peine et tardivement, dans +le midi de l’Europe. Bien que ces édifices aient conservé beaucoup de +souvenirs romans, je ne les crois pas d’une date antérieure au XIVᵉ +siècle; du moins c’est ce qu’on est fondé à supposer en examinant la +persistance de l’architecture pisane dans le reste de l’île. L’église de +Saint-Césaire et celle de Saint-Nicolas nous en offraient tout à l’heure +des exemples remarquables. + + * * * * * + +Sainte-Marie, construite dans la partie la plus élevée de la ville, se +fait remarquer d’abord par ses arcs-boutants, inconnus partout ailleurs, +et ici presque inutiles en raison du peu d’élévation des murs latéraux. +C’est donc une _mode_ plutôt qu’une nécessité qui les aura fait établir. +Le plan de Sainte-Marie est celui d’une basilique courte et large, +divisée en trois nefs et terminée par trois apsides semi-circulaires. A +l’intérieur elle a subi de nombreuses réparations. Ainsi les piliers, +évidemment retaillés, ont maintenant des chapiteaux ioniques. Les voûtes +ogivales, renforcées d’arcs doubleaux et de nervures plates, m’ont paru +également retouchées; enfin, tout récemment, l’intérieur de l’église a +été badigeonné en couleur de marbre, si bien qu’on n’en peut plus +distinguer l’appareil. La façade, presque complètement nue, n’offre +aucun intérêt. On doit seulement signaler une moulure en violettes bien +travaillée, et un grand œil-de-bœuf, ou plutôt une rose sans rayons, à +claveaux noirs et blancs alternant avec régularité. Devant la porte, +toute moderne, s’élève une espèce de porche ou de halle couverte qui +sert de lieu de réunion aux oisifs de la ville. + + * * * * * + +Le clocher de Sainte-Marie est carré, assez svelte, et, bien que fort +mutilé, il conserve quelques vestiges de son ancienne élégance. Je ne +parlerai pas de l’étage supérieur, refait probablement au XVIIᵉ siècle; +des trois autres, le seul qui soit demeuré intact, c’est le plus élevé, +percé de deux fenêtres en ogive, séparées par une mince colonnette. +L’étage immédiatement inférieur a une fenêtre trilobée en plein cintre, +bouchée aujourd’hui. A l’étage au-dessous on ne distingue plus la forme +des ouvertures; peut-être même n’en existait-il pas. Toutes ces +fenêtres, en ogive ou en plein cintre, sont surmontées d’une espèce de +chambranle décoré avec une certaine recherche; carré au-dessus des +ogives, façonné en fronton pour les autres fenêtres, ce chambranle, car +je ne puis trouver un autre nom à cette sorte d’encadrement appliqué, +est rempli d’ornements sculptés, violettes, rosaces, entrelacs. Voilà, +mais perfectionné, le motif qui s’était déjà présenté à Saint-Michel de +Murato. Ici son apparence moresque est encore plus frappante, et +s’expliquera peut-être par le voisinage de la Sardaigne, soumise à +l’Espagne, car on sait combien le gothique espagnol a emprunté à +l’ornementation arabe. Des cordons de têtes de clous ou de violettes +marquent la séparation de chaque étage, et, vers le milieu de la tour, +deux bas-reliefs, sculptés au-dessous d’une de ces moulures, +représentent l’un le Bœuf de saint Luc; l’autre, le Lion de saint Marc. +Probablement les autres faces de la tour, défigurées aujourd’hui, +portaient les autres attributs symboliques des évangélistes. + + + + +ÉGLISE DES DOMINICAINS. + +(BONIFACIO.) + + +L’église de Saint-Dominique, beaucoup mieux conservée, est, je crois, un +peu plus moderne que Sainte-Marie. Bien que l’ogive y soit employée dans +tous les arcs, l’apparence extérieure n’est point gothique, et la façade +surtout offre une grande analogie avec celle de la Canonica. Les +contreforts, ou, pour mieux dire, les pilastres, disposés de la même +manière, présentent absolument le même appareil composé d’assises +alternativement minces et épaisses. Quant aux murs, bâtis de moellons +non taillés, ils sont recouverts d’une couche épaisse de ciment. Le plan +est, à l’ordinaire, celui d’une basilique. + +La porte occidentale, de forme carrée, est encadrée dans une ogive +bordée par trois tores qui correspondent à autant de colonnettes à +chapiteaux grêles, écrasés, d’un travail pitoyable. Cette ogive +s’encadre elle-même dans un fronton également appliqué et d’une faible +saillie. Au sommet on voit sculptés un agneau avec une croix. Un +œil-de-bœuf occupe le haut du gâble, dont les rampants sont bordés par +un cordon de violettes d’une bonne exécution. Voilà toute la décoration +de la façade, et elle en déguise mal la nudité. Une porte latérale, au +nord, n’est guère mieux ornée. Elle est carrée, surmontée d’un tympan +ogival qu’entoure une large archivolte bordée à l’intérieur d’une +moulure de violettes. + + * * * * * + +L’intérieur de l’église se divise en trois nefs séparées par des piliers +carrés auxquels s’appliquent, dans la nef centrale, deux colonnettes +engagées dans les angles du pilier, et s’élevant jusqu’aux retombées des +voûtes dont elles reçoivent les nervures. Voûtes ogivales, obtuses, +d’arêtes, renforcées d’arcs doubleaux et de nervures arrondies qui se +réunissent sous une clef sculptée. Les voûtes des bas-côtés, un peu +surbaissées, garnies de nervures également rondes, qui retombent sur des +consoles, ne m’ont point paru contemporaines des premières. Je les crois +modifiées par une réparation relativement moderne. + + * * * * * + +Les arcades en tiers-point n’ont leur naissance marquée que par un +tailloir peu saillant sortant du pilier, tandis que les deux colonnettes +engagées sur ses angles, qui montent jusqu’à la voûte, où elles ont un +tailloir commun, semblent prolonger jusqu’à cette hauteur le pilier +qu’elles encadrent. Il en résulte un effet désagréable; l’arcade tombant +sur le milieu de ce pilier a l’air de ne s’appuyer sur rien. On observe +la même faute en France dans nombre d’églises du XVᵉ siècle, bâties à +l’époque où dominait le goût des pénétrations, lorsqu’on s’efforçait +d’imiter en pierre l’apparence des constructions en bois. J’ai peu de +chose à dire des chapiteaux de ces colonnettes. Leur sculpture est des +plus médiocres. Une volute s’arrondit à leurs angles; plus bas, +au-dessus de l’astragale, on voit comme un rudiment de feuilles qui se +développe bien timidement. Pour l’aspect et le galbe seulement, ces +chapiteaux offrent quelques ressemblances avec quelques chapiteaux +moresques de l’Alhambra. + + * * * * * + +Les fenêtres des collatéraux en plein cintre ne diffèrent nullement de +ces meurtrières dont nous avons parlé si souvent. On observera, en +outre, qu’elles sont placées la plupart hors de l’axe des arcades de la +nef. Si cette bizarrerie ne se reproduisait pas souvent dans d’autres +églises corses (à la Canonica, on en a vu un exemple), on pourrait +conclure que les collatéraux sont plus anciens que la nef; mais il est +plus probable de l’attribuer à cette indifférence pour la symétrie dont +les constructions de l’île nous ont offert déjà tant de preuves. Les +fenêtres de la nef, dont l’amortissement se termine en mitre, m’ont paru +altérées par une restauration moderne. + + * * * * * + +Le clocher des Dominicains, placé au midi près du chœur, est carré à sa +base, mais devient octogone en s’élevant au-dessus du toit. Des moulures +saillantes en accusent les différents étages, éclairés chacun par une +fenêtre en plein cintre, bilobée, percée sur chaque face. Du +couronnement s’élèvent, aux angles, des créneaux, échancrés à la manière +moresque, d’un effet très-agréable. + + * * * * * + +Je présume que Saint-Dominique avait primitivement trois apsides ainsi +que Sainte-Marie; mais, dans le XVIIIᵉ siècle, la partie orientale du +chœur a été refaite et allongée. Elle forme un nouveau chœur carré, en +arrière de l’autel, et deux salles latérales dont l’une, qui fait retour +sur les murs de l’église, sert de sacristie. Un jubé très-riche, plaqué +de marbre et d’albâtre dans le goût moderne italien, marque la +séparation des parties de l’église ancienne et moderne. Il porte la date +de 1749. + + * * * * * + +Je ne parlerai point des autres églises de Bonifacio, dont l’une est +devenue un magasin militaire: bâties à peu près sur le modèle de +Saint-Dominique, ruinées ou fort mal réparées, elles n’offrent plus +aujourd’hui le moindre intérêt. + + * * * * * + +En Corse le gothique s’est encore moins développé que le style bysantin. +On lui doit cependant l’introduction des voûtes, à peu près inusitées +jusqu’alors. Il y a lieu de s’étonner que la sculpture et +l’ornementation n’aient pas fait des progrès à Bonifacio, car son +territoire fournit, par exception, un beau calcaire blanc, facile à +tailler et se conservant bien à l’air. + + + + +CHAPELLE DE SAINTE-CATHERINE. + +COMMUNE DE SISCO. + + +Je ne connais qu’une seule crypte en Corse, c’est celle de +Sainte-Catherine, ancien monastère, dépendant aujourd’hui de la commune +de Sisco. Elle est située sur le haut d’un rocher au bord de la mer et +près du cap Sagro. Autrefois tout le cap Corse portait le nom de +Promontoire Sacré, nom singulier dans un pays où, suivant un poëte +romain de mauvaise humeur, «on niait les dieux.» Peut-être existait-il +dans le cap Corse quelque temple renommé des navigateurs; et comme l’on +voit d’ordinaire les lieux saints conserver leur réputation, bien que +les objets du culte y soient changés, je ne serais pas éloigné de croire +que l’emplacement de la chapelle de Sainte-Catherine ne fût celui du +temple qui donna le nom de sacré à l’ancien cap Corse. Ma supposition +est d’ailleurs toute gratuite, car, à l’exception de l’inscription +d’Erbalonga que j’ai citée, je ne connais pas un seul indice du séjour +des Romains dans cette partie de l’île. + + * * * * * + +Quoi qu’il en soit, vers le XIIIᵉ siècle, une église existait dans le +voisinage du cap Sagro, et possédait une chapelle souterraine qui +portait dès lors, et qui a conservé jusqu’à présent, le nom de _li +tomboli_. En 1355, suivant un manuscrit qui m’a été communiqué, vers le +milieu du XIIIᵉ siècle, d’après Filippini, tome IV, p. 322, un vaisseau +revenait du Levant avec une bonne provision de reliques renfermées dans +une caisse (les reliques étaient alors l’objet d’un commerce lucratif): +à la hauteur du cap Corse il fut assailli d’une si furieuse tempête, que +le capitaine fit vœu, s’il échappait au naufrage, de donner ses reliques +à la première église qu’il rencontrerait. Par provision, cependant, se +jetant, dans sa chaloupe avec son équipage et sa précieuse caisse, il +prit terre au pied du rocher de Sainte-Catherine. Aussitôt la tempête +s’apaisa. Soit que notre capitaine n’eût point vu la chapelle, soit +qu’il eût déjà oublié son vœu, suivant l’usance des marins, il regagna +son navire et voulut continuer sa route avec son trésor. Mais voici la +tempête qui recommence et qui redouble de fureur, jusqu’à ce que +repentant, le capitaine débarque de nouveau et dépose les reliques dans +l’oratoire de Sainte-Catherine. La caisse contenait, au rapport de +Filippini, «un morceau de la baguette de Moïse, un peu de manne tombée +dans le désert, un peu du limon ayant servi à former le premier homme; +les bourses de la sainte Vierge, de sainte Marie-Madeleine et de sainte +Catherine; quelques brins de fil filé par la Vierge, quelques gouttes de +son lait, etc., etc.» Le catalogue tient une page et demie, et l’on +conçoit facilement que tant de trésors attirèrent la foule dans la +chapelle, si bien, qu’elle devint insuffisante pour l’affluence des +pèlerins. Il fallut bientôt construire auprès une habitation pour des +moines de Saint-Augustin, qui se vouèrent à la garde de ces reliques; +puis une autre pour des hommes d’armes que les habitants de Sisco durent +entretenir pour protéger la chapelle contre les incursions des Maures; +puis on bâtit encore un hôpital pour les malades qui venaient demander à +la sainte la guérison de leurs maux. Finalement, on agrandit ou l’on +reconstruisit l’église, qui fut consacrée en 1469. + + * * * * * + +Le bâtiment qu’on voit aujourd’hui porte les traces des restaurations +dont il a été l’objet. Sur sa façade, quelques archivoltes, byzantines +d’apparence, subsistent encore, et l’apside entourée d’une arcature en +plein cintre reproduit le type si commun de la Canonica. Tout le reste +de l’édifice n’offre aucun intérêt. La crypte même paraît avoir été +retouchée, du moins recrépie fort récemment. Elle est de forme +semi-circulaire, et reçoit un peu de jour par un petit soupirail. On y +accède par deux couloirs étroits débouchant dans la nef de l’église. +Autant qu’on en peut juger par ce qui reste de visible dans l’appareil, +la partie la plus ancienne de cette crypte, son soubassement a tous les +caractères du moyen âge, et je ne la crois pas antérieure au XIIᵉ +siècle. + + * * * * * + +Le rocher sur lequel est bâtie la chapelle est fort escarpé, élevé +d’environ 250 mètres. Si l’on descend jusqu’au bord de la mer, à peu +près au-dessous de l’église, on observe une vaste grotte creusée par la +nature dans l’intérieur du rocher. L’entrée en est presque entièrement +cachée du côté de la mer par d’énormes quartiers de rochers, entre +lesquels il faut se glisser, avec quelque précaution, car les vagues, +surtout par les vents de S.-E., viennent battre avec violence +l’ouverture de la caverne. Elle est très-profonde et contient plusieurs +grandes salles, quelques-unes remplies de stalactites bizarres. La +description de ce lieu n’entre point dans le plan de ce rapport, et je +ne parlerai que du seul fait intéressant pour l’archéologie. A l’entrée +de la grotte, on voit une grande arcade en plein cintre, dont les +claveaux en schiste vert, sont assez grossièrement assemblés au moyen de +beaucoup de ciment. D’un côté, où le rocher n’offrait point d’appui, +l’arcade repose sur un piédroit de même construction. Entre le haut de +l’arcade, qui porte un petit mur terminé horizontalement, comme un pont, +et la voûte naturelle de la grotte, on observe un large vide qui ne +paraît pas avoir jamais été rempli. On dirait que l’arcade devait +recevoir une porte, et que le vide laissé à dessein tenait lieu de +fenêtre. Mais à quelle époque et dans quel but a-t-on ajouté ce +misérable ouvrage d’art à cette œuvre immense de la nature?--L’apparence +n’est nullement antique, et la forme de l’arc ne conclut rien, surtout +dans le pays: voilà tout ce que je puis dire. Suivant la tradition, +cette caverne aurait servi de refuge aux chrétiens lorsque les Arabes +dominaient dans la Corse. Mais s’ils ont bâti cette arcade, ils avaient +imaginé un fort mauvais moyen de cacher leur retraite, en plaçant dès +l’entrée quelque chose qui annonçait la présence des hommes. Je croirais +plutôt que les moines de Sainte-Catherine avaient dans ce lieu un autel, +ou des tombeaux, et qu’ils y avaient construit une porte qui ne +s’ouvrait que de leur consentement. Voilà la supposition la plus +probable; celle-ci est la plus poétique: la caverne servait à célébrer +des mystères cabiriques ou autres, et c’est elle qui a fait appeler le +cap Corse le promontoire Sacré[67]. + + + + +CHAPELLE DE SANTA-CRISTINA. + +CERVIONE. + + +En allant de Bastia aux ruines d’Aléria, je m’arrêtai à Cervione pour +examiner la chapelle de Santa-Cristina, située à 200 mètres environ +au-dessous de la ville, fort près du village de + +[Illustration: Sᵗ. MICHEL-MVRATO + +_Page 125_] + +[Illustration: EGLISE DE Sᵗᵉ. CHRISTINE + +_Page 154_ +] + +Mucchieto. Autrefois, me dit-on, elle dépendait du monastère de Monte +Cristo, situé dans l’île de ce nom, précisément en face de Cervione. +Tous les dimanches, un moine de l’abbaye s’embarquait, et passait en +Corse pour officier à Santa-Cristina[68]. + + * * * * * + +Le plan de la chapelle est des plus bizarres, il figure un T, dont la +barre transversale, le transsept, porte à son centre deux apsides +tangentes l’une à l’autre. La nef, reconstruite vraisemblablement au +XVIIᵉ siècle, basse, voûtée en berceau et flanquée de pilastres +grossièrement classiques, ne mérite aucune attention. Le transsept, +évidemment plus ancien, n’a point de voûtes, et ne reçoit de jour que +par des meurtrières cintrées, percées dans les deux apsides. Bien que +formé de morceaux de schiste difficiles à tailler, l’appareil est +régulier et beaucoup plus soigné que celui des maisons de Cervione. +Nulle ornementation à l’extérieur. A l’intérieur un crépi couvre le +schiste; et tout le mur oriental de l’église, en y comprenant les deux +apsides, présente une suite de compositions à fresque de diverses +grandeurs, encore assez bien conservées. + + * * * * * + +Au premier abord, ce plan singulier, cet appareil dépourvu +d’ornementation, les fenêtres en meurtrières, auxquelles je n’étais pas +encore habitué, surtout les figures de saints revêtues de longues +draperies raides, à plis cassés, aux membres grêles et longs, terminés +par des pieds et des mains énormes, me rappelèrent tous les caractères +du style byzantin. Seulement, je remarquai que les têtes avaient plus de +noblesse, et comme on dit en termes d’atelier, plus de _style_, que +celles qu’on voit dans nos églises du continent. Cette différence, je +l’attribuais au voisinage de l’Italie; et en tenant compte de la +persistance des traditions byzantines dans le midi, j’étais tenté +d’attribuer ces fresques à quelque artiste du XIIIᵉ siècle. Pourtant un +saint Michel revêtu d’une armure de _plates_ et non de mailles, surtout +ses brodequins ou ses guêtres semblables à la chaussure que portent +encore quelques montagnards, me laissaient bien de vagues soupçons d’une +origine plus moderne. La date de 1473, très-lisiblement peinte en +caractères gothiques, au milieu d’une des apsides, m’ôta toute +incertitude, et me prouva combien on doit être prudent à juger les +monuments d’un pays qu’on n’a point suffisamment étudié. La même date, +moins les derniers chiffres effacés par le temps, se retrouve sur le +linteau d’une petite porte, au sud du transsept.[A] + + * * * * * + +Je vais décrire brièvement les fresques de Santa-Cristina. Dans le haut +de l’apside Sud, on voit le Christ entouré des attributs ordinaires des +évangélistes; au-dessous, huit saints ou saintes, parmi lesquelles on +distingue sainte Christine. La paroi faisant retour à la droite du +spectateur, représente saint Michel plus grand que nature, pesant les +âmes dans une balance, et foulant aux pieds le Diable qui s’efforce +d’entraîner un des bassins. Dans l’apside Nord, paraît le Père Eternel, +assis sur un trône, et auprès de lui un abbé agenouillé (sans doute +celui de Monte Cristo), que lui présente sainte Christine, patronne de +la chapelle. Ces Christs, de très grande proportion, sont tous les deux +entourés d’une gloire en forme de _vesica piscis_, absolument comme dans +nos anciennes peintures du XIIᵉ siècle. Douze saints debout occupent le +bas de cette apside. Sur la paroi voisine, à gauche, on distingue un +grand saint Christophe, passant la mer au milieu des poissons, portant +l’Enfant-Jésus sur ses épaules. Cette peinture a beaucoup souffert. En +s’élevant au-dessus des apsides, le mur oriental forme comme un fronton, +sur lequel on a peint encore deux sujets: au centre le Christ en croix; +un ange plane au-dessus de sa tête. A gauche, la Vierge et le +Saint-Esprit, à droite un ange en adoration. Il semble que le +crucifiement et l’annonciation aient été mêlés, afin de laisser plus de +place à la première de ces deux compositions. + + * * * * * + +La forme de la chapelle de Santa-Cristina est un fait rare, peut-être +unique, qu’on doit attribuer à un caprice de l’architecte, qui aura +voulu en faire quelque chose d’extraordinaire; ou qui peut-être a +prétendu exprimer ainsi une idée mystique suivant la mode de son temps, +idée qu’il est bien difficile de s’expliquer aujourd’hui. Je trouve dans +la Vie des Saints que sainte Christine fut percée de _deux flèches_; +auparavant on lança sur elle _deux serpents_, qui ne lui firent aucun +mal. Ils lui léchèrent les pieds, et se suspendant à son sein, ils +semblaient deux enfants allaités. «_Julianus misit super eam duos +aspides.... et currentes duo serpentes conligaverunt pedes ejus, et +lingebant vestigia ejus; et duo aspides currentes, suspenderunt se ad +mamillas ejus, velut infantes lactantes, et non nocuerunt eam. Acta +sanctorum, tome_ V, _p._ 527 E. Ces deux apsides ne seraient-elles pas +destinées à rappeler les deux flèches, ou plutôt ces deux serpents si +bien élevés? C’est d’ailleurs en toute humilité que je propose cette +explication, qui n’est guère plus extraordinaire que celle par laquelle +on interprète la flexion fréquente des chœurs de certaines églises, par +rapport à l’axe de leur nef. + + * * * * * + +Le curé de Mucchieto, qui avait bien voulu m’accompagner, me dit qu’on +avait découvert récemment dans le cimetière attenant à la chapelle, des +tombes en briques ou en ciment, dont plusieurs renfermaient des +médailles. Il ne put d’ailleurs me donner aucun renseignement, ni sur la +forme des tombes, ni sur les médailles qui avaient été portées à Bastia. + + + + +ÉGLISES MODERNES. + + +Je ne connais point en Corse d’églises de l’époque de la Renaissance. +Tandis qu’on élevait tant de chefs-d’œuvre en France et en Italie, on se +battait en Corse, on brûlait villes et villages, n’épargnant pas même +les édifices religieux. Les églises plus modernes du XVIIᵉ et du XVIIIᵉ +siècle n’offrent aucun intérêt. Bâties de moellons de schiste ou de +granite à peine taillés, elles sont quelquefois grossièrement recrépies; +telles sont les églises de Bastia, les plus vastes et les plus riches de +l’île. Les corniches et les autres ornements extérieurs, fabriqués en +plâtre ou en mauvais ciment, délabrés par la pluie, tombent en +morceaux. La décoration intérieure ne consiste guère qu’en placages, +souvent dorés dans le goût barbare du XVIIᵉ siècle, et en fresques +exécutées par des barbouilleurs italiens. Je citerai les églises de +Sainte-Croix et la cathédrale, à Bastia, et l’église de Cervione comme +les plus remarquables. La première surtout, malgré le mauvais goût de sa +décoration, ne laisse pas d’avoir un certain caractère de grandeur, +comme tout ce qui paraît riche et coûteux. + + * * * * * + +Les campaniles de la même époque, très-souvent isolés, surtout dans les +villages, sont généralement carrés, percés à jour de larges fenêtres, et +très-élancés pour leur diamètre. Elégants vus de loin, ils ne peuvent +supporter l’examen lorsqu’on s’en approche. Parmi les plus remarquables, +il me suffira de mentionner le clocher de la cathédrale de Bastia, ceux +de Cervione, de Chiatra, de Tallano, de Linguizetta, de Sartène[69]. +Leur plus grand mérite, c’est leur position dans un paysage +très-pittoresque. + + + + +TOURS, CHATEAUX, FORTIFICATIONS, ETC. + + +Dans la première partie de ce rapport, j’ai déjà dit que je n’avais pu +découvrir en Corse rien de semblable aux _Nurhags_ de Sardaigne. Toutes +les tours que j’ai examinées appartiennent au moyen-âge, et la plupart +sont même assez modernes. Les fréquentes descentes des pirates +barbaresques sur les côtes de l’île, obligeant à une vigilance +continuelle, on établit sur le littoral une suite de tours, sur tous les +points qui commandent la vue, et souvent assez rapprochées pour +correspondre par signaux. A l’approche des corsaires, les gardes en +observation donnaient l’alarme, et les paysans occupés aux travaux des +champs, s’ils étaient trop éloignés pour gagner leurs villages situés en +général dans la montagne, trouvaient un asile dans l’intérieur des +tours. On doit supposer que dès le XIᵉ siècle, de semblables +constructions s’élevèrent sur plusieurs points de la côte. Nulle part +cependant, je n’en ai vu d’aussi anciennes; je ne crois pas même en +avoir vu d’antérieures au XIVᵉ siècle. La plupart datent des XVᵉ et XVIᵉ +et même du XVIIᵉ siècles. Sauf quelques détails insignifiants, toutes me +semblent bâties sur le même modèle, ce qui indiquerait que leur érection +aurait eu lieu par suite d’une mesure générale. Elles se composent d’une +salle basse, ordinairement voûtée, servant de magasin; d’un étage +au-dessus, destiné à loger la garnison; enfin, d’une plate-forme +entourée de créneaux et quelquefois de machicoulis. Le magasin ou salle +basse ne communique pas avec l’extérieur. On entre dans la tour par le +premier étage, en montant un escalier oblique, souvent une échelle, et +une fois qu’elle était retirée en dedans, une demi-douzaine d’hommes +pouvait tenir tout un jour dans cette petite forteresse contre des +centaines d’assaillants. + + * * * * * + +La plupart de ces tours sont de forme ronde, légèrement conique, et +rarement elles ont plus de 8 à 10 mètres de haut. Telles sont les tours +de Sagone, et celle dite del Cavagliere, à l’embouchure de la rivière de +Campo dell’Oro, à une lieue d’Ajaccio. On pourrait en citer des +centaines d’autres toutes situées sur le bord de la mer[70]. + + * * * * * + +Quelques tours beaucoup plus anciennes, mais auxquelles, dans leur état +de ruine actuel et dans l’absence de caractères précis, on ne saurait +assigner de date exacte, occupent le sommet de quelques montagnes dans +l’intérieur. Ce sont des donjons dépendant d’anciens châteaux forts. De +ce genre, est la fameuse tour de Sénèque, située sur un pic très-élevé +de la montagne delle Ventiggiole, commune de Luri, dans le Cap Corse. +Elle s’élève au point culminant d’une espèce de cône de rochers escarpé +à pic de trois côtés, et d’accès fort difficile par le seul qui soit +praticable. Rien dans sa construction n’appartient à l’époque romaine; +c’est une tour ronde, dont l’amortissement est détruit, plantée au +milieu d’une enceinte de forme irrégulière, si ruinée aujourd’hui qu’on +a peine à en suivre le tracé primitif. Les murs du vieux château, dont +cette tour était le donjon, surplombaient le rocher en quelques +endroits. On remarque entre autres un petit réduit voûté, revêtu à +l’intérieur d’un enduit très-dur et d’un rouge vif. C’était, je pense, +un des magasins du château; suspendu au-dessus d’une masse de rochers +qui semblent prêts à s’écrouler, il domine parfaitement le sentier par +où l’on parvient à la forteresse. L’appareil de tous les murs est +grossier, mais solide, composé d’assises peu régulières, mais cependant +disposées avec plus de soin que celles de beaucoup de bâtiments plus +modernes. + + * * * * * + +La tour où une tradition populaire veut que Sénèque ait habité pendant +son exil, était, comme presque tous les donjons du moyen-âge, isolée et +indépendante du reste des fortifications. Elle n’a point de porte, mais +seulement une petite fenêtre élevée de 3 ou 4 mètres, par où l’on +montait avec une échelle. A l’intérieur on ne voit nulle trace de +voûtes, mais, le couronnement étant détruit, il est possible que la +plate-forme supérieure ait été voûtée. + + * * * * * + +La commune de Luri n’est pas la seule qui se glorifie d’avoir reçu +Sénèque. Sur le territoire voisin de Pietra Corbara, on montre une autre +tour, de tout point semblable à la première, et qu’on nomme également +Torre di Seneca, ou même Seneca tout court. + +Au sommet de la montagne de Frasso, sur le chemin d’Ajaccio à Sollacaro, +j’ai examiné les restes d’une ancienne tour carrée, située à la pointe +d’une espèce de cap qui s’avance dans une vallée profonde. C’est, +m’a-t-on dit, un débris de l’ancien château des comtes de Frasso. +Pendant longtemps les évêques d’Ajaccio ont porté ce titre. Je ne cite +cette ruine qu’en raison de son parement extraordinaire dans le pays +pour sa régularité. Les pierres de grand appareil sont taillées avec une +rare précision, et toutes les assises ont la même hauteur. + + * * * * * + +Pendant un séjour que je fis à Sollacaro, je visitai les ruines du +château d’Istria dont les seigneurs ont joué un grand rôle dans +l’histoire de la Corse. Il se compose de deux enceintes irrégulières, +qui suivent les contours les plus bizarres du rocher très-escarpé dont +il occupe la cime. Un donjon s’élève au point culminant. Ce n’est plus +maintenant qu’une masse de décombres, et ces décombres mêmes ne datent, +je crois, que du XVIᵉ siècle, époque à laquelle Vincentello d’Istria +rebâtit la forteresse de ses aïeux. Cependant il est probable que le +plan primitif aura été conservé, ou du moins qu’on aura bâti dans le +système ancien, c’est-à-dire en liant les unes aux autres, par de la +maçonnerie, les roches les plus abruptes qui couronnent la montagne. Un +caveau voûté, enduit d’une couche épaisse de ciment, m’a paru destiné +autrefois à servir de citerne. On n’y entre aujourd’hui que par une +brèche pratiquée à la base du mur. L’un des descendants de Vincentello, +qui porte le même nom, le fils de M. Colonna d’Istria, maire de +Sollacaro, avait bien voulu me servir de guide dans cette rude +ascension. Il me fit remarquer la seule inscription qu’on ait trouvée +dans ces ruines. Elle est tracée sur une pierre dont il ne reste qu’un +fragment, et qu’à sa forme on juge avoir servi de linteau de porte. On +lit: + + HOC OPVS FABricavit + MAGnificus Dominvs VINCENTEllus..... + +Je n’entreprendrai pas de décrire d’autres ruines encore plus confuses +et qui marquent à peine l’emplacement des anciens châteaux. Un seul +mérite d’être cité, c’est celui de Montecchj, commune de Cagnocoli, pour +son donjon couronné de machicoulis encore assez bien conservé. + + * * * * * + +En général, les seigneurs corses bâtissaient leurs châteaux sur des +éminences escarpées, au faîte des rochers les plus âpres et de l’accès +le plus difficile. Les murs sont épais, d’appareil incertain, +d’ordinaire fondés sur le roc même. Rarement ils sont flanqués de tours, +car les angles saillants des remparts, qui toujours suivent les contours +des hauteurs, suffisaient parfaitement à flanquer les courtines. Ni le +château d’Istria, ni celui della Rocca, ni la tour de Sénèque, ni enfin +aucun de ceux que j’ai visités, n’a conservé les traces du sentier qui y +conduisait autrefois. On se demande si jamais ces forteresses ont été +accessibles aux chevaux. Je crois le contraire pour la tour de Sénèque. +Il fallait que les seigneurs châtelains eussent toujours des provisions +considérables, car une poignée d’hommes aurait pu les affamer en gardant +l’étroit sentier qui conduisait à ces nids d’aigles. + + * * * * * + +Sartène, Bonifacio, Porto Vecchio, ont conservé quelques restes de leurs +anciennes fortifications. Un vieux pan de muraille de cette dernière +ville, qui porte encore, dit-on, les traces des boulets de Sampiero, a +paru offrir à quelques personnes les caractères d’une construction +romaine: je ne le pense pas; mais, à coup sûr, ce fragment de l’ancienne +enceinte est de beaucoup antérieur au reste des fortifications élevées +par les Génois. Impossible d’assigner une date aux courtines et aux +tours de Sartène; bâties à grand appareil, mais aujourd’hui dépourvues +de leur couronnement; elles n’offrent aucun indice qui les caractérise. +Même incertitude pour quelques parties de l’ancienne enceinte de +Bonifacio[71]. + + * * * * * + +Je ne dois pas oublier une espèce de fortification que j’appellerais +volontiers _domestique_, et qui n’est destinée qu’à défendre une famille +contre les attaques de ses voisins. Ce sont des machicoulis, disposés en +avant d’une fenêtre, au-dessus de la porte d’entrée, laquelle est +d’ordinaire assez élevée, et précédée d’un escalier étroit et raide. On +voit à Sollacaro deux constructions de cette espèce, qui ont appartenu +aux seigneurs d’Istria. A Fozzano, à Olmeto, dans beaucoup de villes et +de villages de la Corse _au-delà des monts_, on en trouve de semblables. +Sur le plateau de Frasso, non loin de la tour dont j’ai parlé tout à +l’heure, existe une petite maison, bâtie de la sorte, et fort bien +conservée. On n’entrait que par la fenêtre, et au moyen d’une échelle; +en outre, la maison elle-même est perchée sur une roche si escarpée +qu’il fallait, je pense, une autre échelle pour arriver seulement au +pied du mur. Ce n’est qu’en m’aidant d’un arbre qui avait poussé dans +une fente du rocher que j’ai pu me guinder jusqu’à cette hauteur. + + * * * * * + +Je ne parlerais pas du système très-simple des _fortifications +domestiques_ actuelles, si le nom qu’on leur donne n’annonçait une +origine très-ancienne. Elles consistent en épais madriers, dont on +garnit la partie inférieure des fenêtres, en ménageant des trous assez +larges seulement pour passer un canon de fusil. On nomme ces meurtrières +des _archere_, ce qui indique que leur invention ou leur usage est +antérieur aux armes à feu. A l’honneur des mœurs modernes, je dirai que +je n’ai guère vu d’_archere_ que dans le village d’Arbellara; mais on +m’assure qu’on y en tire un très-grand parti. + + + + +PONTS. + + +La plupart des ponts anciens sont attribués aux Génois; ainsi que +presque tous ceux du moyen-âge, ils sont fort étroits et élevés vers +leur centre, en sorte que leurs arches sont de hauteur inégale, et que +la ligne du parapet décrit un angle obtus. D’ordinaire, ce parapet bâti +en encorbellement, repose sur une ligne de consoles réunies par une +arcature continue. On a peine à comprendre une disposition qui se +rencontre souvent: au lieu de traverser perpendiculairement les cours +d’eau, ces ponts les coupent obliquement, et leurs abords sont eux-mêmes +obliques par rapport à l’axe des arches. Leur plan figurerait un Z. Tel +est le pont de Bevinco, qu’on trouve pour aller de Bastia à la plaine de +Mariana; celui de Calzuolo sur le Taravo, route d’Ajaccio à Sartène, les +ponts de Corte sur la Restonica et le Tavignano, et une infinité +d’autres. + + * * * * * + +Le seul motif qui puisse avoir dicté cette disposition bizarre serait +d’empêcher de passer le pont d’emblée et par surprise, en lançant son +cheval au galop; ce qui ferait supposer que dans un temps on exigeait un +péage. Mais nulle part je n’ai trouvé de souvenirs de pareille coutume. +Les ponts de Corte sont intéressants pour la défense de la ville, et +l’on conçoit qu’on ait cherché à en rendre les abords difficiles; mais +le pont de Bevinco, par exemple, et celui de Calzuolo, éloignés l’un et +l’autre de tout village, n’ont jamais été des points militaires, et l’on +n’aperçoit aux environs aucune trace de fortifications. J’ajouterai que, +pendant plusieurs mois de l’année, les rivières qu’ils traversent sont +facilement guéables, et dans l’hypothèse d’une invasion, même à l’époque +où les torrents sont grossis par les pluies, on peut toujours les passer +en les remontant à une petite distance. + +[Illustration: ALERIA + +_Page 177._ +] + +En vérité, on ne peut voir là qu’une disposition étrangère, importée +aveuglément dans une localité où elle n’a pas d’objet. + + + + +BAS-RELIEFS, SCULPTURES, ETC. + + +J’ai plusieurs fois signalé la mauvaise exécution des bas-reliefs des +XIIᵉ et XIIIᵉ siècles, placés en général sur les portails ou dans les +tympans des arcatures appliquées[72]. On n’aperçoit presque aucun +progrès dans les deux siècles suivants. A la vérité, je ne connais de +cette époque que des pierres tumulaires encastrées dans le pavement de +plusieurs églises, comme par exemple le tombeau d’un évêque Spinola dans +l’église de Saint-Pierre, à Bonifacio, celui de Madona Sirena, femme de +Rinuccio della Rocca, dans le couvent de Saint-François à Tallano: ce +dernier porte la date de 1498. Il est impossible d’imaginer rien de plus +mauvais. Ce couvent néanmoins passait pour un des plus riches, et son +église pour une des mieux décorées de la Corse. Elle fut bâtie par +Rinuccio, seigneur puissant d’au-delà des monts, d’abord partisan des +Génois, puis leur ennemi acharné. Par suite de la révolution, on a +transporté du couvent dans la paroisse de Santa-Lucia de Tallano le +petit nombre d’objets d’art qu’il avait reçus de son fondateur, entre +autres un charmant petit bas-relief, représentant la Vierge et l’Enfant +Jésus en marbre blanc. C’est le seul morceau de la Renaissance vraiment +remarquable que j’aie rencontré dans toute la Corse. Dans la sacristie +de la même église, et derrière le maître-autel, on voit quelques +tableaux qui proviennent d’un retable du monastère de Saint-François; ce +sont des figures de saints ou des compositions ascétiques comme le +Couronnement de la Vierge, toutes de petite proportion et d’un fini +précieux, qui rappelle un peu les ouvrages du Belin. Plusieurs têtes se +distinguent par la noblesse et la naïveté de l’expression. Je ne doute +point que ces tableaux et quelques autres, qui sont restés dans le +couvent, n’aient été peints en Italie. Ils ne portent point de nom +d’auteur, et m’ont semblé fort antérieurs à la construction du couvent +qui ne date que de l’année 1492. + + * * * * * + +Dans plusieurs églises de Bastia et d’Ajaccio, on voit quelques tableaux +de l’école génoise, mais aucun ne m’a paru digne d’être cité, et la +plupart ne sont, je pense, que de médiocres copies. + +Je n’ai vu dans les cabinets de quelques amateurs de Bastia et d’Ajaccio +que très-peu de meubles anciens, et tous de fabrique étrangère. Les +armes du moyen-âge sont également très-rares, et je n’en connais point +qui remontent au-delà du XVIIᵉ siècle. Philippini, parlant de la passion +de ses compatriotes pour les armes à feu, disait que des gens qui +n’avaient qu’un champ le vendaient pour se procurer une belle arquebuse; +qu’il n’y avait pas un Corse qui n’en possédât une ou plusieurs, en +très-bon état. Que sont devenues toutes ces armes? Pendant longtemps, un +fusil a été pour un Corse, et est encore pour beaucoup de personnes un +objet non de luxe, mais de nécessité. Je crois donc qu’à mesure que les +armes à feu se sont perfectionnées, les arquebuses se sont échangées +pour des mousquets, les mousquets pour des fusils. Aujourd’hui, les +fusils à pierre disparaissent de l’île, et il n’est pas rare de voir +entre les mains d’un paysan en guenilles un excellent fusil à deux +coups, avec des batteries à percussion. + +Je viens, Monsieur le Ministre, de vous faire connaître les résultats de +ma tournée en Corse, résultats presque négatifs, car je n’ai guère eu +qu’à constater la rareté et le peu d’importance des monuments de ce +pays. Je suis loin de les avoir examinés tous, mais je doute qu’on en +puisse trouver d’étrangers aux types que j’essayais tout à l’heure de +caractériser. S’il m’appartenait d’indiquer à vos correspondants et aux +antiquaires qui parcourront la Corse après moi un sujet de recherches, +je leur conseillerais de les diriger particulièrement sur ces monuments +appartenant à une époque et à une civilisation mystérieuses, et dont je +n’ai pu vous signaler qu’un bien petit nombre. Décrire, par exemple, les +Stazzone et les Stantare encore peu connues; étudier la circonscription +de ces monuments étranges; explorer les lieux où l’on peut supposer leur +existence; recueillir des renseignements précis sur ces urnes +singulières qui renferment des cadavres, et sur les objets qui les +accompagnent; enfin, rassembler tous les documents, tous les faits, qui +peuvent conduire à la connaissance des origines de la Corse: voilà des +travaux qui, je pense, pourraient rendre un véritable service à +l’archéologie et à l’histoire. + + + + +NOTES. + + +La plupart des notes ci-jointes m’ont été communiquées avec le plus +généreux empressement par M. Gregori, conseiller à la cour royale de +Lyon, à qui l’on doit l’excellente édition de Filippini et de Petrus +Cyrneus, publiée en 1832, aux frais de M. le comte Pozzo di Borgo. A +chaque volume, M. Gregori a joint, sous le titre d’Appendice, des +dissertations du plus haut intérêt sur la géographie, le gouvernement, +les magistratures du pays, enfin, quantité d’actes et de diplômes +inédits qui jettent une lumière nouvelle sur des événements jusqu’alors +peu connus. Cet ouvrage a été distribué gratis aux chefs-lieux de canton +de la Corse. M. Gregori s’occupe en ce moment d’une histoire générale de +l’île, qui, j’espère, ne tardera pas à être publiée. + + + + +NOTE A. + +LE CHRISTIANISME EN CORSE. + + +Le christianisme a dû être introduit en Corse pendant le IVᵉ siècle et +peut-être avant. Le martyre de Sainte-Julie, dont la légende a été +publiée par les Bollandistes, doit avoir eu lieu entre les années 470 et +477. + + * * * * * + +En 484, un évêque de Corse fut relégué dans l’intérieur de l’Afrique, +par Hunneric, roi des Vandales. + + * * * * * + +Du temps de saint Grégoire, au commencement du VIIᵉ siècle, la Corse +n’avait pas encore renoncé tout à fait au paganisme. Ce pontife écrivait +à Pierre, évêque d’Aleria, en 598, la lettre suivante: + + «Susceptis epistolis fraternitatis vestræ, magnas omnipotenti Deo + gratias retulimus: quia de congregatione multarum animarum nos + dignatus es relevare. Et ideo fraternitas vestra sollicite studeat + opus quod cepit, auxiliante Domino, ad perfectionem deducere. Et + sive eos _qui aliquando_ fideles _fuerunt_, sed ad cultum idolorum + negligentia aut necessitate faciente reversi sunt, festinet cum + invicta pœnitentia aliquantorum dierum ad finem reducere, ut reatum + suum plangere debeant, et tanto firmius teneant hoc ad quod Deo + adjuvante revertuntur, quanto illud perfecte defleverint unde + discedunt; _sive eos qui necdum baptisati sunt_ admonendo, rogando, + de venturo judicio terrendo, rationem quoque reddendo, quia _ligna + et lapides_ colere non debent, festinet fraternitas tua omnipotenti + Domino congregare; et in adventu ejus cum districtus dies judicii + venerit, in numero sanctorum possit tua sanctitas inveniri. Quod + enim opus utilius et sublimius acturus es, quam ut de animarum + vivificatione et collectione cogites, et tuo domino, qui tibi locum + prædicandi dedit immortale lucrum reportes. Transmisimus autem + fraternitati tuæ quinquaginta solidos, ad vestimenta eorum, qui + baptizandi sunt, comparanda; presbytero quoque ecclesiæ quæ _in + Negeugno_ monte sita est, possessionem quam tua fraternitas petiit, + dari fecimus, ita ut quantum præstat, tantum de solidis quos + accipere consueverat, minus accipiat. + + Vestra autem fraternitas petiit ut sibi episcopum in ecclesia quæ + non longe ab eodem monte est, facere debeat: quod omnino libenter + accepi: quia quantum vicina fuerit tantum prodesse animabus illic + consistentibus amplius potuerit.» + + * * * * * + + Ad Petrum Episcopum (Aleriensem). + + Sancti Gregorii papæ Registri Epistolarum Lº 8º., epist. I. + + _Note de M. Gregori._ + + + + + + +NOTE B. + + +Le peu de superstitions populaires qui sont venues à ma connaissance +m’ont paru conservées plutôt par respect pour leur antiquité que parce +qu’on y attache encore quelque croyance. + + * * * * * + +La plus ordinaire est l’idée antique qu’on peut jeter un sort, soit par +le regard soit par des éloges. Cela s’appelle _innochiare_, +_annochiare_. Tout le monde n’a pas le pouvoir de nuire par les yeux; il +faut avoir le mauvais œil, et celui qui l’a fait souvent du mal sans le +vouloir. L’_annochiatura_, par les éloges, atteint surtout les enfants. +Plus d’une mère lorsqu’on loue la beauté de son fils vous dira: _Nun me +l’annochiate_, ne me le fascinez pas. Et il n’est pas rare d’entendre +des Corses dire d’un air de tendresse à un enfant: _che tu sia +maladetto--scomunicato_, etc., sois maudit, excommunié, parce que le +charme opère en sens contraire. On fait ainsi un souhait heureux, sans +compromettre celui à qui il s’adresse. + +J’ai ouï parler de quelques bandits (ce mot doit toujours se prendre +dans le sens de proscrit) qui portaient sur eux des scapulaires, afin de +se rendre invulnérables. Il y a un mot pour exprimer cette sorte de +charme, c’est _ingermare_. On y croyait beaucoup en France au XVIᵉ +siècle, et l’on se rendait _dur_, c’est-à-dire invulnérable, au moyen de +certains amulettes. + + * * * * * + +Voici enfin une dernière superstition dont j’ai été témoin. Une femme +enfonça, en ma présence, un tison éteint dans un tas de maïs placé sur +l’aire. J’en demandai la raison, et elle me dit, après s’être un peu +fait prier, et d’un air tout honteux, que cela empêchait les _streghe_, +les sorcières, d’enlever le grain.--Il y a deux ans que je vis à +Jargeau, près d’Orléans, un feu de la Saint-Jean, solennellement béni +par un prêtre en étole. Les femmes et les hommes se précipitèrent sur +les brandons et les emportèrent, afin, me dit-on, d’empêcher le tonnerre +de tomber sur leurs maisons. En 1839, j’ai vu à Chambord un tison +semblable cloué au-dessus d’une porte du château. + + * * * * * + +J’ajouterai qu’on brûle ou qu’on assassine en France deux sorciers, bon +an mal an, et qu’en Corse, on leur laisse pratiquer leur magie à leurs +risques et périls dans l’autre monde seulement. + + + + +NOTE C. + +ALERIA. + + +Nomine autem adhuc illustris est, et situ et ambitu patens; ceterum +nihil residui habet, præter excubiarum arcem, equitumque cohortem atque +residentiam Locum tenentis, eo translatam anno 1639, pro faciliori +administratione justitiæ populis plebaniarum, vel etiam pro +introductione in eam incolarum, sed adhuc parva, seu minima; prout etiam +operata fuit bulla Innocentii IV, anno 1252, pro concessione +indulgentiæ, tenoris sequentis:[73] + + * * * * * + +Cette bulle, datée de Pérouse, est rapportée par Ughelli (Italia sacra. +2). + + +_Episcopo Aleriensi insul. Cor._ + +Exposuit nobis tua fraternitas, quod ex eo, quod castrum Aleriæ, quod +est juxta mare in quo sedes tua episcopalis consistit, raris incolitur +habitatoribus, illud frequenter piratæ per mare euntes obsident, teque +ac homines dicti castri spoliantes bonis vestris, ac non nulli magnates, +et homines tuæ diocœsis illud idem, Dei timore postposito facientes, +graves tibi et tuis inferunt injurias.--Quare nobis humiliter +supplicarunt ut vicini multi de Tuscia et aliis partibus ad habitandum +ipsum castrum venire desiderent, teque ac jura tua, et ecclesiasticam +libertatem ab hujus modi persecutoribus defendere, dum modo aliquas +suorum peccatorum indulgentias per sedem apostolicam consequantur, super +hoc providere salubriter curaremus. De tua igitur circumspectione plenam +in Domino fiduciam habentes concedendi jure nostro venientibus illuc, et +tibi assistentibus in promissis, illam suorum peccaminum veniam de +quibus vere contriti fuerint et confessi, quam secundum Deum ipsorum +animarum saluti expedire videris, auctoritate tibi præsertim concedimus +facultatem. + + * * * * * + +Datum Perusii 10 kal mart. anno 10. 1252. + + + + +NOTE D. + +MARIANA. + + +En 1119, l’archevêque de Pise, Pierre, se vint en Corse avec un nombreux +cortége. Voici en quels termes il est rendu compte de cette expédition. + + * * * * * + +Post discessum venerabilis papæ Gelasii, Petrus Pisanorum +archiepiscopus, cum Petro cardinali ecclesiæ Romanæ legato, et cum +ecclesiæ Pisanæ canonicis, atque cum Ildebrando judice et Pisanorum tunc +consule, aliisque Pisanis civibus, in Corsicam ivit, ibique honorifice +receptus, in conspectu cleri et populi Corsicani Marianensem electum +pontificem, et illius _ecclesiam consecravit_, aliorumque Corsicæ +Pontificum obedientiam et fidelitatem recepit.--Anno Incarnationis +1119.--[74] + +Ne pourrait-on pas avancer que c’est à cette époque que la Canonica de +Mariana a dû être restaurée? + + * * * * * + +En 1550, elle était à peu près dans l’état où elle est aujourd’hui. + + _(Note communiquée par M. Gregori.) + + + + +NOTE E. + +SAINTE-CATHERINE DE SISCO. + + +L’église de Sainte-Catherine de Sisco a été fondée près des ruines d’une +ancienne abbaye, dont l’antiquité remonte à l’année 400 de notre ère. +Vitalis[75] dit avoir lu dans une ancienne donation faite par le marquis +de Massa, seigneur de Corse, aux moines de _Monte Cristo_, le nom de +cette église ou abbaye indiquée sous la dénomination de _Sancta Maria +Magdalena fluminis Sauri_. Cette même église passa ensuite aux moines +des Camaldules en vertu d’une bulle de Clément VI, vers l’année 1342. +Semidei, en parlant de la tour dont on voit les ruines sur la pointe de +_Sagro_, dit que ce cap portait anciennement le nom de _Sauro_.[76] + + + + +NOTE F. + +TOURS. + + +Le littoral de la Corse était défendu par des _tours_ dont la +construction ne remonte pas au-delà du XIVᵉ siècle. Ces constructions +ont eu lieu aux dépens des habitants, qui se sont imposés +extraordinairement pour garantir leur littoral des incursions des +pirates barbaresques. Le nombre de ces tours était de 85 au commencement +du XVIIIᵉ siècle. Canari en a fait la répartition de la manière +suivante: + +15 sur la côte nord de l’île. + +34 sur la côte occidentale. + +6 sur la côte méridionale. + +30 sur la côte orientale.[77] + + + + +POÉSIES + +POPULAIRES CORSES. + + +Je joins ici quelques poésies populaires corses. Lorsqu’un homme est +mort, particulièrement lorsqu’il a été assassiné, on place son corps sur +une table; et les femmes de sa famille, à leur défaut des amies, ou des +femmes étrangères connues pour leur talent poétique, improvisent des +complaintes en vers dans le dialecte du pays. Quelquefois c’est la +fille, la femme même du mort qui chante ou déclame devant son cadavre. +Cet usage existe aussi chez les Grecs, où cette sorte de lamentation +funèbre se nomme Μοιριολόγι. En Corse, ou l’appelle _Voceru_, _Buceru_, +_Buceratu_, sur la côte orientale;--au-delà des monts, _Ballata_. Le mot +_voceru_, vient du latin _vociferare_, dont les Corses ont retranché +deux syllabes. + +Le thème ordinaire de ces chants est la vengeance; et il n’est pas rare +qu’une célèbre _buceratrice_ fasse prendre les armes à tout un village +par la verve sauvage de ses improvisations. + +Si le mort a succombé à une maladie, le voceru n’est qu’un tissu de +lieux communs sur ses vertus, etc. En général, c’est sa femme qui parle +et qui lui dit: Que te manquait-il? N’avais-tu pas une maison? un +cheval? etc., etc.--Pourquoi nous as-tu quittés? + +Un homme mourut dernièrement de la fièvre à Bocognano; ses amis vinrent +l’embrasser suivant l’usage de cette localité, et l’un d’eux lui dit: _O +che tu fossi morto delle mala morte, t’avremmo vendicato!_ O que n’es-tu +mort de la male mort (c’est-à-dire, assassiné), nous t’aurions +vengé!--On le voit, la Corse est encore loin de ressembler au +continent. + + + + +SERENATA + +D’UN PASTORE DI ZICAVO. + + + Andare minni vuo da Succillenza + E d’una lattra ti vodru accusari, + Lu primu jurnu ch’ idru teni udienza, + Unu mimuriali ci vuo dari. + Si la justizia nun mi fa clemenza + A dru ministru mi vodru appillari, + Parchì tu buli vivi di puttenza. + Essere amatta e non bulir amari. + + Ma s’ t’ hai pinzeri di bulimmi amani + Quistu è lu modu chi t’ hai da tineri: + Bistemia, quannu mi senti parlani, + + + + +SÉRÉNADE[78] + +D’UN BERGER DE ZICAVO. + + +Je veux aller par-devant son excellence,--pour t’accuser de vol:--le +premier jour qu’il tiendra l’audience,--je lui remettrai un placet;--si +la justice ne m’est clémente,--j’en appellerai au ministre,--car c’est +trop superbe à toi--d’être aimée, et de ne pas vouloir aimer. + + * * * * * + +Mais si tu as l’idée de me vouloir aimer,--voici la façon dont tu dois +t’y prendre:--maudis-moi quand tu m’entends parler;--signe-toi, quand tu +me vois + + E fatti cruci, quannu tu mi vedi. + Allor la jenti nun pinzerà mali + Vidennu che mi fai tal dispiacchieri, + E pò, la sera manna mi à chiamani + Par qualchi to fidattu missachieri. + + Gioja de’ cori ej’ sempre t’ ho chiamattu, + E per amari a tia, so-ju sordu e muttu; + Pattu più chi nun patti unu dannatu, + Sto in didru infernu e ti dumannu ajuttu. + O ingratta donna, è parchi m’ hai burlattu? + E quistu pettu parchì l’ hai faruttu? + E medru essere amanti, e nun amattu, + Ch’ esseri amanti amattu, e poi traduttu. + + Gioja, tu m’ ha’ ridottu a singhiu tali: + Vo-ju à la missa, e nun so duve sia. + Nun ascoltu parodra di u missali, + E nun so-ju piu dì dr’ Ave Maria; + Quann’ eju la dicu, nudra nun mi vali, + Parchì eju so-ju a tia troppu riali. + In ogni locu sempre ti burria. + + Quann’ eju ti vedu in qualche loccu stari + Ti pregu, anima mia, nun ti partiri; + +venir;--alors les gens ne penseront point à mal,--voyant que tu me fais +ces déplaisirs;--et puis, le soir, envoie-moi chercher--par quelque +messager fidèle. + + * * * * * + +Joie des cœurs je t’ai toujours nommée;--par trop t’aimer, je suis sourd +et muet;--je souffre plus que ne souffre un damné;--je suis en enfer, et +je te demande assistance.--O femme ingrate, et pourquoi te moques-tu de +moi?--Pourquoi ce cœur, l’as-tu féru de la sorte?--Mieux vaut être amant +sans être aimé--qu’amant aimé, puis trahi ensuite. + + * * * * * + +Ma joie, vois où tu m’as réduit:--je vais à la messe et je ne sais où je +suis;--je n’écoute pas la parole du missel--et je ne sais plus dire +l’_Ave Maria_--quand je veux le dire, cela ne me sert de rien--parce que +je te suis trop fidèle.--Dans tout lieu je voudrais te voir. + + * * * * * + +Quand je te vois dans quelque lieu--je te prie, mon âme, de ne point +t’en partir:--laisse-moi dans tes yeux + + Lasciami, in tuoi questi occhi saziari, + Ch’ altru nun bramu sol ch’ à tia vidiri. + La to mammaccia mi fa adirari; + Peghiu chi mortu mi burria vidiri, + Edra dici che sempre m’adruntani, + E chi nun ti fichiuli, e nun ti miri. + + So-ju stattu à confissami, o divia mia: + Sa’ chi m’ ha dittu lu me cunfissoru? + Dici ch’ affattu eju mi scordi di tia, + Chi se ci penzu mi conzummu e moru. + S’ eju la facissi gran pena aviria, + A nun pinzari a vo’, riccou tisoru + Ma quistu è veru, e nun dicu bugia: + Se t’ amu eju peccu, e se nun t’amu eju moru. + + Disidara u malattu risanari, + L’imprighionattu di prighioni usciri; + Disidara u von tempu u marinari, + Par puteri u viaghiu suu siguiri, + Dinari, oru, ed arghientu accumulari, + Par puteri l’intentu conseguiri. + Eju bramu solu di putè bacchiari + La to buccucchia, e pò doppu muriri. + +me rassasier;--je ne demande autre chose que de te voir.--Ta maudite +mère me fait enrager:--pis que mort elle voudrait me voir;--elle dit +toujours que je m’éloigne,--que je ne te fasse pas la cour, que je ne te +regarde pas. + + * * * * * + +Je suis allé à confesse, ô ma divinité,--sais-tu ce que m’a dit mon +confesseur?--Il dit qu’il faut que je t’oublie,--que si je pense à toi, +je me consume et je meurs.--Si je le faisais, grande serait ma peine--de +ne plus penser à toi, mon riche trésor!--Tiens, voici la vérité, ce +n’est point une menterie que je te conte:--si je t’aime, je pèche, et si +je ne t’aime pas, je meurs. + + * * * * * + +Le malade voudrait guérir,--le prisonnier de prison sortir,--le marinier +demande le beau temps--pour pouvoir continuer son voyage.--Écus, or, +argent (voilà ce qu’il voudrait), accumuler--pour en venir à ses +fins;--moi, je demande seulement de pouvoir baiser--ta petite bouche, et +puis de mourir après. + + L’ucedru innamurattu spessu gira, + Volandu pè li boschi e la campagna; + E chivi canta et quinci intornu mira, + Par ritruà l’amatta so cumpagna. + Quannu po’ nun dra truva, idru s’adira + E cun dulenti canti idru si lagna: + Ed eju quannu ti cercu, e nun ti trovu + E mille pene, e mille afanni eju provu. + + Eju t’ amu tantu, e mi ne do-ju lu vantu + Chi nissum nun t’ ama quantu e mia. + Ti portu scritta in quistu pettu tantu, + Chi mai nun m’esci da dra fantasia. + S’ tu vuoi sapiri quantu sia stu tantu, + E quantu il pettu, e dru cor’ dedra alma mia. + S’intrassi in Paradisu santu, santu, + E nun truvacci a tia, mi n’ esciria. + +L’oiseau enamouré tourne sans cesse--voltigeant par les bois et la +campagne:--ici, il chante, là il regarde autour de lui,--cherchant à +retrouver sa compagne chérie.--S’il ne la trouve, il se dépite--et +tristement chante sa peine;--et moi, quand je te cherche, et que je ne +te trouve pas,--mille peines, mille tourments, voilà ce que j’éprouve. + + * * * * * + +Je t’aime tant!..... Oui, je m’en vante,--personne ne t’aime autant que +moi;--Je te porte écrite dans mon cœur, tant--que tu ne me sors pas de +l’imagination.--Si tu veux savoir le combien je t’aime--et du fond de +mon cœur et du fond de mon âme:--si j’entrais dans le paradis saint, +saint,--et si je ne t’y trouvais pas, j’en sortirais. + + + + +VOCERU DI NIOLO. + + + Eju filava a mio’ rocca + Quandu hu intesu un gran rummore; + Era un colpu di fucile + Chi m’intrunò ’ndru cuore; + Parse ch’ unu mi dicissi: + --Cori, u to fratellu more! + + Corsu ’ndra cammara suprana + E spalancai-ju la porta. + --«Ho livato ’ndru cuore!» + Disse, ed eju cascai-ju, morta. + Se allora nun morsu anche eju + Una cosa mi cunforta: + + Bogliu vestè li calzoni, + Bogliu cumprà la tarzzetta, + Pè mostrà a to camiscia, + + + + +LAMENTATION FUNÈBRE DU NIOLO. + + + Je filais mon fuseau + Quand j’entendis un grand bruit; + C’était un coup de fusil + Qui me tonna dans le cœur; + Il me sembla que quelqu’un me dit: + --«Cours, ou ton frère meurt!» + + Je courus dans la chambre, en haut, + Et je poussai précipitamment la porte. + --«Je suis frappé au cœur!» + Il dit, et je tombai (_comme_) morte. + De n’être pas morte alors, moi aussi, + C’est pour moi quelque consolation: + (_Je puis me venger._) + + Je veux mettre des chausses (_d’homme_), + Je veux acheter un pistolet, + Pour montrer ta chemise (_sanglante_). + + Tandu, nimmu nun aspetta + A tagliasi la so varba + Dopu fatta la vindetta. + + A fane a to vindetta + Qual’ voli chi ci sia? + Mammata vicinu à mori? + U a to surella Maria? + Si Lariu nun era mortu + Senza strage nun finia. + + D’una razza cusì grande + Nun lasci che una surella + Senza cugini cornali + Povera, orfana, zitella..... + Ma per far a to vindetta, + Sta siguru, vasta anche ella. + + Aussi bien, personne n’attend + Pour se faire couper la barbe + Que la vengeance soit accomplie[79]. + + Pour te venger + Qui veux-tu que ce soit? + Notre vieille mère, près de mourir? + Ou ta sœur Marie? + Si Lario[80] n’était pas mort, + Sans carnage l’affaire ne finissait pas. + + D’une race si grande + Tu ne laisses qu’une sœur, + Sans cousins-germains, + Pauvre, orpheline, sans mari... + Mais pour te venger, + Sois tranquille, elle suffit. + + + + +BUCERATU + + DI BEATRICE DI PIEDICROCE, ALLA MORTE D’EMMANUELLI DELLE PIAZZOLE, + GIUDICE DI PACE DEL CANTONE D’OREZZA. 1813. + + + Quandu ne intesì la nuova + Era alla nostra funtana; + Dissi: qual notizia corre + Oggi in Orezza sottana? + --Mi dissero: Alle Piazzole + Si macella carne humana. + + Passandu sotto San-Pietru + Eju nun vedea piu lume, + Il mandile ch’ avea in manu + Parea bagnatu nel fiume. + È per terra il mio columbu + E per l’aria son le piume. + + --Ne siamo state à pusà, + Signor giudice, à San-Pietru + + + + +LAMENTATION + + DE BÉATRICE DE PIEDICROCE, SUR LA MORT D’EMMANUEL DE PIAZZOLE, JUGE + DE PAIX DU CANTON D’OREZZA, ASSASSINÉ EN 1813. + + + Quand j’en appris la nouvelle, + J’étais à notre fontaine; + Je dis:--Quelle nouvelle y a-t-il, + Aujourd’hui, dans le bas d’Orezza? + --Elles me dirent: Aux Piazzole, + Il y a boucherie de chair humaine. + + Passant au-dessous de San-Pietro + Je ne voyais plus la lumière. + Le mouchoir que j’avais à la main + On l’eût dit trempé dans la rivière. + Par terre est mon tourtereau, + Ses plumes flottent au vent. + + --Nous nous sommes reposées, + Monsieur le juge, à San-Pietro, + Nunne vulete muntà? + V’aspetta il signor Piovano; + Ch’è gia prontu il desinà. + + Oggi, si, lu vostru sangue + Si lu inghiotti lu terrenu. + Ma si eju mi c’era truvata + Mi lu vuglia pone in senu + Poi, spargelu pè le Piazzole, + Che fosse tantu velenu. + + Maladi vogliu lu ditu! + Maladi vogliu la man! + Quello chi ha tumbatu à boi + Statu è un Turco o un Luteran? + E di paese vicinu? + O di paese luntanu? + + Duve è la so cara figlia, + Ch’ella si compri un mandile + E tinge lu nel lu so sangue, + O sangue cusi gentile! + + Ne voulez-vous pas monter? + Monsieur le curé vous attend; + Le dîner est prêt. + + Aujourd’hui, oui, votre sang + La terre le boit. + Mais, si je m’étais trouvée là, + Je l’aurais (_recueilli et_) mis dans mon sein + Pour le répandre ensuite dans les Piazzole, + (_Tant_) Qu’il devînt un poison (_pour vos meurtriers_)![81]. + + Maudit le doigt! + Maudite la main (_du meurtrier_)! + Celui qui vous a tué, + Était-ce un Turc, un luthérien? + Était-il d’un pays voisin? + Ou d’un pays éloigné? + + Où est sa chère fille? + Qu’elle s’achète un mouchoir + Et le teigne dans son sang, + Ce sang si noble, + E poi cingelusi al collu. + Quand’ ella ha boglia di ride. + + Ora, si, miei cari figli, + Che son fatte le faccende, + Eju vedu che uscite fuori + E ciascun l’armi prende + Mortu è il giudice di pace + Oggi piu non si defende. + Et qu’elle se le mette au cou + Lorsqu’elle a envie de rire. + + Or, sus, mes chers enfants, + Plus d’affaires. + Je vous vois sortir, + Et chacun prend les armes. + Il est mort le juge de paix, + Il ne se défend plus.[82] + + + + +BALLATA + +FATTA SULL’ CORPO MORTO DA MARIA R*** DI LEVIE. + + + O caro della surella, + Fratello pegno amà’! + Lu mio cervo pilibrundo + Lu mio falco senza ale! + Possibile che Ella sia! + No la credo manco avale. + Vi vedo con li miei occhj + Vi tocco colle mie mani! + O caro della surella, + Baccio le vostre funtani. + + Lu mio marmaro piantato, + Lu vapore mezzo mare, + + + + +IMPROVISATION + + DE MARIE R***, A L’OCCASION DE LA MORT DE SON MARI, ASSASSINÉ AVEC + SON COUSIN, SUR LE CHEMIN DE TALLANO A LEVIE (1858). + + +Amour de ta sœur[83],--frère, objet aimé,--mon cerf au poil brun,--mon +faucon sans aîles!--Se peut-il qu’Elle soit[84] ici?--je ne le crois pas +encore maintenant.--Je vous vois de mes yeux;--je vous touche de mes +mains,--époux chéri,--je baise vos fontaines (_sanglantes_). + +O mon rocher de marbre,--ma vapeur sur la mer,--mon héros fait au +pinceau,--enfant des villes,--tant + + Lu mio fatto allo pinello + Venuto dalle cittane. + Tandu vidi che à Maria + No le potea durane! + + Lu mio scorto pè fugi, + Lu mio bravo pè parane! + Se lu, si fosse trovato + Colle suoi arme alle mane + Non si lascea far torto + Non le faciane male. + + O dolce piu di lu miele! + O manso piu di lu pane! + Paria che Dio l’avessi fatto... + Maria, colle mio’ mane. + + Quanto vi fecene honore + Quando alzaste a Levie! + Sortini tutti li signori; + Poi vi diene le viva. + La mattina di lo vescò + Paragone non avia. + +de bonheur, Marie le voyait bien,--ne pouvait durer. + +Habile pour fuir[85];--brave pour combattre de pied ferme,--s’il s’était +trouvé,--avec ses armes à la main,--il ne se laissait pas insulter,--on +ne lui faisait point de mal. + +Plus doux que le miel,--meilleur que le pain,--on eût dit que Dieu +l’avait fait..... que Marie même l’avait fait de ses mains. + +Que d’honneurs on vous fit--quand vous montâtes à Levie;--tous les +messieurs sortirent--et vous donnèrent les _vivat_!--Le jour de l’entrée +de l’évêque--ne pourrait se comparer à ce jour-là. + + Se ella l’avessi saputa + La vostra surella Maria!.... + Perche tutto lu mio sanguino + In vita a voi lu volia. + Ed uomini quante mosche + Manda cui eju volia + E poi mette mi alla testa + La vostra surella Maria. + + Arrivata alla vostra porta + M’avete trattata male; + Non siete sortito fuori + A voler me scavalcare. + Ci son’ intrata a trece stese + Fratello ne vostre sale. + E poi c’ eju ho trovato a voi + Spanzato como ’un majale. + + O lu mio Zucchero canto + Lu mio miele della arena! + Mi sento fuggé lu sangue, + Fratello, per ogni vena. + + Quanto che lu mio babà + +Si elle l’avait su--votre sœur Marie!...--toute ma lignée--vous voulait +en vie;--des hommes aussi nombreux que des mouches--je les aurais amenés +ici--et je me serais mise à leur tête,--moi, votre sœur Marie. + +Arrivée à votre porte--vous m’avez traitée mal;--vous n’êtes point sorti +dehors--pour m’aider à descendre de cheval;--je suis entrée les cheveux +épars--mon frère, dans votre salle--et là je vous ai trouvé--décousu +comme un sanglier. + +O mon sucre,--mon miel des sables,--je le sens, voilà que mon sang se +retire,--mon frère, de toutes mes veines. + +Que de projets, mon papa--avait conçus--il était + + Avea voluto fane. + Era culato nella pieve + Teso avea lu cannochiale; + E poi mi avea scelta voi, + ’O pegno particolare. + + O Alto quanto lu sole! + O largo quanto lu mare! + Bastava che voi fosse stato + Men’ che voi di meditani. + + Le ricchezze in questo luogo + Fossene state amare; + Con vosco, la sua surella, + Mene fosse andata à zappane. + Perche non avesse pianto + Fratello, ai questo male. + Se la fosse per la robba, + Per impegni, o per danari, + O Caro della surella, + Non vi lasciava mandà; + Che insu v’era lu fiume + E ciù’ v’era lu mare. + +monté au village--avait braqué sa lunette[86] (_pour vous voir +venir_),--et vous m’aviez choisi--comme un objet de prédilection. + +Vous étiez haut comme le soleil,--vaste comme la mer;--il eût suffi que +vous fussiez--la moitié moins grand que vous n’êtes. + +Les richesses en votre endroit--me furent amères:--avec vous, votre +sœur--aurait pioché la terre;--elle n’aurait pas versé tant de +larmes;--frère, pour un tel malheur.--Ni les biens--ni les relations, ni +l’argent--époux chéri--ne vous ont pas séduit;--là, (_chez moi_) c’était +un fleuve (_de biens_),--ici (_chez vous_) c’était une mer. + + O Mamma siete la mia. + Mi era informata di tutto. + Era lu arbore forte + Caricato d’ogni frutto; + E per me, la sventurata + Non c’è che ruine e lutto. + + Eju nun c’agio fatto letto, + No meno impastato pane; + Eju ci son’ ’ntrata jer’sera; + Mene vo’ anda’ stamane. + Come me la sventurata + Nata nun ne’ sia mai! + Sta mattina mi so’ messa + Tutta _bijoux_ e di fiora. + Ma mi l’agio da leva. + Fratello s’appressa l’hora. + M’ agio da mettè a dosso + Eju la tinta vitriola, + Fin tanto che la vita dura + Vestita da capo à coda. + +Mère[87], vous devenez la mienne.--Je m’étais informée de tout. (?)--Il +était l’arbre fort--chargé de tous fruits,--et pour moi, +malheureuse,--il n’y a que ruines et deuil. + +Moi qui n’avais point fait (encore) le lit--ni pétri le pain,--moi qui +suis entrée hier,--je m’en vais ce matin.--Malheureuse que je +suis,--pourquoi suis-je née!--Ce matin je me suis parée;--j’étais toute +fleurs et bijoux:--voilà qu’il faut que je les ôte.--Frère, l’heure est +venue,--il faut que je revête--les noires couleurs;--tant que ma vie +durera[88],--j’en serai vêtue des pieds à la tête. + + Eju da mercordi dàmane + Erane aspettativa, + Sempre guardando la strada + Se eju vi vedia venire, + Non pensando che voi fossi, + En bocca degli assessini. + + Ah! chi mi l’avessi dettu + La mattina dei natali, + Quando che à Levie + Voi volesti alzani; + E poi d’una occhiata sola + Voi ci voleste cascani. + Se non vi fossi piaciuta + Quanto daria stammane! + + De tutti li miei fratella + Ci n’agio uno ne’ cumpagnia, + Antonio alla campagna, + Pierruccio alla Bastia. + Quanto da cui a colà + Che, ahi me! piove ruine. + +Mercredi dès le matin--j’attendais impatiente--les yeux fixés sur la +route--espérant vous voir venir:--las! je ne pensais pas que vous +étiez--dans les piéges des assassins. + +--Ah! qui me l’eût dit--cette matinée de Noël--quand à Levie--vous +voulûtes monter--et qu’en un clin d’œil[89]--vous tombâtes!--Pour ne +vous avoir pas plu--combien je donnerais aujourd’hui! + +De tous mes frères--pas un n’est auprès de moi:--Antonio erre en +proscrit;--Pierruccio est à Bastia.--D’ici, de là--hélas! le malheur +pleut sur moi. + + Bestemmià voglio il rè, + Maladì lu tribunale. + Perche il disarmamento. + Nun l’aviate da fà. + Lo tempo degli assessini + A punto e questo d’avale. + Se l’avia le suoi arme, + Giacomo non avia mala. + Temuto piu che lu fuoco, + Stimato piu che lu mare. + Ahi me! nun mi n’importa + Fate pur’ come vi pare. + + A contar le so’ bravezze + Nun vorrei ser una donna; + Ci sarei voluto ser poeta + Andato a gli collegi a Romma; + In mano trattar la piumma + In testa portar la comma. + Se l’avessi da scrivini, + Se l’avessi da stampani, + D’argento vorrei la piumma + E d’oro lu caramare. + +Je veux blasphémer contre le roi,--maudire le tribunal:--ce +désarmement,--vous n’eussiez pas dû le prescrire[90];--le temps des +assassins--c’est le temps d’aujourd’hui:--s’il avait eu ses +armes,--Giacomo vivrait encore,--plus redouté que le feu,--plus honoré +que la mer.--Hélas! rien ne m’importe plus;--faites de moi ce que vous +voudrez. + +Pour conter ses vaillantises--je ne voudrais pas être une +femme;--j’aurais voulu être poète,--avoir étudié à Rome,--manier la +plume,--porter en tête une perruque (_comme un docte abbé_):--Si j’avais +à les écrire,--si j’avais à les imprimer,--je voudrais une plume +d’argent,--un encrier d’or;--pour encre je voudrais toute l’eau de la +mer;--pour papier je voudrais--la plaine de Mariana. + + Per inchiostro ci vorria, + Tutta l’acqua di lu mare, + Pè papele ci vorria + La piana di Mariana. + + Cio che s’è fatto in Tallano + Non l’ha fatto mai nessuno. + Perche l’avete ammazati + Senza aver’ fatto male alcuno? + L’avete pigliati innocenti + Come Dio omnipotenti. + +Ce qui s’est fait à Tallano--personne ne l’a jamais fait:--pourquoi les +avez-vous tués--eux qui n’avaient point fait de mal?--vous les avez pris +innocents--comme Dieu le tout-puissant. + + + + +TABLE. + + +MONUMENTS ANTÉRIEURS AUX ROMAINS. + +STAZZONE ET STANTARE. + + Pages. + +Stazzona de Taravo. 14 + +Stantare du Rizzanese. 23 + +Stantare de la Bocca de la Pila. 24 + +Stazzona de la vallée de Cauria. 25 + +Urnes funéraires. 47 + +Statue d’Apricciano. 53 + + +MONUMENTS ROMAINS. + +Bains romains. 69 + +Ruines d’Aleria (incertaines). 70 + +Carrière de l’île de Cavallo. 83 + +Tombeaux de Cervarico et de Bonifacio. 88 + + +MONUMENTS DU MOYEN-AGE. + +Des églises de la Corse en général. 91 + + +ÉGLISES ROMANES DU XIᵉ-XIIᵉ SIÈCLE. + +La Canonica. 96 + +San-Perteo. 108 + +Églises de Saint-Jean-Baptiste et de San-Quilico.--Carbini. 112 + +Église de Saint-Jean. 117 + +Ancienne cathédrale de Nebbio. 121 + +Saint-Michel. 125 + +Saint-Nicolas près de Murato. 132 + +Saint-Césaire. 136 + +Monastère de Saint-Martin. 137 + + +ÉGLISES DU XIVᵉ ET DU XVᵉ SIÈCLE. + +Sainte-Marie de Bonifacio. 138 + +Église des Dominicains. 142 + +Chapelle de Sainte-Catherine. 148 + +Chapelle de Santa-Cristina. 154 + +Églises modernes. 161 + +TOURS, CHATEAUX, FORTIFICATIONS, etc. 164 + +PONTS. 175 + +BAS-RELIEFS, SCULPTURES, etc. 177 + +Notes. 193 + + +FIN. + + +NOTES: + +[1] Salluste, Fragments, lib. II, 157. + +[2] Hérodote, Clio, 165-7. + +[3] Κύρνον κατεχομένην ὑπὸ Τυρρηνῶν. Diod., lib. XI, 88. + +[4] Cons. ad Helv. 7. Sextus Avienus place le séjour des Ligures dans +le S.-O. de l’Espagne (l’Estramadure ou les Algarves). M. Amédée +Thierry suppose qu’ils ont quitté ce pays à la suite d’une invasion +des Celtes, qui aurait eu lieu vers le XVIᵉ siècle, +avant J.-C. Mais Sénèque ne fait venir les Ligures en Corse qu’après +les Étrusques, précédés eux-mêmes par les Grecs; or les Phocéens ne +s’établirent en Corse que vers l’an 550. Il s’ensuit que les Ligures de +la Corse durent arriver de la Gaule ou de la côte N.-O. de l’Italie. + +[5] Lib. X, cap. 17. + +[6] Polybe, lib. III, 5. + +[7] Cons. ad Helv., 7: in causâ non fuisse feritatem _accolarum_. + +[8] Lib. V, 14. + +[9] X, 17. + +[10] Ils gardaient le nom de Corses, au temps d’Auguste. Voir +l’inscription nº 153, Orel. coll. inscrip. + +[11] Au rapport de Pausanias (loc. cit.) Aristée, gendre de Cadmus, +aurait émigré en Sardaigne, voyage qui aurait pu avoir lieu dans le +XVIᵉ siècle avant J.-C. _Après lui_, seraient venus des +Ibères, puis des Thespiens et des Grecs de l’Attique, enfin des Troyens +fugitifs. _Longtemps après_, tous ces étrangers auraient été expulsés +de la Sardaigne par les Carthaginois, à l’exception des Troyens et +des Corses, dont Pausanias mentionne la présence sans la rattacher à +d’autres événements, sinon à celui de leur résistance aux Carthaginois. +Si les Ibères étaient venus en Sardaigne immédiatement après Aristée, +c’est-à-dire vers le XVIᵉ siècle, avant notre ère, +il est probable qu’ils se seraient également établis en Corse. Mais +Sénèque parle au contraire de l’arrivée des Espagnols (Ibères) dans +cette dernière île, comme d’un fait à date certaine, positivement +postérieur à la venue des Phocéens. On pourrait concilier Pausanias et +Sénèque en admettant deux immigrations des Ibères, ou bien en supposant +que les Ibères ne passèrent en Corse qu’après avoir été chassés de la +Sardaigne par les Carthaginois. + +[12] Strabon, lib. V. + +[13] Notitia imperii occident. + +[14] Voir la note A. + +[15] Au milieu du siècle dernier des Barbaresques enlevèrent encore des +hommes dans le cap Corse. + +[16] Voir dans Filippini la légende de la Mouche de Freto, tome 2, 86. + +[17] Il est à remarquer que cette révolution s’opéra dans la partie de +l’île où existèrent des colonies romaines. + +[18] Robiquet, _Recherches hist. et stat. sur la Corse_, p. 117. + +[19] Filippini, tome 2, p. 91. + +[20] En 1284. + +[21] Mémoires de l’Académie celtique, tome 6. + +[22] D’après la description de M. Mathieu, il semblerait que, de son +temps, le dolmen était intact. Aujourd’hui, cependant, personne à +Sollacaro ne se souvient d’avoir vu le toit en place. + +[23] Voir la note B. + +[24] Voici un exemple entre mille: + +S’il est un point sur lequel les archéologues soient d’accord, c’est +que les dolmens servaient aux sacrifices humains. Vingt fois des gens +très-instruits m’ont montré, sur la table de ces monuments, certaines +cavités dans lesquelles on couchait la victime, disaient-ils, au moment +de l’égorger. J’ai déjà dit que j’avais eu le malheur de ne jamais voir +là que des accidents naturels. Or, cette tradition, si bien établie, +est en contradiction évidente avec le témoignage de Diodore de Sicile +qui affirme que la victime était debout, puisque c’était d’après +_sa chute_ que les Druides tiraient leurs présages, «Πέσοντος τοῦ +πληγέντος, ἐκ τῆς πτώσεως...... τὸ μέλλον νοοῦσι. Lib. V, 31. + +[25] Les Basques auxquels ce signalement convient dans la plupart de +ses détails, se distinguent cependant par la saillie des pommettes +et la plus grande largeur de la face, surtout par la longueur et la +proéminence singulière du menton. + +[26] _Histoire des Gaulois._ Introduction, p. 5. + +[27] Puisque j’ai parlé de vengeance, je demanderai la permission +d’entrer dans quelques explications sur ce point, car ce sentiment, +encore si vif chez les Corses aujourd’hui, n’est point chez les +Galls de nos jours un trait de caractère, et l’on peut dire que leur +excessive mobilité leur fait oublier facilement les injures. Mais +doit-on appeler la vengeance une passion? N’est-elle pas plutôt un des +effets de la vanité. La vengeance corse n’est, à proprement parler, +qu’une forme ancienne et sauvage du duel, que je crois parfaitement +national et enraciné chez nous. En Corse, le riche n’est point +séparé du pauvre par une haute barrière comme en France. Nulle part, +peut-être, on ne rencontrera moins de préjugés aristocratiques, et +nulle part les différentes classes de la société ne se trouvent en +relation plus fréquente et je dirai plus intime. Les riches, étant tous +propriétaires, vivent sur leurs terres, au milieu de leurs fermiers et +de leurs bergers, qu’ils traitent avec beaucoup plus de politesse qu’on +ne le fait en France. Souvent on voit le maître assis à table avec +ses ouvriers qui l’appellent par son nom de baptême et se considèrent +comme membres de la famille. Cet amour de l’égalité, qui, pour le dire +en passant, n’est pas un des traits les moins prononcés du caractère +français, produit ce résultat, que riche et pauvre ont les mêmes +idées, parce qu’ils les échangent sans cesse. Sur le continent, les +gens aisés des villes se battent, mais s’ils vivaient avec le peuple, +le peuple se battrait aussi. Deux de nos paysans s’injurient et ne se +battent pas; soldats l’un et l’autre ils iront sur le terrain pour +une insulte légère, parce qu’ils vivent alors dans une société où le +point d’honneur existe. J’ajouterai que la vengeance fut autrefois +une nécessité en Corse, sous l’abominable gouvernement de Gènes, où +le pauvre ne pouvait obtenir justice des torts qu’on lui faisait. +Aujourd’hui même, un procès précède presque toujours l’assassinat. +La vengeance s’est perpétuée dans l’île, mais comme une habitude, un +préjugé que partagent les étrangers établis à demeure sur le territoire +corse, car j’ai vu cette année un cas notable de vengeance parmi les +Grecs de Cargèse qui s’étaient fait longtemps remarquer par la douceur +de leurs mœurs. Je le répète, l’usage, le préjugé atroce, qui porte un +homme à s’embusquer avec un fusil pour tuer son ennemi à coup sûr, est +une forme du duel, comme l’épée et le pistolet, et quelque détestable +que soit ce préjugé il ne faut pas le juger par ses effets, surtout +lorsqu’il s’agit d’en faire le trait caractéristique d’un peuple: il +faut plutôt remonter à sa cause, et examiner si elle n’est pas un des +vices de notre nature. On doit regretter que nos formes humaines du +duel n’aient pas été introduites en Corse. La bravoure et la vanité +des insulaires les auraient fait, sans doute, promptement adopter, et, +suivant toute apparence, elles auraient eu pour résultat de rendre les +querelles infiniment moins sanglantes. (Voir, dans l’ouvrage de M. +Robiquet, l’anecdote d’un duel défendu par l’autorité, d’où résultèrent +quatre assassinats, page 437.) + +[28] Κατοικοῦσι δ’ αυτὴν βάρβαροι τῆν διάλεκτον ἔχοντες ἐξηλλαγμένην +καὶ δυσκατανόητον. Lib. V, 14. + +[29] Diodore appelle les Celtes: βαρυηχεῖς καὶ παντελῶς τραχύφωνοι. + +[30] Un seul nom de lieu m’a paru avoir une racine ibérique. C’est +Aïtona. _Aïtz_ (basque), rocher, vent; _ona_, bon. + +[31] Transierunt deinde Ligures, transierunt et Hispani, quod et +similitudine ritus adparet; eadem enim tegumenta capitum, idem genus +calceamenti, quod Cantabris est, et verba quædam, nam totus sermo +conversatione Græcorum Ligurumque a patrio descivit. Cons. ad Helv., 8. + +[32] M. Grégori a bien voulu me communiquer un texte curieux de Scymnus +de Chio, d’après lequel on pourrait croire que ce géographe regardait +la Corse comme une île dépendant de la Celtique. + + Ἔπειτα χώρα Κελτικὴ καλουμένη + Μέχρι τῆς θαλάσσης τῆς κατὰ Σαρδώ κειμένης. + +ΣΚΥΜΝΟΥ ΧΙΟΥ περιήγησις. Vers 166, Hudson, geographi Græci minores. + +[33] Le symbole de la clef s’expliquerait facilement dans un rite +funèbre. + +[34] Ἴδιον δέ τι ποιοῦσι καὶ παντελῶς ἐξηλλαγμένον περὶ τῆς τῶν +τετελευτηκότων ταφῆς. Συγκόψαντες γὰρ ξύλοις τὰ μέλη τοῦ σώματος εἰς +ἀγγεῖον ἐμβάλλουσι καὶ λίθους δαψιλεῖς ἐπιτιθέασιν. Lib. V, 18. + +[35] Voir les idoles sardes dessinées par M. della Marmora, et +reproduites dans les Religions de l’antiquité, etc., par M. Guignaud; +planche LVI _bis_. + +[36] Je ne connais ces monuments que par les dessins que M. Della +Marmora a bien voulu me communiquer. + +[37] Consul l’an de Rome 494. + +[38] Ἢ γὰρ οὐχ ὑπομένουσι ζῆν, ἢ ζῶντες, ἀπαθείᾳ καὶ ἀναισθησίᾳ τοὺς +ὠνησαμένους ἐπιτρίβουσιν. + +[39] Une inscription, rapportée par Muratori, a pu établir l’opinion +contraire, mais il est évident qu’elle s’applique aux _Corsi_ de la +Sardaigne. + + SEX IVLIVS SEX. F. POL. RVFVS + EVOCATVS DIVI AVGVSTI PRAE + FECTVS I. COHORTIS CORSORVM + ET CIVITATVM BARBARIAE IN SARDINIA + +Muratori propose, avec raison, de lire BALARIAE au lieu +de BARBARIAE. + +[40] La plupart du Haut et Bas Empire. Celles de Constantin +sont les plus communes. Je n’ai vu dans l’île que deux +médailles de la République, un denier de M. Brutus--M +BRUTI. rev. AHALA; un autre de la famille +Tullia--ROMA. rev. M TULLI; c’est à Levie +qu’ils me furent montrés, mais ils avaient été trouvés l’un et l’autre +à Aleria. + +[41] M. le préfet de la Corse en possède une assez curieuse; c’est une +cornaline sur laquelle est gravée en creux une tête de jeune homme +dont les cheveux frisés paraissent enveloppés d’une espèce de résille, +semblable à celles qu’on a trouvées à Saint-Jean et qui, peut-être, +étaient une coiffure nationale. + +[42] A la sortie du village et à droite du chemin qui conduit à Sisco +par la Marine. + +[43] Rhotanus des anciens. + +[44] Peut-être aussi a-t-on abandonné cette portion de la ville à une +époque où la population d’Aleria avait diminué, ou bien lorsque les +invasions des Maures obligèrent à se retrancher dans la partie la plus +aisée à défendre. Lillebonne offre un exemple d’un quartier ainsi +abandonné. + +[45] Le pilier est placé légèrement _de biais_ à quelques mètres de +l’angle nord de l’enceinte. + +[46] On trouve de fréquents exemples de cette pratique; mais on ne peut +arrêter une opinion à cet égard, tant qu’on n’aura pas complètement +déblayé le souterrain. + +[47] J’ai attribué ces constructions aux musulmans, mais elles +peuvent encore être l’ouvrage des chrétiens du VIIᵉ au +VIIIᵉ siècle, époque de barbarie, s’il en fut. + +[48] Voir note C. + +[49] Depuis la rédaction de ce Mémoire, j’ai lu une dissertation +intéressante de M. Robiquet, qui établit, par la comparaison des +distances, que Bonifacio doit être le _Portus Favoni_ de l’itinéraire. +Palla aurait été située vers la cale de Tizzano. Voir _Recherches sur +la Corse_, p. 15. + +[50] On en a pris seulement quelques-uns, il y a peu d’années, pour +faire des bornes d’amarrage dans le port de Bonifacio. + +[51] M. Della Marmora a reconnu une exploitation analogue dans un des +îlots sardes, voisins de la Maddalena. + +[52] Les colonnes qu’on voit à l’apside de San-Perteo, d’un granit +tirant sur le rose, diffèrent essentiellement de celui qu’on exploitait +dans l’île de Cavallo. + +[53] Beaucoup de Corses avaient embrassé la religion musulmane. + +[54] Voyez plus bas la description de l’église de Sainte-Christine, à +Cervione. + +[55] Elle ne se reproduit pas avec régularité, et n’a d’ailleurs ni +la grâce ni la richesse de l’architecture romane, dans le midi de la +France. + +[56] V. note D. + +[57] On serait tenir de croire, d’après cette irrégularité, que la nef +aurait été reconstruite en entier, les murs latéraux des bas-côtés +subsistant seuls après l’incendie. Mais si l’on remarque d’un côté la +similarité parfaite de l’appareil, de l’autre les traces de la voûte +en bois construite après l’incendie, on sera forcé de n’attribuer la +position excentrique des fenêtres de la nef qu’à la maladresse des +ouvriers. + +[58] On voit autour de la Canonica quelques restes d’une enceinte +que je crois contemporaine de l’église, et qui avait sans doute une +destination militaire. + +[59] Filippini, tome 2, p. 194. + +[60] Les moellons, en granit, fort bien taillés, ont de 0ᵐ,30 à 0ᵐ,40 +d’échantillon. + +[61] Il a 3 m. en œuvre. L’épaisseur du mur est de 1 m. + +[62] En France, lorsque le mur a une certaine épaisseur, les retombées +des arcades reposent sur deux colonnes accouplées. Si l’on ne les +appuie que sur une seule colonne il faut nécessairement lui donner un +chapiteau dont le diamètre soit égal à celui du mur. + +[63] Nebbio, autrefois ville de quelque importance, passe pour avoir +été détruit par les Sarrazins. L’église, élevée après leur expulsion, +dépendait d’un monastère. + +[64] Les pilastres de l’apside n’ont point de chapiteaux. + +[65] Calcaire blanc et très-fin. + +[66] On se rappellera que l’ogive, introduite de bonne heure dans les +voûtes et les arcades du midi, ne paraît dans les fenêtres que fort +longtemps après que son emploi était exclusif dans le Nord. + +[67] V. la note E. + +[68] Le voyage est assez long pour rendre la tradition peu croyable. + +[A] Je remarquerai, en passant, que dans l’apside les chiffres +romains sont séparés par des points, placés entre chaque ordre de +chiffres, dans le but évident d’en faciliter la lecture: M. CCCC. LXX. +III. N’est-ce point un acheminement vers le système de numération +arabe? Cette disposition est fréquente dans les chiffres romains au +moyen-âge, et j’en ai observé cette année un exemple assez notable dans +l’inscription encastrée dans les murs de l’église de Crest (Drôme), +relatant les franchises accordées à cette ville en 1188. + +[69] L’appareil de ce clocher, d’ailleurs assez moderne, mérite d’être +cité pour sa bizarrerie. Les assises, formées de gros blocs de granite, +ne sont point _horizontales_. On dirait une imitation de l’appareil +cyclopéen. + +[70] V. la note F. + +[71] Le rocher sur lequel est bâti Bonifacio est complètement à pic +et surplombe même la mer de presque tous les côtés. On montre encore +deux escaliers taillés dans le roc et aboutissant à la grève étroite, +souvent couverte par les flots. L’un servait aux moines du couvent de +Sainte-Marie, pour descendre au bord de la mer, au moment où rentraient +les pêcheurs qui leur devaient la dîme du poisson. L’autre escalier, +suivant une tradition, aurait été taillé par les soldats d’Alphonse +d’Aragon, qui prétendaient par ce moyen surprendre la ville, lors du +mémorable siége qu’elle soutint en 1420. Mais il suffit de considérer +la hauteur du rocher, qui s’élève abruptement de plus de 200 pieds, +pour se convaincre qu’un semblable travail était absolument impossible +à exécuter en présence d’un ennemi. On connaît la disposition +singulière du port de Bonifacio dont l’entrée est si étroite qu’on la +prendrait pour une rivière débouchant entre deux masses de rochers. +Bloquer ce port, le fermer était chose facile. Les Aragonnais y +parvinrent en tendant une chaîne d’un bord à l’autre de la passe. Sans +doute les assiégés avaient prévu le danger longtemps d’avance, et +s’étaient ménagé le moyen de communiquer avec la mer du côté opposé +au port. C’est évidemment dans ce but que fut taillé l’escalier qu’on +attribue aux Aragonnais. Probablement les courageux Bonifaciens qui +vinrent annoncer l’arrivée de la flotte génoise montèrent par ce +chemin, au lieu de se faire guinder par des poulies, eux et leur +esquif, ainsi que le prétend Petrus Cyrneus, dans sa relation, beaucoup +trop poétique, du siège de Bonifacio. P. Cyrnei, _de Rebus Corsicis_, +p. 262. + +[72] J’aurais dû citer plus tôt deux bas-reliefs curieux, et d’une +saillie assez forte, qui se trouvent dans le village d’Aleria, enlevés, +comme il semble, à quelque église détruite aujourd’hui. L’un, encastré +dans le mur d’une maison moderne, représente deux monstres, liés par +le milieu du corps, ayant deux avant-mains et point de croupe. Sur +l’autre, on voit deux monstres fantastiques s’entrebattant. C’était +un sujet favori des sculpteurs du moyen-âge. Je crois ces deux +bas-reliefs du commencement du XIIIᵉ siècle: l’exécution +en est grossière, mais supérieure cependant à celle de la plupart des +sculptures que j’ai déjà décrites. + +[73] Canari, Descriptio Corsicæ. Manuscrit communiqué par M. Gregori. + +[74] Anonim. de gesta Pisan, apud Muratori, rerum Italic. script. 2, 69. + +[75] Vitalis, Sanctuario di Corsica, pag. 195. + +[76] Premendo l’estemità degli scogli che spingono la fronte in mare, +una torre denominata _sagro_ che anticamente dicevasi _Sauro_ e quivi +era fondata un abazia col titolo di Santa-Maria-Maddelena della Chiesa, +pur ora sene osservano le semplici mura. + +Semidei, descrizione del regno di Corsica, pag. 472, 1 vol. in-4, +Napoli, 1737. + + (Note communiquée par M. Gregori.) + + +[77] Canari, descriptio Corsicæ, Mss. + + (Note communiquée par M. Gregori.) + + +[78] L’usage des sérénades se passe. Il y a peu d’années encore elles +était très fréquentes: on chantait avec un accompagnement de guimbarde, +et entre chaque couplet tous les musiciens faisaient une décharge de +leurs armes à feu. + +[79] La chemise sanglante d’un homme assassiné est gardée dans une +famille comme un souvenir de vengeance. On la montre aux parents pour +les exciter à punir les meurtriers. Quelquefois, au lieu de chemise, on +garde des morceaux de papier trempés dans le sang du mort, qu’on remet +aux enfants lorsqu’ils sont d’âge à pouvoir manier un fusil. + +Les Corses se laissent pousser la barbe en signe de vengeance ou de +deuil. «Personne n’attend pour se faire couper la barbe;» c’est-à-dire, +il n’y a personne qui se charge de te venger. + +[80] Abréviation du nom d’Hilarion. + +[81] Allusion à la chemise sanglante. L’improvisatrice veut dire +qu’elle aurait recueilli le sang du juge de paix, et l’aurait montré à +ses amis des Piazzole pour les exciter à la vengeance. + +[82] Ces deux lamentations m’ont été communiquées par M. Capel, +conseiller à la cour royale de Bastia, qui prépare en ce moment un +travail du plus haut intérêt sur les mœurs et les usages de la Corse. + +[83] En Corse, le terme d’affection entre époux est fratello, surella, +frère, sœur. En Espagne, c’est hijo, hija, fils, fille. + +[84] La mort. On ne la nomme pas, pour éviter un mot néfaste. C’est par +un motif semblable que les Grecs ont nommé les Furies, Euménides, et +les paysans écossais, les fées _guid folk, les bonnes gens_. + +[85] C’est une expression tout homérique. + +[86] L’habitude de se mettre en garde contre les surprises a rendu +commun, en Corse, l’usage des lunettes d’approche. Presque tous les +bandits en portent. + +[87] Je suppose qu’elle s’adresse à sa belle-mère. + +[88] On porte le deuil d’un mari toute la vie. Il est excessivement +rare qu’une veuve se remarie. + +[89] Je ne suis pas sûr d’avoir saisi le sens de ces deux vers. On peut +aussi traduire: que d’un seul regard--vous devîntes amoureux de moi. + +[90] Allusion à la défense de porter des armes, hors le temps de la +chasse. + + + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76277 *** diff --git a/76277-h/76277-h.htm b/76277-h/76277-h.htm new file mode 100644 index 0000000..419b435 --- /dev/null +++ b/76277-h/76277-h.htm @@ -0,0 +1,4470 @@ +<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"> + <head> +<link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + +<meta charset="utf-8"> +<title> + The Project Gutenberg eBook of Notes +d'un Voyage en Corse, par Proseper Mérimée. +</title> +<style> + +a:link {background-color:#ffffff;color:blue;text-decoration:none;} + + link {background-color:#ffffff;color:blue;text-decoration:none;} + +a:visited {background-color:#ffffff;color:purple;text-decoration:none;} + +a:hover {background-color:#ffffff;color:#FF0000;text-decoration:underline;} + +.big {font-size: 130%;} + +body{margin-left:4%;margin-right:6%;background:#ffffff;color:black;font-family:"Times New Roman", serif;font-size:medium;} + +.blockquot {margin-top:2%;margin-bottom:2%;} + +.c {text-align:center;text-indent:0%;} + +.caption {font-weight:normal;} +.caption p{font-size:75%;text-align:center;text-indent:0%;} + +.cb {text-align:center;text-indent:0%;font-weight:bold;} + +.dtts {font-weight:bold; +letter-spacing:.2em;} + +.fint {text-align:center;text-indent:0%; +margin-top:2em;} + +.figcenter {margin:3% auto 3% auto;clear:both; +text-align:center;text-indent:0%;} + +.footnotes {border:dotted 3px gray;margin-top:5%;clear:both;} + +.footnote {width:95%;margin:auto 3% 1% auto;font-size:0.9em;position:relative;} + +.label {position:relative;left:-.5em;top:0;text-align:left;font-size:.8em;} + +.fnanchor {vertical-align:30%;font-size:.8em;} + +.hang {text-indent:-2%;margin-left:2%;} + + h1 {margin-top:5%;text-align:center;clear:both; +font-weight:normal;} + + h2 {margin-top:4%;margin-bottom:2%;text-align:center;clear:both; + font-size:130%;font-weight:bold;} + + h3 {margin:4% auto 2% auto;text-align:center;clear:both;} + + hr {width:8%;margin:2em auto 2em auto;clear:both;color:black;} + + hr.full {width: 60%;margin:2% auto 2% auto;border-top:1px solid black; +padding:.1em;border-bottom:1px solid black;border-left:none;border-right:none;} + + img {border:none;} + +.nind {text-indent:0%;} + + p {margin-top:.2em;text-align:justify;margin-bottom:.2em;text-indent:4%;} + +.pagenum {font-style:normal;position:absolute; +left:95%;font-size:55%;text-align:right;color:gray; +background-color:#ffffff;font-variant:normal; +font-style:normal;font-weight:normal; +text-decoration:none;text-indent:0em;} + +.r {text-align:right;margin-right: 5%;} + +.rt {text-align:right;vertical-align:bottom;} + +small {font-size: 70%;} + + sup {font-size:75%;vertical-align:top;} + +.smcap {font-variant:small-caps;font-size:100%;} + +table {margin-top:2%;margin-bottom:2%;margin-left:auto;margin-right:auto;border:none;} + +div.poetry {text-align:center;} +div.poem {font-size:90%;margin:auto auto;text-indent:0%; +display: inline-block; text-align: left;} +.poem .stanza {margin-top: 1em;margin-bottom:1em;} +.poem span.i0 {display: block; margin-left: 0em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} +.poem span.i2 {display: block; margin-left: 2.75em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} + +.toc {margin:1em auto;max-width:8em; +border:2px solid black;text-indent:0%;text-align:center;} +</style> + </head> +<body> +<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76277 ***</div> +<hr class="full"> + +<div class="figcenter"> +<img src="images/cover.jpg" width="328" height="550" alt=""> +</div> + +<p class="toc"> + +<a href="#TABLE"><b>TABLE.</b></a><br> +</p> + +<p class="c">NOTES<br><br> +D’UN<br><br> +VOYAGE EN CORSE</p> + +<p class="c"><small>Paris.—Imprimerie de <span class="smcap">H. Fournier</span> et comp., rue de Seine, 14 bis.</small></p> + +<h1> +NOTES<br> +<br> +<small>D’UN</small><br> +<br> +VOYAGE EN CORSE</h1> + +<p class="c">PAR<br> +<br> +M. PROSPER MÉRIMÉE<br> +<br><small> +INSPECTEUR DES MONUMENTS HISTORIQUES DE FRANCE</small><br> +<br> +<img src="images/deco.png" width="150" height="40" alt=""> +<br> +<br> +PARIS<br> +FOURNIER JEUNE, LIBRAIRE<br> +<small>18, RUE DE VERNEUIL<br> +<br> +M DCCC XL</small> +<br> +<span class="pagenum"><a id="page_1">{1}</a></span></p> + +<h2><a id="NOTES"></a>NOTES<br><br> +<small>D’UN</small><br><br> +<small>VOYAGE EN CORSE</small></h2> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;"><span class="smcap">Monsieur le Ministre</span>,</span><br> +</p> + +<p>Dans le rapport que j’ai l’honneur de vous soumettre, je me propose de +décrire, en les classant par époque, les différents monuments que j’ai +examinés pendant un séjour de deux mois en Corse. Toutefois, le manque +presque absolu de renseignements historiques, l’état de ruine, et dans +certains cas, la nature même des édifices ne permettant pas une +classification très-détaillée, j’ai dû me borner à poser quelques +<span class="pagenum"><a id="page_2">{2}</a></span>grandes divisions fondées sur les caractères artistiques, ou sur les +rares documents que fournit l’histoire.</p> + +<p>Je m’occuperai d’abord des monuments qu’on a lieu de croire antérieurs à +l’établissement définitif des Romains dans la Corse, soit qu’ils +appartiennent aux naturels de l’île, soit qu’ils aient été élevés par +des étrangers en relation avec eux. Je passerai ensuite à ceux qu’on +attribue aux Romains, et le catalogue en sera fort court. Il en est +quelques-uns dont les caractères incertains me donneront lieu d’examiner +s’ils n’ont pas en réalité une origine moins ancienne. Enfin je +terminerai cette notice en décrivant sommairement les édifices du +moyen-âge, beaucoup plus nombreux, et en essayant de signaler leurs +formes distinctives.</p> + +<p>Avant tout, il convient, je crois, de jeter un coup d’œil rapide sur +l’histoire de la Corse, car les révolutions politiques d’un pays y +<span class="pagenum"><a id="page_3">{3}</a></span>exercent toujours une grande influence sur le développement des arts, +et l’on voit souvent le caractère de ses monuments dépendre des +relations qu’il a eues avec d’autres contrées.</p> + +<p>Une profonde obscurité couvre les premiers âges de la Corse. Sans +remonter aux traditions mythiques sur le roi Cyrnus, fils d’Hercule, et +sur la bergère ligurienne Corsa,<a id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a> des témoignages nombreux prouvent +que l’île fut connue et fréquentée dans des temps très-reculés par les +navigateurs de plusieurs nations de la Méditerranée.</p> + +<p>Vers l’année 562 avant J.-C., des Grecs, partis de Phocée en Asie, s’y +arrêtèrent, avant de fonder Selia en Calabre: mais au bout de vingt ans +ils abandonnèrent l’île, attaqués par des Étrusques qui se liguèrent +avec les Carthaginois de la Sardaigne, pour les expulser<a id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>. On attribue +<span class="pagenum"><a id="page_4">{4}</a></span>à ces Étrusques la fondation de Nicée sur la côte orientale de la +Corse.</p> + +<p>Au rapport de Diodore de Sicile, les Etrusques étaient maîtres de là +Corse<a id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a> lorsque les Syracusains ruinèrent leur marine, environ 450 ans +avant notre ère.—Sénèque cite des immigrations de Ligures<a id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a> et +d’Ibères.—Pausanias appelle Libyens, au moins une partie des habitants +de l’île<a id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>.—Quoique dans les traités entre Rome et Carthage, il ne +soit point fait mention expresse de la Corse<a id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>, il est probable que les +<span class="pagenum"><a id="page_5">{5}</a></span>Carthaginois y eurent des comptoirs, si même ils n’y dominèrent point +comme en Sardaigne. Antérieurement à ces immigrations, une race, +peut-être aborigène, existait déjà dans l’île; Sénèque le dit +expressément<a id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>, et Diodore de Sicile atteste qu’une race barbare, +d’origine inconnue, probablement très-ancienne, se maintenait, encore de +son temps, dans quelques cantons de l’île<a id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>. J’aurai, plus tard, +occasion de revenir sur ce fait intéressant.</p> + +<p>A une époque qu’on ne peut préciser, des peuplades corses envahirent le +nord de la Sardaigne et s’y fixèrent<a id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>, mais cependant elles +continuèrent pendant longtemps à se distinguer des naturels de +l’île<a id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>. Si l’on cherche à expliquer cette immigration d’un petit +peuple par les causes éternelles des grands mouvements qui agitent les +races humaines, on doit croire que<span class="pagenum"><a id="page_6">{6}</a></span> les Corses étaient, dans le même +temps, envahis par une nation étrangère, qui les poussait vers le sud, +comme les barbares de l’est refoulèrent ensuite les Germains sur les +frontières romaines. Mais quelle est la date de cet événement? C’est ce +qu’il est impossible de déterminer même par approximation. Tout ce que +l’on peut conclure du récit de Pausanias, c’est que l’établissement des +Corses en Sardaigne serait très-antérieur à l’arrivée des Phocéens; +ainsi les Grecs auraient été précédés et de bien loin, en Corse, par +d’autres nations dont l’histoire n’a conservé aucun souvenir<a id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>.</p> + +<p>L’an de Rome 494, les Romains pénétrèrent en Corse, vraisemblablement à +la suite des Car<span class="pagenum"><a id="page_7">{7}</a></span>thaginois, et s’emparèrent d’Aleria, l’une de ces +villes dont on attribuait la fondation soit aux Phocéens soit aux +Étrusques. Successivement ils envoyèrent dans l’île de petites +expéditions qui contraignaient les insulaires à payer un tribut de cire, +principale production de leur pays, et apparemment la seule qui tentât +la cupidité des Romains. Sur la côte orientale, Marius établit une +colonie qui porta son nom, et Sylla une autre, qui agrandit ou repeupla +la ville d’Aleria. Cependant, sous les premiers Césars, la Corse n’était +point entièrement soumise, et il s’en fallait que les naturels de +l’intérieur fussent considérés comme sujets de l’empire. Maîtres des +côtes, les Romains dirigeaient de temps en temps des<span class="pagenum"><a id="page_8">{8}</a></span> battues dans les +montagnes pour se procurer des esclaves<a id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>, à peu près comme faisaient +naguère les Portugais sur la côte d’Afrique. Dans les derniers temps de +l’empire, on voit la Corse administrée par un président qui relevait du +vicaire de Rome<a id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>. On ne sait pas exactement quand le christianisme +s’introduisit dans l’île<a id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a>.</p> + +<p>Aux Romains succédèrent les Goths et les Vandales; à ceux-ci les Arabes, +qui recommencèrent la chasse aux hommes sur une plus grande échelle. +Attaqués et expulsés à grand’peine par les Pisans, ils ne laissèrent que +des ruines, et pendant plusieurs siècles, ils continuèrent à désoler les +côtes par des pillages si fréquents, que la population, abandonnant le +littoral, fut réduite à chercher la sécurité sur les hauteurs +voisines<a id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a>.<span class="pagenum"><a id="page_9">{9}</a></span></p> + +<p>Dans les pays de montagnes, où le paysan est plutôt pasteur que +laboureur, le régime féodal a toujours été moins tyrannique que dans les +plaines. Cependant, des traditions populaires subsistent encore pour +conserver le souvenir des violences exercées par les seigneurs de la +Corse contre leurs vassaux<a id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a>. A la vérité, suivant les mêmes +traditions, la vengeance ne se faisait jamais attendre longtemps. Déjà, +vers le milieu du <small>XI</small>ᵉ siècle, des communes s’étaient établies dans les +districts du centre et sur la côte orientale<a id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>. Dans l’ouest, ou, pour +parler le langage des annalistes nationaux, <i>au-delà des monts</i>, les +seigneurs maintinrent plus longtemps leur autorité. En guerre avec ces +derniers, les communes firent hommage de l’île entière au pape, afin +d’avoir un protecteur. En 1070, Urbain II la céda moyennant une +redevance annuelle de<span class="pagenum"><a id="page_10">{10}</a></span> cinquante livres, monnaie de Lucques<a id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a>, à la +république de Pise, florissante à cette époque, et il semble que les +Corses n’eurent qu’à se féliciter de cet étrange contrat, dans lequel on +ne dit pas qu’ils aient été consultés. D’abord les gouverneurs pisans ne +s’appliquèrent qu’à maintenir la paix entre les communes et les +seigneurs, et à polir les mœurs sauvages de leurs nouveaux vassaux. Le +<small>XII</small>ᵉ siècle fut pour la Corse une époque de tranquillité et de bonheur. +«Ce fut alors», dit Filippini, d’après Giovanni della Grossa, «que +s’élevèrent quantité d’édifices publics, et beaucoup de belles églises +que l’on admire encore<a id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a>.»</p> + +<p>Après la bataille de Meloria<a id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a>, les Pisans, battus par les Génois, +étaient dans l’impuissance d’exercer leur protectorat sur la Corse, où +déjà leurs ennemis s’étaient fait de nom<span class="pagenum"><a id="page_11">{11}</a></span>breux partisans, surtout parmi +les communes. Le pape Boniface VIII prétendit reprendre le droit de +souveraineté du saint siége sur l’île, ou plutôt il le transféra à Jayme +II, roi d’Aragon; mais les Génois ne tinrent compte de ses décrets, et +continuèrent à se fortifier, gagnant du terrain chaque jour, quelquefois +par les armes, plus souvent par l’intrigue et la corruption. Depuis le +<small>XIII</small>ᵉ siècle jusqu’à la fin du <small>XVI</small>ᵉ, la Corse est un champ de bataille +où les Génois, les Aragonnais, plusieurs princes italiens, les papes, +les rois de France, armant les insulaires les uns contre les autres, les +excitent sans cesse à s’égorger pour savoir à quels maîtres ils +appartiendront. Rien de plus triste, de plus hideux, que cette période +de trois siècles, marquée par des massacres sans gloire, des perfidies +sans résultat, des cruautés atroces, une mauvaise foi et un égoïsme +honteux de la part des gouvernements étrangers et des chefs nationaux. A +peine, au milieu d’une foule de capitaines changeant sans cesse de +bannière, le lecteur, décou<span class="pagenum"><a id="page_12">{12}</a></span>ragé par une interminable suite d’horreurs, +respire-t-il un moment au récit des actions de Sampiero, combattant +presque seul pour l’indépendance de sa patrie; héros sauvage comme elle, +mais toujours fidèle à la plus sainte des causes.</p> + +<p>Avec lui tomba la dernière espérance de la Corse, qui, déjà sacrifiée à +Gènes, par le traité de Cateau-Cambrésis, en 1559, cessa pour un temps +d’agiter ses chaînes, et sembla se résigner à l’esclavage.</p> + +<p>On le voit, la Corse, trop faible et trop divisée pour subsister de ses +propres forces, se donna toujours à la puissance qui dominait dans la +Méditerranée, et cependant elle ne perdit jamais le sentiment de sa +nationalité, et ne s’assimila point à ses protecteurs.</p> + +<p>Dans les guerres civiles s’éteignit de bonne heure le pouvoir des +seigneurs ultramontains,<span class="pagenum"><a id="page_13">{13}</a></span> dont l’autorité fut, d’ailleurs, toujours trop +contestée, les ressources trop médiocres, les mœurs trop sauvages pour +qu’ils aient eu sur leur pays l’influence civilisatrice que la noblesse +exerça sur le continent. Les évêques, presque tous étrangers, n’en +obtinrent pas davantage.</p> + +<p>Pauvres, nullement enthousiastes de dévotion, exploités par des +gouverneurs avides, les Corses n’ont jamais pu cultiver les arts. Chez +eux point de grands édifices. «<i>Latissimum receptaculum casa est.</i>» Ce +mot de Sénèque est encore vrai de nos jours; car, pour produire des +monuments, il eût fallu et le zèle religieux des peuples, et les +richesses du clergé, et le faste des seigneurs. On ne doit donc chercher +en Corse que des imitations ou des importations de leurs voisins plus +heureux.<span class="pagenum"><a id="page_14">{14}</a></span></p> + +<h2><a id="MONUMENTS"></a>MONUMENTS<br><br> +<small>ANTÉRIEURS AUX ROMAINS.</small><br><br>STAZZONE ET STANTARE.<br> +<br><a id="STAZZONA_DU_TARAVO"></a><small>STAZZONA DU TARAVO.</small></h2> + +<p>Je n’hésite point à rapporter à une époque antérieure à l’établissement +des Romains dans la Corse quelques monuments d’origine inconnue, et +absolument analogues à ceux qu’en France ou en Angleterre on nommerait +druidiques ou celtiques. Si, dans notre pays, on est embarrassé pour +assigner une date à leur construction, à plus forte raison l’incertitude +redouble lorsqu’on les rencontre dans une île assez éloignée du +continent celtique, et qui n’a<span class="pagenum"><a id="page_15">{15}</a></span> eu que fort tard des relations connues +avec des peuples du Nord.</p> + +<p>Déjà M. Mathieu, capitaine d’artillerie, avait signalé un dolmen dans la +vallée du Taravo<a id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a>; mais l’existence d’un semblable monument, en +Corse, avait quelque chose de si improbable à mes yeux que je balançais +à entreprendre une excursion pour m’en assurer. En effet, outre la +défiance que m’inspirait le vague d’une description que n’accompagnait +aucun dessin, je savais, par expérience, combien il est facile +d’attribuer au travail des hommes des entassements de pierres produits +par des phénomènes naturels; en un mot, je craignais que le dolmen du +Taravo ne fût une de ces suppositions dont les celtomanes sont souvent +prodigues. Un examen attentif me convainquit de l’exactitude de +l’explorateur qui m’avait précédé, et la description suivante prouvera, +j’espère, l’authenticité du<span class="pagenum"><a id="page_16">{16}</a></span> monument et son importance, à laquelle M. +Mathieu ne me paraît pas avoir rendu toute justice.</p> + +<p>Ce dolmen est situé dans la vallée du Taravo, à environ une lieue et +demie de Sollacaro, à quelques centaines de mètres de la rive gauche du +torrent, sur une colline découverte, dont la pente est de l’est à +l’ouest. Il se compose de quatre grosses pierres plates, dont trois, +enfoncées dans le sol, forment un parallélogramme rectangle, fermé au +nord-est et ouvert au sud-ouest; une quatrième pierre, plus grande que +les précédentes, couvrait le tout comme un toit qui devait sensiblement +déborder les parois inclinées d’ailleurs en dedans. Aujourd’hui ce toit +est renversé, et l’une des parois latérales brisée en morceaux; mais sa +base est encore fortement implantée dans le sol. L’autre paroi est +très-endommagée. La pierre qui ferme le dolmen reste seule intacte. Si +l’on en juge par la couleur des cassures que les lichens n’ont</p> + +<div class="figcenter"> +<img src="images/ill_001.jpg" width="461" height="550" alt="Stazzona du TARAVO + +Page 16 + +"> +<br> +<span class="caption">Stazzona du TARAVO + +Page 16 + +</span> +</div> + +<p><span class="pagenum"><a id="page_17">{17}</a></span></p> + +<p class="nind">point encore recouvertes, la destruction de ce monument ne serait pas +très-ancienne<a id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a>. Peut-être l’espoir de trouver un trésor a-t-il engagé +à creuser l’intérieur du dolmen de manière à déranger l’équilibre; +peut-être une forte gelée ayant fait éclater les parois latérales, la +chute du toit a-t-elle achevé la ruine de tout le reste?</p> + +<p>La pierre qui ferme le dolmen au nord-est est haute de 1ᵐ60 au-dessus du +sol, large de 1ᵐ25, épaisse de 0ᵐ15 à 0ᵐ20. Autant que j’en ai pu juger, +les parois latérales avaient la même hauteur et environ 2,80 à 3 mètres +de longueur. Quant au toit, sa plus grande longueur est de 3ᵐ10, sa +largeur de 2ᵐ60. Toutes ces pierres sont grossièrement équarries, et +c’est probablement avec des coins qu’on les aura débitées dans la +carrière, de façon à leur donner la forme plate qu’elles affectent. +Peut-être s’est-on servi d’un ci<span class="pagenum"><a id="page_18">{18}</a></span>seau ou d’une hachette pour égaliser +leurs côtés et leur sommet. C’est surtout la pierre du fond qui porte +les traces évidentes de ce travail, car à l’intérieur elle est dressée +et pour ainsi dire polie avec un soin particulier. On y remarque une +longue échancrure, pratiquée, ou du moins agrandie à dessein, vers le +sommet et du côté de l’est. Si, par la pensée, on partage cette pierre +en quatre carrés égaux, on se représentera sa forme en supposant que le +carré supérieur, qui touche à la paroi orientale, a été enlevé et +l’angle rentrant, légèrement arrondi.</p> + +<p>A quelque vingt mètres en face du dolmen, et sur son axe, on trouve sous +un maquis très-fourré quatre grands blocs prismatiques couchés sur le +sol, légèrement pyramidaux et un peu arrondis à leurs angles, longs de +3,80 à 5 mètres, et larges sur chacune de leurs faces de 0ᵐ90 à 0ᵐ70. +Ils sont gisants sans ordre, mais très-rapprochés les uns des autres. Je +ne crois pas me tromper en supposant qu’ils<span class="pagenum"><a id="page_19">{19}</a></span> ont formé autrefois deux +groupes distincts, chacun composé de deux pyramides. Plusieurs ont à +leur base comme un bourrelet ou plutôt un socle grossier réservé dans la +masse. A voir ces longues pierres dans un autre lieu, on dirait des +colonnes sortant de la carrière, et épannelées à coup de +marteau.—Quarante ou cinquante mètres plus loin, et dans la même +direction, mais de l’autre côté d’un petit ravin, on trouve encore, à +terre, sous le maquis, deux blocs semblables dont un est brisé.</p> + +<p>Pour moi je ne doute point que ces pierres et celles du dolmen n’aient +fait partie d’un même monument, et qu’elles ne soient dans une certaine +relation étudiée les unes à l’égard des autres. Même nature de roche +(granit gris tel que celui des rochers d’alentour), même orientation, +même travail grossier pour les équarrir. J’ajouterai que la présence de +menhirs aux environs, et surtout en face de l’entrée des dolmens, est un +fait qu’ont observé toutes les<span class="pagenum"><a id="page_20">{20}</a></span> personnes qui ont étudié les monuments +celtiques de la Bretagne et de l’Angleterre.</p> + +<p>Au nord du dolmen, du côté où le sol incline, on remarque comme un mur +grossier, formé de grandes pierres brutes, confusément entassées pour +soutenir les terres. Cela s’étend pendant une trentaine de mètres en +décrivant une courbe très-légère, dont la concavité regarde le dolmen. +En prolongeant cette courbe par la pensée on obtiendrait une espèce +d’ellipse allongée, qui autrefois aurait entouré et le dolmen et les +menhirs placés en avant. Mais je m’aperçois que je cède moi-même à la +celtomanie, et que les souvenirs de Stone Henge me font voir ici une +enceinte semblable à celle du fameux temple des plaines de Salisbury. +Dans le fait rien ne prouve absolument l’existence d’une enceinte, et +l’on peut expliquer cet empierrement par la seule disposition du sol, et +le désir de retenir autour du monument les terres que les pluies +auraient pu entraîner. Au<span class="pagenum"><a id="page_21">{21}</a></span> reste, la nature de cette construction et +l’impossibilité de lui trouver une autre destination dans un lieu aussi +désert, ne me laissent aucun doute sur son origine que je crois +fermement contemporaine du dolmen et des menhirs.</p> + +<p>Dans le pays le dolmen s’appelle <i>la Stazzona del Diavolo</i>. Stazzona, +nom générique de tous les dolmens corses, signifie forge dans le +dialecte des paysans. D’après une tradition à laquelle on ne croit plus +(car il n’y a point de gens moins superstitieux que les Corses<a id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a>), +mais que l’on conte encore aux enfants comme chez nous les histoires de +Croque-Mitaine, le diable aurait assemblé ces pierres de sa main pour +lui servir d’enclume. Quelquefois on entendrait les coups de son +redoutable marteau. Un jour ou une nuit, mécontent de son travail, il +jeta ce marteau du haut de la stazzona dans la plaine du Taravo. Le +marteau, tombant à un<span class="pagenum"><a id="page_22">{22}</a></span> millier de mètres de là, forma en s’enfonçant +dans la terre un petit étang qu’on appelle quelquefois <i>lo Stagno del +Diavolo</i>, mais plus souvent <i>Stagno d’Erbajolo</i>. Un berger conta à M. +Mathieu que cet étang diabolique s’agrandissait tous les jours. Pour +moi, non seulement je ne retrouvai plus cette tradition, mais encore +l’étang me parut presque entièrement comblé, ou du moins rempli de vase +et de roseaux.</p> + +<p>Les menhirs se nomment <i>Stantare</i>. Ce mot n’est pas plus italien que +Stazzona; toutefois on y devine une étymologie latine. Je ne sache pas +qu’il ait un autre sens, et pourtant je suis porté à croire qu’il avait +autrefois une signification plus générale, ou du moins qu’une tradition +s’est perdue touchant les pierres debout. Voici mon seul motif que +j’abandonne pour ce qu’il vaut: Lorsqu’un enfant s’amuse à se tenir la +tête en bas, les pieds en l’air, pivotant sur lui-même, cela s’appelle, +dans le langage des mamans et des nourrices, «<i>far la Stantara</i>.»</p> + +<div class="figcenter"> +<img src="images/ill_002.jpg" width="511" height="550" alt="LE STANTARE + +Route de Propriano à Sartène + +Page 23. + +"> +<br> +<span class="caption">LE STANTARE + +Route de Propriano à Sartène + +Page 23. + +</span> +</div> + +<p><span class="pagenum"><a id="page_23">{23}</a></span></p> + +<p>Or, cette locution existe dans des districts où personne n’a ni vu ni +entendu mentionner les pierres debout. Tout au moins doit-on conclure de +ce qui précède que jadis les menhirs étaient plus communs en Corse +qu’ils ne le sont aujourd’hui.</p> + +<h2><a id="STANTARE_DU_RIZZANESE"></a>STANTARE DU RIZZANESE.</h2> + +<p>Deux autres menhirs, mais debout, se voient à environ une lieue de +Sartène, sur la rive gauche du Rizzanese et au bord du chemin de +Propriano. Le lieu se nomme <i>le Stantare.</i> Les deux pierres sont +fortement inclinées l’une vers l’autre. La plus grande, haute de trois +mètres, est un peu plus grosse à sa base qu’à son sommet qui, +d’ailleurs, m’a paru brisé par un accident. Elle est à peu près carrée, +ayant environ 0ᵐ85 de côté. L’autre, aussi grosse, ne dépasse point +1ᵐ60. Elles sont éloignées de 0ᵐ50. Entre les deux pierres debout il y +en<span class="pagenum"><a id="page_24">{24}</a></span> a une troisième, longue d’un mètre, presque aussi grosse que les +deux précédentes, mais couchée à terre. Peut-être est-ce un fragment de +l’une des deux Stantare. De même que dans la vallée du Taravo, ces +pierres portent quelques traces de travail, et, bien qu’elles n’aient +point été dressées, il est évident qu’elles ont été dégrossies de main +d’homme, ou plutôt fendues et détachées de la carrière avec des coins. +D’ailleurs nul ornement, nulle inscription sur leur surface. Je n’ai pu +recueillir la moindre tradition sur leur origine.</p> + +<h2><a id="STANTARE_DE_LA_BOCCA_DELLA_PILA"></a>STANTARE DE LA BOCCA DELLA PILA.</h2> + +<p>A deux ou trois lieues S.-S.-O. de Sartène, dans le col nommé la Bocca +della Pila, j’ai observé deux Stantare hautes de 2ᵐ50 sur 0ᵐ70 de large, +inclinées de même que les précédentes et</p> + +<div class="figcenter"> +<img src="images/ill_002a.jpg" width="550" height="305" alt="Bocca della Pila"> +<br> +<span class="caption">Bocca della Pila</span> +</div> + +<p><span class="pagenum"><a id="page_25">{25}</a></span></p> + +<p class="nind">leur ressemblant de tout point. L’une, dont le sommet est cassé, se +trouve engagée dans un mur en pierres sèches. (C’est l’usage, en Corse, +d’enclore ainsi tous les champs cultivés.) On s’en est servi comme d’un +piédroit pour la porte qui donne accès dans le champ.</p> + +<p>Le nom du col où se trouvent ces deux monuments est évidemment tout +moderne, et tiré de leur forme qu’on a comparée à un pilier. On les +connaît encore sous la dénomination des deux Stantare.</p> + +<h2><a id="STAZZONA_DE_LA_VALLEE_DE_CAURIA"></a>STAZZONA DE LA VALLÉE DE CAURIA.</h2> + +<p>J’arrive à la description d’un monument beaucoup plus important et plus +complet que ceux qui précèdent. C’est un dolmen appelé encore la Forge +du Diable, Stazzona del Dia<span class="pagenum"><a id="page_26">{26}</a></span>volo, parfaitement conservé. Il se trouve +dans la vallée de Cauria ou Gavuria, au milieu d’une plaine assez large, +et sur un plateau peu élevé, mais qui cependant peut s’apercevoir de +loin. Huit pierres composent la Stazzona, toutes moyennement épaisses de +0ᵐ30; six, plantées debout, fortement inclinées à l’intérieur, forment +les parois, savoir: deux à l’E.-E.-S. à droite de l’entrée; trois au +côté opposé; une au fond, fermant le dolmen au N.-N.-O. Une seule pierre +le couvre comme un toit; enfin, circonstance que je n’avais pas encore +observée jusqu’alors, une huitième pierre, placée à l’entrée de la +Stazzona, présente l’apparence d’un seuil élevé. A l’intérieur, la +chambre du dolmen a un peu plus de 3ᵐ15 sur 2ᵐ05 en œuvre. La première +pierre, formant paroi, à droite de l’entrée, a 2 mètres de long; la +seconde, du même côté, longue de près de 3 mètres, déborde +considérablement la pierre du fond, laquelle a un peu plus de 2 mètres. +Les trois pierres de gauche ont environ 1 mètre chacune. Enfin la</p> + +<div class="figcenter"> +<img src="images/ill_004.jpg" width="444" height="550" alt="Dolmen de la Vallée de Cauria ou Gavuria + +Page 26. + +"> +<br> +<span class="caption">Dolmen de la Vallée de Cauria ou Gavuria + +Page 26. + +</span> +</div> + +<p><span class="pagenum"><a id="page_27">{27}</a></span></p> + +<p class="nind">hauteur du monument sous soffite est de 1ᵐ65. +Vu de l’extérieur, le dolmen paraît moins haut, +car son aire est d’environ 0ᵐ50 plus basse que +le terrain d’alentour. Il me reste à parler de la +pierre du toit très-irrégulière dans sa forme, et +mesurant environ 3ᵐ50 sur 2ᵐ30. Elle est fendue, +par un accident assez récent en apparence, obliquement +dans le sens de sa largeur. Vers le +centre on observe un léger creux auquel vient +aboutir une rigole évidemment travaillée de +main d’homme, qui se dirige vers l’E.-N.-E. +et se coude au moment de toucher le bord +du toit. Dans la direction E.-E.-S., vers l’entrée +du dolmen, on voit une seconde rigole toute +droite, partant de l’extrémité d’une cavité +elliptique, dont le grand axe lui serait perpendiculaire. +Enfin, du côté opposé, c’est-à-dire +au N.-N.-O., une troisième rigole correspond +à une cavité moindre que les précédentes.</p> + +<p>Bien souvent j’avais entendu parler de ces ri<span class="pagenum"><a id="page_28">{28}</a></span>goles +tracées sur les toits des dolmens, mais +jamais je n’en avais vu de mes yeux. Ici elles +sont de la dernière évidence, et il suffit d’observer +leur canal anguleux et leurs bords vifs +pour s’en convaincre. Qu’elles aient été tracées +pour l’écoulement d’un liquide quelconque, +cela est encore bien certain, à considérer leur +pente et leur direction. Quant aux cavités, je +n’y reconnais aucune apparence de travail, +et ce ne sont, à mon avis, que des accidents +naturels.</p> + +<p>Les pierres de ce dolmen sont plus rudes que +celles de la Stazzona du Taravo, et toutes m’ont +paru dans l’état où le hasard a pu les faire découvrir.</p> + +<p>Un vide de 0ᵐ04 à 0ᵐ08 existe entre la pierre +du fond et le toit. Rien de plus commun dans +nos dolmens. Celui de Bagneux, près de Saumur, +par exemple, ne touche pas non plus à +la pierre du fond. D’autres vides, entre les pa<span class="pagenum"><a id="page_29">{29}</a></span>rois +et la table, ont été bouchés très-soigneusement +avec de la terre et de petites pierres, par +des bergers qui, souvent, au risque de rencontrer +le terrible forgeron, couchent la nuit dans +la Stazzona, ou s’y réfugient pendant les orages. +C’est à eux encore qu’il faut attribuer une +marche en moellons qui facilite la descente +dans l’intérieur du dolmen.</p> + +<p>A trois cents mètres à l’est-est-sud de la Stazzona, +le long d’un mur de pierres sèches, tout +moderne, neuf Stantare disposées sur une ligne +parallèle à l’axe du dolmen, rappellent, mais de +bien loin, les allées de Carnac et d’Erdeven. Il +serait toutefois difficile de s’assurer que ces +pierres ont formé autrefois une avenue régulière, +c’est-à-dire deux lignes parallèles, car +aujourd’hui cinq seulement sont debout; les +quatre autres, renversées, sont couchées à peu +de distance, sans qu’il soit possible de déterminer +leur position primitive. Une autre pierre, +presque entièrement enterrée, est peut-être une<span class="pagenum"><a id="page_30">{30}</a></span> +dixième Stantara. Mais il eût fallu la dégager +pour constater son identité avec les neuf +autres. Les cinq qui restent en place sont sensiblement +inclinées les unes dans un sens, les +autres dans un autre, de façon à faire croire +qu’elles n’ont jamais été orientées. Au reste, il +est probable que leur nombre a été autrefois +plus considérable, car on a dû en briser beaucoup +pour construire le mur voisin qui enclôt +le champ où est situé la Stazzona. D’un autre +côté, le maquis est si épais en ce lieu, que +couchées, ces pierres peuvent facilement échapper +aux recherches. Dans la direction opposée, +c’est-à-dire au N.-N.-O., je n’ai observé aucune +Stantara; mais pour prononcer qu’il n’en existe +point, il faudrait avant tout brûler le fourré de +cistes et de myrtes qui ne permet pas d’apercevoir +le sol.</p> + +<p>La plus longue des Stantare a 3 mètres de +long; elle est renversée. Les autres ont de 1 mètre +à 1ᵐ60; toutes ont environ 0ᵐ75 d’épaisseur.<span class="pagenum"><a id="page_31">{31}</a></span> +D’ailleurs, toutes les observations que j’ai faites +au sujet des Stantare des bords du Rizzanese, +s’appliquent également à celles-ci.</p> + +<p>De retour à Bastia, je montrai à plusieurs personnes +les croquis que j’avais pris sur les lieux. +J’appris alors l’existence d’autres monuments +du même genre, situés également dans l’arrondissement +de Sartène, mais trop tard malheureusement +pour les visiter. Une Stazzona intacte +existe, m’assure-t-on, à Bezzico Nuovo, et l’on +voit plusieurs Stantare debout à Bacil Vecchio, +près du village de Grossa. Mon ami, M. Pierangeli, +antiquaire instruit, et l’un des correspondants +les plus zélés de votre ministère, m’a +promis de les visiter et de vous adresser ses +observations.</p> + +<p>Dans une partie de l’île fort éloignée, au +milieu des plus hautes montagnes du Niolo, un +groupe de pierres entassées les unes sur les +autres est connu sous le nom de Stazzona. Si<span class="pagenum"><a id="page_32">{32}</a></span> +je suis bien instruit, cet amas serait le résultat +d’un accident naturel. Cependant je regrette +qu’on ne me l’ait pas signalé lorsque je fis une +excursion dans le Niolo. Cette stazzona est située +à l’est, et fort près du lac de Nino. On passe +devant en allant du Niolo à Solcia. Il serait fort +à désirer qu’elle fût examinée avec soin.</p> + +<p>A l’exception de cette dernière Stazzona, dont +l’existence est très-incertaine, toutes celles que +je viens de citer sont placées à une distance de +quelques lieues de la mer, en sorte qu’il ne +serait pas impossible qu’elles eussent été élevées +par des navigateurs étrangers, momentanément +de séjour dans l’île. On a fait, en Bretagne, une +observation semblable; c’est que les monuments +dits celtiques se trouvent en plus grand +nombre sur le bord de la mer que dans l’intérieur +des terres. Je ne pense pas toutefois que +ce fait ait une grande importance; car il est +difficile d’admettre que des commerçants ou des +pirates, que des étrangers sans établissement<span class="pagenum"><a id="page_33">{33}</a></span> +fixe, aient élevé sur un sol qu’ils devaient +bientôt quitter, des monuments qui exigent un +déploiement de forces si considérable. Il est +infiniment plus vraisemblable qu’ils ont été +construits par un peuple fixé dans le pays.</p> + +<p>Si l’on compare les pierres levées de la Corse +avec celles de la France, il sera difficile de trouver +des caractères qui les distinguent. L’inclinaison +des Stantare est tellement irrégulière +qu’on a plus de raison de l’attribuer à des accidents +fortuits, qu’à un système particulier. Entre +les dolmens et les Stazzone la ressemblance est +complète, si ce n’est que le travail d’équarissement +des pierres est un peu plus sensible en +Corse que sur le continent. L’orientation assez +générale de nos dolmens ne s’observe point en +Corse; mais il suffit qu’en France ce fait ne se +reproduise pas constamment pour qu’il perde +beaucoup de son importance. En un mot, je ne +vois aucune différence appréciable entre les +monuments dits celtiques et ceux de l’arron<span class="pagenum"><a id="page_34">{34}</a></span>dissement +de Sartène, en sorte qu’on serait +tenté de leur supposer une destination, et +même une origine communes.</p> + +<p>Mais cette destination et cette origine sont +en France des mystères fort obscurs, et ce n’est +que par une série de suppositions passablement +gratuites, qu’on en est venu à les considérer +comme des temples ou des autels de la religion +druidique<a id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a>. Du silence complet des auteurs +anciens, qui cependant ont accordé quelque +attention aux doctrines des prêtres gaulois, on +pourrait inférer que ces monuments étaient<span class="pagenum"><a id="page_35">{35}</a></span> +préexistants à la religion des druides. En effet, +on nous parle de temples gaulois, de statues de +dieux gaulois, de grands simulacres de divinités +façonnés par les druides: nulle part il n’est question +de pierres levées. On peut se demander +même si les constructions attribuées aux +druides ne sont pas trop grossières pour qu’on +puisse les attribuer à une époque où l’art +était assez avancé pour produire des statues +et des temples. Il me semble qu’entre l’érection +d’une pierre brute et la fabrication d’une +idole, quelque barbare qu’elle soit, il y a un +degré immense à franchir dans l’échelle de la +civilisation.</p> + +<p>Quoi qu’il en soit, reste ce fait très-remarquable, +du grand nombre de pierres levées qu’on +trouve dans les pays celtiques, et de leur rareté, +ou même de leur absence complète dans d’autres +contrées où l’histoire ne mentionne point d’immigrations +gauloises. Il en résulte une forte +présomption que ces étranges monuments sont<span class="pagenum"><a id="page_36">{36}</a></span> +particuliers au peuple qui en possédait une si +grande quantité sur son territoire.</p> + +<p>Il est vrai qu’on n’en peut pas conclure absolument +que tous les dolmens doivent être attribués +aux Celtes, et dans le cas particulier qui +nous occupe, on peut se refuser à croire qu’un +peuple dont de nombreuses armées étaient arrêtées +par un bras de mer, ait, à une époque très-reculée, +porté des colonies dans une île éloignée +du continent. Le fait cependant n’est point impossible, +et quelques considérations viennent +s’y rattacher, qui le rendent moins improbable.</p> + +<p>Depuis les savantes recherches de M. le docteur +Edwards sur les races humaines, on connaît +la persistance des types physiques, que +n’effacent ni une invasion ni même un long +asservissement. Il est donc intéressant d’étudier +la physionomie du peuple corse, et de chercher +avec quel autre peuple elle offre des ressemblances.<span class="pagenum"><a id="page_37">{37}</a></span></p> + +<p>Avant de visiter l’île, je m’attendais à y trouver +les types qui abondent sur la côte N.-O. de +l’Italie et sur une partie de nos côtes méridionales. +En un mot, j’étais imbu de cette idée que +les Corses appartenaient à la race ibérique, +dont un rejeton, présumé pur, subsiste dans +la Biscaye et la Navarre. L’aspect des habitants +de Bastia me confirma d’abord dans cette opinion; +mais quand je vins à comparer leurs +traits à ceux des paysans des villages éloignés, +surtout lorsque je parcourus les montagnes +de l’intérieur, je remarquai des physionomies +toutes nouvelles.</p> + +<p>L’habitant de Bastia ne se distingue pas de +l’Italien de la côte orientale. Je décrirais ainsi +ses traits caractéristiques: le visage allongé, +étroit; mais le diamètre horizontal de la tête +très-grand, le nez aquilin, les lèvres minces et +bien dessinées, les yeux noirs, les cheveux noirs +et lisses, la peau d’une teinte uniforme, oli<span class="pagenum"><a id="page_38">{38}</a></span>vâtre<a id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a>. +Ces traits sont ceux de beaucoup de +Génois, et se rencontrent fréquemment dans +la Provence et le Languedoc. Si l’on sort de +Bastia, et qu’on se dirige vers les montagnes, +les grands traits, les figures allongées deviennent +fort rares. Le Corse des districts du centre, +d’une race, peut-être autochthone, ou du moins +de la plus ancienne de l’île, a la face large +et charnue, le nez petit, sans forme bien +caractérisée, la bouche grande et les lèvres +épaisses. Son teint est clair, ses cheveux plus +souvent châtains que noirs. Parmi les bergers +qui vivent toujours en plein air, il n’est pas +rare de trouver de beaux teints colorés. Il faut +bien se garder de confondre l’effet produit sur +la peau par une chaleur constante, avec la couleur +même de la peau. Le montagnard de Coscione +ou des environs de Corte est hâlé, noirci<span class="pagenum"><a id="page_39">{39}</a></span> +par le soleil; mais il a des couleurs carminées, +et la teinte de sa peau est claire. Chez le Génois, +au contraire, la teinte olivâtre de la peau semble +résulter d’une matière colorante répandue dans +l’épiderme. On peut faire une remarque semblable +pour la couleur des cheveux. Parmi les +Corses que je crois de race pure, les cheveux +d’un noir-bleu sont aussi rares que dans nos +provinces du nord. Les cheveux châtains des +montagnards de Corte, souvent bouclés ou +crépus, ont des reflets dorés très-vifs, et leurs +couches inférieures sont infiniment plus claires +que celles qui sont continuellement exposées à +l’action du soleil.</p> + +<p>En résumé, les traits du montagnard corse +ne diffèrent pas sensiblement de ceux de l’habitant +de la France centrale: ils sont précisément +ceux que le docteur Edwards attribue à la +race gallique, que l’on croit la plus anciennement +établie dans la Gaule.</p> + +<p>Quant à certains traits du caractère national<span class="pagenum"><a id="page_40">{40}</a></span> +dont M. Amédée Thierry a remarqué, avec raison, +l’égale persistance, il ne serait pas difficile +de trouver une grande analogie de mœurs entre +les Corses et les Galls. Voici en quels termes +M. Thierry résume le caractère gaulois: «Bravoure +personnelle, esprit franc, impétueux, +ouvert à toutes les impressions, éminemment +intelligent; à côté de cela une mobilité extrême, +une répugnance marquée aux idées +de discipline, beaucoup d’ostentation, enfin +une désunion perpétuelle, fruit de l’excessive +vanité<a id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a>.»</p> + +<p>Ouvrons maintenant l’histoire de Filippini. +A chaque page ce caractère se trouve si exactement +résumé, qu’on le dirait uniquement tracé +pour les Corses. Dans leur guerre contre Gènes, +quelle mobilité! quelle indiscipline! quelle +désunion! En Corse, on ne voit point une nation, +mais des familles qui n’agissent que dans<span class="pagenum"><a id="page_41">{41}</a></span> +leurs intérêts particuliers. Cette bravoure gauloise, +que M. Thierry a si bien définie par l’épithète +de <i>personnelle</i>, n’est-ce pas celle du Corse, +qui n’aime à faire la guerre que pour son +compte? Enfin, sa susceptibilité et sa passion +proverbiale pour la vengeance<a id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a> ne sont-elles<span class="pagenum"><a id="page_42">{42}</a></span> +pas les conséquences de son excessive vanité, +qui, même chez les plus grands hommes, dégénère +en une ostentation ridicule. Qu’on se rap<span class="pagenum"><a id="page_43">{43}</a></span>pelle +la robe de satin et la couronne de lauriers +de Napoléon.</p> + +<p>Je viens, Monsieur le Ministre, de vous exposer, +avec l’impartialité de l’indécision, les +considérations qui viendraient à l’appui d’une +origine celtique pour les Stazzone de la Corse. +Je regrette vivement de ne pouvoir pousser +plus loin mes recherches, ni les diriger sur un +point qui n’a point encore été étudié, que je +sache, et pour lequel je suis malheureusement +incompétent. Je veux parler du dialecte +corse, dans lequel il serait intéressant +de rechercher les mots de l’ancienne langue +ou des anciennes langues qui ont pu subsister +jusqu’à ce jour. Diodore de Sicile rapporte +que, dans la Corse, certaines tribus +barbares parlaient un langage étrange et inintelligible<a id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a>. +Quels étaient ces barbares? Re<span class="pagenum"><a id="page_44">{44}</a></span>marquons +que ces mots de barbares et de +langue inintelligible conviendraient assez à l’idée +qu’un Grec, et Diodore de Sicile en particulier, +se faisait des Celtes et de leur idiôme<a id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a>. +Peut-être, dans le dialecte actuel des Corses, +bien que le toscan et le français même tendent +tous les jours à détruire son originalité, +pourrait-on retrouver beaucoup de mots d’origine +celtique. J’en citerai cinq qui m’ont frappé, +évidemment empruntés aux langues du nord: +<i>ye</i>, oui; <i>falare</i>, descendre; <i>valdo</i>, forêt; <i>mori</i>, +beaucoup; <i>bracanato</i>, bariolé. Si l’on jette les +yeux sur une carte de l’île, on remarquera un +très-grand nombre de noms de lieu n’ayant +nullement la tournure italienne, s’il est permis +de s’exprimer ainsi. Un glossaire complet de +ces mots faciliterait, je crois, l’étude des origines +corses<a id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a>.<span class="pagenum"><a id="page_45">{45}</a></span></p> + +<p>Au reste, sans s’écarter des traditions historiques, +on pourrait encore expliquer, et peut-être +d’une manière plus simple, les rapports +de physionomie et de caractère entre les Corses +et les races galliques. Les Ligures, dont l’immigration +en Corse est attestée historiquement, +ont eu, à une époque très-reculée, des rapports +intimes avec les Celtes. Leurs langues mêmes +se ressemblaient, puisque à la bataille d’Aix +les Ligures auxiliaires des Romains avaient le +même cri de guerre que les Teutons. Ils se disaient +de race commune. Dans les Pyrénées-Orientales, +dans les Basses-Alpes, dans le Var, +contrées habitées par les Ligures, on trouve +des dolmens et des menhirs.</p> + +<p>Sur l’autorité de Sextus Avienus l’on confond +peut-être à tort ce peuple avec les Ibères. Sénèque, +énumérant les nations qui s’établirent +successivement en Corse, distingue expressément +les unes des autres. Il ajoute ce renseignement +remarquable, que les Ibères fixés dans l’île +avaient conservé leur costume et quelques mots<span class="pagenum"><a id="page_46">{46}</a></span> +de leur idiome (il pouvait en juger étant espagnol +lui-même); mais que la fréquentation des +Grecs et des Ligures l’avait d’ailleurs presque +complètement dénaturé<a id="FNanchor_31_31"></a><a href="#Footnote_31_31" class="fnanchor">[31]</a>.</p> + +<p>Enfin, si l’on ne veut point admettre que +les Ligures appartiennent à la grande famille +celtique, on pourrait supposer que, partant +pour la Corse, ils auraient emmené avec eux +quelque horde gauloise voisine de leur séjour. +De pareilles associations avaient lieu fréquemment +parmi les peuples que les Grecs appelaient +les barbares<a id="FNanchor_32_32"></a><a href="#Footnote_32_32" class="fnanchor">[32]</a>.<span class="pagenum"><a id="page_47">{47}</a></span></p> + +<h2><a id="URNES_FUNERAIRES"></a>URNES FUNÉRAIRES.</h2> + +<p>Cette recherche des origines corses, où malheureusement +on ne trouve que le doute après +toutes les questions, me conduit à vous entretenir +de quelques découvertes curieuses, annonçant +d’ailleurs des usages qui n’ont rien +de celtique.</p> + +<p>On a trouvé plusieurs fois dans les vignes +de Saint-Jean, près d’Ajaccio (on suppose que +ce lieu est l’emplacement de l’ancienne ville +d’Urcinium), aux environs de la chapelle neuve, +de grands vases en terre rouge, mal cuits, qui +contenaient des ossements humains emmaillotés +de bandes d’étoffe, des espèces de momies. Je +n’ai pu examiner moi-même aucune de ces +trouvailles. Par une incurie déplorable tout +s’est perdu. Je suis donc obligé de rapporter +ici les renseignements que j’ai pu recueillir. Je<span class="pagenum"><a id="page_48">{48}</a></span> +dois les détails qui suivent à M. Étienne Conti, +avocat et littérateur distingué, dont la complaisance +est connue de tous les étrangers qui +ont voyagé en Corse. A ma prière il a bien +voulu rassembler ses souvenirs, et instituer +une espèce d’enquête sur la dernière découverte +de tombeaux faite dans cette localité.</p> + +<p>La forme des vases se rapproche de celle de +plusieurs urnes antiques; c’est un ovoïde un +peu renflé vers le tiers de sa hauteur, et se rétrécissant +légèrement vers le haut; une base et +un rebord saillant interrompent la courbe; le +rebord est un peu plus évasé que la base. Deux +de ces urnes contenaient chacune, parmi des +lambeaux d’étoffe et une masse de poussière, +une tête d’enfant, <i>qui ne paraissait pas avoir +souffert l’action du feu</i>. On n’observa nuls +autres ossements, du moins entiers. Il y avait +encore dans chaque vase des bracelets en +cuivre doré, et des espèces de <i>bourrelets</i> ou de +<i>couronnes closes</i> en fil d’argent doré, que l’on<span class="pagenum"><a id="page_49">{49}</a></span> +comparait à des <i>résilles.</i> M. Pugliesi, qui découvrit +ces urnes, parlait aussi d’une petite boîte +en bois, enveloppée de linge, qui, disait-il, lui +parut contenir des fragments <i>de papier</i>. Il s’empresse +d’ajouter qu’il n’y avait rien d’écrit. +M. Conti, qui le questionna fort sur ce point, +reconnut bientôt qu’il n’était rien moins que +sûr du fait, et il présume que ce qu’il avait pris +pour du papier n’était que des fragments d’étoffe, +ou peut-être de feuilles de roseau.</p> + +<p>Dans d’autres vases, à différentes époques, +on a trouvé des squelettes entiers (ou du moins +des os en assez grande quantité pour composer +un squelette) sur lesquels on ne remarquait +aucune trace de feu, et, circonstance à noter, +dans chaque vase était un instrument dont je +n’ai pu savoir la matière, mais qu’on nommait +une clef, et qui ressemblait à un mauvais +passe-partout<a id="FNanchor_33_33"></a><a href="#Footnote_33_33" class="fnanchor">[33]</a>.<span class="pagenum"><a id="page_50">{50}</a></span></p> + +<p>Mais le fait le plus extraordinaire me reste à +rapporter. Toutes les jarres, me dit-on, avaient +subi l’action du feu pour être fermées comme +elles l’étaient. Aucune soudure n’était visible, +et il avait fallu une coction générale pour en +faire disparaître les traces et laisser au vase une +uniformité de teinte parfaite, un rouge extrêmement +vif. Jamais les propriétaires du terrain +où ces découvertes ont eu lieu n’ont varié sur +ce point, quelque improbable, quelque impossible +qu’il paraisse. Comme il est certain que +les gaz contenus dans un cadavre, exposés à +une chaleur intense, auraient promptement +fait sauter en pièces le vase qui les renfermait, +il faut admettre forcément que le couvercle a +été luté avec un soin particulier, et avec un +mastic de la couleur de la terre, que le temps +aura durci au point qu’on ne puisse le distinguer +de la matière du vase.</p> + +<p>A Bonifacio, un vase semblable, contenant un +squelette, fut découvert il y a quelques années,<span class="pagenum"><a id="page_51">{51}</a></span> +dans un lieu connu traditionnellement sous le +nom de <i>Tombeau du Turc</i>. Des médailles, me +dit-on, accompagnaient le squelette; mais quelles +étaient-elles? Je n’ai jamais pu l’apprendre: +le souvenir même de la découverte était presque +entièrement oublié à Bonifacio lorsque je +demandai des renseignements à cet égard.</p> + +<p>Probablement on désirera savoir ce que sont +devenus ces vases, ces bracelets, ces résilles, +ces clefs. Les vases ont été mis en pièces, les +résilles et les bracelets fondus. (L’argent des +résilles était d’excellent aloi.) Quant aux +clefs, un des propriétaires de Saint-Jean en +avait formé un trousseau complet, si considérable, +qu’il en fut embarrassé et s’en défit, +sans se rappeler comment; sans doute, elles se +trouvent parmi de vieilles ferrailles, chez quelque +maréchal d’Ajaccio. Avant de crier à la +barbarie, il faudrait se demander si de pareilles +choses ne se passent pas tous les jours dans des +villes du continent.<span class="pagenum"><a id="page_52">{52}</a></span></p> + +<p>L’usage d’enfermer des cadavres dans de grandes +jarres se retrouve chez plusieurs peuples. Il y +en a des exemples parmi beaucoup de peuplades +américaines, et dans l’antiquité, au rapport de +Diodore de Sicile, les Baléares ensevelissaient +leurs morts de la sorte. «Ils ont, dit-il, dans +leurs sépultures, une pratique étrange et qui +leur est particulière: ils brisent les cadavres +avec des bâtons, les déposent dans une urne, et +par-dessus élèvent un monceau de pierres<a id="FNanchor_34_34"></a><a href="#Footnote_34_34" class="fnanchor">[34]</a>.» +Je ne sache pas que cette dernière circonstance +se soit retrouvée à Saint-Jean; mais ce lieu étant +cultivé depuis longtemps, il ne serait pas extraordinaire +que les amas de pierres eussent +disparu. Quant au dépècement des corps, ou +au brisement des os, je suppose qu’on le pratiquait +pour que le cadavre occupât moins de +place, et qu’il remplît exactement le vase destiné +à le conserver.</p> + +<div class="figcenter"> +<img src="images/ill_006.jpg" width="437" height="550" alt="Pierre trouvée sur le domaine de Mʳ Domenico Colonna +d’Apricciani près de Sagone."> +<br> +<span class="caption">Pierre trouvée sur le domaine de Mʳ Domenico Colonna +d’Apricciani près de Sagone.</span> +</div> + +<p><span class="pagenum"><a id="page_53">{53}</a></span></p> + +<p>Les urnes dont j’ai donné la description +d’après M. Conti ont été trouvées assez rapprochées +l’une de l’autre, et en assez grand +nombre, pour qu’il soit permis de supposer que +l’emplacement connu sous le nom de la Chapelle-Neuve, +ait été un lieu de sépulture, commun +pour les habitants d’une ville, ou du moins +pour une tribu assez considérable. Je pense, +Monsieur le Ministre, qu’il serait intéressant de +faire faire quelques fouilles en ce lieu. Suivant +toute apparence, la dépense serait très-médiocre, +et l’on obtiendrait peut-être quelques lumières +sur un fait nouveau qui intéresse l’archéologie +et l’histoire.</p> + +<h2><a id="STATUE_DAPRICCIANI"></a>STATUE D’APRICCIANI.</h2> + +<p>Il me reste à vous entretenir, Monsieur le +Ministre, d’un monument dont l’origine m’a<span class="pagenum"><a id="page_54">{54}</a></span> +semblé antérieure à l’occupation romaine, mais +mon opinion peut être contestée, et je dois accompagner +le croquis ci-joint de tous les détails +qui peuvent éclairer la question.</p> + +<p>Revenant de la colonie grecque de Cargese, +je m’arrêtai auprès de l’église de Sagone, ruine +sans importance, pour chercher dans le voisinage +«<i>une statue de chevalier, le casque en tête</i>,» +qu’on m’avait indiquée. Je transcris textuellement +la description de M. le docteur Démétrius +Stephanopoli. Ce fut en vain que je la +demandai à plusieurs femmes qui épluchaient +du maïs devant l’église. Heureusement, elles me +renvoyèrent à un vieillard à barbe blanche, +qu’on voyait à cheval à quelque distance, +chargé par le propriétaire de garder la récolte. +Cet homme n’avait jamais entendu parler d’un +chevalier le casque en tête; mais il me proposa, +me trouvant curieux de vieilles choses, de me +montrer un «<i>idolo dei Mori</i>.» J’aurais donné tous +les chevaliers du monde pour voir cette mer<span class="pagenum"><a id="page_55">{55}</a></span>veille, +et j’acceptai son offre avec empressement. +Nous suivîmes la route de Vico pendant +un quart de lieue; puis, tournant à gauche après +avoir traversé la rivière de Sagone, nous entrâmes +dans un mâquis brûlé, où, de loin, on +voyait s’élever comme un Terme antique. C’était +une table de granit bien dressée, haute de 2ᵐ 12, +épaisse d’environ 0ᵐ 20. Elle était appuyée sur +un tronc d’arbre, mais on l’avait trouvée en +terre, à plat, enterrée à une certaine profondeur. +Qu’on se figure une pierre plate façonnée +en gaîne, arrondie à son extrémité inférieure, +légèrement rétrécie, et dont le sommet serait +sculpté ou plutôt découpé de manière à représenter +une tête humaine. Le visage est taillé +dans le nu de la pierre, et maintenant un peu +fruste. Pourtant on distingue les yeux assez +bien dessinés, le nez, la bouche, exprimée par +un seul trait horizontal, la barbe terminée en +pointe. Les cheveux, partagés sur le front, forment +deux touffes saillantes à la hauteur des +yeux. En cet endroit, la pierre a sa plus grande<span class="pagenum"><a id="page_56">{56}</a></span> +largeur (à peu près 0,40). Les seins et les muscles +pectoraux sont indiqués, mais le reste de +la dalle est absolument lisse. Derrière, les cheveux, +taillés courts, ne dépassent pas la nuque. +Les omoplates sont exprimées aussi grossièrement +que la poitrine. En un mot, c’est un buste +plat sur une gaîne.</p> + +<p>Peut-être quelqu’un verra-t-il des cornes +dans ces deux bosses que j’ai prises pour des +touffes de cheveux. Cependant des traits légers +et droits qu’on observe par derrière, et qui, +assurément, veulent dire des cheveux, se prolongent +sur ces bosses et indiquent à mon avis +qu’elles sont de même nature.</p> + +<p>En somme, cette statue, si on peut lui donner +ce nom, est ce qu’on peut voir de plus +grossier pour le travail, et cependant il y a +dans l’indication des traits une certaine régularité +qu’on ne trouve pas dans les ouvrages +très-barbares. Entre ce buste et les idoles<span class="pagenum"><a id="page_57">{57}</a></span> +sardes<a id="FNanchor_35_35"></a><a href="#Footnote_35_35" class="fnanchor">[35]</a>, par exemple, il y a une différence +prodigieuse sous le rapport du goût, et toute +à son avantage.</p> + +<p>Ma première impression me portait à considérer +cela comme un Terme antique, et un +ouvrage des Romains. Mais un examen plus +attentif me fit abandonner cette opinion. J’observai +d’abord la forme inusitée de la pierre, +plate, sans base, arrondie même à son extrémité +inférieure par une courbure très-régulière, +d’où l’on pourrait inférer qu’elle n’avait pas +été destinée à être plantée debout. Puis, la +barbe finissant en pointe, et les deux touffes de +cheveux ont un caractère asiatique ou africain, +plutôt que romain. Si les deux bosses de chaque +côté de la tête étaient des cornes, on pourrait à +la rigueur en faire un Priape, mais l’attribut essentiel +manque absolument. En outre, dans<span class="pagenum"><a id="page_58">{58}</a></span> +cette hypothèse, il faudrait encore une base, +et l’on n’en voit point. Cependant le travail, si +l’on peut appeler de ce nom les coups de ciseaux +qu’on observe par derrière, sont une présomption +qu’elle a été destinée à être vue des deux +côtés. Peut-être était-elle portée dans quelque +cérémonie barbare, attachée contre un arbre.... +Combien de suppositions ne peut-on pas faire? +Je ne pus obtenir le moindre renseignement sur +les circonstances de sa découverte, sur les objets +qui pouvaient se trouver dans le voisinage. +Mon guide me répéta seulement du ton d’un +homme sûr de son fait, que c’était une idole des +Maures, et il ajouta cette historiette:</p> + +<p>Qu’un berger trouva un jour une pareille +statue avec cette inscription: <i>Girami, è vedrai</i>... +qu’à grand’peine on l’avait retournée, et +trouvé la fin de l’inscription: <i>il rovescio</i>. C’est +la contre-partie de l’histoire du licencié Gil +Perez.</p> + +<p>Mais, comme mon guide avait parlé d’une<span class="pagenum"><a id="page_59">{59}</a></span> +statue et non pas d’une pierre, et qu’en outre +il l’appelait, de son autorité privée, une idole +des Maures, je suis porté à croire qu’il avait +vu déjà quelque figure semblable à la statue +d’Apricciani. Quant à moi, je ne partage pas +son assurance, mais j’incline à croire que +cette pierre représente ou une divinité, ou un +héros, ligure, libyen, ibère ou corse. Pour +prononcer en dernier ressort sur son origine, +il faut attendre que le hasard fasse découvrir +quelque autre monument du même genre. Espérons +surtout qu’on pourra observer sa situation, +et les circonstances accessoires qui +paraissent ici incomplètement oubliées.</p> + +<p>Quelle qu’elle soit, la statue d’Apricciani mérite +d’être conservée, et j’ai prié M. le préfet +de la Corse de la faire transporter à Ajaccio.</p> + +<p>Il y a dans l’étude de l’archéologie des observations +que j’appellerai négatives, qui ont +leur importance. Par exemple, dans telle loca<span class="pagenum"><a id="page_60">{60}</a></span>lité, +l’absence de certains monuments est un +fait aussi intéressant à constater que leur existence +le serait dans une autre.</p> + +<p>Je viens de décrire différents groupes de +pierres d’apparence celtique; j’ai parlé des +immigrations qui ont conduit en Corse des peuplades +de l’Asie, de l’Afrique et de l’Europe; +j’ai cité les anciennes relations des Corses avec +les habitants de la Sardaigne: il entrait nécessairement +dans le plan que je m’étais tracé de +rechercher tous les moyens de vérifier ces faits +ou ces traditions.—Trouve-t-on en Corse les +monuments qui se rencontrent le plus fréquemment +dans les pays celtiques? Dans ceux qu’on +suppose colonisés par les Phéniciens? Existe-t-il +quelque analogie entre les monuments de la +Corse et de la Sardaigne? Avec ceux de l’Étrurie? +Telles sont les principales questions que +j’ai dû me poser.</p> + +<p>En France on rapporte à une même civili<span class="pagenum"><a id="page_61">{61}</a></span>sation +et l’érection des dolmens et celle de +certaines enceintes fortifiées, et la fabrication +des <i>celts</i> ou haches de pierre et de cuivre, d’instruments +en silex, d’armes et de bijoux d’une +forme barbare;—des vases, des statues, des +instruments d’une forme caractéristique, certaines +constructions remarquables se trouvent +fréquemment dans les pays habités ou visités +par les Phéniciens;—des monuments empreints +d’un type particulier et bien reconnaissable +attestent l’antique civilisation des +Étrusques. Sur beaucoup de points de la Sardaigne, +des constructions étranges, nommées +Nur-hags, des statuettes en bronze de Baal, de +Moloch et d’autres divinités phéniciennes, des +tombeaux entourés de pierres coniques<a id="FNanchor_36_36"></a><a href="#Footnote_36_36" class="fnanchor">[36]</a>, +sont autant de souvenirs d’une religion et de +mœurs dont il est intéressant de rechercher les +analogues.<span class="pagenum"><a id="page_62">{62}</a></span></p> + +<p>Rien de semblable n’existe en Corse à ma +connaissance, et quelque minutieuses qu’aient +été mes informations, elles n’ont jamais eu le +moindre résultat. On sent d’ailleurs qu’il m’est +impossible d’affirmer d’une manière absolue la +non existence dans l’île des monuments que je +viens d’énumérer. Tout ce que je puis dire, +c’est que, après avoir questionné à cet égard un +grand nombre de personnes, je n’ai jamais obtenu +d’autre réponse que la négative. Partout, +certains faits qu’on croirait devoir échapper à +l’attention du vulgaire, n’ont pas laissé de frapper +les esprits les moins éclairés. On ignore leur +importance, on leur assigne une origine fausse, +souvent absurde; mais on les remarque, on en +tient compte. En France, par exemple, je ne +sache pas de village où la forme des haches, +dites celtiques, n’ait attiré l’attention. Là, on les +nomme pierres de tonnerre, ici, haches des sorciers; +nulle part on ne les a confondues avec des +cailloux roulés parmi lesquels on les rencontre +souvent. En Corse, les plus petites Stantare sont<span class="pagenum"><a id="page_63">{63}</a></span> +bien connues des pâtres des montagnes. Ils sont +frappés de la forme des briques romaines, et les +distinguent fort bien des modernes. Il est donc +probable que, s’il existait dans l’île quelques +objets du genre de ceux que j’ai cités, ils auraient +excité la curiosité et laissé quelques souvenirs.</p> + +<h2><a id="MONUMENTS_ROMAINS"></a>MONUMENTS ROMAINS.</h2> + +<p>Pline compte trente-trois cités (<i>civitates</i>) en +Corse, et deux colonies romaines, Mariana et +Aleria. Il est douteux que par le mot de <i>civitates</i>, +il ait désigné des villes, dans l’acception +moderne de ce mot. Plus probablement, il veut +parler de tribus ou de peuplades, soit qu’elles +aient eu une résidence fixe, soit qu’elles menassent +une vie nomade. La ville la plus anciennement +connue de la Corse est Aleria; elle devait<span class="pagenum"><a id="page_64">{64}</a></span> +avoir une enceinte fortifiée avant la première +invasion des Romains, ainsi que l’atteste la +fameuse inscription du tombeau de L. Scipion<a id="FNanchor_37_37"></a><a href="#Footnote_37_37" class="fnanchor">[37]</a>.</p> + +<div class="poetry"> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">HEC CEPIT CORSICA ALERIAQVE VRBE<br></span> +</div></div> +</div> + +<p>A aucune époque il ne semble pas que les Romains aient accordé beaucoup +d’attention à la Corse. J’ai déjà rapporté le témoignage de Strabon sur +la chasse aux hommes, et le commerce des esclaves qui se faisait de son +temps, «esclaves à très-bon marché et très-mauvais, dit naïvement le +géographe, car ils aiment mieux mourir<a id="FNanchor_38_38"></a><a href="#Footnote_38_38" class="fnanchor">[38]</a> que de se façonner aux +manières de leur condition.» Je n’ai trouvé nulle part que les Corses +aient fourni un contingent militaire aux armées impériales<a id="FNanchor_39_39"></a><a href="#Footnote_39_39" class="fnanchor">[39]</a>. Toutes +les exportations de l’île consistaient en ces es<span class="pagenum"><a id="page_65">{65}</a></span>claves, en cire et en +miel; et la pauvreté de ce commerce est une puissante raison de croire +que jamais les maîtres du monde n’ont eu dans ce pays d’établissements +considérables. Au reste, je n’ai jamais visité de province, autrefois +soumise à leur empire, qui m’ait offert moins de vestiges de leurs arts +et de leur civilisation.</p> + +<p>Dans la plaine de Mariana, dans celle de Sagone, et dans la plaine du +Liamone, près de l’embouchure de cette rivière, j’ai observé des +fragments de tuiles à crochets, très-nombreux dans la première localité, +très-rares dans les deux dernières. Sur l’emplacement de la ville +d’Ale<span class="pagenum"><a id="page_66">{66}</a></span>ria, ces débris sont plus abondants que dans aucun autre endroit +de l’île. On y trouve aussi quantité de tessons de poterie noire et +rouge, quelquefois très-fine, souvent ornée de reliefs; on y recueille +également des morceaux de verre antique, quelques fioles, des fragments +de marbre, de petits objets en bronze, la plupart brisés, et provenant +d’instruments très-grossiers, des médailles<a id="FNanchor_41_41"></a><a href="#Footnote_41_41" class="fnanchor">[41]</a> et quelques pierres +gravées<a id="FNanchor_40_40"></a><a href="#Footnote_40_40" class="fnanchor">[40]</a>. J’ai recueilli moi-même une moitié de meule de moulin en +lave. Plus heureux que moi, M. Vogin, ingénieur des ponts et chaussées, +a trouvé une petite tête de statue en marbre blanc d’un<span class="pagenum"><a id="page_67">{67}</a></span> assez bon +travail, vraisemblablement, du Bas-Empire. Enfin, j’ai remarqué dans les +murs du village moderne d’Aleria, quelques tronçons de colonnes en bien +petit nombre, à la vérité, et de gros blocs de pierre provenant +évidemment d’édifices antiques. Ces débris, si communs sur l’emplacement +de la plupart des villes romaines, sont rares à Aleria, et je n’en +connais pas d’autres dans le reste de l’île, si ce n’est dans la plaine +de Mariana, où j’ai cru reconnaître un travail romain dans quelques +colonnes de granit, et dans les archivoltes appliquées autour de +l’apside de la petite église de San-Perteo. J’y reviendrai en décrivant +cette chapelle.</p> + +<p>Voici les deux seules inscriptions que j’aie rencontrées en Corse: la +première est encastrée dans une des maisons du village d’Aleria presque +en face de l’église:</p> + +<p class="c"><small> +FLAVIAE<br> +MARIAE<br> +VETVLLIANVS<br> +CALPVRNIA<br> +NVS FILIVS<br></small> +<span class="pagenum"><a id="page_68">{68}</a></span></p> + +<p>Les caractères assez mal formés et presque cursifs donnent lieu de +croire qu’elle n’est point antérieure au <small>III</small>ᵉ siècle. Je ne pense pas +qu’elle soit chrétienne; le nom de Maria devait être commun parmi les +femmes romaines de la Corse, puisqu’il y avait une colonie fondée par +Marius.</p> + +<p>La seconde inscription, placée sur une pierre gravée servant de linteau, +à la porte d’un jardin dans le village d’Erbalonga<a id="FNanchor_42_42"></a><a href="#Footnote_42_42" class="fnanchor">[42]</a>, est mutilée et à +peu près indéchiffrable. On y voit seulement les lettres suivantes:</p> + +<div class="poetry"> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">CALISᵗᵒ NIEIMᶜⁱ<br></span><br> +<span class="dtts">. . . . . . . . .</span> +</div></div> +</div> + +<p>Faut-il lire <i>Calisto</i>, à Calistus, ou <i>Calistoni</i> à Caliston? Je serais +tenté de lire <i>Calistoni et Mici..</i>? un nom propre comme Micyllus.<span class="pagenum"><a id="page_69">{69}</a></span></p> + +<h2><a id="BAINS_ROMAINS"></a>BAINS ROMAINS.</h2> + +<p>On dit qu’on a découvert les substructions d’un établissement thermal +près de Lavatoggio, dans le lieu nommé la Caldanica. Je ne les ai point +visitées, et j’ignore si elles existent encore.</p> + +<p>Dans la plaine de Mariana, entre les églises de la Canonica et de +San-Perteo, j’ai observé une maçonnerie en ruines, de forme carrée, avec +deux petits hémicycles, qui n’en sont séparés que par une traverse peu +élevée. L’appareil est irrégulier, entremêlé sans ordre de quelques +tuiles à crochets. Nul vestige de parement. A l’intérieur des hémicycles +qui ont un peu plus de 1ᵐ30 de diamètre, une couche de ciment rougeâtre, +très-épaisse, recouvre les pierres, et paraît avoir été destinée à +recevoir<span class="pagenum"><a id="page_70">{70}</a></span> de l’eau. Peut-être étaient-ce les bassins d’une salle de +bains. Malgré l’absence de parement, je regarde cette maçonnerie comme +romaine.</p> + +<h2><a id="RUINES_DALERIA_INCERTAINES"></a>RUINES D’ALERIA (INCERTAINES).</h2> + +<p>Aleria offre des ruines un peu plus intéressantes, mais malheureusement +fort incertaines. Après les avoir décrites, je hasarderai quelques +conjectures sur leur origine.</p> + +<p>L’ancienne ville, ainsi que le fort moderne, auprès duquel se groupent +quelques maisons, est située non loin de la mer, sur une éminence assez +escarpée au nord et qui s’abaisse graduellement vers l’est. Le +Tavignano<a id="FNanchor_43_43"></a><a href="#Footnote_43_43" class="fnanchor">[43]</a>, rivière peu<span class="pagenum"><a id="page_71">{71}</a></span> profonde, mais assez large, coule au nord de +la ville et se jette dans la mer à trois quarts de lieue du port. Au +nord, l’étang de Diana (nom remarquable), au sud, les étangs dell’ Sale +et d’Urbino passent pour rendre la côte très-malsaine. De fait, aussitôt +après la moisson, le village devient désert, et la fièvre attend +immanquablement quiconque s’aviserait d’y passer la nuit. Lorsque je +visitai Aleria, je n’y trouvai qu’un vieillard souffreteux que les +propriétaires paient pour garder le blé renfermé dans les maisons. Le +fort même et le poste de la douane étaient abandonnés. La plaine est +d’ailleurs très-fertile, bien que le terrain soit sablonneux, et l’on +peut juger de la bonté du sol à la hauteur et à la vigueur du mâquis qui +couvre tous les endroits où la charrue n’a point passé depuis peu.</p> + +<p>Les remparts, reconnaissables sur beaucoup de points, suivent en partie +les contours de la colline, et il semble que la ville fut divisée en<span class="pagenum"><a id="page_72">{72}</a></span> +deux quartiers, car les substructions d’une muraille séparent le plateau +supérieur d’une autre enceinte au nord, du côté du Tavignano. +Probablement cette dernière partie était un faubourg réuni plus tard à +la ville<a id="FNanchor_44_44"></a><a href="#Footnote_44_44" class="fnanchor">[44]</a>. Les murailles sont épaisses, d’appareil incertain, +très-grossières, flanquées de tours rondes. Je n’ai vu nulle part le +moindre vestige de parement, et, autant qu’il est possible de juger de +ruines aussi informes, elles m’ont paru avoir plus d’analogie avec des +murs du moyen-âge qu’avec des remparts romains. C’est à l’intérieur de +cette enceinte, aujourd’hui cultivée en blé, qu’on trouve les médailles +et les poteries dont j’ai parlé.</p> + +<p>En se dirigeant au S.-S.-E. du fort on aperçoit d’abord un pilier carré +avec deux amorces<span class="pagenum"><a id="page_73">{73}</a></span> d’arcades, élevé de terre d’à peu près 3 mètres, +large d’un mètre, revêtu d’un parement d’appareil réticulé, interrompu +vers le milieu du pilier, non point par des briques, mais par une assise +de gros moellons bien taillés. A mon avis il n’est pas douteux que ce ne +soit les débris d’un édifice romain, d’un portail, ou bien d’un +portique. Mais aussitôt se présente un problème bizarre. Fort près du +pilier, mais dans un alignement irrégulier<a id="FNanchor_45_45"></a><a href="#Footnote_45_45" class="fnanchor">[45]</a> par rapport à celui-ci, +on trouve une enceinte carrée en ruines, d’environ 40 mètres sur 30, qui +semble d’une époque et d’un travail tout différent. On la nomme la <i>Sala +reale</i>. Il est difficile de s’expliquer comment le portail ou le +portique dont il reste un pilier, a pu exister en même temps que +l’enceinte, et cependant cette enceinte est évidemment plus moderne. En +la bâtissant sur son alignement actuel pour quelque raison qu’on ne peut +deviner aujourd’hui, on a conservé les<span class="pagenum"><a id="page_74">{74}</a></span> arcades préexistantes en dépit +de leur direction.</p> + +<p>L’appareil de l’enceinte est plus irrégulier et plus grossier encore que +celui des murs de la ville. C’est un <i>opus incertum</i> auquel on a tâché +de donner l’apparence d’un parement en plaçant les pierres, à +l’extérieur, du côté le moins rude. En quelques points les murs de cette +enceinte s’élèvent à 1,50, épais d’au moins 0,90; ailleurs ils dépassent +à peine le niveau du sol; partout pourtant le périmètre en est bien +reconnaissable. On ne voit de porte nulle part, sinon la double arcade +dont j’ai parlé.</p> + +<p>Vers le milieu du mur qui fait face au nord se trouve une ouverture +pratiquée depuis peu, me dit-on, par laquelle on entre en rampant dans +un souterrain long de 10 mètres environ, large de 4, de même appareil +que l’enceinte, mais dont la voûte mérite une description détaillée. Sa +forme surbaissée se rapproche un peu de l’arc de Tudor, ou à quatre +centres;</p> + +<div class="figcenter"> +<img src="images/ill_007.jpg" width="470" height="550" alt=""><br> +<span class="caption">SALAREALE<br>Aleria.</span> +</div> + +<p><span class="pagenum"><a id="page_75">{75}</a></span></p> + +<p>Toutefois la courbe est encore plus déprimée, et elle pénètre sous un +angle droit les murs latéraux, tandis que l’arc à quatre centres se lie +par une courbe aux piédroits qui le portent. D’ailleurs la voûte de ce +souterrain est si maladroitement exécutée, que son profil varie tous les +deux ou trois mètres. On reconnaît qu’elle se compose d’un blocage jeté +avec beaucoup de ciment sur des planches posées presque au hasard, de +façon à former plutôt un polyèdre irrégulier qu’une courbe précise. +L’enduit, ou le ciment qui unit les pierres, porte l’empreinte de ces +planches raboteuses et fort inégales, sur lesquelles il s’est consolidé. +On en observe les joints très-distinctement. Il paraît encore qu’on n’a +pris aucune précaution pour qu’elles fussent placées de même niveau dans +le sens de la longueur de la voûte. Au point de jonction il y a une +différence de plusieurs centimètres entre les portions de l’intrados.</p> + +<p>Quoique fort encombré de terre et de gravois,<span class="pagenum"><a id="page_76">{76}</a></span> le souterrain a encore +sous clef une hauteur d’environ 1,60. Les gens du village d’Aleria ont +percé les murs latéraux en plusieurs endroits dans l’espérance de +trouver un trésor: inutile de dire qu’ils n’ont pas réussi. J’oubliais +de noter une singularité, c’est qu’on ne voit nulle part la porte de ce +souterrain, en sorte qu’on pourrait le croire bâti uniquement pour +rendre moins humides les constructions qui s’élevaient au-dessus<a id="FNanchor_46_46"></a><a href="#Footnote_46_46" class="fnanchor">[46]</a>.</p> + +<p>A mon avis la <i>Sala Reale</i> ne peut être un ouvrage des Romains, car, +même dans les temps de la plus grande décadence, leurs édifices les +moins considérables étaient bâtis avec plus de soin, ou, pour mieux +dire, avec moins de négligence. Assigner une époque à ces bizarres +substructions n’est point chose facile, et je ne le tenterai pas avant +d’avoir comparé leurs ca<span class="pagenum"><a id="page_77">{77}</a></span>ractères à ceux d’une ruine voisine que l’on +nomme le Cirque, et qui est au moins aussi délabrée.</p> + +<p>A 4 ou 500 mètres de la Sala reale existent quelques pans de murs et des +substructions dont la forme en ovale arrondi donne l’idée d’un petit +amphithéâtre. On distingue trois enceintes concentriques; mais, dans +l’état de ruine où elles se trouvent, il est bien difficile de suivre +exactement leur périmètre. Tantôt l’enceinte extérieure s’élève à 1,50 +au-dessus du sol, tantôt elle disparaît complètement, et c’est +l’enceinte moyenne ou intérieure qui sort de terre et qui s’est +conservée. De grands pans de murailles tombés tout d’une pièce en dedans +et en dehors, une masse énorme de pierres détachées, de la terre et des +broussailles touffues ajoutent encore à la difficulté de reconnaître +exactement la forme primitive de l’édifice. Je crois cependant que le +grand axe de l’ovale était de 23 mètres; le petit, de 19 à 20 en œuvre.<span class="pagenum"><a id="page_78">{78}</a></span> +Entre les enceintes règnent deux <i>précinctions</i>, couloirs d’environ 3 +mètres de largeur; mais je n’ai pu découvrir traces de gradins; de +voûtes ou d’arcades, pas davantage, si ce n’est vers le nord où l’on +voit une amorce d’arcade ou de voûte avec quelques claveaux en briques. +Peut-être ai-je tort de me servir du mot de claveaux, car ce n’est à +vrai dire qu’un <i>opus incertum</i> dans lequel on a jeté des briques et des +tuiles cassées au lieu de pierres.</p> + +<p>Pour la rudesse et la mauvaise construction, l’appareil de ces murs ne +diffère point de la Sala Reale, si ce n’est qu’on y observe un plus +grand nombre de grandes tuiles à crochets, de deux pieds de long, mais +généralement brisées et disséminées sans ordre. Dans une portion de la +muraille du côté sud seulement, on aperçoit comme <i>une intention</i> +d’établir un cordon de briques régulier. Toutefois, il ne paraît que sur +une longueur de 3 ou 4 mètres, et se perd aussitôt dans l’<i>opus +incertum</i>, composé de<span class="pagenum"><a id="page_79">{79}</a></span> morceaux de schiste bruts, de cailloux roulés, +tirés du Tavignano, et çà et là, mais rarement, de grosses pierres +taillées, ébréchées sur leurs angles, provenant évidemment d’édifices +plus anciens. Tous ces matériaux sont unis avec un ciment très-épais, +d’une solidité remarquable. A la base des murs, on observe un crépi +blanchâtre, qui porte l’empreinte d’un moule en planches, absolument +semblable à celui que j’ai décrit tout à l’heure.</p> + +<p>Ce cirque, car je ne puis trouver une autre destination, est bâti sur un +terrain accidenté, escarpé au N.-E., et s’abaissant vers l’O.</p> + +<p>Peut-on attribuer aux Romains des constructions aussi grossières? Je ne +le pense pas. Le motif qui détermine mon opinion, n’est point l’absence +d’un parement qui, en raison de l’emploi du schiste, eût été d’une +exécution difficile; mais je ne puis admettre qu’à aucune époque les +Romains aient à ce point mis en oubli<span class="pagenum"><a id="page_80">{80}</a></span> toutes leurs pratiques. Dans les +pays où ils n’ont point trouvé de matériaux convenables, ils les ont +remplacés par des briques ou par des tuiles, mêlées régulièrement à +l’<i>opus incertum</i>. Enfin le pilier de la Sala Reale est une preuve +qu’ils n’ont point abandonné en Corse leur système ordinaire de +construction.</p> + +<p>Supposer que cet amphithéâtre soit un reste de la ville grecque ou +étrusque d’Aleria, me paraît encore moins soutenable, car les tuiles à +crochets et les pierres taillées mêlées à l’appareil ne peuvent provenir +que d’édifices romains.</p> + +<p>L’emploi de formes en planches, entre lesquelles on a pour ainsi dire +moulé les murailles, et qui se retrouve dans les plus anciennes +constructions moresques de Cordoue et de Grenade, me feraient plutôt +soupçonner que ces ruines sont d’origine arabe. Aleria fut occupée +pendant assez longtemps, et à plusieurs<span class="pagenum"><a id="page_81">{81}</a></span> reprises par les Maures. Les +premiers corsaires qui la prirent la saccagèrent de fond en comble, mais +lorsque le nombre de leurs compatriotes s’accrut, ils durent chercher à +relever les ruines romaines et à s’y établir. Passionnés pour les +courses de taureaux et les luttes d’hommes, il ne serait pas +extraordinaire qu’ils eussent bâti, ou même seulement restauré +l’amphithéâtre. De ses proportions toutes mesquines, on peut conclure +que la population d’Aleria était très-faible à l’époque où il fut +construit, car je ne suppose pas qu’il ait jamais pu contenir plus de +deux mille spectateurs<a id="FNanchor_47_47"></a><a href="#Footnote_47_47" class="fnanchor">[47]</a>.</p> + +<p>On assure que, vers l’embouchure du Tavignano, on a reconnu sur le sable +les ruines d’un môle construit de gros blocs; d’après d’autres rapports, +ce seraient les piles d’un pont établissant une communication entre +Aleria et<span class="pagenum"><a id="page_82">{82}</a></span> l’étang de Diana.—Un port serait fort mal placé à +l’embouchure du Tavignano, et l’opinion qui place le port d’Aleria dans +l’étang de Diana me paraît plus plausible. La profondeur de l’eau, la +hauteur des rives le rendent propre à cette destination: on sait qu’il +communique à la mer par un goulet étroit. Quelquefois, dit-on, on tire +de cet étang des anneaux de fer et des morceaux de plomb. Questionné sur +ce point, l’unique habitant d’Aleria m’affirma qu’il avait souvent +ramassé des morceaux de plomb, mais qu’il n’avait jamais vu d’anneaux. +Il pensait que le plomb provenait de filets à pêcher, car il ne +différait en rien pour la forme de celui qu’on emploie aujourd’hui pour +le même usage. Au reste, on trouve encore des tuiles romaines à +l’embouchure du Tavignano et sur les bords de l’étang de Diana<a id="FNanchor_48_48"></a><a href="#Footnote_48_48" class="fnanchor">[48]</a>.<span class="pagenum"><a id="page_83">{83}</a></span></p> + +<h2><a id="CARRIERE_DE_LILE_DE_CAVALLO"></a>CARRIÈRE DE L’ILE DE CAVALLO.</h2> + +<p>Ni à Bonifacio, ni dans les environs, je n’ai pu découvrir la moindre +trace, ni recueillir aucun souvenir de la ville de Palla, qui, sous les +Romains, avait quelque importance comme port, surtout pour les +communications de la Corse avec la Sardaigne. Elle était l’un des +aboutissants de la seule route existant dans l’île, qui partait de +Mariana en suivant, à ce qu’on croit, la côte orientale; son +développement était de cent vingt-cinq milles. On croit généralement que +Palla occupait l’emplacement de Bonifacio, mais sans autre motif que la +situation de cette dernière ville, séparée de la Sardaigne par un canal +de trois lieues seulement<a id="FNanchor_49_49"></a><a href="#Footnote_49_49" class="fnanchor">[49]</a>.<span class="pagenum"><a id="page_84">{84}</a></span></p> + +<p>Le territoire de Bonifacio présente un cas rare en Corse, où le schiste +et le granit composent presque tous les terrains. A Bonifacio, et sur +une étendue de quelques milles seulement, le sol est calcaire. Dans les +petites îles jetées entre la Corse et la Sardaigne, le granit reparaît. +Il est rougeâtre, et se débite facilement; mais sur la petite île de +Cavallo, à quelques milles à l’est de Bonifacio, il existe un banc de +granit gris très-compacte, d’un grain serré et d’une teinte uniforme, +non interrompu par des taches tranchant sur le fond. On suppose que les +Romains, ayant reconnu l’excellente qualité de ce banc, en avaient +commencé l’exploitation; mais, depuis un temps immémorial, les travaux +ont été suspendus et les blocs détachés de la masse, restent gisant sur +la carrière<a id="FNanchor_50_50"></a><a href="#Footnote_50_50" class="fnanchor">[50]</a>.</p> + +<p>En abordant une petite anse au sud de l’île,<span class="pagenum"><a id="page_85">{85}</a></span> on remarque d’abord les +formes prismatiques et régulières de roches éparses au bord de la mer, +et l’on ne tarde pas à reconnaître qu’elles ont été jetées de la partie +supérieure du rocher, après avoir été grossièrement équarries sur place. +La plupart ont l’apparence de tables carrées, très-épaisses. La masse, +anciennement exploitée, a été attaquée par le milieu. C’est un rocher +sans aucune fissure apparente, long de plus de 40ᵐ et large de 12. Au +milieu, un grand espace vide montre qu’on en a débité une hauteur +d’environ 7ᵐ, sur une longueur de 12 ou 15, et il ne paraît pas qu’on +ait encore atteint la base du rocher. On voit dans ce vide plusieurs +blocs prismatiques longs de 8 à 9ᵐ, destinés évidemment à faire des +colonnes, des tables, des cippes, des pilastres, tout cela très-rudement +ébauché; une colonne longue de 9ᵐ a particulièrement attiré mon +attention par le travail singulier dont elle a été l’objet. Au lieu de +la façonner suivant notre usage, en prisme à 4 ou 8 pans, de +l’épanneler, en un mot, on l’a dé<span class="pagenum"><a id="page_86">{86}</a></span>grossie à coups de masse, au juger +comme il semble, en tâchant de lui donner la forme la plus rapprochée du +cylindre; on s’aperçoit même que l’astragale a été réservée. Grâce à ce +procédé barbare, il faudrait aujourd’hui pour la polir en diminuer +beaucoup le diamètre. Une autre colonne plus petite offre exactement le +même travail, et j’ai cru observer qu’on les avait abandonnées l’une et +l’autre, parce qu’on a reconnu qu’elles étaient trop profondément +entamées.—Si ce procédé était d’un usage général chez les Romains, je +ne comprends pas que de semblables accidents ne se renouvelassent pas +sans cesse. Quant aux moyens employés pour détacher les blocs du rocher, +on peut s’en rendre compte très-facilement en examinant une tranche +énorme coupée, mais non séparée de la masse. Une longue rainure, +profonde de 0,02, a été pratiquée sur le sommet de la carrière et sur +ses côtés. De deux en deux pieds à peu près, on observe des cavités plus +larges et plus profondes, qui, évi<span class="pagenum"><a id="page_87">{87}</a></span>demment, ont reçu des coins. Ils +étaient de bois, je le suppose, car le granit est poli en ces endroits, +au lieu d’être égrené, ce qui aurait eu lieu assurément, si l’on avait +fait usage de coins de fer. La fente déterminée par ce moyen est nette +et parfaitement verticale.</p> + +<p>Vers le centre de l’île, un amas de cendres, de laitier et de pierres +ayant subi l’action du feu, me paraît indiquer l’emplacement de la forge +où l’on fabriquait ou réparait les instruments d’exploitation<a id="FNanchor_51_51"></a><a href="#Footnote_51_51" class="fnanchor">[51]</a>.</p> + +<p>Nulle part je n’ai vu de colonnes romaines ébauchées; probablement il en +existe en Italie et même en France; mais je ne puis croire qu’on +employât partout le même procédé barbare en usage dans l’île de Cavallo. +Cela serait toutefois plus vraisemblable, que d’attribuer cette +ex<span class="pagenum"><a id="page_88">{88}</a></span>ploitation aux anciens habitants de l’île, qui, suivant toute +apparence, ne se mettaient guère en peine de fabriquer des colonnes<a id="FNanchor_52_52"></a><a href="#Footnote_52_52" class="fnanchor">[52]</a>.</p> + +<h2><a id="TOMBEAUX_DE_CERVARICIO_ET_DE_BONIFACIO"></a>TOMBEAUX DE CERVARICIO ET DE BONIFACIO.</h2> + +<p>Je ne sais à quelle époque rapporter quelques tombeaux dont l’origine +est inconnue, qui se trouvent épars sur la colline de Cervaricio, +commune de Figari. Ce sont, à proprement parler, des espèces de caisses +formées de dalles de granit longues de 2ᵐ50, larges de 0ᵐ80, assemblées +à angle droit comme des bières. Les couvercles se trouvent souvent +au<span class="pagenum"><a id="page_89">{89}</a></span>près de ces tombeaux, car on ne peut, que je sache, leur assigner une +autre destination. Les cercueils qu’on voit en si grand nombre auprès +d’Arles, d’Apt, et dans le voisinage de beaucoup de villes romaines, +sont toujours taillés dans une seule pierre. Sans doute, à Cervaricio, +la facilité avec laquelle on débite le granit en le fendant avec des +coins a fait préférer cette méthode. D’ailleurs nulle inscription, nul +ornement n’aide à deviner l’époque à laquelle ces cercueils ont pu être +fabriqués. Aucune tradition ne s’y rattache, et je n’ai vu personne qui +eût assisté à l’ouverture d’un de ces tombeaux. Ils peuvent appartenir à +l’époque romaine aussi bien qu’aux premiers siècles du christianisme.</p> + +<p>On voit dans l’église de Sainte-Marie, à Bonifacio, un tombeau en marbre +blanc, orné de quelques sculptures médiocres, que je crois du <small>III</small>ᵉ ou du +<small>IV</small>ᵉ siècle. Peut-être a-t-il été transporté en Corse par quelque évêque. +Il ne diffère<span class="pagenum"><a id="page_90">{90}</a></span> en rien de ces sarcophages du Bas-Empire qu’on trouve +dans tous les musées. C’est le seul que j’aie rencontré en Corse.<span class="pagenum"><a id="page_91">{91}</a></span></p> + +<h2>MONUMENTS<br><br> +<small>DU MOYEN-AGE.</small></h2> + +<h2><a id="EDIFICES_RELIGIEUX"></a>ÉDIFICES RELIGIEUX.<br><br> +<small>DES ÉGLISES DE LA CORSE EN GÉNÉRAL.</small></h2> + +<p>J’ai vainement cherché à recueillir des renseignements historiques sur +les principales églises de la Corse; je n’ai trouvé que des traditions +incertaines, souvent contredites par le caractère des monuments +eux-mêmes. En général on leur attribue une date évidemment trop +ancienne, sans doute par suite de cette méprise ordinaire qui confond +l’institution primitive<span class="pagenum"><a id="page_92">{92}</a></span> d’une église, avec les reconstructions +successives qui ont eu lieu sur le même emplacement. L’époque que l’on +assigne souvent aux plus anciens de ces édifices est celle de +l’expulsion définitive des Maures, que suivit vraisemblablement un élan +de ferveur religieuse manifestée dans cette île, comme partout, par une +foule de pieuses fondations. Suivant les annalistes corses, ce grand +événement aurait eu lieu au commencement du <small>IX</small>ᵉ siècle; mais il est plus +que probable, comme nous l’avons dit au commencement de ce mémoire, que +les Sarrasins ne furent complètement chassés qu’au <small>XI</small>ᵉ. Parmi tous les +édifices que j’ai examinés, il n’en est aucun qui m’ait paru antérieur à +cette époque. Les plus anciens en présentent tous les caractères, et, à +moins de supposer que la renaissance des arts ne se soit opérée en Corse +plutôt que sur le continent, on admettra cette date comme la plus +reculée que l’on puisse assigner aux monuments qui nous occupent. Si +l’on considère que les matériaux propres à bâ<span class="pagenum"><a id="page_93">{93}</a></span>tir sont rares dans l’île, +et d’un emploi toujours difficile; que les Arabes, en se retirant, +avaient détruit les villes principales; que les habitants pauvres, +ignorants, divisés entre eux<a id="FNanchor_53_53"></a><a href="#Footnote_53_53" class="fnanchor">[53]</a>, harassés par des incursions +incessantes, furent obligés d’appeler des étrangers à leur aide pour les +délivrer des Sarrasins, on n’hésitera pas, je pense, quelque haute +opinion que l’on ait de l’intelligence des Corses, à regarder comme +insoutenable l’opinion qui ferait de leur île le berceau de +l’architecture romane. D’un autre côté l’on observera que ce style, +assurément importé en Corse, y est resté plus stationnaire qu’en aucun +autre pays, au point qu’on y trouve des édifices du <small>XIV</small>ᵉ siècle et même +du <small>XV</small>ᵉ<a id="FNanchor_54_54"></a><a href="#Footnote_54_54" class="fnanchor">[54]</a>, conservant encore la plupart des caractères qui distinguent +en France le roman primitif; par exemple, la forme des arcs, celle des<span class="pagenum"><a id="page_94">{94}</a></span> +fenêtres, de plusieurs détails d’ornementation, etc. De là résulte une +grande incertitude sur les dates et, dans nombre de cas, l’impossibilité +presque absolue de les déterminer avec quelque précision.</p> + +<p>Le type adopté au <small>XI</small>ᵉ siècle en Corse, et qui s’y est pour ainsi dire +perpétué, se trouve, à mon avis, dans la Toscane, et les églises +bysantines de Pise sont les originaux dont les architectes corses ont +fait des copies, pour ainsi dire en <i>miniature</i>. Entre les églises des +deux pays on n’observe guère d’autres différences que celles qui doivent +résulter de l’inégalité des ressources. Un peuple de hardis navigateurs, +recherchant avec passion les débris antiques qui couvraient son +territoire, en amenant d’autres de loin sur ses vaisseaux pour en orner +les temples de sa patrie, riche par son commerce et ses manufactures, +devait, on le sent, cultiver les arts avec un tout autre succès qu’un +peuple de bergers et de soldats, sans industrie, sans autres<span class="pagenum"><a id="page_95">{95}</a></span> richesses +que ses troupeaux et un sol fertile, mais continuellement ravagé. A +l’époque où les Pisans s’établirent en Corse et y exercèrent une espèce +de protectorat, on a vu que les insulaires obtinrent un repos qui leur +était inconnu, et qu’alors seulement ils purent songer à imiter les arts +du peuple qui leur apportait la civilisation.</p> + +<p>Je ne doute donc pas, avec Filippini, que ce ne soit dans cette période +que s’élevèrent la plupart des églises que je vais décrire. Il est +possible, et même très-vraisemblable, que des églises plus anciennes +aient existé dans les mêmes lieux; mais il faut bien se garder de les +confondre. Rien de plus naturel, de plus conforme à toutes les pratiques +du moyen-âge, que de bâtir sur les lieux mêmes où existaient d’autres +édifices déjà consacrés, soit qu’ils fussent ruinés, soit qu’ils +parussent déjà trop petits ou trop mal construits pour le goût +perfectionné par le contact des Pisans.<span class="pagenum"><a id="page_96">{96}</a></span></p> + +<h2><a id="EGLISES_ROMANES"></a>ÉGLISES ROMANES<br><br> +<small>DES XIᵉ ET XIIᵉ SIÈCLES.</small></h2> + +<h2><a id="LA_CANONICA"></a>LA CANONICA.</h2> + +<p>J’ai dit que je n’avais point vu en Corse d’église qui m’eût paru +antérieure au <small>XI</small>ᵉ siècle. Je vais décrire les plus remarquables de cette +époque, et je commencerai par celle qui offre le type le plus complet de +l’architecture particulière au pays, et qui en résume pour ainsi dire +tous les caractères.</p> + +<p>La Canonica, située dans la plaine de Mariana, et dans le lieu où la +tradition place l’ancienne colonie de Marius, se trouve maintenant +isolée de toute habitation, au milieu d’une</p> + +<div class="figcenter"> +<img src="images/ill_009.jpg" width="399" height="550" alt="Plan de la Canonica + +Page 96 + +"> +<br> +<span class="caption">Plan de la Canonica + +Page 96 + +</span> +</div> + +<p><span class="pagenum"><a id="page_97">{97}</a></span></p> + +<p class="nind">assez vaste plaine cultivée. Sa toiture est détruite, les portes +n’existent plus, mais la maçonnerie est debout et promet encore une +longue durée.</p> + +<p>L’architecture de la Canonica est d’une grande simplicité, mais d’une +simplicité qui n’exclut pas l’élégance. C’est une basilique de 32ᵐ sur +12, divisée en trois nefs par des piliers carrés, fort élevés pour leur +diamètre (0ᵐ,55), qui portent des arcades en plein cintre un peu +moindres qu’un demi-cercle. L’apparence générale est d’une extrême +légèreté, et, sous ce rapport, la Canonica se distingue de la plupart +des édifices bysantins. Nul ornement aux piliers, si ce n’est une mince +moulure sur les tailloirs<a id="FNanchor_55_55"></a><a href="#Footnote_55_55" class="fnanchor">[55]</a>.</p> + +<p>Devant l’apside, de forme semi-circulaire, s’élève une voûte en berceau +couvrant une<span class="pagenum"><a id="page_98">{98}</a></span> travée de la nef centrale. Dans les bas-côtés, les deux +travées correspondantes ont des voûtes d’arêtes, dont les retombées +s’appuient à des consoles historiées de style bysantin très-barbare. +Toutes ces voûtes, ainsi que le cul-de-four de l’apside, sont en plein +cintre, et construites en blocage. Ce sont les seules existant dans +l’église, car le reste de la nef et des bas-côtés n’avait qu’une +couverture en charpente. On reconnaît qu’un incendie, dont je n’ai pu +apprendre la date, mais que je crois très-ancien<a id="FNanchor_56_56"></a><a href="#Footnote_56_56" class="fnanchor">[56]</a>, avait fortement +endommagé toute la partie supérieure de la basilique. Aujourd’hui, les +traces en subsistent encore dans des réparations exécutées en briques, +qui ont remplacé les pierres dans plusieurs travées au N.-O. de +l’église. A cette époque, sans doute, on a baissé la toiture, et, +suivant toute apparence, on a fabriqué une voûte en planches divisée par +travées, et portée sur des poutres<span class="pagenum"><a id="page_99">{99}</a></span> transversales qui s’implantaient +dans les murs latéraux, au-dessus des piliers. Du moins, on ne peut +autrement expliquer la destination de ces trous percés au-dessus des +piliers et à demi remplis de maçonnerie moderne. D’ailleurs, on jugera +du peu de soin qui a présidé à ce travail, en observant que cette voûte +en planches, dont on suit les traces sur les murs latéraux, devait +masquer en partie les fenêtres de la nef.</p> + +<p>Ces fenêtres sont assez irrégulièrement espacées, et l’on en voit +rarement une ouverte dans l’axe de l’arcade. En revanche, celles des +bas-côtés répondent exactement à celles de la nef centrale<a id="FNanchor_57_57"></a><a href="#Footnote_57_57" class="fnanchor">[57]</a>, et l’on +notera, comme un caractère remarquable, leurs dimensions si étroites +qu’elles ressemblent à des meurtrières. A l’ex<span class="pagenum"><a id="page_100">{100}</a></span>ception de la fenêtre +percée au centre de l’apside, et qui est ornée d’une petite archivolte à +trois claveaux en marbre blanc, toutes les autres ont leur amortissement +formé d’une seule pierre échancrée en plein cintre. Nous verrons cette +disposition se reproduire en Corse dans presque toutes les églises. +Quelquefois le chambranle de la meurtrière est taillé en biseau à +l’intérieur comme à l’extérieur (c’est le cas pour les fenêtres de la +nef à la Canonica); d’autres fois, elles présentent une suite de plans +en retraite qui rétrécissent l’ouverture au centre du mur. Telles sont +les fenêtres de l’apside, car cette disposition, un peu plus soignée, +semble réservée pour les parties auxquelles on a voulu donner quelque +ornementation.</p> + +<p>La Canonica a quatre portes: la principale au milieu de la façade +occidentale; une autre au milieu de la face méridionale; deux autres +enfin, l’une au midi, l’autre au nord, donnant dans l’avant-dernière +travée des collatéraux (en<span class="pagenum"><a id="page_101">{101}</a></span> partant de la façade); ces deux dernières +sont étroites, basses, carrées, surmontées d’un épais linteau monolithe +dont l’amortissement est décrit par un angle obtus. Une archivolte, +renfermant un tympan tout nu, surmonte la porte méridionale percée au +milieu de l’église. La porte occidentale a deux archivoltes sculptées +que je décrirai tout à l’heure.</p> + +<p>Quatre pilastres divisent la façade dans sa partie inférieure; deux fort +larges répondent aux murs des collatéraux; deux autres, un peu moindres, +aux piliers intérieurs. Les uns et les autres ont perdu leur +couronnement. Au centre s’ouvre la porte, flanquée de deux petits +pilastres que surmontent des chapiteaux écrasés, en marbre blanc, à +palmettes grossières. Sur le linteau, on voit d’autres palmettes avec +des entrelacs bizarres. Une autre espèce d’entrelacs formés de cercles +qui se coupent, orne l’archivolte inférieure. La supérieure, un peu plus +large, présente plusieurs animaux très-grossiè<span class="pagenum"><a id="page_102">{102}</a></span>rement sculptés. On +distingue des griffons, un cerf poursuivi par des chiens, enfin un +agneau portant le labarum. Toutes ces sculptures, d’une exécution +très-barbare et taillées dans le nu de la pierre, ont tous les +caractères du style bysantin primitif. Quant au tympan, il est +absolument nu.</p> + +<p>A la hauteur du toit des collatéraux, règne une longue corniche qui +divise la façade en deux parties, et se prolonge ensuite sur les faces +latérales. Au-dessus s’ouvre un œil-de-bœuf très-étroit. Vient enfin le +fronton un peu plus obtus que ceux du continent bâtis à la même époque; +dans le milieu est une fenêtre, ou plutôt une meurtrière, en forme de +croix.—Il se peut que ce fronton, très-délabré dans sa partie +supérieure, ait été restauré après l’incendie dont j’ai déjà parlé.</p> + +<p>Comparée avec la façade si pauvre d’ornementation, l’apside offrira +quelque recherche. Neuf pilastres l’entourent, qui soutiennent une<span class="pagenum"><a id="page_103">{103}</a></span> +arcature, en plein cintre surhaussé, appliquée au-dessous de la +corniche. Des chapiteaux corinthiens, épannelés seulement, et d’un +travail très-médiocre, surmontent tous ces pilastres, à l’exception de +deux seulement qui sont historiés, et d’une exécution encore plus +barbare. A vrai dire, ce sont de petits bas-reliefs taillés dans le nu +de la pierre; l’un, au côté sud de l’apside, représente deux griffons; +l’autre, au nord, un taureau avec une étoile devant lui. Peut-être +doit-on considérer ce taureau comme un signe symbolique, indiquant le +mois de la fondation ou de la consécration de l’église; peut-être +n’est-ce qu’un simple caprice.</p> + +<p>Entre chacune des arcades figurées qui retombent sur les pilastres, on +en voit deux autres plus petites, également cintrées. Cette arcature, +qui forme le motif de décoration le plus ordinaire en Corse, rappelle +certaines constructions de l’Italie et des provinces rhénanes. C’est +encore une arcature qui orne les rampants<span class="pagenum"><a id="page_104">{104}</a></span> du fronton oriental. Tous les +arcs sont en plein cintre, surhaussés, et s’appuient sur des modillons +d’une forme bizarre, qui figurent une espèce de bec ou de crochet +sortant d’une petite console surmontée par un tailloir. Les modillons de +la nef sont variés de forme; mais un seul présente quelque tentative +d’ornementation: c’est une tête grimaçante, d’ailleurs fort mal +sculptée.</p> + +<p>L’appareil de la Canonica est remarquable. Il se compose d’un <i>opus +incertum</i>, revêtu, à l’intérieur comme à l’extérieur, d’un placage de +dalles placées alternativement à plat et de champ. Ces dalles, +très-régulièrement taillées et assemblées avec une précision singulière, +sont d’un grès siliceux, à grain très-fin et d’une grande dureté. C’est +sur la même pierre qu’ont été exécutées les sculptures des archivoltes +et du linteau de la façade. De loin, ces assises, alternativement minces +et épaisses, se distinguent facilement à la manière différente dont +elles ré<span class="pagenum"><a id="page_105">{105}</a></span>fléchissent la lumière, peut-être aussi parce que les lichens +s’attachent avec plus de facilité sur la pierre placée dans un sens que +dans un autre. Il en résulte l’apparence d’une alternance de couleurs. +Les piliers de la nef sont construits de même; mais leurs assises se +composent uniquement de dalles de grès siliceux.</p> + +<p>Près de l’apside et du côté sud, on remarque trois grandes dalles +encastrées dans le mur comme au hasard, et qui ne m’ont pas semblé à +leur place. Elles sont chargées d’ornements, étoiles, losanges, cercles +concentriques, etc., taillés en creux et remplis d’un mastic ou d’une +pierre verdâtre très-foncée. Il serait possible qu’elles provinssent du +fronton primitif de l’église; car on se souvient que le fronton actuel +porte des traces de restauration. Je dois signaler, comme un fait +caractéristique, l’absence de contreforts, et même de pilastres sur les +faces latérales de la Canonica. On ne les voit<span class="pagenum"><a id="page_106">{106}</a></span> que très-rarement +employés dans les églises corses.</p> + +<p>J’oubliais de noter qu’au sud de l’église, attenant à la travée voûtée +du collatéral, on voit un massif plein, carré, de 6 mètres de côté, et +démoli à une hauteur de 3 ou 4 mètres. C’est, je crois, la base d’un +campanile. J’ignore d’après quelle tradition les paysans qui viennent +travailler dans les champs d’alentour, se sont imaginé que cette +maçonnerie renfermait un trésor. Plusieurs trous ont été pratiqués; mais +je n’ai pas besoin de dire que toutes les recherches ont été sans +résultats. Comme on ne voit aucune trace d’escalier ni à l’intérieur de +l’église ni à l’extérieur du campanile, il faut admettre qu’on n’y +montait que par une échelle. C’est ainsi qu’on entre encore dans la +plupart des tours bâties sur le bord de la mer. Sans doute cette +disposition, peut-être même la forme des fenêtres, ont été adoptées dans +un but de défense. La Canonica, à une petite distance de la côte, était +particu<span class="pagenum"><a id="page_107">{107}</a></span>lièrement exposée aux descentes des pirates<a id="FNanchor_58_58"></a><a href="#Footnote_58_58" class="fnanchor">[58]</a>.</p> + +<p>Telle est l’ancienne cathédrale de Mariana. Son ornementation ne se +distingue que par sa pauvreté de celle qui caractérise nos plus +anciennes églises bysantines; et le mérite principal de l’édifice, c’est +sa légèreté et sa bonne disposition où règne je ne sais quelle +simplicité antique, de bon goût, qui ne se trouve pas toujours dans +d’autres églises infiniment plus riches. Je résumerai ainsi ses +caractères principaux: plan en forme de basilique, deux travées dans les +collatéraux disposées pour servir de chapelles, absence de voûtes, +fenêtres en forme de meurtrières, appareil calculé pour l’ornementation, +sculptures taillées dans le nu de la pierre, ornementation médiocre et +timidement exécutée.<span class="pagenum"><a id="page_108">{108}</a></span></p> + +<h2><a id="SAN-PERTEO"></a>SAN-PERTEO.</h2> + +<p>San-Perteo, petite église voisine de la Canonica, paraît avoir été +construite à peu près dans le même temps; du moins elle lui ressemble +beaucoup, tant par la disposition générale, que par l’appareil, la forme +des fenêtres et des portes, et par le style des sculptures. San-Perteo +n’a qu’une nef, et cependant de chaque côté de l’apside une voûte ruinée +annonce une chapelle semblable à celle de la Canonica, ce qui montre une +disposition traditionnelle pour cette partie de l’église, disposition +conservée en dépit de la différence du plan. La situation actuelle des +deux églises offre même de grands rapports; toutes les deux, dépourvues +de voûtes, ont perdu leur toiture, et leurs portes ont été enlevées. +Elles semblent l’une et l’autre avoir souffert une catastrophe +semblable. La façade occiden<span class="pagenum"><a id="page_109">{109}</a></span>tale de San-Perteo n’a d’autre ornement +qu’un linteau grossièrement sculpté, appuyé sur deux petits chapiteaux +écrasés, qui n’ont pas même de piédroits pour les recevoir. Au sud, dans +la nef, s’ouvre une seconde porte dont le linteau, couvert d’un mauvais +bas-relief, représente deux lions séparés par un arbre, ou quelque chose +de semblable. J’ai hâte d’arriver à l’apside, la seule partie de +l’édifice vraiment intéressante. Des colonnes de granit poli l’entourent +à l’extérieur, surmontées de chapiteaux corinthiens en marbre blanc, qui +supportent des arcades figurées, en marbre blanc également, assez +richement sculptées dans le style du Bas-Empire.</p> + +<p>Si l’on compare la sculpture de ces chapiteaux et de ces archivoltes +avec l’ornementation du reste de l’église, ou avec celle de la Canonica, +on observera une telle supériorité d’exécution, qu’il est impossible de +les croire contemporaines. A mon sentiment, l’ornementation de cette +apside aurait été composée avec<span class="pagenum"><a id="page_110">{110}</a></span> des fragments antiques provenant, sans +doute, de la ville de Mariana.</p> + +<p>Les colonnes sont fortement engagées dans le mur de l’apside que +recouvre un crépi épais, tandis que le reste de la basilique offre un +appareil identique à celui de la Canonica. Cette différence dans +l’appareil pourrait faire supposer une différence de date dans les deux +portions de la bâtisse; cependant j’aimerais mieux l’attribuer à une +restauration ancienne, ou, ce qui est plus probable, à la maladresse des +ouvriers qui trouvaient quelque difficulté à tailler les dalles pour un +mur semi-circulaire.</p> + +<p>J’ai remarqué que ces colonnes n’étaient polies qu’à l’extérieur; ainsi, +dès le principe, elles avaient été destinées à être engagées dans un +mur.</p> + +<p>San-Perteo et la Canonica appartiennent au département; mais, comme +elles sont isolées,<span class="pagenum"><a id="page_111">{111}</a></span> éloignées de deux lieues de tout village, on ne +peut songer à les rendre au culte, et il est fort difficile de leur +assigner une destination. Pendant l’été, les bergers seuls, habitants de +la plaine de Mariana, y parquent leurs troupeaux, et il en résulte +quelques dégradations. On y mettrait un terme en y plaçant des portes; +dans la suite, on pourrait songer à les couvrir; quant à présent, les +gros murs, très-solidement construits, ne donnent aucune inquiétude.</p> + +<h2><a id="EGLISE_DE_SAINT_JEAN-BAPTISTE_ET_DE_SAN-QUILICO"></a>ÉGLISE DE SAINT JEAN-BAPTISTE ET DE SAN-QUILICO. +<br><br> +<small>CARBINI.</small></h2> + +<p>Saint-Jean-Baptiste, paroisse du village de Carbini, appartient au même +type, et je le<span class="pagenum"><a id="page_112">{112}</a></span> crois, sinon contemporain, du moins de peu d’années +postérieur aux églises précédentes.</p> + +<p>Vers la fin du <small>XIV</small>ᵉ siècle, au rapport de Filippini, Carbini fut le +chef-lieu d’une secte religieuse qui comptait de nombreux prosélytes +dans toute la Corse. On les nommait les Giovannali, peut-être à cause de +cette église où ils se rassemblaient; plus probablement, parce qu’à +l’exemple de quelques autres hérétiques, ils ne reconnaissaient que +l’évangile de Saint-Jean, ou qu’ils l’interprétaient à leur manière. Si +l’on en croit le bon chroniqueur, les Giovannali mettaient tout en +commun, la terre, l’argent, les femmes même. La nuit, ils se +réunissaient dans leurs églises, et, après l’office, les lumières +s’éteignaient, et ils se livraient à des orgies monstrueuses. C’est au +reste une accusation banale contre toutes les sectes secrètes, et les +premiers chrétiens eurent longtemps à s’en défendre. Quoi qu’il en soit, +le pape envoya d’Avignon un commissaire<span class="pagenum"><a id="page_113">{113}</a></span> pour excommunier les +Giovannali, et des soldats avec lui qui les exterminèrent jusqu’au +dernier. Carbini, devenu désert, fut repeuplé par des familles envoyées +de Sartène<a id="FNanchor_59_59"></a><a href="#Footnote_59_59" class="fnanchor">[59]</a>.</p> + +<p>L’église de Saint-Jean n’a qu’une seule nef de 20ᵐ sur 8, éclairée par +des meurtrières, couverte d’un toit moderne en charpente; il n’y a point +de chapelles latérales à l’apside. L’appareil, très-régulier à +l’extérieur, se compose d’assises d’égale hauteur<a id="FNanchor_60_60"></a><a href="#Footnote_60_60" class="fnanchor">[60]</a>; au dedans, on ne +voit qu’un <i>opus incertum</i> très-grossier.</p> + +<p>Une arcature en plein cintre règne au-dessous de la corniche et se +prolonge sur les rampants des frontons. J’y remarque un motif +d’ornementation nouveau. De deux en deux arcades, les tympans présentent +une cavité hémisphérique trop profonde et trop soigneu<span class="pagenum"><a id="page_114">{114}</a></span>sement taillée +pour avoir été destinée à recevoir des incrustations. Près de l’apside, +et seulement du côté du nord, on voit quelques bas-reliefs grossiers +alternant avec cet ornement singulier, et représentant des animaux, +parmi lesquels j’ai cru reconnaître plusieurs signes du zodiaque; mais +il n’y en a que cinq ou six, et il ne paraît pas que les tympans lisses +du reste de l’arcature aient été restaurés.</p> + +<p>La façade très-simple et toute nue, ne donne lieu à aucune observation; +je remarquerai seulement la porte carrée, surmontée d’une archivolte en +plein cintre extrêmement surélevée.</p> + +<p>A une distance de 1ᵐ,25 seulement de Saint-Jean, on voit les ruines +d’une autre église, dédiée à san Quilico (<i>sanctus Quilicus</i>), +exactement de même forme, de même appareil, seulement un peu plus +petite. Ses murs sont abattus à un mètre du sol. On trouve en France +beaucoup d’exemples d’églises aussi rappro<span class="pagenum"><a id="page_115">{115}</a></span>chées l’une de l’autre; +quelques-unes, comme la Trinité et l’église du Ronceray, à Angers, ont +un mur mitoyen. C’est le seul cas de cette nature que j’aie observé en +Corse.</p> + +<p>Quelques pas plus loin, au N.-E. de San-Quilico, s’élève un campanile +carré, ruiné par la foudre, mais très-haut encore. Il avait trois +étages, un seul a subsisté. L’identité de l’appareil, et la forme de sa +porte cintrée très-surhaussée, indiquent qu’il a dû être construit à la +même époque que Saint-Jean, et probablement il servit aux deux églises. +Le clocher, très-svelte<a id="FNanchor_61_61"></a><a href="#Footnote_61_61" class="fnanchor">[61]</a> et très-élégant, produit un admirable effet +dans le paysage, lorsque, éclairé par le soleil couchant, il se détache +sur les sombres montagnes du Coscione. A l’intérieur on ne voit aucune +trace d’escaliers; on ne sait même s’il y avait des planchers aux +différents étages. La seule fenêtre qui subsiste est<span class="pagenum"><a id="page_116">{116}</a></span> en plein cintre, +géminée, refendue par une colonne portant un chapiteau oblong, d’une +forme bizarre, dont on trouve des exemples en Toscane et sur les bords +du Rhin<a id="FNanchor_62_62"></a><a href="#Footnote_62_62" class="fnanchor">[62]</a>. Quelques colonnettes gisant à terre dans l’église de +Saint-Jean proviennent, m’a-t-on dit, de l’église de San-Quilico. Je +crois bien plutôt qu’elles appartiennent aux fenêtres détruites du +campanile.</p> + +<p>Le clocher de Carbini mériterait d’être restauré. C’est, je pense, le +plus ancien, le seul ancien qui subsiste en Corse. Je prendrai la +liberté, Monsieur le Ministre, de vous demander une allocation pour +cette bonne œuvre, et de vous prier en même temps d’inviter M. le +Ministre des cultes à vouloir bien s’y associer. La paroisse de Carbini +est très-pauvre. Son<span class="pagenum"><a id="page_117">{117}</a></span> unique cloche, suspendue à une perche à la porte +du curé, fait vraiment peine à voir.</p> + +<h2><a id="EGLISE_DE_SAINT-JEAN"></a>ÉGLISE DE SAINT-JEAN.<br><br> +<small>COMMUNE DE PAOMIA.</small></h2> + +<p>Si l’on diminue considérablement les proportions de la Canonica, si l’on +en supprime toute l’ornementation, si à l’appareil régulier on en +substitue un grossier de schiste ou de granit mal taillé, on pourra se +représenter la plupart des petites églises ou chapelles bâties avant +l’établissement définitif de la domination génoise. On en rencontre sur +presque tous les points de l’île; quelques-unes ne remontent qu’au <small>XV</small>ᵉ +siècle.</p> + +<p>Je n’en citerai que deux. La première, San-Pancrazio entre Bastia et +Cervione, se fait re<span class="pagenum"><a id="page_118">{118}</a></span>marquer par ses trois apsides, circonstance assez +rare en Corse pour être notée.</p> + +<p>L’autre, Saint-Jean, entre Cargese et Paomia, ne mérite d’être +mentionnée que pour une singularité dont je n’ai pu trouver +l’explication. A l’intérieur de l’église, en ruines aujourd’hui, on voit +au milieu de l’appareil du mur nord de la nef, un bras humain sculpté +sur le granit, légèrement fléchi, et les doigts ouverts dirigés à 45º. +Ce bras, d’ailleurs très-grossièrement travaillé, n’a pu appartenir à un +bas-relief plus considérable dont un fragment aurait été employé comme +un simple moellon, car il occupe le milieu d’une dalle et est +parfaitement isolé. Aucune autre sculpture ne se voit ni à l’intérieur +ni à l’extérieur de l’église. Autrefois l’apside a été peinte à fresque, +mais les peintures sont devenues absolument méconnaissables.</p> + +<p>J’éprouve un embarras semblable à m’expli<span class="pagenum"><a id="page_119">{119}</a></span>quer un autre bas-relief (si +l’on peut donner ce nom à des pierres façonnées à coups de hachette), +que l’on voit sur le linteau d’une maison de Paomia. On me l’avait +signalé comme une sculpture <i>phénicienne</i>; mais, malgré la meilleure +volonté du monde, il me fut impossible de méconnaître la disposition +ordinaire au moyen-âge, dans l’arrangement du linteau et des pierres +également sculptées qui lui servent d’impostes. Au milieu du linteau on +distingue une figure de femme, je crois, à son costume, aussi +grossièrement exécutée que les bonshommes charbonnés sur les murailles +par les écoliers oisifs. A gauche, une espèce de chevron ou de zigzag; à +droite, un X, ou bien une croix de Saint-André très-ouverte. On voit sur +les impostes des traits bizarres; d’un côté on pourrait reconnaître +l’ornement bien connu qu’on nomme feuille de fougère ou arête de hareng. +Il serait impossible de décrire les autres, tant ils sont bizarres et +irréguliers. De loin on pourrait les prendre pour des lettres.<span class="pagenum"><a id="page_120">{120}</a></span></p> + +<p>Isolée, chacune de ces pierres embarrasserait peut-être beaucoup un +archéologue; mais leur réunion, qui forme un des amortissements de porte +les plus communs dans le pays, arrête court toutes les hypothèses qu’on +serait tenté de faire sur leur origine. Si l’on arguait de la forme +irrégulière des impostes, qu’elles ont été appropriées à leur +destination actuelle longtemps après avoir été façonnées pour un autre +usage, je répondrais qu’aux sculptures près, elles ressemblent +exactement à toutes les impostes des maisons anciennes, et que +l’échancrure qui marque le haut de la porte les caractérise +suffisamment.<span class="pagenum"><a id="page_121">{121}</a></span></p> + +<h2><a id="ANCIENNE_CATHEDRALE_DE_NEBBIO63"></a>ANCIENNE CATHÉDRALE DE NEBBIO<a id="FNanchor_63_63"></a><a href="#Footnote_63_63" class="fnanchor">[63]</a>.</h2> + +<p>Voici encore le type de la Canonica reproduit avec de très-légères +modifications dans l’ancienne cathédrale de Nebbio, près de +Saint-Florent. Même plan et presque mêmes dimensions, même absence de +voûtes et de contreforts, même arcature sur les faces latérales, même +motif d’ornementation pour l’apside<a id="FNanchor_64_64"></a><a href="#Footnote_64_64" class="fnanchor">[64]</a>. Il faut noter la forme des +fenêtres un peu moins étroites que celles des églises précédentes. Des +colonnes légèrement fuselées, alternant avec des piliers carrés, +séparent les trois nefs de la basilique. Les chapiteaux des colonnes +sont historiés, d’une médiocre exécution, mais les<span class="pagenum"><a id="page_122">{122}</a></span> reliefs ont une +saillie inusitée; les piliers n’ont que des tailloirs sans ornements; un +seul se fait remarquer par des moulures bizarres qui se recourbent aux +angles, de façon à figurer une espèce de crochet.</p> + +<p>La façade, mieux conservée que celle de la Canonica, mérite seule +quelque attention. Elle offre, en quelque sorte, l’image d’une coupe +transversale de l’édifice. Un fronton un peu moins surbaissé que les +frontons antiques surmonte les murs de la nef centrale, qui s’élèvent +au-dessus des collatéraux et s’y relient par une corniche rampante. +Ainsi, l’on peut distinguer dans cette façade deux étages. L’inférieur +présente cinq arcades figurées en plein cintre; celle du milieu, plus +élevée que les autres, percée d’une porte carrée, séparée d’une fenêtre +ou d’une espèce de tympan à jour par un épais linteau de pierre. Tous +ces pilastres ont des chapiteaux, la plupart historiés, représentant des +animaux fantastiques, un lion, des ser<span class="pagenum"><a id="page_123">{123}</a></span>pents entrelacés, etc. Dans le +tympan des deux arcades qui répondent aux bas-côtés de la nef, on +remarque quelques ornements, des étoiles, des cercles incrustés dont la +couleur verte se détache du blanc éclatant de l’appareil<a id="FNanchor_65_65"></a><a href="#Footnote_65_65" class="fnanchor">[65]</a>. C’est un +rapport de plus avec la Canonica. A l’étage supérieur il n’y a que trois +arcades figurées, celle du milieu contenant une grande fenêtre en plein +cintre. Au-dessus, une meurtrière en croix occupe le centre du fronton.</p> + +<p>Les sculptures qui ont quelque saillie, l’emploi de colonnes, +l’élargissement des fenêtres, sont autant d’indices qui me font regarder +cette église comme plus moderne que la Canonica. Je ne la crois pas +antérieure à la fin du <small>XII</small>ᵉ siècle.</p> + +<p>Trompé par des renseignements inexacts, je m’attendais à trouver, à +Saint-Florent, des re<span class="pagenum"><a id="page_124">{124}</a></span>liquaires anciens; mais je n’y vis qu’une châsse +toute moderne, envoyée de Rome, et contenant un squelette revêtu d’un +habit de guerrier romain (vrai style d’Opéra), tout couvert de mauvais +oripeau et de verroteries. Ce sont les reliques de saint Florus qui, en +compagnie de sainte Flore, a le patronage de la ville de Saint-Florent. +Tous les deux sont fort vénérés dans le pays, et quelques stylets +rouillés, quelques pistolets hors d’état de faire feu attestent les +conversions qu’ils ont opérées.</p> + +<p>Au nord de l’église, et près d’une porte latérale, on me fit remarquer +trois trous qui traversent le mur irrégulièrement. Il me semblait que +c’était le résultat d’une distraction des ouvriers qui avaient bâti le +mur. Toutefois ces trous sont en grande réputation. Tous les ans, le +jour de la fête de sainte Flore, ils exhalent une odeur de violette. Le +fait rapporté par Ughelli (<i>Italia christiana</i>, tome IV) me fut attesté +par le maire et le curé de Saint-Florent</p> + +<div class="figcenter"> +<img src="images/ill_010.jpg" width="517" height="550" alt="Sᵗ. Michel de Murato. + +Page 141. + +"> +<br> +<span class="caption">Sᵗ. Michel de Murato. + +Page 141. + +</span> +</div> + +<p><span class="pagenum"><a id="page_125">{125}</a></span></p> + +<p class="nind">qui m’engagèrent à bien flairer les trous susdits, m’avertissant que je +ne sentirais rien du tout, ce qui se trouva parfaitement vrai.</p> + +<h2><a id="SAINT-MICHEL"></a>SAINT-MICHEL.<br><br> +<small>COMMUNE DE MURATO.</small></h2> + +<p>C’est la plus élégante, la plus jolie église que j’aie vue en Corse. +Elle est située à un quart de lieue du bourg de Murato, sur un petit +plateau et complètement isolée; cependant elle sert au culte, mais, je +crois, seulement dans quelques occasions solennelles. La nature des +roches qu’on trouve dans le voisinage a permis aux architectes d’imiter, +plus exactement qu’à l’ordinaire, le style des Pisans, surtout pour +l’ornementation. Nous verrons comment il s’est<span class="pagenum"><a id="page_126">{126}</a></span> modifié en passant des +plaines de la Toscane dans les sauvages montagnes de la Corse.</p> + +<p>Le plan de Saint-Michel figure un parallélogramme rectangle, terminé à +l’orient par une apside semi-circulaire, et précédé à l’ouest par un +porche surmonté d’une tour carrée que soutiennent deux grosses colonnes +trapues, à chapiteaux écrasés. Quelques rudiments de feuilles ornent ces +chapiteaux; les volutes sont peu saillantes; une astragale figurant une +tresse relie les corbeilles aux fûts. Base élevée, circulaire, ornée +d’une grosse torsade.</p> + +<p>Sur la façade, trois arcades dont deux latérales aveugles. Point de +bas-relief aux tympans; mais des consoles historiées, d’une saillie +notable, reçoivent les retombées des archivoltes. Le linteau de la porte +principale est couvert d’incrustations. Point de voûtes, si ce n’est +au-dessus de l’apside. Fenêtres étroites à l’ordinaire, cintrées; la +partie inférieure et supérieure</p> + +<div class="figcenter"> +<img src="images/ill_011.jpg" width="550" height="270" alt="Fenêtre de l’Eglise de Sᵗ. Michel + +Page 127. + +"> +<br> +<span class="caption">Fenêtre de l’Eglise de Sᵗ. Michel + +Page 127. + +</span> +</div> + +<p><span class="pagenum"><a id="page_127">{127}</a></span></p> + +<p class="nind">de leurs chambranles est souvent ornée d’entrelacs et de sculptures en +très-bas-relief. La corniche est soutenue par une arcature régnant le +long des murs latéraux, se prolongeant sur les festons, et entourant +l’apside. Plusieurs tympans de ces arcades offrent des sculptures dans +le genre de celles que nous avons remarquées à Carbini.</p> + +<p>On le voit, à l’exception de son porche, construction tout à fait +inusitée dans ce pays et qui, par sa disposition, rappelle en petit +l’église de Maurmoutiers, près de Saverne, on retrouve à Saint-Michel +tous les caractères que j’ai plusieurs fois signalés. Ce n’est que par +son appareil singulier que cette église se distingue véritablement de +toutes celles que j’ai déjà décrites. Du plus loin qu’on l’aperçoit, +l’œil est attiré et surpris par les couleurs tranchées de son parement, +composé de pierres d’un vert foncé et d’un blanc éclatant. Toutes les +parois de l’édifice en sont revêtues, aussi bien en dedans qu’en dehors. +D’abord on<span class="pagenum"><a id="page_128">{128}</a></span> ne peut distinguer aucune combinaison régulière, et l’œil +n’est frappé que d’un papillotage bizarre. En s’approchant, on remarque +comme une intention d’arrangement dans le but de produire un certain +effet par l’opposition des couleurs; effet du reste plus étrange qu’il +n’est harmonieux. Il semble que l’on ait prétendu imiter les alternances +de couleurs régulièrement opposées du dôme de Pise et d’autres monuments +du même pays; mais l’on n’a persisté dans ce projet qu’autant que les +matériaux convenables se présentaient sous la main, et l’on y a renoncé +dès que l’exécution entraînait trop de soins. Par exemple, les assises +ne sont point égales en hauteur, et les pierres qui les composent sont +d’échantillons très-différents. Dans la partie supérieure des murs, le +blanc et le vert se succèdent par bandes horizontales; au-dessous, ces +deux couleurs se mêlent comme sur un damier; mais cet arrangement +n’existe que par places; bientôt on ne voit que des plaques plus ou +moins grandes, jetées pêle-mêle et comme au<span class="pagenum"><a id="page_129">{129}</a></span> hasard. A la vérité, les +claveaux des arcades aveugles de la façade et les tambours des colonnes +du porche alternent de couleur dans un ordre constant; mais les claveaux +des arcades figurées sous la corniche n’offrent qu’un mélange incertain +et confus. J’ai cru remarquer que l’architecte avait eu meilleure +opinion de la résistance de la pierre verte (chlorite schisteuse +très-compacte), que de celle de la pierre blanche (calcaire de +Saint-Florent), car il emploie la première de préférence dans toutes les +parties qui exigent le plus de solidité.—Çà et là des dalles de marbre +rougeâtre, encastrées dans les murs, viennent ajouter à la bizarrerie de +l’ensemble. Enfin, on trouve encore quelques incrustations en briques, +toujours fort irrégulières, principalement aux retombées des arcatures +latérales.</p> + +<p>Le chef-d’œuvre de ce beau système se trouve sur le linteau de la porte +occidentale, qui représente, en très bas-relief taillé sur le fond blanc +de<span class="pagenum"><a id="page_130">{130}</a></span> la pierre, un buste de face entre deux paons qui lui béquettent les +oreilles. Sur les queues de ces oiseaux brillent quantité de petites +pierres, rouges, vertes, blanches, entremêlées de morceaux de verre +bleu. C’est une véritable mosaïque, mais bien grossièrement exécutée. +Quelques chambranles de fenêtres, quelques tympans des arcades aveugles, +offrent des incrustations semblables, en général vertes ou rouges, sur +fond blanc, toutes très-péniblement et très-rudement élaborées.</p> + +<p>Je dois dire quelques mots du travail des sculptures, plus soignées à +Saint-Michel qu’en aucune autre église de Corse, et toutefois encore +bien barbares.</p> + +<p>Remarquons d’abord l’obscénité de quelques figures, fait qui n’est pas +rare sur le continent, mais qui me surprend en Corse, pays grave, s’il +en fut, où l’on ne rit guère, et, quelle qu’en soit la cause, assurément +très-chaste. Par exemple, un<span class="pagenum"><a id="page_131">{131}</a></span> modillon de l’arcature du côté nord +représente un homme tenant un oliphant de la main gauche, et de la +droite une espèce de coutelas. <i>Istius membrum femine longius evadit.</i> +Plus loin, un homme, sur une des consoles de la façade, au-dessous de +l’archivolte de droite, <i>clunibus insidens, ingentem</i> ιθυφάλλον +<i>prætendit</i>. Cherche là-dedans qui voudra une allusion mystique. Parmi +les autres bas-reliefs, je n’en ai trouvé qu’un seul dont le sujet fût +bien intelligible. On voit un serpent embrassant un arbre de ses replis, +et tenant une pomme dans sa gueule. Près de lui une femme nue étend la +main vers le fruit. C’est assurément la Tentation qu’on a voulu rendre. +Inutile de parler du manque de proportion et de la grossièreté du +travail. Les sculptures d’ornement, beaucoup mieux exécutées, présentent +quelquefois des détails assez gracieux. Des entrelacs et des rinceaux +élégants et capricieux, sculptés sur les chambranles de plusieurs +fenêtres, m’ont rappelé les arabesques si fines placées de la même<span class="pagenum"><a id="page_132">{132}</a></span> +manière dans quelques fenêtres moresques de l’Alhambra et de l’Alcazar +de Séville. Cette ornementation précieuse pourrait s’appeler une +gravure, et elle est toujours exécutée en creux.</p> + +<p>Quelques fresques existaient à l’intérieur de l’apside; elles sont +aujourd’hui presque entièrement effacées.</p> + +<p>Si l’on en excepte la tour, dont l’amortissement est détruit (si +toutefois elle a été terminée), l’église de Saint-Michel se trouve dans +un état de conservation très-satisfaisant.</p> + +<h2><a id="SAINT-NICOLAS_PRES_DE_MURATO"></a>SAINT-NICOLAS PRÈS DE MURATO.</h2> + +<p>L’église de Saint-Nicolas, à une lieue S.-O. de Murato, ressemble fort à +la précédente; seulement elle n’a ni porche ni clocher, elle est +en<span class="pagenum"><a id="page_133">{133}</a></span>tièrement revêtue, à l’intérieur comme à l’extérieur, d’un parement +de pierres vertes. Abandonnée depuis la révolution, dépourvue de toit, +elle tombe en ruines. Son ornementation, évidemment très-soignée, la +rend intéressante, et je la décrirai avec quelque détail; car elle nous +offre, je crois, l’exemple de la plus grande recherche à laquelle se +soient élevés les architectes corses.</p> + +<p>De même qu’à Saint-Michel, la façade présente trois arcades, dont deux +latérales figurées, celle du centre plus haute et plus large que les +autres. Elles reposent sur des pilastres d’une saillie légère, couronnés +de chapiteaux assez bien refouillés. Des entrelacs sculptés en creux, +des tores en saillie, quelquefois en pierre blanche, dessinent les +archivoltes. Dans les tympans des arcades latérales, on voit quelques +incrustations, des croix étoilées qui se détachent en blanc sur le fond +sombre du parement. Un damier vert et blanc occupe le centre du<span class="pagenum"><a id="page_134">{134}</a></span> tympan +de l’arcade principale. Les chapiteaux des piédroits, le bandeau +d’imposte, sont couverts d’ornements gravés en creux avec une finesse +dont jusqu’alors je n’avais rencontré nul exemple. Enfin, dans les +pendentifs, entre les arcades, d’autres incrustations complètent la +décoration de la façade, et remplissent, en partie, le nu qui existe +entre les archivoltes et le fronton.</p> + +<p>Les corniches et leurs arcatures ressemblent à celles de Saint-Michel, +sauf les alternances de couleur, dont on ne trouve d’autre exemple à +Saint-Nicolas que dans les incrustations dont je viens de parler. Je +remarquerai cependant la variété et l’élégance des motifs dans les +modillons et la corniche; le dessin de cette dernière change à chacune +des pierres qui la composent.</p> + +<p>Par sa disposition générale et par ses détails, la décoration de +Saint-Nicolas appartient tout entière au style bysantin; c’est pourquoi +l’on<span class="pagenum"><a id="page_135">{135}</a></span> observera avec surprise que ses fenêtres, étroites d’ailleurs, +suivant l’usage invariable, ont pour amortissement une lancette aiguë. +Cette ogive étant taillée dans une seule pierre qui forme le haut du +chambranle, il est évident qu’elle n’a point été adoptée ici pour ses +qualités de résistance et la facilité de sa construction, mais bien +parce qu’on a voulu se conformer à une mode établie. Il faut en conclure +que Saint-Nicolas a été bâti à une époque ou le style gothique était +déjà complètement en faveur sur le continent; c’est-à-dire vers la fin +du <small>XIII</small>ᵉ siècle, ou le commencement du <small>XIV</small>ᵉ<a id="FNanchor_66_66"></a><a href="#Footnote_66_66" class="fnanchor">[66]</a>.<span class="pagenum"><a id="page_136">{136}</a></span></p> + +<h2><a id="SAINT-CESAIRE"></a>SAINT-CÉSAIRE.</h2> + +<p>Cette date est probablement celle d’une autre petite église du +voisinage, également ruinée, située entre la Pieve et Murato. On la +nomme Saint-Césaire. Elle a le même plan que Saint-Nicolas, mais presque +aucune ornementation; je ne la cite que pour son parement bizarre, +composé de pierres vertes, et de dalles d’un marbre assez grossier veiné +de rouge et de gris, commun dans les montagnes de Bevinco. Il est +impossible de reconnaître même <i>l’intention</i> d’un arrangement quelconque +dans la disposition des pierres de ce parement, tant elles se mêlent +confusément, et souvent de la façon la plus désagréable à l’œil.</p> + +<p>De ces trois églises, Saint-Michel est la plus ancienne, et c’est une +copie évidente des basiliques pisanes. Saint-Césaire est une imi<span class="pagenum"><a id="page_137">{137}</a></span>tation +très-maladroite de Saint-Michel; enfin Saint-Nicolas offre encore le +même type, mais perfectionné et embelli par le bon goût de son +ornementation. Rien de plus fréquent dans l’histoire de l’architecture +que cette influence qu’exerce un certain édifice, généralement admiré, +sur les constructions du voisinage.</p> + +<h2><a id="MONASTERE_DE_SAINT-MARTIN"></a>MONASTÈRE DE SAINT-MARTIN.</h2> + +<p>J’ai observé, dans une localité fort éloignée de Murato, le même système +d’opposition de couleurs, toujours plutôt indiqué qu’exécuté à la +lettre; c’est parmi les ruines du monastère de Saint-Martin, situé dans +une petite vallée entre Cargèse et Paomia. Son apside est entourée d’une +arcature dont les tympans sont alternativement en granit gris et en grès +rouge. Au-dessous règne un bandeau, large de 0ᵐ40,<span class="pagenum"><a id="page_138">{138}</a></span> qui tranche sur le +granit dont se compose le reste du parement. Sous les tympans de +l’arcature on voit quelques bas-reliefs frustes et très-grossiers, où +l’on distingue des animaux et des ornements bizarres dans le goût de +ceux de Carbini. Je crois d’ailleurs les deux églises à peu près +contemporaines.</p> + +<h2><a id="EGLISES_DE_BONIFACIO"></a>ÉGLISES DE BONIFACIO.<br><br> +<small>SAINTE-MARIE.</small></h2> + +<p>Ce n’est qu’à Bonifacio que j’ai vu des églises gothiques, mais de ce +gothique bâtard tel qu’il s’introduisit, avec peine et tardivement, dans +le midi de l’Europe. Bien que ces édifices aient conservé beaucoup de +souvenirs romans, je ne les crois pas d’une date antérieure au <small>XIV</small>ᵉ +siècle; du moins c’est ce qu’on est fondé<span class="pagenum"><a id="page_139">{139}</a></span> à supposer en examinant la +persistance de l’architecture pisane dans le reste de l’île. L’église de +Saint-Césaire et celle de Saint-Nicolas nous en offraient tout à l’heure +des exemples remarquables.</p> + +<p>Sainte-Marie, construite dans la partie la plus élevée de la ville, se +fait remarquer d’abord par ses arcs-boutants, inconnus partout ailleurs, +et ici presque inutiles en raison du peu d’élévation des murs latéraux. +C’est donc une <i>mode</i> plutôt qu’une nécessité qui les aura fait établir. +Le plan de Sainte-Marie est celui d’une basilique courte et large, +divisée en trois nefs et terminée par trois apsides semi-circulaires. A +l’intérieur elle a subi de nombreuses réparations. Ainsi les piliers, +évidemment retaillés, ont maintenant des chapiteaux ioniques. Les voûtes +ogivales, renforcées d’arcs doubleaux et de nervures plates, m’ont paru +également retouchées; enfin, tout récemment, l’intérieur de l’église a +été badigeonné en couleur de<span class="pagenum"><a id="page_140">{140}</a></span> marbre, si bien qu’on n’en peut plus +distinguer l’appareil. La façade, presque complètement nue, n’offre +aucun intérêt. On doit seulement signaler une moulure en violettes bien +travaillée, et un grand œil-de-bœuf, ou plutôt une rose sans rayons, à +claveaux noirs et blancs alternant avec régularité. Devant la porte, +toute moderne, s’élève une espèce de porche ou de halle couverte qui +sert de lieu de réunion aux oisifs de la ville.</p> + +<p>Le clocher de Sainte-Marie est carré, assez svelte, et, bien que fort +mutilé, il conserve quelques vestiges de son ancienne élégance. Je ne +parlerai pas de l’étage supérieur, refait probablement au <small>XVII</small>ᵉ siècle; +des trois autres, le seul qui soit demeuré intact, c’est le plus élevé, +percé de deux fenêtres en ogive, séparées par une mince colonnette. +L’étage immédiatement inférieur a une fenêtre trilobée en plein cintre, +bouchée aujourd’hui. A l’étage au-dessous on ne distingue plus la forme +des ou<span class="pagenum"><a id="page_141">{141}</a></span>vertures; peut-être même n’en existait-il pas. Toutes ces +fenêtres, en ogive ou en plein cintre, sont surmontées d’une espèce de +chambranle décoré avec une certaine recherche; carré au-dessus des +ogives, façonné en fronton pour les autres fenêtres, ce chambranle, car +je ne puis trouver un autre nom à cette sorte d’encadrement appliqué, +est rempli d’ornements sculptés, violettes, rosaces, entrelacs. Voilà, +mais perfectionné, le motif qui s’était déjà présenté à Saint-Michel de +Murato. Ici son apparence moresque est encore plus frappante, et +s’expliquera peut-être par le voisinage de la Sardaigne, soumise à +l’Espagne, car on sait combien le gothique espagnol a emprunté à +l’ornementation arabe. Des cordons de têtes de clous ou de violettes +marquent la séparation de chaque étage, et, vers le milieu de la tour, +deux bas-reliefs, sculptés au-dessous d’une de ces moulures, +représentent l’un le Bœuf de saint Luc; l’autre, le Lion de saint Marc. +Probablement les autres faces de la tour, défigurées<span class="pagenum"><a id="page_142">{142}</a></span> aujourd’hui, +portaient les autres attributs symboliques des évangélistes.</p> + +<h2><a id="EGLISE_DES_DOMINICAINS"></a>ÉGLISE DES DOMINICAINS.<br><br> +<small>(BONIFACIO.)</small></h2> + +<p>L’église de Saint-Dominique, beaucoup mieux conservée, est, je crois, un +peu plus moderne que Sainte-Marie. Bien que l’ogive y soit employée dans +tous les arcs, l’apparence extérieure n’est point gothique, et la façade +surtout offre une grande analogie avec celle de la Canonica. Les +contreforts, ou, pour mieux dire, les pilastres, disposés de la même +manière, présentent absolument le même appareil composé d’assises +alternativement minces et épaisses. Quant aux murs, bâtis de moellons +non taillés, ils sont recouverts d’une couche épaisse de ciment. Le plan +est, à l’ordinaire, celui d’une basilique.<span class="pagenum"><a id="page_143">{143}</a></span></p> + +<p>La porte occidentale, de forme carrée, est encadrée dans une ogive +bordée par trois tores qui correspondent à autant de colonnettes à +chapiteaux grêles, écrasés, d’un travail pitoyable. Cette ogive +s’encadre elle-même dans un fronton également appliqué et d’une faible +saillie. Au sommet on voit sculptés un agneau avec une croix. Un +œil-de-bœuf occupe le haut du gâble, dont les rampants sont bordés par +un cordon de violettes d’une bonne exécution. Voilà toute la décoration +de la façade, et elle en déguise mal la nudité. Une porte latérale, au +nord, n’est guère mieux ornée. Elle est carrée, surmontée d’un tympan +ogival qu’entoure une large archivolte bordée à l’intérieur d’une +moulure de violettes.</p> + +<p>L’intérieur de l’église se divise en trois nefs séparées par des piliers +carrés auxquels s’appliquent, dans la nef centrale, deux colonnettes +engagées dans les angles du pilier, et s’élevant jusqu’aux retombées des +voûtes dont elles re<span class="pagenum"><a id="page_144">{144}</a></span>çoivent les nervures. Voûtes ogivales, obtuses, +d’arêtes, renforcées d’arcs doubleaux et de nervures arrondies qui se +réunissent sous une clef sculptée. Les voûtes des bas-côtés, un peu +surbaissées, garnies de nervures également rondes, qui retombent sur des +consoles, ne m’ont point paru contemporaines des premières. Je les crois +modifiées par une réparation relativement moderne.</p> + +<p>Les arcades en tiers-point n’ont leur naissance marquée que par un +tailloir peu saillant sortant du pilier, tandis que les deux colonnettes +engagées sur ses angles, qui montent jusqu’à la voûte, où elles ont un +tailloir commun, semblent prolonger jusqu’à cette hauteur le pilier +qu’elles encadrent. Il en résulte un effet désagréable; l’arcade tombant +sur le milieu de ce pilier a l’air de ne s’appuyer sur rien. On observe +la même faute en France dans nombre d’églises du <small>XV</small>ᵉ siècle, bâties à +l’époque où dominait le goût des pénétrations, lorsqu’on s’ef<span class="pagenum"><a id="page_145">{145}</a></span>forçait +d’imiter en pierre l’apparence des constructions en bois. J’ai peu de +chose à dire des chapiteaux de ces colonnettes. Leur sculpture est des +plus médiocres. Une volute s’arrondit à leurs angles; plus bas, +au-dessus de l’astragale, on voit comme un rudiment de feuilles qui se +développe bien timidement. Pour l’aspect et le galbe seulement, ces +chapiteaux offrent quelques ressemblances avec quelques chapiteaux +moresques de l’Alhambra.</p> + +<p>Les fenêtres des collatéraux en plein cintre ne diffèrent nullement de +ces meurtrières dont nous avons parlé si souvent. On observera, en +outre, qu’elles sont placées la plupart hors de l’axe des arcades de la +nef. Si cette bizarrerie ne se reproduisait pas souvent dans d’autres +églises corses (à la Canonica, on en a vu un exemple), on pourrait +conclure que les collatéraux sont plus anciens que la nef; mais il est +plus probable de l’attribuer à cette indifférence pour la symétrie dont +les constructions de l’île nous ont<span class="pagenum"><a id="page_146">{146}</a></span> offert déjà tant de preuves. Les +fenêtres de la nef, dont l’amortissement se termine en mitre, m’ont paru +altérées par une restauration moderne.</p> + +<p>Le clocher des Dominicains, placé au midi près du chœur, est carré à sa +base, mais devient octogone en s’élevant au-dessus du toit. Des moulures +saillantes en accusent les différents étages, éclairés chacun par une +fenêtre en plein cintre, bilobée, percée sur chaque face. Du +couronnement s’élèvent, aux angles, des créneaux, échancrés à la manière +moresque, d’un effet très-agréable.</p> + +<p>Je présume que Saint-Dominique avait primitivement trois apsides ainsi +que Sainte-Marie; mais, dans le <small>XVIII</small>ᵉ siècle, la partie orientale du +chœur a été refaite et allongée. Elle forme un nouveau chœur carré, en +arrière de l’autel, et deux salles latérales dont l’une, qui fait retour +sur les murs de l’église, sert de sacristie.<span class="pagenum"><a id="page_147">{147}</a></span> Un jubé très-riche, plaqué +de marbre et d’albâtre dans le goût moderne italien, marque la +séparation des parties de l’église ancienne et moderne. Il porte la date +de 1749.</p> + +<p>Je ne parlerai point des autres églises de Bonifacio, dont l’une est +devenue un magasin militaire: bâties à peu près sur le modèle de +Saint-Dominique, ruinées ou fort mal réparées, elles n’offrent plus +aujourd’hui le moindre intérêt.</p> + +<p>En Corse le gothique s’est encore moins développé que le style bysantin. +On lui doit cependant l’introduction des voûtes, à peu près inusitées +jusqu’alors. Il y a lieu de s’étonner que la sculpture et +l’ornementation n’aient pas fait des progrès à Bonifacio, car son +territoire fournit, par exception, un beau calcaire blanc, facile à +tailler et se conservant bien à l’air.<span class="pagenum"><a id="page_148">{148}</a></span></p> + +<h2><a id="CHAPELLE_DE_SAINTE-CATHERINE"></a>CHAPELLE DE SAINTE-CATHERINE.<br><br> +<small>COMMUNE DE SISCO.</small></h2> + +<p>Je ne connais qu’une seule crypte en Corse, c’est celle de +Sainte-Catherine, ancien monastère, dépendant aujourd’hui de la commune +de Sisco. Elle est située sur le haut d’un rocher au bord de la mer et +près du cap Sagro. Autrefois tout le cap Corse portait le nom de +Promontoire Sacré, nom singulier dans un pays où, suivant un poëte +romain de mauvaise humeur, «on niait les dieux.» Peut-être existait-il +dans le cap Corse quelque temple renommé des navigateurs; et comme l’on +voit d’ordinaire les lieux saints conserver leur réputation, bien que +les objets du culte y soient changés, je ne serais pas éloigné de croire +que l’emplacement de la chapelle de Sainte-Catherine ne fût celui du +temple qui donna le nom de sacré à l’ancien cap Corse. Ma supposition +est d’ailleurs<span class="pagenum"><a id="page_149">{149}</a></span> toute gratuite, car, à l’exception de l’inscription +d’Erbalonga que j’ai citée, je ne connais pas un seul indice du séjour +des Romains dans cette partie de l’île.</p> + +<p>Quoi qu’il en soit, vers le <small>XIII</small>ᵉ siècle, une église existait dans le +voisinage du cap Sagro, et possédait une chapelle souterraine qui +portait dès lors, et qui a conservé jusqu’à présent, le nom de <i>li +tomboli</i>. En 1355, suivant un manuscrit qui m’a été communiqué, vers le +milieu du <small>XIII</small>ᵉ siècle, d’après Filippini, tome IV, p. 322, un vaisseau +revenait du Levant avec une bonne provision de reliques renfermées dans +une caisse (les reliques étaient alors l’objet d’un commerce lucratif): +à la hauteur du cap Corse il fut assailli d’une si furieuse tempête, que +le capitaine fit vœu, s’il échappait au naufrage, de donner ses reliques +à la première église qu’il rencontrerait. Par provision, cependant, se +jetant, dans sa chaloupe avec son équipage et sa précieuse caisse, il +prit<span class="pagenum"><a id="page_150">{150}</a></span> terre au pied du rocher de Sainte-Catherine. Aussitôt la tempête +s’apaisa. Soit que notre capitaine n’eût point vu la chapelle, soit +qu’il eût déjà oublié son vœu, suivant l’usance des marins, il regagna +son navire et voulut continuer sa route avec son trésor. Mais voici la +tempête qui recommence et qui redouble de fureur, jusqu’à ce que +repentant, le capitaine débarque de nouveau et dépose les reliques dans +l’oratoire de Sainte-Catherine. La caisse contenait, au rapport de +Filippini, «un morceau de la baguette de Moïse, un peu de manne tombée +dans le désert, un peu du limon ayant servi à former le premier homme; +les bourses de la sainte Vierge, de sainte Marie-Madeleine et de sainte +Catherine; quelques brins de fil filé par la Vierge, quelques gouttes de +son lait, etc., etc.» Le catalogue tient une page et demie, et l’on +conçoit facilement que tant de trésors attirèrent la foule dans la +chapelle, si bien, qu’elle devint insuffisante pour l’affluence des +pèlerins. Il fallut bientôt construire auprès<span class="pagenum"><a id="page_151">{151}</a></span> une habitation pour des +moines de Saint-Augustin, qui se vouèrent à la garde de ces reliques; +puis une autre pour des hommes d’armes que les habitants de Sisco durent +entretenir pour protéger la chapelle contre les incursions des Maures; +puis on bâtit encore un hôpital pour les malades qui venaient demander à +la sainte la guérison de leurs maux. Finalement, on agrandit ou l’on +reconstruisit l’église, qui fut consacrée en 1469.</p> + +<p>Le bâtiment qu’on voit aujourd’hui porte les traces des restaurations +dont il a été l’objet. Sur sa façade, quelques archivoltes, byzantines +d’apparence, subsistent encore, et l’apside entourée d’une arcature en +plein cintre reproduit le type si commun de la Canonica. Tout le reste +de l’édifice n’offre aucun intérêt. La crypte même paraît avoir été +retouchée, du moins recrépie fort récemment. Elle est de forme +semi-circulaire, et reçoit un peu de jour par un petit soupirail. On y +accède par deux<span class="pagenum"><a id="page_152">{152}</a></span> couloirs étroits débouchant dans la nef de l’église. +Autant qu’on en peut juger par ce qui reste de visible dans l’appareil, +la partie la plus ancienne de cette crypte, son soubassement a tous les +caractères du moyen âge, et je ne la crois pas antérieure au <small>XII</small>ᵉ +siècle.</p> + +<p>Le rocher sur lequel est bâtie la chapelle est fort escarpé, élevé +d’environ 250 mètres. Si l’on descend jusqu’au bord de la mer, à peu +près au-dessous de l’église, on observe une vaste grotte creusée par la +nature dans l’intérieur du rocher. L’entrée en est presque entièrement +cachée du côté de la mer par d’énormes quartiers de rochers, entre +lesquels il faut se glisser, avec quelque précaution, car les vagues, +surtout par les vents de S.-E., viennent battre avec violence +l’ouverture de la caverne. Elle est très-profonde et contient plusieurs +grandes salles, quelques-unes remplies de stalactites bizarres. La +description de ce lieu n’entre point dans le plan de ce rapport, et je<span class="pagenum"><a id="page_153">{153}</a></span> +ne parlerai que du seul fait intéressant pour l’archéologie. A l’entrée +de la grotte, on voit une grande arcade en plein cintre, dont les +claveaux en schiste vert, sont assez grossièrement assemblés au moyen de +beaucoup de ciment. D’un côté, où le rocher n’offrait point d’appui, +l’arcade repose sur un piédroit de même construction. Entre le haut de +l’arcade, qui porte un petit mur terminé horizontalement, comme un pont, +et la voûte naturelle de la grotte, on observe un large vide qui ne +paraît pas avoir jamais été rempli. On dirait que l’arcade devait +recevoir une porte, et que le vide laissé à dessein tenait lieu de +fenêtre. Mais à quelle époque et dans quel but a-t-on ajouté ce +misérable ouvrage d’art à cette œuvre immense de la nature?—L’apparence +n’est nullement antique, et la forme de l’arc ne conclut rien, surtout +dans le pays: voilà tout ce que je puis dire. Suivant la tradition, +cette caverne aurait servi de refuge aux chrétiens lorsque les Arabes +dominaient dans la Corse. Mais s’ils ont bâti<span class="pagenum"><a id="page_154">{154}</a></span> cette arcade, ils avaient +imaginé un fort mauvais moyen de cacher leur retraite, en plaçant dès +l’entrée quelque chose qui annonçait la présence des hommes. Je croirais +plutôt que les moines de Sainte-Catherine avaient dans ce lieu un autel, +ou des tombeaux, et qu’ils y avaient construit une porte qui ne +s’ouvrait que de leur consentement. Voilà la supposition la plus +probable; celle-ci est la plus poétique: la caverne servait à célébrer +des mystères cabiriques ou autres, et c’est elle qui a fait appeler le +cap Corse le promontoire Sacré<a id="FNanchor_67_67"></a><a href="#Footnote_67_67" class="fnanchor">[67]</a>.</p> + +<h2><a id="CHAPELLE_DE_SANTA-CRISTINA"></a>CHAPELLE DE SANTA-CRISTINA.<br><br> +<small>CERVIONE.</small></h2> + +<p>En allant de Bastia aux ruines d’Aléria, je m’arrêtai à Cervione pour +examiner la chapelle de Santa-Cristina, située à 200 mètres environ +au-dessous de la ville, fort près du village de</p> + +<div class="figcenter"> +<img src="images/ill_012.jpg" width="550" height="389" alt="Sᵗ. MICHEL-MVRATO + +Page 125"> +<br> +<span class="caption">Sᵗ. MICHEL-MVRATO + +Page 125</span> +</div> + +<p><span class="pagenum"><a id="page_155">{155}</a></span></p> + +<p>Mucchieto. Autrefois, me dit-on, elle dépendait du monastère de Monte +Cristo, situé dans l’île de ce nom, précisément en face de Cervione. +Tous les dimanches, un moine de l’abbaye s’embarquait, et passait en +Corse pour officier à Santa-Cristina<a id="FNanchor_68_68"></a><a href="#Footnote_68_68" class="fnanchor">[68]</a>.</p> + +<p>Le plan de la chapelle est des plus bizarres, il figure un T, dont la +barre transversale, le transsept, porte à son centre deux apsides +tangentes l’une à l’autre. La nef, reconstruite vraisemblablement au +<small>XVII</small>ᵉ siècle, basse, voûtée en berceau et flanquée de pilastres +grossièrement classiques, ne mérite aucune attention. Le transsept, +évidemment plus ancien, n’a point de voûtes, et ne reçoit de jour que +par des meurtrières cintrées, percées dans les deux apsides. Bien que +formé de morceaux de schiste difficiles à tailler, l’appareil est +régulier et beau<span class="pagenum"><a id="page_156">{156}</a></span>coup plus soigné que celui des maisons de Cervione. +Nulle ornementation à l’extérieur. A l’intérieur un crépi couvre le +schiste; et tout le mur oriental de l’église, en y comprenant les deux +apsides, présente une suite de compositions à fresque de diverses +grandeurs, encore assez bien conservées.</p> + +<p>Au premier abord, ce plan singulier, cet appareil dépourvu +d’ornementation, les fenêtres en meurtrières, auxquelles je n’étais pas +encore habitué, surtout les figures de saints revêtues de longues +draperies raides, à plis cassés, aux membres grêles et longs, terminés +par des pieds et des mains énormes, me rappelèrent tous les caractères +du style byzantin. Seulement, je remarquai que les têtes avaient plus de +noblesse, et comme on dit en termes d’atelier, plus de <i>style</i>, que +celles qu’on voit dans nos églises du continent. Cette différence, je +l’attribuais au voisinage de l’Italie; et en tenant compte de la +persistance des traditions byzan<span class="pagenum"><a id="page_157">{157}</a></span>tines dans le midi, j’étais tenté +d’attribuer ces fresques à quelque artiste du <small>XIII</small>ᵉ siècle. Pourtant un +saint Michel revêtu d’une armure de <i>plates</i> et non de mailles, surtout +ses brodequins ou ses guêtres semblables à la chaussure que portent +encore quelques montagnards, me laissaient bien de vagues soupçons d’une +origine plus moderne. La date de 1473, très-lisiblement peinte en +caractères gothiques, au milieu d’une des apsides, m’ôta toute +incertitude, et me prouva combien on doit être prudent à juger les +monuments d’un pays qu’on n’a point suffisamment étudié. La même date, +moins les derniers chiffres effacés par le temps, se retrouve sur le +linteau d’une petite porte, au sud du transsept.<a id="FNanchor_A_69"></a><a href="#Footnote_A_69" class="fnanchor">[A]</a></p> + +<p>Je vais décrire brièvement les fresques de<span class="pagenum"><a id="page_158">{158}</a></span> Santa-Cristina. Dans le haut +de l’apside Sud, on voit le Christ entouré des attributs ordinaires des +évangélistes; au-dessous, huit saints ou saintes, parmi lesquelles on +distingue sainte Christine. La paroi faisant retour à la droite du +spectateur, représente saint Michel plus grand que nature, pesant les +âmes dans une balance, et foulant aux pieds le Diable qui s’efforce +d’entraîner un des bassins. Dans l’apside Nord, paraît le Père Eternel, +assis sur un trône, et auprès de lui un abbé agenouillé (sans doute +celui de Monte Cristo), que lui présente sainte Christine, patronne de +la chapelle. Ces Christs, de très grande proportion, sont tous les deux +entourés d’une gloire en forme de <i>vesica piscis</i>, absolument comme dans +nos anciennes peintures du <small>XII</small>ᵉ siècle. Douze saints debout occupent le +bas de cette apside. Sur la paroi voisine,<span class="pagenum"><a id="page_159">{159}</a></span> à gauche, on distingue un +grand saint Christophe, passant la mer au milieu des poissons, portant +l’Enfant-Jésus sur ses épaules. Cette peinture a beaucoup souffert. En +s’élevant au-dessus des apsides, le mur oriental forme comme un fronton, +sur lequel on a peint encore deux sujets: au centre le Christ en croix; +un ange plane au-dessus de sa tête. A gauche, la Vierge et le +Saint-Esprit, à droite un ange en adoration. Il semble que le +crucifiement et l’annonciation aient été mêlés, afin de laisser plus de +place à la première de ces deux compositions.</p> + +<p>La forme de la chapelle de Santa-Cristina est un fait rare, peut-être +unique, qu’on doit attribuer à un caprice de l’architecte, qui aura +voulu en faire quelque chose d’extraordinaire; ou qui peut-être a +prétendu exprimer ainsi une idée mystique suivant la mode de son temps, +idée qu’il est bien difficile de s’expliquer aujourd’hui. Je trouve dans +la Vie des Saints que sainte Christine fut percée de <i>deux flèches</i>;<span class="pagenum"><a id="page_160">{160}</a></span> +auparavant on lança sur elle <i>deux serpents</i>, qui ne lui firent aucun +mal. Ils lui léchèrent les pieds, et se suspendant à son sein, ils +semblaient deux enfants allaités. «<i>Julianus misit super eam duos +aspides.... et currentes duo serpentes conligaverunt pedes ejus, et +lingebant vestigia ejus; et duo aspides currentes, suspenderunt se ad +mamillas ejus, velut infantes lactantes, et non nocuerunt eam. Acta +sanctorum, tome</i> <small>V</small>, <i>p.</i> 527 E. Ces deux apsides ne seraient-elles pas +destinées à rappeler les deux flèches, ou plutôt ces deux serpents si +bien élevés? C’est d’ailleurs en toute humilité que je propose cette +explication, qui n’est guère plus extraordinaire que celle par laquelle +on interprète la flexion fréquente des chœurs de certaines églises, par +rapport à l’axe de leur nef.</p> + +<p>Le curé de Mucchieto, qui avait bien voulu m’accompagner, me dit qu’on +avait découvert récemment dans le cimetière attenant à la chapelle, des +tombes en briques ou en ciment,<span class="pagenum"><a id="page_161">{161}</a></span> dont plusieurs renfermaient des +médailles. Il ne put d’ailleurs me donner aucun renseignement, ni sur la +forme des tombes, ni sur les médailles qui avaient été portées à Bastia.</p> + +<h2><a id="EGLISES_MODERNES"></a>ÉGLISES MODERNES.</h2> + +<p>Je ne connais point en Corse d’églises de l’époque de la Renaissance. +Tandis qu’on élevait tant de chefs-d’œuvre en France et en Italie, on se +battait en Corse, on brûlait villes et villages, n’épargnant pas même +les édifices religieux. Les églises plus modernes du <small>XVII</small>ᵉ et du <small>XVIII</small>ᵉ +siècle n’offrent aucun intérêt. Bâties de moellons de schiste ou de +granite à peine taillés, elles sont quelquefois grossièrement recrépies; +telles sont les églises de Bastia, les plus vastes et les plus riches de +l’île. Les corniches et les autres ornements extérieurs, fabriqués en +plâtre ou en mau<span class="pagenum"><a id="page_162">{162}</a></span>vais ciment, délabrés par la pluie, tombent en +morceaux. La décoration intérieure ne consiste guère qu’en placages, +souvent dorés dans le goût barbare du <small>XVII</small>ᵉ siècle, et en fresques +exécutées par des barbouilleurs italiens. Je citerai les églises de +Sainte-Croix et la cathédrale, à Bastia, et l’église de Cervione comme +les plus remarquables. La première surtout, malgré le mauvais goût de sa +décoration, ne laisse pas d’avoir un certain caractère de grandeur, +comme tout ce qui paraît riche et coûteux.</p> + +<p>Les campaniles de la même époque, très-souvent isolés, surtout dans les +villages, sont généralement carrés, percés à jour de larges fenêtres, et +très-élancés pour leur diamètre. Elégants vus de loin, ils ne peuvent +supporter l’examen lorsqu’on s’en approche. Parmi les plus remarquables, +il me suffira de mentionner le clocher de la cathédrale de Bastia, ceux +de Cervione, de Chiatra, de Tallano, de Linguizetta,<span class="pagenum"><a id="page_163">{163}</a></span> de Sartène<a id="FNanchor_69_70"></a><a href="#Footnote_69_70" class="fnanchor">[69]</a>. +Leur plus grand mérite, c’est leur position dans un paysage +très-pittoresque.</p> + +<h2><a id="TOURS_CHATEAUX_FORTIFICATIONS_ETC"></a>TOURS, CHATEAUX, FORTIFICATIONS, ETC.</h2> + +<p>Dans la première partie de ce rapport, j’ai déjà dit que je n’avais pu +découvrir en Corse rien de semblable aux <i>Nurhags</i> de Sardaigne. Toutes +les tours que j’ai examinées appartiennent au moyen-âge, et la plupart +sont même assez modernes. Les fréquentes descentes des pirates +barbaresques sur les côtes de l’île, obligeant à une vigilance +continuelle, on établit sur le littoral une suite de tours, sur tous les +points qui commandent la vue, et souvent<span class="pagenum"><a id="page_164">{164}</a></span> assez rapprochées pour +correspondre par signaux. A l’approche des corsaires, les gardes en +observation donnaient l’alarme, et les paysans occupés aux travaux des +champs, s’ils étaient trop éloignés pour gagner leurs villages situés en +général dans la montagne, trouvaient un asile dans l’intérieur des +tours. On doit supposer que dès le <small>XI</small>ᵉ siècle, de semblables +constructions s’élevèrent sur plusieurs points de la côte. Nulle part +cependant, je n’en ai vu d’aussi anciennes; je ne crois pas même en +avoir vu d’antérieures au <small>XIV</small>ᵉ siècle. La plupart datent des <small>XV</small>ᵉ et <small>XVI</small>ᵉ +et même du <small>XVII</small>ᵉ siècles. Sauf quelques détails insignifiants, toutes me +semblent bâties sur le même modèle, ce qui indiquerait que leur érection +aurait eu lieu par suite d’une mesure générale. Elles se composent d’une +salle basse, ordinairement voûtée, servant de magasin; d’un étage +au-dessus, destiné à loger la garnison; enfin, d’une plate-forme +entourée de créneaux et quelquefois de machicoulis. Le magasin ou salle +basse ne communique pas<span class="pagenum"><a id="page_165">{165}</a></span> avec l’extérieur. On entre dans la tour par le +premier étage, en montant un escalier oblique, souvent une échelle, et +une fois qu’elle était retirée en dedans, une demi-douzaine d’hommes +pouvait tenir tout un jour dans cette petite forteresse contre des +centaines d’assaillants.</p> + +<p>La plupart de ces tours sont de forme ronde, légèrement conique, et +rarement elles ont plus de 8 à 10 mètres de haut. Telles sont les tours +de Sagone, et celle dite del Cavagliere, à l’embouchure de la rivière de +Campo dell’Oro, à une lieue d’Ajaccio. On pourrait en citer des +centaines d’autres toutes situées sur le bord de la mer<a id="FNanchor_70_71"></a><a href="#Footnote_70_71" class="fnanchor">[70]</a>.</p> + +<p>Quelques tours beaucoup plus anciennes, mais auxquelles, dans leur état +de ruine actuel et dans l’absence de caractères précis, on ne saurait +assigner de date exacte, occupent le sommet de quelques montagnes dans +l’intérieur. Ce<span class="pagenum"><a id="page_166">{166}</a></span> sont des donjons dépendant d’anciens châteaux forts. De +ce genre, est la fameuse tour de Sénèque, située sur un pic très-élevé +de la montagne delle Ventiggiole, commune de Luri, dans le Cap Corse. +Elle s’élève au point culminant d’une espèce de cône de rochers escarpé +à pic de trois côtés, et d’accès fort difficile par le seul qui soit +praticable. Rien dans sa construction n’appartient à l’époque romaine; +c’est une tour ronde, dont l’amortissement est détruit, plantée au +milieu d’une enceinte de forme irrégulière, si ruinée aujourd’hui qu’on +a peine à en suivre le tracé primitif. Les murs du vieux château, dont +cette tour était le donjon, surplombaient le rocher en quelques +endroits. On remarque entre autres un petit réduit voûté, revêtu à +l’intérieur d’un enduit très-dur et d’un rouge vif. C’était, je pense, +un des magasins du château; suspendu au-dessus d’une masse de rochers +qui semblent prêts à s’écrouler, il domine parfaitement le sentier par +où l’on parvient à la forteresse. L’appareil de tous<span class="pagenum"><a id="page_167">{167}</a></span> les murs est +grossier, mais solide, composé d’assises peu régulières, mais cependant +disposées avec plus de soin que celles de beaucoup de bâtiments plus +modernes.</p> + +<p>La tour où une tradition populaire veut que Sénèque ait habité pendant +son exil, était, comme presque tous les donjons du moyen-âge, isolée et +indépendante du reste des fortifications. Elle n’a point de porte, mais +seulement une petite fenêtre élevée de 3 ou 4 mètres, par où l’on +montait avec une échelle. A l’intérieur on ne voit nulle trace de +voûtes, mais, le couronnement étant détruit, il est possible que la +plate-forme supérieure ait été voûtée.</p> + +<p>La commune de Luri n’est pas la seule qui se glorifie d’avoir reçu +Sénèque. Sur le territoire voisin de Pietra Corbara, on montre une autre +tour, de tout point semblable à la première, et qu’on nomme également +Torre di Seneca, ou même Seneca tout court.<span class="pagenum"><a id="page_168">{168}</a></span></p> + +<p>Au sommet de la montagne de Frasso, sur le chemin d’Ajaccio à Sollacaro, +j’ai examiné les restes d’une ancienne tour carrée, située à la pointe +d’une espèce de cap qui s’avance dans une vallée profonde. C’est, +m’a-t-on dit, un débris de l’ancien château des comtes de Frasso. +Pendant longtemps les évêques d’Ajaccio ont porté ce titre. Je ne cite +cette ruine qu’en raison de son parement extraordinaire dans le pays +pour sa régularité. Les pierres de grand appareil sont taillées avec une +rare précision, et toutes les assises ont la même hauteur.</p> + +<p>Pendant un séjour que je fis à Sollacaro, je visitai les ruines du +château d’Istria dont les seigneurs ont joué un grand rôle dans +l’histoire de la Corse. Il se compose de deux enceintes irrégulières, +qui suivent les contours les plus bizarres du rocher très-escarpé dont +il occupe la cime. Un donjon s’élève au point culminant. Ce n’est plus +maintenant qu’une masse de décombres, et ces décombres mêmes<span class="pagenum"><a id="page_169">{169}</a></span> ne datent, +je crois, que du <small>XVI</small>ᵉ siècle, époque à laquelle Vincentello d’Istria +rebâtit la forteresse de ses aïeux. Cependant il est probable que le +plan primitif aura été conservé, ou du moins qu’on aura bâti dans le +système ancien, c’est-à-dire en liant les unes aux autres, par de la +maçonnerie, les roches les plus abruptes qui couronnent la montagne. Un +caveau voûté, enduit d’une couche épaisse de ciment, m’a paru destiné +autrefois à servir de citerne. On n’y entre aujourd’hui que par une +brèche pratiquée à la base du mur. L’un des descendants de Vincentello, +qui porte le même nom, le fils de M. Colonna d’Istria, maire de +Sollacaro, avait bien voulu me servir de guide dans cette rude +ascension. Il me fit remarquer la seule inscription qu’on ait trouvée +dans ces ruines. Elle est tracée sur une pierre dont il ne reste qu’un +fragment, et qu’à sa forme on juge avoir servi de linteau de porte. On +lit:</p> + +<p class="c"> +HOC OPVS FABricavit<br> +MAGnificus Dominvs VINCENTEllus.....<br> +<span class="pagenum"><a id="page_170">{170}</a></span></p> + +<p>Je n’entreprendrai pas de décrire d’autres ruines encore plus confuses +et qui marquent à peine l’emplacement des anciens châteaux. Un seul +mérite d’être cité, c’est celui de Montecchj, commune de Cagnocoli, pour +son donjon couronné de machicoulis encore assez bien conservé.</p> + +<p>En général, les seigneurs corses bâtissaient leurs châteaux sur des +éminences escarpées, au faîte des rochers les plus âpres et de l’accès +le plus difficile. Les murs sont épais, d’appareil incertain, +d’ordinaire fondés sur le roc même. Rarement ils sont flanqués de tours, +car les angles saillants des remparts, qui toujours suivent les contours +des hauteurs, suffisaient parfaitement à flanquer les courtines. Ni le +château d’Istria, ni celui della Rocca, ni la tour de Sénèque, ni enfin +aucun de ceux que j’ai visités, n’a conservé les traces du sentier qui y +conduisait autrefois. On se demande si jamais ces forteresses ont été +accessibles aux chevaux. Je crois<span class="pagenum"><a id="page_171">{171}</a></span> le contraire pour la tour de Sénèque. +Il fallait que les seigneurs châtelains eussent toujours des provisions +considérables, car une poignée d’hommes aurait pu les affamer en gardant +l’étroit sentier qui conduisait à ces nids d’aigles.</p> + +<p>Sartène, Bonifacio, Porto Vecchio, ont conservé quelques restes de leurs +anciennes fortifications. Un vieux pan de muraille de cette dernière +ville, qui porte encore, dit-on, les traces des boulets de Sampiero, a +paru offrir à quelques personnes les caractères d’une construction +romaine: je ne le pense pas; mais, à coup sûr, ce fragment de l’ancienne +enceinte est de beaucoup antérieur au reste des fortifications élevées +par les Génois. Impossible d’assigner une date aux courtines et aux +tours de Sartène; bâties à grand appareil, mais aujourd’hui dépourvues +de leur couronnement; elles n’offrent aucun indice qui les caractérise. +Même<span class="pagenum"><a id="page_172">{172}</a></span> incertitude pour quelques parties de l’ancienne enceinte de +Bonifacio<a id="FNanchor_71_72"></a><a href="#Footnote_71_72" class="fnanchor">[71]</a>.</p> + +<p>Je ne dois pas oublier une espèce de fortification que j’appellerais +volontiers <i>domestique</i>, et qui n’est destinée qu’à défendre une famille +contre les attaques de ses voisins. Ce sont des machicoulis, disposés en +avant d’une fenêtre, au-dessus de la porte d’entrée, laquelle est +d’ordinaire assez élevée, et précédée d’un escalier étroit et raide. On +voit à Sollacaro deux con<span class="pagenum"><a id="page_173">{173}</a></span>structions de cette espèce, qui ont appartenu +aux seigneurs d’Istria. A Fozzano, à Olmeto, dans beaucoup de villes et +de villages de la Corse <i>au-delà des monts</i>, on en trouve de semblables. +Sur le plateau de Frasso, non loin de la tour dont j’ai parlé tout à +l’heure, existe une petite maison, bâtie de la sorte, et fort bien +conservée. On n’entrait que par la fenêtre, et au moyen d’une échelle; +en outre, la maison elle-même est perchée sur une roche si escarpée +qu’il fallait, je pense, une autre échelle pour arriver seulement au +pied du mur. Ce<span class="pagenum"><a id="page_174">{174}</a></span> n’est qu’en m’aidant d’un arbre qui avait poussé dans +une fente du rocher que j’ai pu me guinder jusqu’à cette hauteur.</p> + +<p>Je ne parlerais pas du système très-simple des <i>fortifications +domestiques</i> actuelles, si le nom qu’on leur donne n’annonçait une +origine très-ancienne. Elles consistent en épais madriers, dont on +garnit la partie inférieure des fenêtres, en ménageant des trous assez +larges seulement pour passer un canon de fusil. On nomme ces meurtrières +des <i>archere</i>, ce qui indique que leur invention ou leur usage est +antérieur aux armes à feu. A l’honneur des mœurs modernes, je dirai que +je n’ai guère vu d’<i>archere</i> que dans le village d’Arbellara; mais on +m’assure qu’on y en tire un très-grand parti.<span class="pagenum"><a id="page_175">{175}</a></span></p> + +<h2><a id="PONTS"></a>PONTS.</h2> + +<p>La plupart des ponts anciens sont attribués aux Génois; ainsi que +presque tous ceux du moyen-âge, ils sont fort étroits et élevés vers +leur centre, en sorte que leurs arches sont de hauteur inégale, et que +la ligne du parapet décrit un angle obtus. D’ordinaire, ce parapet bâti +en encorbellement, repose sur une ligne de consoles réunies par une +arcature continue. On a peine à comprendre une disposition qui se +rencontre souvent: au lieu de traverser perpendiculairement les cours +d’eau, ces ponts les coupent obliquement, et leurs abords sont eux-mêmes +obliques par rapport à l’axe des arches. Leur plan figurerait un Z. Tel +est le pont de Bevinco, qu’on trouve pour aller de Bastia à la plaine de +Mariana; celui de Calzuolo sur le Taravo, route d’Ajaccio à Sartène, les +ponts de<span class="pagenum"><a id="page_176">{176}</a></span> Corte sur la Restonica et le Tavignano, et une infinité +d’autres.</p> + +<p>Le seul motif qui puisse avoir dicté cette disposition bizarre serait +d’empêcher de passer le pont d’emblée et par surprise, en lançant son +cheval au galop; ce qui ferait supposer que dans un temps on exigeait un +péage. Mais nulle part je n’ai trouvé de souvenirs de pareille coutume. +Les ponts de Corte sont intéressants pour la défense de la ville, et +l’on conçoit qu’on ait cherché à en rendre les abords difficiles; mais +le pont de Bevinco, par exemple, et celui de Calzuolo, éloignés l’un et +l’autre de tout village, n’ont jamais été des points militaires, et l’on +n’aperçoit aux environs aucune trace de fortifications. J’ajouterai que, +pendant plusieurs mois de l’année, les rivières qu’ils traversent sont +facilement guéables, et dans l’hypothèse d’une invasion, même à l’époque +où les torrents sont grossis par les pluies, on peut toujours les passer +en les remontant à une petite distance.</p> + +<div class="figcenter"> +<img src="images/ill_013.jpg" width="237" height="550" alt="ALERIA + +Page 177. + +"> +<br> +<span class="caption">ALERIA + +Page 177. + +</span> +</div> + +<p><span class="pagenum"><a id="page_177">{177}</a></span></p> + +<p>En vérité, on ne peut voir là qu’une disposition étrangère, importée +aveuglément dans une localité où elle n’a pas d’objet.</p> + +<h2><a id="BAS-RELIEFS_SCULPTURES_ETC"></a>BAS-RELIEFS, SCULPTURES, ETC.</h2> + +<p>J’ai plusieurs fois signalé la mauvaise exécution des bas-reliefs des +<small>XII</small>ᵉ et <small>XIII</small>ᵉ siècles, placés en général sur les portails ou dans les +tympans des arcatures appliquées<a id="FNanchor_72_73"></a><a href="#Footnote_72_73" class="fnanchor">[72]</a>. On n’a<span class="pagenum"><a id="page_178">{178}</a></span>perçoit presque aucun +progrès dans les deux siècles suivants. A la vérité, je ne connais de +cette époque que des pierres tumulaires encastrées dans le pavement de +plusieurs églises, comme par exemple le tombeau d’un évêque Spinola dans +l’église de Saint-Pierre, à Bonifacio, celui de Madona Sirena, femme de +Rinuccio della Rocca, dans le couvent de Saint-François à Tallano: ce +dernier porte la date de 1498. Il est impossible d’imaginer rien de plus +mauvais. Ce couvent néanmoins passait pour un des plus riches, et son +église pour une des mieux décorées de la Corse. Elle fut bâtie par +Rinuccio, seigneur puissant d’au-delà des monts, d’abord partisan des +Génois, puis leur ennemi acharné. Par suite de la révolution, on a +transporté du couvent dans la paroisse de Santa-Lucia de Tallano le +petit nombre d’objets d’art qu’il avait reçus de son fondateur, entre +autres un charmant petit bas-relief, représentant la Vierge et l’Enfant +Jésus en marbre blanc. C’est le seul morceau de la Renaissance vraiment +remarquable que j’aie<span class="pagenum"><a id="page_179">{179}</a></span> rencontré dans toute la Corse. Dans la sacristie +de la même église, et derrière le maître-autel, on voit quelques +tableaux qui proviennent d’un retable du monastère de Saint-François; ce +sont des figures de saints ou des compositions ascétiques comme le +Couronnement de la Vierge, toutes de petite proportion et d’un fini +précieux, qui rappelle un peu les ouvrages du Belin. Plusieurs têtes se +distinguent par la noblesse et la naïveté de l’expression. Je ne doute +point que ces tableaux et quelques autres, qui sont restés dans le +couvent, n’aient été peints en Italie. Ils ne portent point de nom +d’auteur, et m’ont semblé fort antérieurs à la construction du couvent +qui ne date que de l’année 1492.</p> + +<p>Dans plusieurs églises de Bastia et d’Ajaccio, on voit quelques tableaux +de l’école génoise, mais aucun ne m’a paru digne d’être cité, et la +plupart ne sont, je pense, que de médiocres copies.<span class="pagenum"><a id="page_180">{180}</a></span></p> + +<p>Je n’ai vu dans les cabinets de quelques amateurs de Bastia et d’Ajaccio +que très-peu de meubles anciens, et tous de fabrique étrangère. Les +armes du moyen-âge sont également très-rares, et je n’en connais point +qui remontent au-delà du <small>XVII</small>ᵉ siècle. Philippini, parlant de la passion +de ses compatriotes pour les armes à feu, disait que des gens qui +n’avaient qu’un champ le vendaient pour se procurer une belle arquebuse; +qu’il n’y avait pas un Corse qui n’en possédât une ou plusieurs, en +très-bon état. Que sont devenues toutes ces armes? Pendant longtemps, un +fusil a été pour un Corse, et est encore pour beaucoup de personnes un +objet non de luxe, mais de nécessité. Je crois donc qu’à mesure que les +armes à feu se sont perfectionnées, les arquebuses se sont échangées +pour des mousquets, les mousquets pour des fusils. Aujourd’hui, les +fusils à pierre disparaissent de l’île, et il n’est pas rare de voir +entre les mains d’un paysan en guenilles un excellent fusil à deux +coups, avec des batteries à percussion.<span class="pagenum"><a id="page_181">{181}</a></span></p> + +<p>Je viens, Monsieur le Ministre, de vous faire connaître les résultats de +ma tournée en Corse, résultats presque négatifs, car je n’ai guère eu +qu’à constater la rareté et le peu d’importance des monuments de ce +pays. Je suis loin de les avoir examinés tous, mais je doute qu’on en +puisse trouver d’étrangers aux types que j’essayais tout à l’heure de +caractériser. S’il m’appartenait d’indiquer à vos correspondants et aux +antiquaires qui parcourront la Corse après moi un sujet de recherches, +je leur conseillerais de les diriger particulièrement sur ces monuments +appartenant à une époque et à une civilisation mystérieuses, et dont je +n’ai pu vous signaler qu’un bien petit nombre. Décrire, par exemple, les +Stazzone et les Stantare encore peu connues; étudier la circonscription +de ces monuments étranges; explorer les lieux où l’on peut supposer leur +existence; recueillir des renseignements précis sur ces urnes +singulières qui renferment des cadavres, et sur les objets qui les +accompagnent; enfin, rassembler tous les<span class="pagenum"><a id="page_182">{182}</a></span> documents, tous les faits, qui +peuvent conduire à la connaissance des origines de la Corse: voilà des +travaux qui, je pense, pourraient rendre un véritable service à +l’archéologie et à l’histoire.<span class="pagenum"><a id="page_183">{183}</a></span></p> + +<h2>NOTES.</h2> + +<p>La plupart des notes ci-jointes m’ont été communiquées avec le plus +généreux empressement par M. Gregori, conseiller à la cour royale de +Lyon, à qui l’on doit l’excellente édition de Filippini et de Petrus +Cyrneus, publiée en 1832, aux frais de M. le comte Pozzo di Borgo. A +chaque volume, M. Gregori a joint, sous le titre d’Appendice, des +dissertations du plus haut intérêt sur la géographie, le gouvernement, +les magistratures du pays, enfin, quantité d’actes et de diplômes +inédits qui jettent une lumière nouvelle sur des événements jusqu’alors +peu connus. Cet ouvrage a été distribué gratis aux chefs-lieux de canton +de la Corse. M. Gregori s’occupe en ce moment d’une histoire générale de +l’île, qui, j’espère, ne tardera pas à être publiée.<span class="pagenum"><a id="page_185">{185}</a></span><span class="pagenum"><a id="page_184">{184}</a></span></p> + +<h2><a id="NOTE_A"></a>NOTE A.<br><br> +<small>LE CHRISTIANISME EN CORSE.</small></h2> + +<p>Le christianisme a dû être introduit en Corse pendant le <small>IV</small>ᵉ siècle et +peut-être avant. Le martyre de Sainte-Julie, dont la légende a été +publiée par les Bollandistes, doit avoir eu lieu entre les années 470 et +477.</p> + +<p>En 484, un évêque de Corse fut relégué dans l’intérieur de l’Afrique, +par Hunneric, roi des Vandales.</p> + +<p>Du temps de saint Grégoire, au commencement du <small>VII</small>ᵉ siècle, la Corse +n’avait pas encore renoncé tout à fait au paganisme. Ce pontife écrivait +à Pierre, évêque d’Aleria, en 598, la lettre suivante:</p> + +<div class="blockquot"><p>«Susceptis epistolis fraternitatis vestræ, magnas omnipotenti Deo +gratias retulimus: quia de congrega<span class="pagenum"><a id="page_186">{186}</a></span>tione multarum animarum nos +dignatus es relevare. Et ideo fraternitas vestra sollicite studeat +opus quod cepit, auxiliante Domino, ad perfectionem deducere. Et +sive eos <i>qui aliquando</i> fideles <i>fuerunt</i>, sed ad cultum idolorum +negligentia aut necessitate faciente reversi sunt, festinet cum +invicta pœnitentia aliquantorum dierum ad finem reducere, ut reatum +suum plangere debeant, et tanto firmius teneant hoc ad quod Deo +adjuvante revertuntur, quanto illud perfecte defleverint unde +discedunt; <i>sive eos qui necdum baptisati sunt</i> admonendo, rogando, +de venturo judicio terrendo, rationem quoque reddendo, quia <i>ligna +et lapides</i> colere non debent, festinet fraternitas tua omnipotenti +Domino congregare; et in adventu ejus cum districtus dies judicii +venerit, in numero sanctorum possit tua sanctitas inveniri. Quod +enim opus utilius et sublimius acturus es, quam ut de animarum +vivificatione et collectione cogites, et tuo domino, qui tibi locum +prædicandi dedit immortale lucrum reportes. Transmisimus autem +fraternitati tuæ quinquaginta solidos, ad vestimenta eorum, qui +baptizandi sunt, comparanda; presbytero quoque ecclesiæ quæ <i>in +Negeugno</i> monte sita est, possessionem quam tua fraternitas petiit, +dari fecimus, ita ut quantum præstat, tantum de solidis quos +accipere consueverat, minus accipiat.<span class="pagenum"><a id="page_187">{187}</a></span></p> + +<p>Vestra autem fraternitas petiit ut sibi episcopum in ecclesia quæ +non longe ab eodem monte est, facere debeat: quod omnino libenter +accepi: quia quantum vicina fuerit tantum prodesse animabus illic +consistentibus amplius potuerit.»</p> + +<p>Ad Petrum Episcopum (Aleriensem).</p> + +<p>Sancti Gregorii papæ Registri Epistolarum Lº 8º., epist. I.</p> + +<p class="r"> +<i>Note de M. Gregori.</i><br> +</p></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="page_188">{188}</a></span></p> + +<h2><a id="NOTE_B"></a>NOTE B.</h2> + +<p>Le peu de superstitions populaires qui sont venues à ma connaissance +m’ont paru conservées plutôt par respect pour leur antiquité que parce +qu’on y attache encore quelque croyance.</p> + +<p>La plus ordinaire est l’idée antique qu’on peut jeter un sort, soit par +le regard soit par des éloges. Cela s’appelle <i>innochiare</i>, +<i>annochiare</i>. Tout le monde n’a pas le pouvoir de nuire par les yeux; il +faut avoir le mauvais œil, et celui qui l’a fait souvent du mal sans le +vouloir. L’<i>annochiatura</i>, par les éloges, atteint surtout les enfants. +Plus d’une mère lorsqu’on loue la beauté de son fils vous dira: <i>Nun me +l’annochiate</i>, ne me le fascinez pas. Et il n’est pas rare d’entendre +des Corses dire d’un air de tendresse à un enfant: <i>che tu sia +maladetto—scomunicato</i>, etc., sois maudit, excommunié, parce que le +charme opère en sens contraire. On fait ainsi un souhait heureux, sans +compromettre celui à qui il s’adresse.<span class="pagenum"><a id="page_189">{189}</a></span></p> + +<p>J’ai ouï parler de quelques bandits (ce mot doit toujours se prendre +dans le sens de proscrit) qui portaient sur eux des scapulaires, afin de +se rendre invulnérables. Il y a un mot pour exprimer cette sorte de +charme, c’est <i>ingermare</i>. On y croyait beaucoup en France au <small>XVI</small>ᵉ +siècle, et l’on se rendait <i>dur</i>, c’est-à-dire invulnérable, au moyen de +certains amulettes.</p> + +<p>Voici enfin une dernière superstition dont j’ai été témoin. Une femme +enfonça, en ma présence, un tison éteint dans un tas de maïs placé sur +l’aire. J’en demandai la raison, et elle me dit, après s’être un peu +fait prier, et d’un air tout honteux, que cela empêchait les <i>streghe</i>, +les sorcières, d’enlever le grain.—Il y a deux ans que je vis à +Jargeau, près d’Orléans, un feu de la Saint-Jean, solennellement béni +par un prêtre en étole. Les femmes et les hommes se précipitèrent sur +les brandons et les emportèrent, afin, me dit-on, d’empêcher le tonnerre +de tomber sur leurs maisons. En 1839, j’ai vu à Chambord un tison +semblable cloué au-dessus d’une porte du château.</p> + +<p>J’ajouterai qu’on brûle ou qu’on assassine en France deux sorciers, bon +an mal an, et qu’en Corse, on leur laisse pratiquer leur magie à leurs +risques et périls dans l’autre monde seulement.<span class="pagenum"><a id="page_190">{190}</a></span></p> + +<h2><a id="NOTE_C"></a>NOTE C.<br><br> +<small>ALERIA.</small></h2> + +<p>Nomine autem adhuc illustris est, et situ et ambitu patens; ceterum +nihil residui habet, præter excubiarum arcem, equitumque cohortem atque +residentiam Locum tenentis, eo translatam anno 1639, pro faciliori +administratione justitiæ populis plebaniarum, vel etiam pro +introductione in eam incolarum, sed adhuc parva, seu minima; prout etiam +operata fuit bulla Innocentii IV, anno 1252, pro concessione +indulgentiæ, tenoris sequentis:<a id="FNanchor_73_74"></a><a href="#Footnote_73_74" class="fnanchor">[73]</a></p> + +<p>Cette bulle, datée de Pérouse, est rapportée par Ughelli (Italia sacra. +2).</p> + +<p><i>Episcopo Aleriensi insul. Cor.</i></p> + +<p>Exposuit nobis tua fraternitas, quod ex eo, quod<span class="pagenum"><a id="page_191">{191}</a></span> castrum Aleriæ, quod +est juxta mare in quo sedes tua episcopalis consistit, raris incolitur +habitatoribus, illud frequenter piratæ per mare euntes obsident, teque +ac homines dicti castri spoliantes bonis vestris, ac non nulli magnates, +et homines tuæ diocœsis illud idem, Dei timore postposito facientes, +graves tibi et tuis inferunt injurias.—Quare nobis humiliter +supplicarunt ut vicini multi de Tuscia et aliis partibus ad habitandum +ipsum castrum venire desiderent, teque ac jura tua, et ecclesiasticam +libertatem ab hujus modi persecutoribus defendere, dum modo aliquas +suorum peccatorum indulgentias per sedem apostolicam consequantur, super +hoc providere salubriter curaremus. De tua igitur circumspectione plenam +in Domino fiduciam habentes concedendi jure nostro venientibus illuc, et +tibi assistentibus in promissis, illam suorum peccaminum veniam de +quibus vere contriti fuerint et confessi, quam secundum Deum ipsorum +animarum saluti expedire videris, auctoritate tibi præsertim concedimus +facultatem.</p> + +<p>Datum Perusii 10 kal mart. anno 10. 1252.<span class="pagenum"><a id="page_192">{192}</a></span></p> + +<h2><a id="NOTE_D"></a>NOTE D.<br><br> +<small>MARIANA.</small></h2> + +<p>En 1119, l’archevêque de Pise, Pierre, se vint en Corse avec un nombreux +cortége. Voici en quels termes il est rendu compte de cette expédition.</p> + +<p>Post discessum venerabilis papæ Gelasii, Petrus Pisanorum +archiepiscopus, cum Petro cardinali ecclesiæ Romanæ legato, et cum +ecclesiæ Pisanæ canonicis, atque cum Ildebrando judice et Pisanorum tunc +consule, aliisque Pisanis civibus, in Corsicam ivit, ibique honorifice +receptus, in conspectu cleri et populi Corsicani Marianensem electum +pontificem, et illius <i>ecclesiam consecravit</i>, aliorumque Corsicæ +Pontificum obedientiam et fidelitatem recepit.—Anno Incarnationis +1119.—<a id="FNanchor_74_75"></a><a href="#Footnote_74_75" class="fnanchor">[74]</a><span class="pagenum"><a id="page_193">{193}</a></span></p> + +<p>Ne pourrait-on pas avancer que c’est à cette époque que la Canonica de +Mariana a dû être restaurée?</p> + +<p>En 1550, elle était à peu près dans l’état où elle est aujourd’hui.</p> + +<p class="r"> +(Note communiquée par M. Gregori.)<br> +<span class="pagenum"><a id="page_194">{194}</a></span></p> + +<h2><a id="NOTE_E"></a>NOTE E.<br><br> +<small>SAINTE-CATHERINE DE SISCO.</small></h2> + +<p>L’église de Sainte-Catherine de Sisco a été fondée près des ruines d’une +ancienne abbaye, dont l’antiquité remonte à l’année 400 de notre ère. +Vitalis<a id="FNanchor_75_76"></a><a href="#Footnote_75_76" class="fnanchor">[75]</a> dit avoir lu dans une ancienne donation faite par le marquis +de Massa, seigneur de Corse, aux moines de <i>Monte Cristo</i>, le nom de +cette église ou abbaye indiquée sous la dénomination de <i>Sancta Maria +Magdalena fluminis Sauri</i>. Cette même église passa ensuite aux moines +des Camaldules en vertu d’une bulle de Clément VI, vers l’année 1342. +Semidei, en parlant de la tour dont on voit les ruines sur la pointe de +<i>Sagro</i>, dit que ce cap portait anciennement le nom de <i>Sauro</i>.<a id="FNanchor_76_77"></a><a href="#Footnote_76_77" class="fnanchor">[76]</a><span class="pagenum"><a id="page_195">{195}</a></span></p> + +<h2><a id="NOTE_F"></a>NOTE F.<br><br> +<small>TOURS.</small></h2> + +<p>Le littoral de la Corse était défendu par des <i>tours</i> dont la +construction ne remonte pas au-delà du <small>XIV</small>ᵉ siècle. Ces constructions +ont eu lieu aux dépens des habitants, qui se sont imposés +extraordinairement pour garantir leur littoral des incursions des +pirates barbaresques. Le nombre de ces tours était de 85 au commencement +du <small>XVIII</small>ᵉ siècle. Canari en a fait la répartition de la manière +suivante:</p> + +<p>15 sur la côte nord de l’île.</p> + +<p>34 sur la côte occidentale.</p> + +<p>6 sur la côte méridionale.</p> + +<p>30 sur la côte orientale.<a id="FNanchor_77_78"></a><a href="#Footnote_77_78" class="fnanchor">[77]</a><span class="pagenum"><a id="page_197">{197}</a></span><span class="pagenum"><a id="page_196">{196}</a></span></p> + +<h2><a id="POESIES"></a>POÉSIES<br><br> +<small>POPULAIRES CORSES.</small></h2> + +<p>Je joins ici quelques poésies populaires corses. Lorsqu’un homme est +mort, particulièrement lorsqu’il a été assassiné, on place son corps sur +une table; et les femmes de sa famille, à leur défaut des amies, ou des +femmes étrangères connues pour leur talent poétique, improvisent des +complaintes en vers dans le dialecte du pays. Quelquefois c’est la +fille, la femme même du mort qui chante ou déclame devant son cadavre. +Cet usage existe aussi chez les Grecs, où cette sorte de lamentation +funèbre se nomme Μοιριολόγι. En Corse, ou l’appelle <i>Voceru</i>, <i>Buceru</i>, +<i>Buceratu</i>, sur la côte orientale;—au-delà des monts, <i>Ballata</i>. Le mot +<i>voceru</i>,<span class="pagenum"><a id="page_198">{198}</a></span> vient du latin <i>vociferare</i>, dont les Corses ont retranché +deux syllabes.</p> + +<p>Le thème ordinaire de ces chants est la vengeance; et il n’est pas rare +qu’une célèbre <i>buceratrice</i> fasse prendre les armes à tout un village +par la verve sauvage de ses improvisations.</p> + +<p>Si le mort a succombé à une maladie, le voceru n’est qu’un tissu de +lieux communs sur ses vertus, etc. En général, c’est sa femme qui parle +et qui lui dit: Que te manquait-il? N’avais-tu pas une maison? un +cheval? etc., etc.—Pourquoi nous as-tu quittés?</p> + +<p>Un homme mourut dernièrement de la fièvre à Bocognano; ses amis vinrent +l’embrasser suivant l’usage de cette localité, et l’un d’eux lui dit: <i>O +che tu fossi morto delle mala morte, t’avremmo vendicato!</i> O que n’es-tu +mort de la male mort (c’est-à-dire, assassiné), nous t’aurions +vengé!—On le voit, la Corse est encore loin de ressembler au +continent.<span class="pagenum"><a id="page_200">{200}</a></span><span class="pagenum"><a id="page_199">{199}</a></span></p> + +<h2><a id="SERENATA"></a>SERENATA<br><br> +<small>D’UN PASTORE DI ZICAVO.</small></h2> + +<div class="poetry"> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Andare minni vuo da Succillenza<br></span> +<span class="i0">E d’una lattra ti vodru accusari,<br></span> +<span class="i0">Lu primu jurnu ch’ idru teni udienza,<br></span> +<span class="i0">Unu mimuriali ci vuo dari.<br></span> +<span class="i0">Si la justizia nun mi fa clemenza<br></span> +<span class="i0">A dru ministru mi vodru appillari,<br></span> +<span class="i0">Parchì tu buli vivi di puttenza.<br></span> +<span class="i0">Essere amatta e non bulir amari.<br></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Ma s’ t’ hai pinzeri di bulimmi amani<br></span> +<span class="i0">Quistu è lu modu chi t’ hai da tineri:<br></span> +<span class="i0">Bistemia, quannu mi senti parlani,<br></span> +<span class="pagenum"><a id="page_201">{201}</a></span></div></div> +</div> + +<h2><a id="SERENADE78"></a>SÉRÉNADE<a id="FNanchor_78_79"></a><a href="#Footnote_78_79" class="fnanchor">[78]</a><br><br> +<small>D’UN BERGER DE ZICAVO.</small></h2> + +<p>Je veux aller par-devant son excellence,—pour t’accuser de vol:—le +premier jour qu’il tiendra l’audience,—je lui remettrai un placet;—si +la justice ne m’est clémente,—j’en appellerai au ministre,—car c’est +trop superbe à toi—d’être aimée, et de ne pas vouloir aimer.</p> + +<p>Mais si tu as l’idée de me vouloir aimer,—voici la façon dont tu dois +t’y prendre:—maudis-moi quand tu m’entends parler;—signe-toi, quand tu +me vois<span class="pagenum"><a id="page_202">{202}</a></span></p> + +<div class="poetry"> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">E fatti cruci, quannu tu mi vedi.<br></span> +<span class="i0">Allor la jenti nun pinzerà mali<br></span> +<span class="i0">Vidennu che mi fai tal dispiacchieri,<br></span> +<span class="i0">E pò, la sera manna mi à chiamani<br></span> +<span class="i0">Par qualchi to fidattu missachieri.<br></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Gioja de’ cori ej’ sempre t’ ho chiamattu,<br></span> +<span class="i0">E per amari a tia, so-ju sordu e muttu;<br></span> +<span class="i0">Pattu più chi nun patti unu dannatu,<br></span> +<span class="i0">Sto in didru infernu e ti dumannu ajuttu.<br></span> +<span class="i0">O ingratta donna, è parchi m’ hai burlattu?<br></span> +<span class="i0">E quistu pettu parchì l’ hai faruttu?<br></span> +<span class="i0">E medru essere amanti, e nun amattu,<br></span> +<span class="i0">Ch’ esseri amanti amattu, e poi traduttu.<br></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Gioja, tu m’ ha’ ridottu a singhiu tali:<br></span> +<span class="i0">Vo-ju à la missa, e nun so duve sia.<br></span> +<span class="i0">Nun ascoltu parodra di u missali,<br></span> +<span class="i0">E nun so-ju piu dì dr’ Ave Maria;<br></span> +<span class="i0">Quann’ eju la dicu, nudra nun mi vali,<br></span> +<span class="i0">Parchì eju so-ju a tia troppu riali.<br></span> +<span class="i0">In ogni locu sempre ti burria.<br></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Quann’ eju ti vedu in qualche loccu stari<br></span> +<span class="i0">Ti pregu, anima mia, nun ti partiri;<br></span> +<span class="pagenum"><a id="page_203">{203}</a></span></div></div> +</div> + +<p class="nind">venir;—alors les gens ne penseront point à mal,—voyant que tu me fais +ces déplaisirs;—et puis, le soir, envoie-moi chercher—par quelque +messager fidèle.</p> + +<p>Joie des cœurs je t’ai toujours nommée;—par trop t’aimer, je suis sourd +et muet;—je souffre plus que ne souffre un damné;—je suis en enfer, et +je te demande assistance.—O femme ingrate, et pourquoi te moques-tu de +moi?—Pourquoi ce cœur, l’as-tu féru de la sorte?—Mieux vaut être amant +sans être aimé—qu’amant aimé, puis trahi ensuite.</p> + +<p>Ma joie, vois où tu m’as réduit:—je vais à la messe et je ne sais où je +suis;—je n’écoute pas la parole du missel—et je ne sais plus dire +l’<i>Ave Maria</i>—quand je veux le dire, cela ne me sert de rien—parce que +je te suis trop fidèle.—Dans tout lieu je voudrais te voir.</p> + +<p>Quand je te vois dans quelque lieu—je te prie, mon âme, de ne point +t’en partir:—laisse-moi dans tes yeux<span class="pagenum"><a id="page_204">{204}</a></span></p> + +<div class="poetry"> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Lasciami, in tuoi questi occhi saziari,<br></span> +<span class="i0">Ch’ altru nun bramu sol ch’ à tia vidiri.<br></span> +<span class="i0">La to mammaccia mi fa adirari;<br></span> +<span class="i0">Peghiu chi mortu mi burria vidiri,<br></span> +<span class="i0">Edra dici che sempre m’adruntani,<br></span> +<span class="i0">E chi nun ti fichiuli, e nun ti miri.<br></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">So-ju stattu à confissami, o divia mia:<br></span> +<span class="i0">Sa’ chi m’ ha dittu lu me cunfissoru?<br></span> +<span class="i0">Dici ch’ affattu eju mi scordi di tia,<br></span> +<span class="i0">Chi se ci penzu mi conzummu e moru.<br></span> +<span class="i0">S’ eju la facissi gran pena aviria,<br></span> +<span class="i0">A nun pinzari a vo’, riccou tisoru<br></span> +<span class="i0">Ma quistu è veru, e nun dicu bugia:<br></span> +<span class="i0">Se t’ amu eju peccu, e se nun t’amu eju moru.<br></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Disidara u malattu risanari,<br></span> +<span class="i0">L’imprighionattu di prighioni usciri;<br></span> +<span class="i0">Disidara u von tempu u marinari,<br></span> +<span class="i0">Par puteri u viaghiu suu siguiri,<br></span> +<span class="i0">Dinari, oru, ed arghientu accumulari,<br></span> +<span class="i0">Par puteri l’intentu conseguiri.<br></span> +<span class="i0">Eju bramu solu di putè bacchiari<br></span> +<span class="i0">La to buccucchia, e pò doppu muriri.<br></span> +<span class="pagenum"><a id="page_205">{205}</a></span></div></div> +</div> + +<p class="nind">me rassasier;—je ne demande autre chose que de te voir.—Ta maudite +mère me fait enrager:—pis que mort elle voudrait me voir;—elle dit +toujours que je m’éloigne,—que je ne te fasse pas la cour, que je ne te +regarde pas.</p> + +<p>Je suis allé à confesse, ô ma divinité,—sais-tu ce que m’a dit mon +confesseur?—Il dit qu’il faut que je t’oublie,—que si je pense à toi, +je me consume et je meurs.—Si je le faisais, grande serait ma peine—de +ne plus penser à toi, mon riche trésor!—Tiens, voici la vérité, ce +n’est point une menterie que je te conte:—si je t’aime, je pèche, et si +je ne t’aime pas, je meurs.</p> + +<p>Le malade voudrait guérir,—le prisonnier de prison sortir,—le marinier +demande le beau temps—pour pouvoir continuer son voyage.—Écus, or, +argent (voilà ce qu’il voudrait), accumuler—pour en venir à ses +fins;—moi, je demande seulement de pouvoir baiser—ta petite bouche, et +puis de mourir après.<span class="pagenum"><a id="page_206">{206}</a></span></p> + +<div class="poetry"> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">L’ucedru innamurattu spessu gira,<br></span> +<span class="i0">Volandu pè li boschi e la campagna;<br></span> +<span class="i0">E chivi canta et quinci intornu mira,<br></span> +<span class="i0">Par ritruà l’amatta so cumpagna.<br></span> +<span class="i0">Quannu po’ nun dra truva, idru s’adira<br></span> +<span class="i0">E cun dulenti canti idru si lagna:<br></span> +<span class="i0">Ed eju quannu ti cercu, e nun ti trovu<br></span> +<span class="i0">E mille pene, e mille afanni eju provu.<br></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Eju t’ amu tantu, e mi ne do-ju lu vantu<br></span> +<span class="i0">Chi nissum nun t’ ama quantu e mia.<br></span> +<span class="i0">Ti portu scritta in quistu pettu tantu,<br></span> +<span class="i0">Chi mai nun m’esci da dra fantasia.<br></span> +<span class="i0">S’ tu vuoi sapiri quantu sia stu tantu,<br></span> +<span class="i0">E quantu il pettu, e dru cor’ dedra alma mia.<br></span> +<span class="i0">S’intrassi in Paradisu santu, santu,<br></span> +<span class="i0">E nun truvacci a tia, mi n’ esciria.<br></span> +<span class="pagenum"><a id="page_207">{207}</a></span></div></div> +</div> + +<p>L’oiseau enamouré tourne sans cesse—voltigeant par les bois et la +campagne:—ici, il chante, là il regarde autour de lui,—cherchant à +retrouver sa compagne chérie.—S’il ne la trouve, il se dépite—et +tristement chante sa peine;—et moi, quand je te cherche, et que je ne +te trouve pas,—mille peines, mille tourments, voilà ce que j’éprouve.</p> + +<p>Je t’aime tant!..... Oui, je m’en vante,—personne ne t’aime autant que +moi;—Je te porte écrite dans mon cœur, tant—que tu ne me sors pas de +l’imagination.—Si tu veux savoir le combien je t’aime—et du fond de +mon cœur et du fond de mon âme:—si j’entrais dans le paradis saint, +saint,—et si je ne t’y trouvais pas, j’en sortirais.<span class="pagenum"><a id="page_208">{208}</a></span></p> + +<h2><a id="VOCERU_DI_NIOLO"></a>VOCERU DI NIOLO.</h2> + +<div class="poetry"> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Eju filava a mio’ rocca<br></span> +<span class="i0">Quandu hu intesu un gran rummore;<br></span> +<span class="i0">Era un colpu di fucile<br></span> +<span class="i0">Chi m’intrunò ’ndru cuore;<br></span> +<span class="i0">Parse ch’ unu mi dicissi:<br></span> +<span class="i0">—Cori, u to fratellu more!<br></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Corsu ’ndra cammara suprana<br></span> +<span class="i0">E spalancai-ju la porta.<br></span> +<span class="i0">—«Ho livato ’ndru cuore!»<br></span> +<span class="i0">Disse, ed eju cascai-ju, morta.<br></span> +<span class="i0">Se allora nun morsu anche eju<br></span> +<span class="i0">Una cosa mi cunforta:<br></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Bogliu vestè li calzoni,<br></span> +<span class="i0">Bogliu cumprà la tarzzetta,<br></span> +<span class="i0">Pè mostrà a to camiscia,<br></span> +<span class="pagenum"><a id="page_209">{209}</a></span></div></div> +</div> + +<h2><a id="LAMENTATION_FUNEBRE_DU_NIOLO"></a>LAMENTATION FUNÈBRE DU NIOLO.</h2> + +<div class="poetry"> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Je filais mon fuseau<br></span> +<span class="i0">Quand j’entendis un grand bruit;<br></span> +<span class="i0">C’était un coup de fusil<br></span> +<span class="i0">Qui me tonna dans le cœur;<br></span> +<span class="i0">Il me sembla que quelqu’un me dit:<br></span> +<span class="i0">—«Cours, ou ton frère meurt!»<br></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Je courus dans la chambre, en haut,<br></span> +<span class="i0">Et je poussai précipitamment la porte.<br></span> +<span class="i0">—«Je suis frappé au cœur!»<br></span> +<span class="i0">Il dit, et je tombai (<i>comme</i>) morte.<br></span> +<span class="i0">De n’être pas morte alors, moi aussi,<br></span> +<span class="i0">C’est pour moi quelque consolation:<br></span> +<span class="i0">(<i>Je puis me venger.</i>)<br></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Je veux mettre des chausses (<i>d’homme</i>),<br></span> +<span class="i0">Je veux acheter un pistolet,<br></span> +<span class="i0">Pour montrer ta chemise (<i>sanglante</i>).<span class="pagenum"><a id="page_210">{210}</a></span><br></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Tandu, nimmu nun aspetta<br></span> +<span class="i0">A tagliasi la so varba<br></span> +<span class="i0">Dopu fatta la vindetta.<br></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">A fane a to vindetta<br></span> +<span class="i0">Qual’ voli chi ci sia?<br></span> +<span class="i0">Mammata vicinu à mori?<br></span> +<span class="i0">U a to surella Maria?<br></span> +<span class="i0">Si Lariu nun era mortu<br></span> +<span class="i0">Senza strage nun finia.<br></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">D’una razza cusì grande<br></span> +<span class="i0">Nun lasci che una surella<br></span> +<span class="i0">Senza cugini cornali<br></span> +<span class="i0">Povera, orfana, zitella.....<br></span> +<span class="i0">Ma per far a to vindetta,<br></span> +<span class="i0">Sta siguru, vasta anche ella.<span class="pagenum"><a id="page_211">{211}</a></span><br></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Aussi bien, personne n’attend<br></span> +<span class="i0">Pour se faire couper la barbe<br></span> +<span class="i0">Que la vengeance soit accomplie<a id="FNanchor_79_80"></a><a href="#Footnote_79_80" class="fnanchor">[79]</a>.<br></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Pour te venger<br></span> +<span class="i0">Qui veux-tu que ce soit?<br></span> +<span class="i0">Notre vieille mère, près de mourir?<br></span> +<span class="i0">Ou ta sœur Marie?<br></span> +<span class="i0">Si Lario<a id="FNanchor_80_81"></a><a href="#Footnote_80_81" class="fnanchor">[80]</a> n’était pas mort,<br></span> +<span class="i0">Sans carnage l’affaire ne finissait pas.<br></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">D’une race si grande<br></span> +<span class="i0">Tu ne laisses qu’une sœur,<br></span> +<span class="i0">Sans cousins-germains,<br></span> +<span class="i0">Pauvre, orpheline, sans mari...<br></span> +<span class="i0">Mais pour te venger,<br></span> +<span class="i0">Sois tranquille, elle suffit.<br></span> +<span class="pagenum"><a id="page_212">{212}</a></span></div></div> +</div> + +<h2><a id="BUCERATU"></a>BUCERATU</h2> + +<div class="blockquot"><p class="hang"><small>DI BEATRICE DI PIEDICROCE, ALLA MORTE D’EMMANUELLI DELLE PIAZZOLE, +GIUDICE DI PACE DEL CANTONE D’OREZZA. 1813.</small></p></div> + +<div class="poetry"> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Quandu ne intesì la nuova<br></span> +<span class="i0">Era alla nostra funtana;<br></span> +<span class="i0">Dissi: qual notizia corre<br></span> +<span class="i0">Oggi in Orezza sottana?<br></span> +<span class="i0">—Mi dissero: Alle Piazzole<br></span> +<span class="i0">Si macella carne humana.<br></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Passandu sotto San-Pietru<br></span> +<span class="i0">Eju nun vedea piu lume,<br></span> +<span class="i0">Il mandile ch’ avea in manu<br></span> +<span class="i0">Parea bagnatu nel fiume.<br></span> +<span class="i0">È per terra il mio columbu<br></span> +<span class="i0">E per l’aria son le piume.<br></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">—Ne siamo state à pusà,<br></span> +<span class="i0">Signor giudice, à San-Pietru<br></span> +<span class="pagenum"><a id="page_213">{213}</a></span></div></div> +</div> + +<h2><a id="LAMENTATION"></a>LAMENTATION</h2> + +<div class="blockquot"><p class="hang"><small>DE BÉATRICE DE PIEDICROCE, SUR LA MORT D’EMMANUEL DE PIAZZOLE, JUGE +DE PAIX DU CANTON D’OREZZA, ASSASSINÉ EN 1813.</small></p></div> + +<div class="poetry"> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i2">Quand j’en appris la nouvelle,<br></span> +<span class="i2">J’étais à notre fontaine;<br></span> +<span class="i2">Je dis:—Quelle nouvelle y a-t-il,<br></span> +<span class="i2">Aujourd’hui, dans le bas d’Orezza?<br></span> +<span class="i2">—Elles me dirent: Aux Piazzole,<br></span> +<span class="i2">Il y a boucherie de chair humaine.<br></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i2">Passant au-dessous de San-Pietro<br></span> +<span class="i2">Je ne voyais plus la lumière.<br></span> +<span class="i2">Le mouchoir que j’avais à la main<br></span> +<span class="i2">On l’eût dit trempé dans la rivière.<br></span> +<span class="i2">Par terre est mon tourtereau,<br></span> +<span class="i2">Ses plumes flottent au vent.<br></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i2">—Nous nous sommes reposées,<br></span> +<span class="i2">Monsieur le juge, à San-Pietro,<span class="pagenum"><a id="page_214">{214}</a></span><br></span> +<span class="i2">Nunne vulete muntà?<br></span> +<span class="i2">V’aspetta il signor Piovano;<br></span> +<span class="i2">Ch’è gia prontu il desinà.<br></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i2">Oggi, si, lu vostru sangue<br></span> +<span class="i2">Si lu inghiotti lu terrenu.<br></span> +<span class="i2">Ma si eju mi c’era truvata<br></span> +<span class="i2">Mi lu vuglia pone in senu<br></span> +<span class="i2">Poi, spargelu pè le Piazzole,<br></span> +<span class="i2">Che fosse tantu velenu.<br></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i2">Maladi vogliu lu ditu!<br></span> +<span class="i2">Maladi vogliu la man!<br></span> +<span class="i2">Quello chi ha tumbatu à boi<br></span> +<span class="i2">Statu è un Turco o un Luteran?<br></span> +<span class="i2">E di paese vicinu?<br></span> +<span class="i2">O di paese luntanu?<br></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i2">Duve è la so cara figlia,<br></span> +<span class="i2">Ch’ella si compri un mandile<br></span> +<span class="i2">E tinge lu nel lu so sangue,<br></span> +<span class="i2">O sangue cusi gentile!<span class="pagenum"><a id="page_215">{215}</a></span><br></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i2">Ne voulez-vous pas monter?<br></span> +<span class="i2">Monsieur le curé vous attend;<br></span> +<span class="i2">Le dîner est prêt.<br></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i2">Aujourd’hui, oui, votre sang<br></span> +<span class="i2">La terre le boit.<br></span> +<span class="i2">Mais, si je m’étais trouvée là,<br></span> +<span class="i2">Je l’aurais (<i>recueilli et</i>) mis dans mon sein<br></span> +<span class="i2">Pour le répandre ensuite dans les Piazzole,<br></span> +<span class="i0">(<i>Tant</i>) Qu’il devînt un poison (<i>pour vos meurtriers</i>)!<a id="FNanchor_81_82"></a><a href="#Footnote_81_82" class="fnanchor">[81]</a>.<br></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i2">Maudit le doigt!<br></span> +<span class="i2">Maudite la main (<i>du meurtrier</i>)!<br></span> +<span class="i2">Celui qui vous a tué,<br></span> +<span class="i2">Était-ce un Turc, un luthérien?<br></span> +<span class="i2">Était-il d’un pays voisin?<br></span> +<span class="i2">Ou d’un pays éloigné?<br></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i2">Où est sa chère fille?<br></span> +<span class="i2">Qu’elle s’achète un mouchoir<br></span> +<span class="i2">Et le teigne dans son sang,<br></span> +<span class="i2">Ce sang si noble,<span class="pagenum"><a id="page_216">{216}</a></span><br></span> +<span class="i2">E poi cingelusi al collu.<br></span> +<span class="i2">Quand’ ella ha boglia di ride.<br></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i2">Ora, si, miei cari figli,<br></span> +<span class="i2">Che son fatte le faccende,<br></span> +<span class="i2">Eju vedu che uscite fuori<br></span> +<span class="i2">E ciascun l’armi prende<br></span> +<span class="i2">Mortu è il giudice di pace<br></span> +<span class="i2">Oggi piu non si defende.<span class="pagenum"><a id="page_217">{217}</a></span><br></span> +<span class="i2">Et qu’elle se le mette au cou<br></span> +<span class="i2">Lorsqu’elle a envie de rire.<br></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i2">Or, sus, mes chers enfants,<br></span> +<span class="i2">Plus d’affaires.<br></span> +<span class="i2">Je vous vois sortir,<br></span> +<span class="i2">Et chacun prend les armes.<br></span> +<span class="i2">Il est mort le juge de paix,<br></span> +<span class="i2">Il ne se défend plus.<a id="FNanchor_82_83"></a><a href="#Footnote_82_83" class="fnanchor">[82]</a><br></span> +<span class="pagenum"><a id="page_218">{218}</a></span></div></div> +</div> + +<h2><a id="BALLATA"></a>BALLATA<br><br> +<small>FATTA SULL’ CORPO MORTO DA MARIA R*** DI LEVIE.</small></h2> + +<div class="poetry"> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">O caro della surella,<br></span> +<span class="i0">Fratello pegno amà’!<br></span> +<span class="i0">Lu mio cervo pilibrundo<br></span> +<span class="i0">Lu mio falco senza ale!<br></span> +<span class="i0">Possibile che Ella sia!<br></span> +<span class="i0">No la credo manco avale.<br></span> +<span class="i0">Vi vedo con li miei occhj<br></span> +<span class="i0">Vi tocco colle mie mani!<br></span> +<span class="i0">O caro della surella,<br></span> +<span class="i0">Baccio le vostre funtani.<br></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Lu mio marmaro piantato,<br></span> +<span class="i0">Lu vapore mezzo mare,<br></span> +<span class="pagenum"><a id="page_219">{219}</a></span></div></div> +</div> + +<h2><a id="IMPROVISATION"></a>IMPROVISATION</h2> + +<div class="blockquot"><p class="hang"><small>DE MARIE R***, A L’OCCASION DE LA MORT DE SON MARI, ASSASSINÉ AVEC +SON COUSIN, SUR LE CHEMIN DE TALLANO A LEVIE (1858).</small></p></div> + +<p>Amour de ta sœur<a id="FNanchor_83_84"></a><a href="#Footnote_83_84" class="fnanchor">[83]</a>,—frère, objet aimé,—mon cerf au poil brun,—mon +faucon sans aîles!—Se peut-il qu’Elle soit<a id="FNanchor_84_85"></a><a href="#Footnote_84_85" class="fnanchor">[84]</a> ici?—je ne le crois pas +encore maintenant.—Je vous vois de mes yeux;—je vous touche de mes +mains,—époux chéri,—je baise vos fontaines (<i>sanglantes</i>).</p> + +<p>O mon rocher de marbre,—ma vapeur sur la mer,—mon héros fait au +pinceau,—enfant des villes,—tant<span class="pagenum"><a id="page_220">{220}</a></span></p> + +<div class="poetry"> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Lu mio fatto allo pinello<br></span> +<span class="i0">Venuto dalle cittane.<br></span> +<span class="i0">Tandu vidi che à Maria<br></span> +<span class="i0">No le potea durane!<br></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Lu mio scorto pè fugi,<br></span> +<span class="i0">Lu mio bravo pè parane!<br></span> +<span class="i0">Se lu, si fosse trovato<br></span> +<span class="i0">Colle suoi arme alle mane<br></span> +<span class="i0">Non si lascea far torto<br></span> +<span class="i0">Non le faciane male.<br></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">O dolce piu di lu miele!<br></span> +<span class="i0">O manso piu di lu pane!<br></span> +<span class="i0">Paria che Dio l’avessi fatto...<br></span> +<span class="i0">Maria, colle mio’ mane.<br></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Quanto vi fecene honore<br></span> +<span class="i0">Quando alzaste a Levie!<br></span> +<span class="i0">Sortini tutti li signori;<br></span> +<span class="i0">Poi vi diene le viva.<br></span> +<span class="i0">La mattina di lo vescò<br></span> +<span class="i0">Paragone non avia.<br></span> +<span class="pagenum"><a id="page_221">{221}</a></span></div></div> +</div> + +<p class="nind">de bonheur, Marie le voyait bien,—ne pouvait durer.</p> + +<p>Habile pour fuir<a id="FNanchor_85_86"></a><a href="#Footnote_85_86" class="fnanchor">[85]</a>;—brave pour combattre de pied ferme,—s’il s’était +trouvé,—avec ses armes à la main,—il ne se laissait pas insulter,—on +ne lui faisait point de mal.</p> + +<p>Plus doux que le miel,—meilleur que le pain,—on eût dit que Dieu +l’avait fait..... que Marie même l’avait fait de ses mains.</p> + +<p>Que d’honneurs on vous fit—quand vous montâtes à Levie;—tous les +messieurs sortirent—et vous donnèrent les <i>vivat</i>!—Le jour de l’entrée +de l’évêque—ne pourrait se comparer à ce jour-là.<span class="pagenum"><a id="page_222">{222}</a></span></p> + +<div class="poetry"> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Se ella l’avessi saputa<br></span> +<span class="i0">La vostra surella Maria!....<br></span> +<span class="i0">Perche tutto lu mio sanguino<br></span> +<span class="i0">In vita a voi lu volia.<br></span> +<span class="i0">Ed uomini quante mosche<br></span> +<span class="i0">Manda cui eju volia<br></span> +<span class="i0">E poi mette mi alla testa<br></span> +<span class="i0">La vostra surella Maria.<br></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Arrivata alla vostra porta<br></span> +<span class="i0">M’avete trattata male;<br></span> +<span class="i0">Non siete sortito fuori<br></span> +<span class="i0">A voler me scavalcare.<br></span> +<span class="i0">Ci son’ intrata a trece stese<br></span> +<span class="i0">Fratello ne vostre sale.<br></span> +<span class="i0">E poi c’ eju ho trovato a voi<br></span> +<span class="i0">Spanzato como ’un majale.<br></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">O lu mio Zucchero canto<br></span> +<span class="i0">Lu mio miele della arena!<br></span> +<span class="i0">Mi sento fuggé lu sangue,<br></span> +<span class="i0">Fratello, per ogni vena.<br></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Quanto che lu mio babà<br></span> +<span class="pagenum"><a id="page_223">{223}</a></span></div></div> +</div> + +<p>Si elle l’avait su—votre sœur Marie!...—toute ma lignée—vous voulait +en vie;—des hommes aussi nombreux que des mouches—je les aurais amenés +ici—et je me serais mise à leur tête,—moi, votre sœur Marie.</p> + +<p>Arrivée à votre porte—vous m’avez traitée mal;—vous n’êtes point sorti +dehors—pour m’aider à descendre de cheval;—je suis entrée les cheveux +épars—mon frère, dans votre salle—et là je vous ai trouvé—décousu +comme un sanglier.</p> + +<p>O mon sucre,—mon miel des sables,—je le sens, voilà que mon sang se +retire,—mon frère, de toutes mes veines.</p> + +<p>Que de projets, mon papa—avait conçus—il était<span class="pagenum"><a id="page_224">{224}</a></span></p> + +<div class="poetry"> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Avea voluto fane.<br></span> +<span class="i0">Era culato nella pieve<br></span> +<span class="i0">Teso avea lu cannochiale;<br></span> +<span class="i0">E poi mi avea scelta voi,<br></span> +<span class="i0">’O pegno particolare.<br></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">O Alto quanto lu sole!<br></span> +<span class="i0">O largo quanto lu mare!<br></span> +<span class="i0">Bastava che voi fosse stato<br></span> +<span class="i0">Men’ che voi di meditani.<br></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Le ricchezze in questo luogo<br></span> +<span class="i0">Fossene state amare;<br></span> +<span class="i0">Con vosco, la sua surella,<br></span> +<span class="i0">Mene fosse andata à zappane.<br></span> +<span class="i0">Perche non avesse pianto<br></span> +<span class="i0">Fratello, ai questo male.<br></span> +<span class="i0">Se la fosse per la robba,<br></span> +<span class="i0">Per impegni, o per danari,<br></span> +<span class="i0">O Caro della surella,<br></span> +<span class="i0">Non vi lasciava mandà;<br></span> +<span class="i0">Che insu v’era lu fiume<br></span> +<span class="i0">E ciù’ v’era lu mare.<br></span> +<span class="pagenum"><a id="page_225">{225}</a></span></div></div> +</div> + +<p class="nind">monté au village—avait braqué sa lunette<a id="FNanchor_86_87"></a><a href="#Footnote_86_87" class="fnanchor">[86]</a> (<i>pour vous voir +venir</i>),—et vous m’aviez choisi—comme un objet de prédilection.</p> + +<p>Vous étiez haut comme le soleil,—vaste comme la mer;—il eût suffi que +vous fussiez—la moitié moins grand que vous n’êtes.</p> + +<p>Les richesses en votre endroit—me furent amères:—avec vous, votre +sœur—aurait pioché la terre;—elle n’aurait pas versé tant de +larmes;—frère, pour un tel malheur.—Ni les biens—ni les relations, ni +l’argent—époux chéri—ne vous ont pas séduit;—là, (<i>chez moi</i>) c’était +un fleuve (<i>de biens</i>),—ici (<i>chez vous</i>) c’était une mer.<span class="pagenum"><a id="page_226">{226}</a></span></p> + +<div class="poetry"> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">O Mamma siete la mia.<br></span> +<span class="i0">Mi era informata di tutto.<br></span> +<span class="i0">Era lu arbore forte<br></span> +<span class="i0">Caricato d’ogni frutto;<br></span> +<span class="i0">E per me, la sventurata<br></span> +<span class="i0">Non c’è che ruine e lutto.<br></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Eju nun c’agio fatto letto,<br></span> +<span class="i0">No meno impastato pane;<br></span> +<span class="i0">Eju ci son’ ’ntrata jer’sera;<br></span> +<span class="i0">Mene vo’ anda’ stamane.<br></span> +<span class="i0">Come me la sventurata<br></span> +<span class="i0">Nata nun ne’ sia mai!<br></span> +<span class="i0">Sta mattina mi so’ messa<br></span> +<span class="i0">Tutta <i>bijoux</i> e di fiora.<br></span> +<span class="i0">Ma mi l’agio da leva.<br></span> +<span class="i0">Fratello s’appressa l’hora.<br></span> +<span class="i0">M’ agio da mettè a dosso<br></span> +<span class="i0">Eju la tinta vitriola,<br></span> +<span class="i0">Fin tanto che la vita dura<br></span> +<span class="i0">Vestita da capo à coda.<br></span> +<span class="pagenum"><a id="page_227">{227}</a></span></div></div> +</div> + +<p>Mère<a id="FNanchor_87_88"></a><a href="#Footnote_87_88" class="fnanchor">[87]</a>, vous devenez la mienne.—Je m’étais informée de tout. (?)—Il +était l’arbre fort—chargé de tous fruits,—et pour moi, +malheureuse,—il n’y a que ruines et deuil.</p> + +<p>Moi qui n’avais point fait (encore) le lit—ni pétri le pain,—moi qui +suis entrée hier,—je m’en vais ce matin.—Malheureuse que je +suis,—pourquoi suis-je née!—Ce matin je me suis parée;—j’étais toute +fleurs et bijoux:—voilà qu’il faut que je les ôte.—Frère, l’heure est +venue,—il faut que je revête—les noires couleurs;—tant que ma vie +durera<a id="FNanchor_88_89"></a><a href="#Footnote_88_89" class="fnanchor">[88]</a>,—j’en serai vêtue des pieds à la tête.<span class="pagenum"><a id="page_228">{228}</a></span></p> + +<div class="poetry"> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Eju da mercordi dàmane<br></span> +<span class="i0">Erane aspettativa,<br></span> +<span class="i0">Sempre guardando la strada<br></span> +<span class="i0">Se eju vi vedia venire,<br></span> +<span class="i0">Non pensando che voi fossi,<br></span> +<span class="i0">En bocca degli assessini.<br></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Ah! chi mi l’avessi dettu<br></span> +<span class="i0">La mattina dei natali,<br></span> +<span class="i0">Quando che à Levie<br></span> +<span class="i0">Voi volesti alzani;<br></span> +<span class="i0">E poi d’una occhiata sola<br></span> +<span class="i0">Voi ci voleste cascani.<br></span> +<span class="i0">Se non vi fossi piaciuta<br></span> +<span class="i0">Quanto daria stammane!<br></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">De tutti li miei fratella<br></span> +<span class="i0">Ci n’agio uno ne’ cumpagnia,<br></span> +<span class="i0">Antonio alla campagna,<br></span> +<span class="i0">Pierruccio alla Bastia.<br></span> +<span class="i0">Quanto da cui a colà<br></span> +<span class="i0">Che, ahi me! piove ruine.<br></span> +<span class="pagenum"><a id="page_229">{229}</a></span></div></div> +</div> + +<p>Mercredi dès le matin—j’attendais impatiente—les yeux fixés sur la +route—espérant vous voir venir:—las! je ne pensais pas que vous +étiez—dans les piéges des assassins.</p> + +<p>—Ah! qui me l’eût dit—cette matinée de Noël—quand à Levie—vous +voulûtes monter—et qu’en un clin d’œil<a id="FNanchor_89_90"></a><a href="#Footnote_89_90" class="fnanchor">[89]</a>—vous tombâtes!—Pour ne +vous avoir pas plu—combien je donnerais aujourd’hui!</p> + +<p>De tous mes frères—pas un n’est auprès de moi:—Antonio erre en +proscrit;—Pierruccio est à Bastia.—D’ici, de là—hélas! le malheur +pleut sur moi.<span class="pagenum"><a id="page_230">{230}</a></span></p> + +<div class="poetry"> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Bestemmià voglio il rè,<br></span> +<span class="i0">Maladì lu tribunale.<br></span> +<span class="i0">Perche il disarmamento.<br></span> +<span class="i0">Nun l’aviate da fà.<br></span> +<span class="i0">Lo tempo degli assessini<br></span> +<span class="i0">A punto e questo d’avale.<br></span> +<span class="i0">Se l’avia le suoi arme,<br></span> +<span class="i0">Giacomo non avia mala.<br></span> +<span class="i0">Temuto piu che lu fuoco,<br></span> +<span class="i0">Stimato piu che lu mare.<br></span> +<span class="i0">Ahi me! nun mi n’importa<br></span> +<span class="i0">Fate pur’ come vi pare.<br></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">A contar le so’ bravezze<br></span> +<span class="i0">Nun vorrei ser una donna;<br></span> +<span class="i0">Ci sarei voluto ser poeta<br></span> +<span class="i0">Andato a gli collegi a Romma;<br></span> +<span class="i0">In mano trattar la piumma<br></span> +<span class="i0">In testa portar la comma.<br></span> +<span class="i0">Se l’avessi da scrivini,<br></span> +<span class="i0">Se l’avessi da stampani,<br></span> +<span class="i0">D’argento vorrei la piumma<br></span> +<span class="i0">E d’oro lu caramare.<br></span> +<span class="pagenum"><a id="page_231">{231}</a></span></div></div> +</div> + +<p>Je veux blasphémer contre le roi,—maudire le tribunal:—ce +désarmement,—vous n’eussiez pas dû le prescrire<a id="FNanchor_90_91"></a><a href="#Footnote_90_91" class="fnanchor">[90]</a>;—le temps des +assassins—c’est le temps d’aujourd’hui:—s’il avait eu ses +armes,—Giacomo vivrait encore,—plus redouté que le feu,—plus honoré +que la mer.—Hélas! rien ne m’importe plus;—faites de moi ce que vous +voudrez.</p> + +<p>Pour conter ses vaillantises—je ne voudrais pas être une +femme;—j’aurais voulu être poète,—avoir étudié à Rome,—manier la +plume,—porter en tête une perruque (<i>comme un docte abbé</i>):—Si j’avais +à les écrire,—si j’avais à les imprimer,—je voudrais une plume +d’argent,—un encrier d’or;—pour encre je voudrais toute l’eau de la +mer;—pour papier je voudrais—la plaine de Mariana.<span class="pagenum"><a id="page_232">{232}</a></span></p> + +<div class="poetry"> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Per inchiostro ci vorria,<br></span> +<span class="i0">Tutta l’acqua di lu mare,<br></span> +<span class="i0">Pè papele ci vorria<br></span> +<span class="i0">La piana di Mariana.<br></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Cio che s’è fatto in Tallano<br></span> +<span class="i0">Non l’ha fatto mai nessuno.<br></span> +<span class="i0">Perche l’avete ammazati<br></span> +<span class="i0">Senza aver’ fatto male alcuno?<br></span> +<span class="i0">L’avete pigliati innocenti<br></span> +<span class="i0">Come Dio omnipotenti.<br></span> +<span class="pagenum"><a id="page_233">{233}</a></span></div></div> +</div> + +<p>Ce qui s’est fait à Tallano—personne ne l’a jamais fait:—pourquoi les +avez-vous tués—eux qui n’avaient point fait de mal?—vous les avez pris +innocents—comme Dieu le tout-puissant.<span class="pagenum"><a id="page_235">{235}</a></span><span class="pagenum"><a id="page_234">{234}</a></span></p> + +<h2><a id="TABLE"></a>TABLE.</h2> + +<table> +<tr><td colspan="2" class="c">MONUMENTS ANTÉRIEURS AUX ROMAINS.<br> +<small>STAZZONE ET STANTARE.</small></td></tr> +<tr><td class="c"> </td><td class="rt"><small>Pages.</small></td></tr> +<tr><td>Stazzona de Taravo.</td><td class="rt"><a href="#page_14">14</a></td></tr> +<tr><td>Stantare du Rizzanese.</td><td class="rt"><a href="#page_23">23</a></td></tr> +<tr><td>Stantare de la Bocca de la Pila.</td><td class="rt"><a href="#page_24">24</a></td></tr> +<tr><td>Stazzona de la vallée de Cauria.</td><td class="rt"><a href="#page_25">25</a></td></tr> +<tr><td>Urnes funéraires.</td><td class="rt"><a href="#page_47">47</a></td></tr> +<tr><td>Statue d’Apricciano.</td><td class="rt"><a href="#page_53">53</a></td></tr> + +<tr><td colspan="2" class="c">MONUMENTS ROMAINS.</td></tr> + +<tr><td>Bains romains.</td><td class="rt"><a href="#page_69">69</a></td></tr> +<tr><td>Ruines d’Aleria (incertaines).</td><td class="rt"><a href="#page_70">70</a></td></tr> +<tr><td>Carrière de l’île de Cavallo.</td><td class="rt"><a href="#page_83">83</a></td></tr> +<tr><td>Tombeaux de Cervarico et de Bonifacio.</td><td class="rt"><a href="#page_88">88</a></td></tr> + +<tr><td colspan="2" class="c">MONUMENTS DU MOYEN-AGE.</td></tr> + +<tr><td>Des églises de la Corse en général.</td><td class="rt"><a href="#page_91">91</a></td></tr> + +<tr><td colspan="2" class="c"><small>ÉGLISES ROMANES DU XIᵉ-XIIᵉ SIÈCLE.</small></td></tr> + +<tr><td>La Canonica.</td><td class="rt"><a href="#page_96">96</a> +<span class="pagenum"><a id="page_236">{236}</a></span></td></tr> + +<tr><td>San-Perteo.</td><td class="rt"><a href="#page_108">108</a></td></tr> +<tr><td>Églises de Saint-Jean-Baptiste et de San-Quilico.—Carbini.</td><td class="rt"><a href="#page_112">112</a></td></tr> +<tr><td>Église de Saint-Jean.</td><td class="rt"><a href="#page_117">117</a></td></tr> +<tr><td>Ancienne cathédrale de Nebbio.</td><td class="rt"><a href="#page_121">121</a></td></tr> +<tr><td>Saint-Michel.</td><td class="rt"><a href="#page_125">125</a></td></tr> +<tr><td>Saint-Nicolas près de Murato.</td><td class="rt"><a href="#page_132">132</a></td></tr> +<tr><td>Saint-Césaire.</td><td class="rt"><a href="#page_136">136</a></td></tr> +<tr><td>Monastère de Saint-Martin.</td><td class="rt"><a href="#page_137">137</a></td></tr> + +<tr><td colspan="2" class="c"><small>ÉGLISES DU XIVᵉ ET DU XVᵉ SIÈCLE.</small></td></tr> + +<tr><td>Sainte-Marie de Bonifacio.</td><td class="rt"><a href="#page_138">138</a></td></tr> +<tr><td>Église des Dominicains.</td><td class="rt"><a href="#page_142">142</a></td></tr> +<tr><td>Chapelle de Sainte-Catherine.</td><td class="rt"><a href="#page_148">148</a></td></tr> +<tr><td>Chapelle de Santa-Cristina.</td><td class="rt"><a href="#page_154">154</a></td></tr> +<tr><td>Églises modernes.</td><td class="rt"><a href="#page_161">161</a></td></tr> +<tr><td><span class="smcap">Tours, chateaux, fortifications</span>, etc.</td><td class="rt"><a href="#page_164">164</a></td></tr> +<tr><td><span class="smcap">Ponts.</span></td><td class="rt"><a href="#page_175">175</a></td></tr> +<tr><td><span class="smcap">Bas-reliefs, sculptures</span>, etc.</td><td class="rt"><a href="#page_177">177</a></td></tr> +<tr><td>Notes.</td><td class="rt"><a href="#page_193">193</a></td></tr> +</table> + +<p class="fint">FIN.</p> + +<div class="footnotes"><p class="cb">NOTES:</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Salluste, Fragments, lib. II, 157.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Hérodote, Clio, 165-7.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Κύρνον κατεχομένην ὑπὸ Τυρρηνῶν. Diod., lib. XI, 88.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Cons. ad Helv. 7. Sextus Avienus place le séjour des +Ligures dans le S.-O. de l’Espagne (l’Estramadure ou les Algarves). M. +Amédée Thierry suppose qu’ils ont quitté ce pays à la suite d’une +invasion des Celtes, qui aurait eu lieu vers le <small>XVI</small>ᵉ siècle, avant J.-C. +Mais Sénèque ne fait venir les Ligures en Corse qu’après les Étrusques, +précédés eux-mêmes par les Grecs; or les Phocéens ne s’établirent en +Corse que vers l’an 550. Il s’ensuit que les Ligures de la Corse durent +arriver de la Gaule ou de la côte N.-O. de l’Italie.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Lib. X, cap. 17.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Polybe, lib. III, 5.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Cons. ad Helv., 7: in causâ non fuisse feritatem +<i>accolarum</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Lib. V, 14.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> X, 17.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Ils gardaient le nom de Corses, au temps d’Auguste. Voir +l’inscription nº 153, Orel. coll. inscrip.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> Au rapport de Pausanias (loc. cit.) Aristée, gendre de +Cadmus, aurait émigré en Sardaigne, voyage qui aurait pu avoir lieu dans +le <small>XVI</small>ᵉ siècle avant J.-C. <i>Après lui</i>, seraient venus des Ibères, puis +des Thespiens et des Grecs de l’Attique, enfin des Troyens fugitifs. +<i>Longtemps après</i>, tous ces étrangers auraient été expulsés de la +Sardaigne par les Carthaginois, à l’exception des Troyens et des Corses, +dont Pausanias mentionne la présence sans la rattacher à d’autres +événements, sinon à celui de leur résistance aux Carthaginois. Si les +Ibères étaient venus en Sardaigne immédiatement après Aristée, +c’est-à-dire vers le <small>XVI</small>ᵉ siècle, avant notre ère, il est probable +qu’ils se seraient également établis en Corse. Mais Sénèque parle au +contraire de l’arrivée des Espagnols (Ibères) dans cette dernière île, +comme d’un fait à date certaine, positivement postérieur à la venue des +Phocéens. On pourrait concilier Pausanias et Sénèque en admettant deux +immigrations des Ibères, ou bien en supposant que les Ibères ne +passèrent en Corse qu’après avoir été chassés de la Sardaigne par les +Carthaginois.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> Strabon, lib. V.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> Notitia imperii occident.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Voir la note A.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> Au milieu du siècle dernier des Barbaresques enlevèrent +encore des hommes dans le cap Corse.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> Voir dans Filippini la légende de la Mouche de Freto, tome +2, 86.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> Il est à remarquer que cette révolution s’opéra dans la +partie de l’île où existèrent des colonies romaines.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> Robiquet, <i>Recherches hist. et stat. sur la Corse</i>, p. +117.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> Filippini, tome 2, p. 91.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> En 1284.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> Mémoires de l’Académie celtique, tome 6.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> D’après la description de M. Mathieu, il semblerait que, +de son temps, le dolmen était intact. Aujourd’hui, cependant, personne à +Sollacaro ne se souvient d’avoir vu le toit en place.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> Voir la note B.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> Voici un exemple entre mille: +</p><p> +S’il est un point sur lequel les archéologues soient d’accord, c’est que +les dolmens servaient aux sacrifices humains. Vingt fois des gens +très-instruits m’ont montré, sur la table de ces monuments, certaines +cavités dans lesquelles on couchait la victime, disaient-ils, au moment +de l’égorger. J’ai déjà dit que j’avais eu le malheur de ne jamais voir +là que des accidents naturels. Or, cette tradition, si bien établie, est +en contradiction évidente avec le témoignage de Diodore de Sicile qui +affirme que la victime était debout, puisque c’était d’après <i>sa chute</i> +que les Druides tiraient leurs présages, «Πέσοντος τοῦ πληγέντος, ἐκ τῆς +πτώσεως...... τὸ μέλλον νοοῦσι. Lib. V, 31.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> Les Basques auxquels ce signalement convient dans la +plupart de ses détails, se distinguent cependant par la saillie des +pommettes et la plus grande largeur de la face, surtout par la longueur +et la proéminence singulière du menton.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> <i>Histoire des Gaulois.</i> Introduction, p. 5.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> Puisque j’ai parlé de vengeance, je demanderai la +permission d’entrer dans quelques explications sur ce point, car ce +sentiment, encore si vif chez les Corses aujourd’hui, n’est point chez +les Galls de nos jours un trait de caractère, et l’on peut dire que leur +excessive mobilité leur fait oublier facilement les injures. Mais +doit-on appeler la vengeance une passion? N’est-elle pas plutôt un des +effets de la vanité. La vengeance corse n’est, à proprement parler, +qu’une forme ancienne et sauvage du duel, que je crois parfaitement +national et enraciné chez nous. En Corse, le riche n’est point séparé du +pauvre par une haute barrière comme en France. Nulle part, peut-être, on +ne rencontrera moins de préjugés aristocratiques, et nulle part les +différentes classes de la société ne se trouvent en relation plus +fréquente et je dirai plus intime. Les riches, étant tous propriétaires, +vivent sur leurs terres, au milieu de leurs fermiers et de leurs +bergers, qu’ils traitent avec beaucoup plus de politesse qu’on ne le +fait en France. Souvent on voit le maître assis à table avec ses +ouvriers qui l’appellent par son nom de baptême et se considèrent comme +membres de la famille. Cet amour de l’égalité, qui, pour le dire en +passant, n’est pas un des traits les moins prononcés du caractère +français, produit ce résultat, que riche et pauvre ont les mêmes idées, +parce qu’ils les échangent sans cesse. Sur le continent, les gens aisés +des villes se battent, mais s’ils vivaient avec le peuple, le peuple se +battrait aussi. Deux de nos paysans s’injurient et ne se battent pas; +soldats l’un et l’autre ils iront sur le terrain pour une insulte +légère, parce qu’ils vivent alors dans une société où le point d’honneur +existe. J’ajouterai que la vengeance fut autrefois une nécessité en +Corse, sous l’abominable gouvernement de Gènes, où le pauvre ne pouvait +obtenir justice des torts qu’on lui faisait. Aujourd’hui même, un procès +précède presque toujours l’assassinat. La vengeance s’est perpétuée dans +l’île, mais comme une habitude, un préjugé que partagent les étrangers +établis à demeure sur le territoire corse, car j’ai vu cette année un +cas notable de vengeance parmi les Grecs de Cargèse qui s’étaient fait +longtemps remarquer par la douceur de leurs mœurs. Je le répète, +l’usage, le préjugé atroce, qui porte un homme à s’embusquer avec un +fusil pour tuer son ennemi à coup sûr, est une forme du duel, comme +l’épée et le pistolet, et quelque détestable que soit ce préjugé il ne +faut pas le juger par ses effets, surtout lorsqu’il s’agit d’en faire le +trait caractéristique d’un peuple: il faut plutôt remonter à sa cause, +et examiner si elle n’est pas un des vices de notre nature. On doit +regretter que nos formes humaines du duel n’aient pas été introduites en +Corse. La bravoure et la vanité des insulaires les auraient fait, sans +doute, promptement adopter, et, suivant toute apparence, elles auraient +eu pour résultat de rendre les querelles infiniment moins sanglantes. +(Voir, dans l’ouvrage de M. Robiquet, l’anecdote d’un duel défendu par +l’autorité, d’où résultèrent quatre assassinats, page 437.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> Κατοικοῦσι δ’ αυτὴν βάρβαροι τῆν διάλεκτον ἔχοντες +ἐξηλλαγμένην καὶ δυσκατανόητον. Lib. V, 14.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> Diodore appelle les Celtes: βαρυηχεῖς καὶ παντελῶς +τραχύφωνοι.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> Un seul nom de lieu m’a paru avoir une racine ibérique. +C’est Aïtona. <i>Aïtz</i> (basque), rocher, vent; <i>ona</i>, bon.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_31_31"></a><a href="#FNanchor_31_31"><span class="label">[31]</span></a> Transierunt deinde Ligures, transierunt et Hispani, quod +et similitudine ritus adparet; eadem enim tegumenta capitum, idem genus +calceamenti, quod Cantabris est, et verba quædam, nam totus sermo +conversatione Græcorum Ligurumque a patrio descivit. Cons. ad Helv., 8.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_32_32"></a><a href="#FNanchor_32_32"><span class="label">[32]</span></a> M. Grégori a bien voulu me communiquer un texte curieux de +Scymnus de Chio, d’après lequel on pourrait croire que ce géographe +regardait la Corse comme une île dépendant de la Celtique. +</p> + +<div class="poetry"> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Ἔπειτα χώρα Κελτικὴ καλουμένη<br></span> +<span class="i0">Μέχρι τῆς θαλάσσης τῆς κατὰ Σαρδώ κειμένης.<br></span> +</div></div> +</div> + +<p> +ΣΚΥΜΝΟΥ ΧΙΟΥ περιήγησις. Vers 166, Hudson, geographi Græci minores.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_33_33"></a><a href="#FNanchor_33_33"><span class="label">[33]</span></a> Le symbole de la clef s’expliquerait facilement dans un +rite funèbre.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_34_34"></a><a href="#FNanchor_34_34"><span class="label">[34]</span></a> Ἴδιον δέ τι ποιοῦσι καὶ παντελῶς ἐξηλλαγμένον περὶ τῆς τῶν +τετελευτηκότων ταφῆς. Συγκόψαντες γὰρ ξύλοις τὰ μέλη τοῦ σώματος εἰς +ἀγγεῖον ἐμβάλλουσι καὶ λίθους δαψιλεῖς ἐπιτιθέασιν. Lib. V, 18.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_35_35"></a><a href="#FNanchor_35_35"><span class="label">[35]</span></a> Voir les idoles sardes dessinées par M. della Marmora, et +reproduites dans les Religions de l’antiquité, etc., par M. Guignaud; +planche LVI <i>bis</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_36_36"></a><a href="#FNanchor_36_36"><span class="label">[36]</span></a> Je ne connais ces monuments que par les dessins que M. +Della Marmora a bien voulu me communiquer.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_37_37"></a><a href="#FNanchor_37_37"><span class="label">[37]</span></a> Consul l’an de Rome 494.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_38_38"></a><a href="#FNanchor_38_38"><span class="label">[38]</span></a> Ἢ γὰρ οὐχ ὑπομένουσι ζῆν, ἢ ζῶντες, ἀπαθείᾳ καὶ ἀναισθησίᾳ +τοὺς ὠνησαμένους ἐπιτρίβουσιν.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_39_39"></a><a href="#FNanchor_39_39"><span class="label">[39]</span></a> Une inscription, rapportée par Muratori, a pu établir +l’opinion contraire, mais il est évident qu’elle s’applique aux <i>Corsi</i> +de la Sardaigne. +</p> + +<p class="c"><br> +SEX IVLIVS SEX. F. POL. RVFVS<br> +EVOCATVS DIVI AVGVSTI PRAE<br> +FECTVS I. COHORTIS CORSORVM<br> +ET CIVITATVM BARBARIAE IN SARDINIA<br> + +</p><p> +Muratori propose, avec raison, de lire <small>BALARIAE</small> au lieu de <small>BARBARIAE</small>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_40_40"></a><a href="#FNanchor_40_40"><span class="label">[40]</span></a> La plupart du Haut et Bas Empire. Celles de Constantin +sont les plus communes. Je n’ai vu dans l’île que deux médailles de la +République, un denier de M. Brutus—<small>M BRUTI</small>. rev. <small>AHALA</small>; un autre de la +famille Tullia—<small>ROMA</small>. rev. <small>M TULLI</small>; c’est à Levie qu’ils me furent +montrés, mais ils avaient été trouvés l’un et l’autre à Aleria.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_41_41"></a><a href="#FNanchor_41_41"><span class="label">[41]</span></a> M. le préfet de la Corse en possède une assez curieuse; +c’est une cornaline sur laquelle est gravée en creux une tête de jeune +homme dont les cheveux frisés paraissent enveloppés d’une espèce de +résille, semblable à celles qu’on a trouvées à Saint-Jean et qui, +peut-être, étaient une coiffure nationale.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_42_42"></a><a href="#FNanchor_42_42"><span class="label">[42]</span></a> A la sortie du village et à droite du chemin qui conduit à +Sisco par la Marine.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_43_43"></a><a href="#FNanchor_43_43"><span class="label">[43]</span></a> Rhotanus des anciens.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_44_44"></a><a href="#FNanchor_44_44"><span class="label">[44]</span></a> Peut-être aussi a-t-on abandonné cette portion de la ville +à une époque où la population d’Aleria avait diminué, ou bien lorsque +les invasions des Maures obligèrent à se retrancher dans la partie la +plus aisée à défendre. Lillebonne offre un exemple d’un quartier ainsi +abandonné.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_45_45"></a><a href="#FNanchor_45_45"><span class="label">[45]</span></a> Le pilier est placé légèrement <i>de biais</i> à quelques +mètres de l’angle nord de l’enceinte.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_46_46"></a><a href="#FNanchor_46_46"><span class="label">[46]</span></a> On trouve de fréquents exemples de cette pratique; mais on +ne peut arrêter une opinion à cet égard, tant qu’on n’aura pas +complètement déblayé le souterrain.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_47_47"></a><a href="#FNanchor_47_47"><span class="label">[47]</span></a> J’ai attribué ces constructions aux musulmans, mais elles +peuvent encore être l’ouvrage des chrétiens du <small>VII</small>ᵉ au <small>VIII</small>ᵉ siècle, +époque de barbarie, s’il en fut.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_48_48"></a><a href="#FNanchor_48_48"><span class="label">[48]</span></a> Voir note C.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_49_49"></a><a href="#FNanchor_49_49"><span class="label">[49]</span></a> Depuis la rédaction de ce Mémoire, j’ai lu une +dissertation intéressante de M. Robiquet, qui établit, par la +comparaison des distances, que Bonifacio doit être le <i>Portus Favoni</i> de +l’itinéraire. Palla aurait été située vers la cale de Tizzano. Voir +<i>Recherches sur la Corse</i>, p. 15.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_50_50"></a><a href="#FNanchor_50_50"><span class="label">[50]</span></a> On en a pris seulement quelques-uns, il y a peu d’années, +pour faire des bornes d’amarrage dans le port de Bonifacio.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_51_51"></a><a href="#FNanchor_51_51"><span class="label">[51]</span></a> M. Della Marmora a reconnu une exploitation analogue dans +un des îlots sardes, voisins de la Maddalena.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_52_52"></a><a href="#FNanchor_52_52"><span class="label">[52]</span></a> Les colonnes qu’on voit à l’apside de San-Perteo, d’un +granit tirant sur le rose, diffèrent essentiellement de celui qu’on +exploitait dans l’île de Cavallo.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_53_53"></a><a href="#FNanchor_53_53"><span class="label">[53]</span></a> Beaucoup de Corses avaient embrassé la religion +musulmane.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_54_54"></a><a href="#FNanchor_54_54"><span class="label">[54]</span></a> Voyez plus bas la description de l’église de +Sainte-Christine, à Cervione.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_55_55"></a><a href="#FNanchor_55_55"><span class="label">[55]</span></a> Elle ne se reproduit pas avec régularité, et n’a +d’ailleurs ni la grâce ni la richesse de l’architecture romane, dans le +midi de la France.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_56_56"></a><a href="#FNanchor_56_56"><span class="label">[56]</span></a> V. note D.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_57_57"></a><a href="#FNanchor_57_57"><span class="label">[57]</span></a> On serait tenir de croire, d’après cette irrégularité, que +la nef aurait été reconstruite en entier, les murs latéraux des +bas-côtés subsistant seuls après l’incendie. Mais si l’on remarque d’un +côté la similarité parfaite de l’appareil, de l’autre les traces de la +voûte en bois construite après l’incendie, on sera forcé de n’attribuer +la position excentrique des fenêtres de la nef qu’à la maladresse des +ouvriers.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_58_58"></a><a href="#FNanchor_58_58"><span class="label">[58]</span></a> On voit autour de la Canonica quelques restes d’une +enceinte que je crois contemporaine de l’église, et qui avait sans doute +une destination militaire.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_59_59"></a><a href="#FNanchor_59_59"><span class="label">[59]</span></a> Filippini, tome 2, p. 194.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_60_60"></a><a href="#FNanchor_60_60"><span class="label">[60]</span></a> Les moellons, en granit, fort bien taillés, ont de 0ᵐ,30 à +0ᵐ,40 d’échantillon.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_61_61"></a><a href="#FNanchor_61_61"><span class="label">[61]</span></a> Il a 3 m. en œuvre. L’épaisseur du mur est de 1 m.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_62_62"></a><a href="#FNanchor_62_62"><span class="label">[62]</span></a> En France, lorsque le mur a une certaine épaisseur, les +retombées des arcades reposent sur deux colonnes accouplées. Si l’on ne +les appuie que sur une seule colonne il faut nécessairement lui donner +un chapiteau dont le diamètre soit égal à celui du mur.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_63_63"></a><a href="#FNanchor_63_63"><span class="label">[63]</span></a> Nebbio, autrefois ville de quelque importance, passe pour +avoir été détruit par les Sarrazins. L’église, élevée après leur +expulsion, dépendait d’un monastère.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_64_64"></a><a href="#FNanchor_64_64"><span class="label">[64]</span></a> Les pilastres de l’apside n’ont point de chapiteaux.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_65_65"></a><a href="#FNanchor_65_65"><span class="label">[65]</span></a> Calcaire blanc et très-fin.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_66_66"></a><a href="#FNanchor_66_66"><span class="label">[66]</span></a> On se rappellera que l’ogive, introduite de bonne heure +dans les voûtes et les arcades du midi, ne paraît dans les fenêtres que +fort longtemps après que son emploi était exclusif dans le Nord.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_67_67"></a><a href="#FNanchor_67_67"><span class="label">[67]</span></a> V. la note E.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_68_68"></a><a href="#FNanchor_68_68"><span class="label">[68]</span></a> Le voyage est assez long pour rendre la tradition peu +croyable.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_A_69"></a><a href="#FNanchor_A_69"><span class="label">[A]</span></a> Je remarquerai, en passant, que dans l’apside les chiffres +romains sont séparés par des points, placés entre chaque ordre de +chiffres, dans le but évident d’en faciliter la lecture: M. CCCC. LXX. +III. N’est-ce point un acheminement vers le système de numération arabe? +Cette disposition est fréquente dans les chiffres romains au moyen-âge, +et j’en ai observé cette année un exemple assez notable dans +l’inscription encastrée dans les murs de l’église de Crest (Drôme), +relatant les franchises accordées à cette ville en 1188.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_69_70"></a><a href="#FNanchor_69_70"><span class="label">[69]</span></a> L’appareil de ce clocher, d’ailleurs assez moderne, mérite +d’être cité pour sa bizarrerie. Les assises, formées de gros blocs de +granite, ne sont point <i>horizontales</i>. On dirait une imitation de +l’appareil cyclopéen.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_70_71"></a><a href="#FNanchor_70_71"><span class="label">[70]</span></a> V. la note F.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_71_72"></a><a href="#FNanchor_71_72"><span class="label">[71]</span></a> Le rocher sur lequel est bâti Bonifacio est complètement à +pic et surplombe même la mer de presque tous les côtés. On montre encore +deux escaliers taillés dans le roc et aboutissant à la grève étroite, +souvent couverte par les flots. L’un servait aux moines du couvent de +Sainte-Marie, pour descendre au bord de la mer, au moment où rentraient +les pêcheurs qui leur devaient la dîme du poisson. L’autre escalier, +suivant une tradition, aurait été taillé par les soldats d’Alphonse +d’Aragon, qui prétendaient par ce moyen surprendre la ville, lors du +mémorable siége qu’elle soutint en 1420. Mais il suffit de considérer la +hauteur du rocher, qui s’élève abruptement de plus de 200 pieds, pour se +convaincre qu’un semblable travail était absolument impossible à +exécuter en présence d’un ennemi. On connaît la disposition singulière +du port de Bonifacio dont l’entrée est si étroite qu’on la prendrait +pour une rivière débouchant entre deux masses de rochers. Bloquer ce +port, le fermer était chose facile. Les Aragonnais y parvinrent en +tendant une chaîne d’un bord à l’autre de la passe. Sans doute les +assiégés avaient prévu le danger longtemps d’avance, et s’étaient ménagé +le moyen de communiquer avec la mer du côté opposé au port. C’est +évidemment dans ce but que fut taillé l’escalier qu’on attribue aux +Aragonnais. Probablement les courageux Bonifaciens qui vinrent annoncer +l’arrivée de la flotte génoise montèrent par ce chemin, au lieu de se +faire guinder par des poulies, eux et leur esquif, ainsi que le prétend +Petrus Cyrneus, dans sa relation, beaucoup trop poétique, du siège de +Bonifacio. P. Cyrnei, <i>de Rebus Corsicis</i>, p. 262.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_72_73"></a><a href="#FNanchor_72_73"><span class="label">[72]</span></a> J’aurais dû citer plus tôt deux bas-reliefs curieux, et +d’une saillie assez forte, qui se trouvent dans le village d’Aleria, +enlevés, comme il semble, à quelque église détruite aujourd’hui. L’un, +encastré dans le mur d’une maison moderne, représente deux monstres, +liés par le milieu du corps, ayant deux avant-mains et point de croupe. +Sur l’autre, on voit deux monstres fantastiques s’entrebattant. C’était +un sujet favori des sculpteurs du moyen-âge. Je crois ces deux +bas-reliefs du commencement du <small>XIII</small>ᵉ siècle: l’exécution en est +grossière, mais supérieure cependant à celle de la plupart des +sculptures que j’ai déjà décrites.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_73_74"></a><a href="#FNanchor_73_74"><span class="label">[73]</span></a> Canari, Descriptio Corsicæ. Manuscrit communiqué par M. +Gregori.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_74_75"></a><a href="#FNanchor_74_75"><span class="label">[74]</span></a> Anonim. de gesta Pisan, apud Muratori, rerum Italic. +script. 2, 69.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_75_76"></a><a href="#FNanchor_75_76"><span class="label">[75]</span></a> Vitalis, Sanctuario di Corsica, pag. 195.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_76_77"></a><a href="#FNanchor_76_77"><span class="label">[76]</span></a> Premendo l’estemità degli scogli che spingono la fronte in +mare, una torre denominata <i>sagro</i> che anticamente dicevasi <i>Sauro</i> e +quivi era fondata un abazia col titolo di Santa-Maria-Maddelena della +Chiesa, pur ora sene osservano le semplici mura. +</p><p> +Semidei, descrizione del regno di Corsica, pag. 472, 1 vol. in-4, +Napoli, 1737. +</p> + +<p class="rt"> +(Note communiquée par M. Gregori.)<br> +</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_77_78"></a><a href="#FNanchor_77_78"><span class="label">[77]</span></a> Canari, descriptio Corsicæ, Mss. +</p> +<p class="rt"> +(Note communiquée par M. Gregori.)<br> +</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_78_79"></a><a href="#FNanchor_78_79"><span class="label">[78]</span></a> L’usage des sérénades se passe. Il y a peu d’années encore +elles était très fréquentes: on chantait avec un accompagnement de +guimbarde, et entre chaque couplet tous les musiciens faisaient une +décharge de leurs armes à feu.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_79_80"></a><a href="#FNanchor_79_80"><span class="label">[79]</span></a> La chemise sanglante d’un homme assassiné est gardée dans +une famille comme un souvenir de vengeance. On la montre aux parents +pour les exciter à punir les meurtriers. Quelquefois, au lieu de +chemise, on garde des morceaux de papier trempés dans le sang du mort, +qu’on remet aux enfants lorsqu’ils sont d’âge à pouvoir manier un fusil. +</p><p> +Les Corses se laissent pousser la barbe en signe de vengeance ou de +deuil. «Personne n’attend pour se faire couper la barbe;» c’est-à-dire, +il n’y a personne qui se charge de te venger.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_80_81"></a><a href="#FNanchor_80_81"><span class="label">[80]</span></a> Abréviation du nom d’Hilarion.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_81_82"></a><a href="#FNanchor_81_82"><span class="label">[81]</span></a> Allusion à la chemise sanglante. L’improvisatrice veut +dire qu’elle aurait recueilli le sang du juge de paix, et l’aurait +montré à ses amis des Piazzole pour les exciter à la vengeance.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_82_83"></a><a href="#FNanchor_82_83"><span class="label">[82]</span></a> Ces deux lamentations m’ont été communiquées par M. Capel, +conseiller à la cour royale de Bastia, qui prépare en ce moment un +travail du plus haut intérêt sur les mœurs et les usages de la Corse.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_83_84"></a><a href="#FNanchor_83_84"><span class="label">[83]</span></a> En Corse, le terme d’affection entre époux est fratello, +surella, frère, sœur. En Espagne, c’est hijo, hija, fils, fille.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_84_85"></a><a href="#FNanchor_84_85"><span class="label">[84]</span></a> La mort. On ne la nomme pas, pour éviter un mot néfaste. +C’est par un motif semblable que les Grecs ont nommé les Furies, +Euménides, et les paysans écossais, les fées <i>guid folk, les bonnes +gens</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_85_86"></a><a href="#FNanchor_85_86"><span class="label">[85]</span></a> C’est une expression tout homérique.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_86_87"></a><a href="#FNanchor_86_87"><span class="label">[86]</span></a> L’habitude de se mettre en garde contre les surprises a +rendu commun, en Corse, l’usage des lunettes d’approche. Presque tous +les bandits en portent.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_87_88"></a><a href="#FNanchor_87_88"><span class="label">[87]</span></a> Je suppose qu’elle s’adresse à sa belle-mère.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_88_89"></a><a href="#FNanchor_88_89"><span class="label">[88]</span></a> On porte le deuil d’un mari toute la vie. Il est +excessivement rare qu’une veuve se remarie.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_89_90"></a><a href="#FNanchor_89_90"><span class="label">[89]</span></a> Je ne suis pas sûr d’avoir saisi le sens de ces deux vers. +On peut aussi traduire: que d’un seul regard—vous devîntes amoureux de +moi.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_90_91"></a><a href="#FNanchor_90_91"><span class="label">[90]</span></a> Allusion à la défense de porter des armes, hors le temps +de la chasse.</p></div> + +</div> + +<div class="figcenter"> +<img src="images/back.jpg" width="328" height="550" alt=""> +</div> +<hr class="full"> +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76277 ***</div> +</body> +</html> + diff --git a/76277-h/images/back.jpg b/76277-h/images/back.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..86972bd --- /dev/null +++ b/76277-h/images/back.jpg diff --git a/76277-h/images/cover.jpg b/76277-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..04bc792 --- /dev/null +++ b/76277-h/images/cover.jpg diff --git a/76277-h/images/deco.png b/76277-h/images/deco.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..ccafb3a --- /dev/null +++ b/76277-h/images/deco.png diff --git a/76277-h/images/ill_001.jpg b/76277-h/images/ill_001.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..fd8f084 --- /dev/null +++ b/76277-h/images/ill_001.jpg diff --git a/76277-h/images/ill_002.jpg b/76277-h/images/ill_002.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..fa7b8b4 --- /dev/null +++ b/76277-h/images/ill_002.jpg diff --git a/76277-h/images/ill_002a.jpg b/76277-h/images/ill_002a.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..4791c45 --- /dev/null +++ b/76277-h/images/ill_002a.jpg diff --git a/76277-h/images/ill_004.jpg b/76277-h/images/ill_004.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..cc1d2d6 --- /dev/null +++ b/76277-h/images/ill_004.jpg diff --git a/76277-h/images/ill_006.jpg b/76277-h/images/ill_006.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..4581165 --- /dev/null +++ b/76277-h/images/ill_006.jpg diff --git a/76277-h/images/ill_007.jpg b/76277-h/images/ill_007.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..3e13e2f --- /dev/null +++ b/76277-h/images/ill_007.jpg diff --git a/76277-h/images/ill_009.jpg b/76277-h/images/ill_009.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..6d04d27 --- /dev/null +++ b/76277-h/images/ill_009.jpg diff --git a/76277-h/images/ill_010.jpg b/76277-h/images/ill_010.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..86a5cd7 --- /dev/null +++ b/76277-h/images/ill_010.jpg diff --git a/76277-h/images/ill_011.jpg b/76277-h/images/ill_011.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..29cb9cf --- /dev/null +++ b/76277-h/images/ill_011.jpg diff --git a/76277-h/images/ill_012.jpg b/76277-h/images/ill_012.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..e4de80d --- /dev/null +++ b/76277-h/images/ill_012.jpg diff --git a/76277-h/images/ill_013.jpg b/76277-h/images/ill_013.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..75e82aa --- /dev/null +++ b/76277-h/images/ill_013.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..b5dba15 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This book, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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