diff options
| -rw-r--r-- | .gitattributes | 4 | ||||
| -rw-r--r-- | 76269-0.txt | 8359 | ||||
| -rw-r--r-- | 76269-h/76269-h.htm | 10465 | ||||
| -rw-r--r-- | 76269-h/images/cover.jpg | bin | 0 -> 165647 bytes | |||
| -rw-r--r-- | LICENSE.txt | 11 | ||||
| -rw-r--r-- | README.md | 2 |
6 files changed, 18841 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..d7b82bc --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,4 @@ +*.txt text eol=lf +*.htm text eol=lf +*.html text eol=lf +*.md text eol=lf diff --git a/76269-0.txt b/76269-0.txt new file mode 100644 index 0000000..422c273 --- /dev/null +++ b/76269-0.txt @@ -0,0 +1,8359 @@ + +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76269 *** + + + + + + + Bibliothèque de Philosophie scientifique + + Dr GUSTAVE LE BON + + L’évolution actuelle + du monde + + Illusions et réalités + + Les forces immatérielles dans l’histoire. + Les conflits entre les vivants et les morts. + Les illusions sur la sécurité. + Pourquoi certaines guerres sont inévitables. + Le nombre contre les élites. + Les futurs maîtres du monde. + L’évolution de l’Europe vers la dictature. + La religion socialiste.--Visions d’avenir. + + + ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR + 26, RUE RACINE, PARIS + 1927 + + + + +PRINCIPALES PUBLICATIONS DE GUSTAVE LE BON + + +1º VOYAGES, HISTOIRE ET PSYCHOLOGIE + +VOYAGE AUX MONTS TATRAS, avec une carte et un panorama dressés par +l’auteur (publié par la _Société géographique de Paris_). + +VOYAGE AU NÉPAL, avec nombreuses illustrations, d’après les +photographies et dessins exécutés par l’auteur pendant son exploration +(publié par le _Tour du Monde_). + +L’HOMME ET LES SOCIÉTÉS.--LEURS ORIGINES ET LEUR HISTOIRE. Tome Ier: +Développement physique et intellectuel de l’homme.--Tome Il: +Développement des sociétés. (_Épuisé._) + +LES PREMIÈRES CIVILISATIONS DE L’ORIENT (Égypte, Assyrie, Judée, etc.). +In-4º, illustré de 430 gravures, 2 cartes et 9 photographies. +(_Épuisé._) + +LA CIVILISATION DES ARABES. Grand in-4º, illustré de 366 gravures, 4 +cartes et 11 planches en couleurs, d’après les documents de l’auteur. +(_Épuisé._) + +LES CIVILISATIONS DE L’INDE. Grand in-4º, illustré de 352 photogravures +et 2 cartes, d’après les photographies exécutées par l’auteur. +(_Épuisé._) + +LES MONUMENTS DE L’INDE. In-folio, illustré de 400 planches d’après les +documents, photographies, plans et dessins de l’auteur. (Firmin-Didot.) +(_Épuisé._) + +LOIS PSYCHOLOGIQUES DE L’ÉVOLUTION DES PEUPLES. 11e édition. + +PSYCHOLOGIE DES FOULES. 31e édition. + +PSYCHOLOGIE DU SOCIALISME. 40e édition. + +PSYCHOLOGIE DE L’ÉDUCATION. 30e mille. + +PSYCHOLOGIE POLITIQUE. 19e mille. + +LES OPINIONS ET LES CROYANCES. 17e mille. + +LA RÉVOLUTION FRANÇAISE ET LA PSYCHOLOGIE DES RÉVOLUTIONS. 16e mille. + +APHORISMES DU TEMPS PRÉSENT. 9e mille. + +LA VIE DES VÉRITÉS. 11e mille. + +ENSEIGNEMENTS PSYCHOLOGIQUES DE LA GUERRE EUROPÉENNE. 30e mille. + +PREMIÈRES CONSÉQUENCES DE LA GUERRE. 29e mille. + +HIER ET DEMAIN, PENSÉES BRÈVES. 12e mille. + +PSYCHOLOGIE DES TEMPS NOUVEAUX. 42e mille. + +LES INCERTITUDES DE L’HEURE PRÉSENTE. 4e mille + +LE DÉSÉQUILIBRE DU MONDE. 11e mille. + +L’ÉVOLUTION ACTUELLE DU MONDE. + + +2º RECHERCHES SCIENTIFIQUES + +LA FUMÉE DU TABAC.--ANALYSES CHIMIQUES. (_Épuisé._) + +RECHERCHES ANATOMIQUES ET MATHÉMATIQUES SUR LES VARIATIONS DU VOLUME DU +CRANE. In-8. (_Épuisé._) + +LA MÉTHODE GRAPHIQUE ET LES APPAREILS ENREGISTREURS, contenant la +description des nouveaux instruments de l’auteur, avec 63 figures. +(_Épuisé._) + +LES LEVERS PHOTOGRAPHIQUES. Exposé des nouvelles méthodes de levers de +carte et de plans employés par l’auteur pendant ses voyages. 2 vol +in-18. (Gauthier-Villars.) + +L’ÉQUITATION ACTUELLE ET SES PRINCIPES.--RECHERCHES EXPÉRIMENTALES. 4e +édition. 1 vol. in-8º, avec 57 figures et un atlas de 198 photographies +instantanées. (Flammarion.) + +MÉMOIRES DE PHYSIQUE: Lumière noire. Phosphorescence invisible. +Dissociation de la matière. Énergie intra-atomique, etc. (18 mémoires.) + +L’ÉVOLUTION DE LA MATIÈRE, avec 63 figures. 43e mille + +L’ÉVOLUTION DES FORCES, avec 42 figures. 25e mille. + +Il existe des traductions en Anglais, Allemand, Espagnol, Italien, +Portugais, Danois, Suédois, Russe, Arabe, Polonais, Tchèque, Turc, +Hindostani, Japonais, etc., de quelques-uns des précédents ouvrages. + +A LA LIBRAIRIE FLAMMARION + +L’ŒUVRE DE GUSTAVE LE BON, par le Baron MOTONO, ambassadeur du Japon, +in-8º avec portrait. + + + + +Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour +tous les pays. + +Copyright 1927, by ERNEST FLAMMARION. + + + + + Au + COLONEL SADI CARNOT + en souvenir + de longues années d’amitié. + + GUSTAVE LE BON. + + + + +INTRODUCTION + +PHYSIONOMIE ACTUELLE DU MONDE + + +L’âge actuel représente une période de progrès et de bouleversements qui +différencient profondément la civilisation moderne de toutes celles que +l’humanité a vu naître, grandir et disparaître au cours de sa longue +histoire. Les peuples se trouvent entre un monde qui finit et un monde +qui commence. + +La structure du monde nouveau dépendra de l’issue du conflit entre les +forces créatrices, les forces conservatrices et les forces destructrices +qui agitent la vie des peuples. + +Les forces créatrices nées chaque jour dans les laboratoires et les +usines ont transformé la vie matérielle et donné aux civilisations une +physionomie nouvelle. + +Les forces conservatrices représentent l’héritage ancestral des peuples. +C’est le domaine de la vie inconsciente où s’élaborent les principaux +mobiles de la conduite. + +Les forces destructrices agissent en sens contraire des précédentes. Les +ambitions des souverains, les rivalités entre peuples, le mécontentement +des multitudes, les révolutions, appartiennent au grand cycle des forces +destructrices. Les catastrophes observées depuis les débuts de la +dernière guerre montrent à quel point elles peuvent ravager le monde. + +La plupart des problèmes que nous étudierons dans cet ouvrage résultent +des menaces que les forces destructrices continuent à faire peser sur +les divers pays. La grande préoccupation des gouvernants est de trouver +les moyens de limiter leur action. + +Il suffit de jeter un coup d’œil sur la physionomie actuelle du monde +pour constater ce rôle des forces destructrices. + + * * * * * + +Presque tous les pays de l’Europe: Allemagne, Italie, Pologne, etc., +sont divisés par des rivalités de frontières et ne songent qu’à +s’agrandir aux dépens de leurs voisins. + +A ces menaces de conflits extérieurs se joignent encore des menaces de +conflits intérieurs déterminés par les rivalités des partis. Pour se +soustraire à l’anarchie résultant de ces luttes intestines, de grandes +nations telles que l’Espagne et l’Italie en ont été réduites à subir des +dictatures. + +Les peuples les plus stabilisés par un long passé n’ont pu échapper à +l’anarchie dont l’Europe est aujourd’hui victime. C’est ainsi qu’une +grève générale faillit ruiner l’Angleterre et que celle des mineurs +occasionna des pertes dont le montant a été évalué au coût d’une grande +guerre. + +La politique extérieure de l’Empire britannique n’est pas moins troublée +que sa politique intérieure. Après avoir perdu l’Irlande il voit les +dominions réclamer leur indépendance et les marchés étrangers, qui le +faisaient vivre, se fermer devant lui. 1.500.000 chômeurs montrent la +gravité de cette situation. + +Les autres États européens ne sont pas dans une situation meilleure. La +Russie retourne à la barbarie, l’Allemagne essaie péniblement de refaire +sa situation économique, la France est en proie à des divisions qui ont +failli ruiner son existence financière. + +L’anarchie qui pèse sur l’Europe pèse aussi sur d’autres parties du +monde. L’Orient entier, de la Turquie à la Chine, se trouve livré à des +luttes civiles redoutables. + + * * * * * + +Alors qu’une grande partie du monde semble plongée dans le chaos, +l’Amérique, seul pays ayant profité de la guerre, a pu se soustraire aux +causes de ruine dont tous les peuples furent victimes. Plus de la moitié +de l’or du monde est passée entre ses mains. Les plus grands États de +l’Europe sont ses débiteurs. Elle exerce de plus en plus sur eux une +hégémonie financière parfois très lourde. Affranchis de toute influence +socialiste, ses ouvriers reçoivent des salaires fort supérieurs à ceux +des autres pays et mènent une existence aisée qu’envieraient la plupart +des bourgeois européens. + + * * * * * + +Un des grands dangers de l’heure actuelle, le plus grand peut-être, +puisqu’il menace l’existence même des civilisations, résulte des progrès +réalisés dans les moyens de destruction. Les découvertes de la science +ont mis au service de sentiments, dont l’évolution n’a pas suivi celle +de l’intelligence, des procédés de destruction tellement puissants que +de grandes capitales pourraient être anéanties en quelques heures. C’est +un péril que le monde n’avait pas encore connu. + +Dans l’espoir de prévenir cette perspective redoutée, des hommes d’État +éminents ont fondé une Société des Nations, où les représentants des +peuples cherchent, au moyen d’arbitrages, à maintenir la paix. + +Ils n’y ont pas réussi encore. Leurs discussions montrent que les hommes +sont souvent plus séparés par des différences de sentiments que par des +divergences d’intérêts. + +Cette tentative d’établir une paix prolongée n’est d’ailleurs pas +nouvelle. Après les grandes périodes de luttes, les pays épuisés +cherchèrent toujours des combinaisons capables de maintenir la paix. A +la suite des vingt ans de guerres napoléoniennes le congrès de Vienne, +véritable société des nations, espérait, lui aussi, terminer l’ère des +conflits. + +Toutes les combinaisons de cet ordre sont efficaces tant que +n’apparaissent pas des difficultés que les décisions pacifiques sont +impuissantes à résoudre. On a justement remarqué que si la Société des +Nations avait existé à l’époque où se fondait l’unité de l’Italie, la +réalisation de cette unité eût été impossible. Chacun des minuscules +États dont se composait alors l’Italie se fût adressé à la Société des +Nations qui aurait dû employer son influence à les protéger. + +Tous ces édifices juridiques prétendant éterniser la situation du monde +à un moment donné ont une utilité provisoire incontestable; mais leur +influence ne saurait longtemps durer. On ne stabilise pas plus les +nations qu’on ne stabilise l’évolution de la vie. + + * * * * * + +A côté des efforts tentés par la Société des Nations pour établir la +paix, les diplomates cherchent à la fixer par la vieille méthode des +alliances. L’histoire ancienne ou moderne montre malheureusement que les +traités restent sans effet dès qu’ils cessent d’être en harmonie avec +les intérêts des parties contractantes. On le vit une fois de plus dans +la dernière guerre, lorsque l’Italie n’hésita pas à se tourner contre +son alliée germanique dès qu’elle y eut intérêt, malgré de formels +engagements. + +De nos jours, les seules bases efficaces des alliances résident dans la +communauté des intérêts économiques. C’est à une telle communauté qu’est +dû le rapprochement de la France et de l’Allemagne. + +Les associations économiques internationales, comme celle formée +récemment entre la France, l’Allemagne et divers pays pour régler +certaines productions, celle de l’acier notamment, feront plus pour le +maintien de la paix que tous les projets d’alliance, de désarmement et +d’arbitrage péniblement élaborés dans les congrès. + + * * * * * + +Il est facile de montrer qu’au point de vue rationnel les peuples ont +plus d’intérêt à s’aider qu’à se détruire. Malheureusement la raison +joue un rôle bien faible dans la vie politique. Ce rôle a diminué +encore, depuis la prédominance des forces collectives, caractéristique +de l’évolution démocratique moderne. + +Les forces collectives sont aveugles, soudaines et la raison n’agit pas +plus efficacement sur elles que sur le cours d’un torrent. Les futures +guerres naîtront peut-être du déchaînement de fureurs populaires qui +balaieront en un instant toutes les conventions péniblement édifiées par +les diplomates. La guerre de 1870 est justement née d’une explosion de +fureur des multitudes déchaînée par une dépêche habilement falsifiée. + +Il est probable, d’ailleurs, que les plus dangereuses des luttes futures +seront des guerres intérieures issues de révolutions populaires +provoquées par les apôtres de la religion socialiste. + + * * * * * + +On dit justement que gouverner, c’est prévoir; mais comment lire dans +l’enchevêtrement compliqué des causes dont les grands événements +résultent? + +La difficulté est considérable parce qu’en politique des causes très +petites produisent parfois des effets très grands. C’est ainsi que jadis +les visions d’un obscur chamelier de l’Arabie eurent pour premières +conséquences, avec la création d’une religion nouvelle, la fondation +d’un immense empire et, comme conséquences lointaines, les croisades qui +précipitèrent l’Europe sur l’Orient. + +Avec l’interdépendance actuelle des peuples, les moindres rivalités +entre états voisins, même fort petits, peuvent déchaîner un conflit +universel. La dernière guerre en est un exemple. + + * * * * * + +Sans prétendre lire dans le livre du destin, on peut au moins mettre en +évidence quelques-uns des facteurs principaux qui semblent devoir +influencer l’évolution prochaine du monde. + +Aux forces destructrices d’origine plus ou moins ancienne, énumérées au +début de ce chapitre, se joignent des forces destructrices nouvelles, le +syndicalisme et le socialisme notamment, résultant de la prédominance +moderne des influences collectives. + +Sous l’action du syndicalisme les sociétés tendent à se diviser en +petits groupes ne considérant chacun que ses intérêts et totalement +indifférents à l’intérêt général. La puissance des syndicats est devenue +très grande. Tout récemment ils ont failli désorganiser entièrement +l’Angleterre en provoquant une grève générale. + +Limités jadis au monde ouvrier, ils comprennent maintenant la classe des +fonctionnaires et celle des instituteurs. La Confédération générale du +travail, qui les a fusionnés, se trouve ainsi avoir absorbé les +défenseurs professionnels de l’État. + +Il en est résulté que le gouvernement se trouve aussi impuissant contre +les exigences de ses employés que l’était le gouvernement italien avant +l’arrivée du fascisme. + + * * * * * + +L’association des intérêts corporatifs constituant le syndicalisme ne +doit pas être confondue avec le socialisme qui remet à l’État, et non +aux corporations, la gestion générale des entreprises. + +Le socialisme est à la fois un mouvement politique et religieux, il tire +sa force non de sa doctrine mais des éléments mystiques qui lui servent +de soutien. + +Son succès contribue à prouver que, des âges les plus reculés de +l’histoire aux temps modernes, les hommes ne se passèrent jamais d’une +foi religieuse pour diriger leur vie. Ce mystique besoin semble aussi +irréductible que la faim et l’amour. + + * * * * * + +Aux forces destructrices dont nous venons d’indiquer la puissance +s’opposent, non seulement les forces créatrices issues des laboratoires, +mais aussi les forces conservatrices créées par le passé. + +Une des plus dangereuses illusions politiques de notre âge est de croire +qu’un peuple puisse se dégager des influences ancestrales d’où sa nature +dérive. + +De cette illusion furent victimes les hommes de la Révolution quand ils +croyaient pouvoir fonder une ère nouvelle destinée à marquer leur +rupture complète avec le passé. + +De la même illusion sont encore victimes aujourd’hui les partis +politiques extrêmes, prétendant transformer les sociétés à coups de +décrets. Ils oublient que l’homme ne sort jamais de lui-même. Fils de +son passé, il ajoute bien peu à l’héritage apporté en naissant. Des +combinaisons politiques diverses pourront lui être imposées un instant, +mais elles ne dureront qu’à la condition d’être en rapport avec le +substratum ancestral des mentalités que ces institutions doivent régir. +Les organisations en apparence nouvelles dérivent le plus souvent des +organisations passées comme la plante dérive de la graine. C’est +justement pourquoi l’histoire des peuples stabilisés par leur vie +antérieure présente une grande continuité, malgré les bouleversements +apparents dont elle est parfois remplie. + + * * * * * + +Un célèbre homme d’État assurait récemment que: + +«Les questions économiques, politiques et morales sont subordonnées à +des lois générales, dont la méthode expérimentale, sainement appliquée, +permet de rechercher les fondements et d’établir la permanence.» + +En réalité ces lois générales sont fort mal connues et c’est pourquoi +l’empirisme joue en politique un rôle prépondérant. + +Cet empirisme n’a pour guide que la connaissance des mobiles qui font +mouvoir les hommes. C’est donc à la psychologie qu’il faut s’adresser +pour essayer de comprendre les événements dont la succession constitue +l’histoire. Elle explique un grand nombre de phénomènes politiques, +militaires et sociaux. Les causes de la propagation du socialisme, les +oscillations des volontés populaires, le rôle mystique des croyances, +les finances elles-mêmes sont du ressort de la psychologie. + +Pour les gouvernants modernes, cette science est devenue indispensable. +C’est en utilisant ses lois que les Américains sont parvenus à résoudre +sur leur territoire le problème de la lutte des classes qui menace le +vieux monde de formidables conflits. C’est pour avoir méconnu certaines +lois de la psychologie collective, que les chefs de grands empires ont +plongé l’Europe dans l’abîme de ruines et de désolations dont elle n’est +pas sortie encore. + +Étant donnée la prépondérance moderne des influences collectives c’est +surtout la psychologie des foules qu’il importe de bien connaître. Nous +savons aujourd’hui que la mentalité individuelle et la mentalité +collective sont bien différentes. Contrairement à une croyance très +générale encore, l’être collectif est fort inférieur à l’être +individuel. + +Une des grandes erreurs de la politique moderne est de croire que les +jugements des hommes en groupe sont supérieurs à ceux de l’individu +isolé. Pour les politiciens les décisions des foules représentent de +suprêmes vérités. + +Sans doute les vertus collectives maintiennent la prospérité des peuples +mais c’est seulement de la pensée individuelle que jaillissent les idées +qui élèvent le niveau d’une civilisation et assurent sa grandeur. + + * * * * * + +C’est encore au domaine de la psychologie collective qu’appartient +l’étude des influences ancestrales qui dominent la vie des peuples. Chez +ceux ayant un long passé l’âme de la race limite les oscillations des +volontés populaires que les événements font naître. L’âme d’une race +c’est la mer immuable et profonde, l’âme d’une foule représente les +vagues mobiles que la tempête fait surgir. C’est en vain que l’homme +cherche parfois à rompre avec son passé. Nous verrons dans cet ouvrage +que malgré toutes les révolutions les actes des vivants restent soumis à +l’impérieuse volonté des morts. + + + + +L’évolution actuelle du monde + + + + +LIVRE PREMIER + +LES FORCES QUI MÈNENT LE MONDE + + + + +CHAPITRE PREMIER + +LES FORCES MATÉRIELLES ET IMMATÉRIELLES DANS L’HISTOIRE + + +Les sentiments et les passions qui mènent les hommes ont peu varié, mais +les peuples furent successivement soumis à des influences qui les +orientèrent de façons différentes. + +Aux impulsions affectives et mystiques ayant toujours guidé l’homme au +cours de son histoire, sont venues s’ajouter les forces nouvelles, +issues des laboratoires. Elles ont transformé les civilisations. En +moins d’un siècle, quelques-unes de ces forces: la vapeur, et +l’électricité notamment, ont exercé sur la vie des peuples des +influences beaucoup plus profondes que toutes celles subies pendant la +succession des âges antérieurs. + +Le rôle des forces créatrices nouvelles étant trop connu pour qu’il soit +utile de l’étudier longuement, il suffira de rappeler à quel point une +seule des découvertes modernes, celle des forces motrices extraites de +la houille, a changé la vie sociale des nations et conditionne les +volontés des gouvernements. + +La vie politique du monde est en partie soumise, aujourd’hui, au +prodigieux pouvoir que la science a fait surgir de l’inerte houille, +considérée, il y a un siècle à peine, comme une insignifiante matière. +C’est, d’elle, pourtant, que sont sortis non seulement tous les éléments +de la civilisation moderne, mais aussi des moyens de destruction d’une +puissance telle que dans les prochains conflits, ils pourraient anéantir +instantanément les plus brillantes capitales. + +Les peuples possédant des mines importantes de houille--ou de son +succédané, le pétrole--détiennent, par ce seul fait, une supériorité +économique et politique immense. + +C’est grâce à la houille que l’Angleterre put dominer les mers et, par +conséquent, le commerce du monde. Ce ne furent pas du tout, comme on l’a +répété parfois, les succès militaires de l’Allemagne en 1870, mais bien +la découverte de mines nouvelles de houille sur son territoire, qui la +conduisit à son haut degré de prospérité. La houille fut l’origine de la +puissance industrielle de l’Allemagne. Elle lui permit d’aspirer à +supplanter l’Angleterre dans son hégémonie commerciale sur tous les +points du globe. De cette prétention une guerre mondiale devait +fatalement sortir. Les autres causes invoquées pour expliquer les +origines du conflit sont accessoires. + +Le pétrole a sur la houille une supériorité énorme au point de vue +commodité, mais sa production reste limitée. C’est pourquoi nous voyons +tous les peuples rivaliser d’efforts aujourd’hui pour se procurer les +sources d’un si précieux liquide. + +Le pétrole et la houille ont déterminé la politique mondiale de +l’Angleterre. Pays industriel sans agriculture, elle est obligée +d’importer ses vivres. Ils sont payés avec des marchandises fabriquées +dans ses usines. L’arrêt des exportations engendrerait bientôt le +chômage. + +Nombreux sont les exemples prouvant que le rôle des forces motrices +grandit chaque jour dans la vie politique des peuples. Leur influence ne +se fait pas sentir seulement en Europe, mais jusqu’aux extrémités de +l’univers. Si, aujourd’hui, le Japon manquant de charbon et n’étant pas +très sûr que l’Amérique lui en fournira toujours, négocie d’importants +traités avec la Russie soviétique, c’est dans l’espoir de pouvoir +exploiter à son profit les mines de Sibérie. + + * * * * * + +Le rôle considérable joué dans l’histoire politique des peuples par les +découvertes scientifiques permet de pressentir les transformations que +d’autres découvertes feront surgir. + +Sans parler de la libération de l’énergie intra-atomique qui changerait +entièrement les conditions d’existence des hommes, on peut dire que la +nature contient des forces inutilisées encore, telles que la chaleur +solaire, qui seront sûrement captées. + +Dans un travail déjà ancien je faisais observer que la machine à vapeur +qui utilise à peine la dixième partie du charbon qu’elle consomme était +un instrument barbare destiné à figurer comme curiosité dans les musées +de l’avenir. + +Dès à présent on entrevoit que la force motrice extraite du charbon, +sous forme d’électricité, au fond des mines, pourra être expédiée au +loin par de simples fils. + + * * * * * + +A côté des forces matérielles dont le rôle créateur est si grand se +trouvent des forces immatérielles dont l’action fut toujours +considérable et même prépondérante à certaines périodes de la vie des +peuples. + +Malgré la découverte de vérités éclatantes issues des laboratoires et +qui ne se contestent pas, le monde continue à être régi par une série de +forces mystiques extériorisées sous forme de croyances religieuses ou +politiques et tenues pour d’indiscutables vérités. Elles gouvernent les +peuples depuis les origines de l’Histoire et leur forme seule a changé. + +Les divinités qui de Jupiter à Bouddha et au Dieu de Mahomet servirent +de base à de grandes civilisations ont vu leur prestige pâlir ou +disparaître. Mais elles ont été remplacées par des illusions politiques +ou sociales auxquelles est attribué un pouvoir magique analogue à celui +des anciens dieux. + + * * * * * + +Le mysticisme, qui continue à régir l’âme des peuples, et aussi celle de +leurs maîtres, est, comme je l’ai souvent rappelé ailleurs, d’une +définition facile. Il se trouve constitué par l’attribution d’un pouvoir +surnaturel à des dieux, des dogmes ou des formules. L’homme soumis à une +croyance religieuse est un mystique. Robespierre, faisant couper +hâtivement des têtes pour établir le règne de la vertu, était un +mystique. Mystique au même degré, le communiste persuadé que la +réalisation de l’évangile judéo-germanique de Karl Marx ferait surgir le +paradis ici-bas. + +La force de l’homme dominé par une croyance mystique devient +considérable. Rien ne lui semblant au-dessus du triomphe de sa foi, il +sacrifiera sa fortune et sa vie pour l’imposer. + +Lorsque la foi mystique envahit le champ de l’entendement, aucun +argument ne pourrait l’influencer. L’amour maternel lui-même cède devant +elle. A l’époque, récente encore, où la secte babiste se propageait en +Perse, les femmes, plutôt que de renoncer à leur foi, amenaient +elles-mêmes leurs enfants aux bourreaux et les voyaient déchiqueter sous +leurs yeux avec une délirante joie. En Russie, il existe encore des +sectes où, sous l’empire de leur mysticisme, les hommes et les femmes +s’imposent les plus atroces mutilations, et nous ne sommes pas très loin +du temps où, dans le même pays, des prophètes persuadaient à des +centaines d’hommes de périr avec eux sur des bûchers. + +La force du bolchevisme est justement de posséder un certain nombre de +convaincus disposés à ravager le monde pour faire triompher leur +croyance. + + * * * * * + +Comment naît, grandit et meurt une foi mystique? J’ai trop souvent +traité ce sujet dans mes livres pour y revenir encore. D’une très +sommaire façon, on peut dire que la persistance du mysticisme dans +l’Histoire tient au besoin irréductible de l’homme de soumettre +l’orientation de sa vie à des pouvoirs supérieurs tenus pour +infaillibles. + +Ce besoin est si fort que dès qu’un peuple perd ses dieux, il cherche +aussitôt à les remplacer. La doctrine socialiste possède, aujourd’hui, +le pouvoir mystique attribué aux anciennes divinités. + + * * * * * + +Ce rôle du mysticisme dans l’Histoire fut pendant longtemps méconnu, et +le mot mysticisme lui-même, de plus en plus usité en politique +aujourd’hui, était, il y a une quinzaine d’années à peine, employé +presque exclusivement dans un sens religieux. Me trouvant un jour avec +Bergson chez Émile Ollivier, nous eûmes une longue discussion sur le +vrai sens du mot _mystique_. Bergson m’opposait les dictionnaires +accumulés sur une table pour me prouver que ce terme ne pouvait avoir +qu’une signification religieuse. Cet avis n’était pas le mien, puisque +je venais d’écrire un livre sur _La Révolution Française_, où je +montrais le rôle tout à fait prépondérant du mysticisme dans cette +grande tragédie. + +Je ne convertis naturellement personne, mais je suis certain +qu’aujourd’hui, avec les mêmes interlocuteurs, j’aurais plus de succès. +Une preuve m’en fut récemment fournie par un petit livre publié sous ce +titre: _Une Nouvelle Philosophie de l’Histoire_, écrit par un ancien +Normalien, M. Gillouin. Pour ce distingué universitaire, la connaissance +du rôle du mysticisme dans l’Histoire fut une grande lumière, comparable +à celle qui éclaira saint Paul sur le chemin de Damas. + +Les idées ne triomphant en France qu’après avoir passé par l’Université, +l’action du mysticisme dans la politique ancienne et moderne deviendra +bientôt une vérité classique et se substituera à des interprétations +dites rationnelles qui n’expliquaient rien[1]. + + [1] Aujourd’hui le mot mystique à pénétré dans toutes les + harangues-officielles. Je l’ai noté deux fois dans un discours du + Président du Conseil. Devant la fédération de la Seine du parti + républicain socialiste, M. Painlevé a prononcé un discours, où + l’influence du mysticisme, est plusieurs fois invoquée: «Quand un + parti fait un programme, il doit y verser de la mystique»... Si l’on + abandonne la mystique des programmes, etc. + +En fait, le mysticisme domine l’Histoire. Des rives du Nil à celles du +Gange, il a peuplé le monde d’êtres divins, imaginaires sans doute, mais +assez puissants cependant pour avoir orienté de grandes civilisations. + +De nos jours, les dieux personnels ont fait place à des formules +mystiques douées de magiques pouvoirs et capables, elles aussi, +d’asservir les âmes. + + * * * * * + +Jusqu’à nos jours, une foi mystique n’avait de rivale possible qu’une +autre foi mystique. Il n’en est plus de même maintenant. Des nécessités +économiques impérieuses, ignorées de nos pères, se dressent contre les +formes diverses du mysticisme. + +Mais quelle que soit la puissance des forces économiques nouvelles, +aujourd’hui, comme hier et probablement comme demain, les peuples auront +besoin d’un idéal mystique pour orienter leur vie. S’ils se tournent +vers le socialisme, le communisme et les pires formes de l’illusion, +c’est surtout parce que, ayant perdu les idéals qui soutenaient leurs +âmes, ils cherchent à en découvrir d’autres, capables d’orienter leurs +pensées et leurs volontés. + + * * * * * + +A côté des influences mystiques qui mènent les peuples, il faut placer +les influences affectives, c’est-à-dire cette gamme immense des +sentiments et des passions qui dirigent la conduite. Comme les forces +mystiques elles dominent souvent des forces rationnelles qu’on pourrait +croire irrésistibles. + +Bien des fois dans le cours de cet ouvrage, nous aurons à montrer +combien est faible le rôle de la raison devant les influences mystiques +et affectives qui jusqu’ici ont gouverné le monde et continueront +longtemps sans doute à le gouverner encore. + + + + +CHAPITRE II + +COMMENT NAISSENT LES OPINIONS ET LES CROYANCES. + +ROLE DE LA CRÉDULITÉ DANS L’HISTOIRE + + +Des âges les plus reculés aux temps modernes, la crédulité a joué un +rôle fondamental dans l’histoire. Elle a créé des divinités puissantes +qui ont orienté les âmes et servi de guide aux grandes civilisations. +Elle a fait surgir du néant les pyramides, les pagodes, les cathédrales +et toutes les merveilles de l’art qui ont embelli la vie. Sans la +crédulité, l’homme vivrait peut-être encore au fond des cavernes, +disputant aux monstres qui l’entouraient sa maigre pâture. + + * * * * * + +La crédulité antique peupla le monde d’une légion de divinités de +l’existence desquelles on ne doutait jamais. + +Pendant des milliers d’années, ces divinités bienfaisantes ou nuisibles, +redoutables toujours, se mêlèrent constamment aux actions des hommes. +Quelques rares philosophes comme Lucrèce avaient bien fini par douter de +leur existence, mais son scepticisme n’avait pas d’écho. + +L’histoire des dieux de tous les âges constitue un des plus merveilleux +et des plus instructifs phénomènes de la psychologie. Que des peuples +arrivés aux phases les plus diverses de civilisation aient pu considérer +comme indubitablement prouvée l’existence de divinités purement +chimériques, montre clairement que l’imagination est capable de créer +des phénomènes illusoires tenus ensuite pour d’incontestables vérités. +En dehors des phénomènes scientifiques expérimentalement démontrés, on +peut toujours se demander où finit la vérité et où commence l’erreur. + + * * * * * + +Grâce aux lumières de la raison, l’âge moderne se croyait libéré de +toutes les illusions du passé, la raison pure devenait son seul guide. + +L’observation plus attentive des faits a prouvé cependant la persistance +de l’antique crédulité. En dehors des laboratoires, cette +crédulité--crédulité religieuse, crédulité politique, crédulité pour +toutes les formes du merveilleux,--continue à dominer les esprits. + +Et, contrairement à ce qui s’enseigne, la crédulité n’est pas du tout un +simple résultat de l’ignorance puisqu’elle s’observe, ainsi que le +démontrent les faits relatés dans ce chapitre, chez les plus illustres +savants. Les vieilles croyances religieuses, la magie et le spiritisme, +trouvent chez eux de fervents adeptes. + +Ce phénomène m’avait beaucoup frappé à l’époque où je cherchais à +déterminer les sources psychologiques des opinions et des croyances qui +ont le plus influencé l’âme des peuples. Comment comprendre la foi +d’illustres penseurs dans une religion où l’on voit le Créateur des +mondes innombrables qui peuplent l’espace laisser périr son fils dans un +affreux supplice, pour racheter la faute de lointains ancêtres. De +telles énormités ont été pourtant acceptées par des maîtres de la raison +comme Galilée, Descartes et Pascal. Il ne leur a pas semblé prodigieux +de voir un Dieu assez féroce pour condamner au feu éternel de faibles +créatures ayant oublié un instant d’obéir à ses rigides décrets. + +Des croyances du même ordre observées dans toutes les religions, chez +tous les peuples, démontrent d’une péremptoire façon que l’absurdité +d’un dogme ne saurait nuire à sa propagation et que l’intelligence la +plus haute n’empêche pas la croyance dans des dogmes qu’aucun argument +rationnel ne saurait défendre. + +Nous verrons bientôt l’explication de ce phénomène en constatant que la +genèse des connaissances scientifiques et celle des croyances obéissent +à des formes de logique différentes superposées quelquefois, mais ne +s’influençant jamais. Cette dualité va être étudiée maintenant. + + * * * * * + +En dehors des besoins organiques à la satisfaction desquels est +consacrée la plus grande partie de son existence, l’homme est orienté +dans la vie par des opinions plus ou moins provisoires et des croyances +généralement durables. + +Croyances et connaissances sont des opérations mentales fort +différentes. + +Les croyances ne sont ni rationnelles ni volontaires contrairement à +l’opinion de plusieurs philosophes. + +Une croyance est un acte de foi d’origine inconsciente qui fait admettre +en bloc une doctrine et accepter ses prescriptions. + +Le prestige, l’affirmation, la répétition, la contagion mentale et +rarement la raison sont les facteurs habituels des opinions et des +croyances. + +La connaissance diffère beaucoup de la croyance, c’est une opération +consciente lentement édifiée par l’observation et l’expérience. +L’humanité eut pendant longtemps des croyances avant de posséder des +connaissances. + + * * * * * + +Croyances et connaissances appartenant à des cycles différents de la vie +mentale, ne s’influençant pas, on comprend que des hommes éminents +puissent professer d’enfantines croyances. Admettre par exemple, comme +d’indiscutables certitudes les plus chimériques réminiscences de la +sorcellerie du moyen âge. + +Ce serait donc une illusion de croire que la compétence sur certains +sujets scientifiques doive s’accompagner d’une compétence égale sur des +sujets religieux ou politiques. + +Les croyances politiques et religieuses ont des raisons que la logique +rationnelle ignore et n’influence guère. + +On verra par les exemples qui vont suivre que la crédulité continue à +jouer un rôle essentiel dans l’histoire des peuples, c’est pourquoi nous +avons consacré un chapitre spécial à son étude. + + * * * * * + +Au moyen âge, les envoûtements, les évocations des morts, le sabbat, le +diable, les maléfices, etc., exercèrent une grande influence. De leur +pouvoir, nul ne doutait alors. Des milliers d’hommes avouaient leurs +relations avec le diable et confessaient, malgré la crainte des +supplices, s’être rendus au sabbat. + +Les procès de sorcellerie étaient à cette époque si nombreux que les +bûchers destinés à brûler vifs les sorciers ne s’éteignaient guère. De +savants ouvrages rédigés par des magistrats éminents indiquaient la +marche à suivre pour déjouer les maléfices des démons. + +Le dernier de ces procès, en France, eut lieu sous Louis XIII. Convaincu +d’avoir envoyé une légion de diables dans le corps des Ursulines de +Loudun, Urbain Grandier fut brûlé vif après avoir subi les tortures +qu’on ne ménageait pas aux suppôts de Satan. + +Devant les progrès scientifiques, tout ce peuple de diables, de larves, +de fantômes, fils des ténèbres, avait fini par s’évanouir. On croyait +les sorciers relégués dans des villages éloignés de toute civilisation. + +La crédulité étant indestructible, les illusions ont changé de forme, +mais sans disparaître. C’est ainsi que de nos jours on a vu renaître et +grandir, sous des aspects à peine différents de ceux du passé, toute +l’antique magie: évocation des morts au moyen de tables tournantes, +lévitation, matérialisation des esprits, etc. + +Des savants célèbres furent victimes de ces illusions. Le grand chimiste +William Crookes assure avoir vécu pendant plusieurs mois avec un fantôme +qui se matérialisait journellement devant lui. Le distingué physicien +anglais Lodge a publié un livre où il relate, avec force détails, +l’existence que mène dans un autre monde son fils Raymond, tué à la +guerre. Le célèbre physiologiste Richet assure avoir vu et examiné +longuement un guerrier casqué sorti du corps d’un médium. + +De telles croyances, appartenant au domaine de l’irrationnel, ne peuvent +être discutées. Les millions d’hommes persuadés que l’archange Gabriel +fut envoyé par Dieu à Mahomet afin de lui enseigner les fondements d’une +religion nouvelle ne sauraient être influencés par aucun raisonnement. +La foi du croyant, ignorant ou savant, reste inébranlable. Dans le cycle +de la foi mystique la raison est sans prise. J’ai pu constater moi-même, +par diverses expériences, avec quelle facilité les savants se laissent +illusionner dès qu’ils pénètrent dans le cycle du mystique. + + * * * * * + +La crédulité est infinie même sur des sujets de science pure. Il suffit +que les opinions soient suggérées par des hommes auxquels leur situation +confère un grand prestige. Les lettres de personnages illustres, +fabriquées de toutes pièces par un faussaire peu lettré, et insérées +dans les Comptes rendus de l’Académie des sciences, la polarisation des +rayons uraniques affirmée par Becquerel et l’existence imaginaire des +fameux rayons N en sont de mémorables exemples. + +L’histoire des faux autographes est trop connue pour qu’il soit utile de +la rappeler. On sait que cette prodigieuse aventure fournit à Daudet les +éléments de son roman: _L’Immortel_. + +L’histoire de la polarisation supposée des rayons uraniques est aussi +caractéristique. Lorsque Becquerel découvrit, en 1895, après Paul de +Saint-Victor, les émanations spontanées de l’uranium, il crut se trouver +en présence d’une sorte de phosphorescence et il institua des +expériences «prouvant catégoriquement suivant lui que les rayons émis se +réfractent, se réfléchissent et se polarisent comme ceux de la lumière». + +Cette opinion, que j’étais seul alors à combattre au moyen d’expériences +relatées dans mon livre _L’Évolution de la matière_, fut acceptée +pendant trois ans par tous les savants de l’Europe et retarda +considérablement la découverte des phénomènes radio-actifs. On reconnut +finalement, comme je n’avais cessé de le répéter, être en présence d’une +force jusqu’alors inconnue, sans parenté avec la lumière à laquelle je +donnais plus tard le nom d’énergie intra-atomique. + +Le cas des rayons N, que tous les physiciens français crurent voir +pendant deux ans et n’aperçurent plus une seule fois quand fut dissipée +la suggestion dont ils étaient victimes, est plus instructif encore. + +Sans entrer dans tous les détails de leur histoire, je me bornerai à +rappeler que la découverte illusoire des rayons N fut faite par un +professeur auquel ses titres académiques conféraient un grand prestige. +Ce professeur, de tempérament très nerveux, possédait à un haut degré le +pouvoir de suggestion particulier plusieurs fois observé en Europe et +dans l’Inde surtout, qui fait admettre comme réalités toutes les +affirmations du suggestionneur. C’est ainsi que le physicien Mascart, +que délégua l’Académie des Sciences pour aller constater au laboratoire +de l’inventeur l’exactitude de ses assertions, fut victime de cette +prodigieuse hallucination: mesurer la déviation et la longueur d’onde de +rayons qui n’existaient que dans la cervelle du suggestionneur. + +Un prix de 50.000 francs fut alors voté par l’Académie pour récompenser +l’auteur de cette grande découverte et pendant deux ans les _Comptes +rendus de l’Académie des sciences_ fourmillèrent de notes où étaient +décrites les propriétés chaque jour plus merveilleuses de ces rayons. M. +Jean Becquerel annonçait les avoir chloroformés; M. d’Arsonval faisait à +leur sujet des conférences enthousiastes. Mon excellent ami, Émile +Picard, en perdait le sommeil. + +L’existence de ces rayons ne se constatait d’ailleurs que par de légères +variations d’éclat d’une plaque phosphorescente sur laquelle ils étaient +projetés. Ce qui explique un peu la suggestibilité des savants croyant +les observer. + +L’illusion collective fut brusquement dissipée par la célèbre expérience +d’un physicien étranger auquel l’inventeur des rayons N montrait la +déviation supposée de ces rayons par un prisme. Le prisme ayant été +subrepticement retiré dans l’obscurité, l’inventeur des rayons N +continua néanmoins à mesurer la prétendue déviation des imaginaires +rayons. + +L’expérience était catégorique. Elle fut définitive puisqu’aucun des +physiciens qui avaient vu tant de fois les rayons N ne parvinrent jamais +à les revoir. L’envoi de notes sur ces rayons à l’Académie des sciences +cessa brusquement. + +Il serait facile de multiplier des exemples analogues du rôle de la +crédulité, surtout dans les sciences demi-exactes comme la médecine. + + * * * * * + +Je crois pouvoir résumer dans les propositions suivantes les lois +générales de la naissance et de la propagation des croyances: + +1º Les cycles du mystique, de l’affectif et du rationnel sont +complètement indépendants et ne s’influencent pas. + +2º Des savants éminents peuvent perdre tout esprit critique dès qu’ils +pénètrent dans le cycle de la croyance. + +3º L’absurdité des dogmes--dogmes religieux et politiques,--ne saurait +nuire à leur propagation. + +4º Les croyances mystiques s’établissent et se propagent par l’influence +du prestige, de la suggestion et de la contagion. Le raisonnement ne +joue aucun rôle dans leur propagation. + +5º La conversion à une croyance mystique se fait souvent instantanément +comme celle de Pauline dans _Polyeucte_ adoptant brusquement une +religion dont elle ne savait d’ailleurs rien et s’écriant: «Je vois, je +sais, je crois, je suis désabusée!» + +6º Certains sujets possèdent un pouvoir de fascination qui fait admettre +comme des réalités toutes leurs suggestions. + +7º La caractéristique d’une croyance mystique quelconque est de n’être +influençable ni par l’observation, ni par l’expérience, ni par le +raisonnement. + +8º La foi créée par la suggestion n’est ébranlée que par une suggestion +plus forte. Le croyant ne renonce alors à sa croyance que pour en +adopter une autre du même ordre. + +9º Certaines croyances politiques, telles que le socialisme et le +communisme, se répandent surtout parce que, possédant tous les +caractères des croyances religieuses, elles créent rapidement la foi. + +10º Le croyant éprouve toujours un besoin intense de propager sa foi et +sacrifie volontiers sa vie et celle des autres pour la faire triompher. + +11º La vision d’un phénomène d’ordre mystique par de nombreux témoins ne +prouve rien en faveur de sa réalité. Les témoignages des milliers +d’hommes ayant vu le diable et assisté au sabbat n’ont jamais constitué +une preuve de l’existence du diable et du sabbat. + +12º L’origine mystique des croyances les différencie des simples +opinions. Ces dernières sont constituées par l’adhésion momentanée à une +proposition. C’est pourquoi l’expérience, sans action sur la croyance, +réussit à modifier les opinions. + +13º Les dieux périssent quelquefois, mais l’esprit mystique reste +indestructible. + + + + +CHAPITRE III + +LES CONFLITS ENTRE LES VIVANTS ET LES MORTS + + +Parmi les éléments divers qui orientent la vie des peuples il faut +encore citer, à côté des besoins matériels et des influences mystiques, +l’impérieuse volonté des morts. + +La psychologie, qui n’examinait jadis que l’âme des vivants, commence à +étudier celle des morts dont l’invisible armée domine le monde et +gouverne l’Histoire. + +Ce n’est pas, en réalité, dans les cimetières que reposent les morts. +Continuant à vivre en nous-mêmes, ils sont les vrais maîtres de la +plupart de nos actions. Quand nous croyons agir librement, nous +obéissons, le plus souvent, à leurs volontés. + +Cette armée des morts représente ce qu’on appelle très justement l’âme +d’une race, âme d’autant plus forte que la collectivité constituée par +les morts est plus homogène. + +Sa formation n’est pas l’œuvre d’un jour. Stabiliser une race au moyen +de morts possédant des volontés communes et agissant, par conséquent, +d’identique façon dans les circonstances importantes, demande +généralement des siècles. + + * * * * * + +Comment se forme l’âme d’une race? + +Une masse d’hommes assemblés au hasard des invasions ou des conquêtes +représente une simple poussière d’individus, momentanément agrégée par +la volonté d’un chef. La poussière se désagrège dès que le chef +disparaît ou que sa puissance faiblit. + +Pour qu’une multitude devienne un peuple, il faut qu’elle ait subi, +comme en Prusse, une discipline militaire rigoureuse, ou qu’elle ait +accepté pendant des siècles, comme en Angleterre, un réseau de +traditions, de coutumes et de croyances identiques. + +Lorsque les caractères psychologiques d’une race sont suffisamment +fixés, ils se transmettent par l’hérédité avec autant de régularité que +les caractères anatomiques. L’agrégat d’individus, d’abord sans +cohésion, possède alors une âme ancestrale qui lui donne une même +orientation de conduite. + +A cette âme ancestrale, inconsciente, constituant l’armature mentale de +la race, se superpose l’âme individuelle consciente sans cesse modifiée +par le milieu, les événements, l’éducation, etc. + +Cette âme individuelle présente souvent la mobilité des vagues de la +mer, mais, chez les races stabilisées, ses oscillations sont limitées +par l’influence de l’âme ancestrale. + + * * * * * + +Les morts ont leur psychologie. Elle diffère de celle des vivants par +certains caractères,--notamment la fixité. + +Toujours conservateurs, les morts possèdent des volontés impérieuses qui +ne fléchissent pas. + +Leur action se manifeste surtout lorsque les intérêts de la race, +c’est-à-dire la vie des morts, est aussi menacée que celle des vivants. +Ce furent les morts qui, en 1914, obligèrent tout un peuple surpris par +une mobilisation imprévue à renoncer instantanément à ses intérêts +journaliers pour marcher à la frontière. + +Aucun des socialistes ayant juré de faire grève en cas de guerre ne +recula. Pourquoi? Leur obéissance spontanée fut-elle le fruit de +réflexions rationnelles? En aucune façon. Elle eut pour unique source +l’irrésistible volonté des morts. + +Les haines des morts sont redoutables. Ils ne supportent pas les vivants +qui ne sentent pas comme eux. C’est l’armée des morts qui força +l’Angleterre à donner la liberté à l’Irlande, et les peuples de +l’Autriche à se diviser en États distincts. Le rôle des morts dans les +origines de la dernière guerre fut considérable. + +La puissance des morts est si forte qu’elle ne peut être détruite que +par celle d’autres morts. C’est justement ce qui arrive lorsqu’on croise +des individus de races diverses. Les morts d’origines différentes ne +s’accordant pas impriment à l’âme consciente des impulsions +contradictoires. C’est pourquoi les croisements sur une grande échelle +dissocient rapidement l’âme ancestrale. Flottant entre des influences +contraires, un peuple de métis est comparable au vaisseau voguant sans +gouvernail au gré des vents. + +C’est pour avoir méconnu ces principes que les Espagnols perdirent +toutes leurs colonies alors que les Anglais, qui ne se mélangent pas aux +indigènes, ont conservé les leurs. + +Les observations précédentes, vérifiées par des expériences séculaires, +conduisent à une loi fondamentale de la politique moderne que beaucoup +d’hommes d’État semblent ignorer et qu’on peut formuler de la façon +suivante: + +_Les institutions politiques d’un peuple jouent un rôle très faible dans +la vie de ce peuple. Son âme ancestrale, et non les institutions qu’on +voudrait lui imposer, oriente sa destinée._ + +Inutile d’invoquer des faits historiques pour justifier cette assertion. +Il suffit de considérer des pays voisins soumis à des institutions +identiques, mais formés de races différentes. Tel est, précisément, le +cas de l’Amérique. + +Elle forme deux grands continents presque entièrement séparés: les +États-Unis d’Amérique du Nord, habités par des Anglo-Saxons, et les +États de l’Amérique du Sud, peuplés d’Espagnols plus ou moins mélangés +d’éléments indigènes. + +Bien que toutes les Républiques latines de l’Amérique aient adopté les +institutions politiques des États-Unis: séparation des pouvoirs, +ministres, parlement, liberté de la presse, c’est-à-dire toute la façade +des institutions démocratiques, elles n’ont pu arriver à aucune +stabilité. Des dictatures absolues sont restées, jusqu’à présent, leur +seul régime réel. + +De ce qui précède, on déduit facilement qu’une grande différence existe +entre les peuples dont l’âme a été fixée par un long passé et ceux dont +l’âme ne l’est pas encore. Les premiers peuvent, comme les seconds, +subir des révolutions violentes; mais le passé, c’est-à-dire l’action +des morts, reprend bientôt son empire. Ce fut justement le cas de +l’Angleterre lorsque le hasard des élections amena les socialistes au +pouvoir. Leur gouvernement différa bien peu de celui des conservateurs. + +La stabilisation de l’âme d’une race par l’escorte de ses morts lui +confère une grande force, mais cette stabilisation peut devenir, si les +morts sont par trop influents, une cause d’arrêt et même de décadence. +Si les pays sans passé, et par conséquent sans âme stable, sont à la +merci de tous les hasards et sans lendemain assuré, les nations trop +stabilisées, c’est-à-dire dont l’élément conservateur est trop actif, +ont souvent beaucoup de difficulté à réaliser des progrès. Fréquemment +en retard, elles n’arrivent parfois à s’adapter aux nécessités nouvelles +qu’au prix de révolutions violentes. + +Les morts étant très conservateurs entrent parfois en lutte avec les +vivants, condamnés au changement par les variations de milieu. Les +peuples oscillent alors entre des combinaisons politiques extrêmes, +suivant que les vivants ou les morts ont momentanément triomphé. + + * * * * * + +Ces conflits entre les vivants et les morts furent observés en France +comme en Angleterre, mais beaucoup plus fréquemment dans le premier de +ces pays, dont l’unification est incomplète encore. Depuis cent +cinquante ans, nos révolutions n’ont été séparées les unes des autres +que par un petit nombre d’années. A la grande révolution qui prétendait +établir l’égalité et la liberté, succède un dictateur militaire qui +supprime toutes les libertés et rétablit, par la noblesse qu’il +institue, les anciennes inégalités. Il est remplacé par des souverains +prétendant ramener plus ou moins l’ancien régime, puis par un roi +constitutionnel que renversent les révolutionnaires socialistes. Ces +derniers finissent par effrayer tellement la nation que l’immense +majorité du peuple acclame un dictateur dont les erreurs psychologiques +conduisirent la France à la ruine après une prospérité passagère. + +La République qui le remplaça dure depuis plus de cinquante ans; mais si +elle évita les révolutions dynastiques, elle n’empêcha nullement les +changements de régime. Sur une dizaine de présidents de la République, +la moitié furent forcés de quitter le pouvoir et les formes du +gouvernement oscillèrent entre le conservatisme excessif, sous la +présidence d’un célèbre maréchal, et le radicalisme non moins excessif +durant la longue période des persécutions religieuses. + +La grande guerre mit momentanément fin à ces dissensions. Elles +reprirent bientôt et la France est retombée encore dans ses perpétuelles +oscillations entre l’anarchie et la réaction. + +Elle se trouve actuellement dans une période où dominent les influences +extrémistes: menaces contre le capital et l’industrie, luttes de +classes, persécutions religieuses en Alsace, etc. Toutes ces dissensions +résultent des conflits entre les vivants et les morts. + + + + +CHAPITRE IV + +LES CONSÉQUENCES POLITIQUES DES ERREURS DE PSYCHOLOGIE + + +Le rationalisme kantien, qui fait le fond de la philosophie +universitaire, cherche toujours à expliquer par la logique rationnelle +des événements auxquels, en réalité, cette logique fut toujours +étrangère. + +Le savant, dans son laboratoire, a comme base de ses raisonnements +l’expérience et l’observation. Les multitudes raisonnant fort peu n’ont +que des opinions suggérées. + +En dehors des sujets purement scientifiques, les hommes les plus +instruits n’ont pas souvent des opinions mieux fondées que celle des +foules. C’est pourquoi leur conduite politique est parfois si chargée +d’erreurs. + + * * * * * + +A ne considérer même que quelques-uns des événements accomplis depuis +cent cinquante ans, on pourrait dire que notre histoire est, en grande +partie, créée par des erreurs de psychologie. + +Ce furent des erreurs de cette nature qui conduisirent Napoléon à +entreprendre les campagnes d’Espagne et de Russie, qui préparèrent sa +chute. Une autre erreur de psychologie détermina Charles X à faire +afficher les ordonnances qui le renversèrent. + +Une erreur de psychologie plus importante encore conduisit Napoléon III +à favoriser l’entreprise de la Prusse contre l’Autriche, qu’un mot de +lui pouvait facilement empêcher. L’erreur d’où résulta Sadowa devait +bientôt engendrer Sedan, qui provoqua la fin de l’Empire. + +Cette erreur si chargée de conséquences ne fut pas seulement une erreur +impériale, mais une erreur collective, car la majorité des Français, y +compris les journalistes influents et les universitaires, accueillirent +avec enthousiasme la victoire de la Prusse. + +La défaite de l’Allemagne en 1918 est également la conséquence d’une +lourde erreur de psychologie commise par l’empereur Guillaume. Il +croyait raisonner très juste en supposant qu’un peuple de marchands sans +armée, enrichi par son commerce avec les belligérants, n’aurait jamais +l’idée d’entrer dans une guerre qui, d’ailleurs, ne l’intéressait +nullement. On pouvait donc impunément torpiller les vaisseaux dépassant +les limites fixées. + +Rationnellement assez juste, cette argumentation était très fausse au +point de vue de la logique collective. Plus familier avec les lois de +cette logique spéciale, le Kaiser eût compris que l’amour-propre blessé +d’un peuple lui fait oublier tous ses intérêts. Il fut vaincu, en +réalité, pour avoir ignoré que les lois de la logique rationnelle et +celles de la logique collective n’ont pas de commune mesure. + +Prétendre appliquer la logique rationnelle à l’interprétation de la +conduite des peuples conduit, le plus souvent, à de graves erreurs. On +le vit une fois encore avant la guerre de 1914, lorsque les socialistes, +appuyés par plusieurs professeurs éminents de la Sorbonne, affirmaient +qu’une guerre avec l’Allemagne étant rationnellement impossible, il +fallait réduire les armements. + + * * * * * + +La psychologie enseigne l’art difficile de manier les foules et de +transformer au besoin leurs sentiments. Shakespeare en donne un exemple +frappant dans le discours attribué par lui à Antoine haranguant la foule +devant le cadavre de César. Bismarck en fournit un exemple probablement +plus réel lorsque, utilisant l’irritabilité du peuple français, il +falsifia quelques mots d’une dépêche inoffensive dans le but de +provoquer une explosion de fureur nationale assez forte pour déclencher +la guerre dont ne voulaient ni le roi de Prusse, ni l’empereur des +Français. + +L’art de gouverner est, en grande partie, formé de la connaissance des +réactions collectives sous l’influence d’excitations diverses. + +Ces réactions sont soumises à des lois générales qu’il serait facile de +déterminer, si elles étaient identiques d’un peuple à un autre. Mais +elles varient suivant les races. Anglais, Français, Espagnols, etc., +réagissent différemment sous des excitations identiques. Bismarck n’eût +probablement pas obtenu en Angleterre, avec sa dépêche falsifiée, les +mêmes résultats qu’en France. + + * * * * * + +Ce n’est pas seulement parce que les lois de la psychologie individuelle +n’ont que de lointains rapports avec celles de la psychologie collective +que le gouvernement des hommes est si difficile. + +Cette difficulté est accrue par le phénomène des transformations de +personnalités, qui se manifeste à certains moments de la vie des +peuples, notamment pendant les grandes périodes révolutionnaires. + +Contrairement aux idées généralement admises, la personnalité de chaque +être n’est qu’une synthèse, ou même qu’une simple addition de +personnalités multiples superposées. Ces diverses personnalités se +manifestent quand les circonstances de la vie viennent à changer. + +La constance apparente de notre individualité résulte simplement de la +constance du milieu où nous vivons. Encadré par le groupe social dont il +fait partie et ses occupations journalières, l’homme ne change guère. +Si, au contraire, les circonstances viennent à se modifier, il sera +transformé; l’homme doux pourra devenir violent; le pacifiste, +belliqueux; le vertueux verra se désagréger ses vertus. + +J’ai, jadis, appliqué cette conception à l’interprétation de la conduite +des grandes assemblées de la révolution française. Elle seule permettait +d’expliquer comment des bourgeois pacifiques: notaires, magistrats, +médecins etc., devinrent des êtres sanguinaires faisant couper des têtes +par milliers, arracher les restes des rois de leurs tombeaux, briser des +monuments précieux, etc. La tourmente passée, les mêmes hommes, devenus +les serviteurs dociles de Napoléon, n’arrivaient pas à s’expliquer leur +conduite antérieure. Avec la rudimentaire psychologie de l’époque, ils +ne pouvaient la comprendre. + + * * * * * + +Si les personnalités nouvellement formées s’évanouissent avec la +disparition des événements qui les avaient fait surgir, la persistance +des mêmes événements peut maintenir ces personnalités nouvellement +formées pendant un temps très long. + +Les illusions religieuses et politiques semblent avoir le privilège de +créer et de maintenir les personnalités artificielles durables. + +La grève prolongée des mineurs, qui ébranla les fondements de l’Empire +Britannique, montre les changements possibles que les mentalités même +très stables peuvent subir, malgré la puissance des influences +ancestrales. Des changements plus profonds encore furent jadis créés +dans l’âme britannique sous l’influence religieuse de la Réforme. + +L’histoire de la révolution russe fournit d’autres exemples de telles +transformations, exemples moins probants, d’ailleurs, parce que l’âme +slave est restée trop amorphe pour avoir jamais pu subir une +stabilisation durable. + + * * * * * + +Si les grandes variations de personnalités observées pendant les +révolutions sont généralement sans durée, c’est que l’âme de la race +agit bientôt pour ramener à l’état normal les personnalités +momentanément formées. + +Mais dans les cas de cataclysme prolongé comme celui de la dernière +guerre, l’âme de la race étant atteinte, sa reconstitution demande +parfois la durée d’une génération. + +Nous sommes justement à une de ces périodes d’altération prolongée des +personnalités. La jeunesse conçue à l’époque des combats, aussi bien que +celle influencée par ces combats diffèrent notablement des générations +précédentes. + +L’idéal de la jeunesse actuelle n’est pas bien nouveau, puisqu’il est +identique à celui que pratiquaient les jeunes Romains au temps d’Horace +et que résumait la maxime: _Carpe diem._ Elle est misérable et +ambitieuse. Peu soucieuse de la valeur des théories politiques, elle se +tourne vers les chefs capables de servir ses aspirations. + + * * * * * + +Malgré tous les progrès réalisés, la psychologie en est encore à une +période aussi rudimentaire que l’était l’alchimie avant de devenir la +chimie. Le jour où elle constituera une science, les hommes d’État +sauront éviter les formidables erreurs politiques dont est tissée +l’Histoire. + + + + +LIVRE II + +LES ILLUSIONS SUR LE PROBLÈME DE LA SÉCURITÉ + + + + +CHAPITRE PREMIER + +LES RIVALITÉS DES PEUPLES ET LES ILLUSIONS PACIFISTES + + +Tous les peuples sont avides de paix et cependant ils ne réussissent pas +à s’unir pour la maintenir, même au sein de leur propre pays. De grandes +nations restent divisées en partis politiques ne cherchant qu’à +s’arracher des lambeaux de pouvoir et disposés à sacrifier le sort de +leur patrie, aussi bien que celui du monde, au triomphe de vains +principes. De nouveaux petits États, formés aux dépens de l’antique +monarchie autrichienne et dont l’existence économique est chaque jour +plus difficile, ne songent qu’à conquérir des lambeaux de territoires +sur leurs voisins. Aux limites orientales de l’Europe, un immense +empire, retombé dans la barbarie sous l’influence d’illusoires +doctrines, menace la paix du monde. Plus loin encore la fourmilière +asiatique est prête à se dresser contre une Europe que des rivalités +intestines empêchent d’apercevoir le danger. + + * * * * * + +Nous avons souvent rappelé que les nécessités industrielles de l’âge +actuel ont créé une interdépendance des peuples qui devrait les rendre +solidaires les uns des autres et, par conséquent, les conduire à +s’entr’aider au lieu de s’épuiser en d’inutiles luttes. Mais ces +nécessités, étant d’ordre purement rationnel, restent encore sans action +sur les sentiments et les passions régissant la conduite des foules. + +Cette interdépendance est cependant telle qu’un gouvernement ne peut +plus prendre la moindre mesure sans qu’elle entraîne des répercussions +dans le monde entier. + +Si les grandes civilisations survivent aux bouleversements que nous +traversons la solidarité des peuples deviendra une loi universelle. +Mais, avant qu’elle puisse régner, il faut vivre avec les réalités de +l’heure présente et tâcher de se protéger contre les menaces que nous +voyons grandir. + +Sur l’existence de ces menaces, les erreurs sont redoutables. Le +souvenir de ce que coûtèrent à la France les illusions pacifistes qui +précédèrent la catastrophe de 1914 devrait servir de leçon. + + * * * * * + +Pour résoudre le formidable problème du maintien de la paix, il +semblerait suffisant d’amener plusieurs nations à déclarer qu’elles +s’associeraient contre un futur agresseur. + +Cette conception primitive de garantie est due, on le sait, au président +Wilson. D’après son projet, les États-Unis et l’Angleterre devaient +s’engager à se ranger aux côtés de la France si l’Allemagne l’attaquait +de nouveau. Dans ces conditions, l’empire germanique n’aurait pu songer +à une guerre de revanche et la paix se fût trouvée ainsi garantie au +moins pour quelque temps. + +Rien de plus simple, en apparence, mais en apparence seulement. Malgré +les conseils humanitaires du président Wilson, le Parlement des +États-Unis refusa énergiquement d’accepter son projet. + +Les différences de mentalité des divers peuples constituent les +principaux motifs qui empêchèrent les grandes nations de s’unir pour +fonder la paix alors même que la raison leur en prouvait la nécessité. + +Une trentaine de conférences ont déjà montré l’impossibilité pour des +peuples de mentalité et d’intérêts dissemblables de s’associer dans un +but commun. + +Que les conceptions des anciens alliés de la France soient justes ou +injustes, force est bien d’en tenir compte. Les idées de droit et de +justice varient entièrement, d’ailleurs, suivant les peuples qui les +invoquent. + +Il est donc politiquement inutile de prétendre imposer les idées d’un +peuple à un autre lorsque la mentalité de ces deux peuples est +différente. + +N’oublions pas d’ailleurs qu’à l’heure où la réalité surgit, les +formules établies en temps de paix deviennent généralement dépourvues +d’efficacité. On sait combien furent vaines, quoique universellement +acceptées, les décisions humanitaires du tribunal de La Haye, prétendant +raréfier les guerres et rendre plus humaines celles qui pourraient +naître. Elles n’empêchèrent aucun conflit, et, loin de se caractériser +par son humanité, la dernière guerre fut la plus sauvagement féroce de +toutes celles enregistrées par l’histoire. Elle s’avéra féroce surtout +pour ceux qui voulurent d’abord respecter les conventions de La Haye +devant un ennemi ne les respectant pas. + +Vénérons l’idéal pacifiste, tout en le considérant comme lointain, +irréalisable actuellement et sans efficacité possible contre les +passions et les haines qui animent encore les peuples. + + * * * * * + +La grande difficulté pour les nations est de rester unies au dedans pour +n’être pas vaincues au dehors. + +Les philanthropes, rêvant d’une paix universelle fondée sur la +fraternité supposée des nations, croient volontiers les mentalités de +tous les peuples identiques et ces peuples séparés seulement par des +différences d’intérêts. + +Les divergences d’intérêts sont profondes évidemment, mais celles des +mentalités plus profondes encore. + +Les nombreuses conférences réunies depuis la paix suffiraient à montrer, +je le disais plus haut, combien les incompatibilités de sentiments et de +pensées entre peuples sont irréductibles. Des mots semblables +n’éveillant pas les mêmes idées dans les divers esprits, une +incompréhension totale domine leurs relations. + +Les conférences, congrès, etc., ont également prouvé à quel point les +forces rationnelles restent impuissantes à diriger la conduite des +peuples. L’humanité a vu naître des cerveaux capables de calculer le +poids des astres et de capter la foudre, mais dans le domaine de la vie +sociale, elle a compté bien peu d’esprits sachant orienter utilement la +destinée des nations. + +Ce n’est pas dans les trente conférences réunies depuis la paix qu’il +faudrait chercher de tels cerveaux. Sans doute les collectivités sont +intellectuellement très médiocres, mais lorsqu’elles se composent +d’hommes appartenant à des races différentes, leur infériorité mentale +est plus manifeste encore. + +C’est seulement à la lumière de ces notions, et en n’oubliant pas que la +France et l’Angleterre ont été en lutte pendant des siècles,--sans même +parler des vingt ans de guerre contre Napoléon--qu’on peut expliquer +l’insuccès des conférences destinées à concilier les peuples. + +On remarquera, du reste, que ces conférences ont révélé une grande +continuité dans la politique de certains peuples. Quels qu’aient été, en +Angleterre, les partis au pouvoir: conservateurs, libéraux, socialistes +même, ils ont tous pensé et agi d’une façon identique. Grâce à cette +continuité l’Angleterre obtint dans ces conférences tout ce qu’elle +pouvait souhaiter. + +Après une des conférences internationales tenues à Londres sous la +présidence d’un gouvernement socialiste, les délégués furent invités à +voir évoluer cent cuirassés formidablement armés. Ils comprirent alors +sans d’inutiles discours que l’Angleterre entendait conserver sur +l’Europe l’hégémonie conquise par la guerre et qu’exerçait jadis +l’Allemagne. + + * * * * * + +On ne saurait trop insister sur l’incompatibilité mentale entre peuples, +dont les politiciens tiennent parfois si peu compte et qui, cependant, +domine leurs relations. Elle se manifeste dès que des hommes de races +différentes sont réunis dans un congrès pour discuter leurs intérêts ou +leurs doctrines. + +Quelle que soit l’incompréhension réciproque des peuples, les guerres +sont devenues si meurtrières et si coûteuses, qu’ils hésiteront sûrement +pendant quelque temps encore avant de se jeter les uns contre les +autres. + +Les guerres modernes diffèrent beaucoup d’ailleurs, par leurs +conséquences, de toutes les guerres antérieures, notamment celles du +premier Empire, qui les dépassèrent cependant en durée, et les égalèrent +parfois en violence. + +Les longues luttes de la période napoléonienne n’appauvrirent pas +l’Europe parce que leur fin coïncida avec des découvertes capitales, +telles que la force mécanique du charbon, qui permit d’accroître +immensément la puissance et la richesse des peuples. + +J’ai montré ailleurs qu’au début de la grande guerre, la puissance +motrice de la houille annuellement extraite en Allemagne représentait le +travail qu’auraient pu produire neuf cent cinquante millions +d’ouvriers[2]. + + [2] Voir, pour les détails de ces calculs, les _Enseignements + psychologiques de la guerre_, 36e édition, chez Flammarion. + + * * * * * + +Les volontés des rois dominaient, jadis, la vie des nations, et les +guerres résultaient surtout du désir de conquérir des provinces ou de +propager des croyances. Aujourd’hui, les volontés des peuples ont +remplacé celles des rois, mais les conflits ne deviennent pas plus +rares: ils sont simplement plus meurtriers, non pas seulement en raison +de la découverte d’armes nouvelles, mais surtout parce que les progrès +des idées démocratiques ont conduit à remplacer les petites armées de +jadis par des effectifs de plusieurs millions d’hommes, comprenant toute +la partie valide d’une population. + +L’interdépendance économique des peuples les aidera-t-elle sinon à +s’aimer, au moins à se supporter? + +Qu’un gouvernement soit monarchique, démocratique, communiste ou +théocratique, il n’importe. Sa conduite se trouve aujourd’hui, +directement ou indirectement, réglée par des volontés étrangères sur +lesquelles il est sans action. Rien ne sert à un peuple de souhaiter la +paix si ses voisins veulent la guerre. + +Et c’est pourquoi l’incertitude dominera longtemps encore les relations +internationales. Malgré de prodigieuses découvertes l’âge moderne reste +toujours soumis aux influences de l’antique barbarie. + + + + +CHAPITRE II + +LES ILLUSIONS SUR LE DÉSARMEMENT ET LES ALLIANCES + + +Lorsque, après la plus effroyable des guerres dont l’Histoire ait gardé +la mémoire, fut signé le traité de Versailles, les peuples restèrent +convaincus que, grâce aux combinaisons savantes imaginées par le +président Wilson et son escorte de professeurs, une ère de paix profonde +allait s’ouvrir pour le monde. + +Jour après jour toutes ces espérances se sont évanouies. Les conflits à +coups de conférences entre les anciens alliés ont remplacé les luttes à +coups de canons contre l’ennemi commun. Les menaces de guerre surgissent +partout. L’enfer, que l’on croyait appartenir au passé, reparaît à +l’horizon. + +De ces désillusions est né un mécontentement universel qui réagit sur +tous les éléments de la vie politique et sociale. Les peuples se +tournent vers les rhéteurs faisant luire à leurs yeux de nouvelles +espérances. + +Les causes d’inquiétude sont tellement connues qu’il suffira de les +rappeler brièvement. Cette énumération montrera surtout le rôle des +illusions dans la vie des peuples. + + * * * * * + +La question du désarmement, qui a provoqué tant de congrès, est une de +celles qui met le mieux en évidence le pouvoir des illusions dont je +viens de parler. + +Tous les projets de désarmement visent, naturellement, l’Allemagne, mais +les solutions proposées restent bien enfantines. + +Prétendrait-on priver l’armée allemande de ses canons et de ses fusils? +Elle n’aurait alors qu’à en fabriquer dans le voisinage des frontières +qui séparent la Prusse Orientale de la Russie. Voudrait-on l’empêcher de +fabriquer des explosifs? C’est complètement impossible, puisque les +plus dangereux de ces explosifs--la nitro-glycérine, par +exemple--s’obtiennent avec un simple mélange de produits absolument +inoffensifs quand ils sont séparés et d’un usage courant dans +l’industrie. Songerait-on à interdire la fabrication d’avions de guerre? +Mais un avion de guerre n’est autre chose qu’un avion de commerce dont +les marchandises ont été remplacées par des explosifs ou des canons. + +Il est donc de toute évidence qu’on ne saurait espérer désarmer +l’Allemagne et, en fait, toutes les commissions de surveillance n’ont +absolument rien obtenu. + +Les projets de désarmer l’Allemagne, ou d’ailleurs un peuple quelconque, +sont donc entièrement illusoires. + + * * * * * + +L’espoir d’une paix obtenue par des alliances semble aussi chimérique. +J’ai plusieurs fois montré combien était faible leur utilité et rappelé +notamment une réflexion de M. Iswolski, alors ambassadeur de Russie, me +conseillant de supprimer comme trop évident, dans mon petit livre +d’aphorismes qu’il traduisait en russe, un passage où je montrais que +les alliances ne survivent pas à la disparition des intérêts qui les +firent naître. + +Nombreux dans l’histoire furent les cas analogues à celui de l’Italie +qui, dans la dernière guerre, se tourna, je le rappelais plus haut, +contre l’Allemagne, malgré son traité d’alliance avec cette puissance, +dès que ses intérêts lui prouvèrent l’utilité de changer de camp. + +En matière d’alliance, les intérêts des peuples constituent, on ne +saurait trop le redire, leur seul guide. + +Connaissant les intérêts de la politique anglaise, on voit de la plus +indubitable façon qu’avec ou sans traité de garantie, la Grande-Bretagne +serait obligée, sous peine d’être bientôt attaquée elle même, de +s’allier à la France en cas d’agression germanique. Les concessions +faites pour obtenir une alliance britannique étaient donc parfaitement +inutiles. + + * * * * * + +Nos gouvernants ont eu certainement raison de donner satisfaction aux +aspirations populaires en réclamant avec énergie, dans d’innombrables +congrès, le désarmement et la sécurité par les alliances. Mais ces +congrès ne pouvaient conduire à aucun résultat pratique, étant données +les divergences d’intérêts et de mentalité en présence. Leur seul effet +utile fut de créer les espérances illusoires dont les foules semblent ne +pouvoir se passer. + +Il serait fort dangereux de prendre ces espérances pour des certitudes. +Si, grâce au pacte de garantie tant de fois réclamé, les peuples se +croyaient assurés de la paix, leurs représentants au Parlement +demanderaient aussitôt de telles réductions du service militaire que nos +effectifs deviendraient vite des milices impuissantes, comme toutes les +milices, devant une armée disciplinée. + +La croyance aveugle dans une paix assurée aurait d’autres conséquences +encore. La France est, actuellement, divisée en partis politiques que +séparent d’irréductibles haines et d’inconciliables aspirations. Le seul +facteur maintenant encore un peu d’union entre ces partis est la crainte +d’un ennemi qui profiterait de leur désunion. + +Les philosophes n’oseraient pas d’ailleurs affirmer qu’une paix assurée +serait un bienfait. Les lignes suivantes d’une grande revue étrangère +n’ont rien de trop paradoxal: + +«Des philosophes soutiendront sans peine que partout où il y a vie, il y +a guerre, et qu’on ne peut concevoir la paix universelle que sous la +forme d’un despotisme universel courbant tous les hommes sous le même +joug.» + +Ce fut, d’ailleurs, par un despotisme semblable que l’Empire romain +réussit, pendant plusieurs siècles, à faire régner la paix. Elle ne +devint générale que le jour où le monde n’eut plus qu’un seul maître. + + * * * * * + +Il était intéressant de connaître l’avis d’hommes d’État éminents et de +savants professeurs sur les questions qui précèdent. M. Ludovic Naudeau +a justement publié les opinions de quelques-uns d’entre eux dans un +livre fort intéressant: _La guerre et la paix_. Nous reproduisons ici +plusieurs extraits de son enquête. On y verra qu’une grande incertitude +règne dans les esprits et que, même chez les professeurs distingués, les +idées chimériques restent prédominantes. + +C’est par M. Aulard, ancien professeur à la Sorbonne, que débute la +série des réponses. + + Suivant lui, «la France ne peut avoir de sécurité que dans une + fédération européenne faisant partie de la Société des Nations». + +L’auteur oublie d’indiquer les moyens d’assurer cette problématique +fédération, et c’est pourquoi, comme il le reconnaît lui-même, sa +réponse «est vague et insuffisante». + +M. Seignobos, également professeur à la Sorbonne, est moins précis +encore. Il fait remarquer que les questions qui lui sont posées portent +sur l’avenir. + + «Or, dit-il, la prévision de l’avenir suppose des lois. Il n’y a pas + de lois de l’Histoire, puisque l’évolution humaine, objet de son + étude, ne s’est produite qu’une seule fois.» Il espère que «la guerre + pourra disparaître comme a disparu l’esclavage» et considère comme + possible la formation «d’une morale internationale qui rende tous les + peuples incapables de désirer la guerre». + + Le problème de la sécurité se ramène, suivant lui, «à empêcher les + gouvernements de faire la guerre aux peuples»; pour y arriver, «il + suffirait: 1º De désarmer tous les grands États, les seuls capables de + vouloir la guerre; 2º De supprimer toute fabrication d’armes». + +Rien, on le voit, de plus simple! + +M. de Launay, de l’Académie des Sciences, est moins chimérique et +considère comme illusoires les moyens proposés pour assurer la sécurité. + + «La guerre, dit-il, serait, malgré son horreur, l’état normal de tous + les êtres vivants. Jusqu’à la création d’une humanité supérieure, nous + devrons nous contenter de trêves et chercher par tous les moyens + matériels et moraux à assurer une sécurité sans cesse menacée. Comment + s’attendre aux progrès de la fraternité générale quand on assiste + chaque jour, dans son propre pays, au développement rapide de la haine + entre concitoyens?... Je reste partisan des ententes économiques et + coloniales avec l’Allemagne... + + L’auteur conclut en disant: + + «Si nous avons la moindre prudence, il faut nous tenir sur la + défensive armée.» + +M. Maurice Bompard, ambassadeur de France, a également une faible +confiance dans le Tribunal de La Haye et la Société des Nations. + + «Le système de la Société des Nations, dit-il, n’assure pas la + sécurité, pas plus que celui de l’équilibre européen ne l’a jamais + fait... Malheur au peuple qui désarmerait en comptant uniquement sur + un acte diplomatique pour sauvegarder son indépendance. La sécurité + est un problème des plus terre à terre qui ne relève pas de la + métaphysique. Il n’a jamais pu, jusqu’ici, être résolu + abstractivement, et les peuples qui ne lui ont pas donné la solution + simple et pratique qui s’impose encore aujourd’hui ont disparu de la + surface du globe sous les coups de nations, plus barbares peut-être, + mais, en tout cas, plus énergiques.» + +M. Painlevé[3], membre de l’Académie des Sciences, et ministre de la +guerre, arrive à des conclusions presque identiques. Tout en se refusant +à croire que: + + [3] Il est permis de ne pas partager les idées politiques de M. + Painlevé, mais on ne peut contester que cet illustre savant possède + une grande indépendance d’esprit. J’en eus moi-même la preuve + lorsque à la suite de mes recherches expérimentales sur la + dématérialisation de la matière considérée alors comme impossible, + il publia, en tête de _La Revue Scientifique_ de janvier 1906, un + grand article intitulé: «Réflexions à propos de la Théorie de la + Matière de Gustave Le Bon.» Il y défendait mes idées, sans tenir + compte de l’opposition générale, à cette époque, de ses confrères de + l’Académie des Sciences. + + «Les peuples ne s’aperçoivent pas que les guerres ne résolvent rien, + n’arrangent rien et n’engendrent qu’un appauvrissement général de + l’humanité». + +Il ajoute: + + «Tout en nourrissant l’ardente espérance de n’avoir jamais à s’en + servir, la France, dans l’intérêt même de la paix, est obligée de + maintenir sur ses flancs une cuirasse chaque jour retrempée.» + + * * * * * + +Si, des citations qui précèdent, sont éliminées les idéologies +pacifistes qui ne feraient que faciliter les projets de revanche +germanique, on constate que des hommes éminents, de partis forts divers, +s’accordent pour affirmer que la seule possibilité de sécurité actuelle +réside dans un armement suffisant pour ôter à d’autres peuples l’idée +d’attaquer leurs voisins. + +La défense n’est d’ailleurs réalisable que si les partis politiques qui +divisent la France arrivent à s’unir contre l’ennemi commun. Un des plus +sûrs enseignements de l’Histoire est que les peuples désunis +disparaissent bientôt de la scène du monde. La Grèce dans les temps +antiques, les Républiques italiennes au Moyen Age, la Pologne dans les +temps modernes, furent réduites en servitude par suite de leurs +dissensions intestines. + +La grande force politique d’un peuple réside dans son unité de +sentiments et de pensées. Quand cette unité est perdue, il a tout perdu. + + + + +CHAPITRE III + +LES ILLUSIONS SUR LA VALEUR DES ARBITRAGES + + +Les opinions collectives formulées dans les diverses réunions de la +Société des Nations sont encore trop vagues pour justifier les espoirs +qui accompagnèrent la naissance de cette société. Ses comptes rendus +sont cependant très intéressants car ils révèlent la pensée réelle des +représentants de chaque pays. + +Des discours prononcés à Genève, un des plus caractéristiques fut celui +du chef du gouvernement anglais de cette époque, le socialiste Mac +Donald. Il suffirait à montrer combien sont grandes parfois les +illusions des gouvernants. + +La thèse fondamentale du premier ministre britannique était que +l’arbitrage suffirait à établir une paix certaine dans le monde. + +Les esprits assez simples pour supposer qu’un arbitrage peut assurer la +paix apprendraient dans un livre d’histoire quelconque avec quelle +facilité un gouvernement qui souhaite une guerre trouve des prétextes +pour la provoquer ou se la faire déclarer. + +Inutile de remonter, pour trouver des exemples, jusqu’au roi de Prusse +Frédéric II qui, lorsqu’il envahissait brusquement une province,--la +Silésie, notamment,--laissait aux juristes à sa solde le soin de trouver +ensuite des arguments justificatifs. Rappelons qu’en 1870, Bismarck +n’eut qu’à changer quelques mots dans une dépêche anodine pour provoquer +en France une explosion d’indignation tellement violente qu’elle obligea +un gouvernement pacifique à déclarer la guerre. Cet unique mobile: une +France assez armée pour se faire craindre, eût alors empêché Bismarck de +risquer son aventure. + +Croit-on davantage qu’un arbitrage eût empêché les Japonais de fonder +leur puissance par une lutte avec la Russie ou les Turcs d’essayer de +sauver leur empire par l’expulsion des Grecs de leur territoire? + +Il est donc bien probable, comme nous l’avons montré dans le précédent +chapitre, que pendant longtemps la force armée restera le seul soutien +efficace du droit et des ambitions transformées en droit. + +Les ministres anglais eux-mêmes n’en ont probablement jamais douté +puisqu’ils consacrent des sommes énormes à augmenter les flottes +aérienne et maritime de l’Angleterre. Ce sont seulement les autres +peuples--la France notamment--qui suivant eux devraient se contenter, +comme arme défensive, d’arbitrages. Protégés de cette façon ils +devraient désarmer! + + * * * * * + +Le discours du ministre anglais auquel je faisais allusion plus haut +contenait d’ailleurs, à côté de conseils dangereux, des réflexions assez +justes. En voici quelques-unes: + + «Les partisans d’une politique superficielle s’imaginent qu’en mettant + certaines phrases sur le papier, ils assureront des obligations et + pourront dormir tranquilles. Il est insensé de s’en remettre à des + apparences de sécurité et de se reposer sur le droit des nations à + l’existence, de croire qu’il sera assuré par des papiers et par des + pactes. Croyez-moi, jamais un papier ni un seul traité ne vous + donneront la sécurité. Vous êtes les victimes d’une éternelle et + dangereuse illusion.» + +Persuadé que la paix peut être maintenue uniquement par un système +d’arbitrages, M. Mac Donald formulait les prédictions suivantes: + + «Je dis aux petites nations: + + «Vous serez toutes écrasées dans une prochaine conflagration, si vous + vous en remettez de votre sécurité à des apparences trompeuses qui + n’existeront que sur le papier. Le seul moyen d’échapper à la + catastrophe, c’est l’arbitrage.» + +Le même ministre nous dit, ensuite, comment fonctionnerait suivant lui +le tribunal d’arbitrage: + + «La première épreuve à faire subir aux intéressés sera de leur + demander: + + «--Êtes-vous prêts à accepter l’arbitrage? + + «Et la deuxième sera de leur dire: + + «--Expliquez-vous. Avez-vous peur de la lumière ou bien êtes-vous + toujours les enfants des ténèbres?» + +Bien que l’ancien chef du gouvernement anglais ait été, comme son +prédécesseur Lloyd George, un homme de grande piété, il doit lui être +difficile de croire que les représentants des puissances prêtes à entrer +en lutte puissent reculer devant la perspective d’être qualifiés +d’«enfants des ténèbres». L’intervention d’une flotte de cuirassés +serait probablement beaucoup plus efficace. + + * * * * * + +Pendant que les orateurs de Genève prononçaient de philanthropiques +harangues dans l’espoir d’élever des barrières devant les haines qui +animent les peuples et les précipitent si souvent les uns contre les +autres, l’évolution industrielle du monde continuait et tendait à créer +cette solidarité d’intérêts dont j’ai, bien des fois, montré la +supériorité sur les alliances. + +Et c’est pourquoi, en dépit des obstacles issus des conséquences de la +dernière guerre, on entrevoit le moment où, malgré les incompréhensions +qui les divisent, Français et Allemands seront condamnés, par la force +même des choses, à l’association de leurs intérêts. On en voit déjà de +nombreux exemples. C’est ainsi que les métallurgistes lorrains ayant +besoin du coke allemand, et les Allemands du minerai de fer français, +ont été conduits à s’unir. + +Il semblerait donc que, sous l’influence de ce destin mystérieux qui, +suivant la sagesse antique, dominait les volontés des dieux et des +hommes, la France soit, finalement, obligée d’associer ses intérêts à +ceux de son héréditaire ennemie. C’est même cette association, comme l’a +si bien compris M. Briand à Locarno, qui pourrait devenir une source de +paix prolongée. + + * * * * * + +La conférence de Locarno ne fut pas caractérisée seulement par une +association d’intérêts entre des peuples, mais surtout parce que le +grand homme d’État français qui la dirigeait sut étayer les arguments de +la logique rationnelle d’influences mystiques si puissantes sur l’âme +des hommes. + +Ce qui était notoirement irréalisable ne fut pas formulé à Locarno, et +c’est pourquoi on y parla fort peu des grands projets de désarmement. + +Plus d’une fois au cours des âges, les peuples ont vu se dresser devant +les réalités le mur de leur incompréhension. Jamais, peut-être, ce mur +ne fut si épais qu’aujourd’hui. + +La cause de l’incompréhension actuelle et de l’anarchie qui en résulte +tient surtout à ce que les maîtres des peuples prétendent résoudre par +la logique rationnelle des problèmes dérivés d’influences affectives et +mystiques, obéissant aux enchaînements de logiques spéciales que ne +connaît pas la raison. + +Et c’est justement pourquoi tous les arguments rationnels invoqués à +Genève en faveur de la paix universelle eurent si peu d’action alors que +ceux d’ordre mystique employés à Locarno provoquèrent de si importants +résultats. En réalité, l’action utile de la société de Genève ne +pourrait être que d’ordre mystique. Elle deviendrait alors un de ces +grands conciles religieux où se fondent des croyances nouvelles +capables, comme le bouddhisme, le christianisme et l’islamisme jadis, le +socialisme et le communisme aujourd’hui, de se transformer en mobiles +d’action dès qu’elles ont conquis les âmes[4]. + + [4] C’est ce qu’avait fort bien compris M. Aristide Briand lorsqu’il + résolut de profiter de sa haute situation morale pour établir entre + la France et l’Allemagne l’état mental qu’on a qualifié d’esprit de + Locarno. Les difficultés colossales de cette tâche n’avaient pas + échappé à l’éminent homme d’État. J’en eu la preuve dans la petite + carte illustrée qu’il m’envoya de Locarno au début de son + entreprise: + + Locarno, 17 octobre 1925. + + «Mon cher bon Docteur, + + «Dans ce magnifique paysage, aux prises avec mes soucis, j’ai + souvent pensé à vous et aux sarcasmes dont vous ne manquerez pas, + dans un prochain déjeuner, de cribler ce que vous appellerez ma + chimérique entreprise: + + «Enfin le destin favorise quelquefois les fous. + + «Toutes mes amitiés. A bientôt. + + «ARISTIDE BRIAND.» + +C’est qu’en effet, malgré tous les progrès de la science, les illusions +mystiques ont, je le répète encore, conservé le pouvoir dominateur +qu’elles exercèrent toujours. Sous leur magique influence, le monde a +plusieurs fois changé. Elles firent surgir le possible de l’impossible, +édifièrent ou détruisirent des empires et transformèrent de grandes +civilisations. + + + + +LIVRE III + +LES GUERRES MODERNES, LEURS CAUSES ET LEURS CONSÉQUENCES + + + + +CHAPITRE PREMIER + +CARACTÈRES DESTRUCTEURS DES PROCHAINES GUERRES + + +Les philosophes germaniques soutiennent sur la guerre des thèses parfois +assez différentes de celles des autres savants européens. Suivant eux la +force constituerait l’unique source du droit et l’issue des batailles +pourrait seule montrer où est ce droit. Ils assurent aussi que les +guerres détermineraient la sélection des plus capables. Elles auraient +donc une grande utilité pour les pays victorieux. + +Les sélections produites par les guerres pouvaient être avantageuses aux +époques où les armées de métier ne comprenaient qu’une infime partie de +la population et où les victimes se comptaient par milliers et non comme +maintenant par millions. + +Les conséquences des sélections guerrières sont bien différentes +aujourd’hui. Les luttes modernes ruinent non seulement le vainqueur mais +aussi le vaincu; elles abaissent en outre la vigueur de la population. +Les hécatombes militaires faisant périr les plus vigoureux, il ne reste +pour la reproduction que les éléments les moins forts. Cette sélection +négative est donc source de régression et non de progrès. + +Les conceptions démocratiques nouvelles, que les anciens philosophes +allemands ne connaissaient pas, sont l’origine principale du caractère +meurtrier des guerres modernes. Les dix millions d’hommes que coûta la +dernière conflagration européenne furent des victimes des nouvelles +idées démocratiques sur le service universel. Pour leur obéir les +petites armées de métier ont été remplacées par des millions de +combattants. Les théories démocratiques se trouvèrent ainsi satisfaites, +mais leur succès fut terriblement onéreux pour l’humanité. + + * * * * * + +Il n’était pas difficile, dès les débuts de la grande guerre, de prédire +les conséquences meurtrières de l’introduction démocratique du nombre +dans les luttes modernes. + +On se faisait pourtant, au commencement de la campagne, d’étranges +illusions sur sa durée, sa nature et son caractère. Il semblait évident +qu’elle serait très courte et que, grâce aux prescriptions du tribunal +de La Haye, les batailles se livreraient avec beaucoup d’humanité. + +Contrairement à toutes ces prévisions, la guerre fut très longue, très +meurtrière et la plus barbare peut-être de toutes celles enregistrées +par l’histoire. Il fallait vraiment l’aveuglement des philanthropes et +de certains diplomates pour ne pas le prévoir. + +Plusieurs journaux reproduisirent, dans les premiers temps du conflit, +les lignes suivantes que j’écrivais, voici plus de vingt ans, dans «ma +Psychologie politique», sur les conséquences qu’entraînerait une guerre +en Europe: + + «N’oublions pas qu’elle sera une de ces luttes finales qui amènent la + disparition définitive et totale de l’une des nations aux prises. + «_Mêlées formidables ignorant la pitié et dans lesquelles des contrées + entières seront méthodiquement ravagées jusqu’à ce qu’elles ne + renferment ni une maison, ni un arbre, ni un homme._» + +On m’a souvent demandé sur quoi je m’étais basé pour formuler ces +prédictions. Mes raisons étaient fort simples et n’exigeaient aucune +pénétration particulière. Les mêmes prévisions auraient pu être faites +par le plus modeste des diplomates considérant que, dans la nouvelle +guerre, des millions d’hommes seraient en présence, alors que, dans les +anciennes, chaque pays ne possédait qu’une petite armée impossible à +renouveler. Il suffisait donc jadis d’une ou deux batailles perdues pour +contraindre le vaincu à demander la paix. + +Avec les armées de plusieurs millions d’hommes, forcément étendues sur +un front immense, que pouvait signifier la perte de une, deux, trois ou +dix batailles, alors même qu’elles eussent coûté chacune cinquante mille +hommes? + +Impossible donc de songer à une de ces courtes campagnes réalisables +seulement du temps de Napoléon. Il devenait alors évident que le +vainqueur, reconnaissant, comme le firent les Allemands, l’inutilité des +victoires, chercherait à triompher de l’adversaire par des moyens de +terreur plus efficaces que le gain des batailles. + +C’est justement ce qui arriva quand les armées germaniques ravagèrent +une dizaine de départements et emmenèrent en esclavage, pour la +soumettre à un travail forcé, une partie valide de la population. Ces +procédés de terrorisation étaient d’ailleurs préconisés par les +écrivains militaires allemands les plus influents, Bernhardi, notamment. + +Quant à la disparition de grands empires annoncée dans la prédiction +précédente et que devait vérifier la désagrégation de l’Autriche, +c’était une hypothèse dont la réalisation était rendue infiniment +probable par la durée de la lutte. Si les alliés avaient été vaincus ce +n’est pas l’Autriche qui eût politiquement disparu, mais la Belgique et +plusieurs départements français. + + * * * * * + +Des éléments qui m’ont servi jadis à prédire le caractère féroce de la +dernière guerre, on peut déduire que les prochaines luttes deviendront +beaucoup plus féroces encore, destruction des villes et de leurs +habitants par des explosifs lancés au moyen d’avions, gaz axphyxiants, +procédés bactériologiques, etc. La population civile souffrira +certainement plus de la guerre que les armées. + +Ces perspectives ne doivent pas être dissimulées, mais au contraire +proclamées bien haut afin de faire comprendre aux peuples l’immense +intérêt qu’ils ont à s’unir pour ôter à un agresseur éventuel toute idée +d’entreprendre une nouvelle guerre. On ne s’attaque pas à une +collectivité que ses moyens de défense font juger invincible. + + + + +CHAPITRE II + +POURQUOI CERTAINES GUERRES SONT INÉVITABLES + + +En attendant que la Société des Nations possède l’autorité et le +prestige dont elle semble encore dépourvue, il est utile de dissiper les +illusions que les peuples se font sur la protection que cette grande +association pourrait leur fournir en cas d’agression. + +La formule arbitrage, désarmement, sécurité est fort dangereuse. La +nature humaine n’ayant pas changé encore, les enseignements de +l’histoire restent toujours applicables. Ils montrent ce que deviennent +les peuples désarmés ou insuffisamment armés. + + * * * * * + +Deux raisons catégoriques s’opposeront longtemps à une paix durable. + +La première est que certaines guerres sont inévitables; la seconde que +si la plupart des guerres sont aussi ruineuses pour le vainqueur que +pour le vaincu, il en est cependant dont le vainqueur retire des +avantages très supérieurs à ceux qu’auraient procuré la paix. + +Considérons d’abord les guerres inévitables. + +Une guerre est forcément inévitable lorsqu’un peuple est attaqué par un +autre, telle la guerre franco-allemande, telles encore les luttes +soutenues par la France en Syrie et au Maroc, telles également autrefois +la guerre entre le Japon et la Russie et de nos jours celle de la +Turquie contre la Grèce. + +L’exemple du conflit gréco-turc montre qu’une guerre peut être à la fois +inévitable et très avantageuse pour le vainqueur. + +On connaît les origines de cette guerre. La lutte mondiale avait +colossalement accru l’Empire britannique. La Mésopotamie, la Palestine, +l’Afrique allemande, etc., étaient tombées sous ses lois. Sa domination +en Orient, comme aussi en Europe, s’étendait chaque jour. + +Pour compléter ces conquêtes, il importait d’y adjoindre Constantinople, +clef de l’Asie. C’est alors qu’eût semblé vérifiée l’assertion de M. +Lloyd George, que «la Providence a donné à la race anglaise la mission +de civiliser une partie de l’univers». + +Pour réaliser ce dessein de la Providence, il ne restait plus qu’à +refouler les Turcs hors d’Europe et à faire occuper Constantinople par +un peuple que sa faiblesse eût maintenu facilement sous la main de +l’Angleterre. La Grèce fut chargée de cette mission. + +Afin d’échapper à leur sort, les Turcs envoyèrent une série de délégués +à Londres. Le ministre qui devait plus tard subir pendant trois mois à +Lausanne leurs ironiques propos, ne consentit même pas à les recevoir. + +Jamais peuple ne se vit aussi près de sa fin. Les Grecs, soutenus par +les canons et l’or britanniques, occupaient Smyrne et une partie de la +Turquie, en attendant l’heure de marcher sur Constantinople. + +Réfugiés dans les régions montagneuses voisines d’Angora, les musulmans +semblaient dans une situation désespérée. + +Elle ne l’était pas, pourtant. Le talent d’un général la transforma +complètement. Avec une armée bien inférieure en munitions et en hommes à +celle de l’adversaire, il marcha sur Smyrne, mit les Grecs en complète +déroute et les expulsa jusqu’au dernier du territoire ottoman. + +Peu de victoires eurent d’aussi prodigieuses conséquences. Ce n’était +pas, en réalité, les Grecs, mais bien l’Angleterre et aussi un peu +l’Europe qui, aux yeux des musulmans, devenaient les vaincus. + +Sachant très bien qu’aucun pays n’enverrait de troupes contre la +Turquie, les délégués d’Angora venus à Lausanne signer la paix parlèrent +en vainqueurs et il fallut céder à leurs plus invraisemblables +exigences: évacuation complète de Constantinople par les Anglais, +abandon des capitulations, etc., tout fut accepté. + +Les discussions de Lausanne eurent un retentissement considérable dans +le monde de l’Islam. L’ancien chef du gouvernement anglais, M. Lloyd +George, écrivait avec raison: + + «Cette paix est la plus humiliante que l’Angleterre ait jamais signée. + Les Turcs ont regagné presque tout ce que les Britanniques leur + avaient enlevé en quatre longues années de guerre. C’est une tache + indélébile sur la politique étrangère du gouvernement.» + +Les journaux italiens exprimèrent la même opinion sur la paix de +Lausanne. _L’Idea Nazionale_ disait: + + «Toutes les puissances occidentales ont plus ou moins capitulé devant + la Turquie. + + L’Europe--ou plus exactement l’Angleterre, représentant l’Europe et + l’Occident--avait commis l’erreur grossière d’accepter la catastrophe + grecque comme sa propre défaite. Elle a effacé sa grande victoire + mondiale devant la petite victoire locale des Turcs; elle s’est laissé + dicter par les kémalistes le «pacte national» d’Angora; elle est + passée directement de l’exagération manifeste du traité de Sèvres, qui + reléguait la Turquie dans les montagnes d’Anatolie, à l’humiliation + manifeste du traité de Lausanne.» + +La victoire qui détermina cette brusque déviation de la marche du destin +sera souvent invoquée contre l’opinion des économistes, soutenant que +les guerres sont à notre époque inutiles, puisqu’elles ruinent le +vainqueur autant que le vaincu. + +Il en est souvent ainsi, mais pas toujours. Où en seraient aujourd’hui +les Turcs sans la victoire de Smyrne? Et si le Japon, petit peuple fort +dédaigné de l’Europe il y a bien peu d’années encore, traite aujourd’hui +d’égal à égal avec les plus grandes puissances, n’est-ce pas simplement +parce qu’il anéantit en quelques heures la flotte russe à Toutshima et +força le plus vaste empire du monde à signer une humiliante paix? + +Dans les temps modernes comme dans les temps antiques, la victoire reste +le thermomètre décisif de la force d’un peuple. + + * * * * * + +Parmi les guerres inévitables ou à peu près inévitables, on pourrait +faire figurer aussi la dernière guerre. Elle représente l’effort +accompli par l’Allemagne pour la conquête de l’hégémonie que lui +disputait l’Angleterre. + +Certains hommes d’État anglais ont complètement oublié l’origine +véritable de cette lutte lorsqu’ils assurent que l’Angleterre entra dans +le conflit uniquement pour venir au secours de la France et lui +reprochent son ingratitude. + +M. Lloyd George traduisait nettement l’opinion anglaise sur ce point +quand il disait: + + «Où en serait la France si la Grande-Bretagne n’avait pas fait tant de + sacrifices en hommes et en argent? Elle serait dans l’état où se + trouve actuellement l’Allemagne.» + +L’auteur de cette assertion peut-il vraiment croire que si la France +avait été écrasée, l’Allemagne ne se fût pas tournée immédiatement +contre l’Angleterre, concurrente beaucoup plus dangereuse pour elle que +la France? + +Les sentiments réels de l’Allemagne à l’égard de l’Angleterre sont fort +bien marqués dans les réflexions suivantes de l’empereur Guillaume II: + + «J’avais rêvé une réconciliation avec la France. J’aurais voulu former + avec elle, dans l’intérêt général, un bloc continental assez fort pour + mettre un frein aux ambitions de l’Angleterre, qui cherche à + confisquer le monde à son profit.» + +M. Lloyd George sait parfaitement qu’au moment de la guerre, des hommes +d’État influents, dont il fut le plus actif, voulaient que l’Angleterre +restât neutre. Elle n’eût sûrement pas pris part au conflit si l’armée +allemande n’avait envahi la Belgique et menacé directement les intérêts +anglais en se dirigeant sur Anvers. + +Ce même ministre, et beaucoup de ses compatriotes, semblent persuadés +que c’est l’Angleterre qui vint au secours de la France. Lorsque, dans +un nombre d’années indéterminé encore, il sera possible d’étudier avec +impartialité les origines de la grande guerre, les historiens +reconnaîtront, sans aucun doute, qu’en dépit des apparences, ce fut, +tout au contraire, la France qui vint au secours de l’Angleterre. On +considérera alors la conflagration européenne comme une Hutte pour +l’hégémonie entre l’Allemagne et l’Angleterre. Si la France, la Belgique +et d’autres pays y furent mêlés, ce fut simplement parce qu’ils se +trouvèrent sur le chemin des deux grands rivaux qui aspiraient à la +domination commerciale du monde. + +A examiner seulement les résultats de la guerre, il n’est pas douteux +que c’est grâce à la France que l’Angleterre triompha d’un rival dont +elle sentait grandir la menace puissante. Grâce encore à la France, elle +hérita de l’hégémonie allemande et réussit à se constituer un empire +tellement immense que, suivant la déclaration même de lord Curzon au +Parlement, il dépasse tout ce que l’Angleterre pouvait rêver. + +A la liste des guerres presque inévitables, il faut ajouter la future +lutte entre le Japon et les États-Unis, conséquence du refus de +l’Amérique d’accepter sur son sol l’excédent de population que le Japon +ne pourra bientôt plus nourrir. Nous aurons l’occasion d’y revenir en +étudiant les conséquences d’un développement trop rapide de la +population. + + + + +CHAPITRE III + +LES GUERRES RÉSULTANT D’UN EXCÉDENT DE POPULATION + + +Il n’existe pas de peuple plus convaincu de la puissance des lois que +les Latins. Il en existe peu qui les respectent moins. + +C’est justement parce qu’ils sont persuadés du pouvoir des lois que les +Latins en accumulent sans cesse et c’est parce que l’expérience leur +montre l’impuissance des lois, qu’ils ne les respectent pas longtemps. + +Les lois reconnues inefficaces se trouvent bientôt remplacées par +d’autres, chargées des mêmes espérances, et nos parlements resteront des +machines à légiférer jusqu’au jour où on découvrira que les lois utiles +naissent des nécessités et des coutumes, mais ne les précèdent pas. + +Si les lois n’ont qu’un pouvoir constructeur bien faible et demeurent +incapables de refaire les sociétés--contrairement aux convictions de +certains partis politiques,--elles peuvent exercer une action +destructrice très grande. C’est ainsi, par exemple, que la loi de huit +heures dans la marine rendait notre commerce extérieur de plus en plus +impuissant à lutter contre la concurrence étrangère, et l’eût finalement +anéanti si cette loi n’avait été abrogée. C’est ainsi également que les +décrets sur les loyers ont paralysé la construction d’habitations +nouvelles et rendu plus aiguë une crise à laquelle ces décrets +prétendaient remédier. C’est ainsi encore que les lois proposées par les +socialistes contre le capital, la propriété et l’industrie, ont +déterminé rapidement la fuite des capitaux à l’étranger, provoqué une +baisse considérable de la valeur du franc et, par voie de conséquence, +un nouvel accroissement du prix de la vie. + + * * * * * + +Le problème de la natalité, qui passionne aujourd’hui tant d’esprits en +France, va nous fournir un nouvel exemple des illusions sur la puissance +attribuée aux lois. + +Chacun sait que le chiffre de la population française reste à peu près +stationnaire. On formerait une bibliothèque avec la collection des +discours, conférences et règlements destinés à augmenter ce chiffre. + +Les propositions des réformateurs se ramènent le plus souvent à établir +des impôts sur les célibataires au profit des familles nombreuses. Une +des plus typiques de ces suggestions est celle de l’académicien Émile +Picard que ses méditations prolongées conduisirent à proposer un impôt +spécial aux dépens des individus n’ayant pas trois enfants et au profit +des familles qui les possèdent. + +Le simplisme déconcertant de telles conceptions prouve à quel point le +problème de la natalité reste incompris. + + * * * * * + +Étant données les causes profondes des variations de la natalité, on +peut considérer comme certain que les lois et discours formulés depuis +vingt-cinq ans n’ont accru nulle part le chiffre de la population. + +Il faut se féliciter de cet insuccès. En étudiant la question de plus +près, les économistes ont fini par découvrir que la plupart des pays de +l’Europe présentaient des excédents de population. Un des plus savants +d’entre eux, M. Keynes, a très justement fait observer: + + «Qu’avant la guerre, l’Europe était déjà beaucoup trop peuplée et se + procurait de plus en plus difficilement les moyens de subsistance, et + encore grâce aux ressources de moins en moins abondantes du nouveau + monde. Aujourd’hui, la capacité de production des peuples est si + réduite qu’on peut affirmer que l’Europe possède un excédent + d’habitants qu’elle ne pourra bientôt plus nourrir.» + +Plusieurs peuples européens sont déjà fort gênés par leur surcroît de +population. L’Angleterre a quinze cent mille chômeurs; l’Allemagne, un +million sept cent mille; l’Italie, dont la population augmente de plus +d’un demi-million par an, ne saura bientôt, comme l’a fait observer M. +Mussolini, où déverser l’excédent de ses habitants. + +La difficulté sera d’autant plus grande que les pays étrangers se +ferment chaque jour davantage. Les États-Unis ont déjà réduit à quatre +mille cinq cents par an le chiffre des émigrés dont ils toléreront +l’entrée. Les républiques de l’Amérique du Sud se coalisent aussi, +maintenant, pour empêcher l’immigration. + +Plusieurs nations considéreraient volontiers qu’un excédent de +population leur constituerait un droit à s’emparer des colonies pour y +verser cet excédent. Le journal anglais _Observer_ du 12 décembre 1926 a +fait à ce propos les très justes réflexions suivantes: + + «Aucun pays n’est fondé, du simple fait d’une natalité très forte, à + s’emparer de territoires appartenant à autrui. Du point de vue + philosophique, la thèse qu’il convient de limiter une natalité trop + forte est tout aussi valable que celle qui soutient que les annexions + forcées sont justifiables dans le cas d’une race qui se plaît à + produire un excédent biologique. Nous vivons à une époque où le nombre + seul compte de moins en moins.» + +La justesse de cette dernière réflexion sur le rôle moderne du nombre +reste assez contestable. Il est possible que le nombre devrait compter +de moins en moins mais, en réalité, il compte souvent de plus en plus. + + * * * * * + +Les Asiatiques sont également victimes d’une trop intense natalité. Le +Japon, qui contenait trente-trois millions d’habitants il y a un +demi-siècle, en possède aujourd’hui soixante millions et ne sachant +littéralement où placer cet excédent, voudrait forcer les États-Unis, +qui s’y refusent, à l’accepter. + +Tous les peuples orientaux, dont aucune considération n’a modéré la +fécondité, se multiplient avec la même effrayante rapidité. L’Inde est +surpeuplée et le serait beaucoup plus encore si des famines qui font +périr plusieurs millions d’hommes, comme la célèbre famine d’Orissa, ne +ramenaient fréquemment la population à un chiffre en rapport avec ses +moyens de subsistance. + +La Russie a subi un accroissement analogue: de soixante-cinq millions +d’habitants en 1850, elle est passée aujourd’hui à cent soixante-dix +millions. Or, d’après les leçons de l’Histoire, dès qu’une population +dépasse ses possibilités d’existence il lui faut émigrer ou envahir +militairement ses voisins. Ce sont de telles émigrations qui +détruisirent en Gaule la civilisation romaine. + + * * * * * + +L’observation et le raisonnement démontrent facilement que les +législateurs sont impuissants à modifier par des décrets les nécessités +économiques et psychologiques qui déterminent le mouvement d’une +population. Tout ce qu’on peut obtenir, c’est d’arriver, par des mesures +hygiéniques convenables, à réduire la mortalité, comme y a réussi +l’Allemagne. La mortalité infantile est en effet moitié plus forte en +France que dans les pays germaniques. + +L’Histoire fournit plusieurs exemples de l’impuissance des lois sur le +mouvement de la population. Le plus frappant est celui de l’empereur +Auguste, qui, devenu maître du monde, s’imagina être assez fort pour +remédier par des mesures draconiennes à la diminution de la population +romaine. Elle avait été fortement réduite à la suite des hécatombes +engendrées par les guerres sociales qui amenèrent la destruction de la +république et son remplacement par des dictateurs couronnés. + +C’est en réalité sur des amoncellements de cadavres que s’était édifié +l’empire. Les socialistes de l’époque, dont les doctrines ne différaient +guère de celles des socialistes modernes, n’étaient pas plus tendres que +ces derniers. Cinquante ans de luttes intestines avaient +considérablement réduit la population romaine. A lui seul, Sylla avait +fait massacrer plus de vingt-cinq mille citoyens. Marius, chef du parti +populaire, avait fait égorger par milliers les plus éminents citoyens de +Rome, deux cents sénateurs et trois mille chevaliers. + +Comprenant très bien les dangers de la dépopulation, Auguste essaya +d’accroître le nombre des citoyens par d’impératifs décrets. La loi +Julia, par exemple, frappait de peines sévères les célibataires et +récompensait d’avantages divers le mariage et la paternité. Les +résultats obtenus furent nuls. Rome continua à rester dépeuplée de +Romains et peuplée d’étrangers. Ce fut une des causes principales de sa +décadence. + + * * * * * + +La tendance fondamentale de la nature est de faire naître infiniment +plus d’êtres qu’elle n’en peut nourrir. Cette fécondité, qui joua un +rôle prépondérant dans l’évolution des êtres aux époques géologiques, a +exercé une action aussi importante dans d’histoire des peuples. + +Devenus trop nombreux pour trouver sur leur sol des moyens de +subsistance, ils vont les chercher au dehors. L’histoire de divers pays +est surtout celle des invasions qu’ils ont entreprises ou subies. + +Quand ces invasions se multiplient, les peuples envahis ne résistent pas +longtemps. Malgré toute sa force, la civilisation romaine périt sous un +flot d’envahisseurs ne possédant que des rudiments de culture. Les +Babyloniens et les Assyriens avait déjà connu un pareil sort. + +La fécondité d’un peuple est donc redoutable pour ses voisins. +L’Allemagne n’était pas trop peuplée encore, au moment de la guerre, +mais elle allait bientôt l’être. Cette surpopulation prochaine était +invoquée par ses écrivains pour conseiller l’envahissement des nations +voisines. Mais tous les peuples menacés par l’Allemagne s’unirent pour +opposer le nombre au nombre. Il en sera sans doute de même dans +l’avenir, et c’est pourquoi l’Allemagne hésitera probablement longtemps +avant d’entreprendre une nouvelle invasion. + + * * * * * + +L’insuccès des lois d’Auguste et de ses imitateurs modernes tient à ce +principe fondamental, ignoré évidemment des réformateurs, que le +mouvement de la population résulte de nécessités supérieures aux +volontés des législateurs. + +D’une façon générale, on peut dire que les naissances diminuent quand +l’enfant devient, comme dans la bourgeoisie actuelle, trop coûteux à +élever. Les naissances se multiplient chez les paysans, où l’enfant +constitue au contraire une utilité. Chez les ouvriers, la natalité +diminue en même temps que la nuptialité augmente, parce que la femme est +productive, et que l’enfant apparaît souvent comme un accident gênant et +dispendieux. + + * * * * * + +En dehors des causes particulières qui font varier la natalité dans les +diverses classes sociales, on peut dire que la situation économique +présente du monde aura bientôt pour résultat une limitation certaine de +la population. La surproduction est générale, et générale aussi son +inévitable conséquence, le chômage. + +On sait que l’Angleterre se procure au dehors, grâce à ses marchandises, +la presque totalité de son alimentation. Ne trouvant plus depuis la +guerre un sombre suffisant d’acheteurs elle limite ses fabrications et +subit un lourd chômage. + +Avant que la Grande-Bretagne revienne à son ancienne richesse sa +population devra diminuer notablement. + +Dans l’évolution actuelle du monde, les pays dont le sol ne pourra pas +nourrir ses habitants deviendront fatalement les moins prospères. + +Cette destinée ne menace pas la France, puisque son sol produit la +presque totalité de ses moyens de subsistance et les produirait +entièrement si l’on faisait subir à l’agriculture des perfectionnements +analogues à ceux qu’a réalisés l’Allemagne. + + * * * * * + +La destinée des peuples dont la multiplication est trop rapide se trouve +chargée de périls. + +Dans un travail récent, l’amiral Rodger, ancien commandant de l’escadre +asiatique des États-Unis, déclarait que, «lorsque la population +américaine atteindrait deux cents millions, le pays serait forcé de se +livrer à des guerres agressives pour donner des territoires nouveaux à +ses habitants». C’est là une application de la vieille loi de Malthus, +dont la justesse, bien que souvent contestée, fut toujours vérifiée par +l’Histoire. + + * * * * * + +Comme conclusion de ce qui précède, nous pouvons dire que malgré les +lamentations des philanthropes, la France n’a pas à regretter de voir sa +population rester stationnaire. Elle possède un nombre presque suffisant +d’habitants; il ne lui en faudrait qu’un peu plus pour éviter l’invasion +d’ouvriers étrangers. + +Voici plus de vingt-cinq ans que j’ai soutenu ces thèses. Elles +paraissaient paradoxales alors, mais les événements en ont montré +l’exactitude. + +Plusieurs économistes ont fini par arriver aux mêmes conclusions. Je me +crois donc fondé à répéter avec l’un d’eux: + + «De tous les périls qui menacent l’humanité civilisée, celui de la + surpopulation est le plus net, le plus sûr et non le plus lointain; si + bien que toute la question internationale, les guerres possibles de + l’avenir et le désarmement tant rêvé en dépendent directement.» + + + + +CHAPITRE IV + +LES CONFLITS AVEC L’ISLAM + + +Les conflits de l’Europe avec l’Islam ont déjà joué un rôle considérable +dans l’histoire. Les Musulmans dominèrent longtemps l’Espagne, le nord +de l’Afrique, l’Égypte, la Perse et une partie de l’Inde. Pour lutter +contre leur puissance, le monde européen entreprit plusieurs croisades. + +Aujourd’hui le pouvoir politique de l’Islam se réduit à quelques îlots +tels que la Turquie et le Maroc, mais son influence sur les âmes s’étend +jusqu’aux confins de la Chine. + +On sait le rôle néfaste joué par la Turquie dans la dernière guerre et +on sait aussi que l’insurrection du Maroc a coûté bien des millions à la +France et à l’Espagne. + +Pour réduire un des chefs de la révolte, Abd-el-Krim, il fallut une +importante armée commandée par un illustre maréchal. + +Le chef musulman a été capturé, mais la pacification complète du Maroc +exigera beaucoup de temps encore. + +Les idées d’Abd-el-Krim sont connues puisqu’il les a exposées dans +plusieurs interviews, notamment dans celle reproduite par le journal +italien _El Popolo_. + +Il attribue à cette guerre une origine religieuse et assure que les +Espagnols l’avaient entreprise pour exécuter une partie du testament, +vieux de cinq cents ans, d’Isabelle la Catholique, relative à la +nécessité de détruire l’Islamisme. + +Avec les indications publiées dans diverses interviews et la +connaissance de la mentalité musulmane, on peut déterminer les pensées +d’Abd-el-Krim. En voici une approximative esquisse: + + «Ma situation est glorieuse; j’ai détruit, il y a peu d’années, une + armée espagnole de cent mille hommes, pris son matériel et obligé le + roi d’Espagne à me payer une rançon de quatre millions de pesetas pour + racheter ses prisonniers. Finalement, l’Espagne avait renoncé à + l’occupation du Maroc. + + «Je me suis alors tourné contre les Français, espérant que j’en + triompherais aussi facilement que des Espagnols. La France m’a vaincu + mais n’y a réussi qu’en envoyant contre moi une grande armée commandée + par le plus habile de ses maréchaux. + + «L’ennemi a montré à quel point il me redoutait, puisque son + gouvernement faillit être renversé à la suite d’un refus devant le + parlement de m’envoyer des émissaires solliciter la paix. + + «Si je suis devenu un personnage dont les actes étaient enregistrés + par tous les journaux de l’univers, c’est parce que je représentais la + puissance musulmane, très redoutée depuis qu’à Smyrne un autre général + musulman vainquit une armée grecque appuyée par le gouvernement + britannique. + + «Donc, je représente l’Islam, qui est aujourd’hui presque sans chef, + puisque le commandeur des croyants a été si maladroitement expulsé de + Constantinople. + + «Ne suis-je pas aussi, en réalité, un des héritiers du grand empire + musulman qui s’étendait jadis de l’Espagne à l’Inde? Mes ancêtres ont + occupé la plus grande partie du territoire espagnol pendant plusieurs + siècles et l’ont civilisée, ainsi d’ailleurs que le reste de l’Europe. + N’est-ce pas dans les grandes universités musulmanes de l’Espagne que + tous les étudiants d’une Europe, alors demi-barbare, venaient + s’instruire et chercher dans nos livres la connaissance de la + civilisation gréco-romaine dont nous étions alors, avec Byzance, les + seuls représentants? + + «Sans doute, ces temps sont passés; mais le drapeau de la foi + islamique, abandonné par les vainqueurs de Smyrne, qui oublient qu’un + peuple ne renonce pas impunément à ses dieux, doit être arboré par + quelqu’un. Les deux cent cinquante millions de Musulmans dispersés + dans le monde ont besoin d’un chef spirituel. Pourquoi ne serais-je + pas ce chef? Je suis prisonnier mais ma destinée n’est peut-être pas + terminée encore.» + + * * * * * + +Le conflit marocain acquiert une grande importance quand on le rapproche +des événements récents dont la Turquie musulmane a été et est encore le +siège. + +Le canon ne constitue pas uniquement, comme on le dit quelquefois, +l’_ultima ratio regum_, mais aussi la dernière raison des idéals qui +cherchent à triompher. + +L’Orient musulman traverse aujourd’hui une de ces rares époques où les +peuples renoncent aux dieux qu’ils adoraient pour en choisir d’autres. + +On connaît l’influence colossale jouée par l’Islamisme dans les annales +du monde. Il sut donner à des nomades ignorés de l’histoire une +communauté d’idées, de sentiments et de pensées qui leur permit, en +quelques années, de conquérir une partie de l’Empire romain et de fonder +un royaume étendu de l’Espagne aux rives du Gange. + +A la suite d’événements divers qui amenèrent, beaucoup plus tard, la +conquête de Constantinople par les Turcs, cette grande ville était +devenue le centre de l’Islam. La parole sainte du commandeur des +croyants restait révérée du Maroc jusqu’à l’Inde. + +L’Islamisme continuait ainsi à unir la pensée de races les plus +diverses. C’est au nom de cette puissante foi que les cinquante millions +de Musulmans de l’Inde formaient un bloc si dangereux pour l’Angleterre, +et au nom de la foi musulmane encore qu’un chef marocain put lancer ses +tribus contre les chrétiens considérés comme ennemis de leur croyance. + +Or voici que les héritiers du vieil empire ottoman renoncent, en +Turquie, aux forces religieuses qui unissaient leurs âmes et prétendent +lui substituer un nationalisme étranger à toute religion, ne tenant +compte que des intérêts de chaque peuple. + +Après avoir chassé le chef suprême des croyants de Constantinople, les +fondateurs de la nouvelle république turque, établie à Angora, croient +pouvoir remplacer l’ancien idéal musulman par des principes +démocratiques européens. Une politique exclusivement localisée à la +Turquie entraîna l’abandon de toute solidarité religieuse et c’est +pourquoi, pendant les différends de l’Égypte avec l’Angleterre, le +Parlement turc renonça à la fraternité musulmane. + +Les républicains d’Angora ont-ils raison de croire la politique fondée +sur le nationalisme plus forte que celle établie sur le panislamisme +religieux? L’expérience seule pourra répondre. + +En changeant d’idéal, c’est-à-dire en substituant l’idée d’une patrie +locale, basée sur la communauté de race, à l’idée d’une patrie générale +basée sur la communauté de croyance, les Turcs sont évidemment entrés +dans une voie nouvelle. L’Europe civilisée y gagnera sûrement, mais il +est douteux que les pays orientaux y gagnent quelque chose, puisque si +les principes d’Angora s’étendaient à tout le monde islamique chaque +contrée musulmane se trouverait réduite à elle-même. + + * * * * * + +La révolte du Maroc ne s’est prolongée qu’en raison de la protection que +lui accordèrent les socialistes. Si on les avait écoutés, la Tunisie et +l’Algérie eussent été bientôt menacées d’une guerre d’invasion destinée +à l’expulsion des chrétiens. Le fait que les socialistes n’aient pas +perçu de telles évidences montre une fois encore à quel point les idées +les plus claires peuvent devenir inaccessibles aux esprits hypnotisés +par une croyance. + +Quoi qu’il en soit de son évolution sur un point encore très localisé du +monde musulman, l’Islam constitue toujours une grande force et il en +coûterait cher aux Européens de la méconnaître. C’est pour l’avoir +ignorée qu’un ministre anglais fit perdre à l’Angleterre l’espoir de +posséder définitivement Constantinople en lançant les Grecs contre la +Turquie. + + * * * * * + +Bien que fort supérieurs aux Russes et à la plupart des populations +balkaniques, les Musulmans en général, ceux de Turquie en particulier, +sont considérés par beaucoup d’écrivains, un peu trop ignorants de la +politique et de l’histoire, comme des peuples demi-barbares dépourvus de +culture. Leur opinion est assez bien résumée dans une publication: +_Étude Franco-Grecque_, dont voici un passage: + + «Quoi qu’on en puisse dire, l’Islam a été et sera toujours un grand + destructeur; il n’admet d’autre science que la connaissance du Coran. + Brutal, intolérant, il est l’un des plus grands fléaux qui jamais se + soient abattus sur le monde.» + +Évidemment, l’auteur de pareilles diatribes n’a jamais vu un des +merveilleux monuments musulmans de l’Espagne, de l’Égypte et de l’Inde. +Il ignore le rôle prépondérant joué par les universités musulmanes dans +la civilisation européenne. + +C’est pourtant avec de telles ignorances que s’écrivent les livres +servant de guides aux politiciens modernes. Le chef du gouvernement +anglais n’en connaissait probablement pas d’autres quand il songeait à +expulser les Musulmans de l’Europe. + +Sans doute, les Turcs ont successivement perdu--le plus souvent au +profit de l’Angleterre--les plus importants fragments de leur empire: +Bulgarie, Syrie, Mésopotamie, Palestine, Égypte, Chypre, Malte etc., +mais ils paraissent décidés, aujourd’hui, à en sauver le reste. + +Le gouvernement bolcheviste, qui avait tenté d’étendre sa propagande en +Turquie, n’y a obtenu aucun succès. Ses visées sur les détroits et +Constantinople, conformes aux anciennes prétentions des tzars, inspirent +naturellement aux Turcs une profonde méfiance. + +La France pourrait en profiter pour renouer ses anciennes relations avec +la Turquie, mais l’influence des socialistes entrave toute sa politique +extérieure. + + + + +CHAPITRE V + +LES MENACES DE CONFLITS ASIATIQUES + + +Pondant que se multiplient en Europe congrès et conférences destinés à +rendre la paix moins précaire, des dangers plus graves, peut-être, que +les menaces de guerres européennes, grandissent en Orient. + +Notre petite planète est habitée, on le sait, par 1700 millions +d’hommes, sur lesquels 500 millions de blancs exploitent plus ou moins à +leur profit, depuis des siècles, 1200 millions d’hommes de couleur: +nègres, jaunes, etc., considérés comme des races inférieures. + +Aujourd’hui, ces populations, si longtemps demi-asservies, prétendent +repousser leurs anciens maîtres. L’Inde et d’autres colonies réclament +l’indépendance. L’Égypte, qui tient la route de l’Inde par le canal de +Suez, la réclame également. La Chine ne veut plus subir l’influence +étrangère. + + * * * * * + +L’hégémonie de l’Europe sur l’Orient se trouve d’autant plus ébranlée +que la solidarité européenne qui maintenait cette hégémonie s’est +désagrégée. L’Asie sait les États européens profondément divisés et +incapables d’union. Elle n’ignore pas que les blancs ne pourraient plus, +comme à l’époque de la révolte des Boxers, envoyer une expédition +internationale en Chine. + +La défaite écrasante infligée par les Japonais aux Russes a d’ailleurs +montré aux Asiatiques que l’Europe n’était plus invincible. + +En Orient comme en Occident, certains mots possèdent un magique empire. +Des formules telles que: «L’Inde aux Hindous, l’Afrique aux Africains», +soulèvent les âmes, bien que ne correspondant à aucune possibilité. Que +deviendrait, par exemple, l’Inde, sans la domination anglaise? Ce +qu’elle était à l’époque de la puissance mogole: une collection de +royaumes profondément séparés par la race, la religion, la langue, sans +industrie, sans commerce et constamment en guerre. On connaît également +le sort misérable des républiques nègres: Haïti, Libéria, etc., que les +hasards des guerres coloniales avaient fait naître. + +Les illusions sur le pouvoir transformateur des institutions européennes +que les Orientaux rêvent d’adopter, menacent également, nous l’avons vu, +de désorganiser la Turquie, et les pays soumis à la loi du prophète. + +Les soixante millions de musulmans qui prétendent ravir aux Anglais la +domination de l’Inde deviendront peu dangereux le jour où ils auront +perdu leur foi. Le bloc encore unifié par la communauté de croyances ne +serait bientôt plus qu’une poussière d’hommes. + +Les Orientaux sont, d’ailleurs, bien excusables de commettre des erreurs +dont tant d’Européens sont victimes quand ils oublient que les phases +politiques, comme les phases biologiques, ne peuvent être franchies que +par étapes successives. + + * * * * * + +Cette évolution, ou plutôt cette révolution de l’Orient, a surtout +inquiété l’Angleterre, qui espérait conserver l’hégémonie commerciale du +monde définitivement conquise par la dernière guerre. + +On sait que la Grande-Bretagne, pays surtout industriel, est obligée de +se procurer au dehors les produits nécessaires à son alimentation, alors +que la France, pays agricole, pourrait, à la rigueur, vivre des produits +de son sol. Il est donc naturel que les questions coloniales, un peu +négligées en France, jouent un rôle capital en Angleterre. + +Sans doute, les colonies anglaises constituent pour elle, comme le +disait Disraéli, un moyen de s’enrichir, mais elles sont d’abord un +moyen de vivre. Isolés du reste de l’univers, les Anglais périraient +bientôt de famine dans leur île. + + * * * * * + +Dans une intéressante conférence, M. Albert Sarraut, ancien ministre des +Colonies, envisage comme fort menaçante une guerre que pourraient faire, +sans trop de difficultés, les peuples de l’Orient à ceux l’Occident. + +Les luttes guerrières dont l’Asie semble menacer l’Europe, et qui ont +vivement frappé cet homme d’État, ne sont pas les plus redoutables. Les +luttes économiques seraient peut-être plus meurtrières. + +Ce côté essentiel de la question ne paraissant pas avoir attiré +l’attention de M. Sarraut, je vais résumer quelques-unes des pages que +j’écrivis, jadis, à ce sujet, dans mon livre sur l’Inde, publié à la +suite d’une mission en Asie dont m’avait chargé le gouvernement +français. + +Les luttes militaires font périr en bloc un grand nombre d’hommes, mais +les luttes économiques comme celles qui se préparent entre l’Orient et +l’Occident, pour être plus pacifiques en apparence, n’accumuleraient pas +moins de ruines. + +Par suite de l’évolution industrielle qui transforme aujourd’hui le +monde, l’Orient tend à devenir l’envahisseur commercial de l’Occident, +au lieu d’être, comme jadis, envahi par lui. + +Invasions d’autant plus redoutables qu’elles n’amèneraient avec elles ni +hommes, ni canons, c’est-à-dire rien de ce qu’on puisse vaincre, mais +seulement des forces que l’on ne peut pas vaincre. + +Dans la phase actuelle du monde, les armes avec lesquelles combattaient +autrefois les peuples tendent de plus en plus à se transformer. Ils +lutteront probablement beaucoup plus, désormais, avec leurs produits +industriels et agricoles qu’avec leurs canons. + +Dans une telle lutte, l’avantage cesse de plus en plus d’appartenir à +l’Occident. Le rapprochement des deux mondes sous l’influence de la +vapeur et de l’électricité aura bientôt pour conséquence une égalisation +générale de la valeur des produits industriels et agricoles, et, par +conséquent, des salaires à la surface du globe. + +Naturellement, le taux moyen de ces salaires sera déterminé par celui de +la journée de travail dont se contentent les peuples ayant le moins de +besoins et pouvant, par suite, produire à meilleur marché. + +Dans une telle concurrence, les Orientaux, qui forment la majorité du +monde et qui sont en même temps les plus sobres de tous les peuples, +deviendront fatalement les régulateurs des salaires. Ces salaires +s’élèveront probablement un peu, mais ceux des Européens devront +s’abaisser considérablement. + +Nos descendants se trouveront en face d’une lourde tâche s’ils veulent +demeurer quelque temps encore à l’avant-garde de l’humanité, et ne pas +sombrer trop vite dans l’abîme éternel où les lois de l’évolution +conduisent fatalement les hommes, les empires et les dieux. + + * * * * * + +Le bref exposé qui précède explique comment les problèmes de l’Orient +seront bientôt plus graves que les maigres questions politiques qui +préoccupent tant les Européens aujourd’hui. Un des plus importants, +peut-être, résultera du développement rapide de la puissance du Japon. +Cette nouvelle puissance paraît devoir exercer en Orient une hégémonie +analogue à celle rêvée par l’Allemagne et l’Angleterre en Occident. + +Libéré, maintenant, de toutes influences étrangères, le Japon traite +d’égal à égal avec les grandes puissances européennes. Sa flotte est une +des premières du monde. Les États-Unis jettent des regards inquiets vers +ce minuscule pays, dont il y a moins d’un siècle l’Europe connaissait à +peine l’existence, et dont le rôle est devenu aujourd’hui considérable. +Le petit peuple japonais resta dédaigné jusqu’au jour où, à la +stupéfaction universelle, il obligea le plus vaste empire du monde à +signer une humiliante paix. + +Grâce à ses incessants progrès, l’Empire du Soleil Levant est capable, +aujourd’hui, de tenir tête aux grandes puissances et vise à devenir +maître de l’Asie. + +Une de ses forces principales réside dans l’accroissement rapide de sa +population. Alors que plusieurs peuples de l’Occident voient diminuer +leur natalité, celle du Japon augmente annuellement de près d’un +million. Nous avons rappelé déjà que les trente millions d’habitants de +1870 dépassent soixante millions aujourd’hui. + +Ce surpeuplement rapide oblige impérieusement le Japon à chercher des +territoires pour y verser l’excédent de sa population. Impossible de +caser cet excédent en Chine, déjà trop peuplée. La place ne manquerait +pas aux États-Unis et dans les Dominions anglais: Australie, Canada, +etc. Mais Anglais et Américains ne veulent à aucun prix accepter +l’invasion des jaunes et leurs raisons ont une grande force. + +Ils soutiennent, en effet, que le jaune pouvant, grâce à sa sobriété, +travailler à des prix beaucoup moins élevés que ceux des blancs, ferait +aux ouvriers de race blanche une concurrence désastreuse. Ils remarquent +ensuite que la race japonaise se multipliant beaucoup plus vite que la +race blanche, les États-Unis et l’Australie deviendraient, en peu +d’années, par ce seul fait, de véritables colonies japonaises. + +On conçoit donc que les États-Unis ne soient nullement disposés à suivre +le conseil humanitaire donné par M. Albert Sarraut, de se serrer un peu +pour faire place aux Japonais. + +Les Japonais, étant bien forcés de déverser quelque part l’excédent +d’une population que, prochainement, ils ne pourront plus nourrir, +entreront fatalement en lutte avec les peuples refusant de les accepter +sur leurs territoires. + +Dans l’état actuel du monde, et à moins de découvertes scientifiques +imprévues, cette lutte semble aussi inévitable que le furent, jadis, +celles de l’empire romain contre les invasions germaniques déterminées, +elles aussi, par un excédent de population. + + * * * * * + +J’ai beaucoup de sympathie pour le peuple japonais, depuis que j’ai +appris à le connaître. J’étais très lié avec un de ses plus éminents +représentants, le baron Motono, alors ambassadeur à Paris. Cet éminent +homme d’État voulut bien traduire en japonais plusieurs de mes ouvrages +et publier une longue étude d’ensemble sur mes livres de psychologie +politique. Nous avons souvent causé du problème qui vient d’être exposé, +sans y découvrir de solution claire. Ce sont justement les remarquables +qualités des Japonais, leur sobriété, leur ingéniosité et aussi leur +fécondité, qui les rendent si dangereux pour des peuples ne possédant +pas des aptitudes pareillement développées. Il faut donc laisser à +l’avenir le soin de résoudre un problème dont aucune solution pacifique +n’apparaît encore. + + * * * * * + +Dans la conférence à laquelle nous faisions allusion plus haut, M. +Albert Sarraut envisage non seulement la lutte entre le Japon et les +États-Unis, mais aussi celle de l’Europe contre tous les peuples de +l’Orient, et il écrit: + + «Si la conciliation n’intervient pas entre les forces antagonistes, + éclatera le plus formidable conflit de l’Histoire, auprès duquel la + guerre que nous avons subie cinq ans n’aura que la valeur d’une + escarmouche.» + +Il est évidemment possible que les peuples de l’Orient, ayant les armées +russes à leur tête, envahissent un jour l’Occident. Un journaliste +assurait que le traité russo-japonais serait le prélude d’une alliance +entre le Japon, la Russie et l’Allemagne. + +On peut échafauder sur de tels sujets une foule d’hypothèses +effrayantes. Mais leur réalisation doit être envisagée comme appartenant +à la série des événements sur lesquels nous ne pouvons rien, tels qu’un +tremblement de terre ou le refroidissement inévitable de notre planète. + + + + +CHAPITRE VI + +LES GUERRES INTÉRIEURES ET LES VOLONTÉS POPULAIRES + + +Les trente congrès réunis à Londres et à Paris pendant dix ans, et les +règlements de la Société des Nations, avaient pour but d’empêcher les +guerres entre peuples rivaux; mais personne ne paraît s’être préoccupé +des conflits entre les partis politiques d’un même peuple. + +Ces conflits intérieurs sont pourtant aussi dangereux que les guerres +extérieures. Si le triomphe momentané du communisme en Hongrie, en +Allemagne et en Italie, s’était prolongé, il serait devenu plus +destructeur encore que des guerres d’invasion. + +Un coup d’œil rapide jeté sur la situation actuelle de quelques grands +pays de l’Europe montrera à quel point les guerres sociales deviennent +menaçantes. + +Ne pouvant faire l’historique de toutes les révolutions sociales, dont +la plupart des pays de l’Europe,--Allemagne, Russie, Autriche, Hongrie, +Grèce, Bulgarie, Turquie, etc.--ont été récemment victimes, nous ne +considérerons que les trois grandes nations latines: l’Italie, l’Espagne +et la France. + + * * * * * + +On sait dans quel désordre les succès du communisme et du syndicalisme +avaient plongé l’Italie. Le pillage des propriétés et des usines ainsi +que les assassinats étaient journaliers. L’armée devenait hésitante, +l’action du pouvoir royal complètement nulle. + +Devant l’imminence d’une catastrophe, d’anciens combattants se réunirent +sous le commandement d’un chef vaillant, M. Mussolini, pour tenter de +sauver leur pays de l’anarchie. A la tête d’une nombreuse milice, le +futur dictateur marcha sur Rome et força le roi à l’accepter comme chef +du gouvernement. + +L’énergie du nouveau maître lui conquit bientôt tous les suffrages. Les +socialistes eux-mêmes se déclarèrent ses partisans. + +Grâce à cette intervention, l’Italie fut sauvée des guerres intérieures. + +L’Espagne a été--comme l’Italie--menacée d’une guerre civile et n’en fut +également préservée que par un dictateur. Le coup d’État réalisé, en +septembre 1933, par le général Primo de Rivera, et le Directoire +militaire qui en est sorti ont totalement supprimé les partis politiques +espagnols, toujours en luttes acharnées. Constitution, ministres, Sénat, +tout a été balayé et, il faut bien le constater, à la grande +satisfaction du pays. + +La France n’a pas encore, depuis la paix, subi de révolutions analogues +à celles de l’Italie et de l’Espagne, mais elle en est menacée par +l’intervention croissante de socialistes extrémistes chaque jour plus +nombreux. Son avenir, comme celui de divers pays de l’Europe, dépendra +des résultats de la lutte entre les partis qui préparent les guerres +intérieures et ceux qui tâchent de les prévenir. + +Le conflit entre les forces de destruction et celles de cohésion grandit +chaque jour. Ces deux forces s’équilibrent à peu près en France; c’est +pourquoi il sera relativement facile d’y faire pencher la balance d’un +côté ou de l’autre. + +On en eut la preuve lorsque, pour obéir aux théories de jacobins qui +préféreraient voir périr le pays plutôt que leurs principes, un +gouvernement dominé par les socialistes s’aliéna tous les catholiques en +supprimant l’ambassade du Vatican, et aussi, la majorité des Alsaciens +en prétendant supprimer leurs anciennes libertés. Un nouveau +gouvernement, comprenant que l’art de gouverner ne consiste pas à +appliquer des théories, mais à tenir compte des réalités, réussit, en +quelques jours, à pacifier l’Alsace en lui laissant ses libertés et à +calmer les catholiques en rétablissant l’ambassade auprès du pape. +C’était fort simple; mais, à un certain moment, le fanatisme des +extrémistes inspirait une telle crainte que les ministres timorés +n’osaient pas résister à des suggestions devenues bientôt des ordres. + + * * * * * + +L’action des foules est aujourd’hui prépondérante dans tous les états +modernes, et c’est en partie pour cette raison que les gouvernements +européens deviennent si instables. Leur existence dépend de votes +populaires toujours incertains. + +Un des grands dangers de l’âge actuel résulte de l’influence des masses +dans la conduite des nations. Leurs sentiments sont violents, leur +raison faible et leur aptitude à prévoir complètement nulle. + +L’incapacité des foules à prévoir les conséquences de leurs actes et +surtout de leurs votes, fut toujours un péril pour les gouvernements +populaires. Elles obéissent aux impulsions du moment comme jadis Ésaü +vendant son droit d’aînesse futur pour un plat de lentilles présent. +Cette mentalité est celle du barbare, et l’homme le plus intelligent +mêlé à une foule agissante redevient un barbare. + + * * * * * + +On s’illusionnerait fort sur l’importance des votes populaires en +oubliant que le vote d’un électeur traduit beaucoup plus son +mécontentement que ses opinions. C’est surtout en s’appuyant sur ce +mécontentement que les meneurs conduisent les hommes. + +Les électeurs qui donnèrent jadis leurs votes à un capitaine condamné à +mort pour trahison, puis à un autre officier ayant voulu livrer un +bâtiment à l’ennemi professaient-ils vraiment les opinions subversives +que de pareils votes sembleraient supposer? En aucune façon. Ces +électeurs révolutionnaires étaient simplement des mécontents. + +Les votes qui en 1924 amenèrent un grand nombre de socialistes au +parlement eurent pour origine de tels mécontentements exploités par les +meneurs. + +Du groupe des mécontents faisaient partie des fonctionnaires irrités de +ne pas obtenir les salaires réclamés, des universitaires sourdement +indignés de ne pas voir reconnaître les qualités qu’ils se supposaient, +de petits bourgeois exaspérés de l’élévation constante du prix de la +vie, qu’ils attribuaient au gouvernement, etc. + +Les candidats députés utilisèrent ces mécontentements, et firent de si +brillantes promesses de réformes que les électeurs se laissèrent +facilement séduire. + +Les sentiments populaires sont généralement perturbés par les flatteries +des politiciens. «Le peuple ne se trompe jamais», disait déjà +Robespierre. Les politiciens modernes répètent cette assertion, et +enseignent aux foules qu’étant les vrais souverains, elles doivent tout +obtenir. Le résultat de cette propagande est d’avoir fait naître des +espérances et des haines aveugles dans l’âme des multitudes. + +Le mécontentement, la défiance, la jalousie et la haine sont ainsi +devenus les véritables mobiles d’action des gouvernants obligés de +suivre les impulsions populaires. + + * * * * * + +L’extension dans tous les pays de l’Europe, y compris les plus +rationalisés, tels que l’Angleterre et le Danemark, des sentiments que +je viens d’énumérer, explique l’orientation universelle vers des partis +extrémistes riches en promesses. + +Il est donc naturel que la religion socialiste, avec ses mystiques +espérances de bonheur, se généralise. Le communisme, qui promet aux âmes +simples le retour à ces temps primitifs où le sol et les femmes étaient +en commun fait également des progrès dans les couches inférieures des +populations. + +Comme il est impossible de faire entrer beaucoup d’idées à la fois dans +les cervelles primitives, et qu’il s’agit surtout pour les meneurs +d’exciter des sentiments d’hostilité, quelques formules suffisent: lutte +des classes, dictature du prolétariat, suppression du capitalisme, +socialisation des richesses, etc. Sur dix mille électeurs, on n’en +trouverait peut-être pas un capable d’expliquer nettement le sens de ces +formules, et surtout de pressentir les conséquences de leur application, +mais elles impressionnent les auditeurs et cela suffit au but poursuivi +par les meneurs. + +Le pouvoir magique de ces formules est à l’abri de tout argument +rationnel. La plupart des ouvriers restent persuadés qu’ils travaillent +uniquement pour enrichir quelques patrons, que des conseils d’ouvriers +remplaceraient facilement. + + * * * * * + +Comment expliquer que tous les pays ne voient pas leur civilisation +périr sous l’influence des forces révolutionnaires destructives, qui +continuent à grandir, et les menaces de guerre civiles redoutables? +Pourquoi, dans certaines nations, les votes populaires ne sont-ils que +transitoirement extrémistes et généralement suivis de votes très +conservateurs? + +Simplement parce que le mécontentement et l’irritation dont nous +parlions plus haut, sont des sentiments momentanés, recouvrant un +substratum rigide constitué par l’âme des aïeux. C’est en s’appuyant sur +cette âme ancestrale que les dictateurs italien et espagnol purent +sauver leur pays de l’anarchie. + +On ne comprend bien l’histoire qu’en recherchant derrière des agitations +violentes, mais fugitives comme les vagues de l’Océan, l’âme profonde de +la race. Elle intervient toujours dans les grandes circonstances où les +intérêts de cette race sont menacés. L’âme collective des foules est +très mobile, l’âme de la race très fixe quand elle a été stabilisée par +un long passé. + +L’accroissement de la puissance des foules a été considérablement +favorisé par l’évolution profonde de l’industrie. La multiplication +immense d’ouvriers sur un même point a déterminé la création de forces +collectives telles que le syndicalisme dont le rôle grandit constamment. + + * * * * * + +Guidé jadis par ses élites, le monde moderne tend de plus en plus à +obéir aux volontés oscillantes des multitudes. Et comme les +civilisations sont arrivées à un degré de complication auquel les +cerveaux suffisamment développés peuvent seuls s’adapter, il en résulte +une tendance générale des foules à ramener violemment les sociétés à des +phases d’évolution inférieures mieux en rapport avec leur mentalité. Les +progrès du communisme traduisent cette aspiration. + +Ainsi que nous le verrons dans un prochain chapitre, les foules sont +aujourd’hui en conflit avec les élites, bien qu’elles ne puissent se +passer d’elles. + + + + +LIVRE IV + +LES FORCES POLITIQUES NOUVELLES + + + + +CHAPITRE PREMIER + +LE CONFLIT ENTRE LES NÉCESSITÉS ÉCONOMIQUES ET LES ANCIENS PRINCIPES + + +«Ce n’est pas la fortune, dit Montesquieu, qui domine le monde. Les +Romains eurent une suite continuelle de prospérités quand ils se +gouvernèrent sur un certain plan, et une suite non interrompue de revers +lorsqu’ils se conduisirent sur un autre.» + +Il est évidemment utile de posséder des principes directeurs et +dangereux de les perdre. Malheureusement, ces principes ne se +choisissent pas toujours, et la nécessité peut forcer à renoncer aux +meilleurs. Ce n’est pas volontairement que les Romains subirent les +guerres civiles qui transformèrent leur république en empire, et ce +n’est pas volontairement non plus que le Sénat romain finit par laisser +les légionnaires renverser et élire les empereurs, ce qui fut une des +causes de la décadence de Rome. + + * * * * * + +Les conflits entre d’anciens principes politiques et des nécessités +nouvelles constituent une phase critique de la vie des peuples. Il en +résulte généralement une orientation différente de leurs destinées. + +L’Angleterre peut être citée comme exemple de conflits entre d’anciens +principes et des nécessités imprévues obligeant à les modifier. + +Un de ses principes essentiels était le libre-échange. Il avait assuré +la prospérité commerciale de la Grande-Bretagne et semblait inviolable. + +Mais l’Angleterre ne constitue plus un empire régissant autocratiquement +des colonies lointaines. Plusieurs de ces colonies sont devenues des +Dominions, possédant des parlements, presque indépendants. Ils +consentirent à envoyer des troupes au secours de la métropole pendant la +grande guerre, mais les y obliger eût été impossible. On en eut la +preuve lorsque après la défaite des Grecs à Smyrne, le premier ministre +de l’Empire britannique ayant demandé des soldats aux Dominions vit sa +requête rejetée par tous. + +Ces dominions se montrent de plus en plus exigeants. On le constata +notamment lorsque leurs représentants réunis à Londres demandèrent que +l’Angleterre, au moyen de taxes douanières sur les marchandises des +autres pays, réservât principalement sa clientèle à ses anciennes +colonies. + +L’Australie ayant besoin de capitaux pour étendre ses chemins de fer, +ses canaux, etc., affirma ne pouvoir les obtenir qu’en exportant les +produits de son agriculture et de son élevage. Il fallait donc que +l’Angleterre entravât, par des droits protecteurs, l’entrée sur son +territoire des marchandises d’autres pays et, par conséquent, adoptât +des principes contraires à la liberté d’échange qui avait créé la +prospérité de l’Empire. Le premier ministre d’Australie alla jusqu’à +déclarer que son pays n’accepterait la venue d’ouvriers anglais sur le +territoire australien qu’autant que l’Angleterre lui assurerait ses +marchés. Il fit remarquer que la Grande-Bretagne, en réservant +spécialement sa clientèle aux Dominions, y trouverait les débouchés que +le reste du globe ne lui fournit plus. L’Empire britannique, quoique +dispersé dans les cinq parties du monde, pourrait ainsi vivre sur +lui-même. + +Une des difficultés du problème est que tous les dominions, le Canada +notamment, n’ayant pas les mêmes intérêts ne professent pas les mêmes +principes. Ceux qui possèdent, par exemple, une industrie développée, +n’ont nullement l’intention de la sacrifier aux besoins des +manufacturiers anglais. + +Parmi les causes de la campagne protectionniste figure encore le désir +de fermer en grande partie le marché britannique à la concurrence +allemande et américaine. Les Anglais voudraient bien, naturellement, +vendre leurs produits aux Allemands, mais acheter le moins possible les +marchandises de ces derniers. + +Les perturbations économiques dont l’Angleterre est aujourd’hui victime +sont considérables. En 1926 elle était obligée de nourrir 1.500 mille +chômeurs, charge fort lourde pour son budget. + +Leur accroissement, cauchemar de la Grande-Bretagne, résulte de ce que, +ayant perdu ses plus importants clients: Russie, Allemagne, Autriche, et +aussi un peu l’Extrême-Orient, elle voit se réduire le chiffre de ses +exportations et, par conséquent, celui de sa production. + + * * * * * + +La lutte entre les anciens principes et les nécessités nouvelles +s’accompagne souvent d’illusions politiques capables d’aveugler les +peuples sur leurs véritables intérêts. + +Certains pays, comme la France et la Belgique, sont difficilement +gouvernables par suite des principes contradictoires des partis +politiques qui se succèdent au pouvoir. Les difficultés créées par les +rivalités politiques dans divers pays, Italie, Grèce, Espagne, etc, sont +devenues telles que pour les surmonter il a fallu recourir à des +dictatures. + +L’Orient lui-même, malgré sa stabilité séculaire, n’a pas échappé au +désordre engendré par les conflits entre les principes anciens et les +nécessités nouvelles. J’ai rappelé comment la Turquie, dont la force +était surtout d’origine religieuse, avait supprimé le chef suprême des +croyants pour le remplacer par un président de république et un +parlement. Les auteurs de cette transformation s’imaginaient sans doute +que des siècles d’hérédité peuvent s’effacer en un jour. + + * * * * * + +Si les luttes entre les nécessités et les principes résultaient +seulement de l’apparition d’exigences économiques dues aux progrès de +l’évolution scientifique et industrielle, il serait relativement facile +d’en triompher. Elles sont malheureusement aussi les conséquences +d’exigences populaires n’ayant que des illusions sentimentales ou +mystiques pour soutien. + +Nous venons de voir que des peuples fort traditionalistes comme +l’Angleterre, étaient obligés de renoncer à certains principes +fondamentaux de leur politique. Elle en est même arrivée à placer +momentanément à la tête de son gouvernement le chef du parti socialiste. +Il est vrai qu’en Angleterre le poids de la tradition est si fort que ce +ministre socialiste gouverna exactement comme l’eût fait un ministre +conservateur. Loin de réduire les armements il en accrut l’importance. + +Ces conflits entre les principes anciens et les nécessités économiques +nouvelles ont plongé l’Europe dans une série de bouleversements dont la +fin ne s’entrevoit pas encore. + + * * * * * + +Les observations qui précèdent suffiraient à montrer que le gouvernement +des peuples modernes est entouré de difficultés formidables que les âges +antérieurs n’avaient pas connues. + +Presque isolés de leurs voisins, les anciens souverains n’avaient pas à +se préoccuper des répercussions infinies que l’interdépendance des +nations engendre aujourd’hui. Ils gouvernaient avec quelques principes +universellement admis et rarement contestés. + +La situation des conducteurs d’hommes est actuellement bien différente. +Une simple erreur de jugement engendre parfois de terribles +catastrophes. Pour s’être trompés dans leurs prévisions les souverains +de l’Allemagne, de l’Autriche et de la Russie ont plongé leurs peuples +dans un abîme de désolation. + + * * * * * + +Ayant perdu leurs vieux principes directeurs, entourés de forces dont la +puissance dépasse souvent celle des volontés, beaucoup d’hommes d’État +modernes gouvernent au jour le jour, dominés par la crainte des +conséquences de leurs actes. + +A l’exception de quelques illuminés poursuivant des chimères, les +gouvernants actuels vivent dans l’incertitude et doivent souvent +entendre, à l’heure du repos, la menace qui poursuivait Macbeth, devenu +roi: + + «Tu as tué le sommeil, Macbeth, le doux sommeil qui, de l’écheveau + emmêlé de la vie, fait une pelote de soie unie... Macbeth a tué le + sommeil. Macbeth ne dormira plus.» + +Ces complications de la politique grandissent sans cesse. La vie +matérielle et morale des peuples est bouleversée. Les idéals qui +orientaient la conduite ont perdu leur prestige. + +La désagrégation des anciens concepts est générale. Les vieux rêves de +fraternité se voient remplacés par des haines violentes entre les divers +peuples, et aussi entre les classes de chaque peuple. + +L’universel mécontentement a eu, je l’ai montré, pour conséquence, dans +tous les pays, l’avènement de partis extrêmes proposant des formules +pour assurer le bonheur. + +Cette période d’anarchie ne saurait durer; l’équilibre détruit finit +toujours par renaître. Nous savons ce qu’était la société d’hier, nous +voyons celle d’aujourd’hui. Que sera celle de demain? + + + + +CHAPITRE II + +ROLE MODERNE DES FORCES COLLECTIVES. + +DIVISION DES SOCIÉTÉS EN GROUPEMENTS CORPORATIFS + + +En dehors du socialisme qui n’est encore qu’une menace et dont +l’expérience russe a montré l’impuissance et les dangers, deux éléments +politiques nouveaux jouent un rôle essentiel dans les sociétés modernes. + +Le premier est la substitution des forces collectives aux forces +individuelles, le second la division des grandes sociétés homogènes en +petits groupes hétérogènes ou syndicats. + +Les gouvernements modernes sont de plus en plus dominés par les forces +collectives. Jadis, un chef d’État se préoccupait fort peu des exigences +populaires. L’opinion ne pouvait guère l’influencer puisqu’elle arrivait +rarement jusqu’à lui. + +Il en est tout autrement aujourd’hui. Les volontés populaires agissent +profondément sur les volonté conscientes et surtout inconscientes des +gouvernants. + +Les plus grands événements de l’histoire contemporaine, les guerres de +1870 et 1914, peuvent être donnés comme exemples d’actes attribués aux +volontés de souverains supposés tout puissants, alors que ces actes sont +issus en réalité de volontés collectives. + +En ce qui concerne la guerre de 1870, j’ai déjà rappelé qu’elle naquit +d’une explosion soudaine d’indignation populaire provoquée par une +dépêche inoffensive falsifiée par Bismarck, persuadé qu’une guerre avec +la France était nécessaire pour fonder l’unité allemande. Utilisant +l’irritabilité collective du peuple français, il obligea Napoléon III, +qui déjà malade souhaitait vivement la paix, à déclarer la guerre. + +Le conflit de 1914 fut également imposé à l’empereur Guillaume par la +volonté de son entourage, conforme d’ailleurs aux conclusions de tous +les écrivains germaniques. En réalité, le but de sa politique était de +posséder une armée et une flotte assez fortes pour imposer ses volontés +sans jamais avoir besoin de déclarer la guerre. + +Une des caractéristiques des volontés collectives est qu’avant d’agir +sur les volontés conscientes individuelles, elles agissent d’abord sur +les volontés inconscientes. La mode opère justement de cette façon: +arts, toilettes, etc., pensées même, obéissent à ses lois. Son +despotisme est tel que toutes les classes sociales, des plus humbles aux +plus élevées, le subissent sans discussion. L’homme moderne devient de +plus en plus un être collectif et l’originalité est de moins en moins +tolérée. + +Les opinions collectives, issues d’événements du moment, sont +généralement très instables. Celles fondées sur les croyances +religieuses et politiques sont au contraire assez fixes, comme +l’histoire des religions et des partis politiques le prouve. + +La force de ces croyances collectives est de donner à tous les hommes +des volontés identiques, c’est-à-dire une unité de pensée et de +sentiment qui les font agir d’une même façon dans des conditions +semblables. C’est pourquoi le rôle des croyances est si considérable. + + * * * * * + +Parmi les conséquences des influences collectives qui dominent le monde +moderne il faut citer la transformation progressive des sociétés en +petits groupes corporatifs, dits syndicats. Uniquement préoccupés des +intérêts de leurs groupes, ces syndicats restent indifférents à +l’intérêt général. + +Le syndicalisme et le socialisme s’associent quelquefois contre un +ennemi politique commun, mais ces deux doctrines sont fort différentes. + +Le socialisme veut confier à un État omnipotent la gestion de toutes les +entreprises; le syndicalisme prétend établir dans l’État une série de +petits états indépendants. Les formules syndicalistes: la mine aux +mineurs, les chemins de fer aux cheminots, etc., représentent bien les +tendances de la doctrine. + +Le socialisme, surtout sous sa forme communiste, constitue, au moins en +théorie, une forme parfaite d’altruisme social. Le syndicalisme +représente au contraire un égoïsme de groupes complètement indifférents +à l’intérêt général. + +Ces syndicats se soucient fort peu, d’ailleurs, des théories politiques, +le seul but les intéressant est l’augmentation de leurs salaires. Pour +l’obtenir ils ne reculent pas, comme l’ont montré en France et en +Angleterre les cheminots, les mineurs et les postiers, devant l’arrêt +total de la vie d’un pays. + +Dans sa dernière menace de grève, le syndicat anglais des cheminots +annonçait qu’il arrêterait brusquement tous les trains de chemin de fer +quand cela lui plairait, sans prévenir le public. + +Peu importe, d’ailleurs, à ces syndicats que les chefs d’entreprise +aient l’argent nécessaire pour satisfaire leurs demandes. Ils exigent +qu’on impose à leur profit le reste de la nation. + +C’est justement ce que fit d’abord le gouvernement anglais en accordant +aux mineurs des suppléments de salaire aux frais du trésor pour empêcher +la fermeture des mines. Cette maladroite concession ne pouvant durer, +les subsides furent supprimés et il en résulta une grève de six mois qui +menaça l’existence industrielle de l’Angleterre. + +Le syndicalisme, qui divise chaque pays en groupes, animés d’intérêts +corporatifs souvent contraires à l’intérêt commun, n’a conquis sa +puissance actuelle qu’à la suite de l’évolution industrielle moderne +chiffrant par millions les ouvriers de certaines professions, mines, +chemins de fer, etc.; mais son apparition n’est pas nouvelle dans +l’Histoire. Il fit périr dans les dissensions plusieurs républiques +italiennes du moyen âge, Florence notamment. Pour échapper à l’anarchie +syndicaliste, l’illustre république en fut réduite à subir le joug des +Médicis. + +Syndicalisme et socialisme constituent aujourd’hui deux grandes forces +contre lesquelles les sociétés auront souvent à lutter. + + + + +CHAPITRE III + +LA LUTTE DU NOMBRE CONTRE LES ÉLITES + + +Toutes les civilisations furent toujours guidées par les élites, +c’est-à-dire par un petit nombre d’individus possédant une intelligence +supérieure à celle des multitudes. + +Ces élites ont varié suivant les besoins de chaque époque, mais elles +eurent toujours pour caractéristique extérieure le prestige. Dès que ce +prestige s’affaiblit, l’influence de l’élite sur la foule tend à +disparaître. + +C’est à ce dernier phénomène que nous assistons aujourd’hui. Pour des +raisons diverses, les élites perdent de plus en plus leur influence. +L’aveugle multitude se dresse contre elles et prétend les remplacer. + + * * * * * + +Comment se crée et se perd le prestige? Ayant déjà étudié cette question +ailleurs il serait inutile d’y revenir. Remarquons seulement que le +mécontentement général créé par l’incapacité de divers Parlements +suffirait à expliquer pourquoi le prestige politique exercé jadis par +certaines classes dirigeantes est si affaibli aujourd’hui. + +Tant que les élites conservent leur prestige, les gouvernements restent +assez forts pour se faire obéir; lorsque ces élites sont divisées en +groupes politiques rivaux toujours en lutte, leur autorité s’évanouit et +le pays tombe dans l’anarchie. + +En Russie, l’élite ayant fini par devenir impuissante, la victoire du +nombre a été complète. En France, les anciennes élites semblent +conserver encore quelque autorité; mais cette autorité s’affaiblit +chaque jour et le torrent populaire avance. Des députés craintifs ne +cherchent plus qu’à plaire aux volontés mobiles des électeurs et +oublient de plus en plus les intérêts généraux de leur patrie. + + * * * * * + +Un seul pays en Europe, l’Angleterre, semblait soustrait à la révolte du +nombre. Le peuple anglais était le plus traditionaliste de l’univers. +Une politique immuable le guidait depuis des siècles. Les volontés des +morts orientaient impérieusement les actions des vivants. Comment un tel +peuple eût-il pu se révolter contre des élites dont l’influence +séculaire avait déterminé sa grandeur? + +Et voici qu’une importante fraction d’une nation qui semblait un bloc +immuable, solidifié pour toujours, a récemment tenté une des plus +profondes révolutions dont les chroniques du monde aient gardé la +mémoire. + +Brusquement, sur l’ordre bref d’un comité de meneurs, et sans aucun +signe précurseur de l’orage, postes, usines, chemins de fer, bateaux, en +un mot, tout ce qui constitue la vie journalière d’un pays, cessa de +fonctionner. + +Si le gouvernement n’avait pas immédiatement trouvé assez de volontaires +pour remplacer sommairement les millions d’ouvriers ayant cessé le +travail, l’Angleterre se fût trouvée condamnée par cette grève générale +ou à périr de famine, ou à prendre comme maîtres de l’empire les chefs +du mouvement révolutionnaire: roi, ministres, parlement eussent disparu +comme, jadis, les dirigeants de la Russie, pour faire place à la petite +oligarchie de meneurs représentant la puissance du nombre. + +Si cette révolution fut évitée, c’est que le gouvernement anglais +conserva un prestige assez fort pour opposer une barrière au nombre; +mais combien de temps encore pourra-t-il dominer une immense armée fort +dangereuse parce qu’elle met une puissance considérable au service +d’exigences d’une réalisation impossible? + + * * * * * + +Il est intéressant de remarquer que, malgré l’insistance des chefs de +l’Internationale, la foule anglaise des grévistes ne trouva, en dehors +de quelques platoniques adhésions de fonctionnaires français et de +révolutionnaires russes, aucune aide dans les autres pays. Une fois +encore, le nationalisme fut plus fort que l’internationalisme. + +L’envoi de la dépêche d’adhésion de fonctionnaires français aux +grévistes anglais mérite d’être noté, parce qu’il révèle à quel point le +principe d’autorité se désagrège en France. Une telle adhésion eût +constitué un phénomène invraisemblable, il y a quelques années. + +Si les agents de l’administration anglaise, au lieu d’aider leur +gouvernement à se défendre, se fussent joints aux fonctionnaires +français pour se mettre du côté des révoltés, toute la puissance de +l’Angleterre se fût écroulée rapidement. + +Parmi les enseignements de la grève anglaise, un des plus typiques est +l’obéissance aveugle des syndiqués aux ordres impératifs de leurs chefs. +Jamais despote asiatique ne fut plus servilement obéi. + +La même obéissance s’observa en Italie et en Espagne, lorsque +l’énergique action des dictateurs supprima les violences exercées par le +syndicalisme. Elle constitue une caractéristique de l’âme populaire. Les +foules sont trop incapables de penser et de raisonner pour se passer +d’un chef. + +Dans les révolutions analogues à celle dont la nation anglaise faillit +être victime, l’influence des meneurs est rendue facile parce qu’elle a +pour soutien des intérêts aussi visibles qu’une promesse d’augmentation +de salaires; mais l’Histoire prouve que les multitudes ne sont pas +toujours conduites par des motifs aussi intéressés. Des mobiles très +immatériels, comme une croyance politique ou religieuse, suffisent +parfois à les entraîner. J’en ai donné de frappants exemples dans un +livre jadis publié sous ce titre: _Les Opinions et les Croyances_. + + * * * * * + +La lutte du nombre contre l’élite s’est répétée plus d’une fois au cours +de l’Histoire. De l’antiquité grecque à nos jours, elle a coûté à divers +peuples leur indépendance. + +Les moyens permettant de dominer l’anarchie créée par la révolte du +nombre ne sont pas nombreux. La dictature d’un chef est un des plus +efficaces. Nous avons déjà dit et y reviendrons encore, que c’est à +cette méthode qu’eurent recours, récemment, l’Italie et l’Espagne pour +échapper aux désordres causés par les socialistes. + +Les formes nouvelles des aspirations populaires ont été nettement +marquées par lord Grey, dans les lignes suivantes relatives à la grève +anglaise: + + «La grève générale a posé un problème dans lequel la question des + salaires des mineurs disparaît entièrement. Il ne s’agit pas, + maintenant, de savoir ce que seront ces salaires, mais si le + gouvernement démocratique parlementaire doit être renversé. C’est par + ce gouvernement démocratique que la liberté a été conquise et c’est + par lui seul qu’elle peut être maintenue. Les autres solutions sont le + fascisme ou le communisme. L’un et l’autre sont contraires à la + liberté et lui sont funestes. Ni l’un ni l’autre ne permettent la + liberté de la presse, de la parole, la liberté d’agir et la liberté + même de se mettre en grève.» + +C’est justement parce que l’idéal démocratique dont vivaient les nations +modernes a perdu son empire sur les âmes que plusieurs peuples sont +entrés dans une période de bouleversements qui ne prendra fin que le +jour où naîtra un idéal assez fort pour unifier les pensées et pacifier +les cœurs. + + + + +CHAPITRE IV + +LES POLES POLITIQUES NOUVEAUX ET LES FUTURS MAITRES DU MONDE + + +Les pôles politiques du monde se sont souvent déplacés, au cours de +l’Histoire. Ninive, Babylone, Thèbes et Memphis ont disparu dans la nuit +éternelle après avoir soumis de nombreux peuples à leurs lois. + +Sans remonter à ces époques lointaines, voisines de la préhistoire, que +de changements depuis moins de cent cinquante ans! Paris, momentanément +devenu la vraie capitale de l’Europe sous l’égide d’un grand capitaine; +la Prusse, presque rayée de la carte du monde par le même conquérant, +arrivant à fonder un empire assez puissant pour disputer à l’Angleterre +son hégémonie commerciale et rêver l’asservissement de l’Europe. + +A l’autre extrémité de l’univers, une petite colonie anglaise, jadis +perdue au sein de tribus sauvages qui semblaient devoir bientôt +l’anéantir, devenue si grande et si forte, sous le nom d’États-Unis, +qu’elle rivalise aujourd’hui avec la formidable puissance britannique. + +Parmi ces nouveaux venus sur la scène du monde, il faut encore citer une +petite île, jadis ignorée, peuplée d’hommes jaunes alors sans prestige, +devenue assez puissante pour imposer un traité de paix au gigantesque +empire des tzars et rêver la domination de l’Asie. + + * * * * * + +L’Histoire enseigne que tout pouvoir politique qui grandit aspire à +l’hégémonie et tente de conquérir ses voisins jusqu’à ce qu’il soit +conquis à son tour. + +L’Allemagne n’a pas échappé à cette antique loi. Peu de temps avant la +guerre, l’empereur Guillaume assurait que la divine Providence, dont il +connaissait les décrets par de mystérieuses voix, avait confié à +l’Allemagne le gouvernement des peuples. Cette constatation ne faisait +que préciser, d’ailleurs, les enseignements des philosophes et des +savants germaniques sur la supériorité supposée du peuple allemand. + +La guerre terminée, ce fut l’Angleterre qui prétendit exercer son +hégémonie sur le monde. Dans un de ses discours, le premier ministre de +l’empire britannique, M. Lloyd George, homme pieux connaissant les +volontés du ciel, déclarait à son tour, je l’ai rappelé déjà, «que la +Providence avait visiblement désigné l’Angleterre pour gouverner les +peuples». + +Ses compatriotes acceptèrent sans peine cette révélation, mais les +Américains ne l’admirent pas du tout. Après être venus au secours de +l’Europe, ils rêvaient de la dominer financièrement d’abord, +industriellement ensuite, en raison des supériorités diverses dont leur +race les rendait, suivant eux, détenteurs. + + * * * * * + +Il n’est pas de regard assez pénétrant pour lire les pages de la future +Histoire. Bornant les observations à l’heure présente, on doit bien +constater que les États-Unis tendent à réduire une partie de l’Europe à +un de ces vasselages financiers d’où le vasselage politique découle +bientôt. Un créancier suffisamment fort impose toujours ses lois à son +débiteur. + +L’Angleterre a très bien compris cette situation et, pour éviter de +tomber sous la tutelle financière de l’Amérique, s’est empressée de +régler sa dette avec elle espérant, d’ailleurs, se faire rembourser par +la France. + +Si cette double opération avait pu complètement réussir, l’empire +britannique eût évité d’être le vassal financier des États-Unis, alors +que la France tombait à la fois sous le vasselage de l’Angleterre et +sous celui de l’Amérique. + + * * * * * + +On sait que, d’après certains arrangements, la France devrait payer sa +dette envers les États-Unis en soixante-deux annuités, dont les +premières seraient de trente millions de dollars (soit neuf cents +millions de francs par an au cours du change) et les dernières de cent +vingt-cinq millions (soit, en monnaie française, environ trois +milliards). Cette dette extérieure de la France sera doublée quand +viendra s’y ajouter celle de l’Angleterre. + +Les journaux français ont accueilli avec une résignation un peu irritée +ces conventions. Les lignes suivantes du _Gaulois_ résument assez bien +l’opinion générale: + + «... Nous ne pensons pas qu’aucun homme en possession de son bon sens, + des deux côtés de l’Atlantique, puisse croire qu’un règlement aussi + draconien soit supportable par six générations de Français.» + +Le chiffre des dettes françaises est en voie de devenir tellement +invraisemblable que leur paiement semblera bientôt impossible. + +Un grand journal anglais, le _Morning Post_, faisait, à propos de la +situation financière actuelle de la France, les réflexions suivantes: + + «... Les pays alliés sont appelés à supporter les charges qui + résultent de la défaite, alors que les Allemands jouissent d’une + prospérité qui reviendrait de droit aux vainqueurs. La réalité de la + guerre est qu’elle s’est déroulée exclusivement sur les territoires + alliés; la réalité de la paix, que ce sont les Alliés qui ont à + supporter tous les frais.» + + * * * * * + +Ce n’est pas ici le lieu d’examiner la prodigieuse série de maladresses +économiques et diplomatiques qui amenèrent nos gouvernants à consentir +d’aussi écrasants paiements à l’Angleterre et à l’Amérique, alors que +l’Allemagne était de plus en plus dégrevée dans des conférences +successives. + +Le «Français moyen», étranger à toutes ces erreurs, voit seulement que +l’Angleterre et l’Amérique, qui ont immensément profité de la guerre, +prétendent faire payer à la France les frais d’une opération jugée si +lucrative que lord Curzon reconnaissait, en plein Parlement, que «les +bénéfices de la guerre avaient dépassé pour l’Angleterre tout ce qu’elle +aurait pu rêver». + + * * * * * + +Si les diplomates français acceptèrent, au début de la paix, les +combinaisons dont les résultats heurtent violemment le bon sens +populaire aujourd’hui, c’est qu’à cette époque, si rapprochée par le +nombre des années mais si lointaine par le changement des idées, ils +professaient à l’égard des interventions de l’Angleterre et de +l’Amérique des opinions bien erronées. + +La France, suivant eux, devait à l’Angleterre et à l’Amérique une +reconnaissance éternelle. N’était-ce pas simplement pour défendre le bon +droit outragé que ces deux puissances étaient généreusement venues à son +secours? + +Tous les documents publiés depuis cette époque,--parmi lesquels les +aveux des intéressés eux-mêmes--ont montré que les interventions en +faveur de la France n’eurent aucune trace de générosité pour mobile. Ce +fut uniquement dans leur propre intérêt que l’Angleterre et l’Amérique +participèrent au conflit. Elles n’y entrèrent, d’ailleurs, qu’à la +dernière extrémité, et alors qu’il leur était vraiment impossible d’agir +autrement. + +En ce qui concerne l’Angleterre, si sa première intention avait été de +se joindre à la France, elle l’eût déclaré avant les hostilités, et +l’empereur d’Allemagne n’eût vraisemblablement pas entrepris la guerre. +Elle ne se décida à y participer que lorsque la marche des Allemands sur +Anvers et Calais lui montra de quel danger sa puissance maritime était +menacée. + +La France est, en réalité, une alliée indispensable pour l’Angleterre. +Comme l’écrivait justement le _Morning Post_: + + «C’est sur la France que nous devons compter pour nous venir en aide + dans les dangers à venir. La sécurité de la France est une condition + de la sécurité de l’Angleterre.» + +Supposons que l’Angleterre eût laissé vaincre la France en ne se mettant +pas à ses côtés; combien de temps se serait-il écoulé avant que l’empire +britannique subît le même sort? Si la Grande-Bretagne put rester neutre +en 1870, c’est qu’alors l’Allemagne ne possédait pas une flotte +suffisante pour résister à celle de l’Angleterre. + + * * * * * + +La dernière guerre fut, en réalité, une lutte entre les aspirations +hégémoniques commerciales de l’Allemagne et celles de l’Angleterre. On +pourrait donc dire, sans paradoxe, que l’Angleterre vint au secours de +l’Angleterre avec le concours de la France. Les incidents de la Serbie +et de la Russie constituèrent simplement des causes occasionnelles d’un +conflit que diverses circonstances rendirent mondial, mais qui n’était, +au fond qu’une guerre anglo-germanique. + +Des observations analogues pourraient être formulées pour l’Amérique, +qui n’entra dans le conflit qu’après y avoir été forcée par le +torpillage de ses vaisseaux de commerce. Malgré ses hésitations, elle +finit par comprendre de quel poids aurait pesé sur elle le triomphe de +l’Allemagne. + + * * * * * + +Alors que la France a été ruinée par la guerre, l’Angleterre et les +États-Unis ont largement bénéficié du conflit. + + «La guerre, écrivait un grand journal anglais, a valu aux États-Unis + une prospérité illimitée et en a fait l’arbitre financier du monde.» + +La prospérité actuelle de l’Amérique est indubitable. Elle a pu, sans se +gêner, prêter plus de cent milliards à l’Europe, équiper une importante +armée et créer de toutes pièces une immense flotte. Grâce à une +technique supérieure, résultat de son système d’éducation, elle tend à +dépasser, au point de vue industriel, tous les peuples du monde. Ses +ouvriers sont les mieux payés de l’univers, et leur aisance est +supérieure à celle d’un grand nombre de bourgeois européens. + +C’est aussi au développement du régime capitaliste, si honni des +doctrinaires socialistes européens, que les États-Unis doivent en grande +partie leur prospérité industrielle et la richesse de leurs citoyens. On +conçoit aisément, dès lors, le mépris avec lequel ils rejettent les +utopies socialistes. + +C’est justement parce que l’Europe tend de plus en plus à se courber +sous l’étatisme, phase ultime du socialisme, qu’elle devient impuissante +à lutter industriellement et commercialement contre les pays repoussant, +comme les États-Unis, cet oppressif régime. + +Laissant de côté les causes et tenant compte seulement des effets, on +peut dire que les États-Unis d’Amérique s’apprêtent à priver l’Europe de +son antique prépondérance et à devenir les grands pôles politiques du +monde. + + * * * * * + +Comme le faisait remarquer un journal espagnol, _Sol_ du 8 septembre +1926, l’Europe doit tâcher de s’unir pour contrebalancer la puissance +commerciale et financière de l’Amérique et se relever économiquement. + + «Elle possédait avant la guerre des crédits immenses sur l’Amérique. + Bien que politiquement indépendant, le nouveau monde devait de grandes + sommes à l’Europe. Avec les intérêts l’Europe payait les matières + premières et les aliments qu’elle recevait d’Amérique. + + Tout cela a changé. Aujourd’hui c’est l’Amérique qui est créancière.» + +Les lignes suivantes, extraites d’un rapport des experts de la +commission des réparations, publiées par le _Temps_ du 4 février 1927, +montrent à propos de l’Allemagne à quel point devient étroite la +domination financière exercée par les États-Unis sur l’Europe: + + «L’Allemagne, disent-ils, est entièrement entre les mains des + États-Unis, qui, par les sommes énormes qu’ils lui ont prêtée, la + tiennent complètement sous leur domination. Elle fera ce qu’ils + voudront. Si les États-Unis tiennent la main à ce que l’Allemagne + paie, et ils feront tous leurs efforts pour cela, elle s’exécutera.» + +Si l’on considère que l’Angleterre et la France doivent probablement aux +États-Unis des sommes aussi importantes que l’Allemagne, on entrevoit +combien pourrait être lourde dans l’avenir la tyrannie financière de +l’Amérique. C’est une forme d’hégémonie que le passé n’avait pas connue. + +Si l’Europe continuait à s’endetter à l’égard de l’Amérique, on pourrait +considérer comme une forme nouvelle d’esclavage l’obligation où elle se +trouverait d’être assujettie à de durs labeurs pour payer un lourd +tribut annuel à une nation devenant infiniment riche pendant que +l’Europe deviendrait infiniment pauvre. + +Cet avenir est, d’ailleurs, peu probable pour diverses raisons, +notamment celle-ci, qu’avec l’évolution mentale actuelle du monde, les +peuples préféreront toujours la guerre à une forme quelconque de +servitude. + + + + +LIVRE V + +NÉCESSITÉS DÉTERMINANT LES INSTITUTIONS POLITIQUES. + +POURQUOI L’EUROPE MARCHE VERS LA DICTATURE + + + + +CHAPITRE PREMIER + +LA DÉCADENCE DU PARLEMENTARISME ET L’ÉVOLUTION DES PEUPLES VERS LA +DICTATURE + + +Beaucoup d’écrivains, de Platon et Aristote à Montesquieu, ont disserté +sur les avantages et les inconvénients des diverses formes de +gouvernement: monarchie, république, etc. + +C’est dans les temps modernes seulement qu’on a bien compris que les +institutions traduisent les besoins d’un peuple à une époque déterminée +et ne dépendent pas du caprice des législateurs. Le césarisme ne fut pas +créé par César, mais imposé à César. Si Bonaparte n’eût pas mis fin à +l’anarchie révolutionnaire, un autre général eût agi comme lui. Sans la +crainte inspirée par les socialistes, Napoléon III n’eût pas recueilli +sept millions de suffrages. + +Il semble démontré aujourd’hui, malgré des illusions très répandues +encore, surtout chez les extrémistes, que les institutions politiques ne +se décrètent pas. Elles naissent des besoins d’un pays, de sa situation +géographique, etc. C’est ainsi, par exemple, que dans les temps +antiques, la vie politique et sociale de l’Égypte fut déterminée par les +crues du Nil. + +De nos jours, l’importance des influences extérieures n’a fait que +grandir, la possession du charbon a déterminé l’évolution économique de +l’Angleterre, puis de l’Allemagne et leurs aspirations à l’hégémonie. + +Les peuples changent parfois leurs institutions mais ils se bornent le +plus souvent à en modifier les formes extérieures. La centralisation de +la France moderne n’a fait qu’accentuer celle de l’ancien régime. +L’Allemagne démocratique d’aujourd’hui est bien voisine de l’Allemagne +monarchique d’hier. On a dit avec raison: + + «La pensée, la philosophie, la littérature allemandes, depuis Hegel, + subordonnent l’individu à l’État, l’absorbent dans l’État, alors que + c’est précisément sur l’opposition de l’individu et de l’État, sur la + souveraineté de l’individu contrôlant l’État, qu’est fondée la + démocratie.» + + * * * * * + +Malgré ces évidences, les illusions sur la puissance réformatrice des +lois restent générales. Des cohortes de législateurs prétendent, au +moins chez les peuples latins, transformer la vie sociale à coups de +décrets. + +Sans doute des conditions exceptionnelles ont permis aux +révolutionnaires russes de transformer la vie sociale de la Russie. Mais +cette transformation apparente, loin d’être contraire aux conceptions +qui précèdent, n’a fait que les justifier. On voit en effet, que malgré +un pouvoir absolu et le massacre total des opposants, le régime +communiste étatiste russe, imposé par la force, retourne graduellement +au régime abhorré de l’initiative privée, du capitalisme et de la +propriété individuelle. + +Suivant les observations d’un diplomate publiées dans la _Revue +hebdomadaire_: + + «Les Soviets en sont réduits à admettre le retour à l’ordre normal de + toutes les sociétés humaines: la propriété privée, la liberté des + transactions, la monnaie, bientôt l’héritage... + + Il n’y a guère que les commerces d’exportation et d’importation qui + soient restés encore un monopole de l’État.» + +Si le régime communiste a pu se prolonger en Russie, bien que heurtant +plusieurs des conditions fondamentales d’existence des peuples, ce fut +simplement parce qu’il eut pour défenseurs des paysans entre lesquels +les terres avaient été partagées. J’ai déjà fait remarquer ailleurs que +ce fut précisément pour une raison analogue (vente à vil prix des +propriétés seigneuriales à la bourgeoisie), que la Révolution française +put se maintenir quelque temps malgré ses violences. Tant que les +paysans russes resteront possesseurs des terres, ils s’opposeront +naturellement à tout retour de l’ancien régime. + +La grande difficulté pour un peuple n’est pas de choisir les +institutions les meilleures, mais d’accepter celles adaptées à sa +structure mentale. Il va parfois de révolution en révolution avant de +les découvrir. + +Nous sommes justement à un âge où les peuples ayant perdu leur foi dans +des institutions qui ne leur ont pas évité les ruines d’une guerre +désastreuse, cherchent à les remplacer. Ils s’adressent naturellement +aux formes politiques les plus intelligibles, c’est-à-dire les plus +simples, et c’est pourquoi l’antique régime autocratique qualifié de +dictature reparaît partout. + + * * * * * + +Parmi les causes prépondérantes de cette nouvelle évolution se trouve +l’impuissance des collectivités constituées par les parlements, devant +les complications de l’âge moderne. + +Les assemblées parlementaires se sont toujours montrées impuissantes à +résoudre des problèmes difficiles. Leur capacité est médiocre, comme +celle de toutes les collectivités. Elles obéissent toujours à quelques +meneurs, esclaves eux-mêmes d’autres meneurs: les clubs pendant la +Révolution, les comités électoraux et les congrès de nos jours. On sait +avec quel craintif respect les socialistes les plus autoritaires de la +Chambre actuelle attendent les décisions des congrès de leur parti: +autorisation ou défense d’entrer dans une combinaison ministérielle, +etc. + +Dans toute assemblée politique, aussi bien à l’époque révolutionnaire +que de nos jours, les groupes extrêmes à volontés fortes arrivent vite à +dominer les groupes modérés à volontés faibles. + +Si avancé que soit un parti, il se voit lui-même bien menacé par un +autre qui, pour le supplanter, renchérit sur chacune de ses +propositions. + +Ce phénomène de la surenchère, qui contribua à rendre les parlements si +impuissants, s’observa toujours dans les grandes assemblées. Camille +Desmoulins s’en plaignait déjà. Elle conduisit les Girondins à la +guillotine, où les suivirent rapidement d’autres renchérisseurs: Danton, +puis Robespierre. + +Aujourd’hui comme autrefois, la surenchère, momentanément utile à ses +auteurs, finit par leur devenir funeste. Les socialistes de notre +Parlement en firent l’expérience lorsque après avoir promis aux +électeurs, pour obtenir leurs suffrages, la réduction des impôts, ils se +virent obligés au contraire de les augmenter. + + * * * * * + +Dans l’évolution actuelle du monde, les Parlements de plusieurs États de +l’Europe se sont montrés tellement inférieurs à leur tâche qu’il fallut +bien, ou les supprimer, comme en Espagne, ou les placer, comme en +Italie, sous l’autorité d’un dictateur capable de gouverner le pays. + +L’impuissance des Parlements à s’adapter aux conditions nouvelles de +l’évolution moderne est devenue si évidente que, même en Angleterre, +berceau du parlementarisme, les journaux présagent sa fin. Voici comment +s’exprimait récemment, à ce sujet, un des principaux organes anglais, la +_Westminster Gazette_: + + «Le système parlementaire perd du terrain dans toute l’Europe + occidentale. Les partis conservateurs n’aiment pas un système qui + implique un gouvernement faible, dont l’existence précaire n’est faite + que de compromis. Les socialistes se rendent compte qu’avec le système + actuel, ils ne pourront jamais effectuer quelques-unes de leurs + réformes sociales. C’est pourquoi ils n’en sont pas plus partisans que + les conservateurs. On dirait certainement que nous allons traverser + une période de gouvernements autocratiques.» + +Nos députés sont entourés d’une atmosphère d’illusions que les réalités +ne franchissent plus. Courbés sous la domination de socialistes +menaçants, impérieux et bruyants, hantés par la crainte d’électeurs +auxquels furent faites d’irréalisables promesses, ils votent les mesures +les plus dangereuses, et se perdent dans de byzantines discussions, +renversant les ministres sous les plus futiles prétextes. Un ancien +rapporteur de la commission des finances, M. Lamoureux, a tracé dans les +termes suivants cet aspect de la vie parlementaire: + + «Pendant six mois j’ai eu affaire à sept ministres des finances, à + quatre présidents du conseil et j’ai dû soutenir quatre projets de + budget.» + +Si le parlementarisme continue à se maintenir dans quelques pays il +subira forcément la transformation suivante: + +Pouvoir dictatorial confié à un premier ministre par le Parlement pour +une période limitée de quatre ou cinq ans. + +M. Lloyd George, en Angleterre, a exercé pendant quatre ans une +dictature analogue, mais il fut renversé par un simple vote du +Parlement, alors que les futurs premiers ministres dictateurs devront +être indépendants de tels votes. + + * * * * * + +L’évolution des gouvernements européens vers des formes diverses de +dictature semble inévitable mais il est impossible d’indiquer avec +certitude de quels partis politiques proviendront les futurs dictateurs. + +Dans une intéressante étude, le savant historien Madelin, après avoir +insisté sur la marche de l’Europe vers le césarisme, ajoutait: «que les +dictateurs ne sortent généralement pas des partis dits réactionnaires, +mais, au contraire, des partis de gauche.» Bonaparte fut appuyé, en +effet, par les Montagnards ayant échappé à la guillotine, et Mussolini +appartenait, jadis, au parti socialiste avancé. Sans doute, les +dictateurs peuvent sortir du parti populaire. C’est pourquoi la future +dictature pourrait bien être une dictature socialiste rappelant la +Commune de 1871, avec ses massacres et l’incendie des plus beaux +monuments de la capitale, mais l’histoire montre aussi que les +dictateurs peuvent venir de partis fort divers. Le dictateur Sylla était +chef du parti aristocratique, et Marius, chef du parti populaire. De nos +jours, Napoléon III qui, à ses débuts, doit être considéré comme un +simple dictateur, fut poussé au pouvoir aussi bien par la droite que par +la gauche, et il est difficile de dire que le dictateur espagnol Primo +de Rivera ait été, en Espagne, le représentant des partis avancés. + +Quoi qu’il en soit de ces interprétations, on peut dire que si +l’évolution politique actuelle de l’Europe continue, les peuples en +seront réduits à choisir entre une dictature fasciste, une dictature +militaire ou une dictature communiste. + +Ce n’est pas la force de l’idéal démocratique qui préservera les états +européens des dictatures. Cet idéal s’est profondément modifié depuis la +Révolution française. De la vieille devise: «Liberté, égalité, +fraternité», toujours gravée sur nos murs, l’égalité seule a conservé +son prestige. La fraternité a été remplacée par la lutte des classes, et +de la liberté, les partis politiques n’ont nul souci. + +Nous montrerons bientôt comment s’est faite, dans plusieurs grands pays +européens, la transformation de monarchies constitutionnelles en +dictatures. + + * * * * * + +En dehors des considérations psychologiques précédentes, le mouvement +qui se dessine de plus en plus en Europe contre le parlementarisme peut +être considéré comme une phase nouvelle de l’antique lutte entre les +forces individuelles qui dirigèrent toujours le monde et les forces +collectives qui prétendent les remplacer. + +Les forces collectives restent immenses mais, privées de direction, +elles sont surtout destructrices. Dès qu’un peuple s’élève à certaines +formes compliquées de civilisation, les pouvoirs collectifs, comme les +parlements, deviennent incapables de le gouverner. + +Les forces individuelles pouvant être constructives sont nécessaires à +la direction des forces collectives. La pensée individuelle est aux +puissances collectives ce qu’est le gouvernail d’un cuirassé à la masse +formidable du vaisseau. Ce gouvernail paraît bien faible; sans lui +pourtant, le navire se briserait vite sur les écueils. + +Jamais la lutte entre les forces individuelles et les forces collectives +ne fut aussi violente qu’aujourd’hui. Syndicalisme, communisme et toutes +les variétés du socialisme se coalisent contre l’individualisme. La +colossale et catégorique expérience de la Russie n’a encore converti +personne. + + * * * * * + +Le parlementarisme, issu des votes populaires, avait établi une sorte de +transaction entre la pensée individuelle et les forces collectives; +mais, avec les nécessités de l’évolution moderne, les Parlements sont +devenus, en raison même des infériorités psychologiques de toutes les +collectivités, totalement impuissants, quand ils n’ont pas à leur tête +une personnalité suffisamment forte. C’est justement pourquoi, depuis +plusieurs années, les premiers ministres des divers parlements tendent +comme je le disais plus haut à se transformer en véritables dictateurs. + +Ainsi, par des voies nouvelles, l’individualisme arrive à reprendre son +rôle de conducteur du monde. S’il devait succomber devant la force +brutale et aveugle des foules, les grandes civilisations subiraient une +décadence qui précéderait de bien peu la fin de leur histoire. + + + + +CHAPITRE II + +LES FORMES RÉCENTES DE DICTATURE RÉALISÉES EN EUROPE + + +Les dictatures nouvellement nées en Europe ont revêtu des formes +diverses suivant les pays: prolétarienne en Russie, militaire en +Espagne, en Turquie en Pologne et en Grèce, politique en Italie. + +Laissant de côté la dictature prolétarienne russe, qui ne diffère qu’en +théorie de l’ancien tzarisme, la dictature grecque, qui ne représente +qu’un conflit d’ambition militaire, les dictatures polonaise et turque +qui restent encore un régime demi-constitutionnel, nous n’envisagerons +ici que les dictatures italienne et espagnole. Nous dirons ensuite +quelques mots de la demi-dictature spontanément réalisée en France à +l’époque de la chute du franc. + + * * * * * + +La dictature italienne sortit de l’excès du désordre dans lequel +socialistes et syndicalistes avaient plongé l’Italie. Meurtres et +pillages ne se comptaient plus. L’armée restait indifférente, le roi +impuissant. + +On sait comment un citoyen énergique, M. Mussolini, mit fin au désordre +en marchant sur Rome à la tête d’une légion d’anciens combattants et +détermina le roi à l’accepter pour chef de son gouvernement. + +Le peuple italien l’acclama comme un sauveur et en fait, le dictateur, +dégagé de l’influence d’un parlement qu’il ne conserva que pour la +forme, sut réorganiser rapidement son pays. + +Résumant les doctrines du nouveau maître, le _Matin_ écrivait: + + «Mussolini parle des principes de 1789 comme de l’antithèse des siens. + A l’égalité il a substitué la hiérarchie, à la liberté la discipline, + à la fraternité la dévotion aux destins de la patrie.» + +L’énergie et le jugement du dictateur le firent accepter par tous les +partis, y compris le communisme et le syndicalisme. Les dirigeants de la +Confédération du Travail demandèrent à s’associer au nouveau +gouvernement. Beaucoup de socialistes renoncèrent à leurs théories. + +Cette conversion des socialistes ne constituait pas, d’ailleurs, un +phénomène bien nouveau. Seule, la rapidité de cette conversion pouvait +étonner. + +Un des plus influents socialistes déclara «mort le socialisme +idéologique». Ajoutant, très justement, que la guerre avait fourni une +preuve catégorique que «le sentiment de race a toujours prévalu sur +l’idéologie de l’unité internationale de classe». + +Le dictateur italien a fourni des preuves indubitables de capacité +politique: Suivant lui: «les divisions entre bourgeois et prolétaires +sont de vieilles méthodes de classement qui ont fait leur temps». Il +s’est très bien rendu compte que dans les temps modernes la puissance +des chefs d’État, rois, ministres ou dictateurs même dépend en grande +partie de conditions économiques extérieures dont les gouvernements ne +sont pas maîtres. C’est ainsi, par exemple, que la vie industrielle de +l’Italie dépend en grande partie de l’Angleterre et des divers pays qui +lui fournissent le charbon qu’elle ne possède pas. Ces nécessités que le +monde n’avait pas encore connues influencent considérablement la +politique étrangère des nations qui s’y trouvent soumises. + +Pour faire pénétrer dans l’âme simpliste des foules l’importance des +conditions économiques qui régissent aujourd’hui la vie des peuples, le +dictateur italien se propose de donner un ministère aux organisations +ouvrières, «afin de les convaincre que l’administration d’un État est +chose extrêmement difficile et complexe, qu’il n’y faut guère +improviser, ni faire table rase, comme il est arrivé au cours de +certaines révolutions». + +Le jour où ces vérités élémentaires pénétreront dans l’âme des +multitudes de sérieux progrès se trouveront réalisés. + +En attendant, le dictateur a pris des mesures fort sages, qu’un +parlement n’aurait jamais pu imposer. + + «Il a également compris que, contrairement aux théories socialistes, + un gouvernement moderne doit laisser à l’initiative privée le maximum + de liberté d’action et renoncer à toutes législations, interventions + et entraves qui peuvent sans doute satisfaire les démagogies + parlementaires, mais qui, comme l’expérience l’a démontré, + n’aboutissent qu’à être absolument pernicieuses. Tous les systèmes + économiques négligeant la libre initiative et les ressorts individuels + seront, dans un bref délai, voués à une complète faillite. + + Désireux d’appliquer ces conceptions, le dictateur s’est proposé de + confier à l’industrie privée plusieurs monopoles, notamment celui des + téléphones.» + +Ces mesures judicieuses représentent exactement le contraire de ce que +les socialistes veulent réaliser en France. + +L’œuvre de Mussolini ne peut être bien appréciée qu’en prenant l’utilité +comme élément de jugement. L’opinion générale en Europe a très bien été +formulée par M. Churchill à l’ambassade d’Angleterre de Rome devant une +réunion de journalistes, et dont le _Matin_ du 21 janvier 1927 a donné +l’extrait suivant: + + «Il est parfaitement absurde de dire que le gouvernement italien ne + s’appuie pas sur une base démocratique. + + _Si j’avais été Italien, je suis sûr que j’aurais été entièrement avec + vous, depuis le commencement jusqu’à la fin, dans votre lutte + victorieuse._ + + _Votre mouvement a rendu service au monde entier._ + + L’Italie a démontré qu’il y a une manière pour combattre les forces + subversives. Cette manière est d’appeler la masse du peuple à une + coopération loyale avec l’État. L’Italie a démontré qu’en défendant + l’honneur et la stabilité de la société civile, elle donne l’antidote + nécessaire au poison russe.» + + * * * * * + +Laissant de côté l’Italie,--qui constitue un des rares exemples où une +dictature prolongée ait été utile à un peuple--arrivons à l’Espagne. + +La dictature espagnole eut pour auteurs des officiers dirigés par le +général de Rivera. Elle fut comme en Italie la conséquence d’un état +d’anarchie contre lequel la royauté restait impuissante. + +Le dictateur a rappelé dans ses proclamations que les assassinats +socialistes se multipliaient d’inquiétante façon. Depuis trois ans, des +centaines de citoyens étaient tombés sous les coups extrémistes. Parmi +eux figuraient un président du Conseil, un archevêque, quatre +gouverneurs civils et de nombreux chefs d’industrie. Syndicalistes et +communistes ne se ménageaient d’ailleurs pas entre eux. C’est ainsi que +le chef du syndicat des charretiers fut assassiné par des extrémistes +encore plus extrémistes que lui. + +Tous ces meurtres restaient impunis. La magistrature tremblait et +l’anarchie commençait à gagner l’armée. Des juntes +militaires,--associations de type soviétique,--prétendaient imposer +leurs volontés aux ministres, régler les conditions d’avancement, etc. +L’indiscipline devenait générale: plusieurs provinces entamaient des +mouvements séparatistes. + +La dictature espagnole fut donc aussi nécessaire que la dictature +italienne. Après avoir éliminé les ministres et le parlement, le +dictateur espagnol gouverna son pays avec un directoire composé de dix +généraux. + +Ce Directoire, annonçait le général de Rivera, durera «jusqu’à ce que +des hommes capables et d’une moralité absolue soient trouvés pour +gouverner l’Espagne». On les cherche encore. + +Convaincu de l’impuissance grandissante des gouvernements +constitutionnels le roi subit toutes les volontés du dictateur, y +compris la confiscation des biens personnels d’anciens ministres choisis +par lui. Sans doute a-t-il pensé, en signant de pareilles mesures, que +les rois modernes finiront par posséder moins de liberté que les plus +humbles de leurs sujets. + +Au moment où j’écris ces lignes, le dictateur de l’Espagne est menacé, +selon une loi commune à toutes les dictatures militaires, des rivalités +de généraux ambitieux, désireux d’accéder à leur tour au pouvoir. +L’histoire des républiques espagnoles de l’Amérique donne une idée assez +claire du sort des pays dans lesquels la puissance des compétitions +individuelles est supérieure à celle des lois. + + * * * * * + +La France n’a pas été obligée de subir un régime dictatorial aussi +absolu que ceux de l’Italie et de l’Espagne; mais, pour la sauver de +l’anarchie financière dont elle était menacée, il fallut confier au +Président du Conseil un pouvoir demi-dictatorial constitué par le droit +de formuler des décrets sans prendre l’avis du Parlement. Les événements +qui amenèrent à cette situation ont été exposés par l’importante revue +anglaise _New statesman_ du 15 janvier 1927 dans les termes suivants: + + «Le franc continuait à tomber. M. Briand forma un nouveau cabinet avec + M. Caillaux aux finances. + + M. Caillaux ne put gagner la confiance publique. Le franc descendait + sans arrêt. La Chambre était en ébullition. La populace donnait des + signes de colère. Le capital s’évadait du pays. Le Trésor était vide. + M. Herriot joua un peu le rôle de paratonnerre lorsque le 17 juillet + il renversa le cabinet Briand-Caillaux. Son propre ministère fut + renversé après une seule journée d’existence. Dans les rues, comme le + franc touchait presque 250 à la livre sterling, les foules réclamaient + une trêve des partis. Le bloc des gauches, ou cartel, avait jeté sa + nef sur les rochers et la France se trouvait «à deux doigts» de la + ruine. Et c’est alors que M. Poincaré accepta un devoir formidable. Il + travailla avec célérité. Les clameurs s’apaisèrent. Le franc fut + arrêté au bord de l’abîme et ramené à une position qu’il pût défendre. + Une caisse d’amortissement fut créée pour venir en aide au Trésor. La + Chambre, profondément alarmée, fit tout ce qui lui fut demandé, et + rapidement M. Poincaré fit voter des lois et obtint l’autorisation de + gouverner par décrets qui, dans la période précédente, avait été + farouchement combattue par les députés. Le budget fut voté en + trente-six jours. Depuis des générations, la France n’avait pas eu le + spectacle que lui donnait l’action de M. Poincaré.» + + * * * * * + +Quoi qu’il en soit de l’avenir des divers régimes, il faut bien +reconnaître que si les peuples sont les uns après les autres poussés +vers des formes variées de dictature, c’est qu’elles correspondent à des +nécessités nouvelles que l’évolution moderne du monde a fait surgir. + + + + +CHAPITRE III + +RAISONS PSYCHOLOGIQUES DU DANGER DES DICTATURES + + +Après avoir montré l’utilité des dictatures à certains moments de la vie +des peuples, il importe aussi d’en mentionner les dangers. + +L’autorité d’un dictateur étant, par définition, soustraite à tout +contrôle, ses erreurs peuvent, comme le prouve l’histoire, entraîner un +peuple vers d’irréparables désastres. Lorsque Napoléon III, aveuglé sur +les plus évidents intérêts de la France, favorisa l’écrasement de +l’Autriche par la Prusse, il préparait sa future défaite en 1870 et la +guerre de 1914 qui en représente une lointaine conséquence. + +Durant la lutte mondiale, ce fut par une série de maladresses, dont +chacune constituait un acte dictatorial, que Guillaume II amena les +pacifiques commerçants des États-Unis à entrer dans le conflit. Cette +lourde faute lui fit perdre une guerre dont l’issue restait fort +douteuse avant l’intervention américaine. + +J’ai déjà rappelé que l’Angleterre commit des erreurs du même ordre, +notamment quand le ministre Lloyd George usa de son pouvoir presque +dictatorial pour lancer la Grèce contre la Turquie dans l’espoir de +conquérir indirectement Constantinople. + +La politique dictatoriale du même ministre envers la France ne fut pas +plus heureuse. Elle faillit faire perdre à l’Angleterre une alliance qui +lui était aussi nécessaire qu’à son ancienne alliée. + +Bien d’autres exemples montrent la funeste influence que peuvent parfois +exercer les dictateurs. Les plus puissants que le monde ait connus +depuis longtemps furent Lénine en Russie, et, pour un instant en Europe, +le Président Wilson. Lénine ramena la Russie à la barbarie et le +Président Wilson fut un des principaux auteurs de la désorganisation +européenne actuelle. + +Dès son arrivée en Europe l’illustre homme d’État américain vit ses +décisions dictatoriales acceptées comme des oracles. Oubliant que les +empires naissent de nécessités historiques accumulées et ne sont pas +créés par la raison pure, il prétendit refaire la carte de l’Europe en +ne prenant que l’idéologique principe des nationalités pour guide. Ce +principe lui inspira la rédaction d’un traité de paix où, dédaignant +mille ans d’histoire, l’Europe fut découpée en petits états, sans vie +économique possible et toujours prêts à s’entredéchirer. + + * * * * * + +Les dictatures prolongées présentent cet autre danger d’amener +rapidement l’affaissement du caractère de ceux qui les subissent. Sans +doute la dictature d’Auguste mit fin aux guerres civiles et assura pour +longtemps la prospérité de l’Empire. Mais, sous l’influence despotique +de ses successeurs, l’âme romaine se désagrégea et perdit les qualités +de caractère qui avaient maintenu à travers les âges la grandeur de +Rome. + +La soumission des Romains à la puissance impériale était devenue +complète. Lorsqu’un César de la décadence pénétrait au Sénat, les +sénateurs tremblaient devant lui et applaudissaient avec frénésie quand, +sur un simple soupçon, le maître envoyait quelques-uns d’entre eux au +supplice. Les Conventionnels ne montraient pas moins de servilité +lorsqu’ils applaudissaient Robespierre marquant pour l’échafaud les +collègues ayant cessé de lui plaire. + + * * * * * + +Si les dictatures ont une tendance à se perpétuer, c’est que la plupart +des hommes, pour s’éviter l’effort de se guider eux-mêmes, cherchent un +maître capable d’orienter leurs pensées et leur conduite. + +Jamais les peuples ne parlèrent plus qu’aujourd’hui de liberté et jamais +pourtant ils ne se soumirent aussi facilement à toutes les servitudes. +Si le besoin d’égalité ne cesse de grandir, l’idée de liberté a perdu +tout prestige. Certains partis, le communisme par exemple, la rejettent +complètement et attendent avec respect les ordres venus de lointains +despotes. Des millions de syndicalistes se conforment aux injonctions +impérieuses de leurs chefs. Sur un geste de ces maîtres, les chemins de +fer d’un pays cessent de fonctionner, les mineurs d’extraire du charbon, +les flottes marchandes suspendent leur commerce. Tous les éléments de la +vie sociale se trouvent ainsi paralysés. + +Les purs socialistes ne se soucient pas davantage de liberté. Leur rêve +est un étatisme étroit gouvernant avec rigidité la vie des citoyens. Les +lois votées sous leur influence n’ont fait qu’effacer de plus en plus +les traces de liberté dont les hommes jouissaient encore. Dans les pays +latins ils semblent s’y résigner facilement. + +Ici nous touchons à un élément psychologique fondamental dont la +connaissance éclaire ce qui précède. Si les universités des États-Unis +considèrent comme essentielle l’éducation du caractère, si négligée des +universités latines, c’est qu’elles savent bien que l’homme qui parvient +à se dominer lui-même n’a pas besoin d’être gouverné par d’autres. +Possédant une discipline interne qui le dispense de toute discipline +externe, il est son propre dictateur. Rien ne remplace pareille +dictature. + + + + +LIVRE VI + +LES ILLUSIONS SUR L’ORIGINE ET LA RÉPARTITION DES RICHESSES + + + + +CHAPITRE PREMIER + +LES ILLUSIONS SUR LA NATURE DU CAPITAL + + +La haine du régime dit capitaliste est devenue un des éléments +fondamentaux du socialisme et du communisme. Leur but principal est de +détruire ce régime soit violemment, soit au moyen d’amputations répétées +imposées au capital. + +Bien que les illusions ne se réfutent guère avec des mots, il ne sera +pas inutile de résumer brièvement les idées qu’on peut se faire +aujourd’hui sur la nature du capital. + +Ce résumé montrera, une fois encore, que l’incompréhension des mots, +beaucoup plus peut-être que celle des idées, se trouve à l’origine de +bien des mouvements révolutionnaires. + +Examinons donc le sens réel du terme _capital_, l’un des plus chargés +d’illusions de l’âge moderne. + +Pour les socialistes, le capital résulterait uniquement d’un prélèvement +sur le salaire des ouvriers. Son principal rôle serait de constituer des +rentes à une catégorie d’exploiteurs qualifiés de capitalistes. + + * * * * * + +Certaines idées très répandues encore sur le capital correspondent à une +phase ancienne d’évolution que les progrès de l’industrie ont fait +disparaître depuis longtemps. + +Sous sa forme primitive, le capital était représenté par des trésors, +l’or notamment, accumulés dans des coffres d’où ils sortaient rarement; +sa valeur restait par conséquent invariable. + +Aujourd’hui, le capital est sorti des coffres, et sa grandeur, loin +d’être invariable, varie sans cesse. Elle dépend en effet de divers +facteurs: l’intelligence entre autres. + +J’ai déjà montré dans un précédent ouvrage que la richesse d’un individu +ou d’un peuple dépend de la rapidité de circulation du capital dont il +dispose. Peu importe que le capital soit minime si, grâce à l’influence +des facteurs capacité et travail, sa vitesse de circulation devient +considérable. + +Cette loi est analogue à celle qui régit en mécanique la grandeur de la +force vive. Elle est égale, on le sait, au demi-produit de la masse par +le carré de la vitesse. Une balle de masse petite, mais animée d’une +grande vitesse, est beaucoup plus pénétrante qu’une balle cent fois plus +lourde, mais de faible vitesse. + +Cette analogie mécanique doit être introduite dans les définitions de la +richesse. L’or enfermé dans un coffre représente une balle de fusil +immobilisée. La vitesse seule rend actifs l’or et la balle. + +Il faut donc toujours, dans les définitions de la richesse, considérer +ces deux facteurs: grandeur du capital et rapidité de sa circulation. + +Dans la richesse le facteur vitesse dépend surtout de la capacité: +capacité technique de l’ouvrier et surtout capacité de la direction. + +Ces notions fondamentales se répandent de plus en plus. Résumant mes +explications à ce sujet, M. l’ingénieur en chef Marcel Bloch rappelait, +dans un remarquable rapport sur l’organisation des chemins de fer, ma +démonstration que l’importance du capital dépend de la vitesse de sa +circulation. Un capital relativement modeste, mais à circulation rapide, +aura bientôt une grandeur très supérieure à celle d’un capital important +mais à faible vitesse de circulation. La vitesse c’est de la richesse. +Travailler vite c’est s’enrichir, travailler lentement c’est +s’appauvrir. + + * * * * * + +Dans les trois facteurs dont se compose le capital moderne: l’or, +l’intelligence et le travail, l’intelligence est généralement le plus +important. On a constaté depuis longtemps, en Amérique surtout, que dans +beaucoup d’usines le rendement était au moins doublé en y introduisant +le facteur capacité. + +Contrairement aux croyances communistes, la capacité intellectuelle, qui +dépassait à peine jadis en valeur la capacité manuelle, lui est, +aujourd’hui, si supérieure que la seconde ne peut plus rien sans la +première. + +C’est la capacité intellectuelle qui permet de réaliser les découvertes +dont profite l’humanité, alors que la capacité manuelle ne profite guère +qu’à chaque travailleur. On a évalué à un tiers du revenu actuel de +l’Angleterre la part imputable à la capacité d’une petite élite. + +Le capital est devenu aujourd’hui l’élément essentiel de la vie +industrielle; vouloir le réduire par toute une série de mesures +vexatoires comme le rêvent les socialistes, c’est méconnaître son rôle +prépondérant dans la vie des peuples. Un impôt sur le capital n’a +d’autre résultat que d’augmenter le prix des objets et de rendre +l’existence plus chère. + + * * * * * + +Ces notions, un peu abstraites pour des ouvriers latins, sont bien +comprises de leurs confrères américains. Plusieurs journaux ont +mentionné la pétition signée par des ouvriers pour obtenir qu’un grand +constructeur d’automobiles fût exempté des impôts capables de réduire +son capital. Les signataires comprenaient parfaitement que ces impôts +auraient pour résultat final d’augmenter le prix de vente des +automobiles dont un grand nombre d’entre eux étaient acquéreurs. + +L’impôt sur le capital n’est qu’une illusion. Création de l’envie et de +la haine, il ne ferait qu’appauvrir davantage les classes dont il +prétend améliorer le sort. + +Les théories socialistes ont été réfutées tant de fois et ont reçu un si +clair démenti des expériences tentées dans divers pays, qu’il serait +inutile d’y revenir. + +Le régime dit capitaliste se modifie, d’ailleurs, chaque jour. Le +capital, qui soutient les industries, se diffuse actuellement de plus en +plus en un tel nombre de mains qu’il n’y aura bientôt plus d’individus +pouvant être qualifiés de grands capitalistes. + + * * * * * + +A quelques-unes des considérations qui précèdent sur le régime +capitaliste, les socialistes répondent que, s’ils veulent supprimer les +capitalistes, leur intention n’est nullement de détruire le capital, +mais bien de le remettre aux mains de l’État, qui serait alors chargé de +la gestion de toutes les industries. + +Malheureusement pour cette conception, des expériences cent fois +répétées ont prouvé que les produits des industries gérées par l’État, +c’est-à-dire par un personnel non intéressé au succès des entreprises, +reviennent beaucoup plus cher que ceux dus à l’industrie privée. Le prix +de revient des marchandises fabriquées dans les pays étatisés serait tel +qu’elles ne pourraient concurrencer à l’étranger les produits dus à +l’industrie des pays ayant échappé au régime socialiste. La Russie +soviétique en fournit un frappant exemple. + + * * * * * + +Ne pouvant entrer ici dans l’étude détaillée des questions concernant le +capital et la monnaie qui le représente, je me bornerai à résumer en +propositions brèves quelques points fondamentaux: + +--La valeur d’un capital dépend surtout de la rapidité de sa +circulation. + +--La richesse d’un peuple ne réside pas dans l’or qu’il possède, moins +encore dans des monnaies artificielles sans garantie, fabriquées à +volonté. Un peuple est pauvre ou riche, suivant que les produits de son +sol, de ses usines, de son commerce, sont inférieurs ou supérieurs à ses +besoins. + +--Un peuple s’appauvrit lorsqu’il consomme plus qu’il ne produit; c’est +ce qui arrive lorsque les marchandises qu’il fabrique deviennent, par +suite de la réduction des heures de travail ou d’autres motifs, trop +chères pour être exportées. + +--Quand un peuple exporte une quantité de marchandises d’une valeur +exactement égale à celle qu’il importe, sa monnaie, fût-elle entièrement +fiduciaire, garde le même pouvoir d’achat. + +--Lorsqu’un peuple importe plus de marchandises qu’il n’en exporte, et +si faute de ressources il est obligé d’effectuer ses paiements en +monnaie fiduciaire, cette monnaie subit une perte dépendant du degré de +confiance que l’acheteur lui accorde. Les marchandises achetées au +dehors augmentant forcément de prix, l’élévation du coût de la vie en +sera la conséquence. + +--Dans les échanges de marchandises de valeur équivalente, l’or +n’intervient que comme unité de compte, sans qu’il soit besoin de le +déplacer des caisses où il est conservé. + +--Lorsque le débiteur d’un capital de grandeur quelconque dispose d’un +temps suffisant, il peut, par le mécanisme de l’amortissement, réduire +cette dette, si grande qu’on la suppose, à un chiffre aussi faible qu’on +le désire. + + + + +CHAPITRE II + +LES CONFLITS ENTRE L’INTELLIGENCE, LE CAPITAL ET LE TRAVAIL + + +Le mécontentement général, dont les effets ont été étudiés plusieurs +fois au cours de cet ouvrage, s’observe surtout dans la masse ouvrière +bien que sa situation matérielle n’ait jamais été aussi satisfaisante +qu’aujourd’hui. Les salaires, même en les ramenant à l’ancien étalon-or, +ont considérablement augmenté. + +Mais, à mesure que ces salaires s’élevaient, naissaient de nouvelles +aspirations et de nouveaux besoins qui dépassèrent bientôt les moyens de +les satisfaire. Par un phénomène déjà observé à la veille de la +Révolution, la haine des classes inférieures à l’égard des classes +supérieures s’est accrue en même temps que par leurs ressources, les +premières se rapprochaient des secondes. On pourrait énoncer, comme une +loi de philosophie politique que, dans la vie des peuples les grandes +inégalités de situation sociale se tolèrent facilement alors que les +inégalités légères ne se supportent pas. + +Le besoin d’égalité et la haine de l’autorité sont devenus des +caractéristiques de la mentalité populaire moderne. Le rêve de nombreux +travailleurs est de s’emparer violemment des mines, des usines, des +chemins de fer, etc., pour les administrer à leur profit. Les formules: +la mine aux mineurs, les chemins de fer aux cheminots, etc., +synthétisent parfaitement ces aspirations. + +L’illusion des classes ouvrières est de croire qu’elles gagneraient +quelque chose à cette transformation alors qu’elles y perdraient +beaucoup. + +Les productions industrielles modernes exigent, en effet, non seulement +des capitaux mais surtout des capacités. Sans elles les industries les +plus brillantes péricliteraient rapidement. + +Le public entier profite des concentrations industrielles actuelles, +dues à la combinaison des grands capitaux et des grandes capacités. Il +est évident, par exemple, qu’un petit patron n’occupant qu’une dizaine +d’ouvriers aura fatalement des prix de revient plus élevés que celui +dont l’usine comprend un millier de travailleurs. Le petit patron est en +effet obligé, pour vivre et payer ses frais généraux, de prélever une +part importante sur le travail de chaque ouvrier, alors qu’un chef +d’usine employant, je suppose, mille ouvriers, gagnerait soixante-quinze +mille francs par an en se bornant à prélever journellement vingt-cinq +centimes de bénéfice sur le travail de l’ouvrier payé cinquante francs +par jour. + +Réduire les prix de revient, comme le fait la grande industrie, dite +capitaliste, c’est, en réalité, accroître l’aisance des ouvriers +puisque, avec la même somme, ils peuvent acheter plus d’objets. + + * * * * * + +L’observation démontre que si le rôle du capital est important dans +l’industrie moderne, celui de l’intelligence l’est plus encore. Seul, en +effet, le capital intellectuel peut faire fructifier le capital +matériel. + +Aucune comparaison n’est possible entre la psychologie d’un chef +d’entreprise et celle des ouvriers qu’il dirige. Travaillant à ses +risques et périls, engageant de gros capitaux et oscillant sans cesse +entre la richesse et la ruine, c’est-à-dire entre des sanctions +personnelles très rigoureuses, le grand industriel exerce +nécessairement, dans la civilisation moderne une action considérable. + + «Si la petite île anglaise arrive à nourrir quarante-sept millions + d’habitants dans un pays où ne pouvaient vivre, au temps de la reine + Elisabeth, que cinq millions de personnes, elle ne le doit pas, comme, + le fait observer l’Économiste Lysis, à ses travailleurs manuels, mais + à ses chefs d’entreprise, à ses techniciens.» + + * * * * * + +Les socialistes essaient de persuader aux classes ouvrières qu’elles +gagneraient beaucoup plus qu’aujourd’hui en s’emparant des mines, des +usines et de tous les moyens de production pour en confier la gestion à +l’État. + +L’expérience a cependant prouvé, ainsi qu’on l’a souvent rappelé, que +les usines administrées par des chefs non intéressés au succès des +entreprises donnaient de pauvres résultats. Celles gérées par +l’État--tabacs, allumettes, par exemple--fournissent des produits +extrêmement coûteux. Celles administrées par des ouvriers--la verrerie +de Carmaux, entre autres--donnent des résultats plus médiocres encore, +même avec des ingénieurs intelligents mis à leur tête. + +La faible valeur des gestions ouvrières est encore démontrée par +l’histoire des coopératives de production, qui ont échoué presque +partout, alors que les coopératives de consommation, qui vendent, mais +ne produisent pas, réussissent généralement. + +Des raisons psychologiques très simples expliquent ces échecs. Un +directeur à traitement fixe, élu par les travailleurs, n’a ni +l’indépendance d’action, ni le pouvoir, ni l’initiative, ni même +l’intérêt nécessaire à la bonne marche d’une entreprise. + + * * * * * + +Un des grands problèmes modernes est la répartition équitable des +bénéfices de la production entre les trois sources de cette production: +intelligence, capital et travail. + +Nombreux furent les essais effectués pour modifier cette répartition. + +La solution du problème serait très simple, si les producteurs, +participant aux bénéfices, participaient également aux pertes, comme les +actionnaires de toutes les entreprises industrielles. + +Mais ce que les ouvriers réclament, c’est de participer aux bénéfices et +non aux pertes. + +Les socialistes soutiennent que les bénéfices devraient revenir en +totalité aux ouvriers; or, comme nous le disions plus haut, il est +évident que sans le capital, qui supporte seul l’installation des +entreprises et les risques à courir, et sans l’intelligence, qui dirige, +aucune production économique n’est possible. + +Il est évident aussi que les grands industriels ont tout intérêt à faire +participer l’ouvrier aux bénéfices, afin de l’intéresser à la bonne +marche de l’entreprise et stimuler son activité. C’est ce qui se fait à +peu près partout maintenant. + +De nombreuses statistiques démontrent qu’aujourd’hui la part de +l’ouvrier grandit constamment alors que celle du capital et de +l’intelligence se restreint de plus en plus. + +D’après les renseignements fournis par _L’Illustration Économique_, les +bénéfices des entreprises minières se répartiraient de la façon +suivante: + + «49 p. 100 à la main d’œuvre, 48,10 p. 100 à l’entretien et à la + réfection de l’outillage, 2,90 p. 100 seulement au capital. + + Supposons que ces 2,90 p. 100, versés comme rémunération du capital, + soient répartis entre les ouvriers, le salaire de chacun s’en + trouverait accru de bien peu.» + +Examinant les bénéfices d’une des plus prospères usines du monde, celle +d’Essen, qui occupait avant la guerre 439.000 ouvriers, recevant par an +870 millions de marks de salaires, le même auteur fait remarquer que la +répartition entre les ouvriers de la totalité des sommes distribuées en +dividende aux actionnaires n’eût procuré à chacun d’eux que 240 marks +par an. L’abandon total des bénéfices aux ouvriers n’ajouterait donc +qu’une somme infime à leur salaire. + +Non seulement la répartition totale des bénéfices entre les ouvriers +n’augmenterait que d’une façon insignifiante leurs salaires, mais en +outre cette augmentation provisoire serait rapidement suivie d’une +réduction considérable. Bientôt, en effet, la disparition de +l’intelligence directrice entraînerait une diminution importante de la +production des usines. + +Les ouvriers et leurs meneurs se font donc de grandes illusions en +supposant qu’une entreprise dirigée par eux, ou simplement sur la +gestion de laquelle ils exerceraient un contrôle prépondérant, leur +rapporterait plus de bénéfices qu’ils n’en touchent actuellement. + + * * * * * + +L’expérience et le raisonnement étant sans influence sur les convaincus, +les illusions ouvrières restent indestructibles. Malgré toutes les +démonstrations, les socialistes continuent à professer à l’égard du +capital une haine intense qui, dans les pays où leur influence peut +s’exercer, se manifeste par des lois vexatoires, désastreuses pour +l’industrie. + +Au cours d’une conversation relatée par _Le Temps_, un observateur +autrichien faisait remarquer qu’à Vienne, la municipalité socialiste +s’est appliquée par tous les moyens à supprimer peu à peu le capital, à +tarir l’une après l’autre toutes les sources de l’énergie et de +l’activité humaines: impôts extravagants sur les automobiles, dont le +seul résultat a été d’anéantir cette industrie et de priver de travail +de nombreux ouvriers; impôts non moins extravagants sur la fabrication +des objets de luxe qui faisait vivre Vienne et dont le prix, +démesurément majoré par les taxes, les a rendus invendables à +l’étranger, etc. + + «Il faut, disait le même observateur, venir à Vienne pour se rendre + compte des conséquences lamentables qu’entraîne l’application des + doctrines socialistes.» + +Un Américain, qui venait de visiter l’Europe, ajoute à ce propos: + + «J’ai l’impression que, presque partout, les gouvernements font leur + possible pour que ceux qui sont riches cessent bientôt de l’être et + que ceux qui ne le sont pas n’aient aucune envie de le devenir. C’est + ce dernier point surtout qui est grave. On s’efforce d’imposer à tous + la même médiocrité paresseuse.» + + «En Amérique, nous ne voyons aucun inconvénient à ce qu’il y ait + beaucoup de riches, et le nombre de ceux qui le deviennent s’accroît + de jour en jour. Et, cependant, il n’y a pas de pays au monde où les + ouvriers touchent d’aussi gros salaires et soient aussi contents.» + +Les socialistes se soucient peu de telles considérations. Leurs mesures +vexatoires dérivent d’un idéal de basse envie qui ne peut se satisfaire +qu’en appauvrissant les riches pour établir l’égalité dans la misère. + + * * * * * + +La lutte que nous voyons grandir, entre les classes, n’est pas nouvelle. +Elle se manifesta bien des fois au cours des siècles et occasionna la +chute de puissants empires. La Grèce antique, notamment, en fut victime. +De la guerre du Péloponèse à la conquête romaine, l’histoire grecque +n’est que le récit des luttes entre les classes fortunées et celles qui +ne l’étaient pas. Aveuglés par les mêmes illusions que les socialistes +modernes, les Grecs crurent, après avoir acquis l’égalité des droits +politiques, pouvoir imposer au moyen de lois l’égalité des conditions. +Le seul résultat obtenu fut une série de guerres civiles et de +dévastations. + +Avant ces dissensions intestines, les Grecs possédaient une civilisation +que les peuples mirent bien des siècles à égaler. Des philosophes comme +Socrate, Platon et Aristote, des artistes comme Praxitèle, des +organisateurs comme Alexandre, illuminaient le monde de leur génie. Un +siècle et demi après cette période, unique dans l’Histoire, les luttes +sociales avaient conduit la Grèce à une si complète décadence que les +Romains n’eurent aucune peine à la réduire en servitude. Les descendants +des grands hommes, dont la gloire demeure si vivante encore, furent +vendus comme esclaves sur les marchés de Rome. L’évolution des peuples +change souvent, mais les lois psychologiques qui en orientent le cours +restent invariables. + + + + +CHAPITRE III + +COMMENT L’AMÉRIQUE A RÉSOLU LE PROBLÈME DE LA LUTTE DES CLASSES + + +L’Histoire se compose surtout du récit des conflits entre peuples et des +luttes entre les diverses classes d’un même peuple. + +Les conflits entre peuples eurent, parfois, des résultats utiles. C’est +par les armes que Rome établit sa civilisation dans le monde et finit +par imposer une paix universelle. + +Mais si les guerres entre peuples eurent parfois des résultats heureux, +celles entre les classes d’un même peuple n’engendrèrent que des +désastres et la fin de plusieurs civilisations. Ce sont les dissensions +entre classes, nous venons de le voir à l’instant, qui conduisirent la +Grèce à la servitude et condamnèrent la république romaine à subir le +joug des empereurs. + +De nos jours, les guerres entre classes furent également l’origine de +lourds désastres. Les luttes sociales de 1848 amenèrent la dictature +impériale qui se termina par Sedan. + +Des événements plus récents encore ont montré les conséquences des +luttes de classes. Elles provoquèrent la décadence de la Russie et le +massacre des intellectuels auxquels ce vaste empire devait quelque +apparence de civilisation. + +L’Italie faillit subir un sort analogue. Elle n’échappa aux massacres et +aux ruines qu’enfantent toujours les luttes de classes que par +l’énergique intervention d’un dictateur. On sait aussi que ce fut +seulement l’influence d’un chef de gouvernement provisoirement doué de +pouvoirs dictatoriaux qui sauva la France d’une faillite financière +résultant des menaces de luttes de classes dues au pouvoir croissant des +socialistes. + +Donc, à tous les âges, chez tous les peuples, sous toutes les latitudes, +hier comme aujourd’hui, des luttes de classes déterminent fatalement la +ruine des peuples qui en sont victimes. Il faut donc considérer comme +grands bienfaiteurs de l’humanité les hommes découvrant les moyens sûrs +d’éviter de telles luttes. + + * * * * * + +Une des premières tentatives réalisées pour établir l’union entre les +classes sociales est due au Christianisme. Ne pouvant supprimer les +différences résultant d’inégalités héréditaires, il promit aux fidèles +son paradis futur où tous les hommes seraient égaux. + +Cette bienfaisante chimère donna, pendant des siècles, des espérances +empêchant les hommes de trop souffrir des inégalités dont ils étaient +victimes. Alors même que le Dieu des chrétiens irait rejoindre des +divinités du monde antique dans le vaste panthéon où reposent les dieux +morts, il faudrait toujours saluer avec respect la grande ombre qui +voila aux hommes, pendant de longs siècles, les duretés du sort. + +Mais l’heure a sonné où les croyances religieuses ont perdu leur pouvoir +pacificateur sur les âmes. Il fallait donc découvrir d’autres moyens +pour effacer les inégalités que les peuples modernes ne supportaient +plus. + +L’union des classes de situations diverses semblant impossible aux +socialistes, ils proclamaient la nécessité d’une lutte entre ces +classes. Leur but final n’était pas, d’ailleurs, d’établir une égalité +générale mais de soumettre, comme ils y réussirent en Russie, les +classes supérieures aux classes inférieures. La formule «dictature du +prolétariat» résume bien cette conception. Contre de telles menaces +l’Europe civilisée cherche à se défendre aujourd’hui. + + * * * * * + +Ce grand problème de l’union des classes, considéré comme insoluble par +des moyens pacifiques, a cependant été résolu de la plus brillante façon +aux États-Unis, grâce à l’application de certains principes économiques +et psychologiques. + +Sous leur influence, l’ouvrier est devenu l’associé et l’ami du patron, +et se trouve, on ne saurait trop le rappeler, dans une situation +supérieure à celle de la plupart des bourgeois européens. + +Le succès obtenu par les Américains est d’autant plus remarquable qu’eux +aussi ont dû, comme en Europe, subir des conflits de classes. Sans +doute, le socialisme étatiste n’a jamais pu influencer les ouvriers +américains, qui le considèrent comme une forme d’esclavage acceptable +seulement par des mentalités inférieures; mais le syndicalisme, très +puissant pendant longtemps aux États-Unis, y fut l’origine de sérieux +conflits entre ouvriers et patrons avant l’union établie aujourd’hui. + + * * * * * + +L’association de classes que la mentalité et les intérêts semblaient +devoir toujours séparer, a eu pour auteurs des industriels éminents, +doués d’une sagacité économique et psychologique fort remarquable. + +La fusion des classes obtenue par eux a été constatée dans beaucoup de +publications, et tout récemment encore, par une délégation d’ouvriers +anglais envoyée en Amérique par le _Daily Mail_. + +Les rapports de ces délégués ont été traduits par la Société +d’Encouragement pour l’Industrie; ils sont précédés d’un résumé de M. de +Fréminville où est montré à quel point sont devenues cordiales les +relations entre ouvriers et patrons. + + «La prospérité actuelle de l’industrie des États-Unis, écrit cet + auteur, résulte, dans une grande mesure, de relations entre patrons et + ouvriers absolument différentes de celles qui existent dans les usines + de la Grande-Bretagne. Ces relations reposent, du reste, sur une + conception entièrement nouvelle des intérêts du patron et de + l’ouvrier.» + +En Amérique, patrons et employés sont des associés; en Angleterre et en +France, des ennemis. Cette brève formule condense leur histoire. + + * * * * * + +La principale cause de la situation actuelle de l’industrie américaine +tient, en grande partie, à l’application de divers principes +fondamentaux dus au grand industriel Taylor. + + «Avant lui, on se trouvait en présence de conceptions économiques + contradictoires. Les uns croyaient que le chômage, et par conséquent + la misère que l’ouvrier avait dû subir périodiquement, ne pouvait être + évité qu’en limitant la production. A ces assertions, Taylor et son + école opposaient que le plus bas prix de revient est parfaitement + compatible avec le salaire le plus élevé; le haut salaire de + l’ouvrier, augmentant sa puissance d’achat, crée pour l’industrie un + marché énorme, en face duquel la surproduction n’est pas à craindre. + + «Un état de choses nouveau succéda bientôt à celui que Taylor + rencontrait en prenant contact avec l’industrie. Les patrons + comprirent très vite qu’une production infiniment supérieure à celle + d’autrefois était possible, mais qu’il fallait, pour l’obtenir, + organiser le travail dans ses moindres détails, éviter à l’ouvrier + toute fatigue inutile, le payer largement afin de l’intéresser à + l’application de toutes les mesures de nature à augmenter sa + production. L’ouvrier devait être traité en collaborateur, en associé; + il fallait tout faire pour améliorer ses conditions d’existence. + + «L’ouvrier s’est facilement prêté à l’emploi des nouvelles méthodes. + Les syndicats eux-mêmes, renonçant aux luttes antérieures, se sont + laissé entraîner dans le mouvement général. + + «Suivant la nouvelle école, l’ensemble des ouvriers constituerait + l’énorme majorité des consommateurs, le marché même de l’industrie. Ce + marché est d’autant meilleur que la puissance d’achat de l’ouvrier est + plus grande, c’est-à-dire que les salaires sont plus élevés, et que + les produits de l’industrie peuvent être offerts à des prix plus bas.» + +Tous les délégués anglais qui ont constaté les résultats des méthodes +américaines venaient d’un pays en proie à une crise industrielle d’une +gravité exceptionnelle, dont les anciennes formules de la lutte des +classes, du contrat collectif, des démarcations jalouses entre ouvriers +et patrons, de la restriction de la production, n’avaient pu donner la +solution. + + * * * * * + +Ce qui précède montre nettement que la mentalité des ouvriers américains +est devenue fort différente de celle des travailleurs anglais et +français, en lutte constante avec le patronat. M. A. de Tarlé a très +bien montré dans les lignes suivantes les formes de ce conflit en +Angleterre: + + «Même lorsque les meneurs des Trade’s unions permettent aux ouvriers + de travailler, ils restreignent leur travail de telle sorte qu’il en + résulte les plus graves inconvénients. Par exemple, un navire est + retenu au port 24 heures de plus qu’il ne faudrait, parce que à la fin + de la journée il reste quelques rivets à poser, et que les ouvriers + refusent de travailler les quelques minutes nécessaires pour achever + la réparation. «Les mécaniciens travaillant aux pièces ne doivent + fixer que 300 à 360 rivets dans la même journée. Aux États-Unis, ils + en fixent 700. Un ouvrier anglais ne peut pas travailler aux pièces + sans y être autorisé par son syndicat. La plupart des usines sont + fermées aux ouvriers non syndiqués. Les Américains estiment que ce + système est un crime économique dont pâtit le consommateur, car il + empêche l’industrie britannique de soutenir la concurrence étrangère.» + + * * * * * + +Le rapporteur qui résume les dépositions des ouvriers anglais pose les +questions suivantes: + + «Les salaires élevés, aujourd’hui de règle aux États-Unis, sont-ils la + cause de la prospérité actuelle ou son effet? La production élevée + a-t-elle succédé aux salaires élevés, ou vice versa?» + +Ces questions ont été posées à toutes les personnes compétentes. +L’opinion générale était nettement que la politique des hauts salaires a +précédé la production plus importante et plus économique et, par +conséquent, la consommation et la prospérité plus grandes. + +D’après les dernières statistiques le marché national consommerait 92 p. +100 des marchandises produites aux États-Unis. L’Amérique peut donc se +passer aisément de l’Europe et n’a pas à craindre de surproduction, +puisqu’elle consomme presque tout ce qu’elle produit. + + * * * * * + +Ne pouvant rapporter ici toutes les intéressantes observations +consignées dans les rapports des ouvriers anglais, j’en citerai +seulement quelques-unes. + +Suivant les enquêteurs, plus de 87 p. 100 de l’industrie des États-Unis +sont entre les mains des grandes Compagnies. Le capitalisme, si redouté +des socialistes européens, est un des principaux éléments de succès de +l’industrie américaine. Les enquêteurs ont constaté que les grosses +usines, exigeant naturellement d’importants capitaux, sont bien plus +avantageuses pour les ouvriers que les petites. + +Le problème de la participation aux bénéfices a été résolu de la plus +simple façon, en Amérique. Les chefs d’entreprise facilitent aux +ouvriers l’achat d’actions de leurs usines. + +C’est une méthode dont j’avais signalé l’importance il y a fort +longtemps. + +Le système du travail aux pièces est peu pratiqué aux États-Unis. Les +salaires sont rarement au-dessous de dix livres par semaine (environ +douze cents francs de notre monnaie actuelle ou soixante mille francs +par an). + +L’ouvrier américain touche, généralement, une pension quand il est trop +âgé pour travailler. Des assurances mettent sa famille à l’abri, en cas +d’accident. + + * * * * * + +L’amélioration du confort de l’ouvrier américain est l’objet de +méticuleuses recherches. L’expérience a prouvé que de telles +améliorations sont aussi profitables au patron qu’à l’ouvrier. C’est +ainsi qu’il a été constaté qu’en munissant les tabourets de dossiers, +l’ouvrier était moins fatigué et son rendement sensiblement accru. + +Association entre patrons et employés, hauts salaires, soins constants +donnés aux ouvriers, perfectionnements de l’outillage: telles sont les +causes principales de la prospérité industrielle des États-Unis. Elle +devient chaque jour supérieure à l’industrie européenne, rongée par la +lutte des classes et les illusions socialistes. + +L’association amicale entre patrons et ouvriers est l’application d’un +principe psychologique que connaissaient sûrement les hommes de la +préhistoire, mais si fréquemment oublié qu’il faut le redécouvrir +constamment. + +Cet antique principe peut être formulé dans les termes suivants: +l’intérêt individuel étant très supérieur à l’intérêt collectif, c’est +toujours au premier qu’il faut s’adresser pour agir sur les hommes. + +La charité, la fraternité, l’altruisme, sont des stimulants bien faibles +auprès de l’intérêt personnel. Quand un chef d’usine américain donne à +ses ouvriers des salaires leur permettant de se procurer les commodités +les plus luxueuses de la vie, lorsque, suivant l’exemple rapporté plus +haut, il se préoccupe de leur bien-être au point de faire mettre des +dossiers aux anciens tabourets traditionnellement utilisés dans les +ateliers, il n’est nullement poussé par un de ces besoins de +philanthropie humanitaire que nos chefs d’usine aiment à manifester +quelquefois. En améliorant le sort de l’ouvrier, le patron américain +cherche simplement à améliorer son propre sort. Il sait que ces deux +ordres d’amélioration sont solidaires. Cette élémentaire constatation a +permis de mettre fin, en Amérique, à la lutte des classes dont les +effets deviennent chaque jour plus menaçants en Europe. + +Grâce à la perfection des méthodes d’organisation, l’ouvrier américain, +avec un nombre d’heures de travail inférieur à celui de ses confrères +français, fournit un rendement trois ou quatre fois supérieur, comme +plusieurs ingénieurs européens l’ont déjà constaté. Il est donc naturel +qu’à un rendement plus grand corresponde un salaire plus élevé. + +En résolvant le problème de la lutte des classes, posé depuis des +siècles, les industriels américains se sont révélés économistes habiles +et psychologues plus habiles encore. + + * * * * * + +Les croyances à forme religieuse n’étant influençables ni par +l’observation ni par l’expérience, un adepte de la religion socialiste +ne saurait être impressionné par la comparaison entre l’état misérable +des ouvriers russes, soumis au socialisme, et la situation heureuse des +ouvriers américains, collaborateurs du capitalisme. Égalité dans la +misère d’un côté, égalité dans l’aisance de l’autre. + +Mais si les faits que résume la précédente étude ne peuvent influencer +les socialistes, ils montreront aux chefs de nos grandes entreprises que +la prospérité présente, et surtout future, de ces entreprises dépend +beaucoup du bien-être des ouvriers. Privé de confortable à l’usine, et +souvent aussi à son propre foyer, l’ouvrier européen va chercher au +cabaret les moments heureux dont chaque être a besoin. Il s’y laisse +facilement influencer par les promesses de paradis que lui font +entrevoir les adeptes de la foi socialiste. A défaut de réalités +fuyantes, elles donnent au moins l’illusion d’un futur bonheur. + + + + +LIVRE VII + +LA SITUATION FINANCIÈRE DU MONDE + + + + +CHAPITRE PREMIER + +L’APPAUVRISSEMENT DE L’EUROPE ET L’HÉGÉMONIE FINANCIÈRE DE L’AMÉRIQUE + + +Parmi les diverses conséquences de la guerre, une des plus manifestes +est l’appauvrissement de l’Europe. Les réserves accumulées par les +patients efforts de plusieurs générations sont épuisées et la difficulté +de les renouveler grandit chaque jour. + +Cet appauvrissement s’observe dans tous les pays de l’Europe, y compris +ceux considérés comme les plus prospères,--l’Angleterre, notamment. + +La France semble dans une situation meilleure, mais sa prospérité +apparente tient à ce que, depuis la guerre, elle a vécu d’emprunts +successifs remboursés à leur échéance avec d’autres emprunts. Le +paiement des intérêts de ces emprunts absorbe annuellement une vingtaine +de milliards, soit la moitié du budget. + +Si le chômage qui pèse sur une grande partie de l’Europe ne s’est pas +manifesté encore en France, c’est surtout parce que la restauration des +régions libérées a permis de donner du travail à une foule d’ouvriers +payés avec les emprunts et l’inflation. + +Mais ces opérations devaient fatalement avoir un terme. La France finit +par ne plus trouver à emprunter et fut obligée de renoncer à +l’inflation, qui accroissait considérablement le prix de la vie en +réduisant chaque jour le pouvoir d’achat de la monnaie. + +En résumé, comme le disait un ministre des Finances à la tribune, les +Français ont perdu les quatre cinquièmes de leur fortune. + +Resté inaperçu pendant la période de richesse apparente créée par les +emprunts et l’inflation, l’appauvrissement finit par devenir visible à +tous les yeux. + +Il faut remarquer, cependant, que les pertes financières n’ont pas sévi +sur toutes les classes. Si quelques-unes furent ruinées, d’autres +s’enrichirent. C’est ainsi que les anciens rentiers ont été très +appauvris tandis que les paysans et les commerçants voyaient, au +contraire, leurs ressources s’élever considérablement. + + * * * * * + +En dehors des causes d’appauvrissement résultant des ravages de la +guerre et qui sont spéciales à un petit nombre de pays, tels que la +France, il en est d’autres, tout à fait générales, qui menacent l’Europe +entière et augmentent chaque jour. + +Elles sont constituées par l’indépendance industrielle croissante des +pays asiatiques: colonies, pays de protectorat, etc. + +Jadis, ces pays se bornaient à fournir les matières premières que +manufacturait l’Europe. + +«Si l’Amérique, disait Pitt, s’avisait de fabriquer un bas ou un clou de +fer à cheval, je voudrais lui faire sentir tout le poids de la puissance +de l’Angleterre.» + +La petite colonie, que menaçait Pitt, est devenue la rivale redoutée de +l’Empire Britannique, et les autres colonies, telles que le Canada et +l’Australie, sont, aujourd’hui, des pays à peu près indépendants de +l’Angleterre. Elle l’a douloureusement reconnu, nous l’avons vu, dans +une conférence avec les représentants des Dominions récemment tenue à +Londres. + +La plupart des pays d’outre-mer rejettent de plus en plus le joug +économique de l’Europe. Au lieu de se borner comme jadis à exporter des +matières premières, ils fabriquent des produits expédiés à leur gré dans +le monde. + +L’univers asiatique est devenu le rival de l’Europe et, comme le travail +y est exécuté à bien meilleur marché, sa concurrence devient redoutable. + +Ce phénomène, dont j’avais autrefois, dans un livre sur l’Inde, prédit +l’apparition certaine, se manifeste avec force aujourd’hui. Les pays +encore soumis à l’Angleterre, tels que l’Inde, aspirent de plus en plus +à l’indépendance. + + «L’Inde, qui, en 1910, importait environ vingt mille tonnes de fonte, + en a exporté, en 1923, deux cent mille, écrit _L’Illustration + Économique_. Le déclin du vieux continent s’accompagne de l’ascension + des pays neufs. La guerre a habitué les nouveaux mondes à se passer de + l’Europe. Ils ont vu tous les avantages de la nouvelle situation et se + refusent à retourner sous le joug. Le XIXe siècle a vu l’Europe + proclamer l’abolition de l’esclavage. Le XXe voit se libérer + économiquement les peuples d’outre-mer, qui veulent, à leur tour, nous + assujettir.» + +Cette concurrence de pays jadis tributaires de l’Europe, et qui +travaillent à bien meilleur compte, aura de multiples conséquences. + +Une des plus importantes sera l’apparition d’une loi économique nouvelle +régissant la valeur des salaires et qu’on peut formuler ainsi: le taux +des salaires ne sera bientôt plus fixé ni par la volonté des ouvriers ni +par celle des patrons, mais uniquement par les prix de vente mondiaux +des marchandises. + +Il a fallu une grève de six mois et une perte évaluée à quatre cents +millions de livres sterling, soit dix milliards de francs-or, pour +incruster cette vérité économique nouvelle dans le cerveau des mineurs +britanniques. + +Un économiste anglais disait récemment, à ce propos: + + «Sans son commerce et sans son industrie, l’Angleterre est condamnée à + mourir de faim à bref délai. Or, il tombe sous le sens que les + salaires, en Angleterre, sont beaucoup trop élevés pour nous permettre + de supporter la concurrence mondiale. Nous subissons une hausse + absurde, injustifiée des salaires, qui risque de nous réduire à la + famine... Quand des ouvriers gagnent jusqu’à 150 p. 100 de plus qu’en + 1915, on est fatalement battu sur tous les marchés par la marchandise + du voisin.» + + * * * * * + +Parmi les causes de l’appauvrissement de l’Europe et des troubles +politiques dont elle est le siège, il faut encore citer les exigences +des États-Unis à l’égard des dettes contractées par les alliés pendant +la guerre. + +L’histoire des variations des sentiments de l’Europe pour l’Amérique est +d’un grand intérêt psychologique. Au lendemain de la paix, l’Angleterre +et la France éprouvaient des sentiments d’affectueuse sympathie à +l’égard de l’Amérique et une antipathie intense pour l’Allemagne. On a +dit avec raison «qu’aujourd’hui la France a des relations plus amicales +avec l’Allemagne qu’avec l’Amérique». + +Cette variation des sentiments serait, comme l’écrivait le _Neues Wiener +Tageblatt_, «une conséquence naturelle du fait que l’Europe entière a +souffert de la guerre et que les États-Unis ont été les seuls à en tirer +un gain énorme». + +Aujourd’hui, l’Europe semble tombée de plus en plus sous l’hégémonie +financière des États-Unis, qui réclament âprement l’argent prêté pour +une guerre dont ils furent seuls à profiter. Personne n’ignore +maintenant que les Américains songeaient uniquement à leur propre +intérêt en venant au secours des alliés. Voyant leurs navires torpillés +par l’Allemagne, qui voulait empêcher la vente de marchandises aux +alliés, ils sont entrés dans la guerre pour se défendre. + +Les Américains ne constatent pas sans regret les sentiments qu’ils +inspirent aujourd’hui. Voici comment s’exprimait, à ce sujet, _La +Nation_, de New-York: + + «Nous nous enfonçons de plus en plus dans les difficultés, toujours + froissant les sentiments. Nous nous trouvons de plus en plus en + position d’autocrate du monde de la finance. Le président des + États-Unis est malheureusement en présence d’une attitude presque + unanime qui appuie les réclamations jusqu’au dernier sou contre nos + anciens alliés. L’idée que des nations vont continuer à nous verser de + l’argent pendant soixante-deux ans pour une guerre qui s’est terminée + en 1918 est absolument déraisonnable. Tous les banquiers américains le + savent parfaitement, mais ils profitent d’une situation qui leur + permet de prêter aux États européens de l’argent à 7 et 8 p. 100 qui, + autrement, dormirait improductif dans leur caisse.» + +Cette opinion n’est pas isolée. La revue _American Review of Review_ de +décembre 1926, s’exprime comme il suit: + + «Si cet état de choses se prolonge il arrivera un jour où nous devrons + posséder tout ce qui, en Europe, a quelque valeur. Nous détiendrons + des hypothèques énormes sur les budgets nationaux de la France, de + l’Allemagne, de l’Italie, de la Belgique et de la Pologne. De toute + nécessité, la vie économique de ces pays devra converger sur les + versements à faire aux Américains, et grâce à ces versements nous + aurons de nouveaux moyens d’accentuer notre emprise sur les diverses + nations européennes. Il est clair que l’on ne laisserait pas les + choses arriver à ce point. L’Europe répudierait ses dettes ou + entrerait en guerre. + + L’Europe est aujourd’hui trop pauvre et trop faible, et elle a trop + conscience de cette pauvreté et de cette faiblesse, pour songer même + en rêve à entrer en guerre contre les États-Unis. Mais la haine d’où + naît la guerre est là, tout entière. L’aigreur, la colère, le + sentiment de l’injustice, l’impression d’une menace d’exploitation + pour le présent et pour l’avenir sont tous éléments nettement + existants. La conviction que nous avons profité des malheurs récents + de l’Europe pour nous faire donner des hypothèques et que nous + profitons de sa détresse actuelle pour étendre ces hypothèques à + l’infini, est une conviction déjà établie largement, et en voie de se + développer sans arrêt.» + +L’avenir montrera sûrement qu’en pressurant l’Europe pour lui arracher +le peu d’or qu’elle possède encore, l’Amérique n’a pas réalisé du tout +une fructueuse opération. + + * * * * * + +Pendant que le nouveau monde, par suite des fatalités de l’évolution +moderne, devient de plus en plus hostile au vieux continent, ce dernier +lutte péniblement pour tâcher d’unir les divers peuples de l’Europe et +aplanir les dissensions qui les séparent. + +On sait que les stipulations du traité de Versailles inspirées par le +président Wilson ont complètement bouleversé la structure de l’Europe. +La Pologne, séparée de la Russie, a été constituée en république; +l’antique monarchie autrichienne découpée en fragments: Tchécoslovaquie, +Yougoslavie, Hongrie, etc. + +L’application du principe des nationalités a porté au paroxysme les +nationalismes endormis. Les Balkaniques sont tout prêts à recommencer +les luttes séculières qui ont coûté si cher à l’Europe. L’Autriche, +ruinée par son isolement, demande son annexion à l’Allemagne; l’Italie +veut s’agrandir dans la Méditerranée aux dépens de ses voisins. Des +causes de conflit grandissent partout. + +Aveuglés par des haines séculaires, les peuples européens n’arrivent pas +à s’entendre et dépensent en armements coûteux les derniers vestiges de +leur ancienne richesse. Les partis politiques se disputent avec fureur +pour réaliser leurs chimères; la jalousie, l’envie et la haine dominent +l’Europe d’aujourd’hui. Comment réaliser des progrès avec la persistance +de tels sentiments? + +Les États européens n’échapperont pourtant à la ruine qui les menace +qu’en arrivant à s’unir industriellement et commercialement pour fonder +le bloc européen dont un homme d’État illustre ébaucha à Locarno les +contours. Prospérer en s’unissant ou périr dans les dissensions: tel est +le dilemme qui se pose aujourd’hui. + + + + +CHAPITRE II + +LA SITUATION FINANCIÈRE DE LA FRANCE + + +Les philosophes de l’avenir diront sûrement qu’aucune époque de +l’histoire ne fut plus fertile en illusions que la nôtre: illusions +politiques, illusions sociales, illusions financières, pèsent sur l’âme +des peuples depuis les débuts de la grande guerre. Elles ont aveuglé des +esprits très clairvoyants. Et c’est pourquoi tant d’événements ont +déjoué leurs prévisions. + +L’âge des nouvelles illusions a commencé avec la guerre. Les Allemands +en furent les premières victimes. Persuadés qu’une nation, supérieure +par le nombre de ses soldats et la force de ses armements, était +invincible, ils provoquèrent le conflit mondial et succombèrent devant +des coalitions qu’ils ne prévoyaient pas. + +La lutte terminée, les vainqueurs entrèrent à leur tour dans un cycle +d’illusions qui devait provoquer bien des ruines. + +La paix illusoire de Versailles fut, en effet, une des causes +principales de la terrible situation financière où la France est +aujourd’hui plongée. + +Des esprits dégagés d’illusions auraient vu facilement que l’Allemagne +ne pouvant pas payer en or les sommes immenses qui lui étaient +réclamées, il fallait bien se résigner à se contenter des réparations +proposées. + +Remplacer l’or par des marchandises livrées pendant de nombreuses années +aurait eu pour résultat de rendre l’Allemagne la plus grande nation +exportatrice de l’univers. Devant l’afflux de ses marchandises, les +usines françaises fabriquant des produits similaires eussent été +réduites au chômage. + +Obliger les Allemands à effectuer eux-mêmes les réparations des régions +dévastées constituait donc la meilleure solution, mais, dans la +persuasion que les vaincus finiraient par payer ces réparations, le +Gouvernement français préféra s’en charger. Soixante-quinze milliards +furent ainsi engloutis et finalement il fallut bien reconnaître que +cette formidable dépense, qui devait si lourdement peser sur les +finances de la France, ne serait jamais remboursée par l’Allemagne, +puisque les sommes annuellement obtenues d’elle suffiraient à peine à +payer les dettes de la France envers ses alliés. + +Et c’est ainsi que la période de reconstruction qui suivit la guerre fut +une ère de grandes dépenses et aussi de grandes erreurs. La formule +magique: «l’Allemagne paiera», fit accepter toutes les prodigalités. Les +ministres dépensaient sans compter. + +Nulle barrière ne s’opposant à leur imprévoyance ils empruntèrent et +quand la répétition des emprunts les rendit impossibles ils eurent +recours à l’inflation. + +Cette situation artificielle ne pouvait durer. Impuissante à équilibrer +ses budgets, la France finit par perdre bientôt la confiance de +l’étranger et sa monnaie fiduciaire, sans cesse multipliée, se déprécia +de plus en plus. Elle en est arrivée à payer à l’étranger les +marchandises nécessaires cinq à six fois plus cher que leur cours +mondial. J’ai déjà rappelé que plus de la moitié de son budget est +consacrée à payer les intérêts de ses emprunts. + + * * * * * + +Les causes réelles de la chute rapide du franc sur les marchés étrangers +semblent avoir été assez mal comprises des ministres qui se sont +succédé. Ils l’attribuaient aux influences les plus variées: +spéculation, exportation des capitaux, etc., auxquelles ils tentaient de +remédier par des mesures draconiennes. Les améliorations espérées furent +d’ailleurs complètement nulles. + +Désespéré de son impuissance, un des derniers ministres des Finances +disait: «Je me heurte à des phénomènes inconnus.» + +Les phénomènes inconnus auxquels se heurtèrent tant de ministres +étaient, en réalité, très simples pour des esprits que les illusions +n’aveuglaient pas. + +On les déduit facilement du court exposé qui précède et on peut les +résumer dans un petit nombre de propositions d’une élémentaire évidence. + +1º Une nation s’appauvrit rapidement quand, d’une façon permanente, ses +dépenses sont supérieures à ses recettes. + +2º Tout ce qui entrave la capacité de production d’un pays: persécution +des capitaux générateurs des grandes industries, interdiction aux +ouvriers d’augmenter leurs heures de travail, etc., accélère la ruine. + +3º Pour restaurer les finances d’un pays, il faut accroître sa +production et son commerce puis réduire ses dépenses. + + * * * * * + +Les chiffres de notre dette sont considérables, quoique différents +suivant les auteurs. Dans un discours prononcé en décembre 1926, M. +Poincaré les évalue à 281 milliards, répartis comme il suit: 150 +milliards de dettes perpétuelles, 37 milliards de dettes à court terme +et 94 milliards de dette flottante. Au total de cette dette on devra +bientôt joindre 21 milliards nécessaires à l’achèvement des réparations +des régions libérées. + +Il faudra probablement ajouter encore aux chiffres précédents 16 +milliards 325 millions de francs-or dus à l’Angleterre et 23 milliards +de francs-or aux États-Unis. Converties en billets de banque français, +ces sommes représenteraient près de 200 milliards au cours actuel de 125 +francs la livre. + +Le total de toutes ces dettes atteindrait environ 500 milliards; c’est à +peu près le chiffre donné par le _Journal de la Société de statistique +de Paris du 19 mai 1926_. + +Les recettes annuelles produites par l’impôt se montent à 41 milliards, +dont plus de la moitié (22 milliards 778 millions) sont consacrés à des +dépenses obligatoires: service des rentes, pensions, etc. Voici, +d’ailleurs, comment se répartit cette dernière somme: dette intérieure +12 milliards 906 millions, dette extérieure 4 milliards 778 millions, +pensions civiles et militaires, 5 milliards 94 millions. + +L’emprunt, et surtout l’inflation, ont été jusqu’ici les principales +ressources utilisées pour faire face à nos formidables dépenses. + +Le montant des billets de banque, qui atteignait déjà 39 milliards et +demi en mai 1924, s’est élevé à 54 milliards en juillet 1926. A ce +chiffre il faut ajouter 44 milliards de bons de la Défense nationale qui +sont en réalité des billets de banque portant intérêts. Ces 100 +milliards environ de billets sont garantis seulement par une réserve +d’or et d’argent ne dépassant pas 4 milliards. + +A mesure que s’accroissait le chiffre des billets sans garantie, la +chute du franc s’accélérait, et son pouvoir d’achat diminuait, phénomène +observé invariablement dans tous les pays ayant pratiqué l’inflation. + +Aujourd’hui le pouvoir d’achat du franc est cinq fois moindre qu’avant +la guerre; ce qui veut dire, naturellement, que la vie est cinq fois +plus chère. + + * * * * * + +La situation financière que nous venons de résumer a eu pour conséquence +la ruine de plusieurs classes de la population française. + +L’impôt sur le capital, qui obsède l’imagination des socialistes, s’est +trouvé, en dehors de leur intervention, beaucoup plus élevé qu’ils +n’auraient pu l’espérer. Un particulier possédant un capital de 100.000 +francs de rentes françaises au moment de la guerre, a vu sa valeur +réduite de moitié. Sans doute le revenu n’a pas diminué en apparence +mais, comme le pouvoir d’achat du billet de banque ne représente que le +cinquième au plus de sa valeur primitive, un revenu actuel de 5.000 +francs équivaut à 1.000 francs seulement d’avant guerre. + +De l’abaissement du pouvoir d’achat du franc, commerçants, agriculteurs +et ouvriers n’ont, je l’ai montré plus haut, nullement souffert. Les +premiers ont simplement élevé le prix de leurs marchandises; les +derniers, le taux de leurs salaires. Ces salaires ont même été accrus +beaucoup plus que ne l’aurait justifié la baisse du franc. + +En réalité l’ouvrier est notablement plus à son aise qu’avant la guerre. +Paysans et commerçants se sont enrichis. Terres et fonds de commerce ont +vu s’accroître de beaucoup, en effet, leur valeur. + +Ce qui précède permet déjà de pressentir qu’à mesure que montaient vers +l’aisance ou la richesse ouvriers, paysans et commerçants, l’ancienne +bourgeoisie descendait lentement la pente conduisant à une gêne frisant +la pauvreté. + + * * * * * + +Nous ne pouvons examiner en détail les moyens poursuivis pour remédier à +l’appauvrissement de la France. Ceux indiqués sont généralement assez +illusoires. On n’améliorera la situation actuelle, ni par les emprunts, +ni par l’inflation, ni par la stabilisation artificielle des monnaies. +Ainsi que nous l’avons déjà fait remarquer, un pays n’accroît sa +richesse qu’en améliorant son agriculture et son industrie. + +Sur ces deux éléments de la richesse nous étions dépassés depuis +longtemps. M. Cayeux a montré, dans _L’Ingénieur Français_, à quel +point, faute d’entente entre les industriels et de matériel convenable, +nos industries dépérissaient tour à tour, à mesure que progressaient +celles de l’Allemagne. Les progrès germaniques étaient tellement rapides +qu’en 1913, pour ne citer qu’un exemple, elle nous vendait 50.200 tonnes +de matériel électrique, contre 2.100 tonnes en 1907. «Les uns après les +autres, les industriels baissaient pavillon devant l’importation +d’outre-Rhin.» + +Si les Allemands, au lieu d’une guerre militaire, se fussent bornés à +une guerre économique, c’est nous, aujourd’hui, qui serions les vaincus. + +Sans doute la guerre a fait réaliser quelques progrès, mais ils sont +bien insuffisants encore. + +Le but à poursuivre est d’arriver à rendre l’exportation supérieure aux +importations. Seul cet excédent permettra un redressement financier. + +C’est donc très justement que notre ministre des Finances, M. Raymond +Poincaré, recommandait, dans un important discours, «d’intensifier sous +toutes les formes la production métropolitaine et coloniale». + + «Il n’est pas, ajoutait-il, de réforme financière ni surtout de + réforme monétaire durable, et il n’est point de stabilisation vraie, + si la balance commerciale, ou tout au moins la balance des comptes, ne + présente pas un excédent permanent.» + + * * * * * + +La nécessité d’accroître notre production nationale, celle de +l’agriculture notamment, est malheureusement paralysée par une de ces +aberrations démocratiques, d’où dérive souvent la décadence d’un pays. +La terrible loi des 8 heures, qui a supprimé la liberté du travail en +interdisant aux ouvriers d’augmenter leur production, a considérablement +élevé les frais d’exploitation de beaucoup d’industries, les chemins de +fer notamment. + +C’est avec une inlassable vigueur, que d’imprévoyants ministres ont +appliqué cette loi. Dans une séance de la Chambre des Députés, le +Ministre du travail s’exprimait comme il suit: + + «L’industrie est totalement réglementée, nous allons maintenant + entreprendre la réglementation des autres professions: hôtels, + restaurants, cafés, banques, assurances, salons de coiffure, + pharmacies, etc... au total, sur 7.000.000 de travailleurs français + pouvant être assujettis à la loi, il n’y a pas à l’heure actuelle + 500.000 personnes qui y échappent et elles n’y échapperont pas + longtemps.» + +M. de Dion, sénateur de la Loire-Inférieure, a eu la curiosité de +rechercher ce que coûtait à la France, l’application de cette +désastreuse loi, conservée en théorie, mais rejetée en pratique depuis +longtemps, par les Allemands. + +Voici quelques-uns de ses calculs: + + «Si les 6.500.000 travailleurs français soumis à la loi de 8 heures + avaient le droit de travailler 10 heures, cela ferait annuellement + 4.056.000.000 d’heures de travail.» + + Fixant la valeur de l’heure à 2 francs, M. de Dion fait remarquer que: + «les pertes de richesse économique sont de 8 milliards 112 millions de + francs par année... L’auteur ajoute que les heures de travail ainsi + perdues ont été faites: par 1.625.000 ouvriers étrangers, qui sont + venus combler la défaillance légale de la main-d’œuvre française. Si + l’ouvrier français avait travaillé 10 heures, une telle immigration ne + se serait pas produite. + + D’après les calculs du même auteur, «ces ouvriers étrangers + enverraient, annuellement, dans leur pays, 1 milliard 625 millions de + francs, économisés par eux. C’est, depuis six ans, près de dix + milliards qui ont franchi la frontière.» + +Cette importante exportation des capitaux a sûrement contribué à +l’élévation du change, et à l’augmentation du coût de la vie qui en a +été la suite. Les exemples qui précèdent, joints malheureusement à +beaucoup d’autres, montrent que la France a été victime non pas +seulement de ses dépenses, mais d’une accumulation d’erreurs politiques +et financières. + + + + +CHAPITRE III + +LE THERMOMÈTRE PSYCHOLOGIQUE DES SITUATIONS FINANCIÈRES + + +Le passage du qualitatif au quantitatif constitue, je l’ai rappelé +ailleurs, un des plus importants progrès réalisés dans les sciences. +Elles ont été transformées lorsque furent découverts les instruments de +mesure tels que le thermomètre. Les progrès se sont multipliés avec la +précision des mesures. C’est ainsi que la découverte du bolomètre, qui +permet d’évaluer les variations de température d’un millionième de +degré, a montré que le spectre solaire invisible était immensément plus +long que le spectre visible. Il en résultait que l’œil humain ne perçoit +qu’une infime portion de la lumière qui enveloppe les choses. + +Malheureusement, la découverte d’instruments de mesure des forces qui a +transformé la physique, n’a pu être réalisée jusqu’ici dans le domaine +de la psychologie. Le plaisir et la douleur, l’amour et la haine, la +tristesse et la joie, ne peuvent se mesurer avec précision encore. Très +vagues sont les indications qui prétendent en déterminer +approximativement la grandeur. + + * * * * * + +Des événements imprévus ont permis de découvrir une méthode permettant +de mesurer avec la rigoureuse précision qui n’appartient qu’aux +chiffres, l’opinion collective de l’univers sur la situation financière +de divers pays. + +Cette méthode de mesure est constituée par la cote des changes. +Véritable thermomètre psychologique, elle formule nettement l’opinion +générale sur la situation financière d’un pays. Devant ses chiffres, les +gouvernements grandissent ou s’effondrent. Sur ses indications fut +instantanément renversée toute une équipe ministérielle, et le parlement +obligé d’accepter un chef de gouvernement dont, quelques jours +auparavant, il n’aurait voulu à aucun prix. + + * * * * * + +Le thermomètre physique traduit les forces matérielles. Le nouveau +thermomètre psychologique révèle la synthèse d’un immense réseau de +forces collectives. + +Et il s’agit bien ici d’une puissance nouvelle qui vient de surgir de +l’infini tourbillon des causes. On pourrait feuilleter longtemps des +pages d’histoire avant de découvrir, parmi les anciens maîtres du monde, +papes, rois et empereurs, un pouvoir politique ayant égalé celui de la +force nouvelle que les temps modernes ont vu naître. + +Les centres de son rayonnement ne sont situés ni dans les parlements, ni +dans les palais des rois, mais dans les édifices imposants où siègent +les Bourses des grandes capitales. C’est de ces tribunaux anonymes que +partent les chiffres qui domineront les volontés des parlements, des +souverains et des peuples. Ils feront naître la pauvreté ou la richesse, +les révolutions, l’anarchie et les dictatures. + +De quelles influences la puissance nouvelle dont nous venons de montrer +la grandeur est-elle formée? + +Jadis inconnue, elle ne pouvait naître qu’à la suite de découvertes +permettant à certains personnages disséminés dans tout l’univers, +d’associer un instant leurs volontés individuelles pour la transformer +en une seule volonté collective. + +Sur quels éléments se basent les jugements de cette volonté collective +dont les arrêts instantanés exercent une influence si colossale? + +Dans les cas les plus simples, cette volonté collective est d’une +interprétation facile, mais il n’en est pas toujours ainsi. On comprend +la brusque hausse d’une cinquantaine de francs de la livre, quand arriva +au pouvoir un président du Conseil soumis aux volontés socialistes. Le +tribunal mondial entrevit immédiatement l’évasion des capitaux et les +mesures spoliatrices des socialistes capables de provoquer la ruine de +la France. + +Dans des cas aussi simples, la relation des effets aux causes apparaît +nettement. Elle s’aperçoit moins dans les circonstances ordinaires. + +Sans prétendre résoudre entièrement le problème de l’unanimité des +volontés collectives, on peut dire qu’avec la suppression des distances +par le télégraphe, il se forme dans le monde, sur certaines questions +essentielles, une opinion universelle moyenne que la contagion mentale +propage rapidement. + +Un grand nombre des mesures prises par les gouvernements de certains +pays pour provoquer la confiance collective et assainir leur monnaie +sont les équivalents d’une plaidoirie prononcée par un avocat habile +devant un tribunal redouté dont les décisions sans appel peuvent avoir +les plus lourdes conséquences sur la vie d’un peuple. + + * * * * * + +Les forces qui régirent le monde aux diverses périodes de son histoire +étant inaccessibles à la mentalité populaire furent transformées en +personnalités divines ou humaines douées d’imaginaires pouvoirs. + +Et c’est pourquoi la mystérieuse évolution des forces qui dirigent la +naissance des chiffres enregistrés par les Bourses dépend, dans la +croyance populaire, des volontés d’une petite oligarchie de tout +puissants banquiers que les socialistes poursuivent de leur haine et +dont les chefs d’État sollicitent le concours. + +Et ici, l’erreur des gouvernants ressemble fort à l’erreur populaire: +ils croient, eux aussi, qu’avec le concours de quelques puissants +banquiers, la situation financière d’un pays pourrait être transformée. +Il dépendrait de leur concours, par exemple, que le cours d’une monnaie +fût changé. + +En réalité, ce pouvoir supposé est imaginaire. L’expérience suffirait à +montrer que les millions, parfois prêtés par les princes de la finance, +pour modifier le cours d’une monnaie, ont toujours été engloutis sans +résultat durable. + +Plusieurs expériences du même ordre ont prouvé à quel point les forces +individuelles étaient impuissantes à lutter contre l’immense agrégat de +forces économiques collectives qui, de nos jours, déterminent la marche +financière du monde. + + * * * * * + +Dans la plupart des pays européens: France, Italie, Belgique, Pologne, +Autriche, etc., les problèmes financiers sont aujourd’hui au premier +plan. Ils conditionnent la vie politique et sociale tout entière. + +Les deux points essentiels de ces problèmes sont l’équilibre du budget +et la création d’une monnaie à valeur fixe, c’est-à-dire n’étant soumise +à aucune oscillation. + +Ces deux problèmes, le second surtout, ne semblent pas d’une solution +facile, puisque les experts nommés dans divers pays pour les résoudre +ont généralement abouti à d’insuffisants résultats. + +Il ne faut pas s’en étonner, d’ailleurs: les experts ne font, en effet, +entrer dans leurs calculs que des éléments économiques mesurables, alors +que les problèmes à résoudre sont souvent dominés par des facteurs +psychologiques échappant à toute mesure. + + + + +CHAPITRE IV + +DIFFICULTÉS PSYCHOLOGIQUES DES RÉFORMES ADMINISTRATIVES + + +Parmi les moyens employés par les États européens, la France notamment, +pour restaurer leur situation financière, figurent les économies que +pourraient produire les transformations opérées dans des administrations +compliquées et coûteuses. + +Le gouvernement français a débuté dans cette tâche par la phase aisée +des suppressions qui précède la période plus difficile des +réorganisations. + + * * * * * + +La coûteuse multiplication des fonctionnaires a des causes +psychologiques lointaines que nous résumerons bientôt; elle résulte +également du régime démocratique. Chaque député réclame la création +d’emplois nouveaux afin d’y caser les plus influents de ses électeurs, +et les ministres ont trop besoin du vote des parlementaires pour leur +refuser ces créations. C’est ainsi que les fonctionnaires ont pullulé +d’une formidable façon. + +Le même phénomène s’observe depuis longtemps dans la plupart des pays +dotés d’un régime parlementaire,--l’Italie, notamment. Il fallut la +révolution fasciste pour débarrasser ce pays d’un excédent de personnel +qui le ruinait et l’opprimait. + + * * * * * + +Cette multiplication des fonctionnaires est une des causes de la +coûteuse complication de l’administration française; mais il en existe +d’autres, plus profondes encore. + +Malgré ses allures révolutionnaires, le Français est peut-être le plus +conservateur de tous les peuples, et c’est pourquoi une administration +adaptée aux besoins d’époques antérieures et qui vieillissait chaque +jour, a pu se conserver sans changement, depuis la période lointaine où +elle fut réorganisée par Napoléon. + +Les régimes politiques ont péri tour à tour, des partis nouveaux sont +nés, des révolutions ont balayé les trônes; seule, la vieille +administration française est restée immuable. Elle est l’unique pouvoir +qu’aucun bouleversement n’ait effleuré. Plus puissante que les +souverains, les parlements et les ministres, elle continue à gouverner +despotiquement la France. + +Tout en conservant des cadres invariables, les administrations publiques +se sont compliquées en vieillissant et ont formé, finalement, une série +de petits pouvoirs indépendants séparés par des cloisons étanches. + +Ce dernier phénomène constitue une des caractéristiques de nos +administrations; il est traduit clairement dans l’histoire souvent +rappelée--parce qu’elle est typique--de ces trottoirs parisiens, dépavés +et repavés trois fois en un mois, en raison de l’impossibilité d’une +entente entre les administrations chargées de la pose du gaz, de l’eau +et du téléphone pour exécuter leur travail en même temps. + +Dans toutes les administrations, les bureaux vivent séparés et +persistent à ne pas se connaître. Il en résulte que la moindre affaire +demande au public des dérangements énormes. + +L’impuissance des administrations à se concerter dans un intérêt commun +est spéciale à la France. Elle ne s’observe pas en Allemagne. + +Cette différence avait beaucoup frappé un grand industriel du Nord, M. +Guérin, qui, accepté par les gouvernements allemand et français comme +intermédiaire pendant la guerre pour la distribution des vivres reçus +d’Amérique, avait l’autorisation de se rendre alternativement à Paris et +à Berlin afin de régler les difficultés relatives à cette distribution. + +--A Berlin, disait-il devant moi, alors même que l’affaire en cours +concernait plusieurs administrations, la décision m’était remise en +vingt-quatre heures. A Paris, pour la même affaire, je passais souvent +huit jours à courir de ministère en ministère, renvoyé de bureau en +bureau sans pouvoir obtenir une solution. + + * * * * * + +Toute tentative de réforme administrative se heurte dans certains pays, +la France notamment, à des concepts psychologiques fondamentaux auxquels +l’hérédité et l’habitude ont donné une grande force. + +C’est en raison de telles influences que notre histoire présente, malgré +des apparences contraires, une remarquable continuité dans les régimes +divers qui se sont succédé. Tous tendaient à soumettre le pays à +l’autorité d’un pouvoir central chaque jour plus absorbant. + +L’unité faite, les habitudes fixées dans les âmes ne pouvaient changer. +Sous des noms nouveaux, nous continuons, en réalité, l’ancien régime. + +Sous la pression d’une mentalité créée par des siècles d’efforts, l’État +a fini par absorber la gestion d’une foule d’entreprises et a substitué +de plus en plus son autorité à l’initiative des citoyens. Le +développement du socialisme, c’est-à-dire de l’étatisme, ne représente, +en fait, que la suprême floraison d’un long passé, la conséquence +dernière d’un idéal poursuivi pendant des siècles. Les socialistes ne +font que continuer une tradition historique en réclamant chaque jour +davantage l’intervention de l’État. On peut tout au plus leur reprocher +d’aller un peu loin dans cette voie. C’est ainsi que le maire et député +du Creusot préconisait récemment la reprise par l’État non seulement des +usines, mais aussi de la terre. Tout ce que récolteraient les paysans +appartiendrait à la collectivité. + +On ne peut dire que le socialisme nous menace puisque, en réalité, il +est établi depuis longtemps. J’ai souvent répété que, malgré tant +d’apparences contraires, il n’existait en France qu’un seul parti +politique: l’étatisme. + +Cette assertion ne serait contestable que s’il était possible de citer +un seul groupe politique français qui ne réclamât pas constamment, dans +les moindres actes de la vie publique ou privée, l’intervention de +l’État. Les socialistes ne font qu’exagérer cette tendance. + + * * * * * + +L’influence absorbante de l’État est une conséquence des difficultés +qu’éprouva en France le pouvoir central à unifier les diverses provinces +dont se composait, jadis, le pays, et à faire disparaître les dernières +phases de la vie locale. Cette vie étant détruite, l’initiative des +citoyens, anéantie, ne pouvait renaître. + +L’Allemagne a pu échapper à cette centralisation parce que son unité est +toute récente, puisqu’elle remonte seulement à 1874. Si la vie +provinciale, disparue en France, est restée, au contraire, très vivante +en Allemagne, c’est que chacun des anciens royaumes, principautés, etc., +dont se compose aujourd’hui l’Empire, avait joui d’une existence +indépendante pendant des siècles. Alors qu’en France il ne reste plus +guère qu’un grand centre intellectuel: Paris, l’Allemagne en compte +plusieurs. + + * * * * * + +La formidable et coûteuse complication des moindres opérations +administratives en France est trop connue pour qu’il soit utile d’y +revenir longuement. Elle fut bien des fois signalée au Parlement et, +notamment dans un rapport déjà ancien de Camille Pelletan sur le budget +de la Marine. On y lisait que: + + «Dans les arsenaux, pour la réception des moindres objets il faut des + pièces de comptabilité demandant quinze jours de travail; des + centaines d’employés sont exclusivement occupés à calculer, à + transcrire, à copier dans d’innombrables registres, à reproduire sur + d’innombrables feuilles volantes, à diviser, à totaliser.» + +Le même rapporteur, voulant savoir de quelle façon, dans des cas +identiques, opérait l’industrie privée, visita un établissement +industriel consacré, comme les arsenaux de l’État, à la construction des +navires. Cet établissement avait sur chantier deux cuirassés brésiliens, +un grand croiseur et plusieurs bâtiments à voile. Malgré les nombreux +détails exigés par cette fabrication, un seul livre indiquant les +entrées, les sorties et les existants, suffisait à la comptabilité de +chaque magasin. Grâce à ces simplifications, les prix de l’industrie +privée étaient de 25 à 50 p. 100 moins élevés que ceux des arsenaux de +l’État. + +Ces différences de prix de revient s’observent dans tous les domaines. +L’ingénieur R. Carnot écrivait, récemment, que les bateaux charbonniers +réquisitionnés par l’État avaient un rendement inférieur de 40 à 50 p. +100 à celui des navires dirigés par les importateurs travaillant pour +leur compte. + +Mêmes constatations dans toutes les gestions étatistes. _Le Matin_ en a +fourni un nouvel exemple avec l’histoire de la liquidation des stocks +américains d’Aubervilliers. L’État, n’arrivant pas à terminer cette +liquidation, la confia à un industriel. Ce dernier commença par +remplacer les centaines d’employés officiels par huit agents de son +choix. En quelques jours, la liquidation était achevée. + + * * * * * + +Les causes de la coûteuse complication de la gestion de l’État sont tout +à fait indépendantes de l’intelligence des employés. Elle résulte +surtout de leur terreur des responsabilités, conséquence du réseau de +vérifications superposées et minutieuses dont les moindres actes de +chaque agent sont enveloppés. L’omission de la plus légère formalité est +sévèrement relevée. + +La crainte des responsabilités et l’accumulation des règlements dans les +administrations rendent extrêmement compliquées et longues des +opérations qui, dans l’industrie privée, n’exigeraient que quelques +minutes. On en peut juger par l’histoire que citait jadis au Parlement +M. Delcassé, sur les longs rapports échangés entre une demi-douzaine de +chefs de bureaux pour savoir si une dépense de 77 kilos de fer +figurerait pour 3 fr. 46 ou 3 fr. 47 dans la comptabilité. +L’intervention directe du ministre fut finalement nécessaire pour +trancher cette grave question. + + * * * * * + +L’organisation conduisant aux complications qui viennent d’être +signalées n’a pas seulement pour résultat un gaspillage énorme d’argent, +mais aussi un véritable écrasement du public sous le poids de formalités +accablantes dont est enveloppé, aujourd’hui, le moindre acte +administratif. _Le Temps_ faisait, à ce propos, les réflexions +suivantes: + + «La suppression de fonctionnaires serait bien acceptée, si elle + signifiait réellement la suppression des formalités, de tant de + formalités administratives dont depuis longtemps il souffre et dont il + est las. Tant de démarches dans tant de bureaux, tant de paperasses à + faire signer et contresigner, tant d’autorisations à solliciter, et + tant de retards interminables dus à l’ingénieuse superposition de + contrôles, qui, d’ailleurs, ne servent jamais de rien; tant de + déclarations échelonnées tout le long de l’année à propos de tout; + l’impossibilité de se mouvoir sans la permission en règle de qui de + droit: voilà bien ce que voudraient voir disparaître ou, du moins, + s’atténuer l’immense majorité des Français.» + + * * * * * + +On entrevoit déjà combien seront difficiles les réformes projetées. + +Les peuples très conservateurs, et par conséquent n’ayant pas su +évoluer, n’arrivent souvent à se soustraire au joug de coutumes devenues +trop pesantes que par des révolutions violentes. + +Ce qui précède suffit à montrer que la réduction du personnel +administratif aura bien peu d’effet, si elle n’est accompagnée d’une +transformation complète des méthodes. Cette transformation sera +difficile, car l’aptitude à l’organisation est une des plus rares +facultés de l’esprit humain. + +Ce n’est pas à un comité d’experts qu’il faudra demander des réformes. +Qu’il s’agisse de finances, d’industrie ou de guerre, les collectivités +se sont toujours montrées insuffisantes, je le répète, aussi bien à +organiser qu’à décider. + +Ce n’est pas, assurément, qu’une collectivité soit inutile, mais à la +condition formelle qu’elle soit consultative et non dirigeante. Quand +Bonaparte rédigea le code qui devait fusionner en lois uniformes le +droit coutumier régissant alors les diverses provinces de France, il +laissait discuter librement devant lui les membres du Conseil d’État, +mais décidait seul du texte qui serait adopté. + + * * * * * + +Les considérations qui précèdent étaient nécessaires pour montrer de +quelles difficultés seront entourées les réformes projetées. Plus on +avance dans l’étude de l’Histoire, plus on constate que les institutions +des peuples dépendent surtout d’influences psychologiques créées par un +long passé. L’âme latine est très stabilisée, aujourd’hui, et chargée +d’influences ataviques fort lourdes. + +Les progrès de l’industrie et de l’interdépendance des peuples +nécessiteront, cependant, une violente réaction contre l’étatisme qui +domine la France. Il n’est plus possible d’enfermer la vie des citoyens +et leurs entreprises dans un inextricable et paralysant réseau de +formalités tracassières, destructrices de toutes les initiatives. + + * * * * * + +Des réformes administratives auraient même été totalement impossibles +sans les événements qui forcèrent les députés à donner au Président du +Conseil le droit dictatorial d’opérer des transformations sans +l’autorisation du Parlement. + +En raison des origines de notre Parlement, toute économie se heurtait, +en effet, à un mur d’impossibilités qu’aucune volonté n’avait réussi à +briser encore. + +Dès qu’un ministre essayait de réaliser des économies il constatait +rapidement qu’en France, comme le disait un jour devant moi un ancien +ministre de Finances, aucun personnage n’est assez puissant pour +supprimer un cantonnier inutile; le ministre qui aurait tenté un tel +acte d’autorité se serait vu menacé d’interpellations et d’ennuis divers +par tous les députés du département auquel aurait appartenu le +cantonnier supprimé. Plus impossible encore de fermer un collège sans +élèves, un tribunal sans clients, un arsenal sans travail, etc. + +Non seulement les ministres restaient impuissants à réaliser la moindre +économie, mais ils étaient amenés, chaque jour, par des députés que +leurs électeurs harcelaient, à créer des emplois nouveaux inutiles et à +multiplier les gaspillages. Parmi ces derniers on peut citer la +distribution, pour de simple fêtes locales à certaines communes +privilégiées, de centaines de millions prélevés sur le «fonds commun» et +toutes les dépenses inutiles critiquées dans les rapports de la Cour des +comptes. + +Pour opérer des réformes semblables à celles de Mussolini en Italie, il +fallut bien accorder au Président du Conseil la faculté de réaliser ces +économies par décret sans consulter le Parlement. + +Malgré le pouvoir conféré au chef du gouvernement d’imposer +impérativement les réformes jugées nécessaires, on ne doit pas croire +qu’il soit facile de les imposer par simple décret. Le décret est une +force, mais la mentalité de ceux auxquels on va l’imposer est une autre +force capable de paralyser la première. + + + + +LIVRE VIII + +ROLE DE LA MONNAIE DANS L’ÉVOLUTION ÉCONOMIQUE DU MONDE + + + + +CHAPITRE PREMIER + +LES FORMES DIVERSES DE LA MONNAIE: APPARENCES ET RÉALITÉS + + +La vie de plusieurs peuples européens est suspendue aujourd’hui à leur +monnaie. Les questions de change, de stabilisation, etc., profondément +ignorées du public il y a quelques années à peine, exercent maintenant +une action prépondérante. Souvent mal comprises elles furent l’origine +d’erreurs qui firent perdre des centaines de millions à divers États. + +Pour jeter un peu de lumière sur un sujet aussi compliqué il faut +remonter aux principes très simples d’où les notions accessoires +dérivent; nous allons l’essayer maintenant. + + * * * * * + +_Origines et nature de la monnaie?_--On peut considérer comme monnaie +tout objet pouvant servir de moyen d’échange. + +Chez les peuples primitifs, des matières fort diverses servent de +monnaie. C’est la phase dite du troc, à laquelle reviennent les nations +civilisées quand leur ancienne monnaie n’est plus acceptée. Lorsque les +marks tombèrent en Allemagne au voisinage de zéro, une foule d’objets: +le stère de bois, l’hectolitre de blé, le quintal de charbon, etc., +devinrent des unités monétaires servant aux transactions. Les guerriers +du temps d’Homère n’opéraient pas autrement lorsqu’ils échangeaient un +bœuf contre un bouclier. + +Le bœuf resta longtemps une forme de monnaie usuelle, comme l’indiquait +l’expression «mettre à quelqu’un un bœuf sur la langue», c’est-à-dire +acheter son silence. + +Le bœuf, ou des unités analogues, n’étant pas d’un maniement facile, on +chercha naturellement une autre marchandise aisée à manier et possédant, +en même temps, une certaine valeur sous un faible poids. Des métaux +divers, l’or et l’argent notamment, divisés en petits fragments, +finirent par devenir la monnaie universelle. + +A une époque relativement récente on chercha les moyens d’éviter les +transports incommodes de monnaies en les déposant dans les coffres-forts +d’établissements spéciaux chargés de les conserver et qui donnaient, en +échange, des reçus indiquant que l’or et l’argent déposés seraient +rendus immédiatement à toute personne présentant ce reçu de dépôt. Avant +la guerre le billet de banque n’était pas autre chose puisqu’il +représentait simplement le reçu d’un dépôt remboursable à volonté. + +Malgré ses apparences, le nouveau billet de banque à coût forcé, non +échangeable contre une valeur métallique, n’a aucune analogie avec +l’ancien billet de banque remboursable à vue. Il constitue simplement un +titre d’emprunt sans date de remboursement et se trouve comme tous les +titres analogues soumis aux fluctuations du change. + +Cette créance peut être comparée à un titre de rente dont la seule +garantie est la confiance inspirée par l’état émetteur. Son cours varie +avec les oscillations de cette confiance. La cote de la Bourse, comme il +a été précédemment expliqué représente les arrêts sans appel d’une sorte +de tribunal mondial décidant du degré de confiance inspiré par les +divers états. + + * * * * * + +La facilité d’émettre des billets sans garantie métallique permet aux +états de créer une source artificielle de richesse momentanée. Mais, à +mesure que les émissions augmentent, phénomène qualifié d’inflation, la +confiance diminue et la valeur des billets émis descend rapidement vers +zéro, comme l’Allemagne en fit l’expérience. + +L’inflation continue aboutit donc à la ruine, comme le ferait, +d’ailleurs, la répétition d’emprunts quelconques. + +Mais si l’expérience prouve que l’inflation prolongée se termine +toujours par la ruine, elle montre aussi que cette inflation peut rendre +momentanément de grands services à un pays. + +C’est grâce, en effet, à l’emploi prolongé de billets de banque à cours +forcé que l’Angleterre put se procurer les ressources nécessaires pour +combattre Napoléon. Plus heureux que nos billets modernes, les billets +anglais ne perdirent jamais plus de 50 p. 100 de leur cours et, après la +guerre, ils purent être bientôt remboursés au pair. + +Ce fut également avec le mark à cours forcé que les Allemands +reconstruisirent leur flotte, bâtirent de grandes usines et préparèrent +leur renaissance économique. Elle leur servit également à se constituer +à l’étranger une réserve de devises appréciées qui constituèrent plus +tard la garantie d’une nouvelle monnaie dès que l’ancien mark, tombé au +voisinage de zéro, fut retiré de la circulation. + +Cette réserve s’étant montrée insuffisante pour servir de garantie à une +émission importante de la nouvelle monnaie, il fallut y ajouter une +garantie hypothécaire portant sur un certain nombre d’immeubles. Les +billets alors émis étaient comparables aux obligations hypothécaires de +notre Crédit foncier, c’est à dire parfaitement garantis. Par le fait +seul de cette garantie, la nouvelle monnaie se trouva soustraite aux +variations du change et resta aussi stable que la livre anglaise ou les +dollars américains. + +La très instructive évolution du mark allemand présente, entre autres +particularités, ce phénomène curieux qu’avec sa mauvaise monnaie +constituée par ce mark déprécié, l’Allemagne atteignit momentanément un +certain degré de prospérité, alors qu’avec sa bonne monnaie elle se +trouve gênée, comme le montre l’existence de 1.700.000 chômeurs sur son +territoire. + +Ce phénomène résulte de la rareté d’une monnaie qu’on ne pourrait +multiplier qu’en retombant dans l’inflation. + +En France, l’inflation fut pratiquée sur une large échelle et donna +pendant quelques années l’illusion de la richesse, mais emprunts et +inflation se multiplièrent tellement qu’aujourd’hui, sur un budget de 40 +milliards, plus de la moitié est consacrée au versement de l’intérêt des +sommes empruntées. + + * * * * * + +L’expérience d’un peuple servant rarement à un autre, la France a répété +les mêmes erreurs que l’Allemagne sur l’inflation et les emprunts. + +En France, comme en Allemagne, on mit un certain temps à comprendre que +le billet de banque ne peut constituer une valeur invariable qu’à partir +du jour où il est échangeable à volonté contre une quantité d’or ou +d’argent égale à celle imprimée sur le billet. C’est un principe +fondamental dont l’importance apparaîtra dans les problèmes de la +stabilisation et de la revalorisation que nous allons étudier +maintenant. + + + + +CHAPITRE II + +STABILISATION ET REVALORISATION + + +La guerre ayant obligé les grands états européens à des dépenses fort +supérieures à leurs ressources, ils ont été forcés d’utiliser la monnaie +artificielle constituée par des billets de banque sans garantie. Cette +source apparente de richesse étant d’un emploi facile, tous les États en +ont abusé jusqu’au moment où la monnaie artificielle ainsi créée perdit +toute sa valeur comme en Allemagne, ou seulement une grande partie de sa +valeur comme en France, en Belgique, etc. + +Les gouvernements ayant fini par constater que la baisse continue de la +monnaie rendait les relations commerciales fort difficiles, il était +nécessaire de trouver un remède à cette situation. + +Plusieurs méthodes furent successivement tentées, résumons-les +brièvement. + + * * * * * + +La plus simple paraissait être de réduire la valeur attribuée aux +billets dépréciés, déclarer comme les Belges, par exemple, que l’ancien +billet de 5 francs ne serait plus admis que pour un franc. Quel que soit +le nom donné à l’opération, elle constitue une simple faillite. Dans le +cas de la Belgique, la faillite a été de 80 p. 100. + +A côté de cette stabilisation légale, et par conséquent forcée, d’autres +États, comme la France, se sont contentés, jusqu’à l’heure où j’écris +ces lignes, d’une stabilisation de fait, c’est-à-dire de la +stabilisation établie par la loi générale de l’offre et de la demande. +Cette manière d’opérer est conforme à la conception des économistes qui +pensent que: + + «La véritable stabilisation, est celle qui se fait d’elle-même + lorsque, pendant une longue période, la valeur de la monnaie a été + stable sur le marché des changes.» + +D’autres économistes assurent que la revalorisation du franc obtenue par +la prospérité industrielle croissante d’un pays, serait supérieure à la +faillite constituée par une stabilisation légale. Ils font remarquer que +la revalorisation succédant à la dévalorisation n’est pas un fait unique +dans l’histoire, puisque l’Angleterre fit la guerre à Napoléon avec des +billets de banque à cours forcé, qui finirent par perdre plus de 50 p. +100 de leur valeur, mais reprirent progressivement leur ancien cours, +après une prospérité industrielle d’une quinzaine d’années. + +Cet exemple ne semble pas malheureusement applicable à la situation de +divers pays, la France notamment. + +Les dettes, les traitements, les salaires ont été, en effet, établis à +des époques où les valeurs successives du franc étaient fort +différentes. Il est évident, par exemple, que les emprunts contractés à +la parité or, c’est-à-dire à l’époque où le franc n’avait pas encore +baissé, et ceux contractés à un moment où le franc avait perdu les +quatre cinquièmes de sa valeur, représentent, malgré la similitude des +chiffres inscrits sur les billets, des valeurs bien différentes. On le +voit immédiatement lorsqu’au moyen d’une cote des changes on convertit +en dollars ou en livres les valeurs énoncées en francs. + + * * * * * + +La consolidation des dettes, c’est-à-dire la transformation d’une dette +immédiatement exigible en dette à échéance lointaine, est un des moyens +proposés non pour stabiliser la monnaie, mais pour reculer les dates de +paiements et alléger, par conséquent, les charges financières d’un pays. + +Le gouvernement belge employa cette méthode, lorsque utilisant les +pouvoirs absolus obtenus du parlement, le roi décréta, le 31 juillet +1926, la consolidation de la quasi totalité de la dette flottante +intérieure, représentée par des bons qui atteignaient quatre milliards, +et dont l’échéance de près de la moitié venait le premier décembre +suivant. Les créanciers recevaient, en échange de leurs anciens titres, +des actions privilégiées de la Société Nationale des chemins de fer. Les +porteurs refusant cet échange devaient être remboursés par tirage au +sort dans la mesure des disponibilités du Trésor, c’est-à-dire d’une +très incertaine façon. + +La moralité financière de cette opération est évidemment contestable; la +question était de savoir si elle était préférable à l’inflation à +laquelle il eût fallu recourir pour rembourser les bons à leur échéance. + + * * * * * + +La tentative au retour à l’étalon or par une faillite partielle, comme +en Belgique, est une opération avantageuse en apparence au point de vue +mathématique, mais qui, en réalité, ne l’est pas plus à ce dernier point +de vue qu’au point de vue psychologique. + +Elle ne l’est pas au point de vue psychologique pour les raisons que +voici: + +Lorsqu’un billet de banque de cent francs n’est accepté à l’étranger que +pour vingt francs, le franc est momentanément stabilisé au cinquième de +sa valeur. C’est donc, en apparence, la même chose que si l’on donnait, +comme le font les Belges, un billet de vingt francs convertissable en +or, en échange d’un billet de cent francs ordinaire. + +En réalité, ces diverses opérations, d’aspect identique, sont +psychologiquement bien différentes. Le franc a, en effet, conservé, dans +divers pays, en France surtout, un prestige mystique indépendant de sa +valeur réelle d’échange. L’ouvrier auquel on proposerait un salaire de +dix francs-or au lieu de cinquante francs-papier, ce qui serait pourtant +la même chose, n’accepterait pas cette substitution, et d’autant moins +que ses fournisseurs habituels ne se décideraient que lentement à lui +donner pour ses dix francs-or une quantité de marchandises identique à +celle livrée pour cinquante francs-papier. + +Il faut remarquer aussi qu’en conseillant de stabiliser définitivement +le franc au cinquième de son ancienne valeur, opération consistant +réellement en une faillite de 80 p. 100, «on semble oublier, comme le +fait remarquer la _Westminster Gazette_, que ce serait supprimer +définitivement une part très importante des richesses et des biens que +possède la population.» + +Évidemment la stabilisation de fait, indépendante de toute action +gouvernementale, a réduit le franc au cinquième de sa valeur, mais les +intéressés conservent l’espérance qu’il pourrait reprendre son ancien +taux. + +Stabilisation de fait et stabilisation obligatoire sont au fond la même +chose, mais la stabilisation forcée consacrant, comme celle de la +Belgique, une ruine définitive des quatre cinquièmes de la fortune, ne +laisse place à aucune espérance. La stabilisation naturelle permet au +contraire d’espérer le retour de la monnaie à son ancienne valeur. Or, +en politique comme en religion, les hommes vivent surtout d’espérances. + +Ces influences psychologiques, que ne voient pas toujours les experts, +rendent fort dangereuses les solutions radicales qu’ils proposent en +leur donnant des arguments mathématiques pour soutien. Ces arguments ne +suffisent nullement, d’ailleurs, à justifier une stabilisation forcée +comme celle dont nous venons de montrer les inconvénients +psychologiques. + +Les raisons mathématiques de l’opération réalisée en Belgique ne +seraient valables que si les billets nouvellement émis avaient une +représentation équivalente en or dans les caisses de la banque qui les a +émis, mais il n’en a rien été. + +Pratiquement, en effet, il fallut bien se contenter d’une garantie en or +très inférieure au chiffre d’émission des billets. + +Les nouveaux billets n’ayant qu’une garantie partielle en or se +trouveront, par ce seul fait, soumis aux spéculations de la Bourse, +c’est-à-dire à toutes les fluctuations du change. Les Belges en feront +probablement bientôt l’expérience. + + * * * * * + +Étant donné la situation de la France au moment où j’écris ce livre, on +peut dire que la meilleure solution actuelle des problèmes de la +stabilisation est celle formulée par le ministre des Finances à la +tribune: + + «Une stabilisation de fait doit précéder la stabilisation légale. + Cette stabilisation de fait ne se décrète pas, elle s’obtient par la + sagesse; elle n’existera que lorsque toutes les principales causes de + trouble monétaire auront disparu, et malheureusement nous n’en sommes + pas encore là.» + +On sait les violentes critiques que provoqua, chez les députés +socialistes, le refus du ministre de stabiliser légalement la monnaie. +Convaincus que les sociétés se refont à coups de décrets, ces naïfs +législateurs étaient persuadés qu’il suffisait d’un décret pour obliger +tous les peuples de l’univers à accepter les billets de banque français +au cours déterminé par une loi. + +Dans les circonstances actuelles il faut donc vivre avec une monnaie +dépréciée, mais ne pas oublier qu’une monnaie quelconque devient +excellente dès que l’industrie et le commerce prospèrent. Essayons de +les améliorer et renonçons, malgré les conseils des experts, aux +dangereux emprunts étrangers. Ils alourdiraient encore notre budget par +le paiement des intérêts et, en outre, finiraient par mettre la France +sous la tutelle de l’étranger. Elle s’y trouve déjà beaucoup trop. + + * * * * * + +On a souvent représenté les Américains comme spéculant contre les +monnaies européennes dépréciées pour en faire baisser le cours; ils +sont, au contraire, très intéressés à la stabilisation de ces monnaies, +celle de la France notamment. Dans une conférence faite à l’Association +économique internationale, M. Owen D. Young, un des auteurs du plan +Dawes, faisait remarquer: + + Qu’«il était plus important pour les États-Unis de restaurer la + stabilité des monnaies du monde et de les sauver des fluctuations des + changes que d’obtenir le paiement de nos créances sur les nations + étrangères.» + + «--C’est maintenant notre devoir de veiller à ce que les moyens + d’échange entre tous les pays reposent sur une base qui rende le + crédit possible et les prêts sûrs. C’est pourquoi aussi l’or qui reste + en la possession des États-Unis constitue un fonds de garantie pour + les valeurs du monde.» + + * * * * * + +Le problème de la stabilisation des monnaies, à l’étude duquel vient +d’être consacré ce chapitre, est un nouvel exemple des conflits entre +les forces économiques et les influences psychologiques qui +caractérisent l’âge actuel. + +La solution des problèmes résultant de ces conflits reste difficile. Ils +représentent, en effet, des équations dont les divers termes n’ont pas +de commune mesure. Elles contiennent des éléments économiques qui se +pèsent facilement et des influences psychologiques dont aucune méthode +ne permet d’évaluer exactement la grandeur. Les forces économiques +pondérables tendent à dominer le monde, mais les impondérables forces +psychologiques sont parfois plus puissantes encore. + + + + +CHAPITRE III + +FACTEURS ÉCONOMIQUES ET PSYCHOLOGIQUES DU PROBLÈME DE LA STABILISATION + + +Nous venons d’étudier sommairement le problème de la stabilisation. Il +ne sera pas sans intérêt de rappeler quelques-unes des discussions dont +il fut l’objet. Cet exposé fera voir à quel point, dans les questions +économiques nouvelles entremêlées d’influences politiques et +psychologiques, il est difficile d’arriver à des certitudes. + +On sait que, pour tâcher de découvrir les moyens de restaurer nos +finances, et notamment d’améliorer la valeur du franc, une commission +d’experts fut chargée de découvrir les méthodes à employer. Après de +laborieuses réunions, ils formulèrent les conseils suivants: + +1º reconnaître immédiatement les dettes envers les États-Unis; + +2º faire de grands emprunts à l’étranger afin d’obtenir une masse de +manœuvre permettant d’empêcher les oscillations du franc; + +3º stabiliser la valeur du franc par décret. + +Malgré toute l’autorité des experts aucun de leurs conseils ne fut +suivi, l’amélioration du franc fut obtenue, comme le faisait remarquer +ironiquement un grand journal anglais, en opérant d’une façon exactement +contraire à celle indiquée par les experts. Ils déclaraient +indispensable la reconnaissance des dettes extérieures, et ces dettes +n’ont pas été reconnues. Ils déclaraient non moins indispensable un +grand emprunt à l’étranger et le franc a été amélioré sans qu’il ait été +fait aucun emprunt. Ils déclaraient une stabilisation légale du franc +nécessaire et aucune stabilisation n’a été effectuée. + +Ainsi qu’il arrive souvent, la sagacité d’un seul homme a été fort +supérieure à celle d’une collectivité. Le ministre des finances a marqué +combien à la tribune, il eût été onéreux de suivre les conseils des +experts, lorsqu’il disait: «que la situation actuelle eût été beaucoup +plus redoutable si nous avions stabilisé à un taux élevé avec le +concours de l’étranger». + + * * * * * + +Dans les problèmes relatifs à la valorisation du franc, les illusions +ont joué, comme dans beaucoup d’opinions collectives, un rôle +prépondérant. + +Les experts se sont inspirés des illusions les plus répandues et c’est +pourquoi leurs conclusions furent si médiocres. En ce qui concerne, +notamment, la stabilisation par décret. M. Charles Dupuy, sous-directeur +de l’École des Sciences politiques, leur a fait justement observer que: + + «... La stabilisation est impuissante à donner la stabilité, parce que + la stabilité ne saurait dépendre d’une disposition législative, + qu’elle ne peut résulter que d’un équilibre réel, et non artificiel, + entre les ressources et les engagements. Stabilisation n’est pas + stabilité; stabilisation ne garantit pas stabilité.» + + * * * * * + +Les problèmes posés aux experts étaient à la fois d’ordre économique et +psychologique. C’est en s’appuyant principalement sur les facteurs +psychologiques que le gouvernement réussit à relever la valeur du franc. + +Le rapport de M. Chéron au Sénat montre combien, à un certain moment, la +situation avait été critique: + + «Le gouverneur de la Banque de France, le 21 juillet 1926, avait + averti le gouvernement de l’imminence d’une suspension des paiements + de l’établissement. Les demandes de remboursement des bons de la + Défense Nationale affluaient. Les menaces du cartel avaient tué la + confiance. Le 20 juillet 1926, la livre sterling était cotée en bourse + 240 fr. 25, le dollar 49 fr. 22, le cours de la rente 3% était tombé à + 44 fr. 50... L’État se trouvait acculé soit à une inflation nouvelle + qui eût précipité la chute du franc, soit à la redoutable éventualité + de suspendre ses paiements.» + +La situation fut transformée par un nouveau Président du Conseil qui sut +inspirer confiance. + +Les conséquences de son intervention furent rapides: à la date du 11 +décembre 1926 la livre est à 122 fr. 50, avec une diminution de près de +120 points sur le mois de juillet. + +La crise qui avait failli emporter le crédit de la France, et qui +ébranla le pays tout entier, fut une crise de confiance. + +La confiance qui permit le relèvement du franc fut le résultat de +plusieurs facteurs, notamment le rétablissement de l’équilibre +budgétaire et la barrière opposée aux menaces socialistes. + +Un grand journal a très bien résumé, dans les termes suivants, ce rôle +des influences psychologiques: + + «Tant que les socialistes ont gouverné dans la coulisse, la livre à + 240 francs, la catastrophe toute proche. Dès que les socialistes n’ont + plus eu de prise sur le gouvernement, la livre à 123 francs, la + stabilité de fait.» + +La confiance est un des soutiens psychologiques de la monnaie mais ce +soutien est provisoire. Ainsi que je l’ai précédemment rappelé le cours +de la monnaie ne peut être maintenu que par l’accroissement de la +richesse nationale due aux progrès de l’agriculture et de l’industrie. +Les questions de monnaie s’évanouissent fatalement dès qu’un pays peut +payer ses importations avec ses exportations. Toute monnaie devient +alors presque inutile. + + * * * * * + +Le rôle de la confiance dans le relèvement du franc n’avait pas échappé +aux experts, mais les moyens proposés par eux pour la rétablir auraient +été probablement plus dangereux qu’utiles. + +Parmi ces moyens figuraient comme nous l’avons dit plus haut: 1º +l’urgence de régler les dettes interalliées; 2º la nécessité de faire un +emprunt important destiné à procurer à la Banque de France les devises +nécessaires pour augmenter la garantie des billets de banque, et +accroître ainsi leur valeur; 3º la stabilisation du franc par décret. + +Les faits ont prouvé, qu’une amélioration du franc dépassant toutes les +espérances des experts avait été obtenue sans aucun des moyens indiqués +par eux. On saisira les causes des illusions dont cette collectivité +d’hommes sages fut victime en discutant les causes de leurs +propositions. + + * * * * * + +_Le paiement des dettes interalliées pouvait-il influencer la situation +financière?_ A en croire les experts et plusieurs économistes,--anglais +et américains, surtout,--l’amélioration de la situation financière de la +France aurait été liée à la reconnaissance des dettes envers ses anciens +alliés. + +Il est pourtant visible, sans y réfléchir longuement, que le paiement +annuel de nombreux milliards à l’étranger, loin d’améliorer le franc, +n’aurait fait qu’en précipiter la chute. Pour se procurer les livres et +les dollars nécessaires aux paiements, il aurait fallu vendre, en effet, +sur les marchés étrangers des quantités colossales de francs. En raison +de la souveraine loi de l’offre et de la demande, cette opération eût +fait baisser énormément la valeur du franc, résultat exactement +contraire à celui espéré. + +En admettant même que les banquiers étrangers aient pu être influencés +par la reconnaissance des dettes, il est infiniment probable que le +nombre de milliards prêtés par eux eût été très au-dessous de la réserve +d’or nécessaire pour améliorer le cours des cinquante milliards environ +des billets de banque français en circulation. + +J’ai déjà rappelé que les Américains eux-mêmes commencent à voir +l’inconvénient de ces dettes si aisément reconnues par les experts. Aux +citations déjà reproduites dans un précédent chapitre j’ajouterai encore +celle de M. Baker, ancien secrétaire de la guerre aux États-Unis: + + «Il est inconcevable, que le reste du monde continue à faire des + affaires avec nous pendant les soixante-deux ans où chaque pays verra + peser sur ses propres industries des impôts écrasants payables aux + États-Unis sous une forme ne différant pas beaucoup du tribut que Rome + imposait à ses ennemis.» + +Les experts ne paraissent pas d’ailleurs avoir possédé des notions +psychologiques bien judicieuses sur sa mentalité des banquiers +américains. Ces banquiers sont, en réalité, des commerçants ne désirant +pas laisser improductif l’or constituant leur marchandise. Non seulement +ils demandent à l’utiliser en prêts fructueux, mais ils cherchent aussi +à prendre des intérêts dans les industries susceptibles de rapport. +C’est ainsi qu’aujourd’hui ils possèdent beaucoup d’actions +d’entreprises diverses en Allemagne. + +On voit par ce qui précède que la proposition des experts d’améliorer +notre situation financière par la reconnaissance de lourdes dettes à +l’étranger constituait une illusion dangereuse. + + * * * * * + +_Peut-on stabiliser une monnaie par des rachats en Bourse?_ Cette +illusion, partagée par d’éminents financiers, a coûté un milliard à +l’Allemagne, quand elle voulut empêcher la chute du mark, et 500 +millions à la Belgique, dans sa première tentative de stabilisation. + +Semblable illusion a été également partagée par tous les ministres des +finances français qui se sont succédé depuis quelque temps. Elle a +englouti bien des millions et, sans un changement de ministère, la +réserve d’or de la Banque de France eût subi un anéantissement total. + +Lorsque nos experts conseillaient la reconnaissance des dettes de la +France envers ses alliés, ils supposaient sans doute, eux aussi, qu’avec +les milliards prêtés par les banquiers étrangers émus de cette +reconnaissance des dettes, on pourrait constituer «une masse de +manœuvre» permettant, par des rachats méthodiques, de maintenir le cours +du franc. + +Assurément, on peut, par des demandes d’une devise en Bourse, faire +monter artificiellement son cours; mais, pour réussir à maintenir +indéfiniment ce cours, il faudrait une réserve d’or que l’État, acheteur +de sa propre monnaie, ne possède pas, puisque c’est justement sa +pauvreté en or qui occasionne la dépréciation de la monnaie. + +Sans doute, l’État l’acheteur s’imagine volontiers que le rachat en or +de la monnaie dépréciée inspirera une telle confiance qu’après quelques +remboursements le public conservera son papier sans en demander +l’échange. + +De cette illusion dont furent successivement victimes les gouvernants +allemand et belge, nous aurions été victimes à notre tour, en suivant +les mêmes errements. + +Tant que la Belgique, à l’époque de sa première tentative de +stabilisation, posséda assez d’or ou de devises équivalentes pour +racheter ses francs sur le marché, elle put maintenir la livre à 107 +francs; mais aussitôt que sa réserve se trouva épuisée, les +remboursements furent forcément suspendus. La livre remonta rapidement à +150 francs, taux qu’elle devait dépasser bientôt. + +L’amélioration d’une monnaie par des rachats en Bourse n’a encore réussi +à aucun État. + +L’impossibilité de maintenir artificiellement le taux d’une monnaie +fiduciaire par des rachats en Bourse ne semble pas due uniquement à des +motifs économiques ou psychologiques, mais aussi à certaines raisons +mathématiques. + +Le calcul des probabilités démontre, en effet, qu’un joueur à fortune +finie, jouant avec le possesseur d’une fortune infinie, est fatalement +condamné à la ruine. Une Bourse quelconque, en raison de ses relations +télégraphiques instantanées avec toutes les autres Bourses de l’univers, +représente une immense salle de jeu contenant tous les spéculateurs du +monde. Le pays qui rachète sa monnaie représente le joueur à fortune +limitée dont je parlais plus haut. Le joueur à fortune illimitée est +constitué par la totalité des joueurs du monde. En raison de la loi +mathématique formulée plus haut, le joueur à fortune finie, c’est-à-dire +un simple État, est fatalement condamné à engloutir tout l’or qu’il +possède dans la tentative de faire monter le cours de sa monnaie. + +Quelle que soit la valeur de l’argument mathématique qui précède, +l’expérience prouve qu’aucun rachat en Bourse ne peut faire remonter +longtemps la valeur d’une monnaie, si le public n’a pas confiance dans +cette monnaie. + +A défaut des expériences précédemment rappelées et des arguments qui +viennent d’être énoncés, un raisonnement bien simple montrera aisément +combien sont erronées les espérances relatives à l’efficacité d’une +masse de manœuvre. + +Supposons, en effet, qu’un État possède une masse de manœuvre déclarée +suffisante pour ôter aux spéculateurs l’idée de provoquer par des ventes +la baisse d’une monnaie. Si l’impossibilité supposée était réelle, il +s’ensuivrait que le pays possédant une certaine masse de manœuvre +pourrait imprimer un nombre indéfini de billets de banque sans s’exposer +à voir baisser leur valeur. Il deviendrait donc bientôt le plus riche +pays de l’univers. + + + + +LIVRE IX + +ROLE DE L’IDÉAL DANS LA VIE DES PEUPLES. + +LA RELIGION SOCIALISTE + + + + +CHAPITRE PREMIER + +L’ÉVOLUTION DES IDÉALS MODERNES + + +Si les grands génies de la Grèce et de Rome dont la pensée éclaira tant +de générations revenaient à la lumière, ils seraient éblouis par la +simple énumération des merveilles réalisées depuis un siècle: des +forces, jadis insoupçonnées, mises au service de l’homme, l’espace +conquis, la foudre captée, la parole instantanément transmise à travers +le monde et bien d’autres découvertes encore. + +Ces illustres penseurs seraient étonnés sans doute, mais leur pénétrant +génie découvrirait vite que, si la raison a transformé l’aspect matériel +des civilisations, elle exerce sur la conduite des hommes bien peu +d’action encore. Les croyances politiques et sociales modernes ont les +mêmes bases sentimentales et mystiques que les croyances religieuses +antérieures. Les passions qui armèrent jadis tant de peuples les uns +contre les autres sont identiques à celles qui les arment aujourd’hui. +Les dissensions qui ruinèrent la Grèce antique, les luttes civiles qui +mirent fin à la République romaine sont nées de sentiments semblables à +ceux qui bouleversent encore la vie des nations. + + * * * * * + +Devant les découvertes de la science, les philosophes espéraient que +notre siècle deviendrait celui de la raison pure, que les temples et les +casernes seraient remplacés par ces laboratoires d’où surgissent des +forces supérieures à celles dont disposaient les dieux et qu’une +concorde universelle unirait les peuples. + +Il n’en a rien été et on ne saurait s’en étonner. Comment des +découvertes d’origine rationnelle auraient-elles pu modifier les +sentiments qui forment la trame de notre nature? + +La science a fourni aux sentiments de nouveaux moyens d’action, mais ne +les a pas transformés. Et c’est pourquoi les découvertes scientifiques, +loin d’introduire la paix dans le monde, n’ont fait que rendre les +guerres modernes plus meurtrières et plus cruelles que celles du passé. + +Les savants dont je parlais plus haut constateraient également que les +illusions mystiques sont aussi puissantes aujourd’hui qu’elles l’étaient +de leur temps. Faisant partie de la nature de l’homme, elles ne meurent +pas plus que l’amour, l’ambition et la haine. Ils verraient très vite +que les fidèles, prosternés il y a 8.000 ans devant les autels d’Isis, +les socialistes transformant l’État en arbitre souverain de la destinée +des hommes appartiennent, au point de vue psychologique, à la même +famille. Les influences mystiques qui dominaient les premiers sont +identiques à celles qui dominent les seconds. + +Les peuples n’ont jamais supporté sans bouleversement la mort de leurs +dieux, et c’est pourquoi, dès qu’un idéal divin se transforme, la +civilisation qu’il inspirait se transforme également. + +Sous l’influence des idéals issus des méditations de Bouddha, de Jésus +et de Mahomet, de grands empires ont été détruits et d’autres ont été +fondés. + + * * * * * + +En dehors des idéals religieux, chaque époque fut influencée par un +idéal politique qui change généralement après un petit nombre de +générations. C’est ainsi, par exemple, qu’en France au XVIIe siècle, +l’idéal politique fut la monarchie absolue représentée par Louis XIV. Au +XVIIIe siècle, la révolution réussit à détruire en partie l’ancien +régime, elle aboutit finalement à la création de monarchies +constitutionnelles laissant aux peuples des pouvoirs politiques dont des +révolutions successives amenèrent l’extension. Le XXe siècle vit le +développement des pouvoirs populaires et, en même temps, la formation de +grands états nouveaux tels que l’Italie et l’Allemagne, constitués par +la réunion de petits états jadis séparés. + +Le développement des idées démocratiques, celles d’égalité surtout, eut +pour aboutissement final l’extension des influences socialistes. Leur +application dans divers pays enfanta des désordres qui ont déjà ramené +plusieurs grands états de l’Europe à des formes diverses de dictature. +Elles semblent destinées à s’étendre si les gouvernements socialistes +continuent à prouver leur incapacité à s’adapter aux nécessités qui +dirigent aujourd’hui le monde. + +L’insuccès des tentatives faites en Russie et ailleurs montre combien il +est difficile pour les peuples fatigués d’un idéal ancien d’en créer un +nouveau capable d’unifier les âmes. + +La difficulté est d’autant plus grande aujourd’hui qu’un idéal n’a +d’influence durable que s’il ne se heurte pas, comme l’idéal socialiste, +aux exigences économiques nouvelles que les progrès des sciences et de +l’industrie ont fait surgir. + + * * * * * + +Trois grandes formes d’idéals sont en lutte, aujourd’hui, dans le monde: +l’idéal religieux, l’idéal national, l’idéal international. + +L’idéal religieux, très vivace encore chez beaucoup de nations, n’a +cependant d’influence politique profonde que chez les peuples de l’Asie, +ceux de l’Asie musulmane notamment. En Europe la religion socialiste +tend à se substituer aux anciennes croyances religieuses. + +L’idéal national, d’où l’idée de patrie dérive, s’est développé chez +beaucoup de peuples depuis la guerre, en particulier chez ceux +artificiellement créés par le traité de paix. + +L’idéal international, qui repousse l’idée de patrie, est défendu par +les socialistes et les communistes, qui s’imaginent que la suppression +de la patrie engendrerait une paix universelle. + +L’Histoire prouvant qu’une nation ne change pas d’idéal sans que sa +civilisation se transforme bientôt, il en résulte que l’avenir des +peuples dépendra de l’idéal qui régira leurs sentiments et leurs +pensées. + +Étudiés aux seules lumières de la raison, la plupart des idéals +deviennent d’illusoires fantômes, mais, les observations répétées +pendant de longs siècles prouvent que ces fantômes engendrèrent de +vivantes réalités. Bouddha, Jésus et Mahomet ont transformé le monde, et +du fond de leur tombeau, ils orientent encore la pensée de plusieurs +millions d’hommes. + + * * * * * + +Les idéals religieux le plus souvent, les idéals politiques quelquefois, +ont eu seuls, jusqu’ici, le pouvoir de créer l’unité de sentiments et de +pensée sans laquelle aucune civilisation n’a encore pu durer. + +La puissante action d’idéals mystiques échappe aux partisans de la +théorie dite matérialiste de l’histoire. Ses adeptes soutiennent que les +peuples sont uniquement conduits par des besoins matériels, alors qu’en +réalité la plupart des grands événements formant la trame de l’histoire +ont eu pour origine des idéals mystiques bien étrangers à ces besoins. +La fondation de l’Empire musulman, les croisades, les guerres de +religion et bien d’autres événements du même ordre, eurent des +influences mystiques pour cause et non des besoins matériels. Tout +autant que les besoins, les idéals dirigent l’âme des peuples. + + * * * * * + +De nos jours, l’importance des idéals religieux est devenue, chez +beaucoup de peuples, bien moindre que celles des idéals politiques ou +sociaux, tels que le désir d’hégémonie, les doctrines socialistes, etc. + +L’idéal d’hégémonie, forme exagérée de l’idéal national, souvent +qualifié d’impérialisme, faillit triompher avec les armées allemandes, +mais il ne fut pas le plus fort, et c’est l’idéal socialiste qui +remplace aujourd’hui les idéals mystiques divers dont l’homme n’a jamais +pu se passer. + +Comme tous les idéals, il inspire des convictions qu’aucun raisonnement +ne saurait effleurer, mais ces convictions, qui sont une des conditions +de sa force, constituent également une cause de sa faiblesse. Le monde +est arrivé en effet à une époque où des nécessités économiques qui ne +fléchissent pas limitent étroitement le pouvoir des illusions. Lorsque +Mahomet, au nom d’une foi nouvelle, fille de ses rêves, réussissait à +bouleverser le vieux monde, il ne trouvait pas devant lui +l’infranchissable mur des nécessités économiques que les disciples de +Karl Marx rencontrent maintenant. + +Mais, si le pouvoir constructeur de l’idéal socialiste est bien faible, +son action destructrice peut devenir considérable. La Russie en fit +l’expérience. Il fallut l’influence d’un tout-puissant dictateur pour +mettre fin en Italie aux désordres engendrés par l’application de la +doctrine. + + * * * * * + +De tous les idéals légués par le passé, un des plus puissants encore est +l’idéal national constitué par le culte de la patrie. + +A défaut d’arguments rationnels ou affectifs, il suffit de voyager un +peu pour comprendre en quoi consiste une patrie. + +La patrie, ce n’est pas seulement la terre des aïeux dont les +générations nouvelles continuent la vie, mais cet ensemble de +traditions, de pensées, de sentiments communs, de préjugés même, qui +font que tous les hommes d’un pays se sentent frères. Il suffirait de +transporter les plus farouches apôtres de l’internationalisme chez des +peuples étrangers pour leur faire rapidement saisir la profondeur de +l’abîme psychologique qui sépare des peuples de mentalités différentes. + +On constate ces divergences quand sont réunis dans un Congrès des hommes +de patries différentes. Bientôt éclatent les dissemblances, non pas +seulement d’intérêts, mais de sentiments et de pensées qui les empêchent +de se comprendre. Leurs croyances politiques les rapprochent un instant +mais leur passé les désunit et ils s’en aperçoivent bientôt. + +L’histoire du monde antique montre clairement, elle aussi, la puissance +de l’idée de patrie. Les Romains dominèrent et civilisèrent le monde +tant que le culte de Rome gouverna leurs âmes. Lorsque, sous l’influence +des guerres civiles créées par les luttes sociales, le culte de la +patrie s’affaiblit dans les cœurs, la décadence commença. + + * * * * * + +On peut résumer ce qui précède dans les conclusions suivantes: + +En dehors des besoins matériels nécessaires à l’entretien de sa vie, +l’homme est guidé par des éléments affectifs: ambition, haine, amour, +etc., par des influences mystiques: croyances religieuses, politiques ou +sociales et par des influences rationnelles dont le pouvoir est encore +bien faible. + +Les croyances mystiques engendrent les idéals qui dominent chaque peuple +et lui permettent de ne pas rester une poussière d’hommes sans +résistance et sans force. + +Ces idéals, jadis concrétisés dans des dieux personnels, tendent à être +remplacés par des dogmes et des formules auxquels est attribuée la même +puissance, mais qui se heurtent à des nécessités économiques +irréductibles. + +Les bouleversements et l’anarchie actuelle du monde continueront +jusqu’au jour où les besoins mystiques, qui ne sauraient périr, +puisqu’ils font partie de la pâture humaine, auront créé un idéal +nouveau ne se heurtant pas aux réalités économiques qui transforment +l’âge moderne. + + + + +CHAPITRE II + +LES PROGRÈS DE LA RELIGION SOCIALISTE + + +On ne comprend bien la force du socialisme et du communisme qu’en les +considérant comme une religion nouvelle inspirant la même foi mystique +que les religions antérieures. + +Cette assimilation, jugée paradoxale à l’époque où je la formulais dans +un de mes plus anciens livres, est généralement admise aujourd’hui, même +par les socialistes. Leur chef en France l’a déclaré du haut de la +tribune parlementaire dans les termes suivants: + + «Quand on vient nous dire: «Vous êtes une église», on ne nous offense + pas... Nous sommes une catholicité! Nous aussi prétendons à la + domination spirituelle. Nous aussi créons quelque chose qui ressemble + à une foi. Nous aussi, comme l’Église catholique, avons l’orgueil + d’envisager les événements et les choses _sub specie æternitatis_. + + ... Le rôle de l’arbitrage entre les nations n’est plus réalisable par + l’Église; c’est nous, le socialisme, qui le revendiquons, c’est à + cette succession spirituelle que nous prétendons.» + +La naissance d’une religion, phénomène assez rare dans l’histoire, est +toujours accompagnée de bouleversements. Des méditations de Bouddha sous +l’arbre de la sagesse, cinq siècles avant notre ère, surgit une religion +qui changea l’existence de l’Extrême-Orient et dirige encore la pensée +de quatre cents millions d’hommes. Le Christianisme détermina des +transformations aussi profondes. Le dieu sorti des rêves de Mahomet +permit à d’obscurs nomades de fonder un immense empire disparu +aujourd’hui, mais dont la foi qui le fit naître est toujours vivante. + +Si les religions possèdent une pareille force, c’est qu’elles donnent +aux hommes ces pensées et ces sentiments communs qui créent l’unité et, +par conséquent, la puissance des nations. + + * * * * * + +L’inégale expansion du socialisme chez les divers peuples tient aux +différences de mentalité qui les séparent. On résumerait sommairement +quelques-unes de ces différences par une classification des peuples en +étatistes et individualistes. + +Chez les individualistes, toutes les grandes entreprises sont dirigées +par l’initiative privée. Chez les étatistes, le gouvernement se trouvant +chargé du plus grand nombre de fonctions possibles, les citoyens ne +conservent qu’une dose d’initiative et d’indépendance fort restreinte. + +C’est précisément en raison de ces divergences de mentalité que les +peuples individualistes, les Américains surtout, repoussent avec horreur +le socialisme. Les Latins, au contraire, l’admettraient facilement, s’il +n’était entouré d’autant de menaces de ruine et de dévastation. + +Les Américains se montrent justement fiers de leur individualisme et si, +par nécessité militaire, ils ont dû subir l’étatisme pendant la guerre, +ils l’ont rejeté dès la signature de la paix. + + * * * * * + +Les différences de constitution mentale qui viennent d’être signalées +ont des conséquences aussi importantes au point de vue économique qu’au +point de vue social. + +Des expériences fréquemment répétées ayant prouvé que toutes les +fabrications de l’État sont beaucoup plus onéreuses que celles de +l’industrie privée, les peuples définitivement socialisés se +trouveraient dans un état d’infériorité manifeste à l’égard de ceux qui +ne le seraient pas. Or, la plupart des pays ne pouvant vivre qu’en se +procurant à l’étranger les matières premières que leur sol ne fournit +pas, doivent les payer avec des marchandises dont les prix ne dépassent +pas ceux de leurs concurrents sur le marché mondial. + +Une nation entièrement étatisée par le socialisme serait obligée de +vendre ses produits un prix plus élevé que ceux de ses rivaux. Elle +deviendrait fatalement alors une nation de vie chère, de chômage et, par +conséquent, comme en Russie, de misère pour les ouvriers dont le +socialisme prétend améliorer le sort. + + * * * * * + +Parmi les points essentiels du socialisme se trouve la suppression du +capitalisme et du salariat. Un savant économiste a très bien montré, +dans les lignes suivantes, publiées par le _Temps_, les côtés illusoires +des théories socialistes sur ces questions fondamentales. + + «Le salariat étant considéré comme un mode barbare de rémunération qui + laisse toujours le travailleur aux prises avec les inquiétudes de + l’avenir, les socialistes voudraient transmettre à l’État la + responsabilité de la création continue du travail dont le profit + global serait réparti entre les travailleurs, sans perception + intermédiaire. Il s’agit moins pour eux de supprimer effectivement le + capital que de l’arracher à ses possesseurs actuels pour leur enlever + du même coup la direction des affaires. Ainsi une révolution serait + nécessaire, mais ensuite le capital subsisterait, pesant du poids de + ses intérêts sur le budget de l’État comme la rente d’aujourd’hui. Du + moins, les travailleurs seraient-ils les maîtres apparents de leur + destinée. + + Nous avons pu voir ce que donnait la mise en œuvre de cette formule en + Russie: un fonctionnarisme beaucoup plus onéreux que le patronat, et + surtout l’incapacité d’adapter la production à la consommation. + L’ouvrier se retrouva finalement plus salarié que jamais, mais à des + taux moindres et soumis tout de même au chômage. En vérité, on ne peut + concevoir toute «l’économique» d’un pays centralisée entre les mains + des fonctionnaires sans que s’ensuive la ruine de l’État.» + +Sans doute le salariat subira la loi commune qui oblige les institutions +à changer. La fusion des intérêts de l’ouvrier avec ceux du patron comme +en Amérique, la possession par les travailleurs d’une partie des actions +des entreprises auxquelles ils collaborent, montre que le salariat +évoluera, mais dans un sens fort différent de celui rêvé par les +socialistes. + + * * * * * + +Les illusions des théoriciens ne sauraient prévaloir contre cette loi +psychologique irréductible que l’initiative et l’effort individuel +constituent, d’après l’expérience, des stimulants qu’aucun sentiment +collectif n’arrive à remplacer. + +Supposons que, par miracle, le rêve socialiste ait été réalisé il y a un +siècle sous l’influence d’un gouvernement international autocratique. +Tous les salaires ayant été égalisés, la concurrence et tous les autres +éléments de l’effort et de l’initiative personnelle, étant trouvés +supprimés, aucun progrès nouveau n’aurait pu naître. Les chemins de fer, +l’électricité et les diverses découvertes qui ont transformé la +civilisation seraient inconnus. L’ouvrier continuerait à mener la vie de +privations à laquelle il était alors condamné. + +Si le miracle que nous supposons réalisé il y a cent ans se réalisait +demain, le résultat serait identique, la naissance de tout progrès se +verrait empêchée et tant que durerait ce régime, l’humanité resterait +maintenue exactement au point où elle se trouve aujourd’hui. + + * * * * * + +Ces évidences ne touchent pas les socialistes. Ils sentent bien, +cependant, que leur régime mettrait en grand état d’infériorité les +peuples qui l’accepteraient. Et c’est pourquoi leur rêve tend à +l’établissement d’une dictature internationale, qui réglerait pour +l’univers la production, les salaires, les prix, les échanges, etc., de +façon à supprimer toute concurrence industrielle et commerciale. + + «Il faudra, disait au parlement M. Léon Blum, introduire dans la vie + respective des nations, une sorte de légalité internationale; il + faudra admettre une sorte de limitation.» + +Traduites en termes clairs, ces déclarations signifient simplement que +le monde devrait être régi par un gouvernement socialiste, lequel +constituerait nécessairement une dictature internationale absolue. + + * * * * * + +La force de la religion socialiste ne réside nullement dans sa doctrine, +mais, je le répète, dans les sentiments qui lui servent de soutien. + +Le plus caractéristique de ces sentiments est un besoin d’égalité d’où +résulte la haine intense de toutes les supériorités de la fortune et de +l’intelligence. + +Les diverses formes de supériorités étant individuelles et jamais +collectives, on conçoit aisément que l’être collectif les ait toujours +mal supportées. Peu importe à la multitude que les merveilles de la +science et de l’art, qui, en transformant les civilisations, +transformèrent également le sort des travailleurs, soient exclusivement +dues à des capacités individuelles. Elle veut régner à son tour. La +formule: «Dictature du prolétariat» traduit nettement cette aspiration. +Il est donc naturel que le premier acte du socialisme triomphant en +Russie ait été le massacre systématique de toutes les élites. + +«L’envie, disait La Rochefoucauld, est une fureur qui ne peut souffrir +le bien des autres.» + +A cet élément de force, le socialisme joint encore le besoin d’une foi +mystique dont les peuples ne purent jamais se passer. + +Devenu une religion, le socialisme échappe par ce seul fait à +l’influence de la raison et de l’expérience. Les religions qui menèrent +toujours le monde ne sont pas nées de la raison et ne craignent pas nos +raisons. + +Ce n’est donc ni la faiblesse des dogmes qu’elle propose, ni l’esclavage +qu’elle impose qui pourraient entraver la diffusion de la religion +socialiste. + + * * * * * + +Le socialisme comprend deux branches encore distinctes, mais qui tendent +à se confondre. D’abord, le socialisme que l’on pourrait qualifier de +bourgeois, parce qu’il a surtout des bourgeois pour adeptes; puis, le +socialisme populaire, qualifié de communisme, défendu principalement par +les meneurs de la classe ouvrière. + +Ces deux frères se combattent quelquefois, mais poursuivent exactement +les mêmes buts: suppression de la propriété privée, expropriation des +entreprises industrielles et leur gestion par l’État. Ils ne diffèrent +que dans les méthodes de propagande. Le socialisme bourgeois a +l’illusion de pouvoir transformer la société avec des lois, le +communisme voudrait la détruire d’abord pour la rebâtir ensuite. + +En attendant que la religion socialiste unisse les hommes, elle n’a fait +que les diviser davantage. Ses résultats les plus clairs ont été de +ramener à la barbarie la Russie, seul pays qui l’ait entièrement +adoptée, et de forcer l’Italie à s’en débarrasser par un dictateur. + + * * * * * + +Il est attristant de songer que tant d’accumulations de ruines et tant +de sang versé pour transformer la vie sociale des peuples, c’est-à-dire +en réalité refaire leur âme, n’ait généralement réussi qu’à changer le +nom des institutions détruites. + +Rappelant, à propos de la Russie, les démonstrations que j’ai souvent +répétées, un éminent académicien, M. Bourdeau, écrivait dans le journal +des _Débats_: + + «A quel point l’exemple de la Russie ne justifie-t-il pas les thèses + du docteur Gustave Le Bon? Celle-ci, tout d’abord, que les révolutions + ne changent point le caractère des peuples et que, si elles brisent la + chaîne des traditions, elles en forgent de nouvelles sur le modèle des + anciennes. Le culte de Lénine n’a fait que remplacer celui du tzar. De + même, la dictature militaire et policière sur le prolétariat n’a fait + que renforcer celle de l’ancien régime. La classe jadis dominante a + été dépossédée et massacrée, de nouvelles classes lui ont succédé. + L’égalité politique n’a pas plus été réalisée que l’égalité économique + et l’égalité sociale.» + + * * * * * + +Un des dangers du socialisme en France, c’est qu’il attire les partis +politiques incertains qui espèrent, en s’alliant à lui, conquérir les +suffrages des électeurs. + +Ils oublient alors que la loi d’accélération des mouvements +révolutionnaires est analogue à celle qui régit la chute des corps. En +deux années, la même charrette conduisit au fatal couteau les doux +Girondins qui croyaient, eux aussi, refaire le monde avec des lois et +des discours, le farouche Danton, fondateur d’un tribunal destiné à +faire périr sans retards inutiles les contempteurs de sa foi, enfin le +sombre Robespierre, espérant régénérer la France en abattant le plus +grand nombre possible de têtes. + +Cette courbe des mouvements révolutionnaires a été également observée en +Russie. Après la pâle Douma, puis le verbeux Kerenski, ce fut Lénine +avec ses fusillades en masse et son cortège de bourreaux chinois, +destinés à raffiner les supplices. + +Les conséquences de l’extrémisme sont partout les mêmes. Au couperet de +Robespierre, aux fusillades de Lénine, succède bientôt le sabre du +dictateur, qui met généralement fin à l’anarchie. Il n’a pas encore +surgi en Russie, mais sa venue est inévitable. + + * * * * * + +Nos agitateurs devraient se rappeler que si la France est parfois +révolutionnaire, comme tous les pays à évolution trop lente, elle +possède une âme ancestrale stabilisée depuis longtemps, qui la rend +finalement très conservatrice. + +Ce double caractère: révolutionnaire dans la forme, conservateur dans le +fond, doit être retenu pour comprendre notre histoire et l’invariable +tendance des foules à se tourner vers un César libérateur quand +l’anarchie grandit. Elle explique Bonaparte au moment où la France, +fatiguée du désordre révolutionnaire, cherchait un maître. Elle explique +le second Empire, surgissant lorsque le peuple, inquiet des progrès +socialistes, accorda sept millions de suffrages au dictateur qui +promettait de rétablir l’ordre. Les événements de l’Histoire semblent +issus d’imprévisibles hasards; ils sont, en réalité, régis par des lois +éternelles. + + * * * * * + +Quels que soient les arguments qu’on puisse invoquer contre les +doctrines socialistes, elles continuent à se propager parce qu’elles ont +pour adeptes l’immense légion des hommes mécontents de leur sort et +auxquels les anciens idéals ne suffisent plus. + +Parmi eux figure la foule de fonctionnaires et de petits bourgeois qui +ont envoyé beaucoup d’extrémistes au Parlement parce qu’ils mettaient en +eux l’espoir de voir améliorer leur situation, et renaître l’aisance que +les perturbations financières avaient fait disparaître. Ils +abandonneront d’ailleurs bien vite le socialisme, quand ils verront que +ses défenseurs sont incapables de leur rendre l’aisance perdue. + +Le passage suivant, publié en avril 1926 dans le plus influent des +journaux socialistes français, donne un exposé très net des aspirations +du parti, et des conséquences que leur réalisation pourrait entraîner. + +A propos du 1er mai 1926, ce journal invitait les membres du parti: + + «A revendiquer le prélèvement sur le grand capital et la + nationalisation des banques et des grands monopoles capitalistes, + seules mesures susceptibles de faire payer effectivement les riches. + + ... La paix immédiate au Maroc et en Syrie, en exerçant sur les + gouvernants au service des banquiers «colonisateurs» une pression + prolétarienne d’une telle force qu’ils soient contraints de faire la + paix.» + +La diffusion des théories socialistes s’observe aujourd’hui dans tous +les éléments de la vie journalière jusque dans les administrations +municipales, qui tendent de plus en plus à intervenir dans les +industries et le commerce local. On a fait observer avec raison que le +socialisme municipal est bien autrement dangereux que le socialisme +d’État, étant donné l’infiltration communiste dans maintes localités +urbaines ou rurales. + + * * * * * + +L’âge actuel représente une période d’incertitudes résultant des +conflits qui divisent les peuples et les partis politiques de chaque +peuple. + +Il en sera ainsi, je le répète, tant que l’homme moderne n’aura pas +trouvé un idéal nouveau possédant, comme les anciens, le pouvoir de +diriger la vie, de créer les volontés fortes et les persévérants +labeurs. L’idéal socialiste, n’étant que destructeur, ne saurait exercer +un tel rôle. + +Le socialisme est en réalité beaucoup plus dangereux, peut-être, par la +mentalité révolutionnaire et envieuse qu’il propage, que par les +doctrines qu’il propose. Dès que ces doctrines arrivent, en effet, à se +réaliser, elles se heurtent à un mur de nécessités économiques et +d’impossibilités psychologiques qui en révèlent bientôt l’impuissance; +mais la mentalité nouvellement créée subsiste. + +Les théoriciens, incapables de comprendre l’infériorité de leurs +doctrines, s’en prennent aux hommes et, comme en Russie, massacrent par +milliers tous ceux auxquels ils attribuent leurs insuccès. + + * * * * * + +En politique, les raisonnements ont peu d’action, seules des expériences +répétées finissent par agir sur l’âme des peuples. Elles n’agissent +malheureusement qu’après avoir été suffisamment répétées et coûtent fort +cher. Les expériences socialistes, qui ruinèrent la Russie et faillirent +ruiner l’Italie, avaient été précédées d’autres expériences également +fort coûteuses, En France, notamment, en 1848 et en 1871. + +En 1848, elles coûtèrent une révolution, la division de la France en +partis rivaux, et finalement la nomination par 7.000.000 de suffrages +d’un dictateur couronné qui devait conduire plus tard la France à une +dangereuse invasion. En 1871, la naissance de la commune socialiste eut +pour conséquences de nombreux massacres et l’incendie des plus beaux +monuments de la capitale. + + * * * * * + +Le socialisme et sa forme extrême, le communisme, sont devenus fort +dangereux. On a évalué à huit cent mille le nombre des électeurs +communistes en France, chiffre très supérieur aux deux cent mille +Jacobins de la Terreur. C’est donc avec raison que les chefs moscovites +du bolchevisme classent le parti communiste français au second rang par +sa puissance. + +Le parti radical, qui jouait en France un rôle considérable alors qu’il +était unifié, se traîne de plus en plus à la remorque du socialisme, +grand pôle d’attraction pour les esprits faibles, ne pouvant se passer +d’une croyance capable d’orienter leurs pensées. + +Sans doute, nous l’avons vu déjà, les forces ancestrales finissent +toujours par limiter les dangereuses oscillations des foules. Mais ces +forces agissent lentement et ne sauraient prévenir les ravages exercés +par les influences extrémistes. + +On redoute fort, aujourd’hui, les ennemis du dehors, mais il faut +craindre davantage peut-être les ennemis du dedans. + +Socialistes, communistes, syndicalistes, bien que représentants de +théories diverses, s’unissent partout contre l’ordre social établi. Ils +l’ont brisé en Russie et faillirent le détruire en Italie, en Espagne et +en Grèce. + + * * * * * + +Les conséquences de l’évolution socialiste étaient depuis longtemps +faciles à prévoir, car ce n’est pas d’aujourd’hui, nous l’avons vu, que +sous des formes diverses cette doctrine a fait son apparition dans le +monde. Rappelant, dans un ancien ouvrage, que les guerres sociales, +après avoir conduit la Grèce à la servitude, contribuèrent à amener la +fin de la république romaine et la venue des Césars, j’écrivais: + + «Plusieurs peuples de l’Europe vont être obligés de subir la + redoutable phase du socialisme. Trop oppressif pour pouvoir durer, il + fera regretter l’âge de Tibère et de Caligula et ramènera cet âge. On + se demande, parfois, comment les Romains du temps des empereurs, + supportaient si facilement les férocités furieuses de tels despotes. + C’est qu’eux aussi avaient passé par les luttes sociales, les guerres + civiles, les proscriptions, et y avaient perdu leur caractère. Ils en + étaient arrivés à considérer ces tyrans comme les derniers instruments + de salut. On les toléra parce qu’on ne savait comment les remplacer. + Ils ne furent pas remplacés en effet. Après eux, ce fut l’écrasement + final sous le pied des barbares, la fin d’un monde. L’Histoire tourne + dans le même cercle.» + + + + +CHAPITRE III + +LA MENTALITÉ BOLCHEVISTE + + +En dehors des théories qui lui servent quelquefois de support, mais dont +la plupart des sectateurs de la doctrine n’ont jamais entendu parler, le +bolchevisme constitue une mentalité spéciale fort répandue aujourd’hui. + +En quoi consiste donc cette mentalité si répandue, alors que la doctrine +politique ne s’est développée qu’en Russie et n’a envahi certains états +civilisés, comme la Hongrie, que pour être bientôt repoussée par ceux-là +mêmes qui l’avaient acceptée? + +La mentalité bolcheviste a, comme caractéristiques principales, un +esprit de révolte permanent contre toutes les formes d’autorité, à +l’exception de celle des chefs de la doctrine, la haine jalouse de +toutes les supériorités, le retour aux instincts primitifs, l’ardent +désir de supprimer violemment les contraintes sociales que la +civilisation oppose à ces instincts. + +Cette mentalité, plus répandue chaque jour, se manifestait déjà dès les +débuts de la paix. J’en eus la première notion lorsque des milliers +d’électeurs parisiens choisirent comme député un capitaine bolcheviste, +sans avoir d’ailleurs la moindre idée de sa doctrine. + +Ignorant à cette époque en quoi consistait le bolchevisme, je cherchais +à me renseigner le soir même de cette élection auprès d’un vieux +philosophe de mes amis. + +Il était malheureusement aussi ignorant que moi, mais m’assura que, si +je voulais bien dîner avec lui, les propos de sa bonne, très révoltée +depuis quelque temps, pourraient me documenter. + +Ils me documentèrent en effet; bien que faiblement érudite, la servante +bolcheviste me donna en réponse à mes interrogations d’assez judicieux +conseils. + +--Laissez vos bouquins, dit-elle, regardez le grouillement de la vie. +Les livres, ça parle de choses mortes et c’est pourquoi les savants qui +passent leur temps à les lire ne savent pas grand chose du monde. +Regardez autour de vous et peut-être arriverez-vous à comprendre le +bolchevisme. + +Malgré leur forme médiocrement littéraire, ces conseils contenaient un +fonds de vérité dont je m’empressai de tenir compte. + +Le hasard me servit assez bien. Dès le lendemain, en effet, je +rencontrai chez un ami qui faisait réparer son appartement une équipe +d’ouvriers divers échangeant, à propos de l’élection récente, des +réflexions révolutionnaires, d’ailleurs dépourvues d’aménité pour les +patrons qui les employaient. Me mêlant à leur conversation, je déclarai +d’un air entendu au plus bruyant des orateurs de la bande que le +bolchevisme était sans doute, suivant les prétentions des propagateurs +de la doctrine, une application des principes de Karl Marx. + +--Karl Marx? Connais pas. Ça doit être un des rois boches détrônés +récemment. Les rois et les bourgeois, n’en faut plus. C’est l’ouvrier +qui doit être bourgeois à son tour. Voilà le bolchevisme. + +Ce jugement, bref sans doute, mais suffisamment clair, me fit continuer +mes recherches. + +Elles furent instructives, puisque de leur ensemble se dégageait +nettement l’armature de la mentalité bolcheviste: haine de l’ouvrier +contre le patron, hostilité des employés contre leurs chefs, jalousie +générale des inférieurs à l’égard des supérieurs, libération des +instincts que les contraintes sociales réprimaient jadis, mépris de +l’autorité partout. + +De ces observations et d’autres du même ordre il ressortait assez +clairement que le bolchevisme désignait sous un nom nouveau un état +mental extrêmement ancien, puisqu’il se manifestait déjà avant le +déluge. Le Caïn de la légende biblique tuant son frère de la prospérité +duquel il était jaloux est le véritable ancêtre des bolchevistes. Caïn +traita Abel exactement comme Lénine devait traiter plus tard les +bourgeois favorisés par la fortune ou l’intelligence. + + * * * * * + +Nous venons d’esquisser sommairement la mentalité bolcheviste. Disons, +maintenant, quelques mots de la doctrine. + +Rajeunie en apparence par des théories livresques, elle n’est qu’un +simple retour au communisme des premiers âges. + +Ces théories représentent, en réalité, le besoin des révolutions +triomphantes de trouver une justification rationnelle à leurs violences. +_Le Contrat Social_ de J.-J. Rousseau, qui enseignait la bonté primitive +de l’homme uniquement perverti par les sociétés, fut la bible de +Robespierre et servit à rationaliser la guillotine. L’œuvre du juif Karl +Marx, dont les doctrines sont souvent aussi enfantines que celles de +Rousseau, devint la bible de Lénine et de ses associés. Elle permit de +justifier les systématiques massacres des intellectuels et le pillage +général des fortunes. + +En fait, les foules révoltées ne se préoccupent guère des systèmes. Il +n’existe que de bien lointains rapports entre l’idéologie marxiste et +l’organisation des républiques soviétiques. Les communistes russes +connaissent fort peu leur grand prêtre Karl Marx, et les communistes +français ne le connaissent pas davantage. L’un d’eux avouait, au +parlement français, n’avoir jamais lu une ligne de ce théoricien +célèbre. Il faut l’en louer, car les livres de Karl Marx contiennent un +si grand nombre d’assertions démenties plus tard par les événements, que +leur lecture suffirait à guérir du communisme tout esprit impartial. + +Jugeant inutile d’insister sur les théories communistes, il sera +suffisant d’indiquer sommairement les formes que le bolchevisme revêt +dans la pratique. + + * * * * * + +Au point de vue théorique, le bolchevisme oriental semblerait +représenter la domination totale de l’être individuel par l’être +collectif. En Russie, une pyramide de conseils ouvriers, dits soviets, +s’étend du village au comité central directeur. En sont exclus les +bourgeois, les professeurs et tous les intellectuels. + +Cette dictature apparente du prolétariat n’est en réalité qu’une +fiction. La machine gouvernementale reste entièrement dirigée par un +petit nombre de chefs assez absolus pour avoir pu supprimer toutes les +libertés, celles de la parole et de la presse notamment. Des fusillades +sommaires terminent immédiatement la moindre tentative d’opposition. + +Le bolchevisme russe n’est, d’ailleurs, qu’une simple continuation de +l’ancien régime tsariste. Il se maintient pour des raisons identiques à +celles qui soutenaient ce régime. La Russie demi-barbare, composée de +races différentes, ne peut, comme tous les pays asiatiques, conserver +une certaine unité que sous la main de chefs absolus. + + * * * * * + +L’essai actuel du communisme en Russie n’est pas unique en Orient. La +Chine, notamment, expérimenta le communisme plusieurs fois. Au XIe +siècle, sous l’empereur Tcheng-Tsong, la propriété privée fut abolie, +les capitaux, les terres et les industries mis en commun. + +Après une quinzaine d’années d’expérience, les ouvriers et paysans +renversèrent le régime dont les graves inconvénients avaient fini par +les frapper. La terre et l’industrie ne rapportaient plus rien, par +suite de l’indifférence des exploitants que l’intérêt personnel +n’animait plus. + +Une nouvelle expérience du communisme faillit ruiner la Chine vers le +milieu du dernier siècle. Elle dura également une quinzaine d’années, au +bout desquelles les masses elles-mêmes virent que, loin d’être diminuée +par le nouveau régime, leur misère augmentait. + + * * * * * + +Si le communisme tend à se répandre chez certaines grandes nations, +c’est, comme je l’ai fait remarquer déjà, que les civilisations, à +mesure qu’elles se compliquent, traînent derrière elles un nombre +immense d’êtres incapables de s’y adapter et désireux par conséquent de +les renverser. + +Pareil phénomène fut souvent observé dans l’histoire. Lorsqu’une race +inférieure arrive à dominer accidentellement par la force une +civilisation trop élevée pour elle, cette dernière est détruite avec +violence. On le vit, notamment, lorsque les barbares anéantirent en +Gaule la civilisation romaine, trop raffinée pour eux. On le vit +également, de nos jours, lorsque les nègres de Saint-Domingue et d’Haïti +anéantirent, sans pouvoir la remplacer, la civilisation que les +Européens leur avaient apportée. + +Des phénomènes du même ordre se manifestent actuellement en Russie. Un +observateur judicieux, M. Chessin, explique comment le régime communiste +fit une guerre féroce aux intellectuels. Il rapporte cette profession de +foi publiée par la _Pravda_: + + «L’Orient moujik a jeté bas les théories de la science occidentale, il + a obligé le savant à ployer l’échine devant l’ouvrier noir de crasse.» + +Un des grands maîtres de la doctrine, Zinovief, proclame que, «dans +chaque intellectuel, il voit un ennemi du pouvoir soviétique». + +C’est en raison de cette mentalité que l’enseignement de l’histoire, de +la philosophie, de la morale a été exclu des écoles. + + «Suivant l’auteur précédemment cité, les maîtres du pouvoir ont + interdit, sous la menace de pénalités exemplaires, dans les + bibliothèques publiques, des ouvrages de Platon, Aristote, Descartes, + Kant, Spencer, etc. Les grands auteurs russes modernes eux-mêmes sont + exclus.» + +D’après le même auteur les professeurs des universités seraient choisis +parmi les élèves des écoles ouvrières, n’ayant d’autres connaissances +que les quatre règles de l’arithmétique et quelques rudiments de +grammaire. + +La Russie retourne ainsi aux formes inférieures de civilisation que +rêvent tous les inadaptés. + + * * * * * + +Nous venons de résumer brièvement la mentalité bolcheviste, la doctrine +bolcheviste et ses applications. + +La doctrine bolcheviste est dangereuse, mais la mentalité qui l’inspire +plus dangereuse encore. Si elle continuait à envahir le monde, elle +saperait définitivement tous les principes servant de base aux grandes +civilisations. + +La doctrine bolcheviste est en train de détruire le capital matériel des +peuples, mais la mentalité bolcheviste menace un capital moral plus +précieux que de fugitives richesses et dont la création a demandé de +longs siècles d’efforts. + + + + +CHAPITRE IV + +LUTTES DU SOCIALISME ET DU SYNDICALISME CONTRE LA CIVILISATION + + +Le socialisme et sa forme dernière le communisme peuvent être envisagés +sous trois aspects différents: 1º comme religion; 2º comme doctrine +politique; 3º comme état mental. + +L’état mental a été étudié dans le précédent chapitre. La doctrine +socialiste est à peu près celle jadis formulée par Karl Marx. La +religion est constituée par les espérances d’un paradis terrestre promis +aux prolétaires: l’usine aux ouvriers, la mine aux mineurs, la paix +imposée par des réunions internationales d’ouvriers. Plus de guerres, +plus de misère. + + * * * * * + +Une croyance politique ou religieuse représente un bloc dont chacun +extrait ce qui est conforme à la nature de son esprit, c’est pourquoi, +en passant d’un peuple à un autre, croyances politiques et croyances +religieuses se transforment au point de devenir parfois méconnaissables. +C’est ainsi, par exemple, que le bouddhisme, religion d’abord dépourvue +de divinités, devint, en passant de l’Inde en Chine, polythéiste. Les +livres sacrés, gardiens de la croyance primitive, demeurent toujours +sacrés bien qu’étant devenus différents de la croyance dont ils +traduisaient d’abord la doctrine. Le texte primitif n’a pas changé, mais +ce texte est sans rapport avec les conceptions qu’il représentait jadis. + +En appliquant ces observations au bolchevisme, on constate qu’il +représente, suivant les pays, des idées assez différentes souvent sans +rapport avec le marxisme théoriquement resté son évangile. + +Chez la plupart des peuples, le communisme constitue simplement une +tendance à la libération des instincts primitifs, le besoin intense de +détruire l’ordre social établi et le désir, pour les pauvres, de +s’emparer de la fortune des riches. + +En France, aussi bien qu’en Russie, les communistes ne dissimulent pas +leur programme. Une guerre civile générale en est pour eux le prélude +nécessaire. + +Le journal _l’Humanité_ l’a très bien marqué dans les lignes suivantes, +écrites en mars 1927, à propos du projet de loi sur la réorganisation de +l’armée: + + «Pour nous le problème de l’organisation générale de la nation pour le + temps de guerre est clair. + + Il s’agit, et il s’agit exclusivement pour nous, d’organiser la + transformation de la guerre impérialiste en guerre civile et de + préparer la mobilisation de l’armée au service du prolétariat.» + +Le bolchevisme, dont les fondements étaient déjà connus des anciens +Grecs, fut la cause principale des conflits sociaux qui se terminèrent +par leur servitude. + +Qu’il soit ancien ou moderne, le bolchevisme ne s’établit et ne se +maintient quelque temps que par un despotisme très dur. La Russie en +fournit aujourd’hui un nouvel exemple. L’autocratie des chefs y est si +tyrannique qu’on a pu dire avec raison que la dictature du prolétariat +était, en réalité, une dictature sur le prolétariat. + + * * * * * + +M. Jules Sauerwein a résumé dans les termes suivants l’effroyable régime +soviétique. + + «Ce régime, dit-il, aboutit à la destruction des énergies + stimulatrices de l’effort, les individus y sont enrégimentés dans des + conditions qui leur imposent une vie où tout est rabaissé à un niveau + des plus médiocres. Les joies, à part quelques manifestations + artistiques dans les grandes villes, sont réduites à rien. Les espoirs + sont vains, les ambitions interdites. Il n’y a plus d’élite, + c’est-à-dire plus personne qui, par son effort, ait le droit de + conquérir du pouvoir en même temps que des capacités et du bonheur + individuel. S’enrichir est un crime, s’élever au-dessus des autres une + trahison. + + «... Si les choses continuent de la sorte, la Russie redescendra peu à + peu vers le moyen âge. Déjà, au lieu de s’adresser aux grandes + organisations de l’État, bien des gens construisent de leurs mains des + masures, en remplaçant les vitres par n’importe quoi et en fabriquant + sur un établi de fortune les quelques objets indispensables. Les + agriculteurs ne travaillent plus que pour leur propre subsistance.» + +Aucun peuple civilisé ne supporterait longtemps un pareil régime. S’il a +pu durer en Russie, c’est que, comme le disait déjà Michelet: «Ce grand +pays asiatique, demi barbare, pratiqua toujours le communisme.» Dans +beaucoup de régions, les terres appartenaient en commun depuis longtemps +à tous les habitants des villages. + + * * * * * + +Le communisme ne se recrute pas seulement dans le monde ouvrier +illettré, mais aussi comme je l’ai plusieurs fois rappelé, dans +l’immense armée des inadaptés, c’est-à-dire des êtres vivant dans une +civilisation trop compliquée pour eux, ou dont ils croient avoir à se +plaindre. + +Font partie de cette grande armée les individus mécontents de leur sort, +et ceux victimes de tares héréditaires: hérédo-syphilitiques, fils +d’alcooliques, etc.; êtres incomplets auxquels les soins d’une +puériculture compliquée permettent péniblement de végéter. Ils sont des +ennemis irréductibles de tout ce qui dépasse leur mentalité inférieure. +Pendant le triomphe du bolchevisme en Hongrie, on constata que les +communistes atteints de tares héréditaires déployèrent une férocité +impitoyable à l’égard de leurs victimes, faisant périr les plus éminents +citoyens dans d’affreux supplices. + +Subissant la loi rappelée plus haut, commune à toutes les croyances, le +communisme s’est transformé en changeant de milieu. En Chine et dans +l’Inde, il est devenu une sorte de nationalisme ayant pour devise: «La +Chine aux Chinois, l’Inde aux Hindous, et le rejet des influences +étrangères.» + + * * * * * + +Les idéals religieux et politiques d’un peuple peuvent vivre +parallèlement, se fusionner ou entrer en conflit. + +L’Histoire ancienne ou moderne fournit de nombreux exemples de ces +situations diverses. Dans la Rome antique, comme dans l’Angleterre +moderne, l’idéal religieux et l’idéal politique vivaient sans se +heurter. Au Moyen Age, un idéal religieux très puissant dominait en +Europe l’idéal politique alors assez faible. De nos jours, l’idéal +religieux et l’idéal politique sont entrés en conflit chez plusieurs +peuples et c’est pour eux une grande cause de faiblesse. Des idéals +contraires finissent généralement par provoquer des luttes prolongées. +L’Europe fut déjà ensanglantée par de tels conflits à l’époque des +guerres de religion. Actuellement, le radicalisme est entré en lutte +contre l’idéal religieux qualifié de cléricalisme, et toute une série de +persécutions en fut la suite. + + * * * * * + +Le monde a fini par devenir assez indifférent aux questions religieuses, +mais il a vu renaître, depuis un siècle, la lutte de la foule contre les +élites qui a si souvent agité les peuples au cours de leur histoire. Les +attaques du socialisme et du communisme contre l’ordre établi sont des +manifestations indirectes de ce grand conflit. + +C’est de la lutte entre l’élite dirigeante et les multitudes soumises au +socialisme qu’est, depuis un siècle, tissée en partie notre histoire. + +Les phases de cette lutte sont toujours les mêmes et peuvent se résumer +de la façon suivante: + +A la suite d’une révolution, le nombre triomphe, mais comme ce triomphe +s’accompagne bientôt de désordres et de ruines, une réaction se +manifeste, un pouvoir dictatorial surgit, qui met fin aux désordres. Ce +pouvoir sans contrôle finit par commettre des erreurs politiques qui +provoquent sa chute. + +Ces phases diverses se sont succédé en France depuis un siècle, comme +nous l’avons déjà rappelé. + + * * * * * + +Les hommes d’État redoutent fort le socialisme, mais le syndicalisme les +préoccupe beaucoup moins. Il est cependant, je le répète, aussi +dangereux que le socialisme. Ses progrès journaliers sont en effet plus +rapides et plus destructeurs. Les grèves anciennes des postiers et des +cheminots en France, celle des mineurs en Angleterre ont montré de quels +dangers le syndicalisme pouvait menacer la vie des nations. Le +socialisme est une menace lointaine, le syndicalisme un danger immédiat. + +Et c’est ainsi qu’une fois encore nous retombons sur les conclusions +déjà formulées, que les luttes intérieures sont devenues plus menaçantes +que les luttes extérieures contre lesquelles ont été réunis tant +d’inutiles congrès. + + + + +CHAPITRE V + +LA DÉFENSE CONTRE LE COMMUNISME + + +LE «FRANÇAIS MOYEN», peu initié aux mystères des intérêts généraux et +privés qui font mouvoir les hommes d’État, ne doit rien comprendre à +certaines oscillations de la politique contemporaine. + +Un ministre anglais reconnaît à Gênes le gouvernement communiste de la +Russie, et, quelques années plus tard, un autre ministre, également +anglais, rompt toutes relations diplomatiques avec ce gouvernement. + +Mêmes variations en France. Les bolchevistes y possèdent une ambassade, +les simples communistes s’associent parfois aux radicaux dans les +élections. Puis, tout change. «Le communisme, voilà l’ennemi!» affirme +un radical socialiste, devenu ministre, et la guerre est déclarée aux +anciens alliés. + + * * * * * + +Que le communisme soit l’ennemi, il est difficile d’en douter. Qu’on ait +mis aussi longtemps à s’en apercevoir montre à quelle limite +invraisemblable certains hommes d’État peuvent pousser l’aveuglement. + +Les communistes n’ont jamais dissimulé, en effet, leurs intentions +destructrices. Un de leurs chefs affirmait, devant le Parlement, que +l’antagonisme s’accentuait partout entre la bourgeoisie et la classe +ouvrière. Cette dernière, lasse d’être exploitée, rêverait la +destruction des classes dirigeantes par une guerre civile sans pitié. + +Les communistes se préparent à passer de la théorie à l’action. +Plusieurs journaux, notamment _La Revue de Paris_ du 15 mai 1927, ont +signalé l’organisation autour de Paris d’une véritable armée communiste +de plus de douze mille hommes, ayant en réserve un important matériel de +guerre. Les soldats de cette milice ont un uniforme spécial et sont +commandés par des officiers que dirige un état-major. + +Avec une troupe révolutionnaire aussi bien organisée, le gouvernement +pourrait être, d’après l’opinion de personnages compétents, brusquement +renversé par un coup de main analogue à celui qui, en 1871, substitua le +pouvoir de quelques insurgés à celui de M. Thiers. + +On sait de quels incendies et de quels massacres fut suivie la +domination de Paris par la Commune. Il serait inutile d’insister sur ces +leçons du passé; la mémoire affective est trop courte pour que les +hommes d’État ordinaires puissent être impressionnés par le souvenir +d’événements datant d’un demi-siècle. Leurs futurs intérêts électoraux +les aveuglent au point de les rendre impuissants à percevoir les menaces +de l’heure présente. + + * * * * * + +La découverte du péril communiste, brusquement effectuée par le ministre +de l’Intérieur, est bien tardive. Les poursuites proposées pour +combattre le danger ont une valeur singulièrement faible. + +Mais pourquoi cette faiblesse prolongée des radicaux envers les +communistes? Ce n’est pas seulement parce que les deux partis furent +souvent associés dans les campagnes électorales. L’indulgence du parti +radical a des causes psychologiques plus profondes. + +Le communisme est le terme ultime et inévitable du radicalisme. Il se +borne, en effet, à développer les conséquences du principe d’égalité. + + «Le communisme, écrit _Le Temps_, est tout à fait dans la tradition de + 1793, et qu’a-t-il fait d’autre que de copier notre Révolution en ce + qu’elle eut de plus destructeur et de plus sanglant?... La pure + doctrine des révolutionnaires de 1793, c’est, théoriquement, + l’affranchissement de l’individu, pratiquement son écrasement total + sous le poids de la collectivité... Les actes des radicaux parlent + plus clair encore que leurs paroles mêmes. Les voici, allant toujours + plus à gauche, comme le firent aussi leurs ancêtres rejoignant déjà, + sous prétexte de défendre l’individualisme, le collectivisme le plus + dédaigneux des Droits de l’Homme, le communisme lui-même. C’est que, + derrière leurs doctrines particulières il y a, pour les Jacobins du + jour aussi bien que pour ceux d’hier, la doctrine fondamentale, la + pensée directrice et inspiratrice, celle du _Contrat Social_, qui + exige «l’aliénation totale de chaque associé avec tous ses droits à la + communauté». «Les fruits sont à tous, dit J.-J. Rousseau, et la terre + n’est à personne. Car chacun de nous met en commun ses biens, sa + personne, sa vie et toute sa puissance sous la suprême direction de la + volonté générale»... C’est _Le Contrat Social_ qui est la loi et les + prophètes des gauches radicales. Et si nous leur permettons d’abattre + tous les organismes sociaux qui sont les meilleurs boulevards de la + liberté individuelle, de la liberté de posséder, de la liberté d’agir, + même de la liberté de penser, contre les agressions violentes d’un + parti disposant à son gré de la puissance de l’État, c’est l’individu + qui tombe en esclavage... La «pensée de Robespierre» qui n’exista + d’ailleurs que pour avoir été pensée par un autre que lui, par J.-J. + Rousseau, est bien celle de nos radicaux socialistes.» + +Bien que le jugement qui précède sur la Révolution soit un peu sommaire +on ne peut nier que le communisme dérive de l’idée d’égalité. En +essayant de libérer l’homme des illusions religieuses qui avaient +orienté sa vie pendant de longs siècles, la Révolution conduisit à +rechercher sur la terre l’égalité qui jadis devait être réalisée dans le +ciel. + +Il est visible, d’ailleurs, que la conception d’égalité n’est pas +compatible avec celle de la liberté. La Russie communiste n’a pu +subsister qu’en supprimant toutes les libertés. Devenu dieu à son tour, +l’État s’est montré aussi intolérant que les divinités du passé. + + * * * * * + +Il ne faut donc pas trop compter sur le parti radical pour combattre un +frère, provisoirement ennemi, le communisme. Si les élections ne +ramènent pas, comme en Angleterre, un nombre suffisant de modérés au +pouvoir, la France a bien des chances de subir un régime socialiste plus +ou moins voisin du communisme. Il engendrera naturellement, comme en +Italie, une période de désordre à laquelle, suivant une loi séculaire +vérifiée maintes fois au cours des âges, mettra fin la main pesante d’un +dictateur. + +C’est, qu’en effet, contrairement à une illusion encore générale, les +foules les plus révolutionnaires en apparence redoutent le désordre et +finissent toutes par réclamer un maître. Ce ne fut pas la peur, comme le +disait Lucrèce, mais l’espérance et le besoin d’une direction mentale +qui peuplèrent de divinités le monde antique. + +Les progrès des sciences n’ont pas réduit dans les multitudes ce besoin +d’être dirigées. Et c’est pourquoi nous voyons les troupes +syndicalistes, socialistes et communistes obéir si aveuglément et si +fidèlement aux ordres de leurs chefs. Ces chefs possèdent, du reste, des +volontés fortes qui s’imposent alors que nos gouvernants n’ont que des +volontés faibles dépourvues de prestige. + + * * * * * + +Une révolution socialiste peut très bien triompher en France comme elle +a triomphé d’une façon durable en Russie et d’une façon momentanée en +Italie. Mais le régime socialiste ne saurait durer, parce que la +doctrine se heurte à des barrières économiques contre lesquelles toutes +les théories restent impuissantes. + +La Russie en fait aujourd’hui l’expérience. Bien que le régime +socialiste y soit théoriquement conservé, les gouvernants se voient +forcés de renoncer progressivement à son application. L’expérience leur +a prouvé, en effet, que sous le régime communiste, le salaire de +l’ouvrier était beaucoup moins élevé que sous l’ancien régime +capitaliste. + +La cause de cette différence est très simple. La Russie, comme +d’ailleurs la plupart des peuples de l’univers, ne peut vivre qu’en +achetant au dehors les produits que son sol ne fournit pas. Elle les +paie, naturellement, avec ses marchandises; mais, pour que ces dernières +puissent servir de monnaie d’échange, il faut que leur prix de vente sur +les marchés étrangers ne soit pas supérieur au prix des concurrents. Or, +l’expérience a toujours prouvé, et elle vient de le démontrer une fois +encore, en Russie, que les produits fabriqués par l’industrie étatisée +reviennent beaucoup plus cher que ceux de l’industrie privée. + +Suivant la pure doctrine communiste, l’État s’est emparé, en Russie, de +la fabrication de tous les produits; mais leur prix de revient est trop +élevé pour donner aucun bénéfice. + + «La Russie, écrit M. Max Hoschiller, ne produit plus à bon marché: le + niveau moyen de ses prix intérieurs dépasse de vingt-cinq pour cent + celui du marché international. Lorsque certains produits se présentent + dans des conditions de prix avantageuses, comme les céréales par + exemple, les frais qu’occasionne l’appareil bureaucratique de l’État + sont tellement élevés qu’elle exporte à perte.» + +Nous voyons par ce nouvel exemple à quel point les nécessités +économiques qui mènent le monde l’emportent sur les rêveries des +illuminés qui voudraient le réformer à leur gré. + + * * * * * + +Le communisme a réalisé en Russie le rêve jacobin: «Toutes les libertés, +y compris celle d’opinion, sont immédiatement supprimées. Le +gouvernement seul a le droit de penser et d’agir.» + +En échange d’un pareil esclavage, l’ouvrier est-il plus heureux qu’en +régime capitaliste? Aucune des personnes ayant visité la Russie n’a +encore répondu par l’affirmative. Ce serait donc pour aboutir à +l’esclavage complet du travailleur, et nullement à son émancipation, que +serait entreprise l’effroyable guerre civile rêvée par les communistes +dans l’espoir de défaire la bourgeoisie à laquelle sont dues, avec tous +les progrès de la civilisation, les améliorations sociales dont la +classe ouvrière profite. + +Le militarisme ou le fascisme semblent les inévitables conséquences du +communisme. Ces régimes ne comportent aucune liberté; mais, alors que le +communisme appartient à la série des forces destructives, le fascisme et +le militarisme font partie des forces constructives. + + * * * * * + +On connaît la légende de l’apprenti sorcier qui, possédant la formule +magique capable de faire jaillir l’eau du sol, mais ignorant celle +pouvant l’arrêter, fut submergé par le torrent qu’il avait fait surgir. + +Nos imprudents radicaux pourraient bien être victimes, eux aussi, de la +force destructrice des communistes, qu’ils soutinrent souvent dans les +périodes électorales. Un des grands chefs du radicalisme assurait ne pas +connaître d’ennemis à gauche. C’était pourtant à gauche que +grandissaient les futurs destructeurs de son parti. Suivant une loi +constante de l’Histoire, les mouvements révolutionnaires non réprimés à +leurs débuts s’accélèrent rapidement et finissent par acquérir une +irrésistible puissance. + + * * * * * + +Nous avons souvent eu occasion de revenir sur cette notion fondamentale +que les institutions, les religions, les langues et les arts ne passent +jamais d’un peuple à un autre sans se transformer. Les radicaux ont mis +longtemps à comprendre cette vérité, contraire d’ailleurs aux fondements +mêmes de leur doctrine. Quelques-uns, cependant, deviennent plus +clairvoyants. C’est ainsi que le ministre cité plus haut a très bien vu +que le marxisme allemand transporté en Russie y a subi de profonds +changements. + + «Le communisme actuel, dit-il, a puissamment incorporé à la substance + primitive du matérialisme marxiste le double alliage de ces deux + éléments nouveaux: le messianisme russe et les ambitions propres de la + politique russe... Le communisme actuel porte la double empreinte de + la pathologie et de l’impérialisme russe. A la première, il emprunte + une idée mystique de rénovation du monde par la destruction de + l’esprit de l’Occident. A la seconde, il emprunte les ambitions + immuables et les vieilles méthodes d’expansion de la politique russe + contre les intérêts ou les influences politiques du même Occident.» + + * * * * * + +Diverses élections ont montré la puissance du communisme sur l’âme +populaire. La propagande entreprise contre la société moderne par les +adeptes du bolchevisme russe est, comme je l’ai rappelé dans un +précédent ouvrage[5], une croisade comparable à la propagande islamique +au temps de Mahomet et aux grandes croisades religieuses qui +précipitèrent l’Occident sur l’Orient au moyen âge. + + [5] _Psychologie des Temps Nouveaux_ (12e édition). + +Il ne faudrait pas supposer, cependant, que les votes récents accordés +aux candidats du parti communiste proviennent toujours de véritables +convaincus. Ils sont émis surtout par l’immense armée des mécontents +dont les perturbations sociales issues de la guerre accroissent chaque +jour le nombre. Ces mécontents votent pour les disciples de Lénine comme +ils votaient, jadis, pour Napoléon III ou le général Boulanger. Aucun +argument rationnel ne guide leurs votes. + + * * * * * + +Les causes de mécontentement des électeurs ne sont pas uniquement +d’ordre matériel. Sans doute, comme le disait à la Chambre le chef du +parti communiste, il existe aujourd’hui, dans beaucoup de pays, une +antipathie profonde entre la bourgeoisie et la classe ouvrière; mais +l’orateur aurait pu ajouter aussi que la même antipathie s’observe entre +les diverses classes de la bourgeoisie. + +Cette antipathie tient-elle, comme l’affirme le chef communiste, à ce +que la classe ouvrière serait écrasée et exploitée par la bourgeoisie? +En réalité, le motif est plus apparent que réel. Beaucoup d’ouvriers +sont assez instruits pour savoir que les gros bénéfices industriels +proviennent de la longue addition de sommes infimes perçues sur chacun +d’eux et dont la distribution totale aux travailleurs augmenterait d’une +insignifiante façon leurs salaires. Le communisme s’est d’ailleurs +répandu dans des classes, très convenablement rétribuées, comme celle +des instituteurs. + + * * * * * + +Si les différences de salaires ne suffisent pas à expliquer les motifs +de l’antipathie constatée entre les diverses classes de la population, +quelles en sont les vraies causes? + +Ici, nous entrons dans l’immense domaine dit des «impondérables», terme +fort impropre d’ailleurs, car ces impondérables possèdent un poids +immense. Ils ont contribué à bouleverser le monde et continuent à le +bouleverser encore. + +C’est dans l’action de ces impondérables et non dans les mobiles +généralement invoqués qu’il faut chercher les causes profondes des +divisions qui s’accentuent entre les diverses couches de la société +française. + +Sans prétendre déterminer toutes les causes de ce phénomène, nous nous +bornerons à constater que la France est divisée en classes nombreuses +extrêmement distinctes, ne se connaissant pas, se tolérant à peine et où +les individus privilégiés par leurs titres, leur fortune, leurs emplois, +etc., professent pour les autres un dédaigneux mépris. Les victimes de +ce sentiment en éprouvent de vives blessures d’amour-propre. Or, les +blessures de cette nature jouèrent un rôle considérable dans la genèse +de beaucoup de révolutions,--la Révolution française, notamment. + +De nos jours, les privilèges de la naissance ont été remplacés par des +privilèges résultant de concours, mais la nouvelle féodalité issue de +ces concours est parfois plus orgueilleuse et plus exigeante encore que +l’ancienne féodalité, issue de la naissance et moins facilement tolérée. + +Le régime des castes n’a été détruit qu’en apparence par la Révolution +française. Il suffit de vivre dans une petite ville de province pour y +constater la persistance de ce régime avec les rivalités et les +inimitiés qu’il entraîne. Son influence en politique, aux périodes +électorales surtout, est considérable. + +La force immense des États-Unis est de n’être pas divisés en classes. +Ouvriers et patrons ont à peu près le même costume, le même genre de vie +et, malgré la différence de situation, se fréquentent comme le font en +France les officiers, quel que soit leur grade. + + * * * * * + +Pour obtenir, au moyen de la dictature du prolétariat, l’égalité des +conditions, le communisme veut d’abord détruire tous les éléments de la +civilisation: industrie, armée, colonies, etc. + +C’est aux détenteurs du pouvoir qu’il appartient de se défendre. Les +moyens ne sont pas, d’ailleurs, nombreux. Le plus fondamental est +d’exiger le respect des lois et d’empêcher énergiquement la propagande +antimilitariste répandue dans l’armée par plus de vingt journaux +communistes. Aucun gouvernement ne saurait subsister sans l’appui d’une +armée. + +Quant à la lutte entre les classes, elle ne peut être supprimée que par +des réformes analogues à celles résumées dans un autre chapitre et qui +ont fait de l’ouvrier américain l’associé du patron. L’Amérique se +trouve ainsi le pays de l’égalité réelle, alors que la France est le +pays des inégalités profondes dissimulées sous des formules d’égalité +apparente. Les révolutions déplaceront peut-être ces inégalités, mais ne +les détruiront pas, car le besoin d’inégalités fait partie, chez +certains peuples, d’un héritage ancestral que les révolutions +n’atteignent pas. + + + + +CHAPITRE VI + +LES ANTINOMIES DE L’AGE MODERNE. + +VISIONS D’AVENIR + + +Les périodes de désordre et d’anarchie dont est entrecoupée l’histoire +des peuples aboutissent généralement à des phases momentanées de +stabilisation. Les règnes d’Auguste dans l’antiquité, de Louis XIV dans +les temps modernes sont des exemples de telles phases. + +Des influences diverses, guerres sociales et proscriptions avant +Auguste, guerres de religion et insurbordination de la noblesse avant +Louis XIV, préparèrent ces périodes de provisoire fixité. + +Les États-Unis représentent aujourd’hui une des rares parties du globe +ayant atteint une certaine stabilité. L’Europe reste dans une phase de +crises résultant d’antinomies si nombreuses et si fortes, que la période +actuelle pourrait être qualifiée d’âge des antinomies. On se bornera à +en énumérer quelques-unes. + + * * * * * + +La plus dangereuse, peut-être, est celle constatée dans les relations +des peuples. L’évolution industrielle du monde a créé entre les nations +une si étroite interdépendance économique qu’elles ne sauraient +subsister les unes sans les autres. + +Mais en même temps que la communauté d’intérêts rapprochait les hommes, +la divergence de leurs héréditaires sentiments les séparait. Jamais les +haines entre nations ne furent aussi intenses qu’aujourd’hui. + +L’antinomie entre les conceptions politiques n’est pas moins profonde. +D’antiques monarchies ont été remplacées par des gouvernements +démocratiques. Les derniers souverains régnant encore ne gouvernent +plus. + +Mais à mesure que grandissait le pouvoir des parlements, grandissait +aussi leur impuissance à bien gouverner. Cette impuissance devint telle +dans divers pays qu’il fallut les remplacer, soit par des dictateurs +comme en Italie et en Espagne, soit par des premiers ministres munis, +comme en France et en Angleterre, de pouvoirs presque dictatoriaux. + +Les peuples modernes semblent donc condamnés à choisir entre les deux +termes de cette antinomie: subir des gouvernements collectifs +impuissants ou accepter des dictatures personnelles avec tous leurs +dangers. + +Les aspirations pacifiques et les menaces de conflits entre peuples +différents ou entre classes d’un même peuple constituent des antinomies +aussi dangereuses que les précédentes. + +Très dangereuse encore l’antinomie créée par les besoins croissants +d’égalité et les inégalités issues des complications scientifiques et +industrielles du monde moderne. Confusément sentie par l’immense armée +des inadaptés, cette antinomie les conduit à vouloir ramener violemment +à des formes inférieures les civilisations trop compliquées pour des +cerveaux insuffisamment évolués. + + * * * * * + +Les antinomies qui viennent d’être énumérées ont pour cause principale +l’opposition entre des réalités qui ne fléchissent pas et des illusions +que la poursuite d’idéals nouveaux fait naître. + +Les conséquences de ces conflits ne sauraient être déterminées encore. +Il n’est pas de cerveau assez vaste pour prévoir l’avenir de l’Europe et +de sa civilisation. + +La simple énumération des bouleversements qui se sont succédé depuis la +Révolution française suffirait à montrer la difficulté de telles +prévisions. + +Un esprit pénétrant aurait pu, à la rigueur, entrevoir l’ombre d’un +Bonaparte derrière les violences de Robespierre et les désordres du +Directoire, mais comment eût-il deviné la série de révolutions et +d’événements divers qui se déroulèrent jusqu’à nos jours? L’imprévisible +domine l’Histoire. + + * * * * * + +Les destinées de l’Europe dépendront de la solution donnée à certains +problèmes fondamentaux dont les plus importants sont les suivants: + +1º La France et l’Angleterre pourront-elles éviter une nouvelle guerre +avec l’Allemagne isolée ou associée à la Russie? 2º L’Europe est-elle +menacée d’un grand conflit avec l’Asie? 3º Le monde occidental +pourra-t-il se soustraire aux destructions socialistes? 4º L’hégémonie +économique du monde, que la guerre avait transférée de l’Allemagne à +l’Angleterre, passera-t-elle de l’Europe à un autre continent? 5º Les +États européens en seront-ils réduits à devenir les vassaux économiques +et financiers de l’Amérique? + +La solution de ces divers problèmes dépendra surtout de la prédominance, +impossible à prévoir, de certains éléments de la vie mentale des +peuples. + +Les influences affective, mystique et rationnelle qui mènent les peuples +agissent dans le même sens aux époques brillantes des civilisations. Une +révolution est inévitable lorsqu’elles entrent en conflit. + +De nos jours, ce sont les éléments rationnels qui semblent dominer; mais +cette domination ne s’observe, eu réalité, que dans les laboratoires et +les usines. En dehors de leur enceinte, les impulsions mystiques et +affectives restent prépondérantes. Elles s’opposent souvent aux +influences rationnelles, et c’est là une des grandes causes du chaos où +l’Europe est plongée. + + * * * * * + +Les conflits entre les influences mystiques affectives et rationnelles +qui se disputent l’orientation du monde, se manifestent journellement +dans toutes les sphères de la vie sociale, y compris celles des intérêts +économiques. Et c’est pourquoi on peut se demander si les haines +profondes divisant les peuples pèseront plus dans la balance de leurs +destinées que les intérêts économiques capables de les rapprocher. + +Si la logique rationnelle dirigeait le cours de l’Histoire, les hommes +admettraient sans discussion qu’ils ont plus d’intérêt à s’associer qu’à +se combattre; mais les impulsions affectives et mystiques d’où la +plupart de nos actions dérivent ont une force si grande que les intérêts +rationnels les plus clairs s’évanouissent souvent devant elles. On eut +une nouvelle preuve de cette impuissance quand la Chine entreprit +d’expulser violemment les étrangers. Malgré la communauté évidente de +leurs intérêts, les diverses nations ne réussirent que très +difficilement à s’unir un peu pour se défendre. + + * * * * * + +La paix de l’Europe dépendra surtout des intentions pacifiques ou +guerrières de l’empire germanique, c’est-à-dire de la prédominance que +pourraient prendre sur les intérêts rationnels les besoins de revanche +et de grandeur. + +Si les influences rationnelles ne prédominent pas, une nouvelle guerre +européenne est certaine dans un délai qui ne saurait être immédiat, +parce que tous les peuples, y compris l’Allemagne, ont aujourd’hui un +ardent besoin de paix, mais dans un délai moins long que celui qui a +séparé la guerre de 1870 du dernier conflit. + +Contrairement aux dangereuses illusions des rêveurs du désarmement, plus +les grandes nations seront armées plus elles auront de chances d’éviter +une nouvelle agression. On n’attaque pas les peuples suffisamment forts. +Réduire les armées à une sorte de milice, comme le voulaient les +socialistes avant 1914 et comme ils le veulent aujourd’hui encore, +serait assurer la guerre. + + * * * * * + +Quelles idées se forment de l’avenir de l’Europe les hommes d’État qui +dirigent ses destinées? Leurs opinions semblent généralement dominées +par la question de savoir si la paix pourra être maintenue et si +l’Europe repoussera définitivement, comme y a réussi l’Italie, les +influences socialistes. + +«Si une guerre nouvelle se déchaînait en Europe, affirmait le premier +ministre de l’empire britannique, M. Chamberlain, elle aurait pour +conséquence la fin dernière des civilisations de l’Occident.» Les +grandes capitales modernes: Londres, Paris, Rome, etc., qui illuminèrent +le monde d’un si vif éclat, auraient le sort de Ninive, Babylone et des +nombreuses cités antiques dont il ne subsiste que des ruines et des +souvenirs. + +Le même ministre considère qu’en dehors des guerres, «la propagation du +socialisme est le grand danger menaçant l’Europe». + +Les hommes d’État français un peu clairvoyants semblent aussi +pessimistes: + + «... L’idée d’égalité, écrit un ancien ministre, M. Bérard, est + profondément incorporée à nos idées et à nos mœurs... Égalité dans le + demi-savoir, voilà pour l’ordre intellectuel; égalité dans la misère, + voilà pour l’ordre économique, en attendant l’excès suprême, qui + serait de détruire ce que l’on ne peut pas avoir.» + +Une des grandes forces des États-Unis est d’être entièrement libérés des +influences socialistes qui rongent l’Europe et la menacent d’un retour à +la barbarie. + + + + +CONCLUSIONS + + +Les conclusions diverses que comporte cet ouvrage ayant déjà été +résumées dans plusieurs chapitres, il suffira de rappeler les plus +importantes. + +Elles ne sont pas nombreuses. L’âge moderne représente, en effet, une +période de conflits dont l’issue reste ignorée, entre des illusions +politiques et des nécessités économiques nouvelles. + +Parmi ces illusions le socialisme joue un rôle prépondérant. Comme le +christianisme à ses débuts, il est devenu la religion des mécontents et +des inadaptés que les grandes civilisations suscitent fatalement. + +Tous ces infériorisés de la vie rêvent de ramener un monde trop élevé +pour eux à des formes d’organisation mieux en rapport avec leur +mentalité. + +Si le socialisme triomphait en Occident, les États-Unis hériteraient du +flambeau de la civilisation, pendant que les grandes capitales +européennes subiraient une décadence analogue à celle dont la Russie +socialisée est devenue victime. + + * * * * * + +En même temps que grandissait le rôle perturbateur des illusions +politiques grandissait aussi l’influence de la science dans toutes les +formes de l’évolution moderne. Elle a transformé l’existence matérielle +des peuples et aussi leur pensée. + +Son action dans le monde moral est loin cependant d’avoir égalé son rôle +dans le monde matériel. Elle s’est montrée incapable d’établir la paix +entre les hommes et de créer un idéal assez fort pour les orienter. + +Malgré ses patientes investigations, la philosophie n’a pas mieux réussi +que la science à résoudre les grands problèmes qui se posent à la +curiosité des penseurs: l’univers est-il fini ou infini, créé vu incréé, +éphémère ou éternel, de quelles sources mystérieuses dérivent la vie et +la pensée, l’homme n’est-il qu’un infime atome perdu dans une immensité +à laquelle il est impossible d’attribuer un commencement ni d’entrevoir +une fin? Insolubles problèmes. + +Et c’est pourquoi les peuples toujours avides d’illusoires espérances se +retournent vers les divinités du passé ou se soumettent aveuglément à +des doctrines auxquelles sont attribués de magiques pouvoirs. + + * * * * * + +Ce n’est pas seulement parce que la philosophie et la science semblent +impuissantes encore à régir le monde moral que la religiosité ancestrale +est si lente à disparaître. C’est aussi parce que les abstractions +savantes sont trop froides pour séduire les cœurs. Les temples de la +connaissance, constitués par les laboratoires, ont d’ailleurs une +architecture bien sévère auprès de celle des édifices grandioses où, à +l’ombre des autels, s’élaborèrent pendant tant de siècles les mobiles de +l’activité des hommes. Apôtres de la science et apôtres des religions ne +parlent pas la même langue. Alors que les seconds promettent les futures +félicités d’un éternel paradis, les premiers ne s’occupent que de +présentes réalités. + + * * * * * + +L’évolution des points fondamentaux de la pensée humaine, depuis les +origines de l’histoire, peut être résumée de la façon suivante: + +Dès que l’homme put réfléchir un peu il se sentit dominé par des forces +supérieures que la crainte et l’espérance divinisèrent bientôt. Jupiter +lançait la foudre, Neptune soulevait les flots, Cérès faisait mûrir les +moissons. + +Des siècles de recherches furent nécessaires pour découvrir que les +dieux personnels étaient l’illusoire image de forces impersonnelles +inaccessibles à la prière. Ce ne fut plus alors Jupiter, mais +l’électricité, qui produisit la foudre, ce ne fut plus Neptune, mais +l’attraction de certains astres, qui souleva les mers. + +Sans doute, la nature intime de ces forces restait complètement ignorée, +mais l’on savait au moins qu’elles ne résultaient pas de divins +caprices. + +Ce passage des anciens dieux personnels à des forces impersonnelles +constitue un des grands progrès de l’esprit humain; ses conséquences ont +été capitales. + +L’homme, d’abord esclave d’une nature soumise à des lois tellement +rigides que les dieux seuls pouvaient en changer le cours, devenait +capable de lutter victorieusement contre elle. + +De cette grande découverte résultèrent des transformations profondes +dans la marche des civilisations. Conquérir les forces de la nature +sembla plus efficace alors que de solliciter la protection des dieux. + +Avec les progrès nés de cette conquête des horizons imprévus surgissent +et déjà s’entrevoit l’aurore d’une humanité nouvelle assez évoluée pour +comprendre, avec les raisons premières des choses, les mystères +formidables dont le monde reste encore enveloppé. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + INTRODUCTION + Physionomie actuelle du monde. + + LIVRE PREMIER + Les forces qui mènent le monde. + + Chapitre I.--Les forces matérielles et immatérielles dans + l’histoire 19 + -- II.--Comment naissent les opinions et les croyances. + Rôle de la crédulité dans l’histoire 21 + -- III.--Les conflits entre les vivants et les morts 38 + -- IV.--Les conséquences politiques des erreurs de + psychologie 45 + + LIVRE DEUXIÈME + Les illusions sur le problème de la sécurité. + + Chapitre I.--Les rivalités des peuples et les illusions + pacifistes 51 + -- II.--Les illusions sur le désarmement et les alliances 59 + -- III.--Les illusions sur la valeur des arbitrages 67 + + LIVRE TROISIÈME + Les guerres modernes, leurs causes et leurs conséquences. + + Chapitre I.--Caractères destructeurs des prochaines guerres 73 + -- II.--Pourquoi certaines guerres sont inévitables 78 + -- III.--Les guerres résultant d’un excédent de population 84 + -- IV.--Les conflits avec l’Islam 93 + -- V.--Les menaces de conflits asiatiques 99 + -- VI.--Les guerres intérieures et les volontés populaires 107 + + LIVRE QUATRIÈME + Les forces politiques nouvelles. + + Chapitre I.--Le conflit entre les nécessités économiques + nouvelles et les anciens principes 115 + -- II.--Rôle moderne des forces collectives. Division des + sociétés en groupements corporatifs 122 + -- III.--La lutte du nombre contre les élites 127 + -- IV.--Les pôles politiques nouveaux et les futurs maîtres + du monde 132 + + LIVRE CINQUIÈME + Nécessités déterminant les institutions politiques. + Pourquoi l’Europe marche vers la dictature. + + Chapitre I.--La décadence du parlementarisme et l’évolution des + peuples vers la dictature 141 + -- II.--Les formes récentes de dictature réalisées en Europe 150 + -- III.--Raisons psychologiques du danger des dictatures 157 + + LIVRE SIXIÈME + Les illusions sur l’origine et la répartition des richesses. + + Chapitre I.--Les illusions sur la nature du capital 161 + -- II.--Les conflits entre l’intelligence, le capital et le + travail 168 + -- III.--Comment l’Amérique a résolu le problème de la lutte + des classes 176 + + LIVRE SEPTIÈME + La situation financière du monde. + + Chapitre I.--L’appauvrissement de l’Europe et l’hégémonie + financière de l’Amérique 187 + -- II.--La situation financière de la France 195 + -- III.--Le thermomètre psychologique des situations + financières 204 + -- IV.--Difficultés psychologiques des réformes + administratives 209 + + LIVRE HUITIÈME + Rôle de la monnaie dans l’évolution économique du monde. + + Chapitre I.--Les formes diverses de la monnaie. Apparences et + réalités 221 + -- II.--Stabilisation et revalorisation 226 + -- III.--Facteurs économiques et psychologiques du problème + de la stabilisation 234 + + LIVRE NEUVIÈME + Rôle de l’idéal dans la vie des peuples. + La religion socialiste. + + Chapitre I.--L’évolution des idéals modernes 243 + -- II.--Les progrès de la religion socialiste 251 + -- III.--La mentalité bolcheviste 265 + -- IV.--Luttes du socialisme et du syndicalisme contre la + civilisation 273 + -- V.--La défense contre le communisme 279 + -- VI.--Les antinomies de l’âge moderne. Visions d’avenir 291 + + Conclusions 298 + + + + +E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--7-1927. + + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76269 *** diff --git a/76269-h/76269-h.htm b/76269-h/76269-h.htm new file mode 100644 index 0000000..ad0eff2 --- /dev/null +++ b/76269-h/76269-h.htm @@ -0,0 +1,10465 @@ +<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"> +<head> + <meta charset="UTF-8"> + <title>L’évolution actuelle du monde | Project Gutenberg</title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + <style> + +p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; + margin: .3em 0;} + +h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } +h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } +h3 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 3em 0 1.5em 0; } + +div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; + margin: 1em 0; } + +.box { display: inline-block; border: 1px solid; padding: .5em; + text-align: center; text-indent: 0; line-height: 1.1em; } + +.large { font-size: 130%; } +.xlarge {font-size: 150%; } +.small { font-size: 90%; } +.xsmall, small { font-size: 80%; letter-spacing: .05em; } + +.b { font-weight: bold; } +.maigre { font-weight: normal; } +.i { font-style: italic; } +.i i, .i em { font-style: normal; } +.g { letter-spacing: .05em; } +.uu { border-bottom: 1px solid; } + +.sc { font-variant: small-caps; } +.ssf { font-family: sans-serif; } + +blockquote { margin: 1.2em 1.5em; font-size: 95%; } + +.ind { margin: 1em 0 1em 15%; } +.date { margin: 2.5em 5% 1em 20%; text-align: right; font-size: 95%; } +.sign { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; } +.offr { text-align: center; text-indent: 0; margin-left: 40%; } + +hr { width: 20%; margin: 1em 40%; } + +sup { font-size: smaller; vertical-align: 30%; line-height: 1em; } + +ul { margin: 1em 0; padding: 0; } +li { list-style: none; text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; + text-align: justify; } + +div.flex { display: flex; justify-content: center; } +table { margin: 1em auto; } +td { vertical-align: top; } +td.bot { vertical-align: bottom; padding-left: 1em; } +td.c div { text-align: center; padding-top: 1em; padding-bottom: .7em; } +td.r div { text-align: right; } +td.drap { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; text-align: left; } +td.padtop { padding-top: .7em; } + +a { text-decoration: none; } + +.fnanchor { font-size: 80%; vertical-align: 0.35em; padding: 0 .15em; + text-decoration: none; font-style: normal; line-height: 1em; +} +.footnote { margin: 1em 0 1em 30%; font-size: 90%; } +.footnote .label { } +.footnote + .footnote { margin-top: -.5em; } + +div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; } +.break, .chapter { margin-top: 4em; } + +img { max-width: 100%; } + +@media screen { + body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; } + img { max-height: 700px; } +} + +.x-ebookmaker .break, .x-ebookmaker .chapter { page-break-before: always; } +.top2em { padding-top: 2em; } +.top4em { padding-top: 4em; } +.nobreak { page-break-before: avoid; } + + </style> +</head> +<body> +<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76269 ***</div> +<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div> +<div class="x-ebookmaker-drop break"></div> +<p class="c top2em"><span class="uu g i ssf">Bibliothèque de Philosophie scientifique</span></p> + +<p class="c large">D<sup>r</sup> GUSTAVE LE BON</p> + +<h1>L’évolution actuelle<br> +du monde</h1> + +<p class="c xlarge b">Illusions et réalités</p> + +<p class="c"><span class="box small">Les forces immatérielles dans l’histoire.<br> +Les conflits entre les vivants et les morts.<br> +Les illusions sur la sécurité.<br> +Pourquoi certaines guerres sont inévitables.<br> +Le nombre contre les élites.<br> +Les futurs maîtres du monde.<br> +L’évolution de l’Europe vers la dictature.<br> +La religion socialiste. — Visions d’avenir.</span></p> + + +<p class="c gap"><span class="large">ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR</span><br> +26, <span class="xsmall">RUE RACINE</span>, <span class="xsmall">PARIS</span><br> +1927</p> + +<div class="break"></div> + +<p class="c top2em">PRINCIPALES PUBLICATIONS DE GUSTAVE LE BON</p> + + +<p class="c b ssf g">1<sup>o</sup> VOYAGES, HISTOIRE ET PSYCHOLOGIE</p> + +<ul class="small"><li><span class="xsmall">VOYAGE AUX MONTS TATRAS</span>, avec une carte et un panorama dressés par l’auteur +(publié par la <i>Société géographique de Paris</i>).</li> +<li><span class="xsmall">VOYAGE AU NÉPAL</span>, avec nombreuses illustrations, d’après les photographies et +dessins exécutés par l’auteur pendant son exploration (publié par le <i>Tour +du Monde</i>).</li> +<li><span class="xsmall">L’HOMME ET LES SOCIÉTÉS. — LEURS ORIGINES ET LEUR HISTOIRE</span>. Tome I<sup>er</sup> : +Développement +physique et intellectuel de l’homme. — Tome Il : Développement des +sociétés. (<i>Épuisé.</i>)</li> +<li><span class="xsmall">LES PREMIÈRES CIVILISATIONS DE L’ORIENT</span> (Égypte, Assyrie, Judée, etc.). In-4<sup>o</sup>, +illustré de 430 gravures, 2 cartes et 9 photographies. (<i>Épuisé.</i>)</li> +<li><span class="xsmall">LA CIVILISATION DES ARABES</span>. Grand in-4<sup>o</sup>, illustré de 366 gravures, 4 cartes et +11 planches en couleurs, d’après les documents de l’auteur. (<i>Épuisé.</i>)</li> +<li><span class="xsmall">LES CIVILISATIONS DE L’INDE</span>. Grand in-4<sup>o</sup>, illustré de 352 photogravures et 2 cartes, +d’après les photographies exécutées par l’auteur. (<i>Épuisé.</i>)</li> +<li><span class="xsmall">LES MONUMENTS DE L’INDE</span>. In-folio, illustré de 400 planches d’après les documents, +photographies, plans et dessins de l’auteur. (Firmin-Didot.) (<i>Épuisé.</i>)</li> +<li><span class="xsmall">LOIS PSYCHOLOGIQUES DE L’ÉVOLUTION DES PEUPLES</span>. 11<sup>e</sup> édition.</li> +<li><span class="xsmall">PSYCHOLOGIE DES FOULES</span>. 31<sup>e</sup> édition.</li> +<li><span class="xsmall">PSYCHOLOGIE DU SOCIALISME</span>. 40<sup>e</sup> édition.</li> +<li><span class="xsmall">PSYCHOLOGIE DE L’ÉDUCATION</span>. 30<sup>e</sup> mille.</li> +<li><span class="xsmall">PSYCHOLOGIE POLITIQUE</span>. 19<sup>e</sup> mille.</li> +<li><span class="xsmall">LES OPINIONS ET LES CROYANCES</span>. 17<sup>e</sup> mille.</li> +<li><span class="xsmall">LA RÉVOLUTION FRANÇAISE ET LA PSYCHOLOGIE DES RÉVOLUTIONS</span>. 16<sup>e</sup> mille.</li> +<li><span class="xsmall">APHORISMES DU TEMPS PRÉSENT</span>. 9<sup>e</sup> mille.</li> +<li><span class="xsmall">LA VIE DES VÉRITÉS</span>. 11<sup>e</sup> mille.</li> +<li><span class="xsmall">ENSEIGNEMENTS PSYCHOLOGIQUES DE LA GUERRE EUROPÉENNE</span>. 30<sup>e</sup> mille.</li> +<li><span class="xsmall">PREMIÈRES CONSÉQUENCES DE LA GUERRE</span>. 29<sup>e</sup> mille.</li> +<li><span class="xsmall">HIER ET DEMAIN, PENSÉES BRÈVES</span>. 12<sup>e</sup> mille.</li> +<li><span class="xsmall">PSYCHOLOGIE DES TEMPS NOUVEAUX</span>. 42<sup>e</sup> mille.</li> +<li><span class="xsmall">LES INCERTITUDES DE L’HEURE PRÉSENTE</span>. 4<sup>e</sup> mille</li> +<li><span class="xsmall">LE DÉSÉQUILIBRE DU MONDE</span>. 11<sup>e</sup> mille.</li> +<li><span class="xsmall">L’ÉVOLUTION ACTUELLE DU MONDE</span>.</li></ul> + +<p class="c b ssf g">2<sup>o</sup> RECHERCHES SCIENTIFIQUES</p> + +<ul class="small"><li><span class="xsmall">LA FUMÉE DU TABAC. — ANALYSES CHIMIQUES</span>. (<i>Épuisé.</i>)</li> +<li><span class="xsmall">RECHERCHES ANATOMIQUES ET MATHÉMATIQUES SUR LES VARIATIONS DU VOLUME +DU CRANE</span>. +In-8. (<i>Épuisé.</i>)</li> +<li><span class="xsmall">LA MÉTHODE GRAPHIQUE ET LES APPAREILS ENREGISTREURS</span>, contenant la description des +nouveaux instruments de l’auteur, avec 63 figures. (<i>Épuisé.</i>)</li> +<li><span class="xsmall">LES LEVERS PHOTOGRAPHIQUES</span>. Exposé des nouvelles méthodes de levers de carte +et de plans employés par l’auteur pendant ses voyages. 2 vol in-18. (Gauthier-Villars.)</li> +<li><span class="xsmall">L’ÉQUITATION ACTUELLE ET SES PRINCIPES. — RECHERCHES EXPÉRIMENTALES</span>. 4<sup>e</sup> édition. +1 vol. in-8<sup>o</sup>, avec 57 figures et un atlas de 198 photographies instantanées. +(Flammarion.)</li> +<li><span class="xsmall">MÉMOIRES DE PHYSIQUE</span> : Lumière noire. Phosphorescence invisible. Dissociation +de la matière. Énergie intra-atomique, etc. (18 mémoires.)</li> +<li><span class="xsmall">L’ÉVOLUTION DE LA MATIÈRE</span>, avec 63 figures. 43<sup>e</sup> mille</li> +<li><span class="xsmall">L’ÉVOLUTION DES FORCES</span>, avec 42 figures. 25<sup>e</sup> mille.</li></ul> +<p class="drap i">Il existe des traductions en Anglais, Allemand, Espagnol, Italien, Portugais, +Danois, Suédois, Russe, Arabe, Polonais, Tchèque, Turc, Hindostani, Japonais, +etc., de quelques-uns des précédents ouvrages.</p> + +<p class="c">A LA LIBRAIRIE FLAMMARION</p> + +<ul><li><span class="xsmall">L’ŒUVRE DE GUSTAVE LE BON</span>, par le Baron <span class="sc">Motono</span>, ambassadeur du Japon, in-8<sup>o</sup> +avec portrait.</li></ul> +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em">Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation<br> +réservés pour tous les pays.<br> +Copyright 1927,<br> +by <span class="sc">Ernest Flammarion</span>.</p> + +<div class="chapter"></div> + + +<p class="c top4em i">Au<br> +COLONEL SADI CARNOT<br> +en souvenir<br> +de longues années d’amitié.</p> + +<p class="offr i">GUSTAVE LE BON.</p> + + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="intro"><span class="maigre">INTRODUCTION</span><br> +<span class="small ssf">PHYSIONOMIE ACTUELLE DU MONDE</span></h2> + + +<p>L’âge actuel représente une période de progrès et +de bouleversements qui différencient profondément +la civilisation moderne de toutes celles que l’humanité +a vu naître, grandir et disparaître au cours de sa +longue histoire. Les peuples se trouvent entre un +monde qui finit et un monde qui commence.</p> + +<p>La structure du monde nouveau dépendra de l’issue +du conflit entre les forces créatrices, les forces conservatrices +et les forces destructrices qui agitent la vie +des peuples.</p> + +<p>Les forces créatrices nées chaque jour dans les +laboratoires et les usines ont transformé la vie matérielle +et donné aux civilisations une physionomie +nouvelle.</p> + +<p>Les forces conservatrices représentent l’héritage +ancestral des peuples. C’est le domaine de la vie +inconsciente où s’élaborent les principaux mobiles +de la conduite.</p> + +<p>Les forces destructrices agissent en sens contraire +des précédentes. Les ambitions des souverains, les +rivalités entre peuples, le mécontentement des multitudes, +les révolutions, appartiennent au grand +cycle des forces destructrices. Les catastrophes observées +depuis les débuts de la dernière guerre montrent +à quel point elles peuvent ravager le monde.</p> + +<p>La plupart des problèmes que nous étudierons +dans cet ouvrage résultent des menaces que les forces +destructrices continuent à faire peser sur les divers +pays. La grande préoccupation des gouvernants est +de trouver les moyens de limiter leur action.</p> + +<p>Il suffit de jeter un coup d’œil sur la physionomie +actuelle du monde pour constater ce rôle des forces +destructrices.</p> + +<hr> + + +<p>Presque tous les pays de l’Europe : Allemagne, Italie, +Pologne, etc., sont divisés par des rivalités de +frontières et ne songent qu’à s’agrandir aux dépens +de leurs voisins.</p> + +<p>A ces menaces de conflits extérieurs se joignent +encore des menaces de conflits intérieurs déterminés +par les rivalités des partis. Pour se soustraire à +l’anarchie résultant de ces luttes intestines, de grandes +nations telles que l’Espagne et l’Italie en ont été +réduites à subir des dictatures.</p> + +<p>Les peuples les plus stabilisés par un long passé +n’ont pu échapper à l’anarchie dont l’Europe est +aujourd’hui victime. C’est ainsi qu’une grève générale +faillit ruiner l’Angleterre et que celle des mineurs +occasionna des pertes dont le montant a été évalué +au coût d’une grande guerre.</p> + +<p>La politique extérieure de l’Empire britannique +n’est pas moins troublée que sa politique intérieure. +Après avoir perdu l’Irlande il voit les dominions +réclamer leur indépendance et les marchés étrangers, +qui le faisaient vivre, se fermer devant lui. 1.500.000 +chômeurs montrent la gravité de cette situation.</p> + +<p>Les autres États européens ne sont pas dans une +situation meilleure. La Russie retourne à la barbarie, +l’Allemagne essaie péniblement de refaire sa +situation économique, la France est en proie à des +divisions qui ont failli ruiner son existence financière.</p> + +<p>L’anarchie qui pèse sur l’Europe pèse aussi sur +d’autres parties du monde. L’Orient entier, de la Turquie +à la Chine, se trouve livré à des luttes civiles +redoutables.</p> + +<hr> + + +<p>Alors qu’une grande partie du monde semble plongée +dans le chaos, l’Amérique, seul pays ayant profité +de la guerre, a pu se soustraire aux causes de ruine +dont tous les peuples furent victimes. Plus de la +moitié de l’or du monde est passée entre ses mains. +Les plus grands États de l’Europe sont ses débiteurs. +Elle exerce de plus en plus sur eux une hégémonie +financière parfois très lourde. Affranchis de toute +influence socialiste, ses ouvriers reçoivent des salaires +fort supérieurs à ceux des autres pays et mènent une +existence aisée qu’envieraient la plupart des bourgeois +européens.</p> + +<hr> + + +<p>Un des grands dangers de l’heure actuelle, le plus +grand peut-être, puisqu’il menace l’existence même +des civilisations, résulte des progrès réalisés dans les +moyens de destruction. Les découvertes de la science +ont mis au service de sentiments, dont l’évolution n’a +pas suivi celle de l’intelligence, des procédés de destruction +tellement puissants que de grandes capitales +pourraient être anéanties en quelques heures. C’est +un péril que le monde n’avait pas encore connu.</p> + +<p>Dans l’espoir de prévenir cette perspective redoutée, +des hommes d’État éminents ont fondé une Société +des Nations, où les représentants des peuples cherchent, +au moyen d’arbitrages, à maintenir la paix.</p> + +<p>Ils n’y ont pas réussi encore. Leurs discussions +montrent que les hommes sont souvent plus séparés +par des différences de sentiments que par des divergences +d’intérêts.</p> + +<p>Cette tentative d’établir une paix prolongée n’est +d’ailleurs pas nouvelle. Après les grandes périodes +de luttes, les pays épuisés cherchèrent toujours +des combinaisons capables de maintenir la paix. A +la suite des vingt ans de guerres napoléoniennes +le congrès de Vienne, véritable société des nations, +espérait, lui aussi, terminer l’ère des conflits.</p> + +<p>Toutes les combinaisons de cet ordre sont efficaces +tant que n’apparaissent pas des difficultés que les +décisions pacifiques sont impuissantes à résoudre. On +a justement remarqué que si la Société des Nations +avait existé à l’époque où se fondait l’unité de l’Italie, +la réalisation de cette unité eût été impossible. Chacun +des minuscules États dont se composait alors +l’Italie se fût adressé à la Société des Nations qui +aurait dû employer son influence à les protéger.</p> + +<p>Tous ces édifices juridiques prétendant éterniser la +situation du monde à un moment donné ont une +utilité provisoire incontestable ; mais leur influence +ne saurait longtemps durer. On ne stabilise pas plus +les nations qu’on ne stabilise l’évolution de la vie.</p> + +<hr> + + +<p>A côté des efforts tentés par la Société des Nations +pour établir la paix, les diplomates cherchent à la +fixer par la vieille méthode des alliances. L’histoire +ancienne ou moderne montre malheureusement que +les traités restent sans effet dès qu’ils cessent d’être +en harmonie avec les intérêts des parties contractantes. +On le vit une fois de plus dans la dernière +guerre, lorsque l’Italie n’hésita pas à se tourner contre +son alliée germanique dès qu’elle y eut intérêt, malgré +de formels engagements.</p> + +<p>De nos jours, les seules bases efficaces des alliances +résident dans la communauté des intérêts économiques. +C’est à une telle communauté qu’est dû le +rapprochement de la France et de l’Allemagne.</p> + +<p>Les associations économiques internationales, comme +celle formée récemment entre la France, l’Allemagne +et divers pays pour régler certaines productions, celle +de l’acier notamment, feront plus pour le maintien de +la paix que tous les projets d’alliance, de désarmement +et d’arbitrage péniblement élaborés dans les +congrès.</p> + +<hr> + + +<p>Il est facile de montrer qu’au point de vue rationnel +les peuples ont plus d’intérêt à s’aider qu’à se détruire. +Malheureusement la raison joue un rôle bien +faible dans la vie politique. Ce rôle a diminué encore, +depuis la prédominance des forces collectives, caractéristique +de l’évolution démocratique moderne.</p> + +<p>Les forces collectives sont aveugles, soudaines et la +raison n’agit pas plus efficacement sur elles que sur +le cours d’un torrent. Les futures guerres naîtront +peut-être du déchaînement de fureurs populaires qui +balaieront en un instant toutes les conventions péniblement +édifiées par les diplomates. La guerre de 1870 +est justement née d’une explosion de fureur des multitudes +déchaînée par une dépêche habilement falsifiée.</p> + +<p>Il est probable, d’ailleurs, que les plus dangereuses +des luttes futures seront des guerres intérieures +issues de révolutions populaires provoquées par les +apôtres de la religion socialiste.</p> + +<hr> + + +<p>On dit justement que gouverner, c’est prévoir ; mais +comment lire dans l’enchevêtrement compliqué des +causes dont les grands événements résultent ?</p> + +<p>La difficulté est considérable parce qu’en politique +des causes très petites produisent parfois des effets +très grands. C’est ainsi que jadis les visions d’un +obscur chamelier de l’Arabie eurent pour premières +conséquences, avec la création d’une religion nouvelle, +la fondation d’un immense empire et, comme +conséquences lointaines, les croisades qui précipitèrent +l’Europe sur l’Orient.</p> + +<p>Avec l’interdépendance actuelle des peuples, les +moindres rivalités entre états voisins, même fort +petits, peuvent déchaîner un conflit universel. La dernière +guerre en est un exemple.</p> + +<hr> + + +<p>Sans prétendre lire dans le livre du destin, on peut +au moins mettre en évidence quelques-uns des facteurs +principaux qui semblent devoir influencer l’évolution +prochaine du monde.</p> + +<p>Aux forces destructrices d’origine plus ou moins +ancienne, énumérées au début de ce chapitre, se +joignent des forces destructrices nouvelles, le syndicalisme +et le socialisme notamment, résultant de la +prédominance moderne des influences collectives.</p> + +<p>Sous l’action du syndicalisme les sociétés tendent +à se diviser en petits groupes ne considérant chacun +que ses intérêts et totalement indifférents à l’intérêt +général. La puissance des syndicats est devenue +très grande. Tout récemment ils ont failli désorganiser +entièrement l’Angleterre en provoquant une +grève générale.</p> + +<p>Limités jadis au monde ouvrier, ils comprennent +maintenant la classe des fonctionnaires et celle des +instituteurs. La Confédération générale du travail, +qui les a fusionnés, se trouve ainsi avoir absorbé +les défenseurs professionnels de l’État.</p> + +<p>Il en est résulté que le gouvernement se trouve +aussi impuissant contre les exigences de ses employés +que l’était le gouvernement italien avant l’arrivée +du fascisme.</p> + +<hr> + + +<p>L’association des intérêts corporatifs constituant +le syndicalisme ne doit pas être confondue avec le +socialisme qui remet à l’État, et non aux corporations, +la gestion générale des entreprises.</p> + +<p>Le socialisme est à la fois un mouvement politique +et religieux, il tire sa force non de sa doctrine mais +des éléments mystiques qui lui servent de soutien.</p> + +<p>Son succès contribue à prouver que, des âges les +plus reculés de l’histoire aux temps modernes, les +hommes ne se passèrent jamais d’une foi religieuse +pour diriger leur vie. Ce mystique besoin semble +aussi irréductible que la faim et l’amour.</p> + +<hr> + + +<p>Aux forces destructrices dont nous venons d’indiquer +la puissance s’opposent, non seulement les forces +créatrices issues des laboratoires, mais aussi les forces +conservatrices créées par le passé.</p> + +<p>Une des plus dangereuses illusions politiques de +notre âge est de croire qu’un peuple puisse se dégager +des influences ancestrales d’où sa nature dérive.</p> + +<p>De cette illusion furent victimes les hommes de la +Révolution quand ils croyaient pouvoir fonder une +ère nouvelle destinée à marquer leur rupture complète +avec le passé.</p> + +<p>De la même illusion sont encore victimes aujourd’hui +les partis politiques extrêmes, prétendant transformer +les sociétés à coups de décrets. Ils oublient +que l’homme ne sort jamais de lui-même. Fils de son +passé, il ajoute bien peu à l’héritage apporté en +naissant. Des combinaisons politiques diverses pourront +lui être imposées un instant, mais elles ne dureront +qu’à la condition d’être en rapport avec le substratum +ancestral des mentalités que ces institutions doivent +régir. Les organisations en apparence nouvelles dérivent +le plus souvent des organisations passées comme +la plante dérive de la graine. C’est justement pourquoi +l’histoire des peuples stabilisés par leur vie antérieure +présente une grande continuité, malgré les +bouleversements apparents dont elle est parfois remplie.</p> + +<hr> + + +<p>Un célèbre homme d’État assurait récemment que :</p> + +<p>« Les questions économiques, politiques et morales +sont subordonnées à des lois générales, dont la +méthode expérimentale, sainement appliquée, permet +de rechercher les fondements et d’établir la permanence. »</p> + +<p>En réalité ces lois générales sont fort mal connues +et c’est pourquoi l’empirisme joue en politique un +rôle prépondérant.</p> + +<p>Cet empirisme n’a pour guide que la connaissance +des mobiles qui font mouvoir les hommes. C’est +donc à la psychologie qu’il faut s’adresser pour +essayer de comprendre les événements dont la succession +constitue l’histoire. Elle explique un grand +nombre de phénomènes politiques, militaires et +sociaux. Les causes de la propagation du socialisme, +les oscillations des volontés populaires, le rôle mystique +des croyances, les finances elles-mêmes sont du +ressort de la psychologie.</p> + +<p>Pour les gouvernants modernes, cette science est +devenue indispensable. C’est en utilisant ses lois que +les Américains sont parvenus à résoudre sur leur territoire +le problème de la lutte des classes qui menace +le vieux monde de formidables conflits. C’est pour +avoir méconnu certaines lois de la psychologie collective, +que les chefs de grands empires ont plongé +l’Europe dans l’abîme de ruines et de désolations +dont elle n’est pas sortie encore.</p> + +<p>Étant donnée la prépondérance moderne des influences +collectives c’est surtout la psychologie des +foules qu’il importe de bien connaître. Nous savons +aujourd’hui que la mentalité individuelle et la mentalité +collective sont bien différentes. Contrairement +à une croyance très générale encore, l’être collectif +est fort inférieur à l’être individuel.</p> + +<p>Une des grandes erreurs de la politique moderne +est de croire que les jugements des hommes en groupe +sont supérieurs à ceux de l’individu isolé. Pour les +politiciens les décisions des foules représentent de +suprêmes vérités.</p> + +<p>Sans doute les vertus collectives maintiennent la +prospérité des peuples mais c’est seulement de la +pensée individuelle que jaillissent les idées qui élèvent +le niveau d’une civilisation et assurent sa grandeur.</p> + +<hr> + + +<p>C’est encore au domaine de la psychologie collective +qu’appartient l’étude des influences ancestrales qui +dominent la vie des peuples. Chez ceux ayant un long +passé l’âme de la race limite les oscillations des +volontés populaires que les événements font naître. +L’âme d’une race c’est la mer immuable et profonde, +l’âme d’une foule représente les vagues mobiles que +la tempête fait surgir. C’est en vain que l’homme +cherche parfois à rompre avec son passé. Nous verrons +dans cet ouvrage que malgré toutes les révolutions +les actes des vivants restent soumis à l’impérieuse +volonté des morts.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="c xlarge b">L’évolution actuelle +du monde</p> + + + + +<h2 class="nobreak" id="c1"><span class="maigre">LIVRE PREMIER</span><br> +<span class="small">LES FORCES QUI MÈNENT LE MONDE</span></h2> + + + + +<h3><span class="maigre">CHAPITRE PREMIER</span><br> +<span class="small ssf">LES FORCES MATÉRIELLES ET IMMATÉRIELLES +DANS L’HISTOIRE</span></h3> + + +<p>Les sentiments et les passions qui mènent les +hommes ont peu varié, mais les peuples furent successivement +soumis à des influences qui les orientèrent +de façons différentes.</p> + +<p>Aux impulsions affectives et mystiques ayant toujours +guidé l’homme au cours de son histoire, sont +venues s’ajouter les forces nouvelles, issues des laboratoires. +Elles ont transformé les civilisations. En moins +d’un siècle, quelques-unes de ces forces : la vapeur, +et l’électricité notamment, ont exercé sur la vie des +peuples des influences beaucoup plus profondes que +toutes celles subies pendant la succession des âges +antérieurs.</p> + +<p>Le rôle des forces créatrices nouvelles étant trop +connu pour qu’il soit utile de l’étudier longuement, il +suffira de rappeler à quel point une seule des découvertes +modernes, celle des forces motrices extraites +de la houille, a changé la vie sociale des nations et +conditionne les volontés des gouvernements.</p> + +<p>La vie politique du monde est en partie soumise, +aujourd’hui, au prodigieux pouvoir que la science a +fait surgir de l’inerte houille, considérée, il y a un +siècle à peine, comme une insignifiante matière. C’est, +d’elle, pourtant, que sont sortis non seulement tous +les éléments de la civilisation moderne, mais aussi +des moyens de destruction d’une puissance telle que +dans les prochains conflits, ils pourraient anéantir +instantanément les plus brillantes capitales.</p> + +<p>Les peuples possédant des mines importantes de +houille — ou de son succédané, le pétrole — détiennent, +par ce seul fait, une supériorité économique +et politique immense.</p> + +<p>C’est grâce à la houille que l’Angleterre put dominer +les mers et, par conséquent, le commerce du monde. +Ce ne furent pas du tout, comme on l’a répété parfois, +les succès militaires de l’Allemagne en 1870, mais bien +la découverte de mines nouvelles de houille sur son +territoire, qui la conduisit à son haut degré de prospérité. +La houille fut l’origine de la puissance industrielle +de l’Allemagne. Elle lui permit d’aspirer à +supplanter l’Angleterre dans son hégémonie commerciale +sur tous les points du globe. De cette prétention +une guerre mondiale devait fatalement sortir. Les +autres causes invoquées pour expliquer les origines +du conflit sont accessoires.</p> + +<p>Le pétrole a sur la houille une supériorité énorme +au point de vue commodité, mais sa production reste +limitée. C’est pourquoi nous voyons tous les peuples +rivaliser d’efforts aujourd’hui pour se procurer les +sources d’un si précieux liquide.</p> + +<p>Le pétrole et la houille ont déterminé la politique +mondiale de l’Angleterre. Pays industriel sans agriculture, +elle est obligée d’importer ses vivres. Ils sont +payés avec des marchandises fabriquées dans ses +usines. L’arrêt des exportations engendrerait bientôt +le chômage.</p> + +<p>Nombreux sont les exemples prouvant que le rôle +des forces motrices grandit chaque jour dans la vie +politique des peuples. Leur influence ne se fait pas +sentir seulement en Europe, mais jusqu’aux extrémités +de l’univers. Si, aujourd’hui, le Japon manquant +de charbon et n’étant pas très sûr que l’Amérique +lui en fournira toujours, négocie d’importants traités +avec la Russie soviétique, c’est dans l’espoir de pouvoir +exploiter à son profit les mines de Sibérie.</p> + +<hr> + + +<p>Le rôle considérable joué dans l’histoire politique +des peuples par les découvertes scientifiques permet +de pressentir les transformations que d’autres découvertes +feront surgir.</p> + +<p>Sans parler de la libération de l’énergie intra-atomique +qui changerait entièrement les conditions +d’existence des hommes, on peut dire que la nature +contient des forces inutilisées encore, telles que la +chaleur solaire, qui seront sûrement captées.</p> + +<p>Dans un travail déjà ancien je faisais observer que +la machine à vapeur qui utilise à peine la dixième +partie du charbon qu’elle consomme était un instrument +barbare destiné à figurer comme curiosité dans +les musées de l’avenir.</p> + +<p>Dès à présent on entrevoit que la force motrice extraite +du charbon, sous forme d’électricité, au fond des mines, +pourra être expédiée au loin par de simples fils.</p> + +<hr> + + +<p>A côté des forces matérielles dont le rôle créateur est +si grand se trouvent des forces immatérielles dont +l’action fut toujours considérable et même prépondérante +à certaines périodes de la vie des peuples.</p> + +<p>Malgré la découverte de vérités éclatantes issues des +laboratoires et qui ne se contestent pas, le monde +continue à être régi par une série de forces mystiques +extériorisées sous forme de croyances religieuses ou +politiques et tenues pour d’indiscutables vérités. Elles +gouvernent les peuples depuis les origines de l’Histoire +et leur forme seule a changé.</p> + +<p>Les divinités qui de Jupiter à Bouddha et au Dieu de +Mahomet servirent de base à de grandes civilisations +ont vu leur prestige pâlir ou disparaître. Mais elles +ont été remplacées par des illusions politiques ou +sociales auxquelles est attribué un pouvoir magique +analogue à celui des anciens dieux.</p> + +<hr> + + +<p>Le mysticisme, qui continue à régir l’âme des peuples, +et aussi celle de leurs maîtres, est, comme je +l’ai souvent rappelé ailleurs, d’une définition facile. Il +se trouve constitué par l’attribution d’un pouvoir surnaturel +à des dieux, des dogmes ou des formules. +L’homme soumis à une croyance religieuse est un +mystique. Robespierre, faisant couper hâtivement +des têtes pour établir le règne de la vertu, était un +mystique. Mystique au même degré, le communiste +persuadé que la réalisation de l’évangile judéo-germanique +de Karl Marx ferait surgir le paradis ici-bas.</p> + +<p>La force de l’homme dominé par une croyance mystique +devient considérable. Rien ne lui semblant au-dessus +du triomphe de sa foi, il sacrifiera sa fortune +et sa vie pour l’imposer.</p> + +<p>Lorsque la foi mystique envahit le champ de l’entendement, +aucun argument ne pourrait l’influencer. +L’amour maternel lui-même cède devant elle. A +l’époque, récente encore, où la secte babiste se propageait +en Perse, les femmes, plutôt que de renoncer +à leur foi, amenaient elles-mêmes leurs enfants aux +bourreaux et les voyaient déchiqueter sous leurs yeux +avec une délirante joie. En Russie, il existe encore +des sectes où, sous l’empire de leur mysticisme, les +hommes et les femmes s’imposent les plus atroces +mutilations, et nous ne sommes pas très loin du +temps où, dans le même pays, des prophètes persuadaient +à des centaines d’hommes de périr avec eux +sur des bûchers.</p> + +<p>La force du bolchevisme est justement de posséder +un certain nombre de convaincus disposés à ravager le +monde pour faire triompher leur croyance.</p> + +<hr> + + +<p>Comment naît, grandit et meurt une foi mystique ? +J’ai trop souvent traité ce sujet dans mes livres pour +y revenir encore. D’une très sommaire façon, on peut +dire que la persistance du mysticisme dans l’Histoire +tient au besoin irréductible de l’homme de soumettre +l’orientation de sa vie à des pouvoirs supérieurs +tenus pour infaillibles.</p> + +<p>Ce besoin est si fort que dès qu’un peuple perd +ses dieux, il cherche aussitôt à les remplacer. La doctrine +socialiste possède, aujourd’hui, le pouvoir +mystique attribué aux anciennes divinités.</p> + +<hr> + + +<p>Ce rôle du mysticisme dans l’Histoire fut pendant +longtemps méconnu, et le mot mysticisme lui-même, +de plus en plus usité en politique aujourd’hui, était, +il y a une quinzaine d’années à peine, employé +presque exclusivement dans un sens religieux. Me +trouvant un jour avec Bergson chez Émile Ollivier, +nous eûmes une longue discussion sur le vrai sens +du mot <i>mystique</i>. Bergson m’opposait les dictionnaires +accumulés sur une table pour me prouver que ce +terme ne pouvait avoir qu’une signification religieuse. +Cet avis n’était pas le mien, puisque je venais +d’écrire un livre sur <i>La Révolution Française</i>, où je +montrais le rôle tout à fait prépondérant du mysticisme +dans cette grande tragédie.</p> + +<p>Je ne convertis naturellement personne, mais je +suis certain qu’aujourd’hui, avec les mêmes interlocuteurs, +j’aurais plus de succès. Une preuve m’en fut +récemment fournie par un petit livre publié sous ce +titre : <i>Une Nouvelle Philosophie de l’Histoire</i>, écrit par +un ancien Normalien, M. Gillouin. Pour ce distingué +universitaire, la connaissance du rôle du mysticisme +dans l’Histoire fut une grande lumière, comparable à +celle qui éclaira saint Paul sur le chemin de Damas.</p> + +<p>Les idées ne triomphant en France qu’après avoir +passé par l’Université, l’action du mysticisme dans la +politique ancienne et moderne deviendra bientôt +une vérité classique et se substituera à des interprétations +dites rationnelles qui n’expliquaient rien<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Aujourd’hui le mot mystique à pénétré dans toutes les +harangues-officielles. Je l’ai noté deux fois dans un discours du +Président du Conseil. Devant la fédération de la Seine du parti +républicain socialiste, M. Painlevé a prononcé un discours, où +l’influence du mysticisme, est plusieurs fois invoquée : « Quand un +parti fait un programme, il doit y verser de la mystique »… Si l’on +abandonne la mystique des programmes, etc.</p> +</div> +<p>En fait, le mysticisme domine l’Histoire. Des rives +du Nil à celles du Gange, il a peuplé le monde d’êtres +divins, imaginaires sans doute, mais assez puissants +cependant pour avoir orienté de grandes civilisations.</p> + +<p>De nos jours, les dieux personnels ont fait place à +des formules mystiques douées de magiques pouvoirs +et capables, elles aussi, d’asservir les âmes.</p> + +<hr> + + +<p>Jusqu’à nos jours, une foi mystique n’avait de rivale +possible qu’une autre foi mystique. Il n’en est plus de +même maintenant. Des nécessités économiques impérieuses, +ignorées de nos pères, se dressent contre les +formes diverses du mysticisme.</p> + +<p>Mais quelle que soit la puissance des forces économiques +nouvelles, aujourd’hui, comme hier et probablement +comme demain, les peuples auront besoin +d’un idéal mystique pour orienter leur vie. S’ils se +tournent vers le socialisme, le communisme et les +pires formes de l’illusion, c’est surtout parce que, +ayant perdu les idéals qui soutenaient leurs âmes, +ils cherchent à en découvrir d’autres, capables +d’orienter leurs pensées et leurs volontés.</p> + +<hr> + + +<p>A côté des influences mystiques qui mènent les +peuples, il faut placer les influences affectives, c’est-à-dire +cette gamme immense des sentiments et des passions +qui dirigent la conduite. Comme les forces +mystiques elles dominent souvent des forces rationnelles +qu’on pourrait croire irrésistibles.</p> + +<p>Bien des fois dans le cours de cet ouvrage, nous +aurons à montrer combien est faible le rôle de la +raison devant les influences mystiques et affectives qui +jusqu’ici ont gouverné le monde et continueront +longtemps sans doute à le gouverner encore.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c2"><span class="maigre">CHAPITRE II</span><br> +<span class="small ssf">COMMENT NAISSENT LES OPINIONS +ET LES CROYANCES.<br> +ROLE DE LA CRÉDULITÉ DANS L’HISTOIRE</span></h3> + + +<p>Des âges les plus reculés aux temps modernes, +la crédulité a joué un rôle fondamental dans l’histoire. +Elle a créé des divinités puissantes qui ont +orienté les âmes et servi de guide aux grandes civilisations. +Elle a fait surgir du néant les pyramides, +les pagodes, les cathédrales et toutes les merveilles +de l’art qui ont embelli la vie. Sans la crédulité, +l’homme vivrait peut-être encore au fond des cavernes, +disputant aux monstres qui l’entouraient sa maigre +pâture.</p> + +<hr> + + +<p>La crédulité antique peupla le monde d’une légion +de divinités de l’existence desquelles on ne doutait +jamais.</p> + +<p>Pendant des milliers d’années, ces divinités bienfaisantes +ou nuisibles, redoutables toujours, se mêlèrent +constamment aux actions des hommes. Quelques +rares philosophes comme Lucrèce avaient bien fini +par douter de leur existence, mais son scepticisme +n’avait pas d’écho.</p> + +<p>L’histoire des dieux de tous les âges constitue un +des plus merveilleux et des plus instructifs phénomènes +de la psychologie. Que des peuples arrivés aux +phases les plus diverses de civilisation aient pu considérer +comme indubitablement prouvée l’existence +de divinités purement chimériques, montre clairement +que l’imagination est capable de créer des phénomènes +illusoires tenus ensuite pour d’incontestables +vérités. En dehors des phénomènes scientifiques +expérimentalement démontrés, on peut toujours se +demander où finit la vérité et où commence l’erreur.</p> + +<hr> + + +<p>Grâce aux lumières de la raison, l’âge moderne se +croyait libéré de toutes les illusions du passé, la raison +pure devenait son seul guide.</p> + +<p>L’observation plus attentive des faits a prouvé +cependant la persistance de l’antique crédulité. En +dehors des laboratoires, cette crédulité — crédulité +religieuse, crédulité politique, crédulité pour toutes +les formes du merveilleux, — continue à dominer +les esprits.</p> + +<p>Et, contrairement à ce qui s’enseigne, la crédulité +n’est pas du tout un simple résultat de l’ignorance +puisqu’elle s’observe, ainsi que le démontrent +les faits relatés dans ce chapitre, chez les plus +illustres savants. Les vieilles croyances religieuses, la +magie et le spiritisme, trouvent chez eux de fervents +adeptes.</p> + +<p>Ce phénomène m’avait beaucoup frappé à l’époque +où je cherchais à déterminer les sources psychologiques +des opinions et des croyances qui ont le plus +influencé l’âme des peuples. Comment comprendre la +foi d’illustres penseurs dans une religion où l’on voit +le Créateur des mondes innombrables qui peuplent +l’espace laisser périr son fils dans un affreux supplice, +pour racheter la faute de lointains ancêtres. De telles +énormités ont été pourtant acceptées par des maîtres +de la raison comme Galilée, Descartes et Pascal. Il ne +leur a pas semblé prodigieux de voir un Dieu assez +féroce pour condamner au feu éternel de faibles créatures +ayant oublié un instant d’obéir à ses rigides +décrets.</p> + +<p>Des croyances du même ordre observées dans toutes +les religions, chez tous les peuples, démontrent d’une +péremptoire façon que l’absurdité d’un dogme ne +saurait nuire à sa propagation et que l’intelligence la +plus haute n’empêche pas la croyance dans des +dogmes qu’aucun argument rationnel ne saurait défendre.</p> + +<p>Nous verrons bientôt l’explication de ce phénomène +en constatant que la genèse des connaissances scientifiques +et celle des croyances obéissent à des formes +de logique différentes superposées quelquefois, mais +ne s’influençant jamais. Cette dualité va être étudiée +maintenant.</p> + +<hr> + + +<p>En dehors des besoins organiques à la satisfaction +desquels est consacrée la plus grande partie de son +existence, l’homme est orienté dans la vie par des +opinions plus ou moins provisoires et des croyances +généralement durables.</p> + +<p>Croyances et connaissances sont des opérations +mentales fort différentes.</p> + +<p>Les croyances ne sont ni rationnelles ni volontaires +contrairement à l’opinion de plusieurs philosophes.</p> + +<p>Une croyance est un acte de foi d’origine inconsciente +qui fait admettre en bloc une doctrine et +accepter ses prescriptions.</p> + +<p>Le prestige, l’affirmation, la répétition, la contagion +mentale et rarement la raison sont les facteurs +habituels des opinions et des croyances.</p> + +<p>La connaissance diffère beaucoup de la croyance, +c’est une opération consciente lentement édifiée par +l’observation et l’expérience. L’humanité eut pendant +longtemps des croyances avant de posséder des +connaissances.</p> + +<hr> + + +<p>Croyances et connaissances appartenant à des cycles +différents de la vie mentale, ne s’influençant pas, on +comprend que des hommes éminents puissent professer +d’enfantines croyances. Admettre par exemple, +comme d’indiscutables certitudes les plus chimériques +réminiscences de la sorcellerie du moyen âge.</p> + +<p>Ce serait donc une illusion de croire que la compétence +sur certains sujets scientifiques doive s’accompagner +d’une compétence égale sur des sujets religieux +ou politiques.</p> + +<p>Les croyances politiques et religieuses ont des +raisons que la logique rationnelle ignore et n’influence +guère.</p> + +<p>On verra par les exemples qui vont suivre que +la crédulité continue à jouer un rôle essentiel dans +l’histoire des peuples, c’est pourquoi nous avons +consacré un chapitre spécial à son étude.</p> + +<hr> + + +<p>Au moyen âge, les envoûtements, les évocations des +morts, le sabbat, le diable, les maléfices, etc., exercèrent +une grande influence. De leur pouvoir, nul +ne doutait alors. Des milliers d’hommes avouaient +leurs relations avec le diable et confessaient, malgré +la crainte des supplices, s’être rendus au sabbat.</p> + +<p>Les procès de sorcellerie étaient à cette époque si +nombreux que les bûchers destinés à brûler vifs les +sorciers ne s’éteignaient guère. De savants ouvrages +rédigés par des magistrats éminents indiquaient la +marche à suivre pour déjouer les maléfices des démons.</p> + +<p>Le dernier de ces procès, en France, eut lieu sous +Louis XIII. Convaincu d’avoir envoyé une légion de +diables dans le corps des Ursulines de Loudun, +Urbain Grandier fut brûlé vif après avoir subi les tortures +qu’on ne ménageait pas aux suppôts de Satan.</p> + +<p>Devant les progrès scientifiques, tout ce peuple de +diables, de larves, de fantômes, fils des ténèbres, +avait fini par s’évanouir. On croyait les sorciers relégués +dans des villages éloignés de toute civilisation.</p> + +<p>La crédulité étant indestructible, les illusions ont +changé de forme, mais sans disparaître. C’est ainsi +que de nos jours on a vu renaître et grandir, sous +des aspects à peine différents de ceux du passé, toute +l’antique magie : évocation des morts au moyen +de tables tournantes, lévitation, matérialisation des +esprits, etc.</p> + +<p>Des savants célèbres furent victimes de ces illusions. +Le grand chimiste William Crookes assure +avoir vécu pendant plusieurs mois avec un fantôme +qui se matérialisait journellement devant lui. Le +distingué physicien anglais Lodge a publié un livre +où il relate, avec force détails, l’existence que mène +dans un autre monde son fils Raymond, tué à la +guerre. Le célèbre physiologiste Richet assure avoir +vu et examiné longuement un guerrier casqué sorti +du corps d’un médium.</p> + +<p>De telles croyances, appartenant au domaine de +l’irrationnel, ne peuvent être discutées. Les millions +d’hommes persuadés que l’archange Gabriel fut +envoyé par Dieu à Mahomet afin de lui enseigner les +fondements d’une religion nouvelle ne sauraient être +influencés par aucun raisonnement. La foi du croyant, +ignorant ou savant, reste inébranlable. Dans le cycle +de la foi mystique la raison est sans prise. J’ai pu +constater moi-même, par diverses expériences, avec +quelle facilité les savants se laissent illusionner dès +qu’ils pénètrent dans le cycle du mystique.</p> + +<hr> + + +<p>La crédulité est infinie même sur des sujets de +science pure. Il suffit que les opinions soient suggérées +par des hommes auxquels leur situation confère +un grand prestige. Les lettres de personnages illustres, +fabriquées de toutes pièces par un faussaire peu +lettré, et insérées dans les Comptes rendus de l’Académie +des sciences, la polarisation des rayons uraniques +affirmée par Becquerel et l’existence imaginaire +des fameux rayons N en sont de mémorables +exemples.</p> + +<p>L’histoire des faux autographes est trop connue +pour qu’il soit utile de la rappeler. On sait que cette +prodigieuse aventure fournit à Daudet les éléments +de son roman : <i>L’Immortel</i>.</p> + +<p>L’histoire de la polarisation supposée des rayons +uraniques est aussi caractéristique. Lorsque Becquerel +découvrit, en 1895, après Paul de Saint-Victor, +les émanations spontanées de l’uranium, il crut se +trouver en présence d’une sorte de phosphorescence +et il institua des expériences « prouvant catégoriquement +suivant lui que les rayons émis se réfractent, +se réfléchissent et se polarisent comme ceux de la +lumière ».</p> + +<p>Cette opinion, que j’étais seul alors à combattre au +moyen d’expériences relatées dans mon livre <i>L’Évolution +de la matière</i>, fut acceptée pendant trois ans +par tous les savants de l’Europe et retarda considérablement +la découverte des phénomènes radio-actifs. +On reconnut finalement, comme je n’avais cessé de le +répéter, être en présence d’une force jusqu’alors +inconnue, sans parenté avec la lumière à laquelle je +donnais plus tard le nom d’énergie intra-atomique.</p> + +<p>Le cas des rayons N, que tous les physiciens français +crurent voir pendant deux ans et n’aperçurent +plus une seule fois quand fut dissipée la suggestion +dont ils étaient victimes, est plus instructif encore.</p> + +<p>Sans entrer dans tous les détails de leur histoire, je +me bornerai à rappeler que la découverte illusoire +des rayons N fut faite par un professeur auquel ses +titres académiques conféraient un grand prestige. Ce +professeur, de tempérament très nerveux, possédait +à un haut degré le pouvoir de suggestion particulier +plusieurs fois observé en Europe et dans l’Inde surtout, +qui fait admettre comme réalités toutes les affirmations +du suggestionneur. C’est ainsi que le physicien +Mascart, que délégua l’Académie des Sciences pour +aller constater au laboratoire de l’inventeur l’exactitude +de ses assertions, fut victime de cette prodigieuse +hallucination : mesurer la déviation et la longueur +d’onde de rayons qui n’existaient que dans la +cervelle du suggestionneur.</p> + +<p>Un prix de 50.000 francs fut alors voté par l’Académie +pour récompenser l’auteur de cette grande +découverte et pendant deux ans les <i>Comptes rendus +de l’Académie des sciences</i> fourmillèrent de notes où +étaient décrites les propriétés chaque jour plus merveilleuses +de ces rayons. M. Jean Becquerel annonçait +les avoir chloroformés ; M. d’Arsonval faisait à +leur sujet des conférences enthousiastes. Mon excellent +ami, Émile Picard, en perdait le sommeil.</p> + +<p>L’existence de ces rayons ne se constatait d’ailleurs +que par de légères variations d’éclat d’une plaque +phosphorescente sur laquelle ils étaient projetés. Ce +qui explique un peu la suggestibilité des savants +croyant les observer.</p> + +<p>L’illusion collective fut brusquement dissipée par +la célèbre expérience d’un physicien étranger auquel +l’inventeur des rayons N montrait la déviation supposée +de ces rayons par un prisme. Le prisme ayant +été subrepticement retiré dans l’obscurité, l’inventeur +des rayons N continua néanmoins à mesurer la prétendue +déviation des imaginaires rayons.</p> + +<p>L’expérience était catégorique. Elle fut définitive +puisqu’aucun des physiciens qui avaient vu tant de +fois les rayons N ne parvinrent jamais à les revoir. +L’envoi de notes sur ces rayons à l’Académie des +sciences cessa brusquement.</p> + +<p>Il serait facile de multiplier des exemples analogues +du rôle de la crédulité, surtout dans les sciences +demi-exactes comme la médecine.</p> + +<hr> + + +<p>Je crois pouvoir résumer dans les propositions suivantes +les lois générales de la naissance et de la propagation +des croyances :</p> + +<p>1<sup>o</sup> Les cycles du mystique, de l’affectif et du rationnel +sont complètement indépendants et ne s’influencent +pas.</p> + +<p>2<sup>o</sup> Des savants éminents peuvent perdre tout esprit +critique dès qu’ils pénètrent dans le cycle de la +croyance.</p> + +<p>3<sup>o</sup> L’absurdité des dogmes — dogmes religieux et +politiques, — ne saurait nuire à leur propagation.</p> + +<p>4<sup>o</sup> Les croyances mystiques s’établissent et se propagent +par l’influence du prestige, de la suggestion et +de la contagion. Le raisonnement ne joue aucun rôle +dans leur propagation.</p> + +<p>5<sup>o</sup> La conversion à une croyance mystique se fait +souvent instantanément comme celle de Pauline dans +<i>Polyeucte</i> adoptant brusquement une religion dont +elle ne savait d’ailleurs rien et s’écriant : « Je vois, +je sais, je crois, je suis désabusée ! »</p> + +<p>6<sup>o</sup> Certains sujets possèdent un pouvoir de fascination +qui fait admettre comme des réalités toutes +leurs suggestions.</p> + +<p>7<sup>o</sup> La caractéristique d’une croyance mystique quelconque +est de n’être influençable ni par l’observation, +ni par l’expérience, ni par le raisonnement.</p> + +<p>8<sup>o</sup> La foi créée par la suggestion n’est ébranlée que +par une suggestion plus forte. Le croyant ne renonce +alors à sa croyance que pour en adopter une autre +du même ordre.</p> + +<p>9<sup>o</sup> Certaines croyances politiques, telles que le +socialisme et le communisme, se répandent surtout +parce que, possédant tous les caractères des croyances +religieuses, elles créent rapidement la foi.</p> + +<p>10<sup>o</sup> Le croyant éprouve toujours un besoin intense +de propager sa foi et sacrifie volontiers sa vie et celle +des autres pour la faire triompher.</p> + +<p>11<sup>o</sup> La vision d’un phénomène d’ordre mystique +par de nombreux témoins ne prouve rien en faveur +de sa réalité. Les témoignages des milliers d’hommes +ayant vu le diable et assisté au sabbat n’ont jamais +constitué une preuve de l’existence du diable et du +sabbat.</p> + +<p>12<sup>o</sup> L’origine mystique des croyances les différencie +des simples opinions. Ces dernières sont constituées +par l’adhésion momentanée à une proposition. C’est +pourquoi l’expérience, sans action sur la croyance, +réussit à modifier les opinions.</p> + +<p>13<sup>o</sup> Les dieux périssent quelquefois, mais l’esprit +mystique reste indestructible.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c3"><span class="maigre">CHAPITRE III</span><br> +<span class="small ssf">LES CONFLITS +ENTRE LES VIVANTS ET LES MORTS</span></h3> + + +<p>Parmi les éléments divers qui orientent la vie +des peuples il faut encore citer, à côté des besoins +matériels et des influences mystiques, l’impérieuse +volonté des morts.</p> + +<p>La psychologie, qui n’examinait jadis que l’âme +des vivants, commence à étudier celle des morts +dont l’invisible armée domine le monde et gouverne +l’Histoire.</p> + +<p>Ce n’est pas, en réalité, dans les cimetières que +reposent les morts. Continuant à vivre en nous-mêmes, +ils sont les vrais maîtres de la plupart de +nos actions. Quand nous croyons agir librement, +nous obéissons, le plus souvent, à leurs volontés.</p> + +<p>Cette armée des morts représente ce qu’on appelle +très justement l’âme d’une race, âme d’autant plus +forte que la collectivité constituée par les morts est +plus homogène.</p> + +<p>Sa formation n’est pas l’œuvre d’un jour. Stabiliser +une race au moyen de morts possédant des +volontés communes et agissant, par conséquent, +d’identique façon dans les circonstances importantes, +demande généralement des siècles.</p> + +<hr> + + +<p>Comment se forme l’âme d’une race ?</p> + +<p>Une masse d’hommes assemblés au hasard des invasions +ou des conquêtes représente une simple poussière +d’individus, momentanément agrégée par la +volonté d’un chef. La poussière se désagrège dès que +le chef disparaît ou que sa puissance faiblit.</p> + +<p>Pour qu’une multitude devienne un peuple, il faut +qu’elle ait subi, comme en Prusse, une discipline +militaire rigoureuse, ou qu’elle ait accepté pendant +des siècles, comme en Angleterre, un réseau de +traditions, de coutumes et de croyances identiques.</p> + +<p>Lorsque les caractères psychologiques d’une race +sont suffisamment fixés, ils se transmettent par +l’hérédité avec autant de régularité que les caractères +anatomiques. L’agrégat d’individus, d’abord sans +cohésion, possède alors une âme ancestrale qui lui +donne une même orientation de conduite.</p> + +<p>A cette âme ancestrale, inconsciente, constituant +l’armature mentale de la race, se superpose l’âme +individuelle consciente sans cesse modifiée par le +milieu, les événements, l’éducation, etc.</p> + +<p>Cette âme individuelle présente souvent la mobilité +des vagues de la mer, mais, chez les races stabilisées, +ses oscillations sont limitées par l’influence de l’âme +ancestrale.</p> + +<hr> + + +<p>Les morts ont leur psychologie. Elle diffère de +celle des vivants par certains caractères, — notamment +la fixité.</p> + +<p>Toujours conservateurs, les morts possèdent des +volontés impérieuses qui ne fléchissent pas.</p> + +<p>Leur action se manifeste surtout lorsque les intérêts +de la race, c’est-à-dire la vie des morts, est aussi +menacée que celle des vivants. Ce furent les morts +qui, en 1914, obligèrent tout un peuple surpris par +une mobilisation imprévue à renoncer instantanément +à ses intérêts journaliers pour marcher à la +frontière.</p> + +<p>Aucun des socialistes ayant juré de faire grève en +cas de guerre ne recula. Pourquoi ? Leur obéissance +spontanée fut-elle le fruit de réflexions rationnelles ? +En aucune façon. Elle eut pour unique source l’irrésistible +volonté des morts.</p> + +<p>Les haines des morts sont redoutables. Ils ne supportent +pas les vivants qui ne sentent pas comme +eux. C’est l’armée des morts qui força l’Angleterre à +donner la liberté à l’Irlande, et les peuples de l’Autriche +à se diviser en États distincts. Le rôle des morts +dans les origines de la dernière guerre fut considérable.</p> + +<p>La puissance des morts est si forte qu’elle ne +peut être détruite que par celle d’autres morts. C’est +justement ce qui arrive lorsqu’on croise des individus +de races diverses. Les morts d’origines différentes +ne s’accordant pas impriment à l’âme consciente +des impulsions contradictoires. C’est pourquoi +les croisements sur une grande échelle dissocient +rapidement l’âme ancestrale. Flottant entre des +influences contraires, un peuple de métis est comparable +au vaisseau voguant sans gouvernail au gré des +vents.</p> + +<p>C’est pour avoir méconnu ces principes que les +Espagnols perdirent toutes leurs colonies alors que +les Anglais, qui ne se mélangent pas aux indigènes, +ont conservé les leurs.</p> + +<p>Les observations précédentes, vérifiées par des +expériences séculaires, conduisent à une loi fondamentale +de la politique moderne que beaucoup +d’hommes d’État semblent ignorer et qu’on peut formuler +de la façon suivante :</p> + +<p><i>Les institutions politiques d’un peuple jouent un rôle +très faible dans la vie de ce peuple. Son âme ancestrale, +et non les institutions qu’on voudrait lui imposer, +oriente sa destinée.</i></p> + +<p>Inutile d’invoquer des faits historiques pour justifier +cette assertion. Il suffit de considérer des pays +voisins soumis à des institutions identiques, mais +formés de races différentes. Tel est, précisément, le +cas de l’Amérique.</p> + +<p>Elle forme deux grands continents presque entièrement +séparés : les États-Unis d’Amérique du Nord, +habités par des Anglo-Saxons, et les États de l’Amérique +du Sud, peuplés d’Espagnols plus ou moins +mélangés d’éléments indigènes.</p> + +<p>Bien que toutes les Républiques latines de l’Amérique +aient adopté les institutions politiques des +États-Unis : séparation des pouvoirs, ministres, parlement, +liberté de la presse, c’est-à-dire toute la +façade des institutions démocratiques, elles n’ont pu +arriver à aucune stabilité. Des dictatures absolues +sont restées, jusqu’à présent, leur seul régime réel.</p> + +<p>De ce qui précède, on déduit facilement qu’une +grande différence existe entre les peuples dont l’âme +a été fixée par un long passé et ceux dont l’âme ne +l’est pas encore. Les premiers peuvent, comme les +seconds, subir des révolutions violentes ; mais le +passé, c’est-à-dire l’action des morts, reprend bientôt +son empire. Ce fut justement le cas de l’Angleterre +lorsque le hasard des élections amena les socialistes +au pouvoir. Leur gouvernement différa bien peu de +celui des conservateurs.</p> + +<p>La stabilisation de l’âme d’une race par l’escorte +de ses morts lui confère une grande force, mais cette +stabilisation peut devenir, si les morts sont par trop +influents, une cause d’arrêt et même de décadence. +Si les pays sans passé, et par conséquent sans âme +stable, sont à la merci de tous les hasards et sans +lendemain assuré, les nations trop stabilisées, c’est-à-dire +dont l’élément conservateur est trop actif, ont +souvent beaucoup de difficulté à réaliser des progrès. +Fréquemment en retard, elles n’arrivent parfois à +s’adapter aux nécessités nouvelles qu’au prix de +révolutions violentes.</p> + +<p>Les morts étant très conservateurs entrent parfois +en lutte avec les vivants, condamnés au changement +par les variations de milieu. Les peuples oscillent +alors entre des combinaisons politiques extrêmes, +suivant que les vivants ou les morts ont momentanément +triomphé.</p> + +<hr> + + +<p>Ces conflits entre les vivants et les morts furent +observés en France comme en Angleterre, mais beaucoup +plus fréquemment dans le premier de ces pays, +dont l’unification est incomplète encore. Depuis cent +cinquante ans, nos révolutions n’ont été séparées les +unes des autres que par un petit nombre d’années. +A la grande révolution qui prétendait établir l’égalité +et la liberté, succède un dictateur militaire qui supprime +toutes les libertés et rétablit, par la noblesse +qu’il institue, les anciennes inégalités. Il est remplacé +par des souverains prétendant ramener plus ou +moins l’ancien régime, puis par un roi constitutionnel +que renversent les révolutionnaires socialistes. +Ces derniers finissent par effrayer tellement la +nation que l’immense majorité du peuple acclame +un dictateur dont les erreurs psychologiques conduisirent +la France à la ruine après une prospérité +passagère.</p> + +<p>La République qui le remplaça dure depuis plus +de cinquante ans ; mais si elle évita les révolutions +dynastiques, elle n’empêcha nullement les changements +de régime. Sur une dizaine de présidents de +la République, la moitié furent forcés de quitter le +pouvoir et les formes du gouvernement oscillèrent +entre le conservatisme excessif, sous la présidence +d’un célèbre maréchal, et le radicalisme non moins +excessif durant la longue période des persécutions +religieuses.</p> + +<p>La grande guerre mit momentanément fin à ces +dissensions. Elles reprirent bientôt et la France est +retombée encore dans ses perpétuelles oscillations +entre l’anarchie et la réaction.</p> + +<p>Elle se trouve actuellement dans une période où +dominent les influences extrémistes : menaces contre +le capital et l’industrie, luttes de classes, persécutions +religieuses en Alsace, etc. Toutes ces dissensions résultent +des conflits entre les vivants et les morts.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c4"><span class="maigre">CHAPITRE IV</span><br> +<span class="small ssf">LES CONSÉQUENCES POLITIQUES DES ERREURS +DE PSYCHOLOGIE</span></h3> + + +<p>Le rationalisme kantien, qui fait le fond de la +philosophie universitaire, cherche toujours à expliquer +par la logique rationnelle des événements +auxquels, en réalité, cette logique fut toujours étrangère.</p> + +<p>Le savant, dans son laboratoire, a comme base de +ses raisonnements l’expérience et l’observation. Les +multitudes raisonnant fort peu n’ont que des opinions +suggérées.</p> + +<p>En dehors des sujets purement scientifiques, les +hommes les plus instruits n’ont pas souvent des +opinions mieux fondées que celle des foules. C’est +pourquoi leur conduite politique est parfois si chargée +d’erreurs.</p> + +<hr> + + +<p>A ne considérer même que quelques-uns des événements +accomplis depuis cent cinquante ans, on +pourrait dire que notre histoire est, en grande partie, +créée par des erreurs de psychologie.</p> + +<p>Ce furent des erreurs de cette nature qui conduisirent +Napoléon à entreprendre les campagnes d’Espagne +et de Russie, qui préparèrent sa chute. Une +autre erreur de psychologie détermina Charles X à +faire afficher les ordonnances qui le renversèrent.</p> + +<p>Une erreur de psychologie plus importante encore +conduisit Napoléon III à favoriser l’entreprise de la +Prusse contre l’Autriche, qu’un mot de lui pouvait +facilement empêcher. L’erreur d’où résulta Sadowa +devait bientôt engendrer Sedan, qui provoqua la fin +de l’Empire.</p> + +<p>Cette erreur si chargée de conséquences ne fut +pas seulement une erreur impériale, mais une +erreur collective, car la majorité des Français, y +compris les journalistes influents et les universitaires, +accueillirent avec enthousiasme la victoire de +la Prusse.</p> + +<p>La défaite de l’Allemagne en 1918 est également la +conséquence d’une lourde erreur de psychologie commise +par l’empereur Guillaume. Il croyait raisonner +très juste en supposant qu’un peuple de marchands +sans armée, enrichi par son commerce avec les belligérants, +n’aurait jamais l’idée d’entrer dans une +guerre qui, d’ailleurs, ne l’intéressait nullement. On +pouvait donc impunément torpiller les vaisseaux +dépassant les limites fixées.</p> + +<p>Rationnellement assez juste, cette argumentation +était très fausse au point de vue de la logique collective. +Plus familier avec les lois de cette logique spéciale, +le <span lang="de" xml:lang="de">Kaiser</span> eût compris que l’amour-propre +blessé d’un peuple lui fait oublier tous ses intérêts. +Il fut vaincu, en réalité, pour avoir ignoré que les +lois de la logique rationnelle et celles de la logique +collective n’ont pas de commune mesure.</p> + +<p>Prétendre appliquer la logique rationnelle à l’interprétation +de la conduite des peuples conduit, le +plus souvent, à de graves erreurs. On le vit une fois +encore avant la guerre de 1914, lorsque les socialistes, +appuyés par plusieurs professeurs éminents de la +Sorbonne, affirmaient qu’une guerre avec l’Allemagne +étant rationnellement impossible, il fallait réduire +les armements.</p> + +<hr> + + +<p>La psychologie enseigne l’art difficile de manier les +foules et de transformer au besoin leurs sentiments. +Shakespeare en donne un exemple frappant dans le +discours attribué par lui à Antoine haranguant la +foule devant le cadavre de César. Bismarck en fournit +un exemple probablement plus réel lorsque, utilisant +l’irritabilité du peuple français, il falsifia quelques +mots d’une dépêche inoffensive dans le but de provoquer +une explosion de fureur nationale assez forte +pour déclencher la guerre dont ne voulaient ni le roi +de Prusse, ni l’empereur des Français.</p> + +<p>L’art de gouverner est, en grande partie, formé de +la connaissance des réactions collectives sous l’influence +d’excitations diverses.</p> + +<p>Ces réactions sont soumises à des lois générales +qu’il serait facile de déterminer, si elles étaient +identiques d’un peuple à un autre. Mais elles varient +suivant les races. Anglais, Français, Espagnols, etc., +réagissent différemment sous des excitations identiques. +Bismarck n’eût probablement pas obtenu en +Angleterre, avec sa dépêche falsifiée, les mêmes résultats +qu’en France.</p> + +<hr> + + +<p>Ce n’est pas seulement parce que les lois de la psychologie +individuelle n’ont que de lointains rapports +avec celles de la psychologie collective que le gouvernement +des hommes est si difficile.</p> + +<p>Cette difficulté est accrue par le phénomène des +transformations de personnalités, qui se manifeste à +certains moments de la vie des peuples, notamment +pendant les grandes périodes révolutionnaires.</p> + +<p>Contrairement aux idées généralement admises, +la personnalité de chaque être n’est qu’une synthèse, +ou même qu’une simple addition de personnalités +multiples superposées. Ces diverses personnalités se +manifestent quand les circonstances de la vie viennent +à changer.</p> + +<p>La constance apparente de notre individualité +résulte simplement de la constance du milieu où +nous vivons. Encadré par le groupe social dont il fait +partie et ses occupations journalières, l’homme ne +change guère. Si, au contraire, les circonstances +viennent à se modifier, il sera transformé ; l’homme +doux pourra devenir violent ; le pacifiste, belliqueux ; +le vertueux verra se désagréger ses vertus.</p> + +<p>J’ai, jadis, appliqué cette conception à l’interprétation +de la conduite des grandes assemblées de la +révolution française. Elle seule permettait d’expliquer +comment des bourgeois pacifiques : notaires, +magistrats, médecins etc., devinrent des êtres sanguinaires +faisant couper des têtes par milliers, arracher +les restes des rois de leurs tombeaux, briser des +monuments précieux, etc. La tourmente passée, les +mêmes hommes, devenus les serviteurs dociles de +Napoléon, n’arrivaient pas à s’expliquer leur conduite +antérieure. Avec la rudimentaire psychologie de +l’époque, ils ne pouvaient la comprendre.</p> + +<hr> + + +<p>Si les personnalités nouvellement formées s’évanouissent +avec la disparition des événements qui les +avaient fait surgir, la persistance des mêmes événements +peut maintenir ces personnalités nouvellement +formées pendant un temps très long.</p> + +<p>Les illusions religieuses et politiques semblent +avoir le privilège de créer et de maintenir les personnalités +artificielles durables.</p> + +<p>La grève prolongée des mineurs, qui ébranla les +fondements de l’Empire Britannique, montre les +changements possibles que les mentalités même très +stables peuvent subir, malgré la puissance des influences +ancestrales. Des changements plus profonds +encore furent jadis créés dans l’âme britannique sous +l’influence religieuse de la Réforme.</p> + +<p>L’histoire de la révolution russe fournit d’autres +exemples de telles transformations, exemples moins +probants, d’ailleurs, parce que l’âme slave est +restée trop amorphe pour avoir jamais pu subir une +stabilisation durable.</p> + +<hr> + + +<p>Si les grandes variations de personnalités observées +pendant les révolutions sont généralement sans +durée, c’est que l’âme de la race agit bientôt pour +ramener à l’état normal les personnalités momentanément +formées.</p> + +<p>Mais dans les cas de cataclysme prolongé comme +celui de la dernière guerre, l’âme de la race étant +atteinte, sa reconstitution demande parfois la durée +d’une génération.</p> + +<p>Nous sommes justement à une de ces périodes +d’altération prolongée des personnalités. La jeunesse +conçue à l’époque des combats, aussi bien que celle +influencée par ces combats diffèrent notablement +des générations précédentes.</p> + +<p>L’idéal de la jeunesse actuelle n’est pas bien nouveau, +puisqu’il est identique à celui que pratiquaient +les jeunes Romains au temps d’Horace et que résumait +la maxime : <i lang="la" xml:lang="la">Carpe diem.</i> Elle est misérable et ambitieuse. +Peu soucieuse de la valeur des théories politiques, +elle se tourne vers les chefs capables de servir +ses aspirations.</p> + +<hr> + + +<p>Malgré tous les progrès réalisés, la psychologie en +est encore à une période aussi rudimentaire que +l’était l’alchimie avant de devenir la chimie. Le jour +où elle constituera une science, les hommes d’État +sauront éviter les formidables erreurs politiques dont +est tissée l’Histoire.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c5"><span class="maigre">LIVRE II</span><br> +<span class="small">LES ILLUSIONS SUR LE PROBLÈME +DE LA SÉCURITÉ</span></h2> + + + + +<h3><span class="maigre">CHAPITRE PREMIER</span><br> +<span class="small ssf">LES RIVALITÉS DES PEUPLES +ET LES ILLUSIONS PACIFISTES</span></h3> + + +<p>Tous les peuples sont avides de paix et cependant +ils ne réussissent pas à s’unir pour la maintenir, même +au sein de leur propre pays. De grandes nations +restent divisées en partis politiques ne cherchant qu’à +s’arracher des lambeaux de pouvoir et disposés à +sacrifier le sort de leur patrie, aussi bien que celui du +monde, au triomphe de vains principes. De nouveaux +petits États, formés aux dépens de l’antique monarchie +autrichienne et dont l’existence économique est +chaque jour plus difficile, ne songent qu’à conquérir +des lambeaux de territoires sur leurs voisins. Aux +limites orientales de l’Europe, un immense empire, +retombé dans la barbarie sous l’influence d’illusoires +doctrines, menace la paix du monde. Plus loin encore +la fourmilière asiatique est prête à se dresser contre +une Europe que des rivalités intestines empêchent +d’apercevoir le danger.</p> + +<hr> + + +<p>Nous avons souvent rappelé que les nécessités +industrielles de l’âge actuel ont créé une interdépendance +des peuples qui devrait les rendre solidaires +les uns des autres et, par conséquent, les conduire +à s’entr’aider au lieu de s’épuiser en d’inutiles +luttes. Mais ces nécessités, étant d’ordre purement +rationnel, restent encore sans action sur les sentiments +et les passions régissant la conduite des foules.</p> + +<p>Cette interdépendance est cependant telle qu’un +gouvernement ne peut plus prendre la moindre +mesure sans qu’elle entraîne des répercussions dans +le monde entier.</p> + +<p>Si les grandes civilisations survivent aux bouleversements +que nous traversons la solidarité des peuples +deviendra une loi universelle. Mais, avant qu’elle +puisse régner, il faut vivre avec les réalités de +l’heure présente et tâcher de se protéger contre les +menaces que nous voyons grandir.</p> + +<p>Sur l’existence de ces menaces, les erreurs sont +redoutables. Le souvenir de ce que coûtèrent à la +France les illusions pacifistes qui précédèrent la +catastrophe de 1914 devrait servir de leçon.</p> + +<hr> + + +<p>Pour résoudre le formidable problème du maintien +de la paix, il semblerait suffisant d’amener plusieurs +nations à déclarer qu’elles s’associeraient contre un +futur agresseur.</p> + +<p>Cette conception primitive de garantie est due, on +le sait, au président Wilson. D’après son projet, les +États-Unis et l’Angleterre devaient s’engager à se +ranger aux côtés de la France si l’Allemagne l’attaquait +de nouveau. Dans ces conditions, l’empire germanique +n’aurait pu songer à une guerre de revanche +et la paix se fût trouvée ainsi garantie au moins pour +quelque temps.</p> + +<p>Rien de plus simple, en apparence, mais en apparence +seulement. Malgré les conseils humanitaires du +président Wilson, le Parlement des États-Unis refusa +énergiquement d’accepter son projet.</p> + +<p>Les différences de mentalité des divers peuples +constituent les principaux motifs qui empêchèrent +les grandes nations de s’unir pour fonder la paix +alors même que la raison leur en prouvait la +nécessité.</p> + +<p>Une trentaine de conférences ont déjà montré l’impossibilité +pour des peuples de mentalité et d’intérêts +dissemblables de s’associer dans un but commun.</p> + +<p>Que les conceptions des anciens alliés de la France +soient justes ou injustes, force est bien d’en tenir +compte. Les idées de droit et de justice varient entièrement, +d’ailleurs, suivant les peuples qui les +invoquent.</p> + +<p>Il est donc politiquement inutile de prétendre imposer +les idées d’un peuple à un autre lorsque la mentalité +de ces deux peuples est différente.</p> + +<p>N’oublions pas d’ailleurs qu’à l’heure où la réalité +surgit, les formules établies en temps de paix +deviennent généralement dépourvues d’efficacité. On +sait combien furent vaines, quoique universellement +acceptées, les décisions humanitaires du tribunal de +La Haye, prétendant raréfier les guerres et rendre +plus humaines celles qui pourraient naître. Elles +n’empêchèrent aucun conflit, et, loin de se caractériser +par son humanité, la dernière guerre fut la plus sauvagement +féroce de toutes celles enregistrées par +l’histoire. Elle s’avéra féroce surtout pour ceux qui +voulurent d’abord respecter les conventions de La Haye +devant un ennemi ne les respectant pas.</p> + +<p>Vénérons l’idéal pacifiste, tout en le considérant +comme lointain, irréalisable actuellement et sans +efficacité possible contre les passions et les haines +qui animent encore les peuples.</p> + +<hr> + + +<p>La grande difficulté pour les nations est de rester +unies au dedans pour n’être pas vaincues au +dehors.</p> + +<p>Les philanthropes, rêvant d’une paix universelle +fondée sur la fraternité supposée des nations, croient +volontiers les mentalités de tous les peuples identiques +et ces peuples séparés seulement par des différences +d’intérêts.</p> + +<p>Les divergences d’intérêts sont profondes évidemment, +mais celles des mentalités plus profondes +encore.</p> + +<p>Les nombreuses conférences réunies depuis la paix +suffiraient à montrer, je le disais plus haut, combien +les incompatibilités de sentiments et de pensées entre +peuples sont irréductibles. Des mots semblables +n’éveillant pas les mêmes idées dans les divers +esprits, une incompréhension totale domine leurs +relations.</p> + +<p>Les conférences, congrès, etc., ont également prouvé +à quel point les forces rationnelles restent impuissantes +à diriger la conduite des peuples. L’humanité +a vu naître des cerveaux capables de calculer le +poids des astres et de capter la foudre, mais dans +le domaine de la vie sociale, elle a compté bien peu +d’esprits sachant orienter utilement la destinée des +nations.</p> + +<p>Ce n’est pas dans les trente conférences réunies +depuis la paix qu’il faudrait chercher de tels cerveaux. +Sans doute les collectivités sont intellectuellement +très médiocres, mais lorsqu’elles se composent +d’hommes appartenant à des races différentes, leur +infériorité mentale est plus manifeste encore.</p> + +<p>C’est seulement à la lumière de ces notions, et en +n’oubliant pas que la France et l’Angleterre ont été +en lutte pendant des siècles, — sans même parler +des vingt ans de guerre contre Napoléon — qu’on peut +expliquer l’insuccès des conférences destinées à concilier +les peuples.</p> + +<p>On remarquera, du reste, que ces conférences ont +révélé une grande continuité dans la politique de +certains peuples. Quels qu’aient été, en Angleterre, +les partis au pouvoir : conservateurs, libéraux, socialistes +même, ils ont tous pensé et agi d’une façon +identique. Grâce à cette continuité l’Angleterre obtint +dans ces conférences tout ce qu’elle pouvait souhaiter.</p> + +<p>Après une des conférences internationales tenues +à Londres sous la présidence d’un gouvernement +socialiste, les délégués furent invités à voir évoluer +cent cuirassés formidablement armés. Ils comprirent +alors sans d’inutiles discours que l’Angleterre +entendait conserver sur l’Europe l’hégémonie +conquise par la guerre et qu’exerçait jadis l’Allemagne.</p> + +<hr> + + +<p>On ne saurait trop insister sur l’incompatibilité +mentale entre peuples, dont les politiciens tiennent +parfois si peu compte et qui, cependant, domine leurs +relations. Elle se manifeste dès que des hommes de +races différentes sont réunis dans un congrès pour +discuter leurs intérêts ou leurs doctrines.</p> + +<p>Quelle que soit l’incompréhension réciproque des +peuples, les guerres sont devenues si meurtrières et +si coûteuses, qu’ils hésiteront sûrement pendant +quelque temps encore avant de se jeter les uns contre +les autres.</p> + +<p>Les guerres modernes diffèrent beaucoup d’ailleurs, +par leurs conséquences, de toutes les guerres +antérieures, notamment celles du premier Empire, +qui les dépassèrent cependant en durée, et les égalèrent +parfois en violence.</p> + +<p>Les longues luttes de la période napoléonienne +n’appauvrirent pas l’Europe parce que leur fin coïncida +avec des découvertes capitales, telles que la +force mécanique du charbon, qui permit d’accroître +immensément la puissance et la richesse des peuples.</p> + +<p>J’ai montré ailleurs qu’au début de la grande +guerre, la puissance motrice de la houille annuellement +extraite en Allemagne représentait le travail +qu’auraient pu produire neuf cent cinquante millions +d’ouvriers<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Voir, pour les détails de ces calculs, les +<i>Enseignements psychologiques +de la guerre</i>, 36<sup>e</sup> édition, chez Flammarion.</p> +</div> +<hr> + + +<p>Les volontés des rois dominaient, jadis, la vie des +nations, et les guerres résultaient surtout du désir +de conquérir des provinces ou de propager des +croyances. Aujourd’hui, les volontés des peuples ont +remplacé celles des rois, mais les conflits ne deviennent +pas plus rares : ils sont simplement plus meurtriers, +non pas seulement en raison de la découverte +d’armes nouvelles, mais surtout parce que les progrès +des idées démocratiques ont conduit à remplacer +les petites armées de jadis par des effectifs de plusieurs +millions d’hommes, comprenant toute la partie +valide d’une population.</p> + +<p>L’interdépendance économique des peuples les +aidera-t-elle sinon à s’aimer, au moins à se supporter ?</p> + +<p>Qu’un gouvernement soit monarchique, démocratique, +communiste ou théocratique, il n’importe. Sa +conduite se trouve aujourd’hui, directement ou +indirectement, réglée par des volontés étrangères +sur lesquelles il est sans action. Rien ne sert à un +peuple de souhaiter la paix si ses voisins veulent la +guerre.</p> + +<p>Et c’est pourquoi l’incertitude dominera longtemps +encore les relations internationales. Malgré de prodigieuses +découvertes l’âge moderne reste toujours soumis +aux influences de l’antique barbarie.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c6"><span class="maigre">CHAPITRE II</span><br> +<span class="small ssf">LES ILLUSIONS SUR LE DÉSARMEMENT +ET LES ALLIANCES</span></h3> + + +<p>Lorsque, après la plus effroyable des guerres dont +l’Histoire ait gardé la mémoire, fut signé le traité de +Versailles, les peuples restèrent convaincus que, grâce +aux combinaisons savantes imaginées par le président +Wilson et son escorte de professeurs, une ère de +paix profonde allait s’ouvrir pour le monde.</p> + +<p>Jour après jour toutes ces espérances se sont évanouies. +Les conflits à coups de conférences entre les +anciens alliés ont remplacé les luttes à coups de canons +contre l’ennemi commun. Les menaces de guerre surgissent +partout. L’enfer, que l’on croyait appartenir +au passé, reparaît à l’horizon.</p> + +<p>De ces désillusions est né un mécontentement universel +qui réagit sur tous les éléments de la vie politique +et sociale. Les peuples se tournent vers les rhéteurs +faisant luire à leurs yeux de nouvelles espérances.</p> + +<p>Les causes d’inquiétude sont tellement connues +qu’il suffira de les rappeler brièvement. Cette énumération +montrera surtout le rôle des illusions dans +la vie des peuples.</p> + +<hr> + + +<p>La question du désarmement, qui a provoqué tant +de congrès, est une de celles qui met le mieux en +évidence le pouvoir des illusions dont je viens de +parler.</p> + +<p>Tous les projets de désarmement visent, naturellement, +l’Allemagne, mais les solutions proposées +restent bien enfantines.</p> + +<p>Prétendrait-on priver l’armée allemande de ses +canons et de ses fusils ? Elle n’aurait alors qu’à en +fabriquer dans le voisinage des frontières qui séparent +la Prusse Orientale de la Russie. Voudrait-on l’empêcher +de fabriquer des explosifs ? C’est complètement +impossible, puisque les plus dangereux de ces +explosifs — la nitro-glycérine, par exemple — s’obtiennent +avec un simple mélange de produits absolument +inoffensifs quand ils sont séparés et d’un +usage courant dans l’industrie. Songerait-on à interdire +la fabrication d’avions de guerre ? Mais un avion +de guerre n’est autre chose qu’un avion de commerce +dont les marchandises ont été remplacées par des +explosifs ou des canons.</p> + +<p>Il est donc de toute évidence qu’on ne saurait +espérer désarmer l’Allemagne et, en fait, toutes les +commissions de surveillance n’ont absolument rien +obtenu.</p> + +<p>Les projets de désarmer l’Allemagne, ou d’ailleurs +un peuple quelconque, sont donc entièrement illusoires.</p> + +<hr> + + +<p>L’espoir d’une paix obtenue par des alliances +semble aussi chimérique. J’ai plusieurs fois montré +combien était faible leur utilité et rappelé notamment +une réflexion de M. Iswolski, alors ambassadeur de +Russie, me conseillant de supprimer comme trop évident, +dans mon petit livre d’aphorismes qu’il traduisait +en russe, un passage où je montrais que les +alliances ne survivent pas à la disparition des intérêts +qui les firent naître.</p> + +<p>Nombreux dans l’histoire furent les cas analogues à +celui de l’Italie qui, dans la dernière guerre, se tourna, +je le rappelais plus haut, contre l’Allemagne, malgré +son traité d’alliance avec cette puissance, dès que ses +intérêts lui prouvèrent l’utilité de changer de camp.</p> + +<p>En matière d’alliance, les intérêts des peuples constituent, +on ne saurait trop le redire, leur seul guide.</p> + +<p>Connaissant les intérêts de la politique anglaise, on +voit de la plus indubitable façon qu’avec ou sans +traité de garantie, la Grande-Bretagne serait obligée, +sous peine d’être bientôt attaquée elle même, de +s’allier à la France en cas d’agression germanique. +Les concessions faites pour obtenir une alliance britannique +étaient donc parfaitement inutiles.</p> + +<hr> + + +<p>Nos gouvernants ont eu certainement raison de +donner satisfaction aux aspirations populaires en +réclamant avec énergie, dans d’innombrables congrès, +le désarmement et la sécurité par les alliances. Mais +ces congrès ne pouvaient conduire à aucun résultat +pratique, étant données les divergences d’intérêts et +de mentalité en présence. Leur seul effet utile fut de +créer les espérances illusoires dont les foules semblent +ne pouvoir se passer.</p> + +<p>Il serait fort dangereux de prendre ces espérances +pour des certitudes. Si, grâce au pacte de +garantie tant de fois réclamé, les peuples se croyaient +assurés de la paix, leurs représentants au Parlement +demanderaient aussitôt de telles réductions du service +militaire que nos effectifs deviendraient vite +des milices impuissantes, comme toutes les milices, +devant une armée disciplinée.</p> + +<p>La croyance aveugle dans une paix assurée aurait +d’autres conséquences encore. La France est, actuellement, +divisée en partis politiques que séparent +d’irréductibles haines et d’inconciliables aspirations. +Le seul facteur maintenant encore un peu d’union +entre ces partis est la crainte d’un ennemi qui profiterait +de leur désunion.</p> + +<p>Les philosophes n’oseraient pas d’ailleurs affirmer +qu’une paix assurée serait un bienfait. Les lignes +suivantes d’une grande revue étrangère n’ont rien de +trop paradoxal :</p> + +<p>« Des philosophes soutiendront sans peine que +partout où il y a vie, il y a guerre, et qu’on ne peut +concevoir la paix universelle que sous la forme d’un +despotisme universel courbant tous les hommes sous +le même joug. »</p> + +<p>Ce fut, d’ailleurs, par un despotisme semblable que +l’Empire romain réussit, pendant plusieurs siècles, +à faire régner la paix. Elle ne devint générale que le +jour où le monde n’eut plus qu’un seul maître.</p> + +<hr> + + +<p>Il était intéressant de connaître l’avis d’hommes +d’État éminents et de savants professeurs sur les +questions qui précèdent. M. Ludovic Naudeau a justement +publié les opinions de quelques-uns d’entre +eux dans un livre fort intéressant : <i>La guerre et la +paix</i>. Nous reproduisons ici plusieurs extraits de son +enquête. On y verra qu’une grande incertitude règne +dans les esprits et que, même chez les professeurs distingués, +les idées chimériques restent prédominantes.</p> + +<p>C’est par M. Aulard, ancien professeur à la Sorbonne, +que débute la série des réponses.</p> + +<blockquote> +<p>Suivant lui, « la France ne peut avoir de sécurité que dans +une fédération européenne faisant partie de la Société des +Nations ».</p> +</blockquote> + +<p>L’auteur oublie d’indiquer les moyens d’assurer +cette problématique fédération, et c’est pourquoi, +comme il le reconnaît lui-même, sa réponse « est +vague et insuffisante ».</p> + +<p>M. Seignobos, également professeur à la Sorbonne, +est moins précis encore. Il fait remarquer que les +questions qui lui sont posées portent sur l’avenir.</p> + +<blockquote> +<p>« Or, dit-il, la prévision de l’avenir suppose des lois. Il n’y +a pas de lois de l’Histoire, puisque l’évolution humaine, objet +de son étude, ne s’est produite qu’une seule fois. » Il espère +que « la guerre pourra disparaître comme a disparu l’esclavage » +et considère comme possible la formation « d’une +morale internationale qui rende tous les peuples incapables +de désirer la guerre ».</p> + +<p>Le problème de la sécurité se ramène, suivant lui, « à +empêcher les gouvernements de faire la guerre aux peuples » ; +pour y arriver, « il suffirait : 1<sup>o</sup> De désarmer tous les grands +États, les seuls capables de vouloir la guerre ; 2<sup>o</sup> De supprimer +toute fabrication d’armes ».</p> +</blockquote> + +<p>Rien, on le voit, de plus simple !</p> + +<p>M. de Launay, de l’Académie des Sciences, est +moins chimérique et considère comme illusoires les +moyens proposés pour assurer la sécurité.</p> + +<blockquote> +<p>« La guerre, dit-il, serait, malgré son horreur, l’état normal +de tous les êtres vivants. Jusqu’à la création d’une humanité +supérieure, nous devrons nous contenter de trêves et chercher +par tous les moyens matériels et moraux à assurer une sécurité +sans cesse menacée. Comment s’attendre aux progrès de +la fraternité générale quand on assiste chaque jour, dans son +propre pays, au développement rapide de la haine entre concitoyens ?… +Je reste partisan des ententes économiques et coloniales +avec l’Allemagne…</p> + +<p>L’auteur conclut en disant :</p> + +<p>« Si nous avons la moindre prudence, il faut nous tenir sur +la défensive armée. »</p> +</blockquote> + +<p>M. Maurice Bompard, ambassadeur de France, a également +une faible confiance dans le Tribunal de La +Haye et la Société des Nations.</p> + +<blockquote> +<p>« Le système de la Société des Nations, dit-il, n’assure pas +la sécurité, pas plus que celui de l’équilibre européen ne l’a +jamais fait… Malheur au peuple qui désarmerait en comptant +uniquement sur un acte diplomatique pour sauvegarder son +indépendance. La sécurité est un problème des plus terre à +terre qui ne relève pas de la métaphysique. Il n’a jamais pu, +jusqu’ici, être résolu abstractivement, et les peuples qui ne lui +ont pas donné la solution simple et pratique qui s’impose +encore aujourd’hui ont disparu de la surface du globe sous les +coups de nations, plus barbares peut-être, mais, en tout cas, +plus énergiques. »</p> +</blockquote> + +<p>M. Painlevé<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>, membre de l’Académie des Sciences, +et ministre de la guerre, arrive à des conclusions +presque identiques. Tout en se refusant à croire que :</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Il est permis de ne pas partager les idées politiques de +M. Painlevé, mais on ne peut contester que cet illustre savant +possède une grande indépendance d’esprit. J’en eus moi-même la +preuve lorsque à la suite de mes recherches expérimentales sur +la dématérialisation de la matière considérée alors comme impossible, +il publia, en tête de <i>La Revue Scientifique</i> de janvier 1906, +un grand article intitulé : « Réflexions à propos de la Théorie de la +Matière de Gustave Le Bon. » Il y défendait mes idées, sans tenir +compte de l’opposition générale, à cette époque, de ses confrères +de l’Académie des Sciences.</p> +</div> +<blockquote> +<p>« Les peuples ne s’aperçoivent pas que les guerres ne +résolvent rien, n’arrangent rien et n’engendrent qu’un appauvrissement +général de l’humanité ».</p> +</blockquote> + +<p>Il ajoute :</p> + +<blockquote> +<p>« Tout en nourrissant l’ardente espérance de n’avoir jamais +à s’en servir, la France, dans l’intérêt même de la paix, est +obligée de maintenir sur ses flancs une cuirasse chaque jour +retrempée. »</p> +</blockquote> + +<hr> + + +<p>Si, des citations qui précèdent, sont éliminées les +idéologies pacifistes qui ne feraient que faciliter les +projets de revanche germanique, on constate que des +hommes éminents, de partis forts divers, s’accordent +pour affirmer que la seule possibilité de sécurité +actuelle réside dans un armement suffisant pour ôter +à d’autres peuples l’idée d’attaquer leurs voisins.</p> + +<p>La défense n’est d’ailleurs réalisable que si les +partis politiques qui divisent la France arrivent à +s’unir contre l’ennemi commun. Un des plus sûrs +enseignements de l’Histoire est que les peuples +désunis disparaissent bientôt de la scène du monde. +La Grèce dans les temps antiques, les Républiques +italiennes au Moyen Age, la Pologne dans les temps +modernes, furent réduites en servitude par suite de +leurs dissensions intestines.</p> + +<p>La grande force politique d’un peuple réside dans +son unité de sentiments et de pensées. Quand cette +unité est perdue, il a tout perdu.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c7"><span class="maigre">CHAPITRE III</span><br> +<span class="small ssf">LES ILLUSIONS SUR LA VALEUR DES ARBITRAGES</span></h3> + + +<p>Les opinions collectives formulées dans les diverses +réunions de la Société des Nations sont encore trop +vagues pour justifier les espoirs qui accompagnèrent +la naissance de cette société. Ses comptes rendus sont +cependant très intéressants car ils révèlent la pensée +réelle des représentants de chaque pays.</p> + +<p>Des discours prononcés à Genève, un des plus +caractéristiques fut celui du chef du gouvernement +anglais de cette époque, le socialiste Mac Donald. Il +suffirait à montrer combien sont grandes parfois les +illusions des gouvernants.</p> + +<p>La thèse fondamentale du premier ministre britannique +était que l’arbitrage suffirait à établir une paix +certaine dans le monde.</p> + +<p>Les esprits assez simples pour supposer qu’un arbitrage +peut assurer la paix apprendraient dans un +livre d’histoire quelconque avec quelle facilité un +gouvernement qui souhaite une guerre trouve des +prétextes pour la provoquer ou se la faire déclarer.</p> + +<p>Inutile de remonter, pour trouver des exemples, +jusqu’au roi de Prusse Frédéric II qui, lorsqu’il +envahissait brusquement une province, — la Silésie, +notamment, — laissait aux juristes à sa solde le soin +de trouver ensuite des arguments justificatifs. Rappelons +qu’en 1870, Bismarck n’eut qu’à changer quelques +mots dans une dépêche anodine pour provoquer en +France une explosion d’indignation tellement violente +qu’elle obligea un gouvernement pacifique à déclarer +la guerre. Cet unique mobile : une France assez +armée pour se faire craindre, eût alors empêché +Bismarck de risquer son aventure.</p> + +<p>Croit-on davantage qu’un arbitrage eût empêché +les Japonais de fonder leur puissance par une lutte +avec la Russie ou les Turcs d’essayer de sauver leur +empire par l’expulsion des Grecs de leur territoire ?</p> + +<p>Il est donc bien probable, comme nous l’avons montré +dans le précédent chapitre, que pendant longtemps +la force armée restera le seul soutien efficace +du droit et des ambitions transformées en droit.</p> + +<p>Les ministres anglais eux-mêmes n’en ont probablement +jamais douté puisqu’ils consacrent des +sommes énormes à augmenter les flottes aérienne et +maritime de l’Angleterre. Ce sont seulement les autres +peuples — la France notamment — qui suivant eux +devraient se contenter, comme arme défensive, +d’arbitrages. Protégés de cette façon ils devraient +désarmer !</p> + +<hr> + + +<p>Le discours du ministre anglais auquel je faisais +allusion plus haut contenait d’ailleurs, à côté de +conseils dangereux, des réflexions assez justes. En +voici quelques-unes :</p> + +<blockquote> +<p>« Les partisans d’une politique superficielle s’imaginent +qu’en mettant certaines phrases sur le papier, ils assureront +des obligations et pourront dormir tranquilles. Il est insensé +de s’en remettre à des apparences de sécurité et de se reposer +sur le droit des nations à l’existence, de croire qu’il sera +assuré par des papiers et par des pactes. Croyez-moi, jamais +un papier ni un seul traité ne vous donneront la sécurité. +Vous êtes les victimes d’une éternelle et dangereuse illusion. »</p> +</blockquote> + +<p>Persuadé que la paix peut être maintenue uniquement +par un système d’arbitrages, M. Mac Donald formulait +les prédictions suivantes :</p> + +<blockquote> +<p>« Je dis aux petites nations :</p> + +<p>« Vous serez toutes écrasées dans une prochaine conflagration, +si vous vous en remettez de votre sécurité à des apparences +trompeuses qui n’existeront que sur le papier. Le seul moyen +d’échapper à la catastrophe, c’est l’arbitrage. »</p> +</blockquote> + +<p>Le même ministre nous dit, ensuite, comment +fonctionnerait suivant lui le tribunal d’arbitrage :</p> + +<blockquote> +<p>« La première épreuve à faire subir aux intéressés sera de +leur demander :</p> + +<p>« — Êtes-vous prêts à accepter l’arbitrage ?</p> + +<p>« Et la deuxième sera de leur dire :</p> + +<p>« — Expliquez-vous. Avez-vous peur de la lumière ou bien +êtes-vous toujours les enfants des ténèbres ? »</p> +</blockquote> + +<p>Bien que l’ancien chef du gouvernement anglais +ait été, comme son prédécesseur Lloyd George, un +homme de grande piété, il doit lui être difficile de +croire que les représentants des puissances prêtes +à entrer en lutte puissent reculer devant la perspective +d’être qualifiés d’« enfants des ténèbres ». L’intervention +d’une flotte de cuirassés serait probablement +beaucoup plus efficace.</p> + +<hr> + + +<p>Pendant que les orateurs de Genève prononçaient +de philanthropiques harangues dans l’espoir d’élever +des barrières devant les haines qui animent les peuples +et les précipitent si souvent les uns contre les autres, +l’évolution industrielle du monde continuait et tendait +à créer cette solidarité d’intérêts dont j’ai, bien +des fois, montré la supériorité sur les alliances.</p> + +<p>Et c’est pourquoi, en dépit des obstacles issus des +conséquences de la dernière guerre, on entrevoit le +moment où, malgré les incompréhensions qui les +divisent, Français et Allemands seront condamnés, +par la force même des choses, à l’association de leurs +intérêts. On en voit déjà de nombreux exemples. C’est +ainsi que les métallurgistes lorrains ayant besoin du +coke allemand, et les Allemands du minerai de fer +français, ont été conduits à s’unir.</p> + +<p>Il semblerait donc que, sous l’influence de ce destin +mystérieux qui, suivant la sagesse antique, dominait +les volontés des dieux et des hommes, la France soit, +finalement, obligée d’associer ses intérêts à ceux de +son héréditaire ennemie. C’est même cette association, +comme l’a si bien compris M. Briand à Locarno, qui +pourrait devenir une source de paix prolongée.</p> + +<hr> + + +<p>La conférence de Locarno ne fut pas caractérisée +seulement par une association d’intérêts entre des +peuples, mais surtout parce que le grand homme +d’État français qui la dirigeait sut étayer les arguments +de la logique rationnelle d’influences mystiques +si puissantes sur l’âme des hommes.</p> + +<p>Ce qui était notoirement irréalisable ne fut pas formulé +à Locarno, et c’est pourquoi on y parla fort +peu des grands projets de désarmement.</p> + +<p>Plus d’une fois au cours des âges, les peuples ont +vu se dresser devant les réalités le mur de leur +incompréhension. Jamais, peut-être, ce mur ne fut si +épais qu’aujourd’hui.</p> + +<p>La cause de l’incompréhension actuelle et de +l’anarchie qui en résulte tient surtout à ce que les +maîtres des peuples prétendent résoudre par la logique +rationnelle des problèmes dérivés d’influences affectives +et mystiques, obéissant aux enchaînements de +logiques spéciales que ne connaît pas la raison.</p> + +<p>Et c’est justement pourquoi tous les arguments +rationnels invoqués à Genève en faveur de la paix universelle +eurent si peu d’action alors que ceux d’ordre +mystique employés à Locarno provoquèrent de si importants +résultats. En réalité, l’action utile de la société +de Genève ne pourrait être que d’ordre mystique. +Elle deviendrait alors un de ces grands conciles religieux +où se fondent des croyances nouvelles capables, +comme le bouddhisme, le christianisme et l’islamisme +jadis, le socialisme et le communisme aujourd’hui, +de se transformer en mobiles d’action dès qu’elles +ont conquis les âmes<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> C’est ce qu’avait fort bien compris M. Aristide Briand +lorsqu’il résolut de profiter de sa haute situation morale pour +établir entre la France et l’Allemagne l’état mental qu’on a +qualifié d’esprit de Locarno. Les difficultés colossales de cette +tâche n’avaient pas échappé à l’éminent homme d’État. J’en eu +la preuve dans la petite carte illustrée qu’il m’envoya de Locarno +au début de son entreprise :</p> + +<p class="date">Locarno, 17 octobre 1925.</p> + +<p class="ind">« Mon cher bon Docteur,</p> + +<p>« Dans ce magnifique paysage, aux prises avec mes soucis, j’ai +souvent pensé à vous et aux sarcasmes dont vous ne manquerez +pas, dans un prochain déjeuner, de cribler ce que vous appellerez +ma chimérique entreprise :</p> + +<p>« Enfin le destin favorise quelquefois les fous.</p> + +<p class="sign">« Toutes mes amitiés. A bientôt.</p> + +<p class="sign">« <span class="sc">Aristide Briand</span>. »</p> +</div> +<p>C’est qu’en effet, malgré tous les progrès de la +science, les illusions mystiques ont, je le répète +encore, conservé le pouvoir dominateur qu’elles exercèrent +toujours. Sous leur magique influence, le +monde a plusieurs fois changé. Elles firent surgir le +possible de l’impossible, édifièrent ou détruisirent +des empires et transformèrent de grandes civilisations.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c8"><span class="maigre">LIVRE III</span><br> +<span class="small">LES GUERRES MODERNES, LEURS CAUSES +ET LEURS CONSÉQUENCES</span></h2> + + + + +<h3><span class="maigre">CHAPITRE PREMIER</span><br> +<span class="small ssf">CARACTÈRES DESTRUCTEURS DES PROCHAINES +GUERRES</span></h3> + + +<p>Les philosophes germaniques soutiennent sur la +guerre des thèses parfois assez différentes de celles +des autres savants européens. Suivant eux la force +constituerait l’unique source du droit et l’issue des +batailles pourrait seule montrer où est ce droit. Ils +assurent aussi que les guerres détermineraient la +sélection des plus capables. Elles auraient donc une +grande utilité pour les pays victorieux.</p> + +<p>Les sélections produites par les guerres pouvaient +être avantageuses aux époques où les armées de +métier ne comprenaient qu’une infime partie de la +population et où les victimes se comptaient par milliers +et non comme maintenant par millions.</p> + +<p>Les conséquences des sélections guerrières sont +bien différentes aujourd’hui. Les luttes modernes +ruinent non seulement le vainqueur mais aussi le +vaincu ; elles abaissent en outre la vigueur de la population. +Les hécatombes militaires faisant périr les +plus vigoureux, il ne reste pour la reproduction que +les éléments les moins forts. Cette sélection négative +est donc source de régression et non de progrès.</p> + +<p>Les conceptions démocratiques nouvelles, que les +anciens philosophes allemands ne connaissaient pas, +sont l’origine principale du caractère meurtrier des +guerres modernes. Les dix millions d’hommes que +coûta la dernière conflagration européenne furent des +victimes des nouvelles idées démocratiques sur le +service universel. Pour leur obéir les petites armées +de métier ont été remplacées par des millions de +combattants. Les théories démocratiques se trouvèrent +ainsi satisfaites, mais leur succès fut terriblement +onéreux pour l’humanité.</p> + +<hr> + + +<p>Il n’était pas difficile, dès les débuts de la grande +guerre, de prédire les conséquences meurtrières de +l’introduction démocratique du nombre dans les luttes +modernes.</p> + +<p>On se faisait pourtant, au commencement de la +campagne, d’étranges illusions sur sa durée, sa nature +et son caractère. Il semblait évident qu’elle serait +très courte et que, grâce aux prescriptions du tribunal +de La Haye, les batailles se livreraient avec beaucoup +d’humanité.</p> + +<p>Contrairement à toutes ces prévisions, la guerre +fut très longue, très meurtrière et la plus barbare +peut-être de toutes celles enregistrées par l’histoire. Il +fallait vraiment l’aveuglement des philanthropes et +de certains diplomates pour ne pas le prévoir.</p> + +<p>Plusieurs journaux reproduisirent, dans les premiers +temps du conflit, les lignes suivantes que +j’écrivais, voici plus de vingt ans, dans « ma Psychologie +politique », sur les conséquences qu’entraînerait +une guerre en Europe :</p> + +<blockquote> +<p>« N’oublions pas qu’elle sera une de ces luttes finales qui +amènent la disparition définitive et totale de l’une des nations +aux prises. « <i>Mêlées formidables ignorant la pitié et dans lesquelles +des contrées entières seront méthodiquement ravagées +jusqu’à ce qu’elles ne renferment ni une maison, ni un arbre, +ni un homme.</i> »</p> +</blockquote> + +<p>On m’a souvent demandé sur quoi je m’étais basé +pour formuler ces prédictions. Mes raisons étaient +fort simples et n’exigeaient aucune pénétration particulière. +Les mêmes prévisions auraient pu être faites +par le plus modeste des diplomates considérant que, +dans la nouvelle guerre, des millions d’hommes +seraient en présence, alors que, dans les anciennes, +chaque pays ne possédait qu’une petite armée impossible +à renouveler. Il suffisait donc jadis d’une ou +deux batailles perdues pour contraindre le vaincu à +demander la paix.</p> + +<p>Avec les armées de plusieurs millions d’hommes, +forcément étendues sur un front immense, que pouvait +signifier la perte de une, deux, trois ou dix +batailles, alors même qu’elles eussent coûté chacune +cinquante mille hommes ?</p> + +<p>Impossible donc de songer à une de ces courtes +campagnes réalisables seulement du temps de Napoléon. +Il devenait alors évident que le vainqueur, +reconnaissant, comme le firent les Allemands, l’inutilité +des victoires, chercherait à triompher de l’adversaire +par des moyens de terreur plus efficaces que le +gain des batailles.</p> + +<p>C’est justement ce qui arriva quand les armées +germaniques ravagèrent une dizaine de départements +et emmenèrent en esclavage, pour la soumettre à un +travail forcé, une partie valide de la population. Ces +procédés de terrorisation étaient d’ailleurs préconisés +par les écrivains militaires allemands les plus influents, +Bernhardi, notamment.</p> + +<p>Quant à la disparition de grands empires annoncée +dans la prédiction précédente et que devait +vérifier la désagrégation de l’Autriche, c’était une +hypothèse dont la réalisation était rendue infiniment +probable par la durée de la lutte. Si les alliés avaient +été vaincus ce n’est pas l’Autriche qui eût politiquement +disparu, mais la Belgique et plusieurs départements +français.</p> + +<hr> + + +<p>Des éléments qui m’ont servi jadis à prédire le +caractère féroce de la dernière guerre, on peut +déduire que les prochaines luttes deviendront beaucoup +plus féroces encore, destruction des villes et de +leurs habitants par des explosifs lancés au moyen +d’avions, gaz axphyxiants, procédés bactériologiques, +etc. La population civile souffrira certainement +plus de la guerre que les armées.</p> + +<p>Ces perspectives ne doivent pas être dissimulées, +mais au contraire proclamées bien haut afin de faire +comprendre aux peuples l’immense intérêt qu’ils ont +à s’unir pour ôter à un agresseur éventuel toute idée +d’entreprendre une nouvelle guerre. On ne s’attaque +pas à une collectivité que ses moyens de défense font +juger invincible.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c9"><span class="maigre">CHAPITRE II</span><br> +<span class="small ssf">POURQUOI CERTAINES GUERRES +SONT INÉVITABLES</span></h3> + + +<p>En attendant que la Société des Nations possède +l’autorité et le prestige dont elle semble encore +dépourvue, il est utile de dissiper les illusions que les +peuples se font sur la protection que cette grande +association pourrait leur fournir en cas d’agression.</p> + +<p>La formule arbitrage, désarmement, sécurité est +fort dangereuse. La nature humaine n’ayant pas +changé encore, les enseignements de l’histoire restent +toujours applicables. Ils montrent ce que deviennent +les peuples désarmés ou insuffisamment armés.</p> + +<hr> + + +<p>Deux raisons catégoriques s’opposeront longtemps +à une paix durable.</p> + +<p>La première est que certaines guerres sont inévitables ; +la seconde que si la plupart des guerres sont +aussi ruineuses pour le vainqueur que pour le vaincu, +il en est cependant dont le vainqueur retire des +avantages très supérieurs à ceux qu’auraient procuré +la paix.</p> + +<p>Considérons d’abord les guerres inévitables.</p> + +<p>Une guerre est forcément inévitable lorsqu’un +peuple est attaqué par un autre, telle la guerre franco-allemande, +telles encore les luttes soutenues par la +France en Syrie et au Maroc, telles également autrefois +la guerre entre le Japon et la Russie et de nos +jours celle de la Turquie contre la Grèce.</p> + +<p>L’exemple du conflit gréco-turc montre qu’une +guerre peut être à la fois inévitable et très avantageuse +pour le vainqueur.</p> + +<p>On connaît les origines de cette guerre. La lutte +mondiale avait colossalement accru l’Empire britannique. +La Mésopotamie, la Palestine, l’Afrique allemande, +etc., étaient tombées sous ses lois. Sa domination +en Orient, comme aussi en Europe, s’étendait +chaque jour.</p> + +<p>Pour compléter ces conquêtes, il importait d’y +adjoindre Constantinople, clef de l’Asie. C’est alors +qu’eût semblé vérifiée l’assertion de M. Lloyd George, +que « la Providence a donné à la race anglaise la +mission de civiliser une partie de l’univers ».</p> + +<p>Pour réaliser ce dessein de la Providence, il ne +restait plus qu’à refouler les Turcs hors d’Europe et +à faire occuper Constantinople par un peuple que sa +faiblesse eût maintenu facilement sous la main de +l’Angleterre. La Grèce fut chargée de cette mission.</p> + +<p>Afin d’échapper à leur sort, les Turcs envoyèrent +une série de délégués à Londres. Le ministre qui +devait plus tard subir pendant trois mois à Lausanne +leurs ironiques propos, ne consentit même pas à les +recevoir.</p> + +<p>Jamais peuple ne se vit aussi près de sa fin. Les +Grecs, soutenus par les canons et l’or britanniques, +occupaient Smyrne et une partie de la Turquie, en +attendant l’heure de marcher sur Constantinople.</p> + +<p>Réfugiés dans les régions montagneuses voisines +d’Angora, les musulmans semblaient dans une situation +désespérée.</p> + +<p>Elle ne l’était pas, pourtant. Le talent d’un +général la transforma complètement. Avec une +armée bien inférieure en munitions et en hommes à +celle de l’adversaire, il marcha sur Smyrne, mit les +Grecs en complète déroute et les expulsa jusqu’au +dernier du territoire ottoman.</p> + +<p>Peu de victoires eurent d’aussi prodigieuses conséquences. +Ce n’était pas, en réalité, les Grecs, mais +bien l’Angleterre et aussi un peu l’Europe qui, aux +yeux des musulmans, devenaient les vaincus.</p> + +<p>Sachant très bien qu’aucun pays n’enverrait de +troupes contre la Turquie, les délégués d’Angora +venus à Lausanne signer la paix parlèrent en +vainqueurs et il fallut céder à leurs plus invraisemblables +exigences : évacuation complète de Constantinople +par les Anglais, abandon des capitulations, +etc., tout fut accepté.</p> + +<p>Les discussions de Lausanne eurent un retentissement +considérable dans le monde de l’Islam. L’ancien +chef du gouvernement anglais, M. Lloyd George, écrivait +avec raison :</p> + +<blockquote> +<p>« Cette paix est la plus humiliante que l’Angleterre ait jamais +signée. Les Turcs ont regagné presque tout ce que les Britanniques +leur avaient enlevé en quatre longues années de guerre. +C’est une tache indélébile sur la politique étrangère du gouvernement. »</p> +</blockquote> + +<p>Les journaux italiens exprimèrent la même opinion +sur la paix de Lausanne. <i lang="it" xml:lang="it">L’Idea Nazionale</i> disait :</p> + +<blockquote> +<p>« Toutes les puissances occidentales ont plus ou moins capitulé +devant la Turquie.</p> + +<p>L’Europe — ou plus exactement l’Angleterre, représentant +l’Europe et l’Occident — avait commis l’erreur grossière d’accepter +la catastrophe grecque comme sa propre défaite. Elle a +effacé sa grande victoire mondiale devant la petite victoire +locale des Turcs ; elle s’est laissé dicter par les kémalistes le +« pacte national » d’Angora ; elle est passée directement de +l’exagération manifeste du traité de Sèvres, qui reléguait la +Turquie dans les montagnes d’Anatolie, à l’humiliation manifeste +du traité de Lausanne. »</p> +</blockquote> + +<p>La victoire qui détermina cette brusque déviation +de la marche du destin sera souvent invoquée contre +l’opinion des économistes, soutenant que les guerres +sont à notre époque inutiles, puisqu’elles ruinent le +vainqueur autant que le vaincu.</p> + +<p>Il en est souvent ainsi, mais pas toujours. Où en +seraient aujourd’hui les Turcs sans la victoire de +Smyrne ? Et si le Japon, petit peuple fort dédaigné de +l’Europe il y a bien peu d’années encore, traite aujourd’hui +d’égal à égal avec les plus grandes puissances, +n’est-ce pas simplement parce qu’il anéantit +en quelques heures la flotte russe à Toutshima et +força le plus vaste empire du monde à signer une +humiliante paix ?</p> + +<p>Dans les temps modernes comme dans les temps +antiques, la victoire reste le thermomètre décisif de +la force d’un peuple.</p> + +<hr> + + +<p>Parmi les guerres inévitables ou à peu près inévitables, +on pourrait faire figurer aussi la dernière +guerre. Elle représente l’effort accompli par l’Allemagne +pour la conquête de l’hégémonie que lui disputait +l’Angleterre.</p> + +<p>Certains hommes d’État anglais ont complètement +oublié l’origine véritable de cette lutte lorsqu’ils assurent +que l’Angleterre entra dans le conflit uniquement +pour venir au secours de la France et lui reprochent +son ingratitude.</p> + +<p>M. Lloyd George traduisait nettement l’opinion anglaise +sur ce point quand il disait :</p> + +<blockquote> +<p>« Où en serait la France si la Grande-Bretagne n’avait pas fait +tant de sacrifices en hommes et en argent ? Elle serait dans +l’état où se trouve actuellement l’Allemagne. »</p> +</blockquote> + +<p>L’auteur de cette assertion peut-il vraiment croire +que si la France avait été écrasée, l’Allemagne ne se +fût pas tournée immédiatement contre l’Angleterre, +concurrente beaucoup plus dangereuse pour elle que +la France ?</p> + +<p>Les sentiments réels de l’Allemagne à l’égard de l’Angleterre +sont fort bien marqués dans les réflexions +suivantes de l’empereur Guillaume II :</p> + +<blockquote> +<p>« J’avais rêvé une réconciliation avec la France. J’aurais voulu +former avec elle, dans l’intérêt général, un bloc continental +assez fort pour mettre un frein aux ambitions de l’Angleterre, +qui cherche à confisquer le monde à son profit. »</p> +</blockquote> + +<p>M. Lloyd George sait parfaitement qu’au moment +de la guerre, des hommes d’État influents, dont il fut +le plus actif, voulaient que l’Angleterre restât neutre. +Elle n’eût sûrement pas pris part au conflit si l’armée +allemande n’avait envahi la Belgique et menacé directement +les intérêts anglais en se dirigeant sur Anvers.</p> + +<p>Ce même ministre, et beaucoup de ses compatriotes, +semblent persuadés que c’est l’Angleterre qui +vint au secours de la France. Lorsque, dans un +nombre d’années indéterminé encore, il sera possible +d’étudier avec impartialité les origines de la grande +guerre, les historiens reconnaîtront, sans aucun +doute, qu’en dépit des apparences, ce fut, tout au +contraire, la France qui vint au secours de l’Angleterre. +On considérera alors la conflagration européenne +comme une Hutte pour l’hégémonie entre l’Allemagne +et l’Angleterre. Si la France, la Belgique et +d’autres pays y furent mêlés, ce fut simplement parce +qu’ils se trouvèrent sur le chemin des deux grands +rivaux qui aspiraient à la domination commerciale +du monde.</p> + +<p>A examiner seulement les résultats de la guerre, +il n’est pas douteux que c’est grâce à la France que +l’Angleterre triompha d’un rival dont elle sentait grandir +la menace puissante. Grâce encore à la France, elle +hérita de l’hégémonie allemande et réussit à se constituer +un empire tellement immense que, suivant la +déclaration même de lord Curzon au Parlement, il +dépasse tout ce que l’Angleterre pouvait rêver.</p> + +<p>A la liste des guerres presque inévitables, il faut +ajouter la future lutte entre le Japon et les États-Unis, +conséquence du refus de l’Amérique d’accepter +sur son sol l’excédent de population que le Japon ne +pourra bientôt plus nourrir. Nous aurons l’occasion +d’y revenir en étudiant les conséquences d’un développement +trop rapide de la population.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c10"><span class="maigre">CHAPITRE III</span><br> +<span class="small ssf">LES GUERRES RÉSULTANT +D’UN EXCÉDENT DE POPULATION</span></h3> + + +<p>Il n’existe pas de peuple plus convaincu de la puissance +des lois que les Latins. Il en existe peu qui les +respectent moins.</p> + +<p>C’est justement parce qu’ils sont persuadés du pouvoir +des lois que les Latins en accumulent sans cesse +et c’est parce que l’expérience leur montre l’impuissance +des lois, qu’ils ne les respectent pas longtemps.</p> + +<p>Les lois reconnues inefficaces se trouvent bientôt +remplacées par d’autres, chargées des mêmes espérances, +et nos parlements resteront des machines à +légiférer jusqu’au jour où on découvrira que les lois +utiles naissent des nécessités et des coutumes, mais +ne les précèdent pas.</p> + +<p>Si les lois n’ont qu’un pouvoir constructeur bien +faible et demeurent incapables de refaire les sociétés — contrairement +aux convictions de certains partis +politiques, — elles peuvent exercer une action destructrice +très grande. C’est ainsi, par exemple, que la loi +de huit heures dans la marine rendait notre commerce +extérieur de plus en plus impuissant à lutter +contre la concurrence étrangère, et l’eût finalement +anéanti si cette loi n’avait été abrogée. C’est ainsi +également que les décrets sur les loyers ont paralysé +la construction d’habitations nouvelles et rendu plus +aiguë une crise à laquelle ces décrets prétendaient +remédier. C’est ainsi encore que les lois proposées +par les socialistes contre le capital, la propriété et +l’industrie, ont déterminé rapidement la fuite des +capitaux à l’étranger, provoqué une baisse considérable +de la valeur du franc et, par voie de conséquence, +un nouvel accroissement du prix de la vie.</p> + +<hr> + + +<p>Le problème de la natalité, qui passionne aujourd’hui +tant d’esprits en France, va nous fournir un +nouvel exemple des illusions sur la puissance attribuée +aux lois.</p> + +<p>Chacun sait que le chiffre de la population française +reste à peu près stationnaire. On formerait une +bibliothèque avec la collection des discours, conférences +et règlements destinés à augmenter ce +chiffre.</p> + +<p>Les propositions des réformateurs se ramènent le +plus souvent à établir des impôts sur les célibataires au +profit des familles nombreuses. Une des plus typiques +de ces suggestions est celle de l’académicien Émile +Picard que ses méditations prolongées conduisirent à +proposer un impôt spécial aux dépens des individus +n’ayant pas trois enfants et au profit des familles qui +les possèdent.</p> + +<p>Le simplisme déconcertant de telles conceptions +prouve à quel point le problème de la natalité reste +incompris.</p> + +<hr> + + +<p>Étant données les causes profondes des variations +de la natalité, on peut considérer comme certain que +les lois et discours formulés depuis vingt-cinq ans +n’ont accru nulle part le chiffre de la population.</p> + +<p>Il faut se féliciter de cet insuccès. En étudiant la +question de plus près, les économistes ont fini par +découvrir que la plupart des pays de l’Europe présentaient +des excédents de population. Un des plus +savants d’entre eux, M. Keynes, a très justement fait +observer :</p> + +<blockquote> +<p>« Qu’avant la guerre, l’Europe était déjà beaucoup trop peuplée +et se procurait de plus en plus difficilement les moyens +de subsistance, et encore grâce aux ressources de moins en +moins abondantes du nouveau monde. Aujourd’hui, la capacité +de production des peuples est si réduite qu’on peut affirmer +que l’Europe possède un excédent d’habitants qu’elle ne +pourra bientôt plus nourrir. »</p> +</blockquote> + +<p>Plusieurs peuples européens sont déjà fort gênés +par leur surcroît de population. L’Angleterre a quinze +cent mille chômeurs ; l’Allemagne, un million sept +cent mille ; l’Italie, dont la population augmente de +plus d’un demi-million par an, ne saura bientôt, +comme l’a fait observer M. Mussolini, où déverser +l’excédent de ses habitants.</p> + +<p>La difficulté sera d’autant plus grande que les pays +étrangers se ferment chaque jour davantage. Les +États-Unis ont déjà réduit à quatre mille cinq cents +par an le chiffre des émigrés dont ils toléreront l’entrée. +Les républiques de l’Amérique du Sud se coalisent +aussi, maintenant, pour empêcher l’immigration.</p> + +<p>Plusieurs nations considéreraient volontiers qu’un +excédent de population leur constituerait un droit +à s’emparer des colonies pour y verser cet excédent. +Le journal anglais <i lang="en" xml:lang="en">Observer</i> du 12 décembre 1926 a +fait à ce propos les très justes réflexions suivantes :</p> + +<blockquote> +<p>« Aucun pays n’est fondé, du simple fait d’une natalité très +forte, à s’emparer de territoires appartenant à autrui. Du point +de vue philosophique, la thèse qu’il convient de limiter une +natalité trop forte est tout aussi valable que celle qui soutient +que les annexions forcées sont justifiables dans le cas d’une +race qui se plaît à produire un excédent biologique. Nous +vivons à une époque où le nombre seul compte de moins en +moins. »</p> +</blockquote> + +<p>La justesse de cette dernière réflexion sur le rôle +moderne du nombre reste assez contestable. Il est +possible que le nombre devrait compter de moins en +moins mais, en réalité, il compte souvent de plus en +plus.</p> + +<hr> + + +<p>Les Asiatiques sont également victimes d’une trop +intense natalité. Le Japon, qui contenait trente-trois +millions d’habitants il y a un demi-siècle, en possède +aujourd’hui soixante millions et ne sachant littéralement +où placer cet excédent, voudrait forcer les +États-Unis, qui s’y refusent, à l’accepter.</p> + +<p>Tous les peuples orientaux, dont aucune considération +n’a modéré la fécondité, se multiplient avec la +même effrayante rapidité. L’Inde est surpeuplée et le +serait beaucoup plus encore si des famines qui font +périr plusieurs millions d’hommes, comme la célèbre +famine d’Orissa, ne ramenaient fréquemment la +population à un chiffre en rapport avec ses moyens +de subsistance.</p> + +<p>La Russie a subi un accroissement analogue : de +soixante-cinq millions d’habitants en 1850, elle est +passée aujourd’hui à cent soixante-dix millions. Or, +d’après les leçons de l’Histoire, dès qu’une population +dépasse ses possibilités d’existence il lui faut émigrer +ou envahir militairement ses voisins. Ce sont +de telles émigrations qui détruisirent en Gaule la civilisation +romaine.</p> + +<hr> + + +<p>L’observation et le raisonnement démontrent facilement +que les législateurs sont impuissants à modifier +par des décrets les nécessités économiques et +psychologiques qui déterminent le mouvement d’une +population. Tout ce qu’on peut obtenir, c’est d’arriver, +par des mesures hygiéniques convenables, à +réduire la mortalité, comme y a réussi l’Allemagne. +La mortalité infantile est en effet moitié plus forte +en France que dans les pays germaniques.</p> + +<p>L’Histoire fournit plusieurs exemples de l’impuissance +des lois sur le mouvement de la population. +Le plus frappant est celui de l’empereur +Auguste, qui, devenu maître du monde, s’imagina +être assez fort pour remédier par des mesures draconiennes +à la diminution de la population romaine. +Elle avait été fortement réduite à la suite des hécatombes +engendrées par les guerres sociales qui +amenèrent la destruction de la république et son +remplacement par des dictateurs couronnés.</p> + +<p>C’est en réalité sur des amoncellements de cadavres +que s’était édifié l’empire. Les socialistes de l’époque, +dont les doctrines ne différaient guère de celles des +socialistes modernes, n’étaient pas plus tendres que +ces derniers. Cinquante ans de luttes intestines avaient +considérablement réduit la population romaine. A +lui seul, Sylla avait fait massacrer plus de vingt-cinq +mille citoyens. Marius, chef du parti populaire, avait +fait égorger par milliers les plus éminents citoyens +de Rome, deux cents sénateurs et trois mille chevaliers.</p> + +<p>Comprenant très bien les dangers de la dépopulation, +Auguste essaya d’accroître le nombre des citoyens +par d’impératifs décrets. La loi Julia, par exemple, +frappait de peines sévères les célibataires et récompensait +d’avantages divers le mariage et la paternité. +Les résultats obtenus furent nuls. Rome continua +à rester dépeuplée de Romains et peuplée d’étrangers. +Ce fut une des causes principales de sa décadence.</p> + +<hr> + + +<p>La tendance fondamentale de la nature est de faire +naître infiniment plus d’êtres qu’elle n’en peut +nourrir. Cette fécondité, qui joua un rôle prépondérant +dans l’évolution des êtres aux époques géologiques, +a exercé une action aussi importante dans +d’histoire des peuples.</p> + +<p>Devenus trop nombreux pour trouver sur leur sol +des moyens de subsistance, ils vont les chercher au +dehors. L’histoire de divers pays est surtout celle +des invasions qu’ils ont entreprises ou subies.</p> + +<p>Quand ces invasions se multiplient, les peuples +envahis ne résistent pas longtemps. Malgré toute sa +force, la civilisation romaine périt sous un flot +d’envahisseurs ne possédant que des rudiments de +culture. Les Babyloniens et les Assyriens avait déjà +connu un pareil sort.</p> + +<p>La fécondité d’un peuple est donc redoutable pour +ses voisins. L’Allemagne n’était pas trop peuplée +encore, au moment de la guerre, mais elle allait +bientôt l’être. Cette surpopulation prochaine était +invoquée par ses écrivains pour conseiller l’envahissement +des nations voisines. Mais tous les peuples +menacés par l’Allemagne s’unirent pour opposer le +nombre au nombre. Il en sera sans doute de même +dans l’avenir, et c’est pourquoi l’Allemagne hésitera +probablement longtemps avant d’entreprendre une +nouvelle invasion.</p> + +<hr> + + +<p>L’insuccès des lois d’Auguste et de ses imitateurs +modernes tient à ce principe fondamental, ignoré +évidemment des réformateurs, que le mouvement de +la population résulte de nécessités supérieures aux +volontés des législateurs.</p> + +<p>D’une façon générale, on peut dire que les naissances +diminuent quand l’enfant devient, comme +dans la bourgeoisie actuelle, trop coûteux à élever. +Les naissances se multiplient chez les paysans, où +l’enfant constitue au contraire une utilité. Chez les +ouvriers, la natalité diminue en même temps que la +nuptialité augmente, parce que la femme est productive, +et que l’enfant apparaît souvent comme un +accident gênant et dispendieux.</p> + +<hr> + + +<p>En dehors des causes particulières qui font varier +la natalité dans les diverses classes sociales, on peut +dire que la situation économique présente du monde +aura bientôt pour résultat une limitation certaine +de la population. La surproduction est générale, et +générale aussi son inévitable conséquence, le chômage.</p> + +<p>On sait que l’Angleterre se procure au dehors, grâce +à ses marchandises, la presque totalité de son alimentation. +Ne trouvant plus depuis la guerre un +sombre suffisant d’acheteurs elle limite ses fabrications +et subit un lourd chômage.</p> + +<p>Avant que la Grande-Bretagne revienne à son +ancienne richesse sa population devra diminuer notablement.</p> + +<p>Dans l’évolution actuelle du monde, les pays dont +le sol ne pourra pas nourrir ses habitants deviendront +fatalement les moins prospères.</p> + +<p>Cette destinée ne menace pas la France, puisque +son sol produit la presque totalité de ses moyens de +subsistance et les produirait entièrement si l’on faisait +subir à l’agriculture des perfectionnements analogues +à ceux qu’a réalisés l’Allemagne.</p> + +<hr> + + +<p>La destinée des peuples dont la multiplication est +trop rapide se trouve chargée de périls.</p> + +<p>Dans un travail récent, l’amiral Rodger, ancien +commandant de l’escadre asiatique des États-Unis, +déclarait que, « lorsque la population américaine +atteindrait deux cents millions, le pays serait forcé +de se livrer à des guerres agressives pour donner +des territoires nouveaux à ses habitants ». C’est là +une application de la vieille loi de Malthus, dont la +justesse, bien que souvent contestée, fut toujours +vérifiée par l’Histoire.</p> + +<hr> + + +<p>Comme conclusion de ce qui précède, nous pouvons +dire que malgré les lamentations des philanthropes, +la France n’a pas à regretter de voir sa population +rester stationnaire. Elle possède un nombre presque +suffisant d’habitants ; il ne lui en faudrait qu’un peu +plus pour éviter l’invasion d’ouvriers étrangers.</p> + +<p>Voici plus de vingt-cinq ans que j’ai soutenu ces +thèses. Elles paraissaient paradoxales alors, mais +les événements en ont montré l’exactitude.</p> + +<p>Plusieurs économistes ont fini par arriver aux +mêmes conclusions. Je me crois donc fondé à répéter +avec l’un d’eux :</p> + +<blockquote> +<p>« De tous les périls qui menacent l’humanité civilisée, celui de +la surpopulation est le plus net, le plus sûr et non le plus lointain ; +si bien que toute la question internationale, les guerres +possibles de l’avenir et le désarmement tant rêvé en dépendent +directement. »</p> +</blockquote> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c11"><span class="maigre">CHAPITRE IV</span><br> +<span class="small ssf">LES CONFLITS AVEC L’ISLAM</span></h3> + + +<p>Les conflits de l’Europe avec l’Islam ont déjà joué +un rôle considérable dans l’histoire. Les Musulmans +dominèrent longtemps l’Espagne, le nord de l’Afrique, +l’Égypte, la Perse et une partie de l’Inde. Pour lutter +contre leur puissance, le monde européen entreprit +plusieurs croisades.</p> + +<p>Aujourd’hui le pouvoir politique de l’Islam se réduit +à quelques îlots tels que la Turquie et le Maroc, mais +son influence sur les âmes s’étend jusqu’aux confins +de la Chine.</p> + +<p>On sait le rôle néfaste joué par la Turquie dans la +dernière guerre et on sait aussi que l’insurrection du +Maroc a coûté bien des millions à la France et à +l’Espagne.</p> + +<p>Pour réduire un des chefs de la révolte, Abd-el-Krim, +il fallut une importante armée commandée par +un illustre maréchal.</p> + +<p>Le chef musulman a été capturé, mais la pacification +complète du Maroc exigera beaucoup de temps +encore.</p> + +<p>Les idées d’Abd-el-Krim sont connues puisqu’il les +a exposées dans plusieurs interviews, notamment +dans celle reproduite par le journal italien <i lang="it" xml:lang="it">El Popolo</i>.</p> + +<p>Il attribue à cette guerre une origine religieuse et +assure que les Espagnols l’avaient entreprise pour +exécuter une partie du testament, vieux de cinq cents +ans, d’Isabelle la Catholique, relative à la nécessité +de détruire l’Islamisme.</p> + +<p>Avec les indications publiées dans diverses interviews +et la connaissance de la mentalité musulmane, +on peut déterminer les pensées d’Abd-el-Krim. En +voici une approximative esquisse :</p> + +<blockquote> +<p>« Ma situation est glorieuse ; j’ai détruit, il y a peu d’années, +une armée espagnole de cent mille hommes, pris son matériel +et obligé le roi d’Espagne à me payer une rançon de +quatre millions de pesetas pour racheter ses prisonniers. +Finalement, l’Espagne avait renoncé à l’occupation du Maroc.</p> + +<p>« Je me suis alors tourné contre les Français, espérant que +j’en triompherais aussi facilement que des Espagnols. La +France m’a vaincu mais n’y a réussi qu’en envoyant contre +moi une grande armée commandée par le plus habile de ses +maréchaux.</p> + +<p>« L’ennemi a montré à quel point il me redoutait, puisque +son gouvernement faillit être renversé à la suite d’un refus +devant le parlement de m’envoyer des émissaires solliciter la +paix.</p> + +<p>« Si je suis devenu un personnage dont les actes étaient +enregistrés par tous les journaux de l’univers, c’est parce que +je représentais la puissance musulmane, très redoutée depuis +qu’à Smyrne un autre général musulman vainquit une armée +grecque appuyée par le gouvernement britannique.</p> + +<p>« Donc, je représente l’Islam, qui est aujourd’hui presque +sans chef, puisque le commandeur des croyants a été si +maladroitement expulsé de Constantinople.</p> + +<p>« Ne suis-je pas aussi, en réalité, un des héritiers du grand +empire musulman qui s’étendait jadis de l’Espagne à l’Inde ? +Mes ancêtres ont occupé la plus grande partie du territoire +espagnol pendant plusieurs siècles et l’ont civilisée, ainsi +d’ailleurs que le reste de l’Europe. N’est-ce pas dans les +grandes universités musulmanes de l’Espagne que tous les +étudiants d’une Europe, alors demi-barbare, venaient s’instruire +et chercher dans nos livres la connaissance de la civilisation +gréco-romaine dont nous étions alors, avec Byzance, +les seuls représentants ?</p> + +<p>« Sans doute, ces temps sont passés ; mais le drapeau de la +foi islamique, abandonné par les vainqueurs de Smyrne, qui +oublient qu’un peuple ne renonce pas impunément à ses +dieux, doit être arboré par quelqu’un. Les deux cent cinquante +millions de Musulmans dispersés dans le monde ont +besoin d’un chef spirituel. Pourquoi ne serais-je pas ce chef ? +Je suis prisonnier mais ma destinée n’est peut-être pas terminée +encore. »</p> +</blockquote> + +<hr> + + +<p>Le conflit marocain acquiert une grande importance +quand on le rapproche des événements récents dont +la Turquie musulmane a été et est encore le siège.</p> + +<p>Le canon ne constitue pas uniquement, comme on +le dit quelquefois, l’<i lang="la" xml:lang="la">ultima ratio regum</i>, mais aussi la +dernière raison des idéals qui cherchent à triompher.</p> + +<p>L’Orient musulman traverse aujourd’hui une de +ces rares époques où les peuples renoncent aux dieux +qu’ils adoraient pour en choisir d’autres.</p> + +<p>On connaît l’influence colossale jouée par l’Islamisme +dans les annales du monde. Il sut donner à +des nomades ignorés de l’histoire une communauté +d’idées, de sentiments et de pensées qui leur permit, +en quelques années, de conquérir une partie de l’Empire +romain et de fonder un royaume étendu de l’Espagne +aux rives du Gange.</p> + +<p>A la suite d’événements divers qui amenèrent, +beaucoup plus tard, la conquête de Constantinople +par les Turcs, cette grande ville était devenue le +centre de l’Islam. La parole sainte du commandeur +des croyants restait révérée du Maroc jusqu’à l’Inde.</p> + +<p>L’Islamisme continuait ainsi à unir la pensée de +races les plus diverses. C’est au nom de cette puissante +foi que les cinquante millions de Musulmans +de l’Inde formaient un bloc si dangereux pour l’Angleterre, +et au nom de la foi musulmane encore qu’un +chef marocain put lancer ses tribus contre les chrétiens +considérés comme ennemis de leur croyance.</p> + +<p>Or voici que les héritiers du vieil empire ottoman +renoncent, en Turquie, aux forces religieuses qui +unissaient leurs âmes et prétendent lui substituer un +nationalisme étranger à toute religion, ne tenant +compte que des intérêts de chaque peuple.</p> + +<p>Après avoir chassé le chef suprême des croyants de +Constantinople, les fondateurs de la nouvelle république +turque, établie à Angora, croient pouvoir remplacer +l’ancien idéal musulman par des principes +démocratiques européens. Une politique exclusivement +localisée à la Turquie entraîna l’abandon de +toute solidarité religieuse et c’est pourquoi, pendant +les différends de l’Égypte avec l’Angleterre, le Parlement +turc renonça à la fraternité musulmane.</p> + +<p>Les républicains d’Angora ont-ils raison de croire +la politique fondée sur le nationalisme plus forte que +celle établie sur le panislamisme religieux ? L’expérience +seule pourra répondre.</p> + +<p>En changeant d’idéal, c’est-à-dire en substituant +l’idée d’une patrie locale, basée sur la communauté +de race, à l’idée d’une patrie générale basée sur la +communauté de croyance, les Turcs sont évidemment +entrés dans une voie nouvelle. L’Europe civilisée y +gagnera sûrement, mais il est douteux que les pays +orientaux y gagnent quelque chose, puisque si les +principes d’Angora s’étendaient à tout le monde islamique +chaque contrée musulmane se trouverait +réduite à elle-même.</p> + +<hr> + + +<p>La révolte du Maroc ne s’est prolongée qu’en raison +de la protection que lui accordèrent les socialistes. +Si on les avait écoutés, la Tunisie et l’Algérie eussent +été bientôt menacées d’une guerre d’invasion destinée +à l’expulsion des chrétiens. Le fait que les socialistes +n’aient pas perçu de telles évidences montre +une fois encore à quel point les idées les plus claires +peuvent devenir inaccessibles aux esprits hypnotisés +par une croyance.</p> + +<p>Quoi qu’il en soit de son évolution sur un point +encore très localisé du monde musulman, l’Islam +constitue toujours une grande force et il en coûterait +cher aux Européens de la méconnaître. C’est pour +l’avoir ignorée qu’un ministre anglais fit perdre à +l’Angleterre l’espoir de posséder définitivement Constantinople +en lançant les Grecs contre la Turquie.</p> + +<hr> + + +<p>Bien que fort supérieurs aux Russes et à la plupart +des populations balkaniques, les Musulmans en général, +ceux de Turquie en particulier, sont considérés +par beaucoup d’écrivains, un peu trop ignorants de +la politique et de l’histoire, comme des peuples demi-barbares +dépourvus de culture. Leur opinion est +assez bien résumée dans une publication : <i>Étude +Franco-Grecque</i>, dont voici un passage :</p> + +<blockquote> +<p>« Quoi qu’on en puisse dire, l’Islam a été et sera toujours un +grand destructeur ; il n’admet d’autre science que la connaissance +du Coran. Brutal, intolérant, il est l’un des plus grands +fléaux qui jamais se soient abattus sur le monde. »</p> +</blockquote> + +<p>Évidemment, l’auteur de pareilles diatribes n’a +jamais vu un des merveilleux monuments musulmans +de l’Espagne, de l’Égypte et de l’Inde. Il ignore le +rôle prépondérant joué par les universités musulmanes +dans la civilisation européenne.</p> + +<p>C’est pourtant avec de telles ignorances que s’écrivent +les livres servant de guides aux politiciens modernes. +Le chef du gouvernement anglais n’en connaissait +probablement pas d’autres quand il songeait +à expulser les Musulmans de l’Europe.</p> + +<p>Sans doute, les Turcs ont successivement perdu — le +plus souvent au profit de l’Angleterre — les plus +importants fragments de leur empire : Bulgarie, +Syrie, Mésopotamie, Palestine, Égypte, Chypre, Malte +etc., mais ils paraissent décidés, aujourd’hui, à en +sauver le reste.</p> + +<p>Le gouvernement bolcheviste, qui avait tenté +d’étendre sa propagande en Turquie, n’y a obtenu +aucun succès. Ses visées sur les détroits et Constantinople, +conformes aux anciennes prétentions des +tzars, inspirent naturellement aux Turcs une profonde +méfiance.</p> + +<p>La France pourrait en profiter pour renouer ses +anciennes relations avec la Turquie, mais l’influence +des socialistes entrave toute sa politique extérieure.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c12"><span class="maigre">CHAPITRE V</span><br> +<span class="small ssf">LES MENACES DE CONFLITS ASIATIQUES</span></h3> + + +<p>Pondant que se multiplient en Europe congrès et +conférences destinés à rendre la paix moins précaire, +des dangers plus graves, peut-être, que les +menaces de guerres européennes, grandissent en +Orient.</p> + +<p>Notre petite planète est habitée, on le sait, par +1700 millions d’hommes, sur lesquels 500 millions +de blancs exploitent plus ou moins à leur profit, +depuis des siècles, 1200 millions d’hommes de couleur : +nègres, jaunes, etc., considérés comme des +races inférieures.</p> + +<p>Aujourd’hui, ces populations, si longtemps demi-asservies, +prétendent repousser leurs anciens maîtres. +L’Inde et d’autres colonies réclament l’indépendance. +L’Égypte, qui tient la route de l’Inde par le canal de +Suez, la réclame également. La Chine ne veut plus +subir l’influence étrangère.</p> + +<hr> + + +<p>L’hégémonie de l’Europe sur l’Orient se trouve +d’autant plus ébranlée que la solidarité européenne +qui maintenait cette hégémonie s’est désagrégée. +L’Asie sait les États européens profondément divisés +et incapables d’union. Elle n’ignore pas que les +blancs ne pourraient plus, comme à l’époque de la +révolte des Boxers, envoyer une expédition internationale +en Chine.</p> + +<p>La défaite écrasante infligée par les Japonais aux +Russes a d’ailleurs montré aux Asiatiques que l’Europe +n’était plus invincible.</p> + +<p>En Orient comme en Occident, certains mots possèdent +un magique empire. Des formules telles que : +« L’Inde aux Hindous, l’Afrique aux Africains », soulèvent +les âmes, bien que ne correspondant à aucune +possibilité. Que deviendrait, par exemple, l’Inde, sans +la domination anglaise ? Ce qu’elle était à l’époque +de la puissance mogole : une collection de royaumes +profondément séparés par la race, la religion, la +langue, sans industrie, sans commerce et constamment +en guerre. On connaît également le sort misérable +des républiques nègres : Haïti, Libéria, etc., +que les hasards des guerres coloniales avaient fait +naître.</p> + +<p>Les illusions sur le pouvoir transformateur des +institutions européennes que les Orientaux rêvent +d’adopter, menacent également, nous l’avons vu, de +désorganiser la Turquie, et les pays soumis à la loi +du prophète.</p> + +<p>Les soixante millions de musulmans qui prétendent +ravir aux Anglais la domination de l’Inde +deviendront peu dangereux le jour où ils auront +perdu leur foi. Le bloc encore unifié par la communauté +de croyances ne serait bientôt plus qu’une +poussière d’hommes.</p> + +<p>Les Orientaux sont, d’ailleurs, bien excusables de +commettre des erreurs dont tant d’Européens sont +victimes quand ils oublient que les phases politiques, +comme les phases biologiques, ne peuvent être franchies +que par étapes successives.</p> + +<hr> + + +<p>Cette évolution, ou plutôt cette révolution de +l’Orient, a surtout inquiété l’Angleterre, qui espérait +conserver l’hégémonie commerciale du monde définitivement +conquise par la dernière guerre.</p> + +<p>On sait que la Grande-Bretagne, pays surtout +industriel, est obligée de se procurer au dehors les +produits nécessaires à son alimentation, alors que la +France, pays agricole, pourrait, à la rigueur, vivre +des produits de son sol. Il est donc naturel que les +questions coloniales, un peu négligées en France, +jouent un rôle capital en Angleterre.</p> + +<p>Sans doute, les colonies anglaises constituent pour +elle, comme le disait Disraéli, un moyen de s’enrichir, +mais elles sont d’abord un moyen de vivre. +Isolés du reste de l’univers, les Anglais périraient +bientôt de famine dans leur île.</p> + +<hr> + + +<p>Dans une intéressante conférence, M. Albert Sarraut, +ancien ministre des Colonies, envisage comme +fort menaçante une guerre que pourraient faire, sans +trop de difficultés, les peuples de l’Orient à ceux +l’Occident.</p> + +<p>Les luttes guerrières dont l’Asie semble menacer +l’Europe, et qui ont vivement frappé cet homme +d’État, ne sont pas les plus redoutables. Les luttes +économiques seraient peut-être plus meurtrières.</p> + +<p>Ce côté essentiel de la question ne paraissant pas +avoir attiré l’attention de M. Sarraut, je vais résumer +quelques-unes des pages que j’écrivis, jadis, à +ce sujet, dans mon livre sur l’Inde, publié à la suite +d’une mission en Asie dont m’avait chargé le gouvernement +français.</p> + +<p>Les luttes militaires font périr en bloc un grand +nombre d’hommes, mais les luttes économiques +comme celles qui se préparent entre l’Orient et +l’Occident, pour être plus pacifiques en apparence, +n’accumuleraient pas moins de ruines.</p> + +<p>Par suite de l’évolution industrielle qui transforme +aujourd’hui le monde, l’Orient tend à devenir l’envahisseur +commercial de l’Occident, au lieu d’être, +comme jadis, envahi par lui.</p> + +<p>Invasions d’autant plus redoutables qu’elles n’amèneraient +avec elles ni hommes, ni canons, c’est-à-dire +rien de ce qu’on puisse vaincre, mais seulement des +forces que l’on ne peut pas vaincre.</p> + +<p>Dans la phase actuelle du monde, les armes avec +lesquelles combattaient autrefois les peuples tendent +de plus en plus à se transformer. Ils lutteront +probablement beaucoup plus, désormais, avec leurs +produits industriels et agricoles qu’avec leurs canons.</p> + +<p>Dans une telle lutte, l’avantage cesse de plus en +plus d’appartenir à l’Occident. Le rapprochement des +deux mondes sous l’influence de la vapeur et de +l’électricité aura bientôt pour conséquence une égalisation +générale de la valeur des produits industriels +et agricoles, et, par conséquent, des salaires à la surface +du globe.</p> + +<p>Naturellement, le taux moyen de ces salaires sera +déterminé par celui de la journée de travail dont +se contentent les peuples ayant le moins de besoins +et pouvant, par suite, produire à meilleur +marché.</p> + +<p>Dans une telle concurrence, les Orientaux, qui +forment la majorité du monde et qui sont en même +temps les plus sobres de tous les peuples, deviendront +fatalement les régulateurs des salaires. Ces salaires +s’élèveront probablement un peu, mais ceux des +Européens devront s’abaisser considérablement.</p> + +<p>Nos descendants se trouveront en face d’une lourde +tâche s’ils veulent demeurer quelque temps encore à +l’avant-garde de l’humanité, et ne pas sombrer trop +vite dans l’abîme éternel où les lois de l’évolution +conduisent fatalement les hommes, les empires et les +dieux.</p> + +<hr> + + +<p>Le bref exposé qui précède explique comment les +problèmes de l’Orient seront bientôt plus graves que +les maigres questions politiques qui préoccupent tant +les Européens aujourd’hui. Un des plus importants, +peut-être, résultera du développement rapide de la +puissance du Japon. Cette nouvelle puissance paraît +devoir exercer en Orient une hégémonie analogue à +celle rêvée par l’Allemagne et l’Angleterre en Occident.</p> + +<p>Libéré, maintenant, de toutes influences étrangères, +le Japon traite d’égal à égal avec les grandes +puissances européennes. Sa flotte est une des premières +du monde. Les États-Unis jettent des regards +inquiets vers ce minuscule pays, dont il y a moins +d’un siècle l’Europe connaissait à peine l’existence, +et dont le rôle est devenu aujourd’hui considérable. +Le petit peuple japonais resta dédaigné jusqu’au +jour où, à la stupéfaction universelle, il obligea +le plus vaste empire du monde à signer une +humiliante paix.</p> + +<p>Grâce à ses incessants progrès, l’Empire du Soleil +Levant est capable, aujourd’hui, de tenir tête aux +grandes puissances et vise à devenir maître de l’Asie.</p> + +<p>Une de ses forces principales réside dans l’accroissement +rapide de sa population. Alors que plusieurs +peuples de l’Occident voient diminuer leur natalité, +celle du Japon augmente annuellement de près d’un +million. Nous avons rappelé déjà que les trente millions +d’habitants de 1870 dépassent soixante millions +aujourd’hui.</p> + +<p>Ce surpeuplement rapide oblige impérieusement le +Japon à chercher des territoires pour y verser l’excédent +de sa population. Impossible de caser cet excédent +en Chine, déjà trop peuplée. La place ne manquerait +pas aux États-Unis et dans les Dominions +anglais : Australie, Canada, etc. Mais Anglais et +Américains ne veulent à aucun prix accepter l’invasion +des jaunes et leurs raisons ont une grande +force.</p> + +<p>Ils soutiennent, en effet, que le jaune pouvant, +grâce à sa sobriété, travailler à des prix beaucoup +moins élevés que ceux des blancs, ferait aux ouvriers de +race blanche une concurrence désastreuse. Ils remarquent +ensuite que la race japonaise se multipliant +beaucoup plus vite que la race blanche, les États-Unis +et l’Australie deviendraient, en peu d’années, +par ce seul fait, de véritables colonies japonaises.</p> + +<p>On conçoit donc que les États-Unis ne soient nullement +disposés à suivre le conseil humanitaire donné +par M. Albert Sarraut, de se serrer un peu pour faire +place aux Japonais.</p> + +<p>Les Japonais, étant bien forcés de déverser quelque +part l’excédent d’une population que, prochainement, +ils ne pourront plus nourrir, entreront fatalement +en lutte avec les peuples refusant de les accepter +sur leurs territoires.</p> + +<p>Dans l’état actuel du monde, et à moins de découvertes +scientifiques imprévues, cette lutte semble +aussi inévitable que le furent, jadis, celles de l’empire +romain contre les invasions germaniques déterminées, +elles aussi, par un excédent de population.</p> + +<hr> + + +<p>J’ai beaucoup de sympathie pour le peuple japonais, +depuis que j’ai appris à le connaître. J’étais très +lié avec un de ses plus éminents représentants, +le baron Motono, alors ambassadeur à Paris. Cet +éminent homme d’État voulut bien traduire en +japonais plusieurs de mes ouvrages et publier une +longue étude d’ensemble sur mes livres de psychologie +politique. Nous avons souvent causé du problème +qui vient d’être exposé, sans y découvrir de +solution claire. Ce sont justement les remarquables +qualités des Japonais, leur sobriété, leur ingéniosité +et aussi leur fécondité, qui les rendent si dangereux +pour des peuples ne possédant pas des aptitudes +pareillement développées. Il faut donc laisser à l’avenir +le soin de résoudre un problème dont aucune +solution pacifique n’apparaît encore.</p> + +<hr> + + +<p>Dans la conférence à laquelle nous faisions allusion +plus haut, M. Albert Sarraut envisage non seulement +la lutte entre le Japon et les États-Unis, mais aussi +celle de l’Europe contre tous les peuples de l’Orient, +et il écrit :</p> + +<blockquote> +<p>« Si la conciliation n’intervient pas entre les forces antagonistes, +éclatera le plus formidable conflit de l’Histoire, auprès +duquel la guerre que nous avons subie cinq ans n’aura que +la valeur d’une escarmouche. »</p> +</blockquote> + +<p>Il est évidemment possible que les peuples de +l’Orient, ayant les armées russes à leur tête, envahissent +un jour l’Occident. Un journaliste assurait que +le traité russo-japonais serait le prélude d’une alliance +entre le Japon, la Russie et l’Allemagne.</p> + +<p>On peut échafauder sur de tels sujets une foule +d’hypothèses effrayantes. Mais leur réalisation doit +être envisagée comme appartenant à la série des événements +sur lesquels nous ne pouvons rien, tels +qu’un tremblement de terre ou le refroidissement +inévitable de notre planète.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c13"><span class="maigre">CHAPITRE VI</span><br> +<span class="small ssf">LES GUERRES INTÉRIEURES ET LES VOLONTÉS +POPULAIRES</span></h3> + + +<p>Les trente congrès réunis à Londres et à Paris +pendant dix ans, et les règlements de la Société des +Nations, avaient pour but d’empêcher les guerres +entre peuples rivaux ; mais personne ne paraît s’être +préoccupé des conflits entre les partis politiques +d’un même peuple.</p> + +<p>Ces conflits intérieurs sont pourtant aussi dangereux +que les guerres extérieures. Si le triomphe momentané +du communisme en Hongrie, en Allemagne +et en Italie, s’était prolongé, il serait devenu plus +destructeur encore que des guerres d’invasion.</p> + +<p>Un coup d’œil rapide jeté sur la situation actuelle +de quelques grands pays de l’Europe montrera à quel +point les guerres sociales deviennent menaçantes.</p> + +<p>Ne pouvant faire l’historique de toutes les révolutions +sociales, dont la plupart des pays de l’Europe, — Allemagne, +Russie, Autriche, Hongrie, Grèce, Bulgarie, +Turquie, etc. — ont été récemment victimes, +nous ne considérerons que les trois grandes nations +latines : l’Italie, l’Espagne et la France.</p> + +<hr> + + +<p>On sait dans quel désordre les succès du communisme +et du syndicalisme avaient plongé l’Italie. Le +pillage des propriétés et des usines ainsi que les +assassinats étaient journaliers. L’armée devenait +hésitante, l’action du pouvoir royal complètement +nulle.</p> + +<p>Devant l’imminence d’une catastrophe, d’anciens +combattants se réunirent sous le commandement d’un +chef vaillant, M. Mussolini, pour tenter de sauver leur +pays de l’anarchie. A la tête d’une nombreuse milice, +le futur dictateur marcha sur Rome et força le roi à +l’accepter comme chef du gouvernement.</p> + +<p>L’énergie du nouveau maître lui conquit bientôt +tous les suffrages. Les socialistes eux-mêmes se +déclarèrent ses partisans.</p> + +<p>Grâce à cette intervention, l’Italie fut sauvée des +guerres intérieures.</p> + +<p>L’Espagne a été — comme l’Italie — menacée d’une +guerre civile et n’en fut également préservée que par +un dictateur. Le coup d’État réalisé, en septembre 1933, +par le général Primo de Rivera, et le Directoire militaire +qui en est sorti ont totalement supprimé les +partis politiques espagnols, toujours en luttes acharnées. +Constitution, ministres, Sénat, tout a été balayé +et, il faut bien le constater, à la grande satisfaction +du pays.</p> + +<p>La France n’a pas encore, depuis la paix, subi de +révolutions analogues à celles de l’Italie et de l’Espagne, +mais elle en est menacée par l’intervention +croissante de socialistes extrémistes chaque jour plus +nombreux. Son avenir, comme celui de divers pays de +l’Europe, dépendra des résultats de la lutte entre les +partis qui préparent les guerres intérieures et ceux +qui tâchent de les prévenir.</p> + +<p>Le conflit entre les forces de destruction et celles +de cohésion grandit chaque jour. Ces deux forces +s’équilibrent à peu près en France ; c’est pourquoi il +sera relativement facile d’y faire pencher la balance +d’un côté ou de l’autre.</p> + +<p>On en eut la preuve lorsque, pour obéir aux théories +de jacobins qui préféreraient voir périr le pays +plutôt que leurs principes, un gouvernement dominé +par les socialistes s’aliéna tous les catholiques en supprimant +l’ambassade du Vatican, et aussi, la majorité +des Alsaciens en prétendant supprimer leurs anciennes +libertés. Un nouveau gouvernement, comprenant que +l’art de gouverner ne consiste pas à appliquer des +théories, mais à tenir compte des réalités, réussit, en +quelques jours, à pacifier l’Alsace en lui laissant ses +libertés et à calmer les catholiques en rétablissant +l’ambassade auprès du pape. C’était fort simple ; +mais, à un certain moment, le fanatisme des extrémistes +inspirait une telle crainte que les ministres +timorés n’osaient pas résister à des suggestions devenues +bientôt des ordres.</p> + +<hr> + + +<p>L’action des foules est aujourd’hui prépondérante +dans tous les états modernes, et c’est en partie +pour cette raison que les gouvernements européens +deviennent si instables. Leur existence dépend de +votes populaires toujours incertains.</p> + +<p>Un des grands dangers de l’âge actuel résulte de +l’influence des masses dans la conduite des nations. +Leurs sentiments sont violents, leur raison faible et +leur aptitude à prévoir complètement nulle.</p> + +<p>L’incapacité des foules à prévoir les conséquences +de leurs actes et surtout de leurs votes, fut toujours +un péril pour les gouvernements populaires. Elles +obéissent aux impulsions du moment comme jadis +Ésaü vendant son droit d’aînesse futur pour un plat +de lentilles présent. Cette mentalité est celle du barbare, +et l’homme le plus intelligent mêlé à une foule +agissante redevient un barbare.</p> + +<hr> + + +<p>On s’illusionnerait fort sur l’importance des votes +populaires en oubliant que le vote d’un électeur traduit +beaucoup plus son mécontentement que ses +opinions. C’est surtout en s’appuyant sur ce mécontentement +que les meneurs conduisent les hommes.</p> + +<p>Les électeurs qui donnèrent jadis leurs votes à +un capitaine condamné à mort pour trahison, puis à +un autre officier ayant voulu livrer un bâtiment à +l’ennemi professaient-ils vraiment les opinions subversives +que de pareils votes sembleraient supposer ? +En aucune façon. Ces électeurs révolutionnaires +étaient simplement des mécontents.</p> + +<p>Les votes qui en 1924 amenèrent un grand nombre +de socialistes au parlement eurent pour origine de +tels mécontentements exploités par les meneurs.</p> + +<p>Du groupe des mécontents faisaient partie des +fonctionnaires irrités de ne pas obtenir les salaires +réclamés, des universitaires sourdement indignés +de ne pas voir reconnaître les qualités qu’ils se supposaient, +de petits bourgeois exaspérés de l’élévation +constante du prix de la vie, qu’ils attribuaient au +gouvernement, etc.</p> + +<p>Les candidats députés utilisèrent ces mécontentements, +et firent de si brillantes promesses de +réformes que les électeurs se laissèrent facilement +séduire.</p> + +<p>Les sentiments populaires sont généralement perturbés +par les flatteries des politiciens. « Le peuple ne +se trompe jamais », disait déjà Robespierre. Les politiciens +modernes répètent cette assertion, et enseignent +aux foules qu’étant les vrais souverains, elles doivent +tout obtenir. Le résultat de cette propagande est +d’avoir fait naître des espérances et des haines aveugles +dans l’âme des multitudes.</p> + +<p>Le mécontentement, la défiance, la jalousie et la +haine sont ainsi devenus les véritables mobiles d’action +des gouvernants obligés de suivre les impulsions +populaires.</p> + +<hr> + + +<p>L’extension dans tous les pays de l’Europe, y compris +les plus rationalisés, tels que l’Angleterre et le +Danemark, des sentiments que je viens d’énumérer, +explique l’orientation universelle vers des partis +extrémistes riches en promesses.</p> + +<p>Il est donc naturel que la religion socialiste, avec +ses mystiques espérances de bonheur, se généralise. +Le communisme, qui promet aux âmes simples le +retour à ces temps primitifs où le sol et les femmes +étaient en commun fait également des progrès dans +les couches inférieures des populations.</p> + +<p>Comme il est impossible de faire entrer beaucoup +d’idées à la fois dans les cervelles primitives, et qu’il +s’agit surtout pour les meneurs d’exciter des sentiments +d’hostilité, quelques formules suffisent : lutte +des classes, dictature du prolétariat, suppression du +capitalisme, socialisation des richesses, etc. Sur dix +mille électeurs, on n’en trouverait peut-être pas un +capable d’expliquer nettement le sens de ces formules, +et surtout de pressentir les conséquences +de leur application, mais elles impressionnent les +auditeurs et cela suffit au but poursuivi par les +meneurs.</p> + +<p>Le pouvoir magique de ces formules est à l’abri +de tout argument rationnel. La plupart des ouvriers +restent persuadés qu’ils travaillent uniquement pour +enrichir quelques patrons, que des conseils d’ouvriers +remplaceraient facilement.</p> + +<hr> + + +<p>Comment expliquer que tous les pays ne voient pas +leur civilisation périr sous l’influence des forces révolutionnaires +destructives, qui continuent à grandir, et +les menaces de guerre civiles redoutables ? Pourquoi, +dans certaines nations, les votes populaires ne sont-ils +que transitoirement extrémistes et généralement +suivis de votes très conservateurs ?</p> + +<p>Simplement parce que le mécontentement et l’irritation +dont nous parlions plus haut, sont des sentiments +momentanés, recouvrant un substratum rigide +constitué par l’âme des aïeux. C’est en s’appuyant +sur cette âme ancestrale que les dictateurs italien et +espagnol purent sauver leur pays de l’anarchie.</p> + +<p>On ne comprend bien l’histoire qu’en recherchant +derrière des agitations violentes, mais fugitives +comme les vagues de l’Océan, l’âme profonde de la +race. Elle intervient toujours dans les grandes circonstances +où les intérêts de cette race sont menacés. +L’âme collective des foules est très mobile, l’âme de +la race très fixe quand elle a été stabilisée par un +long passé.</p> + +<p>L’accroissement de la puissance des foules a été +considérablement favorisé par l’évolution profonde +de l’industrie. La multiplication immense d’ouvriers +sur un même point a déterminé la création de forces +collectives telles que le syndicalisme dont le rôle +grandit constamment.</p> + +<hr> + + +<p>Guidé jadis par ses élites, le monde moderne tend +de plus en plus à obéir aux volontés oscillantes des +multitudes. Et comme les civilisations sont arrivées à +un degré de complication auquel les cerveaux suffisamment +développés peuvent seuls s’adapter, il en +résulte une tendance générale des foules à ramener +violemment les sociétés à des phases d’évolution inférieures +mieux en rapport avec leur mentalité. Les +progrès du communisme traduisent cette aspiration.</p> + +<p>Ainsi que nous le verrons dans un prochain chapitre, +les foules sont aujourd’hui en conflit avec les +élites, bien qu’elles ne puissent se passer d’elles.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c14"><span class="maigre">LIVRE IV</span><br> +<span class="small">LES FORCES POLITIQUES NOUVELLES</span></h2> + + + + +<h3><span class="maigre">CHAPITRE PREMIER</span><br> +<span class="small ssf">LE CONFLIT +ENTRE LES NÉCESSITÉS ÉCONOMIQUES +ET LES ANCIENS PRINCIPES</span></h3> + + +<p>« Ce n’est pas la fortune, dit Montesquieu, qui +domine le monde. Les Romains eurent une suite continuelle +de prospérités quand ils se gouvernèrent sur +un certain plan, et une suite non interrompue de +revers lorsqu’ils se conduisirent sur un autre. »</p> + +<p>Il est évidemment utile de posséder des principes +directeurs et dangereux de les perdre. Malheureusement, +ces principes ne se choisissent pas toujours, +et la nécessité peut forcer à renoncer aux +meilleurs. Ce n’est pas volontairement que les +Romains subirent les guerres civiles qui transformèrent +leur république en empire, et ce n’est pas +volontairement non plus que le Sénat romain finit +par laisser les légionnaires renverser et élire les +empereurs, ce qui fut une des causes de la décadence +de Rome.</p> + +<hr> + + +<p>Les conflits entre d’anciens principes politiques +et des nécessités nouvelles constituent une phase +critique de la vie des peuples. Il en résulte généralement +une orientation différente de leurs destinées.</p> + +<p>L’Angleterre peut être citée comme exemple de +conflits entre d’anciens principes et des nécessités +imprévues obligeant à les modifier.</p> + +<p>Un de ses principes essentiels était le libre-échange. +Il avait assuré la prospérité commerciale de la Grande-Bretagne +et semblait inviolable.</p> + +<p>Mais l’Angleterre ne constitue plus un empire régissant +autocratiquement des colonies lointaines. Plusieurs +de ces colonies sont devenues des Dominions, +possédant des parlements, presque indépendants. +Ils consentirent à envoyer des troupes au secours de +la métropole pendant la grande guerre, mais les y +obliger eût été impossible. On en eut la preuve +lorsque après la défaite des Grecs à Smyrne, le +premier ministre de l’Empire britannique ayant +demandé des soldats aux Dominions vit sa requête +rejetée par tous.</p> + +<p>Ces dominions se montrent de plus en plus exigeants. +On le constata notamment lorsque leurs +représentants réunis à Londres demandèrent que +l’Angleterre, au moyen de taxes douanières sur les +marchandises des autres pays, réservât principalement +sa clientèle à ses anciennes colonies.</p> + +<p>L’Australie ayant besoin de capitaux pour étendre +ses chemins de fer, ses canaux, etc., affirma ne pouvoir +les obtenir qu’en exportant les produits de son +agriculture et de son élevage. Il fallait donc que +l’Angleterre entravât, par des droits protecteurs, l’entrée +sur son territoire des marchandises d’autres +pays et, par conséquent, adoptât des principes contraires +à la liberté d’échange qui avait créé la prospérité +de l’Empire. Le premier ministre d’Australie alla jusqu’à +déclarer que son pays n’accepterait la venue +d’ouvriers anglais sur le territoire australien qu’autant +que l’Angleterre lui assurerait ses marchés. Il +fit remarquer que la Grande-Bretagne, en réservant +spécialement sa clientèle aux Dominions, y trouverait +les débouchés que le reste du globe ne lui fournit +plus. L’Empire britannique, quoique dispersé dans +les cinq parties du monde, pourrait ainsi vivre sur +lui-même.</p> + +<p>Une des difficultés du problème est que tous les +dominions, le Canada notamment, n’ayant pas les +mêmes intérêts ne professent pas les mêmes principes. +Ceux qui possèdent, par exemple, une industrie +développée, n’ont nullement l’intention de la sacrifier +aux besoins des manufacturiers anglais.</p> + +<p>Parmi les causes de la campagne protectionniste +figure encore le désir de fermer en grande partie le +marché britannique à la concurrence allemande et +américaine. Les Anglais voudraient bien, naturellement, +vendre leurs produits aux Allemands, mais +acheter le moins possible les marchandises de ces +derniers.</p> + +<p>Les perturbations économiques dont l’Angleterre est +aujourd’hui victime sont considérables. En 1926 elle +était obligée de nourrir 1.500 mille chômeurs, charge +fort lourde pour son budget.</p> + +<p>Leur accroissement, cauchemar de la Grande-Bretagne, +résulte de ce que, ayant perdu ses plus +importants clients : Russie, Allemagne, Autriche, +et aussi un peu l’Extrême-Orient, elle voit se réduire +le chiffre de ses exportations et, par conséquent, +celui de sa production.</p> + +<hr> + + +<p>La lutte entre les anciens principes et les nécessités +nouvelles s’accompagne souvent d’illusions politiques +capables d’aveugler les peuples sur leurs véritables +intérêts.</p> + +<p>Certains pays, comme la France et la Belgique, sont +difficilement gouvernables par suite des principes +contradictoires des partis politiques qui se succèdent +au pouvoir. Les difficultés créées par les rivalités politiques +dans divers pays, Italie, Grèce, Espagne, etc, +sont devenues telles que pour les surmonter il a fallu +recourir à des dictatures.</p> + +<p>L’Orient lui-même, malgré sa stabilité séculaire, +n’a pas échappé au désordre engendré par les conflits +entre les principes anciens et les nécessités nouvelles. +J’ai rappelé comment la Turquie, dont la force était +surtout d’origine religieuse, avait supprimé le chef +suprême des croyants pour le remplacer par un président +de république et un parlement. Les auteurs +de cette transformation s’imaginaient sans doute que +des siècles d’hérédité peuvent s’effacer en un jour.</p> + +<hr> + + +<p>Si les luttes entre les nécessités et les principes +résultaient seulement de l’apparition d’exigences économiques +dues aux progrès de l’évolution scientifique +et industrielle, il serait relativement facile d’en +triompher. Elles sont malheureusement aussi les +conséquences d’exigences populaires n’ayant que des +illusions sentimentales ou mystiques pour soutien.</p> + +<p>Nous venons de voir que des peuples fort traditionalistes +comme l’Angleterre, étaient obligés de +renoncer à certains principes fondamentaux de leur +politique. Elle en est même arrivée à placer momentanément +à la tête de son gouvernement le chef du +parti socialiste. Il est vrai qu’en Angleterre le poids +de la tradition est si fort que ce ministre socialiste +gouverna exactement comme l’eût fait un ministre +conservateur. Loin de réduire les armements il en +accrut l’importance.</p> + +<p>Ces conflits entre les principes anciens et les nécessités +économiques nouvelles ont plongé l’Europe dans +une série de bouleversements dont la fin ne s’entrevoit +pas encore.</p> + +<hr> + + +<p>Les observations qui précèdent suffiraient à montrer +que le gouvernement des peuples modernes est +entouré de difficultés formidables que les âges antérieurs +n’avaient pas connues.</p> + +<p>Presque isolés de leurs voisins, les anciens souverains +n’avaient pas à se préoccuper des répercussions +infinies que l’interdépendance des nations +engendre aujourd’hui. Ils gouvernaient avec quelques +principes universellement admis et rarement contestés.</p> + +<p>La situation des conducteurs d’hommes est actuellement +bien différente. Une simple erreur de jugement +engendre parfois de terribles catastrophes. Pour +s’être trompés dans leurs prévisions les souverains de +l’Allemagne, de l’Autriche et de la Russie ont plongé +leurs peuples dans un abîme de désolation.</p> + +<hr> + + +<p>Ayant perdu leurs vieux principes directeurs, +entourés de forces dont la puissance dépasse souvent +celle des volontés, beaucoup d’hommes d’État +modernes gouvernent au jour le jour, dominés par +la crainte des conséquences de leurs actes.</p> + +<p>A l’exception de quelques illuminés poursuivant +des chimères, les gouvernants actuels vivent dans +l’incertitude et doivent souvent entendre, à l’heure +du repos, la menace qui poursuivait Macbeth, +devenu roi :</p> + +<blockquote> +<p>« Tu as tué le sommeil, Macbeth, le doux sommeil qui, +de l’écheveau emmêlé de la vie, fait une pelote de soie unie… +Macbeth a tué le sommeil. Macbeth ne dormira plus. »</p> +</blockquote> + +<p>Ces complications de la politique grandissent +sans cesse. La vie matérielle et morale des peuples +est bouleversée. Les idéals qui orientaient la conduite +ont perdu leur prestige.</p> + +<p>La désagrégation des anciens concepts est générale. +Les vieux rêves de fraternité se voient remplacés par +des haines violentes entre les divers peuples, et aussi +entre les classes de chaque peuple.</p> + +<p>L’universel mécontentement a eu, je l’ai montré, +pour conséquence, dans tous les pays, l’avènement +de partis extrêmes proposant des formules pour +assurer le bonheur.</p> + +<p>Cette période d’anarchie ne saurait durer ; l’équilibre +détruit finit toujours par renaître. Nous savons +ce qu’était la société d’hier, nous voyons celle d’aujourd’hui. +Que sera celle de demain ?</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c15"><span class="maigre">CHAPITRE II</span><br> +<span class="small ssf">ROLE MODERNE DES FORCES COLLECTIVES.<br> +DIVISION DES SOCIÉTÉS +EN GROUPEMENTS CORPORATIFS</span></h3> + + +<p>En dehors du socialisme qui n’est encore qu’une +menace et dont l’expérience russe a montré l’impuissance +et les dangers, deux éléments politiques +nouveaux jouent un rôle essentiel dans les sociétés +modernes.</p> + +<p>Le premier est la substitution des forces collectives +aux forces individuelles, le second la division +des grandes sociétés homogènes en petits groupes +hétérogènes ou syndicats.</p> + +<p>Les gouvernements modernes sont de plus en +plus dominés par les forces collectives. Jadis, un +chef d’État se préoccupait fort peu des exigences +populaires. L’opinion ne pouvait guère l’influencer +puisqu’elle arrivait rarement jusqu’à lui.</p> + +<p>Il en est tout autrement aujourd’hui. Les volontés +populaires agissent profondément sur les volonté +conscientes et surtout inconscientes des gouvernants.</p> + +<p>Les plus grands événements de l’histoire contemporaine, +les guerres de 1870 et 1914, peuvent être +donnés comme exemples d’actes attribués aux +volontés de souverains supposés tout puissants, alors +que ces actes sont issus en réalité de volontés collectives.</p> + +<p>En ce qui concerne la guerre de 1870, j’ai déjà +rappelé qu’elle naquit d’une explosion soudaine +d’indignation populaire provoquée par une dépêche +inoffensive falsifiée par Bismarck, persuadé qu’une +guerre avec la France était nécessaire pour fonder +l’unité allemande. Utilisant l’irritabilité collective du +peuple français, il obligea Napoléon III, qui déjà +malade souhaitait vivement la paix, à déclarer la +guerre.</p> + +<p>Le conflit de 1914 fut également imposé à l’empereur +Guillaume par la volonté de son entourage, +conforme d’ailleurs aux conclusions de tous les +écrivains germaniques. En réalité, le but de sa politique +était de posséder une armée et une flotte assez +fortes pour imposer ses volontés sans jamais avoir +besoin de déclarer la guerre.</p> + +<p>Une des caractéristiques des volontés collectives +est qu’avant d’agir sur les volontés conscientes +individuelles, elles agissent d’abord sur les volontés +inconscientes. La mode opère justement de cette +façon : arts, toilettes, etc., pensées même, obéissent +à ses lois. Son despotisme est tel que toutes les +classes sociales, des plus humbles aux plus élevées, +le subissent sans discussion. L’homme moderne +devient de plus en plus un être collectif et l’originalité +est de moins en moins tolérée.</p> + +<p>Les opinions collectives, issues d’événements du +moment, sont généralement très instables. Celles +fondées sur les croyances religieuses et politiques +sont au contraire assez fixes, comme l’histoire des +religions et des partis politiques le prouve.</p> + +<p>La force de ces croyances collectives est de donner +à tous les hommes des volontés identiques, c’est-à-dire +une unité de pensée et de sentiment qui les +font agir d’une même façon dans des conditions +semblables. C’est pourquoi le rôle des croyances est +si considérable.</p> + +<hr> + + +<p>Parmi les conséquences des influences collectives +qui dominent le monde moderne il faut citer la +transformation progressive des sociétés en petits +groupes corporatifs, dits syndicats. Uniquement +préoccupés des intérêts de leurs groupes, ces syndicats +restent indifférents à l’intérêt général.</p> + +<p>Le syndicalisme et le socialisme s’associent quelquefois +contre un ennemi politique commun, mais +ces deux doctrines sont fort différentes.</p> + +<p>Le socialisme veut confier à un État omnipotent la +gestion de toutes les entreprises ; le syndicalisme prétend +établir dans l’État une série de petits états +indépendants. Les formules syndicalistes : la mine +aux mineurs, les chemins de fer aux cheminots, +etc., représentent bien les tendances de la doctrine.</p> + +<p>Le socialisme, surtout sous sa forme communiste, +constitue, au moins en théorie, une forme parfaite +d’altruisme social. Le syndicalisme représente au +contraire un égoïsme de groupes complètement indifférents +à l’intérêt général.</p> + +<p>Ces syndicats se soucient fort peu, d’ailleurs, des +théories politiques, le seul but les intéressant est +l’augmentation de leurs salaires. Pour l’obtenir ils +ne reculent pas, comme l’ont montré en France et +en Angleterre les cheminots, les mineurs et les +postiers, devant l’arrêt total de la vie d’un pays.</p> + +<p>Dans sa dernière menace de grève, le syndicat +anglais des cheminots annonçait qu’il arrêterait +brusquement tous les trains de chemin de fer quand +cela lui plairait, sans prévenir le public.</p> + +<p>Peu importe, d’ailleurs, à ces syndicats que les +chefs d’entreprise aient l’argent nécessaire pour +satisfaire leurs demandes. Ils exigent qu’on impose +à leur profit le reste de la nation.</p> + +<p>C’est justement ce que fit d’abord le gouvernement +anglais en accordant aux mineurs des suppléments +de salaire aux frais du trésor pour empêcher la fermeture +des mines. Cette maladroite concession ne +pouvant durer, les subsides furent supprimés et il en +résulta une grève de six mois qui menaça l’existence +industrielle de l’Angleterre.</p> + +<p>Le syndicalisme, qui divise chaque pays en groupes, +animés d’intérêts corporatifs souvent contraires à +l’intérêt commun, n’a conquis sa puissance actuelle +qu’à la suite de l’évolution industrielle moderne +chiffrant par millions les ouvriers de certaines professions, +mines, chemins de fer, etc. ; mais son +apparition n’est pas nouvelle dans l’Histoire. Il fit +périr dans les dissensions plusieurs républiques +italiennes du moyen âge, Florence notamment. Pour +échapper à l’anarchie syndicaliste, l’illustre république +en fut réduite à subir le joug des Médicis.</p> + +<p>Syndicalisme et socialisme constituent aujourd’hui +deux grandes forces contre lesquelles les sociétés +auront souvent à lutter.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c16"><span class="maigre">CHAPITRE III</span><br> +<span class="small ssf">LA LUTTE DU NOMBRE CONTRE LES ÉLITES</span></h3> + + +<p>Toutes les civilisations furent toujours guidées par +les élites, c’est-à-dire par un petit nombre d’individus +possédant une intelligence supérieure à celle +des multitudes.</p> + +<p>Ces élites ont varié suivant les besoins de chaque +époque, mais elles eurent toujours pour caractéristique +extérieure le prestige. Dès que ce prestige +s’affaiblit, l’influence de l’élite sur la foule tend à +disparaître.</p> + +<p>C’est à ce dernier phénomène que nous assistons +aujourd’hui. Pour des raisons diverses, les élites +perdent de plus en plus leur influence. L’aveugle multitude +se dresse contre elles et prétend les remplacer.</p> + +<hr> + + +<p>Comment se crée et se perd le prestige ? Ayant +déjà étudié cette question ailleurs il serait inutile d’y +revenir. Remarquons seulement que le mécontentement +général créé par l’incapacité de divers Parlements +suffirait à expliquer pourquoi le prestige politique +exercé jadis par certaines classes dirigeantes est +si affaibli aujourd’hui.</p> + +<p>Tant que les élites conservent leur prestige, les +gouvernements restent assez forts pour se faire obéir ; +lorsque ces élites sont divisées en groupes politiques +rivaux toujours en lutte, leur autorité s’évanouit et le +pays tombe dans l’anarchie.</p> + +<p>En Russie, l’élite ayant fini par devenir impuissante, +la victoire du nombre a été complète. En +France, les anciennes élites semblent conserver +encore quelque autorité ; mais cette autorité s’affaiblit +chaque jour et le torrent populaire avance. Des +députés craintifs ne cherchent plus qu’à plaire aux +volontés mobiles des électeurs et oublient de plus en +plus les intérêts généraux de leur patrie.</p> + +<hr> + + +<p>Un seul pays en Europe, l’Angleterre, semblait +soustrait à la révolte du nombre. Le peuple anglais +était le plus traditionaliste de l’univers. Une politique +immuable le guidait depuis des siècles. Les volontés +des morts orientaient impérieusement les actions +des vivants. Comment un tel peuple eût-il pu se révolter +contre des élites dont l’influence séculaire avait +déterminé sa grandeur ?</p> + +<p>Et voici qu’une importante fraction d’une nation +qui semblait un bloc immuable, solidifié pour toujours, +a récemment tenté une des plus profondes +révolutions dont les chroniques du monde aient gardé +la mémoire.</p> + +<p>Brusquement, sur l’ordre bref d’un comité de meneurs, +et sans aucun signe précurseur de l’orage, +postes, usines, chemins de fer, bateaux, en un mot, +tout ce qui constitue la vie journalière d’un pays, +cessa de fonctionner.</p> + +<p>Si le gouvernement n’avait pas immédiatement +trouvé assez de volontaires pour remplacer sommairement +les millions d’ouvriers ayant cessé le travail, +l’Angleterre se fût trouvée condamnée par cette +grève générale ou à périr de famine, ou à prendre +comme maîtres de l’empire les chefs du mouvement +révolutionnaire : roi, ministres, parlement eussent +disparu comme, jadis, les dirigeants de la Russie, +pour faire place à la petite oligarchie de meneurs +représentant la puissance du nombre.</p> + +<p>Si cette révolution fut évitée, c’est que le gouvernement +anglais conserva un prestige assez fort pour +opposer une barrière au nombre ; mais combien de +temps encore pourra-t-il dominer une immense armée +fort dangereuse parce qu’elle met une puissance considérable +au service d’exigences d’une réalisation +impossible ?</p> + +<hr> + + +<p>Il est intéressant de remarquer que, malgré l’insistance +des chefs de l’Internationale, la foule anglaise +des grévistes ne trouva, en dehors de quelques platoniques +adhésions de fonctionnaires français et de +révolutionnaires russes, aucune aide dans les autres +pays. Une fois encore, le nationalisme fut plus fort +que l’internationalisme.</p> + +<p>L’envoi de la dépêche d’adhésion de fonctionnaires +français aux grévistes anglais mérite d’être noté, +parce qu’il révèle à quel point le principe d’autorité +se désagrège en France. Une telle adhésion eût constitué +un phénomène invraisemblable, il y a quelques +années.</p> + +<p>Si les agents de l’administration anglaise, au lieu +d’aider leur gouvernement à se défendre, se fussent +joints aux fonctionnaires français pour se mettre du +côté des révoltés, toute la puissance de l’Angleterre +se fût écroulée rapidement.</p> + +<p>Parmi les enseignements de la grève anglaise, +un des plus typiques est l’obéissance aveugle des +syndiqués aux ordres impératifs de leurs chefs. +Jamais despote asiatique ne fut plus servilement obéi.</p> + +<p>La même obéissance s’observa en Italie et en +Espagne, lorsque l’énergique action des dictateurs +supprima les violences exercées par le syndicalisme. +Elle constitue une caractéristique de l’âme populaire. +Les foules sont trop incapables de penser et de raisonner +pour se passer d’un chef.</p> + +<p>Dans les révolutions analogues à celle dont la nation +anglaise faillit être victime, l’influence des meneurs +est rendue facile parce qu’elle a pour soutien des +intérêts aussi visibles qu’une promesse d’augmentation +de salaires ; mais l’Histoire prouve que les multitudes +ne sont pas toujours conduites par des motifs +aussi intéressés. Des mobiles très immatériels, comme +une croyance politique ou religieuse, suffisent parfois +à les entraîner. J’en ai donné de frappants exemples +dans un livre jadis publié sous ce titre : <i>Les Opinions +et les Croyances</i>.</p> + +<hr> + + +<p>La lutte du nombre contre l’élite s’est répétée plus +d’une fois au cours de l’Histoire. De l’antiquité +grecque à nos jours, elle a coûté à divers peuples +leur indépendance.</p> + +<p>Les moyens permettant de dominer l’anarchie créée +par la révolte du nombre ne sont pas nombreux. La +dictature d’un chef est un des plus efficaces. Nous +avons déjà dit et y reviendrons encore, que c’est à +cette méthode qu’eurent recours, récemment, l’Italie et +l’Espagne pour échapper aux désordres causés par les +socialistes.</p> + +<p>Les formes nouvelles des aspirations populaires +ont été nettement marquées par lord Grey, dans les +lignes suivantes relatives à la grève anglaise :</p> + +<blockquote> +<p>« La grève générale a posé un problème dans lequel la question +des salaires des mineurs disparaît entièrement. Il ne +s’agit pas, maintenant, de savoir ce que seront ces salaires, +mais si le gouvernement démocratique parlementaire doit +être renversé. C’est par ce gouvernement démocratique que la +liberté a été conquise et c’est par lui seul qu’elle peut être +maintenue. Les autres solutions sont le fascisme ou le communisme. +L’un et l’autre sont contraires à la liberté et lui sont +funestes. Ni l’un ni l’autre ne permettent la liberté de la +presse, de la parole, la liberté d’agir et la liberté même de se +mettre en grève. »</p> +</blockquote> + +<p>C’est justement parce que l’idéal démocratique +dont vivaient les nations modernes a perdu son empire +sur les âmes que plusieurs peuples sont entrés +dans une période de bouleversements qui ne prendra +fin que le jour où naîtra un idéal assez fort pour unifier +les pensées et pacifier les cœurs.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c17"><span class="maigre">CHAPITRE IV</span><br> +<span class="small ssf">LES POLES POLITIQUES NOUVEAUX +ET LES FUTURS MAITRES DU MONDE</span></h3> + + +<p>Les pôles politiques du monde se sont souvent +déplacés, au cours de l’Histoire. Ninive, Babylone, +Thèbes et Memphis ont disparu dans la nuit éternelle +après avoir soumis de nombreux peuples à leurs lois.</p> + +<p>Sans remonter à ces époques lointaines, voisines +de la préhistoire, que de changements depuis moins +de cent cinquante ans ! Paris, momentanément devenu +la vraie capitale de l’Europe sous l’égide d’un +grand capitaine ; la Prusse, presque rayée de la carte +du monde par le même conquérant, arrivant à fonder +un empire assez puissant pour disputer à l’Angleterre +son hégémonie commerciale et rêver l’asservissement +de l’Europe.</p> + +<p>A l’autre extrémité de l’univers, une petite colonie +anglaise, jadis perdue au sein de tribus sauvages +qui semblaient devoir bientôt l’anéantir, devenue si +grande et si forte, sous le nom d’États-Unis, qu’elle +rivalise aujourd’hui avec la formidable puissance +britannique.</p> + +<p>Parmi ces nouveaux venus sur la scène du monde, +il faut encore citer une petite île, jadis ignorée, peuplée +d’hommes jaunes alors sans prestige, devenue +assez puissante pour imposer un traité de paix au +gigantesque empire des tzars et rêver la domination +de l’Asie.</p> + +<hr> + + +<p>L’Histoire enseigne que tout pouvoir politique qui +grandit aspire à l’hégémonie et tente de conquérir +ses voisins jusqu’à ce qu’il soit conquis à son tour.</p> + +<p>L’Allemagne n’a pas échappé à cette antique loi. +Peu de temps avant la guerre, l’empereur Guillaume +assurait que la divine Providence, dont il connaissait +les décrets par de mystérieuses voix, avait confié à +l’Allemagne le gouvernement des peuples. Cette constatation +ne faisait que préciser, d’ailleurs, les enseignements +des philosophes et des savants germaniques +sur la supériorité supposée du peuple allemand.</p> + +<p>La guerre terminée, ce fut l’Angleterre qui prétendit +exercer son hégémonie sur le monde. Dans un +de ses discours, le premier ministre de l’empire britannique, +M. Lloyd George, homme pieux connaissant +les volontés du ciel, déclarait à son tour, je l’ai +rappelé déjà, « que la Providence avait visiblement +désigné l’Angleterre pour gouverner les peuples ».</p> + +<p>Ses compatriotes acceptèrent sans peine cette révélation, +mais les Américains ne l’admirent pas du +tout. Après être venus au secours de l’Europe, ils +rêvaient de la dominer financièrement d’abord, +industriellement ensuite, en raison des supériorités +diverses dont leur race les rendait, suivant eux, +détenteurs.</p> + +<hr> + + +<p>Il n’est pas de regard assez pénétrant pour lire les +pages de la future Histoire. Bornant les observations +à l’heure présente, on doit bien constater que les +États-Unis tendent à réduire une partie de l’Europe +à un de ces vasselages financiers d’où le vasselage +politique découle bientôt. Un créancier suffisamment +fort impose toujours ses lois à son débiteur.</p> + +<p>L’Angleterre a très bien compris cette situation et, +pour éviter de tomber sous la tutelle financière de +l’Amérique, s’est empressée de régler sa dette avec +elle espérant, d’ailleurs, se faire rembourser par +la France.</p> + +<p>Si cette double opération avait pu complètement +réussir, l’empire britannique eût évité d’être le vassal +financier des États-Unis, alors que la France tombait +à la fois sous le vasselage de l’Angleterre et sous +celui de l’Amérique.</p> + +<hr> + + +<p>On sait que, d’après certains arrangements, la +France devrait payer sa dette envers les États-Unis +en soixante-deux annuités, dont les premières +seraient de trente millions de dollars (soit neuf cents +millions de francs par an au cours du change) et +les dernières de cent vingt-cinq millions (soit, en +monnaie française, environ trois milliards). Cette +dette extérieure de la France sera doublée quand +viendra s’y ajouter celle de l’Angleterre.</p> + +<p>Les journaux français ont accueilli avec une résignation +un peu irritée ces conventions. Les lignes +suivantes du <i>Gaulois</i> résument assez bien l’opinion +générale :</p> + +<blockquote> +<p>« … Nous ne pensons pas qu’aucun homme en possession de +son bon sens, des deux côtés de l’Atlantique, puisse croire +qu’un règlement aussi draconien soit supportable par six +générations de Français. »</p> +</blockquote> + +<p>Le chiffre des dettes françaises est en voie de devenir +tellement invraisemblable que leur paiement +semblera bientôt impossible.</p> + +<p>Un grand journal anglais, le <i lang="en" xml:lang="en">Morning Post</i>, faisait, +à propos de la situation financière actuelle de la +France, les réflexions suivantes :</p> + +<blockquote> +<p>« … Les pays alliés sont appelés à supporter les charges qui +résultent de la défaite, alors que les Allemands jouissent d’une +prospérité qui reviendrait de droit aux vainqueurs. La réalité +de la guerre est qu’elle s’est déroulée exclusivement sur les +territoires alliés ; la réalité de la paix, que ce sont les Alliés +qui ont à supporter tous les frais. »</p> +</blockquote> + +<hr> + + +<p>Ce n’est pas ici le lieu d’examiner la prodigieuse +série de maladresses économiques et diplomatiques +qui amenèrent nos gouvernants à consentir d’aussi +écrasants paiements à l’Angleterre et à l’Amérique, +alors que l’Allemagne était de plus en plus dégrevée +dans des conférences successives.</p> + +<p>Le « Français moyen », étranger à toutes ces +erreurs, voit seulement que l’Angleterre et l’Amérique, +qui ont immensément profité de la guerre, +prétendent faire payer à la France les frais d’une +opération jugée si lucrative que lord Curzon reconnaissait, +en plein Parlement, que « les bénéfices de +la guerre avaient dépassé pour l’Angleterre tout ce +qu’elle aurait pu rêver ».</p> + +<hr> + + +<p>Si les diplomates français acceptèrent, au début de +la paix, les combinaisons dont les résultats heurtent +violemment le bon sens populaire aujourd’hui, c’est +qu’à cette époque, si rapprochée par le nombre des +années mais si lointaine par le changement des idées, +ils professaient à l’égard des interventions de l’Angleterre +et de l’Amérique des opinions bien erronées.</p> + +<p>La France, suivant eux, devait à l’Angleterre et à +l’Amérique une reconnaissance éternelle. N’était-ce +pas simplement pour défendre le bon droit outragé +que ces deux puissances étaient généreusement +venues à son secours ?</p> + +<p>Tous les documents publiés depuis cette époque, — parmi +lesquels les aveux des intéressés eux-mêmes — ont +montré que les interventions en faveur +de la France n’eurent aucune trace de générosité pour +mobile. Ce fut uniquement dans leur propre intérêt +que l’Angleterre et l’Amérique participèrent au conflit. +Elles n’y entrèrent, d’ailleurs, qu’à la dernière extrémité, +et alors qu’il leur était vraiment impossible +d’agir autrement.</p> + +<p>En ce qui concerne l’Angleterre, si sa première +intention avait été de se joindre à la France, elle l’eût +déclaré avant les hostilités, et l’empereur d’Allemagne +n’eût vraisemblablement pas entrepris la +guerre. Elle ne se décida à y participer que lorsque +la marche des Allemands sur Anvers et Calais lui +montra de quel danger sa puissance maritime était +menacée.</p> + +<p>La France est, en réalité, une alliée indispensable +pour l’Angleterre. Comme l’écrivait justement le +<i lang="en" xml:lang="en">Morning Post</i> :</p> + +<blockquote> +<p>« C’est sur la France que nous devons compter pour +nous venir en aide dans les dangers à venir. La sécurité +de la France est une condition de la sécurité de l’Angleterre. »</p> +</blockquote> + +<p>Supposons que l’Angleterre eût laissé vaincre la +France en ne se mettant pas à ses côtés ; combien de +temps se serait-il écoulé avant que l’empire britannique +subît le même sort ? Si la Grande-Bretagne put +rester neutre en 1870, c’est qu’alors l’Allemagne ne +possédait pas une flotte suffisante pour résister à celle +de l’Angleterre.</p> + +<hr> + + +<p>La dernière guerre fut, en réalité, une lutte entre +les aspirations hégémoniques commerciales de +l’Allemagne et celles de l’Angleterre. On pourrait +donc dire, sans paradoxe, que l’Angleterre vint au +secours de l’Angleterre avec le concours de la +France. Les incidents de la Serbie et de la Russie +constituèrent simplement des causes occasionnelles +d’un conflit que diverses circonstances rendirent +mondial, mais qui n’était, au fond qu’une guerre +anglo-germanique.</p> + +<p>Des observations analogues pourraient être formulées +pour l’Amérique, qui n’entra dans le conflit +qu’après y avoir été forcée par le torpillage de ses +vaisseaux de commerce. Malgré ses hésitations, elle +finit par comprendre de quel poids aurait pesé sur +elle le triomphe de l’Allemagne.</p> + +<hr> + + +<p>Alors que la France a été ruinée par la guerre, +l’Angleterre et les États-Unis ont largement bénéficié +du conflit.</p> + +<blockquote> +<p>« La guerre, écrivait un grand journal anglais, a valu aux +États-Unis une prospérité illimitée et en a fait l’arbitre financier +du monde. »</p> +</blockquote> + +<p>La prospérité actuelle de l’Amérique est indubitable. +Elle a pu, sans se gêner, prêter plus de cent +milliards à l’Europe, équiper une importante armée +et créer de toutes pièces une immense flotte. Grâce à +une technique supérieure, résultat de son système +d’éducation, elle tend à dépasser, au point de vue +industriel, tous les peuples du monde. Ses ouvriers +sont les mieux payés de l’univers, et leur aisance +est supérieure à celle d’un grand nombre de bourgeois +européens.</p> + +<p>C’est aussi au développement du régime capitaliste, +si honni des doctrinaires socialistes européens, que les +États-Unis doivent en grande partie leur prospérité +industrielle et la richesse de leurs citoyens. On conçoit +aisément, dès lors, le mépris avec lequel ils +rejettent les utopies socialistes.</p> + +<p>C’est justement parce que l’Europe tend de plus en +plus à se courber sous l’étatisme, phase ultime du +socialisme, qu’elle devient impuissante à lutter industriellement +et commercialement contre les pays +repoussant, comme les États-Unis, cet oppressif +régime.</p> + +<p>Laissant de côté les causes et tenant compte seulement +des effets, on peut dire que les États-Unis +d’Amérique s’apprêtent à priver l’Europe de son +antique prépondérance et à devenir les grands pôles +politiques du monde.</p> + +<hr> + + +<p>Comme le faisait remarquer un journal espagnol, +<i lang="es" xml:lang="es">Sol</i> du 8 septembre 1926, l’Europe doit tâcher de +s’unir pour contrebalancer la puissance commerciale +et financière de l’Amérique et se relever économiquement.</p> + +<blockquote> +<p>« Elle possédait avant la guerre des crédits immenses sur +l’Amérique. Bien que politiquement indépendant, le nouveau +monde devait de grandes sommes à l’Europe. Avec les intérêts +l’Europe payait les matières premières et les aliments qu’elle +recevait d’Amérique.</p> + +<p>Tout cela a changé. Aujourd’hui c’est l’Amérique qui est +créancière. »</p> +</blockquote> + +<p>Les lignes suivantes, extraites d’un rapport des +experts de la commission des réparations, publiées +par le <i>Temps</i> du 4 février 1927, montrent à propos de +l’Allemagne à quel point devient étroite la domination +financière exercée par les États-Unis sur l’Europe :</p> + +<blockquote> +<p>« L’Allemagne, disent-ils, est entièrement entre les mains des +États-Unis, qui, par les sommes énormes qu’ils lui ont prêtée, +la tiennent complètement sous leur domination. Elle fera ce +qu’ils voudront. Si les États-Unis tiennent la main à ce que +l’Allemagne paie, et ils feront tous leurs efforts pour cela, elle +s’exécutera. »</p> +</blockquote> + +<p>Si l’on considère que l’Angleterre et la France +doivent probablement aux États-Unis des sommes +aussi importantes que l’Allemagne, on entrevoit combien +pourrait être lourde dans l’avenir la tyrannie +financière de l’Amérique. C’est une forme d’hégémonie +que le passé n’avait pas connue.</p> + +<p>Si l’Europe continuait à s’endetter à l’égard de +l’Amérique, on pourrait considérer comme une forme +nouvelle d’esclavage l’obligation où elle se trouverait +d’être assujettie à de durs labeurs pour payer un lourd +tribut annuel à une nation devenant infiniment riche +pendant que l’Europe deviendrait infiniment pauvre.</p> + +<p>Cet avenir est, d’ailleurs, peu probable pour diverses +raisons, notamment celle-ci, qu’avec l’évolution +mentale actuelle du monde, les peuples préféreront +toujours la guerre à une forme quelconque de servitude.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c18"><span class="maigre">LIVRE V</span><br> +<span class="small">NÉCESSITÉS DÉTERMINANT LES INSTITUTIONS +POLITIQUES.<br> +POURQUOI L’EUROPE MARCHE VERS LA DICTATURE</span></h2> + + + + +<h3><span class="maigre">CHAPITRE PREMIER</span><br> +<span class="small ssf">LA DÉCADENCE DU PARLEMENTARISME ET +L’ÉVOLUTION DES PEUPLES VERS LA DICTATURE</span></h3> + + +<p>Beaucoup d’écrivains, de Platon et Aristote à Montesquieu, +ont disserté sur les avantages et les inconvénients +des diverses formes de gouvernement : +monarchie, république, etc.</p> + +<p>C’est dans les temps modernes seulement qu’on a +bien compris que les institutions traduisent les +besoins d’un peuple à une époque déterminée et ne +dépendent pas du caprice des législateurs. Le césarisme +ne fut pas créé par César, mais imposé à +César. Si Bonaparte n’eût pas mis fin à l’anarchie +révolutionnaire, un autre général eût agi comme lui. +Sans la crainte inspirée par les socialistes, Napoléon +III n’eût pas recueilli sept millions de suffrages.</p> + +<p>Il semble démontré aujourd’hui, malgré des +illusions très répandues encore, surtout chez +les extrémistes, que les institutions politiques ne +se décrètent pas. Elles naissent des besoins d’un +pays, de sa situation géographique, etc. C’est ainsi, +par exemple, que dans les temps antiques, la vie +politique et sociale de l’Égypte fut déterminée par +les crues du Nil.</p> + +<p>De nos jours, l’importance des influences extérieures +n’a fait que grandir, la possession du charbon a +déterminé l’évolution économique de l’Angleterre, +puis de l’Allemagne et leurs aspirations à l’hégémonie.</p> + +<p>Les peuples changent parfois leurs institutions +mais ils se bornent le plus souvent à en modifier les +formes extérieures. La centralisation de la France +moderne n’a fait qu’accentuer celle de l’ancien régime. +L’Allemagne démocratique d’aujourd’hui est bien +voisine de l’Allemagne monarchique d’hier. On a dit +avec raison :</p> + +<blockquote> +<p>« La pensée, la philosophie, la littérature allemandes, depuis +Hegel, subordonnent l’individu à l’État, l’absorbent dans +l’État, alors que c’est précisément sur l’opposition de l’individu +et de l’État, sur la souveraineté de l’individu contrôlant +l’État, qu’est fondée la démocratie. »</p> +</blockquote> + +<hr> + + +<p>Malgré ces évidences, les illusions sur la puissance +réformatrice des lois restent générales. Des cohortes +de législateurs prétendent, au moins chez les peuples +latins, transformer la vie sociale à coups de +décrets.</p> + +<p>Sans doute des conditions exceptionnelles ont permis +aux révolutionnaires russes de transformer la vie +sociale de la Russie. Mais cette transformation apparente, +loin d’être contraire aux conceptions qui précèdent, +n’a fait que les justifier. On voit en effet, que +malgré un pouvoir absolu et le massacre total des +opposants, le régime communiste étatiste russe, imposé +par la force, retourne graduellement au régime +abhorré de l’initiative privée, du capitalisme et de +la propriété individuelle.</p> + +<p>Suivant les observations d’un diplomate publiées +dans la <i>Revue hebdomadaire</i> :</p> + +<blockquote> +<p>« Les Soviets en sont réduits à admettre le retour à l’ordre +normal de toutes les sociétés humaines : la propriété privée, la +liberté des transactions, la monnaie, bientôt l’héritage…</p> + +<p>Il n’y a guère que les commerces d’exportation et d’importation +qui soient restés encore un monopole de l’État. »</p> +</blockquote> + +<p>Si le régime communiste a pu se prolonger en +Russie, bien que heurtant plusieurs des conditions +fondamentales d’existence des peuples, ce fut +simplement parce qu’il eut pour défenseurs des +paysans entre lesquels les terres avaient été partagées. +J’ai déjà fait remarquer ailleurs que ce fut précisément +pour une raison analogue (vente à vil prix +des propriétés seigneuriales à la bourgeoisie), que la +Révolution française put se maintenir quelque temps +malgré ses violences. Tant que les paysans russes +resteront possesseurs des terres, ils s’opposeront +naturellement à tout retour de l’ancien régime.</p> + +<p>La grande difficulté pour un peuple n’est pas de +choisir les institutions les meilleures, mais d’accepter +celles adaptées à sa structure mentale. Il va parfois +de révolution en révolution avant de les découvrir.</p> + +<p>Nous sommes justement à un âge où les peuples +ayant perdu leur foi dans des institutions qui ne leur +ont pas évité les ruines d’une guerre désastreuse, +cherchent à les remplacer. Ils s’adressent naturellement +aux formes politiques les plus intelligibles, +c’est-à-dire les plus simples, et c’est pourquoi l’antique +régime autocratique qualifié de dictature reparaît +partout.</p> + +<hr> + + +<p>Parmi les causes prépondérantes de cette nouvelle +évolution se trouve l’impuissance des collectivités +constituées par les parlements, devant les complications +de l’âge moderne.</p> + +<p>Les assemblées parlementaires se sont toujours +montrées impuissantes à résoudre des problèmes difficiles. +Leur capacité est médiocre, comme celle de +toutes les collectivités. Elles obéissent toujours à +quelques meneurs, esclaves eux-mêmes d’autres meneurs : +les clubs pendant la Révolution, les comités +électoraux et les congrès de nos jours. On sait avec +quel craintif respect les socialistes les plus autoritaires +de la Chambre actuelle attendent les décisions +des congrès de leur parti : autorisation ou défense +d’entrer dans une combinaison ministérielle, etc.</p> + +<p>Dans toute assemblée politique, aussi bien à l’époque +révolutionnaire que de nos jours, les groupes extrêmes +à volontés fortes arrivent vite à dominer les groupes +modérés à volontés faibles.</p> + +<p>Si avancé que soit un parti, il se voit lui-même bien +menacé par un autre qui, pour le supplanter, renchérit +sur chacune de ses propositions.</p> + +<p>Ce phénomène de la surenchère, qui contribua à +rendre les parlements si impuissants, s’observa toujours +dans les grandes assemblées. Camille Desmoulins +s’en plaignait déjà. Elle conduisit les Girondins +à la guillotine, où les suivirent rapidement d’autres +renchérisseurs : Danton, puis Robespierre.</p> + +<p>Aujourd’hui comme autrefois, la surenchère, momentanément +utile à ses auteurs, finit par leur devenir +funeste. Les socialistes de notre Parlement en firent +l’expérience lorsque après avoir promis aux électeurs, +pour obtenir leurs suffrages, la réduction des impôts, +ils se virent obligés au contraire de les augmenter.</p> + +<hr> + + +<p>Dans l’évolution actuelle du monde, les Parlements +de plusieurs États de l’Europe se sont montrés tellement +inférieurs à leur tâche qu’il fallut bien, ou les +supprimer, comme en Espagne, ou les placer, comme +en Italie, sous l’autorité d’un dictateur capable de +gouverner le pays.</p> + +<p>L’impuissance des Parlements à s’adapter aux +conditions nouvelles de l’évolution moderne est devenue +si évidente que, même en Angleterre, berceau du +parlementarisme, les journaux présagent sa fin. Voici +comment s’exprimait récemment, à ce sujet, un des +principaux organes anglais, la <i lang="en" xml:lang="en">Westminster Gazette</i> :</p> + +<blockquote> +<p>« Le système parlementaire perd du terrain dans toute l’Europe +occidentale. Les partis conservateurs n’aiment pas un +système qui implique un gouvernement faible, dont l’existence +précaire n’est faite que de compromis. Les socialistes se rendent +compte qu’avec le système actuel, ils ne pourront jamais +effectuer quelques-unes de leurs réformes sociales. C’est pourquoi +ils n’en sont pas plus partisans que les conservateurs. On +dirait certainement que nous allons traverser une période de +gouvernements autocratiques. »</p> +</blockquote> + +<p>Nos députés sont entourés d’une atmosphère d’illusions +que les réalités ne franchissent plus. Courbés sous +la domination de socialistes menaçants, impérieux +et bruyants, hantés par la crainte d’électeurs auxquels +furent faites d’irréalisables promesses, ils votent les +mesures les plus dangereuses, et se perdent dans de +byzantines discussions, renversant les ministres sous +les plus futiles prétextes. Un ancien rapporteur de la +commission des finances, M. Lamoureux, a tracé dans +les termes suivants cet aspect de la vie parlementaire :</p> + +<blockquote> +<p>« Pendant six mois j’ai eu affaire à sept ministres des +finances, à quatre présidents du conseil et j’ai dû soutenir +quatre projets de budget. »</p> +</blockquote> + +<p>Si le parlementarisme continue à se maintenir dans +quelques pays il subira forcément la transformation +suivante :</p> + +<p>Pouvoir dictatorial confié à un premier ministre +par le Parlement pour une période limitée de quatre +ou cinq ans.</p> + +<p>M. Lloyd George, en Angleterre, a exercé pendant +quatre ans une dictature analogue, mais il fut renversé +par un simple vote du Parlement, alors que les +futurs premiers ministres dictateurs devront être +indépendants de tels votes.</p> + +<hr> + + +<p>L’évolution des gouvernements européens vers des +formes diverses de dictature semble inévitable mais +il est impossible d’indiquer avec certitude de quels +partis politiques proviendront les futurs dictateurs.</p> + +<p>Dans une intéressante étude, le savant historien +Madelin, après avoir insisté sur la marche de l’Europe +vers le césarisme, ajoutait : « que les dictateurs +ne sortent généralement pas des partis dits réactionnaires, +mais, au contraire, des partis de gauche. » +Bonaparte fut appuyé, en effet, par les Montagnards +ayant échappé à la guillotine, et Mussolini appartenait, +jadis, au parti socialiste avancé. Sans doute, les +dictateurs peuvent sortir du parti populaire. C’est +pourquoi la future dictature pourrait bien être une +dictature socialiste rappelant la Commune de 1871, +avec ses massacres et l’incendie des plus beaux monuments +de la capitale, mais l’histoire montre aussi +que les dictateurs peuvent venir de partis fort divers. +Le dictateur Sylla était chef du parti aristocratique, +et Marius, chef du parti populaire. De nos jours, +Napoléon III qui, à ses débuts, doit être considéré +comme un simple dictateur, fut poussé au pouvoir +aussi bien par la droite que par la gauche, et il est +difficile de dire que le dictateur espagnol Primo de +Rivera ait été, en Espagne, le représentant des partis +avancés.</p> + +<p>Quoi qu’il en soit de ces interprétations, on peut +dire que si l’évolution politique actuelle de l’Europe +continue, les peuples en seront réduits à choisir entre +une dictature fasciste, une dictature militaire ou une +dictature communiste.</p> + +<p>Ce n’est pas la force de l’idéal démocratique qui +préservera les états européens des dictatures. Cet +idéal s’est profondément modifié depuis la Révolution +française. De la vieille devise : « Liberté, +égalité, fraternité », toujours gravée sur nos murs, +l’égalité seule a conservé son prestige. La fraternité +a été remplacée par la lutte des classes, et de la +liberté, les partis politiques n’ont nul souci.</p> + +<p>Nous montrerons bientôt comment s’est faite, dans +plusieurs grands pays européens, la transformation +de monarchies constitutionnelles en dictatures.</p> + +<hr> + + +<p>En dehors des considérations psychologiques précédentes, +le mouvement qui se dessine de plus en +plus en Europe contre le parlementarisme peut être +considéré comme une phase nouvelle de l’antique +lutte entre les forces individuelles qui dirigèrent +toujours le monde et les forces collectives qui prétendent +les remplacer.</p> + +<p>Les forces collectives restent immenses mais, privées +de direction, elles sont surtout destructrices. Dès +qu’un peuple s’élève à certaines formes compliquées +de civilisation, les pouvoirs collectifs, comme les parlements, +deviennent incapables de le gouverner.</p> + +<p>Les forces individuelles pouvant être constructives +sont nécessaires à la direction des forces collectives. +La pensée individuelle est aux puissances collectives +ce qu’est le gouvernail d’un cuirassé à la masse +formidable du vaisseau. Ce gouvernail paraît bien +faible ; sans lui pourtant, le navire se briserait vite +sur les écueils.</p> + +<p>Jamais la lutte entre les forces individuelles et les +forces collectives ne fut aussi violente qu’aujourd’hui. +Syndicalisme, communisme et toutes les variétés +du socialisme se coalisent contre l’individualisme. La +colossale et catégorique expérience de la Russie n’a +encore converti personne.</p> + +<hr> + + +<p>Le parlementarisme, issu des votes populaires, +avait établi une sorte de transaction entre la pensée +individuelle et les forces collectives ; mais, avec les +nécessités de l’évolution moderne, les Parlements +sont devenus, en raison même des infériorités psychologiques +de toutes les collectivités, totalement impuissants, +quand ils n’ont pas à leur tête une personnalité +suffisamment forte. C’est justement pourquoi, +depuis plusieurs années, les premiers ministres des +divers parlements tendent comme je le disais plus +haut à se transformer en véritables dictateurs.</p> + +<p>Ainsi, par des voies nouvelles, l’individualisme +arrive à reprendre son rôle de conducteur du +monde. S’il devait succomber devant la force brutale +et aveugle des foules, les grandes civilisations +subiraient une décadence qui précéderait de bien peu +la fin de leur histoire.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c19"><span class="maigre">CHAPITRE II</span><br> +<span class="small ssf">LES FORMES RÉCENTES DE DICTATURE +RÉALISÉES EN EUROPE</span></h3> + + +<p>Les dictatures nouvellement nées en Europe ont +revêtu des formes diverses suivant les pays : prolétarienne +en Russie, militaire en Espagne, en Turquie +en Pologne et en Grèce, politique en Italie.</p> + +<p>Laissant de côté la dictature prolétarienne russe, +qui ne diffère qu’en théorie de l’ancien tzarisme, la +dictature grecque, qui ne représente qu’un conflit +d’ambition militaire, les dictatures polonaise et +turque qui restent encore un régime demi-constitutionnel, +nous n’envisagerons ici que les dictatures +italienne et espagnole. Nous dirons ensuite quelques +mots de la demi-dictature spontanément réalisée en +France à l’époque de la chute du franc.</p> + +<hr> + + +<p>La dictature italienne sortit de l’excès du désordre +dans lequel socialistes et syndicalistes avaient plongé +l’Italie. Meurtres et pillages ne se comptaient plus. +L’armée restait indifférente, le roi impuissant.</p> + +<p>On sait comment un citoyen énergique, M. Mussolini, +mit fin au désordre en marchant sur Rome à la +tête d’une légion d’anciens combattants et détermina +le roi à l’accepter pour chef de son gouvernement.</p> + +<p>Le peuple italien l’acclama comme un sauveur et +en fait, le dictateur, dégagé de l’influence d’un parlement +qu’il ne conserva que pour la forme, sut réorganiser +rapidement son pays.</p> + +<p>Résumant les doctrines du nouveau maître, le <i>Matin</i> +écrivait :</p> + +<blockquote> +<p>« Mussolini parle des principes de 1789 comme de l’antithèse +des siens. A l’égalité il a substitué la hiérarchie, à la liberté la +discipline, à la fraternité la dévotion aux destins de la patrie. »</p> +</blockquote> + +<p>L’énergie et le jugement du dictateur le firent +accepter par tous les partis, y compris le communisme +et le syndicalisme. Les dirigeants de la Confédération +du Travail demandèrent à s’associer au nouveau +gouvernement. Beaucoup de socialistes renoncèrent +à leurs théories.</p> + +<p>Cette conversion des socialistes ne constituait pas, +d’ailleurs, un phénomène bien nouveau. Seule, la +rapidité de cette conversion pouvait étonner.</p> + +<p>Un des plus influents socialistes déclara « mort le +socialisme idéologique ». Ajoutant, très justement, que +la guerre avait fourni une preuve catégorique que +« le sentiment de race a toujours prévalu sur l’idéologie +de l’unité internationale de classe ».</p> + +<p>Le dictateur italien a fourni des preuves indubitables +de capacité politique : Suivant lui : « les divisions +entre bourgeois et prolétaires sont de vieilles +méthodes de classement qui ont fait leur temps ». +Il s’est très bien rendu compte que dans les temps +modernes la puissance des chefs d’État, rois, ministres +ou dictateurs même dépend en grande partie de +conditions économiques extérieures dont les gouvernements +ne sont pas maîtres. C’est ainsi, par exemple, +que la vie industrielle de l’Italie dépend en grande +partie de l’Angleterre et des divers pays qui lui +fournissent le charbon qu’elle ne possède pas. Ces +nécessités que le monde n’avait pas encore connues +influencent considérablement la politique étrangère +des nations qui s’y trouvent soumises.</p> + +<p>Pour faire pénétrer dans l’âme simpliste des foules +l’importance des conditions économiques qui régissent +aujourd’hui la vie des peuples, le dictateur italien se +propose de donner un ministère aux organisations ouvrières, +« afin de les convaincre que l’administration +d’un État est chose extrêmement difficile et complexe, +qu’il n’y faut guère improviser, ni faire table rase, +comme il est arrivé au cours de certaines révolutions ».</p> + +<p>Le jour où ces vérités élémentaires pénétreront dans +l’âme des multitudes de sérieux progrès se trouveront +réalisés.</p> + +<p>En attendant, le dictateur a pris des mesures fort +sages, qu’un parlement n’aurait jamais pu imposer.</p> + +<blockquote> +<p>« Il a également compris que, contrairement aux théories +socialistes, un gouvernement moderne doit laisser à l’initiative +privée le maximum de liberté d’action et renoncer à +toutes législations, interventions et entraves qui peuvent +sans doute satisfaire les démagogies parlementaires, mais qui, +comme l’expérience l’a démontré, n’aboutissent qu’à être +absolument pernicieuses. Tous les systèmes économiques +négligeant la libre initiative et les ressorts individuels seront, +dans un bref délai, voués à une complète faillite.</p> + +<p>Désireux d’appliquer ces conceptions, le dictateur s’est proposé +de confier à l’industrie privée plusieurs monopoles, +notamment celui des téléphones. »</p> +</blockquote> + +<p>Ces mesures judicieuses représentent exactement +le contraire de ce que les socialistes veulent réaliser +en France.</p> + +<p>L’œuvre de Mussolini ne peut être bien appréciée +qu’en prenant l’utilité comme élément de jugement. +L’opinion générale en Europe a très bien été formulée +par M. Churchill à l’ambassade d’Angleterre de Rome +devant une réunion de journalistes, et dont le <i>Matin</i> +du 21 janvier 1927 a donné l’extrait suivant :</p> + +<blockquote> +<p>« Il est parfaitement absurde de dire que le gouvernement +italien ne s’appuie pas sur une base démocratique.</p> + +<p><i>Si j’avais été Italien, je suis sûr que j’aurais été entièrement +avec vous, depuis le commencement jusqu’à la fin, dans votre +lutte victorieuse.</i></p> + +<p><i>Votre mouvement a rendu service au monde entier.</i></p> + +<p>L’Italie a démontré qu’il y a une manière pour combattre +les forces subversives. Cette manière est d’appeler la masse du +peuple à une coopération loyale avec l’État. L’Italie a démontré +qu’en défendant l’honneur et la stabilité de la société civile, +elle donne l’antidote nécessaire au poison russe. »</p> +</blockquote> + +<hr> + + +<p>Laissant de côté l’Italie, — qui constitue un des +rares exemples où une dictature prolongée ait été utile +à un peuple — arrivons à l’Espagne.</p> + +<p>La dictature espagnole eut pour auteurs des officiers +dirigés par le général de Rivera. Elle fut +comme en Italie la conséquence d’un état d’anarchie +contre lequel la royauté restait impuissante.</p> + +<p>Le dictateur a rappelé dans ses proclamations que +les assassinats socialistes se multipliaient d’inquiétante +façon. Depuis trois ans, des centaines de citoyens +étaient tombés sous les coups extrémistes. Parmi eux +figuraient un président du Conseil, un archevêque, +quatre gouverneurs civils et de nombreux chefs d’industrie. +Syndicalistes et communistes ne se ménageaient +d’ailleurs pas entre eux. C’est ainsi que le +chef du syndicat des charretiers fut assassiné par des +extrémistes encore plus extrémistes que lui.</p> + +<p>Tous ces meurtres restaient impunis. La magistrature +tremblait et l’anarchie commençait à +gagner l’armée. Des juntes militaires, — associations +de type soviétique, — prétendaient imposer +leurs volontés aux ministres, régler les conditions +d’avancement, etc. L’indiscipline devenait générale : +plusieurs provinces entamaient des mouvements +séparatistes.</p> + +<p>La dictature espagnole fut donc aussi nécessaire +que la dictature italienne. Après avoir éliminé les +ministres et le parlement, le dictateur espagnol gouverna +son pays avec un directoire composé de dix +généraux.</p> + +<p>Ce Directoire, annonçait le général de Rivera, durera +« jusqu’à ce que des hommes capables et d’une moralité +absolue soient trouvés pour gouverner l’Espagne ». +On les cherche encore.</p> + +<p>Convaincu de l’impuissance grandissante des gouvernements +constitutionnels le roi subit toutes les +volontés du dictateur, y compris la confiscation des +biens personnels d’anciens ministres choisis par lui. +Sans doute a-t-il pensé, en signant de pareilles mesures, +que les rois modernes finiront par posséder moins +de liberté que les plus humbles de leurs sujets.</p> + +<p>Au moment où j’écris ces lignes, le dictateur de l’Espagne +est menacé, selon une loi commune à toutes +les dictatures militaires, des rivalités de généraux +ambitieux, désireux d’accéder à leur tour au pouvoir. +L’histoire des républiques espagnoles de l’Amérique +donne une idée assez claire du sort des pays dans +lesquels la puissance des compétitions individuelles +est supérieure à celle des lois.</p> + +<hr> + + +<p>La France n’a pas été obligée de subir un régime +dictatorial aussi absolu que ceux de l’Italie et de +l’Espagne ; mais, pour la sauver de l’anarchie financière +dont elle était menacée, il fallut confier au Président +du Conseil un pouvoir demi-dictatorial constitué +par le droit de formuler des décrets sans prendre +l’avis du Parlement. Les événements qui amenèrent +à cette situation ont été exposés par l’importante revue +anglaise <i lang="en" xml:lang="en">New statesman</i> du 15 janvier 1927 dans les +termes suivants :</p> + +<blockquote> +<p>« Le franc continuait à tomber. M. Briand forma un nouveau +cabinet avec M. Caillaux aux finances.</p> + +<p>M. Caillaux ne put gagner la confiance publique. Le franc +descendait sans arrêt. La Chambre était en ébullition. La populace +donnait des signes de colère. Le capital s’évadait du pays. +Le Trésor était vide. M. Herriot joua un peu le rôle de paratonnerre +lorsque le 17 juillet il renversa le cabinet Briand-Caillaux. +Son propre ministère fut renversé après une seule +journée d’existence. Dans les rues, comme le franc touchait +presque 250 à la livre sterling, les foules réclamaient une +trêve des partis. Le bloc des gauches, ou cartel, avait jeté sa +nef sur les rochers et la France se trouvait « à deux doigts » +de la ruine. Et c’est alors que M. Poincaré accepta un devoir +formidable. Il travailla avec célérité. Les clameurs s’apaisèrent. +Le franc fut arrêté au bord de l’abîme et ramené à une position +qu’il pût défendre. Une caisse d’amortissement fut créée +pour venir en aide au Trésor. La Chambre, profondément +alarmée, fit tout ce qui lui fut demandé, et rapidement +M. Poincaré fit voter des lois et obtint l’autorisation de +gouverner par décrets qui, dans la période précédente, avait +été farouchement combattue par les députés. Le budget fut +voté en trente-six jours. Depuis des générations, la France +n’avait pas eu le spectacle que lui donnait l’action de +M. Poincaré. »</p> +</blockquote> + +<hr> + + +<p>Quoi qu’il en soit de l’avenir des divers régimes, il +faut bien reconnaître que si les peuples sont les uns +après les autres poussés vers des formes variées de +dictature, c’est qu’elles correspondent à des nécessités +nouvelles que l’évolution moderne du monde a fait +surgir.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c20"><span class="maigre">CHAPITRE III</span><br> +<span class="small ssf">RAISONS PSYCHOLOGIQUES DU DANGER +DES DICTATURES</span></h3> + + +<p>Après avoir montré l’utilité des dictatures à certains +moments de la vie des peuples, il importe aussi +d’en mentionner les dangers.</p> + +<p>L’autorité d’un dictateur étant, par définition, soustraite +à tout contrôle, ses erreurs peuvent, comme le +prouve l’histoire, entraîner un peuple vers d’irréparables +désastres. Lorsque Napoléon III, aveuglé sur +les plus évidents intérêts de la France, favorisa l’écrasement +de l’Autriche par la Prusse, il préparait sa +future défaite en 1870 et la guerre de 1914 qui en +représente une lointaine conséquence.</p> + +<p>Durant la lutte mondiale, ce fut par une série de +maladresses, dont chacune constituait un acte dictatorial, +que Guillaume II amena les pacifiques commerçants +des États-Unis à entrer dans le conflit. Cette +lourde faute lui fit perdre une guerre dont l’issue +restait fort douteuse avant l’intervention américaine.</p> + +<p>J’ai déjà rappelé que l’Angleterre commit des +erreurs du même ordre, notamment quand le ministre +Lloyd George usa de son pouvoir presque dictatorial +pour lancer la Grèce contre la Turquie dans +l’espoir de conquérir indirectement Constantinople.</p> + +<p>La politique dictatoriale du même ministre envers +la France ne fut pas plus heureuse. Elle faillit faire +perdre à l’Angleterre une alliance qui lui était aussi +nécessaire qu’à son ancienne alliée.</p> + +<p>Bien d’autres exemples montrent la funeste +influence que peuvent parfois exercer les dictateurs. +Les plus puissants que le monde ait connus depuis +longtemps furent Lénine en Russie, et, pour un instant +en Europe, le Président Wilson. Lénine ramena +la Russie à la barbarie et le Président Wilson fut un +des principaux auteurs de la désorganisation européenne +actuelle.</p> + +<p>Dès son arrivée en Europe l’illustre homme d’État +américain vit ses décisions dictatoriales acceptées +comme des oracles. Oubliant que les empires naissent +de nécessités historiques accumulées et ne sont pas +créés par la raison pure, il prétendit refaire la carte de +l’Europe en ne prenant que l’idéologique principe des +nationalités pour guide. Ce principe lui inspira la +rédaction d’un traité de paix où, dédaignant mille ans +d’histoire, l’Europe fut découpée en petits états, sans +vie économique possible et toujours prêts à s’entredéchirer.</p> + +<hr> + + +<p>Les dictatures prolongées présentent cet autre danger +d’amener rapidement l’affaissement du caractère +de ceux qui les subissent. Sans doute la dictature +d’Auguste mit fin aux guerres civiles et assura pour +longtemps la prospérité de l’Empire. Mais, sous l’influence +despotique de ses successeurs, l’âme romaine +se désagrégea et perdit les qualités de caractère +qui avaient maintenu à travers les âges la +grandeur de Rome.</p> + +<p>La soumission des Romains à la puissance impériale +était devenue complète. Lorsqu’un César de la décadence +pénétrait au Sénat, les sénateurs tremblaient +devant lui et applaudissaient avec frénésie quand, +sur un simple soupçon, le maître envoyait quelques-uns +d’entre eux au supplice. Les Conventionnels ne +montraient pas moins de servilité lorsqu’ils applaudissaient +Robespierre marquant pour l’échafaud les +collègues ayant cessé de lui plaire.</p> + +<hr> + + +<p>Si les dictatures ont une tendance à se perpétuer, +c’est que la plupart des hommes, pour s’éviter l’effort +de se guider eux-mêmes, cherchent un maître capable +d’orienter leurs pensées et leur conduite.</p> + +<p>Jamais les peuples ne parlèrent plus qu’aujourd’hui +de liberté et jamais pourtant ils ne se soumirent aussi +facilement à toutes les servitudes. Si le besoin d’égalité +ne cesse de grandir, l’idée de liberté a perdu +tout prestige. Certains partis, le communisme par +exemple, la rejettent complètement et attendent +avec respect les ordres venus de lointains despotes. +Des millions de syndicalistes se conforment aux +injonctions impérieuses de leurs chefs. Sur un geste +de ces maîtres, les chemins de fer d’un pays cessent +de fonctionner, les mineurs d’extraire du charbon, +les flottes marchandes suspendent leur commerce. +Tous les éléments de la vie sociale se trouvent ainsi +paralysés.</p> + +<p>Les purs socialistes ne se soucient pas davantage +de liberté. Leur rêve est un étatisme étroit gouvernant +avec rigidité la vie des citoyens. Les lois votées +sous leur influence n’ont fait qu’effacer de plus en +plus les traces de liberté dont les hommes jouissaient +encore. Dans les pays latins ils semblent s’y résigner +facilement.</p> + +<p>Ici nous touchons à un élément psychologique fondamental +dont la connaissance éclaire ce qui précède. +Si les universités des États-Unis considèrent comme +essentielle l’éducation du caractère, si négligée des +universités latines, c’est qu’elles savent bien que +l’homme qui parvient à se dominer lui-même n’a pas +besoin d’être gouverné par d’autres. Possédant une +discipline interne qui le dispense de toute discipline +externe, il est son propre dictateur. Rien ne +remplace pareille dictature.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c21"><span class="maigre">LIVRE VI</span><br> +<span class="small">LES ILLUSIONS SUR L’ORIGINE +ET LA RÉPARTITION DES RICHESSES</span></h2> + + + + +<h3><span class="maigre">CHAPITRE PREMIER</span><br> +<span class="small ssf">LES ILLUSIONS SUR LA NATURE DU CAPITAL</span></h3> + + +<p>La haine du régime dit capitaliste est devenue un +des éléments fondamentaux du socialisme et du communisme. +Leur but principal est de détruire ce régime +soit violemment, soit au moyen d’amputations répétées +imposées au capital.</p> + +<p>Bien que les illusions ne se réfutent guère avec des +mots, il ne sera pas inutile de résumer brièvement +les idées qu’on peut se faire aujourd’hui sur la nature +du capital.</p> + +<p>Ce résumé montrera, une fois encore, que l’incompréhension +des mots, beaucoup plus peut-être que +celle des idées, se trouve à l’origine de bien des +mouvements révolutionnaires.</p> + +<p>Examinons donc le sens réel du terme <i>capital</i>, l’un +des plus chargés d’illusions de l’âge moderne.</p> + +<p>Pour les socialistes, le capital résulterait uniquement +d’un prélèvement sur le salaire des ouvriers. +Son principal rôle serait de constituer des rentes à +une catégorie d’exploiteurs qualifiés de capitalistes.</p> + +<hr> + + +<p>Certaines idées très répandues encore sur le capital +correspondent à une phase ancienne d’évolution +que les progrès de l’industrie ont fait disparaître +depuis longtemps.</p> + +<p>Sous sa forme primitive, le capital était représenté +par des trésors, l’or notamment, accumulés dans des +coffres d’où ils sortaient rarement ; sa valeur restait +par conséquent invariable.</p> + +<p>Aujourd’hui, le capital est sorti des coffres, et sa +grandeur, loin d’être invariable, varie sans cesse. +Elle dépend en effet de divers facteurs : l’intelligence +entre autres.</p> + +<p>J’ai déjà montré dans un précédent ouvrage que la +richesse d’un individu ou d’un peuple dépend de la +rapidité de circulation du capital dont il dispose. Peu +importe que le capital soit minime si, grâce à l’influence +des facteurs capacité et travail, sa vitesse de +circulation devient considérable.</p> + +<p>Cette loi est analogue à celle qui régit en mécanique +la grandeur de la force vive. Elle est égale, on +le sait, au demi-produit de la masse par le carré de +la vitesse. Une balle de masse petite, mais animée +d’une grande vitesse, est beaucoup plus pénétrante +qu’une balle cent fois plus lourde, mais de faible +vitesse.</p> + +<p>Cette analogie mécanique doit être introduite dans +les définitions de la richesse. L’or enfermé dans un +coffre représente une balle de fusil immobilisée. La +vitesse seule rend actifs l’or et la balle.</p> + +<p>Il faut donc toujours, dans les définitions de la +richesse, considérer ces deux facteurs : grandeur du +capital et rapidité de sa circulation.</p> + +<p>Dans la richesse le facteur vitesse dépend surtout +de la capacité : capacité technique de l’ouvrier et surtout +capacité de la direction.</p> + +<p>Ces notions fondamentales se répandent de plus en +plus. Résumant mes explications à ce sujet, M. l’ingénieur +en chef Marcel Bloch rappelait, dans un +remarquable rapport sur l’organisation des chemins +de fer, ma démonstration que l’importance du capital +dépend de la vitesse de sa circulation. Un capital +relativement modeste, mais à circulation rapide, +aura bientôt une grandeur très supérieure à celle +d’un capital important mais à faible vitesse de circulation. +La vitesse c’est de la richesse. Travailler vite +c’est s’enrichir, travailler lentement c’est s’appauvrir.</p> + +<hr> + + +<p>Dans les trois facteurs dont se compose le capital +moderne : l’or, l’intelligence et le travail, l’intelligence +est généralement le plus important. On a +constaté depuis longtemps, en Amérique surtout, que +dans beaucoup d’usines le rendement était au moins +doublé en y introduisant le facteur capacité.</p> + +<p>Contrairement aux croyances communistes, la +capacité intellectuelle, qui dépassait à peine jadis en +valeur la capacité manuelle, lui est, aujourd’hui, si +supérieure que la seconde ne peut plus rien sans la +première.</p> + +<p>C’est la capacité intellectuelle qui permet de réaliser +les découvertes dont profite l’humanité, alors que +la capacité manuelle ne profite guère qu’à chaque +travailleur. On a évalué à un tiers du revenu actuel +de l’Angleterre la part imputable à la capacité d’une +petite élite.</p> + +<p>Le capital est devenu aujourd’hui l’élément essentiel +de la vie industrielle ; vouloir le réduire par toute +une série de mesures vexatoires comme le rêvent les +socialistes, c’est méconnaître son rôle prépondérant +dans la vie des peuples. Un impôt sur le capital +n’a d’autre résultat que d’augmenter le prix des +objets et de rendre l’existence plus chère.</p> + +<hr> + + +<p>Ces notions, un peu abstraites pour des ouvriers +latins, sont bien comprises de leurs confrères américains. +Plusieurs journaux ont mentionné la pétition +signée par des ouvriers pour obtenir qu’un +grand constructeur d’automobiles fût exempté des +impôts capables de réduire son capital. Les signataires +comprenaient parfaitement que ces impôts +auraient pour résultat final d’augmenter le prix de +vente des automobiles dont un grand nombre d’entre +eux étaient acquéreurs.</p> + +<p>L’impôt sur le capital n’est qu’une illusion. Création +de l’envie et de la haine, il ne ferait qu’appauvrir +davantage les classes dont il prétend améliorer +le sort.</p> + +<p>Les théories socialistes ont été réfutées tant de +fois et ont reçu un si clair démenti des expériences +tentées dans divers pays, qu’il serait inutile d’y +revenir.</p> + +<p>Le régime dit capitaliste se modifie, d’ailleurs, +chaque jour. Le capital, qui soutient les industries, +se diffuse actuellement de plus en plus en un tel +nombre de mains qu’il n’y aura bientôt plus d’individus +pouvant être qualifiés de grands capitalistes.</p> + +<hr> + + +<p>A quelques-unes des considérations qui précèdent +sur le régime capitaliste, les socialistes répondent +que, s’ils veulent supprimer les capitalistes, leur intention +n’est nullement de détruire le capital, mais bien +de le remettre aux mains de l’État, qui serait alors +chargé de la gestion de toutes les industries.</p> + +<p>Malheureusement pour cette conception, des expériences +cent fois répétées ont prouvé que les produits +des industries gérées par l’État, c’est-à-dire par un +personnel non intéressé au succès des entreprises, +reviennent beaucoup plus cher que ceux dus à l’industrie +privée. Le prix de revient des marchandises +fabriquées dans les pays étatisés serait tel qu’elles +ne pourraient concurrencer à l’étranger les produits +dus à l’industrie des pays ayant échappé au régime +socialiste. La Russie soviétique en fournit un frappant +exemple.</p> + +<hr> + + +<p>Ne pouvant entrer ici dans l’étude détaillée des +questions concernant le capital et la monnaie qui le +représente, je me bornerai à résumer en propositions +brèves quelques points fondamentaux :</p> + +<p>— La valeur d’un capital dépend surtout de la +rapidité de sa circulation.</p> + +<p>— La richesse d’un peuple ne réside pas dans l’or +qu’il possède, moins encore dans des monnaies artificielles +sans garantie, fabriquées à volonté. Un +peuple est pauvre ou riche, suivant que les produits +de son sol, de ses usines, de son commerce, sont inférieurs +ou supérieurs à ses besoins.</p> + +<p>— Un peuple s’appauvrit lorsqu’il consomme plus +qu’il ne produit ; c’est ce qui arrive lorsque les marchandises +qu’il fabrique deviennent, par suite de la +réduction des heures de travail ou d’autres motifs, +trop chères pour être exportées.</p> + +<p>— Quand un peuple exporte une quantité de marchandises +d’une valeur exactement égale à celle qu’il +importe, sa monnaie, fût-elle entièrement fiduciaire, +garde le même pouvoir d’achat.</p> + +<p>— Lorsqu’un peuple importe plus de marchandises +qu’il n’en exporte, et si faute de ressources il est +obligé d’effectuer ses paiements en monnaie fiduciaire, +cette monnaie subit une perte dépendant du degré +de confiance que l’acheteur lui accorde. Les marchandises +achetées au dehors augmentant forcément de +prix, l’élévation du coût de la vie en sera la conséquence.</p> + +<p>— Dans les échanges de marchandises de valeur +équivalente, l’or n’intervient que comme unité de +compte, sans qu’il soit besoin de le déplacer des +caisses où il est conservé.</p> + +<p>— Lorsque le débiteur d’un capital de grandeur +quelconque dispose d’un temps suffisant, il peut, par +le mécanisme de l’amortissement, réduire cette dette, +si grande qu’on la suppose, à un chiffre aussi faible +qu’on le désire.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c22"><span class="maigre">CHAPITRE II</span><br> +<span class="ssf small">LES CONFLITS ENTRE L’INTELLIGENCE, +LE CAPITAL ET LE TRAVAIL</span></h3> + + +<p>Le mécontentement général, dont les effets ont été +étudiés plusieurs fois au cours de cet ouvrage, s’observe +surtout dans la masse ouvrière bien que sa situation +matérielle n’ait jamais été aussi satisfaisante +qu’aujourd’hui. Les salaires, même en les ramenant +à l’ancien étalon-or, ont considérablement augmenté.</p> + +<p>Mais, à mesure que ces salaires s’élevaient, naissaient +de nouvelles aspirations et de nouveaux besoins +qui dépassèrent bientôt les moyens de les satisfaire. +Par un phénomène déjà observé à la veille de la Révolution, +la haine des classes inférieures à l’égard des +classes supérieures s’est accrue en même temps que +par leurs ressources, les premières se rapprochaient +des secondes. On pourrait énoncer, comme une loi de +philosophie politique que, dans la vie des peuples les +grandes inégalités de situation sociale se tolèrent +facilement alors que les inégalités légères ne se supportent +pas.</p> + +<p>Le besoin d’égalité et la haine de l’autorité sont +devenus des caractéristiques de la mentalité populaire +moderne. Le rêve de nombreux travailleurs est +de s’emparer violemment des mines, des usines, +des chemins de fer, etc., pour les administrer à leur +profit. Les formules : la mine aux mineurs, les chemins +de fer aux cheminots, etc., synthétisent parfaitement +ces aspirations.</p> + +<p>L’illusion des classes ouvrières est de croire +qu’elles gagneraient quelque chose à cette transformation +alors qu’elles y perdraient beaucoup.</p> + +<p>Les productions industrielles modernes exigent, en +effet, non seulement des capitaux mais surtout des +capacités. Sans elles les industries les plus brillantes +péricliteraient rapidement.</p> + +<p>Le public entier profite des concentrations industrielles +actuelles, dues à la combinaison des grands +capitaux et des grandes capacités. Il est évident, +par exemple, qu’un petit patron n’occupant qu’une +dizaine d’ouvriers aura fatalement des prix de revient +plus élevés que celui dont l’usine comprend un millier +de travailleurs. Le petit patron est en effet obligé, +pour vivre et payer ses frais généraux, de prélever +une part importante sur le travail de chaque ouvrier, +alors qu’un chef d’usine employant, je suppose, mille +ouvriers, gagnerait soixante-quinze mille francs par +an en se bornant à prélever journellement vingt-cinq +centimes de bénéfice sur le travail de l’ouvrier +payé cinquante francs par jour.</p> + +<p>Réduire les prix de revient, comme le fait la grande +industrie, dite capitaliste, c’est, en réalité, accroître +l’aisance des ouvriers puisque, avec la même somme, +ils peuvent acheter plus d’objets.</p> + +<hr> + + +<p>L’observation démontre que si le rôle du capital +est important dans l’industrie moderne, celui de l’intelligence +l’est plus encore. Seul, en effet, le capital +intellectuel peut faire fructifier le capital matériel.</p> + +<p>Aucune comparaison n’est possible entre la psychologie +d’un chef d’entreprise et celle des ouvriers qu’il +dirige. Travaillant à ses risques et périls, engageant +de gros capitaux et oscillant sans cesse entre la +richesse et la ruine, c’est-à-dire entre des sanctions +personnelles très rigoureuses, le grand industriel +exerce nécessairement, dans la civilisation moderne +une action considérable.</p> + +<blockquote> +<p>« Si la petite île anglaise arrive à nourrir quarante-sept millions +d’habitants dans un pays où ne pouvaient vivre, au +temps de la reine Elisabeth, que cinq millions de personnes, +elle ne le doit pas, comme, le fait observer l’Économiste Lysis, +à ses travailleurs manuels, mais à ses chefs d’entreprise, à +ses techniciens. »</p> +</blockquote> + +<hr> + + +<p>Les socialistes essaient de persuader aux classes +ouvrières qu’elles gagneraient beaucoup plus qu’aujourd’hui +en s’emparant des mines, des usines et de +tous les moyens de production pour en confier la gestion +à l’État.</p> + +<p>L’expérience a cependant prouvé, ainsi qu’on l’a souvent +rappelé, que les usines administrées par des chefs +non intéressés au succès des entreprises donnaient de +pauvres résultats. Celles gérées par l’État — tabacs, +allumettes, par exemple — fournissent des produits +extrêmement coûteux. Celles administrées par des +ouvriers — la verrerie de Carmaux, entre autres — donnent +des résultats plus médiocres encore, même +avec des ingénieurs intelligents mis à leur tête.</p> + +<p>La faible valeur des gestions ouvrières est encore +démontrée par l’histoire des coopératives de production, +qui ont échoué presque partout, alors que les +coopératives de consommation, qui vendent, mais ne +produisent pas, réussissent généralement.</p> + +<p>Des raisons psychologiques très simples expliquent +ces échecs. Un directeur à traitement fixe, élu par +les travailleurs, n’a ni l’indépendance d’action, ni le +pouvoir, ni l’initiative, ni même l’intérêt nécessaire à +la bonne marche d’une entreprise.</p> + +<hr> + + +<p>Un des grands problèmes modernes est la répartition +équitable des bénéfices de la production entre +les trois sources de cette production : intelligence, +capital et travail.</p> + +<p>Nombreux furent les essais effectués pour modifier +cette répartition.</p> + +<p>La solution du problème serait très simple, si les +producteurs, participant aux bénéfices, participaient +également aux pertes, comme les actionnaires de +toutes les entreprises industrielles.</p> + +<p>Mais ce que les ouvriers réclament, c’est de participer +aux bénéfices et non aux pertes.</p> + +<p>Les socialistes soutiennent que les bénéfices devraient +revenir en totalité aux ouvriers ; or, comme +nous le disions plus haut, il est évident que sans le +capital, qui supporte seul l’installation des entreprises +et les risques à courir, et sans l’intelligence, +qui dirige, aucune production économique n’est possible.</p> + +<p>Il est évident aussi que les grands industriels +ont tout intérêt à faire participer l’ouvrier aux bénéfices, +afin de l’intéresser à la bonne marche de l’entreprise +et stimuler son activité. C’est ce qui se fait +à peu près partout maintenant.</p> + +<p>De nombreuses statistiques démontrent qu’aujourd’hui +la part de l’ouvrier grandit constamment alors +que celle du capital et de l’intelligence se restreint +de plus en plus.</p> + +<p>D’après les renseignements fournis par <i>L’Illustration +Économique</i>, les bénéfices des entreprises minières se +répartiraient de la façon suivante :</p> + +<blockquote> +<p>« 49 p. 100 à la main d’œuvre, 48,10 p. 100 à l’entretien et à +la réfection de l’outillage, 2,90 p. 100 seulement au capital.</p> + +<p>Supposons que ces 2,90 p. 100, versés comme rémunération +du capital, soient répartis entre les ouvriers, le salaire de +chacun s’en trouverait accru de bien peu. »</p> +</blockquote> + +<p>Examinant les bénéfices d’une des plus prospères +usines du monde, celle d’Essen, qui occupait avant la +guerre 439.000 ouvriers, recevant par an 870 millions +de marks de salaires, le même auteur fait remarquer +que la répartition entre les ouvriers de la totalité des +sommes distribuées en dividende aux actionnaires +n’eût procuré à chacun d’eux que 240 marks par an. +L’abandon total des bénéfices aux ouvriers n’ajouterait +donc qu’une somme infime à leur salaire.</p> + +<p>Non seulement la répartition totale des bénéfices +entre les ouvriers n’augmenterait que d’une façon +insignifiante leurs salaires, mais en outre cette augmentation +provisoire serait rapidement suivie d’une +réduction considérable. Bientôt, en effet, la disparition +de l’intelligence directrice entraînerait une diminution +importante de la production des usines.</p> + +<p>Les ouvriers et leurs meneurs se font donc de +grandes illusions en supposant qu’une entreprise +dirigée par eux, ou simplement sur la gestion de +laquelle ils exerceraient un contrôle prépondérant, +leur rapporterait plus de bénéfices qu’ils n’en touchent +actuellement.</p> + +<hr> + + +<p>L’expérience et le raisonnement étant sans influence +sur les convaincus, les illusions ouvrières +restent indestructibles. Malgré toutes les démonstrations, +les socialistes continuent à professer à +l’égard du capital une haine intense qui, dans les +pays où leur influence peut s’exercer, se manifeste +par des lois vexatoires, désastreuses pour l’industrie.</p> + +<p>Au cours d’une conversation relatée par <i>Le Temps</i>, +un observateur autrichien faisait remarquer qu’à +Vienne, la municipalité socialiste s’est appliquée par +tous les moyens à supprimer peu à peu le capital, +à tarir l’une après l’autre toutes les sources de +l’énergie et de l’activité humaines : impôts extravagants +sur les automobiles, dont le seul résultat a été +d’anéantir cette industrie et de priver de travail de +nombreux ouvriers ; impôts non moins extravagants +sur la fabrication des objets de luxe qui faisait vivre +Vienne et dont le prix, démesurément majoré par les +taxes, les a rendus invendables à l’étranger, etc.</p> + +<blockquote> +<p>« Il faut, disait le même observateur, venir à Vienne pour +se rendre compte des conséquences lamentables qu’entraîne +l’application des doctrines socialistes. »</p> +</blockquote> + +<p>Un Américain, qui venait de visiter l’Europe, +ajoute à ce propos :</p> + +<blockquote> +<p>« J’ai l’impression que, presque partout, les gouvernements +font leur possible pour que ceux qui sont riches cessent +bientôt de l’être et que ceux qui ne le sont pas n’aient aucune +envie de le devenir. C’est ce dernier point surtout qui est +grave. On s’efforce d’imposer à tous la même médiocrité +paresseuse. »</p> + +<p>« En Amérique, nous ne voyons aucun inconvénient à ce +qu’il y ait beaucoup de riches, et le nombre de ceux qui le +deviennent s’accroît de jour en jour. Et, cependant, il n’y a +pas de pays au monde où les ouvriers touchent d’aussi gros +salaires et soient aussi contents. »</p> +</blockquote> + +<p>Les socialistes se soucient peu de telles considérations. +Leurs mesures vexatoires dérivent d’un idéal +de basse envie qui ne peut se satisfaire qu’en appauvrissant +les riches pour établir l’égalité dans la +misère.</p> + +<hr> + + +<p>La lutte que nous voyons grandir, entre les classes, +n’est pas nouvelle. Elle se manifesta bien des fois +au cours des siècles et occasionna la chute de puissants +empires. La Grèce antique, notamment, en fut +victime. De la guerre du Péloponèse à la conquête +romaine, l’histoire grecque n’est que le récit des +luttes entre les classes fortunées et celles qui ne +l’étaient pas. Aveuglés par les mêmes illusions que +les socialistes modernes, les Grecs crurent, après +avoir acquis l’égalité des droits politiques, pouvoir +imposer au moyen de lois l’égalité des conditions. +Le seul résultat obtenu fut une série de guerres +civiles et de dévastations.</p> + +<p>Avant ces dissensions intestines, les Grecs possédaient +une civilisation que les peuples mirent bien +des siècles à égaler. Des philosophes comme Socrate, +Platon et Aristote, des artistes comme Praxitèle, +des organisateurs comme Alexandre, illuminaient le +monde de leur génie. Un siècle et demi après cette +période, unique dans l’Histoire, les luttes sociales +avaient conduit la Grèce à une si complète décadence +que les Romains n’eurent aucune peine à la réduire +en servitude. Les descendants des grands hommes, +dont la gloire demeure si vivante encore, furent +vendus comme esclaves sur les marchés de Rome. +L’évolution des peuples change souvent, mais les lois +psychologiques qui en orientent le cours restent invariables.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c23"><span class="maigre">CHAPITRE III</span><br> +<span class="ssf small">COMMENT L’AMÉRIQUE A RÉSOLU LE PROBLÈME +DE LA LUTTE DES CLASSES</span></h3> + + +<p>L’Histoire se compose surtout du récit des conflits +entre peuples et des luttes entre les diverses classes +d’un même peuple.</p> + +<p>Les conflits entre peuples eurent, parfois, des +résultats utiles. C’est par les armes que Rome établit +sa civilisation dans le monde et finit par imposer +une paix universelle.</p> + +<p>Mais si les guerres entre peuples eurent parfois +des résultats heureux, celles entre les classes d’un +même peuple n’engendrèrent que des désastres et la +fin de plusieurs civilisations. Ce sont les dissensions +entre classes, nous venons de le voir à l’instant, qui +conduisirent la Grèce à la servitude et condamnèrent +la république romaine à subir le joug des empereurs.</p> + +<p>De nos jours, les guerres entre classes furent +également l’origine de lourds désastres. Les luttes +sociales de 1848 amenèrent la dictature impériale qui +se termina par Sedan.</p> + +<p>Des événements plus récents encore ont montré les +conséquences des luttes de classes. Elles provoquèrent +la décadence de la Russie et le massacre des intellectuels +auxquels ce vaste empire devait quelque apparence +de civilisation.</p> + +<p>L’Italie faillit subir un sort analogue. Elle n’échappa +aux massacres et aux ruines qu’enfantent toujours +les luttes de classes que par l’énergique intervention +d’un dictateur. On sait aussi que ce fut seulement +l’influence d’un chef de gouvernement provisoirement +doué de pouvoirs dictatoriaux qui sauva la France +d’une faillite financière résultant des menaces de +luttes de classes dues au pouvoir croissant des +socialistes.</p> + +<p>Donc, à tous les âges, chez tous les peuples, sous +toutes les latitudes, hier comme aujourd’hui, des +luttes de classes déterminent fatalement la ruine des +peuples qui en sont victimes. Il faut donc considérer +comme grands bienfaiteurs de l’humanité les hommes +découvrant les moyens sûrs d’éviter de telles luttes.</p> + +<hr> + + +<p>Une des premières tentatives réalisées pour établir +l’union entre les classes sociales est due au Christianisme. +Ne pouvant supprimer les différences résultant +d’inégalités héréditaires, il promit aux fidèles +son paradis futur où tous les hommes seraient égaux.</p> + +<p>Cette bienfaisante chimère donna, pendant des +siècles, des espérances empêchant les hommes de +trop souffrir des inégalités dont ils étaient victimes. +Alors même que le Dieu des chrétiens irait rejoindre +des divinités du monde antique dans le vaste panthéon +où reposent les dieux morts, il faudrait toujours +saluer avec respect la grande ombre qui voila +aux hommes, pendant de longs siècles, les duretés +du sort.</p> + +<p>Mais l’heure a sonné où les croyances religieuses +ont perdu leur pouvoir pacificateur sur les âmes. Il +fallait donc découvrir d’autres moyens pour effacer +les inégalités que les peuples modernes ne supportaient +plus.</p> + +<p>L’union des classes de situations diverses semblant +impossible aux socialistes, ils proclamaient la nécessité +d’une lutte entre ces classes. Leur but final +n’était pas, d’ailleurs, d’établir une égalité générale +mais de soumettre, comme ils y réussirent en Russie, +les classes supérieures aux classes inférieures. La +formule « dictature du prolétariat » résume bien +cette conception. Contre de telles menaces l’Europe +civilisée cherche à se défendre aujourd’hui.</p> + +<hr> + + +<p>Ce grand problème de l’union des classes, considéré +comme insoluble par des moyens pacifiques, +a cependant été résolu de la plus brillante façon aux +États-Unis, grâce à l’application de certains principes +économiques et psychologiques.</p> + +<p>Sous leur influence, l’ouvrier est devenu l’associé +et l’ami du patron, et se trouve, on ne saurait trop +le rappeler, dans une situation supérieure à celle de +la plupart des bourgeois européens.</p> + +<p>Le succès obtenu par les Américains est d’autant +plus remarquable qu’eux aussi ont dû, comme en +Europe, subir des conflits de classes. Sans doute, +le socialisme étatiste n’a jamais pu influencer les +ouvriers américains, qui le considèrent comme une +forme d’esclavage acceptable seulement par des mentalités +inférieures ; mais le syndicalisme, très puissant +pendant longtemps aux États-Unis, y fut l’origine +de sérieux conflits entre ouvriers et patrons +avant l’union établie aujourd’hui.</p> + +<hr> + + +<p>L’association de classes que la mentalité et les +intérêts semblaient devoir toujours séparer, a eu +pour auteurs des industriels éminents, doués d’une +sagacité économique et psychologique fort remarquable.</p> + +<p>La fusion des classes obtenue par eux a été constatée +dans beaucoup de publications, et tout récemment +encore, par une délégation d’ouvriers anglais envoyée +en Amérique par le <i lang="en" xml:lang="en">Daily Mail</i>.</p> + +<p>Les rapports de ces délégués ont été traduits par +la Société d’Encouragement pour l’Industrie ; ils sont +précédés d’un résumé de M. de Fréminville où est +montré à quel point sont devenues cordiales les relations +entre ouvriers et patrons.</p> + +<blockquote> +<p>« La prospérité actuelle de l’industrie des États-Unis, écrit +cet auteur, résulte, dans une grande mesure, de relations entre +patrons et ouvriers absolument différentes de celles qui existent +dans les usines de la Grande-Bretagne. Ces relations reposent, +du reste, sur une conception entièrement nouvelle des intérêts +du patron et de l’ouvrier. »</p> +</blockquote> + +<p>En Amérique, patrons et employés sont des associés ; +en Angleterre et en France, des ennemis. Cette +brève formule condense leur histoire.</p> + +<hr> + + +<p>La principale cause de la situation actuelle de l’industrie +américaine tient, en grande partie, à l’application +de divers principes fondamentaux dus au +grand industriel Taylor.</p> + +<blockquote> +<p>« Avant lui, on se trouvait en présence de conceptions économiques +contradictoires. Les uns croyaient que le chômage, +et par conséquent la misère que l’ouvrier avait dû subir périodiquement, +ne pouvait être évité qu’en limitant la production. +A ces assertions, Taylor et son école opposaient que le plus +bas prix de revient est parfaitement compatible avec le salaire le +plus élevé ; le haut salaire de l’ouvrier, augmentant sa puissance +d’achat, crée pour l’industrie un marché énorme, en +face duquel la surproduction n’est pas à craindre.</p> + +<p>« Un état de choses nouveau succéda bientôt à celui que +Taylor rencontrait en prenant contact avec l’industrie. Les +patrons comprirent très vite qu’une production infiniment +supérieure à celle d’autrefois était possible, mais qu’il fallait, +pour l’obtenir, organiser le travail dans ses moindres détails, +éviter à l’ouvrier toute fatigue inutile, le payer largement afin +de l’intéresser à l’application de toutes les mesures de nature +à augmenter sa production. L’ouvrier devait être traité en +collaborateur, en associé ; il fallait tout faire pour améliorer +ses conditions d’existence.</p> + +<p>« L’ouvrier s’est facilement prêté à l’emploi des nouvelles +méthodes. Les syndicats eux-mêmes, renonçant aux luttes +antérieures, se sont laissé entraîner dans le mouvement +général.</p> + +<p>« Suivant la nouvelle école, l’ensemble des ouvriers constituerait +l’énorme majorité des consommateurs, le marché +même de l’industrie. Ce marché est d’autant meilleur que la +puissance d’achat de l’ouvrier est plus grande, c’est-à-dire que +les salaires sont plus élevés, et que les produits de l’industrie +peuvent être offerts à des prix plus bas. »</p> +</blockquote> + +<p>Tous les délégués anglais qui ont constaté les résultats +des méthodes américaines venaient d’un pays en +proie à une crise industrielle d’une gravité exceptionnelle, +dont les anciennes formules de la lutte des +classes, du contrat collectif, des démarcations jalouses +entre ouvriers et patrons, de la restriction de la production, +n’avaient pu donner la solution.</p> + +<hr> + + +<p>Ce qui précède montre nettement que la mentalité +des ouvriers américains est devenue fort différente de +celle des travailleurs anglais et français, en lutte +constante avec le patronat. M. A. de Tarlé a très bien +montré dans les lignes suivantes les formes de ce +conflit en Angleterre :</p> + +<blockquote> +<p>« Même lorsque les meneurs des <span lang="en" xml:lang="en">Trade’s unions</span> permettent +aux ouvriers de travailler, ils restreignent leur travail de +telle sorte qu’il en résulte les plus graves inconvénients. Par +exemple, un navire est retenu au port 24 heures de plus qu’il +ne faudrait, parce que à la fin de la journée il reste quelques +rivets à poser, et que les ouvriers refusent de travailler les +quelques minutes nécessaires pour achever la réparation. +« Les mécaniciens travaillant aux pièces ne doivent fixer que +300 à 360 rivets dans la même journée. Aux États-Unis, ils en +fixent 700. Un ouvrier anglais ne peut pas travailler aux pièces +sans y être autorisé par son syndicat. La plupart des usines +sont fermées aux ouvriers non syndiqués. Les Américains estiment +que ce système est un crime économique dont pâtit le +consommateur, car il empêche l’industrie britannique de soutenir +la concurrence étrangère. »</p> +</blockquote> + +<hr> + + +<p>Le rapporteur qui résume les dépositions des ouvriers +anglais pose les questions suivantes :</p> + +<blockquote> +<p>« Les salaires élevés, aujourd’hui de règle aux États-Unis, +sont-ils la cause de la prospérité actuelle ou son effet ? La production +élevée a-t-elle succédé aux salaires élevés, ou vice +versa ? »</p> +</blockquote> + +<p>Ces questions ont été posées à toutes les personnes +compétentes. L’opinion générale était nettement que +la politique des hauts salaires a précédé la production +plus importante et plus économique et, par conséquent, +la consommation et la prospérité plus grandes.</p> + +<p>D’après les dernières statistiques le marché national +consommerait 92 p. 100 des marchandises +produites aux États-Unis. L’Amérique peut donc se +passer aisément de l’Europe et n’a pas à craindre de +surproduction, puisqu’elle consomme presque tout ce +qu’elle produit.</p> + +<hr> + + +<p>Ne pouvant rapporter ici toutes les intéressantes +observations consignées dans les rapports des ouvriers +anglais, j’en citerai seulement quelques-unes.</p> + +<p>Suivant les enquêteurs, plus de 87 p. 100 de l’industrie +des États-Unis sont entre les mains des +grandes Compagnies. Le capitalisme, si redouté des +socialistes européens, est un des principaux éléments +de succès de l’industrie américaine. Les enquêteurs +ont constaté que les grosses usines, exigeant naturellement +d’importants capitaux, sont bien plus avantageuses +pour les ouvriers que les petites.</p> + +<p>Le problème de la participation aux bénéfices a été +résolu de la plus simple façon, en Amérique. Les +chefs d’entreprise facilitent aux ouvriers l’achat d’actions +de leurs usines.</p> + +<p>C’est une méthode dont j’avais signalé l’importance +il y a fort longtemps.</p> + +<p>Le système du travail aux pièces est peu pratiqué +aux États-Unis. Les salaires sont rarement au-dessous +de dix livres par semaine (environ douze +cents francs de notre monnaie actuelle ou soixante +mille francs par an).</p> + +<p>L’ouvrier américain touche, généralement, une +pension quand il est trop âgé pour travailler. Des +assurances mettent sa famille à l’abri, en cas d’accident.</p> + +<hr> + + +<p>L’amélioration du confort de l’ouvrier américain est +l’objet de méticuleuses recherches. L’expérience a +prouvé que de telles améliorations sont aussi profitables +au patron qu’à l’ouvrier. C’est ainsi qu’il a été +constaté qu’en munissant les tabourets de dossiers, +l’ouvrier était moins fatigué et son rendement sensiblement +accru.</p> + +<p>Association entre patrons et employés, hauts +salaires, soins constants donnés aux ouvriers, perfectionnements +de l’outillage : telles sont les causes +principales de la prospérité industrielle des États-Unis. +Elle devient chaque jour supérieure à l’industrie +européenne, rongée par la lutte des classes et les +illusions socialistes.</p> + +<p>L’association amicale entre patrons et ouvriers est +l’application d’un principe psychologique que connaissaient +sûrement les hommes de la préhistoire, mais +si fréquemment oublié qu’il faut le redécouvrir constamment.</p> + +<p>Cet antique principe peut être formulé dans les +termes suivants : l’intérêt individuel étant très supérieur +à l’intérêt collectif, c’est toujours au premier +qu’il faut s’adresser pour agir sur les hommes.</p> + +<p>La charité, la fraternité, l’altruisme, sont des stimulants +bien faibles auprès de l’intérêt personnel. +Quand un chef d’usine américain donne à ses ouvriers +des salaires leur permettant de se procurer les commodités +les plus luxueuses de la vie, lorsque, suivant +l’exemple rapporté plus haut, il se préoccupe de leur +bien-être au point de faire mettre des dossiers aux +anciens tabourets traditionnellement utilisés dans +les ateliers, il n’est nullement poussé par un de ces +besoins de philanthropie humanitaire que nos chefs +d’usine aiment à manifester quelquefois. En améliorant +le sort de l’ouvrier, le patron américain +cherche simplement à améliorer son propre sort. +Il sait que ces deux ordres d’amélioration sont solidaires. +Cette élémentaire constatation a permis de +mettre fin, en Amérique, à la lutte des classes dont +les effets deviennent chaque jour plus menaçants en +Europe.</p> + +<p>Grâce à la perfection des méthodes d’organisation, +l’ouvrier américain, avec un nombre d’heures de travail +inférieur à celui de ses confrères français, fournit un +rendement trois ou quatre fois supérieur, comme plusieurs +ingénieurs européens l’ont déjà constaté. Il est +donc naturel qu’à un rendement plus grand corresponde +un salaire plus élevé.</p> + +<p>En résolvant le problème de la lutte des classes, +posé depuis des siècles, les industriels américains se +sont révélés économistes habiles et psychologues +plus habiles encore.</p> + +<hr> + + +<p>Les croyances à forme religieuse n’étant influençables +ni par l’observation ni par l’expérience, un +adepte de la religion socialiste ne saurait être impressionné +par la comparaison entre l’état misérable des +ouvriers russes, soumis au socialisme, et la situation +heureuse des ouvriers américains, collaborateurs du +capitalisme. Égalité dans la misère d’un côté, égalité +dans l’aisance de l’autre.</p> + +<p>Mais si les faits que résume la précédente étude +ne peuvent influencer les socialistes, ils montreront +aux chefs de nos grandes entreprises que la +prospérité présente, et surtout future, de ces entreprises +dépend beaucoup du bien-être des ouvriers. +Privé de confortable à l’usine, et souvent aussi à son +propre foyer, l’ouvrier européen va chercher au cabaret +les moments heureux dont chaque être a besoin. +Il s’y laisse facilement influencer par les promesses +de paradis que lui font entrevoir les adeptes de +la foi socialiste. A défaut de réalités fuyantes, elles +donnent au moins l’illusion d’un futur bonheur.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c24"><span class="maigre">LIVRE VII</span><br> +<span class="small">LA SITUATION FINANCIÈRE DU MONDE</span></h2> + + + + +<h3><span class="maigre">CHAPITRE PREMIER</span><br> +<span class="ssf small">L’APPAUVRISSEMENT DE L’EUROPE +ET L’HÉGÉMONIE FINANCIÈRE DE L’AMÉRIQUE</span></h3> + + +<p>Parmi les diverses conséquences de la guerre, une +des plus manifestes est l’appauvrissement de l’Europe. +Les réserves accumulées par les patients efforts de +plusieurs générations sont épuisées et la difficulté +de les renouveler grandit chaque jour.</p> + +<p>Cet appauvrissement s’observe dans tous les pays +de l’Europe, y compris ceux considérés comme les +plus prospères, — l’Angleterre, notamment.</p> + +<p>La France semble dans une situation meilleure, +mais sa prospérité apparente tient à ce que, depuis +la guerre, elle a vécu d’emprunts successifs remboursés +à leur échéance avec d’autres emprunts. Le +paiement des intérêts de ces emprunts absorbe +annuellement une vingtaine de milliards, soit la moitié +du budget.</p> + +<p>Si le chômage qui pèse sur une grande partie de +l’Europe ne s’est pas manifesté encore en France, +c’est surtout parce que la restauration des régions +libérées a permis de donner du travail à une foule +d’ouvriers payés avec les emprunts et l’inflation.</p> + +<p>Mais ces opérations devaient fatalement avoir +un terme. La France finit par ne plus trouver à +emprunter et fut obligée de renoncer à l’inflation, qui +accroissait considérablement le prix de la vie en +réduisant chaque jour le pouvoir d’achat de la monnaie.</p> + +<p>En résumé, comme le disait un ministre des +Finances à la tribune, les Français ont perdu les +quatre cinquièmes de leur fortune.</p> + +<p>Resté inaperçu pendant la période de richesse +apparente créée par les emprunts et l’inflation, +l’appauvrissement finit par devenir visible à tous +les yeux.</p> + +<p>Il faut remarquer, cependant, que les pertes financières +n’ont pas sévi sur toutes les classes. Si +quelques-unes furent ruinées, d’autres s’enrichirent. +C’est ainsi que les anciens rentiers ont été très +appauvris tandis que les paysans et les commerçants +voyaient, au contraire, leurs ressources s’élever +considérablement.</p> + +<hr> + + +<p>En dehors des causes d’appauvrissement résultant +des ravages de la guerre et qui sont spéciales à un +petit nombre de pays, tels que la France, il en est +d’autres, tout à fait générales, qui menacent l’Europe +entière et augmentent chaque jour.</p> + +<p>Elles sont constituées par l’indépendance industrielle +croissante des pays asiatiques : colonies, pays +de protectorat, etc.</p> + +<p>Jadis, ces pays se bornaient à fournir les matières +premières que manufacturait l’Europe.</p> + +<p>« Si l’Amérique, disait Pitt, s’avisait de fabriquer +un bas ou un clou de fer à cheval, je voudrais lui +faire sentir tout le poids de la puissance de l’Angleterre. »</p> + +<p>La petite colonie, que menaçait Pitt, est devenue la +rivale redoutée de l’Empire Britannique, et les autres +colonies, telles que le Canada et l’Australie, sont, +aujourd’hui, des pays à peu près indépendants de +l’Angleterre. Elle l’a douloureusement reconnu, nous +l’avons vu, dans une conférence avec les représentants +des Dominions récemment tenue à Londres.</p> + +<p>La plupart des pays d’outre-mer rejettent de plus +en plus le joug économique de l’Europe. Au lieu de +se borner comme jadis à exporter des matières premières, +ils fabriquent des produits expédiés à leur +gré dans le monde.</p> + +<p>L’univers asiatique est devenu le rival de l’Europe +et, comme le travail y est exécuté à bien meilleur +marché, sa concurrence devient redoutable.</p> + +<p>Ce phénomène, dont j’avais autrefois, dans un livre +sur l’Inde, prédit l’apparition certaine, se manifeste +avec force aujourd’hui. Les pays encore soumis à +l’Angleterre, tels que l’Inde, aspirent de plus en plus +à l’indépendance.</p> + +<blockquote> +<p>« L’Inde, qui, en 1910, importait environ vingt mille tonnes +de fonte, en a exporté, en 1923, deux cent mille, écrit <i>L’Illustration +Économique</i>. Le déclin du vieux continent s’accompagne +de l’ascension des pays neufs. La guerre a habitué +les nouveaux mondes à se passer de l’Europe. Ils ont vu tous +les avantages de la nouvelle situation et se refusent à retourner +sous le joug. Le <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle a vu l’Europe proclamer +l’abolition de l’esclavage. Le <small>XX</small><sup>e</sup> voit se libérer économiquement +les peuples d’outre-mer, qui veulent, à leur tour, nous +assujettir. »</p> +</blockquote> + +<p>Cette concurrence de pays jadis tributaires de +l’Europe, et qui travaillent à bien meilleur compte, +aura de multiples conséquences.</p> + +<p>Une des plus importantes sera l’apparition d’une +loi économique nouvelle régissant la valeur des +salaires et qu’on peut formuler ainsi : le taux des +salaires ne sera bientôt plus fixé ni par la volonté +des ouvriers ni par celle des patrons, mais uniquement +par les prix de vente mondiaux des marchandises.</p> + +<p>Il a fallu une grève de six mois et une perte évaluée +à quatre cents millions de livres sterling, soit dix +milliards de francs-or, pour incruster cette vérité économique +nouvelle dans le cerveau des mineurs britanniques.</p> + +<p>Un économiste anglais disait récemment, à ce +propos :</p> + +<blockquote> +<p>« Sans son commerce et sans son industrie, l’Angleterre est +condamnée à mourir de faim à bref délai. Or, il tombe sous +le sens que les salaires, en Angleterre, sont beaucoup trop +élevés pour nous permettre de supporter la concurrence mondiale. +Nous subissons une hausse absurde, injustifiée des +salaires, qui risque de nous réduire à la famine… Quand +des ouvriers gagnent jusqu’à 150 p. 100 de plus qu’en 1915, on +est fatalement battu sur tous les marchés par la marchandise +du voisin. »</p> +</blockquote> + +<hr> + + +<p>Parmi les causes de l’appauvrissement de l’Europe +et des troubles politiques dont elle est le siège, il faut +encore citer les exigences des États-Unis à l’égard +des dettes contractées par les alliés pendant la +guerre.</p> + +<p>L’histoire des variations des sentiments de l’Europe +pour l’Amérique est d’un grand intérêt psychologique. +Au lendemain de la paix, l’Angleterre et +la France éprouvaient des sentiments d’affectueuse +sympathie à l’égard de l’Amérique et une antipathie +intense pour l’Allemagne. On a dit avec raison +« qu’aujourd’hui la France a des relations plus amicales +avec l’Allemagne qu’avec l’Amérique ».</p> + +<p>Cette variation des sentiments serait, comme +l’écrivait le <i lang="de" xml:lang="de">Neues Wiener Tageblatt</i>, « une conséquence +naturelle du fait que l’Europe entière a souffert +de la guerre et que les États-Unis ont été les +seuls à en tirer un gain énorme ».</p> + +<p>Aujourd’hui, l’Europe semble tombée de plus en +plus sous l’hégémonie financière des États-Unis, qui +réclament âprement l’argent prêté pour une guerre +dont ils furent seuls à profiter. Personne n’ignore +maintenant que les Américains songeaient uniquement +à leur propre intérêt en venant au secours des +alliés. Voyant leurs navires torpillés par l’Allemagne, +qui voulait empêcher la vente de marchandises aux +alliés, ils sont entrés dans la guerre pour se défendre.</p> + +<p>Les Américains ne constatent pas sans regret les +sentiments qu’ils inspirent aujourd’hui. Voici comment +s’exprimait, à ce sujet, <i>La Nation</i>, de New-York :</p> + +<blockquote> +<p>« Nous nous enfonçons de plus en plus dans les difficultés, +toujours froissant les sentiments. Nous nous trouvons de plus +en plus en position d’autocrate du monde de la finance. Le +président des États-Unis est malheureusement en présence +d’une attitude presque unanime qui appuie les réclamations +jusqu’au dernier sou contre nos anciens alliés. L’idée que des +nations vont continuer à nous verser de l’argent pendant +soixante-deux ans pour une guerre qui s’est terminée en 1918 +est absolument déraisonnable. Tous les banquiers américains +le savent parfaitement, mais ils profitent d’une situation qui +leur permet de prêter aux États européens de l’argent à +7 et 8 p. 100 qui, autrement, dormirait improductif dans leur +caisse. »</p> +</blockquote> + +<p>Cette opinion n’est pas isolée. La revue <i lang="en" xml:lang="en">American +Review of Review</i> de décembre 1926, s’exprime comme +il suit :</p> + +<blockquote> +<p>« Si cet état de choses se prolonge il arrivera un jour où +nous devrons posséder tout ce qui, en Europe, a quelque +valeur. Nous détiendrons des hypothèques énormes sur les +budgets nationaux de la France, de l’Allemagne, de l’Italie, +de la Belgique et de la Pologne. De toute nécessité, la vie +économique de ces pays devra converger sur les versements +à faire aux Américains, et grâce à ces versements +nous aurons de nouveaux moyens d’accentuer notre emprise +sur les diverses nations européennes. Il est clair que l’on ne +laisserait pas les choses arriver à ce point. L’Europe répudierait +ses dettes ou entrerait en guerre.</p> + +<p>L’Europe est aujourd’hui trop pauvre et trop faible, et elle +a trop conscience de cette pauvreté et de cette faiblesse, pour +songer même en rêve à entrer en guerre contre les États-Unis. +Mais la haine d’où naît la guerre est là, tout entière. L’aigreur, +la colère, le sentiment de l’injustice, l’impression d’une menace +d’exploitation pour le présent et pour l’avenir sont tous +éléments nettement existants. La conviction que nous avons +profité des malheurs récents de l’Europe pour nous faire donner +des hypothèques et que nous profitons de sa détresse actuelle +pour étendre ces hypothèques à l’infini, est une conviction déjà +établie largement, et en voie de se développer sans arrêt. »</p> +</blockquote> + +<p>L’avenir montrera sûrement qu’en pressurant l’Europe +pour lui arracher le peu d’or qu’elle possède +encore, l’Amérique n’a pas réalisé du tout une fructueuse +opération.</p> + +<hr> + + +<p>Pendant que le nouveau monde, par suite des fatalités +de l’évolution moderne, devient de plus en plus +hostile au vieux continent, ce dernier lutte péniblement +pour tâcher d’unir les divers peuples de l’Europe +et aplanir les dissensions qui les séparent.</p> + +<p>On sait que les stipulations du traité de Versailles +inspirées par le président Wilson ont complètement +bouleversé la structure de l’Europe. La Pologne, séparée +de la Russie, a été constituée en république ; +l’antique monarchie autrichienne découpée en fragments : +Tchécoslovaquie, Yougoslavie, Hongrie, etc.</p> + +<p>L’application du principe des nationalités a porté +au paroxysme les nationalismes endormis. Les Balkaniques +sont tout prêts à recommencer les luttes séculières +qui ont coûté si cher à l’Europe. L’Autriche, +ruinée par son isolement, demande son annexion à +l’Allemagne ; l’Italie veut s’agrandir dans la Méditerranée +aux dépens de ses voisins. Des causes de conflit +grandissent partout.</p> + +<p>Aveuglés par des haines séculaires, les peuples +européens n’arrivent pas à s’entendre et dépensent +en armements coûteux les derniers vestiges de leur +ancienne richesse. Les partis politiques se disputent +avec fureur pour réaliser leurs chimères ; la jalousie, +l’envie et la haine dominent l’Europe d’aujourd’hui. +Comment réaliser des progrès avec la persistance de +tels sentiments ?</p> + +<p>Les États européens n’échapperont pourtant à la +ruine qui les menace qu’en arrivant à s’unir industriellement +et commercialement pour fonder le bloc +européen dont un homme d’État illustre ébaucha à +Locarno les contours. Prospérer en s’unissant ou périr +dans les dissensions : tel est le dilemme qui se pose +aujourd’hui.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c25"><span class="maigre">CHAPITRE II</span><br> +<span class="ssf small">LA SITUATION FINANCIÈRE DE LA FRANCE</span></h3> + + +<p>Les philosophes de l’avenir diront sûrement qu’aucune +époque de l’histoire ne fut plus fertile en illusions +que la nôtre : illusions politiques, illusions sociales, +illusions financières, pèsent sur l’âme des +peuples depuis les débuts de la grande guerre. Elles +ont aveuglé des esprits très clairvoyants. Et c’est +pourquoi tant d’événements ont déjoué leurs prévisions.</p> + +<p>L’âge des nouvelles illusions a commencé avec la +guerre. Les Allemands en furent les premières victimes. +Persuadés qu’une nation, supérieure par le +nombre de ses soldats et la force de ses armements, +était invincible, ils provoquèrent le conflit mondial +et succombèrent devant des coalitions qu’ils ne prévoyaient +pas.</p> + +<p>La lutte terminée, les vainqueurs entrèrent à leur +tour dans un cycle d’illusions qui devait provoquer +bien des ruines.</p> + +<p>La paix illusoire de Versailles fut, en effet, une des +causes principales de la terrible situation financière +où la France est aujourd’hui plongée.</p> + +<p>Des esprits dégagés d’illusions auraient vu facilement +que l’Allemagne ne pouvant pas payer en or +les sommes immenses qui lui étaient réclamées, il +fallait bien se résigner à se contenter des réparations +proposées.</p> + +<p>Remplacer l’or par des marchandises livrées pendant +de nombreuses années aurait eu pour résultat +de rendre l’Allemagne la plus grande nation exportatrice +de l’univers. Devant l’afflux de ses marchandises, +les usines françaises fabriquant des produits +similaires eussent été réduites au chômage.</p> + +<p>Obliger les Allemands à effectuer eux-mêmes les +réparations des régions dévastées constituait donc la +meilleure solution, mais, dans la persuasion que les +vaincus finiraient par payer ces réparations, le Gouvernement +français préféra s’en charger. Soixante-quinze +milliards furent ainsi engloutis et finalement +il fallut bien reconnaître que cette formidable dépense, +qui devait si lourdement peser sur les finances +de la France, ne serait jamais remboursée par l’Allemagne, +puisque les sommes annuellement obtenues +d’elle suffiraient à peine à payer les dettes de la +France envers ses alliés.</p> + +<p>Et c’est ainsi que la période de reconstruction qui +suivit la guerre fut une ère de grandes dépenses et +aussi de grandes erreurs. La formule magique : +« l’Allemagne paiera », fit accepter toutes les prodigalités. +Les ministres dépensaient sans compter.</p> + +<p>Nulle barrière ne s’opposant à leur imprévoyance +ils empruntèrent et quand la répétition des emprunts +les rendit impossibles ils eurent recours à l’inflation.</p> + +<p>Cette situation artificielle ne pouvait durer. Impuissante +à équilibrer ses budgets, la France finit par +perdre bientôt la confiance de l’étranger et sa monnaie +fiduciaire, sans cesse multipliée, se déprécia de +plus en plus. Elle en est arrivée à payer à l’étranger +les marchandises nécessaires cinq à six fois plus cher +que leur cours mondial. J’ai déjà rappelé que plus de +la moitié de son budget est consacrée à payer les +intérêts de ses emprunts.</p> + +<hr> + + +<p>Les causes réelles de la chute rapide du franc sur +les marchés étrangers semblent avoir été assez mal +comprises des ministres qui se sont succédé. Ils l’attribuaient +aux influences les plus variées : spéculation, +exportation des capitaux, etc., auxquelles ils +tentaient de remédier par des mesures draconiennes. +Les améliorations espérées furent d’ailleurs complètement +nulles.</p> + +<p>Désespéré de son impuissance, un des derniers ministres +des Finances disait : « Je me heurte à des +phénomènes inconnus. »</p> + +<p>Les phénomènes inconnus auxquels se heurtèrent +tant de ministres étaient, en réalité, très simples +pour des esprits que les illusions n’aveuglaient pas.</p> + +<p>On les déduit facilement du court exposé qui précède +et on peut les résumer dans un petit nombre de +propositions d’une élémentaire évidence.</p> + +<p>1<sup>o</sup> Une nation s’appauvrit rapidement quand, d’une +façon permanente, ses dépenses sont supérieures à +ses recettes.</p> + +<p>2<sup>o</sup> Tout ce qui entrave la capacité de production +d’un pays : persécution des capitaux générateurs des +grandes industries, interdiction aux ouvriers d’augmenter +leurs heures de travail, etc., accélère la ruine.</p> + +<p>3<sup>o</sup> Pour restaurer les finances d’un pays, il faut +accroître sa production et son commerce puis réduire +ses dépenses.</p> + +<hr> + + +<p>Les chiffres de notre dette sont considérables, +quoique différents suivant les auteurs. Dans un discours +prononcé en décembre 1926, M. Poincaré les +évalue à 281 milliards, répartis comme il suit : +150 milliards de dettes perpétuelles, 37 milliards de +dettes à court terme et 94 milliards de dette flottante. +Au total de cette dette on devra bientôt joindre +21 milliards nécessaires à l’achèvement des réparations +des régions libérées.</p> + +<p>Il faudra probablement ajouter encore aux chiffres +précédents 16 milliards 325 millions de francs-or +dus à l’Angleterre et 23 milliards de francs-or aux +États-Unis. Converties en billets de banque français, +ces sommes représenteraient près de 200 milliards au +cours actuel de 125 francs la livre.</p> + +<p>Le total de toutes ces dettes atteindrait environ +500 milliards ; c’est à peu près le chiffre donné par +le <i>Journal de la Société de statistique de Paris du +19 mai 1926</i>.</p> + +<p>Les recettes annuelles produites par l’impôt se +montent à 41 milliards, dont plus de la moitié (22 milliards +778 millions) sont consacrés à des dépenses +obligatoires : service des rentes, pensions, etc. +Voici, d’ailleurs, comment se répartit cette dernière +somme : dette intérieure 12 milliards 906 millions, +dette extérieure 4 milliards 778 millions, pensions +civiles et militaires, 5 milliards 94 millions.</p> + +<p>L’emprunt, et surtout l’inflation, ont été jusqu’ici +les principales ressources utilisées pour faire face à +nos formidables dépenses.</p> + +<p>Le montant des billets de banque, qui atteignait +déjà 39 milliards et demi en mai 1924, s’est élevé à 54 +milliards en juillet 1926. A ce chiffre il faut ajouter +44 milliards de bons de la Défense nationale qui sont +en réalité des billets de banque portant intérêts. Ces +100 milliards environ de billets sont garantis seulement +par une réserve d’or et d’argent ne dépassant +pas 4 milliards.</p> + +<p>A mesure que s’accroissait le chiffre des billets sans +garantie, la chute du franc s’accélérait, et son pouvoir +d’achat diminuait, phénomène observé invariablement +dans tous les pays ayant pratiqué l’inflation.</p> + +<p>Aujourd’hui le pouvoir d’achat du franc est cinq fois +moindre qu’avant la guerre ; ce qui veut dire, naturellement, +que la vie est cinq fois plus chère.</p> + +<hr> + + +<p>La situation financière que nous venons de résumer +a eu pour conséquence la ruine de plusieurs +classes de la population française.</p> + +<p>L’impôt sur le capital, qui obsède l’imagination +des socialistes, s’est trouvé, en dehors de leur intervention, +beaucoup plus élevé qu’ils n’auraient pu +l’espérer. Un particulier possédant un capital de +100.000 francs de rentes françaises au moment de la +guerre, a vu sa valeur réduite de moitié. Sans doute +le revenu n’a pas diminué en apparence mais, comme +le pouvoir d’achat du billet de banque ne représente +que le cinquième au plus de sa valeur primitive, un +revenu actuel de 5.000 francs équivaut à 1.000 francs +seulement d’avant guerre.</p> + +<p>De l’abaissement du pouvoir d’achat du franc, commerçants, +agriculteurs et ouvriers n’ont, je l’ai montré +plus haut, nullement souffert. Les premiers ont +simplement élevé le prix de leurs marchandises ; les +derniers, le taux de leurs salaires. Ces salaires ont +même été accrus beaucoup plus que ne l’aurait justifié +la baisse du franc.</p> + +<p>En réalité l’ouvrier est notablement plus à son aise +qu’avant la guerre. Paysans et commerçants se sont +enrichis. Terres et fonds de commerce ont vu s’accroître +de beaucoup, en effet, leur valeur.</p> + +<p>Ce qui précède permet déjà de pressentir qu’à +mesure que montaient vers l’aisance ou la richesse +ouvriers, paysans et commerçants, l’ancienne bourgeoisie +descendait lentement la pente conduisant à +une gêne frisant la pauvreté.</p> + +<hr> + + +<p>Nous ne pouvons examiner en détail les moyens +poursuivis pour remédier à l’appauvrissement de la +France. Ceux indiqués sont généralement assez illusoires. +On n’améliorera la situation actuelle, ni par +les emprunts, ni par l’inflation, ni par la stabilisation +artificielle des monnaies. Ainsi que nous l’avons +déjà fait remarquer, un pays n’accroît sa richesse +qu’en améliorant son agriculture et son industrie.</p> + +<p>Sur ces deux éléments de la richesse nous étions +dépassés depuis longtemps. M. Cayeux a montré, dans +<i>L’Ingénieur Français</i>, à quel point, faute d’entente +entre les industriels et de matériel convenable, nos +industries dépérissaient tour à tour, à mesure que +progressaient celles de l’Allemagne. Les progrès germaniques +étaient tellement rapides qu’en 1913, pour +ne citer qu’un exemple, elle nous vendait 50.200 tonnes +de matériel électrique, contre 2.100 tonnes en 1907. +« Les uns après les autres, les industriels baissaient +pavillon devant l’importation d’outre-Rhin. »</p> + +<p>Si les Allemands, au lieu d’une guerre militaire, +se fussent bornés à une guerre économique, c’est +nous, aujourd’hui, qui serions les vaincus.</p> + +<p>Sans doute la guerre a fait réaliser quelques progrès, +mais ils sont bien insuffisants encore.</p> + +<p>Le but à poursuivre est d’arriver à rendre l’exportation +supérieure aux importations. Seul cet excédent +permettra un redressement financier.</p> + +<p>C’est donc très justement que notre ministre des +Finances, M. Raymond Poincaré, recommandait, dans +un important discours, « d’intensifier sous toutes les +formes la production métropolitaine et coloniale ».</p> + +<blockquote> +<p>« Il n’est pas, ajoutait-il, de réforme financière ni surtout +de réforme monétaire durable, et il n’est point de stabilisation +vraie, si la balance commerciale, ou tout au moins la balance +des comptes, ne présente pas un excédent permanent. »</p> +</blockquote> + +<hr> + + +<p>La nécessité d’accroître notre production nationale, +celle de l’agriculture notamment, est malheureusement +paralysée par une de ces aberrations démocratiques, +d’où dérive souvent la décadence d’un pays. +La terrible loi des 8 heures, qui a supprimé la liberté +du travail en interdisant aux ouvriers d’augmenter +leur production, a considérablement élevé les frais +d’exploitation de beaucoup d’industries, les chemins +de fer notamment.</p> + +<p>C’est avec une inlassable vigueur, que d’imprévoyants +ministres ont appliqué cette loi. Dans une +séance de la Chambre des Députés, le Ministre du +travail s’exprimait comme il suit :</p> + +<blockquote> +<p>« L’industrie est totalement réglementée, nous allons maintenant +entreprendre la réglementation des autres professions : +hôtels, restaurants, cafés, banques, assurances, salons de +coiffure, pharmacies, etc… au total, sur 7.000.000 de travailleurs +français pouvant être assujettis à la loi, il n’y a pas à +l’heure actuelle 500.000 personnes qui y échappent et elles n’y +échapperont pas longtemps. »</p> +</blockquote> + +<p>M. de Dion, sénateur de la Loire-Inférieure, a eu la +curiosité de rechercher ce que coûtait à la France, +l’application de cette désastreuse loi, conservée en +théorie, mais rejetée en pratique depuis longtemps, +par les Allemands.</p> + +<p>Voici quelques-uns de ses calculs :</p> + +<blockquote> +<p>« Si les 6.500.000 travailleurs français soumis à la loi de +8 heures avaient le droit de travailler 10 heures, cela ferait +annuellement 4.056.000.000 d’heures de travail. »</p> + +<p>Fixant la valeur de l’heure à 2 francs, M. de Dion fait +remarquer que : « les pertes de richesse économique sont +de 8 milliards 112 millions de francs par année… L’auteur +ajoute que les heures de travail ainsi perdues ont été faites : +par 1.625.000 ouvriers étrangers, qui sont venus combler la +défaillance légale de la main-d’œuvre française. Si l’ouvrier +français avait travaillé 10 heures, une telle immigration ne se +serait pas produite.</p> + +<p>D’après les calculs du même auteur, « ces ouvriers étrangers +enverraient, annuellement, dans leur pays, 1 milliard 625 millions +de francs, économisés par eux. C’est, depuis six ans, près +de dix milliards qui ont franchi la frontière. »</p> +</blockquote> + +<p>Cette importante exportation des capitaux a sûrement +contribué à l’élévation du change, et à l’augmentation +du coût de la vie qui en a été la suite. Les +exemples qui précèdent, joints malheureusement à +beaucoup d’autres, montrent que la France a été +victime non pas seulement de ses dépenses, mais +d’une accumulation d’erreurs politiques et financières.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c26"><span class="maigre">CHAPITRE III</span><br> +<span class="ssf small">LE THERMOMÈTRE PSYCHOLOGIQUE DES +SITUATIONS FINANCIÈRES</span></h3> + + +<p>Le passage du qualitatif au quantitatif constitue, je +l’ai rappelé ailleurs, un des plus importants progrès +réalisés dans les sciences. Elles ont été transformées +lorsque furent découverts les instruments de mesure +tels que le thermomètre. Les progrès se sont multipliés +avec la précision des mesures. C’est ainsi que +la découverte du bolomètre, qui permet d’évaluer les +variations de température d’un millionième de +degré, a montré que le spectre solaire invisible était +immensément plus long que le spectre visible. Il +en résultait que l’œil humain ne perçoit qu’une +infime portion de la lumière qui enveloppe les +choses.</p> + +<p>Malheureusement, la découverte d’instruments de +mesure des forces qui a transformé la physique, n’a +pu être réalisée jusqu’ici dans le domaine de la psychologie. +Le plaisir et la douleur, l’amour et la haine, +la tristesse et la joie, ne peuvent se mesurer avec précision +encore. Très vagues sont les indications qui +prétendent en déterminer approximativement la grandeur.</p> + +<hr> + + +<p>Des événements imprévus ont permis de découvrir +une méthode permettant de mesurer avec la rigoureuse +précision qui n’appartient qu’aux chiffres, l’opinion +collective de l’univers sur la situation financière de +divers pays.</p> + +<p>Cette méthode de mesure est constituée par la cote +des changes. Véritable thermomètre psychologique, +elle formule nettement l’opinion générale sur la situation +financière d’un pays. Devant ses chiffres, les +gouvernements grandissent ou s’effondrent. Sur ses +indications fut instantanément renversée toute une +équipe ministérielle, et le parlement obligé d’accepter +un chef de gouvernement dont, quelques jours auparavant, +il n’aurait voulu à aucun prix.</p> + +<hr> + + +<p>Le thermomètre physique traduit les forces matérielles. +Le nouveau thermomètre psychologique révèle +la synthèse d’un immense réseau de forces collectives.</p> + +<p>Et il s’agit bien ici d’une puissance nouvelle qui +vient de surgir de l’infini tourbillon des causes. +On pourrait feuilleter longtemps des pages d’histoire +avant de découvrir, parmi les anciens maîtres +du monde, papes, rois et empereurs, un pouvoir +politique ayant égalé celui de la force nouvelle que +les temps modernes ont vu naître.</p> + +<p>Les centres de son rayonnement ne sont situés ni +dans les parlements, ni dans les palais des rois, mais +dans les édifices imposants où siègent les Bourses +des grandes capitales. C’est de ces tribunaux anonymes +que partent les chiffres qui domineront les +volontés des parlements, des souverains et des +peuples. Ils feront naître la pauvreté ou la richesse, +les révolutions, l’anarchie et les dictatures.</p> + +<p>De quelles influences la puissance nouvelle dont +nous venons de montrer la grandeur est-elle formée ?</p> + +<p>Jadis inconnue, elle ne pouvait naître qu’à la suite +de découvertes permettant à certains personnages +disséminés dans tout l’univers, d’associer un instant +leurs volontés individuelles pour la transformer en +une seule volonté collective.</p> + +<p>Sur quels éléments se basent les jugements de +cette volonté collective dont les arrêts instantanés +exercent une influence si colossale ?</p> + +<p>Dans les cas les plus simples, cette volonté collective +est d’une interprétation facile, mais il n’en est +pas toujours ainsi. On comprend la brusque hausse +d’une cinquantaine de francs de la livre, quand +arriva au pouvoir un président du Conseil soumis +aux volontés socialistes. Le tribunal mondial entrevit +immédiatement l’évasion des capitaux et les +mesures spoliatrices des socialistes capables de provoquer +la ruine de la France.</p> + +<p>Dans des cas aussi simples, la relation des effets +aux causes apparaît nettement. Elle s’aperçoit moins +dans les circonstances ordinaires.</p> + +<p>Sans prétendre résoudre entièrement le problème +de l’unanimité des volontés collectives, on peut dire +qu’avec la suppression des distances par le télégraphe, +il se forme dans le monde, sur certaines questions +essentielles, une opinion universelle moyenne que la +contagion mentale propage rapidement.</p> + +<p>Un grand nombre des mesures prises par les gouvernements +de certains pays pour provoquer la confiance +collective et assainir leur monnaie sont les +équivalents d’une plaidoirie prononcée par un avocat +habile devant un tribunal redouté dont les décisions +sans appel peuvent avoir les plus lourdes conséquences +sur la vie d’un peuple.</p> + +<hr> + + +<p>Les forces qui régirent le monde aux diverses +périodes de son histoire étant inaccessibles à la +mentalité populaire furent transformées en personnalités +divines ou humaines douées d’imaginaires +pouvoirs.</p> + +<p>Et c’est pourquoi la mystérieuse évolution des +forces qui dirigent la naissance des chiffres enregistrés +par les Bourses dépend, dans la croyance +populaire, des volontés d’une petite oligarchie de +tout puissants banquiers que les socialistes poursuivent +de leur haine et dont les chefs d’État sollicitent +le concours.</p> + +<p>Et ici, l’erreur des gouvernants ressemble fort à +l’erreur populaire : ils croient, eux aussi, qu’avec le +concours de quelques puissants banquiers, la situation +financière d’un pays pourrait être transformée. +Il dépendrait de leur concours, par exemple, que le +cours d’une monnaie fût changé.</p> + +<p>En réalité, ce pouvoir supposé est imaginaire. +L’expérience suffirait à montrer que les millions, parfois +prêtés par les princes de la finance, pour modifier +le cours d’une monnaie, ont toujours été engloutis +sans résultat durable.</p> + +<p>Plusieurs expériences du même ordre ont prouvé +à quel point les forces individuelles étaient impuissantes +à lutter contre l’immense agrégat de forces +économiques collectives qui, de nos jours, déterminent +la marche financière du monde.</p> + +<hr> + + +<p>Dans la plupart des pays européens : France, Italie, +Belgique, Pologne, Autriche, etc., les problèmes +financiers sont aujourd’hui au premier plan. Ils conditionnent +la vie politique et sociale tout entière.</p> + +<p>Les deux points essentiels de ces problèmes sont +l’équilibre du budget et la création d’une monnaie à +valeur fixe, c’est-à-dire n’étant soumise à aucune +oscillation.</p> + +<p>Ces deux problèmes, le second surtout, ne semblent +pas d’une solution facile, puisque les experts nommés +dans divers pays pour les résoudre ont généralement +abouti à d’insuffisants résultats.</p> + +<p>Il ne faut pas s’en étonner, d’ailleurs : les experts +ne font, en effet, entrer dans leurs calculs que des +éléments économiques mesurables, alors que les problèmes +à résoudre sont souvent dominés par des facteurs +psychologiques échappant à toute mesure.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c27"><span class="maigre">CHAPITRE IV</span><br> +<span class="ssf small">DIFFICULTÉS PSYCHOLOGIQUES +DES RÉFORMES ADMINISTRATIVES</span></h3> + + +<p>Parmi les moyens employés par les États européens, +la France notamment, pour restaurer leur +situation financière, figurent les économies que pourraient +produire les transformations opérées dans des +administrations compliquées et coûteuses.</p> + +<p>Le gouvernement français a débuté dans cette +tâche par la phase aisée des suppressions qui précède +la période plus difficile des réorganisations.</p> + +<hr> + + +<p>La coûteuse multiplication des fonctionnaires a +des causes psychologiques lointaines que nous résumerons +bientôt ; elle résulte également du régime +démocratique. Chaque député réclame la création +d’emplois nouveaux afin d’y caser les plus influents de +ses électeurs, et les ministres ont trop besoin du vote +des parlementaires pour leur refuser ces créations. +C’est ainsi que les fonctionnaires ont pullulé d’une +formidable façon.</p> + +<p>Le même phénomène s’observe depuis longtemps +dans la plupart des pays dotés d’un régime parlementaire, — l’Italie, +notamment. Il fallut la révolution +fasciste pour débarrasser ce pays d’un excédent +de personnel qui le ruinait et l’opprimait.</p> + +<hr> + + +<p>Cette multiplication des fonctionnaires est une +des causes de la coûteuse complication de l’administration +française ; mais il en existe d’autres, plus +profondes encore.</p> + +<p>Malgré ses allures révolutionnaires, le Français est +peut-être le plus conservateur de tous les peuples, et +c’est pourquoi une administration adaptée aux besoins +d’époques antérieures et qui vieillissait chaque jour, +a pu se conserver sans changement, depuis la période +lointaine où elle fut réorganisée par Napoléon.</p> + +<p>Les régimes politiques ont péri tour à tour, des +partis nouveaux sont nés, des révolutions ont balayé +les trônes ; seule, la vieille administration française +est restée immuable. Elle est l’unique pouvoir qu’aucun +bouleversement n’ait effleuré. Plus puissante que +les souverains, les parlements et les ministres, elle +continue à gouverner despotiquement la France.</p> + +<p>Tout en conservant des cadres invariables, les +administrations publiques se sont compliquées en +vieillissant et ont formé, finalement, une série de +petits pouvoirs indépendants séparés par des cloisons +étanches.</p> + +<p>Ce dernier phénomène constitue une des caractéristiques +de nos administrations ; il est traduit clairement +dans l’histoire souvent rappelée — parce qu’elle +est typique — de ces trottoirs parisiens, dépavés et +repavés trois fois en un mois, en raison de l’impossibilité +d’une entente entre les administrations chargées +de la pose du gaz, de l’eau et du téléphone pour +exécuter leur travail en même temps.</p> + +<p>Dans toutes les administrations, les bureaux vivent +séparés et persistent à ne pas se connaître. Il en +résulte que la moindre affaire demande au public des +dérangements énormes.</p> + +<p>L’impuissance des administrations à se concerter +dans un intérêt commun est spéciale à la France. Elle +ne s’observe pas en Allemagne.</p> + +<p>Cette différence avait beaucoup frappé un grand +industriel du Nord, M. Guérin, qui, accepté par les +gouvernements allemand et français comme intermédiaire +pendant la guerre pour la distribution des +vivres reçus d’Amérique, avait l’autorisation de se +rendre alternativement à Paris et à Berlin afin de +régler les difficultés relatives à cette distribution.</p> + +<p>— A Berlin, disait-il devant moi, alors même que +l’affaire en cours concernait plusieurs administrations, +la décision m’était remise en vingt-quatre +heures. A Paris, pour la même affaire, je passais +souvent huit jours à courir de ministère en ministère, +renvoyé de bureau en bureau sans pouvoir obtenir +une solution.</p> + +<hr> + + +<p>Toute tentative de réforme administrative se +heurte dans certains pays, la France notamment, à +des concepts psychologiques fondamentaux auxquels +l’hérédité et l’habitude ont donné une grande force.</p> + +<p>C’est en raison de telles influences que notre histoire +présente, malgré des apparences contraires, une +remarquable continuité dans les régimes divers qui +se sont succédé. Tous tendaient à soumettre le pays +à l’autorité d’un pouvoir central chaque jour plus +absorbant.</p> + +<p>L’unité faite, les habitudes fixées dans les âmes +ne pouvaient changer. Sous des noms nouveaux, nous +continuons, en réalité, l’ancien régime.</p> + +<p>Sous la pression d’une mentalité créée par des +siècles d’efforts, l’État a fini par absorber la gestion +d’une foule d’entreprises et a substitué de +plus en plus son autorité à l’initiative des citoyens. +Le développement du socialisme, c’est-à-dire de +l’étatisme, ne représente, en fait, que la suprême +floraison d’un long passé, la conséquence dernière +d’un idéal poursuivi pendant des siècles. Les socialistes +ne font que continuer une tradition historique +en réclamant chaque jour davantage l’intervention de +l’État. On peut tout au plus leur reprocher d’aller un peu +loin dans cette voie. C’est ainsi que le maire et député +du Creusot préconisait récemment la reprise par +l’État non seulement des usines, mais aussi de la +terre. Tout ce que récolteraient les paysans appartiendrait +à la collectivité.</p> + +<p>On ne peut dire que le socialisme nous menace +puisque, en réalité, il est établi depuis longtemps. +J’ai souvent répété que, malgré tant d’apparences +contraires, il n’existait en France qu’un seul parti +politique : l’étatisme.</p> + +<p>Cette assertion ne serait contestable que s’il était +possible de citer un seul groupe politique français qui +ne réclamât pas constamment, dans les moindres +actes de la vie publique ou privée, l’intervention de +l’État. Les socialistes ne font qu’exagérer cette tendance.</p> + +<hr> + + +<p>L’influence absorbante de l’État est une conséquence +des difficultés qu’éprouva en France le pouvoir +central à unifier les diverses provinces dont se +composait, jadis, le pays, et à faire disparaître les +dernières phases de la vie locale. Cette vie étant +détruite, l’initiative des citoyens, anéantie, ne pouvait +renaître.</p> + +<p>L’Allemagne a pu échapper à cette centralisation +parce que son unité est toute récente, puisqu’elle +remonte seulement à 1874. Si la vie provinciale, disparue +en France, est restée, au contraire, très vivante +en Allemagne, c’est que chacun des anciens royaumes, +principautés, etc., dont se compose aujourd’hui l’Empire, +avait joui d’une existence indépendante pendant +des siècles. Alors qu’en France il ne reste plus guère +qu’un grand centre intellectuel : Paris, l’Allemagne +en compte plusieurs.</p> + +<hr> + + +<p>La formidable et coûteuse complication des moindres +opérations administratives en France est trop connue +pour qu’il soit utile d’y revenir longuement. Elle fut +bien des fois signalée au Parlement et, notamment +dans un rapport déjà ancien de Camille Pelletan sur +le budget de la Marine. On y lisait que :</p> + +<blockquote> +<p>« Dans les arsenaux, pour la réception des moindres objets +il faut des pièces de comptabilité demandant quinze jours de +travail ; des centaines d’employés sont exclusivement occupés +à calculer, à transcrire, à copier dans d’innombrables registres, +à reproduire sur d’innombrables feuilles volantes, à diviser, +à totaliser. »</p> +</blockquote> + +<p>Le même rapporteur, voulant savoir de quelle façon, +dans des cas identiques, opérait l’industrie privée, +visita un établissement industriel consacré, comme +les arsenaux de l’État, à la construction des navires. +Cet établissement avait sur chantier deux cuirassés +brésiliens, un grand croiseur et plusieurs bâtiments +à voile. Malgré les nombreux détails exigés par cette +fabrication, un seul livre indiquant les entrées, les +sorties et les existants, suffisait à la comptabilité de +chaque magasin. Grâce à ces simplifications, les prix +de l’industrie privée étaient de 25 à 50 p. 100 moins +élevés que ceux des arsenaux de l’État.</p> + +<p>Ces différences de prix de revient s’observent dans +tous les domaines. L’ingénieur R. Carnot écrivait, +récemment, que les bateaux charbonniers réquisitionnés +par l’État avaient un rendement inférieur de +40 à 50 p. 100 à celui des navires dirigés par les importateurs +travaillant pour leur compte.</p> + +<p>Mêmes constatations dans toutes les gestions étatistes. +<i>Le Matin</i> en a fourni un nouvel exemple avec +l’histoire de la liquidation des stocks américains +d’Aubervilliers. L’État, n’arrivant pas à terminer +cette liquidation, la confia à un industriel. Ce dernier +commença par remplacer les centaines d’employés +officiels par huit agents de son choix. En quelques +jours, la liquidation était achevée.</p> + +<hr> + + +<p>Les causes de la coûteuse complication de la gestion +de l’État sont tout à fait indépendantes de l’intelligence +des employés. Elle résulte surtout de leur +terreur des responsabilités, conséquence du réseau +de vérifications superposées et minutieuses dont les +moindres actes de chaque agent sont enveloppés. +L’omission de la plus légère formalité est sévèrement +relevée.</p> + +<p>La crainte des responsabilités et l’accumulation +des règlements dans les administrations rendent +extrêmement compliquées et longues des opérations +qui, dans l’industrie privée, n’exigeraient que +quelques minutes. On en peut juger par l’histoire que +citait jadis au Parlement M. Delcassé, sur les longs +rapports échangés entre une demi-douzaine de chefs +de bureaux pour savoir si une dépense de 77 kilos +de fer figurerait pour 3 fr. 46 ou 3 fr. 47 dans la +comptabilité. L’intervention directe du ministre fut +finalement nécessaire pour trancher cette grave question.</p> + +<hr> + + +<p>L’organisation conduisant aux complications qui +viennent d’être signalées n’a pas seulement pour +résultat un gaspillage énorme d’argent, mais aussi +un véritable écrasement du public sous le poids de +formalités accablantes dont est enveloppé, aujourd’hui, +le moindre acte administratif. <i>Le Temps</i> faisait, +à ce propos, les réflexions suivantes :</p> + +<blockquote> +<p>« La suppression de fonctionnaires serait bien acceptée, si elle +signifiait réellement la suppression des formalités, de tant de +formalités administratives dont depuis longtemps il souffre et +dont il est las. Tant de démarches dans tant de bureaux, +tant de paperasses à faire signer et contresigner, tant d’autorisations +à solliciter, et tant de retards interminables dus à +l’ingénieuse superposition de contrôles, qui, d’ailleurs, ne servent +jamais de rien ; tant de déclarations échelonnées tout le long +de l’année à propos de tout ; l’impossibilité de se mouvoir +sans la permission en règle de qui de droit : voilà bien ce que +voudraient voir disparaître ou, du moins, s’atténuer l’immense +majorité des Français. »</p> +</blockquote> + +<hr> + + +<p>On entrevoit déjà combien seront difficiles les +réformes projetées.</p> + +<p>Les peuples très conservateurs, et par conséquent +n’ayant pas su évoluer, n’arrivent souvent à se soustraire +au joug de coutumes devenues trop pesantes +que par des révolutions violentes.</p> + +<p>Ce qui précède suffit à montrer que la réduction +du personnel administratif aura bien peu d’effet, si +elle n’est accompagnée d’une transformation complète +des méthodes. Cette transformation sera difficile, +car l’aptitude à l’organisation est une des plus +rares facultés de l’esprit humain.</p> + +<p>Ce n’est pas à un comité d’experts qu’il faudra +demander des réformes. Qu’il s’agisse de finances, +d’industrie ou de guerre, les collectivités se sont toujours +montrées insuffisantes, je le répète, aussi bien à +organiser qu’à décider.</p> + +<p>Ce n’est pas, assurément, qu’une collectivité soit +inutile, mais à la condition formelle qu’elle soit consultative +et non dirigeante. Quand Bonaparte rédigea +le code qui devait fusionner en lois uniformes le droit +coutumier régissant alors les diverses provinces de +France, il laissait discuter librement devant lui les +membres du Conseil d’État, mais décidait seul du +texte qui serait adopté.</p> + +<hr> + + +<p>Les considérations qui précèdent étaient nécessaires +pour montrer de quelles difficultés seront +entourées les réformes projetées. Plus on avance +dans l’étude de l’Histoire, plus on constate que les +institutions des peuples dépendent surtout d’influences +psychologiques créées par un long passé. L’âme latine +est très stabilisée, aujourd’hui, et chargée d’influences +ataviques fort lourdes.</p> + +<p>Les progrès de l’industrie et de l’interdépendance +des peuples nécessiteront, cependant, une violente +réaction contre l’étatisme qui domine la France. Il +n’est plus possible d’enfermer la vie des citoyens et +leurs entreprises dans un inextricable et paralysant +réseau de formalités tracassières, destructrices de +toutes les initiatives.</p> + +<hr> + + +<p>Des réformes administratives auraient même été +totalement impossibles sans les événements qui forcèrent +les députés à donner au Président du Conseil +le droit dictatorial d’opérer des transformations sans +l’autorisation du Parlement.</p> + +<p>En raison des origines de notre Parlement, toute +économie se heurtait, en effet, à un mur d’impossibilités +qu’aucune volonté n’avait réussi à briser encore.</p> + +<p>Dès qu’un ministre essayait de réaliser des économies +il constatait rapidement qu’en France, comme +le disait un jour devant moi un ancien ministre de +Finances, aucun personnage n’est assez puissant pour +supprimer un cantonnier inutile ; le ministre qui +aurait tenté un tel acte d’autorité se serait vu menacé +d’interpellations et d’ennuis divers par tous les +députés du département auquel aurait appartenu le +cantonnier supprimé. Plus impossible encore de +fermer un collège sans élèves, un tribunal sans +clients, un arsenal sans travail, etc.</p> + +<p>Non seulement les ministres restaient impuissants +à réaliser la moindre économie, mais ils étaient +amenés, chaque jour, par des députés que leurs électeurs +harcelaient, à créer des emplois nouveaux inutiles +et à multiplier les gaspillages. Parmi ces derniers +on peut citer la distribution, pour de simple +fêtes locales à certaines communes privilégiées, de +centaines de millions prélevés sur le « fonds commun » +et toutes les dépenses inutiles critiquées +dans les rapports de la Cour des comptes.</p> + +<p>Pour opérer des réformes semblables à celles de +Mussolini en Italie, il fallut bien accorder au Président +du Conseil la faculté de réaliser ces économies +par décret sans consulter le Parlement.</p> + +<p>Malgré le pouvoir conféré au chef du gouvernement +d’imposer impérativement les réformes jugées +nécessaires, on ne doit pas croire qu’il soit facile +de les imposer par simple décret. Le décret est +une force, mais la mentalité de ceux auxquels on +va l’imposer est une autre force capable de paralyser +la première.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c28"><span class="maigre">LIVRE VIII</span><br> +<span class="small">ROLE DE LA MONNAIE +DANS L’ÉVOLUTION ÉCONOMIQUE DU MONDE</span></h2> + + + + +<h3><span class="maigre">CHAPITRE PREMIER</span><br> +<span class="ssf small">LES FORMES DIVERSES DE LA MONNAIE : +APPARENCES ET RÉALITÉS</span></h3> + + +<p>La vie de plusieurs peuples européens est suspendue +aujourd’hui à leur monnaie. Les questions de change, +de stabilisation, etc., profondément ignorées du public +il y a quelques années à peine, exercent maintenant +une action prépondérante. Souvent mal comprises +elles furent l’origine d’erreurs qui firent perdre des +centaines de millions à divers États.</p> + +<p>Pour jeter un peu de lumière sur un sujet aussi +compliqué il faut remonter aux principes très simples +d’où les notions accessoires dérivent ; nous allons +l’essayer maintenant.</p> + +<hr> + + +<p><i>Origines et nature de la monnaie ?</i> — On peut considérer +comme monnaie tout objet pouvant servir +de moyen d’échange.</p> + +<p>Chez les peuples primitifs, des matières fort diverses +servent de monnaie. C’est la phase dite du troc, à +laquelle reviennent les nations civilisées quand leur +ancienne monnaie n’est plus acceptée. Lorsque les +marks tombèrent en Allemagne au voisinage de zéro, +une foule d’objets : le stère de bois, l’hectolitre de +blé, le quintal de charbon, etc., devinrent des unités +monétaires servant aux transactions. Les guerriers +du temps d’Homère n’opéraient pas autrement lorsqu’ils +échangeaient un bœuf contre un bouclier.</p> + +<p>Le bœuf resta longtemps une forme de monnaie +usuelle, comme l’indiquait l’expression « mettre à +quelqu’un un bœuf sur la langue », c’est-à-dire +acheter son silence.</p> + +<p>Le bœuf, ou des unités analogues, n’étant pas d’un +maniement facile, on chercha naturellement une autre +marchandise aisée à manier et possédant, en même +temps, une certaine valeur sous un faible poids. Des +métaux divers, l’or et l’argent notamment, divisés en +petits fragments, finirent par devenir la monnaie +universelle.</p> + +<p>A une époque relativement récente on chercha les +moyens d’éviter les transports incommodes de monnaies +en les déposant dans les coffres-forts d’établissements +spéciaux chargés de les conserver et qui +donnaient, en échange, des reçus indiquant que l’or +et l’argent déposés seraient rendus immédiatement à +toute personne présentant ce reçu de dépôt. Avant la +guerre le billet de banque n’était pas autre chose +puisqu’il représentait simplement le reçu d’un dépôt +remboursable à volonté.</p> + +<p>Malgré ses apparences, le nouveau billet de banque +à coût forcé, non échangeable contre une valeur +métallique, n’a aucune analogie avec l’ancien billet +de banque remboursable à vue. Il constitue simplement +un titre d’emprunt sans date de remboursement +et se trouve comme tous les titres analogues +soumis aux fluctuations du change.</p> + +<p>Cette créance peut être comparée à un titre de +rente dont la seule garantie est la confiance inspirée +par l’état émetteur. Son cours varie avec les oscillations +de cette confiance. La cote de la Bourse, comme +il a été précédemment expliqué représente les arrêts +sans appel d’une sorte de tribunal mondial décidant +du degré de confiance inspiré par les divers états.</p> + +<hr> + + +<p>La facilité d’émettre des billets sans garantie métallique +permet aux états de créer une source artificielle +de richesse momentanée. Mais, à mesure que les +émissions augmentent, phénomène qualifié d’inflation, +la confiance diminue et la valeur des billets +émis descend rapidement vers zéro, comme l’Allemagne +en fit l’expérience.</p> + +<p>L’inflation continue aboutit donc à la ruine, comme +le ferait, d’ailleurs, la répétition d’emprunts quelconques.</p> + +<p>Mais si l’expérience prouve que l’inflation prolongée +se termine toujours par la ruine, elle montre +aussi que cette inflation peut rendre momentanément +de grands services à un pays.</p> + +<p>C’est grâce, en effet, à l’emploi prolongé de billets de +banque à cours forcé que l’Angleterre put se procurer +les ressources nécessaires pour combattre Napoléon. +Plus heureux que nos billets modernes, les billets +anglais ne perdirent jamais plus de 50 p. 100 de leur +cours et, après la guerre, ils purent être bientôt remboursés +au pair.</p> + +<p>Ce fut également avec le mark à cours forcé que les +Allemands reconstruisirent leur flotte, bâtirent de +grandes usines et préparèrent leur renaissance économique. +Elle leur servit également à se constituer à +l’étranger une réserve de devises appréciées qui constituèrent +plus tard la garantie d’une nouvelle monnaie +dès que l’ancien mark, tombé au voisinage de zéro, +fut retiré de la circulation.</p> + +<p>Cette réserve s’étant montrée insuffisante pour +servir de garantie à une émission importante de la +nouvelle monnaie, il fallut y ajouter une garantie +hypothécaire portant sur un certain nombre d’immeubles. +Les billets alors émis étaient comparables +aux obligations hypothécaires de notre Crédit foncier, +c’est à dire parfaitement garantis. Par le fait seul de +cette garantie, la nouvelle monnaie se trouva soustraite +aux variations du change et resta aussi stable +que la livre anglaise ou les dollars américains.</p> + +<p>La très instructive évolution du mark allemand +présente, entre autres particularités, ce phénomène +curieux qu’avec sa mauvaise monnaie constituée par +ce mark déprécié, l’Allemagne atteignit momentanément +un certain degré de prospérité, alors qu’avec sa +bonne monnaie elle se trouve gênée, comme le +montre l’existence de 1.700.000 chômeurs sur son +territoire.</p> + +<p>Ce phénomène résulte de la rareté d’une monnaie +qu’on ne pourrait multiplier qu’en retombant dans +l’inflation.</p> + +<p>En France, l’inflation fut pratiquée sur une large +échelle et donna pendant quelques années l’illusion +de la richesse, mais emprunts et inflation se multiplièrent +tellement qu’aujourd’hui, sur un budget de +40 milliards, plus de la moitié est consacrée au +versement de l’intérêt des sommes empruntées.</p> + +<hr> + + +<p>L’expérience d’un peuple servant rarement à un +autre, la France a répété les mêmes erreurs que l’Allemagne +sur l’inflation et les emprunts.</p> + +<p>En France, comme en Allemagne, on mit un certain +temps à comprendre que le billet de banque ne peut +constituer une valeur invariable qu’à partir du jour +où il est échangeable à volonté contre une quantité +d’or ou d’argent égale à celle imprimée sur le billet. +C’est un principe fondamental dont l’importance apparaîtra +dans les problèmes de la stabilisation et de la +revalorisation que nous allons étudier maintenant.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c29"><span class="maigre">CHAPITRE II</span><br> +<span class="ssf small">STABILISATION ET REVALORISATION</span></h3> + + +<p>La guerre ayant obligé les grands états européens +à des dépenses fort supérieures à leurs ressources, ils +ont été forcés d’utiliser la monnaie artificielle constituée +par des billets de banque sans garantie. Cette +source apparente de richesse étant d’un emploi facile, +tous les États en ont abusé jusqu’au moment où la +monnaie artificielle ainsi créée perdit toute sa valeur +comme en Allemagne, ou seulement une grande +partie de sa valeur comme en France, en Belgique, etc.</p> + +<p>Les gouvernements ayant fini par constater que la +baisse continue de la monnaie rendait les relations +commerciales fort difficiles, il était nécessaire de +trouver un remède à cette situation.</p> + +<p>Plusieurs méthodes furent successivement tentées, +résumons-les brièvement.</p> + +<hr> + + +<p>La plus simple paraissait être de réduire la valeur +attribuée aux billets dépréciés, déclarer comme les +Belges, par exemple, que l’ancien billet de 5 francs ne +serait plus admis que pour un franc. Quel que soit +le nom donné à l’opération, elle constitue une simple +faillite. Dans le cas de la Belgique, la faillite a été +de 80 p. 100.</p> + +<p>A côté de cette stabilisation légale, et par conséquent +forcée, d’autres États, comme la France, se sont +contentés, jusqu’à l’heure où j’écris ces lignes, d’une +stabilisation de fait, c’est-à-dire de la stabilisation +établie par la loi générale de l’offre et de la demande. +Cette manière d’opérer est conforme à la conception +des économistes qui pensent que :</p> + +<blockquote> +<p>« La véritable stabilisation, est celle qui se fait d’elle-même +lorsque, pendant une longue période, la valeur de la monnaie +a été stable sur le marché des changes. »</p> +</blockquote> + +<p>D’autres économistes assurent que la revalorisation +du franc obtenue par la prospérité industrielle croissante +d’un pays, serait supérieure à la faillite constituée +par une stabilisation légale. Ils font remarquer +que la revalorisation succédant à la dévalorisation +n’est pas un fait unique dans l’histoire, puisque l’Angleterre +fit la guerre à Napoléon avec des billets de +banque à cours forcé, qui finirent par perdre plus de +50 p. 100 de leur valeur, mais reprirent progressivement +leur ancien cours, après une prospérité +industrielle d’une quinzaine d’années.</p> + +<p>Cet exemple ne semble pas malheureusement +applicable à la situation de divers pays, la France +notamment.</p> + +<p>Les dettes, les traitements, les salaires ont été, en +effet, établis à des époques où les valeurs successives +du franc étaient fort différentes. Il est évident, par +exemple, que les emprunts contractés à la parité or, +c’est-à-dire à l’époque où le franc n’avait pas encore +baissé, et ceux contractés à un moment où le franc +avait perdu les quatre cinquièmes de sa valeur, représentent, +malgré la similitude des chiffres inscrits +sur les billets, des valeurs bien différentes. On le voit +immédiatement lorsqu’au moyen d’une cote des +changes on convertit en dollars ou en livres les +valeurs énoncées en francs.</p> + +<hr> + + +<p>La consolidation des dettes, c’est-à-dire la transformation +d’une dette immédiatement exigible en dette +à échéance lointaine, est un des moyens proposés +non pour stabiliser la monnaie, mais pour reculer les +dates de paiements et alléger, par conséquent, les +charges financières d’un pays.</p> + +<p>Le gouvernement belge employa cette méthode, +lorsque utilisant les pouvoirs absolus obtenus du +parlement, le roi décréta, le 31 juillet 1926, la consolidation +de la quasi totalité de la dette flottante intérieure, +représentée par des bons qui atteignaient +quatre milliards, et dont l’échéance de près de la +moitié venait le premier décembre suivant. Les +créanciers recevaient, en échange de leurs anciens +titres, des actions privilégiées de la Société Nationale +des chemins de fer. Les porteurs refusant cet échange +devaient être remboursés par tirage au sort dans la +mesure des disponibilités du Trésor, c’est-à-dire d’une +très incertaine façon.</p> + +<p>La moralité financière de cette opération est évidemment +contestable ; la question était de savoir si +elle était préférable à l’inflation à laquelle il eût fallu +recourir pour rembourser les bons à leur échéance.</p> + +<hr> + + +<p>La tentative au retour à l’étalon or par une faillite +partielle, comme en Belgique, est une opération avantageuse +en apparence au point de vue mathématique, +mais qui, en réalité, ne l’est pas plus à ce dernier +point de vue qu’au point de vue psychologique.</p> + +<p>Elle ne l’est pas au point de vue psychologique pour +les raisons que voici :</p> + +<p>Lorsqu’un billet de banque de cent francs n’est +accepté à l’étranger que pour vingt francs, le franc +est momentanément stabilisé au cinquième de sa +valeur. C’est donc, en apparence, la même chose que +si l’on donnait, comme le font les Belges, un billet +de vingt francs convertissable en or, en échange d’un +billet de cent francs ordinaire.</p> + +<p>En réalité, ces diverses opérations, d’aspect identique, +sont psychologiquement bien différentes. Le +franc a, en effet, conservé, dans divers pays, en +France surtout, un prestige mystique indépendant de +sa valeur réelle d’échange. L’ouvrier auquel on proposerait +un salaire de dix francs-or au lieu de cinquante +francs-papier, ce qui serait pourtant la même +chose, n’accepterait pas cette substitution, et d’autant +moins que ses fournisseurs habituels ne se décideraient +que lentement à lui donner pour ses dix francs-or +une quantité de marchandises identique à celle +livrée pour cinquante francs-papier.</p> + +<p>Il faut remarquer aussi qu’en conseillant de stabiliser +définitivement le franc au cinquième de son +ancienne valeur, opération consistant réellement en +une faillite de 80 p. 100, « on semble oublier, comme +le fait remarquer la <i lang="en" xml:lang="en">Westminster Gazette</i>, que ce +serait supprimer définitivement une part très importante +des richesses et des biens que possède la population. »</p> + +<p>Évidemment la stabilisation de fait, indépendante +de toute action gouvernementale, a réduit le franc au +cinquième de sa valeur, mais les intéressés conservent +l’espérance qu’il pourrait reprendre son ancien taux.</p> + +<p>Stabilisation de fait et stabilisation obligatoire sont +au fond la même chose, mais la stabilisation forcée +consacrant, comme celle de la Belgique, une ruine +définitive des quatre cinquièmes de la fortune, ne laisse +place à aucune espérance. La stabilisation naturelle +permet au contraire d’espérer le retour de la monnaie +à son ancienne valeur. Or, en politique comme en +religion, les hommes vivent surtout d’espérances.</p> + +<p>Ces influences psychologiques, que ne voient pas +toujours les experts, rendent fort dangereuses les +solutions radicales qu’ils proposent en leur donnant +des arguments mathématiques pour soutien. Ces arguments +ne suffisent nullement, d’ailleurs, à justifier une +stabilisation forcée comme celle dont nous venons de +montrer les inconvénients psychologiques.</p> + +<p>Les raisons mathématiques de l’opération réalisée +en Belgique ne seraient valables que si les billets +nouvellement émis avaient une représentation équivalente +en or dans les caisses de la banque qui les a +émis, mais il n’en a rien été.</p> + +<p>Pratiquement, en effet, il fallut bien se contenter +d’une garantie en or très inférieure au chiffre d’émission +des billets.</p> + +<p>Les nouveaux billets n’ayant qu’une garantie partielle +en or se trouveront, par ce seul fait, soumis aux +spéculations de la Bourse, c’est-à-dire à toutes les +fluctuations du change. Les Belges en feront probablement +bientôt l’expérience.</p> + +<hr> + + +<p>Étant donné la situation de la France au moment +où j’écris ce livre, on peut dire que la meilleure +solution actuelle des problèmes de la stabilisation est +celle formulée par le ministre des Finances à la +tribune :</p> + +<blockquote> +<p>« Une stabilisation de fait doit précéder la stabilisation +légale. Cette stabilisation de fait ne se décrète pas, elle s’obtient +par la sagesse ; elle n’existera que lorsque toutes les principales +causes de trouble monétaire auront disparu, et +malheureusement nous n’en sommes pas encore là. »</p> +</blockquote> + +<p>On sait les violentes critiques que provoqua, chez +les députés socialistes, le refus du ministre de +stabiliser légalement la monnaie. Convaincus que +les sociétés se refont à coups de décrets, ces naïfs +législateurs étaient persuadés qu’il suffisait d’un +décret pour obliger tous les peuples de l’univers à +accepter les billets de banque français au cours déterminé +par une loi.</p> + +<p>Dans les circonstances actuelles il faut donc vivre +avec une monnaie dépréciée, mais ne pas oublier +qu’une monnaie quelconque devient excellente dès +que l’industrie et le commerce prospèrent. Essayons +de les améliorer et renonçons, malgré les conseils +des experts, aux dangereux emprunts étrangers. Ils +alourdiraient encore notre budget par le paiement +des intérêts et, en outre, finiraient par mettre la +France sous la tutelle de l’étranger. Elle s’y trouve +déjà beaucoup trop.</p> + +<hr> + + +<p>On a souvent représenté les Américains comme +spéculant contre les monnaies européennes dépréciées +pour en faire baisser le cours ; ils sont, au contraire, +très intéressés à la stabilisation de ces monnaies, +celle de la France notamment. Dans une conférence +faite à l’Association économique internationale, +M. Owen D. Young, un des auteurs du plan Dawes, +faisait remarquer :</p> + +<blockquote> +<p>Qu’« il était plus important pour les États-Unis de restaurer +la stabilité des monnaies du monde et de les sauver des +fluctuations des changes que d’obtenir le paiement de nos +créances sur les nations étrangères. »</p> + +<p>« — C’est maintenant notre devoir de veiller à ce que les +moyens d’échange entre tous les pays reposent sur une base +qui rende le crédit possible et les prêts sûrs. C’est pourquoi +aussi l’or qui reste en la possession des États-Unis constitue +un fonds de garantie pour les valeurs du monde. »</p> +</blockquote> + +<hr> + + +<p>Le problème de la stabilisation des monnaies, à +l’étude duquel vient d’être consacré ce chapitre, est +un nouvel exemple des conflits entre les forces économiques +et les influences psychologiques qui caractérisent +l’âge actuel.</p> + +<p>La solution des problèmes résultant de ces conflits +reste difficile. Ils représentent, en effet, des équations +dont les divers termes n’ont pas de commune mesure. +Elles contiennent des éléments économiques qui se +pèsent facilement et des influences psychologiques +dont aucune méthode ne permet d’évaluer exactement +la grandeur. Les forces économiques pondérables +tendent à dominer le monde, mais les impondérables +forces psychologiques sont parfois plus puissantes +encore.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c30"><span class="maigre">CHAPITRE III</span><br> +<span class="ssf small">FACTEURS ÉCONOMIQUES ET PSYCHOLOGIQUES +DU PROBLÈME DE LA STABILISATION</span></h3> + + +<p>Nous venons d’étudier sommairement le problème +de la stabilisation. Il ne sera pas sans intérêt de +rappeler quelques-unes des discussions dont il fut +l’objet. Cet exposé fera voir à quel point, dans les +questions économiques nouvelles entremêlées d’influences +politiques et psychologiques, il est difficile +d’arriver à des certitudes.</p> + +<p>On sait que, pour tâcher de découvrir les moyens +de restaurer nos finances, et notamment d’améliorer +la valeur du franc, une commission d’experts fut +chargée de découvrir les méthodes à employer. Après +de laborieuses réunions, ils formulèrent les conseils +suivants :</p> + +<p>1<sup>o</sup> reconnaître immédiatement les dettes envers les +États-Unis ;</p> + +<p>2<sup>o</sup> faire de grands emprunts à l’étranger afin d’obtenir +une masse de manœuvre permettant d’empêcher +les oscillations du franc ;</p> + +<p>3<sup>o</sup> stabiliser la valeur du franc par décret.</p> + +<p>Malgré toute l’autorité des experts aucun de leurs +conseils ne fut suivi, l’amélioration du franc fut obtenue, +comme le faisait remarquer ironiquement un +grand journal anglais, en opérant d’une façon exactement +contraire à celle indiquée par les experts. +Ils déclaraient indispensable la reconnaissance des +dettes extérieures, et ces dettes n’ont pas été reconnues. +Ils déclaraient non moins indispensable un grand +emprunt à l’étranger et le franc a été amélioré sans +qu’il ait été fait aucun emprunt. Ils déclaraient une +stabilisation légale du franc nécessaire et aucune stabilisation +n’a été effectuée.</p> + +<p>Ainsi qu’il arrive souvent, la sagacité d’un seul +homme a été fort supérieure à celle d’une collectivité. +Le ministre des finances a marqué combien à la tribune, +il eût été onéreux de suivre les conseils des +experts, lorsqu’il disait : « que la situation actuelle +eût été beaucoup plus redoutable si nous avions +stabilisé à un taux élevé avec le concours de l’étranger ».</p> + +<hr> + + +<p>Dans les problèmes relatifs à la valorisation du +franc, les illusions ont joué, comme dans beaucoup +d’opinions collectives, un rôle prépondérant.</p> + +<p>Les experts se sont inspirés des illusions les plus +répandues et c’est pourquoi leurs conclusions furent +si médiocres. En ce qui concerne, notamment, la stabilisation +par décret. M. Charles Dupuy, sous-directeur +de l’École des Sciences politiques, leur a fait justement +observer que :</p> + +<blockquote> +<p>« … La stabilisation est impuissante à donner la stabilité, +parce que la stabilité ne saurait dépendre d’une disposition +législative, qu’elle ne peut résulter que d’un équilibre réel, et +non artificiel, entre les ressources et les engagements. Stabilisation +n’est pas stabilité ; stabilisation ne garantit pas stabilité. »</p> +</blockquote> + +<hr> + + +<p>Les problèmes posés aux experts étaient à la fois +d’ordre économique et psychologique. C’est en s’appuyant +principalement sur les facteurs psychologiques +que le gouvernement réussit à relever la +valeur du franc.</p> + +<p>Le rapport de M. Chéron au Sénat montre combien, +à un certain moment, la situation avait été critique :</p> + +<blockquote> +<p>« Le gouverneur de la Banque de France, le 21 juillet 1926, +avait averti le gouvernement de l’imminence d’une suspension +des paiements de l’établissement. Les demandes de remboursement +des bons de la Défense Nationale affluaient. Les +menaces du cartel avaient tué la confiance. Le 20 juillet 1926, +la livre sterling était cotée en bourse 240 fr. 25, le dollar +49 fr. 22, le cours de la rente 3% était tombé à 44 fr. 50… +L’État se trouvait acculé soit à une inflation nouvelle qui +eût précipité la chute du franc, soit à la redoutable éventualité +de suspendre ses paiements. »</p> +</blockquote> + +<p>La situation fut transformée par un nouveau Président +du Conseil qui sut inspirer confiance.</p> + +<p>Les conséquences de son intervention furent rapides : +à la date du 11 décembre 1926 la livre est à +122 fr. 50, avec une diminution de près de 120 points +sur le mois de juillet.</p> + +<p>La crise qui avait failli emporter le crédit de la +France, et qui ébranla le pays tout entier, fut une +crise de confiance.</p> + +<p>La confiance qui permit le relèvement du franc +fut le résultat de plusieurs facteurs, notamment le +rétablissement de l’équilibre budgétaire et la barrière +opposée aux menaces socialistes.</p> + +<p>Un grand journal a très bien résumé, dans les termes +suivants, ce rôle des influences psychologiques :</p> + +<blockquote> +<p>« Tant que les socialistes ont gouverné dans la coulisse, la +livre à 240 francs, la catastrophe toute proche. Dès que les +socialistes n’ont plus eu de prise sur le gouvernement, la +livre à 123 francs, la stabilité de fait. »</p> +</blockquote> + +<p>La confiance est un des soutiens psychologiques de +la monnaie mais ce soutien est provisoire. Ainsi que +je l’ai précédemment rappelé le cours de la monnaie +ne peut être maintenu que par l’accroissement de la +richesse nationale due aux progrès de l’agriculture et +de l’industrie. Les questions de monnaie s’évanouissent +fatalement dès qu’un pays peut payer ses +importations avec ses exportations. Toute monnaie +devient alors presque inutile.</p> + +<hr> + + +<p>Le rôle de la confiance dans le relèvement du franc +n’avait pas échappé aux experts, mais les moyens +proposés par eux pour la rétablir auraient été probablement +plus dangereux qu’utiles.</p> + +<p>Parmi ces moyens figuraient comme nous l’avons +dit plus haut : 1<sup>o</sup> l’urgence de régler les dettes interalliées ; +2<sup>o</sup> la nécessité de faire un emprunt important +destiné à procurer à la Banque de France les devises +nécessaires pour augmenter la garantie des billets +de banque, et accroître ainsi leur valeur ; 3<sup>o</sup> la stabilisation +du franc par décret.</p> + +<p>Les faits ont prouvé, qu’une amélioration du franc +dépassant toutes les espérances des experts avait été +obtenue sans aucun des moyens indiqués par eux. +On saisira les causes des illusions dont cette collectivité +d’hommes sages fut victime en discutant les +causes de leurs propositions.</p> + +<hr> + + +<p><i>Le paiement des dettes interalliées pouvait-il influencer +la situation financière ?</i> A en croire les experts et +plusieurs économistes, — anglais et américains, surtout, — l’amélioration +de la situation financière de +la France aurait été liée à la reconnaissance des dettes +envers ses anciens alliés.</p> + +<p>Il est pourtant visible, sans y réfléchir longuement, +que le paiement annuel de nombreux milliards à +l’étranger, loin d’améliorer le franc, n’aurait fait qu’en +précipiter la chute. Pour se procurer les livres et les +dollars nécessaires aux paiements, il aurait fallu +vendre, en effet, sur les marchés étrangers des quantités +colossales de francs. En raison de la souveraine +loi de l’offre et de la demande, cette opération eût +fait baisser énormément la valeur du franc, résultat +exactement contraire à celui espéré.</p> + +<p>En admettant même que les banquiers étrangers +aient pu être influencés par la reconnaissance des +dettes, il est infiniment probable que le nombre de +milliards prêtés par eux eût été très au-dessous +de la réserve d’or nécessaire pour améliorer le +cours des cinquante milliards environ des billets de +banque français en circulation.</p> + +<p>J’ai déjà rappelé que les Américains eux-mêmes commencent +à voir l’inconvénient de ces dettes si aisément +reconnues par les experts. Aux citations déjà +reproduites dans un précédent chapitre j’ajouterai +encore celle de M. Baker, ancien secrétaire de la guerre +aux États-Unis :</p> + +<blockquote> +<p>« Il est inconcevable, que le reste du monde continue à +faire des affaires avec nous pendant les soixante-deux ans où +chaque pays verra peser sur ses propres industries des impôts +écrasants payables aux États-Unis sous une forme ne différant +pas beaucoup du tribut que Rome imposait à ses ennemis. »</p> +</blockquote> + +<p>Les experts ne paraissent pas d’ailleurs avoir possédé +des notions psychologiques bien judicieuses sur +sa mentalité des banquiers américains. Ces banquiers +sont, en réalité, des commerçants ne désirant pas laisser +improductif l’or constituant leur marchandise. +Non seulement ils demandent à l’utiliser en prêts +fructueux, mais ils cherchent aussi à prendre des +intérêts dans les industries susceptibles de rapport. +C’est ainsi qu’aujourd’hui ils possèdent beaucoup +d’actions d’entreprises diverses en Allemagne.</p> + +<p>On voit par ce qui précède que la proposition des +experts d’améliorer notre situation financière par la +reconnaissance de lourdes dettes à l’étranger constituait +une illusion dangereuse.</p> + +<hr> + + +<p><i>Peut-on stabiliser une monnaie par des rachats en +Bourse ?</i> Cette illusion, partagée par d’éminents financiers, +a coûté un milliard à l’Allemagne, quand elle +voulut empêcher la chute du mark, et 500 millions à +la Belgique, dans sa première tentative de stabilisation.</p> + +<p>Semblable illusion a été également partagée par +tous les ministres des finances français qui se sont +succédé depuis quelque temps. Elle a englouti bien des +millions et, sans un changement de ministère, la +réserve d’or de la Banque de France eût subi un +anéantissement total.</p> + +<p>Lorsque nos experts conseillaient la reconnaissance +des dettes de la France envers ses alliés, ils supposaient +sans doute, eux aussi, qu’avec les milliards +prêtés par les banquiers étrangers émus de cette +reconnaissance des dettes, on pourrait constituer +« une masse de manœuvre » permettant, par des +rachats méthodiques, de maintenir le cours du franc.</p> + +<p>Assurément, on peut, par des demandes d’une devise +en Bourse, faire monter artificiellement son +cours ; mais, pour réussir à maintenir indéfiniment +ce cours, il faudrait une réserve d’or que l’État, acheteur +de sa propre monnaie, ne possède pas, puisque +c’est justement sa pauvreté en or qui occasionne la +dépréciation de la monnaie.</p> + +<p>Sans doute, l’État l’acheteur s’imagine volontiers +que le rachat en or de la monnaie dépréciée inspirera +une telle confiance qu’après quelques remboursements +le public conservera son papier sans en demander +l’échange.</p> + +<p>De cette illusion dont furent successivement victimes +les gouvernants allemand et belge, nous aurions +été victimes à notre tour, en suivant les +mêmes errements.</p> + +<p>Tant que la Belgique, à l’époque de sa première +tentative de stabilisation, posséda assez d’or ou de +devises équivalentes pour racheter ses francs sur le +marché, elle put maintenir la livre à 107 francs ; +mais aussitôt que sa réserve se trouva épuisée, les +remboursements furent forcément suspendus. La +livre remonta rapidement à 150 francs, taux qu’elle +devait dépasser bientôt.</p> + +<p>L’amélioration d’une monnaie par des rachats en +Bourse n’a encore réussi à aucun État.</p> + +<p>L’impossibilité de maintenir artificiellement le +taux d’une monnaie fiduciaire par des rachats en +Bourse ne semble pas due uniquement à des motifs +économiques ou psychologiques, mais aussi à certaines +raisons mathématiques.</p> + +<p>Le calcul des probabilités démontre, en effet, qu’un +joueur à fortune finie, jouant avec le possesseur d’une +fortune infinie, est fatalement condamné à la ruine. +Une Bourse quelconque, en raison de ses relations +télégraphiques instantanées avec toutes les autres +Bourses de l’univers, représente une immense salle +de jeu contenant tous les spéculateurs du monde. Le +pays qui rachète sa monnaie représente le joueur à +fortune limitée dont je parlais plus haut. Le joueur à +fortune illimitée est constitué par la totalité des +joueurs du monde. En raison de la loi mathématique +formulée plus haut, le joueur à fortune finie, c’est-à-dire +un simple État, est fatalement condamné à engloutir +tout l’or qu’il possède dans la tentative de +faire monter le cours de sa monnaie.</p> + +<p>Quelle que soit la valeur de l’argument mathématique +qui précède, l’expérience prouve qu’aucun rachat +en Bourse ne peut faire remonter longtemps la +valeur d’une monnaie, si le public n’a pas confiance +dans cette monnaie.</p> + +<p>A défaut des expériences précédemment rappelées +et des arguments qui viennent d’être énoncés, +un raisonnement bien simple montrera aisément +combien sont erronées les espérances relatives à +l’efficacité d’une masse de manœuvre.</p> + +<p>Supposons, en effet, qu’un État possède une masse +de manœuvre déclarée suffisante pour ôter aux spéculateurs +l’idée de provoquer par des ventes la baisse +d’une monnaie. Si l’impossibilité supposée était +réelle, il s’ensuivrait que le pays possédant une certaine +masse de manœuvre pourrait imprimer un +nombre indéfini de billets de banque sans s’exposer +à voir baisser leur valeur. Il deviendrait donc bientôt +le plus riche pays de l’univers.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c31"><span class="maigre">LIVRE IX</span><br> +<span class="small">ROLE DE L’IDÉAL DANS LA VIE DES PEUPLES.<br> +LA RELIGION SOCIALISTE</span></h2> + + + + +<h3><span class="maigre">CHAPITRE PREMIER</span><br> +<span class="small ssf">L’ÉVOLUTION DES IDÉALS MODERNES</span></h3> + + +<p>Si les grands génies de la Grèce et de Rome dont +la pensée éclaira tant de générations revenaient à la +lumière, ils seraient éblouis par la simple énumération +des merveilles réalisées depuis un siècle : des +forces, jadis insoupçonnées, mises au service de +l’homme, l’espace conquis, la foudre captée, la parole +instantanément transmise à travers le monde et +bien d’autres découvertes encore.</p> + +<p>Ces illustres penseurs seraient étonnés sans doute, +mais leur pénétrant génie découvrirait vite que, si la +raison a transformé l’aspect matériel des civilisations, +elle exerce sur la conduite des hommes bien peu +d’action encore. Les croyances politiques et sociales +modernes ont les mêmes bases sentimentales et mystiques +que les croyances religieuses antérieures. Les +passions qui armèrent jadis tant de peuples les uns +contre les autres sont identiques à celles qui les +arment aujourd’hui. Les dissensions qui ruinèrent la +Grèce antique, les luttes civiles qui mirent fin à la +République romaine sont nées de sentiments semblables +à ceux qui bouleversent encore la vie des +nations.</p> + +<hr> + + +<p>Devant les découvertes de la science, les philosophes +espéraient que notre siècle deviendrait celui de la +raison pure, que les temples et les casernes seraient +remplacés par ces laboratoires d’où surgissent des +forces supérieures à celles dont disposaient les dieux +et qu’une concorde universelle unirait les peuples.</p> + +<p>Il n’en a rien été et on ne saurait s’en étonner. Comment +des découvertes d’origine rationnelle auraient-elles +pu modifier les sentiments qui forment la trame +de notre nature ?</p> + +<p>La science a fourni aux sentiments de nouveaux +moyens d’action, mais ne les a pas transformés. Et +c’est pourquoi les découvertes scientifiques, loin d’introduire +la paix dans le monde, n’ont fait que rendre +les guerres modernes plus meurtrières et plus cruelles +que celles du passé.</p> + +<p>Les savants dont je parlais plus haut constateraient +également que les illusions mystiques sont aussi puissantes +aujourd’hui qu’elles l’étaient de leur temps. Faisant +partie de la nature de l’homme, elles ne meurent +pas plus que l’amour, l’ambition et la haine. Ils verraient +très vite que les fidèles, prosternés il y a +8.000 ans devant les autels d’Isis, les socialistes transformant +l’État en arbitre souverain de la destinée des +hommes appartiennent, au point de vue psychologique, +à la même famille. Les influences mystiques +qui dominaient les premiers sont identiques à celles +qui dominent les seconds.</p> + +<p>Les peuples n’ont jamais supporté sans bouleversement +la mort de leurs dieux, et c’est pourquoi, dès +qu’un idéal divin se transforme, la civilisation qu’il +inspirait se transforme également.</p> + +<p>Sous l’influence des idéals issus des méditations de +Bouddha, de Jésus et de Mahomet, de grands empires +ont été détruits et d’autres ont été fondés.</p> + +<hr> + + +<p>En dehors des idéals religieux, chaque époque +fut influencée par un idéal politique qui change +généralement après un petit nombre de générations. +C’est ainsi, par exemple, qu’en France au <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle, +l’idéal politique fut la monarchie absolue représentée +par Louis XIV. Au <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, la révolution réussit à +détruire en partie l’ancien régime, elle aboutit +finalement à la création de monarchies constitutionnelles +laissant aux peuples des pouvoirs politiques +dont des révolutions successives amenèrent l’extension. +Le <small>XX</small><sup>e</sup> siècle vit le développement des pouvoirs +populaires et, en même temps, la formation de grands +états nouveaux tels que l’Italie et l’Allemagne, constitués +par la réunion de petits états jadis séparés.</p> + +<p>Le développement des idées démocratiques, celles +d’égalité surtout, eut pour aboutissement final l’extension +des influences socialistes. Leur application +dans divers pays enfanta des désordres qui ont +déjà ramené plusieurs grands états de l’Europe à +des formes diverses de dictature. Elles semblent +destinées à s’étendre si les gouvernements socialistes +continuent à prouver leur incapacité à s’adapter aux +nécessités qui dirigent aujourd’hui le monde.</p> + +<p>L’insuccès des tentatives faites en Russie et ailleurs +montre combien il est difficile pour les peuples +fatigués d’un idéal ancien d’en créer un nouveau +capable d’unifier les âmes.</p> + +<p>La difficulté est d’autant plus grande aujourd’hui +qu’un idéal n’a d’influence durable que s’il ne se +heurte pas, comme l’idéal socialiste, aux exigences +économiques nouvelles que les progrès des sciences +et de l’industrie ont fait surgir.</p> + +<hr> + + +<p>Trois grandes formes d’idéals sont en lutte, aujourd’hui, +dans le monde : l’idéal religieux, l’idéal national, +l’idéal international.</p> + +<p>L’idéal religieux, très vivace encore chez beaucoup +de nations, n’a cependant d’influence politique profonde +que chez les peuples de l’Asie, ceux de l’Asie +musulmane notamment. En Europe la religion socialiste +tend à se substituer aux anciennes croyances +religieuses.</p> + +<p>L’idéal national, d’où l’idée de patrie dérive, s’est +développé chez beaucoup de peuples depuis la guerre, +en particulier chez ceux artificiellement créés par le +traité de paix.</p> + +<p>L’idéal international, qui repousse l’idée de patrie, +est défendu par les socialistes et les communistes, +qui s’imaginent que la suppression de la patrie engendrerait +une paix universelle.</p> + +<p>L’Histoire prouvant qu’une nation ne change pas +d’idéal sans que sa civilisation se transforme bientôt, +il en résulte que l’avenir des peuples dépendra de +l’idéal qui régira leurs sentiments et leurs pensées.</p> + +<p>Étudiés aux seules lumières de la raison, la plupart +des idéals deviennent d’illusoires fantômes, mais, +les observations répétées pendant de longs siècles +prouvent que ces fantômes engendrèrent de vivantes +réalités. Bouddha, Jésus et Mahomet ont transformé +le monde, et du fond de leur tombeau, ils orientent +encore la pensée de plusieurs millions d’hommes.</p> + +<hr> + + +<p>Les idéals religieux le plus souvent, les idéals politiques +quelquefois, ont eu seuls, jusqu’ici, le pouvoir +de créer l’unité de sentiments et de pensée sans laquelle +aucune civilisation n’a encore pu durer.</p> + +<p>La puissante action d’idéals mystiques échappe aux +partisans de la théorie dite matérialiste de l’histoire. +Ses adeptes soutiennent que les peuples sont uniquement +conduits par des besoins matériels, alors qu’en +réalité la plupart des grands événements formant la +trame de l’histoire ont eu pour origine des idéals +mystiques bien étrangers à ces besoins. La fondation +de l’Empire musulman, les croisades, les guerres de +religion et bien d’autres événements du même ordre, +eurent des influences mystiques pour cause et non +des besoins matériels. Tout autant que les besoins, +les idéals dirigent l’âme des peuples.</p> + +<hr> + + +<p>De nos jours, l’importance des idéals religieux est +devenue, chez beaucoup de peuples, bien moindre que +celles des idéals politiques ou sociaux, tels que le +désir d’hégémonie, les doctrines socialistes, etc.</p> + +<p>L’idéal d’hégémonie, forme exagérée de l’idéal +national, souvent qualifié d’impérialisme, faillit triompher +avec les armées allemandes, mais il ne fut pas +le plus fort, et c’est l’idéal socialiste qui remplace +aujourd’hui les idéals mystiques divers dont l’homme +n’a jamais pu se passer.</p> + +<p>Comme tous les idéals, il inspire des convictions +qu’aucun raisonnement ne saurait effleurer, mais ces +convictions, qui sont une des conditions de sa force, +constituent également une cause de sa faiblesse. Le +monde est arrivé en effet à une époque où des nécessités +économiques qui ne fléchissent pas limitent +étroitement le pouvoir des illusions. Lorsque Mahomet, +au nom d’une foi nouvelle, fille de ses rêves, +réussissait à bouleverser le vieux monde, il ne trouvait +pas devant lui l’infranchissable mur des nécessités +économiques que les disciples de Karl Marx rencontrent +maintenant.</p> + +<p>Mais, si le pouvoir constructeur de l’idéal socialiste +est bien faible, son action destructrice peut devenir +considérable. La Russie en fit l’expérience. Il fallut +l’influence d’un tout-puissant dictateur pour mettre fin +en Italie aux désordres engendrés par l’application +de la doctrine.</p> + +<hr> + + +<p>De tous les idéals légués par le passé, un des plus +puissants encore est l’idéal national constitué par +le culte de la patrie.</p> + +<p>A défaut d’arguments rationnels ou affectifs, il suffit +de voyager un peu pour comprendre en quoi consiste +une patrie.</p> + +<p>La patrie, ce n’est pas seulement la terre des aïeux +dont les générations nouvelles continuent la vie, mais +cet ensemble de traditions, de pensées, de sentiments +communs, de préjugés même, qui font que tous les +hommes d’un pays se sentent frères. Il suffirait de +transporter les plus farouches apôtres de l’internationalisme +chez des peuples étrangers pour leur faire +rapidement saisir la profondeur de l’abîme psychologique +qui sépare des peuples de mentalités différentes.</p> + +<p>On constate ces divergences quand sont réunis +dans un Congrès des hommes de patries différentes. +Bientôt éclatent les dissemblances, non pas seulement +d’intérêts, mais de sentiments et de pensées qui les +empêchent de se comprendre. Leurs croyances politiques +les rapprochent un instant mais leur passé +les désunit et ils s’en aperçoivent bientôt.</p> + +<p>L’histoire du monde antique montre clairement, +elle aussi, la puissance de l’idée de patrie. Les +Romains dominèrent et civilisèrent le monde tant +que le culte de Rome gouverna leurs âmes. Lorsque, +sous l’influence des guerres civiles créées par les luttes +sociales, le culte de la patrie s’affaiblit dans les cœurs, +la décadence commença.</p> + +<hr> + + +<p>On peut résumer ce qui précède dans les conclusions +suivantes :</p> + +<p>En dehors des besoins matériels nécessaires à +l’entretien de sa vie, l’homme est guidé par des éléments +affectifs : ambition, haine, amour, etc., par +des influences mystiques : croyances religieuses, politiques +ou sociales et par des influences rationnelles +dont le pouvoir est encore bien faible.</p> + +<p>Les croyances mystiques engendrent les idéals qui +dominent chaque peuple et lui permettent de ne pas +rester une poussière d’hommes sans résistance et +sans force.</p> + +<p>Ces idéals, jadis concrétisés dans des dieux personnels, +tendent à être remplacés par des dogmes et des +formules auxquels est attribuée la même puissance, +mais qui se heurtent à des nécessités économiques +irréductibles.</p> + +<p>Les bouleversements et l’anarchie actuelle du monde +continueront jusqu’au jour où les besoins mystiques, +qui ne sauraient périr, puisqu’ils font partie de la +pâture humaine, auront créé un idéal nouveau ne se +heurtant pas aux réalités économiques qui transforment +l’âge moderne.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c32"><span class="maigre">CHAPITRE II</span><br> +<span class="ssf small">LES PROGRÈS DE LA RELIGION SOCIALISTE</span></h3> + + +<p>On ne comprend bien la force du socialisme et du +communisme qu’en les considérant comme une religion +nouvelle inspirant la même foi mystique que les +religions antérieures.</p> + +<p>Cette assimilation, jugée paradoxale à l’époque où +je la formulais dans un de mes plus anciens livres, +est généralement admise aujourd’hui, même par les +socialistes. Leur chef en France l’a déclaré du haut de +la tribune parlementaire dans les termes suivants :</p> + +<blockquote> +<p>« Quand on vient nous dire : « Vous êtes une église », on ne +nous offense pas… Nous sommes une catholicité ! Nous aussi +prétendons à la domination spirituelle. Nous aussi créons +quelque chose qui ressemble à une foi. Nous aussi, comme +l’Église catholique, avons l’orgueil d’envisager les événements +et les choses <i lang="la" xml:lang="la">sub specie æternitatis</i>.</p> + +<p>… Le rôle de l’arbitrage entre les nations n’est plus réalisable +par l’Église ; c’est nous, le socialisme, qui le revendiquons, +c’est à cette succession spirituelle que nous prétendons. »</p> +</blockquote> + +<p>La naissance d’une religion, phénomène assez rare +dans l’histoire, est toujours accompagnée de bouleversements. +Des méditations de Bouddha sous +l’arbre de la sagesse, cinq siècles avant notre ère, +surgit une religion qui changea l’existence de l’Extrême-Orient +et dirige encore la pensée de quatre +cents millions d’hommes. Le Christianisme détermina +des transformations aussi profondes. Le dieu +sorti des rêves de Mahomet permit à d’obscurs nomades +de fonder un immense empire disparu aujourd’hui, +mais dont la foi qui le fit naître est toujours +vivante.</p> + +<p>Si les religions possèdent une pareille force, c’est +qu’elles donnent aux hommes ces pensées et ces sentiments +communs qui créent l’unité et, par conséquent, +la puissance des nations.</p> + +<hr> + + +<p>L’inégale expansion du socialisme chez les divers +peuples tient aux différences de mentalité qui les séparent. +On résumerait sommairement quelques-unes +de ces différences par une classification des peuples +en étatistes et individualistes.</p> + +<p>Chez les individualistes, toutes les grandes entreprises +sont dirigées par l’initiative privée. Chez les +étatistes, le gouvernement se trouvant chargé du plus +grand nombre de fonctions possibles, les citoyens ne +conservent qu’une dose d’initiative et d’indépendance +fort restreinte.</p> + +<p>C’est précisément en raison de ces divergences de +mentalité que les peuples individualistes, les Américains +surtout, repoussent avec horreur le socialisme. +Les Latins, au contraire, l’admettraient facilement, +s’il n’était entouré d’autant de menaces de ruine et +de dévastation.</p> + +<p>Les Américains se montrent justement fiers de leur +individualisme et si, par nécessité militaire, ils ont +dû subir l’étatisme pendant la guerre, ils l’ont rejeté +dès la signature de la paix.</p> + +<hr> + + +<p>Les différences de constitution mentale qui viennent +d’être signalées ont des conséquences aussi importantes +au point de vue économique qu’au point de +vue social.</p> + +<p>Des expériences fréquemment répétées ayant prouvé +que toutes les fabrications de l’État sont beaucoup +plus onéreuses que celles de l’industrie privée, les +peuples définitivement socialisés se trouveraient dans +un état d’infériorité manifeste à l’égard de ceux qui +ne le seraient pas. Or, la plupart des pays ne pouvant +vivre qu’en se procurant à l’étranger les matières premières +que leur sol ne fournit pas, doivent les payer +avec des marchandises dont les prix ne dépassent +pas ceux de leurs concurrents sur le marché mondial.</p> + +<p>Une nation entièrement étatisée par le socialisme +serait obligée de vendre ses produits un prix plus +élevé que ceux de ses rivaux. Elle deviendrait fatalement +alors une nation de vie chère, de chômage et, +par conséquent, comme en Russie, de misère pour les +ouvriers dont le socialisme prétend améliorer le sort.</p> + +<hr> + + +<p>Parmi les points essentiels du socialisme se trouve +la suppression du capitalisme et du salariat. Un savant +économiste a très bien montré, dans les lignes suivantes, +publiées par le <i>Temps</i>, les côtés illusoires des +théories socialistes sur ces questions fondamentales.</p> + +<blockquote> +<p>« Le salariat étant considéré comme un mode barbare de +rémunération qui laisse toujours le travailleur aux prises +avec les inquiétudes de l’avenir, les socialistes voudraient +transmettre à l’État la responsabilité de la création continue +du travail dont le profit global serait réparti entre les travailleurs, +sans perception intermédiaire. Il s’agit moins pour eux +de supprimer effectivement le capital que de l’arracher à ses +possesseurs actuels pour leur enlever du même coup la direction +des affaires. Ainsi une révolution serait nécessaire, +mais ensuite le capital subsisterait, pesant du poids de ses +intérêts sur le budget de l’État comme la rente d’aujourd’hui. +Du moins, les travailleurs seraient-ils les maîtres apparents +de leur destinée.</p> + +<p>Nous avons pu voir ce que donnait la mise en œuvre de +cette formule en Russie : un fonctionnarisme beaucoup plus +onéreux que le patronat, et surtout l’incapacité d’adapter la +production à la consommation. L’ouvrier se retrouva finalement +plus salarié que jamais, mais à des taux moindres et +soumis tout de même au chômage. En vérité, on ne peut concevoir +toute « l’économique » d’un pays centralisée entre les +mains des fonctionnaires sans que s’ensuive la ruine de l’État. »</p> +</blockquote> + +<p>Sans doute le salariat subira la loi commune qui +oblige les institutions à changer. La fusion des intérêts +de l’ouvrier avec ceux du patron comme en +Amérique, la possession par les travailleurs d’une +partie des actions des entreprises auxquelles ils collaborent, +montre que le salariat évoluera, mais dans +un sens fort différent de celui rêvé par les socialistes.</p> + +<hr> + + +<p>Les illusions des théoriciens ne sauraient prévaloir +contre cette loi psychologique irréductible que l’initiative +et l’effort individuel constituent, d’après l’expérience, +des stimulants qu’aucun sentiment collectif +n’arrive à remplacer.</p> + +<p>Supposons que, par miracle, le rêve socialiste ait +été réalisé il y a un siècle sous l’influence d’un gouvernement +international autocratique. Tous les salaires +ayant été égalisés, la concurrence et tous les autres +éléments de l’effort et de l’initiative personnelle, +étant trouvés supprimés, aucun progrès nouveau +n’aurait pu naître. Les chemins de fer, l’électricité et +les diverses découvertes qui ont transformé la civilisation +seraient inconnus. L’ouvrier continuerait à +mener la vie de privations à laquelle il était alors +condamné.</p> + +<p>Si le miracle que nous supposons réalisé il y a cent +ans se réalisait demain, le résultat serait identique, +la naissance de tout progrès se verrait empêchée et +tant que durerait ce régime, l’humanité resterait +maintenue exactement au point où elle se trouve +aujourd’hui.</p> + +<hr> + + +<p>Ces évidences ne touchent pas les socialistes. Ils +sentent bien, cependant, que leur régime mettrait +en grand état d’infériorité les peuples qui l’accepteraient. +Et c’est pourquoi leur rêve tend à l’établissement +d’une dictature internationale, qui réglerait +pour l’univers la production, les salaires, les prix, +les échanges, etc., de façon à supprimer toute concurrence +industrielle et commerciale.</p> + +<blockquote> +<p>« Il faudra, disait au parlement M. Léon Blum, introduire dans +la vie respective des nations, une sorte de légalité internationale ; +il faudra admettre une sorte de limitation. »</p> +</blockquote> + +<p>Traduites en termes clairs, ces déclarations signifient +simplement que le monde devrait être régi par un +gouvernement socialiste, lequel constituerait nécessairement +une dictature internationale absolue.</p> + +<hr> + + +<p>La force de la religion socialiste ne réside nullement +dans sa doctrine, mais, je le répète, dans les sentiments +qui lui servent de soutien.</p> + +<p>Le plus caractéristique de ces sentiments est un +besoin d’égalité d’où résulte la haine intense de +toutes les supériorités de la fortune et de l’intelligence.</p> + +<p>Les diverses formes de supériorités étant individuelles +et jamais collectives, on conçoit aisément que +l’être collectif les ait toujours mal supportées. Peu +importe à la multitude que les merveilles de la +science et de l’art, qui, en transformant les civilisations, +transformèrent également le sort des travailleurs, +soient exclusivement dues à des capacités +individuelles. Elle veut régner à son tour. La formule : +« Dictature du prolétariat » traduit nettement +cette aspiration. Il est donc naturel que le premier +acte du socialisme triomphant en Russie ait été le +massacre systématique de toutes les élites.</p> + +<p>« L’envie, disait La Rochefoucauld, est une fureur +qui ne peut souffrir le bien des autres. »</p> + +<p>A cet élément de force, le socialisme joint encore +le besoin d’une foi mystique dont les peuples ne +purent jamais se passer.</p> + +<p>Devenu une religion, le socialisme échappe par ce +seul fait à l’influence de la raison et de l’expérience. +Les religions qui menèrent toujours le monde ne sont +pas nées de la raison et ne craignent pas nos raisons.</p> + +<p>Ce n’est donc ni la faiblesse des dogmes qu’elle propose, +ni l’esclavage qu’elle impose qui pourraient +entraver la diffusion de la religion socialiste.</p> + +<hr> + + +<p>Le socialisme comprend deux branches encore distinctes, +mais qui tendent à se confondre. D’abord, +le socialisme que l’on pourrait qualifier de bourgeois, +parce qu’il a surtout des bourgeois pour adeptes ; +puis, le socialisme populaire, qualifié de communisme, +défendu principalement par les meneurs de +la classe ouvrière.</p> + +<p>Ces deux frères se combattent quelquefois, mais +poursuivent exactement les mêmes buts : suppression +de la propriété privée, expropriation des +entreprises industrielles et leur gestion par l’État. Ils +ne diffèrent que dans les méthodes de propagande. +Le socialisme bourgeois a l’illusion de pouvoir transformer +la société avec des lois, le communisme voudrait +la détruire d’abord pour la rebâtir ensuite.</p> + +<p>En attendant que la religion socialiste unisse les +hommes, elle n’a fait que les diviser davantage. Ses +résultats les plus clairs ont été de ramener à la barbarie +la Russie, seul pays qui l’ait entièrement adoptée, +et de forcer l’Italie à s’en débarrasser par un dictateur.</p> + +<hr> + + +<p>Il est attristant de songer que tant d’accumulations +de ruines et tant de sang versé pour transformer la +vie sociale des peuples, c’est-à-dire en réalité refaire +leur âme, n’ait généralement réussi qu’à changer le +nom des institutions détruites.</p> + +<p>Rappelant, à propos de la Russie, les démonstrations +que j’ai souvent répétées, un éminent académicien, +M. Bourdeau, écrivait dans le journal des +<i>Débats</i> :</p> + +<blockquote> +<p>« A quel point l’exemple de la Russie ne justifie-t-il pas les +thèses du docteur Gustave Le Bon ? Celle-ci, tout d’abord, que +les révolutions ne changent point le caractère des peuples et +que, si elles brisent la chaîne des traditions, elles en forgent +de nouvelles sur le modèle des anciennes. Le culte de Lénine +n’a fait que remplacer celui du tzar. De même, la dictature +militaire et policière sur le prolétariat n’a fait que renforcer +celle de l’ancien régime. La classe jadis dominante a été +dépossédée et massacrée, de nouvelles classes lui ont succédé. +L’égalité politique n’a pas plus été réalisée que l’égalité économique +et l’égalité sociale. »</p> +</blockquote> + +<hr> + + +<p>Un des dangers du socialisme en France, c’est qu’il +attire les partis politiques incertains qui espèrent, +en s’alliant à lui, conquérir les suffrages des électeurs.</p> + +<p>Ils oublient alors que la loi d’accélération des mouvements +révolutionnaires est analogue à celle qui régit +la chute des corps. En deux années, la même charrette +conduisit au fatal couteau les doux Girondins qui +croyaient, eux aussi, refaire le monde avec des lois +et des discours, le farouche Danton, fondateur d’un +tribunal destiné à faire périr sans retards inutiles les +contempteurs de sa foi, enfin le sombre Robespierre, +espérant régénérer la France en abattant le plus +grand nombre possible de têtes.</p> + +<p>Cette courbe des mouvements révolutionnaires a +été également observée en Russie. Après la pâle +Douma, puis le verbeux Kerenski, ce fut Lénine avec +ses fusillades en masse et son cortège de bourreaux +chinois, destinés à raffiner les supplices.</p> + +<p>Les conséquences de l’extrémisme sont partout les +mêmes. Au couperet de Robespierre, aux fusillades +de Lénine, succède bientôt le sabre du dictateur, qui +met généralement fin à l’anarchie. Il n’a pas encore +surgi en Russie, mais sa venue est inévitable.</p> + +<hr> + + +<p>Nos agitateurs devraient se rappeler que si la France +est parfois révolutionnaire, comme tous les pays à +évolution trop lente, elle possède une âme ancestrale +stabilisée depuis longtemps, qui la rend finalement +très conservatrice.</p> + +<p>Ce double caractère : révolutionnaire dans la forme, +conservateur dans le fond, doit être retenu pour comprendre +notre histoire et l’invariable tendance des +foules à se tourner vers un César libérateur quand +l’anarchie grandit. Elle explique Bonaparte au +moment où la France, fatiguée du désordre révolutionnaire, +cherchait un maître. Elle explique le second +Empire, surgissant lorsque le peuple, inquiet des +progrès socialistes, accorda sept millions de suffrages +au dictateur qui promettait de rétablir l’ordre. Les +événements de l’Histoire semblent issus d’imprévisibles +hasards ; ils sont, en réalité, régis par des +lois éternelles.</p> + +<hr> + + +<p>Quels que soient les arguments qu’on puisse invoquer +contre les doctrines socialistes, elles continuent +à se propager parce qu’elles ont pour adeptes l’immense +légion des hommes mécontents de leur sort et +auxquels les anciens idéals ne suffisent plus.</p> + +<p>Parmi eux figure la foule de fonctionnaires et de +petits bourgeois qui ont envoyé beaucoup d’extrémistes +au Parlement parce qu’ils mettaient en eux +l’espoir de voir améliorer leur situation, et renaître +l’aisance que les perturbations financières avaient fait +disparaître. Ils abandonneront d’ailleurs bien vite le +socialisme, quand ils verront que ses défenseurs sont +incapables de leur rendre l’aisance perdue.</p> + +<p>Le passage suivant, publié en avril 1926 dans le +plus influent des journaux socialistes français, donne +un exposé très net des aspirations du parti, et des +conséquences que leur réalisation pourrait entraîner.</p> + +<p>A propos du 1<sup>er</sup> mai 1926, ce journal invitait les +membres du parti :</p> + +<blockquote> +<p>« A revendiquer le prélèvement sur le grand capital et la +nationalisation des banques et des grands monopoles capitalistes, +seules mesures susceptibles de faire payer effectivement +les riches.</p> + +<p>… La paix immédiate au Maroc et en Syrie, en exerçant sur +les gouvernants au service des banquiers « colonisateurs » une +pression prolétarienne d’une telle force qu’ils soient contraints +de faire la paix. »</p> +</blockquote> + +<p>La diffusion des théories socialistes s’observe aujourd’hui +dans tous les éléments de la vie journalière +jusque dans les administrations municipales, qui +tendent de plus en plus à intervenir dans les industries +et le commerce local. On a fait observer avec +raison que le socialisme municipal est bien autrement +dangereux que le socialisme d’État, étant donné +l’infiltration communiste dans maintes localités urbaines +ou rurales.</p> + +<hr> + + +<p>L’âge actuel représente une période d’incertitudes +résultant des conflits qui divisent les peuples et les +partis politiques de chaque peuple.</p> + +<p>Il en sera ainsi, je le répète, tant que l’homme moderne +n’aura pas trouvé un idéal nouveau possédant, comme +les anciens, le pouvoir de diriger la vie, de créer les +volontés fortes et les persévérants labeurs. L’idéal +socialiste, n’étant que destructeur, ne saurait exercer +un tel rôle.</p> + +<p>Le socialisme est en réalité beaucoup plus dangereux, +peut-être, par la mentalité révolutionnaire et +envieuse qu’il propage, que par les doctrines qu’il +propose. Dès que ces doctrines arrivent, en effet, à +se réaliser, elles se heurtent à un mur de nécessités +économiques et d’impossibilités psychologiques qui +en révèlent bientôt l’impuissance ; mais la mentalité +nouvellement créée subsiste.</p> + +<p>Les théoriciens, incapables de comprendre l’infériorité +de leurs doctrines, s’en prennent aux hommes +et, comme en Russie, massacrent par milliers tous +ceux auxquels ils attribuent leurs insuccès.</p> + +<hr> + + +<p>En politique, les raisonnements ont peu d’action, +seules des expériences répétées finissent par agir sur +l’âme des peuples. Elles n’agissent malheureusement +qu’après avoir été suffisamment répétées et coûtent +fort cher. Les expériences socialistes, qui ruinèrent +la Russie et faillirent ruiner l’Italie, avaient été précédées +d’autres expériences également fort coûteuses, +En France, notamment, en 1848 et en 1871.</p> + +<p>En 1848, elles coûtèrent une révolution, la division +de la France en partis rivaux, et finalement la nomination +par 7.000.000 de suffrages d’un dictateur couronné +qui devait conduire plus tard la France à une +dangereuse invasion. En 1871, la naissance de la commune +socialiste eut pour conséquences de nombreux +massacres et l’incendie des plus beaux monuments +de la capitale.</p> + +<hr> + + +<p>Le socialisme et sa forme extrême, le communisme, +sont devenus fort dangereux. On a évalué à huit cent +mille le nombre des électeurs communistes en +France, chiffre très supérieur aux deux cent mille +Jacobins de la Terreur. C’est donc avec raison que +les chefs moscovites du bolchevisme classent le parti +communiste français au second rang par sa puissance.</p> + +<p>Le parti radical, qui jouait en France un rôle +considérable alors qu’il était unifié, se traîne de plus +en plus à la remorque du socialisme, grand pôle +d’attraction pour les esprits faibles, ne pouvant se +passer d’une croyance capable d’orienter leurs +pensées.</p> + +<p>Sans doute, nous l’avons vu déjà, les forces ancestrales +finissent toujours par limiter les dangereuses +oscillations des foules. Mais ces forces agissent lentement +et ne sauraient prévenir les ravages exercés +par les influences extrémistes.</p> + +<p>On redoute fort, aujourd’hui, les ennemis du +dehors, mais il faut craindre davantage peut-être les +ennemis du dedans.</p> + +<p>Socialistes, communistes, syndicalistes, bien que +représentants de théories diverses, s’unissent partout +contre l’ordre social établi. Ils l’ont brisé en Russie +et faillirent le détruire en Italie, en Espagne et en +Grèce.</p> + +<hr> + + +<p>Les conséquences de l’évolution socialiste étaient +depuis longtemps faciles à prévoir, car ce n’est pas +d’aujourd’hui, nous l’avons vu, que sous des formes +diverses cette doctrine a fait son apparition dans le +monde. Rappelant, dans un ancien ouvrage, que les +guerres sociales, après avoir conduit la Grèce à la +servitude, contribuèrent à amener la fin de la république +romaine et la venue des Césars, j’écrivais :</p> + +<blockquote> +<p>« Plusieurs peuples de l’Europe vont être obligés de subir +la redoutable phase du socialisme. Trop oppressif pour pouvoir +durer, il fera regretter l’âge de Tibère et de Caligula et +ramènera cet âge. On se demande, parfois, comment les +Romains du temps des empereurs, supportaient si facilement +les férocités furieuses de tels despotes. C’est qu’eux aussi +avaient passé par les luttes sociales, les guerres civiles, les +proscriptions, et y avaient perdu leur caractère. Ils en étaient +arrivés à considérer ces tyrans comme les derniers instruments +de salut. On les toléra parce qu’on ne savait comment +les remplacer. Ils ne furent pas remplacés en effet. Après eux, +ce fut l’écrasement final sous le pied des barbares, la fin d’un +monde. L’Histoire tourne dans le même cercle. »</p> +</blockquote> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c33"><span class="maigre">CHAPITRE III</span><br> +<span class="ssf small">LA MENTALITÉ BOLCHEVISTE</span></h3> + + +<p>En dehors des théories qui lui servent quelquefois +de support, mais dont la plupart des sectateurs de la +doctrine n’ont jamais entendu parler, le bolchevisme +constitue une mentalité spéciale fort répandue +aujourd’hui.</p> + +<p>En quoi consiste donc cette mentalité si répandue, +alors que la doctrine politique ne s’est développée +qu’en Russie et n’a envahi certains états civilisés, +comme la Hongrie, que pour être bientôt repoussée +par ceux-là mêmes qui l’avaient acceptée ?</p> + +<p>La mentalité bolcheviste a, comme caractéristiques +principales, un esprit de révolte permanent contre +toutes les formes d’autorité, à l’exception de celle +des chefs de la doctrine, la haine jalouse de toutes +les supériorités, le retour aux instincts primitifs, +l’ardent désir de supprimer violemment les contraintes +sociales que la civilisation oppose à ces instincts.</p> + +<p>Cette mentalité, plus répandue chaque jour, se +manifestait déjà dès les débuts de la paix. J’en eus +la première notion lorsque des milliers d’électeurs +parisiens choisirent comme député un capitaine bolcheviste, +sans avoir d’ailleurs la moindre idée de sa +doctrine.</p> + +<p>Ignorant à cette époque en quoi consistait le bolchevisme, +je cherchais à me renseigner le soir +même de cette élection auprès d’un vieux philosophe +de mes amis.</p> + +<p>Il était malheureusement aussi ignorant que moi, +mais m’assura que, si je voulais bien dîner avec lui, +les propos de sa bonne, très révoltée depuis quelque +temps, pourraient me documenter.</p> + +<p>Ils me documentèrent en effet ; bien que faiblement +érudite, la servante bolcheviste me donna en réponse +à mes interrogations d’assez judicieux conseils.</p> + +<p>— Laissez vos bouquins, dit-elle, regardez le grouillement +de la vie. Les livres, ça parle de choses mortes +et c’est pourquoi les savants qui passent leur temps +à les lire ne savent pas grand chose du monde. +Regardez autour de vous et peut-être arriverez-vous +à comprendre le bolchevisme.</p> + +<p>Malgré leur forme médiocrement littéraire, ces +conseils contenaient un fonds de vérité dont je m’empressai +de tenir compte.</p> + +<p>Le hasard me servit assez bien. Dès le lendemain, +en effet, je rencontrai chez un ami qui faisait réparer +son appartement une équipe d’ouvriers divers +échangeant, à propos de l’élection récente, des +réflexions révolutionnaires, d’ailleurs dépourvues +d’aménité pour les patrons qui les employaient. Me +mêlant à leur conversation, je déclarai d’un air +entendu au plus bruyant des orateurs de la bande +que le bolchevisme était sans doute, suivant les prétentions +des propagateurs de la doctrine, une application +des principes de Karl Marx.</p> + +<p>— Karl Marx ? Connais pas. Ça doit être un des rois +boches détrônés récemment. Les rois et les bourgeois, +n’en faut plus. C’est l’ouvrier qui doit être +bourgeois à son tour. Voilà le bolchevisme.</p> + +<p>Ce jugement, bref sans doute, mais suffisamment +clair, me fit continuer mes recherches.</p> + +<p>Elles furent instructives, puisque de leur ensemble +se dégageait nettement l’armature de la mentalité +bolcheviste : haine de l’ouvrier contre le patron, hostilité +des employés contre leurs chefs, jalousie générale +des inférieurs à l’égard des supérieurs, libération +des instincts que les contraintes sociales réprimaient +jadis, mépris de l’autorité partout.</p> + +<p>De ces observations et d’autres du même ordre il +ressortait assez clairement que le bolchevisme désignait +sous un nom nouveau un état mental extrêmement +ancien, puisqu’il se manifestait déjà avant le +déluge. Le Caïn de la légende biblique tuant son +frère de la prospérité duquel il était jaloux est le véritable +ancêtre des bolchevistes. Caïn traita Abel exactement +comme Lénine devait traiter plus tard les +bourgeois favorisés par la fortune ou l’intelligence.</p> + +<hr> + + +<p>Nous venons d’esquisser sommairement la mentalité +bolcheviste. Disons, maintenant, quelques mots +de la doctrine.</p> + +<p>Rajeunie en apparence par des théories livresques, +elle n’est qu’un simple retour au communisme des +premiers âges.</p> + +<p>Ces théories représentent, en réalité, le besoin des +révolutions triomphantes de trouver une justification +rationnelle à leurs violences. <i>Le Contrat Social</i> de +J.-J. Rousseau, qui enseignait la bonté primitive +de l’homme uniquement perverti par les sociétés, +fut la bible de Robespierre et servit à rationaliser +la guillotine. L’œuvre du juif Karl Marx, dont les +doctrines sont souvent aussi enfantines que celles de +Rousseau, devint la bible de Lénine et de ses associés. +Elle permit de justifier les systématiques massacres +des intellectuels et le pillage général des fortunes.</p> + +<p>En fait, les foules révoltées ne se préoccupent +guère des systèmes. Il n’existe que de bien lointains +rapports entre l’idéologie marxiste et l’organisation +des républiques soviétiques. Les communistes russes +connaissent fort peu leur grand prêtre Karl Marx, et +les communistes français ne le connaissent pas +davantage. L’un d’eux avouait, au parlement français, +n’avoir jamais lu une ligne de ce théoricien célèbre. +Il faut l’en louer, car les livres de Karl Marx contiennent +un si grand nombre d’assertions démenties +plus tard par les événements, que leur lecture suffirait +à guérir du communisme tout esprit impartial.</p> + +<p>Jugeant inutile d’insister sur les théories communistes, +il sera suffisant d’indiquer sommairement les +formes que le bolchevisme revêt dans la pratique.</p> + +<hr> + + +<p>Au point de vue théorique, le bolchevisme oriental +semblerait représenter la domination totale de l’être +individuel par l’être collectif. En Russie, une pyramide +de conseils ouvriers, dits soviets, s’étend du +village au comité central directeur. En sont exclus +les bourgeois, les professeurs et tous les intellectuels.</p> + +<p>Cette dictature apparente du prolétariat n’est en +réalité qu’une fiction. La machine gouvernementale +reste entièrement dirigée par un petit nombre de +chefs assez absolus pour avoir pu supprimer toutes les +libertés, celles de la parole et de la presse notamment. +Des fusillades sommaires terminent immédiatement +la moindre tentative d’opposition.</p> + +<p>Le bolchevisme russe n’est, d’ailleurs, qu’une simple +continuation de l’ancien régime tsariste. Il se maintient +pour des raisons identiques à celles qui soutenaient +ce régime. La Russie demi-barbare, composée +de races différentes, ne peut, comme tous les pays +asiatiques, conserver une certaine unité que sous la +main de chefs absolus.</p> + +<hr> + + +<p>L’essai actuel du communisme en Russie n’est pas +unique en Orient. La Chine, notamment, expérimenta +le communisme plusieurs fois. Au <small>XI</small><sup>e</sup> siècle, +sous l’empereur Tcheng-Tsong, la propriété privée +fut abolie, les capitaux, les terres et les industries +mis en commun.</p> + +<p>Après une quinzaine d’années d’expérience, les +ouvriers et paysans renversèrent le régime dont les +graves inconvénients avaient fini par les frapper. La +terre et l’industrie ne rapportaient plus rien, par +suite de l’indifférence des exploitants que l’intérêt +personnel n’animait plus.</p> + +<p>Une nouvelle expérience du communisme faillit +ruiner la Chine vers le milieu du dernier siècle. Elle +dura également une quinzaine d’années, au bout desquelles +les masses elles-mêmes virent que, loin d’être +diminuée par le nouveau régime, leur misère augmentait.</p> + +<hr> + + +<p>Si le communisme tend à se répandre chez certaines +grandes nations, c’est, comme je l’ai fait remarquer +déjà, que les civilisations, à mesure qu’elles +se compliquent, traînent derrière elles un nombre +immense d’êtres incapables de s’y adapter et désireux +par conséquent de les renverser.</p> + +<p>Pareil phénomène fut souvent observé dans l’histoire. +Lorsqu’une race inférieure arrive à dominer +accidentellement par la force une civilisation trop +élevée pour elle, cette dernière est détruite avec violence. +On le vit, notamment, lorsque les barbares +anéantirent en Gaule la civilisation romaine, trop +raffinée pour eux. On le vit également, de nos jours, +lorsque les nègres de Saint-Domingue et d’Haïti +anéantirent, sans pouvoir la remplacer, la civilisation +que les Européens leur avaient apportée.</p> + +<p>Des phénomènes du même ordre se manifestent +actuellement en Russie. Un observateur judicieux, +M. Chessin, explique comment le régime communiste +fit une guerre féroce aux intellectuels. Il +rapporte cette profession de foi publiée par la +<i>Pravda</i> :</p> + +<blockquote> +<p>« L’Orient moujik a jeté bas les théories de la science occidentale, +il a obligé le savant à ployer l’échine devant l’ouvrier +noir de crasse. »</p> +</blockquote> + +<p>Un des grands maîtres de la doctrine, Zinovief, +proclame que, « dans chaque intellectuel, il voit un +ennemi du pouvoir soviétique ».</p> + +<p>C’est en raison de cette mentalité que l’enseignement +de l’histoire, de la philosophie, de la morale a +été exclu des écoles.</p> + +<blockquote> +<p>« Suivant l’auteur précédemment cité, les maîtres du pouvoir +ont interdit, sous la menace de pénalités exemplaires, +dans les bibliothèques publiques, des ouvrages de Platon, +Aristote, Descartes, Kant, Spencer, etc. Les grands auteurs +russes modernes eux-mêmes sont exclus. »</p> +</blockquote> + +<p>D’après le même auteur les professeurs des universités +seraient choisis parmi les élèves des écoles +ouvrières, n’ayant d’autres connaissances que les +quatre règles de l’arithmétique et quelques rudiments +de grammaire.</p> + +<p>La Russie retourne ainsi aux formes inférieures de +civilisation que rêvent tous les inadaptés.</p> + +<hr> + + +<p>Nous venons de résumer brièvement la mentalité +bolcheviste, la doctrine bolcheviste et ses applications.</p> + +<p>La doctrine bolcheviste est dangereuse, mais la +mentalité qui l’inspire plus dangereuse encore. Si +elle continuait à envahir le monde, elle saperait définitivement +tous les principes servant de base aux +grandes civilisations.</p> + +<p>La doctrine bolcheviste est en train de détruire le +capital matériel des peuples, mais la mentalité bolcheviste +menace un capital moral plus précieux que +de fugitives richesses et dont la création a demandé +de longs siècles d’efforts.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c34"><span class="maigre">CHAPITRE IV</span><br> +<span class="ssf small">LUTTES DU SOCIALISME ET DU SYNDICALISME +CONTRE LA CIVILISATION</span></h3> + + +<p>Le socialisme et sa forme dernière le communisme +peuvent être envisagés sous trois aspects différents : +1<sup>o</sup> comme religion ; 2<sup>o</sup> comme doctrine politique ; +3<sup>o</sup> comme état mental.</p> + +<p>L’état mental a été étudié dans le précédent chapitre. +La doctrine socialiste est à peu près celle jadis +formulée par Karl Marx. La religion est constituée +par les espérances d’un paradis terrestre promis +aux prolétaires : l’usine aux ouvriers, la mine aux +mineurs, la paix imposée par des réunions internationales +d’ouvriers. Plus de guerres, plus de misère.</p> + +<hr> + + +<p>Une croyance politique ou religieuse représente un +bloc dont chacun extrait ce qui est conforme à la nature +de son esprit, c’est pourquoi, en passant d’un peuple +à un autre, croyances politiques et croyances religieuses +se transforment au point de devenir parfois +méconnaissables. C’est ainsi, par exemple, que le +bouddhisme, religion d’abord dépourvue de divinités, +devint, en passant de l’Inde en Chine, polythéiste. +Les livres sacrés, gardiens de la croyance primitive, +demeurent toujours sacrés bien qu’étant devenus +différents de la croyance dont ils traduisaient d’abord +la doctrine. Le texte primitif n’a pas changé, mais +ce texte est sans rapport avec les conceptions qu’il +représentait jadis.</p> + +<p>En appliquant ces observations au bolchevisme, +on constate qu’il représente, suivant les pays, des +idées assez différentes souvent sans rapport avec le +marxisme théoriquement resté son évangile.</p> + +<p>Chez la plupart des peuples, le communisme constitue +simplement une tendance à la libération des instincts +primitifs, le besoin intense de détruire l’ordre +social établi et le désir, pour les pauvres, de s’emparer +de la fortune des riches.</p> + +<p>En France, aussi bien qu’en Russie, les communistes +ne dissimulent pas leur programme. Une guerre +civile générale en est pour eux le prélude nécessaire.</p> + +<p>Le journal <i>l’Humanité</i> l’a très bien marqué dans les +lignes suivantes, écrites en mars 1927, à propos du +projet de loi sur la réorganisation de l’armée :</p> + +<blockquote> +<p>« Pour nous le problème de l’organisation générale de la nation +pour le temps de guerre est clair.</p> + +<p>Il s’agit, et il s’agit exclusivement pour nous, d’organiser +la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile et +de préparer la mobilisation de l’armée au service du prolétariat. »</p> +</blockquote> + +<p>Le bolchevisme, dont les fondements étaient déjà +connus des anciens Grecs, fut la cause principale des +conflits sociaux qui se terminèrent par leur servitude.</p> + +<p>Qu’il soit ancien ou moderne, le bolchevisme ne +s’établit et ne se maintient quelque temps que par un +despotisme très dur. La Russie en fournit aujourd’hui +un nouvel exemple. L’autocratie des chefs y est +si tyrannique qu’on a pu dire avec raison que la +dictature du prolétariat était, en réalité, une dictature +sur le prolétariat.</p> + +<hr> + + +<p>M. Jules Sauerwein a résumé dans les termes suivants +l’effroyable régime soviétique.</p> + +<blockquote> +<p>« Ce régime, dit-il, aboutit à la destruction des énergies stimulatrices +de l’effort, les individus y sont enrégimentés dans +des conditions qui leur imposent une vie où tout est rabaissé +à un niveau des plus médiocres. Les joies, à part quelques +manifestations artistiques dans les grandes villes, sont +réduites à rien. Les espoirs sont vains, les ambitions interdites. +Il n’y a plus d’élite, c’est-à-dire plus personne qui, par +son effort, ait le droit de conquérir du pouvoir en même +temps que des capacités et du bonheur individuel. S’enrichir +est un crime, s’élever au-dessus des autres une trahison.</p> + +<p>« … Si les choses continuent de la sorte, la Russie redescendra +peu à peu vers le moyen âge. Déjà, au lieu de s’adresser +aux grandes organisations de l’État, bien des gens construisent +de leurs mains des masures, en remplaçant les vitres +par n’importe quoi et en fabriquant sur un établi de fortune +les quelques objets indispensables. Les agriculteurs ne travaillent +plus que pour leur propre subsistance. »</p> +</blockquote> + +<p>Aucun peuple civilisé ne supporterait longtemps un +pareil régime. S’il a pu durer en Russie, c’est que, +comme le disait déjà Michelet : « Ce grand pays asiatique, +demi barbare, pratiqua toujours le communisme. » +Dans beaucoup de régions, les terres appartenaient +en commun depuis longtemps à tous les +habitants des villages.</p> + +<hr> + + +<p>Le communisme ne se recrute pas seulement dans +le monde ouvrier illettré, mais aussi comme je l’ai +plusieurs fois rappelé, dans l’immense armée des inadaptés, +c’est-à-dire des êtres vivant dans une civilisation +trop compliquée pour eux, ou dont ils croient +avoir à se plaindre.</p> + +<p>Font partie de cette grande armée les individus +mécontents de leur sort, et ceux victimes de tares +héréditaires : hérédo-syphilitiques, fils d’alcooliques, +etc. ; êtres incomplets auxquels les soins d’une puériculture +compliquée permettent péniblement de +végéter. Ils sont des ennemis irréductibles de tout ce +qui dépasse leur mentalité inférieure. Pendant le +triomphe du bolchevisme en Hongrie, on constata +que les communistes atteints de tares héréditaires +déployèrent une férocité impitoyable à l’égard de +leurs victimes, faisant périr les plus éminents citoyens +dans d’affreux supplices.</p> + +<p>Subissant la loi rappelée plus haut, commune à +toutes les croyances, le communisme s’est transformé +en changeant de milieu. En Chine et dans l’Inde, il +est devenu une sorte de nationalisme ayant pour devise : +« La Chine aux Chinois, l’Inde aux Hindous, et +le rejet des influences étrangères. »</p> + +<hr> + + +<p>Les idéals religieux et politiques d’un peuple peuvent +vivre parallèlement, se fusionner ou entrer en conflit.</p> + +<p>L’Histoire ancienne ou moderne fournit de nombreux +exemples de ces situations diverses. Dans la +Rome antique, comme dans l’Angleterre moderne, +l’idéal religieux et l’idéal politique vivaient sans se +heurter. Au Moyen Age, un idéal religieux très +puissant dominait en Europe l’idéal politique alors +assez faible. De nos jours, l’idéal religieux et l’idéal +politique sont entrés en conflit chez plusieurs peuples +et c’est pour eux une grande cause de faiblesse. Des +idéals contraires finissent généralement par provoquer +des luttes prolongées. L’Europe fut déjà ensanglantée +par de tels conflits à l’époque des guerres de +religion. Actuellement, le radicalisme est entré en +lutte contre l’idéal religieux qualifié de cléricalisme, +et toute une série de persécutions en fut la suite.</p> + +<hr> + + +<p>Le monde a fini par devenir assez indifférent aux +questions religieuses, mais il a vu renaître, depuis un +siècle, la lutte de la foule contre les élites qui a si souvent +agité les peuples au cours de leur histoire. Les +attaques du socialisme et du communisme contre +l’ordre établi sont des manifestations indirectes de ce +grand conflit.</p> + +<p>C’est de la lutte entre l’élite dirigeante et les multitudes +soumises au socialisme qu’est, depuis un +siècle, tissée en partie notre histoire.</p> + +<p>Les phases de cette lutte sont toujours les mêmes +et peuvent se résumer de la façon suivante :</p> + +<p>A la suite d’une révolution, le nombre triomphe, +mais comme ce triomphe s’accompagne bientôt de +désordres et de ruines, une réaction se manifeste, +un pouvoir dictatorial surgit, qui met fin aux désordres. +Ce pouvoir sans contrôle finit par commettre +des erreurs politiques qui provoquent sa chute.</p> + +<p>Ces phases diverses se sont succédé en France +depuis un siècle, comme nous l’avons déjà rappelé.</p> + +<hr> + + +<p>Les hommes d’État redoutent fort le socialisme, +mais le syndicalisme les préoccupe beaucoup moins. +Il est cependant, je le répète, aussi dangereux que +le socialisme. Ses progrès journaliers sont en effet +plus rapides et plus destructeurs. Les grèves anciennes +des postiers et des cheminots en France, +celle des mineurs en Angleterre ont montré de quels +dangers le syndicalisme pouvait menacer la vie des +nations. Le socialisme est une menace lointaine, le +syndicalisme un danger immédiat.</p> + +<p>Et c’est ainsi qu’une fois encore nous retombons +sur les conclusions déjà formulées, que les luttes +intérieures sont devenues plus menaçantes que les +luttes extérieures contre lesquelles ont été réunis +tant d’inutiles congrès.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c35"><span class="maigre">CHAPITRE V</span><br> +<span class="ssf small">LA DÉFENSE CONTRE LE COMMUNISME</span></h3> + + +<p><span class="sc">Le « Français moyen »</span>, peu initié aux mystères +des intérêts généraux et privés qui font mouvoir les +hommes d’État, ne doit rien comprendre à certaines +oscillations de la politique contemporaine.</p> + +<p>Un ministre anglais reconnaît à Gênes le gouvernement +communiste de la Russie, et, quelques années +plus tard, un autre ministre, également anglais, rompt +toutes relations diplomatiques avec ce gouvernement.</p> + +<p>Mêmes variations en France. Les bolchevistes y +possèdent une ambassade, les simples communistes +s’associent parfois aux radicaux dans les élections. +Puis, tout change. « Le communisme, voilà l’ennemi ! » +affirme un radical socialiste, devenu ministre, +et la guerre est déclarée aux anciens alliés.</p> + +<hr> + + +<p>Que le communisme soit l’ennemi, il est difficile +d’en douter. Qu’on ait mis aussi longtemps à s’en +apercevoir montre à quelle limite invraisemblable certains +hommes d’État peuvent pousser l’aveuglement.</p> + +<p>Les communistes n’ont jamais dissimulé, en effet, +leurs intentions destructrices. Un de leurs chefs affirmait, +devant le Parlement, que l’antagonisme s’accentuait +partout entre la bourgeoisie et la classe +ouvrière. Cette dernière, lasse d’être exploitée, rêverait +la destruction des classes dirigeantes par une guerre +civile sans pitié.</p> + +<p>Les communistes se préparent à passer de la +théorie à l’action. Plusieurs journaux, notamment <i>La +Revue de Paris</i> du 15 mai 1927, ont signalé l’organisation +autour de Paris d’une véritable armée +communiste de plus de douze mille hommes, ayant +en réserve un important matériel de guerre. Les soldats +de cette milice ont un uniforme spécial et sont +commandés par des officiers que dirige un état-major.</p> + +<p>Avec une troupe révolutionnaire aussi bien organisée, +le gouvernement pourrait être, d’après l’opinion +de personnages compétents, brusquement renversé +par un coup de main analogue à celui qui, en +1871, substitua le pouvoir de quelques insurgés à celui +de M. Thiers.</p> + +<p>On sait de quels incendies et de quels massacres +fut suivie la domination de Paris par la Commune. +Il serait inutile d’insister sur ces leçons du passé ; +la mémoire affective est trop courte pour que les +hommes d’État ordinaires puissent être impressionnés +par le souvenir d’événements datant d’un demi-siècle. +Leurs futurs intérêts électoraux les aveuglent +au point de les rendre impuissants à percevoir les +menaces de l’heure présente.</p> + +<hr> + + +<p>La découverte du péril communiste, brusquement +effectuée par le ministre de l’Intérieur, est bien tardive. +Les poursuites proposées pour combattre le +danger ont une valeur singulièrement faible.</p> + +<p>Mais pourquoi cette faiblesse prolongée des radicaux +envers les communistes ? Ce n’est pas seulement +parce que les deux partis furent souvent +associés dans les campagnes électorales. L’indulgence +du parti radical a des causes psychologiques plus +profondes.</p> + +<p>Le communisme est le terme ultime et inévitable +du radicalisme. Il se borne, en effet, à développer +les conséquences du principe d’égalité.</p> + +<blockquote> +<p>« Le communisme, écrit <i>Le Temps</i>, est tout à fait dans la tradition +de 1793, et qu’a-t-il fait d’autre que de copier notre +Révolution en ce qu’elle eut de plus destructeur et de plus +sanglant ?… La pure doctrine des révolutionnaires de 1793, +c’est, théoriquement, l’affranchissement de l’individu, pratiquement +son écrasement total sous le poids de la collectivité… +Les actes des radicaux parlent plus clair encore que +leurs paroles mêmes. Les voici, allant toujours plus à +gauche, comme le firent aussi leurs ancêtres rejoignant déjà, +sous prétexte de défendre l’individualisme, le collectivisme le +plus dédaigneux des Droits de l’Homme, le communisme lui-même. +C’est que, derrière leurs doctrines particulières il y a, +pour les Jacobins du jour aussi bien que pour ceux d’hier, la +doctrine fondamentale, la pensée directrice et inspiratrice, +celle du <i>Contrat Social</i>, qui exige « l’aliénation totale de +chaque associé avec tous ses droits à la communauté ». +« Les fruits sont à tous, dit J.-J. Rousseau, et la terre n’est +à personne. Car chacun de nous met en commun ses biens, +sa personne, sa vie et toute sa puissance sous la suprême +direction de la volonté générale »… C’est <i>Le Contrat Social</i> +qui est la loi et les prophètes des gauches radicales. Et +si nous leur permettons d’abattre tous les organismes sociaux +qui sont les meilleurs boulevards de la liberté individuelle, de +la liberté de posséder, de la liberté d’agir, même de la liberté +de penser, contre les agressions violentes d’un parti disposant +à son gré de la puissance de l’État, c’est l’individu qui tombe +en esclavage… La « pensée de Robespierre » qui n’exista +d’ailleurs que pour avoir été pensée par un autre que lui, par +J.-J. Rousseau, est bien celle de nos radicaux socialistes. »</p> +</blockquote> + +<p>Bien que le jugement qui précède sur la Révolution +soit un peu sommaire on ne peut nier que le +communisme dérive de l’idée d’égalité. En essayant +de libérer l’homme des illusions religieuses qui +avaient orienté sa vie pendant de longs siècles, la +Révolution conduisit à rechercher sur la terre l’égalité +qui jadis devait être réalisée dans le ciel.</p> + +<p>Il est visible, d’ailleurs, que la conception d’égalité +n’est pas compatible avec celle de la liberté. La Russie +communiste n’a pu subsister qu’en supprimant toutes +les libertés. Devenu dieu à son tour, l’État s’est +montré aussi intolérant que les divinités du passé.</p> + +<hr> + + +<p>Il ne faut donc pas trop compter sur le parti radical +pour combattre un frère, provisoirement ennemi, le +communisme. Si les élections ne ramènent pas, +comme en Angleterre, un nombre suffisant de modérés +au pouvoir, la France a bien des chances de +subir un régime socialiste plus ou moins voisin du +communisme. Il engendrera naturellement, comme +en Italie, une période de désordre à laquelle, suivant +une loi séculaire vérifiée maintes fois au cours des +âges, mettra fin la main pesante d’un dictateur.</p> + +<p>C’est, qu’en effet, contrairement à une illusion +encore générale, les foules les plus révolutionnaires +en apparence redoutent le désordre et finissent toutes +par réclamer un maître. Ce ne fut pas la +peur, comme le disait Lucrèce, mais l’espérance et +le besoin d’une direction mentale qui peuplèrent de +divinités le monde antique.</p> + +<p>Les progrès des sciences n’ont pas réduit dans les +multitudes ce besoin d’être dirigées. Et c’est pourquoi +nous voyons les troupes syndicalistes, socialistes +et communistes obéir si aveuglément et si fidèlement +aux ordres de leurs chefs. Ces chefs possèdent, du +reste, des volontés fortes qui s’imposent alors que nos +gouvernants n’ont que des volontés faibles dépourvues +de prestige.</p> + +<hr> + + +<p>Une révolution socialiste peut très bien triompher +en France comme elle a triomphé d’une façon durable +en Russie et d’une façon momentanée en Italie. Mais +le régime socialiste ne saurait durer, parce que la +doctrine se heurte à des barrières économiques contre +lesquelles toutes les théories restent impuissantes.</p> + +<p>La Russie en fait aujourd’hui l’expérience. Bien +que le régime socialiste y soit théoriquement conservé, +les gouvernants se voient forcés de renoncer +progressivement à son application. L’expérience leur +a prouvé, en effet, que sous le régime communiste, +le salaire de l’ouvrier était beaucoup moins élevé +que sous l’ancien régime capitaliste.</p> + +<p>La cause de cette différence est très simple. La +Russie, comme d’ailleurs la plupart des peuples de +l’univers, ne peut vivre qu’en achetant au dehors les +produits que son sol ne fournit pas. Elle les paie, +naturellement, avec ses marchandises ; mais, pour +que ces dernières puissent servir de monnaie +d’échange, il faut que leur prix de vente sur les +marchés étrangers ne soit pas supérieur au prix +des concurrents. Or, l’expérience a toujours prouvé, +et elle vient de le démontrer une fois encore, en +Russie, que les produits fabriqués par l’industrie +étatisée reviennent beaucoup plus cher que ceux de +l’industrie privée.</p> + +<p>Suivant la pure doctrine communiste, l’État s’est +emparé, en Russie, de la fabrication de tous les produits ; +mais leur prix de revient est trop élevé pour +donner aucun bénéfice.</p> + +<blockquote> +<p>« La Russie, écrit M. Max Hoschiller, ne produit plus à bon +marché : le niveau moyen de ses prix intérieurs dépasse de +vingt-cinq pour cent celui du marché international. Lorsque +certains produits se présentent dans des conditions de prix +avantageuses, comme les céréales par exemple, les frais qu’occasionne +l’appareil bureaucratique de l’État sont tellement +élevés qu’elle exporte à perte. »</p> +</blockquote> + +<p>Nous voyons par ce nouvel exemple à quel point +les nécessités économiques qui mènent le monde +l’emportent sur les rêveries des illuminés qui voudraient +le réformer à leur gré.</p> + +<hr> + + +<p>Le communisme a réalisé en Russie le rêve jacobin : +« Toutes les libertés, y compris celle d’opinion, +sont immédiatement supprimées. Le gouvernement +seul a le droit de penser et d’agir. »</p> + +<p>En échange d’un pareil esclavage, l’ouvrier est-il +plus heureux qu’en régime capitaliste ? Aucune des +personnes ayant visité la Russie n’a encore répondu +par l’affirmative. Ce serait donc pour aboutir à l’esclavage +complet du travailleur, et nullement à son émancipation, +que serait entreprise l’effroyable guerre +civile rêvée par les communistes dans l’espoir de défaire +la bourgeoisie à laquelle sont dues, avec tous +les progrès de la civilisation, les améliorations sociales +dont la classe ouvrière profite.</p> + +<p>Le militarisme ou le fascisme semblent les inévitables +conséquences du communisme. Ces régimes +ne comportent aucune liberté ; mais, alors que le +communisme appartient à la série des forces destructives, +le fascisme et le militarisme font partie +des forces constructives.</p> + +<hr> + + +<p>On connaît la légende de l’apprenti sorcier qui, +possédant la formule magique capable de faire jaillir +l’eau du sol, mais ignorant celle pouvant l’arrêter, +fut submergé par le torrent qu’il avait fait surgir.</p> + +<p>Nos imprudents radicaux pourraient bien être +victimes, eux aussi, de la force destructrice des +communistes, qu’ils soutinrent souvent dans les +périodes électorales. Un des grands chefs du radicalisme +assurait ne pas connaître d’ennemis à gauche. +C’était pourtant à gauche que grandissaient les futurs +destructeurs de son parti. Suivant une loi constante +de l’Histoire, les mouvements révolutionnaires non +réprimés à leurs débuts s’accélèrent rapidement et +finissent par acquérir une irrésistible puissance.</p> + +<hr> + + +<p>Nous avons souvent eu occasion de revenir sur +cette notion fondamentale que les institutions, les +religions, les langues et les arts ne passent jamais d’un +peuple à un autre sans se transformer. Les radicaux +ont mis longtemps à comprendre cette vérité, +contraire d’ailleurs aux fondements mêmes de +leur doctrine. Quelques-uns, cependant, deviennent +plus clairvoyants. C’est ainsi que le ministre cité +plus haut a très bien vu que le marxisme allemand +transporté en Russie y a subi de profonds +changements.</p> + +<blockquote> +<p>« Le communisme actuel, dit-il, a puissamment incorporé à +la substance primitive du matérialisme marxiste le double +alliage de ces deux éléments nouveaux : le messianisme russe +et les ambitions propres de la politique russe… Le communisme +actuel porte la double empreinte de la pathologie et de +l’impérialisme russe. A la première, il emprunte une idée +mystique de rénovation du monde par la destruction de l’esprit +de l’Occident. A la seconde, il emprunte les ambitions +immuables et les vieilles méthodes d’expansion de la politique +russe contre les intérêts ou les influences politiques du +même Occident. »</p> +</blockquote> + +<hr> + + +<p>Diverses élections ont montré la puissance du communisme +sur l’âme populaire. La propagande entreprise +contre la société moderne par les adeptes du +bolchevisme russe est, comme je l’ai rappelé dans un +précédent ouvrage<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>, une croisade comparable à la +propagande islamique au temps de Mahomet et aux +grandes croisades religieuses qui précipitèrent l’Occident +sur l’Orient au moyen âge.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> <i>Psychologie des Temps Nouveaux</i> (12<sup>e</sup> édition).</p> +</div> +<p>Il ne faudrait pas supposer, cependant, que les votes +récents accordés aux candidats du parti communiste +proviennent toujours de véritables convaincus. Ils sont +émis surtout par l’immense armée des mécontents +dont les perturbations sociales issues de la guerre +accroissent chaque jour le nombre. Ces mécontents +votent pour les disciples de Lénine comme ils votaient, +jadis, pour Napoléon III ou le général Boulanger. +Aucun argument rationnel ne guide leurs votes.</p> + +<hr> + + +<p>Les causes de mécontentement des électeurs ne +sont pas uniquement d’ordre matériel. Sans doute, +comme le disait à la Chambre le chef du parti communiste, +il existe aujourd’hui, dans beaucoup de pays, +une antipathie profonde entre la bourgeoisie et la +classe ouvrière ; mais l’orateur aurait pu ajouter aussi +que la même antipathie s’observe entre les diverses +classes de la bourgeoisie.</p> + +<p>Cette antipathie tient-elle, comme l’affirme le +chef communiste, à ce que la classe ouvrière serait +écrasée et exploitée par la bourgeoisie ? En réalité, +le motif est plus apparent que réel. Beaucoup +d’ouvriers sont assez instruits pour savoir que les +gros bénéfices industriels proviennent de la longue +addition de sommes infimes perçues sur chacun +d’eux et dont la distribution totale aux travailleurs +augmenterait d’une insignifiante façon leurs salaires. +Le communisme s’est d’ailleurs répandu dans des +classes, très convenablement rétribuées, comme celle +des instituteurs.</p> + +<hr> + + +<p>Si les différences de salaires ne suffisent pas à expliquer +les motifs de l’antipathie constatée entre les +diverses classes de la population, quelles en sont les +vraies causes ?</p> + +<p>Ici, nous entrons dans l’immense domaine dit des +« impondérables », terme fort impropre d’ailleurs, +car ces impondérables possèdent un poids immense. +Ils ont contribué à bouleverser le monde et continuent +à le bouleverser encore.</p> + +<p>C’est dans l’action de ces impondérables et non +dans les mobiles généralement invoqués qu’il faut +chercher les causes profondes des divisions qui s’accentuent +entre les diverses couches de la société +française.</p> + +<p>Sans prétendre déterminer toutes les causes de +ce phénomène, nous nous bornerons à constater que +la France est divisée en classes nombreuses extrêmement +distinctes, ne se connaissant pas, se tolérant +à peine et où les individus privilégiés par leurs +titres, leur fortune, leurs emplois, etc., professent +pour les autres un dédaigneux mépris. Les victimes +de ce sentiment en éprouvent de vives blessures +d’amour-propre. Or, les blessures de cette nature +jouèrent un rôle considérable dans la genèse de +beaucoup de révolutions, — la Révolution française, +notamment.</p> + +<p>De nos jours, les privilèges de la naissance ont été +remplacés par des privilèges résultant de concours, +mais la nouvelle féodalité issue de ces concours est +parfois plus orgueilleuse et plus exigeante encore +que l’ancienne féodalité, issue de la naissance et +moins facilement tolérée.</p> + +<p>Le régime des castes n’a été détruit qu’en apparence +par la Révolution française. Il suffit de vivre dans +une petite ville de province pour y constater la persistance +de ce régime avec les rivalités et les inimitiés +qu’il entraîne. Son influence en politique, aux périodes +électorales surtout, est considérable.</p> + +<p>La force immense des États-Unis est de n’être pas +divisés en classes. Ouvriers et patrons ont à peu près +le même costume, le même genre de vie et, malgré +la différence de situation, se fréquentent comme le +font en France les officiers, quel que soit leur grade.</p> + +<hr> + + +<p>Pour obtenir, au moyen de la dictature du prolétariat, +l’égalité des conditions, le communisme veut +d’abord détruire tous les éléments de la civilisation : +industrie, armée, colonies, etc.</p> + +<p>C’est aux détenteurs du pouvoir qu’il appartient de +se défendre. Les moyens ne sont pas, d’ailleurs, nombreux. +Le plus fondamental est d’exiger le respect +des lois et d’empêcher énergiquement la propagande +antimilitariste répandue dans l’armée par plus +de vingt journaux communistes. Aucun gouvernement +ne saurait subsister sans l’appui d’une armée.</p> + +<p>Quant à la lutte entre les classes, elle ne peut être +supprimée que par des réformes analogues à celles +résumées dans un autre chapitre et qui ont fait de +l’ouvrier américain l’associé du patron. L’Amérique +se trouve ainsi le pays de l’égalité réelle, alors que la +France est le pays des inégalités profondes dissimulées +sous des formules d’égalité apparente. Les révolutions +déplaceront peut-être ces inégalités, mais +ne les détruiront pas, car le besoin d’inégalités fait +partie, chez certains peuples, d’un héritage ancestral +que les révolutions n’atteignent pas.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c36"><span class="maigre">CHAPITRE VI</span><br> +<span class="ssf small">LES ANTINOMIES DE L’AGE MODERNE.<br> +VISIONS D’AVENIR</span></h3> + + +<p>Les périodes de désordre et d’anarchie dont est +entrecoupée l’histoire des peuples aboutissent généralement +à des phases momentanées de stabilisation. +Les règnes d’Auguste dans l’antiquité, de Louis XIV +dans les temps modernes sont des exemples de telles +phases.</p> + +<p>Des influences diverses, guerres sociales et proscriptions +avant Auguste, guerres de religion et +insurbordination de la noblesse avant Louis XIV, préparèrent +ces périodes de provisoire fixité.</p> + +<p>Les États-Unis représentent aujourd’hui une des +rares parties du globe ayant atteint une certaine +stabilité. L’Europe reste dans une phase de crises +résultant d’antinomies si nombreuses et si fortes, que +la période actuelle pourrait être qualifiée d’âge des antinomies. +On se bornera à en énumérer quelques-unes.</p> + +<hr> + + +<p>La plus dangereuse, peut-être, est celle constatée +dans les relations des peuples. L’évolution industrielle +du monde a créé entre les nations une si +étroite interdépendance économique qu’elles ne sauraient +subsister les unes sans les autres.</p> + +<p>Mais en même temps que la communauté d’intérêts +rapprochait les hommes, la divergence de leurs héréditaires +sentiments les séparait. Jamais les haines entre +nations ne furent aussi intenses qu’aujourd’hui.</p> + +<p>L’antinomie entre les conceptions politiques n’est +pas moins profonde. D’antiques monarchies ont été +remplacées par des gouvernements démocratiques. +Les derniers souverains régnant encore ne gouvernent +plus.</p> + +<p>Mais à mesure que grandissait le pouvoir des parlements, +grandissait aussi leur impuissance à bien +gouverner. Cette impuissance devint telle dans divers +pays qu’il fallut les remplacer, soit par des dictateurs +comme en Italie et en Espagne, soit par des premiers +ministres munis, comme en France et en Angleterre, +de pouvoirs presque dictatoriaux.</p> + +<p>Les peuples modernes semblent donc condamnés +à choisir entre les deux termes de cette antinomie : +subir des gouvernements collectifs impuissants ou +accepter des dictatures personnelles avec tous leurs +dangers.</p> + +<p>Les aspirations pacifiques et les menaces de conflits +entre peuples différents ou entre classes d’un +même peuple constituent des antinomies aussi dangereuses +que les précédentes.</p> + +<p>Très dangereuse encore l’antinomie créée par les +besoins croissants d’égalité et les inégalités issues +des complications scientifiques et industrielles du +monde moderne. Confusément sentie par l’immense +armée des inadaptés, cette antinomie les conduit à +vouloir ramener violemment à des formes inférieures +les civilisations trop compliquées pour des cerveaux +insuffisamment évolués.</p> + +<hr> + + +<p>Les antinomies qui viennent d’être énumérées ont +pour cause principale l’opposition entre des réalités +qui ne fléchissent pas et des illusions que la poursuite +d’idéals nouveaux fait naître.</p> + +<p>Les conséquences de ces conflits ne sauraient être +déterminées encore. Il n’est pas de cerveau assez +vaste pour prévoir l’avenir de l’Europe et de sa civilisation.</p> + +<p>La simple énumération des bouleversements qui +se sont succédé depuis la Révolution française suffirait +à montrer la difficulté de telles prévisions.</p> + +<p>Un esprit pénétrant aurait pu, à la rigueur, entrevoir +l’ombre d’un Bonaparte derrière les violences de +Robespierre et les désordres du Directoire, mais comment +eût-il deviné la série de révolutions et d’événements +divers qui se déroulèrent jusqu’à nos jours ? +L’imprévisible domine l’Histoire.</p> + +<hr> + + +<p>Les destinées de l’Europe dépendront de la solution +donnée à certains problèmes fondamentaux dont +les plus importants sont les suivants :</p> + +<p>1<sup>o</sup> La France et l’Angleterre pourront-elles éviter +une nouvelle guerre avec l’Allemagne isolée ou associée +à la Russie ? 2<sup>o</sup> L’Europe est-elle menacée d’un +grand conflit avec l’Asie ? 3<sup>o</sup> Le monde occidental +pourra-t-il se soustraire aux destructions socialistes ? +4<sup>o</sup> L’hégémonie économique du monde, que la guerre +avait transférée de l’Allemagne à l’Angleterre, passera-t-elle +de l’Europe à un autre continent ? 5<sup>o</sup> Les +États européens en seront-ils réduits à devenir les +vassaux économiques et financiers de l’Amérique ?</p> + +<p>La solution de ces divers problèmes dépendra +surtout de la prédominance, impossible à prévoir, +de certains éléments de la vie mentale des peuples.</p> + +<p>Les influences affective, mystique et rationnelle +qui mènent les peuples agissent dans le même sens +aux époques brillantes des civilisations. Une révolution +est inévitable lorsqu’elles entrent en conflit.</p> + +<p>De nos jours, ce sont les éléments rationnels qui +semblent dominer ; mais cette domination ne s’observe, +eu réalité, que dans les laboratoires et les usines. En +dehors de leur enceinte, les impulsions mystiques et +affectives restent prépondérantes. Elles s’opposent +souvent aux influences rationnelles, et c’est là une +des grandes causes du chaos où l’Europe est +plongée.</p> + +<hr> + + +<p>Les conflits entre les influences mystiques affectives +et rationnelles qui se disputent l’orientation +du monde, se manifestent journellement dans toutes +les sphères de la vie sociale, y compris celles des +intérêts économiques. Et c’est pourquoi on peut se +demander si les haines profondes divisant les +peuples pèseront plus dans la balance de leurs destinées +que les intérêts économiques capables de les +rapprocher.</p> + +<p>Si la logique rationnelle dirigeait le cours de +l’Histoire, les hommes admettraient sans discussion +qu’ils ont plus d’intérêt à s’associer qu’à se combattre ; +mais les impulsions affectives et mystiques +d’où la plupart de nos actions dérivent ont une force +si grande que les intérêts rationnels les plus clairs +s’évanouissent souvent devant elles. On eut une +nouvelle preuve de cette impuissance quand la Chine +entreprit d’expulser violemment les étrangers. Malgré +la communauté évidente de leurs intérêts, les +diverses nations ne réussirent que très difficilement +à s’unir un peu pour se défendre.</p> + +<hr> + + +<p>La paix de l’Europe dépendra surtout des intentions +pacifiques ou guerrières de l’empire germanique, +c’est-à-dire de la prédominance que pourraient +prendre sur les intérêts rationnels les besoins de +revanche et de grandeur.</p> + +<p>Si les influences rationnelles ne prédominent pas, +une nouvelle guerre européenne est certaine dans un +délai qui ne saurait être immédiat, parce que tous +les peuples, y compris l’Allemagne, ont aujourd’hui +un ardent besoin de paix, mais dans un délai moins +long que celui qui a séparé la guerre de 1870 du +dernier conflit.</p> + +<p>Contrairement aux dangereuses illusions des rêveurs +du désarmement, plus les grandes nations +seront armées plus elles auront de chances d’éviter +une nouvelle agression. On n’attaque pas les peuples +suffisamment forts. Réduire les armées à une sorte +de milice, comme le voulaient les socialistes avant +1914 et comme ils le veulent aujourd’hui encore, +serait assurer la guerre.</p> + +<hr> + + +<p>Quelles idées se forment de l’avenir de l’Europe +les hommes d’État qui dirigent ses destinées ? Leurs +opinions semblent généralement dominées par la +question de savoir si la paix pourra être maintenue +et si l’Europe repoussera définitivement, comme y a +réussi l’Italie, les influences socialistes.</p> + +<p>« Si une guerre nouvelle se déchaînait en Europe, +affirmait le premier ministre de l’empire britannique, +M. Chamberlain, elle aurait pour conséquence la +fin dernière des civilisations de l’Occident. » Les +grandes capitales modernes : Londres, Paris, Rome, +etc., qui illuminèrent le monde d’un si vif éclat, +auraient le sort de Ninive, Babylone et des nombreuses +cités antiques dont il ne subsiste que des +ruines et des souvenirs.</p> + +<p>Le même ministre considère qu’en dehors des +guerres, « la propagation du socialisme est le grand +danger menaçant l’Europe ».</p> + +<p>Les hommes d’État français un peu clairvoyants +semblent aussi pessimistes :</p> + +<blockquote> +<p>« … L’idée d’égalité, écrit un ancien ministre, M. Bérard, est +profondément incorporée à nos idées et à nos mœurs… +Égalité dans le demi-savoir, voilà pour l’ordre intellectuel ; +égalité dans la misère, voilà pour l’ordre économique, en +attendant l’excès suprême, qui serait de détruire ce que l’on +ne peut pas avoir. »</p> +</blockquote> + +<p>Une des grandes forces des États-Unis est d’être +entièrement libérés des influences socialistes qui +rongent l’Europe et la menacent d’un retour à la +barbarie.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak maigre" id="c37">CONCLUSIONS</h2> + + +<p>Les conclusions diverses que comporte cet ouvrage +ayant déjà été résumées dans plusieurs chapitres, il +suffira de rappeler les plus importantes.</p> + +<p>Elles ne sont pas nombreuses. L’âge moderne représente, +en effet, une période de conflits dont l’issue +reste ignorée, entre des illusions politiques et des +nécessités économiques nouvelles.</p> + +<p>Parmi ces illusions le socialisme joue un rôle prépondérant. +Comme le christianisme à ses débuts, il +est devenu la religion des mécontents et des inadaptés +que les grandes civilisations suscitent fatalement.</p> + +<p>Tous ces infériorisés de la vie rêvent de ramener +un monde trop élevé pour eux à des formes +d’organisation mieux en rapport avec leur mentalité.</p> + +<p>Si le socialisme triomphait en Occident, les États-Unis +hériteraient du flambeau de la civilisation, pendant +que les grandes capitales européennes subiraient +une décadence analogue à celle dont la Russie socialisée +est devenue victime.</p> + +<hr> + + +<p>En même temps que grandissait le rôle perturbateur +des illusions politiques grandissait aussi l’influence +de la science dans toutes les formes de l’évolution +moderne. Elle a transformé l’existence matérielle +des peuples et aussi leur pensée.</p> + +<p>Son action dans le monde moral est loin cependant +d’avoir égalé son rôle dans le monde matériel. +Elle s’est montrée incapable d’établir la paix entre +les hommes et de créer un idéal assez fort pour +les orienter.</p> + +<p>Malgré ses patientes investigations, la philosophie +n’a pas mieux réussi que la science à résoudre les +grands problèmes qui se posent à la curiosité des +penseurs : l’univers est-il fini ou infini, créé vu incréé, +éphémère ou éternel, de quelles sources mystérieuses +dérivent la vie et la pensée, l’homme n’est-il qu’un +infime atome perdu dans une immensité à laquelle +il est impossible d’attribuer un commencement ni +d’entrevoir une fin ? Insolubles problèmes.</p> + +<p>Et c’est pourquoi les peuples toujours avides d’illusoires +espérances se retournent vers les divinités +du passé ou se soumettent aveuglément à des doctrines +auxquelles sont attribués de magiques pouvoirs.</p> + +<hr> + + +<p>Ce n’est pas seulement parce que la philosophie et +la science semblent impuissantes encore à régir le +monde moral que la religiosité ancestrale est si lente +à disparaître. C’est aussi parce que les abstractions +savantes sont trop froides pour séduire les cœurs. Les +temples de la connaissance, constitués par les laboratoires, +ont d’ailleurs une architecture bien sévère +auprès de celle des édifices grandioses où, à l’ombre +des autels, s’élaborèrent pendant tant de siècles les +mobiles de l’activité des hommes. Apôtres de la +science et apôtres des religions ne parlent pas la +même langue. Alors que les seconds promettent les +futures félicités d’un éternel paradis, les premiers ne +s’occupent que de présentes réalités.</p> + +<hr> + + +<p>L’évolution des points fondamentaux de la pensée +humaine, depuis les origines de l’histoire, peut être +résumée de la façon suivante :</p> + +<p>Dès que l’homme put réfléchir un peu il se sentit +dominé par des forces supérieures que la crainte et +l’espérance divinisèrent bientôt. Jupiter lançait la +foudre, Neptune soulevait les flots, Cérès faisait mûrir +les moissons.</p> + +<p>Des siècles de recherches furent nécessaires pour +découvrir que les dieux personnels étaient l’illusoire +image de forces impersonnelles inaccessibles à +la prière. Ce ne fut plus alors Jupiter, mais l’électricité, +qui produisit la foudre, ce ne fut plus Neptune, +mais l’attraction de certains astres, qui souleva les +mers.</p> + +<p>Sans doute, la nature intime de ces forces restait +complètement ignorée, mais l’on savait au moins +qu’elles ne résultaient pas de divins caprices.</p> + +<p>Ce passage des anciens dieux personnels à des +forces impersonnelles constitue un des grands progrès +de l’esprit humain ; ses conséquences ont été +capitales.</p> + +<p>L’homme, d’abord esclave d’une nature soumise à +des lois tellement rigides que les dieux seuls pouvaient +en changer le cours, devenait capable de lutter +victorieusement contre elle.</p> + +<p>De cette grande découverte résultèrent des transformations +profondes dans la marche des civilisations. +Conquérir les forces de la nature sembla plus efficace +alors que de solliciter la protection des dieux.</p> + +<p>Avec les progrès nés de cette conquête des horizons +imprévus surgissent et déjà s’entrevoit l’aurore d’une +humanité nouvelle assez évoluée pour comprendre, +avec les raisons premières des choses, les mystères +formidables dont le monde reste encore enveloppé.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2> + + +<div class="flex"> +<table> +<tr><td colspan="4" class="c"><div>INTRODUCTION<br> +<a href="#intro" class="b">Physionomie actuelle du monde.</a></div></td></tr> +<tr><td colspan="4" class="c"><div>LIVRE PREMIER<br> +<span class="b">Les forces qui mènent le monde.</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2">Chapitre I.</td> +<td class="drap">— Les forces matérielles et immatérielles dans l’histoire</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c1">19</a></div></td></tr> +<tr><td> —</td> +<td class="r"><div>II.</div></td> +<td class="drap">— Comment naissent les opinions et les +croyances. Rôle de la crédulité dans l’histoire</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c2">21</a></div></td></tr> +<tr><td> —</td> +<td class="r"><div>III.</div></td> +<td class="drap">— Les conflits entre les vivants et les morts</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c3">38</a></div></td></tr> +<tr><td> —</td> +<td class="r"><div>IV.</div></td> +<td class="drap">— Les conséquences politiques des erreurs de psychologie</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c4">45</a></div></td></tr> +<tr><td colspan="4" class="c"><div>LIVRE DEUXIÈME<br> +<span class="b">Les illusions sur le problème de la sécurité.</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2">Chapitre I.</td> +<td class="drap">— Les rivalités des peuples et les illusions +pacifistes</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c5">51</a></div></td></tr> +<tr><td> —</td> +<td class="r"><div>II.</div></td> +<td class="drap">— Les illusions sur le désarmement et les alliances</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c6">59</a></div></td></tr> +<tr><td> —</td> +<td class="r"><div>III.</div></td> +<td class="drap">— Les illusions sur la valeur des arbitrages</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c7">67</a></div></td></tr> +<tr><td colspan="4" class="c"><div>LIVRE TROISIÈME<br> +<span class="b">Les guerres modernes, leurs causes et leurs conséquences.</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2">Chapitre I.</td> +<td class="drap">— Caractères destructeurs des prochaines guerres</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c8">73</a></div></td></tr> +<tr><td> —</td> +<td class="r"><div>II.</div></td> +<td class="drap">— Pourquoi certaines guerres sont inévitables</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c9">78</a></div></td></tr> +<tr><td> —</td> +<td class="r"><div>III.</div></td> +<td class="drap">— Les guerres résultant d’un excédent de population</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c10">84</a></div></td></tr> +<tr><td> —</td> +<td class="r"><div>IV.</div></td> +<td class="drap">— Les conflits avec l’Islam</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c11">93</a></div></td></tr> +<tr><td> —</td> +<td class="r"><div>V.</div></td> +<td class="drap">— Les menaces de conflits asiatiques</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c12">99</a></div></td></tr> +<tr><td> —</td> +<td class="r"><div>VI.</div></td> +<td class="drap">— Les guerres intérieures et les volontés populaires</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c13">107</a></div></td></tr> +<tr><td colspan="4" class="c"><div>LIVRE QUATRIÈME<br> +<span class="b">Les forces politiques nouvelles.</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2">Chapitre I.</td> +<td class="drap">— Le conflit entre les nécessités économiques +nouvelles et les anciens principes</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c14">115</a></div></td></tr> +<tr><td> —</td> +<td class="r"><div>II.</div></td> +<td class="drap">— Rôle moderne des forces collectives. Division +des sociétés en groupements corporatifs</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c15">122</a></div></td></tr> +<tr><td> —</td> +<td class="r"><div>III.</div></td> +<td class="drap">— La lutte du nombre contre les élites</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c16">127</a></div></td></tr> +<tr><td> —</td> +<td class="r"><div>IV.</div></td> +<td class="drap">— Les pôles politiques nouveaux et les futurs +maîtres du monde</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c17">132</a></div></td></tr> +<tr><td colspan="4" class="c"><div>LIVRE CINQUIÈME<br> +<span class="b">Nécessités déterminant les institutions politiques.<br> +Pourquoi l’Europe marche vers la dictature.</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2">Chapitre I.</td> +<td class="drap">— La décadence du parlementarisme et l’évolution +des peuples vers la dictature</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c18">141</a></div></td></tr> +<tr><td> —</td> +<td class="r"><div>II.</div></td> +<td class="drap">— Les formes récentes de dictature réalisées +en Europe</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c19">150</a></div></td></tr> +<tr><td> —</td> +<td class="r"><div>III.</div></td> +<td class="drap">— Raisons psychologiques du danger des dictatures</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c20">157</a></div></td></tr> +<tr><td colspan="4" class="c"><div>LIVRE SIXIÈME<br> +<span class="b">Les illusions sur l’origine et la répartition des richesses.</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2">Chapitre I.</td> +<td class="drap">— Les illusions sur la nature du capital.</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c21">161</a></div></td></tr> +<tr><td> —</td> +<td class="r"><div>II.</div></td> +<td class="drap">— Les conflits entre l’intelligence, le capital et le travail</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c22">168</a></div></td></tr> +<tr><td> —</td> +<td class="r"><div>III.</div></td> +<td class="drap">— Comment l’Amérique a résolu le problème +de la lutte des classes</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c23">176</a></div></td></tr> +<tr><td colspan="4" class="c"><div>LIVRE SEPTIÈME<br> +<span class="b">La situation financière du monde.</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2">Chapitre I.</td> +<td class="drap">— L’appauvrissement de l’Europe et l’hégémonie +financière de l’Amérique</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c24">187</a></div></td></tr> +<tr><td> —</td> +<td class="r"><div>II.</div></td> +<td class="drap">— La situation financière de la France</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c25">195</a></div></td></tr> +<tr><td> —</td> +<td class="r"><div>III.</div></td> +<td class="drap">— Le thermomètre psychologique des situations +financières</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c26">204</a></div></td></tr> +<tr><td> —</td> +<td class="r"><div>IV.</div></td> +<td class="drap">— Difficultés psychologiques des réformes administratives</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c27">209</a></div></td></tr> +<tr><td colspan="4" class="c"><div>LIVRE HUITIÈME<br> +<span class="b">Rôle de la monnaie dans l’évolution économique du monde.</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2">Chapitre I.</td> +<td class="drap">— Les formes diverses de la monnaie. Apparences +et réalités</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c28">221</a></div></td></tr> +<tr><td> —</td> +<td class="r"><div>II.</div></td> +<td class="drap">— Stabilisation et revalorisation</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c29">226</a></div></td></tr> +<tr><td> —</td> +<td class="r"><div>III.</div></td> +<td class="drap">— Facteurs économiques et psychologiques +du problème de la stabilisation</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c30">234</a></div></td></tr> +<tr><td colspan="4" class="c"><div>LIVRE NEUVIÈME<br> +<span class="b">Rôle de l’idéal dans la vie des peuples.<br> +La religion socialiste.</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2">Chapitre I.</td> +<td class="drap">— L’évolution des idéals modernes</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c31">243</a></div></td></tr> +<tr><td> —</td> +<td class="r"><div>II.</div></td> +<td class="drap">— Les progrès de la religion socialiste</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c32">251</a></div></td></tr> +<tr><td> —</td> +<td class="r"><div>III.</div></td> +<td class="drap">— La mentalité bolcheviste</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c33">265</a></div></td></tr> +<tr><td> —</td> +<td class="r"><div>IV.</div></td> +<td class="drap">— Luttes du socialisme et du syndicalisme +contre la civilisation</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c34">273</a></div></td></tr> +<tr><td> —</td> +<td class="r"><div>V.</div></td> +<td class="drap">— La défense contre le communisme</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c35">279</a></div></td></tr> +<tr><td> —</td> +<td class="r"><div>VI.</div></td> +<td class="drap">— Les antinomies de l’âge moderne. Visions +d’avenir</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c36">291</a></div></td></tr> +<tr><td colspan="3" class="sc padtop">Conclusions</td> +<td class="bot r padtop"><div><a href="#c37">298</a></div></td></tr> +</table> +</div> +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em small">E. GREVIN — IMPRIMERIE DE LAGNY — 7-1927.</p> + + + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76269 ***</div> +</body> +</html> + diff --git a/76269-h/images/cover.jpg b/76269-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..ba5bfb3 --- /dev/null +++ b/76269-h/images/cover.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..b5dba15 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This book, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this book outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..b9b58c3 --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +book #76269 (https://www.gutenberg.org/ebooks/76269) |
