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+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76269 ***
+
+
+
+
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+
+ Bibliothèque de Philosophie scientifique
+
+ Dr GUSTAVE LE BON
+
+ L’évolution actuelle
+ du monde
+
+ Illusions et réalités
+
+ Les forces immatérielles dans l’histoire.
+ Les conflits entre les vivants et les morts.
+ Les illusions sur la sécurité.
+ Pourquoi certaines guerres sont inévitables.
+ Le nombre contre les élites.
+ Les futurs maîtres du monde.
+ L’évolution de l’Europe vers la dictature.
+ La religion socialiste.--Visions d’avenir.
+
+
+ ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
+ 26, RUE RACINE, PARIS
+ 1927
+
+
+
+
+PRINCIPALES PUBLICATIONS DE GUSTAVE LE BON
+
+
+1º VOYAGES, HISTOIRE ET PSYCHOLOGIE
+
+VOYAGE AUX MONTS TATRAS, avec une carte et un panorama dressés par
+l’auteur (publié par la _Société géographique de Paris_).
+
+VOYAGE AU NÉPAL, avec nombreuses illustrations, d’après les
+photographies et dessins exécutés par l’auteur pendant son exploration
+(publié par le _Tour du Monde_).
+
+L’HOMME ET LES SOCIÉTÉS.--LEURS ORIGINES ET LEUR HISTOIRE. Tome Ier:
+Développement physique et intellectuel de l’homme.--Tome Il:
+Développement des sociétés. (_Épuisé._)
+
+LES PREMIÈRES CIVILISATIONS DE L’ORIENT (Égypte, Assyrie, Judée, etc.).
+In-4º, illustré de 430 gravures, 2 cartes et 9 photographies.
+(_Épuisé._)
+
+LA CIVILISATION DES ARABES. Grand in-4º, illustré de 366 gravures, 4
+cartes et 11 planches en couleurs, d’après les documents de l’auteur.
+(_Épuisé._)
+
+LES CIVILISATIONS DE L’INDE. Grand in-4º, illustré de 352 photogravures
+et 2 cartes, d’après les photographies exécutées par l’auteur.
+(_Épuisé._)
+
+LES MONUMENTS DE L’INDE. In-folio, illustré de 400 planches d’après les
+documents, photographies, plans et dessins de l’auteur. (Firmin-Didot.)
+(_Épuisé._)
+
+LOIS PSYCHOLOGIQUES DE L’ÉVOLUTION DES PEUPLES. 11e édition.
+
+PSYCHOLOGIE DES FOULES. 31e édition.
+
+PSYCHOLOGIE DU SOCIALISME. 40e édition.
+
+PSYCHOLOGIE DE L’ÉDUCATION. 30e mille.
+
+PSYCHOLOGIE POLITIQUE. 19e mille.
+
+LES OPINIONS ET LES CROYANCES. 17e mille.
+
+LA RÉVOLUTION FRANÇAISE ET LA PSYCHOLOGIE DES RÉVOLUTIONS. 16e mille.
+
+APHORISMES DU TEMPS PRÉSENT. 9e mille.
+
+LA VIE DES VÉRITÉS. 11e mille.
+
+ENSEIGNEMENTS PSYCHOLOGIQUES DE LA GUERRE EUROPÉENNE. 30e mille.
+
+PREMIÈRES CONSÉQUENCES DE LA GUERRE. 29e mille.
+
+HIER ET DEMAIN, PENSÉES BRÈVES. 12e mille.
+
+PSYCHOLOGIE DES TEMPS NOUVEAUX. 42e mille.
+
+LES INCERTITUDES DE L’HEURE PRÉSENTE. 4e mille
+
+LE DÉSÉQUILIBRE DU MONDE. 11e mille.
+
+L’ÉVOLUTION ACTUELLE DU MONDE.
+
+
+2º RECHERCHES SCIENTIFIQUES
+
+LA FUMÉE DU TABAC.--ANALYSES CHIMIQUES. (_Épuisé._)
+
+RECHERCHES ANATOMIQUES ET MATHÉMATIQUES SUR LES VARIATIONS DU VOLUME DU
+CRANE. In-8. (_Épuisé._)
+
+LA MÉTHODE GRAPHIQUE ET LES APPAREILS ENREGISTREURS, contenant la
+description des nouveaux instruments de l’auteur, avec 63 figures.
+(_Épuisé._)
+
+LES LEVERS PHOTOGRAPHIQUES. Exposé des nouvelles méthodes de levers de
+carte et de plans employés par l’auteur pendant ses voyages. 2 vol
+in-18. (Gauthier-Villars.)
+
+L’ÉQUITATION ACTUELLE ET SES PRINCIPES.--RECHERCHES EXPÉRIMENTALES. 4e
+édition. 1 vol. in-8º, avec 57 figures et un atlas de 198 photographies
+instantanées. (Flammarion.)
+
+MÉMOIRES DE PHYSIQUE: Lumière noire. Phosphorescence invisible.
+Dissociation de la matière. Énergie intra-atomique, etc. (18 mémoires.)
+
+L’ÉVOLUTION DE LA MATIÈRE, avec 63 figures. 43e mille
+
+L’ÉVOLUTION DES FORCES, avec 42 figures. 25e mille.
+
+Il existe des traductions en Anglais, Allemand, Espagnol, Italien,
+Portugais, Danois, Suédois, Russe, Arabe, Polonais, Tchèque, Turc,
+Hindostani, Japonais, etc., de quelques-uns des précédents ouvrages.
+
+A LA LIBRAIRIE FLAMMARION
+
+L’ŒUVRE DE GUSTAVE LE BON, par le Baron MOTONO, ambassadeur du Japon,
+in-8º avec portrait.
+
+
+
+
+Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour
+tous les pays.
+
+Copyright 1927, by ERNEST FLAMMARION.
+
+
+
+
+ Au
+ COLONEL SADI CARNOT
+ en souvenir
+ de longues années d’amitié.
+
+ GUSTAVE LE BON.
+
+
+
+
+INTRODUCTION
+
+PHYSIONOMIE ACTUELLE DU MONDE
+
+
+L’âge actuel représente une période de progrès et de bouleversements qui
+différencient profondément la civilisation moderne de toutes celles que
+l’humanité a vu naître, grandir et disparaître au cours de sa longue
+histoire. Les peuples se trouvent entre un monde qui finit et un monde
+qui commence.
+
+La structure du monde nouveau dépendra de l’issue du conflit entre les
+forces créatrices, les forces conservatrices et les forces destructrices
+qui agitent la vie des peuples.
+
+Les forces créatrices nées chaque jour dans les laboratoires et les
+usines ont transformé la vie matérielle et donné aux civilisations une
+physionomie nouvelle.
+
+Les forces conservatrices représentent l’héritage ancestral des peuples.
+C’est le domaine de la vie inconsciente où s’élaborent les principaux
+mobiles de la conduite.
+
+Les forces destructrices agissent en sens contraire des précédentes. Les
+ambitions des souverains, les rivalités entre peuples, le mécontentement
+des multitudes, les révolutions, appartiennent au grand cycle des forces
+destructrices. Les catastrophes observées depuis les débuts de la
+dernière guerre montrent à quel point elles peuvent ravager le monde.
+
+La plupart des problèmes que nous étudierons dans cet ouvrage résultent
+des menaces que les forces destructrices continuent à faire peser sur
+les divers pays. La grande préoccupation des gouvernants est de trouver
+les moyens de limiter leur action.
+
+Il suffit de jeter un coup d’œil sur la physionomie actuelle du monde
+pour constater ce rôle des forces destructrices.
+
+ * * * * *
+
+Presque tous les pays de l’Europe: Allemagne, Italie, Pologne, etc.,
+sont divisés par des rivalités de frontières et ne songent qu’à
+s’agrandir aux dépens de leurs voisins.
+
+A ces menaces de conflits extérieurs se joignent encore des menaces de
+conflits intérieurs déterminés par les rivalités des partis. Pour se
+soustraire à l’anarchie résultant de ces luttes intestines, de grandes
+nations telles que l’Espagne et l’Italie en ont été réduites à subir des
+dictatures.
+
+Les peuples les plus stabilisés par un long passé n’ont pu échapper à
+l’anarchie dont l’Europe est aujourd’hui victime. C’est ainsi qu’une
+grève générale faillit ruiner l’Angleterre et que celle des mineurs
+occasionna des pertes dont le montant a été évalué au coût d’une grande
+guerre.
+
+La politique extérieure de l’Empire britannique n’est pas moins troublée
+que sa politique intérieure. Après avoir perdu l’Irlande il voit les
+dominions réclamer leur indépendance et les marchés étrangers, qui le
+faisaient vivre, se fermer devant lui. 1.500.000 chômeurs montrent la
+gravité de cette situation.
+
+Les autres États européens ne sont pas dans une situation meilleure. La
+Russie retourne à la barbarie, l’Allemagne essaie péniblement de refaire
+sa situation économique, la France est en proie à des divisions qui ont
+failli ruiner son existence financière.
+
+L’anarchie qui pèse sur l’Europe pèse aussi sur d’autres parties du
+monde. L’Orient entier, de la Turquie à la Chine, se trouve livré à des
+luttes civiles redoutables.
+
+ * * * * *
+
+Alors qu’une grande partie du monde semble plongée dans le chaos,
+l’Amérique, seul pays ayant profité de la guerre, a pu se soustraire aux
+causes de ruine dont tous les peuples furent victimes. Plus de la moitié
+de l’or du monde est passée entre ses mains. Les plus grands États de
+l’Europe sont ses débiteurs. Elle exerce de plus en plus sur eux une
+hégémonie financière parfois très lourde. Affranchis de toute influence
+socialiste, ses ouvriers reçoivent des salaires fort supérieurs à ceux
+des autres pays et mènent une existence aisée qu’envieraient la plupart
+des bourgeois européens.
+
+ * * * * *
+
+Un des grands dangers de l’heure actuelle, le plus grand peut-être,
+puisqu’il menace l’existence même des civilisations, résulte des progrès
+réalisés dans les moyens de destruction. Les découvertes de la science
+ont mis au service de sentiments, dont l’évolution n’a pas suivi celle
+de l’intelligence, des procédés de destruction tellement puissants que
+de grandes capitales pourraient être anéanties en quelques heures. C’est
+un péril que le monde n’avait pas encore connu.
+
+Dans l’espoir de prévenir cette perspective redoutée, des hommes d’État
+éminents ont fondé une Société des Nations, où les représentants des
+peuples cherchent, au moyen d’arbitrages, à maintenir la paix.
+
+Ils n’y ont pas réussi encore. Leurs discussions montrent que les hommes
+sont souvent plus séparés par des différences de sentiments que par des
+divergences d’intérêts.
+
+Cette tentative d’établir une paix prolongée n’est d’ailleurs pas
+nouvelle. Après les grandes périodes de luttes, les pays épuisés
+cherchèrent toujours des combinaisons capables de maintenir la paix. A
+la suite des vingt ans de guerres napoléoniennes le congrès de Vienne,
+véritable société des nations, espérait, lui aussi, terminer l’ère des
+conflits.
+
+Toutes les combinaisons de cet ordre sont efficaces tant que
+n’apparaissent pas des difficultés que les décisions pacifiques sont
+impuissantes à résoudre. On a justement remarqué que si la Société des
+Nations avait existé à l’époque où se fondait l’unité de l’Italie, la
+réalisation de cette unité eût été impossible. Chacun des minuscules
+États dont se composait alors l’Italie se fût adressé à la Société des
+Nations qui aurait dû employer son influence à les protéger.
+
+Tous ces édifices juridiques prétendant éterniser la situation du monde
+à un moment donné ont une utilité provisoire incontestable; mais leur
+influence ne saurait longtemps durer. On ne stabilise pas plus les
+nations qu’on ne stabilise l’évolution de la vie.
+
+ * * * * *
+
+A côté des efforts tentés par la Société des Nations pour établir la
+paix, les diplomates cherchent à la fixer par la vieille méthode des
+alliances. L’histoire ancienne ou moderne montre malheureusement que les
+traités restent sans effet dès qu’ils cessent d’être en harmonie avec
+les intérêts des parties contractantes. On le vit une fois de plus dans
+la dernière guerre, lorsque l’Italie n’hésita pas à se tourner contre
+son alliée germanique dès qu’elle y eut intérêt, malgré de formels
+engagements.
+
+De nos jours, les seules bases efficaces des alliances résident dans la
+communauté des intérêts économiques. C’est à une telle communauté qu’est
+dû le rapprochement de la France et de l’Allemagne.
+
+Les associations économiques internationales, comme celle formée
+récemment entre la France, l’Allemagne et divers pays pour régler
+certaines productions, celle de l’acier notamment, feront plus pour le
+maintien de la paix que tous les projets d’alliance, de désarmement et
+d’arbitrage péniblement élaborés dans les congrès.
+
+ * * * * *
+
+Il est facile de montrer qu’au point de vue rationnel les peuples ont
+plus d’intérêt à s’aider qu’à se détruire. Malheureusement la raison
+joue un rôle bien faible dans la vie politique. Ce rôle a diminué
+encore, depuis la prédominance des forces collectives, caractéristique
+de l’évolution démocratique moderne.
+
+Les forces collectives sont aveugles, soudaines et la raison n’agit pas
+plus efficacement sur elles que sur le cours d’un torrent. Les futures
+guerres naîtront peut-être du déchaînement de fureurs populaires qui
+balaieront en un instant toutes les conventions péniblement édifiées par
+les diplomates. La guerre de 1870 est justement née d’une explosion de
+fureur des multitudes déchaînée par une dépêche habilement falsifiée.
+
+Il est probable, d’ailleurs, que les plus dangereuses des luttes futures
+seront des guerres intérieures issues de révolutions populaires
+provoquées par les apôtres de la religion socialiste.
+
+ * * * * *
+
+On dit justement que gouverner, c’est prévoir; mais comment lire dans
+l’enchevêtrement compliqué des causes dont les grands événements
+résultent?
+
+La difficulté est considérable parce qu’en politique des causes très
+petites produisent parfois des effets très grands. C’est ainsi que jadis
+les visions d’un obscur chamelier de l’Arabie eurent pour premières
+conséquences, avec la création d’une religion nouvelle, la fondation
+d’un immense empire et, comme conséquences lointaines, les croisades qui
+précipitèrent l’Europe sur l’Orient.
+
+Avec l’interdépendance actuelle des peuples, les moindres rivalités
+entre états voisins, même fort petits, peuvent déchaîner un conflit
+universel. La dernière guerre en est un exemple.
+
+ * * * * *
+
+Sans prétendre lire dans le livre du destin, on peut au moins mettre en
+évidence quelques-uns des facteurs principaux qui semblent devoir
+influencer l’évolution prochaine du monde.
+
+Aux forces destructrices d’origine plus ou moins ancienne, énumérées au
+début de ce chapitre, se joignent des forces destructrices nouvelles, le
+syndicalisme et le socialisme notamment, résultant de la prédominance
+moderne des influences collectives.
+
+Sous l’action du syndicalisme les sociétés tendent à se diviser en
+petits groupes ne considérant chacun que ses intérêts et totalement
+indifférents à l’intérêt général. La puissance des syndicats est devenue
+très grande. Tout récemment ils ont failli désorganiser entièrement
+l’Angleterre en provoquant une grève générale.
+
+Limités jadis au monde ouvrier, ils comprennent maintenant la classe des
+fonctionnaires et celle des instituteurs. La Confédération générale du
+travail, qui les a fusionnés, se trouve ainsi avoir absorbé les
+défenseurs professionnels de l’État.
+
+Il en est résulté que le gouvernement se trouve aussi impuissant contre
+les exigences de ses employés que l’était le gouvernement italien avant
+l’arrivée du fascisme.
+
+ * * * * *
+
+L’association des intérêts corporatifs constituant le syndicalisme ne
+doit pas être confondue avec le socialisme qui remet à l’État, et non
+aux corporations, la gestion générale des entreprises.
+
+Le socialisme est à la fois un mouvement politique et religieux, il tire
+sa force non de sa doctrine mais des éléments mystiques qui lui servent
+de soutien.
+
+Son succès contribue à prouver que, des âges les plus reculés de
+l’histoire aux temps modernes, les hommes ne se passèrent jamais d’une
+foi religieuse pour diriger leur vie. Ce mystique besoin semble aussi
+irréductible que la faim et l’amour.
+
+ * * * * *
+
+Aux forces destructrices dont nous venons d’indiquer la puissance
+s’opposent, non seulement les forces créatrices issues des laboratoires,
+mais aussi les forces conservatrices créées par le passé.
+
+Une des plus dangereuses illusions politiques de notre âge est de croire
+qu’un peuple puisse se dégager des influences ancestrales d’où sa nature
+dérive.
+
+De cette illusion furent victimes les hommes de la Révolution quand ils
+croyaient pouvoir fonder une ère nouvelle destinée à marquer leur
+rupture complète avec le passé.
+
+De la même illusion sont encore victimes aujourd’hui les partis
+politiques extrêmes, prétendant transformer les sociétés à coups de
+décrets. Ils oublient que l’homme ne sort jamais de lui-même. Fils de
+son passé, il ajoute bien peu à l’héritage apporté en naissant. Des
+combinaisons politiques diverses pourront lui être imposées un instant,
+mais elles ne dureront qu’à la condition d’être en rapport avec le
+substratum ancestral des mentalités que ces institutions doivent régir.
+Les organisations en apparence nouvelles dérivent le plus souvent des
+organisations passées comme la plante dérive de la graine. C’est
+justement pourquoi l’histoire des peuples stabilisés par leur vie
+antérieure présente une grande continuité, malgré les bouleversements
+apparents dont elle est parfois remplie.
+
+ * * * * *
+
+Un célèbre homme d’État assurait récemment que:
+
+«Les questions économiques, politiques et morales sont subordonnées à
+des lois générales, dont la méthode expérimentale, sainement appliquée,
+permet de rechercher les fondements et d’établir la permanence.»
+
+En réalité ces lois générales sont fort mal connues et c’est pourquoi
+l’empirisme joue en politique un rôle prépondérant.
+
+Cet empirisme n’a pour guide que la connaissance des mobiles qui font
+mouvoir les hommes. C’est donc à la psychologie qu’il faut s’adresser
+pour essayer de comprendre les événements dont la succession constitue
+l’histoire. Elle explique un grand nombre de phénomènes politiques,
+militaires et sociaux. Les causes de la propagation du socialisme, les
+oscillations des volontés populaires, le rôle mystique des croyances,
+les finances elles-mêmes sont du ressort de la psychologie.
+
+Pour les gouvernants modernes, cette science est devenue indispensable.
+C’est en utilisant ses lois que les Américains sont parvenus à résoudre
+sur leur territoire le problème de la lutte des classes qui menace le
+vieux monde de formidables conflits. C’est pour avoir méconnu certaines
+lois de la psychologie collective, que les chefs de grands empires ont
+plongé l’Europe dans l’abîme de ruines et de désolations dont elle n’est
+pas sortie encore.
+
+Étant donnée la prépondérance moderne des influences collectives c’est
+surtout la psychologie des foules qu’il importe de bien connaître. Nous
+savons aujourd’hui que la mentalité individuelle et la mentalité
+collective sont bien différentes. Contrairement à une croyance très
+générale encore, l’être collectif est fort inférieur à l’être
+individuel.
+
+Une des grandes erreurs de la politique moderne est de croire que les
+jugements des hommes en groupe sont supérieurs à ceux de l’individu
+isolé. Pour les politiciens les décisions des foules représentent de
+suprêmes vérités.
+
+Sans doute les vertus collectives maintiennent la prospérité des peuples
+mais c’est seulement de la pensée individuelle que jaillissent les idées
+qui élèvent le niveau d’une civilisation et assurent sa grandeur.
+
+ * * * * *
+
+C’est encore au domaine de la psychologie collective qu’appartient
+l’étude des influences ancestrales qui dominent la vie des peuples. Chez
+ceux ayant un long passé l’âme de la race limite les oscillations des
+volontés populaires que les événements font naître. L’âme d’une race
+c’est la mer immuable et profonde, l’âme d’une foule représente les
+vagues mobiles que la tempête fait surgir. C’est en vain que l’homme
+cherche parfois à rompre avec son passé. Nous verrons dans cet ouvrage
+que malgré toutes les révolutions les actes des vivants restent soumis à
+l’impérieuse volonté des morts.
+
+
+
+
+L’évolution actuelle du monde
+
+
+
+
+LIVRE PREMIER
+
+LES FORCES QUI MÈNENT LE MONDE
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+LES FORCES MATÉRIELLES ET IMMATÉRIELLES DANS L’HISTOIRE
+
+
+Les sentiments et les passions qui mènent les hommes ont peu varié, mais
+les peuples furent successivement soumis à des influences qui les
+orientèrent de façons différentes.
+
+Aux impulsions affectives et mystiques ayant toujours guidé l’homme au
+cours de son histoire, sont venues s’ajouter les forces nouvelles,
+issues des laboratoires. Elles ont transformé les civilisations. En
+moins d’un siècle, quelques-unes de ces forces: la vapeur, et
+l’électricité notamment, ont exercé sur la vie des peuples des
+influences beaucoup plus profondes que toutes celles subies pendant la
+succession des âges antérieurs.
+
+Le rôle des forces créatrices nouvelles étant trop connu pour qu’il soit
+utile de l’étudier longuement, il suffira de rappeler à quel point une
+seule des découvertes modernes, celle des forces motrices extraites de
+la houille, a changé la vie sociale des nations et conditionne les
+volontés des gouvernements.
+
+La vie politique du monde est en partie soumise, aujourd’hui, au
+prodigieux pouvoir que la science a fait surgir de l’inerte houille,
+considérée, il y a un siècle à peine, comme une insignifiante matière.
+C’est, d’elle, pourtant, que sont sortis non seulement tous les éléments
+de la civilisation moderne, mais aussi des moyens de destruction d’une
+puissance telle que dans les prochains conflits, ils pourraient anéantir
+instantanément les plus brillantes capitales.
+
+Les peuples possédant des mines importantes de houille--ou de son
+succédané, le pétrole--détiennent, par ce seul fait, une supériorité
+économique et politique immense.
+
+C’est grâce à la houille que l’Angleterre put dominer les mers et, par
+conséquent, le commerce du monde. Ce ne furent pas du tout, comme on l’a
+répété parfois, les succès militaires de l’Allemagne en 1870, mais bien
+la découverte de mines nouvelles de houille sur son territoire, qui la
+conduisit à son haut degré de prospérité. La houille fut l’origine de la
+puissance industrielle de l’Allemagne. Elle lui permit d’aspirer à
+supplanter l’Angleterre dans son hégémonie commerciale sur tous les
+points du globe. De cette prétention une guerre mondiale devait
+fatalement sortir. Les autres causes invoquées pour expliquer les
+origines du conflit sont accessoires.
+
+Le pétrole a sur la houille une supériorité énorme au point de vue
+commodité, mais sa production reste limitée. C’est pourquoi nous voyons
+tous les peuples rivaliser d’efforts aujourd’hui pour se procurer les
+sources d’un si précieux liquide.
+
+Le pétrole et la houille ont déterminé la politique mondiale de
+l’Angleterre. Pays industriel sans agriculture, elle est obligée
+d’importer ses vivres. Ils sont payés avec des marchandises fabriquées
+dans ses usines. L’arrêt des exportations engendrerait bientôt le
+chômage.
+
+Nombreux sont les exemples prouvant que le rôle des forces motrices
+grandit chaque jour dans la vie politique des peuples. Leur influence ne
+se fait pas sentir seulement en Europe, mais jusqu’aux extrémités de
+l’univers. Si, aujourd’hui, le Japon manquant de charbon et n’étant pas
+très sûr que l’Amérique lui en fournira toujours, négocie d’importants
+traités avec la Russie soviétique, c’est dans l’espoir de pouvoir
+exploiter à son profit les mines de Sibérie.
+
+ * * * * *
+
+Le rôle considérable joué dans l’histoire politique des peuples par les
+découvertes scientifiques permet de pressentir les transformations que
+d’autres découvertes feront surgir.
+
+Sans parler de la libération de l’énergie intra-atomique qui changerait
+entièrement les conditions d’existence des hommes, on peut dire que la
+nature contient des forces inutilisées encore, telles que la chaleur
+solaire, qui seront sûrement captées.
+
+Dans un travail déjà ancien je faisais observer que la machine à vapeur
+qui utilise à peine la dixième partie du charbon qu’elle consomme était
+un instrument barbare destiné à figurer comme curiosité dans les musées
+de l’avenir.
+
+Dès à présent on entrevoit que la force motrice extraite du charbon,
+sous forme d’électricité, au fond des mines, pourra être expédiée au
+loin par de simples fils.
+
+ * * * * *
+
+A côté des forces matérielles dont le rôle créateur est si grand se
+trouvent des forces immatérielles dont l’action fut toujours
+considérable et même prépondérante à certaines périodes de la vie des
+peuples.
+
+Malgré la découverte de vérités éclatantes issues des laboratoires et
+qui ne se contestent pas, le monde continue à être régi par une série de
+forces mystiques extériorisées sous forme de croyances religieuses ou
+politiques et tenues pour d’indiscutables vérités. Elles gouvernent les
+peuples depuis les origines de l’Histoire et leur forme seule a changé.
+
+Les divinités qui de Jupiter à Bouddha et au Dieu de Mahomet servirent
+de base à de grandes civilisations ont vu leur prestige pâlir ou
+disparaître. Mais elles ont été remplacées par des illusions politiques
+ou sociales auxquelles est attribué un pouvoir magique analogue à celui
+des anciens dieux.
+
+ * * * * *
+
+Le mysticisme, qui continue à régir l’âme des peuples, et aussi celle de
+leurs maîtres, est, comme je l’ai souvent rappelé ailleurs, d’une
+définition facile. Il se trouve constitué par l’attribution d’un pouvoir
+surnaturel à des dieux, des dogmes ou des formules. L’homme soumis à une
+croyance religieuse est un mystique. Robespierre, faisant couper
+hâtivement des têtes pour établir le règne de la vertu, était un
+mystique. Mystique au même degré, le communiste persuadé que la
+réalisation de l’évangile judéo-germanique de Karl Marx ferait surgir le
+paradis ici-bas.
+
+La force de l’homme dominé par une croyance mystique devient
+considérable. Rien ne lui semblant au-dessus du triomphe de sa foi, il
+sacrifiera sa fortune et sa vie pour l’imposer.
+
+Lorsque la foi mystique envahit le champ de l’entendement, aucun
+argument ne pourrait l’influencer. L’amour maternel lui-même cède devant
+elle. A l’époque, récente encore, où la secte babiste se propageait en
+Perse, les femmes, plutôt que de renoncer à leur foi, amenaient
+elles-mêmes leurs enfants aux bourreaux et les voyaient déchiqueter sous
+leurs yeux avec une délirante joie. En Russie, il existe encore des
+sectes où, sous l’empire de leur mysticisme, les hommes et les femmes
+s’imposent les plus atroces mutilations, et nous ne sommes pas très loin
+du temps où, dans le même pays, des prophètes persuadaient à des
+centaines d’hommes de périr avec eux sur des bûchers.
+
+La force du bolchevisme est justement de posséder un certain nombre de
+convaincus disposés à ravager le monde pour faire triompher leur
+croyance.
+
+ * * * * *
+
+Comment naît, grandit et meurt une foi mystique? J’ai trop souvent
+traité ce sujet dans mes livres pour y revenir encore. D’une très
+sommaire façon, on peut dire que la persistance du mysticisme dans
+l’Histoire tient au besoin irréductible de l’homme de soumettre
+l’orientation de sa vie à des pouvoirs supérieurs tenus pour
+infaillibles.
+
+Ce besoin est si fort que dès qu’un peuple perd ses dieux, il cherche
+aussitôt à les remplacer. La doctrine socialiste possède, aujourd’hui,
+le pouvoir mystique attribué aux anciennes divinités.
+
+ * * * * *
+
+Ce rôle du mysticisme dans l’Histoire fut pendant longtemps méconnu, et
+le mot mysticisme lui-même, de plus en plus usité en politique
+aujourd’hui, était, il y a une quinzaine d’années à peine, employé
+presque exclusivement dans un sens religieux. Me trouvant un jour avec
+Bergson chez Émile Ollivier, nous eûmes une longue discussion sur le
+vrai sens du mot _mystique_. Bergson m’opposait les dictionnaires
+accumulés sur une table pour me prouver que ce terme ne pouvait avoir
+qu’une signification religieuse. Cet avis n’était pas le mien, puisque
+je venais d’écrire un livre sur _La Révolution Française_, où je
+montrais le rôle tout à fait prépondérant du mysticisme dans cette
+grande tragédie.
+
+Je ne convertis naturellement personne, mais je suis certain
+qu’aujourd’hui, avec les mêmes interlocuteurs, j’aurais plus de succès.
+Une preuve m’en fut récemment fournie par un petit livre publié sous ce
+titre: _Une Nouvelle Philosophie de l’Histoire_, écrit par un ancien
+Normalien, M. Gillouin. Pour ce distingué universitaire, la connaissance
+du rôle du mysticisme dans l’Histoire fut une grande lumière, comparable
+à celle qui éclaira saint Paul sur le chemin de Damas.
+
+Les idées ne triomphant en France qu’après avoir passé par l’Université,
+l’action du mysticisme dans la politique ancienne et moderne deviendra
+bientôt une vérité classique et se substituera à des interprétations
+dites rationnelles qui n’expliquaient rien[1].
+
+ [1] Aujourd’hui le mot mystique à pénétré dans toutes les
+ harangues-officielles. Je l’ai noté deux fois dans un discours du
+ Président du Conseil. Devant la fédération de la Seine du parti
+ républicain socialiste, M. Painlevé a prononcé un discours, où
+ l’influence du mysticisme, est plusieurs fois invoquée: «Quand un
+ parti fait un programme, il doit y verser de la mystique»... Si l’on
+ abandonne la mystique des programmes, etc.
+
+En fait, le mysticisme domine l’Histoire. Des rives du Nil à celles du
+Gange, il a peuplé le monde d’êtres divins, imaginaires sans doute, mais
+assez puissants cependant pour avoir orienté de grandes civilisations.
+
+De nos jours, les dieux personnels ont fait place à des formules
+mystiques douées de magiques pouvoirs et capables, elles aussi,
+d’asservir les âmes.
+
+ * * * * *
+
+Jusqu’à nos jours, une foi mystique n’avait de rivale possible qu’une
+autre foi mystique. Il n’en est plus de même maintenant. Des nécessités
+économiques impérieuses, ignorées de nos pères, se dressent contre les
+formes diverses du mysticisme.
+
+Mais quelle que soit la puissance des forces économiques nouvelles,
+aujourd’hui, comme hier et probablement comme demain, les peuples auront
+besoin d’un idéal mystique pour orienter leur vie. S’ils se tournent
+vers le socialisme, le communisme et les pires formes de l’illusion,
+c’est surtout parce que, ayant perdu les idéals qui soutenaient leurs
+âmes, ils cherchent à en découvrir d’autres, capables d’orienter leurs
+pensées et leurs volontés.
+
+ * * * * *
+
+A côté des influences mystiques qui mènent les peuples, il faut placer
+les influences affectives, c’est-à-dire cette gamme immense des
+sentiments et des passions qui dirigent la conduite. Comme les forces
+mystiques elles dominent souvent des forces rationnelles qu’on pourrait
+croire irrésistibles.
+
+Bien des fois dans le cours de cet ouvrage, nous aurons à montrer
+combien est faible le rôle de la raison devant les influences mystiques
+et affectives qui jusqu’ici ont gouverné le monde et continueront
+longtemps sans doute à le gouverner encore.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+COMMENT NAISSENT LES OPINIONS ET LES CROYANCES.
+
+ROLE DE LA CRÉDULITÉ DANS L’HISTOIRE
+
+
+Des âges les plus reculés aux temps modernes, la crédulité a joué un
+rôle fondamental dans l’histoire. Elle a créé des divinités puissantes
+qui ont orienté les âmes et servi de guide aux grandes civilisations.
+Elle a fait surgir du néant les pyramides, les pagodes, les cathédrales
+et toutes les merveilles de l’art qui ont embelli la vie. Sans la
+crédulité, l’homme vivrait peut-être encore au fond des cavernes,
+disputant aux monstres qui l’entouraient sa maigre pâture.
+
+ * * * * *
+
+La crédulité antique peupla le monde d’une légion de divinités de
+l’existence desquelles on ne doutait jamais.
+
+Pendant des milliers d’années, ces divinités bienfaisantes ou nuisibles,
+redoutables toujours, se mêlèrent constamment aux actions des hommes.
+Quelques rares philosophes comme Lucrèce avaient bien fini par douter de
+leur existence, mais son scepticisme n’avait pas d’écho.
+
+L’histoire des dieux de tous les âges constitue un des plus merveilleux
+et des plus instructifs phénomènes de la psychologie. Que des peuples
+arrivés aux phases les plus diverses de civilisation aient pu considérer
+comme indubitablement prouvée l’existence de divinités purement
+chimériques, montre clairement que l’imagination est capable de créer
+des phénomènes illusoires tenus ensuite pour d’incontestables vérités.
+En dehors des phénomènes scientifiques expérimentalement démontrés, on
+peut toujours se demander où finit la vérité et où commence l’erreur.
+
+ * * * * *
+
+Grâce aux lumières de la raison, l’âge moderne se croyait libéré de
+toutes les illusions du passé, la raison pure devenait son seul guide.
+
+L’observation plus attentive des faits a prouvé cependant la persistance
+de l’antique crédulité. En dehors des laboratoires, cette
+crédulité--crédulité religieuse, crédulité politique, crédulité pour
+toutes les formes du merveilleux,--continue à dominer les esprits.
+
+Et, contrairement à ce qui s’enseigne, la crédulité n’est pas du tout un
+simple résultat de l’ignorance puisqu’elle s’observe, ainsi que le
+démontrent les faits relatés dans ce chapitre, chez les plus illustres
+savants. Les vieilles croyances religieuses, la magie et le spiritisme,
+trouvent chez eux de fervents adeptes.
+
+Ce phénomène m’avait beaucoup frappé à l’époque où je cherchais à
+déterminer les sources psychologiques des opinions et des croyances qui
+ont le plus influencé l’âme des peuples. Comment comprendre la foi
+d’illustres penseurs dans une religion où l’on voit le Créateur des
+mondes innombrables qui peuplent l’espace laisser périr son fils dans un
+affreux supplice, pour racheter la faute de lointains ancêtres. De
+telles énormités ont été pourtant acceptées par des maîtres de la raison
+comme Galilée, Descartes et Pascal. Il ne leur a pas semblé prodigieux
+de voir un Dieu assez féroce pour condamner au feu éternel de faibles
+créatures ayant oublié un instant d’obéir à ses rigides décrets.
+
+Des croyances du même ordre observées dans toutes les religions, chez
+tous les peuples, démontrent d’une péremptoire façon que l’absurdité
+d’un dogme ne saurait nuire à sa propagation et que l’intelligence la
+plus haute n’empêche pas la croyance dans des dogmes qu’aucun argument
+rationnel ne saurait défendre.
+
+Nous verrons bientôt l’explication de ce phénomène en constatant que la
+genèse des connaissances scientifiques et celle des croyances obéissent
+à des formes de logique différentes superposées quelquefois, mais ne
+s’influençant jamais. Cette dualité va être étudiée maintenant.
+
+ * * * * *
+
+En dehors des besoins organiques à la satisfaction desquels est
+consacrée la plus grande partie de son existence, l’homme est orienté
+dans la vie par des opinions plus ou moins provisoires et des croyances
+généralement durables.
+
+Croyances et connaissances sont des opérations mentales fort
+différentes.
+
+Les croyances ne sont ni rationnelles ni volontaires contrairement à
+l’opinion de plusieurs philosophes.
+
+Une croyance est un acte de foi d’origine inconsciente qui fait admettre
+en bloc une doctrine et accepter ses prescriptions.
+
+Le prestige, l’affirmation, la répétition, la contagion mentale et
+rarement la raison sont les facteurs habituels des opinions et des
+croyances.
+
+La connaissance diffère beaucoup de la croyance, c’est une opération
+consciente lentement édifiée par l’observation et l’expérience.
+L’humanité eut pendant longtemps des croyances avant de posséder des
+connaissances.
+
+ * * * * *
+
+Croyances et connaissances appartenant à des cycles différents de la vie
+mentale, ne s’influençant pas, on comprend que des hommes éminents
+puissent professer d’enfantines croyances. Admettre par exemple, comme
+d’indiscutables certitudes les plus chimériques réminiscences de la
+sorcellerie du moyen âge.
+
+Ce serait donc une illusion de croire que la compétence sur certains
+sujets scientifiques doive s’accompagner d’une compétence égale sur des
+sujets religieux ou politiques.
+
+Les croyances politiques et religieuses ont des raisons que la logique
+rationnelle ignore et n’influence guère.
+
+On verra par les exemples qui vont suivre que la crédulité continue à
+jouer un rôle essentiel dans l’histoire des peuples, c’est pourquoi nous
+avons consacré un chapitre spécial à son étude.
+
+ * * * * *
+
+Au moyen âge, les envoûtements, les évocations des morts, le sabbat, le
+diable, les maléfices, etc., exercèrent une grande influence. De leur
+pouvoir, nul ne doutait alors. Des milliers d’hommes avouaient leurs
+relations avec le diable et confessaient, malgré la crainte des
+supplices, s’être rendus au sabbat.
+
+Les procès de sorcellerie étaient à cette époque si nombreux que les
+bûchers destinés à brûler vifs les sorciers ne s’éteignaient guère. De
+savants ouvrages rédigés par des magistrats éminents indiquaient la
+marche à suivre pour déjouer les maléfices des démons.
+
+Le dernier de ces procès, en France, eut lieu sous Louis XIII. Convaincu
+d’avoir envoyé une légion de diables dans le corps des Ursulines de
+Loudun, Urbain Grandier fut brûlé vif après avoir subi les tortures
+qu’on ne ménageait pas aux suppôts de Satan.
+
+Devant les progrès scientifiques, tout ce peuple de diables, de larves,
+de fantômes, fils des ténèbres, avait fini par s’évanouir. On croyait
+les sorciers relégués dans des villages éloignés de toute civilisation.
+
+La crédulité étant indestructible, les illusions ont changé de forme,
+mais sans disparaître. C’est ainsi que de nos jours on a vu renaître et
+grandir, sous des aspects à peine différents de ceux du passé, toute
+l’antique magie: évocation des morts au moyen de tables tournantes,
+lévitation, matérialisation des esprits, etc.
+
+Des savants célèbres furent victimes de ces illusions. Le grand chimiste
+William Crookes assure avoir vécu pendant plusieurs mois avec un fantôme
+qui se matérialisait journellement devant lui. Le distingué physicien
+anglais Lodge a publié un livre où il relate, avec force détails,
+l’existence que mène dans un autre monde son fils Raymond, tué à la
+guerre. Le célèbre physiologiste Richet assure avoir vu et examiné
+longuement un guerrier casqué sorti du corps d’un médium.
+
+De telles croyances, appartenant au domaine de l’irrationnel, ne peuvent
+être discutées. Les millions d’hommes persuadés que l’archange Gabriel
+fut envoyé par Dieu à Mahomet afin de lui enseigner les fondements d’une
+religion nouvelle ne sauraient être influencés par aucun raisonnement.
+La foi du croyant, ignorant ou savant, reste inébranlable. Dans le cycle
+de la foi mystique la raison est sans prise. J’ai pu constater moi-même,
+par diverses expériences, avec quelle facilité les savants se laissent
+illusionner dès qu’ils pénètrent dans le cycle du mystique.
+
+ * * * * *
+
+La crédulité est infinie même sur des sujets de science pure. Il suffit
+que les opinions soient suggérées par des hommes auxquels leur situation
+confère un grand prestige. Les lettres de personnages illustres,
+fabriquées de toutes pièces par un faussaire peu lettré, et insérées
+dans les Comptes rendus de l’Académie des sciences, la polarisation des
+rayons uraniques affirmée par Becquerel et l’existence imaginaire des
+fameux rayons N en sont de mémorables exemples.
+
+L’histoire des faux autographes est trop connue pour qu’il soit utile de
+la rappeler. On sait que cette prodigieuse aventure fournit à Daudet les
+éléments de son roman: _L’Immortel_.
+
+L’histoire de la polarisation supposée des rayons uraniques est aussi
+caractéristique. Lorsque Becquerel découvrit, en 1895, après Paul de
+Saint-Victor, les émanations spontanées de l’uranium, il crut se trouver
+en présence d’une sorte de phosphorescence et il institua des
+expériences «prouvant catégoriquement suivant lui que les rayons émis se
+réfractent, se réfléchissent et se polarisent comme ceux de la lumière».
+
+Cette opinion, que j’étais seul alors à combattre au moyen d’expériences
+relatées dans mon livre _L’Évolution de la matière_, fut acceptée
+pendant trois ans par tous les savants de l’Europe et retarda
+considérablement la découverte des phénomènes radio-actifs. On reconnut
+finalement, comme je n’avais cessé de le répéter, être en présence d’une
+force jusqu’alors inconnue, sans parenté avec la lumière à laquelle je
+donnais plus tard le nom d’énergie intra-atomique.
+
+Le cas des rayons N, que tous les physiciens français crurent voir
+pendant deux ans et n’aperçurent plus une seule fois quand fut dissipée
+la suggestion dont ils étaient victimes, est plus instructif encore.
+
+Sans entrer dans tous les détails de leur histoire, je me bornerai à
+rappeler que la découverte illusoire des rayons N fut faite par un
+professeur auquel ses titres académiques conféraient un grand prestige.
+Ce professeur, de tempérament très nerveux, possédait à un haut degré le
+pouvoir de suggestion particulier plusieurs fois observé en Europe et
+dans l’Inde surtout, qui fait admettre comme réalités toutes les
+affirmations du suggestionneur. C’est ainsi que le physicien Mascart,
+que délégua l’Académie des Sciences pour aller constater au laboratoire
+de l’inventeur l’exactitude de ses assertions, fut victime de cette
+prodigieuse hallucination: mesurer la déviation et la longueur d’onde de
+rayons qui n’existaient que dans la cervelle du suggestionneur.
+
+Un prix de 50.000 francs fut alors voté par l’Académie pour récompenser
+l’auteur de cette grande découverte et pendant deux ans les _Comptes
+rendus de l’Académie des sciences_ fourmillèrent de notes où étaient
+décrites les propriétés chaque jour plus merveilleuses de ces rayons. M.
+Jean Becquerel annonçait les avoir chloroformés; M. d’Arsonval faisait à
+leur sujet des conférences enthousiastes. Mon excellent ami, Émile
+Picard, en perdait le sommeil.
+
+L’existence de ces rayons ne se constatait d’ailleurs que par de légères
+variations d’éclat d’une plaque phosphorescente sur laquelle ils étaient
+projetés. Ce qui explique un peu la suggestibilité des savants croyant
+les observer.
+
+L’illusion collective fut brusquement dissipée par la célèbre expérience
+d’un physicien étranger auquel l’inventeur des rayons N montrait la
+déviation supposée de ces rayons par un prisme. Le prisme ayant été
+subrepticement retiré dans l’obscurité, l’inventeur des rayons N
+continua néanmoins à mesurer la prétendue déviation des imaginaires
+rayons.
+
+L’expérience était catégorique. Elle fut définitive puisqu’aucun des
+physiciens qui avaient vu tant de fois les rayons N ne parvinrent jamais
+à les revoir. L’envoi de notes sur ces rayons à l’Académie des sciences
+cessa brusquement.
+
+Il serait facile de multiplier des exemples analogues du rôle de la
+crédulité, surtout dans les sciences demi-exactes comme la médecine.
+
+ * * * * *
+
+Je crois pouvoir résumer dans les propositions suivantes les lois
+générales de la naissance et de la propagation des croyances:
+
+1º Les cycles du mystique, de l’affectif et du rationnel sont
+complètement indépendants et ne s’influencent pas.
+
+2º Des savants éminents peuvent perdre tout esprit critique dès qu’ils
+pénètrent dans le cycle de la croyance.
+
+3º L’absurdité des dogmes--dogmes religieux et politiques,--ne saurait
+nuire à leur propagation.
+
+4º Les croyances mystiques s’établissent et se propagent par l’influence
+du prestige, de la suggestion et de la contagion. Le raisonnement ne
+joue aucun rôle dans leur propagation.
+
+5º La conversion à une croyance mystique se fait souvent instantanément
+comme celle de Pauline dans _Polyeucte_ adoptant brusquement une
+religion dont elle ne savait d’ailleurs rien et s’écriant: «Je vois, je
+sais, je crois, je suis désabusée!»
+
+6º Certains sujets possèdent un pouvoir de fascination qui fait admettre
+comme des réalités toutes leurs suggestions.
+
+7º La caractéristique d’une croyance mystique quelconque est de n’être
+influençable ni par l’observation, ni par l’expérience, ni par le
+raisonnement.
+
+8º La foi créée par la suggestion n’est ébranlée que par une suggestion
+plus forte. Le croyant ne renonce alors à sa croyance que pour en
+adopter une autre du même ordre.
+
+9º Certaines croyances politiques, telles que le socialisme et le
+communisme, se répandent surtout parce que, possédant tous les
+caractères des croyances religieuses, elles créent rapidement la foi.
+
+10º Le croyant éprouve toujours un besoin intense de propager sa foi et
+sacrifie volontiers sa vie et celle des autres pour la faire triompher.
+
+11º La vision d’un phénomène d’ordre mystique par de nombreux témoins ne
+prouve rien en faveur de sa réalité. Les témoignages des milliers
+d’hommes ayant vu le diable et assisté au sabbat n’ont jamais constitué
+une preuve de l’existence du diable et du sabbat.
+
+12º L’origine mystique des croyances les différencie des simples
+opinions. Ces dernières sont constituées par l’adhésion momentanée à une
+proposition. C’est pourquoi l’expérience, sans action sur la croyance,
+réussit à modifier les opinions.
+
+13º Les dieux périssent quelquefois, mais l’esprit mystique reste
+indestructible.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+LES CONFLITS ENTRE LES VIVANTS ET LES MORTS
+
+
+Parmi les éléments divers qui orientent la vie des peuples il faut
+encore citer, à côté des besoins matériels et des influences mystiques,
+l’impérieuse volonté des morts.
+
+La psychologie, qui n’examinait jadis que l’âme des vivants, commence à
+étudier celle des morts dont l’invisible armée domine le monde et
+gouverne l’Histoire.
+
+Ce n’est pas, en réalité, dans les cimetières que reposent les morts.
+Continuant à vivre en nous-mêmes, ils sont les vrais maîtres de la
+plupart de nos actions. Quand nous croyons agir librement, nous
+obéissons, le plus souvent, à leurs volontés.
+
+Cette armée des morts représente ce qu’on appelle très justement l’âme
+d’une race, âme d’autant plus forte que la collectivité constituée par
+les morts est plus homogène.
+
+Sa formation n’est pas l’œuvre d’un jour. Stabiliser une race au moyen
+de morts possédant des volontés communes et agissant, par conséquent,
+d’identique façon dans les circonstances importantes, demande
+généralement des siècles.
+
+ * * * * *
+
+Comment se forme l’âme d’une race?
+
+Une masse d’hommes assemblés au hasard des invasions ou des conquêtes
+représente une simple poussière d’individus, momentanément agrégée par
+la volonté d’un chef. La poussière se désagrège dès que le chef
+disparaît ou que sa puissance faiblit.
+
+Pour qu’une multitude devienne un peuple, il faut qu’elle ait subi,
+comme en Prusse, une discipline militaire rigoureuse, ou qu’elle ait
+accepté pendant des siècles, comme en Angleterre, un réseau de
+traditions, de coutumes et de croyances identiques.
+
+Lorsque les caractères psychologiques d’une race sont suffisamment
+fixés, ils se transmettent par l’hérédité avec autant de régularité que
+les caractères anatomiques. L’agrégat d’individus, d’abord sans
+cohésion, possède alors une âme ancestrale qui lui donne une même
+orientation de conduite.
+
+A cette âme ancestrale, inconsciente, constituant l’armature mentale de
+la race, se superpose l’âme individuelle consciente sans cesse modifiée
+par le milieu, les événements, l’éducation, etc.
+
+Cette âme individuelle présente souvent la mobilité des vagues de la
+mer, mais, chez les races stabilisées, ses oscillations sont limitées
+par l’influence de l’âme ancestrale.
+
+ * * * * *
+
+Les morts ont leur psychologie. Elle diffère de celle des vivants par
+certains caractères,--notamment la fixité.
+
+Toujours conservateurs, les morts possèdent des volontés impérieuses qui
+ne fléchissent pas.
+
+Leur action se manifeste surtout lorsque les intérêts de la race,
+c’est-à-dire la vie des morts, est aussi menacée que celle des vivants.
+Ce furent les morts qui, en 1914, obligèrent tout un peuple surpris par
+une mobilisation imprévue à renoncer instantanément à ses intérêts
+journaliers pour marcher à la frontière.
+
+Aucun des socialistes ayant juré de faire grève en cas de guerre ne
+recula. Pourquoi? Leur obéissance spontanée fut-elle le fruit de
+réflexions rationnelles? En aucune façon. Elle eut pour unique source
+l’irrésistible volonté des morts.
+
+Les haines des morts sont redoutables. Ils ne supportent pas les vivants
+qui ne sentent pas comme eux. C’est l’armée des morts qui força
+l’Angleterre à donner la liberté à l’Irlande, et les peuples de
+l’Autriche à se diviser en États distincts. Le rôle des morts dans les
+origines de la dernière guerre fut considérable.
+
+La puissance des morts est si forte qu’elle ne peut être détruite que
+par celle d’autres morts. C’est justement ce qui arrive lorsqu’on croise
+des individus de races diverses. Les morts d’origines différentes ne
+s’accordant pas impriment à l’âme consciente des impulsions
+contradictoires. C’est pourquoi les croisements sur une grande échelle
+dissocient rapidement l’âme ancestrale. Flottant entre des influences
+contraires, un peuple de métis est comparable au vaisseau voguant sans
+gouvernail au gré des vents.
+
+C’est pour avoir méconnu ces principes que les Espagnols perdirent
+toutes leurs colonies alors que les Anglais, qui ne se mélangent pas aux
+indigènes, ont conservé les leurs.
+
+Les observations précédentes, vérifiées par des expériences séculaires,
+conduisent à une loi fondamentale de la politique moderne que beaucoup
+d’hommes d’État semblent ignorer et qu’on peut formuler de la façon
+suivante:
+
+_Les institutions politiques d’un peuple jouent un rôle très faible dans
+la vie de ce peuple. Son âme ancestrale, et non les institutions qu’on
+voudrait lui imposer, oriente sa destinée._
+
+Inutile d’invoquer des faits historiques pour justifier cette assertion.
+Il suffit de considérer des pays voisins soumis à des institutions
+identiques, mais formés de races différentes. Tel est, précisément, le
+cas de l’Amérique.
+
+Elle forme deux grands continents presque entièrement séparés: les
+États-Unis d’Amérique du Nord, habités par des Anglo-Saxons, et les
+États de l’Amérique du Sud, peuplés d’Espagnols plus ou moins mélangés
+d’éléments indigènes.
+
+Bien que toutes les Républiques latines de l’Amérique aient adopté les
+institutions politiques des États-Unis: séparation des pouvoirs,
+ministres, parlement, liberté de la presse, c’est-à-dire toute la façade
+des institutions démocratiques, elles n’ont pu arriver à aucune
+stabilité. Des dictatures absolues sont restées, jusqu’à présent, leur
+seul régime réel.
+
+De ce qui précède, on déduit facilement qu’une grande différence existe
+entre les peuples dont l’âme a été fixée par un long passé et ceux dont
+l’âme ne l’est pas encore. Les premiers peuvent, comme les seconds,
+subir des révolutions violentes; mais le passé, c’est-à-dire l’action
+des morts, reprend bientôt son empire. Ce fut justement le cas de
+l’Angleterre lorsque le hasard des élections amena les socialistes au
+pouvoir. Leur gouvernement différa bien peu de celui des conservateurs.
+
+La stabilisation de l’âme d’une race par l’escorte de ses morts lui
+confère une grande force, mais cette stabilisation peut devenir, si les
+morts sont par trop influents, une cause d’arrêt et même de décadence.
+Si les pays sans passé, et par conséquent sans âme stable, sont à la
+merci de tous les hasards et sans lendemain assuré, les nations trop
+stabilisées, c’est-à-dire dont l’élément conservateur est trop actif,
+ont souvent beaucoup de difficulté à réaliser des progrès. Fréquemment
+en retard, elles n’arrivent parfois à s’adapter aux nécessités nouvelles
+qu’au prix de révolutions violentes.
+
+Les morts étant très conservateurs entrent parfois en lutte avec les
+vivants, condamnés au changement par les variations de milieu. Les
+peuples oscillent alors entre des combinaisons politiques extrêmes,
+suivant que les vivants ou les morts ont momentanément triomphé.
+
+ * * * * *
+
+Ces conflits entre les vivants et les morts furent observés en France
+comme en Angleterre, mais beaucoup plus fréquemment dans le premier de
+ces pays, dont l’unification est incomplète encore. Depuis cent
+cinquante ans, nos révolutions n’ont été séparées les unes des autres
+que par un petit nombre d’années. A la grande révolution qui prétendait
+établir l’égalité et la liberté, succède un dictateur militaire qui
+supprime toutes les libertés et rétablit, par la noblesse qu’il
+institue, les anciennes inégalités. Il est remplacé par des souverains
+prétendant ramener plus ou moins l’ancien régime, puis par un roi
+constitutionnel que renversent les révolutionnaires socialistes. Ces
+derniers finissent par effrayer tellement la nation que l’immense
+majorité du peuple acclame un dictateur dont les erreurs psychologiques
+conduisirent la France à la ruine après une prospérité passagère.
+
+La République qui le remplaça dure depuis plus de cinquante ans; mais si
+elle évita les révolutions dynastiques, elle n’empêcha nullement les
+changements de régime. Sur une dizaine de présidents de la République,
+la moitié furent forcés de quitter le pouvoir et les formes du
+gouvernement oscillèrent entre le conservatisme excessif, sous la
+présidence d’un célèbre maréchal, et le radicalisme non moins excessif
+durant la longue période des persécutions religieuses.
+
+La grande guerre mit momentanément fin à ces dissensions. Elles
+reprirent bientôt et la France est retombée encore dans ses perpétuelles
+oscillations entre l’anarchie et la réaction.
+
+Elle se trouve actuellement dans une période où dominent les influences
+extrémistes: menaces contre le capital et l’industrie, luttes de
+classes, persécutions religieuses en Alsace, etc. Toutes ces dissensions
+résultent des conflits entre les vivants et les morts.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+LES CONSÉQUENCES POLITIQUES DES ERREURS DE PSYCHOLOGIE
+
+
+Le rationalisme kantien, qui fait le fond de la philosophie
+universitaire, cherche toujours à expliquer par la logique rationnelle
+des événements auxquels, en réalité, cette logique fut toujours
+étrangère.
+
+Le savant, dans son laboratoire, a comme base de ses raisonnements
+l’expérience et l’observation. Les multitudes raisonnant fort peu n’ont
+que des opinions suggérées.
+
+En dehors des sujets purement scientifiques, les hommes les plus
+instruits n’ont pas souvent des opinions mieux fondées que celle des
+foules. C’est pourquoi leur conduite politique est parfois si chargée
+d’erreurs.
+
+ * * * * *
+
+A ne considérer même que quelques-uns des événements accomplis depuis
+cent cinquante ans, on pourrait dire que notre histoire est, en grande
+partie, créée par des erreurs de psychologie.
+
+Ce furent des erreurs de cette nature qui conduisirent Napoléon à
+entreprendre les campagnes d’Espagne et de Russie, qui préparèrent sa
+chute. Une autre erreur de psychologie détermina Charles X à faire
+afficher les ordonnances qui le renversèrent.
+
+Une erreur de psychologie plus importante encore conduisit Napoléon III
+à favoriser l’entreprise de la Prusse contre l’Autriche, qu’un mot de
+lui pouvait facilement empêcher. L’erreur d’où résulta Sadowa devait
+bientôt engendrer Sedan, qui provoqua la fin de l’Empire.
+
+Cette erreur si chargée de conséquences ne fut pas seulement une erreur
+impériale, mais une erreur collective, car la majorité des Français, y
+compris les journalistes influents et les universitaires, accueillirent
+avec enthousiasme la victoire de la Prusse.
+
+La défaite de l’Allemagne en 1918 est également la conséquence d’une
+lourde erreur de psychologie commise par l’empereur Guillaume. Il
+croyait raisonner très juste en supposant qu’un peuple de marchands sans
+armée, enrichi par son commerce avec les belligérants, n’aurait jamais
+l’idée d’entrer dans une guerre qui, d’ailleurs, ne l’intéressait
+nullement. On pouvait donc impunément torpiller les vaisseaux dépassant
+les limites fixées.
+
+Rationnellement assez juste, cette argumentation était très fausse au
+point de vue de la logique collective. Plus familier avec les lois de
+cette logique spéciale, le Kaiser eût compris que l’amour-propre blessé
+d’un peuple lui fait oublier tous ses intérêts. Il fut vaincu, en
+réalité, pour avoir ignoré que les lois de la logique rationnelle et
+celles de la logique collective n’ont pas de commune mesure.
+
+Prétendre appliquer la logique rationnelle à l’interprétation de la
+conduite des peuples conduit, le plus souvent, à de graves erreurs. On
+le vit une fois encore avant la guerre de 1914, lorsque les socialistes,
+appuyés par plusieurs professeurs éminents de la Sorbonne, affirmaient
+qu’une guerre avec l’Allemagne étant rationnellement impossible, il
+fallait réduire les armements.
+
+ * * * * *
+
+La psychologie enseigne l’art difficile de manier les foules et de
+transformer au besoin leurs sentiments. Shakespeare en donne un exemple
+frappant dans le discours attribué par lui à Antoine haranguant la foule
+devant le cadavre de César. Bismarck en fournit un exemple probablement
+plus réel lorsque, utilisant l’irritabilité du peuple français, il
+falsifia quelques mots d’une dépêche inoffensive dans le but de
+provoquer une explosion de fureur nationale assez forte pour déclencher
+la guerre dont ne voulaient ni le roi de Prusse, ni l’empereur des
+Français.
+
+L’art de gouverner est, en grande partie, formé de la connaissance des
+réactions collectives sous l’influence d’excitations diverses.
+
+Ces réactions sont soumises à des lois générales qu’il serait facile de
+déterminer, si elles étaient identiques d’un peuple à un autre. Mais
+elles varient suivant les races. Anglais, Français, Espagnols, etc.,
+réagissent différemment sous des excitations identiques. Bismarck n’eût
+probablement pas obtenu en Angleterre, avec sa dépêche falsifiée, les
+mêmes résultats qu’en France.
+
+ * * * * *
+
+Ce n’est pas seulement parce que les lois de la psychologie individuelle
+n’ont que de lointains rapports avec celles de la psychologie collective
+que le gouvernement des hommes est si difficile.
+
+Cette difficulté est accrue par le phénomène des transformations de
+personnalités, qui se manifeste à certains moments de la vie des
+peuples, notamment pendant les grandes périodes révolutionnaires.
+
+Contrairement aux idées généralement admises, la personnalité de chaque
+être n’est qu’une synthèse, ou même qu’une simple addition de
+personnalités multiples superposées. Ces diverses personnalités se
+manifestent quand les circonstances de la vie viennent à changer.
+
+La constance apparente de notre individualité résulte simplement de la
+constance du milieu où nous vivons. Encadré par le groupe social dont il
+fait partie et ses occupations journalières, l’homme ne change guère.
+Si, au contraire, les circonstances viennent à se modifier, il sera
+transformé; l’homme doux pourra devenir violent; le pacifiste,
+belliqueux; le vertueux verra se désagréger ses vertus.
+
+J’ai, jadis, appliqué cette conception à l’interprétation de la conduite
+des grandes assemblées de la révolution française. Elle seule permettait
+d’expliquer comment des bourgeois pacifiques: notaires, magistrats,
+médecins etc., devinrent des êtres sanguinaires faisant couper des têtes
+par milliers, arracher les restes des rois de leurs tombeaux, briser des
+monuments précieux, etc. La tourmente passée, les mêmes hommes, devenus
+les serviteurs dociles de Napoléon, n’arrivaient pas à s’expliquer leur
+conduite antérieure. Avec la rudimentaire psychologie de l’époque, ils
+ne pouvaient la comprendre.
+
+ * * * * *
+
+Si les personnalités nouvellement formées s’évanouissent avec la
+disparition des événements qui les avaient fait surgir, la persistance
+des mêmes événements peut maintenir ces personnalités nouvellement
+formées pendant un temps très long.
+
+Les illusions religieuses et politiques semblent avoir le privilège de
+créer et de maintenir les personnalités artificielles durables.
+
+La grève prolongée des mineurs, qui ébranla les fondements de l’Empire
+Britannique, montre les changements possibles que les mentalités même
+très stables peuvent subir, malgré la puissance des influences
+ancestrales. Des changements plus profonds encore furent jadis créés
+dans l’âme britannique sous l’influence religieuse de la Réforme.
+
+L’histoire de la révolution russe fournit d’autres exemples de telles
+transformations, exemples moins probants, d’ailleurs, parce que l’âme
+slave est restée trop amorphe pour avoir jamais pu subir une
+stabilisation durable.
+
+ * * * * *
+
+Si les grandes variations de personnalités observées pendant les
+révolutions sont généralement sans durée, c’est que l’âme de la race
+agit bientôt pour ramener à l’état normal les personnalités
+momentanément formées.
+
+Mais dans les cas de cataclysme prolongé comme celui de la dernière
+guerre, l’âme de la race étant atteinte, sa reconstitution demande
+parfois la durée d’une génération.
+
+Nous sommes justement à une de ces périodes d’altération prolongée des
+personnalités. La jeunesse conçue à l’époque des combats, aussi bien que
+celle influencée par ces combats diffèrent notablement des générations
+précédentes.
+
+L’idéal de la jeunesse actuelle n’est pas bien nouveau, puisqu’il est
+identique à celui que pratiquaient les jeunes Romains au temps d’Horace
+et que résumait la maxime: _Carpe diem._ Elle est misérable et
+ambitieuse. Peu soucieuse de la valeur des théories politiques, elle se
+tourne vers les chefs capables de servir ses aspirations.
+
+ * * * * *
+
+Malgré tous les progrès réalisés, la psychologie en est encore à une
+période aussi rudimentaire que l’était l’alchimie avant de devenir la
+chimie. Le jour où elle constituera une science, les hommes d’État
+sauront éviter les formidables erreurs politiques dont est tissée
+l’Histoire.
+
+
+
+
+LIVRE II
+
+LES ILLUSIONS SUR LE PROBLÈME DE LA SÉCURITÉ
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+LES RIVALITÉS DES PEUPLES ET LES ILLUSIONS PACIFISTES
+
+
+Tous les peuples sont avides de paix et cependant ils ne réussissent pas
+à s’unir pour la maintenir, même au sein de leur propre pays. De grandes
+nations restent divisées en partis politiques ne cherchant qu’à
+s’arracher des lambeaux de pouvoir et disposés à sacrifier le sort de
+leur patrie, aussi bien que celui du monde, au triomphe de vains
+principes. De nouveaux petits États, formés aux dépens de l’antique
+monarchie autrichienne et dont l’existence économique est chaque jour
+plus difficile, ne songent qu’à conquérir des lambeaux de territoires
+sur leurs voisins. Aux limites orientales de l’Europe, un immense
+empire, retombé dans la barbarie sous l’influence d’illusoires
+doctrines, menace la paix du monde. Plus loin encore la fourmilière
+asiatique est prête à se dresser contre une Europe que des rivalités
+intestines empêchent d’apercevoir le danger.
+
+ * * * * *
+
+Nous avons souvent rappelé que les nécessités industrielles de l’âge
+actuel ont créé une interdépendance des peuples qui devrait les rendre
+solidaires les uns des autres et, par conséquent, les conduire à
+s’entr’aider au lieu de s’épuiser en d’inutiles luttes. Mais ces
+nécessités, étant d’ordre purement rationnel, restent encore sans action
+sur les sentiments et les passions régissant la conduite des foules.
+
+Cette interdépendance est cependant telle qu’un gouvernement ne peut
+plus prendre la moindre mesure sans qu’elle entraîne des répercussions
+dans le monde entier.
+
+Si les grandes civilisations survivent aux bouleversements que nous
+traversons la solidarité des peuples deviendra une loi universelle.
+Mais, avant qu’elle puisse régner, il faut vivre avec les réalités de
+l’heure présente et tâcher de se protéger contre les menaces que nous
+voyons grandir.
+
+Sur l’existence de ces menaces, les erreurs sont redoutables. Le
+souvenir de ce que coûtèrent à la France les illusions pacifistes qui
+précédèrent la catastrophe de 1914 devrait servir de leçon.
+
+ * * * * *
+
+Pour résoudre le formidable problème du maintien de la paix, il
+semblerait suffisant d’amener plusieurs nations à déclarer qu’elles
+s’associeraient contre un futur agresseur.
+
+Cette conception primitive de garantie est due, on le sait, au président
+Wilson. D’après son projet, les États-Unis et l’Angleterre devaient
+s’engager à se ranger aux côtés de la France si l’Allemagne l’attaquait
+de nouveau. Dans ces conditions, l’empire germanique n’aurait pu songer
+à une guerre de revanche et la paix se fût trouvée ainsi garantie au
+moins pour quelque temps.
+
+Rien de plus simple, en apparence, mais en apparence seulement. Malgré
+les conseils humanitaires du président Wilson, le Parlement des
+États-Unis refusa énergiquement d’accepter son projet.
+
+Les différences de mentalité des divers peuples constituent les
+principaux motifs qui empêchèrent les grandes nations de s’unir pour
+fonder la paix alors même que la raison leur en prouvait la nécessité.
+
+Une trentaine de conférences ont déjà montré l’impossibilité pour des
+peuples de mentalité et d’intérêts dissemblables de s’associer dans un
+but commun.
+
+Que les conceptions des anciens alliés de la France soient justes ou
+injustes, force est bien d’en tenir compte. Les idées de droit et de
+justice varient entièrement, d’ailleurs, suivant les peuples qui les
+invoquent.
+
+Il est donc politiquement inutile de prétendre imposer les idées d’un
+peuple à un autre lorsque la mentalité de ces deux peuples est
+différente.
+
+N’oublions pas d’ailleurs qu’à l’heure où la réalité surgit, les
+formules établies en temps de paix deviennent généralement dépourvues
+d’efficacité. On sait combien furent vaines, quoique universellement
+acceptées, les décisions humanitaires du tribunal de La Haye, prétendant
+raréfier les guerres et rendre plus humaines celles qui pourraient
+naître. Elles n’empêchèrent aucun conflit, et, loin de se caractériser
+par son humanité, la dernière guerre fut la plus sauvagement féroce de
+toutes celles enregistrées par l’histoire. Elle s’avéra féroce surtout
+pour ceux qui voulurent d’abord respecter les conventions de La Haye
+devant un ennemi ne les respectant pas.
+
+Vénérons l’idéal pacifiste, tout en le considérant comme lointain,
+irréalisable actuellement et sans efficacité possible contre les
+passions et les haines qui animent encore les peuples.
+
+ * * * * *
+
+La grande difficulté pour les nations est de rester unies au dedans pour
+n’être pas vaincues au dehors.
+
+Les philanthropes, rêvant d’une paix universelle fondée sur la
+fraternité supposée des nations, croient volontiers les mentalités de
+tous les peuples identiques et ces peuples séparés seulement par des
+différences d’intérêts.
+
+Les divergences d’intérêts sont profondes évidemment, mais celles des
+mentalités plus profondes encore.
+
+Les nombreuses conférences réunies depuis la paix suffiraient à montrer,
+je le disais plus haut, combien les incompatibilités de sentiments et de
+pensées entre peuples sont irréductibles. Des mots semblables
+n’éveillant pas les mêmes idées dans les divers esprits, une
+incompréhension totale domine leurs relations.
+
+Les conférences, congrès, etc., ont également prouvé à quel point les
+forces rationnelles restent impuissantes à diriger la conduite des
+peuples. L’humanité a vu naître des cerveaux capables de calculer le
+poids des astres et de capter la foudre, mais dans le domaine de la vie
+sociale, elle a compté bien peu d’esprits sachant orienter utilement la
+destinée des nations.
+
+Ce n’est pas dans les trente conférences réunies depuis la paix qu’il
+faudrait chercher de tels cerveaux. Sans doute les collectivités sont
+intellectuellement très médiocres, mais lorsqu’elles se composent
+d’hommes appartenant à des races différentes, leur infériorité mentale
+est plus manifeste encore.
+
+C’est seulement à la lumière de ces notions, et en n’oubliant pas que la
+France et l’Angleterre ont été en lutte pendant des siècles,--sans même
+parler des vingt ans de guerre contre Napoléon--qu’on peut expliquer
+l’insuccès des conférences destinées à concilier les peuples.
+
+On remarquera, du reste, que ces conférences ont révélé une grande
+continuité dans la politique de certains peuples. Quels qu’aient été, en
+Angleterre, les partis au pouvoir: conservateurs, libéraux, socialistes
+même, ils ont tous pensé et agi d’une façon identique. Grâce à cette
+continuité l’Angleterre obtint dans ces conférences tout ce qu’elle
+pouvait souhaiter.
+
+Après une des conférences internationales tenues à Londres sous la
+présidence d’un gouvernement socialiste, les délégués furent invités à
+voir évoluer cent cuirassés formidablement armés. Ils comprirent alors
+sans d’inutiles discours que l’Angleterre entendait conserver sur
+l’Europe l’hégémonie conquise par la guerre et qu’exerçait jadis
+l’Allemagne.
+
+ * * * * *
+
+On ne saurait trop insister sur l’incompatibilité mentale entre peuples,
+dont les politiciens tiennent parfois si peu compte et qui, cependant,
+domine leurs relations. Elle se manifeste dès que des hommes de races
+différentes sont réunis dans un congrès pour discuter leurs intérêts ou
+leurs doctrines.
+
+Quelle que soit l’incompréhension réciproque des peuples, les guerres
+sont devenues si meurtrières et si coûteuses, qu’ils hésiteront sûrement
+pendant quelque temps encore avant de se jeter les uns contre les
+autres.
+
+Les guerres modernes diffèrent beaucoup d’ailleurs, par leurs
+conséquences, de toutes les guerres antérieures, notamment celles du
+premier Empire, qui les dépassèrent cependant en durée, et les égalèrent
+parfois en violence.
+
+Les longues luttes de la période napoléonienne n’appauvrirent pas
+l’Europe parce que leur fin coïncida avec des découvertes capitales,
+telles que la force mécanique du charbon, qui permit d’accroître
+immensément la puissance et la richesse des peuples.
+
+J’ai montré ailleurs qu’au début de la grande guerre, la puissance
+motrice de la houille annuellement extraite en Allemagne représentait le
+travail qu’auraient pu produire neuf cent cinquante millions
+d’ouvriers[2].
+
+ [2] Voir, pour les détails de ces calculs, les _Enseignements
+ psychologiques de la guerre_, 36e édition, chez Flammarion.
+
+ * * * * *
+
+Les volontés des rois dominaient, jadis, la vie des nations, et les
+guerres résultaient surtout du désir de conquérir des provinces ou de
+propager des croyances. Aujourd’hui, les volontés des peuples ont
+remplacé celles des rois, mais les conflits ne deviennent pas plus
+rares: ils sont simplement plus meurtriers, non pas seulement en raison
+de la découverte d’armes nouvelles, mais surtout parce que les progrès
+des idées démocratiques ont conduit à remplacer les petites armées de
+jadis par des effectifs de plusieurs millions d’hommes, comprenant toute
+la partie valide d’une population.
+
+L’interdépendance économique des peuples les aidera-t-elle sinon à
+s’aimer, au moins à se supporter?
+
+Qu’un gouvernement soit monarchique, démocratique, communiste ou
+théocratique, il n’importe. Sa conduite se trouve aujourd’hui,
+directement ou indirectement, réglée par des volontés étrangères sur
+lesquelles il est sans action. Rien ne sert à un peuple de souhaiter la
+paix si ses voisins veulent la guerre.
+
+Et c’est pourquoi l’incertitude dominera longtemps encore les relations
+internationales. Malgré de prodigieuses découvertes l’âge moderne reste
+toujours soumis aux influences de l’antique barbarie.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+LES ILLUSIONS SUR LE DÉSARMEMENT ET LES ALLIANCES
+
+
+Lorsque, après la plus effroyable des guerres dont l’Histoire ait gardé
+la mémoire, fut signé le traité de Versailles, les peuples restèrent
+convaincus que, grâce aux combinaisons savantes imaginées par le
+président Wilson et son escorte de professeurs, une ère de paix profonde
+allait s’ouvrir pour le monde.
+
+Jour après jour toutes ces espérances se sont évanouies. Les conflits à
+coups de conférences entre les anciens alliés ont remplacé les luttes à
+coups de canons contre l’ennemi commun. Les menaces de guerre surgissent
+partout. L’enfer, que l’on croyait appartenir au passé, reparaît à
+l’horizon.
+
+De ces désillusions est né un mécontentement universel qui réagit sur
+tous les éléments de la vie politique et sociale. Les peuples se
+tournent vers les rhéteurs faisant luire à leurs yeux de nouvelles
+espérances.
+
+Les causes d’inquiétude sont tellement connues qu’il suffira de les
+rappeler brièvement. Cette énumération montrera surtout le rôle des
+illusions dans la vie des peuples.
+
+ * * * * *
+
+La question du désarmement, qui a provoqué tant de congrès, est une de
+celles qui met le mieux en évidence le pouvoir des illusions dont je
+viens de parler.
+
+Tous les projets de désarmement visent, naturellement, l’Allemagne, mais
+les solutions proposées restent bien enfantines.
+
+Prétendrait-on priver l’armée allemande de ses canons et de ses fusils?
+Elle n’aurait alors qu’à en fabriquer dans le voisinage des frontières
+qui séparent la Prusse Orientale de la Russie. Voudrait-on l’empêcher de
+fabriquer des explosifs? C’est complètement impossible, puisque les
+plus dangereux de ces explosifs--la nitro-glycérine, par
+exemple--s’obtiennent avec un simple mélange de produits absolument
+inoffensifs quand ils sont séparés et d’un usage courant dans
+l’industrie. Songerait-on à interdire la fabrication d’avions de guerre?
+Mais un avion de guerre n’est autre chose qu’un avion de commerce dont
+les marchandises ont été remplacées par des explosifs ou des canons.
+
+Il est donc de toute évidence qu’on ne saurait espérer désarmer
+l’Allemagne et, en fait, toutes les commissions de surveillance n’ont
+absolument rien obtenu.
+
+Les projets de désarmer l’Allemagne, ou d’ailleurs un peuple quelconque,
+sont donc entièrement illusoires.
+
+ * * * * *
+
+L’espoir d’une paix obtenue par des alliances semble aussi chimérique.
+J’ai plusieurs fois montré combien était faible leur utilité et rappelé
+notamment une réflexion de M. Iswolski, alors ambassadeur de Russie, me
+conseillant de supprimer comme trop évident, dans mon petit livre
+d’aphorismes qu’il traduisait en russe, un passage où je montrais que
+les alliances ne survivent pas à la disparition des intérêts qui les
+firent naître.
+
+Nombreux dans l’histoire furent les cas analogues à celui de l’Italie
+qui, dans la dernière guerre, se tourna, je le rappelais plus haut,
+contre l’Allemagne, malgré son traité d’alliance avec cette puissance,
+dès que ses intérêts lui prouvèrent l’utilité de changer de camp.
+
+En matière d’alliance, les intérêts des peuples constituent, on ne
+saurait trop le redire, leur seul guide.
+
+Connaissant les intérêts de la politique anglaise, on voit de la plus
+indubitable façon qu’avec ou sans traité de garantie, la Grande-Bretagne
+serait obligée, sous peine d’être bientôt attaquée elle même, de
+s’allier à la France en cas d’agression germanique. Les concessions
+faites pour obtenir une alliance britannique étaient donc parfaitement
+inutiles.
+
+ * * * * *
+
+Nos gouvernants ont eu certainement raison de donner satisfaction aux
+aspirations populaires en réclamant avec énergie, dans d’innombrables
+congrès, le désarmement et la sécurité par les alliances. Mais ces
+congrès ne pouvaient conduire à aucun résultat pratique, étant données
+les divergences d’intérêts et de mentalité en présence. Leur seul effet
+utile fut de créer les espérances illusoires dont les foules semblent ne
+pouvoir se passer.
+
+Il serait fort dangereux de prendre ces espérances pour des certitudes.
+Si, grâce au pacte de garantie tant de fois réclamé, les peuples se
+croyaient assurés de la paix, leurs représentants au Parlement
+demanderaient aussitôt de telles réductions du service militaire que nos
+effectifs deviendraient vite des milices impuissantes, comme toutes les
+milices, devant une armée disciplinée.
+
+La croyance aveugle dans une paix assurée aurait d’autres conséquences
+encore. La France est, actuellement, divisée en partis politiques que
+séparent d’irréductibles haines et d’inconciliables aspirations. Le seul
+facteur maintenant encore un peu d’union entre ces partis est la crainte
+d’un ennemi qui profiterait de leur désunion.
+
+Les philosophes n’oseraient pas d’ailleurs affirmer qu’une paix assurée
+serait un bienfait. Les lignes suivantes d’une grande revue étrangère
+n’ont rien de trop paradoxal:
+
+«Des philosophes soutiendront sans peine que partout où il y a vie, il y
+a guerre, et qu’on ne peut concevoir la paix universelle que sous la
+forme d’un despotisme universel courbant tous les hommes sous le même
+joug.»
+
+Ce fut, d’ailleurs, par un despotisme semblable que l’Empire romain
+réussit, pendant plusieurs siècles, à faire régner la paix. Elle ne
+devint générale que le jour où le monde n’eut plus qu’un seul maître.
+
+ * * * * *
+
+Il était intéressant de connaître l’avis d’hommes d’État éminents et de
+savants professeurs sur les questions qui précèdent. M. Ludovic Naudeau
+a justement publié les opinions de quelques-uns d’entre eux dans un
+livre fort intéressant: _La guerre et la paix_. Nous reproduisons ici
+plusieurs extraits de son enquête. On y verra qu’une grande incertitude
+règne dans les esprits et que, même chez les professeurs distingués, les
+idées chimériques restent prédominantes.
+
+C’est par M. Aulard, ancien professeur à la Sorbonne, que débute la
+série des réponses.
+
+ Suivant lui, «la France ne peut avoir de sécurité que dans une
+ fédération européenne faisant partie de la Société des Nations».
+
+L’auteur oublie d’indiquer les moyens d’assurer cette problématique
+fédération, et c’est pourquoi, comme il le reconnaît lui-même, sa
+réponse «est vague et insuffisante».
+
+M. Seignobos, également professeur à la Sorbonne, est moins précis
+encore. Il fait remarquer que les questions qui lui sont posées portent
+sur l’avenir.
+
+ «Or, dit-il, la prévision de l’avenir suppose des lois. Il n’y a pas
+ de lois de l’Histoire, puisque l’évolution humaine, objet de son
+ étude, ne s’est produite qu’une seule fois.» Il espère que «la guerre
+ pourra disparaître comme a disparu l’esclavage» et considère comme
+ possible la formation «d’une morale internationale qui rende tous les
+ peuples incapables de désirer la guerre».
+
+ Le problème de la sécurité se ramène, suivant lui, «à empêcher les
+ gouvernements de faire la guerre aux peuples»; pour y arriver, «il
+ suffirait: 1º De désarmer tous les grands États, les seuls capables de
+ vouloir la guerre; 2º De supprimer toute fabrication d’armes».
+
+Rien, on le voit, de plus simple!
+
+M. de Launay, de l’Académie des Sciences, est moins chimérique et
+considère comme illusoires les moyens proposés pour assurer la sécurité.
+
+ «La guerre, dit-il, serait, malgré son horreur, l’état normal de tous
+ les êtres vivants. Jusqu’à la création d’une humanité supérieure, nous
+ devrons nous contenter de trêves et chercher par tous les moyens
+ matériels et moraux à assurer une sécurité sans cesse menacée. Comment
+ s’attendre aux progrès de la fraternité générale quand on assiste
+ chaque jour, dans son propre pays, au développement rapide de la haine
+ entre concitoyens?... Je reste partisan des ententes économiques et
+ coloniales avec l’Allemagne...
+
+ L’auteur conclut en disant:
+
+ «Si nous avons la moindre prudence, il faut nous tenir sur la
+ défensive armée.»
+
+M. Maurice Bompard, ambassadeur de France, a également une faible
+confiance dans le Tribunal de La Haye et la Société des Nations.
+
+ «Le système de la Société des Nations, dit-il, n’assure pas la
+ sécurité, pas plus que celui de l’équilibre européen ne l’a jamais
+ fait... Malheur au peuple qui désarmerait en comptant uniquement sur
+ un acte diplomatique pour sauvegarder son indépendance. La sécurité
+ est un problème des plus terre à terre qui ne relève pas de la
+ métaphysique. Il n’a jamais pu, jusqu’ici, être résolu
+ abstractivement, et les peuples qui ne lui ont pas donné la solution
+ simple et pratique qui s’impose encore aujourd’hui ont disparu de la
+ surface du globe sous les coups de nations, plus barbares peut-être,
+ mais, en tout cas, plus énergiques.»
+
+M. Painlevé[3], membre de l’Académie des Sciences, et ministre de la
+guerre, arrive à des conclusions presque identiques. Tout en se refusant
+à croire que:
+
+ [3] Il est permis de ne pas partager les idées politiques de M.
+ Painlevé, mais on ne peut contester que cet illustre savant possède
+ une grande indépendance d’esprit. J’en eus moi-même la preuve
+ lorsque à la suite de mes recherches expérimentales sur la
+ dématérialisation de la matière considérée alors comme impossible,
+ il publia, en tête de _La Revue Scientifique_ de janvier 1906, un
+ grand article intitulé: «Réflexions à propos de la Théorie de la
+ Matière de Gustave Le Bon.» Il y défendait mes idées, sans tenir
+ compte de l’opposition générale, à cette époque, de ses confrères de
+ l’Académie des Sciences.
+
+ «Les peuples ne s’aperçoivent pas que les guerres ne résolvent rien,
+ n’arrangent rien et n’engendrent qu’un appauvrissement général de
+ l’humanité».
+
+Il ajoute:
+
+ «Tout en nourrissant l’ardente espérance de n’avoir jamais à s’en
+ servir, la France, dans l’intérêt même de la paix, est obligée de
+ maintenir sur ses flancs une cuirasse chaque jour retrempée.»
+
+ * * * * *
+
+Si, des citations qui précèdent, sont éliminées les idéologies
+pacifistes qui ne feraient que faciliter les projets de revanche
+germanique, on constate que des hommes éminents, de partis forts divers,
+s’accordent pour affirmer que la seule possibilité de sécurité actuelle
+réside dans un armement suffisant pour ôter à d’autres peuples l’idée
+d’attaquer leurs voisins.
+
+La défense n’est d’ailleurs réalisable que si les partis politiques qui
+divisent la France arrivent à s’unir contre l’ennemi commun. Un des plus
+sûrs enseignements de l’Histoire est que les peuples désunis
+disparaissent bientôt de la scène du monde. La Grèce dans les temps
+antiques, les Républiques italiennes au Moyen Age, la Pologne dans les
+temps modernes, furent réduites en servitude par suite de leurs
+dissensions intestines.
+
+La grande force politique d’un peuple réside dans son unité de
+sentiments et de pensées. Quand cette unité est perdue, il a tout perdu.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+LES ILLUSIONS SUR LA VALEUR DES ARBITRAGES
+
+
+Les opinions collectives formulées dans les diverses réunions de la
+Société des Nations sont encore trop vagues pour justifier les espoirs
+qui accompagnèrent la naissance de cette société. Ses comptes rendus
+sont cependant très intéressants car ils révèlent la pensée réelle des
+représentants de chaque pays.
+
+Des discours prononcés à Genève, un des plus caractéristiques fut celui
+du chef du gouvernement anglais de cette époque, le socialiste Mac
+Donald. Il suffirait à montrer combien sont grandes parfois les
+illusions des gouvernants.
+
+La thèse fondamentale du premier ministre britannique était que
+l’arbitrage suffirait à établir une paix certaine dans le monde.
+
+Les esprits assez simples pour supposer qu’un arbitrage peut assurer la
+paix apprendraient dans un livre d’histoire quelconque avec quelle
+facilité un gouvernement qui souhaite une guerre trouve des prétextes
+pour la provoquer ou se la faire déclarer.
+
+Inutile de remonter, pour trouver des exemples, jusqu’au roi de Prusse
+Frédéric II qui, lorsqu’il envahissait brusquement une province,--la
+Silésie, notamment,--laissait aux juristes à sa solde le soin de trouver
+ensuite des arguments justificatifs. Rappelons qu’en 1870, Bismarck
+n’eut qu’à changer quelques mots dans une dépêche anodine pour provoquer
+en France une explosion d’indignation tellement violente qu’elle obligea
+un gouvernement pacifique à déclarer la guerre. Cet unique mobile: une
+France assez armée pour se faire craindre, eût alors empêché Bismarck de
+risquer son aventure.
+
+Croit-on davantage qu’un arbitrage eût empêché les Japonais de fonder
+leur puissance par une lutte avec la Russie ou les Turcs d’essayer de
+sauver leur empire par l’expulsion des Grecs de leur territoire?
+
+Il est donc bien probable, comme nous l’avons montré dans le précédent
+chapitre, que pendant longtemps la force armée restera le seul soutien
+efficace du droit et des ambitions transformées en droit.
+
+Les ministres anglais eux-mêmes n’en ont probablement jamais douté
+puisqu’ils consacrent des sommes énormes à augmenter les flottes
+aérienne et maritime de l’Angleterre. Ce sont seulement les autres
+peuples--la France notamment--qui suivant eux devraient se contenter,
+comme arme défensive, d’arbitrages. Protégés de cette façon ils
+devraient désarmer!
+
+ * * * * *
+
+Le discours du ministre anglais auquel je faisais allusion plus haut
+contenait d’ailleurs, à côté de conseils dangereux, des réflexions assez
+justes. En voici quelques-unes:
+
+ «Les partisans d’une politique superficielle s’imaginent qu’en mettant
+ certaines phrases sur le papier, ils assureront des obligations et
+ pourront dormir tranquilles. Il est insensé de s’en remettre à des
+ apparences de sécurité et de se reposer sur le droit des nations à
+ l’existence, de croire qu’il sera assuré par des papiers et par des
+ pactes. Croyez-moi, jamais un papier ni un seul traité ne vous
+ donneront la sécurité. Vous êtes les victimes d’une éternelle et
+ dangereuse illusion.»
+
+Persuadé que la paix peut être maintenue uniquement par un système
+d’arbitrages, M. Mac Donald formulait les prédictions suivantes:
+
+ «Je dis aux petites nations:
+
+ «Vous serez toutes écrasées dans une prochaine conflagration, si vous
+ vous en remettez de votre sécurité à des apparences trompeuses qui
+ n’existeront que sur le papier. Le seul moyen d’échapper à la
+ catastrophe, c’est l’arbitrage.»
+
+Le même ministre nous dit, ensuite, comment fonctionnerait suivant lui
+le tribunal d’arbitrage:
+
+ «La première épreuve à faire subir aux intéressés sera de leur
+ demander:
+
+ «--Êtes-vous prêts à accepter l’arbitrage?
+
+ «Et la deuxième sera de leur dire:
+
+ «--Expliquez-vous. Avez-vous peur de la lumière ou bien êtes-vous
+ toujours les enfants des ténèbres?»
+
+Bien que l’ancien chef du gouvernement anglais ait été, comme son
+prédécesseur Lloyd George, un homme de grande piété, il doit lui être
+difficile de croire que les représentants des puissances prêtes à entrer
+en lutte puissent reculer devant la perspective d’être qualifiés
+d’«enfants des ténèbres». L’intervention d’une flotte de cuirassés
+serait probablement beaucoup plus efficace.
+
+ * * * * *
+
+Pendant que les orateurs de Genève prononçaient de philanthropiques
+harangues dans l’espoir d’élever des barrières devant les haines qui
+animent les peuples et les précipitent si souvent les uns contre les
+autres, l’évolution industrielle du monde continuait et tendait à créer
+cette solidarité d’intérêts dont j’ai, bien des fois, montré la
+supériorité sur les alliances.
+
+Et c’est pourquoi, en dépit des obstacles issus des conséquences de la
+dernière guerre, on entrevoit le moment où, malgré les incompréhensions
+qui les divisent, Français et Allemands seront condamnés, par la force
+même des choses, à l’association de leurs intérêts. On en voit déjà de
+nombreux exemples. C’est ainsi que les métallurgistes lorrains ayant
+besoin du coke allemand, et les Allemands du minerai de fer français,
+ont été conduits à s’unir.
+
+Il semblerait donc que, sous l’influence de ce destin mystérieux qui,
+suivant la sagesse antique, dominait les volontés des dieux et des
+hommes, la France soit, finalement, obligée d’associer ses intérêts à
+ceux de son héréditaire ennemie. C’est même cette association, comme l’a
+si bien compris M. Briand à Locarno, qui pourrait devenir une source de
+paix prolongée.
+
+ * * * * *
+
+La conférence de Locarno ne fut pas caractérisée seulement par une
+association d’intérêts entre des peuples, mais surtout parce que le
+grand homme d’État français qui la dirigeait sut étayer les arguments de
+la logique rationnelle d’influences mystiques si puissantes sur l’âme
+des hommes.
+
+Ce qui était notoirement irréalisable ne fut pas formulé à Locarno, et
+c’est pourquoi on y parla fort peu des grands projets de désarmement.
+
+Plus d’une fois au cours des âges, les peuples ont vu se dresser devant
+les réalités le mur de leur incompréhension. Jamais, peut-être, ce mur
+ne fut si épais qu’aujourd’hui.
+
+La cause de l’incompréhension actuelle et de l’anarchie qui en résulte
+tient surtout à ce que les maîtres des peuples prétendent résoudre par
+la logique rationnelle des problèmes dérivés d’influences affectives et
+mystiques, obéissant aux enchaînements de logiques spéciales que ne
+connaît pas la raison.
+
+Et c’est justement pourquoi tous les arguments rationnels invoqués à
+Genève en faveur de la paix universelle eurent si peu d’action alors que
+ceux d’ordre mystique employés à Locarno provoquèrent de si importants
+résultats. En réalité, l’action utile de la société de Genève ne
+pourrait être que d’ordre mystique. Elle deviendrait alors un de ces
+grands conciles religieux où se fondent des croyances nouvelles
+capables, comme le bouddhisme, le christianisme et l’islamisme jadis, le
+socialisme et le communisme aujourd’hui, de se transformer en mobiles
+d’action dès qu’elles ont conquis les âmes[4].
+
+ [4] C’est ce qu’avait fort bien compris M. Aristide Briand lorsqu’il
+ résolut de profiter de sa haute situation morale pour établir entre
+ la France et l’Allemagne l’état mental qu’on a qualifié d’esprit de
+ Locarno. Les difficultés colossales de cette tâche n’avaient pas
+ échappé à l’éminent homme d’État. J’en eu la preuve dans la petite
+ carte illustrée qu’il m’envoya de Locarno au début de son
+ entreprise:
+
+ Locarno, 17 octobre 1925.
+
+ «Mon cher bon Docteur,
+
+ «Dans ce magnifique paysage, aux prises avec mes soucis, j’ai
+ souvent pensé à vous et aux sarcasmes dont vous ne manquerez pas,
+ dans un prochain déjeuner, de cribler ce que vous appellerez ma
+ chimérique entreprise:
+
+ «Enfin le destin favorise quelquefois les fous.
+
+ «Toutes mes amitiés. A bientôt.
+
+ «ARISTIDE BRIAND.»
+
+C’est qu’en effet, malgré tous les progrès de la science, les illusions
+mystiques ont, je le répète encore, conservé le pouvoir dominateur
+qu’elles exercèrent toujours. Sous leur magique influence, le monde a
+plusieurs fois changé. Elles firent surgir le possible de l’impossible,
+édifièrent ou détruisirent des empires et transformèrent de grandes
+civilisations.
+
+
+
+
+LIVRE III
+
+LES GUERRES MODERNES, LEURS CAUSES ET LEURS CONSÉQUENCES
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+CARACTÈRES DESTRUCTEURS DES PROCHAINES GUERRES
+
+
+Les philosophes germaniques soutiennent sur la guerre des thèses parfois
+assez différentes de celles des autres savants européens. Suivant eux la
+force constituerait l’unique source du droit et l’issue des batailles
+pourrait seule montrer où est ce droit. Ils assurent aussi que les
+guerres détermineraient la sélection des plus capables. Elles auraient
+donc une grande utilité pour les pays victorieux.
+
+Les sélections produites par les guerres pouvaient être avantageuses aux
+époques où les armées de métier ne comprenaient qu’une infime partie de
+la population et où les victimes se comptaient par milliers et non comme
+maintenant par millions.
+
+Les conséquences des sélections guerrières sont bien différentes
+aujourd’hui. Les luttes modernes ruinent non seulement le vainqueur mais
+aussi le vaincu; elles abaissent en outre la vigueur de la population.
+Les hécatombes militaires faisant périr les plus vigoureux, il ne reste
+pour la reproduction que les éléments les moins forts. Cette sélection
+négative est donc source de régression et non de progrès.
+
+Les conceptions démocratiques nouvelles, que les anciens philosophes
+allemands ne connaissaient pas, sont l’origine principale du caractère
+meurtrier des guerres modernes. Les dix millions d’hommes que coûta la
+dernière conflagration européenne furent des victimes des nouvelles
+idées démocratiques sur le service universel. Pour leur obéir les
+petites armées de métier ont été remplacées par des millions de
+combattants. Les théories démocratiques se trouvèrent ainsi satisfaites,
+mais leur succès fut terriblement onéreux pour l’humanité.
+
+ * * * * *
+
+Il n’était pas difficile, dès les débuts de la grande guerre, de prédire
+les conséquences meurtrières de l’introduction démocratique du nombre
+dans les luttes modernes.
+
+On se faisait pourtant, au commencement de la campagne, d’étranges
+illusions sur sa durée, sa nature et son caractère. Il semblait évident
+qu’elle serait très courte et que, grâce aux prescriptions du tribunal
+de La Haye, les batailles se livreraient avec beaucoup d’humanité.
+
+Contrairement à toutes ces prévisions, la guerre fut très longue, très
+meurtrière et la plus barbare peut-être de toutes celles enregistrées
+par l’histoire. Il fallait vraiment l’aveuglement des philanthropes et
+de certains diplomates pour ne pas le prévoir.
+
+Plusieurs journaux reproduisirent, dans les premiers temps du conflit,
+les lignes suivantes que j’écrivais, voici plus de vingt ans, dans «ma
+Psychologie politique», sur les conséquences qu’entraînerait une guerre
+en Europe:
+
+ «N’oublions pas qu’elle sera une de ces luttes finales qui amènent la
+ disparition définitive et totale de l’une des nations aux prises.
+ «_Mêlées formidables ignorant la pitié et dans lesquelles des contrées
+ entières seront méthodiquement ravagées jusqu’à ce qu’elles ne
+ renferment ni une maison, ni un arbre, ni un homme._»
+
+On m’a souvent demandé sur quoi je m’étais basé pour formuler ces
+prédictions. Mes raisons étaient fort simples et n’exigeaient aucune
+pénétration particulière. Les mêmes prévisions auraient pu être faites
+par le plus modeste des diplomates considérant que, dans la nouvelle
+guerre, des millions d’hommes seraient en présence, alors que, dans les
+anciennes, chaque pays ne possédait qu’une petite armée impossible à
+renouveler. Il suffisait donc jadis d’une ou deux batailles perdues pour
+contraindre le vaincu à demander la paix.
+
+Avec les armées de plusieurs millions d’hommes, forcément étendues sur
+un front immense, que pouvait signifier la perte de une, deux, trois ou
+dix batailles, alors même qu’elles eussent coûté chacune cinquante mille
+hommes?
+
+Impossible donc de songer à une de ces courtes campagnes réalisables
+seulement du temps de Napoléon. Il devenait alors évident que le
+vainqueur, reconnaissant, comme le firent les Allemands, l’inutilité des
+victoires, chercherait à triompher de l’adversaire par des moyens de
+terreur plus efficaces que le gain des batailles.
+
+C’est justement ce qui arriva quand les armées germaniques ravagèrent
+une dizaine de départements et emmenèrent en esclavage, pour la
+soumettre à un travail forcé, une partie valide de la population. Ces
+procédés de terrorisation étaient d’ailleurs préconisés par les
+écrivains militaires allemands les plus influents, Bernhardi, notamment.
+
+Quant à la disparition de grands empires annoncée dans la prédiction
+précédente et que devait vérifier la désagrégation de l’Autriche,
+c’était une hypothèse dont la réalisation était rendue infiniment
+probable par la durée de la lutte. Si les alliés avaient été vaincus ce
+n’est pas l’Autriche qui eût politiquement disparu, mais la Belgique et
+plusieurs départements français.
+
+ * * * * *
+
+Des éléments qui m’ont servi jadis à prédire le caractère féroce de la
+dernière guerre, on peut déduire que les prochaines luttes deviendront
+beaucoup plus féroces encore, destruction des villes et de leurs
+habitants par des explosifs lancés au moyen d’avions, gaz axphyxiants,
+procédés bactériologiques, etc. La population civile souffrira
+certainement plus de la guerre que les armées.
+
+Ces perspectives ne doivent pas être dissimulées, mais au contraire
+proclamées bien haut afin de faire comprendre aux peuples l’immense
+intérêt qu’ils ont à s’unir pour ôter à un agresseur éventuel toute idée
+d’entreprendre une nouvelle guerre. On ne s’attaque pas à une
+collectivité que ses moyens de défense font juger invincible.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+POURQUOI CERTAINES GUERRES SONT INÉVITABLES
+
+
+En attendant que la Société des Nations possède l’autorité et le
+prestige dont elle semble encore dépourvue, il est utile de dissiper les
+illusions que les peuples se font sur la protection que cette grande
+association pourrait leur fournir en cas d’agression.
+
+La formule arbitrage, désarmement, sécurité est fort dangereuse. La
+nature humaine n’ayant pas changé encore, les enseignements de
+l’histoire restent toujours applicables. Ils montrent ce que deviennent
+les peuples désarmés ou insuffisamment armés.
+
+ * * * * *
+
+Deux raisons catégoriques s’opposeront longtemps à une paix durable.
+
+La première est que certaines guerres sont inévitables; la seconde que
+si la plupart des guerres sont aussi ruineuses pour le vainqueur que
+pour le vaincu, il en est cependant dont le vainqueur retire des
+avantages très supérieurs à ceux qu’auraient procuré la paix.
+
+Considérons d’abord les guerres inévitables.
+
+Une guerre est forcément inévitable lorsqu’un peuple est attaqué par un
+autre, telle la guerre franco-allemande, telles encore les luttes
+soutenues par la France en Syrie et au Maroc, telles également autrefois
+la guerre entre le Japon et la Russie et de nos jours celle de la
+Turquie contre la Grèce.
+
+L’exemple du conflit gréco-turc montre qu’une guerre peut être à la fois
+inévitable et très avantageuse pour le vainqueur.
+
+On connaît les origines de cette guerre. La lutte mondiale avait
+colossalement accru l’Empire britannique. La Mésopotamie, la Palestine,
+l’Afrique allemande, etc., étaient tombées sous ses lois. Sa domination
+en Orient, comme aussi en Europe, s’étendait chaque jour.
+
+Pour compléter ces conquêtes, il importait d’y adjoindre Constantinople,
+clef de l’Asie. C’est alors qu’eût semblé vérifiée l’assertion de M.
+Lloyd George, que «la Providence a donné à la race anglaise la mission
+de civiliser une partie de l’univers».
+
+Pour réaliser ce dessein de la Providence, il ne restait plus qu’à
+refouler les Turcs hors d’Europe et à faire occuper Constantinople par
+un peuple que sa faiblesse eût maintenu facilement sous la main de
+l’Angleterre. La Grèce fut chargée de cette mission.
+
+Afin d’échapper à leur sort, les Turcs envoyèrent une série de délégués
+à Londres. Le ministre qui devait plus tard subir pendant trois mois à
+Lausanne leurs ironiques propos, ne consentit même pas à les recevoir.
+
+Jamais peuple ne se vit aussi près de sa fin. Les Grecs, soutenus par
+les canons et l’or britanniques, occupaient Smyrne et une partie de la
+Turquie, en attendant l’heure de marcher sur Constantinople.
+
+Réfugiés dans les régions montagneuses voisines d’Angora, les musulmans
+semblaient dans une situation désespérée.
+
+Elle ne l’était pas, pourtant. Le talent d’un général la transforma
+complètement. Avec une armée bien inférieure en munitions et en hommes à
+celle de l’adversaire, il marcha sur Smyrne, mit les Grecs en complète
+déroute et les expulsa jusqu’au dernier du territoire ottoman.
+
+Peu de victoires eurent d’aussi prodigieuses conséquences. Ce n’était
+pas, en réalité, les Grecs, mais bien l’Angleterre et aussi un peu
+l’Europe qui, aux yeux des musulmans, devenaient les vaincus.
+
+Sachant très bien qu’aucun pays n’enverrait de troupes contre la
+Turquie, les délégués d’Angora venus à Lausanne signer la paix parlèrent
+en vainqueurs et il fallut céder à leurs plus invraisemblables
+exigences: évacuation complète de Constantinople par les Anglais,
+abandon des capitulations, etc., tout fut accepté.
+
+Les discussions de Lausanne eurent un retentissement considérable dans
+le monde de l’Islam. L’ancien chef du gouvernement anglais, M. Lloyd
+George, écrivait avec raison:
+
+ «Cette paix est la plus humiliante que l’Angleterre ait jamais signée.
+ Les Turcs ont regagné presque tout ce que les Britanniques leur
+ avaient enlevé en quatre longues années de guerre. C’est une tache
+ indélébile sur la politique étrangère du gouvernement.»
+
+Les journaux italiens exprimèrent la même opinion sur la paix de
+Lausanne. _L’Idea Nazionale_ disait:
+
+ «Toutes les puissances occidentales ont plus ou moins capitulé devant
+ la Turquie.
+
+ L’Europe--ou plus exactement l’Angleterre, représentant l’Europe et
+ l’Occident--avait commis l’erreur grossière d’accepter la catastrophe
+ grecque comme sa propre défaite. Elle a effacé sa grande victoire
+ mondiale devant la petite victoire locale des Turcs; elle s’est laissé
+ dicter par les kémalistes le «pacte national» d’Angora; elle est
+ passée directement de l’exagération manifeste du traité de Sèvres, qui
+ reléguait la Turquie dans les montagnes d’Anatolie, à l’humiliation
+ manifeste du traité de Lausanne.»
+
+La victoire qui détermina cette brusque déviation de la marche du destin
+sera souvent invoquée contre l’opinion des économistes, soutenant que
+les guerres sont à notre époque inutiles, puisqu’elles ruinent le
+vainqueur autant que le vaincu.
+
+Il en est souvent ainsi, mais pas toujours. Où en seraient aujourd’hui
+les Turcs sans la victoire de Smyrne? Et si le Japon, petit peuple fort
+dédaigné de l’Europe il y a bien peu d’années encore, traite aujourd’hui
+d’égal à égal avec les plus grandes puissances, n’est-ce pas simplement
+parce qu’il anéantit en quelques heures la flotte russe à Toutshima et
+força le plus vaste empire du monde à signer une humiliante paix?
+
+Dans les temps modernes comme dans les temps antiques, la victoire reste
+le thermomètre décisif de la force d’un peuple.
+
+ * * * * *
+
+Parmi les guerres inévitables ou à peu près inévitables, on pourrait
+faire figurer aussi la dernière guerre. Elle représente l’effort
+accompli par l’Allemagne pour la conquête de l’hégémonie que lui
+disputait l’Angleterre.
+
+Certains hommes d’État anglais ont complètement oublié l’origine
+véritable de cette lutte lorsqu’ils assurent que l’Angleterre entra dans
+le conflit uniquement pour venir au secours de la France et lui
+reprochent son ingratitude.
+
+M. Lloyd George traduisait nettement l’opinion anglaise sur ce point
+quand il disait:
+
+ «Où en serait la France si la Grande-Bretagne n’avait pas fait tant de
+ sacrifices en hommes et en argent? Elle serait dans l’état où se
+ trouve actuellement l’Allemagne.»
+
+L’auteur de cette assertion peut-il vraiment croire que si la France
+avait été écrasée, l’Allemagne ne se fût pas tournée immédiatement
+contre l’Angleterre, concurrente beaucoup plus dangereuse pour elle que
+la France?
+
+Les sentiments réels de l’Allemagne à l’égard de l’Angleterre sont fort
+bien marqués dans les réflexions suivantes de l’empereur Guillaume II:
+
+ «J’avais rêvé une réconciliation avec la France. J’aurais voulu former
+ avec elle, dans l’intérêt général, un bloc continental assez fort pour
+ mettre un frein aux ambitions de l’Angleterre, qui cherche à
+ confisquer le monde à son profit.»
+
+M. Lloyd George sait parfaitement qu’au moment de la guerre, des hommes
+d’État influents, dont il fut le plus actif, voulaient que l’Angleterre
+restât neutre. Elle n’eût sûrement pas pris part au conflit si l’armée
+allemande n’avait envahi la Belgique et menacé directement les intérêts
+anglais en se dirigeant sur Anvers.
+
+Ce même ministre, et beaucoup de ses compatriotes, semblent persuadés
+que c’est l’Angleterre qui vint au secours de la France. Lorsque, dans
+un nombre d’années indéterminé encore, il sera possible d’étudier avec
+impartialité les origines de la grande guerre, les historiens
+reconnaîtront, sans aucun doute, qu’en dépit des apparences, ce fut,
+tout au contraire, la France qui vint au secours de l’Angleterre. On
+considérera alors la conflagration européenne comme une Hutte pour
+l’hégémonie entre l’Allemagne et l’Angleterre. Si la France, la Belgique
+et d’autres pays y furent mêlés, ce fut simplement parce qu’ils se
+trouvèrent sur le chemin des deux grands rivaux qui aspiraient à la
+domination commerciale du monde.
+
+A examiner seulement les résultats de la guerre, il n’est pas douteux
+que c’est grâce à la France que l’Angleterre triompha d’un rival dont
+elle sentait grandir la menace puissante. Grâce encore à la France, elle
+hérita de l’hégémonie allemande et réussit à se constituer un empire
+tellement immense que, suivant la déclaration même de lord Curzon au
+Parlement, il dépasse tout ce que l’Angleterre pouvait rêver.
+
+A la liste des guerres presque inévitables, il faut ajouter la future
+lutte entre le Japon et les États-Unis, conséquence du refus de
+l’Amérique d’accepter sur son sol l’excédent de population que le Japon
+ne pourra bientôt plus nourrir. Nous aurons l’occasion d’y revenir en
+étudiant les conséquences d’un développement trop rapide de la
+population.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+LES GUERRES RÉSULTANT D’UN EXCÉDENT DE POPULATION
+
+
+Il n’existe pas de peuple plus convaincu de la puissance des lois que
+les Latins. Il en existe peu qui les respectent moins.
+
+C’est justement parce qu’ils sont persuadés du pouvoir des lois que les
+Latins en accumulent sans cesse et c’est parce que l’expérience leur
+montre l’impuissance des lois, qu’ils ne les respectent pas longtemps.
+
+Les lois reconnues inefficaces se trouvent bientôt remplacées par
+d’autres, chargées des mêmes espérances, et nos parlements resteront des
+machines à légiférer jusqu’au jour où on découvrira que les lois utiles
+naissent des nécessités et des coutumes, mais ne les précèdent pas.
+
+Si les lois n’ont qu’un pouvoir constructeur bien faible et demeurent
+incapables de refaire les sociétés--contrairement aux convictions de
+certains partis politiques,--elles peuvent exercer une action
+destructrice très grande. C’est ainsi, par exemple, que la loi de huit
+heures dans la marine rendait notre commerce extérieur de plus en plus
+impuissant à lutter contre la concurrence étrangère, et l’eût finalement
+anéanti si cette loi n’avait été abrogée. C’est ainsi également que les
+décrets sur les loyers ont paralysé la construction d’habitations
+nouvelles et rendu plus aiguë une crise à laquelle ces décrets
+prétendaient remédier. C’est ainsi encore que les lois proposées par les
+socialistes contre le capital, la propriété et l’industrie, ont
+déterminé rapidement la fuite des capitaux à l’étranger, provoqué une
+baisse considérable de la valeur du franc et, par voie de conséquence,
+un nouvel accroissement du prix de la vie.
+
+ * * * * *
+
+Le problème de la natalité, qui passionne aujourd’hui tant d’esprits en
+France, va nous fournir un nouvel exemple des illusions sur la puissance
+attribuée aux lois.
+
+Chacun sait que le chiffre de la population française reste à peu près
+stationnaire. On formerait une bibliothèque avec la collection des
+discours, conférences et règlements destinés à augmenter ce chiffre.
+
+Les propositions des réformateurs se ramènent le plus souvent à établir
+des impôts sur les célibataires au profit des familles nombreuses. Une
+des plus typiques de ces suggestions est celle de l’académicien Émile
+Picard que ses méditations prolongées conduisirent à proposer un impôt
+spécial aux dépens des individus n’ayant pas trois enfants et au profit
+des familles qui les possèdent.
+
+Le simplisme déconcertant de telles conceptions prouve à quel point le
+problème de la natalité reste incompris.
+
+ * * * * *
+
+Étant données les causes profondes des variations de la natalité, on
+peut considérer comme certain que les lois et discours formulés depuis
+vingt-cinq ans n’ont accru nulle part le chiffre de la population.
+
+Il faut se féliciter de cet insuccès. En étudiant la question de plus
+près, les économistes ont fini par découvrir que la plupart des pays de
+l’Europe présentaient des excédents de population. Un des plus savants
+d’entre eux, M. Keynes, a très justement fait observer:
+
+ «Qu’avant la guerre, l’Europe était déjà beaucoup trop peuplée et se
+ procurait de plus en plus difficilement les moyens de subsistance, et
+ encore grâce aux ressources de moins en moins abondantes du nouveau
+ monde. Aujourd’hui, la capacité de production des peuples est si
+ réduite qu’on peut affirmer que l’Europe possède un excédent
+ d’habitants qu’elle ne pourra bientôt plus nourrir.»
+
+Plusieurs peuples européens sont déjà fort gênés par leur surcroît de
+population. L’Angleterre a quinze cent mille chômeurs; l’Allemagne, un
+million sept cent mille; l’Italie, dont la population augmente de plus
+d’un demi-million par an, ne saura bientôt, comme l’a fait observer M.
+Mussolini, où déverser l’excédent de ses habitants.
+
+La difficulté sera d’autant plus grande que les pays étrangers se
+ferment chaque jour davantage. Les États-Unis ont déjà réduit à quatre
+mille cinq cents par an le chiffre des émigrés dont ils toléreront
+l’entrée. Les républiques de l’Amérique du Sud se coalisent aussi,
+maintenant, pour empêcher l’immigration.
+
+Plusieurs nations considéreraient volontiers qu’un excédent de
+population leur constituerait un droit à s’emparer des colonies pour y
+verser cet excédent. Le journal anglais _Observer_ du 12 décembre 1926 a
+fait à ce propos les très justes réflexions suivantes:
+
+ «Aucun pays n’est fondé, du simple fait d’une natalité très forte, à
+ s’emparer de territoires appartenant à autrui. Du point de vue
+ philosophique, la thèse qu’il convient de limiter une natalité trop
+ forte est tout aussi valable que celle qui soutient que les annexions
+ forcées sont justifiables dans le cas d’une race qui se plaît à
+ produire un excédent biologique. Nous vivons à une époque où le nombre
+ seul compte de moins en moins.»
+
+La justesse de cette dernière réflexion sur le rôle moderne du nombre
+reste assez contestable. Il est possible que le nombre devrait compter
+de moins en moins mais, en réalité, il compte souvent de plus en plus.
+
+ * * * * *
+
+Les Asiatiques sont également victimes d’une trop intense natalité. Le
+Japon, qui contenait trente-trois millions d’habitants il y a un
+demi-siècle, en possède aujourd’hui soixante millions et ne sachant
+littéralement où placer cet excédent, voudrait forcer les États-Unis,
+qui s’y refusent, à l’accepter.
+
+Tous les peuples orientaux, dont aucune considération n’a modéré la
+fécondité, se multiplient avec la même effrayante rapidité. L’Inde est
+surpeuplée et le serait beaucoup plus encore si des famines qui font
+périr plusieurs millions d’hommes, comme la célèbre famine d’Orissa, ne
+ramenaient fréquemment la population à un chiffre en rapport avec ses
+moyens de subsistance.
+
+La Russie a subi un accroissement analogue: de soixante-cinq millions
+d’habitants en 1850, elle est passée aujourd’hui à cent soixante-dix
+millions. Or, d’après les leçons de l’Histoire, dès qu’une population
+dépasse ses possibilités d’existence il lui faut émigrer ou envahir
+militairement ses voisins. Ce sont de telles émigrations qui
+détruisirent en Gaule la civilisation romaine.
+
+ * * * * *
+
+L’observation et le raisonnement démontrent facilement que les
+législateurs sont impuissants à modifier par des décrets les nécessités
+économiques et psychologiques qui déterminent le mouvement d’une
+population. Tout ce qu’on peut obtenir, c’est d’arriver, par des mesures
+hygiéniques convenables, à réduire la mortalité, comme y a réussi
+l’Allemagne. La mortalité infantile est en effet moitié plus forte en
+France que dans les pays germaniques.
+
+L’Histoire fournit plusieurs exemples de l’impuissance des lois sur le
+mouvement de la population. Le plus frappant est celui de l’empereur
+Auguste, qui, devenu maître du monde, s’imagina être assez fort pour
+remédier par des mesures draconiennes à la diminution de la population
+romaine. Elle avait été fortement réduite à la suite des hécatombes
+engendrées par les guerres sociales qui amenèrent la destruction de la
+république et son remplacement par des dictateurs couronnés.
+
+C’est en réalité sur des amoncellements de cadavres que s’était édifié
+l’empire. Les socialistes de l’époque, dont les doctrines ne différaient
+guère de celles des socialistes modernes, n’étaient pas plus tendres que
+ces derniers. Cinquante ans de luttes intestines avaient
+considérablement réduit la population romaine. A lui seul, Sylla avait
+fait massacrer plus de vingt-cinq mille citoyens. Marius, chef du parti
+populaire, avait fait égorger par milliers les plus éminents citoyens de
+Rome, deux cents sénateurs et trois mille chevaliers.
+
+Comprenant très bien les dangers de la dépopulation, Auguste essaya
+d’accroître le nombre des citoyens par d’impératifs décrets. La loi
+Julia, par exemple, frappait de peines sévères les célibataires et
+récompensait d’avantages divers le mariage et la paternité. Les
+résultats obtenus furent nuls. Rome continua à rester dépeuplée de
+Romains et peuplée d’étrangers. Ce fut une des causes principales de sa
+décadence.
+
+ * * * * *
+
+La tendance fondamentale de la nature est de faire naître infiniment
+plus d’êtres qu’elle n’en peut nourrir. Cette fécondité, qui joua un
+rôle prépondérant dans l’évolution des êtres aux époques géologiques, a
+exercé une action aussi importante dans d’histoire des peuples.
+
+Devenus trop nombreux pour trouver sur leur sol des moyens de
+subsistance, ils vont les chercher au dehors. L’histoire de divers pays
+est surtout celle des invasions qu’ils ont entreprises ou subies.
+
+Quand ces invasions se multiplient, les peuples envahis ne résistent pas
+longtemps. Malgré toute sa force, la civilisation romaine périt sous un
+flot d’envahisseurs ne possédant que des rudiments de culture. Les
+Babyloniens et les Assyriens avait déjà connu un pareil sort.
+
+La fécondité d’un peuple est donc redoutable pour ses voisins.
+L’Allemagne n’était pas trop peuplée encore, au moment de la guerre,
+mais elle allait bientôt l’être. Cette surpopulation prochaine était
+invoquée par ses écrivains pour conseiller l’envahissement des nations
+voisines. Mais tous les peuples menacés par l’Allemagne s’unirent pour
+opposer le nombre au nombre. Il en sera sans doute de même dans
+l’avenir, et c’est pourquoi l’Allemagne hésitera probablement longtemps
+avant d’entreprendre une nouvelle invasion.
+
+ * * * * *
+
+L’insuccès des lois d’Auguste et de ses imitateurs modernes tient à ce
+principe fondamental, ignoré évidemment des réformateurs, que le
+mouvement de la population résulte de nécessités supérieures aux
+volontés des législateurs.
+
+D’une façon générale, on peut dire que les naissances diminuent quand
+l’enfant devient, comme dans la bourgeoisie actuelle, trop coûteux à
+élever. Les naissances se multiplient chez les paysans, où l’enfant
+constitue au contraire une utilité. Chez les ouvriers, la natalité
+diminue en même temps que la nuptialité augmente, parce que la femme est
+productive, et que l’enfant apparaît souvent comme un accident gênant et
+dispendieux.
+
+ * * * * *
+
+En dehors des causes particulières qui font varier la natalité dans les
+diverses classes sociales, on peut dire que la situation économique
+présente du monde aura bientôt pour résultat une limitation certaine de
+la population. La surproduction est générale, et générale aussi son
+inévitable conséquence, le chômage.
+
+On sait que l’Angleterre se procure au dehors, grâce à ses marchandises,
+la presque totalité de son alimentation. Ne trouvant plus depuis la
+guerre un sombre suffisant d’acheteurs elle limite ses fabrications et
+subit un lourd chômage.
+
+Avant que la Grande-Bretagne revienne à son ancienne richesse sa
+population devra diminuer notablement.
+
+Dans l’évolution actuelle du monde, les pays dont le sol ne pourra pas
+nourrir ses habitants deviendront fatalement les moins prospères.
+
+Cette destinée ne menace pas la France, puisque son sol produit la
+presque totalité de ses moyens de subsistance et les produirait
+entièrement si l’on faisait subir à l’agriculture des perfectionnements
+analogues à ceux qu’a réalisés l’Allemagne.
+
+ * * * * *
+
+La destinée des peuples dont la multiplication est trop rapide se trouve
+chargée de périls.
+
+Dans un travail récent, l’amiral Rodger, ancien commandant de l’escadre
+asiatique des États-Unis, déclarait que, «lorsque la population
+américaine atteindrait deux cents millions, le pays serait forcé de se
+livrer à des guerres agressives pour donner des territoires nouveaux à
+ses habitants». C’est là une application de la vieille loi de Malthus,
+dont la justesse, bien que souvent contestée, fut toujours vérifiée par
+l’Histoire.
+
+ * * * * *
+
+Comme conclusion de ce qui précède, nous pouvons dire que malgré les
+lamentations des philanthropes, la France n’a pas à regretter de voir sa
+population rester stationnaire. Elle possède un nombre presque suffisant
+d’habitants; il ne lui en faudrait qu’un peu plus pour éviter l’invasion
+d’ouvriers étrangers.
+
+Voici plus de vingt-cinq ans que j’ai soutenu ces thèses. Elles
+paraissaient paradoxales alors, mais les événements en ont montré
+l’exactitude.
+
+Plusieurs économistes ont fini par arriver aux mêmes conclusions. Je me
+crois donc fondé à répéter avec l’un d’eux:
+
+ «De tous les périls qui menacent l’humanité civilisée, celui de la
+ surpopulation est le plus net, le plus sûr et non le plus lointain; si
+ bien que toute la question internationale, les guerres possibles de
+ l’avenir et le désarmement tant rêvé en dépendent directement.»
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+LES CONFLITS AVEC L’ISLAM
+
+
+Les conflits de l’Europe avec l’Islam ont déjà joué un rôle considérable
+dans l’histoire. Les Musulmans dominèrent longtemps l’Espagne, le nord
+de l’Afrique, l’Égypte, la Perse et une partie de l’Inde. Pour lutter
+contre leur puissance, le monde européen entreprit plusieurs croisades.
+
+Aujourd’hui le pouvoir politique de l’Islam se réduit à quelques îlots
+tels que la Turquie et le Maroc, mais son influence sur les âmes s’étend
+jusqu’aux confins de la Chine.
+
+On sait le rôle néfaste joué par la Turquie dans la dernière guerre et
+on sait aussi que l’insurrection du Maroc a coûté bien des millions à la
+France et à l’Espagne.
+
+Pour réduire un des chefs de la révolte, Abd-el-Krim, il fallut une
+importante armée commandée par un illustre maréchal.
+
+Le chef musulman a été capturé, mais la pacification complète du Maroc
+exigera beaucoup de temps encore.
+
+Les idées d’Abd-el-Krim sont connues puisqu’il les a exposées dans
+plusieurs interviews, notamment dans celle reproduite par le journal
+italien _El Popolo_.
+
+Il attribue à cette guerre une origine religieuse et assure que les
+Espagnols l’avaient entreprise pour exécuter une partie du testament,
+vieux de cinq cents ans, d’Isabelle la Catholique, relative à la
+nécessité de détruire l’Islamisme.
+
+Avec les indications publiées dans diverses interviews et la
+connaissance de la mentalité musulmane, on peut déterminer les pensées
+d’Abd-el-Krim. En voici une approximative esquisse:
+
+ «Ma situation est glorieuse; j’ai détruit, il y a peu d’années, une
+ armée espagnole de cent mille hommes, pris son matériel et obligé le
+ roi d’Espagne à me payer une rançon de quatre millions de pesetas pour
+ racheter ses prisonniers. Finalement, l’Espagne avait renoncé à
+ l’occupation du Maroc.
+
+ «Je me suis alors tourné contre les Français, espérant que j’en
+ triompherais aussi facilement que des Espagnols. La France m’a vaincu
+ mais n’y a réussi qu’en envoyant contre moi une grande armée commandée
+ par le plus habile de ses maréchaux.
+
+ «L’ennemi a montré à quel point il me redoutait, puisque son
+ gouvernement faillit être renversé à la suite d’un refus devant le
+ parlement de m’envoyer des émissaires solliciter la paix.
+
+ «Si je suis devenu un personnage dont les actes étaient enregistrés
+ par tous les journaux de l’univers, c’est parce que je représentais la
+ puissance musulmane, très redoutée depuis qu’à Smyrne un autre général
+ musulman vainquit une armée grecque appuyée par le gouvernement
+ britannique.
+
+ «Donc, je représente l’Islam, qui est aujourd’hui presque sans chef,
+ puisque le commandeur des croyants a été si maladroitement expulsé de
+ Constantinople.
+
+ «Ne suis-je pas aussi, en réalité, un des héritiers du grand empire
+ musulman qui s’étendait jadis de l’Espagne à l’Inde? Mes ancêtres ont
+ occupé la plus grande partie du territoire espagnol pendant plusieurs
+ siècles et l’ont civilisée, ainsi d’ailleurs que le reste de l’Europe.
+ N’est-ce pas dans les grandes universités musulmanes de l’Espagne que
+ tous les étudiants d’une Europe, alors demi-barbare, venaient
+ s’instruire et chercher dans nos livres la connaissance de la
+ civilisation gréco-romaine dont nous étions alors, avec Byzance, les
+ seuls représentants?
+
+ «Sans doute, ces temps sont passés; mais le drapeau de la foi
+ islamique, abandonné par les vainqueurs de Smyrne, qui oublient qu’un
+ peuple ne renonce pas impunément à ses dieux, doit être arboré par
+ quelqu’un. Les deux cent cinquante millions de Musulmans dispersés
+ dans le monde ont besoin d’un chef spirituel. Pourquoi ne serais-je
+ pas ce chef? Je suis prisonnier mais ma destinée n’est peut-être pas
+ terminée encore.»
+
+ * * * * *
+
+Le conflit marocain acquiert une grande importance quand on le rapproche
+des événements récents dont la Turquie musulmane a été et est encore le
+siège.
+
+Le canon ne constitue pas uniquement, comme on le dit quelquefois,
+l’_ultima ratio regum_, mais aussi la dernière raison des idéals qui
+cherchent à triompher.
+
+L’Orient musulman traverse aujourd’hui une de ces rares époques où les
+peuples renoncent aux dieux qu’ils adoraient pour en choisir d’autres.
+
+On connaît l’influence colossale jouée par l’Islamisme dans les annales
+du monde. Il sut donner à des nomades ignorés de l’histoire une
+communauté d’idées, de sentiments et de pensées qui leur permit, en
+quelques années, de conquérir une partie de l’Empire romain et de fonder
+un royaume étendu de l’Espagne aux rives du Gange.
+
+A la suite d’événements divers qui amenèrent, beaucoup plus tard, la
+conquête de Constantinople par les Turcs, cette grande ville était
+devenue le centre de l’Islam. La parole sainte du commandeur des
+croyants restait révérée du Maroc jusqu’à l’Inde.
+
+L’Islamisme continuait ainsi à unir la pensée de races les plus
+diverses. C’est au nom de cette puissante foi que les cinquante millions
+de Musulmans de l’Inde formaient un bloc si dangereux pour l’Angleterre,
+et au nom de la foi musulmane encore qu’un chef marocain put lancer ses
+tribus contre les chrétiens considérés comme ennemis de leur croyance.
+
+Or voici que les héritiers du vieil empire ottoman renoncent, en
+Turquie, aux forces religieuses qui unissaient leurs âmes et prétendent
+lui substituer un nationalisme étranger à toute religion, ne tenant
+compte que des intérêts de chaque peuple.
+
+Après avoir chassé le chef suprême des croyants de Constantinople, les
+fondateurs de la nouvelle république turque, établie à Angora, croient
+pouvoir remplacer l’ancien idéal musulman par des principes
+démocratiques européens. Une politique exclusivement localisée à la
+Turquie entraîna l’abandon de toute solidarité religieuse et c’est
+pourquoi, pendant les différends de l’Égypte avec l’Angleterre, le
+Parlement turc renonça à la fraternité musulmane.
+
+Les républicains d’Angora ont-ils raison de croire la politique fondée
+sur le nationalisme plus forte que celle établie sur le panislamisme
+religieux? L’expérience seule pourra répondre.
+
+En changeant d’idéal, c’est-à-dire en substituant l’idée d’une patrie
+locale, basée sur la communauté de race, à l’idée d’une patrie générale
+basée sur la communauté de croyance, les Turcs sont évidemment entrés
+dans une voie nouvelle. L’Europe civilisée y gagnera sûrement, mais il
+est douteux que les pays orientaux y gagnent quelque chose, puisque si
+les principes d’Angora s’étendaient à tout le monde islamique chaque
+contrée musulmane se trouverait réduite à elle-même.
+
+ * * * * *
+
+La révolte du Maroc ne s’est prolongée qu’en raison de la protection que
+lui accordèrent les socialistes. Si on les avait écoutés, la Tunisie et
+l’Algérie eussent été bientôt menacées d’une guerre d’invasion destinée
+à l’expulsion des chrétiens. Le fait que les socialistes n’aient pas
+perçu de telles évidences montre une fois encore à quel point les idées
+les plus claires peuvent devenir inaccessibles aux esprits hypnotisés
+par une croyance.
+
+Quoi qu’il en soit de son évolution sur un point encore très localisé du
+monde musulman, l’Islam constitue toujours une grande force et il en
+coûterait cher aux Européens de la méconnaître. C’est pour l’avoir
+ignorée qu’un ministre anglais fit perdre à l’Angleterre l’espoir de
+posséder définitivement Constantinople en lançant les Grecs contre la
+Turquie.
+
+ * * * * *
+
+Bien que fort supérieurs aux Russes et à la plupart des populations
+balkaniques, les Musulmans en général, ceux de Turquie en particulier,
+sont considérés par beaucoup d’écrivains, un peu trop ignorants de la
+politique et de l’histoire, comme des peuples demi-barbares dépourvus de
+culture. Leur opinion est assez bien résumée dans une publication:
+_Étude Franco-Grecque_, dont voici un passage:
+
+ «Quoi qu’on en puisse dire, l’Islam a été et sera toujours un grand
+ destructeur; il n’admet d’autre science que la connaissance du Coran.
+ Brutal, intolérant, il est l’un des plus grands fléaux qui jamais se
+ soient abattus sur le monde.»
+
+Évidemment, l’auteur de pareilles diatribes n’a jamais vu un des
+merveilleux monuments musulmans de l’Espagne, de l’Égypte et de l’Inde.
+Il ignore le rôle prépondérant joué par les universités musulmanes dans
+la civilisation européenne.
+
+C’est pourtant avec de telles ignorances que s’écrivent les livres
+servant de guides aux politiciens modernes. Le chef du gouvernement
+anglais n’en connaissait probablement pas d’autres quand il songeait à
+expulser les Musulmans de l’Europe.
+
+Sans doute, les Turcs ont successivement perdu--le plus souvent au
+profit de l’Angleterre--les plus importants fragments de leur empire:
+Bulgarie, Syrie, Mésopotamie, Palestine, Égypte, Chypre, Malte etc.,
+mais ils paraissent décidés, aujourd’hui, à en sauver le reste.
+
+Le gouvernement bolcheviste, qui avait tenté d’étendre sa propagande en
+Turquie, n’y a obtenu aucun succès. Ses visées sur les détroits et
+Constantinople, conformes aux anciennes prétentions des tzars, inspirent
+naturellement aux Turcs une profonde méfiance.
+
+La France pourrait en profiter pour renouer ses anciennes relations avec
+la Turquie, mais l’influence des socialistes entrave toute sa politique
+extérieure.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+LES MENACES DE CONFLITS ASIATIQUES
+
+
+Pondant que se multiplient en Europe congrès et conférences destinés à
+rendre la paix moins précaire, des dangers plus graves, peut-être, que
+les menaces de guerres européennes, grandissent en Orient.
+
+Notre petite planète est habitée, on le sait, par 1700 millions
+d’hommes, sur lesquels 500 millions de blancs exploitent plus ou moins à
+leur profit, depuis des siècles, 1200 millions d’hommes de couleur:
+nègres, jaunes, etc., considérés comme des races inférieures.
+
+Aujourd’hui, ces populations, si longtemps demi-asservies, prétendent
+repousser leurs anciens maîtres. L’Inde et d’autres colonies réclament
+l’indépendance. L’Égypte, qui tient la route de l’Inde par le canal de
+Suez, la réclame également. La Chine ne veut plus subir l’influence
+étrangère.
+
+ * * * * *
+
+L’hégémonie de l’Europe sur l’Orient se trouve d’autant plus ébranlée
+que la solidarité européenne qui maintenait cette hégémonie s’est
+désagrégée. L’Asie sait les États européens profondément divisés et
+incapables d’union. Elle n’ignore pas que les blancs ne pourraient plus,
+comme à l’époque de la révolte des Boxers, envoyer une expédition
+internationale en Chine.
+
+La défaite écrasante infligée par les Japonais aux Russes a d’ailleurs
+montré aux Asiatiques que l’Europe n’était plus invincible.
+
+En Orient comme en Occident, certains mots possèdent un magique empire.
+Des formules telles que: «L’Inde aux Hindous, l’Afrique aux Africains»,
+soulèvent les âmes, bien que ne correspondant à aucune possibilité. Que
+deviendrait, par exemple, l’Inde, sans la domination anglaise? Ce
+qu’elle était à l’époque de la puissance mogole: une collection de
+royaumes profondément séparés par la race, la religion, la langue, sans
+industrie, sans commerce et constamment en guerre. On connaît également
+le sort misérable des républiques nègres: Haïti, Libéria, etc., que les
+hasards des guerres coloniales avaient fait naître.
+
+Les illusions sur le pouvoir transformateur des institutions européennes
+que les Orientaux rêvent d’adopter, menacent également, nous l’avons vu,
+de désorganiser la Turquie, et les pays soumis à la loi du prophète.
+
+Les soixante millions de musulmans qui prétendent ravir aux Anglais la
+domination de l’Inde deviendront peu dangereux le jour où ils auront
+perdu leur foi. Le bloc encore unifié par la communauté de croyances ne
+serait bientôt plus qu’une poussière d’hommes.
+
+Les Orientaux sont, d’ailleurs, bien excusables de commettre des erreurs
+dont tant d’Européens sont victimes quand ils oublient que les phases
+politiques, comme les phases biologiques, ne peuvent être franchies que
+par étapes successives.
+
+ * * * * *
+
+Cette évolution, ou plutôt cette révolution de l’Orient, a surtout
+inquiété l’Angleterre, qui espérait conserver l’hégémonie commerciale du
+monde définitivement conquise par la dernière guerre.
+
+On sait que la Grande-Bretagne, pays surtout industriel, est obligée de
+se procurer au dehors les produits nécessaires à son alimentation, alors
+que la France, pays agricole, pourrait, à la rigueur, vivre des produits
+de son sol. Il est donc naturel que les questions coloniales, un peu
+négligées en France, jouent un rôle capital en Angleterre.
+
+Sans doute, les colonies anglaises constituent pour elle, comme le
+disait Disraéli, un moyen de s’enrichir, mais elles sont d’abord un
+moyen de vivre. Isolés du reste de l’univers, les Anglais périraient
+bientôt de famine dans leur île.
+
+ * * * * *
+
+Dans une intéressante conférence, M. Albert Sarraut, ancien ministre des
+Colonies, envisage comme fort menaçante une guerre que pourraient faire,
+sans trop de difficultés, les peuples de l’Orient à ceux l’Occident.
+
+Les luttes guerrières dont l’Asie semble menacer l’Europe, et qui ont
+vivement frappé cet homme d’État, ne sont pas les plus redoutables. Les
+luttes économiques seraient peut-être plus meurtrières.
+
+Ce côté essentiel de la question ne paraissant pas avoir attiré
+l’attention de M. Sarraut, je vais résumer quelques-unes des pages que
+j’écrivis, jadis, à ce sujet, dans mon livre sur l’Inde, publié à la
+suite d’une mission en Asie dont m’avait chargé le gouvernement
+français.
+
+Les luttes militaires font périr en bloc un grand nombre d’hommes, mais
+les luttes économiques comme celles qui se préparent entre l’Orient et
+l’Occident, pour être plus pacifiques en apparence, n’accumuleraient pas
+moins de ruines.
+
+Par suite de l’évolution industrielle qui transforme aujourd’hui le
+monde, l’Orient tend à devenir l’envahisseur commercial de l’Occident,
+au lieu d’être, comme jadis, envahi par lui.
+
+Invasions d’autant plus redoutables qu’elles n’amèneraient avec elles ni
+hommes, ni canons, c’est-à-dire rien de ce qu’on puisse vaincre, mais
+seulement des forces que l’on ne peut pas vaincre.
+
+Dans la phase actuelle du monde, les armes avec lesquelles combattaient
+autrefois les peuples tendent de plus en plus à se transformer. Ils
+lutteront probablement beaucoup plus, désormais, avec leurs produits
+industriels et agricoles qu’avec leurs canons.
+
+Dans une telle lutte, l’avantage cesse de plus en plus d’appartenir à
+l’Occident. Le rapprochement des deux mondes sous l’influence de la
+vapeur et de l’électricité aura bientôt pour conséquence une égalisation
+générale de la valeur des produits industriels et agricoles, et, par
+conséquent, des salaires à la surface du globe.
+
+Naturellement, le taux moyen de ces salaires sera déterminé par celui de
+la journée de travail dont se contentent les peuples ayant le moins de
+besoins et pouvant, par suite, produire à meilleur marché.
+
+Dans une telle concurrence, les Orientaux, qui forment la majorité du
+monde et qui sont en même temps les plus sobres de tous les peuples,
+deviendront fatalement les régulateurs des salaires. Ces salaires
+s’élèveront probablement un peu, mais ceux des Européens devront
+s’abaisser considérablement.
+
+Nos descendants se trouveront en face d’une lourde tâche s’ils veulent
+demeurer quelque temps encore à l’avant-garde de l’humanité, et ne pas
+sombrer trop vite dans l’abîme éternel où les lois de l’évolution
+conduisent fatalement les hommes, les empires et les dieux.
+
+ * * * * *
+
+Le bref exposé qui précède explique comment les problèmes de l’Orient
+seront bientôt plus graves que les maigres questions politiques qui
+préoccupent tant les Européens aujourd’hui. Un des plus importants,
+peut-être, résultera du développement rapide de la puissance du Japon.
+Cette nouvelle puissance paraît devoir exercer en Orient une hégémonie
+analogue à celle rêvée par l’Allemagne et l’Angleterre en Occident.
+
+Libéré, maintenant, de toutes influences étrangères, le Japon traite
+d’égal à égal avec les grandes puissances européennes. Sa flotte est une
+des premières du monde. Les États-Unis jettent des regards inquiets vers
+ce minuscule pays, dont il y a moins d’un siècle l’Europe connaissait à
+peine l’existence, et dont le rôle est devenu aujourd’hui considérable.
+Le petit peuple japonais resta dédaigné jusqu’au jour où, à la
+stupéfaction universelle, il obligea le plus vaste empire du monde à
+signer une humiliante paix.
+
+Grâce à ses incessants progrès, l’Empire du Soleil Levant est capable,
+aujourd’hui, de tenir tête aux grandes puissances et vise à devenir
+maître de l’Asie.
+
+Une de ses forces principales réside dans l’accroissement rapide de sa
+population. Alors que plusieurs peuples de l’Occident voient diminuer
+leur natalité, celle du Japon augmente annuellement de près d’un
+million. Nous avons rappelé déjà que les trente millions d’habitants de
+1870 dépassent soixante millions aujourd’hui.
+
+Ce surpeuplement rapide oblige impérieusement le Japon à chercher des
+territoires pour y verser l’excédent de sa population. Impossible de
+caser cet excédent en Chine, déjà trop peuplée. La place ne manquerait
+pas aux États-Unis et dans les Dominions anglais: Australie, Canada,
+etc. Mais Anglais et Américains ne veulent à aucun prix accepter
+l’invasion des jaunes et leurs raisons ont une grande force.
+
+Ils soutiennent, en effet, que le jaune pouvant, grâce à sa sobriété,
+travailler à des prix beaucoup moins élevés que ceux des blancs, ferait
+aux ouvriers de race blanche une concurrence désastreuse. Ils remarquent
+ensuite que la race japonaise se multipliant beaucoup plus vite que la
+race blanche, les États-Unis et l’Australie deviendraient, en peu
+d’années, par ce seul fait, de véritables colonies japonaises.
+
+On conçoit donc que les États-Unis ne soient nullement disposés à suivre
+le conseil humanitaire donné par M. Albert Sarraut, de se serrer un peu
+pour faire place aux Japonais.
+
+Les Japonais, étant bien forcés de déverser quelque part l’excédent
+d’une population que, prochainement, ils ne pourront plus nourrir,
+entreront fatalement en lutte avec les peuples refusant de les accepter
+sur leurs territoires.
+
+Dans l’état actuel du monde, et à moins de découvertes scientifiques
+imprévues, cette lutte semble aussi inévitable que le furent, jadis,
+celles de l’empire romain contre les invasions germaniques déterminées,
+elles aussi, par un excédent de population.
+
+ * * * * *
+
+J’ai beaucoup de sympathie pour le peuple japonais, depuis que j’ai
+appris à le connaître. J’étais très lié avec un de ses plus éminents
+représentants, le baron Motono, alors ambassadeur à Paris. Cet éminent
+homme d’État voulut bien traduire en japonais plusieurs de mes ouvrages
+et publier une longue étude d’ensemble sur mes livres de psychologie
+politique. Nous avons souvent causé du problème qui vient d’être exposé,
+sans y découvrir de solution claire. Ce sont justement les remarquables
+qualités des Japonais, leur sobriété, leur ingéniosité et aussi leur
+fécondité, qui les rendent si dangereux pour des peuples ne possédant
+pas des aptitudes pareillement développées. Il faut donc laisser à
+l’avenir le soin de résoudre un problème dont aucune solution pacifique
+n’apparaît encore.
+
+ * * * * *
+
+Dans la conférence à laquelle nous faisions allusion plus haut, M.
+Albert Sarraut envisage non seulement la lutte entre le Japon et les
+États-Unis, mais aussi celle de l’Europe contre tous les peuples de
+l’Orient, et il écrit:
+
+ «Si la conciliation n’intervient pas entre les forces antagonistes,
+ éclatera le plus formidable conflit de l’Histoire, auprès duquel la
+ guerre que nous avons subie cinq ans n’aura que la valeur d’une
+ escarmouche.»
+
+Il est évidemment possible que les peuples de l’Orient, ayant les armées
+russes à leur tête, envahissent un jour l’Occident. Un journaliste
+assurait que le traité russo-japonais serait le prélude d’une alliance
+entre le Japon, la Russie et l’Allemagne.
+
+On peut échafauder sur de tels sujets une foule d’hypothèses
+effrayantes. Mais leur réalisation doit être envisagée comme appartenant
+à la série des événements sur lesquels nous ne pouvons rien, tels qu’un
+tremblement de terre ou le refroidissement inévitable de notre planète.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+LES GUERRES INTÉRIEURES ET LES VOLONTÉS POPULAIRES
+
+
+Les trente congrès réunis à Londres et à Paris pendant dix ans, et les
+règlements de la Société des Nations, avaient pour but d’empêcher les
+guerres entre peuples rivaux; mais personne ne paraît s’être préoccupé
+des conflits entre les partis politiques d’un même peuple.
+
+Ces conflits intérieurs sont pourtant aussi dangereux que les guerres
+extérieures. Si le triomphe momentané du communisme en Hongrie, en
+Allemagne et en Italie, s’était prolongé, il serait devenu plus
+destructeur encore que des guerres d’invasion.
+
+Un coup d’œil rapide jeté sur la situation actuelle de quelques grands
+pays de l’Europe montrera à quel point les guerres sociales deviennent
+menaçantes.
+
+Ne pouvant faire l’historique de toutes les révolutions sociales, dont
+la plupart des pays de l’Europe,--Allemagne, Russie, Autriche, Hongrie,
+Grèce, Bulgarie, Turquie, etc.--ont été récemment victimes, nous ne
+considérerons que les trois grandes nations latines: l’Italie, l’Espagne
+et la France.
+
+ * * * * *
+
+On sait dans quel désordre les succès du communisme et du syndicalisme
+avaient plongé l’Italie. Le pillage des propriétés et des usines ainsi
+que les assassinats étaient journaliers. L’armée devenait hésitante,
+l’action du pouvoir royal complètement nulle.
+
+Devant l’imminence d’une catastrophe, d’anciens combattants se réunirent
+sous le commandement d’un chef vaillant, M. Mussolini, pour tenter de
+sauver leur pays de l’anarchie. A la tête d’une nombreuse milice, le
+futur dictateur marcha sur Rome et força le roi à l’accepter comme chef
+du gouvernement.
+
+L’énergie du nouveau maître lui conquit bientôt tous les suffrages. Les
+socialistes eux-mêmes se déclarèrent ses partisans.
+
+Grâce à cette intervention, l’Italie fut sauvée des guerres intérieures.
+
+L’Espagne a été--comme l’Italie--menacée d’une guerre civile et n’en fut
+également préservée que par un dictateur. Le coup d’État réalisé, en
+septembre 1933, par le général Primo de Rivera, et le Directoire
+militaire qui en est sorti ont totalement supprimé les partis politiques
+espagnols, toujours en luttes acharnées. Constitution, ministres, Sénat,
+tout a été balayé et, il faut bien le constater, à la grande
+satisfaction du pays.
+
+La France n’a pas encore, depuis la paix, subi de révolutions analogues
+à celles de l’Italie et de l’Espagne, mais elle en est menacée par
+l’intervention croissante de socialistes extrémistes chaque jour plus
+nombreux. Son avenir, comme celui de divers pays de l’Europe, dépendra
+des résultats de la lutte entre les partis qui préparent les guerres
+intérieures et ceux qui tâchent de les prévenir.
+
+Le conflit entre les forces de destruction et celles de cohésion grandit
+chaque jour. Ces deux forces s’équilibrent à peu près en France; c’est
+pourquoi il sera relativement facile d’y faire pencher la balance d’un
+côté ou de l’autre.
+
+On en eut la preuve lorsque, pour obéir aux théories de jacobins qui
+préféreraient voir périr le pays plutôt que leurs principes, un
+gouvernement dominé par les socialistes s’aliéna tous les catholiques en
+supprimant l’ambassade du Vatican, et aussi, la majorité des Alsaciens
+en prétendant supprimer leurs anciennes libertés. Un nouveau
+gouvernement, comprenant que l’art de gouverner ne consiste pas à
+appliquer des théories, mais à tenir compte des réalités, réussit, en
+quelques jours, à pacifier l’Alsace en lui laissant ses libertés et à
+calmer les catholiques en rétablissant l’ambassade auprès du pape.
+C’était fort simple; mais, à un certain moment, le fanatisme des
+extrémistes inspirait une telle crainte que les ministres timorés
+n’osaient pas résister à des suggestions devenues bientôt des ordres.
+
+ * * * * *
+
+L’action des foules est aujourd’hui prépondérante dans tous les états
+modernes, et c’est en partie pour cette raison que les gouvernements
+européens deviennent si instables. Leur existence dépend de votes
+populaires toujours incertains.
+
+Un des grands dangers de l’âge actuel résulte de l’influence des masses
+dans la conduite des nations. Leurs sentiments sont violents, leur
+raison faible et leur aptitude à prévoir complètement nulle.
+
+L’incapacité des foules à prévoir les conséquences de leurs actes et
+surtout de leurs votes, fut toujours un péril pour les gouvernements
+populaires. Elles obéissent aux impulsions du moment comme jadis Ésaü
+vendant son droit d’aînesse futur pour un plat de lentilles présent.
+Cette mentalité est celle du barbare, et l’homme le plus intelligent
+mêlé à une foule agissante redevient un barbare.
+
+ * * * * *
+
+On s’illusionnerait fort sur l’importance des votes populaires en
+oubliant que le vote d’un électeur traduit beaucoup plus son
+mécontentement que ses opinions. C’est surtout en s’appuyant sur ce
+mécontentement que les meneurs conduisent les hommes.
+
+Les électeurs qui donnèrent jadis leurs votes à un capitaine condamné à
+mort pour trahison, puis à un autre officier ayant voulu livrer un
+bâtiment à l’ennemi professaient-ils vraiment les opinions subversives
+que de pareils votes sembleraient supposer? En aucune façon. Ces
+électeurs révolutionnaires étaient simplement des mécontents.
+
+Les votes qui en 1924 amenèrent un grand nombre de socialistes au
+parlement eurent pour origine de tels mécontentements exploités par les
+meneurs.
+
+Du groupe des mécontents faisaient partie des fonctionnaires irrités de
+ne pas obtenir les salaires réclamés, des universitaires sourdement
+indignés de ne pas voir reconnaître les qualités qu’ils se supposaient,
+de petits bourgeois exaspérés de l’élévation constante du prix de la
+vie, qu’ils attribuaient au gouvernement, etc.
+
+Les candidats députés utilisèrent ces mécontentements, et firent de si
+brillantes promesses de réformes que les électeurs se laissèrent
+facilement séduire.
+
+Les sentiments populaires sont généralement perturbés par les flatteries
+des politiciens. «Le peuple ne se trompe jamais», disait déjà
+Robespierre. Les politiciens modernes répètent cette assertion, et
+enseignent aux foules qu’étant les vrais souverains, elles doivent tout
+obtenir. Le résultat de cette propagande est d’avoir fait naître des
+espérances et des haines aveugles dans l’âme des multitudes.
+
+Le mécontentement, la défiance, la jalousie et la haine sont ainsi
+devenus les véritables mobiles d’action des gouvernants obligés de
+suivre les impulsions populaires.
+
+ * * * * *
+
+L’extension dans tous les pays de l’Europe, y compris les plus
+rationalisés, tels que l’Angleterre et le Danemark, des sentiments que
+je viens d’énumérer, explique l’orientation universelle vers des partis
+extrémistes riches en promesses.
+
+Il est donc naturel que la religion socialiste, avec ses mystiques
+espérances de bonheur, se généralise. Le communisme, qui promet aux âmes
+simples le retour à ces temps primitifs où le sol et les femmes étaient
+en commun fait également des progrès dans les couches inférieures des
+populations.
+
+Comme il est impossible de faire entrer beaucoup d’idées à la fois dans
+les cervelles primitives, et qu’il s’agit surtout pour les meneurs
+d’exciter des sentiments d’hostilité, quelques formules suffisent: lutte
+des classes, dictature du prolétariat, suppression du capitalisme,
+socialisation des richesses, etc. Sur dix mille électeurs, on n’en
+trouverait peut-être pas un capable d’expliquer nettement le sens de ces
+formules, et surtout de pressentir les conséquences de leur application,
+mais elles impressionnent les auditeurs et cela suffit au but poursuivi
+par les meneurs.
+
+Le pouvoir magique de ces formules est à l’abri de tout argument
+rationnel. La plupart des ouvriers restent persuadés qu’ils travaillent
+uniquement pour enrichir quelques patrons, que des conseils d’ouvriers
+remplaceraient facilement.
+
+ * * * * *
+
+Comment expliquer que tous les pays ne voient pas leur civilisation
+périr sous l’influence des forces révolutionnaires destructives, qui
+continuent à grandir, et les menaces de guerre civiles redoutables?
+Pourquoi, dans certaines nations, les votes populaires ne sont-ils que
+transitoirement extrémistes et généralement suivis de votes très
+conservateurs?
+
+Simplement parce que le mécontentement et l’irritation dont nous
+parlions plus haut, sont des sentiments momentanés, recouvrant un
+substratum rigide constitué par l’âme des aïeux. C’est en s’appuyant sur
+cette âme ancestrale que les dictateurs italien et espagnol purent
+sauver leur pays de l’anarchie.
+
+On ne comprend bien l’histoire qu’en recherchant derrière des agitations
+violentes, mais fugitives comme les vagues de l’Océan, l’âme profonde de
+la race. Elle intervient toujours dans les grandes circonstances où les
+intérêts de cette race sont menacés. L’âme collective des foules est
+très mobile, l’âme de la race très fixe quand elle a été stabilisée par
+un long passé.
+
+L’accroissement de la puissance des foules a été considérablement
+favorisé par l’évolution profonde de l’industrie. La multiplication
+immense d’ouvriers sur un même point a déterminé la création de forces
+collectives telles que le syndicalisme dont le rôle grandit constamment.
+
+ * * * * *
+
+Guidé jadis par ses élites, le monde moderne tend de plus en plus à
+obéir aux volontés oscillantes des multitudes. Et comme les
+civilisations sont arrivées à un degré de complication auquel les
+cerveaux suffisamment développés peuvent seuls s’adapter, il en résulte
+une tendance générale des foules à ramener violemment les sociétés à des
+phases d’évolution inférieures mieux en rapport avec leur mentalité. Les
+progrès du communisme traduisent cette aspiration.
+
+Ainsi que nous le verrons dans un prochain chapitre, les foules sont
+aujourd’hui en conflit avec les élites, bien qu’elles ne puissent se
+passer d’elles.
+
+
+
+
+LIVRE IV
+
+LES FORCES POLITIQUES NOUVELLES
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+LE CONFLIT ENTRE LES NÉCESSITÉS ÉCONOMIQUES ET LES ANCIENS PRINCIPES
+
+
+«Ce n’est pas la fortune, dit Montesquieu, qui domine le monde. Les
+Romains eurent une suite continuelle de prospérités quand ils se
+gouvernèrent sur un certain plan, et une suite non interrompue de revers
+lorsqu’ils se conduisirent sur un autre.»
+
+Il est évidemment utile de posséder des principes directeurs et
+dangereux de les perdre. Malheureusement, ces principes ne se
+choisissent pas toujours, et la nécessité peut forcer à renoncer aux
+meilleurs. Ce n’est pas volontairement que les Romains subirent les
+guerres civiles qui transformèrent leur république en empire, et ce
+n’est pas volontairement non plus que le Sénat romain finit par laisser
+les légionnaires renverser et élire les empereurs, ce qui fut une des
+causes de la décadence de Rome.
+
+ * * * * *
+
+Les conflits entre d’anciens principes politiques et des nécessités
+nouvelles constituent une phase critique de la vie des peuples. Il en
+résulte généralement une orientation différente de leurs destinées.
+
+L’Angleterre peut être citée comme exemple de conflits entre d’anciens
+principes et des nécessités imprévues obligeant à les modifier.
+
+Un de ses principes essentiels était le libre-échange. Il avait assuré
+la prospérité commerciale de la Grande-Bretagne et semblait inviolable.
+
+Mais l’Angleterre ne constitue plus un empire régissant autocratiquement
+des colonies lointaines. Plusieurs de ces colonies sont devenues des
+Dominions, possédant des parlements, presque indépendants. Ils
+consentirent à envoyer des troupes au secours de la métropole pendant la
+grande guerre, mais les y obliger eût été impossible. On en eut la
+preuve lorsque après la défaite des Grecs à Smyrne, le premier ministre
+de l’Empire britannique ayant demandé des soldats aux Dominions vit sa
+requête rejetée par tous.
+
+Ces dominions se montrent de plus en plus exigeants. On le constata
+notamment lorsque leurs représentants réunis à Londres demandèrent que
+l’Angleterre, au moyen de taxes douanières sur les marchandises des
+autres pays, réservât principalement sa clientèle à ses anciennes
+colonies.
+
+L’Australie ayant besoin de capitaux pour étendre ses chemins de fer,
+ses canaux, etc., affirma ne pouvoir les obtenir qu’en exportant les
+produits de son agriculture et de son élevage. Il fallait donc que
+l’Angleterre entravât, par des droits protecteurs, l’entrée sur son
+territoire des marchandises d’autres pays et, par conséquent, adoptât
+des principes contraires à la liberté d’échange qui avait créé la
+prospérité de l’Empire. Le premier ministre d’Australie alla jusqu’à
+déclarer que son pays n’accepterait la venue d’ouvriers anglais sur le
+territoire australien qu’autant que l’Angleterre lui assurerait ses
+marchés. Il fit remarquer que la Grande-Bretagne, en réservant
+spécialement sa clientèle aux Dominions, y trouverait les débouchés que
+le reste du globe ne lui fournit plus. L’Empire britannique, quoique
+dispersé dans les cinq parties du monde, pourrait ainsi vivre sur
+lui-même.
+
+Une des difficultés du problème est que tous les dominions, le Canada
+notamment, n’ayant pas les mêmes intérêts ne professent pas les mêmes
+principes. Ceux qui possèdent, par exemple, une industrie développée,
+n’ont nullement l’intention de la sacrifier aux besoins des
+manufacturiers anglais.
+
+Parmi les causes de la campagne protectionniste figure encore le désir
+de fermer en grande partie le marché britannique à la concurrence
+allemande et américaine. Les Anglais voudraient bien, naturellement,
+vendre leurs produits aux Allemands, mais acheter le moins possible les
+marchandises de ces derniers.
+
+Les perturbations économiques dont l’Angleterre est aujourd’hui victime
+sont considérables. En 1926 elle était obligée de nourrir 1.500 mille
+chômeurs, charge fort lourde pour son budget.
+
+Leur accroissement, cauchemar de la Grande-Bretagne, résulte de ce que,
+ayant perdu ses plus importants clients: Russie, Allemagne, Autriche, et
+aussi un peu l’Extrême-Orient, elle voit se réduire le chiffre de ses
+exportations et, par conséquent, celui de sa production.
+
+ * * * * *
+
+La lutte entre les anciens principes et les nécessités nouvelles
+s’accompagne souvent d’illusions politiques capables d’aveugler les
+peuples sur leurs véritables intérêts.
+
+Certains pays, comme la France et la Belgique, sont difficilement
+gouvernables par suite des principes contradictoires des partis
+politiques qui se succèdent au pouvoir. Les difficultés créées par les
+rivalités politiques dans divers pays, Italie, Grèce, Espagne, etc, sont
+devenues telles que pour les surmonter il a fallu recourir à des
+dictatures.
+
+L’Orient lui-même, malgré sa stabilité séculaire, n’a pas échappé au
+désordre engendré par les conflits entre les principes anciens et les
+nécessités nouvelles. J’ai rappelé comment la Turquie, dont la force
+était surtout d’origine religieuse, avait supprimé le chef suprême des
+croyants pour le remplacer par un président de république et un
+parlement. Les auteurs de cette transformation s’imaginaient sans doute
+que des siècles d’hérédité peuvent s’effacer en un jour.
+
+ * * * * *
+
+Si les luttes entre les nécessités et les principes résultaient
+seulement de l’apparition d’exigences économiques dues aux progrès de
+l’évolution scientifique et industrielle, il serait relativement facile
+d’en triompher. Elles sont malheureusement aussi les conséquences
+d’exigences populaires n’ayant que des illusions sentimentales ou
+mystiques pour soutien.
+
+Nous venons de voir que des peuples fort traditionalistes comme
+l’Angleterre, étaient obligés de renoncer à certains principes
+fondamentaux de leur politique. Elle en est même arrivée à placer
+momentanément à la tête de son gouvernement le chef du parti socialiste.
+Il est vrai qu’en Angleterre le poids de la tradition est si fort que ce
+ministre socialiste gouverna exactement comme l’eût fait un ministre
+conservateur. Loin de réduire les armements il en accrut l’importance.
+
+Ces conflits entre les principes anciens et les nécessités économiques
+nouvelles ont plongé l’Europe dans une série de bouleversements dont la
+fin ne s’entrevoit pas encore.
+
+ * * * * *
+
+Les observations qui précèdent suffiraient à montrer que le gouvernement
+des peuples modernes est entouré de difficultés formidables que les âges
+antérieurs n’avaient pas connues.
+
+Presque isolés de leurs voisins, les anciens souverains n’avaient pas à
+se préoccuper des répercussions infinies que l’interdépendance des
+nations engendre aujourd’hui. Ils gouvernaient avec quelques principes
+universellement admis et rarement contestés.
+
+La situation des conducteurs d’hommes est actuellement bien différente.
+Une simple erreur de jugement engendre parfois de terribles
+catastrophes. Pour s’être trompés dans leurs prévisions les souverains
+de l’Allemagne, de l’Autriche et de la Russie ont plongé leurs peuples
+dans un abîme de désolation.
+
+ * * * * *
+
+Ayant perdu leurs vieux principes directeurs, entourés de forces dont la
+puissance dépasse souvent celle des volontés, beaucoup d’hommes d’État
+modernes gouvernent au jour le jour, dominés par la crainte des
+conséquences de leurs actes.
+
+A l’exception de quelques illuminés poursuivant des chimères, les
+gouvernants actuels vivent dans l’incertitude et doivent souvent
+entendre, à l’heure du repos, la menace qui poursuivait Macbeth, devenu
+roi:
+
+ «Tu as tué le sommeil, Macbeth, le doux sommeil qui, de l’écheveau
+ emmêlé de la vie, fait une pelote de soie unie... Macbeth a tué le
+ sommeil. Macbeth ne dormira plus.»
+
+Ces complications de la politique grandissent sans cesse. La vie
+matérielle et morale des peuples est bouleversée. Les idéals qui
+orientaient la conduite ont perdu leur prestige.
+
+La désagrégation des anciens concepts est générale. Les vieux rêves de
+fraternité se voient remplacés par des haines violentes entre les divers
+peuples, et aussi entre les classes de chaque peuple.
+
+L’universel mécontentement a eu, je l’ai montré, pour conséquence, dans
+tous les pays, l’avènement de partis extrêmes proposant des formules
+pour assurer le bonheur.
+
+Cette période d’anarchie ne saurait durer; l’équilibre détruit finit
+toujours par renaître. Nous savons ce qu’était la société d’hier, nous
+voyons celle d’aujourd’hui. Que sera celle de demain?
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+ROLE MODERNE DES FORCES COLLECTIVES.
+
+DIVISION DES SOCIÉTÉS EN GROUPEMENTS CORPORATIFS
+
+
+En dehors du socialisme qui n’est encore qu’une menace et dont
+l’expérience russe a montré l’impuissance et les dangers, deux éléments
+politiques nouveaux jouent un rôle essentiel dans les sociétés modernes.
+
+Le premier est la substitution des forces collectives aux forces
+individuelles, le second la division des grandes sociétés homogènes en
+petits groupes hétérogènes ou syndicats.
+
+Les gouvernements modernes sont de plus en plus dominés par les forces
+collectives. Jadis, un chef d’État se préoccupait fort peu des exigences
+populaires. L’opinion ne pouvait guère l’influencer puisqu’elle arrivait
+rarement jusqu’à lui.
+
+Il en est tout autrement aujourd’hui. Les volontés populaires agissent
+profondément sur les volonté conscientes et surtout inconscientes des
+gouvernants.
+
+Les plus grands événements de l’histoire contemporaine, les guerres de
+1870 et 1914, peuvent être donnés comme exemples d’actes attribués aux
+volontés de souverains supposés tout puissants, alors que ces actes sont
+issus en réalité de volontés collectives.
+
+En ce qui concerne la guerre de 1870, j’ai déjà rappelé qu’elle naquit
+d’une explosion soudaine d’indignation populaire provoquée par une
+dépêche inoffensive falsifiée par Bismarck, persuadé qu’une guerre avec
+la France était nécessaire pour fonder l’unité allemande. Utilisant
+l’irritabilité collective du peuple français, il obligea Napoléon III,
+qui déjà malade souhaitait vivement la paix, à déclarer la guerre.
+
+Le conflit de 1914 fut également imposé à l’empereur Guillaume par la
+volonté de son entourage, conforme d’ailleurs aux conclusions de tous
+les écrivains germaniques. En réalité, le but de sa politique était de
+posséder une armée et une flotte assez fortes pour imposer ses volontés
+sans jamais avoir besoin de déclarer la guerre.
+
+Une des caractéristiques des volontés collectives est qu’avant d’agir
+sur les volontés conscientes individuelles, elles agissent d’abord sur
+les volontés inconscientes. La mode opère justement de cette façon:
+arts, toilettes, etc., pensées même, obéissent à ses lois. Son
+despotisme est tel que toutes les classes sociales, des plus humbles aux
+plus élevées, le subissent sans discussion. L’homme moderne devient de
+plus en plus un être collectif et l’originalité est de moins en moins
+tolérée.
+
+Les opinions collectives, issues d’événements du moment, sont
+généralement très instables. Celles fondées sur les croyances
+religieuses et politiques sont au contraire assez fixes, comme
+l’histoire des religions et des partis politiques le prouve.
+
+La force de ces croyances collectives est de donner à tous les hommes
+des volontés identiques, c’est-à-dire une unité de pensée et de
+sentiment qui les font agir d’une même façon dans des conditions
+semblables. C’est pourquoi le rôle des croyances est si considérable.
+
+ * * * * *
+
+Parmi les conséquences des influences collectives qui dominent le monde
+moderne il faut citer la transformation progressive des sociétés en
+petits groupes corporatifs, dits syndicats. Uniquement préoccupés des
+intérêts de leurs groupes, ces syndicats restent indifférents à
+l’intérêt général.
+
+Le syndicalisme et le socialisme s’associent quelquefois contre un
+ennemi politique commun, mais ces deux doctrines sont fort différentes.
+
+Le socialisme veut confier à un État omnipotent la gestion de toutes les
+entreprises; le syndicalisme prétend établir dans l’État une série de
+petits états indépendants. Les formules syndicalistes: la mine aux
+mineurs, les chemins de fer aux cheminots, etc., représentent bien les
+tendances de la doctrine.
+
+Le socialisme, surtout sous sa forme communiste, constitue, au moins en
+théorie, une forme parfaite d’altruisme social. Le syndicalisme
+représente au contraire un égoïsme de groupes complètement indifférents
+à l’intérêt général.
+
+Ces syndicats se soucient fort peu, d’ailleurs, des théories politiques,
+le seul but les intéressant est l’augmentation de leurs salaires. Pour
+l’obtenir ils ne reculent pas, comme l’ont montré en France et en
+Angleterre les cheminots, les mineurs et les postiers, devant l’arrêt
+total de la vie d’un pays.
+
+Dans sa dernière menace de grève, le syndicat anglais des cheminots
+annonçait qu’il arrêterait brusquement tous les trains de chemin de fer
+quand cela lui plairait, sans prévenir le public.
+
+Peu importe, d’ailleurs, à ces syndicats que les chefs d’entreprise
+aient l’argent nécessaire pour satisfaire leurs demandes. Ils exigent
+qu’on impose à leur profit le reste de la nation.
+
+C’est justement ce que fit d’abord le gouvernement anglais en accordant
+aux mineurs des suppléments de salaire aux frais du trésor pour empêcher
+la fermeture des mines. Cette maladroite concession ne pouvant durer,
+les subsides furent supprimés et il en résulta une grève de six mois qui
+menaça l’existence industrielle de l’Angleterre.
+
+Le syndicalisme, qui divise chaque pays en groupes, animés d’intérêts
+corporatifs souvent contraires à l’intérêt commun, n’a conquis sa
+puissance actuelle qu’à la suite de l’évolution industrielle moderne
+chiffrant par millions les ouvriers de certaines professions, mines,
+chemins de fer, etc.; mais son apparition n’est pas nouvelle dans
+l’Histoire. Il fit périr dans les dissensions plusieurs républiques
+italiennes du moyen âge, Florence notamment. Pour échapper à l’anarchie
+syndicaliste, l’illustre république en fut réduite à subir le joug des
+Médicis.
+
+Syndicalisme et socialisme constituent aujourd’hui deux grandes forces
+contre lesquelles les sociétés auront souvent à lutter.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+LA LUTTE DU NOMBRE CONTRE LES ÉLITES
+
+
+Toutes les civilisations furent toujours guidées par les élites,
+c’est-à-dire par un petit nombre d’individus possédant une intelligence
+supérieure à celle des multitudes.
+
+Ces élites ont varié suivant les besoins de chaque époque, mais elles
+eurent toujours pour caractéristique extérieure le prestige. Dès que ce
+prestige s’affaiblit, l’influence de l’élite sur la foule tend à
+disparaître.
+
+C’est à ce dernier phénomène que nous assistons aujourd’hui. Pour des
+raisons diverses, les élites perdent de plus en plus leur influence.
+L’aveugle multitude se dresse contre elles et prétend les remplacer.
+
+ * * * * *
+
+Comment se crée et se perd le prestige? Ayant déjà étudié cette question
+ailleurs il serait inutile d’y revenir. Remarquons seulement que le
+mécontentement général créé par l’incapacité de divers Parlements
+suffirait à expliquer pourquoi le prestige politique exercé jadis par
+certaines classes dirigeantes est si affaibli aujourd’hui.
+
+Tant que les élites conservent leur prestige, les gouvernements restent
+assez forts pour se faire obéir; lorsque ces élites sont divisées en
+groupes politiques rivaux toujours en lutte, leur autorité s’évanouit et
+le pays tombe dans l’anarchie.
+
+En Russie, l’élite ayant fini par devenir impuissante, la victoire du
+nombre a été complète. En France, les anciennes élites semblent
+conserver encore quelque autorité; mais cette autorité s’affaiblit
+chaque jour et le torrent populaire avance. Des députés craintifs ne
+cherchent plus qu’à plaire aux volontés mobiles des électeurs et
+oublient de plus en plus les intérêts généraux de leur patrie.
+
+ * * * * *
+
+Un seul pays en Europe, l’Angleterre, semblait soustrait à la révolte du
+nombre. Le peuple anglais était le plus traditionaliste de l’univers.
+Une politique immuable le guidait depuis des siècles. Les volontés des
+morts orientaient impérieusement les actions des vivants. Comment un tel
+peuple eût-il pu se révolter contre des élites dont l’influence
+séculaire avait déterminé sa grandeur?
+
+Et voici qu’une importante fraction d’une nation qui semblait un bloc
+immuable, solidifié pour toujours, a récemment tenté une des plus
+profondes révolutions dont les chroniques du monde aient gardé la
+mémoire.
+
+Brusquement, sur l’ordre bref d’un comité de meneurs, et sans aucun
+signe précurseur de l’orage, postes, usines, chemins de fer, bateaux, en
+un mot, tout ce qui constitue la vie journalière d’un pays, cessa de
+fonctionner.
+
+Si le gouvernement n’avait pas immédiatement trouvé assez de volontaires
+pour remplacer sommairement les millions d’ouvriers ayant cessé le
+travail, l’Angleterre se fût trouvée condamnée par cette grève générale
+ou à périr de famine, ou à prendre comme maîtres de l’empire les chefs
+du mouvement révolutionnaire: roi, ministres, parlement eussent disparu
+comme, jadis, les dirigeants de la Russie, pour faire place à la petite
+oligarchie de meneurs représentant la puissance du nombre.
+
+Si cette révolution fut évitée, c’est que le gouvernement anglais
+conserva un prestige assez fort pour opposer une barrière au nombre;
+mais combien de temps encore pourra-t-il dominer une immense armée fort
+dangereuse parce qu’elle met une puissance considérable au service
+d’exigences d’une réalisation impossible?
+
+ * * * * *
+
+Il est intéressant de remarquer que, malgré l’insistance des chefs de
+l’Internationale, la foule anglaise des grévistes ne trouva, en dehors
+de quelques platoniques adhésions de fonctionnaires français et de
+révolutionnaires russes, aucune aide dans les autres pays. Une fois
+encore, le nationalisme fut plus fort que l’internationalisme.
+
+L’envoi de la dépêche d’adhésion de fonctionnaires français aux
+grévistes anglais mérite d’être noté, parce qu’il révèle à quel point le
+principe d’autorité se désagrège en France. Une telle adhésion eût
+constitué un phénomène invraisemblable, il y a quelques années.
+
+Si les agents de l’administration anglaise, au lieu d’aider leur
+gouvernement à se défendre, se fussent joints aux fonctionnaires
+français pour se mettre du côté des révoltés, toute la puissance de
+l’Angleterre se fût écroulée rapidement.
+
+Parmi les enseignements de la grève anglaise, un des plus typiques est
+l’obéissance aveugle des syndiqués aux ordres impératifs de leurs chefs.
+Jamais despote asiatique ne fut plus servilement obéi.
+
+La même obéissance s’observa en Italie et en Espagne, lorsque
+l’énergique action des dictateurs supprima les violences exercées par le
+syndicalisme. Elle constitue une caractéristique de l’âme populaire. Les
+foules sont trop incapables de penser et de raisonner pour se passer
+d’un chef.
+
+Dans les révolutions analogues à celle dont la nation anglaise faillit
+être victime, l’influence des meneurs est rendue facile parce qu’elle a
+pour soutien des intérêts aussi visibles qu’une promesse d’augmentation
+de salaires; mais l’Histoire prouve que les multitudes ne sont pas
+toujours conduites par des motifs aussi intéressés. Des mobiles très
+immatériels, comme une croyance politique ou religieuse, suffisent
+parfois à les entraîner. J’en ai donné de frappants exemples dans un
+livre jadis publié sous ce titre: _Les Opinions et les Croyances_.
+
+ * * * * *
+
+La lutte du nombre contre l’élite s’est répétée plus d’une fois au cours
+de l’Histoire. De l’antiquité grecque à nos jours, elle a coûté à divers
+peuples leur indépendance.
+
+Les moyens permettant de dominer l’anarchie créée par la révolte du
+nombre ne sont pas nombreux. La dictature d’un chef est un des plus
+efficaces. Nous avons déjà dit et y reviendrons encore, que c’est à
+cette méthode qu’eurent recours, récemment, l’Italie et l’Espagne pour
+échapper aux désordres causés par les socialistes.
+
+Les formes nouvelles des aspirations populaires ont été nettement
+marquées par lord Grey, dans les lignes suivantes relatives à la grève
+anglaise:
+
+ «La grève générale a posé un problème dans lequel la question des
+ salaires des mineurs disparaît entièrement. Il ne s’agit pas,
+ maintenant, de savoir ce que seront ces salaires, mais si le
+ gouvernement démocratique parlementaire doit être renversé. C’est par
+ ce gouvernement démocratique que la liberté a été conquise et c’est
+ par lui seul qu’elle peut être maintenue. Les autres solutions sont le
+ fascisme ou le communisme. L’un et l’autre sont contraires à la
+ liberté et lui sont funestes. Ni l’un ni l’autre ne permettent la
+ liberté de la presse, de la parole, la liberté d’agir et la liberté
+ même de se mettre en grève.»
+
+C’est justement parce que l’idéal démocratique dont vivaient les nations
+modernes a perdu son empire sur les âmes que plusieurs peuples sont
+entrés dans une période de bouleversements qui ne prendra fin que le
+jour où naîtra un idéal assez fort pour unifier les pensées et pacifier
+les cœurs.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+LES POLES POLITIQUES NOUVEAUX ET LES FUTURS MAITRES DU MONDE
+
+
+Les pôles politiques du monde se sont souvent déplacés, au cours de
+l’Histoire. Ninive, Babylone, Thèbes et Memphis ont disparu dans la nuit
+éternelle après avoir soumis de nombreux peuples à leurs lois.
+
+Sans remonter à ces époques lointaines, voisines de la préhistoire, que
+de changements depuis moins de cent cinquante ans! Paris, momentanément
+devenu la vraie capitale de l’Europe sous l’égide d’un grand capitaine;
+la Prusse, presque rayée de la carte du monde par le même conquérant,
+arrivant à fonder un empire assez puissant pour disputer à l’Angleterre
+son hégémonie commerciale et rêver l’asservissement de l’Europe.
+
+A l’autre extrémité de l’univers, une petite colonie anglaise, jadis
+perdue au sein de tribus sauvages qui semblaient devoir bientôt
+l’anéantir, devenue si grande et si forte, sous le nom d’États-Unis,
+qu’elle rivalise aujourd’hui avec la formidable puissance britannique.
+
+Parmi ces nouveaux venus sur la scène du monde, il faut encore citer une
+petite île, jadis ignorée, peuplée d’hommes jaunes alors sans prestige,
+devenue assez puissante pour imposer un traité de paix au gigantesque
+empire des tzars et rêver la domination de l’Asie.
+
+ * * * * *
+
+L’Histoire enseigne que tout pouvoir politique qui grandit aspire à
+l’hégémonie et tente de conquérir ses voisins jusqu’à ce qu’il soit
+conquis à son tour.
+
+L’Allemagne n’a pas échappé à cette antique loi. Peu de temps avant la
+guerre, l’empereur Guillaume assurait que la divine Providence, dont il
+connaissait les décrets par de mystérieuses voix, avait confié à
+l’Allemagne le gouvernement des peuples. Cette constatation ne faisait
+que préciser, d’ailleurs, les enseignements des philosophes et des
+savants germaniques sur la supériorité supposée du peuple allemand.
+
+La guerre terminée, ce fut l’Angleterre qui prétendit exercer son
+hégémonie sur le monde. Dans un de ses discours, le premier ministre de
+l’empire britannique, M. Lloyd George, homme pieux connaissant les
+volontés du ciel, déclarait à son tour, je l’ai rappelé déjà, «que la
+Providence avait visiblement désigné l’Angleterre pour gouverner les
+peuples».
+
+Ses compatriotes acceptèrent sans peine cette révélation, mais les
+Américains ne l’admirent pas du tout. Après être venus au secours de
+l’Europe, ils rêvaient de la dominer financièrement d’abord,
+industriellement ensuite, en raison des supériorités diverses dont leur
+race les rendait, suivant eux, détenteurs.
+
+ * * * * *
+
+Il n’est pas de regard assez pénétrant pour lire les pages de la future
+Histoire. Bornant les observations à l’heure présente, on doit bien
+constater que les États-Unis tendent à réduire une partie de l’Europe à
+un de ces vasselages financiers d’où le vasselage politique découle
+bientôt. Un créancier suffisamment fort impose toujours ses lois à son
+débiteur.
+
+L’Angleterre a très bien compris cette situation et, pour éviter de
+tomber sous la tutelle financière de l’Amérique, s’est empressée de
+régler sa dette avec elle espérant, d’ailleurs, se faire rembourser par
+la France.
+
+Si cette double opération avait pu complètement réussir, l’empire
+britannique eût évité d’être le vassal financier des États-Unis, alors
+que la France tombait à la fois sous le vasselage de l’Angleterre et
+sous celui de l’Amérique.
+
+ * * * * *
+
+On sait que, d’après certains arrangements, la France devrait payer sa
+dette envers les États-Unis en soixante-deux annuités, dont les
+premières seraient de trente millions de dollars (soit neuf cents
+millions de francs par an au cours du change) et les dernières de cent
+vingt-cinq millions (soit, en monnaie française, environ trois
+milliards). Cette dette extérieure de la France sera doublée quand
+viendra s’y ajouter celle de l’Angleterre.
+
+Les journaux français ont accueilli avec une résignation un peu irritée
+ces conventions. Les lignes suivantes du _Gaulois_ résument assez bien
+l’opinion générale:
+
+ «... Nous ne pensons pas qu’aucun homme en possession de son bon sens,
+ des deux côtés de l’Atlantique, puisse croire qu’un règlement aussi
+ draconien soit supportable par six générations de Français.»
+
+Le chiffre des dettes françaises est en voie de devenir tellement
+invraisemblable que leur paiement semblera bientôt impossible.
+
+Un grand journal anglais, le _Morning Post_, faisait, à propos de la
+situation financière actuelle de la France, les réflexions suivantes:
+
+ «... Les pays alliés sont appelés à supporter les charges qui
+ résultent de la défaite, alors que les Allemands jouissent d’une
+ prospérité qui reviendrait de droit aux vainqueurs. La réalité de la
+ guerre est qu’elle s’est déroulée exclusivement sur les territoires
+ alliés; la réalité de la paix, que ce sont les Alliés qui ont à
+ supporter tous les frais.»
+
+ * * * * *
+
+Ce n’est pas ici le lieu d’examiner la prodigieuse série de maladresses
+économiques et diplomatiques qui amenèrent nos gouvernants à consentir
+d’aussi écrasants paiements à l’Angleterre et à l’Amérique, alors que
+l’Allemagne était de plus en plus dégrevée dans des conférences
+successives.
+
+Le «Français moyen», étranger à toutes ces erreurs, voit seulement que
+l’Angleterre et l’Amérique, qui ont immensément profité de la guerre,
+prétendent faire payer à la France les frais d’une opération jugée si
+lucrative que lord Curzon reconnaissait, en plein Parlement, que «les
+bénéfices de la guerre avaient dépassé pour l’Angleterre tout ce qu’elle
+aurait pu rêver».
+
+ * * * * *
+
+Si les diplomates français acceptèrent, au début de la paix, les
+combinaisons dont les résultats heurtent violemment le bon sens
+populaire aujourd’hui, c’est qu’à cette époque, si rapprochée par le
+nombre des années mais si lointaine par le changement des idées, ils
+professaient à l’égard des interventions de l’Angleterre et de
+l’Amérique des opinions bien erronées.
+
+La France, suivant eux, devait à l’Angleterre et à l’Amérique une
+reconnaissance éternelle. N’était-ce pas simplement pour défendre le bon
+droit outragé que ces deux puissances étaient généreusement venues à son
+secours?
+
+Tous les documents publiés depuis cette époque,--parmi lesquels les
+aveux des intéressés eux-mêmes--ont montré que les interventions en
+faveur de la France n’eurent aucune trace de générosité pour mobile. Ce
+fut uniquement dans leur propre intérêt que l’Angleterre et l’Amérique
+participèrent au conflit. Elles n’y entrèrent, d’ailleurs, qu’à la
+dernière extrémité, et alors qu’il leur était vraiment impossible d’agir
+autrement.
+
+En ce qui concerne l’Angleterre, si sa première intention avait été de
+se joindre à la France, elle l’eût déclaré avant les hostilités, et
+l’empereur d’Allemagne n’eût vraisemblablement pas entrepris la guerre.
+Elle ne se décida à y participer que lorsque la marche des Allemands sur
+Anvers et Calais lui montra de quel danger sa puissance maritime était
+menacée.
+
+La France est, en réalité, une alliée indispensable pour l’Angleterre.
+Comme l’écrivait justement le _Morning Post_:
+
+ «C’est sur la France que nous devons compter pour nous venir en aide
+ dans les dangers à venir. La sécurité de la France est une condition
+ de la sécurité de l’Angleterre.»
+
+Supposons que l’Angleterre eût laissé vaincre la France en ne se mettant
+pas à ses côtés; combien de temps se serait-il écoulé avant que l’empire
+britannique subît le même sort? Si la Grande-Bretagne put rester neutre
+en 1870, c’est qu’alors l’Allemagne ne possédait pas une flotte
+suffisante pour résister à celle de l’Angleterre.
+
+ * * * * *
+
+La dernière guerre fut, en réalité, une lutte entre les aspirations
+hégémoniques commerciales de l’Allemagne et celles de l’Angleterre. On
+pourrait donc dire, sans paradoxe, que l’Angleterre vint au secours de
+l’Angleterre avec le concours de la France. Les incidents de la Serbie
+et de la Russie constituèrent simplement des causes occasionnelles d’un
+conflit que diverses circonstances rendirent mondial, mais qui n’était,
+au fond qu’une guerre anglo-germanique.
+
+Des observations analogues pourraient être formulées pour l’Amérique,
+qui n’entra dans le conflit qu’après y avoir été forcée par le
+torpillage de ses vaisseaux de commerce. Malgré ses hésitations, elle
+finit par comprendre de quel poids aurait pesé sur elle le triomphe de
+l’Allemagne.
+
+ * * * * *
+
+Alors que la France a été ruinée par la guerre, l’Angleterre et les
+États-Unis ont largement bénéficié du conflit.
+
+ «La guerre, écrivait un grand journal anglais, a valu aux États-Unis
+ une prospérité illimitée et en a fait l’arbitre financier du monde.»
+
+La prospérité actuelle de l’Amérique est indubitable. Elle a pu, sans se
+gêner, prêter plus de cent milliards à l’Europe, équiper une importante
+armée et créer de toutes pièces une immense flotte. Grâce à une
+technique supérieure, résultat de son système d’éducation, elle tend à
+dépasser, au point de vue industriel, tous les peuples du monde. Ses
+ouvriers sont les mieux payés de l’univers, et leur aisance est
+supérieure à celle d’un grand nombre de bourgeois européens.
+
+C’est aussi au développement du régime capitaliste, si honni des
+doctrinaires socialistes européens, que les États-Unis doivent en grande
+partie leur prospérité industrielle et la richesse de leurs citoyens. On
+conçoit aisément, dès lors, le mépris avec lequel ils rejettent les
+utopies socialistes.
+
+C’est justement parce que l’Europe tend de plus en plus à se courber
+sous l’étatisme, phase ultime du socialisme, qu’elle devient impuissante
+à lutter industriellement et commercialement contre les pays repoussant,
+comme les États-Unis, cet oppressif régime.
+
+Laissant de côté les causes et tenant compte seulement des effets, on
+peut dire que les États-Unis d’Amérique s’apprêtent à priver l’Europe de
+son antique prépondérance et à devenir les grands pôles politiques du
+monde.
+
+ * * * * *
+
+Comme le faisait remarquer un journal espagnol, _Sol_ du 8 septembre
+1926, l’Europe doit tâcher de s’unir pour contrebalancer la puissance
+commerciale et financière de l’Amérique et se relever économiquement.
+
+ «Elle possédait avant la guerre des crédits immenses sur l’Amérique.
+ Bien que politiquement indépendant, le nouveau monde devait de grandes
+ sommes à l’Europe. Avec les intérêts l’Europe payait les matières
+ premières et les aliments qu’elle recevait d’Amérique.
+
+ Tout cela a changé. Aujourd’hui c’est l’Amérique qui est créancière.»
+
+Les lignes suivantes, extraites d’un rapport des experts de la
+commission des réparations, publiées par le _Temps_ du 4 février 1927,
+montrent à propos de l’Allemagne à quel point devient étroite la
+domination financière exercée par les États-Unis sur l’Europe:
+
+ «L’Allemagne, disent-ils, est entièrement entre les mains des
+ États-Unis, qui, par les sommes énormes qu’ils lui ont prêtée, la
+ tiennent complètement sous leur domination. Elle fera ce qu’ils
+ voudront. Si les États-Unis tiennent la main à ce que l’Allemagne
+ paie, et ils feront tous leurs efforts pour cela, elle s’exécutera.»
+
+Si l’on considère que l’Angleterre et la France doivent probablement aux
+États-Unis des sommes aussi importantes que l’Allemagne, on entrevoit
+combien pourrait être lourde dans l’avenir la tyrannie financière de
+l’Amérique. C’est une forme d’hégémonie que le passé n’avait pas connue.
+
+Si l’Europe continuait à s’endetter à l’égard de l’Amérique, on pourrait
+considérer comme une forme nouvelle d’esclavage l’obligation où elle se
+trouverait d’être assujettie à de durs labeurs pour payer un lourd
+tribut annuel à une nation devenant infiniment riche pendant que
+l’Europe deviendrait infiniment pauvre.
+
+Cet avenir est, d’ailleurs, peu probable pour diverses raisons,
+notamment celle-ci, qu’avec l’évolution mentale actuelle du monde, les
+peuples préféreront toujours la guerre à une forme quelconque de
+servitude.
+
+
+
+
+LIVRE V
+
+NÉCESSITÉS DÉTERMINANT LES INSTITUTIONS POLITIQUES.
+
+POURQUOI L’EUROPE MARCHE VERS LA DICTATURE
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+LA DÉCADENCE DU PARLEMENTARISME ET L’ÉVOLUTION DES PEUPLES VERS LA
+DICTATURE
+
+
+Beaucoup d’écrivains, de Platon et Aristote à Montesquieu, ont disserté
+sur les avantages et les inconvénients des diverses formes de
+gouvernement: monarchie, république, etc.
+
+C’est dans les temps modernes seulement qu’on a bien compris que les
+institutions traduisent les besoins d’un peuple à une époque déterminée
+et ne dépendent pas du caprice des législateurs. Le césarisme ne fut pas
+créé par César, mais imposé à César. Si Bonaparte n’eût pas mis fin à
+l’anarchie révolutionnaire, un autre général eût agi comme lui. Sans la
+crainte inspirée par les socialistes, Napoléon III n’eût pas recueilli
+sept millions de suffrages.
+
+Il semble démontré aujourd’hui, malgré des illusions très répandues
+encore, surtout chez les extrémistes, que les institutions politiques ne
+se décrètent pas. Elles naissent des besoins d’un pays, de sa situation
+géographique, etc. C’est ainsi, par exemple, que dans les temps
+antiques, la vie politique et sociale de l’Égypte fut déterminée par les
+crues du Nil.
+
+De nos jours, l’importance des influences extérieures n’a fait que
+grandir, la possession du charbon a déterminé l’évolution économique de
+l’Angleterre, puis de l’Allemagne et leurs aspirations à l’hégémonie.
+
+Les peuples changent parfois leurs institutions mais ils se bornent le
+plus souvent à en modifier les formes extérieures. La centralisation de
+la France moderne n’a fait qu’accentuer celle de l’ancien régime.
+L’Allemagne démocratique d’aujourd’hui est bien voisine de l’Allemagne
+monarchique d’hier. On a dit avec raison:
+
+ «La pensée, la philosophie, la littérature allemandes, depuis Hegel,
+ subordonnent l’individu à l’État, l’absorbent dans l’État, alors que
+ c’est précisément sur l’opposition de l’individu et de l’État, sur la
+ souveraineté de l’individu contrôlant l’État, qu’est fondée la
+ démocratie.»
+
+ * * * * *
+
+Malgré ces évidences, les illusions sur la puissance réformatrice des
+lois restent générales. Des cohortes de législateurs prétendent, au
+moins chez les peuples latins, transformer la vie sociale à coups de
+décrets.
+
+Sans doute des conditions exceptionnelles ont permis aux
+révolutionnaires russes de transformer la vie sociale de la Russie. Mais
+cette transformation apparente, loin d’être contraire aux conceptions
+qui précèdent, n’a fait que les justifier. On voit en effet, que malgré
+un pouvoir absolu et le massacre total des opposants, le régime
+communiste étatiste russe, imposé par la force, retourne graduellement
+au régime abhorré de l’initiative privée, du capitalisme et de la
+propriété individuelle.
+
+Suivant les observations d’un diplomate publiées dans la _Revue
+hebdomadaire_:
+
+ «Les Soviets en sont réduits à admettre le retour à l’ordre normal de
+ toutes les sociétés humaines: la propriété privée, la liberté des
+ transactions, la monnaie, bientôt l’héritage...
+
+ Il n’y a guère que les commerces d’exportation et d’importation qui
+ soient restés encore un monopole de l’État.»
+
+Si le régime communiste a pu se prolonger en Russie, bien que heurtant
+plusieurs des conditions fondamentales d’existence des peuples, ce fut
+simplement parce qu’il eut pour défenseurs des paysans entre lesquels
+les terres avaient été partagées. J’ai déjà fait remarquer ailleurs que
+ce fut précisément pour une raison analogue (vente à vil prix des
+propriétés seigneuriales à la bourgeoisie), que la Révolution française
+put se maintenir quelque temps malgré ses violences. Tant que les
+paysans russes resteront possesseurs des terres, ils s’opposeront
+naturellement à tout retour de l’ancien régime.
+
+La grande difficulté pour un peuple n’est pas de choisir les
+institutions les meilleures, mais d’accepter celles adaptées à sa
+structure mentale. Il va parfois de révolution en révolution avant de
+les découvrir.
+
+Nous sommes justement à un âge où les peuples ayant perdu leur foi dans
+des institutions qui ne leur ont pas évité les ruines d’une guerre
+désastreuse, cherchent à les remplacer. Ils s’adressent naturellement
+aux formes politiques les plus intelligibles, c’est-à-dire les plus
+simples, et c’est pourquoi l’antique régime autocratique qualifié de
+dictature reparaît partout.
+
+ * * * * *
+
+Parmi les causes prépondérantes de cette nouvelle évolution se trouve
+l’impuissance des collectivités constituées par les parlements, devant
+les complications de l’âge moderne.
+
+Les assemblées parlementaires se sont toujours montrées impuissantes à
+résoudre des problèmes difficiles. Leur capacité est médiocre, comme
+celle de toutes les collectivités. Elles obéissent toujours à quelques
+meneurs, esclaves eux-mêmes d’autres meneurs: les clubs pendant la
+Révolution, les comités électoraux et les congrès de nos jours. On sait
+avec quel craintif respect les socialistes les plus autoritaires de la
+Chambre actuelle attendent les décisions des congrès de leur parti:
+autorisation ou défense d’entrer dans une combinaison ministérielle,
+etc.
+
+Dans toute assemblée politique, aussi bien à l’époque révolutionnaire
+que de nos jours, les groupes extrêmes à volontés fortes arrivent vite à
+dominer les groupes modérés à volontés faibles.
+
+Si avancé que soit un parti, il se voit lui-même bien menacé par un
+autre qui, pour le supplanter, renchérit sur chacune de ses
+propositions.
+
+Ce phénomène de la surenchère, qui contribua à rendre les parlements si
+impuissants, s’observa toujours dans les grandes assemblées. Camille
+Desmoulins s’en plaignait déjà. Elle conduisit les Girondins à la
+guillotine, où les suivirent rapidement d’autres renchérisseurs: Danton,
+puis Robespierre.
+
+Aujourd’hui comme autrefois, la surenchère, momentanément utile à ses
+auteurs, finit par leur devenir funeste. Les socialistes de notre
+Parlement en firent l’expérience lorsque après avoir promis aux
+électeurs, pour obtenir leurs suffrages, la réduction des impôts, ils se
+virent obligés au contraire de les augmenter.
+
+ * * * * *
+
+Dans l’évolution actuelle du monde, les Parlements de plusieurs États de
+l’Europe se sont montrés tellement inférieurs à leur tâche qu’il fallut
+bien, ou les supprimer, comme en Espagne, ou les placer, comme en
+Italie, sous l’autorité d’un dictateur capable de gouverner le pays.
+
+L’impuissance des Parlements à s’adapter aux conditions nouvelles de
+l’évolution moderne est devenue si évidente que, même en Angleterre,
+berceau du parlementarisme, les journaux présagent sa fin. Voici comment
+s’exprimait récemment, à ce sujet, un des principaux organes anglais, la
+_Westminster Gazette_:
+
+ «Le système parlementaire perd du terrain dans toute l’Europe
+ occidentale. Les partis conservateurs n’aiment pas un système qui
+ implique un gouvernement faible, dont l’existence précaire n’est faite
+ que de compromis. Les socialistes se rendent compte qu’avec le système
+ actuel, ils ne pourront jamais effectuer quelques-unes de leurs
+ réformes sociales. C’est pourquoi ils n’en sont pas plus partisans que
+ les conservateurs. On dirait certainement que nous allons traverser
+ une période de gouvernements autocratiques.»
+
+Nos députés sont entourés d’une atmosphère d’illusions que les réalités
+ne franchissent plus. Courbés sous la domination de socialistes
+menaçants, impérieux et bruyants, hantés par la crainte d’électeurs
+auxquels furent faites d’irréalisables promesses, ils votent les mesures
+les plus dangereuses, et se perdent dans de byzantines discussions,
+renversant les ministres sous les plus futiles prétextes. Un ancien
+rapporteur de la commission des finances, M. Lamoureux, a tracé dans les
+termes suivants cet aspect de la vie parlementaire:
+
+ «Pendant six mois j’ai eu affaire à sept ministres des finances, à
+ quatre présidents du conseil et j’ai dû soutenir quatre projets de
+ budget.»
+
+Si le parlementarisme continue à se maintenir dans quelques pays il
+subira forcément la transformation suivante:
+
+Pouvoir dictatorial confié à un premier ministre par le Parlement pour
+une période limitée de quatre ou cinq ans.
+
+M. Lloyd George, en Angleterre, a exercé pendant quatre ans une
+dictature analogue, mais il fut renversé par un simple vote du
+Parlement, alors que les futurs premiers ministres dictateurs devront
+être indépendants de tels votes.
+
+ * * * * *
+
+L’évolution des gouvernements européens vers des formes diverses de
+dictature semble inévitable mais il est impossible d’indiquer avec
+certitude de quels partis politiques proviendront les futurs dictateurs.
+
+Dans une intéressante étude, le savant historien Madelin, après avoir
+insisté sur la marche de l’Europe vers le césarisme, ajoutait: «que les
+dictateurs ne sortent généralement pas des partis dits réactionnaires,
+mais, au contraire, des partis de gauche.» Bonaparte fut appuyé, en
+effet, par les Montagnards ayant échappé à la guillotine, et Mussolini
+appartenait, jadis, au parti socialiste avancé. Sans doute, les
+dictateurs peuvent sortir du parti populaire. C’est pourquoi la future
+dictature pourrait bien être une dictature socialiste rappelant la
+Commune de 1871, avec ses massacres et l’incendie des plus beaux
+monuments de la capitale, mais l’histoire montre aussi que les
+dictateurs peuvent venir de partis fort divers. Le dictateur Sylla était
+chef du parti aristocratique, et Marius, chef du parti populaire. De nos
+jours, Napoléon III qui, à ses débuts, doit être considéré comme un
+simple dictateur, fut poussé au pouvoir aussi bien par la droite que par
+la gauche, et il est difficile de dire que le dictateur espagnol Primo
+de Rivera ait été, en Espagne, le représentant des partis avancés.
+
+Quoi qu’il en soit de ces interprétations, on peut dire que si
+l’évolution politique actuelle de l’Europe continue, les peuples en
+seront réduits à choisir entre une dictature fasciste, une dictature
+militaire ou une dictature communiste.
+
+Ce n’est pas la force de l’idéal démocratique qui préservera les états
+européens des dictatures. Cet idéal s’est profondément modifié depuis la
+Révolution française. De la vieille devise: «Liberté, égalité,
+fraternité», toujours gravée sur nos murs, l’égalité seule a conservé
+son prestige. La fraternité a été remplacée par la lutte des classes, et
+de la liberté, les partis politiques n’ont nul souci.
+
+Nous montrerons bientôt comment s’est faite, dans plusieurs grands pays
+européens, la transformation de monarchies constitutionnelles en
+dictatures.
+
+ * * * * *
+
+En dehors des considérations psychologiques précédentes, le mouvement
+qui se dessine de plus en plus en Europe contre le parlementarisme peut
+être considéré comme une phase nouvelle de l’antique lutte entre les
+forces individuelles qui dirigèrent toujours le monde et les forces
+collectives qui prétendent les remplacer.
+
+Les forces collectives restent immenses mais, privées de direction,
+elles sont surtout destructrices. Dès qu’un peuple s’élève à certaines
+formes compliquées de civilisation, les pouvoirs collectifs, comme les
+parlements, deviennent incapables de le gouverner.
+
+Les forces individuelles pouvant être constructives sont nécessaires à
+la direction des forces collectives. La pensée individuelle est aux
+puissances collectives ce qu’est le gouvernail d’un cuirassé à la masse
+formidable du vaisseau. Ce gouvernail paraît bien faible; sans lui
+pourtant, le navire se briserait vite sur les écueils.
+
+Jamais la lutte entre les forces individuelles et les forces collectives
+ne fut aussi violente qu’aujourd’hui. Syndicalisme, communisme et toutes
+les variétés du socialisme se coalisent contre l’individualisme. La
+colossale et catégorique expérience de la Russie n’a encore converti
+personne.
+
+ * * * * *
+
+Le parlementarisme, issu des votes populaires, avait établi une sorte de
+transaction entre la pensée individuelle et les forces collectives;
+mais, avec les nécessités de l’évolution moderne, les Parlements sont
+devenus, en raison même des infériorités psychologiques de toutes les
+collectivités, totalement impuissants, quand ils n’ont pas à leur tête
+une personnalité suffisamment forte. C’est justement pourquoi, depuis
+plusieurs années, les premiers ministres des divers parlements tendent
+comme je le disais plus haut à se transformer en véritables dictateurs.
+
+Ainsi, par des voies nouvelles, l’individualisme arrive à reprendre son
+rôle de conducteur du monde. S’il devait succomber devant la force
+brutale et aveugle des foules, les grandes civilisations subiraient une
+décadence qui précéderait de bien peu la fin de leur histoire.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+LES FORMES RÉCENTES DE DICTATURE RÉALISÉES EN EUROPE
+
+
+Les dictatures nouvellement nées en Europe ont revêtu des formes
+diverses suivant les pays: prolétarienne en Russie, militaire en
+Espagne, en Turquie en Pologne et en Grèce, politique en Italie.
+
+Laissant de côté la dictature prolétarienne russe, qui ne diffère qu’en
+théorie de l’ancien tzarisme, la dictature grecque, qui ne représente
+qu’un conflit d’ambition militaire, les dictatures polonaise et turque
+qui restent encore un régime demi-constitutionnel, nous n’envisagerons
+ici que les dictatures italienne et espagnole. Nous dirons ensuite
+quelques mots de la demi-dictature spontanément réalisée en France à
+l’époque de la chute du franc.
+
+ * * * * *
+
+La dictature italienne sortit de l’excès du désordre dans lequel
+socialistes et syndicalistes avaient plongé l’Italie. Meurtres et
+pillages ne se comptaient plus. L’armée restait indifférente, le roi
+impuissant.
+
+On sait comment un citoyen énergique, M. Mussolini, mit fin au désordre
+en marchant sur Rome à la tête d’une légion d’anciens combattants et
+détermina le roi à l’accepter pour chef de son gouvernement.
+
+Le peuple italien l’acclama comme un sauveur et en fait, le dictateur,
+dégagé de l’influence d’un parlement qu’il ne conserva que pour la
+forme, sut réorganiser rapidement son pays.
+
+Résumant les doctrines du nouveau maître, le _Matin_ écrivait:
+
+ «Mussolini parle des principes de 1789 comme de l’antithèse des siens.
+ A l’égalité il a substitué la hiérarchie, à la liberté la discipline,
+ à la fraternité la dévotion aux destins de la patrie.»
+
+L’énergie et le jugement du dictateur le firent accepter par tous les
+partis, y compris le communisme et le syndicalisme. Les dirigeants de la
+Confédération du Travail demandèrent à s’associer au nouveau
+gouvernement. Beaucoup de socialistes renoncèrent à leurs théories.
+
+Cette conversion des socialistes ne constituait pas, d’ailleurs, un
+phénomène bien nouveau. Seule, la rapidité de cette conversion pouvait
+étonner.
+
+Un des plus influents socialistes déclara «mort le socialisme
+idéologique». Ajoutant, très justement, que la guerre avait fourni une
+preuve catégorique que «le sentiment de race a toujours prévalu sur
+l’idéologie de l’unité internationale de classe».
+
+Le dictateur italien a fourni des preuves indubitables de capacité
+politique: Suivant lui: «les divisions entre bourgeois et prolétaires
+sont de vieilles méthodes de classement qui ont fait leur temps». Il
+s’est très bien rendu compte que dans les temps modernes la puissance
+des chefs d’État, rois, ministres ou dictateurs même dépend en grande
+partie de conditions économiques extérieures dont les gouvernements ne
+sont pas maîtres. C’est ainsi, par exemple, que la vie industrielle de
+l’Italie dépend en grande partie de l’Angleterre et des divers pays qui
+lui fournissent le charbon qu’elle ne possède pas. Ces nécessités que le
+monde n’avait pas encore connues influencent considérablement la
+politique étrangère des nations qui s’y trouvent soumises.
+
+Pour faire pénétrer dans l’âme simpliste des foules l’importance des
+conditions économiques qui régissent aujourd’hui la vie des peuples, le
+dictateur italien se propose de donner un ministère aux organisations
+ouvrières, «afin de les convaincre que l’administration d’un État est
+chose extrêmement difficile et complexe, qu’il n’y faut guère
+improviser, ni faire table rase, comme il est arrivé au cours de
+certaines révolutions».
+
+Le jour où ces vérités élémentaires pénétreront dans l’âme des
+multitudes de sérieux progrès se trouveront réalisés.
+
+En attendant, le dictateur a pris des mesures fort sages, qu’un
+parlement n’aurait jamais pu imposer.
+
+ «Il a également compris que, contrairement aux théories socialistes,
+ un gouvernement moderne doit laisser à l’initiative privée le maximum
+ de liberté d’action et renoncer à toutes législations, interventions
+ et entraves qui peuvent sans doute satisfaire les démagogies
+ parlementaires, mais qui, comme l’expérience l’a démontré,
+ n’aboutissent qu’à être absolument pernicieuses. Tous les systèmes
+ économiques négligeant la libre initiative et les ressorts individuels
+ seront, dans un bref délai, voués à une complète faillite.
+
+ Désireux d’appliquer ces conceptions, le dictateur s’est proposé de
+ confier à l’industrie privée plusieurs monopoles, notamment celui des
+ téléphones.»
+
+Ces mesures judicieuses représentent exactement le contraire de ce que
+les socialistes veulent réaliser en France.
+
+L’œuvre de Mussolini ne peut être bien appréciée qu’en prenant l’utilité
+comme élément de jugement. L’opinion générale en Europe a très bien été
+formulée par M. Churchill à l’ambassade d’Angleterre de Rome devant une
+réunion de journalistes, et dont le _Matin_ du 21 janvier 1927 a donné
+l’extrait suivant:
+
+ «Il est parfaitement absurde de dire que le gouvernement italien ne
+ s’appuie pas sur une base démocratique.
+
+ _Si j’avais été Italien, je suis sûr que j’aurais été entièrement avec
+ vous, depuis le commencement jusqu’à la fin, dans votre lutte
+ victorieuse._
+
+ _Votre mouvement a rendu service au monde entier._
+
+ L’Italie a démontré qu’il y a une manière pour combattre les forces
+ subversives. Cette manière est d’appeler la masse du peuple à une
+ coopération loyale avec l’État. L’Italie a démontré qu’en défendant
+ l’honneur et la stabilité de la société civile, elle donne l’antidote
+ nécessaire au poison russe.»
+
+ * * * * *
+
+Laissant de côté l’Italie,--qui constitue un des rares exemples où une
+dictature prolongée ait été utile à un peuple--arrivons à l’Espagne.
+
+La dictature espagnole eut pour auteurs des officiers dirigés par le
+général de Rivera. Elle fut comme en Italie la conséquence d’un état
+d’anarchie contre lequel la royauté restait impuissante.
+
+Le dictateur a rappelé dans ses proclamations que les assassinats
+socialistes se multipliaient d’inquiétante façon. Depuis trois ans, des
+centaines de citoyens étaient tombés sous les coups extrémistes. Parmi
+eux figuraient un président du Conseil, un archevêque, quatre
+gouverneurs civils et de nombreux chefs d’industrie. Syndicalistes et
+communistes ne se ménageaient d’ailleurs pas entre eux. C’est ainsi que
+le chef du syndicat des charretiers fut assassiné par des extrémistes
+encore plus extrémistes que lui.
+
+Tous ces meurtres restaient impunis. La magistrature tremblait et
+l’anarchie commençait à gagner l’armée. Des juntes
+militaires,--associations de type soviétique,--prétendaient imposer
+leurs volontés aux ministres, régler les conditions d’avancement, etc.
+L’indiscipline devenait générale: plusieurs provinces entamaient des
+mouvements séparatistes.
+
+La dictature espagnole fut donc aussi nécessaire que la dictature
+italienne. Après avoir éliminé les ministres et le parlement, le
+dictateur espagnol gouverna son pays avec un directoire composé de dix
+généraux.
+
+Ce Directoire, annonçait le général de Rivera, durera «jusqu’à ce que
+des hommes capables et d’une moralité absolue soient trouvés pour
+gouverner l’Espagne». On les cherche encore.
+
+Convaincu de l’impuissance grandissante des gouvernements
+constitutionnels le roi subit toutes les volontés du dictateur, y
+compris la confiscation des biens personnels d’anciens ministres choisis
+par lui. Sans doute a-t-il pensé, en signant de pareilles mesures, que
+les rois modernes finiront par posséder moins de liberté que les plus
+humbles de leurs sujets.
+
+Au moment où j’écris ces lignes, le dictateur de l’Espagne est menacé,
+selon une loi commune à toutes les dictatures militaires, des rivalités
+de généraux ambitieux, désireux d’accéder à leur tour au pouvoir.
+L’histoire des républiques espagnoles de l’Amérique donne une idée assez
+claire du sort des pays dans lesquels la puissance des compétitions
+individuelles est supérieure à celle des lois.
+
+ * * * * *
+
+La France n’a pas été obligée de subir un régime dictatorial aussi
+absolu que ceux de l’Italie et de l’Espagne; mais, pour la sauver de
+l’anarchie financière dont elle était menacée, il fallut confier au
+Président du Conseil un pouvoir demi-dictatorial constitué par le droit
+de formuler des décrets sans prendre l’avis du Parlement. Les événements
+qui amenèrent à cette situation ont été exposés par l’importante revue
+anglaise _New statesman_ du 15 janvier 1927 dans les termes suivants:
+
+ «Le franc continuait à tomber. M. Briand forma un nouveau cabinet avec
+ M. Caillaux aux finances.
+
+ M. Caillaux ne put gagner la confiance publique. Le franc descendait
+ sans arrêt. La Chambre était en ébullition. La populace donnait des
+ signes de colère. Le capital s’évadait du pays. Le Trésor était vide.
+ M. Herriot joua un peu le rôle de paratonnerre lorsque le 17 juillet
+ il renversa le cabinet Briand-Caillaux. Son propre ministère fut
+ renversé après une seule journée d’existence. Dans les rues, comme le
+ franc touchait presque 250 à la livre sterling, les foules réclamaient
+ une trêve des partis. Le bloc des gauches, ou cartel, avait jeté sa
+ nef sur les rochers et la France se trouvait «à deux doigts» de la
+ ruine. Et c’est alors que M. Poincaré accepta un devoir formidable. Il
+ travailla avec célérité. Les clameurs s’apaisèrent. Le franc fut
+ arrêté au bord de l’abîme et ramené à une position qu’il pût défendre.
+ Une caisse d’amortissement fut créée pour venir en aide au Trésor. La
+ Chambre, profondément alarmée, fit tout ce qui lui fut demandé, et
+ rapidement M. Poincaré fit voter des lois et obtint l’autorisation de
+ gouverner par décrets qui, dans la période précédente, avait été
+ farouchement combattue par les députés. Le budget fut voté en
+ trente-six jours. Depuis des générations, la France n’avait pas eu le
+ spectacle que lui donnait l’action de M. Poincaré.»
+
+ * * * * *
+
+Quoi qu’il en soit de l’avenir des divers régimes, il faut bien
+reconnaître que si les peuples sont les uns après les autres poussés
+vers des formes variées de dictature, c’est qu’elles correspondent à des
+nécessités nouvelles que l’évolution moderne du monde a fait surgir.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+RAISONS PSYCHOLOGIQUES DU DANGER DES DICTATURES
+
+
+Après avoir montré l’utilité des dictatures à certains moments de la vie
+des peuples, il importe aussi d’en mentionner les dangers.
+
+L’autorité d’un dictateur étant, par définition, soustraite à tout
+contrôle, ses erreurs peuvent, comme le prouve l’histoire, entraîner un
+peuple vers d’irréparables désastres. Lorsque Napoléon III, aveuglé sur
+les plus évidents intérêts de la France, favorisa l’écrasement de
+l’Autriche par la Prusse, il préparait sa future défaite en 1870 et la
+guerre de 1914 qui en représente une lointaine conséquence.
+
+Durant la lutte mondiale, ce fut par une série de maladresses, dont
+chacune constituait un acte dictatorial, que Guillaume II amena les
+pacifiques commerçants des États-Unis à entrer dans le conflit. Cette
+lourde faute lui fit perdre une guerre dont l’issue restait fort
+douteuse avant l’intervention américaine.
+
+J’ai déjà rappelé que l’Angleterre commit des erreurs du même ordre,
+notamment quand le ministre Lloyd George usa de son pouvoir presque
+dictatorial pour lancer la Grèce contre la Turquie dans l’espoir de
+conquérir indirectement Constantinople.
+
+La politique dictatoriale du même ministre envers la France ne fut pas
+plus heureuse. Elle faillit faire perdre à l’Angleterre une alliance qui
+lui était aussi nécessaire qu’à son ancienne alliée.
+
+Bien d’autres exemples montrent la funeste influence que peuvent parfois
+exercer les dictateurs. Les plus puissants que le monde ait connus
+depuis longtemps furent Lénine en Russie, et, pour un instant en Europe,
+le Président Wilson. Lénine ramena la Russie à la barbarie et le
+Président Wilson fut un des principaux auteurs de la désorganisation
+européenne actuelle.
+
+Dès son arrivée en Europe l’illustre homme d’État américain vit ses
+décisions dictatoriales acceptées comme des oracles. Oubliant que les
+empires naissent de nécessités historiques accumulées et ne sont pas
+créés par la raison pure, il prétendit refaire la carte de l’Europe en
+ne prenant que l’idéologique principe des nationalités pour guide. Ce
+principe lui inspira la rédaction d’un traité de paix où, dédaignant
+mille ans d’histoire, l’Europe fut découpée en petits états, sans vie
+économique possible et toujours prêts à s’entredéchirer.
+
+ * * * * *
+
+Les dictatures prolongées présentent cet autre danger d’amener
+rapidement l’affaissement du caractère de ceux qui les subissent. Sans
+doute la dictature d’Auguste mit fin aux guerres civiles et assura pour
+longtemps la prospérité de l’Empire. Mais, sous l’influence despotique
+de ses successeurs, l’âme romaine se désagrégea et perdit les qualités
+de caractère qui avaient maintenu à travers les âges la grandeur de
+Rome.
+
+La soumission des Romains à la puissance impériale était devenue
+complète. Lorsqu’un César de la décadence pénétrait au Sénat, les
+sénateurs tremblaient devant lui et applaudissaient avec frénésie quand,
+sur un simple soupçon, le maître envoyait quelques-uns d’entre eux au
+supplice. Les Conventionnels ne montraient pas moins de servilité
+lorsqu’ils applaudissaient Robespierre marquant pour l’échafaud les
+collègues ayant cessé de lui plaire.
+
+ * * * * *
+
+Si les dictatures ont une tendance à se perpétuer, c’est que la plupart
+des hommes, pour s’éviter l’effort de se guider eux-mêmes, cherchent un
+maître capable d’orienter leurs pensées et leur conduite.
+
+Jamais les peuples ne parlèrent plus qu’aujourd’hui de liberté et jamais
+pourtant ils ne se soumirent aussi facilement à toutes les servitudes.
+Si le besoin d’égalité ne cesse de grandir, l’idée de liberté a perdu
+tout prestige. Certains partis, le communisme par exemple, la rejettent
+complètement et attendent avec respect les ordres venus de lointains
+despotes. Des millions de syndicalistes se conforment aux injonctions
+impérieuses de leurs chefs. Sur un geste de ces maîtres, les chemins de
+fer d’un pays cessent de fonctionner, les mineurs d’extraire du charbon,
+les flottes marchandes suspendent leur commerce. Tous les éléments de la
+vie sociale se trouvent ainsi paralysés.
+
+Les purs socialistes ne se soucient pas davantage de liberté. Leur rêve
+est un étatisme étroit gouvernant avec rigidité la vie des citoyens. Les
+lois votées sous leur influence n’ont fait qu’effacer de plus en plus
+les traces de liberté dont les hommes jouissaient encore. Dans les pays
+latins ils semblent s’y résigner facilement.
+
+Ici nous touchons à un élément psychologique fondamental dont la
+connaissance éclaire ce qui précède. Si les universités des États-Unis
+considèrent comme essentielle l’éducation du caractère, si négligée des
+universités latines, c’est qu’elles savent bien que l’homme qui parvient
+à se dominer lui-même n’a pas besoin d’être gouverné par d’autres.
+Possédant une discipline interne qui le dispense de toute discipline
+externe, il est son propre dictateur. Rien ne remplace pareille
+dictature.
+
+
+
+
+LIVRE VI
+
+LES ILLUSIONS SUR L’ORIGINE ET LA RÉPARTITION DES RICHESSES
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+LES ILLUSIONS SUR LA NATURE DU CAPITAL
+
+
+La haine du régime dit capitaliste est devenue un des éléments
+fondamentaux du socialisme et du communisme. Leur but principal est de
+détruire ce régime soit violemment, soit au moyen d’amputations répétées
+imposées au capital.
+
+Bien que les illusions ne se réfutent guère avec des mots, il ne sera
+pas inutile de résumer brièvement les idées qu’on peut se faire
+aujourd’hui sur la nature du capital.
+
+Ce résumé montrera, une fois encore, que l’incompréhension des mots,
+beaucoup plus peut-être que celle des idées, se trouve à l’origine de
+bien des mouvements révolutionnaires.
+
+Examinons donc le sens réel du terme _capital_, l’un des plus chargés
+d’illusions de l’âge moderne.
+
+Pour les socialistes, le capital résulterait uniquement d’un prélèvement
+sur le salaire des ouvriers. Son principal rôle serait de constituer des
+rentes à une catégorie d’exploiteurs qualifiés de capitalistes.
+
+ * * * * *
+
+Certaines idées très répandues encore sur le capital correspondent à une
+phase ancienne d’évolution que les progrès de l’industrie ont fait
+disparaître depuis longtemps.
+
+Sous sa forme primitive, le capital était représenté par des trésors,
+l’or notamment, accumulés dans des coffres d’où ils sortaient rarement;
+sa valeur restait par conséquent invariable.
+
+Aujourd’hui, le capital est sorti des coffres, et sa grandeur, loin
+d’être invariable, varie sans cesse. Elle dépend en effet de divers
+facteurs: l’intelligence entre autres.
+
+J’ai déjà montré dans un précédent ouvrage que la richesse d’un individu
+ou d’un peuple dépend de la rapidité de circulation du capital dont il
+dispose. Peu importe que le capital soit minime si, grâce à l’influence
+des facteurs capacité et travail, sa vitesse de circulation devient
+considérable.
+
+Cette loi est analogue à celle qui régit en mécanique la grandeur de la
+force vive. Elle est égale, on le sait, au demi-produit de la masse par
+le carré de la vitesse. Une balle de masse petite, mais animée d’une
+grande vitesse, est beaucoup plus pénétrante qu’une balle cent fois plus
+lourde, mais de faible vitesse.
+
+Cette analogie mécanique doit être introduite dans les définitions de la
+richesse. L’or enfermé dans un coffre représente une balle de fusil
+immobilisée. La vitesse seule rend actifs l’or et la balle.
+
+Il faut donc toujours, dans les définitions de la richesse, considérer
+ces deux facteurs: grandeur du capital et rapidité de sa circulation.
+
+Dans la richesse le facteur vitesse dépend surtout de la capacité:
+capacité technique de l’ouvrier et surtout capacité de la direction.
+
+Ces notions fondamentales se répandent de plus en plus. Résumant mes
+explications à ce sujet, M. l’ingénieur en chef Marcel Bloch rappelait,
+dans un remarquable rapport sur l’organisation des chemins de fer, ma
+démonstration que l’importance du capital dépend de la vitesse de sa
+circulation. Un capital relativement modeste, mais à circulation rapide,
+aura bientôt une grandeur très supérieure à celle d’un capital important
+mais à faible vitesse de circulation. La vitesse c’est de la richesse.
+Travailler vite c’est s’enrichir, travailler lentement c’est
+s’appauvrir.
+
+ * * * * *
+
+Dans les trois facteurs dont se compose le capital moderne: l’or,
+l’intelligence et le travail, l’intelligence est généralement le plus
+important. On a constaté depuis longtemps, en Amérique surtout, que dans
+beaucoup d’usines le rendement était au moins doublé en y introduisant
+le facteur capacité.
+
+Contrairement aux croyances communistes, la capacité intellectuelle, qui
+dépassait à peine jadis en valeur la capacité manuelle, lui est,
+aujourd’hui, si supérieure que la seconde ne peut plus rien sans la
+première.
+
+C’est la capacité intellectuelle qui permet de réaliser les découvertes
+dont profite l’humanité, alors que la capacité manuelle ne profite guère
+qu’à chaque travailleur. On a évalué à un tiers du revenu actuel de
+l’Angleterre la part imputable à la capacité d’une petite élite.
+
+Le capital est devenu aujourd’hui l’élément essentiel de la vie
+industrielle; vouloir le réduire par toute une série de mesures
+vexatoires comme le rêvent les socialistes, c’est méconnaître son rôle
+prépondérant dans la vie des peuples. Un impôt sur le capital n’a
+d’autre résultat que d’augmenter le prix des objets et de rendre
+l’existence plus chère.
+
+ * * * * *
+
+Ces notions, un peu abstraites pour des ouvriers latins, sont bien
+comprises de leurs confrères américains. Plusieurs journaux ont
+mentionné la pétition signée par des ouvriers pour obtenir qu’un grand
+constructeur d’automobiles fût exempté des impôts capables de réduire
+son capital. Les signataires comprenaient parfaitement que ces impôts
+auraient pour résultat final d’augmenter le prix de vente des
+automobiles dont un grand nombre d’entre eux étaient acquéreurs.
+
+L’impôt sur le capital n’est qu’une illusion. Création de l’envie et de
+la haine, il ne ferait qu’appauvrir davantage les classes dont il
+prétend améliorer le sort.
+
+Les théories socialistes ont été réfutées tant de fois et ont reçu un si
+clair démenti des expériences tentées dans divers pays, qu’il serait
+inutile d’y revenir.
+
+Le régime dit capitaliste se modifie, d’ailleurs, chaque jour. Le
+capital, qui soutient les industries, se diffuse actuellement de plus en
+plus en un tel nombre de mains qu’il n’y aura bientôt plus d’individus
+pouvant être qualifiés de grands capitalistes.
+
+ * * * * *
+
+A quelques-unes des considérations qui précèdent sur le régime
+capitaliste, les socialistes répondent que, s’ils veulent supprimer les
+capitalistes, leur intention n’est nullement de détruire le capital,
+mais bien de le remettre aux mains de l’État, qui serait alors chargé de
+la gestion de toutes les industries.
+
+Malheureusement pour cette conception, des expériences cent fois
+répétées ont prouvé que les produits des industries gérées par l’État,
+c’est-à-dire par un personnel non intéressé au succès des entreprises,
+reviennent beaucoup plus cher que ceux dus à l’industrie privée. Le prix
+de revient des marchandises fabriquées dans les pays étatisés serait tel
+qu’elles ne pourraient concurrencer à l’étranger les produits dus à
+l’industrie des pays ayant échappé au régime socialiste. La Russie
+soviétique en fournit un frappant exemple.
+
+ * * * * *
+
+Ne pouvant entrer ici dans l’étude détaillée des questions concernant le
+capital et la monnaie qui le représente, je me bornerai à résumer en
+propositions brèves quelques points fondamentaux:
+
+--La valeur d’un capital dépend surtout de la rapidité de sa
+circulation.
+
+--La richesse d’un peuple ne réside pas dans l’or qu’il possède, moins
+encore dans des monnaies artificielles sans garantie, fabriquées à
+volonté. Un peuple est pauvre ou riche, suivant que les produits de son
+sol, de ses usines, de son commerce, sont inférieurs ou supérieurs à ses
+besoins.
+
+--Un peuple s’appauvrit lorsqu’il consomme plus qu’il ne produit; c’est
+ce qui arrive lorsque les marchandises qu’il fabrique deviennent, par
+suite de la réduction des heures de travail ou d’autres motifs, trop
+chères pour être exportées.
+
+--Quand un peuple exporte une quantité de marchandises d’une valeur
+exactement égale à celle qu’il importe, sa monnaie, fût-elle entièrement
+fiduciaire, garde le même pouvoir d’achat.
+
+--Lorsqu’un peuple importe plus de marchandises qu’il n’en exporte, et
+si faute de ressources il est obligé d’effectuer ses paiements en
+monnaie fiduciaire, cette monnaie subit une perte dépendant du degré de
+confiance que l’acheteur lui accorde. Les marchandises achetées au
+dehors augmentant forcément de prix, l’élévation du coût de la vie en
+sera la conséquence.
+
+--Dans les échanges de marchandises de valeur équivalente, l’or
+n’intervient que comme unité de compte, sans qu’il soit besoin de le
+déplacer des caisses où il est conservé.
+
+--Lorsque le débiteur d’un capital de grandeur quelconque dispose d’un
+temps suffisant, il peut, par le mécanisme de l’amortissement, réduire
+cette dette, si grande qu’on la suppose, à un chiffre aussi faible qu’on
+le désire.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+LES CONFLITS ENTRE L’INTELLIGENCE, LE CAPITAL ET LE TRAVAIL
+
+
+Le mécontentement général, dont les effets ont été étudiés plusieurs
+fois au cours de cet ouvrage, s’observe surtout dans la masse ouvrière
+bien que sa situation matérielle n’ait jamais été aussi satisfaisante
+qu’aujourd’hui. Les salaires, même en les ramenant à l’ancien étalon-or,
+ont considérablement augmenté.
+
+Mais, à mesure que ces salaires s’élevaient, naissaient de nouvelles
+aspirations et de nouveaux besoins qui dépassèrent bientôt les moyens de
+les satisfaire. Par un phénomène déjà observé à la veille de la
+Révolution, la haine des classes inférieures à l’égard des classes
+supérieures s’est accrue en même temps que par leurs ressources, les
+premières se rapprochaient des secondes. On pourrait énoncer, comme une
+loi de philosophie politique que, dans la vie des peuples les grandes
+inégalités de situation sociale se tolèrent facilement alors que les
+inégalités légères ne se supportent pas.
+
+Le besoin d’égalité et la haine de l’autorité sont devenus des
+caractéristiques de la mentalité populaire moderne. Le rêve de nombreux
+travailleurs est de s’emparer violemment des mines, des usines, des
+chemins de fer, etc., pour les administrer à leur profit. Les formules:
+la mine aux mineurs, les chemins de fer aux cheminots, etc.,
+synthétisent parfaitement ces aspirations.
+
+L’illusion des classes ouvrières est de croire qu’elles gagneraient
+quelque chose à cette transformation alors qu’elles y perdraient
+beaucoup.
+
+Les productions industrielles modernes exigent, en effet, non seulement
+des capitaux mais surtout des capacités. Sans elles les industries les
+plus brillantes péricliteraient rapidement.
+
+Le public entier profite des concentrations industrielles actuelles,
+dues à la combinaison des grands capitaux et des grandes capacités. Il
+est évident, par exemple, qu’un petit patron n’occupant qu’une dizaine
+d’ouvriers aura fatalement des prix de revient plus élevés que celui
+dont l’usine comprend un millier de travailleurs. Le petit patron est en
+effet obligé, pour vivre et payer ses frais généraux, de prélever une
+part importante sur le travail de chaque ouvrier, alors qu’un chef
+d’usine employant, je suppose, mille ouvriers, gagnerait soixante-quinze
+mille francs par an en se bornant à prélever journellement vingt-cinq
+centimes de bénéfice sur le travail de l’ouvrier payé cinquante francs
+par jour.
+
+Réduire les prix de revient, comme le fait la grande industrie, dite
+capitaliste, c’est, en réalité, accroître l’aisance des ouvriers
+puisque, avec la même somme, ils peuvent acheter plus d’objets.
+
+ * * * * *
+
+L’observation démontre que si le rôle du capital est important dans
+l’industrie moderne, celui de l’intelligence l’est plus encore. Seul, en
+effet, le capital intellectuel peut faire fructifier le capital
+matériel.
+
+Aucune comparaison n’est possible entre la psychologie d’un chef
+d’entreprise et celle des ouvriers qu’il dirige. Travaillant à ses
+risques et périls, engageant de gros capitaux et oscillant sans cesse
+entre la richesse et la ruine, c’est-à-dire entre des sanctions
+personnelles très rigoureuses, le grand industriel exerce
+nécessairement, dans la civilisation moderne une action considérable.
+
+ «Si la petite île anglaise arrive à nourrir quarante-sept millions
+ d’habitants dans un pays où ne pouvaient vivre, au temps de la reine
+ Elisabeth, que cinq millions de personnes, elle ne le doit pas, comme,
+ le fait observer l’Économiste Lysis, à ses travailleurs manuels, mais
+ à ses chefs d’entreprise, à ses techniciens.»
+
+ * * * * *
+
+Les socialistes essaient de persuader aux classes ouvrières qu’elles
+gagneraient beaucoup plus qu’aujourd’hui en s’emparant des mines, des
+usines et de tous les moyens de production pour en confier la gestion à
+l’État.
+
+L’expérience a cependant prouvé, ainsi qu’on l’a souvent rappelé, que
+les usines administrées par des chefs non intéressés au succès des
+entreprises donnaient de pauvres résultats. Celles gérées par
+l’État--tabacs, allumettes, par exemple--fournissent des produits
+extrêmement coûteux. Celles administrées par des ouvriers--la verrerie
+de Carmaux, entre autres--donnent des résultats plus médiocres encore,
+même avec des ingénieurs intelligents mis à leur tête.
+
+La faible valeur des gestions ouvrières est encore démontrée par
+l’histoire des coopératives de production, qui ont échoué presque
+partout, alors que les coopératives de consommation, qui vendent, mais
+ne produisent pas, réussissent généralement.
+
+Des raisons psychologiques très simples expliquent ces échecs. Un
+directeur à traitement fixe, élu par les travailleurs, n’a ni
+l’indépendance d’action, ni le pouvoir, ni l’initiative, ni même
+l’intérêt nécessaire à la bonne marche d’une entreprise.
+
+ * * * * *
+
+Un des grands problèmes modernes est la répartition équitable des
+bénéfices de la production entre les trois sources de cette production:
+intelligence, capital et travail.
+
+Nombreux furent les essais effectués pour modifier cette répartition.
+
+La solution du problème serait très simple, si les producteurs,
+participant aux bénéfices, participaient également aux pertes, comme les
+actionnaires de toutes les entreprises industrielles.
+
+Mais ce que les ouvriers réclament, c’est de participer aux bénéfices et
+non aux pertes.
+
+Les socialistes soutiennent que les bénéfices devraient revenir en
+totalité aux ouvriers; or, comme nous le disions plus haut, il est
+évident que sans le capital, qui supporte seul l’installation des
+entreprises et les risques à courir, et sans l’intelligence, qui dirige,
+aucune production économique n’est possible.
+
+Il est évident aussi que les grands industriels ont tout intérêt à faire
+participer l’ouvrier aux bénéfices, afin de l’intéresser à la bonne
+marche de l’entreprise et stimuler son activité. C’est ce qui se fait à
+peu près partout maintenant.
+
+De nombreuses statistiques démontrent qu’aujourd’hui la part de
+l’ouvrier grandit constamment alors que celle du capital et de
+l’intelligence se restreint de plus en plus.
+
+D’après les renseignements fournis par _L’Illustration Économique_, les
+bénéfices des entreprises minières se répartiraient de la façon
+suivante:
+
+ «49 p. 100 à la main d’œuvre, 48,10 p. 100 à l’entretien et à la
+ réfection de l’outillage, 2,90 p. 100 seulement au capital.
+
+ Supposons que ces 2,90 p. 100, versés comme rémunération du capital,
+ soient répartis entre les ouvriers, le salaire de chacun s’en
+ trouverait accru de bien peu.»
+
+Examinant les bénéfices d’une des plus prospères usines du monde, celle
+d’Essen, qui occupait avant la guerre 439.000 ouvriers, recevant par an
+870 millions de marks de salaires, le même auteur fait remarquer que la
+répartition entre les ouvriers de la totalité des sommes distribuées en
+dividende aux actionnaires n’eût procuré à chacun d’eux que 240 marks
+par an. L’abandon total des bénéfices aux ouvriers n’ajouterait donc
+qu’une somme infime à leur salaire.
+
+Non seulement la répartition totale des bénéfices entre les ouvriers
+n’augmenterait que d’une façon insignifiante leurs salaires, mais en
+outre cette augmentation provisoire serait rapidement suivie d’une
+réduction considérable. Bientôt, en effet, la disparition de
+l’intelligence directrice entraînerait une diminution importante de la
+production des usines.
+
+Les ouvriers et leurs meneurs se font donc de grandes illusions en
+supposant qu’une entreprise dirigée par eux, ou simplement sur la
+gestion de laquelle ils exerceraient un contrôle prépondérant, leur
+rapporterait plus de bénéfices qu’ils n’en touchent actuellement.
+
+ * * * * *
+
+L’expérience et le raisonnement étant sans influence sur les convaincus,
+les illusions ouvrières restent indestructibles. Malgré toutes les
+démonstrations, les socialistes continuent à professer à l’égard du
+capital une haine intense qui, dans les pays où leur influence peut
+s’exercer, se manifeste par des lois vexatoires, désastreuses pour
+l’industrie.
+
+Au cours d’une conversation relatée par _Le Temps_, un observateur
+autrichien faisait remarquer qu’à Vienne, la municipalité socialiste
+s’est appliquée par tous les moyens à supprimer peu à peu le capital, à
+tarir l’une après l’autre toutes les sources de l’énergie et de
+l’activité humaines: impôts extravagants sur les automobiles, dont le
+seul résultat a été d’anéantir cette industrie et de priver de travail
+de nombreux ouvriers; impôts non moins extravagants sur la fabrication
+des objets de luxe qui faisait vivre Vienne et dont le prix,
+démesurément majoré par les taxes, les a rendus invendables à
+l’étranger, etc.
+
+ «Il faut, disait le même observateur, venir à Vienne pour se rendre
+ compte des conséquences lamentables qu’entraîne l’application des
+ doctrines socialistes.»
+
+Un Américain, qui venait de visiter l’Europe, ajoute à ce propos:
+
+ «J’ai l’impression que, presque partout, les gouvernements font leur
+ possible pour que ceux qui sont riches cessent bientôt de l’être et
+ que ceux qui ne le sont pas n’aient aucune envie de le devenir. C’est
+ ce dernier point surtout qui est grave. On s’efforce d’imposer à tous
+ la même médiocrité paresseuse.»
+
+ «En Amérique, nous ne voyons aucun inconvénient à ce qu’il y ait
+ beaucoup de riches, et le nombre de ceux qui le deviennent s’accroît
+ de jour en jour. Et, cependant, il n’y a pas de pays au monde où les
+ ouvriers touchent d’aussi gros salaires et soient aussi contents.»
+
+Les socialistes se soucient peu de telles considérations. Leurs mesures
+vexatoires dérivent d’un idéal de basse envie qui ne peut se satisfaire
+qu’en appauvrissant les riches pour établir l’égalité dans la misère.
+
+ * * * * *
+
+La lutte que nous voyons grandir, entre les classes, n’est pas nouvelle.
+Elle se manifesta bien des fois au cours des siècles et occasionna la
+chute de puissants empires. La Grèce antique, notamment, en fut victime.
+De la guerre du Péloponèse à la conquête romaine, l’histoire grecque
+n’est que le récit des luttes entre les classes fortunées et celles qui
+ne l’étaient pas. Aveuglés par les mêmes illusions que les socialistes
+modernes, les Grecs crurent, après avoir acquis l’égalité des droits
+politiques, pouvoir imposer au moyen de lois l’égalité des conditions.
+Le seul résultat obtenu fut une série de guerres civiles et de
+dévastations.
+
+Avant ces dissensions intestines, les Grecs possédaient une civilisation
+que les peuples mirent bien des siècles à égaler. Des philosophes comme
+Socrate, Platon et Aristote, des artistes comme Praxitèle, des
+organisateurs comme Alexandre, illuminaient le monde de leur génie. Un
+siècle et demi après cette période, unique dans l’Histoire, les luttes
+sociales avaient conduit la Grèce à une si complète décadence que les
+Romains n’eurent aucune peine à la réduire en servitude. Les descendants
+des grands hommes, dont la gloire demeure si vivante encore, furent
+vendus comme esclaves sur les marchés de Rome. L’évolution des peuples
+change souvent, mais les lois psychologiques qui en orientent le cours
+restent invariables.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+COMMENT L’AMÉRIQUE A RÉSOLU LE PROBLÈME DE LA LUTTE DES CLASSES
+
+
+L’Histoire se compose surtout du récit des conflits entre peuples et des
+luttes entre les diverses classes d’un même peuple.
+
+Les conflits entre peuples eurent, parfois, des résultats utiles. C’est
+par les armes que Rome établit sa civilisation dans le monde et finit
+par imposer une paix universelle.
+
+Mais si les guerres entre peuples eurent parfois des résultats heureux,
+celles entre les classes d’un même peuple n’engendrèrent que des
+désastres et la fin de plusieurs civilisations. Ce sont les dissensions
+entre classes, nous venons de le voir à l’instant, qui conduisirent la
+Grèce à la servitude et condamnèrent la république romaine à subir le
+joug des empereurs.
+
+De nos jours, les guerres entre classes furent également l’origine de
+lourds désastres. Les luttes sociales de 1848 amenèrent la dictature
+impériale qui se termina par Sedan.
+
+Des événements plus récents encore ont montré les conséquences des
+luttes de classes. Elles provoquèrent la décadence de la Russie et le
+massacre des intellectuels auxquels ce vaste empire devait quelque
+apparence de civilisation.
+
+L’Italie faillit subir un sort analogue. Elle n’échappa aux massacres et
+aux ruines qu’enfantent toujours les luttes de classes que par
+l’énergique intervention d’un dictateur. On sait aussi que ce fut
+seulement l’influence d’un chef de gouvernement provisoirement doué de
+pouvoirs dictatoriaux qui sauva la France d’une faillite financière
+résultant des menaces de luttes de classes dues au pouvoir croissant des
+socialistes.
+
+Donc, à tous les âges, chez tous les peuples, sous toutes les latitudes,
+hier comme aujourd’hui, des luttes de classes déterminent fatalement la
+ruine des peuples qui en sont victimes. Il faut donc considérer comme
+grands bienfaiteurs de l’humanité les hommes découvrant les moyens sûrs
+d’éviter de telles luttes.
+
+ * * * * *
+
+Une des premières tentatives réalisées pour établir l’union entre les
+classes sociales est due au Christianisme. Ne pouvant supprimer les
+différences résultant d’inégalités héréditaires, il promit aux fidèles
+son paradis futur où tous les hommes seraient égaux.
+
+Cette bienfaisante chimère donna, pendant des siècles, des espérances
+empêchant les hommes de trop souffrir des inégalités dont ils étaient
+victimes. Alors même que le Dieu des chrétiens irait rejoindre des
+divinités du monde antique dans le vaste panthéon où reposent les dieux
+morts, il faudrait toujours saluer avec respect la grande ombre qui
+voila aux hommes, pendant de longs siècles, les duretés du sort.
+
+Mais l’heure a sonné où les croyances religieuses ont perdu leur pouvoir
+pacificateur sur les âmes. Il fallait donc découvrir d’autres moyens
+pour effacer les inégalités que les peuples modernes ne supportaient
+plus.
+
+L’union des classes de situations diverses semblant impossible aux
+socialistes, ils proclamaient la nécessité d’une lutte entre ces
+classes. Leur but final n’était pas, d’ailleurs, d’établir une égalité
+générale mais de soumettre, comme ils y réussirent en Russie, les
+classes supérieures aux classes inférieures. La formule «dictature du
+prolétariat» résume bien cette conception. Contre de telles menaces
+l’Europe civilisée cherche à se défendre aujourd’hui.
+
+ * * * * *
+
+Ce grand problème de l’union des classes, considéré comme insoluble par
+des moyens pacifiques, a cependant été résolu de la plus brillante façon
+aux États-Unis, grâce à l’application de certains principes économiques
+et psychologiques.
+
+Sous leur influence, l’ouvrier est devenu l’associé et l’ami du patron,
+et se trouve, on ne saurait trop le rappeler, dans une situation
+supérieure à celle de la plupart des bourgeois européens.
+
+Le succès obtenu par les Américains est d’autant plus remarquable qu’eux
+aussi ont dû, comme en Europe, subir des conflits de classes. Sans
+doute, le socialisme étatiste n’a jamais pu influencer les ouvriers
+américains, qui le considèrent comme une forme d’esclavage acceptable
+seulement par des mentalités inférieures; mais le syndicalisme, très
+puissant pendant longtemps aux États-Unis, y fut l’origine de sérieux
+conflits entre ouvriers et patrons avant l’union établie aujourd’hui.
+
+ * * * * *
+
+L’association de classes que la mentalité et les intérêts semblaient
+devoir toujours séparer, a eu pour auteurs des industriels éminents,
+doués d’une sagacité économique et psychologique fort remarquable.
+
+La fusion des classes obtenue par eux a été constatée dans beaucoup de
+publications, et tout récemment encore, par une délégation d’ouvriers
+anglais envoyée en Amérique par le _Daily Mail_.
+
+Les rapports de ces délégués ont été traduits par la Société
+d’Encouragement pour l’Industrie; ils sont précédés d’un résumé de M. de
+Fréminville où est montré à quel point sont devenues cordiales les
+relations entre ouvriers et patrons.
+
+ «La prospérité actuelle de l’industrie des États-Unis, écrit cet
+ auteur, résulte, dans une grande mesure, de relations entre patrons et
+ ouvriers absolument différentes de celles qui existent dans les usines
+ de la Grande-Bretagne. Ces relations reposent, du reste, sur une
+ conception entièrement nouvelle des intérêts du patron et de
+ l’ouvrier.»
+
+En Amérique, patrons et employés sont des associés; en Angleterre et en
+France, des ennemis. Cette brève formule condense leur histoire.
+
+ * * * * *
+
+La principale cause de la situation actuelle de l’industrie américaine
+tient, en grande partie, à l’application de divers principes
+fondamentaux dus au grand industriel Taylor.
+
+ «Avant lui, on se trouvait en présence de conceptions économiques
+ contradictoires. Les uns croyaient que le chômage, et par conséquent
+ la misère que l’ouvrier avait dû subir périodiquement, ne pouvait être
+ évité qu’en limitant la production. A ces assertions, Taylor et son
+ école opposaient que le plus bas prix de revient est parfaitement
+ compatible avec le salaire le plus élevé; le haut salaire de
+ l’ouvrier, augmentant sa puissance d’achat, crée pour l’industrie un
+ marché énorme, en face duquel la surproduction n’est pas à craindre.
+
+ «Un état de choses nouveau succéda bientôt à celui que Taylor
+ rencontrait en prenant contact avec l’industrie. Les patrons
+ comprirent très vite qu’une production infiniment supérieure à celle
+ d’autrefois était possible, mais qu’il fallait, pour l’obtenir,
+ organiser le travail dans ses moindres détails, éviter à l’ouvrier
+ toute fatigue inutile, le payer largement afin de l’intéresser à
+ l’application de toutes les mesures de nature à augmenter sa
+ production. L’ouvrier devait être traité en collaborateur, en associé;
+ il fallait tout faire pour améliorer ses conditions d’existence.
+
+ «L’ouvrier s’est facilement prêté à l’emploi des nouvelles méthodes.
+ Les syndicats eux-mêmes, renonçant aux luttes antérieures, se sont
+ laissé entraîner dans le mouvement général.
+
+ «Suivant la nouvelle école, l’ensemble des ouvriers constituerait
+ l’énorme majorité des consommateurs, le marché même de l’industrie. Ce
+ marché est d’autant meilleur que la puissance d’achat de l’ouvrier est
+ plus grande, c’est-à-dire que les salaires sont plus élevés, et que
+ les produits de l’industrie peuvent être offerts à des prix plus bas.»
+
+Tous les délégués anglais qui ont constaté les résultats des méthodes
+américaines venaient d’un pays en proie à une crise industrielle d’une
+gravité exceptionnelle, dont les anciennes formules de la lutte des
+classes, du contrat collectif, des démarcations jalouses entre ouvriers
+et patrons, de la restriction de la production, n’avaient pu donner la
+solution.
+
+ * * * * *
+
+Ce qui précède montre nettement que la mentalité des ouvriers américains
+est devenue fort différente de celle des travailleurs anglais et
+français, en lutte constante avec le patronat. M. A. de Tarlé a très
+bien montré dans les lignes suivantes les formes de ce conflit en
+Angleterre:
+
+ «Même lorsque les meneurs des Trade’s unions permettent aux ouvriers
+ de travailler, ils restreignent leur travail de telle sorte qu’il en
+ résulte les plus graves inconvénients. Par exemple, un navire est
+ retenu au port 24 heures de plus qu’il ne faudrait, parce que à la fin
+ de la journée il reste quelques rivets à poser, et que les ouvriers
+ refusent de travailler les quelques minutes nécessaires pour achever
+ la réparation. «Les mécaniciens travaillant aux pièces ne doivent
+ fixer que 300 à 360 rivets dans la même journée. Aux États-Unis, ils
+ en fixent 700. Un ouvrier anglais ne peut pas travailler aux pièces
+ sans y être autorisé par son syndicat. La plupart des usines sont
+ fermées aux ouvriers non syndiqués. Les Américains estiment que ce
+ système est un crime économique dont pâtit le consommateur, car il
+ empêche l’industrie britannique de soutenir la concurrence étrangère.»
+
+ * * * * *
+
+Le rapporteur qui résume les dépositions des ouvriers anglais pose les
+questions suivantes:
+
+ «Les salaires élevés, aujourd’hui de règle aux États-Unis, sont-ils la
+ cause de la prospérité actuelle ou son effet? La production élevée
+ a-t-elle succédé aux salaires élevés, ou vice versa?»
+
+Ces questions ont été posées à toutes les personnes compétentes.
+L’opinion générale était nettement que la politique des hauts salaires a
+précédé la production plus importante et plus économique et, par
+conséquent, la consommation et la prospérité plus grandes.
+
+D’après les dernières statistiques le marché national consommerait 92 p.
+100 des marchandises produites aux États-Unis. L’Amérique peut donc se
+passer aisément de l’Europe et n’a pas à craindre de surproduction,
+puisqu’elle consomme presque tout ce qu’elle produit.
+
+ * * * * *
+
+Ne pouvant rapporter ici toutes les intéressantes observations
+consignées dans les rapports des ouvriers anglais, j’en citerai
+seulement quelques-unes.
+
+Suivant les enquêteurs, plus de 87 p. 100 de l’industrie des États-Unis
+sont entre les mains des grandes Compagnies. Le capitalisme, si redouté
+des socialistes européens, est un des principaux éléments de succès de
+l’industrie américaine. Les enquêteurs ont constaté que les grosses
+usines, exigeant naturellement d’importants capitaux, sont bien plus
+avantageuses pour les ouvriers que les petites.
+
+Le problème de la participation aux bénéfices a été résolu de la plus
+simple façon, en Amérique. Les chefs d’entreprise facilitent aux
+ouvriers l’achat d’actions de leurs usines.
+
+C’est une méthode dont j’avais signalé l’importance il y a fort
+longtemps.
+
+Le système du travail aux pièces est peu pratiqué aux États-Unis. Les
+salaires sont rarement au-dessous de dix livres par semaine (environ
+douze cents francs de notre monnaie actuelle ou soixante mille francs
+par an).
+
+L’ouvrier américain touche, généralement, une pension quand il est trop
+âgé pour travailler. Des assurances mettent sa famille à l’abri, en cas
+d’accident.
+
+ * * * * *
+
+L’amélioration du confort de l’ouvrier américain est l’objet de
+méticuleuses recherches. L’expérience a prouvé que de telles
+améliorations sont aussi profitables au patron qu’à l’ouvrier. C’est
+ainsi qu’il a été constaté qu’en munissant les tabourets de dossiers,
+l’ouvrier était moins fatigué et son rendement sensiblement accru.
+
+Association entre patrons et employés, hauts salaires, soins constants
+donnés aux ouvriers, perfectionnements de l’outillage: telles sont les
+causes principales de la prospérité industrielle des États-Unis. Elle
+devient chaque jour supérieure à l’industrie européenne, rongée par la
+lutte des classes et les illusions socialistes.
+
+L’association amicale entre patrons et ouvriers est l’application d’un
+principe psychologique que connaissaient sûrement les hommes de la
+préhistoire, mais si fréquemment oublié qu’il faut le redécouvrir
+constamment.
+
+Cet antique principe peut être formulé dans les termes suivants:
+l’intérêt individuel étant très supérieur à l’intérêt collectif, c’est
+toujours au premier qu’il faut s’adresser pour agir sur les hommes.
+
+La charité, la fraternité, l’altruisme, sont des stimulants bien faibles
+auprès de l’intérêt personnel. Quand un chef d’usine américain donne à
+ses ouvriers des salaires leur permettant de se procurer les commodités
+les plus luxueuses de la vie, lorsque, suivant l’exemple rapporté plus
+haut, il se préoccupe de leur bien-être au point de faire mettre des
+dossiers aux anciens tabourets traditionnellement utilisés dans les
+ateliers, il n’est nullement poussé par un de ces besoins de
+philanthropie humanitaire que nos chefs d’usine aiment à manifester
+quelquefois. En améliorant le sort de l’ouvrier, le patron américain
+cherche simplement à améliorer son propre sort. Il sait que ces deux
+ordres d’amélioration sont solidaires. Cette élémentaire constatation a
+permis de mettre fin, en Amérique, à la lutte des classes dont les
+effets deviennent chaque jour plus menaçants en Europe.
+
+Grâce à la perfection des méthodes d’organisation, l’ouvrier américain,
+avec un nombre d’heures de travail inférieur à celui de ses confrères
+français, fournit un rendement trois ou quatre fois supérieur, comme
+plusieurs ingénieurs européens l’ont déjà constaté. Il est donc naturel
+qu’à un rendement plus grand corresponde un salaire plus élevé.
+
+En résolvant le problème de la lutte des classes, posé depuis des
+siècles, les industriels américains se sont révélés économistes habiles
+et psychologues plus habiles encore.
+
+ * * * * *
+
+Les croyances à forme religieuse n’étant influençables ni par
+l’observation ni par l’expérience, un adepte de la religion socialiste
+ne saurait être impressionné par la comparaison entre l’état misérable
+des ouvriers russes, soumis au socialisme, et la situation heureuse des
+ouvriers américains, collaborateurs du capitalisme. Égalité dans la
+misère d’un côté, égalité dans l’aisance de l’autre.
+
+Mais si les faits que résume la précédente étude ne peuvent influencer
+les socialistes, ils montreront aux chefs de nos grandes entreprises que
+la prospérité présente, et surtout future, de ces entreprises dépend
+beaucoup du bien-être des ouvriers. Privé de confortable à l’usine, et
+souvent aussi à son propre foyer, l’ouvrier européen va chercher au
+cabaret les moments heureux dont chaque être a besoin. Il s’y laisse
+facilement influencer par les promesses de paradis que lui font
+entrevoir les adeptes de la foi socialiste. A défaut de réalités
+fuyantes, elles donnent au moins l’illusion d’un futur bonheur.
+
+
+
+
+LIVRE VII
+
+LA SITUATION FINANCIÈRE DU MONDE
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+L’APPAUVRISSEMENT DE L’EUROPE ET L’HÉGÉMONIE FINANCIÈRE DE L’AMÉRIQUE
+
+
+Parmi les diverses conséquences de la guerre, une des plus manifestes
+est l’appauvrissement de l’Europe. Les réserves accumulées par les
+patients efforts de plusieurs générations sont épuisées et la difficulté
+de les renouveler grandit chaque jour.
+
+Cet appauvrissement s’observe dans tous les pays de l’Europe, y compris
+ceux considérés comme les plus prospères,--l’Angleterre, notamment.
+
+La France semble dans une situation meilleure, mais sa prospérité
+apparente tient à ce que, depuis la guerre, elle a vécu d’emprunts
+successifs remboursés à leur échéance avec d’autres emprunts. Le
+paiement des intérêts de ces emprunts absorbe annuellement une vingtaine
+de milliards, soit la moitié du budget.
+
+Si le chômage qui pèse sur une grande partie de l’Europe ne s’est pas
+manifesté encore en France, c’est surtout parce que la restauration des
+régions libérées a permis de donner du travail à une foule d’ouvriers
+payés avec les emprunts et l’inflation.
+
+Mais ces opérations devaient fatalement avoir un terme. La France finit
+par ne plus trouver à emprunter et fut obligée de renoncer à
+l’inflation, qui accroissait considérablement le prix de la vie en
+réduisant chaque jour le pouvoir d’achat de la monnaie.
+
+En résumé, comme le disait un ministre des Finances à la tribune, les
+Français ont perdu les quatre cinquièmes de leur fortune.
+
+Resté inaperçu pendant la période de richesse apparente créée par les
+emprunts et l’inflation, l’appauvrissement finit par devenir visible à
+tous les yeux.
+
+Il faut remarquer, cependant, que les pertes financières n’ont pas sévi
+sur toutes les classes. Si quelques-unes furent ruinées, d’autres
+s’enrichirent. C’est ainsi que les anciens rentiers ont été très
+appauvris tandis que les paysans et les commerçants voyaient, au
+contraire, leurs ressources s’élever considérablement.
+
+ * * * * *
+
+En dehors des causes d’appauvrissement résultant des ravages de la
+guerre et qui sont spéciales à un petit nombre de pays, tels que la
+France, il en est d’autres, tout à fait générales, qui menacent l’Europe
+entière et augmentent chaque jour.
+
+Elles sont constituées par l’indépendance industrielle croissante des
+pays asiatiques: colonies, pays de protectorat, etc.
+
+Jadis, ces pays se bornaient à fournir les matières premières que
+manufacturait l’Europe.
+
+«Si l’Amérique, disait Pitt, s’avisait de fabriquer un bas ou un clou de
+fer à cheval, je voudrais lui faire sentir tout le poids de la puissance
+de l’Angleterre.»
+
+La petite colonie, que menaçait Pitt, est devenue la rivale redoutée de
+l’Empire Britannique, et les autres colonies, telles que le Canada et
+l’Australie, sont, aujourd’hui, des pays à peu près indépendants de
+l’Angleterre. Elle l’a douloureusement reconnu, nous l’avons vu, dans
+une conférence avec les représentants des Dominions récemment tenue à
+Londres.
+
+La plupart des pays d’outre-mer rejettent de plus en plus le joug
+économique de l’Europe. Au lieu de se borner comme jadis à exporter des
+matières premières, ils fabriquent des produits expédiés à leur gré dans
+le monde.
+
+L’univers asiatique est devenu le rival de l’Europe et, comme le travail
+y est exécuté à bien meilleur marché, sa concurrence devient redoutable.
+
+Ce phénomène, dont j’avais autrefois, dans un livre sur l’Inde, prédit
+l’apparition certaine, se manifeste avec force aujourd’hui. Les pays
+encore soumis à l’Angleterre, tels que l’Inde, aspirent de plus en plus
+à l’indépendance.
+
+ «L’Inde, qui, en 1910, importait environ vingt mille tonnes de fonte,
+ en a exporté, en 1923, deux cent mille, écrit _L’Illustration
+ Économique_. Le déclin du vieux continent s’accompagne de l’ascension
+ des pays neufs. La guerre a habitué les nouveaux mondes à se passer de
+ l’Europe. Ils ont vu tous les avantages de la nouvelle situation et se
+ refusent à retourner sous le joug. Le XIXe siècle a vu l’Europe
+ proclamer l’abolition de l’esclavage. Le XXe voit se libérer
+ économiquement les peuples d’outre-mer, qui veulent, à leur tour, nous
+ assujettir.»
+
+Cette concurrence de pays jadis tributaires de l’Europe, et qui
+travaillent à bien meilleur compte, aura de multiples conséquences.
+
+Une des plus importantes sera l’apparition d’une loi économique nouvelle
+régissant la valeur des salaires et qu’on peut formuler ainsi: le taux
+des salaires ne sera bientôt plus fixé ni par la volonté des ouvriers ni
+par celle des patrons, mais uniquement par les prix de vente mondiaux
+des marchandises.
+
+Il a fallu une grève de six mois et une perte évaluée à quatre cents
+millions de livres sterling, soit dix milliards de francs-or, pour
+incruster cette vérité économique nouvelle dans le cerveau des mineurs
+britanniques.
+
+Un économiste anglais disait récemment, à ce propos:
+
+ «Sans son commerce et sans son industrie, l’Angleterre est condamnée à
+ mourir de faim à bref délai. Or, il tombe sous le sens que les
+ salaires, en Angleterre, sont beaucoup trop élevés pour nous permettre
+ de supporter la concurrence mondiale. Nous subissons une hausse
+ absurde, injustifiée des salaires, qui risque de nous réduire à la
+ famine... Quand des ouvriers gagnent jusqu’à 150 p. 100 de plus qu’en
+ 1915, on est fatalement battu sur tous les marchés par la marchandise
+ du voisin.»
+
+ * * * * *
+
+Parmi les causes de l’appauvrissement de l’Europe et des troubles
+politiques dont elle est le siège, il faut encore citer les exigences
+des États-Unis à l’égard des dettes contractées par les alliés pendant
+la guerre.
+
+L’histoire des variations des sentiments de l’Europe pour l’Amérique est
+d’un grand intérêt psychologique. Au lendemain de la paix, l’Angleterre
+et la France éprouvaient des sentiments d’affectueuse sympathie à
+l’égard de l’Amérique et une antipathie intense pour l’Allemagne. On a
+dit avec raison «qu’aujourd’hui la France a des relations plus amicales
+avec l’Allemagne qu’avec l’Amérique».
+
+Cette variation des sentiments serait, comme l’écrivait le _Neues Wiener
+Tageblatt_, «une conséquence naturelle du fait que l’Europe entière a
+souffert de la guerre et que les États-Unis ont été les seuls à en tirer
+un gain énorme».
+
+Aujourd’hui, l’Europe semble tombée de plus en plus sous l’hégémonie
+financière des États-Unis, qui réclament âprement l’argent prêté pour
+une guerre dont ils furent seuls à profiter. Personne n’ignore
+maintenant que les Américains songeaient uniquement à leur propre
+intérêt en venant au secours des alliés. Voyant leurs navires torpillés
+par l’Allemagne, qui voulait empêcher la vente de marchandises aux
+alliés, ils sont entrés dans la guerre pour se défendre.
+
+Les Américains ne constatent pas sans regret les sentiments qu’ils
+inspirent aujourd’hui. Voici comment s’exprimait, à ce sujet, _La
+Nation_, de New-York:
+
+ «Nous nous enfonçons de plus en plus dans les difficultés, toujours
+ froissant les sentiments. Nous nous trouvons de plus en plus en
+ position d’autocrate du monde de la finance. Le président des
+ États-Unis est malheureusement en présence d’une attitude presque
+ unanime qui appuie les réclamations jusqu’au dernier sou contre nos
+ anciens alliés. L’idée que des nations vont continuer à nous verser de
+ l’argent pendant soixante-deux ans pour une guerre qui s’est terminée
+ en 1918 est absolument déraisonnable. Tous les banquiers américains le
+ savent parfaitement, mais ils profitent d’une situation qui leur
+ permet de prêter aux États européens de l’argent à 7 et 8 p. 100 qui,
+ autrement, dormirait improductif dans leur caisse.»
+
+Cette opinion n’est pas isolée. La revue _American Review of Review_ de
+décembre 1926, s’exprime comme il suit:
+
+ «Si cet état de choses se prolonge il arrivera un jour où nous devrons
+ posséder tout ce qui, en Europe, a quelque valeur. Nous détiendrons
+ des hypothèques énormes sur les budgets nationaux de la France, de
+ l’Allemagne, de l’Italie, de la Belgique et de la Pologne. De toute
+ nécessité, la vie économique de ces pays devra converger sur les
+ versements à faire aux Américains, et grâce à ces versements nous
+ aurons de nouveaux moyens d’accentuer notre emprise sur les diverses
+ nations européennes. Il est clair que l’on ne laisserait pas les
+ choses arriver à ce point. L’Europe répudierait ses dettes ou
+ entrerait en guerre.
+
+ L’Europe est aujourd’hui trop pauvre et trop faible, et elle a trop
+ conscience de cette pauvreté et de cette faiblesse, pour songer même
+ en rêve à entrer en guerre contre les États-Unis. Mais la haine d’où
+ naît la guerre est là, tout entière. L’aigreur, la colère, le
+ sentiment de l’injustice, l’impression d’une menace d’exploitation
+ pour le présent et pour l’avenir sont tous éléments nettement
+ existants. La conviction que nous avons profité des malheurs récents
+ de l’Europe pour nous faire donner des hypothèques et que nous
+ profitons de sa détresse actuelle pour étendre ces hypothèques à
+ l’infini, est une conviction déjà établie largement, et en voie de se
+ développer sans arrêt.»
+
+L’avenir montrera sûrement qu’en pressurant l’Europe pour lui arracher
+le peu d’or qu’elle possède encore, l’Amérique n’a pas réalisé du tout
+une fructueuse opération.
+
+ * * * * *
+
+Pendant que le nouveau monde, par suite des fatalités de l’évolution
+moderne, devient de plus en plus hostile au vieux continent, ce dernier
+lutte péniblement pour tâcher d’unir les divers peuples de l’Europe et
+aplanir les dissensions qui les séparent.
+
+On sait que les stipulations du traité de Versailles inspirées par le
+président Wilson ont complètement bouleversé la structure de l’Europe.
+La Pologne, séparée de la Russie, a été constituée en république;
+l’antique monarchie autrichienne découpée en fragments: Tchécoslovaquie,
+Yougoslavie, Hongrie, etc.
+
+L’application du principe des nationalités a porté au paroxysme les
+nationalismes endormis. Les Balkaniques sont tout prêts à recommencer
+les luttes séculières qui ont coûté si cher à l’Europe. L’Autriche,
+ruinée par son isolement, demande son annexion à l’Allemagne; l’Italie
+veut s’agrandir dans la Méditerranée aux dépens de ses voisins. Des
+causes de conflit grandissent partout.
+
+Aveuglés par des haines séculaires, les peuples européens n’arrivent pas
+à s’entendre et dépensent en armements coûteux les derniers vestiges de
+leur ancienne richesse. Les partis politiques se disputent avec fureur
+pour réaliser leurs chimères; la jalousie, l’envie et la haine dominent
+l’Europe d’aujourd’hui. Comment réaliser des progrès avec la persistance
+de tels sentiments?
+
+Les États européens n’échapperont pourtant à la ruine qui les menace
+qu’en arrivant à s’unir industriellement et commercialement pour fonder
+le bloc européen dont un homme d’État illustre ébaucha à Locarno les
+contours. Prospérer en s’unissant ou périr dans les dissensions: tel est
+le dilemme qui se pose aujourd’hui.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+LA SITUATION FINANCIÈRE DE LA FRANCE
+
+
+Les philosophes de l’avenir diront sûrement qu’aucune époque de
+l’histoire ne fut plus fertile en illusions que la nôtre: illusions
+politiques, illusions sociales, illusions financières, pèsent sur l’âme
+des peuples depuis les débuts de la grande guerre. Elles ont aveuglé des
+esprits très clairvoyants. Et c’est pourquoi tant d’événements ont
+déjoué leurs prévisions.
+
+L’âge des nouvelles illusions a commencé avec la guerre. Les Allemands
+en furent les premières victimes. Persuadés qu’une nation, supérieure
+par le nombre de ses soldats et la force de ses armements, était
+invincible, ils provoquèrent le conflit mondial et succombèrent devant
+des coalitions qu’ils ne prévoyaient pas.
+
+La lutte terminée, les vainqueurs entrèrent à leur tour dans un cycle
+d’illusions qui devait provoquer bien des ruines.
+
+La paix illusoire de Versailles fut, en effet, une des causes
+principales de la terrible situation financière où la France est
+aujourd’hui plongée.
+
+Des esprits dégagés d’illusions auraient vu facilement que l’Allemagne
+ne pouvant pas payer en or les sommes immenses qui lui étaient
+réclamées, il fallait bien se résigner à se contenter des réparations
+proposées.
+
+Remplacer l’or par des marchandises livrées pendant de nombreuses années
+aurait eu pour résultat de rendre l’Allemagne la plus grande nation
+exportatrice de l’univers. Devant l’afflux de ses marchandises, les
+usines françaises fabriquant des produits similaires eussent été
+réduites au chômage.
+
+Obliger les Allemands à effectuer eux-mêmes les réparations des régions
+dévastées constituait donc la meilleure solution, mais, dans la
+persuasion que les vaincus finiraient par payer ces réparations, le
+Gouvernement français préféra s’en charger. Soixante-quinze milliards
+furent ainsi engloutis et finalement il fallut bien reconnaître que
+cette formidable dépense, qui devait si lourdement peser sur les
+finances de la France, ne serait jamais remboursée par l’Allemagne,
+puisque les sommes annuellement obtenues d’elle suffiraient à peine à
+payer les dettes de la France envers ses alliés.
+
+Et c’est ainsi que la période de reconstruction qui suivit la guerre fut
+une ère de grandes dépenses et aussi de grandes erreurs. La formule
+magique: «l’Allemagne paiera», fit accepter toutes les prodigalités. Les
+ministres dépensaient sans compter.
+
+Nulle barrière ne s’opposant à leur imprévoyance ils empruntèrent et
+quand la répétition des emprunts les rendit impossibles ils eurent
+recours à l’inflation.
+
+Cette situation artificielle ne pouvait durer. Impuissante à équilibrer
+ses budgets, la France finit par perdre bientôt la confiance de
+l’étranger et sa monnaie fiduciaire, sans cesse multipliée, se déprécia
+de plus en plus. Elle en est arrivée à payer à l’étranger les
+marchandises nécessaires cinq à six fois plus cher que leur cours
+mondial. J’ai déjà rappelé que plus de la moitié de son budget est
+consacrée à payer les intérêts de ses emprunts.
+
+ * * * * *
+
+Les causes réelles de la chute rapide du franc sur les marchés étrangers
+semblent avoir été assez mal comprises des ministres qui se sont
+succédé. Ils l’attribuaient aux influences les plus variées:
+spéculation, exportation des capitaux, etc., auxquelles ils tentaient de
+remédier par des mesures draconiennes. Les améliorations espérées furent
+d’ailleurs complètement nulles.
+
+Désespéré de son impuissance, un des derniers ministres des Finances
+disait: «Je me heurte à des phénomènes inconnus.»
+
+Les phénomènes inconnus auxquels se heurtèrent tant de ministres
+étaient, en réalité, très simples pour des esprits que les illusions
+n’aveuglaient pas.
+
+On les déduit facilement du court exposé qui précède et on peut les
+résumer dans un petit nombre de propositions d’une élémentaire évidence.
+
+1º Une nation s’appauvrit rapidement quand, d’une façon permanente, ses
+dépenses sont supérieures à ses recettes.
+
+2º Tout ce qui entrave la capacité de production d’un pays: persécution
+des capitaux générateurs des grandes industries, interdiction aux
+ouvriers d’augmenter leurs heures de travail, etc., accélère la ruine.
+
+3º Pour restaurer les finances d’un pays, il faut accroître sa
+production et son commerce puis réduire ses dépenses.
+
+ * * * * *
+
+Les chiffres de notre dette sont considérables, quoique différents
+suivant les auteurs. Dans un discours prononcé en décembre 1926, M.
+Poincaré les évalue à 281 milliards, répartis comme il suit: 150
+milliards de dettes perpétuelles, 37 milliards de dettes à court terme
+et 94 milliards de dette flottante. Au total de cette dette on devra
+bientôt joindre 21 milliards nécessaires à l’achèvement des réparations
+des régions libérées.
+
+Il faudra probablement ajouter encore aux chiffres précédents 16
+milliards 325 millions de francs-or dus à l’Angleterre et 23 milliards
+de francs-or aux États-Unis. Converties en billets de banque français,
+ces sommes représenteraient près de 200 milliards au cours actuel de 125
+francs la livre.
+
+Le total de toutes ces dettes atteindrait environ 500 milliards; c’est à
+peu près le chiffre donné par le _Journal de la Société de statistique
+de Paris du 19 mai 1926_.
+
+Les recettes annuelles produites par l’impôt se montent à 41 milliards,
+dont plus de la moitié (22 milliards 778 millions) sont consacrés à des
+dépenses obligatoires: service des rentes, pensions, etc. Voici,
+d’ailleurs, comment se répartit cette dernière somme: dette intérieure
+12 milliards 906 millions, dette extérieure 4 milliards 778 millions,
+pensions civiles et militaires, 5 milliards 94 millions.
+
+L’emprunt, et surtout l’inflation, ont été jusqu’ici les principales
+ressources utilisées pour faire face à nos formidables dépenses.
+
+Le montant des billets de banque, qui atteignait déjà 39 milliards et
+demi en mai 1924, s’est élevé à 54 milliards en juillet 1926. A ce
+chiffre il faut ajouter 44 milliards de bons de la Défense nationale qui
+sont en réalité des billets de banque portant intérêts. Ces 100
+milliards environ de billets sont garantis seulement par une réserve
+d’or et d’argent ne dépassant pas 4 milliards.
+
+A mesure que s’accroissait le chiffre des billets sans garantie, la
+chute du franc s’accélérait, et son pouvoir d’achat diminuait, phénomène
+observé invariablement dans tous les pays ayant pratiqué l’inflation.
+
+Aujourd’hui le pouvoir d’achat du franc est cinq fois moindre qu’avant
+la guerre; ce qui veut dire, naturellement, que la vie est cinq fois
+plus chère.
+
+ * * * * *
+
+La situation financière que nous venons de résumer a eu pour conséquence
+la ruine de plusieurs classes de la population française.
+
+L’impôt sur le capital, qui obsède l’imagination des socialistes, s’est
+trouvé, en dehors de leur intervention, beaucoup plus élevé qu’ils
+n’auraient pu l’espérer. Un particulier possédant un capital de 100.000
+francs de rentes françaises au moment de la guerre, a vu sa valeur
+réduite de moitié. Sans doute le revenu n’a pas diminué en apparence
+mais, comme le pouvoir d’achat du billet de banque ne représente que le
+cinquième au plus de sa valeur primitive, un revenu actuel de 5.000
+francs équivaut à 1.000 francs seulement d’avant guerre.
+
+De l’abaissement du pouvoir d’achat du franc, commerçants, agriculteurs
+et ouvriers n’ont, je l’ai montré plus haut, nullement souffert. Les
+premiers ont simplement élevé le prix de leurs marchandises; les
+derniers, le taux de leurs salaires. Ces salaires ont même été accrus
+beaucoup plus que ne l’aurait justifié la baisse du franc.
+
+En réalité l’ouvrier est notablement plus à son aise qu’avant la guerre.
+Paysans et commerçants se sont enrichis. Terres et fonds de commerce ont
+vu s’accroître de beaucoup, en effet, leur valeur.
+
+Ce qui précède permet déjà de pressentir qu’à mesure que montaient vers
+l’aisance ou la richesse ouvriers, paysans et commerçants, l’ancienne
+bourgeoisie descendait lentement la pente conduisant à une gêne frisant
+la pauvreté.
+
+ * * * * *
+
+Nous ne pouvons examiner en détail les moyens poursuivis pour remédier à
+l’appauvrissement de la France. Ceux indiqués sont généralement assez
+illusoires. On n’améliorera la situation actuelle, ni par les emprunts,
+ni par l’inflation, ni par la stabilisation artificielle des monnaies.
+Ainsi que nous l’avons déjà fait remarquer, un pays n’accroît sa
+richesse qu’en améliorant son agriculture et son industrie.
+
+Sur ces deux éléments de la richesse nous étions dépassés depuis
+longtemps. M. Cayeux a montré, dans _L’Ingénieur Français_, à quel
+point, faute d’entente entre les industriels et de matériel convenable,
+nos industries dépérissaient tour à tour, à mesure que progressaient
+celles de l’Allemagne. Les progrès germaniques étaient tellement rapides
+qu’en 1913, pour ne citer qu’un exemple, elle nous vendait 50.200 tonnes
+de matériel électrique, contre 2.100 tonnes en 1907. «Les uns après les
+autres, les industriels baissaient pavillon devant l’importation
+d’outre-Rhin.»
+
+Si les Allemands, au lieu d’une guerre militaire, se fussent bornés à
+une guerre économique, c’est nous, aujourd’hui, qui serions les vaincus.
+
+Sans doute la guerre a fait réaliser quelques progrès, mais ils sont
+bien insuffisants encore.
+
+Le but à poursuivre est d’arriver à rendre l’exportation supérieure aux
+importations. Seul cet excédent permettra un redressement financier.
+
+C’est donc très justement que notre ministre des Finances, M. Raymond
+Poincaré, recommandait, dans un important discours, «d’intensifier sous
+toutes les formes la production métropolitaine et coloniale».
+
+ «Il n’est pas, ajoutait-il, de réforme financière ni surtout de
+ réforme monétaire durable, et il n’est point de stabilisation vraie,
+ si la balance commerciale, ou tout au moins la balance des comptes, ne
+ présente pas un excédent permanent.»
+
+ * * * * *
+
+La nécessité d’accroître notre production nationale, celle de
+l’agriculture notamment, est malheureusement paralysée par une de ces
+aberrations démocratiques, d’où dérive souvent la décadence d’un pays.
+La terrible loi des 8 heures, qui a supprimé la liberté du travail en
+interdisant aux ouvriers d’augmenter leur production, a considérablement
+élevé les frais d’exploitation de beaucoup d’industries, les chemins de
+fer notamment.
+
+C’est avec une inlassable vigueur, que d’imprévoyants ministres ont
+appliqué cette loi. Dans une séance de la Chambre des Députés, le
+Ministre du travail s’exprimait comme il suit:
+
+ «L’industrie est totalement réglementée, nous allons maintenant
+ entreprendre la réglementation des autres professions: hôtels,
+ restaurants, cafés, banques, assurances, salons de coiffure,
+ pharmacies, etc... au total, sur 7.000.000 de travailleurs français
+ pouvant être assujettis à la loi, il n’y a pas à l’heure actuelle
+ 500.000 personnes qui y échappent et elles n’y échapperont pas
+ longtemps.»
+
+M. de Dion, sénateur de la Loire-Inférieure, a eu la curiosité de
+rechercher ce que coûtait à la France, l’application de cette
+désastreuse loi, conservée en théorie, mais rejetée en pratique depuis
+longtemps, par les Allemands.
+
+Voici quelques-uns de ses calculs:
+
+ «Si les 6.500.000 travailleurs français soumis à la loi de 8 heures
+ avaient le droit de travailler 10 heures, cela ferait annuellement
+ 4.056.000.000 d’heures de travail.»
+
+ Fixant la valeur de l’heure à 2 francs, M. de Dion fait remarquer que:
+ «les pertes de richesse économique sont de 8 milliards 112 millions de
+ francs par année... L’auteur ajoute que les heures de travail ainsi
+ perdues ont été faites: par 1.625.000 ouvriers étrangers, qui sont
+ venus combler la défaillance légale de la main-d’œuvre française. Si
+ l’ouvrier français avait travaillé 10 heures, une telle immigration ne
+ se serait pas produite.
+
+ D’après les calculs du même auteur, «ces ouvriers étrangers
+ enverraient, annuellement, dans leur pays, 1 milliard 625 millions de
+ francs, économisés par eux. C’est, depuis six ans, près de dix
+ milliards qui ont franchi la frontière.»
+
+Cette importante exportation des capitaux a sûrement contribué à
+l’élévation du change, et à l’augmentation du coût de la vie qui en a
+été la suite. Les exemples qui précèdent, joints malheureusement à
+beaucoup d’autres, montrent que la France a été victime non pas
+seulement de ses dépenses, mais d’une accumulation d’erreurs politiques
+et financières.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+LE THERMOMÈTRE PSYCHOLOGIQUE DES SITUATIONS FINANCIÈRES
+
+
+Le passage du qualitatif au quantitatif constitue, je l’ai rappelé
+ailleurs, un des plus importants progrès réalisés dans les sciences.
+Elles ont été transformées lorsque furent découverts les instruments de
+mesure tels que le thermomètre. Les progrès se sont multipliés avec la
+précision des mesures. C’est ainsi que la découverte du bolomètre, qui
+permet d’évaluer les variations de température d’un millionième de
+degré, a montré que le spectre solaire invisible était immensément plus
+long que le spectre visible. Il en résultait que l’œil humain ne perçoit
+qu’une infime portion de la lumière qui enveloppe les choses.
+
+Malheureusement, la découverte d’instruments de mesure des forces qui a
+transformé la physique, n’a pu être réalisée jusqu’ici dans le domaine
+de la psychologie. Le plaisir et la douleur, l’amour et la haine, la
+tristesse et la joie, ne peuvent se mesurer avec précision encore. Très
+vagues sont les indications qui prétendent en déterminer
+approximativement la grandeur.
+
+ * * * * *
+
+Des événements imprévus ont permis de découvrir une méthode permettant
+de mesurer avec la rigoureuse précision qui n’appartient qu’aux
+chiffres, l’opinion collective de l’univers sur la situation financière
+de divers pays.
+
+Cette méthode de mesure est constituée par la cote des changes.
+Véritable thermomètre psychologique, elle formule nettement l’opinion
+générale sur la situation financière d’un pays. Devant ses chiffres, les
+gouvernements grandissent ou s’effondrent. Sur ses indications fut
+instantanément renversée toute une équipe ministérielle, et le parlement
+obligé d’accepter un chef de gouvernement dont, quelques jours
+auparavant, il n’aurait voulu à aucun prix.
+
+ * * * * *
+
+Le thermomètre physique traduit les forces matérielles. Le nouveau
+thermomètre psychologique révèle la synthèse d’un immense réseau de
+forces collectives.
+
+Et il s’agit bien ici d’une puissance nouvelle qui vient de surgir de
+l’infini tourbillon des causes. On pourrait feuilleter longtemps des
+pages d’histoire avant de découvrir, parmi les anciens maîtres du monde,
+papes, rois et empereurs, un pouvoir politique ayant égalé celui de la
+force nouvelle que les temps modernes ont vu naître.
+
+Les centres de son rayonnement ne sont situés ni dans les parlements, ni
+dans les palais des rois, mais dans les édifices imposants où siègent
+les Bourses des grandes capitales. C’est de ces tribunaux anonymes que
+partent les chiffres qui domineront les volontés des parlements, des
+souverains et des peuples. Ils feront naître la pauvreté ou la richesse,
+les révolutions, l’anarchie et les dictatures.
+
+De quelles influences la puissance nouvelle dont nous venons de montrer
+la grandeur est-elle formée?
+
+Jadis inconnue, elle ne pouvait naître qu’à la suite de découvertes
+permettant à certains personnages disséminés dans tout l’univers,
+d’associer un instant leurs volontés individuelles pour la transformer
+en une seule volonté collective.
+
+Sur quels éléments se basent les jugements de cette volonté collective
+dont les arrêts instantanés exercent une influence si colossale?
+
+Dans les cas les plus simples, cette volonté collective est d’une
+interprétation facile, mais il n’en est pas toujours ainsi. On comprend
+la brusque hausse d’une cinquantaine de francs de la livre, quand arriva
+au pouvoir un président du Conseil soumis aux volontés socialistes. Le
+tribunal mondial entrevit immédiatement l’évasion des capitaux et les
+mesures spoliatrices des socialistes capables de provoquer la ruine de
+la France.
+
+Dans des cas aussi simples, la relation des effets aux causes apparaît
+nettement. Elle s’aperçoit moins dans les circonstances ordinaires.
+
+Sans prétendre résoudre entièrement le problème de l’unanimité des
+volontés collectives, on peut dire qu’avec la suppression des distances
+par le télégraphe, il se forme dans le monde, sur certaines questions
+essentielles, une opinion universelle moyenne que la contagion mentale
+propage rapidement.
+
+Un grand nombre des mesures prises par les gouvernements de certains
+pays pour provoquer la confiance collective et assainir leur monnaie
+sont les équivalents d’une plaidoirie prononcée par un avocat habile
+devant un tribunal redouté dont les décisions sans appel peuvent avoir
+les plus lourdes conséquences sur la vie d’un peuple.
+
+ * * * * *
+
+Les forces qui régirent le monde aux diverses périodes de son histoire
+étant inaccessibles à la mentalité populaire furent transformées en
+personnalités divines ou humaines douées d’imaginaires pouvoirs.
+
+Et c’est pourquoi la mystérieuse évolution des forces qui dirigent la
+naissance des chiffres enregistrés par les Bourses dépend, dans la
+croyance populaire, des volontés d’une petite oligarchie de tout
+puissants banquiers que les socialistes poursuivent de leur haine et
+dont les chefs d’État sollicitent le concours.
+
+Et ici, l’erreur des gouvernants ressemble fort à l’erreur populaire:
+ils croient, eux aussi, qu’avec le concours de quelques puissants
+banquiers, la situation financière d’un pays pourrait être transformée.
+Il dépendrait de leur concours, par exemple, que le cours d’une monnaie
+fût changé.
+
+En réalité, ce pouvoir supposé est imaginaire. L’expérience suffirait à
+montrer que les millions, parfois prêtés par les princes de la finance,
+pour modifier le cours d’une monnaie, ont toujours été engloutis sans
+résultat durable.
+
+Plusieurs expériences du même ordre ont prouvé à quel point les forces
+individuelles étaient impuissantes à lutter contre l’immense agrégat de
+forces économiques collectives qui, de nos jours, déterminent la marche
+financière du monde.
+
+ * * * * *
+
+Dans la plupart des pays européens: France, Italie, Belgique, Pologne,
+Autriche, etc., les problèmes financiers sont aujourd’hui au premier
+plan. Ils conditionnent la vie politique et sociale tout entière.
+
+Les deux points essentiels de ces problèmes sont l’équilibre du budget
+et la création d’une monnaie à valeur fixe, c’est-à-dire n’étant soumise
+à aucune oscillation.
+
+Ces deux problèmes, le second surtout, ne semblent pas d’une solution
+facile, puisque les experts nommés dans divers pays pour les résoudre
+ont généralement abouti à d’insuffisants résultats.
+
+Il ne faut pas s’en étonner, d’ailleurs: les experts ne font, en effet,
+entrer dans leurs calculs que des éléments économiques mesurables, alors
+que les problèmes à résoudre sont souvent dominés par des facteurs
+psychologiques échappant à toute mesure.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+DIFFICULTÉS PSYCHOLOGIQUES DES RÉFORMES ADMINISTRATIVES
+
+
+Parmi les moyens employés par les États européens, la France notamment,
+pour restaurer leur situation financière, figurent les économies que
+pourraient produire les transformations opérées dans des administrations
+compliquées et coûteuses.
+
+Le gouvernement français a débuté dans cette tâche par la phase aisée
+des suppressions qui précède la période plus difficile des
+réorganisations.
+
+ * * * * *
+
+La coûteuse multiplication des fonctionnaires a des causes
+psychologiques lointaines que nous résumerons bientôt; elle résulte
+également du régime démocratique. Chaque député réclame la création
+d’emplois nouveaux afin d’y caser les plus influents de ses électeurs,
+et les ministres ont trop besoin du vote des parlementaires pour leur
+refuser ces créations. C’est ainsi que les fonctionnaires ont pullulé
+d’une formidable façon.
+
+Le même phénomène s’observe depuis longtemps dans la plupart des pays
+dotés d’un régime parlementaire,--l’Italie, notamment. Il fallut la
+révolution fasciste pour débarrasser ce pays d’un excédent de personnel
+qui le ruinait et l’opprimait.
+
+ * * * * *
+
+Cette multiplication des fonctionnaires est une des causes de la
+coûteuse complication de l’administration française; mais il en existe
+d’autres, plus profondes encore.
+
+Malgré ses allures révolutionnaires, le Français est peut-être le plus
+conservateur de tous les peuples, et c’est pourquoi une administration
+adaptée aux besoins d’époques antérieures et qui vieillissait chaque
+jour, a pu se conserver sans changement, depuis la période lointaine où
+elle fut réorganisée par Napoléon.
+
+Les régimes politiques ont péri tour à tour, des partis nouveaux sont
+nés, des révolutions ont balayé les trônes; seule, la vieille
+administration française est restée immuable. Elle est l’unique pouvoir
+qu’aucun bouleversement n’ait effleuré. Plus puissante que les
+souverains, les parlements et les ministres, elle continue à gouverner
+despotiquement la France.
+
+Tout en conservant des cadres invariables, les administrations publiques
+se sont compliquées en vieillissant et ont formé, finalement, une série
+de petits pouvoirs indépendants séparés par des cloisons étanches.
+
+Ce dernier phénomène constitue une des caractéristiques de nos
+administrations; il est traduit clairement dans l’histoire souvent
+rappelée--parce qu’elle est typique--de ces trottoirs parisiens, dépavés
+et repavés trois fois en un mois, en raison de l’impossibilité d’une
+entente entre les administrations chargées de la pose du gaz, de l’eau
+et du téléphone pour exécuter leur travail en même temps.
+
+Dans toutes les administrations, les bureaux vivent séparés et
+persistent à ne pas se connaître. Il en résulte que la moindre affaire
+demande au public des dérangements énormes.
+
+L’impuissance des administrations à se concerter dans un intérêt commun
+est spéciale à la France. Elle ne s’observe pas en Allemagne.
+
+Cette différence avait beaucoup frappé un grand industriel du Nord, M.
+Guérin, qui, accepté par les gouvernements allemand et français comme
+intermédiaire pendant la guerre pour la distribution des vivres reçus
+d’Amérique, avait l’autorisation de se rendre alternativement à Paris et
+à Berlin afin de régler les difficultés relatives à cette distribution.
+
+--A Berlin, disait-il devant moi, alors même que l’affaire en cours
+concernait plusieurs administrations, la décision m’était remise en
+vingt-quatre heures. A Paris, pour la même affaire, je passais souvent
+huit jours à courir de ministère en ministère, renvoyé de bureau en
+bureau sans pouvoir obtenir une solution.
+
+ * * * * *
+
+Toute tentative de réforme administrative se heurte dans certains pays,
+la France notamment, à des concepts psychologiques fondamentaux auxquels
+l’hérédité et l’habitude ont donné une grande force.
+
+C’est en raison de telles influences que notre histoire présente, malgré
+des apparences contraires, une remarquable continuité dans les régimes
+divers qui se sont succédé. Tous tendaient à soumettre le pays à
+l’autorité d’un pouvoir central chaque jour plus absorbant.
+
+L’unité faite, les habitudes fixées dans les âmes ne pouvaient changer.
+Sous des noms nouveaux, nous continuons, en réalité, l’ancien régime.
+
+Sous la pression d’une mentalité créée par des siècles d’efforts, l’État
+a fini par absorber la gestion d’une foule d’entreprises et a substitué
+de plus en plus son autorité à l’initiative des citoyens. Le
+développement du socialisme, c’est-à-dire de l’étatisme, ne représente,
+en fait, que la suprême floraison d’un long passé, la conséquence
+dernière d’un idéal poursuivi pendant des siècles. Les socialistes ne
+font que continuer une tradition historique en réclamant chaque jour
+davantage l’intervention de l’État. On peut tout au plus leur reprocher
+d’aller un peu loin dans cette voie. C’est ainsi que le maire et député
+du Creusot préconisait récemment la reprise par l’État non seulement des
+usines, mais aussi de la terre. Tout ce que récolteraient les paysans
+appartiendrait à la collectivité.
+
+On ne peut dire que le socialisme nous menace puisque, en réalité, il
+est établi depuis longtemps. J’ai souvent répété que, malgré tant
+d’apparences contraires, il n’existait en France qu’un seul parti
+politique: l’étatisme.
+
+Cette assertion ne serait contestable que s’il était possible de citer
+un seul groupe politique français qui ne réclamât pas constamment, dans
+les moindres actes de la vie publique ou privée, l’intervention de
+l’État. Les socialistes ne font qu’exagérer cette tendance.
+
+ * * * * *
+
+L’influence absorbante de l’État est une conséquence des difficultés
+qu’éprouva en France le pouvoir central à unifier les diverses provinces
+dont se composait, jadis, le pays, et à faire disparaître les dernières
+phases de la vie locale. Cette vie étant détruite, l’initiative des
+citoyens, anéantie, ne pouvait renaître.
+
+L’Allemagne a pu échapper à cette centralisation parce que son unité est
+toute récente, puisqu’elle remonte seulement à 1874. Si la vie
+provinciale, disparue en France, est restée, au contraire, très vivante
+en Allemagne, c’est que chacun des anciens royaumes, principautés, etc.,
+dont se compose aujourd’hui l’Empire, avait joui d’une existence
+indépendante pendant des siècles. Alors qu’en France il ne reste plus
+guère qu’un grand centre intellectuel: Paris, l’Allemagne en compte
+plusieurs.
+
+ * * * * *
+
+La formidable et coûteuse complication des moindres opérations
+administratives en France est trop connue pour qu’il soit utile d’y
+revenir longuement. Elle fut bien des fois signalée au Parlement et,
+notamment dans un rapport déjà ancien de Camille Pelletan sur le budget
+de la Marine. On y lisait que:
+
+ «Dans les arsenaux, pour la réception des moindres objets il faut des
+ pièces de comptabilité demandant quinze jours de travail; des
+ centaines d’employés sont exclusivement occupés à calculer, à
+ transcrire, à copier dans d’innombrables registres, à reproduire sur
+ d’innombrables feuilles volantes, à diviser, à totaliser.»
+
+Le même rapporteur, voulant savoir de quelle façon, dans des cas
+identiques, opérait l’industrie privée, visita un établissement
+industriel consacré, comme les arsenaux de l’État, à la construction des
+navires. Cet établissement avait sur chantier deux cuirassés brésiliens,
+un grand croiseur et plusieurs bâtiments à voile. Malgré les nombreux
+détails exigés par cette fabrication, un seul livre indiquant les
+entrées, les sorties et les existants, suffisait à la comptabilité de
+chaque magasin. Grâce à ces simplifications, les prix de l’industrie
+privée étaient de 25 à 50 p. 100 moins élevés que ceux des arsenaux de
+l’État.
+
+Ces différences de prix de revient s’observent dans tous les domaines.
+L’ingénieur R. Carnot écrivait, récemment, que les bateaux charbonniers
+réquisitionnés par l’État avaient un rendement inférieur de 40 à 50 p.
+100 à celui des navires dirigés par les importateurs travaillant pour
+leur compte.
+
+Mêmes constatations dans toutes les gestions étatistes. _Le Matin_ en a
+fourni un nouvel exemple avec l’histoire de la liquidation des stocks
+américains d’Aubervilliers. L’État, n’arrivant pas à terminer cette
+liquidation, la confia à un industriel. Ce dernier commença par
+remplacer les centaines d’employés officiels par huit agents de son
+choix. En quelques jours, la liquidation était achevée.
+
+ * * * * *
+
+Les causes de la coûteuse complication de la gestion de l’État sont tout
+à fait indépendantes de l’intelligence des employés. Elle résulte
+surtout de leur terreur des responsabilités, conséquence du réseau de
+vérifications superposées et minutieuses dont les moindres actes de
+chaque agent sont enveloppés. L’omission de la plus légère formalité est
+sévèrement relevée.
+
+La crainte des responsabilités et l’accumulation des règlements dans les
+administrations rendent extrêmement compliquées et longues des
+opérations qui, dans l’industrie privée, n’exigeraient que quelques
+minutes. On en peut juger par l’histoire que citait jadis au Parlement
+M. Delcassé, sur les longs rapports échangés entre une demi-douzaine de
+chefs de bureaux pour savoir si une dépense de 77 kilos de fer
+figurerait pour 3 fr. 46 ou 3 fr. 47 dans la comptabilité.
+L’intervention directe du ministre fut finalement nécessaire pour
+trancher cette grave question.
+
+ * * * * *
+
+L’organisation conduisant aux complications qui viennent d’être
+signalées n’a pas seulement pour résultat un gaspillage énorme d’argent,
+mais aussi un véritable écrasement du public sous le poids de formalités
+accablantes dont est enveloppé, aujourd’hui, le moindre acte
+administratif. _Le Temps_ faisait, à ce propos, les réflexions
+suivantes:
+
+ «La suppression de fonctionnaires serait bien acceptée, si elle
+ signifiait réellement la suppression des formalités, de tant de
+ formalités administratives dont depuis longtemps il souffre et dont il
+ est las. Tant de démarches dans tant de bureaux, tant de paperasses à
+ faire signer et contresigner, tant d’autorisations à solliciter, et
+ tant de retards interminables dus à l’ingénieuse superposition de
+ contrôles, qui, d’ailleurs, ne servent jamais de rien; tant de
+ déclarations échelonnées tout le long de l’année à propos de tout;
+ l’impossibilité de se mouvoir sans la permission en règle de qui de
+ droit: voilà bien ce que voudraient voir disparaître ou, du moins,
+ s’atténuer l’immense majorité des Français.»
+
+ * * * * *
+
+On entrevoit déjà combien seront difficiles les réformes projetées.
+
+Les peuples très conservateurs, et par conséquent n’ayant pas su
+évoluer, n’arrivent souvent à se soustraire au joug de coutumes devenues
+trop pesantes que par des révolutions violentes.
+
+Ce qui précède suffit à montrer que la réduction du personnel
+administratif aura bien peu d’effet, si elle n’est accompagnée d’une
+transformation complète des méthodes. Cette transformation sera
+difficile, car l’aptitude à l’organisation est une des plus rares
+facultés de l’esprit humain.
+
+Ce n’est pas à un comité d’experts qu’il faudra demander des réformes.
+Qu’il s’agisse de finances, d’industrie ou de guerre, les collectivités
+se sont toujours montrées insuffisantes, je le répète, aussi bien à
+organiser qu’à décider.
+
+Ce n’est pas, assurément, qu’une collectivité soit inutile, mais à la
+condition formelle qu’elle soit consultative et non dirigeante. Quand
+Bonaparte rédigea le code qui devait fusionner en lois uniformes le
+droit coutumier régissant alors les diverses provinces de France, il
+laissait discuter librement devant lui les membres du Conseil d’État,
+mais décidait seul du texte qui serait adopté.
+
+ * * * * *
+
+Les considérations qui précèdent étaient nécessaires pour montrer de
+quelles difficultés seront entourées les réformes projetées. Plus on
+avance dans l’étude de l’Histoire, plus on constate que les institutions
+des peuples dépendent surtout d’influences psychologiques créées par un
+long passé. L’âme latine est très stabilisée, aujourd’hui, et chargée
+d’influences ataviques fort lourdes.
+
+Les progrès de l’industrie et de l’interdépendance des peuples
+nécessiteront, cependant, une violente réaction contre l’étatisme qui
+domine la France. Il n’est plus possible d’enfermer la vie des citoyens
+et leurs entreprises dans un inextricable et paralysant réseau de
+formalités tracassières, destructrices de toutes les initiatives.
+
+ * * * * *
+
+Des réformes administratives auraient même été totalement impossibles
+sans les événements qui forcèrent les députés à donner au Président du
+Conseil le droit dictatorial d’opérer des transformations sans
+l’autorisation du Parlement.
+
+En raison des origines de notre Parlement, toute économie se heurtait,
+en effet, à un mur d’impossibilités qu’aucune volonté n’avait réussi à
+briser encore.
+
+Dès qu’un ministre essayait de réaliser des économies il constatait
+rapidement qu’en France, comme le disait un jour devant moi un ancien
+ministre de Finances, aucun personnage n’est assez puissant pour
+supprimer un cantonnier inutile; le ministre qui aurait tenté un tel
+acte d’autorité se serait vu menacé d’interpellations et d’ennuis divers
+par tous les députés du département auquel aurait appartenu le
+cantonnier supprimé. Plus impossible encore de fermer un collège sans
+élèves, un tribunal sans clients, un arsenal sans travail, etc.
+
+Non seulement les ministres restaient impuissants à réaliser la moindre
+économie, mais ils étaient amenés, chaque jour, par des députés que
+leurs électeurs harcelaient, à créer des emplois nouveaux inutiles et à
+multiplier les gaspillages. Parmi ces derniers on peut citer la
+distribution, pour de simple fêtes locales à certaines communes
+privilégiées, de centaines de millions prélevés sur le «fonds commun» et
+toutes les dépenses inutiles critiquées dans les rapports de la Cour des
+comptes.
+
+Pour opérer des réformes semblables à celles de Mussolini en Italie, il
+fallut bien accorder au Président du Conseil la faculté de réaliser ces
+économies par décret sans consulter le Parlement.
+
+Malgré le pouvoir conféré au chef du gouvernement d’imposer
+impérativement les réformes jugées nécessaires, on ne doit pas croire
+qu’il soit facile de les imposer par simple décret. Le décret est une
+force, mais la mentalité de ceux auxquels on va l’imposer est une autre
+force capable de paralyser la première.
+
+
+
+
+LIVRE VIII
+
+ROLE DE LA MONNAIE DANS L’ÉVOLUTION ÉCONOMIQUE DU MONDE
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+LES FORMES DIVERSES DE LA MONNAIE: APPARENCES ET RÉALITÉS
+
+
+La vie de plusieurs peuples européens est suspendue aujourd’hui à leur
+monnaie. Les questions de change, de stabilisation, etc., profondément
+ignorées du public il y a quelques années à peine, exercent maintenant
+une action prépondérante. Souvent mal comprises elles furent l’origine
+d’erreurs qui firent perdre des centaines de millions à divers États.
+
+Pour jeter un peu de lumière sur un sujet aussi compliqué il faut
+remonter aux principes très simples d’où les notions accessoires
+dérivent; nous allons l’essayer maintenant.
+
+ * * * * *
+
+_Origines et nature de la monnaie?_--On peut considérer comme monnaie
+tout objet pouvant servir de moyen d’échange.
+
+Chez les peuples primitifs, des matières fort diverses servent de
+monnaie. C’est la phase dite du troc, à laquelle reviennent les nations
+civilisées quand leur ancienne monnaie n’est plus acceptée. Lorsque les
+marks tombèrent en Allemagne au voisinage de zéro, une foule d’objets:
+le stère de bois, l’hectolitre de blé, le quintal de charbon, etc.,
+devinrent des unités monétaires servant aux transactions. Les guerriers
+du temps d’Homère n’opéraient pas autrement lorsqu’ils échangeaient un
+bœuf contre un bouclier.
+
+Le bœuf resta longtemps une forme de monnaie usuelle, comme l’indiquait
+l’expression «mettre à quelqu’un un bœuf sur la langue», c’est-à-dire
+acheter son silence.
+
+Le bœuf, ou des unités analogues, n’étant pas d’un maniement facile, on
+chercha naturellement une autre marchandise aisée à manier et possédant,
+en même temps, une certaine valeur sous un faible poids. Des métaux
+divers, l’or et l’argent notamment, divisés en petits fragments,
+finirent par devenir la monnaie universelle.
+
+A une époque relativement récente on chercha les moyens d’éviter les
+transports incommodes de monnaies en les déposant dans les coffres-forts
+d’établissements spéciaux chargés de les conserver et qui donnaient, en
+échange, des reçus indiquant que l’or et l’argent déposés seraient
+rendus immédiatement à toute personne présentant ce reçu de dépôt. Avant
+la guerre le billet de banque n’était pas autre chose puisqu’il
+représentait simplement le reçu d’un dépôt remboursable à volonté.
+
+Malgré ses apparences, le nouveau billet de banque à coût forcé, non
+échangeable contre une valeur métallique, n’a aucune analogie avec
+l’ancien billet de banque remboursable à vue. Il constitue simplement un
+titre d’emprunt sans date de remboursement et se trouve comme tous les
+titres analogues soumis aux fluctuations du change.
+
+Cette créance peut être comparée à un titre de rente dont la seule
+garantie est la confiance inspirée par l’état émetteur. Son cours varie
+avec les oscillations de cette confiance. La cote de la Bourse, comme il
+a été précédemment expliqué représente les arrêts sans appel d’une sorte
+de tribunal mondial décidant du degré de confiance inspiré par les
+divers états.
+
+ * * * * *
+
+La facilité d’émettre des billets sans garantie métallique permet aux
+états de créer une source artificielle de richesse momentanée. Mais, à
+mesure que les émissions augmentent, phénomène qualifié d’inflation, la
+confiance diminue et la valeur des billets émis descend rapidement vers
+zéro, comme l’Allemagne en fit l’expérience.
+
+L’inflation continue aboutit donc à la ruine, comme le ferait,
+d’ailleurs, la répétition d’emprunts quelconques.
+
+Mais si l’expérience prouve que l’inflation prolongée se termine
+toujours par la ruine, elle montre aussi que cette inflation peut rendre
+momentanément de grands services à un pays.
+
+C’est grâce, en effet, à l’emploi prolongé de billets de banque à cours
+forcé que l’Angleterre put se procurer les ressources nécessaires pour
+combattre Napoléon. Plus heureux que nos billets modernes, les billets
+anglais ne perdirent jamais plus de 50 p. 100 de leur cours et, après la
+guerre, ils purent être bientôt remboursés au pair.
+
+Ce fut également avec le mark à cours forcé que les Allemands
+reconstruisirent leur flotte, bâtirent de grandes usines et préparèrent
+leur renaissance économique. Elle leur servit également à se constituer
+à l’étranger une réserve de devises appréciées qui constituèrent plus
+tard la garantie d’une nouvelle monnaie dès que l’ancien mark, tombé au
+voisinage de zéro, fut retiré de la circulation.
+
+Cette réserve s’étant montrée insuffisante pour servir de garantie à une
+émission importante de la nouvelle monnaie, il fallut y ajouter une
+garantie hypothécaire portant sur un certain nombre d’immeubles. Les
+billets alors émis étaient comparables aux obligations hypothécaires de
+notre Crédit foncier, c’est à dire parfaitement garantis. Par le fait
+seul de cette garantie, la nouvelle monnaie se trouva soustraite aux
+variations du change et resta aussi stable que la livre anglaise ou les
+dollars américains.
+
+La très instructive évolution du mark allemand présente, entre autres
+particularités, ce phénomène curieux qu’avec sa mauvaise monnaie
+constituée par ce mark déprécié, l’Allemagne atteignit momentanément un
+certain degré de prospérité, alors qu’avec sa bonne monnaie elle se
+trouve gênée, comme le montre l’existence de 1.700.000 chômeurs sur son
+territoire.
+
+Ce phénomène résulte de la rareté d’une monnaie qu’on ne pourrait
+multiplier qu’en retombant dans l’inflation.
+
+En France, l’inflation fut pratiquée sur une large échelle et donna
+pendant quelques années l’illusion de la richesse, mais emprunts et
+inflation se multiplièrent tellement qu’aujourd’hui, sur un budget de 40
+milliards, plus de la moitié est consacrée au versement de l’intérêt des
+sommes empruntées.
+
+ * * * * *
+
+L’expérience d’un peuple servant rarement à un autre, la France a répété
+les mêmes erreurs que l’Allemagne sur l’inflation et les emprunts.
+
+En France, comme en Allemagne, on mit un certain temps à comprendre que
+le billet de banque ne peut constituer une valeur invariable qu’à partir
+du jour où il est échangeable à volonté contre une quantité d’or ou
+d’argent égale à celle imprimée sur le billet. C’est un principe
+fondamental dont l’importance apparaîtra dans les problèmes de la
+stabilisation et de la revalorisation que nous allons étudier
+maintenant.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+STABILISATION ET REVALORISATION
+
+
+La guerre ayant obligé les grands états européens à des dépenses fort
+supérieures à leurs ressources, ils ont été forcés d’utiliser la monnaie
+artificielle constituée par des billets de banque sans garantie. Cette
+source apparente de richesse étant d’un emploi facile, tous les États en
+ont abusé jusqu’au moment où la monnaie artificielle ainsi créée perdit
+toute sa valeur comme en Allemagne, ou seulement une grande partie de sa
+valeur comme en France, en Belgique, etc.
+
+Les gouvernements ayant fini par constater que la baisse continue de la
+monnaie rendait les relations commerciales fort difficiles, il était
+nécessaire de trouver un remède à cette situation.
+
+Plusieurs méthodes furent successivement tentées, résumons-les
+brièvement.
+
+ * * * * *
+
+La plus simple paraissait être de réduire la valeur attribuée aux
+billets dépréciés, déclarer comme les Belges, par exemple, que l’ancien
+billet de 5 francs ne serait plus admis que pour un franc. Quel que soit
+le nom donné à l’opération, elle constitue une simple faillite. Dans le
+cas de la Belgique, la faillite a été de 80 p. 100.
+
+A côté de cette stabilisation légale, et par conséquent forcée, d’autres
+États, comme la France, se sont contentés, jusqu’à l’heure où j’écris
+ces lignes, d’une stabilisation de fait, c’est-à-dire de la
+stabilisation établie par la loi générale de l’offre et de la demande.
+Cette manière d’opérer est conforme à la conception des économistes qui
+pensent que:
+
+ «La véritable stabilisation, est celle qui se fait d’elle-même
+ lorsque, pendant une longue période, la valeur de la monnaie a été
+ stable sur le marché des changes.»
+
+D’autres économistes assurent que la revalorisation du franc obtenue par
+la prospérité industrielle croissante d’un pays, serait supérieure à la
+faillite constituée par une stabilisation légale. Ils font remarquer que
+la revalorisation succédant à la dévalorisation n’est pas un fait unique
+dans l’histoire, puisque l’Angleterre fit la guerre à Napoléon avec des
+billets de banque à cours forcé, qui finirent par perdre plus de 50 p.
+100 de leur valeur, mais reprirent progressivement leur ancien cours,
+après une prospérité industrielle d’une quinzaine d’années.
+
+Cet exemple ne semble pas malheureusement applicable à la situation de
+divers pays, la France notamment.
+
+Les dettes, les traitements, les salaires ont été, en effet, établis à
+des époques où les valeurs successives du franc étaient fort
+différentes. Il est évident, par exemple, que les emprunts contractés à
+la parité or, c’est-à-dire à l’époque où le franc n’avait pas encore
+baissé, et ceux contractés à un moment où le franc avait perdu les
+quatre cinquièmes de sa valeur, représentent, malgré la similitude des
+chiffres inscrits sur les billets, des valeurs bien différentes. On le
+voit immédiatement lorsqu’au moyen d’une cote des changes on convertit
+en dollars ou en livres les valeurs énoncées en francs.
+
+ * * * * *
+
+La consolidation des dettes, c’est-à-dire la transformation d’une dette
+immédiatement exigible en dette à échéance lointaine, est un des moyens
+proposés non pour stabiliser la monnaie, mais pour reculer les dates de
+paiements et alléger, par conséquent, les charges financières d’un pays.
+
+Le gouvernement belge employa cette méthode, lorsque utilisant les
+pouvoirs absolus obtenus du parlement, le roi décréta, le 31 juillet
+1926, la consolidation de la quasi totalité de la dette flottante
+intérieure, représentée par des bons qui atteignaient quatre milliards,
+et dont l’échéance de près de la moitié venait le premier décembre
+suivant. Les créanciers recevaient, en échange de leurs anciens titres,
+des actions privilégiées de la Société Nationale des chemins de fer. Les
+porteurs refusant cet échange devaient être remboursés par tirage au
+sort dans la mesure des disponibilités du Trésor, c’est-à-dire d’une
+très incertaine façon.
+
+La moralité financière de cette opération est évidemment contestable; la
+question était de savoir si elle était préférable à l’inflation à
+laquelle il eût fallu recourir pour rembourser les bons à leur échéance.
+
+ * * * * *
+
+La tentative au retour à l’étalon or par une faillite partielle, comme
+en Belgique, est une opération avantageuse en apparence au point de vue
+mathématique, mais qui, en réalité, ne l’est pas plus à ce dernier point
+de vue qu’au point de vue psychologique.
+
+Elle ne l’est pas au point de vue psychologique pour les raisons que
+voici:
+
+Lorsqu’un billet de banque de cent francs n’est accepté à l’étranger que
+pour vingt francs, le franc est momentanément stabilisé au cinquième de
+sa valeur. C’est donc, en apparence, la même chose que si l’on donnait,
+comme le font les Belges, un billet de vingt francs convertissable en
+or, en échange d’un billet de cent francs ordinaire.
+
+En réalité, ces diverses opérations, d’aspect identique, sont
+psychologiquement bien différentes. Le franc a, en effet, conservé, dans
+divers pays, en France surtout, un prestige mystique indépendant de sa
+valeur réelle d’échange. L’ouvrier auquel on proposerait un salaire de
+dix francs-or au lieu de cinquante francs-papier, ce qui serait pourtant
+la même chose, n’accepterait pas cette substitution, et d’autant moins
+que ses fournisseurs habituels ne se décideraient que lentement à lui
+donner pour ses dix francs-or une quantité de marchandises identique à
+celle livrée pour cinquante francs-papier.
+
+Il faut remarquer aussi qu’en conseillant de stabiliser définitivement
+le franc au cinquième de son ancienne valeur, opération consistant
+réellement en une faillite de 80 p. 100, «on semble oublier, comme le
+fait remarquer la _Westminster Gazette_, que ce serait supprimer
+définitivement une part très importante des richesses et des biens que
+possède la population.»
+
+Évidemment la stabilisation de fait, indépendante de toute action
+gouvernementale, a réduit le franc au cinquième de sa valeur, mais les
+intéressés conservent l’espérance qu’il pourrait reprendre son ancien
+taux.
+
+Stabilisation de fait et stabilisation obligatoire sont au fond la même
+chose, mais la stabilisation forcée consacrant, comme celle de la
+Belgique, une ruine définitive des quatre cinquièmes de la fortune, ne
+laisse place à aucune espérance. La stabilisation naturelle permet au
+contraire d’espérer le retour de la monnaie à son ancienne valeur. Or,
+en politique comme en religion, les hommes vivent surtout d’espérances.
+
+Ces influences psychologiques, que ne voient pas toujours les experts,
+rendent fort dangereuses les solutions radicales qu’ils proposent en
+leur donnant des arguments mathématiques pour soutien. Ces arguments ne
+suffisent nullement, d’ailleurs, à justifier une stabilisation forcée
+comme celle dont nous venons de montrer les inconvénients
+psychologiques.
+
+Les raisons mathématiques de l’opération réalisée en Belgique ne
+seraient valables que si les billets nouvellement émis avaient une
+représentation équivalente en or dans les caisses de la banque qui les a
+émis, mais il n’en a rien été.
+
+Pratiquement, en effet, il fallut bien se contenter d’une garantie en or
+très inférieure au chiffre d’émission des billets.
+
+Les nouveaux billets n’ayant qu’une garantie partielle en or se
+trouveront, par ce seul fait, soumis aux spéculations de la Bourse,
+c’est-à-dire à toutes les fluctuations du change. Les Belges en feront
+probablement bientôt l’expérience.
+
+ * * * * *
+
+Étant donné la situation de la France au moment où j’écris ce livre, on
+peut dire que la meilleure solution actuelle des problèmes de la
+stabilisation est celle formulée par le ministre des Finances à la
+tribune:
+
+ «Une stabilisation de fait doit précéder la stabilisation légale.
+ Cette stabilisation de fait ne se décrète pas, elle s’obtient par la
+ sagesse; elle n’existera que lorsque toutes les principales causes de
+ trouble monétaire auront disparu, et malheureusement nous n’en sommes
+ pas encore là.»
+
+On sait les violentes critiques que provoqua, chez les députés
+socialistes, le refus du ministre de stabiliser légalement la monnaie.
+Convaincus que les sociétés se refont à coups de décrets, ces naïfs
+législateurs étaient persuadés qu’il suffisait d’un décret pour obliger
+tous les peuples de l’univers à accepter les billets de banque français
+au cours déterminé par une loi.
+
+Dans les circonstances actuelles il faut donc vivre avec une monnaie
+dépréciée, mais ne pas oublier qu’une monnaie quelconque devient
+excellente dès que l’industrie et le commerce prospèrent. Essayons de
+les améliorer et renonçons, malgré les conseils des experts, aux
+dangereux emprunts étrangers. Ils alourdiraient encore notre budget par
+le paiement des intérêts et, en outre, finiraient par mettre la France
+sous la tutelle de l’étranger. Elle s’y trouve déjà beaucoup trop.
+
+ * * * * *
+
+On a souvent représenté les Américains comme spéculant contre les
+monnaies européennes dépréciées pour en faire baisser le cours; ils
+sont, au contraire, très intéressés à la stabilisation de ces monnaies,
+celle de la France notamment. Dans une conférence faite à l’Association
+économique internationale, M. Owen D. Young, un des auteurs du plan
+Dawes, faisait remarquer:
+
+ Qu’«il était plus important pour les États-Unis de restaurer la
+ stabilité des monnaies du monde et de les sauver des fluctuations des
+ changes que d’obtenir le paiement de nos créances sur les nations
+ étrangères.»
+
+ «--C’est maintenant notre devoir de veiller à ce que les moyens
+ d’échange entre tous les pays reposent sur une base qui rende le
+ crédit possible et les prêts sûrs. C’est pourquoi aussi l’or qui reste
+ en la possession des États-Unis constitue un fonds de garantie pour
+ les valeurs du monde.»
+
+ * * * * *
+
+Le problème de la stabilisation des monnaies, à l’étude duquel vient
+d’être consacré ce chapitre, est un nouvel exemple des conflits entre
+les forces économiques et les influences psychologiques qui
+caractérisent l’âge actuel.
+
+La solution des problèmes résultant de ces conflits reste difficile. Ils
+représentent, en effet, des équations dont les divers termes n’ont pas
+de commune mesure. Elles contiennent des éléments économiques qui se
+pèsent facilement et des influences psychologiques dont aucune méthode
+ne permet d’évaluer exactement la grandeur. Les forces économiques
+pondérables tendent à dominer le monde, mais les impondérables forces
+psychologiques sont parfois plus puissantes encore.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+FACTEURS ÉCONOMIQUES ET PSYCHOLOGIQUES DU PROBLÈME DE LA STABILISATION
+
+
+Nous venons d’étudier sommairement le problème de la stabilisation. Il
+ne sera pas sans intérêt de rappeler quelques-unes des discussions dont
+il fut l’objet. Cet exposé fera voir à quel point, dans les questions
+économiques nouvelles entremêlées d’influences politiques et
+psychologiques, il est difficile d’arriver à des certitudes.
+
+On sait que, pour tâcher de découvrir les moyens de restaurer nos
+finances, et notamment d’améliorer la valeur du franc, une commission
+d’experts fut chargée de découvrir les méthodes à employer. Après de
+laborieuses réunions, ils formulèrent les conseils suivants:
+
+1º reconnaître immédiatement les dettes envers les États-Unis;
+
+2º faire de grands emprunts à l’étranger afin d’obtenir une masse de
+manœuvre permettant d’empêcher les oscillations du franc;
+
+3º stabiliser la valeur du franc par décret.
+
+Malgré toute l’autorité des experts aucun de leurs conseils ne fut
+suivi, l’amélioration du franc fut obtenue, comme le faisait remarquer
+ironiquement un grand journal anglais, en opérant d’une façon exactement
+contraire à celle indiquée par les experts. Ils déclaraient
+indispensable la reconnaissance des dettes extérieures, et ces dettes
+n’ont pas été reconnues. Ils déclaraient non moins indispensable un
+grand emprunt à l’étranger et le franc a été amélioré sans qu’il ait été
+fait aucun emprunt. Ils déclaraient une stabilisation légale du franc
+nécessaire et aucune stabilisation n’a été effectuée.
+
+Ainsi qu’il arrive souvent, la sagacité d’un seul homme a été fort
+supérieure à celle d’une collectivité. Le ministre des finances a marqué
+combien à la tribune, il eût été onéreux de suivre les conseils des
+experts, lorsqu’il disait: «que la situation actuelle eût été beaucoup
+plus redoutable si nous avions stabilisé à un taux élevé avec le
+concours de l’étranger».
+
+ * * * * *
+
+Dans les problèmes relatifs à la valorisation du franc, les illusions
+ont joué, comme dans beaucoup d’opinions collectives, un rôle
+prépondérant.
+
+Les experts se sont inspirés des illusions les plus répandues et c’est
+pourquoi leurs conclusions furent si médiocres. En ce qui concerne,
+notamment, la stabilisation par décret. M. Charles Dupuy, sous-directeur
+de l’École des Sciences politiques, leur a fait justement observer que:
+
+ «... La stabilisation est impuissante à donner la stabilité, parce que
+ la stabilité ne saurait dépendre d’une disposition législative,
+ qu’elle ne peut résulter que d’un équilibre réel, et non artificiel,
+ entre les ressources et les engagements. Stabilisation n’est pas
+ stabilité; stabilisation ne garantit pas stabilité.»
+
+ * * * * *
+
+Les problèmes posés aux experts étaient à la fois d’ordre économique et
+psychologique. C’est en s’appuyant principalement sur les facteurs
+psychologiques que le gouvernement réussit à relever la valeur du franc.
+
+Le rapport de M. Chéron au Sénat montre combien, à un certain moment, la
+situation avait été critique:
+
+ «Le gouverneur de la Banque de France, le 21 juillet 1926, avait
+ averti le gouvernement de l’imminence d’une suspension des paiements
+ de l’établissement. Les demandes de remboursement des bons de la
+ Défense Nationale affluaient. Les menaces du cartel avaient tué la
+ confiance. Le 20 juillet 1926, la livre sterling était cotée en bourse
+ 240 fr. 25, le dollar 49 fr. 22, le cours de la rente 3% était tombé à
+ 44 fr. 50... L’État se trouvait acculé soit à une inflation nouvelle
+ qui eût précipité la chute du franc, soit à la redoutable éventualité
+ de suspendre ses paiements.»
+
+La situation fut transformée par un nouveau Président du Conseil qui sut
+inspirer confiance.
+
+Les conséquences de son intervention furent rapides: à la date du 11
+décembre 1926 la livre est à 122 fr. 50, avec une diminution de près de
+120 points sur le mois de juillet.
+
+La crise qui avait failli emporter le crédit de la France, et qui
+ébranla le pays tout entier, fut une crise de confiance.
+
+La confiance qui permit le relèvement du franc fut le résultat de
+plusieurs facteurs, notamment le rétablissement de l’équilibre
+budgétaire et la barrière opposée aux menaces socialistes.
+
+Un grand journal a très bien résumé, dans les termes suivants, ce rôle
+des influences psychologiques:
+
+ «Tant que les socialistes ont gouverné dans la coulisse, la livre à
+ 240 francs, la catastrophe toute proche. Dès que les socialistes n’ont
+ plus eu de prise sur le gouvernement, la livre à 123 francs, la
+ stabilité de fait.»
+
+La confiance est un des soutiens psychologiques de la monnaie mais ce
+soutien est provisoire. Ainsi que je l’ai précédemment rappelé le cours
+de la monnaie ne peut être maintenu que par l’accroissement de la
+richesse nationale due aux progrès de l’agriculture et de l’industrie.
+Les questions de monnaie s’évanouissent fatalement dès qu’un pays peut
+payer ses importations avec ses exportations. Toute monnaie devient
+alors presque inutile.
+
+ * * * * *
+
+Le rôle de la confiance dans le relèvement du franc n’avait pas échappé
+aux experts, mais les moyens proposés par eux pour la rétablir auraient
+été probablement plus dangereux qu’utiles.
+
+Parmi ces moyens figuraient comme nous l’avons dit plus haut: 1º
+l’urgence de régler les dettes interalliées; 2º la nécessité de faire un
+emprunt important destiné à procurer à la Banque de France les devises
+nécessaires pour augmenter la garantie des billets de banque, et
+accroître ainsi leur valeur; 3º la stabilisation du franc par décret.
+
+Les faits ont prouvé, qu’une amélioration du franc dépassant toutes les
+espérances des experts avait été obtenue sans aucun des moyens indiqués
+par eux. On saisira les causes des illusions dont cette collectivité
+d’hommes sages fut victime en discutant les causes de leurs
+propositions.
+
+ * * * * *
+
+_Le paiement des dettes interalliées pouvait-il influencer la situation
+financière?_ A en croire les experts et plusieurs économistes,--anglais
+et américains, surtout,--l’amélioration de la situation financière de la
+France aurait été liée à la reconnaissance des dettes envers ses anciens
+alliés.
+
+Il est pourtant visible, sans y réfléchir longuement, que le paiement
+annuel de nombreux milliards à l’étranger, loin d’améliorer le franc,
+n’aurait fait qu’en précipiter la chute. Pour se procurer les livres et
+les dollars nécessaires aux paiements, il aurait fallu vendre, en effet,
+sur les marchés étrangers des quantités colossales de francs. En raison
+de la souveraine loi de l’offre et de la demande, cette opération eût
+fait baisser énormément la valeur du franc, résultat exactement
+contraire à celui espéré.
+
+En admettant même que les banquiers étrangers aient pu être influencés
+par la reconnaissance des dettes, il est infiniment probable que le
+nombre de milliards prêtés par eux eût été très au-dessous de la réserve
+d’or nécessaire pour améliorer le cours des cinquante milliards environ
+des billets de banque français en circulation.
+
+J’ai déjà rappelé que les Américains eux-mêmes commencent à voir
+l’inconvénient de ces dettes si aisément reconnues par les experts. Aux
+citations déjà reproduites dans un précédent chapitre j’ajouterai encore
+celle de M. Baker, ancien secrétaire de la guerre aux États-Unis:
+
+ «Il est inconcevable, que le reste du monde continue à faire des
+ affaires avec nous pendant les soixante-deux ans où chaque pays verra
+ peser sur ses propres industries des impôts écrasants payables aux
+ États-Unis sous une forme ne différant pas beaucoup du tribut que Rome
+ imposait à ses ennemis.»
+
+Les experts ne paraissent pas d’ailleurs avoir possédé des notions
+psychologiques bien judicieuses sur sa mentalité des banquiers
+américains. Ces banquiers sont, en réalité, des commerçants ne désirant
+pas laisser improductif l’or constituant leur marchandise. Non seulement
+ils demandent à l’utiliser en prêts fructueux, mais ils cherchent aussi
+à prendre des intérêts dans les industries susceptibles de rapport.
+C’est ainsi qu’aujourd’hui ils possèdent beaucoup d’actions
+d’entreprises diverses en Allemagne.
+
+On voit par ce qui précède que la proposition des experts d’améliorer
+notre situation financière par la reconnaissance de lourdes dettes à
+l’étranger constituait une illusion dangereuse.
+
+ * * * * *
+
+_Peut-on stabiliser une monnaie par des rachats en Bourse?_ Cette
+illusion, partagée par d’éminents financiers, a coûté un milliard à
+l’Allemagne, quand elle voulut empêcher la chute du mark, et 500
+millions à la Belgique, dans sa première tentative de stabilisation.
+
+Semblable illusion a été également partagée par tous les ministres des
+finances français qui se sont succédé depuis quelque temps. Elle a
+englouti bien des millions et, sans un changement de ministère, la
+réserve d’or de la Banque de France eût subi un anéantissement total.
+
+Lorsque nos experts conseillaient la reconnaissance des dettes de la
+France envers ses alliés, ils supposaient sans doute, eux aussi, qu’avec
+les milliards prêtés par les banquiers étrangers émus de cette
+reconnaissance des dettes, on pourrait constituer «une masse de
+manœuvre» permettant, par des rachats méthodiques, de maintenir le cours
+du franc.
+
+Assurément, on peut, par des demandes d’une devise en Bourse, faire
+monter artificiellement son cours; mais, pour réussir à maintenir
+indéfiniment ce cours, il faudrait une réserve d’or que l’État, acheteur
+de sa propre monnaie, ne possède pas, puisque c’est justement sa
+pauvreté en or qui occasionne la dépréciation de la monnaie.
+
+Sans doute, l’État l’acheteur s’imagine volontiers que le rachat en or
+de la monnaie dépréciée inspirera une telle confiance qu’après quelques
+remboursements le public conservera son papier sans en demander
+l’échange.
+
+De cette illusion dont furent successivement victimes les gouvernants
+allemand et belge, nous aurions été victimes à notre tour, en suivant
+les mêmes errements.
+
+Tant que la Belgique, à l’époque de sa première tentative de
+stabilisation, posséda assez d’or ou de devises équivalentes pour
+racheter ses francs sur le marché, elle put maintenir la livre à 107
+francs; mais aussitôt que sa réserve se trouva épuisée, les
+remboursements furent forcément suspendus. La livre remonta rapidement à
+150 francs, taux qu’elle devait dépasser bientôt.
+
+L’amélioration d’une monnaie par des rachats en Bourse n’a encore réussi
+à aucun État.
+
+L’impossibilité de maintenir artificiellement le taux d’une monnaie
+fiduciaire par des rachats en Bourse ne semble pas due uniquement à des
+motifs économiques ou psychologiques, mais aussi à certaines raisons
+mathématiques.
+
+Le calcul des probabilités démontre, en effet, qu’un joueur à fortune
+finie, jouant avec le possesseur d’une fortune infinie, est fatalement
+condamné à la ruine. Une Bourse quelconque, en raison de ses relations
+télégraphiques instantanées avec toutes les autres Bourses de l’univers,
+représente une immense salle de jeu contenant tous les spéculateurs du
+monde. Le pays qui rachète sa monnaie représente le joueur à fortune
+limitée dont je parlais plus haut. Le joueur à fortune illimitée est
+constitué par la totalité des joueurs du monde. En raison de la loi
+mathématique formulée plus haut, le joueur à fortune finie, c’est-à-dire
+un simple État, est fatalement condamné à engloutir tout l’or qu’il
+possède dans la tentative de faire monter le cours de sa monnaie.
+
+Quelle que soit la valeur de l’argument mathématique qui précède,
+l’expérience prouve qu’aucun rachat en Bourse ne peut faire remonter
+longtemps la valeur d’une monnaie, si le public n’a pas confiance dans
+cette monnaie.
+
+A défaut des expériences précédemment rappelées et des arguments qui
+viennent d’être énoncés, un raisonnement bien simple montrera aisément
+combien sont erronées les espérances relatives à l’efficacité d’une
+masse de manœuvre.
+
+Supposons, en effet, qu’un État possède une masse de manœuvre déclarée
+suffisante pour ôter aux spéculateurs l’idée de provoquer par des ventes
+la baisse d’une monnaie. Si l’impossibilité supposée était réelle, il
+s’ensuivrait que le pays possédant une certaine masse de manœuvre
+pourrait imprimer un nombre indéfini de billets de banque sans s’exposer
+à voir baisser leur valeur. Il deviendrait donc bientôt le plus riche
+pays de l’univers.
+
+
+
+
+LIVRE IX
+
+ROLE DE L’IDÉAL DANS LA VIE DES PEUPLES.
+
+LA RELIGION SOCIALISTE
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+L’ÉVOLUTION DES IDÉALS MODERNES
+
+
+Si les grands génies de la Grèce et de Rome dont la pensée éclaira tant
+de générations revenaient à la lumière, ils seraient éblouis par la
+simple énumération des merveilles réalisées depuis un siècle: des
+forces, jadis insoupçonnées, mises au service de l’homme, l’espace
+conquis, la foudre captée, la parole instantanément transmise à travers
+le monde et bien d’autres découvertes encore.
+
+Ces illustres penseurs seraient étonnés sans doute, mais leur pénétrant
+génie découvrirait vite que, si la raison a transformé l’aspect matériel
+des civilisations, elle exerce sur la conduite des hommes bien peu
+d’action encore. Les croyances politiques et sociales modernes ont les
+mêmes bases sentimentales et mystiques que les croyances religieuses
+antérieures. Les passions qui armèrent jadis tant de peuples les uns
+contre les autres sont identiques à celles qui les arment aujourd’hui.
+Les dissensions qui ruinèrent la Grèce antique, les luttes civiles qui
+mirent fin à la République romaine sont nées de sentiments semblables à
+ceux qui bouleversent encore la vie des nations.
+
+ * * * * *
+
+Devant les découvertes de la science, les philosophes espéraient que
+notre siècle deviendrait celui de la raison pure, que les temples et les
+casernes seraient remplacés par ces laboratoires d’où surgissent des
+forces supérieures à celles dont disposaient les dieux et qu’une
+concorde universelle unirait les peuples.
+
+Il n’en a rien été et on ne saurait s’en étonner. Comment des
+découvertes d’origine rationnelle auraient-elles pu modifier les
+sentiments qui forment la trame de notre nature?
+
+La science a fourni aux sentiments de nouveaux moyens d’action, mais ne
+les a pas transformés. Et c’est pourquoi les découvertes scientifiques,
+loin d’introduire la paix dans le monde, n’ont fait que rendre les
+guerres modernes plus meurtrières et plus cruelles que celles du passé.
+
+Les savants dont je parlais plus haut constateraient également que les
+illusions mystiques sont aussi puissantes aujourd’hui qu’elles l’étaient
+de leur temps. Faisant partie de la nature de l’homme, elles ne meurent
+pas plus que l’amour, l’ambition et la haine. Ils verraient très vite
+que les fidèles, prosternés il y a 8.000 ans devant les autels d’Isis,
+les socialistes transformant l’État en arbitre souverain de la destinée
+des hommes appartiennent, au point de vue psychologique, à la même
+famille. Les influences mystiques qui dominaient les premiers sont
+identiques à celles qui dominent les seconds.
+
+Les peuples n’ont jamais supporté sans bouleversement la mort de leurs
+dieux, et c’est pourquoi, dès qu’un idéal divin se transforme, la
+civilisation qu’il inspirait se transforme également.
+
+Sous l’influence des idéals issus des méditations de Bouddha, de Jésus
+et de Mahomet, de grands empires ont été détruits et d’autres ont été
+fondés.
+
+ * * * * *
+
+En dehors des idéals religieux, chaque époque fut influencée par un
+idéal politique qui change généralement après un petit nombre de
+générations. C’est ainsi, par exemple, qu’en France au XVIIe siècle,
+l’idéal politique fut la monarchie absolue représentée par Louis XIV. Au
+XVIIIe siècle, la révolution réussit à détruire en partie l’ancien
+régime, elle aboutit finalement à la création de monarchies
+constitutionnelles laissant aux peuples des pouvoirs politiques dont des
+révolutions successives amenèrent l’extension. Le XXe siècle vit le
+développement des pouvoirs populaires et, en même temps, la formation de
+grands états nouveaux tels que l’Italie et l’Allemagne, constitués par
+la réunion de petits états jadis séparés.
+
+Le développement des idées démocratiques, celles d’égalité surtout, eut
+pour aboutissement final l’extension des influences socialistes. Leur
+application dans divers pays enfanta des désordres qui ont déjà ramené
+plusieurs grands états de l’Europe à des formes diverses de dictature.
+Elles semblent destinées à s’étendre si les gouvernements socialistes
+continuent à prouver leur incapacité à s’adapter aux nécessités qui
+dirigent aujourd’hui le monde.
+
+L’insuccès des tentatives faites en Russie et ailleurs montre combien il
+est difficile pour les peuples fatigués d’un idéal ancien d’en créer un
+nouveau capable d’unifier les âmes.
+
+La difficulté est d’autant plus grande aujourd’hui qu’un idéal n’a
+d’influence durable que s’il ne se heurte pas, comme l’idéal socialiste,
+aux exigences économiques nouvelles que les progrès des sciences et de
+l’industrie ont fait surgir.
+
+ * * * * *
+
+Trois grandes formes d’idéals sont en lutte, aujourd’hui, dans le monde:
+l’idéal religieux, l’idéal national, l’idéal international.
+
+L’idéal religieux, très vivace encore chez beaucoup de nations, n’a
+cependant d’influence politique profonde que chez les peuples de l’Asie,
+ceux de l’Asie musulmane notamment. En Europe la religion socialiste
+tend à se substituer aux anciennes croyances religieuses.
+
+L’idéal national, d’où l’idée de patrie dérive, s’est développé chez
+beaucoup de peuples depuis la guerre, en particulier chez ceux
+artificiellement créés par le traité de paix.
+
+L’idéal international, qui repousse l’idée de patrie, est défendu par
+les socialistes et les communistes, qui s’imaginent que la suppression
+de la patrie engendrerait une paix universelle.
+
+L’Histoire prouvant qu’une nation ne change pas d’idéal sans que sa
+civilisation se transforme bientôt, il en résulte que l’avenir des
+peuples dépendra de l’idéal qui régira leurs sentiments et leurs
+pensées.
+
+Étudiés aux seules lumières de la raison, la plupart des idéals
+deviennent d’illusoires fantômes, mais, les observations répétées
+pendant de longs siècles prouvent que ces fantômes engendrèrent de
+vivantes réalités. Bouddha, Jésus et Mahomet ont transformé le monde, et
+du fond de leur tombeau, ils orientent encore la pensée de plusieurs
+millions d’hommes.
+
+ * * * * *
+
+Les idéals religieux le plus souvent, les idéals politiques quelquefois,
+ont eu seuls, jusqu’ici, le pouvoir de créer l’unité de sentiments et de
+pensée sans laquelle aucune civilisation n’a encore pu durer.
+
+La puissante action d’idéals mystiques échappe aux partisans de la
+théorie dite matérialiste de l’histoire. Ses adeptes soutiennent que les
+peuples sont uniquement conduits par des besoins matériels, alors qu’en
+réalité la plupart des grands événements formant la trame de l’histoire
+ont eu pour origine des idéals mystiques bien étrangers à ces besoins.
+La fondation de l’Empire musulman, les croisades, les guerres de
+religion et bien d’autres événements du même ordre, eurent des
+influences mystiques pour cause et non des besoins matériels. Tout
+autant que les besoins, les idéals dirigent l’âme des peuples.
+
+ * * * * *
+
+De nos jours, l’importance des idéals religieux est devenue, chez
+beaucoup de peuples, bien moindre que celles des idéals politiques ou
+sociaux, tels que le désir d’hégémonie, les doctrines socialistes, etc.
+
+L’idéal d’hégémonie, forme exagérée de l’idéal national, souvent
+qualifié d’impérialisme, faillit triompher avec les armées allemandes,
+mais il ne fut pas le plus fort, et c’est l’idéal socialiste qui
+remplace aujourd’hui les idéals mystiques divers dont l’homme n’a jamais
+pu se passer.
+
+Comme tous les idéals, il inspire des convictions qu’aucun raisonnement
+ne saurait effleurer, mais ces convictions, qui sont une des conditions
+de sa force, constituent également une cause de sa faiblesse. Le monde
+est arrivé en effet à une époque où des nécessités économiques qui ne
+fléchissent pas limitent étroitement le pouvoir des illusions. Lorsque
+Mahomet, au nom d’une foi nouvelle, fille de ses rêves, réussissait à
+bouleverser le vieux monde, il ne trouvait pas devant lui
+l’infranchissable mur des nécessités économiques que les disciples de
+Karl Marx rencontrent maintenant.
+
+Mais, si le pouvoir constructeur de l’idéal socialiste est bien faible,
+son action destructrice peut devenir considérable. La Russie en fit
+l’expérience. Il fallut l’influence d’un tout-puissant dictateur pour
+mettre fin en Italie aux désordres engendrés par l’application de la
+doctrine.
+
+ * * * * *
+
+De tous les idéals légués par le passé, un des plus puissants encore est
+l’idéal national constitué par le culte de la patrie.
+
+A défaut d’arguments rationnels ou affectifs, il suffit de voyager un
+peu pour comprendre en quoi consiste une patrie.
+
+La patrie, ce n’est pas seulement la terre des aïeux dont les
+générations nouvelles continuent la vie, mais cet ensemble de
+traditions, de pensées, de sentiments communs, de préjugés même, qui
+font que tous les hommes d’un pays se sentent frères. Il suffirait de
+transporter les plus farouches apôtres de l’internationalisme chez des
+peuples étrangers pour leur faire rapidement saisir la profondeur de
+l’abîme psychologique qui sépare des peuples de mentalités différentes.
+
+On constate ces divergences quand sont réunis dans un Congrès des hommes
+de patries différentes. Bientôt éclatent les dissemblances, non pas
+seulement d’intérêts, mais de sentiments et de pensées qui les empêchent
+de se comprendre. Leurs croyances politiques les rapprochent un instant
+mais leur passé les désunit et ils s’en aperçoivent bientôt.
+
+L’histoire du monde antique montre clairement, elle aussi, la puissance
+de l’idée de patrie. Les Romains dominèrent et civilisèrent le monde
+tant que le culte de Rome gouverna leurs âmes. Lorsque, sous l’influence
+des guerres civiles créées par les luttes sociales, le culte de la
+patrie s’affaiblit dans les cœurs, la décadence commença.
+
+ * * * * *
+
+On peut résumer ce qui précède dans les conclusions suivantes:
+
+En dehors des besoins matériels nécessaires à l’entretien de sa vie,
+l’homme est guidé par des éléments affectifs: ambition, haine, amour,
+etc., par des influences mystiques: croyances religieuses, politiques ou
+sociales et par des influences rationnelles dont le pouvoir est encore
+bien faible.
+
+Les croyances mystiques engendrent les idéals qui dominent chaque peuple
+et lui permettent de ne pas rester une poussière d’hommes sans
+résistance et sans force.
+
+Ces idéals, jadis concrétisés dans des dieux personnels, tendent à être
+remplacés par des dogmes et des formules auxquels est attribuée la même
+puissance, mais qui se heurtent à des nécessités économiques
+irréductibles.
+
+Les bouleversements et l’anarchie actuelle du monde continueront
+jusqu’au jour où les besoins mystiques, qui ne sauraient périr,
+puisqu’ils font partie de la pâture humaine, auront créé un idéal
+nouveau ne se heurtant pas aux réalités économiques qui transforment
+l’âge moderne.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+LES PROGRÈS DE LA RELIGION SOCIALISTE
+
+
+On ne comprend bien la force du socialisme et du communisme qu’en les
+considérant comme une religion nouvelle inspirant la même foi mystique
+que les religions antérieures.
+
+Cette assimilation, jugée paradoxale à l’époque où je la formulais dans
+un de mes plus anciens livres, est généralement admise aujourd’hui, même
+par les socialistes. Leur chef en France l’a déclaré du haut de la
+tribune parlementaire dans les termes suivants:
+
+ «Quand on vient nous dire: «Vous êtes une église», on ne nous offense
+ pas... Nous sommes une catholicité! Nous aussi prétendons à la
+ domination spirituelle. Nous aussi créons quelque chose qui ressemble
+ à une foi. Nous aussi, comme l’Église catholique, avons l’orgueil
+ d’envisager les événements et les choses _sub specie æternitatis_.
+
+ ... Le rôle de l’arbitrage entre les nations n’est plus réalisable par
+ l’Église; c’est nous, le socialisme, qui le revendiquons, c’est à
+ cette succession spirituelle que nous prétendons.»
+
+La naissance d’une religion, phénomène assez rare dans l’histoire, est
+toujours accompagnée de bouleversements. Des méditations de Bouddha sous
+l’arbre de la sagesse, cinq siècles avant notre ère, surgit une religion
+qui changea l’existence de l’Extrême-Orient et dirige encore la pensée
+de quatre cents millions d’hommes. Le Christianisme détermina des
+transformations aussi profondes. Le dieu sorti des rêves de Mahomet
+permit à d’obscurs nomades de fonder un immense empire disparu
+aujourd’hui, mais dont la foi qui le fit naître est toujours vivante.
+
+Si les religions possèdent une pareille force, c’est qu’elles donnent
+aux hommes ces pensées et ces sentiments communs qui créent l’unité et,
+par conséquent, la puissance des nations.
+
+ * * * * *
+
+L’inégale expansion du socialisme chez les divers peuples tient aux
+différences de mentalité qui les séparent. On résumerait sommairement
+quelques-unes de ces différences par une classification des peuples en
+étatistes et individualistes.
+
+Chez les individualistes, toutes les grandes entreprises sont dirigées
+par l’initiative privée. Chez les étatistes, le gouvernement se trouvant
+chargé du plus grand nombre de fonctions possibles, les citoyens ne
+conservent qu’une dose d’initiative et d’indépendance fort restreinte.
+
+C’est précisément en raison de ces divergences de mentalité que les
+peuples individualistes, les Américains surtout, repoussent avec horreur
+le socialisme. Les Latins, au contraire, l’admettraient facilement, s’il
+n’était entouré d’autant de menaces de ruine et de dévastation.
+
+Les Américains se montrent justement fiers de leur individualisme et si,
+par nécessité militaire, ils ont dû subir l’étatisme pendant la guerre,
+ils l’ont rejeté dès la signature de la paix.
+
+ * * * * *
+
+Les différences de constitution mentale qui viennent d’être signalées
+ont des conséquences aussi importantes au point de vue économique qu’au
+point de vue social.
+
+Des expériences fréquemment répétées ayant prouvé que toutes les
+fabrications de l’État sont beaucoup plus onéreuses que celles de
+l’industrie privée, les peuples définitivement socialisés se
+trouveraient dans un état d’infériorité manifeste à l’égard de ceux qui
+ne le seraient pas. Or, la plupart des pays ne pouvant vivre qu’en se
+procurant à l’étranger les matières premières que leur sol ne fournit
+pas, doivent les payer avec des marchandises dont les prix ne dépassent
+pas ceux de leurs concurrents sur le marché mondial.
+
+Une nation entièrement étatisée par le socialisme serait obligée de
+vendre ses produits un prix plus élevé que ceux de ses rivaux. Elle
+deviendrait fatalement alors une nation de vie chère, de chômage et, par
+conséquent, comme en Russie, de misère pour les ouvriers dont le
+socialisme prétend améliorer le sort.
+
+ * * * * *
+
+Parmi les points essentiels du socialisme se trouve la suppression du
+capitalisme et du salariat. Un savant économiste a très bien montré,
+dans les lignes suivantes, publiées par le _Temps_, les côtés illusoires
+des théories socialistes sur ces questions fondamentales.
+
+ «Le salariat étant considéré comme un mode barbare de rémunération qui
+ laisse toujours le travailleur aux prises avec les inquiétudes de
+ l’avenir, les socialistes voudraient transmettre à l’État la
+ responsabilité de la création continue du travail dont le profit
+ global serait réparti entre les travailleurs, sans perception
+ intermédiaire. Il s’agit moins pour eux de supprimer effectivement le
+ capital que de l’arracher à ses possesseurs actuels pour leur enlever
+ du même coup la direction des affaires. Ainsi une révolution serait
+ nécessaire, mais ensuite le capital subsisterait, pesant du poids de
+ ses intérêts sur le budget de l’État comme la rente d’aujourd’hui. Du
+ moins, les travailleurs seraient-ils les maîtres apparents de leur
+ destinée.
+
+ Nous avons pu voir ce que donnait la mise en œuvre de cette formule en
+ Russie: un fonctionnarisme beaucoup plus onéreux que le patronat, et
+ surtout l’incapacité d’adapter la production à la consommation.
+ L’ouvrier se retrouva finalement plus salarié que jamais, mais à des
+ taux moindres et soumis tout de même au chômage. En vérité, on ne peut
+ concevoir toute «l’économique» d’un pays centralisée entre les mains
+ des fonctionnaires sans que s’ensuive la ruine de l’État.»
+
+Sans doute le salariat subira la loi commune qui oblige les institutions
+à changer. La fusion des intérêts de l’ouvrier avec ceux du patron comme
+en Amérique, la possession par les travailleurs d’une partie des actions
+des entreprises auxquelles ils collaborent, montre que le salariat
+évoluera, mais dans un sens fort différent de celui rêvé par les
+socialistes.
+
+ * * * * *
+
+Les illusions des théoriciens ne sauraient prévaloir contre cette loi
+psychologique irréductible que l’initiative et l’effort individuel
+constituent, d’après l’expérience, des stimulants qu’aucun sentiment
+collectif n’arrive à remplacer.
+
+Supposons que, par miracle, le rêve socialiste ait été réalisé il y a un
+siècle sous l’influence d’un gouvernement international autocratique.
+Tous les salaires ayant été égalisés, la concurrence et tous les autres
+éléments de l’effort et de l’initiative personnelle, étant trouvés
+supprimés, aucun progrès nouveau n’aurait pu naître. Les chemins de fer,
+l’électricité et les diverses découvertes qui ont transformé la
+civilisation seraient inconnus. L’ouvrier continuerait à mener la vie de
+privations à laquelle il était alors condamné.
+
+Si le miracle que nous supposons réalisé il y a cent ans se réalisait
+demain, le résultat serait identique, la naissance de tout progrès se
+verrait empêchée et tant que durerait ce régime, l’humanité resterait
+maintenue exactement au point où elle se trouve aujourd’hui.
+
+ * * * * *
+
+Ces évidences ne touchent pas les socialistes. Ils sentent bien,
+cependant, que leur régime mettrait en grand état d’infériorité les
+peuples qui l’accepteraient. Et c’est pourquoi leur rêve tend à
+l’établissement d’une dictature internationale, qui réglerait pour
+l’univers la production, les salaires, les prix, les échanges, etc., de
+façon à supprimer toute concurrence industrielle et commerciale.
+
+ «Il faudra, disait au parlement M. Léon Blum, introduire dans la vie
+ respective des nations, une sorte de légalité internationale; il
+ faudra admettre une sorte de limitation.»
+
+Traduites en termes clairs, ces déclarations signifient simplement que
+le monde devrait être régi par un gouvernement socialiste, lequel
+constituerait nécessairement une dictature internationale absolue.
+
+ * * * * *
+
+La force de la religion socialiste ne réside nullement dans sa doctrine,
+mais, je le répète, dans les sentiments qui lui servent de soutien.
+
+Le plus caractéristique de ces sentiments est un besoin d’égalité d’où
+résulte la haine intense de toutes les supériorités de la fortune et de
+l’intelligence.
+
+Les diverses formes de supériorités étant individuelles et jamais
+collectives, on conçoit aisément que l’être collectif les ait toujours
+mal supportées. Peu importe à la multitude que les merveilles de la
+science et de l’art, qui, en transformant les civilisations,
+transformèrent également le sort des travailleurs, soient exclusivement
+dues à des capacités individuelles. Elle veut régner à son tour. La
+formule: «Dictature du prolétariat» traduit nettement cette aspiration.
+Il est donc naturel que le premier acte du socialisme triomphant en
+Russie ait été le massacre systématique de toutes les élites.
+
+«L’envie, disait La Rochefoucauld, est une fureur qui ne peut souffrir
+le bien des autres.»
+
+A cet élément de force, le socialisme joint encore le besoin d’une foi
+mystique dont les peuples ne purent jamais se passer.
+
+Devenu une religion, le socialisme échappe par ce seul fait à
+l’influence de la raison et de l’expérience. Les religions qui menèrent
+toujours le monde ne sont pas nées de la raison et ne craignent pas nos
+raisons.
+
+Ce n’est donc ni la faiblesse des dogmes qu’elle propose, ni l’esclavage
+qu’elle impose qui pourraient entraver la diffusion de la religion
+socialiste.
+
+ * * * * *
+
+Le socialisme comprend deux branches encore distinctes, mais qui tendent
+à se confondre. D’abord, le socialisme que l’on pourrait qualifier de
+bourgeois, parce qu’il a surtout des bourgeois pour adeptes; puis, le
+socialisme populaire, qualifié de communisme, défendu principalement par
+les meneurs de la classe ouvrière.
+
+Ces deux frères se combattent quelquefois, mais poursuivent exactement
+les mêmes buts: suppression de la propriété privée, expropriation des
+entreprises industrielles et leur gestion par l’État. Ils ne diffèrent
+que dans les méthodes de propagande. Le socialisme bourgeois a
+l’illusion de pouvoir transformer la société avec des lois, le
+communisme voudrait la détruire d’abord pour la rebâtir ensuite.
+
+En attendant que la religion socialiste unisse les hommes, elle n’a fait
+que les diviser davantage. Ses résultats les plus clairs ont été de
+ramener à la barbarie la Russie, seul pays qui l’ait entièrement
+adoptée, et de forcer l’Italie à s’en débarrasser par un dictateur.
+
+ * * * * *
+
+Il est attristant de songer que tant d’accumulations de ruines et tant
+de sang versé pour transformer la vie sociale des peuples, c’est-à-dire
+en réalité refaire leur âme, n’ait généralement réussi qu’à changer le
+nom des institutions détruites.
+
+Rappelant, à propos de la Russie, les démonstrations que j’ai souvent
+répétées, un éminent académicien, M. Bourdeau, écrivait dans le journal
+des _Débats_:
+
+ «A quel point l’exemple de la Russie ne justifie-t-il pas les thèses
+ du docteur Gustave Le Bon? Celle-ci, tout d’abord, que les révolutions
+ ne changent point le caractère des peuples et que, si elles brisent la
+ chaîne des traditions, elles en forgent de nouvelles sur le modèle des
+ anciennes. Le culte de Lénine n’a fait que remplacer celui du tzar. De
+ même, la dictature militaire et policière sur le prolétariat n’a fait
+ que renforcer celle de l’ancien régime. La classe jadis dominante a
+ été dépossédée et massacrée, de nouvelles classes lui ont succédé.
+ L’égalité politique n’a pas plus été réalisée que l’égalité économique
+ et l’égalité sociale.»
+
+ * * * * *
+
+Un des dangers du socialisme en France, c’est qu’il attire les partis
+politiques incertains qui espèrent, en s’alliant à lui, conquérir les
+suffrages des électeurs.
+
+Ils oublient alors que la loi d’accélération des mouvements
+révolutionnaires est analogue à celle qui régit la chute des corps. En
+deux années, la même charrette conduisit au fatal couteau les doux
+Girondins qui croyaient, eux aussi, refaire le monde avec des lois et
+des discours, le farouche Danton, fondateur d’un tribunal destiné à
+faire périr sans retards inutiles les contempteurs de sa foi, enfin le
+sombre Robespierre, espérant régénérer la France en abattant le plus
+grand nombre possible de têtes.
+
+Cette courbe des mouvements révolutionnaires a été également observée en
+Russie. Après la pâle Douma, puis le verbeux Kerenski, ce fut Lénine
+avec ses fusillades en masse et son cortège de bourreaux chinois,
+destinés à raffiner les supplices.
+
+Les conséquences de l’extrémisme sont partout les mêmes. Au couperet de
+Robespierre, aux fusillades de Lénine, succède bientôt le sabre du
+dictateur, qui met généralement fin à l’anarchie. Il n’a pas encore
+surgi en Russie, mais sa venue est inévitable.
+
+ * * * * *
+
+Nos agitateurs devraient se rappeler que si la France est parfois
+révolutionnaire, comme tous les pays à évolution trop lente, elle
+possède une âme ancestrale stabilisée depuis longtemps, qui la rend
+finalement très conservatrice.
+
+Ce double caractère: révolutionnaire dans la forme, conservateur dans le
+fond, doit être retenu pour comprendre notre histoire et l’invariable
+tendance des foules à se tourner vers un César libérateur quand
+l’anarchie grandit. Elle explique Bonaparte au moment où la France,
+fatiguée du désordre révolutionnaire, cherchait un maître. Elle explique
+le second Empire, surgissant lorsque le peuple, inquiet des progrès
+socialistes, accorda sept millions de suffrages au dictateur qui
+promettait de rétablir l’ordre. Les événements de l’Histoire semblent
+issus d’imprévisibles hasards; ils sont, en réalité, régis par des lois
+éternelles.
+
+ * * * * *
+
+Quels que soient les arguments qu’on puisse invoquer contre les
+doctrines socialistes, elles continuent à se propager parce qu’elles ont
+pour adeptes l’immense légion des hommes mécontents de leur sort et
+auxquels les anciens idéals ne suffisent plus.
+
+Parmi eux figure la foule de fonctionnaires et de petits bourgeois qui
+ont envoyé beaucoup d’extrémistes au Parlement parce qu’ils mettaient en
+eux l’espoir de voir améliorer leur situation, et renaître l’aisance que
+les perturbations financières avaient fait disparaître. Ils
+abandonneront d’ailleurs bien vite le socialisme, quand ils verront que
+ses défenseurs sont incapables de leur rendre l’aisance perdue.
+
+Le passage suivant, publié en avril 1926 dans le plus influent des
+journaux socialistes français, donne un exposé très net des aspirations
+du parti, et des conséquences que leur réalisation pourrait entraîner.
+
+A propos du 1er mai 1926, ce journal invitait les membres du parti:
+
+ «A revendiquer le prélèvement sur le grand capital et la
+ nationalisation des banques et des grands monopoles capitalistes,
+ seules mesures susceptibles de faire payer effectivement les riches.
+
+ ... La paix immédiate au Maroc et en Syrie, en exerçant sur les
+ gouvernants au service des banquiers «colonisateurs» une pression
+ prolétarienne d’une telle force qu’ils soient contraints de faire la
+ paix.»
+
+La diffusion des théories socialistes s’observe aujourd’hui dans tous
+les éléments de la vie journalière jusque dans les administrations
+municipales, qui tendent de plus en plus à intervenir dans les
+industries et le commerce local. On a fait observer avec raison que le
+socialisme municipal est bien autrement dangereux que le socialisme
+d’État, étant donné l’infiltration communiste dans maintes localités
+urbaines ou rurales.
+
+ * * * * *
+
+L’âge actuel représente une période d’incertitudes résultant des
+conflits qui divisent les peuples et les partis politiques de chaque
+peuple.
+
+Il en sera ainsi, je le répète, tant que l’homme moderne n’aura pas
+trouvé un idéal nouveau possédant, comme les anciens, le pouvoir de
+diriger la vie, de créer les volontés fortes et les persévérants
+labeurs. L’idéal socialiste, n’étant que destructeur, ne saurait exercer
+un tel rôle.
+
+Le socialisme est en réalité beaucoup plus dangereux, peut-être, par la
+mentalité révolutionnaire et envieuse qu’il propage, que par les
+doctrines qu’il propose. Dès que ces doctrines arrivent, en effet, à se
+réaliser, elles se heurtent à un mur de nécessités économiques et
+d’impossibilités psychologiques qui en révèlent bientôt l’impuissance;
+mais la mentalité nouvellement créée subsiste.
+
+Les théoriciens, incapables de comprendre l’infériorité de leurs
+doctrines, s’en prennent aux hommes et, comme en Russie, massacrent par
+milliers tous ceux auxquels ils attribuent leurs insuccès.
+
+ * * * * *
+
+En politique, les raisonnements ont peu d’action, seules des expériences
+répétées finissent par agir sur l’âme des peuples. Elles n’agissent
+malheureusement qu’après avoir été suffisamment répétées et coûtent fort
+cher. Les expériences socialistes, qui ruinèrent la Russie et faillirent
+ruiner l’Italie, avaient été précédées d’autres expériences également
+fort coûteuses, En France, notamment, en 1848 et en 1871.
+
+En 1848, elles coûtèrent une révolution, la division de la France en
+partis rivaux, et finalement la nomination par 7.000.000 de suffrages
+d’un dictateur couronné qui devait conduire plus tard la France à une
+dangereuse invasion. En 1871, la naissance de la commune socialiste eut
+pour conséquences de nombreux massacres et l’incendie des plus beaux
+monuments de la capitale.
+
+ * * * * *
+
+Le socialisme et sa forme extrême, le communisme, sont devenus fort
+dangereux. On a évalué à huit cent mille le nombre des électeurs
+communistes en France, chiffre très supérieur aux deux cent mille
+Jacobins de la Terreur. C’est donc avec raison que les chefs moscovites
+du bolchevisme classent le parti communiste français au second rang par
+sa puissance.
+
+Le parti radical, qui jouait en France un rôle considérable alors qu’il
+était unifié, se traîne de plus en plus à la remorque du socialisme,
+grand pôle d’attraction pour les esprits faibles, ne pouvant se passer
+d’une croyance capable d’orienter leurs pensées.
+
+Sans doute, nous l’avons vu déjà, les forces ancestrales finissent
+toujours par limiter les dangereuses oscillations des foules. Mais ces
+forces agissent lentement et ne sauraient prévenir les ravages exercés
+par les influences extrémistes.
+
+On redoute fort, aujourd’hui, les ennemis du dehors, mais il faut
+craindre davantage peut-être les ennemis du dedans.
+
+Socialistes, communistes, syndicalistes, bien que représentants de
+théories diverses, s’unissent partout contre l’ordre social établi. Ils
+l’ont brisé en Russie et faillirent le détruire en Italie, en Espagne et
+en Grèce.
+
+ * * * * *
+
+Les conséquences de l’évolution socialiste étaient depuis longtemps
+faciles à prévoir, car ce n’est pas d’aujourd’hui, nous l’avons vu, que
+sous des formes diverses cette doctrine a fait son apparition dans le
+monde. Rappelant, dans un ancien ouvrage, que les guerres sociales,
+après avoir conduit la Grèce à la servitude, contribuèrent à amener la
+fin de la république romaine et la venue des Césars, j’écrivais:
+
+ «Plusieurs peuples de l’Europe vont être obligés de subir la
+ redoutable phase du socialisme. Trop oppressif pour pouvoir durer, il
+ fera regretter l’âge de Tibère et de Caligula et ramènera cet âge. On
+ se demande, parfois, comment les Romains du temps des empereurs,
+ supportaient si facilement les férocités furieuses de tels despotes.
+ C’est qu’eux aussi avaient passé par les luttes sociales, les guerres
+ civiles, les proscriptions, et y avaient perdu leur caractère. Ils en
+ étaient arrivés à considérer ces tyrans comme les derniers instruments
+ de salut. On les toléra parce qu’on ne savait comment les remplacer.
+ Ils ne furent pas remplacés en effet. Après eux, ce fut l’écrasement
+ final sous le pied des barbares, la fin d’un monde. L’Histoire tourne
+ dans le même cercle.»
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+LA MENTALITÉ BOLCHEVISTE
+
+
+En dehors des théories qui lui servent quelquefois de support, mais dont
+la plupart des sectateurs de la doctrine n’ont jamais entendu parler, le
+bolchevisme constitue une mentalité spéciale fort répandue aujourd’hui.
+
+En quoi consiste donc cette mentalité si répandue, alors que la doctrine
+politique ne s’est développée qu’en Russie et n’a envahi certains états
+civilisés, comme la Hongrie, que pour être bientôt repoussée par ceux-là
+mêmes qui l’avaient acceptée?
+
+La mentalité bolcheviste a, comme caractéristiques principales, un
+esprit de révolte permanent contre toutes les formes d’autorité, à
+l’exception de celle des chefs de la doctrine, la haine jalouse de
+toutes les supériorités, le retour aux instincts primitifs, l’ardent
+désir de supprimer violemment les contraintes sociales que la
+civilisation oppose à ces instincts.
+
+Cette mentalité, plus répandue chaque jour, se manifestait déjà dès les
+débuts de la paix. J’en eus la première notion lorsque des milliers
+d’électeurs parisiens choisirent comme député un capitaine bolcheviste,
+sans avoir d’ailleurs la moindre idée de sa doctrine.
+
+Ignorant à cette époque en quoi consistait le bolchevisme, je cherchais
+à me renseigner le soir même de cette élection auprès d’un vieux
+philosophe de mes amis.
+
+Il était malheureusement aussi ignorant que moi, mais m’assura que, si
+je voulais bien dîner avec lui, les propos de sa bonne, très révoltée
+depuis quelque temps, pourraient me documenter.
+
+Ils me documentèrent en effet; bien que faiblement érudite, la servante
+bolcheviste me donna en réponse à mes interrogations d’assez judicieux
+conseils.
+
+--Laissez vos bouquins, dit-elle, regardez le grouillement de la vie.
+Les livres, ça parle de choses mortes et c’est pourquoi les savants qui
+passent leur temps à les lire ne savent pas grand chose du monde.
+Regardez autour de vous et peut-être arriverez-vous à comprendre le
+bolchevisme.
+
+Malgré leur forme médiocrement littéraire, ces conseils contenaient un
+fonds de vérité dont je m’empressai de tenir compte.
+
+Le hasard me servit assez bien. Dès le lendemain, en effet, je
+rencontrai chez un ami qui faisait réparer son appartement une équipe
+d’ouvriers divers échangeant, à propos de l’élection récente, des
+réflexions révolutionnaires, d’ailleurs dépourvues d’aménité pour les
+patrons qui les employaient. Me mêlant à leur conversation, je déclarai
+d’un air entendu au plus bruyant des orateurs de la bande que le
+bolchevisme était sans doute, suivant les prétentions des propagateurs
+de la doctrine, une application des principes de Karl Marx.
+
+--Karl Marx? Connais pas. Ça doit être un des rois boches détrônés
+récemment. Les rois et les bourgeois, n’en faut plus. C’est l’ouvrier
+qui doit être bourgeois à son tour. Voilà le bolchevisme.
+
+Ce jugement, bref sans doute, mais suffisamment clair, me fit continuer
+mes recherches.
+
+Elles furent instructives, puisque de leur ensemble se dégageait
+nettement l’armature de la mentalité bolcheviste: haine de l’ouvrier
+contre le patron, hostilité des employés contre leurs chefs, jalousie
+générale des inférieurs à l’égard des supérieurs, libération des
+instincts que les contraintes sociales réprimaient jadis, mépris de
+l’autorité partout.
+
+De ces observations et d’autres du même ordre il ressortait assez
+clairement que le bolchevisme désignait sous un nom nouveau un état
+mental extrêmement ancien, puisqu’il se manifestait déjà avant le
+déluge. Le Caïn de la légende biblique tuant son frère de la prospérité
+duquel il était jaloux est le véritable ancêtre des bolchevistes. Caïn
+traita Abel exactement comme Lénine devait traiter plus tard les
+bourgeois favorisés par la fortune ou l’intelligence.
+
+ * * * * *
+
+Nous venons d’esquisser sommairement la mentalité bolcheviste. Disons,
+maintenant, quelques mots de la doctrine.
+
+Rajeunie en apparence par des théories livresques, elle n’est qu’un
+simple retour au communisme des premiers âges.
+
+Ces théories représentent, en réalité, le besoin des révolutions
+triomphantes de trouver une justification rationnelle à leurs violences.
+_Le Contrat Social_ de J.-J. Rousseau, qui enseignait la bonté primitive
+de l’homme uniquement perverti par les sociétés, fut la bible de
+Robespierre et servit à rationaliser la guillotine. L’œuvre du juif Karl
+Marx, dont les doctrines sont souvent aussi enfantines que celles de
+Rousseau, devint la bible de Lénine et de ses associés. Elle permit de
+justifier les systématiques massacres des intellectuels et le pillage
+général des fortunes.
+
+En fait, les foules révoltées ne se préoccupent guère des systèmes. Il
+n’existe que de bien lointains rapports entre l’idéologie marxiste et
+l’organisation des républiques soviétiques. Les communistes russes
+connaissent fort peu leur grand prêtre Karl Marx, et les communistes
+français ne le connaissent pas davantage. L’un d’eux avouait, au
+parlement français, n’avoir jamais lu une ligne de ce théoricien
+célèbre. Il faut l’en louer, car les livres de Karl Marx contiennent un
+si grand nombre d’assertions démenties plus tard par les événements, que
+leur lecture suffirait à guérir du communisme tout esprit impartial.
+
+Jugeant inutile d’insister sur les théories communistes, il sera
+suffisant d’indiquer sommairement les formes que le bolchevisme revêt
+dans la pratique.
+
+ * * * * *
+
+Au point de vue théorique, le bolchevisme oriental semblerait
+représenter la domination totale de l’être individuel par l’être
+collectif. En Russie, une pyramide de conseils ouvriers, dits soviets,
+s’étend du village au comité central directeur. En sont exclus les
+bourgeois, les professeurs et tous les intellectuels.
+
+Cette dictature apparente du prolétariat n’est en réalité qu’une
+fiction. La machine gouvernementale reste entièrement dirigée par un
+petit nombre de chefs assez absolus pour avoir pu supprimer toutes les
+libertés, celles de la parole et de la presse notamment. Des fusillades
+sommaires terminent immédiatement la moindre tentative d’opposition.
+
+Le bolchevisme russe n’est, d’ailleurs, qu’une simple continuation de
+l’ancien régime tsariste. Il se maintient pour des raisons identiques à
+celles qui soutenaient ce régime. La Russie demi-barbare, composée de
+races différentes, ne peut, comme tous les pays asiatiques, conserver
+une certaine unité que sous la main de chefs absolus.
+
+ * * * * *
+
+L’essai actuel du communisme en Russie n’est pas unique en Orient. La
+Chine, notamment, expérimenta le communisme plusieurs fois. Au XIe
+siècle, sous l’empereur Tcheng-Tsong, la propriété privée fut abolie,
+les capitaux, les terres et les industries mis en commun.
+
+Après une quinzaine d’années d’expérience, les ouvriers et paysans
+renversèrent le régime dont les graves inconvénients avaient fini par
+les frapper. La terre et l’industrie ne rapportaient plus rien, par
+suite de l’indifférence des exploitants que l’intérêt personnel
+n’animait plus.
+
+Une nouvelle expérience du communisme faillit ruiner la Chine vers le
+milieu du dernier siècle. Elle dura également une quinzaine d’années, au
+bout desquelles les masses elles-mêmes virent que, loin d’être diminuée
+par le nouveau régime, leur misère augmentait.
+
+ * * * * *
+
+Si le communisme tend à se répandre chez certaines grandes nations,
+c’est, comme je l’ai fait remarquer déjà, que les civilisations, à
+mesure qu’elles se compliquent, traînent derrière elles un nombre
+immense d’êtres incapables de s’y adapter et désireux par conséquent de
+les renverser.
+
+Pareil phénomène fut souvent observé dans l’histoire. Lorsqu’une race
+inférieure arrive à dominer accidentellement par la force une
+civilisation trop élevée pour elle, cette dernière est détruite avec
+violence. On le vit, notamment, lorsque les barbares anéantirent en
+Gaule la civilisation romaine, trop raffinée pour eux. On le vit
+également, de nos jours, lorsque les nègres de Saint-Domingue et d’Haïti
+anéantirent, sans pouvoir la remplacer, la civilisation que les
+Européens leur avaient apportée.
+
+Des phénomènes du même ordre se manifestent actuellement en Russie. Un
+observateur judicieux, M. Chessin, explique comment le régime communiste
+fit une guerre féroce aux intellectuels. Il rapporte cette profession de
+foi publiée par la _Pravda_:
+
+ «L’Orient moujik a jeté bas les théories de la science occidentale, il
+ a obligé le savant à ployer l’échine devant l’ouvrier noir de crasse.»
+
+Un des grands maîtres de la doctrine, Zinovief, proclame que, «dans
+chaque intellectuel, il voit un ennemi du pouvoir soviétique».
+
+C’est en raison de cette mentalité que l’enseignement de l’histoire, de
+la philosophie, de la morale a été exclu des écoles.
+
+ «Suivant l’auteur précédemment cité, les maîtres du pouvoir ont
+ interdit, sous la menace de pénalités exemplaires, dans les
+ bibliothèques publiques, des ouvrages de Platon, Aristote, Descartes,
+ Kant, Spencer, etc. Les grands auteurs russes modernes eux-mêmes sont
+ exclus.»
+
+D’après le même auteur les professeurs des universités seraient choisis
+parmi les élèves des écoles ouvrières, n’ayant d’autres connaissances
+que les quatre règles de l’arithmétique et quelques rudiments de
+grammaire.
+
+La Russie retourne ainsi aux formes inférieures de civilisation que
+rêvent tous les inadaptés.
+
+ * * * * *
+
+Nous venons de résumer brièvement la mentalité bolcheviste, la doctrine
+bolcheviste et ses applications.
+
+La doctrine bolcheviste est dangereuse, mais la mentalité qui l’inspire
+plus dangereuse encore. Si elle continuait à envahir le monde, elle
+saperait définitivement tous les principes servant de base aux grandes
+civilisations.
+
+La doctrine bolcheviste est en train de détruire le capital matériel des
+peuples, mais la mentalité bolcheviste menace un capital moral plus
+précieux que de fugitives richesses et dont la création a demandé de
+longs siècles d’efforts.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+LUTTES DU SOCIALISME ET DU SYNDICALISME CONTRE LA CIVILISATION
+
+
+Le socialisme et sa forme dernière le communisme peuvent être envisagés
+sous trois aspects différents: 1º comme religion; 2º comme doctrine
+politique; 3º comme état mental.
+
+L’état mental a été étudié dans le précédent chapitre. La doctrine
+socialiste est à peu près celle jadis formulée par Karl Marx. La
+religion est constituée par les espérances d’un paradis terrestre promis
+aux prolétaires: l’usine aux ouvriers, la mine aux mineurs, la paix
+imposée par des réunions internationales d’ouvriers. Plus de guerres,
+plus de misère.
+
+ * * * * *
+
+Une croyance politique ou religieuse représente un bloc dont chacun
+extrait ce qui est conforme à la nature de son esprit, c’est pourquoi,
+en passant d’un peuple à un autre, croyances politiques et croyances
+religieuses se transforment au point de devenir parfois méconnaissables.
+C’est ainsi, par exemple, que le bouddhisme, religion d’abord dépourvue
+de divinités, devint, en passant de l’Inde en Chine, polythéiste. Les
+livres sacrés, gardiens de la croyance primitive, demeurent toujours
+sacrés bien qu’étant devenus différents de la croyance dont ils
+traduisaient d’abord la doctrine. Le texte primitif n’a pas changé, mais
+ce texte est sans rapport avec les conceptions qu’il représentait jadis.
+
+En appliquant ces observations au bolchevisme, on constate qu’il
+représente, suivant les pays, des idées assez différentes souvent sans
+rapport avec le marxisme théoriquement resté son évangile.
+
+Chez la plupart des peuples, le communisme constitue simplement une
+tendance à la libération des instincts primitifs, le besoin intense de
+détruire l’ordre social établi et le désir, pour les pauvres, de
+s’emparer de la fortune des riches.
+
+En France, aussi bien qu’en Russie, les communistes ne dissimulent pas
+leur programme. Une guerre civile générale en est pour eux le prélude
+nécessaire.
+
+Le journal _l’Humanité_ l’a très bien marqué dans les lignes suivantes,
+écrites en mars 1927, à propos du projet de loi sur la réorganisation de
+l’armée:
+
+ «Pour nous le problème de l’organisation générale de la nation pour le
+ temps de guerre est clair.
+
+ Il s’agit, et il s’agit exclusivement pour nous, d’organiser la
+ transformation de la guerre impérialiste en guerre civile et de
+ préparer la mobilisation de l’armée au service du prolétariat.»
+
+Le bolchevisme, dont les fondements étaient déjà connus des anciens
+Grecs, fut la cause principale des conflits sociaux qui se terminèrent
+par leur servitude.
+
+Qu’il soit ancien ou moderne, le bolchevisme ne s’établit et ne se
+maintient quelque temps que par un despotisme très dur. La Russie en
+fournit aujourd’hui un nouvel exemple. L’autocratie des chefs y est si
+tyrannique qu’on a pu dire avec raison que la dictature du prolétariat
+était, en réalité, une dictature sur le prolétariat.
+
+ * * * * *
+
+M. Jules Sauerwein a résumé dans les termes suivants l’effroyable régime
+soviétique.
+
+ «Ce régime, dit-il, aboutit à la destruction des énergies
+ stimulatrices de l’effort, les individus y sont enrégimentés dans des
+ conditions qui leur imposent une vie où tout est rabaissé à un niveau
+ des plus médiocres. Les joies, à part quelques manifestations
+ artistiques dans les grandes villes, sont réduites à rien. Les espoirs
+ sont vains, les ambitions interdites. Il n’y a plus d’élite,
+ c’est-à-dire plus personne qui, par son effort, ait le droit de
+ conquérir du pouvoir en même temps que des capacités et du bonheur
+ individuel. S’enrichir est un crime, s’élever au-dessus des autres une
+ trahison.
+
+ «... Si les choses continuent de la sorte, la Russie redescendra peu à
+ peu vers le moyen âge. Déjà, au lieu de s’adresser aux grandes
+ organisations de l’État, bien des gens construisent de leurs mains des
+ masures, en remplaçant les vitres par n’importe quoi et en fabriquant
+ sur un établi de fortune les quelques objets indispensables. Les
+ agriculteurs ne travaillent plus que pour leur propre subsistance.»
+
+Aucun peuple civilisé ne supporterait longtemps un pareil régime. S’il a
+pu durer en Russie, c’est que, comme le disait déjà Michelet: «Ce grand
+pays asiatique, demi barbare, pratiqua toujours le communisme.» Dans
+beaucoup de régions, les terres appartenaient en commun depuis longtemps
+à tous les habitants des villages.
+
+ * * * * *
+
+Le communisme ne se recrute pas seulement dans le monde ouvrier
+illettré, mais aussi comme je l’ai plusieurs fois rappelé, dans
+l’immense armée des inadaptés, c’est-à-dire des êtres vivant dans une
+civilisation trop compliquée pour eux, ou dont ils croient avoir à se
+plaindre.
+
+Font partie de cette grande armée les individus mécontents de leur sort,
+et ceux victimes de tares héréditaires: hérédo-syphilitiques, fils
+d’alcooliques, etc.; êtres incomplets auxquels les soins d’une
+puériculture compliquée permettent péniblement de végéter. Ils sont des
+ennemis irréductibles de tout ce qui dépasse leur mentalité inférieure.
+Pendant le triomphe du bolchevisme en Hongrie, on constata que les
+communistes atteints de tares héréditaires déployèrent une férocité
+impitoyable à l’égard de leurs victimes, faisant périr les plus éminents
+citoyens dans d’affreux supplices.
+
+Subissant la loi rappelée plus haut, commune à toutes les croyances, le
+communisme s’est transformé en changeant de milieu. En Chine et dans
+l’Inde, il est devenu une sorte de nationalisme ayant pour devise: «La
+Chine aux Chinois, l’Inde aux Hindous, et le rejet des influences
+étrangères.»
+
+ * * * * *
+
+Les idéals religieux et politiques d’un peuple peuvent vivre
+parallèlement, se fusionner ou entrer en conflit.
+
+L’Histoire ancienne ou moderne fournit de nombreux exemples de ces
+situations diverses. Dans la Rome antique, comme dans l’Angleterre
+moderne, l’idéal religieux et l’idéal politique vivaient sans se
+heurter. Au Moyen Age, un idéal religieux très puissant dominait en
+Europe l’idéal politique alors assez faible. De nos jours, l’idéal
+religieux et l’idéal politique sont entrés en conflit chez plusieurs
+peuples et c’est pour eux une grande cause de faiblesse. Des idéals
+contraires finissent généralement par provoquer des luttes prolongées.
+L’Europe fut déjà ensanglantée par de tels conflits à l’époque des
+guerres de religion. Actuellement, le radicalisme est entré en lutte
+contre l’idéal religieux qualifié de cléricalisme, et toute une série de
+persécutions en fut la suite.
+
+ * * * * *
+
+Le monde a fini par devenir assez indifférent aux questions religieuses,
+mais il a vu renaître, depuis un siècle, la lutte de la foule contre les
+élites qui a si souvent agité les peuples au cours de leur histoire. Les
+attaques du socialisme et du communisme contre l’ordre établi sont des
+manifestations indirectes de ce grand conflit.
+
+C’est de la lutte entre l’élite dirigeante et les multitudes soumises au
+socialisme qu’est, depuis un siècle, tissée en partie notre histoire.
+
+Les phases de cette lutte sont toujours les mêmes et peuvent se résumer
+de la façon suivante:
+
+A la suite d’une révolution, le nombre triomphe, mais comme ce triomphe
+s’accompagne bientôt de désordres et de ruines, une réaction se
+manifeste, un pouvoir dictatorial surgit, qui met fin aux désordres. Ce
+pouvoir sans contrôle finit par commettre des erreurs politiques qui
+provoquent sa chute.
+
+Ces phases diverses se sont succédé en France depuis un siècle, comme
+nous l’avons déjà rappelé.
+
+ * * * * *
+
+Les hommes d’État redoutent fort le socialisme, mais le syndicalisme les
+préoccupe beaucoup moins. Il est cependant, je le répète, aussi
+dangereux que le socialisme. Ses progrès journaliers sont en effet plus
+rapides et plus destructeurs. Les grèves anciennes des postiers et des
+cheminots en France, celle des mineurs en Angleterre ont montré de quels
+dangers le syndicalisme pouvait menacer la vie des nations. Le
+socialisme est une menace lointaine, le syndicalisme un danger immédiat.
+
+Et c’est ainsi qu’une fois encore nous retombons sur les conclusions
+déjà formulées, que les luttes intérieures sont devenues plus menaçantes
+que les luttes extérieures contre lesquelles ont été réunis tant
+d’inutiles congrès.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+LA DÉFENSE CONTRE LE COMMUNISME
+
+
+LE «FRANÇAIS MOYEN», peu initié aux mystères des intérêts généraux et
+privés qui font mouvoir les hommes d’État, ne doit rien comprendre à
+certaines oscillations de la politique contemporaine.
+
+Un ministre anglais reconnaît à Gênes le gouvernement communiste de la
+Russie, et, quelques années plus tard, un autre ministre, également
+anglais, rompt toutes relations diplomatiques avec ce gouvernement.
+
+Mêmes variations en France. Les bolchevistes y possèdent une ambassade,
+les simples communistes s’associent parfois aux radicaux dans les
+élections. Puis, tout change. «Le communisme, voilà l’ennemi!» affirme
+un radical socialiste, devenu ministre, et la guerre est déclarée aux
+anciens alliés.
+
+ * * * * *
+
+Que le communisme soit l’ennemi, il est difficile d’en douter. Qu’on ait
+mis aussi longtemps à s’en apercevoir montre à quelle limite
+invraisemblable certains hommes d’État peuvent pousser l’aveuglement.
+
+Les communistes n’ont jamais dissimulé, en effet, leurs intentions
+destructrices. Un de leurs chefs affirmait, devant le Parlement, que
+l’antagonisme s’accentuait partout entre la bourgeoisie et la classe
+ouvrière. Cette dernière, lasse d’être exploitée, rêverait la
+destruction des classes dirigeantes par une guerre civile sans pitié.
+
+Les communistes se préparent à passer de la théorie à l’action.
+Plusieurs journaux, notamment _La Revue de Paris_ du 15 mai 1927, ont
+signalé l’organisation autour de Paris d’une véritable armée communiste
+de plus de douze mille hommes, ayant en réserve un important matériel de
+guerre. Les soldats de cette milice ont un uniforme spécial et sont
+commandés par des officiers que dirige un état-major.
+
+Avec une troupe révolutionnaire aussi bien organisée, le gouvernement
+pourrait être, d’après l’opinion de personnages compétents, brusquement
+renversé par un coup de main analogue à celui qui, en 1871, substitua le
+pouvoir de quelques insurgés à celui de M. Thiers.
+
+On sait de quels incendies et de quels massacres fut suivie la
+domination de Paris par la Commune. Il serait inutile d’insister sur ces
+leçons du passé; la mémoire affective est trop courte pour que les
+hommes d’État ordinaires puissent être impressionnés par le souvenir
+d’événements datant d’un demi-siècle. Leurs futurs intérêts électoraux
+les aveuglent au point de les rendre impuissants à percevoir les menaces
+de l’heure présente.
+
+ * * * * *
+
+La découverte du péril communiste, brusquement effectuée par le ministre
+de l’Intérieur, est bien tardive. Les poursuites proposées pour
+combattre le danger ont une valeur singulièrement faible.
+
+Mais pourquoi cette faiblesse prolongée des radicaux envers les
+communistes? Ce n’est pas seulement parce que les deux partis furent
+souvent associés dans les campagnes électorales. L’indulgence du parti
+radical a des causes psychologiques plus profondes.
+
+Le communisme est le terme ultime et inévitable du radicalisme. Il se
+borne, en effet, à développer les conséquences du principe d’égalité.
+
+ «Le communisme, écrit _Le Temps_, est tout à fait dans la tradition de
+ 1793, et qu’a-t-il fait d’autre que de copier notre Révolution en ce
+ qu’elle eut de plus destructeur et de plus sanglant?... La pure
+ doctrine des révolutionnaires de 1793, c’est, théoriquement,
+ l’affranchissement de l’individu, pratiquement son écrasement total
+ sous le poids de la collectivité... Les actes des radicaux parlent
+ plus clair encore que leurs paroles mêmes. Les voici, allant toujours
+ plus à gauche, comme le firent aussi leurs ancêtres rejoignant déjà,
+ sous prétexte de défendre l’individualisme, le collectivisme le plus
+ dédaigneux des Droits de l’Homme, le communisme lui-même. C’est que,
+ derrière leurs doctrines particulières il y a, pour les Jacobins du
+ jour aussi bien que pour ceux d’hier, la doctrine fondamentale, la
+ pensée directrice et inspiratrice, celle du _Contrat Social_, qui
+ exige «l’aliénation totale de chaque associé avec tous ses droits à la
+ communauté». «Les fruits sont à tous, dit J.-J. Rousseau, et la terre
+ n’est à personne. Car chacun de nous met en commun ses biens, sa
+ personne, sa vie et toute sa puissance sous la suprême direction de la
+ volonté générale»... C’est _Le Contrat Social_ qui est la loi et les
+ prophètes des gauches radicales. Et si nous leur permettons d’abattre
+ tous les organismes sociaux qui sont les meilleurs boulevards de la
+ liberté individuelle, de la liberté de posséder, de la liberté d’agir,
+ même de la liberté de penser, contre les agressions violentes d’un
+ parti disposant à son gré de la puissance de l’État, c’est l’individu
+ qui tombe en esclavage... La «pensée de Robespierre» qui n’exista
+ d’ailleurs que pour avoir été pensée par un autre que lui, par J.-J.
+ Rousseau, est bien celle de nos radicaux socialistes.»
+
+Bien que le jugement qui précède sur la Révolution soit un peu sommaire
+on ne peut nier que le communisme dérive de l’idée d’égalité. En
+essayant de libérer l’homme des illusions religieuses qui avaient
+orienté sa vie pendant de longs siècles, la Révolution conduisit à
+rechercher sur la terre l’égalité qui jadis devait être réalisée dans le
+ciel.
+
+Il est visible, d’ailleurs, que la conception d’égalité n’est pas
+compatible avec celle de la liberté. La Russie communiste n’a pu
+subsister qu’en supprimant toutes les libertés. Devenu dieu à son tour,
+l’État s’est montré aussi intolérant que les divinités du passé.
+
+ * * * * *
+
+Il ne faut donc pas trop compter sur le parti radical pour combattre un
+frère, provisoirement ennemi, le communisme. Si les élections ne
+ramènent pas, comme en Angleterre, un nombre suffisant de modérés au
+pouvoir, la France a bien des chances de subir un régime socialiste plus
+ou moins voisin du communisme. Il engendrera naturellement, comme en
+Italie, une période de désordre à laquelle, suivant une loi séculaire
+vérifiée maintes fois au cours des âges, mettra fin la main pesante d’un
+dictateur.
+
+C’est, qu’en effet, contrairement à une illusion encore générale, les
+foules les plus révolutionnaires en apparence redoutent le désordre et
+finissent toutes par réclamer un maître. Ce ne fut pas la peur, comme le
+disait Lucrèce, mais l’espérance et le besoin d’une direction mentale
+qui peuplèrent de divinités le monde antique.
+
+Les progrès des sciences n’ont pas réduit dans les multitudes ce besoin
+d’être dirigées. Et c’est pourquoi nous voyons les troupes
+syndicalistes, socialistes et communistes obéir si aveuglément et si
+fidèlement aux ordres de leurs chefs. Ces chefs possèdent, du reste, des
+volontés fortes qui s’imposent alors que nos gouvernants n’ont que des
+volontés faibles dépourvues de prestige.
+
+ * * * * *
+
+Une révolution socialiste peut très bien triompher en France comme elle
+a triomphé d’une façon durable en Russie et d’une façon momentanée en
+Italie. Mais le régime socialiste ne saurait durer, parce que la
+doctrine se heurte à des barrières économiques contre lesquelles toutes
+les théories restent impuissantes.
+
+La Russie en fait aujourd’hui l’expérience. Bien que le régime
+socialiste y soit théoriquement conservé, les gouvernants se voient
+forcés de renoncer progressivement à son application. L’expérience leur
+a prouvé, en effet, que sous le régime communiste, le salaire de
+l’ouvrier était beaucoup moins élevé que sous l’ancien régime
+capitaliste.
+
+La cause de cette différence est très simple. La Russie, comme
+d’ailleurs la plupart des peuples de l’univers, ne peut vivre qu’en
+achetant au dehors les produits que son sol ne fournit pas. Elle les
+paie, naturellement, avec ses marchandises; mais, pour que ces dernières
+puissent servir de monnaie d’échange, il faut que leur prix de vente sur
+les marchés étrangers ne soit pas supérieur au prix des concurrents. Or,
+l’expérience a toujours prouvé, et elle vient de le démontrer une fois
+encore, en Russie, que les produits fabriqués par l’industrie étatisée
+reviennent beaucoup plus cher que ceux de l’industrie privée.
+
+Suivant la pure doctrine communiste, l’État s’est emparé, en Russie, de
+la fabrication de tous les produits; mais leur prix de revient est trop
+élevé pour donner aucun bénéfice.
+
+ «La Russie, écrit M. Max Hoschiller, ne produit plus à bon marché: le
+ niveau moyen de ses prix intérieurs dépasse de vingt-cinq pour cent
+ celui du marché international. Lorsque certains produits se présentent
+ dans des conditions de prix avantageuses, comme les céréales par
+ exemple, les frais qu’occasionne l’appareil bureaucratique de l’État
+ sont tellement élevés qu’elle exporte à perte.»
+
+Nous voyons par ce nouvel exemple à quel point les nécessités
+économiques qui mènent le monde l’emportent sur les rêveries des
+illuminés qui voudraient le réformer à leur gré.
+
+ * * * * *
+
+Le communisme a réalisé en Russie le rêve jacobin: «Toutes les libertés,
+y compris celle d’opinion, sont immédiatement supprimées. Le
+gouvernement seul a le droit de penser et d’agir.»
+
+En échange d’un pareil esclavage, l’ouvrier est-il plus heureux qu’en
+régime capitaliste? Aucune des personnes ayant visité la Russie n’a
+encore répondu par l’affirmative. Ce serait donc pour aboutir à
+l’esclavage complet du travailleur, et nullement à son émancipation, que
+serait entreprise l’effroyable guerre civile rêvée par les communistes
+dans l’espoir de défaire la bourgeoisie à laquelle sont dues, avec tous
+les progrès de la civilisation, les améliorations sociales dont la
+classe ouvrière profite.
+
+Le militarisme ou le fascisme semblent les inévitables conséquences du
+communisme. Ces régimes ne comportent aucune liberté; mais, alors que le
+communisme appartient à la série des forces destructives, le fascisme et
+le militarisme font partie des forces constructives.
+
+ * * * * *
+
+On connaît la légende de l’apprenti sorcier qui, possédant la formule
+magique capable de faire jaillir l’eau du sol, mais ignorant celle
+pouvant l’arrêter, fut submergé par le torrent qu’il avait fait surgir.
+
+Nos imprudents radicaux pourraient bien être victimes, eux aussi, de la
+force destructrice des communistes, qu’ils soutinrent souvent dans les
+périodes électorales. Un des grands chefs du radicalisme assurait ne pas
+connaître d’ennemis à gauche. C’était pourtant à gauche que
+grandissaient les futurs destructeurs de son parti. Suivant une loi
+constante de l’Histoire, les mouvements révolutionnaires non réprimés à
+leurs débuts s’accélèrent rapidement et finissent par acquérir une
+irrésistible puissance.
+
+ * * * * *
+
+Nous avons souvent eu occasion de revenir sur cette notion fondamentale
+que les institutions, les religions, les langues et les arts ne passent
+jamais d’un peuple à un autre sans se transformer. Les radicaux ont mis
+longtemps à comprendre cette vérité, contraire d’ailleurs aux fondements
+mêmes de leur doctrine. Quelques-uns, cependant, deviennent plus
+clairvoyants. C’est ainsi que le ministre cité plus haut a très bien vu
+que le marxisme allemand transporté en Russie y a subi de profonds
+changements.
+
+ «Le communisme actuel, dit-il, a puissamment incorporé à la substance
+ primitive du matérialisme marxiste le double alliage de ces deux
+ éléments nouveaux: le messianisme russe et les ambitions propres de la
+ politique russe... Le communisme actuel porte la double empreinte de
+ la pathologie et de l’impérialisme russe. A la première, il emprunte
+ une idée mystique de rénovation du monde par la destruction de
+ l’esprit de l’Occident. A la seconde, il emprunte les ambitions
+ immuables et les vieilles méthodes d’expansion de la politique russe
+ contre les intérêts ou les influences politiques du même Occident.»
+
+ * * * * *
+
+Diverses élections ont montré la puissance du communisme sur l’âme
+populaire. La propagande entreprise contre la société moderne par les
+adeptes du bolchevisme russe est, comme je l’ai rappelé dans un
+précédent ouvrage[5], une croisade comparable à la propagande islamique
+au temps de Mahomet et aux grandes croisades religieuses qui
+précipitèrent l’Occident sur l’Orient au moyen âge.
+
+ [5] _Psychologie des Temps Nouveaux_ (12e édition).
+
+Il ne faudrait pas supposer, cependant, que les votes récents accordés
+aux candidats du parti communiste proviennent toujours de véritables
+convaincus. Ils sont émis surtout par l’immense armée des mécontents
+dont les perturbations sociales issues de la guerre accroissent chaque
+jour le nombre. Ces mécontents votent pour les disciples de Lénine comme
+ils votaient, jadis, pour Napoléon III ou le général Boulanger. Aucun
+argument rationnel ne guide leurs votes.
+
+ * * * * *
+
+Les causes de mécontentement des électeurs ne sont pas uniquement
+d’ordre matériel. Sans doute, comme le disait à la Chambre le chef du
+parti communiste, il existe aujourd’hui, dans beaucoup de pays, une
+antipathie profonde entre la bourgeoisie et la classe ouvrière; mais
+l’orateur aurait pu ajouter aussi que la même antipathie s’observe entre
+les diverses classes de la bourgeoisie.
+
+Cette antipathie tient-elle, comme l’affirme le chef communiste, à ce
+que la classe ouvrière serait écrasée et exploitée par la bourgeoisie?
+En réalité, le motif est plus apparent que réel. Beaucoup d’ouvriers
+sont assez instruits pour savoir que les gros bénéfices industriels
+proviennent de la longue addition de sommes infimes perçues sur chacun
+d’eux et dont la distribution totale aux travailleurs augmenterait d’une
+insignifiante façon leurs salaires. Le communisme s’est d’ailleurs
+répandu dans des classes, très convenablement rétribuées, comme celle
+des instituteurs.
+
+ * * * * *
+
+Si les différences de salaires ne suffisent pas à expliquer les motifs
+de l’antipathie constatée entre les diverses classes de la population,
+quelles en sont les vraies causes?
+
+Ici, nous entrons dans l’immense domaine dit des «impondérables», terme
+fort impropre d’ailleurs, car ces impondérables possèdent un poids
+immense. Ils ont contribué à bouleverser le monde et continuent à le
+bouleverser encore.
+
+C’est dans l’action de ces impondérables et non dans les mobiles
+généralement invoqués qu’il faut chercher les causes profondes des
+divisions qui s’accentuent entre les diverses couches de la société
+française.
+
+Sans prétendre déterminer toutes les causes de ce phénomène, nous nous
+bornerons à constater que la France est divisée en classes nombreuses
+extrêmement distinctes, ne se connaissant pas, se tolérant à peine et où
+les individus privilégiés par leurs titres, leur fortune, leurs emplois,
+etc., professent pour les autres un dédaigneux mépris. Les victimes de
+ce sentiment en éprouvent de vives blessures d’amour-propre. Or, les
+blessures de cette nature jouèrent un rôle considérable dans la genèse
+de beaucoup de révolutions,--la Révolution française, notamment.
+
+De nos jours, les privilèges de la naissance ont été remplacés par des
+privilèges résultant de concours, mais la nouvelle féodalité issue de
+ces concours est parfois plus orgueilleuse et plus exigeante encore que
+l’ancienne féodalité, issue de la naissance et moins facilement tolérée.
+
+Le régime des castes n’a été détruit qu’en apparence par la Révolution
+française. Il suffit de vivre dans une petite ville de province pour y
+constater la persistance de ce régime avec les rivalités et les
+inimitiés qu’il entraîne. Son influence en politique, aux périodes
+électorales surtout, est considérable.
+
+La force immense des États-Unis est de n’être pas divisés en classes.
+Ouvriers et patrons ont à peu près le même costume, le même genre de vie
+et, malgré la différence de situation, se fréquentent comme le font en
+France les officiers, quel que soit leur grade.
+
+ * * * * *
+
+Pour obtenir, au moyen de la dictature du prolétariat, l’égalité des
+conditions, le communisme veut d’abord détruire tous les éléments de la
+civilisation: industrie, armée, colonies, etc.
+
+C’est aux détenteurs du pouvoir qu’il appartient de se défendre. Les
+moyens ne sont pas, d’ailleurs, nombreux. Le plus fondamental est
+d’exiger le respect des lois et d’empêcher énergiquement la propagande
+antimilitariste répandue dans l’armée par plus de vingt journaux
+communistes. Aucun gouvernement ne saurait subsister sans l’appui d’une
+armée.
+
+Quant à la lutte entre les classes, elle ne peut être supprimée que par
+des réformes analogues à celles résumées dans un autre chapitre et qui
+ont fait de l’ouvrier américain l’associé du patron. L’Amérique se
+trouve ainsi le pays de l’égalité réelle, alors que la France est le
+pays des inégalités profondes dissimulées sous des formules d’égalité
+apparente. Les révolutions déplaceront peut-être ces inégalités, mais ne
+les détruiront pas, car le besoin d’inégalités fait partie, chez
+certains peuples, d’un héritage ancestral que les révolutions
+n’atteignent pas.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+LES ANTINOMIES DE L’AGE MODERNE.
+
+VISIONS D’AVENIR
+
+
+Les périodes de désordre et d’anarchie dont est entrecoupée l’histoire
+des peuples aboutissent généralement à des phases momentanées de
+stabilisation. Les règnes d’Auguste dans l’antiquité, de Louis XIV dans
+les temps modernes sont des exemples de telles phases.
+
+Des influences diverses, guerres sociales et proscriptions avant
+Auguste, guerres de religion et insurbordination de la noblesse avant
+Louis XIV, préparèrent ces périodes de provisoire fixité.
+
+Les États-Unis représentent aujourd’hui une des rares parties du globe
+ayant atteint une certaine stabilité. L’Europe reste dans une phase de
+crises résultant d’antinomies si nombreuses et si fortes, que la période
+actuelle pourrait être qualifiée d’âge des antinomies. On se bornera à
+en énumérer quelques-unes.
+
+ * * * * *
+
+La plus dangereuse, peut-être, est celle constatée dans les relations
+des peuples. L’évolution industrielle du monde a créé entre les nations
+une si étroite interdépendance économique qu’elles ne sauraient
+subsister les unes sans les autres.
+
+Mais en même temps que la communauté d’intérêts rapprochait les hommes,
+la divergence de leurs héréditaires sentiments les séparait. Jamais les
+haines entre nations ne furent aussi intenses qu’aujourd’hui.
+
+L’antinomie entre les conceptions politiques n’est pas moins profonde.
+D’antiques monarchies ont été remplacées par des gouvernements
+démocratiques. Les derniers souverains régnant encore ne gouvernent
+plus.
+
+Mais à mesure que grandissait le pouvoir des parlements, grandissait
+aussi leur impuissance à bien gouverner. Cette impuissance devint telle
+dans divers pays qu’il fallut les remplacer, soit par des dictateurs
+comme en Italie et en Espagne, soit par des premiers ministres munis,
+comme en France et en Angleterre, de pouvoirs presque dictatoriaux.
+
+Les peuples modernes semblent donc condamnés à choisir entre les deux
+termes de cette antinomie: subir des gouvernements collectifs
+impuissants ou accepter des dictatures personnelles avec tous leurs
+dangers.
+
+Les aspirations pacifiques et les menaces de conflits entre peuples
+différents ou entre classes d’un même peuple constituent des antinomies
+aussi dangereuses que les précédentes.
+
+Très dangereuse encore l’antinomie créée par les besoins croissants
+d’égalité et les inégalités issues des complications scientifiques et
+industrielles du monde moderne. Confusément sentie par l’immense armée
+des inadaptés, cette antinomie les conduit à vouloir ramener violemment
+à des formes inférieures les civilisations trop compliquées pour des
+cerveaux insuffisamment évolués.
+
+ * * * * *
+
+Les antinomies qui viennent d’être énumérées ont pour cause principale
+l’opposition entre des réalités qui ne fléchissent pas et des illusions
+que la poursuite d’idéals nouveaux fait naître.
+
+Les conséquences de ces conflits ne sauraient être déterminées encore.
+Il n’est pas de cerveau assez vaste pour prévoir l’avenir de l’Europe et
+de sa civilisation.
+
+La simple énumération des bouleversements qui se sont succédé depuis la
+Révolution française suffirait à montrer la difficulté de telles
+prévisions.
+
+Un esprit pénétrant aurait pu, à la rigueur, entrevoir l’ombre d’un
+Bonaparte derrière les violences de Robespierre et les désordres du
+Directoire, mais comment eût-il deviné la série de révolutions et
+d’événements divers qui se déroulèrent jusqu’à nos jours? L’imprévisible
+domine l’Histoire.
+
+ * * * * *
+
+Les destinées de l’Europe dépendront de la solution donnée à certains
+problèmes fondamentaux dont les plus importants sont les suivants:
+
+1º La France et l’Angleterre pourront-elles éviter une nouvelle guerre
+avec l’Allemagne isolée ou associée à la Russie? 2º L’Europe est-elle
+menacée d’un grand conflit avec l’Asie? 3º Le monde occidental
+pourra-t-il se soustraire aux destructions socialistes? 4º L’hégémonie
+économique du monde, que la guerre avait transférée de l’Allemagne à
+l’Angleterre, passera-t-elle de l’Europe à un autre continent? 5º Les
+États européens en seront-ils réduits à devenir les vassaux économiques
+et financiers de l’Amérique?
+
+La solution de ces divers problèmes dépendra surtout de la prédominance,
+impossible à prévoir, de certains éléments de la vie mentale des
+peuples.
+
+Les influences affective, mystique et rationnelle qui mènent les peuples
+agissent dans le même sens aux époques brillantes des civilisations. Une
+révolution est inévitable lorsqu’elles entrent en conflit.
+
+De nos jours, ce sont les éléments rationnels qui semblent dominer; mais
+cette domination ne s’observe, eu réalité, que dans les laboratoires et
+les usines. En dehors de leur enceinte, les impulsions mystiques et
+affectives restent prépondérantes. Elles s’opposent souvent aux
+influences rationnelles, et c’est là une des grandes causes du chaos où
+l’Europe est plongée.
+
+ * * * * *
+
+Les conflits entre les influences mystiques affectives et rationnelles
+qui se disputent l’orientation du monde, se manifestent journellement
+dans toutes les sphères de la vie sociale, y compris celles des intérêts
+économiques. Et c’est pourquoi on peut se demander si les haines
+profondes divisant les peuples pèseront plus dans la balance de leurs
+destinées que les intérêts économiques capables de les rapprocher.
+
+Si la logique rationnelle dirigeait le cours de l’Histoire, les hommes
+admettraient sans discussion qu’ils ont plus d’intérêt à s’associer qu’à
+se combattre; mais les impulsions affectives et mystiques d’où la
+plupart de nos actions dérivent ont une force si grande que les intérêts
+rationnels les plus clairs s’évanouissent souvent devant elles. On eut
+une nouvelle preuve de cette impuissance quand la Chine entreprit
+d’expulser violemment les étrangers. Malgré la communauté évidente de
+leurs intérêts, les diverses nations ne réussirent que très
+difficilement à s’unir un peu pour se défendre.
+
+ * * * * *
+
+La paix de l’Europe dépendra surtout des intentions pacifiques ou
+guerrières de l’empire germanique, c’est-à-dire de la prédominance que
+pourraient prendre sur les intérêts rationnels les besoins de revanche
+et de grandeur.
+
+Si les influences rationnelles ne prédominent pas, une nouvelle guerre
+européenne est certaine dans un délai qui ne saurait être immédiat,
+parce que tous les peuples, y compris l’Allemagne, ont aujourd’hui un
+ardent besoin de paix, mais dans un délai moins long que celui qui a
+séparé la guerre de 1870 du dernier conflit.
+
+Contrairement aux dangereuses illusions des rêveurs du désarmement, plus
+les grandes nations seront armées plus elles auront de chances d’éviter
+une nouvelle agression. On n’attaque pas les peuples suffisamment forts.
+Réduire les armées à une sorte de milice, comme le voulaient les
+socialistes avant 1914 et comme ils le veulent aujourd’hui encore,
+serait assurer la guerre.
+
+ * * * * *
+
+Quelles idées se forment de l’avenir de l’Europe les hommes d’État qui
+dirigent ses destinées? Leurs opinions semblent généralement dominées
+par la question de savoir si la paix pourra être maintenue et si
+l’Europe repoussera définitivement, comme y a réussi l’Italie, les
+influences socialistes.
+
+«Si une guerre nouvelle se déchaînait en Europe, affirmait le premier
+ministre de l’empire britannique, M. Chamberlain, elle aurait pour
+conséquence la fin dernière des civilisations de l’Occident.» Les
+grandes capitales modernes: Londres, Paris, Rome, etc., qui illuminèrent
+le monde d’un si vif éclat, auraient le sort de Ninive, Babylone et des
+nombreuses cités antiques dont il ne subsiste que des ruines et des
+souvenirs.
+
+Le même ministre considère qu’en dehors des guerres, «la propagation du
+socialisme est le grand danger menaçant l’Europe».
+
+Les hommes d’État français un peu clairvoyants semblent aussi
+pessimistes:
+
+ «... L’idée d’égalité, écrit un ancien ministre, M. Bérard, est
+ profondément incorporée à nos idées et à nos mœurs... Égalité dans le
+ demi-savoir, voilà pour l’ordre intellectuel; égalité dans la misère,
+ voilà pour l’ordre économique, en attendant l’excès suprême, qui
+ serait de détruire ce que l’on ne peut pas avoir.»
+
+Une des grandes forces des États-Unis est d’être entièrement libérés des
+influences socialistes qui rongent l’Europe et la menacent d’un retour à
+la barbarie.
+
+
+
+
+CONCLUSIONS
+
+
+Les conclusions diverses que comporte cet ouvrage ayant déjà été
+résumées dans plusieurs chapitres, il suffira de rappeler les plus
+importantes.
+
+Elles ne sont pas nombreuses. L’âge moderne représente, en effet, une
+période de conflits dont l’issue reste ignorée, entre des illusions
+politiques et des nécessités économiques nouvelles.
+
+Parmi ces illusions le socialisme joue un rôle prépondérant. Comme le
+christianisme à ses débuts, il est devenu la religion des mécontents et
+des inadaptés que les grandes civilisations suscitent fatalement.
+
+Tous ces infériorisés de la vie rêvent de ramener un monde trop élevé
+pour eux à des formes d’organisation mieux en rapport avec leur
+mentalité.
+
+Si le socialisme triomphait en Occident, les États-Unis hériteraient du
+flambeau de la civilisation, pendant que les grandes capitales
+européennes subiraient une décadence analogue à celle dont la Russie
+socialisée est devenue victime.
+
+ * * * * *
+
+En même temps que grandissait le rôle perturbateur des illusions
+politiques grandissait aussi l’influence de la science dans toutes les
+formes de l’évolution moderne. Elle a transformé l’existence matérielle
+des peuples et aussi leur pensée.
+
+Son action dans le monde moral est loin cependant d’avoir égalé son rôle
+dans le monde matériel. Elle s’est montrée incapable d’établir la paix
+entre les hommes et de créer un idéal assez fort pour les orienter.
+
+Malgré ses patientes investigations, la philosophie n’a pas mieux réussi
+que la science à résoudre les grands problèmes qui se posent à la
+curiosité des penseurs: l’univers est-il fini ou infini, créé vu incréé,
+éphémère ou éternel, de quelles sources mystérieuses dérivent la vie et
+la pensée, l’homme n’est-il qu’un infime atome perdu dans une immensité
+à laquelle il est impossible d’attribuer un commencement ni d’entrevoir
+une fin? Insolubles problèmes.
+
+Et c’est pourquoi les peuples toujours avides d’illusoires espérances se
+retournent vers les divinités du passé ou se soumettent aveuglément à
+des doctrines auxquelles sont attribués de magiques pouvoirs.
+
+ * * * * *
+
+Ce n’est pas seulement parce que la philosophie et la science semblent
+impuissantes encore à régir le monde moral que la religiosité ancestrale
+est si lente à disparaître. C’est aussi parce que les abstractions
+savantes sont trop froides pour séduire les cœurs. Les temples de la
+connaissance, constitués par les laboratoires, ont d’ailleurs une
+architecture bien sévère auprès de celle des édifices grandioses où, à
+l’ombre des autels, s’élaborèrent pendant tant de siècles les mobiles de
+l’activité des hommes. Apôtres de la science et apôtres des religions ne
+parlent pas la même langue. Alors que les seconds promettent les futures
+félicités d’un éternel paradis, les premiers ne s’occupent que de
+présentes réalités.
+
+ * * * * *
+
+L’évolution des points fondamentaux de la pensée humaine, depuis les
+origines de l’histoire, peut être résumée de la façon suivante:
+
+Dès que l’homme put réfléchir un peu il se sentit dominé par des forces
+supérieures que la crainte et l’espérance divinisèrent bientôt. Jupiter
+lançait la foudre, Neptune soulevait les flots, Cérès faisait mûrir les
+moissons.
+
+Des siècles de recherches furent nécessaires pour découvrir que les
+dieux personnels étaient l’illusoire image de forces impersonnelles
+inaccessibles à la prière. Ce ne fut plus alors Jupiter, mais
+l’électricité, qui produisit la foudre, ce ne fut plus Neptune, mais
+l’attraction de certains astres, qui souleva les mers.
+
+Sans doute, la nature intime de ces forces restait complètement ignorée,
+mais l’on savait au moins qu’elles ne résultaient pas de divins
+caprices.
+
+Ce passage des anciens dieux personnels à des forces impersonnelles
+constitue un des grands progrès de l’esprit humain; ses conséquences ont
+été capitales.
+
+L’homme, d’abord esclave d’une nature soumise à des lois tellement
+rigides que les dieux seuls pouvaient en changer le cours, devenait
+capable de lutter victorieusement contre elle.
+
+De cette grande découverte résultèrent des transformations profondes
+dans la marche des civilisations. Conquérir les forces de la nature
+sembla plus efficace alors que de solliciter la protection des dieux.
+
+Avec les progrès nés de cette conquête des horizons imprévus surgissent
+et déjà s’entrevoit l’aurore d’une humanité nouvelle assez évoluée pour
+comprendre, avec les raisons premières des choses, les mystères
+formidables dont le monde reste encore enveloppé.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ INTRODUCTION
+ Physionomie actuelle du monde.
+
+ LIVRE PREMIER
+ Les forces qui mènent le monde.
+
+ Chapitre I.--Les forces matérielles et immatérielles dans
+ l’histoire 19
+ -- II.--Comment naissent les opinions et les croyances.
+ Rôle de la crédulité dans l’histoire 21
+ -- III.--Les conflits entre les vivants et les morts 38
+ -- IV.--Les conséquences politiques des erreurs de
+ psychologie 45
+
+ LIVRE DEUXIÈME
+ Les illusions sur le problème de la sécurité.
+
+ Chapitre I.--Les rivalités des peuples et les illusions
+ pacifistes 51
+ -- II.--Les illusions sur le désarmement et les alliances 59
+ -- III.--Les illusions sur la valeur des arbitrages 67
+
+ LIVRE TROISIÈME
+ Les guerres modernes, leurs causes et leurs conséquences.
+
+ Chapitre I.--Caractères destructeurs des prochaines guerres 73
+ -- II.--Pourquoi certaines guerres sont inévitables 78
+ -- III.--Les guerres résultant d’un excédent de population 84
+ -- IV.--Les conflits avec l’Islam 93
+ -- V.--Les menaces de conflits asiatiques 99
+ -- VI.--Les guerres intérieures et les volontés populaires 107
+
+ LIVRE QUATRIÈME
+ Les forces politiques nouvelles.
+
+ Chapitre I.--Le conflit entre les nécessités économiques
+ nouvelles et les anciens principes 115
+ -- II.--Rôle moderne des forces collectives. Division des
+ sociétés en groupements corporatifs 122
+ -- III.--La lutte du nombre contre les élites 127
+ -- IV.--Les pôles politiques nouveaux et les futurs maîtres
+ du monde 132
+
+ LIVRE CINQUIÈME
+ Nécessités déterminant les institutions politiques.
+ Pourquoi l’Europe marche vers la dictature.
+
+ Chapitre I.--La décadence du parlementarisme et l’évolution des
+ peuples vers la dictature 141
+ -- II.--Les formes récentes de dictature réalisées en Europe 150
+ -- III.--Raisons psychologiques du danger des dictatures 157
+
+ LIVRE SIXIÈME
+ Les illusions sur l’origine et la répartition des richesses.
+
+ Chapitre I.--Les illusions sur la nature du capital 161
+ -- II.--Les conflits entre l’intelligence, le capital et le
+ travail 168
+ -- III.--Comment l’Amérique a résolu le problème de la lutte
+ des classes 176
+
+ LIVRE SEPTIÈME
+ La situation financière du monde.
+
+ Chapitre I.--L’appauvrissement de l’Europe et l’hégémonie
+ financière de l’Amérique 187
+ -- II.--La situation financière de la France 195
+ -- III.--Le thermomètre psychologique des situations
+ financières 204
+ -- IV.--Difficultés psychologiques des réformes
+ administratives 209
+
+ LIVRE HUITIÈME
+ Rôle de la monnaie dans l’évolution économique du monde.
+
+ Chapitre I.--Les formes diverses de la monnaie. Apparences et
+ réalités 221
+ -- II.--Stabilisation et revalorisation 226
+ -- III.--Facteurs économiques et psychologiques du problème
+ de la stabilisation 234
+
+ LIVRE NEUVIÈME
+ Rôle de l’idéal dans la vie des peuples.
+ La religion socialiste.
+
+ Chapitre I.--L’évolution des idéals modernes 243
+ -- II.--Les progrès de la religion socialiste 251
+ -- III.--La mentalité bolcheviste 265
+ -- IV.--Luttes du socialisme et du syndicalisme contre la
+ civilisation 273
+ -- V.--La défense contre le communisme 279
+ -- VI.--Les antinomies de l’âge moderne. Visions d’avenir 291
+
+ Conclusions 298
+
+
+
+
+E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--7-1927.
+
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76269 ***
diff --git a/76269-h/76269-h.htm b/76269-h/76269-h.htm
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+ <title>L’évolution actuelle du monde | Project Gutenberg</title>
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+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76269 ***</div>
+<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div>
+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+<p class="c top2em"><span class="uu g i ssf">Bibliothèque de Philosophie scientifique</span></p>
+
+<p class="c large">D<sup>r</sup> GUSTAVE LE BON</p>
+
+<h1>L’évolution actuelle<br>
+du monde</h1>
+
+<p class="c xlarge b">Illusions et réalités</p>
+
+<p class="c"><span class="box small">Les forces immatérielles dans l’histoire.<br>
+Les conflits entre les vivants et les morts.<br>
+Les illusions sur la sécurité.<br>
+Pourquoi certaines guerres sont inévitables.<br>
+Le nombre contre les élites.<br>
+Les futurs maîtres du monde.<br>
+L’évolution de l’Europe vers la dictature.<br>
+La religion socialiste. — Visions d’avenir.</span></p>
+
+
+<p class="c gap"><span class="large">ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR</span><br>
+26, <span class="xsmall">RUE RACINE</span>, <span class="xsmall">PARIS</span><br>
+1927</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top2em">PRINCIPALES PUBLICATIONS DE GUSTAVE LE BON</p>
+
+
+<p class="c b ssf g">1<sup>o</sup> VOYAGES, HISTOIRE ET PSYCHOLOGIE</p>
+
+<ul class="small"><li><span class="xsmall">VOYAGE AUX MONTS TATRAS</span>, avec une carte et un panorama dressés par l’auteur
+(publié par la <i>Société géographique de Paris</i>).</li>
+<li><span class="xsmall">VOYAGE AU NÉPAL</span>, avec nombreuses illustrations, d’après les photographies et
+dessins exécutés par l’auteur pendant son exploration (publié par le <i>Tour
+du Monde</i>).</li>
+<li><span class="xsmall">L’HOMME ET LES SOCIÉTÉS. — LEURS ORIGINES ET LEUR HISTOIRE</span>. Tome I<sup>er</sup> :
+Développement
+physique et intellectuel de l’homme. — Tome Il : Développement des
+sociétés. (<i>Épuisé.</i>)</li>
+<li><span class="xsmall">LES PREMIÈRES CIVILISATIONS DE L’ORIENT</span> (Égypte, Assyrie, Judée, etc.). In-4<sup>o</sup>,
+illustré de 430 gravures, 2 cartes et 9 photographies. (<i>Épuisé.</i>)</li>
+<li><span class="xsmall">LA CIVILISATION DES ARABES</span>. Grand in-4<sup>o</sup>, illustré de 366 gravures, 4 cartes et
+11 planches en couleurs, d’après les documents de l’auteur. (<i>Épuisé.</i>)</li>
+<li><span class="xsmall">LES CIVILISATIONS DE L’INDE</span>. Grand in-4<sup>o</sup>, illustré de 352 photogravures et 2 cartes,
+d’après les photographies exécutées par l’auteur. (<i>Épuisé.</i>)</li>
+<li><span class="xsmall">LES MONUMENTS DE L’INDE</span>. In-folio, illustré de 400 planches d’après les documents,
+photographies, plans et dessins de l’auteur. (Firmin-Didot.) (<i>Épuisé.</i>)</li>
+<li><span class="xsmall">LOIS PSYCHOLOGIQUES DE L’ÉVOLUTION DES PEUPLES</span>. 11<sup>e</sup> édition.</li>
+<li><span class="xsmall">PSYCHOLOGIE DES FOULES</span>. 31<sup>e</sup> édition.</li>
+<li><span class="xsmall">PSYCHOLOGIE DU SOCIALISME</span>. 40<sup>e</sup> édition.</li>
+<li><span class="xsmall">PSYCHOLOGIE DE L’ÉDUCATION</span>. 30<sup>e</sup> mille.</li>
+<li><span class="xsmall">PSYCHOLOGIE POLITIQUE</span>. 19<sup>e</sup> mille.</li>
+<li><span class="xsmall">LES OPINIONS ET LES CROYANCES</span>. 17<sup>e</sup> mille.</li>
+<li><span class="xsmall">LA RÉVOLUTION FRANÇAISE ET LA PSYCHOLOGIE DES RÉVOLUTIONS</span>. 16<sup>e</sup> mille.</li>
+<li><span class="xsmall">APHORISMES DU TEMPS PRÉSENT</span>. 9<sup>e</sup> mille.</li>
+<li><span class="xsmall">LA VIE DES VÉRITÉS</span>. 11<sup>e</sup> mille.</li>
+<li><span class="xsmall">ENSEIGNEMENTS PSYCHOLOGIQUES DE LA GUERRE EUROPÉENNE</span>. 30<sup>e</sup> mille.</li>
+<li><span class="xsmall">PREMIÈRES CONSÉQUENCES DE LA GUERRE</span>. 29<sup>e</sup> mille.</li>
+<li><span class="xsmall">HIER ET DEMAIN, PENSÉES BRÈVES</span>. 12<sup>e</sup> mille.</li>
+<li><span class="xsmall">PSYCHOLOGIE DES TEMPS NOUVEAUX</span>. 42<sup>e</sup> mille.</li>
+<li><span class="xsmall">LES INCERTITUDES DE L’HEURE PRÉSENTE</span>. 4<sup>e</sup> mille</li>
+<li><span class="xsmall">LE DÉSÉQUILIBRE DU MONDE</span>. 11<sup>e</sup> mille.</li>
+<li><span class="xsmall">L’ÉVOLUTION ACTUELLE DU MONDE</span>.</li></ul>
+
+<p class="c b ssf g">2<sup>o</sup> RECHERCHES SCIENTIFIQUES</p>
+
+<ul class="small"><li><span class="xsmall">LA FUMÉE DU TABAC. — ANALYSES CHIMIQUES</span>. (<i>Épuisé.</i>)</li>
+<li><span class="xsmall">RECHERCHES ANATOMIQUES ET MATHÉMATIQUES SUR LES VARIATIONS DU VOLUME
+DU CRANE</span>.
+In-8. (<i>Épuisé.</i>)</li>
+<li><span class="xsmall">LA MÉTHODE GRAPHIQUE ET LES APPAREILS ENREGISTREURS</span>, contenant la description des
+nouveaux instruments de l’auteur, avec 63 figures. (<i>Épuisé.</i>)</li>
+<li><span class="xsmall">LES LEVERS PHOTOGRAPHIQUES</span>. Exposé des nouvelles méthodes de levers de carte
+et de plans employés par l’auteur pendant ses voyages. 2 vol in-18. (Gauthier-Villars.)</li>
+<li><span class="xsmall">L’ÉQUITATION ACTUELLE ET SES PRINCIPES. — RECHERCHES EXPÉRIMENTALES</span>. 4<sup>e</sup> édition.
+1 vol. in-8<sup>o</sup>, avec 57 figures et un atlas de 198 photographies instantanées.
+(Flammarion.)</li>
+<li><span class="xsmall">MÉMOIRES DE PHYSIQUE</span> : Lumière noire. Phosphorescence invisible. Dissociation
+de la matière. Énergie intra-atomique, etc. (18 mémoires.)</li>
+<li><span class="xsmall">L’ÉVOLUTION DE LA MATIÈRE</span>, avec 63 figures. 43<sup>e</sup> mille</li>
+<li><span class="xsmall">L’ÉVOLUTION DES FORCES</span>, avec 42 figures. 25<sup>e</sup> mille.</li></ul>
+<p class="drap i">Il existe des traductions en Anglais, Allemand, Espagnol, Italien, Portugais,
+Danois, Suédois, Russe, Arabe, Polonais, Tchèque, Turc, Hindostani, Japonais,
+etc., de quelques-uns des précédents ouvrages.</p>
+
+<p class="c">A LA LIBRAIRIE FLAMMARION</p>
+
+<ul><li><span class="xsmall">L’ŒUVRE DE GUSTAVE LE BON</span>, par le Baron <span class="sc">Motono</span>, ambassadeur du Japon, in-8<sup>o</sup>
+avec portrait.</li></ul>
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em">Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation<br>
+réservés pour tous les pays.<br>
+Copyright 1927,<br>
+by <span class="sc">Ernest Flammarion</span>.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+
+<p class="c top4em i">Au<br>
+COLONEL SADI CARNOT<br>
+en souvenir<br>
+de longues années d’amitié.</p>
+
+<p class="offr i">GUSTAVE LE BON.</p>
+
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="intro"><span class="maigre">INTRODUCTION</span><br>
+<span class="small ssf">PHYSIONOMIE ACTUELLE DU MONDE</span></h2>
+
+
+<p>L’âge actuel représente une période de progrès et
+de bouleversements qui différencient profondément
+la civilisation moderne de toutes celles que l’humanité
+a vu naître, grandir et disparaître au cours de sa
+longue histoire. Les peuples se trouvent entre un
+monde qui finit et un monde qui commence.</p>
+
+<p>La structure du monde nouveau dépendra de l’issue
+du conflit entre les forces créatrices, les forces conservatrices
+et les forces destructrices qui agitent la vie
+des peuples.</p>
+
+<p>Les forces créatrices nées chaque jour dans les
+laboratoires et les usines ont transformé la vie matérielle
+et donné aux civilisations une physionomie
+nouvelle.</p>
+
+<p>Les forces conservatrices représentent l’héritage
+ancestral des peuples. C’est le domaine de la vie
+inconsciente où s’élaborent les principaux mobiles
+de la conduite.</p>
+
+<p>Les forces destructrices agissent en sens contraire
+des précédentes. Les ambitions des souverains, les
+rivalités entre peuples, le mécontentement des multitudes,
+les révolutions, appartiennent au grand
+cycle des forces destructrices. Les catastrophes observées
+depuis les débuts de la dernière guerre montrent
+à quel point elles peuvent ravager le monde.</p>
+
+<p>La plupart des problèmes que nous étudierons
+dans cet ouvrage résultent des menaces que les forces
+destructrices continuent à faire peser sur les divers
+pays. La grande préoccupation des gouvernants est
+de trouver les moyens de limiter leur action.</p>
+
+<p>Il suffit de jeter un coup d’œil sur la physionomie
+actuelle du monde pour constater ce rôle des forces
+destructrices.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Presque tous les pays de l’Europe : Allemagne, Italie,
+Pologne, etc., sont divisés par des rivalités de
+frontières et ne songent qu’à s’agrandir aux dépens
+de leurs voisins.</p>
+
+<p>A ces menaces de conflits extérieurs se joignent
+encore des menaces de conflits intérieurs déterminés
+par les rivalités des partis. Pour se soustraire à
+l’anarchie résultant de ces luttes intestines, de grandes
+nations telles que l’Espagne et l’Italie en ont été
+réduites à subir des dictatures.</p>
+
+<p>Les peuples les plus stabilisés par un long passé
+n’ont pu échapper à l’anarchie dont l’Europe est
+aujourd’hui victime. C’est ainsi qu’une grève générale
+faillit ruiner l’Angleterre et que celle des mineurs
+occasionna des pertes dont le montant a été évalué
+au coût d’une grande guerre.</p>
+
+<p>La politique extérieure de l’Empire britannique
+n’est pas moins troublée que sa politique intérieure.
+Après avoir perdu l’Irlande il voit les dominions
+réclamer leur indépendance et les marchés étrangers,
+qui le faisaient vivre, se fermer devant lui. 1.500.000
+chômeurs montrent la gravité de cette situation.</p>
+
+<p>Les autres États européens ne sont pas dans une
+situation meilleure. La Russie retourne à la barbarie,
+l’Allemagne essaie péniblement de refaire sa
+situation économique, la France est en proie à des
+divisions qui ont failli ruiner son existence financière.</p>
+
+<p>L’anarchie qui pèse sur l’Europe pèse aussi sur
+d’autres parties du monde. L’Orient entier, de la Turquie
+à la Chine, se trouve livré à des luttes civiles
+redoutables.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Alors qu’une grande partie du monde semble plongée
+dans le chaos, l’Amérique, seul pays ayant profité
+de la guerre, a pu se soustraire aux causes de ruine
+dont tous les peuples furent victimes. Plus de la
+moitié de l’or du monde est passée entre ses mains.
+Les plus grands États de l’Europe sont ses débiteurs.
+Elle exerce de plus en plus sur eux une hégémonie
+financière parfois très lourde. Affranchis de toute
+influence socialiste, ses ouvriers reçoivent des salaires
+fort supérieurs à ceux des autres pays et mènent une
+existence aisée qu’envieraient la plupart des bourgeois
+européens.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un des grands dangers de l’heure actuelle, le plus
+grand peut-être, puisqu’il menace l’existence même
+des civilisations, résulte des progrès réalisés dans les
+moyens de destruction. Les découvertes de la science
+ont mis au service de sentiments, dont l’évolution n’a
+pas suivi celle de l’intelligence, des procédés de destruction
+tellement puissants que de grandes capitales
+pourraient être anéanties en quelques heures. C’est
+un péril que le monde n’avait pas encore connu.</p>
+
+<p>Dans l’espoir de prévenir cette perspective redoutée,
+des hommes d’État éminents ont fondé une Société
+des Nations, où les représentants des peuples cherchent,
+au moyen d’arbitrages, à maintenir la paix.</p>
+
+<p>Ils n’y ont pas réussi encore. Leurs discussions
+montrent que les hommes sont souvent plus séparés
+par des différences de sentiments que par des divergences
+d’intérêts.</p>
+
+<p>Cette tentative d’établir une paix prolongée n’est
+d’ailleurs pas nouvelle. Après les grandes périodes
+de luttes, les pays épuisés cherchèrent toujours
+des combinaisons capables de maintenir la paix. A
+la suite des vingt ans de guerres napoléoniennes
+le congrès de Vienne, véritable société des nations,
+espérait, lui aussi, terminer l’ère des conflits.</p>
+
+<p>Toutes les combinaisons de cet ordre sont efficaces
+tant que n’apparaissent pas des difficultés que les
+décisions pacifiques sont impuissantes à résoudre. On
+a justement remarqué que si la Société des Nations
+avait existé à l’époque où se fondait l’unité de l’Italie,
+la réalisation de cette unité eût été impossible. Chacun
+des minuscules États dont se composait alors
+l’Italie se fût adressé à la Société des Nations qui
+aurait dû employer son influence à les protéger.</p>
+
+<p>Tous ces édifices juridiques prétendant éterniser la
+situation du monde à un moment donné ont une
+utilité provisoire incontestable ; mais leur influence
+ne saurait longtemps durer. On ne stabilise pas plus
+les nations qu’on ne stabilise l’évolution de la vie.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>A côté des efforts tentés par la Société des Nations
+pour établir la paix, les diplomates cherchent à la
+fixer par la vieille méthode des alliances. L’histoire
+ancienne ou moderne montre malheureusement que
+les traités restent sans effet dès qu’ils cessent d’être
+en harmonie avec les intérêts des parties contractantes.
+On le vit une fois de plus dans la dernière
+guerre, lorsque l’Italie n’hésita pas à se tourner contre
+son alliée germanique dès qu’elle y eut intérêt, malgré
+de formels engagements.</p>
+
+<p>De nos jours, les seules bases efficaces des alliances
+résident dans la communauté des intérêts économiques.
+C’est à une telle communauté qu’est dû le
+rapprochement de la France et de l’Allemagne.</p>
+
+<p>Les associations économiques internationales, comme
+celle formée récemment entre la France, l’Allemagne
+et divers pays pour régler certaines productions, celle
+de l’acier notamment, feront plus pour le maintien de
+la paix que tous les projets d’alliance, de désarmement
+et d’arbitrage péniblement élaborés dans les
+congrès.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il est facile de montrer qu’au point de vue rationnel
+les peuples ont plus d’intérêt à s’aider qu’à se détruire.
+Malheureusement la raison joue un rôle bien
+faible dans la vie politique. Ce rôle a diminué encore,
+depuis la prédominance des forces collectives, caractéristique
+de l’évolution démocratique moderne.</p>
+
+<p>Les forces collectives sont aveugles, soudaines et la
+raison n’agit pas plus efficacement sur elles que sur
+le cours d’un torrent. Les futures guerres naîtront
+peut-être du déchaînement de fureurs populaires qui
+balaieront en un instant toutes les conventions péniblement
+édifiées par les diplomates. La guerre de 1870
+est justement née d’une explosion de fureur des multitudes
+déchaînée par une dépêche habilement falsifiée.</p>
+
+<p>Il est probable, d’ailleurs, que les plus dangereuses
+des luttes futures seront des guerres intérieures
+issues de révolutions populaires provoquées par les
+apôtres de la religion socialiste.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>On dit justement que gouverner, c’est prévoir ; mais
+comment lire dans l’enchevêtrement compliqué des
+causes dont les grands événements résultent ?</p>
+
+<p>La difficulté est considérable parce qu’en politique
+des causes très petites produisent parfois des effets
+très grands. C’est ainsi que jadis les visions d’un
+obscur chamelier de l’Arabie eurent pour premières
+conséquences, avec la création d’une religion nouvelle,
+la fondation d’un immense empire et, comme
+conséquences lointaines, les croisades qui précipitèrent
+l’Europe sur l’Orient.</p>
+
+<p>Avec l’interdépendance actuelle des peuples, les
+moindres rivalités entre états voisins, même fort
+petits, peuvent déchaîner un conflit universel. La dernière
+guerre en est un exemple.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Sans prétendre lire dans le livre du destin, on peut
+au moins mettre en évidence quelques-uns des facteurs
+principaux qui semblent devoir influencer l’évolution
+prochaine du monde.</p>
+
+<p>Aux forces destructrices d’origine plus ou moins
+ancienne, énumérées au début de ce chapitre, se
+joignent des forces destructrices nouvelles, le syndicalisme
+et le socialisme notamment, résultant de la
+prédominance moderne des influences collectives.</p>
+
+<p>Sous l’action du syndicalisme les sociétés tendent
+à se diviser en petits groupes ne considérant chacun
+que ses intérêts et totalement indifférents à l’intérêt
+général. La puissance des syndicats est devenue
+très grande. Tout récemment ils ont failli désorganiser
+entièrement l’Angleterre en provoquant une
+grève générale.</p>
+
+<p>Limités jadis au monde ouvrier, ils comprennent
+maintenant la classe des fonctionnaires et celle des
+instituteurs. La Confédération générale du travail,
+qui les a fusionnés, se trouve ainsi avoir absorbé
+les défenseurs professionnels de l’État.</p>
+
+<p>Il en est résulté que le gouvernement se trouve
+aussi impuissant contre les exigences de ses employés
+que l’était le gouvernement italien avant l’arrivée
+du fascisme.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’association des intérêts corporatifs constituant
+le syndicalisme ne doit pas être confondue avec le
+socialisme qui remet à l’État, et non aux corporations,
+la gestion générale des entreprises.</p>
+
+<p>Le socialisme est à la fois un mouvement politique
+et religieux, il tire sa force non de sa doctrine mais
+des éléments mystiques qui lui servent de soutien.</p>
+
+<p>Son succès contribue à prouver que, des âges les
+plus reculés de l’histoire aux temps modernes, les
+hommes ne se passèrent jamais d’une foi religieuse
+pour diriger leur vie. Ce mystique besoin semble
+aussi irréductible que la faim et l’amour.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Aux forces destructrices dont nous venons d’indiquer
+la puissance s’opposent, non seulement les forces
+créatrices issues des laboratoires, mais aussi les forces
+conservatrices créées par le passé.</p>
+
+<p>Une des plus dangereuses illusions politiques de
+notre âge est de croire qu’un peuple puisse se dégager
+des influences ancestrales d’où sa nature dérive.</p>
+
+<p>De cette illusion furent victimes les hommes de la
+Révolution quand ils croyaient pouvoir fonder une
+ère nouvelle destinée à marquer leur rupture complète
+avec le passé.</p>
+
+<p>De la même illusion sont encore victimes aujourd’hui
+les partis politiques extrêmes, prétendant transformer
+les sociétés à coups de décrets. Ils oublient
+que l’homme ne sort jamais de lui-même. Fils de son
+passé, il ajoute bien peu à l’héritage apporté en
+naissant. Des combinaisons politiques diverses pourront
+lui être imposées un instant, mais elles ne dureront
+qu’à la condition d’être en rapport avec le substratum
+ancestral des mentalités que ces institutions doivent
+régir. Les organisations en apparence nouvelles dérivent
+le plus souvent des organisations passées comme
+la plante dérive de la graine. C’est justement pourquoi
+l’histoire des peuples stabilisés par leur vie antérieure
+présente une grande continuité, malgré les
+bouleversements apparents dont elle est parfois remplie.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un célèbre homme d’État assurait récemment que :</p>
+
+<p>« Les questions économiques, politiques et morales
+sont subordonnées à des lois générales, dont la
+méthode expérimentale, sainement appliquée, permet
+de rechercher les fondements et d’établir la permanence. »</p>
+
+<p>En réalité ces lois générales sont fort mal connues
+et c’est pourquoi l’empirisme joue en politique un
+rôle prépondérant.</p>
+
+<p>Cet empirisme n’a pour guide que la connaissance
+des mobiles qui font mouvoir les hommes. C’est
+donc à la psychologie qu’il faut s’adresser pour
+essayer de comprendre les événements dont la succession
+constitue l’histoire. Elle explique un grand
+nombre de phénomènes politiques, militaires et
+sociaux. Les causes de la propagation du socialisme,
+les oscillations des volontés populaires, le rôle mystique
+des croyances, les finances elles-mêmes sont du
+ressort de la psychologie.</p>
+
+<p>Pour les gouvernants modernes, cette science est
+devenue indispensable. C’est en utilisant ses lois que
+les Américains sont parvenus à résoudre sur leur territoire
+le problème de la lutte des classes qui menace
+le vieux monde de formidables conflits. C’est pour
+avoir méconnu certaines lois de la psychologie collective,
+que les chefs de grands empires ont plongé
+l’Europe dans l’abîme de ruines et de désolations
+dont elle n’est pas sortie encore.</p>
+
+<p>Étant donnée la prépondérance moderne des influences
+collectives c’est surtout la psychologie des
+foules qu’il importe de bien connaître. Nous savons
+aujourd’hui que la mentalité individuelle et la mentalité
+collective sont bien différentes. Contrairement
+à une croyance très générale encore, l’être collectif
+est fort inférieur à l’être individuel.</p>
+
+<p>Une des grandes erreurs de la politique moderne
+est de croire que les jugements des hommes en groupe
+sont supérieurs à ceux de l’individu isolé. Pour les
+politiciens les décisions des foules représentent de
+suprêmes vérités.</p>
+
+<p>Sans doute les vertus collectives maintiennent la
+prospérité des peuples mais c’est seulement de la
+pensée individuelle que jaillissent les idées qui élèvent
+le niveau d’une civilisation et assurent sa grandeur.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>C’est encore au domaine de la psychologie collective
+qu’appartient l’étude des influences ancestrales qui
+dominent la vie des peuples. Chez ceux ayant un long
+passé l’âme de la race limite les oscillations des
+volontés populaires que les événements font naître.
+L’âme d’une race c’est la mer immuable et profonde,
+l’âme d’une foule représente les vagues mobiles que
+la tempête fait surgir. C’est en vain que l’homme
+cherche parfois à rompre avec son passé. Nous verrons
+dans cet ouvrage que malgré toutes les révolutions
+les actes des vivants restent soumis à l’impérieuse
+volonté des morts.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="c xlarge b">L’évolution actuelle
+du monde</p>
+
+
+
+
+<h2 class="nobreak" id="c1"><span class="maigre">LIVRE PREMIER</span><br>
+<span class="small">LES FORCES QUI MÈNENT LE MONDE</span></h2>
+
+
+
+
+<h3><span class="maigre">CHAPITRE PREMIER</span><br>
+<span class="small ssf">LES FORCES MATÉRIELLES ET IMMATÉRIELLES
+DANS L’HISTOIRE</span></h3>
+
+
+<p>Les sentiments et les passions qui mènent les
+hommes ont peu varié, mais les peuples furent successivement
+soumis à des influences qui les orientèrent
+de façons différentes.</p>
+
+<p>Aux impulsions affectives et mystiques ayant toujours
+guidé l’homme au cours de son histoire, sont
+venues s’ajouter les forces nouvelles, issues des laboratoires.
+Elles ont transformé les civilisations. En moins
+d’un siècle, quelques-unes de ces forces : la vapeur,
+et l’électricité notamment, ont exercé sur la vie des
+peuples des influences beaucoup plus profondes que
+toutes celles subies pendant la succession des âges
+antérieurs.</p>
+
+<p>Le rôle des forces créatrices nouvelles étant trop
+connu pour qu’il soit utile de l’étudier longuement, il
+suffira de rappeler à quel point une seule des découvertes
+modernes, celle des forces motrices extraites
+de la houille, a changé la vie sociale des nations et
+conditionne les volontés des gouvernements.</p>
+
+<p>La vie politique du monde est en partie soumise,
+aujourd’hui, au prodigieux pouvoir que la science a
+fait surgir de l’inerte houille, considérée, il y a un
+siècle à peine, comme une insignifiante matière. C’est,
+d’elle, pourtant, que sont sortis non seulement tous
+les éléments de la civilisation moderne, mais aussi
+des moyens de destruction d’une puissance telle que
+dans les prochains conflits, ils pourraient anéantir
+instantanément les plus brillantes capitales.</p>
+
+<p>Les peuples possédant des mines importantes de
+houille — ou de son succédané, le pétrole — détiennent,
+par ce seul fait, une supériorité économique
+et politique immense.</p>
+
+<p>C’est grâce à la houille que l’Angleterre put dominer
+les mers et, par conséquent, le commerce du monde.
+Ce ne furent pas du tout, comme on l’a répété parfois,
+les succès militaires de l’Allemagne en 1870, mais bien
+la découverte de mines nouvelles de houille sur son
+territoire, qui la conduisit à son haut degré de prospérité.
+La houille fut l’origine de la puissance industrielle
+de l’Allemagne. Elle lui permit d’aspirer à
+supplanter l’Angleterre dans son hégémonie commerciale
+sur tous les points du globe. De cette prétention
+une guerre mondiale devait fatalement sortir. Les
+autres causes invoquées pour expliquer les origines
+du conflit sont accessoires.</p>
+
+<p>Le pétrole a sur la houille une supériorité énorme
+au point de vue commodité, mais sa production reste
+limitée. C’est pourquoi nous voyons tous les peuples
+rivaliser d’efforts aujourd’hui pour se procurer les
+sources d’un si précieux liquide.</p>
+
+<p>Le pétrole et la houille ont déterminé la politique
+mondiale de l’Angleterre. Pays industriel sans agriculture,
+elle est obligée d’importer ses vivres. Ils sont
+payés avec des marchandises fabriquées dans ses
+usines. L’arrêt des exportations engendrerait bientôt
+le chômage.</p>
+
+<p>Nombreux sont les exemples prouvant que le rôle
+des forces motrices grandit chaque jour dans la vie
+politique des peuples. Leur influence ne se fait pas
+sentir seulement en Europe, mais jusqu’aux extrémités
+de l’univers. Si, aujourd’hui, le Japon manquant
+de charbon et n’étant pas très sûr que l’Amérique
+lui en fournira toujours, négocie d’importants traités
+avec la Russie soviétique, c’est dans l’espoir de pouvoir
+exploiter à son profit les mines de Sibérie.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le rôle considérable joué dans l’histoire politique
+des peuples par les découvertes scientifiques permet
+de pressentir les transformations que d’autres découvertes
+feront surgir.</p>
+
+<p>Sans parler de la libération de l’énergie intra-atomique
+qui changerait entièrement les conditions
+d’existence des hommes, on peut dire que la nature
+contient des forces inutilisées encore, telles que la
+chaleur solaire, qui seront sûrement captées.</p>
+
+<p>Dans un travail déjà ancien je faisais observer que
+la machine à vapeur qui utilise à peine la dixième
+partie du charbon qu’elle consomme était un instrument
+barbare destiné à figurer comme curiosité dans
+les musées de l’avenir.</p>
+
+<p>Dès à présent on entrevoit que la force motrice extraite
+du charbon, sous forme d’électricité, au fond des mines,
+pourra être expédiée au loin par de simples fils.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>A côté des forces matérielles dont le rôle créateur est
+si grand se trouvent des forces immatérielles dont
+l’action fut toujours considérable et même prépondérante
+à certaines périodes de la vie des peuples.</p>
+
+<p>Malgré la découverte de vérités éclatantes issues des
+laboratoires et qui ne se contestent pas, le monde
+continue à être régi par une série de forces mystiques
+extériorisées sous forme de croyances religieuses ou
+politiques et tenues pour d’indiscutables vérités. Elles
+gouvernent les peuples depuis les origines de l’Histoire
+et leur forme seule a changé.</p>
+
+<p>Les divinités qui de Jupiter à Bouddha et au Dieu de
+Mahomet servirent de base à de grandes civilisations
+ont vu leur prestige pâlir ou disparaître. Mais elles
+ont été remplacées par des illusions politiques ou
+sociales auxquelles est attribué un pouvoir magique
+analogue à celui des anciens dieux.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le mysticisme, qui continue à régir l’âme des peuples,
+et aussi celle de leurs maîtres, est, comme je
+l’ai souvent rappelé ailleurs, d’une définition facile. Il
+se trouve constitué par l’attribution d’un pouvoir surnaturel
+à des dieux, des dogmes ou des formules.
+L’homme soumis à une croyance religieuse est un
+mystique. Robespierre, faisant couper hâtivement
+des têtes pour établir le règne de la vertu, était un
+mystique. Mystique au même degré, le communiste
+persuadé que la réalisation de l’évangile judéo-germanique
+de Karl Marx ferait surgir le paradis ici-bas.</p>
+
+<p>La force de l’homme dominé par une croyance mystique
+devient considérable. Rien ne lui semblant au-dessus
+du triomphe de sa foi, il sacrifiera sa fortune
+et sa vie pour l’imposer.</p>
+
+<p>Lorsque la foi mystique envahit le champ de l’entendement,
+aucun argument ne pourrait l’influencer.
+L’amour maternel lui-même cède devant elle. A
+l’époque, récente encore, où la secte babiste se propageait
+en Perse, les femmes, plutôt que de renoncer
+à leur foi, amenaient elles-mêmes leurs enfants aux
+bourreaux et les voyaient déchiqueter sous leurs yeux
+avec une délirante joie. En Russie, il existe encore
+des sectes où, sous l’empire de leur mysticisme, les
+hommes et les femmes s’imposent les plus atroces
+mutilations, et nous ne sommes pas très loin du
+temps où, dans le même pays, des prophètes persuadaient
+à des centaines d’hommes de périr avec eux
+sur des bûchers.</p>
+
+<p>La force du bolchevisme est justement de posséder
+un certain nombre de convaincus disposés à ravager le
+monde pour faire triompher leur croyance.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Comment naît, grandit et meurt une foi mystique ?
+J’ai trop souvent traité ce sujet dans mes livres pour
+y revenir encore. D’une très sommaire façon, on peut
+dire que la persistance du mysticisme dans l’Histoire
+tient au besoin irréductible de l’homme de soumettre
+l’orientation de sa vie à des pouvoirs supérieurs
+tenus pour infaillibles.</p>
+
+<p>Ce besoin est si fort que dès qu’un peuple perd
+ses dieux, il cherche aussitôt à les remplacer. La doctrine
+socialiste possède, aujourd’hui, le pouvoir
+mystique attribué aux anciennes divinités.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ce rôle du mysticisme dans l’Histoire fut pendant
+longtemps méconnu, et le mot mysticisme lui-même,
+de plus en plus usité en politique aujourd’hui, était,
+il y a une quinzaine d’années à peine, employé
+presque exclusivement dans un sens religieux. Me
+trouvant un jour avec Bergson chez Émile Ollivier,
+nous eûmes une longue discussion sur le vrai sens
+du mot <i>mystique</i>. Bergson m’opposait les dictionnaires
+accumulés sur une table pour me prouver que ce
+terme ne pouvait avoir qu’une signification religieuse.
+Cet avis n’était pas le mien, puisque je venais
+d’écrire un livre sur <i>La Révolution Française</i>, où je
+montrais le rôle tout à fait prépondérant du mysticisme
+dans cette grande tragédie.</p>
+
+<p>Je ne convertis naturellement personne, mais je
+suis certain qu’aujourd’hui, avec les mêmes interlocuteurs,
+j’aurais plus de succès. Une preuve m’en fut
+récemment fournie par un petit livre publié sous ce
+titre : <i>Une Nouvelle Philosophie de l’Histoire</i>, écrit par
+un ancien Normalien, M. Gillouin. Pour ce distingué
+universitaire, la connaissance du rôle du mysticisme
+dans l’Histoire fut une grande lumière, comparable à
+celle qui éclaira saint Paul sur le chemin de Damas.</p>
+
+<p>Les idées ne triomphant en France qu’après avoir
+passé par l’Université, l’action du mysticisme dans la
+politique ancienne et moderne deviendra bientôt
+une vérité classique et se substituera à des interprétations
+dites rationnelles qui n’expliquaient rien<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Aujourd’hui le mot mystique à pénétré dans toutes les
+harangues-officielles. Je l’ai noté deux fois dans un discours du
+Président du Conseil. Devant la fédération de la Seine du parti
+républicain socialiste, M. Painlevé a prononcé un discours, où
+l’influence du mysticisme, est plusieurs fois invoquée : « Quand un
+parti fait un programme, il doit y verser de la mystique »… Si l’on
+abandonne la mystique des programmes, etc.</p>
+</div>
+<p>En fait, le mysticisme domine l’Histoire. Des rives
+du Nil à celles du Gange, il a peuplé le monde d’êtres
+divins, imaginaires sans doute, mais assez puissants
+cependant pour avoir orienté de grandes civilisations.</p>
+
+<p>De nos jours, les dieux personnels ont fait place à
+des formules mystiques douées de magiques pouvoirs
+et capables, elles aussi, d’asservir les âmes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Jusqu’à nos jours, une foi mystique n’avait de rivale
+possible qu’une autre foi mystique. Il n’en est plus de
+même maintenant. Des nécessités économiques impérieuses,
+ignorées de nos pères, se dressent contre les
+formes diverses du mysticisme.</p>
+
+<p>Mais quelle que soit la puissance des forces économiques
+nouvelles, aujourd’hui, comme hier et probablement
+comme demain, les peuples auront besoin
+d’un idéal mystique pour orienter leur vie. S’ils se
+tournent vers le socialisme, le communisme et les
+pires formes de l’illusion, c’est surtout parce que,
+ayant perdu les idéals qui soutenaient leurs âmes,
+ils cherchent à en découvrir d’autres, capables
+d’orienter leurs pensées et leurs volontés.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>A côté des influences mystiques qui mènent les
+peuples, il faut placer les influences affectives, c’est-à-dire
+cette gamme immense des sentiments et des passions
+qui dirigent la conduite. Comme les forces
+mystiques elles dominent souvent des forces rationnelles
+qu’on pourrait croire irrésistibles.</p>
+
+<p>Bien des fois dans le cours de cet ouvrage, nous
+aurons à montrer combien est faible le rôle de la
+raison devant les influences mystiques et affectives qui
+jusqu’ici ont gouverné le monde et continueront
+longtemps sans doute à le gouverner encore.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c2"><span class="maigre">CHAPITRE II</span><br>
+<span class="small ssf">COMMENT NAISSENT LES OPINIONS
+ET LES CROYANCES.<br>
+ROLE DE LA CRÉDULITÉ DANS L’HISTOIRE</span></h3>
+
+
+<p>Des âges les plus reculés aux temps modernes,
+la crédulité a joué un rôle fondamental dans l’histoire.
+Elle a créé des divinités puissantes qui ont
+orienté les âmes et servi de guide aux grandes civilisations.
+Elle a fait surgir du néant les pyramides,
+les pagodes, les cathédrales et toutes les merveilles
+de l’art qui ont embelli la vie. Sans la crédulité,
+l’homme vivrait peut-être encore au fond des cavernes,
+disputant aux monstres qui l’entouraient sa maigre
+pâture.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La crédulité antique peupla le monde d’une légion
+de divinités de l’existence desquelles on ne doutait
+jamais.</p>
+
+<p>Pendant des milliers d’années, ces divinités bienfaisantes
+ou nuisibles, redoutables toujours, se mêlèrent
+constamment aux actions des hommes. Quelques
+rares philosophes comme Lucrèce avaient bien fini
+par douter de leur existence, mais son scepticisme
+n’avait pas d’écho.</p>
+
+<p>L’histoire des dieux de tous les âges constitue un
+des plus merveilleux et des plus instructifs phénomènes
+de la psychologie. Que des peuples arrivés aux
+phases les plus diverses de civilisation aient pu considérer
+comme indubitablement prouvée l’existence
+de divinités purement chimériques, montre clairement
+que l’imagination est capable de créer des phénomènes
+illusoires tenus ensuite pour d’incontestables
+vérités. En dehors des phénomènes scientifiques
+expérimentalement démontrés, on peut toujours se
+demander où finit la vérité et où commence l’erreur.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Grâce aux lumières de la raison, l’âge moderne se
+croyait libéré de toutes les illusions du passé, la raison
+pure devenait son seul guide.</p>
+
+<p>L’observation plus attentive des faits a prouvé
+cependant la persistance de l’antique crédulité. En
+dehors des laboratoires, cette crédulité — crédulité
+religieuse, crédulité politique, crédulité pour toutes
+les formes du merveilleux, — continue à dominer
+les esprits.</p>
+
+<p>Et, contrairement à ce qui s’enseigne, la crédulité
+n’est pas du tout un simple résultat de l’ignorance
+puisqu’elle s’observe, ainsi que le démontrent
+les faits relatés dans ce chapitre, chez les plus
+illustres savants. Les vieilles croyances religieuses, la
+magie et le spiritisme, trouvent chez eux de fervents
+adeptes.</p>
+
+<p>Ce phénomène m’avait beaucoup frappé à l’époque
+où je cherchais à déterminer les sources psychologiques
+des opinions et des croyances qui ont le plus
+influencé l’âme des peuples. Comment comprendre la
+foi d’illustres penseurs dans une religion où l’on voit
+le Créateur des mondes innombrables qui peuplent
+l’espace laisser périr son fils dans un affreux supplice,
+pour racheter la faute de lointains ancêtres. De telles
+énormités ont été pourtant acceptées par des maîtres
+de la raison comme Galilée, Descartes et Pascal. Il ne
+leur a pas semblé prodigieux de voir un Dieu assez
+féroce pour condamner au feu éternel de faibles créatures
+ayant oublié un instant d’obéir à ses rigides
+décrets.</p>
+
+<p>Des croyances du même ordre observées dans toutes
+les religions, chez tous les peuples, démontrent d’une
+péremptoire façon que l’absurdité d’un dogme ne
+saurait nuire à sa propagation et que l’intelligence la
+plus haute n’empêche pas la croyance dans des
+dogmes qu’aucun argument rationnel ne saurait défendre.</p>
+
+<p>Nous verrons bientôt l’explication de ce phénomène
+en constatant que la genèse des connaissances scientifiques
+et celle des croyances obéissent à des formes
+de logique différentes superposées quelquefois, mais
+ne s’influençant jamais. Cette dualité va être étudiée
+maintenant.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>En dehors des besoins organiques à la satisfaction
+desquels est consacrée la plus grande partie de son
+existence, l’homme est orienté dans la vie par des
+opinions plus ou moins provisoires et des croyances
+généralement durables.</p>
+
+<p>Croyances et connaissances sont des opérations
+mentales fort différentes.</p>
+
+<p>Les croyances ne sont ni rationnelles ni volontaires
+contrairement à l’opinion de plusieurs philosophes.</p>
+
+<p>Une croyance est un acte de foi d’origine inconsciente
+qui fait admettre en bloc une doctrine et
+accepter ses prescriptions.</p>
+
+<p>Le prestige, l’affirmation, la répétition, la contagion
+mentale et rarement la raison sont les facteurs
+habituels des opinions et des croyances.</p>
+
+<p>La connaissance diffère beaucoup de la croyance,
+c’est une opération consciente lentement édifiée par
+l’observation et l’expérience. L’humanité eut pendant
+longtemps des croyances avant de posséder des
+connaissances.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Croyances et connaissances appartenant à des cycles
+différents de la vie mentale, ne s’influençant pas, on
+comprend que des hommes éminents puissent professer
+d’enfantines croyances. Admettre par exemple,
+comme d’indiscutables certitudes les plus chimériques
+réminiscences de la sorcellerie du moyen âge.</p>
+
+<p>Ce serait donc une illusion de croire que la compétence
+sur certains sujets scientifiques doive s’accompagner
+d’une compétence égale sur des sujets religieux
+ou politiques.</p>
+
+<p>Les croyances politiques et religieuses ont des
+raisons que la logique rationnelle ignore et n’influence
+guère.</p>
+
+<p>On verra par les exemples qui vont suivre que
+la crédulité continue à jouer un rôle essentiel dans
+l’histoire des peuples, c’est pourquoi nous avons
+consacré un chapitre spécial à son étude.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Au moyen âge, les envoûtements, les évocations des
+morts, le sabbat, le diable, les maléfices, etc., exercèrent
+une grande influence. De leur pouvoir, nul
+ne doutait alors. Des milliers d’hommes avouaient
+leurs relations avec le diable et confessaient, malgré
+la crainte des supplices, s’être rendus au sabbat.</p>
+
+<p>Les procès de sorcellerie étaient à cette époque si
+nombreux que les bûchers destinés à brûler vifs les
+sorciers ne s’éteignaient guère. De savants ouvrages
+rédigés par des magistrats éminents indiquaient la
+marche à suivre pour déjouer les maléfices des démons.</p>
+
+<p>Le dernier de ces procès, en France, eut lieu sous
+Louis XIII. Convaincu d’avoir envoyé une légion de
+diables dans le corps des Ursulines de Loudun,
+Urbain Grandier fut brûlé vif après avoir subi les tortures
+qu’on ne ménageait pas aux suppôts de Satan.</p>
+
+<p>Devant les progrès scientifiques, tout ce peuple de
+diables, de larves, de fantômes, fils des ténèbres,
+avait fini par s’évanouir. On croyait les sorciers relégués
+dans des villages éloignés de toute civilisation.</p>
+
+<p>La crédulité étant indestructible, les illusions ont
+changé de forme, mais sans disparaître. C’est ainsi
+que de nos jours on a vu renaître et grandir, sous
+des aspects à peine différents de ceux du passé, toute
+l’antique magie : évocation des morts au moyen
+de tables tournantes, lévitation, matérialisation des
+esprits, etc.</p>
+
+<p>Des savants célèbres furent victimes de ces illusions.
+Le grand chimiste William Crookes assure
+avoir vécu pendant plusieurs mois avec un fantôme
+qui se matérialisait journellement devant lui. Le
+distingué physicien anglais Lodge a publié un livre
+où il relate, avec force détails, l’existence que mène
+dans un autre monde son fils Raymond, tué à la
+guerre. Le célèbre physiologiste Richet assure avoir
+vu et examiné longuement un guerrier casqué sorti
+du corps d’un médium.</p>
+
+<p>De telles croyances, appartenant au domaine de
+l’irrationnel, ne peuvent être discutées. Les millions
+d’hommes persuadés que l’archange Gabriel fut
+envoyé par Dieu à Mahomet afin de lui enseigner les
+fondements d’une religion nouvelle ne sauraient être
+influencés par aucun raisonnement. La foi du croyant,
+ignorant ou savant, reste inébranlable. Dans le cycle
+de la foi mystique la raison est sans prise. J’ai pu
+constater moi-même, par diverses expériences, avec
+quelle facilité les savants se laissent illusionner dès
+qu’ils pénètrent dans le cycle du mystique.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La crédulité est infinie même sur des sujets de
+science pure. Il suffit que les opinions soient suggérées
+par des hommes auxquels leur situation confère
+un grand prestige. Les lettres de personnages illustres,
+fabriquées de toutes pièces par un faussaire peu
+lettré, et insérées dans les Comptes rendus de l’Académie
+des sciences, la polarisation des rayons uraniques
+affirmée par Becquerel et l’existence imaginaire
+des fameux rayons N en sont de mémorables
+exemples.</p>
+
+<p>L’histoire des faux autographes est trop connue
+pour qu’il soit utile de la rappeler. On sait que cette
+prodigieuse aventure fournit à Daudet les éléments
+de son roman : <i>L’Immortel</i>.</p>
+
+<p>L’histoire de la polarisation supposée des rayons
+uraniques est aussi caractéristique. Lorsque Becquerel
+découvrit, en 1895, après Paul de Saint-Victor,
+les émanations spontanées de l’uranium, il crut se
+trouver en présence d’une sorte de phosphorescence
+et il institua des expériences « prouvant catégoriquement
+suivant lui que les rayons émis se réfractent,
+se réfléchissent et se polarisent comme ceux de la
+lumière ».</p>
+
+<p>Cette opinion, que j’étais seul alors à combattre au
+moyen d’expériences relatées dans mon livre <i>L’Évolution
+de la matière</i>, fut acceptée pendant trois ans
+par tous les savants de l’Europe et retarda considérablement
+la découverte des phénomènes radio-actifs.
+On reconnut finalement, comme je n’avais cessé de le
+répéter, être en présence d’une force jusqu’alors
+inconnue, sans parenté avec la lumière à laquelle je
+donnais plus tard le nom d’énergie intra-atomique.</p>
+
+<p>Le cas des rayons N, que tous les physiciens français
+crurent voir pendant deux ans et n’aperçurent
+plus une seule fois quand fut dissipée la suggestion
+dont ils étaient victimes, est plus instructif encore.</p>
+
+<p>Sans entrer dans tous les détails de leur histoire, je
+me bornerai à rappeler que la découverte illusoire
+des rayons N fut faite par un professeur auquel ses
+titres académiques conféraient un grand prestige. Ce
+professeur, de tempérament très nerveux, possédait
+à un haut degré le pouvoir de suggestion particulier
+plusieurs fois observé en Europe et dans l’Inde surtout,
+qui fait admettre comme réalités toutes les affirmations
+du suggestionneur. C’est ainsi que le physicien
+Mascart, que délégua l’Académie des Sciences pour
+aller constater au laboratoire de l’inventeur l’exactitude
+de ses assertions, fut victime de cette prodigieuse
+hallucination : mesurer la déviation et la longueur
+d’onde de rayons qui n’existaient que dans la
+cervelle du suggestionneur.</p>
+
+<p>Un prix de 50.000 francs fut alors voté par l’Académie
+pour récompenser l’auteur de cette grande
+découverte et pendant deux ans les <i>Comptes rendus
+de l’Académie des sciences</i> fourmillèrent de notes où
+étaient décrites les propriétés chaque jour plus merveilleuses
+de ces rayons. M. Jean Becquerel annonçait
+les avoir chloroformés ; M. d’Arsonval faisait à
+leur sujet des conférences enthousiastes. Mon excellent
+ami, Émile Picard, en perdait le sommeil.</p>
+
+<p>L’existence de ces rayons ne se constatait d’ailleurs
+que par de légères variations d’éclat d’une plaque
+phosphorescente sur laquelle ils étaient projetés. Ce
+qui explique un peu la suggestibilité des savants
+croyant les observer.</p>
+
+<p>L’illusion collective fut brusquement dissipée par
+la célèbre expérience d’un physicien étranger auquel
+l’inventeur des rayons N montrait la déviation supposée
+de ces rayons par un prisme. Le prisme ayant
+été subrepticement retiré dans l’obscurité, l’inventeur
+des rayons N continua néanmoins à mesurer la prétendue
+déviation des imaginaires rayons.</p>
+
+<p>L’expérience était catégorique. Elle fut définitive
+puisqu’aucun des physiciens qui avaient vu tant de
+fois les rayons N ne parvinrent jamais à les revoir.
+L’envoi de notes sur ces rayons à l’Académie des
+sciences cessa brusquement.</p>
+
+<p>Il serait facile de multiplier des exemples analogues
+du rôle de la crédulité, surtout dans les sciences
+demi-exactes comme la médecine.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Je crois pouvoir résumer dans les propositions suivantes
+les lois générales de la naissance et de la propagation
+des croyances :</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> Les cycles du mystique, de l’affectif et du rationnel
+sont complètement indépendants et ne s’influencent
+pas.</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> Des savants éminents peuvent perdre tout esprit
+critique dès qu’ils pénètrent dans le cycle de la
+croyance.</p>
+
+<p>3<sup>o</sup> L’absurdité des dogmes — dogmes religieux et
+politiques, — ne saurait nuire à leur propagation.</p>
+
+<p>4<sup>o</sup> Les croyances mystiques s’établissent et se propagent
+par l’influence du prestige, de la suggestion et
+de la contagion. Le raisonnement ne joue aucun rôle
+dans leur propagation.</p>
+
+<p>5<sup>o</sup> La conversion à une croyance mystique se fait
+souvent instantanément comme celle de Pauline dans
+<i>Polyeucte</i> adoptant brusquement une religion dont
+elle ne savait d’ailleurs rien et s’écriant : « Je vois,
+je sais, je crois, je suis désabusée ! »</p>
+
+<p>6<sup>o</sup> Certains sujets possèdent un pouvoir de fascination
+qui fait admettre comme des réalités toutes
+leurs suggestions.</p>
+
+<p>7<sup>o</sup> La caractéristique d’une croyance mystique quelconque
+est de n’être influençable ni par l’observation,
+ni par l’expérience, ni par le raisonnement.</p>
+
+<p>8<sup>o</sup> La foi créée par la suggestion n’est ébranlée que
+par une suggestion plus forte. Le croyant ne renonce
+alors à sa croyance que pour en adopter une autre
+du même ordre.</p>
+
+<p>9<sup>o</sup> Certaines croyances politiques, telles que le
+socialisme et le communisme, se répandent surtout
+parce que, possédant tous les caractères des croyances
+religieuses, elles créent rapidement la foi.</p>
+
+<p>10<sup>o</sup> Le croyant éprouve toujours un besoin intense
+de propager sa foi et sacrifie volontiers sa vie et celle
+des autres pour la faire triompher.</p>
+
+<p>11<sup>o</sup> La vision d’un phénomène d’ordre mystique
+par de nombreux témoins ne prouve rien en faveur
+de sa réalité. Les témoignages des milliers d’hommes
+ayant vu le diable et assisté au sabbat n’ont jamais
+constitué une preuve de l’existence du diable et du
+sabbat.</p>
+
+<p>12<sup>o</sup> L’origine mystique des croyances les différencie
+des simples opinions. Ces dernières sont constituées
+par l’adhésion momentanée à une proposition. C’est
+pourquoi l’expérience, sans action sur la croyance,
+réussit à modifier les opinions.</p>
+
+<p>13<sup>o</sup> Les dieux périssent quelquefois, mais l’esprit
+mystique reste indestructible.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c3"><span class="maigre">CHAPITRE III</span><br>
+<span class="small ssf">LES CONFLITS
+ENTRE LES VIVANTS ET LES MORTS</span></h3>
+
+
+<p>Parmi les éléments divers qui orientent la vie
+des peuples il faut encore citer, à côté des besoins
+matériels et des influences mystiques, l’impérieuse
+volonté des morts.</p>
+
+<p>La psychologie, qui n’examinait jadis que l’âme
+des vivants, commence à étudier celle des morts
+dont l’invisible armée domine le monde et gouverne
+l’Histoire.</p>
+
+<p>Ce n’est pas, en réalité, dans les cimetières que
+reposent les morts. Continuant à vivre en nous-mêmes,
+ils sont les vrais maîtres de la plupart de
+nos actions. Quand nous croyons agir librement,
+nous obéissons, le plus souvent, à leurs volontés.</p>
+
+<p>Cette armée des morts représente ce qu’on appelle
+très justement l’âme d’une race, âme d’autant plus
+forte que la collectivité constituée par les morts est
+plus homogène.</p>
+
+<p>Sa formation n’est pas l’œuvre d’un jour. Stabiliser
+une race au moyen de morts possédant des
+volontés communes et agissant, par conséquent,
+d’identique façon dans les circonstances importantes,
+demande généralement des siècles.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Comment se forme l’âme d’une race ?</p>
+
+<p>Une masse d’hommes assemblés au hasard des invasions
+ou des conquêtes représente une simple poussière
+d’individus, momentanément agrégée par la
+volonté d’un chef. La poussière se désagrège dès que
+le chef disparaît ou que sa puissance faiblit.</p>
+
+<p>Pour qu’une multitude devienne un peuple, il faut
+qu’elle ait subi, comme en Prusse, une discipline
+militaire rigoureuse, ou qu’elle ait accepté pendant
+des siècles, comme en Angleterre, un réseau de
+traditions, de coutumes et de croyances identiques.</p>
+
+<p>Lorsque les caractères psychologiques d’une race
+sont suffisamment fixés, ils se transmettent par
+l’hérédité avec autant de régularité que les caractères
+anatomiques. L’agrégat d’individus, d’abord sans
+cohésion, possède alors une âme ancestrale qui lui
+donne une même orientation de conduite.</p>
+
+<p>A cette âme ancestrale, inconsciente, constituant
+l’armature mentale de la race, se superpose l’âme
+individuelle consciente sans cesse modifiée par le
+milieu, les événements, l’éducation, etc.</p>
+
+<p>Cette âme individuelle présente souvent la mobilité
+des vagues de la mer, mais, chez les races stabilisées,
+ses oscillations sont limitées par l’influence de l’âme
+ancestrale.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les morts ont leur psychologie. Elle diffère de
+celle des vivants par certains caractères, — notamment
+la fixité.</p>
+
+<p>Toujours conservateurs, les morts possèdent des
+volontés impérieuses qui ne fléchissent pas.</p>
+
+<p>Leur action se manifeste surtout lorsque les intérêts
+de la race, c’est-à-dire la vie des morts, est aussi
+menacée que celle des vivants. Ce furent les morts
+qui, en 1914, obligèrent tout un peuple surpris par
+une mobilisation imprévue à renoncer instantanément
+à ses intérêts journaliers pour marcher à la
+frontière.</p>
+
+<p>Aucun des socialistes ayant juré de faire grève en
+cas de guerre ne recula. Pourquoi ? Leur obéissance
+spontanée fut-elle le fruit de réflexions rationnelles ?
+En aucune façon. Elle eut pour unique source l’irrésistible
+volonté des morts.</p>
+
+<p>Les haines des morts sont redoutables. Ils ne supportent
+pas les vivants qui ne sentent pas comme
+eux. C’est l’armée des morts qui força l’Angleterre à
+donner la liberté à l’Irlande, et les peuples de l’Autriche
+à se diviser en États distincts. Le rôle des morts
+dans les origines de la dernière guerre fut considérable.</p>
+
+<p>La puissance des morts est si forte qu’elle ne
+peut être détruite que par celle d’autres morts. C’est
+justement ce qui arrive lorsqu’on croise des individus
+de races diverses. Les morts d’origines différentes
+ne s’accordant pas impriment à l’âme consciente
+des impulsions contradictoires. C’est pourquoi
+les croisements sur une grande échelle dissocient
+rapidement l’âme ancestrale. Flottant entre des
+influences contraires, un peuple de métis est comparable
+au vaisseau voguant sans gouvernail au gré des
+vents.</p>
+
+<p>C’est pour avoir méconnu ces principes que les
+Espagnols perdirent toutes leurs colonies alors que
+les Anglais, qui ne se mélangent pas aux indigènes,
+ont conservé les leurs.</p>
+
+<p>Les observations précédentes, vérifiées par des
+expériences séculaires, conduisent à une loi fondamentale
+de la politique moderne que beaucoup
+d’hommes d’État semblent ignorer et qu’on peut formuler
+de la façon suivante :</p>
+
+<p><i>Les institutions politiques d’un peuple jouent un rôle
+très faible dans la vie de ce peuple. Son âme ancestrale,
+et non les institutions qu’on voudrait lui imposer,
+oriente sa destinée.</i></p>
+
+<p>Inutile d’invoquer des faits historiques pour justifier
+cette assertion. Il suffit de considérer des pays
+voisins soumis à des institutions identiques, mais
+formés de races différentes. Tel est, précisément, le
+cas de l’Amérique.</p>
+
+<p>Elle forme deux grands continents presque entièrement
+séparés : les États-Unis d’Amérique du Nord,
+habités par des Anglo-Saxons, et les États de l’Amérique
+du Sud, peuplés d’Espagnols plus ou moins
+mélangés d’éléments indigènes.</p>
+
+<p>Bien que toutes les Républiques latines de l’Amérique
+aient adopté les institutions politiques des
+États-Unis : séparation des pouvoirs, ministres, parlement,
+liberté de la presse, c’est-à-dire toute la
+façade des institutions démocratiques, elles n’ont pu
+arriver à aucune stabilité. Des dictatures absolues
+sont restées, jusqu’à présent, leur seul régime réel.</p>
+
+<p>De ce qui précède, on déduit facilement qu’une
+grande différence existe entre les peuples dont l’âme
+a été fixée par un long passé et ceux dont l’âme ne
+l’est pas encore. Les premiers peuvent, comme les
+seconds, subir des révolutions violentes ; mais le
+passé, c’est-à-dire l’action des morts, reprend bientôt
+son empire. Ce fut justement le cas de l’Angleterre
+lorsque le hasard des élections amena les socialistes
+au pouvoir. Leur gouvernement différa bien peu de
+celui des conservateurs.</p>
+
+<p>La stabilisation de l’âme d’une race par l’escorte
+de ses morts lui confère une grande force, mais cette
+stabilisation peut devenir, si les morts sont par trop
+influents, une cause d’arrêt et même de décadence.
+Si les pays sans passé, et par conséquent sans âme
+stable, sont à la merci de tous les hasards et sans
+lendemain assuré, les nations trop stabilisées, c’est-à-dire
+dont l’élément conservateur est trop actif, ont
+souvent beaucoup de difficulté à réaliser des progrès.
+Fréquemment en retard, elles n’arrivent parfois à
+s’adapter aux nécessités nouvelles qu’au prix de
+révolutions violentes.</p>
+
+<p>Les morts étant très conservateurs entrent parfois
+en lutte avec les vivants, condamnés au changement
+par les variations de milieu. Les peuples oscillent
+alors entre des combinaisons politiques extrêmes,
+suivant que les vivants ou les morts ont momentanément
+triomphé.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ces conflits entre les vivants et les morts furent
+observés en France comme en Angleterre, mais beaucoup
+plus fréquemment dans le premier de ces pays,
+dont l’unification est incomplète encore. Depuis cent
+cinquante ans, nos révolutions n’ont été séparées les
+unes des autres que par un petit nombre d’années.
+A la grande révolution qui prétendait établir l’égalité
+et la liberté, succède un dictateur militaire qui supprime
+toutes les libertés et rétablit, par la noblesse
+qu’il institue, les anciennes inégalités. Il est remplacé
+par des souverains prétendant ramener plus ou
+moins l’ancien régime, puis par un roi constitutionnel
+que renversent les révolutionnaires socialistes.
+Ces derniers finissent par effrayer tellement la
+nation que l’immense majorité du peuple acclame
+un dictateur dont les erreurs psychologiques conduisirent
+la France à la ruine après une prospérité
+passagère.</p>
+
+<p>La République qui le remplaça dure depuis plus
+de cinquante ans ; mais si elle évita les révolutions
+dynastiques, elle n’empêcha nullement les changements
+de régime. Sur une dizaine de présidents de
+la République, la moitié furent forcés de quitter le
+pouvoir et les formes du gouvernement oscillèrent
+entre le conservatisme excessif, sous la présidence
+d’un célèbre maréchal, et le radicalisme non moins
+excessif durant la longue période des persécutions
+religieuses.</p>
+
+<p>La grande guerre mit momentanément fin à ces
+dissensions. Elles reprirent bientôt et la France est
+retombée encore dans ses perpétuelles oscillations
+entre l’anarchie et la réaction.</p>
+
+<p>Elle se trouve actuellement dans une période où
+dominent les influences extrémistes : menaces contre
+le capital et l’industrie, luttes de classes, persécutions
+religieuses en Alsace, etc. Toutes ces dissensions résultent
+des conflits entre les vivants et les morts.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c4"><span class="maigre">CHAPITRE IV</span><br>
+<span class="small ssf">LES CONSÉQUENCES POLITIQUES DES ERREURS
+DE PSYCHOLOGIE</span></h3>
+
+
+<p>Le rationalisme kantien, qui fait le fond de la
+philosophie universitaire, cherche toujours à expliquer
+par la logique rationnelle des événements
+auxquels, en réalité, cette logique fut toujours étrangère.</p>
+
+<p>Le savant, dans son laboratoire, a comme base de
+ses raisonnements l’expérience et l’observation. Les
+multitudes raisonnant fort peu n’ont que des opinions
+suggérées.</p>
+
+<p>En dehors des sujets purement scientifiques, les
+hommes les plus instruits n’ont pas souvent des
+opinions mieux fondées que celle des foules. C’est
+pourquoi leur conduite politique est parfois si chargée
+d’erreurs.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>A ne considérer même que quelques-uns des événements
+accomplis depuis cent cinquante ans, on
+pourrait dire que notre histoire est, en grande partie,
+créée par des erreurs de psychologie.</p>
+
+<p>Ce furent des erreurs de cette nature qui conduisirent
+Napoléon à entreprendre les campagnes d’Espagne
+et de Russie, qui préparèrent sa chute. Une
+autre erreur de psychologie détermina Charles X à
+faire afficher les ordonnances qui le renversèrent.</p>
+
+<p>Une erreur de psychologie plus importante encore
+conduisit Napoléon III à favoriser l’entreprise de la
+Prusse contre l’Autriche, qu’un mot de lui pouvait
+facilement empêcher. L’erreur d’où résulta Sadowa
+devait bientôt engendrer Sedan, qui provoqua la fin
+de l’Empire.</p>
+
+<p>Cette erreur si chargée de conséquences ne fut
+pas seulement une erreur impériale, mais une
+erreur collective, car la majorité des Français, y
+compris les journalistes influents et les universitaires,
+accueillirent avec enthousiasme la victoire de
+la Prusse.</p>
+
+<p>La défaite de l’Allemagne en 1918 est également la
+conséquence d’une lourde erreur de psychologie commise
+par l’empereur Guillaume. Il croyait raisonner
+très juste en supposant qu’un peuple de marchands
+sans armée, enrichi par son commerce avec les belligérants,
+n’aurait jamais l’idée d’entrer dans une
+guerre qui, d’ailleurs, ne l’intéressait nullement. On
+pouvait donc impunément torpiller les vaisseaux
+dépassant les limites fixées.</p>
+
+<p>Rationnellement assez juste, cette argumentation
+était très fausse au point de vue de la logique collective.
+Plus familier avec les lois de cette logique spéciale,
+le <span lang="de" xml:lang="de">Kaiser</span> eût compris que l’amour-propre
+blessé d’un peuple lui fait oublier tous ses intérêts.
+Il fut vaincu, en réalité, pour avoir ignoré que les
+lois de la logique rationnelle et celles de la logique
+collective n’ont pas de commune mesure.</p>
+
+<p>Prétendre appliquer la logique rationnelle à l’interprétation
+de la conduite des peuples conduit, le
+plus souvent, à de graves erreurs. On le vit une fois
+encore avant la guerre de 1914, lorsque les socialistes,
+appuyés par plusieurs professeurs éminents de la
+Sorbonne, affirmaient qu’une guerre avec l’Allemagne
+étant rationnellement impossible, il fallait réduire
+les armements.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La psychologie enseigne l’art difficile de manier les
+foules et de transformer au besoin leurs sentiments.
+Shakespeare en donne un exemple frappant dans le
+discours attribué par lui à Antoine haranguant la
+foule devant le cadavre de César. Bismarck en fournit
+un exemple probablement plus réel lorsque, utilisant
+l’irritabilité du peuple français, il falsifia quelques
+mots d’une dépêche inoffensive dans le but de provoquer
+une explosion de fureur nationale assez forte
+pour déclencher la guerre dont ne voulaient ni le roi
+de Prusse, ni l’empereur des Français.</p>
+
+<p>L’art de gouverner est, en grande partie, formé de
+la connaissance des réactions collectives sous l’influence
+d’excitations diverses.</p>
+
+<p>Ces réactions sont soumises à des lois générales
+qu’il serait facile de déterminer, si elles étaient
+identiques d’un peuple à un autre. Mais elles varient
+suivant les races. Anglais, Français, Espagnols, etc.,
+réagissent différemment sous des excitations identiques.
+Bismarck n’eût probablement pas obtenu en
+Angleterre, avec sa dépêche falsifiée, les mêmes résultats
+qu’en France.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ce n’est pas seulement parce que les lois de la psychologie
+individuelle n’ont que de lointains rapports
+avec celles de la psychologie collective que le gouvernement
+des hommes est si difficile.</p>
+
+<p>Cette difficulté est accrue par le phénomène des
+transformations de personnalités, qui se manifeste à
+certains moments de la vie des peuples, notamment
+pendant les grandes périodes révolutionnaires.</p>
+
+<p>Contrairement aux idées généralement admises,
+la personnalité de chaque être n’est qu’une synthèse,
+ou même qu’une simple addition de personnalités
+multiples superposées. Ces diverses personnalités se
+manifestent quand les circonstances de la vie viennent
+à changer.</p>
+
+<p>La constance apparente de notre individualité
+résulte simplement de la constance du milieu où
+nous vivons. Encadré par le groupe social dont il fait
+partie et ses occupations journalières, l’homme ne
+change guère. Si, au contraire, les circonstances
+viennent à se modifier, il sera transformé ; l’homme
+doux pourra devenir violent ; le pacifiste, belliqueux ;
+le vertueux verra se désagréger ses vertus.</p>
+
+<p>J’ai, jadis, appliqué cette conception à l’interprétation
+de la conduite des grandes assemblées de la
+révolution française. Elle seule permettait d’expliquer
+comment des bourgeois pacifiques : notaires,
+magistrats, médecins etc., devinrent des êtres sanguinaires
+faisant couper des têtes par milliers, arracher
+les restes des rois de leurs tombeaux, briser des
+monuments précieux, etc. La tourmente passée, les
+mêmes hommes, devenus les serviteurs dociles de
+Napoléon, n’arrivaient pas à s’expliquer leur conduite
+antérieure. Avec la rudimentaire psychologie de
+l’époque, ils ne pouvaient la comprendre.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Si les personnalités nouvellement formées s’évanouissent
+avec la disparition des événements qui les
+avaient fait surgir, la persistance des mêmes événements
+peut maintenir ces personnalités nouvellement
+formées pendant un temps très long.</p>
+
+<p>Les illusions religieuses et politiques semblent
+avoir le privilège de créer et de maintenir les personnalités
+artificielles durables.</p>
+
+<p>La grève prolongée des mineurs, qui ébranla les
+fondements de l’Empire Britannique, montre les
+changements possibles que les mentalités même très
+stables peuvent subir, malgré la puissance des influences
+ancestrales. Des changements plus profonds
+encore furent jadis créés dans l’âme britannique sous
+l’influence religieuse de la Réforme.</p>
+
+<p>L’histoire de la révolution russe fournit d’autres
+exemples de telles transformations, exemples moins
+probants, d’ailleurs, parce que l’âme slave est
+restée trop amorphe pour avoir jamais pu subir une
+stabilisation durable.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Si les grandes variations de personnalités observées
+pendant les révolutions sont généralement sans
+durée, c’est que l’âme de la race agit bientôt pour
+ramener à l’état normal les personnalités momentanément
+formées.</p>
+
+<p>Mais dans les cas de cataclysme prolongé comme
+celui de la dernière guerre, l’âme de la race étant
+atteinte, sa reconstitution demande parfois la durée
+d’une génération.</p>
+
+<p>Nous sommes justement à une de ces périodes
+d’altération prolongée des personnalités. La jeunesse
+conçue à l’époque des combats, aussi bien que celle
+influencée par ces combats diffèrent notablement
+des générations précédentes.</p>
+
+<p>L’idéal de la jeunesse actuelle n’est pas bien nouveau,
+puisqu’il est identique à celui que pratiquaient
+les jeunes Romains au temps d’Horace et que résumait
+la maxime : <i lang="la" xml:lang="la">Carpe diem.</i> Elle est misérable et ambitieuse.
+Peu soucieuse de la valeur des théories politiques,
+elle se tourne vers les chefs capables de servir
+ses aspirations.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Malgré tous les progrès réalisés, la psychologie en
+est encore à une période aussi rudimentaire que
+l’était l’alchimie avant de devenir la chimie. Le jour
+où elle constituera une science, les hommes d’État
+sauront éviter les formidables erreurs politiques dont
+est tissée l’Histoire.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c5"><span class="maigre">LIVRE II</span><br>
+<span class="small">LES ILLUSIONS SUR LE PROBLÈME
+DE LA SÉCURITÉ</span></h2>
+
+
+
+
+<h3><span class="maigre">CHAPITRE PREMIER</span><br>
+<span class="small ssf">LES RIVALITÉS DES PEUPLES
+ET LES ILLUSIONS PACIFISTES</span></h3>
+
+
+<p>Tous les peuples sont avides de paix et cependant
+ils ne réussissent pas à s’unir pour la maintenir, même
+au sein de leur propre pays. De grandes nations
+restent divisées en partis politiques ne cherchant qu’à
+s’arracher des lambeaux de pouvoir et disposés à
+sacrifier le sort de leur patrie, aussi bien que celui du
+monde, au triomphe de vains principes. De nouveaux
+petits États, formés aux dépens de l’antique monarchie
+autrichienne et dont l’existence économique est
+chaque jour plus difficile, ne songent qu’à conquérir
+des lambeaux de territoires sur leurs voisins. Aux
+limites orientales de l’Europe, un immense empire,
+retombé dans la barbarie sous l’influence d’illusoires
+doctrines, menace la paix du monde. Plus loin encore
+la fourmilière asiatique est prête à se dresser contre
+une Europe que des rivalités intestines empêchent
+d’apercevoir le danger.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Nous avons souvent rappelé que les nécessités
+industrielles de l’âge actuel ont créé une interdépendance
+des peuples qui devrait les rendre solidaires
+les uns des autres et, par conséquent, les conduire
+à s’entr’aider au lieu de s’épuiser en d’inutiles
+luttes. Mais ces nécessités, étant d’ordre purement
+rationnel, restent encore sans action sur les sentiments
+et les passions régissant la conduite des foules.</p>
+
+<p>Cette interdépendance est cependant telle qu’un
+gouvernement ne peut plus prendre la moindre
+mesure sans qu’elle entraîne des répercussions dans
+le monde entier.</p>
+
+<p>Si les grandes civilisations survivent aux bouleversements
+que nous traversons la solidarité des peuples
+deviendra une loi universelle. Mais, avant qu’elle
+puisse régner, il faut vivre avec les réalités de
+l’heure présente et tâcher de se protéger contre les
+menaces que nous voyons grandir.</p>
+
+<p>Sur l’existence de ces menaces, les erreurs sont
+redoutables. Le souvenir de ce que coûtèrent à la
+France les illusions pacifistes qui précédèrent la
+catastrophe de 1914 devrait servir de leçon.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Pour résoudre le formidable problème du maintien
+de la paix, il semblerait suffisant d’amener plusieurs
+nations à déclarer qu’elles s’associeraient contre un
+futur agresseur.</p>
+
+<p>Cette conception primitive de garantie est due, on
+le sait, au président Wilson. D’après son projet, les
+États-Unis et l’Angleterre devaient s’engager à se
+ranger aux côtés de la France si l’Allemagne l’attaquait
+de nouveau. Dans ces conditions, l’empire germanique
+n’aurait pu songer à une guerre de revanche
+et la paix se fût trouvée ainsi garantie au moins pour
+quelque temps.</p>
+
+<p>Rien de plus simple, en apparence, mais en apparence
+seulement. Malgré les conseils humanitaires du
+président Wilson, le Parlement des États-Unis refusa
+énergiquement d’accepter son projet.</p>
+
+<p>Les différences de mentalité des divers peuples
+constituent les principaux motifs qui empêchèrent
+les grandes nations de s’unir pour fonder la paix
+alors même que la raison leur en prouvait la
+nécessité.</p>
+
+<p>Une trentaine de conférences ont déjà montré l’impossibilité
+pour des peuples de mentalité et d’intérêts
+dissemblables de s’associer dans un but commun.</p>
+
+<p>Que les conceptions des anciens alliés de la France
+soient justes ou injustes, force est bien d’en tenir
+compte. Les idées de droit et de justice varient entièrement,
+d’ailleurs, suivant les peuples qui les
+invoquent.</p>
+
+<p>Il est donc politiquement inutile de prétendre imposer
+les idées d’un peuple à un autre lorsque la mentalité
+de ces deux peuples est différente.</p>
+
+<p>N’oublions pas d’ailleurs qu’à l’heure où la réalité
+surgit, les formules établies en temps de paix
+deviennent généralement dépourvues d’efficacité. On
+sait combien furent vaines, quoique universellement
+acceptées, les décisions humanitaires du tribunal de
+La Haye, prétendant raréfier les guerres et rendre
+plus humaines celles qui pourraient naître. Elles
+n’empêchèrent aucun conflit, et, loin de se caractériser
+par son humanité, la dernière guerre fut la plus sauvagement
+féroce de toutes celles enregistrées par
+l’histoire. Elle s’avéra féroce surtout pour ceux qui
+voulurent d’abord respecter les conventions de La Haye
+devant un ennemi ne les respectant pas.</p>
+
+<p>Vénérons l’idéal pacifiste, tout en le considérant
+comme lointain, irréalisable actuellement et sans
+efficacité possible contre les passions et les haines
+qui animent encore les peuples.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La grande difficulté pour les nations est de rester
+unies au dedans pour n’être pas vaincues au
+dehors.</p>
+
+<p>Les philanthropes, rêvant d’une paix universelle
+fondée sur la fraternité supposée des nations, croient
+volontiers les mentalités de tous les peuples identiques
+et ces peuples séparés seulement par des différences
+d’intérêts.</p>
+
+<p>Les divergences d’intérêts sont profondes évidemment,
+mais celles des mentalités plus profondes
+encore.</p>
+
+<p>Les nombreuses conférences réunies depuis la paix
+suffiraient à montrer, je le disais plus haut, combien
+les incompatibilités de sentiments et de pensées entre
+peuples sont irréductibles. Des mots semblables
+n’éveillant pas les mêmes idées dans les divers
+esprits, une incompréhension totale domine leurs
+relations.</p>
+
+<p>Les conférences, congrès, etc., ont également prouvé
+à quel point les forces rationnelles restent impuissantes
+à diriger la conduite des peuples. L’humanité
+a vu naître des cerveaux capables de calculer le
+poids des astres et de capter la foudre, mais dans
+le domaine de la vie sociale, elle a compté bien peu
+d’esprits sachant orienter utilement la destinée des
+nations.</p>
+
+<p>Ce n’est pas dans les trente conférences réunies
+depuis la paix qu’il faudrait chercher de tels cerveaux.
+Sans doute les collectivités sont intellectuellement
+très médiocres, mais lorsqu’elles se composent
+d’hommes appartenant à des races différentes, leur
+infériorité mentale est plus manifeste encore.</p>
+
+<p>C’est seulement à la lumière de ces notions, et en
+n’oubliant pas que la France et l’Angleterre ont été
+en lutte pendant des siècles, — sans même parler
+des vingt ans de guerre contre Napoléon — qu’on peut
+expliquer l’insuccès des conférences destinées à concilier
+les peuples.</p>
+
+<p>On remarquera, du reste, que ces conférences ont
+révélé une grande continuité dans la politique de
+certains peuples. Quels qu’aient été, en Angleterre,
+les partis au pouvoir : conservateurs, libéraux, socialistes
+même, ils ont tous pensé et agi d’une façon
+identique. Grâce à cette continuité l’Angleterre obtint
+dans ces conférences tout ce qu’elle pouvait souhaiter.</p>
+
+<p>Après une des conférences internationales tenues
+à Londres sous la présidence d’un gouvernement
+socialiste, les délégués furent invités à voir évoluer
+cent cuirassés formidablement armés. Ils comprirent
+alors sans d’inutiles discours que l’Angleterre
+entendait conserver sur l’Europe l’hégémonie
+conquise par la guerre et qu’exerçait jadis l’Allemagne.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>On ne saurait trop insister sur l’incompatibilité
+mentale entre peuples, dont les politiciens tiennent
+parfois si peu compte et qui, cependant, domine leurs
+relations. Elle se manifeste dès que des hommes de
+races différentes sont réunis dans un congrès pour
+discuter leurs intérêts ou leurs doctrines.</p>
+
+<p>Quelle que soit l’incompréhension réciproque des
+peuples, les guerres sont devenues si meurtrières et
+si coûteuses, qu’ils hésiteront sûrement pendant
+quelque temps encore avant de se jeter les uns contre
+les autres.</p>
+
+<p>Les guerres modernes diffèrent beaucoup d’ailleurs,
+par leurs conséquences, de toutes les guerres
+antérieures, notamment celles du premier Empire,
+qui les dépassèrent cependant en durée, et les égalèrent
+parfois en violence.</p>
+
+<p>Les longues luttes de la période napoléonienne
+n’appauvrirent pas l’Europe parce que leur fin coïncida
+avec des découvertes capitales, telles que la
+force mécanique du charbon, qui permit d’accroître
+immensément la puissance et la richesse des peuples.</p>
+
+<p>J’ai montré ailleurs qu’au début de la grande
+guerre, la puissance motrice de la houille annuellement
+extraite en Allemagne représentait le travail
+qu’auraient pu produire neuf cent cinquante millions
+d’ouvriers<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Voir, pour les détails de ces calculs, les
+<i>Enseignements psychologiques
+de la guerre</i>, 36<sup>e</sup> édition, chez Flammarion.</p>
+</div>
+<hr>
+
+
+<p>Les volontés des rois dominaient, jadis, la vie des
+nations, et les guerres résultaient surtout du désir
+de conquérir des provinces ou de propager des
+croyances. Aujourd’hui, les volontés des peuples ont
+remplacé celles des rois, mais les conflits ne deviennent
+pas plus rares : ils sont simplement plus meurtriers,
+non pas seulement en raison de la découverte
+d’armes nouvelles, mais surtout parce que les progrès
+des idées démocratiques ont conduit à remplacer
+les petites armées de jadis par des effectifs de plusieurs
+millions d’hommes, comprenant toute la partie
+valide d’une population.</p>
+
+<p>L’interdépendance économique des peuples les
+aidera-t-elle sinon à s’aimer, au moins à se supporter ?</p>
+
+<p>Qu’un gouvernement soit monarchique, démocratique,
+communiste ou théocratique, il n’importe. Sa
+conduite se trouve aujourd’hui, directement ou
+indirectement, réglée par des volontés étrangères
+sur lesquelles il est sans action. Rien ne sert à un
+peuple de souhaiter la paix si ses voisins veulent la
+guerre.</p>
+
+<p>Et c’est pourquoi l’incertitude dominera longtemps
+encore les relations internationales. Malgré de prodigieuses
+découvertes l’âge moderne reste toujours soumis
+aux influences de l’antique barbarie.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c6"><span class="maigre">CHAPITRE II</span><br>
+<span class="small ssf">LES ILLUSIONS SUR LE DÉSARMEMENT
+ET LES ALLIANCES</span></h3>
+
+
+<p>Lorsque, après la plus effroyable des guerres dont
+l’Histoire ait gardé la mémoire, fut signé le traité de
+Versailles, les peuples restèrent convaincus que, grâce
+aux combinaisons savantes imaginées par le président
+Wilson et son escorte de professeurs, une ère de
+paix profonde allait s’ouvrir pour le monde.</p>
+
+<p>Jour après jour toutes ces espérances se sont évanouies.
+Les conflits à coups de conférences entre les
+anciens alliés ont remplacé les luttes à coups de canons
+contre l’ennemi commun. Les menaces de guerre surgissent
+partout. L’enfer, que l’on croyait appartenir
+au passé, reparaît à l’horizon.</p>
+
+<p>De ces désillusions est né un mécontentement universel
+qui réagit sur tous les éléments de la vie politique
+et sociale. Les peuples se tournent vers les rhéteurs
+faisant luire à leurs yeux de nouvelles espérances.</p>
+
+<p>Les causes d’inquiétude sont tellement connues
+qu’il suffira de les rappeler brièvement. Cette énumération
+montrera surtout le rôle des illusions dans
+la vie des peuples.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La question du désarmement, qui a provoqué tant
+de congrès, est une de celles qui met le mieux en
+évidence le pouvoir des illusions dont je viens de
+parler.</p>
+
+<p>Tous les projets de désarmement visent, naturellement,
+l’Allemagne, mais les solutions proposées
+restent bien enfantines.</p>
+
+<p>Prétendrait-on priver l’armée allemande de ses
+canons et de ses fusils ? Elle n’aurait alors qu’à en
+fabriquer dans le voisinage des frontières qui séparent
+la Prusse Orientale de la Russie. Voudrait-on l’empêcher
+de fabriquer des explosifs ? C’est complètement
+impossible, puisque les plus dangereux de ces
+explosifs — la nitro-glycérine, par exemple — s’obtiennent
+avec un simple mélange de produits absolument
+inoffensifs quand ils sont séparés et d’un
+usage courant dans l’industrie. Songerait-on à interdire
+la fabrication d’avions de guerre ? Mais un avion
+de guerre n’est autre chose qu’un avion de commerce
+dont les marchandises ont été remplacées par des
+explosifs ou des canons.</p>
+
+<p>Il est donc de toute évidence qu’on ne saurait
+espérer désarmer l’Allemagne et, en fait, toutes les
+commissions de surveillance n’ont absolument rien
+obtenu.</p>
+
+<p>Les projets de désarmer l’Allemagne, ou d’ailleurs
+un peuple quelconque, sont donc entièrement illusoires.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’espoir d’une paix obtenue par des alliances
+semble aussi chimérique. J’ai plusieurs fois montré
+combien était faible leur utilité et rappelé notamment
+une réflexion de M. Iswolski, alors ambassadeur de
+Russie, me conseillant de supprimer comme trop évident,
+dans mon petit livre d’aphorismes qu’il traduisait
+en russe, un passage où je montrais que les
+alliances ne survivent pas à la disparition des intérêts
+qui les firent naître.</p>
+
+<p>Nombreux dans l’histoire furent les cas analogues à
+celui de l’Italie qui, dans la dernière guerre, se tourna,
+je le rappelais plus haut, contre l’Allemagne, malgré
+son traité d’alliance avec cette puissance, dès que ses
+intérêts lui prouvèrent l’utilité de changer de camp.</p>
+
+<p>En matière d’alliance, les intérêts des peuples constituent,
+on ne saurait trop le redire, leur seul guide.</p>
+
+<p>Connaissant les intérêts de la politique anglaise, on
+voit de la plus indubitable façon qu’avec ou sans
+traité de garantie, la Grande-Bretagne serait obligée,
+sous peine d’être bientôt attaquée elle même, de
+s’allier à la France en cas d’agression germanique.
+Les concessions faites pour obtenir une alliance britannique
+étaient donc parfaitement inutiles.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Nos gouvernants ont eu certainement raison de
+donner satisfaction aux aspirations populaires en
+réclamant avec énergie, dans d’innombrables congrès,
+le désarmement et la sécurité par les alliances. Mais
+ces congrès ne pouvaient conduire à aucun résultat
+pratique, étant données les divergences d’intérêts et
+de mentalité en présence. Leur seul effet utile fut de
+créer les espérances illusoires dont les foules semblent
+ne pouvoir se passer.</p>
+
+<p>Il serait fort dangereux de prendre ces espérances
+pour des certitudes. Si, grâce au pacte de
+garantie tant de fois réclamé, les peuples se croyaient
+assurés de la paix, leurs représentants au Parlement
+demanderaient aussitôt de telles réductions du service
+militaire que nos effectifs deviendraient vite
+des milices impuissantes, comme toutes les milices,
+devant une armée disciplinée.</p>
+
+<p>La croyance aveugle dans une paix assurée aurait
+d’autres conséquences encore. La France est, actuellement,
+divisée en partis politiques que séparent
+d’irréductibles haines et d’inconciliables aspirations.
+Le seul facteur maintenant encore un peu d’union
+entre ces partis est la crainte d’un ennemi qui profiterait
+de leur désunion.</p>
+
+<p>Les philosophes n’oseraient pas d’ailleurs affirmer
+qu’une paix assurée serait un bienfait. Les lignes
+suivantes d’une grande revue étrangère n’ont rien de
+trop paradoxal :</p>
+
+<p>« Des philosophes soutiendront sans peine que
+partout où il y a vie, il y a guerre, et qu’on ne peut
+concevoir la paix universelle que sous la forme d’un
+despotisme universel courbant tous les hommes sous
+le même joug. »</p>
+
+<p>Ce fut, d’ailleurs, par un despotisme semblable que
+l’Empire romain réussit, pendant plusieurs siècles,
+à faire régner la paix. Elle ne devint générale que le
+jour où le monde n’eut plus qu’un seul maître.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il était intéressant de connaître l’avis d’hommes
+d’État éminents et de savants professeurs sur les
+questions qui précèdent. M. Ludovic Naudeau a justement
+publié les opinions de quelques-uns d’entre
+eux dans un livre fort intéressant : <i>La guerre et la
+paix</i>. Nous reproduisons ici plusieurs extraits de son
+enquête. On y verra qu’une grande incertitude règne
+dans les esprits et que, même chez les professeurs distingués,
+les idées chimériques restent prédominantes.</p>
+
+<p>C’est par M. Aulard, ancien professeur à la Sorbonne,
+que débute la série des réponses.</p>
+
+<blockquote>
+<p>Suivant lui, « la France ne peut avoir de sécurité que dans
+une fédération européenne faisant partie de la Société des
+Nations ».</p>
+</blockquote>
+
+<p>L’auteur oublie d’indiquer les moyens d’assurer
+cette problématique fédération, et c’est pourquoi,
+comme il le reconnaît lui-même, sa réponse « est
+vague et insuffisante ».</p>
+
+<p>M. Seignobos, également professeur à la Sorbonne,
+est moins précis encore. Il fait remarquer que les
+questions qui lui sont posées portent sur l’avenir.</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Or, dit-il, la prévision de l’avenir suppose des lois. Il n’y
+a pas de lois de l’Histoire, puisque l’évolution humaine, objet
+de son étude, ne s’est produite qu’une seule fois. » Il espère
+que « la guerre pourra disparaître comme a disparu l’esclavage »
+et considère comme possible la formation « d’une
+morale internationale qui rende tous les peuples incapables
+de désirer la guerre ».</p>
+
+<p>Le problème de la sécurité se ramène, suivant lui, « à
+empêcher les gouvernements de faire la guerre aux peuples » ;
+pour y arriver, « il suffirait : 1<sup>o</sup> De désarmer tous les grands
+États, les seuls capables de vouloir la guerre ; 2<sup>o</sup> De supprimer
+toute fabrication d’armes ».</p>
+</blockquote>
+
+<p>Rien, on le voit, de plus simple !</p>
+
+<p>M. de Launay, de l’Académie des Sciences, est
+moins chimérique et considère comme illusoires les
+moyens proposés pour assurer la sécurité.</p>
+
+<blockquote>
+<p>« La guerre, dit-il, serait, malgré son horreur, l’état normal
+de tous les êtres vivants. Jusqu’à la création d’une humanité
+supérieure, nous devrons nous contenter de trêves et chercher
+par tous les moyens matériels et moraux à assurer une sécurité
+sans cesse menacée. Comment s’attendre aux progrès de
+la fraternité générale quand on assiste chaque jour, dans son
+propre pays, au développement rapide de la haine entre concitoyens ?…
+Je reste partisan des ententes économiques et coloniales
+avec l’Allemagne…</p>
+
+<p>L’auteur conclut en disant :</p>
+
+<p>« Si nous avons la moindre prudence, il faut nous tenir sur
+la défensive armée. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>M. Maurice Bompard, ambassadeur de France, a également
+une faible confiance dans le Tribunal de La
+Haye et la Société des Nations.</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Le système de la Société des Nations, dit-il, n’assure pas
+la sécurité, pas plus que celui de l’équilibre européen ne l’a
+jamais fait… Malheur au peuple qui désarmerait en comptant
+uniquement sur un acte diplomatique pour sauvegarder son
+indépendance. La sécurité est un problème des plus terre à
+terre qui ne relève pas de la métaphysique. Il n’a jamais pu,
+jusqu’ici, être résolu abstractivement, et les peuples qui ne lui
+ont pas donné la solution simple et pratique qui s’impose
+encore aujourd’hui ont disparu de la surface du globe sous les
+coups de nations, plus barbares peut-être, mais, en tout cas,
+plus énergiques. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>M. Painlevé<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>, membre de l’Académie des Sciences,
+et ministre de la guerre, arrive à des conclusions
+presque identiques. Tout en se refusant à croire que :</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Il est permis de ne pas partager les idées politiques de
+M. Painlevé, mais on ne peut contester que cet illustre savant
+possède une grande indépendance d’esprit. J’en eus moi-même la
+preuve lorsque à la suite de mes recherches expérimentales sur
+la dématérialisation de la matière considérée alors comme impossible,
+il publia, en tête de <i>La Revue Scientifique</i> de janvier 1906,
+un grand article intitulé : « Réflexions à propos de la Théorie de la
+Matière de Gustave Le Bon. » Il y défendait mes idées, sans tenir
+compte de l’opposition générale, à cette époque, de ses confrères
+de l’Académie des Sciences.</p>
+</div>
+<blockquote>
+<p>« Les peuples ne s’aperçoivent pas que les guerres ne
+résolvent rien, n’arrangent rien et n’engendrent qu’un appauvrissement
+général de l’humanité ».</p>
+</blockquote>
+
+<p>Il ajoute :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Tout en nourrissant l’ardente espérance de n’avoir jamais
+à s’en servir, la France, dans l’intérêt même de la paix, est
+obligée de maintenir sur ses flancs une cuirasse chaque jour
+retrempée. »</p>
+</blockquote>
+
+<hr>
+
+
+<p>Si, des citations qui précèdent, sont éliminées les
+idéologies pacifistes qui ne feraient que faciliter les
+projets de revanche germanique, on constate que des
+hommes éminents, de partis forts divers, s’accordent
+pour affirmer que la seule possibilité de sécurité
+actuelle réside dans un armement suffisant pour ôter
+à d’autres peuples l’idée d’attaquer leurs voisins.</p>
+
+<p>La défense n’est d’ailleurs réalisable que si les
+partis politiques qui divisent la France arrivent à
+s’unir contre l’ennemi commun. Un des plus sûrs
+enseignements de l’Histoire est que les peuples
+désunis disparaissent bientôt de la scène du monde.
+La Grèce dans les temps antiques, les Républiques
+italiennes au Moyen Age, la Pologne dans les temps
+modernes, furent réduites en servitude par suite de
+leurs dissensions intestines.</p>
+
+<p>La grande force politique d’un peuple réside dans
+son unité de sentiments et de pensées. Quand cette
+unité est perdue, il a tout perdu.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c7"><span class="maigre">CHAPITRE III</span><br>
+<span class="small ssf">LES ILLUSIONS SUR LA VALEUR DES ARBITRAGES</span></h3>
+
+
+<p>Les opinions collectives formulées dans les diverses
+réunions de la Société des Nations sont encore trop
+vagues pour justifier les espoirs qui accompagnèrent
+la naissance de cette société. Ses comptes rendus sont
+cependant très intéressants car ils révèlent la pensée
+réelle des représentants de chaque pays.</p>
+
+<p>Des discours prononcés à Genève, un des plus
+caractéristiques fut celui du chef du gouvernement
+anglais de cette époque, le socialiste Mac Donald. Il
+suffirait à montrer combien sont grandes parfois les
+illusions des gouvernants.</p>
+
+<p>La thèse fondamentale du premier ministre britannique
+était que l’arbitrage suffirait à établir une paix
+certaine dans le monde.</p>
+
+<p>Les esprits assez simples pour supposer qu’un arbitrage
+peut assurer la paix apprendraient dans un
+livre d’histoire quelconque avec quelle facilité un
+gouvernement qui souhaite une guerre trouve des
+prétextes pour la provoquer ou se la faire déclarer.</p>
+
+<p>Inutile de remonter, pour trouver des exemples,
+jusqu’au roi de Prusse Frédéric II qui, lorsqu’il
+envahissait brusquement une province, — la Silésie,
+notamment, — laissait aux juristes à sa solde le soin
+de trouver ensuite des arguments justificatifs. Rappelons
+qu’en 1870, Bismarck n’eut qu’à changer quelques
+mots dans une dépêche anodine pour provoquer en
+France une explosion d’indignation tellement violente
+qu’elle obligea un gouvernement pacifique à déclarer
+la guerre. Cet unique mobile : une France assez
+armée pour se faire craindre, eût alors empêché
+Bismarck de risquer son aventure.</p>
+
+<p>Croit-on davantage qu’un arbitrage eût empêché
+les Japonais de fonder leur puissance par une lutte
+avec la Russie ou les Turcs d’essayer de sauver leur
+empire par l’expulsion des Grecs de leur territoire ?</p>
+
+<p>Il est donc bien probable, comme nous l’avons montré
+dans le précédent chapitre, que pendant longtemps
+la force armée restera le seul soutien efficace
+du droit et des ambitions transformées en droit.</p>
+
+<p>Les ministres anglais eux-mêmes n’en ont probablement
+jamais douté puisqu’ils consacrent des
+sommes énormes à augmenter les flottes aérienne et
+maritime de l’Angleterre. Ce sont seulement les autres
+peuples — la France notamment — qui suivant eux
+devraient se contenter, comme arme défensive,
+d’arbitrages. Protégés de cette façon ils devraient
+désarmer !</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le discours du ministre anglais auquel je faisais
+allusion plus haut contenait d’ailleurs, à côté de
+conseils dangereux, des réflexions assez justes. En
+voici quelques-unes :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Les partisans d’une politique superficielle s’imaginent
+qu’en mettant certaines phrases sur le papier, ils assureront
+des obligations et pourront dormir tranquilles. Il est insensé
+de s’en remettre à des apparences de sécurité et de se reposer
+sur le droit des nations à l’existence, de croire qu’il sera
+assuré par des papiers et par des pactes. Croyez-moi, jamais
+un papier ni un seul traité ne vous donneront la sécurité.
+Vous êtes les victimes d’une éternelle et dangereuse illusion. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Persuadé que la paix peut être maintenue uniquement
+par un système d’arbitrages, M. Mac Donald formulait
+les prédictions suivantes :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Je dis aux petites nations :</p>
+
+<p>« Vous serez toutes écrasées dans une prochaine conflagration,
+si vous vous en remettez de votre sécurité à des apparences
+trompeuses qui n’existeront que sur le papier. Le seul moyen
+d’échapper à la catastrophe, c’est l’arbitrage. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Le même ministre nous dit, ensuite, comment
+fonctionnerait suivant lui le tribunal d’arbitrage :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« La première épreuve à faire subir aux intéressés sera de
+leur demander :</p>
+
+<p>«  — Êtes-vous prêts à accepter l’arbitrage ?</p>
+
+<p>« Et la deuxième sera de leur dire :</p>
+
+<p>«  — Expliquez-vous. Avez-vous peur de la lumière ou bien
+êtes-vous toujours les enfants des ténèbres ? »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Bien que l’ancien chef du gouvernement anglais
+ait été, comme son prédécesseur Lloyd George, un
+homme de grande piété, il doit lui être difficile de
+croire que les représentants des puissances prêtes
+à entrer en lutte puissent reculer devant la perspective
+d’être qualifiés d’« enfants des ténèbres ». L’intervention
+d’une flotte de cuirassés serait probablement
+beaucoup plus efficace.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Pendant que les orateurs de Genève prononçaient
+de philanthropiques harangues dans l’espoir d’élever
+des barrières devant les haines qui animent les peuples
+et les précipitent si souvent les uns contre les autres,
+l’évolution industrielle du monde continuait et tendait
+à créer cette solidarité d’intérêts dont j’ai, bien
+des fois, montré la supériorité sur les alliances.</p>
+
+<p>Et c’est pourquoi, en dépit des obstacles issus des
+conséquences de la dernière guerre, on entrevoit le
+moment où, malgré les incompréhensions qui les
+divisent, Français et Allemands seront condamnés,
+par la force même des choses, à l’association de leurs
+intérêts. On en voit déjà de nombreux exemples. C’est
+ainsi que les métallurgistes lorrains ayant besoin du
+coke allemand, et les Allemands du minerai de fer
+français, ont été conduits à s’unir.</p>
+
+<p>Il semblerait donc que, sous l’influence de ce destin
+mystérieux qui, suivant la sagesse antique, dominait
+les volontés des dieux et des hommes, la France soit,
+finalement, obligée d’associer ses intérêts à ceux de
+son héréditaire ennemie. C’est même cette association,
+comme l’a si bien compris M. Briand à Locarno, qui
+pourrait devenir une source de paix prolongée.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La conférence de Locarno ne fut pas caractérisée
+seulement par une association d’intérêts entre des
+peuples, mais surtout parce que le grand homme
+d’État français qui la dirigeait sut étayer les arguments
+de la logique rationnelle d’influences mystiques
+si puissantes sur l’âme des hommes.</p>
+
+<p>Ce qui était notoirement irréalisable ne fut pas formulé
+à Locarno, et c’est pourquoi on y parla fort
+peu des grands projets de désarmement.</p>
+
+<p>Plus d’une fois au cours des âges, les peuples ont
+vu se dresser devant les réalités le mur de leur
+incompréhension. Jamais, peut-être, ce mur ne fut si
+épais qu’aujourd’hui.</p>
+
+<p>La cause de l’incompréhension actuelle et de
+l’anarchie qui en résulte tient surtout à ce que les
+maîtres des peuples prétendent résoudre par la logique
+rationnelle des problèmes dérivés d’influences affectives
+et mystiques, obéissant aux enchaînements de
+logiques spéciales que ne connaît pas la raison.</p>
+
+<p>Et c’est justement pourquoi tous les arguments
+rationnels invoqués à Genève en faveur de la paix universelle
+eurent si peu d’action alors que ceux d’ordre
+mystique employés à Locarno provoquèrent de si importants
+résultats. En réalité, l’action utile de la société
+de Genève ne pourrait être que d’ordre mystique.
+Elle deviendrait alors un de ces grands conciles religieux
+où se fondent des croyances nouvelles capables,
+comme le bouddhisme, le christianisme et l’islamisme
+jadis, le socialisme et le communisme aujourd’hui,
+de se transformer en mobiles d’action dès qu’elles
+ont conquis les âmes<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> C’est ce qu’avait fort bien compris M. Aristide Briand
+lorsqu’il résolut de profiter de sa haute situation morale pour
+établir entre la France et l’Allemagne l’état mental qu’on a
+qualifié d’esprit de Locarno. Les difficultés colossales de cette
+tâche n’avaient pas échappé à l’éminent homme d’État. J’en eu
+la preuve dans la petite carte illustrée qu’il m’envoya de Locarno
+au début de son entreprise :</p>
+
+<p class="date">Locarno, 17 octobre 1925.</p>
+
+<p class="ind">« Mon cher bon Docteur,</p>
+
+<p>« Dans ce magnifique paysage, aux prises avec mes soucis, j’ai
+souvent pensé à vous et aux sarcasmes dont vous ne manquerez
+pas, dans un prochain déjeuner, de cribler ce que vous appellerez
+ma chimérique entreprise :</p>
+
+<p>« Enfin le destin favorise quelquefois les fous.</p>
+
+<p class="sign">« Toutes mes amitiés. A bientôt.</p>
+
+<p class="sign">« <span class="sc">Aristide Briand</span>. »</p>
+</div>
+<p>C’est qu’en effet, malgré tous les progrès de la
+science, les illusions mystiques ont, je le répète
+encore, conservé le pouvoir dominateur qu’elles exercèrent
+toujours. Sous leur magique influence, le
+monde a plusieurs fois changé. Elles firent surgir le
+possible de l’impossible, édifièrent ou détruisirent
+des empires et transformèrent de grandes civilisations.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c8"><span class="maigre">LIVRE III</span><br>
+<span class="small">LES GUERRES MODERNES, LEURS CAUSES
+ET LEURS CONSÉQUENCES</span></h2>
+
+
+
+
+<h3><span class="maigre">CHAPITRE PREMIER</span><br>
+<span class="small ssf">CARACTÈRES DESTRUCTEURS DES PROCHAINES
+GUERRES</span></h3>
+
+
+<p>Les philosophes germaniques soutiennent sur la
+guerre des thèses parfois assez différentes de celles
+des autres savants européens. Suivant eux la force
+constituerait l’unique source du droit et l’issue des
+batailles pourrait seule montrer où est ce droit. Ils
+assurent aussi que les guerres détermineraient la
+sélection des plus capables. Elles auraient donc une
+grande utilité pour les pays victorieux.</p>
+
+<p>Les sélections produites par les guerres pouvaient
+être avantageuses aux époques où les armées de
+métier ne comprenaient qu’une infime partie de la
+population et où les victimes se comptaient par milliers
+et non comme maintenant par millions.</p>
+
+<p>Les conséquences des sélections guerrières sont
+bien différentes aujourd’hui. Les luttes modernes
+ruinent non seulement le vainqueur mais aussi le
+vaincu ; elles abaissent en outre la vigueur de la population.
+Les hécatombes militaires faisant périr les
+plus vigoureux, il ne reste pour la reproduction que
+les éléments les moins forts. Cette sélection négative
+est donc source de régression et non de progrès.</p>
+
+<p>Les conceptions démocratiques nouvelles, que les
+anciens philosophes allemands ne connaissaient pas,
+sont l’origine principale du caractère meurtrier des
+guerres modernes. Les dix millions d’hommes que
+coûta la dernière conflagration européenne furent des
+victimes des nouvelles idées démocratiques sur le
+service universel. Pour leur obéir les petites armées
+de métier ont été remplacées par des millions de
+combattants. Les théories démocratiques se trouvèrent
+ainsi satisfaites, mais leur succès fut terriblement
+onéreux pour l’humanité.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il n’était pas difficile, dès les débuts de la grande
+guerre, de prédire les conséquences meurtrières de
+l’introduction démocratique du nombre dans les luttes
+modernes.</p>
+
+<p>On se faisait pourtant, au commencement de la
+campagne, d’étranges illusions sur sa durée, sa nature
+et son caractère. Il semblait évident qu’elle serait
+très courte et que, grâce aux prescriptions du tribunal
+de La Haye, les batailles se livreraient avec beaucoup
+d’humanité.</p>
+
+<p>Contrairement à toutes ces prévisions, la guerre
+fut très longue, très meurtrière et la plus barbare
+peut-être de toutes celles enregistrées par l’histoire. Il
+fallait vraiment l’aveuglement des philanthropes et
+de certains diplomates pour ne pas le prévoir.</p>
+
+<p>Plusieurs journaux reproduisirent, dans les premiers
+temps du conflit, les lignes suivantes que
+j’écrivais, voici plus de vingt ans, dans « ma Psychologie
+politique », sur les conséquences qu’entraînerait
+une guerre en Europe :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« N’oublions pas qu’elle sera une de ces luttes finales qui
+amènent la disparition définitive et totale de l’une des nations
+aux prises. « <i>Mêlées formidables ignorant la pitié et dans lesquelles
+des contrées entières seront méthodiquement ravagées
+jusqu’à ce qu’elles ne renferment ni une maison, ni un arbre,
+ni un homme.</i> »</p>
+</blockquote>
+
+<p>On m’a souvent demandé sur quoi je m’étais basé
+pour formuler ces prédictions. Mes raisons étaient
+fort simples et n’exigeaient aucune pénétration particulière.
+Les mêmes prévisions auraient pu être faites
+par le plus modeste des diplomates considérant que,
+dans la nouvelle guerre, des millions d’hommes
+seraient en présence, alors que, dans les anciennes,
+chaque pays ne possédait qu’une petite armée impossible
+à renouveler. Il suffisait donc jadis d’une ou
+deux batailles perdues pour contraindre le vaincu à
+demander la paix.</p>
+
+<p>Avec les armées de plusieurs millions d’hommes,
+forcément étendues sur un front immense, que pouvait
+signifier la perte de une, deux, trois ou dix
+batailles, alors même qu’elles eussent coûté chacune
+cinquante mille hommes ?</p>
+
+<p>Impossible donc de songer à une de ces courtes
+campagnes réalisables seulement du temps de Napoléon.
+Il devenait alors évident que le vainqueur,
+reconnaissant, comme le firent les Allemands, l’inutilité
+des victoires, chercherait à triompher de l’adversaire
+par des moyens de terreur plus efficaces que le
+gain des batailles.</p>
+
+<p>C’est justement ce qui arriva quand les armées
+germaniques ravagèrent une dizaine de départements
+et emmenèrent en esclavage, pour la soumettre à un
+travail forcé, une partie valide de la population. Ces
+procédés de terrorisation étaient d’ailleurs préconisés
+par les écrivains militaires allemands les plus influents,
+Bernhardi, notamment.</p>
+
+<p>Quant à la disparition de grands empires annoncée
+dans la prédiction précédente et que devait
+vérifier la désagrégation de l’Autriche, c’était une
+hypothèse dont la réalisation était rendue infiniment
+probable par la durée de la lutte. Si les alliés avaient
+été vaincus ce n’est pas l’Autriche qui eût politiquement
+disparu, mais la Belgique et plusieurs départements
+français.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Des éléments qui m’ont servi jadis à prédire le
+caractère féroce de la dernière guerre, on peut
+déduire que les prochaines luttes deviendront beaucoup
+plus féroces encore, destruction des villes et de
+leurs habitants par des explosifs lancés au moyen
+d’avions, gaz axphyxiants, procédés bactériologiques,
+etc. La population civile souffrira certainement
+plus de la guerre que les armées.</p>
+
+<p>Ces perspectives ne doivent pas être dissimulées,
+mais au contraire proclamées bien haut afin de faire
+comprendre aux peuples l’immense intérêt qu’ils ont
+à s’unir pour ôter à un agresseur éventuel toute idée
+d’entreprendre une nouvelle guerre. On ne s’attaque
+pas à une collectivité que ses moyens de défense font
+juger invincible.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c9"><span class="maigre">CHAPITRE II</span><br>
+<span class="small ssf">POURQUOI CERTAINES GUERRES
+SONT INÉVITABLES</span></h3>
+
+
+<p>En attendant que la Société des Nations possède
+l’autorité et le prestige dont elle semble encore
+dépourvue, il est utile de dissiper les illusions que les
+peuples se font sur la protection que cette grande
+association pourrait leur fournir en cas d’agression.</p>
+
+<p>La formule arbitrage, désarmement, sécurité est
+fort dangereuse. La nature humaine n’ayant pas
+changé encore, les enseignements de l’histoire restent
+toujours applicables. Ils montrent ce que deviennent
+les peuples désarmés ou insuffisamment armés.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Deux raisons catégoriques s’opposeront longtemps
+à une paix durable.</p>
+
+<p>La première est que certaines guerres sont inévitables ;
+la seconde que si la plupart des guerres sont
+aussi ruineuses pour le vainqueur que pour le vaincu,
+il en est cependant dont le vainqueur retire des
+avantages très supérieurs à ceux qu’auraient procuré
+la paix.</p>
+
+<p>Considérons d’abord les guerres inévitables.</p>
+
+<p>Une guerre est forcément inévitable lorsqu’un
+peuple est attaqué par un autre, telle la guerre franco-allemande,
+telles encore les luttes soutenues par la
+France en Syrie et au Maroc, telles également autrefois
+la guerre entre le Japon et la Russie et de nos
+jours celle de la Turquie contre la Grèce.</p>
+
+<p>L’exemple du conflit gréco-turc montre qu’une
+guerre peut être à la fois inévitable et très avantageuse
+pour le vainqueur.</p>
+
+<p>On connaît les origines de cette guerre. La lutte
+mondiale avait colossalement accru l’Empire britannique.
+La Mésopotamie, la Palestine, l’Afrique allemande,
+etc., étaient tombées sous ses lois. Sa domination
+en Orient, comme aussi en Europe, s’étendait
+chaque jour.</p>
+
+<p>Pour compléter ces conquêtes, il importait d’y
+adjoindre Constantinople, clef de l’Asie. C’est alors
+qu’eût semblé vérifiée l’assertion de M. Lloyd George,
+que « la Providence a donné à la race anglaise la
+mission de civiliser une partie de l’univers ».</p>
+
+<p>Pour réaliser ce dessein de la Providence, il ne
+restait plus qu’à refouler les Turcs hors d’Europe et
+à faire occuper Constantinople par un peuple que sa
+faiblesse eût maintenu facilement sous la main de
+l’Angleterre. La Grèce fut chargée de cette mission.</p>
+
+<p>Afin d’échapper à leur sort, les Turcs envoyèrent
+une série de délégués à Londres. Le ministre qui
+devait plus tard subir pendant trois mois à Lausanne
+leurs ironiques propos, ne consentit même pas à les
+recevoir.</p>
+
+<p>Jamais peuple ne se vit aussi près de sa fin. Les
+Grecs, soutenus par les canons et l’or britanniques,
+occupaient Smyrne et une partie de la Turquie, en
+attendant l’heure de marcher sur Constantinople.</p>
+
+<p>Réfugiés dans les régions montagneuses voisines
+d’Angora, les musulmans semblaient dans une situation
+désespérée.</p>
+
+<p>Elle ne l’était pas, pourtant. Le talent d’un
+général la transforma complètement. Avec une
+armée bien inférieure en munitions et en hommes à
+celle de l’adversaire, il marcha sur Smyrne, mit les
+Grecs en complète déroute et les expulsa jusqu’au
+dernier du territoire ottoman.</p>
+
+<p>Peu de victoires eurent d’aussi prodigieuses conséquences.
+Ce n’était pas, en réalité, les Grecs, mais
+bien l’Angleterre et aussi un peu l’Europe qui, aux
+yeux des musulmans, devenaient les vaincus.</p>
+
+<p>Sachant très bien qu’aucun pays n’enverrait de
+troupes contre la Turquie, les délégués d’Angora
+venus à Lausanne signer la paix parlèrent en
+vainqueurs et il fallut céder à leurs plus invraisemblables
+exigences : évacuation complète de Constantinople
+par les Anglais, abandon des capitulations,
+etc., tout fut accepté.</p>
+
+<p>Les discussions de Lausanne eurent un retentissement
+considérable dans le monde de l’Islam. L’ancien
+chef du gouvernement anglais, M. Lloyd George, écrivait
+avec raison :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Cette paix est la plus humiliante que l’Angleterre ait jamais
+signée. Les Turcs ont regagné presque tout ce que les Britanniques
+leur avaient enlevé en quatre longues années de guerre.
+C’est une tache indélébile sur la politique étrangère du gouvernement. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Les journaux italiens exprimèrent la même opinion
+sur la paix de Lausanne. <i lang="it" xml:lang="it">L’Idea Nazionale</i> disait :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Toutes les puissances occidentales ont plus ou moins capitulé
+devant la Turquie.</p>
+
+<p>L’Europe — ou plus exactement l’Angleterre, représentant
+l’Europe et l’Occident — avait commis l’erreur grossière d’accepter
+la catastrophe grecque comme sa propre défaite. Elle a
+effacé sa grande victoire mondiale devant la petite victoire
+locale des Turcs ; elle s’est laissé dicter par les kémalistes le
+« pacte national » d’Angora ; elle est passée directement de
+l’exagération manifeste du traité de Sèvres, qui reléguait la
+Turquie dans les montagnes d’Anatolie, à l’humiliation manifeste
+du traité de Lausanne. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>La victoire qui détermina cette brusque déviation
+de la marche du destin sera souvent invoquée contre
+l’opinion des économistes, soutenant que les guerres
+sont à notre époque inutiles, puisqu’elles ruinent le
+vainqueur autant que le vaincu.</p>
+
+<p>Il en est souvent ainsi, mais pas toujours. Où en
+seraient aujourd’hui les Turcs sans la victoire de
+Smyrne ? Et si le Japon, petit peuple fort dédaigné de
+l’Europe il y a bien peu d’années encore, traite aujourd’hui
+d’égal à égal avec les plus grandes puissances,
+n’est-ce pas simplement parce qu’il anéantit
+en quelques heures la flotte russe à Toutshima et
+força le plus vaste empire du monde à signer une
+humiliante paix ?</p>
+
+<p>Dans les temps modernes comme dans les temps
+antiques, la victoire reste le thermomètre décisif de
+la force d’un peuple.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Parmi les guerres inévitables ou à peu près inévitables,
+on pourrait faire figurer aussi la dernière
+guerre. Elle représente l’effort accompli par l’Allemagne
+pour la conquête de l’hégémonie que lui disputait
+l’Angleterre.</p>
+
+<p>Certains hommes d’État anglais ont complètement
+oublié l’origine véritable de cette lutte lorsqu’ils assurent
+que l’Angleterre entra dans le conflit uniquement
+pour venir au secours de la France et lui reprochent
+son ingratitude.</p>
+
+<p>M. Lloyd George traduisait nettement l’opinion anglaise
+sur ce point quand il disait :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Où en serait la France si la Grande-Bretagne n’avait pas fait
+tant de sacrifices en hommes et en argent ? Elle serait dans
+l’état où se trouve actuellement l’Allemagne. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>L’auteur de cette assertion peut-il vraiment croire
+que si la France avait été écrasée, l’Allemagne ne se
+fût pas tournée immédiatement contre l’Angleterre,
+concurrente beaucoup plus dangereuse pour elle que
+la France ?</p>
+
+<p>Les sentiments réels de l’Allemagne à l’égard de l’Angleterre
+sont fort bien marqués dans les réflexions
+suivantes de l’empereur Guillaume II :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« J’avais rêvé une réconciliation avec la France. J’aurais voulu
+former avec elle, dans l’intérêt général, un bloc continental
+assez fort pour mettre un frein aux ambitions de l’Angleterre,
+qui cherche à confisquer le monde à son profit. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>M. Lloyd George sait parfaitement qu’au moment
+de la guerre, des hommes d’État influents, dont il fut
+le plus actif, voulaient que l’Angleterre restât neutre.
+Elle n’eût sûrement pas pris part au conflit si l’armée
+allemande n’avait envahi la Belgique et menacé directement
+les intérêts anglais en se dirigeant sur Anvers.</p>
+
+<p>Ce même ministre, et beaucoup de ses compatriotes,
+semblent persuadés que c’est l’Angleterre qui
+vint au secours de la France. Lorsque, dans un
+nombre d’années indéterminé encore, il sera possible
+d’étudier avec impartialité les origines de la grande
+guerre, les historiens reconnaîtront, sans aucun
+doute, qu’en dépit des apparences, ce fut, tout au
+contraire, la France qui vint au secours de l’Angleterre.
+On considérera alors la conflagration européenne
+comme une Hutte pour l’hégémonie entre l’Allemagne
+et l’Angleterre. Si la France, la Belgique et
+d’autres pays y furent mêlés, ce fut simplement parce
+qu’ils se trouvèrent sur le chemin des deux grands
+rivaux qui aspiraient à la domination commerciale
+du monde.</p>
+
+<p>A examiner seulement les résultats de la guerre,
+il n’est pas douteux que c’est grâce à la France que
+l’Angleterre triompha d’un rival dont elle sentait grandir
+la menace puissante. Grâce encore à la France, elle
+hérita de l’hégémonie allemande et réussit à se constituer
+un empire tellement immense que, suivant la
+déclaration même de lord Curzon au Parlement, il
+dépasse tout ce que l’Angleterre pouvait rêver.</p>
+
+<p>A la liste des guerres presque inévitables, il faut
+ajouter la future lutte entre le Japon et les États-Unis,
+conséquence du refus de l’Amérique d’accepter
+sur son sol l’excédent de population que le Japon ne
+pourra bientôt plus nourrir. Nous aurons l’occasion
+d’y revenir en étudiant les conséquences d’un développement
+trop rapide de la population.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c10"><span class="maigre">CHAPITRE III</span><br>
+<span class="small ssf">LES GUERRES RÉSULTANT
+D’UN EXCÉDENT DE POPULATION</span></h3>
+
+
+<p>Il n’existe pas de peuple plus convaincu de la puissance
+des lois que les Latins. Il en existe peu qui les
+respectent moins.</p>
+
+<p>C’est justement parce qu’ils sont persuadés du pouvoir
+des lois que les Latins en accumulent sans cesse
+et c’est parce que l’expérience leur montre l’impuissance
+des lois, qu’ils ne les respectent pas longtemps.</p>
+
+<p>Les lois reconnues inefficaces se trouvent bientôt
+remplacées par d’autres, chargées des mêmes espérances,
+et nos parlements resteront des machines à
+légiférer jusqu’au jour où on découvrira que les lois
+utiles naissent des nécessités et des coutumes, mais
+ne les précèdent pas.</p>
+
+<p>Si les lois n’ont qu’un pouvoir constructeur bien
+faible et demeurent incapables de refaire les sociétés — contrairement
+aux convictions de certains partis
+politiques, — elles peuvent exercer une action destructrice
+très grande. C’est ainsi, par exemple, que la loi
+de huit heures dans la marine rendait notre commerce
+extérieur de plus en plus impuissant à lutter
+contre la concurrence étrangère, et l’eût finalement
+anéanti si cette loi n’avait été abrogée. C’est ainsi
+également que les décrets sur les loyers ont paralysé
+la construction d’habitations nouvelles et rendu plus
+aiguë une crise à laquelle ces décrets prétendaient
+remédier. C’est ainsi encore que les lois proposées
+par les socialistes contre le capital, la propriété et
+l’industrie, ont déterminé rapidement la fuite des
+capitaux à l’étranger, provoqué une baisse considérable
+de la valeur du franc et, par voie de conséquence,
+un nouvel accroissement du prix de la vie.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le problème de la natalité, qui passionne aujourd’hui
+tant d’esprits en France, va nous fournir un
+nouvel exemple des illusions sur la puissance attribuée
+aux lois.</p>
+
+<p>Chacun sait que le chiffre de la population française
+reste à peu près stationnaire. On formerait une
+bibliothèque avec la collection des discours, conférences
+et règlements destinés à augmenter ce
+chiffre.</p>
+
+<p>Les propositions des réformateurs se ramènent le
+plus souvent à établir des impôts sur les célibataires au
+profit des familles nombreuses. Une des plus typiques
+de ces suggestions est celle de l’académicien Émile
+Picard que ses méditations prolongées conduisirent à
+proposer un impôt spécial aux dépens des individus
+n’ayant pas trois enfants et au profit des familles qui
+les possèdent.</p>
+
+<p>Le simplisme déconcertant de telles conceptions
+prouve à quel point le problème de la natalité reste
+incompris.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Étant données les causes profondes des variations
+de la natalité, on peut considérer comme certain que
+les lois et discours formulés depuis vingt-cinq ans
+n’ont accru nulle part le chiffre de la population.</p>
+
+<p>Il faut se féliciter de cet insuccès. En étudiant la
+question de plus près, les économistes ont fini par
+découvrir que la plupart des pays de l’Europe présentaient
+des excédents de population. Un des plus
+savants d’entre eux, M. Keynes, a très justement fait
+observer :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Qu’avant la guerre, l’Europe était déjà beaucoup trop peuplée
+et se procurait de plus en plus difficilement les moyens
+de subsistance, et encore grâce aux ressources de moins en
+moins abondantes du nouveau monde. Aujourd’hui, la capacité
+de production des peuples est si réduite qu’on peut affirmer
+que l’Europe possède un excédent d’habitants qu’elle ne
+pourra bientôt plus nourrir. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Plusieurs peuples européens sont déjà fort gênés
+par leur surcroît de population. L’Angleterre a quinze
+cent mille chômeurs ; l’Allemagne, un million sept
+cent mille ; l’Italie, dont la population augmente de
+plus d’un demi-million par an, ne saura bientôt,
+comme l’a fait observer M. Mussolini, où déverser
+l’excédent de ses habitants.</p>
+
+<p>La difficulté sera d’autant plus grande que les pays
+étrangers se ferment chaque jour davantage. Les
+États-Unis ont déjà réduit à quatre mille cinq cents
+par an le chiffre des émigrés dont ils toléreront l’entrée.
+Les républiques de l’Amérique du Sud se coalisent
+aussi, maintenant, pour empêcher l’immigration.</p>
+
+<p>Plusieurs nations considéreraient volontiers qu’un
+excédent de population leur constituerait un droit
+à s’emparer des colonies pour y verser cet excédent.
+Le journal anglais <i lang="en" xml:lang="en">Observer</i> du 12 décembre 1926 a
+fait à ce propos les très justes réflexions suivantes :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Aucun pays n’est fondé, du simple fait d’une natalité très
+forte, à s’emparer de territoires appartenant à autrui. Du point
+de vue philosophique, la thèse qu’il convient de limiter une
+natalité trop forte est tout aussi valable que celle qui soutient
+que les annexions forcées sont justifiables dans le cas d’une
+race qui se plaît à produire un excédent biologique. Nous
+vivons à une époque où le nombre seul compte de moins en
+moins. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>La justesse de cette dernière réflexion sur le rôle
+moderne du nombre reste assez contestable. Il est
+possible que le nombre devrait compter de moins en
+moins mais, en réalité, il compte souvent de plus en
+plus.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les Asiatiques sont également victimes d’une trop
+intense natalité. Le Japon, qui contenait trente-trois
+millions d’habitants il y a un demi-siècle, en possède
+aujourd’hui soixante millions et ne sachant littéralement
+où placer cet excédent, voudrait forcer les
+États-Unis, qui s’y refusent, à l’accepter.</p>
+
+<p>Tous les peuples orientaux, dont aucune considération
+n’a modéré la fécondité, se multiplient avec la
+même effrayante rapidité. L’Inde est surpeuplée et le
+serait beaucoup plus encore si des famines qui font
+périr plusieurs millions d’hommes, comme la célèbre
+famine d’Orissa, ne ramenaient fréquemment la
+population à un chiffre en rapport avec ses moyens
+de subsistance.</p>
+
+<p>La Russie a subi un accroissement analogue : de
+soixante-cinq millions d’habitants en 1850, elle est
+passée aujourd’hui à cent soixante-dix millions. Or,
+d’après les leçons de l’Histoire, dès qu’une population
+dépasse ses possibilités d’existence il lui faut émigrer
+ou envahir militairement ses voisins. Ce sont
+de telles émigrations qui détruisirent en Gaule la civilisation
+romaine.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’observation et le raisonnement démontrent facilement
+que les législateurs sont impuissants à modifier
+par des décrets les nécessités économiques et
+psychologiques qui déterminent le mouvement d’une
+population. Tout ce qu’on peut obtenir, c’est d’arriver,
+par des mesures hygiéniques convenables, à
+réduire la mortalité, comme y a réussi l’Allemagne.
+La mortalité infantile est en effet moitié plus forte
+en France que dans les pays germaniques.</p>
+
+<p>L’Histoire fournit plusieurs exemples de l’impuissance
+des lois sur le mouvement de la population.
+Le plus frappant est celui de l’empereur
+Auguste, qui, devenu maître du monde, s’imagina
+être assez fort pour remédier par des mesures draconiennes
+à la diminution de la population romaine.
+Elle avait été fortement réduite à la suite des hécatombes
+engendrées par les guerres sociales qui
+amenèrent la destruction de la république et son
+remplacement par des dictateurs couronnés.</p>
+
+<p>C’est en réalité sur des amoncellements de cadavres
+que s’était édifié l’empire. Les socialistes de l’époque,
+dont les doctrines ne différaient guère de celles des
+socialistes modernes, n’étaient pas plus tendres que
+ces derniers. Cinquante ans de luttes intestines avaient
+considérablement réduit la population romaine. A
+lui seul, Sylla avait fait massacrer plus de vingt-cinq
+mille citoyens. Marius, chef du parti populaire, avait
+fait égorger par milliers les plus éminents citoyens
+de Rome, deux cents sénateurs et trois mille chevaliers.</p>
+
+<p>Comprenant très bien les dangers de la dépopulation,
+Auguste essaya d’accroître le nombre des citoyens
+par d’impératifs décrets. La loi Julia, par exemple,
+frappait de peines sévères les célibataires et récompensait
+d’avantages divers le mariage et la paternité.
+Les résultats obtenus furent nuls. Rome continua
+à rester dépeuplée de Romains et peuplée d’étrangers.
+Ce fut une des causes principales de sa décadence.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La tendance fondamentale de la nature est de faire
+naître infiniment plus d’êtres qu’elle n’en peut
+nourrir. Cette fécondité, qui joua un rôle prépondérant
+dans l’évolution des êtres aux époques géologiques,
+a exercé une action aussi importante dans
+d’histoire des peuples.</p>
+
+<p>Devenus trop nombreux pour trouver sur leur sol
+des moyens de subsistance, ils vont les chercher au
+dehors. L’histoire de divers pays est surtout celle
+des invasions qu’ils ont entreprises ou subies.</p>
+
+<p>Quand ces invasions se multiplient, les peuples
+envahis ne résistent pas longtemps. Malgré toute sa
+force, la civilisation romaine périt sous un flot
+d’envahisseurs ne possédant que des rudiments de
+culture. Les Babyloniens et les Assyriens avait déjà
+connu un pareil sort.</p>
+
+<p>La fécondité d’un peuple est donc redoutable pour
+ses voisins. L’Allemagne n’était pas trop peuplée
+encore, au moment de la guerre, mais elle allait
+bientôt l’être. Cette surpopulation prochaine était
+invoquée par ses écrivains pour conseiller l’envahissement
+des nations voisines. Mais tous les peuples
+menacés par l’Allemagne s’unirent pour opposer le
+nombre au nombre. Il en sera sans doute de même
+dans l’avenir, et c’est pourquoi l’Allemagne hésitera
+probablement longtemps avant d’entreprendre une
+nouvelle invasion.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’insuccès des lois d’Auguste et de ses imitateurs
+modernes tient à ce principe fondamental, ignoré
+évidemment des réformateurs, que le mouvement de
+la population résulte de nécessités supérieures aux
+volontés des législateurs.</p>
+
+<p>D’une façon générale, on peut dire que les naissances
+diminuent quand l’enfant devient, comme
+dans la bourgeoisie actuelle, trop coûteux à élever.
+Les naissances se multiplient chez les paysans, où
+l’enfant constitue au contraire une utilité. Chez les
+ouvriers, la natalité diminue en même temps que la
+nuptialité augmente, parce que la femme est productive,
+et que l’enfant apparaît souvent comme un
+accident gênant et dispendieux.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>En dehors des causes particulières qui font varier
+la natalité dans les diverses classes sociales, on peut
+dire que la situation économique présente du monde
+aura bientôt pour résultat une limitation certaine
+de la population. La surproduction est générale, et
+générale aussi son inévitable conséquence, le chômage.</p>
+
+<p>On sait que l’Angleterre se procure au dehors, grâce
+à ses marchandises, la presque totalité de son alimentation.
+Ne trouvant plus depuis la guerre un
+sombre suffisant d’acheteurs elle limite ses fabrications
+et subit un lourd chômage.</p>
+
+<p>Avant que la Grande-Bretagne revienne à son
+ancienne richesse sa population devra diminuer notablement.</p>
+
+<p>Dans l’évolution actuelle du monde, les pays dont
+le sol ne pourra pas nourrir ses habitants deviendront
+fatalement les moins prospères.</p>
+
+<p>Cette destinée ne menace pas la France, puisque
+son sol produit la presque totalité de ses moyens de
+subsistance et les produirait entièrement si l’on faisait
+subir à l’agriculture des perfectionnements analogues
+à ceux qu’a réalisés l’Allemagne.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La destinée des peuples dont la multiplication est
+trop rapide se trouve chargée de périls.</p>
+
+<p>Dans un travail récent, l’amiral Rodger, ancien
+commandant de l’escadre asiatique des États-Unis,
+déclarait que, « lorsque la population américaine
+atteindrait deux cents millions, le pays serait forcé
+de se livrer à des guerres agressives pour donner
+des territoires nouveaux à ses habitants ». C’est là
+une application de la vieille loi de Malthus, dont la
+justesse, bien que souvent contestée, fut toujours
+vérifiée par l’Histoire.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Comme conclusion de ce qui précède, nous pouvons
+dire que malgré les lamentations des philanthropes,
+la France n’a pas à regretter de voir sa population
+rester stationnaire. Elle possède un nombre presque
+suffisant d’habitants ; il ne lui en faudrait qu’un peu
+plus pour éviter l’invasion d’ouvriers étrangers.</p>
+
+<p>Voici plus de vingt-cinq ans que j’ai soutenu ces
+thèses. Elles paraissaient paradoxales alors, mais
+les événements en ont montré l’exactitude.</p>
+
+<p>Plusieurs économistes ont fini par arriver aux
+mêmes conclusions. Je me crois donc fondé à répéter
+avec l’un d’eux :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« De tous les périls qui menacent l’humanité civilisée, celui de
+la surpopulation est le plus net, le plus sûr et non le plus lointain ;
+si bien que toute la question internationale, les guerres
+possibles de l’avenir et le désarmement tant rêvé en dépendent
+directement. »</p>
+</blockquote>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c11"><span class="maigre">CHAPITRE IV</span><br>
+<span class="small ssf">LES CONFLITS AVEC L’ISLAM</span></h3>
+
+
+<p>Les conflits de l’Europe avec l’Islam ont déjà joué
+un rôle considérable dans l’histoire. Les Musulmans
+dominèrent longtemps l’Espagne, le nord de l’Afrique,
+l’Égypte, la Perse et une partie de l’Inde. Pour lutter
+contre leur puissance, le monde européen entreprit
+plusieurs croisades.</p>
+
+<p>Aujourd’hui le pouvoir politique de l’Islam se réduit
+à quelques îlots tels que la Turquie et le Maroc, mais
+son influence sur les âmes s’étend jusqu’aux confins
+de la Chine.</p>
+
+<p>On sait le rôle néfaste joué par la Turquie dans la
+dernière guerre et on sait aussi que l’insurrection du
+Maroc a coûté bien des millions à la France et à
+l’Espagne.</p>
+
+<p>Pour réduire un des chefs de la révolte, Abd-el-Krim,
+il fallut une importante armée commandée par
+un illustre maréchal.</p>
+
+<p>Le chef musulman a été capturé, mais la pacification
+complète du Maroc exigera beaucoup de temps
+encore.</p>
+
+<p>Les idées d’Abd-el-Krim sont connues puisqu’il les
+a exposées dans plusieurs interviews, notamment
+dans celle reproduite par le journal italien <i lang="it" xml:lang="it">El Popolo</i>.</p>
+
+<p>Il attribue à cette guerre une origine religieuse et
+assure que les Espagnols l’avaient entreprise pour
+exécuter une partie du testament, vieux de cinq cents
+ans, d’Isabelle la Catholique, relative à la nécessité
+de détruire l’Islamisme.</p>
+
+<p>Avec les indications publiées dans diverses interviews
+et la connaissance de la mentalité musulmane,
+on peut déterminer les pensées d’Abd-el-Krim. En
+voici une approximative esquisse :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Ma situation est glorieuse ; j’ai détruit, il y a peu d’années,
+une armée espagnole de cent mille hommes, pris son matériel
+et obligé le roi d’Espagne à me payer une rançon de
+quatre millions de pesetas pour racheter ses prisonniers.
+Finalement, l’Espagne avait renoncé à l’occupation du Maroc.</p>
+
+<p>« Je me suis alors tourné contre les Français, espérant que
+j’en triompherais aussi facilement que des Espagnols. La
+France m’a vaincu mais n’y a réussi qu’en envoyant contre
+moi une grande armée commandée par le plus habile de ses
+maréchaux.</p>
+
+<p>« L’ennemi a montré à quel point il me redoutait, puisque
+son gouvernement faillit être renversé à la suite d’un refus
+devant le parlement de m’envoyer des émissaires solliciter la
+paix.</p>
+
+<p>« Si je suis devenu un personnage dont les actes étaient
+enregistrés par tous les journaux de l’univers, c’est parce que
+je représentais la puissance musulmane, très redoutée depuis
+qu’à Smyrne un autre général musulman vainquit une armée
+grecque appuyée par le gouvernement britannique.</p>
+
+<p>« Donc, je représente l’Islam, qui est aujourd’hui presque
+sans chef, puisque le commandeur des croyants a été si
+maladroitement expulsé de Constantinople.</p>
+
+<p>« Ne suis-je pas aussi, en réalité, un des héritiers du grand
+empire musulman qui s’étendait jadis de l’Espagne à l’Inde ?
+Mes ancêtres ont occupé la plus grande partie du territoire
+espagnol pendant plusieurs siècles et l’ont civilisée, ainsi
+d’ailleurs que le reste de l’Europe. N’est-ce pas dans les
+grandes universités musulmanes de l’Espagne que tous les
+étudiants d’une Europe, alors demi-barbare, venaient s’instruire
+et chercher dans nos livres la connaissance de la civilisation
+gréco-romaine dont nous étions alors, avec Byzance,
+les seuls représentants ?</p>
+
+<p>« Sans doute, ces temps sont passés ; mais le drapeau de la
+foi islamique, abandonné par les vainqueurs de Smyrne, qui
+oublient qu’un peuple ne renonce pas impunément à ses
+dieux, doit être arboré par quelqu’un. Les deux cent cinquante
+millions de Musulmans dispersés dans le monde ont
+besoin d’un chef spirituel. Pourquoi ne serais-je pas ce chef ?
+Je suis prisonnier mais ma destinée n’est peut-être pas terminée
+encore. »</p>
+</blockquote>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le conflit marocain acquiert une grande importance
+quand on le rapproche des événements récents dont
+la Turquie musulmane a été et est encore le siège.</p>
+
+<p>Le canon ne constitue pas uniquement, comme on
+le dit quelquefois, l’<i lang="la" xml:lang="la">ultima ratio regum</i>, mais aussi la
+dernière raison des idéals qui cherchent à triompher.</p>
+
+<p>L’Orient musulman traverse aujourd’hui une de
+ces rares époques où les peuples renoncent aux dieux
+qu’ils adoraient pour en choisir d’autres.</p>
+
+<p>On connaît l’influence colossale jouée par l’Islamisme
+dans les annales du monde. Il sut donner à
+des nomades ignorés de l’histoire une communauté
+d’idées, de sentiments et de pensées qui leur permit,
+en quelques années, de conquérir une partie de l’Empire
+romain et de fonder un royaume étendu de l’Espagne
+aux rives du Gange.</p>
+
+<p>A la suite d’événements divers qui amenèrent,
+beaucoup plus tard, la conquête de Constantinople
+par les Turcs, cette grande ville était devenue le
+centre de l’Islam. La parole sainte du commandeur
+des croyants restait révérée du Maroc jusqu’à l’Inde.</p>
+
+<p>L’Islamisme continuait ainsi à unir la pensée de
+races les plus diverses. C’est au nom de cette puissante
+foi que les cinquante millions de Musulmans
+de l’Inde formaient un bloc si dangereux pour l’Angleterre,
+et au nom de la foi musulmane encore qu’un
+chef marocain put lancer ses tribus contre les chrétiens
+considérés comme ennemis de leur croyance.</p>
+
+<p>Or voici que les héritiers du vieil empire ottoman
+renoncent, en Turquie, aux forces religieuses qui
+unissaient leurs âmes et prétendent lui substituer un
+nationalisme étranger à toute religion, ne tenant
+compte que des intérêts de chaque peuple.</p>
+
+<p>Après avoir chassé le chef suprême des croyants de
+Constantinople, les fondateurs de la nouvelle république
+turque, établie à Angora, croient pouvoir remplacer
+l’ancien idéal musulman par des principes
+démocratiques européens. Une politique exclusivement
+localisée à la Turquie entraîna l’abandon de
+toute solidarité religieuse et c’est pourquoi, pendant
+les différends de l’Égypte avec l’Angleterre, le Parlement
+turc renonça à la fraternité musulmane.</p>
+
+<p>Les républicains d’Angora ont-ils raison de croire
+la politique fondée sur le nationalisme plus forte que
+celle établie sur le panislamisme religieux ? L’expérience
+seule pourra répondre.</p>
+
+<p>En changeant d’idéal, c’est-à-dire en substituant
+l’idée d’une patrie locale, basée sur la communauté
+de race, à l’idée d’une patrie générale basée sur la
+communauté de croyance, les Turcs sont évidemment
+entrés dans une voie nouvelle. L’Europe civilisée y
+gagnera sûrement, mais il est douteux que les pays
+orientaux y gagnent quelque chose, puisque si les
+principes d’Angora s’étendaient à tout le monde islamique
+chaque contrée musulmane se trouverait
+réduite à elle-même.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La révolte du Maroc ne s’est prolongée qu’en raison
+de la protection que lui accordèrent les socialistes.
+Si on les avait écoutés, la Tunisie et l’Algérie eussent
+été bientôt menacées d’une guerre d’invasion destinée
+à l’expulsion des chrétiens. Le fait que les socialistes
+n’aient pas perçu de telles évidences montre
+une fois encore à quel point les idées les plus claires
+peuvent devenir inaccessibles aux esprits hypnotisés
+par une croyance.</p>
+
+<p>Quoi qu’il en soit de son évolution sur un point
+encore très localisé du monde musulman, l’Islam
+constitue toujours une grande force et il en coûterait
+cher aux Européens de la méconnaître. C’est pour
+l’avoir ignorée qu’un ministre anglais fit perdre à
+l’Angleterre l’espoir de posséder définitivement Constantinople
+en lançant les Grecs contre la Turquie.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Bien que fort supérieurs aux Russes et à la plupart
+des populations balkaniques, les Musulmans en général,
+ceux de Turquie en particulier, sont considérés
+par beaucoup d’écrivains, un peu trop ignorants de
+la politique et de l’histoire, comme des peuples demi-barbares
+dépourvus de culture. Leur opinion est
+assez bien résumée dans une publication : <i>Étude
+Franco-Grecque</i>, dont voici un passage :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Quoi qu’on en puisse dire, l’Islam a été et sera toujours un
+grand destructeur ; il n’admet d’autre science que la connaissance
+du Coran. Brutal, intolérant, il est l’un des plus grands
+fléaux qui jamais se soient abattus sur le monde. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Évidemment, l’auteur de pareilles diatribes n’a
+jamais vu un des merveilleux monuments musulmans
+de l’Espagne, de l’Égypte et de l’Inde. Il ignore le
+rôle prépondérant joué par les universités musulmanes
+dans la civilisation européenne.</p>
+
+<p>C’est pourtant avec de telles ignorances que s’écrivent
+les livres servant de guides aux politiciens modernes.
+Le chef du gouvernement anglais n’en connaissait
+probablement pas d’autres quand il songeait
+à expulser les Musulmans de l’Europe.</p>
+
+<p>Sans doute, les Turcs ont successivement perdu — le
+plus souvent au profit de l’Angleterre — les plus
+importants fragments de leur empire : Bulgarie,
+Syrie, Mésopotamie, Palestine, Égypte, Chypre, Malte
+etc., mais ils paraissent décidés, aujourd’hui, à en
+sauver le reste.</p>
+
+<p>Le gouvernement bolcheviste, qui avait tenté
+d’étendre sa propagande en Turquie, n’y a obtenu
+aucun succès. Ses visées sur les détroits et Constantinople,
+conformes aux anciennes prétentions des
+tzars, inspirent naturellement aux Turcs une profonde
+méfiance.</p>
+
+<p>La France pourrait en profiter pour renouer ses
+anciennes relations avec la Turquie, mais l’influence
+des socialistes entrave toute sa politique extérieure.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c12"><span class="maigre">CHAPITRE V</span><br>
+<span class="small ssf">LES MENACES DE CONFLITS ASIATIQUES</span></h3>
+
+
+<p>Pondant que se multiplient en Europe congrès et
+conférences destinés à rendre la paix moins précaire,
+des dangers plus graves, peut-être, que les
+menaces de guerres européennes, grandissent en
+Orient.</p>
+
+<p>Notre petite planète est habitée, on le sait, par
+1700 millions d’hommes, sur lesquels 500 millions
+de blancs exploitent plus ou moins à leur profit,
+depuis des siècles, 1200 millions d’hommes de couleur :
+nègres, jaunes, etc., considérés comme des
+races inférieures.</p>
+
+<p>Aujourd’hui, ces populations, si longtemps demi-asservies,
+prétendent repousser leurs anciens maîtres.
+L’Inde et d’autres colonies réclament l’indépendance.
+L’Égypte, qui tient la route de l’Inde par le canal de
+Suez, la réclame également. La Chine ne veut plus
+subir l’influence étrangère.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’hégémonie de l’Europe sur l’Orient se trouve
+d’autant plus ébranlée que la solidarité européenne
+qui maintenait cette hégémonie s’est désagrégée.
+L’Asie sait les États européens profondément divisés
+et incapables d’union. Elle n’ignore pas que les
+blancs ne pourraient plus, comme à l’époque de la
+révolte des Boxers, envoyer une expédition internationale
+en Chine.</p>
+
+<p>La défaite écrasante infligée par les Japonais aux
+Russes a d’ailleurs montré aux Asiatiques que l’Europe
+n’était plus invincible.</p>
+
+<p>En Orient comme en Occident, certains mots possèdent
+un magique empire. Des formules telles que :
+« L’Inde aux Hindous, l’Afrique aux Africains », soulèvent
+les âmes, bien que ne correspondant à aucune
+possibilité. Que deviendrait, par exemple, l’Inde, sans
+la domination anglaise ? Ce qu’elle était à l’époque
+de la puissance mogole : une collection de royaumes
+profondément séparés par la race, la religion, la
+langue, sans industrie, sans commerce et constamment
+en guerre. On connaît également le sort misérable
+des républiques nègres : Haïti, Libéria, etc.,
+que les hasards des guerres coloniales avaient fait
+naître.</p>
+
+<p>Les illusions sur le pouvoir transformateur des
+institutions européennes que les Orientaux rêvent
+d’adopter, menacent également, nous l’avons vu, de
+désorganiser la Turquie, et les pays soumis à la loi
+du prophète.</p>
+
+<p>Les soixante millions de musulmans qui prétendent
+ravir aux Anglais la domination de l’Inde
+deviendront peu dangereux le jour où ils auront
+perdu leur foi. Le bloc encore unifié par la communauté
+de croyances ne serait bientôt plus qu’une
+poussière d’hommes.</p>
+
+<p>Les Orientaux sont, d’ailleurs, bien excusables de
+commettre des erreurs dont tant d’Européens sont
+victimes quand ils oublient que les phases politiques,
+comme les phases biologiques, ne peuvent être franchies
+que par étapes successives.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Cette évolution, ou plutôt cette révolution de
+l’Orient, a surtout inquiété l’Angleterre, qui espérait
+conserver l’hégémonie commerciale du monde définitivement
+conquise par la dernière guerre.</p>
+
+<p>On sait que la Grande-Bretagne, pays surtout
+industriel, est obligée de se procurer au dehors les
+produits nécessaires à son alimentation, alors que la
+France, pays agricole, pourrait, à la rigueur, vivre
+des produits de son sol. Il est donc naturel que les
+questions coloniales, un peu négligées en France,
+jouent un rôle capital en Angleterre.</p>
+
+<p>Sans doute, les colonies anglaises constituent pour
+elle, comme le disait Disraéli, un moyen de s’enrichir,
+mais elles sont d’abord un moyen de vivre.
+Isolés du reste de l’univers, les Anglais périraient
+bientôt de famine dans leur île.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dans une intéressante conférence, M. Albert Sarraut,
+ancien ministre des Colonies, envisage comme
+fort menaçante une guerre que pourraient faire, sans
+trop de difficultés, les peuples de l’Orient à ceux
+l’Occident.</p>
+
+<p>Les luttes guerrières dont l’Asie semble menacer
+l’Europe, et qui ont vivement frappé cet homme
+d’État, ne sont pas les plus redoutables. Les luttes
+économiques seraient peut-être plus meurtrières.</p>
+
+<p>Ce côté essentiel de la question ne paraissant pas
+avoir attiré l’attention de M. Sarraut, je vais résumer
+quelques-unes des pages que j’écrivis, jadis, à
+ce sujet, dans mon livre sur l’Inde, publié à la suite
+d’une mission en Asie dont m’avait chargé le gouvernement
+français.</p>
+
+<p>Les luttes militaires font périr en bloc un grand
+nombre d’hommes, mais les luttes économiques
+comme celles qui se préparent entre l’Orient et
+l’Occident, pour être plus pacifiques en apparence,
+n’accumuleraient pas moins de ruines.</p>
+
+<p>Par suite de l’évolution industrielle qui transforme
+aujourd’hui le monde, l’Orient tend à devenir l’envahisseur
+commercial de l’Occident, au lieu d’être,
+comme jadis, envahi par lui.</p>
+
+<p>Invasions d’autant plus redoutables qu’elles n’amèneraient
+avec elles ni hommes, ni canons, c’est-à-dire
+rien de ce qu’on puisse vaincre, mais seulement des
+forces que l’on ne peut pas vaincre.</p>
+
+<p>Dans la phase actuelle du monde, les armes avec
+lesquelles combattaient autrefois les peuples tendent
+de plus en plus à se transformer. Ils lutteront
+probablement beaucoup plus, désormais, avec leurs
+produits industriels et agricoles qu’avec leurs canons.</p>
+
+<p>Dans une telle lutte, l’avantage cesse de plus en
+plus d’appartenir à l’Occident. Le rapprochement des
+deux mondes sous l’influence de la vapeur et de
+l’électricité aura bientôt pour conséquence une égalisation
+générale de la valeur des produits industriels
+et agricoles, et, par conséquent, des salaires à la surface
+du globe.</p>
+
+<p>Naturellement, le taux moyen de ces salaires sera
+déterminé par celui de la journée de travail dont
+se contentent les peuples ayant le moins de besoins
+et pouvant, par suite, produire à meilleur
+marché.</p>
+
+<p>Dans une telle concurrence, les Orientaux, qui
+forment la majorité du monde et qui sont en même
+temps les plus sobres de tous les peuples, deviendront
+fatalement les régulateurs des salaires. Ces salaires
+s’élèveront probablement un peu, mais ceux des
+Européens devront s’abaisser considérablement.</p>
+
+<p>Nos descendants se trouveront en face d’une lourde
+tâche s’ils veulent demeurer quelque temps encore à
+l’avant-garde de l’humanité, et ne pas sombrer trop
+vite dans l’abîme éternel où les lois de l’évolution
+conduisent fatalement les hommes, les empires et les
+dieux.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le bref exposé qui précède explique comment les
+problèmes de l’Orient seront bientôt plus graves que
+les maigres questions politiques qui préoccupent tant
+les Européens aujourd’hui. Un des plus importants,
+peut-être, résultera du développement rapide de la
+puissance du Japon. Cette nouvelle puissance paraît
+devoir exercer en Orient une hégémonie analogue à
+celle rêvée par l’Allemagne et l’Angleterre en Occident.</p>
+
+<p>Libéré, maintenant, de toutes influences étrangères,
+le Japon traite d’égal à égal avec les grandes
+puissances européennes. Sa flotte est une des premières
+du monde. Les États-Unis jettent des regards
+inquiets vers ce minuscule pays, dont il y a moins
+d’un siècle l’Europe connaissait à peine l’existence,
+et dont le rôle est devenu aujourd’hui considérable.
+Le petit peuple japonais resta dédaigné jusqu’au
+jour où, à la stupéfaction universelle, il obligea
+le plus vaste empire du monde à signer une
+humiliante paix.</p>
+
+<p>Grâce à ses incessants progrès, l’Empire du Soleil
+Levant est capable, aujourd’hui, de tenir tête aux
+grandes puissances et vise à devenir maître de l’Asie.</p>
+
+<p>Une de ses forces principales réside dans l’accroissement
+rapide de sa population. Alors que plusieurs
+peuples de l’Occident voient diminuer leur natalité,
+celle du Japon augmente annuellement de près d’un
+million. Nous avons rappelé déjà que les trente millions
+d’habitants de 1870 dépassent soixante millions
+aujourd’hui.</p>
+
+<p>Ce surpeuplement rapide oblige impérieusement le
+Japon à chercher des territoires pour y verser l’excédent
+de sa population. Impossible de caser cet excédent
+en Chine, déjà trop peuplée. La place ne manquerait
+pas aux États-Unis et dans les Dominions
+anglais : Australie, Canada, etc. Mais Anglais et
+Américains ne veulent à aucun prix accepter l’invasion
+des jaunes et leurs raisons ont une grande
+force.</p>
+
+<p>Ils soutiennent, en effet, que le jaune pouvant,
+grâce à sa sobriété, travailler à des prix beaucoup
+moins élevés que ceux des blancs, ferait aux ouvriers de
+race blanche une concurrence désastreuse. Ils remarquent
+ensuite que la race japonaise se multipliant
+beaucoup plus vite que la race blanche, les États-Unis
+et l’Australie deviendraient, en peu d’années,
+par ce seul fait, de véritables colonies japonaises.</p>
+
+<p>On conçoit donc que les États-Unis ne soient nullement
+disposés à suivre le conseil humanitaire donné
+par M. Albert Sarraut, de se serrer un peu pour faire
+place aux Japonais.</p>
+
+<p>Les Japonais, étant bien forcés de déverser quelque
+part l’excédent d’une population que, prochainement,
+ils ne pourront plus nourrir, entreront fatalement
+en lutte avec les peuples refusant de les accepter
+sur leurs territoires.</p>
+
+<p>Dans l’état actuel du monde, et à moins de découvertes
+scientifiques imprévues, cette lutte semble
+aussi inévitable que le furent, jadis, celles de l’empire
+romain contre les invasions germaniques déterminées,
+elles aussi, par un excédent de population.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>J’ai beaucoup de sympathie pour le peuple japonais,
+depuis que j’ai appris à le connaître. J’étais très
+lié avec un de ses plus éminents représentants,
+le baron Motono, alors ambassadeur à Paris. Cet
+éminent homme d’État voulut bien traduire en
+japonais plusieurs de mes ouvrages et publier une
+longue étude d’ensemble sur mes livres de psychologie
+politique. Nous avons souvent causé du problème
+qui vient d’être exposé, sans y découvrir de
+solution claire. Ce sont justement les remarquables
+qualités des Japonais, leur sobriété, leur ingéniosité
+et aussi leur fécondité, qui les rendent si dangereux
+pour des peuples ne possédant pas des aptitudes
+pareillement développées. Il faut donc laisser à l’avenir
+le soin de résoudre un problème dont aucune
+solution pacifique n’apparaît encore.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dans la conférence à laquelle nous faisions allusion
+plus haut, M. Albert Sarraut envisage non seulement
+la lutte entre le Japon et les États-Unis, mais aussi
+celle de l’Europe contre tous les peuples de l’Orient,
+et il écrit :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Si la conciliation n’intervient pas entre les forces antagonistes,
+éclatera le plus formidable conflit de l’Histoire, auprès
+duquel la guerre que nous avons subie cinq ans n’aura que
+la valeur d’une escarmouche. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Il est évidemment possible que les peuples de
+l’Orient, ayant les armées russes à leur tête, envahissent
+un jour l’Occident. Un journaliste assurait que
+le traité russo-japonais serait le prélude d’une alliance
+entre le Japon, la Russie et l’Allemagne.</p>
+
+<p>On peut échafauder sur de tels sujets une foule
+d’hypothèses effrayantes. Mais leur réalisation doit
+être envisagée comme appartenant à la série des événements
+sur lesquels nous ne pouvons rien, tels
+qu’un tremblement de terre ou le refroidissement
+inévitable de notre planète.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c13"><span class="maigre">CHAPITRE VI</span><br>
+<span class="small ssf">LES GUERRES INTÉRIEURES ET LES VOLONTÉS
+POPULAIRES</span></h3>
+
+
+<p>Les trente congrès réunis à Londres et à Paris
+pendant dix ans, et les règlements de la Société des
+Nations, avaient pour but d’empêcher les guerres
+entre peuples rivaux ; mais personne ne paraît s’être
+préoccupé des conflits entre les partis politiques
+d’un même peuple.</p>
+
+<p>Ces conflits intérieurs sont pourtant aussi dangereux
+que les guerres extérieures. Si le triomphe momentané
+du communisme en Hongrie, en Allemagne
+et en Italie, s’était prolongé, il serait devenu plus
+destructeur encore que des guerres d’invasion.</p>
+
+<p>Un coup d’œil rapide jeté sur la situation actuelle
+de quelques grands pays de l’Europe montrera à quel
+point les guerres sociales deviennent menaçantes.</p>
+
+<p>Ne pouvant faire l’historique de toutes les révolutions
+sociales, dont la plupart des pays de l’Europe, — Allemagne,
+Russie, Autriche, Hongrie, Grèce, Bulgarie,
+Turquie, etc. — ont été récemment victimes,
+nous ne considérerons que les trois grandes nations
+latines : l’Italie, l’Espagne et la France.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>On sait dans quel désordre les succès du communisme
+et du syndicalisme avaient plongé l’Italie. Le
+pillage des propriétés et des usines ainsi que les
+assassinats étaient journaliers. L’armée devenait
+hésitante, l’action du pouvoir royal complètement
+nulle.</p>
+
+<p>Devant l’imminence d’une catastrophe, d’anciens
+combattants se réunirent sous le commandement d’un
+chef vaillant, M. Mussolini, pour tenter de sauver leur
+pays de l’anarchie. A la tête d’une nombreuse milice,
+le futur dictateur marcha sur Rome et força le roi à
+l’accepter comme chef du gouvernement.</p>
+
+<p>L’énergie du nouveau maître lui conquit bientôt
+tous les suffrages. Les socialistes eux-mêmes se
+déclarèrent ses partisans.</p>
+
+<p>Grâce à cette intervention, l’Italie fut sauvée des
+guerres intérieures.</p>
+
+<p>L’Espagne a été — comme l’Italie — menacée d’une
+guerre civile et n’en fut également préservée que par
+un dictateur. Le coup d’État réalisé, en septembre 1933,
+par le général Primo de Rivera, et le Directoire militaire
+qui en est sorti ont totalement supprimé les
+partis politiques espagnols, toujours en luttes acharnées.
+Constitution, ministres, Sénat, tout a été balayé
+et, il faut bien le constater, à la grande satisfaction
+du pays.</p>
+
+<p>La France n’a pas encore, depuis la paix, subi de
+révolutions analogues à celles de l’Italie et de l’Espagne,
+mais elle en est menacée par l’intervention
+croissante de socialistes extrémistes chaque jour plus
+nombreux. Son avenir, comme celui de divers pays de
+l’Europe, dépendra des résultats de la lutte entre les
+partis qui préparent les guerres intérieures et ceux
+qui tâchent de les prévenir.</p>
+
+<p>Le conflit entre les forces de destruction et celles
+de cohésion grandit chaque jour. Ces deux forces
+s’équilibrent à peu près en France ; c’est pourquoi il
+sera relativement facile d’y faire pencher la balance
+d’un côté ou de l’autre.</p>
+
+<p>On en eut la preuve lorsque, pour obéir aux théories
+de jacobins qui préféreraient voir périr le pays
+plutôt que leurs principes, un gouvernement dominé
+par les socialistes s’aliéna tous les catholiques en supprimant
+l’ambassade du Vatican, et aussi, la majorité
+des Alsaciens en prétendant supprimer leurs anciennes
+libertés. Un nouveau gouvernement, comprenant que
+l’art de gouverner ne consiste pas à appliquer des
+théories, mais à tenir compte des réalités, réussit, en
+quelques jours, à pacifier l’Alsace en lui laissant ses
+libertés et à calmer les catholiques en rétablissant
+l’ambassade auprès du pape. C’était fort simple ;
+mais, à un certain moment, le fanatisme des extrémistes
+inspirait une telle crainte que les ministres
+timorés n’osaient pas résister à des suggestions devenues
+bientôt des ordres.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’action des foules est aujourd’hui prépondérante
+dans tous les états modernes, et c’est en partie
+pour cette raison que les gouvernements européens
+deviennent si instables. Leur existence dépend de
+votes populaires toujours incertains.</p>
+
+<p>Un des grands dangers de l’âge actuel résulte de
+l’influence des masses dans la conduite des nations.
+Leurs sentiments sont violents, leur raison faible et
+leur aptitude à prévoir complètement nulle.</p>
+
+<p>L’incapacité des foules à prévoir les conséquences
+de leurs actes et surtout de leurs votes, fut toujours
+un péril pour les gouvernements populaires. Elles
+obéissent aux impulsions du moment comme jadis
+Ésaü vendant son droit d’aînesse futur pour un plat
+de lentilles présent. Cette mentalité est celle du barbare,
+et l’homme le plus intelligent mêlé à une foule
+agissante redevient un barbare.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>On s’illusionnerait fort sur l’importance des votes
+populaires en oubliant que le vote d’un électeur traduit
+beaucoup plus son mécontentement que ses
+opinions. C’est surtout en s’appuyant sur ce mécontentement
+que les meneurs conduisent les hommes.</p>
+
+<p>Les électeurs qui donnèrent jadis leurs votes à
+un capitaine condamné à mort pour trahison, puis à
+un autre officier ayant voulu livrer un bâtiment à
+l’ennemi professaient-ils vraiment les opinions subversives
+que de pareils votes sembleraient supposer ?
+En aucune façon. Ces électeurs révolutionnaires
+étaient simplement des mécontents.</p>
+
+<p>Les votes qui en 1924 amenèrent un grand nombre
+de socialistes au parlement eurent pour origine de
+tels mécontentements exploités par les meneurs.</p>
+
+<p>Du groupe des mécontents faisaient partie des
+fonctionnaires irrités de ne pas obtenir les salaires
+réclamés, des universitaires sourdement indignés
+de ne pas voir reconnaître les qualités qu’ils se supposaient,
+de petits bourgeois exaspérés de l’élévation
+constante du prix de la vie, qu’ils attribuaient au
+gouvernement, etc.</p>
+
+<p>Les candidats députés utilisèrent ces mécontentements,
+et firent de si brillantes promesses de
+réformes que les électeurs se laissèrent facilement
+séduire.</p>
+
+<p>Les sentiments populaires sont généralement perturbés
+par les flatteries des politiciens. « Le peuple ne
+se trompe jamais », disait déjà Robespierre. Les politiciens
+modernes répètent cette assertion, et enseignent
+aux foules qu’étant les vrais souverains, elles doivent
+tout obtenir. Le résultat de cette propagande est
+d’avoir fait naître des espérances et des haines aveugles
+dans l’âme des multitudes.</p>
+
+<p>Le mécontentement, la défiance, la jalousie et la
+haine sont ainsi devenus les véritables mobiles d’action
+des gouvernants obligés de suivre les impulsions
+populaires.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’extension dans tous les pays de l’Europe, y compris
+les plus rationalisés, tels que l’Angleterre et le
+Danemark, des sentiments que je viens d’énumérer,
+explique l’orientation universelle vers des partis
+extrémistes riches en promesses.</p>
+
+<p>Il est donc naturel que la religion socialiste, avec
+ses mystiques espérances de bonheur, se généralise.
+Le communisme, qui promet aux âmes simples le
+retour à ces temps primitifs où le sol et les femmes
+étaient en commun fait également des progrès dans
+les couches inférieures des populations.</p>
+
+<p>Comme il est impossible de faire entrer beaucoup
+d’idées à la fois dans les cervelles primitives, et qu’il
+s’agit surtout pour les meneurs d’exciter des sentiments
+d’hostilité, quelques formules suffisent : lutte
+des classes, dictature du prolétariat, suppression du
+capitalisme, socialisation des richesses, etc. Sur dix
+mille électeurs, on n’en trouverait peut-être pas un
+capable d’expliquer nettement le sens de ces formules,
+et surtout de pressentir les conséquences
+de leur application, mais elles impressionnent les
+auditeurs et cela suffit au but poursuivi par les
+meneurs.</p>
+
+<p>Le pouvoir magique de ces formules est à l’abri
+de tout argument rationnel. La plupart des ouvriers
+restent persuadés qu’ils travaillent uniquement pour
+enrichir quelques patrons, que des conseils d’ouvriers
+remplaceraient facilement.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Comment expliquer que tous les pays ne voient pas
+leur civilisation périr sous l’influence des forces révolutionnaires
+destructives, qui continuent à grandir, et
+les menaces de guerre civiles redoutables ? Pourquoi,
+dans certaines nations, les votes populaires ne sont-ils
+que transitoirement extrémistes et généralement
+suivis de votes très conservateurs ?</p>
+
+<p>Simplement parce que le mécontentement et l’irritation
+dont nous parlions plus haut, sont des sentiments
+momentanés, recouvrant un substratum rigide
+constitué par l’âme des aïeux. C’est en s’appuyant
+sur cette âme ancestrale que les dictateurs italien et
+espagnol purent sauver leur pays de l’anarchie.</p>
+
+<p>On ne comprend bien l’histoire qu’en recherchant
+derrière des agitations violentes, mais fugitives
+comme les vagues de l’Océan, l’âme profonde de la
+race. Elle intervient toujours dans les grandes circonstances
+où les intérêts de cette race sont menacés.
+L’âme collective des foules est très mobile, l’âme de
+la race très fixe quand elle a été stabilisée par un
+long passé.</p>
+
+<p>L’accroissement de la puissance des foules a été
+considérablement favorisé par l’évolution profonde
+de l’industrie. La multiplication immense d’ouvriers
+sur un même point a déterminé la création de forces
+collectives telles que le syndicalisme dont le rôle
+grandit constamment.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Guidé jadis par ses élites, le monde moderne tend
+de plus en plus à obéir aux volontés oscillantes des
+multitudes. Et comme les civilisations sont arrivées à
+un degré de complication auquel les cerveaux suffisamment
+développés peuvent seuls s’adapter, il en
+résulte une tendance générale des foules à ramener
+violemment les sociétés à des phases d’évolution inférieures
+mieux en rapport avec leur mentalité. Les
+progrès du communisme traduisent cette aspiration.</p>
+
+<p>Ainsi que nous le verrons dans un prochain chapitre,
+les foules sont aujourd’hui en conflit avec les
+élites, bien qu’elles ne puissent se passer d’elles.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c14"><span class="maigre">LIVRE IV</span><br>
+<span class="small">LES FORCES POLITIQUES NOUVELLES</span></h2>
+
+
+
+
+<h3><span class="maigre">CHAPITRE PREMIER</span><br>
+<span class="small ssf">LE CONFLIT
+ENTRE LES NÉCESSITÉS ÉCONOMIQUES
+ET LES ANCIENS PRINCIPES</span></h3>
+
+
+<p>« Ce n’est pas la fortune, dit Montesquieu, qui
+domine le monde. Les Romains eurent une suite continuelle
+de prospérités quand ils se gouvernèrent sur
+un certain plan, et une suite non interrompue de
+revers lorsqu’ils se conduisirent sur un autre. »</p>
+
+<p>Il est évidemment utile de posséder des principes
+directeurs et dangereux de les perdre. Malheureusement,
+ces principes ne se choisissent pas toujours,
+et la nécessité peut forcer à renoncer aux
+meilleurs. Ce n’est pas volontairement que les
+Romains subirent les guerres civiles qui transformèrent
+leur république en empire, et ce n’est pas
+volontairement non plus que le Sénat romain finit
+par laisser les légionnaires renverser et élire les
+empereurs, ce qui fut une des causes de la décadence
+de Rome.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les conflits entre d’anciens principes politiques
+et des nécessités nouvelles constituent une phase
+critique de la vie des peuples. Il en résulte généralement
+une orientation différente de leurs destinées.</p>
+
+<p>L’Angleterre peut être citée comme exemple de
+conflits entre d’anciens principes et des nécessités
+imprévues obligeant à les modifier.</p>
+
+<p>Un de ses principes essentiels était le libre-échange.
+Il avait assuré la prospérité commerciale de la Grande-Bretagne
+et semblait inviolable.</p>
+
+<p>Mais l’Angleterre ne constitue plus un empire régissant
+autocratiquement des colonies lointaines. Plusieurs
+de ces colonies sont devenues des Dominions,
+possédant des parlements, presque indépendants.
+Ils consentirent à envoyer des troupes au secours de
+la métropole pendant la grande guerre, mais les y
+obliger eût été impossible. On en eut la preuve
+lorsque après la défaite des Grecs à Smyrne, le
+premier ministre de l’Empire britannique ayant
+demandé des soldats aux Dominions vit sa requête
+rejetée par tous.</p>
+
+<p>Ces dominions se montrent de plus en plus exigeants.
+On le constata notamment lorsque leurs
+représentants réunis à Londres demandèrent que
+l’Angleterre, au moyen de taxes douanières sur les
+marchandises des autres pays, réservât principalement
+sa clientèle à ses anciennes colonies.</p>
+
+<p>L’Australie ayant besoin de capitaux pour étendre
+ses chemins de fer, ses canaux, etc., affirma ne pouvoir
+les obtenir qu’en exportant les produits de son
+agriculture et de son élevage. Il fallait donc que
+l’Angleterre entravât, par des droits protecteurs, l’entrée
+sur son territoire des marchandises d’autres
+pays et, par conséquent, adoptât des principes contraires
+à la liberté d’échange qui avait créé la prospérité
+de l’Empire. Le premier ministre d’Australie alla jusqu’à
+déclarer que son pays n’accepterait la venue
+d’ouvriers anglais sur le territoire australien qu’autant
+que l’Angleterre lui assurerait ses marchés. Il
+fit remarquer que la Grande-Bretagne, en réservant
+spécialement sa clientèle aux Dominions, y trouverait
+les débouchés que le reste du globe ne lui fournit
+plus. L’Empire britannique, quoique dispersé dans
+les cinq parties du monde, pourrait ainsi vivre sur
+lui-même.</p>
+
+<p>Une des difficultés du problème est que tous les
+dominions, le Canada notamment, n’ayant pas les
+mêmes intérêts ne professent pas les mêmes principes.
+Ceux qui possèdent, par exemple, une industrie
+développée, n’ont nullement l’intention de la sacrifier
+aux besoins des manufacturiers anglais.</p>
+
+<p>Parmi les causes de la campagne protectionniste
+figure encore le désir de fermer en grande partie le
+marché britannique à la concurrence allemande et
+américaine. Les Anglais voudraient bien, naturellement,
+vendre leurs produits aux Allemands, mais
+acheter le moins possible les marchandises de ces
+derniers.</p>
+
+<p>Les perturbations économiques dont l’Angleterre est
+aujourd’hui victime sont considérables. En 1926 elle
+était obligée de nourrir 1.500 mille chômeurs, charge
+fort lourde pour son budget.</p>
+
+<p>Leur accroissement, cauchemar de la Grande-Bretagne,
+résulte de ce que, ayant perdu ses plus
+importants clients : Russie, Allemagne, Autriche,
+et aussi un peu l’Extrême-Orient, elle voit se réduire
+le chiffre de ses exportations et, par conséquent,
+celui de sa production.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La lutte entre les anciens principes et les nécessités
+nouvelles s’accompagne souvent d’illusions politiques
+capables d’aveugler les peuples sur leurs véritables
+intérêts.</p>
+
+<p>Certains pays, comme la France et la Belgique, sont
+difficilement gouvernables par suite des principes
+contradictoires des partis politiques qui se succèdent
+au pouvoir. Les difficultés créées par les rivalités politiques
+dans divers pays, Italie, Grèce, Espagne, etc,
+sont devenues telles que pour les surmonter il a fallu
+recourir à des dictatures.</p>
+
+<p>L’Orient lui-même, malgré sa stabilité séculaire,
+n’a pas échappé au désordre engendré par les conflits
+entre les principes anciens et les nécessités nouvelles.
+J’ai rappelé comment la Turquie, dont la force était
+surtout d’origine religieuse, avait supprimé le chef
+suprême des croyants pour le remplacer par un président
+de république et un parlement. Les auteurs
+de cette transformation s’imaginaient sans doute que
+des siècles d’hérédité peuvent s’effacer en un jour.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Si les luttes entre les nécessités et les principes
+résultaient seulement de l’apparition d’exigences économiques
+dues aux progrès de l’évolution scientifique
+et industrielle, il serait relativement facile d’en
+triompher. Elles sont malheureusement aussi les
+conséquences d’exigences populaires n’ayant que des
+illusions sentimentales ou mystiques pour soutien.</p>
+
+<p>Nous venons de voir que des peuples fort traditionalistes
+comme l’Angleterre, étaient obligés de
+renoncer à certains principes fondamentaux de leur
+politique. Elle en est même arrivée à placer momentanément
+à la tête de son gouvernement le chef du
+parti socialiste. Il est vrai qu’en Angleterre le poids
+de la tradition est si fort que ce ministre socialiste
+gouverna exactement comme l’eût fait un ministre
+conservateur. Loin de réduire les armements il en
+accrut l’importance.</p>
+
+<p>Ces conflits entre les principes anciens et les nécessités
+économiques nouvelles ont plongé l’Europe dans
+une série de bouleversements dont la fin ne s’entrevoit
+pas encore.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les observations qui précèdent suffiraient à montrer
+que le gouvernement des peuples modernes est
+entouré de difficultés formidables que les âges antérieurs
+n’avaient pas connues.</p>
+
+<p>Presque isolés de leurs voisins, les anciens souverains
+n’avaient pas à se préoccuper des répercussions
+infinies que l’interdépendance des nations
+engendre aujourd’hui. Ils gouvernaient avec quelques
+principes universellement admis et rarement contestés.</p>
+
+<p>La situation des conducteurs d’hommes est actuellement
+bien différente. Une simple erreur de jugement
+engendre parfois de terribles catastrophes. Pour
+s’être trompés dans leurs prévisions les souverains de
+l’Allemagne, de l’Autriche et de la Russie ont plongé
+leurs peuples dans un abîme de désolation.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ayant perdu leurs vieux principes directeurs,
+entourés de forces dont la puissance dépasse souvent
+celle des volontés, beaucoup d’hommes d’État
+modernes gouvernent au jour le jour, dominés par
+la crainte des conséquences de leurs actes.</p>
+
+<p>A l’exception de quelques illuminés poursuivant
+des chimères, les gouvernants actuels vivent dans
+l’incertitude et doivent souvent entendre, à l’heure
+du repos, la menace qui poursuivait Macbeth,
+devenu roi :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Tu as tué le sommeil, Macbeth, le doux sommeil qui,
+de l’écheveau emmêlé de la vie, fait une pelote de soie unie…
+Macbeth a tué le sommeil. Macbeth ne dormira plus. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Ces complications de la politique grandissent
+sans cesse. La vie matérielle et morale des peuples
+est bouleversée. Les idéals qui orientaient la conduite
+ont perdu leur prestige.</p>
+
+<p>La désagrégation des anciens concepts est générale.
+Les vieux rêves de fraternité se voient remplacés par
+des haines violentes entre les divers peuples, et aussi
+entre les classes de chaque peuple.</p>
+
+<p>L’universel mécontentement a eu, je l’ai montré,
+pour conséquence, dans tous les pays, l’avènement
+de partis extrêmes proposant des formules pour
+assurer le bonheur.</p>
+
+<p>Cette période d’anarchie ne saurait durer ; l’équilibre
+détruit finit toujours par renaître. Nous savons
+ce qu’était la société d’hier, nous voyons celle d’aujourd’hui.
+Que sera celle de demain ?</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c15"><span class="maigre">CHAPITRE II</span><br>
+<span class="small ssf">ROLE MODERNE DES FORCES COLLECTIVES.<br>
+DIVISION DES SOCIÉTÉS
+EN GROUPEMENTS CORPORATIFS</span></h3>
+
+
+<p>En dehors du socialisme qui n’est encore qu’une
+menace et dont l’expérience russe a montré l’impuissance
+et les dangers, deux éléments politiques
+nouveaux jouent un rôle essentiel dans les sociétés
+modernes.</p>
+
+<p>Le premier est la substitution des forces collectives
+aux forces individuelles, le second la division
+des grandes sociétés homogènes en petits groupes
+hétérogènes ou syndicats.</p>
+
+<p>Les gouvernements modernes sont de plus en
+plus dominés par les forces collectives. Jadis, un
+chef d’État se préoccupait fort peu des exigences
+populaires. L’opinion ne pouvait guère l’influencer
+puisqu’elle arrivait rarement jusqu’à lui.</p>
+
+<p>Il en est tout autrement aujourd’hui. Les volontés
+populaires agissent profondément sur les volonté
+conscientes et surtout inconscientes des gouvernants.</p>
+
+<p>Les plus grands événements de l’histoire contemporaine,
+les guerres de 1870 et 1914, peuvent être
+donnés comme exemples d’actes attribués aux
+volontés de souverains supposés tout puissants, alors
+que ces actes sont issus en réalité de volontés collectives.</p>
+
+<p>En ce qui concerne la guerre de 1870, j’ai déjà
+rappelé qu’elle naquit d’une explosion soudaine
+d’indignation populaire provoquée par une dépêche
+inoffensive falsifiée par Bismarck, persuadé qu’une
+guerre avec la France était nécessaire pour fonder
+l’unité allemande. Utilisant l’irritabilité collective du
+peuple français, il obligea Napoléon III, qui déjà
+malade souhaitait vivement la paix, à déclarer la
+guerre.</p>
+
+<p>Le conflit de 1914 fut également imposé à l’empereur
+Guillaume par la volonté de son entourage,
+conforme d’ailleurs aux conclusions de tous les
+écrivains germaniques. En réalité, le but de sa politique
+était de posséder une armée et une flotte assez
+fortes pour imposer ses volontés sans jamais avoir
+besoin de déclarer la guerre.</p>
+
+<p>Une des caractéristiques des volontés collectives
+est qu’avant d’agir sur les volontés conscientes
+individuelles, elles agissent d’abord sur les volontés
+inconscientes. La mode opère justement de cette
+façon : arts, toilettes, etc., pensées même, obéissent
+à ses lois. Son despotisme est tel que toutes les
+classes sociales, des plus humbles aux plus élevées,
+le subissent sans discussion. L’homme moderne
+devient de plus en plus un être collectif et l’originalité
+est de moins en moins tolérée.</p>
+
+<p>Les opinions collectives, issues d’événements du
+moment, sont généralement très instables. Celles
+fondées sur les croyances religieuses et politiques
+sont au contraire assez fixes, comme l’histoire des
+religions et des partis politiques le prouve.</p>
+
+<p>La force de ces croyances collectives est de donner
+à tous les hommes des volontés identiques, c’est-à-dire
+une unité de pensée et de sentiment qui les
+font agir d’une même façon dans des conditions
+semblables. C’est pourquoi le rôle des croyances est
+si considérable.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Parmi les conséquences des influences collectives
+qui dominent le monde moderne il faut citer la
+transformation progressive des sociétés en petits
+groupes corporatifs, dits syndicats. Uniquement
+préoccupés des intérêts de leurs groupes, ces syndicats
+restent indifférents à l’intérêt général.</p>
+
+<p>Le syndicalisme et le socialisme s’associent quelquefois
+contre un ennemi politique commun, mais
+ces deux doctrines sont fort différentes.</p>
+
+<p>Le socialisme veut confier à un État omnipotent la
+gestion de toutes les entreprises ; le syndicalisme prétend
+établir dans l’État une série de petits états
+indépendants. Les formules syndicalistes : la mine
+aux mineurs, les chemins de fer aux cheminots,
+etc., représentent bien les tendances de la doctrine.</p>
+
+<p>Le socialisme, surtout sous sa forme communiste,
+constitue, au moins en théorie, une forme parfaite
+d’altruisme social. Le syndicalisme représente au
+contraire un égoïsme de groupes complètement indifférents
+à l’intérêt général.</p>
+
+<p>Ces syndicats se soucient fort peu, d’ailleurs, des
+théories politiques, le seul but les intéressant est
+l’augmentation de leurs salaires. Pour l’obtenir ils
+ne reculent pas, comme l’ont montré en France et
+en Angleterre les cheminots, les mineurs et les
+postiers, devant l’arrêt total de la vie d’un pays.</p>
+
+<p>Dans sa dernière menace de grève, le syndicat
+anglais des cheminots annonçait qu’il arrêterait
+brusquement tous les trains de chemin de fer quand
+cela lui plairait, sans prévenir le public.</p>
+
+<p>Peu importe, d’ailleurs, à ces syndicats que les
+chefs d’entreprise aient l’argent nécessaire pour
+satisfaire leurs demandes. Ils exigent qu’on impose
+à leur profit le reste de la nation.</p>
+
+<p>C’est justement ce que fit d’abord le gouvernement
+anglais en accordant aux mineurs des suppléments
+de salaire aux frais du trésor pour empêcher la fermeture
+des mines. Cette maladroite concession ne
+pouvant durer, les subsides furent supprimés et il en
+résulta une grève de six mois qui menaça l’existence
+industrielle de l’Angleterre.</p>
+
+<p>Le syndicalisme, qui divise chaque pays en groupes,
+animés d’intérêts corporatifs souvent contraires à
+l’intérêt commun, n’a conquis sa puissance actuelle
+qu’à la suite de l’évolution industrielle moderne
+chiffrant par millions les ouvriers de certaines professions,
+mines, chemins de fer, etc. ; mais son
+apparition n’est pas nouvelle dans l’Histoire. Il fit
+périr dans les dissensions plusieurs républiques
+italiennes du moyen âge, Florence notamment. Pour
+échapper à l’anarchie syndicaliste, l’illustre république
+en fut réduite à subir le joug des Médicis.</p>
+
+<p>Syndicalisme et socialisme constituent aujourd’hui
+deux grandes forces contre lesquelles les sociétés
+auront souvent à lutter.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c16"><span class="maigre">CHAPITRE III</span><br>
+<span class="small ssf">LA LUTTE DU NOMBRE CONTRE LES ÉLITES</span></h3>
+
+
+<p>Toutes les civilisations furent toujours guidées par
+les élites, c’est-à-dire par un petit nombre d’individus
+possédant une intelligence supérieure à celle
+des multitudes.</p>
+
+<p>Ces élites ont varié suivant les besoins de chaque
+époque, mais elles eurent toujours pour caractéristique
+extérieure le prestige. Dès que ce prestige
+s’affaiblit, l’influence de l’élite sur la foule tend à
+disparaître.</p>
+
+<p>C’est à ce dernier phénomène que nous assistons
+aujourd’hui. Pour des raisons diverses, les élites
+perdent de plus en plus leur influence. L’aveugle multitude
+se dresse contre elles et prétend les remplacer.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Comment se crée et se perd le prestige ? Ayant
+déjà étudié cette question ailleurs il serait inutile d’y
+revenir. Remarquons seulement que le mécontentement
+général créé par l’incapacité de divers Parlements
+suffirait à expliquer pourquoi le prestige politique
+exercé jadis par certaines classes dirigeantes est
+si affaibli aujourd’hui.</p>
+
+<p>Tant que les élites conservent leur prestige, les
+gouvernements restent assez forts pour se faire obéir ;
+lorsque ces élites sont divisées en groupes politiques
+rivaux toujours en lutte, leur autorité s’évanouit et le
+pays tombe dans l’anarchie.</p>
+
+<p>En Russie, l’élite ayant fini par devenir impuissante,
+la victoire du nombre a été complète. En
+France, les anciennes élites semblent conserver
+encore quelque autorité ; mais cette autorité s’affaiblit
+chaque jour et le torrent populaire avance. Des
+députés craintifs ne cherchent plus qu’à plaire aux
+volontés mobiles des électeurs et oublient de plus en
+plus les intérêts généraux de leur patrie.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un seul pays en Europe, l’Angleterre, semblait
+soustrait à la révolte du nombre. Le peuple anglais
+était le plus traditionaliste de l’univers. Une politique
+immuable le guidait depuis des siècles. Les volontés
+des morts orientaient impérieusement les actions
+des vivants. Comment un tel peuple eût-il pu se révolter
+contre des élites dont l’influence séculaire avait
+déterminé sa grandeur ?</p>
+
+<p>Et voici qu’une importante fraction d’une nation
+qui semblait un bloc immuable, solidifié pour toujours,
+a récemment tenté une des plus profondes
+révolutions dont les chroniques du monde aient gardé
+la mémoire.</p>
+
+<p>Brusquement, sur l’ordre bref d’un comité de meneurs,
+et sans aucun signe précurseur de l’orage,
+postes, usines, chemins de fer, bateaux, en un mot,
+tout ce qui constitue la vie journalière d’un pays,
+cessa de fonctionner.</p>
+
+<p>Si le gouvernement n’avait pas immédiatement
+trouvé assez de volontaires pour remplacer sommairement
+les millions d’ouvriers ayant cessé le travail,
+l’Angleterre se fût trouvée condamnée par cette
+grève générale ou à périr de famine, ou à prendre
+comme maîtres de l’empire les chefs du mouvement
+révolutionnaire : roi, ministres, parlement eussent
+disparu comme, jadis, les dirigeants de la Russie,
+pour faire place à la petite oligarchie de meneurs
+représentant la puissance du nombre.</p>
+
+<p>Si cette révolution fut évitée, c’est que le gouvernement
+anglais conserva un prestige assez fort pour
+opposer une barrière au nombre ; mais combien de
+temps encore pourra-t-il dominer une immense armée
+fort dangereuse parce qu’elle met une puissance considérable
+au service d’exigences d’une réalisation
+impossible ?</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il est intéressant de remarquer que, malgré l’insistance
+des chefs de l’Internationale, la foule anglaise
+des grévistes ne trouva, en dehors de quelques platoniques
+adhésions de fonctionnaires français et de
+révolutionnaires russes, aucune aide dans les autres
+pays. Une fois encore, le nationalisme fut plus fort
+que l’internationalisme.</p>
+
+<p>L’envoi de la dépêche d’adhésion de fonctionnaires
+français aux grévistes anglais mérite d’être noté,
+parce qu’il révèle à quel point le principe d’autorité
+se désagrège en France. Une telle adhésion eût constitué
+un phénomène invraisemblable, il y a quelques
+années.</p>
+
+<p>Si les agents de l’administration anglaise, au lieu
+d’aider leur gouvernement à se défendre, se fussent
+joints aux fonctionnaires français pour se mettre du
+côté des révoltés, toute la puissance de l’Angleterre
+se fût écroulée rapidement.</p>
+
+<p>Parmi les enseignements de la grève anglaise,
+un des plus typiques est l’obéissance aveugle des
+syndiqués aux ordres impératifs de leurs chefs.
+Jamais despote asiatique ne fut plus servilement obéi.</p>
+
+<p>La même obéissance s’observa en Italie et en
+Espagne, lorsque l’énergique action des dictateurs
+supprima les violences exercées par le syndicalisme.
+Elle constitue une caractéristique de l’âme populaire.
+Les foules sont trop incapables de penser et de raisonner
+pour se passer d’un chef.</p>
+
+<p>Dans les révolutions analogues à celle dont la nation
+anglaise faillit être victime, l’influence des meneurs
+est rendue facile parce qu’elle a pour soutien des
+intérêts aussi visibles qu’une promesse d’augmentation
+de salaires ; mais l’Histoire prouve que les multitudes
+ne sont pas toujours conduites par des motifs
+aussi intéressés. Des mobiles très immatériels, comme
+une croyance politique ou religieuse, suffisent parfois
+à les entraîner. J’en ai donné de frappants exemples
+dans un livre jadis publié sous ce titre : <i>Les Opinions
+et les Croyances</i>.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La lutte du nombre contre l’élite s’est répétée plus
+d’une fois au cours de l’Histoire. De l’antiquité
+grecque à nos jours, elle a coûté à divers peuples
+leur indépendance.</p>
+
+<p>Les moyens permettant de dominer l’anarchie créée
+par la révolte du nombre ne sont pas nombreux. La
+dictature d’un chef est un des plus efficaces. Nous
+avons déjà dit et y reviendrons encore, que c’est à
+cette méthode qu’eurent recours, récemment, l’Italie et
+l’Espagne pour échapper aux désordres causés par les
+socialistes.</p>
+
+<p>Les formes nouvelles des aspirations populaires
+ont été nettement marquées par lord Grey, dans les
+lignes suivantes relatives à la grève anglaise :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« La grève générale a posé un problème dans lequel la question
+des salaires des mineurs disparaît entièrement. Il ne
+s’agit pas, maintenant, de savoir ce que seront ces salaires,
+mais si le gouvernement démocratique parlementaire doit
+être renversé. C’est par ce gouvernement démocratique que la
+liberté a été conquise et c’est par lui seul qu’elle peut être
+maintenue. Les autres solutions sont le fascisme ou le communisme.
+L’un et l’autre sont contraires à la liberté et lui sont
+funestes. Ni l’un ni l’autre ne permettent la liberté de la
+presse, de la parole, la liberté d’agir et la liberté même de se
+mettre en grève. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>C’est justement parce que l’idéal démocratique
+dont vivaient les nations modernes a perdu son empire
+sur les âmes que plusieurs peuples sont entrés
+dans une période de bouleversements qui ne prendra
+fin que le jour où naîtra un idéal assez fort pour unifier
+les pensées et pacifier les cœurs.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c17"><span class="maigre">CHAPITRE IV</span><br>
+<span class="small ssf">LES POLES POLITIQUES NOUVEAUX
+ET LES FUTURS MAITRES DU MONDE</span></h3>
+
+
+<p>Les pôles politiques du monde se sont souvent
+déplacés, au cours de l’Histoire. Ninive, Babylone,
+Thèbes et Memphis ont disparu dans la nuit éternelle
+après avoir soumis de nombreux peuples à leurs lois.</p>
+
+<p>Sans remonter à ces époques lointaines, voisines
+de la préhistoire, que de changements depuis moins
+de cent cinquante ans ! Paris, momentanément devenu
+la vraie capitale de l’Europe sous l’égide d’un
+grand capitaine ; la Prusse, presque rayée de la carte
+du monde par le même conquérant, arrivant à fonder
+un empire assez puissant pour disputer à l’Angleterre
+son hégémonie commerciale et rêver l’asservissement
+de l’Europe.</p>
+
+<p>A l’autre extrémité de l’univers, une petite colonie
+anglaise, jadis perdue au sein de tribus sauvages
+qui semblaient devoir bientôt l’anéantir, devenue si
+grande et si forte, sous le nom d’États-Unis, qu’elle
+rivalise aujourd’hui avec la formidable puissance
+britannique.</p>
+
+<p>Parmi ces nouveaux venus sur la scène du monde,
+il faut encore citer une petite île, jadis ignorée, peuplée
+d’hommes jaunes alors sans prestige, devenue
+assez puissante pour imposer un traité de paix au
+gigantesque empire des tzars et rêver la domination
+de l’Asie.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’Histoire enseigne que tout pouvoir politique qui
+grandit aspire à l’hégémonie et tente de conquérir
+ses voisins jusqu’à ce qu’il soit conquis à son tour.</p>
+
+<p>L’Allemagne n’a pas échappé à cette antique loi.
+Peu de temps avant la guerre, l’empereur Guillaume
+assurait que la divine Providence, dont il connaissait
+les décrets par de mystérieuses voix, avait confié à
+l’Allemagne le gouvernement des peuples. Cette constatation
+ne faisait que préciser, d’ailleurs, les enseignements
+des philosophes et des savants germaniques
+sur la supériorité supposée du peuple allemand.</p>
+
+<p>La guerre terminée, ce fut l’Angleterre qui prétendit
+exercer son hégémonie sur le monde. Dans un
+de ses discours, le premier ministre de l’empire britannique,
+M. Lloyd George, homme pieux connaissant
+les volontés du ciel, déclarait à son tour, je l’ai
+rappelé déjà, « que la Providence avait visiblement
+désigné l’Angleterre pour gouverner les peuples ».</p>
+
+<p>Ses compatriotes acceptèrent sans peine cette révélation,
+mais les Américains ne l’admirent pas du
+tout. Après être venus au secours de l’Europe, ils
+rêvaient de la dominer financièrement d’abord,
+industriellement ensuite, en raison des supériorités
+diverses dont leur race les rendait, suivant eux,
+détenteurs.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il n’est pas de regard assez pénétrant pour lire les
+pages de la future Histoire. Bornant les observations
+à l’heure présente, on doit bien constater que les
+États-Unis tendent à réduire une partie de l’Europe
+à un de ces vasselages financiers d’où le vasselage
+politique découle bientôt. Un créancier suffisamment
+fort impose toujours ses lois à son débiteur.</p>
+
+<p>L’Angleterre a très bien compris cette situation et,
+pour éviter de tomber sous la tutelle financière de
+l’Amérique, s’est empressée de régler sa dette avec
+elle espérant, d’ailleurs, se faire rembourser par
+la France.</p>
+
+<p>Si cette double opération avait pu complètement
+réussir, l’empire britannique eût évité d’être le vassal
+financier des États-Unis, alors que la France tombait
+à la fois sous le vasselage de l’Angleterre et sous
+celui de l’Amérique.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>On sait que, d’après certains arrangements, la
+France devrait payer sa dette envers les États-Unis
+en soixante-deux annuités, dont les premières
+seraient de trente millions de dollars (soit neuf cents
+millions de francs par an au cours du change) et
+les dernières de cent vingt-cinq millions (soit, en
+monnaie française, environ trois milliards). Cette
+dette extérieure de la France sera doublée quand
+viendra s’y ajouter celle de l’Angleterre.</p>
+
+<p>Les journaux français ont accueilli avec une résignation
+un peu irritée ces conventions. Les lignes
+suivantes du <i>Gaulois</i> résument assez bien l’opinion
+générale :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« … Nous ne pensons pas qu’aucun homme en possession de
+son bon sens, des deux côtés de l’Atlantique, puisse croire
+qu’un règlement aussi draconien soit supportable par six
+générations de Français. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Le chiffre des dettes françaises est en voie de devenir
+tellement invraisemblable que leur paiement
+semblera bientôt impossible.</p>
+
+<p>Un grand journal anglais, le <i lang="en" xml:lang="en">Morning Post</i>, faisait,
+à propos de la situation financière actuelle de la
+France, les réflexions suivantes :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« … Les pays alliés sont appelés à supporter les charges qui
+résultent de la défaite, alors que les Allemands jouissent d’une
+prospérité qui reviendrait de droit aux vainqueurs. La réalité
+de la guerre est qu’elle s’est déroulée exclusivement sur les
+territoires alliés ; la réalité de la paix, que ce sont les Alliés
+qui ont à supporter tous les frais. »</p>
+</blockquote>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ce n’est pas ici le lieu d’examiner la prodigieuse
+série de maladresses économiques et diplomatiques
+qui amenèrent nos gouvernants à consentir d’aussi
+écrasants paiements à l’Angleterre et à l’Amérique,
+alors que l’Allemagne était de plus en plus dégrevée
+dans des conférences successives.</p>
+
+<p>Le « Français moyen », étranger à toutes ces
+erreurs, voit seulement que l’Angleterre et l’Amérique,
+qui ont immensément profité de la guerre,
+prétendent faire payer à la France les frais d’une
+opération jugée si lucrative que lord Curzon reconnaissait,
+en plein Parlement, que « les bénéfices de
+la guerre avaient dépassé pour l’Angleterre tout ce
+qu’elle aurait pu rêver ».</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Si les diplomates français acceptèrent, au début de
+la paix, les combinaisons dont les résultats heurtent
+violemment le bon sens populaire aujourd’hui, c’est
+qu’à cette époque, si rapprochée par le nombre des
+années mais si lointaine par le changement des idées,
+ils professaient à l’égard des interventions de l’Angleterre
+et de l’Amérique des opinions bien erronées.</p>
+
+<p>La France, suivant eux, devait à l’Angleterre et à
+l’Amérique une reconnaissance éternelle. N’était-ce
+pas simplement pour défendre le bon droit outragé
+que ces deux puissances étaient généreusement
+venues à son secours ?</p>
+
+<p>Tous les documents publiés depuis cette époque, — parmi
+lesquels les aveux des intéressés eux-mêmes — ont
+montré que les interventions en faveur
+de la France n’eurent aucune trace de générosité pour
+mobile. Ce fut uniquement dans leur propre intérêt
+que l’Angleterre et l’Amérique participèrent au conflit.
+Elles n’y entrèrent, d’ailleurs, qu’à la dernière extrémité,
+et alors qu’il leur était vraiment impossible
+d’agir autrement.</p>
+
+<p>En ce qui concerne l’Angleterre, si sa première
+intention avait été de se joindre à la France, elle l’eût
+déclaré avant les hostilités, et l’empereur d’Allemagne
+n’eût vraisemblablement pas entrepris la
+guerre. Elle ne se décida à y participer que lorsque
+la marche des Allemands sur Anvers et Calais lui
+montra de quel danger sa puissance maritime était
+menacée.</p>
+
+<p>La France est, en réalité, une alliée indispensable
+pour l’Angleterre. Comme l’écrivait justement le
+<i lang="en" xml:lang="en">Morning Post</i> :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« C’est sur la France que nous devons compter pour
+nous venir en aide dans les dangers à venir. La sécurité
+de la France est une condition de la sécurité de l’Angleterre. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Supposons que l’Angleterre eût laissé vaincre la
+France en ne se mettant pas à ses côtés ; combien de
+temps se serait-il écoulé avant que l’empire britannique
+subît le même sort ? Si la Grande-Bretagne put
+rester neutre en 1870, c’est qu’alors l’Allemagne ne
+possédait pas une flotte suffisante pour résister à celle
+de l’Angleterre.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La dernière guerre fut, en réalité, une lutte entre
+les aspirations hégémoniques commerciales de
+l’Allemagne et celles de l’Angleterre. On pourrait
+donc dire, sans paradoxe, que l’Angleterre vint au
+secours de l’Angleterre avec le concours de la
+France. Les incidents de la Serbie et de la Russie
+constituèrent simplement des causes occasionnelles
+d’un conflit que diverses circonstances rendirent
+mondial, mais qui n’était, au fond qu’une guerre
+anglo-germanique.</p>
+
+<p>Des observations analogues pourraient être formulées
+pour l’Amérique, qui n’entra dans le conflit
+qu’après y avoir été forcée par le torpillage de ses
+vaisseaux de commerce. Malgré ses hésitations, elle
+finit par comprendre de quel poids aurait pesé sur
+elle le triomphe de l’Allemagne.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Alors que la France a été ruinée par la guerre,
+l’Angleterre et les États-Unis ont largement bénéficié
+du conflit.</p>
+
+<blockquote>
+<p>« La guerre, écrivait un grand journal anglais, a valu aux
+États-Unis une prospérité illimitée et en a fait l’arbitre financier
+du monde. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>La prospérité actuelle de l’Amérique est indubitable.
+Elle a pu, sans se gêner, prêter plus de cent
+milliards à l’Europe, équiper une importante armée
+et créer de toutes pièces une immense flotte. Grâce à
+une technique supérieure, résultat de son système
+d’éducation, elle tend à dépasser, au point de vue
+industriel, tous les peuples du monde. Ses ouvriers
+sont les mieux payés de l’univers, et leur aisance
+est supérieure à celle d’un grand nombre de bourgeois
+européens.</p>
+
+<p>C’est aussi au développement du régime capitaliste,
+si honni des doctrinaires socialistes européens, que les
+États-Unis doivent en grande partie leur prospérité
+industrielle et la richesse de leurs citoyens. On conçoit
+aisément, dès lors, le mépris avec lequel ils
+rejettent les utopies socialistes.</p>
+
+<p>C’est justement parce que l’Europe tend de plus en
+plus à se courber sous l’étatisme, phase ultime du
+socialisme, qu’elle devient impuissante à lutter industriellement
+et commercialement contre les pays
+repoussant, comme les États-Unis, cet oppressif
+régime.</p>
+
+<p>Laissant de côté les causes et tenant compte seulement
+des effets, on peut dire que les États-Unis
+d’Amérique s’apprêtent à priver l’Europe de son
+antique prépondérance et à devenir les grands pôles
+politiques du monde.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Comme le faisait remarquer un journal espagnol,
+<i lang="es" xml:lang="es">Sol</i> du 8 septembre 1926, l’Europe doit tâcher de
+s’unir pour contrebalancer la puissance commerciale
+et financière de l’Amérique et se relever économiquement.</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Elle possédait avant la guerre des crédits immenses sur
+l’Amérique. Bien que politiquement indépendant, le nouveau
+monde devait de grandes sommes à l’Europe. Avec les intérêts
+l’Europe payait les matières premières et les aliments qu’elle
+recevait d’Amérique.</p>
+
+<p>Tout cela a changé. Aujourd’hui c’est l’Amérique qui est
+créancière. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Les lignes suivantes, extraites d’un rapport des
+experts de la commission des réparations, publiées
+par le <i>Temps</i> du 4 février 1927, montrent à propos de
+l’Allemagne à quel point devient étroite la domination
+financière exercée par les États-Unis sur l’Europe :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« L’Allemagne, disent-ils, est entièrement entre les mains des
+États-Unis, qui, par les sommes énormes qu’ils lui ont prêtée,
+la tiennent complètement sous leur domination. Elle fera ce
+qu’ils voudront. Si les États-Unis tiennent la main à ce que
+l’Allemagne paie, et ils feront tous leurs efforts pour cela, elle
+s’exécutera. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Si l’on considère que l’Angleterre et la France
+doivent probablement aux États-Unis des sommes
+aussi importantes que l’Allemagne, on entrevoit combien
+pourrait être lourde dans l’avenir la tyrannie
+financière de l’Amérique. C’est une forme d’hégémonie
+que le passé n’avait pas connue.</p>
+
+<p>Si l’Europe continuait à s’endetter à l’égard de
+l’Amérique, on pourrait considérer comme une forme
+nouvelle d’esclavage l’obligation où elle se trouverait
+d’être assujettie à de durs labeurs pour payer un lourd
+tribut annuel à une nation devenant infiniment riche
+pendant que l’Europe deviendrait infiniment pauvre.</p>
+
+<p>Cet avenir est, d’ailleurs, peu probable pour diverses
+raisons, notamment celle-ci, qu’avec l’évolution
+mentale actuelle du monde, les peuples préféreront
+toujours la guerre à une forme quelconque de servitude.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c18"><span class="maigre">LIVRE V</span><br>
+<span class="small">NÉCESSITÉS DÉTERMINANT LES INSTITUTIONS
+POLITIQUES.<br>
+POURQUOI L’EUROPE MARCHE VERS LA DICTATURE</span></h2>
+
+
+
+
+<h3><span class="maigre">CHAPITRE PREMIER</span><br>
+<span class="small ssf">LA DÉCADENCE DU PARLEMENTARISME ET
+L’ÉVOLUTION DES PEUPLES VERS LA DICTATURE</span></h3>
+
+
+<p>Beaucoup d’écrivains, de Platon et Aristote à Montesquieu,
+ont disserté sur les avantages et les inconvénients
+des diverses formes de gouvernement :
+monarchie, république, etc.</p>
+
+<p>C’est dans les temps modernes seulement qu’on a
+bien compris que les institutions traduisent les
+besoins d’un peuple à une époque déterminée et ne
+dépendent pas du caprice des législateurs. Le césarisme
+ne fut pas créé par César, mais imposé à
+César. Si Bonaparte n’eût pas mis fin à l’anarchie
+révolutionnaire, un autre général eût agi comme lui.
+Sans la crainte inspirée par les socialistes, Napoléon
+III n’eût pas recueilli sept millions de suffrages.</p>
+
+<p>Il semble démontré aujourd’hui, malgré des
+illusions très répandues encore, surtout chez
+les extrémistes, que les institutions politiques ne
+se décrètent pas. Elles naissent des besoins d’un
+pays, de sa situation géographique, etc. C’est ainsi,
+par exemple, que dans les temps antiques, la vie
+politique et sociale de l’Égypte fut déterminée par
+les crues du Nil.</p>
+
+<p>De nos jours, l’importance des influences extérieures
+n’a fait que grandir, la possession du charbon a
+déterminé l’évolution économique de l’Angleterre,
+puis de l’Allemagne et leurs aspirations à l’hégémonie.</p>
+
+<p>Les peuples changent parfois leurs institutions
+mais ils se bornent le plus souvent à en modifier les
+formes extérieures. La centralisation de la France
+moderne n’a fait qu’accentuer celle de l’ancien régime.
+L’Allemagne démocratique d’aujourd’hui est bien
+voisine de l’Allemagne monarchique d’hier. On a dit
+avec raison :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« La pensée, la philosophie, la littérature allemandes, depuis
+Hegel, subordonnent l’individu à l’État, l’absorbent dans
+l’État, alors que c’est précisément sur l’opposition de l’individu
+et de l’État, sur la souveraineté de l’individu contrôlant
+l’État, qu’est fondée la démocratie. »</p>
+</blockquote>
+
+<hr>
+
+
+<p>Malgré ces évidences, les illusions sur la puissance
+réformatrice des lois restent générales. Des cohortes
+de législateurs prétendent, au moins chez les peuples
+latins, transformer la vie sociale à coups de
+décrets.</p>
+
+<p>Sans doute des conditions exceptionnelles ont permis
+aux révolutionnaires russes de transformer la vie
+sociale de la Russie. Mais cette transformation apparente,
+loin d’être contraire aux conceptions qui précèdent,
+n’a fait que les justifier. On voit en effet, que
+malgré un pouvoir absolu et le massacre total des
+opposants, le régime communiste étatiste russe, imposé
+par la force, retourne graduellement au régime
+abhorré de l’initiative privée, du capitalisme et de
+la propriété individuelle.</p>
+
+<p>Suivant les observations d’un diplomate publiées
+dans la <i>Revue hebdomadaire</i> :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Les Soviets en sont réduits à admettre le retour à l’ordre
+normal de toutes les sociétés humaines : la propriété privée, la
+liberté des transactions, la monnaie, bientôt l’héritage…</p>
+
+<p>Il n’y a guère que les commerces d’exportation et d’importation
+qui soient restés encore un monopole de l’État. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Si le régime communiste a pu se prolonger en
+Russie, bien que heurtant plusieurs des conditions
+fondamentales d’existence des peuples, ce fut
+simplement parce qu’il eut pour défenseurs des
+paysans entre lesquels les terres avaient été partagées.
+J’ai déjà fait remarquer ailleurs que ce fut précisément
+pour une raison analogue (vente à vil prix
+des propriétés seigneuriales à la bourgeoisie), que la
+Révolution française put se maintenir quelque temps
+malgré ses violences. Tant que les paysans russes
+resteront possesseurs des terres, ils s’opposeront
+naturellement à tout retour de l’ancien régime.</p>
+
+<p>La grande difficulté pour un peuple n’est pas de
+choisir les institutions les meilleures, mais d’accepter
+celles adaptées à sa structure mentale. Il va parfois
+de révolution en révolution avant de les découvrir.</p>
+
+<p>Nous sommes justement à un âge où les peuples
+ayant perdu leur foi dans des institutions qui ne leur
+ont pas évité les ruines d’une guerre désastreuse,
+cherchent à les remplacer. Ils s’adressent naturellement
+aux formes politiques les plus intelligibles,
+c’est-à-dire les plus simples, et c’est pourquoi l’antique
+régime autocratique qualifié de dictature reparaît
+partout.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Parmi les causes prépondérantes de cette nouvelle
+évolution se trouve l’impuissance des collectivités
+constituées par les parlements, devant les complications
+de l’âge moderne.</p>
+
+<p>Les assemblées parlementaires se sont toujours
+montrées impuissantes à résoudre des problèmes difficiles.
+Leur capacité est médiocre, comme celle de
+toutes les collectivités. Elles obéissent toujours à
+quelques meneurs, esclaves eux-mêmes d’autres meneurs :
+les clubs pendant la Révolution, les comités
+électoraux et les congrès de nos jours. On sait avec
+quel craintif respect les socialistes les plus autoritaires
+de la Chambre actuelle attendent les décisions
+des congrès de leur parti : autorisation ou défense
+d’entrer dans une combinaison ministérielle, etc.</p>
+
+<p>Dans toute assemblée politique, aussi bien à l’époque
+révolutionnaire que de nos jours, les groupes extrêmes
+à volontés fortes arrivent vite à dominer les groupes
+modérés à volontés faibles.</p>
+
+<p>Si avancé que soit un parti, il se voit lui-même bien
+menacé par un autre qui, pour le supplanter, renchérit
+sur chacune de ses propositions.</p>
+
+<p>Ce phénomène de la surenchère, qui contribua à
+rendre les parlements si impuissants, s’observa toujours
+dans les grandes assemblées. Camille Desmoulins
+s’en plaignait déjà. Elle conduisit les Girondins
+à la guillotine, où les suivirent rapidement d’autres
+renchérisseurs : Danton, puis Robespierre.</p>
+
+<p>Aujourd’hui comme autrefois, la surenchère, momentanément
+utile à ses auteurs, finit par leur devenir
+funeste. Les socialistes de notre Parlement en firent
+l’expérience lorsque après avoir promis aux électeurs,
+pour obtenir leurs suffrages, la réduction des impôts,
+ils se virent obligés au contraire de les augmenter.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dans l’évolution actuelle du monde, les Parlements
+de plusieurs États de l’Europe se sont montrés tellement
+inférieurs à leur tâche qu’il fallut bien, ou les
+supprimer, comme en Espagne, ou les placer, comme
+en Italie, sous l’autorité d’un dictateur capable de
+gouverner le pays.</p>
+
+<p>L’impuissance des Parlements à s’adapter aux
+conditions nouvelles de l’évolution moderne est devenue
+si évidente que, même en Angleterre, berceau du
+parlementarisme, les journaux présagent sa fin. Voici
+comment s’exprimait récemment, à ce sujet, un des
+principaux organes anglais, la <i lang="en" xml:lang="en">Westminster Gazette</i> :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Le système parlementaire perd du terrain dans toute l’Europe
+occidentale. Les partis conservateurs n’aiment pas un
+système qui implique un gouvernement faible, dont l’existence
+précaire n’est faite que de compromis. Les socialistes se rendent
+compte qu’avec le système actuel, ils ne pourront jamais
+effectuer quelques-unes de leurs réformes sociales. C’est pourquoi
+ils n’en sont pas plus partisans que les conservateurs. On
+dirait certainement que nous allons traverser une période de
+gouvernements autocratiques. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Nos députés sont entourés d’une atmosphère d’illusions
+que les réalités ne franchissent plus. Courbés sous
+la domination de socialistes menaçants, impérieux
+et bruyants, hantés par la crainte d’électeurs auxquels
+furent faites d’irréalisables promesses, ils votent les
+mesures les plus dangereuses, et se perdent dans de
+byzantines discussions, renversant les ministres sous
+les plus futiles prétextes. Un ancien rapporteur de la
+commission des finances, M. Lamoureux, a tracé dans
+les termes suivants cet aspect de la vie parlementaire :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Pendant six mois j’ai eu affaire à sept ministres des
+finances, à quatre présidents du conseil et j’ai dû soutenir
+quatre projets de budget. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Si le parlementarisme continue à se maintenir dans
+quelques pays il subira forcément la transformation
+suivante :</p>
+
+<p>Pouvoir dictatorial confié à un premier ministre
+par le Parlement pour une période limitée de quatre
+ou cinq ans.</p>
+
+<p>M. Lloyd George, en Angleterre, a exercé pendant
+quatre ans une dictature analogue, mais il fut renversé
+par un simple vote du Parlement, alors que les
+futurs premiers ministres dictateurs devront être
+indépendants de tels votes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’évolution des gouvernements européens vers des
+formes diverses de dictature semble inévitable mais
+il est impossible d’indiquer avec certitude de quels
+partis politiques proviendront les futurs dictateurs.</p>
+
+<p>Dans une intéressante étude, le savant historien
+Madelin, après avoir insisté sur la marche de l’Europe
+vers le césarisme, ajoutait : « que les dictateurs
+ne sortent généralement pas des partis dits réactionnaires,
+mais, au contraire, des partis de gauche. »
+Bonaparte fut appuyé, en effet, par les Montagnards
+ayant échappé à la guillotine, et Mussolini appartenait,
+jadis, au parti socialiste avancé. Sans doute, les
+dictateurs peuvent sortir du parti populaire. C’est
+pourquoi la future dictature pourrait bien être une
+dictature socialiste rappelant la Commune de 1871,
+avec ses massacres et l’incendie des plus beaux monuments
+de la capitale, mais l’histoire montre aussi
+que les dictateurs peuvent venir de partis fort divers.
+Le dictateur Sylla était chef du parti aristocratique,
+et Marius, chef du parti populaire. De nos jours,
+Napoléon III qui, à ses débuts, doit être considéré
+comme un simple dictateur, fut poussé au pouvoir
+aussi bien par la droite que par la gauche, et il est
+difficile de dire que le dictateur espagnol Primo de
+Rivera ait été, en Espagne, le représentant des partis
+avancés.</p>
+
+<p>Quoi qu’il en soit de ces interprétations, on peut
+dire que si l’évolution politique actuelle de l’Europe
+continue, les peuples en seront réduits à choisir entre
+une dictature fasciste, une dictature militaire ou une
+dictature communiste.</p>
+
+<p>Ce n’est pas la force de l’idéal démocratique qui
+préservera les états européens des dictatures. Cet
+idéal s’est profondément modifié depuis la Révolution
+française. De la vieille devise : « Liberté,
+égalité, fraternité », toujours gravée sur nos murs,
+l’égalité seule a conservé son prestige. La fraternité
+a été remplacée par la lutte des classes, et de la
+liberté, les partis politiques n’ont nul souci.</p>
+
+<p>Nous montrerons bientôt comment s’est faite, dans
+plusieurs grands pays européens, la transformation
+de monarchies constitutionnelles en dictatures.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>En dehors des considérations psychologiques précédentes,
+le mouvement qui se dessine de plus en
+plus en Europe contre le parlementarisme peut être
+considéré comme une phase nouvelle de l’antique
+lutte entre les forces individuelles qui dirigèrent
+toujours le monde et les forces collectives qui prétendent
+les remplacer.</p>
+
+<p>Les forces collectives restent immenses mais, privées
+de direction, elles sont surtout destructrices. Dès
+qu’un peuple s’élève à certaines formes compliquées
+de civilisation, les pouvoirs collectifs, comme les parlements,
+deviennent incapables de le gouverner.</p>
+
+<p>Les forces individuelles pouvant être constructives
+sont nécessaires à la direction des forces collectives.
+La pensée individuelle est aux puissances collectives
+ce qu’est le gouvernail d’un cuirassé à la masse
+formidable du vaisseau. Ce gouvernail paraît bien
+faible ; sans lui pourtant, le navire se briserait vite
+sur les écueils.</p>
+
+<p>Jamais la lutte entre les forces individuelles et les
+forces collectives ne fut aussi violente qu’aujourd’hui.
+Syndicalisme, communisme et toutes les variétés
+du socialisme se coalisent contre l’individualisme. La
+colossale et catégorique expérience de la Russie n’a
+encore converti personne.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le parlementarisme, issu des votes populaires,
+avait établi une sorte de transaction entre la pensée
+individuelle et les forces collectives ; mais, avec les
+nécessités de l’évolution moderne, les Parlements
+sont devenus, en raison même des infériorités psychologiques
+de toutes les collectivités, totalement impuissants,
+quand ils n’ont pas à leur tête une personnalité
+suffisamment forte. C’est justement pourquoi,
+depuis plusieurs années, les premiers ministres des
+divers parlements tendent comme je le disais plus
+haut à se transformer en véritables dictateurs.</p>
+
+<p>Ainsi, par des voies nouvelles, l’individualisme
+arrive à reprendre son rôle de conducteur du
+monde. S’il devait succomber devant la force brutale
+et aveugle des foules, les grandes civilisations
+subiraient une décadence qui précéderait de bien peu
+la fin de leur histoire.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c19"><span class="maigre">CHAPITRE II</span><br>
+<span class="small ssf">LES FORMES RÉCENTES DE DICTATURE
+RÉALISÉES EN EUROPE</span></h3>
+
+
+<p>Les dictatures nouvellement nées en Europe ont
+revêtu des formes diverses suivant les pays : prolétarienne
+en Russie, militaire en Espagne, en Turquie
+en Pologne et en Grèce, politique en Italie.</p>
+
+<p>Laissant de côté la dictature prolétarienne russe,
+qui ne diffère qu’en théorie de l’ancien tzarisme, la
+dictature grecque, qui ne représente qu’un conflit
+d’ambition militaire, les dictatures polonaise et
+turque qui restent encore un régime demi-constitutionnel,
+nous n’envisagerons ici que les dictatures
+italienne et espagnole. Nous dirons ensuite quelques
+mots de la demi-dictature spontanément réalisée en
+France à l’époque de la chute du franc.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La dictature italienne sortit de l’excès du désordre
+dans lequel socialistes et syndicalistes avaient plongé
+l’Italie. Meurtres et pillages ne se comptaient plus.
+L’armée restait indifférente, le roi impuissant.</p>
+
+<p>On sait comment un citoyen énergique, M. Mussolini,
+mit fin au désordre en marchant sur Rome à la
+tête d’une légion d’anciens combattants et détermina
+le roi à l’accepter pour chef de son gouvernement.</p>
+
+<p>Le peuple italien l’acclama comme un sauveur et
+en fait, le dictateur, dégagé de l’influence d’un parlement
+qu’il ne conserva que pour la forme, sut réorganiser
+rapidement son pays.</p>
+
+<p>Résumant les doctrines du nouveau maître, le <i>Matin</i>
+écrivait :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Mussolini parle des principes de 1789 comme de l’antithèse
+des siens. A l’égalité il a substitué la hiérarchie, à la liberté la
+discipline, à la fraternité la dévotion aux destins de la patrie. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>L’énergie et le jugement du dictateur le firent
+accepter par tous les partis, y compris le communisme
+et le syndicalisme. Les dirigeants de la Confédération
+du Travail demandèrent à s’associer au nouveau
+gouvernement. Beaucoup de socialistes renoncèrent
+à leurs théories.</p>
+
+<p>Cette conversion des socialistes ne constituait pas,
+d’ailleurs, un phénomène bien nouveau. Seule, la
+rapidité de cette conversion pouvait étonner.</p>
+
+<p>Un des plus influents socialistes déclara « mort le
+socialisme idéologique ». Ajoutant, très justement, que
+la guerre avait fourni une preuve catégorique que
+« le sentiment de race a toujours prévalu sur l’idéologie
+de l’unité internationale de classe ».</p>
+
+<p>Le dictateur italien a fourni des preuves indubitables
+de capacité politique : Suivant lui : « les divisions
+entre bourgeois et prolétaires sont de vieilles
+méthodes de classement qui ont fait leur temps ».
+Il s’est très bien rendu compte que dans les temps
+modernes la puissance des chefs d’État, rois, ministres
+ou dictateurs même dépend en grande partie de
+conditions économiques extérieures dont les gouvernements
+ne sont pas maîtres. C’est ainsi, par exemple,
+que la vie industrielle de l’Italie dépend en grande
+partie de l’Angleterre et des divers pays qui lui
+fournissent le charbon qu’elle ne possède pas. Ces
+nécessités que le monde n’avait pas encore connues
+influencent considérablement la politique étrangère
+des nations qui s’y trouvent soumises.</p>
+
+<p>Pour faire pénétrer dans l’âme simpliste des foules
+l’importance des conditions économiques qui régissent
+aujourd’hui la vie des peuples, le dictateur italien se
+propose de donner un ministère aux organisations ouvrières,
+« afin de les convaincre que l’administration
+d’un État est chose extrêmement difficile et complexe,
+qu’il n’y faut guère improviser, ni faire table rase,
+comme il est arrivé au cours de certaines révolutions ».</p>
+
+<p>Le jour où ces vérités élémentaires pénétreront dans
+l’âme des multitudes de sérieux progrès se trouveront
+réalisés.</p>
+
+<p>En attendant, le dictateur a pris des mesures fort
+sages, qu’un parlement n’aurait jamais pu imposer.</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Il a également compris que, contrairement aux théories
+socialistes, un gouvernement moderne doit laisser à l’initiative
+privée le maximum de liberté d’action et renoncer à
+toutes législations, interventions et entraves qui peuvent
+sans doute satisfaire les démagogies parlementaires, mais qui,
+comme l’expérience l’a démontré, n’aboutissent qu’à être
+absolument pernicieuses. Tous les systèmes économiques
+négligeant la libre initiative et les ressorts individuels seront,
+dans un bref délai, voués à une complète faillite.</p>
+
+<p>Désireux d’appliquer ces conceptions, le dictateur s’est proposé
+de confier à l’industrie privée plusieurs monopoles,
+notamment celui des téléphones. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Ces mesures judicieuses représentent exactement
+le contraire de ce que les socialistes veulent réaliser
+en France.</p>
+
+<p>L’œuvre de Mussolini ne peut être bien appréciée
+qu’en prenant l’utilité comme élément de jugement.
+L’opinion générale en Europe a très bien été formulée
+par M. Churchill à l’ambassade d’Angleterre de Rome
+devant une réunion de journalistes, et dont le <i>Matin</i>
+du 21 janvier 1927 a donné l’extrait suivant :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Il est parfaitement absurde de dire que le gouvernement
+italien ne s’appuie pas sur une base démocratique.</p>
+
+<p><i>Si j’avais été Italien, je suis sûr que j’aurais été entièrement
+avec vous, depuis le commencement jusqu’à la fin, dans votre
+lutte victorieuse.</i></p>
+
+<p><i>Votre mouvement a rendu service au monde entier.</i></p>
+
+<p>L’Italie a démontré qu’il y a une manière pour combattre
+les forces subversives. Cette manière est d’appeler la masse du
+peuple à une coopération loyale avec l’État. L’Italie a démontré
+qu’en défendant l’honneur et la stabilité de la société civile,
+elle donne l’antidote nécessaire au poison russe. »</p>
+</blockquote>
+
+<hr>
+
+
+<p>Laissant de côté l’Italie, — qui constitue un des
+rares exemples où une dictature prolongée ait été utile
+à un peuple — arrivons à l’Espagne.</p>
+
+<p>La dictature espagnole eut pour auteurs des officiers
+dirigés par le général de Rivera. Elle fut
+comme en Italie la conséquence d’un état d’anarchie
+contre lequel la royauté restait impuissante.</p>
+
+<p>Le dictateur a rappelé dans ses proclamations que
+les assassinats socialistes se multipliaient d’inquiétante
+façon. Depuis trois ans, des centaines de citoyens
+étaient tombés sous les coups extrémistes. Parmi eux
+figuraient un président du Conseil, un archevêque,
+quatre gouverneurs civils et de nombreux chefs d’industrie.
+Syndicalistes et communistes ne se ménageaient
+d’ailleurs pas entre eux. C’est ainsi que le
+chef du syndicat des charretiers fut assassiné par des
+extrémistes encore plus extrémistes que lui.</p>
+
+<p>Tous ces meurtres restaient impunis. La magistrature
+tremblait et l’anarchie commençait à
+gagner l’armée. Des juntes militaires, — associations
+de type soviétique, — prétendaient imposer
+leurs volontés aux ministres, régler les conditions
+d’avancement, etc. L’indiscipline devenait générale :
+plusieurs provinces entamaient des mouvements
+séparatistes.</p>
+
+<p>La dictature espagnole fut donc aussi nécessaire
+que la dictature italienne. Après avoir éliminé les
+ministres et le parlement, le dictateur espagnol gouverna
+son pays avec un directoire composé de dix
+généraux.</p>
+
+<p>Ce Directoire, annonçait le général de Rivera, durera
+« jusqu’à ce que des hommes capables et d’une moralité
+absolue soient trouvés pour gouverner l’Espagne ».
+On les cherche encore.</p>
+
+<p>Convaincu de l’impuissance grandissante des gouvernements
+constitutionnels le roi subit toutes les
+volontés du dictateur, y compris la confiscation des
+biens personnels d’anciens ministres choisis par lui.
+Sans doute a-t-il pensé, en signant de pareilles mesures,
+que les rois modernes finiront par posséder moins
+de liberté que les plus humbles de leurs sujets.</p>
+
+<p>Au moment où j’écris ces lignes, le dictateur de l’Espagne
+est menacé, selon une loi commune à toutes
+les dictatures militaires, des rivalités de généraux
+ambitieux, désireux d’accéder à leur tour au pouvoir.
+L’histoire des républiques espagnoles de l’Amérique
+donne une idée assez claire du sort des pays dans
+lesquels la puissance des compétitions individuelles
+est supérieure à celle des lois.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La France n’a pas été obligée de subir un régime
+dictatorial aussi absolu que ceux de l’Italie et de
+l’Espagne ; mais, pour la sauver de l’anarchie financière
+dont elle était menacée, il fallut confier au Président
+du Conseil un pouvoir demi-dictatorial constitué
+par le droit de formuler des décrets sans prendre
+l’avis du Parlement. Les événements qui amenèrent
+à cette situation ont été exposés par l’importante revue
+anglaise <i lang="en" xml:lang="en">New statesman</i> du 15 janvier 1927 dans les
+termes suivants :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Le franc continuait à tomber. M. Briand forma un nouveau
+cabinet avec M. Caillaux aux finances.</p>
+
+<p>M. Caillaux ne put gagner la confiance publique. Le franc
+descendait sans arrêt. La Chambre était en ébullition. La populace
+donnait des signes de colère. Le capital s’évadait du pays.
+Le Trésor était vide. M. Herriot joua un peu le rôle de paratonnerre
+lorsque le 17 juillet il renversa le cabinet Briand-Caillaux.
+Son propre ministère fut renversé après une seule
+journée d’existence. Dans les rues, comme le franc touchait
+presque 250 à la livre sterling, les foules réclamaient une
+trêve des partis. Le bloc des gauches, ou cartel, avait jeté sa
+nef sur les rochers et la France se trouvait « à deux doigts »
+de la ruine. Et c’est alors que M. Poincaré accepta un devoir
+formidable. Il travailla avec célérité. Les clameurs s’apaisèrent.
+Le franc fut arrêté au bord de l’abîme et ramené à une position
+qu’il pût défendre. Une caisse d’amortissement fut créée
+pour venir en aide au Trésor. La Chambre, profondément
+alarmée, fit tout ce qui lui fut demandé, et rapidement
+M. Poincaré fit voter des lois et obtint l’autorisation de
+gouverner par décrets qui, dans la période précédente, avait
+été farouchement combattue par les députés. Le budget fut
+voté en trente-six jours. Depuis des générations, la France
+n’avait pas eu le spectacle que lui donnait l’action de
+M. Poincaré. »</p>
+</blockquote>
+
+<hr>
+
+
+<p>Quoi qu’il en soit de l’avenir des divers régimes, il
+faut bien reconnaître que si les peuples sont les uns
+après les autres poussés vers des formes variées de
+dictature, c’est qu’elles correspondent à des nécessités
+nouvelles que l’évolution moderne du monde a fait
+surgir.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c20"><span class="maigre">CHAPITRE III</span><br>
+<span class="small ssf">RAISONS PSYCHOLOGIQUES DU DANGER
+DES DICTATURES</span></h3>
+
+
+<p>Après avoir montré l’utilité des dictatures à certains
+moments de la vie des peuples, il importe aussi
+d’en mentionner les dangers.</p>
+
+<p>L’autorité d’un dictateur étant, par définition, soustraite
+à tout contrôle, ses erreurs peuvent, comme le
+prouve l’histoire, entraîner un peuple vers d’irréparables
+désastres. Lorsque Napoléon III, aveuglé sur
+les plus évidents intérêts de la France, favorisa l’écrasement
+de l’Autriche par la Prusse, il préparait sa
+future défaite en 1870 et la guerre de 1914 qui en
+représente une lointaine conséquence.</p>
+
+<p>Durant la lutte mondiale, ce fut par une série de
+maladresses, dont chacune constituait un acte dictatorial,
+que Guillaume II amena les pacifiques commerçants
+des États-Unis à entrer dans le conflit. Cette
+lourde faute lui fit perdre une guerre dont l’issue
+restait fort douteuse avant l’intervention américaine.</p>
+
+<p>J’ai déjà rappelé que l’Angleterre commit des
+erreurs du même ordre, notamment quand le ministre
+Lloyd George usa de son pouvoir presque dictatorial
+pour lancer la Grèce contre la Turquie dans
+l’espoir de conquérir indirectement Constantinople.</p>
+
+<p>La politique dictatoriale du même ministre envers
+la France ne fut pas plus heureuse. Elle faillit faire
+perdre à l’Angleterre une alliance qui lui était aussi
+nécessaire qu’à son ancienne alliée.</p>
+
+<p>Bien d’autres exemples montrent la funeste
+influence que peuvent parfois exercer les dictateurs.
+Les plus puissants que le monde ait connus depuis
+longtemps furent Lénine en Russie, et, pour un instant
+en Europe, le Président Wilson. Lénine ramena
+la Russie à la barbarie et le Président Wilson fut un
+des principaux auteurs de la désorganisation européenne
+actuelle.</p>
+
+<p>Dès son arrivée en Europe l’illustre homme d’État
+américain vit ses décisions dictatoriales acceptées
+comme des oracles. Oubliant que les empires naissent
+de nécessités historiques accumulées et ne sont pas
+créés par la raison pure, il prétendit refaire la carte de
+l’Europe en ne prenant que l’idéologique principe des
+nationalités pour guide. Ce principe lui inspira la
+rédaction d’un traité de paix où, dédaignant mille ans
+d’histoire, l’Europe fut découpée en petits états, sans
+vie économique possible et toujours prêts à s’entredéchirer.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les dictatures prolongées présentent cet autre danger
+d’amener rapidement l’affaissement du caractère
+de ceux qui les subissent. Sans doute la dictature
+d’Auguste mit fin aux guerres civiles et assura pour
+longtemps la prospérité de l’Empire. Mais, sous l’influence
+despotique de ses successeurs, l’âme romaine
+se désagrégea et perdit les qualités de caractère
+qui avaient maintenu à travers les âges la
+grandeur de Rome.</p>
+
+<p>La soumission des Romains à la puissance impériale
+était devenue complète. Lorsqu’un César de la décadence
+pénétrait au Sénat, les sénateurs tremblaient
+devant lui et applaudissaient avec frénésie quand,
+sur un simple soupçon, le maître envoyait quelques-uns
+d’entre eux au supplice. Les Conventionnels ne
+montraient pas moins de servilité lorsqu’ils applaudissaient
+Robespierre marquant pour l’échafaud les
+collègues ayant cessé de lui plaire.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Si les dictatures ont une tendance à se perpétuer,
+c’est que la plupart des hommes, pour s’éviter l’effort
+de se guider eux-mêmes, cherchent un maître capable
+d’orienter leurs pensées et leur conduite.</p>
+
+<p>Jamais les peuples ne parlèrent plus qu’aujourd’hui
+de liberté et jamais pourtant ils ne se soumirent aussi
+facilement à toutes les servitudes. Si le besoin d’égalité
+ne cesse de grandir, l’idée de liberté a perdu
+tout prestige. Certains partis, le communisme par
+exemple, la rejettent complètement et attendent
+avec respect les ordres venus de lointains despotes.
+Des millions de syndicalistes se conforment aux
+injonctions impérieuses de leurs chefs. Sur un geste
+de ces maîtres, les chemins de fer d’un pays cessent
+de fonctionner, les mineurs d’extraire du charbon,
+les flottes marchandes suspendent leur commerce.
+Tous les éléments de la vie sociale se trouvent ainsi
+paralysés.</p>
+
+<p>Les purs socialistes ne se soucient pas davantage
+de liberté. Leur rêve est un étatisme étroit gouvernant
+avec rigidité la vie des citoyens. Les lois votées
+sous leur influence n’ont fait qu’effacer de plus en
+plus les traces de liberté dont les hommes jouissaient
+encore. Dans les pays latins ils semblent s’y résigner
+facilement.</p>
+
+<p>Ici nous touchons à un élément psychologique fondamental
+dont la connaissance éclaire ce qui précède.
+Si les universités des États-Unis considèrent comme
+essentielle l’éducation du caractère, si négligée des
+universités latines, c’est qu’elles savent bien que
+l’homme qui parvient à se dominer lui-même n’a pas
+besoin d’être gouverné par d’autres. Possédant une
+discipline interne qui le dispense de toute discipline
+externe, il est son propre dictateur. Rien ne
+remplace pareille dictature.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c21"><span class="maigre">LIVRE VI</span><br>
+<span class="small">LES ILLUSIONS SUR L’ORIGINE
+ET LA RÉPARTITION DES RICHESSES</span></h2>
+
+
+
+
+<h3><span class="maigre">CHAPITRE PREMIER</span><br>
+<span class="small ssf">LES ILLUSIONS SUR LA NATURE DU CAPITAL</span></h3>
+
+
+<p>La haine du régime dit capitaliste est devenue un
+des éléments fondamentaux du socialisme et du communisme.
+Leur but principal est de détruire ce régime
+soit violemment, soit au moyen d’amputations répétées
+imposées au capital.</p>
+
+<p>Bien que les illusions ne se réfutent guère avec des
+mots, il ne sera pas inutile de résumer brièvement
+les idées qu’on peut se faire aujourd’hui sur la nature
+du capital.</p>
+
+<p>Ce résumé montrera, une fois encore, que l’incompréhension
+des mots, beaucoup plus peut-être que
+celle des idées, se trouve à l’origine de bien des
+mouvements révolutionnaires.</p>
+
+<p>Examinons donc le sens réel du terme <i>capital</i>, l’un
+des plus chargés d’illusions de l’âge moderne.</p>
+
+<p>Pour les socialistes, le capital résulterait uniquement
+d’un prélèvement sur le salaire des ouvriers.
+Son principal rôle serait de constituer des rentes à
+une catégorie d’exploiteurs qualifiés de capitalistes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Certaines idées très répandues encore sur le capital
+correspondent à une phase ancienne d’évolution
+que les progrès de l’industrie ont fait disparaître
+depuis longtemps.</p>
+
+<p>Sous sa forme primitive, le capital était représenté
+par des trésors, l’or notamment, accumulés dans des
+coffres d’où ils sortaient rarement ; sa valeur restait
+par conséquent invariable.</p>
+
+<p>Aujourd’hui, le capital est sorti des coffres, et sa
+grandeur, loin d’être invariable, varie sans cesse.
+Elle dépend en effet de divers facteurs : l’intelligence
+entre autres.</p>
+
+<p>J’ai déjà montré dans un précédent ouvrage que la
+richesse d’un individu ou d’un peuple dépend de la
+rapidité de circulation du capital dont il dispose. Peu
+importe que le capital soit minime si, grâce à l’influence
+des facteurs capacité et travail, sa vitesse de
+circulation devient considérable.</p>
+
+<p>Cette loi est analogue à celle qui régit en mécanique
+la grandeur de la force vive. Elle est égale, on
+le sait, au demi-produit de la masse par le carré de
+la vitesse. Une balle de masse petite, mais animée
+d’une grande vitesse, est beaucoup plus pénétrante
+qu’une balle cent fois plus lourde, mais de faible
+vitesse.</p>
+
+<p>Cette analogie mécanique doit être introduite dans
+les définitions de la richesse. L’or enfermé dans un
+coffre représente une balle de fusil immobilisée. La
+vitesse seule rend actifs l’or et la balle.</p>
+
+<p>Il faut donc toujours, dans les définitions de la
+richesse, considérer ces deux facteurs : grandeur du
+capital et rapidité de sa circulation.</p>
+
+<p>Dans la richesse le facteur vitesse dépend surtout
+de la capacité : capacité technique de l’ouvrier et surtout
+capacité de la direction.</p>
+
+<p>Ces notions fondamentales se répandent de plus en
+plus. Résumant mes explications à ce sujet, M. l’ingénieur
+en chef Marcel Bloch rappelait, dans un
+remarquable rapport sur l’organisation des chemins
+de fer, ma démonstration que l’importance du capital
+dépend de la vitesse de sa circulation. Un capital
+relativement modeste, mais à circulation rapide,
+aura bientôt une grandeur très supérieure à celle
+d’un capital important mais à faible vitesse de circulation.
+La vitesse c’est de la richesse. Travailler vite
+c’est s’enrichir, travailler lentement c’est s’appauvrir.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dans les trois facteurs dont se compose le capital
+moderne : l’or, l’intelligence et le travail, l’intelligence
+est généralement le plus important. On a
+constaté depuis longtemps, en Amérique surtout, que
+dans beaucoup d’usines le rendement était au moins
+doublé en y introduisant le facteur capacité.</p>
+
+<p>Contrairement aux croyances communistes, la
+capacité intellectuelle, qui dépassait à peine jadis en
+valeur la capacité manuelle, lui est, aujourd’hui, si
+supérieure que la seconde ne peut plus rien sans la
+première.</p>
+
+<p>C’est la capacité intellectuelle qui permet de réaliser
+les découvertes dont profite l’humanité, alors que
+la capacité manuelle ne profite guère qu’à chaque
+travailleur. On a évalué à un tiers du revenu actuel
+de l’Angleterre la part imputable à la capacité d’une
+petite élite.</p>
+
+<p>Le capital est devenu aujourd’hui l’élément essentiel
+de la vie industrielle ; vouloir le réduire par toute
+une série de mesures vexatoires comme le rêvent les
+socialistes, c’est méconnaître son rôle prépondérant
+dans la vie des peuples. Un impôt sur le capital
+n’a d’autre résultat que d’augmenter le prix des
+objets et de rendre l’existence plus chère.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ces notions, un peu abstraites pour des ouvriers
+latins, sont bien comprises de leurs confrères américains.
+Plusieurs journaux ont mentionné la pétition
+signée par des ouvriers pour obtenir qu’un
+grand constructeur d’automobiles fût exempté des
+impôts capables de réduire son capital. Les signataires
+comprenaient parfaitement que ces impôts
+auraient pour résultat final d’augmenter le prix de
+vente des automobiles dont un grand nombre d’entre
+eux étaient acquéreurs.</p>
+
+<p>L’impôt sur le capital n’est qu’une illusion. Création
+de l’envie et de la haine, il ne ferait qu’appauvrir
+davantage les classes dont il prétend améliorer
+le sort.</p>
+
+<p>Les théories socialistes ont été réfutées tant de
+fois et ont reçu un si clair démenti des expériences
+tentées dans divers pays, qu’il serait inutile d’y
+revenir.</p>
+
+<p>Le régime dit capitaliste se modifie, d’ailleurs,
+chaque jour. Le capital, qui soutient les industries,
+se diffuse actuellement de plus en plus en un tel
+nombre de mains qu’il n’y aura bientôt plus d’individus
+pouvant être qualifiés de grands capitalistes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>A quelques-unes des considérations qui précèdent
+sur le régime capitaliste, les socialistes répondent
+que, s’ils veulent supprimer les capitalistes, leur intention
+n’est nullement de détruire le capital, mais bien
+de le remettre aux mains de l’État, qui serait alors
+chargé de la gestion de toutes les industries.</p>
+
+<p>Malheureusement pour cette conception, des expériences
+cent fois répétées ont prouvé que les produits
+des industries gérées par l’État, c’est-à-dire par un
+personnel non intéressé au succès des entreprises,
+reviennent beaucoup plus cher que ceux dus à l’industrie
+privée. Le prix de revient des marchandises
+fabriquées dans les pays étatisés serait tel qu’elles
+ne pourraient concurrencer à l’étranger les produits
+dus à l’industrie des pays ayant échappé au régime
+socialiste. La Russie soviétique en fournit un frappant
+exemple.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ne pouvant entrer ici dans l’étude détaillée des
+questions concernant le capital et la monnaie qui le
+représente, je me bornerai à résumer en propositions
+brèves quelques points fondamentaux :</p>
+
+<p>— La valeur d’un capital dépend surtout de la
+rapidité de sa circulation.</p>
+
+<p>— La richesse d’un peuple ne réside pas dans l’or
+qu’il possède, moins encore dans des monnaies artificielles
+sans garantie, fabriquées à volonté. Un
+peuple est pauvre ou riche, suivant que les produits
+de son sol, de ses usines, de son commerce, sont inférieurs
+ou supérieurs à ses besoins.</p>
+
+<p>— Un peuple s’appauvrit lorsqu’il consomme plus
+qu’il ne produit ; c’est ce qui arrive lorsque les marchandises
+qu’il fabrique deviennent, par suite de la
+réduction des heures de travail ou d’autres motifs,
+trop chères pour être exportées.</p>
+
+<p>— Quand un peuple exporte une quantité de marchandises
+d’une valeur exactement égale à celle qu’il
+importe, sa monnaie, fût-elle entièrement fiduciaire,
+garde le même pouvoir d’achat.</p>
+
+<p>— Lorsqu’un peuple importe plus de marchandises
+qu’il n’en exporte, et si faute de ressources il est
+obligé d’effectuer ses paiements en monnaie fiduciaire,
+cette monnaie subit une perte dépendant du degré
+de confiance que l’acheteur lui accorde. Les marchandises
+achetées au dehors augmentant forcément de
+prix, l’élévation du coût de la vie en sera la conséquence.</p>
+
+<p>— Dans les échanges de marchandises de valeur
+équivalente, l’or n’intervient que comme unité de
+compte, sans qu’il soit besoin de le déplacer des
+caisses où il est conservé.</p>
+
+<p>— Lorsque le débiteur d’un capital de grandeur
+quelconque dispose d’un temps suffisant, il peut, par
+le mécanisme de l’amortissement, réduire cette dette,
+si grande qu’on la suppose, à un chiffre aussi faible
+qu’on le désire.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c22"><span class="maigre">CHAPITRE II</span><br>
+<span class="ssf small">LES CONFLITS ENTRE L’INTELLIGENCE,
+LE CAPITAL ET LE TRAVAIL</span></h3>
+
+
+<p>Le mécontentement général, dont les effets ont été
+étudiés plusieurs fois au cours de cet ouvrage, s’observe
+surtout dans la masse ouvrière bien que sa situation
+matérielle n’ait jamais été aussi satisfaisante
+qu’aujourd’hui. Les salaires, même en les ramenant
+à l’ancien étalon-or, ont considérablement augmenté.</p>
+
+<p>Mais, à mesure que ces salaires s’élevaient, naissaient
+de nouvelles aspirations et de nouveaux besoins
+qui dépassèrent bientôt les moyens de les satisfaire.
+Par un phénomène déjà observé à la veille de la Révolution,
+la haine des classes inférieures à l’égard des
+classes supérieures s’est accrue en même temps que
+par leurs ressources, les premières se rapprochaient
+des secondes. On pourrait énoncer, comme une loi de
+philosophie politique que, dans la vie des peuples les
+grandes inégalités de situation sociale se tolèrent
+facilement alors que les inégalités légères ne se supportent
+pas.</p>
+
+<p>Le besoin d’égalité et la haine de l’autorité sont
+devenus des caractéristiques de la mentalité populaire
+moderne. Le rêve de nombreux travailleurs est
+de s’emparer violemment des mines, des usines,
+des chemins de fer, etc., pour les administrer à leur
+profit. Les formules : la mine aux mineurs, les chemins
+de fer aux cheminots, etc., synthétisent parfaitement
+ces aspirations.</p>
+
+<p>L’illusion des classes ouvrières est de croire
+qu’elles gagneraient quelque chose à cette transformation
+alors qu’elles y perdraient beaucoup.</p>
+
+<p>Les productions industrielles modernes exigent, en
+effet, non seulement des capitaux mais surtout des
+capacités. Sans elles les industries les plus brillantes
+péricliteraient rapidement.</p>
+
+<p>Le public entier profite des concentrations industrielles
+actuelles, dues à la combinaison des grands
+capitaux et des grandes capacités. Il est évident,
+par exemple, qu’un petit patron n’occupant qu’une
+dizaine d’ouvriers aura fatalement des prix de revient
+plus élevés que celui dont l’usine comprend un millier
+de travailleurs. Le petit patron est en effet obligé,
+pour vivre et payer ses frais généraux, de prélever
+une part importante sur le travail de chaque ouvrier,
+alors qu’un chef d’usine employant, je suppose, mille
+ouvriers, gagnerait soixante-quinze mille francs par
+an en se bornant à prélever journellement vingt-cinq
+centimes de bénéfice sur le travail de l’ouvrier
+payé cinquante francs par jour.</p>
+
+<p>Réduire les prix de revient, comme le fait la grande
+industrie, dite capitaliste, c’est, en réalité, accroître
+l’aisance des ouvriers puisque, avec la même somme,
+ils peuvent acheter plus d’objets.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’observation démontre que si le rôle du capital
+est important dans l’industrie moderne, celui de l’intelligence
+l’est plus encore. Seul, en effet, le capital
+intellectuel peut faire fructifier le capital matériel.</p>
+
+<p>Aucune comparaison n’est possible entre la psychologie
+d’un chef d’entreprise et celle des ouvriers qu’il
+dirige. Travaillant à ses risques et périls, engageant
+de gros capitaux et oscillant sans cesse entre la
+richesse et la ruine, c’est-à-dire entre des sanctions
+personnelles très rigoureuses, le grand industriel
+exerce nécessairement, dans la civilisation moderne
+une action considérable.</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Si la petite île anglaise arrive à nourrir quarante-sept millions
+d’habitants dans un pays où ne pouvaient vivre, au
+temps de la reine Elisabeth, que cinq millions de personnes,
+elle ne le doit pas, comme, le fait observer l’Économiste Lysis,
+à ses travailleurs manuels, mais à ses chefs d’entreprise, à
+ses techniciens. »</p>
+</blockquote>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les socialistes essaient de persuader aux classes
+ouvrières qu’elles gagneraient beaucoup plus qu’aujourd’hui
+en s’emparant des mines, des usines et de
+tous les moyens de production pour en confier la gestion
+à l’État.</p>
+
+<p>L’expérience a cependant prouvé, ainsi qu’on l’a souvent
+rappelé, que les usines administrées par des chefs
+non intéressés au succès des entreprises donnaient de
+pauvres résultats. Celles gérées par l’État — tabacs,
+allumettes, par exemple — fournissent des produits
+extrêmement coûteux. Celles administrées par des
+ouvriers — la verrerie de Carmaux, entre autres — donnent
+des résultats plus médiocres encore, même
+avec des ingénieurs intelligents mis à leur tête.</p>
+
+<p>La faible valeur des gestions ouvrières est encore
+démontrée par l’histoire des coopératives de production,
+qui ont échoué presque partout, alors que les
+coopératives de consommation, qui vendent, mais ne
+produisent pas, réussissent généralement.</p>
+
+<p>Des raisons psychologiques très simples expliquent
+ces échecs. Un directeur à traitement fixe, élu par
+les travailleurs, n’a ni l’indépendance d’action, ni le
+pouvoir, ni l’initiative, ni même l’intérêt nécessaire à
+la bonne marche d’une entreprise.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un des grands problèmes modernes est la répartition
+équitable des bénéfices de la production entre
+les trois sources de cette production : intelligence,
+capital et travail.</p>
+
+<p>Nombreux furent les essais effectués pour modifier
+cette répartition.</p>
+
+<p>La solution du problème serait très simple, si les
+producteurs, participant aux bénéfices, participaient
+également aux pertes, comme les actionnaires de
+toutes les entreprises industrielles.</p>
+
+<p>Mais ce que les ouvriers réclament, c’est de participer
+aux bénéfices et non aux pertes.</p>
+
+<p>Les socialistes soutiennent que les bénéfices devraient
+revenir en totalité aux ouvriers ; or, comme
+nous le disions plus haut, il est évident que sans le
+capital, qui supporte seul l’installation des entreprises
+et les risques à courir, et sans l’intelligence,
+qui dirige, aucune production économique n’est possible.</p>
+
+<p>Il est évident aussi que les grands industriels
+ont tout intérêt à faire participer l’ouvrier aux bénéfices,
+afin de l’intéresser à la bonne marche de l’entreprise
+et stimuler son activité. C’est ce qui se fait
+à peu près partout maintenant.</p>
+
+<p>De nombreuses statistiques démontrent qu’aujourd’hui
+la part de l’ouvrier grandit constamment alors
+que celle du capital et de l’intelligence se restreint
+de plus en plus.</p>
+
+<p>D’après les renseignements fournis par <i>L’Illustration
+Économique</i>, les bénéfices des entreprises minières se
+répartiraient de la façon suivante :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« 49 p. 100 à la main d’œuvre, 48,10 p. 100 à l’entretien et à
+la réfection de l’outillage, 2,90 p. 100 seulement au capital.</p>
+
+<p>Supposons que ces 2,90 p. 100, versés comme rémunération
+du capital, soient répartis entre les ouvriers, le salaire de
+chacun s’en trouverait accru de bien peu. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Examinant les bénéfices d’une des plus prospères
+usines du monde, celle d’Essen, qui occupait avant la
+guerre 439.000 ouvriers, recevant par an 870 millions
+de marks de salaires, le même auteur fait remarquer
+que la répartition entre les ouvriers de la totalité des
+sommes distribuées en dividende aux actionnaires
+n’eût procuré à chacun d’eux que 240 marks par an.
+L’abandon total des bénéfices aux ouvriers n’ajouterait
+donc qu’une somme infime à leur salaire.</p>
+
+<p>Non seulement la répartition totale des bénéfices
+entre les ouvriers n’augmenterait que d’une façon
+insignifiante leurs salaires, mais en outre cette augmentation
+provisoire serait rapidement suivie d’une
+réduction considérable. Bientôt, en effet, la disparition
+de l’intelligence directrice entraînerait une diminution
+importante de la production des usines.</p>
+
+<p>Les ouvriers et leurs meneurs se font donc de
+grandes illusions en supposant qu’une entreprise
+dirigée par eux, ou simplement sur la gestion de
+laquelle ils exerceraient un contrôle prépondérant,
+leur rapporterait plus de bénéfices qu’ils n’en touchent
+actuellement.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’expérience et le raisonnement étant sans influence
+sur les convaincus, les illusions ouvrières
+restent indestructibles. Malgré toutes les démonstrations,
+les socialistes continuent à professer à
+l’égard du capital une haine intense qui, dans les
+pays où leur influence peut s’exercer, se manifeste
+par des lois vexatoires, désastreuses pour l’industrie.</p>
+
+<p>Au cours d’une conversation relatée par <i>Le Temps</i>,
+un observateur autrichien faisait remarquer qu’à
+Vienne, la municipalité socialiste s’est appliquée par
+tous les moyens à supprimer peu à peu le capital,
+à tarir l’une après l’autre toutes les sources de
+l’énergie et de l’activité humaines : impôts extravagants
+sur les automobiles, dont le seul résultat a été
+d’anéantir cette industrie et de priver de travail de
+nombreux ouvriers ; impôts non moins extravagants
+sur la fabrication des objets de luxe qui faisait vivre
+Vienne et dont le prix, démesurément majoré par les
+taxes, les a rendus invendables à l’étranger, etc.</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Il faut, disait le même observateur, venir à Vienne pour
+se rendre compte des conséquences lamentables qu’entraîne
+l’application des doctrines socialistes. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Un Américain, qui venait de visiter l’Europe,
+ajoute à ce propos :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« J’ai l’impression que, presque partout, les gouvernements
+font leur possible pour que ceux qui sont riches cessent
+bientôt de l’être et que ceux qui ne le sont pas n’aient aucune
+envie de le devenir. C’est ce dernier point surtout qui est
+grave. On s’efforce d’imposer à tous la même médiocrité
+paresseuse. »</p>
+
+<p>« En Amérique, nous ne voyons aucun inconvénient à ce
+qu’il y ait beaucoup de riches, et le nombre de ceux qui le
+deviennent s’accroît de jour en jour. Et, cependant, il n’y a
+pas de pays au monde où les ouvriers touchent d’aussi gros
+salaires et soient aussi contents. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Les socialistes se soucient peu de telles considérations.
+Leurs mesures vexatoires dérivent d’un idéal
+de basse envie qui ne peut se satisfaire qu’en appauvrissant
+les riches pour établir l’égalité dans la
+misère.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La lutte que nous voyons grandir, entre les classes,
+n’est pas nouvelle. Elle se manifesta bien des fois
+au cours des siècles et occasionna la chute de puissants
+empires. La Grèce antique, notamment, en fut
+victime. De la guerre du Péloponèse à la conquête
+romaine, l’histoire grecque n’est que le récit des
+luttes entre les classes fortunées et celles qui ne
+l’étaient pas. Aveuglés par les mêmes illusions que
+les socialistes modernes, les Grecs crurent, après
+avoir acquis l’égalité des droits politiques, pouvoir
+imposer au moyen de lois l’égalité des conditions.
+Le seul résultat obtenu fut une série de guerres
+civiles et de dévastations.</p>
+
+<p>Avant ces dissensions intestines, les Grecs possédaient
+une civilisation que les peuples mirent bien
+des siècles à égaler. Des philosophes comme Socrate,
+Platon et Aristote, des artistes comme Praxitèle,
+des organisateurs comme Alexandre, illuminaient le
+monde de leur génie. Un siècle et demi après cette
+période, unique dans l’Histoire, les luttes sociales
+avaient conduit la Grèce à une si complète décadence
+que les Romains n’eurent aucune peine à la réduire
+en servitude. Les descendants des grands hommes,
+dont la gloire demeure si vivante encore, furent
+vendus comme esclaves sur les marchés de Rome.
+L’évolution des peuples change souvent, mais les lois
+psychologiques qui en orientent le cours restent invariables.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c23"><span class="maigre">CHAPITRE III</span><br>
+<span class="ssf small">COMMENT L’AMÉRIQUE A RÉSOLU LE PROBLÈME
+DE LA LUTTE DES CLASSES</span></h3>
+
+
+<p>L’Histoire se compose surtout du récit des conflits
+entre peuples et des luttes entre les diverses classes
+d’un même peuple.</p>
+
+<p>Les conflits entre peuples eurent, parfois, des
+résultats utiles. C’est par les armes que Rome établit
+sa civilisation dans le monde et finit par imposer
+une paix universelle.</p>
+
+<p>Mais si les guerres entre peuples eurent parfois
+des résultats heureux, celles entre les classes d’un
+même peuple n’engendrèrent que des désastres et la
+fin de plusieurs civilisations. Ce sont les dissensions
+entre classes, nous venons de le voir à l’instant, qui
+conduisirent la Grèce à la servitude et condamnèrent
+la république romaine à subir le joug des empereurs.</p>
+
+<p>De nos jours, les guerres entre classes furent
+également l’origine de lourds désastres. Les luttes
+sociales de 1848 amenèrent la dictature impériale qui
+se termina par Sedan.</p>
+
+<p>Des événements plus récents encore ont montré les
+conséquences des luttes de classes. Elles provoquèrent
+la décadence de la Russie et le massacre des intellectuels
+auxquels ce vaste empire devait quelque apparence
+de civilisation.</p>
+
+<p>L’Italie faillit subir un sort analogue. Elle n’échappa
+aux massacres et aux ruines qu’enfantent toujours
+les luttes de classes que par l’énergique intervention
+d’un dictateur. On sait aussi que ce fut seulement
+l’influence d’un chef de gouvernement provisoirement
+doué de pouvoirs dictatoriaux qui sauva la France
+d’une faillite financière résultant des menaces de
+luttes de classes dues au pouvoir croissant des
+socialistes.</p>
+
+<p>Donc, à tous les âges, chez tous les peuples, sous
+toutes les latitudes, hier comme aujourd’hui, des
+luttes de classes déterminent fatalement la ruine des
+peuples qui en sont victimes. Il faut donc considérer
+comme grands bienfaiteurs de l’humanité les hommes
+découvrant les moyens sûrs d’éviter de telles luttes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une des premières tentatives réalisées pour établir
+l’union entre les classes sociales est due au Christianisme.
+Ne pouvant supprimer les différences résultant
+d’inégalités héréditaires, il promit aux fidèles
+son paradis futur où tous les hommes seraient égaux.</p>
+
+<p>Cette bienfaisante chimère donna, pendant des
+siècles, des espérances empêchant les hommes de
+trop souffrir des inégalités dont ils étaient victimes.
+Alors même que le Dieu des chrétiens irait rejoindre
+des divinités du monde antique dans le vaste panthéon
+où reposent les dieux morts, il faudrait toujours
+saluer avec respect la grande ombre qui voila
+aux hommes, pendant de longs siècles, les duretés
+du sort.</p>
+
+<p>Mais l’heure a sonné où les croyances religieuses
+ont perdu leur pouvoir pacificateur sur les âmes. Il
+fallait donc découvrir d’autres moyens pour effacer
+les inégalités que les peuples modernes ne supportaient
+plus.</p>
+
+<p>L’union des classes de situations diverses semblant
+impossible aux socialistes, ils proclamaient la nécessité
+d’une lutte entre ces classes. Leur but final
+n’était pas, d’ailleurs, d’établir une égalité générale
+mais de soumettre, comme ils y réussirent en Russie,
+les classes supérieures aux classes inférieures. La
+formule « dictature du prolétariat » résume bien
+cette conception. Contre de telles menaces l’Europe
+civilisée cherche à se défendre aujourd’hui.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ce grand problème de l’union des classes, considéré
+comme insoluble par des moyens pacifiques,
+a cependant été résolu de la plus brillante façon aux
+États-Unis, grâce à l’application de certains principes
+économiques et psychologiques.</p>
+
+<p>Sous leur influence, l’ouvrier est devenu l’associé
+et l’ami du patron, et se trouve, on ne saurait trop
+le rappeler, dans une situation supérieure à celle de
+la plupart des bourgeois européens.</p>
+
+<p>Le succès obtenu par les Américains est d’autant
+plus remarquable qu’eux aussi ont dû, comme en
+Europe, subir des conflits de classes. Sans doute,
+le socialisme étatiste n’a jamais pu influencer les
+ouvriers américains, qui le considèrent comme une
+forme d’esclavage acceptable seulement par des mentalités
+inférieures ; mais le syndicalisme, très puissant
+pendant longtemps aux États-Unis, y fut l’origine
+de sérieux conflits entre ouvriers et patrons
+avant l’union établie aujourd’hui.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’association de classes que la mentalité et les
+intérêts semblaient devoir toujours séparer, a eu
+pour auteurs des industriels éminents, doués d’une
+sagacité économique et psychologique fort remarquable.</p>
+
+<p>La fusion des classes obtenue par eux a été constatée
+dans beaucoup de publications, et tout récemment
+encore, par une délégation d’ouvriers anglais envoyée
+en Amérique par le <i lang="en" xml:lang="en">Daily Mail</i>.</p>
+
+<p>Les rapports de ces délégués ont été traduits par
+la Société d’Encouragement pour l’Industrie ; ils sont
+précédés d’un résumé de M. de Fréminville où est
+montré à quel point sont devenues cordiales les relations
+entre ouvriers et patrons.</p>
+
+<blockquote>
+<p>« La prospérité actuelle de l’industrie des États-Unis, écrit
+cet auteur, résulte, dans une grande mesure, de relations entre
+patrons et ouvriers absolument différentes de celles qui existent
+dans les usines de la Grande-Bretagne. Ces relations reposent,
+du reste, sur une conception entièrement nouvelle des intérêts
+du patron et de l’ouvrier. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>En Amérique, patrons et employés sont des associés ;
+en Angleterre et en France, des ennemis. Cette
+brève formule condense leur histoire.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La principale cause de la situation actuelle de l’industrie
+américaine tient, en grande partie, à l’application
+de divers principes fondamentaux dus au
+grand industriel Taylor.</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Avant lui, on se trouvait en présence de conceptions économiques
+contradictoires. Les uns croyaient que le chômage,
+et par conséquent la misère que l’ouvrier avait dû subir périodiquement,
+ne pouvait être évité qu’en limitant la production.
+A ces assertions, Taylor et son école opposaient que le plus
+bas prix de revient est parfaitement compatible avec le salaire le
+plus élevé ; le haut salaire de l’ouvrier, augmentant sa puissance
+d’achat, crée pour l’industrie un marché énorme, en
+face duquel la surproduction n’est pas à craindre.</p>
+
+<p>« Un état de choses nouveau succéda bientôt à celui que
+Taylor rencontrait en prenant contact avec l’industrie. Les
+patrons comprirent très vite qu’une production infiniment
+supérieure à celle d’autrefois était possible, mais qu’il fallait,
+pour l’obtenir, organiser le travail dans ses moindres détails,
+éviter à l’ouvrier toute fatigue inutile, le payer largement afin
+de l’intéresser à l’application de toutes les mesures de nature
+à augmenter sa production. L’ouvrier devait être traité en
+collaborateur, en associé ; il fallait tout faire pour améliorer
+ses conditions d’existence.</p>
+
+<p>« L’ouvrier s’est facilement prêté à l’emploi des nouvelles
+méthodes. Les syndicats eux-mêmes, renonçant aux luttes
+antérieures, se sont laissé entraîner dans le mouvement
+général.</p>
+
+<p>« Suivant la nouvelle école, l’ensemble des ouvriers constituerait
+l’énorme majorité des consommateurs, le marché
+même de l’industrie. Ce marché est d’autant meilleur que la
+puissance d’achat de l’ouvrier est plus grande, c’est-à-dire que
+les salaires sont plus élevés, et que les produits de l’industrie
+peuvent être offerts à des prix plus bas. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Tous les délégués anglais qui ont constaté les résultats
+des méthodes américaines venaient d’un pays en
+proie à une crise industrielle d’une gravité exceptionnelle,
+dont les anciennes formules de la lutte des
+classes, du contrat collectif, des démarcations jalouses
+entre ouvriers et patrons, de la restriction de la production,
+n’avaient pu donner la solution.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ce qui précède montre nettement que la mentalité
+des ouvriers américains est devenue fort différente de
+celle des travailleurs anglais et français, en lutte
+constante avec le patronat. M. A. de Tarlé a très bien
+montré dans les lignes suivantes les formes de ce
+conflit en Angleterre :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Même lorsque les meneurs des <span lang="en" xml:lang="en">Trade’s unions</span> permettent
+aux ouvriers de travailler, ils restreignent leur travail de
+telle sorte qu’il en résulte les plus graves inconvénients. Par
+exemple, un navire est retenu au port 24 heures de plus qu’il
+ne faudrait, parce que à la fin de la journée il reste quelques
+rivets à poser, et que les ouvriers refusent de travailler les
+quelques minutes nécessaires pour achever la réparation.
+« Les mécaniciens travaillant aux pièces ne doivent fixer que
+300 à 360 rivets dans la même journée. Aux États-Unis, ils en
+fixent 700. Un ouvrier anglais ne peut pas travailler aux pièces
+sans y être autorisé par son syndicat. La plupart des usines
+sont fermées aux ouvriers non syndiqués. Les Américains estiment
+que ce système est un crime économique dont pâtit le
+consommateur, car il empêche l’industrie britannique de soutenir
+la concurrence étrangère. »</p>
+</blockquote>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le rapporteur qui résume les dépositions des ouvriers
+anglais pose les questions suivantes :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Les salaires élevés, aujourd’hui de règle aux États-Unis,
+sont-ils la cause de la prospérité actuelle ou son effet ? La production
+élevée a-t-elle succédé aux salaires élevés, ou vice
+versa ? »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Ces questions ont été posées à toutes les personnes
+compétentes. L’opinion générale était nettement que
+la politique des hauts salaires a précédé la production
+plus importante et plus économique et, par conséquent,
+la consommation et la prospérité plus grandes.</p>
+
+<p>D’après les dernières statistiques le marché national
+consommerait 92 p. 100 des marchandises
+produites aux États-Unis. L’Amérique peut donc se
+passer aisément de l’Europe et n’a pas à craindre de
+surproduction, puisqu’elle consomme presque tout ce
+qu’elle produit.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ne pouvant rapporter ici toutes les intéressantes
+observations consignées dans les rapports des ouvriers
+anglais, j’en citerai seulement quelques-unes.</p>
+
+<p>Suivant les enquêteurs, plus de 87 p. 100 de l’industrie
+des États-Unis sont entre les mains des
+grandes Compagnies. Le capitalisme, si redouté des
+socialistes européens, est un des principaux éléments
+de succès de l’industrie américaine. Les enquêteurs
+ont constaté que les grosses usines, exigeant naturellement
+d’importants capitaux, sont bien plus avantageuses
+pour les ouvriers que les petites.</p>
+
+<p>Le problème de la participation aux bénéfices a été
+résolu de la plus simple façon, en Amérique. Les
+chefs d’entreprise facilitent aux ouvriers l’achat d’actions
+de leurs usines.</p>
+
+<p>C’est une méthode dont j’avais signalé l’importance
+il y a fort longtemps.</p>
+
+<p>Le système du travail aux pièces est peu pratiqué
+aux États-Unis. Les salaires sont rarement au-dessous
+de dix livres par semaine (environ douze
+cents francs de notre monnaie actuelle ou soixante
+mille francs par an).</p>
+
+<p>L’ouvrier américain touche, généralement, une
+pension quand il est trop âgé pour travailler. Des
+assurances mettent sa famille à l’abri, en cas d’accident.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’amélioration du confort de l’ouvrier américain est
+l’objet de méticuleuses recherches. L’expérience a
+prouvé que de telles améliorations sont aussi profitables
+au patron qu’à l’ouvrier. C’est ainsi qu’il a été
+constaté qu’en munissant les tabourets de dossiers,
+l’ouvrier était moins fatigué et son rendement sensiblement
+accru.</p>
+
+<p>Association entre patrons et employés, hauts
+salaires, soins constants donnés aux ouvriers, perfectionnements
+de l’outillage : telles sont les causes
+principales de la prospérité industrielle des États-Unis.
+Elle devient chaque jour supérieure à l’industrie
+européenne, rongée par la lutte des classes et les
+illusions socialistes.</p>
+
+<p>L’association amicale entre patrons et ouvriers est
+l’application d’un principe psychologique que connaissaient
+sûrement les hommes de la préhistoire, mais
+si fréquemment oublié qu’il faut le redécouvrir constamment.</p>
+
+<p>Cet antique principe peut être formulé dans les
+termes suivants : l’intérêt individuel étant très supérieur
+à l’intérêt collectif, c’est toujours au premier
+qu’il faut s’adresser pour agir sur les hommes.</p>
+
+<p>La charité, la fraternité, l’altruisme, sont des stimulants
+bien faibles auprès de l’intérêt personnel.
+Quand un chef d’usine américain donne à ses ouvriers
+des salaires leur permettant de se procurer les commodités
+les plus luxueuses de la vie, lorsque, suivant
+l’exemple rapporté plus haut, il se préoccupe de leur
+bien-être au point de faire mettre des dossiers aux
+anciens tabourets traditionnellement utilisés dans
+les ateliers, il n’est nullement poussé par un de ces
+besoins de philanthropie humanitaire que nos chefs
+d’usine aiment à manifester quelquefois. En améliorant
+le sort de l’ouvrier, le patron américain
+cherche simplement à améliorer son propre sort.
+Il sait que ces deux ordres d’amélioration sont solidaires.
+Cette élémentaire constatation a permis de
+mettre fin, en Amérique, à la lutte des classes dont
+les effets deviennent chaque jour plus menaçants en
+Europe.</p>
+
+<p>Grâce à la perfection des méthodes d’organisation,
+l’ouvrier américain, avec un nombre d’heures de travail
+inférieur à celui de ses confrères français, fournit un
+rendement trois ou quatre fois supérieur, comme plusieurs
+ingénieurs européens l’ont déjà constaté. Il est
+donc naturel qu’à un rendement plus grand corresponde
+un salaire plus élevé.</p>
+
+<p>En résolvant le problème de la lutte des classes,
+posé depuis des siècles, les industriels américains se
+sont révélés économistes habiles et psychologues
+plus habiles encore.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les croyances à forme religieuse n’étant influençables
+ni par l’observation ni par l’expérience, un
+adepte de la religion socialiste ne saurait être impressionné
+par la comparaison entre l’état misérable des
+ouvriers russes, soumis au socialisme, et la situation
+heureuse des ouvriers américains, collaborateurs du
+capitalisme. Égalité dans la misère d’un côté, égalité
+dans l’aisance de l’autre.</p>
+
+<p>Mais si les faits que résume la précédente étude
+ne peuvent influencer les socialistes, ils montreront
+aux chefs de nos grandes entreprises que la
+prospérité présente, et surtout future, de ces entreprises
+dépend beaucoup du bien-être des ouvriers.
+Privé de confortable à l’usine, et souvent aussi à son
+propre foyer, l’ouvrier européen va chercher au cabaret
+les moments heureux dont chaque être a besoin.
+Il s’y laisse facilement influencer par les promesses
+de paradis que lui font entrevoir les adeptes de
+la foi socialiste. A défaut de réalités fuyantes, elles
+donnent au moins l’illusion d’un futur bonheur.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c24"><span class="maigre">LIVRE VII</span><br>
+<span class="small">LA SITUATION FINANCIÈRE DU MONDE</span></h2>
+
+
+
+
+<h3><span class="maigre">CHAPITRE PREMIER</span><br>
+<span class="ssf small">L’APPAUVRISSEMENT DE L’EUROPE
+ET L’HÉGÉMONIE FINANCIÈRE DE L’AMÉRIQUE</span></h3>
+
+
+<p>Parmi les diverses conséquences de la guerre, une
+des plus manifestes est l’appauvrissement de l’Europe.
+Les réserves accumulées par les patients efforts de
+plusieurs générations sont épuisées et la difficulté
+de les renouveler grandit chaque jour.</p>
+
+<p>Cet appauvrissement s’observe dans tous les pays
+de l’Europe, y compris ceux considérés comme les
+plus prospères, — l’Angleterre, notamment.</p>
+
+<p>La France semble dans une situation meilleure,
+mais sa prospérité apparente tient à ce que, depuis
+la guerre, elle a vécu d’emprunts successifs remboursés
+à leur échéance avec d’autres emprunts. Le
+paiement des intérêts de ces emprunts absorbe
+annuellement une vingtaine de milliards, soit la moitié
+du budget.</p>
+
+<p>Si le chômage qui pèse sur une grande partie de
+l’Europe ne s’est pas manifesté encore en France,
+c’est surtout parce que la restauration des régions
+libérées a permis de donner du travail à une foule
+d’ouvriers payés avec les emprunts et l’inflation.</p>
+
+<p>Mais ces opérations devaient fatalement avoir
+un terme. La France finit par ne plus trouver à
+emprunter et fut obligée de renoncer à l’inflation, qui
+accroissait considérablement le prix de la vie en
+réduisant chaque jour le pouvoir d’achat de la monnaie.</p>
+
+<p>En résumé, comme le disait un ministre des
+Finances à la tribune, les Français ont perdu les
+quatre cinquièmes de leur fortune.</p>
+
+<p>Resté inaperçu pendant la période de richesse
+apparente créée par les emprunts et l’inflation,
+l’appauvrissement finit par devenir visible à tous
+les yeux.</p>
+
+<p>Il faut remarquer, cependant, que les pertes financières
+n’ont pas sévi sur toutes les classes. Si
+quelques-unes furent ruinées, d’autres s’enrichirent.
+C’est ainsi que les anciens rentiers ont été très
+appauvris tandis que les paysans et les commerçants
+voyaient, au contraire, leurs ressources s’élever
+considérablement.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>En dehors des causes d’appauvrissement résultant
+des ravages de la guerre et qui sont spéciales à un
+petit nombre de pays, tels que la France, il en est
+d’autres, tout à fait générales, qui menacent l’Europe
+entière et augmentent chaque jour.</p>
+
+<p>Elles sont constituées par l’indépendance industrielle
+croissante des pays asiatiques : colonies, pays
+de protectorat, etc.</p>
+
+<p>Jadis, ces pays se bornaient à fournir les matières
+premières que manufacturait l’Europe.</p>
+
+<p>« Si l’Amérique, disait Pitt, s’avisait de fabriquer
+un bas ou un clou de fer à cheval, je voudrais lui
+faire sentir tout le poids de la puissance de l’Angleterre. »</p>
+
+<p>La petite colonie, que menaçait Pitt, est devenue la
+rivale redoutée de l’Empire Britannique, et les autres
+colonies, telles que le Canada et l’Australie, sont,
+aujourd’hui, des pays à peu près indépendants de
+l’Angleterre. Elle l’a douloureusement reconnu, nous
+l’avons vu, dans une conférence avec les représentants
+des Dominions récemment tenue à Londres.</p>
+
+<p>La plupart des pays d’outre-mer rejettent de plus
+en plus le joug économique de l’Europe. Au lieu de
+se borner comme jadis à exporter des matières premières,
+ils fabriquent des produits expédiés à leur
+gré dans le monde.</p>
+
+<p>L’univers asiatique est devenu le rival de l’Europe
+et, comme le travail y est exécuté à bien meilleur
+marché, sa concurrence devient redoutable.</p>
+
+<p>Ce phénomène, dont j’avais autrefois, dans un livre
+sur l’Inde, prédit l’apparition certaine, se manifeste
+avec force aujourd’hui. Les pays encore soumis à
+l’Angleterre, tels que l’Inde, aspirent de plus en plus
+à l’indépendance.</p>
+
+<blockquote>
+<p>« L’Inde, qui, en 1910, importait environ vingt mille tonnes
+de fonte, en a exporté, en 1923, deux cent mille, écrit <i>L’Illustration
+Économique</i>. Le déclin du vieux continent s’accompagne
+de l’ascension des pays neufs. La guerre a habitué
+les nouveaux mondes à se passer de l’Europe. Ils ont vu tous
+les avantages de la nouvelle situation et se refusent à retourner
+sous le joug. Le <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle a vu l’Europe proclamer
+l’abolition de l’esclavage. Le <small>XX</small><sup>e</sup> voit se libérer économiquement
+les peuples d’outre-mer, qui veulent, à leur tour, nous
+assujettir. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Cette concurrence de pays jadis tributaires de
+l’Europe, et qui travaillent à bien meilleur compte,
+aura de multiples conséquences.</p>
+
+<p>Une des plus importantes sera l’apparition d’une
+loi économique nouvelle régissant la valeur des
+salaires et qu’on peut formuler ainsi : le taux des
+salaires ne sera bientôt plus fixé ni par la volonté
+des ouvriers ni par celle des patrons, mais uniquement
+par les prix de vente mondiaux des marchandises.</p>
+
+<p>Il a fallu une grève de six mois et une perte évaluée
+à quatre cents millions de livres sterling, soit dix
+milliards de francs-or, pour incruster cette vérité économique
+nouvelle dans le cerveau des mineurs britanniques.</p>
+
+<p>Un économiste anglais disait récemment, à ce
+propos :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Sans son commerce et sans son industrie, l’Angleterre est
+condamnée à mourir de faim à bref délai. Or, il tombe sous
+le sens que les salaires, en Angleterre, sont beaucoup trop
+élevés pour nous permettre de supporter la concurrence mondiale.
+Nous subissons une hausse absurde, injustifiée des
+salaires, qui risque de nous réduire à la famine… Quand
+des ouvriers gagnent jusqu’à 150 p. 100 de plus qu’en 1915, on
+est fatalement battu sur tous les marchés par la marchandise
+du voisin. »</p>
+</blockquote>
+
+<hr>
+
+
+<p>Parmi les causes de l’appauvrissement de l’Europe
+et des troubles politiques dont elle est le siège, il faut
+encore citer les exigences des États-Unis à l’égard
+des dettes contractées par les alliés pendant la
+guerre.</p>
+
+<p>L’histoire des variations des sentiments de l’Europe
+pour l’Amérique est d’un grand intérêt psychologique.
+Au lendemain de la paix, l’Angleterre et
+la France éprouvaient des sentiments d’affectueuse
+sympathie à l’égard de l’Amérique et une antipathie
+intense pour l’Allemagne. On a dit avec raison
+« qu’aujourd’hui la France a des relations plus amicales
+avec l’Allemagne qu’avec l’Amérique ».</p>
+
+<p>Cette variation des sentiments serait, comme
+l’écrivait le <i lang="de" xml:lang="de">Neues Wiener Tageblatt</i>, « une conséquence
+naturelle du fait que l’Europe entière a souffert
+de la guerre et que les États-Unis ont été les
+seuls à en tirer un gain énorme ».</p>
+
+<p>Aujourd’hui, l’Europe semble tombée de plus en
+plus sous l’hégémonie financière des États-Unis, qui
+réclament âprement l’argent prêté pour une guerre
+dont ils furent seuls à profiter. Personne n’ignore
+maintenant que les Américains songeaient uniquement
+à leur propre intérêt en venant au secours des
+alliés. Voyant leurs navires torpillés par l’Allemagne,
+qui voulait empêcher la vente de marchandises aux
+alliés, ils sont entrés dans la guerre pour se défendre.</p>
+
+<p>Les Américains ne constatent pas sans regret les
+sentiments qu’ils inspirent aujourd’hui. Voici comment
+s’exprimait, à ce sujet, <i>La Nation</i>, de New-York :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Nous nous enfonçons de plus en plus dans les difficultés,
+toujours froissant les sentiments. Nous nous trouvons de plus
+en plus en position d’autocrate du monde de la finance. Le
+président des États-Unis est malheureusement en présence
+d’une attitude presque unanime qui appuie les réclamations
+jusqu’au dernier sou contre nos anciens alliés. L’idée que des
+nations vont continuer à nous verser de l’argent pendant
+soixante-deux ans pour une guerre qui s’est terminée en 1918
+est absolument déraisonnable. Tous les banquiers américains
+le savent parfaitement, mais ils profitent d’une situation qui
+leur permet de prêter aux États européens de l’argent à
+7 et 8 p. 100 qui, autrement, dormirait improductif dans leur
+caisse. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Cette opinion n’est pas isolée. La revue <i lang="en" xml:lang="en">American
+Review of Review</i> de décembre 1926, s’exprime comme
+il suit :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Si cet état de choses se prolonge il arrivera un jour où
+nous devrons posséder tout ce qui, en Europe, a quelque
+valeur. Nous détiendrons des hypothèques énormes sur les
+budgets nationaux de la France, de l’Allemagne, de l’Italie,
+de la Belgique et de la Pologne. De toute nécessité, la vie
+économique de ces pays devra converger sur les versements
+à faire aux Américains, et grâce à ces versements
+nous aurons de nouveaux moyens d’accentuer notre emprise
+sur les diverses nations européennes. Il est clair que l’on ne
+laisserait pas les choses arriver à ce point. L’Europe répudierait
+ses dettes ou entrerait en guerre.</p>
+
+<p>L’Europe est aujourd’hui trop pauvre et trop faible, et elle
+a trop conscience de cette pauvreté et de cette faiblesse, pour
+songer même en rêve à entrer en guerre contre les États-Unis.
+Mais la haine d’où naît la guerre est là, tout entière. L’aigreur,
+la colère, le sentiment de l’injustice, l’impression d’une menace
+d’exploitation pour le présent et pour l’avenir sont tous
+éléments nettement existants. La conviction que nous avons
+profité des malheurs récents de l’Europe pour nous faire donner
+des hypothèques et que nous profitons de sa détresse actuelle
+pour étendre ces hypothèques à l’infini, est une conviction déjà
+établie largement, et en voie de se développer sans arrêt. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>L’avenir montrera sûrement qu’en pressurant l’Europe
+pour lui arracher le peu d’or qu’elle possède
+encore, l’Amérique n’a pas réalisé du tout une fructueuse
+opération.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Pendant que le nouveau monde, par suite des fatalités
+de l’évolution moderne, devient de plus en plus
+hostile au vieux continent, ce dernier lutte péniblement
+pour tâcher d’unir les divers peuples de l’Europe
+et aplanir les dissensions qui les séparent.</p>
+
+<p>On sait que les stipulations du traité de Versailles
+inspirées par le président Wilson ont complètement
+bouleversé la structure de l’Europe. La Pologne, séparée
+de la Russie, a été constituée en république ;
+l’antique monarchie autrichienne découpée en fragments :
+Tchécoslovaquie, Yougoslavie, Hongrie, etc.</p>
+
+<p>L’application du principe des nationalités a porté
+au paroxysme les nationalismes endormis. Les Balkaniques
+sont tout prêts à recommencer les luttes séculières
+qui ont coûté si cher à l’Europe. L’Autriche,
+ruinée par son isolement, demande son annexion à
+l’Allemagne ; l’Italie veut s’agrandir dans la Méditerranée
+aux dépens de ses voisins. Des causes de conflit
+grandissent partout.</p>
+
+<p>Aveuglés par des haines séculaires, les peuples
+européens n’arrivent pas à s’entendre et dépensent
+en armements coûteux les derniers vestiges de leur
+ancienne richesse. Les partis politiques se disputent
+avec fureur pour réaliser leurs chimères ; la jalousie,
+l’envie et la haine dominent l’Europe d’aujourd’hui.
+Comment réaliser des progrès avec la persistance de
+tels sentiments ?</p>
+
+<p>Les États européens n’échapperont pourtant à la
+ruine qui les menace qu’en arrivant à s’unir industriellement
+et commercialement pour fonder le bloc
+européen dont un homme d’État illustre ébaucha à
+Locarno les contours. Prospérer en s’unissant ou périr
+dans les dissensions : tel est le dilemme qui se pose
+aujourd’hui.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c25"><span class="maigre">CHAPITRE II</span><br>
+<span class="ssf small">LA SITUATION FINANCIÈRE DE LA FRANCE</span></h3>
+
+
+<p>Les philosophes de l’avenir diront sûrement qu’aucune
+époque de l’histoire ne fut plus fertile en illusions
+que la nôtre : illusions politiques, illusions sociales,
+illusions financières, pèsent sur l’âme des
+peuples depuis les débuts de la grande guerre. Elles
+ont aveuglé des esprits très clairvoyants. Et c’est
+pourquoi tant d’événements ont déjoué leurs prévisions.</p>
+
+<p>L’âge des nouvelles illusions a commencé avec la
+guerre. Les Allemands en furent les premières victimes.
+Persuadés qu’une nation, supérieure par le
+nombre de ses soldats et la force de ses armements,
+était invincible, ils provoquèrent le conflit mondial
+et succombèrent devant des coalitions qu’ils ne prévoyaient
+pas.</p>
+
+<p>La lutte terminée, les vainqueurs entrèrent à leur
+tour dans un cycle d’illusions qui devait provoquer
+bien des ruines.</p>
+
+<p>La paix illusoire de Versailles fut, en effet, une des
+causes principales de la terrible situation financière
+où la France est aujourd’hui plongée.</p>
+
+<p>Des esprits dégagés d’illusions auraient vu facilement
+que l’Allemagne ne pouvant pas payer en or
+les sommes immenses qui lui étaient réclamées, il
+fallait bien se résigner à se contenter des réparations
+proposées.</p>
+
+<p>Remplacer l’or par des marchandises livrées pendant
+de nombreuses années aurait eu pour résultat
+de rendre l’Allemagne la plus grande nation exportatrice
+de l’univers. Devant l’afflux de ses marchandises,
+les usines françaises fabriquant des produits
+similaires eussent été réduites au chômage.</p>
+
+<p>Obliger les Allemands à effectuer eux-mêmes les
+réparations des régions dévastées constituait donc la
+meilleure solution, mais, dans la persuasion que les
+vaincus finiraient par payer ces réparations, le Gouvernement
+français préféra s’en charger. Soixante-quinze
+milliards furent ainsi engloutis et finalement
+il fallut bien reconnaître que cette formidable dépense,
+qui devait si lourdement peser sur les finances
+de la France, ne serait jamais remboursée par l’Allemagne,
+puisque les sommes annuellement obtenues
+d’elle suffiraient à peine à payer les dettes de la
+France envers ses alliés.</p>
+
+<p>Et c’est ainsi que la période de reconstruction qui
+suivit la guerre fut une ère de grandes dépenses et
+aussi de grandes erreurs. La formule magique :
+« l’Allemagne paiera », fit accepter toutes les prodigalités.
+Les ministres dépensaient sans compter.</p>
+
+<p>Nulle barrière ne s’opposant à leur imprévoyance
+ils empruntèrent et quand la répétition des emprunts
+les rendit impossibles ils eurent recours à l’inflation.</p>
+
+<p>Cette situation artificielle ne pouvait durer. Impuissante
+à équilibrer ses budgets, la France finit par
+perdre bientôt la confiance de l’étranger et sa monnaie
+fiduciaire, sans cesse multipliée, se déprécia de
+plus en plus. Elle en est arrivée à payer à l’étranger
+les marchandises nécessaires cinq à six fois plus cher
+que leur cours mondial. J’ai déjà rappelé que plus de
+la moitié de son budget est consacrée à payer les
+intérêts de ses emprunts.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les causes réelles de la chute rapide du franc sur
+les marchés étrangers semblent avoir été assez mal
+comprises des ministres qui se sont succédé. Ils l’attribuaient
+aux influences les plus variées : spéculation,
+exportation des capitaux, etc., auxquelles ils
+tentaient de remédier par des mesures draconiennes.
+Les améliorations espérées furent d’ailleurs complètement
+nulles.</p>
+
+<p>Désespéré de son impuissance, un des derniers ministres
+des Finances disait : « Je me heurte à des
+phénomènes inconnus. »</p>
+
+<p>Les phénomènes inconnus auxquels se heurtèrent
+tant de ministres étaient, en réalité, très simples
+pour des esprits que les illusions n’aveuglaient pas.</p>
+
+<p>On les déduit facilement du court exposé qui précède
+et on peut les résumer dans un petit nombre de
+propositions d’une élémentaire évidence.</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> Une nation s’appauvrit rapidement quand, d’une
+façon permanente, ses dépenses sont supérieures à
+ses recettes.</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> Tout ce qui entrave la capacité de production
+d’un pays : persécution des capitaux générateurs des
+grandes industries, interdiction aux ouvriers d’augmenter
+leurs heures de travail, etc., accélère la ruine.</p>
+
+<p>3<sup>o</sup> Pour restaurer les finances d’un pays, il faut
+accroître sa production et son commerce puis réduire
+ses dépenses.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les chiffres de notre dette sont considérables,
+quoique différents suivant les auteurs. Dans un discours
+prononcé en décembre 1926, M. Poincaré les
+évalue à 281 milliards, répartis comme il suit :
+150 milliards de dettes perpétuelles, 37 milliards de
+dettes à court terme et 94 milliards de dette flottante.
+Au total de cette dette on devra bientôt joindre
+21 milliards nécessaires à l’achèvement des réparations
+des régions libérées.</p>
+
+<p>Il faudra probablement ajouter encore aux chiffres
+précédents 16 milliards 325 millions de francs-or
+dus à l’Angleterre et 23 milliards de francs-or aux
+États-Unis. Converties en billets de banque français,
+ces sommes représenteraient près de 200 milliards au
+cours actuel de 125 francs la livre.</p>
+
+<p>Le total de toutes ces dettes atteindrait environ
+500 milliards ; c’est à peu près le chiffre donné par
+le <i>Journal de la Société de statistique de Paris du
+19 mai 1926</i>.</p>
+
+<p>Les recettes annuelles produites par l’impôt se
+montent à 41 milliards, dont plus de la moitié (22 milliards
+778 millions) sont consacrés à des dépenses
+obligatoires : service des rentes, pensions, etc.
+Voici, d’ailleurs, comment se répartit cette dernière
+somme : dette intérieure 12 milliards 906 millions,
+dette extérieure 4 milliards 778 millions, pensions
+civiles et militaires, 5 milliards 94 millions.</p>
+
+<p>L’emprunt, et surtout l’inflation, ont été jusqu’ici
+les principales ressources utilisées pour faire face à
+nos formidables dépenses.</p>
+
+<p>Le montant des billets de banque, qui atteignait
+déjà 39 milliards et demi en mai 1924, s’est élevé à 54
+milliards en juillet 1926. A ce chiffre il faut ajouter
+44 milliards de bons de la Défense nationale qui sont
+en réalité des billets de banque portant intérêts. Ces
+100 milliards environ de billets sont garantis seulement
+par une réserve d’or et d’argent ne dépassant
+pas 4 milliards.</p>
+
+<p>A mesure que s’accroissait le chiffre des billets sans
+garantie, la chute du franc s’accélérait, et son pouvoir
+d’achat diminuait, phénomène observé invariablement
+dans tous les pays ayant pratiqué l’inflation.</p>
+
+<p>Aujourd’hui le pouvoir d’achat du franc est cinq fois
+moindre qu’avant la guerre ; ce qui veut dire, naturellement,
+que la vie est cinq fois plus chère.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La situation financière que nous venons de résumer
+a eu pour conséquence la ruine de plusieurs
+classes de la population française.</p>
+
+<p>L’impôt sur le capital, qui obsède l’imagination
+des socialistes, s’est trouvé, en dehors de leur intervention,
+beaucoup plus élevé qu’ils n’auraient pu
+l’espérer. Un particulier possédant un capital de
+100.000 francs de rentes françaises au moment de la
+guerre, a vu sa valeur réduite de moitié. Sans doute
+le revenu n’a pas diminué en apparence mais, comme
+le pouvoir d’achat du billet de banque ne représente
+que le cinquième au plus de sa valeur primitive, un
+revenu actuel de 5.000 francs équivaut à 1.000 francs
+seulement d’avant guerre.</p>
+
+<p>De l’abaissement du pouvoir d’achat du franc, commerçants,
+agriculteurs et ouvriers n’ont, je l’ai montré
+plus haut, nullement souffert. Les premiers ont
+simplement élevé le prix de leurs marchandises ; les
+derniers, le taux de leurs salaires. Ces salaires ont
+même été accrus beaucoup plus que ne l’aurait justifié
+la baisse du franc.</p>
+
+<p>En réalité l’ouvrier est notablement plus à son aise
+qu’avant la guerre. Paysans et commerçants se sont
+enrichis. Terres et fonds de commerce ont vu s’accroître
+de beaucoup, en effet, leur valeur.</p>
+
+<p>Ce qui précède permet déjà de pressentir qu’à
+mesure que montaient vers l’aisance ou la richesse
+ouvriers, paysans et commerçants, l’ancienne bourgeoisie
+descendait lentement la pente conduisant à
+une gêne frisant la pauvreté.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Nous ne pouvons examiner en détail les moyens
+poursuivis pour remédier à l’appauvrissement de la
+France. Ceux indiqués sont généralement assez illusoires.
+On n’améliorera la situation actuelle, ni par
+les emprunts, ni par l’inflation, ni par la stabilisation
+artificielle des monnaies. Ainsi que nous l’avons
+déjà fait remarquer, un pays n’accroît sa richesse
+qu’en améliorant son agriculture et son industrie.</p>
+
+<p>Sur ces deux éléments de la richesse nous étions
+dépassés depuis longtemps. M. Cayeux a montré, dans
+<i>L’Ingénieur Français</i>, à quel point, faute d’entente
+entre les industriels et de matériel convenable, nos
+industries dépérissaient tour à tour, à mesure que
+progressaient celles de l’Allemagne. Les progrès germaniques
+étaient tellement rapides qu’en 1913, pour
+ne citer qu’un exemple, elle nous vendait 50.200 tonnes
+de matériel électrique, contre 2.100 tonnes en 1907.
+« Les uns après les autres, les industriels baissaient
+pavillon devant l’importation d’outre-Rhin. »</p>
+
+<p>Si les Allemands, au lieu d’une guerre militaire,
+se fussent bornés à une guerre économique, c’est
+nous, aujourd’hui, qui serions les vaincus.</p>
+
+<p>Sans doute la guerre a fait réaliser quelques progrès,
+mais ils sont bien insuffisants encore.</p>
+
+<p>Le but à poursuivre est d’arriver à rendre l’exportation
+supérieure aux importations. Seul cet excédent
+permettra un redressement financier.</p>
+
+<p>C’est donc très justement que notre ministre des
+Finances, M. Raymond Poincaré, recommandait, dans
+un important discours, « d’intensifier sous toutes les
+formes la production métropolitaine et coloniale ».</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Il n’est pas, ajoutait-il, de réforme financière ni surtout
+de réforme monétaire durable, et il n’est point de stabilisation
+vraie, si la balance commerciale, ou tout au moins la balance
+des comptes, ne présente pas un excédent permanent. »</p>
+</blockquote>
+
+<hr>
+
+
+<p>La nécessité d’accroître notre production nationale,
+celle de l’agriculture notamment, est malheureusement
+paralysée par une de ces aberrations démocratiques,
+d’où dérive souvent la décadence d’un pays.
+La terrible loi des 8 heures, qui a supprimé la liberté
+du travail en interdisant aux ouvriers d’augmenter
+leur production, a considérablement élevé les frais
+d’exploitation de beaucoup d’industries, les chemins
+de fer notamment.</p>
+
+<p>C’est avec une inlassable vigueur, que d’imprévoyants
+ministres ont appliqué cette loi. Dans une
+séance de la Chambre des Députés, le Ministre du
+travail s’exprimait comme il suit :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« L’industrie est totalement réglementée, nous allons maintenant
+entreprendre la réglementation des autres professions :
+hôtels, restaurants, cafés, banques, assurances, salons de
+coiffure, pharmacies, etc… au total, sur 7.000.000 de travailleurs
+français pouvant être assujettis à la loi, il n’y a pas à
+l’heure actuelle 500.000 personnes qui y échappent et elles n’y
+échapperont pas longtemps. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>M. de Dion, sénateur de la Loire-Inférieure, a eu la
+curiosité de rechercher ce que coûtait à la France,
+l’application de cette désastreuse loi, conservée en
+théorie, mais rejetée en pratique depuis longtemps,
+par les Allemands.</p>
+
+<p>Voici quelques-uns de ses calculs :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Si les 6.500.000 travailleurs français soumis à la loi de
+8 heures avaient le droit de travailler 10 heures, cela ferait
+annuellement 4.056.000.000 d’heures de travail. »</p>
+
+<p>Fixant la valeur de l’heure à 2 francs, M. de Dion fait
+remarquer que : « les pertes de richesse économique sont
+de 8 milliards 112 millions de francs par année… L’auteur
+ajoute que les heures de travail ainsi perdues ont été faites :
+par 1.625.000 ouvriers étrangers, qui sont venus combler la
+défaillance légale de la main-d’œuvre française. Si l’ouvrier
+français avait travaillé 10 heures, une telle immigration ne se
+serait pas produite.</p>
+
+<p>D’après les calculs du même auteur, « ces ouvriers étrangers
+enverraient, annuellement, dans leur pays, 1 milliard 625 millions
+de francs, économisés par eux. C’est, depuis six ans, près
+de dix milliards qui ont franchi la frontière. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Cette importante exportation des capitaux a sûrement
+contribué à l’élévation du change, et à l’augmentation
+du coût de la vie qui en a été la suite. Les
+exemples qui précèdent, joints malheureusement à
+beaucoup d’autres, montrent que la France a été
+victime non pas seulement de ses dépenses, mais
+d’une accumulation d’erreurs politiques et financières.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c26"><span class="maigre">CHAPITRE III</span><br>
+<span class="ssf small">LE THERMOMÈTRE PSYCHOLOGIQUE DES
+SITUATIONS FINANCIÈRES</span></h3>
+
+
+<p>Le passage du qualitatif au quantitatif constitue, je
+l’ai rappelé ailleurs, un des plus importants progrès
+réalisés dans les sciences. Elles ont été transformées
+lorsque furent découverts les instruments de mesure
+tels que le thermomètre. Les progrès se sont multipliés
+avec la précision des mesures. C’est ainsi que
+la découverte du bolomètre, qui permet d’évaluer les
+variations de température d’un millionième de
+degré, a montré que le spectre solaire invisible était
+immensément plus long que le spectre visible. Il
+en résultait que l’œil humain ne perçoit qu’une
+infime portion de la lumière qui enveloppe les
+choses.</p>
+
+<p>Malheureusement, la découverte d’instruments de
+mesure des forces qui a transformé la physique, n’a
+pu être réalisée jusqu’ici dans le domaine de la psychologie.
+Le plaisir et la douleur, l’amour et la haine,
+la tristesse et la joie, ne peuvent se mesurer avec précision
+encore. Très vagues sont les indications qui
+prétendent en déterminer approximativement la grandeur.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Des événements imprévus ont permis de découvrir
+une méthode permettant de mesurer avec la rigoureuse
+précision qui n’appartient qu’aux chiffres, l’opinion
+collective de l’univers sur la situation financière de
+divers pays.</p>
+
+<p>Cette méthode de mesure est constituée par la cote
+des changes. Véritable thermomètre psychologique,
+elle formule nettement l’opinion générale sur la situation
+financière d’un pays. Devant ses chiffres, les
+gouvernements grandissent ou s’effondrent. Sur ses
+indications fut instantanément renversée toute une
+équipe ministérielle, et le parlement obligé d’accepter
+un chef de gouvernement dont, quelques jours auparavant,
+il n’aurait voulu à aucun prix.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le thermomètre physique traduit les forces matérielles.
+Le nouveau thermomètre psychologique révèle
+la synthèse d’un immense réseau de forces collectives.</p>
+
+<p>Et il s’agit bien ici d’une puissance nouvelle qui
+vient de surgir de l’infini tourbillon des causes.
+On pourrait feuilleter longtemps des pages d’histoire
+avant de découvrir, parmi les anciens maîtres
+du monde, papes, rois et empereurs, un pouvoir
+politique ayant égalé celui de la force nouvelle que
+les temps modernes ont vu naître.</p>
+
+<p>Les centres de son rayonnement ne sont situés ni
+dans les parlements, ni dans les palais des rois, mais
+dans les édifices imposants où siègent les Bourses
+des grandes capitales. C’est de ces tribunaux anonymes
+que partent les chiffres qui domineront les
+volontés des parlements, des souverains et des
+peuples. Ils feront naître la pauvreté ou la richesse,
+les révolutions, l’anarchie et les dictatures.</p>
+
+<p>De quelles influences la puissance nouvelle dont
+nous venons de montrer la grandeur est-elle formée ?</p>
+
+<p>Jadis inconnue, elle ne pouvait naître qu’à la suite
+de découvertes permettant à certains personnages
+disséminés dans tout l’univers, d’associer un instant
+leurs volontés individuelles pour la transformer en
+une seule volonté collective.</p>
+
+<p>Sur quels éléments se basent les jugements de
+cette volonté collective dont les arrêts instantanés
+exercent une influence si colossale ?</p>
+
+<p>Dans les cas les plus simples, cette volonté collective
+est d’une interprétation facile, mais il n’en est
+pas toujours ainsi. On comprend la brusque hausse
+d’une cinquantaine de francs de la livre, quand
+arriva au pouvoir un président du Conseil soumis
+aux volontés socialistes. Le tribunal mondial entrevit
+immédiatement l’évasion des capitaux et les
+mesures spoliatrices des socialistes capables de provoquer
+la ruine de la France.</p>
+
+<p>Dans des cas aussi simples, la relation des effets
+aux causes apparaît nettement. Elle s’aperçoit moins
+dans les circonstances ordinaires.</p>
+
+<p>Sans prétendre résoudre entièrement le problème
+de l’unanimité des volontés collectives, on peut dire
+qu’avec la suppression des distances par le télégraphe,
+il se forme dans le monde, sur certaines questions
+essentielles, une opinion universelle moyenne que la
+contagion mentale propage rapidement.</p>
+
+<p>Un grand nombre des mesures prises par les gouvernements
+de certains pays pour provoquer la confiance
+collective et assainir leur monnaie sont les
+équivalents d’une plaidoirie prononcée par un avocat
+habile devant un tribunal redouté dont les décisions
+sans appel peuvent avoir les plus lourdes conséquences
+sur la vie d’un peuple.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les forces qui régirent le monde aux diverses
+périodes de son histoire étant inaccessibles à la
+mentalité populaire furent transformées en personnalités
+divines ou humaines douées d’imaginaires
+pouvoirs.</p>
+
+<p>Et c’est pourquoi la mystérieuse évolution des
+forces qui dirigent la naissance des chiffres enregistrés
+par les Bourses dépend, dans la croyance
+populaire, des volontés d’une petite oligarchie de
+tout puissants banquiers que les socialistes poursuivent
+de leur haine et dont les chefs d’État sollicitent
+le concours.</p>
+
+<p>Et ici, l’erreur des gouvernants ressemble fort à
+l’erreur populaire : ils croient, eux aussi, qu’avec le
+concours de quelques puissants banquiers, la situation
+financière d’un pays pourrait être transformée.
+Il dépendrait de leur concours, par exemple, que le
+cours d’une monnaie fût changé.</p>
+
+<p>En réalité, ce pouvoir supposé est imaginaire.
+L’expérience suffirait à montrer que les millions, parfois
+prêtés par les princes de la finance, pour modifier
+le cours d’une monnaie, ont toujours été engloutis
+sans résultat durable.</p>
+
+<p>Plusieurs expériences du même ordre ont prouvé
+à quel point les forces individuelles étaient impuissantes
+à lutter contre l’immense agrégat de forces
+économiques collectives qui, de nos jours, déterminent
+la marche financière du monde.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dans la plupart des pays européens : France, Italie,
+Belgique, Pologne, Autriche, etc., les problèmes
+financiers sont aujourd’hui au premier plan. Ils conditionnent
+la vie politique et sociale tout entière.</p>
+
+<p>Les deux points essentiels de ces problèmes sont
+l’équilibre du budget et la création d’une monnaie à
+valeur fixe, c’est-à-dire n’étant soumise à aucune
+oscillation.</p>
+
+<p>Ces deux problèmes, le second surtout, ne semblent
+pas d’une solution facile, puisque les experts nommés
+dans divers pays pour les résoudre ont généralement
+abouti à d’insuffisants résultats.</p>
+
+<p>Il ne faut pas s’en étonner, d’ailleurs : les experts
+ne font, en effet, entrer dans leurs calculs que des
+éléments économiques mesurables, alors que les problèmes
+à résoudre sont souvent dominés par des facteurs
+psychologiques échappant à toute mesure.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c27"><span class="maigre">CHAPITRE IV</span><br>
+<span class="ssf small">DIFFICULTÉS PSYCHOLOGIQUES
+DES RÉFORMES ADMINISTRATIVES</span></h3>
+
+
+<p>Parmi les moyens employés par les États européens,
+la France notamment, pour restaurer leur
+situation financière, figurent les économies que pourraient
+produire les transformations opérées dans des
+administrations compliquées et coûteuses.</p>
+
+<p>Le gouvernement français a débuté dans cette
+tâche par la phase aisée des suppressions qui précède
+la période plus difficile des réorganisations.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La coûteuse multiplication des fonctionnaires a
+des causes psychologiques lointaines que nous résumerons
+bientôt ; elle résulte également du régime
+démocratique. Chaque député réclame la création
+d’emplois nouveaux afin d’y caser les plus influents de
+ses électeurs, et les ministres ont trop besoin du vote
+des parlementaires pour leur refuser ces créations.
+C’est ainsi que les fonctionnaires ont pullulé d’une
+formidable façon.</p>
+
+<p>Le même phénomène s’observe depuis longtemps
+dans la plupart des pays dotés d’un régime parlementaire, — l’Italie,
+notamment. Il fallut la révolution
+fasciste pour débarrasser ce pays d’un excédent
+de personnel qui le ruinait et l’opprimait.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Cette multiplication des fonctionnaires est une
+des causes de la coûteuse complication de l’administration
+française ; mais il en existe d’autres, plus
+profondes encore.</p>
+
+<p>Malgré ses allures révolutionnaires, le Français est
+peut-être le plus conservateur de tous les peuples, et
+c’est pourquoi une administration adaptée aux besoins
+d’époques antérieures et qui vieillissait chaque jour,
+a pu se conserver sans changement, depuis la période
+lointaine où elle fut réorganisée par Napoléon.</p>
+
+<p>Les régimes politiques ont péri tour à tour, des
+partis nouveaux sont nés, des révolutions ont balayé
+les trônes ; seule, la vieille administration française
+est restée immuable. Elle est l’unique pouvoir qu’aucun
+bouleversement n’ait effleuré. Plus puissante que
+les souverains, les parlements et les ministres, elle
+continue à gouverner despotiquement la France.</p>
+
+<p>Tout en conservant des cadres invariables, les
+administrations publiques se sont compliquées en
+vieillissant et ont formé, finalement, une série de
+petits pouvoirs indépendants séparés par des cloisons
+étanches.</p>
+
+<p>Ce dernier phénomène constitue une des caractéristiques
+de nos administrations ; il est traduit clairement
+dans l’histoire souvent rappelée — parce qu’elle
+est typique — de ces trottoirs parisiens, dépavés et
+repavés trois fois en un mois, en raison de l’impossibilité
+d’une entente entre les administrations chargées
+de la pose du gaz, de l’eau et du téléphone pour
+exécuter leur travail en même temps.</p>
+
+<p>Dans toutes les administrations, les bureaux vivent
+séparés et persistent à ne pas se connaître. Il en
+résulte que la moindre affaire demande au public des
+dérangements énormes.</p>
+
+<p>L’impuissance des administrations à se concerter
+dans un intérêt commun est spéciale à la France. Elle
+ne s’observe pas en Allemagne.</p>
+
+<p>Cette différence avait beaucoup frappé un grand
+industriel du Nord, M. Guérin, qui, accepté par les
+gouvernements allemand et français comme intermédiaire
+pendant la guerre pour la distribution des
+vivres reçus d’Amérique, avait l’autorisation de se
+rendre alternativement à Paris et à Berlin afin de
+régler les difficultés relatives à cette distribution.</p>
+
+<p>— A Berlin, disait-il devant moi, alors même que
+l’affaire en cours concernait plusieurs administrations,
+la décision m’était remise en vingt-quatre
+heures. A Paris, pour la même affaire, je passais
+souvent huit jours à courir de ministère en ministère,
+renvoyé de bureau en bureau sans pouvoir obtenir
+une solution.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Toute tentative de réforme administrative se
+heurte dans certains pays, la France notamment, à
+des concepts psychologiques fondamentaux auxquels
+l’hérédité et l’habitude ont donné une grande force.</p>
+
+<p>C’est en raison de telles influences que notre histoire
+présente, malgré des apparences contraires, une
+remarquable continuité dans les régimes divers qui
+se sont succédé. Tous tendaient à soumettre le pays
+à l’autorité d’un pouvoir central chaque jour plus
+absorbant.</p>
+
+<p>L’unité faite, les habitudes fixées dans les âmes
+ne pouvaient changer. Sous des noms nouveaux, nous
+continuons, en réalité, l’ancien régime.</p>
+
+<p>Sous la pression d’une mentalité créée par des
+siècles d’efforts, l’État a fini par absorber la gestion
+d’une foule d’entreprises et a substitué de
+plus en plus son autorité à l’initiative des citoyens.
+Le développement du socialisme, c’est-à-dire de
+l’étatisme, ne représente, en fait, que la suprême
+floraison d’un long passé, la conséquence dernière
+d’un idéal poursuivi pendant des siècles. Les socialistes
+ne font que continuer une tradition historique
+en réclamant chaque jour davantage l’intervention de
+l’État. On peut tout au plus leur reprocher d’aller un peu
+loin dans cette voie. C’est ainsi que le maire et député
+du Creusot préconisait récemment la reprise par
+l’État non seulement des usines, mais aussi de la
+terre. Tout ce que récolteraient les paysans appartiendrait
+à la collectivité.</p>
+
+<p>On ne peut dire que le socialisme nous menace
+puisque, en réalité, il est établi depuis longtemps.
+J’ai souvent répété que, malgré tant d’apparences
+contraires, il n’existait en France qu’un seul parti
+politique : l’étatisme.</p>
+
+<p>Cette assertion ne serait contestable que s’il était
+possible de citer un seul groupe politique français qui
+ne réclamât pas constamment, dans les moindres
+actes de la vie publique ou privée, l’intervention de
+l’État. Les socialistes ne font qu’exagérer cette tendance.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’influence absorbante de l’État est une conséquence
+des difficultés qu’éprouva en France le pouvoir
+central à unifier les diverses provinces dont se
+composait, jadis, le pays, et à faire disparaître les
+dernières phases de la vie locale. Cette vie étant
+détruite, l’initiative des citoyens, anéantie, ne pouvait
+renaître.</p>
+
+<p>L’Allemagne a pu échapper à cette centralisation
+parce que son unité est toute récente, puisqu’elle
+remonte seulement à 1874. Si la vie provinciale, disparue
+en France, est restée, au contraire, très vivante
+en Allemagne, c’est que chacun des anciens royaumes,
+principautés, etc., dont se compose aujourd’hui l’Empire,
+avait joui d’une existence indépendante pendant
+des siècles. Alors qu’en France il ne reste plus guère
+qu’un grand centre intellectuel : Paris, l’Allemagne
+en compte plusieurs.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La formidable et coûteuse complication des moindres
+opérations administratives en France est trop connue
+pour qu’il soit utile d’y revenir longuement. Elle fut
+bien des fois signalée au Parlement et, notamment
+dans un rapport déjà ancien de Camille Pelletan sur
+le budget de la Marine. On y lisait que :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Dans les arsenaux, pour la réception des moindres objets
+il faut des pièces de comptabilité demandant quinze jours de
+travail ; des centaines d’employés sont exclusivement occupés
+à calculer, à transcrire, à copier dans d’innombrables registres,
+à reproduire sur d’innombrables feuilles volantes, à diviser,
+à totaliser. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Le même rapporteur, voulant savoir de quelle façon,
+dans des cas identiques, opérait l’industrie privée,
+visita un établissement industriel consacré, comme
+les arsenaux de l’État, à la construction des navires.
+Cet établissement avait sur chantier deux cuirassés
+brésiliens, un grand croiseur et plusieurs bâtiments
+à voile. Malgré les nombreux détails exigés par cette
+fabrication, un seul livre indiquant les entrées, les
+sorties et les existants, suffisait à la comptabilité de
+chaque magasin. Grâce à ces simplifications, les prix
+de l’industrie privée étaient de 25 à 50 p. 100 moins
+élevés que ceux des arsenaux de l’État.</p>
+
+<p>Ces différences de prix de revient s’observent dans
+tous les domaines. L’ingénieur R. Carnot écrivait,
+récemment, que les bateaux charbonniers réquisitionnés
+par l’État avaient un rendement inférieur de
+40 à 50 p. 100 à celui des navires dirigés par les importateurs
+travaillant pour leur compte.</p>
+
+<p>Mêmes constatations dans toutes les gestions étatistes.
+<i>Le Matin</i> en a fourni un nouvel exemple avec
+l’histoire de la liquidation des stocks américains
+d’Aubervilliers. L’État, n’arrivant pas à terminer
+cette liquidation, la confia à un industriel. Ce dernier
+commença par remplacer les centaines d’employés
+officiels par huit agents de son choix. En quelques
+jours, la liquidation était achevée.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les causes de la coûteuse complication de la gestion
+de l’État sont tout à fait indépendantes de l’intelligence
+des employés. Elle résulte surtout de leur
+terreur des responsabilités, conséquence du réseau
+de vérifications superposées et minutieuses dont les
+moindres actes de chaque agent sont enveloppés.
+L’omission de la plus légère formalité est sévèrement
+relevée.</p>
+
+<p>La crainte des responsabilités et l’accumulation
+des règlements dans les administrations rendent
+extrêmement compliquées et longues des opérations
+qui, dans l’industrie privée, n’exigeraient que
+quelques minutes. On en peut juger par l’histoire que
+citait jadis au Parlement M. Delcassé, sur les longs
+rapports échangés entre une demi-douzaine de chefs
+de bureaux pour savoir si une dépense de 77 kilos
+de fer figurerait pour 3 fr. 46 ou 3 fr. 47 dans la
+comptabilité. L’intervention directe du ministre fut
+finalement nécessaire pour trancher cette grave question.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’organisation conduisant aux complications qui
+viennent d’être signalées n’a pas seulement pour
+résultat un gaspillage énorme d’argent, mais aussi
+un véritable écrasement du public sous le poids de
+formalités accablantes dont est enveloppé, aujourd’hui,
+le moindre acte administratif. <i>Le Temps</i> faisait,
+à ce propos, les réflexions suivantes :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« La suppression de fonctionnaires serait bien acceptée, si elle
+signifiait réellement la suppression des formalités, de tant de
+formalités administratives dont depuis longtemps il souffre et
+dont il est las. Tant de démarches dans tant de bureaux,
+tant de paperasses à faire signer et contresigner, tant d’autorisations
+à solliciter, et tant de retards interminables dus à
+l’ingénieuse superposition de contrôles, qui, d’ailleurs, ne servent
+jamais de rien ; tant de déclarations échelonnées tout le long
+de l’année à propos de tout ; l’impossibilité de se mouvoir
+sans la permission en règle de qui de droit : voilà bien ce que
+voudraient voir disparaître ou, du moins, s’atténuer l’immense
+majorité des Français. »</p>
+</blockquote>
+
+<hr>
+
+
+<p>On entrevoit déjà combien seront difficiles les
+réformes projetées.</p>
+
+<p>Les peuples très conservateurs, et par conséquent
+n’ayant pas su évoluer, n’arrivent souvent à se soustraire
+au joug de coutumes devenues trop pesantes
+que par des révolutions violentes.</p>
+
+<p>Ce qui précède suffit à montrer que la réduction
+du personnel administratif aura bien peu d’effet, si
+elle n’est accompagnée d’une transformation complète
+des méthodes. Cette transformation sera difficile,
+car l’aptitude à l’organisation est une des plus
+rares facultés de l’esprit humain.</p>
+
+<p>Ce n’est pas à un comité d’experts qu’il faudra
+demander des réformes. Qu’il s’agisse de finances,
+d’industrie ou de guerre, les collectivités se sont toujours
+montrées insuffisantes, je le répète, aussi bien à
+organiser qu’à décider.</p>
+
+<p>Ce n’est pas, assurément, qu’une collectivité soit
+inutile, mais à la condition formelle qu’elle soit consultative
+et non dirigeante. Quand Bonaparte rédigea
+le code qui devait fusionner en lois uniformes le droit
+coutumier régissant alors les diverses provinces de
+France, il laissait discuter librement devant lui les
+membres du Conseil d’État, mais décidait seul du
+texte qui serait adopté.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les considérations qui précèdent étaient nécessaires
+pour montrer de quelles difficultés seront
+entourées les réformes projetées. Plus on avance
+dans l’étude de l’Histoire, plus on constate que les
+institutions des peuples dépendent surtout d’influences
+psychologiques créées par un long passé. L’âme latine
+est très stabilisée, aujourd’hui, et chargée d’influences
+ataviques fort lourdes.</p>
+
+<p>Les progrès de l’industrie et de l’interdépendance
+des peuples nécessiteront, cependant, une violente
+réaction contre l’étatisme qui domine la France. Il
+n’est plus possible d’enfermer la vie des citoyens et
+leurs entreprises dans un inextricable et paralysant
+réseau de formalités tracassières, destructrices de
+toutes les initiatives.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Des réformes administratives auraient même été
+totalement impossibles sans les événements qui forcèrent
+les députés à donner au Président du Conseil
+le droit dictatorial d’opérer des transformations sans
+l’autorisation du Parlement.</p>
+
+<p>En raison des origines de notre Parlement, toute
+économie se heurtait, en effet, à un mur d’impossibilités
+qu’aucune volonté n’avait réussi à briser encore.</p>
+
+<p>Dès qu’un ministre essayait de réaliser des économies
+il constatait rapidement qu’en France, comme
+le disait un jour devant moi un ancien ministre de
+Finances, aucun personnage n’est assez puissant pour
+supprimer un cantonnier inutile ; le ministre qui
+aurait tenté un tel acte d’autorité se serait vu menacé
+d’interpellations et d’ennuis divers par tous les
+députés du département auquel aurait appartenu le
+cantonnier supprimé. Plus impossible encore de
+fermer un collège sans élèves, un tribunal sans
+clients, un arsenal sans travail, etc.</p>
+
+<p>Non seulement les ministres restaient impuissants
+à réaliser la moindre économie, mais ils étaient
+amenés, chaque jour, par des députés que leurs électeurs
+harcelaient, à créer des emplois nouveaux inutiles
+et à multiplier les gaspillages. Parmi ces derniers
+on peut citer la distribution, pour de simple
+fêtes locales à certaines communes privilégiées, de
+centaines de millions prélevés sur le « fonds commun »
+et toutes les dépenses inutiles critiquées
+dans les rapports de la Cour des comptes.</p>
+
+<p>Pour opérer des réformes semblables à celles de
+Mussolini en Italie, il fallut bien accorder au Président
+du Conseil la faculté de réaliser ces économies
+par décret sans consulter le Parlement.</p>
+
+<p>Malgré le pouvoir conféré au chef du gouvernement
+d’imposer impérativement les réformes jugées
+nécessaires, on ne doit pas croire qu’il soit facile
+de les imposer par simple décret. Le décret est
+une force, mais la mentalité de ceux auxquels on
+va l’imposer est une autre force capable de paralyser
+la première.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c28"><span class="maigre">LIVRE VIII</span><br>
+<span class="small">ROLE DE LA MONNAIE
+DANS L’ÉVOLUTION ÉCONOMIQUE DU MONDE</span></h2>
+
+
+
+
+<h3><span class="maigre">CHAPITRE PREMIER</span><br>
+<span class="ssf small">LES FORMES DIVERSES DE LA MONNAIE :
+APPARENCES ET RÉALITÉS</span></h3>
+
+
+<p>La vie de plusieurs peuples européens est suspendue
+aujourd’hui à leur monnaie. Les questions de change,
+de stabilisation, etc., profondément ignorées du public
+il y a quelques années à peine, exercent maintenant
+une action prépondérante. Souvent mal comprises
+elles furent l’origine d’erreurs qui firent perdre des
+centaines de millions à divers États.</p>
+
+<p>Pour jeter un peu de lumière sur un sujet aussi
+compliqué il faut remonter aux principes très simples
+d’où les notions accessoires dérivent ; nous allons
+l’essayer maintenant.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><i>Origines et nature de la monnaie ?</i> — On peut considérer
+comme monnaie tout objet pouvant servir
+de moyen d’échange.</p>
+
+<p>Chez les peuples primitifs, des matières fort diverses
+servent de monnaie. C’est la phase dite du troc, à
+laquelle reviennent les nations civilisées quand leur
+ancienne monnaie n’est plus acceptée. Lorsque les
+marks tombèrent en Allemagne au voisinage de zéro,
+une foule d’objets : le stère de bois, l’hectolitre de
+blé, le quintal de charbon, etc., devinrent des unités
+monétaires servant aux transactions. Les guerriers
+du temps d’Homère n’opéraient pas autrement lorsqu’ils
+échangeaient un bœuf contre un bouclier.</p>
+
+<p>Le bœuf resta longtemps une forme de monnaie
+usuelle, comme l’indiquait l’expression « mettre à
+quelqu’un un bœuf sur la langue », c’est-à-dire
+acheter son silence.</p>
+
+<p>Le bœuf, ou des unités analogues, n’étant pas d’un
+maniement facile, on chercha naturellement une autre
+marchandise aisée à manier et possédant, en même
+temps, une certaine valeur sous un faible poids. Des
+métaux divers, l’or et l’argent notamment, divisés en
+petits fragments, finirent par devenir la monnaie
+universelle.</p>
+
+<p>A une époque relativement récente on chercha les
+moyens d’éviter les transports incommodes de monnaies
+en les déposant dans les coffres-forts d’établissements
+spéciaux chargés de les conserver et qui
+donnaient, en échange, des reçus indiquant que l’or
+et l’argent déposés seraient rendus immédiatement à
+toute personne présentant ce reçu de dépôt. Avant la
+guerre le billet de banque n’était pas autre chose
+puisqu’il représentait simplement le reçu d’un dépôt
+remboursable à volonté.</p>
+
+<p>Malgré ses apparences, le nouveau billet de banque
+à coût forcé, non échangeable contre une valeur
+métallique, n’a aucune analogie avec l’ancien billet
+de banque remboursable à vue. Il constitue simplement
+un titre d’emprunt sans date de remboursement
+et se trouve comme tous les titres analogues
+soumis aux fluctuations du change.</p>
+
+<p>Cette créance peut être comparée à un titre de
+rente dont la seule garantie est la confiance inspirée
+par l’état émetteur. Son cours varie avec les oscillations
+de cette confiance. La cote de la Bourse, comme
+il a été précédemment expliqué représente les arrêts
+sans appel d’une sorte de tribunal mondial décidant
+du degré de confiance inspiré par les divers états.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La facilité d’émettre des billets sans garantie métallique
+permet aux états de créer une source artificielle
+de richesse momentanée. Mais, à mesure que les
+émissions augmentent, phénomène qualifié d’inflation,
+la confiance diminue et la valeur des billets
+émis descend rapidement vers zéro, comme l’Allemagne
+en fit l’expérience.</p>
+
+<p>L’inflation continue aboutit donc à la ruine, comme
+le ferait, d’ailleurs, la répétition d’emprunts quelconques.</p>
+
+<p>Mais si l’expérience prouve que l’inflation prolongée
+se termine toujours par la ruine, elle montre
+aussi que cette inflation peut rendre momentanément
+de grands services à un pays.</p>
+
+<p>C’est grâce, en effet, à l’emploi prolongé de billets de
+banque à cours forcé que l’Angleterre put se procurer
+les ressources nécessaires pour combattre Napoléon.
+Plus heureux que nos billets modernes, les billets
+anglais ne perdirent jamais plus de 50 p. 100 de leur
+cours et, après la guerre, ils purent être bientôt remboursés
+au pair.</p>
+
+<p>Ce fut également avec le mark à cours forcé que les
+Allemands reconstruisirent leur flotte, bâtirent de
+grandes usines et préparèrent leur renaissance économique.
+Elle leur servit également à se constituer à
+l’étranger une réserve de devises appréciées qui constituèrent
+plus tard la garantie d’une nouvelle monnaie
+dès que l’ancien mark, tombé au voisinage de zéro,
+fut retiré de la circulation.</p>
+
+<p>Cette réserve s’étant montrée insuffisante pour
+servir de garantie à une émission importante de la
+nouvelle monnaie, il fallut y ajouter une garantie
+hypothécaire portant sur un certain nombre d’immeubles.
+Les billets alors émis étaient comparables
+aux obligations hypothécaires de notre Crédit foncier,
+c’est à dire parfaitement garantis. Par le fait seul de
+cette garantie, la nouvelle monnaie se trouva soustraite
+aux variations du change et resta aussi stable
+que la livre anglaise ou les dollars américains.</p>
+
+<p>La très instructive évolution du mark allemand
+présente, entre autres particularités, ce phénomène
+curieux qu’avec sa mauvaise monnaie constituée par
+ce mark déprécié, l’Allemagne atteignit momentanément
+un certain degré de prospérité, alors qu’avec sa
+bonne monnaie elle se trouve gênée, comme le
+montre l’existence de 1.700.000 chômeurs sur son
+territoire.</p>
+
+<p>Ce phénomène résulte de la rareté d’une monnaie
+qu’on ne pourrait multiplier qu’en retombant dans
+l’inflation.</p>
+
+<p>En France, l’inflation fut pratiquée sur une large
+échelle et donna pendant quelques années l’illusion
+de la richesse, mais emprunts et inflation se multiplièrent
+tellement qu’aujourd’hui, sur un budget de
+40 milliards, plus de la moitié est consacrée au
+versement de l’intérêt des sommes empruntées.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’expérience d’un peuple servant rarement à un
+autre, la France a répété les mêmes erreurs que l’Allemagne
+sur l’inflation et les emprunts.</p>
+
+<p>En France, comme en Allemagne, on mit un certain
+temps à comprendre que le billet de banque ne peut
+constituer une valeur invariable qu’à partir du jour
+où il est échangeable à volonté contre une quantité
+d’or ou d’argent égale à celle imprimée sur le billet.
+C’est un principe fondamental dont l’importance apparaîtra
+dans les problèmes de la stabilisation et de la
+revalorisation que nous allons étudier maintenant.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c29"><span class="maigre">CHAPITRE II</span><br>
+<span class="ssf small">STABILISATION ET REVALORISATION</span></h3>
+
+
+<p>La guerre ayant obligé les grands états européens
+à des dépenses fort supérieures à leurs ressources, ils
+ont été forcés d’utiliser la monnaie artificielle constituée
+par des billets de banque sans garantie. Cette
+source apparente de richesse étant d’un emploi facile,
+tous les États en ont abusé jusqu’au moment où la
+monnaie artificielle ainsi créée perdit toute sa valeur
+comme en Allemagne, ou seulement une grande
+partie de sa valeur comme en France, en Belgique, etc.</p>
+
+<p>Les gouvernements ayant fini par constater que la
+baisse continue de la monnaie rendait les relations
+commerciales fort difficiles, il était nécessaire de
+trouver un remède à cette situation.</p>
+
+<p>Plusieurs méthodes furent successivement tentées,
+résumons-les brièvement.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La plus simple paraissait être de réduire la valeur
+attribuée aux billets dépréciés, déclarer comme les
+Belges, par exemple, que l’ancien billet de 5 francs ne
+serait plus admis que pour un franc. Quel que soit
+le nom donné à l’opération, elle constitue une simple
+faillite. Dans le cas de la Belgique, la faillite a été
+de 80 p. 100.</p>
+
+<p>A côté de cette stabilisation légale, et par conséquent
+forcée, d’autres États, comme la France, se sont
+contentés, jusqu’à l’heure où j’écris ces lignes, d’une
+stabilisation de fait, c’est-à-dire de la stabilisation
+établie par la loi générale de l’offre et de la demande.
+Cette manière d’opérer est conforme à la conception
+des économistes qui pensent que :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« La véritable stabilisation, est celle qui se fait d’elle-même
+lorsque, pendant une longue période, la valeur de la monnaie
+a été stable sur le marché des changes. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>D’autres économistes assurent que la revalorisation
+du franc obtenue par la prospérité industrielle croissante
+d’un pays, serait supérieure à la faillite constituée
+par une stabilisation légale. Ils font remarquer
+que la revalorisation succédant à la dévalorisation
+n’est pas un fait unique dans l’histoire, puisque l’Angleterre
+fit la guerre à Napoléon avec des billets de
+banque à cours forcé, qui finirent par perdre plus de
+50 p. 100 de leur valeur, mais reprirent progressivement
+leur ancien cours, après une prospérité
+industrielle d’une quinzaine d’années.</p>
+
+<p>Cet exemple ne semble pas malheureusement
+applicable à la situation de divers pays, la France
+notamment.</p>
+
+<p>Les dettes, les traitements, les salaires ont été, en
+effet, établis à des époques où les valeurs successives
+du franc étaient fort différentes. Il est évident, par
+exemple, que les emprunts contractés à la parité or,
+c’est-à-dire à l’époque où le franc n’avait pas encore
+baissé, et ceux contractés à un moment où le franc
+avait perdu les quatre cinquièmes de sa valeur, représentent,
+malgré la similitude des chiffres inscrits
+sur les billets, des valeurs bien différentes. On le voit
+immédiatement lorsqu’au moyen d’une cote des
+changes on convertit en dollars ou en livres les
+valeurs énoncées en francs.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La consolidation des dettes, c’est-à-dire la transformation
+d’une dette immédiatement exigible en dette
+à échéance lointaine, est un des moyens proposés
+non pour stabiliser la monnaie, mais pour reculer les
+dates de paiements et alléger, par conséquent, les
+charges financières d’un pays.</p>
+
+<p>Le gouvernement belge employa cette méthode,
+lorsque utilisant les pouvoirs absolus obtenus du
+parlement, le roi décréta, le 31 juillet 1926, la consolidation
+de la quasi totalité de la dette flottante intérieure,
+représentée par des bons qui atteignaient
+quatre milliards, et dont l’échéance de près de la
+moitié venait le premier décembre suivant. Les
+créanciers recevaient, en échange de leurs anciens
+titres, des actions privilégiées de la Société Nationale
+des chemins de fer. Les porteurs refusant cet échange
+devaient être remboursés par tirage au sort dans la
+mesure des disponibilités du Trésor, c’est-à-dire d’une
+très incertaine façon.</p>
+
+<p>La moralité financière de cette opération est évidemment
+contestable ; la question était de savoir si
+elle était préférable à l’inflation à laquelle il eût fallu
+recourir pour rembourser les bons à leur échéance.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La tentative au retour à l’étalon or par une faillite
+partielle, comme en Belgique, est une opération avantageuse
+en apparence au point de vue mathématique,
+mais qui, en réalité, ne l’est pas plus à ce dernier
+point de vue qu’au point de vue psychologique.</p>
+
+<p>Elle ne l’est pas au point de vue psychologique pour
+les raisons que voici :</p>
+
+<p>Lorsqu’un billet de banque de cent francs n’est
+accepté à l’étranger que pour vingt francs, le franc
+est momentanément stabilisé au cinquième de sa
+valeur. C’est donc, en apparence, la même chose que
+si l’on donnait, comme le font les Belges, un billet
+de vingt francs convertissable en or, en échange d’un
+billet de cent francs ordinaire.</p>
+
+<p>En réalité, ces diverses opérations, d’aspect identique,
+sont psychologiquement bien différentes. Le
+franc a, en effet, conservé, dans divers pays, en
+France surtout, un prestige mystique indépendant de
+sa valeur réelle d’échange. L’ouvrier auquel on proposerait
+un salaire de dix francs-or au lieu de cinquante
+francs-papier, ce qui serait pourtant la même
+chose, n’accepterait pas cette substitution, et d’autant
+moins que ses fournisseurs habituels ne se décideraient
+que lentement à lui donner pour ses dix francs-or
+une quantité de marchandises identique à celle
+livrée pour cinquante francs-papier.</p>
+
+<p>Il faut remarquer aussi qu’en conseillant de stabiliser
+définitivement le franc au cinquième de son
+ancienne valeur, opération consistant réellement en
+une faillite de 80 p. 100, « on semble oublier, comme
+le fait remarquer la <i lang="en" xml:lang="en">Westminster Gazette</i>, que ce
+serait supprimer définitivement une part très importante
+des richesses et des biens que possède la population. »</p>
+
+<p>Évidemment la stabilisation de fait, indépendante
+de toute action gouvernementale, a réduit le franc au
+cinquième de sa valeur, mais les intéressés conservent
+l’espérance qu’il pourrait reprendre son ancien taux.</p>
+
+<p>Stabilisation de fait et stabilisation obligatoire sont
+au fond la même chose, mais la stabilisation forcée
+consacrant, comme celle de la Belgique, une ruine
+définitive des quatre cinquièmes de la fortune, ne laisse
+place à aucune espérance. La stabilisation naturelle
+permet au contraire d’espérer le retour de la monnaie
+à son ancienne valeur. Or, en politique comme en
+religion, les hommes vivent surtout d’espérances.</p>
+
+<p>Ces influences psychologiques, que ne voient pas
+toujours les experts, rendent fort dangereuses les
+solutions radicales qu’ils proposent en leur donnant
+des arguments mathématiques pour soutien. Ces arguments
+ne suffisent nullement, d’ailleurs, à justifier une
+stabilisation forcée comme celle dont nous venons de
+montrer les inconvénients psychologiques.</p>
+
+<p>Les raisons mathématiques de l’opération réalisée
+en Belgique ne seraient valables que si les billets
+nouvellement émis avaient une représentation équivalente
+en or dans les caisses de la banque qui les a
+émis, mais il n’en a rien été.</p>
+
+<p>Pratiquement, en effet, il fallut bien se contenter
+d’une garantie en or très inférieure au chiffre d’émission
+des billets.</p>
+
+<p>Les nouveaux billets n’ayant qu’une garantie partielle
+en or se trouveront, par ce seul fait, soumis aux
+spéculations de la Bourse, c’est-à-dire à toutes les
+fluctuations du change. Les Belges en feront probablement
+bientôt l’expérience.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Étant donné la situation de la France au moment
+où j’écris ce livre, on peut dire que la meilleure
+solution actuelle des problèmes de la stabilisation est
+celle formulée par le ministre des Finances à la
+tribune :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Une stabilisation de fait doit précéder la stabilisation
+légale. Cette stabilisation de fait ne se décrète pas, elle s’obtient
+par la sagesse ; elle n’existera que lorsque toutes les principales
+causes de trouble monétaire auront disparu, et
+malheureusement nous n’en sommes pas encore là. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>On sait les violentes critiques que provoqua, chez
+les députés socialistes, le refus du ministre de
+stabiliser légalement la monnaie. Convaincus que
+les sociétés se refont à coups de décrets, ces naïfs
+législateurs étaient persuadés qu’il suffisait d’un
+décret pour obliger tous les peuples de l’univers à
+accepter les billets de banque français au cours déterminé
+par une loi.</p>
+
+<p>Dans les circonstances actuelles il faut donc vivre
+avec une monnaie dépréciée, mais ne pas oublier
+qu’une monnaie quelconque devient excellente dès
+que l’industrie et le commerce prospèrent. Essayons
+de les améliorer et renonçons, malgré les conseils
+des experts, aux dangereux emprunts étrangers. Ils
+alourdiraient encore notre budget par le paiement
+des intérêts et, en outre, finiraient par mettre la
+France sous la tutelle de l’étranger. Elle s’y trouve
+déjà beaucoup trop.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>On a souvent représenté les Américains comme
+spéculant contre les monnaies européennes dépréciées
+pour en faire baisser le cours ; ils sont, au contraire,
+très intéressés à la stabilisation de ces monnaies,
+celle de la France notamment. Dans une conférence
+faite à l’Association économique internationale,
+M. Owen D. Young, un des auteurs du plan Dawes,
+faisait remarquer :</p>
+
+<blockquote>
+<p>Qu’« il était plus important pour les États-Unis de restaurer
+la stabilité des monnaies du monde et de les sauver des
+fluctuations des changes que d’obtenir le paiement de nos
+créances sur les nations étrangères. »</p>
+
+<p>«  — C’est maintenant notre devoir de veiller à ce que les
+moyens d’échange entre tous les pays reposent sur une base
+qui rende le crédit possible et les prêts sûrs. C’est pourquoi
+aussi l’or qui reste en la possession des États-Unis constitue
+un fonds de garantie pour les valeurs du monde. »</p>
+</blockquote>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le problème de la stabilisation des monnaies, à
+l’étude duquel vient d’être consacré ce chapitre, est
+un nouvel exemple des conflits entre les forces économiques
+et les influences psychologiques qui caractérisent
+l’âge actuel.</p>
+
+<p>La solution des problèmes résultant de ces conflits
+reste difficile. Ils représentent, en effet, des équations
+dont les divers termes n’ont pas de commune mesure.
+Elles contiennent des éléments économiques qui se
+pèsent facilement et des influences psychologiques
+dont aucune méthode ne permet d’évaluer exactement
+la grandeur. Les forces économiques pondérables
+tendent à dominer le monde, mais les impondérables
+forces psychologiques sont parfois plus puissantes
+encore.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c30"><span class="maigre">CHAPITRE III</span><br>
+<span class="ssf small">FACTEURS ÉCONOMIQUES ET PSYCHOLOGIQUES
+DU PROBLÈME DE LA STABILISATION</span></h3>
+
+
+<p>Nous venons d’étudier sommairement le problème
+de la stabilisation. Il ne sera pas sans intérêt de
+rappeler quelques-unes des discussions dont il fut
+l’objet. Cet exposé fera voir à quel point, dans les
+questions économiques nouvelles entremêlées d’influences
+politiques et psychologiques, il est difficile
+d’arriver à des certitudes.</p>
+
+<p>On sait que, pour tâcher de découvrir les moyens
+de restaurer nos finances, et notamment d’améliorer
+la valeur du franc, une commission d’experts fut
+chargée de découvrir les méthodes à employer. Après
+de laborieuses réunions, ils formulèrent les conseils
+suivants :</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> reconnaître immédiatement les dettes envers les
+États-Unis ;</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> faire de grands emprunts à l’étranger afin d’obtenir
+une masse de manœuvre permettant d’empêcher
+les oscillations du franc ;</p>
+
+<p>3<sup>o</sup> stabiliser la valeur du franc par décret.</p>
+
+<p>Malgré toute l’autorité des experts aucun de leurs
+conseils ne fut suivi, l’amélioration du franc fut obtenue,
+comme le faisait remarquer ironiquement un
+grand journal anglais, en opérant d’une façon exactement
+contraire à celle indiquée par les experts.
+Ils déclaraient indispensable la reconnaissance des
+dettes extérieures, et ces dettes n’ont pas été reconnues.
+Ils déclaraient non moins indispensable un grand
+emprunt à l’étranger et le franc a été amélioré sans
+qu’il ait été fait aucun emprunt. Ils déclaraient une
+stabilisation légale du franc nécessaire et aucune stabilisation
+n’a été effectuée.</p>
+
+<p>Ainsi qu’il arrive souvent, la sagacité d’un seul
+homme a été fort supérieure à celle d’une collectivité.
+Le ministre des finances a marqué combien à la tribune,
+il eût été onéreux de suivre les conseils des
+experts, lorsqu’il disait : « que la situation actuelle
+eût été beaucoup plus redoutable si nous avions
+stabilisé à un taux élevé avec le concours de l’étranger ».</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dans les problèmes relatifs à la valorisation du
+franc, les illusions ont joué, comme dans beaucoup
+d’opinions collectives, un rôle prépondérant.</p>
+
+<p>Les experts se sont inspirés des illusions les plus
+répandues et c’est pourquoi leurs conclusions furent
+si médiocres. En ce qui concerne, notamment, la stabilisation
+par décret. M. Charles Dupuy, sous-directeur
+de l’École des Sciences politiques, leur a fait justement
+observer que :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« … La stabilisation est impuissante à donner la stabilité,
+parce que la stabilité ne saurait dépendre d’une disposition
+législative, qu’elle ne peut résulter que d’un équilibre réel, et
+non artificiel, entre les ressources et les engagements. Stabilisation
+n’est pas stabilité ; stabilisation ne garantit pas stabilité. »</p>
+</blockquote>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les problèmes posés aux experts étaient à la fois
+d’ordre économique et psychologique. C’est en s’appuyant
+principalement sur les facteurs psychologiques
+que le gouvernement réussit à relever la
+valeur du franc.</p>
+
+<p>Le rapport de M. Chéron au Sénat montre combien,
+à un certain moment, la situation avait été critique :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Le gouverneur de la Banque de France, le 21 juillet 1926,
+avait averti le gouvernement de l’imminence d’une suspension
+des paiements de l’établissement. Les demandes de remboursement
+des bons de la Défense Nationale affluaient. Les
+menaces du cartel avaient tué la confiance. Le 20 juillet 1926,
+la livre sterling était cotée en bourse 240 fr. 25, le dollar
+49 fr. 22, le cours de la rente 3% était tombé à 44 fr. 50…
+L’État se trouvait acculé soit à une inflation nouvelle qui
+eût précipité la chute du franc, soit à la redoutable éventualité
+de suspendre ses paiements. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>La situation fut transformée par un nouveau Président
+du Conseil qui sut inspirer confiance.</p>
+
+<p>Les conséquences de son intervention furent rapides :
+à la date du 11 décembre 1926 la livre est à
+122 fr. 50, avec une diminution de près de 120 points
+sur le mois de juillet.</p>
+
+<p>La crise qui avait failli emporter le crédit de la
+France, et qui ébranla le pays tout entier, fut une
+crise de confiance.</p>
+
+<p>La confiance qui permit le relèvement du franc
+fut le résultat de plusieurs facteurs, notamment le
+rétablissement de l’équilibre budgétaire et la barrière
+opposée aux menaces socialistes.</p>
+
+<p>Un grand journal a très bien résumé, dans les termes
+suivants, ce rôle des influences psychologiques :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Tant que les socialistes ont gouverné dans la coulisse, la
+livre à 240 francs, la catastrophe toute proche. Dès que les
+socialistes n’ont plus eu de prise sur le gouvernement, la
+livre à 123 francs, la stabilité de fait. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>La confiance est un des soutiens psychologiques de
+la monnaie mais ce soutien est provisoire. Ainsi que
+je l’ai précédemment rappelé le cours de la monnaie
+ne peut être maintenu que par l’accroissement de la
+richesse nationale due aux progrès de l’agriculture et
+de l’industrie. Les questions de monnaie s’évanouissent
+fatalement dès qu’un pays peut payer ses
+importations avec ses exportations. Toute monnaie
+devient alors presque inutile.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le rôle de la confiance dans le relèvement du franc
+n’avait pas échappé aux experts, mais les moyens
+proposés par eux pour la rétablir auraient été probablement
+plus dangereux qu’utiles.</p>
+
+<p>Parmi ces moyens figuraient comme nous l’avons
+dit plus haut : 1<sup>o</sup> l’urgence de régler les dettes interalliées ;
+2<sup>o</sup> la nécessité de faire un emprunt important
+destiné à procurer à la Banque de France les devises
+nécessaires pour augmenter la garantie des billets
+de banque, et accroître ainsi leur valeur ; 3<sup>o</sup> la stabilisation
+du franc par décret.</p>
+
+<p>Les faits ont prouvé, qu’une amélioration du franc
+dépassant toutes les espérances des experts avait été
+obtenue sans aucun des moyens indiqués par eux.
+On saisira les causes des illusions dont cette collectivité
+d’hommes sages fut victime en discutant les
+causes de leurs propositions.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><i>Le paiement des dettes interalliées pouvait-il influencer
+la situation financière ?</i> A en croire les experts et
+plusieurs économistes, — anglais et américains, surtout, — l’amélioration
+de la situation financière de
+la France aurait été liée à la reconnaissance des dettes
+envers ses anciens alliés.</p>
+
+<p>Il est pourtant visible, sans y réfléchir longuement,
+que le paiement annuel de nombreux milliards à
+l’étranger, loin d’améliorer le franc, n’aurait fait qu’en
+précipiter la chute. Pour se procurer les livres et les
+dollars nécessaires aux paiements, il aurait fallu
+vendre, en effet, sur les marchés étrangers des quantités
+colossales de francs. En raison de la souveraine
+loi de l’offre et de la demande, cette opération eût
+fait baisser énormément la valeur du franc, résultat
+exactement contraire à celui espéré.</p>
+
+<p>En admettant même que les banquiers étrangers
+aient pu être influencés par la reconnaissance des
+dettes, il est infiniment probable que le nombre de
+milliards prêtés par eux eût été très au-dessous
+de la réserve d’or nécessaire pour améliorer le
+cours des cinquante milliards environ des billets de
+banque français en circulation.</p>
+
+<p>J’ai déjà rappelé que les Américains eux-mêmes commencent
+à voir l’inconvénient de ces dettes si aisément
+reconnues par les experts. Aux citations déjà
+reproduites dans un précédent chapitre j’ajouterai
+encore celle de M. Baker, ancien secrétaire de la guerre
+aux États-Unis :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Il est inconcevable, que le reste du monde continue à
+faire des affaires avec nous pendant les soixante-deux ans où
+chaque pays verra peser sur ses propres industries des impôts
+écrasants payables aux États-Unis sous une forme ne différant
+pas beaucoup du tribut que Rome imposait à ses ennemis. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Les experts ne paraissent pas d’ailleurs avoir possédé
+des notions psychologiques bien judicieuses sur
+sa mentalité des banquiers américains. Ces banquiers
+sont, en réalité, des commerçants ne désirant pas laisser
+improductif l’or constituant leur marchandise.
+Non seulement ils demandent à l’utiliser en prêts
+fructueux, mais ils cherchent aussi à prendre des
+intérêts dans les industries susceptibles de rapport.
+C’est ainsi qu’aujourd’hui ils possèdent beaucoup
+d’actions d’entreprises diverses en Allemagne.</p>
+
+<p>On voit par ce qui précède que la proposition des
+experts d’améliorer notre situation financière par la
+reconnaissance de lourdes dettes à l’étranger constituait
+une illusion dangereuse.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><i>Peut-on stabiliser une monnaie par des rachats en
+Bourse ?</i> Cette illusion, partagée par d’éminents financiers,
+a coûté un milliard à l’Allemagne, quand elle
+voulut empêcher la chute du mark, et 500 millions à
+la Belgique, dans sa première tentative de stabilisation.</p>
+
+<p>Semblable illusion a été également partagée par
+tous les ministres des finances français qui se sont
+succédé depuis quelque temps. Elle a englouti bien des
+millions et, sans un changement de ministère, la
+réserve d’or de la Banque de France eût subi un
+anéantissement total.</p>
+
+<p>Lorsque nos experts conseillaient la reconnaissance
+des dettes de la France envers ses alliés, ils supposaient
+sans doute, eux aussi, qu’avec les milliards
+prêtés par les banquiers étrangers émus de cette
+reconnaissance des dettes, on pourrait constituer
+« une masse de manœuvre » permettant, par des
+rachats méthodiques, de maintenir le cours du franc.</p>
+
+<p>Assurément, on peut, par des demandes d’une devise
+en Bourse, faire monter artificiellement son
+cours ; mais, pour réussir à maintenir indéfiniment
+ce cours, il faudrait une réserve d’or que l’État, acheteur
+de sa propre monnaie, ne possède pas, puisque
+c’est justement sa pauvreté en or qui occasionne la
+dépréciation de la monnaie.</p>
+
+<p>Sans doute, l’État l’acheteur s’imagine volontiers
+que le rachat en or de la monnaie dépréciée inspirera
+une telle confiance qu’après quelques remboursements
+le public conservera son papier sans en demander
+l’échange.</p>
+
+<p>De cette illusion dont furent successivement victimes
+les gouvernants allemand et belge, nous aurions
+été victimes à notre tour, en suivant les
+mêmes errements.</p>
+
+<p>Tant que la Belgique, à l’époque de sa première
+tentative de stabilisation, posséda assez d’or ou de
+devises équivalentes pour racheter ses francs sur le
+marché, elle put maintenir la livre à 107 francs ;
+mais aussitôt que sa réserve se trouva épuisée, les
+remboursements furent forcément suspendus. La
+livre remonta rapidement à 150 francs, taux qu’elle
+devait dépasser bientôt.</p>
+
+<p>L’amélioration d’une monnaie par des rachats en
+Bourse n’a encore réussi à aucun État.</p>
+
+<p>L’impossibilité de maintenir artificiellement le
+taux d’une monnaie fiduciaire par des rachats en
+Bourse ne semble pas due uniquement à des motifs
+économiques ou psychologiques, mais aussi à certaines
+raisons mathématiques.</p>
+
+<p>Le calcul des probabilités démontre, en effet, qu’un
+joueur à fortune finie, jouant avec le possesseur d’une
+fortune infinie, est fatalement condamné à la ruine.
+Une Bourse quelconque, en raison de ses relations
+télégraphiques instantanées avec toutes les autres
+Bourses de l’univers, représente une immense salle
+de jeu contenant tous les spéculateurs du monde. Le
+pays qui rachète sa monnaie représente le joueur à
+fortune limitée dont je parlais plus haut. Le joueur à
+fortune illimitée est constitué par la totalité des
+joueurs du monde. En raison de la loi mathématique
+formulée plus haut, le joueur à fortune finie, c’est-à-dire
+un simple État, est fatalement condamné à engloutir
+tout l’or qu’il possède dans la tentative de
+faire monter le cours de sa monnaie.</p>
+
+<p>Quelle que soit la valeur de l’argument mathématique
+qui précède, l’expérience prouve qu’aucun rachat
+en Bourse ne peut faire remonter longtemps la
+valeur d’une monnaie, si le public n’a pas confiance
+dans cette monnaie.</p>
+
+<p>A défaut des expériences précédemment rappelées
+et des arguments qui viennent d’être énoncés,
+un raisonnement bien simple montrera aisément
+combien sont erronées les espérances relatives à
+l’efficacité d’une masse de manœuvre.</p>
+
+<p>Supposons, en effet, qu’un État possède une masse
+de manœuvre déclarée suffisante pour ôter aux spéculateurs
+l’idée de provoquer par des ventes la baisse
+d’une monnaie. Si l’impossibilité supposée était
+réelle, il s’ensuivrait que le pays possédant une certaine
+masse de manœuvre pourrait imprimer un
+nombre indéfini de billets de banque sans s’exposer
+à voir baisser leur valeur. Il deviendrait donc bientôt
+le plus riche pays de l’univers.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c31"><span class="maigre">LIVRE IX</span><br>
+<span class="small">ROLE DE L’IDÉAL DANS LA VIE DES PEUPLES.<br>
+LA RELIGION SOCIALISTE</span></h2>
+
+
+
+
+<h3><span class="maigre">CHAPITRE PREMIER</span><br>
+<span class="small ssf">L’ÉVOLUTION DES IDÉALS MODERNES</span></h3>
+
+
+<p>Si les grands génies de la Grèce et de Rome dont
+la pensée éclaira tant de générations revenaient à la
+lumière, ils seraient éblouis par la simple énumération
+des merveilles réalisées depuis un siècle : des
+forces, jadis insoupçonnées, mises au service de
+l’homme, l’espace conquis, la foudre captée, la parole
+instantanément transmise à travers le monde et
+bien d’autres découvertes encore.</p>
+
+<p>Ces illustres penseurs seraient étonnés sans doute,
+mais leur pénétrant génie découvrirait vite que, si la
+raison a transformé l’aspect matériel des civilisations,
+elle exerce sur la conduite des hommes bien peu
+d’action encore. Les croyances politiques et sociales
+modernes ont les mêmes bases sentimentales et mystiques
+que les croyances religieuses antérieures. Les
+passions qui armèrent jadis tant de peuples les uns
+contre les autres sont identiques à celles qui les
+arment aujourd’hui. Les dissensions qui ruinèrent la
+Grèce antique, les luttes civiles qui mirent fin à la
+République romaine sont nées de sentiments semblables
+à ceux qui bouleversent encore la vie des
+nations.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Devant les découvertes de la science, les philosophes
+espéraient que notre siècle deviendrait celui de la
+raison pure, que les temples et les casernes seraient
+remplacés par ces laboratoires d’où surgissent des
+forces supérieures à celles dont disposaient les dieux
+et qu’une concorde universelle unirait les peuples.</p>
+
+<p>Il n’en a rien été et on ne saurait s’en étonner. Comment
+des découvertes d’origine rationnelle auraient-elles
+pu modifier les sentiments qui forment la trame
+de notre nature ?</p>
+
+<p>La science a fourni aux sentiments de nouveaux
+moyens d’action, mais ne les a pas transformés. Et
+c’est pourquoi les découvertes scientifiques, loin d’introduire
+la paix dans le monde, n’ont fait que rendre
+les guerres modernes plus meurtrières et plus cruelles
+que celles du passé.</p>
+
+<p>Les savants dont je parlais plus haut constateraient
+également que les illusions mystiques sont aussi puissantes
+aujourd’hui qu’elles l’étaient de leur temps. Faisant
+partie de la nature de l’homme, elles ne meurent
+pas plus que l’amour, l’ambition et la haine. Ils verraient
+très vite que les fidèles, prosternés il y a
+8.000 ans devant les autels d’Isis, les socialistes transformant
+l’État en arbitre souverain de la destinée des
+hommes appartiennent, au point de vue psychologique,
+à la même famille. Les influences mystiques
+qui dominaient les premiers sont identiques à celles
+qui dominent les seconds.</p>
+
+<p>Les peuples n’ont jamais supporté sans bouleversement
+la mort de leurs dieux, et c’est pourquoi, dès
+qu’un idéal divin se transforme, la civilisation qu’il
+inspirait se transforme également.</p>
+
+<p>Sous l’influence des idéals issus des méditations de
+Bouddha, de Jésus et de Mahomet, de grands empires
+ont été détruits et d’autres ont été fondés.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>En dehors des idéals religieux, chaque époque
+fut influencée par un idéal politique qui change
+généralement après un petit nombre de générations.
+C’est ainsi, par exemple, qu’en France au <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle,
+l’idéal politique fut la monarchie absolue représentée
+par Louis XIV. Au <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, la révolution réussit à
+détruire en partie l’ancien régime, elle aboutit
+finalement à la création de monarchies constitutionnelles
+laissant aux peuples des pouvoirs politiques
+dont des révolutions successives amenèrent l’extension.
+Le <small>XX</small><sup>e</sup> siècle vit le développement des pouvoirs
+populaires et, en même temps, la formation de grands
+états nouveaux tels que l’Italie et l’Allemagne, constitués
+par la réunion de petits états jadis séparés.</p>
+
+<p>Le développement des idées démocratiques, celles
+d’égalité surtout, eut pour aboutissement final l’extension
+des influences socialistes. Leur application
+dans divers pays enfanta des désordres qui ont
+déjà ramené plusieurs grands états de l’Europe à
+des formes diverses de dictature. Elles semblent
+destinées à s’étendre si les gouvernements socialistes
+continuent à prouver leur incapacité à s’adapter aux
+nécessités qui dirigent aujourd’hui le monde.</p>
+
+<p>L’insuccès des tentatives faites en Russie et ailleurs
+montre combien il est difficile pour les peuples
+fatigués d’un idéal ancien d’en créer un nouveau
+capable d’unifier les âmes.</p>
+
+<p>La difficulté est d’autant plus grande aujourd’hui
+qu’un idéal n’a d’influence durable que s’il ne se
+heurte pas, comme l’idéal socialiste, aux exigences
+économiques nouvelles que les progrès des sciences
+et de l’industrie ont fait surgir.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Trois grandes formes d’idéals sont en lutte, aujourd’hui,
+dans le monde : l’idéal religieux, l’idéal national,
+l’idéal international.</p>
+
+<p>L’idéal religieux, très vivace encore chez beaucoup
+de nations, n’a cependant d’influence politique profonde
+que chez les peuples de l’Asie, ceux de l’Asie
+musulmane notamment. En Europe la religion socialiste
+tend à se substituer aux anciennes croyances
+religieuses.</p>
+
+<p>L’idéal national, d’où l’idée de patrie dérive, s’est
+développé chez beaucoup de peuples depuis la guerre,
+en particulier chez ceux artificiellement créés par le
+traité de paix.</p>
+
+<p>L’idéal international, qui repousse l’idée de patrie,
+est défendu par les socialistes et les communistes,
+qui s’imaginent que la suppression de la patrie engendrerait
+une paix universelle.</p>
+
+<p>L’Histoire prouvant qu’une nation ne change pas
+d’idéal sans que sa civilisation se transforme bientôt,
+il en résulte que l’avenir des peuples dépendra de
+l’idéal qui régira leurs sentiments et leurs pensées.</p>
+
+<p>Étudiés aux seules lumières de la raison, la plupart
+des idéals deviennent d’illusoires fantômes, mais,
+les observations répétées pendant de longs siècles
+prouvent que ces fantômes engendrèrent de vivantes
+réalités. Bouddha, Jésus et Mahomet ont transformé
+le monde, et du fond de leur tombeau, ils orientent
+encore la pensée de plusieurs millions d’hommes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les idéals religieux le plus souvent, les idéals politiques
+quelquefois, ont eu seuls, jusqu’ici, le pouvoir
+de créer l’unité de sentiments et de pensée sans laquelle
+aucune civilisation n’a encore pu durer.</p>
+
+<p>La puissante action d’idéals mystiques échappe aux
+partisans de la théorie dite matérialiste de l’histoire.
+Ses adeptes soutiennent que les peuples sont uniquement
+conduits par des besoins matériels, alors qu’en
+réalité la plupart des grands événements formant la
+trame de l’histoire ont eu pour origine des idéals
+mystiques bien étrangers à ces besoins. La fondation
+de l’Empire musulman, les croisades, les guerres de
+religion et bien d’autres événements du même ordre,
+eurent des influences mystiques pour cause et non
+des besoins matériels. Tout autant que les besoins,
+les idéals dirigent l’âme des peuples.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>De nos jours, l’importance des idéals religieux est
+devenue, chez beaucoup de peuples, bien moindre que
+celles des idéals politiques ou sociaux, tels que le
+désir d’hégémonie, les doctrines socialistes, etc.</p>
+
+<p>L’idéal d’hégémonie, forme exagérée de l’idéal
+national, souvent qualifié d’impérialisme, faillit triompher
+avec les armées allemandes, mais il ne fut pas
+le plus fort, et c’est l’idéal socialiste qui remplace
+aujourd’hui les idéals mystiques divers dont l’homme
+n’a jamais pu se passer.</p>
+
+<p>Comme tous les idéals, il inspire des convictions
+qu’aucun raisonnement ne saurait effleurer, mais ces
+convictions, qui sont une des conditions de sa force,
+constituent également une cause de sa faiblesse. Le
+monde est arrivé en effet à une époque où des nécessités
+économiques qui ne fléchissent pas limitent
+étroitement le pouvoir des illusions. Lorsque Mahomet,
+au nom d’une foi nouvelle, fille de ses rêves,
+réussissait à bouleverser le vieux monde, il ne trouvait
+pas devant lui l’infranchissable mur des nécessités
+économiques que les disciples de Karl Marx rencontrent
+maintenant.</p>
+
+<p>Mais, si le pouvoir constructeur de l’idéal socialiste
+est bien faible, son action destructrice peut devenir
+considérable. La Russie en fit l’expérience. Il fallut
+l’influence d’un tout-puissant dictateur pour mettre fin
+en Italie aux désordres engendrés par l’application
+de la doctrine.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>De tous les idéals légués par le passé, un des plus
+puissants encore est l’idéal national constitué par
+le culte de la patrie.</p>
+
+<p>A défaut d’arguments rationnels ou affectifs, il suffit
+de voyager un peu pour comprendre en quoi consiste
+une patrie.</p>
+
+<p>La patrie, ce n’est pas seulement la terre des aïeux
+dont les générations nouvelles continuent la vie, mais
+cet ensemble de traditions, de pensées, de sentiments
+communs, de préjugés même, qui font que tous les
+hommes d’un pays se sentent frères. Il suffirait de
+transporter les plus farouches apôtres de l’internationalisme
+chez des peuples étrangers pour leur faire
+rapidement saisir la profondeur de l’abîme psychologique
+qui sépare des peuples de mentalités différentes.</p>
+
+<p>On constate ces divergences quand sont réunis
+dans un Congrès des hommes de patries différentes.
+Bientôt éclatent les dissemblances, non pas seulement
+d’intérêts, mais de sentiments et de pensées qui les
+empêchent de se comprendre. Leurs croyances politiques
+les rapprochent un instant mais leur passé
+les désunit et ils s’en aperçoivent bientôt.</p>
+
+<p>L’histoire du monde antique montre clairement,
+elle aussi, la puissance de l’idée de patrie. Les
+Romains dominèrent et civilisèrent le monde tant
+que le culte de Rome gouverna leurs âmes. Lorsque,
+sous l’influence des guerres civiles créées par les luttes
+sociales, le culte de la patrie s’affaiblit dans les cœurs,
+la décadence commença.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>On peut résumer ce qui précède dans les conclusions
+suivantes :</p>
+
+<p>En dehors des besoins matériels nécessaires à
+l’entretien de sa vie, l’homme est guidé par des éléments
+affectifs : ambition, haine, amour, etc., par
+des influences mystiques : croyances religieuses, politiques
+ou sociales et par des influences rationnelles
+dont le pouvoir est encore bien faible.</p>
+
+<p>Les croyances mystiques engendrent les idéals qui
+dominent chaque peuple et lui permettent de ne pas
+rester une poussière d’hommes sans résistance et
+sans force.</p>
+
+<p>Ces idéals, jadis concrétisés dans des dieux personnels,
+tendent à être remplacés par des dogmes et des
+formules auxquels est attribuée la même puissance,
+mais qui se heurtent à des nécessités économiques
+irréductibles.</p>
+
+<p>Les bouleversements et l’anarchie actuelle du monde
+continueront jusqu’au jour où les besoins mystiques,
+qui ne sauraient périr, puisqu’ils font partie de la
+pâture humaine, auront créé un idéal nouveau ne se
+heurtant pas aux réalités économiques qui transforment
+l’âge moderne.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c32"><span class="maigre">CHAPITRE II</span><br>
+<span class="ssf small">LES PROGRÈS DE LA RELIGION SOCIALISTE</span></h3>
+
+
+<p>On ne comprend bien la force du socialisme et du
+communisme qu’en les considérant comme une religion
+nouvelle inspirant la même foi mystique que les
+religions antérieures.</p>
+
+<p>Cette assimilation, jugée paradoxale à l’époque où
+je la formulais dans un de mes plus anciens livres,
+est généralement admise aujourd’hui, même par les
+socialistes. Leur chef en France l’a déclaré du haut de
+la tribune parlementaire dans les termes suivants :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Quand on vient nous dire : « Vous êtes une église », on ne
+nous offense pas… Nous sommes une catholicité ! Nous aussi
+prétendons à la domination spirituelle. Nous aussi créons
+quelque chose qui ressemble à une foi. Nous aussi, comme
+l’Église catholique, avons l’orgueil d’envisager les événements
+et les choses <i lang="la" xml:lang="la">sub specie æternitatis</i>.</p>
+
+<p>… Le rôle de l’arbitrage entre les nations n’est plus réalisable
+par l’Église ; c’est nous, le socialisme, qui le revendiquons,
+c’est à cette succession spirituelle que nous prétendons. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>La naissance d’une religion, phénomène assez rare
+dans l’histoire, est toujours accompagnée de bouleversements.
+Des méditations de Bouddha sous
+l’arbre de la sagesse, cinq siècles avant notre ère,
+surgit une religion qui changea l’existence de l’Extrême-Orient
+et dirige encore la pensée de quatre
+cents millions d’hommes. Le Christianisme détermina
+des transformations aussi profondes. Le dieu
+sorti des rêves de Mahomet permit à d’obscurs nomades
+de fonder un immense empire disparu aujourd’hui,
+mais dont la foi qui le fit naître est toujours
+vivante.</p>
+
+<p>Si les religions possèdent une pareille force, c’est
+qu’elles donnent aux hommes ces pensées et ces sentiments
+communs qui créent l’unité et, par conséquent,
+la puissance des nations.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’inégale expansion du socialisme chez les divers
+peuples tient aux différences de mentalité qui les séparent.
+On résumerait sommairement quelques-unes
+de ces différences par une classification des peuples
+en étatistes et individualistes.</p>
+
+<p>Chez les individualistes, toutes les grandes entreprises
+sont dirigées par l’initiative privée. Chez les
+étatistes, le gouvernement se trouvant chargé du plus
+grand nombre de fonctions possibles, les citoyens ne
+conservent qu’une dose d’initiative et d’indépendance
+fort restreinte.</p>
+
+<p>C’est précisément en raison de ces divergences de
+mentalité que les peuples individualistes, les Américains
+surtout, repoussent avec horreur le socialisme.
+Les Latins, au contraire, l’admettraient facilement,
+s’il n’était entouré d’autant de menaces de ruine et
+de dévastation.</p>
+
+<p>Les Américains se montrent justement fiers de leur
+individualisme et si, par nécessité militaire, ils ont
+dû subir l’étatisme pendant la guerre, ils l’ont rejeté
+dès la signature de la paix.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les différences de constitution mentale qui viennent
+d’être signalées ont des conséquences aussi importantes
+au point de vue économique qu’au point de
+vue social.</p>
+
+<p>Des expériences fréquemment répétées ayant prouvé
+que toutes les fabrications de l’État sont beaucoup
+plus onéreuses que celles de l’industrie privée, les
+peuples définitivement socialisés se trouveraient dans
+un état d’infériorité manifeste à l’égard de ceux qui
+ne le seraient pas. Or, la plupart des pays ne pouvant
+vivre qu’en se procurant à l’étranger les matières premières
+que leur sol ne fournit pas, doivent les payer
+avec des marchandises dont les prix ne dépassent
+pas ceux de leurs concurrents sur le marché mondial.</p>
+
+<p>Une nation entièrement étatisée par le socialisme
+serait obligée de vendre ses produits un prix plus
+élevé que ceux de ses rivaux. Elle deviendrait fatalement
+alors une nation de vie chère, de chômage et,
+par conséquent, comme en Russie, de misère pour les
+ouvriers dont le socialisme prétend améliorer le sort.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Parmi les points essentiels du socialisme se trouve
+la suppression du capitalisme et du salariat. Un savant
+économiste a très bien montré, dans les lignes suivantes,
+publiées par le <i>Temps</i>, les côtés illusoires des
+théories socialistes sur ces questions fondamentales.</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Le salariat étant considéré comme un mode barbare de
+rémunération qui laisse toujours le travailleur aux prises
+avec les inquiétudes de l’avenir, les socialistes voudraient
+transmettre à l’État la responsabilité de la création continue
+du travail dont le profit global serait réparti entre les travailleurs,
+sans perception intermédiaire. Il s’agit moins pour eux
+de supprimer effectivement le capital que de l’arracher à ses
+possesseurs actuels pour leur enlever du même coup la direction
+des affaires. Ainsi une révolution serait nécessaire,
+mais ensuite le capital subsisterait, pesant du poids de ses
+intérêts sur le budget de l’État comme la rente d’aujourd’hui.
+Du moins, les travailleurs seraient-ils les maîtres apparents
+de leur destinée.</p>
+
+<p>Nous avons pu voir ce que donnait la mise en œuvre de
+cette formule en Russie : un fonctionnarisme beaucoup plus
+onéreux que le patronat, et surtout l’incapacité d’adapter la
+production à la consommation. L’ouvrier se retrouva finalement
+plus salarié que jamais, mais à des taux moindres et
+soumis tout de même au chômage. En vérité, on ne peut concevoir
+toute « l’économique » d’un pays centralisée entre les
+mains des fonctionnaires sans que s’ensuive la ruine de l’État. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Sans doute le salariat subira la loi commune qui
+oblige les institutions à changer. La fusion des intérêts
+de l’ouvrier avec ceux du patron comme en
+Amérique, la possession par les travailleurs d’une
+partie des actions des entreprises auxquelles ils collaborent,
+montre que le salariat évoluera, mais dans
+un sens fort différent de celui rêvé par les socialistes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les illusions des théoriciens ne sauraient prévaloir
+contre cette loi psychologique irréductible que l’initiative
+et l’effort individuel constituent, d’après l’expérience,
+des stimulants qu’aucun sentiment collectif
+n’arrive à remplacer.</p>
+
+<p>Supposons que, par miracle, le rêve socialiste ait
+été réalisé il y a un siècle sous l’influence d’un gouvernement
+international autocratique. Tous les salaires
+ayant été égalisés, la concurrence et tous les autres
+éléments de l’effort et de l’initiative personnelle,
+étant trouvés supprimés, aucun progrès nouveau
+n’aurait pu naître. Les chemins de fer, l’électricité et
+les diverses découvertes qui ont transformé la civilisation
+seraient inconnus. L’ouvrier continuerait à
+mener la vie de privations à laquelle il était alors
+condamné.</p>
+
+<p>Si le miracle que nous supposons réalisé il y a cent
+ans se réalisait demain, le résultat serait identique,
+la naissance de tout progrès se verrait empêchée et
+tant que durerait ce régime, l’humanité resterait
+maintenue exactement au point où elle se trouve
+aujourd’hui.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ces évidences ne touchent pas les socialistes. Ils
+sentent bien, cependant, que leur régime mettrait
+en grand état d’infériorité les peuples qui l’accepteraient.
+Et c’est pourquoi leur rêve tend à l’établissement
+d’une dictature internationale, qui réglerait
+pour l’univers la production, les salaires, les prix,
+les échanges, etc., de façon à supprimer toute concurrence
+industrielle et commerciale.</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Il faudra, disait au parlement M. Léon Blum, introduire dans
+la vie respective des nations, une sorte de légalité internationale ;
+il faudra admettre une sorte de limitation. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Traduites en termes clairs, ces déclarations signifient
+simplement que le monde devrait être régi par un
+gouvernement socialiste, lequel constituerait nécessairement
+une dictature internationale absolue.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La force de la religion socialiste ne réside nullement
+dans sa doctrine, mais, je le répète, dans les sentiments
+qui lui servent de soutien.</p>
+
+<p>Le plus caractéristique de ces sentiments est un
+besoin d’égalité d’où résulte la haine intense de
+toutes les supériorités de la fortune et de l’intelligence.</p>
+
+<p>Les diverses formes de supériorités étant individuelles
+et jamais collectives, on conçoit aisément que
+l’être collectif les ait toujours mal supportées. Peu
+importe à la multitude que les merveilles de la
+science et de l’art, qui, en transformant les civilisations,
+transformèrent également le sort des travailleurs,
+soient exclusivement dues à des capacités
+individuelles. Elle veut régner à son tour. La formule :
+« Dictature du prolétariat » traduit nettement
+cette aspiration. Il est donc naturel que le premier
+acte du socialisme triomphant en Russie ait été le
+massacre systématique de toutes les élites.</p>
+
+<p>« L’envie, disait La Rochefoucauld, est une fureur
+qui ne peut souffrir le bien des autres. »</p>
+
+<p>A cet élément de force, le socialisme joint encore
+le besoin d’une foi mystique dont les peuples ne
+purent jamais se passer.</p>
+
+<p>Devenu une religion, le socialisme échappe par ce
+seul fait à l’influence de la raison et de l’expérience.
+Les religions qui menèrent toujours le monde ne sont
+pas nées de la raison et ne craignent pas nos raisons.</p>
+
+<p>Ce n’est donc ni la faiblesse des dogmes qu’elle propose,
+ni l’esclavage qu’elle impose qui pourraient
+entraver la diffusion de la religion socialiste.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le socialisme comprend deux branches encore distinctes,
+mais qui tendent à se confondre. D’abord,
+le socialisme que l’on pourrait qualifier de bourgeois,
+parce qu’il a surtout des bourgeois pour adeptes ;
+puis, le socialisme populaire, qualifié de communisme,
+défendu principalement par les meneurs de
+la classe ouvrière.</p>
+
+<p>Ces deux frères se combattent quelquefois, mais
+poursuivent exactement les mêmes buts : suppression
+de la propriété privée, expropriation des
+entreprises industrielles et leur gestion par l’État. Ils
+ne diffèrent que dans les méthodes de propagande.
+Le socialisme bourgeois a l’illusion de pouvoir transformer
+la société avec des lois, le communisme voudrait
+la détruire d’abord pour la rebâtir ensuite.</p>
+
+<p>En attendant que la religion socialiste unisse les
+hommes, elle n’a fait que les diviser davantage. Ses
+résultats les plus clairs ont été de ramener à la barbarie
+la Russie, seul pays qui l’ait entièrement adoptée,
+et de forcer l’Italie à s’en débarrasser par un dictateur.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il est attristant de songer que tant d’accumulations
+de ruines et tant de sang versé pour transformer la
+vie sociale des peuples, c’est-à-dire en réalité refaire
+leur âme, n’ait généralement réussi qu’à changer le
+nom des institutions détruites.</p>
+
+<p>Rappelant, à propos de la Russie, les démonstrations
+que j’ai souvent répétées, un éminent académicien,
+M. Bourdeau, écrivait dans le journal des
+<i>Débats</i> :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« A quel point l’exemple de la Russie ne justifie-t-il pas les
+thèses du docteur Gustave Le Bon ? Celle-ci, tout d’abord, que
+les révolutions ne changent point le caractère des peuples et
+que, si elles brisent la chaîne des traditions, elles en forgent
+de nouvelles sur le modèle des anciennes. Le culte de Lénine
+n’a fait que remplacer celui du tzar. De même, la dictature
+militaire et policière sur le prolétariat n’a fait que renforcer
+celle de l’ancien régime. La classe jadis dominante a été
+dépossédée et massacrée, de nouvelles classes lui ont succédé.
+L’égalité politique n’a pas plus été réalisée que l’égalité économique
+et l’égalité sociale. »</p>
+</blockquote>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un des dangers du socialisme en France, c’est qu’il
+attire les partis politiques incertains qui espèrent,
+en s’alliant à lui, conquérir les suffrages des électeurs.</p>
+
+<p>Ils oublient alors que la loi d’accélération des mouvements
+révolutionnaires est analogue à celle qui régit
+la chute des corps. En deux années, la même charrette
+conduisit au fatal couteau les doux Girondins qui
+croyaient, eux aussi, refaire le monde avec des lois
+et des discours, le farouche Danton, fondateur d’un
+tribunal destiné à faire périr sans retards inutiles les
+contempteurs de sa foi, enfin le sombre Robespierre,
+espérant régénérer la France en abattant le plus
+grand nombre possible de têtes.</p>
+
+<p>Cette courbe des mouvements révolutionnaires a
+été également observée en Russie. Après la pâle
+Douma, puis le verbeux Kerenski, ce fut Lénine avec
+ses fusillades en masse et son cortège de bourreaux
+chinois, destinés à raffiner les supplices.</p>
+
+<p>Les conséquences de l’extrémisme sont partout les
+mêmes. Au couperet de Robespierre, aux fusillades
+de Lénine, succède bientôt le sabre du dictateur, qui
+met généralement fin à l’anarchie. Il n’a pas encore
+surgi en Russie, mais sa venue est inévitable.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Nos agitateurs devraient se rappeler que si la France
+est parfois révolutionnaire, comme tous les pays à
+évolution trop lente, elle possède une âme ancestrale
+stabilisée depuis longtemps, qui la rend finalement
+très conservatrice.</p>
+
+<p>Ce double caractère : révolutionnaire dans la forme,
+conservateur dans le fond, doit être retenu pour comprendre
+notre histoire et l’invariable tendance des
+foules à se tourner vers un César libérateur quand
+l’anarchie grandit. Elle explique Bonaparte au
+moment où la France, fatiguée du désordre révolutionnaire,
+cherchait un maître. Elle explique le second
+Empire, surgissant lorsque le peuple, inquiet des
+progrès socialistes, accorda sept millions de suffrages
+au dictateur qui promettait de rétablir l’ordre. Les
+événements de l’Histoire semblent issus d’imprévisibles
+hasards ; ils sont, en réalité, régis par des
+lois éternelles.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Quels que soient les arguments qu’on puisse invoquer
+contre les doctrines socialistes, elles continuent
+à se propager parce qu’elles ont pour adeptes l’immense
+légion des hommes mécontents de leur sort et
+auxquels les anciens idéals ne suffisent plus.</p>
+
+<p>Parmi eux figure la foule de fonctionnaires et de
+petits bourgeois qui ont envoyé beaucoup d’extrémistes
+au Parlement parce qu’ils mettaient en eux
+l’espoir de voir améliorer leur situation, et renaître
+l’aisance que les perturbations financières avaient fait
+disparaître. Ils abandonneront d’ailleurs bien vite le
+socialisme, quand ils verront que ses défenseurs sont
+incapables de leur rendre l’aisance perdue.</p>
+
+<p>Le passage suivant, publié en avril 1926 dans le
+plus influent des journaux socialistes français, donne
+un exposé très net des aspirations du parti, et des
+conséquences que leur réalisation pourrait entraîner.</p>
+
+<p>A propos du 1<sup>er</sup> mai 1926, ce journal invitait les
+membres du parti :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« A revendiquer le prélèvement sur le grand capital et la
+nationalisation des banques et des grands monopoles capitalistes,
+seules mesures susceptibles de faire payer effectivement
+les riches.</p>
+
+<p>… La paix immédiate au Maroc et en Syrie, en exerçant sur
+les gouvernants au service des banquiers « colonisateurs » une
+pression prolétarienne d’une telle force qu’ils soient contraints
+de faire la paix. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>La diffusion des théories socialistes s’observe aujourd’hui
+dans tous les éléments de la vie journalière
+jusque dans les administrations municipales, qui
+tendent de plus en plus à intervenir dans les industries
+et le commerce local. On a fait observer avec
+raison que le socialisme municipal est bien autrement
+dangereux que le socialisme d’État, étant donné
+l’infiltration communiste dans maintes localités urbaines
+ou rurales.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’âge actuel représente une période d’incertitudes
+résultant des conflits qui divisent les peuples et les
+partis politiques de chaque peuple.</p>
+
+<p>Il en sera ainsi, je le répète, tant que l’homme moderne
+n’aura pas trouvé un idéal nouveau possédant, comme
+les anciens, le pouvoir de diriger la vie, de créer les
+volontés fortes et les persévérants labeurs. L’idéal
+socialiste, n’étant que destructeur, ne saurait exercer
+un tel rôle.</p>
+
+<p>Le socialisme est en réalité beaucoup plus dangereux,
+peut-être, par la mentalité révolutionnaire et
+envieuse qu’il propage, que par les doctrines qu’il
+propose. Dès que ces doctrines arrivent, en effet, à
+se réaliser, elles se heurtent à un mur de nécessités
+économiques et d’impossibilités psychologiques qui
+en révèlent bientôt l’impuissance ; mais la mentalité
+nouvellement créée subsiste.</p>
+
+<p>Les théoriciens, incapables de comprendre l’infériorité
+de leurs doctrines, s’en prennent aux hommes
+et, comme en Russie, massacrent par milliers tous
+ceux auxquels ils attribuent leurs insuccès.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>En politique, les raisonnements ont peu d’action,
+seules des expériences répétées finissent par agir sur
+l’âme des peuples. Elles n’agissent malheureusement
+qu’après avoir été suffisamment répétées et coûtent
+fort cher. Les expériences socialistes, qui ruinèrent
+la Russie et faillirent ruiner l’Italie, avaient été précédées
+d’autres expériences également fort coûteuses,
+En France, notamment, en 1848 et en 1871.</p>
+
+<p>En 1848, elles coûtèrent une révolution, la division
+de la France en partis rivaux, et finalement la nomination
+par 7.000.000 de suffrages d’un dictateur couronné
+qui devait conduire plus tard la France à une
+dangereuse invasion. En 1871, la naissance de la commune
+socialiste eut pour conséquences de nombreux
+massacres et l’incendie des plus beaux monuments
+de la capitale.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le socialisme et sa forme extrême, le communisme,
+sont devenus fort dangereux. On a évalué à huit cent
+mille le nombre des électeurs communistes en
+France, chiffre très supérieur aux deux cent mille
+Jacobins de la Terreur. C’est donc avec raison que
+les chefs moscovites du bolchevisme classent le parti
+communiste français au second rang par sa puissance.</p>
+
+<p>Le parti radical, qui jouait en France un rôle
+considérable alors qu’il était unifié, se traîne de plus
+en plus à la remorque du socialisme, grand pôle
+d’attraction pour les esprits faibles, ne pouvant se
+passer d’une croyance capable d’orienter leurs
+pensées.</p>
+
+<p>Sans doute, nous l’avons vu déjà, les forces ancestrales
+finissent toujours par limiter les dangereuses
+oscillations des foules. Mais ces forces agissent lentement
+et ne sauraient prévenir les ravages exercés
+par les influences extrémistes.</p>
+
+<p>On redoute fort, aujourd’hui, les ennemis du
+dehors, mais il faut craindre davantage peut-être les
+ennemis du dedans.</p>
+
+<p>Socialistes, communistes, syndicalistes, bien que
+représentants de théories diverses, s’unissent partout
+contre l’ordre social établi. Ils l’ont brisé en Russie
+et faillirent le détruire en Italie, en Espagne et en
+Grèce.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les conséquences de l’évolution socialiste étaient
+depuis longtemps faciles à prévoir, car ce n’est pas
+d’aujourd’hui, nous l’avons vu, que sous des formes
+diverses cette doctrine a fait son apparition dans le
+monde. Rappelant, dans un ancien ouvrage, que les
+guerres sociales, après avoir conduit la Grèce à la
+servitude, contribuèrent à amener la fin de la république
+romaine et la venue des Césars, j’écrivais :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Plusieurs peuples de l’Europe vont être obligés de subir
+la redoutable phase du socialisme. Trop oppressif pour pouvoir
+durer, il fera regretter l’âge de Tibère et de Caligula et
+ramènera cet âge. On se demande, parfois, comment les
+Romains du temps des empereurs, supportaient si facilement
+les férocités furieuses de tels despotes. C’est qu’eux aussi
+avaient passé par les luttes sociales, les guerres civiles, les
+proscriptions, et y avaient perdu leur caractère. Ils en étaient
+arrivés à considérer ces tyrans comme les derniers instruments
+de salut. On les toléra parce qu’on ne savait comment
+les remplacer. Ils ne furent pas remplacés en effet. Après eux,
+ce fut l’écrasement final sous le pied des barbares, la fin d’un
+monde. L’Histoire tourne dans le même cercle. »</p>
+</blockquote>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c33"><span class="maigre">CHAPITRE III</span><br>
+<span class="ssf small">LA MENTALITÉ BOLCHEVISTE</span></h3>
+
+
+<p>En dehors des théories qui lui servent quelquefois
+de support, mais dont la plupart des sectateurs de la
+doctrine n’ont jamais entendu parler, le bolchevisme
+constitue une mentalité spéciale fort répandue
+aujourd’hui.</p>
+
+<p>En quoi consiste donc cette mentalité si répandue,
+alors que la doctrine politique ne s’est développée
+qu’en Russie et n’a envahi certains états civilisés,
+comme la Hongrie, que pour être bientôt repoussée
+par ceux-là mêmes qui l’avaient acceptée ?</p>
+
+<p>La mentalité bolcheviste a, comme caractéristiques
+principales, un esprit de révolte permanent contre
+toutes les formes d’autorité, à l’exception de celle
+des chefs de la doctrine, la haine jalouse de toutes
+les supériorités, le retour aux instincts primitifs,
+l’ardent désir de supprimer violemment les contraintes
+sociales que la civilisation oppose à ces instincts.</p>
+
+<p>Cette mentalité, plus répandue chaque jour, se
+manifestait déjà dès les débuts de la paix. J’en eus
+la première notion lorsque des milliers d’électeurs
+parisiens choisirent comme député un capitaine bolcheviste,
+sans avoir d’ailleurs la moindre idée de sa
+doctrine.</p>
+
+<p>Ignorant à cette époque en quoi consistait le bolchevisme,
+je cherchais à me renseigner le soir
+même de cette élection auprès d’un vieux philosophe
+de mes amis.</p>
+
+<p>Il était malheureusement aussi ignorant que moi,
+mais m’assura que, si je voulais bien dîner avec lui,
+les propos de sa bonne, très révoltée depuis quelque
+temps, pourraient me documenter.</p>
+
+<p>Ils me documentèrent en effet ; bien que faiblement
+érudite, la servante bolcheviste me donna en réponse
+à mes interrogations d’assez judicieux conseils.</p>
+
+<p>— Laissez vos bouquins, dit-elle, regardez le grouillement
+de la vie. Les livres, ça parle de choses mortes
+et c’est pourquoi les savants qui passent leur temps
+à les lire ne savent pas grand chose du monde.
+Regardez autour de vous et peut-être arriverez-vous
+à comprendre le bolchevisme.</p>
+
+<p>Malgré leur forme médiocrement littéraire, ces
+conseils contenaient un fonds de vérité dont je m’empressai
+de tenir compte.</p>
+
+<p>Le hasard me servit assez bien. Dès le lendemain,
+en effet, je rencontrai chez un ami qui faisait réparer
+son appartement une équipe d’ouvriers divers
+échangeant, à propos de l’élection récente, des
+réflexions révolutionnaires, d’ailleurs dépourvues
+d’aménité pour les patrons qui les employaient. Me
+mêlant à leur conversation, je déclarai d’un air
+entendu au plus bruyant des orateurs de la bande
+que le bolchevisme était sans doute, suivant les prétentions
+des propagateurs de la doctrine, une application
+des principes de Karl Marx.</p>
+
+<p>— Karl Marx ? Connais pas. Ça doit être un des rois
+boches détrônés récemment. Les rois et les bourgeois,
+n’en faut plus. C’est l’ouvrier qui doit être
+bourgeois à son tour. Voilà le bolchevisme.</p>
+
+<p>Ce jugement, bref sans doute, mais suffisamment
+clair, me fit continuer mes recherches.</p>
+
+<p>Elles furent instructives, puisque de leur ensemble
+se dégageait nettement l’armature de la mentalité
+bolcheviste : haine de l’ouvrier contre le patron, hostilité
+des employés contre leurs chefs, jalousie générale
+des inférieurs à l’égard des supérieurs, libération
+des instincts que les contraintes sociales réprimaient
+jadis, mépris de l’autorité partout.</p>
+
+<p>De ces observations et d’autres du même ordre il
+ressortait assez clairement que le bolchevisme désignait
+sous un nom nouveau un état mental extrêmement
+ancien, puisqu’il se manifestait déjà avant le
+déluge. Le Caïn de la légende biblique tuant son
+frère de la prospérité duquel il était jaloux est le véritable
+ancêtre des bolchevistes. Caïn traita Abel exactement
+comme Lénine devait traiter plus tard les
+bourgeois favorisés par la fortune ou l’intelligence.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Nous venons d’esquisser sommairement la mentalité
+bolcheviste. Disons, maintenant, quelques mots
+de la doctrine.</p>
+
+<p>Rajeunie en apparence par des théories livresques,
+elle n’est qu’un simple retour au communisme des
+premiers âges.</p>
+
+<p>Ces théories représentent, en réalité, le besoin des
+révolutions triomphantes de trouver une justification
+rationnelle à leurs violences. <i>Le Contrat Social</i> de
+J.-J. Rousseau, qui enseignait la bonté primitive
+de l’homme uniquement perverti par les sociétés,
+fut la bible de Robespierre et servit à rationaliser
+la guillotine. L’œuvre du juif Karl Marx, dont les
+doctrines sont souvent aussi enfantines que celles de
+Rousseau, devint la bible de Lénine et de ses associés.
+Elle permit de justifier les systématiques massacres
+des intellectuels et le pillage général des fortunes.</p>
+
+<p>En fait, les foules révoltées ne se préoccupent
+guère des systèmes. Il n’existe que de bien lointains
+rapports entre l’idéologie marxiste et l’organisation
+des républiques soviétiques. Les communistes russes
+connaissent fort peu leur grand prêtre Karl Marx, et
+les communistes français ne le connaissent pas
+davantage. L’un d’eux avouait, au parlement français,
+n’avoir jamais lu une ligne de ce théoricien célèbre.
+Il faut l’en louer, car les livres de Karl Marx contiennent
+un si grand nombre d’assertions démenties
+plus tard par les événements, que leur lecture suffirait
+à guérir du communisme tout esprit impartial.</p>
+
+<p>Jugeant inutile d’insister sur les théories communistes,
+il sera suffisant d’indiquer sommairement les
+formes que le bolchevisme revêt dans la pratique.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Au point de vue théorique, le bolchevisme oriental
+semblerait représenter la domination totale de l’être
+individuel par l’être collectif. En Russie, une pyramide
+de conseils ouvriers, dits soviets, s’étend du
+village au comité central directeur. En sont exclus
+les bourgeois, les professeurs et tous les intellectuels.</p>
+
+<p>Cette dictature apparente du prolétariat n’est en
+réalité qu’une fiction. La machine gouvernementale
+reste entièrement dirigée par un petit nombre de
+chefs assez absolus pour avoir pu supprimer toutes les
+libertés, celles de la parole et de la presse notamment.
+Des fusillades sommaires terminent immédiatement
+la moindre tentative d’opposition.</p>
+
+<p>Le bolchevisme russe n’est, d’ailleurs, qu’une simple
+continuation de l’ancien régime tsariste. Il se maintient
+pour des raisons identiques à celles qui soutenaient
+ce régime. La Russie demi-barbare, composée
+de races différentes, ne peut, comme tous les pays
+asiatiques, conserver une certaine unité que sous la
+main de chefs absolus.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’essai actuel du communisme en Russie n’est pas
+unique en Orient. La Chine, notamment, expérimenta
+le communisme plusieurs fois. Au <small>XI</small><sup>e</sup> siècle,
+sous l’empereur Tcheng-Tsong, la propriété privée
+fut abolie, les capitaux, les terres et les industries
+mis en commun.</p>
+
+<p>Après une quinzaine d’années d’expérience, les
+ouvriers et paysans renversèrent le régime dont les
+graves inconvénients avaient fini par les frapper. La
+terre et l’industrie ne rapportaient plus rien, par
+suite de l’indifférence des exploitants que l’intérêt
+personnel n’animait plus.</p>
+
+<p>Une nouvelle expérience du communisme faillit
+ruiner la Chine vers le milieu du dernier siècle. Elle
+dura également une quinzaine d’années, au bout desquelles
+les masses elles-mêmes virent que, loin d’être
+diminuée par le nouveau régime, leur misère augmentait.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Si le communisme tend à se répandre chez certaines
+grandes nations, c’est, comme je l’ai fait remarquer
+déjà, que les civilisations, à mesure qu’elles
+se compliquent, traînent derrière elles un nombre
+immense d’êtres incapables de s’y adapter et désireux
+par conséquent de les renverser.</p>
+
+<p>Pareil phénomène fut souvent observé dans l’histoire.
+Lorsqu’une race inférieure arrive à dominer
+accidentellement par la force une civilisation trop
+élevée pour elle, cette dernière est détruite avec violence.
+On le vit, notamment, lorsque les barbares
+anéantirent en Gaule la civilisation romaine, trop
+raffinée pour eux. On le vit également, de nos jours,
+lorsque les nègres de Saint-Domingue et d’Haïti
+anéantirent, sans pouvoir la remplacer, la civilisation
+que les Européens leur avaient apportée.</p>
+
+<p>Des phénomènes du même ordre se manifestent
+actuellement en Russie. Un observateur judicieux,
+M. Chessin, explique comment le régime communiste
+fit une guerre féroce aux intellectuels. Il
+rapporte cette profession de foi publiée par la
+<i>Pravda</i> :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« L’Orient moujik a jeté bas les théories de la science occidentale,
+il a obligé le savant à ployer l’échine devant l’ouvrier
+noir de crasse. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Un des grands maîtres de la doctrine, Zinovief,
+proclame que, « dans chaque intellectuel, il voit un
+ennemi du pouvoir soviétique ».</p>
+
+<p>C’est en raison de cette mentalité que l’enseignement
+de l’histoire, de la philosophie, de la morale a
+été exclu des écoles.</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Suivant l’auteur précédemment cité, les maîtres du pouvoir
+ont interdit, sous la menace de pénalités exemplaires,
+dans les bibliothèques publiques, des ouvrages de Platon,
+Aristote, Descartes, Kant, Spencer, etc. Les grands auteurs
+russes modernes eux-mêmes sont exclus. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>D’après le même auteur les professeurs des universités
+seraient choisis parmi les élèves des écoles
+ouvrières, n’ayant d’autres connaissances que les
+quatre règles de l’arithmétique et quelques rudiments
+de grammaire.</p>
+
+<p>La Russie retourne ainsi aux formes inférieures de
+civilisation que rêvent tous les inadaptés.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Nous venons de résumer brièvement la mentalité
+bolcheviste, la doctrine bolcheviste et ses applications.</p>
+
+<p>La doctrine bolcheviste est dangereuse, mais la
+mentalité qui l’inspire plus dangereuse encore. Si
+elle continuait à envahir le monde, elle saperait définitivement
+tous les principes servant de base aux
+grandes civilisations.</p>
+
+<p>La doctrine bolcheviste est en train de détruire le
+capital matériel des peuples, mais la mentalité bolcheviste
+menace un capital moral plus précieux que
+de fugitives richesses et dont la création a demandé
+de longs siècles d’efforts.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c34"><span class="maigre">CHAPITRE IV</span><br>
+<span class="ssf small">LUTTES DU SOCIALISME ET DU SYNDICALISME
+CONTRE LA CIVILISATION</span></h3>
+
+
+<p>Le socialisme et sa forme dernière le communisme
+peuvent être envisagés sous trois aspects différents :
+1<sup>o</sup> comme religion ; 2<sup>o</sup> comme doctrine politique ;
+3<sup>o</sup> comme état mental.</p>
+
+<p>L’état mental a été étudié dans le précédent chapitre.
+La doctrine socialiste est à peu près celle jadis
+formulée par Karl Marx. La religion est constituée
+par les espérances d’un paradis terrestre promis
+aux prolétaires : l’usine aux ouvriers, la mine aux
+mineurs, la paix imposée par des réunions internationales
+d’ouvriers. Plus de guerres, plus de misère.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une croyance politique ou religieuse représente un
+bloc dont chacun extrait ce qui est conforme à la nature
+de son esprit, c’est pourquoi, en passant d’un peuple
+à un autre, croyances politiques et croyances religieuses
+se transforment au point de devenir parfois
+méconnaissables. C’est ainsi, par exemple, que le
+bouddhisme, religion d’abord dépourvue de divinités,
+devint, en passant de l’Inde en Chine, polythéiste.
+Les livres sacrés, gardiens de la croyance primitive,
+demeurent toujours sacrés bien qu’étant devenus
+différents de la croyance dont ils traduisaient d’abord
+la doctrine. Le texte primitif n’a pas changé, mais
+ce texte est sans rapport avec les conceptions qu’il
+représentait jadis.</p>
+
+<p>En appliquant ces observations au bolchevisme,
+on constate qu’il représente, suivant les pays, des
+idées assez différentes souvent sans rapport avec le
+marxisme théoriquement resté son évangile.</p>
+
+<p>Chez la plupart des peuples, le communisme constitue
+simplement une tendance à la libération des instincts
+primitifs, le besoin intense de détruire l’ordre
+social établi et le désir, pour les pauvres, de s’emparer
+de la fortune des riches.</p>
+
+<p>En France, aussi bien qu’en Russie, les communistes
+ne dissimulent pas leur programme. Une guerre
+civile générale en est pour eux le prélude nécessaire.</p>
+
+<p>Le journal <i>l’Humanité</i> l’a très bien marqué dans les
+lignes suivantes, écrites en mars 1927, à propos du
+projet de loi sur la réorganisation de l’armée :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Pour nous le problème de l’organisation générale de la nation
+pour le temps de guerre est clair.</p>
+
+<p>Il s’agit, et il s’agit exclusivement pour nous, d’organiser
+la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile et
+de préparer la mobilisation de l’armée au service du prolétariat. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Le bolchevisme, dont les fondements étaient déjà
+connus des anciens Grecs, fut la cause principale des
+conflits sociaux qui se terminèrent par leur servitude.</p>
+
+<p>Qu’il soit ancien ou moderne, le bolchevisme ne
+s’établit et ne se maintient quelque temps que par un
+despotisme très dur. La Russie en fournit aujourd’hui
+un nouvel exemple. L’autocratie des chefs y est
+si tyrannique qu’on a pu dire avec raison que la
+dictature du prolétariat était, en réalité, une dictature
+sur le prolétariat.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>M. Jules Sauerwein a résumé dans les termes suivants
+l’effroyable régime soviétique.</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Ce régime, dit-il, aboutit à la destruction des énergies stimulatrices
+de l’effort, les individus y sont enrégimentés dans
+des conditions qui leur imposent une vie où tout est rabaissé
+à un niveau des plus médiocres. Les joies, à part quelques
+manifestations artistiques dans les grandes villes, sont
+réduites à rien. Les espoirs sont vains, les ambitions interdites.
+Il n’y a plus d’élite, c’est-à-dire plus personne qui, par
+son effort, ait le droit de conquérir du pouvoir en même
+temps que des capacités et du bonheur individuel. S’enrichir
+est un crime, s’élever au-dessus des autres une trahison.</p>
+
+<p>« … Si les choses continuent de la sorte, la Russie redescendra
+peu à peu vers le moyen âge. Déjà, au lieu de s’adresser
+aux grandes organisations de l’État, bien des gens construisent
+de leurs mains des masures, en remplaçant les vitres
+par n’importe quoi et en fabriquant sur un établi de fortune
+les quelques objets indispensables. Les agriculteurs ne travaillent
+plus que pour leur propre subsistance. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Aucun peuple civilisé ne supporterait longtemps un
+pareil régime. S’il a pu durer en Russie, c’est que,
+comme le disait déjà Michelet : « Ce grand pays asiatique,
+demi barbare, pratiqua toujours le communisme. »
+Dans beaucoup de régions, les terres appartenaient
+en commun depuis longtemps à tous les
+habitants des villages.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le communisme ne se recrute pas seulement dans
+le monde ouvrier illettré, mais aussi comme je l’ai
+plusieurs fois rappelé, dans l’immense armée des inadaptés,
+c’est-à-dire des êtres vivant dans une civilisation
+trop compliquée pour eux, ou dont ils croient
+avoir à se plaindre.</p>
+
+<p>Font partie de cette grande armée les individus
+mécontents de leur sort, et ceux victimes de tares
+héréditaires : hérédo-syphilitiques, fils d’alcooliques,
+etc. ; êtres incomplets auxquels les soins d’une puériculture
+compliquée permettent péniblement de
+végéter. Ils sont des ennemis irréductibles de tout ce
+qui dépasse leur mentalité inférieure. Pendant le
+triomphe du bolchevisme en Hongrie, on constata
+que les communistes atteints de tares héréditaires
+déployèrent une férocité impitoyable à l’égard de
+leurs victimes, faisant périr les plus éminents citoyens
+dans d’affreux supplices.</p>
+
+<p>Subissant la loi rappelée plus haut, commune à
+toutes les croyances, le communisme s’est transformé
+en changeant de milieu. En Chine et dans l’Inde, il
+est devenu une sorte de nationalisme ayant pour devise :
+« La Chine aux Chinois, l’Inde aux Hindous, et
+le rejet des influences étrangères. »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les idéals religieux et politiques d’un peuple peuvent
+vivre parallèlement, se fusionner ou entrer en conflit.</p>
+
+<p>L’Histoire ancienne ou moderne fournit de nombreux
+exemples de ces situations diverses. Dans la
+Rome antique, comme dans l’Angleterre moderne,
+l’idéal religieux et l’idéal politique vivaient sans se
+heurter. Au Moyen Age, un idéal religieux très
+puissant dominait en Europe l’idéal politique alors
+assez faible. De nos jours, l’idéal religieux et l’idéal
+politique sont entrés en conflit chez plusieurs peuples
+et c’est pour eux une grande cause de faiblesse. Des
+idéals contraires finissent généralement par provoquer
+des luttes prolongées. L’Europe fut déjà ensanglantée
+par de tels conflits à l’époque des guerres de
+religion. Actuellement, le radicalisme est entré en
+lutte contre l’idéal religieux qualifié de cléricalisme,
+et toute une série de persécutions en fut la suite.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le monde a fini par devenir assez indifférent aux
+questions religieuses, mais il a vu renaître, depuis un
+siècle, la lutte de la foule contre les élites qui a si souvent
+agité les peuples au cours de leur histoire. Les
+attaques du socialisme et du communisme contre
+l’ordre établi sont des manifestations indirectes de ce
+grand conflit.</p>
+
+<p>C’est de la lutte entre l’élite dirigeante et les multitudes
+soumises au socialisme qu’est, depuis un
+siècle, tissée en partie notre histoire.</p>
+
+<p>Les phases de cette lutte sont toujours les mêmes
+et peuvent se résumer de la façon suivante :</p>
+
+<p>A la suite d’une révolution, le nombre triomphe,
+mais comme ce triomphe s’accompagne bientôt de
+désordres et de ruines, une réaction se manifeste,
+un pouvoir dictatorial surgit, qui met fin aux désordres.
+Ce pouvoir sans contrôle finit par commettre
+des erreurs politiques qui provoquent sa chute.</p>
+
+<p>Ces phases diverses se sont succédé en France
+depuis un siècle, comme nous l’avons déjà rappelé.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les hommes d’État redoutent fort le socialisme,
+mais le syndicalisme les préoccupe beaucoup moins.
+Il est cependant, je le répète, aussi dangereux que
+le socialisme. Ses progrès journaliers sont en effet
+plus rapides et plus destructeurs. Les grèves anciennes
+des postiers et des cheminots en France,
+celle des mineurs en Angleterre ont montré de quels
+dangers le syndicalisme pouvait menacer la vie des
+nations. Le socialisme est une menace lointaine, le
+syndicalisme un danger immédiat.</p>
+
+<p>Et c’est ainsi qu’une fois encore nous retombons
+sur les conclusions déjà formulées, que les luttes
+intérieures sont devenues plus menaçantes que les
+luttes extérieures contre lesquelles ont été réunis
+tant d’inutiles congrès.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c35"><span class="maigre">CHAPITRE V</span><br>
+<span class="ssf small">LA DÉFENSE CONTRE LE COMMUNISME</span></h3>
+
+
+<p><span class="sc">Le « Français moyen »</span>, peu initié aux mystères
+des intérêts généraux et privés qui font mouvoir les
+hommes d’État, ne doit rien comprendre à certaines
+oscillations de la politique contemporaine.</p>
+
+<p>Un ministre anglais reconnaît à Gênes le gouvernement
+communiste de la Russie, et, quelques années
+plus tard, un autre ministre, également anglais, rompt
+toutes relations diplomatiques avec ce gouvernement.</p>
+
+<p>Mêmes variations en France. Les bolchevistes y
+possèdent une ambassade, les simples communistes
+s’associent parfois aux radicaux dans les élections.
+Puis, tout change. « Le communisme, voilà l’ennemi ! »
+affirme un radical socialiste, devenu ministre,
+et la guerre est déclarée aux anciens alliés.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Que le communisme soit l’ennemi, il est difficile
+d’en douter. Qu’on ait mis aussi longtemps à s’en
+apercevoir montre à quelle limite invraisemblable certains
+hommes d’État peuvent pousser l’aveuglement.</p>
+
+<p>Les communistes n’ont jamais dissimulé, en effet,
+leurs intentions destructrices. Un de leurs chefs affirmait,
+devant le Parlement, que l’antagonisme s’accentuait
+partout entre la bourgeoisie et la classe
+ouvrière. Cette dernière, lasse d’être exploitée, rêverait
+la destruction des classes dirigeantes par une guerre
+civile sans pitié.</p>
+
+<p>Les communistes se préparent à passer de la
+théorie à l’action. Plusieurs journaux, notamment <i>La
+Revue de Paris</i> du 15 mai 1927, ont signalé l’organisation
+autour de Paris d’une véritable armée
+communiste de plus de douze mille hommes, ayant
+en réserve un important matériel de guerre. Les soldats
+de cette milice ont un uniforme spécial et sont
+commandés par des officiers que dirige un état-major.</p>
+
+<p>Avec une troupe révolutionnaire aussi bien organisée,
+le gouvernement pourrait être, d’après l’opinion
+de personnages compétents, brusquement renversé
+par un coup de main analogue à celui qui, en
+1871, substitua le pouvoir de quelques insurgés à celui
+de M. Thiers.</p>
+
+<p>On sait de quels incendies et de quels massacres
+fut suivie la domination de Paris par la Commune.
+Il serait inutile d’insister sur ces leçons du passé ;
+la mémoire affective est trop courte pour que les
+hommes d’État ordinaires puissent être impressionnés
+par le souvenir d’événements datant d’un demi-siècle.
+Leurs futurs intérêts électoraux les aveuglent
+au point de les rendre impuissants à percevoir les
+menaces de l’heure présente.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La découverte du péril communiste, brusquement
+effectuée par le ministre de l’Intérieur, est bien tardive.
+Les poursuites proposées pour combattre le
+danger ont une valeur singulièrement faible.</p>
+
+<p>Mais pourquoi cette faiblesse prolongée des radicaux
+envers les communistes ? Ce n’est pas seulement
+parce que les deux partis furent souvent
+associés dans les campagnes électorales. L’indulgence
+du parti radical a des causes psychologiques plus
+profondes.</p>
+
+<p>Le communisme est le terme ultime et inévitable
+du radicalisme. Il se borne, en effet, à développer
+les conséquences du principe d’égalité.</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Le communisme, écrit <i>Le Temps</i>, est tout à fait dans la tradition
+de 1793, et qu’a-t-il fait d’autre que de copier notre
+Révolution en ce qu’elle eut de plus destructeur et de plus
+sanglant ?… La pure doctrine des révolutionnaires de 1793,
+c’est, théoriquement, l’affranchissement de l’individu, pratiquement
+son écrasement total sous le poids de la collectivité…
+Les actes des radicaux parlent plus clair encore que
+leurs paroles mêmes. Les voici, allant toujours plus à
+gauche, comme le firent aussi leurs ancêtres rejoignant déjà,
+sous prétexte de défendre l’individualisme, le collectivisme le
+plus dédaigneux des Droits de l’Homme, le communisme lui-même.
+C’est que, derrière leurs doctrines particulières il y a,
+pour les Jacobins du jour aussi bien que pour ceux d’hier, la
+doctrine fondamentale, la pensée directrice et inspiratrice,
+celle du <i>Contrat Social</i>, qui exige « l’aliénation totale de
+chaque associé avec tous ses droits à la communauté ».
+« Les fruits sont à tous, dit J.-J. Rousseau, et la terre n’est
+à personne. Car chacun de nous met en commun ses biens,
+sa personne, sa vie et toute sa puissance sous la suprême
+direction de la volonté générale »… C’est <i>Le Contrat Social</i>
+qui est la loi et les prophètes des gauches radicales. Et
+si nous leur permettons d’abattre tous les organismes sociaux
+qui sont les meilleurs boulevards de la liberté individuelle, de
+la liberté de posséder, de la liberté d’agir, même de la liberté
+de penser, contre les agressions violentes d’un parti disposant
+à son gré de la puissance de l’État, c’est l’individu qui tombe
+en esclavage… La « pensée de Robespierre » qui n’exista
+d’ailleurs que pour avoir été pensée par un autre que lui, par
+J.-J. Rousseau, est bien celle de nos radicaux socialistes. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Bien que le jugement qui précède sur la Révolution
+soit un peu sommaire on ne peut nier que le
+communisme dérive de l’idée d’égalité. En essayant
+de libérer l’homme des illusions religieuses qui
+avaient orienté sa vie pendant de longs siècles, la
+Révolution conduisit à rechercher sur la terre l’égalité
+qui jadis devait être réalisée dans le ciel.</p>
+
+<p>Il est visible, d’ailleurs, que la conception d’égalité
+n’est pas compatible avec celle de la liberté. La Russie
+communiste n’a pu subsister qu’en supprimant toutes
+les libertés. Devenu dieu à son tour, l’État s’est
+montré aussi intolérant que les divinités du passé.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il ne faut donc pas trop compter sur le parti radical
+pour combattre un frère, provisoirement ennemi, le
+communisme. Si les élections ne ramènent pas,
+comme en Angleterre, un nombre suffisant de modérés
+au pouvoir, la France a bien des chances de
+subir un régime socialiste plus ou moins voisin du
+communisme. Il engendrera naturellement, comme
+en Italie, une période de désordre à laquelle, suivant
+une loi séculaire vérifiée maintes fois au cours des
+âges, mettra fin la main pesante d’un dictateur.</p>
+
+<p>C’est, qu’en effet, contrairement à une illusion
+encore générale, les foules les plus révolutionnaires
+en apparence redoutent le désordre et finissent toutes
+par réclamer un maître. Ce ne fut pas la
+peur, comme le disait Lucrèce, mais l’espérance et
+le besoin d’une direction mentale qui peuplèrent de
+divinités le monde antique.</p>
+
+<p>Les progrès des sciences n’ont pas réduit dans les
+multitudes ce besoin d’être dirigées. Et c’est pourquoi
+nous voyons les troupes syndicalistes, socialistes
+et communistes obéir si aveuglément et si fidèlement
+aux ordres de leurs chefs. Ces chefs possèdent, du
+reste, des volontés fortes qui s’imposent alors que nos
+gouvernants n’ont que des volontés faibles dépourvues
+de prestige.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une révolution socialiste peut très bien triompher
+en France comme elle a triomphé d’une façon durable
+en Russie et d’une façon momentanée en Italie. Mais
+le régime socialiste ne saurait durer, parce que la
+doctrine se heurte à des barrières économiques contre
+lesquelles toutes les théories restent impuissantes.</p>
+
+<p>La Russie en fait aujourd’hui l’expérience. Bien
+que le régime socialiste y soit théoriquement conservé,
+les gouvernants se voient forcés de renoncer
+progressivement à son application. L’expérience leur
+a prouvé, en effet, que sous le régime communiste,
+le salaire de l’ouvrier était beaucoup moins élevé
+que sous l’ancien régime capitaliste.</p>
+
+<p>La cause de cette différence est très simple. La
+Russie, comme d’ailleurs la plupart des peuples de
+l’univers, ne peut vivre qu’en achetant au dehors les
+produits que son sol ne fournit pas. Elle les paie,
+naturellement, avec ses marchandises ; mais, pour
+que ces dernières puissent servir de monnaie
+d’échange, il faut que leur prix de vente sur les
+marchés étrangers ne soit pas supérieur au prix
+des concurrents. Or, l’expérience a toujours prouvé,
+et elle vient de le démontrer une fois encore, en
+Russie, que les produits fabriqués par l’industrie
+étatisée reviennent beaucoup plus cher que ceux de
+l’industrie privée.</p>
+
+<p>Suivant la pure doctrine communiste, l’État s’est
+emparé, en Russie, de la fabrication de tous les produits ;
+mais leur prix de revient est trop élevé pour
+donner aucun bénéfice.</p>
+
+<blockquote>
+<p>« La Russie, écrit M. Max Hoschiller, ne produit plus à bon
+marché : le niveau moyen de ses prix intérieurs dépasse de
+vingt-cinq pour cent celui du marché international. Lorsque
+certains produits se présentent dans des conditions de prix
+avantageuses, comme les céréales par exemple, les frais qu’occasionne
+l’appareil bureaucratique de l’État sont tellement
+élevés qu’elle exporte à perte. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Nous voyons par ce nouvel exemple à quel point
+les nécessités économiques qui mènent le monde
+l’emportent sur les rêveries des illuminés qui voudraient
+le réformer à leur gré.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le communisme a réalisé en Russie le rêve jacobin :
+« Toutes les libertés, y compris celle d’opinion,
+sont immédiatement supprimées. Le gouvernement
+seul a le droit de penser et d’agir. »</p>
+
+<p>En échange d’un pareil esclavage, l’ouvrier est-il
+plus heureux qu’en régime capitaliste ? Aucune des
+personnes ayant visité la Russie n’a encore répondu
+par l’affirmative. Ce serait donc pour aboutir à l’esclavage
+complet du travailleur, et nullement à son émancipation,
+que serait entreprise l’effroyable guerre
+civile rêvée par les communistes dans l’espoir de défaire
+la bourgeoisie à laquelle sont dues, avec tous
+les progrès de la civilisation, les améliorations sociales
+dont la classe ouvrière profite.</p>
+
+<p>Le militarisme ou le fascisme semblent les inévitables
+conséquences du communisme. Ces régimes
+ne comportent aucune liberté ; mais, alors que le
+communisme appartient à la série des forces destructives,
+le fascisme et le militarisme font partie
+des forces constructives.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>On connaît la légende de l’apprenti sorcier qui,
+possédant la formule magique capable de faire jaillir
+l’eau du sol, mais ignorant celle pouvant l’arrêter,
+fut submergé par le torrent qu’il avait fait surgir.</p>
+
+<p>Nos imprudents radicaux pourraient bien être
+victimes, eux aussi, de la force destructrice des
+communistes, qu’ils soutinrent souvent dans les
+périodes électorales. Un des grands chefs du radicalisme
+assurait ne pas connaître d’ennemis à gauche.
+C’était pourtant à gauche que grandissaient les futurs
+destructeurs de son parti. Suivant une loi constante
+de l’Histoire, les mouvements révolutionnaires non
+réprimés à leurs débuts s’accélèrent rapidement et
+finissent par acquérir une irrésistible puissance.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Nous avons souvent eu occasion de revenir sur
+cette notion fondamentale que les institutions, les
+religions, les langues et les arts ne passent jamais d’un
+peuple à un autre sans se transformer. Les radicaux
+ont mis longtemps à comprendre cette vérité,
+contraire d’ailleurs aux fondements mêmes de
+leur doctrine. Quelques-uns, cependant, deviennent
+plus clairvoyants. C’est ainsi que le ministre cité
+plus haut a très bien vu que le marxisme allemand
+transporté en Russie y a subi de profonds
+changements.</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Le communisme actuel, dit-il, a puissamment incorporé à
+la substance primitive du matérialisme marxiste le double
+alliage de ces deux éléments nouveaux : le messianisme russe
+et les ambitions propres de la politique russe… Le communisme
+actuel porte la double empreinte de la pathologie et de
+l’impérialisme russe. A la première, il emprunte une idée
+mystique de rénovation du monde par la destruction de l’esprit
+de l’Occident. A la seconde, il emprunte les ambitions
+immuables et les vieilles méthodes d’expansion de la politique
+russe contre les intérêts ou les influences politiques du
+même Occident. »</p>
+</blockquote>
+
+<hr>
+
+
+<p>Diverses élections ont montré la puissance du communisme
+sur l’âme populaire. La propagande entreprise
+contre la société moderne par les adeptes du
+bolchevisme russe est, comme je l’ai rappelé dans un
+précédent ouvrage<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>, une croisade comparable à la
+propagande islamique au temps de Mahomet et aux
+grandes croisades religieuses qui précipitèrent l’Occident
+sur l’Orient au moyen âge.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> <i>Psychologie des Temps Nouveaux</i> (12<sup>e</sup> édition).</p>
+</div>
+<p>Il ne faudrait pas supposer, cependant, que les votes
+récents accordés aux candidats du parti communiste
+proviennent toujours de véritables convaincus. Ils sont
+émis surtout par l’immense armée des mécontents
+dont les perturbations sociales issues de la guerre
+accroissent chaque jour le nombre. Ces mécontents
+votent pour les disciples de Lénine comme ils votaient,
+jadis, pour Napoléon III ou le général Boulanger.
+Aucun argument rationnel ne guide leurs votes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les causes de mécontentement des électeurs ne
+sont pas uniquement d’ordre matériel. Sans doute,
+comme le disait à la Chambre le chef du parti communiste,
+il existe aujourd’hui, dans beaucoup de pays,
+une antipathie profonde entre la bourgeoisie et la
+classe ouvrière ; mais l’orateur aurait pu ajouter aussi
+que la même antipathie s’observe entre les diverses
+classes de la bourgeoisie.</p>
+
+<p>Cette antipathie tient-elle, comme l’affirme le
+chef communiste, à ce que la classe ouvrière serait
+écrasée et exploitée par la bourgeoisie ? En réalité,
+le motif est plus apparent que réel. Beaucoup
+d’ouvriers sont assez instruits pour savoir que les
+gros bénéfices industriels proviennent de la longue
+addition de sommes infimes perçues sur chacun
+d’eux et dont la distribution totale aux travailleurs
+augmenterait d’une insignifiante façon leurs salaires.
+Le communisme s’est d’ailleurs répandu dans des
+classes, très convenablement rétribuées, comme celle
+des instituteurs.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Si les différences de salaires ne suffisent pas à expliquer
+les motifs de l’antipathie constatée entre les
+diverses classes de la population, quelles en sont les
+vraies causes ?</p>
+
+<p>Ici, nous entrons dans l’immense domaine dit des
+« impondérables », terme fort impropre d’ailleurs,
+car ces impondérables possèdent un poids immense.
+Ils ont contribué à bouleverser le monde et continuent
+à le bouleverser encore.</p>
+
+<p>C’est dans l’action de ces impondérables et non
+dans les mobiles généralement invoqués qu’il faut
+chercher les causes profondes des divisions qui s’accentuent
+entre les diverses couches de la société
+française.</p>
+
+<p>Sans prétendre déterminer toutes les causes de
+ce phénomène, nous nous bornerons à constater que
+la France est divisée en classes nombreuses extrêmement
+distinctes, ne se connaissant pas, se tolérant
+à peine et où les individus privilégiés par leurs
+titres, leur fortune, leurs emplois, etc., professent
+pour les autres un dédaigneux mépris. Les victimes
+de ce sentiment en éprouvent de vives blessures
+d’amour-propre. Or, les blessures de cette nature
+jouèrent un rôle considérable dans la genèse de
+beaucoup de révolutions, — la Révolution française,
+notamment.</p>
+
+<p>De nos jours, les privilèges de la naissance ont été
+remplacés par des privilèges résultant de concours,
+mais la nouvelle féodalité issue de ces concours est
+parfois plus orgueilleuse et plus exigeante encore
+que l’ancienne féodalité, issue de la naissance et
+moins facilement tolérée.</p>
+
+<p>Le régime des castes n’a été détruit qu’en apparence
+par la Révolution française. Il suffit de vivre dans
+une petite ville de province pour y constater la persistance
+de ce régime avec les rivalités et les inimitiés
+qu’il entraîne. Son influence en politique, aux périodes
+électorales surtout, est considérable.</p>
+
+<p>La force immense des États-Unis est de n’être pas
+divisés en classes. Ouvriers et patrons ont à peu près
+le même costume, le même genre de vie et, malgré
+la différence de situation, se fréquentent comme le
+font en France les officiers, quel que soit leur grade.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Pour obtenir, au moyen de la dictature du prolétariat,
+l’égalité des conditions, le communisme veut
+d’abord détruire tous les éléments de la civilisation :
+industrie, armée, colonies, etc.</p>
+
+<p>C’est aux détenteurs du pouvoir qu’il appartient de
+se défendre. Les moyens ne sont pas, d’ailleurs, nombreux.
+Le plus fondamental est d’exiger le respect
+des lois et d’empêcher énergiquement la propagande
+antimilitariste répandue dans l’armée par plus
+de vingt journaux communistes. Aucun gouvernement
+ne saurait subsister sans l’appui d’une armée.</p>
+
+<p>Quant à la lutte entre les classes, elle ne peut être
+supprimée que par des réformes analogues à celles
+résumées dans un autre chapitre et qui ont fait de
+l’ouvrier américain l’associé du patron. L’Amérique
+se trouve ainsi le pays de l’égalité réelle, alors que la
+France est le pays des inégalités profondes dissimulées
+sous des formules d’égalité apparente. Les révolutions
+déplaceront peut-être ces inégalités, mais
+ne les détruiront pas, car le besoin d’inégalités fait
+partie, chez certains peuples, d’un héritage ancestral
+que les révolutions n’atteignent pas.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c36"><span class="maigre">CHAPITRE VI</span><br>
+<span class="ssf small">LES ANTINOMIES DE L’AGE MODERNE.<br>
+VISIONS D’AVENIR</span></h3>
+
+
+<p>Les périodes de désordre et d’anarchie dont est
+entrecoupée l’histoire des peuples aboutissent généralement
+à des phases momentanées de stabilisation.
+Les règnes d’Auguste dans l’antiquité, de Louis XIV
+dans les temps modernes sont des exemples de telles
+phases.</p>
+
+<p>Des influences diverses, guerres sociales et proscriptions
+avant Auguste, guerres de religion et
+insurbordination de la noblesse avant Louis XIV, préparèrent
+ces périodes de provisoire fixité.</p>
+
+<p>Les États-Unis représentent aujourd’hui une des
+rares parties du globe ayant atteint une certaine
+stabilité. L’Europe reste dans une phase de crises
+résultant d’antinomies si nombreuses et si fortes, que
+la période actuelle pourrait être qualifiée d’âge des antinomies.
+On se bornera à en énumérer quelques-unes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La plus dangereuse, peut-être, est celle constatée
+dans les relations des peuples. L’évolution industrielle
+du monde a créé entre les nations une si
+étroite interdépendance économique qu’elles ne sauraient
+subsister les unes sans les autres.</p>
+
+<p>Mais en même temps que la communauté d’intérêts
+rapprochait les hommes, la divergence de leurs héréditaires
+sentiments les séparait. Jamais les haines entre
+nations ne furent aussi intenses qu’aujourd’hui.</p>
+
+<p>L’antinomie entre les conceptions politiques n’est
+pas moins profonde. D’antiques monarchies ont été
+remplacées par des gouvernements démocratiques.
+Les derniers souverains régnant encore ne gouvernent
+plus.</p>
+
+<p>Mais à mesure que grandissait le pouvoir des parlements,
+grandissait aussi leur impuissance à bien
+gouverner. Cette impuissance devint telle dans divers
+pays qu’il fallut les remplacer, soit par des dictateurs
+comme en Italie et en Espagne, soit par des premiers
+ministres munis, comme en France et en Angleterre,
+de pouvoirs presque dictatoriaux.</p>
+
+<p>Les peuples modernes semblent donc condamnés
+à choisir entre les deux termes de cette antinomie :
+subir des gouvernements collectifs impuissants ou
+accepter des dictatures personnelles avec tous leurs
+dangers.</p>
+
+<p>Les aspirations pacifiques et les menaces de conflits
+entre peuples différents ou entre classes d’un
+même peuple constituent des antinomies aussi dangereuses
+que les précédentes.</p>
+
+<p>Très dangereuse encore l’antinomie créée par les
+besoins croissants d’égalité et les inégalités issues
+des complications scientifiques et industrielles du
+monde moderne. Confusément sentie par l’immense
+armée des inadaptés, cette antinomie les conduit à
+vouloir ramener violemment à des formes inférieures
+les civilisations trop compliquées pour des cerveaux
+insuffisamment évolués.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les antinomies qui viennent d’être énumérées ont
+pour cause principale l’opposition entre des réalités
+qui ne fléchissent pas et des illusions que la poursuite
+d’idéals nouveaux fait naître.</p>
+
+<p>Les conséquences de ces conflits ne sauraient être
+déterminées encore. Il n’est pas de cerveau assez
+vaste pour prévoir l’avenir de l’Europe et de sa civilisation.</p>
+
+<p>La simple énumération des bouleversements qui
+se sont succédé depuis la Révolution française suffirait
+à montrer la difficulté de telles prévisions.</p>
+
+<p>Un esprit pénétrant aurait pu, à la rigueur, entrevoir
+l’ombre d’un Bonaparte derrière les violences de
+Robespierre et les désordres du Directoire, mais comment
+eût-il deviné la série de révolutions et d’événements
+divers qui se déroulèrent jusqu’à nos jours ?
+L’imprévisible domine l’Histoire.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les destinées de l’Europe dépendront de la solution
+donnée à certains problèmes fondamentaux dont
+les plus importants sont les suivants :</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> La France et l’Angleterre pourront-elles éviter
+une nouvelle guerre avec l’Allemagne isolée ou associée
+à la Russie ? 2<sup>o</sup> L’Europe est-elle menacée d’un
+grand conflit avec l’Asie ? 3<sup>o</sup> Le monde occidental
+pourra-t-il se soustraire aux destructions socialistes ?
+4<sup>o</sup> L’hégémonie économique du monde, que la guerre
+avait transférée de l’Allemagne à l’Angleterre, passera-t-elle
+de l’Europe à un autre continent ? 5<sup>o</sup> Les
+États européens en seront-ils réduits à devenir les
+vassaux économiques et financiers de l’Amérique ?</p>
+
+<p>La solution de ces divers problèmes dépendra
+surtout de la prédominance, impossible à prévoir,
+de certains éléments de la vie mentale des peuples.</p>
+
+<p>Les influences affective, mystique et rationnelle
+qui mènent les peuples agissent dans le même sens
+aux époques brillantes des civilisations. Une révolution
+est inévitable lorsqu’elles entrent en conflit.</p>
+
+<p>De nos jours, ce sont les éléments rationnels qui
+semblent dominer ; mais cette domination ne s’observe,
+eu réalité, que dans les laboratoires et les usines. En
+dehors de leur enceinte, les impulsions mystiques et
+affectives restent prépondérantes. Elles s’opposent
+souvent aux influences rationnelles, et c’est là une
+des grandes causes du chaos où l’Europe est
+plongée.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les conflits entre les influences mystiques affectives
+et rationnelles qui se disputent l’orientation
+du monde, se manifestent journellement dans toutes
+les sphères de la vie sociale, y compris celles des
+intérêts économiques. Et c’est pourquoi on peut se
+demander si les haines profondes divisant les
+peuples pèseront plus dans la balance de leurs destinées
+que les intérêts économiques capables de les
+rapprocher.</p>
+
+<p>Si la logique rationnelle dirigeait le cours de
+l’Histoire, les hommes admettraient sans discussion
+qu’ils ont plus d’intérêt à s’associer qu’à se combattre ;
+mais les impulsions affectives et mystiques
+d’où la plupart de nos actions dérivent ont une force
+si grande que les intérêts rationnels les plus clairs
+s’évanouissent souvent devant elles. On eut une
+nouvelle preuve de cette impuissance quand la Chine
+entreprit d’expulser violemment les étrangers. Malgré
+la communauté évidente de leurs intérêts, les
+diverses nations ne réussirent que très difficilement
+à s’unir un peu pour se défendre.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La paix de l’Europe dépendra surtout des intentions
+pacifiques ou guerrières de l’empire germanique,
+c’est-à-dire de la prédominance que pourraient
+prendre sur les intérêts rationnels les besoins de
+revanche et de grandeur.</p>
+
+<p>Si les influences rationnelles ne prédominent pas,
+une nouvelle guerre européenne est certaine dans un
+délai qui ne saurait être immédiat, parce que tous
+les peuples, y compris l’Allemagne, ont aujourd’hui
+un ardent besoin de paix, mais dans un délai moins
+long que celui qui a séparé la guerre de 1870 du
+dernier conflit.</p>
+
+<p>Contrairement aux dangereuses illusions des rêveurs
+du désarmement, plus les grandes nations
+seront armées plus elles auront de chances d’éviter
+une nouvelle agression. On n’attaque pas les peuples
+suffisamment forts. Réduire les armées à une sorte
+de milice, comme le voulaient les socialistes avant
+1914 et comme ils le veulent aujourd’hui encore,
+serait assurer la guerre.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Quelles idées se forment de l’avenir de l’Europe
+les hommes d’État qui dirigent ses destinées ? Leurs
+opinions semblent généralement dominées par la
+question de savoir si la paix pourra être maintenue
+et si l’Europe repoussera définitivement, comme y a
+réussi l’Italie, les influences socialistes.</p>
+
+<p>« Si une guerre nouvelle se déchaînait en Europe,
+affirmait le premier ministre de l’empire britannique,
+M. Chamberlain, elle aurait pour conséquence la
+fin dernière des civilisations de l’Occident. » Les
+grandes capitales modernes : Londres, Paris, Rome,
+etc., qui illuminèrent le monde d’un si vif éclat,
+auraient le sort de Ninive, Babylone et des nombreuses
+cités antiques dont il ne subsiste que des
+ruines et des souvenirs.</p>
+
+<p>Le même ministre considère qu’en dehors des
+guerres, « la propagation du socialisme est le grand
+danger menaçant l’Europe ».</p>
+
+<p>Les hommes d’État français un peu clairvoyants
+semblent aussi pessimistes :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« … L’idée d’égalité, écrit un ancien ministre, M. Bérard, est
+profondément incorporée à nos idées et à nos mœurs…
+Égalité dans le demi-savoir, voilà pour l’ordre intellectuel ;
+égalité dans la misère, voilà pour l’ordre économique, en
+attendant l’excès suprême, qui serait de détruire ce que l’on
+ne peut pas avoir. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Une des grandes forces des États-Unis est d’être
+entièrement libérés des influences socialistes qui
+rongent l’Europe et la menacent d’un retour à la
+barbarie.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak maigre" id="c37">CONCLUSIONS</h2>
+
+
+<p>Les conclusions diverses que comporte cet ouvrage
+ayant déjà été résumées dans plusieurs chapitres, il
+suffira de rappeler les plus importantes.</p>
+
+<p>Elles ne sont pas nombreuses. L’âge moderne représente,
+en effet, une période de conflits dont l’issue
+reste ignorée, entre des illusions politiques et des
+nécessités économiques nouvelles.</p>
+
+<p>Parmi ces illusions le socialisme joue un rôle prépondérant.
+Comme le christianisme à ses débuts, il
+est devenu la religion des mécontents et des inadaptés
+que les grandes civilisations suscitent fatalement.</p>
+
+<p>Tous ces infériorisés de la vie rêvent de ramener
+un monde trop élevé pour eux à des formes
+d’organisation mieux en rapport avec leur mentalité.</p>
+
+<p>Si le socialisme triomphait en Occident, les États-Unis
+hériteraient du flambeau de la civilisation, pendant
+que les grandes capitales européennes subiraient
+une décadence analogue à celle dont la Russie socialisée
+est devenue victime.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>En même temps que grandissait le rôle perturbateur
+des illusions politiques grandissait aussi l’influence
+de la science dans toutes les formes de l’évolution
+moderne. Elle a transformé l’existence matérielle
+des peuples et aussi leur pensée.</p>
+
+<p>Son action dans le monde moral est loin cependant
+d’avoir égalé son rôle dans le monde matériel.
+Elle s’est montrée incapable d’établir la paix entre
+les hommes et de créer un idéal assez fort pour
+les orienter.</p>
+
+<p>Malgré ses patientes investigations, la philosophie
+n’a pas mieux réussi que la science à résoudre les
+grands problèmes qui se posent à la curiosité des
+penseurs : l’univers est-il fini ou infini, créé vu incréé,
+éphémère ou éternel, de quelles sources mystérieuses
+dérivent la vie et la pensée, l’homme n’est-il qu’un
+infime atome perdu dans une immensité à laquelle
+il est impossible d’attribuer un commencement ni
+d’entrevoir une fin ? Insolubles problèmes.</p>
+
+<p>Et c’est pourquoi les peuples toujours avides d’illusoires
+espérances se retournent vers les divinités
+du passé ou se soumettent aveuglément à des doctrines
+auxquelles sont attribués de magiques pouvoirs.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ce n’est pas seulement parce que la philosophie et
+la science semblent impuissantes encore à régir le
+monde moral que la religiosité ancestrale est si lente
+à disparaître. C’est aussi parce que les abstractions
+savantes sont trop froides pour séduire les cœurs. Les
+temples de la connaissance, constitués par les laboratoires,
+ont d’ailleurs une architecture bien sévère
+auprès de celle des édifices grandioses où, à l’ombre
+des autels, s’élaborèrent pendant tant de siècles les
+mobiles de l’activité des hommes. Apôtres de la
+science et apôtres des religions ne parlent pas la
+même langue. Alors que les seconds promettent les
+futures félicités d’un éternel paradis, les premiers ne
+s’occupent que de présentes réalités.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’évolution des points fondamentaux de la pensée
+humaine, depuis les origines de l’histoire, peut être
+résumée de la façon suivante :</p>
+
+<p>Dès que l’homme put réfléchir un peu il se sentit
+dominé par des forces supérieures que la crainte et
+l’espérance divinisèrent bientôt. Jupiter lançait la
+foudre, Neptune soulevait les flots, Cérès faisait mûrir
+les moissons.</p>
+
+<p>Des siècles de recherches furent nécessaires pour
+découvrir que les dieux personnels étaient l’illusoire
+image de forces impersonnelles inaccessibles à
+la prière. Ce ne fut plus alors Jupiter, mais l’électricité,
+qui produisit la foudre, ce ne fut plus Neptune,
+mais l’attraction de certains astres, qui souleva les
+mers.</p>
+
+<p>Sans doute, la nature intime de ces forces restait
+complètement ignorée, mais l’on savait au moins
+qu’elles ne résultaient pas de divins caprices.</p>
+
+<p>Ce passage des anciens dieux personnels à des
+forces impersonnelles constitue un des grands progrès
+de l’esprit humain ; ses conséquences ont été
+capitales.</p>
+
+<p>L’homme, d’abord esclave d’une nature soumise à
+des lois tellement rigides que les dieux seuls pouvaient
+en changer le cours, devenait capable de lutter
+victorieusement contre elle.</p>
+
+<p>De cette grande découverte résultèrent des transformations
+profondes dans la marche des civilisations.
+Conquérir les forces de la nature sembla plus efficace
+alors que de solliciter la protection des dieux.</p>
+
+<p>Avec les progrès nés de cette conquête des horizons
+imprévus surgissent et déjà s’entrevoit l’aurore d’une
+humanité nouvelle assez évoluée pour comprendre,
+avec les raisons premières des choses, les mystères
+formidables dont le monde reste encore enveloppé.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tr><td colspan="4" class="c"><div>INTRODUCTION<br>
+<a href="#intro" class="b">Physionomie actuelle du monde.</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="4" class="c"><div>LIVRE PREMIER<br>
+<span class="b">Les forces qui mènent le monde.</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2">Chapitre&nbsp;I.</td>
+<td class="drap">— Les forces matérielles et immatérielles dans l’histoire</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c1">19</a></div></td></tr>
+<tr><td>  —</td>
+<td class="r"><div>II.</div></td>
+<td class="drap">— Comment naissent les opinions et les
+croyances. Rôle de la crédulité dans l’histoire</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c2">21</a></div></td></tr>
+<tr><td>  —</td>
+<td class="r"><div>III.</div></td>
+<td class="drap">— Les conflits entre les vivants et les morts</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c3">38</a></div></td></tr>
+<tr><td>  —</td>
+<td class="r"><div>IV.</div></td>
+<td class="drap">— Les conséquences politiques des erreurs de psychologie</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c4">45</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="4" class="c"><div>LIVRE DEUXIÈME<br>
+<span class="b">Les illusions sur le problème de la sécurité.</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2">Chapitre I.</td>
+<td class="drap">— Les rivalités des peuples et les illusions
+pacifistes</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c5">51</a></div></td></tr>
+<tr><td>  —</td>
+<td class="r"><div>II.</div></td>
+<td class="drap">— Les illusions sur le désarmement et les alliances</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c6">59</a></div></td></tr>
+<tr><td>  —</td>
+<td class="r"><div>III.</div></td>
+<td class="drap">— Les illusions sur la valeur des arbitrages</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c7">67</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="4" class="c"><div>LIVRE TROISIÈME<br>
+<span class="b">Les guerres modernes, leurs causes et leurs conséquences.</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2">Chapitre I.</td>
+<td class="drap">— Caractères destructeurs des prochaines guerres</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c8">73</a></div></td></tr>
+<tr><td>  —</td>
+<td class="r"><div>II.</div></td>
+<td class="drap">— Pourquoi certaines guerres sont inévitables</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c9">78</a></div></td></tr>
+<tr><td>  —</td>
+<td class="r"><div>III.</div></td>
+<td class="drap">— Les guerres résultant d’un excédent de population</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c10">84</a></div></td></tr>
+<tr><td>  —</td>
+<td class="r"><div>IV.</div></td>
+<td class="drap">— Les conflits avec l’Islam</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c11">93</a></div></td></tr>
+<tr><td>  —</td>
+<td class="r"><div>V.</div></td>
+<td class="drap">— Les menaces de conflits asiatiques</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c12">99</a></div></td></tr>
+<tr><td>  —</td>
+<td class="r"><div>VI.</div></td>
+<td class="drap">— Les guerres intérieures et les volontés populaires</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c13">107</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="4" class="c"><div>LIVRE QUATRIÈME<br>
+<span class="b">Les forces politiques nouvelles.</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2">Chapitre I.</td>
+<td class="drap">— Le conflit entre les nécessités économiques
+nouvelles et les anciens principes</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c14">115</a></div></td></tr>
+<tr><td>  —</td>
+<td class="r"><div>II.</div></td>
+<td class="drap">— Rôle moderne des forces collectives. Division
+des sociétés en groupements corporatifs</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c15">122</a></div></td></tr>
+<tr><td>  —</td>
+<td class="r"><div>III.</div></td>
+<td class="drap">— La lutte du nombre contre les élites</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c16">127</a></div></td></tr>
+<tr><td>  —</td>
+<td class="r"><div>IV.</div></td>
+<td class="drap">— Les pôles politiques nouveaux et les futurs
+maîtres du monde</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c17">132</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="4" class="c"><div>LIVRE CINQUIÈME<br>
+<span class="b">Nécessités déterminant les institutions politiques.<br>
+Pourquoi l’Europe marche vers la dictature.</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2">Chapitre I.</td>
+<td class="drap">— La décadence du parlementarisme et l’évolution
+des peuples vers la dictature</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c18">141</a></div></td></tr>
+<tr><td>  —</td>
+<td class="r"><div>II.</div></td>
+<td class="drap">— Les formes récentes de dictature réalisées
+en Europe</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c19">150</a></div></td></tr>
+<tr><td>  —</td>
+<td class="r"><div>III.</div></td>
+<td class="drap">— Raisons psychologiques du danger des dictatures</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c20">157</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="4" class="c"><div>LIVRE SIXIÈME<br>
+<span class="b">Les illusions sur l’origine et la répartition des richesses.</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2">Chapitre I.</td>
+<td class="drap">— Les illusions sur la nature du capital.</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c21">161</a></div></td></tr>
+<tr><td>  —</td>
+<td class="r"><div>II.</div></td>
+<td class="drap">— Les conflits entre l’intelligence, le capital et le travail</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c22">168</a></div></td></tr>
+<tr><td>  —</td>
+<td class="r"><div>III.</div></td>
+<td class="drap">— Comment l’Amérique a résolu le problème
+de la lutte des classes</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c23">176</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="4" class="c"><div>LIVRE SEPTIÈME<br>
+<span class="b">La situation financière du monde.</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2">Chapitre I.</td>
+<td class="drap">— L’appauvrissement de l’Europe et l’hégémonie
+financière de l’Amérique</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c24">187</a></div></td></tr>
+<tr><td>  —</td>
+<td class="r"><div>II.</div></td>
+<td class="drap">— La situation financière de la France</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c25">195</a></div></td></tr>
+<tr><td>  —</td>
+<td class="r"><div>III.</div></td>
+<td class="drap">— Le thermomètre psychologique des situations
+financières</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c26">204</a></div></td></tr>
+<tr><td>  —</td>
+<td class="r"><div>IV.</div></td>
+<td class="drap">— Difficultés psychologiques des réformes administratives</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c27">209</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="4" class="c"><div>LIVRE HUITIÈME<br>
+<span class="b">Rôle de la monnaie dans l’évolution économique du monde.</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2">Chapitre I.</td>
+<td class="drap">— Les formes diverses de la monnaie. Apparences
+et réalités</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c28">221</a></div></td></tr>
+<tr><td>  —</td>
+<td class="r"><div>II.</div></td>
+<td class="drap">— Stabilisation et revalorisation</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c29">226</a></div></td></tr>
+<tr><td>  —</td>
+<td class="r"><div>III.</div></td>
+<td class="drap">— Facteurs économiques et psychologiques
+du problème de la stabilisation</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c30">234</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="4" class="c"><div>LIVRE NEUVIÈME<br>
+<span class="b">Rôle de l’idéal dans la vie des peuples.<br>
+La religion socialiste.</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2">Chapitre I.</td>
+<td class="drap">— L’évolution des idéals modernes</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c31">243</a></div></td></tr>
+<tr><td>  —</td>
+<td class="r"><div>II.</div></td>
+<td class="drap">— Les progrès de la religion socialiste</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c32">251</a></div></td></tr>
+<tr><td>  —</td>
+<td class="r"><div>III.</div></td>
+<td class="drap">— La mentalité bolcheviste</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c33">265</a></div></td></tr>
+<tr><td>  —</td>
+<td class="r"><div>IV.</div></td>
+<td class="drap">— Luttes du socialisme et du syndicalisme
+contre la civilisation</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c34">273</a></div></td></tr>
+<tr><td>  —</td>
+<td class="r"><div>V.</div></td>
+<td class="drap">— La défense contre le communisme</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c35">279</a></div></td></tr>
+<tr><td>  —</td>
+<td class="r"><div>VI.</div></td>
+<td class="drap">— Les antinomies de l’âge moderne. Visions
+d’avenir</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c36">291</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="3" class="sc padtop">Conclusions</td>
+<td class="bot r padtop"><div><a href="#c37">298</a></div></td></tr>
+</table>
+</div>
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em small">E. GREVIN — IMPRIMERIE DE LAGNY — 7-1927.</p>
+
+
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76269 ***</div>
+</body>
+</html>
+
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