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diff --git a/76252-h/76252-h.htm b/76252-h/76252-h.htm new file mode 100644 index 0000000..1e7e93e --- /dev/null +++ b/76252-h/76252-h.htm @@ -0,0 +1,6212 @@ +<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"> +<head> + <meta charset="UTF-8"> + <title> + Jupe Courte | Project Gutenberg + </title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + <style> + +body { + margin-left: 10%; + margin-right: 10%; +} + + h1,h2,h3,h4,h5 { + text-align: center; /* all headings centered */ + clear: both; +} + +p { + margin-top: .51em; + text-align: justify; + margin-bottom: .49em; +} + +hr { + width: 33%; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 2em; + margin-left: 33.5%; + margin-right: 33.5%; + clear: both; +} + +hr.tb {width: 45%; margin-left: 27.5%; margin-right: 27.5%; visibility: hidden;} +hr.chap {width: 65%; margin-left: 17.5%; margin-right: 17.5%;} +@media print { hr.chap {display: none; visibility: hidden;} } + + +div.chapter {page-break-before: always;} +.nobreak {page-break-before: avoid;} + +table { + margin-left: auto; + margin-right: auto; +} + + +.pagenum { /* uncomment the next line for invisible page numbers */ + /* visibility: hidden; */ + position: absolute; + left: 92%; + font-size: small; + text-align: right; + font-style: normal; + font-weight: normal; + font-variant: normal; + text-indent: 0; +} /* page numbers */ + + +.center {text-align: center;} + +.smcap {font-variant: small-caps;} + +.allsmcap {font-variant: small-caps; text-transform: lowercase;} + + </style> +</head> +<body> +<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76252 ***</div> + +<h1>Jupe Courte</h1> + + +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<h2 class="nobreak" id="DU_MEME_AUTEUR">DU MÊME AUTEUR</h2> +</div> + + +<table> +<tr><td><span class="allsmcap">JEUNES FILLES</span>, <i>6<sup>e</sup> édition</i> </td><td> 1 vol.</td></tr> +</table> + + +<h3><i>EN PRÉPARATION</i></h3> + +<table> +<tr><td><span class="smcap">L'HOMME TOUT NU</span> </td><td> 1 vol.</td></tr> +<tr><td><span class="smcap">MAROZIA</span> </td><td> 1 vol.</td></tr> +<tr><td><span class="smcap">LES CHERCHEURS D'OUBLI</span> </td><td> 1 vol.</td></tr> +<tr><td><span class="smcap">LE FIN DU FIN</span> </td><td> 1 vol.</td></tr> +</table> + + +<p class="center"> +CORBEIL.—IMPRIMERIE B. RENAUDET. +</p> + +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<h2> +CATULLE MENDÈS +</h2> +<h1 class="nobreak">Jupe Courte</h1> + +<h4>DEUXIÈME ÉDITION</h4> + +<h4>PARIS</h4> +<h4>VICTOR-HAVARD, ÉDITEUR</h4> +<h4>175, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 175</h4> + +<h4>1885</h4> +<h5>Tous droits de traduction et de reproduction réservés.</h5> + +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_i">[Pg i]</span></p> +</div> + +<p id="Jamais_letourdie_Erato_qui_me_dicte_ces"><i>Jamais l'étourdie Érato qui me dicte ces +contes,—étourdie, mais respectueuse des +convenances,—ne m'eût permis de l'habiller +d'une jupe courte, très courte! si elle n'était +persuadée, comme je le suis moi-même, qu'à +l'heure prochaine où paraîtra ce livre, les +costumes les plus succincts seront ceux précisément +qu'exigera la bienséance.</i></p> + +<p><i>Oui, je crois qu'avant peu de temps il se +manifestera un changement radical dans l'habillement +des femmes et des hommes. La +parure nous réserve cette surprise prochaine +de cacher ce qu'elle laissait voir, de laisser voir +ce qu'elle cachait. Pour ne parler ici que des<span class="pagenum" id="Page_ii">[Pg ii]</span> +atours féminins auxquels surtout m'intéresse +la spécialité de l'instinct viril, il me paraît +évident que des transpositions vont se produire +dans le prolongement et le raccourcissement des +étoffes; et le moment a cessé d'être lointain où +les plus pures vierges, où les plus chastes +épouses, dérobant sous de décentes épaisseurs +leur visage naguère offert à tous les yeux, +étaleront sans aucune gêne les plus mystérieux +charmes, dont la révélation, précédemment, +n'était obtenue que grâce à l'hymen ou +grâce à l'adultère, ces deux moyens extrêmes. +J'en suis persuadé: les femmes dénuderont +couramment, avec l'aisance de l'habitude, +leurs jambes, leurs cuisses, leur ventre +où s'épanouit comme une fleur-camée le +calice du nombril, elles n'emprisonneront +plus la pointe rose de leurs seins; ce sera un +usage communément admis, pour les promenades +au Bois, d'asseoir sur le satin broché +des victorias la neige des plus excessives callipygies, +agrémentée sans doute de quelque +maquillage et se nuageant, de peur des hâles, +d'un tulle de voilette; mais, en revanche, les +faces, hermétiquement dissimulées, ignoreront<span class="pagenum" id="Page_iii">[Pg iii]</span> +l'injure de l'air et des regards, et les +salons les moins prudes se feront un devoir +de ne pas admettre à leurs cotillons les personnes +convaincues d'avoir laissé admirer à +d'indiscrets amis la rougeur de leurs lèvres +ou la fossette de leur sourire.</i></p> + +<p><i>Des esprits superficiels vont peut-être +supposer que cette évolution du costume féminin +aura pour motif certaines variations +climatériques facilement imaginables en un +temps où les lois naturelles se détraquent +comme tout le reste. Telle n'est pas ma pensée. +Les races sauvages se vêtent ou se dévêtent +selon la diversité des températures, et la toilette, +chez elles, obéit à la froideur polaire +ou à la torridité du Midi: les Groënlandaises +s'enveloppent de peaux de rennes jusqu'aux +oreilles, parce que le vent glacial les cingle; +les Hottentotes, parce que le soleil les brûle, +en arrivent à repousser l'importunité du +pagne. Mais, dans l'état de civilisation, où +l'artifice humain déjoue les rigueurs saisonnières, +pourrait même triompher des plus +violents cataclysmes, le froid et le chaud +n'ont sur l'habillement qu'une très médiocre<span class="pagenum" id="Page_iv">[Pg iv]</span> +influence: nos femmes ne songent guère à se +couvrir ou à se découvrir; elles se voilent ou +se dévoilent, montrent de leur corps tantôt +plus, tantôt moins, tantôt ceci, tantôt cela, +non point par concession aux changements +atmosphériques, qui ne sauraient les atteindre, +mais par obéissance aux lois raffinées +de la mode, variables elles-mêmes selon les +transformations que subissent les idées de +modestie et d'immodestie; de sorte que le +déplacement du costume aura sa cause dans +un déplacement de la pudeur.</i></p> + +<p><i>Or, qui se refuserait aujourd'hui à reconnaître +que la pudeur—j'entends la vôtre, +irréprochables lectrices!—est sur le point +de changer d'objet, de devenir en conséquence +très différente de ce qu'elle fut naguère, de ce +qu'elle feint d'être encore, par attache à d'antiques +routines? A voir les choses d'une +façon un peu générale, elle a pour but de +dérober le plus possible à notre convoitise les +trésors capables d'éveiller la pensée des délices +suprêmes; elle s'ingénie—pour le faire +désirer davantage—à dissimuler le féminin +de la femme: elle met du mystère sur les<span class="pagenum" id="Page_v">[Pg v]</span> +choses intimes de l'amour, les écarte, les nie; +elle est comme la fuite, sous un masque, du +sexe. Pourquoi, l'hiver dernier, le corsage +des robes n'osait-il pas, même après les +valses les plus abandonnées, bâiller au +point de laisser voir, entière, la double rondeur +des gorges liliales? parce que nos désirs +se seraient nichés dans l'intervalle adorable +des seins. Pourquoi la malines du jupon se +lève-t-elle plus haut à peine que la cheville, +quand les mondaines mettent au marchepied +des voitures la pointe de la bottine? parce +que beaucoup d'hommes encore s'affolent d'une +jambe dans le bas rose et noir, quadrillé. +Mais,—ô déplorable fin des dépravations +modernes!—voici que l'heure approche où +les beautés dont s'alluma notre appétence +cesseront de nous ravir et de nous troubler; +devenus, à force de criminels raffinements et +de complications scélérates, les chercheurs +jamais assouvis de l'au delà du baiser, nous +ne voudrons plus, nous ne saurons plus +trouver notre joie dans ce qui en fut si +longtemps la cause la plus naturelle. +Notre amour ou notre luxure s'acharnera<span class="pagenum" id="Page_vi">[Pg vi]</span> +d'abord à l'excessif, puis, par des +transpositions que conseille la lassitude des +vieilles extases et des abus eux-mêmes, la +tentation de l'invraisemblable, fût-il, en apparence, +plus honnête, nous hantera seule, +victorieusement; pleins de la rancœur du +plus, nous en viendrons,—réaction fatale +de nos sens surmenés,—à être assoiffés du +moins, pourvu qu'il soit anormal, pas à sa +place; notre débauche se subtilisera jusqu'à +l'innocence; après tant d'impudeurs, nous +nous plairons dans l'infamie d'être chastes, +exprès; nous connaîtrons la corruption abominable +de l'ingénuité volontaire; et ce sera +quelque chose comme un marquis de Sade +qui se serait appris à rougir rien qu'à voir +une petite fille mouiller dans le ruisseau le +bout de son pied menu! Vainement par des +audaces extrêmes, moins coupables que nos +retenues, nos amies étonnées essayeront de +nous convier aux plaisirs d'autrefois; vainement +la transparence des peignoirs sur la +chaise-longue, ou le décolletage effréné des +corsages qui ne tiennent à rien, ou la nudité +nocturne dans le désordre des draps, s'efforcera<span class="pagenum" id="Page_vii">[Pg vii]</span> +de raviver les anciennes convoitises; +nous considérerons avec une indifférence presque +parfaite, nous baiserons par convenance, +d'un air ennuyé, qui va bâiller, ce qui jadis +nous eût mis toutes les flammes aux lèvres; +pour un adorable corps émergeant d'une robe +qui glisse, nous ne serons pas plus émus que +nous ne l'étions pour une main qui sortait +d'un gant. Au contraire nous frémirons de la +tête aux pieds et le sang gonflera les veines +de nos tempes, s'il nous arrive d'entrevoir +une ligne de chair sous la soie étroite d'une +manche très longue! Et bientôt, les femmes +à leur tour, comprenant le sens dessus dessous +de notre sensualité, n'attacheront aucune importance +à des charmes désormais dédaignés; +elles n'auront pas souci de leur donner la +plus-value du mystère; leur pudeur se transposera, +comme notre désir! Puisque ce ne +sera pas une faveur de les laisser voir, elles +montreront à tout le monde, dans les salons, +dans les théâtres, dans les rues, leurs jambes, +leurs flancs, leurs seins. Mais, s'accommodant +d'une décence nouvelle, propre à +exaspérer notre nouvelle concupiscence, elles<span class="pagenum" id="Page_viii">[Pg viii]</span> +nous cacheront, nous laisseront à peine deviner +leurs fronts, leurs yeux, leurs timides +lèvres; et ce ne sera point sans un long +stage d'amour, sans des prières et des larmes, +sans des serments de fidélité éternelle, +que nous obtiendrons d'apercevoir enfin, +pendant leur rougeur détournée, l'ongle rose +d'un petit doigt tremblant.</i></p> + +<p><i>Vous savez maintenant pourquoi ma fantaisie, +qui prévoit l'avenir, se montre à vous +en jupe courte; si, une voilette sur les yeux, +elle ne vous cèle ni son mollet rose, sans +bas rose, ni son pied menu et nu, si elle +laisse tout entrevoir dans l'envolement fantasque +des jupons, c'est par respect des convenances! +et vous ne manquerez pas de lui +tenir compte de sa délicate réserve.</i></p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_1">[Pg 1]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="JUPE_COURTE">JUPE COURTE</h2> +</div> + + +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<h2 class="nobreak" id="LE_PARFUM_VOLE">LE PARFUM VOLÉ</h2> +</div> + + +<h3>I</h3> + +<p>Madame de Marcellis sonna, carillonna, +entra comme une bourrasque—bourrasque +de dentelle et de faille dans de la poudre +de riz envolée,—et tel fut l'ouragan +de son intrusion qu'elle eut l'air d'avoir +enfoncé la porte que venait de lui ouvrir +une soubrette confondue de cette visite +effrénée à neuf heures du matin.</p> + +<p>—Ne dis pas un mot! Ne t'étonne de +rien!</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_2">[Pg 2]</span></p> + +<p>—Mais, Madame...</p> + +<p>—Prends! c'est un billet de banque.</p> + +<p>Et la jolie Furie, une Furie qui serait +une Grâce, traversa le salon, le boudoir, +soulevait déjà la portière de la chambre à +coucher.</p> + +<p>—Mais, Madame, ma maîtresse est +sortie.</p> + +<p>—Je le sais!</p> + +<p>—Pour longtemps.</p> + +<p>—Je le sais!</p> + +<p>—Elle est allée au Bois...</p> + +<p>—Je le sais!</p> + +<p>—Elle ne rentrera pas avant midi.</p> + +<p>—Je le sais!</p> + +<p>—La chambre est en désordre.</p> + +<p>—Grâce à Dieu!</p> + +<p>—Le lit n'est pas fait.</p> + +<p>—Je l'espère bien!</p> + +<p>Elle constata de ses propres yeux que +la batiste des draps, les couvertures repoussées +par le bâillement du réveil et<span class="pagenum" id="Page_3">[Pg 3]</span> +l'allongement de la jambe qui cherche le +tapis, l'oreiller garni d'alençon où s'enfonçait +un creux pas plus grand qu'une +mignonne tête, n'avaient pas été touchés +depuis le lever récent; une chemise de +nuit, en surah noir, tombée dans un glissement, +encore tiède sans doute, bouffait +en rond sur la marche du lit, avec des +plis qui se souviennent, près des étroites +mules de satin mauve, un peu roses +comme du souvenir des pieds menus qui +s'y nichèrent.</p> + +<p>—Tu n'as pas ouvert les fenêtres, au +moins?</p> + +<p>—Non, Madame.</p> + +<p>—A la bonne heure!</p> + +<p>Et alors, dans la chambre imprégnée de +l'intime et mystérieux arome que communiquent +à l'air, aux étoffes, aux meubles, à +toutes les choses, l'épanouissement d'une +jeune chair amollie par la chaleur nocturne +et l'haleine d'un sommeil aux fraîches lèvres, +ce fut un extraordinaire et adorable<span class="pagenum" id="Page_4">[Pg 4]</span> +spectacle. Son chapeau, sa pelisse, sa robe, +qui ne tenait guère, le jupon de soie, le +jupon de nanzouck, et les voiles plus proches +des plus secrètes nudités, et les bas +qui eurent en l'air des palpitations d'ailes, +madame de Marcellis retira, dénoua, déchira, +arracha tout! si bien qu'elle apparut +aussi nue que les naïades des peintures, +éraillant du bout rosé de l'orteil la nappe +des sources au fond des bois. Stupéfaction +de la femme de chambre qui poussait +des cris, levait les bras au plafond! L'étrange +visiteuse ne se laissait pas détourner +de son dessein. Elle saisit la chemise en +surah noir, s'en vêtit, la serrant contre +elle, y prenant des tiédeurs; se fourra +dans le lit, mit sa tête dans le creux +de l'oreiller, tira plus haut que ses +oreilles le désordre des draps et des +couvertures. «Mais, Madame... mais, +Madame...» Elle n'entendait pas, ou +feignait de ne pas entendre. Elle remuait, +s'allongeait, se pelotonnait, cessait<span class="pagenum" id="Page_5">[Pg 5]</span> +tout à coup de bouger: ses seins +s'enflaient longuement jusqu'à soulever +les étoffes, comme si elle eût voulu +aspirer tout entier quelque cher et intense +parfum; puis elle s'agitait de plus belle, +frottait à la batiste ses bras, ses jambes, +ses reins, son ventre, toute sa peau, baisait +ou mordait la place chaude de l'oreiller, +secouait sa chevelure, qui était comme un +piège offert à toutes les senteurs éparses. +Enfin, après être restée une heure dans +le lit usurpé, elle consentit à en sortir, +mais elle garda la chemise de surah, sur +laquelle elle remit, avec la hâte d'un avare +qui referme sa cassette, le jupon, la robe +et la pelisse. Rhabillée aussi hermétiquement +que possible, emmitouflée jusqu'aux +oreilles, la voilette très épaisse baissée +jusqu'au menton comme pour emprisonner +le souffle, elle s'enfuit aussi vite qu'elle +était venue, fut en une minute au bas de +l'escalier, se jeta dans sa voiture, se fit conduire +chez le vicomte Tristan, l'éveilla d'un<span class="pagenum" id="Page_6">[Pg 6]</span> +baiser, et se glissa près de lui, dans la +chemise de surah noir!</p> + +<hr class="tb"> + +<p>Cependant, gardez-vous de croire que +madame de Marcellis eût perdu la raison. +Une personne très sensée, au contraire; +il ne faut pas juger les gens sur de +vaines apparences. Amoureuse du vicomte +Tristan, amoureuse comme on ne l'est +pas, elle souffrait étrangement à cause +de l'indifférence de son ami, que dissimulaient +mal de caressantes courtoisies. +Elle n'était ni désirée ni chérie comme +elle eût voulu l'être, et elle devinait +bien dans sa tristesse dépitée qu'il se rappelait +avec trop de complaisance cette terrible +madame de Ruremonde dont on ne se +détache jamais tout à fait. Mais de la maîtresse +de naguère, que regrettait-il surtout?<span class="pagenum" id="Page_7">[Pg 7]</span> +l'or léger des cheveux, la rougeur des lèvres, +la rousseur bistre des paupières lasses,—madame +de Ruremonde se teint et se maquille +si délicieusement!—le coquillage rosé +d'une oreille ou la nacre un peu azurée des +dents? Se souvenait-il de quelque perversité +délicate, d'un de ces raffinements ineffables, +où toute la monstruosité se complique de +toute la pudeur, et où l'on dit, hélas! +que madame de Ruremonde excelle? La +pauvre amoureuse ne savait à quelle pensée +s'arrêter, lorsque, un soir, en lui baisant +les cheveux, Tristan s'écria, dans une +échappée de franchise dont il dut regretter +la brutalité: «Eh! ma toute chère, +où donc achetez-vous vos odeurs? Si ce +parfum n'était le vôtre, je crois, en vérité, +qu'il y en aurait de plus exquis.» Ce fut +un trait de lumière! Un vague arome, personnel, +mystérieux, où se synthétisait toute +une chair baisée, l'exhalaison, sans doute +avivée à dessein, d'on ne sait quelle intime +tiédeur, voilà ce qu'il regrettait de l'amour<span class="pagenum" id="Page_8">[Pg 8]</span> +défunt. Elle n'hésita pas un instant: ce qu'il +voulait, elle le lui donnerait! C'est pourquoi +elle s'était précipitée de si grand matin dans +la chambre en désordre de madame de Ruremonde, +s'était fourrée dans le lit plein d'un +chaud souvenir de dormeuse; c'est pourquoi, +toute imbue de parfums volés, elle +avait apporté au vicomte Tristan, sous +la chemise de surah noir, les odorantes +délices de l'alcôve rivale.</p> + + +<h3>III</h3> + +<p>Quand elle rentra chez elle,—après la +plus douce des matinées,—le bonheur +riait dans ses yeux, lui mettait partout, au +front, à la joue, aux lèvres, des roses gaies, +épanouies. Elle avait réussi! elle avait +triomphé! Oui, voulue, adorée, prise, +comme elle prétendait l'être, avec toutes +les ardeurs, avec toutes les extases. La<span class="pagenum" id="Page_9">[Pg 9]</span> +bonne idée qu'elle avait eue de s'aller coucher +dans les draps de son ennemie! +comme elle leur avait bien dérobé le secret +d'être aimée! Ce qui la ravissait surtout, +c'était que Tristan, éperdu, avait juré +qu'il la reverrait avant la fin de la journée; +il ne pouvait plus vivre sans elle, voulait +l'emporter, n'importe où, très loin, être +seuls sans cesse, elle et lui. A la vérité, une +chose la tourmentait un peu: l'odeur empruntée +s'enfuirait, la chemise de surah ne +se souviendrait pas longtemps de la chair +qu'elle caressa d'abord; mais madame de +Marcellis espérait que l'illusion persistante +de l'amour enfin venu croirait toujours +aspirer la senteur évanouie. Un autre sujet +d'inquiétude, c'était que sa conduite ne lui +paraissait pas tout à fait irréprochable: elle +éprouvait, la voleuse, une espèce de scrupule, +à présent; c'était peu, ce qu'elle avait +pris, un parfum! n'importe, elle avait pris +le bien d'autrui, et rien n'est plus répréhensible. +Sa conscience n'était pas tranquille;<span class="pagenum" id="Page_10">[Pg 10]</span> +elle aurait eu beaucoup de remords—si +elle n'avait pas eu tant de joie! Ah! comme +elle était heureuse, entre les baisers de +naguère et les baisers de bientôt! Elle +attendait, dans les ravissements d'une +impatience alléchée, l'heure où elle devait +revoir le vicomte. Hélas! l'heure vint, +non l'amant, et voici la lettre qu'elle ouvrit, +pressentant un désastre, osant à peine lire: +«Me pardonnerez-vous d'avoir repris dans +votre amour le goût d'un ancien bonheur? +Pour me détacher d'une ingrate, j'avais fait +tous les efforts; peu à peu, l'oubli venait; +quelques jours encore, et, n'appartenant +qu'à vous, je n'aurais plus su le nom de +celle qui m'avait appartenu. Par quel fatal +change, ce matin, ai-je respiré ses lèvres sur +vos lèvres? Par quel miracle le parfum de +votre adorable corps m'a-t-il affolé du parfum +de son corps, à elle? O vous que +j'allais aimer, je vous dois l'irrésistible tentation +de n'aimer qu'elle seule; et je vous +fuis, parce que je l'ai retrouvée en vous.»<span class="pagenum" id="Page_11">[Pg 11]</span> +Toutes les larmes qu'elle réservait pour le +plaisir, madame de Marcellis les pleura de +douleur, et de dépit aussi. Mais quoi! elle +fut bien obligée de reconnaître qu'elle était +justement punie; et c'est une chose avérée +que le bien mal acquis ne profite jamais.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_15">[Pg 15]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="LE_RACCOMMODEUR">LE RACCOMMODEUR +DE CRUCHES</h2> +</div> + + +<h3>I</h3> + +<p>En ce temps-là, dans un très grand village +où l'on ne comptait pas moins de deux +millions d'habitants,—j'espère que vous +ne pousserez pas l'indiscrétion jusqu'à me +demander en quel pays était situé ce village +absolument disparu,—un préjugé, triomphant +malgré les murmures de tous les gens +pratiques, exigeait que les jeunes filles, en +se mariant, offrissent à leurs époux, outre<span class="pagenum" id="Page_16">[Pg 16]</span> +une dot en espèces trébuchantes et en rentes +sur l'Etat, une petite et frêle cruche, pas +plus grande qu'un calice, absolument intacte; +et le mari, à peine offerte, la brisait, +d'un coup de poing, impitoyablement. Quel +sens avait cette coutume? Se plaisait-on à +compter, dans les débris de la faïence, les +futures années de bonheur? Pour ce qui est +de la cruche elle-même, les peintres et les +poètes de l'époque en question ayant tous +omis,—par suite d'un autre préjugé non +moins triomphant,—de la reproduire sur +leurs toiles et de la décrire dans leurs vers, +je ne puis vous fournir que des renseignements +très incomplets à propos de cette +offrande nuptiale; tout porte à croire, cependant, +qu'elle était agréable à voir, +mignonne, délicate, peinte d'un rose vif +sous des feuillaisons d'or ou d'ébène; on +peut supposer aussi qu'elle renfermait le +plus fréquemment une essence des plus +précieuses. Ce qui est certain, c'est que les +mariés tenaient infiniment à la recevoir dans<span class="pagenum" id="Page_17">[Pg 17]</span> +un état d'intégrité parfaite; ils se montraient +fort mécontents de l'ébréchure la moins +grave; pour une fêlure, ils poussaient les +hauts cris. L'absurdité de leur exigence +éclatait surtout en ceci qu'ils n'avaient +d'autre but, eux-mêmes, que de briser la +cruche. Puisque, en définitive, sa fonction +était d'être cassée, qu'importait, je vous le +demande, qu'elle l'eût été hier, ou le fût +aujourd'hui? Il semble, au contraire, qu'un +nouvel époux aurait dû se réjouir d'avoir à +prendre une peine de moins. Mais les +hommes de ce temps-là étaient sur ce point +d'une obstination sans égale; les meilleurs +raisonnements ne les persuadaient guère. +Bénissons la Providence d'être nés dans un +siècle où l'humanité s'est dégagée enfin de +cette préoccupation puérile et de tant d'autres. +Plus la faïence était malaisée à casser, +plus ils témoignaient de joie, les imbéciles! +C'était à sa solidité qu'ils mesuraient leur +gloire; et ils ne connaissaient pas d'aussi +fier triomphe que de s'y retourner l'ongle,<span class="pagenum" id="Page_18">[Pg 18]</span> +dans l'effort, ou de s'y ensanglanter les +doigts.</p> + + +<h3>II</h3> + +<p>Etant donné cet état des esprits, les jeunes +filles, cela va sans dire, prenaient grand +soin du précieux objet; lui épargnant autant +que possible les heurts, les coups de vent, +toutes les chances de mésaventure; et, +lorsqu'il fallait l'épousseter, elles avaient la +précaution tremblante, la légèreté de main +d'un collectionneur qui manie une figurine +de Saxe ou un ivoire du Japon. De peur de +le briser ou de l'emplir, elles se gardaient +bien d'aller à la fontaine! Et elles ne se +bornaient pas à l'entourer des plus délicats +ménagements; elles le voilaient sous des +étoffes, soies, laines, mousselines, non +moins propres à décourager les regards +indiscrets qu'à amortir les coups; une personne +se destinant au mariage,—il y<span class="pagenum" id="Page_19">[Pg 19]</span> +avait alors, déjà, de ces vocations malheureuses,—craignait +presque autant de laisser +voir sa cruche que de la laisser rompre. +Malgré tant de précautions, des incidents +fâcheux se produisaient quelquefois; un +malheur est si vite arrivé! ainsi qu'on peut +le voir dans la célèbre peinture de Greuze. +Les jeunes filles qui, à cause d'un faux pas +ou par suite de quelque autre étourderie, ne +pouvaient plus joindre à leur dot qu'une +cruche sensiblement entamée, d'occasion +pour ainsi dire, avaient, il est vrai, la possibilité +de s'excuser sur sa fragilité, reconnue +de tout le monde, et sur les entreprises +adroites ou violentes de certains impertinents +qui prétendaient jouir, hors du +mariage, du privilège des époux. Mais ces +excuses n'étaient pas pour innocenter tout à +fait les pauvres enfants; on les regardait +d'un mauvais œil, en feignant de les +plaindre, et il était peu commun qu'elles +réussissent à se marier. Celles même qui, à +force de mystérieuse hypocrisie, parvenaient<span class="pagenum" id="Page_20">[Pg 20]</span> +à cacher leur mésaventure,—une cruche, +cela peut se fêler sans faire de bruit,—ne +s'en trouvaient guère mieux, grâce à la discourtoisie +furibonde des maris déçus. De +sorte que, par pitié pour les ingénues dont +le trésor de faïence s'était quelque peu +émietté,—et dans l'espoir aussi d'une +honnête rétribution,—des gens habiles se +demandèrent s'il n'existait pas un moyen +de remettre, après accident, les choses en +leur premier état, ou à peu près; et, dans +le village de deux millions d'âmes, il ne +tarda pas d'y avoir des spécialistes fort +entendus qui faisaient métier de raccommoder +les cruches nuptiales.</p> + + +<h3>III</h3> + +<p>Aucun de ces spécialistes ne fut aussi +illustre que celui dont je veux vous parler. +Sa réputation était à ce point répandue qu'on +venait de tous les pays du monde lui soumettre<span class="pagenum" id="Page_21">[Pg 21]</span> +les cas de brisure les plus difficultueux. +Et, en vérité, il méritait bien cette +gloire, féconde en beaux profits, par le +grand nombre et la perfection de ses raccommodages. +De quels procédés usait-il? +Je ne saurais le dire; sans doute il est mort +sans livrer le secret de son invention, et les +chroniqueurs dont je m'inspire sont muets +sur ce point. Mais il est sûr qu'il obtenait +des résultats merveilleux. «Ne pleurez plus +pour vos objets cassés,» aurait pu être la +devise de cet homme utile et célèbre. Maintenant +les maris les plus attentifs ignoraient +les fâcheuses déceptions naguère trop fréquentes; +quelques jours de sa méthode +appliquée suffisaient à faire disparaître toutes +les craquelures, tous les fendillements de +l'objet avarié. C'était sans crainte que les +jeunes personnes se hasarderaient désormais +à quelque négligence: elles pouvaient +compter sur lui; il était le restaurateur, +presque providentiel, d'une exquise fragilité! +Et sa science ne s'en tenait pas à<span class="pagenum" id="Page_22">[Pg 22]</span> +effacer les traces d'un accident unique, +furtif. Non! les cruches même qu'un usage +mille fois renouvelé avait ébréchées, défoncées, +mises en morceaux, reprenaient, +grâce à lui, la solidité et le brillant du neuf. +Naturellement de tels succès lui valurent +nombre d'envieux. Il se trouva des gens +pour dire qu'on exagérait ses mérites, que +la bonne apparence de ses soudures ne +résistait pas à un examen un peu sérieux, +que seuls les sots s'y laissaient prendre. +Quel homme de génie n'a pas été bafoué? +Quelle grande invention n'a pas été niée? +Mais les jaloux se virent bientôt réduits au +silence par une aventure absolument extraordinaire, +qui fut divulguée on ne sait comment, +et qui mit le comble à la gloire du +praticien.</p> + + +<h3>IV</h3> + +<p>Une fois qu'il était dans son cabinet,—ayant +déjà reçu ce jour-là deux ou trois<span class="pagenum" id="Page_23">[Pg 23]</span> +cents clientes, car il était fort expéditif,—il +vit entrer un jeune homme, grand, brun, +et une jeune fille, un peu chétive, timide, +qui baissait les yeux.</p> + +<p>—Bon, pensa-t-il, une enfant qui n'a pas +osé venir seule et que son frère accompagne.</p> + +<p>Et, se levant avec politesse:</p> + +<p>—Je vois ce dont il s'agit. Mademoiselle, +sans penser à mal, aura laissé sa cruche +échapper de sa main. Un tout petit accident! +Pas de complications! réparation +facile.</p> + +<p>Mais le jeune homme répondit pendant +que la visiteuse, sous sa voilette, rougissait +jusqu'aux yeux:</p> + +<p>—Hélas! vous vous méprenez, Monsieur. +Ce n'est pas pour un raccommodage que +nous désirons vous consulter. Bien au contraire! +Nous sommes mariés depuis deux +semaines, madame et moi; et quoique +j'aie le bras singulièrement robuste, malgré +la pesanteur de mon poing, il m'a été impossible<span class="pagenum" id="Page_24">[Pg 24]</span> +jusqu'à ce jour de casser la cruche +dont ma femme m'a fait présent selon +l'usage. Une telle situation, vous le pensez +bien, a tout ce qu'il faut pour me déplaire; +et je suis venu vous demander, bien que le +cas soit justement au rebours de votre +spécialité...</p> + +<p>L'illustre praticien était confondu d'étonnement! +Des cruches qui se rompent trop +vite, qui cèdent,—étant de qualité médiocre,—au +premier effort, il savait bien +qu'il en existait par milliers; mais en aucun +temps, non, en aucun temps, il n'avait +entendu parler d'une cruche capable de +résister pendant deux semaines,—si +étrangement dure qu'elle fût,—aux chocs +redoublés d'un poing très violent. Il y avait +là une anomalie des plus remarquables, partant +des plus intéressantes; et ce fut avec un +vif empressement qu'il s'offrit à examiner, +sur l'heure, l'objet si inconcevablement +solide.</p> + +<p>Il le considéra, longtemps, à loisir, avec<span class="pagenum" id="Page_25">[Pg 25]</span> +méthode, reconnut qu'il était intact, en +effet. Et, tout à coup, il eut peine à retenir +un cri de surprise et de triomphe! Car, en +levant les yeux vers la jeune femme, dont +la voilette était tombée, il venait de reconnaître +en elle une de ses clientes: cette +cruche,—cette cruche incassable,—c'était +lui qui l'avait raccommodée!</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_29">[Pg 29]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="LA_SONNETTE">LA SONNETTE</h2> +</div> + + +<p>Leur amitié de jeunes femmes était restée +tout à fait pareille à leur camaraderie de +petites filles. Elles s'aimaient dans le monde +comme elles s'étaient adorées au couvent; +ne se quittaient guère, allaient au Bois dans +la même voiture, au théâtre dans la même +avant-scène, portaient des toilettes semblables, +avaient entre elles, tout bas, à +chaque instant, sans motif, ces menus jacassements +d'écolières, confidentiels, mêlés de +petits rires, que l'on prendrait pour des +bavardages de fauvettes; et c'était leur<span class="pagenum" id="Page_30">[Pg 30]</span> +meilleur plaisir, quand on ne les regardait +pas,—mais on les regardait presque +toujours, jolies comme elles étaient,—de +se baiser à la dérobée, dans quelque coin, +sous les voilettes vite levées et baissées. +Jamais elles n'auraient épousé, Jeanne, +M. de la Paumerie, et Pascale, M. de +Montfriloux, s'ils ne s'étaient engagés à les +loger dans la même maison. Les maris +tinrent la promesse des fiancés. Elles habitaient +rue Malesherbes, Pascale au premier, +Jeanne au second; un escalier intérieur, du +boudoir de l'une, allait au boudoir de l'autre; +de sorte qu'elles pouvaient se voir à toute +heure, se rencontraient parfois sur les marches +du milieu, s'asseyaient là, se contant +mille choses, pas coiffées, en peignoir; et +elles n'auraient pas été plus séparées qu'aux +Ursulines, si leurs lits conjugaux avaient +été aussi voisins que leurs lits de pensionnaires, +l'an passé, dans le grand dortoir +blanc. Pourtant cette étroite intimité ne +suffisait pas à leur jalouse tendresse, et<span class="pagenum" id="Page_31">[Pg 31]</span> +Pascale, un jour, dit à Jeanne, après un +silence, avec l'air d'une personne qui a +longtemps réfléchi sur un grave sujet:</p> + +<p>—Que penses-tu du mariage, mignonne?</p> + +<p>—A quel point de vue? demanda Jeanne.</p> + +<p>—Au point de vue... que tu devines +bien!</p> + +<p>—Eh! mon Dieu, j'en pense qu'il n'est +pas aussi effrayant, en somme, que nous +l'avions supposé; et il ne fait pas trop +attendre les compensations à ses premières +amertumes.</p> + +<p>—C'est aussi mon avis. On s'habitue à +tout; on en vient même à prendre quelque +plaisir aux choses qui, d'abord, paraissaient +très épouvantables; pour ma part, je conviens +que j'endure à présent les caresses +de M. de Montfriloux avec une patience où +j'ai peu de mérite.</p> + +<p>—Je t'en puis dire autant; mes complaisances +à l'égard de M. de la Paumerie sont +récompensées d'une satisfaction qui va parfois +jusqu'à l'excès.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_32">[Pg 32]</span></p> + +<p>—Cependant, ma chérie, mon bonheur +n'est pas parfait!</p> + +<p>—Pourquoi donc, ma chérie?</p> + +<p>—Parce que tu n'as point de part, toi, +aux délices que l'hymen m'oblige d'accepter.</p> + +<p>—Oh! comme tu te trompes. Si aimant +que soit M. de Montfriloux, je t'assure +que M. de la Paumerie...</p> + +<p>—J'entends bien! Ton mari ne manque +pas de te prouver toute la tendresse imaginable, +mais il ne te la prouve pas à l'heure +même où le mien m'assure de son amour; +il m'arrive d'être heureuse à des moments +où tu ne l'es pas; c'est à cause de cette +discordance que mon amitié se désole.</p> + +<p>Jeanne fut très touchée du souci de son +amie.</p> + +<p>—N'est-ce pas une chose cruelle, reprit +Pascale, de penser qu'à l'instant divin (car +il est divin, il n'y a pas à dire), où le baiser +vous fait venir l'âme aux lèvres, celle qu'on +chérit plus que soi-même, plus que tout, +bâille peut-être, indifférente, sur la page de<span class="pagenum" id="Page_33">[Pg 33]</span> +quelque livre, ou se tourne vers la ruelle, +pour s'endormir? N'éprouve-t-on pas comme +un remords des délices qu'elle ne partage +point? Ah! mignonne, quelle extase ce +serait pour deux âmes vraiment sœurs +comme les nôtres sont, de savoir, d'être +sûres qu'elles ressentent la même ivresse +dans la même minute, qu'elles montent en +même temps au même paradis!</p> + +<p>—Il est évident que cette certitude ajouterait +beaucoup au plaisir de chacune; mais +il serait assez difficile d'atteindre à un pareil +résultat; car enfin, continua Jeanne en souriant, +nous ne saurions demander à nos +maris de choisir précisément...</p> + +<p>—Qui te parle de nos maris? Leur initiative +n'a que faire en ceci, et la nôtre peut +suffire à réaliser mon rêve. Jeanne, ma +chérie! si tu veux me jurer de tenir l'engagement +que j'exigerai de toi, je ne serai +plus troublée désormais, dans mes plus +chères joies, par le chagrin de songer +qu'elles ne nous sont point communes.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_34">[Pg 34]</span></p> + +<p>—Quoi que tu exiges, je le ferai, dit +Jeanne; j'en jure notre amitié!</p> + +<p>—Écoute-moi donc, mignonne.</p> + +<p>Et Pascale parla tout bas à l'oreille de +son amie, qui d'abord écarquilla les yeux +et puis pouffa de rire.</p> + +<p>—Quoi? vraiment? c'est là ce que tu as +inventé?</p> + +<p>—Oui!</p> + +<p>—Une sonnette?</p> + +<p>—Electrique!</p> + +<p>—De ton alcôve?...</p> + +<p>—A la tienne!</p> + +<p>—Mais c'est une folie!</p> + +<p>—Tiendras-tu ton serment?</p> + +<p>Jeanne cessa de rire.</p> + +<p>—Je le tiendrai, dit-elle.</p> + + +<h3>II</h3> + +<p>Quelques jours après cette conversation, +M. de la Paumerie était un homme absolument<span class="pagenum" id="Page_35">[Pg 35]</span> +étonné, et il ne pouvait rien comprendre +aux fantaisies de sa femme. Gaie +comme un oiseau qui se plaît dans sa cage, +souriante dès qu'il entrait, offrant vite ses +lèvres, elle n'avait pas cessé d'être, tant que +durait le jour, la Jeanne adorable de naguère; +mais elle se montrait, le soir, d'une +humeur passablement étrange. C'était en +vain qu'il s'approchait d'elle, avec câlinerie, +tandis qu'elle dénouait ses cheveux devant +la psyché ou qu'elle faisait glisser le long +de sa jambe fine la soie noire du bas; elle +avait des «laissez-moi tranquille» tout à +fait déconcertants, non sans un soupir, qui +était comme l'aveu d'un regret; et, lorsqu'ils +étaient l'un près de l'autre, leurs têtes +dans l'oreiller, sous les rideaux de l'alcôve, +elle s'enroulait méchamment, avec des +reculs farouches, dans sa chemise autrefois +moins austère, refusait sa bouche, ses +épaules, ses bras, regardait le mur, se +disait lasse, feignait de s'endormir, en soupirant +encore. Si bien que le mari dépité<span class="pagenum" id="Page_36">[Pg 36]</span> +ne tardait pas à s'endormir lui-même d'un +sommeil véritable. Mais, soudain, des bras +tendres à son cou et des lèvres à ses lèvres +le tiraient de son repos, en même temps +qu'un petit bruit vif, répété, à peine perceptible, +comme d'une sonnerie étouffée +dans de l'ouate, tintait dans le silence de la +chambre. Qu'était-ce donc? il croyait à un +bourdonnement d'oreille comme on en a +quand on est éveillé brusquement, ou à +quelque reste de songe. D'ailleurs, il ne +lui était point donné de prendre longtemps +garde à ce bruit, tant Jeanne le troublait de +mignardes caresses qui n'entendent pas que +l'on s'occupe d'autre chose! M. de la Paumerie, +à coup sûr, ne se plaignait point de +ces aimables réveils; la douceur de la réalité—gorge +fraîche qui sort des rubans et +des guipures, épaule frêle où la tête s'incline +avec des mouvements de chatte, chemise +qui ne sait plus ce qu'elle fait là,—était +bien pour le consoler de tous les rêves +enfuis. C'était seulement après les tendresses<span class="pagenum" id="Page_37">[Pg 37]</span> +que sa surprise lui revenait; et il +regardait sa femme, en se grattant l'oreille, +n'osant interroger. Mais que M. de la Paumerie +fût étonné ou non, cela n'importait +guère; tout était pour le mieux, puisque +Pascale, grâce à son innocent stratagème et +grâce à l'obéissance de son amie au grand +serment juré, ne connaissait plus le chagrin +des égoïstes joies; et, s'il résulta de tout +ceci quelque chose de fâcheux pour le +mari de Jeanne, on n'en saurait accuser que +le méchant hasard.</p> + + +<h3>III</h3> + +<p>Le vicomte d'Argelès était fort épris de +madame de la Paumerie. Éprouvait-elle +quelque plaisir à se voir aimée par un +homme du meilleur monde, bien fait de sa +personne, que peu de femmes eussent dédaigné? +il n'y a rien d'invraisemblable dans +cette hypothèse; mais elle n'avait jamais<span class="pagenum" id="Page_38">[Pg 38]</span> +manqué de lui témoigner, par la réserve de +son attitude et la froideur de ses regards, +qu'il nourrissait en vain de coupables espérances. +Malheureusement, M. d'Argelès +n'était pas de ces amoureux qui se découragent +dès les premiers échecs; il se piquait +de persistance aussi bien que d'audace; +un jour que le valet de chambre n'était +pas dans l'appartement, que la camériste, +peut-être complice, venait de s'éloigner, il +s'introduisit impertinemment chez madame +de la Paumerie.</p> + +<p>—Sortez, Monsieur! dit-elle avec un +effroi d'autant plus légitime qu'on lui voyait +toute sa peau rose à travers le peignoir +transparent, dans le demi-jour du boudoir.</p> + +<p>Loin de sortir, il s'élança vers elle, s'agenouilla, +lui prit les mains, mordit de baisers +tous les bouillons de batiste. Et il bégayait +les plus ardentes paroles: qu'il l'adorait +éperdument; qu'il était prêt à mourir pour +l'amour d'elle; qu'on pouvait le tuer, mais +non pas le contraindre à sortir de cette<span class="pagenum" id="Page_39">[Pg 39]</span> +chambre où il s'enivrait de l'air qu'elle avait +respiré, du cher parfum qui venait d'elle.</p> + +<p>A vrai dire, Jeanne n'était point sans +éprouver quelque émotion, d'autant plus +que, tout en parlant, M. d'Argelès s'était +approché encore, l'avait forcée à se rasseoir +sur la chaise longue, lui mettait dans +le cou, dans les cheveux, la chaleur de +son souffle; et, par une coïncidence fâcheuse, +madame de la Paumerie était sensible +plus qu'aucune autre au tendre +chatouillement d'une haleine sur la peau. +N'importe! elle sortirait victorieuse de cette +lutte! Elle se dressa malgré les caresses +dont il l'emprisonnait; et elle allait répéter: +«Sortez d'ici, je le veux,» montrer la +porte d'un geste digne auquel il n'y aurait +rien à répliquer... lorsque la sonnette tinta! +Oui, elle tinta, imprévue, en plein jour! +Quoique le bruit vînt d'un peu loin, de la +chambre voisine, Jeanne le reconnaissait, +ne pouvait pas s'y méprendre. Ah! vraiment, +Pascale choisissait bien son temps pour<span class="pagenum" id="Page_40">[Pg 40]</span> +sonner! Elle n'ignorait pas cependant que +M. de la Paumerie, à cette heure, était +toujours sorti. Que faire? Désobéir à son +amie, rompre un engagement sacré? Jeanne +ne pouvait supporter cette idée. Non, elle +ne se résoudrait jamais à un pareil manque +de foi. Et la sonnette, comme impatiente, +tintait encore, tintait toujours, tandis que +M. d'Argelès ne cessait de supplier, à +genoux, trop séduisant. Hélas! Jeanne se +laissa tomber sur la chaise longue, cachant +ses yeux sous ses doigts, voilée de ses +cheveux défaits,—victime de sa fidélité au +serment.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_43">[Pg 43]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="INCONVENIENT">INCONVÉNIENT +DE LA PERFECTION</h2> +</div> + + +<h3>I</h3> + +<p>Pauvre petite belle, si rieuse naguère, et +qui languit maintenant, toute mélancolique, +l'air d'une rose en deuil! Que lui est-il +arrivé? D'où est venue une pensée amère +sous ce joli front qui ne pensait jamais? Je +veux bien vous le dire, le sachant de source +certaine. Mais il faut prendre les choses +d'un peu loin.</p> + +<p>Lise Emmelin avait dans l'œil le défi<span class="pagenum" id="Page_44">[Pg 44]</span> +d'une personne sûre d'elle-même. Vous +n'êtes pas sans avoir remarqué l'assurance +presque impertinente du patron et des commis +dans les boutiques très bien assorties +qui se vantent de réunir tout ce que peuvent +désirer les chalands? Cette assurance était +celle de Lise Emmelin. Des frisons roux +qui lui becquettent les sourcils à la pointe +de la mule qui soulève des valenciennes, +tout son être mignon, montrant les dents, +renflant le cou, pointant sous le surah les +flèches de la gorge, faisant bouffer la jupe +d'un vif sursaut de reins—oh! le troublant +étalage!—avait l'air de dire aux gens, +dans des approches provocantes de tiédeurs +et d'odeurs: «Parlez! que vous faut-il? +Des perles dans un écrin rose? J'en ai. Du +duvet d'or blanc, qui veloute le dessous du +menton? En voici. Des rondeurs de neige +où deux fraises viennent de mûrir? J'en tiens. +D'autres rondeurs, plus vastes, dures comme +le porphyre, avec un petit signe au bas? +C'est une spécialité de la maison. S'il vous<span class="pagenum" id="Page_45">[Pg 45]</span> +plaît de respirer des odeurs capiteuses +comme celles des mousses rousses, il m'en +reste tout un solde qui n'est pas près d'être +épuisé. Allons, voyez, choisissez. Et avec +cela, Messieurs?» Mais ce joli babil muet, +un peu pareil à celui des vendeurs, en différait +en ceci qu'il n'était point menteur du +tout; Lise Emmelin avait le droit de dire +qu'elle était la boutique la mieux approvisionnée +du monde en douces marchandises +d'amour! Rien d'aussi parfait, je vous le +jure, que cette petite figurine de Vénus. +Tout le monde connaît les trente conditions +de la beauté absolue—trente, ou bien +trente et une?—que François Corniger a +mises en vers latins et Brantôme en prose +française. Eh bien, une fois, le livre dans +une main, et la chemise tombée, Lise, +devant sa psyché, interrogeait tour à tour la +page et le miroir: elle eut lieu d'être aussi +satisfaite que possible. Le livre disait: «Il +faut trois choses blanches, la peau, les dents, +les mains.» Le miroir répondait: «Admire<span class="pagenum" id="Page_46">[Pg 46]</span> +la nacre de tes dents, les lis de ta peau, et +tes frêles mains couleur de clématite!» «Il +faut, disait le livre, trois choses brunes, les +paupières, les sourcils, les yeux.—N'est-ce +pas d'or sombre, répondait le miroir, que +sont faits tes yeux, tes sourcils, tes paupières?» +«Il faut trois choses rouges, les +lèvres, la joue, les ongles.—Tes ongles +délicats se carminent de sang, ta joue est +une rose givrée à peine de poudre de riz, et +tes lèvres ont l'air d'une fraise un peu grosse +qui s'ouvre d'être trop mûre.» «Il faut +trois choses larges, le front, l'entre-sourcil, +la poitrine.—Comment tes seins pleins et +fermes y tiendraient-ils si ta poitrine n'était +spacieuse comme il convient? Il y a la distance +qui sied, entre les arcs de tes sourcils; +pour ce qui est du front, l'auteur radote, +et rien n'est plus exquis que presque pas +de peau sous les petits cheveux fous qui se +recroquevillent.» «Il faut trois choses +petites, le bout des seins, le nez, la tête.—Ta +tête est celle d'un enfant; un pétale d'églantine<span class="pagenum" id="Page_47">[Pg 47]</span> +est plus grand que ta double narine +rose, et les pointes de ta gorge sont deux +framboises, à peine visibles, dans de la +neige.» «Il faut trois choses longues, la +chevelure, les mains, le corps.—Ton +svelte corps s'effile entre les draps comme +une couleuvre qui fuit, tes mains se gardent +bien d'être pataudes ou trop potelées, +et, un soir que Ludovic te baisait les talons, +le bout de tes boucles d'or lui chatouilla +les lèvres.» «Il faut trois choses courtes, +les oreilles, les pieds, les dents.—Tu n'as +rien de commun avec les Anglaises aux +dents d'ogresse, qui laissent des traces de +géantes dans le sable des plages, et tes +oreilles sont les fins coquillages que Cypris +Anadyomène n'a pas secoués en sortant de +la mer.» «Il faut trois choses déliées, les +doigts, les cheveux, les lèvres.—Tes +lèvres seraient minces si elles n'avaient pris +dans le baiser l'habitude d'être bien écloses; +les fils de la Vierge, teints de soleils, sont +moins légers que tes cheveux; et rien n'est<span class="pagenum" id="Page_48">[Pg 48]</span> +plus délicat que le rebroussis de tes doigts +fuselés.» «Il faut trois choses grosses, le +bras, la cuisse, le mollet.—Ta chair se +renfle où il est nécessaire en bossèlements +de soie vivante.» «Il faut trois choses +étroites, la bouche, la cheville, la taille.—Ta +taille, sur l'évasement des hanches, a la +souplesse fine d'un roseau; un bracelet de +fillette serait pour ta cheville un anneau trop +grand, et ta bouche est si mignonne que tes +dents n'y tiendraient pas si elles n'étaient +petites comme des grains de riz!» On pense +que Lise prenait grand plaisir à ce dialogue +du livre et du galant miroir. Cependant, +vers la fin, elle eut un peu de surprise. +Quoi! trois choses étroites, seulement? +Elle n'ignorait pas,—bien que l'auteur, honnêtement +expurgé sans doute, n'en dît mot +et que la psyché n'en pût rien voir ni savoir,—elle +n'ignorait pas qu'il fallait à la beauté +parfaite une quatrième étroitesse; et elle +pouffa de rire, ayant l'assurance, grâce à de +tendres expériences souvent réitérées, que<span class="pagenum" id="Page_49">[Pg 49]</span> +la trente et unième condition, pas plus +que les autres, ne lui faisait défaut!</p> + + +<h3>II</h3> + +<p>Ce qui aurait été désastreux, c'est que +Lise, parfaite comme elle était,—plus +parfaite même que ne l'exigeait François +Corniger,—se fût montrée avare +des trésors qui lui avaient été si généreusement +départis. Combien de joies +volées à nos regards, à nos lèvres, +si une telle beauté n'avait eu pour confidente +que la psyché du boudoir! Grâce +au ciel, l'exquise créature comprenait à +quoi l'obligeait la possession de tant +de charmes, et elle pensait avec raison +qu'une rose serait très blâmable de se +cacher sous les feuilles et d'emprisonner +ses parfums dans sa corolle fermée. Avec +l'audace de s'offrir, elle avait, souvent, la +clémence de se donner. Elle ne refusait<span class="pagenum" id="Page_50">[Pg 50]</span> +pas au désir la rime qu'il espère. Sûre de +l'admiration, elle tenait assez peu au respect, +et qui ne lui en eût pas manqué, lui aurait +semblé fort impertinent. Mais ce n'était pas +seulement le sentiment de son devoir qui +l'inclinait à des miséricordes. A être douce, +elle trouvait des douceurs; elle prenait plaisir +à ne point désespérer les gens; comme +quelqu'un qui se chauffe, plein d'aise, au +feu qu'il vient d'allumer. Lise Emmelin +était précisément le contraire de ces personnes +dénuées de tendresse, qui guettent +pendant le baiser le frétillement d'une mouche +sur la mousseline de l'alcôve. Elle +pensait à ce qu'elle faisait, avec satisfaction. +Que sa conduite eût de quoi choquer les +moralistes austères, elle ne s'en inquiétait +pas le moins du monde, ayant toujours +toute prête la réponse de son joli rire. De +sorte qu'avec ses vingt amours, vite éclos, +vite fanés, qui se r'épanouissaient parfois, +folle et plus charmante de l'être, éparpillant +sa vie à tous les caprices, elle n'aurait jamais<span class="pagenum" id="Page_51">[Pg 51]</span> +cessé d'être aussi parfaitement heureuse +qu'heureusement parfaite, si le comte +Horace de Hervadec, arrivant de sa Bretagne, +ne lui avait été présenté, un soir que, +depuis cinq ou six heures, elle n'aimait personne.</p> + + +<h3>III</h3> + +<p>Elle s'éprit passionnément de ce robuste +gentilhomme si différent des grêles +amoureux auxquels il avait bien fallu que, +jusqu'alors, elle se résignât. Elle regardait, +avec des yeux où l'étonnement s'extasie, +cette beauté virile, presque sans grâce, mais +superbe,—la beauté d'un héros barbare. +On devinait qu'il avait vécu dans les bois, +au bord de la mer, grand chasseur, grand +marcheur, fort à étrangler des loups, assez +solide pour ne point chanceler sous les paquets +de mer dont les rochers s'ébranlent! +Un géant, en vérité, dont le pas faisait crier +le plancher à travers l'épaisseur du tapis, et<span class="pagenum" id="Page_52">[Pg 52]</span> +qui eût rompu de sa pesanteur tous les sommiers +et toutes les chaises longues. Lise, +pour un peu, lui aurait sauté au cou, dès la +première rencontre, au risque d'être broyée +dans un embrassement. Il y a des moments +où les mignonnes porcelaines de Saxe, si +elles pouvaient parler, s'écrieraient: «Je +veux être cassée!» Elle n'osa pas se montrer +prompte à ce point, épouvantée en +somme de le voir si démesuré, et, peut-être +encore, à cause d'une pudeur dont on ne +saurait la blâmer. Mais cette retenue ne lui +fit pas perdre un temps bien considérable: +le lendemain soir, dans la franchise de son +affolement, elle entrait chez le fort Breton, +et lui riait, charmante, charmée, avec tous +les baisers aux lèvres, les cheveux vite +dénoués, lui laissant faire tout ce qu'il voulait +d'une robe qui ne tenait à rien!</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_53">[Pg 53]</span></p> + + +<h3>IV</h3> + +<p>Hélas! c'est de nos plus ardentes espérances +que naissent nos plus amères tristesses. +Ceux qui virent Lise Emmelin le +lendemain de cette escapade, faillirent ne la +point reconnaître, tant elle avait le front +morose, les yeux tristes, avec l'air attrapé +d'une chatte à qui l'on a retiré sa jatte de +crème. Elle poussait des soupirs à fendre +l'âme,—petite bouche si accoutumée au +rire,—et la mignardise de sa désolation +faisait penser au chagrin qu'aurait une +poupée. Mais c'était un très grand chagrin +malgré ce qu'il gardait de sourire et de +grâce dans ses apparences. Elle s'enferma +tout un jour, ne voulut voir personne; la +curiosité de la soubrette entendait ces mots +à travers la porte: «Ah! c'est affreux! moi +qui l'aime tant! c'est affreux!» Que s'était-il +donc passé chez l'énorme Breton fort à étrangler<span class="pagenum" id="Page_54">[Pg 54]</span> +les loups, assez solide pour ne point +trembler sous les paquets de mer? Personne +ne l'aurait jamais su sans doute, si mademoiselle +Anatoline Meyer n'eût interrogé +son amie avec les plus tendres instances. +«Voyons, voyons, ma petite Lise, dites-moi +ce qui est arrivé. Est-ce qu'il vous aurait +maltraitée, le sauvage?—Hélas! non, +dit Lise.—C'est donc qu'en le voyant de +plus près, vous avez cessé d'en être éprise +et que vous portez le deuil d'un espoir +perdu?—Je l'aime toujours, plus que je ne +saurais dire!—Je devine. Ce géant n'est +point ce qu'il paraît. Il y a des mines si +trompeuses.—Vous devinez fort mal, je +vous jure!—Alors, je ne sais plus que +penser. Car, enfin, il est impossible d'imaginer +que vous lui avez déplu, vous, si délicieusement +jolie, vous, ma chère, si parfaite.—Tout +le mal vient de là, justement!—Comment +cela, mignonne?—Eh! dit Lise +fondant en larmes, parfaite, je le suis trop!»</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_57">[Pg 57]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="LE_CHEVEU">LE CHEVEU</h2> +</div> + + +<p>Je fus irrité enfin par la prétention de cet +homme extraordinaire! Car il se vantait +d'avoir déjoué, en tout temps, toutes les +ruses, tous les complots des belles personnes +qui furent ses amoureuses, de +n'avoir jamais été la dupe d'aucune femme, +pas même de la sienne!</p> + +<p>—Arnolphe, disait-il, a été joué par +Agnès et Bartholo par Rosine, mais cela ne +prouve pas qu'Agnès fût très adroite et +Rosine très maligne: cela prouve simplement +qu'Arnolphe et Bartholo étaient des<span class="pagenum" id="Page_58">[Pg 58]</span> +imbéciles. Tout homme qui n'est pas un sot +peut être trahi par une ingénue ou par une +coquette,—puisqu'il y a des amours imprévues +et rapides et qu'il tient beaucoup +de baisers dans la minute du vent qui +passe!—mais il ne peut pas être trompé +par elles. Sganarelle souvent; mais Sganarelle +sans le savoir, jamais. Je regarde par +la fenêtre, vous embrassez celle que j'adore, +c'est possible; mais, dès que je me retourne, +je m'aperçois que vous l'avez embrassée. +«Vous rentrez bien tard, ma mignonne?—Je +suis allée voir ma sœur qui est au plus +mal.» Réponse: un haussement d'épaules. +«Vous sortez de chez votre amant, et vous +allez sortir de chez moi, pour n'y plus +revenir!» La malice des femmes,—quoi +qu'en dise la tradition,—est absolument +dépourvue d'ingéniosité. Vénus, qui était +une déesse, n'a pas réussi à bafouer Vulcain +qui n'était pas un dieu très intelligent; il lui +a dû de ressembler, par le front, à un faune, +mais il l'a prise dans le filet d'acier. Le<span class="pagenum" id="Page_59">[Pg 59]</span> +machiavélisme des épouses et des filles a +des candeurs enfantines; leur dissimulation +avoue tout; leurs pièges ont l'évidence pour +enseigne. A moins d'être sourd, aveugle et +idiot, on entend ce qu'elles ne disent pas, +on voit ce qu'elles pensent cacher, on devine +leurs plus secrets desseins. Ce qui fait que +tant d'hommes paraissent dupes, ce n'est +pas qu'ils le sont en effet, c'est qu'ils veulent +bien feindre de l'être. Pourquoi? parce +qu'ils aiment. Proclamer qu'on a découvert +la trahison, obligerait à la rupture. On a la +lâcheté,—car elles sont charmantes, surtout +les plus perfides,—de ne pas les confondre +pour ne pas les perdre. Elles sont si +jolies, ces bouches qui mentent si mal! +Mais, qu'elles mentent, on le sait bien; et +moi qui vous parle, j'affirme, sans me croire +aussi perspicace et fécond en stratagèmes +que l'ingénieux barbier Figaro ou le subtil +dieu Loge, j'affirme que la femme par qui +je serai trompé n'a pas encore noué sa +jarretière au-dessus du genou ni doucement<span class="pagenum" id="Page_60">[Pg 60]</span> +pâli d'un nuage de veloutine la fraîcheur +rose de sa joue.</p> + +<p>C'en était trop! et sans songer à ce qu'il +y avait de coupable dans mon indiscrétion, +je m'écriai:</p> + +<p>—Celle que vous aimez à présent, c'est +Lucienne Thuriot?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Des yeux bleus, très pâles, où rêvent +des innocences?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Des cheveux bruns, un peu fauves, +qui se recroquevillent en frisons sur les +tempes?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Elle a, entre autres chapeaux, une +toque de loutre où un oiseau de paradis +mordille un bouquet de cerises?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Elle a, entre autres robes, une robe +de drap bleu-hongrois, qui colle bien et la +serre avec une étroitesse jalouse?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_61">[Pg 61]</span></p> + +<p>—Eh bien! votre Lucienne, je l'ai vue +ce matin, il y a deux heures, au milieu d'un +embarras de voitures, dans un fiacre aux +stores mi-baissés, où un jeune homme très +jeune, de longs cheveux très blonds, lui +parlait tout près de l'oreille en lui tenant les +mains!</p> + +<p>L'homme extraordinaire éclata de rire.</p> + +<p>—C'est impossible, dit-il.</p> + +<p>—Je l'ai vue!</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Avec ses yeux d'azur ingénu!</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Avec ses cheveux un peu roux, qui +frisent!</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Avec sa toque qui donne à un oiseau +des cerises à manger!</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Avec son corsage bleu-hongrois qui +la caresse étroitement!</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Je l'ai vue! vous dis-je; et, toute rougissante,<span class="pagenum" id="Page_62">[Pg 62]</span> +elle effleurait d'un baiser les cheveux +d'or pâle de celui qu'elle vous préfère.</p> + +<p>—Non, non, mille fois non!</p> + +<p>Puis il ajouta:</p> + +<p>—Mais, quand même vous n'auriez pas +été abusé par une ressemblance, cela n'infirmerait +en aucune façon ma théorie, qui +est absolue. Trahi, soit,—la trahison est +toujours possible,—mais non pas trompé! +puisque, dans un instant, à peine rentré +chez moi, je vais être averti de la faute de +Lucienne,—si elle en a commis une,—par +un indice fort curieux, je vous assure, +et qui a de quoi suffire à un jaloux perspicace.</p> + +<p>—Averti? Comment?</p> + +<p>—Grâce à une petite précaution que je +prends tous les matins, depuis trois ans.</p> + +<p>—Une précaution?</p> + +<p>—Utile. Pour si pressée que soit une +femme de se rendre à un rendez-vous, elle +n'y court pas, j'imagine, avec les mules de +satin rose où elle met, au saut du lit, ses<span class="pagenum" id="Page_63">[Pg 63]</span> +pieds nus? Or, sous le talon de l'une des +bottines que Lucienne a coutume de chausser +pour les visites mondaines ou pour les promenades, +je colle, dès mon lever, au moyen +d'un pain à cacheter blanc,—à l'insu de +tout le monde!—un seul cheveu noir, +un de mes propres cheveux. Impossible de +faire quelques pas dans ces bottines sans +que le cheveu, par le frottement des marches +de l'escalier ou du pavé des rues, ne soit +arraché, ne disparaisse! Il me suffit donc, +quand je rentre, de jeter un coup d'œil +au talon révélateur, pour savoir si Lucienne +est sortie ou n'a pas bougé de la maison.</p> + +<p>—Vague preuve! interrompis-je. Une +femme peut sortir, sans que, pour cela...</p> + +<p>—Je n'admets pas qu'une femme sorte, +à mon insu, innocemment!</p> + +<p>—Soit! et votre précaution, je l'avoue, est +assez ingénieuse. Mais êtes-vous bien sûr +que Lucienne ne s'est pas aperçue du piège +que vous lui tendez?</p> + +<p>—Absolument sûr! Maintenant, voulez-vous<span class="pagenum" id="Page_64">[Pg 64]</span> +me faire la grâce de m'accompagner +chez moi? Nous vérifierons ensemble +si le cheveu est encore ou n'est plus +sous le talon de la bottine.</p> + +<p>Quand je fus arrivé chez l'homme extraordinaire, +il m'introduisit et me laissa +dans un salon où Lucienne était assise près +d'une fenêtre. Elle me salua timidement, +d'un mouvement de tête, et baissa vite les +yeux. Grande, pâle, l'air si modeste,—cousant +avec activité,—on eût dit, tant +elle semblait innocente et affairée, d'une +sorte d'ange, qui serait une bonne ménagère.</p> + +<p>C'était bien elle, sans doute, que j'avais +vue dans le fiacre; mais, devant tant de +pudeur et de simplicité, j'hésitais presque +à la reconnaître; il semblait impossible que +ces longues mains à la blancheur froide +eussent frémi sous d'ardentes étreintes, que +des baisers coupables eussent déshonoré +ces pures lèvres, un peu pâles.</p> + +<p>Mon hôte m'appela d'une chambre voisine,<span class="pagenum" id="Page_65">[Pg 65]</span> +où je me hâtai de le rejoindre.</p> + +<p>Il vint à moi, radieux.</p> + +<p>Il avait entre les doigts de la main gauche +et me montrait de la main droite, +triomphalement, un talon de bottine, où +un seul cheveu était collé par un pain à +cacheter blanc, intact!</p> + +<p>J'étais vaincu, je m'inclinai.</p> + +<p>Et, bien qu'il m'eût quelque peu irrité, +tout à l'heure, je ne jugeai pas à propos de +faire remarquer à l'homme extraordinaire +que le cheveu fixé au talon de la bottine +par un pain à cacheter intact était un très +long cheveu blond.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_69">[Pg 69]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="LES_CIGARETTES">LES CIGARETTES</h2> +</div> + + +<h3>I</h3> + +<p>—Eh bien, demanda Lila Biscuit en +entrant, comme midi sonnait à la pendule +de Saxe, dans la chambre de Colette Hoguet, +qu'est-il advenu? Es-tu ravie, es-tu désappointée? +L'amoureux d'hier s'est-il montré +digne de ta confiance, ou bien en es-tu déjà +au regret de lui avoir été miséricordieuse?</p> + +<p>—Vois toi-même, dit Colette Hoguet, en +découvrant, dans un demi-bâillement, joli +comme un sourire, toutes ses fraîches dents +aiguës.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_70">[Pg 70]</span></p> + +<p>Lila baissa la tête vers la table de nuit, +où les bouts de deux cigarettes roses +s'alignaient sur le marbre parmi les fines +cendres éparses.</p> + +<p>—Quoi! dit-elle, deux cigarettes seulement?</p> + +<p>—Et encore, soupira Colette, je pense +que je me suis un peu trop hâtée de fumer +la seconde.</p> + +<p>—Ho! voilà qui est tout à fait médiocre. +A quelles apparences pourra-t-on se fier +désormais?</p> + +<p>Mais ceci paraîtrait incompréhensible si je +ne vous révélais sans retard une manie, plus +ingénieuse qu'ingénue, à laquelle Colette +Hoguet se montre singulièrement attachée.</p> + +<p>Chaque fois qu'elle est pleinement satisfaite +d'un baiser qu'elle a permis, pleinement +satisfaite ou à peu près,—ayant des indulgences, +sachant faire la part des inévitables +désaccords,—elle allume et fume une cigarette; +le vide laissé par l'exhalaison du +soupir suprême est tout de suite rempli par<span class="pagenum" id="Page_71">[Pg 71]</span> +un papelito; et, le lendemain, elle estime, +au nombre des bouts de papier rose exactement +rangés, la valeur tendre et ferme du +compagnon nocturne.</p> + + +<h3>II</h3> + +<p>Car Colette Hoguet est une personne +redoutable. Fraîche et saine, poupée un peu, +puisqu'il le faut, mais femme surtout, elle +n'entend pas qu'on aille au paradis par +quatre chemins, n'en veut connaître qu'un, +qu'elle juge le meilleur parce qu'il est le plus +direct, et déplore, acharnée à la simplicité +de la bonne voie, la tricherie des sentiers. +Il y a dans cette Parisienne quelque +chose d'une naïve et rude paysanne. Elle +a horreur des subterfuges, des restrictions. +Franchement assoiffée, elle ne saurait +s'accommoder du goutte-à-goutte. Elle a +des soudainetés de tendresse, pareilles à des +prises de possession, qui bafouent les flirtations<span class="pagenum" id="Page_72">[Pg 72]</span> +méthodiques; les seuls agenouillements +qu'elle tolère sont ceux qui se relèvent +très vite jusqu'à joindre les lèvres aux lèvres; +son lit prend les chaises longues en pitié. +D'autres amoureuses se divertissent des +commencements prolongés, aucun achèvement +ne dût-il les suivre, se plaisent aux +attentes déçues, approuvent que l'homme +se féminise jusqu'à l'inégalité et au contretemps +dans le plaisir. Vous pouvez triompher +auprès de celles-là, frêles amants, chez qui +la ruse supplée à la vigueur fléchie! Si vous +n'êtes point, dans leur raffiné enfer, le Styx +qui les embrasse neuf fois, vous savez y +avoir des souplesses de Proserpine qui leur +suffisent; il s'établit une inavouée correspondance +entre leur dédain de la joie véritable +et votre incapacité de la donner; leur +désir, dans sa perversion, s'amuse d'être +toujours trompé. Mais craignez d'affronter, +ô pusillanimes jeunes hommes, l'amour de +Colette Hoguet, ou celui de ses semblables! +Il est comme un marchand loyal qui, en<span class="pagenum" id="Page_73">[Pg 73]</span> +échange de marchandises non frelatées, +exige d'être payé comptant; l'équivalent de +ce qu'il offre, il veut le recevoir, ne faisant +jamais crédit; et c'est Colette qui, un matin, +après trois heures d'illusoires caresses, +tandis que, pareil à un débiteur insolvable +qui s'acharne à retourner ses poches, l'amant +s'attardait encore en d'adroites pâmoisons,—s'écria, +pleine de mépris: «Eh bien! +monsieur, j'attends!»</p> + + +<h3>III</h3> + +<p>—De sorte, reprit Lila Biscuit, que cette +nouvelle expérience n'a pas été plus satisfaisante +que les autres?</p> + +<p>—Hélas! dit Colette Hoguet en considérant +les deux bouts roses des cigarettes +fumées.</p> + +<p>Il y eut un silence.</p> + +<p>—A ta place, je me laisserais aimer par +un de ces poètes qui célèbrent avec tant +d'éperdus transports le redoublement des<span class="pagenum" id="Page_74">[Pg 74]</span> +étreintes. Il en est parmi eux qui ne sont +point d'une laideur repoussante; et, sans nul +doute, l'amour qu'ils expriment si ardemment, +ils doivent fort bien le faire.</p> + +<p>—Hum! répondit Colette. Je me laissai +prendre, une fois, au piège des tendres +poèmes; et je crus au baiser de ces lèvres +qui chantent. Mignonne! c'est à peine +si cette nuit-là j'ai brûlé quelques brins de +féresli, et l'amour des poètes n'est pas +même de la fumée.</p> + +<p>—Peut-être avais-tu mal choisi?</p> + +<p>—Cinq pieds six pouces! Un cuirassier +qui rimait des ballades! Juge des +autres, Lila. Et, après cette épreuve, j'ai +tenté beaucoup d'épreuves, espérant toujours. +N'était-il point d'homme, enfin, +parmi tant d'hommes? Ah! chérie, sous les +rideaux de l'alcôve, les gens de sport rêvent +à leurs écuries, les comédiens récitent +leurs rôles et manquent de mémoire, les +banquiers font à minuit des promesses protestées +avant le jour, et les valets eux-mêmes,—ressource<span class="pagenum" id="Page_75">[Pg 75]</span> +suprême des mondaines +affolées,—ont l'air d'avoir peur de +défaire les lits qu'ils referont demain. Des +serines qu'on aurait mises en cage avec +d'autres serines, c'est nous, et si je n'aimais +le doux enchantement du tabac qui se consume +dans le papier de riz, j'aurais bien +vite perdu l'habitude de fumer des cigarettes.</p> + +<p>Lila Biscuit songea, autant que peut +songer une linotte.</p> + +<p>—Faudra-t-il donc renoncer à la légitime +espérance d'être aimée? dit-elle d'un air très +sérieux.</p> + +<p>—Non! s'écria Colette.</p> + +<p>Elle sauta du lit, appela sa femme de +chambre, se fit habiller, ordonna de remplir +les malles; et, le soir même, elle partait, +sans avoir révélé à personne, pas même à +Lila Biscuit, le but de son soudain voyage.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_76">[Pg 76]</span></p> + + +<h3>IV</h3> + +<p>Lila Biscuit se chagrina fort de l'absence +de son amie. Pensez à une perruche qui +aurait la coutume de jacasser sur le même +perchoir avec une autre perruche et serait +obligée, brusquement, de bavarder toute +seule. La pauvre abandonnée n'avait plus +goût à rien; même il lui arrivait de se +trouver laide dans le miroir où Colette ne +se mirait plus. Elle prit une grande résolution, +elle se mit à chercher la voyageuse, à +travers le monde. Où elle alla d'abord, +d'après quels indices elle dirigeait sa poursuite, +il est inutile de le dire. Ce qui est +certain, c'est qu'un matin de printemps elle +se trouva dans une vallée d'Auvergne devant +la petite maison couverte de chaume,—une +chaumière vraiment,—où Colette Hoguet +s'était réfugiée.</p> + +<p>Comme Lila Biscuit allait frapper à la<span class="pagenum" id="Page_77">[Pg 77]</span> +porte, un paysan sortit de la maison, un +jeune homme, mais un paysan, trapu, +joufflu, bourru, avec de grosses mains hors +des manches du sarrau.</p> + +<p>Elle comprit tout, et se sentit très courroucée! +Ce fut avec des paroles de reproche +amer qu'elle entra dans la chambre où son +amie sommeillait encore, tous ses cheveux +défaits sur l'oreiller de toile rude.</p> + +<p>Quoi? véritablement? voilà ce qu'avait +fait Colette? Elle avait quitté Paris, et +Lila Biscuit, pour s'enfuir dans cette solitude, +et elle préférait, qui? un rustre, à tant +d'aimables amoureux? Sans doute, sans +doute, il y avait beaucoup à dire sur la tendresse +des Parisiens et sur la vigueur de +leurs sentiments. Mais, du moins, ils avaient +d'agréables élégances, fleuraient la verveine +ou le white-rose comme une femme qui sort +du bain; et c'était une honte de se laisser +baiser le bout des doigts par un gros et grossier +campagnard qui apporte dans l'alcôve des +rudesses de labour et des odeurs d'étable.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_78">[Pg 78]</span></p> + +<p>Colette souriait, ne répondait pas.</p> + +<p>—D'ailleurs, ajouta Lila Biscuit avec une +colère grandissante, il me semble que tu +n'as guère gagné au change.</p> + +<p>Colette souriait toujours.</p> + +<p>—Il n'y a pas un bout de cigarette sur ta +table de nuit!</p> + +<p>—Ah! dit enfin Colette en ouvrant toute +grande sa bouche où luisaient les dents +heureuses, c'est que je n'ai pas eu le temps +d'en fumer une seule!</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_81">[Pg 81]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="LA_BOTTE_DE_PAILLE">LA BOTTE DE PAILLE</h2> +</div> + + +<p>—Ludovic! on a fermé la porte!</p> + +<p>La porte, très épaisse, en bois de hêtre, +était fermée en effet; facétie ou inadvertance, +quelqu'un avait dû pousser, du dehors, +le gros verrou.</p> + +<p>Quant à expliquer par quelle suite de +circonstances Ludovic et madame de Belvélize +se trouvaient, la nuit finissante, dans +le grenier à fourrage, au lieu d'être honnêtement +endormis, elle, châtelaine, lui, invité, +dans leurs chambres du château, c'est à +quoi que ne me hasarderai sous aucun prétexte;<span class="pagenum" id="Page_82">[Pg 82]</span> +j'ose espérer que votre curiosité ne +l'exigera pas de ma discrétion. Ce qu'on +peut dire, c'est que la porte close les mettait +dans le plus grand embarras du monde; +vous n'auriez pas manqué d'être fort attendri +si vous aviez vu la façon désespérée +dont madame de Belvélize tordait ses jolis +bras nus hors des dentelles du peignoir.</p> + +<p>—Je suis perdue! Aucun moyen de +rentrer au château. On nous surprendra. +M. de Belvélize saura tout. Ah! Ludovic, +voilà où m'ont menée mes complaisances +pour vous!</p> + +<p>Ludovic, pendant ce temps, essayait de +ne point perdre la tête.</p> + +<p>—Si l'on appelait? La ferme n'est pas loin.</p> + +<p>—Plus loin que le château. Mon mari, +qui a le sommeil très léger, s'éveillerait +avant tout le monde. Pensez-vous, d'ailleurs, +que je puisse tolérer la pensée d'être +vue, seule avec vous, dans ce grenier, par +des paysans qui concevraient peut-être les +plus étranges soupçons?</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_83">[Pg 83]</span></p> + +<p>—J'ai une idée!</p> + +<p>—Dites vite, par pitié.</p> + +<p>—La porte est fermée, mais il nous +reste une issue.</p> + +<p>—Cette fenêtre?</p> + +<p>—Cette lucarne.</p> + +<p>—Il faudrait une échelle. Je n'oserai +jamais sauter de si haut. Est-ce que nous +avons une échelle?</p> + +<p>—Nous avons mieux que cela. Voyez-vous +cette poulie avec sa corde?</p> + +<p>—Oui. Je ne comprends pas.</p> + +<p>—J'enroule la corde autour de votre +taille, je la tiens par l'autre bout, je la laisse +glisser très doucement dans la rainure de la +poulie, et vous atteignez le sol, sans aucun +danger. Pour moi, je prendrai patience +jusqu'à ce qu'on vienne ouvrir, et j'imaginerai +bien quelque façon d'expliquer ma +présence dans le grenier.</p> + +<p>—Ludovic! je braverais les plus grands +périls pour sortir d'ici; mais le jour se lève +et les croisées du château sont en face de<span class="pagenum" id="Page_84">[Pg 84]</span> +cette ouverture; qui sait si l'un des invités, +ne dormant point, ou un domestique, ou +M. de Belvélize lui-même, ne m'apercevrait +pas, en peignoir blanc, suspendue à la +corde? Il est inutile, je pense, de vous faire +remarquer qu'une telle attitude, à pareille +heure,—et même à n'importe quelle +heure,—serait capable d'inspirer un légitime +étonnement. On pouvait s'esquiver +par la porte et par l'escalier tournant qui +donne sur le verger, mais la lucarne, en +face du château, ne saurait nous servir.</p> + +<p>—Elle nous servira pourtant. Je vais +vous envelopper de chaume; vous êtes +si mignonne, ma chère âme, que cela ne +sera pas malaisé; je lierai le tout, comme +on lie les gerbes, et celui qui guetterait +derrière une vitre, s'imaginerait, dans +le demi-jour, voir une botte de paille, descendant +du grenier. Une fois à terre, derrière +ce buisson qui se trouve là fort à +propos, vous sortirez de votre gaine dorée +et vous rentrerez au château.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_85">[Pg 85]</span></p> + +<p>—Voilà qui me semble très ingénieux, +et très praticable. N'est-il point à redouter +que quelque brin m'égratigne la joue ou +me chatouille cruellement la peau des +bras, que j'ai si sensible, vous ne l'ignorez +pas? N'importe, il faut savoir se résigner +aux plus dures extrémités, quand les +circonstances l'exigent. Allons, Ludovic, +habillez-moi de chaume, j'y consens.</p> + +<p>Petite comme elle était, et fluette, la +jeune femme ne tarda pas à être une gerbée +tout à fait vraisemblable; il eût fallu, même +en plein jour, regarder de près pour entrevoir +un peu de blancheur parmi les tiges +sèches; en haut, l'or fin des cheveux rebroussés +avait l'air d'une touffe d'épis. Soutenue +par la corde que Ludovic, incliné en arrière +afin de n'être pas aperçu du dehors, laissait +glisser très lentement, madame de Belvélize +descendit à travers l'air, sans secousses; +dans quelques secondes, elle toucherait le +sol; mais, tout à coup, la corde devint très +légère aux mains de Ludovic stupéfait, et,<span class="pagenum" id="Page_86">[Pg 86]</span> +tendant le cou, il vit avec épouvante un +paysan qui emportait sur son dos dans le +crépuscule une botte de paille, remuante et +criante!</p> + +<p>Si éperdu que fût l'effroi de Ludovic, celui +de madame de Belvélize l'était bien plus +encore. Qui donc l'avait saisie brusquement? +Qui donc la tenait sur ses épaules entre +deux mains cramponnées? Quelqu'un de la +ferme sans doute: en levant le front au +moment où des bras l'avaient prise, elle +avait vu un bonnet de paysan sur une jeune +face vermeille aux joues. Mais que lui voulait +cet homme? Pourquoi l'enlevait-il? Où +allait-elle, sur ce dos? La conduite la plus +sage eût été de se nommer, d'offrir de l'argent +au ravisseur pour qu'il déposât son +fardeau et gardât le silence sur toute cette +aventure; madame de Belvélize n'était pas +en état de se résoudre à quoi que ce fût; elle +se taisait à présent, plus, se recroquevillant +se faisant aussi petite que possible; et elle +s'attendait à quelque chose de plus terrible<span class="pagenum" id="Page_87">[Pg 87]</span> +encore, qui allait lui arriver, certainement.</p> + +<p>Cependant l'homme avait ralenti sa course; +il se parlait à lui-même, tout en marchant.</p> + +<p>—Ah! ah! je le savais bien, moi, qu'il +venait des voleurs la nuit, dans le grenier. +Des malins! qui choisissent pour nous piller +le moment où tout le monde dort. Mais je +les ai pris sur le fait, cette fois, et il n'y +aura pas à dire que j'ai la berlue. J'ai une +preuve, derrière la tête. Je m'en vais +aller au château, je réveillerai le maître et +je lui montrerai cette botte de paille, qui +n'est pas descendue toute seule, bien sûr.</p> + +<p>Madame de Belvélize éprouva une petite +satisfaction et une grande terreur. Le paysan +ne savait rien! C'était du fourrage,—pas +autre chose,—qu'il croyait avoir sur +le dos! Peut-être aurait-elle dû trouver +étrange qu'il n'eût pas entendu tout à +l'heure le cri qu'elle avait poussé, et qu'un +poids invraisemblable ne l'eût pas averti de +sa méprise; elle était trop effarée pour prendre +garde à ces menues circonstances; elle<span class="pagenum" id="Page_88">[Pg 88]</span> +admit sans difficulté,—se connaissant très +légère,—qu'on ne la trouvât pas plus lourde +que quelques brins de chaume. Mais, en +même temps, comme elle frissonna! C'était +au château qu'on la portait: et elle s'imaginait +la mine qu'aurait M. de Belvélize, +pas tout à fait réveillé, à la voir sortir en +peignoir blanc d'une botte de paille!</p> + +<p>Elle n'hésita plus. Elle comprit qu'elle +devait se révéler, s'accommoder avec le +paysan qui ne serait pas incorruptible; et, +déjà, elle levait la tête, cherchant des paroles, +lorsqu'il se remit à converser avec lui-même.</p> + +<p>—Pourtant, voyons, il s'agit de raisonner. +Au fond, est-ce que j'ai un grand intérêt à +prouver qu'il vient des larrons, près de la +ferme, et à les faire prendre? Je n'en serai +pas plus riche, et j'aurai nui à de pauvres +diables qui sont peut-être de braves gens. +Il y a de braves gens dans tous les métiers. +Je ferais sagement de ne pas m'occuper de +cette affaire-là. D'autant plus que je pourrais<span class="pagenum" id="Page_89">[Pg 89]</span> +bien garder pour moi ce que je les ai empêchés +de voler. Ce n'est pas une botte comme +les autres, non (le parleur eut un petit ricanement +qui aurait dû donner à penser à +madame de Belvélize!), elle est lourde, pas +trop, il en sort un odeur joliment bonne à +respirer. Il faut que ce soit de la paille +d'une qualité très fine. Justement le matelas +de mon lit est dur comme les pierres; +si je le remplaçais par cette botte? J'ai +idée que j'aurais de l'agrément à faire un +somme là-dessus. Mais, avec tout ça, le +temps passe, et je ne me décide point. +Porterai-je la chose au château, ou sur +mon lit? Tiens, j'ai envie de jouer à pile +ou face.</p> + +<p>Aucune parole ne saurait exprimer le +juste effroi de madame de Belvélize.</p> + +<p>—Monsieur! s'écria-t-elle, tout l'argent +que vous voudrez, je vous le donnerai, si +vous me laissez partir, si vous me promettez +de garder le silence sur ce qui est arrivé +cette nuit.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_90">[Pg 90]</span></p> + +<p>Ce qu'il y eut d'étonnant, c'est que le +paysan ne parut pas le moins du monde +étonné d'entendre parler son fardeau.</p> + +<p>—Pour ce qui est de me taire, je ne +demande pas mieux, dit-il, la tête tournée, +en montrant dans sa bouche rouge un beau +rire de dents saines; mais, vous laisser partir +seule, je m'en garderai bien, voyez-vous.</p> + +<p>—Comment! quand je vous offre....?</p> + +<p>—Quand vous m'offririez cent fois plus +de louis d'or qu'il n'y a de brins dans toute +la bottelée!</p> + +<p>Et, le cou presque renversé, il regardait +de tout près, avec des yeux étrangement +brillants, la jolie tête rose et blonde émergeant +d'entre le chaume. Madame de Belvélize, +qui était une personne d'expérience, vit +bien dans ces yeux-là,—fort beaux pour +des yeux de paysan,—qu'il serait impossible +de faire entendre raison à l'obstiné.</p> + +<p>—Seulement, reprit-il, je ne suis pas homme +à refuser un bon avis. J'hésitais tout à l'heure, +vous pouvez me tirer d'embarras. Hein?<span class="pagenum" id="Page_91">[Pg 91]</span> +qu'en pensez-vous? Faut-il porter la botte de +paille chez M. de Belvélize, ou bien sur mon...</p> + +<p>—N'achevez pas!</p> + +<p>—Oh! comme il vous plaira. Vous me +comprenez, ça suffit. Allons, dites, que me +conseillez-vous?</p> + +<p>—Hélas! soupira-t-elle, puisque vous êtes +impitoyable, puisque aucune promesse, +puisque aucune prière ne saurait vous +toucher...</p> + +<p>Oui, oui, très beaux vraiment, ces yeux +qui la regardaient, toujours plus allumés.</p> + +<p>—..... je vous conseille...</p> + +<p>Et que les dents étaient blanches dans la +fraîche et jeune bouche!</p> + +<p>—..... je vous conseille...</p> + +<p>—De porter la botte au château?</p> + +<p>—Oh! non, pas au château! dit-elle en +se cachant très vite, toute rougissante, dans +l'or cassé de la gerbée.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_95">[Pg 95]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="LES_BRAS_NUS_DE_LA_SERVANTE">LES BRAS NUS DE LA SERVANTE</h2> +</div> + + +<p>«Je ne me charge pas d'expliquer ce +mystère! dit Valentin. Qui donc serait assez +fou d'ailleurs,—étant donné que les âmes +modernes souffrent si cruellement de connaître +le pourquoi de tant de choses,—qui +serait assez fou pour vouloir, en admettant +qu'il le pourrait, donner la raison vraie des +quelques phénomènes matériels ou psychiques +qui nous permettent encore par leur +apparente incompréhensibilité de croire à +l'extra-humain, à l'hyperphysique, et qui sont +les derniers prétextes du Rêve et de la Foi?<span class="pagenum" id="Page_96">[Pg 96]</span> +Conservons précieusement, tristes clairvoyants +que nous sommes, le peu qu'il +nous reste de cécité; évitons d'introduire +la brutalité du réel dans les pénombres au +delà desquelles nous imaginons des lumières +surnaturelles ou de surnaturelles ténèbres. +Si je tenais l'imbécile qui a soulevé le premier +le triple voile d'Isis, soyez sûrs que je lui ferais +un mauvais parti. Ah! le sacrilège et le sot! +il a été bien avancé, pour avoir vu le dessous +des vagues transparences, pour avoir tâté +la doublure des chimères! N'espérez donc +pas que je chercherai la cause du fait qui +m'a plongé dans un légitime étonnement. +Mais ce fait s'est offert à mes yeux, patent, +incontestable; sans doute il s'était déjà produit, +et se reproduira, en d'autres cas, avec +des différences circonstancielles, pareil à +lui-même cependant; et l'on en peut induire +cette loi—tout en se gardant de recherches +au bout desquelles nous guette certainement +la déception de quelque fatalité banale,—que +la pensée se transmet d'un être humain à<span class="pagenum" id="Page_97">[Pg 97]</span> +un être humain sans le secours de la parole, +du regard ni du geste; qu'elle ne perd rien, +dans cette mystérieuse transmission, de sa +tendance naturelle à l'accomplissement. Oui, +le désir né chez une personne, s'il est suffisamment +intense, deviendra le désir d'une +autre personne qui d'elle-même eût été +incapable de le concevoir; et, pour que cette +intrusion d'une âme dans une âme se réalise, +il n'est pas nécessaire que le désireur en +ait le vouloir précis; il suffit,—combien +ceci dépasse les troublantes expériences +magnétiques—il suffit de la seule force +d'envoûtement du désir lui-même. L'esprit +recule, plein d'horreur, devant les conséquences +possibles de cette effroyable loi. +Point de cœur innocent où ne puissent éclore +les plus honteux appétits par le seul fait +d'une proximité dangereuse dont rien ne +l'avertit! C'est comme une damnation sans +tentation. On peut devenir le complice +d'un criminel qui n'a pas songé à vous +prendre pour complice: il passait près de<span class="pagenum" id="Page_98">[Pg 98]</span> +vous, voilà tout, en pensant à son crime, et +de son dessein, qu'il cachait, vous avez fait +votre dessein; vous êtes l'innocent voleur +des mauvaises pensées d'autrui. Une infâme +convoitise de prostitution peut troubler la +plus chaste des vierges parce qu'une fille, +de l'autre côté des fenêtres closes, va et +vient anxieuse d'un réverbère à l'autre; et +le plus honnête convive, assis à la table +d'un empoisonneur, en face de la future +victime, guettera le moment de verser le +poison dans un verre, et, qui sait? le versera +peut-être! Vous haussez les épaules, +vous me jugez fou? écoutez. Il va sans dire +que rien n'est imaginaire dans l'histoire que +vous allez entendre; elle ne vaudrait pas +d'être inventée; et c'est à sa vérité seule +qu'elle doit d'être étrange,—et terrible.</p> + +<p>Marié depuis un mois, j'adorais ma jeune +femme, parce qu'elle était frêle et pâle avec +des cheveux d'or léger qui lui mettaient sur +le front, sur les paupières, sur le cou, des +caresses tremblantes de soleil, mais je l'adorais<span class="pagenum" id="Page_99">[Pg 99]</span> +bien plus encore à cause de sa candeur +d'enfant et de la petite rose blanche, presque +pas éclose, qui était son âme. Vraiment il +fallait croire que son ange gardien naguère +avait soin de lui boucher d'un bout d'aile +l'oreille ou les yeux, chaque fois qu'une +phrase un peu hardie échappait à quelqu'un, +ou chaque fois que survenait un mot un +peu moins ingénu que les autres dans les +naïves lignes du livre qu'elle lisait; car, de +tout ce qui est mal ici-bas, elle n'avait rien +appris. Si les pâquerettes avaient une voix, +elles parleraient comme elle parlait; j'entends +les plus ingénues pâquerettes, celles qui ne +savent pas pourquoi on les effeuille. Femme, +elle avait gardé, si troublée encore de l'hymen, +tout l'effarouchement des vierges; +timidement consentante à mes ivresses, +s'étonnant de ma joie. Ce qui lui aurait plu +surtout,—bien qu'elle m'aimât, à sa manière,—ç'eût +été que mon baiser, le soir, sur son +front, à la porte de la chambre conjugale, +n'eût pas été suivi d'autres baisers plus<span class="pagenum" id="Page_100">[Pg 100]</span> +doux, plus effrayants; pendant qu'assis +près d'elle devant le miroir, je défaisais ses +cheveux, elle détournait la tête pour ne point +voir dans la glace la rougeur qu'elle sentait +lui monter aux joues. Elle avait honte +même de sa pudeur. Moi, retenant mon +souffle trop brûlant, osant à peine dire: +«je vous aime,» tant j'avais peur qu'à +ces mots il lui vînt des ailes et qu'elle +s'envolât, m'éloignant parfois de crainte +qu'elle ne devinât déjà dans mon approche +une menace d'étreinte, je l'entourais de paroles +qui rassurent, de caresses qui touchent à +peine, d'attentes résignées; et, las des coupables +amours de jadis, ce m'était comme +une eau pure après le poivre des alcools +frelatés, de la serrer enfin dans mes bras, +toute svelte, les seins un peu froids, frissonnante, +prête à fuir; son amour me rassérénait, +ainsi qu'une fraîcheur.</p> + +<p>Or, une fois, nous déjeunions sous un +arbre devant la petite maison des champs +où s'abritait notre bonheur. Je ne m'inquiétais<span class="pagenum" id="Page_101">[Pg 101]</span> +guère des plats que nous présentait +une grosse paysanne aux cheveux +roux, ébouriffés, sorte de fille d'auberge +que nous avions prise à notre service. Je +contemplai ma femme, extasié. Vêtue de +mousseline neigeuse parmi des vols de papillons, +sa tête dorée riant dans le soleil, on +eût dit que les papillons blancs étaient un +peu de sa robe, envolée, et que les rayons +étaient ses cheveux épars; j'admirais +surtout ses yeux, où pas un mauvais +songe n'avait laissé son ombre, ses yeux +plus purs, plus transparents que l'azur des +petits lacs où se mire le bleu du matin! Je +tendais mes mains vers ses petites mains +frêles..... Le bras nu de la servante qui +changeait les assiettes,—un bras lourd, +gras, ferme, où la peau rougissait par places,—passa +près de mes lèvres les touchant +presque, et je me sentis une chaleur +aux joues, aux paupières, aux tempes! Cette +chair, près de ma bouche, avec sa plénitude +résistante et son odeur de viande saine,<span class="pagenum" id="Page_102">[Pg 102]</span> +m'avait affamé, tout à coup; j'avais aux +dents ce besoin de mordre des boulimies +exaspérées. Que m'arrivait-il donc? Étais-je +fou? Notre servante, avec ses bras nus, je +l'avais vue vingt fois, cent fois, sans y prendre +garde; belle fille? pas même; la face +hâlée sous une tignasse de crins roux, le cou +gros et court, des seins énormes remuant +dans une chemise de toile écrue. Et une +abjecte convoitise m'empoignait à cette +heure, sans raison? Quoi! bête brute, je +pensais à cette fille, près de cet ange? Plein +de honte, je fermai les yeux, pour ne pas +voir,—pour ne pas avoir vu; puis, les rouvrant, +je saisis les mains de ma chère femme, +je me mis à lui parler, très vite, disant que je +l'aimais comme un fou, que jamais elle n'avait +été aussi jolie que ce matin; et je la considérais +de tout près, de plus près encore, par +un instinct de laver mes regards dans ses +yeux. Elle me répondait en son doux langage +enfantin; ses petites mains fraîches +étaient douces à la fièvre de mes doigts. Eh<span class="pagenum" id="Page_103">[Pg 103]</span> +bien! non, je mens, je ne sentais pas cette +fraîcheur, je n'entendais pas ces paroles, je +ne voyais pas ces yeux. Malgré moi, le cœur +débordant du mépris de moi-même, je songeais +à la servante allant et venant derrière +moi, à elle seule. Je ne la regardais pas, certes! +Pour rien au monde je ne l'aurais +regardée! Mais j'avais sous les paupières, +toujours, la vision de ses bras nus, et, maintenant, +de sa face hâlée sous la rousseur des +crins, de son large cou, de ses seins énormes +ballottant dans la toile. C'était stupide, et +c'était infâme. N'importe, je la voulais! Oui, +cette fille. Il me semblait que je râlerais de +joie, si, me penchant en arrière, je heurtais +le rebondissement de sa gorge. Des hallucinations +me venaient: une lutte corps à corps, +elle et moi, dans la paille d'une étable, +non loin de la vache qui meugle, sous les +poutres du toit où pendent des toiles d'araignées; +une poursuite à travers des blés foulés, +et notre chute sur des tas d'épis cassés, +et la rage de ma morsure à ses bras, et mes<span class="pagenum" id="Page_104">[Pg 104]</span> +mains pleines de sa gorge. Ma femme ne +pouvait s'apercevoir de rien, tant je redoublais +d'aimables paroles, tant j'avais, maître +de moi en apparence, l'air souriant d'un +mari charmé, les menus soins aussi d'un +hôte empressé qui offre à boire, demande +si l'on veut reprendre d'un plat. Mais le désir, +le brutal et imbécile désir s'exacerbait en +moi avec une violence éperdue, et enfin il +devint si furieux, si irrésistible... que ma +femme,—ma pure et douce femme,—se +leva brusquement, se jeta vers la servante, +à mains pleines lui saisit les bras et lui mordit +de baisers la gorge, comme je l'eusse +fait! comme je l'eusse fait! Puis elle recula +dans un cri d'épouvante, après <i>mon</i> désir +accompli; et accouru près d'elle, aussi +effrayé qu'elle-même, je vis dans ses chers +yeux, plus purs que l'azur du matin, l'étonnement +hagard des somnambules réveillées.»</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_107">[Pg 107]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="LES_TROIS_BONNES_FORTUNES">LES TROIS BONNES FORTUNES</h2> +</div> + + +<p>D'un geste vif, avec un air qui se décide, +madame de Spérande ferma son éventail; +il s'envola de sa joue, dans le vent des +feuilles repliées, une vague nuée de veloutine, +qui monta, monta, redescendit, et +s'arrêta, légère, éparpillée, aux frisons bruns, +tout près des yeux.</p> + +<p>—Soit! dit la jolie flirteuse aux trois +rivaux qui l'adorent infiniment; je consens +à me départir de ma barbarie accoutumée. +Mais entendez bien ceci: chacun de +vous me contera, sans trop mentir, l'une de<span class="pagenum" id="Page_108">[Pg 108]</span> +ses aventures d'amour; et, puisque l'eau va +aux fleuves, et les millions aux millionnaires, +et le bonheur aux heureux, celui des +trois à qui est échue, autrefois ou naguère, +la plus précieuse, la plus rare, la plus parfaite +bonne fortune, obtiendra de baiser, +en présence des deux autres, l'ongle rose et +cruel de mon petit doigt déganté!</p> + +<hr class="tb"> + +<p>Voici comment parla le plus vieux amoureux:</p> + +<p>«Je plains très sincèrement les hommes +qui ne gardent pas, dans quelque tendre recoin +du cœur, le souvenir d'avoir joué, tout +jeunes, avec de jeunes demoiselles, aux +jeux innocents, le soir, dans le jardin étroit +d'une petite maison de province! Car ils +n'ont pas connu l'exquise puérilité des amourettes +à la fois naïves et sournoises, des +consentements qui ne savent à quoi ils +consentent, des refus qui ne savent ce qu'ils +refusent, des petites douleurs qui pleurent, +des petites bouderies qui rient; car ils ignorent<span class="pagenum" id="Page_109">[Pg 109]</span> +le plaisir aigu, et comme tranchant, +qui cingle les nerfs, d'entendre des noms +de jeunes filles criés dans de brusques envolées +de joie par d'autres jeunes filles, et +le charme de miauler «miaou» devant +une porte à demi fermée quand la chatte, +derrière le battant, est un ange, et le tremblant +délice de baiser, entre les barreaux +d'une chaise, parmi les regards qui se moquent +ou qui envient, toute la rougissante +pudeur des vierges sur la joue d'une enfant +qui veut bien!</p> + +<p>Une fois, nous convînmes d'un jeu nouveau; +il s'agirait de trouver une rose que +Lucienne—Lucienne, ma préférée!—aurait +cachée sur elle, dans sa robe ou dans ses +cheveux.</p> + +<p>—C'est fait! me cria-t-on.</p> + +<p>Eh bien, je ne découvrais point la rose. +Vraiment, je fouillai—oh! avec quel désir, +d'abord, de ne pas trouver trop vite!—les +poches longues de la jupe, où, dans les plis +du mouchoir, se heurtaient un dé et un étui<span class="pagenum" id="Page_110">[Pg 110]</span> +à aiguilles; vainement j'osai, du bout du +doigt, écarter un peu le col étroit de toile empesée, +qui avait mis une ligne vermeille dans +la blancheur du cou; vainement je soulevai, +du souffle autant que de la main, les pâles +bandeaux blonds et doux pour voir si la +petite fleur n'était pas cachée dans la petite +oreille: je ne découvris pas la rose! je frappais +du pied, je me mordais les lèvres. J'étais +à la fois plein d'humiliation et de désespoir; +car ils se moquaient de moi, les autres; et +le prix de la trouvaille eût été un baiser de +Lucienne!</p> + +<p>Furieux d'avoir dû «donner ma langue +au chat», je me retirai au fond du jardin, +allant et venant, maussade, sous la charmille +toute traversée de lune.</p> + +<p>Mais Lucienne s'esquiva et s'en vint me +rejoindre.</p> + +<p>—C'est que vous avez mal cherché, dit-elle +en ouvrant sa divine bouche rouge, où +la fleur s'épanouissait comme dans une autre +fleur à peine plus grande.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_111">[Pg 111]</span></p> + +<p>Et elle ne me défendit pas de cueillir +avec les lèvres, entre la neige de ses dents, +la délicieuse rose tout humide d'une ineffable +rosée!»</p> + +<hr class="tb"> + +<p>—La bonne fortune est jolie et fraîche +comme un bouquet de campanules des +champs. Mais qui n'entend qu'une cloche +n'entend qu'un son, dit madame de Spérande.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>Le second amoureux raconta cette histoire:</p> + +<p>«Tandis que du fond d'une baignoire, +derrière la claque retentissante, je voyais, +le soir de la première, les personnages créés +par ma fantaisie vivre et se mouvoir dans la +réelle chimère de la scène; tandis que mes +vers,—ces vers écrits dans la fièvre des +nuits heureuses!—sonnaient leurs triomphales +rimes parmi le grand silence qui approuve +ou la furie des applaudissements, je +ne songeais pas à mon œuvre, non, ni au<span class="pagenum" id="Page_112">[Pg 112]</span> +succès, ni à la gloire! Toutes mes pensées, +tous mes sens, toutes mes forces vitales, +convergeaient vers l'extraordinaire et magnifique +comédienne, par qui mon drame devenait +la vie, par qui ma parole devenait un +chant! Aux répétitions elle ne m'avait guère +satisfait; même, nous nous étions, parfois, +assez vivement querellés; c'est à peine +si j'avais vu qu'elle était séduisante, et si +belle! Mais là, dans la chaude apothéose du +théâtre, traînant sa robe de brocart d'or avec +un bruit sonore de longues périodes, riant des +rires rouges qui veulent des baisers, levant +de beaux bras nus qui imposent la caresse, +grande, grasse, blanche avec des rougeurs +de sang soudain sous la neige vivante des +épaules et de la gorge, elle était bien, dans +la splendeur des criminelles amours, la formidable +courtisane italienne des temps anciens, +telle que je l'avais pensée, la femelle +héroïque des cardinaux et des papes! Je +l'aimais, moi aussi, comme le héros de +mon œuvre, je l'aimais, je l'aimais! Par-dessus<span class="pagenum" id="Page_113">[Pg 113]</span> +tous les fronts, à travers toutes les +haleines, la lumière de sa beauté, au fond +de la loge obscure, m'inondait, m'éblouissant, +et je m'enivrais, malgré la distance, de +violentes senteurs de chair, comme un +homme qui fourrerait et roulerait sa tête +dans un bouquet de femmes! Quand la toile +tomba, je m'enfuis. Je me souciais bien +d'entendre les acclamations glorieuses dont +mon nom fut salué! Et je ne montai pas +sur le théâtre. Si j'étais entré dans le foyer, +si j'avais vu, de près, l'admirable comédienne +qui avait réalisé mon rêve de poète, +l'adorable femme qui me l'avait fait oublier, +je me serais élancé vers elle, je l'aurais embrassée, +enlevée, emportée! Fou, je craignais +d'être ridicule, et absurde. Je courus +à travers les rues, sans savoir où j'allais. +L'enlacement dont elle avait étreint, pendant +qu'il rendait l'âme, le jeune homme amoureux +de la pièce, je l'avais autour du corps, +comme une ceinture vivante et acharnée, +dont rien désormais ne me délivrerait. Il y<span class="pagenum" id="Page_114">[Pg 114]</span> +avait des étoiles au ciel? non, ses yeux! et +la furie des passions qui avaient jailli +de ses prunelles, qui s'étaient projetées, +éperdues, dans l'emportement de ses gestes, +qui avaient délicieusement râlé dans sa +mourante voix, me poursuivait, me talonnait, +me rejoignait, me saisissait avec des +rudesses de mains qui vous empoignent aux +épaules. Enfin je rentrai chez moi, tout plein +et tout enveloppé d'elle. Je remarquai avec +surprise que la porte de mon appartement +était ouverte; et, à peine avais-je franchi le +seuil, que je la vis, elle, là, m'attendant +dans son royal costume de courtisane romaine, +et que, dans un écartement lumineux +de brocart d'or, elle me mit autour du cou +l'impérieuse caresse de ses brûlants bras +nus!»</p> + +<hr class="tb"> + +<p>—Voilà une belle aventure! dit madame +de Spérande; puisque vous avez eu la +rare fortune de posséder, dans une femme, +l'incarnation de votre rêve. Je ne vous cache<span class="pagenum" id="Page_115">[Pg 115]</span> +pas que vous avez quelque chance de gagner +le prix convenu.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>Le dernier des rivaux fit ce conte:</p> + +<p>«Dès que je fus assis dans le wagon, je +demeurai sous le charme. A côté d'un +homme gras et doux, tranquille,—son +mari évidemment,—une jeune femme +en noir lisait, avec une attention qui pense +à autre chose, le roman d'une revue. Une +bourgeoise, certes, car aucun raffinement +ne singularisait la modestie de sa toilette; les +gants des deux longues mains,—des gants +de Suède, gris,—n'avaient que deux ou +trois boutons; la voilette, ni trop ni trop +peu baissée, laissait voir deux fines lèvres, à +peine roses, qui ne s'entr'ouvraient pas, sévères. +Mais tout le ciel,—le ciel tel qu'il +nous apparaît à seize ans, bleu pâle, où +passent des volées d'anges,—était visible, +adorablement, derrière la dentelle, dans ses +yeux. Je sentis soudainement que j'étais +en présence de celle que j'avais toujours espérée<span class="pagenum" id="Page_116">[Pg 116]</span> +sans la rencontrer jamais, de celle que, +rencontrée enfin, j'aimerais éternellement. Et, +quelque chose d'analogue à ce que j'éprouvais, +elle l'éprouva. Ne me croyez point, j'y +consens! moquez-vous, moquez-vous! Je +vous dis que, nos regards s'étant croisés, +il y eut sous ses paupières un éveil pareil +à celui que produit l'entrée d'un flambeau +dans la pénombre d'une chambre; et, sans +qu'elle se fût détournée un instant, sans +qu'elle eût essayé de lutter contre un charme +trop fort, la tendre résignation d'un sourire +qui ne quitta plus ses lèvres enfin entr'ouvertes +m'avoua qu'elle acceptait sa destinée. +Quand son mari, à la dernière station, descendit +pour demander à quelle heure le train +arriverait à Bruxelles, je pris les deux mains +de la jeune femme; elle ne les retira point! +et, simplement, presque à voix haute, elle +me dit, sans que j'eusse parlé: «Je serai +demain matin, à dix heures, à l'église de +Sainte-Gudule.» Je ne lui répondis même +pas. Elle savait tout ce que j'aurais pu répondre.<span class="pagenum" id="Page_117">[Pg 117]</span> +Oh! qu'elle fut douce, la dernière +heure du voyage, pendant que, l'homme +gras et doux s'étant endormi, nous nous +regardions, vaincus, extasiés, les yeux dans +les yeux! Qu'elle fut délicieuse aussi, la +nuit qui précéda l'instant où je devais la +revoir à l'église. Ma vie recommençait. Rien +de ce qui avait existé n'existait. Le souvenir +même était aboli. J'aimais pour la première +fois; je bâtissais les féeries de mille songes. +Cette femme, si pareille à mon suprême +idéal, que le destin compatissant m'offrait, +je l'emporterais loin, très loin, charmé, et +nous connaîtrions, sur les bords de quelque +fleuve, dans une maisonnette où grimpent +des fleurs et des oiseaux, la solitude parfaite du +silencieux amour! Bien avant l'heure indiquée, +je l'attendais à l'église. Qu'elle ne vînt +pas, c'était la seule idée que je ne pouvais +pas avoir. Est-ce qu'elle ne s'était pas promise +dans le premier regard? Est-ce qu'elle +ne s'était pas livrée dans la première parole? +j'avais sur les lèvres le baiser qu'elle ne<span class="pagenum" id="Page_118">[Pg 118]</span> +m'avait pas donné. Cependant elle ne venait +point! Vainement je regardais une à une +les femmes qui entraient dans l'église; elle +ne venait pas, elle ne venait pas! Quand, +de retour à l'hôtel, je m'informai des voyageurs +qui, la veille, étaient arrivés en même +temps que moi, j'appris que le mari, par +un caprice, ou par quelque jalousie, avait +voulu repartir dès le matin; et depuis, hélas, +je ne l'ai pas revue, je ne l'ai jamais revue!»</p> + +<hr class="tb"> + +<p>Les deux rivaux du dernier conteur éclatèrent +de rire.</p> + +<p>—La plaisante bonne fortune, en vérité! +C'est une assez piètre aventure d'amour +qu'un rendez-vous où l'amoureuse ne vient +pas.</p> + +<p>Mais madame de Spérande d'un geste +leur imposa silence.</p> + +<p>—Vous avez été heureux, certes, vous +qui avez baisé, entre des dents de neige, la +fleur des enfantines amours, et vous qui +avez embrassé votre suprême chimère; mais<span class="pagenum" id="Page_119">[Pg 119]</span> +il a été plus heureux encore, celui qui, ayant +pendant une heure éperdument aimé, n'a +pas connu cette irrémédiable tristesse: la +réalisation de son rêve!</p> + +<p>Et ce fut au troisième conteur que madame +de Spérande, entre deux valses, accorda la +rare et chère gloire de baiser, en présence +des deux rivaux vaincus, l'ongle rose et +cruel de son petit doigt déganté.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_123">[Pg 123]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="LE_REVOLVER_DE_ROSETTE">LE REVOLVER DE ROSETTE</h2> +</div> + + +<h3>I</h3> + +<p>Rosette Mirliton s'est levée de grand +matin. Songez donc, il est dix heures à +peine! Rosette, c'est le nom fleuri que son +miroir lui a conseillé; Mirliton, c'est le nom +gamin qu'elle a rapporté, l'an dernier, de la +fête à Saint-Cloud. Petite, serrée dans son +dolman de drap gris, elle s'en va le long des +maisons, rapide, trottant menu, comme une +souris qui se dépêche. Une matinée d'été +mouillé rit et pleure autour d'elle; le soleil<span class="pagenum" id="Page_124">[Pg 124]</span> +lame d'or et brode d'or la mousseline éparse +de la brume. Des charretées de grosses fraises +rouges et de cerises luisantes, de fraîches +roses par touffes et de coquelicots que +le vent fripe, promènent dans la grisaille +lumineuse de la rue des coins de vergers et +de champs. Mademoiselle Mirliton marche +toujours plus vite. Des gouttes de pluie ont +mis une rosée de diamant sur les fleurs +noires de sa voilette.</p> + +<p>Où s'en va-t-elle ainsi, à pied, le bout +verni de la bottine sali d'un petit feston de +boue? A sa répétition? non pas, <span class="smcap">la Princesse +Charmante</span>, cette féerie où elle remplit +le rôle et le maillot de la troisième crevette,—le +maillot beaucoup mieux que le rôle—fait +le maximum tous les soirs, et l'on n'a +pas encore lu la grande pièce géographique +de MM. Jules Verne, d'Ennery et Paul Ferrier. +A un rendez-vous? pas le moins du +monde; ne la prenez pas pour une de ces +petites bourgeoises qui consacrent à de +sournois et rapides adultères l'heure hypocrite<span class="pagenum" id="Page_125">[Pg 125]</span> +du marché; Rosette n'aime pas avant +le soir: son cœur, et le reste, s'allume aux +bougies. Peut-être s'est-elle levée, gourmande, +pour aller acheter elle-même le +fromage laiteux qui fond dans son enveloppe +d'osier et où l'on écrase parmi du sucre en +farine la fraise des bois qui saigne,—déjeuner +blanc et rose de chatte ou de Parisienne? +non, elle n'accorde pas un regard aux boutiques +des crémiers. Peut-être a-t-elle cédé +aux exigences de quelque couturier hautain +qui prétend que ses clientes viennent essayer +dès l'aube, et à jeun, le corsage +étroit, bien adapté, qui colle comme l'enveloppe +verte d'une fleur pas éclose? non, si +elle allait chez le couturier, elle prendrait +garde, avec un air de dédain, aux élégances +banales des robes toutes faites qui encombrent +les étalages des magasins de nouveautés +déjà ouverts. Elle va droit son chemin, +affairée, avec décision. Sur le boulevard, elle +s'arrête, entre dans la boutique d'un armurier, +choisit un revolver—tout petit,<span class="pagenum" id="Page_126">[Pg 126]</span> +mignon, la crosse incrustée de nacre, le +canon luisant comme un nez de chat qui +n'aurait qu'une narine,—le fait charger +devant elle, le fourre dans sa poche, sort de +la boutique, et monte dans une voiture en +criant au cocher: «Au bois de Boulogne, +très vite!»</p> + + +<h3>II</h3> + +<p>Car elle veut mourir.</p> + +<p>Mourir comme mademoiselle Damain à +Vienne, comme mademoiselle Gabrielle +Roux à Athènes!</p> + +<p>Ah! on a beau être frivole, avoir eu +vingt amours qui se sont envolés après +s'être posés à peine; on a beau être de celles +qui montrent effrontément leurs jambes +aux fauteuils d'orchestre et leurs gorges +aux avant-scènes; un jour vient où le cœur +se prend, pour de vrai, et se brise, pour de +vrai! C'est le second alto de son théâtre, +qu'elle a adoré, Rosette. Pourquoi? elle<span class="pagenum" id="Page_127">[Pg 127]</span> +ne l'a jamais bien su. Parce qu'il était beau, +ou parce qu'il était laid; parce qu'il la regardait, +toujours, avec des yeux qui se meurent +de tendresse, ou parce qu'il ne faisait pas +attention à elle, pas du tout. Qu'importe la +cause! elle l'a aimé, doucement, ardemment, +et elle a été bien heureuse, pendant +trois mois. Pour être toute à lui, elle a +congédié, avec un haussement d'épaules, +comme pour dire: «Je me fiche joliment +de vous, allez!» deux hommes très sérieux, +l'un qu'elle recevait tous les jours, +l'autre qui venait la voir deux fois par +semaine. Elle a vécu honnêtement, pauvrement, +vendant ses dentelles, mettant ses +bijoux au Mont-de-Piété; incertaine quelquefois +du déjeuner de demain. Cela lui était +bien égal, cette incertitude-là. Avant le +lendemain, il y avait la nuit, la nuit si bonne +et si tendre, avec toutes les caresses, avec +tous les baisers! Mais maintenant l'alto +aime une autre femme, laide, pas jeune, +maigre, des os pointus, une planche où<span class="pagenum" id="Page_128">[Pg 128]</span> +il y a des clous. Et sotte avec cela. Lâchée +pour une grue! Rosette souffre affreusement. +Rien que des souvenirs, pas une seule espérance. +C'est pourquoi elle va se tuer. Il y a +un an, quand le vitriol était à la mode, elle +aurait peut-être défiguré l'amant infidèle,—la +femme, non, pas moyen de la rendre plus +laide! Mais ces choses-là ne se font plus. +On ne doit pas se rendre ridicule. Avant ce +soir, à l'heure du Bois, des gens qui se +promènent trouveront derrière un arbre la +pauvre petite Mirliton, étendue sur le dos, +morte, une balle au cœur, toute pâle, jolie +encore. On mettra son portrait à la première +page des journaux illustrés.</p> + + +<h3>III</h3> + +<p>Elle a renvoyé la voiture. Elle est seule, +appuyée à un acacia, dans un massif, pas +très loin de l'allée. Comme il est de bonne +heure, il ne passe personne. Aucun bruit, sinon +de branches remuées, ou de pinsons qui<span class="pagenum" id="Page_129">[Pg 129]</span> +s'échappent en secouant les feuilles. Sous +un pont de bois, d'une seule arche garnie +d'écorce, un ruisseau coule, vert et doré, où +tremblent, dans la lumière et dans l'eau, les +arbres renversés, où les oiseaux passent en +montrant leur ventre, comme s'ils faisaient +la planche. Il y a tout autour d'elle une vie +douce et charmante, avec de la solitude. +C'est bien plus triste de mourir quand il fait +du soleil! La mort en paraît plus noire. +Puis, elle songe qu'elle est si jeune, +vingt-deux ans, et elle s'est trouvée si jolie, +ce matin, en se mettant de la poudre de riz +devant l'armoire à glace, au saut du lit; sa +chemise tombait un peu, découvrant, d'un +côté la poitrine blanche qui se renfle et se +fleurit d'une petite rose. Elle se souvient +aussi des joies qu'elle a eues, qu'elle pourrait +avoir encore. C'est amusant, quand on +entre en scène, de voir toutes les lorgnettes +braquées sur vous; et les camarades enragent! +Les soupers ne sont pas toujours +ennuyeux; le champagne met de l'or léger<span class="pagenum" id="Page_130">[Pg 130]</span> +dans les verres; après, on pousse la table +dans un coin, et l'on danse au piano. Est-ce +qu'elle ne soupera plus, est-ce qu'elle ne +dansera plus? La voilette relevée, elle considère +le petit revolver incrusté de nacre. +Elle est très pâle. Elle a peur. Cela doit faire +beaucoup de mal, la balle qui entre dans la +chair. Elle tremble, elle va laisser tomber +l'arme... non, elle la retient, vigoureusement! +Elle ne peut plus vivre, puisque son amant +l'a trompée et délaissée. Est-ce qu'elle n'a pas +autant de courage que mademoiselle Damain +ou que mademoiselle Roux? Elle montrera +qu'elle est forte, c'est décidé, elle mourra!</p> + +<p>Une chose l'inquiète. Elle ne s'est jamais +servie d'un revolver. Si elle allait ne pas +savoir tirer, ou si, maladroite, elle tirait mal, +se blessait seulement? Elle pense qu'elle +fera bien d'essayer une expérience, pour +apprendre. Elle vise de son mieux le tronc +d'un chêne, un peu loin, parmi de hautes +broussailles, presse la détente, très lentement, +et le coup part.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_131">[Pg 131]</span></p> + +<p>Un cri! un cri terrible!</p> + +<p>Elle a blessé ou tué quelqu'un, là, derrière +le buisson.</p> + +<p>Elle se précipite, elle cherche, elle s'arrête, +stupide d'horreur.</p> + +<p>Un jeune homme, qu'elle ne connaît pas,—très +jeune, charmant, bien mis,—est +couché sur les branches cassées, immobile, +les yeux écarquillés, une main crispée sur +le cœur.</p> + +<p>Il est mort!</p> + +<p>Au secours! au secours! Elle appelle, +elle va, vient, ne sait que faire, est comme +une folle, fond en sanglots, défaille, veut +se retenir aux arbres, tombe, évanouie, sur +le jeune homme qu'elle a tué, croit qu'elle +meurt aussi, meurtrière innocente. Mais +dans son évanouissement, comme dans un +sommeil mêlé de rêves, il lui semble qu'elle +sent battre le cœur de sa victime, que +des bras, très amoureusement, l'étreignent, +qu'une voix, en riant un peu, lui dit à +l'oreille, dans un baiser: «La balle a cassé<span class="pagenum" id="Page_132">[Pg 132]</span> +une branche au-dessus de ma tête, je ne +suis pas mort du tout, et vous êtes bien +jolie!»</p> + + +<h3>IV</h3> + +<p>Une heure après, ils sortent du massif +pour aller déjeuner au pavillon d'Ermenonville. +Rosette Mirliton n'a pas eu l'idée de +chercher le revolver. Il est resté caché dans +l'herbe, ou fiché dans la terre, chargé de +cinq balles encore. Quelqu'un le ramassera +sans doute, quelque jour. Un passant, qui +ne songeait pas à mourir, plein d'espérances, +joyeux. Qui sait? en regardant le revolver, +il deviendra pensif, peut-être, songera au +néant de vivre et d'aimer; et, parce que +cette arme se sera trouvée là, offerte, comme +un doux et triste conseil...... Car l'occasion +est la tentatrice mystérieuse de nos faibles +volontés.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_135">[Pg 135]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="LUN_NEMPECHE_PAS_LAUTRE">L'UN N'EMPÊCHE PAS L'AUTRE</h2> +</div> + + +<p>Tu es une âme, et tu es une bête. Tu as +un front, et des entrailles. Homme ou femme, +n'importe, il n'est pas de divinité où tu +n'atteignes, pas d'animalité au-dessous de +laquelle tu ne te vautres. Médite sur le +symbole de l'ermite extatique et de son +abject compagnon; tu es, dans une seule +personne, le saint et le pourceau; tu as ton +ciel et ton auge; tu magnifies et tu grognes. +Dans l'édifice de la création, une partie +de ce que tu es habite les mansardes, près +des étoiles, l'autre partie le sous-sol, près<span class="pagenum" id="Page_136">[Pg 136]</span> +des égouts. Avec la faim des ambroisies, tu +as l'appétit de l'ordure. Une erreur de la +science moderne, c'est de nier cette indubitable +dualité que les religions consacrent; et +ton erreur, à toi, presque un crime,—crime +rémissible à cause même de sa fréquence, +mais fécond en détestables résultats,—c'est +de vouloir concilier, mêler les deux êtres +qui forment ton être, et que tu portes en +toi, quoi que tu fasses, comme le Prophète +et comme ton portier. Orgueilleux de ta +pensée, mais épouvanté des élans où tu pourrais +la suivre, satisfait de tes sens, mais écœuré +des basses besognes où tu pourrais te complaire, +tu essayes de les rapprocher, abaissant +l'une, élevant les autres; tu veux les mettre +de niveau; tu ressembles à la Dorine de la +comédie qui prend la main de Marianne et +prend la main de Valère: malheur à toi si les +deux fiancés—qui se haïssent plus que tu +ne penses—se rejoignent, et si la pièce +finit par un mariage. Tu auras la paix, soit, +tu ne seras plus le champ de bataille de<span class="pagenum" id="Page_137">[Pg 137]</span> +deux hostilités acharnées, mais à quel prix! +Si haut qu'ait pu se hisser la moitié vile de +toi-même, combien, pour s'y adapter, l'autre, +la sublime, aura dû descendre! Avec l'aristocratie +de tes aspirations sacrées et la populace +de tes immondes instincts, tu auras fait je +ne sais quoi de plat, de médiocre, un juste +milieu, une bourgeoisie; ni sous-sol ni mansarde, +un second étage, sur la cour; adieu +l'immatérialité des chimères toujours lointaines, +adieu les pures délices de l'inassouvissement! +Adieu aussi les satisfactions de +la bestialité repue! Tes deux natures, diverses, +mais complètes, se seront pénétrées, +en s'altérant, jusqu'à en former une seule, +artificielle, incomplète, à qui manquera +toujours de ne pas être assez haute et de ne +pas être assez basse; d'une seule bouche, +qui n'osera être ni une lèvre d'ascète ni un +groin de porc, tu prieras presque sans +foi, tu mangeras presque sans faim. Trop +peu d'étoiles, et pas assez de boue, les +unes salies par l'autre pourtant! Fusion<span class="pagenum" id="Page_138">[Pg 138]</span> +absurde, coupable, de choses qui devaient +demeurer éternellement séparées. Et c'est +surtout dans l'amour qu'apparaîtront la folie +et l'abjection d'un tel accommodement. +Quoi, moitié d'ange et moitié de brute conjointes +dans l'unité humaine, tu seras assez +insensé pour demander un peu de rêve et +d'idéale tendresse au baiser de la fille-louve +qui s'offre toute en rut, et, s'il t'arrive de +rencontrer une enfant pure et blanche comme +un corps qui serait une âme, tu seras assez +vil pour la souiller d'une bestiale concupiscence? +Ces paroles t'irritent, tu te rebelles, +tu réponds: «Que faut-il donc faire? N'est-ce +pas agir sagement que de vaincre l'une par +l'autre les deux forces qui m'entraînent chacune +d'un côté dans un cruel déchirement?» +Ce qu'il faut faire? il faut ne pas corriger +l'œuvre divine, accepter, telle qu'elle est, +dans sa plénitude, la fatalité de ta double +nature, être une âme, puisque tu es une âme, +en même temps qu'une bête, puisque tu es +une bête, ne pas t'effrayer de ton azur, ne<span class="pagenum" id="Page_139">[Pg 139]</span> +pas rougir de ta fange, en un mot rester capable—car +tu es né tel—de tous les envolements +et de toutes les chutes! Et, cela, tu +le peux; oui, te dis-je, tu le peux. Lève la +tête, monte, plane, va, sois le compagnon +de vol des anges mystérieux qui passent +dans les nuées, et cueille des fruits d'or +dans le jardin des étoiles, ces célestes Hespérides! +Tu n'as qu'à suivre ta pensée; +elle sait le chemin de sa patrie. Mais ne +dédaigne pas la terre où marchent tes pieds +sans ailes; au retour de l'idéal, réjouis-toi +dans la réalité; dors, bois, mange, baise les +bouches, étreins les corps. Tu écoutais tout à +l'heure la musique des chœurs paradisiaques. +Maintenant, voici ta pâtée: soûle-toi. Amant, +sache adorer d'une incorruptible extase, qui +n'oserait même pas baiser le bas d'une robe +blanche, les jeunes filles pareilles aux Immaculées +des vitraux, et demande au lit des +prostituées, pleins de chairs complaisantes, +l'essoufflement suprême du plaisir. Poète, +converse avec les Muses dans le bois sacré de<span class="pagenum" id="Page_140">[Pg 140]</span> +Puvis de Chavannes, et couche avec ta servante, +si elle a la gorge belle. Tout t'est +permis, pourvu que, jamais, tu ne ravales +ton être divin jusqu'aux contentements de la +matière, ni que jamais tu ne tentes, en ta +folie, de hausser jusqu'aux joies hyperphysiques +ton être bestial. Tu es double? Sois +deux, très nettement. Ne crains pas, d'ailleurs, +de déshonorer, par les plaisirs d'en bas, +les délices d'en haut; ton âme est si distincte, +si éloignée de tes sens,—à moins que tu +n'aies commis la faute de les vouloir mêler,—qu'elle +leur demeure absolument étrangère, +que rien de ce qui les concerne ne saurait +influer sur elle; tu peux être à la fois le plus +chaste et le plus débauché des vivants! Ne +crains pas davantage que l'auguste Béatrice, +à qui s'adressent tes vœux agenouillés, dont +jamais tu n'as effleuré d'un désir la candeur +ni d'un souffle les doigts, ait de quoi être +offensée parce que tu te pâmes d'aise dans les +bras de quelque fille. Le baiser n'a rien de +commun avec l'amour! Elle ne doit pas plus<span class="pagenum" id="Page_141">[Pg 141]</span> +en être jalouse que d'un cigare fumé, d'un verre +de champagne où tes lèvres se sont trempées, +ou de n'importe quel autre plaisir, rencontré, +accepté par désœuvrement, dont on remercie +le hasard; et même, délivré pour quelques +heures des grossiers appétits, délesté de ta +bassesse, tu t'élèveras vers elle, sans jamais +la rejoindre, avec une dévotion plus fervente +et plus séraphiquement subtile!</p> + +<p>Il ne fut jamais d'âme plus pure que celle +de madame de Pasquelis. Comme ces fenêtres +des toits, qui ne voient pas la rue, elle +ne s'ouvrait que vers le ciel, et les seules +choses qu'elle aimât d'ici-bas, c'étaient les +fleurs et la musique. Encore ne les aimait-elle +que d'une façon assez étrange, avec un +peu d'effarouchement; il eût été fort pénible +à madame de Pasquelis qu'on lui offrît un +gros bouquet de roses ou qu'un instrument +chantât auprès d'elle; elle se plaisait au +parfum des fleurs qu'on ne voit pas, cachées +derrière un rideau, et aux sons très lointains, +à peine entendus, qui meurent. Délicate<span class="pagenum" id="Page_142">[Pg 142]</span> +ainsi, elle se montrait fort troublée dans le +monde où son nom et sa fortune la contraignaient +d'aller, et, quand on lui adressait la +parole, elle avait, comme s'éveillant, un recul, +avec l'air d'une sensitive qui a peur +d'être froissée. Si elle s'éprit d'un homme, +elle que l'on eût crue à peine femme,—mais +on l'est toujours un peu, et même +beaucoup,—ce fut sans doute parce qu'elle +l'avait déjà rencontré dans ses rêveries vers +le ciel! Il y avait eu entre eux des fiançailles +d'anges. Ils s'aimèrent éperdument, avec une +chasteté si parfaite que leurs mains ne se +touchèrent jamais, et que, seuls, ils se parlaient +à peine, jugeant les mots humains +indignes d'exprimer leur infinie dilection; +et même les regards échangés leur semblaient +une forme trop grossière de l'aveu.</p> + +<p>Or, une nuit, elle voyageait. Elle avait +promis au bien-aimé qu'elle passerait, à pied, +au jour levant, devant la maison qu'il habitait, +loin de Paris, sur la lisière d'un bois. +Elle n'entrerait pas dans la maison, mais il<span class="pagenum" id="Page_143">[Pg 143]</span> +serait à la fenêtre, ils se verraient, d'un peu +loin, un instant, et ils garderaient de cette +minute toute une longue joie.</p> + +<p>Dans un coin du wagon, elle songeait à +l'heureux lendemain, les yeux vers l'azur +plein d'étoiles, mêlant ses rêves aux nuées.</p> + +<p>Quelqu'un, qui était assis en face d'elle,—n'importe +qui, un voyageur, d'ailleurs +robuste et de belle mine,—la regardait +fixement, la trouvant belle. C'était sans +doute un de ces sots qui croient aux brusques +bonnes fortunes, dans un train, par +hasard; car, tout à coup, profitant d'un +cahot, il se pencha vers madame de Pasquelis, +lui prit la main, impudemment, lui +entoura du bras la taille, et lui mit les lèvres +aux lèvres à travers la voilette mordue! Elle +ne fit pas un geste, ne prononça pas une +parole. Elle avait sous le baiser un lent +soupir, qui ne se plaint pas.</p> + +<p>Enfin, quand ce fut le point du jour:</p> + +<p>—Merci, Monsieur, dit-elle en rajustant +sa voilette.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_144">[Pg 144]</span></p> + +<p>Et, se tournant du côté de la vitre blanchie +et rosée d'aurore, les yeux vers les dernières +étoiles, elle se reprit à songer, l'âme +extasiée en d'immatérielles délices, au bien-aimé +qu'elle verrait tout à l'heure, accoudé +à la fenêtre, sur la lisière du bois, qu'elle +verrait, d'un peu loin, un instant.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_147">[Pg 147]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="LE">LE +TROISIÈME OREILLER</h2> +</div> + + +<p>Quand il entra pour la première fois dans +le grand lit de Luce Luciol, l'heureux enfant +ne perdit pas une minute à considérer les +malines qui bordent les draps, les vaines +couvertures en soie grège du Japon, il n'accorda +pas la moindre attention aux satins d'or +ruisselant sur les trois marches de la couche, +à la chute lente des rideaux de peluche qui, +du violet sombre, se dégradent au rose +tendre. Car il n'avait rien en lui, ni le cœur, +ni l'esprit, ni le reste, qui fût disposé à se +laisser distraire par des dentelles ou des<span class="pagenum" id="Page_148">[Pg 148]</span> +étoffes! Son unique désir, c'était de serrer +contre lui,—ah! bien oui, des étoffes! +quel préjugé, même les mousselines!—la +chère femme si longtemps cruelle, qui l'avait +élu enfin, et il connut, dans l'éperdu oubli +de tout ce qui n'était pas elle seule, l'hymen +chaleureux des lèvres, l'étreinte à pleins bras, +la tiédissante fraîcheur de la peau sous la peau. +Mais, lorsqu'elle se fut endormie, délicieusement +lasse, avec le sourire épanoui où étincellent +les dents baisées, il regarda autour +de lui, comparant à sa chambre d'étudiant, +carrelée, presque vide, aux murs nus, cette +chambre de soie, encombrée de jolis bibelots, +admira le sommeil de Luce, rose et doré, +sous la peluche, dans des fouillis blancs; et, +charmé de la belle femme, il était flatté du +beau lit.</p> + +<p>Une seule chose le fâcha. Près de la ruelle, +au delà des deux oreillers fripés par l'emportement +des caresses, il y avait un oreiller +encore.</p> + +<p>Pourquoi l'avait-on placé là? A quoi pouvait-il<span class="pagenum" id="Page_149">[Pg 149]</span> +servir! Intact, il se gonflait, l'air d'attendre +une tête, faisant aux duos d'amour +une menace de trio. Il avait l'importunité +d'un couvert inutile, qui, en rappelant l'arrivée +possible d'un convive, trouble l'intimité +des repas. L'enfant le regardait avec un +étonnement où se mêlait de la colère; bien +qu'il fût certain d'être aimé, la pensée lui +venait, si cruelle aux jeunes cœurs, de celui +qui, connu ou inconnu, s'appelle toujours +«l'autre»! et, d'un geste violent, qui eût bien +serré la gorge d'un rival, il saisit l'oreiller +vide, le secoua, voulut le jeter au loin.</p> + +<p>Mais Luce, réveillée dans un petit cri d'épouvante, +vit le geste et l'arrêta.</p> + +<p>—Que faites-vous? voulez-vous bien +laisser cet oreiller tranquille!</p> + +<p>—Pourquoi? il ne sert à personne.</p> + +<p>—A aucun être réel, c'est certain; mais, +à personne, qu'en sais-tu?</p> + +<p>Il ne comprenait pas, elle riait.</p> + +<p>—Il sert aux amants... qui n'existent pas, +dit-elle.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_150">[Pg 150]</span></p> + +<p>Elle s'accouda dans des bouillons de dentelles.</p> + +<p>—Je l'ai toujours eu près de moi, la nuit, +cet oreiller vide, où tous les amoureux chimériques +ont posé leurs têtes à côté de la +mienne. A seize ans, je voyais s'y endormir, +après les baisers rêvés, le héros du roman +lu en cachette, les poètes des chers poèmes; +Paul, en y fermant les yeux, m'appelait +Virginie, et des mains illustres y déroulèrent +mes cheveux d'Elvire ou de Graziella. Mon lit +de jeune fille avait deux oreillers, mon lit +de jeune femme en a trois. Ni la jalousie de +mon mari, ni le dépit exigeant de quelques +jeunes hommes ne m'a fait renoncer au voisinage +des douces visions. Là, sur la blancheur +de la batiste bordée de malines, les +don Juans et les Lovelaces me tendent le +piège de leurs baisers, les Almavivas murmurent +pour moi seule la ritournelle de leurs +sérénades, les Chérubins me préfèrent à +leurs marraines, et, pendant que l'époux ou +l'amant me serre entre ses bras, Faublas me<span class="pagenum" id="Page_151">[Pg 151]</span> +dit à l'oreille: «Si je me cachais sous le lit?» +Chaque fois qu'un chapitre de livre d'amour, +lu entre deux visites ou relu dans ma mémoire, +me trouble l'âme doucement, je lui +donne rendez-vous, pour le soir, sur le troisième +oreiller! Il ne manque pas de venir; +quoique je ne sois point seule, il me parle, +tout bas, et c'est à lui que je fais la réponse +qu'un autre entend. Mais les personnages, +tendres ou libertins, évoqués d'entre les +pages, ne sont pas seuls à me rendre visite; +j'accueille les souvenirs qui furent des réalités, +l'avenir qui sera le présent; celui que +j'aime a souvent pour compagnon de lit—près +de la ruelle—celui que j'ai aimé ou +celui que j'aimerai; mon amour nouveau +s'aide de l'amour passé ou de l'amour futur; +je baise, sur les lèvres de ce soir, le baiser +d'hier ou le baiser de demain. Il m'arrive,—oh! +le joli raffinement!—de penser que +j'excite à plus de désir, par le bonheur de +celui qui est là, la tendresse de celui que j'y +crois être; ou bien, plus simplement, grâce<span class="pagenum" id="Page_152">[Pg 152]</span> +à une parole en apparence échappée, qui +avoue une mystérieuse présence, j'inspire au +réel amant une émulation féconde en de +plus subtiles délices. Cela m'amuse, et +m'extasie aussi, ce duel de la bouche qui +me mord avec la bouche dont je voudrais +être mordue, du vrai avec l'idéal; je me jette +entre eux, comme une Sabine éplorée; je +m'imagine sentir, si je laisse s'exaspérer leur +querelle, la fureur des coups qu'ils se portent +à travers moi; et, si je les réconcilie, +ils m'enlacent en s'embrassant. Quelquefois, +c'est d'une ressemblance avec celui qui se +croit seul, que surgit l'apparition du chimérique +partageur; d'autres fois, d'une dissemblance; +mon caprice s'autorise de la similitude, +ou de l'antithèse. Ta jeunesse, cette +nuit, t'a peut-être donné pour rival,—rival +qui t'a servi,—un frêle adolescent pareil +à toi, entrevu, l'an dernier, à une fenêtre +de Stockholm, la tête vers son livre; à +moins que je ne t'aie préféré, en t'adorant, +quelque robuste montagnard basque, la poitrine<span class="pagenum" id="Page_153">[Pg 153]</span> +poilue, courant sus au taureau et lui +empoignant les cornes d'une vigueur qui ne +lâche pas prise. Sous les rideaux de mon +alcôve, où triomphent également la vérité et +le songe, j'ai confronté tantôt des ménechmes, +tantôt des fils étonnés de races différentes! +Mais enfin, en aucun cas, en +aucun temps, je n'ai accepté, satisfaite ou +déçue, une étreinte que d'autres bras n'aient +resserrée ou dénouée, et nul homme n'a +dormi seul avec moi dans ce lit où j'ai goûté +plus entier, à cause de ton innocence, le +bonheur de la trahison.</p> + +<p>Comme il la regardait, épouvanté:</p> + +<p>—Hélas! dit-elle d'une voix plus lente, +ignorais-tu qu'à cette heure la complication +des âmes leur interdit l'absorption dans un +vouloir unique, la simplicité du désir? Qui +donc, aujourd'hui, pensant à une chose, ne +pense qu'à cette chose, et, la faisant, ne +mêle pas à l'accomplissement le regret ou +l'envie d'une autre action? Où est-elle, l'amoureuse +ingénue qui baise, seulement, les<span class="pagenum" id="Page_154">[Pg 154]</span> +lèvres qu'elle baise? Ce que je proclame, +d'autres, rougissantes, n'auraient point le +courage de l'avouer. Mais, enfant, ô pauvre +enfant! sache-le: aucune femme ne se donne, +qui ne se partage, en rêve du moins, et +dans le lit de toutes les épouses et de toutes +les maîtresses, triomphe, invisible, le troisième +oreiller!</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_157">[Pg 157]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="LA_PREUVE">LA PREUVE</h2> +</div> + + +<h3>I</h3> + +<p>Une nuit qu'ils ne dormaient pas,—nuit +pareille à toutes leurs nuits, car, l'un près +de l'autre, ils ne dormaient jamais,—elle +lui demanda, en levant ses bras nus d'où +glissèrent jusqu'à l'épaule des dentelles:</p> + +<p>—Qu'as-tu donc, ô mon bien-aimé? Pourquoi +demeures-tu muet, avec un songe triste +dans les yeux, tandis que je t'enlace et te +berce et te baise! Qu'est-ce donc qui te +manque, et que peux-tu regretter, ou désirer, +quand je ne te refuse rien et voudrais<span class="pagenum" id="Page_158">[Pg 158]</span> +te donner plus encore? Ne suis-je pas assez +belle? la neige de mes seins n'est-elle pas +assez parfumée sous tes lèvres? ou trouves-tu +que l'or ardent du soleil est plus roux que +mes cheveux? Dis, parle, explique-toi; car +ton souci me tourmente cruellement. Peut-être +la chambre princière qui t'accueille tous +les soirs ne te paraît point assez merveilleusement +luxueuse avec ses mousselines de +Sirinagor, et ses tremblements, çà et là, de +verroteries qui sont des rubis, des diamants +et des perles? Le tokay du souper,—pendant +qu'à genoux je te regardais tremper tes +lèvres dans le verre que ma bouche enviait,—t'a-t-il +semblé amer, ou les bécassines de +Corse n'étaient-elles pas cuites à point dans +le sucre acide des raisins verts de Chio? Oh! +ce qui t'a fâché, ne me le cache pas, enfant, +puisque je suis celle qui n'a de joie qu'à +cause de ton sourire.</p> + +<p>L'ingrat répondit, d'une voix qui boude:</p> + +<p>—Si je suis fâché, c'est que je ne suis pas +sûr de ton amour. Tu es plus belle que tous<span class="pagenum" id="Page_159">[Pg 159]</span> +les rêves et mieux odorante que toutes les +fleurs. Ta chambre est le nid somptueux des +infinies délices, et le souper a dû être apprêté +par ces anges cuisiniers qu'on voit dans +les peintures de Murillo. Cependant, je ne +suis pas satisfait, parce qu'auprès de moi, ton +cœur, il me semble, ne palpite pas assez fort, +parce que je ne sens point, lorsque mes +mains serrent tes bras, les veines sous ta +peau battre assez fiévreusement.</p> + +<p>Elle le considéra, étonnée.</p> + + +<h3>II</h3> + +<p>Pour l'amour de ce jeune homme qui avait +de très grands yeux, elle avait tout osé, la +courageuse femme. Elle ne s'était pas bornée +à le choisir, elle, noble, illustre, presque +Altesse, à se donner à lui, si belle! Afin de +complaire à cet écolier bohème qui longtemps +s'était accommodé du baiser des filles +de taverne, elle avait bravé le mépris,—se<span class="pagenum" id="Page_160">[Pg 160]</span> +cachant à peine de l'aimer,—et le plus +grand des périls. Car son mari, dans sa robuste +vieillesse, était un homme redoutable. +Jaloux de l'antique honneur de sa race, le +moindre soupçon lui aurait fait oublier toute +miséricorde, et il n'eût pas hésité à frapper +l'épouse adultère, à la traîner par les cheveux +avec des mains rouges de sang. N'importe! +chaque soir,—dès que les gens +étaient endormis dans le palais,—elle sortait, +sans peur, la tête voilée d'une mante, +allait chercher dans un misérable logis l'amant +qui ne daignait pas toujours l'attendre, +lui prenait le bras, l'entraînait, l'emportait +vers la demeure princière. Pour ne pas +éveiller les serviteurs, elle marchait pieds +nus sur les dalles froides des vestibules. Un +seul bruit! et toute la valetaille éveillée, +accourue, eût constaté, proclamé le déshonneur +du maître. Elle ne tremblait pas. +«Viens! viens!» disait-elle à voix basse. +Et, jusqu'au matin, oui, jusqu'au plein jour,—dût +la fuite du bien-aimé être surprise et<span class="pagenum" id="Page_161">[Pg 161]</span> +révélée,—elle le tenait entre ses bras, +enivrée, dans la chambre voisine de celle où +sonnaient quelquefois, parmi le grand silence +nocturne, les pas si proches de l'époux +qui aurait pu se montrer tout à coup, armé, +de l'époux qui n'eût pas fait grâce!</p> + + +<h3>III</h3> + +<p>Cependant, l'amant répétait:</p> + +<p>—Non, tu ne connais pas, auprès de moi, +la fièvre des amours éperdues; ton souffle +est lent, régulier, paisible, ton pouls n'est +pas plus agité que celui d'un enfant qui dort.</p> + +<p>—Oh! tu crois cela? dit-elle.</p> + +<p>Elle songea un instant.</p> + +<p>—Fallût-il mourir, je te prouverai que tu +te trompes!</p> + +<p>Puis, d'une voix qui commande:</p> + +<p>—Cache-toi sous les draps, ou dans la +ruelle. Cache-toi, te dis-je, sans quitter ma<span class="pagenum" id="Page_162">[Pg 162]</span> +main pourtant, et, quoi qu'il arrive, ne +bouge pas si tu tiens à la vie.</p> + +<p>Elle ordonnait avec une telle fermeté, +qu'il obéit, instinctivement, sans une parole; +dès qu'il eut disparu, le corps dans la +ruelle, la tête sous l'oreiller, elle saisit violemment +le cordon de sonnette, qui pendait +dans l'alcôve, le tira, l'agita, comme en un +réveil épouvanté.</p> + +<p>Peu d'instants après, il y eut dans la +chambre une irruption de caméristes qui +s'affolent. Qu'était-ce? Qu'y avait-il? Madame +était-elle malade? ou avait-elle eu +quelque affreux cauchemar? L'empressement +encore à demi ensommeillé des servantes +allait, venait, rôdait, avec mille paroles, avec +des bras levés qui n'ont pas eu le temps +d'entrer dans les manches.</p> + +<p>La jeune femme dit:</p> + +<p>—Je ne me sens pas bien. Priez le prince +de venir auprès de moi.</p> + +<p>Prévenu sur-le-champ, l'époux apparut +inquiet, interrogeant.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_163">[Pg 163]</span></p> + +<p>Elle reprit:</p> + +<p>—En vérité, reprit-elle, c'est un malaise qui +m'a prise tout à coup et que je ne saurais +m'expliquer. Je vous prie d'ordonner qu'on +avertisse le médecin.</p> + +<p>Sur un signe, les servantes sortirent; le +prince se tenait près du lit, observant la +malade avec des yeux pleins d'une tendresse +alarmée. Si l'un des plis du drap, près de la +ruelle, avait remué, si un mouvement de +l'oreiller avait révélé une coupable présence, +la jeune femme n'aurait pas vu se lever le +jour, et l'aube eût pleuré de la voir, très +pâle, dans les dentelles du lit, rougies de sang.</p> + +<p>Le médecin arriva.</p> + +<p>—Docteur, dit-elle en lui tendant la +main gauche,—de la droite elle serrait toujours +les mains de son amant,—docteur, +tâtez-moi le pouls. N'est-il pas vrai que j'ai +une fièvre très violente?</p> + +<p>Le médecin répondit après un silence:</p> + +<p>—Très violente, en effet! comme sous +le coup d'une émotion excessive.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_164">[Pg 164]</span></p> + +<p>—Mettez votre oreille à mon cœur. N'est-il +pas vrai qu'il bat d'une façon inaccoutumée?</p> + +<p>Le médecin, après avoir obéi:</p> + +<p>—Il bat étrangement, madame!</p> + +<p>A ces mots, le vieil époux ne put retenir +un cri, et ses bras robustes eurent des tremblements. +Quel était ce mal soudain? il était +grave? mortel, peut-être? «Ah! docteur, +tout ce que je possède est à vous, si vous +guérissez la princesse!»</p> + +<p>Mais elle, en souriant:</p> + +<p>—Ne vous inquiétez pas. Cela ne sera +rien, vous verrez. Je me sens beaucoup mieux +déjà, et je pense que quelques heures de bon +sommeil achèveront de me remettre.</p> + + +<h3>IV</h3> + +<p>—Tu vois bien que tu te trompais! s'écria-t-elle +dès qu'ils furent seuls, avec un +beau rire de triomphe.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_165">[Pg 165]</span></p> + +<p>Mais l'amant, sorti de la ruelle, frissonnait +entre les draps comme quelqu'un qui serait +nu dans de la neige, ne disait mot, claquait +des dents; elle vit qu'il était tout blême.</p> + +<p>Alors elle se sentit pleine de dédain, et +elle chassa de son lit cet homme qui avait eu +peur tandis qu'elle exposait sa vie pour lui +prouver les battements de son cœur!</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_169">[Pg 169]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="LE_REVE_DE_LILA">LE RÊVE DE LILA</h2> +</div> + + +<p>—Colette!</p> + +<p>—Lila?</p> + +<p>—J'ai fait un rêve.</p> + +<p>—Eveillée?</p> + +<p>—En dormant.</p> + +<p>—C'est fâcheux. Eh quoi! chérie, ignores-tu +que les heures du sommeil doivent être +uniquement employées à se reposer des +douces fatigues, à se rendre capables d'en +subir de plus douces encore? Il faut abandonner +aux personnes romanesques, grandes +liseuses de poèmes, l'amour des illusions<span class="pagenum" id="Page_170">[Pg 170]</span> +nocturnes, qui lassent aussi, sans profit réel. +Les réalités, quand on sait s'y plaire, valent +qu'on s'en contente—ne dis pas non, Lila!—et +que l'on n'use pas, dans la chimère, +la faculté de les convoiter. J'enrage chaque +fois que j'entends parler d'un beau songe; +quel songe vaut deux bouches vraies qui se +baisent? Les poètes gâtent les femmes. +Quant à ce qui est de moi, j'aurais le plus +grand mépris, si j'étais homme, pour une +amoureuse qui s'éveillerait avec des yeux +battus où je ne serais pour rien.</p> + +<p>—Oui, mais n'importe, j'ai fait un rêve.</p> + +<p>—Que tu brûles de me raconter?</p> + +<p>—Evidemment! Et le voici.</p> + +<p>Lila Biscuit tira une petite houppe de sa +pomme à poudre de riz, rose d'un côté +comme une joue de paysanne, et s'en caressa +le visage, peut-être pour voiler, préventivement, +une rougeur possible; renversée dans +un fauteuil bas en face de son amie étendue +sur la chaise-longue, elle jouait du bout de son +pied nu, tout en parlant, avec les valenciennes<span class="pagenum" id="Page_171">[Pg 171]</span> +du peignoir de Colette, qui bâillaient un peu, +sous la gorge.</p> + +<p>—J'étais dans un pays très extraordinaire, +dit-elle, où les gens ont sur la vertu des idées +qui ne seraient point du tout de mise dans +le monde où nous vivons. Figure-toi que +les habitants de ce pays-là se croiraient déshonorés +s'ils épousaient une personne qui +n'aurait pas eu un très grand nombre d'aventures +avérées; et, le soir des noces, tous +les invités,—il y en a quelquefois beaucoup,—entrent +l'un après l'autre dans le lit nuptial, +tandis que le marié va rendre dignes d'un +prochain mariage toutes les jeunes filles des +environs.</p> + +<p>—Toutes? Tu exagères.</p> + +<p>—Quelques-unes. Il fait ce qu'il peut! +C'est du nombre, plus ou moins grand, de +ces demoiselles d'honneur,—on les appelle +ainsi,—que l'on félicite, le lendemain, la +nouvelle épouse, comme on félicite l'époux +du nombre, plus ou moins grand, des invités; +trop peu d'infidélités légitimes, de la<span class="pagenum" id="Page_172">[Pg 172]</span> +part du marié ou de la part de la mariée, +serait un cas de divorce. Et ces gens ont +d'autres coutumes qui ne sont pas moins +singulières. Leurs tribunaux condamnent +aux peines les plus sévères les jeunes hommes +convaincus d'être demeurés insensibles, cinq +minutes durant, à la compagnie d'une belle +personne; en ce cas, généralement, les époux +ou les pères se portent partie civile. On +montre du doigt les couples qui reviennent +du bois voisin sans que le désordre de leurs +vêtements révèle qu'ils ont fait leur devoir. +Par un arrêté de police, les femmes qui +n'aiment point sont tenues d'habiter dans +un certain quartier, d'où les familles honnêtes +écartent avec soin leurs promenades; +et dans les couvents ou dans les pensions +on offre en exemple aux petites filles la +vie des amoureuses illustres qui, sans jamais +s'écarter de la bonne voie, donnèrent au +baiser tous leurs jours et toutes leurs +nuits!</p> + +<p>—J'imagine, Lila, que, dans un pays<span class="pagenum" id="Page_173">[Pg 173]</span> +pareil, tu n'as pas dû tarder à mériter une +renommée très honorable.</p> + +<p>—C'est ce qui te trompe, Colette! Les +préjugés que j'avais emportés de notre +monde,—ce soir-là, précisément, je m'étais +endormie seule,—ne laissèrent pas de me +causer de fort grands embarras; je fus +traînée en justice pour n'avoir pas mis, dans +le délai légal, les bras au cou d'un passant +qui m'avait offert une rose.</p> + +<p>—Eh! pourquoi, mignonne, refusais-tu +obéissance à la loi? Il faut se conformer aux +mœurs des nations où l'on vit.</p> + +<p>—Le moyen de faire deux choses à la fois! +Au moment où le passant me présentait une +fleur, j'étais en train d'en donner une à un +jeune homme qui s'en accommodait volontiers.</p> + +<p>—Une rose aussi?</p> + +<p>—Ma bouche.</p> + +<p>—Je t'excuse, et j'ose espérer que le tribunal +se montra indulgent pour ta faute +involontaire.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_174">[Pg 174]</span></p> + +<p>—Indulgent? tu verras bien. Je dus +d'abord endurer l'impitoyable éloquence de +l'accusateur public, qui mit en lumière +l'énormité de mon crime. Non seulement +j'avais désobéi aux lois de ma nouvelle patrie,—on +aurait pu me pardonner cette infraction, +à cause de ma récente arrivée,—mais +j'avais bafoué l'éternelle morale. J'avais osé +ne pas aimer qui m'aimait! En échange +d'une fleur, je n'avais rien donné, pas même +un sourire! On eût cherché longtemps, dans +les annales du pays, avant d'y rencontrer +un pareil excès d'impudence et de rébellion. +La nécessité d'un châtiment terrible s'imposait. +Il y allait de l'honneur des familles, +de l'honneur de la nation tout entière. Pouvait-on +prévoir les conséquences d'un acquittement? +pouvait-on affirmer que les jeunes +filles, que les jeunes épouses jusqu'à ce jour +fidèlement attachées à leurs devoirs ne trouveraient +pas dans la miséricorde des juges un +prétexte à se détourner des obligations les plus +sacrées? Si je n'étais sévèrement punie, on<span class="pagenum" id="Page_175">[Pg 175]</span> +verrait peut-être d'autres femmes,—rien +d'aussi contagieux que le mal,—se refuser +aux légitimes réciprocités, ne pas laisser +leurs mains dans les mains qui les pressent, +détourner leurs lèvres du baiser, ne pas ouvrir +leur porte, la nuit, aux donneurs de sérénades; +on entendrait, chose encore inouïe, des bouches +roses dire non! Et même savait-on s'il ne +se trouverait pas des créatures assez corrompues +par mon exemple, assez éhontées, assez +dépourvues de sens moral pour se confiner dans +l'infamie d'un seul amour? A cette pensée, +l'accusateur voilait sa face rougissante. Il fut +même sur le point de demander le huis clos. +A vrai dire, j'avais le droit d'objecter qu'au +moment où la rose m'était offerte, j'étais occupée +à des fonctions honorables et absorbantes +dont il est difficile de se distraire. Circonstance +atténuante, soit! «Mais, s'écriait +l'orateur, l'accusée niera-t-elle que ses doigts, +que ses regards étaient libres, sinon ses lèvres +et sa parole? Ne lui était-il pas possible +d'accepter l'offrande dans un tendre serrement<span class="pagenum" id="Page_176">[Pg 176]</span> +de main,—sans interrompre le +baiser,—ou d'en promettre, d'un coup d'œil, +la prochaine récompense?» Et il concluait +avec colère à l'application de la loi.</p> + +<p>—Je tremble pour toi, mignonne.</p> + +<p>—Avec raison, ma chère! Le jury rapporta +un verdict affirmatif et je fus condamnée +à passer le reste de mes jours dans le quartier +décrié où sont reléguées les femmes qui +n'aiment point.</p> + +<p>—Pauvre Lila!</p> + +<p>—Par bonheur, le roi fut moins cruel +que les juges. Il daigna me faire grâce, ou à +peu près, donnant pour raison qu'une personne +aimable comme je l'étais ne serait pas +éloignée de la société sans une grande perte +pour celle-ci, et que les justiciers seraient les +premiers punis. Il fut donc résolu que je resterais +libre, à la condition cependant de +sortir victorieuse d'une épreuve jugée assez +redoutable.</p> + +<p>—Une épreuve?</p> + +<p>—Les jeunes hommes du pays s'assembleraient<span class="pagenum" id="Page_177">[Pg 177]</span> +devant le palais du roi, j'irais de +l'un à l'autre, sans en négliger un seul, et +j'aurais ma grâce, pleine et entière, s'ils s'accordaient +tous à me proclamer infiniment +jolie et désirable.</p> + +<p>—Me voilà rassurée. Rien ne te manque +de ce qu'il faut pour plaire.</p> + +<p>—Ils étaient si nombreux!</p> + +<p>—Tu avais des précédents.</p> + +<p>—Une chose surtout m'inquiétait. Dans +quelle toilette me montrerais-je aux arbitres? +Je ne te cacherai pas,—si excessive qu'elle +soit,—que l'idée me sourit d'abord de mépriser +les vaines parures et de me laisser voir +telle que m'admire et me complimente la +psyché de ma chambre de bain.</p> + +<p>—C'eût été une grande faute! Défions-nous +de la nudité. Pour si exquise que l'on +se connaisse, on n'est pas sûre d'être parfaite. +As-tu jamais entendu dire qu'un homme +de goût se soit ardemment épris d'une femme +pour l'avoir vue sortant de la mer, sur la +plage, dans le costume qui dévoile tout?<span class="pagenum" id="Page_178">[Pg 178]</span> +Il y a un peu de laideur dans la plus merveilleuse +beauté. Usons du mystère troublant +des robes pleines de promesse. C'est derrière +un nuage que la lune est charmante. Il est +bien vrai qu'un moment arrive,—et ce n'est +pas le moins doux,—où les étoffes n'ont +plus que faire; mais, alors, il est trop tard pour +que l'amant se dédise de son admiration, +fût-elle déçue, et sa vanité de possesseur +nous est un garant de l'enthousiasme qu'il +fera voir et de sa propre illusion.</p> + +<p>—Ah! comme je suis de ton avis! Après une +courte hésitation, je comparus devant la foule +voilée jusqu'à la lèvre, gantée jusqu'au coude, +et une acclamation passionnée me prouva que +ma cause était gagnée,—en partie, du moins.</p> + +<p>—En partie?</p> + +<p>—Hélas! il y avait à la clémence du roi +une condition encore, que je ne t'avais pas +osé dire. Non seulement je devais plaire à +ces jeunes hommes, mais je devais avouer +qu'ils me plaisaient, tous, et leur en fournir +la preuve dans un baiser.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_179">[Pg 179]</span></p> + +<p>—Oh! combien étaient-ils, Lila?</p> + +<p>—Trois mille.</p> + +<p>—Miséricorde!</p> + +<p>—Dans les jardins royaux, on voit beaucoup +de bosquets, étroits, fleuris, galants, +des boudoirs de feuillage, avec des tapis de +mousse; autant de bosquets qu'il y a +d'amoureux dans le pays. Une matrone qui +surveillait la stricte exécution des clauses +de ma grâce, me conduisit vers le berceau +où m'attendait l'un des trois mille jeunes +hommes. Tu penses si j'étais effrayée! Ce +qui me rassura un peu, c'est qu'il avait de +fraîches lèvres rouges sous les plus fines +moustaches du monde. Je pris mon mal en +patience. Mais, du premier bosquet, je +passai dans un autre, dans un autre, dans +un autre encore! et je t'assure que l'on +ne saurait rien se figurer de plus extraordinaire.</p> + +<p>—J'aime à croire que chaque amoureux, +au moins, ne réclamait qu'un baiser, un +seul, pas davantage?</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_180">[Pg 180]</span></p> + +<p>—Ah! ma chère, les gens de ce pays se +montrent, sur ces matières, d'une exigence +à peine imaginable! Ce qui est certain, c'est +que, malgré les fraîches lèvres et les fines +moustaches,—ah! que de jeunes bouches, +Colette!—je me jugeais tout à fait digne +de pitié...</p> + +<p>—Je te plains! Je te plains!</p> + +<p>—Et, certainement, j'allais renoncer au +bénéfice de la grâce, j'allais demander qu'on +me menât dans le quartier décrié des +femmes qui n'aiment point, lorsque, en un +soupir plus alarmé que tous les autres, je +m'éveillai brusquement! et j'étais seule, +mordant mes cheveux, plus fins que des +moustaches, sur la malines de l'oreiller.</p> + +<p>—Un rêve épouvantable!</p> + +<p>—A qui le dis-tu, chérie!</p> + +<p>Elles se turent un instant. Colette s'était +levée à demi, et s'accoudant à l'épaule de +la songeuse, lui parlant bas dans les frisons +du cou:</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_181">[Pg 181]</span></p> + +<p>—Mais, là, voyons, entre nous, Lilette, +à quel bosquet t'es tu réveillée?</p> + +<p>—Au dixième! dit Lila en éclatant de +rire.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_185">[Pg 185]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="M_ET_MADAME_JACQUELIN">M. ET MADAME JACQUELIN</h2> +</div> + + +<h3>I</h3> + +<p>Quand il sut qu'il était trompé, quand il +lui fut impossible de ne pas croire que sa +femme avait un amant,—les lettres, avec +leurs tutoiements et leurs tendresses, ne +permettaient aucun doute,—Paul Jacquelin +éprouva un grand soulagement! Pas un +instant il ne songea à son honneur compromis, +à son nom bafoué. Ni colère, ni +désespoir. Au contraire, le Ouf de détente +et de bien-être de ceux qui tombent +dans un fauteuil après une longue +fatigue. Il ne se dissimulait pas d'une façon<span class="pagenum" id="Page_186">[Pg 186]</span> +absolue les inconvénients de sa situation +nouvelle: une rupture n'irait pas sans +quelques tiraillements; les observations de +la famille, les étonnements des amis ne laissaient +pas de l'inquiéter; dans un an, il y +aurait encore des gens qui, le rencontrant +dans la rue, lui diraient: «Et Madame, +comment va-t-elle?» C'est gênant, cela. Il +pensait aux personnes du quartier, boulanger, +boucher, marchande de journaux, +qui, pendant un mois, auraient, en le voyant +passer, un air de savoir les choses, de +s'y intéresser. Dans certains coins de +province, comme il y en a beaucoup à +Paris, les incidents un peu inattendus, qui +rompent la monotonie des heures pareilles +aux heures, laissent un long souvenir; ils +font époque, établissent des ères; on dirait +à propos de n'importe quel autre fait, banal, +une naissance, un mariage, une mort, n'importe, +«vous savez bien, c'était trois semaines +après le jour où M. Jacquelin s'est +séparé de sa femme;» et il n'était pas sans<span class="pagenum" id="Page_187">[Pg 187]</span> +appréhension à cause de sa vieille servante +qui prendrait certainement un air attendri +en mettant l'unique couvert des déjeuners +et des dîners. Mais combien ces menues +contrariétés, qui diminueraient peu à peu +jusqu'à ne plus être, étaient peu de chose, +comparées à l'immense satisfaction de +s'évader enfin d'une gêne intolérable. Paul +Jacquelin et sa femme, après s'être aimés +pendant six mois autant que peuvent s'aimer +deux êtres médiocres accouplés par le +hasard du voisinage,—avez-vous remarqué +dans les publications de bans la fréquence +de cette formule: «même rue»?—en +étaient bientôt arrivés à une complète indifférence +l'un pour l'autre; indifférence qui ne +tarda pas à s'aiguiser en hostilité hargneuse. +Un ennui continu, secoué de querelles, +c'était leur vie depuis dix ans. Les gens +mariés, riches, qui ont dans leur hôtel des +appartements distincts, une domesticité particulière, +à qui la vie offre à chaque instant +des diversions, peuvent cesser de s'aimer<span class="pagenum" id="Page_188">[Pg 188]</span> +sans en venir à se détester; la rareté de leurs +rencontres y maintient quelque courtoisie. +Mais,—à cause du logement étroit, de la +vie d'intérieur imposée par une nécessaire +économie,—ne pouvoir se fuir quand on a +perdu le goût de l'intimité, être dans des +corps qui cohabitent des âmes enfin disjointes, +ne faire qu'un étant désunis, c'est +grâce à cela que beaucoup de ménages +bourgeois ressemblent à une niche où deux +chiens enragés seraient attachés par la même +chaîne. Sait-on quelle rage sourde peut se +continuer dans les songes d'un mari et d'une +femme qui s'endorment dans le même lit—en +s'écartant l'un de l'autre—après le +bonsoir sans caresse, et quelles affreuses chimères, +quelles criminelles rêveries d'arsenic +jeté à la dérobée dans la crème à la vanille +peuvent les hanter au dessert des repas en +commun sans appétit ni bonne causerie? +Tous les bâillements d'où naissent toutes les +colères, toutes les fadeurs fécondes en +amertumes, Paul Jacquelin les avait connues,<span class="pagenum" id="Page_189">[Pg 189]</span> +pendant dix années! Mais, enfin, grâce à ce +bienheureux adultère, il allait sortir de peine. +Pas de procès, pas de scandale. «Madame, +vous ne devez plus rester chez moi!» Elle +consentirait certainement à cette séparation +amiable, car tout autant que lui elle devait +être lasse du long martyre conjugal; et, +quelques affaires d'intérêts vite réglées, il +serait libre. Libre! A cette seule pensée, il se +sentait le cœur gonflé d'aise, il respirait à +pleins poumons. Ne plus avoir, toujours et +si voisine, cette présence ennuyeuse d'une +femme ennuyée! Manger seul! Coucher +seul! Puis, à bien considérer les choses, il +était jeune encore; à quarante ans, les espérances +sont encore permises. On n'est pas +forcé de dire son âge. Rien ne rajeunit +comme de se faire raser tous les matins. Il y +a des eaux qui rendent aux cheveux leur +couleur primitive. Eh! eh, qui sait? il n'avait +pas dit son dernier mot. Recommencer +la vie? pourquoi pas? Il y a de jeunes +personnes qui s'accommodent volontiers<span class="pagenum" id="Page_190">[Pg 190]</span> +d'un homme mûr. Pas de «collage», par +exemple! Autant vaudrait rester marié. +Bref, un homme très heureux, ce serait lui. +Et sa bonne humeur lui donna le courage de +mener les choses rondement. Trois heures +après les lettres découvertes, madame Jacquelin +avait quitté le domicile conjugal +pour n'y jamais rentrer.</p> + + +<h3>II</h3> + +<p>Ah! ma foi, il se mit à mener une vie de +polichinelle. «La fête», comme on dit. +Tous les jours au café, à l'heure de +l'absinthe, et, presque tous les soirs, aux +Folies-Bergère, regardant les filles sous le +nez, trouvant que la poudre de riz sent +bon. Après le spectacle, le souper. En +cabinet particulier. «Garçon, très poivrées!» +quand il commandait des écrevisses +à la bordelaise; et il en commandait +toujours. La vie d'un avoué de province +qui vient passer les vacances à Paris. +C'était bien le moins qu'il s'en donnât autant<span class="pagenum" id="Page_191">[Pg 191]</span> +qu'il pouvait, à présent. Le jeûne excuse +l'indigestion. Mais ce qui le charmait plus +que tout, c'était de trouver la maison vide +quand il rentrait. Oh! les bons sommeils, +au beau milieu du lit; bien tranquille, +étendant les bras à sa fantaisie. Autrefois, +c'étaient toujours des querelles avant de s'endormir. +Jacquelin avait une manie: il ne +pouvait supporter de coucher dans un lit +«bordé»; l'étreinte des draps et des couvertures +tendues lui causait des impatiences et +même des tristesses; il se croyait serré dans +un linceul; naturellement, madame Jacquelin +exigeait que la domestique «bordât» le lit +aussi strictement que possible. De là, des +grognements, qui ne cessaient que dans +des ronflements. Tous les draps en l'air +maintenant et toutes les couvertures aussi! +de l'air, de la liberté. Les bonnes nuits! Et +les déjeuners étaient charmants. Les +plats qu'il préférait, il se les faisait faire, +très gourmand, se régalant, content d'avoir +enfin à table la place qu'il avait toujours<span class="pagenum" id="Page_192">[Pg 192]</span> +enviée, près du poêle, l'hiver, près de la +fenêtre, l'été. Mais ce qui était particulièrement +agréable, c'était de pouvoir lire le +journal bien à l'aise, du Premier-Paris au +Courrier des théâtres, sans rencontrer, +quand il tournait la page, le regard de madame +Jacquelin, impatiente, rayant la nappe +de ses ongles, et attendant qu'il eût fini, +pour lire à son tour. De sorte que ce veuf +d'une femme vivante coulait ses jours dans +une béatitude parfaite. Et, les soirs où il +n'allait pas aux Folies-Bergère, où il préférait, +à cause du mauvais temps, pour ne +pas prendre une voiture, faire une partie de +dominos dans le petit café au coin de sa +rue, si quelqu'un, dans la mauvaise humeur +d'une pioche malheureuse, s'avisait de faire +une allusion faussement attendrie au «malheur» +de M. Jacquelin, il fallait voir avec +quel sourire de dédain et de satisfaction il +accueillait cette vaine méchanceté. Ah! par +exemple, les gens qui le plaignaient avaient +du temps à perdre.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_193">[Pg 193]</span></p> + + +<h3>III</h3> + +<p>Il était plus malheureux que les pierres! +En moins d'une année, il avait vieilli de dix +ans, était devenu affreusement maigre; et +s'il avait voulu se teindre, il n'aurait pas pu, +les cheveux lui manquant. Ce n'était pas +vrai, cette Joie, cet air de dire: «je m'en +fiche!» Ce n'était pas vrai qu'il dormît +bien dans le lit pas bordé, que les plats +du déjeuner lui parussent bons, qu'il prît +plaisir à regarder les filles sous le nez ou à +manger des écrevisses à la bordelaise. Un +chien qui dans une folie de vagabondage a +fui son maître, et qui le regrette, voilà ce +qu'il était. On peut se désaccoutumer du +bien-être, du plaisir, de l'amour, on ne se +désaccoutume pas de l'ennui. Il est la pire +et la plus tenace des habitudes. On ne se +tire pas de cette glu. Il est possible de renoncer +à toutes les délices, mais se dépêtrer de +la monotonie, du ron-ron, des bâillements, +ah! bien oui. Roméo peut oublier Juliette,<span class="pagenum" id="Page_194">[Pg 194]</span> +mais monsieur Denis ne peut pas oublier +madame Denis. Les liens les plus résistants +sont les liens les plus mous. A ces moments +même où il feignait, se mentant à lui-même, +de s'intéresser aux choses de sa vie nouvelle, +toute sa pensée était tournée vers le morne +et lugubre passé. Il avait froid dans le lit +veuf! et s'endormait mal, sans s'être querellé. +A l'heure du déjeuner, il se trouvait +mal assis, parce qu'il avait la bonne place, +et il lisait sans intérêt le journal qu'il n'avait +pas le plaisir de faire attendre.</p> + + +<h3>IV</h3> + +<p>Une fois, revenant chez lui, il eut une +grande surprise: sur la nappe il y avait +deux couverts, et madame Jacquelin entra, +comme elle entrait l'an passé, par la porte +à côté du poêle. Elle aussi, elle avait essayé +de vivre hors de l'antique ennui! Ils se +regardèrent, sans prononcer une parole, +s'assirent, dînèrent en silence. Puis, la soirée, +au coin du feu, comme autrefois, sans<span class="pagenum" id="Page_195">[Pg 195]</span> +demande d'explication, sans épanchement, +et l'entrée dans la chambre à coucher, elle +portant la lampe. Ils dormirent bien. Depuis +ce temps la vie de jadis a recommencé, +avec la monotonie des dos tournés, des +paroles hargneuses, des querelles pour le lit +bordé ou pour le journal attendu. Un retour +au bagne. Le soir, à l'heure où M. Jacquelin +revient de quelque promenade, si le concierge +lui remet des lettres pour «madame», +il les prend et les remet à sa femme sans les +avoir lues.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_199">[Pg 199]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="LA_VOIX_DE_JADIS">LA VOIX DE JADIS</h2> +</div> + + +<p>C'était dans le sous-sol d'une de ces sales +brasseries où la police tolère que l'on boive +encore après que tous les cafés et tous les +débits de vin sont fermés. A des tables de +bois, sous la poussière jaune du gaz, s'accoudaient +les lassitudes saoules des rôdeuses +nocturnes qui avaient fini leur besogne et +de quelques hommes qui les avaient attendues +tout le soir; elles, fardées, eux, très +blêmes et rasés de près comme des cabotins.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_200">[Pg 200]</span></p> + +<p>Comme nous allions sortir, écœurés de +notre curiosité satisfaite:</p> + +<p>—Regarde, me dit mon compagnon.</p> + +<p>Il me désignait, seule, assise au fond de +la salle, une femme très grande, très grasse, +dont les cheveux roux en touffes bouffaient +hors d'une toque à plume. Plus fatiguée que +vieille, et la gorge tombant dans la soie +lâche du corsage, elle avait dû être belle, +elle l'était encore par la blancheur laiteuse +de sa peau, par ses larges yeux noirs, profonds, +fixes, où l'hébétude s'animait quelquefois +d'un reste de pensée. Une fille, certainement, +comme ses voisines; on voyait +de la crotte de trottoir au bas de son jupon, +à la semelle de ses bottines; mais, énorme, +et pesamment assise avec l'air d'une colossale +idole, elle semblait, cette créature, le +type exagéré, la personnification presque +grandiose de toute une espèce.</p> + +<p>Étonnés, nous approchâmes.</p> + +<p>D'une voix enrouée, très forte, qui domina +tout le chuchotement des conversations<span class="pagenum" id="Page_201">[Pg 201]</span> +à voix basse, elle nous demanda de +lui payer à boire. Elle se fit servir quatre +verres de genièvre qu'elle versa dans une +chope où restait de la bière, et vida la chope +d'un seul trait. Puis elle se mit à chanter le +refrain d'une chanson de café-concert. Ce +fut un râle rauque, gras, avec des traînements +faubouriens, un geignement étranglé +d'ivrogne. «A la bonne heure!» dit-elle +en éclatant de rire. Puis, familière, elle nous +parla.</p> + +<p>«Il n'y en a pas une pour boire autant que +moi. Une bouteille d'eau-de-vie, après douze +bocks, ne me fait pas peur, et je ne me +grise jamais. Je connais des femmes qu'on +ramasse tous les soirs, ivres, au coin des +rues; moi, je marche plus droit quand je +sors de chez le marchand de poivre; la boisson, +ça me leste. Mais il ne faut pas croire +que je boive pour mon plaisir. Ah! bien, +oui. Je n'aime pas la bière, ni l'absinthe, ni +le rogomme; il y a des moments où je donnerais +je ne sais quoi pour avaler un verre<span class="pagenum" id="Page_202">[Pg 202]</span> +d'eau pure, bien claire, qui me caresserait la +gorge et me mettrait de la fraîcheur dans +l'estomac. Et, si je bois, ce n'est pas non +plus pour être amusante avec les hommes. +Je me soucie bien d'être amusante! Je fais +mon métier, tout juste. Je donne ce qu'on +m'achète, pas autre chose. Est-ce que je suis +obligée d'être de bonne humeur, d'avoir des +mots drôles, de faire rire les gens par-dessus +le marché? Il ne manquerait plus que ça. +Ils croient peut-être qu'ils m'amusent, eux? +Non, si j'ai pris l'habitude de m'en fourrer +jusque-là, de l'alcool à trois sous le verre, +c'est pour une autre raison, et ça ne regarde +personne.»</p> + +<p>Elle parlait bas, maintenant, comme pleine +d'une pensée triste, et, détournée à demi, +elle prit sa tête entre ses larges mains grasses, +la fit pencher à droite, la fit pencher à gauche, +berçant son front comme on berce un +enfant malade.</p> + +<p>Puis, bien que nous ne l'eussions pas interrogée, +elle continua sans nous regarder.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_203">[Pg 203]</span></p> + +<p>«Oui, pour une autre raison. Si vous +voulez la savoir, je veux bien vous la dire. +Il faut que je vous explique une chose: ce +n'est pas gai tous les jours, ni toutes les +nuits, la vie que je mène. Patauger dans la +boue de neuf heures du soir à deux heures +du matin, parler aux gens qui rentrent chez +eux, être rudoyée de coups de coude quand +les passants sont de mauvaise humeur, +retirer son corset dans une chambre d'hôtel +garni où il n'y a pas toujours du feu, redescendre +l'escalier, recommencer la promenade +sous la pluie, ce sont des amusements dont +je me passerais bien. Dans les commencements, +surtout, c'était dur. Au moment +d'aller sur le boulevard, j'avais des envies +de sortir par la fenêtre. Mais quoi? que voulez-vous? +il fallait manger, n'est-ce pas? et +je vous demande un peu si j'aurais trouvé +du travail ailleurs que dans l'atelier des quatre +vents? Quand on est tombée où je suis, +plus moyen de s'en tirer; c'est une glu qui +tient ferme, la crotte du ruisseau. Enfin, peu<span class="pagenum" id="Page_204">[Pg 204]</span> +à peu, je me suis habituée. Tous les métiers +ont quelque chose de désagréable. A présent +je suis faite au mien. Si on me donnait des +rentes, si on me mettait dans mes meubles, +si je n'étais plus obligée de descendre dans +la rue, je ne saurais peut-être pas à quoi +passer le temps; ça me manquerait de ne +pas être mouillée par la pluie, salie par la +boue, battue par le vent, bousculée par les +hommes. Bref, je vous dis que j'ai pris mon +parti, et puisque c'est comme ça, tant pis, +voilà, c'est comme ça. Ah! seulement, il y +a une chose à laquelle je n'ai jamais pu +m'habituer. Pour que les gens fassent attention +à vous, le soir, il faut leur parler, +n'est-ce pas? Eh bien, chaque fois que je +parle à quelqu'un en le tirant par le bras,—les +mots que nous disons, vous les savez +bien,—je ne puis pas m'empêcher, c'est +plus fort que moi, d'avoir le cœur serré, +affreusement, comme si j'allais mourir, et j'ai +toutes les peines du monde à ne pas pleurer +toutes les larmes de mon corps. Ce n'est<span class="pagenum" id="Page_205">[Pg 205]</span> +pas à cause des paroles que je dis, oh! non, +ni à cause de la honte de faire ce que je fais,—je +ne suis pas si bête, bien sûr!—mais +c'est à cause de ma voix, que j'entends. +Quand je me suis bien reposée, quand j'ai +dormi toute la journée, ma voix n'est pas +rauque et grasse; je l'entends très douce au +contraire, très pure comme elle était autrefois, +du temps que j'étais gamine, chez nous, +à la campagne. Elle me tue, cette voix-là! +je la reconnais, elle me rappelle les choses +qu'elle disait. Je me souviens de la maison, +du père et de la mère, et des petites sœurs, +qui ne sont pas venues à Paris, elles, qui se +sont mariées au pays; elle me fait penser +aussi aux rendez-vous que j'avais derrière la +haie avec le fils du forgeron, un beau gars +qui m'embrassait à pleins bras, me baisait +bruyamment la bouche,—vous savez, nous, +on ne nous baise pas sur les lèvres,—et +qui m'aimait, pour sûr, et que j'aimais aussi. +Ça me rend folle de demander: «Vous ne +montez pas chez moi, beau blond?» avec<span class="pagenum" id="Page_206">[Pg 206]</span> +la voix qui disait à ma mère: «Bonjour, +maman», avec la voix qui disait à mon +amoureux que je ne le quitterais jamais. +J'essaye de parler bas, pour ne pas m'entendre, +ou de rire aux éclats, tout en parlant. +Ça ne sert à rien. Je la reconnais toujours, +la voix d'autrefois, et je me cache +la tête entre les mains, et je ne prononce +plus un mot, et je m'en vais avec la peur +d'être suivie, d'être obligée de répondre à +l'homme qui me suivrait.»</p> + +<p>Dans un sanglot, ses grands yeux pleins +de larmes, la triste fille se tut. Autour de +nous, on ne prenait point garde à ce désespoir; +sans doute on pensait qu'elle était +ivre.</p> + +<p>Elle ajouta lentement:</p> + +<p>«Voilà pourquoi je bois autant que je +puis. L'absinthe enroue, le genièvre aussi. +Après avoir bu, je n'ai plus le son de parole +que j'avais dans le temps. Et, à force d'avaler +tout ce qui sèche et brûle la gorge, +j'espère bien arriver à ne jamais plus entendre,<span class="pagenum" id="Page_207">[Pg 207]</span> +quand je tire le bras aux hommes de +la rue, la voix douce dont j'appelais maman +et dont je disais que je l'aimais à mon premier +amoureux.»</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_211">[Pg 211]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="LE_CLAVECIN">LE CLAVECIN</h2> +</div> + + +<h3>I</h3> + +<p>Si subtilement ingénieuse que soit la +baronne de Linège, il lui aurait été assez +difficile d'expliquer à son mari, d'une façon +plausible, pourquoi elle se trouvait en chemise, +au second étage du château, dans la +chambre du jeune pianiste slave, joli comme +une femme, aux longs cheveux bouclés! +Dire qu'elle s'était dévêtue, sans penser à +mal, à cause de la grande chaleur, il n'y +fallait pas songer, puisqu'on était aux derniers +jours de l'automne, et qu'à travers les +rideaux de mousseline, dorés à peine d'un +froid soleil, on voyait les arbres du jardin<span class="pagenum" id="Page_212">[Pg 212]</span> +entre-heurter dans la bise leurs branches +grelottantes. A vrai dire, la mignonne +châtelaine, si mignonne avec ses seins +pointus se cabrant sous la batiste, aurait pu +répondre, simplement, qu'elle aimait à la +folie ce musicien étranger, son hôte depuis +trois semaines, qui chantait au piano de si +tendres romances, qui savait des paroles +douces comme sa musique; et il n'y a rien +de plus naturel que de faire la confidence de +sa beauté après l'aveu de son amour. Mais +une mélomanie poussée à un tel excès n'aurait +pas eu de quoi satisfaire le baron de +Linège, homme positif, peu enclin aux enthousiasmes +artistiques; certainement une +pareille explication n'eût abouti qu'à l'irriter +davantage. La coupable prit donc le sage +parti de ne pas souffler mot, et, tandis que +le joli musicien, assez penaud, jouait avec +les boucles de ses cheveux, elle se borna à +renouer aussi haut que possible la faveur +rose de sa chemise; car la pudeur est de +bon goût, en présence des maris.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_213">[Pg 213]</span></p> + +<p>Quant au baron,—en pantoufles, en +robe de chambre, et le gland de son bonnet +lui pendant sur l'oreille,—il resta d'abord +muet de stupéfaction devant un spectacle +aussi imprévu; sa face grassouillette, écarlate +comme un piment d'Espagne, était plus +drôle, de vouloir être terrible; et, par l'essoufflement +de la colère, son petit ventre +bombé battait comme la poitrine d'une actrice +de mélodrame dans la grande scène +du quatrième acte.</p> + +<p>—Madame! cria-t-il enfin, ne pensez pas +que je sois un époux débonnaire, que l'on +bafoue impunément! Si je ne vous tue +point, selon mon droit, c'est que je médite +une vengeance autrement cruelle. Vous ne +quitterez plus désormais ce château où vous +n'avez pas craint de me déshonorer; vous +cessez d'être ma femme, vous êtes ma prisonnière. +Aucun stratagème ne déjouera ma +surveillance; loin de votre amant, loin de +tous les plaisirs, vous vivrez seule, avec +vos remords!</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_214">[Pg 214]</span></p> + +<p>Que madame de Linège eût des remords, +cela n'est pas prouvé, et son mari avait tort de +l'affirmer à la légère; mais elle se montra fort +sensible à l'idée de ne plus revoir son doux +chanteur de romances, à la menace d'être retenue, +même l'hiver, même aux mois charmants +des bals et des modes nouvelles, dans +cet ennuyeux château, à cinq lieues de Paris, +au bout du monde; il y eut, dans la moue qu'elle +fit, tout le désespoir possible à un sourire.</p> + +<p>—Pour ce qui est de vous, Monsieur, +ajouta le mari en se tournant vers le pianiste +slave, si ma colère vous épargne, rendez-en +grâce à ma crainte du scandale. Mais vous +allez sortir d'ici, et je pense que vous éviterez +de vous trouver sur mon chemin! Allons, +Monsieur, sortez.</p> + +<p>Pour un homme en robe de chambre qui +vient de surprendre sa femme en chemise +à une grande distance du lit conjugal, le +baron de Linège, véritablement, ne manquait +pas d'une certaine dignité; le jeune musicien, +presque un enfant, Mozart peut-être,<span class="pagenum" id="Page_215">[Pg 215]</span> +Chérubin à coup sûr, baissa la tête sous +l'ordre formel, et il se retira, non sans avoir +jeté un dernier regard à sa chère complice, +non sans avoir regardé aussi, tristement, +l'énorme piano de concert, en ébène, aux +pieds de cuivre, qui encombrait la chambre. +Il avait coutume de l'emporter dans ses +voyages, n'acceptait jamais une invitation +sans spécifier qu'il se ferait suivre de son +instrument. Il n'aurait pas eu le même talent +sur un autre piano. Mais la circonstance +ne lui parut pas opportune pour demander +qu'on le lui renvoyât.</p> + + +<h3>II</h3> + +<p>Ainsi c'en était fait, il ne la reverrait plus. +Bien que plus d'une grande dame à Saint-Pétersbourg, +à Varsovie, à Vienne, à Paris, +pâmée à cause de la façon dont il jouait les +mazurkas de Chopin, lui eût mis des baisers +dans les cheveux, il n'avait jamais aimé +aucune femme,—non pas même cette +admirable comtesse de Loukhanof, si<span class="pagenum" id="Page_216">[Pg 216]</span> +blanche, à qui l'on s'étonnait de ne pas voir +des ailes d'ange,—autant qu'il aimait la +baronne de Linège. Oh! les heures charmantes +qu'ils avaient eues, un peu avant le +soir, quand le baron n'était pas encore +revenu de la chasse; lui, les mains rêveuses, +errantes sur les touches, elle, assise auprès +de lui, l'écoutant, penchée, et se mourant +de langueur dans le vague rhythme des +sons. Et il se rappelait aussi les joies plus +intimes, où leurs âmes n'étaient pas seules +à se mêler, où ses lèvres se taisaient sous +les baisers si proches, où ce n'était pas seulement +sur le piano que se promenaient ses +mains savantes à tous les doigtés. Hélas! ces +délices, il les avait perdues pour toujours. +Car le baron, sûrement, accomplirait ses +menaces. Il tiendrait sa femme enfermée; +soupçonneux comme les Arnolphes et les +Bartholos, il aurait à sa ceinture les clefs de +toutes les portes, ferait griller toutes les +fenêtres. Sans doute, madame de Linège +était une adroite personne; mais c'est seulement<span class="pagenum" id="Page_217">[Pg 217]</span> +dans les comédies que l'on voit les +Agnès et les Rosines rejoindre leurs amoureux +malgré les vaines clôtures. Elle userait +en vain des plus subtils stratagèmes, elle +essayerait en vain de séduire ses gens +devenus ses gardiens; elle ne pourrait pas +même lui écrire, pas même lui faire savoir +qu'elle l'adorait toujours, par l'envoi d'une +fleur ou d'un ruban encore parfumé d'un +baiser! C'est l'âme pleine de ces tristes +rêveries qu'il s'en retourna vers Paris, non +pas en chemin de fer ni en voiture, mais à +pied, par la grand'route,—comme pour +s'éloigner plus lentement du bonheur de +naguère,—et, quand monta peu à peu la +nuit, il y eut de petites étoiles au ciel, mais +pas une espérance dans son cœur.</p> + + +<h3>III</h3> + +<p>Rentré chez lui, il fut étonné de trouver +son piano dans le salon, à la place accoutumée.<span class="pagenum" id="Page_218">[Pg 218]</span> +Il interrogea son valet de chambre, +qui allumait les lampes: des domestiques +en livrée venaient d'apporter l'instrument, +de la part de M. de Linège, sans autre explication. +Il ne put s'empêcher de reconnaître +que le baron avait agi galamment, en renvoyant +si vite le précieux clavecin. Mais il +n'eut, à le revoir, qu'une très courte joie. +«C'est bien, laissez-moi,» dit-il, et, resté +seul, il regarda le piano avec mélancolie. +Que de souvenirs, à cette vue,—des souvenirs +si doux, et si amers. Jamais plus il ne +jouerait pour elle les mazurkas de Chopin, +jamais plus elle ne les écouterait, penchée, un +peu essoufflée d'extase; puisqu'on la gardait +bien! puisqu'elle ne s'échapperait pas de la +prison fermée par un geôlier jaloux! Il s'assit, +mélancolique, ses mains s'approchèrent des +touches blanches et noires; il éprouverait +un douloureux plaisir à entendre,—à +entendre seul, hélas!—les airs qu'elle préférait...</p> + +<p>Il se leva, en criant de surprise! Pas un<span class="pagenum" id="Page_219">[Pg 219]</span> +son, non, pas un! sous la pression de ses +doigts. Que voulait dire ceci? Oui, oui, il +comprenait, le baron avait brisé, disloqué, +saccagé l'instrument, et le lui rendait, mort, +par une détestable ironie.</p> + +<p>Fou de colère, il leva la planche d'ébène +pour constater le désastre.</p> + +<p>—Ah! comme je t'aime! s'écria madame +de Linège, et mon mari n'a-t-il pas +eu une bonne idée de te renvoyer ton piano?</p> + +<p>Car, à la place des cordes et de la table +d'harmonie, elle était là, dans l'énorme +clavecin, et, levant la tête, elle riait de toutes +ses dents folles parmi ses cheveux ébouriffés.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_223">[Pg 223]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="LE_SEUL_AMANT">LE SEUL AMANT</h2> +</div> + + +<p>«Oui, j'ai eu tort! Oui, j'ai blasphémé! +L'amour existe. Tendre et violent, chaste et +pervers, joyeux et désespéré, caresse et +combat, candeur et débauche, rires et sanglots, +l'amour assez exquis pour ne pas +effarer Béatrix ni Virginie, ni moi-même, +assez formidable pour satisfaire Messaline et +Sisina, et moi-même, l'amour véritable, +entier, parfait, qui est tout le bien en même +temps que tout le mal, existe! Il n'y a pas +que de fausses tendresses, de faux serments, +de fausses délices. L'homme est capable en<span class="pagenum" id="Page_224">[Pg 224]</span> +effet d'être cette espèce de Dieu: l'amant. +Car j'ai été aimée, moi, enfin! Timide +comme un petit enfant et bon comme une +mère, plus furieux qu'un matelot ivre et plus +criminellement subtil qu'un jeune prince +mélancolique, avec toutes les ingénuités, +avec tous les dévoûments, avec toutes +les frénésies, avec tous les artifices, un +homme m'a charmée, bercée, brisée, damnée, +et à cause de lui seul j'ai parfois dans les +yeux le regard d'extase qui défie les paradis!»</p> + +<p>C'était Caroline Fontèje, la belle et illustre +poétesse, qui nous disait cela; elle continua +de parler, toute fébrile encore du travail de +la journée, la voix rythmée par le souvenir +des vers.</p> + +<p>«Vous connaissez ma maison de briques +roses à Villeneuve-Saint-Georges, et mon +petit jardin qui grimpe le coteau? Un soir +que j'étais assise, seule, sur le banc d'une +allée, écoutant mourir les bruits des nids, +des feuilles, de la lente rivière au loin, il y +eut un remuement de branches cassées, et,<span class="pagenum" id="Page_225">[Pg 225]</span> +du haut du mur, un homme tomba devant +moi. A peine tombé, debout! et me regardant +bien en face. Oh! il avait l'air très +farouche. Échevelé, la barbe longue et rude, +pas de chapeau, en manches de chemise. +Quelque vagabond; un voleur sans doute. +Mais par la flamme un peu hagarde des +yeux, par la saignante rougeur de la bouche, +il était beau; je n'eus pas le temps d'avoir +peur tant je fus tout de suite ravie. Les +mains éperdument tendues, comme quelqu'un +qui va saisir enfin un trésor longtemps +convoité, il me parlait avec des +bégayements, avec des râles de tendresse, +de colère aussi. Tout ce que la parole humaine, +entrecoupée de sanglots, peut exprimer +d'humble amour et de menaçant désir, +de respect infini et d'insolente fureur, il le +disait. Il suppliait et il ordonnait. La prière +qui exige, l'outrage qui demande pardon. Je +ne sais quoi qui était de l'adoration, en étant +du viol. Et j'avais sur tout mon corps, +comme un fluide de mains imposées, la<span class="pagenum" id="Page_226">[Pg 226]</span> +volonté furieuse et douce de son regard, et +je sentais que jamais je n'avais été désirée ni +aimée avec d'aussi brutaux emportements, +avec d'aussi délicates soumissions. D'où +que tu viennes, sois la bienvenue, ô joie! +J'ouvre ma fenêtre aux rayons de toutes les +étoiles, aux parfums de toutes les fleurs, +aux éclairs aussi de tous les orages. Il ne +faut pas chasser le bonheur, cet hôte trop +rare, parce qu'il entre en enfonçant la porte. +Sans une parole je tendis les mains vers les +mains tendues de l'inconnu tendre et terrible; +et mon cœur défaillait en une délicieuse +langueur, tandis qu'il balbutiait, le +front sur mes genoux, son amour et sa +reconnaissance.</p> + +<p>Oh! les heureuses journées après de +coupables nuits! D'où il venait? à quoi bon +le lui demander? Il était venu à moi; cela +seul importait. Qui il était? Je le savais bien: +il était mon amant. Je lui dus tous les effrois, +toutes les larmes, tous les sourires. Exténuée +encore des férocités de son étreinte,<span class="pagenum" id="Page_227">[Pg 227]</span> +il m'emmenait dès le jour dans les champs, +dans les bois, le long de la rivière; son +bras, qui m'avait maîtrisée, avait, autour de +ma taille, des caresses de berceau; sa voix, +naguère si farouche, aux cris de bête fauve, +était plus légère et plus douce qu'une chanson +d'oiseau réveillé. Nous étions très +enfants, tous deux, lui surtout. Des niaiseries +charmantes, qui me faisaient rire, et +me charmaient. Pour un lézard gris fuyant +sous les herbes, il avait des sursauts de joie +et il poursuivait la bête disparue, en s'aidant +des mains pour courir, comme un chat +qui cherche une souris. Bien qu'il sût beaucoup +de choses,—il avait dû lire bien des +livres et rêver après les lectures,—il montrait +de singulières ignorances, par instants; +il y avait des fleurs très communes dont il +ne connaissait pas les noms; il fallait les lui +dire, ces noms, et lui expliquer à quel +moment de l'année s'épanouissent ces +fleurs, dans quels pays on les trouve surtout. +D'autres questions encore, à propos<span class="pagenum" id="Page_228">[Pg 228]</span> +de mille choses. Moi, pour l'enseigner, le +grand enfant, pour lui faire répéter les +paroles qu'il n'avait pas comprises d'abord, +je prenais l'air sévère d'une institutrice qui +gronde. Oh! les adorables leçons! Je l'aimais +d'être moins savant que moi, de +m'écouter avec une mine effarée, comme un +écolier qui s'étonne. Je m'asseyais quelquefois +sur une grosse pierre et, tandis que je +parlais, maternelle, un peu pédante, lui, à +genoux, les yeux levés vers moi, il m'éventait +les lèvres avec une branche fleurie, et, en +même temps, il soufflait sur mon visage +pour en écarter, disait-il, le fou, l'ombre +tremblante des feuilles et des fleurs. Mais, +tout à coup, il se dressait, une joie hautaine +dans les yeux. L'enfant devenait un homme, +l'homme un héros. Avec de lyriques +emphases, avec des gestes de gloire, il me +contait ses rêves. Pour que je fusse fière et +rayonnante, il voulait tous les honneurs et +tous les triomphes. Il serait, il était le prince +victorieux devant qui tremblent les armées,<span class="pagenum" id="Page_229">[Pg 229]</span> +ou le poète sublime qu'attendent les Capitoles. +Il évoquait les palais en fête, pleins +de drapeaux conquis, les places publiques +d'où s'élèvent les acclamations des foules. +Et, l'orgueil au cœur, je le suivais dans la +féerie de ses glorieuses chimères!</p> + +<p>Nous fîmes un voyage, à cheval, à +pied, n'importe, dans des montagnes, confiant +notre amour au hasard des sommeils +d'auberge ou des siestes sous une pierre +qui surplombe. Je suis audacieuse, il fut +téméraire! Seuls, le bâton ferré en main, +nous escaladions l'immobilité convulsée +des roches, ou nous glissions le long des +vertes pentes mouillées. Et quand, après +avoir traversé les glaciers dont la neige +craquante dérobe les lézardes, nous nous +hissions sur quelque cime, lui, debout, +superbe, parmi la vaste hauteur de l'azur, +il me serrait, haletante, dans ses bras, et +me baisait les lèvres, en plein ciel! Quelquefois +nous descendions dans les villes. +Alors il devenait effrayant. Des jalousies le<span class="pagenum" id="Page_230">[Pg 230]</span> +prenaient, furieuses. Parce qu'un homme +s'était retourné pour me regarder, parce +qu'un passant avait frôlé ma robe, des +flammes lui sortaient des yeux, et ses dents, +de rage, grinçaient. Il m'emportait, me +cachait, m'enfermait. Je les ai connues, +affreuses et exquises, les épouvantes d'être +insultée, d'être battue par celui qu'on adore, +et qui vous adore, et qui, du sang sous les +paupières et de l'écume à la bouche, vous +agenouille sous les menaces de son poing, +et va peut-être vous tuer, à moins qu'il ne +vous embrasse éperdument avec des baisers +qui sont des morsures! Mais ses plus effrénés +emportements—oh! bien chers! oh! +bien doux!—avaient pour lendemains de +si humbles repentirs, des dévoûments si +tendres; il réclamait des châtiments, exigeait +des pénitences; un pèlerin coupable, +devant la sainte qui pardonne, c'était lui; +et, pour m'épargner une larme, pour me +faire un plus gai sourire, il eût affronté la +plus cruelle mort. Une fois, du haut d'un<span class="pagenum" id="Page_231">[Pg 231]</span> +pont, je regardais l'eau verte et blanche du +torrent écumer parmi les roches; une fleur +tomba de mon corsage sous le souffle qui +passe; il se jeta dans le gave! et, le front +déchiré par les pierres, il me rapporta la +fleur dans sa main ensanglantée.</p> + +<p>Trois mois plus tard, un matin,—nous +étions revenus à Villeneuve-Saint-Georges,—ma +servante entra tout effarée, avec +des gestes qui renversaient les meubles, +dans la chambre où nous ne dormions plus.</p> + +<p>Les gendarmes étaient en bas, recherchant +un fugitif.</p> + +<p>Celui à qui j'avais dû de connaître l'amour +véritable, entier, absolu, l'amant +tendre et violent, pervers aussi, ingénu et +magnanime, l'amant brave, et jaloux, et +dévoué jusqu'à mourir, l'amant parfait,—le +seul amant digne de ce nom, oui, le seul, +hélas!—était un fou qui s'était évadé de +l'asile de Charenton.»</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_235">[Pg 235]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="LES_RAISONS_DE_COLETTE">LES RAISONS DE COLETTE</h2> +</div> + + +<p>La porte s'ouvrit comme sous une poussée +de bourrasque, et Ludovic, dans un +renversement de chaises, jeta cette parole +brutale:</p> + +<p>—Colette, vous me trompez!</p> + +<p>—Aïe! dit Colette.</p> + +<p>Et elle fut si troublée de cette apostrophe +que, se départant de sa pudeur habituelle, +elle n'eut point la pensée de croiser +les malines de son peignoir du matin. +Quelle que soit la fureur qui vous possède, +il est difficile de ne point prendre plaisir à<span class="pagenum" id="Page_236">[Pg 236]</span> +voir se gonfler, hors d'un bâillement de +transparences, deux jeunes seins où mûrit +une rougeur pointue; on peut devenir semblable, +en pareil cas, à un enfant qui s'interrompt +de sa fâcherie pour croquer un +bonbon ou pour mordre une fraise. Mais +une faiblesse d'une minute, et l'agrément +qu'il y trouva, n'apaisèrent point Ludovic, +et, relevant sa face qui s'était rosée, près +des lèvres, d'un peu de poudre de riz:</p> + +<p>—Vous me trompez! répéta-t-il avec un +beau geste tragique.</p> + +<p>Comme Colette est une personne qui se +remet sans retard des plus vives émotions, +elle répondit dans un petit rire:</p> + +<p>—Eh bien, oui, là, je vous trompe.</p> + +<p>—Avec Gontran!</p> + +<p>—Avec Gontran, si vous voulez. J'aurais +préféré certainement que vous n'en fussiez +pas instruit, et j'avais poussé la délicatesse +jusqu'à prendre toutes les précautions capables +de vous maintenir dans une agréable +ignorance. Mais, puisque vous savez les<span class="pagenum" id="Page_237">[Pg 237]</span> +choses, je ne fais aucune difficulté d'en +convenir avec la franchise qui m'est naturelle.</p> + +<p>—Colette! même après votre trahison, +je ne m'attendais pas à une pareille impudence!</p> + +<p>—Et moi, Monsieur, je ne m'attendais +pas à tant d'ingratitude.</p> + +<p>—Ingrat? cria Ludovic avec un redoublement +de courroux. Comment! sans miséricorde +pour le plus tendre amour, vous +me dérobez le seul trésor qui me soit cher...</p> + +<p>—Eh! dit-elle, on peut donner à l'un +tout en ne volant point l'autre; se partager, +n'est pas se reprendre.</p> + +<p>—... Sans songer à mes dévoûments, à +mon cœur qui vous appartenait tout entier, +vous avez fait le bonheur d'un rival, et c'est +moi qui suis ingrat!</p> + +<p>—Sans doute! sans doute! l'homme le +plus ingrat du monde! puisque vous ne tenez +aucun compte du sacrifice auquel je me suis +résignée.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_238">[Pg 238]</span></p> + +<p>—En me trompant!</p> + +<p>—En vous trompant. Ah! Ludovic, +apprenez-le,—bien qu'il en coûte à une +personne modeste comme je suis de se +vanter soi-même,—je n'ai agi que pour +votre bien!</p> + +<p>A ces mots, la stupéfaction de l'amant +trahi fut si grande qu'il perdit la parole et +se laissa choir dans un fauteuil, les bras +ballants. Colette profita de cette accalmie +pour se rapprocher de Ludovic, câline,—elle +oublia encore de croiser le peignoir!—et, +pelotonnée sur des coussins, lui mettant +les coudes au genou, elle lui parla de +tout près, de si près que de son souffle, +parfois, elle lui rebroussait les moustaches.</p> + +<p>—Oui, pour votre bien, Ludovic! Vous +ne tarderez pas à en être convaincu, si vous +m'écoutez un instant sans pousser de grands +cris ni faire de grands gestes.</p> + +<p>Il la regardait, toujours muet d'étonnement.</p> + +<p>—Voyons, reprit-elle après un silence,<span class="pagenum" id="Page_239">[Pg 239]</span> +est-il vrai que, depuis le soir où je ne vous +défendis pas de vous attarder dans cette +chambre, je n'ai pas cessé d'être heureuse +et souriante, sans malice ni bouderie?</p> + +<p>—J'en conviens, dit Ludovic.</p> + +<p>—Ainsi, jamais maussade, jamais colère, +et le sourire toujours prêt à devenir un +baiser?</p> + +<p>—Que n'étiez-vous moins charmante! +je vous aurais moins aimée.</p> + +<p>—N'ai-je pas eu toutes les soumissions, +toutes les complaisances? N'est-ce pas le +chapeau qui vous plaît que je porte le plus +communément? N'ai-je pas donné à ma +femme de chambre la robe dont la couleur +ne vous semblait point jolie?</p> + +<p>—Je m'en souviens, dit Ludovic.</p> + +<p>—Et que d'obéissances encore, que vous +n'avez pu oublier! Ah! Ludovic, vous êtes +un homme redoutable; même quand on +s'est laissée aller en votre faveur aux extrêmes +abandons, vous n'êtes point satisfait +encore; vous avez des exigences faites pour<span class="pagenum" id="Page_240">[Pg 240]</span> +troubler la tendresse la plus experte; et +bien des fois, n'est-il pas vrai? ma pudeur +a dû se résoudre à d'étranges condescendances,—dont +je rougis encore,—pour +qu'il ne manquât rien à vos impérieuses +délices?</p> + +<p>—J'accorde, dit Ludovic, que je n'ai pas +eu trop à me plaindre des rébellions de +votre chasteté; j'allais jusqu'à supposer que +vous partagiez, dans vos promptes défaites, +le plaisir de mes victoires.</p> + +<p>—Et, de tout cela, vous avez conclu?</p> + +<p>—Mais...</p> + +<p>—Vous avez conclu, je parie, que j'étais +une petite personne toujours en belle +humeur, toujours humble, toujours encline +aux acquiescements les plus excessifs?</p> + +<p>Ludovic fit signe que oui.</p> + +<p>—Eh bien! s'écria Colette en se levant +dans un vif remuement de surah et de mousselines, +vous vous êtes trompé, du tout au +tout! Sachez, Monsieur, que je suis, à +certaines heures, très souvent! mélancolique,<span class="pagenum" id="Page_241">[Pg 241]</span> +volontaire, et absolument rebelle aux +tendres prières. Je querelle, je crie, je tempête, +j'ai des attaques de nerfs, et, après +avoir cassé les bibelots japonais de la cheminée, +je déclare que je dormirai seule. +Vous pensiez connaître Colette; ah! bien +oui! ou, du moins, vous ne la connaissiez +pas tout entière. Et maintenant, ajouta-t-elle +en regardant Ludovic avec des yeux +attendris, j'espère que vous comprenez +pourquoi j'ai dû me décider, moi qui vous +adore,—oh! quel sacrifice! quel sacrifice!—à +ne point refuser à un autre ce que +j'avais tant de joie à vous donner.</p> + +<p>—Mais non! je ne comprends pas! dit +violemment Ludovic.</p> + +<p>—Faudra-t-il donc tout lui expliquer? +soupira Colette. Quoi,—elle se rassit sur +les coussins, plus défaite, sentant bon,—quoi, +vous ne devinez point quelle a été +mon inquiétude dès le commencement de +notre amour? Me sachant mauvaise comme +je le suis parfois, je me disais que vous ne<span class="pagenum" id="Page_242">[Pg 242]</span> +supporteriez pas mes caprices d'enfant +gâté, mes révoltes, mes froideurs. A me +corriger de mes défauts, il n'y fallait pas +songer; je l'aurais essayé en vain. Ainsi, je +vous perdrais bientôt et vous ne garderiez +de moi qu'un amer souvenir! C'était une +pensée qui me torturait. Il y avait une +Colette rieuse, obéissante, amoureuse à +votre gré, qui était digne de votre tendresse; +mais il y en avait une autre, maussade, +emportée, cruelle, qui n'eût pas tardé +à se faire voir, et dont vous auriez été las +bien vite. Que faire? Un seul moyen +s'offrait: vous réserver, à vous seul, la +Colette charmante, et se débarrasser de +l'autre—l'insupportable—en la donnant +à n'importe qui. Si j'ai un autre amant, +Ludovic, c'est pour vous offrir un bonheur +sans trouble et sans désillusion! c'est pour +que votre amour jamais ne se détourne de +moi! Tout ce que j'ai qui vous déplairait, un +autre le possède, et vous en délivre. Avec +Gontran, je suis hargneuse, nerveuse,<span class="pagenum" id="Page_243">[Pg 243]</span> +absolue, jalouse, pleine de reproches et de +refus, afin de pouvoir être avec vous—avec +vous seul—souriante, soumise, très soumise, +n'est-ce pas? Ah! Ludovic, si vous +étiez un homme juste, vous reconnaîtriez +combien vous m'avez fait tort en me disant +de cruelles paroles et vous ne songeriez +désormais qu'à me consoler de cette affreuse +nécessité de vous trahir, où m'oblige l'intérêt +de votre bonheur!</p> + +<p>Il est probable que Ludovic aurait trouvé +beaucoup de choses à répliquer, s'il eût joui +en ce moment de toute la liberté d'esprit +désirable. Mais le moyen de faire quelque +discours, ou seulement d'assembler ses +idées dans un ordre logique, quand on a +sur le front, sur les yeux, sur la bouche, +des boucles de cheveux d'or pareilles à des +annelures de flamme, qui glissent, s'éparpillent, +chatouillent, allument la peau ravie, +et quand l'affolante odeur de toute la féminilité +s'exhale des beaux bras sans manches, +levés?</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_244">[Pg 244]</span></p> + +<p>—N'importe, dit-il enfin, après un trop +long silence, n'importe, Colette, toutes tes +raisons ne sauraient me satisfaire; et, avec +un grand chagrin, il me reste une grande +crainte.</p> + +<p>—Une crainte? eh! laquelle?</p> + +<p>—Tu ne devines pas?</p> + +<p>—Non, dis.</p> + +<p>—Eh bien, j'ai peur...</p> + +<p>Il lui parlait tout bas dans les frisons +du cou.</p> + +<p>Colette pouffa de rire.</p> + +<p>—Au contraire! s'écria-t-elle. Tiens, +demande aux pianistes si les clavecins ont +moins de son parce qu'ils ne les ont pas +accordés eux-mêmes!</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_247">[Pg 247]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="LE_MARTYRE_DE_VALENTIN">LE MARTYRE DE VALENTIN</h2> +</div> + + +<p>Valentin, l'autre jour, m'a dit:</p> + +<p>«Aucun homme ne souffre autant que +moi. Je vais, je viens, je ris, je dis des contes, +j'applaudis avec enthousiasme Sarah Bernhardt +dans <i>Macbeth</i>, je lis avec délices les +vers de Sully-Prudhomme ou de Léon Dierx, +je proclame que le château-Yquem, après +avoir mis de l'or dans mon verre, met du +soleil dans ma cervelle, j'admire les petits +pieds exquis de Rose Mousson, qui montrent +des paillettes de chair claire à travers +les mailles du bas noir, je professe une<span class="pagenum" id="Page_248">[Pg 248]</span> +estime attendrie pour la gorge battante et +violente de Constance Chaput; enfin je me +comporte en Parisien résolu à ne laisser +échapper aucune joie, et j'offre aux gens qui +passent l'illusion d'un homme heureux. +Illusion, en effet! Je crève de douleur et de +rage. Une vipère a mis bas dans mon cœur, +et ses petits mordent bien, je te le jure! Tu +connais les supplices infernaux inventés par +Alexandre Soumet dans la <i>Divine Épopée</i>: +ce sont des caresses, au prix du mien; +comme les plus cruels lits de torture seraient +des couches de roses au prix de mon gril! +Pourquoi je souffre? Eh! parbleu, à cause +d'une femme. T'imagines-tu que je ferais à +ma fortune perdue ou à mon dernier drame +sifflé l'honneur de me désespérer pour si +peu de chose? Camarade, il n'y pas à dire: +c'est de la femme, et d'elle seule, que vient +tout le bonheur, et tout le malheur. Je vous +salue, Èves et Maries pleines de grâce et +d'épouvantement! Moi, c'est le malheur que +je vous dois. Et mon angoisse est d'autant<span class="pagenum" id="Page_249">[Pg 249]</span> +plus poignante, d'autant plus intolérable +que sa cause est incertaine, douteuse, n'a +peut-être jamais existé. Comble d'horreur +et de déchirement: il est possible que je +sois torturé sans raison, que j'aie tort de +souffrir; je suis peut-être le plus heureux +des hommes! Cette pensée exaspère mon +tourment. Tu ne comprends pas bien? +Écoute donc. Je t'ai conté assez de joyeuses +histoires pour avoir le droit de t'imposer +un récit sinistre.</p> + +<p>—Dicte,» lui dis-je.</p> + +<p>Et Valentin dicta.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>«Il y a un an, j'étais malade. Une maladie +stupide: des rhumatismes qui me +tenaient à la fois les deux bras et les deux +jambes. Aucun danger sérieux, des douleurs +très aiguës. Rien de plus absurde. La +maladie est illogique, n'a aucune raison +d'être si elle n'a point pour résultat, ou du +moins pour but, la mort. Immobile sur +mon lit, raide, emmailloté de chanvre et de<span class="pagenum" id="Page_250">[Pg 250]</span> +linges, avec de petits cris continus qui +finissaient par être une longue mélopée ronronnante, +j'avais l'air d'une momie à musique. +Mais je ne semblais pas ridicule à +Micheline, tant elle m'aimait. Un humouriste +anglais a dit, en meilleurs termes: +«C'est extraordinaire, tout ce qu'un homme +peut faire devant une femme sans cesser +d'être un ange pour elle!» Ni la fadeur des +tisanes où elle trempait ses lèvres afin de +m'encourager à boire, ni les vilenies des +cataplasmes et des vésicatoires, ni la corvée, +à chaque instant, de me soulever la tête et +de replacer les coussins, ni la nécessité de +me faire manger,—car j'avais des bras +de paralytique,—ni les longues lectures, à +voix haute, pour me distraire, ni les sommeils +sur le canapé, tout habillée, si souvent +interrompus pour m'offrir d'heure +en heure la cuillerée de narcotique ordonnée +par le médecin, rien ne rebutait +ma chère Micheline. Maussade, repoussant, +grotesque, n'importe, elle me choyait;<span class="pagenum" id="Page_251">[Pg 251]</span> +et comme son charme idéal est de ceux +que ne sauraient avilir les plus humbles +emplois,—ayant, pour me présenter une +tasse, le geste d'offrir une rose à mes lèvres,—elle +mettait, dans ma chambre de malade, +fermée au jour, trop chauffée, où l'air +s'édulcorait d'exhalaisons pharmaceutiques, +toute la clarté fraîche et les aromes du printemps.</p> + +<p>Ce qui complétait l'espèce de joie que +je pouvais éprouver au milieu de mes souffrances, +c'était qu'auprès de mon amie +j'avais un ami. Georges,—tu le connais,—ne +se bornait pas à combattre avec toute +sa science les progrès de la maladie: il avait +pour moi, ce jeune et déjà illustre médecin, +un dévoûment de frère. Il ne lui suffisait +pas de venir chez moi deux ou trois fois par +jour; le soir, ses visites achevées, il s'installait +à mon chevet, près de Micheline; lui +aussi il relevait ma tête et replaçait les oreillers; +lui aussi, il goûtait à mes tisanes; pendant +que Micheline tenait l'assiette pleine de<span class="pagenum" id="Page_252">[Pg 252]</span> +soupe, c'était lui, bien souvent, qui mettait +avec lenteur,—après avoir soufflé dessus,—la +cuiller dans ma bouche; et plus +d'une fois, dans la crainte de quelque crise, +il passa toute la nuit près de mon lit dans +un fauteuil, où l'on est fort mal assis. Dorloté +de la sorte, extasié en dépit de ces maudits +rhumatismes qui me rongeaient les os, +je me demandais si, une fois guéri, je ne +feindrais pas d'être malade encore, afin de +ressentir dans sa plénitude la joie d'être aimé, +choyé, bercé par deux amis bons et chers.</p> + +<p>Une nuit, j'ouvris les yeux malgré le +narcotique, brusquement, comme si quelqu'un +pour m'avertir m'avait secoué l'épaule; +et je vis dans le fauteuil, défaite, +haletante, Micheline sous les lèvres de +Georges.</p> + +<p>Bondir! sauter sur eux! les étrangler +entre mes deux mains, dans leur baiser! +tous deux! Impossible. La quadruple pesanteur +de mes membres me retenait dans +le lit; pareil au soldat de Charles Baudelaire<span class="pagenum" id="Page_253">[Pg 253]</span> +«qui meurt sans bouger, dans d'immenses +efforts». Impossible même de lever un bras +ou de fermer le poing, pour un geste de +menace! Oh! être de chair pour la douleur, +et de pierre pour la vengeance! C'était épouvantable. +Les injurier, leur cracher à la face +le dégoût de leur trahison, je le pouvais du +moins? Pas davantage. La voix ne sortait +pas,—non, pas même un cri, pas même un +râle,—de ma gorge strangulée par l'horreur +et par la colère. Immobile, aphone, nul. +Seule, ma tête se mouvait, s'érigeait sur +mon cou tendu, les yeux douloureusement +écarquillés; elle devait ressembler, hideuse +et grotesque, à ces têtes mobiles qu'ont les +tortues de bronze. Et, sous mon regard +fixe, acharné, qui, en jaillissant, me brûlait +les paupières, ils s'enlaçaient encore, les +cheveux mêlés, étroitement, ardemment, et +je les vis, et je les entendis, torturé de la +plus effroyable rage qui ait jamais dévoré +un mortel, jusqu'au moment où la pesanteur +du narcotique, triomphante, força mes<span class="pagenum" id="Page_254">[Pg 254]</span> +yeux à se reclore et me remit la tête sur +l'oreiller.</p> + +<p>Le lendemain,» continua Valentin avec +un peu d'hésitation...</p> + +<hr class="tb"> + +<p>—Le lendemain, dis-je, tu appelas tes +domestiques et tu fis flanquer à la porte ton +médecin et ta maîtresse.</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Tu les as gardés?</p> + +<p>—Et je les ai encore et je ne les chasserai +jamais! Car enfin rien ne me prouve qu'ils +aient été vraiment coupables.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>«Eh! non, rien ne le prouve! J'ai vu, c'est +certain, mais ce que j'ai vu existait-il en +effet? Il est des hallucinations. Les narcotiques +ont des effets étranges, troublent le regard, +déforment les objets. As-tu mangé du +haschisch, as-tu fumé de l'opium? Ce soir-là, +je m'en souviens, j'avais bu sept ou huit +cuillerées de chloral; Georges avait craint, +pour moi, une mauvaise nuit. J'ai peut-être<span class="pagenum" id="Page_255">[Pg 255]</span> +été la dupe d'une exécrable vision! En tout +cas, cette supposition n'est pas absurde, le +doute est permis. Pouvais-je condamner, +sans autre témoignage que celui de mes +yeux fiévreux et affolés, Micheline si tendre, +Georges si bon? Non. Et voici toute une +année que ma vie s'écoule, enviée, entre +elle toujours plus éprise, et lui, toujours +plus dévoué; toute une année que je garde ce +rare bonheur d'avoir, avec un sûr compagnon, +une loyale et ardente maîtresse,—toute +une année que je meurs, à chaque +heure, à chaque minute, de jalousie et de +rage! Car l'épouvantable scène, à laquelle +je ne crois pas, à laquelle je ne veux pas +croire, je la revois toujours, elle est devant +mes yeux incessamment. Chaque baiser de +Micheline me rappelle leurs baisers, à eux, +là, dans le fauteuil; chaque fois que Georges +me tend la main, je me souviens qu'avec +cette main, il a touché les joues, les épaules, +les bras de Micheline. Ce n'est pas vrai! ce +n'est pas vrai! et je vais tomber à leurs genoux,<span class="pagenum" id="Page_256">[Pg 256]</span> +leur tout dire, leur demander pardon; +je n'ose pas: c'est peut-être vrai! Oh! si +c'était vrai! Je ne suis plus estropié, maintenant; +je pourrais me ruer sur eux, les saisir, +les tuer. Mais non, je suis fou! est-il +possible qu'ils m'aient trompé? et j'essaye +de sourire à Micheline qui sourit, si pure, à +Georges qui rit, si cordial. C'est abominable, +te dis-je. Ne pouvoir ni les haïr sans remords, +ni les aimer sans angoisse. Quelquefois, +pendant des journées entières, je +les guette, épiant les moindres paroles, les +gestes les plus indifférents. Rien, pas un indice! +Les soirs de ces jours-là, je dors mieux. +Mais les lendemains ramènent les tortures +du doute. Comprends-tu maintenant que +les supplices de l'enfer soient des caresses +au prix du mien, et que le plus cruel lit de +torture serait, au prix de mon gril, une couche +de roses tendres et parfumées?»</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_259">[Pg 259]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="LA_VISION">LA VISION</h2> +</div> + + +<h3>I</h3> + +<p>Elles en étaient à ce moment du soir, où, +à cause de la chaleur douce dans la chambre +bien close, à cause de deux ou trois cigarettes +et de quelques tasses de thé que +sucra une liqueur des Iles, l'intimité se rend +tout à fait confiante, se laisse aller, avec +des paroles languissamment chuchotées, +aux plus délicates confidences. Madame de +Belvèlize, le bout de la bottine au cuivre des +chenets, la tête renversée sur le dossier bas +du fauteuil, avoua parmi la fumée du féresli +que tout n'était pas absolument imaginaire<span class="pagenum" id="Page_260">[Pg 260]</span> +dans les histoires que l'on contait d'elle; +elle avait plus d'une fois manqué de cruauté +à l'égard de jeunes hommes bien faits, agenouillés +sur le tapis de son boudoir; et, +pendant sa confession, un léger battement +de paupières aux cils un peu humides +donnait à entendre que, chez elle, le regret +des fautes ne se compliquait d'aucun repentir. +La comtesse de Cercy-Latour fit +preuve d'une franchise moins réservée encore! +Elle aimait, oui, elle aimait, rien de +plus véritable, ce musicien hongrois, robuste +et roux comme un barbare, qui, dans +les soirées mondaines, fait éclater sous ses +mains velues les cordes des plus solides +Érard; l'admiration d'une telle vigueur n'avait +pas été pour peu de chose, elle en convenait, +dans son inclinaison à ce choix. En +outre, il était possible qu'elle se fût hasardée, +après minuit, sous un voile épais, à monter +en compagnie d'un ami discret qui ne ressemblait +pas du tout au musicien hongrois +l'escalier d'un de ces restaurants nocturnes<span class="pagenum" id="Page_261">[Pg 261]</span> +où les soupers qui n'ont pas faim durent +pourtant jusqu'à l'heure des vitres éclaircies. +Car, enfin, il fallait bien le reconnaître, +malgré la convention des décences, il y a +quelque délice dans l'extrémité de ne point +refuser ses lèvres; et ne serait-ce pas bien +triste, comme le dit la chanson de Venise, +de s'en aller sans amour sur cette mer aux +terribles tempêtes, aux ennuyeuses bonaces, +qu'on appelle la vie?</p> + +<p>—Mais vous, dit la comtesse en se +tournant vers la petite Hélène de Courtisols, +vous n'avez garde de vous abandonner +aux tendres faiblesses; la méchanceté parisienne, +si attentive et si ingénieuse qu'elle +soit, n'a jamais rien trouvé qu'elle pût +reprendre en vous; vous êtes irréprochable, +mignonne.</p> + +<p>Madame de Courtisols, qui ne peut s'empêcher +de rougir à tout propos, tant son +innocence est facilement alarmée, eut les +joues très roses après un frisson de pudeur,—une +sensitive qui deviendrait une églantine!—puis,<span class="pagenum" id="Page_262">[Pg 262]</span> +de sa voix fine et claire +comme une voix d'enfant:</p> + +<p>—Il est vrai, dit-elle, que je connais +mes devoirs; et, quand même je ne tiendrais +pas plus qu'à toute autre chose à l'estime +de mon mari et à celle du monde, je +suis née telle qu'il me serait absolument +impossible de commettre, en réalité, le péché +le plus véniel. Je ne vous juge pas, je +ne vous blâme pas; je ne suis pas pareille +aux femmes d'à présent, voilà tout; ce n'est +qu'une différence, dont je ne me fais pas un +mérite. Trahir le serment nuptial, effectivement, +livrer à un amant ce qui ne doit +appartenir qu'à l'époux, cela m'apparaît +comme une énormité monstrueuse à laquelle +il est impossible de se résoudre; je demeure +honnête, sans effort, naturellement.</p> + +<p>—Ah! que je vous admire! s'écria madame +de Belvèlize.</p> + +<p>—Cependant, continua Hélène de Courtisols, +plus rose encore, en baissant sur ses +yeux, comme une voilette, le treillis doré<span class="pagenum" id="Page_263">[Pg 263]</span> +des frisons, il ne faudrait point croire que +je sois insensible, ni que j'ignore tout à fait +ces délices qui vous font la vie aimable.</p> + +<p>—Hein? dit la comtesse de Cercy-Latour.</p> + +<p>—Qu'il y a quelque chose d'agréable +dans l'hymen de deux bouches, et que, +dans certains cas, on peut pousser des soupirs +où la désolation n'est pour rien, je le +sais comme vous; seulement j'ai imaginé un +moyen de goûter les douceurs du péché +sans être une pécheresse en effet, et j'ai +beaucoup d'amours sans faire le moindre +tort à M. de Courtisols.</p> + +<p>Ces paroles, comme on pense, causèrent +le plus vif étonnement aux deux amies de +l'honnête petite femme.</p> + +<p>—Un moyen? Quel moyen? Voilà qui +est surprenant. Ce moyen, dites-le-nous.</p> + +<p>—Oh! qu'il m'en coûtera de vous le +révéler! Vous tenez beaucoup à savoir?...</p> + +<p>—Sans doute, sans doute! Parlez vite.</p> + +<p>—Eh bien, je...</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_264">[Pg 264]</span></p> + +<p>Madame de Courtisols hésitait, se recroquevillant +dans son fauteuil, les yeux tout +à fait clos, avec l'air timide d'une pensionnaire +qu'on va gronder.</p> + +<p>—Eh bien... je me grise! dit-elle.</p> + + +<h3>II</h3> + +<p>Un tel aveu n'était pas de nature à diminuer +l'étonnement des deux mondaines sans +vertu; et, comme elles insistaient pour +qu'on leur apprît le fond des choses:</p> + +<p>—Eh oui! je me grise, reprit l'ingénue, +toujours plus rougissante. C'est la seule +façon que j'ai trouvée d'accorder la rigueur +de mes principes et mon austérité naturelle +avec les douces exigences auxquelles on ne +peut se soustraire. Quand il m'arrive, dans +une causerie avec quelque jeune homme +qui pourrait me devenir trop cher, de me +sentir dangereusement émue, je m'enfuis, je +me cache dans le boudoir où M. de Courtisols<span class="pagenum" id="Page_265">[Pg 265]</span> +lui-même n'a point le droit d'entrer. +Là, sur une table en bois de Portugal, de +petites fioles sont rangées, diverses de formes, +diverses de couleur, et, après quelques +gouttes bues,—vous devinez bien qu'il +suffit de quelques gouttes pour me troubler +l'esprit et me rendre aussi folle que possible!—je +sens, tout près de moi, dans la +pénombre de la chambre parfumée, s'animer, +s'ébaucher, prendre forme, les plus aimables +chimères qui puissent inquiéter et charmer +la pensée d'une femme. Ah! les jolis moments, +sans péril, sans déchéance, et quelles +réalités sont égales à ces rêves? Il n'est +pas de plus tendres amoureux que ceux que +j'imagine, ni de plus beaux; ils sont toujours +tels que je les veux, puisque c'est +moi qui les crée; et, sans rien donner, je +puis ne refuser rien. En vérité, je suis +comme la sultane d'un étrange harem où +les favorites seraient des favoris. De tous +les temps, de toutes les contrées,—selon +la liqueur que choisit mon désir,—il me<span class="pagenum" id="Page_266">[Pg 266]</span> +vient mille amants dont un seul vaut tous +les vôtres. Si j'ai mouillé mes lèvres d'un +vin sucré d'Espagne, je vois s'agenouiller +devant moi quelque torero gracieux et farouche, +avec des braises dans les yeux et +du sang très rouge, tiède encore, dans les +broderies de sa veste; dès que j'ai bu un +peu de johannisberg, il me semble qu'Hermann +est à mes pieds, m'appelant Dorothée, +et si timide qu'il n'ose effleurer mes lèvres +de son souffle; la flamme des vins de Grèce +illumine des paysages lointains où des +éphèbes, blancs comme des nymphes, nagent +vers moi dans les flots clairs de l'Eurotas +ou du Céphise; le champagne imagine +cent folies dans les cabinets particuliers +où le diamant des bagues a griffonné des +noms sur les miroirs; et si, plus pratique, +j'ai vidé un verre de bordeaux,—tout petit, +oh! tout petit,—le plus ardent, le plus +sincère des habits noirs avec qui j'ai valsé me +serre entre ses bras en murmurant à mon +oreille des serments qu'il ne trahira point.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_267">[Pg 267]</span></p> + +<p>—Voilà qui est admirable! s'écria +madame de Belvèlize dans un éclat de rire.</p> + +<p>—Mais un peu incomplet, sans doute, +objecta la comtesse de Cercy-Latour; car, ne +dites pas non, mignonne, il est des instants +où le rêve ne saurait tenir lieu de la réalité, +et, si adorable qu'il soit, un amant imaginaire +n'est nullement capable...</p> + +<p>—C'est ce qui vous trompe! interrompit +Hélène de Courtisols. Lorsque je m'avise +de boire quelques gouttes encore, il se +passe une chose véritablement inconcevable: +j'entends la porte s'ouvrir,—oui, +je gagerais que je l'entends,—et un homme +apparaît...</p> + +<p>—Un homme?</p> + +<p>—D'une beauté incomparable!</p> + +<p>—Un homme, vraiment?</p> + +<p>—Tout à fait, je vous assure. Tant l'illusion +est maîtresse de moi!</p> + +<p>—Dans quel costume? en habit de torero +ou d'étudiant allemand, sous la chlamyde<span class="pagenum" id="Page_268">[Pg 268]</span> +des jeunes hommes grecs, ou en frac, +selon que vous avez bu du xérès, du johannisberg, +du chypre, du champagne ou du +bordeaux?</p> + +<p>—Épargnez-moi, je vous prie, de préciser +le costume.</p> + +<p>—En effet, dit madame de Belvèlize, +c'est une question qui n'a pas le sens +commun; on ne saurait prendre garde, +dans une hallucination, à d'aussi menus +détails.</p> + +<p>—De quelque façon qu'elle soit vêtue, +la vision est la plus adorable du monde; +et telle est la réalité de son étreinte que je +croirais souvent avoir des reproches à me +faire, si je n'étais sûre d'être seule dans +la pénombre de la chambre parfumée. +Mais j'en suis sûre, grâce à Dieu! Et, ajouta +Hélène de Courtisols, qui ouvrit enfin tout +grands ses yeux bleus, si purs, où s'offrait +la sérénité des consciences paisibles, ce +m'est une grande satisfaction, quand je +m'éveille de mes songes, seule, toujours<span class="pagenum" id="Page_269">[Pg 269]</span> +seule, de penser que je n'ai manqué à +aucun de mes devoirs, que je suis encore, +que je ne cesserai jamais d'être une irréprochable +épouse.</p> + + +<h3>III</h3> + +<p>De telles confidences, entre personnes +déjà enclines à s'aimer, ne vont point sans +que leur intimité s'en augmente. Les deux +coupables mondaines se prirent d'une affection +très vive pour la petite madame de +Courtisols, si parfaitement vertueuse malgré +ses chimériques défaillances; et, de jour en +jour, cette tendresse se fit plus profonde, +plus dévouée. De sorte qu'elles furent aussi +inquiètes que possible de voir leur amie, +naguère si souriante, s'attrister peu à peu, +devenir presque morne, comme quelqu'un +qui a un grand chagrin.</p> + +<p>—Eh! mignonne, demanda un jour +la comtesse de Cercy-Latour (c'était deux<span class="pagenum" id="Page_270">[Pg 270]</span> +mois après la soirée des aveux), qu'est-ce +donc qui vous est arrivé, et pourquoi vous +abandonnez-vous à ces mélancolies?</p> + +<p>Madame de Courtisols ne répondit pas, +baissant la tête.</p> + +<p>—C'est peut-être que vous ne vous +grisez plus? dit l'autre avec un petit rire.</p> + +<p>—Eh! si, ma chère! Seulement...</p> + +<p>—Seulement?</p> + +<p>—Seulement les choses ne vont point +comme par le passé! De tous les temps, +de toutes les contrées, il me vient encore +d'imaginaires amoureux qui s'agenouillent +et me parlent à voix basse; mais la vision +suprême, celle qui était la plus étrangement +vivante, ne se manifeste plus!</p> + +<p>—Hélas! est-il possible?</p> + +<p>En vérité, madame de Cercy-Latour n'apprit +pas cette nouvelle sans en être fort +chagrinée; elle montrait un air de compassion +très sincère, lorsque un petit groom +entra, annonçant une visite.</p> + +<p>—Tiens! dit la comtesse, vous n'avez<span class="pagenum" id="Page_271">[Pg 271]</span> +plus ce grand valet de chambre, qui +ressemblait à un jeune athlète de foire?</p> + +<p>—Non, je ne l'ai plus, depuis deux +mois, je pense, dit madame de Courtisols +en levant ses yeux bleus, si ingénus, où +transparaît l'inimitable sérénité des consciences +pures.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_275">[Pg 275]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="LE_SOIR_DU_RETOUR">LE SOIR DU RETOUR</h2> +</div> + + +<p>Il tomba sur le plancher, il râlait avec +une écume rose aux lèvres. Porté sur le lit +par un ami stupéfait, qui n'avait pas même +eu le temps de jeter son cigare, il expira, +une heure après, les veines du cou gonflées. +«Rupture d'anévrisme,» dit le médecin +appelé à la hâte. Les gens de la maison parlèrent +d'une attaque d'apoplexie. Ce qui +était incontestable, c'est qu'il était mort. On +l'ensevelit, on le voitura au Père-Lachaise. +Comme la route est très longue de Passy à +ce cimetière, peu de gens accompagnèrent +le défunt jusque-là; beaucoup s'arrêtèrent +à un restaurant du boulevard Saint-Martin,<span class="pagenum" id="Page_276">[Pg 276]</span> +renommé pour la façon d'accommoder les +pieds de mouton à la poulette; ils s'installèrent +devant les tables extérieures, sous la +marquise en toile, parce que la matinée était +belle; le corbillard traversait la place de la +République, avec des cahots. Le concierge +de la maison mortuaire, en compagnie du +fruitier et du marchand de vin,—ils étaient +tous trois grands marcheurs,—continuèrent +à suivre le convoi, d'un air digne, à +cause du chapeau à haute forme, qu'ils portent +rarement. Ils devisaient des choses de +leur quartier, chuchotant, riant derrière +leurs mouchoirs, se donnant, par révérence, +l'air d'être enrhumés; ils usèrent, en quelques +heures de ce dimanche imprévu, toute +une semaine de cancans recueillis par leurs +femmes; ils parlaient aussi du trépassé, +quelquefois, affirmant que nous sommes +tous mortels, que l'apoplexie est un mal +redoutable, qui ne pardonne pas et n'avertit +pas les gens.</p> + +<p>Apoplexie? rupture d'anévrisme? Je crois<span class="pagenum" id="Page_277">[Pg 277]</span> +savoir de quoi ce pauvre homme est mort.</p> + +<p>C'était un de ces misérables, enfin déshabitués +de l'espérance, qui accomplissent +quotidiennement la même besogne insipide, +et qui, si la loi de la transmigration des +âmes leur réservait une existence analogue +à leur existence antérieure, revivraient +écureuils en cage ou chevaux d'omnibus. +Employé dans une administration de +chemin de fer, ou dans quelque compagnie +d'assurances, il faisait aujourd'hui ce qu'il +avait fait hier, savait que demain serait +pareil à aujourd'hui. Les voyageurs des +grandes routes plates, sans côtes ni descentes, +sans auberge inattendue, sans +voleurs embusqués qui débouchent d'un +fourré d'arbres, connaissent du moins les +incidents du paysan qui passe en les recommandant +à Dieu, d'un caillou roulant sous +la semelle, qui aurait pu les faire tomber; +lui ne rencontrait, sur son chemin dépourvu +de courbes et de carrefours, aucune +menue circonstance agréable ou pénible;<span class="pagenum" id="Page_278">[Pg 278]</span> +ce qu'il lui arrivait, c'était qu'il ne lui +arrivait rien; même une place perdue, qu'il +retrouvait bientôt chez quelque autre patron,—on +lui connaissait certaines aptitudes +spéciales qui en faisaient un employé +précieux,—n'était pas pour l'inquiéter ou +pour lui inspirer l'espérance d'une situation +meilleure; imaginez un fossé très peu large +qu'on peut franchir sans allonger le pas; et +il avait cette morne certitude qu'il ne tournerait +jamais ni à droite ni à gauche, ne +ferait jamais halte avant l'hôtellerie finale où +les chambres sont en sous-sol et qui a une +croix pour enseigne. Il était si bien convaincu +de son irrémédiable médiocrité qu'il +avait depuis longtemps renoncé à envier le +bonheur des autres; ne jetant pas les yeux, +au retour du bureau, le soir, dans les salles +à manger qui laissent sortir, par les fenêtres +ouvertes, un bruit riche d'argenterie et de +causeries à l'aise, ne regardant pas les +victorias de filles, qui promènent par les +rues des promesses parfumées de boudoir.<span class="pagenum" id="Page_279">[Pg 279]</span> +Beaucoup d'hommes, enfin, s'accoutument +à une telle vie, s'y confinent, s'y acoquinent, +s'y plaisent. Lui, non. N'étant point né imbécile, +et l'abrutissement ne lui étant point +venu, il se désolait dans un lamentable +ennui, profond, lourd, incommensurable, +qui s'exaspérait parfois en des crises de +désespoir, où il heurtait sa tête contre les +murs, où il s'arrachait à pleins poings les +cheveux sur son oreiller mordu.</p> + +<p>Cependant ce misérable n'était pas tout +à fait malheureux, grâce à un souvenir qu'il +avait.</p> + +<p>Autrefois, à vingt ans,—que de journées +s'étaient écoulées depuis, quelle navrante +procession d'heures, hélas! l'une à l'autre +semblables!—il avait aimé d'un simple et +ardent amour une fille rencontrée, un soir, +au quartier Latin. Elle était jeune, à peu +près jolie, sortait, disait-elle, d'un atelier de +couturière, rue de l'Ancienne-Comédie; ce +qui fit qu'il osa lui parler, c'est qu'elle avait +laissé tomber sur le trottoir un petit sac à<span class="pagenum" id="Page_280">[Pg 280]</span> +ouvrage, en cuir luisant, qu'il ramassa et lui +tendit. Le lendemain, accoutumée peut-être +aux hospitalités qui ne durent guère, elle +voulut s'en aller, offrant au baiser d'adieu +son front semé de taches de rousseur, où +les fleurs du chapeau mettaient comme une +ombre fanée. Mais il ne lui permit pas de +s'éloigner, la garda tout le jour, et d'autres +jours, et d'autres encore, très longtemps. +Expéditionnaire alors chez un agréé de +la rive gauche, il cessa d'aller à l'étude; il +vécut, tant bien que mal, de quelques +économies. Le matin, il descendait pour +faire ce qu'ils appelaient leur marché; il +rapportait dans le sac à ouvrage, qui était +un panier suffisant, deux petits pains, +quelques brioches, une demi-bouteille de +marsala achetée chez l'épicier,—il aurait eu +honte de remonter un litre à la main,—et +aussi deux côtelettes qu'il faisait cuire dans +la cheminée de l'unique chambre; souvent +ils les mangeaient presque crues, parce +qu'il n'y avait pas assez de charbon de bois;<span class="pagenum" id="Page_281">[Pg 281]</span> +et, lorsqu'elle mordait dans la viande avec +ses petites dents, ou qu'elle mettait les lèvres +au bord du verre, il la contemplait, ravi, +s'étonnant qu'elle daignât être là, qu'elle +voulût bien manger et boire pendant qu'il la +regardait. Ce qu'elle avait été avant de le +connaître, si on l'avait aimée, si elle avait +aimé, il ne le lui demandait pas, ne voulait +pas le savoir; c'était assez qu'elle fût à lui, +maintenant, à lui seul; et, sans doute, elle +avait commencé de vivre le soir de leur +rencontre. Aucune épousée, la couronne +nuptiale à peine tombée des cheveux, n'est +plus entourée de respectueux désirs, qui +s'agenouillent et n'osent pas, n'est plus +dévotement chérie que ne l'était cette +pauvre fille rencontrée, un soir, près de la +rue de l'Ancienne-Comédie; si pur de +corps et d'âme, il l'avait jugée pareille à +lui; il lui avait fait une virginité de la +sienne. S'amusait-elle beaucoup de cette +tendresse toujours plus fervente, qui avait +peur, eût-on dit, de lui faire du mal, qui<span class="pagenum" id="Page_282">[Pg 282]</span> +lui parlait avec des paroles de piété et +de reconnaissance idolâtre? Elle consentait +à rester au logis, dorlotée, caressée, +bercée; elle souriait, un peu surprise, +se laissant faire. Et ce consentement +suffisait pour qu'il fût certain d'être aimé, +autant qu'il aimait lui-même, d'un amour +plus profond, plus sincère, plus fidèle que +tous les amours d'ici-bas. Une fois, après +quelques jours d'angoisse, il eut une joie +infinie. Il avait été obligé, pour je ne sais +quelle affaire, d'aller passer une semaine +dans le midi de la France, auprès d'un +parent malade. Il connut tous les désespoirs +de l'absence. Ne pas avoir là, +toujours, celle qu'il adorait, s'asseoir à une +table où elle ne s'asseyait pas, s'endormir,—quand +il pouvait s'endormir,—dans une +chambre où il ne l'avait pas vue défaire ses +cheveux devant la petite glace, c'étaient des +douleurs si grandes qu'il s'étonnait de n'y +pas succomber. Il put partir enfin, usant +d'un prétexte, à l'improviste. Revenu,—par<span class="pagenum" id="Page_283">[Pg 283]</span> +l'express, si pauvre qu'il fût,—il avait +en montant l'escalier de tels battements de +cœur qu'il dut s'arrêter deux fois, la main +cramponnée à la rampe. Il poussa la porte, +il tomba à genoux. Il la retrouvait! il lui +baisait la main! il la serrait contre lui! Il ne +put s'empêcher de remarquer qu'elle avait, +en le voyant, un air plutôt ébahi que content; +mais cette goutte d'amertume se perdit dans +un océan de joie. Ah! ciel! être auprès +d'elle, lui toucher la robe, les cheveux, la +peau! Il lui semblait que tout son cœur +sortait de sa poitrine, fondait, coulait le long +de ses bras, le long de ses doigts, jusqu'à +se répandre sur elle, en elle: et ce furent +jusqu'au point du jour, avec l'oubli de tout, +des étreintes folles, des cris, des bégayements +qui s'achevaient en râles de tendresse. Non, +il n'aurait pas cru qu'il fût donné à un +homme de connaître une ivresse aussi entière, +aussi parfaite. Hélas! à la suprême +joie succéda la tristesse suprême. Peu de +temps après le soir du retour, l'adorée disparut.<span class="pagenum" id="Page_284">[Pg 284]</span> +Pourquoi était-elle partie? Pourquoi, +un jour de malheur, avait-il trouvé le logis +vide? Pas un instant il ne supposa qu'elle +s'était ennuyée d'un amour trop long, +qu'elle l'avait quitté pour un amant plus +aimé. Il crut qu'on la lui avait volée, qu'elle +était morte; un accident, dans la rue, tout +est possible; mais, parmi l'horrible amertume +de son veuvage, il eut cette consolation +de ne pas soupçonner d'une traîtrise +celle qu'il avait si loyalement chérie. Il +garda intact le souvenir des quelques mois +divins, et ce souvenir fut son recours +contre tous les ennuis de la vie. Pauvre, +condamné aux moroses besognes, bâillant, +vieillissant, n'importe, il se réfugiait dans le +cher passé toujours vivant. Il retrouvait, aux +heures de mélancolie, l'heure précieuse +entre toutes, l'heure du retour où il avait +enlacé la maîtresse enfin revue, où il avait +senti son cœur lui sortir de la poitrine, +fondant, coulant le long de ses bras, de ses +doigts, jusqu'à se répandre sur elle, en<span class="pagenum" id="Page_285">[Pg 285]</span> +elle; et, à cause de ce moment, où se +concentraient tous ses bonheurs, il subissait +la lente succession des lamentables jours.</p> + +<p>Or, le mois dernier, il rentrait chez lui, +pensif comme de coutume, en compagnie +d'un de ses collègues du bureau, qu'il connaissait +depuis fort longtemps; ils avaient +été clercs, ensemble, chez l'agréé du quartier +Latin.</p> + +<p>Un bon vivant, cet ami, portant gaillardement +ses quarante-cinq ans, habitué des +brasseries à femmes, n'engendrant pas la +mélancolie, comme on dit.</p> + +<p>Il s'assit, alluma son cigare, bavarda +qu'il avait été trompé, la semaine passée, +par une petite brocheuse de la rue du +Cherche-Midi, ajouta d'ailleurs qu'il s'en +fichait comme de Colin-Tampon, qu'il n'y +avait pas là de quoi se mettre martel en +tête, et que toutes les femmes étaient les +mêmes.</p> + +<p>—Oh! toutes!... il y a des exceptions.</p> + +<p>—Pas une! dit l'ami. Méfie-toi des mijaurées;<span class="pagenum" id="Page_286">[Pg 286]</span> +elles sont pires que les autres. +Tiens, par exemple, tu te rappelles +Adrienne?</p> + +<p>—Adrienne!</p> + +<p>—Oui, une maigriotte, pas laide, avec +de taches de rousseur, dont tu t'étais +toqué, dans les temps, quand nous faisions +notre droit. Eh bien! mon cher,—je peux +te dire cela, après vingt-cinq ans!—elle +ne valait pas mieux que ma petite brocheuse. +Dès que tu avais le dos tourné, +elle me faisait de l'œil, il fallait voir, la +mâtine. Tu comprends, on n'est pas de +bois, je lui faisais de l'œil aussi, moi. Ça +nous a menés loin! C'est égal, nous t'en +avons joliment voulu d'être revenu de +province, un beau soir, sans te faire annoncer. +Devine un peu où j'étais caché? +Dans l'armoire.</p> + +<p>C'est alors que le pauvre homme tomba +sur le plancher, râlant, avec une écume +rose aux lèvres.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_289">[Pg 289]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="SUR_LES_BORDS_DU_LETHE">SUR LES BORDS DU LÉTHÉ</h2> +</div> + + +<p>Ce jour-là, la bonne Consolatrice, la +chère Muse aux yeux tendres, qui toujours +m'aime et me conseille ainsi qu'une ange +gardienne, me regarda longtemps, émue +de mes larmes, et me fit signe de la +suivre. Pendant bien des heures, bien des +heures, loin des villes, loin des plaines, loin +des monts et de tout ce qui est la terre +mortelle, nous marchâmes parmi des brumes +pâles, sous un ciel de nuées où la fluidité +de plus en plus aérienne de vagues +formes éparses, disparaissantes, semble au<span class="pagenum" id="Page_290">[Pg 290]</span> +voyageur alangui des lambeaux de son âme, +qui s'en vont. Enfin nous atteignîmes le +bord tremblant d'un fleuve,—une rive +dans des nuages!—et l'onde douce et +morne, blême, à peine visible, qui fuit silencieusement +sous des retombées de grêles +plantes mélancoliques, était comme un fantôme +de fleuve entre des mânes de roseaux.</p> + +<p>La Consolatrice me dit:</p> + +<p>—Tu vois le divin Léthé. Puisque la +réminiscence des amours perdues te dévore +impitoyablement le cœur, et que tu ne peux +même plus rire comme les autres hommes +ni chanter comme les autres poètes, à cause +de l'implacable Autrefois, bois jusqu'à +l'ivresse l'eau du morne et doux fleuve, et +sois délivré du souvenir!</p> + +<p>Puis elle s'éloigna, brume à travers les +brumes après m'avoir remis une coupe de +neige diaphane, si légère et si pâle qu'elle +avait l'air du calice d'un lis, dont la pulpe +serait faite avec de la lueur de lune.</p> + +<p>Pareil à Tantale qui va calmer enfin sa<span class="pagenum" id="Page_291">[Pg 291]</span> +dévorante soif, je me penchai vers le fleuve! +Mais non, je n'emplis pas la coupe; et le +calice de neige, au bout de mon bras affaibli, +qui pendait, n'effleurait pas même l'onde +entre les vagues roseaux...</p> + +<hr class="tb"> + +<p>C'était dans une petite maison du faubourg, +où grimpaient des clématites, qu'elle +habitait, Denise! J'avais seize ans, pas +même, quinze. Ce qui m'étonnait, c'était +que tant de gens, maraîchers allant au marché +de la ville ou pauvres commis matinals +qui se hâtent à cause du sous-chef hargneux, +paysans qui cheminent, la pioche à +l'épaule, vers le champ voisin, ou rouliers +qui montent la côte en criant: «hue!» et +«dia!» dans une pétarade de coups de +fouet, pussent passer devant cette maison, +indifférents, sans avoir l'air de se douter +que la plus adorable des jeunes filles dormait +encore, là, derrière les volets gris, +fermés. Moi, je le savais bien, qu'elle était +là, si délicieusement exquise, Denise, et<span class="pagenum" id="Page_292">[Pg 292]</span> +qu'elle dormait dans son étroit petit lit, +rêvant de la querelle qu'avaient eue, la veille, +dans la cage, ses deux oiseaux préférés, +avant de se fourrer la tête sous l'aile. Et je +savais bien aussi comment il fallait faire +pour éveiller la paresseuse! Longeant les +murs, les mains dans les poches, comme +distrait, je fredonnais, en passant devant le +volet clos, une chanson qu'elle m'avait apprise, +la vieille chanson de nos jeunes +amours; puis très vite, je me cachais dans +la ruelle, à côté du logis. Je n'attendais pas +longtemps. Si doucement, pour ne pas +éveiller le père et la mère, elle entr'ouvrait +la porte, avançant son petit visage rose, où +riait un joli rire, où ses yeux gris, sous l'envolement +des cheveux, s'ensoleillaient et +s'émerveillaient de la claire brusquerie du +jour. Et nous nous en allions par les sentiers +qui longent les jardins, derrière les maisonnettes, +vers les bois mouillés de rosée. +Vous souvenez-vous encore, vieux ormes, +de tant de fleurettes cueillies sous vos ombrages<span class="pagenum" id="Page_293">[Pg 293]</span> +réjouis qui remuaient et s'écartaient +çà et là avec des sourires de lumière? Nous +marchions plus avant dans la verte profondeur +des branches, à travers les hautes +herbes, où brusquement des chats à demi +sauvages, chasseurs de lapereaux, bondissaient +dans un éparpillement de campanules +et de fraîches perles brisées. La main dans +la main, elle appuyant parfois la tête sur +mon épaule, nous nous disions de tendres +choses, avec des soupirs déjà et des rires +encore, tandis que les oiseaux dans les +feuilles réveillées babillaient comme nous +et s'aimaient comme nous. Comme nous? +Non. Nos cœurs étaient si ingénus qu'elle +me demandait, étonnée, pourquoi ce +pinson, là-bas, voletait ainsi, les plumes +gonflées au-dessus de sa pinsonne battant +des ailes la poussière, et que moi, humilié, +je ne savais que répondre. Ah! les douces, +les chères heures! Mais, un matin, je fredonnai +vainement la vieille chanson devant +le volet gris, tristement fermé, et, trois jours<span class="pagenum" id="Page_294">[Pg 294]</span> +après, Denise sortait enfin de la maison du +faubourg, sous un drap blanc, dans un cercueil +que suivaient le père et la mère, et +des paysans, la tête baissée, et moi aussi, +d'un peu plus loin, en pleurs.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>Le cœur serré par cette funèbre souvenance, +je plongeai la coupe dans le fleuve! +mais je ne la retirai pas; et l'eau douce et +morne faisait un petit remous clapotant +autour du calice couleur de neige et de +lune....</p> + +<hr class="tb"> + +<p>Belle, non, mais très blonde et très blanche +et très grasse; tous les refrains aux lèvres et +toutes les folies dans les yeux; une robe +de trente-neuf francs, sans corset dessous, +gonflée de saines plénitudes de chair; un +endiablé entrain, qui, allumé par du champagne +à trois francs la bouteille acheté chez +l'épicier du coin et par des écrevisses à dix +centimes la pièce emportées dans du papier +de chez le marchand de comestibles, jetait<span class="pagenum" id="Page_295">[Pg 295]</span> +sur le lit chapeau, manteau et corsage, et, de +la pointe de la bottine, éteignait l'unique +bougie du souper; Rose-Rosa-Rosette +étonna, éblouit, enchanta ma jeunesse d'étudiant! +Pas le sou le lendemain? bah! +nous déjeunerons ce soir; et les grasses +matinées n'ont rien de déplaisant quand la +maîtresse n'est pas maigre. J'en vins à l'aimer, +presque. Et quand elle eut été emportée +par je ne sais quel infime commis-voyageur +venu de Belgique pour repeupler les +harems publics de Bruxelles ou d'Anvers, je +demeurai bien morose dans la petite chambre +de la rue de Fleurus, où elle avait ri son +rire et chanté sa chanson.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>Je retirai la coupe pleine! Mais je ne l'approchai +pas de ma bouche; et je regardais +d'un œil fixe l'eau mourante qui dormait +dans le blême lis lunaire....</p> + +<hr class="tb"> + +<p>Vous étiez parfaite, ô Lucienne! Grande, +svelte, et si doucement grave dans votre<span class="pagenum" id="Page_296">[Pg 296]</span> +longue robe dont la traîne,—quand vous +descendiez, rarement, de votre coupé,—avait +l'air de mépriser le pavé de la rue, +vous apparaissiez, la bouche jamais ouverte, +les yeux à demi voilés sous la réserve des +cils qui se baissent, comme l'Aristocratie +elle-même, presque déesse, femme à peine. +Tous les charmes qui ne sont ni des consentements +ni des promesses, avec tous les +parfums qui ne sont pas des odeurs, émanaient +de vous, hautaine. Vous aviez, le +soir, une manière de vous accouder sur le +velours de votre loge, à l'Opéra, qui dédaignait +tous les hommes, chanteurs ou spectateurs, +ne prenait garde qu'aux vagues et +pures tendresses des musiques; et lorsque +vous étiez agenouillée, le matin, à l'église, +il y avait dans votre attitude à la fois humble +et fière un je ne sais quoi qui faisait remarquer +à Dieu que c'était vous qui étiez là, +et lui ordonnait de vous exaucer. Hélas! +vous si haute, si lointaine, je vous aimais, +moi, pauvre homme. Quand vous sortiez,<span class="pagenum" id="Page_297">[Pg 297]</span> +avant midi, de noir vêtue, sous le voile, +pour vos œuvres de charité, je vous suivais, +inconnu, courant après votre voiture, heureux +d'arriver à temps pour vous voir traverser +le trottoir, devant quelque humble +maison où vous alliez porter des consolations +et donner, de votre main gantée, de +l'or. Je rêvais d'être vieux et misérable, et +couché sur un grabat, et mourant, car peut-être +vous seriez entrée dans ma mansarde; +et avec quel ineffable délice j'aurais baisé, +pas trop près de vos doigts, la chère monnaie +de l'aumône! Au bois, cet homme qui, +au risque d'être écrasé, se jetait à travers les +voitures pour se rapprocher de la vôtre; +sous les portes cochères des hôtels, cet +homme qui se mêlait à la foule galonnée des +domestiques pour vous regarder descendre +les marches de moquette, dans les lumières, +entre les plantes rares, c'était moi! Et +je ne me plaignais point d'être à jamais +éloigné de vous. Je savais que vous étiez, +en même temps que la plus grande et<span class="pagenum" id="Page_298">[Pg 298]</span> +la plus belle, la plus pure; que, même admis +dans votre monde, dans votre intimité, je +n'aurais pu concevoir aucune espérance; +que la sévérité de votre sourire éteignait les +désirs dans tous les cœurs, arrêtait les aveux +sur toutes les lèvres. J'acceptais la mélancolie +d'être pour vous quelqu'un qui n'existe +pas. Vous étiez la divinité, j'étais le dévot. +Est-ce que Dieu connaît tous ses fidèles? +Le bonheur de vous adorer me consolait +de la tristesse de ne pas vous le dire. Et ce +bonheur dura pendant trois ans, jusqu'au +jour où j'appris que votre mari vous intentait +un procès en séparation de corps parce +que, un soir, comme il revenait de la chasse, +il vous avait surprise aux bras de son palefrenier, +dans le grenier au-dessus de +l'écurie.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>Résolu, cette fois, je mis mes lèvres à la +coupe! Mais je ne bus pas une goutte de +l'eau morne et douce qui retomba, comme +des larmes dans le fleuve, entre les roseaux...</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_299">[Pg 299]</span></p> + +<p>Alors celle qui m'avait guidé vers le +Léthé revint et s'écria:</p> + +<p>—Quoi! tu ne veux pas de l'oubli, toi +qui souffres?</p> + +<p>—Cruelle consolatrice, lui répondis-je, il +n'est pas de fatal ou d'abject amour dont le +souvenir soit aussi affreux que le désespoir +de n'avoir pas aimé! Et si tu connais un +fleuve dont l'eau bénie et maudite ravive, +exaspère la mémoire, conduis-moi sur ses +bords afin que je m'enivre d'angoisses et de +délices!</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_301">[Pg 301]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="TABLE">TABLE</h2> +</div> + +<table> +<tr><td><i>Jamais l'étourdie Erato qui me dicte ces contes</i> </td><td> <a href="#Jamais_letourdie_Erato_qui_me_dicte_ces"> I</a></td></tr> + +<tr><td>Le parfum volé </td><td> <a href="#LE_PARFUM_VOLE"> 1</a></td></tr> + +<tr><td>Le raccommodeur de cruches </td><td> <a href="#LE_RACCOMMODEUR">13</a></td></tr> + +<tr><td>La sonnette </td><td> <a href="#LA_SONNETTE">27</a></td></tr> + +<tr><td>Inconvénient de la perfection </td><td> <a href="#INCONVENIENT"> 41</a></td></tr> + +<tr><td>Le cheveu </td><td> <a href="#LE_CHEVEU">55</a></td></tr> + +<tr><td>Les cigarettes </td><td> <a href="#LES_CIGARETTES"> 67</a></td></tr> + +<tr><td>La botte de paille </td><td> <a href="#LA_BOTTE_DE_PAILLE"> 79</a></td></tr> + +<tr><td>Les bras nus de la servante </td><td> <a href="#LES_BRAS_NUS_DE_LA_SERVANTE">93</a></td></tr> + +<tr><td>Les trois bonnes fortunes </td><td> <a href="#LES_TROIS_BONNES_FORTUNES">105</a></td></tr> + +<tr><td>Le revolver de Rosette </td><td> <a href="#LE_REVOLVER_DE_ROSETTE"> 121</a></td></tr> + +<tr><td>L'un n'empêche pas l'autre </td><td> <a href="#LUN_NEMPECHE_PAS_LAUTRE">133</a></td></tr> + +<tr><td>Le troisième oreiller </td><td> <a href="#LE">145</a></td></tr> + +<tr><td>La preuve </td><td> <a href="#LA_PREUVE">155</a></td></tr> + +<tr><td>Le rêve de Lila </td><td> <a href="#LE_REVE_DE_LILA">167</a></td></tr> + +<tr><td>M. et madame Jacquelin </td><td> <a href="#M_ET_MADAME_JACQUELIN">183</a></td></tr> + +<tr><td>La voix de jadis </td><td> <a href="#LA_VOIX_DE_JADIS">197</a></td></tr> + +<tr><td>Le Clavecin </td><td> <a href="#LE_CLAVECIN">209</a></td></tr> + +<tr><td>Le seul amant </td><td> <a href="#LE_SEUL_AMANT">221</a></td></tr> + +<tr><td>Les raisons de Colette </td><td> <a href="#LES_RAISONS_DE_COLETTE">233</a></td></tr> + +<tr><td>Le martyre de Valentin </td><td> <a href="#LE_MARTYRE_DE_VALENTIN">245</a></td></tr> + +<tr><td>La vision </td><td> <a href="#LA_VISION"> 257</a></td></tr> + +<tr><td>Le soir du retour </td><td> <a href="#LE_SOIR_DU_RETOUR">273</a></td></tr> + +<tr><td>Sur les bords du Léthé </td><td> <a href="#SUR_LES_BORDS_DU_LETHE">289</a></td></tr> +</table> + + +<h3><i>Fin de la Table</i></h3> + + +<p class="center">CORBEIL.—TYPOGRAPHIE B. RENAUDET +</p> +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76252 ***</div> +</body> +</html> + |
