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+ <title>
+ Jupe Courte | Project Gutenberg
+ </title>
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+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76252 ***</div>
+
+<h1>Jupe Courte</h1>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="DU_MEME_AUTEUR">DU MÊME AUTEUR</h2>
+</div>
+
+
+<table>
+<tr><td><span class="allsmcap">JEUNES FILLES</span>, <i>6<sup>e</sup> édition</i> </td><td> 1 vol.</td></tr>
+</table>
+
+
+<h3><i>EN PRÉPARATION</i></h3>
+
+<table>
+<tr><td><span class="smcap">L'HOMME TOUT NU</span> </td><td> 1 vol.</td></tr>
+<tr><td><span class="smcap">MAROZIA</span> </td><td> 1 vol.</td></tr>
+<tr><td><span class="smcap">LES CHERCHEURS D'OUBLI</span> </td><td> 1 vol.</td></tr>
+<tr><td><span class="smcap">LE FIN DU FIN</span> </td><td> 1 vol.</td></tr>
+</table>
+
+
+<p class="center">
+CORBEIL.—IMPRIMERIE B. RENAUDET.
+</p>
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<h2>
+CATULLE MENDÈS
+</h2>
+<h1 class="nobreak">Jupe Courte</h1>
+
+<h4>DEUXIÈME ÉDITION</h4>
+
+<h4>PARIS</h4>
+<h4>VICTOR-HAVARD, ÉDITEUR</h4>
+<h4>175, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 175</h4>
+
+<h4>1885</h4>
+<h5>Tous droits de traduction et de reproduction réservés.</h5>
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_i">[Pg i]</span></p>
+</div>
+
+<p id="Jamais_letourdie_Erato_qui_me_dicte_ces"><i>Jamais l'étourdie Érato qui me dicte ces
+contes,—étourdie, mais respectueuse des
+convenances,—ne m'eût permis de l'habiller
+d'une jupe courte, très courte! si elle n'était
+persuadée, comme je le suis moi-même, qu'à
+l'heure prochaine où paraîtra ce livre, les
+costumes les plus succincts seront ceux précisément
+qu'exigera la bienséance.</i></p>
+
+<p><i>Oui, je crois qu'avant peu de temps il se
+manifestera un changement radical dans l'habillement
+des femmes et des hommes. La
+parure nous réserve cette surprise prochaine
+de cacher ce qu'elle laissait voir, de laisser voir
+ce qu'elle cachait. Pour ne parler ici que des<span class="pagenum" id="Page_ii">[Pg ii]</span>
+atours féminins auxquels surtout m'intéresse
+la spécialité de l'instinct viril, il me paraît
+évident que des transpositions vont se produire
+dans le prolongement et le raccourcissement des
+étoffes; et le moment a cessé d'être lointain où
+les plus pures vierges, où les plus chastes
+épouses, dérobant sous de décentes épaisseurs
+leur visage naguère offert à tous les yeux,
+étaleront sans aucune gêne les plus mystérieux
+charmes, dont la révélation, précédemment,
+n'était obtenue que grâce à l'hymen ou
+grâce à l'adultère, ces deux moyens extrêmes.
+J'en suis persuadé: les femmes dénuderont
+couramment, avec l'aisance de l'habitude,
+leurs jambes, leurs cuisses, leur ventre
+où s'épanouit comme une fleur-camée le
+calice du nombril, elles n'emprisonneront
+plus la pointe rose de leurs seins; ce sera un
+usage communément admis, pour les promenades
+au Bois, d'asseoir sur le satin broché
+des victorias la neige des plus excessives callipygies,
+agrémentée sans doute de quelque
+maquillage et se nuageant, de peur des hâles,
+d'un tulle de voilette; mais, en revanche, les
+faces, hermétiquement dissimulées, ignoreront<span class="pagenum" id="Page_iii">[Pg iii]</span>
+l'injure de l'air et des regards, et les
+salons les moins prudes se feront un devoir
+de ne pas admettre à leurs cotillons les personnes
+convaincues d'avoir laissé admirer à
+d'indiscrets amis la rougeur de leurs lèvres
+ou la fossette de leur sourire.</i></p>
+
+<p><i>Des esprits superficiels vont peut-être
+supposer que cette évolution du costume féminin
+aura pour motif certaines variations
+climatériques facilement imaginables en un
+temps où les lois naturelles se détraquent
+comme tout le reste. Telle n'est pas ma pensée.
+Les races sauvages se vêtent ou se dévêtent
+selon la diversité des températures, et la toilette,
+chez elles, obéit à la froideur polaire
+ou à la torridité du Midi: les Groënlandaises
+s'enveloppent de peaux de rennes jusqu'aux
+oreilles, parce que le vent glacial les cingle;
+les Hottentotes, parce que le soleil les brûle,
+en arrivent à repousser l'importunité du
+pagne. Mais, dans l'état de civilisation, où
+l'artifice humain déjoue les rigueurs saisonnières,
+pourrait même triompher des plus
+violents cataclysmes, le froid et le chaud
+n'ont sur l'habillement qu'une très médiocre<span class="pagenum" id="Page_iv">[Pg iv]</span>
+influence: nos femmes ne songent guère à se
+couvrir ou à se découvrir; elles se voilent ou
+se dévoilent, montrent de leur corps tantôt
+plus, tantôt moins, tantôt ceci, tantôt cela,
+non point par concession aux changements
+atmosphériques, qui ne sauraient les atteindre,
+mais par obéissance aux lois raffinées
+de la mode, variables elles-mêmes selon les
+transformations que subissent les idées de
+modestie et d'immodestie; de sorte que le
+déplacement du costume aura sa cause dans
+un déplacement de la pudeur.</i></p>
+
+<p><i>Or, qui se refuserait aujourd'hui à reconnaître
+que la pudeur—j'entends la vôtre,
+irréprochables lectrices!—est sur le point
+de changer d'objet, de devenir en conséquence
+très différente de ce qu'elle fut naguère, de ce
+qu'elle feint d'être encore, par attache à d'antiques
+routines? A voir les choses d'une
+façon un peu générale, elle a pour but de
+dérober le plus possible à notre convoitise les
+trésors capables d'éveiller la pensée des délices
+suprêmes; elle s'ingénie—pour le faire
+désirer davantage—à dissimuler le féminin
+de la femme: elle met du mystère sur les<span class="pagenum" id="Page_v">[Pg v]</span>
+choses intimes de l'amour, les écarte, les nie;
+elle est comme la fuite, sous un masque, du
+sexe. Pourquoi, l'hiver dernier, le corsage
+des robes n'osait-il pas, même après les
+valses les plus abandonnées, bâiller au
+point de laisser voir, entière, la double rondeur
+des gorges liliales? parce que nos désirs
+se seraient nichés dans l'intervalle adorable
+des seins. Pourquoi la malines du jupon se
+lève-t-elle plus haut à peine que la cheville,
+quand les mondaines mettent au marchepied
+des voitures la pointe de la bottine? parce
+que beaucoup d'hommes encore s'affolent d'une
+jambe dans le bas rose et noir, quadrillé.
+Mais,—ô déplorable fin des dépravations
+modernes!—voici que l'heure approche où
+les beautés dont s'alluma notre appétence
+cesseront de nous ravir et de nous troubler;
+devenus, à force de criminels raffinements et
+de complications scélérates, les chercheurs
+jamais assouvis de l'au delà du baiser, nous
+ne voudrons plus, nous ne saurons plus
+trouver notre joie dans ce qui en fut si
+longtemps la cause la plus naturelle.
+Notre amour ou notre luxure s'acharnera<span class="pagenum" id="Page_vi">[Pg vi]</span>
+d'abord à l'excessif, puis, par des
+transpositions que conseille la lassitude des
+vieilles extases et des abus eux-mêmes, la
+tentation de l'invraisemblable, fût-il, en apparence,
+plus honnête, nous hantera seule,
+victorieusement; pleins de la rancœur du
+plus, nous en viendrons,—réaction fatale
+de nos sens surmenés,—à être assoiffés du
+moins, pourvu qu'il soit anormal, pas à sa
+place; notre débauche se subtilisera jusqu'à
+l'innocence; après tant d'impudeurs, nous
+nous plairons dans l'infamie d'être chastes,
+exprès; nous connaîtrons la corruption abominable
+de l'ingénuité volontaire; et ce sera
+quelque chose comme un marquis de Sade
+qui se serait appris à rougir rien qu'à voir
+une petite fille mouiller dans le ruisseau le
+bout de son pied menu! Vainement par des
+audaces extrêmes, moins coupables que nos
+retenues, nos amies étonnées essayeront de
+nous convier aux plaisirs d'autrefois; vainement
+la transparence des peignoirs sur la
+chaise-longue, ou le décolletage effréné des
+corsages qui ne tiennent à rien, ou la nudité
+nocturne dans le désordre des draps, s'efforcera<span class="pagenum" id="Page_vii">[Pg vii]</span>
+de raviver les anciennes convoitises;
+nous considérerons avec une indifférence presque
+parfaite, nous baiserons par convenance,
+d'un air ennuyé, qui va bâiller, ce qui jadis
+nous eût mis toutes les flammes aux lèvres;
+pour un adorable corps émergeant d'une robe
+qui glisse, nous ne serons pas plus émus que
+nous ne l'étions pour une main qui sortait
+d'un gant. Au contraire nous frémirons de la
+tête aux pieds et le sang gonflera les veines
+de nos tempes, s'il nous arrive d'entrevoir
+une ligne de chair sous la soie étroite d'une
+manche très longue! Et bientôt, les femmes
+à leur tour, comprenant le sens dessus dessous
+de notre sensualité, n'attacheront aucune importance
+à des charmes désormais dédaignés;
+elles n'auront pas souci de leur donner la
+plus-value du mystère; leur pudeur se transposera,
+comme notre désir! Puisque ce ne
+sera pas une faveur de les laisser voir, elles
+montreront à tout le monde, dans les salons,
+dans les théâtres, dans les rues, leurs jambes,
+leurs flancs, leurs seins. Mais, s'accommodant
+d'une décence nouvelle, propre à
+exaspérer notre nouvelle concupiscence, elles<span class="pagenum" id="Page_viii">[Pg viii]</span>
+nous cacheront, nous laisseront à peine deviner
+leurs fronts, leurs yeux, leurs timides
+lèvres; et ce ne sera point sans un long
+stage d'amour, sans des prières et des larmes,
+sans des serments de fidélité éternelle,
+que nous obtiendrons d'apercevoir enfin,
+pendant leur rougeur détournée, l'ongle rose
+d'un petit doigt tremblant.</i></p>
+
+<p><i>Vous savez maintenant pourquoi ma fantaisie,
+qui prévoit l'avenir, se montre à vous
+en jupe courte; si, une voilette sur les yeux,
+elle ne vous cèle ni son mollet rose, sans
+bas rose, ni son pied menu et nu, si elle
+laisse tout entrevoir dans l'envolement fantasque
+des jupons, c'est par respect des convenances!
+et vous ne manquerez pas de lui
+tenir compte de sa délicate réserve.</i></p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_1">[Pg 1]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="JUPE_COURTE">JUPE COURTE</h2>
+</div>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="LE_PARFUM_VOLE">LE PARFUM VOLÉ</h2>
+</div>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>Madame de Marcellis sonna, carillonna,
+entra comme une bourrasque—bourrasque
+de dentelle et de faille dans de la poudre
+de riz envolée,—et tel fut l'ouragan
+de son intrusion qu'elle eut l'air d'avoir
+enfoncé la porte que venait de lui ouvrir
+une soubrette confondue de cette visite
+effrénée à neuf heures du matin.</p>
+
+<p>—Ne dis pas un mot! Ne t'étonne de
+rien!</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_2">[Pg 2]</span></p>
+
+<p>—Mais, Madame...</p>
+
+<p>—Prends! c'est un billet de banque.</p>
+
+<p>Et la jolie Furie, une Furie qui serait
+une Grâce, traversa le salon, le boudoir,
+soulevait déjà la portière de la chambre à
+coucher.</p>
+
+<p>—Mais, Madame, ma maîtresse est
+sortie.</p>
+
+<p>—Je le sais!</p>
+
+<p>—Pour longtemps.</p>
+
+<p>—Je le sais!</p>
+
+<p>—Elle est allée au Bois...</p>
+
+<p>—Je le sais!</p>
+
+<p>—Elle ne rentrera pas avant midi.</p>
+
+<p>—Je le sais!</p>
+
+<p>—La chambre est en désordre.</p>
+
+<p>—Grâce à Dieu!</p>
+
+<p>—Le lit n'est pas fait.</p>
+
+<p>—Je l'espère bien!</p>
+
+<p>Elle constata de ses propres yeux que
+la batiste des draps, les couvertures repoussées
+par le bâillement du réveil et<span class="pagenum" id="Page_3">[Pg 3]</span>
+l'allongement de la jambe qui cherche le
+tapis, l'oreiller garni d'alençon où s'enfonçait
+un creux pas plus grand qu'une
+mignonne tête, n'avaient pas été touchés
+depuis le lever récent; une chemise de
+nuit, en surah noir, tombée dans un glissement,
+encore tiède sans doute, bouffait
+en rond sur la marche du lit, avec des
+plis qui se souviennent, près des étroites
+mules de satin mauve, un peu roses
+comme du souvenir des pieds menus qui
+s'y nichèrent.</p>
+
+<p>—Tu n'as pas ouvert les fenêtres, au
+moins?</p>
+
+<p>—Non, Madame.</p>
+
+<p>—A la bonne heure!</p>
+
+<p>Et alors, dans la chambre imprégnée de
+l'intime et mystérieux arome que communiquent
+à l'air, aux étoffes, aux meubles, à
+toutes les choses, l'épanouissement d'une
+jeune chair amollie par la chaleur nocturne
+et l'haleine d'un sommeil aux fraîches lèvres,
+ce fut un extraordinaire et adorable<span class="pagenum" id="Page_4">[Pg 4]</span>
+spectacle. Son chapeau, sa pelisse, sa robe,
+qui ne tenait guère, le jupon de soie, le
+jupon de nanzouck, et les voiles plus proches
+des plus secrètes nudités, et les bas
+qui eurent en l'air des palpitations d'ailes,
+madame de Marcellis retira, dénoua, déchira,
+arracha tout! si bien qu'elle apparut
+aussi nue que les naïades des peintures,
+éraillant du bout rosé de l'orteil la nappe
+des sources au fond des bois. Stupéfaction
+de la femme de chambre qui poussait
+des cris, levait les bras au plafond! L'étrange
+visiteuse ne se laissait pas détourner
+de son dessein. Elle saisit la chemise en
+surah noir, s'en vêtit, la serrant contre
+elle, y prenant des tiédeurs; se fourra
+dans le lit, mit sa tête dans le creux
+de l'oreiller, tira plus haut que ses
+oreilles le désordre des draps et des
+couvertures. «Mais, Madame... mais,
+Madame...» Elle n'entendait pas, ou
+feignait de ne pas entendre. Elle remuait,
+s'allongeait, se pelotonnait, cessait<span class="pagenum" id="Page_5">[Pg 5]</span>
+tout à coup de bouger: ses seins
+s'enflaient longuement jusqu'à soulever
+les étoffes, comme si elle eût voulu
+aspirer tout entier quelque cher et intense
+parfum; puis elle s'agitait de plus belle,
+frottait à la batiste ses bras, ses jambes,
+ses reins, son ventre, toute sa peau, baisait
+ou mordait la place chaude de l'oreiller,
+secouait sa chevelure, qui était comme un
+piège offert à toutes les senteurs éparses.
+Enfin, après être restée une heure dans
+le lit usurpé, elle consentit à en sortir,
+mais elle garda la chemise de surah, sur
+laquelle elle remit, avec la hâte d'un avare
+qui referme sa cassette, le jupon, la robe
+et la pelisse. Rhabillée aussi hermétiquement
+que possible, emmitouflée jusqu'aux
+oreilles, la voilette très épaisse baissée
+jusqu'au menton comme pour emprisonner
+le souffle, elle s'enfuit aussi vite qu'elle
+était venue, fut en une minute au bas de
+l'escalier, se jeta dans sa voiture, se fit conduire
+chez le vicomte Tristan, l'éveilla d'un<span class="pagenum" id="Page_6">[Pg 6]</span>
+baiser, et se glissa près de lui, dans la
+chemise de surah noir!</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>Cependant, gardez-vous de croire que
+madame de Marcellis eût perdu la raison.
+Une personne très sensée, au contraire;
+il ne faut pas juger les gens sur de
+vaines apparences. Amoureuse du vicomte
+Tristan, amoureuse comme on ne l'est
+pas, elle souffrait étrangement à cause
+de l'indifférence de son ami, que dissimulaient
+mal de caressantes courtoisies.
+Elle n'était ni désirée ni chérie comme
+elle eût voulu l'être, et elle devinait
+bien dans sa tristesse dépitée qu'il se rappelait
+avec trop de complaisance cette terrible
+madame de Ruremonde dont on ne se
+détache jamais tout à fait. Mais de la maîtresse
+de naguère, que regrettait-il surtout?<span class="pagenum" id="Page_7">[Pg 7]</span>
+l'or léger des cheveux, la rougeur des lèvres,
+la rousseur bistre des paupières lasses,—madame
+de Ruremonde se teint et se maquille
+si délicieusement!—le coquillage rosé
+d'une oreille ou la nacre un peu azurée des
+dents? Se souvenait-il de quelque perversité
+délicate, d'un de ces raffinements ineffables,
+où toute la monstruosité se complique de
+toute la pudeur, et où l'on dit, hélas!
+que madame de Ruremonde excelle? La
+pauvre amoureuse ne savait à quelle pensée
+s'arrêter, lorsque, un soir, en lui baisant
+les cheveux, Tristan s'écria, dans une
+échappée de franchise dont il dut regretter
+la brutalité: «Eh! ma toute chère,
+où donc achetez-vous vos odeurs? Si ce
+parfum n'était le vôtre, je crois, en vérité,
+qu'il y en aurait de plus exquis.» Ce fut
+un trait de lumière! Un vague arome, personnel,
+mystérieux, où se synthétisait toute
+une chair baisée, l'exhalaison, sans doute
+avivée à dessein, d'on ne sait quelle intime
+tiédeur, voilà ce qu'il regrettait de l'amour<span class="pagenum" id="Page_8">[Pg 8]</span>
+défunt. Elle n'hésita pas un instant: ce qu'il
+voulait, elle le lui donnerait! C'est pourquoi
+elle s'était précipitée de si grand matin dans
+la chambre en désordre de madame de Ruremonde,
+s'était fourrée dans le lit plein d'un
+chaud souvenir de dormeuse; c'est pourquoi,
+toute imbue de parfums volés, elle
+avait apporté au vicomte Tristan, sous
+la chemise de surah noir, les odorantes
+délices de l'alcôve rivale.</p>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>Quand elle rentra chez elle,—après la
+plus douce des matinées,—le bonheur
+riait dans ses yeux, lui mettait partout, au
+front, à la joue, aux lèvres, des roses gaies,
+épanouies. Elle avait réussi! elle avait
+triomphé! Oui, voulue, adorée, prise,
+comme elle prétendait l'être, avec toutes
+les ardeurs, avec toutes les extases. La<span class="pagenum" id="Page_9">[Pg 9]</span>
+bonne idée qu'elle avait eue de s'aller coucher
+dans les draps de son ennemie!
+comme elle leur avait bien dérobé le secret
+d'être aimée! Ce qui la ravissait surtout,
+c'était que Tristan, éperdu, avait juré
+qu'il la reverrait avant la fin de la journée;
+il ne pouvait plus vivre sans elle, voulait
+l'emporter, n'importe où, très loin, être
+seuls sans cesse, elle et lui. A la vérité, une
+chose la tourmentait un peu: l'odeur empruntée
+s'enfuirait, la chemise de surah ne
+se souviendrait pas longtemps de la chair
+qu'elle caressa d'abord; mais madame de
+Marcellis espérait que l'illusion persistante
+de l'amour enfin venu croirait toujours
+aspirer la senteur évanouie. Un autre sujet
+d'inquiétude, c'était que sa conduite ne lui
+paraissait pas tout à fait irréprochable: elle
+éprouvait, la voleuse, une espèce de scrupule,
+à présent; c'était peu, ce qu'elle avait
+pris, un parfum! n'importe, elle avait pris
+le bien d'autrui, et rien n'est plus répréhensible.
+Sa conscience n'était pas tranquille;<span class="pagenum" id="Page_10">[Pg 10]</span>
+elle aurait eu beaucoup de remords—si
+elle n'avait pas eu tant de joie! Ah! comme
+elle était heureuse, entre les baisers de
+naguère et les baisers de bientôt! Elle
+attendait, dans les ravissements d'une
+impatience alléchée, l'heure où elle devait
+revoir le vicomte. Hélas! l'heure vint,
+non l'amant, et voici la lettre qu'elle ouvrit,
+pressentant un désastre, osant à peine lire:
+«Me pardonnerez-vous d'avoir repris dans
+votre amour le goût d'un ancien bonheur?
+Pour me détacher d'une ingrate, j'avais fait
+tous les efforts; peu à peu, l'oubli venait;
+quelques jours encore, et, n'appartenant
+qu'à vous, je n'aurais plus su le nom de
+celle qui m'avait appartenu. Par quel fatal
+change, ce matin, ai-je respiré ses lèvres sur
+vos lèvres? Par quel miracle le parfum de
+votre adorable corps m'a-t-il affolé du parfum
+de son corps, à elle? O vous que
+j'allais aimer, je vous dois l'irrésistible tentation
+de n'aimer qu'elle seule; et je vous
+fuis, parce que je l'ai retrouvée en vous.»<span class="pagenum" id="Page_11">[Pg 11]</span>
+Toutes les larmes qu'elle réservait pour le
+plaisir, madame de Marcellis les pleura de
+douleur, et de dépit aussi. Mais quoi! elle
+fut bien obligée de reconnaître qu'elle était
+justement punie; et c'est une chose avérée
+que le bien mal acquis ne profite jamais.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_15">[Pg 15]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="LE_RACCOMMODEUR">LE RACCOMMODEUR
+DE CRUCHES</h2>
+</div>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>En ce temps-là, dans un très grand village
+où l'on ne comptait pas moins de deux
+millions d'habitants,—j'espère que vous
+ne pousserez pas l'indiscrétion jusqu'à me
+demander en quel pays était situé ce village
+absolument disparu,—un préjugé, triomphant
+malgré les murmures de tous les gens
+pratiques, exigeait que les jeunes filles, en
+se mariant, offrissent à leurs époux, outre<span class="pagenum" id="Page_16">[Pg 16]</span>
+une dot en espèces trébuchantes et en rentes
+sur l'Etat, une petite et frêle cruche, pas
+plus grande qu'un calice, absolument intacte;
+et le mari, à peine offerte, la brisait,
+d'un coup de poing, impitoyablement. Quel
+sens avait cette coutume? Se plaisait-on à
+compter, dans les débris de la faïence, les
+futures années de bonheur? Pour ce qui est
+de la cruche elle-même, les peintres et les
+poètes de l'époque en question ayant tous
+omis,—par suite d'un autre préjugé non
+moins triomphant,—de la reproduire sur
+leurs toiles et de la décrire dans leurs vers,
+je ne puis vous fournir que des renseignements
+très incomplets à propos de cette
+offrande nuptiale; tout porte à croire, cependant,
+qu'elle était agréable à voir,
+mignonne, délicate, peinte d'un rose vif
+sous des feuillaisons d'or ou d'ébène; on
+peut supposer aussi qu'elle renfermait le
+plus fréquemment une essence des plus
+précieuses. Ce qui est certain, c'est que les
+mariés tenaient infiniment à la recevoir dans<span class="pagenum" id="Page_17">[Pg 17]</span>
+un état d'intégrité parfaite; ils se montraient
+fort mécontents de l'ébréchure la moins
+grave; pour une fêlure, ils poussaient les
+hauts cris. L'absurdité de leur exigence
+éclatait surtout en ceci qu'ils n'avaient
+d'autre but, eux-mêmes, que de briser la
+cruche. Puisque, en définitive, sa fonction
+était d'être cassée, qu'importait, je vous le
+demande, qu'elle l'eût été hier, ou le fût
+aujourd'hui? Il semble, au contraire, qu'un
+nouvel époux aurait dû se réjouir d'avoir à
+prendre une peine de moins. Mais les
+hommes de ce temps-là étaient sur ce point
+d'une obstination sans égale; les meilleurs
+raisonnements ne les persuadaient guère.
+Bénissons la Providence d'être nés dans un
+siècle où l'humanité s'est dégagée enfin de
+cette préoccupation puérile et de tant d'autres.
+Plus la faïence était malaisée à casser,
+plus ils témoignaient de joie, les imbéciles!
+C'était à sa solidité qu'ils mesuraient leur
+gloire; et ils ne connaissaient pas d'aussi
+fier triomphe que de s'y retourner l'ongle,<span class="pagenum" id="Page_18">[Pg 18]</span>
+dans l'effort, ou de s'y ensanglanter les
+doigts.</p>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>Etant donné cet état des esprits, les jeunes
+filles, cela va sans dire, prenaient grand
+soin du précieux objet; lui épargnant autant
+que possible les heurts, les coups de vent,
+toutes les chances de mésaventure; et,
+lorsqu'il fallait l'épousseter, elles avaient la
+précaution tremblante, la légèreté de main
+d'un collectionneur qui manie une figurine
+de Saxe ou un ivoire du Japon. De peur de
+le briser ou de l'emplir, elles se gardaient
+bien d'aller à la fontaine! Et elles ne se
+bornaient pas à l'entourer des plus délicats
+ménagements; elles le voilaient sous des
+étoffes, soies, laines, mousselines, non
+moins propres à décourager les regards
+indiscrets qu'à amortir les coups; une personne
+se destinant au mariage,—il y<span class="pagenum" id="Page_19">[Pg 19]</span>
+avait alors, déjà, de ces vocations malheureuses,—craignait
+presque autant de laisser
+voir sa cruche que de la laisser rompre.
+Malgré tant de précautions, des incidents
+fâcheux se produisaient quelquefois; un
+malheur est si vite arrivé! ainsi qu'on peut
+le voir dans la célèbre peinture de Greuze.
+Les jeunes filles qui, à cause d'un faux pas
+ou par suite de quelque autre étourderie, ne
+pouvaient plus joindre à leur dot qu'une
+cruche sensiblement entamée, d'occasion
+pour ainsi dire, avaient, il est vrai, la possibilité
+de s'excuser sur sa fragilité, reconnue
+de tout le monde, et sur les entreprises
+adroites ou violentes de certains impertinents
+qui prétendaient jouir, hors du
+mariage, du privilège des époux. Mais ces
+excuses n'étaient pas pour innocenter tout à
+fait les pauvres enfants; on les regardait
+d'un mauvais œil, en feignant de les
+plaindre, et il était peu commun qu'elles
+réussissent à se marier. Celles même qui, à
+force de mystérieuse hypocrisie, parvenaient<span class="pagenum" id="Page_20">[Pg 20]</span>
+à cacher leur mésaventure,—une cruche,
+cela peut se fêler sans faire de bruit,—ne
+s'en trouvaient guère mieux, grâce à la discourtoisie
+furibonde des maris déçus. De
+sorte que, par pitié pour les ingénues dont
+le trésor de faïence s'était quelque peu
+émietté,—et dans l'espoir aussi d'une
+honnête rétribution,—des gens habiles se
+demandèrent s'il n'existait pas un moyen
+de remettre, après accident, les choses en
+leur premier état, ou à peu près; et, dans
+le village de deux millions d'âmes, il ne
+tarda pas d'y avoir des spécialistes fort
+entendus qui faisaient métier de raccommoder
+les cruches nuptiales.</p>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>Aucun de ces spécialistes ne fut aussi
+illustre que celui dont je veux vous parler.
+Sa réputation était à ce point répandue qu'on
+venait de tous les pays du monde lui soumettre<span class="pagenum" id="Page_21">[Pg 21]</span>
+les cas de brisure les plus difficultueux.
+Et, en vérité, il méritait bien cette
+gloire, féconde en beaux profits, par le
+grand nombre et la perfection de ses raccommodages.
+De quels procédés usait-il?
+Je ne saurais le dire; sans doute il est mort
+sans livrer le secret de son invention, et les
+chroniqueurs dont je m'inspire sont muets
+sur ce point. Mais il est sûr qu'il obtenait
+des résultats merveilleux. «Ne pleurez plus
+pour vos objets cassés,» aurait pu être la
+devise de cet homme utile et célèbre. Maintenant
+les maris les plus attentifs ignoraient
+les fâcheuses déceptions naguère trop fréquentes;
+quelques jours de sa méthode
+appliquée suffisaient à faire disparaître toutes
+les craquelures, tous les fendillements de
+l'objet avarié. C'était sans crainte que les
+jeunes personnes se hasarderaient désormais
+à quelque négligence: elles pouvaient
+compter sur lui; il était le restaurateur,
+presque providentiel, d'une exquise fragilité!
+Et sa science ne s'en tenait pas à<span class="pagenum" id="Page_22">[Pg 22]</span>
+effacer les traces d'un accident unique,
+furtif. Non! les cruches même qu'un usage
+mille fois renouvelé avait ébréchées, défoncées,
+mises en morceaux, reprenaient,
+grâce à lui, la solidité et le brillant du neuf.
+Naturellement de tels succès lui valurent
+nombre d'envieux. Il se trouva des gens
+pour dire qu'on exagérait ses mérites, que
+la bonne apparence de ses soudures ne
+résistait pas à un examen un peu sérieux,
+que seuls les sots s'y laissaient prendre.
+Quel homme de génie n'a pas été bafoué?
+Quelle grande invention n'a pas été niée?
+Mais les jaloux se virent bientôt réduits au
+silence par une aventure absolument extraordinaire,
+qui fut divulguée on ne sait comment,
+et qui mit le comble à la gloire du
+praticien.</p>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p>Une fois qu'il était dans son cabinet,—ayant
+déjà reçu ce jour-là deux ou trois<span class="pagenum" id="Page_23">[Pg 23]</span>
+cents clientes, car il était fort expéditif,—il
+vit entrer un jeune homme, grand, brun,
+et une jeune fille, un peu chétive, timide,
+qui baissait les yeux.</p>
+
+<p>—Bon, pensa-t-il, une enfant qui n'a pas
+osé venir seule et que son frère accompagne.</p>
+
+<p>Et, se levant avec politesse:</p>
+
+<p>—Je vois ce dont il s'agit. Mademoiselle,
+sans penser à mal, aura laissé sa cruche
+échapper de sa main. Un tout petit accident!
+Pas de complications! réparation
+facile.</p>
+
+<p>Mais le jeune homme répondit pendant
+que la visiteuse, sous sa voilette, rougissait
+jusqu'aux yeux:</p>
+
+<p>—Hélas! vous vous méprenez, Monsieur.
+Ce n'est pas pour un raccommodage que
+nous désirons vous consulter. Bien au contraire!
+Nous sommes mariés depuis deux
+semaines, madame et moi; et quoique
+j'aie le bras singulièrement robuste, malgré
+la pesanteur de mon poing, il m'a été impossible<span class="pagenum" id="Page_24">[Pg 24]</span>
+jusqu'à ce jour de casser la cruche
+dont ma femme m'a fait présent selon
+l'usage. Une telle situation, vous le pensez
+bien, a tout ce qu'il faut pour me déplaire;
+et je suis venu vous demander, bien que le
+cas soit justement au rebours de votre
+spécialité...</p>
+
+<p>L'illustre praticien était confondu d'étonnement!
+Des cruches qui se rompent trop
+vite, qui cèdent,—étant de qualité médiocre,—au
+premier effort, il savait bien
+qu'il en existait par milliers; mais en aucun
+temps, non, en aucun temps, il n'avait
+entendu parler d'une cruche capable de
+résister pendant deux semaines,—si
+étrangement dure qu'elle fût,—aux chocs
+redoublés d'un poing très violent. Il y avait
+là une anomalie des plus remarquables, partant
+des plus intéressantes; et ce fut avec un
+vif empressement qu'il s'offrit à examiner,
+sur l'heure, l'objet si inconcevablement
+solide.</p>
+
+<p>Il le considéra, longtemps, à loisir, avec<span class="pagenum" id="Page_25">[Pg 25]</span>
+méthode, reconnut qu'il était intact, en
+effet. Et, tout à coup, il eut peine à retenir
+un cri de surprise et de triomphe! Car, en
+levant les yeux vers la jeune femme, dont
+la voilette était tombée, il venait de reconnaître
+en elle une de ses clientes: cette
+cruche,—cette cruche incassable,—c'était
+lui qui l'avait raccommodée!</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_29">[Pg 29]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="LA_SONNETTE">LA SONNETTE</h2>
+</div>
+
+
+<p>Leur amitié de jeunes femmes était restée
+tout à fait pareille à leur camaraderie de
+petites filles. Elles s'aimaient dans le monde
+comme elles s'étaient adorées au couvent;
+ne se quittaient guère, allaient au Bois dans
+la même voiture, au théâtre dans la même
+avant-scène, portaient des toilettes semblables,
+avaient entre elles, tout bas, à
+chaque instant, sans motif, ces menus jacassements
+d'écolières, confidentiels, mêlés de
+petits rires, que l'on prendrait pour des
+bavardages de fauvettes; et c'était leur<span class="pagenum" id="Page_30">[Pg 30]</span>
+meilleur plaisir, quand on ne les regardait
+pas,—mais on les regardait presque
+toujours, jolies comme elles étaient,—de
+se baiser à la dérobée, dans quelque coin,
+sous les voilettes vite levées et baissées.
+Jamais elles n'auraient épousé, Jeanne,
+M. de la Paumerie, et Pascale, M. de
+Montfriloux, s'ils ne s'étaient engagés à les
+loger dans la même maison. Les maris
+tinrent la promesse des fiancés. Elles habitaient
+rue Malesherbes, Pascale au premier,
+Jeanne au second; un escalier intérieur, du
+boudoir de l'une, allait au boudoir de l'autre;
+de sorte qu'elles pouvaient se voir à toute
+heure, se rencontraient parfois sur les marches
+du milieu, s'asseyaient là, se contant
+mille choses, pas coiffées, en peignoir; et
+elles n'auraient pas été plus séparées qu'aux
+Ursulines, si leurs lits conjugaux avaient
+été aussi voisins que leurs lits de pensionnaires,
+l'an passé, dans le grand dortoir
+blanc. Pourtant cette étroite intimité ne
+suffisait pas à leur jalouse tendresse, et<span class="pagenum" id="Page_31">[Pg 31]</span>
+Pascale, un jour, dit à Jeanne, après un
+silence, avec l'air d'une personne qui a
+longtemps réfléchi sur un grave sujet:</p>
+
+<p>—Que penses-tu du mariage, mignonne?</p>
+
+<p>—A quel point de vue? demanda Jeanne.</p>
+
+<p>—Au point de vue... que tu devines
+bien!</p>
+
+<p>—Eh! mon Dieu, j'en pense qu'il n'est
+pas aussi effrayant, en somme, que nous
+l'avions supposé; et il ne fait pas trop
+attendre les compensations à ses premières
+amertumes.</p>
+
+<p>—C'est aussi mon avis. On s'habitue à
+tout; on en vient même à prendre quelque
+plaisir aux choses qui, d'abord, paraissaient
+très épouvantables; pour ma part, je conviens
+que j'endure à présent les caresses
+de M. de Montfriloux avec une patience où
+j'ai peu de mérite.</p>
+
+<p>—Je t'en puis dire autant; mes complaisances
+à l'égard de M. de la Paumerie sont
+récompensées d'une satisfaction qui va parfois
+jusqu'à l'excès.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_32">[Pg 32]</span></p>
+
+<p>—Cependant, ma chérie, mon bonheur
+n'est pas parfait!</p>
+
+<p>—Pourquoi donc, ma chérie?</p>
+
+<p>—Parce que tu n'as point de part, toi,
+aux délices que l'hymen m'oblige d'accepter.</p>
+
+<p>—Oh! comme tu te trompes. Si aimant
+que soit M. de Montfriloux, je t'assure
+que M. de la Paumerie...</p>
+
+<p>—J'entends bien! Ton mari ne manque
+pas de te prouver toute la tendresse imaginable,
+mais il ne te la prouve pas à l'heure
+même où le mien m'assure de son amour;
+il m'arrive d'être heureuse à des moments
+où tu ne l'es pas; c'est à cause de cette
+discordance que mon amitié se désole.</p>
+
+<p>Jeanne fut très touchée du souci de son
+amie.</p>
+
+<p>—N'est-ce pas une chose cruelle, reprit
+Pascale, de penser qu'à l'instant divin (car
+il est divin, il n'y a pas à dire), où le baiser
+vous fait venir l'âme aux lèvres, celle qu'on
+chérit plus que soi-même, plus que tout,
+bâille peut-être, indifférente, sur la page de<span class="pagenum" id="Page_33">[Pg 33]</span>
+quelque livre, ou se tourne vers la ruelle,
+pour s'endormir? N'éprouve-t-on pas comme
+un remords des délices qu'elle ne partage
+point? Ah! mignonne, quelle extase ce
+serait pour deux âmes vraiment sœurs
+comme les nôtres sont, de savoir, d'être
+sûres qu'elles ressentent la même ivresse
+dans la même minute, qu'elles montent en
+même temps au même paradis!</p>
+
+<p>—Il est évident que cette certitude ajouterait
+beaucoup au plaisir de chacune; mais
+il serait assez difficile d'atteindre à un pareil
+résultat; car enfin, continua Jeanne en souriant,
+nous ne saurions demander à nos
+maris de choisir précisément...</p>
+
+<p>—Qui te parle de nos maris? Leur initiative
+n'a que faire en ceci, et la nôtre peut
+suffire à réaliser mon rêve. Jeanne, ma
+chérie! si tu veux me jurer de tenir l'engagement
+que j'exigerai de toi, je ne serai
+plus troublée désormais, dans mes plus
+chères joies, par le chagrin de songer
+qu'elles ne nous sont point communes.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_34">[Pg 34]</span></p>
+
+<p>—Quoi que tu exiges, je le ferai, dit
+Jeanne; j'en jure notre amitié!</p>
+
+<p>—Écoute-moi donc, mignonne.</p>
+
+<p>Et Pascale parla tout bas à l'oreille de
+son amie, qui d'abord écarquilla les yeux
+et puis pouffa de rire.</p>
+
+<p>—Quoi? vraiment? c'est là ce que tu as
+inventé?</p>
+
+<p>—Oui!</p>
+
+<p>—Une sonnette?</p>
+
+<p>—Electrique!</p>
+
+<p>—De ton alcôve?...</p>
+
+<p>—A la tienne!</p>
+
+<p>—Mais c'est une folie!</p>
+
+<p>—Tiendras-tu ton serment?</p>
+
+<p>Jeanne cessa de rire.</p>
+
+<p>—Je le tiendrai, dit-elle.</p>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>Quelques jours après cette conversation,
+M. de la Paumerie était un homme absolument<span class="pagenum" id="Page_35">[Pg 35]</span>
+étonné, et il ne pouvait rien comprendre
+aux fantaisies de sa femme. Gaie
+comme un oiseau qui se plaît dans sa cage,
+souriante dès qu'il entrait, offrant vite ses
+lèvres, elle n'avait pas cessé d'être, tant que
+durait le jour, la Jeanne adorable de naguère;
+mais elle se montrait, le soir, d'une
+humeur passablement étrange. C'était en
+vain qu'il s'approchait d'elle, avec câlinerie,
+tandis qu'elle dénouait ses cheveux devant
+la psyché ou qu'elle faisait glisser le long
+de sa jambe fine la soie noire du bas; elle
+avait des «laissez-moi tranquille» tout à
+fait déconcertants, non sans un soupir, qui
+était comme l'aveu d'un regret; et, lorsqu'ils
+étaient l'un près de l'autre, leurs têtes
+dans l'oreiller, sous les rideaux de l'alcôve,
+elle s'enroulait méchamment, avec des
+reculs farouches, dans sa chemise autrefois
+moins austère, refusait sa bouche, ses
+épaules, ses bras, regardait le mur, se
+disait lasse, feignait de s'endormir, en soupirant
+encore. Si bien que le mari dépité<span class="pagenum" id="Page_36">[Pg 36]</span>
+ne tardait pas à s'endormir lui-même d'un
+sommeil véritable. Mais, soudain, des bras
+tendres à son cou et des lèvres à ses lèvres
+le tiraient de son repos, en même temps
+qu'un petit bruit vif, répété, à peine perceptible,
+comme d'une sonnerie étouffée
+dans de l'ouate, tintait dans le silence de la
+chambre. Qu'était-ce donc? il croyait à un
+bourdonnement d'oreille comme on en a
+quand on est éveillé brusquement, ou à
+quelque reste de songe. D'ailleurs, il ne
+lui était point donné de prendre longtemps
+garde à ce bruit, tant Jeanne le troublait de
+mignardes caresses qui n'entendent pas que
+l'on s'occupe d'autre chose! M. de la Paumerie,
+à coup sûr, ne se plaignait point de
+ces aimables réveils; la douceur de la réalité—gorge
+fraîche qui sort des rubans et
+des guipures, épaule frêle où la tête s'incline
+avec des mouvements de chatte, chemise
+qui ne sait plus ce qu'elle fait là,—était
+bien pour le consoler de tous les rêves
+enfuis. C'était seulement après les tendresses<span class="pagenum" id="Page_37">[Pg 37]</span>
+que sa surprise lui revenait; et il
+regardait sa femme, en se grattant l'oreille,
+n'osant interroger. Mais que M. de la Paumerie
+fût étonné ou non, cela n'importait
+guère; tout était pour le mieux, puisque
+Pascale, grâce à son innocent stratagème et
+grâce à l'obéissance de son amie au grand
+serment juré, ne connaissait plus le chagrin
+des égoïstes joies; et, s'il résulta de tout
+ceci quelque chose de fâcheux pour le
+mari de Jeanne, on n'en saurait accuser que
+le méchant hasard.</p>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>Le vicomte d'Argelès était fort épris de
+madame de la Paumerie. Éprouvait-elle
+quelque plaisir à se voir aimée par un
+homme du meilleur monde, bien fait de sa
+personne, que peu de femmes eussent dédaigné?
+il n'y a rien d'invraisemblable dans
+cette hypothèse; mais elle n'avait jamais<span class="pagenum" id="Page_38">[Pg 38]</span>
+manqué de lui témoigner, par la réserve de
+son attitude et la froideur de ses regards,
+qu'il nourrissait en vain de coupables espérances.
+Malheureusement, M. d'Argelès
+n'était pas de ces amoureux qui se découragent
+dès les premiers échecs; il se piquait
+de persistance aussi bien que d'audace;
+un jour que le valet de chambre n'était
+pas dans l'appartement, que la camériste,
+peut-être complice, venait de s'éloigner, il
+s'introduisit impertinemment chez madame
+de la Paumerie.</p>
+
+<p>—Sortez, Monsieur! dit-elle avec un
+effroi d'autant plus légitime qu'on lui voyait
+toute sa peau rose à travers le peignoir
+transparent, dans le demi-jour du boudoir.</p>
+
+<p>Loin de sortir, il s'élança vers elle, s'agenouilla,
+lui prit les mains, mordit de baisers
+tous les bouillons de batiste. Et il bégayait
+les plus ardentes paroles: qu'il l'adorait
+éperdument; qu'il était prêt à mourir pour
+l'amour d'elle; qu'on pouvait le tuer, mais
+non pas le contraindre à sortir de cette<span class="pagenum" id="Page_39">[Pg 39]</span>
+chambre où il s'enivrait de l'air qu'elle avait
+respiré, du cher parfum qui venait d'elle.</p>
+
+<p>A vrai dire, Jeanne n'était point sans
+éprouver quelque émotion, d'autant plus
+que, tout en parlant, M. d'Argelès s'était
+approché encore, l'avait forcée à se rasseoir
+sur la chaise longue, lui mettait dans
+le cou, dans les cheveux, la chaleur de
+son souffle; et, par une coïncidence fâcheuse,
+madame de la Paumerie était sensible
+plus qu'aucune autre au tendre
+chatouillement d'une haleine sur la peau.
+N'importe! elle sortirait victorieuse de cette
+lutte! Elle se dressa malgré les caresses
+dont il l'emprisonnait; et elle allait répéter:
+«Sortez d'ici, je le veux,» montrer la
+porte d'un geste digne auquel il n'y aurait
+rien à répliquer... lorsque la sonnette tinta!
+Oui, elle tinta, imprévue, en plein jour!
+Quoique le bruit vînt d'un peu loin, de la
+chambre voisine, Jeanne le reconnaissait,
+ne pouvait pas s'y méprendre. Ah! vraiment,
+Pascale choisissait bien son temps pour<span class="pagenum" id="Page_40">[Pg 40]</span>
+sonner! Elle n'ignorait pas cependant que
+M. de la Paumerie, à cette heure, était
+toujours sorti. Que faire? Désobéir à son
+amie, rompre un engagement sacré? Jeanne
+ne pouvait supporter cette idée. Non, elle
+ne se résoudrait jamais à un pareil manque
+de foi. Et la sonnette, comme impatiente,
+tintait encore, tintait toujours, tandis que
+M. d'Argelès ne cessait de supplier, à
+genoux, trop séduisant. Hélas! Jeanne se
+laissa tomber sur la chaise longue, cachant
+ses yeux sous ses doigts, voilée de ses
+cheveux défaits,—victime de sa fidélité au
+serment.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_43">[Pg 43]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="INCONVENIENT">INCONVÉNIENT
+DE LA PERFECTION</h2>
+</div>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>Pauvre petite belle, si rieuse naguère, et
+qui languit maintenant, toute mélancolique,
+l'air d'une rose en deuil! Que lui est-il
+arrivé? D'où est venue une pensée amère
+sous ce joli front qui ne pensait jamais? Je
+veux bien vous le dire, le sachant de source
+certaine. Mais il faut prendre les choses
+d'un peu loin.</p>
+
+<p>Lise Emmelin avait dans l'œil le défi<span class="pagenum" id="Page_44">[Pg 44]</span>
+d'une personne sûre d'elle-même. Vous
+n'êtes pas sans avoir remarqué l'assurance
+presque impertinente du patron et des commis
+dans les boutiques très bien assorties
+qui se vantent de réunir tout ce que peuvent
+désirer les chalands? Cette assurance était
+celle de Lise Emmelin. Des frisons roux
+qui lui becquettent les sourcils à la pointe
+de la mule qui soulève des valenciennes,
+tout son être mignon, montrant les dents,
+renflant le cou, pointant sous le surah les
+flèches de la gorge, faisant bouffer la jupe
+d'un vif sursaut de reins—oh! le troublant
+étalage!—avait l'air de dire aux gens,
+dans des approches provocantes de tiédeurs
+et d'odeurs: «Parlez! que vous faut-il?
+Des perles dans un écrin rose? J'en ai. Du
+duvet d'or blanc, qui veloute le dessous du
+menton? En voici. Des rondeurs de neige
+où deux fraises viennent de mûrir? J'en tiens.
+D'autres rondeurs, plus vastes, dures comme
+le porphyre, avec un petit signe au bas?
+C'est une spécialité de la maison. S'il vous<span class="pagenum" id="Page_45">[Pg 45]</span>
+plaît de respirer des odeurs capiteuses
+comme celles des mousses rousses, il m'en
+reste tout un solde qui n'est pas près d'être
+épuisé. Allons, voyez, choisissez. Et avec
+cela, Messieurs?» Mais ce joli babil muet,
+un peu pareil à celui des vendeurs, en différait
+en ceci qu'il n'était point menteur du
+tout; Lise Emmelin avait le droit de dire
+qu'elle était la boutique la mieux approvisionnée
+du monde en douces marchandises
+d'amour! Rien d'aussi parfait, je vous le
+jure, que cette petite figurine de Vénus.
+Tout le monde connaît les trente conditions
+de la beauté absolue—trente, ou bien
+trente et une?—que François Corniger a
+mises en vers latins et Brantôme en prose
+française. Eh bien, une fois, le livre dans
+une main, et la chemise tombée, Lise,
+devant sa psyché, interrogeait tour à tour la
+page et le miroir: elle eut lieu d'être aussi
+satisfaite que possible. Le livre disait: «Il
+faut trois choses blanches, la peau, les dents,
+les mains.» Le miroir répondait: «Admire<span class="pagenum" id="Page_46">[Pg 46]</span>
+la nacre de tes dents, les lis de ta peau, et
+tes frêles mains couleur de clématite!» «Il
+faut, disait le livre, trois choses brunes, les
+paupières, les sourcils, les yeux.—N'est-ce
+pas d'or sombre, répondait le miroir, que
+sont faits tes yeux, tes sourcils, tes paupières?»
+«Il faut trois choses rouges, les
+lèvres, la joue, les ongles.—Tes ongles
+délicats se carminent de sang, ta joue est
+une rose givrée à peine de poudre de riz, et
+tes lèvres ont l'air d'une fraise un peu grosse
+qui s'ouvre d'être trop mûre.» «Il faut
+trois choses larges, le front, l'entre-sourcil,
+la poitrine.—Comment tes seins pleins et
+fermes y tiendraient-ils si ta poitrine n'était
+spacieuse comme il convient? Il y a la distance
+qui sied, entre les arcs de tes sourcils;
+pour ce qui est du front, l'auteur radote,
+et rien n'est plus exquis que presque pas
+de peau sous les petits cheveux fous qui se
+recroquevillent.» «Il faut trois choses
+petites, le bout des seins, le nez, la tête.—Ta
+tête est celle d'un enfant; un pétale d'églantine<span class="pagenum" id="Page_47">[Pg 47]</span>
+est plus grand que ta double narine
+rose, et les pointes de ta gorge sont deux
+framboises, à peine visibles, dans de la
+neige.» «Il faut trois choses longues, la
+chevelure, les mains, le corps.—Ton
+svelte corps s'effile entre les draps comme
+une couleuvre qui fuit, tes mains se gardent
+bien d'être pataudes ou trop potelées,
+et, un soir que Ludovic te baisait les talons,
+le bout de tes boucles d'or lui chatouilla
+les lèvres.» «Il faut trois choses courtes,
+les oreilles, les pieds, les dents.—Tu n'as
+rien de commun avec les Anglaises aux
+dents d'ogresse, qui laissent des traces de
+géantes dans le sable des plages, et tes
+oreilles sont les fins coquillages que Cypris
+Anadyomène n'a pas secoués en sortant de
+la mer.» «Il faut trois choses déliées, les
+doigts, les cheveux, les lèvres.—Tes
+lèvres seraient minces si elles n'avaient pris
+dans le baiser l'habitude d'être bien écloses;
+les fils de la Vierge, teints de soleils, sont
+moins légers que tes cheveux; et rien n'est<span class="pagenum" id="Page_48">[Pg 48]</span>
+plus délicat que le rebroussis de tes doigts
+fuselés.» «Il faut trois choses grosses, le
+bras, la cuisse, le mollet.—Ta chair se
+renfle où il est nécessaire en bossèlements
+de soie vivante.» «Il faut trois choses
+étroites, la bouche, la cheville, la taille.—Ta
+taille, sur l'évasement des hanches, a la
+souplesse fine d'un roseau; un bracelet de
+fillette serait pour ta cheville un anneau trop
+grand, et ta bouche est si mignonne que tes
+dents n'y tiendraient pas si elles n'étaient
+petites comme des grains de riz!» On pense
+que Lise prenait grand plaisir à ce dialogue
+du livre et du galant miroir. Cependant,
+vers la fin, elle eut un peu de surprise.
+Quoi! trois choses étroites, seulement?
+Elle n'ignorait pas,—bien que l'auteur, honnêtement
+expurgé sans doute, n'en dît mot
+et que la psyché n'en pût rien voir ni savoir,—elle
+n'ignorait pas qu'il fallait à la beauté
+parfaite une quatrième étroitesse; et elle
+pouffa de rire, ayant l'assurance, grâce à de
+tendres expériences souvent réitérées, que<span class="pagenum" id="Page_49">[Pg 49]</span>
+la trente et unième condition, pas plus
+que les autres, ne lui faisait défaut!</p>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>Ce qui aurait été désastreux, c'est que
+Lise, parfaite comme elle était,—plus
+parfaite même que ne l'exigeait François
+Corniger,—se fût montrée avare
+des trésors qui lui avaient été si généreusement
+départis. Combien de joies
+volées à nos regards, à nos lèvres,
+si une telle beauté n'avait eu pour confidente
+que la psyché du boudoir! Grâce
+au ciel, l'exquise créature comprenait à
+quoi l'obligeait la possession de tant
+de charmes, et elle pensait avec raison
+qu'une rose serait très blâmable de se
+cacher sous les feuilles et d'emprisonner
+ses parfums dans sa corolle fermée. Avec
+l'audace de s'offrir, elle avait, souvent, la
+clémence de se donner. Elle ne refusait<span class="pagenum" id="Page_50">[Pg 50]</span>
+pas au désir la rime qu'il espère. Sûre de
+l'admiration, elle tenait assez peu au respect,
+et qui ne lui en eût pas manqué, lui aurait
+semblé fort impertinent. Mais ce n'était pas
+seulement le sentiment de son devoir qui
+l'inclinait à des miséricordes. A être douce,
+elle trouvait des douceurs; elle prenait plaisir
+à ne point désespérer les gens; comme
+quelqu'un qui se chauffe, plein d'aise, au
+feu qu'il vient d'allumer. Lise Emmelin
+était précisément le contraire de ces personnes
+dénuées de tendresse, qui guettent
+pendant le baiser le frétillement d'une mouche
+sur la mousseline de l'alcôve. Elle
+pensait à ce qu'elle faisait, avec satisfaction.
+Que sa conduite eût de quoi choquer les
+moralistes austères, elle ne s'en inquiétait
+pas le moins du monde, ayant toujours
+toute prête la réponse de son joli rire. De
+sorte qu'avec ses vingt amours, vite éclos,
+vite fanés, qui se r'épanouissaient parfois,
+folle et plus charmante de l'être, éparpillant
+sa vie à tous les caprices, elle n'aurait jamais<span class="pagenum" id="Page_51">[Pg 51]</span>
+cessé d'être aussi parfaitement heureuse
+qu'heureusement parfaite, si le comte
+Horace de Hervadec, arrivant de sa Bretagne,
+ne lui avait été présenté, un soir que,
+depuis cinq ou six heures, elle n'aimait personne.</p>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>Elle s'éprit passionnément de ce robuste
+gentilhomme si différent des grêles
+amoureux auxquels il avait bien fallu que,
+jusqu'alors, elle se résignât. Elle regardait,
+avec des yeux où l'étonnement s'extasie,
+cette beauté virile, presque sans grâce, mais
+superbe,—la beauté d'un héros barbare.
+On devinait qu'il avait vécu dans les bois,
+au bord de la mer, grand chasseur, grand
+marcheur, fort à étrangler des loups, assez
+solide pour ne point chanceler sous les paquets
+de mer dont les rochers s'ébranlent!
+Un géant, en vérité, dont le pas faisait crier
+le plancher à travers l'épaisseur du tapis, et<span class="pagenum" id="Page_52">[Pg 52]</span>
+qui eût rompu de sa pesanteur tous les sommiers
+et toutes les chaises longues. Lise,
+pour un peu, lui aurait sauté au cou, dès la
+première rencontre, au risque d'être broyée
+dans un embrassement. Il y a des moments
+où les mignonnes porcelaines de Saxe, si
+elles pouvaient parler, s'écrieraient: «Je
+veux être cassée!» Elle n'osa pas se montrer
+prompte à ce point, épouvantée en
+somme de le voir si démesuré, et, peut-être
+encore, à cause d'une pudeur dont on ne
+saurait la blâmer. Mais cette retenue ne lui
+fit pas perdre un temps bien considérable:
+le lendemain soir, dans la franchise de son
+affolement, elle entrait chez le fort Breton,
+et lui riait, charmante, charmée, avec tous
+les baisers aux lèvres, les cheveux vite
+dénoués, lui laissant faire tout ce qu'il voulait
+d'une robe qui ne tenait à rien!</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_53">[Pg 53]</span></p>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p>Hélas! c'est de nos plus ardentes espérances
+que naissent nos plus amères tristesses.
+Ceux qui virent Lise Emmelin le
+lendemain de cette escapade, faillirent ne la
+point reconnaître, tant elle avait le front
+morose, les yeux tristes, avec l'air attrapé
+d'une chatte à qui l'on a retiré sa jatte de
+crème. Elle poussait des soupirs à fendre
+l'âme,—petite bouche si accoutumée au
+rire,—et la mignardise de sa désolation
+faisait penser au chagrin qu'aurait une
+poupée. Mais c'était un très grand chagrin
+malgré ce qu'il gardait de sourire et de
+grâce dans ses apparences. Elle s'enferma
+tout un jour, ne voulut voir personne; la
+curiosité de la soubrette entendait ces mots
+à travers la porte: «Ah! c'est affreux! moi
+qui l'aime tant! c'est affreux!» Que s'était-il
+donc passé chez l'énorme Breton fort à étrangler<span class="pagenum" id="Page_54">[Pg 54]</span>
+les loups, assez solide pour ne point
+trembler sous les paquets de mer? Personne
+ne l'aurait jamais su sans doute, si mademoiselle
+Anatoline Meyer n'eût interrogé
+son amie avec les plus tendres instances.
+«Voyons, voyons, ma petite Lise, dites-moi
+ce qui est arrivé. Est-ce qu'il vous aurait
+maltraitée, le sauvage?—Hélas! non,
+dit Lise.—C'est donc qu'en le voyant de
+plus près, vous avez cessé d'en être éprise
+et que vous portez le deuil d'un espoir
+perdu?—Je l'aime toujours, plus que je ne
+saurais dire!—Je devine. Ce géant n'est
+point ce qu'il paraît. Il y a des mines si
+trompeuses.—Vous devinez fort mal, je
+vous jure!—Alors, je ne sais plus que
+penser. Car, enfin, il est impossible d'imaginer
+que vous lui avez déplu, vous, si délicieusement
+jolie, vous, ma chère, si parfaite.—Tout
+le mal vient de là, justement!—Comment
+cela, mignonne?—Eh! dit Lise
+fondant en larmes, parfaite, je le suis trop!»</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_57">[Pg 57]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="LE_CHEVEU">LE CHEVEU</h2>
+</div>
+
+
+<p>Je fus irrité enfin par la prétention de cet
+homme extraordinaire! Car il se vantait
+d'avoir déjoué, en tout temps, toutes les
+ruses, tous les complots des belles personnes
+qui furent ses amoureuses, de
+n'avoir jamais été la dupe d'aucune femme,
+pas même de la sienne!</p>
+
+<p>—Arnolphe, disait-il, a été joué par
+Agnès et Bartholo par Rosine, mais cela ne
+prouve pas qu'Agnès fût très adroite et
+Rosine très maligne: cela prouve simplement
+qu'Arnolphe et Bartholo étaient des<span class="pagenum" id="Page_58">[Pg 58]</span>
+imbéciles. Tout homme qui n'est pas un sot
+peut être trahi par une ingénue ou par une
+coquette,—puisqu'il y a des amours imprévues
+et rapides et qu'il tient beaucoup
+de baisers dans la minute du vent qui
+passe!—mais il ne peut pas être trompé
+par elles. Sganarelle souvent; mais Sganarelle
+sans le savoir, jamais. Je regarde par
+la fenêtre, vous embrassez celle que j'adore,
+c'est possible; mais, dès que je me retourne,
+je m'aperçois que vous l'avez embrassée.
+«Vous rentrez bien tard, ma mignonne?—Je
+suis allée voir ma sœur qui est au plus
+mal.» Réponse: un haussement d'épaules.
+«Vous sortez de chez votre amant, et vous
+allez sortir de chez moi, pour n'y plus
+revenir!» La malice des femmes,—quoi
+qu'en dise la tradition,—est absolument
+dépourvue d'ingéniosité. Vénus, qui était
+une déesse, n'a pas réussi à bafouer Vulcain
+qui n'était pas un dieu très intelligent; il lui
+a dû de ressembler, par le front, à un faune,
+mais il l'a prise dans le filet d'acier. Le<span class="pagenum" id="Page_59">[Pg 59]</span>
+machiavélisme des épouses et des filles a
+des candeurs enfantines; leur dissimulation
+avoue tout; leurs pièges ont l'évidence pour
+enseigne. A moins d'être sourd, aveugle et
+idiot, on entend ce qu'elles ne disent pas,
+on voit ce qu'elles pensent cacher, on devine
+leurs plus secrets desseins. Ce qui fait que
+tant d'hommes paraissent dupes, ce n'est
+pas qu'ils le sont en effet, c'est qu'ils veulent
+bien feindre de l'être. Pourquoi? parce
+qu'ils aiment. Proclamer qu'on a découvert
+la trahison, obligerait à la rupture. On a la
+lâcheté,—car elles sont charmantes, surtout
+les plus perfides,—de ne pas les confondre
+pour ne pas les perdre. Elles sont si
+jolies, ces bouches qui mentent si mal!
+Mais, qu'elles mentent, on le sait bien; et
+moi qui vous parle, j'affirme, sans me croire
+aussi perspicace et fécond en stratagèmes
+que l'ingénieux barbier Figaro ou le subtil
+dieu Loge, j'affirme que la femme par qui
+je serai trompé n'a pas encore noué sa
+jarretière au-dessus du genou ni doucement<span class="pagenum" id="Page_60">[Pg 60]</span>
+pâli d'un nuage de veloutine la fraîcheur
+rose de sa joue.</p>
+
+<p>C'en était trop! et sans songer à ce qu'il
+y avait de coupable dans mon indiscrétion,
+je m'écriai:</p>
+
+<p>—Celle que vous aimez à présent, c'est
+Lucienne Thuriot?</p>
+
+<p>—Oui.</p>
+
+<p>—Des yeux bleus, très pâles, où rêvent
+des innocences?</p>
+
+<p>—Oui.</p>
+
+<p>—Des cheveux bruns, un peu fauves,
+qui se recroquevillent en frisons sur les
+tempes?</p>
+
+<p>—Oui.</p>
+
+<p>—Elle a, entre autres chapeaux, une
+toque de loutre où un oiseau de paradis
+mordille un bouquet de cerises?</p>
+
+<p>—Oui.</p>
+
+<p>—Elle a, entre autres robes, une robe
+de drap bleu-hongrois, qui colle bien et la
+serre avec une étroitesse jalouse?</p>
+
+<p>—Oui.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_61">[Pg 61]</span></p>
+
+<p>—Eh bien! votre Lucienne, je l'ai vue
+ce matin, il y a deux heures, au milieu d'un
+embarras de voitures, dans un fiacre aux
+stores mi-baissés, où un jeune homme très
+jeune, de longs cheveux très blonds, lui
+parlait tout près de l'oreille en lui tenant les
+mains!</p>
+
+<p>L'homme extraordinaire éclata de rire.</p>
+
+<p>—C'est impossible, dit-il.</p>
+
+<p>—Je l'ai vue!</p>
+
+<p>—Non.</p>
+
+<p>—Avec ses yeux d'azur ingénu!</p>
+
+<p>—Non.</p>
+
+<p>—Avec ses cheveux un peu roux, qui
+frisent!</p>
+
+<p>—Non.</p>
+
+<p>—Avec sa toque qui donne à un oiseau
+des cerises à manger!</p>
+
+<p>—Non.</p>
+
+<p>—Avec son corsage bleu-hongrois qui
+la caresse étroitement!</p>
+
+<p>—Non.</p>
+
+<p>—Je l'ai vue! vous dis-je; et, toute rougissante,<span class="pagenum" id="Page_62">[Pg 62]</span>
+elle effleurait d'un baiser les cheveux
+d'or pâle de celui qu'elle vous préfère.</p>
+
+<p>—Non, non, mille fois non!</p>
+
+<p>Puis il ajouta:</p>
+
+<p>—Mais, quand même vous n'auriez pas
+été abusé par une ressemblance, cela n'infirmerait
+en aucune façon ma théorie, qui
+est absolue. Trahi, soit,—la trahison est
+toujours possible,—mais non pas trompé!
+puisque, dans un instant, à peine rentré
+chez moi, je vais être averti de la faute de
+Lucienne,—si elle en a commis une,—par
+un indice fort curieux, je vous assure,
+et qui a de quoi suffire à un jaloux perspicace.</p>
+
+<p>—Averti? Comment?</p>
+
+<p>—Grâce à une petite précaution que je
+prends tous les matins, depuis trois ans.</p>
+
+<p>—Une précaution?</p>
+
+<p>—Utile. Pour si pressée que soit une
+femme de se rendre à un rendez-vous, elle
+n'y court pas, j'imagine, avec les mules de
+satin rose où elle met, au saut du lit, ses<span class="pagenum" id="Page_63">[Pg 63]</span>
+pieds nus? Or, sous le talon de l'une des
+bottines que Lucienne a coutume de chausser
+pour les visites mondaines ou pour les promenades,
+je colle, dès mon lever, au moyen
+d'un pain à cacheter blanc,—à l'insu de
+tout le monde!—un seul cheveu noir,
+un de mes propres cheveux. Impossible de
+faire quelques pas dans ces bottines sans
+que le cheveu, par le frottement des marches
+de l'escalier ou du pavé des rues, ne soit
+arraché, ne disparaisse! Il me suffit donc,
+quand je rentre, de jeter un coup d'œil
+au talon révélateur, pour savoir si Lucienne
+est sortie ou n'a pas bougé de la maison.</p>
+
+<p>—Vague preuve! interrompis-je. Une
+femme peut sortir, sans que, pour cela...</p>
+
+<p>—Je n'admets pas qu'une femme sorte,
+à mon insu, innocemment!</p>
+
+<p>—Soit! et votre précaution, je l'avoue, est
+assez ingénieuse. Mais êtes-vous bien sûr
+que Lucienne ne s'est pas aperçue du piège
+que vous lui tendez?</p>
+
+<p>—Absolument sûr! Maintenant, voulez-vous<span class="pagenum" id="Page_64">[Pg 64]</span>
+me faire la grâce de m'accompagner
+chez moi? Nous vérifierons ensemble
+si le cheveu est encore ou n'est plus
+sous le talon de la bottine.</p>
+
+<p>Quand je fus arrivé chez l'homme extraordinaire,
+il m'introduisit et me laissa
+dans un salon où Lucienne était assise près
+d'une fenêtre. Elle me salua timidement,
+d'un mouvement de tête, et baissa vite les
+yeux. Grande, pâle, l'air si modeste,—cousant
+avec activité,—on eût dit, tant
+elle semblait innocente et affairée, d'une
+sorte d'ange, qui serait une bonne ménagère.</p>
+
+<p>C'était bien elle, sans doute, que j'avais
+vue dans le fiacre; mais, devant tant de
+pudeur et de simplicité, j'hésitais presque
+à la reconnaître; il semblait impossible que
+ces longues mains à la blancheur froide
+eussent frémi sous d'ardentes étreintes, que
+des baisers coupables eussent déshonoré
+ces pures lèvres, un peu pâles.</p>
+
+<p>Mon hôte m'appela d'une chambre voisine,<span class="pagenum" id="Page_65">[Pg 65]</span>
+où je me hâtai de le rejoindre.</p>
+
+<p>Il vint à moi, radieux.</p>
+
+<p>Il avait entre les doigts de la main gauche
+et me montrait de la main droite,
+triomphalement, un talon de bottine, où
+un seul cheveu était collé par un pain à
+cacheter blanc, intact!</p>
+
+<p>J'étais vaincu, je m'inclinai.</p>
+
+<p>Et, bien qu'il m'eût quelque peu irrité,
+tout à l'heure, je ne jugeai pas à propos de
+faire remarquer à l'homme extraordinaire
+que le cheveu fixé au talon de la bottine
+par un pain à cacheter intact était un très
+long cheveu blond.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_69">[Pg 69]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="LES_CIGARETTES">LES CIGARETTES</h2>
+</div>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>—Eh bien, demanda Lila Biscuit en
+entrant, comme midi sonnait à la pendule
+de Saxe, dans la chambre de Colette Hoguet,
+qu'est-il advenu? Es-tu ravie, es-tu désappointée?
+L'amoureux d'hier s'est-il montré
+digne de ta confiance, ou bien en es-tu déjà
+au regret de lui avoir été miséricordieuse?</p>
+
+<p>—Vois toi-même, dit Colette Hoguet, en
+découvrant, dans un demi-bâillement, joli
+comme un sourire, toutes ses fraîches dents
+aiguës.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_70">[Pg 70]</span></p>
+
+<p>Lila baissa la tête vers la table de nuit,
+où les bouts de deux cigarettes roses
+s'alignaient sur le marbre parmi les fines
+cendres éparses.</p>
+
+<p>—Quoi! dit-elle, deux cigarettes seulement?</p>
+
+<p>—Et encore, soupira Colette, je pense
+que je me suis un peu trop hâtée de fumer
+la seconde.</p>
+
+<p>—Ho! voilà qui est tout à fait médiocre.
+A quelles apparences pourra-t-on se fier
+désormais?</p>
+
+<p>Mais ceci paraîtrait incompréhensible si je
+ne vous révélais sans retard une manie, plus
+ingénieuse qu'ingénue, à laquelle Colette
+Hoguet se montre singulièrement attachée.</p>
+
+<p>Chaque fois qu'elle est pleinement satisfaite
+d'un baiser qu'elle a permis, pleinement
+satisfaite ou à peu près,—ayant des indulgences,
+sachant faire la part des inévitables
+désaccords,—elle allume et fume une cigarette;
+le vide laissé par l'exhalaison du
+soupir suprême est tout de suite rempli par<span class="pagenum" id="Page_71">[Pg 71]</span>
+un papelito; et, le lendemain, elle estime,
+au nombre des bouts de papier rose exactement
+rangés, la valeur tendre et ferme du
+compagnon nocturne.</p>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>Car Colette Hoguet est une personne
+redoutable. Fraîche et saine, poupée un peu,
+puisqu'il le faut, mais femme surtout, elle
+n'entend pas qu'on aille au paradis par
+quatre chemins, n'en veut connaître qu'un,
+qu'elle juge le meilleur parce qu'il est le plus
+direct, et déplore, acharnée à la simplicité
+de la bonne voie, la tricherie des sentiers.
+Il y a dans cette Parisienne quelque
+chose d'une naïve et rude paysanne. Elle
+a horreur des subterfuges, des restrictions.
+Franchement assoiffée, elle ne saurait
+s'accommoder du goutte-à-goutte. Elle a
+des soudainetés de tendresse, pareilles à des
+prises de possession, qui bafouent les flirtations<span class="pagenum" id="Page_72">[Pg 72]</span>
+méthodiques; les seuls agenouillements
+qu'elle tolère sont ceux qui se relèvent
+très vite jusqu'à joindre les lèvres aux lèvres;
+son lit prend les chaises longues en pitié.
+D'autres amoureuses se divertissent des
+commencements prolongés, aucun achèvement
+ne dût-il les suivre, se plaisent aux
+attentes déçues, approuvent que l'homme
+se féminise jusqu'à l'inégalité et au contretemps
+dans le plaisir. Vous pouvez triompher
+auprès de celles-là, frêles amants, chez qui
+la ruse supplée à la vigueur fléchie! Si vous
+n'êtes point, dans leur raffiné enfer, le Styx
+qui les embrasse neuf fois, vous savez y
+avoir des souplesses de Proserpine qui leur
+suffisent; il s'établit une inavouée correspondance
+entre leur dédain de la joie véritable
+et votre incapacité de la donner; leur
+désir, dans sa perversion, s'amuse d'être
+toujours trompé. Mais craignez d'affronter,
+ô pusillanimes jeunes hommes, l'amour de
+Colette Hoguet, ou celui de ses semblables!
+Il est comme un marchand loyal qui, en<span class="pagenum" id="Page_73">[Pg 73]</span>
+échange de marchandises non frelatées,
+exige d'être payé comptant; l'équivalent de
+ce qu'il offre, il veut le recevoir, ne faisant
+jamais crédit; et c'est Colette qui, un matin,
+après trois heures d'illusoires caresses,
+tandis que, pareil à un débiteur insolvable
+qui s'acharne à retourner ses poches, l'amant
+s'attardait encore en d'adroites pâmoisons,—s'écria,
+pleine de mépris: «Eh bien!
+monsieur, j'attends!»</p>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>—De sorte, reprit Lila Biscuit, que cette
+nouvelle expérience n'a pas été plus satisfaisante
+que les autres?</p>
+
+<p>—Hélas! dit Colette Hoguet en considérant
+les deux bouts roses des cigarettes
+fumées.</p>
+
+<p>Il y eut un silence.</p>
+
+<p>—A ta place, je me laisserais aimer par
+un de ces poètes qui célèbrent avec tant
+d'éperdus transports le redoublement des<span class="pagenum" id="Page_74">[Pg 74]</span>
+étreintes. Il en est parmi eux qui ne sont
+point d'une laideur repoussante; et, sans nul
+doute, l'amour qu'ils expriment si ardemment,
+ils doivent fort bien le faire.</p>
+
+<p>—Hum! répondit Colette. Je me laissai
+prendre, une fois, au piège des tendres
+poèmes; et je crus au baiser de ces lèvres
+qui chantent. Mignonne! c'est à peine
+si cette nuit-là j'ai brûlé quelques brins de
+féresli, et l'amour des poètes n'est pas
+même de la fumée.</p>
+
+<p>—Peut-être avais-tu mal choisi?</p>
+
+<p>—Cinq pieds six pouces! Un cuirassier
+qui rimait des ballades! Juge des
+autres, Lila. Et, après cette épreuve, j'ai
+tenté beaucoup d'épreuves, espérant toujours.
+N'était-il point d'homme, enfin,
+parmi tant d'hommes? Ah! chérie, sous les
+rideaux de l'alcôve, les gens de sport rêvent
+à leurs écuries, les comédiens récitent
+leurs rôles et manquent de mémoire, les
+banquiers font à minuit des promesses protestées
+avant le jour, et les valets eux-mêmes,—ressource<span class="pagenum" id="Page_75">[Pg 75]</span>
+suprême des mondaines
+affolées,—ont l'air d'avoir peur de
+défaire les lits qu'ils referont demain. Des
+serines qu'on aurait mises en cage avec
+d'autres serines, c'est nous, et si je n'aimais
+le doux enchantement du tabac qui se consume
+dans le papier de riz, j'aurais bien
+vite perdu l'habitude de fumer des cigarettes.</p>
+
+<p>Lila Biscuit songea, autant que peut
+songer une linotte.</p>
+
+<p>—Faudra-t-il donc renoncer à la légitime
+espérance d'être aimée? dit-elle d'un air très
+sérieux.</p>
+
+<p>—Non! s'écria Colette.</p>
+
+<p>Elle sauta du lit, appela sa femme de
+chambre, se fit habiller, ordonna de remplir
+les malles; et, le soir même, elle partait,
+sans avoir révélé à personne, pas même à
+Lila Biscuit, le but de son soudain voyage.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_76">[Pg 76]</span></p>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p>Lila Biscuit se chagrina fort de l'absence
+de son amie. Pensez à une perruche qui
+aurait la coutume de jacasser sur le même
+perchoir avec une autre perruche et serait
+obligée, brusquement, de bavarder toute
+seule. La pauvre abandonnée n'avait plus
+goût à rien; même il lui arrivait de se
+trouver laide dans le miroir où Colette ne
+se mirait plus. Elle prit une grande résolution,
+elle se mit à chercher la voyageuse, à
+travers le monde. Où elle alla d'abord,
+d'après quels indices elle dirigeait sa poursuite,
+il est inutile de le dire. Ce qui est
+certain, c'est qu'un matin de printemps elle
+se trouva dans une vallée d'Auvergne devant
+la petite maison couverte de chaume,—une
+chaumière vraiment,—où Colette Hoguet
+s'était réfugiée.</p>
+
+<p>Comme Lila Biscuit allait frapper à la<span class="pagenum" id="Page_77">[Pg 77]</span>
+porte, un paysan sortit de la maison, un
+jeune homme, mais un paysan, trapu,
+joufflu, bourru, avec de grosses mains hors
+des manches du sarrau.</p>
+
+<p>Elle comprit tout, et se sentit très courroucée!
+Ce fut avec des paroles de reproche
+amer qu'elle entra dans la chambre où son
+amie sommeillait encore, tous ses cheveux
+défaits sur l'oreiller de toile rude.</p>
+
+<p>Quoi? véritablement? voilà ce qu'avait
+fait Colette? Elle avait quitté Paris, et
+Lila Biscuit, pour s'enfuir dans cette solitude,
+et elle préférait, qui? un rustre, à tant
+d'aimables amoureux? Sans doute, sans
+doute, il y avait beaucoup à dire sur la tendresse
+des Parisiens et sur la vigueur de
+leurs sentiments. Mais, du moins, ils avaient
+d'agréables élégances, fleuraient la verveine
+ou le white-rose comme une femme qui sort
+du bain; et c'était une honte de se laisser
+baiser le bout des doigts par un gros et grossier
+campagnard qui apporte dans l'alcôve des
+rudesses de labour et des odeurs d'étable.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_78">[Pg 78]</span></p>
+
+<p>Colette souriait, ne répondait pas.</p>
+
+<p>—D'ailleurs, ajouta Lila Biscuit avec une
+colère grandissante, il me semble que tu
+n'as guère gagné au change.</p>
+
+<p>Colette souriait toujours.</p>
+
+<p>—Il n'y a pas un bout de cigarette sur ta
+table de nuit!</p>
+
+<p>—Ah! dit enfin Colette en ouvrant toute
+grande sa bouche où luisaient les dents
+heureuses, c'est que je n'ai pas eu le temps
+d'en fumer une seule!</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_81">[Pg 81]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="LA_BOTTE_DE_PAILLE">LA BOTTE DE PAILLE</h2>
+</div>
+
+
+<p>—Ludovic! on a fermé la porte!</p>
+
+<p>La porte, très épaisse, en bois de hêtre,
+était fermée en effet; facétie ou inadvertance,
+quelqu'un avait dû pousser, du dehors,
+le gros verrou.</p>
+
+<p>Quant à expliquer par quelle suite de
+circonstances Ludovic et madame de Belvélize
+se trouvaient, la nuit finissante, dans
+le grenier à fourrage, au lieu d'être honnêtement
+endormis, elle, châtelaine, lui, invité,
+dans leurs chambres du château, c'est à
+quoi que ne me hasarderai sous aucun prétexte;<span class="pagenum" id="Page_82">[Pg 82]</span>
+j'ose espérer que votre curiosité ne
+l'exigera pas de ma discrétion. Ce qu'on
+peut dire, c'est que la porte close les mettait
+dans le plus grand embarras du monde;
+vous n'auriez pas manqué d'être fort attendri
+si vous aviez vu la façon désespérée
+dont madame de Belvélize tordait ses jolis
+bras nus hors des dentelles du peignoir.</p>
+
+<p>—Je suis perdue! Aucun moyen de
+rentrer au château. On nous surprendra.
+M. de Belvélize saura tout. Ah! Ludovic,
+voilà où m'ont menée mes complaisances
+pour vous!</p>
+
+<p>Ludovic, pendant ce temps, essayait de
+ne point perdre la tête.</p>
+
+<p>—Si l'on appelait? La ferme n'est pas loin.</p>
+
+<p>—Plus loin que le château. Mon mari,
+qui a le sommeil très léger, s'éveillerait
+avant tout le monde. Pensez-vous, d'ailleurs,
+que je puisse tolérer la pensée d'être
+vue, seule avec vous, dans ce grenier, par
+des paysans qui concevraient peut-être les
+plus étranges soupçons?</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_83">[Pg 83]</span></p>
+
+<p>—J'ai une idée!</p>
+
+<p>—Dites vite, par pitié.</p>
+
+<p>—La porte est fermée, mais il nous
+reste une issue.</p>
+
+<p>—Cette fenêtre?</p>
+
+<p>—Cette lucarne.</p>
+
+<p>—Il faudrait une échelle. Je n'oserai
+jamais sauter de si haut. Est-ce que nous
+avons une échelle?</p>
+
+<p>—Nous avons mieux que cela. Voyez-vous
+cette poulie avec sa corde?</p>
+
+<p>—Oui. Je ne comprends pas.</p>
+
+<p>—J'enroule la corde autour de votre
+taille, je la tiens par l'autre bout, je la laisse
+glisser très doucement dans la rainure de la
+poulie, et vous atteignez le sol, sans aucun
+danger. Pour moi, je prendrai patience
+jusqu'à ce qu'on vienne ouvrir, et j'imaginerai
+bien quelque façon d'expliquer ma
+présence dans le grenier.</p>
+
+<p>—Ludovic! je braverais les plus grands
+périls pour sortir d'ici; mais le jour se lève
+et les croisées du château sont en face de<span class="pagenum" id="Page_84">[Pg 84]</span>
+cette ouverture; qui sait si l'un des invités,
+ne dormant point, ou un domestique, ou
+M. de Belvélize lui-même, ne m'apercevrait
+pas, en peignoir blanc, suspendue à la
+corde? Il est inutile, je pense, de vous faire
+remarquer qu'une telle attitude, à pareille
+heure,—et même à n'importe quelle
+heure,—serait capable d'inspirer un légitime
+étonnement. On pouvait s'esquiver
+par la porte et par l'escalier tournant qui
+donne sur le verger, mais la lucarne, en
+face du château, ne saurait nous servir.</p>
+
+<p>—Elle nous servira pourtant. Je vais
+vous envelopper de chaume; vous êtes
+si mignonne, ma chère âme, que cela ne
+sera pas malaisé; je lierai le tout, comme
+on lie les gerbes, et celui qui guetterait
+derrière une vitre, s'imaginerait, dans
+le demi-jour, voir une botte de paille, descendant
+du grenier. Une fois à terre, derrière
+ce buisson qui se trouve là fort à
+propos, vous sortirez de votre gaine dorée
+et vous rentrerez au château.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_85">[Pg 85]</span></p>
+
+<p>—Voilà qui me semble très ingénieux,
+et très praticable. N'est-il point à redouter
+que quelque brin m'égratigne la joue ou
+me chatouille cruellement la peau des
+bras, que j'ai si sensible, vous ne l'ignorez
+pas? N'importe, il faut savoir se résigner
+aux plus dures extrémités, quand les
+circonstances l'exigent. Allons, Ludovic,
+habillez-moi de chaume, j'y consens.</p>
+
+<p>Petite comme elle était, et fluette, la
+jeune femme ne tarda pas à être une gerbée
+tout à fait vraisemblable; il eût fallu, même
+en plein jour, regarder de près pour entrevoir
+un peu de blancheur parmi les tiges
+sèches; en haut, l'or fin des cheveux rebroussés
+avait l'air d'une touffe d'épis. Soutenue
+par la corde que Ludovic, incliné en arrière
+afin de n'être pas aperçu du dehors, laissait
+glisser très lentement, madame de Belvélize
+descendit à travers l'air, sans secousses;
+dans quelques secondes, elle toucherait le
+sol; mais, tout à coup, la corde devint très
+légère aux mains de Ludovic stupéfait, et,<span class="pagenum" id="Page_86">[Pg 86]</span>
+tendant le cou, il vit avec épouvante un
+paysan qui emportait sur son dos dans le
+crépuscule une botte de paille, remuante et
+criante!</p>
+
+<p>Si éperdu que fût l'effroi de Ludovic, celui
+de madame de Belvélize l'était bien plus
+encore. Qui donc l'avait saisie brusquement?
+Qui donc la tenait sur ses épaules entre
+deux mains cramponnées? Quelqu'un de la
+ferme sans doute: en levant le front au
+moment où des bras l'avaient prise, elle
+avait vu un bonnet de paysan sur une jeune
+face vermeille aux joues. Mais que lui voulait
+cet homme? Pourquoi l'enlevait-il? Où
+allait-elle, sur ce dos? La conduite la plus
+sage eût été de se nommer, d'offrir de l'argent
+au ravisseur pour qu'il déposât son
+fardeau et gardât le silence sur toute cette
+aventure; madame de Belvélize n'était pas
+en état de se résoudre à quoi que ce fût; elle
+se taisait à présent, plus, se recroquevillant
+se faisant aussi petite que possible; et elle
+s'attendait à quelque chose de plus terrible<span class="pagenum" id="Page_87">[Pg 87]</span>
+encore, qui allait lui arriver, certainement.</p>
+
+<p>Cependant l'homme avait ralenti sa course;
+il se parlait à lui-même, tout en marchant.</p>
+
+<p>—Ah! ah! je le savais bien, moi, qu'il
+venait des voleurs la nuit, dans le grenier.
+Des malins! qui choisissent pour nous piller
+le moment où tout le monde dort. Mais je
+les ai pris sur le fait, cette fois, et il n'y
+aura pas à dire que j'ai la berlue. J'ai une
+preuve, derrière la tête. Je m'en vais
+aller au château, je réveillerai le maître et
+je lui montrerai cette botte de paille, qui
+n'est pas descendue toute seule, bien sûr.</p>
+
+<p>Madame de Belvélize éprouva une petite
+satisfaction et une grande terreur. Le paysan
+ne savait rien! C'était du fourrage,—pas
+autre chose,—qu'il croyait avoir sur
+le dos! Peut-être aurait-elle dû trouver
+étrange qu'il n'eût pas entendu tout à
+l'heure le cri qu'elle avait poussé, et qu'un
+poids invraisemblable ne l'eût pas averti de
+sa méprise; elle était trop effarée pour prendre
+garde à ces menues circonstances; elle<span class="pagenum" id="Page_88">[Pg 88]</span>
+admit sans difficulté,—se connaissant très
+légère,—qu'on ne la trouvât pas plus lourde
+que quelques brins de chaume. Mais, en
+même temps, comme elle frissonna! C'était
+au château qu'on la portait: et elle s'imaginait
+la mine qu'aurait M. de Belvélize,
+pas tout à fait réveillé, à la voir sortir en
+peignoir blanc d'une botte de paille!</p>
+
+<p>Elle n'hésita plus. Elle comprit qu'elle
+devait se révéler, s'accommoder avec le
+paysan qui ne serait pas incorruptible; et,
+déjà, elle levait la tête, cherchant des paroles,
+lorsqu'il se remit à converser avec lui-même.</p>
+
+<p>—Pourtant, voyons, il s'agit de raisonner.
+Au fond, est-ce que j'ai un grand intérêt à
+prouver qu'il vient des larrons, près de la
+ferme, et à les faire prendre? Je n'en serai
+pas plus riche, et j'aurai nui à de pauvres
+diables qui sont peut-être de braves gens.
+Il y a de braves gens dans tous les métiers.
+Je ferais sagement de ne pas m'occuper de
+cette affaire-là. D'autant plus que je pourrais<span class="pagenum" id="Page_89">[Pg 89]</span>
+bien garder pour moi ce que je les ai empêchés
+de voler. Ce n'est pas une botte comme
+les autres, non (le parleur eut un petit ricanement
+qui aurait dû donner à penser à
+madame de Belvélize!), elle est lourde, pas
+trop, il en sort un odeur joliment bonne à
+respirer. Il faut que ce soit de la paille
+d'une qualité très fine. Justement le matelas
+de mon lit est dur comme les pierres;
+si je le remplaçais par cette botte? J'ai
+idée que j'aurais de l'agrément à faire un
+somme là-dessus. Mais, avec tout ça, le
+temps passe, et je ne me décide point.
+Porterai-je la chose au château, ou sur
+mon lit? Tiens, j'ai envie de jouer à pile
+ou face.</p>
+
+<p>Aucune parole ne saurait exprimer le
+juste effroi de madame de Belvélize.</p>
+
+<p>—Monsieur! s'écria-t-elle, tout l'argent
+que vous voudrez, je vous le donnerai, si
+vous me laissez partir, si vous me promettez
+de garder le silence sur ce qui est arrivé
+cette nuit.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_90">[Pg 90]</span></p>
+
+<p>Ce qu'il y eut d'étonnant, c'est que le
+paysan ne parut pas le moins du monde
+étonné d'entendre parler son fardeau.</p>
+
+<p>—Pour ce qui est de me taire, je ne
+demande pas mieux, dit-il, la tête tournée,
+en montrant dans sa bouche rouge un beau
+rire de dents saines; mais, vous laisser partir
+seule, je m'en garderai bien, voyez-vous.</p>
+
+<p>—Comment! quand je vous offre....?</p>
+
+<p>—Quand vous m'offririez cent fois plus
+de louis d'or qu'il n'y a de brins dans toute
+la bottelée!</p>
+
+<p>Et, le cou presque renversé, il regardait
+de tout près, avec des yeux étrangement
+brillants, la jolie tête rose et blonde émergeant
+d'entre le chaume. Madame de Belvélize,
+qui était une personne d'expérience, vit
+bien dans ces yeux-là,—fort beaux pour
+des yeux de paysan,—qu'il serait impossible
+de faire entendre raison à l'obstiné.</p>
+
+<p>—Seulement, reprit-il, je ne suis pas homme
+à refuser un bon avis. J'hésitais tout à l'heure,
+vous pouvez me tirer d'embarras. Hein?<span class="pagenum" id="Page_91">[Pg 91]</span>
+qu'en pensez-vous? Faut-il porter la botte de
+paille chez M. de Belvélize, ou bien sur mon...</p>
+
+<p>—N'achevez pas!</p>
+
+<p>—Oh! comme il vous plaira. Vous me
+comprenez, ça suffit. Allons, dites, que me
+conseillez-vous?</p>
+
+<p>—Hélas! soupira-t-elle, puisque vous êtes
+impitoyable, puisque aucune promesse,
+puisque aucune prière ne saurait vous
+toucher...</p>
+
+<p>Oui, oui, très beaux vraiment, ces yeux
+qui la regardaient, toujours plus allumés.</p>
+
+<p>—..... je vous conseille...</p>
+
+<p>Et que les dents étaient blanches dans la
+fraîche et jeune bouche!</p>
+
+<p>—..... je vous conseille...</p>
+
+<p>—De porter la botte au château?</p>
+
+<p>—Oh! non, pas au château! dit-elle en
+se cachant très vite, toute rougissante, dans
+l'or cassé de la gerbée.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_95">[Pg 95]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="LES_BRAS_NUS_DE_LA_SERVANTE">LES BRAS NUS DE LA SERVANTE</h2>
+</div>
+
+
+<p>«Je ne me charge pas d'expliquer ce
+mystère! dit Valentin. Qui donc serait assez
+fou d'ailleurs,—étant donné que les âmes
+modernes souffrent si cruellement de connaître
+le pourquoi de tant de choses,—qui
+serait assez fou pour vouloir, en admettant
+qu'il le pourrait, donner la raison vraie des
+quelques phénomènes matériels ou psychiques
+qui nous permettent encore par leur
+apparente incompréhensibilité de croire à
+l'extra-humain, à l'hyperphysique, et qui sont
+les derniers prétextes du Rêve et de la Foi?<span class="pagenum" id="Page_96">[Pg 96]</span>
+Conservons précieusement, tristes clairvoyants
+que nous sommes, le peu qu'il
+nous reste de cécité; évitons d'introduire
+la brutalité du réel dans les pénombres au
+delà desquelles nous imaginons des lumières
+surnaturelles ou de surnaturelles ténèbres.
+Si je tenais l'imbécile qui a soulevé le premier
+le triple voile d'Isis, soyez sûrs que je lui ferais
+un mauvais parti. Ah! le sacrilège et le sot!
+il a été bien avancé, pour avoir vu le dessous
+des vagues transparences, pour avoir tâté
+la doublure des chimères! N'espérez donc
+pas que je chercherai la cause du fait qui
+m'a plongé dans un légitime étonnement.
+Mais ce fait s'est offert à mes yeux, patent,
+incontestable; sans doute il s'était déjà produit,
+et se reproduira, en d'autres cas, avec
+des différences circonstancielles, pareil à
+lui-même cependant; et l'on en peut induire
+cette loi—tout en se gardant de recherches
+au bout desquelles nous guette certainement
+la déception de quelque fatalité banale,—que
+la pensée se transmet d'un être humain à<span class="pagenum" id="Page_97">[Pg 97]</span>
+un être humain sans le secours de la parole,
+du regard ni du geste; qu'elle ne perd rien,
+dans cette mystérieuse transmission, de sa
+tendance naturelle à l'accomplissement. Oui,
+le désir né chez une personne, s'il est suffisamment
+intense, deviendra le désir d'une
+autre personne qui d'elle-même eût été
+incapable de le concevoir; et, pour que cette
+intrusion d'une âme dans une âme se réalise,
+il n'est pas nécessaire que le désireur en
+ait le vouloir précis; il suffit,—combien
+ceci dépasse les troublantes expériences
+magnétiques—il suffit de la seule force
+d'envoûtement du désir lui-même. L'esprit
+recule, plein d'horreur, devant les conséquences
+possibles de cette effroyable loi.
+Point de cœur innocent où ne puissent éclore
+les plus honteux appétits par le seul fait
+d'une proximité dangereuse dont rien ne
+l'avertit! C'est comme une damnation sans
+tentation. On peut devenir le complice
+d'un criminel qui n'a pas songé à vous
+prendre pour complice: il passait près de<span class="pagenum" id="Page_98">[Pg 98]</span>
+vous, voilà tout, en pensant à son crime, et
+de son dessein, qu'il cachait, vous avez fait
+votre dessein; vous êtes l'innocent voleur
+des mauvaises pensées d'autrui. Une infâme
+convoitise de prostitution peut troubler la
+plus chaste des vierges parce qu'une fille,
+de l'autre côté des fenêtres closes, va et
+vient anxieuse d'un réverbère à l'autre; et
+le plus honnête convive, assis à la table
+d'un empoisonneur, en face de la future
+victime, guettera le moment de verser le
+poison dans un verre, et, qui sait? le versera
+peut-être! Vous haussez les épaules,
+vous me jugez fou? écoutez. Il va sans dire
+que rien n'est imaginaire dans l'histoire que
+vous allez entendre; elle ne vaudrait pas
+d'être inventée; et c'est à sa vérité seule
+qu'elle doit d'être étrange,—et terrible.</p>
+
+<p>Marié depuis un mois, j'adorais ma jeune
+femme, parce qu'elle était frêle et pâle avec
+des cheveux d'or léger qui lui mettaient sur
+le front, sur les paupières, sur le cou, des
+caresses tremblantes de soleil, mais je l'adorais<span class="pagenum" id="Page_99">[Pg 99]</span>
+bien plus encore à cause de sa candeur
+d'enfant et de la petite rose blanche, presque
+pas éclose, qui était son âme. Vraiment il
+fallait croire que son ange gardien naguère
+avait soin de lui boucher d'un bout d'aile
+l'oreille ou les yeux, chaque fois qu'une
+phrase un peu hardie échappait à quelqu'un,
+ou chaque fois que survenait un mot un
+peu moins ingénu que les autres dans les
+naïves lignes du livre qu'elle lisait; car, de
+tout ce qui est mal ici-bas, elle n'avait rien
+appris. Si les pâquerettes avaient une voix,
+elles parleraient comme elle parlait; j'entends
+les plus ingénues pâquerettes, celles qui ne
+savent pas pourquoi on les effeuille. Femme,
+elle avait gardé, si troublée encore de l'hymen,
+tout l'effarouchement des vierges;
+timidement consentante à mes ivresses,
+s'étonnant de ma joie. Ce qui lui aurait plu
+surtout,—bien qu'elle m'aimât, à sa manière,—ç'eût
+été que mon baiser, le soir, sur son
+front, à la porte de la chambre conjugale,
+n'eût pas été suivi d'autres baisers plus<span class="pagenum" id="Page_100">[Pg 100]</span>
+doux, plus effrayants; pendant qu'assis
+près d'elle devant le miroir, je défaisais ses
+cheveux, elle détournait la tête pour ne point
+voir dans la glace la rougeur qu'elle sentait
+lui monter aux joues. Elle avait honte
+même de sa pudeur. Moi, retenant mon
+souffle trop brûlant, osant à peine dire:
+«je vous aime,» tant j'avais peur qu'à
+ces mots il lui vînt des ailes et qu'elle
+s'envolât, m'éloignant parfois de crainte
+qu'elle ne devinât déjà dans mon approche
+une menace d'étreinte, je l'entourais de paroles
+qui rassurent, de caresses qui touchent à
+peine, d'attentes résignées; et, las des coupables
+amours de jadis, ce m'était comme
+une eau pure après le poivre des alcools
+frelatés, de la serrer enfin dans mes bras,
+toute svelte, les seins un peu froids, frissonnante,
+prête à fuir; son amour me rassérénait,
+ainsi qu'une fraîcheur.</p>
+
+<p>Or, une fois, nous déjeunions sous un
+arbre devant la petite maison des champs
+où s'abritait notre bonheur. Je ne m'inquiétais<span class="pagenum" id="Page_101">[Pg 101]</span>
+guère des plats que nous présentait
+une grosse paysanne aux cheveux
+roux, ébouriffés, sorte de fille d'auberge
+que nous avions prise à notre service. Je
+contemplai ma femme, extasié. Vêtue de
+mousseline neigeuse parmi des vols de papillons,
+sa tête dorée riant dans le soleil, on
+eût dit que les papillons blancs étaient un
+peu de sa robe, envolée, et que les rayons
+étaient ses cheveux épars; j'admirais
+surtout ses yeux, où pas un mauvais
+songe n'avait laissé son ombre, ses yeux
+plus purs, plus transparents que l'azur des
+petits lacs où se mire le bleu du matin! Je
+tendais mes mains vers ses petites mains
+frêles..... Le bras nu de la servante qui
+changeait les assiettes,—un bras lourd,
+gras, ferme, où la peau rougissait par places,—passa
+près de mes lèvres les touchant
+presque, et je me sentis une chaleur
+aux joues, aux paupières, aux tempes! Cette
+chair, près de ma bouche, avec sa plénitude
+résistante et son odeur de viande saine,<span class="pagenum" id="Page_102">[Pg 102]</span>
+m'avait affamé, tout à coup; j'avais aux
+dents ce besoin de mordre des boulimies
+exaspérées. Que m'arrivait-il donc? Étais-je
+fou? Notre servante, avec ses bras nus, je
+l'avais vue vingt fois, cent fois, sans y prendre
+garde; belle fille? pas même; la face
+hâlée sous une tignasse de crins roux, le cou
+gros et court, des seins énormes remuant
+dans une chemise de toile écrue. Et une
+abjecte convoitise m'empoignait à cette
+heure, sans raison? Quoi! bête brute, je
+pensais à cette fille, près de cet ange? Plein
+de honte, je fermai les yeux, pour ne pas
+voir,—pour ne pas avoir vu; puis, les rouvrant,
+je saisis les mains de ma chère femme,
+je me mis à lui parler, très vite, disant que je
+l'aimais comme un fou, que jamais elle n'avait
+été aussi jolie que ce matin; et je la considérais
+de tout près, de plus près encore, par
+un instinct de laver mes regards dans ses
+yeux. Elle me répondait en son doux langage
+enfantin; ses petites mains fraîches
+étaient douces à la fièvre de mes doigts. Eh<span class="pagenum" id="Page_103">[Pg 103]</span>
+bien! non, je mens, je ne sentais pas cette
+fraîcheur, je n'entendais pas ces paroles, je
+ne voyais pas ces yeux. Malgré moi, le cœur
+débordant du mépris de moi-même, je songeais
+à la servante allant et venant derrière
+moi, à elle seule. Je ne la regardais pas, certes!
+Pour rien au monde je ne l'aurais
+regardée! Mais j'avais sous les paupières,
+toujours, la vision de ses bras nus, et, maintenant,
+de sa face hâlée sous la rousseur des
+crins, de son large cou, de ses seins énormes
+ballottant dans la toile. C'était stupide, et
+c'était infâme. N'importe, je la voulais! Oui,
+cette fille. Il me semblait que je râlerais de
+joie, si, me penchant en arrière, je heurtais
+le rebondissement de sa gorge. Des hallucinations
+me venaient: une lutte corps à corps,
+elle et moi, dans la paille d'une étable,
+non loin de la vache qui meugle, sous les
+poutres du toit où pendent des toiles d'araignées;
+une poursuite à travers des blés foulés,
+et notre chute sur des tas d'épis cassés,
+et la rage de ma morsure à ses bras, et mes<span class="pagenum" id="Page_104">[Pg 104]</span>
+mains pleines de sa gorge. Ma femme ne
+pouvait s'apercevoir de rien, tant je redoublais
+d'aimables paroles, tant j'avais, maître
+de moi en apparence, l'air souriant d'un
+mari charmé, les menus soins aussi d'un
+hôte empressé qui offre à boire, demande
+si l'on veut reprendre d'un plat. Mais le désir,
+le brutal et imbécile désir s'exacerbait en
+moi avec une violence éperdue, et enfin il
+devint si furieux, si irrésistible... que ma
+femme,—ma pure et douce femme,—se
+leva brusquement, se jeta vers la servante,
+à mains pleines lui saisit les bras et lui mordit
+de baisers la gorge, comme je l'eusse
+fait! comme je l'eusse fait! Puis elle recula
+dans un cri d'épouvante, après <i>mon</i> désir
+accompli; et accouru près d'elle, aussi
+effrayé qu'elle-même, je vis dans ses chers
+yeux, plus purs que l'azur du matin, l'étonnement
+hagard des somnambules réveillées.»</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_107">[Pg 107]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="LES_TROIS_BONNES_FORTUNES">LES TROIS BONNES FORTUNES</h2>
+</div>
+
+
+<p>D'un geste vif, avec un air qui se décide,
+madame de Spérande ferma son éventail;
+il s'envola de sa joue, dans le vent des
+feuilles repliées, une vague nuée de veloutine,
+qui monta, monta, redescendit, et
+s'arrêta, légère, éparpillée, aux frisons bruns,
+tout près des yeux.</p>
+
+<p>—Soit! dit la jolie flirteuse aux trois
+rivaux qui l'adorent infiniment; je consens
+à me départir de ma barbarie accoutumée.
+Mais entendez bien ceci: chacun de
+vous me contera, sans trop mentir, l'une de<span class="pagenum" id="Page_108">[Pg 108]</span>
+ses aventures d'amour; et, puisque l'eau va
+aux fleuves, et les millions aux millionnaires,
+et le bonheur aux heureux, celui des
+trois à qui est échue, autrefois ou naguère,
+la plus précieuse, la plus rare, la plus parfaite
+bonne fortune, obtiendra de baiser,
+en présence des deux autres, l'ongle rose et
+cruel de mon petit doigt déganté!</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>Voici comment parla le plus vieux amoureux:</p>
+
+<p>«Je plains très sincèrement les hommes
+qui ne gardent pas, dans quelque tendre recoin
+du cœur, le souvenir d'avoir joué, tout
+jeunes, avec de jeunes demoiselles, aux
+jeux innocents, le soir, dans le jardin étroit
+d'une petite maison de province! Car ils
+n'ont pas connu l'exquise puérilité des amourettes
+à la fois naïves et sournoises, des
+consentements qui ne savent à quoi ils
+consentent, des refus qui ne savent ce qu'ils
+refusent, des petites douleurs qui pleurent,
+des petites bouderies qui rient; car ils ignorent<span class="pagenum" id="Page_109">[Pg 109]</span>
+le plaisir aigu, et comme tranchant,
+qui cingle les nerfs, d'entendre des noms
+de jeunes filles criés dans de brusques envolées
+de joie par d'autres jeunes filles, et
+le charme de miauler «miaou» devant
+une porte à demi fermée quand la chatte,
+derrière le battant, est un ange, et le tremblant
+délice de baiser, entre les barreaux
+d'une chaise, parmi les regards qui se moquent
+ou qui envient, toute la rougissante
+pudeur des vierges sur la joue d'une enfant
+qui veut bien!</p>
+
+<p>Une fois, nous convînmes d'un jeu nouveau;
+il s'agirait de trouver une rose que
+Lucienne—Lucienne, ma préférée!—aurait
+cachée sur elle, dans sa robe ou dans ses
+cheveux.</p>
+
+<p>—C'est fait! me cria-t-on.</p>
+
+<p>Eh bien, je ne découvrais point la rose.
+Vraiment, je fouillai—oh! avec quel désir,
+d'abord, de ne pas trouver trop vite!—les
+poches longues de la jupe, où, dans les plis
+du mouchoir, se heurtaient un dé et un étui<span class="pagenum" id="Page_110">[Pg 110]</span>
+à aiguilles; vainement j'osai, du bout du
+doigt, écarter un peu le col étroit de toile empesée,
+qui avait mis une ligne vermeille dans
+la blancheur du cou; vainement je soulevai,
+du souffle autant que de la main, les pâles
+bandeaux blonds et doux pour voir si la
+petite fleur n'était pas cachée dans la petite
+oreille: je ne découvris pas la rose! je frappais
+du pied, je me mordais les lèvres. J'étais
+à la fois plein d'humiliation et de désespoir;
+car ils se moquaient de moi, les autres; et
+le prix de la trouvaille eût été un baiser de
+Lucienne!</p>
+
+<p>Furieux d'avoir dû «donner ma langue
+au chat», je me retirai au fond du jardin,
+allant et venant, maussade, sous la charmille
+toute traversée de lune.</p>
+
+<p>Mais Lucienne s'esquiva et s'en vint me
+rejoindre.</p>
+
+<p>—C'est que vous avez mal cherché, dit-elle
+en ouvrant sa divine bouche rouge, où
+la fleur s'épanouissait comme dans une autre
+fleur à peine plus grande.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_111">[Pg 111]</span></p>
+
+<p>Et elle ne me défendit pas de cueillir
+avec les lèvres, entre la neige de ses dents,
+la délicieuse rose tout humide d'une ineffable
+rosée!»</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>—La bonne fortune est jolie et fraîche
+comme un bouquet de campanules des
+champs. Mais qui n'entend qu'une cloche
+n'entend qu'un son, dit madame de Spérande.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>Le second amoureux raconta cette histoire:</p>
+
+<p>«Tandis que du fond d'une baignoire,
+derrière la claque retentissante, je voyais,
+le soir de la première, les personnages créés
+par ma fantaisie vivre et se mouvoir dans la
+réelle chimère de la scène; tandis que mes
+vers,—ces vers écrits dans la fièvre des
+nuits heureuses!—sonnaient leurs triomphales
+rimes parmi le grand silence qui approuve
+ou la furie des applaudissements, je
+ne songeais pas à mon œuvre, non, ni au<span class="pagenum" id="Page_112">[Pg 112]</span>
+succès, ni à la gloire! Toutes mes pensées,
+tous mes sens, toutes mes forces vitales,
+convergeaient vers l'extraordinaire et magnifique
+comédienne, par qui mon drame devenait
+la vie, par qui ma parole devenait un
+chant! Aux répétitions elle ne m'avait guère
+satisfait; même, nous nous étions, parfois,
+assez vivement querellés; c'est à peine
+si j'avais vu qu'elle était séduisante, et si
+belle! Mais là, dans la chaude apothéose du
+théâtre, traînant sa robe de brocart d'or avec
+un bruit sonore de longues périodes, riant des
+rires rouges qui veulent des baisers, levant
+de beaux bras nus qui imposent la caresse,
+grande, grasse, blanche avec des rougeurs
+de sang soudain sous la neige vivante des
+épaules et de la gorge, elle était bien, dans
+la splendeur des criminelles amours, la formidable
+courtisane italienne des temps anciens,
+telle que je l'avais pensée, la femelle
+héroïque des cardinaux et des papes! Je
+l'aimais, moi aussi, comme le héros de
+mon œuvre, je l'aimais, je l'aimais! Par-dessus<span class="pagenum" id="Page_113">[Pg 113]</span>
+tous les fronts, à travers toutes les
+haleines, la lumière de sa beauté, au fond
+de la loge obscure, m'inondait, m'éblouissant,
+et je m'enivrais, malgré la distance, de
+violentes senteurs de chair, comme un
+homme qui fourrerait et roulerait sa tête
+dans un bouquet de femmes! Quand la toile
+tomba, je m'enfuis. Je me souciais bien
+d'entendre les acclamations glorieuses dont
+mon nom fut salué! Et je ne montai pas
+sur le théâtre. Si j'étais entré dans le foyer,
+si j'avais vu, de près, l'admirable comédienne
+qui avait réalisé mon rêve de poète,
+l'adorable femme qui me l'avait fait oublier,
+je me serais élancé vers elle, je l'aurais embrassée,
+enlevée, emportée! Fou, je craignais
+d'être ridicule, et absurde. Je courus
+à travers les rues, sans savoir où j'allais.
+L'enlacement dont elle avait étreint, pendant
+qu'il rendait l'âme, le jeune homme amoureux
+de la pièce, je l'avais autour du corps,
+comme une ceinture vivante et acharnée,
+dont rien désormais ne me délivrerait. Il y<span class="pagenum" id="Page_114">[Pg 114]</span>
+avait des étoiles au ciel? non, ses yeux! et
+la furie des passions qui avaient jailli
+de ses prunelles, qui s'étaient projetées,
+éperdues, dans l'emportement de ses gestes,
+qui avaient délicieusement râlé dans sa
+mourante voix, me poursuivait, me talonnait,
+me rejoignait, me saisissait avec des
+rudesses de mains qui vous empoignent aux
+épaules. Enfin je rentrai chez moi, tout plein
+et tout enveloppé d'elle. Je remarquai avec
+surprise que la porte de mon appartement
+était ouverte; et, à peine avais-je franchi le
+seuil, que je la vis, elle, là, m'attendant
+dans son royal costume de courtisane romaine,
+et que, dans un écartement lumineux
+de brocart d'or, elle me mit autour du cou
+l'impérieuse caresse de ses brûlants bras
+nus!»</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>—Voilà une belle aventure! dit madame
+de Spérande; puisque vous avez eu la
+rare fortune de posséder, dans une femme,
+l'incarnation de votre rêve. Je ne vous cache<span class="pagenum" id="Page_115">[Pg 115]</span>
+pas que vous avez quelque chance de gagner
+le prix convenu.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>Le dernier des rivaux fit ce conte:</p>
+
+<p>«Dès que je fus assis dans le wagon, je
+demeurai sous le charme. A côté d'un
+homme gras et doux, tranquille,—son
+mari évidemment,—une jeune femme
+en noir lisait, avec une attention qui pense
+à autre chose, le roman d'une revue. Une
+bourgeoise, certes, car aucun raffinement
+ne singularisait la modestie de sa toilette; les
+gants des deux longues mains,—des gants
+de Suède, gris,—n'avaient que deux ou
+trois boutons; la voilette, ni trop ni trop
+peu baissée, laissait voir deux fines lèvres, à
+peine roses, qui ne s'entr'ouvraient pas, sévères.
+Mais tout le ciel,—le ciel tel qu'il
+nous apparaît à seize ans, bleu pâle, où
+passent des volées d'anges,—était visible,
+adorablement, derrière la dentelle, dans ses
+yeux. Je sentis soudainement que j'étais
+en présence de celle que j'avais toujours espérée<span class="pagenum" id="Page_116">[Pg 116]</span>
+sans la rencontrer jamais, de celle que,
+rencontrée enfin, j'aimerais éternellement. Et,
+quelque chose d'analogue à ce que j'éprouvais,
+elle l'éprouva. Ne me croyez point, j'y
+consens! moquez-vous, moquez-vous! Je
+vous dis que, nos regards s'étant croisés,
+il y eut sous ses paupières un éveil pareil
+à celui que produit l'entrée d'un flambeau
+dans la pénombre d'une chambre; et, sans
+qu'elle se fût détournée un instant, sans
+qu'elle eût essayé de lutter contre un charme
+trop fort, la tendre résignation d'un sourire
+qui ne quitta plus ses lèvres enfin entr'ouvertes
+m'avoua qu'elle acceptait sa destinée.
+Quand son mari, à la dernière station, descendit
+pour demander à quelle heure le train
+arriverait à Bruxelles, je pris les deux mains
+de la jeune femme; elle ne les retira point!
+et, simplement, presque à voix haute, elle
+me dit, sans que j'eusse parlé: «Je serai
+demain matin, à dix heures, à l'église de
+Sainte-Gudule.» Je ne lui répondis même
+pas. Elle savait tout ce que j'aurais pu répondre.<span class="pagenum" id="Page_117">[Pg 117]</span>
+Oh! qu'elle fut douce, la dernière
+heure du voyage, pendant que, l'homme
+gras et doux s'étant endormi, nous nous
+regardions, vaincus, extasiés, les yeux dans
+les yeux! Qu'elle fut délicieuse aussi, la
+nuit qui précéda l'instant où je devais la
+revoir à l'église. Ma vie recommençait. Rien
+de ce qui avait existé n'existait. Le souvenir
+même était aboli. J'aimais pour la première
+fois; je bâtissais les féeries de mille songes.
+Cette femme, si pareille à mon suprême
+idéal, que le destin compatissant m'offrait,
+je l'emporterais loin, très loin, charmé, et
+nous connaîtrions, sur les bords de quelque
+fleuve, dans une maisonnette où grimpent
+des fleurs et des oiseaux, la solitude parfaite du
+silencieux amour! Bien avant l'heure indiquée,
+je l'attendais à l'église. Qu'elle ne vînt
+pas, c'était la seule idée que je ne pouvais
+pas avoir. Est-ce qu'elle ne s'était pas promise
+dans le premier regard? Est-ce qu'elle
+ne s'était pas livrée dans la première parole?
+j'avais sur les lèvres le baiser qu'elle ne<span class="pagenum" id="Page_118">[Pg 118]</span>
+m'avait pas donné. Cependant elle ne venait
+point! Vainement je regardais une à une
+les femmes qui entraient dans l'église; elle
+ne venait pas, elle ne venait pas! Quand,
+de retour à l'hôtel, je m'informai des voyageurs
+qui, la veille, étaient arrivés en même
+temps que moi, j'appris que le mari, par
+un caprice, ou par quelque jalousie, avait
+voulu repartir dès le matin; et depuis, hélas,
+je ne l'ai pas revue, je ne l'ai jamais revue!»</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>Les deux rivaux du dernier conteur éclatèrent
+de rire.</p>
+
+<p>—La plaisante bonne fortune, en vérité!
+C'est une assez piètre aventure d'amour
+qu'un rendez-vous où l'amoureuse ne vient
+pas.</p>
+
+<p>Mais madame de Spérande d'un geste
+leur imposa silence.</p>
+
+<p>—Vous avez été heureux, certes, vous
+qui avez baisé, entre des dents de neige, la
+fleur des enfantines amours, et vous qui
+avez embrassé votre suprême chimère; mais<span class="pagenum" id="Page_119">[Pg 119]</span>
+il a été plus heureux encore, celui qui, ayant
+pendant une heure éperdument aimé, n'a
+pas connu cette irrémédiable tristesse: la
+réalisation de son rêve!</p>
+
+<p>Et ce fut au troisième conteur que madame
+de Spérande, entre deux valses, accorda la
+rare et chère gloire de baiser, en présence
+des deux rivaux vaincus, l'ongle rose et
+cruel de son petit doigt déganté.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_123">[Pg 123]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="LE_REVOLVER_DE_ROSETTE">LE REVOLVER DE ROSETTE</h2>
+</div>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>Rosette Mirliton s'est levée de grand
+matin. Songez donc, il est dix heures à
+peine! Rosette, c'est le nom fleuri que son
+miroir lui a conseillé; Mirliton, c'est le nom
+gamin qu'elle a rapporté, l'an dernier, de la
+fête à Saint-Cloud. Petite, serrée dans son
+dolman de drap gris, elle s'en va le long des
+maisons, rapide, trottant menu, comme une
+souris qui se dépêche. Une matinée d'été
+mouillé rit et pleure autour d'elle; le soleil<span class="pagenum" id="Page_124">[Pg 124]</span>
+lame d'or et brode d'or la mousseline éparse
+de la brume. Des charretées de grosses fraises
+rouges et de cerises luisantes, de fraîches
+roses par touffes et de coquelicots que
+le vent fripe, promènent dans la grisaille
+lumineuse de la rue des coins de vergers et
+de champs. Mademoiselle Mirliton marche
+toujours plus vite. Des gouttes de pluie ont
+mis une rosée de diamant sur les fleurs
+noires de sa voilette.</p>
+
+<p>Où s'en va-t-elle ainsi, à pied, le bout
+verni de la bottine sali d'un petit feston de
+boue? A sa répétition? non pas, <span class="smcap">la Princesse
+Charmante</span>, cette féerie où elle remplit
+le rôle et le maillot de la troisième crevette,—le
+maillot beaucoup mieux que le rôle—fait
+le maximum tous les soirs, et l'on n'a
+pas encore lu la grande pièce géographique
+de MM. Jules Verne, d'Ennery et Paul Ferrier.
+A un rendez-vous? pas le moins du
+monde; ne la prenez pas pour une de ces
+petites bourgeoises qui consacrent à de
+sournois et rapides adultères l'heure hypocrite<span class="pagenum" id="Page_125">[Pg 125]</span>
+du marché; Rosette n'aime pas avant
+le soir: son cœur, et le reste, s'allume aux
+bougies. Peut-être s'est-elle levée, gourmande,
+pour aller acheter elle-même le
+fromage laiteux qui fond dans son enveloppe
+d'osier et où l'on écrase parmi du sucre en
+farine la fraise des bois qui saigne,—déjeuner
+blanc et rose de chatte ou de Parisienne?
+non, elle n'accorde pas un regard aux boutiques
+des crémiers. Peut-être a-t-elle cédé
+aux exigences de quelque couturier hautain
+qui prétend que ses clientes viennent essayer
+dès l'aube, et à jeun, le corsage
+étroit, bien adapté, qui colle comme l'enveloppe
+verte d'une fleur pas éclose? non, si
+elle allait chez le couturier, elle prendrait
+garde, avec un air de dédain, aux élégances
+banales des robes toutes faites qui encombrent
+les étalages des magasins de nouveautés
+déjà ouverts. Elle va droit son chemin,
+affairée, avec décision. Sur le boulevard, elle
+s'arrête, entre dans la boutique d'un armurier,
+choisit un revolver—tout petit,<span class="pagenum" id="Page_126">[Pg 126]</span>
+mignon, la crosse incrustée de nacre, le
+canon luisant comme un nez de chat qui
+n'aurait qu'une narine,—le fait charger
+devant elle, le fourre dans sa poche, sort de
+la boutique, et monte dans une voiture en
+criant au cocher: «Au bois de Boulogne,
+très vite!»</p>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>Car elle veut mourir.</p>
+
+<p>Mourir comme mademoiselle Damain à
+Vienne, comme mademoiselle Gabrielle
+Roux à Athènes!</p>
+
+<p>Ah! on a beau être frivole, avoir eu
+vingt amours qui se sont envolés après
+s'être posés à peine; on a beau être de celles
+qui montrent effrontément leurs jambes
+aux fauteuils d'orchestre et leurs gorges
+aux avant-scènes; un jour vient où le cœur
+se prend, pour de vrai, et se brise, pour de
+vrai! C'est le second alto de son théâtre,
+qu'elle a adoré, Rosette. Pourquoi? elle<span class="pagenum" id="Page_127">[Pg 127]</span>
+ne l'a jamais bien su. Parce qu'il était beau,
+ou parce qu'il était laid; parce qu'il la regardait,
+toujours, avec des yeux qui se meurent
+de tendresse, ou parce qu'il ne faisait pas
+attention à elle, pas du tout. Qu'importe la
+cause! elle l'a aimé, doucement, ardemment,
+et elle a été bien heureuse, pendant
+trois mois. Pour être toute à lui, elle a
+congédié, avec un haussement d'épaules,
+comme pour dire: «Je me fiche joliment
+de vous, allez!» deux hommes très sérieux,
+l'un qu'elle recevait tous les jours,
+l'autre qui venait la voir deux fois par
+semaine. Elle a vécu honnêtement, pauvrement,
+vendant ses dentelles, mettant ses
+bijoux au Mont-de-Piété; incertaine quelquefois
+du déjeuner de demain. Cela lui était
+bien égal, cette incertitude-là. Avant le
+lendemain, il y avait la nuit, la nuit si bonne
+et si tendre, avec toutes les caresses, avec
+tous les baisers! Mais maintenant l'alto
+aime une autre femme, laide, pas jeune,
+maigre, des os pointus, une planche où<span class="pagenum" id="Page_128">[Pg 128]</span>
+il y a des clous. Et sotte avec cela. Lâchée
+pour une grue! Rosette souffre affreusement.
+Rien que des souvenirs, pas une seule espérance.
+C'est pourquoi elle va se tuer. Il y a
+un an, quand le vitriol était à la mode, elle
+aurait peut-être défiguré l'amant infidèle,—la
+femme, non, pas moyen de la rendre plus
+laide! Mais ces choses-là ne se font plus.
+On ne doit pas se rendre ridicule. Avant ce
+soir, à l'heure du Bois, des gens qui se
+promènent trouveront derrière un arbre la
+pauvre petite Mirliton, étendue sur le dos,
+morte, une balle au cœur, toute pâle, jolie
+encore. On mettra son portrait à la première
+page des journaux illustrés.</p>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>Elle a renvoyé la voiture. Elle est seule,
+appuyée à un acacia, dans un massif, pas
+très loin de l'allée. Comme il est de bonne
+heure, il ne passe personne. Aucun bruit, sinon
+de branches remuées, ou de pinsons qui<span class="pagenum" id="Page_129">[Pg 129]</span>
+s'échappent en secouant les feuilles. Sous
+un pont de bois, d'une seule arche garnie
+d'écorce, un ruisseau coule, vert et doré, où
+tremblent, dans la lumière et dans l'eau, les
+arbres renversés, où les oiseaux passent en
+montrant leur ventre, comme s'ils faisaient
+la planche. Il y a tout autour d'elle une vie
+douce et charmante, avec de la solitude.
+C'est bien plus triste de mourir quand il fait
+du soleil! La mort en paraît plus noire.
+Puis, elle songe qu'elle est si jeune,
+vingt-deux ans, et elle s'est trouvée si jolie,
+ce matin, en se mettant de la poudre de riz
+devant l'armoire à glace, au saut du lit; sa
+chemise tombait un peu, découvrant, d'un
+côté la poitrine blanche qui se renfle et se
+fleurit d'une petite rose. Elle se souvient
+aussi des joies qu'elle a eues, qu'elle pourrait
+avoir encore. C'est amusant, quand on
+entre en scène, de voir toutes les lorgnettes
+braquées sur vous; et les camarades enragent!
+Les soupers ne sont pas toujours
+ennuyeux; le champagne met de l'or léger<span class="pagenum" id="Page_130">[Pg 130]</span>
+dans les verres; après, on pousse la table
+dans un coin, et l'on danse au piano. Est-ce
+qu'elle ne soupera plus, est-ce qu'elle ne
+dansera plus? La voilette relevée, elle considère
+le petit revolver incrusté de nacre.
+Elle est très pâle. Elle a peur. Cela doit faire
+beaucoup de mal, la balle qui entre dans la
+chair. Elle tremble, elle va laisser tomber
+l'arme... non, elle la retient, vigoureusement!
+Elle ne peut plus vivre, puisque son amant
+l'a trompée et délaissée. Est-ce qu'elle n'a pas
+autant de courage que mademoiselle Damain
+ou que mademoiselle Roux? Elle montrera
+qu'elle est forte, c'est décidé, elle mourra!</p>
+
+<p>Une chose l'inquiète. Elle ne s'est jamais
+servie d'un revolver. Si elle allait ne pas
+savoir tirer, ou si, maladroite, elle tirait mal,
+se blessait seulement? Elle pense qu'elle
+fera bien d'essayer une expérience, pour
+apprendre. Elle vise de son mieux le tronc
+d'un chêne, un peu loin, parmi de hautes
+broussailles, presse la détente, très lentement,
+et le coup part.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_131">[Pg 131]</span></p>
+
+<p>Un cri! un cri terrible!</p>
+
+<p>Elle a blessé ou tué quelqu'un, là, derrière
+le buisson.</p>
+
+<p>Elle se précipite, elle cherche, elle s'arrête,
+stupide d'horreur.</p>
+
+<p>Un jeune homme, qu'elle ne connaît pas,—très
+jeune, charmant, bien mis,—est
+couché sur les branches cassées, immobile,
+les yeux écarquillés, une main crispée sur
+le cœur.</p>
+
+<p>Il est mort!</p>
+
+<p>Au secours! au secours! Elle appelle,
+elle va, vient, ne sait que faire, est comme
+une folle, fond en sanglots, défaille, veut
+se retenir aux arbres, tombe, évanouie, sur
+le jeune homme qu'elle a tué, croit qu'elle
+meurt aussi, meurtrière innocente. Mais
+dans son évanouissement, comme dans un
+sommeil mêlé de rêves, il lui semble qu'elle
+sent battre le cœur de sa victime, que
+des bras, très amoureusement, l'étreignent,
+qu'une voix, en riant un peu, lui dit à
+l'oreille, dans un baiser: «La balle a cassé<span class="pagenum" id="Page_132">[Pg 132]</span>
+une branche au-dessus de ma tête, je ne
+suis pas mort du tout, et vous êtes bien
+jolie!»</p>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p>Une heure après, ils sortent du massif
+pour aller déjeuner au pavillon d'Ermenonville.
+Rosette Mirliton n'a pas eu l'idée de
+chercher le revolver. Il est resté caché dans
+l'herbe, ou fiché dans la terre, chargé de
+cinq balles encore. Quelqu'un le ramassera
+sans doute, quelque jour. Un passant, qui
+ne songeait pas à mourir, plein d'espérances,
+joyeux. Qui sait? en regardant le revolver,
+il deviendra pensif, peut-être, songera au
+néant de vivre et d'aimer; et, parce que
+cette arme se sera trouvée là, offerte, comme
+un doux et triste conseil...... Car l'occasion
+est la tentatrice mystérieuse de nos faibles
+volontés.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_135">[Pg 135]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="LUN_NEMPECHE_PAS_LAUTRE">L'UN N'EMPÊCHE PAS L'AUTRE</h2>
+</div>
+
+
+<p>Tu es une âme, et tu es une bête. Tu as
+un front, et des entrailles. Homme ou femme,
+n'importe, il n'est pas de divinité où tu
+n'atteignes, pas d'animalité au-dessous de
+laquelle tu ne te vautres. Médite sur le
+symbole de l'ermite extatique et de son
+abject compagnon; tu es, dans une seule
+personne, le saint et le pourceau; tu as ton
+ciel et ton auge; tu magnifies et tu grognes.
+Dans l'édifice de la création, une partie
+de ce que tu es habite les mansardes, près
+des étoiles, l'autre partie le sous-sol, près<span class="pagenum" id="Page_136">[Pg 136]</span>
+des égouts. Avec la faim des ambroisies, tu
+as l'appétit de l'ordure. Une erreur de la
+science moderne, c'est de nier cette indubitable
+dualité que les religions consacrent; et
+ton erreur, à toi, presque un crime,—crime
+rémissible à cause même de sa fréquence,
+mais fécond en détestables résultats,—c'est
+de vouloir concilier, mêler les deux êtres
+qui forment ton être, et que tu portes en
+toi, quoi que tu fasses, comme le Prophète
+et comme ton portier. Orgueilleux de ta
+pensée, mais épouvanté des élans où tu pourrais
+la suivre, satisfait de tes sens, mais écœuré
+des basses besognes où tu pourrais te complaire,
+tu essayes de les rapprocher, abaissant
+l'une, élevant les autres; tu veux les mettre
+de niveau; tu ressembles à la Dorine de la
+comédie qui prend la main de Marianne et
+prend la main de Valère: malheur à toi si les
+deux fiancés—qui se haïssent plus que tu
+ne penses—se rejoignent, et si la pièce
+finit par un mariage. Tu auras la paix, soit,
+tu ne seras plus le champ de bataille de<span class="pagenum" id="Page_137">[Pg 137]</span>
+deux hostilités acharnées, mais à quel prix!
+Si haut qu'ait pu se hisser la moitié vile de
+toi-même, combien, pour s'y adapter, l'autre,
+la sublime, aura dû descendre! Avec l'aristocratie
+de tes aspirations sacrées et la populace
+de tes immondes instincts, tu auras fait je
+ne sais quoi de plat, de médiocre, un juste
+milieu, une bourgeoisie; ni sous-sol ni mansarde,
+un second étage, sur la cour; adieu
+l'immatérialité des chimères toujours lointaines,
+adieu les pures délices de l'inassouvissement!
+Adieu aussi les satisfactions de
+la bestialité repue! Tes deux natures, diverses,
+mais complètes, se seront pénétrées,
+en s'altérant, jusqu'à en former une seule,
+artificielle, incomplète, à qui manquera
+toujours de ne pas être assez haute et de ne
+pas être assez basse; d'une seule bouche,
+qui n'osera être ni une lèvre d'ascète ni un
+groin de porc, tu prieras presque sans
+foi, tu mangeras presque sans faim. Trop
+peu d'étoiles, et pas assez de boue, les
+unes salies par l'autre pourtant! Fusion<span class="pagenum" id="Page_138">[Pg 138]</span>
+absurde, coupable, de choses qui devaient
+demeurer éternellement séparées. Et c'est
+surtout dans l'amour qu'apparaîtront la folie
+et l'abjection d'un tel accommodement.
+Quoi, moitié d'ange et moitié de brute conjointes
+dans l'unité humaine, tu seras assez
+insensé pour demander un peu de rêve et
+d'idéale tendresse au baiser de la fille-louve
+qui s'offre toute en rut, et, s'il t'arrive de
+rencontrer une enfant pure et blanche comme
+un corps qui serait une âme, tu seras assez
+vil pour la souiller d'une bestiale concupiscence?
+Ces paroles t'irritent, tu te rebelles,
+tu réponds: «Que faut-il donc faire? N'est-ce
+pas agir sagement que de vaincre l'une par
+l'autre les deux forces qui m'entraînent chacune
+d'un côté dans un cruel déchirement?»
+Ce qu'il faut faire? il faut ne pas corriger
+l'œuvre divine, accepter, telle qu'elle est,
+dans sa plénitude, la fatalité de ta double
+nature, être une âme, puisque tu es une âme,
+en même temps qu'une bête, puisque tu es
+une bête, ne pas t'effrayer de ton azur, ne<span class="pagenum" id="Page_139">[Pg 139]</span>
+pas rougir de ta fange, en un mot rester capable—car
+tu es né tel—de tous les envolements
+et de toutes les chutes! Et, cela, tu
+le peux; oui, te dis-je, tu le peux. Lève la
+tête, monte, plane, va, sois le compagnon
+de vol des anges mystérieux qui passent
+dans les nuées, et cueille des fruits d'or
+dans le jardin des étoiles, ces célestes Hespérides!
+Tu n'as qu'à suivre ta pensée;
+elle sait le chemin de sa patrie. Mais ne
+dédaigne pas la terre où marchent tes pieds
+sans ailes; au retour de l'idéal, réjouis-toi
+dans la réalité; dors, bois, mange, baise les
+bouches, étreins les corps. Tu écoutais tout à
+l'heure la musique des chœurs paradisiaques.
+Maintenant, voici ta pâtée: soûle-toi. Amant,
+sache adorer d'une incorruptible extase, qui
+n'oserait même pas baiser le bas d'une robe
+blanche, les jeunes filles pareilles aux Immaculées
+des vitraux, et demande au lit des
+prostituées, pleins de chairs complaisantes,
+l'essoufflement suprême du plaisir. Poète,
+converse avec les Muses dans le bois sacré de<span class="pagenum" id="Page_140">[Pg 140]</span>
+Puvis de Chavannes, et couche avec ta servante,
+si elle a la gorge belle. Tout t'est
+permis, pourvu que, jamais, tu ne ravales
+ton être divin jusqu'aux contentements de la
+matière, ni que jamais tu ne tentes, en ta
+folie, de hausser jusqu'aux joies hyperphysiques
+ton être bestial. Tu es double? Sois
+deux, très nettement. Ne crains pas, d'ailleurs,
+de déshonorer, par les plaisirs d'en bas,
+les délices d'en haut; ton âme est si distincte,
+si éloignée de tes sens,—à moins que tu
+n'aies commis la faute de les vouloir mêler,—qu'elle
+leur demeure absolument étrangère,
+que rien de ce qui les concerne ne saurait
+influer sur elle; tu peux être à la fois le plus
+chaste et le plus débauché des vivants! Ne
+crains pas davantage que l'auguste Béatrice,
+à qui s'adressent tes vœux agenouillés, dont
+jamais tu n'as effleuré d'un désir la candeur
+ni d'un souffle les doigts, ait de quoi être
+offensée parce que tu te pâmes d'aise dans les
+bras de quelque fille. Le baiser n'a rien de
+commun avec l'amour! Elle ne doit pas plus<span class="pagenum" id="Page_141">[Pg 141]</span>
+en être jalouse que d'un cigare fumé, d'un verre
+de champagne où tes lèvres se sont trempées,
+ou de n'importe quel autre plaisir, rencontré,
+accepté par désœuvrement, dont on remercie
+le hasard; et même, délivré pour quelques
+heures des grossiers appétits, délesté de ta
+bassesse, tu t'élèveras vers elle, sans jamais
+la rejoindre, avec une dévotion plus fervente
+et plus séraphiquement subtile!</p>
+
+<p>Il ne fut jamais d'âme plus pure que celle
+de madame de Pasquelis. Comme ces fenêtres
+des toits, qui ne voient pas la rue, elle
+ne s'ouvrait que vers le ciel, et les seules
+choses qu'elle aimât d'ici-bas, c'étaient les
+fleurs et la musique. Encore ne les aimait-elle
+que d'une façon assez étrange, avec un
+peu d'effarouchement; il eût été fort pénible
+à madame de Pasquelis qu'on lui offrît un
+gros bouquet de roses ou qu'un instrument
+chantât auprès d'elle; elle se plaisait au
+parfum des fleurs qu'on ne voit pas, cachées
+derrière un rideau, et aux sons très lointains,
+à peine entendus, qui meurent. Délicate<span class="pagenum" id="Page_142">[Pg 142]</span>
+ainsi, elle se montrait fort troublée dans le
+monde où son nom et sa fortune la contraignaient
+d'aller, et, quand on lui adressait la
+parole, elle avait, comme s'éveillant, un recul,
+avec l'air d'une sensitive qui a peur
+d'être froissée. Si elle s'éprit d'un homme,
+elle que l'on eût crue à peine femme,—mais
+on l'est toujours un peu, et même
+beaucoup,—ce fut sans doute parce qu'elle
+l'avait déjà rencontré dans ses rêveries vers
+le ciel! Il y avait eu entre eux des fiançailles
+d'anges. Ils s'aimèrent éperdument, avec une
+chasteté si parfaite que leurs mains ne se
+touchèrent jamais, et que, seuls, ils se parlaient
+à peine, jugeant les mots humains
+indignes d'exprimer leur infinie dilection;
+et même les regards échangés leur semblaient
+une forme trop grossière de l'aveu.</p>
+
+<p>Or, une nuit, elle voyageait. Elle avait
+promis au bien-aimé qu'elle passerait, à pied,
+au jour levant, devant la maison qu'il habitait,
+loin de Paris, sur la lisière d'un bois.
+Elle n'entrerait pas dans la maison, mais il<span class="pagenum" id="Page_143">[Pg 143]</span>
+serait à la fenêtre, ils se verraient, d'un peu
+loin, un instant, et ils garderaient de cette
+minute toute une longue joie.</p>
+
+<p>Dans un coin du wagon, elle songeait à
+l'heureux lendemain, les yeux vers l'azur
+plein d'étoiles, mêlant ses rêves aux nuées.</p>
+
+<p>Quelqu'un, qui était assis en face d'elle,—n'importe
+qui, un voyageur, d'ailleurs
+robuste et de belle mine,—la regardait
+fixement, la trouvant belle. C'était sans
+doute un de ces sots qui croient aux brusques
+bonnes fortunes, dans un train, par
+hasard; car, tout à coup, profitant d'un
+cahot, il se pencha vers madame de Pasquelis,
+lui prit la main, impudemment, lui
+entoura du bras la taille, et lui mit les lèvres
+aux lèvres à travers la voilette mordue! Elle
+ne fit pas un geste, ne prononça pas une
+parole. Elle avait sous le baiser un lent
+soupir, qui ne se plaint pas.</p>
+
+<p>Enfin, quand ce fut le point du jour:</p>
+
+<p>—Merci, Monsieur, dit-elle en rajustant
+sa voilette.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_144">[Pg 144]</span></p>
+
+<p>Et, se tournant du côté de la vitre blanchie
+et rosée d'aurore, les yeux vers les dernières
+étoiles, elle se reprit à songer, l'âme
+extasiée en d'immatérielles délices, au bien-aimé
+qu'elle verrait tout à l'heure, accoudé
+à la fenêtre, sur la lisière du bois, qu'elle
+verrait, d'un peu loin, un instant.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_147">[Pg 147]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="LE">LE
+TROISIÈME OREILLER</h2>
+</div>
+
+
+<p>Quand il entra pour la première fois dans
+le grand lit de Luce Luciol, l'heureux enfant
+ne perdit pas une minute à considérer les
+malines qui bordent les draps, les vaines
+couvertures en soie grège du Japon, il n'accorda
+pas la moindre attention aux satins d'or
+ruisselant sur les trois marches de la couche,
+à la chute lente des rideaux de peluche qui,
+du violet sombre, se dégradent au rose
+tendre. Car il n'avait rien en lui, ni le cœur,
+ni l'esprit, ni le reste, qui fût disposé à se
+laisser distraire par des dentelles ou des<span class="pagenum" id="Page_148">[Pg 148]</span>
+étoffes! Son unique désir, c'était de serrer
+contre lui,—ah! bien oui, des étoffes!
+quel préjugé, même les mousselines!—la
+chère femme si longtemps cruelle, qui l'avait
+élu enfin, et il connut, dans l'éperdu oubli
+de tout ce qui n'était pas elle seule, l'hymen
+chaleureux des lèvres, l'étreinte à pleins bras,
+la tiédissante fraîcheur de la peau sous la peau.
+Mais, lorsqu'elle se fut endormie, délicieusement
+lasse, avec le sourire épanoui où étincellent
+les dents baisées, il regarda autour
+de lui, comparant à sa chambre d'étudiant,
+carrelée, presque vide, aux murs nus, cette
+chambre de soie, encombrée de jolis bibelots,
+admira le sommeil de Luce, rose et doré,
+sous la peluche, dans des fouillis blancs; et,
+charmé de la belle femme, il était flatté du
+beau lit.</p>
+
+<p>Une seule chose le fâcha. Près de la ruelle,
+au delà des deux oreillers fripés par l'emportement
+des caresses, il y avait un oreiller
+encore.</p>
+
+<p>Pourquoi l'avait-on placé là? A quoi pouvait-il<span class="pagenum" id="Page_149">[Pg 149]</span>
+servir! Intact, il se gonflait, l'air d'attendre
+une tête, faisant aux duos d'amour
+une menace de trio. Il avait l'importunité
+d'un couvert inutile, qui, en rappelant l'arrivée
+possible d'un convive, trouble l'intimité
+des repas. L'enfant le regardait avec un
+étonnement où se mêlait de la colère; bien
+qu'il fût certain d'être aimé, la pensée lui
+venait, si cruelle aux jeunes cœurs, de celui
+qui, connu ou inconnu, s'appelle toujours
+«l'autre»! et, d'un geste violent, qui eût bien
+serré la gorge d'un rival, il saisit l'oreiller
+vide, le secoua, voulut le jeter au loin.</p>
+
+<p>Mais Luce, réveillée dans un petit cri d'épouvante,
+vit le geste et l'arrêta.</p>
+
+<p>—Que faites-vous? voulez-vous bien
+laisser cet oreiller tranquille!</p>
+
+<p>—Pourquoi? il ne sert à personne.</p>
+
+<p>—A aucun être réel, c'est certain; mais,
+à personne, qu'en sais-tu?</p>
+
+<p>Il ne comprenait pas, elle riait.</p>
+
+<p>—Il sert aux amants... qui n'existent pas,
+dit-elle.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_150">[Pg 150]</span></p>
+
+<p>Elle s'accouda dans des bouillons de dentelles.</p>
+
+<p>—Je l'ai toujours eu près de moi, la nuit,
+cet oreiller vide, où tous les amoureux chimériques
+ont posé leurs têtes à côté de la
+mienne. A seize ans, je voyais s'y endormir,
+après les baisers rêvés, le héros du roman
+lu en cachette, les poètes des chers poèmes;
+Paul, en y fermant les yeux, m'appelait
+Virginie, et des mains illustres y déroulèrent
+mes cheveux d'Elvire ou de Graziella. Mon lit
+de jeune fille avait deux oreillers, mon lit
+de jeune femme en a trois. Ni la jalousie de
+mon mari, ni le dépit exigeant de quelques
+jeunes hommes ne m'a fait renoncer au voisinage
+des douces visions. Là, sur la blancheur
+de la batiste bordée de malines, les
+don Juans et les Lovelaces me tendent le
+piège de leurs baisers, les Almavivas murmurent
+pour moi seule la ritournelle de leurs
+sérénades, les Chérubins me préfèrent à
+leurs marraines, et, pendant que l'époux ou
+l'amant me serre entre ses bras, Faublas me<span class="pagenum" id="Page_151">[Pg 151]</span>
+dit à l'oreille: «Si je me cachais sous le lit?»
+Chaque fois qu'un chapitre de livre d'amour,
+lu entre deux visites ou relu dans ma mémoire,
+me trouble l'âme doucement, je lui
+donne rendez-vous, pour le soir, sur le troisième
+oreiller! Il ne manque pas de venir;
+quoique je ne sois point seule, il me parle,
+tout bas, et c'est à lui que je fais la réponse
+qu'un autre entend. Mais les personnages,
+tendres ou libertins, évoqués d'entre les
+pages, ne sont pas seuls à me rendre visite;
+j'accueille les souvenirs qui furent des réalités,
+l'avenir qui sera le présent; celui que
+j'aime a souvent pour compagnon de lit—près
+de la ruelle—celui que j'ai aimé ou
+celui que j'aimerai; mon amour nouveau
+s'aide de l'amour passé ou de l'amour futur;
+je baise, sur les lèvres de ce soir, le baiser
+d'hier ou le baiser de demain. Il m'arrive,—oh!
+le joli raffinement!—de penser que
+j'excite à plus de désir, par le bonheur de
+celui qui est là, la tendresse de celui que j'y
+crois être; ou bien, plus simplement, grâce<span class="pagenum" id="Page_152">[Pg 152]</span>
+à une parole en apparence échappée, qui
+avoue une mystérieuse présence, j'inspire au
+réel amant une émulation féconde en de
+plus subtiles délices. Cela m'amuse, et
+m'extasie aussi, ce duel de la bouche qui
+me mord avec la bouche dont je voudrais
+être mordue, du vrai avec l'idéal; je me jette
+entre eux, comme une Sabine éplorée; je
+m'imagine sentir, si je laisse s'exaspérer leur
+querelle, la fureur des coups qu'ils se portent
+à travers moi; et, si je les réconcilie,
+ils m'enlacent en s'embrassant. Quelquefois,
+c'est d'une ressemblance avec celui qui se
+croit seul, que surgit l'apparition du chimérique
+partageur; d'autres fois, d'une dissemblance;
+mon caprice s'autorise de la similitude,
+ou de l'antithèse. Ta jeunesse, cette
+nuit, t'a peut-être donné pour rival,—rival
+qui t'a servi,—un frêle adolescent pareil
+à toi, entrevu, l'an dernier, à une fenêtre
+de Stockholm, la tête vers son livre; à
+moins que je ne t'aie préféré, en t'adorant,
+quelque robuste montagnard basque, la poitrine<span class="pagenum" id="Page_153">[Pg 153]</span>
+poilue, courant sus au taureau et lui
+empoignant les cornes d'une vigueur qui ne
+lâche pas prise. Sous les rideaux de mon
+alcôve, où triomphent également la vérité et
+le songe, j'ai confronté tantôt des ménechmes,
+tantôt des fils étonnés de races différentes!
+Mais enfin, en aucun cas, en
+aucun temps, je n'ai accepté, satisfaite ou
+déçue, une étreinte que d'autres bras n'aient
+resserrée ou dénouée, et nul homme n'a
+dormi seul avec moi dans ce lit où j'ai goûté
+plus entier, à cause de ton innocence, le
+bonheur de la trahison.</p>
+
+<p>Comme il la regardait, épouvanté:</p>
+
+<p>—Hélas! dit-elle d'une voix plus lente,
+ignorais-tu qu'à cette heure la complication
+des âmes leur interdit l'absorption dans un
+vouloir unique, la simplicité du désir? Qui
+donc, aujourd'hui, pensant à une chose, ne
+pense qu'à cette chose, et, la faisant, ne
+mêle pas à l'accomplissement le regret ou
+l'envie d'une autre action? Où est-elle, l'amoureuse
+ingénue qui baise, seulement, les<span class="pagenum" id="Page_154">[Pg 154]</span>
+lèvres qu'elle baise? Ce que je proclame,
+d'autres, rougissantes, n'auraient point le
+courage de l'avouer. Mais, enfant, ô pauvre
+enfant! sache-le: aucune femme ne se donne,
+qui ne se partage, en rêve du moins, et
+dans le lit de toutes les épouses et de toutes
+les maîtresses, triomphe, invisible, le troisième
+oreiller!</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_157">[Pg 157]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="LA_PREUVE">LA PREUVE</h2>
+</div>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>Une nuit qu'ils ne dormaient pas,—nuit
+pareille à toutes leurs nuits, car, l'un près
+de l'autre, ils ne dormaient jamais,—elle
+lui demanda, en levant ses bras nus d'où
+glissèrent jusqu'à l'épaule des dentelles:</p>
+
+<p>—Qu'as-tu donc, ô mon bien-aimé? Pourquoi
+demeures-tu muet, avec un songe triste
+dans les yeux, tandis que je t'enlace et te
+berce et te baise! Qu'est-ce donc qui te
+manque, et que peux-tu regretter, ou désirer,
+quand je ne te refuse rien et voudrais<span class="pagenum" id="Page_158">[Pg 158]</span>
+te donner plus encore? Ne suis-je pas assez
+belle? la neige de mes seins n'est-elle pas
+assez parfumée sous tes lèvres? ou trouves-tu
+que l'or ardent du soleil est plus roux que
+mes cheveux? Dis, parle, explique-toi; car
+ton souci me tourmente cruellement. Peut-être
+la chambre princière qui t'accueille tous
+les soirs ne te paraît point assez merveilleusement
+luxueuse avec ses mousselines de
+Sirinagor, et ses tremblements, çà et là, de
+verroteries qui sont des rubis, des diamants
+et des perles? Le tokay du souper,—pendant
+qu'à genoux je te regardais tremper tes
+lèvres dans le verre que ma bouche enviait,—t'a-t-il
+semblé amer, ou les bécassines de
+Corse n'étaient-elles pas cuites à point dans
+le sucre acide des raisins verts de Chio? Oh!
+ce qui t'a fâché, ne me le cache pas, enfant,
+puisque je suis celle qui n'a de joie qu'à
+cause de ton sourire.</p>
+
+<p>L'ingrat répondit, d'une voix qui boude:</p>
+
+<p>—Si je suis fâché, c'est que je ne suis pas
+sûr de ton amour. Tu es plus belle que tous<span class="pagenum" id="Page_159">[Pg 159]</span>
+les rêves et mieux odorante que toutes les
+fleurs. Ta chambre est le nid somptueux des
+infinies délices, et le souper a dû être apprêté
+par ces anges cuisiniers qu'on voit dans
+les peintures de Murillo. Cependant, je ne
+suis pas satisfait, parce qu'auprès de moi, ton
+cœur, il me semble, ne palpite pas assez fort,
+parce que je ne sens point, lorsque mes
+mains serrent tes bras, les veines sous ta
+peau battre assez fiévreusement.</p>
+
+<p>Elle le considéra, étonnée.</p>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>Pour l'amour de ce jeune homme qui avait
+de très grands yeux, elle avait tout osé, la
+courageuse femme. Elle ne s'était pas bornée
+à le choisir, elle, noble, illustre, presque
+Altesse, à se donner à lui, si belle! Afin de
+complaire à cet écolier bohème qui longtemps
+s'était accommodé du baiser des filles
+de taverne, elle avait bravé le mépris,—se<span class="pagenum" id="Page_160">[Pg 160]</span>
+cachant à peine de l'aimer,—et le plus
+grand des périls. Car son mari, dans sa robuste
+vieillesse, était un homme redoutable.
+Jaloux de l'antique honneur de sa race, le
+moindre soupçon lui aurait fait oublier toute
+miséricorde, et il n'eût pas hésité à frapper
+l'épouse adultère, à la traîner par les cheveux
+avec des mains rouges de sang. N'importe!
+chaque soir,—dès que les gens
+étaient endormis dans le palais,—elle sortait,
+sans peur, la tête voilée d'une mante,
+allait chercher dans un misérable logis l'amant
+qui ne daignait pas toujours l'attendre,
+lui prenait le bras, l'entraînait, l'emportait
+vers la demeure princière. Pour ne pas
+éveiller les serviteurs, elle marchait pieds
+nus sur les dalles froides des vestibules. Un
+seul bruit! et toute la valetaille éveillée,
+accourue, eût constaté, proclamé le déshonneur
+du maître. Elle ne tremblait pas.
+«Viens! viens!» disait-elle à voix basse.
+Et, jusqu'au matin, oui, jusqu'au plein jour,—dût
+la fuite du bien-aimé être surprise et<span class="pagenum" id="Page_161">[Pg 161]</span>
+révélée,—elle le tenait entre ses bras,
+enivrée, dans la chambre voisine de celle où
+sonnaient quelquefois, parmi le grand silence
+nocturne, les pas si proches de l'époux
+qui aurait pu se montrer tout à coup, armé,
+de l'époux qui n'eût pas fait grâce!</p>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>Cependant, l'amant répétait:</p>
+
+<p>—Non, tu ne connais pas, auprès de moi,
+la fièvre des amours éperdues; ton souffle
+est lent, régulier, paisible, ton pouls n'est
+pas plus agité que celui d'un enfant qui dort.</p>
+
+<p>—Oh! tu crois cela? dit-elle.</p>
+
+<p>Elle songea un instant.</p>
+
+<p>—Fallût-il mourir, je te prouverai que tu
+te trompes!</p>
+
+<p>Puis, d'une voix qui commande:</p>
+
+<p>—Cache-toi sous les draps, ou dans la
+ruelle. Cache-toi, te dis-je, sans quitter ma<span class="pagenum" id="Page_162">[Pg 162]</span>
+main pourtant, et, quoi qu'il arrive, ne
+bouge pas si tu tiens à la vie.</p>
+
+<p>Elle ordonnait avec une telle fermeté,
+qu'il obéit, instinctivement, sans une parole;
+dès qu'il eut disparu, le corps dans la
+ruelle, la tête sous l'oreiller, elle saisit violemment
+le cordon de sonnette, qui pendait
+dans l'alcôve, le tira, l'agita, comme en un
+réveil épouvanté.</p>
+
+<p>Peu d'instants après, il y eut dans la
+chambre une irruption de caméristes qui
+s'affolent. Qu'était-ce? Qu'y avait-il? Madame
+était-elle malade? ou avait-elle eu
+quelque affreux cauchemar? L'empressement
+encore à demi ensommeillé des servantes
+allait, venait, rôdait, avec mille paroles, avec
+des bras levés qui n'ont pas eu le temps
+d'entrer dans les manches.</p>
+
+<p>La jeune femme dit:</p>
+
+<p>—Je ne me sens pas bien. Priez le prince
+de venir auprès de moi.</p>
+
+<p>Prévenu sur-le-champ, l'époux apparut
+inquiet, interrogeant.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_163">[Pg 163]</span></p>
+
+<p>Elle reprit:</p>
+
+<p>—En vérité, reprit-elle, c'est un malaise qui
+m'a prise tout à coup et que je ne saurais
+m'expliquer. Je vous prie d'ordonner qu'on
+avertisse le médecin.</p>
+
+<p>Sur un signe, les servantes sortirent; le
+prince se tenait près du lit, observant la
+malade avec des yeux pleins d'une tendresse
+alarmée. Si l'un des plis du drap, près de la
+ruelle, avait remué, si un mouvement de
+l'oreiller avait révélé une coupable présence,
+la jeune femme n'aurait pas vu se lever le
+jour, et l'aube eût pleuré de la voir, très
+pâle, dans les dentelles du lit, rougies de sang.</p>
+
+<p>Le médecin arriva.</p>
+
+<p>—Docteur, dit-elle en lui tendant la
+main gauche,—de la droite elle serrait toujours
+les mains de son amant,—docteur,
+tâtez-moi le pouls. N'est-il pas vrai que j'ai
+une fièvre très violente?</p>
+
+<p>Le médecin répondit après un silence:</p>
+
+<p>—Très violente, en effet! comme sous
+le coup d'une émotion excessive.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_164">[Pg 164]</span></p>
+
+<p>—Mettez votre oreille à mon cœur. N'est-il
+pas vrai qu'il bat d'une façon inaccoutumée?</p>
+
+<p>Le médecin, après avoir obéi:</p>
+
+<p>—Il bat étrangement, madame!</p>
+
+<p>A ces mots, le vieil époux ne put retenir
+un cri, et ses bras robustes eurent des tremblements.
+Quel était ce mal soudain? il était
+grave? mortel, peut-être? «Ah! docteur,
+tout ce que je possède est à vous, si vous
+guérissez la princesse!»</p>
+
+<p>Mais elle, en souriant:</p>
+
+<p>—Ne vous inquiétez pas. Cela ne sera
+rien, vous verrez. Je me sens beaucoup mieux
+déjà, et je pense que quelques heures de bon
+sommeil achèveront de me remettre.</p>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p>—Tu vois bien que tu te trompais! s'écria-t-elle
+dès qu'ils furent seuls, avec un
+beau rire de triomphe.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_165">[Pg 165]</span></p>
+
+<p>Mais l'amant, sorti de la ruelle, frissonnait
+entre les draps comme quelqu'un qui serait
+nu dans de la neige, ne disait mot, claquait
+des dents; elle vit qu'il était tout blême.</p>
+
+<p>Alors elle se sentit pleine de dédain, et
+elle chassa de son lit cet homme qui avait eu
+peur tandis qu'elle exposait sa vie pour lui
+prouver les battements de son cœur!</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_169">[Pg 169]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="LE_REVE_DE_LILA">LE RÊVE DE LILA</h2>
+</div>
+
+
+<p>—Colette!</p>
+
+<p>—Lila?</p>
+
+<p>—J'ai fait un rêve.</p>
+
+<p>—Eveillée?</p>
+
+<p>—En dormant.</p>
+
+<p>—C'est fâcheux. Eh quoi! chérie, ignores-tu
+que les heures du sommeil doivent être
+uniquement employées à se reposer des
+douces fatigues, à se rendre capables d'en
+subir de plus douces encore? Il faut abandonner
+aux personnes romanesques, grandes
+liseuses de poèmes, l'amour des illusions<span class="pagenum" id="Page_170">[Pg 170]</span>
+nocturnes, qui lassent aussi, sans profit réel.
+Les réalités, quand on sait s'y plaire, valent
+qu'on s'en contente—ne dis pas non, Lila!—et
+que l'on n'use pas, dans la chimère,
+la faculté de les convoiter. J'enrage chaque
+fois que j'entends parler d'un beau songe;
+quel songe vaut deux bouches vraies qui se
+baisent? Les poètes gâtent les femmes.
+Quant à ce qui est de moi, j'aurais le plus
+grand mépris, si j'étais homme, pour une
+amoureuse qui s'éveillerait avec des yeux
+battus où je ne serais pour rien.</p>
+
+<p>—Oui, mais n'importe, j'ai fait un rêve.</p>
+
+<p>—Que tu brûles de me raconter?</p>
+
+<p>—Evidemment! Et le voici.</p>
+
+<p>Lila Biscuit tira une petite houppe de sa
+pomme à poudre de riz, rose d'un côté
+comme une joue de paysanne, et s'en caressa
+le visage, peut-être pour voiler, préventivement,
+une rougeur possible; renversée dans
+un fauteuil bas en face de son amie étendue
+sur la chaise-longue, elle jouait du bout de son
+pied nu, tout en parlant, avec les valenciennes<span class="pagenum" id="Page_171">[Pg 171]</span>
+du peignoir de Colette, qui bâillaient un peu,
+sous la gorge.</p>
+
+<p>—J'étais dans un pays très extraordinaire,
+dit-elle, où les gens ont sur la vertu des idées
+qui ne seraient point du tout de mise dans
+le monde où nous vivons. Figure-toi que
+les habitants de ce pays-là se croiraient déshonorés
+s'ils épousaient une personne qui
+n'aurait pas eu un très grand nombre d'aventures
+avérées; et, le soir des noces, tous
+les invités,—il y en a quelquefois beaucoup,—entrent
+l'un après l'autre dans le lit nuptial,
+tandis que le marié va rendre dignes d'un
+prochain mariage toutes les jeunes filles des
+environs.</p>
+
+<p>—Toutes? Tu exagères.</p>
+
+<p>—Quelques-unes. Il fait ce qu'il peut!
+C'est du nombre, plus ou moins grand, de
+ces demoiselles d'honneur,—on les appelle
+ainsi,—que l'on félicite, le lendemain, la
+nouvelle épouse, comme on félicite l'époux
+du nombre, plus ou moins grand, des invités;
+trop peu d'infidélités légitimes, de la<span class="pagenum" id="Page_172">[Pg 172]</span>
+part du marié ou de la part de la mariée,
+serait un cas de divorce. Et ces gens ont
+d'autres coutumes qui ne sont pas moins
+singulières. Leurs tribunaux condamnent
+aux peines les plus sévères les jeunes hommes
+convaincus d'être demeurés insensibles, cinq
+minutes durant, à la compagnie d'une belle
+personne; en ce cas, généralement, les époux
+ou les pères se portent partie civile. On
+montre du doigt les couples qui reviennent
+du bois voisin sans que le désordre de leurs
+vêtements révèle qu'ils ont fait leur devoir.
+Par un arrêté de police, les femmes qui
+n'aiment point sont tenues d'habiter dans
+un certain quartier, d'où les familles honnêtes
+écartent avec soin leurs promenades;
+et dans les couvents ou dans les pensions
+on offre en exemple aux petites filles la
+vie des amoureuses illustres qui, sans jamais
+s'écarter de la bonne voie, donnèrent au
+baiser tous leurs jours et toutes leurs
+nuits!</p>
+
+<p>—J'imagine, Lila, que, dans un pays<span class="pagenum" id="Page_173">[Pg 173]</span>
+pareil, tu n'as pas dû tarder à mériter une
+renommée très honorable.</p>
+
+<p>—C'est ce qui te trompe, Colette! Les
+préjugés que j'avais emportés de notre
+monde,—ce soir-là, précisément, je m'étais
+endormie seule,—ne laissèrent pas de me
+causer de fort grands embarras; je fus
+traînée en justice pour n'avoir pas mis, dans
+le délai légal, les bras au cou d'un passant
+qui m'avait offert une rose.</p>
+
+<p>—Eh! pourquoi, mignonne, refusais-tu
+obéissance à la loi? Il faut se conformer aux
+mœurs des nations où l'on vit.</p>
+
+<p>—Le moyen de faire deux choses à la fois!
+Au moment où le passant me présentait une
+fleur, j'étais en train d'en donner une à un
+jeune homme qui s'en accommodait volontiers.</p>
+
+<p>—Une rose aussi?</p>
+
+<p>—Ma bouche.</p>
+
+<p>—Je t'excuse, et j'ose espérer que le tribunal
+se montra indulgent pour ta faute
+involontaire.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_174">[Pg 174]</span></p>
+
+<p>—Indulgent? tu verras bien. Je dus
+d'abord endurer l'impitoyable éloquence de
+l'accusateur public, qui mit en lumière
+l'énormité de mon crime. Non seulement
+j'avais désobéi aux lois de ma nouvelle patrie,—on
+aurait pu me pardonner cette infraction,
+à cause de ma récente arrivée,—mais
+j'avais bafoué l'éternelle morale. J'avais osé
+ne pas aimer qui m'aimait! En échange
+d'une fleur, je n'avais rien donné, pas même
+un sourire! On eût cherché longtemps, dans
+les annales du pays, avant d'y rencontrer
+un pareil excès d'impudence et de rébellion.
+La nécessité d'un châtiment terrible s'imposait.
+Il y allait de l'honneur des familles,
+de l'honneur de la nation tout entière. Pouvait-on
+prévoir les conséquences d'un acquittement?
+pouvait-on affirmer que les jeunes
+filles, que les jeunes épouses jusqu'à ce jour
+fidèlement attachées à leurs devoirs ne trouveraient
+pas dans la miséricorde des juges un
+prétexte à se détourner des obligations les plus
+sacrées? Si je n'étais sévèrement punie, on<span class="pagenum" id="Page_175">[Pg 175]</span>
+verrait peut-être d'autres femmes,—rien
+d'aussi contagieux que le mal,—se refuser
+aux légitimes réciprocités, ne pas laisser
+leurs mains dans les mains qui les pressent,
+détourner leurs lèvres du baiser, ne pas ouvrir
+leur porte, la nuit, aux donneurs de sérénades;
+on entendrait, chose encore inouïe, des bouches
+roses dire non! Et même savait-on s'il ne
+se trouverait pas des créatures assez corrompues
+par mon exemple, assez éhontées, assez
+dépourvues de sens moral pour se confiner dans
+l'infamie d'un seul amour? A cette pensée,
+l'accusateur voilait sa face rougissante. Il fut
+même sur le point de demander le huis clos.
+A vrai dire, j'avais le droit d'objecter qu'au
+moment où la rose m'était offerte, j'étais occupée
+à des fonctions honorables et absorbantes
+dont il est difficile de se distraire. Circonstance
+atténuante, soit! «Mais, s'écriait
+l'orateur, l'accusée niera-t-elle que ses doigts,
+que ses regards étaient libres, sinon ses lèvres
+et sa parole? Ne lui était-il pas possible
+d'accepter l'offrande dans un tendre serrement<span class="pagenum" id="Page_176">[Pg 176]</span>
+de main,—sans interrompre le
+baiser,—ou d'en promettre, d'un coup d'œil,
+la prochaine récompense?» Et il concluait
+avec colère à l'application de la loi.</p>
+
+<p>—Je tremble pour toi, mignonne.</p>
+
+<p>—Avec raison, ma chère! Le jury rapporta
+un verdict affirmatif et je fus condamnée
+à passer le reste de mes jours dans le quartier
+décrié où sont reléguées les femmes qui
+n'aiment point.</p>
+
+<p>—Pauvre Lila!</p>
+
+<p>—Par bonheur, le roi fut moins cruel
+que les juges. Il daigna me faire grâce, ou à
+peu près, donnant pour raison qu'une personne
+aimable comme je l'étais ne serait pas
+éloignée de la société sans une grande perte
+pour celle-ci, et que les justiciers seraient les
+premiers punis. Il fut donc résolu que je resterais
+libre, à la condition cependant de
+sortir victorieuse d'une épreuve jugée assez
+redoutable.</p>
+
+<p>—Une épreuve?</p>
+
+<p>—Les jeunes hommes du pays s'assembleraient<span class="pagenum" id="Page_177">[Pg 177]</span>
+devant le palais du roi, j'irais de
+l'un à l'autre, sans en négliger un seul, et
+j'aurais ma grâce, pleine et entière, s'ils s'accordaient
+tous à me proclamer infiniment
+jolie et désirable.</p>
+
+<p>—Me voilà rassurée. Rien ne te manque
+de ce qu'il faut pour plaire.</p>
+
+<p>—Ils étaient si nombreux!</p>
+
+<p>—Tu avais des précédents.</p>
+
+<p>—Une chose surtout m'inquiétait. Dans
+quelle toilette me montrerais-je aux arbitres?
+Je ne te cacherai pas,—si excessive qu'elle
+soit,—que l'idée me sourit d'abord de mépriser
+les vaines parures et de me laisser voir
+telle que m'admire et me complimente la
+psyché de ma chambre de bain.</p>
+
+<p>—C'eût été une grande faute! Défions-nous
+de la nudité. Pour si exquise que l'on
+se connaisse, on n'est pas sûre d'être parfaite.
+As-tu jamais entendu dire qu'un homme
+de goût se soit ardemment épris d'une femme
+pour l'avoir vue sortant de la mer, sur la
+plage, dans le costume qui dévoile tout?<span class="pagenum" id="Page_178">[Pg 178]</span>
+Il y a un peu de laideur dans la plus merveilleuse
+beauté. Usons du mystère troublant
+des robes pleines de promesse. C'est derrière
+un nuage que la lune est charmante. Il est
+bien vrai qu'un moment arrive,—et ce n'est
+pas le moins doux,—où les étoffes n'ont
+plus que faire; mais, alors, il est trop tard pour
+que l'amant se dédise de son admiration,
+fût-elle déçue, et sa vanité de possesseur
+nous est un garant de l'enthousiasme qu'il
+fera voir et de sa propre illusion.</p>
+
+<p>—Ah! comme je suis de ton avis! Après une
+courte hésitation, je comparus devant la foule
+voilée jusqu'à la lèvre, gantée jusqu'au coude,
+et une acclamation passionnée me prouva que
+ma cause était gagnée,—en partie, du moins.</p>
+
+<p>—En partie?</p>
+
+<p>—Hélas! il y avait à la clémence du roi
+une condition encore, que je ne t'avais pas
+osé dire. Non seulement je devais plaire à
+ces jeunes hommes, mais je devais avouer
+qu'ils me plaisaient, tous, et leur en fournir
+la preuve dans un baiser.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_179">[Pg 179]</span></p>
+
+<p>—Oh! combien étaient-ils, Lila?</p>
+
+<p>—Trois mille.</p>
+
+<p>—Miséricorde!</p>
+
+<p>—Dans les jardins royaux, on voit beaucoup
+de bosquets, étroits, fleuris, galants,
+des boudoirs de feuillage, avec des tapis de
+mousse; autant de bosquets qu'il y a
+d'amoureux dans le pays. Une matrone qui
+surveillait la stricte exécution des clauses
+de ma grâce, me conduisit vers le berceau
+où m'attendait l'un des trois mille jeunes
+hommes. Tu penses si j'étais effrayée! Ce
+qui me rassura un peu, c'est qu'il avait de
+fraîches lèvres rouges sous les plus fines
+moustaches du monde. Je pris mon mal en
+patience. Mais, du premier bosquet, je
+passai dans un autre, dans un autre, dans
+un autre encore! et je t'assure que l'on
+ne saurait rien se figurer de plus extraordinaire.</p>
+
+<p>—J'aime à croire que chaque amoureux,
+au moins, ne réclamait qu'un baiser, un
+seul, pas davantage?</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_180">[Pg 180]</span></p>
+
+<p>—Ah! ma chère, les gens de ce pays se
+montrent, sur ces matières, d'une exigence
+à peine imaginable! Ce qui est certain, c'est
+que, malgré les fraîches lèvres et les fines
+moustaches,—ah! que de jeunes bouches,
+Colette!—je me jugeais tout à fait digne
+de pitié...</p>
+
+<p>—Je te plains! Je te plains!</p>
+
+<p>—Et, certainement, j'allais renoncer au
+bénéfice de la grâce, j'allais demander qu'on
+me menât dans le quartier décrié des
+femmes qui n'aiment point, lorsque, en un
+soupir plus alarmé que tous les autres, je
+m'éveillai brusquement! et j'étais seule,
+mordant mes cheveux, plus fins que des
+moustaches, sur la malines de l'oreiller.</p>
+
+<p>—Un rêve épouvantable!</p>
+
+<p>—A qui le dis-tu, chérie!</p>
+
+<p>Elles se turent un instant. Colette s'était
+levée à demi, et s'accoudant à l'épaule de
+la songeuse, lui parlant bas dans les frisons
+du cou:</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_181">[Pg 181]</span></p>
+
+<p>—Mais, là, voyons, entre nous, Lilette,
+à quel bosquet t'es tu réveillée?</p>
+
+<p>—Au dixième! dit Lila en éclatant de
+rire.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_185">[Pg 185]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="M_ET_MADAME_JACQUELIN">M. ET MADAME JACQUELIN</h2>
+</div>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>Quand il sut qu'il était trompé, quand il
+lui fut impossible de ne pas croire que sa
+femme avait un amant,—les lettres, avec
+leurs tutoiements et leurs tendresses, ne
+permettaient aucun doute,—Paul Jacquelin
+éprouva un grand soulagement! Pas un
+instant il ne songea à son honneur compromis,
+à son nom bafoué. Ni colère, ni
+désespoir. Au contraire, le Ouf de détente
+et de bien-être de ceux qui tombent
+dans un fauteuil après une longue
+fatigue. Il ne se dissimulait pas d'une façon<span class="pagenum" id="Page_186">[Pg 186]</span>
+absolue les inconvénients de sa situation
+nouvelle: une rupture n'irait pas sans
+quelques tiraillements; les observations de
+la famille, les étonnements des amis ne laissaient
+pas de l'inquiéter; dans un an, il y
+aurait encore des gens qui, le rencontrant
+dans la rue, lui diraient: «Et Madame,
+comment va-t-elle?» C'est gênant, cela. Il
+pensait aux personnes du quartier, boulanger,
+boucher, marchande de journaux,
+qui, pendant un mois, auraient, en le voyant
+passer, un air de savoir les choses, de
+s'y intéresser. Dans certains coins de
+province, comme il y en a beaucoup à
+Paris, les incidents un peu inattendus, qui
+rompent la monotonie des heures pareilles
+aux heures, laissent un long souvenir; ils
+font époque, établissent des ères; on dirait
+à propos de n'importe quel autre fait, banal,
+une naissance, un mariage, une mort, n'importe,
+«vous savez bien, c'était trois semaines
+après le jour où M. Jacquelin s'est
+séparé de sa femme;» et il n'était pas sans<span class="pagenum" id="Page_187">[Pg 187]</span>
+appréhension à cause de sa vieille servante
+qui prendrait certainement un air attendri
+en mettant l'unique couvert des déjeuners
+et des dîners. Mais combien ces menues
+contrariétés, qui diminueraient peu à peu
+jusqu'à ne plus être, étaient peu de chose,
+comparées à l'immense satisfaction de
+s'évader enfin d'une gêne intolérable. Paul
+Jacquelin et sa femme, après s'être aimés
+pendant six mois autant que peuvent s'aimer
+deux êtres médiocres accouplés par le
+hasard du voisinage,—avez-vous remarqué
+dans les publications de bans la fréquence
+de cette formule: «même rue»?—en
+étaient bientôt arrivés à une complète indifférence
+l'un pour l'autre; indifférence qui ne
+tarda pas à s'aiguiser en hostilité hargneuse.
+Un ennui continu, secoué de querelles,
+c'était leur vie depuis dix ans. Les gens
+mariés, riches, qui ont dans leur hôtel des
+appartements distincts, une domesticité particulière,
+à qui la vie offre à chaque instant
+des diversions, peuvent cesser de s'aimer<span class="pagenum" id="Page_188">[Pg 188]</span>
+sans en venir à se détester; la rareté de leurs
+rencontres y maintient quelque courtoisie.
+Mais,—à cause du logement étroit, de la
+vie d'intérieur imposée par une nécessaire
+économie,—ne pouvoir se fuir quand on a
+perdu le goût de l'intimité, être dans des
+corps qui cohabitent des âmes enfin disjointes,
+ne faire qu'un étant désunis, c'est
+grâce à cela que beaucoup de ménages
+bourgeois ressemblent à une niche où deux
+chiens enragés seraient attachés par la même
+chaîne. Sait-on quelle rage sourde peut se
+continuer dans les songes d'un mari et d'une
+femme qui s'endorment dans le même lit—en
+s'écartant l'un de l'autre—après le
+bonsoir sans caresse, et quelles affreuses chimères,
+quelles criminelles rêveries d'arsenic
+jeté à la dérobée dans la crème à la vanille
+peuvent les hanter au dessert des repas en
+commun sans appétit ni bonne causerie?
+Tous les bâillements d'où naissent toutes les
+colères, toutes les fadeurs fécondes en
+amertumes, Paul Jacquelin les avait connues,<span class="pagenum" id="Page_189">[Pg 189]</span>
+pendant dix années! Mais, enfin, grâce à ce
+bienheureux adultère, il allait sortir de peine.
+Pas de procès, pas de scandale. «Madame,
+vous ne devez plus rester chez moi!» Elle
+consentirait certainement à cette séparation
+amiable, car tout autant que lui elle devait
+être lasse du long martyre conjugal; et,
+quelques affaires d'intérêts vite réglées, il
+serait libre. Libre! A cette seule pensée, il se
+sentait le cœur gonflé d'aise, il respirait à
+pleins poumons. Ne plus avoir, toujours et
+si voisine, cette présence ennuyeuse d'une
+femme ennuyée! Manger seul! Coucher
+seul! Puis, à bien considérer les choses, il
+était jeune encore; à quarante ans, les espérances
+sont encore permises. On n'est pas
+forcé de dire son âge. Rien ne rajeunit
+comme de se faire raser tous les matins. Il y
+a des eaux qui rendent aux cheveux leur
+couleur primitive. Eh! eh, qui sait? il n'avait
+pas dit son dernier mot. Recommencer
+la vie? pourquoi pas? Il y a de jeunes
+personnes qui s'accommodent volontiers<span class="pagenum" id="Page_190">[Pg 190]</span>
+d'un homme mûr. Pas de «collage», par
+exemple! Autant vaudrait rester marié.
+Bref, un homme très heureux, ce serait lui.
+Et sa bonne humeur lui donna le courage de
+mener les choses rondement. Trois heures
+après les lettres découvertes, madame Jacquelin
+avait quitté le domicile conjugal
+pour n'y jamais rentrer.</p>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>Ah! ma foi, il se mit à mener une vie de
+polichinelle. «La fête», comme on dit.
+Tous les jours au café, à l'heure de
+l'absinthe, et, presque tous les soirs, aux
+Folies-Bergère, regardant les filles sous le
+nez, trouvant que la poudre de riz sent
+bon. Après le spectacle, le souper. En
+cabinet particulier. «Garçon, très poivrées!»
+quand il commandait des écrevisses
+à la bordelaise; et il en commandait
+toujours. La vie d'un avoué de province
+qui vient passer les vacances à Paris.
+C'était bien le moins qu'il s'en donnât autant<span class="pagenum" id="Page_191">[Pg 191]</span>
+qu'il pouvait, à présent. Le jeûne excuse
+l'indigestion. Mais ce qui le charmait plus
+que tout, c'était de trouver la maison vide
+quand il rentrait. Oh! les bons sommeils,
+au beau milieu du lit; bien tranquille,
+étendant les bras à sa fantaisie. Autrefois,
+c'étaient toujours des querelles avant de s'endormir.
+Jacquelin avait une manie: il ne
+pouvait supporter de coucher dans un lit
+«bordé»; l'étreinte des draps et des couvertures
+tendues lui causait des impatiences et
+même des tristesses; il se croyait serré dans
+un linceul; naturellement, madame Jacquelin
+exigeait que la domestique «bordât» le lit
+aussi strictement que possible. De là, des
+grognements, qui ne cessaient que dans
+des ronflements. Tous les draps en l'air
+maintenant et toutes les couvertures aussi!
+de l'air, de la liberté. Les bonnes nuits! Et
+les déjeuners étaient charmants. Les
+plats qu'il préférait, il se les faisait faire,
+très gourmand, se régalant, content d'avoir
+enfin à table la place qu'il avait toujours<span class="pagenum" id="Page_192">[Pg 192]</span>
+enviée, près du poêle, l'hiver, près de la
+fenêtre, l'été. Mais ce qui était particulièrement
+agréable, c'était de pouvoir lire le
+journal bien à l'aise, du Premier-Paris au
+Courrier des théâtres, sans rencontrer,
+quand il tournait la page, le regard de madame
+Jacquelin, impatiente, rayant la nappe
+de ses ongles, et attendant qu'il eût fini,
+pour lire à son tour. De sorte que ce veuf
+d'une femme vivante coulait ses jours dans
+une béatitude parfaite. Et, les soirs où il
+n'allait pas aux Folies-Bergère, où il préférait,
+à cause du mauvais temps, pour ne
+pas prendre une voiture, faire une partie de
+dominos dans le petit café au coin de sa
+rue, si quelqu'un, dans la mauvaise humeur
+d'une pioche malheureuse, s'avisait de faire
+une allusion faussement attendrie au «malheur»
+de M. Jacquelin, il fallait voir avec
+quel sourire de dédain et de satisfaction il
+accueillait cette vaine méchanceté. Ah! par
+exemple, les gens qui le plaignaient avaient
+du temps à perdre.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_193">[Pg 193]</span></p>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>Il était plus malheureux que les pierres!
+En moins d'une année, il avait vieilli de dix
+ans, était devenu affreusement maigre; et
+s'il avait voulu se teindre, il n'aurait pas pu,
+les cheveux lui manquant. Ce n'était pas
+vrai, cette Joie, cet air de dire: «je m'en
+fiche!» Ce n'était pas vrai qu'il dormît
+bien dans le lit pas bordé, que les plats
+du déjeuner lui parussent bons, qu'il prît
+plaisir à regarder les filles sous le nez ou à
+manger des écrevisses à la bordelaise. Un
+chien qui dans une folie de vagabondage a
+fui son maître, et qui le regrette, voilà ce
+qu'il était. On peut se désaccoutumer du
+bien-être, du plaisir, de l'amour, on ne se
+désaccoutume pas de l'ennui. Il est la pire
+et la plus tenace des habitudes. On ne se
+tire pas de cette glu. Il est possible de renoncer
+à toutes les délices, mais se dépêtrer de
+la monotonie, du ron-ron, des bâillements,
+ah! bien oui. Roméo peut oublier Juliette,<span class="pagenum" id="Page_194">[Pg 194]</span>
+mais monsieur Denis ne peut pas oublier
+madame Denis. Les liens les plus résistants
+sont les liens les plus mous. A ces moments
+même où il feignait, se mentant à lui-même,
+de s'intéresser aux choses de sa vie nouvelle,
+toute sa pensée était tournée vers le morne
+et lugubre passé. Il avait froid dans le lit
+veuf! et s'endormait mal, sans s'être querellé.
+A l'heure du déjeuner, il se trouvait
+mal assis, parce qu'il avait la bonne place,
+et il lisait sans intérêt le journal qu'il n'avait
+pas le plaisir de faire attendre.</p>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p>Une fois, revenant chez lui, il eut une
+grande surprise: sur la nappe il y avait
+deux couverts, et madame Jacquelin entra,
+comme elle entrait l'an passé, par la porte
+à côté du poêle. Elle aussi, elle avait essayé
+de vivre hors de l'antique ennui! Ils se
+regardèrent, sans prononcer une parole,
+s'assirent, dînèrent en silence. Puis, la soirée,
+au coin du feu, comme autrefois, sans<span class="pagenum" id="Page_195">[Pg 195]</span>
+demande d'explication, sans épanchement,
+et l'entrée dans la chambre à coucher, elle
+portant la lampe. Ils dormirent bien. Depuis
+ce temps la vie de jadis a recommencé,
+avec la monotonie des dos tournés, des
+paroles hargneuses, des querelles pour le lit
+bordé ou pour le journal attendu. Un retour
+au bagne. Le soir, à l'heure où M. Jacquelin
+revient de quelque promenade, si le concierge
+lui remet des lettres pour «madame»,
+il les prend et les remet à sa femme sans les
+avoir lues.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_199">[Pg 199]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="LA_VOIX_DE_JADIS">LA VOIX DE JADIS</h2>
+</div>
+
+
+<p>C'était dans le sous-sol d'une de ces sales
+brasseries où la police tolère que l'on boive
+encore après que tous les cafés et tous les
+débits de vin sont fermés. A des tables de
+bois, sous la poussière jaune du gaz, s'accoudaient
+les lassitudes saoules des rôdeuses
+nocturnes qui avaient fini leur besogne et
+de quelques hommes qui les avaient attendues
+tout le soir; elles, fardées, eux, très
+blêmes et rasés de près comme des cabotins.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_200">[Pg 200]</span></p>
+
+<p>Comme nous allions sortir, écœurés de
+notre curiosité satisfaite:</p>
+
+<p>—Regarde, me dit mon compagnon.</p>
+
+<p>Il me désignait, seule, assise au fond de
+la salle, une femme très grande, très grasse,
+dont les cheveux roux en touffes bouffaient
+hors d'une toque à plume. Plus fatiguée que
+vieille, et la gorge tombant dans la soie
+lâche du corsage, elle avait dû être belle,
+elle l'était encore par la blancheur laiteuse
+de sa peau, par ses larges yeux noirs, profonds,
+fixes, où l'hébétude s'animait quelquefois
+d'un reste de pensée. Une fille, certainement,
+comme ses voisines; on voyait
+de la crotte de trottoir au bas de son jupon,
+à la semelle de ses bottines; mais, énorme,
+et pesamment assise avec l'air d'une colossale
+idole, elle semblait, cette créature, le
+type exagéré, la personnification presque
+grandiose de toute une espèce.</p>
+
+<p>Étonnés, nous approchâmes.</p>
+
+<p>D'une voix enrouée, très forte, qui domina
+tout le chuchotement des conversations<span class="pagenum" id="Page_201">[Pg 201]</span>
+à voix basse, elle nous demanda de
+lui payer à boire. Elle se fit servir quatre
+verres de genièvre qu'elle versa dans une
+chope où restait de la bière, et vida la chope
+d'un seul trait. Puis elle se mit à chanter le
+refrain d'une chanson de café-concert. Ce
+fut un râle rauque, gras, avec des traînements
+faubouriens, un geignement étranglé
+d'ivrogne. «A la bonne heure!» dit-elle
+en éclatant de rire. Puis, familière, elle nous
+parla.</p>
+
+<p>«Il n'y en a pas une pour boire autant que
+moi. Une bouteille d'eau-de-vie, après douze
+bocks, ne me fait pas peur, et je ne me
+grise jamais. Je connais des femmes qu'on
+ramasse tous les soirs, ivres, au coin des
+rues; moi, je marche plus droit quand je
+sors de chez le marchand de poivre; la boisson,
+ça me leste. Mais il ne faut pas croire
+que je boive pour mon plaisir. Ah! bien,
+oui. Je n'aime pas la bière, ni l'absinthe, ni
+le rogomme; il y a des moments où je donnerais
+je ne sais quoi pour avaler un verre<span class="pagenum" id="Page_202">[Pg 202]</span>
+d'eau pure, bien claire, qui me caresserait la
+gorge et me mettrait de la fraîcheur dans
+l'estomac. Et, si je bois, ce n'est pas non
+plus pour être amusante avec les hommes.
+Je me soucie bien d'être amusante! Je fais
+mon métier, tout juste. Je donne ce qu'on
+m'achète, pas autre chose. Est-ce que je suis
+obligée d'être de bonne humeur, d'avoir des
+mots drôles, de faire rire les gens par-dessus
+le marché? Il ne manquerait plus que ça.
+Ils croient peut-être qu'ils m'amusent, eux?
+Non, si j'ai pris l'habitude de m'en fourrer
+jusque-là, de l'alcool à trois sous le verre,
+c'est pour une autre raison, et ça ne regarde
+personne.»</p>
+
+<p>Elle parlait bas, maintenant, comme pleine
+d'une pensée triste, et, détournée à demi,
+elle prit sa tête entre ses larges mains grasses,
+la fit pencher à droite, la fit pencher à gauche,
+berçant son front comme on berce un
+enfant malade.</p>
+
+<p>Puis, bien que nous ne l'eussions pas interrogée,
+elle continua sans nous regarder.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_203">[Pg 203]</span></p>
+
+<p>«Oui, pour une autre raison. Si vous
+voulez la savoir, je veux bien vous la dire.
+Il faut que je vous explique une chose: ce
+n'est pas gai tous les jours, ni toutes les
+nuits, la vie que je mène. Patauger dans la
+boue de neuf heures du soir à deux heures
+du matin, parler aux gens qui rentrent chez
+eux, être rudoyée de coups de coude quand
+les passants sont de mauvaise humeur,
+retirer son corset dans une chambre d'hôtel
+garni où il n'y a pas toujours du feu, redescendre
+l'escalier, recommencer la promenade
+sous la pluie, ce sont des amusements dont
+je me passerais bien. Dans les commencements,
+surtout, c'était dur. Au moment
+d'aller sur le boulevard, j'avais des envies
+de sortir par la fenêtre. Mais quoi? que voulez-vous?
+il fallait manger, n'est-ce pas? et
+je vous demande un peu si j'aurais trouvé
+du travail ailleurs que dans l'atelier des quatre
+vents? Quand on est tombée où je suis,
+plus moyen de s'en tirer; c'est une glu qui
+tient ferme, la crotte du ruisseau. Enfin, peu<span class="pagenum" id="Page_204">[Pg 204]</span>
+à peu, je me suis habituée. Tous les métiers
+ont quelque chose de désagréable. A présent
+je suis faite au mien. Si on me donnait des
+rentes, si on me mettait dans mes meubles,
+si je n'étais plus obligée de descendre dans
+la rue, je ne saurais peut-être pas à quoi
+passer le temps; ça me manquerait de ne
+pas être mouillée par la pluie, salie par la
+boue, battue par le vent, bousculée par les
+hommes. Bref, je vous dis que j'ai pris mon
+parti, et puisque c'est comme ça, tant pis,
+voilà, c'est comme ça. Ah! seulement, il y
+a une chose à laquelle je n'ai jamais pu
+m'habituer. Pour que les gens fassent attention
+à vous, le soir, il faut leur parler,
+n'est-ce pas? Eh bien, chaque fois que je
+parle à quelqu'un en le tirant par le bras,—les
+mots que nous disons, vous les savez
+bien,—je ne puis pas m'empêcher, c'est
+plus fort que moi, d'avoir le cœur serré,
+affreusement, comme si j'allais mourir, et j'ai
+toutes les peines du monde à ne pas pleurer
+toutes les larmes de mon corps. Ce n'est<span class="pagenum" id="Page_205">[Pg 205]</span>
+pas à cause des paroles que je dis, oh! non,
+ni à cause de la honte de faire ce que je fais,—je
+ne suis pas si bête, bien sûr!—mais
+c'est à cause de ma voix, que j'entends.
+Quand je me suis bien reposée, quand j'ai
+dormi toute la journée, ma voix n'est pas
+rauque et grasse; je l'entends très douce au
+contraire, très pure comme elle était autrefois,
+du temps que j'étais gamine, chez nous,
+à la campagne. Elle me tue, cette voix-là!
+je la reconnais, elle me rappelle les choses
+qu'elle disait. Je me souviens de la maison,
+du père et de la mère, et des petites sœurs,
+qui ne sont pas venues à Paris, elles, qui se
+sont mariées au pays; elle me fait penser
+aussi aux rendez-vous que j'avais derrière la
+haie avec le fils du forgeron, un beau gars
+qui m'embrassait à pleins bras, me baisait
+bruyamment la bouche,—vous savez, nous,
+on ne nous baise pas sur les lèvres,—et
+qui m'aimait, pour sûr, et que j'aimais aussi.
+Ça me rend folle de demander: «Vous ne
+montez pas chez moi, beau blond?» avec<span class="pagenum" id="Page_206">[Pg 206]</span>
+la voix qui disait à ma mère: «Bonjour,
+maman», avec la voix qui disait à mon
+amoureux que je ne le quitterais jamais.
+J'essaye de parler bas, pour ne pas m'entendre,
+ou de rire aux éclats, tout en parlant.
+Ça ne sert à rien. Je la reconnais toujours,
+la voix d'autrefois, et je me cache
+la tête entre les mains, et je ne prononce
+plus un mot, et je m'en vais avec la peur
+d'être suivie, d'être obligée de répondre à
+l'homme qui me suivrait.»</p>
+
+<p>Dans un sanglot, ses grands yeux pleins
+de larmes, la triste fille se tut. Autour de
+nous, on ne prenait point garde à ce désespoir;
+sans doute on pensait qu'elle était
+ivre.</p>
+
+<p>Elle ajouta lentement:</p>
+
+<p>«Voilà pourquoi je bois autant que je
+puis. L'absinthe enroue, le genièvre aussi.
+Après avoir bu, je n'ai plus le son de parole
+que j'avais dans le temps. Et, à force d'avaler
+tout ce qui sèche et brûle la gorge,
+j'espère bien arriver à ne jamais plus entendre,<span class="pagenum" id="Page_207">[Pg 207]</span>
+quand je tire le bras aux hommes de
+la rue, la voix douce dont j'appelais maman
+et dont je disais que je l'aimais à mon premier
+amoureux.»</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_211">[Pg 211]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="LE_CLAVECIN">LE CLAVECIN</h2>
+</div>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>Si subtilement ingénieuse que soit la
+baronne de Linège, il lui aurait été assez
+difficile d'expliquer à son mari, d'une façon
+plausible, pourquoi elle se trouvait en chemise,
+au second étage du château, dans la
+chambre du jeune pianiste slave, joli comme
+une femme, aux longs cheveux bouclés!
+Dire qu'elle s'était dévêtue, sans penser à
+mal, à cause de la grande chaleur, il n'y
+fallait pas songer, puisqu'on était aux derniers
+jours de l'automne, et qu'à travers les
+rideaux de mousseline, dorés à peine d'un
+froid soleil, on voyait les arbres du jardin<span class="pagenum" id="Page_212">[Pg 212]</span>
+entre-heurter dans la bise leurs branches
+grelottantes. A vrai dire, la mignonne
+châtelaine, si mignonne avec ses seins
+pointus se cabrant sous la batiste, aurait pu
+répondre, simplement, qu'elle aimait à la
+folie ce musicien étranger, son hôte depuis
+trois semaines, qui chantait au piano de si
+tendres romances, qui savait des paroles
+douces comme sa musique; et il n'y a rien
+de plus naturel que de faire la confidence de
+sa beauté après l'aveu de son amour. Mais
+une mélomanie poussée à un tel excès n'aurait
+pas eu de quoi satisfaire le baron de
+Linège, homme positif, peu enclin aux enthousiasmes
+artistiques; certainement une
+pareille explication n'eût abouti qu'à l'irriter
+davantage. La coupable prit donc le sage
+parti de ne pas souffler mot, et, tandis que
+le joli musicien, assez penaud, jouait avec
+les boucles de ses cheveux, elle se borna à
+renouer aussi haut que possible la faveur
+rose de sa chemise; car la pudeur est de
+bon goût, en présence des maris.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_213">[Pg 213]</span></p>
+
+<p>Quant au baron,—en pantoufles, en
+robe de chambre, et le gland de son bonnet
+lui pendant sur l'oreille,—il resta d'abord
+muet de stupéfaction devant un spectacle
+aussi imprévu; sa face grassouillette, écarlate
+comme un piment d'Espagne, était plus
+drôle, de vouloir être terrible; et, par l'essoufflement
+de la colère, son petit ventre
+bombé battait comme la poitrine d'une actrice
+de mélodrame dans la grande scène
+du quatrième acte.</p>
+
+<p>—Madame! cria-t-il enfin, ne pensez pas
+que je sois un époux débonnaire, que l'on
+bafoue impunément! Si je ne vous tue
+point, selon mon droit, c'est que je médite
+une vengeance autrement cruelle. Vous ne
+quitterez plus désormais ce château où vous
+n'avez pas craint de me déshonorer; vous
+cessez d'être ma femme, vous êtes ma prisonnière.
+Aucun stratagème ne déjouera ma
+surveillance; loin de votre amant, loin de
+tous les plaisirs, vous vivrez seule, avec
+vos remords!</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_214">[Pg 214]</span></p>
+
+<p>Que madame de Linège eût des remords,
+cela n'est pas prouvé, et son mari avait tort de
+l'affirmer à la légère; mais elle se montra fort
+sensible à l'idée de ne plus revoir son doux
+chanteur de romances, à la menace d'être retenue,
+même l'hiver, même aux mois charmants
+des bals et des modes nouvelles, dans
+cet ennuyeux château, à cinq lieues de Paris,
+au bout du monde; il y eut, dans la moue qu'elle
+fit, tout le désespoir possible à un sourire.</p>
+
+<p>—Pour ce qui est de vous, Monsieur,
+ajouta le mari en se tournant vers le pianiste
+slave, si ma colère vous épargne, rendez-en
+grâce à ma crainte du scandale. Mais vous
+allez sortir d'ici, et je pense que vous éviterez
+de vous trouver sur mon chemin! Allons,
+Monsieur, sortez.</p>
+
+<p>Pour un homme en robe de chambre qui
+vient de surprendre sa femme en chemise
+à une grande distance du lit conjugal, le
+baron de Linège, véritablement, ne manquait
+pas d'une certaine dignité; le jeune musicien,
+presque un enfant, Mozart peut-être,<span class="pagenum" id="Page_215">[Pg 215]</span>
+Chérubin à coup sûr, baissa la tête sous
+l'ordre formel, et il se retira, non sans avoir
+jeté un dernier regard à sa chère complice,
+non sans avoir regardé aussi, tristement,
+l'énorme piano de concert, en ébène, aux
+pieds de cuivre, qui encombrait la chambre.
+Il avait coutume de l'emporter dans ses
+voyages, n'acceptait jamais une invitation
+sans spécifier qu'il se ferait suivre de son
+instrument. Il n'aurait pas eu le même talent
+sur un autre piano. Mais la circonstance
+ne lui parut pas opportune pour demander
+qu'on le lui renvoyât.</p>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>Ainsi c'en était fait, il ne la reverrait plus.
+Bien que plus d'une grande dame à Saint-Pétersbourg,
+à Varsovie, à Vienne, à Paris,
+pâmée à cause de la façon dont il jouait les
+mazurkas de Chopin, lui eût mis des baisers
+dans les cheveux, il n'avait jamais aimé
+aucune femme,—non pas même cette
+admirable comtesse de Loukhanof, si<span class="pagenum" id="Page_216">[Pg 216]</span>
+blanche, à qui l'on s'étonnait de ne pas voir
+des ailes d'ange,—autant qu'il aimait la
+baronne de Linège. Oh! les heures charmantes
+qu'ils avaient eues, un peu avant le
+soir, quand le baron n'était pas encore
+revenu de la chasse; lui, les mains rêveuses,
+errantes sur les touches, elle, assise auprès
+de lui, l'écoutant, penchée, et se mourant
+de langueur dans le vague rhythme des
+sons. Et il se rappelait aussi les joies plus
+intimes, où leurs âmes n'étaient pas seules
+à se mêler, où ses lèvres se taisaient sous
+les baisers si proches, où ce n'était pas seulement
+sur le piano que se promenaient ses
+mains savantes à tous les doigtés. Hélas! ces
+délices, il les avait perdues pour toujours.
+Car le baron, sûrement, accomplirait ses
+menaces. Il tiendrait sa femme enfermée;
+soupçonneux comme les Arnolphes et les
+Bartholos, il aurait à sa ceinture les clefs de
+toutes les portes, ferait griller toutes les
+fenêtres. Sans doute, madame de Linège
+était une adroite personne; mais c'est seulement<span class="pagenum" id="Page_217">[Pg 217]</span>
+dans les comédies que l'on voit les
+Agnès et les Rosines rejoindre leurs amoureux
+malgré les vaines clôtures. Elle userait
+en vain des plus subtils stratagèmes, elle
+essayerait en vain de séduire ses gens
+devenus ses gardiens; elle ne pourrait pas
+même lui écrire, pas même lui faire savoir
+qu'elle l'adorait toujours, par l'envoi d'une
+fleur ou d'un ruban encore parfumé d'un
+baiser! C'est l'âme pleine de ces tristes
+rêveries qu'il s'en retourna vers Paris, non
+pas en chemin de fer ni en voiture, mais à
+pied, par la grand'route,—comme pour
+s'éloigner plus lentement du bonheur de
+naguère,—et, quand monta peu à peu la
+nuit, il y eut de petites étoiles au ciel, mais
+pas une espérance dans son cœur.</p>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>Rentré chez lui, il fut étonné de trouver
+son piano dans le salon, à la place accoutumée.<span class="pagenum" id="Page_218">[Pg 218]</span>
+Il interrogea son valet de chambre,
+qui allumait les lampes: des domestiques
+en livrée venaient d'apporter l'instrument,
+de la part de M. de Linège, sans autre explication.
+Il ne put s'empêcher de reconnaître
+que le baron avait agi galamment, en renvoyant
+si vite le précieux clavecin. Mais il
+n'eut, à le revoir, qu'une très courte joie.
+«C'est bien, laissez-moi,» dit-il, et, resté
+seul, il regarda le piano avec mélancolie.
+Que de souvenirs, à cette vue,—des souvenirs
+si doux, et si amers. Jamais plus il ne
+jouerait pour elle les mazurkas de Chopin,
+jamais plus elle ne les écouterait, penchée, un
+peu essoufflée d'extase; puisqu'on la gardait
+bien! puisqu'elle ne s'échapperait pas de la
+prison fermée par un geôlier jaloux! Il s'assit,
+mélancolique, ses mains s'approchèrent des
+touches blanches et noires; il éprouverait
+un douloureux plaisir à entendre,—à
+entendre seul, hélas!—les airs qu'elle préférait...</p>
+
+<p>Il se leva, en criant de surprise! Pas un<span class="pagenum" id="Page_219">[Pg 219]</span>
+son, non, pas un! sous la pression de ses
+doigts. Que voulait dire ceci? Oui, oui, il
+comprenait, le baron avait brisé, disloqué,
+saccagé l'instrument, et le lui rendait, mort,
+par une détestable ironie.</p>
+
+<p>Fou de colère, il leva la planche d'ébène
+pour constater le désastre.</p>
+
+<p>—Ah! comme je t'aime! s'écria madame
+de Linège, et mon mari n'a-t-il pas
+eu une bonne idée de te renvoyer ton piano?</p>
+
+<p>Car, à la place des cordes et de la table
+d'harmonie, elle était là, dans l'énorme
+clavecin, et, levant la tête, elle riait de toutes
+ses dents folles parmi ses cheveux ébouriffés.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_223">[Pg 223]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="LE_SEUL_AMANT">LE SEUL AMANT</h2>
+</div>
+
+
+<p>«Oui, j'ai eu tort! Oui, j'ai blasphémé!
+L'amour existe. Tendre et violent, chaste et
+pervers, joyeux et désespéré, caresse et
+combat, candeur et débauche, rires et sanglots,
+l'amour assez exquis pour ne pas
+effarer Béatrix ni Virginie, ni moi-même,
+assez formidable pour satisfaire Messaline et
+Sisina, et moi-même, l'amour véritable,
+entier, parfait, qui est tout le bien en même
+temps que tout le mal, existe! Il n'y a pas
+que de fausses tendresses, de faux serments,
+de fausses délices. L'homme est capable en<span class="pagenum" id="Page_224">[Pg 224]</span>
+effet d'être cette espèce de Dieu: l'amant.
+Car j'ai été aimée, moi, enfin! Timide
+comme un petit enfant et bon comme une
+mère, plus furieux qu'un matelot ivre et plus
+criminellement subtil qu'un jeune prince
+mélancolique, avec toutes les ingénuités,
+avec tous les dévoûments, avec toutes
+les frénésies, avec tous les artifices, un
+homme m'a charmée, bercée, brisée, damnée,
+et à cause de lui seul j'ai parfois dans les
+yeux le regard d'extase qui défie les paradis!»</p>
+
+<p>C'était Caroline Fontèje, la belle et illustre
+poétesse, qui nous disait cela; elle continua
+de parler, toute fébrile encore du travail de
+la journée, la voix rythmée par le souvenir
+des vers.</p>
+
+<p>«Vous connaissez ma maison de briques
+roses à Villeneuve-Saint-Georges, et mon
+petit jardin qui grimpe le coteau? Un soir
+que j'étais assise, seule, sur le banc d'une
+allée, écoutant mourir les bruits des nids,
+des feuilles, de la lente rivière au loin, il y
+eut un remuement de branches cassées, et,<span class="pagenum" id="Page_225">[Pg 225]</span>
+du haut du mur, un homme tomba devant
+moi. A peine tombé, debout! et me regardant
+bien en face. Oh! il avait l'air très
+farouche. Échevelé, la barbe longue et rude,
+pas de chapeau, en manches de chemise.
+Quelque vagabond; un voleur sans doute.
+Mais par la flamme un peu hagarde des
+yeux, par la saignante rougeur de la bouche,
+il était beau; je n'eus pas le temps d'avoir
+peur tant je fus tout de suite ravie. Les
+mains éperdument tendues, comme quelqu'un
+qui va saisir enfin un trésor longtemps
+convoité, il me parlait avec des
+bégayements, avec des râles de tendresse,
+de colère aussi. Tout ce que la parole humaine,
+entrecoupée de sanglots, peut exprimer
+d'humble amour et de menaçant désir,
+de respect infini et d'insolente fureur, il le
+disait. Il suppliait et il ordonnait. La prière
+qui exige, l'outrage qui demande pardon. Je
+ne sais quoi qui était de l'adoration, en étant
+du viol. Et j'avais sur tout mon corps,
+comme un fluide de mains imposées, la<span class="pagenum" id="Page_226">[Pg 226]</span>
+volonté furieuse et douce de son regard, et
+je sentais que jamais je n'avais été désirée ni
+aimée avec d'aussi brutaux emportements,
+avec d'aussi délicates soumissions. D'où
+que tu viennes, sois la bienvenue, ô joie!
+J'ouvre ma fenêtre aux rayons de toutes les
+étoiles, aux parfums de toutes les fleurs,
+aux éclairs aussi de tous les orages. Il ne
+faut pas chasser le bonheur, cet hôte trop
+rare, parce qu'il entre en enfonçant la porte.
+Sans une parole je tendis les mains vers les
+mains tendues de l'inconnu tendre et terrible;
+et mon cœur défaillait en une délicieuse
+langueur, tandis qu'il balbutiait, le
+front sur mes genoux, son amour et sa
+reconnaissance.</p>
+
+<p>Oh! les heureuses journées après de
+coupables nuits! D'où il venait? à quoi bon
+le lui demander? Il était venu à moi; cela
+seul importait. Qui il était? Je le savais bien:
+il était mon amant. Je lui dus tous les effrois,
+toutes les larmes, tous les sourires. Exténuée
+encore des férocités de son étreinte,<span class="pagenum" id="Page_227">[Pg 227]</span>
+il m'emmenait dès le jour dans les champs,
+dans les bois, le long de la rivière; son
+bras, qui m'avait maîtrisée, avait, autour de
+ma taille, des caresses de berceau; sa voix,
+naguère si farouche, aux cris de bête fauve,
+était plus légère et plus douce qu'une chanson
+d'oiseau réveillé. Nous étions très
+enfants, tous deux, lui surtout. Des niaiseries
+charmantes, qui me faisaient rire, et
+me charmaient. Pour un lézard gris fuyant
+sous les herbes, il avait des sursauts de joie
+et il poursuivait la bête disparue, en s'aidant
+des mains pour courir, comme un chat
+qui cherche une souris. Bien qu'il sût beaucoup
+de choses,—il avait dû lire bien des
+livres et rêver après les lectures,—il montrait
+de singulières ignorances, par instants;
+il y avait des fleurs très communes dont il
+ne connaissait pas les noms; il fallait les lui
+dire, ces noms, et lui expliquer à quel
+moment de l'année s'épanouissent ces
+fleurs, dans quels pays on les trouve surtout.
+D'autres questions encore, à propos<span class="pagenum" id="Page_228">[Pg 228]</span>
+de mille choses. Moi, pour l'enseigner, le
+grand enfant, pour lui faire répéter les
+paroles qu'il n'avait pas comprises d'abord,
+je prenais l'air sévère d'une institutrice qui
+gronde. Oh! les adorables leçons! Je l'aimais
+d'être moins savant que moi, de
+m'écouter avec une mine effarée, comme un
+écolier qui s'étonne. Je m'asseyais quelquefois
+sur une grosse pierre et, tandis que je
+parlais, maternelle, un peu pédante, lui, à
+genoux, les yeux levés vers moi, il m'éventait
+les lèvres avec une branche fleurie, et, en
+même temps, il soufflait sur mon visage
+pour en écarter, disait-il, le fou, l'ombre
+tremblante des feuilles et des fleurs. Mais,
+tout à coup, il se dressait, une joie hautaine
+dans les yeux. L'enfant devenait un homme,
+l'homme un héros. Avec de lyriques
+emphases, avec des gestes de gloire, il me
+contait ses rêves. Pour que je fusse fière et
+rayonnante, il voulait tous les honneurs et
+tous les triomphes. Il serait, il était le prince
+victorieux devant qui tremblent les armées,<span class="pagenum" id="Page_229">[Pg 229]</span>
+ou le poète sublime qu'attendent les Capitoles.
+Il évoquait les palais en fête, pleins
+de drapeaux conquis, les places publiques
+d'où s'élèvent les acclamations des foules.
+Et, l'orgueil au cœur, je le suivais dans la
+féerie de ses glorieuses chimères!</p>
+
+<p>Nous fîmes un voyage, à cheval, à
+pied, n'importe, dans des montagnes, confiant
+notre amour au hasard des sommeils
+d'auberge ou des siestes sous une pierre
+qui surplombe. Je suis audacieuse, il fut
+téméraire! Seuls, le bâton ferré en main,
+nous escaladions l'immobilité convulsée
+des roches, ou nous glissions le long des
+vertes pentes mouillées. Et quand, après
+avoir traversé les glaciers dont la neige
+craquante dérobe les lézardes, nous nous
+hissions sur quelque cime, lui, debout,
+superbe, parmi la vaste hauteur de l'azur,
+il me serrait, haletante, dans ses bras, et
+me baisait les lèvres, en plein ciel! Quelquefois
+nous descendions dans les villes.
+Alors il devenait effrayant. Des jalousies le<span class="pagenum" id="Page_230">[Pg 230]</span>
+prenaient, furieuses. Parce qu'un homme
+s'était retourné pour me regarder, parce
+qu'un passant avait frôlé ma robe, des
+flammes lui sortaient des yeux, et ses dents,
+de rage, grinçaient. Il m'emportait, me
+cachait, m'enfermait. Je les ai connues,
+affreuses et exquises, les épouvantes d'être
+insultée, d'être battue par celui qu'on adore,
+et qui vous adore, et qui, du sang sous les
+paupières et de l'écume à la bouche, vous
+agenouille sous les menaces de son poing,
+et va peut-être vous tuer, à moins qu'il ne
+vous embrasse éperdument avec des baisers
+qui sont des morsures! Mais ses plus effrénés
+emportements—oh! bien chers! oh!
+bien doux!—avaient pour lendemains de
+si humbles repentirs, des dévoûments si
+tendres; il réclamait des châtiments, exigeait
+des pénitences; un pèlerin coupable,
+devant la sainte qui pardonne, c'était lui;
+et, pour m'épargner une larme, pour me
+faire un plus gai sourire, il eût affronté la
+plus cruelle mort. Une fois, du haut d'un<span class="pagenum" id="Page_231">[Pg 231]</span>
+pont, je regardais l'eau verte et blanche du
+torrent écumer parmi les roches; une fleur
+tomba de mon corsage sous le souffle qui
+passe; il se jeta dans le gave! et, le front
+déchiré par les pierres, il me rapporta la
+fleur dans sa main ensanglantée.</p>
+
+<p>Trois mois plus tard, un matin,—nous
+étions revenus à Villeneuve-Saint-Georges,—ma
+servante entra tout effarée, avec
+des gestes qui renversaient les meubles,
+dans la chambre où nous ne dormions plus.</p>
+
+<p>Les gendarmes étaient en bas, recherchant
+un fugitif.</p>
+
+<p>Celui à qui j'avais dû de connaître l'amour
+véritable, entier, absolu, l'amant
+tendre et violent, pervers aussi, ingénu et
+magnanime, l'amant brave, et jaloux, et
+dévoué jusqu'à mourir, l'amant parfait,—le
+seul amant digne de ce nom, oui, le seul,
+hélas!—était un fou qui s'était évadé de
+l'asile de Charenton.»</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_235">[Pg 235]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="LES_RAISONS_DE_COLETTE">LES RAISONS DE COLETTE</h2>
+</div>
+
+
+<p>La porte s'ouvrit comme sous une poussée
+de bourrasque, et Ludovic, dans un
+renversement de chaises, jeta cette parole
+brutale:</p>
+
+<p>—Colette, vous me trompez!</p>
+
+<p>—Aïe! dit Colette.</p>
+
+<p>Et elle fut si troublée de cette apostrophe
+que, se départant de sa pudeur habituelle,
+elle n'eut point la pensée de croiser
+les malines de son peignoir du matin.
+Quelle que soit la fureur qui vous possède,
+il est difficile de ne point prendre plaisir à<span class="pagenum" id="Page_236">[Pg 236]</span>
+voir se gonfler, hors d'un bâillement de
+transparences, deux jeunes seins où mûrit
+une rougeur pointue; on peut devenir semblable,
+en pareil cas, à un enfant qui s'interrompt
+de sa fâcherie pour croquer un
+bonbon ou pour mordre une fraise. Mais
+une faiblesse d'une minute, et l'agrément
+qu'il y trouva, n'apaisèrent point Ludovic,
+et, relevant sa face qui s'était rosée, près
+des lèvres, d'un peu de poudre de riz:</p>
+
+<p>—Vous me trompez! répéta-t-il avec un
+beau geste tragique.</p>
+
+<p>Comme Colette est une personne qui se
+remet sans retard des plus vives émotions,
+elle répondit dans un petit rire:</p>
+
+<p>—Eh bien, oui, là, je vous trompe.</p>
+
+<p>—Avec Gontran!</p>
+
+<p>—Avec Gontran, si vous voulez. J'aurais
+préféré certainement que vous n'en fussiez
+pas instruit, et j'avais poussé la délicatesse
+jusqu'à prendre toutes les précautions capables
+de vous maintenir dans une agréable
+ignorance. Mais, puisque vous savez les<span class="pagenum" id="Page_237">[Pg 237]</span>
+choses, je ne fais aucune difficulté d'en
+convenir avec la franchise qui m'est naturelle.</p>
+
+<p>—Colette! même après votre trahison,
+je ne m'attendais pas à une pareille impudence!</p>
+
+<p>—Et moi, Monsieur, je ne m'attendais
+pas à tant d'ingratitude.</p>
+
+<p>—Ingrat? cria Ludovic avec un redoublement
+de courroux. Comment! sans miséricorde
+pour le plus tendre amour, vous
+me dérobez le seul trésor qui me soit cher...</p>
+
+<p>—Eh! dit-elle, on peut donner à l'un
+tout en ne volant point l'autre; se partager,
+n'est pas se reprendre.</p>
+
+<p>—... Sans songer à mes dévoûments, à
+mon cœur qui vous appartenait tout entier,
+vous avez fait le bonheur d'un rival, et c'est
+moi qui suis ingrat!</p>
+
+<p>—Sans doute! sans doute! l'homme le
+plus ingrat du monde! puisque vous ne tenez
+aucun compte du sacrifice auquel je me suis
+résignée.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_238">[Pg 238]</span></p>
+
+<p>—En me trompant!</p>
+
+<p>—En vous trompant. Ah! Ludovic,
+apprenez-le,—bien qu'il en coûte à une
+personne modeste comme je suis de se
+vanter soi-même,—je n'ai agi que pour
+votre bien!</p>
+
+<p>A ces mots, la stupéfaction de l'amant
+trahi fut si grande qu'il perdit la parole et
+se laissa choir dans un fauteuil, les bras
+ballants. Colette profita de cette accalmie
+pour se rapprocher de Ludovic, câline,—elle
+oublia encore de croiser le peignoir!—et,
+pelotonnée sur des coussins, lui mettant
+les coudes au genou, elle lui parla de
+tout près, de si près que de son souffle,
+parfois, elle lui rebroussait les moustaches.</p>
+
+<p>—Oui, pour votre bien, Ludovic! Vous
+ne tarderez pas à en être convaincu, si vous
+m'écoutez un instant sans pousser de grands
+cris ni faire de grands gestes.</p>
+
+<p>Il la regardait, toujours muet d'étonnement.</p>
+
+<p>—Voyons, reprit-elle après un silence,<span class="pagenum" id="Page_239">[Pg 239]</span>
+est-il vrai que, depuis le soir où je ne vous
+défendis pas de vous attarder dans cette
+chambre, je n'ai pas cessé d'être heureuse
+et souriante, sans malice ni bouderie?</p>
+
+<p>—J'en conviens, dit Ludovic.</p>
+
+<p>—Ainsi, jamais maussade, jamais colère,
+et le sourire toujours prêt à devenir un
+baiser?</p>
+
+<p>—Que n'étiez-vous moins charmante!
+je vous aurais moins aimée.</p>
+
+<p>—N'ai-je pas eu toutes les soumissions,
+toutes les complaisances? N'est-ce pas le
+chapeau qui vous plaît que je porte le plus
+communément? N'ai-je pas donné à ma
+femme de chambre la robe dont la couleur
+ne vous semblait point jolie?</p>
+
+<p>—Je m'en souviens, dit Ludovic.</p>
+
+<p>—Et que d'obéissances encore, que vous
+n'avez pu oublier! Ah! Ludovic, vous êtes
+un homme redoutable; même quand on
+s'est laissée aller en votre faveur aux extrêmes
+abandons, vous n'êtes point satisfait
+encore; vous avez des exigences faites pour<span class="pagenum" id="Page_240">[Pg 240]</span>
+troubler la tendresse la plus experte; et
+bien des fois, n'est-il pas vrai? ma pudeur
+a dû se résoudre à d'étranges condescendances,—dont
+je rougis encore,—pour
+qu'il ne manquât rien à vos impérieuses
+délices?</p>
+
+<p>—J'accorde, dit Ludovic, que je n'ai pas
+eu trop à me plaindre des rébellions de
+votre chasteté; j'allais jusqu'à supposer que
+vous partagiez, dans vos promptes défaites,
+le plaisir de mes victoires.</p>
+
+<p>—Et, de tout cela, vous avez conclu?</p>
+
+<p>—Mais...</p>
+
+<p>—Vous avez conclu, je parie, que j'étais
+une petite personne toujours en belle
+humeur, toujours humble, toujours encline
+aux acquiescements les plus excessifs?</p>
+
+<p>Ludovic fit signe que oui.</p>
+
+<p>—Eh bien! s'écria Colette en se levant
+dans un vif remuement de surah et de mousselines,
+vous vous êtes trompé, du tout au
+tout! Sachez, Monsieur, que je suis, à
+certaines heures, très souvent! mélancolique,<span class="pagenum" id="Page_241">[Pg 241]</span>
+volontaire, et absolument rebelle aux
+tendres prières. Je querelle, je crie, je tempête,
+j'ai des attaques de nerfs, et, après
+avoir cassé les bibelots japonais de la cheminée,
+je déclare que je dormirai seule.
+Vous pensiez connaître Colette; ah! bien
+oui! ou, du moins, vous ne la connaissiez
+pas tout entière. Et maintenant, ajouta-t-elle
+en regardant Ludovic avec des yeux
+attendris, j'espère que vous comprenez
+pourquoi j'ai dû me décider, moi qui vous
+adore,—oh! quel sacrifice! quel sacrifice!—à
+ne point refuser à un autre ce que
+j'avais tant de joie à vous donner.</p>
+
+<p>—Mais non! je ne comprends pas! dit
+violemment Ludovic.</p>
+
+<p>—Faudra-t-il donc tout lui expliquer?
+soupira Colette. Quoi,—elle se rassit sur
+les coussins, plus défaite, sentant bon,—quoi,
+vous ne devinez point quelle a été
+mon inquiétude dès le commencement de
+notre amour? Me sachant mauvaise comme
+je le suis parfois, je me disais que vous ne<span class="pagenum" id="Page_242">[Pg 242]</span>
+supporteriez pas mes caprices d'enfant
+gâté, mes révoltes, mes froideurs. A me
+corriger de mes défauts, il n'y fallait pas
+songer; je l'aurais essayé en vain. Ainsi, je
+vous perdrais bientôt et vous ne garderiez
+de moi qu'un amer souvenir! C'était une
+pensée qui me torturait. Il y avait une
+Colette rieuse, obéissante, amoureuse à
+votre gré, qui était digne de votre tendresse;
+mais il y en avait une autre, maussade,
+emportée, cruelle, qui n'eût pas tardé
+à se faire voir, et dont vous auriez été las
+bien vite. Que faire? Un seul moyen
+s'offrait: vous réserver, à vous seul, la
+Colette charmante, et se débarrasser de
+l'autre—l'insupportable—en la donnant
+à n'importe qui. Si j'ai un autre amant,
+Ludovic, c'est pour vous offrir un bonheur
+sans trouble et sans désillusion! c'est pour
+que votre amour jamais ne se détourne de
+moi! Tout ce que j'ai qui vous déplairait, un
+autre le possède, et vous en délivre. Avec
+Gontran, je suis hargneuse, nerveuse,<span class="pagenum" id="Page_243">[Pg 243]</span>
+absolue, jalouse, pleine de reproches et de
+refus, afin de pouvoir être avec vous—avec
+vous seul—souriante, soumise, très soumise,
+n'est-ce pas? Ah! Ludovic, si vous
+étiez un homme juste, vous reconnaîtriez
+combien vous m'avez fait tort en me disant
+de cruelles paroles et vous ne songeriez
+désormais qu'à me consoler de cette affreuse
+nécessité de vous trahir, où m'oblige l'intérêt
+de votre bonheur!</p>
+
+<p>Il est probable que Ludovic aurait trouvé
+beaucoup de choses à répliquer, s'il eût joui
+en ce moment de toute la liberté d'esprit
+désirable. Mais le moyen de faire quelque
+discours, ou seulement d'assembler ses
+idées dans un ordre logique, quand on a
+sur le front, sur les yeux, sur la bouche,
+des boucles de cheveux d'or pareilles à des
+annelures de flamme, qui glissent, s'éparpillent,
+chatouillent, allument la peau ravie,
+et quand l'affolante odeur de toute la féminilité
+s'exhale des beaux bras sans manches,
+levés?</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_244">[Pg 244]</span></p>
+
+<p>—N'importe, dit-il enfin, après un trop
+long silence, n'importe, Colette, toutes tes
+raisons ne sauraient me satisfaire; et, avec
+un grand chagrin, il me reste une grande
+crainte.</p>
+
+<p>—Une crainte? eh! laquelle?</p>
+
+<p>—Tu ne devines pas?</p>
+
+<p>—Non, dis.</p>
+
+<p>—Eh bien, j'ai peur...</p>
+
+<p>Il lui parlait tout bas dans les frisons
+du cou.</p>
+
+<p>Colette pouffa de rire.</p>
+
+<p>—Au contraire! s'écria-t-elle. Tiens,
+demande aux pianistes si les clavecins ont
+moins de son parce qu'ils ne les ont pas
+accordés eux-mêmes!</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_247">[Pg 247]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="LE_MARTYRE_DE_VALENTIN">LE MARTYRE DE VALENTIN</h2>
+</div>
+
+
+<p>Valentin, l'autre jour, m'a dit:</p>
+
+<p>«Aucun homme ne souffre autant que
+moi. Je vais, je viens, je ris, je dis des contes,
+j'applaudis avec enthousiasme Sarah Bernhardt
+dans <i>Macbeth</i>, je lis avec délices les
+vers de Sully-Prudhomme ou de Léon Dierx,
+je proclame que le château-Yquem, après
+avoir mis de l'or dans mon verre, met du
+soleil dans ma cervelle, j'admire les petits
+pieds exquis de Rose Mousson, qui montrent
+des paillettes de chair claire à travers
+les mailles du bas noir, je professe une<span class="pagenum" id="Page_248">[Pg 248]</span>
+estime attendrie pour la gorge battante et
+violente de Constance Chaput; enfin je me
+comporte en Parisien résolu à ne laisser
+échapper aucune joie, et j'offre aux gens qui
+passent l'illusion d'un homme heureux.
+Illusion, en effet! Je crève de douleur et de
+rage. Une vipère a mis bas dans mon cœur,
+et ses petits mordent bien, je te le jure! Tu
+connais les supplices infernaux inventés par
+Alexandre Soumet dans la <i>Divine Épopée</i>:
+ce sont des caresses, au prix du mien;
+comme les plus cruels lits de torture seraient
+des couches de roses au prix de mon gril!
+Pourquoi je souffre? Eh! parbleu, à cause
+d'une femme. T'imagines-tu que je ferais à
+ma fortune perdue ou à mon dernier drame
+sifflé l'honneur de me désespérer pour si
+peu de chose? Camarade, il n'y pas à dire:
+c'est de la femme, et d'elle seule, que vient
+tout le bonheur, et tout le malheur. Je vous
+salue, Èves et Maries pleines de grâce et
+d'épouvantement! Moi, c'est le malheur que
+je vous dois. Et mon angoisse est d'autant<span class="pagenum" id="Page_249">[Pg 249]</span>
+plus poignante, d'autant plus intolérable
+que sa cause est incertaine, douteuse, n'a
+peut-être jamais existé. Comble d'horreur
+et de déchirement: il est possible que je
+sois torturé sans raison, que j'aie tort de
+souffrir; je suis peut-être le plus heureux
+des hommes! Cette pensée exaspère mon
+tourment. Tu ne comprends pas bien?
+Écoute donc. Je t'ai conté assez de joyeuses
+histoires pour avoir le droit de t'imposer
+un récit sinistre.</p>
+
+<p>—Dicte,» lui dis-je.</p>
+
+<p>Et Valentin dicta.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>«Il y a un an, j'étais malade. Une maladie
+stupide: des rhumatismes qui me
+tenaient à la fois les deux bras et les deux
+jambes. Aucun danger sérieux, des douleurs
+très aiguës. Rien de plus absurde. La
+maladie est illogique, n'a aucune raison
+d'être si elle n'a point pour résultat, ou du
+moins pour but, la mort. Immobile sur
+mon lit, raide, emmailloté de chanvre et de<span class="pagenum" id="Page_250">[Pg 250]</span>
+linges, avec de petits cris continus qui
+finissaient par être une longue mélopée ronronnante,
+j'avais l'air d'une momie à musique.
+Mais je ne semblais pas ridicule à
+Micheline, tant elle m'aimait. Un humouriste
+anglais a dit, en meilleurs termes:
+«C'est extraordinaire, tout ce qu'un homme
+peut faire devant une femme sans cesser
+d'être un ange pour elle!» Ni la fadeur des
+tisanes où elle trempait ses lèvres afin de
+m'encourager à boire, ni les vilenies des
+cataplasmes et des vésicatoires, ni la corvée,
+à chaque instant, de me soulever la tête et
+de replacer les coussins, ni la nécessité de
+me faire manger,—car j'avais des bras
+de paralytique,—ni les longues lectures, à
+voix haute, pour me distraire, ni les sommeils
+sur le canapé, tout habillée, si souvent
+interrompus pour m'offrir d'heure
+en heure la cuillerée de narcotique ordonnée
+par le médecin, rien ne rebutait
+ma chère Micheline. Maussade, repoussant,
+grotesque, n'importe, elle me choyait;<span class="pagenum" id="Page_251">[Pg 251]</span>
+et comme son charme idéal est de ceux
+que ne sauraient avilir les plus humbles
+emplois,—ayant, pour me présenter une
+tasse, le geste d'offrir une rose à mes lèvres,—elle
+mettait, dans ma chambre de malade,
+fermée au jour, trop chauffée, où l'air
+s'édulcorait d'exhalaisons pharmaceutiques,
+toute la clarté fraîche et les aromes du printemps.</p>
+
+<p>Ce qui complétait l'espèce de joie que
+je pouvais éprouver au milieu de mes souffrances,
+c'était qu'auprès de mon amie
+j'avais un ami. Georges,—tu le connais,—ne
+se bornait pas à combattre avec toute
+sa science les progrès de la maladie: il avait
+pour moi, ce jeune et déjà illustre médecin,
+un dévoûment de frère. Il ne lui suffisait
+pas de venir chez moi deux ou trois fois par
+jour; le soir, ses visites achevées, il s'installait
+à mon chevet, près de Micheline; lui
+aussi il relevait ma tête et replaçait les oreillers;
+lui aussi, il goûtait à mes tisanes; pendant
+que Micheline tenait l'assiette pleine de<span class="pagenum" id="Page_252">[Pg 252]</span>
+soupe, c'était lui, bien souvent, qui mettait
+avec lenteur,—après avoir soufflé dessus,—la
+cuiller dans ma bouche; et plus
+d'une fois, dans la crainte de quelque crise,
+il passa toute la nuit près de mon lit dans
+un fauteuil, où l'on est fort mal assis. Dorloté
+de la sorte, extasié en dépit de ces maudits
+rhumatismes qui me rongeaient les os,
+je me demandais si, une fois guéri, je ne
+feindrais pas d'être malade encore, afin de
+ressentir dans sa plénitude la joie d'être aimé,
+choyé, bercé par deux amis bons et chers.</p>
+
+<p>Une nuit, j'ouvris les yeux malgré le
+narcotique, brusquement, comme si quelqu'un
+pour m'avertir m'avait secoué l'épaule;
+et je vis dans le fauteuil, défaite,
+haletante, Micheline sous les lèvres de
+Georges.</p>
+
+<p>Bondir! sauter sur eux! les étrangler
+entre mes deux mains, dans leur baiser!
+tous deux! Impossible. La quadruple pesanteur
+de mes membres me retenait dans
+le lit; pareil au soldat de Charles Baudelaire<span class="pagenum" id="Page_253">[Pg 253]</span>
+«qui meurt sans bouger, dans d'immenses
+efforts». Impossible même de lever un bras
+ou de fermer le poing, pour un geste de
+menace! Oh! être de chair pour la douleur,
+et de pierre pour la vengeance! C'était épouvantable.
+Les injurier, leur cracher à la face
+le dégoût de leur trahison, je le pouvais du
+moins? Pas davantage. La voix ne sortait
+pas,—non, pas même un cri, pas même un
+râle,—de ma gorge strangulée par l'horreur
+et par la colère. Immobile, aphone, nul.
+Seule, ma tête se mouvait, s'érigeait sur
+mon cou tendu, les yeux douloureusement
+écarquillés; elle devait ressembler, hideuse
+et grotesque, à ces têtes mobiles qu'ont les
+tortues de bronze. Et, sous mon regard
+fixe, acharné, qui, en jaillissant, me brûlait
+les paupières, ils s'enlaçaient encore, les
+cheveux mêlés, étroitement, ardemment, et
+je les vis, et je les entendis, torturé de la
+plus effroyable rage qui ait jamais dévoré
+un mortel, jusqu'au moment où la pesanteur
+du narcotique, triomphante, força mes<span class="pagenum" id="Page_254">[Pg 254]</span>
+yeux à se reclore et me remit la tête sur
+l'oreiller.</p>
+
+<p>Le lendemain,» continua Valentin avec
+un peu d'hésitation...</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>—Le lendemain, dis-je, tu appelas tes
+domestiques et tu fis flanquer à la porte ton
+médecin et ta maîtresse.</p>
+
+<p>—Non.</p>
+
+<p>—Tu les as gardés?</p>
+
+<p>—Et je les ai encore et je ne les chasserai
+jamais! Car enfin rien ne me prouve qu'ils
+aient été vraiment coupables.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>«Eh! non, rien ne le prouve! J'ai vu, c'est
+certain, mais ce que j'ai vu existait-il en
+effet? Il est des hallucinations. Les narcotiques
+ont des effets étranges, troublent le regard,
+déforment les objets. As-tu mangé du
+haschisch, as-tu fumé de l'opium? Ce soir-là,
+je m'en souviens, j'avais bu sept ou huit
+cuillerées de chloral; Georges avait craint,
+pour moi, une mauvaise nuit. J'ai peut-être<span class="pagenum" id="Page_255">[Pg 255]</span>
+été la dupe d'une exécrable vision! En tout
+cas, cette supposition n'est pas absurde, le
+doute est permis. Pouvais-je condamner,
+sans autre témoignage que celui de mes
+yeux fiévreux et affolés, Micheline si tendre,
+Georges si bon? Non. Et voici toute une
+année que ma vie s'écoule, enviée, entre
+elle toujours plus éprise, et lui, toujours
+plus dévoué; toute une année que je garde ce
+rare bonheur d'avoir, avec un sûr compagnon,
+une loyale et ardente maîtresse,—toute
+une année que je meurs, à chaque
+heure, à chaque minute, de jalousie et de
+rage! Car l'épouvantable scène, à laquelle
+je ne crois pas, à laquelle je ne veux pas
+croire, je la revois toujours, elle est devant
+mes yeux incessamment. Chaque baiser de
+Micheline me rappelle leurs baisers, à eux,
+là, dans le fauteuil; chaque fois que Georges
+me tend la main, je me souviens qu'avec
+cette main, il a touché les joues, les épaules,
+les bras de Micheline. Ce n'est pas vrai! ce
+n'est pas vrai! et je vais tomber à leurs genoux,<span class="pagenum" id="Page_256">[Pg 256]</span>
+leur tout dire, leur demander pardon;
+je n'ose pas: c'est peut-être vrai! Oh! si
+c'était vrai! Je ne suis plus estropié, maintenant;
+je pourrais me ruer sur eux, les saisir,
+les tuer. Mais non, je suis fou! est-il
+possible qu'ils m'aient trompé? et j'essaye
+de sourire à Micheline qui sourit, si pure, à
+Georges qui rit, si cordial. C'est abominable,
+te dis-je. Ne pouvoir ni les haïr sans remords,
+ni les aimer sans angoisse. Quelquefois,
+pendant des journées entières, je
+les guette, épiant les moindres paroles, les
+gestes les plus indifférents. Rien, pas un indice!
+Les soirs de ces jours-là, je dors mieux.
+Mais les lendemains ramènent les tortures
+du doute. Comprends-tu maintenant que
+les supplices de l'enfer soient des caresses
+au prix du mien, et que le plus cruel lit de
+torture serait, au prix de mon gril, une couche
+de roses tendres et parfumées?»</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_259">[Pg 259]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="LA_VISION">LA VISION</h2>
+</div>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>Elles en étaient à ce moment du soir, où,
+à cause de la chaleur douce dans la chambre
+bien close, à cause de deux ou trois cigarettes
+et de quelques tasses de thé que
+sucra une liqueur des Iles, l'intimité se rend
+tout à fait confiante, se laisse aller, avec
+des paroles languissamment chuchotées,
+aux plus délicates confidences. Madame de
+Belvèlize, le bout de la bottine au cuivre des
+chenets, la tête renversée sur le dossier bas
+du fauteuil, avoua parmi la fumée du féresli
+que tout n'était pas absolument imaginaire<span class="pagenum" id="Page_260">[Pg 260]</span>
+dans les histoires que l'on contait d'elle;
+elle avait plus d'une fois manqué de cruauté
+à l'égard de jeunes hommes bien faits, agenouillés
+sur le tapis de son boudoir; et,
+pendant sa confession, un léger battement
+de paupières aux cils un peu humides
+donnait à entendre que, chez elle, le regret
+des fautes ne se compliquait d'aucun repentir.
+La comtesse de Cercy-Latour fit
+preuve d'une franchise moins réservée encore!
+Elle aimait, oui, elle aimait, rien de
+plus véritable, ce musicien hongrois, robuste
+et roux comme un barbare, qui, dans
+les soirées mondaines, fait éclater sous ses
+mains velues les cordes des plus solides
+Érard; l'admiration d'une telle vigueur n'avait
+pas été pour peu de chose, elle en convenait,
+dans son inclinaison à ce choix. En
+outre, il était possible qu'elle se fût hasardée,
+après minuit, sous un voile épais, à monter
+en compagnie d'un ami discret qui ne ressemblait
+pas du tout au musicien hongrois
+l'escalier d'un de ces restaurants nocturnes<span class="pagenum" id="Page_261">[Pg 261]</span>
+où les soupers qui n'ont pas faim durent
+pourtant jusqu'à l'heure des vitres éclaircies.
+Car, enfin, il fallait bien le reconnaître,
+malgré la convention des décences, il y a
+quelque délice dans l'extrémité de ne point
+refuser ses lèvres; et ne serait-ce pas bien
+triste, comme le dit la chanson de Venise,
+de s'en aller sans amour sur cette mer aux
+terribles tempêtes, aux ennuyeuses bonaces,
+qu'on appelle la vie?</p>
+
+<p>—Mais vous, dit la comtesse en se
+tournant vers la petite Hélène de Courtisols,
+vous n'avez garde de vous abandonner
+aux tendres faiblesses; la méchanceté parisienne,
+si attentive et si ingénieuse qu'elle
+soit, n'a jamais rien trouvé qu'elle pût
+reprendre en vous; vous êtes irréprochable,
+mignonne.</p>
+
+<p>Madame de Courtisols, qui ne peut s'empêcher
+de rougir à tout propos, tant son
+innocence est facilement alarmée, eut les
+joues très roses après un frisson de pudeur,—une
+sensitive qui deviendrait une églantine!—puis,<span class="pagenum" id="Page_262">[Pg 262]</span>
+de sa voix fine et claire
+comme une voix d'enfant:</p>
+
+<p>—Il est vrai, dit-elle, que je connais
+mes devoirs; et, quand même je ne tiendrais
+pas plus qu'à toute autre chose à l'estime
+de mon mari et à celle du monde, je
+suis née telle qu'il me serait absolument
+impossible de commettre, en réalité, le péché
+le plus véniel. Je ne vous juge pas, je
+ne vous blâme pas; je ne suis pas pareille
+aux femmes d'à présent, voilà tout; ce n'est
+qu'une différence, dont je ne me fais pas un
+mérite. Trahir le serment nuptial, effectivement,
+livrer à un amant ce qui ne doit
+appartenir qu'à l'époux, cela m'apparaît
+comme une énormité monstrueuse à laquelle
+il est impossible de se résoudre; je demeure
+honnête, sans effort, naturellement.</p>
+
+<p>—Ah! que je vous admire! s'écria madame
+de Belvèlize.</p>
+
+<p>—Cependant, continua Hélène de Courtisols,
+plus rose encore, en baissant sur ses
+yeux, comme une voilette, le treillis doré<span class="pagenum" id="Page_263">[Pg 263]</span>
+des frisons, il ne faudrait point croire que
+je sois insensible, ni que j'ignore tout à fait
+ces délices qui vous font la vie aimable.</p>
+
+<p>—Hein? dit la comtesse de Cercy-Latour.</p>
+
+<p>—Qu'il y a quelque chose d'agréable
+dans l'hymen de deux bouches, et que,
+dans certains cas, on peut pousser des soupirs
+où la désolation n'est pour rien, je le
+sais comme vous; seulement j'ai imaginé un
+moyen de goûter les douceurs du péché
+sans être une pécheresse en effet, et j'ai
+beaucoup d'amours sans faire le moindre
+tort à M. de Courtisols.</p>
+
+<p>Ces paroles, comme on pense, causèrent
+le plus vif étonnement aux deux amies de
+l'honnête petite femme.</p>
+
+<p>—Un moyen? Quel moyen? Voilà qui
+est surprenant. Ce moyen, dites-le-nous.</p>
+
+<p>—Oh! qu'il m'en coûtera de vous le
+révéler! Vous tenez beaucoup à savoir?...</p>
+
+<p>—Sans doute, sans doute! Parlez vite.</p>
+
+<p>—Eh bien, je...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_264">[Pg 264]</span></p>
+
+<p>Madame de Courtisols hésitait, se recroquevillant
+dans son fauteuil, les yeux tout
+à fait clos, avec l'air timide d'une pensionnaire
+qu'on va gronder.</p>
+
+<p>—Eh bien... je me grise! dit-elle.</p>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>Un tel aveu n'était pas de nature à diminuer
+l'étonnement des deux mondaines sans
+vertu; et, comme elles insistaient pour
+qu'on leur apprît le fond des choses:</p>
+
+<p>—Eh oui! je me grise, reprit l'ingénue,
+toujours plus rougissante. C'est la seule
+façon que j'ai trouvée d'accorder la rigueur
+de mes principes et mon austérité naturelle
+avec les douces exigences auxquelles on ne
+peut se soustraire. Quand il m'arrive, dans
+une causerie avec quelque jeune homme
+qui pourrait me devenir trop cher, de me
+sentir dangereusement émue, je m'enfuis, je
+me cache dans le boudoir où M. de Courtisols<span class="pagenum" id="Page_265">[Pg 265]</span>
+lui-même n'a point le droit d'entrer.
+Là, sur une table en bois de Portugal, de
+petites fioles sont rangées, diverses de formes,
+diverses de couleur, et, après quelques
+gouttes bues,—vous devinez bien qu'il
+suffit de quelques gouttes pour me troubler
+l'esprit et me rendre aussi folle que possible!—je
+sens, tout près de moi, dans la
+pénombre de la chambre parfumée, s'animer,
+s'ébaucher, prendre forme, les plus aimables
+chimères qui puissent inquiéter et charmer
+la pensée d'une femme. Ah! les jolis moments,
+sans péril, sans déchéance, et quelles
+réalités sont égales à ces rêves? Il n'est
+pas de plus tendres amoureux que ceux que
+j'imagine, ni de plus beaux; ils sont toujours
+tels que je les veux, puisque c'est
+moi qui les crée; et, sans rien donner, je
+puis ne refuser rien. En vérité, je suis
+comme la sultane d'un étrange harem où
+les favorites seraient des favoris. De tous
+les temps, de toutes les contrées,—selon
+la liqueur que choisit mon désir,—il me<span class="pagenum" id="Page_266">[Pg 266]</span>
+vient mille amants dont un seul vaut tous
+les vôtres. Si j'ai mouillé mes lèvres d'un
+vin sucré d'Espagne, je vois s'agenouiller
+devant moi quelque torero gracieux et farouche,
+avec des braises dans les yeux et
+du sang très rouge, tiède encore, dans les
+broderies de sa veste; dès que j'ai bu un
+peu de johannisberg, il me semble qu'Hermann
+est à mes pieds, m'appelant Dorothée,
+et si timide qu'il n'ose effleurer mes lèvres
+de son souffle; la flamme des vins de Grèce
+illumine des paysages lointains où des
+éphèbes, blancs comme des nymphes, nagent
+vers moi dans les flots clairs de l'Eurotas
+ou du Céphise; le champagne imagine
+cent folies dans les cabinets particuliers
+où le diamant des bagues a griffonné des
+noms sur les miroirs; et si, plus pratique,
+j'ai vidé un verre de bordeaux,—tout petit,
+oh! tout petit,—le plus ardent, le plus
+sincère des habits noirs avec qui j'ai valsé me
+serre entre ses bras en murmurant à mon
+oreille des serments qu'il ne trahira point.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_267">[Pg 267]</span></p>
+
+<p>—Voilà qui est admirable! s'écria
+madame de Belvèlize dans un éclat de rire.</p>
+
+<p>—Mais un peu incomplet, sans doute,
+objecta la comtesse de Cercy-Latour; car, ne
+dites pas non, mignonne, il est des instants
+où le rêve ne saurait tenir lieu de la réalité,
+et, si adorable qu'il soit, un amant imaginaire
+n'est nullement capable...</p>
+
+<p>—C'est ce qui vous trompe! interrompit
+Hélène de Courtisols. Lorsque je m'avise
+de boire quelques gouttes encore, il se
+passe une chose véritablement inconcevable:
+j'entends la porte s'ouvrir,—oui,
+je gagerais que je l'entends,—et un homme
+apparaît...</p>
+
+<p>—Un homme?</p>
+
+<p>—D'une beauté incomparable!</p>
+
+<p>—Un homme, vraiment?</p>
+
+<p>—Tout à fait, je vous assure. Tant l'illusion
+est maîtresse de moi!</p>
+
+<p>—Dans quel costume? en habit de torero
+ou d'étudiant allemand, sous la chlamyde<span class="pagenum" id="Page_268">[Pg 268]</span>
+des jeunes hommes grecs, ou en frac,
+selon que vous avez bu du xérès, du johannisberg,
+du chypre, du champagne ou du
+bordeaux?</p>
+
+<p>—Épargnez-moi, je vous prie, de préciser
+le costume.</p>
+
+<p>—En effet, dit madame de Belvèlize,
+c'est une question qui n'a pas le sens
+commun; on ne saurait prendre garde,
+dans une hallucination, à d'aussi menus
+détails.</p>
+
+<p>—De quelque façon qu'elle soit vêtue,
+la vision est la plus adorable du monde;
+et telle est la réalité de son étreinte que je
+croirais souvent avoir des reproches à me
+faire, si je n'étais sûre d'être seule dans
+la pénombre de la chambre parfumée.
+Mais j'en suis sûre, grâce à Dieu! Et, ajouta
+Hélène de Courtisols, qui ouvrit enfin tout
+grands ses yeux bleus, si purs, où s'offrait
+la sérénité des consciences paisibles, ce
+m'est une grande satisfaction, quand je
+m'éveille de mes songes, seule, toujours<span class="pagenum" id="Page_269">[Pg 269]</span>
+seule, de penser que je n'ai manqué à
+aucun de mes devoirs, que je suis encore,
+que je ne cesserai jamais d'être une irréprochable
+épouse.</p>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>De telles confidences, entre personnes
+déjà enclines à s'aimer, ne vont point sans
+que leur intimité s'en augmente. Les deux
+coupables mondaines se prirent d'une affection
+très vive pour la petite madame de
+Courtisols, si parfaitement vertueuse malgré
+ses chimériques défaillances; et, de jour en
+jour, cette tendresse se fit plus profonde,
+plus dévouée. De sorte qu'elles furent aussi
+inquiètes que possible de voir leur amie,
+naguère si souriante, s'attrister peu à peu,
+devenir presque morne, comme quelqu'un
+qui a un grand chagrin.</p>
+
+<p>—Eh! mignonne, demanda un jour
+la comtesse de Cercy-Latour (c'était deux<span class="pagenum" id="Page_270">[Pg 270]</span>
+mois après la soirée des aveux), qu'est-ce
+donc qui vous est arrivé, et pourquoi vous
+abandonnez-vous à ces mélancolies?</p>
+
+<p>Madame de Courtisols ne répondit pas,
+baissant la tête.</p>
+
+<p>—C'est peut-être que vous ne vous
+grisez plus? dit l'autre avec un petit rire.</p>
+
+<p>—Eh! si, ma chère! Seulement...</p>
+
+<p>—Seulement?</p>
+
+<p>—Seulement les choses ne vont point
+comme par le passé! De tous les temps,
+de toutes les contrées, il me vient encore
+d'imaginaires amoureux qui s'agenouillent
+et me parlent à voix basse; mais la vision
+suprême, celle qui était la plus étrangement
+vivante, ne se manifeste plus!</p>
+
+<p>—Hélas! est-il possible?</p>
+
+<p>En vérité, madame de Cercy-Latour n'apprit
+pas cette nouvelle sans en être fort
+chagrinée; elle montrait un air de compassion
+très sincère, lorsque un petit groom
+entra, annonçant une visite.</p>
+
+<p>—Tiens! dit la comtesse, vous n'avez<span class="pagenum" id="Page_271">[Pg 271]</span>
+plus ce grand valet de chambre, qui
+ressemblait à un jeune athlète de foire?</p>
+
+<p>—Non, je ne l'ai plus, depuis deux
+mois, je pense, dit madame de Courtisols
+en levant ses yeux bleus, si ingénus, où
+transparaît l'inimitable sérénité des consciences
+pures.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_275">[Pg 275]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="LE_SOIR_DU_RETOUR">LE SOIR DU RETOUR</h2>
+</div>
+
+
+<p>Il tomba sur le plancher, il râlait avec
+une écume rose aux lèvres. Porté sur le lit
+par un ami stupéfait, qui n'avait pas même
+eu le temps de jeter son cigare, il expira,
+une heure après, les veines du cou gonflées.
+«Rupture d'anévrisme,» dit le médecin
+appelé à la hâte. Les gens de la maison parlèrent
+d'une attaque d'apoplexie. Ce qui
+était incontestable, c'est qu'il était mort. On
+l'ensevelit, on le voitura au Père-Lachaise.
+Comme la route est très longue de Passy à
+ce cimetière, peu de gens accompagnèrent
+le défunt jusque-là; beaucoup s'arrêtèrent
+à un restaurant du boulevard Saint-Martin,<span class="pagenum" id="Page_276">[Pg 276]</span>
+renommé pour la façon d'accommoder les
+pieds de mouton à la poulette; ils s'installèrent
+devant les tables extérieures, sous la
+marquise en toile, parce que la matinée était
+belle; le corbillard traversait la place de la
+République, avec des cahots. Le concierge
+de la maison mortuaire, en compagnie du
+fruitier et du marchand de vin,—ils étaient
+tous trois grands marcheurs,—continuèrent
+à suivre le convoi, d'un air digne, à
+cause du chapeau à haute forme, qu'ils portent
+rarement. Ils devisaient des choses de
+leur quartier, chuchotant, riant derrière
+leurs mouchoirs, se donnant, par révérence,
+l'air d'être enrhumés; ils usèrent, en quelques
+heures de ce dimanche imprévu, toute
+une semaine de cancans recueillis par leurs
+femmes; ils parlaient aussi du trépassé,
+quelquefois, affirmant que nous sommes
+tous mortels, que l'apoplexie est un mal
+redoutable, qui ne pardonne pas et n'avertit
+pas les gens.</p>
+
+<p>Apoplexie? rupture d'anévrisme? Je crois<span class="pagenum" id="Page_277">[Pg 277]</span>
+savoir de quoi ce pauvre homme est mort.</p>
+
+<p>C'était un de ces misérables, enfin déshabitués
+de l'espérance, qui accomplissent
+quotidiennement la même besogne insipide,
+et qui, si la loi de la transmigration des
+âmes leur réservait une existence analogue
+à leur existence antérieure, revivraient
+écureuils en cage ou chevaux d'omnibus.
+Employé dans une administration de
+chemin de fer, ou dans quelque compagnie
+d'assurances, il faisait aujourd'hui ce qu'il
+avait fait hier, savait que demain serait
+pareil à aujourd'hui. Les voyageurs des
+grandes routes plates, sans côtes ni descentes,
+sans auberge inattendue, sans
+voleurs embusqués qui débouchent d'un
+fourré d'arbres, connaissent du moins les
+incidents du paysan qui passe en les recommandant
+à Dieu, d'un caillou roulant sous
+la semelle, qui aurait pu les faire tomber;
+lui ne rencontrait, sur son chemin dépourvu
+de courbes et de carrefours, aucune
+menue circonstance agréable ou pénible;<span class="pagenum" id="Page_278">[Pg 278]</span>
+ce qu'il lui arrivait, c'était qu'il ne lui
+arrivait rien; même une place perdue, qu'il
+retrouvait bientôt chez quelque autre patron,—on
+lui connaissait certaines aptitudes
+spéciales qui en faisaient un employé
+précieux,—n'était pas pour l'inquiéter ou
+pour lui inspirer l'espérance d'une situation
+meilleure; imaginez un fossé très peu large
+qu'on peut franchir sans allonger le pas; et
+il avait cette morne certitude qu'il ne tournerait
+jamais ni à droite ni à gauche, ne
+ferait jamais halte avant l'hôtellerie finale où
+les chambres sont en sous-sol et qui a une
+croix pour enseigne. Il était si bien convaincu
+de son irrémédiable médiocrité qu'il
+avait depuis longtemps renoncé à envier le
+bonheur des autres; ne jetant pas les yeux,
+au retour du bureau, le soir, dans les salles
+à manger qui laissent sortir, par les fenêtres
+ouvertes, un bruit riche d'argenterie et de
+causeries à l'aise, ne regardant pas les
+victorias de filles, qui promènent par les
+rues des promesses parfumées de boudoir.<span class="pagenum" id="Page_279">[Pg 279]</span>
+Beaucoup d'hommes, enfin, s'accoutument
+à une telle vie, s'y confinent, s'y acoquinent,
+s'y plaisent. Lui, non. N'étant point né imbécile,
+et l'abrutissement ne lui étant point
+venu, il se désolait dans un lamentable
+ennui, profond, lourd, incommensurable,
+qui s'exaspérait parfois en des crises de
+désespoir, où il heurtait sa tête contre les
+murs, où il s'arrachait à pleins poings les
+cheveux sur son oreiller mordu.</p>
+
+<p>Cependant ce misérable n'était pas tout
+à fait malheureux, grâce à un souvenir qu'il
+avait.</p>
+
+<p>Autrefois, à vingt ans,—que de journées
+s'étaient écoulées depuis, quelle navrante
+procession d'heures, hélas! l'une à l'autre
+semblables!—il avait aimé d'un simple et
+ardent amour une fille rencontrée, un soir,
+au quartier Latin. Elle était jeune, à peu
+près jolie, sortait, disait-elle, d'un atelier de
+couturière, rue de l'Ancienne-Comédie; ce
+qui fit qu'il osa lui parler, c'est qu'elle avait
+laissé tomber sur le trottoir un petit sac à<span class="pagenum" id="Page_280">[Pg 280]</span>
+ouvrage, en cuir luisant, qu'il ramassa et lui
+tendit. Le lendemain, accoutumée peut-être
+aux hospitalités qui ne durent guère, elle
+voulut s'en aller, offrant au baiser d'adieu
+son front semé de taches de rousseur, où
+les fleurs du chapeau mettaient comme une
+ombre fanée. Mais il ne lui permit pas de
+s'éloigner, la garda tout le jour, et d'autres
+jours, et d'autres encore, très longtemps.
+Expéditionnaire alors chez un agréé de
+la rive gauche, il cessa d'aller à l'étude; il
+vécut, tant bien que mal, de quelques
+économies. Le matin, il descendait pour
+faire ce qu'ils appelaient leur marché; il
+rapportait dans le sac à ouvrage, qui était
+un panier suffisant, deux petits pains,
+quelques brioches, une demi-bouteille de
+marsala achetée chez l'épicier,—il aurait eu
+honte de remonter un litre à la main,—et
+aussi deux côtelettes qu'il faisait cuire dans
+la cheminée de l'unique chambre; souvent
+ils les mangeaient presque crues, parce
+qu'il n'y avait pas assez de charbon de bois;<span class="pagenum" id="Page_281">[Pg 281]</span>
+et, lorsqu'elle mordait dans la viande avec
+ses petites dents, ou qu'elle mettait les lèvres
+au bord du verre, il la contemplait, ravi,
+s'étonnant qu'elle daignât être là, qu'elle
+voulût bien manger et boire pendant qu'il la
+regardait. Ce qu'elle avait été avant de le
+connaître, si on l'avait aimée, si elle avait
+aimé, il ne le lui demandait pas, ne voulait
+pas le savoir; c'était assez qu'elle fût à lui,
+maintenant, à lui seul; et, sans doute, elle
+avait commencé de vivre le soir de leur
+rencontre. Aucune épousée, la couronne
+nuptiale à peine tombée des cheveux, n'est
+plus entourée de respectueux désirs, qui
+s'agenouillent et n'osent pas, n'est plus
+dévotement chérie que ne l'était cette
+pauvre fille rencontrée, un soir, près de la
+rue de l'Ancienne-Comédie; si pur de
+corps et d'âme, il l'avait jugée pareille à
+lui; il lui avait fait une virginité de la
+sienne. S'amusait-elle beaucoup de cette
+tendresse toujours plus fervente, qui avait
+peur, eût-on dit, de lui faire du mal, qui<span class="pagenum" id="Page_282">[Pg 282]</span>
+lui parlait avec des paroles de piété et
+de reconnaissance idolâtre? Elle consentait
+à rester au logis, dorlotée, caressée,
+bercée; elle souriait, un peu surprise,
+se laissant faire. Et ce consentement
+suffisait pour qu'il fût certain d'être aimé,
+autant qu'il aimait lui-même, d'un amour
+plus profond, plus sincère, plus fidèle que
+tous les amours d'ici-bas. Une fois, après
+quelques jours d'angoisse, il eut une joie
+infinie. Il avait été obligé, pour je ne sais
+quelle affaire, d'aller passer une semaine
+dans le midi de la France, auprès d'un
+parent malade. Il connut tous les désespoirs
+de l'absence. Ne pas avoir là,
+toujours, celle qu'il adorait, s'asseoir à une
+table où elle ne s'asseyait pas, s'endormir,—quand
+il pouvait s'endormir,—dans une
+chambre où il ne l'avait pas vue défaire ses
+cheveux devant la petite glace, c'étaient des
+douleurs si grandes qu'il s'étonnait de n'y
+pas succomber. Il put partir enfin, usant
+d'un prétexte, à l'improviste. Revenu,—par<span class="pagenum" id="Page_283">[Pg 283]</span>
+l'express, si pauvre qu'il fût,—il avait
+en montant l'escalier de tels battements de
+cœur qu'il dut s'arrêter deux fois, la main
+cramponnée à la rampe. Il poussa la porte,
+il tomba à genoux. Il la retrouvait! il lui
+baisait la main! il la serrait contre lui! Il ne
+put s'empêcher de remarquer qu'elle avait,
+en le voyant, un air plutôt ébahi que content;
+mais cette goutte d'amertume se perdit dans
+un océan de joie. Ah! ciel! être auprès
+d'elle, lui toucher la robe, les cheveux, la
+peau! Il lui semblait que tout son cœur
+sortait de sa poitrine, fondait, coulait le long
+de ses bras, le long de ses doigts, jusqu'à
+se répandre sur elle, en elle: et ce furent
+jusqu'au point du jour, avec l'oubli de tout,
+des étreintes folles, des cris, des bégayements
+qui s'achevaient en râles de tendresse. Non,
+il n'aurait pas cru qu'il fût donné à un
+homme de connaître une ivresse aussi entière,
+aussi parfaite. Hélas! à la suprême
+joie succéda la tristesse suprême. Peu de
+temps après le soir du retour, l'adorée disparut.<span class="pagenum" id="Page_284">[Pg 284]</span>
+Pourquoi était-elle partie? Pourquoi,
+un jour de malheur, avait-il trouvé le logis
+vide? Pas un instant il ne supposa qu'elle
+s'était ennuyée d'un amour trop long,
+qu'elle l'avait quitté pour un amant plus
+aimé. Il crut qu'on la lui avait volée, qu'elle
+était morte; un accident, dans la rue, tout
+est possible; mais, parmi l'horrible amertume
+de son veuvage, il eut cette consolation
+de ne pas soupçonner d'une traîtrise
+celle qu'il avait si loyalement chérie. Il
+garda intact le souvenir des quelques mois
+divins, et ce souvenir fut son recours
+contre tous les ennuis de la vie. Pauvre,
+condamné aux moroses besognes, bâillant,
+vieillissant, n'importe, il se réfugiait dans le
+cher passé toujours vivant. Il retrouvait, aux
+heures de mélancolie, l'heure précieuse
+entre toutes, l'heure du retour où il avait
+enlacé la maîtresse enfin revue, où il avait
+senti son cœur lui sortir de la poitrine,
+fondant, coulant le long de ses bras, de ses
+doigts, jusqu'à se répandre sur elle, en<span class="pagenum" id="Page_285">[Pg 285]</span>
+elle; et, à cause de ce moment, où se
+concentraient tous ses bonheurs, il subissait
+la lente succession des lamentables jours.</p>
+
+<p>Or, le mois dernier, il rentrait chez lui,
+pensif comme de coutume, en compagnie
+d'un de ses collègues du bureau, qu'il connaissait
+depuis fort longtemps; ils avaient
+été clercs, ensemble, chez l'agréé du quartier
+Latin.</p>
+
+<p>Un bon vivant, cet ami, portant gaillardement
+ses quarante-cinq ans, habitué des
+brasseries à femmes, n'engendrant pas la
+mélancolie, comme on dit.</p>
+
+<p>Il s'assit, alluma son cigare, bavarda
+qu'il avait été trompé, la semaine passée,
+par une petite brocheuse de la rue du
+Cherche-Midi, ajouta d'ailleurs qu'il s'en
+fichait comme de Colin-Tampon, qu'il n'y
+avait pas là de quoi se mettre martel en
+tête, et que toutes les femmes étaient les
+mêmes.</p>
+
+<p>—Oh! toutes!... il y a des exceptions.</p>
+
+<p>—Pas une! dit l'ami. Méfie-toi des mijaurées;<span class="pagenum" id="Page_286">[Pg 286]</span>
+elles sont pires que les autres.
+Tiens, par exemple, tu te rappelles
+Adrienne?</p>
+
+<p>—Adrienne!</p>
+
+<p>—Oui, une maigriotte, pas laide, avec
+de taches de rousseur, dont tu t'étais
+toqué, dans les temps, quand nous faisions
+notre droit. Eh bien! mon cher,—je peux
+te dire cela, après vingt-cinq ans!—elle
+ne valait pas mieux que ma petite brocheuse.
+Dès que tu avais le dos tourné,
+elle me faisait de l'œil, il fallait voir, la
+mâtine. Tu comprends, on n'est pas de
+bois, je lui faisais de l'œil aussi, moi. Ça
+nous a menés loin! C'est égal, nous t'en
+avons joliment voulu d'être revenu de
+province, un beau soir, sans te faire annoncer.
+Devine un peu où j'étais caché?
+Dans l'armoire.</p>
+
+<p>C'est alors que le pauvre homme tomba
+sur le plancher, râlant, avec une écume
+rose aux lèvres.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_289">[Pg 289]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="SUR_LES_BORDS_DU_LETHE">SUR LES BORDS DU LÉTHÉ</h2>
+</div>
+
+
+<p>Ce jour-là, la bonne Consolatrice, la
+chère Muse aux yeux tendres, qui toujours
+m'aime et me conseille ainsi qu'une ange
+gardienne, me regarda longtemps, émue
+de mes larmes, et me fit signe de la
+suivre. Pendant bien des heures, bien des
+heures, loin des villes, loin des plaines, loin
+des monts et de tout ce qui est la terre
+mortelle, nous marchâmes parmi des brumes
+pâles, sous un ciel de nuées où la fluidité
+de plus en plus aérienne de vagues
+formes éparses, disparaissantes, semble au<span class="pagenum" id="Page_290">[Pg 290]</span>
+voyageur alangui des lambeaux de son âme,
+qui s'en vont. Enfin nous atteignîmes le
+bord tremblant d'un fleuve,—une rive
+dans des nuages!—et l'onde douce et
+morne, blême, à peine visible, qui fuit silencieusement
+sous des retombées de grêles
+plantes mélancoliques, était comme un fantôme
+de fleuve entre des mânes de roseaux.</p>
+
+<p>La Consolatrice me dit:</p>
+
+<p>—Tu vois le divin Léthé. Puisque la
+réminiscence des amours perdues te dévore
+impitoyablement le cœur, et que tu ne peux
+même plus rire comme les autres hommes
+ni chanter comme les autres poètes, à cause
+de l'implacable Autrefois, bois jusqu'à
+l'ivresse l'eau du morne et doux fleuve, et
+sois délivré du souvenir!</p>
+
+<p>Puis elle s'éloigna, brume à travers les
+brumes après m'avoir remis une coupe de
+neige diaphane, si légère et si pâle qu'elle
+avait l'air du calice d'un lis, dont la pulpe
+serait faite avec de la lueur de lune.</p>
+
+<p>Pareil à Tantale qui va calmer enfin sa<span class="pagenum" id="Page_291">[Pg 291]</span>
+dévorante soif, je me penchai vers le fleuve!
+Mais non, je n'emplis pas la coupe; et le
+calice de neige, au bout de mon bras affaibli,
+qui pendait, n'effleurait pas même l'onde
+entre les vagues roseaux...</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>C'était dans une petite maison du faubourg,
+où grimpaient des clématites, qu'elle
+habitait, Denise! J'avais seize ans, pas
+même, quinze. Ce qui m'étonnait, c'était
+que tant de gens, maraîchers allant au marché
+de la ville ou pauvres commis matinals
+qui se hâtent à cause du sous-chef hargneux,
+paysans qui cheminent, la pioche à
+l'épaule, vers le champ voisin, ou rouliers
+qui montent la côte en criant: «hue!» et
+«dia!» dans une pétarade de coups de
+fouet, pussent passer devant cette maison,
+indifférents, sans avoir l'air de se douter
+que la plus adorable des jeunes filles dormait
+encore, là, derrière les volets gris,
+fermés. Moi, je le savais bien, qu'elle était
+là, si délicieusement exquise, Denise, et<span class="pagenum" id="Page_292">[Pg 292]</span>
+qu'elle dormait dans son étroit petit lit,
+rêvant de la querelle qu'avaient eue, la veille,
+dans la cage, ses deux oiseaux préférés,
+avant de se fourrer la tête sous l'aile. Et je
+savais bien aussi comment il fallait faire
+pour éveiller la paresseuse! Longeant les
+murs, les mains dans les poches, comme
+distrait, je fredonnais, en passant devant le
+volet clos, une chanson qu'elle m'avait apprise,
+la vieille chanson de nos jeunes
+amours; puis très vite, je me cachais dans
+la ruelle, à côté du logis. Je n'attendais pas
+longtemps. Si doucement, pour ne pas
+éveiller le père et la mère, elle entr'ouvrait
+la porte, avançant son petit visage rose, où
+riait un joli rire, où ses yeux gris, sous l'envolement
+des cheveux, s'ensoleillaient et
+s'émerveillaient de la claire brusquerie du
+jour. Et nous nous en allions par les sentiers
+qui longent les jardins, derrière les maisonnettes,
+vers les bois mouillés de rosée.
+Vous souvenez-vous encore, vieux ormes,
+de tant de fleurettes cueillies sous vos ombrages<span class="pagenum" id="Page_293">[Pg 293]</span>
+réjouis qui remuaient et s'écartaient
+çà et là avec des sourires de lumière? Nous
+marchions plus avant dans la verte profondeur
+des branches, à travers les hautes
+herbes, où brusquement des chats à demi
+sauvages, chasseurs de lapereaux, bondissaient
+dans un éparpillement de campanules
+et de fraîches perles brisées. La main dans
+la main, elle appuyant parfois la tête sur
+mon épaule, nous nous disions de tendres
+choses, avec des soupirs déjà et des rires
+encore, tandis que les oiseaux dans les
+feuilles réveillées babillaient comme nous
+et s'aimaient comme nous. Comme nous?
+Non. Nos cœurs étaient si ingénus qu'elle
+me demandait, étonnée, pourquoi ce
+pinson, là-bas, voletait ainsi, les plumes
+gonflées au-dessus de sa pinsonne battant
+des ailes la poussière, et que moi, humilié,
+je ne savais que répondre. Ah! les douces,
+les chères heures! Mais, un matin, je fredonnai
+vainement la vieille chanson devant
+le volet gris, tristement fermé, et, trois jours<span class="pagenum" id="Page_294">[Pg 294]</span>
+après, Denise sortait enfin de la maison du
+faubourg, sous un drap blanc, dans un cercueil
+que suivaient le père et la mère, et
+des paysans, la tête baissée, et moi aussi,
+d'un peu plus loin, en pleurs.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>Le cœur serré par cette funèbre souvenance,
+je plongeai la coupe dans le fleuve!
+mais je ne la retirai pas; et l'eau douce et
+morne faisait un petit remous clapotant
+autour du calice couleur de neige et de
+lune....</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>Belle, non, mais très blonde et très blanche
+et très grasse; tous les refrains aux lèvres et
+toutes les folies dans les yeux; une robe
+de trente-neuf francs, sans corset dessous,
+gonflée de saines plénitudes de chair; un
+endiablé entrain, qui, allumé par du champagne
+à trois francs la bouteille acheté chez
+l'épicier du coin et par des écrevisses à dix
+centimes la pièce emportées dans du papier
+de chez le marchand de comestibles, jetait<span class="pagenum" id="Page_295">[Pg 295]</span>
+sur le lit chapeau, manteau et corsage, et, de
+la pointe de la bottine, éteignait l'unique
+bougie du souper; Rose-Rosa-Rosette
+étonna, éblouit, enchanta ma jeunesse d'étudiant!
+Pas le sou le lendemain? bah!
+nous déjeunerons ce soir; et les grasses
+matinées n'ont rien de déplaisant quand la
+maîtresse n'est pas maigre. J'en vins à l'aimer,
+presque. Et quand elle eut été emportée
+par je ne sais quel infime commis-voyageur
+venu de Belgique pour repeupler les
+harems publics de Bruxelles ou d'Anvers, je
+demeurai bien morose dans la petite chambre
+de la rue de Fleurus, où elle avait ri son
+rire et chanté sa chanson.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>Je retirai la coupe pleine! Mais je ne l'approchai
+pas de ma bouche; et je regardais
+d'un œil fixe l'eau mourante qui dormait
+dans le blême lis lunaire....</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>Vous étiez parfaite, ô Lucienne! Grande,
+svelte, et si doucement grave dans votre<span class="pagenum" id="Page_296">[Pg 296]</span>
+longue robe dont la traîne,—quand vous
+descendiez, rarement, de votre coupé,—avait
+l'air de mépriser le pavé de la rue,
+vous apparaissiez, la bouche jamais ouverte,
+les yeux à demi voilés sous la réserve des
+cils qui se baissent, comme l'Aristocratie
+elle-même, presque déesse, femme à peine.
+Tous les charmes qui ne sont ni des consentements
+ni des promesses, avec tous les
+parfums qui ne sont pas des odeurs, émanaient
+de vous, hautaine. Vous aviez, le
+soir, une manière de vous accouder sur le
+velours de votre loge, à l'Opéra, qui dédaignait
+tous les hommes, chanteurs ou spectateurs,
+ne prenait garde qu'aux vagues et
+pures tendresses des musiques; et lorsque
+vous étiez agenouillée, le matin, à l'église,
+il y avait dans votre attitude à la fois humble
+et fière un je ne sais quoi qui faisait remarquer
+à Dieu que c'était vous qui étiez là,
+et lui ordonnait de vous exaucer. Hélas!
+vous si haute, si lointaine, je vous aimais,
+moi, pauvre homme. Quand vous sortiez,<span class="pagenum" id="Page_297">[Pg 297]</span>
+avant midi, de noir vêtue, sous le voile,
+pour vos œuvres de charité, je vous suivais,
+inconnu, courant après votre voiture, heureux
+d'arriver à temps pour vous voir traverser
+le trottoir, devant quelque humble
+maison où vous alliez porter des consolations
+et donner, de votre main gantée, de
+l'or. Je rêvais d'être vieux et misérable, et
+couché sur un grabat, et mourant, car peut-être
+vous seriez entrée dans ma mansarde;
+et avec quel ineffable délice j'aurais baisé,
+pas trop près de vos doigts, la chère monnaie
+de l'aumône! Au bois, cet homme qui,
+au risque d'être écrasé, se jetait à travers les
+voitures pour se rapprocher de la vôtre;
+sous les portes cochères des hôtels, cet
+homme qui se mêlait à la foule galonnée des
+domestiques pour vous regarder descendre
+les marches de moquette, dans les lumières,
+entre les plantes rares, c'était moi! Et
+je ne me plaignais point d'être à jamais
+éloigné de vous. Je savais que vous étiez,
+en même temps que la plus grande et<span class="pagenum" id="Page_298">[Pg 298]</span>
+la plus belle, la plus pure; que, même admis
+dans votre monde, dans votre intimité, je
+n'aurais pu concevoir aucune espérance;
+que la sévérité de votre sourire éteignait les
+désirs dans tous les cœurs, arrêtait les aveux
+sur toutes les lèvres. J'acceptais la mélancolie
+d'être pour vous quelqu'un qui n'existe
+pas. Vous étiez la divinité, j'étais le dévot.
+Est-ce que Dieu connaît tous ses fidèles?
+Le bonheur de vous adorer me consolait
+de la tristesse de ne pas vous le dire. Et ce
+bonheur dura pendant trois ans, jusqu'au
+jour où j'appris que votre mari vous intentait
+un procès en séparation de corps parce
+que, un soir, comme il revenait de la chasse,
+il vous avait surprise aux bras de son palefrenier,
+dans le grenier au-dessus de
+l'écurie.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>Résolu, cette fois, je mis mes lèvres à la
+coupe! Mais je ne bus pas une goutte de
+l'eau morne et douce qui retomba, comme
+des larmes dans le fleuve, entre les roseaux...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_299">[Pg 299]</span></p>
+
+<p>Alors celle qui m'avait guidé vers le
+Léthé revint et s'écria:</p>
+
+<p>—Quoi! tu ne veux pas de l'oubli, toi
+qui souffres?</p>
+
+<p>—Cruelle consolatrice, lui répondis-je, il
+n'est pas de fatal ou d'abject amour dont le
+souvenir soit aussi affreux que le désespoir
+de n'avoir pas aimé! Et si tu connais un
+fleuve dont l'eau bénie et maudite ravive,
+exaspère la mémoire, conduis-moi sur ses
+bords afin que je m'enivre d'angoisses et de
+délices!</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_301">[Pg 301]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="TABLE">TABLE</h2>
+</div>
+
+<table>
+<tr><td><i>Jamais l'étourdie Erato qui me dicte ces contes</i> </td><td> <a href="#Jamais_letourdie_Erato_qui_me_dicte_ces"> I</a></td></tr>
+
+<tr><td>Le parfum volé </td><td> <a href="#LE_PARFUM_VOLE"> 1</a></td></tr>
+
+<tr><td>Le raccommodeur de cruches </td><td> <a href="#LE_RACCOMMODEUR">13</a></td></tr>
+
+<tr><td>La sonnette </td><td> <a href="#LA_SONNETTE">27</a></td></tr>
+
+<tr><td>Inconvénient de la perfection </td><td> <a href="#INCONVENIENT"> 41</a></td></tr>
+
+<tr><td>Le cheveu </td><td> <a href="#LE_CHEVEU">55</a></td></tr>
+
+<tr><td>Les cigarettes </td><td> <a href="#LES_CIGARETTES"> 67</a></td></tr>
+
+<tr><td>La botte de paille </td><td> <a href="#LA_BOTTE_DE_PAILLE"> 79</a></td></tr>
+
+<tr><td>Les bras nus de la servante </td><td> <a href="#LES_BRAS_NUS_DE_LA_SERVANTE">93</a></td></tr>
+
+<tr><td>Les trois bonnes fortunes </td><td> <a href="#LES_TROIS_BONNES_FORTUNES">105</a></td></tr>
+
+<tr><td>Le revolver de Rosette </td><td> <a href="#LE_REVOLVER_DE_ROSETTE"> 121</a></td></tr>
+
+<tr><td>L'un n'empêche pas l'autre </td><td> <a href="#LUN_NEMPECHE_PAS_LAUTRE">133</a></td></tr>
+
+<tr><td>Le troisième oreiller </td><td> <a href="#LE">145</a></td></tr>
+
+<tr><td>La preuve </td><td> <a href="#LA_PREUVE">155</a></td></tr>
+
+<tr><td>Le rêve de Lila </td><td> <a href="#LE_REVE_DE_LILA">167</a></td></tr>
+
+<tr><td>M. et madame Jacquelin </td><td> <a href="#M_ET_MADAME_JACQUELIN">183</a></td></tr>
+
+<tr><td>La voix de jadis </td><td> <a href="#LA_VOIX_DE_JADIS">197</a></td></tr>
+
+<tr><td>Le Clavecin </td><td> <a href="#LE_CLAVECIN">209</a></td></tr>
+
+<tr><td>Le seul amant </td><td> <a href="#LE_SEUL_AMANT">221</a></td></tr>
+
+<tr><td>Les raisons de Colette </td><td> <a href="#LES_RAISONS_DE_COLETTE">233</a></td></tr>
+
+<tr><td>Le martyre de Valentin </td><td> <a href="#LE_MARTYRE_DE_VALENTIN">245</a></td></tr>
+
+<tr><td>La vision </td><td> <a href="#LA_VISION"> 257</a></td></tr>
+
+<tr><td>Le soir du retour </td><td> <a href="#LE_SOIR_DU_RETOUR">273</a></td></tr>
+
+<tr><td>Sur les bords du Léthé </td><td> <a href="#SUR_LES_BORDS_DU_LETHE">289</a></td></tr>
+</table>
+
+
+<h3><i>Fin de la Table</i></h3>
+
+
+<p class="center">CORBEIL.—TYPOGRAPHIE B. RENAUDET
+</p>
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76252 ***</div>
+</body>
+</html>
+