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+ <title>La souris japonaise | Project Gutenberg</title>
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+<body>
+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76249 ***</div>
+<p class="c top2em large">RACHILDE</p>
+
+<h1>La<br>
+souris japonaise</h1>
+
+<p class="c">ROMAN</p>
+
+
+<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br>
+ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR<br>
+26, <span class="xsmall">RUE RACINE</span>, 26</p>
+
+<p class="c small">Tous droits de traduction, d’adaptation et de reproduction réservés
+pour tous les pays.</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+
+<p class="cc top4em i">Il a été tiré de cet ouvrage<br>
+trente-cinq exemplaires sur papier de Hollande,<br>
+numérotés de 1 à 35.</p>
+
+
+
+
+
+<p class="c gap">DU MÊME AUTEUR</p>
+
+
+<div class="flex"><ul>
+<li>CONTES ET NOUVELLES.</li>
+<li>DANS LE PUITS.</li>
+<li>LE DESSOUS.</li>
+<li>L’HEURE SEXUELLE.</li>
+<li>LES HORS-NATURE.</li>
+<li>L’IMITATION DE LA MORT.</li>
+<li>LA JONGLEUSE.</li>
+<li>LE MENEUR DE LOUVES.</li>
+<li>LA SANGLANTE IRONIE.</li>
+<li>SON PRINTEMPS.</li>
+<li>THÉATRE.</li>
+<li>LA TOUR D’AMOUR.</li>
+<li>LA PRINCESSE DES TÉNÈBRES.</li>
+</ul></div>
+
+<p class="c gap xsmall">E. GREVIN — IMPRIMERIE DE LAGNY</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+
+<p class="cc top4em">Droits de traduction et de reproduction réservés<br>
+pour tous les pays.<br>
+<span lang="en" xml:lang="en">Copyright</span> 1921,<br>
+<span lang="en" xml:lang="en">by</span> <span class="sc">Ernest Flammarion</span>.</p>
+
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="c i">A HÉLÈNE RÉGISMANSET</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="c xlarge">La souris japonaise</p>
+
+
+
+
+<h2 class="nobreak">I</h2>
+
+
+<p>On peut m’arracher la tête ! On ne m’arrachera
+pas la conviction que mon crime est une bonne
+œuvre, une chose utile, l’aboutissement logique
+de toute une vie qui fut dominée, justement, par
+l’horreur du crime bourgeois, de l’action inutile,
+nuisible, mais, hélas, permise par nos dangereuses
+légalités.</p>
+
+<p>Où prenez-vous que <i>l’anormal</i> pur ne vaut pas
+le normal <i>impur</i>, que l’absolu dans la sincérité
+n’est pas préférable aux hypocrisies qui ne démontrent
+que l’impossibilité d’arriver à la vertu par
+les chemins ordinaires ?</p>
+
+<p>Monsieur mon avocat, voulez-vous me laisser
+vous prouver que je suis moins coupable que vous
+ne vous l’imaginez ? Vous voulez des aveux ? Vous
+allez lire un roman. Celui de ce que vous croyez
+être <i>une passion morbide</i>.</p>
+
+<p>Névrosé ? Non !</p>
+
+<p>Vicieux ? Pas davantage. Mais orgueilleux
+jusqu’au sacrifice de toutes les conventions
+sociales pour obtenir la réalisation d’un vœu légitime,
+pour sauver un être malgré le possible, en
+dépit de ce que vous appelez tous, <i>le bon sens</i>…</p>
+
+<p>Je suis né dans ce qu’il est d’usage de déclarer
+une excellente famille. Mon père, vous le savez,
+était un magistrat d’une grande ville de province.
+Il rendait la justice à peu près comme un rouage
+permet l’enchaînement des autres rouages, d’une
+machine convenablement graissée qui ne doit
+gripper qu’en présence du grain de sable. Il écartait
+le grain de sable, le mettait à l’ombre pour
+que le soleil n’en fît plus jamais briller aucune
+des facettes (certains grains de sable sont taillés
+par la nature comme des diamants !) et il oubliait
+cet atome qui avait fait partie, pourtant, de l’homogénéité
+universelle.</p>
+
+<p>J’ai été fort bien élevé, en fils unique, seul
+héritier du nom, de la fortune et surtout des préjugés,
+d’abord par ma mère, une personne mystérieuse
+qui ne pensait à rien, mais agissait à la
+façon des rouages dont il est question plus haut.
+Mince, élégante, blonde, sans coquetterie, elle
+regardait tout avec des yeux sans fond, comme
+le ciel. Elle ne m’aimait pas car elle n’admettait
+pas que mes idées fussent opposées aux siennes.
+Aimer, dans toute la beauté de ce verbe, c’est
+permettre. Celui qui aime vraiment peut rectifier
+le geste : il n’a pas le droit de cerner l’essor d’un
+envol cérébral.</p>
+
+<p>Lorsque je fus en état de comprendre les
+paroles humaines on me confia à une bonne
+anglaise, méthodique, méchante, mais probe, qui
+m’apprit le français tel que les étrangers le parlent,
+c’est-à-dire avec un accent prétentieux.</p>
+
+<p>Puis on me donna un précepteur quelconque,
+brutal, un socialiste enragé qui cachait son jeu
+pour demeurer à la solde d’un gros bonnet de la
+ville et qui me communiqua très vite le dédain
+des parvenus, c’est-à-dire que je l’empêchai de
+parvenir à tromper mon père sur la qualité de la
+marchandise qu’il lui vendait.</p>
+
+<p>Alors, ma mère, indignée, chercha, dans l’aristocratie
+de ses relations, un autre précepteur plus
+conforme à l’éducation qu’on désirait me donner
+et qui fût, en même temps, un homme instruit.</p>
+
+<p>Elle découvrit l’abbé Armand de Sembleuse.</p>
+
+<p>A seize ans, j’étais un grand et frêle petit
+garçon, de très délicate complexion, prétendait-on,
+<i>à tort</i>, d’une étrange volonté se dissimulant
+sous une naissante ironie qui me faisait exagérer
+mes défauts dès les reproches qu’on m’adressait
+à leur sujet. Physiquement, j’avais l’aspect d’une
+fille déguisée mais je possédais une réelle force
+latente qui se déclanchait dans la colère et pouvait
+jouer de terribles tours aux gens non prévenus
+en ma faveur. Mes cheveux, d’un blond foncé,
+à reflets de cuivre encadraient un visage de vierge
+dont les yeux seuls auraient été violés. Je possédais
+les sourcils régulièrement ombrés de ma mère
+et le regard malheureusement dur de mon père.
+J’étais beau avec indifférence, mettons fatalité, si
+on tient au romantisme de la phrase. J’excitais les
+femmes de chambre en faisant semblant de ne pas
+m’en apercevoir. Or, je m’en apercevais très bien
+et cela m’amusait tout en me dégoûtant un peu.</p>
+
+<p>A ce moment-là, le plus décisif de la vie d’un
+homme, entra dans mon existence morose de
+jeune provincial destiné à la carrière honorable
+d’un hypocrite bourgeois, le plus dissolvant de
+tous les éléments de discorde, une dualité cérébrale,
+la sinistre et cynique question de la prédominance
+de l’éternel masculin sur l’éternel
+féminin.</p>
+
+<p>Le précepteur qu’on me donna était un jeune
+prêtre, un jésuite, d’une trentaine d’années, d’une
+éducation parfaite qui flattait ma mère parce
+qu’elle lui rappelait sa famille. Pâle et brun
+comme une nuit de lune, il avait, sous sa robe
+austère, une allure merveilleuse de jeune roi en
+dalmatique, le montrant, sous le froc, plus puissant
+d’échapper à tous les ridicules de la commune
+humanité. Il est toujours princier de porter une
+robe en sachant la porter sans faiblesse.</p>
+
+<p>Comme on nous présentait l’un à l’autre, ma
+mère ajouta, de sa voix douce, au timbre un peu
+fêlé :</p>
+
+<p>— J’espère en ton nouveau maître comme en
+un Messie. Il te régénérera. Tu es indocile, en
+proie à des curiosités malsaines. Tu poses trop de
+questions et M. l’abbé est ici pour répondre au
+nom d’une haute morale qui te réduira, je l’espère,
+au silence. (Elle se tourna vers l’abbé et lui
+sourit gracieusement.) Je vous confie un gamin
+absolument irrespectueux. Je vous en fais d’avance
+toutes mes excuses. Il sait beaucoup de choses
+mais les sait mal. Il a beaucoup lu, mais mal
+retenu. Il faut essayer de le discipliner. Ce que
+nous désirons, mon mari et moi, c’est non pas
+faire de notre fils un grand savant mais un être
+vraiment raisonnable, sachant se conduire en toutes
+occasions difficiles et surtout choisissant la bonne
+route, celle par où tout le monde doit passer, la
+plus droite…</p>
+
+<p>Armand de Sembleuse eut un sourire doux qui
+le fit resplendir d’un étrange calme, le calme de
+ces belles nuits lunaires où toute la nature endormie
+a l’air de se reposer comme quelqu’un qui
+attend.</p>
+
+<p>Il ne me tendit pas la main, ce qui me glaça.</p>
+
+<p>Je lui avais spontanément offert la mienne et,
+gauchement, je la remis dans ma poche.</p>
+
+<p>On resta à se regarder, interdit, puis on s’assit
+loin l’un de l’autre, ma mère nous ayant abandonné
+à notre malheureux sort car elle était discrètement
+indifférente aussitôt les rites mondains
+accomplis. Je ne suis même pas bien sûr qu’elle
+eût de moi l’opinion qu’elle venait d’émettre.</p>
+
+<p>Nous nous trouvions dans le grand salon des
+réceptions officielles ouvert exprès pour nous un
+jour où on ne recevait pas ! Les portraits des
+ancêtres nous contemplaient de haut, la physionomie
+de ceux qui vous déclarent d’avance :
+<i>Débrouillez-vous</i>, mais en style moins familier.
+Les meubles lourds et les tentures épaisses donnaient
+la sensation d’une solidité où régnait
+l’éclat froid de la cérémonie, sans la gaîté,
+même factice de la fête… Nous étions assis comme
+dans le monde et nous nous regardions sans nous
+voir.</p>
+
+<p>Le premier, Armand de Sembleuse, détourna
+les yeux de mes yeux, durement fixés sur les siens,
+mes yeux d’un bleu crépusculaire.</p>
+
+<p>— Votre père, me dit-il de sa voix prenante,
+un peu sourde, désire que je vous prépare à vos
+examens. Je ne saurais trop féliciter vos parents
+de vous soustraire à la promiscuité des collèges.
+Vous n’avez pas la santé, paraît-il, qui vous permettrait
+d’essayer de la claustration un peu sévère
+de nos institutions religieuses, et cependant votre
+mère tient beaucoup à notre enseignement. J’espère,
+monsieur Henri, que nous serons d’abord
+des amis avant toutes relations de maître à élève.
+Je voudrais obtenir votre confiance et je devine
+que vous ne devez pas l’accorder facilement. (Il se
+mit à sourire de son sourire calme dénotant une
+conscience identique.) Si vous êtes aussi indocile
+et aussi irrespectueux que veut bien l’avouer
+madame votre mère nous aurons sans doute
+quelques discussions et je voudrais bien vous
+prouver, auparavant, que je ne suis pas un ennemi
+de votre jeunesse malgré mon droit… d’aîné.</p>
+
+<p>Je me mis à rire, de mon habituel rire impertinent,
+mis en belle humeur par le ton craintif
+de la voix sans trop m’occuper de ce qu’elle
+me disait.</p>
+
+<p>— Monsieur l’abbé, ripostai-je, maman exagère.
+<i>Les femmes exagèrent toujours !</i> Je suis, en effet,
+curieux et je m’impatiente quand on ne me
+répond pas tout de suite, mais je suis capable
+d’écouter surtout si on veut bien se donner la
+peine de m’expliquer ce qu’on m’apprend.</p>
+
+<p>Il me regarda en haussant légèrement ses sourcils
+noirs et fins qui rompirent son front blanc
+d’une ligne d’encre et eut (il me l’avoua plus tard)
+l’impression qu’il se trouvait en présence de quelqu’un
+de dangereux.</p>
+
+<p>— Vous avez seize ans ? C’est un peu tôt pour
+affirmer que les femmes exagèrent toujours. Ce
+sont des créatures plus faibles que nous, plus
+entraînées aux émotions et il me semble naturel
+de leur accorder toute l’indulgence que mérite
+leur fragilité ! En tous les cas, madame votre mère
+est une si pieuse et si sérieuse intelligence que je
+m’honore d’avoir été choisi par elle pour diriger
+vos études.</p>
+
+<p>Il était clair qu’à ce moment-là il tâtait le terrain,
+ne parlait que pour ne rien dire et commençait
+même à avoir envie de <i>se replier</i>, mais, la
+pénible première entrevue fut traversée par un
+éclair brutal. Ce fut comme la lueur annonciatrice
+de l’orage de plus tard. Les vapeurs s’amoncelaient
+à l’horizon, il y régnait cette confusion des
+nuages qui masque l’état de l’atmosphère en promettant
+ou la pluie bienfaisante, la molle pluie
+rafraîchissant tous les paysages et tous les états
+d’âme ou le bouleversement furieux, la tempête
+arrachant les arbres et déchaînant l’électricité des
+nerfs humains.</p>
+
+<p>Ma cousine, Lucienne Morin, pénétra en trombe
+dans le salon. Lucienne, que j’appelais Luce,
+avait deux ans de plus que moi et elle était
+orpheline. Mes parents l’avaient recueillie, elle
+et son héritage, assez important, pour la laisser
+en pension le plus longtemps possible. Elle ne
+sortait que le dimanche ou aux vacances de
+l’automne et quand elle arrivait c’était toujours
+un événement regrettable. Elle aimait le désordre,
+dérangeait la méticuleuse ordonnance de cette
+maison, au luxe sévère mais très noble, se faisait
+gronder, répondait par des protestations vulgaires
+qui irritaient tout le monde, jusqu’aux domestiques
+qui la déclaraient : <i>chien couchant</i>, et elle s’en
+allait le cœur gros, s’en retournait peut-être ulcérée
+par une secrète envie de rendre le mal pour le bien,
+que, d’ailleurs on n’avait que l’air de lui offrir.</p>
+
+<p>Lucienne Morin était la fille de grands commerçants
+morts, le mari et la femme, d’une grippe
+infectieuse, à quelques semaines de distance. Mes
+parents avaient pris toutes les précautions possibles
+pour ne pas les voir durant leur maladie
+mais, très frappés par la double catastrophe, une
+fois tout danger de contagion écarté, ils avaient
+réparé l’exagération de leur prudence par une
+courageuse adoption de la jeune personne, horriblement
+mal élevée, en dépit de sa situation de
+grosse héritière. Si, moi, j’étais curieux, elle se
+montrait d’une incorrection de manières dont seul
+je connaissais l’étendue et j’avais le mépris de
+ma cousine Luce comme ordinairement on a la
+terreur des animaux réputés immondes : crapauds,
+couleuvres, limaces, qui sont d’ailleurs
+classés par les hommes dans cette catégorie mais,
+sont, auprès de certaines femmes que ces mêmes
+hommes déclarent <i>faibles</i> ou <i>fragiles</i>, les plus
+purs joyaux de la nature !</p>
+
+<p>Brune, les joues couleur de brique, dès qu’elle
+riait ses petits yeux noirs, perçants, disparaissaient
+sous le bourrelet de ses paupières sans cil,
+et ses grosses lèvres, presque toujours gercées,
+avaient un pli, boudeusement sensuel, qui me procurait,
+de loin, le plus désagréable frisson. Elle
+n’était pas trop mal bâtie quoique un peu tassée,
+avec de grands pieds et des mains sans ongle,
+parce qu’elle rognait les siens avec ses dents. Elle
+cumulait tous les défauts des pensionnaires et,
+n’ayant aucune retenue, dans l’intimité, elle conversait
+librement sur les sujets les plus scabreux.</p>
+
+<p>On la disait tendre et prévenante pour ma mère,
+tremblant de déplaire à mon père mais, moi, je
+ne l’ai jamais crue bonne, sinon par une sorte
+d’inconsciente ruse qui la rendait soumise devant
+les plus forts.</p>
+
+<p>L’abbé Armand de Sembleuse, en voyant entrer
+cette jeune personne qui portait encore le costume
+des pensionnaires : un sarrau noir, une ceinture
+bleue et une médaille d’argent, se leva, surpris,
+et ne sut trop comment saluer. Était-ce une
+femme ? (L’une de celles qui <i>exagéraient</i> ?) Ou
+était-ce encore une écolière sans autre importance ?
+Il demeura immobile, droit, hautain, un
+peu gêné.</p>
+
+<p>— Henri, fit-elle impétueusement, sans le
+regarder, sans même, je pense, l’avoir vu, je viens
+pour passer la journée avec toi. J’ai lâché le
+goûter chez les dames de Saint-Clair pour rester
+ici.</p>
+
+<p>Puis, selon la coutume, elle se jeta à mon cou
+et m’embrassa très goulument en se pendant à
+mes épaules pour bien se prouver à elle-même
+que j’étais le plus grand.</p>
+
+<p>— Permettez-moi, ma chère cousine, de vous
+présenter mon nouveau précepteur, M. l’abbé de
+Sembleuse, puisque maman n’est pas là.</p>
+
+<p>J’affectais une gravité solennelle. Elle se tourna
+gauchement, dit : « Bonjour, monsieur ! » et ne
+cherchant rien d’autre pour engager la conversation,
+elle se retira comme elle était venue, avec
+la plus maladroite des vivacités car elle faillit
+bousculer une potiche.</p>
+
+<p>— Mademoiselle votre cousine demeure ici ?
+questionna l’abbé dont l’air fermé me frappa
+aussitôt.</p>
+
+<p>— Non, elle demeure au pensionnat des dames
+Saint-Clair et ne vit chez nous que ses grandes
+et petites vacances. (J’ajoutai, pour le prévenir
+tout de suite, à cause de cette franc-maçonnerie
+singulière qui unit tous les garçons contre les
+filles) : C’est bien la créature la plus insupportable
+de tout son pensionnat. Maman vous en fera un
+éloge immodéré car elle exagère pour elle comme
+pour moi, mais je la connais… Elle n’a peur que
+de moi, ici, heureusement.</p>
+
+<p>Cette fatuité de mes seize ans stupéfia l’abbé
+qui demanda, malgré lui :</p>
+
+<p>— Pourquoi ?</p>
+
+<p>— Parce que, sans moi, elle aurait déjà flanqué
+le feu à la maison. C’est une nature… incendiaire.</p>
+
+<p>Et je tirai mon étui à cigarettes, machinalement,
+en parlant de feu.</p>
+
+<p>— Vous fumez déjà ? murmura l’abbé scandalisé.
+Vos parents vous le permettent ?</p>
+
+<p>— Ils me permettent tout, c’est-à-dire qu’ils
+ne me défendent rien. Ils n’ont pas le temps !
+Maman a ses visites, ses bonnes œuvres, les
+réunions de ses comités de secours. Papa, son
+tribunal… et moi, je m’ennuie.</p>
+
+<p>Je n’osai pas lui apprendre que c’était ma
+cousine elle-même qui m’avait allumé ma première
+cigarette parce que cela c’était… sortir des
+idées générales.</p>
+
+<p>L’abbé s’approcha de moi, me posa la main sur
+l’épaule, cette main qu’il n’avait pas voulu me
+tendre d’abord et murmura :</p>
+
+<p>— Enfant gâté ! Et il prononça ces paroles insignifiantes
+avec une émotion qu’il me communiqua
+immédiatement.</p>
+
+<p>Je levai sur lui mes yeux tout à coup remplis
+de larmes.</p>
+
+<p>— Est-ce que j’arrive à temps ? Ou trop tard ? soupira-t-il,
+comme pour son édification personnelle.</p>
+
+<p>Nous restâmes silencieux, puis, je pris le parti,
+brusquement, de lui faire les honneurs de la maison.
+Il me suivit avec un gracieux empressement,
+s’extasiant sur toutes choses en homme de la
+meilleure compagnie. Il me parut, souvent, très
+jeune, malgré son droit d’aîné, naïf, plein de cette
+ferveur pour les objets d’art que gardent ceux qui
+n’ont pas la permission de s’y attacher. Il ne
+souriait qu’en se demandant si tout cela était bien
+nécessaire à la vie quotidienne, mais il connaissait
+leur valeur, s’il en semblait détaché. Nous
+possédions un vieil hôtel datant de Louis XIII
+qu’on avait restauré de siècle en siècle en lui
+ajoutant un défaut. Cependant il était encore fort
+digne malgré ses anachronismes, que l’abbé ne se
+fit point faute de me signaler.</p>
+
+<p>Notre jardin-parc, avec son petit théâtre de
+verdure, son buste de Thalie, très ancien, lui plut
+tout particulièrement.</p>
+
+<p>— Et tout cet enchantement clos de murs, vous
+donne la sensation d’une grande sécurité ! Monsieur
+Henri, vous seriez vraiment bien difficile
+de ne pas vous plaire ici ! Que peut-il donc
+vous manquer ?</p>
+
+<p>— Il y a, au contraire, des choses en trop !
+laissai-je tomber, de mauvaise humeur, parce
+qu’il m’agaçait de continuer à me croire un <i>enfant
+gâté</i>.</p>
+
+<p>Il eut la finesse de ne pas insister, redoutant
+mes confidences, ne désirant pas du tout m’imposer
+le confesseur avant l’ami.</p>
+
+<p>Autour de nous, en effet, les grands murs,
+couverts de lierre noir, mettaient leurs remparts
+entre la ville et notre grave existence de notables,
+mais, moi, je devinais cette ville, sournoise,
+défiante, épiant nos visages hermétiques, pas
+moins clos que nos persiennes de la façade qu’on
+n’ouvrait jamais au soleil de la rue.</p>
+
+<p>Nos gens se composaient de la cuisinière,
+grosse personnalité à laquelle il ne fallait pas
+faire un reproche, de Clara, la fille de chambre,
+servant à table, une petite donzelle qui empestait
+<i>les odeurs</i> bon marché, et de Georget, le cocher,
+qui menait le coupé au tribunal, les jours d’audience
+pour, le reste du temps, sarcler nos plates-bandes.
+On présenta ce train de maison au nouveau
+venu et on l’installa dans une chambre
+séparée de la mienne de toute la largeur de la
+bibliothèque convertie en salle d’études.</p>
+
+<p>Dès le lendemain il commença ses leçons par
+un entretien plein de charmes où il semblait
+apprendre de moi beaucoup plus de choses qu’il
+ne m’en apprenait de lui. Il n’avait pas d’histoire.
+Il était un homme heureux. Et il souriait, de son
+sourire tristement doux, un sourire de grand
+rêveur. Je fus irrésistiblement attiré vers lui par
+sa grâce et aussi, le prétendait-il, par celle de Dieu
+dont il parlait avec un respect craintif comme s’il
+en avait redouté les appréciations à mon endroit.</p>
+
+<p>Je n’ai jamais su comment il s’y prit pour faire
+de moi un bachelier ès lettres mais il parvint,
+sans effort apparent, à me rendre docile, respectueux,
+studieux, tout à fait correct vis-à-vis de ma
+mère que j’accompagnais à l’église, à telle
+enseigne que ma cousine se moquait de moi et me
+disait à l’oreille que je ne tarderais pas à entrer
+dans les ordres.</p>
+
+<p>J’étais simplement rentré dans l’ordre au
+moment précis où j’allais peut-être devenir le
+cheval échappé, ruer abominablement.</p>
+
+<p>Cette période de deux années fut tellement
+remplie de découvertes intellectuelles pour moi
+que je n’eus pas le loisir de m’apercevoir de ce qui
+se passait en nous et autour de nous. Les hommes
+et les collégiens très occupés sont sourds, aveugles,
+et, quand ils commencent à se douter de quelque
+chose, ils sont surpris comme des voyageurs qui
+arrivent à un carrefour d’un pas très assuré mais
+ignorent encore la route qu’ils doivent choisir.</p>
+
+<p>Mon précepteur était vraiment devenu mon
+ami. Il n’avait pas voulu devenir le confesseur. Il
+me regardait seulement parfois en hochant la
+tête, sa tête au front pur, de lignes si orgueilleusement
+sculpturales, et il rougissait subitement,
+inexplicablement, tandis que je demeurais anxieux
+devant lui, me sentant l’offenser par ma seule
+attitude de garçon nonchalant, mal éveillé, fatigué
+sans pouvoir lui avouer pourquoi. Il devait lire à
+livre ouvert dans ma poitrine.</p>
+
+<p>Chaque fois que me cousine avait des vacances
+il s’éloignait sous un prétexte quelconque : des
+achats, une course, des exercices religieux, une
+entrevue avec un ancien camarade de séminaire.
+Il me laissait le champ libre par ignorance ou
+pudeur, peut-être par latente jalousie. En tous les
+cas, je n’ai jamais rencontré chez lui cette tendance
+à l’inquisition dont on accuse presque tous
+les jésuites. Cependant, quand il en avait l’occasion,
+il parlait un peu sèchement à Lucienne, lui répondant
+toujours en professeur et lui reprochant
+même certaines habitudes, discrètement, en médecin
+qui ne peut s’empêcher de constater <i>les progrès
+du mal</i>.</p>
+
+<p>Elle était revenue demeurer chez nous,
+essayait de se dissimuler le plus possible, mais elle
+s’emparait de plus en plus de mon existence
+physique, me réduisant au rôle de jouet alors que
+je pensais, ingénument, m’amuser d’elle. Il fallut
+un véritable hasard pour allumer l’autre incendie
+et ce fut d’ailleurs encore elle qui, fatalement,
+mit le feu aux poudres.</p>
+
+<p>Un jour, je la cherchai, dans le jardin, pour lui
+annoncer que sa couturière la demandait, question
+urgente, car elle devenait d’une coquetterie toute
+spéciale que ma mère semblait encourager, désireuse
+de la mettre un peu plus en évidence, au
+moins au salon.</p>
+
+<p>Je trouvai Lucienne toute en larmes, se tamponnant
+les yeux avec son mouchoir déjà trempé.</p>
+
+<p>— Tiens, lui dis-je étonné, qu’est-ce que tu as ?</p>
+
+<p>Nous étions sous les arbres du petit parc, derrière
+le théâtre de verdure, et Thalie nous contemplait,
+tournant vers nous son beau profil indifférent
+au drame qui débutait très en dehors de la
+coutumière donnée classique.</p>
+
+<p>— Henri, hoqueta la pauvre éplorée, je suis
+bien malheureuse.</p>
+
+<p>— Ah ! fis-je souriant, l’abbé vous a encore
+taquinée au sujet de vos manies ? Il rêve de vous
+empêcher de rogner vos ongles ! C’est un
+maniaque aussi, d’un tout autre genre, le
+maniaque de la bonne éducation, ma chère.</p>
+
+<p>Quand je songe à la puérile entrée en matière
+de cette conversation qui devait peser sur toute
+ma vie, j’en suis encore frémissant de rage !</p>
+
+<p>— Non ! Il prétend que je ne dois plus vous
+embrasser comme je le fais tous les soirs,
+devant tout le monde, parce que <i>vous êtes trop
+grand</i> ! J’étais pourtant <i>votre aînée</i>, avant lui !</p>
+
+<p>— Comment, m’écriai-je avec impatience, l’abbé
+peut-il se mêler de ça !… lui qui ne m’en a jamais
+fait aucune observation ? (Je m’approchai d’elle
+et lui entourai la taille de mon bras après avoir
+jeté un coup d’œil prudent autour de nous.)
+Voyons, Luce ! Tu es une bonne petite sœur,
+très mal élevée, c’est entendu et tu embrasses
+très bien… sinon trop fort. Il n’y a pas de quoi
+te désoler puisque ça me plaît ainsi.</p>
+
+<p>Je l’examinais, d’un peu haut, avec toute la
+facile indulgence du collégien émancipé que
+j’étais depuis longtemps vis-à-vis d’elle. Je n’aimais
+pas d’amour cette fille trop épaisse pour mes
+goûts mais j’appréciais le montant de ses caresses
+louches et je lui gardais une sorte de reconnaissance
+physique pour ce qu’elle libérait ma jeunesse
+de sa fougue. Je pensais qu’elle ne m’aimait
+pas non plus. Nous nous tolérions, voilà tout.</p>
+
+<p>— Armand de Sembleuse est notre mauvais
+ange ! balbutia-t-elle, il nous perdra. Toi, tu ne
+comprends rien à rien depuis que tu vis dans les
+livres et dans les nuages avec lui. Moi je sais :
+cet homme me déteste.</p>
+
+<p>— Eh bien ! répliquai-je de plus en plus impatienté,
+cela lui fait grand honneur. Tu ne voudrais
+pas… qu’étant prêtre…</p>
+
+<p>— Oh ! fit-elle, il ne m’aimera jamais comme
+cela, jamais… et c’est bien ce qui m’enrage. Il a
+une autre façon d’aimer, lui ! Entre vous deux, je
+vis comme une folle parce que je sens qu’il te
+prend à moi et je ne sais pas ce que je risquerais
+pour l’en empêcher.</p>
+
+<p>— Voyons, Luce, tu exagères encore. Armand
+de Sembleuse est un saint. Alors, quoi ? Tu veux,
+si je comprends bien, qu’il jette son froc aux orties
+pour t’épouser ? Ce nom de roman feuilleton t’a
+enthousiasmée à ce point ! (j’essayais de plaisanter
+mais je tremblais furieusement). Tu ne vas pas y
+toucher, j’espère. Il est ma chasteté, cet homme-là.
+Il est tout ce que je voudrais être et il est, en
+outre, tellement plus beau que moi… J’en suis
+jaloux sous tous les rapports.</p>
+
+<p>Elle pleurait, de nouveau, sur mon épaule
+en se tordant comme une vipère qu’on coupe en
+deux.</p>
+
+<p>— J’aurais tant voulu te garder tout entier !
+Seulement, toi, qui n’as pas de froc à jeter aux
+orties, m’épouseras-tu ?</p>
+
+<p>— Non, répondis-je froidement, parce que je te
+connais trop.</p>
+
+<p>— C’est ça… insulte-moi, à présent. C’est
+complet !</p>
+
+<p>A ce moment une bonne nous appela et on se
+souvint de la couturière.</p>
+
+<p>La vie provinciale ne permet pas l’épanouissement
+de certains états d’âme. Il y faut, bon gré
+mal gré, garder sa ligne, rentrer dans le rang,
+dès qu’on s’en écarte d’un millimètre, parce qu’il
+y a la ville, les parents, les domestiques, enfin
+toutes les habitudes prises de la correction ou de
+l’hypocrisie.</p>
+
+<p>Depuis des années je jouais à la poupée avec
+cette grande fille qui m’avait initié à ce sport dangereux,
+mais c’était tellement caché, tellement
+furtif, que ça n’existait pas plus pour nous que
+pour le monde qui nous entourait. Nous avions
+l’impunité et l’oubli dans une très bonne tenue.
+Des remords ? Aucun de ma part. Ce n’était pas
+moi qui avais commencé. En finir ? Pourquoi ?
+Ça ne lui déplaisait pas en dépit de ses nouvelles
+inquiétudes ? Tout bien réfléchi c’était préférable à
+la fille de chambre ou à tout autre liaison me
+forçant à sortir et ce n’était pas plus troublant.
+Le seul ennui, c’est que, depuis quelque temps,
+depuis sa délivrance du pensionnat, Lucienne
+appuyait davantage sur les démonstrations extérieures
+et c’étaient ces exagérations qui attiraient
+l’attention de l’abbé de Sembleuse.</p>
+
+<p>Nous revenions, moi, balançant sa main en lui
+griffant la paume de mes ongles, fort longs et
+très soignés.</p>
+
+<p>— Tu me fais mal ! gémit-elle.</p>
+
+<p>— Tu m’as fait autrement de la peine en me
+montrant un abbé de Sembleuse que je ne connais
+pas du tout, lui, décidément si, toi, je te connais
+trop.</p>
+
+<p>— Allons donc, cria-t-elle, exaspérée ! Vous
+vous entendez tous les deux contre moi. Je me
+vengerai. Tu l’aimeras et il t’aime déjà comme
+jamais vous ne pourriez m’aimer, moi, une
+femme.</p>
+
+<p>Je ne sais pas comment je pus résister au désir
+féroce de la tuer, là, sur le perron que je gravissais
+avec elle, la tenant encore par la main, en
+enfant qui joue. La fenêtre de la bibliothèque,
+notre salon d’études, s’ouvrait sur ce perron prolongé
+en terrasse. Quand je pénétrai dans cette
+salle très fraîche et un peu sombre à cause de
+l’ombre des arbres, j’y aperçus mon précepteur,
+debout, justement contre l’un des battants de cette
+fenêtre ouverte. Il était très pâle, bien plus pâle
+que d’habitude, sa bouche tremblait et il la mordait
+nerveusement. Ses sourcils se fronçaient
+comme quand il cherchait la solution d’un problème
+pour le mettre à ma portée et, cependant,
+il demeurait si droit, dans son étroite soutane,
+qu’il ne perdait rien de sa princière allure.</p>
+
+<p>— Henri, fit-il d’un ton contenu, les dents
+serrées sur les mots, je suis obligé de partir. Il
+faut que je m’en aille de cette maison ce soir
+même.</p>
+
+<p>J’eus l’intuition immédiate qu’il avait saisi la
+dernière phrase de ma cousine, l’horrible phrase
+dont je ne comprenais même pas encore toute la
+démoniaque perversité.</p>
+
+<p>— Pourquoi, monsieur l’abbé ? Vous n’êtes
+donc plus mon ami !</p>
+
+<p>— Je ne peux plus, je ne veux plus ! dit-il d’un
+ton sourd. Je dois partir tout de suite. Il le faut.</p>
+
+<p>J’eus un frisson de fièvre à mon tour. Je fermai
+brutalement la fenêtre. L’ombre de notre salon
+d’études, le nid de nos plus beaux rêves, fut traversé
+par des oiseaux de feu, des oiseaux de paradis
+ou d’enfer ? Tout était si calme autour de nos
+deux âmes bouleversées ! C’était là qu’on m’avait
+appris l’ivresse de l’esprit, la volupté cérébrale
+maîtresse de tous les sens, suprême verseuse
+d’oubli, l’art de s’extasier sur tous les chefs-d’œuvre
+humains, loin de toute promiscuité
+humaine et des gestes douteux de sa faiblesse
+physique. Armand de Sembleuse s’était voilé la
+face. Je tombai sur un fauteuil et je m’efforçai de
+rassembler mes idées, car, des deux, j’étais certainement
+le plus homme, le plus dominant la situation
+étrange qui nous <i>transposait</i>.</p>
+
+<p>— Monsieur l’abbé, murmurai-je, non seulement
+vous allez rester mon ami, mais vous allez
+devenir mon confesseur. Je n’ai pas la foi, vous
+le savez et je ne <i>pratique</i> pas, ce qui vous désole
+et désole ma mère. Aidez-moi à parfaire l’éducation
+que vous m’avez donnée. Voulez-vous me
+faire l’honneur de m’écouter ? Pour que vous compreniez
+tout il faut que je dénonce quelqu’un, ce
+que je n’ai jamais osé… alors…</p>
+
+<p>Je vis qu’il pleurait.</p>
+
+<p>— Épargnez-moi cela, Henri ! Vous voyez bien
+que je pleure de honte. Je suis incapable de vous
+entendre.</p>
+
+<p>— Tiens, dis-je avec un serrement de cœur
+atroce, est-ce que votre pureté ne serait pas plus
+grande que la mienne… et les fantaisies de ma
+cousine vous auraient-elles atteintes… plus que
+moi-même.</p>
+
+<p>C’était à la fois une insolence et un cri de douleur,
+une déception singulière en découvrant qu’il
+pouvait être faible comme un autre homme celui
+que je croyais fort comme un dieu.</p>
+
+<p>— Henri ! gronda-t-il, cette jeune fille est la
+dernière des femmes. Je l’ai en exécration depuis
+que j’ai tout deviné, c’est-à-dire depuis que je suis
+ici. Elle déshonore la famille qui l’a recueillie. Il
+n’y a pas d’excuse à sa mauvaise conduite car il
+y a des choses qu’on ne doit jamais faire sous le
+toit de ses parents ; c’est manquer deux fois au
+saint devoir de la continence. Je vous aime assez
+pour ne pas vous trahir, même sans vous avoir
+entendu en confession, cependant nous ne pouvons
+plus vivre ensemble, ce serait odieux après
+ce qu’elle a voulu vous révéler.</p>
+
+<p>Je tourmentais, du bout d’un couteau à papier,
+les pages d’un dictionnaire.</p>
+
+<p>— Elle est folle ! Ça n’a aucune importance de
+sa part. Ma cousine n’a pas d’idée sur la différence
+des sexes. Elle m’a bien raconté, un soir de nervosité,
+qu’elle m’aimait presque autant qu’une de
+ses amies de pension ! Rougissez tout à votre aise,
+mon cher précepteur, moi j’ai fini de rougir depuis
+ce soir-là ! Quand je vous disais que les femmes
+exagèrent toujours !</p>
+
+<p>J’essayais de plaisanter en poussant au cynisme
+mais je me sentais de plus en plus en mauvaise
+posture devant ce jeune homme chaste, orgueilleux
+de sa chasteté presque autant que moi, le
+petit bourgeois hypocrite, je l’étais de mon impudeur.</p>
+
+<p>— Henri ! questionna Armand de Sembleuse,
+me regardant tout à fait navré, avez-vous connu
+d’autres femmes ?</p>
+
+<p>— Non, répondis-je en baissant involontairement
+les yeux sous les siens, comme si j’avouais
+une vraie faute. Quelques courtes plaisanteries
+avec une fille de chambre, et encore ! Vous dites
+qu’il faut respecter le toit de ses parents ! Je me
+suis aperçu qu’il m’était désagréable de… jouer
+avec une créature qui habillait ou déshabillait ma
+mère. Je me moque de ma cousine mais pas de
+ma mère ! Arrangez ça !</p>
+
+<p>Armand de Sembleuse me regardait, maintenant,
+d’un regard lumineux et mouillé, d’un merveilleux
+regard ardent, désespéré. Jamais homme
+n’eut un plus beau regard d’amour que le sien,
+car il disait tout, même ce qu’il ignorait. Sa
+tête, très jeune, sur son corps svelte et robuste
+paraissait d’une beauté idéale. Nous savions très
+bien que nous étions de beaux modèles humains.
+Bien souvent nous nous étions amusés, tous les
+deux, à mesurer les proportions de nos visages,
+constatant que le sien était encore plus régulier
+que le mien.</p>
+
+<p>— Je suis un fils d’Apollon, avouait-il, mais
+prenez garde, Henri, de ne pas être un fils de
+Vénus ! Ne vous adonisez pas au point de lui trop
+plaire. Cette mère des amours n’est qu’un
+monstre.</p>
+
+<p>On riait, dans ces temps innocents. A présent
+que la femme avait passé, on ne riait plus.</p>
+
+<p>Nous nous contemplions tout à coup désolés.
+Notre amitié de frères, ma ferveur de disciple, sa
+gravité d’apôtre, tout avait disparu, tout sombrait
+dans l’équivoque du geste féminin.</p>
+
+<p>L’heure du dîner approchait. Il fallait se
+remettre aux propos indifférents pour gagner le
+moment où nous serions en public devant ma
+cousine, afin de lui témoigner le plus tranquille
+dédain. On se taisait puis on revint sur le sujet
+brûlant par l’oppression du silence. Cela jaillit
+malgré nous.</p>
+
+<p>— Pourquoi veut-elle se venger ? pensa-t-il
+tout haut.</p>
+
+<p>— Parce qu’elle prétend que vous voulez me
+détourner d’elle.</p>
+
+<p>— C’est exact. Je m’y emploie le plus que je
+peux, Henri.</p>
+
+<p>— Alors, vous aviez deviné ?</p>
+
+<p>— Oh ! ce n’était pas difficile. Elle a d’ailleurs
+tout avoué… en détail. J’ai cruellement souffert
+de votre immoralité ! Quelle perversion ! Et cela
+dure depuis si longtemps !</p>
+
+<p>— Enfin, mon cher précepteur, à seize ans,
+tenu en laisse comme je le suis par mes parents,
+comment n’aurais-je pas été corrompu par une
+personne qui en sait tellement long que, malgré sa
+laideur, elle séduirait un saint ? Vous, par exemple,
+quand ça lui plaira.</p>
+
+<p>— Oui, je connais la menace. Elle me l’a dit.</p>
+
+<p>— Hein ! Pas possible ! Et qu’avez-vous
+répondu ?</p>
+
+<p>— Que mon amitié pour vous, Henri, m’empêcherait
+toujours de la regarder autrement que
+comme un objet d’horreur.</p>
+
+<p>Je me mis à rire, fouetté par l’excitation d’une
+très malsaine gaîté.</p>
+
+<p>— Elle ne vous le pardonnera jamais, Armand.</p>
+
+<p>Je ne m’explique pas, même encore aujourd’hui,
+le sentiment qui me fit dire son petit nom
+pour la première fois. Il me semblait abolir les
+distances et cet ami, en butte aux mêmes tentations
+que moi, me devenait plus cher d’être, comme
+moi, la victime promise au dévergondage de la
+même femme. C’était peut-être bien cela qui
+s’appelait partager un secret.</p>
+
+<p>Il courut vers moi, d’une allure souple d’animal
+libéré, il me prit les mains, écarta mes bras
+de mon corps comme s’il voulait me crucifier.</p>
+
+<p>— Merci, cher enfant, pour m’avoir appelé
+ainsi. Voulez-vous que cette douloureuse aventure
+nous rende plus intimes, plus francs l’un pour
+l’autre, que nous nous protégions mutuellement ?
+(Il baissa la voix, me prenant davantage les
+poignets, m’emprisonnant à la fois par sa force et
+sa grâce affectueuse). Voulez-vous, Henri, que
+nous nous aimions éperdument et divinement au-dessus
+de la même ignominie féminine ?</p>
+
+<p>Je fus secoué par le plus étrange des frissons.
+Il arrivait une chose inouïe. Je goûtais la plénitude
+de l’amitié comme on aurait une passion et
+je défends à quiconque d’en sourire. Si cela ne
+dura qu’un instant, cela fut immense, presque
+divin, selon son expression.</p>
+
+<p>— Cher, je le désire de tout mon cœur qui
+vous appartient en entier, puisque je ne l’ai jamais
+offert à personne. Songez que jamais ni mon
+père ni ma mère ne m’ont bien connu. Ils sont
+si loin. Vous m’avez appris tant de merveilles !
+Vous m’avez ouvert de tels paradis ! Je vous
+dois les plus pures jouissances de ma pauvre
+imagination. Où aurais-je été chercher les trésors
+de poésie que vous détenez et que nous partageons
+comme deux frères ? Si je ne suis pas digne
+du maître, parce que je ne suis pas aussi sage
+que lui, j’ai bon espoir, à présent, d’obtenir son
+pardon.</p>
+
+<p>Armand se redressa, lâchant mes mains :</p>
+
+<p>— Voulez-vous me sacrifier cette femme,
+Henri ? Elle vous tue.</p>
+
+<p>— Le pourrais-je ? Oh ! Armand, ayez pitié de
+moi !</p>
+
+<p>— Je vais demander à madame votre mère de
+vous permettre, en ma compagnie, un long
+voyage qui sera la récompense de vos études. Je
+lui ferai comprendre qu’il est encore temps de
+vous montrer le monde… sous toutes ses formes…
+et, au besoin, je m’effacerai, moi, devant certaines
+de ses formes.</p>
+
+<p>— Oh ! Armand, m’écriai-je, enlevez-moi à mon
+vice mais ne le remplacez pas par un autre. Je
+n’aimerai jamais d’amour une femme, ça n’est plus
+possible. Tout ce que je vous demande c’est de me
+conduire si haut que je ne puisse plus redescendre.
+J’ai besoin d’absolu en amour encore plus qu’en
+volupté. J’ai besoin de savoir que rien, vous m’entendez,
+ne pourra salir mon amitié pour vous.</p>
+
+<p>Et je ne m’aperçus même pas que je venais de
+prononcer <i>amitié</i> pour <i>amour</i>, ce qui était jusqu’à
+un certain point monstrueux.</p>
+
+<p>A partir de ce jour nous fûmes liés l’un à
+l’autre par une tendresse inexplicable, toute naturelle
+de mon côté parce que je découvrais les
+délices d’une amitié de collège dont j’avais été
+sevré à cause de l’isolement de ma vie, une amitié
+d’une rare qualité d’intelligence qui flattait tous
+mes instincts orgueilleux et, de son côté, passionnément
+inquiète, réticente, remplie de désespoirs
+que je ne comprenais pas. Il m’aimait comme
+quelqu’un qui a perpétuellement peur de perdre
+ce qu’il aime et il n’avouait que très difficilement
+ses appréhensions. Et il était jaloux sans pouvoir
+se défendre de ce sentiment qu’il déclarait lui-même
+très bas.</p>
+
+<p>Je me souviens qu’un soir, ma cousine, qui
+s’était glissée jusqu’à ma chambre où je dormais
+du sommeil de l’innocence, car je dormais quelquefois
+de ce sommeil-là, fut surprise au moment
+où elle franchissait mon seuil, saisie à la jupe,
+traînée le long de l’escalier jusqu’à ses appartements
+personnels où on l’enferma. Je ne sus cela
+que beaucoup plus tard, lorsque je lui fis mes
+adieux, la veille de notre départ pour le beau
+voyage accordé généreusement par mes parents.</p>
+
+<p>Ma chère cousine pleurait dans mon gilet,
+m’inondant de ses larmes et de son violent parfum
+de Chypre dont elle abusait jusqu’à m’écœurer.</p>
+
+<p>— Oui, souffla-t-elle, tu t’en vas avec lui qui a
+l’air d’enlever une femme ! Tu me fuis, mais le
+malheur est sur toi pour toujours. Tu reviendras
+changé, mort à nos caresses et c’est moi qui te
+fuirai.</p>
+
+<p>— Ma pauvre Luce, nos enfantillages s’effaceront
+certainement de notre mémoire. Nous nous
+reverrons guéris, je l’espère. Nous n’aurons plus
+rien à nous refuser… parce que nous ne nous
+demanderons plus rien.</p>
+
+<p>— Il m’a chassée de ta chambre, un soir. Tu ne
+l’as pas deviné ?</p>
+
+<p>— Non ! Comme il a bien fait. C’est si dangereux
+pour une jeune fille de se compromettre de
+cette façon ! Songez donc, ma Luce, que vous avez
+une grosse dot à apporter à votre mari futur. De
+quoi aurais-je l’air si je vous séduisais dans toute
+la force du terme ?</p>
+
+<p>J’en savais très long, maintenant, grâce à certaines
+précisions des bouquins de médecine que
+m’avait prêtés l’abbé sur mes instances réitérées et
+je prenais l’aplomb d’un homme fait, alors que je
+n’étais guère qu’un enfant perverti.</p>
+
+<p>Dans le trajet en chemin de fer, ivres de liberté,
+tous les deux, nous nous félicitions et nous nous
+serrions les mains comme deux bons camarades
+qui se retrouvent loin des férules. Je lui dis,
+entre deux éclats de rire :</p>
+
+<p>— Avouez-moi, Armand, que vous l’avez
+lâchement séquestrée une nuit, en mon honneur ?</p>
+
+<p>— Oui, fit-il de sa voix subitement sombrée,
+mais j’ai bien failli, vraiment, y laisser ma vertu.</p>
+
+<p>Je pouffai. Cela m’était égal, au fond, la vertu
+de l’abbé de Sembleuse, parce que mon camarade
+Armand ne m’en parlait jamais ; cependant, j’étais
+humilié devant le bloc de perfections humaines
+que ce garçon superbe me représentait.</p>
+
+<p>— Oh ! je vous donne la permission de chasser
+sur mes terres, lui déclarai-je étourdiment.</p>
+
+<p>— Quel monstre vous faites, murmura-t-il
+doucement ? Cela ne vous éloignerait donc pas
+de moi, un tel partage de ce qu’il y a de plus
+secret en amour ?</p>
+
+<p>— En aucune façon puisque je n’aime pas cette
+fille.</p>
+
+<p>— Alors pourquoi aimez-vous, justement, en
+elle, ce qu’il y a de plus détestable ?</p>
+
+<p>— Mon Dieu, l’abbé, que vous êtes donc amateur
+d’absolu ? lui répondis-je en abaissant la
+glace du compartiment pour prendre l’air. Il y a
+des choses qui comptent si peu ! Vice de sa part,
+fantaisie de la mienne, je ne vais pas chercher,
+moi, midi à quatorze heures. Je ne suis même
+pas allé la chercher, elle ! Entre quinze ou seize
+ans n’est-on pas tous à la merci de la première
+venue ? C’est, je le crois comme vous, le grand
+défaut de nos éducations masculines : ce point de
+départ de notre vie sensuelle peut être regrettable…
+En tous les cas, il suffit qu’elle ne puisse
+jamais devenir ma femme, ce à quoi elle tend. Et
+ce ne sera jamais… à moins que vous ne l’ordonniez,
+cher maître, pour ma pénitence.</p>
+
+<p>Et, toujours en riant, je jetai, par la portière,
+une grappe de fleurs de jacinthe rose, épaisse et
+charnue comme la lèvre de ma cousine, une fleur
+d’odeur entêtante qu’elle m’avait collée, sous mon
+pardessus, à l’endroit même du cœur.</p>
+
+<p>— Singulière créature que cette femme, murmura
+l’abbé, à qui mon geste n’avait point
+échappé, joignant la sentimentalité d’une petite
+modiste aux manœuvres abominables de la prostituée.
+Je la redoute de plus en plus pour vous,
+Henri. Il ne fallait pas accepter cette fleur.</p>
+
+<p>— Je l’ai acceptée par politesse, Armand. Je la
+jette… pour vous l’offrir.</p>
+
+<p>Il y eut un silence durant lequel nous aurions
+pu entendre nos deux âmes battre des ailes !</p>
+
+<p>Nous ne restâmes à Paris que le temps d’y faire
+quelques emplettes. J’étais fou de vêtements de
+bonne coupe et de lingeries fines en véritable
+gamin libéré des lisières provinciales. Armand
+qui avait, lui, un goût très sûr au sujet de toutes
+ces choses, dirigeait mon choix. Sous sa robe qui
+le gainait si étroitement et le faisait ressembler à
+une statue, il portait les toiles canoniques, mais
+aimait, jusqu’à s’en accuser humblement, les
+belles étoffes souples, et surtout les plus méticuleux
+soins de toilette. « La propreté, disait-il, est
+la mère de la pureté… les renoncements de saint
+Labre me révolteront toujours. » Avec sa soutane
+il savait conserver la plus austère des élégances
+qui lui allait comme une armure et rien, à mon
+avis, ne pouvait aller mieux à sa beauté insexuée.</p>
+
+<p>Il fut question, un instant, de poser l’habit
+monastique pour en mettre un autre afin de ne
+pas se faire remarquer au théâtre, ce qui est consenti
+par les rites, mais je choisis une pièce classique
+des <i>Français</i>, pour simplifier le cérémonial
+tellement j’avais craint de le voir changer de ligne
+à mes yeux et, qui savait, rompre le charme !</p>
+
+<p>Nous écoutâmes, non sans dissimuler des bâillements
+nerveux, un drame noir, inhumain, qui ne
+correspondait à rien de nos existences et je lui fis
+remarquer qu’en me lisant lui-même, de sa voix
+sourde, le même drame il m’avait profondément
+ému.</p>
+
+<p>— Nous ne pouvons tirer d’émotion que de notre
+propre état d’âme et c’est bon pour le vulgaire de
+succomber au factice, répondit-il.</p>
+
+<p>— Mais, c’est ennuyeux, murmurai-je, ces
+gens-là s’ennuient eux-mêmes à nous déclamer ça.
+Oh ! Armand, que je m’ennuie ? Si c’est ça les
+nobles distractions parisiennes ?…</p>
+
+<p>Alors, l’abbé de Sembleuse imita Satan sur la
+montagne. Il risqua franchement, très loyalement,
+la suprême tentation et, je dois le dire, aussi franchement,
+il faut souligner la loyauté de son sacrifice,
+car, déjà, c’en était un pour lui.</p>
+
+<p>— Henri, me confia-t-il en sortant du théâtre,
+vous êtes libre de me quitter ici. Nous avons
+emporté une suffisante fortune sur nous pour
+vous permettre de boire à d’autres sources que celle
+de l’inspiration classique. Paris ne vaut que par
+son luxe… inutile et ses maisons de plaisir. Je
+suis bien obligé d’en convenir devant vous. Je
+suis chargé de vous donner toutes les autorisations,
+au moins de la part de M. votre père.
+Désirez-vous, puisque vous continuez à vous
+ennuyer, vous… amuser ?</p>
+
+<p>J’eus, je ne sais pourquoi, envie de le frapper ;
+puis je le regardai bien en face, secoué d’une
+colère folle :</p>
+
+<p>— C’est <i>toi</i>, m’écriai-je d’un ton véhément, me
+déchirant la gorge au passage parce que, moi, je
+n’étais pas un acteur, qui me propose ça, toi, le
+pur, toi le chaste, toi qui as failli perdre cette chasteté
+à laquelle je ne tiens pas du tout… C’est toi,
+le prêtre, l’ami, le frère et le maître, qui ose me
+proposer ça ? Alors, ôte ce froc, viens donc avec
+moi ! Je ne suis jamais allé dans les maisons dont
+tu parles, j’ai besoin d’un guide éclairé. Ah ! c’est
+trop fort, Armand, tu vas trop loin ! Je connais,
+j’en suis persuadé, tous les mauvais lieux par les
+frissons de ma cousine. Tu ne peux me vendre,
+toi, rien de mieux, mais tu pourrais épargner cette
+honte à notre belle amitié ? Armand, ce rôle de
+mauvais ange ne te va pas du tout !</p>
+
+<p>Il marcha plus vite, m’entraînant, dans la nuit,
+vers notre hôtel.</p>
+
+<p>Quand nous fûmes rentrés, je m’aperçus qu’il
+avait les joues baignées de larmes. Il voulut
+fermer la porte de communication entre nos deux
+chambres, je lui serrai le poignet qu’il me retira
+vivement.</p>
+
+<p>— Fâché ? dis-je, un peu inquiet du résultat de
+ma scène.</p>
+
+<p>Il cacha une seconde son visage dans ses très
+jolies mains longues et blanches qui avaient, jadis,
+touché l’hostie.</p>
+
+<p>— Je te supplie de ne pas me tutoyer ! fit-il
+perdant la notion de notre si bizarre situation de
+précepteur à élève.</p>
+
+<p>— Au contraire ! (Et je me mis à rire de bon
+cœur.) Qu’à partir de ce soir et pour nous seuls,
+Armand, nous abolissions entre nous la dernière
+des barrières de la sotte convention sociale. Nous
+nous dirons <i>tu</i> ! (et j’ajoutai, avec une effroyable malice)
+comme deux hommes qui furent des compagnons
+de plaisir. Tant pis pour toi, vil entremetteur !</p>
+
+<p>Il prit mes deux mains et les appliqua sur son
+visage à la place des siennes.</p>
+
+<p>— Henri, ce sera délicieux, seulement tu as
+tort. Je suis… responsable de toi, je dois compte
+de ta conduite, bonne ou mauvaise, à tes parents.
+N’oublie pas que mon ministère se double, en ce
+moment, de la mission spéciale dont on m’a chargé.
+C’est moi-même qui l’ai demandé comme une
+faveur. Je te voudrais un homme selon la morale
+courante, parce que tu as très mal débuté dans la
+vie des sens. Tu pourras dévier de plus en plus.
+Moi, mon expérience est moins grande que la
+tienne, Dieu merci, mais si j’allais t’aider par mes
+idées sur l’absolu à devenir un monstre, un anormal
+sous tous les rapports. Mes responsabilités
+m’épouvantent.</p>
+
+<p>Je l’attirai chez moi et je le fis asseoir sur mon
+lit.</p>
+
+<p>— Il me plaît, dis-je, en appuyant mes mains
+moi-même sur sa bouche, de te faire taire. Il me
+plaît d’aller voir en ta compagnie les belles choses
+de l’art antique dont tu m’as tant parlé, là-bas,
+dans le jardin de chez nous et dont je rêve comme
+d’un soudain transport au septième ciel de toutes
+les nobles voluptés. Tu as fait de moi, en ces
+deux ans de merveilleuse intimité, une espèce de
+monstre, en effet, ton semblable, moins le détail
+féminin, alors pourquoi renier ton œuvre et renverser
+ta statue ? Sans toi, je continuerais à m’ennuyer
+bêtement. Est-ce mon père, si rigidement
+sévère, est-ce ma mère, si mystérieusement lointaine,
+qui auraient pu me donner la clé du trésor
+intellectuel que tu m’as apportée ? Nous allons
+nous diriger vers l’Italie, mon cher Armand. Tu me
+proposes une course solitaire dans les bas-fonds de
+la capitale, moi je te propose un voyage de noces !
+Oui, simplement, le voyage de noces de deux
+enfants épris de la seule beauté. Ce n’est pas de
+ma faute, hein ? si la beauté est d’essence féminine !
+Et ne sommes-nous pas les héros de la plus
+splendide des amitiés humaines, Armand ? Est-ce
+que cela ne vaut pas tous les amours et toutes les
+passions ?</p>
+
+<p>Il pleurait à sanglots, dans mes mains réunies,
+le front courbé, prostré tout entier devant moi,
+debout, qui le dominais, à présent, de toute la
+supériorité d’un récent enthousiasme pour la
+pureté des intentions. Dans cette banale chambre
+d’hôtel, nous les passagers de l’idéal, nous allions
+aussi haut que l’humanité peut aller dans l’amour-passion
+sans le vertige des sens et je ne me doutais
+même pas du précipice que je côtoyais…
+Mais, lui, qui pleurait, semblant s’anéantir dans
+une sorte de désespoir voluptueux, s’en doutait-il ?…</p>
+
+<p>Ici, mon cher avocat, je veux m’arrêter un
+moment pour vous prévenir que je n’exagère pas,
+que je ne vous mens pas, que je ne peux pas vous
+mentir parce que ce début de ma vie d’amour est
+la préface de ce que vous appelez, ne la comprenant
+pas, ma <i>passion maladive</i>, celle qui m’a conduit où
+je suis, c’est-à-dire devant vous. Il faut que vous
+compreniez et admettiez la première si vous voulez
+comprendre et admettre la seconde. Il le faut…
+pour en pouvoir mesurer toute l’étendue déserte
+de sa réelle, affreuse et merveilleuse, pureté. Je
+n’ai aucune intention de vous leurrer parce que je
+<i>joue ma tête</i> contre votre conviction. J’ai assez
+discuté avec vous pour savoir que vous plaideriez
+mal une cause que vous ne croiriez pas <i>bonne</i>, si
+intéressante que vous puissiez la trouver. Je vous
+raconte les choses comme elles vinrent. Et je ne
+me leurre pas moi-même à leur souvenir. Peut-être
+ai-je été plus ou moins éloquent vis-à-vis de
+mon professeur d’énergie morale, mais en substance
+c’est bien cela que je lui ai dit et que je pensais.
+Que pensait-il, lui ? A vingt ans de distance,
+je l’ignore encore. Je ne peux pas le juger, car il
+était certainement plus averti que moi par la pression
+du devoir religieux qui le pliait à des lois que je
+ne connais pas. Une discipline de fer avait assoupli
+cet homme jeune à tous les tours de force du
+renoncement mais s’il s’était réfugié, par noblesse
+d’âme ou violence de tempérament, dans une
+volupté cérébrale constante qui le grisait assez
+pour l’empêcher de distinguer le rêve et la réalité,
+ce n’est pas à moi de le blâmer. Que cet homme
+m’aimât du même amour que ma cousine savait si
+bien avilir, je n’en doute pas, mais que ce splendide
+athlète de l’esprit pur sût l’élever jusqu’à l’art
+du martyre et à la vertu de l’apostolat, je n’en
+doute pas davantage !</p>
+
+<p>Il faut rendre cette justice à la religion catholique
+c’est qu’elle a fait beaucoup plus que le
+paganisme pour augmenter la somme de volupté
+offerte à notre triste monde puisqu’elle a inventé
+le plus puissant des aphrodisiaques : la pudeur.
+J’étais, moi, d’une race de bourgeois, de ces
+grands bourgeois de France qui lui ont donné ses
+meilleurs magistrats, ses plus fameux stratèges,
+mais qui ne brillent pas, précisément, par la continence
+ou la réserve du mot, sinon du geste.
+Techniquement, que n’aurais-je pas pu démontrer
+à l’abbé de Sembleuse, cette fleur pâle de sa lignée
+très, trop noble ! Lui n’osait pas constater mais,
+moi, qu’est-ce qui m’aurait fait reculer ?… Or, il
+ne pouvait, justement, me réduire que par l’admiration
+que je gardais pour lui de sa résistance
+à mes faiblesses, à toutes les faiblesses. A certains
+sommets, tout se rejoint, les preuves de l’amitié
+comme celles de l’amour. Il m’aimait si profondément
+qu’il en souffrait à crier comme un brûlé
+dès que je l’effleurais de mon insolence de libertin.
+Or, il n’en profitait pas et ce soir-là il fut admirable
+de raisonnable sagesse.</p>
+
+<p>— Soit. Que notre destinée s’accomplisse,
+Henri, balbutia-t-il en me regardant de nouveau
+bien en face. C’est souvent tenter Dieu que refuser
+la lutte contre le démon et j’accepte tout ce qui
+me viendra de toi, seulement, je te l’affirme, nous
+courons tous les deux un mystérieux danger et il
+est de ma loyauté de t’en avertir.</p>
+
+<p>— Tu m’ennuies ! ripostai-je brutalement. Tu
+as l’air d’un de ces acteurs qui déclament <i>faux</i>.
+Ce que je te demande, à moi qui sors de la plus
+révoltante liaison, c’est du surhumain. Le reste,
+je n’ai pas besoin de toi pour le trouver.</p>
+
+<p>Il tressaillit, détourna son regard du mien.</p>
+
+<p>— Et si je devenais jaloux du reste ? Si j’exigeais
+le sacrifice de tous les plaisirs ? Si je te voulais
+toujours semblable à l’ami de ce soir ?</p>
+
+<p>— Eh bien ! dis-je un peu troublé, je te promets
+d’essayer. J’ai déjà pris ma cousine en grippe à
+cause de toi, je continuerai à répudier toutes les
+cousines d’occasion (j’ajoutais avec une fatuité
+niaise de gamin de dix-huit ans, toujours heureux
+de scandaliser le voisin) : d’ailleurs, je suis tellement
+fatigué que ce sera moins qu’un jeu ! J’ai
+besoin d’air pur. Cette odeur de chypre me poursuit
+à me faire rendre l’âme !</p>
+
+<p>Il soupira, très tendrement :</p>
+
+<p>— S’il en est un qui épouvante l’autre, ce n’est
+pas moi. Bonsoir, Henri, dors, tu es assez fatigué,
+en effet, pour qu’on te couche.</p>
+
+<p>Et il sortit de ma chambre, fermant la porte un
+peu fort.</p>
+
+<p>Le lendemain nous étions en route pour l’Italie.
+L’Italie au printemps !… Nous étions plongés
+comme en un bain d’eau tiède et nos mouvements
+avaient l’aisance et la nonchalance de ceux du
+nageur qui se laisse porter. Dans la pénombre des
+églises ou des musées, nous allions côte à côte,
+saisis des mêmes joies de la vue, de la même
+ivresse cérébrale. Nous eûmes, pour les effigies de
+femmes, depuis si longtemps mortes, les mêmes
+transports d’admiration ou les mêmes hantises. Il
+me disait sa ferveur pour telle sainte et je lui
+répondais par mes sarcasmes sur telle courtisane.</p>
+
+<p>Rome, Florence, Milan, Naples ! Et les plaisirs
+vulgaires s’offraient aussi comme des jalons, des
+bornes kilométriques, indiquant le progrès que
+nous faisions chaque jour sur le chemin montant
+de ce singulier calvaire. Une étrangère traversa
+notre route de sa grâce un peu encombrante, une
+femme dont les prunelles vertes de chatte en folie
+daignèrent m’aguicher. Elle me donna un rendez-vous
+en me disant de me défier de la vigilance de
+mon précepteur et je le dis, très franchement, au
+précepteur en question. Il partit d’un éclat de rire
+qui ne sonnait pas faux et il supprima toute déclamation
+théâtrale en me tendant un billet, pareil
+au mien pour l’écriture malgré plus de prudence
+dans les phrases. Elle avait commencé par lui !</p>
+
+<p>— Mais, dis-je très vexé, pourquoi ne m’as-tu
+pas prévenu ? Ça date de trois jours.</p>
+
+<p>— Ce n’eût pas été convenable à cause de ma
+robe, d’abord, et ensuite, je lui devais le secret…
+à cause de la sienne.</p>
+
+<p>— Alors, la jouons-nous à pile ou face, Armand ?</p>
+
+<p>— Non, mauvais sujet. Je te cède le jeu entièrement.</p>
+
+<p>— Merci ! Je n’accepte les restes de personne.
+Mais quelle race que celle de la femme ! Encore
+une vicieuse, naturellement. C’est surtout le sacrilège
+qui lui plaisait.</p>
+
+<p>— Oh ! fit-il doucement, ayons plus d’indulgence
+pour ces malheureuses. Au moins, elles ne savent
+pas ce qu’elles font.</p>
+
+<p>J’étais irrité contre lui, contre moi et contre elle.</p>
+
+<p>— Elles font de la honte et du désespoir pour
+tout le monde. Elles nous cueillent et nous fanent
+de si bonne heure que rien ne peut plus refleurir
+où elles ont passé.</p>
+
+<p>— Calme-toi, Henri… car il y aura la jeune
+fille très innocente que tu épouseras en une belle
+cérémonie… où je prierai pour toi.</p>
+
+<p>— Ma cousine ?</p>
+
+<p>Il se mordit les lèvres, sachant, à n’en pas douter,
+qu’en effet mes parents désiraient ce mariage
+d’inconvenances à cause de la somptuosité de la
+dot. J’étais riche. Ne fallait-il pas le devenir bien
+davantage ? Qu’importait mon rêve !</p>
+
+<p>— Armand, tu as des idées sur le mariage ? Je
+t’en prie, développe-les ! Que je sache une bonne
+fois ce que tu as l’intention de faire de ton…
+influence.</p>
+
+<p>— Il faut tout de même songer au nid futur,
+au vœu de l’espèce : les enfants, avoua-t-il, très
+gêné par mon ironie.</p>
+
+<p>— Eh bien, mon cher, il existe énormément
+d’enfants sans père, beaucoup de pauvres diables
+condamnés à la faim ou à la réclusion parce qu’ils
+ont mal tourné. Le premier vœu de l’espèce
+humaine serait, à mon humble avis, de secourir
+les êtres <i>faits</i> avant d’en fabriquer d’autres.
+Risquer de tarer des créatures de ses propres
+tares ?… Il me semble que ce serait mieux
+de protéger celles dont on connaît déjà les
+misères.</p>
+
+<p>— Tu es plus juste que le bourgeois ordinaire,
+Henri, et tu me fais de plus en plus peur. J’ai
+grand’peine à te suivre, tu vas trop vite. Je n’aime
+pas à te voir vieillir ainsi.</p>
+
+<p>Il essayait de se moquer, n’y réussissait pas car
+le souffle lui manquait pour me suivre sur ce
+terrain-là.</p>
+
+<p>On ne reparla plus de la dame aux yeux verts.
+Nous ne songions qu’à nous, noyés, sombrés,
+dans un égoïsme à deux qui nous cachait toute la
+vérité de la vie. Il y avait, entre nous et le monde
+réel comme le cristal d’une vitrine, et, nous, les
+objets rares, nous regardions, de haut, ce qui se
+passait, persuadés que nous avions arrêté notre
+cœur à l’heure de notre bon plaisir personnel,
+un bon plaisir amer, cruel, qui nous exaltait sans
+parvenir à nous exténuer, ni à nous faire perdre
+la raison, car rien ne pouvait entamer la chasteté
+d’Armand de Sembleuse. Il était criminel sans
+faiblesse… j’avoue que, moi, je n’ai jamais compris
+cet amour qui ne désirait pas, mais j’en subissais
+le très noble ascendant comme, sans nul
+doute, j’aurais subi tout autre chose de sa part.</p>
+
+<p>Vous le voyez, mon cher avocat, je ne me
+montre pas meilleur que je n’étais, seulement, j’ai
+compris, plus tard, beaucoup plus tard, que
+c’était lui qui aimait le mieux et qui se trouvait le
+plus heureux parce qu’il échappait à la loi commune.
+Or, l’unique assouvissement de l’orgueil,
+d’un orgueil immense, ne domine-t-il pas toutes
+les voluptés connues ?…</p>
+
+<p>Un soir, le dernier soir de ce que j’avais appelé
+audacieusement notre voyage de noces, à Venise,
+comme nous contemplions la mort du soleil dans
+les flots d’une lagune et qu’un vol de pigeons
+rayait la nue enflammée pour se refléter dans
+l’eau, y tremper leur ventre presque rose, nous
+eûmes, peut-être ensemble, une de ces émotions
+affreuses qui précipitent les hommes aux
+pires abîmes. Nous étions tristes parce que le
+départ était fixé pour le lendemain. Nous pensions
+au retour comme on songe à la tombe et, cependant,
+nous devions continuer à vivre ensemble,
+côte à côte, partageant les mêmes joies, ou les
+mêmes ennuis, ce qui nous serait encore une
+joie. Le cœur serré, une angoisse nous liant les
+mains, nous regardions, de ce balcon de marbre,
+agoniser la lumière avec une étrange appréhension
+de ne jamais plus la revoir. Il n’y avait que de la
+beauté autour de nous et nous étions seuls, dans
+ce palais qui dissimulait sa banalité de grand restaurant
+sous sa très ancienne élégance princière.
+L’eau, le ciel et nous… quelques gondoles glissant
+comme de funèbres cercueils pour nous dire
+que tout passe et s’efface, en laissant à peine une
+ride à la surface de la nappe mouvante. Nos yeux,
+se détournant de la beauté des choses, se prirent
+et se brûlèrent de toutes les flammes du couchant.</p>
+
+<p>— Si cela devait <i>aussi finir</i>, murmura Armand
+de Sembleuse, nous pourrions nous en aller
+ensemble… où sont allés ceux que la terre ne
+satisfaisait pas.</p>
+
+<p>— Où donc ? Mais, fou que tu es, tu blasphèmes,
+toi, le très saint ?</p>
+
+<p>— Là-haut ! Et il me désigna la nuée d’or
+fluide où se poursuivaient les pigeons devenus
+noirs, oiseaux de mauvais augure, malgré leurs
+ardeurs amoureuses qui nous scandalisaient.</p>
+
+<p>— Je n’aime pas la mort, dis-je, dédaigneux de
+cette conception sentimentale. Je suis trop près
+de la vie par mon âge et surtout mon matérialisme.
+Tu m’as enseigné que tout renoncement
+de ce genre est un crime. Pourquoi voudrais-tu
+m’anéantir ? Ne suis-je pas devenu semblable à
+toi ? Que veux-tu t’embarrasser d’un Dieu à
+rejoindre quand je suis là ?</p>
+
+<p>— Je ne veux pas te rendre à cette femme et je
+suis certain que ce qui me menace est… plus fort
+que ton affection.</p>
+
+<p>— Tu as envie de m’insulter, ce soir, Armand !
+Et j’ai envie moi-même de te dire des choses
+désagréables. Brisons là. Nous n’avons plus
+qu’une nuit à passer sous ce toit. Si nous faisions
+demander des liqueurs extraordinaires, ce serait
+plus simple.</p>
+
+<p>— Voilà bien ton perpétuel besoin de sensualité,
+cette fatale gourmandise de ton imagination.
+Si je le permettais, tu serais capable de te griser
+pour oublier… que nous rentrons dans la vie
+demain.</p>
+
+<p>— Eh bien ! Restons ici ! Ne rentrons pas. Tu
+as eu l’audace de m’enlever, prends l’audace de
+me garder… toujours.</p>
+
+<p>— Je suis pauvre, Henri, et tu es ce qu’on
+appelle un fils de famille destiné à l’avenir le
+plus fortuné. Est-ce que je peux tromper la confiance
+de tes parents qui m’ont permis de t’enlever,
+de te guérir ?</p>
+
+<p>— Ah ! que ton amour pour moi est donc étrangement
+compliqué, Armand. Tu parles de suicide
+et tu recules devant un abus de confiance ! Tiens !
+Tu m’exaspères ! Tu ne sais pas ce que tu veux.
+Je t’assure qu’il conviendrait de demander des
+alcools !</p>
+
+<p>Je m’efforçais de plaisanter, selon ma détestable
+habitude quand je voulais fuir ma propre
+sentimentalité, mais je souffrais de le sentir aussi
+malheureux.</p>
+
+<p>La nuit était tombée tout à fait. J’enroulai son
+bras autour de mes épaules et je murmurai :</p>
+
+<p>— Il est écrit dans un autre évangile que le
+tien, cher maître, et j’ai lu des romans malgré ta
+défense, que si notre meilleur ami était une
+femme, il serait notre maîtresse… Voilà ce qui
+nous manque !… Ta sensualité à toi c’est la jalousie.
+Tu ne t’en aperçois pas parce que tu es un
+saint, mais dès que tu t’imagines que je vais livrer
+ma personne à ceux qui en abuseront, tu deviens
+fou. Est-ce vrai ?</p>
+
+<p>Inconsciemment, il me pressait contre lui.</p>
+
+<p>— Je suis jaloux de ton éternité, Henri. Plus
+tu t’abaisseras dans cette vie et moins j’aurai la
+chance de te retrouver où j’espère bien que cesse
+l’ignoble règne de la matière. (Et il ajouta, le plus
+naturellement du monde, sans cesser de m’illuminer
+de son splendide regard brûlant à ce moment
+où la nuit nous enveloppait de sa complicité caressante.)
+Si tu étais une femme tu ne serais pas ma
+maîtresse, surtout si je t’aimais comme je t’aime,
+c’est-à-dire du seul amour.</p>
+
+<p>Un frisson me secoua. Je baissai les paupières,
+épouvanté, et ce fut à cette minute-là que j’eus,
+pour la première fois, le désir du meurtre : le
+jeter, le précipiter dans ce flot sombre qui léchait
+les assises de ce palais vénitien avec un râle très
+doux d’animal guettant une proie. Cela ne dura
+pas. Je réagis en allumant une cigarette, parce que
+je savais qu’il avait horreur de me voir faire ce
+geste-là et que je tenais à lui prouver que mon
+caprice passerait toujours avant son intervention.</p>
+
+<p>Il se mit à rire et conclut d’une voix sourde :</p>
+
+<p>— Le feu purifie tout ! je préfère t’entendre
+penser à autre chose, mon cher monstre !</p>
+
+<p>Avait-il compris, lui, qui, en effet, m’entendait
+penser !…</p>
+
+<p>Et il fallut revenir, cesser ces jeux enivrants
+d’une impossible volupté, abandonner la pleine
+liberté où deux enfants, privilégiés entre tous,
+avaient joué avec le fluide amour insaisissable qui
+laissait aux doigts énervés la seule sensation d’une
+fraîcheur d’aube ou d’une brûlure exquise n’entamant
+pas la chair. Comme nous étions forts contre
+la vie, contre la mort ! Et comme nous devions
+tomber de haut devant une abjection féminine !</p>
+
+<p>Mes parents donnèrent une soirée de gala en
+l’honneur de mon retour au bercail. Somptueusement
+provinciale, cette fête leur représentait un
+beau moment de triomphe. Armand ramenait un
+jeune homme (au moins le croyaient-ils) après
+avoir enlevé un enfant et personne ne se doutait
+que ce jeune homme revenait tel qu’il était parti,
+mais miné par le plus effroyable mal : <i>le doute</i>,
+celui qui effondre toutes les croyances en la santé
+morale, qui ruine les meilleures intentions en
+vous forçant à creuser tous les problèmes. J’avais
+un siècle de plus. J’étais attaché à un maître dans
+toute l’acception du mot. Je l’avais rejoint sur un
+sommet inaccessible aux autres mortels et, avec
+l’enthousiasme fatal de la jeunesse qui demeure
+sincère, même quand elle raille, je me murais de
+plus en plus dans mon farouche secret. Or, où il
+n’y a rien, prétend un vieux dicton, le diable perd
+ses droits et ma cousine, Lucienne Morin, ne
+pourrait probablement plus m’entamer.</p>
+
+<p>Elle fut, à ce bal, presque jolie. Tout en blanc,
+comme une fiancée, avec des roses blanches dans
+ses cheveux crépus, très relevés en chignon
+espagnol. Sa robe de tulle au corselet de satin
+uni révélait un buste d’heureuses proportions,
+mais ce fut ce soir-là que je découvris ma répulsion
+pour les seins de la femme, cette anomalie
+destinée à l’utile après l’agréable. Ne sachant pas
+bien danser, je refusai de valser avec elle, ce qui
+lui donna un mouvement de dépit.</p>
+
+<p>Ma mère, très belle et toujours très distante,
+en satin gris de perle brodé d’argent, vint me
+morigéner affectueusement. Son regard lointain
+semblait de plus en plus absent, mais elle avait
+au coin de la bouche un pli que je ne lui connaissais
+pas encore.</p>
+
+<p>— Je te voudrais plus homme ! m’avait-elle
+déclaré dès mon retour en caressant mes cheveux
+et en les rejetant en arrière. <i>Tu te coiffes trop long !</i>
+Et puis on ne sait pas ce que tu penses. Tu es si
+fermé.</p>
+
+<p>— Maman, je tiens de vous, lui répondis-je en
+souriant, et vous ne pouvez pas m’en blâmer
+puisque vous êtes parfaite.</p>
+
+<p>Cela la fit rire un peu, car la femme qui est
+flattée par un mâle en est toujours touchée au
+point de ne pas distinguer un compliment d’une
+ironie, que ce mâle soit son fils ou son amant.</p>
+
+<p>— Tu devrais faire danser ta cousine ? Qu’est-ce
+que vous avez à vous regarder en chiens de
+faïence ? Elle est charmante et sait danser mieux
+que toi… tu n’as qu’à te laisser conduire.</p>
+
+<p>— Ce rôle ne me convient pas du tout, maman.
+Et je ne désire pas que ma cousine me dirige…
+au moins pour danser en public.</p>
+
+<p>— Comme tu nous reviens volontaire, mon
+cher petit. Enfin, c’est dans l’ordre. J’espère
+pourtant que cette enfant ne te déplaît pas, au
+point de lui manifester ton antipathie… momentanée ?</p>
+
+<p>— Rien de ce qui est chez vous ne peut me déplaire,
+chère maman. Cependant, si vous tenez
+absolument à ce que je danse, j’accepte de me
+laisser conduire par vous… qui en avez seule le
+droit.</p>
+
+<p>Elle me frappa de son éventail sur l’épaule.</p>
+
+<p>— Ah ! le petit roué, soupira-t-elle, vous êtes
+en train de vous tirer d’un mauvais pas en me
+faisant une révérence. Faut-il que j’aille chercher
+votre précepteur pour vous apprendre qu’on ne
+doit pas se moquer ainsi de sa vieille maman ?</p>
+
+<p>— Ma cousine est <i>aussi</i> plus âgée que moi, il
+me semble.</p>
+
+<p>— Quelle affaire… deux ans ?</p>
+
+<p>On voyait bien que ma mère était ce soir-là
+dans le monde ; elle avait le temps de causer avec
+son fils !</p>
+
+<p>Nous étions assis sur un canapé, derrière des
+plantes à parfums très violents, des tubéreuses et
+des lilas blancs sans aucune feuille, de ces
+branches nues, du bois sec et dur terminé par
+l’épanouissement d’une grappe immaculée forcée
+en serre.</p>
+
+<p>— N’est-ce pas que ta cousine a changé,
+Henri ? Elle paraît plus sérieuse, plus femme. Je
+suis étonnée et vraiment charmée de sa réserve.
+Son pensionnat lui avait donné de si mauvaises
+manières.</p>
+
+<p>— En effet, elle m’embrassait vraiment beaucoup.
+Vous vous en êtes aperçue, n’est-ce pas ?</p>
+
+<p>— Je parie que, toi, tu ne t’en apercevais pas ?
+Seuls, les innocents ne savent pas voir.</p>
+
+<p>— Maman, ripostai-je en me mordant les lèvres
+pour ne pas lui rire au nez, j’étais donc innocent
+parce que je me laissais embrasser, et maintenant,
+je suis coupable parce que je me refuse à la
+prendre dans mes bras devant tout le monde. Je
+vous en prie, chère maman, allez chercher mon
+professeur de maintien pour nous expliquer cela.
+Je suis curieux de connaître son avis !</p>
+
+<p>— Henri, tu es insupportable quand tu poses
+des questions inconvenantes. Ça, par exemple,
+c’est une manie qui te reste. Je n’ai pas besoin
+d’un confesseur pour te confesser. Les enfants
+jouent à des jeux qui font quelquefois peur aux
+hommes.</p>
+
+<p>Elle conservait son sourire aimable de dame
+qui reçoit.</p>
+
+<p>— Si j’ose vous deviner, madame ma maman,
+je suis devenu un… monsieur sérieux parce que
+je redoute le contact de mon estimable cousine ?</p>
+
+<p>— Tu me fais de la peine en plaisantant sans
+cesse sur les sujets les plus sacrés. Tiens…
+regarde ton père ? Le voici obligé de la faire
+danser pour réparer ta négligence… et ma foi, ils
+dansent fort bien tous les deux, elle ne perdra
+pas au change !</p>
+
+<p>Je reçus comme un choc électrique et je regardai
+dans la direction indiquée.</p>
+
+<p>Mon père, dont j’aurai à parler bientôt longuement,
+était, à cette époque, un homme de cinquante
+ans, un magistrat de salon, d’une rare correction
+d’allure, de très froid visage, à regard impérieux
+qui devait terroriser les coupables, à cheveux
+gris mais le coiffant <i>jeune</i>, à la dentition encore
+superbe, lui permettant un demi-sourire amusant
+par son énigmatique scepticisme. Il demeurait
+mince, portait des habits très soignés, tenait surtout
+à ne pas se faire remarquer en suivant la
+mode, mais on aurait pu supposer que la mode,
+qui n’est qu’une courtisane et n’a que les caprices
+qu’on lui impose, le suivait.</p>
+
+<p>Il me parut, ce soir-là, comme ma mère, très
+loin de moi, très près de ses devoirs de maître de
+maison, cherchant à consoler une muette douleur.</p>
+
+<p>— Cela forme ce qu’il est convenu d’appeler un
+beau couple, murmurai-je ironiquement, au moins
+dans votre monde, ma chère mère.</p>
+
+<p>— Henri, tu n’as vraiment pas de mesure. Ton
+père, tu le sais, te la destine. Elle a six cent mille
+francs de dot, et en ce moment les meilleurs partis
+de la ville tournent autour d’elle.</p>
+
+<p>— Vous me dites cela ce soir seulement et
+sans daigner vous informer de mes goûts personnels ?
+Dois-je même, ô ma jolie maman, me permettre
+d’avoir un goût… personnel.</p>
+
+<p>Je parlais les dents serrées, mordant les mots
+et fouettant la robe de ma mère avec une branche
+de lilas que j’avais arrachée au buisson de fleurs
+derrière nous.</p>
+
+<p>— Henri, je te parle un peu malgré moi, je
+suis entraînée par les circonstances. Tu reviens
+d’un de ces voyages qui, dit-on, forment la jeunesse.
+Je te pressens. Je ne t’ordonne rien. Je
+crois que tu tiens de moi encore plus que de ton
+père. J’ai essayé de t’élever le mieux possible et,
+justement, constatant la déplorable influence des
+pensions entières sur les élèves qu’on leur confie,
+j’ai voulu te garer des douteuses intimités. M’en
+veux-tu pour cela, Henri ?</p>
+
+<p>— Non, ma chère maman, je ne vous en veux
+même pas de m’avoir pris pour une fille !</p>
+
+<p>— Que signifie cette plaisanterie ?</p>
+
+<p>— Cela signifie que l’on n’élève pas un garçon
+comme une Lucienne Morin, ni une Lucienne
+Morin comme un garçon, C. Q. F. D !… Et que je
+n’aurai jamais de moustaches.</p>
+
+<p>— Enfin, voyons, Henri, sois donc raisonnable
+une minute ! Puisqu’il fallait vous éloigner l’un
+de l’autre durant votre enfance, époque où il est
+souvent dangereux de préparer l’habitude qui
+détruit le plaisir que l’on peut éprouver à se voir,
+je devais tout naturellement garder celui qui
+m’était le plus cher.</p>
+
+<p>— Maman, m’écriai-je étourdiment, vous avez
+dû faire une grande amoureuse, car vous êtes une
+bien grande égoïste.</p>
+
+<p>Elle se leva vivement, très choquée par l’audace
+de ma phrase que je corrigeai en me levant, à
+mon tour, et lui prenant la main, une main
+étroite onglée long, je la portai respectueusement
+à mes lèvres, murmurant :</p>
+
+<p>— Veuillez m’excuser, madame ma maman,
+mais si votre fils en sait tellement long, c’est
+probablement grâce au genre d’éducation que
+vous lui avez donnée. Et cela ne m’empêchera
+pas de vous obéir… dans la limite de l’impossible,
+ce qui est la mienne.</p>
+
+<p>Je regardai ma mère à la dérobée. Elle conservait
+un pli dur, accusant le coin de sa bouche,
+mais ce n’était peut-être pas à moi qu’elle en
+avait.</p>
+
+<p>Et la soirée triomphale se termina. Je ne dansai
+ni avec ma cousine ni avec une autre ; je pus
+faire, à mon aise, la grasse matinée sans que personne
+vînt attenter à l’innocence de mon sommeil,
+ce qui me scandalisa un peu.</p>
+
+<p>Ce fut vers cette époque que je fus en proie à
+des troubles cardiaques extrêmement graves qui
+me mirent à deux doigts de cette mort dont l’abbé
+de Sembleuse parlait comme d’une suprême délivrance
+des appétits de la chair. Il me fallut suivre
+un régime et connaître l’ennui des visites médicales.
+Quand le danger fut passé, on m’envoya au
+milieu des bois, dans un pavillon de chasse où
+l’air me conviendrait mieux que celui de la ville et
+ce fut encore à mon précepteur que l’on me confia.
+Armand était désolé. Il s’accusait de me faire
+physiquement du mal par sa morale intensive, ce
+qui était peut-être vrai, mais lorsqu’il déclara
+qu’il allait demander son congé, j’eus une telle
+crise de larmes qu’il me jura de ne plus me
+quitter. J’avais beau lui répéter que je ne souffrais
+pas, que je m’en allais, détaché de tout ce qui est
+la vulgarité et que cela, au contraire, aurait dû
+l’enchanter, puisqu’il m’avait, lui, condamné à
+rester son bien, sa chose, son Dieu ; il ne vivait
+plus du fait que je songeais sérieusement à cesser
+d’exister normalement.</p>
+
+<p>Cette crise dura longtemps. Elle servit, d’ailleurs,
+à m’empêcher d’être pris par le service
+militaire, ce qui m’humilia sans trop me déplaire.
+Mes parents me déclarèrent que je pourrais choisir
+telle carrière qui me conviendrait mais qu’ils
+me conseillaient fort de me marier jeune car je ne
+devais pas, à cause de ma santé, mener une
+existence trop libre.</p>
+
+<p>J’eus à cette occasion un entretien très curieux
+avec mon père et je ne veux pas en distraire un
+mot de votre attention. Je me le rappelle absolument
+comme une leçon apprise, la plus terrible
+leçon donnée par la famille à un jeune homme,
+relativement trop sage.</p>
+
+<p>Mon précepteur vint me trouver au saut du lit,
+un matin, ce qu’il faisait souvent depuis que je
+me levais tard, et il me dit, en proie à une fièvre
+que je connaissais bien parce qu’il arrivait toujours
+à me la communiquer :</p>
+
+<p>— Henri, te sens-tu de force à affronter les…
+conseils de ton père et pourras-tu soutenir une
+lutte que je redoute pour toi tout autant que pour
+moi ? Je crois qu’il s’agit de ton avenir. On me
+charge de t’envoyer à son cabinet d’affaires.</p>
+
+<p>— Mon cher Armand, je me moque de tout,
+particulièrement des conseils de la famille. Je ne
+suis pas allé aussi haut pour condescendre à…
+épouser la demoiselle aux six cent mille francs de
+dot. J’aurai, paraît-il, vingt mille livres de rente à
+ma majorité, c’est-à-dire demain. Tu viens de
+m’éveiller d’un beau rêve… Nous retournions en
+Italie, tous les deux.</p>
+
+<p>Pendant qu’il se rendait dans le salon d’étude,
+je m’habillais et je lui lançai, joyeusement, me
+dirigeant vers le bureau de mon père :</p>
+
+<p>— Armand, nous touchons à la délivrance ! Je
+me porterai bien mieux quand je ne sentirai plus
+rôder cette fille autour de ma faiblesse… et tu ne
+seras plus inquiet.</p>
+
+<p>Le cabinet de mon père était situé très loin de
+mes appartements, à l’extrémité de l’hôtel, donnant
+sur la rue, et on n’y relevait presque jamais
+les persiennes. C’était une pièce meublée austèrement,
+de façon à impressionner les visiteurs,
+toute en vert sombre comme le fond d’une forêt
+où l’on aurait détroussé les passants ; il y avait un
+bureau-ministre, des piles de cartons étiquetés
+contenant tous les dossiers célèbres de l’arrondissement
+et un divan à la Baudelaire, en velours
+mousse où je ne voulus pas m’asseoir pour bien
+accentuer ma tenue de fils encore souffrant mais
+respectueux.</p>
+
+<p>— Henri, me dit mon père insistant sur ma
+convalescence, assieds-toi. J’ai à te parler longuement
+et tu es encore fatigué. Si tu n’allais pas avoir
+ton libre arbitre bientôt je n’aurais pas entamé le
+chapitre de tes devoirs de fils de famille… vis-à-vis
+de ses parents, mais, il le faut. J’y suis absolument
+obligé par les circonstances inattendues
+qui se présentent.</p>
+
+<p>Il ne me regardait pas en face. Il regardait,
+plus bas, presque par terre, les yeux sur le divan
+vert mousse, éteignant toutes les manifestations
+d’un regard qui pourrait trahir de la colère ou de
+la honte.</p>
+
+<p>Par extraordinaire, j’étais calme, prêt à défendre
+ma liberté par tous les moyens permis à un… fils
+de famille, puisqu’il décidait que j’en étais un…
+plus qu’aucun autre fils.</p>
+
+<p>— Henri, je ne te reprocherai rien. Je ne te ferai
+aucun sermon et j’irai droit au but parce que c’est
+mon seul système vis-à-vis des grands coupables.
+Tu nieras même si cela te convient car, selon le
+proverbe, tout mauvais cas est niable. Henri…
+Mlle Lucienne Morin, notre nièce et ta cousine,
+celle que nous avons dû recueillir pour l’élever,
+la protéger contre les dangers que court une
+orpheline riche dans l’isolement malgré la fortune
+ou parce que la fortune, Mlle Morin <i>est enceinte</i>.</p>
+
+<p>Si la grande bibliothèque, remplie de tous les
+bouquins lourds de la législation française, m’était
+tombée dessus, je n’aurais pas eu un plus furieux
+geste d’épouvante.</p>
+
+<p>Je restai la bouche ouverte, sans un cri, sans
+une exclamation, et je finis par m’asseoir sur le
+fauteuil que m’avança mon père parce que j’allais
+m’évanouir.</p>
+
+<p>— Tu l’ignorais ? ajouta-t-il d’un ton où je ne
+pus démêler aucune raillerie, car l’heure, vraiment,
+n’était plus à l’équivoque. J’en suis très
+triste pour toi car Lucienne doit se trouver tellement
+désemparée par ton inqualifiable conduite
+qu’elle n’a sans doute pas eu le courage de te
+prendre à témoin de son infortune. Voudras-tu,
+daigneras-tu seulement m’avouer que tu es son
+amant depuis au moins trois ans, paraît-il, même
+avant d’avoir eu l’âge de… devenir père ?</p>
+
+<p>Un temps, qui me parut un siècle, je demeurai
+muet, le visage glacé comme par un vent violent
+traversant mon cerveau en rafale. Tout tournait
+autour de moi, surtout une jeune fille en blanc
+pur, en robe de tulle, semée de roses blanches,
+une vision à la fois décente et infernale… Mais
+j’entendais quelqu’un, ma conscience, sans doute,
+crier : <i>Mlle Lucienne Morin est enceinte et tu es
+son amant depuis trois ans !</i>… Alors, tout à coup,
+la véritable conscience de cette singulière situation
+me revint. Je me relevai en rejetant mes
+cheveux en arrière d’un mouvement de libération
+parce que je sortais d’un cauchemar, et je dis, les
+yeux fixes, les poings tendus :</p>
+
+<p>— Mon père, Mlle Morin en a menti.</p>
+
+<p>Le magistrat solennel, qui ne regardait les coupables
+qu’à la dernière sommation, dirigea ses
+prunelles dures sur les miennes, qu’il découvrit
+peut-être aussi dures et gronda :</p>
+
+<p>— Sous quel rapport ?</p>
+
+<p>— Sous tous les rapports.</p>
+
+<p>Mon père eut un geste de colère.</p>
+
+<p>— Vous n’avez pas été l’amant de Lucienne,
+Henri ?</p>
+
+<p>— Non.</p>
+
+<p>Et je soutins le choc de son regard d’accusateur
+avec le courage d’un homme qui n’est plus en
+face que d’un autre homme.</p>
+
+<p>— Voulez-vous que je la fasse venir, monsieur ?</p>
+
+<p>— Épargnez-moi la confrontation, mon père.
+Je ne tiens pas à la voir pleurer ou rougir, mais
+mon précepteur, lui, m’a entendu en confession…
+il sait de quel côté on doit chercher le coupable.
+Je suis assez instruit, hélas, par la théorie sinon
+par la pratique, de ce qui peut s’appeler une
+séduction, or, je n’ai pas séduit Mlle Morin…
+parce que, justement, quand nos relations ont
+débuté je n’avais pas l’âge… de séduire.</p>
+
+<p>— Vous admettez donc, Henri, que des relations
+existaient entre vous, et pourquoi pensez-vous
+que ces relations ne doivent pas impliquer le titre
+d’amant ? Je serais vraiment curieux de vous
+entendre m’expliquer cela. Je vous ferai remarquer
+que vous avez droit à toute ma patience, puisque
+vous êtes mon fils et surtout un convalescent,
+mais je ne vous lâcherai pas que vous n’ayez
+avoué ce qu’il faut avouer. Celui qui ne rendrait
+pas la justice dans sa famille ne serait pas digne
+de la rendre en public, avec ou sans huis clos.
+(Il ajouta, un peu lourdement.) Profitez donc du
+huis clos, puisque vous avez peur de la confrontation.</p>
+
+<p>Une idée bizarre éclaira le chaos de mes idées.
+Ce que j’allais dire serait monstrueux sans pouvoir
+en offrir les preuves. Or, un seul être pouvait
+me soutenir dans une pareille alternative : ou
+tout avouer, dénoncer une femme, ou n’avouer
+que le possible et me perdre moi-même. Ce qui
+me donnait l’assurance de lui démontrer l’évidence
+c’est que depuis mon retour d’Italie, c’est-à-dire
+depuis près d’un an, aucune relation, légère ou
+sérieuse, ne s’était renouée entre elle et moi. Si
+elle m’avait réellement traqué, elle ne m’avait pas
+forcé. Quelqu’un veillait sur moi jour et nuit.</p>
+
+<p>— Mon père, dis-je, très froidement, puisque
+vous me traitez déjà de coupable et que vous daignez
+employer vis-à-vis de votre fils les grands
+mots de votre… habituelle justice, souffrez donc
+que je me réclame aussi de ses lois. Je désire être
+assisté par mon avocat qui est également mon
+précepteur, celui que ma mère a choisi pour
+veiller sur ma conduite d’enfant et de jeune
+homme : l’abbé de Sembleuse.</p>
+
+<p>— L’abbé Armand de Sembleuse, fit mon père
+avec une grimace de dédain, porte une robe qui
+n’est point celle d’un avocat, et je me demande ce
+qu’elle viendrait faire entre un gamin effronté,
+capable des pires audaces, et une jeune fille très
+malheureuse, enceinte de trois mois. Vous ne
+voulez pas que Mlle Morin puisse rougir devant
+vous, alors ne compliquons pas la séance.</p>
+
+<p>— Je ne tiens pas à ce que Lucienne y assiste,
+ripostai-je, à moins que ce soit elle, pourtant, qui
+m’accuse directement.</p>
+
+<p>— Et qui voulez-vous que ce puisse être, sinon
+votre victime ! répliqua mon père d’un ton rauque,
+le mot <i>victime</i> s’étranglant dans sa gorge.</p>
+
+<p>— C’est Lucienne qui prétend que…</p>
+
+<p>Alors, ce fut plus fort que moi. Je pouffai. Une
+irrésistible envie de rire me secoua des pieds à la
+tête, j’éclatai même de si bon cœur que j’en
+oubliais complètement ma terrible situation vis-à-vis
+de mon père.</p>
+
+<p>— Malgré tout le respect que je vous dois, mon
+cher père, je suis obligé de vous dire que si vous
+tenez à ce qu’on répare, vis-à-vis de votre nièce,
+il faut chercher ailleurs le monsieur sérieux ! Ce
+qui arrive à ma cousine était même prévu depuis
+longtemps par le gamin effronté en question.
+Elle a dû s’adresser à un homme alors qu’elle ne
+connaissait que… des enfants, car elle a fait la
+cour (soyons poli) à mon pauvre précepteur
+encore plus innocent que moi étant donné, justement,
+la robe qu’il porte… comme un cilice.
+Lucienne est capable d’incendier un bloc de glace.
+Vous ne la connaissez guère en la traitant de
+victime… c’est une…</p>
+
+<p>Je m’arrêtai court. Mon père s’était dressé, pâle
+comme un justicier de la bonne école. On voyait
+bien que la vérité le préoccupait beaucoup moins
+que la victime. Il lui fallait un coupable, c’est-à-dire
+un réparateur, mais il ne se souciait pas énormément
+d’élucider les faits.</p>
+
+<p>— Je vous défends d’insulter cette jeune fille.</p>
+
+<p>— Comment voulez-vous que je me défende,
+moi ?</p>
+
+<p>— Vous n’avez qu’à m’obéir. Avez-vous été, oui
+ou non, son amant ?</p>
+
+<p>Je lui envoyai en pleine face la plus étrange
+phrase qu’il eût jamais entendue dans toute sa
+carrière de magistrat et je la lui lançai avec tout
+l’aplomb d’un libertin consommé, ce qui ne prouvait
+rien en ma faveur, naturellement.</p>
+
+<p>— Non, mon cher père. A peine son <i>amie de
+pension</i> comme elle prenait le soin de me le
+raconter entre chien et loup !</p>
+
+<p>Cette fois, le grand magistrat, le père sévère,
+l’homme d’une autre époque fut médusé. Il contemplait
+son fils en se demandant de quel bois il
+l’avait fait.</p>
+
+<p>— Devenez-vous fou et désirez-vous que je vous
+fasse interdire ? Un être maladif est aussi dangereux
+qu’un malfaiteur. Pensez-vous que le récit
+de pareilles turpitudes puisse un seul instant
+arrêter le légitime désir d’une femme qui a la
+sottise de vous aimer au point de m’avoir caché
+votre abominable conduite ? Elle est mère, c’est la
+seule vérité indéniable de cette triste aventure.
+Et comme elle n’a jamais aimé que vous…</p>
+
+<p>— Je suis obligé d’endosser… les six cent mille
+francs ! Fichtre ! Si Lucienne était pauvre, ce
+serait très ennuyeux, mais comme elle est riche
+ça me paraît encore plus vilain qu’ennuyeux. Il
+va falloir tout simplement que l’abbé ou moi,
+nous la confessions. Comptez sur nous. Ça presse :
+elle parlera.</p>
+
+<p>— Elle ne parlera plus. Elle est, depuis hier,
+dans une maison de retraite, d’où elle ne sortira
+que pour se rendre à la mairie avec vous. J’ai
+dit. Vous pouvez vous retirer, monsieur.</p>
+
+<p>Il me montra la porte d’un geste où il ne manquait
+que l’ampleur de la toge.</p>
+
+<p>Je m’inclinai et je sortis. Du moment que je ne
+pouvais pas interroger moi-même… <i>la victime</i>,
+ça devenait sinistre.</p>
+
+<p>En quelques bonds je descendis nos escaliers,
+déclarés d’honneur, car il y avait ceux qui étaient
+qualifiés de dérobés, et je cherchai mon seul protecteur
+dans cette redoutable affaire.</p>
+
+<p>Il était chez nous en train de préparer un bain
+chimique, pour je ne sais plus quelle opération.</p>
+
+<p>— Armand, m’écriai-je en fermant la porte du
+salon d’étude à double tour, il faut me sauver, car
+je commence à avoir une peur bleue de cette sale
+bête.</p>
+
+<p>— Quelle sale bête ? questionna l’abbé de Sembleuse
+relevant son beau front, et fronçant légèrement
+les sourcils en me voyant verrouiller les
+portes.</p>
+
+<p>— Ma cousine !</p>
+
+<p>— Voyons, Henri, de la tenue, pourquoi cette
+subite grossièreté ?</p>
+
+<p>Je me jetai à son cou, le courbant jusqu’à moi,
+car il était le plus grand et je lui soufflai dans
+l’oreille :</p>
+
+<p>— Lucienne a déclaré à mon père que je l’avais
+séduite.</p>
+
+<p>Armand eut un frisson d’horreur.</p>
+
+<p>— Ce n’est pas possible !</p>
+
+<p>— Parfaitement. Elle est enceinte de trois mois.
+Et il faut, d’après monsieur mon père, que je
+l’épouse.</p>
+
+<p>Armand de Sembleuse restait calme et patient
+tant qu’on ne touchait pas à sa mystérieuse passion.
+Je le vis rougir, blêmir ; il me saisit aux épaules
+et me plia sous le poids d’une rage d’autant plus
+effrayante qu’il ne criait pas, ne risquait aucun
+qualificatif mal sonnant.</p>
+
+<p>— Répète un peu ?… alors, tu l’as reçue malgré
+toutes tes protestations, elle est arrivée jusqu’à
+toi malgré toutes mes précautions… tu m’as
+trompé au lieu de te confesser librement selon ton
+habitude. Henri, tu es un lâche. Voilà !</p>
+
+<p>Mes larmes jaillirent en dépit de mon envie de
+lui rire au nez pour sa façon cavalière de me croire
+capable de tout, moi qui dormais si tranquille
+sous sa protection religieuse… et amoureuse.</p>
+
+<p>— Armand, si c’était vrai, est-ce que je serais là
+pour te demander ton appui ?</p>
+
+<p>Il mit son front dans ses mains.</p>
+
+<p>— Mon Dieu, murmura-t-il, voici le temps de
+l’épreuve ! Alors pourquoi cette fille ment-elle…
+et à ton père, encore ? Est-ce que ta mère est
+instruite de cette abomination ?</p>
+
+<p>— Je n’en sais rien. Toujours est-il que j’ai prié
+mon père de t’accepter en qualité de mon avocat.
+Veux-tu dire ce qu’elle t’a avoué ?</p>
+
+<p>— Non ! fit-il désespéré. Je n’ai pas accepté ta
+confession, jadis, ne m’en sachant pas digne,
+mais elle… j’ai bien voulu lui… certifier l’impunité.
+Elle s’est déclarée coupable sous le sceau du
+sacrement. Et elle m’a déclaré des choses que je
+ne t’ai jamais dites, parce qu’elles ne te regardaient
+pas.</p>
+
+<p>— Nous sommes donc incapables de nous
+défendre. Mais on ne peut pas épouser un garçon
+de force, voyons, Armand. Est-ce que tu veux
+que je l’épouse ?</p>
+
+<p>— Où est-elle ? Je veux lui parler. Tout de
+suite !</p>
+
+<p>— Elle est au diable, mise en lieu sûr par mon
+cher père. Et d’ailleurs, dans un état pareil,
+déclaré <i>intéressant</i> par les imbéciles… nous
+aurions vraiment mauvaise grâce en la malmenant.
+C’est très bien joué. Qu’en penses-tu ?</p>
+
+<p>Des larmes coulaient le long de ses joues qu’il
+ne songeait même pas à essuyer. Il murmura :</p>
+
+<p>— L’œuvre de chair ne désireras qu’en mariage
+seulement.</p>
+
+<p>Il n’en fallut pas plus pour déchaîner mon particulier
+démon.</p>
+
+<p>— Assez ! hurlai-je hors de moi. Vous êtes tous
+des hypocrites, toi, mon père, ma mère et le
+monde entier ! Et pourquoi donc naissons-nous
+tous, moi, toi, mon père, ma mère et les autres
+avec des sens, des appétits très à côté de votre
+sacro-sainte institution du mariage ? Hein ! Peux-tu
+me l’apprendre ? Est-ce donc de ma faute, à moi,
+si, très beau, j’ai tenté cette ogresse flaireuse de
+chair fraîche et tendre ? Est-ce ta faute, à toi, si,
+dévié de ta véritable ligne de mâle, tu as, malgré
+toi, malgré ta religion, l’amour de ton propre
+sexe en ma personne que tu respectes… jusqu’au
+jour où il me plaira de te forcer au contraire ?
+Allons donc ? Est-ce que mon père s’est gêné, un
+jour, pour courtiser la femme de chambre, à telle
+enseigne, que par politesse, j’ai dû reculer devant
+lui ? Est-ce que maman, elle-même, n’est pas très
+sensible aux compliments que je lui fais… surtout
+depuis qu’elle s’imagine que je suis devenu un
+homme, c’est-à-dire quelqu’un qui a la noce crapuleuse
+dans le sang ? Mais vous me rendez enragé
+avec vos pudeurs, vos sentences, votre justice
+aveugle et vos petites vertus à compartiments
+secrets ! Non ! Regardez-vous donc un peu au
+miroir et voyez si vous pouvez vous empêcher de
+rougir en arrangeant vos voiles du saint mystère
+de façon à ce que rien n’en dépasse jamais les
+lignes. Mais, sangdieu, c’est ma cousine qui a
+raison ! Elle va droit au but qui est son plaisir,
+et au moins on sait tout de suite qu’on est en
+présence de tous les vices. Elle m’aime et elle me
+veut et elle prend le seul chemin pour arriver au
+très saint sacrement du mariage où l’œuvre de
+chair ne sera même pas à désirer parce qu’elle
+sera désormais accomplie. Bravo ! Moi je commence
+à lui découvrir une allure, à cette gueuse !
+Quel couple nous allons faire ! L’humanité n’a
+décidément pas fini de se martyriser, car je jure
+bien que si, pour je ne sais quelle raison que je
+ne devine pas encore, il faut que je me sacrifie,
+elle pourra faire son deuil de l’époux. Je jure par
+ta robe, que je préfère à la sienne, que je ne la
+toucherai jamais, même avec une cravache. Ah !
+non ! Ce n’est qu’à présent, Armand, mon cher
+précepteur, que je vais devenir un monstre
+car vos natures pondérées me révoltent. Je serai
+la bête fauve qui, de ses griffes et de ses dents,
+saura bien vous réduire à la terreur, puisqu’au
+fond vous n’avez peur que des cyniques. Moi je
+n’ai peur de rien, pas même de la volupté, puisque
+j’ai consenti à en mourir ! Armand, je vais aller
+prier ma mère de venir à mon secours, puisque
+ta religion te le défend… si ma mère ne veut pas
+ou ne peut pas, tiens-toi prêt à un second enlèvement.
+Je me ferai rendre des comptes de tutelle,
+parce que j’ai dû hériter de mon grand-père, et
+nous irons au bout du monde… libres, tout à fait
+libres. Seulement je te préviens que je ne veux
+plus entendre parler de morale. Assez ! Assez ! Si
+tu as envie d’aller <i>là-haut</i>, moi, je t’entraînerai
+si bas que tu ne remonteras jamais. Mourir
+ensemble, soit, mais par les bons moyens. La religion
+et la morale justicières, c’est le fatras romantique
+par excellence. Je préfère le marquis de Sade
+et ses aphrodisiaques. Au moins ça ne trompe
+pas. Absolu pour absolu, moi j’entends fabriquer
+mes paradis à ma taille et en dehors de toute
+légalité.</p>
+
+<p>L’abbé Armand de Sembleuse agenouillé sur
+son prie-dieu, la tête dans ses mains, se bouchait
+les oreilles.</p>
+
+<p>Je haussai les épaules et je sortis pour aller à
+la recherche de ma mère.</p>
+
+<p>Comme je tirais les verrous des portes, je l’entendis
+qui me suppliait :</p>
+
+<p>— Henri ! Henri ! fais attention à ton cœur. Tu
+vas le briser contre eux !</p>
+
+<p>On ne pénétrait pas facilement chez ma mère.
+Elle paraissait au repas de midi, toujours très soignée,
+d’une élégance sobre mais très étudiée, et
+ses quarante-deux ans ne semblaient pas lui causer
+énormément de souci. Cependant, elle était d’une
+coquetterie raffinée qui ne lui permettait pas l’intimité
+du petit jour et elle ne recevait ni son mari
+ni ses enfants dès le matin. Ma cousine disait
+même que rien ne pouvait lui être plus désagréable
+comme d’accorder une audience de bonne
+heure. Je rencontrai Clara, sa femme de chambre,
+dans la lingerie, qui portait sur le bras un peignoir
+de bain encore humide et elle m’assura que ma
+mère avait la migraine.</p>
+
+<p>— Je veux la voir. Il est à peine dix heures,
+oui, je m’en rends compte, mais je veux la voir.</p>
+
+<p>On avait pour moi les égards que l’on a pour
+un malade capable des pires violences, à l’occasion,
+et on connaissait, dans les offices, ma manière
+forte. J’avais, un soir, envoyé rouler au bas du
+fameux escalier dit d’honneur, un homme qui se
+prétendait du dernier bien avec une de nos bonnes.
+Je l’avais pris simplement pour un cambrioleur,
+mais mon intervention flatta infiniment la jeune
+personne qui en conclut que j’étais jaloux, ce qui
+ne me flatta pas du tout et m’exposa aux pires
+familiarités.</p>
+
+<p>— Clara, je vous en supplie ? murmurai-je en la
+regardant de très près.</p>
+
+<p>— Tout de suite, monsieur Henri. Si on me
+gronde, je m’en moque ! J’ai déjà failli me faire
+renvoyer pour vous plaire. Que ne ferait-on pas
+quand vous commandez comme ça !</p>
+
+<p>Elle m’introduisit dans la chambre mystérieuse.
+Ma mère était couchée sur une chaise longue. On
+venait de la masser et de démêler ses cheveux
+blonds, plus clairs que les miens, qui lui retombaient
+sur les épaules. Roulée dans un peignoir de
+velours mauve, elle était encore très belle, mais
+semblait si lasse et si décolorée de teint qu’elle me
+fit peur.</p>
+
+<p>— Maman, lui dis-je, en cherchant à ne rien
+remuer autour d’elle car on n’y voyait pas, je vous
+fais mes excuses pour avoir forcé la consigne ;
+seulement je suis très effrayé par une chose qui
+vient de m’arriver et que vous ignorez, sans
+doute. Maman, je n’ai plus confiance qu’en vous.</p>
+
+<p>Elle releva ses cheveux par un joli geste de
+décence, les fixa sous une grande épingle diamantée
+puis soupira, très confuse :</p>
+
+<p>— Tu aurais pu me prévenir hier soir. Je suis
+tellement fatiguée… mon pauvre Henri.</p>
+
+<p>— Maman, pourquoi êtes-vous fatiguée ? Ce n’est
+pas d’être jolie, en tous les cas !</p>
+
+<p>Et je lui baisai les deux mains avec une ferveur
+passionnée qui lui fit plaisir, car, certainement,
+cette femme devait avoir un chagrin profond de
+se sentir décliner, elle, dont on avait dit : <i>la plus
+belle blonde des soirées de la préfecture</i>.</p>
+
+<p>— Henri, dites vite et sauvez-vous ! Qu’est-ce
+qui vous arrive ?</p>
+
+<p>Je restais là devant elle, la contemplant de haut,
+dans ce demi-jour auquel je m’habituais peu à peu.
+Je me sentais tout à coup une immense pitié pour
+cet être qui ne parlait presque pas et qui avait
+l’aspect d’une énigme pour mon entendement fougueux
+de collégien averti des seules choses inutiles
+de l’amour. Ma mère avait-elle un lourd
+secret à porter, aussi lourd que le mien ? Quelle
+passion mystérieuse rendait ses yeux lointains
+comme un ciel trop pur, inaccessible ? Ou, n’y
+avait-il rien, au fond, qu’un égoïsme froid, despotique,
+un désir de règne éternel sur <i>celui</i> que je
+savais lui avoir échappé par les plus basses
+portes ?</p>
+
+<p>— Maman, commençai-je d’un ton frissonnant
+de dégoût, ma cousine désire m’épouser… par
+tous les moyens mis à la disposition d’une jeune
+fille sans scrupules… Je suis désolé d’avoir à
+accuser, moi qu’on accuse, mais il faut, pourtant,
+que j’en appelle à vous puisque mon père me
+condamne sans vouloir m’entendre ou me comprendre.
+Maman, pardonnez-moi si je vous offense
+dans l’affection que vous avez pour elle : ma cousine
+est un monstre.</p>
+
+<p>Ma mère se redressa, du milieu de ses coussins,
+et s’empara d’un flacon qu’elle porta à ses narines.</p>
+
+<p>— Oui, je sais, fit-elle laconiquement.</p>
+
+<p>Je me jetai à genoux devant la chaise longue.
+Je saisis un des plis du peignoir qui embaumait
+la lavande et je me cachai le visage, le cœur
+battant à rompre. Là, était mon salut. <i>Elle
+savait.</i></p>
+
+<p>— Maman, balbutiai-je retenant mes sanglots,
+je ne peux pas, je ne veux pas épouser ce monstre.
+Plaidez ma cause auprès de mon père, car elle l’a
+odieusement trompé en m’attribuant une paternité…
+de fantaisie. Je suis même persuadé qu’elle
+n’est pas enceinte et qu’elle abuse de la… naïveté
+de mon père. Il est toujours dans des histoires
+criminelles et il a tellement la coutume de voir les
+coupables… où ils ne sont pas.</p>
+
+<p>— Non, votre père est absolument certain de la
+culpabilité de cette fille.</p>
+
+<p>Ma mère disait : <i>cette fille</i>. Il me semblait, de
+plus en plus, que le ciel de ses yeux lointains s’ouvrait
+pour moi.</p>
+
+<p>— Maman, ma chère maman, ma belle maman
+que j’aime ! Il faut que je vous dise tout parce que
+je suis un bien vilain petit garçon. Je ne veux pas
+surprendre votre estime, ce ne serait pas loyal.
+Cette fille et moi… Ah ! maman ne me regardez
+pas, nous avons joué à des jeux… des jeux inconvenants.
+Que voulez-vous, je n’aurais jamais osé
+vous salir l’imagination en vous avertissant de
+ces choses que vous ne pouviez pas deviner, vous,
+si bien élevée, si sage. Ma pauvre maman, c’est à
+ce piège-là que je suis pris… est-ce que vous me
+comprenez ?</p>
+
+<p>— Oui, je crois. Et vous vous rencontrez deux
+en présence du même enfant sans savoir lequel
+des deux doit être le père.</p>
+
+<p>— Si, maman. Je sais très bien. Ce n’est pas
+moi. <i>C’est l’autre !</i></p>
+
+<p>Ma mère eut un geste effrayé. Elle leva son bras
+blanc qui sortit tout entier de la manche large de
+son peignoir.</p>
+
+<p>— Dieu seul peut connaître tous les secrets de
+la nature, Henri.</p>
+
+<p>— Puisque vous ne me mettez pas à la porte,
+maman, il faut que vous ayez le courage de
+m’écouter encore…</p>
+
+<p>En me redressant pour chercher ses yeux, je fus
+effaré de constater leur profondeur. C’était le néant,
+un ciel tout entier, vide ! Elle avait l’air à la fois
+si douloureusement meurtrie et si absolument en
+dehors de la question que je fus transporté d’une
+admiration qui confinait à l’horreur. Non seulement
+elle ne comprenait pas, mais j’avais la certitude
+qu’elle ne comprendrait jamais.</p>
+
+<p>— Maman, murmurai-je, promenant machinalement
+mes lèvres brûlantes de fièvre sur ses ongles
+polis, dois-je continuer ?</p>
+
+<p>— Non, Henri, parce que toutes les explications
+ne peuvent empêcher le fait brutal : Lucienne est
+enceinte et a le droit d’exiger qu’on lui rende
+l’honneur qu’elle a perdu.</p>
+
+<p>— Pourquoi, alors, moi et pas l’<i>autre</i> ?</p>
+
+<p>— Parce que l’autre est déjà marié.</p>
+
+<p>— Alors, vous le connaissez, l’autre ?</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>Il y eut un silence de mort.</p>
+
+<p>Cette fois nous nous regardions en communiant
+dans la même horreur, dans le même dégoût de
+toute l’humanité.</p>
+
+<p>— Maman, je ne peux cependant pas accepter
+la responsabilité de ce qu’il m’est impossible
+d’avoir créé il y a trois mois, quand mes relations
+avec ma cousine ont cessé depuis un an. Est-ce
+que je vous mentirais, à vous que je vois si épouvantée
+de ce que je vous explique ? Sur votre honneur
+à vous, maman, et je n’ai rien de plus cher
+en ce moment même, je vous jure que je dis la
+vérité.</p>
+
+<p>Ma mère était retombée sur ses coussins comme
+une morte. Elle était évanouie, pâle, si terriblement
+privée de toute apparence de la vie qu’elle
+m’affola et je bondis vers un timbre.</p>
+
+<p>— Clara, dis-je à voix basse, ma mère vient de
+s’évanouir, je ne sais pas comment m’y prendre
+pour la soigner.</p>
+
+<p>— Ah ! monsieur Henri, ce n’est pas gentil à
+vous de lui augmenter son chagrin. Madame est
+malheureuse depuis si longtemps !… Voilà que ça
+déborde.</p>
+
+<p>Pendant que la bonne la frictionnait et lui jetait
+des gouttes d’eau sur le visage, moi, je mordais
+mon mouchoir pour ne pas pleurer. Je ne pensais
+même plus à Armand de Sembleuse. Je ne trouvais
+aucune issue à l’impasse dans laquelle nous
+nous rencontrions face à face, ma pauvre mère et
+moi. Or, une chose me permettait de respirer un
+peu : ce n’était pas moi, ni mes confidences, qui
+l’avais mise dans cet état, cela j’en demeurais
+certain. Alors, quoi ?</p>
+
+<p>Clara se retira sur les pointes en me faisant signe
+qu’il ne serait pas nécessaire de mentionner son
+intervention.</p>
+
+<p>— Henri ! soupira ma mère en ouvrant les yeux
+et en me tendant les mains, aide-moi à me lever.
+Je ne suis pas bien du tout. N’appelle personne. Je
+désire marcher un peu et… réfléchir à ce que tu
+viens de m’apprendre. Je te crois incapable de me
+mentir.</p>
+
+<p>Elle s’appuya sur mon épaule et se fit pesante,
+s’abandonnant à ma seule force.</p>
+
+<p>— Tu n’es déjà pas si bien portant, mon pauvre
+petit. Vois-tu, nous deux, nous ne sommes pas
+du tout faits pour ces sortes d’aventures. Nous ne
+comprendrons jamais rien à leurs passions. Enfin,
+c’est ainsi. Il faut sortir de là. Ta cousine nous
+menace d’un scandale qui me tuera si on le laisse
+éclater. Veux-tu lire sa dernière lettre ?</p>
+
+<p>Elle fouilla dans un tiroir et me donna un papier.
+Je lus ceci :</p>
+
+<blockquote>
+<p class="ind">« Ma chère tante,</p>
+
+<p>« Tout ce qui s’est passé est de votre faute.
+Vous ne m’avez jamais aimée que pour ma fortune
+que vous désiriez donner à votre fils. S’il ne
+m’épouse pas, <i>je dirai tout</i>. Et on verra qui de
+moi ou de la famille respectable a raison.</p>
+
+<p class="sign"><span class="sc">Lucienne.</span> »</p>
+</blockquote>
+
+<p>— Ma chère maman, il faut vous moquer de
+cette atrocité-là, parce que le scandale dont elle
+vous menace ne peut atteindre qu’un garçon de
+vingt et un ans. Si Lucienne était pauvre, ce serait
+beaucoup plus délicat mais elle est riche, plus
+riche que nous… donc, elle n’est pas très à
+plaindre. Quant au monsieur marié faisant partie
+de nos relations, je m’en charge. Ce ne serait pas
+la peine de savoir tirer l’épée grâce à mon précepteur
+si je n’en venais pas à bout. Dites-moi le
+nom du personnage, on s’expliquera correctement.
+Je n’ai pas envie de crier sa paternité sur les
+toits, pas plus, je pense, que je n’ai envie de l’endosser.
+Et même si on me l’attribuait, tant pis !
+Je serai le mauvais sujet, le séducteur tant qu’on
+voudra. Qu’est-ce que ça peut te faire ma petite
+maman jolie, puisque tu sais que je ne te mens
+pas ?</p>
+
+<p>Je la serrai dans mes bras. Je constatai, malgré
+moi, que son corps était plus souple et plus léger
+que celui de ma cousine. Cette femme-là ne vivait
+plus que par l’effort constant d’une volonté de fer,
+une miraculeuse volonté d’orgueil. Je me sentais
+si proche d’elle, si sincèrement son fils que je lui
+dis en l’embrassant furieusement, ivre d’une soudaine
+colère passionnée :</p>
+
+<p>— On est nous deux, maman, contre le
+monstre. Il a pu me salir. Il ne vous salira pas
+parce que je vous défendrai, entendez-vous !
+Allons ! Dis-moi son nom… et je te jure bien que
+ce n’est pas la jalousie qui me pousse à te le
+demander. Quant à Lucienne, elle ne m’épousera
+pas… ce sera sa punition. Maman ? Maman !
+Qu’avez-vous ? Ah ! vos yeux, vos yeux qui
+deviennent noirs.</p>
+
+<p>Je glissai à genoux devant elle entourant ses
+jambes tremblantes de mes bras ; je la tenais ainsi
+comme une grande poupée qui va s’abattre parce
+qu’elle n’a plus aucun ressort pour lui donner
+l’allure mondaine de la belle dame en visite.</p>
+
+<p>— Henri, souffla-t-elle, regardant le tapis
+comme on regarde le fond d’un trou, d’une crevasse
+où l’on va glisser, Henri, cet homme-là,
+<i>c’est ton père</i>.</p>
+
+<p>J’eus la respiration coupée, puis j’éclatai d’un
+rire nerveux qui ne se calma que par un frisson
+d’agonie.</p>
+
+<p>Nous nous taisions, moi couché à ses pieds,
+elle renversée sur sa chaise longue. Je me souviens
+que j’entendais mon cœur battre comme on entend
+le balancier d’une horloge. Je ne pensais plus. Ce
+fut elle qui revint à la vie normale en me disant :</p>
+
+<p>— Il va falloir paraître au déjeuner où il y aura
+l’abbé de Sembleuse et peut-être le secrétaire du
+tribunal. Henri, je dois finir ma toilette. Va-t’en !</p>
+
+<p>— Que m’ordonnez-vous, mère ?</p>
+
+<p>— Je ne t’ordonne rien.</p>
+
+<p>— Voulez-vous que j’aille étrangler Lucienne ?</p>
+
+<p>— Un crime n’efface pas un crime.</p>
+
+<p>— Est-ce vous, ou mon père, qui désirez me
+voir l’épouser, c’est-à-dire effacer toute possibilité
+de scandale ?</p>
+
+<p>— Quand j’ai su, quand elle m’a dit que vous
+étiez tous les deux coupables, j’ai inspiré à ton
+père l’idée d’une union qui ne peut guère être
+heureuse mais qui, en effet, effacerait tout. Elle
+avait prévu, d’ailleurs, ton refus, puisqu’elle
+aurait alors exigé que ton père divorçât. Le pauvre
+homme a été entraîné par une fille experte,
+dépravée toute jeune et qui ne recule devant aucun
+moyen. C’est un peu ton œuvre, Henri, ce
+monstre-là.</p>
+
+<p>— Mon père vous a-t-il avoué…</p>
+
+<p>— Oui, je l’ai vu pleurer de honte à la place
+même où tu pleures. Ce sont les plus forts qui sont
+souvent les plus faibles, qui résistent le moins.</p>
+
+<p>Je me relevai lentement.</p>
+
+<p>— Je ne pleure pas, maman, je ne pleurerai
+plus jamais, quoique je ne tienne pas à passer
+pour le plus fort. Je m’incline devant votre affreux
+chagrin, car vous aimez toujours mon père.</p>
+
+<p>Je pris sa main glacée et je la baisai froidement.
+Il ne pouvait plus y avoir entre nous aucun contact
+nous vivifiant. Nous avions vécu la seule
+minute de passion filiale ou maternelle que nous
+devions vivre et elle suffisait pour une éternité de
+douleurs.</p>
+
+<p>— Puis-je obtenir l’adresse nouvelle de ma
+cousine, maman ? Mon père me l’a refusée.</p>
+
+<p>— Que prétends-tu faire ? Une scène ? C’est si
+dangereux… et dans son état tout est à craindre,
+Henri ! Voici cette adresse.</p>
+
+<p>— J’irai, accompagné par Armand de Sembleuse
+qui a été, une fois, son confesseur et j’obéirai à
+mon père, je demanderai, aussi correctement qu’il
+me sera possible de le faire, la main du monstre.
+Seulement je quitterai cette maison pour toujours
+dès le soir de mes noces. Adieu, maman, ne
+paraissez pas à ce déjeuner, vous avez les yeux
+très rouges.</p>
+
+<p>J’eus le courage de sortir sans même entendre
+ses remerciements éperdus. J’éprouvais, pour elle,
+comme le vertige d’une chute.</p>
+
+<p>… Armand de Sembleuse m’attendait, au fond
+du jardin, devant une haute muraille tapissée de
+lierre noir.</p>
+
+<p>— Tu comprends, lui disais-je allant et venant
+comme un animal en cage qui cherche une issue,
+je suis en face de ce mur et il faut que je passe…
+ou que je me brise. Tu vas venir avec moi pour
+m’empêcher de la tuer. Est-ce que tu te doutais de
+cela, toi, l’autre monstre ? Toi qui t’accuses de me
+pervertir ?</p>
+
+<p>Il me buvait des yeux, les bras croisés. Il eut
+une pensée grotesque :</p>
+
+<p>— Et si je disais que l’enfant est du cocher de
+la maison, que je l’ai vu, car, ça aussi, c’est le
+possible.</p>
+
+<p>— Nous serions simplement <i>trois</i> et ça n’empêcherait
+rien, répliquai-je avec un rire sec. C’est
+très drôle, cette histoire et la famille est, décidément,
+une bien belle invention ! Je suis dans le
+piège et il me faut y rester, sinon ma mère en
+mourra.</p>
+
+<p>— Je t’accompagnerai, soit, Henri. Je crois que
+je deviens fou.</p>
+
+<p>Le déjeuner eut lieu très naturellement. Mon
+père avait l’air préoccupé et moi j’exagérais ma
+gaieté, une gaieté infernale, m’étourdissant à
+relancer Armand sur le terrain d’une controverse
+religieuse qui ne nous intéressait pas. Maman
+écoutait, impassible, poudrée, fardée légèrement,
+souriante et prenant soin du secrétaire du tribunal
+qui, gras et sot, tonnait contre un article
+d’une feuille locale, que personne, du reste,
+n’avait lu.</p>
+
+<p>Vers trois heures, l’heure des visites en province,
+je commandai le coupé. Je cherchai des
+gants assortis à mon costume gris, le dernier.
+Armand, dans ma chambre, me tendait des gants
+blancs qu’il avait gardés d’une soirée parisienne.</p>
+
+<p>— Non, pas ceux-là ! des gris perle, je ne veux
+pas de ceux-là ! criai-je comme quelqu’un qu’on
+égorge.</p>
+
+<p>— Henri, supplia-t-il, laisse-moi monter ce
+calvaire, je ferai ce qu’il faudra, mais tu ne peux
+pas te mettre à la merci de cette femme ? Réfléchis ?
+C’est épouvantable.</p>
+
+<p>— C’est digne de moi ! râlai-je. N’est-ce pas
+moi qui l’ai dépravée… Ah ! qui donc m’achèvera ?
+Armand, souviens-toi de la nuit de Venise.
+Pourquoi sommes-nous revenus ?</p>
+
+<p>Dans le coupé, je me mis à lui parler très bas,
+le brûlant de mon souffle.</p>
+
+<p>— Tu prieras pour moi le jour de la cérémonie,
+hein ? J’épouse la jeune fille innocente et
+je suis même sûr d’avoir des enfants. De toute la
+liberté de ma jeunesse il me restera le souvenir de
+notre voyage. A peine quelques mois de pleine
+beauté. Ensuite, lié pour toute une existence à cette
+créature qui ne divorcera pas et ne me trompera
+pas ! J’aurai beau ne pas la toucher, elle sera ma
+femme. On le saura, je le saurai… et qu’inventera-t-elle
+de plus pour me river à ma chaîne,
+dis ? Armand, ta mission auprès de moi se termine
+à ce mariage. Où nous retrouverons-nous ? Est-ce
+que mon cœur ne va pas enfin se briser dans ce
+dernier combat avec mon orgueil ? Il fallait briser
+ma mère… Je suis un lâche, je n’ai pas pu…</p>
+
+<p>— Henri, mon Henri bien-aimé, tu as fait très
+noblement ton devoir. Je t’admire et je te supplie
+de ne pas t’exaspérer. Il est encore temps. Veux-tu
+que je m’efforce de la fléchir, de lui inspirer le
+renoncement ? Je vais donner l’ordre de retourner.
+Tu m’attendras. Mon Dieu !…</p>
+
+<p>Je me mordais les poings et il fut obligé de m’arracher
+les lambeaux de mes gants que je mangeais.</p>
+
+<p>Le coupé s’arrêta devant une petite maison basse
+du bout de la ville. Il y avait une grille et un jardin
+derrière, tout ruché de buis. Une religieuse
+arriva, pleine de déférence pour ce prêtre mondain
+qu’on appelait M. l’abbé de Sembleuse en y mettant
+le ton du respect, malgré sa jeunesse : « Il est
+si beau, prétendaient les vieilles dévotes, qu’il n’a
+pas l’air <i>en vrai</i> ! »</p>
+
+<p>Puis, la religieuse rougit jusqu’à la coiffe en
+apprenant qu’elle recevait un fils de famille qui
+venait demander une riche héritière en mariage.
+Aucune substitution de démarches ne restait possible.
+Nous devenions des gens très bien. Quant
+au père noble…</p>
+
+<p>— Mon père n’est pas venu lui-même, Lucienne,
+parce qu’il a pensé que nous suffirions tous les
+trois pour fixer des dates.</p>
+
+<p>La porte se referma et la scène changea. Je
+cessai de sourire.</p>
+
+<p>Ma cousine était vêtue, de nouveau, en pensionnaire,
+robe sombre et coiffure chaste. Elle avait
+les traits tirés, la taille un peu alourdie, les cernures
+de ses yeux très accusées.</p>
+
+<p>— Vous consentez ? fit-elle, debout, très maîtresse
+d’elle-même, sans daigner jeter un regard à
+mon précepteur.</p>
+
+<p>— Madame, lui répondis-je tranquillement, je
+consens à vous offrir mon nom et ma liberté en
+échange de la vie de ma mère, voilà tout. Maintenant,
+écoutez-moi bien et ne revenons jamais
+là-dessus. Nous quitterons la maison de mes
+parents dès le mariage célébré. En outre, je ne
+serai jamais ni votre amant ni votre mari. Je suis
+un anormal, incapable d’aimer une femme et vous
+savez pourquoi. Vous êtes même la seule à l’avoir
+deviné. A ces conditions, nous nous entendrons
+le mieux du monde. On peut, je crois, vivre en
+bonne intelligence quand on est deux monstres de
+pareille envergure. J’appartiens à qui vous savez
+et je fais le serment devant lui de me conduire vis-à-vis
+de vous comme tout homme doit le faire avec
+la… femme de son père. Moi je n’ai pas encore le
+goût de l’inceste ! Notre notaire vous signifiera
+mes volontés au sujet de votre fortune. Je désire
+me marier sous le régime de la séparation de
+<i>corps</i> et de <i>biens</i>. Maintenant j’espère que votre
+enfant sera beau. Ne l’ayant pas fait, je serai peut-être
+capable de l’élever mieux que je ne l’ai été
+moi-même, surtout s’il me ressemble, ce à quoi je
+m’attends. (Puis je me tournai vers Armand qui
+avait fermé les yeux comme frappé au visage par
+mes paroles.) Viens-tu, Armand, la messe est
+dite !</p>
+
+<p>Ce tutoiement qu’elle n’avait encore jamais surpris
+entre nous, lui fit l’effet d’une gifle. Elle
+poussa un cri sourd, voulut se précipiter sur ce
+prêtre immobile et muet, le mauvais ange, mais
+il ouvrit les yeux… elle recula.</p>
+
+<p>Il n’avait pas proféré une syllabe.</p>
+
+<p>Nous sortîmes. Il me tenait par un bras, redoutant
+de me voir tomber.</p>
+
+<p>— Je t’ai un peu compromis, mon pauvre
+Armand, murmurai-je une fois dans le coupé. Me
+le pardonnes-tu ?</p>
+
+<p>— Ne t’ai-je pas tout pardonné… depuis la nuit
+de Venise, dit-il en me regardant comme s’il était
+encore là-bas, au balcon de ce vieux palais, devant
+la mort du soleil, de notre soleil !</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">II</h2>
+
+
+<p>Nous allons, mon cher avocat, traverser une
+époque de ma vie qui vous scandalisera peut-être
+moins par la qualité de mes passions mais qui
+vous donnera l’exacte mesure de ce que je suis
+capable de fournir comme force mauvaise dans
+l’art de la volupté… car la volupté est un art.
+Entre un voluptueux et un sensuel il y a toute la
+belle différence, que l’on doit faire entre un
+gourmet et un gourmand. Il est indéniable que
+je suis, que j’étais à ce moment-là, un voluptueux
+préparé aux jouissances artistiques par une adolescence
+relativement chaste. Étant donné, en
+outre, le singulier mariage que l’on m’avait…
+permis, je devais fatalement me jeter dans le plaisir
+comme on se jette dans un bain chaud lorsqu’on
+a froid.</p>
+
+<p>Je fus Don Juan. Je ne m’en vante pas. C’est
+vous qui me l’avez reproché ! Or Don Juan ne
+peut exister, de notre temps, que s’il porte en lui
+une mystérieuse puissance féminine. La femme
+ne cède qu’à elle-même et croyez bien que ce
+n’est pas du tout pour nous amuser qu’elle cède.
+Les plus imprenables, celles qu’on viole, choisissent
+toujours… au moins à l’âge de raison.</p>
+
+<p>Mon cœur ne me gênait plus en battant trop
+vite. Mon cœur semblait s’être arrêté une fois
+pour toutes lorsque je vis disparaître, au tournant
+d’un chemin, l’ombre d’une robe noire… j’avais
+failli me tuer. Et ce qui me sauva fut de trouver,
+blottie à mes pieds, comme le chasseur blessé
+perdu au fond des bois retrouve, tout à coup, son
+chien qui lui lèche les mains pour attirer son
+attention, lui dire humblement : « Il y a mes
+caresses », une simple fille de chambre, Clara, la
+bonne de ma mère !</p>
+
+<p>Malgré tous les orgueils et mon orgueil particulier
+qui n’est pas mince, en redevenant un
+homme ordinaire, mais plus franc que les autres,
+je suis obligé de… commencer, par le commencement.
+Soyez assuré que nous irons beaucoup plus
+loin ou plus haut ; ce ne sera peut-être pas meilleur
+ni plus moral.</p>
+
+<p>Clara, cette petite donzelle, qui empestait les
+odeurs bon marché, était une paysanne délurée,
+pervertie si on peut admettre qu’avoir été violée
+à douze ans par un garçon d’écurie et laissée pour
+morte sur la paille, suffit à pervertir une fille de
+cet âge. Ma mère l’avait prise à son service en
+ignorant, naturellement, ce détail, et les dames
+patronnesses qui la lui procurèrent se gardèrent
+bien de le mentionner. Clara eut encore des aventures,
+chez nous, parce qu’elle les fuyait. On a
+toujours des aventures quand on dit : <i>non</i>. J’en
+sais quelque chose ! Clara était, à dix-huit ans,
+une créature effacée comme il convient « <i>en maison
+bourgeoise</i> ». Elle portait une robe de laine
+noire, un tablier blanc qui se distinguait de celui
+de la cuisinière par sa forme ronde et festonnée,
+un petit bonnet en ailes de papillon posé sur une
+jolie coiffure frisée, très brune. Elle avait des yeux
+gris à la pupille très dilatée, des yeux intelligents,
+une peau délicieuse sous laquelle on voyait courir
+le sang et une bouche, un peu grande mais relevée
+des deux coins <i>en pagode chinoise</i>. On ne la
+remarquait que quand elle s’animait. Or, elle ne
+s’animait qu’en des circonstances qui ne permettent
+guère de savoir à quoi s’en tenir avant de
+les bien connaître.</p>
+
+<p>Clara aussi savait des choses, elle savait trop
+de choses. Elle avait deux ans de moins que moi
+mais son expérience dépassait celle de mon père
+car elle avait su, heureusement, le débouter de sa
+demande, en style de palais et elle s’en était
+débarrassée le mieux du monde malgré ma bonne
+volonté à m’incliner devant le chef de famille.</p>
+
+<p>En la trouvant un jour à genoux, à mes pieds,
+dans ma chambre déserte, dans ce salon d’étude
+où jamais plus je n’entendrais la voix chère, je
+fus transporté d’une colère affreuse et je l’inondai
+d’un torrent d’invectives, la menaçant de la faire
+chasser de la maison parce qu’elle écoutait aux
+portes.</p>
+
+<p>— Ça, c’est la pure vérité, monsieur Henri,
+c’est parce que je vous ai entendu pleurer que je
+suis entrée. Vous n’avez pas mis le verrou, n’est-ce
+pas ? Quand j’entends pleurer madame votre
+mère j’entre de même. C’est plus fort que moi.</p>
+
+<p>Cette phrase me fit un effet bizarre. Elle me
+détendit les nerfs en redoublant mes sanglots.</p>
+
+<p>— Voyons, monsieur Henri, faut vous faire
+une raison… quand le diable, ou le bon Dieu,
+n’existerait plus !</p>
+
+<p>— Rien n’existe, Clara. Je suis maudit. Et je
+te défends de t’occuper de ça… qui ne regarde pas
+ton service.</p>
+
+<p>Elle rampa jusqu’à la table, en face de moi, le
+bureau de l’abbé de Sembleuse et prit, toujours à
+genoux, le revolver qui brillait, très lisse, pesant
+sur un buvard.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que tu fais, Clara ?</p>
+
+<p>— Je vais serrer ce presse-papier, si monsieur
+veut que je range les livres et que je passe le
+plumeau tranquille. Moi j’ai toujours eu peur de
+ça. Des fois, ça éclate tout seul.</p>
+
+<p>— Rends-moi ça et fiche-moi la paix. Je n’ai
+pas envie de me tuer puisque je vais me marier !
+Vas-tu m’obéir ?</p>
+
+<p>Elle s’était dressée prête à fuir avec l’objet
+lisse, le presse-papier suspect.</p>
+
+<p>— Mais monsieur m’égratigne, monsieur me
+fait très mal.</p>
+
+<p>J’eus peur de voir le revolver partir tout seul
+dans la lutte ridicule et je lâchai la fille et l’arme.</p>
+
+<p>— Ah ! m’écriai-je en me tordant les bras, où
+sera donc la liberté ?… Quelle maison !</p>
+
+<p>— A Paris, où monsieur va s’en aller bientôt
+avec la jeune madame. Il fera tout ce qu’il voudra.
+Maintenant, si monsieur veut me permettre de parler,
+je lui demanderai conseil.</p>
+
+<p>— Encore ?</p>
+
+<p>— Dame ! C’est sa maman qui ordonne et je ne
+sais pas si ça va convenir à monsieur.</p>
+
+<p>Ce bavardage intempestif m’exaspérait mais il
+arrivait à la fin d’une telle crise que je n’avais
+même plus le courage de jeter cette fille dehors.</p>
+
+<p>— Madame a idée de m’envoyer chez monsieur
+Henri pour être femme de chambre parce qu’elle
+n’aura plus jamais de vos nouvelles, qu’elle dit.</p>
+
+<p>— Et elle veut me faire suivre par sa bonne.
+La séance continue !</p>
+
+<p>— Elle sait qu’entre madame et vous, après le
+mariage, il y aura, naturellement… le bébé.</p>
+
+<p>— Très bien, Clara. Vous désirez une place de
+nourrice.</p>
+
+<p>— Monsieur plaisante. C’est bon signe !… Seulement
+si monsieur ne m’engage pas lui-même, y
+a rien de fait.</p>
+
+<p>— De mieux en mieux ! Tu me parais en savoir
+beaucoup trop long. Quels gages exiges-tu ?</p>
+
+<p>Elle me regardait, les pupilles extraordinairement
+dilatées, la bouche un peu tremblante, tenant
+ce revolver dans les plis de sa jupe, à la fois
+effrayée par l’arme dangereuse qui pouvait éclater
+toute seule, ce qu’elle supposait naïvement, et ce
+qu’elle était obligée de me demander.</p>
+
+<p>— Pour ça, ce que monsieur décidera sera
+bien… si je suis à son service particulier. Pour
+ce qui est de la jeune madame, j’y tiens pas.
+Voilà tout ce que je voulais dire. Maintenant, si
+monsieur était raisonnable, il passerait dans
+son cabinet de toilette pour se laver les yeux
+parce que voilà l’heure du dîner qui s’avance.</p>
+
+<p>Je me mis à rire en dépit de l’horreur de cette
+situation qui permettait à une servante l’audace
+de déclarer sa préférence.</p>
+
+<p>— Si j’ai bien compris, tu désires entrer chez
+moi pour y faire <i>l’amour à la troisième personne</i> ?</p>
+
+<p>J’avais prononcé cette phrase froidement, en
+la toisant de mon regard dur encore tout cuisant
+de larmes, de ces larmes dont le sel est un poison
+corrodant pour celui qui les verse et pour celui qui
+les essuie. Elle devint pourpre et je lui vis esquisser
+un geste machinal effrayant, car il dénotait chez
+elle une révolte intérieure dont elle ne mesurait
+plus l’étendue. Ce n’était pas la comédienne,
+c’était l’animal, le chien qui fuit la correction, qui
+essaye de se soustraire à l’envie de mordre le
+maître le cinglant. (Et elle venait de me sauver,
+car dans cette maison qui, en dehors de cette servante,
+avait deviné mon secret désespoir ?)</p>
+
+<p>— Clara, lui dis-je plus doucement, pardonnez-moi
+de <i>vous tutoyer</i>. Je sais que vous n’aimez pas
+ça et qu’il m’a fallu un soir flanquer un homme
+par terre à cause, justement, de son vilain langage.
+Vous êtes charmante. Vous irez à Paris,
+c’est entendu, mais vous aurez l’air de vous mettre
+aux ordres de ma femme, ce sera plus… naturel.</p>
+
+<p>D’un bond léger elle sauta sur la porte. Elle
+gardait le revolver, mais il n’était, maintenant, pas
+plus dangereux pour elle que pour moi.</p>
+
+<p>L’orgueil, la volonté de tenir le rôle que j’avais
+choisi, me releva peu à peu et je songeai à vivre
+<i>sans cœur</i>, sans espoir, sans rien d’idéal, sans
+amour surhumain mais en exprimant, du fruit
+de mon amère expérience, tout ce qu’il pouvait
+contenir de miel. L’ourson que j’étais adorait
+certain miel, celui des caresses. Et s’il s’en était
+sevré volontairement, il allait probablement réparer
+le temps perdu.</p>
+
+<p>Après l’implacable cérémonie, nous étions
+partis, <i>ma femme</i> et moi, pour toujours de la
+maison dite paternelle et nous nous étions installés
+à Paris dans une autre maison, plus petite quoique
+aussi ancienne, un hôtel un peu sombre avoisinant
+le Luxembourg, dont trois arbres et une corbeille
+d’hortensias formaient tout le jardin en isolant le
+perron de la rue.</p>
+
+<p>Lucienne Morin, après deux ans d’apprentissage
+de la vie parisienne, devint une personne qu’on
+pouvait sortir : madame Henri Dormoy. Elle eut
+des couturières habiles, des modistes spirituelles,
+une manucure. Elle sut meubler un salon sous
+le rapport des tentures et des habitués. Ayant
+reçu des mains mêmes de ma mère une liste de
+gens à voir tant dans l’aristocratie que dans le
+barreau, elle fit des visites, et commanda son
+coupé pour cinq heures, au lieu de se promener
+sur le mail vers trois heures, selon l’habitude
+provinciale. Elle réalisa, je dois le déclarer loyalement,
+des tours de passe-passe ingénieux dans
+l’unique but de me plaire et elle me déplut moins.
+Mais, jamais, vous m’entendez bien, elle n’obtint
+de moi autre chose que la politesse extérieure de
+l’existence conjugale et toutes ses avances, audacieuses
+ou timides, furent absolument, courtoisement,
+repoussées. Moi, le devoir, ce n’est pas ma
+partie. Je ne pose pas à la vertu mitigée de circonstances
+atténuantes. Je ne l’aimais ni ne la
+haïssais, je la tolérais, comme du temps de ma
+maladive adolescence avec, cependant, des limites
+et la nuance d’une certaine estime parce que je
+l’avais crue sotte et qu’elle possédait, au contraire,
+une rare intelligence d’amour. Elle ne connaissait
+que son métier de femme capable de tout pour
+arriver à ses fins amoureuses, et quand elle devint
+la mienne, au moins par le nom, elle se haussa
+jusqu’à la perfection du genre.</p>
+
+<p>Nous avions séparé la maison en deux. J’habitais
+le rez-de-chaussée, quelques pièces donnant
+sur la rue, de très libre accès avec toutes les possibilités
+d’entrée ou de sortie nocturnes. Lucienne
+gardait le second étage avec les mêmes facilités,
+quoique plus discrètes, et nous nous rencontrions
+au premier soit dans la salle à manger commune,
+sous les yeux de nos gens, soit dans les salons,
+les jours de réception.</p>
+
+<p>Je savais, seulement, par Clara, qu’elle avait
+voulu sa chambre à coucher d’un superbe rouge
+indien, toujours ornée de fleurs fraîches et qu’elle
+ne craignait pas de dormir dans cette atmosphère
+de serre close, ce qui lui avait d’ailleurs permis
+d’obtenir un accident au septième mois de sa
+grossesse, durant la si pénible première année de
+notre toute particulière union.</p>
+
+<p>Le petit monstre était mort.</p>
+
+<p>Chose curieuse, j’éprouvai, moi, le cynique, un
+chagrin mystérieux de la destruction de cette
+petite créature, une fille, qui n’avait même pas
+existé. Elle tenait à mon sang par des liens
+encore plus sérieux que… ceux dénommés de la
+chair… car elle était <i>ma sœur</i> !</p>
+
+<p>Elle tua notre enfant pour la même raison
+qu’elle l’avait conçu ! pour me reprendre tout
+entier, car elle croyait, sans doute, que sa double
+monstruosité l’éloignait doublement de moi. Or,
+mère dévouée elle m’aurait peut-être permis
+l’indulgence de certains procédés, sinon une affection
+charnelle possible : mère dénaturée elle me
+parut logique, mais encore moins respectable. La
+bête fougueuse de mon cœur me remonta jusqu’aux
+lèvres pour chercher à m’étrangler encore
+une fois, laisser fuser tout mon sang dans une
+révolte inouïe, me donnant l’appétit d’un tortionnaire,
+un goût d’encre dans la gorge.</p>
+
+<p>Clara m’apporta, un matin, un berceau, un
+moïse de dentelles, un nid rose et blanc, quelque
+chose comme une boîte de bonbons, <i>cercueil</i> au
+fond duquel il y avait une poupée de cire.</p>
+
+<p>— Madame se porte assez bien, dit la fille à voix
+basse, mais le pauvre petit vient de mourir. Les
+médecins m’ont chargé de dire à monsieur qu’il
+peut monter à présent. Il n’y a plus de danger…
+pour madame.</p>
+
+<p>— Non, je n’irai pas.</p>
+
+<p>Je dus subir les explications théâtrales d’un
+accoucheur très aimable, très dans le train, qui
+me parla de l’espoir qu’il voyait en la jeunesse du
+merveilleux couple que nous formions, ma femme
+et moi.</p>
+
+<p>— Les nouveaux mariés font tellement d’imprudences !
+ajouta-t-il, clignant de l’œil. Soyez plus
+raisonnables la prochaine fois.</p>
+
+<p>Il avait découvert ça, cet imbécile !</p>
+
+<p>Clara pleurait sans bruit en se cachant derrière
+le moïse qu’elle venait de poser sur une table,
+comme une corbeille de fleurs.</p>
+
+<p>Quand les importuns furent partis, je regardai,
+avec une fièvreuse curiosité et une involontaire
+répulsion. C’était donc ça un enfant ! D’une merveilleuse
+délicatesse mais d’apparence déjà vieille,
+on aurait cru à une statuette du moyen âge, et la
+minuscule bouche, grande ouverte, ressemblait au
+centre d’une corolle très pâle exhalant un cri muet,
+l’essence même de l’effroi mortel qu’il pouvait
+avoir éprouvé en entrant dans notre vie.</p>
+
+<p>Clara tout à coup jeta un voile de tulle sur la
+corbeille rose. Elle murmura :</p>
+
+<p>— Monsieur, pardonnez à madame. Si vous
+saviez comme vous me faites peur.</p>
+
+<p>— Non. Jamais.</p>
+
+<p>Je me cramponnais au fauteuil en face du berceau
+si naïvement funèbre. Était-ce un objet ou
+un être ? Est-ce que je devenais fou ?</p>
+
+<p>— Alors, il faut que monsieur rentre chez lui
+et tout de suite.</p>
+
+<p>Elle ordonnait. Je lui obéis, je marchais lentement,
+les poings crispés. Ma chambre était sombre,
+tendue de bleu <i>paon</i> avec des divans arrondis
+drapés de coussins de toute la gamme connue des
+bleus-verts ou des bleus-ciel.</p>
+
+<p>Clara me poussa au milieu de ce luxe de
+femme blonde qui allait à mon teint et me
+plaisait.</p>
+
+<p>— O maman ! Ma chère maman ! hoquetai-je en
+me roulant dans une attaque de nerfs stupide.</p>
+
+<p>Clara courut fermer la porte à clé, puis elle
+revint se mettre à genoux devant moi comme le
+jour du revolver. Elle pleurait dans mes deux
+mains qu’elle tenait unies sous ses lèvres et elle
+buvait ses propres larmes. Elle me léchait les
+paumes comme un jeune chien aimant qui ne sait
+pas encore bien ce qu’il doit tenter pour distraire
+son maître.</p>
+
+<p>— Ne pensez plus à rien, monsieur Henri, ça
+me brûle de vous voir si mal que ça. Mon Dieu,
+si on avait besoin de moi là-haut… Monsieur
+Henri !</p>
+
+<p>— Tais-toi ! Laissez-moi et surtout que je ne
+puisse plus rencontrer personne de toute cette
+affreuse comédie, dont je suis le complice. Tu
+m’entends ! Je te défends de raconter ce que tu
+vois. Je ne pleure pas, moi, je ne peux plus
+pleurer.</p>
+
+<p>— Eh bien ! je pleurerai pour vous. C’est encore
+meilleur que de haïr quelqu’un comme vous le
+faites.</p>
+
+<p>— Ah ! oui, l’amour <i>à la troisième personne</i> !</p>
+
+<p>— Ah ! monsieur, vous n’allez pas m’étrangler,
+dites ?</p>
+
+<p>J’étais ivre d’une colère sans nom. Alors, ce fut
+infernal, et je crois que cela lui rappela l’autre
+viol… en mieux.</p>
+
+<p>Nous ne pouvions même pas comprendre ce qui
+s’était abattu sur nous… Elle se sauva, éperdue,
+rattachant ses jupes et ses cheveux. Un papillon
+blanc, aux ailes froissées, demeura seul sur un
+coussin, tout étonné de se voir dans du velours…</p>
+
+<p>A quelque temps de là, Lucienne et moi nous
+déjeunions dans la salle à manger. Elle faisait un
+repas de convalescente : œufs à la coque, champagne
+léger et grappe de raisins.</p>
+
+<p>Elle s’enveloppait d’une frileuse de satin grenat,
+ses doigts un peu amaigris ne retenaient plus
+ses bagues dont elle alourdissait bien inutilement
+la vulgarité de ses mains.</p>
+
+<p>— Mon cher Henri, murmura-t-elle anxieusement,
+est-ce que vous permettez que je change de
+femme de chambre ? Votre mère m’a fait là un
+cadeau bien précieux ; seulement, dans l’état de nervosité
+où je me trouve, je ne peux plus sentir cette
+fille qui a la manie de se parfumer de parfums
+trop violents… jusqu’à se saturer du même tabac
+d’Espagne, dont vous usez pour vos cigarettes.</p>
+
+<p>— Tiens ! dis-je en riant, vous avez remarqué ?…
+c’est curieux. Est-ce pour cela que vous ne la
+faites plus servir à table ? J’aime cependant et
+j’apprécie fort ses mouvements prestes, jolis,
+d’une adresse de chatte se promenant sur la cheminée.
+Elle ne casse jamais rien.</p>
+
+<p>Lucienne leva ses yeux très agrandis de fard et
+me soumit à un examen attentif pour essayer de
+deviner si je plaisantais, selon l’usage que j’avais
+adopté dans les tête-à-tête dangereux. Avec une
+dose convenable d’ironie, on la forçait généralement
+à reculer.</p>
+
+<p>— Vraiment, Henri, vous abusez de votre droit
+de mari… de pure fantaisie et nous sommes sous
+le même toit, gronda-t-elle.</p>
+
+<p>— C’est exact, je le reconnais volontiers,
+puisque vous daignez m’en faire souvenir, chère
+amie.</p>
+
+<p>Je frappai sur le timbre, en face d’elle.</p>
+
+<p>Le valet de chambre parut, un vieux bonhomme
+très laid.</p>
+
+<p>— Appelez-moi Mlle Clara s’il vous plaît.</p>
+
+<p>Clara vint presque aussitôt. Elle rougit, ses prunelles
+se dilatant, toutes noires, dans le gris vert
+de ses yeux.</p>
+
+<p>— Clara, lui dis-je d’un ton précis comme le
+maître de maison qui avertit un domestique sévèrement
+pour n’y plus revenir, vous portez sur
+vous un parfum violent qui déplaît à Madame. Il
+faut en choisir un autre. Dorénavant, au lieu
+d’acheter des odeurs fausses vous prendrez dans
+les jardinières de madame des fleurs, de vrais
+parfums, des roses, des violettes, des jasmins et
+vous les mettrez dans votre corsage. Il s’agit de
+dissimuler, de corriger le tabac d’Espagne ou…
+la <i>peau d’Espagne</i>, je ne sais plus bien.</p>
+
+<p>— Si monsieur m’avait dit ça plus tôt, répondit
+la jeune fille chancelante mais tout de même intrépide,
+j’aurais supprimé tous les parfums. Quant à
+prendre les fleurs de madame, le respect que je
+lui dois m’en empêcherait.</p>
+
+<p>— Vous dire ça plus tôt ? m’écriai-je avec une
+insolente étourderie, mais vous m’avouerez, ma
+pauvre Clara, que je n’en ai pas eu le temps ! Je
+crois que sans parfums du tout, vous sentiriez la
+fleur naturelle, c’est pour ça que je vous conseillais
+d’assortir…</p>
+
+<p>Et je la regardais entre mes cils afin de lui
+adoucir un peu la dureté de mon regard. Ma
+femme fit un signe, Clara sortit.</p>
+
+<p>— Mon cher Henri, déclara Lucienne railleuse,
+ça ne prend pas ! Vous êtes incapable de faire la
+cour à une fille de chambre. Vous n’y mettriez
+pas la manière. Vous me tendez le piège du divorce
+pour entretien de concubine sous le toit conjugal.
+Je ne veux pas y tomber.</p>
+
+<p>Comme, un peu malgré moi et par un concours
+des plus étranges dispositions, j’y avais mis justement
+la manière, <i>d’abord</i>, je fus entraîné à lui
+faire la cour, <i>ensuite</i>. Je demeure persuadé que
+l’objet, en amour, n’existe pas. Nous le créons,
+nous l’inventons et il peut être aussi infime,
+aussi non valeur qu’il voudra, c’est nous qui
+l’élevons jusqu’à nous. J’ai de cette fille de
+chambre le souvenir le plus frais, le plus troublant
+et le plus sincèrement sensuel que j’aie conservé
+d’une maîtresse. Il faut bien avouer que la
+<i>servante</i> est l’idéal, en principe immortellement
+amoureux, et que le mâle reste toujours reconnaissant
+à celle qui l’aura <i>servi</i> sans <i>l’asservir</i>. Ce
+fut avec elle, vraiment, la volupté <i>à la troisième
+personne</i>. Jamais je ne parvins à lui arracher un
+tutoiement irrespectueux, même dans les moments
+d’intimité où elle me respectait le moins.</p>
+
+<p>— … Enfin, me diras-tu pourquoi ?</p>
+
+<p>— Monsieur Henri, si le chien de chasse pouvait
+parler il ne tutoierait jamais son maître…
+parce qu’il lui a vu tuer le gibier !</p>
+
+<p>Cette phrase me hanta souvent, dans son énigme
+d’animalité souffrante. Je la trouve autrement
+belle que tout ce qu’on a écrit sur le sujet depuis
+que le monde est monde. Il y a, par-dessus tout,
+qu’elle n’explique rien et laisse, entre la femme
+qui l’a proférée et l’homme qui l’a inspirée, le
+mystère de son accent farouche… comme un parfum
+autrement puissant que celui des odeurs
+artificielles dont la jolie Clara aimait à s’enivrer.</p>
+
+<p>Oui, je lui fis la cour. On montait chez elle, tous
+les matins, des fleurs coupées de chez un fleuriste
+en renom. Peu voyantes mais odorantes à souhait.
+Elle n’avait pas voulu voler ma femme et
+je l’approuvais de cette loyauté fort intelligente.
+Si elle m’avait obéi, je l’aurais trouvée tellement
+vulgaire ! Elle eut à changer ses jupes de laine,
+ses modestes confections toutes unies pour des
+robes de soie de même forme, aussi noires mais
+taillées sur mesure et je lui fis parvenir, par l’intermédiaire
+d’une première de la rue de la Paix,
+un tablier et un bonnet de dentelles qui valaient
+six fois une robe de bal. Ses lingeries étaient des
+dessous de femme chic, ses peignes en simili
+avaient été remplacés par des brillants, un peu
+plus discrets que les anciens strass et elle finissait
+par jouer admirablement le travesti de théâtre
+pour ma seule chambre à coucher. Naïve, elle
+savait ne pas être bête, mais elle était malheureusement
+jalouse sans oser l’avouer.</p>
+
+<p>— Quand ça finira, monsieur aura la bonté de
+m’avertir ?</p>
+
+<p>— Certainement, Clara, je t’enverrai une lettre
+de faire-part, ou je te ferai mettre à la porte par
+ma femme.</p>
+
+<p>Quand je revenais, la nuit, d’une soirée avec
+Lucienne où il m’avait bien fallu conduire
+Mme Henri Dormoy parce que le monde est sans
+pitié, elle était là pour enlever le manteau de
+fourrure ou le pardessus. Active et adroite, elle
+accompagnait sa maîtresse jusqu’à la dernière
+extrémité. Celle-ci, décidée à tout supporter,
+croyant tantôt à une mise en scène, tantôt
+à une vengeance des plus atroces car je ne
+lui donnais même pas une rivale digne d’elle,
+endurait le supplice jusqu’au bout, et quand
+il devait lui arriver d’aller, elle aussi, écouter
+aux portes, l’épaisseur des draperies retombant
+sur le verrou tiré l’empêchait de percer le secret
+des ténèbres. Là-haut, dans la chambre des bonnes,
+la petite mansarde, tout était également clos et
+ténébreux. Je pense que Lucienne devait admettre,
+sinon une mystification, au moins un changement
+radical dans mes habitudes… de collégien émancipé.
+Je finissais par oublier complètement mon
+état d’homme non marié.</p>
+
+<p>Pendant trois ans, je fus très sage. Je n’avais
+plus de nerfs et je ne me souvenais plus de… <i>mon
+cœur</i>. Je menais la vie d’un oisif, ne m’occupant
+ni de gérer, ni d’augmenter ma fortune, je me
+laissais bercer ; au fond, j’étais toujours le même
+enfant terrible. J’aiguisais mes ongles et mes
+dents sur cette faible proie absolument comme je
+perfectionnais mon tir dans les salles d’armes.
+J’usais des forces latentes, inemployées ou jadis
+versées dans la chaudière cérébrale, pour étudier
+cet éternel féminin que j’avais tant dédaigné, mal
+connu, mal choisi, afin de me dresser un jour,
+dompteur sûr du triomphe, en face de proies dangereuses
+à capturer. Pas un instant je n’eus l’idée
+d’amour, mais je voulais dominer un être, le lier
+à moi pour le seul plaisir de la possession au sens
+orgueilleux du mot. En somme, le véritable plaisir
+ne pouvait se séparer, dans mon imagination,
+de la volonté d’en demeurer le seul créateur. Les
+natures comme la mienne partagent à la condition
+de conserver la part du lion. Et il arriva ce qu’il
+était impossible d’éviter, je devins féroce parce
+que l’adoration servile vous grise jusqu’à la
+démence.</p>
+
+<p>Un soir, je recevais chez moi, en garçon, des
+amis qui n’étaient que des inconnus, des passants
+mais qui me recevaient chez eux, de la même
+façon sans cérémonie, des camarades du cercle,
+des gens qu’on rencontre dans des salons, des
+théâtres, qui allaient au jour de ma femme et qui
+me rencontraient au jour de la leur. L’été on se
+retrouvait sur les plages en vogue, l’hiver on se
+saluait dans certain promenoir. A Paris, le monde
+est toujours une quantité sans qualité très décisive
+et on ignore le nom de son meilleur ami.</p>
+
+<p>Mon fumoir était assez loin des appartements
+de ma femme pour qu’on ne pût entendre le bruit
+de ce qu’on dirait. Quand je recevais ainsi elle
+s’abstenait de paraître mais elle blâmait indirectement
+cette manière de se servir de ma liberté.
+Elle aurait bien préféré, en ce temps-là, me voir
+sortir parce que je ne sortais pas Clara, d’où son
+infériorité vis-à-vis de la maîtresse de la maison !</p>
+
+<p>Les conversations, assez vives, dans le mauvais
+sens du mot, roulaient surtout sur les scandales
+et les potins de boudoirs. Il y avait un journaliste
+qui essayait le poison de ses nouvelles à
+la main en commençant toujours ainsi : « Je
+disais, hier, au duc de Dino », lequel me semblait
+le comble du grotesque. J’ai fort peu connu de
+gens de lettres. N’étant pas de leur milieu je suis
+mal placé pour les juger ; cependant, ils m’ont
+fait l’effet, généralement, de personnages qui ne
+mangent pas leur potage comme les autres et
+insistent un peu trop sur le décor de la vaisselle.</p>
+
+<p>Le plus jeune de tous ces hommes, je leur
+plaisais par ma gaîté factice, une gaîté prête à
+toutes les ripostes, qui se levait cyniquement
+toute nue du milieu de leurs phrases entortillées,
+compliquées, et exécutait des bonds désordonnés
+les forçant à cligner des yeux en vieux
+messieurs devant le soleil cru du matin. Et puis,
+enfin, je ne portais pas de moustaches…</p>
+
+<p>— Il n’y a pas de femmes qui résistent à la fortune,
+déclara lourdement un gros commerçant,
+et, en amour, le nerf de la guerre, c’est l’argent,
+pour la grue, pour la femme du monde et aussi
+pour la plus aimante des maîtresses. Je fais le pari,
+tout laid, tout chauve que je suis, de l’emporter
+sur un adonis rien qu’en y mettant le temps
+et le prix. C’est une question de patience.</p>
+
+<p>Je me mis à rire, malgré la vulgarité de ce
+marchand.</p>
+
+<p>— Je tiens le pari, cher monsieur. J’ai, justement,
+dans une cage un oiseau rare et je voudrais
+bien en connaître la valeur. Très jeune, trop
+jeune, je n’ai pas d’expérience sur la fidélité des
+femmes. Ayant faim, je me suis trouvé en présence
+du plus appétissant des morceaux et je ne lui ai
+rien offert que moi-même, pour lui demander la
+permission de le dévorer. Je n’ai pas encore
+touché à vos fruits, enveloppés d’ouate, des étalages
+parisiens… mais je prétends que ma pêche
+de plein vent est inestimable, c’est-à-dire qu’on
+ne l’achètera pas, au moins sans mon consentement.</p>
+
+<p>Il y eut un silence stupéfait. On me savait marié
+à une provinciale assez peu séduisante, plus âgée
+que moi, de réputation prude (!) et on se demandait
+pourquoi je risquais une scène de ménage si,
+par hasard, ces singuliers propos lui étaient rapportés.</p>
+
+<p>— Fichtre ! murmura le journaliste… vous
+avez l’aplomb du… <i>viol</i> à l’étalage, si vous n’êtes
+pas cambrioleur de profession !</p>
+
+<p>— Je ne vole pas, je me restitue à moi-même,
+tout m’appartient quand j’ai pris, répliquai-je en
+serrant un peu les mots.</p>
+
+<p>— Ça ne se discute pas quand on a des amis
+dans <i>les gens d’armes</i>, fit en riant un charmant
+garçon, M. de la Feuillangère, qui n’aimait pas
+voir s’envenimer les discussions de ce genre.</p>
+
+<p>— Dormoy, déclara le gros commerçant, pas
+plus bête qu’un autre, ne vous amusez pas à faire
+siffler tous les merles de votre imagination et
+montrez-nous votre grive, si vous l’avez.</p>
+
+<p>Je fis venir le valet de chambre, le très laid bonhomme
+qui nous passait les rafraîchissements
+dans ces sortes de circonstances et je lui dis, très
+naturellement :</p>
+
+<p>— Demandez à Mlle Clara de venir pour
+m’apporter la boîte des havanes du dernier envoi.
+Elle est seule à savoir où ils sont.</p>
+
+<p>François me regarda, allongeant un peu sa lèvre
+supérieure en bec de lièvre comme chaque fois
+que je le scandalisais, puis il tourna les talons.</p>
+
+<p>Un quart d’heure s’écoula. J’étais bien sûr que
+mon oiseau se lissait les plumes, prêt à venir, sans
+aucune hésitation, à tire-d’ailes, puisque je l’appelais.</p>
+
+<p>Un silence religieux planait. Tous les hommes
+tendaient leur masque, un peu crispé, vers les
+plis de la portière du fumoir. Une atmosphère
+opaque ternissait les lumières, et, des cendriers
+épars au milieu des plateaux supportant liqueurs
+variées et petits fours montaient, droits, des filets
+minces, odorants comme l’encens de la chapelle
+laïque ! Ce numéro de soirée, sans cérémonie,
+obtenait tout à coup un succès de curiosité d’une
+saveur très spéciale.</p>
+
+<p>On commençait à s’amuser tout bas.</p>
+
+<p>… Elle entra, portant un coffret, comme Pandore.
+Son buste se détachait, plus élégant sous le
+tablier blanc de ce qu’il semblait caressé par les
+tentacules arachnéennes de la dentelle précieuse et,
+de la jupe courte et bouffante, le galbe pur de la
+jambe ressortait sous un bas de soie immaculé,
+tendant le pied, bien fait, dans le soulier de velours
+bouclé d’argent. Elle avait, dans le papillon léger
+qui ornait ses cheveux frisés courts, deux antennes
+de diamants, deux gouttes d’eau sur une tige.
+Son visage, pâli et amenuisé par la passion, resplendissait
+de l’unique beauté de sa carnation
+pure, ni fard ni poudre ne le tachait, et ses yeux
+luisants, aux prunelles dilatées, le vernis naturel
+de sa bouche, aux coins retroussés en pagode chinoise,
+la rendaient vraiment extraordinaire. Malgré
+moi, je pensais : « S’ils voyaient le reste ! » roi
+Candaule assez dépourvu du préjugé bourgeois.</p>
+
+<p>Sans aucune émotion, en pénétrant parmi ces
+hommes qu’elle ne connaissait pas, elle vint à moi
+pour me donner le coffret :</p>
+
+<p>— J’avais pourtant prévenu monsieur que je
+les avais serrés dans la petite armoire Louis XV,
+murmura-t-elle inquiète de ce qu’on pût la croire
+coupable de négligence.</p>
+
+<p>Puis comme je lui souriais, les yeux attachés
+sur les siens, elle me sourit aussi, retroussant
+davantage sa bouche aux coins de pagode chinoise,
+et on vit briller ses menues dents irrégulières
+et cruellement blanches comme celles de la
+martre, le plus joli des petits carnassiers.</p>
+
+<p>Le silence continuait, mais on ne s’amusait plus.
+Le même mouvement d’admiration qui avait agité
+ces hommes se changea en mouvement de haine
+involontaire contre moi.</p>
+
+<p>Le gros marchand, M. Despaux-Larrier, me
+souffla très brusquement :</p>
+
+<p>— J’espère, monsieur Dormoy, que vous ne
+tenez plus le pari… ou vous seriez fou ! Ça vaut
+toutes les fortunes.</p>
+
+<p>— Au contraire. La possession d’un objet, du
+plus charmant des objets, n’implique pas son
+internement dans une vitrine, cher monsieur.</p>
+
+<p>— Voyons, fit la Feuillangère très anxieux,
+quand on collectionne de pareils bibelots, on y tient.
+Dormoy, n’exagérez pas.</p>
+
+<p>— Eh bien ! déclara le journaliste, je prédis à
+Mademoiselle un succès étourdissant le jour où elle
+jouera les commères de revue (il fredonna sur un
+air à la mode) : « Prends-moi, je me donne, prends-moi,
+je me donne ! C’est moi la petite bon… ne. »</p>
+
+<p>Étourdie par l’atmosphère qu’elle devina saturée
+d’électricité, Clara baissa les yeux, éteignit son sourire
+naïf, mais elle attendit un ordre pour se retirer.</p>
+
+<p>— Clara, lui dis-je affectueusement, voulez-vous
+présenter ces cigares à monsieur, c’est pour lui
+que je vous les ai demandés. Choisissez-en un
+vous-même. Vous vous y connaissez. Allumez-le
+et essayez-le avant de l’offrir. Tenez, voici du feu.</p>
+
+<p>Et je lui tendis le mien, après en avoir secoué
+la cendre.</p>
+
+<p>Elle eut un peu de rose à la naissance du col et
+cela lui monta en aurore jusqu’aux joues. Elle
+puisa dans le coffret, attentive à faire craquer
+chaque cigare sous ses doigts habiles, très soignés,
+sans une bague, et elle soupira :</p>
+
+<p>— Monsieur veut me montrer sotte. Je ne saurais
+pas.</p>
+
+<p>C’était un langage si neuf pour les blasés de
+l’assistance qu’il y eut un murmure d’indignation.</p>
+
+<p>— Mon enfant, dit le gros Despaux-Larrier,
+vous avez un maître vraiment féroce. Je vous
+remercie pour… l’intention et voici pour le cigare :</p>
+
+<p>Il lui tendit un billet de cinq cents francs. On
+haletait.</p>
+
+<p>— Monsieur est bien bon, mais les cigares sont
+à monsieur Henri, et je n’ai pas le droit de les
+vendre.</p>
+
+<p>Le malheureux avala de travers une coupe
+emplie d’un liquide chaud qui lui fut versé par
+mon valet de chambre complètement désemparé
+et qui essayait d’une diversion.</p>
+
+<p>— Je vous permets d’accepter, Clara. Je ne
+vous donne jamais rien de ce genre, mais ce n’est
+pas une raison pour vous en priver.</p>
+
+<p>La Feuillangère me donna, lui, un coup de
+coude en grondant d’une voix frémissante d’agacement :</p>
+
+<p>— Dormoy, vous allez si loin que j’ai envie de
+vous rappeler à l’ordre. Voyez-vous votre femme
+tombant au milieu de cette… parade !</p>
+
+<p>— Mon cher ami, ça l’étonnerait moins… que
+le pari. Clara, continuai-je imperturbablement et
+comme si je m’adressais à un joli chien savant
+pour le préparer à un nouvel exercice, j’ai dit à
+ces messieurs que vous aimiez follement les parfums…
+naturels et que vous ne tolériez que ceux-là
+dans votre corsage. Quelle est l’odeur de cette
+nuit ? Voulez-vous me l’apprendre, puisque je
+l’ignore ?…</p>
+
+<p>La riposte partit comme un jet de vaporisateur
+et me chatouilla le visage en dépit de mon air
+flegmatique :</p>
+
+<p>— Monsieur est donc si pressé !</p>
+
+<p>Et elle soutint l’insolence de tous les regards
+avec un sourire terrible qui mordait le mien.</p>
+
+<p>Clara ne redoutait autour de moi que les femmes.
+Sa jalousie, soigneusement cachée, lui aurait fait
+commettre des crimes pour afficher son humble
+amour. Depuis longtemps elle cherchait l’occasion
+de crier à n’importe qui : <i>je lui appartiens</i>. Je
+savais cette manie presque maladive et qu’elle
+n’aurait jamais osé satisfaire sans mon autorisation.
+Hélas, j’en abusais parce que je me détachais
+d’elle, justement. Ce n’était qu’une servante, après
+tout, le type idéal de la femme d’amour, l’animale
+par excellence mais… ma fringale s’apaisait. Je
+rêvais l’aventure.</p>
+
+<p>— Alors… dis-je froidement après deux minutes
+d’angoisse où l’on vit passer le joli visage par
+toutes les nuances de la plus poignante anxiété, il
+me semble que vous me faites attendre ?</p>
+
+<p>Elle se dressa sur les pointes, les prunelles
+extraordinairement dilatées, regardant son maître
+comme on regarderait la mort en face, et d’un
+geste merveilleusement chaste elle abattit la
+bavette de son tablier de dentelles, ouvrit son
+corsage d’où s’échappa toute une jonchée de narcisses.
+Ce fut à peine si on put entrevoir la merveille
+de ses seins tenant ferme et boutonnés de
+corail à sa poitrine comme une cuirasse de velours
+blanc.</p>
+
+<p>Elle ne portait point de corset.</p>
+
+<p>— Pourquoi m’avez-vous obéi, Clara ? lui dis-je
+d’un ton sévère et que voulez-vous que pensent
+ces messieurs d’une créature aussi peu maîtresse
+d’elle ?</p>
+
+<p>— Que je suis la vôtre, monsieur Henri, ce qui
+vous fera peut-être honte… mais, moi, du moment
+que monsieur le permet…</p>
+
+<p>Et elle se retira dans une ondulation des
+hanches d’une insolence véritablement superbe.</p>
+
+<p>Personne ne parlait, personne ne buvait et l’on
+ne songeait plus qu’au vestiaire… où on pourrait
+peut-être la retrouver en reprenant son pardessus.</p>
+
+<p>Ce fut notre dernière nuit d’adultère sous le
+toit conjugal, et si Despaux-Larrier perdit son
+pari, plus tard, il offrit sa fortune, me dit-on.
+Quant à ce charmant Paul de la Feuillangère, il
+me gratifia d’un coup d’épée dans le bras, en
+séton, pour m’apprendre la courtoisie que nous
+devons aux filles qui nous servent avec fidélité,
+une race de domestiques de plus en plus rare. Au
+fond, je ne l’avais certainement pas volé… à l’étalage
+de mes très vilains sentiments. Cela ne fit
+qu’augmenter notre mutuelle sympathie et mon
+désir de perfectionner mon tir.</p>
+
+<p>— Vous êtes un monstre ! déclara-t-il en riant
+lorsque cette affaire fut terminée à notre entière
+satisfaction.</p>
+
+<p>— Oh ! vous n’êtes pas le premier à vous en
+apercevoir.</p>
+
+<p>— Ni <i>la dernière</i> ! ajouta-t-il sans aucune équivoque,
+car c’était bien le garçon le plus sain de
+tout notre milieu.</p>
+
+<p>Au lendemain de cette histoire il y eut un entrefilet
+dans un quelconque journal amusant. On
+m’accusait d’avoir montré des marionnettes, genre
+Karagueuz, dans le boudoir d’une princesse turque.
+On fumait de l’opium et des nègres, seulement
+vêtus d’un pagne, servaient des sorbets à la rose.</p>
+
+<p>Reproduit vingt fois, l’écho finit par se rapprocher
+de la réalité : on m’accusait, dans la dernière
+coupure, d’avoir fait se déshabiller une actrice de
+café-concert, en costume de soubrette, dans <i>ma
+garçonnière</i>. Les allusions devenaient transparentes
+comme des cartes.</p>
+
+<p>— Ah ! non, criai-je en jetant le journal sur la
+table du salon où Lucienne, de son côté, feuilletait
+des revues. Je ne vais pas tolérer ce mot-là. Ils
+rectifieront, voilà tout.</p>
+
+<p>— Quel mot ? interrogea ma femme, tressaillant
+parce que j’étais vraiment en colère.</p>
+
+<p>— Imaginez, ma chère amie, qu’un idiot de
+journaliste prétend que j’ai une <i>garçonnière</i>, moi,
+un homme marié…</p>
+
+<p>— … Eh bien, fit-elle raillant et tremblant de
+tous ses membres, cela me semble indiqué pour
+un homme marié qui veut coucher ailleurs que
+chez lui ?</p>
+
+<p>— Mais, pas du tout. Vous ne comprenez pas.
+On prétend que cette <i>garçonnière</i> est ici, à mon
+domicile légal… c’est une infraction à la loi de la
+plus élémentaire politesse. On n’installe pas une
+<i>garçonnière</i> dans la maison qu’on habite avec sa
+femme. Je ne leur passerai pas un pareil manque
+d’usage. Donnez-moi tout de suite de quoi leur
+écrire.</p>
+
+<p>Et quand j’eus terminé ce billet un peu stupéfiant,
+elle se mit à le lire par-dessus mon épaule :</p>
+
+<p>« Monsieur le rédacteur de l’<i>Écho mondain</i> :</p>
+
+<p>« Votre renseignement est complètement
+inexact : ma <i>garçonnière</i> ne peut en aucune façon
+être située telle rue, tel numéro, puisque madame
+Lucienne Dormoy, ma femme légitime, habite, avec
+moi, telle rue, tel numéro. Je n’ai aucune <i>garçonnière</i>
+et je vous prie de le publier. Quant au reste
+de l’article, il me paraît aussi stupide que vraisemblable. »</p>
+
+<p>— Henri ? soupira Lucienne, je vous remercie
+malgré le mot de la fin.</p>
+
+<p>— Ne me remerciez pas, Lucienne, il est tout
+naturel que je fasse respecter votre nom puisque
+c’est le mien.</p>
+
+<p>— Henri ! Henri ! Prenez garde ! Le désespoir
+d’un amour méconnu peut me conduire… jusqu’à
+la vengeance amoureuse la plus facile : vous
+tromper… en dépit du nom que je porte.</p>
+
+<p>— Facile ? dis-je en la regardant de travers.
+Mais c’était trop odieux et je ne fis que l’effleurer
+de cette injure : la trouver toujours aussi laide,
+car ce n’était point tout à fait exact.</p>
+
+<p>— Non, chère amie, ajoutai-je, vous ne ferez
+pas cela parce que vous m’aimez toujours, d’abord,
+et qu’ensuite vous avez la province dans le sang.
+Il est fort compliqué de devenir aussi parisienne.
+Nous avons à peine cinq ans de mariage. Attendez
+la trentaine. Reposez-vous de vos couches qui
+furent, paraît-il, douloureuses au point de vous
+abîmer… sensuellement parlant, et quand vous
+aurez retrouvé tous… vos moyens, alors… nous
+divorcerons.</p>
+
+<p>— Jamais, Henri, jamais ! J’ai commis des
+crimes pour vous obtenir. Je vous garderai,
+malgré vous, malgré moi… dussé-je en arriver à
+l’amour platonique ! Qu’est-ce qui vous a dit que
+mes couches ?…</p>
+
+<p>— C’est votre femme de chambre.</p>
+
+<p>— Oh ! cette fille… je finirai par la tuer.</p>
+
+<p>— L’amour platonique… mais vous avez eu le
+cri du cœur, ma pauvre Lucienne ?</p>
+
+<p>— Comme vous, n’ai-je pas été à l’école de
+l’abbé Armand de Sembleuse ?</p>
+
+<p>Un instant, j’envoyai au plafond ma fumée
+dans un affreux silence. Des roses, sur une console,
+pleuraient mollement leurs pétales, une
+douceur régnait autour de nous, une douceur
+faite de toutes les morts consenties, de tous les
+renoncements, de toutes les tortures de tous nos
+sens. Roulé dans le divan bas où je fumais, enseveli
+dans la tombe de mon luxe de femme à
+jamais prostituée par une autre femme, <i>l’amie
+de pension</i>, je songeais à mon cœur écrasé pour
+lui fournir le parfum préféré de sa couche conjugale.
+Elle dormait avec mes mouchoirs, avec mes
+vêtements de nuit et c’était Clara qui les dérobait
+à mon cabinet de toilette ou dans ma salle de bain.
+Je savais. Je tolérais. On me racontait.</p>
+
+<p>— Lucienne ! soufflai-je en m’étirant les bras,
+les mains tordues. Pourquoi diable ne vous décidez-vous
+pas à m’assassiner ? Vous me rendriez tellement
+service.</p>
+
+<p>Elle était à genoux, près de moi, derrière le
+coussin qui me soutenait la tête et je voyais, dans
+un miroir de Venise, devant moi, qu’elle embrassait
+mes cheveux si discrètement, que je n’aurais
+jamais pu le croire si je ne l’avais constaté.</p>
+
+<p>— Non, Henri, je vous aimerai jusqu’à la fin de
+votre mère, heure où je sais que vous aurez alors
+la force de me répudier, car vous n’aurez plus peur
+de moi… pour elle.</p>
+
+<p>— Qui donc vous a dévoilé cela, Lucienne ?
+grondai-je avec un douloureux frisson.</p>
+
+<p>— <i>Votre femme de chambre</i>, Henri ! La fameuse
+soubrette de l’<i>Écho mondain</i> qu’on déshabille
+devant tous les camarades de la garçonnière.</p>
+
+<p>— Ah ! criai-je furieusement dressé dans mes
+coussins, énervé par les contacts voluptueux des
+soieries, de ses lèvres empourprées que je devinais
+sans les sentir, faites-la venir que je la punisse
+devant vous pour son odieuse conduite de chienne
+qui rapporte. Sonnez, dites, et vous allez voir.</p>
+
+<p>— Henri, vous m’effrayez.</p>
+
+<p>— Voulez-vous m’obéir, oui ou non ?</p>
+
+<p>Elle toucha un timbre. Nous attendîmes, immobiles,
+dans une effrayante tranquillité. J’étais
+assis, tenant mon genou à mains croisées, les
+lèvres mordues par une telle intensité de rage que
+je goûtais ma propre chair. Elle, debout, appuyée
+au divan, me respirait, littéralement ivre d’une
+volupté de fauve qui la rendait presque belle.
+Coiffée bas, ses cheveux bruns en frange ombraient
+son front trop bombé et adoucissaient son regard
+perçant. Sa robe de mousseline de soie rose l’enveloppait
+comme d’un reflet de soleil à l’agonie et
+elle avait tellement de bagues et de bijoux que
+dans la pénombre du miroir (c’est tout ce que je
+pouvais voir d’elle) on aurait juré une flamme qui
+me léchait… à distance convenable. J’allumai un
+autre cigare pour tromper l’attente infernale. Je
+pensais que si je ne me levais pas, si je n’essayais
+pas de rompre le mauvais sortilège… Enfin, Clara
+pénétra dans le salon, toujours discrète et humble,
+jolie cent fois plus que la maîtresse de la maison.
+Chose étrange, son humilité mit le comble à ma
+colère. Que lui dire ? Par où entamer cette diatribe ?
+Comment lui reprocher des cruautés qui
+n’avaient pas de nom en aucune langue et qu’elle
+envenimait en les trempant dans le flux et le
+reflux de notre haine ?</p>
+
+<p>— Clara, dis-je d’une voix basse qui me déchirait,
+vous avez montré votre poitrine à un homme
+qui vous a offert de l’argent. Les journaux le proclament
+et madame le sait.</p>
+
+<p>Je riais. Elle me regardait tristement. La femme
+légitime dominait dans ce salon et la maîtresse
+n’avait plus de droit de se défendre.</p>
+
+<p>— Je n’ai pas accepté le billet de banque de cet
+homme malgré la permission de monsieur. Je
+peux le jurer à madame.</p>
+
+<p>— Oui, mais il a vu ta poitrine, et qui m’assure,
+maintenant, que tu n’étais pas très contente de la
+lui montrer ?</p>
+
+<p>Elle eut un sourire involontaire. Cela lui paraissait
+encore très bon d’être tutoyée devant <i>l’autre</i>,
+mais elle ne voulut pas me suivre sur ce terrain-là.
+J’ignore pourquoi, en jetant un regard de coin
+à ce miroir de Venise, celui-là même que j’avais
+rapporté d’un certain voyage au pays des chimères,
+j’entendis la voix lointaine qui s’était tue, chanter
+dans ma mémoire : « Le feu purifie tout ! »</p>
+
+<p>— Ouvre ton corsage, lui ordonnai-je brutalement.</p>
+
+<p>— Oh ! monsieur veut connaître le parfum de
+cette nuit ?… Ce sont des roses rouges, aussi
+rouges que la chambre de madame.</p>
+
+<p>Elle ouvrit son corsage avec une belle impudeur,
+tout en fermant les yeux.</p>
+
+<p>Alors, ayant fait tirer mon cigare, je l’appuyai
+de toutes mes forces entre les deux seins de
+velours blanc.</p>
+
+<p>Ce fut ma femme qui s’évanouit… probablement
+de la joie diabolique d’avoir entendu grésiller la
+chair.</p>
+
+<p>— Fais revenir madame à elle, Clara, et surtout
+ne pleure pas. Elle serait trop contente !</p>
+
+<p>… Oh ! l’aventure, la bonne aventure, la belle
+aventure. S’en aller, libre, jeune, bien portant,
+vers la femme qu’on ne connaît pas, qui sera toujours
+la même femme (car elles ne diffèrent pas
+beaucoup) mais qu’on ne sera peut-être pas justement
+à cause de ça obligé de revoir… L’aventure,
+toujours la même aventure, mais l’autre
+pays, sinon le même ciel !</p>
+
+<p>… J’ai renvoyé la voiture et je vais en flânant
+jusqu’à cette rue tranquille où demeure la marquise
+de Vailly. Elle a un hôtel entre cour et jardin.
+Elle m’a prié de passer par la petite porte
+d’entrée (déjà les petites entrées, madame ?) parce
+que ses gens sont partis pour lui préparer sa villégiature.
+On est en juillet, Paris brûle la plante
+des pieds de ceux qui s’y promènent encore. On
+croise des filles que l’on sent toutes nues sous des
+peignoirs de linon et des concierges graves qui,
+installés sur le devant de leur loge, barrent le
+trottoir de toute leur importance bavarde.</p>
+
+<p>Je vais droit devant moi comme quelqu’un qui
+sait où il va, mais ce que je trouve délicieux c’est
+que je ne le sais pas du tout ! Je suis à la fois si
+jeune et si vieux, que je suis tenté, comme un
+gamin par le fruit entrevu dans les branches et
+que je réfléchis, très méthodiquement, à la
+manière de le faire tomber. Je ne puis pas être
+amoureux parce que l’état d’amour empêche de
+voir et de comprendre. J’ai remplacé la formule
+un peu banale du : <i>je vous aime</i> par celle-ci : <i>je
+veux</i> que je change en : <i>voulez-vous</i> ? par pure
+politesse quand la dame en vaut la peine.</p>
+
+<p>Voici trois ou quatre fois que ça me réussit.
+Aimer une personne, c’est l’attendre. Quel métier
+de dupe ! D’ailleurs, je suis d’une politesse qui
+s’exagère selon les circonstances et je ne leur
+manque jamais de respect. Ce qui me sauve du
+ridicule de la fatuité, c’est que je me livre à l’aventure
+par plaisir de risquer de me casser les reins
+de toutes les façons. Je n’admets pas la peur des
+entourages ou la crainte de déplaire. Seulement,
+je ne daigne pas m’occuper des femmes connues,
+courues, ou tarifées, parce que ce n’est pas l’aventure
+et on n’y peut pas espérer trouver ce que je
+cherche : un impossible, quelque chose qui puisse
+me valoir.</p>
+
+<p>Je suis un très beau garçon, je le sais, on le
+sait. Il n’a pas fallu plus de trois ou quatre liaisons
+élégantes et d’un duel un peu scandaleux
+pour défrayer la chronique mondaine, me poser
+en héros mystérieux qui est le prisonnier volontaire
+d’un mariage riche, vit comme un célibataire,
+reçoit très bien, se bat volontiers, n’a pas d’autre
+raison de vivre que faire l’amour, ce qui est certainement,
+à notre époque positive, une originale
+conception de l’existence. Je ne tiens pas à réagir
+contre mes mauvaises réputations. Rien ne me
+touche, rien ne m’émeut en dehors de ma chasse.
+Je suis sur la piste de mon gibier comme les autres
+sont sur la piste d’une affaire. Pourvu que mes
+revenus suffisent à lutter de… générosité avec
+Lucienne, tout me semble indifférent pour le reste
+de mon train de maison. Il faut avouer que
+Lucienne est surtout effrayante par ses cadeaux.
+C’est elle qui a meublé mon appartement où elle
+n’entre jamais et elle y a dépensé des sommes
+folles de sa bourse particulière. Heureusement
+que <i>notre</i> fille de chambre, par ses aveux
+coutumiers, m’a permis de régler mes… différences.
+Lucienne aime les bijoux, elle en a et
+en aura. Je me fais l’effet, souvent, <i>d’écraser
+Tarpéia</i> ! Bagues, colliers, bracelets, tout lui pleut
+sur les épaules et je saisis l’occasion de tous les
+anniversaires pour la combler. Elle ne me remercie
+qu’en public, et pour cause, mais elle a souvent le
+geste furieux qui refuse pendant qu’elle s’efforce de
+sourire gracieusement. Ce raffinement de cruauté
+l’exaspère car elle ne peut pas me reprocher de
+l’oublier.</p>
+
+<p>Oh ! non, je ne l’oublie pas ! Et quand maman
+sera morte…</p>
+
+<p>Maman, la marquise de Vailly vous a connue
+quand elle était une petite fille, elle me l’a dit et
+elle m’a longuement parlé, lors de son dernier
+thé du printemps, de la couleur inouïe de vos yeux,
+de vos yeux sans fond comme le ciel, de vos yeux
+vides ! Je me propose d’être d’une courtoisie exemplaire…
+La marquise de Vailly est une dévote
+parisienne, un très curieux échantillon de l’espèce
+féminine dit : honnête femme. La Feuillangère,
+mon meilleur camarade, lui a fait la cour
+assidument. Il m’a déclaré, très nature, que ça
+l’embêtait parce qu’il ne voyait plus que le viol en
+perspective. Alors, il se retirait pour ne pas
+s’exposer à cette fâcheuse extrémité.</p>
+
+<p>— Moi, vous savez, je n’ai pas du tout votre
+tempérament de séducteur. J’ai horreur des manifestations
+brutales.</p>
+
+<p>Où ce nigaud a-t-il vu que je suis un séducteur,
+mon Dieu, moi qu’on a toujours séduit ? Enfin, je
+vais essayer de corriger le défaut des chiens.</p>
+
+<p>— Vous avez un système, vous ? a demandé le
+naïf.</p>
+
+<p>— Aucun système, à moins que ne pas aimer
+autre chose que l’<i>aventure</i> en soit un.</p>
+
+<p>J’ai vu la marquise de Vailly plusieurs fois.
+Elle est venue à la dernière soirée de ma femme
+et je l’ai attentivement étudiée. C’est au physique
+une jolie personne de trente ans, à peine plus âgée
+que moi de quelques années. Elle est brune, avec
+une peau de blonde, saine, des yeux marrons,
+très soyeux de cils et de sourcils, des yeux comme
+en fourrure qui sont mi-clos parce qu’elle est
+myope, je crois. Elle s’habille bien, simplement,
+en tailleur sombre, le jour, le soir, en décolletés
+hardis qui demeurent chastes parce qu’elle les
+porte avec une aisance indifférente. C’est une
+fausse maigre, élancée, très faite, mais je la soupçonne
+facticement coquette, comme on le serait
+dans un costume brillant juste le temps de débiter
+un rôle. Elle est mariée à un monsieur fort distant
+qui possède une écurie de courses et la maîtresse
+<i>en ville</i> de rigueur. Cela forme un couple très uni.
+Ceux-là ne se font pas de cadeaux et madame a
+attendu, dit-on, un enfant de son mari, seul présent
+qu’elle en espérait et qu’elle n’en a pas obtenu,
+le personnage étant un peu rassis, je crois, sous
+le rapport du pain de ménage.</p>
+
+<p>Nous avons un flirt qui n’avance pas. Elle me
+parle de ses bonnes œuvres et je lui parle de mes
+mauvaises actions, mais nous n’y mettons pas la
+moindre flamme. Ce qui m’amuserait ce serait de
+baiser ses yeux marrons, <i>sans plus</i>. Seulement,
+pour y arriver, il me faudra passer par son lit !
+Jamais elle ne consentirait à la jolie volupté d’un
+baiser… amusant sans la gravité de l’acte complet.
+C’est une femme sérieuse, qui ne détaille pas.</p>
+
+<p>J’ai eu la bonne fortune d’une réception particulière
+à cause d’un lit d’hospitalité (qui n’est pas
+du tout le sien) à fonder dans une crèche. La
+Feuillangère y participe sans un enthousiasme
+délirant, moi j’ai eu l’air d’être intéressé par cette
+fondation. Si l’enfant Jésus qu’on mettra là-dedans
+est mon premier amour normal pour une femme,
+j’en serai vraiment ravi.</p>
+
+<p>Il faut signer des paperasses, assister à un
+comité d’initiative qui ne décidera rien et dépenser…
+un peu moins que pour acheter un tablier
+de bonne à tout faire ou des fleurs.</p>
+
+<p>Je suis arrivé à la petite grille du jardin. Un
+domestique sans livrée vient m’ouvrir. Il me fait
+passer par une allée bordée de buis, cela me rappelle
+un sinistre jardin de province et aussi des
+tombes proprement entretenues. Excellente disposition
+pour fonder un lit d’hôpital ! Malgré la chaleur
+lourde, j’ai froid au cerveau. Je me regarde
+un instant dans la haute porte de glace qui conduit
+au dernier salon encore ouvert où je dois l’attendre.</p>
+
+<p>Je suis en été clair, un gris beige un peu hardi,
+d’un drap flou, très ample, presque flanelle de
+plage. Mon veston s’ouvre sur du linge bleu, une
+cravate d’un bleu aussi pâle que le linge, une
+perle qui est sortie pour moi d’une collection
+bien lancée et des souliers gris, un peu bas sur
+des chaussettes bleues, d’une soie tramée de blanc
+d’argent. Rien ne me gêne et si j’ai pris un pardessus-cape
+plus foncé, la doublure de ce pardessus
+est tellement molle, tellement tissu de soirée que
+je le porte pour me donner un reflet féminin absolument
+inutile. Je suis ou je parais grand, large
+de poitrine. Depuis que je n’ai plus de cœur c’est
+étonnant comme mon thorax s’est élargi. Mon
+visage est toujours étrange à cause de mes yeux
+très durs sous la perpétuelle caresse de mes cils
+noirs. Je suis toujours un blond foncé, cuivré,
+un peu, aux cheveux libres, mais dégageant la
+nuque, rasés en pointe nettement. Mes cheveux
+sont très intelligents. Ils sont à la fois
+très épais et très fins. On en fait tout ce qu’on
+veut. Mon teint est resté celui d’un gamin sans
+moustache, pourtant j’ai gagné, à des lèvres
+savantes, une bouche féroce, fine et sinueuse qui
+sait mordre à tout sans y toucher. Seulement
+quand elle rit elle désarme le voisin et attendrit la
+voisine.</p>
+
+<p>— Il est insupportable ! dit-on de moi.</p>
+
+<p>C’était, hélas ! le mot de ma mère.</p>
+
+<p>Au fond, est-ce qu’être beau, originalement
+beau, ne peut pas consoler ? Je vais le savoir…
+encore une fois. Et puis ?…</p>
+
+<p>Ce petit salon est obscur. Il y a de quoi écrire
+au milieu et, dans un coin, sur un dressoir-crédence,
+tout un étalage de petits gâteaux, de rafraîchissements
+bons à incendier l’estomac. Je jette
+mon feutre, gris-souris, n’importe où, je me recoiffe
+devant un miroir ancien qui me retourne mon
+teint en vert-pomme et, de mauvaise humeur, je
+me mets à piller les assiettes.</p>
+
+<p>Elle est entrée sans que je l’entende.</p>
+
+<p>— Bon appétit, monsieur Dormoy, fait-elle avec
+un rire franc qui dénote une conscience calme.
+Au moins, vous aimez les gâteaux, vous, qui prétendez
+ne pas aimer grand’chose.</p>
+
+<p>Je me retourne, un peu confus :</p>
+
+<p>— J’avoue, je suis gourmand.</p>
+
+<p>— Un enfant gâté ?</p>
+
+<p>Pourquoi a-t-elle dit cela ? Ce fut le mot d’Armand
+de Sembleuse… la première fois.</p>
+
+<p>Je prends sa main que j’effleure respectueusement
+et je la regarde entre mes cils.</p>
+
+<p>Elle est en robe blanche, un voile de soie tout
+uni, ouverte avec deux pans de fichu noués derrière
+la taille en longue ceinture. Un fil de perles
+au cou, ses cheveux serrés sous un ruban blanc
+très pensionnaire. Mais, elle est aussi de mauvaise
+humeur. Je suis arrivé le premier. Il doit
+y avoir Despaux-Larrier, le fidèle la Feuillangère
+et un autre, un industriel qui s’est inscrit pour le
+billet de mille de la courtoisie traditionnelle.</p>
+
+<p>— Vous savez que je ne compte pas beaucoup
+sur nos… actionnaires.</p>
+
+<p>— Tant mieux ! Quand ces messieurs m’expliquent
+le fonctionnement de leur hospice je n’y
+comprends rien du tout. Vous allez sans doute me
+raconter ça plus clairement. (Je me recule un peu
+et je la contemple :) Comme le blanc vous va bien,
+le jour, alors qu’il est si difficile à porter.</p>
+
+<p>— Je vous en prie, ne recommencez pas. L’autre
+soir vous avez failli me donner terriblement sur
+les nerfs, chez ce notaire.</p>
+
+<p>— Dame, chère présidente, nous avions tellement
+l’air de signer un contrat de mariage… je
+m’imaginais la fiancée ayant trois fiancés de sorte
+qu’aujourd’hui comme je suis tout seul, je vais
+me faire l’effet… du mari, ce qui sera encore plus
+drôle.</p>
+
+<p>— Vous ne serez jamais un moment sérieux.</p>
+
+<p>Le domestique entre avec un télégramme sur
+un plateau.</p>
+
+<p>— Bon ! Despaux-Larrier est parti hier pour
+Trouville et comme La Feuillangère a écrit ce
+matin pour s’excuser… (Elle en aurait presque les
+larmes aux yeux.)</p>
+
+<p>— Voyons, chère madame, tout est en bonne
+voie. Le lit est fondé. Nous n’allons pas le…
+défaire, je pense ? A la rentrée nous l’installerons
+définitivement. Ce n’est pas en été que les petits
+nouveau-nés sont malades ? Hein ?</p>
+
+<p>— Ah ! taisez-vous, dit-elle d’une voix sourde,
+ne parlez pas comme cela des enfants puisque vous
+ne savez pas ce que c’est. Moi c’est ma vocation
+d’y penser, de prévoir leurs misères et aussi de
+travailler pour eux ! Mme Dormoy n’a pas d’enfant
+et elle doit bien en souffrir. Suis-je indiscrète
+en vous demandant si c’est par principe…</p>
+
+<p>Elle dispose devant moi un goûter qui devait
+être servi pour quatre.</p>
+
+<p>— Aucune indiscrétion. Ma femme et moi nous
+ne voulons pas risquer un second malheur. (Je
+prends un ton de circonstance.) Il y a déjà longtemps,
+au début de notre union, un nouveau-né
+qui n’a même pas été malade parce qu’il n’a pas
+vécu…</p>
+
+<p>Ce que je raconte là sent le sacrilège, mais je
+cache mon émotion de circonstance en mangeant
+des tas de petites choses sucrées, poivrées, parfumées
+et en buvant de l’Asti que j’adore. Je me
+grise un peu. Mme de Vailly devient rêveuse.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que vous pensez de la Feuillangère,
+monsieur Dormoy ? Croyez-vous qu’il continuera
+ses dons annuels. C’est un garçon, lui.
+Les enfants, ça lui est bien égal.</p>
+
+<p>— La Feuillangère s’est inscrit parce qu’il est
+amoureux de vous !</p>
+
+<p>— Naturellement. Vous ne serez jamais sérieux.
+Il vous l’a dit ?</p>
+
+<p>— M. Despaux-Larrier s’est inscrit parce qu’il
+vous désire…</p>
+
+<p>— Ah ! assez, et, vous allez, bien entendu, vous
+inscrire… sur la même liste ?</p>
+
+<p>— Non !</p>
+
+<p>J’ai levé la tête, secoué mes cheveux et je la
+regarde en face. Assise près de moi, sur le même
+canapé bas, elle reçoit ça dans la figure, et comme
+c’est au fond, une très grande dame, son orgueil
+se cabre parce que l’hommage mondain lui est dû,
+sous n’importe quelle forme qu’il puisse se présenter.
+L’amour, de ses aïeules à elle, n’a jamais
+été qu’un baise-main, quant au devoir… Je revois
+vaguement… le pain rassis qu’on a dû lui faire
+manger dans son ménage ! Elle tient au baise-main,
+pourtant.</p>
+
+<p>— Décidément, vous serez impertinent jusqu’à
+la correction, vous ?</p>
+
+<p>Je me rapproche. J’ai mon plan. Il est effarant
+sous le rapport de la stratégie de salon, mais
+ce la Feuillangère fut un idiot. Je me charge
+même de le lui prouver tout de suite.</p>
+
+<p>— Voulez-vous m’écouter, jolie madame aux
+yeux en fourrures ? Je suis, en effet, un impertinent
+correct, quand le sujet en vaut la peine. Être
+amoureux, vous désirer ? Perdre son temps…
+et votre estime. Vous êtes une très honnête femme.
+Ça se voit, ça se respire et votre merveilleuse
+beauté saine est comme le parfum violent de votre
+vertu. Vous n’avez pas eu d’amant et vous n’en
+aurez jamais… à moins…</p>
+
+<p>Elle me regarde, rejetée en arrière, contre des
+coussins orange et ses cheveux noirs y font,
+dans l’ombre du petit salon, une tache d’encre
+presque violette. Elle a rougi, pâli, ses yeux
+papillotent comme sous un coup de magnésium.</p>
+
+<p>Il est clair qu’elle est en train de se tâter pour
+savoir si elle appellera le maître d’hôtel !</p>
+
+<p>— … A moins que quelqu’un, plus fort que votre
+volonté et plus adapté à votre genre de tempérament,
+vous dise loyalement : voilà ce que je veux
+en vous souhaitant. Voulez-vous ?</p>
+
+<p>J’ai songé que le <i>veux-tu</i> n’était pas en situation.</p>
+
+<p>— Oh ! Henri Dormoy, vous êtes un monstre,
+le plus redoutable des monstres, murmure-t-elle
+en regardant la porte.</p>
+
+<p>Je vais à cette porte et je l’ouvre toute grande,
+sur un vestibule, d’ailleurs, désert.</p>
+
+<p>— Maintenant, madame la marquise de Vailly,
+voulez-vous ?</p>
+
+<p>J’ai mis un genou en terre et je tiens ses
+mains jointes dans les miennes. Je la regarde de
+bas en haut sans lui permettre de se dérober à la
+fascination parce que je glisse mes yeux par la
+fente de ses paupières mi-closes. Ah ! les beaux
+yeux ! Si elle voulait, seulement, me laisser baiser
+cela, rien que cela ? Comme ce serait exquis… et
+pas chaste du tout.</p>
+
+<p>— Laissez-moi, Henri, je vous prie de me
+laisser. On peut entrer. Vous êtes complètement
+fou.</p>
+
+<p>— Alors ? Dois-je refermer la porte ?</p>
+
+<p>— Oui, et vous taire.</p>
+
+<p>Je referme la porte <i>à clé</i>. Double tour. Le
+domestique viendra dans une heure pour enlever
+la collation et encore… si on le sonne. Quant aux
+actionnaires, rien à craindre. Je commence à
+m’amuser prodigieusement. Je me tais puisqu’elle
+me l’a ordonné. Je la force à boire dans ma coupe
+et à manger des gâteaux que je lui mets sur la
+bouche avec mes dents. Je ne dis pas un mot et je
+ne lui accorde pas une protestation. Elle rit, elle
+pleure, elle étouffe, elle ne sait plus du tout si
+elle est à une réunion d’actionnaires ou dans le lit
+d’une nouvelle épousée…</p>
+
+<p>Quand elle est plus calme, je l’entends qui murmure
+ceci, textuellement :</p>
+
+<p>— Ah ! Henri, mon bien-aimé, je vais demander
+à Dieu qu’<i>il</i> vous ressemble… seulement promettez-moi
+de ne jamais revenir <i>ou je ne réponds
+pas de ma vertu</i> !</p>
+
+<p>Ça m’ennuie toujours qu’on me pose des
+conditions, mais puisqu’il s’agit d’une honnête
+femme…</p>
+
+<p>… Oh ! L’aventure ! La bonne aventure, la
+belle aventure !… Je suis sorti, ce soir, pour me
+rendre à un concert. C’est un soir d’hiver morose,
+pluie fine, pavé gras. J’ai horreur de la musique
+parce que c’est une <i>briseuse d’énergie</i> et puis
+parce que les femmes l’aiment. Où elles sont il ne
+peut y avoir que moi. Je suis obligé à cette corvée
+parce que j’ai promis à l’une de mes belles amies
+d’aller l’entendre chanter. Elle chante mal, d’une
+manière prétentieuse, mais elle a d’assez beaux
+bras. Il doit y avoir aussi un numéro de danse,
+une débutante. Enfin, je vais m’ennuyer copieusement.
+J’arrive pour le numéro de mon amie et je
+dois subir ses roulades. C’est très curieux cette
+impression glaciale qu’elle me verse. La salle est
+peu garnie, surtout mal, billets de faveur prodigués
+à des filles de concierges qui sont toutes
+musiciennes, naturellement. Je songe que je dois
+reconduire cette dame, la voiture est commandée
+pour minuit. Je bâille sous mon gant et je ronge
+la petite pomme de jade qui termine ma canne.
+Entamer du jade ? Exercice dangereux ! Cette
+grande salle stupide avec ses tuyaux d’orgues
+dans le fond, ses murs blancs de maison de santé,
+son estrade où poussent des arbres-pupitres et son
+décor, en chaises de bois courbe, qui ressemble à la
+terrasse d’un café où on ne boirait pas, me tourne
+le cœur… et, en outre, je suis en <i>habit</i>, alors que
+tout le monde est n’importe comment ! Les amies
+ont ceci de terrible, c’est qu’elles pensent toujours
+que votre… caresse doit s’extérioriser en des
+gestes non appropriés. Cette femme qui chante
+par accident n’a pas besoin que je l’accompagne…
+au moins au piano ? Je suis très poli. Je lui ai dit :
+je ne suis pas musicien. J’aime le bruit du grand
+vent dans les feuilles et je n’entends rien à son
+imitation, signée ou pas signée de noms connus,
+anciens ou modernes, alors, il ne faut pas risquer
+de m’exaspérer. Seulement, elle m’a répondu
+qu’elle ne chanterait pas bien si je n’y étais
+pas. Je suis venu et je ne peux pas m’empêcher
+de songer à ce que ce pourrait être en mon
+absence !</p>
+
+<p>Les gens s’en vont. Je regarde ma montre :
+11 heures : j’appelle une ouvreuse, et je la
+charge, moyennant finance, d’aller prévenir
+Mme X… qu’une voiture l’attend à la sortie. Moi, je
+ne peux plus y tenir ! Qu’il pleuve ou qu’il neige…
+Tiens ! la danseuse ! Je l’aperçois parce que, un projecteur
+la suit et ce rayon lunaire, dans cette
+immense salle d’opérations de chirurgie musicale,
+me fait l’effet d’éclairer une agonie. Elle est toute
+petite : un rat, peut-être seize ans. Elle danse de
+tout son cœur, elle danse pour elle car elle n’a pas
+encore la prétention des étoiles qui <i>sabotent</i> le travail
+quand le public ne donne pas. Je prends une
+lorgnette et je regarde. On n’a tout de même rien
+inventé de mieux que la danseuse pour réjouir
+les yeux d’un homme. La musique, ici, n’ajoute
+même rien à la beauté du geste si harmonieux
+qu’il en est sonore et fait vibrer la chair du spectateur
+comme s’il frappait sur un autre gong, à
+l’unisson.</p>
+
+<p>Elle danse sur une estrade, sans autre décor que
+(je les ai comptées) quarante-six chaises vides, en
+bois courbe, rangées face au spectateur, les sièges
+de l’orchestre qui joue les grands morceaux aux
+matinées d’abonnements. Pour ce petit morceau
+de femme il y a un violon et un piano, en sourdine.
+Le projecteur s’éteint. Je file aux coulisses, à
+contre-courant du flot des spectateurs qui sont
+moins serrés que les chaises vides, mais au moins
+tout aussi aveugles. J’arrive à sa loge avec la certitude
+du chasseur assuré de trouver l’oiseau
+encore au nid. Quant à la chanteuse, elle doit
+rouler dans mon coupé en réfléchissant aux
+étranges dispositions de mon esprit pour la
+musique vocale.</p>
+
+<p>— Mademoiselle ?</p>
+
+<p>Je salue respectueusement et je demeure un
+brin embarrassé. Il y a une mère !… La loge est
+étroite, sale, enfumée par un horrible petit poêle
+à pétrole. La glace est striée de noms et de paraphes.
+Une chaise, de la famille des quarante-six,
+en bois courbe, supporte un très vilain manteau
+garni de fourrure fausse. On y voit crument
+le dénuement de ces deux femmes à cause de
+ce papillon de gaz qui les incendie. La mère
+est quelconque, très effacée de visage, elle doit
+être malade, ses yeux clignent douloureusement.
+La fille paraît encore plus jeune que sur la scène ;
+elle est restée en jupe de tulle, maillot et corselet.
+C’est jaune et noir et cela ressemble à la robe
+d’une guêpe dont la petite a la taille. Elle est
+très jolie mais d’expression tellement désenchantée !
+Au compliment banal que je lui offre
+comme on offre une fleur… à quelqu’un qui a
+faim, la mère me répond :</p>
+
+<p>— Si c’est pas malheureux ! Ils n’ont même pas
+rappelé, même pas applaudi. Et nous venions
+pour un directeur d’agence qui était dans la salle.
+On ne l’a même pas laissé entrer ici, ou il s’est
+sauvé quand il a vu toutes ces pannes.</p>
+
+<p>— Mon Dieu, madame, c’est <i>moi</i> et vous voyez
+que j’arrive à temps !</p>
+
+<p>Je souris. La petite, ébahie, se met à rougir
+comme un coquelicot. Je suis certain qu’elle
+devine que je mens.</p>
+
+<p>— Oh ! monsieur… (et elle se dresse sur ses
+pointes). Est-ce que je vous plais ? C’est mon
+début depuis l’école ! Je vous en prie ?… engagez-moi.
+Maman deviendra folle, si ça doit continuer.
+Je peux faire tous les numéros de music-hall,
+vous savez, et je n’ai que seize ans. Je ne suis
+jamais fatiguée.</p>
+
+<p>Je suis inquiet parce que, justement, je suis en
+train de jouer au détournement de mineure.
+Comme elle est blonde ! On dirait du miel.</p>
+
+<p>— Si nous allions d’abord souper, on causerait
+ensuite.</p>
+
+<p>La mère s’emporte.</p>
+
+<p>— Ah ! ça, non et non ! Je connais l’antienne !
+Vous allez d’abord faire la cour à ma fille et puis
+vous vous conduirez comme <i>l’autre</i>, vous la planterez
+là sans aucun engagement… parce qu’elle
+ne voudra pas faire ce que vous voudrez. Tiens,
+Clémentine, allons-nous-en. Nous allons manquer
+notre omnibus !</p>
+
+<p>La petite Clémentine est pourpre. Elle va
+pleurer.</p>
+
+<p>— Madame, dis-je très froidement, je suis vraiment
+en situation de protéger votre fille, mais si
+vous voulez qu’on ne lui fasse jamais la cour, ne
+la montrez pas en maillot sur une scène parce que
+le procédé n’a pas toute la pureté d’intention désirable.
+Dois-je me retirer ?</p>
+
+<p>— Maman ?</p>
+
+<p>Elles se consultent. La mère se révolte.</p>
+
+<p>— Écoute, maman, tu vas prendre mon manteau
+parce que moi j’irai en voiture, certainement, je
+n’aurai pas froid et puis… à la grâce de Dieu !
+Monsieur a l’air si comme il faut. Je n’ai pas
+peur de lui.</p>
+
+<p>— Je vous remercie, mademoiselle, de la bonne
+opinion que vous avez de moi, aussi je vais faire
+mon possible pour la mériter. Priez donc madame
+votre mère de venir avec nous ?</p>
+
+<p>Je ne sais pas pourquoi je dis ça, mais je suis
+emporté par une secrète émotion intraduisible.
+Ces deux femmes ont également faim.</p>
+
+<p>La mère est ridicule. Elle me rendra ridicule.
+Tant pis ! La petite me serre les doigts à
+m’en griffer. On a l’impression de sauver un chaton
+qui se noie. C’est atrocement délicat et excitant.
+Pour comble de malentendus, comme la dame
+chanteuse n’a pas pu découvrir ma voiture ou,
+dépitée de ne pas me voir dedans, a fui en un fiacre
+vulgaire, voici que le garçon de salle, chargé
+d’éteindre, entre en demandant si le monsieur <i>en
+habit</i> (il n’y en avait donc qu’un ?) est bien Henri
+Dormoy, parce que son cocher le réclame à tous
+les échos.</p>
+
+<p>Mon cocher a horreur, lui, de la pluie. Les deux
+femmes sont terrifiées, ça tourne au drame de
+l’<i>Ambigu</i>. L’enlèvement de Mlle Clémentine par
+le <i>Fils de la Nuit</i>.</p>
+
+<p>— Un peu de courage, mademoiselle, lui dis-je à
+l’oreille. Il n’y a que le premier pas qui coûte…
+et puisque vous allez le faire en présence de
+madame votre mère !</p>
+
+<p>Je l’enveloppe de mon pardessus qui est une
+pelisse de loutre sans manches et je la drape de
+mon mieux, parce que son costume rutilant va
+faire loucher M. Pierre, un cocher prude.</p>
+
+<p>— Monsieur, moi, je m’oppose. Je ne vous
+connais pas et vous allez compromettre ma fille,
+déclare cette mère aussi prude que mon cocher,
+mais qui m’impatiente bien davantage.</p>
+
+<p>— Alors, madame ?…</p>
+
+<p>— Alors ? Voilà. Je vous demande, <i>pour la
+peine</i>, de lui obtenir un engagement et de la
+lancer chez les journalistes.</p>
+
+<p>— Vous ne venez pas souper avec nous.</p>
+
+<p>— Non, monsieur. Ce n’est pas la place d’une
+mère.</p>
+
+<p>Elle profère cette phrase avec un réel sentiment
+de dignité.</p>
+
+<p>— On ferme ! ajoute sentencieusement le
+garçon de salle qui écoute ce colloque sentimental
+et me servirait de témoin en justice tellement il
+est scandalisé.</p>
+
+<p>Je prends la mère par l’épaule, dans l’obscurité
+des coulisses.</p>
+
+<p>— Mettez ceci dans votre sac à main. Moi je
+veux que vous soupiez. C’est à cette seule condition
+que j’enlève votre fille. Allez donc l’attendre
+chez vous, car elle y rentrera au jour, je vous en
+donne ma parole. Adieu, madame, et ne me
+remerciez pas. Il n’y a vraiment pas de quoi.</p>
+
+<p>Elle se sauve. J’ignore si sa joie est aussi grande
+que sa honte. Toutes les lumières sont éteintes.</p>
+
+<p>Dans la voiture, le chaton s’étire parce qu’il a
+chaud et ronronne :</p>
+
+<p>— C’est bon d’avoir des fourrures. C’est de la
+loutre, la pelisse ? Et la couverture, de l’ours noir,
+n’est-ce pas, monsieur ? Vous avez donné de l’argent
+à maman, je l’ai entendu.</p>
+
+<p>— De quoi vous mêlez-vous, sacrée gamine !</p>
+
+<p>— Vous êtes bien gentil. La première fois ça
+n’a pas marché parce que c’était à moi que le monsieur
+voulait donner des sous.</p>
+
+<p>— Et vous n’en vouliez pas ?</p>
+
+<p>— Bien sûr que non. Ce n’est pas moi qui fais
+la cuisine, chez nous ! (Elle rit.) Moi, je ne sais
+que danser (elle se penche, me regarde à la lueur
+de la petite lampe de voiture, avec de vrais yeux
+d’étoile). Et puis, pas besoin que vous m’en donniez,
+vous m’avez plu, là, tout de suite. De quelle
+agence êtes-vous ? Mentez pas.</p>
+
+<p>— <i>Eros et C<sup>ie</sup>.</i> Celle qui procure au monde
+entier toutes les jolies filles de votre espèce.</p>
+
+<p>… Elle est restée huit jours chez moi, servie
+comme une petite reine par Clara qui lui souriait
+tristement et empêchait ma femme de deviner sa
+présence.</p>
+
+<p>Mon cher avocat, voici, entre plusieurs autres
+aventures, la dernière, celle qui terminera la liste
+parce que je ne veux pas vous fatiguer mais vous
+offrir, de la gerbe, les fleurs vénéneuses pour que
+vous en puissiez faire des analyses, que vous en
+distilliez le parfum à telle destination psychologique
+ou médicale qu’il vous plaira de les fournir.
+Ce que je cherche, en vous racontant ces histoires
+un peu lestes, c’est à vous donner un aperçu de la
+morale dont je suis capable de me servir pour mon
+usage particulier. Je ne suis pas un malhonnête
+homme mais un <i>cynique</i>. Je n’ai pas du tout la
+réserve du bourgeois ordinaire, qui agirait probablement
+de la même façon, s’il pouvait, mais qui
+s’arrangerait pour ne pas risquer la cour d’assises.
+Moi, je suis mon désir, je vais jusqu’au bout et je
+paie la note. C’est à vous de voir si je dois payer
+de ma tête mes folies, dont quelques-unes sont des
+actes de haute sagesse pour un homme de ma
+trempe. Oui, je sais bien. Il y a la loi commune !
+Avez-vous le droit de juger <i>un crime dit passionnel</i>
+selon la loi commune ?</p>
+
+<p>Ce soir-là, par hasard, j’étais resté au salon
+avec Lucienne et je lui tenais compagnie en discourant
+sur ce qu’elle appelait mes aventures dangereuses.</p>
+
+<p>— Vous vous ferez tuer par un mari ou un
+amant, grondait-elle maternellement en présentant
+ses mules au feu flambant de la cheminée.</p>
+
+<p>— Vous parlez comme Clara, ma chère amie,
+qui met ça, naturellement, à la troisième personne :
+monsieur court à sa perte, soupire-t-elle
+quand elle m’habille pour ces sortes de fêtes qui
+lui font, chaque fois, l’effet de son propre enterrement.</p>
+
+<p>Lucienne ne sourcilla pas. Elle s’habituait à tout
+et par une incompréhensible lâcheté finissait par
+tout accepter. Elle n’avait jamais eu de sens moral
+mais je crois bien qu’elle ne possédait même plus
+de sens tout court. Cette femme, si voluptueusement
+passionnée, après le redoutable accident de
+ses couches était devenue sage ou indifférente peu
+à peu à ce qui lui était si cher, autrefois. Elle ne
+vivait que par le souvenir ou le tourment cérébral
+de ma présence, poison qui l’enivrait.</p>
+
+<p>— Pourquoi continuez-vous à vous servir de
+cette fille, Henri ? Un valet de chambre bien
+stylé…</p>
+
+<p>— Horreur des hommes dans l’intimité ! Et
+puis ils sont maladroits.</p>
+
+<p>Lucienne eut un sourire équivoque, elle passa
+vivement à un autre sujet :</p>
+
+<p>— Vous savez que M. de la Feuillangère me
+fait la cour ? Est-ce que ça aussi, c’est dans vos
+projets de… vengeance ?</p>
+
+<p>— Moi, je ne veux pas me venger. J’attends…
+que vous vous décidiez vous-même à choisir un
+autre époux, sinon un autre amant. Le divorce est
+votre salut. Puisque vous ne voulez pas ? Je m’incline.</p>
+
+<p>— Prendre un amant ? Non… Ça ne me plaît
+pas. Peut-être un mari qui serait très doux.</p>
+
+<p>— Oh ! alors, choisissez La Feuillangère. Il ne
+viole personne, lui. Il est bien élevé et de plus il
+a un nom, comme l’abbé Armand de Sembleuse,
+à coucher dans un rez-de-chaussée du <i>Petit
+Journal</i>. Les femmes ont un faible pour l’armorial.
+C’est même une faute de goût de leur part… au
+moins en amour où le moindre palefrenier ferait
+bien mieux leur affaire.</p>
+
+<p>— Enfin, Henri, qu’est-ce que vous aimez ?</p>
+
+<p>— L’impossible ! L’absolu !… Je cherche la
+passion qui vous jette à genoux pour toute la vie,
+une passion qui les contienne toutes et dont on
+ne puisse pas rougir en face de son miroir.</p>
+
+<p>— Et vous avez trente ans ! Rien ne pourra
+donc vous assagir.</p>
+
+<p>— Si vous n’aviez pas tué votre enfant, dis-je
+d’une voix plus sourde en me rapprochant d’elle,
+j’aurais eu cette sagesse-là, c’est-à-dire un but à
+m’offrir. Créer un cœur dans une chair m’appartenant
+et le garer, par l’éducation, de tout ce que
+j’ai enduré trop jeune…</p>
+
+<p>Elle détourna les yeux, laissa pendre son bras
+blanc où les bijoux traçaient leurs signes de feu,
+reflétant les flammes de la cheminée.</p>
+
+<p>J’étais debout, tout près d’elle. Je la sentais
+souffrir à crier, j’eus un mouvement de pitié et je
+me penchai sur ce bras abandonné comme celui
+d’une morte, je lui pris le poignet et l’élevai jusqu’à
+mes lèvres, au-dessus de sa tête, je mis des
+baisers lents à l’endroit de la saignée, où le sang
+formait comme une fleur encore plus mauve que
+rose à cause du réseau des veines. Elle ne bougeait
+pas, sachant très bien qu’elle n’avait pas
+autre chose à espérer qu’une cruauté inédite.</p>
+
+<p>— Imaginez, ma chère, que M. de la Feuillangère
+vous fait la cour.</p>
+
+<p>Elle me souffleta, ma foi, assez vigoureusement,
+mise debout par l’affront que je faisais à sa réelle
+fidélité.</p>
+
+<p>— Merci ! Je n’attendais pas moins de madame
+Lucienne Dormoy ! avouai-je en riant de bon
+cœur.</p>
+
+<p>Comme elle se tordait les mains silencieusement,
+Clara entra et dit d’un accent très ému :</p>
+
+<p>— Un chasseur de cercle est là qui demande à
+parler à monsieur personnellement.</p>
+
+<p>— Ah ! de quel cercle ? Il est dix heures. Je ne
+dois pas sortir. Alors, quoi, faites-le entrer si
+c’est de la part de M. de la Feuillangère. Quand
+on parle du loup… soufflai-je.</p>
+
+<p>On vit pénétrer, leste et sournois, un petit garçon
+en uniforme vert sombre, liseré de jaune, sa casquette
+à la main où l’on déchiffrait le nom d’un
+grand palace. A cette époque il n’y en avait vraiment
+qu’un à la mode et c’était celui-là.</p>
+
+<p>— Monsieur Henri Dormoy ?</p>
+
+<p>— Que me voulez-vous ?</p>
+
+<p>Il regardait ma femme avec une sorte d’effroi
+religieux.</p>
+
+<p>— Allons, donnez-moi cette lettre.</p>
+
+<p>Je lus. C’était un court billet en anglais, d’une
+grande écriture large, impersonnelle, mais qui ne
+laissait aucun doute sur ce que l’on me voulait.</p>
+
+<p>Je savais un peu d’anglais pour le parler, pas
+pour le lire. Je tendis le billet à ma femme.</p>
+
+<p>— Voulez-vous me traduire ça, vous qui connaissez
+mieux cette langue que moi ?</p>
+
+<p>Elle lut à voix basse :</p>
+
+<p>« Quelqu’un qui vous a vu et à qui vous plaisez,
+voudrait causer avec vous en prenant le thé
+sans cérémonie. Ne lui refusez pas ce petit morceau
+de joie. »</p>
+
+<p>On ne pouvait pas autrement traduire la phrase
+enfantine de la fin.</p>
+
+<p>— Henri, supplia ma femme, n’y allez pas. Ce
+n’est pas même signé.</p>
+
+<p>— Oui, mais, justement, c’est l’aventure <i>anonyme</i>
+et elle manque à ma collection. A demain,
+Lucienne, si c’est aussi convenable que le billet,
+je vous raconterai.</p>
+
+<p>— Il y a une voiture de l’hôtel à la porte de
+monsieur, annonça le petit groom en disparaissant
+comme une muscade.</p>
+
+<p>Je le suivis.</p>
+
+<p>Clara, passivement, prépara ma toilette de
+soirée, sans cérémonie. Elle aimait encore mieux
+ça que me voir en tête à tête conjugal.</p>
+
+<p>Le petit chasseur ne disait rien. Moi je fumais
+en m’assurant que mon revolver avait passé de la
+poche de mon pardessus dans celle de mon pantalon.
+J’étais un peu gêné de me trouver dans
+une voiture ne m’appartenant pas, mais après
+tout, elle n’appartenait pas non plus à la dame.</p>
+
+<p>— Est-ce qu’elle est jolie ? demandai-je laconiquement
+au jeune monstre vert crapaud.</p>
+
+<p>— Monsieur m’excusera, mais je ne l’ai pas
+vue. Chez nous, c’est plein de noms étrangers, et
+il y a tous les genres de princesses.</p>
+
+<p>Arrivé, le petit personnage me mit respectueusement
+dans un ascenseur fleuri d’orchidées,
+pressa un bouton, puis m’abandonna à mon heureux
+ou malheureux sort. Une idée folle me traversa
+l’esprit. Je pensais au mari de madame de
+Vailly qui, ayant peut-être obtenu un aveu tardif
+au sujet de sa descendance, maintenant âgée de
+quelques années, concevait peut-être le fatal projet
+de me brancher, haut et court, à son arbre
+généalogique.</p>
+
+<p>Un très correct valet de pied me conduisit à
+l’appartement de l’étrangère, banalement somptueux
+comme tous ces appartements-là, et
+s’effaça sous des portières lourdement retombantes.</p>
+
+<p>Je restai immobile, le cœur étrangement battant,
+devant une grande jeune femme, anglaise ou
+américaine, couchée sur un divan, sa table à thé,
+l’inévitable <i>Chine</i> ou <i>Ceylan</i>, servi à côté d’elle,
+selon le sans cérémonie annoncé. Cette femme me
+sembla très jeune ; pourtant l’assurance de son
+regard, bleu sombre, le dédain de sa lèvre couleur
+de cuivre rouge, ses cheveux blonds, coupés à la
+Stuart et la longue ligne droite de son corps moulé
+dans une dalmatique de velours de Gênes rose et
+argent, la faisaient particulièrement hardie, plus
+vieille.</p>
+
+<p>— Voilà, pensai-je, une dame qui ne doit pas
+être tendre et savoir furieusement ce qu’elle veut.
+C’est un animal d’une fort belle race, mais qui me
+fait peur.</p>
+
+<p>Dans un jargon très doux, mélangé d’anglais
+et de français, semé d’expressions d’argot qui le
+rendait tout à fait drôle, elle m’expliqua qu’elle
+m’avait vu à la fête javanaise donnée par l’ambassade
+en l’honneur du roi du Cambodge, et qu’elle
+avait formé le vœu innocent de me recevoir dans
+l’intimité, parce que :</p>
+
+<p>— Vous n’auriez pas voulu me donner ce petit
+morceau de plaisir autrement. Je ne connais
+pas chez vous et vous êtes marié à votre vraie
+femme.</p>
+
+<p>— Mon Dieu, chère madame, vous êtes trop
+modeste, au moins en ce qui concerne ledit morceau.
+A votre place je prendrais le plaisir tout
+entier. En France nous ne comprenons pas les
+demi-mesures, avec ou sans cérémonie.</p>
+
+<p>Elle frappa dans ses mains puérilement, éclata
+de rire en se renversant en arrière d’un mouvement
+effarant de lascivité et elle me murmura :</p>
+
+<p>— Oh ! ces Français, ce qu’ils sont amusants,
+et comme ils se moquent en amour ! Je n’ose pas
+vous demander si je vous plais. Me trouvez-vous
+assez belle pour jouer, dites ? J’ai la crainte d’être,
+comment vous dites, vierge, froide, enfin, pas
+gentille, quoi. J’ai dix-huit ans.</p>
+
+<p>J’étais de plus en plus inquiet. J’avais, malgré
+mon naturel sang-froid en pareille circonstance,
+la terreur du chasseur qui pense que, s’il rate la
+bête, celle-ci ne le ratera pas et qu’il aura les reins
+cassés. On y voyait mal, l’électricité des ampoules
+trop fleuries de corolles de soie, et, sous
+la dalmatique rose-argent, le corps de cette créature
+fondait, dérobait ses lignes à mon regard
+essayant de demeurer calme. S’il s’agissait d’une
+vierge de Chicago, ou d’une lady de Londres, je
+ne voulais, en aucune façon, pousser la plaisanterie
+française trop loin. Il faut de la tenue devant
+l’étranger. Quant à la demi-mesure…</p>
+
+<p>— Voulez-vous me permettre de vous offrir
+votre thé, chère miss ?… Miss comment ? Même en
+échangeant ses fantaisies, ma jolie fille, il convient
+d’avoir le courage d’échanger ses noms… ou des
+injures, choisissez !</p>
+
+<p>Alors elle me toisa de son regard glacialement
+cynique et me dit, se soulevant vers la tasse que
+je lui présentais :</p>
+
+<p>— Que j’aime que vous soyez un homme ainsi.
+Vous seriez capable de me battre, si cela ne vous
+convenait pas. Oui, vous avez raison. Il faut dire
+tout, noblement. J’aurais tant aimé causer longtemps
+et vous lier à moi par la poésie de la
+parole ! Que vous êtes bien, Henri Dormoy. Vous
+me donnerez votre portrait ? Je veux le montrer à
+mes amis de Londres, à ceux qui osent me dire
+que je suis le plus beau des garçons. Je m’appelle
+lord D… Pardonnez-moi si je vous contrarie.</p>
+
+<p>La tasse s’échappa de mes mains et inonda le
+col blanc de cet éphèbe à jamais célèbre pour
+avoir scandalisé toute une génération.</p>
+
+<p>Je pensai à chercher mon revolver et à lui
+casser réellement les reins, mais je le vis déjà
+si affolé par le contact du liquide bouillant (<i>Ceylan</i>
+ou <i>Chine</i> !) que je n’eus plus qu’à le fuir, ce qui,
+en pareille circonstance, est encore le meilleur
+moyen de conserver les distances.</p>
+
+<p>Quand je rentrai chez moi, une heure après en
+être parti, je me mis à pleurer de rage. J’étais
+seul, bien seul, et personne, heureusement, ne me
+questionnerait.</p>
+
+<p>Or, je pleurais de rage, non pour l’injure de
+cette invitation suspecte, mais parce que ce garçon
+qui me trouvait bien, qui me ressemblait un peu,
+avait réformé l’ancien couple par une phrase rappelant
+de très loin certains mots d’Armand de
+Sembleuse. Il se déguisait en fille ? Est-ce que,
+moralement, je ne me déguisais pas en homme,
+jadis ?</p>
+
+<p>O Armand, où es-tu ? Dans quelle misère te
+débats-tu, toi si fort, toi qui voulais être assuré
+de me retrouver là-haut et qui fus jaloux de mon
+éternité au point de me sacrifier à moi-même !</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">III</h2>
+
+
+<p>Maman était morte. Elle avait rejoint le vide
+merveilleux de ce ciel dont elle portait une part
+d’énigme au fond de ses yeux clairs. J’avais
+demandé mon divorce le lendemain même de son
+enterrement et Lucienne Morin, un an plus tard,
+s’était remariée avec M. de la Feuillangère qui en
+tenait, décidément, pour les femmes qui m’avaient
+aimé. Clara servait, maintenant, dans la maison
+du gros Despaux-Larrier en qualité de femme de
+charge, mais peut-être avait-elle aussi charge de
+femme sous cette firme commerciale… et quelle
+charge !</p>
+
+<p>— Monsieur comprendra que je ne peux pas
+rester chez un homme seul maintenant que madame
+est partie ? m’avait-elle déclaré.</p>
+
+<p>Je lui donnai toutes les permissions, plus une
+dot. Comme ces changements de situation avaient
+amené des changements de fortune, malgré l’héritage
+de ma mère, et que j’avais voulu rendre à
+Lucienne certains cadeaux qu’elle m’avait faits,
+un peu de force, cela réduisit mon train. Je pris
+dans une rue plus étroite de ce quartier du
+Luxembourg, que j’appréciais pour sa tranquillité
+aristocratique, un appartement plus sombre, sans
+perron ni jardin, un rez-de-chaussée d’apparence
+décente, pas garçonnière du tout, puis je me mis
+à flâner dans Paris, ou à voyager dans le monde,
+soit en chemin de fer, soit en bateau. Quand je
+revenais, je retrouvais de la poussière et j’en rapportais
+moi-même que je secouais de mes sandales.</p>
+
+<p>Des aventures ? Peut-être ! Aucun enthousiasme.
+Calme étrange. De trente-cinq à quarante ans,
+je ne me souviens guère de ce que fut ma vie
+d’amour. Je crois qu’une belle jeune fille voulut
+m’épouser et qu’elle en fit une maladie de langueur
+qui la conduisit, non pas au Carmel, mais
+au théâtre où elle put exprimer toute la gamme
+de la passion, n’ayant pas pu me la faire monter
+ou descendre.</p>
+
+<p>Je voyais peu de gens, certains amateurs rencontrés
+au hasard des réunions de cercle ou des
+salles de ventes curieuses, je collectionnais, je
+m’amusais avec eux à faire des vitrines artistiques :
+ivoires japonais ou éventails anciens, miniatures
+de la bonne époque, émaux de telle manufacture.</p>
+
+<p>Je vivais avec ma nonchalance habituelle, mes
+rentes me suffisant ainsi qu’un unique domestique
+sous le rapport du train de maison, un vieux
+maniaque détestant les femmes parce qu’il avait
+été, dans sa jeunesse, vitriolé par une maîtresse
+jalouse.</p>
+
+<p>Ma vie frénétique semblait finir.</p>
+
+<p>Mais j’étais encore un homme séduisant et
+j’aimais quelquefois à me l’entendre dire… pour
+ne point l’oublier.</p>
+
+<p>Un point noir existait dans cette existence restreinte
+quoique très libre, c’était l’impossibilité où
+je me trouvais <i>de déloger l’antiquaire</i> !</p>
+
+<p>On a dû remarquer qu’à Paris, principalement
+rive gauche, il y a au moins un antiquaire par
+immeuble et je me suis toujours demandé qu’est-ce
+que ces marchands-là peuvent bien vendre ?
+Petite boutique ou grand magasin, ça regorge
+d’objets artistiques ou non et il est parfaitement
+démontré aux yeux de l’observateur attentif, dont
+il est souvent parlé dans la copie à un sou la ligne
+des journaux, que jamais ces marchands-là ne
+vendent rien et n’achètent pas davantage.</p>
+
+<p>Le point noir de mon existence était une boutique
+de ce genre installée à la porte même de mes
+particulières entrées et faisant tache dans une
+façade convenable, de style Louis XV, très pure, à
+quatre belles fenêtres à petits carreaux un peu
+ternis, possédant des frontons cintrés extrêmement
+élégants. Quand j’avais signé un bail, j’avais
+demandé si on pouvait loger ailleurs cet antiquaire
+et tout son attirail qui me faisait loucher sur ma
+façade personnelle.</p>
+
+<p>— Mais, me dit mon propriétaire scandalisé, ce
+marchand a toujours été là. Il ne fait pas partie
+de ma maison de rapport. Il est à cheval sur une
+ancienne loge de concierge de la maison mitoyenne
+et sur une ancienne remise de voiture de
+la mienne. Vous comprenez, lui aussi a un bail !</p>
+
+<p>— Et si je lui offrais de le reprendre… pour,
+par exemple, le jour où j’aurai une automobile à
+mettre dans cette ancienne remise.</p>
+
+<p>Avec cette fureur singulière qui s’emparait de
+moi dès qu’un désir me hantait, je fis proposer
+toutes les transactions possibles et imaginables
+pour <i>déloger l’antiquaire</i>. Je n’y réussis point.</p>
+
+<p>Trois ans passèrent sur cette fantaisie, qui
+n’était peut-être que le plus sage des pressentiments,
+et l’antiquaire demeura. Il renouvela son
+bail, je renouvelai le mien. Je n’eus pas d’automobile,
+parce que je trouve ridicule de se mettre
+aux ordres d’un chauffeur de garage au lieu de
+l’avoir aux siens, et chaque fois que je pénétrais
+chez moi, j’entendais ma concierge, forte personne
+pleine de dignité, raconter des choses de ce genre :</p>
+
+<p>— Voilà encore cette <i>antiquitaire</i> qui a flanqué
+des ordures dans ma cour ! Tenez, monsieur Dormoy,
+tant que ce bric-à-brac là nous restera pour
+compte, la vie me sera <i>indigeste</i>.</p>
+
+<p>Vous connaissez cette brave femme, hélas ! Elle
+fera certainement la seule gaîté des audiences…</p>
+
+<p>Un jour… oh ! ma plume tremble, ma main se
+crispe sur elle pour écrire cela, <i>un jour</i>, y a-t-il
+de cela un an ou plusieurs siècles ? Jour d’entre
+les jours, petit matin d’octobre pluvieux, froid, où
+la rue avait l’air d’un corridor fermé en haut par
+une voûte peinte en gris, et tout était si fumeux,
+si triste là-dessous, les passants, les voitures,
+une guimbarde de maraîcher qui sonnait, sur
+le pavé de bois, comme un corbillard vide ! Moi
+mettant mes gants, boutonnant mon pardessus et
+relevant mon col de fourrure pour aller déjeuner
+je ne sais plus où, chez quelqu’un qui devait me
+montrer des estampes. Enfin, je fus arrêté par
+quelle funeste puissance devant la glace étroite,
+rongée d’humidité, montant le long d’une des
+parois de cette odieuse boutique ? Glace racoleuse
+comme un éraillé visage de fille où je mis mes
+yeux qui dévièrent et qui se prirent à une vision
+de bibelot, un si minuscule bibelot : <i>une souris
+d’ivoire</i> posée sur un petit socle de bronze ! Mon
+Dieu ! Mon Dieu d’orgueil et de colère, où m’avez-vous
+conduit quand j’en suis venu là ?</p>
+
+<p>J’examinai le bibelot charmant et extraordinaire
+à cause du milieu vulgaire dans lequel
+je le rencontrais. Cette souris était un minuscule
+ivoire japonais représentant, en effet, ce
+que les marchands des quais, vendeurs de
+bêtes curieuses, appellent <i>souris japonaise</i>, une
+souris blanche à collerette de poils roux, aux yeux
+rouges ou roses, qui a pour particularité de tourner
+sur elle-même des heures entières. Cette bestiole,
+la plus menue des souris, a des mœurs
+bizarres ; elle regarde très en l’air ou sur le côté,
+avec la vivacité d’un animal fou et, au contraire, est
+fort intelligente, douée de merveilleux instincts
+raisonnables qui la protègent contre les chutes, la
+préservent, durant sa valse ingénue, des mille
+dangers qui menacent une souris aimant la danse,
+faisant la ronde, en dehors du chat.</p>
+
+<p>Cette <i>souris japonaise</i> posée sur un socle de
+bronze était d’un ivoire très pur, très uni, sans un
+défaut de ton ou de <i>lame</i>, elle possédait sa collerette
+rousse incrustée en or, striée de quelques
+coups de burin imitant les poils, comme il sied à
+un artiste japonais de les imiter à coups de ses
+ongles pointus et elle dardait, tournant sa petite
+tête à oreilles transparentes sur le côté, essayant
+de voir, d’aguicher le monsieur, des yeux de rubis
+d’un rouge sanglant, tout en ayant l’air de surveiller
+la spire de sa queue.</p>
+
+<p>— Voici, pensai-je, une chose délicieuse qu’il
+me faut m’offrir tout de suite.</p>
+
+<p>La souris trônait au milieu de vieux débris de
+toutes sortes : armes toutes rouillées, statuettes
+de tous les formats, morceaux d’étoffes de toutes
+les provenances, vieilles pipes, vieux bijoux faux,
+peignes espagnols dont la seule crasse était
+authentique, boutons de corsage sans assortiment
+possible, jusqu’à des chaussures de bal
+complètement éculées. Comme elle devait s’ennuyer
+là-dedans, la petite souris, ma souris ?</p>
+
+<p>J’hésitai un peu. Je ne connaissais l’<i>antiquitaire</i>
+que par ma concierge, qui avait le tort de lui
+crier des injures à propos de tout, peut-être pour
+plaire au principal locataire de la maison qui avait
+voulu le faire expulser de son coin sombre comme
+on chasse une araignée, le jour du grand nettoyage.
+Je n’y étais jamais entré dans cette boutique,
+moi ! Mon instinct, qui est celui de la souris
+japonaise vivante : tourner férocement dans un
+cercle vicieux sans tomber, mais hélas, sans pouvoir
+le briser, en sortir, me tirait en avant par la
+fibre d’un désir puéril et pourtant je songeais que
+j’avais pas mal d’ivoires de ce genre. J’avais une
+galerie très encombrée… pour, un matin comme
+celui-ci, revendre tout en bloc et repartir sur une
+nouvelle piste, une collection autre à reconstituer.
+Il faut bien s’amuser, n’est-ce pas ?</p>
+
+<p>C’est que j’aurais pu dire encore à Armand de
+Sembleuse, à vingt ans de distance : <i>je m’ennuie !</i></p>
+
+<p>J’avais eu des femmes comme on a une écurie
+de courses.</p>
+
+<p>Maintenant, on m’aurait montré trente souris
+japonaises pareilles à celle-là, je les aurais voulues
+toutes les trente !</p>
+
+<p>— Ça vaut une centaine de francs ici, me dis-je,
+parce que le collectionneur se fixe toujours un
+prix qu’il sait très bien qu’il dépassera mais il
+aime à croire qu’il ne le dépassera pas. Oui !
+cent francs dans ma rue. Au boulevard, ça serait
+mieux présenté et on en demanderait deux cents.</p>
+
+<p>J’entrai.</p>
+
+<p>Mon cher avocat, en écrivant ce mot, je tremble
+de fièvre…</p>
+
+<p>… Elle était là, l’autre souris japonaise, celle
+qui a tourné dans mon cerveau et m’a rendu fou !</p>
+
+<p>Il y avait là une petite fille de six ans qui épluchait
+des… oui, qui épluchait des oignons et elle
+pleurait, ses yeux étaient rouges ; elle était blanche
+et blonde, avec une petite collerette de cheveux
+lisses, un peu roux, des mèches qui lui tombaient
+autour du cou et suivaient tous ses mouvements
+comme des plumes suivent l’oiseau,
+comme des poils suivent l’ondulation de la fourrure.
+Je tenais le bouton de la porte, la vision se
+détachait très nette sur le fond noir de cette boutique
+pleine à ne laisser aucune autre place que
+pour faire asseoir cette petite fille sur un petit
+trépied de fonte, l’ancienne base d’une statuette de
+jardin, sans doute. Elle épluchait des oignons et
+jetait les boules blanches dans une assiette après
+avoir pris les boules rousses dans un panier.</p>
+
+<p>Comme elle pleurait ! Hypnotisée sur ce phénomène
+qu’elle ne comprenait pas du tout, la toute
+petite femme mordait ses lèvres avec courage
+pour se donner une naturelle raison de souffrir.</p>
+
+<p>Je pensai d’abord simplement ceci :</p>
+
+<p>— Pourquoi fait-on faire ce travail-là qui est,
+je crois, du ressort des cuisinières, à cette petite
+fille, puisque, proportion gardée, elle pleure bien
+davantage que ne pleurerait une grande personne
+dans ce métier ?</p>
+
+<p>Est-ce que je savais si les gens peuvent ne pas
+avoir de cuisinière, moi qui avais eu des bonnes
+pour me servir au lit et ramasser mon mouchoir ?</p>
+
+<p>Puis je pensai à m’en aller discrètement lorsque
+la petite leva le nez, un petit nez fin de souris et
+s’arrêta, figée dans la même pose que <i>l’autre</i>, les
+deux petites pattes en avant, la tête un peu sur le
+côté, ses beaux yeux rouges, qui étaient verts, au
+fond, du troublant vert de la prunelle phosphorescente
+de certains animaux, cherchant à voir et
+ne voyant pas, si douloureusement pleins de
+larmes cuisantes.</p>
+
+<p>— Que vous voulez, monsieur ?</p>
+
+<p>— Mademoiselle, je voudrais voir le marchand
+ou la marchande pour connaître le prix de la souris
+en ivoire qui est à l’étalage.</p>
+
+<p>Alors, tout de suite, la petite s’empressa, bien
+contente de planter là ses cruels oignons. Elle
+dit, de sa voix si bizarre de petit instrument fêlé :</p>
+
+<p>— Ma grand-mère est pas là, monsieur, mais
+elle va revenir. Elle est allée pour le beurre. Elle
+serait fâchée si vous restiez pas. Elle me gronderait.
+(Et elle ajouta avec le plus profond sentiment
+mondain.) Donnez-vous donc la peine de vous
+asseoir.</p>
+
+<p>Je me mis à rire car c’était aussi impossible
+que de découvrir un millimètre carré sans couche
+de poussière dans cette odieuse boutique.</p>
+
+<p>— Mademoiselle, vous êtes bien aimable mais…
+où ?</p>
+
+<p>La petite souris sourit.</p>
+
+<p>— Ah ! c’est pas bien propre… et pourtant je
+balaie tout le temps. Ça revient. J’en fais sauver
+d’un côté, ça retourne de l’autre. Faut pas vous
+en aller. Tenez, là, il y a un fauteuil. C’est un
+Louis XIII, monsieur, un vrai Louis XIII.</p>
+
+<p>Je pouffai. Toute la gaieté de mon ancienne
+existence me remonta au cerveau. Ah ! rire encore
+une fois comme cela et l’entendre rire, elle,
+comme elle se mit à rire !</p>
+
+<p>Les larmes étaient enfin taries.</p>
+
+<p>Pendant que la gamine essayait de tirer une
+vieille chasuble de prêtre et une jupe de drap jadis
+bleu de ce <i>vrai</i> fauteuil pour me l’offrir, derrière
+nous, un affreux visage de femme sortait de
+l’ombre ; cela se formait lentement comme on
+prétend que se forment les silhouettes d’apparitions
+évoquées par les médiums en transes.
+C’était celui d’une vieille dame osseuse, à angles
+droits, la figure grise, craquelée, en céramique
+cuite au four de l’enfer, le nez coupant,
+le menton tranché comme un éclat de tesson plus
+dur encore, et dans ce visage effrayant (que j’ai
+vu, certaine nuit, plus effrayant encore !) deux
+orbites qui contenaient de l’eau trouble avec, tout
+au fond, un peu de boue.</p>
+
+<p>Elle portait une robe d’orléans, noire, qui luisait,
+un fichu de laine verte, de plusieurs tons de
+mousse ; une moisissure, pareille à celle des troncs
+d’arbre pourris, faisant vivre encore quelques
+impondérables champignons et, sur ces cheveux
+gris, d’un égal gris moisi, des pampilles de jais
+brillaient funèbrement.</p>
+
+<p>— Monsieur désire ? fit une voix spécialement
+engageante, éveillant le souvenir de la proxénète
+joint à celui du sergent du ville disant : « <i>Circulez.</i> »</p>
+
+<p>La petite souris disparut, subitement, dans un
+trou. Moi, je fus saisi, pourquoi ne l’avouerais-je
+point, de mon premier mouvement de haine à l’endroit
+de cette femme. J’ai horreur du laid, du
+pauvre et du vil quand il devient obséquieux, par-dessus
+le marché. Alors, je songeai à <i>l’autre</i> souris,
+je m’enquis de sa provenance.</p>
+
+<p>— Monsieur, c’est une pièce de collection. Du
+beau et du rare. Je n’en suis pas embarrassée. Son
+prix ? Vous comprenez, ça demande réflexion. Il
+faut estimer ça. Moi, je ne suis qu’une pauvre
+femme. Je ne vends rien à la va-comme-je-te-pousse.
+Une supposition que l’on mettrait ça aux
+enchères. Je l’ai depuis si peu de temps. Tiens !
+Tiens ! Je vous remets à présent. Vous êtes le
+locataire du rez-de-chaussée, n’est-ce pas ? Le
+bon monsieur qui voulait tant me faire expulser.
+Comme ça se trouve ! On ne peut pas gagner sa
+vie dans ce quartier, mais il faut bien demeurer
+où c’est pas cher. Ma boutique vous embête parce
+qu’elle est sale. Que voulez-vous, si le propriétaire
+me la faisait repeindre en jaune, par exemple, ça
+se verrait mieux. Ça ne tire pas l’œil, en marron.
+Pour en revenir à ce rat-là, c’est… enfin, je crois
+que vous pouvez m’en donner cinquante francs
+parce que je connais mon monde. J’ai des amateurs
+qui m’en donneront plus… Seulement
+comme vous êtes de la maison…</p>
+
+<p>J’interrompis la conférence, d’un ton relativement
+bienveillant.</p>
+
+<p>— Madame, un ivoire japonais cela vaut toujours
+un certain prix. Voulez-vous me montrer
+l’objet ?</p>
+
+<p>Il y eut de ma part une réelle indignation
+quand j’eus entre les mains la jolie petite chose.
+Elle était intacte et portait une collerette qui valait
+les cinquante francs à elle toute seule. Malheureusement,
+je ne suis pas de ceux qui peuvent
+mésestimer leur caprice.</p>
+
+<p>— Madame, lui dis-je en souriant ironiquement,
+je ne veux pas tout de même vous voler. Votre
+bibelot vaut cent francs. Les voici.</p>
+
+<p>Et je posai cinq pièces d’or sur le fameux fauteuil
+Louis XIII.</p>
+
+<p>Médusée, la vieille dame montra ses dents,
+grises aussi, d’un beau gris vert et souffla,
+presque étranglée :</p>
+
+<p>— Ça, monsieur, vous pouvez vous vanter
+d’être un homme chic. Je vous remercie bien.</p>
+
+<p>Elle prit les pièces, les soupesa, les flaira,
+puis les fourra dans un vieux sac de perles.</p>
+
+<p>Plus tard, oui, je sais ! Elle aurait prétendu
+que je ne connaissais même pas la valeur de l’objet,
+que ma folie commençait et que je ne calculais
+plus. Or, je vous le jure. Je faisais seulement
+acte de probité d’acheteur.</p>
+
+<p>L’<i>autre</i> montra timidement sa tête hors du trou.</p>
+
+<p>— Ah ! dis-je avant de sortir pour aller enfin
+déjeuner, un conseil. Ne faites donc plus éplucher
+des oignons à cette mignonne petite fille qui en
+pleure toutes ses larmes. Quel supplice pour un
+enfant ! Regardez ces pauvres yeux rougis.</p>
+
+<p>— Pensez-vous que, moi, je puisse les éplucher
+sans pleurer aussi ? Cette vermine-là doit travailler
+si elle veut vivre ici à tourner dans mes jambes.
+Mon fils et ma bru sont morts tous les deux à
+l’hôpital et ça m’a fichu ça, en cadeau, alors que
+j’ai soixante-dix ans sonnés, monsieur, des douleurs
+partout, des rhumatismes, un catarrhe…</p>
+
+<p>Mais j’étais déjà très loin, abandonnant <i>la souris
+japonaise</i> dans la montre, parce que je ne rentrais
+pas chez moi.</p>
+
+<p>Le lendemain, vers trois heures, mon domestique,
+Bernard, vint me prévenir qu’une petite
+fille : « haute comme ça » me demandait.</p>
+
+<p>Je fumais en parcourant les journaux, à plat
+ventre dans mon divan bleu paon aux nombreux
+coussins de toute la gamme des bleus, seul
+meuble que j’avais eu la faiblesse de garder de
+l’ancienne chambre de Don Juan.</p>
+
+<p>— Hein ? Quelle petite fille ? (Puis tout à coup
+je me souvins). <i>La souris japonaise</i> qu’on vient
+m’apporter ! Bernard, faites entrer, c’est la demoiselle
+de magasin de l’antiquaire, dis-je en souriant.</p>
+
+<p>— Monsieur a fait emplette en bas ! Ça doit être
+du propre.</p>
+
+<p>Il partit en bougonnant, car il était assez ronchon
+et je les vis toutes les deux s’avancer, l’une
+portant l’autre.</p>
+
+<p>Elle fit d’abord une révérence, puis, timidement,
+posa l’objet, enveloppé d’un papier de soie, sur
+une table, en levant fort les bras pour atteindre
+à cette hauteur. Moi, je me trouvais à la sienne et
+je dis :</p>
+
+<p>— Bonjour, mademoiselle, ne sachant pas comment
+on parle aux enfants.</p>
+
+<p>Elle semblait toute confuse, prête à se sauver
+si je bougeais d’une ligne.</p>
+
+<p>— Comme c’est grand ici, fit-elle en mettant
+ses mains derrière son dos.</p>
+
+<p>Et elle demeura pensive.</p>
+
+<p>Elle avait un petit tablier blanc, une petite
+queue de cheveux bien serrés, ligaturés d’une
+faveur bleue, et des souliers trop longs pour elle,
+qu’elle perdait tout le temps en traînant les pieds.
+Elle paraissait très délicate, probablement malade,
+avait une peau transparente, pâle de la pâleur de
+ce papier de soie qui enveloppait <i>la souris japonaise</i>.
+Ce n’était pas un beau bébé, une belle
+petite fille, c’était une créature qui existait comme
+ça, ne devant ni grandir ni mourir. Et une merveilleuse
+intelligence animait ce visage aminci,
+ces yeux vert de mer avec un peu d’or dans le
+fond, du sable d’or. Son corps ? Je n’ai jamais su
+s’il doublait réellement ses vêtements. Certaines
+poupées sont faites ainsi, bourrées d’étoffe, mais
+sans membres… tout était flou, mouvant et fuyant,
+les jambes, les bras, les mains, <i>dont un petit
+doigt manquait</i> ! Elle les cachait presque toujours
+derrière elle.</p>
+
+<p>Je regardais ce curieux échantillon de la race
+des arrière-boutiques et je pensais que cette
+enfant-là devait savoir des vérités qui ne sont pas
+dans les livres.</p>
+
+<p>— Mademoiselle, murmurai-je, intéressé par
+son manège pour cacher ses mains, pourquoi
+faites-vous le petit Bonaparte ?</p>
+
+<p>Elle ne comprenait bien entendu rien à ce que
+je disais, mais elle baissa les yeux, fort intimidée.</p>
+
+<p>— Je ne vous ennuie pas, monsieur ?</p>
+
+<p>Elle était toujours d’une politesse adorable,
+exagérée, sans rien de servile. Elle n’osait pas
+pleurer par peur de faire du bruit… et ce que
+cette créature avait dû souffrir pour en venir là,
+devait être inimaginable.</p>
+
+<p>— Voulez vous goûter ? Votre grand’mère vous
+attend peut-être ?</p>
+
+<p>— Non, je dois rester dans la cour avec Robin.</p>
+
+<p>— Qui ça, Robin ?</p>
+
+<p>— Le chat de la concierge (elle ajouta). C’est
+un bon chat.</p>
+
+<p>Je me levai pour aller commander une tartine
+de confiture quelconque.</p>
+
+<p>— Comme vous êtes grand, fit-elle en me voyant
+quitter ma pose à sa hauteur. C’est pour ça qu’il
+vous faut de grandes chambres. Vous ne seriez
+pas bien chez nous.</p>
+
+<p>Quand elle vit arriver les tartines, des biscuits,
+du lait, elle fut saisie, paralysée d’une émotion
+qui lui mouilla les yeux. Mon domestique lui fit
+une table avec un tabouret et un divan avec un
+coussin. Nous étions graves. Moi je regardais ça,
+sans trop d’impatience, peu à peu envahi d’une
+singulière angoisse. Ni père ni mère. Une mauvaise
+fée pour protectrice, qui la traitait de vermine
+et l’écrasait de tout le poids de sa hideur en lui
+faisant éplucher des oignons.</p>
+
+<p>Elle coupait son pain en menus morceaux, les
+rangeait devant elle.</p>
+
+<p>— Pourquoi cette dînette ?</p>
+
+<p>— Pour que ça dure plus longtemps.</p>
+
+<p>— Tiens ! Vous avez perdu un de vos petits
+doigts ?</p>
+
+<p>— C’est grand’mère en fermant la porte. Elle
+l’a pas fait exprès.</p>
+
+<p>Quelque chose se crispe dans ma poitrine. Je me
+recouche sur le divan, le menton dans les mains.</p>
+
+<p>— Elle a pleuré, votre grand’mère ? Elle a eu
+un gros chagrin, dites ?</p>
+
+<p>— Non. Ça ne lui faisait pas mal comme à moi.</p>
+
+<p>Elle mange un peu, s’arrête. Ça ne passe pas ce
+qu’elle mange, elle n’a pas faim.</p>
+
+<p>Puis, sa collation finie, elle met de l’ordre,
+ramasse les miettes, soigneusement. Elle a l’air
+d’un petit poulet qui picore encore d’un mouvement
+machinal puis qui va se blottir n’importe où
+pour mourir, parce qu’on a marché dessus.</p>
+
+<p>(Ah ! que ne l’ai-je éloignée tout de suite, férocement,
+lâchement, mais raisonnablement.)</p>
+
+<p>— Je vais m’en aller, monsieur ?</p>
+
+<p>— Voulez-vous des images ? Ça vous amuserait-il
+d’en voir de très belles ?</p>
+
+<p>— Oh ! oui.</p>
+
+<p>Je lui ouvre un livre : <i>La Peinture au
+<span class="rm"><small>XVIII</small><sup>e</sup></span> siècle</i>.</p>
+
+<p>Elle contemple puis elle rit doucement :</p>
+
+<p>— Il y a une dame qui a mis un bateau sur sa
+tête.</p>
+
+<p>Ensuite je lui fais les honneurs de cet appartement
+si grand qui lui fait si peur dans ses fonds
+noirs. Elle se promène dans la galerie qui donne
+sur la cour et occupe trois pans de ses murs ; un
+coin, où sont les vitrines, peut s’illuminer par des
+plafonniers électriques. Je lui permets de jouer à
+créer la lumière, comme Dieu qui l’a inventée
+sans prévoir, justement parce qu’il était Dieu,
+que cela éclairerait des crimes effroyables. Son
+ravissement est tel, que je la laisse regarder les
+éventails et les bibelots. Je vais chercher <i>la souris
+japonaise</i> pour la placer en bonne compagnie,
+mais quand je reviens je trouve <i>l’autre</i> affolée,
+tremblant de tous ses membres devant un monstre
+de bronze qui lui exhibe une cruelle rangée de
+dents.</p>
+
+<p>Elle se jette sur moi, s’y cramponne, les yeux
+agrandis d’horreur.</p>
+
+<p>— Il m’a mordue !</p>
+
+<p>Fichtre ! Elle a une puissance d’imagination
+dangereuse ! Je lui explique, froidement, qu’il
+ne faut pas croire… et j’aperçois une goutte de
+sang sur la petite main pâle, celle qui est estropiée.</p>
+
+<p>— Mais, enfin, comment avez-vous <i>réussi</i> à vous
+faire mordre par une chimère, mademoiselle ? Je
+suis très mécontent.</p>
+
+<p>— J’ai fait comme ça (elle appuie sur la gueule
+ouverte) pour grimper là-haut et toucher au feu.
+(Elle appelle feu : le bouton électrique.)</p>
+
+<p>Je passe dans mon cabinet de toilette, je prends
+une éponge que je trempe dans une essence quelconque.
+(<i>Il la parfumait et lui donnait des colliers
+de perles de grande valeur !</i>) J’aseptise la
+petite plaie insignifiante. Je me sens au même
+rang que la grand’mère ! J’ai dû poser un genou
+sur un coussin, pour être encore une fois à sa
+hauteur de poupée et je la contemple, attristé,
+sous la lumière crue qui nous inonde. Elle a la
+transparence de teint, l’orient de la nacre et surtout
+un aspect souffrant de très petite bête, d’animal
+dont on ne connaît pas l’espèce. Je sens bien
+ce qu’il faudrait faire ! Il faudrait la consoler <i>à la
+papa</i>, l’embrasser et lui dire de ces puériles
+bêtises que tous les hommes ont en réserve pour
+les enfants, lui offrir de ces bonbons adoucissants
+qui ne sortent pas de la même poche que les
+autres, les aphrodisiaques !… Seulement, j’ignore
+tout de ce procédé, je ne peux mettre à sa disposition
+de petite femme offensée par la chimère que
+ma courtoisie, toute ma correction d’homme du
+meilleur monde.</p>
+
+<p>— Pardonnez-moi, mademoiselle. Je n’aurais
+pas dû vous laisser toute seule avec cette bête-là.
+Enfin, vous n’êtes pas menteuse, et je vous en
+félicite. Ça va mieux ?</p>
+
+<p>Je songe à ce petit doigt tranché par le battant
+d’une porte où se cramponnait cette enfant, dans
+quelle circonstance ? Je n’incline encore plus bas
+et je baise la petite main en patte d’oiseau.</p>
+
+<p>Elle me sourit, me montrant ses dents à elle,
+des crocs minuscules d’une chimère encore plus
+décevante et elle dit, sans tendre la joue, ce que
+je craignais :</p>
+
+<p>— Merci, monsieur. Je ne recommencerai pas.</p>
+
+<p>C’est le <i>je ne le ferai plus</i> de celles qui vous
+ont tué !</p>
+
+<p>… Quand elle est partie, je me sens mal à mon
+aise. L’air de mon appartement est irrespirable,
+lourd, je porte toute cette maison sur les épaules.
+Si on n’était pas en plein hiver, j’irais à la campagne,
+dans ce pavillon de chasse qui m’appartient,
+puisque ma mère me l’a légué et où j’ai été si
+malade, jadis. Mais il est déjà trop tard. Je suis
+pris au piège redoutable de l’atroce curiosité !
+Est-ce que je suis en présence de la fameuse
+enfant martyre qui revient périodiquement dans la
+<i>Gazette des Tribunaux</i> ? Alors, mon devoir est tout
+tracé et je m’emballe. Je m’informe. Avec la
+patience du policier sur une piste sérieuse, je
+cherche à reconstituer la scène. Je passe toute
+une semaine à faire parler des gens. Naturellement
+tout est fantaisie, contradictions, ou inventions
+pures. Ma concierge déclare qu’elle a vu, de
+ses yeux vu, battre la petite fille, si fragile, avec
+un tisonnier. Bernard prétend qu’il la rencontra
+assise sur une marche, dans l’escalier, serrant le
+chat de la loge contre elle pour se tenir chaud et
+qu’elle est tombée un jour par la fenêtre de
+l’arrière-boutique, presque nue, sur le pavé de la
+cour, comme si quelqu’un l’y avait précipitée. Et
+il ajoute, bonhomme :</p>
+
+<p>— Allez donc, monsieur, les enfants, c’est en
+caoutchouc !</p>
+
+<p>Si c’était un petit garçon, il en aurait peut-être
+pitié, mais une fille : c’est en caoutchouc, comme
+Robin.</p>
+
+<p>Enfin, ce qui semble le plus probant et ce qui
+rassure tout le monde, c’est qu’elle ne pleure
+jamais. On ne l’entend pas. Elle a de la tenue.
+Quant à la vieille dame, l’horrible mégère, elle
+paie régulièrement son terme, rend des services
+de brocanteuse et tire les cartes à l’occasion.</p>
+
+<p>— Elle a eu bien du mal à élever ce petit singe-là,
+déclare une bonne du quatrième, une fille qui
+louche et a des idées sur les messieurs seuls. (On
+en a su quelque chose au long des interrogatoires).
+Il faisait dans son lit, et crachait par la fenêtre,
+cassait les vaisselles anciennes, déchirait des étoffes,
+volait des sous dans le tiroir, enfin, toute
+la lyre, quoi !</p>
+
+<p>Ce que cette fille ne dit pas, c’est que la petite,
+l’ayant aperçue dans le jardin public d’à côté
+causant avec un très vilain voyou, l’a déclaré à sa
+grand-mère, tirant les cartes à cette bonne.</p>
+
+<p>— <i>Un brun</i>, à casquette plate, méfie-vous de
+lui ! vous proposera un voyage et ne vous donnera
+pas d’argent.</p>
+
+<p>Et la petite, qui écoute :</p>
+
+<p>— Oh ! grand-mère, je l’ai vu, moi, c’est celui
+du square !</p>
+
+<p>Ces choses-là ne s’oublient jamais.</p>
+
+<p>Malheureusement, oui, je m’en accuse : Don
+Juan est un homme d’amour et il n’est que ça !</p>
+
+<p>Je ne suis pas joueur. Je ne travaille pas. Je
+n’ai pas de mission. Je ne fais pas la noce dans
+le sens crapuleux du mot et je ne tiens pas à ma
+tranquillité. Je fais encore du l’escrime pour conserver
+la souplesse de mon poignet, mais rien,
+dans les attributions ordinaires du bon bourgeois
+de Paris, ne m’intéresse follement. Par contre,
+quand je flâne et que je me joins à un attroupement
+qui stagne autour d’un cheval abattu sous
+le poids d’une trop lourde charge, c’est toujours
+moi qui relève le cheval, rosse le charretier s’il en
+est besoin, suis conduit au poste puis m’en tire
+toujours avec une félicitation du commissaire du
+genre de celle-ci :</p>
+
+<p>— Il est certain que si tout le monde avait votre
+poigne…</p>
+
+<p>Je comprends très bien qu’on passe, allant à
+ses affaires, et qu’on détourne les yeux parce
+qu’on est pressé par la vie. Moi, j’ai le temps. Je
+n’ai d’autre affaire en ce monde que ce qui me
+plaît. Et quand il me plaît de dire : <i>je veux</i>, rien
+ne m’empêche plus de m’arrêter pour distribuer
+des coups. Autrefois j’usais beaucoup trop de la
+voiture. Aujourd’hui, je vais à pied. On remarque
+tant de choses en marchant, on remarque surtout
+la veulerie du public…</p>
+
+<p>Je me décide à aller acheter n’importe quoi chez
+la vieille dame :</p>
+
+<p>— Vous avez été bien bon pour elle, monsieur,
+mais faut pas vous en enticher parce que c’est le
+diable, cette vermine ! Faut vous dire que mon
+fils a épousé une grue, une vraie grue pour dire
+le mot, c’est de là que vient tout le mal. Ça sortait
+d’on ne sait où. Mon fils, bien honnête, commis de
+banque, pouvait choisir. Il a pris ça enceinte d’un
+autre, oui. Ça, rien ne me l’ôtera de l’esprit,
+d’ailleurs, les cartes l’ont déclaré, monsieur. Et
+elle n’a pas plutôt ouvert son œil de petit chat
+galeux qu’ils ont tourné du leur… tous les deux
+à un mois de distance. Alors, faut qu’à mon âge,
+moi que la tombe attend (!), je gagne le pain de
+ce gosse-là. Malade aussi du mal de ses parents ?
+Ça, j’en sais rien. Ils sont surtout morts de misère
+et de paresse. Elle m’a donné un mal, à moi, que
+je garderai tout ce qui me reste à vivre : le dégoût
+des animaux de sa trempe. Jusqu’à quatre ans,
+sauf le respect que je vous dois, ça ne faisait que
+pisser partout, au lit, sur les meubles, et le
+médecin, car j’en ai dépensé un pour elle et ce
+sera bien le dernier, m’a expliqué que <i>c’était la
+peur</i>. Oui, monsieur, elle avait peur… On ne m’a
+jamais pu dire de quoi !</p>
+
+<p>Écœuré, horrifié, agacé, j’ai acheté une étoffe
+d’orient qui vient de Lyon et dont je ne veux
+même pas pour qu’on en essuie les meubles :</p>
+
+<p>— Bernard, jetez-moi ça aux ordures ?</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que c’est, monsieur ?</p>
+
+<p>— C’est un <i>alibi</i>.</p>
+
+<p>(On me l’a assez reproché, ce mot-là !)</p>
+
+<p>La fenêtre de mon cabinet de toilette ou de ma
+salle de bain est située sur la cour, juste en face de
+leur fenêtre et d’une porte basse, arrondie en
+porte de cave qui est celle de leur cuisine, de leur
+chambre à coucher aussi, car il n’y a, là-dedans,
+qu’une arrière-boutique servant à tous les usages
+domestiques, sauf que l’usage d’un ou d’une
+domestique y est complètement inconnu. La petite
+fille doit faire son lit, un berceau ancien, en bois
+brut patiné par les ans, et sans doute les mains
+douces de toutes les mères qui l’ont balancé. Il
+est très bas, placé entre un fourneau-potager et…
+la boîte aux ordures. Élémentaire hygiène ! La
+cuisine salle à manger chambre à coucher contient,
+en outre, le lit de la grand’mère, un grand
+lit terrible à édredon rouge. Quand elle est levée,
+cette petite fille de six ans doit balayer et éplucher
+les légumes, garder le magasin, puis, après le
+déjeuner, elle peut s’amuser, c’est-à-dire aller
+n’importe où, dans la cour principalement, qu’il
+pleuve, qu’il neige ou qu’il fasse beau. <i>Zinette</i> (on
+m’a dit son nom que je n’avais pas eu l’idée de
+demander) ne rentre pas au magasin. Il est fermé
+pour elle.</p>
+
+<p>— Vous comprenez, je reçois les clients et je
+n’ai pas besoin de ça dans mes jambes. La conduire
+à l’école ?… Je n’ai pas le temps. La concierge
+n’en veut pas dans la grande entrée, sous la voûte
+de la porte cochère, ni dans les escaliers.</p>
+
+<p>Alors… j’ai vu…</p>
+
+<p>Un jour de froid intense, j’ai vu, en soulevant
+le rideau de mon cabinet de toilette, une petite
+ombre collée au mur qui tenait serré contre elle
+Robin le gros chat de la concierge, qui est une
+chatte, en outre. La petite restait immobile comme
+endormie et je suis revenu deux heures après…
+elle y était encore, sur un petit banc, seulement
+le chat l’avait lâchée et elle jouait avec un bout de
+fourrure dont elle essayait de fabriquer un manchon
+pour y fourrer ses pauvres pattes bleuies
+d’oiseau mourant. J’ai entr’ouvert la fenêtre.</p>
+
+<p>— Zinette ? (Elle s’appelle Thérésine ou
+Thérèse.)</p>
+
+<p>Elle a entendu, a regardé en l’air, de côté, puis
+enfin elle a couru vers celui <i>qui peut faire la
+lumière</i>, celui qui <i>mâche le feu</i>, celui qui <i>joue
+avec des flammes de toutes les couleurs</i> (n’a-t-elle
+pas raconté tout cela dans la torture de ses longs
+interrogatoires ?) et, sans une hésitation, oui,
+j’ai pris le pauvre petit morceau de femme par la
+ceinture et je l’ai fait avaler par ma fenêtre.</p>
+
+<p>Quand elle s’est retrouvée dans ce salon qu’elle
+croyait bien ne jamais revoir, comme un paradis
+deviné en rêve, elle s’est mise à tourner sur elle-même,
+pauvre petite souris japonaise, à tourner,
+tourner, prise de folie, de vertige, à valser, à danser…
+puis, essoufflée, elle a fait une jolie révérence
+en me disant, selon les conseils obséquieux
+de l’horrible vieille :</p>
+
+<p>— Bonjour, monsieur, comment allez-vous ?
+Car elle est très polie.</p>
+
+<p>Son petit nez coulait, tout rose, et ses yeux,
+roses aussi, pleuraient les larmes d’un rhume de
+cerveau qui aurait pu tenir au lit un homme
+comme moi.</p>
+
+<p>J’ai fait venir des gâteaux, une boisson chaude
+au miel et comme c’était l’heure de mon Porto,
+fatalement, naturellement, Bernard a dû apporter,
+sur un plateau d’argent, le Porto en question, et
+des biscuits. Quelle orgie à la tour !…</p>
+
+<p>Elle a une petite robe de flanelle grise, un petit
+tablier, pas très propre, cette fois, car elle n’est pas
+en visite et ses pieds, en chaussettes de soie rose
+(d’où cette dépouille de grue peut-elle provenir,
+sinon de l’étalage du bric-à-brac ?) sont dans des
+galoches minuscules comme tout nus. Sur une
+table turque, basse, à sa portée, à notre portée,
+les friandises, la tisane pour elle, le vin pour moi
+et Zinette en adoration devant le feu car, comme
+tous les enfants, elle est éblouie par le mystère du
+feu (elle voudrait tant y toucher !), me tourne le
+dos, ne pense ni à boire, ni à manger. La cheminée
+remplie de flammes est, pour elle, un théâtre où se
+jouent toutes les comédies et tous les drames.
+Elle a enlevé ses petites galoches pour ne pas
+salir et elle tend ses pieds roses dont les doigts se
+remuent, se détendent nerveusement.</p>
+
+<p>— Zinette, venez boire ou ça sera froid.</p>
+
+<p>Elle vient, pieds nus, elle glisse comme la souris.
+Elle boit tout doucement, tousse un peu,
+puis, mangeant un gâteau, elle me regarde fixement.</p>
+
+<p>— Je suis bien contente, monsieur. Quand que
+je m’en irai ?</p>
+
+<p>Ah ! ce désir d’éterniser le moment et de gâcher
+l’heure en lui assignant une agonie ! Je connais
+tellement ça.</p>
+
+<p>— Quand vous voudrez, de façon à ne pas vous
+faire gronder. Venez tous les jours, par le même
+chemin, tant que durera le froid. Je vous ferai
+signe.</p>
+
+<p>— Monsieur, pourquoi mangez-vous du feu ?</p>
+
+<p>— Je ne fume pas mon cigare par l’autre bout,
+pourtant, petite sotte.</p>
+
+<p>— Ça ne fait rien, ça brûle en dedans ?</p>
+
+<p>— La fumée vous gêne ?</p>
+
+<p>Je sens qu’elle veut que je lâche ça. C’est toujours
+le fameux mystère, celui qui la poursuit
+d’une série d’interrogations qu’elle ne sait à qui
+soumettre. Elle rit :</p>
+
+<p>— C’est vous que ça doit gêner. Pourquoi c’est
+que vous le mangez le feu, dites ?</p>
+
+<p>— Pour… faire comme les autres. Tenez, vous
+avez raison, je le jette. (Elle ne tardera pas, celle-là,
+à me prouver que je suis stupide.)</p>
+
+<p>Elle le prend sur le cendrier, c’est tout à fait la
+souris flairant le piège, elle met le doigt sur la
+cendre, se brûle et appuie sur l’autre bout.</p>
+
+<p>— Vous voilà fixée, petite curieuse.</p>
+
+<p>— Monsieur ? Je voudrais…</p>
+
+<p>— Quoi ? Allons, un peu de courage… vous
+voulez fumer ?</p>
+
+<p>— Je veux manger du feu parce que grand’mère
+a dit que c’est pour ça que les hommes ne
+s’enrhument pas.</p>
+
+<p>— Peut-être… mais c’est amer. Non ! Non ! Je
+vous le défends.</p>
+
+<p>Ça y est. Elle en pleure de dégoût et me regarde
+avec un mépris non dissimulé.</p>
+
+<p>— J’aime mieux être enrhumée. Je vous demande
+bien pardon, monsieur.</p>
+
+<p>— Il n’y a pas de quoi, mademoiselle.</p>
+
+<p>Machinalement je reprends mon cigare à sa
+menotte tremblante puis, d’un grand geste fou, je
+l’envoie dans la cheminée. Je pense que j’ai eu
+peur d’attraper son rhume. Je suis terriblement
+agacé ! Maintenant, elle veut revoir le <i>monstre</i> qui
+l’a mordue, il y a quinze jours et elle cherche à
+s’orienter. Je l’amène là-bas, du côté de mes
+vitrines. On joue encore à faire la lumière. Elle
+ne s’en lasserait pas. Il y aurait tout de même
+mieux pour amuser une petite fille qui n’est pas
+de taille… à grimper sur des chimères aussi dangereuses.
+Il est convenu avec moi-même que je
+lui achèterai une poupée, des jouets simples, des
+images naïves…</p>
+
+<p>— Monsieur, est-ce que c’est votre frère ?</p>
+
+<p>Elle passe devant mon portrait, de la Gandara,
+qui fut peint il y a dix ans.</p>
+
+<p>— Oui, il me ressemble, n’est-ce pas ?</p>
+
+<p>— Non, il a l’air méchant.</p>
+
+<p>— Merci.</p>
+
+<p>Nous revenons au salon. Elle furète partout,
+discrètement. J’ai l’horrible idée de savoir si la
+bonne n’a pas menti, si elle peut voler. Au bout
+d’un quart d’heure de petits trottinements elle me
+revient avec un gant qu’elle a trouvé sous un
+meuble car elle voit mieux ce qui est par terre
+parce qu’elle en est plus près.</p>
+
+<p>— Voulez-vous me le donner ? Je l’ai trouvé
+sous un fauteuil.</p>
+
+<p>— Mais oui, à quoi cela peut-il vous servir ?</p>
+
+<p>— Pour m’en faire un sac où je mettrai mes
+affaires. (Et elle me confie simplement.) Grand’mère
+me reprend tout ce qu’on me donne. Ça,
+elle osera pas !</p>
+
+<p>Elle agit selon une logique admirablement
+déduite, impitoyable. J’hésite à la questionner sur
+cette grand’mère abominable, car ce serait ignoble.
+Et pourtant…</p>
+
+<p>— On dit que votre grand’mère… tire les
+cartes. Qu’est-ce que c’est que ce métier-là
+mademoiselle Zinette ? Je suis curieux aussi,
+moi.</p>
+
+<p>Elle s’illumine et saute sur le divan. Très gravement,
+s’assied :</p>
+
+<p>— Oui, monsieur, elle prédit l’avenir et le passé,
+elle dit tout ce qu’on ne sait pas. (Elle paraît très
+fière, la pauvre petite.) Oui.</p>
+
+<p>— Comment fait-elle… pour le passé, au moins ?</p>
+
+<p>Elle prend sa pose de petite souris, la tête sur le
+côté, les pattes en avant et elle compte sur ses
+doigts, dont un manque :</p>
+
+<p>— Un, deux, trois, quatre : un joli brun vous
+aime ; trois, quatre, cinq, six : un blond viendra
+qui lui fera du mal ; cinq, six, sept, huit : une
+femme brune, la dame <i>qui pique</i>, sera jalouse de
+vous… et vous ferez de grands voyages.</p>
+
+<p>Pour le passé, elle me semble avoir deviné juste,
+hélas !</p>
+
+<p>— Et puis ?</p>
+
+<p>— Et puis, c’est cinquante sous !</p>
+
+<p>J’éclate, je ris de toute une joie cynique impossible
+à réprimer. C’est délicieux et tellement nature.</p>
+
+<p>— Alors, je vous les dois ? Les voulez-vous ?
+Zinette vous êtes une somnambule extra-lucide
+vraiment remarquable.</p>
+
+<p>Je cherche mon portefeuille. Elle est fort
+troublée.</p>
+
+<p>Et tout à coup, elle me regarde avec une extase
+au fond de ses yeux dorés par le feu :</p>
+
+<p>— Moi, je sais pas. C’est ma grand’mère qui
+fait payer… Moi je vous le donne pour rien…
+pour vous apprendre, quoi, puisque vous savez
+pas non plus. C’est mon cadeau !</p>
+
+<p>Je saisis la petite poupée, je la mets sur mon
+bras et, debout, je la contemple silencieusement.</p>
+
+<p>— Zinette, je vous adore… comme vous aimez
+le feu ! Seulement, il ne faut pas jouer avec le feu,
+voilà.</p>
+
+<p>Elle rit, d’un petit rire silencieux. Elle lève la
+tête, heureuse de toucher le lustre de cristal coloré
+par les flammes et elle murmure :</p>
+
+<p>— Je viendrai tous les jours qui fera froid, vous
+avez promis et je jouerai… sans toucher au feu,
+je vous promets de même. J’amènerai Robin.</p>
+
+<p>Elle n’oublie même pas le premier ami, le chat,
+car, enfin, moi, je n’arrive que le second.</p>
+
+<p>… Elle est partie, en passant par la grande
+porte. Je ne pouvais pas me résigner à la jeter,
+toute chaude de ce bonheur neuf, dans cette cour
+glaciale. Elle est partie et je fais mon examen de
+conscience…</p>
+
+<p>Il est certain, mon cher avocat, que j’avais roulé
+très rapidement sur la pente parce que, tout simplement,
+j’avais eu peur. Je crois qu’Antoine a
+aimé Cléopâtre pour la même raison ! On ne peut
+aimer, d’un réel amour, sensuel ou chaste, que
+ce qui vous domine absolument ; tout le reste est
+littérature ou malpropreté. Or, la puissance d’un
+amour d’essence divine, c’est-à-dire touchant à
+l’absolu, se résume dans un effroi mortel. Si j’avais
+joué avec cette petite fille normalement, paternellement,
+si je l’avais tutoyée, embrassée, caressée,
+comme, selon tous les usages moraux, on peut et
+on doit le faire, j’aurais pu m’égarer un instant
+ou me garer, par prudence, tout de suite, mais la
+peur, la peur sacrée, me paralysa et c’est à cela,
+à cette présence latente, quoique singulièrement
+énervante, que je compris que j’étais perdu. Ce
+que vos enquêtes judiciaires n’ont pas pu expliquer,
+c’est mon cynisme et il demeure à découvrir
+encore les résultats fâcheux de ce cynisme. C’est
+précisément à cause de ce prétendu cynisme que
+je suis innocent et, elle, encore moins coupable
+que moi. Dès que j’ai compris où j’allais, j’ai pu
+dire : <i>je veux</i> et je n’ai plus voulu qu’une chose : la
+sauver de moi et de <i>l’autre</i>, l’ogresse en question.
+Ne sachant pas du tout où j’en étais, j’ai pu la faire
+entrer clandestinement par la fenêtre… et je l’ai
+fait sortir par la porte quand j’ai enfin deviné la
+nature du sentiment qui s’emparait de moi. La
+pitié n’a pas inventé seule cet attachement irrésistible
+d’un homme de quarante ans pour une petite
+fille de six ans. Et il n’est pas nécessaire de me
+démontrer paternel pour une partie de la si bizarre
+affection <i>morbide</i>, comme vous dites, alors que
+vous plaideriez coupable pour le reste. J’étais
+devenu amoureux purement et naturellement de
+Zinette, <i>de la souris japonaise</i>, et je vous jure que
+ce n’est pas pour jouer à la poupée qu’on déshabille
+que je la faisais venir chez moi, pas plus que
+ce n’était pour lui inspirer on ne sait quelle sensualité
+de mauvaise qualité. Mon seul désir fut de
+réaliser mon amour dans toute l’étendue de sa
+beauté parce que, cette fois, j’avais rencontré un
+sentiment effroyable qui valait la peine d’être
+éprouvé, non pas jusqu’à la peau, mais jusqu’au
+cœur, jusqu’à en mourir ou à en tuer. J’ai choisi.
+Et si jamais Zinette peut vivre, elle, jusqu’à l’autre
+amour, l’amour ordinaire, je ne crains pas qu’elle
+puisse me méconnaître par la comparaison et en
+se souvenant de moi elle pourra dire à l’homme,
+aux hommes qui lui apprendront ce que je sais et
+que je ne lui ai point appris : « Celui-là seul,
+m’aimait vraiment ! » La Zinette, ma <i>souris japonaise</i>,
+obligée de tourner dans le cercle vicieux de
+notre humanité et devenue le carnassier redoutable
+qu’on appelle une femme pourra enfin s’écrier :
+« Oui, celui-là seul aimait du grand, du divin
+amour qui, pour épargner quelques larmes de
+plus à l’enfant que j’étais, n’a pas hésité à les payer
+de sa tête. »</p>
+
+<p>Vous pouvez même, mon cher avocat, renoncer
+à plaider ma cause en en ayant enfin très approfondi
+le mystère douloureux. Être acquitté me
+semblerait moins beau, puisque cela laisserait la
+place au doute… pour l’avenir.</p>
+
+<p>A partir de ce jour, ce fut la voie droite, sans
+aucune erreur de direction ; je ne daignai même
+pas me garantir des sourires équivoques, ni des
+tentatives de chantage réitérées. Rien ne me détournait
+de ma passion… <i>morbide</i>, si vous voulez ! Et
+je peux même vous démontrer la folie platonique,
+la manie de l’adoration dans toute son horreur
+ou sa poésie. J’avais enlevé la souris d’ivoire de
+mes vitrines pour la placer sur une petite console
+de velours au-dessus de mon divan comme un
+ex-voto, comme un fétiche, et, chose que personne
+ne sait encore mais que vous pourrez constater,
+je lui avais brisé l’un des petits doigts de sa
+patte gauche, je veux dire un des ongles, pour
+qu’elle fût plus proche de ma réelle idole !</p>
+
+<p>Comment se fait-il que l’objet aimé, jusque-là
+pareil aux autres, puisse devenir tout à coup, du
+jour au lendemain, l’idole unique, la créature ou
+la création, dominant tout, faisant table rase de
+tout ce qui fut avant elle ! Vous pensez que j’étais
+devenu fou ? Mais l’amour sincère n’est pas autre
+chose que la folie lucide, une extravagance instinctive
+touchant le genre d’inexplicable sécurité qu’un
+endormi par le somnambulisme éprouve sur le
+bord d’un toit.</p>
+
+<p>Quand je revis Zinette, il y avait bien une poupée
+dans le grand salon, des images et même un
+superbe alphabet contenant des animaux détachables
+qu’on pouvait interchanger durant la
+leçon de lecture, mais il n’y avait plus d’homme
+inquiet ni de témoin soucieux de son égoïsme.
+Zinette fut reçue par un amoureux jaloux, passionné,
+qui jouait sérieusement et ne risquait
+plus les plaisanteries du goût de celle du cigare.</p>
+
+<p>— Zinette, dis-moi si tu m’aimes ?</p>
+
+<p>A ses pieds, je l’avais assise sur mon divan,
+très haute sur des coussins, je le regardais entre
+mes cils comme j’avais, jadis, regardé la marquise
+de Vailly pour lui dire : <i>voulez-vous</i>.</p>
+
+<p>Seulement, je ne pensais même pas au sexe
+possible de Zinette. Zinette ou <i>la souris japonaise</i>
+derrière elle, c’était la même idole d’ivoire aux
+yeux de rubis.</p>
+
+<p>Que comprit-elle ? Que put-elle percevoir de
+ce battement de cœur profond qui montait de moi
+comme le bruit de l’océan, la pulsation même de
+tous les flots rouges des abîmes de l’humanité, je
+n’en sais trop rien, mais elle me prit le front dans
+ses petits bras minces et murmura, un peu tremblante :</p>
+
+<p>— Je suis bien contente, monmami.</p>
+
+<p>Et elle ne m’appela plus monsieur. Elle avait
+embrouillé les deux mots pour toujours.</p>
+
+<p>On fit l’inventaire du gant dans lequel elle
+avait apporté des trésors inestimables selon son
+idée de récent propriétaire : un dé à coudre en
+acier rouillé, trois grains d’encens tombés d’un
+ancien encensoir et qu’on ferait brûler un jour
+(pas tout de suite), un ruban rose, des bouts de
+réglisse et une pièce de deux sous percée. On lui
+avait repris un petit pantin disloqué pour le mettre
+à la vente (il ne faut rien dilapider).</p>
+
+<p>La poupée lui parut trop belle, digne de rester
+chez moi et quand elle vit qu’elle fermait les yeux
+en la penchant, elle en eut une peur secrète qui
+la fit s’en éloigner avec des gestes prudents et
+ennuyés. Une chimère de bronze qui mord, une
+poupée d’émail qui fait semblant de s’endormir ?
+Histoires très louches.</p>
+
+<p>J’allai chercher, dans un coffret de mon bureau,
+un fil de perles que j’avais acheté je ne sais plus
+pour quelle femme et que je n’avais pas donné,
+j’ignore pourquoi et je le laissai tomber dans le
+gant, sac à malices universelles. Elle fit un bond.</p>
+
+<p>— C’est des vraies, monmami ?</p>
+
+<p>En petite-fille d’antiquaire qu’elle était, elle
+savait bien qu’il en existait de fausses.</p>
+
+<p>Certaines femmes détestent les diamants, les
+femmes de goût généralement ; d’autres ont la
+crainte superstitieuse des opales ; d’autres ne
+peuvent pas voir une émeraude, <i>la pierre froide</i>,
+mais toutes aiment les perles instinctivement.
+La perle est une chose vivante qui se frotte, pour
+vivre, à la peau de celle qui la porte et qui meurt
+quand on la détache de tout contact humain.
+C’est pourquoi il y a un lien entre toutes les
+nacres…</p>
+
+<p>La <i>souris japonaise</i> ne trouvait pas du tout que
+cet humble collier, d’à peine cinq mille francs, fût
+trop beau pour elle et il a fallu la niaiserie d’un
+lapidaire faisant du zèle pour estimer ça une fortune !
+Outre le collier, la souris eut un lilliputien
+kimono de soie noire brochée d’or et doublé de
+jaune soufre, des mules à sa pointure en velours
+bleu, puis, ayant assez décoiffé de femmes dans ma
+vie pour savoir recoiffer une petite fille, je lui
+arrangeai un casque couleur de chrysanthème
+roux, avec sa petite queue de rat, qui la plongea
+dans l’admiration au sujet de ma précieuse habileté.
+Je vous entends d’ici, mon cher avocat,
+murmurer : « Nous y voilà. On joue à la poupée
+qu’on déshabille ? » Non. C’était seulement le
+contraire, car pour transformer ainsi ma poupée,
+moi, je ne lui enlevai point la tunique de Nessus
+de sa pauvreté. Elle mettait ça sur le reste, gentiment,
+face à la psyché, comme une actrice qui
+garderait sa robe de ville sous le manteau éclatant
+de son rôle. Ma poupée, je ne l’ai touchée nue
+que pour la faire taire… lors de l’assassinat de son
+bourreau, parce que, droite sur son lit, elle hurlait
+à la mort, tel un petit chien fidèle qui défend
+le maître méchant l’ayant jadis estropié et qu’il
+me semblait nécessaire d’en finir… Et depuis…
+avouez que c’eût été difficile…</p>
+
+<p>Zinette, un jour, m’arriva, une touffe de son
+chrysanthème roux en moins parce que grand’mère
+en la démêlant <i>avait perdu patience</i>. Le morceau
+du cuir chevelu était parti avec la touffe. Absolument
+comme le petit morceau de doigt.</p>
+
+<p>— C’est une honte de tolérer une pareille peste
+dans une maison bourgeoise ! glapissait notre
+concierge que vous savez féroce. Vous, monsieur
+Dormoy, qui avez de belles relations, vous ne
+pourrez donc jamais nous délivrer de ce choléra ?</p>
+
+<p>La <i>poupée japonaise</i> ne pleurait pas. Tant que
+l’on ne lui interdirait pas l’entrée de mes appartements,
+elle supporterait tout.</p>
+
+<p>— Si je pouvais seulement me cacher dans ton
+lit, la nuit, me faisait-elle judicieusement remarquer,
+elle ne me tourmenterait plus. J’ai peur,
+peur, la nuit… j’ouvre les yeux aussi grands que
+si j’allais mourir.</p>
+
+<p>— Hum ? murmurai-je, tu as des façons
+d’arranger les choses sans consulter les gens qui
+ne sont pas précisément…</p>
+
+<p>Je cherchais un mot très simple, qu’elle pût
+comprendre simplement, mais la <i>souris japonaise</i>
+s’emporta, furieuse, comme jamais je ne l’avais
+vue encore s’emporter.</p>
+
+<p>— Monmami ne dis pas ! Monmami ne dis pas !
+(Elle hoquetait.) Je veux pas que tu dises ça !</p>
+
+<p>J’étais médusé par cette minuscule femme,
+grandie tout à coup dans une liberté de favorite
+qui a tous les droits. Je la regardais, sincèrement
+anxieux de ce qui allait jaillir de cette petite
+bouche tremblante de colère. Crispant malgré
+moi mes mains fiévreuses dans les coussins de la
+fameuse couche de Don Juan, je pensais même
+à en envoyer un sur ce mince fantôme de mousmé
+noir et or, histoire d’étouffer un autre mot qui
+m’aurait abîmé ma chère idole enfantine.</p>
+
+<p>— Non, c’est pas vrai ce qu’elle a dit à tout le
+monde. <i>Je suis une petite fille très propre.</i> Elle a
+menti, elle a menti.</p>
+
+<p>Et toute rouge de sa confusion d’en avoir tant
+avoué, elle vint se cacher la tête dans ma poitrine.
+J’avais oublié complètement ce détail !</p>
+
+<p>Robin, le chat de la concierge, eut des petits
+(parce que c’était une chatte), et on lui fit cadeau
+d’un de ces animaux qui fut cause d’une bien plus
+terrible aventure. Je la vis arriver, un matin,
+comme j’allais sortir pour déjeuner au restaurant,
+tenant relevés les deux pans de son petit tablier.</p>
+
+<p>— Monmami, fit-elle tout bas, est-ce que tu
+veux me le garder… elle le cherche partout pour
+le tuer. Il est déjà bien malade.</p>
+
+<p>Je rentrai vivement et on déballa le petit chat,
+la queue cassée, une oreille arrachée, miaulant
+pitoyablement. J’appelai Bernard en lui enjoignant
+de soigner cet animal… <i>ou de l’achever pour qu’il
+ne souffre pas plus avant</i>.</p>
+
+<p>On m’expliqua le drame. Grand’mère avait
+déclaré qu’il lui salirait sa boutique et l’avait
+poursuivi… à coups de tisonnier, naturellement.</p>
+
+<p>— Allons, décidai-je, il faut mettre un terme
+à son amour pour la propreté.</p>
+
+<p>Et au lieu de gagner le restaurant où j’avais
+rendez-vous, je fis ce que je brûlais de faire
+depuis longtemps et qu’une dernière pudeur
+mondaine m’interdisait : je demandai audience à
+<i>l’antiquaire</i>.</p>
+
+<p>Je trouvai le monstre trônant au milieu des
+dépouilles de toutes ses victimes et je saluai un
+peu froidement.</p>
+
+<p>— Vous plairait-il, madame, de m’écouter ? Pas
+ici, dans votre arrière-boutique.</p>
+
+<p>Elle me regardait avec une étonnante effronterie,
+de ses yeux où semblaient s’extravaser deux
+gouttes de boue.</p>
+
+<p>— Justement, ça se trouve bien, cher monsieur
+Dormoy. Je voulais vous causer aussi. Mais,
+n’est-ce pas, on n’est pas libre dans le commerce.</p>
+
+<p>On passa dans la salle à manger, chambre à
+coucher, cuisine, et elle m’offrit un fauteuil de je
+ne sais quelle époque dont je n’usai pas parce que
+j’avais très peur de récolter des taches de graisse.</p>
+
+<p>— Monsieur, commença-t-elle, avec le formidable
+aplomb de la tireuse de cartes qui a l’habitude
+de sonder les reins de ses clients avant
+d’exiger d’eux cinquante sous ou trois mille francs,
+je vois, par métier, à travers les murs, c’est
+donc pas la peine de faire des manières pour s’entendre
+une bonne fois. Vous êtes un homme riche,
+habitué à contenter vos caprices et vous pensez
+que l’argent peut tout acheter, aussi bien une
+boutique où vous voulez mettre une automobile
+en dépouillant une vieille femme de son gagne-pain
+qu’une pauvre enfant orpheline qui n’a plus
+que sa grand’mère pour la défendre. Monsieur
+Dormoy, <i>ma petite-fille m’a tout raconté</i>. C’est
+pas encore si grave que ça mais ça peut le devenir,
+surtout que cette mignonne n’est pas bien forte,
+étant née de parents perclus de la poitrine. Alors,
+voilà, il faut savoir ce que vous diriez à un
+commissaire de police si je vous traînais devant
+lui. Réfléchissez bien ; des histoires comme ça,
+c’est l’honneur d’un homme quand ça se raconte
+dans un quartier. On vous a vu la faire passer par
+la fenêtre de votre cabinet de toilette, celle qui est
+là, juste en face de ma chambre. Quand on fait
+entrer les enfants par les fenêtres d’une maison
+c’est rare s’ils en sortent sans dommage et même
+qu’ils peuvent n’en plus sortir du tout ! Je crois
+pourtant pas que vous puissiez être un <i>vampire</i>,
+vous êtes trop bel homme pour ça sans vouloir
+vous en faire compliment mais, un homme est un
+homme, c’est-à-dire pas grand’chose de propre.
+Alors j’ai de la méfiance. Zinette est dans une
+maladie de langueur qui est pas ordinaire.</p>
+
+<p>Ce n’était pas le moment de s’écrier : « Le petit
+chat est mort ! » avec l’accent de la Comédie-Française.
+Tout bon escrimeur que j’étais, j’avais
+oublié que la principale loi de la défense est la
+promptitude de l’attaque. Je venais pour protéger
+Zinette contre sa grand-mère et on me parlait, au
+contraire, de la protéger contre moi… jusque chez
+un commissaire de police ? Zinette avait tout
+raconté… Quoi ? La poupée, les perles ?… Le
+témoignage des enfants ? J’avais souvent entendu
+pérorer mon père à ce sujet. Même les plus probants
+s’entachaient de fantaisie. Une chimère de
+bronze les avait mordus ? C’était vrai et c’était
+faux, selon la place qu’occupait la dite chimère
+dans la réalité de leur appréciation. Et puis,
+Zinette chez sa grand’mère, sans son costume
+d’idole japonaise, pouvait-elle être la même Zinette
+que chez moi où je l’entourais des égards dus au
+rêve somptueusement fou de mon amour ?</p>
+
+<p>Je tournais en cercles de plus en plus restreints
+autour de cette salle à manger, cuisine, chambre à
+coucher et je découvrais que, souvent, il y a l’influence
+du milieu, le doute ou l’effroi que peut
+nous inspirer le décor. Oh ! cette pièce où régnait
+un désordre dont je n’avais jamais vu l’exemple,
+probablement parce que je ne descendais jamais
+dans les sous-sols de mon hôtel, jadis, ou que…
+je faisais venir les bonnes, les jolies soubrettes
+chez moi au lieu de monter chez elles ! Ce désordre
+désespérant où tournait, éperdue et menacée du
+tisonnier, ma <i>souris japonaise</i>, tellement petite
+qu’elle ne s’y retrouvait point, la pauvre bestiole,
+et qu’elle y salissait sa jolie robe de neige ! Là, un
+instrument singulier en tôle avec des bouches
+ouvertes comme une caricature de monstre, c’est-à-dire
+le fourneau, des casseroles éparses, des torchons
+qui étaient des vêtements à moins que les
+vêtements fussent des torchons, des détritus, dans
+une boîte, où l’on avait l’air de vouloir les conserver
+pour en obtenir une pourriture plus compacte,
+un petit lit d’enfant, si étroit, exhibant ses
+draps troués, douteux d’où s’exhalait une odeur
+surette, mon Dieu, pas trop désagréable, une
+odeur de <i>souris</i>, un peu de musc mélangé à on ne
+savait pas trop quoi d’humain, d’animal et de chatouillant
+les narines à vous en donner envie
+d’éternuer, puis ce formidable édredon rouge
+trônant sur le lit de la grand’mère, barrant le jour
+de la fenêtre donnant sur la cour et qui avait l’air
+de vous crier : on ne passe pas, je suis la barricade,
+molle mais épaisse, qu’on ne doit jamais
+franchir, <i>je suis la famille</i> !</p>
+
+<p>Et par terre, c’était un carrelage immonde,
+boueux, depuis plus de vingt ans, où toutes les
+couches de cendres, de poussière, avaient fini par
+former un terreau, oui, du fumier solide sur lequel
+poussait ma fleur pâle condamnée à l’étiolement.</p>
+
+<p>— Monsieur, insinua encore la tireuse de
+cartes, vous feriez bien de vous asseoir, vous
+allez vous fatiguer à vous promener comme ça en
+rond.</p>
+
+<p>J’avais, en effet, l’habitude de tourner, moi
+aussi, mais jusqu’à ce matin-là j’avais pu tourner,
+mal ou bien, largement, dans de vastes cirques,
+chambres d’amour ou salons officiels, très
+entourés de fleurs, de décolletages savants et de
+mondanités élégantes vous dissimulant les pourritures
+sociales. Maintenant je voyais se restreindre
+le champ de ma prétendue liberté d’allures et se
+serrer autour de mon front la certitude, en couronne
+de fer, que je n’échapperais pas à mon
+destin.</p>
+
+<p>Je m’arrêtai, je fis face au monstre et je dis, le
+ton rauque :</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que Zinette vous a raconté,
+madame ?</p>
+
+<p>Cela seul me semblait important. Après, je lui
+poserais l’autre question, la plus dangereuse de
+toutes : « <i>Combien ?</i> »</p>
+
+<p>— Oh ! Monsieur Henry Dormoy, pas grand’chose,
+les enfants sont si menteurs ! Mais elle
+n’a pu me dire que ce que savais déjà et que vous
+ne pouvez pas nier : c’est que ce n’est pas pour
+enfiler des perles que vous la gardez chez vous
+des après-midi pleines et que vous l’appelez <i>la
+souris chinoise</i> !</p>
+
+<p>— <i>Japonaise</i>, madame, ne commettez pas cette
+erreur très répandue chez les femmes, même du
+meilleur monde, que la Chine ou le Japon sont
+identiques, au moins sous le rapport du bibelot.
+Et où voyez-vous le crime dans cette appellation !</p>
+
+<p>Je tenais ma canne à deux mains en essayant
+de la plier un peu comme pour éprouver la résistance
+et la souplesse d’un acier nouveau, en
+escrime, et je songeais :</p>
+
+<p>— Pourvu, mon Dieu, que je ne lui flanque
+pas une volée. Ça n’arrangerait certainement rien.</p>
+
+<p>— Je n’y verrais point d’inconvénient, moi, si
+la petite n’en dépérissait pas de plus en plus. Elle
+geint toute la nuit, se plaint du froid, se plaint
+de la chaleur, ne mange pas et rêve, les yeux
+grands ouverts, qu’une grosse bête noire, une bête
+dont les dents très blanches ressemblent aux
+vôtres, cher monsieur, veut la dévorer.</p>
+
+<p>Cette malheureuse phrase leva l’écluse de ma
+rage et le torrent passa bouillonnant, submergeant
+tout… Je ne me rappelle plus ce que je dis
+parce que je ne le savais même pas et que je
+parlais sans même voir <i>l’autre</i> monstre dont les
+dents n’étaient vraiment pas blanches, elles, qui
+me regardait ahuri, effaré, cherchant des yeux,
+de ses yeux troubles, une issue pour se sauver
+au cas où j’en viendrais à la menacer. Dans le
+torrent, un peu trop capricieux de mon indignation,
+elle put démêler, cependant, que je lui reprochais
+des brutalités bien et dûment constatées par
+moi et les honorables locataires de la maison, dite
+<i>bourgeoise</i>, que nous habitions tous les deux.</p>
+
+<p>— … Vous avez fermé si fort une porte sur la
+pauvre petite main cramponnée au chambranle
+que vous l’avez coupée comme à la hache… et
+vous n’avez pas pleuré toutes les larmes et le sang
+de votre corps, madame ! Vous laissez cette
+enfant dehors et parce qu’elle a voulu rentrer au
+moment où cela ne vous convenait pas, vous
+l’avez estropiée. Oh ! oui, vous ne l’avez pas fait
+exprès ! C’est entendu.</p>
+
+<p>— Ah ! cria la mégère d’une voix s’étranglant,
+si elle vous a raconté ça, elle a de la mémoire, la
+gosse ! Elle avait tout juste quatre ans et on avait
+beau l’envoyer jouer dans la rue, elle ne voulait
+jamais y rester, la vermine.</p>
+
+<p>Un claquement sec. C’est ma canne qui casse.
+J’ai préféré tout de même ça, pour mon honneur
+d’homme, à la lever sur une femme de soixante-dix
+ans. Mais c’est mon amour, l’intrépide amour,
+qui vient de me conduire à la source même de la
+vérité. J’y bois le poison jusqu’à m’en rendre
+fou… et, oui, j’avoue, j’avoue que je veux protéger
+l’enfant, que je paierai ce qu’il faudra pour
+qu’on la mette en pension ou dans un endroit de
+campagne clair et sain où elle pourra essayer de
+vivre sans qu’on lui arrache les doigts ou les
+cheveux.</p>
+
+<p>Je tremble sur mes jambes comme le cheval de
+course qui vient de dépasser le poteau. J’ai en
+effet dépassé toutes les bornes des convenances
+sociales. Je jette les débris de ma canne sur
+l’édredon rouge, cette mare de sang épais évoquant
+la douceur de la vie de famille et j’ajoute,
+les bras croisés, désormais très calme :</p>
+
+<p>— Combien ?</p>
+
+<p>Elle a compris et elle n’est pas tout de même
+assez stupide pour ne pas préférer se compromettre
+à… ne pas transiger. L’ennemie du peuple
+c’est encore la fortune <i>acquise par des générations</i>,
+c’est-à-dire la fortune qu’on sait employer à propos
+parce qu’on y tient bien moins qu’à son caprice.
+Cette femme-là doit avoir quelque part une
+affreuse marmite, enduite de suie, puant intérieurement
+le graillon, où elle entasse des billets
+de banque dont elle ne se servira ni pour elle, ni
+pour la petite fille exténuée de privations… et mes
+billets de banque rejoindront les autres, sans profit
+pour personne !</p>
+
+<p>Il est convenu que la <i>souris japonaise</i> partira
+au printemps, bientôt, et que j’ai le droit de surveillance
+d’ici là… car je ne veux pas qu’on lui
+tende un piège quelconque pour me l’achever sournoisement.</p>
+
+<p>— Monsieur Henri Dormoy, voudriez-vous me
+jurer une chose ?</p>
+
+<p>L’idée de faire un serment à cette femme-là me
+donne un mouvement d’involontaire gaîté. Mon
+cynisme me revient.</p>
+
+<p>— Tous les serments que vous voudrez, madame…
+pourvu que vous ne m’accusiez pas d’un
+autre genre de tentative de corruption, car, enfin,
+vous avez des idées si singulières sur l’art de
+trier les perles fines que je me méfie. Voici bien
+longtemps que nous sommes en tête-à-tête et cette
+maison, si prude, va encore faire des suppositions.
+Que dois-je vous jurer ? De ne jamais remettre les
+pieds ici ?</p>
+
+<p>— … De ne jamais révéler à personne que j’ai
+accepté votre argent. Trois mille francs, c’est une
+somme… Si ça se savait, monsieur Henri Dormoy,
+le propriétaire <i>m’augmenterait encore mon
+terme</i> et, grâce à vous, ce misérable-là m’augmente
+tous les ans.</p>
+
+<p>Ce n’est pas la peur d’être déshonorée par une
+histoire de chantage faite au protecteur de sa
+petite-fille qui la tourmente… C’est la terreur
+d’une augmentation de terme de la part du propriétaire.</p>
+
+<p>— Je vous jure, madame, que je ne dirai jamais
+à personne ce qui vient de se passer entre nous…
+à moins d’être obligé de parler à un juge en cas
+de crime prémédité !</p>
+
+<p>C’est pourquoi, mon cher avocat, je viens
+d’avouer le don de ces trois mille francs… seulement,
+le crime que je pensais prémédité… à ce
+moment-là, ce n’était pas le mien.</p>
+
+<p>Quand je rentrai chez moi, je n’avais pas déjeuné
+encore et je demandai un bain tout de suite,
+sans vouloir manger le moindre morceau. Il me
+semblait que je sortais d’un égout.</p>
+
+<p>— Bernard, videz un litre de verveine dans cette
+eau ! Je viens de chez notre voisine, l’<i>antiquaire</i>, et
+je ne suis pas certain d’en revenir propre. Il y a
+sûrement des poux là-dedans.</p>
+
+<p>— Bien, monsieur. Ça ne m’étonnerait pas pour
+les poux, alors, monsieur ferait peut-être sagement
+de ne pas recevoir aussi souvent la petite-fille
+de cette femme-là. Y aurait rien d’étonnant à
+ce qu’elle en apporte, de son côté.</p>
+
+<p>— Bernard, où voulez-vous qu’elle se chauffe,
+cette petite, puisque personne n’a le courage de
+s’en occuper…</p>
+
+<p>— Monsieur n’a jamais eu d’enfant et ne connaît
+pas cette vermine-là. C’est… en caoutchouc,
+voilà mon opinion.</p>
+
+<p>Bernard n’en démordra pas, puis, il m’apprend
+que le « <i>petit chat est mort</i> » (sans accent de la
+<i>Comédie Française</i>), il avait été trop maltraité et
+« il faisait dans tous les coins de la cuisine, monsieur ».
+Ne serait-ce pas plutôt pour cela qu’on
+l’aurait achevé ? Je deviens très pessimiste. La
+loyauté des gens de maison est tellement subordonnée
+à leurs commodités personnelles. Bernard
+ajoute, avec un sourire qui m’exaspère tout à fait :</p>
+
+<p>— Ce petit de Robin, monsieur, on aurait pu
+le nommer <i>Robinet</i>, s’il avait vécu. Ça lui allait
+comme un gant.</p>
+
+<p>Et il s’en va, très heureux de son mot.</p>
+
+<p>Moi, je me sens très malheureux. Étendu sur le
+sofa de Don Juan, je subis la dépression qui suit
+toujours les grandes dépenses nerveuses. Ce que
+mon orgueil a souffert dans la cuisine de cette
+vieille femme, entremetteuse, vendeuse de chair
+humaine et tireuse de cartes transparentes, est
+inouï. Je me vois sombrer dans un océan de
+boue. C’est la goutte de liquide empoisonné qui
+est au fond de ses yeux qui déborde et submerge
+ma vie. Alors, j’en suis arrivé là, moi, le monsieur
+correct ? J’ai failli rosser à coups de canne une
+dame âgée, dont l’âge seul, il est vrai, demeure
+respectable, mais dont je ne devrais même pas
+connaître l’existence. Comme j’avais raison de
+vouloir la faire expulser de cette maison bourgeoise !
+Et encore ? Pourquoi n’aurait-elle pas le
+droit d’y vivre, tout en déshonorant un fronton
+de style Louis XV ? Est-ce qu’elle est beaucoup
+plus gênante, au point de vue social, que mon
+père, le magistrat intègre qui a déshonoré une
+prétendue jeune fille et me l’a fait épouser ? La
+morale…</p>
+
+<p>— Ah ! la morale, il n’y en a pas… ou c’est
+seulement ce qui est beau, ce qui est propre et si
+je me domine moi-même jusqu’à la hauteur de
+l’impossible, j’ai raison.</p>
+
+<p>J’ai crié ça presque tout haut et voici qu’une
+petite main, une patte de souris, se glisse dans
+mes cheveux, me communique un frisson étrange
+qui est à la fois de la joie et de l’horreur.</p>
+
+<p>Elle est entrée, la <i>souris japonaise</i>, et elle a
+glissé, en tournant, dans les chambres jusqu’à
+moi. Elle est là. S’imaginant que je dormais, elle
+n’a fait aucun bruit. Elle s’est mise à jouer silencieusement
+toute seule. Elle s’est habillée, a
+drapé son minuscule kimono noir et or qu’elle va
+chercher dans un coffre qui s’ouvre à sa taille car
+elle ne pourrait atteindre aucune armoire et ne
+peut pas tourner une clé avec ses mains frêles, ni
+tirer un tiroir. Elle a fouillé dans le sac de peau
+de suède qui est mon gant, a pris son fil de perles
+et l’a attaché à son cou, puis elle a fait elle-même
+le chrysanthème roux avec ses cheveux, parce
+qu’elle a une science mystérieuse, déjà, des pratiques
+de l’éternel féminin. Elle est la plus extraordinaire
+miniature d’une princesse de féerie. Je
+la regarde ahuri, presque craintif :</p>
+
+<p>— D’où sors-tu ?</p>
+
+<p>Elle répond, de son timbre grêle, un peu fêlé,
+un petit grelot d’argent qui aurait une secrète
+<i>paille</i>.</p>
+
+<p>— J’ai trouvé la fenêtre du cabinet ouverte.
+M. Bernard, qui vidait votre bain, ne m’a pas vue,
+j’ai grimpé, j’ai attendu un peu derrière un paravent…
+et j’ai couru bien vite… bien vite… vous
+faisiez dodo. Bonjour, monsieur, comment allez-vous ?
+Je vous dérange pas ?</p>
+
+<p>Elle se recule jusqu’à la psyché où elle baigne,
+elle, sa précoce coquetterie d’ingénue dans un
+immense miroir, immense pour elle et infini,
+comme la mer. Un peu loin de moi, dans cette
+pénombre de mon salon qui est sombre à cause
+d’étoffes lourdes encadrant les grandes croisées
+Louis XV aux carreaux ternis datant certainement
+du siècle dernier, il n’y a plus que cette
+vision illuminée mystérieusement par le reflet de
+la psyché qui suit tous ses gestes comme un
+rayon de projecteur accusant la silhouette d’une
+danseuse. Où donc ai-je vu cela, déjà, ce rôle de
+petite fée, en costume noir et or, jaune et noir…
+Mon Dieu ! La danseuse que sa propre mère m’a
+vendue… la danseuse vierge !… Je me cache le
+visage dans mes bras et je m’enfonce dans les
+coussins qui embaument de tous les parfums dont
+ils furent saturés, tachés, salis, souillés. Ah ! cela
+ne finira donc jamais cette torture du désir imposée
+à l’homme, comme une obligation, un contrat
+passé avec l’autre entremetteur, celui qu’on
+appelle Dieu, au nom de la reproduction ?</p>
+
+<p>— Monmami, si tu es beaucoup fâché contre moi
+je vais m’en aller, soupire la petite voix au timbre
+d’argent. J’ai désobéi en passant par la fenêtre…
+mais… je voulais tant revoir le petit de Robin. Il
+est guéri ? dis-moi… Je m’en irai après.</p>
+
+<p>D’une voix sourde, je réponds :</p>
+
+<p>— Non, il est mort. C’est-à-dire, oui, il est
+guéri : guérir c’est mourir.</p>
+
+<p>— Ah ! c’est donc ça que tu as du chagrin,
+Monmami ?</p>
+
+<p>L’adorable ingénuité de la phrase me rappelle
+enfin à la réalité si pure de ma <i>souris japonaise</i>.
+En effet, elle m’avait confié un dépôt, une petite
+chose vivante mais estropiée comme elle et cette
+petite bête innocente est morte, achevée, sur un
+ordre de moi, donné sans réflexion.</p>
+
+<p>Je me lève et je m’étire longuement comme si
+je sortais d’un sommeil ayant duré des années.</p>
+
+<p>— Petite souris, tu as raison. J’ai beaucoup de
+chagrin. Je crois qu’il n’a pas trop souffert. Il a
+dû souffrir certainement moins que moi en ce
+moment. Ne t’en vas pas puisque tu es venue. A
+quoi veux-tu jouer ?</p>
+
+<p>— Je ne joue pas. (Elle se regarde de côté dans
+son peignoir japonais où domine le noir malgré
+les fleurs d’or). On ne joue pas quand on est triste.</p>
+
+<p>— Tu ne vas pas exiger que je mette un crêpe à
+mon bras, dis ?</p>
+
+<p>— Non, toi tu es trop grand.</p>
+
+<p>C’est laconique et d’une puissance de raisonnement
+qui ressemble à l’inflexibilité même du fatalisme
+oriental.</p>
+
+<p>Ébloui je regarde, de haut, ce jouet bizarre,
+cette singulière effigie de femme, ce diminutif de
+tous nos espoirs, cette réduction de toutes nos
+misères et j’ai envie de lui expliquer des choses
+qu’elle comprendrait peut-être fort bien toute seule.</p>
+
+<p>Je recommence à tourner. J’aime à aller comme
+cela de long en large dans ma cage. Mais ma cage
+est grande, construite encore sur mesure. Plus
+tard elle se rétrécira. Ce ne sera plus que celle
+de la ménagerie où l’on classe les fauves sous
+une étiquette ou un numéro. J’ai presque envie de
+lui dire :</p>
+
+<p>— Petite, je viens de te payer trois mille francs
+et ce n’est pas cher ! Avec les cent premiers francs
+de la souris <i>d’ivoire</i>, ça fait : trois mille cent, plus
+le fil de perles, les kimonos, les mules ! Ce à quoi il
+convient d’ajouter mon honneur de vieux garçon !
+Alors, si tu ne tiens pas plus que ça, et je m’en
+doute, à la société de ton estimable grand’mère,
+nous pourrions nous sauver… si je n’ai pas pu
+sauver le chat ! Allons-nous-en tous les deux : Ce
+sera bien le diable si nous n’arrivons pas à dépister
+la loi et ses prophètes ! Plus tard, je t’épouserai.
+Quand tu auras quinze ans, j’en aurai…</p>
+
+<p>J’entends la voix lointaine, celle qui n’a pas le
+timbre d’argent, murmurer à mon oreille : « L’abus
+de confiance ? L’amour, le grand amour, ne prend
+ni n’achète. Il se donne jusqu’au sacrifice ». C’est
+vraiment abominable, une excellente éducation !
+Ça vous colle à la peau comme une de ces maladies
+d’enfance dont on ne réchappe qu’à la condition
+d’y laisser un lobe de sa cervelle. Il est de
+plus en plus certain qu’Armand de Sembleuse a
+agi comme un imbécile ! « Que signifie l’esprit de
+l’homme devant la divinité de la lettre ? Les mortels
+n’ont que l’amour, plus fort que la mort, au-dessus
+d’eux. C’est à eux d’y atteindre au lieu de
+l’abaisser. Les tentations auxquelles on ne cède
+pas sont des bonds de plus en plus hauts vers
+l’infini. »</p>
+
+<p>Je tourne. Elle me regarde assise, à ma place,
+sur le sofa de Don Juan et elle penche la tête en
+mordillant son collier.</p>
+
+<p>— Laisse-donc ça ! Tu vas rompre le fil et en
+avaler, espèce de petite Cléopâtre ! Tu es insupportable !
+Tu veux manger du feu, des perles fines…
+tu rendrais fou n’importe qui ! Tu n’es pas une
+petite fille ordinaire, toi ! Je te soupçonne d’être
+capable de faire flamber une maison pour t’amuser.</p>
+
+<p>— Grand’mère dit ça, réplique-t-elle en frottant
+ses mules de velours bleu l’une contre l’autre
+avec un secret dépit et des gestes de mouche en
+colère, mais, moi je dis… je dis… que si on me
+forçait pas à allumer le fourneau quand j’y vois pas,
+le matin, pour son déjeuner qu’elle veut prendre
+dans son lit, bien tranquille sous son édredon
+rouge… les braises ne s’envoleraient pas quand
+je souffle dessus… je dis… je dis (elle suffoque)
+je dis que tu es aussi méchant qu’elle et que je
+reviendrai pas !</p>
+
+<p>Une explosion de larmes détend enfin l’effrayante
+situation et le grand fauve est vaincu
+par la petite souris qui, pour la première fois,
+victime de son injuste égoïsme, a osé se plaindre.
+Elle, une petite fille ordinaire ? Ah ! vraiment,
+non. Elle n’a qu’à lever la main, sa main estropiée,
+pour faire crouler les cieux.</p>
+
+<p>— Ma petite souris japonaise, il faut me pardonner !
+Ne pleure plus. Pourquoi n’as-tu pas
+parlé aux gens, pourquoi n’as-tu pas pleuré plus
+haut, pourquoi es-tu comme un enfant qui dort
+toujours ? C’est maintenant que tu veux qu’on
+t’écoute ? Ah ! Tu choisis bien ton heure ? Moi, j’ai
+tout deviné, oui, mais les autres ? (Je rampe à
+genoux jusqu’à elle et je prends les petits pieds de
+velours bleu qui sont un peu moins grands, je
+crois, que ceux de la belle poupée aux yeux
+mobiles, je les embrasse mais elle les rentre,
+brusquement, sous son kimono en m’abandonnant
+les mules. Elle est très fâchée). Voyons ? Tu ne
+vas pas continuer à t’enlaidir comme ça ! Tu me
+tords le cœur ! Je ne distingue plus le vrai du
+faux depuis que je te connais ? Pourquoi me
+racontes-tu ces choses affreuses à présent… à
+présent ! Je ne te questionne pas parce que…
+c’est très vilain de rapporter contre sa grand’mère !
+(Et j’ajoute, sans même m’apercevoir de
+ce que je lui dis, car je parle devant elle comme
+si je pensais, puisqu’elle, n’est-ce pas, c’est l’idole
+inhumaine). Enfin, est-ce que tu veux me la faire
+tuer ? Ce n’est pas l’envie qui m’en manque…</p>
+
+<p>Mon cher avocat, cette petite fille de six ans que
+vous avez tous torturée de mille façons dans vos
+savantes confrontations ne vous a jamais dit, hein ?
+que je lui avais, en quelque sorte, demandé la permission
+de commettre un crime ! Oh ! elle est très
+forte ! Elle a eu, elle, la prescience d’une complicité
+amoureuse et touche à l’absolu, comme au
+feu… sans se brûler ! Ou… elle a le don d’enfance,
+le don d’oubli.</p>
+
+<p>— Monmami, c’est assez du chat.</p>
+
+<p>Il est diabolique son regard malicieusement
+résigné quand elle laisse tomber ces mots qui la
+vengent, car elle a bien entendu que je disais de
+l’achever pour qu’il ne souffre pas trop. Je ne crois
+pas que jamais femme puisse atteindre à un mépris
+plus évident de la dignité masculine. Si je pouvais
+tout de même lui échapper ?</p>
+
+<p>— Petite souris, c’est très bien ce que vous
+venez de me dire. Seulement, moi, ça me fait mal,
+vous oubliez que vous êtes toute petite, qu’on peut
+aussi vous tuer sans même le faire exprès et que
+(je serre un peu les dents)…</p>
+
+<p>— Comme le chat ! Elle éclate de rire, d’un rire
+aigu, d’un rire dont la proportion n’est pas en
+rapport avec sa menue personne. Elle joue, malgré
+son deuil, et elle joue à répéter <i>le mot</i>, avec l’entêtement
+désespérant de l’enfance.</p>
+
+<p>Que faire ? Si je poursuis cette enquête sur
+son nouvel état d’âme je vais me déchirer le cœur
+sans en obtenir autre chose que des refrains. Le
+mieux est encore d’appuyer sur le timbre pour
+demander des confitures !</p>
+
+<p>— Monmami, raconte-moi une belle histoire…
+en mangeant du feu pour pas t’enrhumer ?</p>
+
+<p>Elle a fini de goûter, elle s’essuie les lèvres
+après la manche de son kimono et comme elle ne
+veut pas s’amuser, <i>puisqu’on est en deuil</i>, elle
+vient se blottir près de moi, arrangeant les plis
+de sa robe avec une coquetterie qui prouve qu’elle
+tient à bien dissimuler ses <i>dessous</i>, la pauvreté de
+<i>l’autre</i> robe. Elle a fait beaucoup de chemin dans
+l’art de plaire et c’est très inquiétant. A la petite
+endormie d’il y a six mois succède une créature
+sauvage qui commence à ne plus se satisfaire de
+sa douloureuse résignation. Qu’arrivera-t-il si elle
+est privée tout à coup de l’heure de luxe que j’ai
+eu l’imprudence de lui offrir ? Et si elle est obligée
+de replisser à la prison enfumée de là-bas, j’ai
+donc payé, aujourd’hui, le droit de lui obscurcir
+toute sa vie d’enfant par la ténébreuse paissance
+de la comparaison ?</p>
+
+<p>— Quelle histoire, ma princesse Souris ? Il
+m’en faudrait savoir au moins une digne de vous
+amuser !</p>
+
+<p>Je ne me vois pas bien, en effet, dans ce rôle,
+étant donné les histoires que je peux conter.</p>
+
+<p>— Tu sais lire, pourtant, toi ! soupire-t-elle.</p>
+
+<p>— Oui, je crois, mais, dans mes livres les
+histoires ne sont pas du tout… à ta taille.</p>
+
+<p>— Alors, dis-moi comment c’est… (elle hésite)
+un vrai jardin ?</p>
+
+<p>Je trouve atroce que ce petit être souffrant et
+martyrisé de toutes les façons ne puisse même pas
+s’imaginer la nature autrement que par la vision
+du square d’à côté.</p>
+
+<p>— Eh bien !… Voilà… c’est un grand parc où
+il y a des arbres !…</p>
+
+<p>Ce début ne l’enthousiasme guère. Il est clair
+qu’elle continue à avoir envie de pleurer. D’autre
+part il y a la possibilité de son sommeil, si je
+l’ennuie. Cette aventure n’est pas beaucoup à
+craindre, car la pauvre Zinette n’a pas eu l’habitude
+des longs repos que l’on permet aux petits
+enfants riches. Passé l’âge de quatre ans, elle s’est
+levée le matin comme une personne naturelle et
+a traîné son existence chétive tout le long du jour,
+ayant, justement, la fièvre du sommeil qui ne vient
+pas. C’est à cet état qu’il faut attribuer sa petite
+imagination d’hallucinée, en même temps que ses
+phrases courtes d’oracle.</p>
+
+<p>— Souris, donnez-moi la main pour ne pas
+avoir peur et nous allons nous promener dans ce
+parc, le seul vrai jardin que je connaisse bien,
+car, moi non plus, je ne connais pas la campagne,
+celle qu’on ne cultive pas pour le plaisir des yeux.
+Regardez, ma Souris, c’est le printemps, un décor
+de printemps ! Les grappes jaunes des cytises
+qui retombent en cascade sur les grappes mauves
+des lilas font des bijoux d’or sur la soie d’une
+écharpe. Elles se ressemblent un peu, ces fleurs-là,
+et se font valoir l’une l’autre par leur nuance.
+Voyez-vous, dans l’herbe, ces violettes, ce grand
+tapis parfumé ?… Vous avez déjà vu des violettes
+en petits bouquets ronds ? Là, chacune a sa petite
+vie à elle et se tourne comme elle veut, en révérence
+vers le soleil. Oh ! pas besoin d’ombrelle,
+chacune a la sienne en satin vert. Vous m’écoutez,
+Souris ?</p>
+
+<p>La petite se serre dans mon bras gauche et
+j’envoie la fumée de ma cigarette du côté droit en
+la sentant trembler chaque fois que la lueur du
+feu approche de mes lèvres.</p>
+
+<p>— Monmami, je n’ai pas peur du tout.</p>
+
+<p>— Allons tant mieux ! Là-bas, dans le fond, où
+le jardin finit, il y a un bois de sapin. Tu sais
+bien… l’arbre de Noël !</p>
+
+<p>— J’en ai jamais vu.</p>
+
+<p>— Enfin… c’est tout droit, avec des branches
+illuminées… non, des feuillages durs, pointus,
+très noirs et le vent qui passe là dedans, ça leur
+peigne les cheveux en faisant une plainte douce…</p>
+
+<p>— C’est comme ta Souris… quand on les lui
+arrache.</p>
+
+<p>— Précisément. Et puis voici que toutes les
+bêtes de la création, c’est-à-dire de ton alphabet,
+passent à leur tour… aux dents du peigne ! Tant
+qu’il n’y avait que des fleurs, ce n’était pas grave,
+des fleurs d’or sur un fond noir de sapins en deuil
+ou de violettes, mais voici le lion, le tigre, l’ours,
+la panthère, le singe, jusqu’au très vilain serpent.
+(Souris trépigne de joie et s’écrie : <i>Et le chat !
+Le chat !</i>) Certainement, le chat aussi, et le chien
+aussi qui représente la fidélité, toutes les bêtes
+féroces, quoi ! (Je divague absolument et non seulement
+je la vois s’intéresser, mais elle regarde au
+bout du salon, dans une draperie vert-mousse
+imitant le bois de sapins à ses yeux complaisants).
+Alors, Souris, toutes ces bêtes s’avancent, elles
+sont féroces, je crois t’avoir prévenue et elles
+veulent te dévorer…</p>
+
+<p>Souris tire la langue.</p>
+
+<p>— Zut !</p>
+
+<p>— Ah ! non ! Il ne faut pas dire : zut, d’abord
+parce que ce n’est pas convenable et ensuite parce
+qu’on ignore toujours ce qui peut arriver au fond
+d’un bois.</p>
+
+<p>— Puisqu’on se promène tous les deux.</p>
+
+<p>— Oui, mais, si je ne peux pas te défendre ?</p>
+
+<p>Elle rit tendrement.</p>
+
+<p>— Ce serait pas bien sûr puisque tu es le plus
+grand.</p>
+
+<p>— Soit, alors, Souris, vous êtes une « <i>infante
+en robe de parade</i> » ou une toute petite souris
+d’ivoire à collerette de vermeil et, successivement
+tous ces animaux, gentils et changés en princes
+charmants viennent vous baiser La main. L’histoire
+est finie. (Quelle morale, mon Dieu !)</p>
+
+<p>Transportée, Souris saute à pieds joints dans les
+coussins bleu-paon et subitement, elle si réservée,
+si timide, elle qui n’a jamais pensé à ça et, surtout,
+<i>elle à qui je ne l’ai jamais demandé</i>, jette
+ses petits bras de porcelaine transparente autour
+de mon cou et m’embrasse dans l’oreille, follement,
+à m’en faire crier. J’ai eu la sensation
+exacte du tocsin annonçant la guerre ou l’incendie
+par la vibration de cette caresse au fond de
+mon cerveau…</p>
+
+<p>… Maintenant, c’est complet ! Cette femme a
+parlé ou va parler à cette enfant, j’en ai l’intuition
+affreuse. Souris n’est plus la même. L’autre
+jour quand je l’ai mise à la porte un peu sévèrement
+en lui déclarant qu’on n’embrassait jamais
+un monsieur sans sa permission… au moins dans
+le monde, elle a très bien pris la réprimande et
+comme je n’ai pas insisté, elle est partie contente
+en emportant son alphabet pour étudier le nom
+des bêtes. Elle est revenue, aujourd’hui, les yeux
+remplis de fièvre, son petit nez pincé et sa bouche
+à peine rose. Elle a pleuré et ne veut pas dire
+pourquoi. Je ne peux lui tirer qu’une accusation
+vague contre sa grand’mère qui la tourmente.
+Mon Dieu, quel genre de supplice va-t-il encore
+me falloir endurer ? Souris ne me regarde plus
+en face. Or, comme je suis absolument certain
+que le trouble ne vient pas de moi et que Zinette
+a six ans et demi, il faut tout de même qu’on
+m’explique ce qui se passe.</p>
+
+<p>Hélas, mon cher avocat, vous l’avez su, ce qui
+se passait. Zinette l’a avoué par bribes mais vous
+ne l’avez pas crue parce que la victime bénéficie
+toujours de son droit au silence éternel. Le rôle que
+moi je ne pouvais ni ne voulais jouer, c’était elle,
+la sinistre entremetteuse qui allait… <i>le doubler</i>.</p>
+
+<p>Le jour où je me rendis chez ce médecin, j’avais
+la tête perdue, je ne voulais pas risquer l’horreur
+d’abandonner Zinette à son tortionnaire et je ne
+supportais pas, en outre, l’idée lancinante que la
+pauvre enfant, si confiante, si joyeuse de vivre
+son heure de paradis, pût l’endurer, maintenant,
+comme le supplice infernal de la peur. Ce malheureux
+petit être ne vivra pas même une heure
+s’il éprouve une terreur très violente qu’il ne
+s’expliquera pas et qu’on lui laissera entrevoir
+comme la punition de m’avoir connu.</p>
+
+<p>Zinette m’avait dit la veille :</p>
+
+<p>— Monmami, pourquoi que tu veux pas m’embrasser ?
+Grand’mère dit que c’est parce que tu
+m’aimes pas.</p>
+
+<p>Elle avait fini par avouer. C’était tout son chagrin,
+à présent, et l’idée fixe, plantée comme un
+couteau, dans un cœur qu’on allait à jamais
+déflorer.</p>
+
+<p>En effet elle avait raison, l’enfant, parce que
+les petits enfants ça s’embrasse. Je n’ai même
+jamais vu personne, ni homme ni femme, refuser
+d’embrasser un enfant en supposant même que
+leurs lèvres puissent le salir. La seule réponse à
+faire à Zinette était celle-ci, tout à fait monstrueuse
+et qu’elle ne pourrait, bien entendu, pas comprendre,
+pas plus que des hommes de lois, sans
+doute dans le genre de mon père, ne peuvent
+arriver à admettre :</p>
+
+<p>— Zinette, je ne t’embrasse pas parce que <i>je
+t’aime</i>. Mon devoir est, cependant, de continuer à
+te protéger contre une femme qui t’a vendue trois
+mille francs et qui te vendra peut-être moins
+cher encore à un autre dès que je serai loin. Si je
+suis un grand coupable, elle est encore bien plus
+coupable que moi.</p>
+
+<p>Alors j’allai trouver ce médecin, un homme
+intelligent, très lancé dans le monde où l’on
+s’amuse, mais tout de même capable de remplir
+une mission diplomatique : visiter Zinette qui
+restait au lit, l’horrible prison entre le fourneau
+et la boîte aux ordures, et que la concierge elle-même
+déclarait bien malade. Zinette avait, maintenant,
+la double peur de son ami et de son
+bourreau.</p>
+
+<p>On passa un bon moment à se rappeler des
+duels retentissants où le médecin avait joué son
+rôle pacificateur, et il fallut entendre des histoires
+qui, jadis, m’auraient fait rire, mais que j’avais
+la plus grande peine à supporter dans mon présent
+état d’esprit. Enfin je dis ce que j’avais à dire
+et je lui démontrai la triste situation de la petite
+enfant craintive, chétive, qui ne sortirait pas
+vivante de l’épreuve si elle durait toute la fin de
+cet hiver pluvieux.</p>
+
+<p>Le médecin me regardait attentivement. Son
+regard se voilait, s’embusquait sous sa paupière
+et il m’étudiait :</p>
+
+<p>— Dormoy, une question : Vous vous portez
+bien, vous ?</p>
+
+<p>— Oui, je le crois du moins. Je suis agacé par
+cette aventure qui n’est pas du genre, je l’avoue, de
+mes aventures passées, mais il faut que j’en sorte
+honorablement. Je suis loin de m’en amuser !</p>
+
+<p>— Hum ? Cette petite fille n’est ni de votre
+famille ni de votre monde et vous êtes un dangereux
+parrain, vous, avec votre regard étrangement
+brillant qui continue à parler de tout autre chose
+que de paternité. Pourquoi diable, si vous aimez
+les enfants, n’en avez-vous point vous-même ? Ça
+vaudrait mieux.</p>
+
+<p>— Je n’ai pas été chercher celui-là, il m’est
+tombé du ciel… alors, dois-je le chasser de ma
+vie sous prétexte que je suis encore un incorrigible
+garçon ?</p>
+
+<p>— Dormoy, cette petite fille de six ans est-elle
+jolie ?</p>
+
+<p>— Non, au moins pas à la façon d’une petite
+fille.</p>
+
+<p>— Diable !… Écoutez-moi, mon cher ami, vous
+en dites trop ou trop peu. Je ne comprends pas.
+Si je dois aller voir un enfant malade il faut,
+<i>légalement</i>, que la famille m’y convie.</p>
+
+<p>— Voulez-vous la voir chez moi ?</p>
+
+<p>— Encore moins ! Seulement je vous dois une
+consultation puisque vous êtes venu m’en demander
+une. (Il prit un air très fermé de médecin qui
+pontifie.) Vous devez, dès ce soir, parcourir tous
+les établissements de la capitale qui sont susceptibles
+de recéler une jolie fille, lui proposer, quand
+vous aurez fixé votre choix, un voyage au long
+cours et… vous serez guéri. Quant à la demoiselle
+de six ans, j’en réponds. J’irai même la
+voir, si je découvre une occasion, dès que vous
+aurez quitté Paris. Mais ce n’est pas elle, certainement,
+qui est très malade, c’est vous.</p>
+
+<p>Nous nous séparâmes un peu froidement. Les
+frasques de Don Juan pesaient lourdement sur
+mes épaules et il y a des réputations qu’il faut
+savoir porter jusqu’au bout. Je n’avouerai pas.</p>
+
+<p>Retourner chez l’ogresse ? Je le tentai, mais ce
+fut elle qui vint chez moi… pour me demander
+un billet de mille de plus parce que la petite était
+malade.</p>
+
+<p>— Un mal de langueur, monsieur, qui a l’air
+de ressembler à des fatigues de jeune mariée.</p>
+
+<p>J’étais debout, devant elle, les bras croisés, la
+regardant fixement ; rien ne décelait ma fureur
+intérieure. Je ne répondis pas une syllabe. Elle
+recula, gagna la porte et s’enfuit. Bernard prétendit,
+plus tard, qu’elle avait tout à fait l’aspect de
+quelqu’un qui a reçu ou fait un mauvais coup.</p>
+
+<p>Je consultai tous les légistes, tous les gens,
+vieux ou jeunes qui connaissaient le code et pourraient
+me renseigner sur la manière de tourner la
+loi au sujet de la protection due aux mineurs.</p>
+
+<p>Rien ! La sombre porte de la justice ne s’ouvre
+pas comme celle de l’église au pécheur repentant.</p>
+
+<p>Et Zinette, <i>la souris japonaise</i>, prise au piège
+de la douleur incompréhensible pour elle et déjà
+si formidablement compliquée pour moi, se mourait
+doucement, sans se plaindre parce qu’elle
+savait bien que le grand monsieur farouche, celui
+qu’elle appelait Monmami et qui lui racontait de
+si belles histoires ne pouvait pas souffrir les
+petites filles mal élevées, c’est-à-dire trop intempestivement
+caressantes.</p>
+
+<p>Je pensais aussi au commissaire de police, mais
+pour aller le trouver il fallait déclarer le chantage,
+dénoncer une femme à qui j’avais juré de
+ne rien dire et, sincèrement, quel est l’homme
+raisonnable, le policier un peu averti qui croirait
+à une pareille révolte de la sensibilité d’un
+maniaque… ayant payé pour ne pas prendre
+livraison de la marchandise ?</p>
+
+<p>Un soir, je me mis à mettre de l’ordre chez moi,
+je rangeai des papiers et j’en brûlai quelques-uns.
+Je fis un testament ridicule ; je léguais un
+pavillon de chasse à une petite fille de six ans et
+toute ma fortune… à la société, pour lui payer
+ma dette, car j’allais être bien obligé de lui
+rendre des comptes. On ne fait jamais de ces
+coups-là sans être responsable… je veux dire,
+condamné aux dépens.</p>
+
+<p>Me tuer ? Non ! Qui donc aurait pu défendre
+l’honneur de ma souris japonaise ?</p>
+
+<p>Je vécus jusqu’à onze heures du soir dans une
+sorte de fièvre étrange qui me donnait une lucidité
+remarquable, un état de dédoublement. Je
+regardais de très haut ce que je faisais, mais peut-être
+qu’au dernier moment je me sentirais arrêté,
+empêché, par une puissance mystérieuse ou, simplement,
+la libération de ce sentiment effroyable
+qui me faisait marcher dans l’obscurité à ma
+propre perte. Ah ! si j’avais pu me confesser à
+l’abbé Armand de Sembleuse…</p>
+
+<p>Quand tout fut fini je regardai l’heure et je me
+dis, me consultant avant de sortir :</p>
+
+<p>— Ce médecin, s’il avait raison, pourtant ? Si
+je n’étais qu’un malade, encore bien plus malade
+qu’elle ?</p>
+
+<p>Je passai par la fenêtre de mon cabinet de toilette
+que je laissai grande ouverte.</p>
+
+<p>La cour était tranquille, sombre et humide
+comme le fond d’un puits. Il pleuvait et il n’y
+avait personne aux balcons du troisième, ni aux
+cuisines du quatrième, pas plus que sur les portes
+des escaliers de service. Bernard, mon valet de
+chambre, était sorti ayant une permission de
+théâtre et je le connaissais assez pour penser qu’il
+s’offrirait, ensuite, le petit souper réglementaire.
+Je vins me coller contre cette autre fenêtre qui
+s’ouvrait quelquefois, oh ! très rarement, la dame
+n’aimant pas les courants d’air, sur la vision particulièrement
+répugnante pour moi du gros édredon
+rouge. Je ne pouvais rien apercevoir parce
+qu’il barrait presque toute la chambre. Elle avait
+son lit en face du petit berceau misérable et elle
+interceptait la circulation de la vie jusqu’à ce tombeau
+d’enfant placé à égale distance du feu défendu
+et des ordures permises. Où était-elle, ma souris ?
+Le silence régnait. Pour entendre il aurait fallu
+entrer… mais, comme un bon cambrioleur j’avais
+ce qu’il fallait : un diamant énorme, une pierre à
+pivot pointu qui avait, jadis, servi de fermoir à un
+collier de Lucienne. Je coupai la vitre et je fis
+cela aussi tranquillement que si j’avais voulu
+écrire mon nom sur une glace de cabinet particulier
+comme un simple imbécile. La vitre tomba
+sur l’édredon sans le moindre bruit. Je passai le
+bras, tournai l’espagnolette et me glissai dans la
+chambre avec la souple ondulation d’un clown.
+J’étais en veston d’intérieur, rien ne gênait mes
+mouvements. Je me rappelle que je mis la vitre
+coupée derrière le lit et que j’eus le soin de serrer
+le diamant dans la poche gauche de mon veston
+sous un grand mouchoir de soie, mais réflexion
+faite, je n’avais plus besoin de ce mouchoir, mes
+mains, <i>que je gantai</i>, suffiraient. J’entendis alors
+une petite voix lointaine qui soufflait ceci :</p>
+
+<p>— Grand’mère ! Un homme ! Oh ! grand’mère…
+J’ai peur.</p>
+
+<p>Puis je n’entendis plus rien parce que j’étais
+très occupé. Cela rendit un son de bois mort que
+l’on casse, du bois très sec, un peu comme le
+craquement de ma canne éclatant, l’autre fois,
+dans l’effort que je faisais pour demeurer poli. Et
+ce fut à ce moment-là que la petite, dressée, toute
+vibrante, se mit à hurler comme un pauvre chien
+fidèle. Elle ne savait pas ce qui produisait ce bruit
+affreux mais son instinct d’animal souffrant en
+devinait le résultat.</p>
+
+<p>Après avoir jeté l’édredon sur celle que je venais
+d’étrangler je passai par-dessus le lit, d’un bond,
+pour me précipiter sur la petite statuette blanche.</p>
+
+<p>— Ma souris, murmurai-je, tais-toi ! Tu vas
+ameuter toute la maison et on croira qu’elle te
+tue, alors que… c’est le contraire. Souris, ne
+me reconnais-tu pas ?</p>
+
+<p>Elle eut un tremblement de répulsion pour mes
+mains. Je les dégantai.</p>
+
+<p>— Monmami ! fit-elle tout de suite rassurée à
+leur contact chaud. Tu as chassé le voleur ?…</p>
+
+<p>Il est évident qu’il fallait manquer de sens
+moral, comme j’en avais toujours manqué, en
+toutes les grandes circonstances de ma vie, pour
+parler à cette enfant dont je venais d’assassiner la
+grand’mère, <i>son unique soutien</i>, mais c’était ma
+dernière minute de joie en ce monde et je venais
+de la payer, cette fois, assez cher, pour n’en pas
+vouloir perdre le très doux bénéfice.</p>
+
+<p>— Souris, je vais partir pour un grand voyage,
+tu sais… comme dans les cartes, et je suis venu
+t’embrasser parce que, pour se dire adieu, c’est
+très permis de s’embrasser.</p>
+
+<p>Elle se blottit sur ma poitrine. Son cœur d’oiseau
+battait aussi fort que le mien.</p>
+
+<p>— Elle s’est pas réveillée, grand’mère ?</p>
+
+<p>— Non. Elle ne bouge plus.</p>
+
+<p>Et dans toute la maison rien ne s’agitait, personne
+ne devait avoir entendu le cri aigu de la
+pauvre souris qui criait si souvent, jour et nuit,
+qu’on n’y faisait plus guère attention.</p>
+
+<p>— Et l’homme, <i>l’autre</i> homme ?</p>
+
+<p>Souris était une remarquable logicienne.</p>
+
+<p>— Il est très loin, Zinette, il ne te fera plus
+peur, jamais.</p>
+
+<p>J’eus, une seconde, la pensée mauvaise de voler
+ce bibelot chez <i>l’antiquaire</i> et de me sauver avec
+lui, puisqu’aussi bien j’étais entré comme un
+voleur. Seulement, je songeai que je ne me connaissais
+plus, que, devenu un <i>autre</i> homme, pour
+employer son expression, j’avais peut-être acquis
+de nouveaux sentiments, un état d’âme insoupçonné
+et que ces sortes de carnassiers, dont je faisais
+désormais partie, étaient, disait-on, capables
+de tout après avoir eu le goût du sang.</p>
+
+<p>Je recouchai un peu brutalement la <i>souris japonaise</i>
+sous un long baiser, très affectueux.</p>
+
+<p>— Adieu, Souris, tu ne m’oublieras pas trop
+vite ? Tu seras bien sage ? Tu vas dormir. Je le
+veux. Tu m’aimes bien, n’est-ce pas ?</p>
+
+<p>— Oui, Monmami, j’ai plus peur, mais j’ai bien
+sommeil.</p>
+
+<p>Et elle me rendit mon baiser, tendrement, gaiement,
+se rendormant déjà. Oh ! le ravissement,
+pour une petite fille qu’on n’embrassait jamais, de
+recevoir cette caresse inattendue, comme en un
+rêve !</p>
+
+<p>On a raconté, je crois, que la petite avait dormi
+toute la matinée, ce lendemain. Sa grand’mère
+n’exigeant pas le déjeuner servi au lit, la pauvre
+Zinette en avait profité.</p>
+
+<p>Je rentrai chez moi par le chemin des croisées
+ouvertes et je dormis, de mon côté, profondément,
+sur le sofa de Don Juan, guetté par la petite
+idole d’ivoire aux prunelles de rubis, la petite
+idole étrange qui voyait rouge…</p>
+
+<p>Et le lendemain, très correctement, je me rendis
+chez le commissaire de police de mon quartier,
+pour me constituer prisonnier, parce que je ne suis
+pas de ceux qu’on arrête.</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em xsmall">E. GREVIN. — IMPRIMERIE DE LAGNY</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top2em">DERNIÈRES PUBLICATIONS, DANS LA MÊME COLLECTION</p>
+
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>ADAM (PAUL)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">La ville inconnue, <span class="small">roman</span></td>
+<td class="bot r w3"><div>8 <span class="cc">»</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>ALANIC (MATHILDE)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Le sachet de lavande, <span class="small">roman</span></td>
+<td class="bot r w3"><div>7 <span class="cc">»</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>BARBUSSE (HENRI)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Le Feu, <span class="small">roman</span> <span class="small">(350<sup>e</sup> mille)</span></td>
+<td class="bot r w3"><div>7 <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Clarté, <span class="small">roman</span> <span class="small">(93<sup>e</sup> mille)</span></td>
+<td class="bot r w3"><div>7 <span class="cc">»</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>BEAUNIER (ANDRÉ)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Une âme de femme, <span class="small">roman</span></td>
+<td class="bot r w3"><div>7 <span class="cc">»</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>BERNARD (JEAN-JACQUES)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Les tendresses menacées</td>
+<td class="bot r w3"><div>7 <span class="cc">»</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>BINET-VALMER</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Une femme a tué <span class="small">(10<sup>e</sup> mille)</span></td>
+<td class="bot r w3"><div>7 <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>BONAPARTE (MARIE)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Le printemps sur mon jardin</td>
+<td class="bot r w3"><div>6 <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div><span class="b ssf">BORDEAUX (HENRY),</span> <i>de l’Acad. française</i></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">L’amour en fuite.
+<span class="small">Nouvelle édition illustrée</span></td>
+<td class="bot r w3"><div>7 <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>BOUTET (FRÉDÉRIC)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Quart-de-Livre et la fille de Madame Tranchart,
+<span class="small">roman</span></td>
+<td class="bot r w3"><div>7 <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>COLETTE</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Le blé en herbe, <span class="small">roman (40<sup>e</sup> m.)</span></td>
+<td class="bot r w3"><div>7 <span class="cc">»</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">La femme cachée <span class="small">(25<sup>e</sup> mille)</span></td>
+<td class="bot r w3"><div>7 <span class="cc">»</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>DAUDET (ALPHONSE)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Les femmes d’artistes.
+<span class="small">Nouvelle édition illustrée</span></td>
+<td class="bot r w3"><div>7 <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>DAUDET (LÉON)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">La déchéance,
+<span class="small">roman contemporain</span></td>
+<td class="bot r w3"><div>7 <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>DELLY</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">La chatte blanche, <span class="small">roman (35<sup>e</sup> m.)</span></td>
+<td class="bot r w3"><div>7 <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>DROIN (ALFRED)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">M. Paul Valéry et la tradition poétique française</td>
+<td class="bot r w3"><div>5 <span class="cc">»</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>FARRÈRE (CLAUDE)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Histoires de très loin ou d’assez près
+<span class="small">(30<sup>e</sup> mille)</span></td>
+<td class="bot r w3"><div>7 <span class="cc">»</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>FISCHER (MAX ET ALEX)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Dans deux fauteuils,
+<span class="small">notes et impressions de théâtre</span></td>
+<td class="bot r w3"><div>7 <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>FLAMMARION (CAMILLE)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Clairs de lune <span class="small">(17<sup>e</sup> mille)</span></td>
+<td class="bot r w3"><div>6 <span class="cc">»</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>FORT (PAUL)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Le marchand d’images <span class="small">(Ballades françaises III).
+Édition définitive</span></td>
+<td class="bot r w3"><div>7 <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>FRAPIÉ (LÉON)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">La virginité, <span class="small">roman (18<sup>e</sup> mille)</span></td>
+<td class="bot r w3"><div>7 <span class="cc">»</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>GENEVOIX (MAURICE)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Euthymos, vainqueur olympique, <span class="small">roman</span></td>
+<td class="bot r w3"><div>7 <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>GINISTY (PAUL)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Les nids d’aigles, <span class="small">roman</span></td>
+<td class="bot r w3"><div>7 <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>GOLDSKY (JEAN)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">En prison, <span class="small">roman contemporain</span></td>
+<td class="bot r w3"><div>7 <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>GONCOURT (EDMOND DE)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Outamaro. <span class="small">Le peintre des maisons vertes. L’art japonais au XVIII<sup>e</sup> siècle.
+(Édition définitive)</span></td>
+<td class="bot r w3"><div>7 <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>GYP</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Elles et Lui ! <span class="small">(18<sup>e</sup> mille)</span></td>
+<td class="bot r w3"><div>7 <span class="cc">»</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>HERMANT (ABEL)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">La vie littéraire <span class="small">(1<sup>re</sup> série)</span></td>
+<td class="bot r w3"><div>7 <span class="cc">»</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>HIRSCH (CHARLES-HENRY)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Voyage de noces, <span class="small">roman</span></td>
+<td class="bot r w3"><div>7 <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>KHAN (PRINCESSE MIRZA RIZA)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Les femmes de la ville des Minarets</td>
+<td class="bot r w3"><div>7 <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>MARGUERITTE (ÈVE PAUL)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Rip, l’homme qui dormit vingt ans et autres contes d’Amérique.
+<span class="small">Traduction. Préface de Vincent O. Sullivan</span></td>
+<td class="bot r w3"><div>7 <span class="cc">»</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>MARGUERITTE (LUCIE PAUL)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">La chèvre folle, <span class="small">roman (10<sup>e</sup> mille)</span></td>
+<td class="bot r w3"><div>7 <span class="cc">»</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>MARGUERITTE (VICTOR)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">La garçonne, <span class="small">roman (550<sup>e</sup> mille)</span></td>
+<td class="bot r w3"><div>7 <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Le compagnon, <span class="small">roman (175<sup>e</sup> m.)</span></td>
+<td class="bot r w3"><div>7 <span class="cc">»</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Le couple, <span class="small">roman (100<sup>e</sup> mille)</span></td>
+<td class="bot r w3"><div>7 <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>MAYBON (ALBERT)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Le Japon d’aujourd’hui</td>
+<td class="bot r w3"><div>7 <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>PAILLOT (FORTUNÉ)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Le diable par la queue, <span class="small">roman</span></td>
+<td class="bot r w3"><div>7 <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>PANZINI (ALFREDO)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Je cherche femme, <span class="small">roman. Traduit de l’italien
+par Alice Bossuet</span></td>
+<td class="bot r w3"><div>7 <span class="cc">»</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div><span class="b ssf">PRÉVOST (MARCEL),</span> <i>de l’Acad. française</i></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Nouvelles lettres à Françoise,
+<span class="small">ou la jeune fille d’après guerre</span></td>
+<td class="bot r w3"><div>7 <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>RACHILDE</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">La haine amoureuse, <span class="small">roman (10<sup>e</sup> mille)</span></td>
+<td class="bot r w3"><div>7 <span class="cc">»</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>REBOUX (PAUL)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Arthur et Sophie ou Paris en 1860, <span class="small">roman</span></td>
+<td class="bot r w3"><div>7 <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div><span class="b ssf">ROSNY AINÉ (J.-H.),</span> <i>de l’Acad. Goncourt</i></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">L’amour d’abord, <span class="small">roman</span></td>
+<td class="bot r w3"><div>7 <span class="cc">»</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>SINCLAIR (UPTON)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">100 % (Histoire d’un patriote). <span class="small">Traduit de l’anglais par Camille David
+et M.-L. Lamouroux</span></td>
+<td class="bot r w3"><div>7 <span class="cc">»</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>SOULAINE (PIERRE)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Ce vieil honneur, <span class="small">roman</span></td>
+<td class="bot r w3"><div>7 <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>TRILBY</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Rêve d’amour, <span class="small">roman</span></td>
+<td class="bot r w3"><div>7 <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>VIOUX (MARCELLE)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Amour de Printemps, <span class="small">roman</span></td>
+<td class="bot r w3"><div>6 <span class="cc">»</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>WETTERLÉ (ABBÉ E.)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">En Syrie, avec le Général Gouraud. <span class="small">Illustré</span></td>
+<td class="bot r w3"><div>7 <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+</table>
+</div>
+
+<p class="c gap xsmall">5840. — Paris. — Imp. Hemmerlé, Petit et C<sup>ie</sup>. 7-24.</p>
+
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76249 ***</div>
+</body>
+</html>
+
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