diff options
| -rw-r--r-- | 76249-h/76249-h.htm | 7847 | ||||
| -rw-r--r-- | 76249-h/images/cover.jpg | bin | 0 -> 106415 bytes |
2 files changed, 7847 insertions, 0 deletions
diff --git a/76249-h/76249-h.htm b/76249-h/76249-h.htm new file mode 100644 index 0000000..890025a --- /dev/null +++ b/76249-h/76249-h.htm @@ -0,0 +1,7847 @@ +<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"> +<head> + <meta charset="UTF-8"> + <title>La souris japonaise | Project Gutenberg</title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + <style> + +p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; + margin: .3em 0;} + +h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } +h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } + +div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; + margin: 1em 0; } + +p.cc { text-align: center; text-indent: 0; } + +.large { font-size: 130%; } +.xlarge {font-size: 150%; } +.small { font-size: 90%; } +.xsmall, small { font-size: 80%; letter-spacing: .05em; } + +.b { font-weight: bold; } +.i { font-style: italic; } +.i i, .i em, .rm { font-style: normal; } + +.sc { font-variant: small-caps; } +.ssf { font-family: sans-serif; } + +span.cc { display: inline-block; text-indent: 0; text-align: right; width: 1.2em; } + +.ind { margin: 1em 0 1em 15%; } +.sign { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; } + +hr { width: 20%; margin: 1em 40%; } + +sup { font-size: smaller; vertical-align: 30%; line-height: 1em; } + +ul { margin: 1em 0; padding: 0; } +li { list-style: none; text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; } + +div.flex { display: flex; justify-content: center; } +table { margin: 1em auto; } +td { vertical-align: top; } +td.bot { vertical-align: bottom; padding-left: 1em; } +td.c div { text-align: center; } +td.r div { text-align: right; } +td.drap { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; text-align: left; } +td.w3 { width: 3em; } + +a { text-decoration: none; } + +div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; } +.break, .chapter { margin-top: 4em; } + +img { max-width: 100%; } + +@media screen { + body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; } + img { max-height: 700px; } +} + +.x-ebookmaker .break, .x-ebookmaker .chapter { page-break-before: always; } +.top2em { padding-top: 2em; } +.top4em { padding-top: 4em; } +.nobreak { page-break-before: avoid; } + + </style> +</head> +<body> +<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76249 ***</div> +<p class="c top2em large">RACHILDE</p> + +<h1>La<br> +souris japonaise</h1> + +<p class="c">ROMAN</p> + + +<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br> +ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR<br> +26, <span class="xsmall">RUE RACINE</span>, 26</p> + +<p class="c small">Tous droits de traduction, d’adaptation et de reproduction réservés +pour tous les pays.</p> + +<div class="break"></div> + + +<p class="cc top4em i">Il a été tiré de cet ouvrage<br> +trente-cinq exemplaires sur papier de Hollande,<br> +numérotés de 1 à 35.</p> + + + + + +<p class="c gap">DU MÊME AUTEUR</p> + + +<div class="flex"><ul> +<li>CONTES ET NOUVELLES.</li> +<li>DANS LE PUITS.</li> +<li>LE DESSOUS.</li> +<li>L’HEURE SEXUELLE.</li> +<li>LES HORS-NATURE.</li> +<li>L’IMITATION DE LA MORT.</li> +<li>LA JONGLEUSE.</li> +<li>LE MENEUR DE LOUVES.</li> +<li>LA SANGLANTE IRONIE.</li> +<li>SON PRINTEMPS.</li> +<li>THÉATRE.</li> +<li>LA TOUR D’AMOUR.</li> +<li>LA PRINCESSE DES TÉNÈBRES.</li> +</ul></div> + +<p class="c gap xsmall">E. GREVIN — IMPRIMERIE DE LAGNY</p> + +<div class="break"></div> + + +<p class="cc top4em">Droits de traduction et de reproduction réservés<br> +pour tous les pays.<br> +<span lang="en" xml:lang="en">Copyright</span> 1921,<br> +<span lang="en" xml:lang="en">by</span> <span class="sc">Ernest Flammarion</span>.</p> + + +<div class="chapter"></div> + +<p class="c i">A HÉLÈNE RÉGISMANSET</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="c xlarge">La souris japonaise</p> + + + + +<h2 class="nobreak">I</h2> + + +<p>On peut m’arracher la tête ! On ne m’arrachera +pas la conviction que mon crime est une bonne +œuvre, une chose utile, l’aboutissement logique +de toute une vie qui fut dominée, justement, par +l’horreur du crime bourgeois, de l’action inutile, +nuisible, mais, hélas, permise par nos dangereuses +légalités.</p> + +<p>Où prenez-vous que <i>l’anormal</i> pur ne vaut pas +le normal <i>impur</i>, que l’absolu dans la sincérité +n’est pas préférable aux hypocrisies qui ne démontrent +que l’impossibilité d’arriver à la vertu par +les chemins ordinaires ?</p> + +<p>Monsieur mon avocat, voulez-vous me laisser +vous prouver que je suis moins coupable que vous +ne vous l’imaginez ? Vous voulez des aveux ? Vous +allez lire un roman. Celui de ce que vous croyez +être <i>une passion morbide</i>.</p> + +<p>Névrosé ? Non !</p> + +<p>Vicieux ? Pas davantage. Mais orgueilleux +jusqu’au sacrifice de toutes les conventions +sociales pour obtenir la réalisation d’un vœu légitime, +pour sauver un être malgré le possible, en +dépit de ce que vous appelez tous, <i>le bon sens</i>…</p> + +<p>Je suis né dans ce qu’il est d’usage de déclarer +une excellente famille. Mon père, vous le savez, +était un magistrat d’une grande ville de province. +Il rendait la justice à peu près comme un rouage +permet l’enchaînement des autres rouages, d’une +machine convenablement graissée qui ne doit +gripper qu’en présence du grain de sable. Il écartait +le grain de sable, le mettait à l’ombre pour +que le soleil n’en fît plus jamais briller aucune +des facettes (certains grains de sable sont taillés +par la nature comme des diamants !) et il oubliait +cet atome qui avait fait partie, pourtant, de l’homogénéité +universelle.</p> + +<p>J’ai été fort bien élevé, en fils unique, seul +héritier du nom, de la fortune et surtout des préjugés, +d’abord par ma mère, une personne mystérieuse +qui ne pensait à rien, mais agissait à la +façon des rouages dont il est question plus haut. +Mince, élégante, blonde, sans coquetterie, elle +regardait tout avec des yeux sans fond, comme +le ciel. Elle ne m’aimait pas car elle n’admettait +pas que mes idées fussent opposées aux siennes. +Aimer, dans toute la beauté de ce verbe, c’est +permettre. Celui qui aime vraiment peut rectifier +le geste : il n’a pas le droit de cerner l’essor d’un +envol cérébral.</p> + +<p>Lorsque je fus en état de comprendre les +paroles humaines on me confia à une bonne +anglaise, méthodique, méchante, mais probe, qui +m’apprit le français tel que les étrangers le parlent, +c’est-à-dire avec un accent prétentieux.</p> + +<p>Puis on me donna un précepteur quelconque, +brutal, un socialiste enragé qui cachait son jeu +pour demeurer à la solde d’un gros bonnet de la +ville et qui me communiqua très vite le dédain +des parvenus, c’est-à-dire que je l’empêchai de +parvenir à tromper mon père sur la qualité de la +marchandise qu’il lui vendait.</p> + +<p>Alors, ma mère, indignée, chercha, dans l’aristocratie +de ses relations, un autre précepteur plus +conforme à l’éducation qu’on désirait me donner +et qui fût, en même temps, un homme instruit.</p> + +<p>Elle découvrit l’abbé Armand de Sembleuse.</p> + +<p>A seize ans, j’étais un grand et frêle petit +garçon, de très délicate complexion, prétendait-on, +<i>à tort</i>, d’une étrange volonté se dissimulant +sous une naissante ironie qui me faisait exagérer +mes défauts dès les reproches qu’on m’adressait +à leur sujet. Physiquement, j’avais l’aspect d’une +fille déguisée mais je possédais une réelle force +latente qui se déclanchait dans la colère et pouvait +jouer de terribles tours aux gens non prévenus +en ma faveur. Mes cheveux, d’un blond foncé, +à reflets de cuivre encadraient un visage de vierge +dont les yeux seuls auraient été violés. Je possédais +les sourcils régulièrement ombrés de ma mère +et le regard malheureusement dur de mon père. +J’étais beau avec indifférence, mettons fatalité, si +on tient au romantisme de la phrase. J’excitais les +femmes de chambre en faisant semblant de ne pas +m’en apercevoir. Or, je m’en apercevais très bien +et cela m’amusait tout en me dégoûtant un peu.</p> + +<p>A ce moment-là, le plus décisif de la vie d’un +homme, entra dans mon existence morose de +jeune provincial destiné à la carrière honorable +d’un hypocrite bourgeois, le plus dissolvant de +tous les éléments de discorde, une dualité cérébrale, +la sinistre et cynique question de la prédominance +de l’éternel masculin sur l’éternel +féminin.</p> + +<p>Le précepteur qu’on me donna était un jeune +prêtre, un jésuite, d’une trentaine d’années, d’une +éducation parfaite qui flattait ma mère parce +qu’elle lui rappelait sa famille. Pâle et brun +comme une nuit de lune, il avait, sous sa robe +austère, une allure merveilleuse de jeune roi en +dalmatique, le montrant, sous le froc, plus puissant +d’échapper à tous les ridicules de la commune +humanité. Il est toujours princier de porter une +robe en sachant la porter sans faiblesse.</p> + +<p>Comme on nous présentait l’un à l’autre, ma +mère ajouta, de sa voix douce, au timbre un peu +fêlé :</p> + +<p>— J’espère en ton nouveau maître comme en +un Messie. Il te régénérera. Tu es indocile, en +proie à des curiosités malsaines. Tu poses trop de +questions et M. l’abbé est ici pour répondre au +nom d’une haute morale qui te réduira, je l’espère, +au silence. (Elle se tourna vers l’abbé et lui +sourit gracieusement.) Je vous confie un gamin +absolument irrespectueux. Je vous en fais d’avance +toutes mes excuses. Il sait beaucoup de choses +mais les sait mal. Il a beaucoup lu, mais mal +retenu. Il faut essayer de le discipliner. Ce que +nous désirons, mon mari et moi, c’est non pas +faire de notre fils un grand savant mais un être +vraiment raisonnable, sachant se conduire en toutes +occasions difficiles et surtout choisissant la bonne +route, celle par où tout le monde doit passer, la +plus droite…</p> + +<p>Armand de Sembleuse eut un sourire doux qui +le fit resplendir d’un étrange calme, le calme de +ces belles nuits lunaires où toute la nature endormie +a l’air de se reposer comme quelqu’un qui +attend.</p> + +<p>Il ne me tendit pas la main, ce qui me glaça.</p> + +<p>Je lui avais spontanément offert la mienne et, +gauchement, je la remis dans ma poche.</p> + +<p>On resta à se regarder, interdit, puis on s’assit +loin l’un de l’autre, ma mère nous ayant abandonné +à notre malheureux sort car elle était discrètement +indifférente aussitôt les rites mondains +accomplis. Je ne suis même pas bien sûr qu’elle +eût de moi l’opinion qu’elle venait d’émettre.</p> + +<p>Nous nous trouvions dans le grand salon des +réceptions officielles ouvert exprès pour nous un +jour où on ne recevait pas ! Les portraits des +ancêtres nous contemplaient de haut, la physionomie +de ceux qui vous déclarent d’avance : +<i>Débrouillez-vous</i>, mais en style moins familier. +Les meubles lourds et les tentures épaisses donnaient +la sensation d’une solidité où régnait +l’éclat froid de la cérémonie, sans la gaîté, +même factice de la fête… Nous étions assis comme +dans le monde et nous nous regardions sans nous +voir.</p> + +<p>Le premier, Armand de Sembleuse, détourna +les yeux de mes yeux, durement fixés sur les siens, +mes yeux d’un bleu crépusculaire.</p> + +<p>— Votre père, me dit-il de sa voix prenante, +un peu sourde, désire que je vous prépare à vos +examens. Je ne saurais trop féliciter vos parents +de vous soustraire à la promiscuité des collèges. +Vous n’avez pas la santé, paraît-il, qui vous permettrait +d’essayer de la claustration un peu sévère +de nos institutions religieuses, et cependant votre +mère tient beaucoup à notre enseignement. J’espère, +monsieur Henri, que nous serons d’abord +des amis avant toutes relations de maître à élève. +Je voudrais obtenir votre confiance et je devine +que vous ne devez pas l’accorder facilement. (Il se +mit à sourire de son sourire calme dénotant une +conscience identique.) Si vous êtes aussi indocile +et aussi irrespectueux que veut bien l’avouer +madame votre mère nous aurons sans doute +quelques discussions et je voudrais bien vous +prouver, auparavant, que je ne suis pas un ennemi +de votre jeunesse malgré mon droit… d’aîné.</p> + +<p>Je me mis à rire, de mon habituel rire impertinent, +mis en belle humeur par le ton craintif +de la voix sans trop m’occuper de ce qu’elle +me disait.</p> + +<p>— Monsieur l’abbé, ripostai-je, maman exagère. +<i>Les femmes exagèrent toujours !</i> Je suis, en effet, +curieux et je m’impatiente quand on ne me +répond pas tout de suite, mais je suis capable +d’écouter surtout si on veut bien se donner la +peine de m’expliquer ce qu’on m’apprend.</p> + +<p>Il me regarda en haussant légèrement ses sourcils +noirs et fins qui rompirent son front blanc +d’une ligne d’encre et eut (il me l’avoua plus tard) +l’impression qu’il se trouvait en présence de quelqu’un +de dangereux.</p> + +<p>— Vous avez seize ans ? C’est un peu tôt pour +affirmer que les femmes exagèrent toujours. Ce +sont des créatures plus faibles que nous, plus +entraînées aux émotions et il me semble naturel +de leur accorder toute l’indulgence que mérite +leur fragilité ! En tous les cas, madame votre mère +est une si pieuse et si sérieuse intelligence que je +m’honore d’avoir été choisi par elle pour diriger +vos études.</p> + +<p>Il était clair qu’à ce moment-là il tâtait le terrain, +ne parlait que pour ne rien dire et commençait +même à avoir envie de <i>se replier</i>, mais, la +pénible première entrevue fut traversée par un +éclair brutal. Ce fut comme la lueur annonciatrice +de l’orage de plus tard. Les vapeurs s’amoncelaient +à l’horizon, il y régnait cette confusion des +nuages qui masque l’état de l’atmosphère en promettant +ou la pluie bienfaisante, la molle pluie +rafraîchissant tous les paysages et tous les états +d’âme ou le bouleversement furieux, la tempête +arrachant les arbres et déchaînant l’électricité des +nerfs humains.</p> + +<p>Ma cousine, Lucienne Morin, pénétra en trombe +dans le salon. Lucienne, que j’appelais Luce, +avait deux ans de plus que moi et elle était +orpheline. Mes parents l’avaient recueillie, elle +et son héritage, assez important, pour la laisser +en pension le plus longtemps possible. Elle ne +sortait que le dimanche ou aux vacances de +l’automne et quand elle arrivait c’était toujours +un événement regrettable. Elle aimait le désordre, +dérangeait la méticuleuse ordonnance de cette +maison, au luxe sévère mais très noble, se faisait +gronder, répondait par des protestations vulgaires +qui irritaient tout le monde, jusqu’aux domestiques +qui la déclaraient : <i>chien couchant</i>, et elle s’en +allait le cœur gros, s’en retournait peut-être ulcérée +par une secrète envie de rendre le mal pour le bien, +que, d’ailleurs on n’avait que l’air de lui offrir.</p> + +<p>Lucienne Morin était la fille de grands commerçants +morts, le mari et la femme, d’une grippe +infectieuse, à quelques semaines de distance. Mes +parents avaient pris toutes les précautions possibles +pour ne pas les voir durant leur maladie +mais, très frappés par la double catastrophe, une +fois tout danger de contagion écarté, ils avaient +réparé l’exagération de leur prudence par une +courageuse adoption de la jeune personne, horriblement +mal élevée, en dépit de sa situation de +grosse héritière. Si, moi, j’étais curieux, elle se +montrait d’une incorrection de manières dont seul +je connaissais l’étendue et j’avais le mépris de +ma cousine Luce comme ordinairement on a la +terreur des animaux réputés immondes : crapauds, +couleuvres, limaces, qui sont d’ailleurs +classés par les hommes dans cette catégorie mais, +sont, auprès de certaines femmes que ces mêmes +hommes déclarent <i>faibles</i> ou <i>fragiles</i>, les plus +purs joyaux de la nature !</p> + +<p>Brune, les joues couleur de brique, dès qu’elle +riait ses petits yeux noirs, perçants, disparaissaient +sous le bourrelet de ses paupières sans cil, +et ses grosses lèvres, presque toujours gercées, +avaient un pli, boudeusement sensuel, qui me procurait, +de loin, le plus désagréable frisson. Elle +n’était pas trop mal bâtie quoique un peu tassée, +avec de grands pieds et des mains sans ongle, +parce qu’elle rognait les siens avec ses dents. Elle +cumulait tous les défauts des pensionnaires et, +n’ayant aucune retenue, dans l’intimité, elle conversait +librement sur les sujets les plus scabreux.</p> + +<p>On la disait tendre et prévenante pour ma mère, +tremblant de déplaire à mon père mais, moi, je +ne l’ai jamais crue bonne, sinon par une sorte +d’inconsciente ruse qui la rendait soumise devant +les plus forts.</p> + +<p>L’abbé Armand de Sembleuse, en voyant entrer +cette jeune personne qui portait encore le costume +des pensionnaires : un sarrau noir, une ceinture +bleue et une médaille d’argent, se leva, surpris, +et ne sut trop comment saluer. Était-ce une +femme ? (L’une de celles qui <i>exagéraient</i> ?) Ou +était-ce encore une écolière sans autre importance ? +Il demeura immobile, droit, hautain, un +peu gêné.</p> + +<p>— Henri, fit-elle impétueusement, sans le +regarder, sans même, je pense, l’avoir vu, je viens +pour passer la journée avec toi. J’ai lâché le +goûter chez les dames de Saint-Clair pour rester +ici.</p> + +<p>Puis, selon la coutume, elle se jeta à mon cou +et m’embrassa très goulument en se pendant à +mes épaules pour bien se prouver à elle-même +que j’étais le plus grand.</p> + +<p>— Permettez-moi, ma chère cousine, de vous +présenter mon nouveau précepteur, M. l’abbé de +Sembleuse, puisque maman n’est pas là.</p> + +<p>J’affectais une gravité solennelle. Elle se tourna +gauchement, dit : « Bonjour, monsieur ! » et ne +cherchant rien d’autre pour engager la conversation, +elle se retira comme elle était venue, avec +la plus maladroite des vivacités car elle faillit +bousculer une potiche.</p> + +<p>— Mademoiselle votre cousine demeure ici ? +questionna l’abbé dont l’air fermé me frappa +aussitôt.</p> + +<p>— Non, elle demeure au pensionnat des dames +Saint-Clair et ne vit chez nous que ses grandes +et petites vacances. (J’ajoutai, pour le prévenir +tout de suite, à cause de cette franc-maçonnerie +singulière qui unit tous les garçons contre les +filles) : C’est bien la créature la plus insupportable +de tout son pensionnat. Maman vous en fera un +éloge immodéré car elle exagère pour elle comme +pour moi, mais je la connais… Elle n’a peur que +de moi, ici, heureusement.</p> + +<p>Cette fatuité de mes seize ans stupéfia l’abbé +qui demanda, malgré lui :</p> + +<p>— Pourquoi ?</p> + +<p>— Parce que, sans moi, elle aurait déjà flanqué +le feu à la maison. C’est une nature… incendiaire.</p> + +<p>Et je tirai mon étui à cigarettes, machinalement, +en parlant de feu.</p> + +<p>— Vous fumez déjà ? murmura l’abbé scandalisé. +Vos parents vous le permettent ?</p> + +<p>— Ils me permettent tout, c’est-à-dire qu’ils +ne me défendent rien. Ils n’ont pas le temps ! +Maman a ses visites, ses bonnes œuvres, les +réunions de ses comités de secours. Papa, son +tribunal… et moi, je m’ennuie.</p> + +<p>Je n’osai pas lui apprendre que c’était ma +cousine elle-même qui m’avait allumé ma première +cigarette parce que cela c’était… sortir des +idées générales.</p> + +<p>L’abbé s’approcha de moi, me posa la main sur +l’épaule, cette main qu’il n’avait pas voulu me +tendre d’abord et murmura :</p> + +<p>— Enfant gâté ! Et il prononça ces paroles insignifiantes +avec une émotion qu’il me communiqua +immédiatement.</p> + +<p>Je levai sur lui mes yeux tout à coup remplis +de larmes.</p> + +<p>— Est-ce que j’arrive à temps ? Ou trop tard ? soupira-t-il, +comme pour son édification personnelle.</p> + +<p>Nous restâmes silencieux, puis, je pris le parti, +brusquement, de lui faire les honneurs de la maison. +Il me suivit avec un gracieux empressement, +s’extasiant sur toutes choses en homme de la +meilleure compagnie. Il me parut, souvent, très +jeune, malgré son droit d’aîné, naïf, plein de cette +ferveur pour les objets d’art que gardent ceux qui +n’ont pas la permission de s’y attacher. Il ne +souriait qu’en se demandant si tout cela était bien +nécessaire à la vie quotidienne, mais il connaissait +leur valeur, s’il en semblait détaché. Nous +possédions un vieil hôtel datant de Louis XIII +qu’on avait restauré de siècle en siècle en lui +ajoutant un défaut. Cependant il était encore fort +digne malgré ses anachronismes, que l’abbé ne se +fit point faute de me signaler.</p> + +<p>Notre jardin-parc, avec son petit théâtre de +verdure, son buste de Thalie, très ancien, lui plut +tout particulièrement.</p> + +<p>— Et tout cet enchantement clos de murs, vous +donne la sensation d’une grande sécurité ! Monsieur +Henri, vous seriez vraiment bien difficile +de ne pas vous plaire ici ! Que peut-il donc +vous manquer ?</p> + +<p>— Il y a, au contraire, des choses en trop ! +laissai-je tomber, de mauvaise humeur, parce +qu’il m’agaçait de continuer à me croire un <i>enfant +gâté</i>.</p> + +<p>Il eut la finesse de ne pas insister, redoutant +mes confidences, ne désirant pas du tout m’imposer +le confesseur avant l’ami.</p> + +<p>Autour de nous, en effet, les grands murs, +couverts de lierre noir, mettaient leurs remparts +entre la ville et notre grave existence de notables, +mais, moi, je devinais cette ville, sournoise, +défiante, épiant nos visages hermétiques, pas +moins clos que nos persiennes de la façade qu’on +n’ouvrait jamais au soleil de la rue.</p> + +<p>Nos gens se composaient de la cuisinière, +grosse personnalité à laquelle il ne fallait pas +faire un reproche, de Clara, la fille de chambre, +servant à table, une petite donzelle qui empestait +<i>les odeurs</i> bon marché, et de Georget, le cocher, +qui menait le coupé au tribunal, les jours d’audience +pour, le reste du temps, sarcler nos plates-bandes. +On présenta ce train de maison au nouveau +venu et on l’installa dans une chambre +séparée de la mienne de toute la largeur de la +bibliothèque convertie en salle d’études.</p> + +<p>Dès le lendemain il commença ses leçons par +un entretien plein de charmes où il semblait +apprendre de moi beaucoup plus de choses qu’il +ne m’en apprenait de lui. Il n’avait pas d’histoire. +Il était un homme heureux. Et il souriait, de son +sourire tristement doux, un sourire de grand +rêveur. Je fus irrésistiblement attiré vers lui par +sa grâce et aussi, le prétendait-il, par celle de Dieu +dont il parlait avec un respect craintif comme s’il +en avait redouté les appréciations à mon endroit.</p> + +<p>Je n’ai jamais su comment il s’y prit pour faire +de moi un bachelier ès lettres mais il parvint, +sans effort apparent, à me rendre docile, respectueux, +studieux, tout à fait correct vis-à-vis de ma +mère que j’accompagnais à l’église, à telle +enseigne que ma cousine se moquait de moi et me +disait à l’oreille que je ne tarderais pas à entrer +dans les ordres.</p> + +<p>J’étais simplement rentré dans l’ordre au +moment précis où j’allais peut-être devenir le +cheval échappé, ruer abominablement.</p> + +<p>Cette période de deux années fut tellement +remplie de découvertes intellectuelles pour moi +que je n’eus pas le loisir de m’apercevoir de ce qui +se passait en nous et autour de nous. Les hommes +et les collégiens très occupés sont sourds, aveugles, +et, quand ils commencent à se douter de quelque +chose, ils sont surpris comme des voyageurs qui +arrivent à un carrefour d’un pas très assuré mais +ignorent encore la route qu’ils doivent choisir.</p> + +<p>Mon précepteur était vraiment devenu mon +ami. Il n’avait pas voulu devenir le confesseur. Il +me regardait seulement parfois en hochant la +tête, sa tête au front pur, de lignes si orgueilleusement +sculpturales, et il rougissait subitement, +inexplicablement, tandis que je demeurais anxieux +devant lui, me sentant l’offenser par ma seule +attitude de garçon nonchalant, mal éveillé, fatigué +sans pouvoir lui avouer pourquoi. Il devait lire à +livre ouvert dans ma poitrine.</p> + +<p>Chaque fois que me cousine avait des vacances +il s’éloignait sous un prétexte quelconque : des +achats, une course, des exercices religieux, une +entrevue avec un ancien camarade de séminaire. +Il me laissait le champ libre par ignorance ou +pudeur, peut-être par latente jalousie. En tous les +cas, je n’ai jamais rencontré chez lui cette tendance +à l’inquisition dont on accuse presque tous +les jésuites. Cependant, quand il en avait l’occasion, +il parlait un peu sèchement à Lucienne, lui répondant +toujours en professeur et lui reprochant +même certaines habitudes, discrètement, en médecin +qui ne peut s’empêcher de constater <i>les progrès +du mal</i>.</p> + +<p>Elle était revenue demeurer chez nous, +essayait de se dissimuler le plus possible, mais elle +s’emparait de plus en plus de mon existence +physique, me réduisant au rôle de jouet alors que +je pensais, ingénument, m’amuser d’elle. Il fallut +un véritable hasard pour allumer l’autre incendie +et ce fut d’ailleurs encore elle qui, fatalement, +mit le feu aux poudres.</p> + +<p>Un jour, je la cherchai, dans le jardin, pour lui +annoncer que sa couturière la demandait, question +urgente, car elle devenait d’une coquetterie toute +spéciale que ma mère semblait encourager, désireuse +de la mettre un peu plus en évidence, au +moins au salon.</p> + +<p>Je trouvai Lucienne toute en larmes, se tamponnant +les yeux avec son mouchoir déjà trempé.</p> + +<p>— Tiens, lui dis-je étonné, qu’est-ce que tu as ?</p> + +<p>Nous étions sous les arbres du petit parc, derrière +le théâtre de verdure, et Thalie nous contemplait, +tournant vers nous son beau profil indifférent +au drame qui débutait très en dehors de la +coutumière donnée classique.</p> + +<p>— Henri, hoqueta la pauvre éplorée, je suis +bien malheureuse.</p> + +<p>— Ah ! fis-je souriant, l’abbé vous a encore +taquinée au sujet de vos manies ? Il rêve de vous +empêcher de rogner vos ongles ! C’est un +maniaque aussi, d’un tout autre genre, le +maniaque de la bonne éducation, ma chère.</p> + +<p>Quand je songe à la puérile entrée en matière +de cette conversation qui devait peser sur toute +ma vie, j’en suis encore frémissant de rage !</p> + +<p>— Non ! Il prétend que je ne dois plus vous +embrasser comme je le fais tous les soirs, +devant tout le monde, parce que <i>vous êtes trop +grand</i> ! J’étais pourtant <i>votre aînée</i>, avant lui !</p> + +<p>— Comment, m’écriai-je avec impatience, l’abbé +peut-il se mêler de ça !… lui qui ne m’en a jamais +fait aucune observation ? (Je m’approchai d’elle +et lui entourai la taille de mon bras après avoir +jeté un coup d’œil prudent autour de nous.) +Voyons, Luce ! Tu es une bonne petite sœur, +très mal élevée, c’est entendu et tu embrasses +très bien… sinon trop fort. Il n’y a pas de quoi +te désoler puisque ça me plaît ainsi.</p> + +<p>Je l’examinais, d’un peu haut, avec toute la +facile indulgence du collégien émancipé que +j’étais depuis longtemps vis-à-vis d’elle. Je n’aimais +pas d’amour cette fille trop épaisse pour mes +goûts mais j’appréciais le montant de ses caresses +louches et je lui gardais une sorte de reconnaissance +physique pour ce qu’elle libérait ma jeunesse +de sa fougue. Je pensais qu’elle ne m’aimait +pas non plus. Nous nous tolérions, voilà tout.</p> + +<p>— Armand de Sembleuse est notre mauvais +ange ! balbutia-t-elle, il nous perdra. Toi, tu ne +comprends rien à rien depuis que tu vis dans les +livres et dans les nuages avec lui. Moi je sais : +cet homme me déteste.</p> + +<p>— Eh bien ! répliquai-je de plus en plus impatienté, +cela lui fait grand honneur. Tu ne voudrais +pas… qu’étant prêtre…</p> + +<p>— Oh ! fit-elle, il ne m’aimera jamais comme +cela, jamais… et c’est bien ce qui m’enrage. Il a +une autre façon d’aimer, lui ! Entre vous deux, je +vis comme une folle parce que je sens qu’il te +prend à moi et je ne sais pas ce que je risquerais +pour l’en empêcher.</p> + +<p>— Voyons, Luce, tu exagères encore. Armand +de Sembleuse est un saint. Alors, quoi ? Tu veux, +si je comprends bien, qu’il jette son froc aux orties +pour t’épouser ? Ce nom de roman feuilleton t’a +enthousiasmée à ce point ! (j’essayais de plaisanter +mais je tremblais furieusement). Tu ne vas pas y +toucher, j’espère. Il est ma chasteté, cet homme-là. +Il est tout ce que je voudrais être et il est, en +outre, tellement plus beau que moi… J’en suis +jaloux sous tous les rapports.</p> + +<p>Elle pleurait, de nouveau, sur mon épaule +en se tordant comme une vipère qu’on coupe en +deux.</p> + +<p>— J’aurais tant voulu te garder tout entier ! +Seulement, toi, qui n’as pas de froc à jeter aux +orties, m’épouseras-tu ?</p> + +<p>— Non, répondis-je froidement, parce que je te +connais trop.</p> + +<p>— C’est ça… insulte-moi, à présent. C’est +complet !</p> + +<p>A ce moment une bonne nous appela et on se +souvint de la couturière.</p> + +<p>La vie provinciale ne permet pas l’épanouissement +de certains états d’âme. Il y faut, bon gré +mal gré, garder sa ligne, rentrer dans le rang, +dès qu’on s’en écarte d’un millimètre, parce qu’il +y a la ville, les parents, les domestiques, enfin +toutes les habitudes prises de la correction ou de +l’hypocrisie.</p> + +<p>Depuis des années je jouais à la poupée avec +cette grande fille qui m’avait initié à ce sport dangereux, +mais c’était tellement caché, tellement +furtif, que ça n’existait pas plus pour nous que +pour le monde qui nous entourait. Nous avions +l’impunité et l’oubli dans une très bonne tenue. +Des remords ? Aucun de ma part. Ce n’était pas +moi qui avais commencé. En finir ? Pourquoi ? +Ça ne lui déplaisait pas en dépit de ses nouvelles +inquiétudes ? Tout bien réfléchi c’était préférable à +la fille de chambre ou à tout autre liaison me +forçant à sortir et ce n’était pas plus troublant. +Le seul ennui, c’est que, depuis quelque temps, +depuis sa délivrance du pensionnat, Lucienne +appuyait davantage sur les démonstrations extérieures +et c’étaient ces exagérations qui attiraient +l’attention de l’abbé de Sembleuse.</p> + +<p>Nous revenions, moi, balançant sa main en lui +griffant la paume de mes ongles, fort longs et +très soignés.</p> + +<p>— Tu me fais mal ! gémit-elle.</p> + +<p>— Tu m’as fait autrement de la peine en me +montrant un abbé de Sembleuse que je ne connais +pas du tout, lui, décidément si, toi, je te connais +trop.</p> + +<p>— Allons donc, cria-t-elle, exaspérée ! Vous +vous entendez tous les deux contre moi. Je me +vengerai. Tu l’aimeras et il t’aime déjà comme +jamais vous ne pourriez m’aimer, moi, une +femme.</p> + +<p>Je ne sais pas comment je pus résister au désir +féroce de la tuer, là, sur le perron que je gravissais +avec elle, la tenant encore par la main, en +enfant qui joue. La fenêtre de la bibliothèque, +notre salon d’études, s’ouvrait sur ce perron prolongé +en terrasse. Quand je pénétrai dans cette +salle très fraîche et un peu sombre à cause de +l’ombre des arbres, j’y aperçus mon précepteur, +debout, justement contre l’un des battants de cette +fenêtre ouverte. Il était très pâle, bien plus pâle +que d’habitude, sa bouche tremblait et il la mordait +nerveusement. Ses sourcils se fronçaient +comme quand il cherchait la solution d’un problème +pour le mettre à ma portée et, cependant, +il demeurait si droit, dans son étroite soutane, +qu’il ne perdait rien de sa princière allure.</p> + +<p>— Henri, fit-il d’un ton contenu, les dents +serrées sur les mots, je suis obligé de partir. Il +faut que je m’en aille de cette maison ce soir +même.</p> + +<p>J’eus l’intuition immédiate qu’il avait saisi la +dernière phrase de ma cousine, l’horrible phrase +dont je ne comprenais même pas encore toute la +démoniaque perversité.</p> + +<p>— Pourquoi, monsieur l’abbé ? Vous n’êtes +donc plus mon ami !</p> + +<p>— Je ne peux plus, je ne veux plus ! dit-il d’un +ton sourd. Je dois partir tout de suite. Il le faut.</p> + +<p>J’eus un frisson de fièvre à mon tour. Je fermai +brutalement la fenêtre. L’ombre de notre salon +d’études, le nid de nos plus beaux rêves, fut traversé +par des oiseaux de feu, des oiseaux de paradis +ou d’enfer ? Tout était si calme autour de nos +deux âmes bouleversées ! C’était là qu’on m’avait +appris l’ivresse de l’esprit, la volupté cérébrale +maîtresse de tous les sens, suprême verseuse +d’oubli, l’art de s’extasier sur tous les chefs-d’œuvre +humains, loin de toute promiscuité +humaine et des gestes douteux de sa faiblesse +physique. Armand de Sembleuse s’était voilé la +face. Je tombai sur un fauteuil et je m’efforçai de +rassembler mes idées, car, des deux, j’étais certainement +le plus homme, le plus dominant la situation +étrange qui nous <i>transposait</i>.</p> + +<p>— Monsieur l’abbé, murmurai-je, non seulement +vous allez rester mon ami, mais vous allez +devenir mon confesseur. Je n’ai pas la foi, vous +le savez et je ne <i>pratique</i> pas, ce qui vous désole +et désole ma mère. Aidez-moi à parfaire l’éducation +que vous m’avez donnée. Voulez-vous me +faire l’honneur de m’écouter ? Pour que vous compreniez +tout il faut que je dénonce quelqu’un, ce +que je n’ai jamais osé… alors…</p> + +<p>Je vis qu’il pleurait.</p> + +<p>— Épargnez-moi cela, Henri ! Vous voyez bien +que je pleure de honte. Je suis incapable de vous +entendre.</p> + +<p>— Tiens, dis-je avec un serrement de cœur +atroce, est-ce que votre pureté ne serait pas plus +grande que la mienne… et les fantaisies de ma +cousine vous auraient-elles atteintes… plus que +moi-même.</p> + +<p>C’était à la fois une insolence et un cri de douleur, +une déception singulière en découvrant qu’il +pouvait être faible comme un autre homme celui +que je croyais fort comme un dieu.</p> + +<p>— Henri ! gronda-t-il, cette jeune fille est la +dernière des femmes. Je l’ai en exécration depuis +que j’ai tout deviné, c’est-à-dire depuis que je suis +ici. Elle déshonore la famille qui l’a recueillie. Il +n’y a pas d’excuse à sa mauvaise conduite car il +y a des choses qu’on ne doit jamais faire sous le +toit de ses parents ; c’est manquer deux fois au +saint devoir de la continence. Je vous aime assez +pour ne pas vous trahir, même sans vous avoir +entendu en confession, cependant nous ne pouvons +plus vivre ensemble, ce serait odieux après +ce qu’elle a voulu vous révéler.</p> + +<p>Je tourmentais, du bout d’un couteau à papier, +les pages d’un dictionnaire.</p> + +<p>— Elle est folle ! Ça n’a aucune importance de +sa part. Ma cousine n’a pas d’idée sur la différence +des sexes. Elle m’a bien raconté, un soir de nervosité, +qu’elle m’aimait presque autant qu’une de +ses amies de pension ! Rougissez tout à votre aise, +mon cher précepteur, moi j’ai fini de rougir depuis +ce soir-là ! Quand je vous disais que les femmes +exagèrent toujours !</p> + +<p>J’essayais de plaisanter en poussant au cynisme +mais je me sentais de plus en plus en mauvaise +posture devant ce jeune homme chaste, orgueilleux +de sa chasteté presque autant que moi, le +petit bourgeois hypocrite, je l’étais de mon impudeur.</p> + +<p>— Henri ! questionna Armand de Sembleuse, +me regardant tout à fait navré, avez-vous connu +d’autres femmes ?</p> + +<p>— Non, répondis-je en baissant involontairement +les yeux sous les siens, comme si j’avouais +une vraie faute. Quelques courtes plaisanteries +avec une fille de chambre, et encore ! Vous dites +qu’il faut respecter le toit de ses parents ! Je me +suis aperçu qu’il m’était désagréable de… jouer +avec une créature qui habillait ou déshabillait ma +mère. Je me moque de ma cousine mais pas de +ma mère ! Arrangez ça !</p> + +<p>Armand de Sembleuse me regardait, maintenant, +d’un regard lumineux et mouillé, d’un merveilleux +regard ardent, désespéré. Jamais homme +n’eut un plus beau regard d’amour que le sien, +car il disait tout, même ce qu’il ignorait. Sa +tête, très jeune, sur son corps svelte et robuste +paraissait d’une beauté idéale. Nous savions très +bien que nous étions de beaux modèles humains. +Bien souvent nous nous étions amusés, tous les +deux, à mesurer les proportions de nos visages, +constatant que le sien était encore plus régulier +que le mien.</p> + +<p>— Je suis un fils d’Apollon, avouait-il, mais +prenez garde, Henri, de ne pas être un fils de +Vénus ! Ne vous adonisez pas au point de lui trop +plaire. Cette mère des amours n’est qu’un +monstre.</p> + +<p>On riait, dans ces temps innocents. A présent +que la femme avait passé, on ne riait plus.</p> + +<p>Nous nous contemplions tout à coup désolés. +Notre amitié de frères, ma ferveur de disciple, sa +gravité d’apôtre, tout avait disparu, tout sombrait +dans l’équivoque du geste féminin.</p> + +<p>L’heure du dîner approchait. Il fallait se +remettre aux propos indifférents pour gagner le +moment où nous serions en public devant ma +cousine, afin de lui témoigner le plus tranquille +dédain. On se taisait puis on revint sur le sujet +brûlant par l’oppression du silence. Cela jaillit +malgré nous.</p> + +<p>— Pourquoi veut-elle se venger ? pensa-t-il +tout haut.</p> + +<p>— Parce qu’elle prétend que vous voulez me +détourner d’elle.</p> + +<p>— C’est exact. Je m’y emploie le plus que je +peux, Henri.</p> + +<p>— Alors, vous aviez deviné ?</p> + +<p>— Oh ! ce n’était pas difficile. Elle a d’ailleurs +tout avoué… en détail. J’ai cruellement souffert +de votre immoralité ! Quelle perversion ! Et cela +dure depuis si longtemps !</p> + +<p>— Enfin, mon cher précepteur, à seize ans, +tenu en laisse comme je le suis par mes parents, +comment n’aurais-je pas été corrompu par une +personne qui en sait tellement long que, malgré sa +laideur, elle séduirait un saint ? Vous, par exemple, +quand ça lui plaira.</p> + +<p>— Oui, je connais la menace. Elle me l’a dit.</p> + +<p>— Hein ! Pas possible ! Et qu’avez-vous +répondu ?</p> + +<p>— Que mon amitié pour vous, Henri, m’empêcherait +toujours de la regarder autrement que +comme un objet d’horreur.</p> + +<p>Je me mis à rire, fouetté par l’excitation d’une +très malsaine gaîté.</p> + +<p>— Elle ne vous le pardonnera jamais, Armand.</p> + +<p>Je ne m’explique pas, même encore aujourd’hui, +le sentiment qui me fit dire son petit nom +pour la première fois. Il me semblait abolir les +distances et cet ami, en butte aux mêmes tentations +que moi, me devenait plus cher d’être, comme +moi, la victime promise au dévergondage de la +même femme. C’était peut-être bien cela qui +s’appelait partager un secret.</p> + +<p>Il courut vers moi, d’une allure souple d’animal +libéré, il me prit les mains, écarta mes bras +de mon corps comme s’il voulait me crucifier.</p> + +<p>— Merci, cher enfant, pour m’avoir appelé +ainsi. Voulez-vous que cette douloureuse aventure +nous rende plus intimes, plus francs l’un pour +l’autre, que nous nous protégions mutuellement ? +(Il baissa la voix, me prenant davantage les +poignets, m’emprisonnant à la fois par sa force et +sa grâce affectueuse). Voulez-vous, Henri, que +nous nous aimions éperdument et divinement au-dessus +de la même ignominie féminine ?</p> + +<p>Je fus secoué par le plus étrange des frissons. +Il arrivait une chose inouïe. Je goûtais la plénitude +de l’amitié comme on aurait une passion et +je défends à quiconque d’en sourire. Si cela ne +dura qu’un instant, cela fut immense, presque +divin, selon son expression.</p> + +<p>— Cher, je le désire de tout mon cœur qui +vous appartient en entier, puisque je ne l’ai jamais +offert à personne. Songez que jamais ni mon +père ni ma mère ne m’ont bien connu. Ils sont +si loin. Vous m’avez appris tant de merveilles ! +Vous m’avez ouvert de tels paradis ! Je vous +dois les plus pures jouissances de ma pauvre +imagination. Où aurais-je été chercher les trésors +de poésie que vous détenez et que nous partageons +comme deux frères ? Si je ne suis pas digne +du maître, parce que je ne suis pas aussi sage +que lui, j’ai bon espoir, à présent, d’obtenir son +pardon.</p> + +<p>Armand se redressa, lâchant mes mains :</p> + +<p>— Voulez-vous me sacrifier cette femme, +Henri ? Elle vous tue.</p> + +<p>— Le pourrais-je ? Oh ! Armand, ayez pitié de +moi !</p> + +<p>— Je vais demander à madame votre mère de +vous permettre, en ma compagnie, un long +voyage qui sera la récompense de vos études. Je +lui ferai comprendre qu’il est encore temps de +vous montrer le monde… sous toutes ses formes… +et, au besoin, je m’effacerai, moi, devant certaines +de ses formes.</p> + +<p>— Oh ! Armand, m’écriai-je, enlevez-moi à mon +vice mais ne le remplacez pas par un autre. Je +n’aimerai jamais d’amour une femme, ça n’est plus +possible. Tout ce que je vous demande c’est de me +conduire si haut que je ne puisse plus redescendre. +J’ai besoin d’absolu en amour encore plus qu’en +volupté. J’ai besoin de savoir que rien, vous m’entendez, +ne pourra salir mon amitié pour vous.</p> + +<p>Et je ne m’aperçus même pas que je venais de +prononcer <i>amitié</i> pour <i>amour</i>, ce qui était jusqu’à +un certain point monstrueux.</p> + +<p>A partir de ce jour nous fûmes liés l’un à +l’autre par une tendresse inexplicable, toute naturelle +de mon côté parce que je découvrais les +délices d’une amitié de collège dont j’avais été +sevré à cause de l’isolement de ma vie, une amitié +d’une rare qualité d’intelligence qui flattait tous +mes instincts orgueilleux et, de son côté, passionnément +inquiète, réticente, remplie de désespoirs +que je ne comprenais pas. Il m’aimait comme +quelqu’un qui a perpétuellement peur de perdre +ce qu’il aime et il n’avouait que très difficilement +ses appréhensions. Et il était jaloux sans pouvoir +se défendre de ce sentiment qu’il déclarait lui-même +très bas.</p> + +<p>Je me souviens qu’un soir, ma cousine, qui +s’était glissée jusqu’à ma chambre où je dormais +du sommeil de l’innocence, car je dormais quelquefois +de ce sommeil-là, fut surprise au moment +où elle franchissait mon seuil, saisie à la jupe, +traînée le long de l’escalier jusqu’à ses appartements +personnels où on l’enferma. Je ne sus cela +que beaucoup plus tard, lorsque je lui fis mes +adieux, la veille de notre départ pour le beau +voyage accordé généreusement par mes parents.</p> + +<p>Ma chère cousine pleurait dans mon gilet, +m’inondant de ses larmes et de son violent parfum +de Chypre dont elle abusait jusqu’à m’écœurer.</p> + +<p>— Oui, souffla-t-elle, tu t’en vas avec lui qui a +l’air d’enlever une femme ! Tu me fuis, mais le +malheur est sur toi pour toujours. Tu reviendras +changé, mort à nos caresses et c’est moi qui te +fuirai.</p> + +<p>— Ma pauvre Luce, nos enfantillages s’effaceront +certainement de notre mémoire. Nous nous +reverrons guéris, je l’espère. Nous n’aurons plus +rien à nous refuser… parce que nous ne nous +demanderons plus rien.</p> + +<p>— Il m’a chassée de ta chambre, un soir. Tu ne +l’as pas deviné ?</p> + +<p>— Non ! Comme il a bien fait. C’est si dangereux +pour une jeune fille de se compromettre de +cette façon ! Songez donc, ma Luce, que vous avez +une grosse dot à apporter à votre mari futur. De +quoi aurais-je l’air si je vous séduisais dans toute +la force du terme ?</p> + +<p>J’en savais très long, maintenant, grâce à certaines +précisions des bouquins de médecine que +m’avait prêtés l’abbé sur mes instances réitérées et +je prenais l’aplomb d’un homme fait, alors que je +n’étais guère qu’un enfant perverti.</p> + +<p>Dans le trajet en chemin de fer, ivres de liberté, +tous les deux, nous nous félicitions et nous nous +serrions les mains comme deux bons camarades +qui se retrouvent loin des férules. Je lui dis, +entre deux éclats de rire :</p> + +<p>— Avouez-moi, Armand, que vous l’avez +lâchement séquestrée une nuit, en mon honneur ?</p> + +<p>— Oui, fit-il de sa voix subitement sombrée, +mais j’ai bien failli, vraiment, y laisser ma vertu.</p> + +<p>Je pouffai. Cela m’était égal, au fond, la vertu +de l’abbé de Sembleuse, parce que mon camarade +Armand ne m’en parlait jamais ; cependant, j’étais +humilié devant le bloc de perfections humaines +que ce garçon superbe me représentait.</p> + +<p>— Oh ! je vous donne la permission de chasser +sur mes terres, lui déclarai-je étourdiment.</p> + +<p>— Quel monstre vous faites, murmura-t-il +doucement ? Cela ne vous éloignerait donc pas +de moi, un tel partage de ce qu’il y a de plus +secret en amour ?</p> + +<p>— En aucune façon puisque je n’aime pas cette +fille.</p> + +<p>— Alors pourquoi aimez-vous, justement, en +elle, ce qu’il y a de plus détestable ?</p> + +<p>— Mon Dieu, l’abbé, que vous êtes donc amateur +d’absolu ? lui répondis-je en abaissant la +glace du compartiment pour prendre l’air. Il y a +des choses qui comptent si peu ! Vice de sa part, +fantaisie de la mienne, je ne vais pas chercher, +moi, midi à quatorze heures. Je ne suis même +pas allé la chercher, elle ! Entre quinze ou seize +ans n’est-on pas tous à la merci de la première +venue ? C’est, je le crois comme vous, le grand +défaut de nos éducations masculines : ce point de +départ de notre vie sensuelle peut être regrettable… +En tous les cas, il suffit qu’elle ne puisse +jamais devenir ma femme, ce à quoi elle tend. Et +ce ne sera jamais… à moins que vous ne l’ordonniez, +cher maître, pour ma pénitence.</p> + +<p>Et, toujours en riant, je jetai, par la portière, +une grappe de fleurs de jacinthe rose, épaisse et +charnue comme la lèvre de ma cousine, une fleur +d’odeur entêtante qu’elle m’avait collée, sous mon +pardessus, à l’endroit même du cœur.</p> + +<p>— Singulière créature que cette femme, murmura +l’abbé, à qui mon geste n’avait point +échappé, joignant la sentimentalité d’une petite +modiste aux manœuvres abominables de la prostituée. +Je la redoute de plus en plus pour vous, +Henri. Il ne fallait pas accepter cette fleur.</p> + +<p>— Je l’ai acceptée par politesse, Armand. Je la +jette… pour vous l’offrir.</p> + +<p>Il y eut un silence durant lequel nous aurions +pu entendre nos deux âmes battre des ailes !</p> + +<p>Nous ne restâmes à Paris que le temps d’y faire +quelques emplettes. J’étais fou de vêtements de +bonne coupe et de lingeries fines en véritable +gamin libéré des lisières provinciales. Armand +qui avait, lui, un goût très sûr au sujet de toutes +ces choses, dirigeait mon choix. Sous sa robe qui +le gainait si étroitement et le faisait ressembler à +une statue, il portait les toiles canoniques, mais +aimait, jusqu’à s’en accuser humblement, les +belles étoffes souples, et surtout les plus méticuleux +soins de toilette. « La propreté, disait-il, est +la mère de la pureté… les renoncements de saint +Labre me révolteront toujours. » Avec sa soutane +il savait conserver la plus austère des élégances +qui lui allait comme une armure et rien, à mon +avis, ne pouvait aller mieux à sa beauté insexuée.</p> + +<p>Il fut question, un instant, de poser l’habit +monastique pour en mettre un autre afin de ne +pas se faire remarquer au théâtre, ce qui est consenti +par les rites, mais je choisis une pièce classique +des <i>Français</i>, pour simplifier le cérémonial +tellement j’avais craint de le voir changer de ligne +à mes yeux et, qui savait, rompre le charme !</p> + +<p>Nous écoutâmes, non sans dissimuler des bâillements +nerveux, un drame noir, inhumain, qui ne +correspondait à rien de nos existences et je lui fis +remarquer qu’en me lisant lui-même, de sa voix +sourde, le même drame il m’avait profondément +ému.</p> + +<p>— Nous ne pouvons tirer d’émotion que de notre +propre état d’âme et c’est bon pour le vulgaire de +succomber au factice, répondit-il.</p> + +<p>— Mais, c’est ennuyeux, murmurai-je, ces +gens-là s’ennuient eux-mêmes à nous déclamer ça. +Oh ! Armand, que je m’ennuie ? Si c’est ça les +nobles distractions parisiennes ?…</p> + +<p>Alors, l’abbé de Sembleuse imita Satan sur la +montagne. Il risqua franchement, très loyalement, +la suprême tentation et, je dois le dire, aussi franchement, +il faut souligner la loyauté de son sacrifice, +car, déjà, c’en était un pour lui.</p> + +<p>— Henri, me confia-t-il en sortant du théâtre, +vous êtes libre de me quitter ici. Nous avons +emporté une suffisante fortune sur nous pour +vous permettre de boire à d’autres sources que celle +de l’inspiration classique. Paris ne vaut que par +son luxe… inutile et ses maisons de plaisir. Je +suis bien obligé d’en convenir devant vous. Je +suis chargé de vous donner toutes les autorisations, +au moins de la part de M. votre père. +Désirez-vous, puisque vous continuez à vous +ennuyer, vous… amuser ?</p> + +<p>J’eus, je ne sais pourquoi, envie de le frapper ; +puis je le regardai bien en face, secoué d’une +colère folle :</p> + +<p>— C’est <i>toi</i>, m’écriai-je d’un ton véhément, me +déchirant la gorge au passage parce que, moi, je +n’étais pas un acteur, qui me propose ça, toi, le +pur, toi le chaste, toi qui as failli perdre cette chasteté +à laquelle je ne tiens pas du tout… C’est toi, +le prêtre, l’ami, le frère et le maître, qui ose me +proposer ça ? Alors, ôte ce froc, viens donc avec +moi ! Je ne suis jamais allé dans les maisons dont +tu parles, j’ai besoin d’un guide éclairé. Ah ! c’est +trop fort, Armand, tu vas trop loin ! Je connais, +j’en suis persuadé, tous les mauvais lieux par les +frissons de ma cousine. Tu ne peux me vendre, +toi, rien de mieux, mais tu pourrais épargner cette +honte à notre belle amitié ? Armand, ce rôle de +mauvais ange ne te va pas du tout !</p> + +<p>Il marcha plus vite, m’entraînant, dans la nuit, +vers notre hôtel.</p> + +<p>Quand nous fûmes rentrés, je m’aperçus qu’il +avait les joues baignées de larmes. Il voulut +fermer la porte de communication entre nos deux +chambres, je lui serrai le poignet qu’il me retira +vivement.</p> + +<p>— Fâché ? dis-je, un peu inquiet du résultat de +ma scène.</p> + +<p>Il cacha une seconde son visage dans ses très +jolies mains longues et blanches qui avaient, jadis, +touché l’hostie.</p> + +<p>— Je te supplie de ne pas me tutoyer ! fit-il +perdant la notion de notre si bizarre situation de +précepteur à élève.</p> + +<p>— Au contraire ! (Et je me mis à rire de bon +cœur.) Qu’à partir de ce soir et pour nous seuls, +Armand, nous abolissions entre nous la dernière +des barrières de la sotte convention sociale. Nous +nous dirons <i>tu</i> ! (et j’ajoutai, avec une effroyable malice) +comme deux hommes qui furent des compagnons +de plaisir. Tant pis pour toi, vil entremetteur !</p> + +<p>Il prit mes deux mains et les appliqua sur son +visage à la place des siennes.</p> + +<p>— Henri, ce sera délicieux, seulement tu as +tort. Je suis… responsable de toi, je dois compte +de ta conduite, bonne ou mauvaise, à tes parents. +N’oublie pas que mon ministère se double, en ce +moment, de la mission spéciale dont on m’a chargé. +C’est moi-même qui l’ai demandé comme une +faveur. Je te voudrais un homme selon la morale +courante, parce que tu as très mal débuté dans la +vie des sens. Tu pourras dévier de plus en plus. +Moi, mon expérience est moins grande que la +tienne, Dieu merci, mais si j’allais t’aider par mes +idées sur l’absolu à devenir un monstre, un anormal +sous tous les rapports. Mes responsabilités +m’épouvantent.</p> + +<p>Je l’attirai chez moi et je le fis asseoir sur mon +lit.</p> + +<p>— Il me plaît, dis-je, en appuyant mes mains +moi-même sur sa bouche, de te faire taire. Il me +plaît d’aller voir en ta compagnie les belles choses +de l’art antique dont tu m’as tant parlé, là-bas, +dans le jardin de chez nous et dont je rêve comme +d’un soudain transport au septième ciel de toutes +les nobles voluptés. Tu as fait de moi, en ces +deux ans de merveilleuse intimité, une espèce de +monstre, en effet, ton semblable, moins le détail +féminin, alors pourquoi renier ton œuvre et renverser +ta statue ? Sans toi, je continuerais à m’ennuyer +bêtement. Est-ce mon père, si rigidement +sévère, est-ce ma mère, si mystérieusement lointaine, +qui auraient pu me donner la clé du trésor +intellectuel que tu m’as apportée ? Nous allons +nous diriger vers l’Italie, mon cher Armand. Tu me +proposes une course solitaire dans les bas-fonds de +la capitale, moi je te propose un voyage de noces ! +Oui, simplement, le voyage de noces de deux +enfants épris de la seule beauté. Ce n’est pas de +ma faute, hein ? si la beauté est d’essence féminine ! +Et ne sommes-nous pas les héros de la plus +splendide des amitiés humaines, Armand ? Est-ce +que cela ne vaut pas tous les amours et toutes les +passions ?</p> + +<p>Il pleurait à sanglots, dans mes mains réunies, +le front courbé, prostré tout entier devant moi, +debout, qui le dominais, à présent, de toute la +supériorité d’un récent enthousiasme pour la +pureté des intentions. Dans cette banale chambre +d’hôtel, nous les passagers de l’idéal, nous allions +aussi haut que l’humanité peut aller dans l’amour-passion +sans le vertige des sens et je ne me doutais +même pas du précipice que je côtoyais… +Mais, lui, qui pleurait, semblant s’anéantir dans +une sorte de désespoir voluptueux, s’en doutait-il ?…</p> + +<p>Ici, mon cher avocat, je veux m’arrêter un +moment pour vous prévenir que je n’exagère pas, +que je ne vous mens pas, que je ne peux pas vous +mentir parce que ce début de ma vie d’amour est +la préface de ce que vous appelez, ne la comprenant +pas, ma <i>passion maladive</i>, celle qui m’a conduit où +je suis, c’est-à-dire devant vous. Il faut que vous +compreniez et admettiez la première si vous voulez +comprendre et admettre la seconde. Il le faut… +pour en pouvoir mesurer toute l’étendue déserte +de sa réelle, affreuse et merveilleuse, pureté. Je +n’ai aucune intention de vous leurrer parce que je +<i>joue ma tête</i> contre votre conviction. J’ai assez +discuté avec vous pour savoir que vous plaideriez +mal une cause que vous ne croiriez pas <i>bonne</i>, si +intéressante que vous puissiez la trouver. Je vous +raconte les choses comme elles vinrent. Et je ne +me leurre pas moi-même à leur souvenir. Peut-être +ai-je été plus ou moins éloquent vis-à-vis de +mon professeur d’énergie morale, mais en substance +c’est bien cela que je lui ai dit et que je pensais. +Que pensait-il, lui ? A vingt ans de distance, +je l’ignore encore. Je ne peux pas le juger, car il +était certainement plus averti que moi par la pression +du devoir religieux qui le pliait à des lois que je +ne connais pas. Une discipline de fer avait assoupli +cet homme jeune à tous les tours de force du +renoncement mais s’il s’était réfugié, par noblesse +d’âme ou violence de tempérament, dans une +volupté cérébrale constante qui le grisait assez +pour l’empêcher de distinguer le rêve et la réalité, +ce n’est pas à moi de le blâmer. Que cet homme +m’aimât du même amour que ma cousine savait si +bien avilir, je n’en doute pas, mais que ce splendide +athlète de l’esprit pur sût l’élever jusqu’à l’art +du martyre et à la vertu de l’apostolat, je n’en +doute pas davantage !</p> + +<p>Il faut rendre cette justice à la religion catholique +c’est qu’elle a fait beaucoup plus que le +paganisme pour augmenter la somme de volupté +offerte à notre triste monde puisqu’elle a inventé +le plus puissant des aphrodisiaques : la pudeur. +J’étais, moi, d’une race de bourgeois, de ces +grands bourgeois de France qui lui ont donné ses +meilleurs magistrats, ses plus fameux stratèges, +mais qui ne brillent pas, précisément, par la continence +ou la réserve du mot, sinon du geste. +Techniquement, que n’aurais-je pas pu démontrer +à l’abbé de Sembleuse, cette fleur pâle de sa lignée +très, trop noble ! Lui n’osait pas constater mais, +moi, qu’est-ce qui m’aurait fait reculer ?… Or, il +ne pouvait, justement, me réduire que par l’admiration +que je gardais pour lui de sa résistance +à mes faiblesses, à toutes les faiblesses. A certains +sommets, tout se rejoint, les preuves de l’amitié +comme celles de l’amour. Il m’aimait si profondément +qu’il en souffrait à crier comme un brûlé +dès que je l’effleurais de mon insolence de libertin. +Or, il n’en profitait pas et ce soir-là il fut admirable +de raisonnable sagesse.</p> + +<p>— Soit. Que notre destinée s’accomplisse, +Henri, balbutia-t-il en me regardant de nouveau +bien en face. C’est souvent tenter Dieu que refuser +la lutte contre le démon et j’accepte tout ce qui +me viendra de toi, seulement, je te l’affirme, nous +courons tous les deux un mystérieux danger et il +est de ma loyauté de t’en avertir.</p> + +<p>— Tu m’ennuies ! ripostai-je brutalement. Tu +as l’air d’un de ces acteurs qui déclament <i>faux</i>. +Ce que je te demande, à moi qui sors de la plus +révoltante liaison, c’est du surhumain. Le reste, +je n’ai pas besoin de toi pour le trouver.</p> + +<p>Il tressaillit, détourna son regard du mien.</p> + +<p>— Et si je devenais jaloux du reste ? Si j’exigeais +le sacrifice de tous les plaisirs ? Si je te voulais +toujours semblable à l’ami de ce soir ?</p> + +<p>— Eh bien ! dis-je un peu troublé, je te promets +d’essayer. J’ai déjà pris ma cousine en grippe à +cause de toi, je continuerai à répudier toutes les +cousines d’occasion (j’ajoutais avec une fatuité +niaise de gamin de dix-huit ans, toujours heureux +de scandaliser le voisin) : d’ailleurs, je suis tellement +fatigué que ce sera moins qu’un jeu ! J’ai +besoin d’air pur. Cette odeur de chypre me poursuit +à me faire rendre l’âme !</p> + +<p>Il soupira, très tendrement :</p> + +<p>— S’il en est un qui épouvante l’autre, ce n’est +pas moi. Bonsoir, Henri, dors, tu es assez fatigué, +en effet, pour qu’on te couche.</p> + +<p>Et il sortit de ma chambre, fermant la porte un +peu fort.</p> + +<p>Le lendemain nous étions en route pour l’Italie. +L’Italie au printemps !… Nous étions plongés +comme en un bain d’eau tiède et nos mouvements +avaient l’aisance et la nonchalance de ceux du +nageur qui se laisse porter. Dans la pénombre des +églises ou des musées, nous allions côte à côte, +saisis des mêmes joies de la vue, de la même +ivresse cérébrale. Nous eûmes, pour les effigies de +femmes, depuis si longtemps mortes, les mêmes +transports d’admiration ou les mêmes hantises. Il +me disait sa ferveur pour telle sainte et je lui +répondais par mes sarcasmes sur telle courtisane.</p> + +<p>Rome, Florence, Milan, Naples ! Et les plaisirs +vulgaires s’offraient aussi comme des jalons, des +bornes kilométriques, indiquant le progrès que +nous faisions chaque jour sur le chemin montant +de ce singulier calvaire. Une étrangère traversa +notre route de sa grâce un peu encombrante, une +femme dont les prunelles vertes de chatte en folie +daignèrent m’aguicher. Elle me donna un rendez-vous +en me disant de me défier de la vigilance de +mon précepteur et je le dis, très franchement, au +précepteur en question. Il partit d’un éclat de rire +qui ne sonnait pas faux et il supprima toute déclamation +théâtrale en me tendant un billet, pareil +au mien pour l’écriture malgré plus de prudence +dans les phrases. Elle avait commencé par lui !</p> + +<p>— Mais, dis-je très vexé, pourquoi ne m’as-tu +pas prévenu ? Ça date de trois jours.</p> + +<p>— Ce n’eût pas été convenable à cause de ma +robe, d’abord, et ensuite, je lui devais le secret… +à cause de la sienne.</p> + +<p>— Alors, la jouons-nous à pile ou face, Armand ?</p> + +<p>— Non, mauvais sujet. Je te cède le jeu entièrement.</p> + +<p>— Merci ! Je n’accepte les restes de personne. +Mais quelle race que celle de la femme ! Encore +une vicieuse, naturellement. C’est surtout le sacrilège +qui lui plaisait.</p> + +<p>— Oh ! fit-il doucement, ayons plus d’indulgence +pour ces malheureuses. Au moins, elles ne savent +pas ce qu’elles font.</p> + +<p>J’étais irrité contre lui, contre moi et contre elle.</p> + +<p>— Elles font de la honte et du désespoir pour +tout le monde. Elles nous cueillent et nous fanent +de si bonne heure que rien ne peut plus refleurir +où elles ont passé.</p> + +<p>— Calme-toi, Henri… car il y aura la jeune +fille très innocente que tu épouseras en une belle +cérémonie… où je prierai pour toi.</p> + +<p>— Ma cousine ?</p> + +<p>Il se mordit les lèvres, sachant, à n’en pas douter, +qu’en effet mes parents désiraient ce mariage +d’inconvenances à cause de la somptuosité de la +dot. J’étais riche. Ne fallait-il pas le devenir bien +davantage ? Qu’importait mon rêve !</p> + +<p>— Armand, tu as des idées sur le mariage ? Je +t’en prie, développe-les ! Que je sache une bonne +fois ce que tu as l’intention de faire de ton… +influence.</p> + +<p>— Il faut tout de même songer au nid futur, +au vœu de l’espèce : les enfants, avoua-t-il, très +gêné par mon ironie.</p> + +<p>— Eh bien, mon cher, il existe énormément +d’enfants sans père, beaucoup de pauvres diables +condamnés à la faim ou à la réclusion parce qu’ils +ont mal tourné. Le premier vœu de l’espèce +humaine serait, à mon humble avis, de secourir +les êtres <i>faits</i> avant d’en fabriquer d’autres. +Risquer de tarer des créatures de ses propres +tares ?… Il me semble que ce serait mieux +de protéger celles dont on connaît déjà les +misères.</p> + +<p>— Tu es plus juste que le bourgeois ordinaire, +Henri, et tu me fais de plus en plus peur. J’ai +grand’peine à te suivre, tu vas trop vite. Je n’aime +pas à te voir vieillir ainsi.</p> + +<p>Il essayait de se moquer, n’y réussissait pas car +le souffle lui manquait pour me suivre sur ce +terrain-là.</p> + +<p>On ne reparla plus de la dame aux yeux verts. +Nous ne songions qu’à nous, noyés, sombrés, +dans un égoïsme à deux qui nous cachait toute la +vérité de la vie. Il y avait, entre nous et le monde +réel comme le cristal d’une vitrine, et, nous, les +objets rares, nous regardions, de haut, ce qui se +passait, persuadés que nous avions arrêté notre +cœur à l’heure de notre bon plaisir personnel, +un bon plaisir amer, cruel, qui nous exaltait sans +parvenir à nous exténuer, ni à nous faire perdre +la raison, car rien ne pouvait entamer la chasteté +d’Armand de Sembleuse. Il était criminel sans +faiblesse… j’avoue que, moi, je n’ai jamais compris +cet amour qui ne désirait pas, mais j’en subissais +le très noble ascendant comme, sans nul +doute, j’aurais subi tout autre chose de sa part.</p> + +<p>Vous le voyez, mon cher avocat, je ne me +montre pas meilleur que je n’étais, seulement, j’ai +compris, plus tard, beaucoup plus tard, que +c’était lui qui aimait le mieux et qui se trouvait le +plus heureux parce qu’il échappait à la loi commune. +Or, l’unique assouvissement de l’orgueil, +d’un orgueil immense, ne domine-t-il pas toutes +les voluptés connues ?…</p> + +<p>Un soir, le dernier soir de ce que j’avais appelé +audacieusement notre voyage de noces, à Venise, +comme nous contemplions la mort du soleil dans +les flots d’une lagune et qu’un vol de pigeons +rayait la nue enflammée pour se refléter dans +l’eau, y tremper leur ventre presque rose, nous +eûmes, peut-être ensemble, une de ces émotions +affreuses qui précipitent les hommes aux +pires abîmes. Nous étions tristes parce que le +départ était fixé pour le lendemain. Nous pensions +au retour comme on songe à la tombe et, cependant, +nous devions continuer à vivre ensemble, +côte à côte, partageant les mêmes joies, ou les +mêmes ennuis, ce qui nous serait encore une +joie. Le cœur serré, une angoisse nous liant les +mains, nous regardions, de ce balcon de marbre, +agoniser la lumière avec une étrange appréhension +de ne jamais plus la revoir. Il n’y avait que de la +beauté autour de nous et nous étions seuls, dans +ce palais qui dissimulait sa banalité de grand restaurant +sous sa très ancienne élégance princière. +L’eau, le ciel et nous… quelques gondoles glissant +comme de funèbres cercueils pour nous dire +que tout passe et s’efface, en laissant à peine une +ride à la surface de la nappe mouvante. Nos yeux, +se détournant de la beauté des choses, se prirent +et se brûlèrent de toutes les flammes du couchant.</p> + +<p>— Si cela devait <i>aussi finir</i>, murmura Armand +de Sembleuse, nous pourrions nous en aller +ensemble… où sont allés ceux que la terre ne +satisfaisait pas.</p> + +<p>— Où donc ? Mais, fou que tu es, tu blasphèmes, +toi, le très saint ?</p> + +<p>— Là-haut ! Et il me désigna la nuée d’or +fluide où se poursuivaient les pigeons devenus +noirs, oiseaux de mauvais augure, malgré leurs +ardeurs amoureuses qui nous scandalisaient.</p> + +<p>— Je n’aime pas la mort, dis-je, dédaigneux de +cette conception sentimentale. Je suis trop près +de la vie par mon âge et surtout mon matérialisme. +Tu m’as enseigné que tout renoncement +de ce genre est un crime. Pourquoi voudrais-tu +m’anéantir ? Ne suis-je pas devenu semblable à +toi ? Que veux-tu t’embarrasser d’un Dieu à +rejoindre quand je suis là ?</p> + +<p>— Je ne veux pas te rendre à cette femme et je +suis certain que ce qui me menace est… plus fort +que ton affection.</p> + +<p>— Tu as envie de m’insulter, ce soir, Armand ! +Et j’ai envie moi-même de te dire des choses +désagréables. Brisons là. Nous n’avons plus +qu’une nuit à passer sous ce toit. Si nous faisions +demander des liqueurs extraordinaires, ce serait +plus simple.</p> + +<p>— Voilà bien ton perpétuel besoin de sensualité, +cette fatale gourmandise de ton imagination. +Si je le permettais, tu serais capable de te griser +pour oublier… que nous rentrons dans la vie +demain.</p> + +<p>— Eh bien ! Restons ici ! Ne rentrons pas. Tu +as eu l’audace de m’enlever, prends l’audace de +me garder… toujours.</p> + +<p>— Je suis pauvre, Henri, et tu es ce qu’on +appelle un fils de famille destiné à l’avenir le +plus fortuné. Est-ce que je peux tromper la confiance +de tes parents qui m’ont permis de t’enlever, +de te guérir ?</p> + +<p>— Ah ! que ton amour pour moi est donc étrangement +compliqué, Armand. Tu parles de suicide +et tu recules devant un abus de confiance ! Tiens ! +Tu m’exaspères ! Tu ne sais pas ce que tu veux. +Je t’assure qu’il conviendrait de demander des +alcools !</p> + +<p>Je m’efforçais de plaisanter, selon ma détestable +habitude quand je voulais fuir ma propre +sentimentalité, mais je souffrais de le sentir aussi +malheureux.</p> + +<p>La nuit était tombée tout à fait. J’enroulai son +bras autour de mes épaules et je murmurai :</p> + +<p>— Il est écrit dans un autre évangile que le +tien, cher maître, et j’ai lu des romans malgré ta +défense, que si notre meilleur ami était une +femme, il serait notre maîtresse… Voilà ce qui +nous manque !… Ta sensualité à toi c’est la jalousie. +Tu ne t’en aperçois pas parce que tu es un +saint, mais dès que tu t’imagines que je vais livrer +ma personne à ceux qui en abuseront, tu deviens +fou. Est-ce vrai ?</p> + +<p>Inconsciemment, il me pressait contre lui.</p> + +<p>— Je suis jaloux de ton éternité, Henri. Plus +tu t’abaisseras dans cette vie et moins j’aurai la +chance de te retrouver où j’espère bien que cesse +l’ignoble règne de la matière. (Et il ajouta, le plus +naturellement du monde, sans cesser de m’illuminer +de son splendide regard brûlant à ce moment +où la nuit nous enveloppait de sa complicité caressante.) +Si tu étais une femme tu ne serais pas ma +maîtresse, surtout si je t’aimais comme je t’aime, +c’est-à-dire du seul amour.</p> + +<p>Un frisson me secoua. Je baissai les paupières, +épouvanté, et ce fut à cette minute-là que j’eus, +pour la première fois, le désir du meurtre : le +jeter, le précipiter dans ce flot sombre qui léchait +les assises de ce palais vénitien avec un râle très +doux d’animal guettant une proie. Cela ne dura +pas. Je réagis en allumant une cigarette, parce que +je savais qu’il avait horreur de me voir faire ce +geste-là et que je tenais à lui prouver que mon +caprice passerait toujours avant son intervention.</p> + +<p>Il se mit à rire et conclut d’une voix sourde :</p> + +<p>— Le feu purifie tout ! je préfère t’entendre +penser à autre chose, mon cher monstre !</p> + +<p>Avait-il compris, lui, qui, en effet, m’entendait +penser !…</p> + +<p>Et il fallut revenir, cesser ces jeux enivrants +d’une impossible volupté, abandonner la pleine +liberté où deux enfants, privilégiés entre tous, +avaient joué avec le fluide amour insaisissable qui +laissait aux doigts énervés la seule sensation d’une +fraîcheur d’aube ou d’une brûlure exquise n’entamant +pas la chair. Comme nous étions forts contre +la vie, contre la mort ! Et comme nous devions +tomber de haut devant une abjection féminine !</p> + +<p>Mes parents donnèrent une soirée de gala en +l’honneur de mon retour au bercail. Somptueusement +provinciale, cette fête leur représentait un +beau moment de triomphe. Armand ramenait un +jeune homme (au moins le croyaient-ils) après +avoir enlevé un enfant et personne ne se doutait +que ce jeune homme revenait tel qu’il était parti, +mais miné par le plus effroyable mal : <i>le doute</i>, +celui qui effondre toutes les croyances en la santé +morale, qui ruine les meilleures intentions en +vous forçant à creuser tous les problèmes. J’avais +un siècle de plus. J’étais attaché à un maître dans +toute l’acception du mot. Je l’avais rejoint sur un +sommet inaccessible aux autres mortels et, avec +l’enthousiasme fatal de la jeunesse qui demeure +sincère, même quand elle raille, je me murais de +plus en plus dans mon farouche secret. Or, où il +n’y a rien, prétend un vieux dicton, le diable perd +ses droits et ma cousine, Lucienne Morin, ne +pourrait probablement plus m’entamer.</p> + +<p>Elle fut, à ce bal, presque jolie. Tout en blanc, +comme une fiancée, avec des roses blanches dans +ses cheveux crépus, très relevés en chignon +espagnol. Sa robe de tulle au corselet de satin +uni révélait un buste d’heureuses proportions, +mais ce fut ce soir-là que je découvris ma répulsion +pour les seins de la femme, cette anomalie +destinée à l’utile après l’agréable. Ne sachant pas +bien danser, je refusai de valser avec elle, ce qui +lui donna un mouvement de dépit.</p> + +<p>Ma mère, très belle et toujours très distante, +en satin gris de perle brodé d’argent, vint me +morigéner affectueusement. Son regard lointain +semblait de plus en plus absent, mais elle avait +au coin de la bouche un pli que je ne lui connaissais +pas encore.</p> + +<p>— Je te voudrais plus homme ! m’avait-elle +déclaré dès mon retour en caressant mes cheveux +et en les rejetant en arrière. <i>Tu te coiffes trop long !</i> +Et puis on ne sait pas ce que tu penses. Tu es si +fermé.</p> + +<p>— Maman, je tiens de vous, lui répondis-je en +souriant, et vous ne pouvez pas m’en blâmer +puisque vous êtes parfaite.</p> + +<p>Cela la fit rire un peu, car la femme qui est +flattée par un mâle en est toujours touchée au +point de ne pas distinguer un compliment d’une +ironie, que ce mâle soit son fils ou son amant.</p> + +<p>— Tu devrais faire danser ta cousine ? Qu’est-ce +que vous avez à vous regarder en chiens de +faïence ? Elle est charmante et sait danser mieux +que toi… tu n’as qu’à te laisser conduire.</p> + +<p>— Ce rôle ne me convient pas du tout, maman. +Et je ne désire pas que ma cousine me dirige… +au moins pour danser en public.</p> + +<p>— Comme tu nous reviens volontaire, mon +cher petit. Enfin, c’est dans l’ordre. J’espère +pourtant que cette enfant ne te déplaît pas, au +point de lui manifester ton antipathie… momentanée ?</p> + +<p>— Rien de ce qui est chez vous ne peut me déplaire, +chère maman. Cependant, si vous tenez +absolument à ce que je danse, j’accepte de me +laisser conduire par vous… qui en avez seule le +droit.</p> + +<p>Elle me frappa de son éventail sur l’épaule.</p> + +<p>— Ah ! le petit roué, soupira-t-elle, vous êtes +en train de vous tirer d’un mauvais pas en me +faisant une révérence. Faut-il que j’aille chercher +votre précepteur pour vous apprendre qu’on ne +doit pas se moquer ainsi de sa vieille maman ?</p> + +<p>— Ma cousine est <i>aussi</i> plus âgée que moi, il +me semble.</p> + +<p>— Quelle affaire… deux ans ?</p> + +<p>On voyait bien que ma mère était ce soir-là +dans le monde ; elle avait le temps de causer avec +son fils !</p> + +<p>Nous étions assis sur un canapé, derrière des +plantes à parfums très violents, des tubéreuses et +des lilas blancs sans aucune feuille, de ces +branches nues, du bois sec et dur terminé par +l’épanouissement d’une grappe immaculée forcée +en serre.</p> + +<p>— N’est-ce pas que ta cousine a changé, +Henri ? Elle paraît plus sérieuse, plus femme. Je +suis étonnée et vraiment charmée de sa réserve. +Son pensionnat lui avait donné de si mauvaises +manières.</p> + +<p>— En effet, elle m’embrassait vraiment beaucoup. +Vous vous en êtes aperçue, n’est-ce pas ?</p> + +<p>— Je parie que, toi, tu ne t’en apercevais pas ? +Seuls, les innocents ne savent pas voir.</p> + +<p>— Maman, ripostai-je en me mordant les lèvres +pour ne pas lui rire au nez, j’étais donc innocent +parce que je me laissais embrasser, et maintenant, +je suis coupable parce que je me refuse à la +prendre dans mes bras devant tout le monde. Je +vous en prie, chère maman, allez chercher mon +professeur de maintien pour nous expliquer cela. +Je suis curieux de connaître son avis !</p> + +<p>— Henri, tu es insupportable quand tu poses +des questions inconvenantes. Ça, par exemple, +c’est une manie qui te reste. Je n’ai pas besoin +d’un confesseur pour te confesser. Les enfants +jouent à des jeux qui font quelquefois peur aux +hommes.</p> + +<p>Elle conservait son sourire aimable de dame +qui reçoit.</p> + +<p>— Si j’ose vous deviner, madame ma maman, +je suis devenu un… monsieur sérieux parce que +je redoute le contact de mon estimable cousine ?</p> + +<p>— Tu me fais de la peine en plaisantant sans +cesse sur les sujets les plus sacrés. Tiens… +regarde ton père ? Le voici obligé de la faire +danser pour réparer ta négligence… et ma foi, ils +dansent fort bien tous les deux, elle ne perdra +pas au change !</p> + +<p>Je reçus comme un choc électrique et je regardai +dans la direction indiquée.</p> + +<p>Mon père, dont j’aurai à parler bientôt longuement, +était, à cette époque, un homme de cinquante +ans, un magistrat de salon, d’une rare correction +d’allure, de très froid visage, à regard impérieux +qui devait terroriser les coupables, à cheveux +gris mais le coiffant <i>jeune</i>, à la dentition encore +superbe, lui permettant un demi-sourire amusant +par son énigmatique scepticisme. Il demeurait +mince, portait des habits très soignés, tenait surtout +à ne pas se faire remarquer en suivant la +mode, mais on aurait pu supposer que la mode, +qui n’est qu’une courtisane et n’a que les caprices +qu’on lui impose, le suivait.</p> + +<p>Il me parut, ce soir-là, comme ma mère, très +loin de moi, très près de ses devoirs de maître de +maison, cherchant à consoler une muette douleur.</p> + +<p>— Cela forme ce qu’il est convenu d’appeler un +beau couple, murmurai-je ironiquement, au moins +dans votre monde, ma chère mère.</p> + +<p>— Henri, tu n’as vraiment pas de mesure. Ton +père, tu le sais, te la destine. Elle a six cent mille +francs de dot, et en ce moment les meilleurs partis +de la ville tournent autour d’elle.</p> + +<p>— Vous me dites cela ce soir seulement et +sans daigner vous informer de mes goûts personnels ? +Dois-je même, ô ma jolie maman, me permettre +d’avoir un goût… personnel.</p> + +<p>Je parlais les dents serrées, mordant les mots +et fouettant la robe de ma mère avec une branche +de lilas que j’avais arrachée au buisson de fleurs +derrière nous.</p> + +<p>— Henri, je te parle un peu malgré moi, je +suis entraînée par les circonstances. Tu reviens +d’un de ces voyages qui, dit-on, forment la jeunesse. +Je te pressens. Je ne t’ordonne rien. Je +crois que tu tiens de moi encore plus que de ton +père. J’ai essayé de t’élever le mieux possible et, +justement, constatant la déplorable influence des +pensions entières sur les élèves qu’on leur confie, +j’ai voulu te garer des douteuses intimités. M’en +veux-tu pour cela, Henri ?</p> + +<p>— Non, ma chère maman, je ne vous en veux +même pas de m’avoir pris pour une fille !</p> + +<p>— Que signifie cette plaisanterie ?</p> + +<p>— Cela signifie que l’on n’élève pas un garçon +comme une Lucienne Morin, ni une Lucienne +Morin comme un garçon, C. Q. F. D !… Et que je +n’aurai jamais de moustaches.</p> + +<p>— Enfin, voyons, Henri, sois donc raisonnable +une minute ! Puisqu’il fallait vous éloigner l’un +de l’autre durant votre enfance, époque où il est +souvent dangereux de préparer l’habitude qui +détruit le plaisir que l’on peut éprouver à se voir, +je devais tout naturellement garder celui qui +m’était le plus cher.</p> + +<p>— Maman, m’écriai-je étourdiment, vous avez +dû faire une grande amoureuse, car vous êtes une +bien grande égoïste.</p> + +<p>Elle se leva vivement, très choquée par l’audace +de ma phrase que je corrigeai en me levant, à +mon tour, et lui prenant la main, une main +étroite onglée long, je la portai respectueusement +à mes lèvres, murmurant :</p> + +<p>— Veuillez m’excuser, madame ma maman, +mais si votre fils en sait tellement long, c’est +probablement grâce au genre d’éducation que +vous lui avez donnée. Et cela ne m’empêchera +pas de vous obéir… dans la limite de l’impossible, +ce qui est la mienne.</p> + +<p>Je regardai ma mère à la dérobée. Elle conservait +un pli dur, accusant le coin de sa bouche, +mais ce n’était peut-être pas à moi qu’elle en +avait.</p> + +<p>Et la soirée triomphale se termina. Je ne dansai +ni avec ma cousine ni avec une autre ; je pus +faire, à mon aise, la grasse matinée sans que personne +vînt attenter à l’innocence de mon sommeil, +ce qui me scandalisa un peu.</p> + +<p>Ce fut vers cette époque que je fus en proie à +des troubles cardiaques extrêmement graves qui +me mirent à deux doigts de cette mort dont l’abbé +de Sembleuse parlait comme d’une suprême délivrance +des appétits de la chair. Il me fallut suivre +un régime et connaître l’ennui des visites médicales. +Quand le danger fut passé, on m’envoya au +milieu des bois, dans un pavillon de chasse où +l’air me conviendrait mieux que celui de la ville et +ce fut encore à mon précepteur que l’on me confia. +Armand était désolé. Il s’accusait de me faire +physiquement du mal par sa morale intensive, ce +qui était peut-être vrai, mais lorsqu’il déclara +qu’il allait demander son congé, j’eus une telle +crise de larmes qu’il me jura de ne plus me +quitter. J’avais beau lui répéter que je ne souffrais +pas, que je m’en allais, détaché de tout ce qui est +la vulgarité et que cela, au contraire, aurait dû +l’enchanter, puisqu’il m’avait, lui, condamné à +rester son bien, sa chose, son Dieu ; il ne vivait +plus du fait que je songeais sérieusement à cesser +d’exister normalement.</p> + +<p>Cette crise dura longtemps. Elle servit, d’ailleurs, +à m’empêcher d’être pris par le service +militaire, ce qui m’humilia sans trop me déplaire. +Mes parents me déclarèrent que je pourrais choisir +telle carrière qui me conviendrait mais qu’ils +me conseillaient fort de me marier jeune car je ne +devais pas, à cause de ma santé, mener une +existence trop libre.</p> + +<p>J’eus à cette occasion un entretien très curieux +avec mon père et je ne veux pas en distraire un +mot de votre attention. Je me le rappelle absolument +comme une leçon apprise, la plus terrible +leçon donnée par la famille à un jeune homme, +relativement trop sage.</p> + +<p>Mon précepteur vint me trouver au saut du lit, +un matin, ce qu’il faisait souvent depuis que je +me levais tard, et il me dit, en proie à une fièvre +que je connaissais bien parce qu’il arrivait toujours +à me la communiquer :</p> + +<p>— Henri, te sens-tu de force à affronter les… +conseils de ton père et pourras-tu soutenir une +lutte que je redoute pour toi tout autant que pour +moi ? Je crois qu’il s’agit de ton avenir. On me +charge de t’envoyer à son cabinet d’affaires.</p> + +<p>— Mon cher Armand, je me moque de tout, +particulièrement des conseils de la famille. Je ne +suis pas allé aussi haut pour condescendre à… +épouser la demoiselle aux six cent mille francs de +dot. J’aurai, paraît-il, vingt mille livres de rente à +ma majorité, c’est-à-dire demain. Tu viens de +m’éveiller d’un beau rêve… Nous retournions en +Italie, tous les deux.</p> + +<p>Pendant qu’il se rendait dans le salon d’étude, +je m’habillais et je lui lançai, joyeusement, me +dirigeant vers le bureau de mon père :</p> + +<p>— Armand, nous touchons à la délivrance ! Je +me porterai bien mieux quand je ne sentirai plus +rôder cette fille autour de ma faiblesse… et tu ne +seras plus inquiet.</p> + +<p>Le cabinet de mon père était situé très loin de +mes appartements, à l’extrémité de l’hôtel, donnant +sur la rue, et on n’y relevait presque jamais +les persiennes. C’était une pièce meublée austèrement, +de façon à impressionner les visiteurs, +toute en vert sombre comme le fond d’une forêt +où l’on aurait détroussé les passants ; il y avait un +bureau-ministre, des piles de cartons étiquetés +contenant tous les dossiers célèbres de l’arrondissement +et un divan à la Baudelaire, en velours +mousse où je ne voulus pas m’asseoir pour bien +accentuer ma tenue de fils encore souffrant mais +respectueux.</p> + +<p>— Henri, me dit mon père insistant sur ma +convalescence, assieds-toi. J’ai à te parler longuement +et tu es encore fatigué. Si tu n’allais pas avoir +ton libre arbitre bientôt je n’aurais pas entamé le +chapitre de tes devoirs de fils de famille… vis-à-vis +de ses parents, mais, il le faut. J’y suis absolument +obligé par les circonstances inattendues +qui se présentent.</p> + +<p>Il ne me regardait pas en face. Il regardait, +plus bas, presque par terre, les yeux sur le divan +vert mousse, éteignant toutes les manifestations +d’un regard qui pourrait trahir de la colère ou de +la honte.</p> + +<p>Par extraordinaire, j’étais calme, prêt à défendre +ma liberté par tous les moyens permis à un… fils +de famille, puisqu’il décidait que j’en étais un… +plus qu’aucun autre fils.</p> + +<p>— Henri, je ne te reprocherai rien. Je ne te ferai +aucun sermon et j’irai droit au but parce que c’est +mon seul système vis-à-vis des grands coupables. +Tu nieras même si cela te convient car, selon le +proverbe, tout mauvais cas est niable. Henri… +Mlle Lucienne Morin, notre nièce et ta cousine, +celle que nous avons dû recueillir pour l’élever, +la protéger contre les dangers que court une +orpheline riche dans l’isolement malgré la fortune +ou parce que la fortune, Mlle Morin <i>est enceinte</i>.</p> + +<p>Si la grande bibliothèque, remplie de tous les +bouquins lourds de la législation française, m’était +tombée dessus, je n’aurais pas eu un plus furieux +geste d’épouvante.</p> + +<p>Je restai la bouche ouverte, sans un cri, sans +une exclamation, et je finis par m’asseoir sur le +fauteuil que m’avança mon père parce que j’allais +m’évanouir.</p> + +<p>— Tu l’ignorais ? ajouta-t-il d’un ton où je ne +pus démêler aucune raillerie, car l’heure, vraiment, +n’était plus à l’équivoque. J’en suis très +triste pour toi car Lucienne doit se trouver tellement +désemparée par ton inqualifiable conduite +qu’elle n’a sans doute pas eu le courage de te +prendre à témoin de son infortune. Voudras-tu, +daigneras-tu seulement m’avouer que tu es son +amant depuis au moins trois ans, paraît-il, même +avant d’avoir eu l’âge de… devenir père ?</p> + +<p>Un temps, qui me parut un siècle, je demeurai +muet, le visage glacé comme par un vent violent +traversant mon cerveau en rafale. Tout tournait +autour de moi, surtout une jeune fille en blanc +pur, en robe de tulle, semée de roses blanches, +une vision à la fois décente et infernale… Mais +j’entendais quelqu’un, ma conscience, sans doute, +crier : <i>Mlle Lucienne Morin est enceinte et tu es +son amant depuis trois ans !</i>… Alors, tout à coup, +la véritable conscience de cette singulière situation +me revint. Je me relevai en rejetant mes +cheveux en arrière d’un mouvement de libération +parce que je sortais d’un cauchemar, et je dis, les +yeux fixes, les poings tendus :</p> + +<p>— Mon père, Mlle Morin en a menti.</p> + +<p>Le magistrat solennel, qui ne regardait les coupables +qu’à la dernière sommation, dirigea ses +prunelles dures sur les miennes, qu’il découvrit +peut-être aussi dures et gronda :</p> + +<p>— Sous quel rapport ?</p> + +<p>— Sous tous les rapports.</p> + +<p>Mon père eut un geste de colère.</p> + +<p>— Vous n’avez pas été l’amant de Lucienne, +Henri ?</p> + +<p>— Non.</p> + +<p>Et je soutins le choc de son regard d’accusateur +avec le courage d’un homme qui n’est plus en +face que d’un autre homme.</p> + +<p>— Voulez-vous que je la fasse venir, monsieur ?</p> + +<p>— Épargnez-moi la confrontation, mon père. +Je ne tiens pas à la voir pleurer ou rougir, mais +mon précepteur, lui, m’a entendu en confession… +il sait de quel côté on doit chercher le coupable. +Je suis assez instruit, hélas, par la théorie sinon +par la pratique, de ce qui peut s’appeler une +séduction, or, je n’ai pas séduit Mlle Morin… +parce que, justement, quand nos relations ont +débuté je n’avais pas l’âge… de séduire.</p> + +<p>— Vous admettez donc, Henri, que des relations +existaient entre vous, et pourquoi pensez-vous +que ces relations ne doivent pas impliquer le titre +d’amant ? Je serais vraiment curieux de vous +entendre m’expliquer cela. Je vous ferai remarquer +que vous avez droit à toute ma patience, puisque +vous êtes mon fils et surtout un convalescent, +mais je ne vous lâcherai pas que vous n’ayez +avoué ce qu’il faut avouer. Celui qui ne rendrait +pas la justice dans sa famille ne serait pas digne +de la rendre en public, avec ou sans huis clos. +(Il ajouta, un peu lourdement.) Profitez donc du +huis clos, puisque vous avez peur de la confrontation.</p> + +<p>Une idée bizarre éclaira le chaos de mes idées. +Ce que j’allais dire serait monstrueux sans pouvoir +en offrir les preuves. Or, un seul être pouvait +me soutenir dans une pareille alternative : ou +tout avouer, dénoncer une femme, ou n’avouer +que le possible et me perdre moi-même. Ce qui +me donnait l’assurance de lui démontrer l’évidence +c’est que depuis mon retour d’Italie, c’est-à-dire +depuis près d’un an, aucune relation, légère ou +sérieuse, ne s’était renouée entre elle et moi. Si +elle m’avait réellement traqué, elle ne m’avait pas +forcé. Quelqu’un veillait sur moi jour et nuit.</p> + +<p>— Mon père, dis-je, très froidement, puisque +vous me traitez déjà de coupable et que vous daignez +employer vis-à-vis de votre fils les grands +mots de votre… habituelle justice, souffrez donc +que je me réclame aussi de ses lois. Je désire être +assisté par mon avocat qui est également mon +précepteur, celui que ma mère a choisi pour +veiller sur ma conduite d’enfant et de jeune +homme : l’abbé de Sembleuse.</p> + +<p>— L’abbé Armand de Sembleuse, fit mon père +avec une grimace de dédain, porte une robe qui +n’est point celle d’un avocat, et je me demande ce +qu’elle viendrait faire entre un gamin effronté, +capable des pires audaces, et une jeune fille très +malheureuse, enceinte de trois mois. Vous ne +voulez pas que Mlle Morin puisse rougir devant +vous, alors ne compliquons pas la séance.</p> + +<p>— Je ne tiens pas à ce que Lucienne y assiste, +ripostai-je, à moins que ce soit elle, pourtant, qui +m’accuse directement.</p> + +<p>— Et qui voulez-vous que ce puisse être, sinon +votre victime ! répliqua mon père d’un ton rauque, +le mot <i>victime</i> s’étranglant dans sa gorge.</p> + +<p>— C’est Lucienne qui prétend que…</p> + +<p>Alors, ce fut plus fort que moi. Je pouffai. Une +irrésistible envie de rire me secoua des pieds à la +tête, j’éclatai même de si bon cœur que j’en +oubliais complètement ma terrible situation vis-à-vis +de mon père.</p> + +<p>— Malgré tout le respect que je vous dois, mon +cher père, je suis obligé de vous dire que si vous +tenez à ce qu’on répare, vis-à-vis de votre nièce, +il faut chercher ailleurs le monsieur sérieux ! Ce +qui arrive à ma cousine était même prévu depuis +longtemps par le gamin effronté en question. +Elle a dû s’adresser à un homme alors qu’elle ne +connaissait que… des enfants, car elle a fait la +cour (soyons poli) à mon pauvre précepteur +encore plus innocent que moi étant donné, justement, +la robe qu’il porte… comme un cilice. +Lucienne est capable d’incendier un bloc de glace. +Vous ne la connaissez guère en la traitant de +victime… c’est une…</p> + +<p>Je m’arrêtai court. Mon père s’était dressé, pâle +comme un justicier de la bonne école. On voyait +bien que la vérité le préoccupait beaucoup moins +que la victime. Il lui fallait un coupable, c’est-à-dire +un réparateur, mais il ne se souciait pas énormément +d’élucider les faits.</p> + +<p>— Je vous défends d’insulter cette jeune fille.</p> + +<p>— Comment voulez-vous que je me défende, +moi ?</p> + +<p>— Vous n’avez qu’à m’obéir. Avez-vous été, oui +ou non, son amant ?</p> + +<p>Je lui envoyai en pleine face la plus étrange +phrase qu’il eût jamais entendue dans toute sa +carrière de magistrat et je la lui lançai avec tout +l’aplomb d’un libertin consommé, ce qui ne prouvait +rien en ma faveur, naturellement.</p> + +<p>— Non, mon cher père. A peine son <i>amie de +pension</i> comme elle prenait le soin de me le +raconter entre chien et loup !</p> + +<p>Cette fois, le grand magistrat, le père sévère, +l’homme d’une autre époque fut médusé. Il contemplait +son fils en se demandant de quel bois il +l’avait fait.</p> + +<p>— Devenez-vous fou et désirez-vous que je vous +fasse interdire ? Un être maladif est aussi dangereux +qu’un malfaiteur. Pensez-vous que le récit +de pareilles turpitudes puisse un seul instant +arrêter le légitime désir d’une femme qui a la +sottise de vous aimer au point de m’avoir caché +votre abominable conduite ? Elle est mère, c’est la +seule vérité indéniable de cette triste aventure. +Et comme elle n’a jamais aimé que vous…</p> + +<p>— Je suis obligé d’endosser… les six cent mille +francs ! Fichtre ! Si Lucienne était pauvre, ce +serait très ennuyeux, mais comme elle est riche +ça me paraît encore plus vilain qu’ennuyeux. Il +va falloir tout simplement que l’abbé ou moi, +nous la confessions. Comptez sur nous. Ça presse : +elle parlera.</p> + +<p>— Elle ne parlera plus. Elle est, depuis hier, +dans une maison de retraite, d’où elle ne sortira +que pour se rendre à la mairie avec vous. J’ai +dit. Vous pouvez vous retirer, monsieur.</p> + +<p>Il me montra la porte d’un geste où il ne manquait +que l’ampleur de la toge.</p> + +<p>Je m’inclinai et je sortis. Du moment que je ne +pouvais pas interroger moi-même… <i>la victime</i>, +ça devenait sinistre.</p> + +<p>En quelques bonds je descendis nos escaliers, +déclarés d’honneur, car il y avait ceux qui étaient +qualifiés de dérobés, et je cherchai mon seul protecteur +dans cette redoutable affaire.</p> + +<p>Il était chez nous en train de préparer un bain +chimique, pour je ne sais plus quelle opération.</p> + +<p>— Armand, m’écriai-je en fermant la porte du +salon d’étude à double tour, il faut me sauver, car +je commence à avoir une peur bleue de cette sale +bête.</p> + +<p>— Quelle sale bête ? questionna l’abbé de Sembleuse +relevant son beau front, et fronçant légèrement +les sourcils en me voyant verrouiller les +portes.</p> + +<p>— Ma cousine !</p> + +<p>— Voyons, Henri, de la tenue, pourquoi cette +subite grossièreté ?</p> + +<p>Je me jetai à son cou, le courbant jusqu’à moi, +car il était le plus grand et je lui soufflai dans +l’oreille :</p> + +<p>— Lucienne a déclaré à mon père que je l’avais +séduite.</p> + +<p>Armand eut un frisson d’horreur.</p> + +<p>— Ce n’est pas possible !</p> + +<p>— Parfaitement. Elle est enceinte de trois mois. +Et il faut, d’après monsieur mon père, que je +l’épouse.</p> + +<p>Armand de Sembleuse restait calme et patient +tant qu’on ne touchait pas à sa mystérieuse passion. +Je le vis rougir, blêmir ; il me saisit aux épaules +et me plia sous le poids d’une rage d’autant plus +effrayante qu’il ne criait pas, ne risquait aucun +qualificatif mal sonnant.</p> + +<p>— Répète un peu ?… alors, tu l’as reçue malgré +toutes tes protestations, elle est arrivée jusqu’à +toi malgré toutes mes précautions… tu m’as +trompé au lieu de te confesser librement selon ton +habitude. Henri, tu es un lâche. Voilà !</p> + +<p>Mes larmes jaillirent en dépit de mon envie de +lui rire au nez pour sa façon cavalière de me croire +capable de tout, moi qui dormais si tranquille +sous sa protection religieuse… et amoureuse.</p> + +<p>— Armand, si c’était vrai, est-ce que je serais là +pour te demander ton appui ?</p> + +<p>Il mit son front dans ses mains.</p> + +<p>— Mon Dieu, murmura-t-il, voici le temps de +l’épreuve ! Alors pourquoi cette fille ment-elle… +et à ton père, encore ? Est-ce que ta mère est +instruite de cette abomination ?</p> + +<p>— Je n’en sais rien. Toujours est-il que j’ai prié +mon père de t’accepter en qualité de mon avocat. +Veux-tu dire ce qu’elle t’a avoué ?</p> + +<p>— Non ! fit-il désespéré. Je n’ai pas accepté ta +confession, jadis, ne m’en sachant pas digne, +mais elle… j’ai bien voulu lui… certifier l’impunité. +Elle s’est déclarée coupable sous le sceau du +sacrement. Et elle m’a déclaré des choses que je +ne t’ai jamais dites, parce qu’elles ne te regardaient +pas.</p> + +<p>— Nous sommes donc incapables de nous +défendre. Mais on ne peut pas épouser un garçon +de force, voyons, Armand. Est-ce que tu veux +que je l’épouse ?</p> + +<p>— Où est-elle ? Je veux lui parler. Tout de +suite !</p> + +<p>— Elle est au diable, mise en lieu sûr par mon +cher père. Et d’ailleurs, dans un état pareil, +déclaré <i>intéressant</i> par les imbéciles… nous +aurions vraiment mauvaise grâce en la malmenant. +C’est très bien joué. Qu’en penses-tu ?</p> + +<p>Des larmes coulaient le long de ses joues qu’il +ne songeait même pas à essuyer. Il murmura :</p> + +<p>— L’œuvre de chair ne désireras qu’en mariage +seulement.</p> + +<p>Il n’en fallut pas plus pour déchaîner mon particulier +démon.</p> + +<p>— Assez ! hurlai-je hors de moi. Vous êtes tous +des hypocrites, toi, mon père, ma mère et le +monde entier ! Et pourquoi donc naissons-nous +tous, moi, toi, mon père, ma mère et les autres +avec des sens, des appétits très à côté de votre +sacro-sainte institution du mariage ? Hein ! Peux-tu +me l’apprendre ? Est-ce donc de ma faute, à moi, +si, très beau, j’ai tenté cette ogresse flaireuse de +chair fraîche et tendre ? Est-ce ta faute, à toi, si, +dévié de ta véritable ligne de mâle, tu as, malgré +toi, malgré ta religion, l’amour de ton propre +sexe en ma personne que tu respectes… jusqu’au +jour où il me plaira de te forcer au contraire ? +Allons donc ? Est-ce que mon père s’est gêné, un +jour, pour courtiser la femme de chambre, à telle +enseigne, que par politesse, j’ai dû reculer devant +lui ? Est-ce que maman, elle-même, n’est pas très +sensible aux compliments que je lui fais… surtout +depuis qu’elle s’imagine que je suis devenu un +homme, c’est-à-dire quelqu’un qui a la noce crapuleuse +dans le sang ? Mais vous me rendez enragé +avec vos pudeurs, vos sentences, votre justice +aveugle et vos petites vertus à compartiments +secrets ! Non ! Regardez-vous donc un peu au +miroir et voyez si vous pouvez vous empêcher de +rougir en arrangeant vos voiles du saint mystère +de façon à ce que rien n’en dépasse jamais les +lignes. Mais, sangdieu, c’est ma cousine qui a +raison ! Elle va droit au but qui est son plaisir, +et au moins on sait tout de suite qu’on est en +présence de tous les vices. Elle m’aime et elle me +veut et elle prend le seul chemin pour arriver au +très saint sacrement du mariage où l’œuvre de +chair ne sera même pas à désirer parce qu’elle +sera désormais accomplie. Bravo ! Moi je commence +à lui découvrir une allure, à cette gueuse ! +Quel couple nous allons faire ! L’humanité n’a +décidément pas fini de se martyriser, car je jure +bien que si, pour je ne sais quelle raison que je +ne devine pas encore, il faut que je me sacrifie, +elle pourra faire son deuil de l’époux. Je jure par +ta robe, que je préfère à la sienne, que je ne la +toucherai jamais, même avec une cravache. Ah ! +non ! Ce n’est qu’à présent, Armand, mon cher +précepteur, que je vais devenir un monstre +car vos natures pondérées me révoltent. Je serai +la bête fauve qui, de ses griffes et de ses dents, +saura bien vous réduire à la terreur, puisqu’au +fond vous n’avez peur que des cyniques. Moi je +n’ai peur de rien, pas même de la volupté, puisque +j’ai consenti à en mourir ! Armand, je vais aller +prier ma mère de venir à mon secours, puisque +ta religion te le défend… si ma mère ne veut pas +ou ne peut pas, tiens-toi prêt à un second enlèvement. +Je me ferai rendre des comptes de tutelle, +parce que j’ai dû hériter de mon grand-père, et +nous irons au bout du monde… libres, tout à fait +libres. Seulement je te préviens que je ne veux +plus entendre parler de morale. Assez ! Assez ! Si +tu as envie d’aller <i>là-haut</i>, moi, je t’entraînerai +si bas que tu ne remonteras jamais. Mourir +ensemble, soit, mais par les bons moyens. La religion +et la morale justicières, c’est le fatras romantique +par excellence. Je préfère le marquis de Sade +et ses aphrodisiaques. Au moins ça ne trompe +pas. Absolu pour absolu, moi j’entends fabriquer +mes paradis à ma taille et en dehors de toute +légalité.</p> + +<p>L’abbé Armand de Sembleuse agenouillé sur +son prie-dieu, la tête dans ses mains, se bouchait +les oreilles.</p> + +<p>Je haussai les épaules et je sortis pour aller à +la recherche de ma mère.</p> + +<p>Comme je tirais les verrous des portes, je l’entendis +qui me suppliait :</p> + +<p>— Henri ! Henri ! fais attention à ton cœur. Tu +vas le briser contre eux !</p> + +<p>On ne pénétrait pas facilement chez ma mère. +Elle paraissait au repas de midi, toujours très soignée, +d’une élégance sobre mais très étudiée, et +ses quarante-deux ans ne semblaient pas lui causer +énormément de souci. Cependant, elle était d’une +coquetterie raffinée qui ne lui permettait pas l’intimité +du petit jour et elle ne recevait ni son mari +ni ses enfants dès le matin. Ma cousine disait +même que rien ne pouvait lui être plus désagréable +comme d’accorder une audience de bonne +heure. Je rencontrai Clara, sa femme de chambre, +dans la lingerie, qui portait sur le bras un peignoir +de bain encore humide et elle m’assura que ma +mère avait la migraine.</p> + +<p>— Je veux la voir. Il est à peine dix heures, +oui, je m’en rends compte, mais je veux la voir.</p> + +<p>On avait pour moi les égards que l’on a pour +un malade capable des pires violences, à l’occasion, +et on connaissait, dans les offices, ma manière +forte. J’avais, un soir, envoyé rouler au bas du +fameux escalier dit d’honneur, un homme qui se +prétendait du dernier bien avec une de nos bonnes. +Je l’avais pris simplement pour un cambrioleur, +mais mon intervention flatta infiniment la jeune +personne qui en conclut que j’étais jaloux, ce qui +ne me flatta pas du tout et m’exposa aux pires +familiarités.</p> + +<p>— Clara, je vous en supplie ? murmurai-je en la +regardant de très près.</p> + +<p>— Tout de suite, monsieur Henri. Si on me +gronde, je m’en moque ! J’ai déjà failli me faire +renvoyer pour vous plaire. Que ne ferait-on pas +quand vous commandez comme ça !</p> + +<p>Elle m’introduisit dans la chambre mystérieuse. +Ma mère était couchée sur une chaise longue. On +venait de la masser et de démêler ses cheveux +blonds, plus clairs que les miens, qui lui retombaient +sur les épaules. Roulée dans un peignoir de +velours mauve, elle était encore très belle, mais +semblait si lasse et si décolorée de teint qu’elle me +fit peur.</p> + +<p>— Maman, lui dis-je, en cherchant à ne rien +remuer autour d’elle car on n’y voyait pas, je vous +fais mes excuses pour avoir forcé la consigne ; +seulement je suis très effrayé par une chose qui +vient de m’arriver et que vous ignorez, sans +doute. Maman, je n’ai plus confiance qu’en vous.</p> + +<p>Elle releva ses cheveux par un joli geste de +décence, les fixa sous une grande épingle diamantée +puis soupira, très confuse :</p> + +<p>— Tu aurais pu me prévenir hier soir. Je suis +tellement fatiguée… mon pauvre Henri.</p> + +<p>— Maman, pourquoi êtes-vous fatiguée ? Ce n’est +pas d’être jolie, en tous les cas !</p> + +<p>Et je lui baisai les deux mains avec une ferveur +passionnée qui lui fit plaisir, car, certainement, +cette femme devait avoir un chagrin profond de +se sentir décliner, elle, dont on avait dit : <i>la plus +belle blonde des soirées de la préfecture</i>.</p> + +<p>— Henri, dites vite et sauvez-vous ! Qu’est-ce +qui vous arrive ?</p> + +<p>Je restais là devant elle, la contemplant de haut, +dans ce demi-jour auquel je m’habituais peu à peu. +Je me sentais tout à coup une immense pitié pour +cet être qui ne parlait presque pas et qui avait +l’aspect d’une énigme pour mon entendement fougueux +de collégien averti des seules choses inutiles +de l’amour. Ma mère avait-elle un lourd +secret à porter, aussi lourd que le mien ? Quelle +passion mystérieuse rendait ses yeux lointains +comme un ciel trop pur, inaccessible ? Ou, n’y +avait-il rien, au fond, qu’un égoïsme froid, despotique, +un désir de règne éternel sur <i>celui</i> que je +savais lui avoir échappé par les plus basses +portes ?</p> + +<p>— Maman, commençai-je d’un ton frissonnant +de dégoût, ma cousine désire m’épouser… par +tous les moyens mis à la disposition d’une jeune +fille sans scrupules… Je suis désolé d’avoir à +accuser, moi qu’on accuse, mais il faut, pourtant, +que j’en appelle à vous puisque mon père me +condamne sans vouloir m’entendre ou me comprendre. +Maman, pardonnez-moi si je vous offense +dans l’affection que vous avez pour elle : ma cousine +est un monstre.</p> + +<p>Ma mère se redressa, du milieu de ses coussins, +et s’empara d’un flacon qu’elle porta à ses narines.</p> + +<p>— Oui, je sais, fit-elle laconiquement.</p> + +<p>Je me jetai à genoux devant la chaise longue. +Je saisis un des plis du peignoir qui embaumait +la lavande et je me cachai le visage, le cœur +battant à rompre. Là, était mon salut. <i>Elle +savait.</i></p> + +<p>— Maman, balbutiai-je retenant mes sanglots, +je ne peux pas, je ne veux pas épouser ce monstre. +Plaidez ma cause auprès de mon père, car elle l’a +odieusement trompé en m’attribuant une paternité… +de fantaisie. Je suis même persuadé qu’elle +n’est pas enceinte et qu’elle abuse de la… naïveté +de mon père. Il est toujours dans des histoires +criminelles et il a tellement la coutume de voir les +coupables… où ils ne sont pas.</p> + +<p>— Non, votre père est absolument certain de la +culpabilité de cette fille.</p> + +<p>Ma mère disait : <i>cette fille</i>. Il me semblait, de +plus en plus, que le ciel de ses yeux lointains s’ouvrait +pour moi.</p> + +<p>— Maman, ma chère maman, ma belle maman +que j’aime ! Il faut que je vous dise tout parce que +je suis un bien vilain petit garçon. Je ne veux pas +surprendre votre estime, ce ne serait pas loyal. +Cette fille et moi… Ah ! maman ne me regardez +pas, nous avons joué à des jeux… des jeux inconvenants. +Que voulez-vous, je n’aurais jamais osé +vous salir l’imagination en vous avertissant de +ces choses que vous ne pouviez pas deviner, vous, +si bien élevée, si sage. Ma pauvre maman, c’est à +ce piège-là que je suis pris… est-ce que vous me +comprenez ?</p> + +<p>— Oui, je crois. Et vous vous rencontrez deux +en présence du même enfant sans savoir lequel +des deux doit être le père.</p> + +<p>— Si, maman. Je sais très bien. Ce n’est pas +moi. <i>C’est l’autre !</i></p> + +<p>Ma mère eut un geste effrayé. Elle leva son bras +blanc qui sortit tout entier de la manche large de +son peignoir.</p> + +<p>— Dieu seul peut connaître tous les secrets de +la nature, Henri.</p> + +<p>— Puisque vous ne me mettez pas à la porte, +maman, il faut que vous ayez le courage de +m’écouter encore…</p> + +<p>En me redressant pour chercher ses yeux, je fus +effaré de constater leur profondeur. C’était le néant, +un ciel tout entier, vide ! Elle avait l’air à la fois +si douloureusement meurtrie et si absolument en +dehors de la question que je fus transporté d’une +admiration qui confinait à l’horreur. Non seulement +elle ne comprenait pas, mais j’avais la certitude +qu’elle ne comprendrait jamais.</p> + +<p>— Maman, murmurai-je, promenant machinalement +mes lèvres brûlantes de fièvre sur ses ongles +polis, dois-je continuer ?</p> + +<p>— Non, Henri, parce que toutes les explications +ne peuvent empêcher le fait brutal : Lucienne est +enceinte et a le droit d’exiger qu’on lui rende +l’honneur qu’elle a perdu.</p> + +<p>— Pourquoi, alors, moi et pas l’<i>autre</i> ?</p> + +<p>— Parce que l’autre est déjà marié.</p> + +<p>— Alors, vous le connaissez, l’autre ?</p> + +<p>— Oui.</p> + +<p>Il y eut un silence de mort.</p> + +<p>Cette fois nous nous regardions en communiant +dans la même horreur, dans le même dégoût de +toute l’humanité.</p> + +<p>— Maman, je ne peux cependant pas accepter +la responsabilité de ce qu’il m’est impossible +d’avoir créé il y a trois mois, quand mes relations +avec ma cousine ont cessé depuis un an. Est-ce +que je vous mentirais, à vous que je vois si épouvantée +de ce que je vous explique ? Sur votre honneur +à vous, maman, et je n’ai rien de plus cher +en ce moment même, je vous jure que je dis la +vérité.</p> + +<p>Ma mère était retombée sur ses coussins comme +une morte. Elle était évanouie, pâle, si terriblement +privée de toute apparence de la vie qu’elle +m’affola et je bondis vers un timbre.</p> + +<p>— Clara, dis-je à voix basse, ma mère vient de +s’évanouir, je ne sais pas comment m’y prendre +pour la soigner.</p> + +<p>— Ah ! monsieur Henri, ce n’est pas gentil à +vous de lui augmenter son chagrin. Madame est +malheureuse depuis si longtemps !… Voilà que ça +déborde.</p> + +<p>Pendant que la bonne la frictionnait et lui jetait +des gouttes d’eau sur le visage, moi, je mordais +mon mouchoir pour ne pas pleurer. Je ne pensais +même plus à Armand de Sembleuse. Je ne trouvais +aucune issue à l’impasse dans laquelle nous +nous rencontrions face à face, ma pauvre mère et +moi. Or, une chose me permettait de respirer un +peu : ce n’était pas moi, ni mes confidences, qui +l’avais mise dans cet état, cela j’en demeurais +certain. Alors, quoi ?</p> + +<p>Clara se retira sur les pointes en me faisant signe +qu’il ne serait pas nécessaire de mentionner son +intervention.</p> + +<p>— Henri ! soupira ma mère en ouvrant les yeux +et en me tendant les mains, aide-moi à me lever. +Je ne suis pas bien du tout. N’appelle personne. Je +désire marcher un peu et… réfléchir à ce que tu +viens de m’apprendre. Je te crois incapable de me +mentir.</p> + +<p>Elle s’appuya sur mon épaule et se fit pesante, +s’abandonnant à ma seule force.</p> + +<p>— Tu n’es déjà pas si bien portant, mon pauvre +petit. Vois-tu, nous deux, nous ne sommes pas +du tout faits pour ces sortes d’aventures. Nous ne +comprendrons jamais rien à leurs passions. Enfin, +c’est ainsi. Il faut sortir de là. Ta cousine nous +menace d’un scandale qui me tuera si on le laisse +éclater. Veux-tu lire sa dernière lettre ?</p> + +<p>Elle fouilla dans un tiroir et me donna un papier. +Je lus ceci :</p> + +<blockquote> +<p class="ind">« Ma chère tante,</p> + +<p>« Tout ce qui s’est passé est de votre faute. +Vous ne m’avez jamais aimée que pour ma fortune +que vous désiriez donner à votre fils. S’il ne +m’épouse pas, <i>je dirai tout</i>. Et on verra qui de +moi ou de la famille respectable a raison.</p> + +<p class="sign"><span class="sc">Lucienne.</span> »</p> +</blockquote> + +<p>— Ma chère maman, il faut vous moquer de +cette atrocité-là, parce que le scandale dont elle +vous menace ne peut atteindre qu’un garçon de +vingt et un ans. Si Lucienne était pauvre, ce serait +beaucoup plus délicat mais elle est riche, plus +riche que nous… donc, elle n’est pas très à +plaindre. Quant au monsieur marié faisant partie +de nos relations, je m’en charge. Ce ne serait pas +la peine de savoir tirer l’épée grâce à mon précepteur +si je n’en venais pas à bout. Dites-moi le +nom du personnage, on s’expliquera correctement. +Je n’ai pas envie de crier sa paternité sur les +toits, pas plus, je pense, que je n’ai envie de l’endosser. +Et même si on me l’attribuait, tant pis ! +Je serai le mauvais sujet, le séducteur tant qu’on +voudra. Qu’est-ce que ça peut te faire ma petite +maman jolie, puisque tu sais que je ne te mens +pas ?</p> + +<p>Je la serrai dans mes bras. Je constatai, malgré +moi, que son corps était plus souple et plus léger +que celui de ma cousine. Cette femme-là ne vivait +plus que par l’effort constant d’une volonté de fer, +une miraculeuse volonté d’orgueil. Je me sentais +si proche d’elle, si sincèrement son fils que je lui +dis en l’embrassant furieusement, ivre d’une soudaine +colère passionnée :</p> + +<p>— On est nous deux, maman, contre le +monstre. Il a pu me salir. Il ne vous salira pas +parce que je vous défendrai, entendez-vous ! +Allons ! Dis-moi son nom… et je te jure bien que +ce n’est pas la jalousie qui me pousse à te le +demander. Quant à Lucienne, elle ne m’épousera +pas… ce sera sa punition. Maman ? Maman ! +Qu’avez-vous ? Ah ! vos yeux, vos yeux qui +deviennent noirs.</p> + +<p>Je glissai à genoux devant elle entourant ses +jambes tremblantes de mes bras ; je la tenais ainsi +comme une grande poupée qui va s’abattre parce +qu’elle n’a plus aucun ressort pour lui donner +l’allure mondaine de la belle dame en visite.</p> + +<p>— Henri, souffla-t-elle, regardant le tapis +comme on regarde le fond d’un trou, d’une crevasse +où l’on va glisser, Henri, cet homme-là, +<i>c’est ton père</i>.</p> + +<p>J’eus la respiration coupée, puis j’éclatai d’un +rire nerveux qui ne se calma que par un frisson +d’agonie.</p> + +<p>Nous nous taisions, moi couché à ses pieds, +elle renversée sur sa chaise longue. Je me souviens +que j’entendais mon cœur battre comme on entend +le balancier d’une horloge. Je ne pensais plus. Ce +fut elle qui revint à la vie normale en me disant :</p> + +<p>— Il va falloir paraître au déjeuner où il y aura +l’abbé de Sembleuse et peut-être le secrétaire du +tribunal. Henri, je dois finir ma toilette. Va-t’en !</p> + +<p>— Que m’ordonnez-vous, mère ?</p> + +<p>— Je ne t’ordonne rien.</p> + +<p>— Voulez-vous que j’aille étrangler Lucienne ?</p> + +<p>— Un crime n’efface pas un crime.</p> + +<p>— Est-ce vous, ou mon père, qui désirez me +voir l’épouser, c’est-à-dire effacer toute possibilité +de scandale ?</p> + +<p>— Quand j’ai su, quand elle m’a dit que vous +étiez tous les deux coupables, j’ai inspiré à ton +père l’idée d’une union qui ne peut guère être +heureuse mais qui, en effet, effacerait tout. Elle +avait prévu, d’ailleurs, ton refus, puisqu’elle +aurait alors exigé que ton père divorçât. Le pauvre +homme a été entraîné par une fille experte, +dépravée toute jeune et qui ne recule devant aucun +moyen. C’est un peu ton œuvre, Henri, ce +monstre-là.</p> + +<p>— Mon père vous a-t-il avoué…</p> + +<p>— Oui, je l’ai vu pleurer de honte à la place +même où tu pleures. Ce sont les plus forts qui sont +souvent les plus faibles, qui résistent le moins.</p> + +<p>Je me relevai lentement.</p> + +<p>— Je ne pleure pas, maman, je ne pleurerai +plus jamais, quoique je ne tienne pas à passer +pour le plus fort. Je m’incline devant votre affreux +chagrin, car vous aimez toujours mon père.</p> + +<p>Je pris sa main glacée et je la baisai froidement. +Il ne pouvait plus y avoir entre nous aucun contact +nous vivifiant. Nous avions vécu la seule +minute de passion filiale ou maternelle que nous +devions vivre et elle suffisait pour une éternité de +douleurs.</p> + +<p>— Puis-je obtenir l’adresse nouvelle de ma +cousine, maman ? Mon père me l’a refusée.</p> + +<p>— Que prétends-tu faire ? Une scène ? C’est si +dangereux… et dans son état tout est à craindre, +Henri ! Voici cette adresse.</p> + +<p>— J’irai, accompagné par Armand de Sembleuse +qui a été, une fois, son confesseur et j’obéirai à +mon père, je demanderai, aussi correctement qu’il +me sera possible de le faire, la main du monstre. +Seulement je quitterai cette maison pour toujours +dès le soir de mes noces. Adieu, maman, ne +paraissez pas à ce déjeuner, vous avez les yeux +très rouges.</p> + +<p>J’eus le courage de sortir sans même entendre +ses remerciements éperdus. J’éprouvais, pour elle, +comme le vertige d’une chute.</p> + +<p>… Armand de Sembleuse m’attendait, au fond +du jardin, devant une haute muraille tapissée de +lierre noir.</p> + +<p>— Tu comprends, lui disais-je allant et venant +comme un animal en cage qui cherche une issue, +je suis en face de ce mur et il faut que je passe… +ou que je me brise. Tu vas venir avec moi pour +m’empêcher de la tuer. Est-ce que tu te doutais de +cela, toi, l’autre monstre ? Toi qui t’accuses de me +pervertir ?</p> + +<p>Il me buvait des yeux, les bras croisés. Il eut +une pensée grotesque :</p> + +<p>— Et si je disais que l’enfant est du cocher de +la maison, que je l’ai vu, car, ça aussi, c’est le +possible.</p> + +<p>— Nous serions simplement <i>trois</i> et ça n’empêcherait +rien, répliquai-je avec un rire sec. C’est +très drôle, cette histoire et la famille est, décidément, +une bien belle invention ! Je suis dans le +piège et il me faut y rester, sinon ma mère en +mourra.</p> + +<p>— Je t’accompagnerai, soit, Henri. Je crois que +je deviens fou.</p> + +<p>Le déjeuner eut lieu très naturellement. Mon +père avait l’air préoccupé et moi j’exagérais ma +gaieté, une gaieté infernale, m’étourdissant à +relancer Armand sur le terrain d’une controverse +religieuse qui ne nous intéressait pas. Maman +écoutait, impassible, poudrée, fardée légèrement, +souriante et prenant soin du secrétaire du tribunal +qui, gras et sot, tonnait contre un article +d’une feuille locale, que personne, du reste, +n’avait lu.</p> + +<p>Vers trois heures, l’heure des visites en province, +je commandai le coupé. Je cherchai des +gants assortis à mon costume gris, le dernier. +Armand, dans ma chambre, me tendait des gants +blancs qu’il avait gardés d’une soirée parisienne.</p> + +<p>— Non, pas ceux-là ! des gris perle, je ne veux +pas de ceux-là ! criai-je comme quelqu’un qu’on +égorge.</p> + +<p>— Henri, supplia-t-il, laisse-moi monter ce +calvaire, je ferai ce qu’il faudra, mais tu ne peux +pas te mettre à la merci de cette femme ? Réfléchis ? +C’est épouvantable.</p> + +<p>— C’est digne de moi ! râlai-je. N’est-ce pas +moi qui l’ai dépravée… Ah ! qui donc m’achèvera ? +Armand, souviens-toi de la nuit de Venise. +Pourquoi sommes-nous revenus ?</p> + +<p>Dans le coupé, je me mis à lui parler très bas, +le brûlant de mon souffle.</p> + +<p>— Tu prieras pour moi le jour de la cérémonie, +hein ? J’épouse la jeune fille innocente et +je suis même sûr d’avoir des enfants. De toute la +liberté de ma jeunesse il me restera le souvenir de +notre voyage. A peine quelques mois de pleine +beauté. Ensuite, lié pour toute une existence à cette +créature qui ne divorcera pas et ne me trompera +pas ! J’aurai beau ne pas la toucher, elle sera ma +femme. On le saura, je le saurai… et qu’inventera-t-elle +de plus pour me river à ma chaîne, +dis ? Armand, ta mission auprès de moi se termine +à ce mariage. Où nous retrouverons-nous ? Est-ce +que mon cœur ne va pas enfin se briser dans ce +dernier combat avec mon orgueil ? Il fallait briser +ma mère… Je suis un lâche, je n’ai pas pu…</p> + +<p>— Henri, mon Henri bien-aimé, tu as fait très +noblement ton devoir. Je t’admire et je te supplie +de ne pas t’exaspérer. Il est encore temps. Veux-tu +que je m’efforce de la fléchir, de lui inspirer le +renoncement ? Je vais donner l’ordre de retourner. +Tu m’attendras. Mon Dieu !…</p> + +<p>Je me mordais les poings et il fut obligé de m’arracher +les lambeaux de mes gants que je mangeais.</p> + +<p>Le coupé s’arrêta devant une petite maison basse +du bout de la ville. Il y avait une grille et un jardin +derrière, tout ruché de buis. Une religieuse +arriva, pleine de déférence pour ce prêtre mondain +qu’on appelait M. l’abbé de Sembleuse en y mettant +le ton du respect, malgré sa jeunesse : « Il est +si beau, prétendaient les vieilles dévotes, qu’il n’a +pas l’air <i>en vrai</i> ! »</p> + +<p>Puis, la religieuse rougit jusqu’à la coiffe en +apprenant qu’elle recevait un fils de famille qui +venait demander une riche héritière en mariage. +Aucune substitution de démarches ne restait possible. +Nous devenions des gens très bien. Quant +au père noble…</p> + +<p>— Mon père n’est pas venu lui-même, Lucienne, +parce qu’il a pensé que nous suffirions tous les +trois pour fixer des dates.</p> + +<p>La porte se referma et la scène changea. Je +cessai de sourire.</p> + +<p>Ma cousine était vêtue, de nouveau, en pensionnaire, +robe sombre et coiffure chaste. Elle avait +les traits tirés, la taille un peu alourdie, les cernures +de ses yeux très accusées.</p> + +<p>— Vous consentez ? fit-elle, debout, très maîtresse +d’elle-même, sans daigner jeter un regard à +mon précepteur.</p> + +<p>— Madame, lui répondis-je tranquillement, je +consens à vous offrir mon nom et ma liberté en +échange de la vie de ma mère, voilà tout. Maintenant, +écoutez-moi bien et ne revenons jamais +là-dessus. Nous quitterons la maison de mes +parents dès le mariage célébré. En outre, je ne +serai jamais ni votre amant ni votre mari. Je suis +un anormal, incapable d’aimer une femme et vous +savez pourquoi. Vous êtes même la seule à l’avoir +deviné. A ces conditions, nous nous entendrons +le mieux du monde. On peut, je crois, vivre en +bonne intelligence quand on est deux monstres de +pareille envergure. J’appartiens à qui vous savez +et je fais le serment devant lui de me conduire vis-à-vis +de vous comme tout homme doit le faire avec +la… femme de son père. Moi je n’ai pas encore le +goût de l’inceste ! Notre notaire vous signifiera +mes volontés au sujet de votre fortune. Je désire +me marier sous le régime de la séparation de +<i>corps</i> et de <i>biens</i>. Maintenant j’espère que votre +enfant sera beau. Ne l’ayant pas fait, je serai peut-être +capable de l’élever mieux que je ne l’ai été +moi-même, surtout s’il me ressemble, ce à quoi je +m’attends. (Puis je me tournai vers Armand qui +avait fermé les yeux comme frappé au visage par +mes paroles.) Viens-tu, Armand, la messe est +dite !</p> + +<p>Ce tutoiement qu’elle n’avait encore jamais surpris +entre nous, lui fit l’effet d’une gifle. Elle +poussa un cri sourd, voulut se précipiter sur ce +prêtre immobile et muet, le mauvais ange, mais +il ouvrit les yeux… elle recula.</p> + +<p>Il n’avait pas proféré une syllabe.</p> + +<p>Nous sortîmes. Il me tenait par un bras, redoutant +de me voir tomber.</p> + +<p>— Je t’ai un peu compromis, mon pauvre +Armand, murmurai-je une fois dans le coupé. Me +le pardonnes-tu ?</p> + +<p>— Ne t’ai-je pas tout pardonné… depuis la nuit +de Venise, dit-il en me regardant comme s’il était +encore là-bas, au balcon de ce vieux palais, devant +la mort du soleil, de notre soleil !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">II</h2> + + +<p>Nous allons, mon cher avocat, traverser une +époque de ma vie qui vous scandalisera peut-être +moins par la qualité de mes passions mais qui +vous donnera l’exacte mesure de ce que je suis +capable de fournir comme force mauvaise dans +l’art de la volupté… car la volupté est un art. +Entre un voluptueux et un sensuel il y a toute la +belle différence, que l’on doit faire entre un +gourmet et un gourmand. Il est indéniable que +je suis, que j’étais à ce moment-là, un voluptueux +préparé aux jouissances artistiques par une adolescence +relativement chaste. Étant donné, en +outre, le singulier mariage que l’on m’avait… +permis, je devais fatalement me jeter dans le plaisir +comme on se jette dans un bain chaud lorsqu’on +a froid.</p> + +<p>Je fus Don Juan. Je ne m’en vante pas. C’est +vous qui me l’avez reproché ! Or Don Juan ne +peut exister, de notre temps, que s’il porte en lui +une mystérieuse puissance féminine. La femme +ne cède qu’à elle-même et croyez bien que ce +n’est pas du tout pour nous amuser qu’elle cède. +Les plus imprenables, celles qu’on viole, choisissent +toujours… au moins à l’âge de raison.</p> + +<p>Mon cœur ne me gênait plus en battant trop +vite. Mon cœur semblait s’être arrêté une fois +pour toutes lorsque je vis disparaître, au tournant +d’un chemin, l’ombre d’une robe noire… j’avais +failli me tuer. Et ce qui me sauva fut de trouver, +blottie à mes pieds, comme le chasseur blessé +perdu au fond des bois retrouve, tout à coup, son +chien qui lui lèche les mains pour attirer son +attention, lui dire humblement : « Il y a mes +caresses », une simple fille de chambre, Clara, la +bonne de ma mère !</p> + +<p>Malgré tous les orgueils et mon orgueil particulier +qui n’est pas mince, en redevenant un +homme ordinaire, mais plus franc que les autres, +je suis obligé de… commencer, par le commencement. +Soyez assuré que nous irons beaucoup plus +loin ou plus haut ; ce ne sera peut-être pas meilleur +ni plus moral.</p> + +<p>Clara, cette petite donzelle, qui empestait les +odeurs bon marché, était une paysanne délurée, +pervertie si on peut admettre qu’avoir été violée +à douze ans par un garçon d’écurie et laissée pour +morte sur la paille, suffit à pervertir une fille de +cet âge. Ma mère l’avait prise à son service en +ignorant, naturellement, ce détail, et les dames +patronnesses qui la lui procurèrent se gardèrent +bien de le mentionner. Clara eut encore des aventures, +chez nous, parce qu’elle les fuyait. On a +toujours des aventures quand on dit : <i>non</i>. J’en +sais quelque chose ! Clara était, à dix-huit ans, +une créature effacée comme il convient « <i>en maison +bourgeoise</i> ». Elle portait une robe de laine +noire, un tablier blanc qui se distinguait de celui +de la cuisinière par sa forme ronde et festonnée, +un petit bonnet en ailes de papillon posé sur une +jolie coiffure frisée, très brune. Elle avait des yeux +gris à la pupille très dilatée, des yeux intelligents, +une peau délicieuse sous laquelle on voyait courir +le sang et une bouche, un peu grande mais relevée +des deux coins <i>en pagode chinoise</i>. On ne la +remarquait que quand elle s’animait. Or, elle ne +s’animait qu’en des circonstances qui ne permettent +guère de savoir à quoi s’en tenir avant de +les bien connaître.</p> + +<p>Clara aussi savait des choses, elle savait trop +de choses. Elle avait deux ans de moins que moi +mais son expérience dépassait celle de mon père +car elle avait su, heureusement, le débouter de sa +demande, en style de palais et elle s’en était +débarrassée le mieux du monde malgré ma bonne +volonté à m’incliner devant le chef de famille.</p> + +<p>En la trouvant un jour à genoux, à mes pieds, +dans ma chambre déserte, dans ce salon d’étude +où jamais plus je n’entendrais la voix chère, je +fus transporté d’une colère affreuse et je l’inondai +d’un torrent d’invectives, la menaçant de la faire +chasser de la maison parce qu’elle écoutait aux +portes.</p> + +<p>— Ça, c’est la pure vérité, monsieur Henri, +c’est parce que je vous ai entendu pleurer que je +suis entrée. Vous n’avez pas mis le verrou, n’est-ce +pas ? Quand j’entends pleurer madame votre +mère j’entre de même. C’est plus fort que moi.</p> + +<p>Cette phrase me fit un effet bizarre. Elle me +détendit les nerfs en redoublant mes sanglots.</p> + +<p>— Voyons, monsieur Henri, faut vous faire +une raison… quand le diable, ou le bon Dieu, +n’existerait plus !</p> + +<p>— Rien n’existe, Clara. Je suis maudit. Et je +te défends de t’occuper de ça… qui ne regarde pas +ton service.</p> + +<p>Elle rampa jusqu’à la table, en face de moi, le +bureau de l’abbé de Sembleuse et prit, toujours à +genoux, le revolver qui brillait, très lisse, pesant +sur un buvard.</p> + +<p>— Qu’est-ce que tu fais, Clara ?</p> + +<p>— Je vais serrer ce presse-papier, si monsieur +veut que je range les livres et que je passe le +plumeau tranquille. Moi j’ai toujours eu peur de +ça. Des fois, ça éclate tout seul.</p> + +<p>— Rends-moi ça et fiche-moi la paix. Je n’ai +pas envie de me tuer puisque je vais me marier ! +Vas-tu m’obéir ?</p> + +<p>Elle s’était dressée prête à fuir avec l’objet +lisse, le presse-papier suspect.</p> + +<p>— Mais monsieur m’égratigne, monsieur me +fait très mal.</p> + +<p>J’eus peur de voir le revolver partir tout seul +dans la lutte ridicule et je lâchai la fille et l’arme.</p> + +<p>— Ah ! m’écriai-je en me tordant les bras, où +sera donc la liberté ?… Quelle maison !</p> + +<p>— A Paris, où monsieur va s’en aller bientôt +avec la jeune madame. Il fera tout ce qu’il voudra. +Maintenant, si monsieur veut me permettre de parler, +je lui demanderai conseil.</p> + +<p>— Encore ?</p> + +<p>— Dame ! C’est sa maman qui ordonne et je ne +sais pas si ça va convenir à monsieur.</p> + +<p>Ce bavardage intempestif m’exaspérait mais il +arrivait à la fin d’une telle crise que je n’avais +même plus le courage de jeter cette fille dehors.</p> + +<p>— Madame a idée de m’envoyer chez monsieur +Henri pour être femme de chambre parce qu’elle +n’aura plus jamais de vos nouvelles, qu’elle dit.</p> + +<p>— Et elle veut me faire suivre par sa bonne. +La séance continue !</p> + +<p>— Elle sait qu’entre madame et vous, après le +mariage, il y aura, naturellement… le bébé.</p> + +<p>— Très bien, Clara. Vous désirez une place de +nourrice.</p> + +<p>— Monsieur plaisante. C’est bon signe !… Seulement +si monsieur ne m’engage pas lui-même, y +a rien de fait.</p> + +<p>— De mieux en mieux ! Tu me parais en savoir +beaucoup trop long. Quels gages exiges-tu ?</p> + +<p>Elle me regardait, les pupilles extraordinairement +dilatées, la bouche un peu tremblante, tenant +ce revolver dans les plis de sa jupe, à la fois +effrayée par l’arme dangereuse qui pouvait éclater +toute seule, ce qu’elle supposait naïvement, et ce +qu’elle était obligée de me demander.</p> + +<p>— Pour ça, ce que monsieur décidera sera +bien… si je suis à son service particulier. Pour +ce qui est de la jeune madame, j’y tiens pas. +Voilà tout ce que je voulais dire. Maintenant, si +monsieur était raisonnable, il passerait dans +son cabinet de toilette pour se laver les yeux +parce que voilà l’heure du dîner qui s’avance.</p> + +<p>Je me mis à rire en dépit de l’horreur de cette +situation qui permettait à une servante l’audace +de déclarer sa préférence.</p> + +<p>— Si j’ai bien compris, tu désires entrer chez +moi pour y faire <i>l’amour à la troisième personne</i> ?</p> + +<p>J’avais prononcé cette phrase froidement, en +la toisant de mon regard dur encore tout cuisant +de larmes, de ces larmes dont le sel est un poison +corrodant pour celui qui les verse et pour celui qui +les essuie. Elle devint pourpre et je lui vis esquisser +un geste machinal effrayant, car il dénotait chez +elle une révolte intérieure dont elle ne mesurait +plus l’étendue. Ce n’était pas la comédienne, +c’était l’animal, le chien qui fuit la correction, qui +essaye de se soustraire à l’envie de mordre le +maître le cinglant. (Et elle venait de me sauver, +car dans cette maison qui, en dehors de cette servante, +avait deviné mon secret désespoir ?)</p> + +<p>— Clara, lui dis-je plus doucement, pardonnez-moi +de <i>vous tutoyer</i>. Je sais que vous n’aimez pas +ça et qu’il m’a fallu un soir flanquer un homme +par terre à cause, justement, de son vilain langage. +Vous êtes charmante. Vous irez à Paris, +c’est entendu, mais vous aurez l’air de vous mettre +aux ordres de ma femme, ce sera plus… naturel.</p> + +<p>D’un bond léger elle sauta sur la porte. Elle +gardait le revolver, mais il n’était, maintenant, pas +plus dangereux pour elle que pour moi.</p> + +<p>L’orgueil, la volonté de tenir le rôle que j’avais +choisi, me releva peu à peu et je songeai à vivre +<i>sans cœur</i>, sans espoir, sans rien d’idéal, sans +amour surhumain mais en exprimant, du fruit +de mon amère expérience, tout ce qu’il pouvait +contenir de miel. L’ourson que j’étais adorait +certain miel, celui des caresses. Et s’il s’en était +sevré volontairement, il allait probablement réparer +le temps perdu.</p> + +<p>Après l’implacable cérémonie, nous étions +partis, <i>ma femme</i> et moi, pour toujours de la +maison dite paternelle et nous nous étions installés +à Paris dans une autre maison, plus petite quoique +aussi ancienne, un hôtel un peu sombre avoisinant +le Luxembourg, dont trois arbres et une corbeille +d’hortensias formaient tout le jardin en isolant le +perron de la rue.</p> + +<p>Lucienne Morin, après deux ans d’apprentissage +de la vie parisienne, devint une personne qu’on +pouvait sortir : madame Henri Dormoy. Elle eut +des couturières habiles, des modistes spirituelles, +une manucure. Elle sut meubler un salon sous +le rapport des tentures et des habitués. Ayant +reçu des mains mêmes de ma mère une liste de +gens à voir tant dans l’aristocratie que dans le +barreau, elle fit des visites, et commanda son +coupé pour cinq heures, au lieu de se promener +sur le mail vers trois heures, selon l’habitude +provinciale. Elle réalisa, je dois le déclarer loyalement, +des tours de passe-passe ingénieux dans +l’unique but de me plaire et elle me déplut moins. +Mais, jamais, vous m’entendez bien, elle n’obtint +de moi autre chose que la politesse extérieure de +l’existence conjugale et toutes ses avances, audacieuses +ou timides, furent absolument, courtoisement, +repoussées. Moi, le devoir, ce n’est pas ma +partie. Je ne pose pas à la vertu mitigée de circonstances +atténuantes. Je ne l’aimais ni ne la +haïssais, je la tolérais, comme du temps de ma +maladive adolescence avec, cependant, des limites +et la nuance d’une certaine estime parce que je +l’avais crue sotte et qu’elle possédait, au contraire, +une rare intelligence d’amour. Elle ne connaissait +que son métier de femme capable de tout pour +arriver à ses fins amoureuses, et quand elle devint +la mienne, au moins par le nom, elle se haussa +jusqu’à la perfection du genre.</p> + +<p>Nous avions séparé la maison en deux. J’habitais +le rez-de-chaussée, quelques pièces donnant +sur la rue, de très libre accès avec toutes les possibilités +d’entrée ou de sortie nocturnes. Lucienne +gardait le second étage avec les mêmes facilités, +quoique plus discrètes, et nous nous rencontrions +au premier soit dans la salle à manger commune, +sous les yeux de nos gens, soit dans les salons, +les jours de réception.</p> + +<p>Je savais, seulement, par Clara, qu’elle avait +voulu sa chambre à coucher d’un superbe rouge +indien, toujours ornée de fleurs fraîches et qu’elle +ne craignait pas de dormir dans cette atmosphère +de serre close, ce qui lui avait d’ailleurs permis +d’obtenir un accident au septième mois de sa +grossesse, durant la si pénible première année de +notre toute particulière union.</p> + +<p>Le petit monstre était mort.</p> + +<p>Chose curieuse, j’éprouvai, moi, le cynique, un +chagrin mystérieux de la destruction de cette +petite créature, une fille, qui n’avait même pas +existé. Elle tenait à mon sang par des liens +encore plus sérieux que… ceux dénommés de la +chair… car elle était <i>ma sœur</i> !</p> + +<p>Elle tua notre enfant pour la même raison +qu’elle l’avait conçu ! pour me reprendre tout +entier, car elle croyait, sans doute, que sa double +monstruosité l’éloignait doublement de moi. Or, +mère dévouée elle m’aurait peut-être permis +l’indulgence de certains procédés, sinon une affection +charnelle possible : mère dénaturée elle me +parut logique, mais encore moins respectable. La +bête fougueuse de mon cœur me remonta jusqu’aux +lèvres pour chercher à m’étrangler encore +une fois, laisser fuser tout mon sang dans une +révolte inouïe, me donnant l’appétit d’un tortionnaire, +un goût d’encre dans la gorge.</p> + +<p>Clara m’apporta, un matin, un berceau, un +moïse de dentelles, un nid rose et blanc, quelque +chose comme une boîte de bonbons, <i>cercueil</i> au +fond duquel il y avait une poupée de cire.</p> + +<p>— Madame se porte assez bien, dit la fille à voix +basse, mais le pauvre petit vient de mourir. Les +médecins m’ont chargé de dire à monsieur qu’il +peut monter à présent. Il n’y a plus de danger… +pour madame.</p> + +<p>— Non, je n’irai pas.</p> + +<p>Je dus subir les explications théâtrales d’un +accoucheur très aimable, très dans le train, qui +me parla de l’espoir qu’il voyait en la jeunesse du +merveilleux couple que nous formions, ma femme +et moi.</p> + +<p>— Les nouveaux mariés font tellement d’imprudences ! +ajouta-t-il, clignant de l’œil. Soyez plus +raisonnables la prochaine fois.</p> + +<p>Il avait découvert ça, cet imbécile !</p> + +<p>Clara pleurait sans bruit en se cachant derrière +le moïse qu’elle venait de poser sur une table, +comme une corbeille de fleurs.</p> + +<p>Quand les importuns furent partis, je regardai, +avec une fièvreuse curiosité et une involontaire +répulsion. C’était donc ça un enfant ! D’une merveilleuse +délicatesse mais d’apparence déjà vieille, +on aurait cru à une statuette du moyen âge, et la +minuscule bouche, grande ouverte, ressemblait au +centre d’une corolle très pâle exhalant un cri muet, +l’essence même de l’effroi mortel qu’il pouvait +avoir éprouvé en entrant dans notre vie.</p> + +<p>Clara tout à coup jeta un voile de tulle sur la +corbeille rose. Elle murmura :</p> + +<p>— Monsieur, pardonnez à madame. Si vous +saviez comme vous me faites peur.</p> + +<p>— Non. Jamais.</p> + +<p>Je me cramponnais au fauteuil en face du berceau +si naïvement funèbre. Était-ce un objet ou +un être ? Est-ce que je devenais fou ?</p> + +<p>— Alors, il faut que monsieur rentre chez lui +et tout de suite.</p> + +<p>Elle ordonnait. Je lui obéis, je marchais lentement, +les poings crispés. Ma chambre était sombre, +tendue de bleu <i>paon</i> avec des divans arrondis +drapés de coussins de toute la gamme connue des +bleus-verts ou des bleus-ciel.</p> + +<p>Clara me poussa au milieu de ce luxe de +femme blonde qui allait à mon teint et me +plaisait.</p> + +<p>— O maman ! Ma chère maman ! hoquetai-je en +me roulant dans une attaque de nerfs stupide.</p> + +<p>Clara courut fermer la porte à clé, puis elle +revint se mettre à genoux devant moi comme le +jour du revolver. Elle pleurait dans mes deux +mains qu’elle tenait unies sous ses lèvres et elle +buvait ses propres larmes. Elle me léchait les +paumes comme un jeune chien aimant qui ne sait +pas encore bien ce qu’il doit tenter pour distraire +son maître.</p> + +<p>— Ne pensez plus à rien, monsieur Henri, ça +me brûle de vous voir si mal que ça. Mon Dieu, +si on avait besoin de moi là-haut… Monsieur +Henri !</p> + +<p>— Tais-toi ! Laissez-moi et surtout que je ne +puisse plus rencontrer personne de toute cette +affreuse comédie, dont je suis le complice. Tu +m’entends ! Je te défends de raconter ce que tu +vois. Je ne pleure pas, moi, je ne peux plus +pleurer.</p> + +<p>— Eh bien ! je pleurerai pour vous. C’est encore +meilleur que de haïr quelqu’un comme vous le +faites.</p> + +<p>— Ah ! oui, l’amour <i>à la troisième personne</i> !</p> + +<p>— Ah ! monsieur, vous n’allez pas m’étrangler, +dites ?</p> + +<p>J’étais ivre d’une colère sans nom. Alors, ce fut +infernal, et je crois que cela lui rappela l’autre +viol… en mieux.</p> + +<p>Nous ne pouvions même pas comprendre ce qui +s’était abattu sur nous… Elle se sauva, éperdue, +rattachant ses jupes et ses cheveux. Un papillon +blanc, aux ailes froissées, demeura seul sur un +coussin, tout étonné de se voir dans du velours…</p> + +<p>A quelque temps de là, Lucienne et moi nous +déjeunions dans la salle à manger. Elle faisait un +repas de convalescente : œufs à la coque, champagne +léger et grappe de raisins.</p> + +<p>Elle s’enveloppait d’une frileuse de satin grenat, +ses doigts un peu amaigris ne retenaient plus +ses bagues dont elle alourdissait bien inutilement +la vulgarité de ses mains.</p> + +<p>— Mon cher Henri, murmura-t-elle anxieusement, +est-ce que vous permettez que je change de +femme de chambre ? Votre mère m’a fait là un +cadeau bien précieux ; seulement, dans l’état de nervosité +où je me trouve, je ne peux plus sentir cette +fille qui a la manie de se parfumer de parfums +trop violents… jusqu’à se saturer du même tabac +d’Espagne, dont vous usez pour vos cigarettes.</p> + +<p>— Tiens ! dis-je en riant, vous avez remarqué ?… +c’est curieux. Est-ce pour cela que vous ne la +faites plus servir à table ? J’aime cependant et +j’apprécie fort ses mouvements prestes, jolis, +d’une adresse de chatte se promenant sur la cheminée. +Elle ne casse jamais rien.</p> + +<p>Lucienne leva ses yeux très agrandis de fard et +me soumit à un examen attentif pour essayer de +deviner si je plaisantais, selon l’usage que j’avais +adopté dans les tête-à-tête dangereux. Avec une +dose convenable d’ironie, on la forçait généralement +à reculer.</p> + +<p>— Vraiment, Henri, vous abusez de votre droit +de mari… de pure fantaisie et nous sommes sous +le même toit, gronda-t-elle.</p> + +<p>— C’est exact, je le reconnais volontiers, +puisque vous daignez m’en faire souvenir, chère +amie.</p> + +<p>Je frappai sur le timbre, en face d’elle.</p> + +<p>Le valet de chambre parut, un vieux bonhomme +très laid.</p> + +<p>— Appelez-moi Mlle Clara s’il vous plaît.</p> + +<p>Clara vint presque aussitôt. Elle rougit, ses prunelles +se dilatant, toutes noires, dans le gris vert +de ses yeux.</p> + +<p>— Clara, lui dis-je d’un ton précis comme le +maître de maison qui avertit un domestique sévèrement +pour n’y plus revenir, vous portez sur +vous un parfum violent qui déplaît à Madame. Il +faut en choisir un autre. Dorénavant, au lieu +d’acheter des odeurs fausses vous prendrez dans +les jardinières de madame des fleurs, de vrais +parfums, des roses, des violettes, des jasmins et +vous les mettrez dans votre corsage. Il s’agit de +dissimuler, de corriger le tabac d’Espagne ou… +la <i>peau d’Espagne</i>, je ne sais plus bien.</p> + +<p>— Si monsieur m’avait dit ça plus tôt, répondit +la jeune fille chancelante mais tout de même intrépide, +j’aurais supprimé tous les parfums. Quant à +prendre les fleurs de madame, le respect que je +lui dois m’en empêcherait.</p> + +<p>— Vous dire ça plus tôt ? m’écriai-je avec une +insolente étourderie, mais vous m’avouerez, ma +pauvre Clara, que je n’en ai pas eu le temps ! Je +crois que sans parfums du tout, vous sentiriez la +fleur naturelle, c’est pour ça que je vous conseillais +d’assortir…</p> + +<p>Et je la regardais entre mes cils afin de lui +adoucir un peu la dureté de mon regard. Ma +femme fit un signe, Clara sortit.</p> + +<p>— Mon cher Henri, déclara Lucienne railleuse, +ça ne prend pas ! Vous êtes incapable de faire la +cour à une fille de chambre. Vous n’y mettriez +pas la manière. Vous me tendez le piège du divorce +pour entretien de concubine sous le toit conjugal. +Je ne veux pas y tomber.</p> + +<p>Comme, un peu malgré moi et par un concours +des plus étranges dispositions, j’y avais mis justement +la manière, <i>d’abord</i>, je fus entraîné à lui +faire la cour, <i>ensuite</i>. Je demeure persuadé que +l’objet, en amour, n’existe pas. Nous le créons, +nous l’inventons et il peut être aussi infime, +aussi non valeur qu’il voudra, c’est nous qui +l’élevons jusqu’à nous. J’ai de cette fille de +chambre le souvenir le plus frais, le plus troublant +et le plus sincèrement sensuel que j’aie conservé +d’une maîtresse. Il faut bien avouer que la +<i>servante</i> est l’idéal, en principe immortellement +amoureux, et que le mâle reste toujours reconnaissant +à celle qui l’aura <i>servi</i> sans <i>l’asservir</i>. Ce +fut avec elle, vraiment, la volupté <i>à la troisième +personne</i>. Jamais je ne parvins à lui arracher un +tutoiement irrespectueux, même dans les moments +d’intimité où elle me respectait le moins.</p> + +<p>— … Enfin, me diras-tu pourquoi ?</p> + +<p>— Monsieur Henri, si le chien de chasse pouvait +parler il ne tutoierait jamais son maître… +parce qu’il lui a vu tuer le gibier !</p> + +<p>Cette phrase me hanta souvent, dans son énigme +d’animalité souffrante. Je la trouve autrement +belle que tout ce qu’on a écrit sur le sujet depuis +que le monde est monde. Il y a, par-dessus tout, +qu’elle n’explique rien et laisse, entre la femme +qui l’a proférée et l’homme qui l’a inspirée, le +mystère de son accent farouche… comme un parfum +autrement puissant que celui des odeurs +artificielles dont la jolie Clara aimait à s’enivrer.</p> + +<p>Oui, je lui fis la cour. On montait chez elle, tous +les matins, des fleurs coupées de chez un fleuriste +en renom. Peu voyantes mais odorantes à souhait. +Elle n’avait pas voulu voler ma femme et +je l’approuvais de cette loyauté fort intelligente. +Si elle m’avait obéi, je l’aurais trouvée tellement +vulgaire ! Elle eut à changer ses jupes de laine, +ses modestes confections toutes unies pour des +robes de soie de même forme, aussi noires mais +taillées sur mesure et je lui fis parvenir, par l’intermédiaire +d’une première de la rue de la Paix, +un tablier et un bonnet de dentelles qui valaient +six fois une robe de bal. Ses lingeries étaient des +dessous de femme chic, ses peignes en simili +avaient été remplacés par des brillants, un peu +plus discrets que les anciens strass et elle finissait +par jouer admirablement le travesti de théâtre +pour ma seule chambre à coucher. Naïve, elle +savait ne pas être bête, mais elle était malheureusement +jalouse sans oser l’avouer.</p> + +<p>— Quand ça finira, monsieur aura la bonté de +m’avertir ?</p> + +<p>— Certainement, Clara, je t’enverrai une lettre +de faire-part, ou je te ferai mettre à la porte par +ma femme.</p> + +<p>Quand je revenais, la nuit, d’une soirée avec +Lucienne où il m’avait bien fallu conduire +Mme Henri Dormoy parce que le monde est sans +pitié, elle était là pour enlever le manteau de +fourrure ou le pardessus. Active et adroite, elle +accompagnait sa maîtresse jusqu’à la dernière +extrémité. Celle-ci, décidée à tout supporter, +croyant tantôt à une mise en scène, tantôt +à une vengeance des plus atroces car je ne +lui donnais même pas une rivale digne d’elle, +endurait le supplice jusqu’au bout, et quand +il devait lui arriver d’aller, elle aussi, écouter +aux portes, l’épaisseur des draperies retombant +sur le verrou tiré l’empêchait de percer le secret +des ténèbres. Là-haut, dans la chambre des bonnes, +la petite mansarde, tout était également clos et +ténébreux. Je pense que Lucienne devait admettre, +sinon une mystification, au moins un changement +radical dans mes habitudes… de collégien émancipé. +Je finissais par oublier complètement mon +état d’homme non marié.</p> + +<p>Pendant trois ans, je fus très sage. Je n’avais +plus de nerfs et je ne me souvenais plus de… <i>mon +cœur</i>. Je menais la vie d’un oisif, ne m’occupant +ni de gérer, ni d’augmenter ma fortune, je me +laissais bercer ; au fond, j’étais toujours le même +enfant terrible. J’aiguisais mes ongles et mes +dents sur cette faible proie absolument comme je +perfectionnais mon tir dans les salles d’armes. +J’usais des forces latentes, inemployées ou jadis +versées dans la chaudière cérébrale, pour étudier +cet éternel féminin que j’avais tant dédaigné, mal +connu, mal choisi, afin de me dresser un jour, +dompteur sûr du triomphe, en face de proies dangereuses +à capturer. Pas un instant je n’eus l’idée +d’amour, mais je voulais dominer un être, le lier +à moi pour le seul plaisir de la possession au sens +orgueilleux du mot. En somme, le véritable plaisir +ne pouvait se séparer, dans mon imagination, +de la volonté d’en demeurer le seul créateur. Les +natures comme la mienne partagent à la condition +de conserver la part du lion. Et il arriva ce qu’il +était impossible d’éviter, je devins féroce parce +que l’adoration servile vous grise jusqu’à la +démence.</p> + +<p>Un soir, je recevais chez moi, en garçon, des +amis qui n’étaient que des inconnus, des passants +mais qui me recevaient chez eux, de la même +façon sans cérémonie, des camarades du cercle, +des gens qu’on rencontre dans des salons, des +théâtres, qui allaient au jour de ma femme et qui +me rencontraient au jour de la leur. L’été on se +retrouvait sur les plages en vogue, l’hiver on se +saluait dans certain promenoir. A Paris, le monde +est toujours une quantité sans qualité très décisive +et on ignore le nom de son meilleur ami.</p> + +<p>Mon fumoir était assez loin des appartements +de ma femme pour qu’on ne pût entendre le bruit +de ce qu’on dirait. Quand je recevais ainsi elle +s’abstenait de paraître mais elle blâmait indirectement +cette manière de se servir de ma liberté. +Elle aurait bien préféré, en ce temps-là, me voir +sortir parce que je ne sortais pas Clara, d’où son +infériorité vis-à-vis de la maîtresse de la maison !</p> + +<p>Les conversations, assez vives, dans le mauvais +sens du mot, roulaient surtout sur les scandales +et les potins de boudoirs. Il y avait un journaliste +qui essayait le poison de ses nouvelles à +la main en commençant toujours ainsi : « Je +disais, hier, au duc de Dino », lequel me semblait +le comble du grotesque. J’ai fort peu connu de +gens de lettres. N’étant pas de leur milieu je suis +mal placé pour les juger ; cependant, ils m’ont +fait l’effet, généralement, de personnages qui ne +mangent pas leur potage comme les autres et +insistent un peu trop sur le décor de la vaisselle.</p> + +<p>Le plus jeune de tous ces hommes, je leur +plaisais par ma gaîté factice, une gaîté prête à +toutes les ripostes, qui se levait cyniquement +toute nue du milieu de leurs phrases entortillées, +compliquées, et exécutait des bonds désordonnés +les forçant à cligner des yeux en vieux +messieurs devant le soleil cru du matin. Et puis, +enfin, je ne portais pas de moustaches…</p> + +<p>— Il n’y a pas de femmes qui résistent à la fortune, +déclara lourdement un gros commerçant, +et, en amour, le nerf de la guerre, c’est l’argent, +pour la grue, pour la femme du monde et aussi +pour la plus aimante des maîtresses. Je fais le pari, +tout laid, tout chauve que je suis, de l’emporter +sur un adonis rien qu’en y mettant le temps +et le prix. C’est une question de patience.</p> + +<p>Je me mis à rire, malgré la vulgarité de ce +marchand.</p> + +<p>— Je tiens le pari, cher monsieur. J’ai, justement, +dans une cage un oiseau rare et je voudrais +bien en connaître la valeur. Très jeune, trop +jeune, je n’ai pas d’expérience sur la fidélité des +femmes. Ayant faim, je me suis trouvé en présence +du plus appétissant des morceaux et je ne lui ai +rien offert que moi-même, pour lui demander la +permission de le dévorer. Je n’ai pas encore +touché à vos fruits, enveloppés d’ouate, des étalages +parisiens… mais je prétends que ma pêche +de plein vent est inestimable, c’est-à-dire qu’on +ne l’achètera pas, au moins sans mon consentement.</p> + +<p>Il y eut un silence stupéfait. On me savait marié +à une provinciale assez peu séduisante, plus âgée +que moi, de réputation prude (!) et on se demandait +pourquoi je risquais une scène de ménage si, +par hasard, ces singuliers propos lui étaient rapportés.</p> + +<p>— Fichtre ! murmura le journaliste… vous +avez l’aplomb du… <i>viol</i> à l’étalage, si vous n’êtes +pas cambrioleur de profession !</p> + +<p>— Je ne vole pas, je me restitue à moi-même, +tout m’appartient quand j’ai pris, répliquai-je en +serrant un peu les mots.</p> + +<p>— Ça ne se discute pas quand on a des amis +dans <i>les gens d’armes</i>, fit en riant un charmant +garçon, M. de la Feuillangère, qui n’aimait pas +voir s’envenimer les discussions de ce genre.</p> + +<p>— Dormoy, déclara le gros commerçant, pas +plus bête qu’un autre, ne vous amusez pas à faire +siffler tous les merles de votre imagination et +montrez-nous votre grive, si vous l’avez.</p> + +<p>Je fis venir le valet de chambre, le très laid bonhomme +qui nous passait les rafraîchissements +dans ces sortes de circonstances et je lui dis, très +naturellement :</p> + +<p>— Demandez à Mlle Clara de venir pour +m’apporter la boîte des havanes du dernier envoi. +Elle est seule à savoir où ils sont.</p> + +<p>François me regarda, allongeant un peu sa lèvre +supérieure en bec de lièvre comme chaque fois +que je le scandalisais, puis il tourna les talons.</p> + +<p>Un quart d’heure s’écoula. J’étais bien sûr que +mon oiseau se lissait les plumes, prêt à venir, sans +aucune hésitation, à tire-d’ailes, puisque je l’appelais.</p> + +<p>Un silence religieux planait. Tous les hommes +tendaient leur masque, un peu crispé, vers les +plis de la portière du fumoir. Une atmosphère +opaque ternissait les lumières, et, des cendriers +épars au milieu des plateaux supportant liqueurs +variées et petits fours montaient, droits, des filets +minces, odorants comme l’encens de la chapelle +laïque ! Ce numéro de soirée, sans cérémonie, +obtenait tout à coup un succès de curiosité d’une +saveur très spéciale.</p> + +<p>On commençait à s’amuser tout bas.</p> + +<p>… Elle entra, portant un coffret, comme Pandore. +Son buste se détachait, plus élégant sous le +tablier blanc de ce qu’il semblait caressé par les +tentacules arachnéennes de la dentelle précieuse et, +de la jupe courte et bouffante, le galbe pur de la +jambe ressortait sous un bas de soie immaculé, +tendant le pied, bien fait, dans le soulier de velours +bouclé d’argent. Elle avait, dans le papillon léger +qui ornait ses cheveux frisés courts, deux antennes +de diamants, deux gouttes d’eau sur une tige. +Son visage, pâli et amenuisé par la passion, resplendissait +de l’unique beauté de sa carnation +pure, ni fard ni poudre ne le tachait, et ses yeux +luisants, aux prunelles dilatées, le vernis naturel +de sa bouche, aux coins retroussés en pagode chinoise, +la rendaient vraiment extraordinaire. Malgré +moi, je pensais : « S’ils voyaient le reste ! » roi +Candaule assez dépourvu du préjugé bourgeois.</p> + +<p>Sans aucune émotion, en pénétrant parmi ces +hommes qu’elle ne connaissait pas, elle vint à moi +pour me donner le coffret :</p> + +<p>— J’avais pourtant prévenu monsieur que je +les avais serrés dans la petite armoire Louis XV, +murmura-t-elle inquiète de ce qu’on pût la croire +coupable de négligence.</p> + +<p>Puis comme je lui souriais, les yeux attachés +sur les siens, elle me sourit aussi, retroussant +davantage sa bouche aux coins de pagode chinoise, +et on vit briller ses menues dents irrégulières +et cruellement blanches comme celles de la +martre, le plus joli des petits carnassiers.</p> + +<p>Le silence continuait, mais on ne s’amusait plus. +Le même mouvement d’admiration qui avait agité +ces hommes se changea en mouvement de haine +involontaire contre moi.</p> + +<p>Le gros marchand, M. Despaux-Larrier, me +souffla très brusquement :</p> + +<p>— J’espère, monsieur Dormoy, que vous ne +tenez plus le pari… ou vous seriez fou ! Ça vaut +toutes les fortunes.</p> + +<p>— Au contraire. La possession d’un objet, du +plus charmant des objets, n’implique pas son +internement dans une vitrine, cher monsieur.</p> + +<p>— Voyons, fit la Feuillangère très anxieux, +quand on collectionne de pareils bibelots, on y tient. +Dormoy, n’exagérez pas.</p> + +<p>— Eh bien ! déclara le journaliste, je prédis à +Mademoiselle un succès étourdissant le jour où elle +jouera les commères de revue (il fredonna sur un +air à la mode) : « Prends-moi, je me donne, prends-moi, +je me donne ! C’est moi la petite bon… ne. »</p> + +<p>Étourdie par l’atmosphère qu’elle devina saturée +d’électricité, Clara baissa les yeux, éteignit son sourire +naïf, mais elle attendit un ordre pour se retirer.</p> + +<p>— Clara, lui dis-je affectueusement, voulez-vous +présenter ces cigares à monsieur, c’est pour lui +que je vous les ai demandés. Choisissez-en un +vous-même. Vous vous y connaissez. Allumez-le +et essayez-le avant de l’offrir. Tenez, voici du feu.</p> + +<p>Et je lui tendis le mien, après en avoir secoué +la cendre.</p> + +<p>Elle eut un peu de rose à la naissance du col et +cela lui monta en aurore jusqu’aux joues. Elle +puisa dans le coffret, attentive à faire craquer +chaque cigare sous ses doigts habiles, très soignés, +sans une bague, et elle soupira :</p> + +<p>— Monsieur veut me montrer sotte. Je ne saurais +pas.</p> + +<p>C’était un langage si neuf pour les blasés de +l’assistance qu’il y eut un murmure d’indignation.</p> + +<p>— Mon enfant, dit le gros Despaux-Larrier, +vous avez un maître vraiment féroce. Je vous +remercie pour… l’intention et voici pour le cigare :</p> + +<p>Il lui tendit un billet de cinq cents francs. On +haletait.</p> + +<p>— Monsieur est bien bon, mais les cigares sont +à monsieur Henri, et je n’ai pas le droit de les +vendre.</p> + +<p>Le malheureux avala de travers une coupe +emplie d’un liquide chaud qui lui fut versé par +mon valet de chambre complètement désemparé +et qui essayait d’une diversion.</p> + +<p>— Je vous permets d’accepter, Clara. Je ne +vous donne jamais rien de ce genre, mais ce n’est +pas une raison pour vous en priver.</p> + +<p>La Feuillangère me donna, lui, un coup de +coude en grondant d’une voix frémissante d’agacement :</p> + +<p>— Dormoy, vous allez si loin que j’ai envie de +vous rappeler à l’ordre. Voyez-vous votre femme +tombant au milieu de cette… parade !</p> + +<p>— Mon cher ami, ça l’étonnerait moins… que +le pari. Clara, continuai-je imperturbablement et +comme si je m’adressais à un joli chien savant +pour le préparer à un nouvel exercice, j’ai dit à +ces messieurs que vous aimiez follement les parfums… +naturels et que vous ne tolériez que ceux-là +dans votre corsage. Quelle est l’odeur de cette +nuit ? Voulez-vous me l’apprendre, puisque je +l’ignore ?…</p> + +<p>La riposte partit comme un jet de vaporisateur +et me chatouilla le visage en dépit de mon air +flegmatique :</p> + +<p>— Monsieur est donc si pressé !</p> + +<p>Et elle soutint l’insolence de tous les regards +avec un sourire terrible qui mordait le mien.</p> + +<p>Clara ne redoutait autour de moi que les femmes. +Sa jalousie, soigneusement cachée, lui aurait fait +commettre des crimes pour afficher son humble +amour. Depuis longtemps elle cherchait l’occasion +de crier à n’importe qui : <i>je lui appartiens</i>. Je +savais cette manie presque maladive et qu’elle +n’aurait jamais osé satisfaire sans mon autorisation. +Hélas, j’en abusais parce que je me détachais +d’elle, justement. Ce n’était qu’une servante, après +tout, le type idéal de la femme d’amour, l’animale +par excellence mais… ma fringale s’apaisait. Je +rêvais l’aventure.</p> + +<p>— Alors… dis-je froidement après deux minutes +d’angoisse où l’on vit passer le joli visage par +toutes les nuances de la plus poignante anxiété, il +me semble que vous me faites attendre ?</p> + +<p>Elle se dressa sur les pointes, les prunelles +extraordinairement dilatées, regardant son maître +comme on regarderait la mort en face, et d’un +geste merveilleusement chaste elle abattit la +bavette de son tablier de dentelles, ouvrit son +corsage d’où s’échappa toute une jonchée de narcisses. +Ce fut à peine si on put entrevoir la merveille +de ses seins tenant ferme et boutonnés de +corail à sa poitrine comme une cuirasse de velours +blanc.</p> + +<p>Elle ne portait point de corset.</p> + +<p>— Pourquoi m’avez-vous obéi, Clara ? lui dis-je +d’un ton sévère et que voulez-vous que pensent +ces messieurs d’une créature aussi peu maîtresse +d’elle ?</p> + +<p>— Que je suis la vôtre, monsieur Henri, ce qui +vous fera peut-être honte… mais, moi, du moment +que monsieur le permet…</p> + +<p>Et elle se retira dans une ondulation des +hanches d’une insolence véritablement superbe.</p> + +<p>Personne ne parlait, personne ne buvait et l’on +ne songeait plus qu’au vestiaire… où on pourrait +peut-être la retrouver en reprenant son pardessus.</p> + +<p>Ce fut notre dernière nuit d’adultère sous le +toit conjugal, et si Despaux-Larrier perdit son +pari, plus tard, il offrit sa fortune, me dit-on. +Quant à ce charmant Paul de la Feuillangère, il +me gratifia d’un coup d’épée dans le bras, en +séton, pour m’apprendre la courtoisie que nous +devons aux filles qui nous servent avec fidélité, +une race de domestiques de plus en plus rare. Au +fond, je ne l’avais certainement pas volé… à l’étalage +de mes très vilains sentiments. Cela ne fit +qu’augmenter notre mutuelle sympathie et mon +désir de perfectionner mon tir.</p> + +<p>— Vous êtes un monstre ! déclara-t-il en riant +lorsque cette affaire fut terminée à notre entière +satisfaction.</p> + +<p>— Oh ! vous n’êtes pas le premier à vous en +apercevoir.</p> + +<p>— Ni <i>la dernière</i> ! ajouta-t-il sans aucune équivoque, +car c’était bien le garçon le plus sain de +tout notre milieu.</p> + +<p>Au lendemain de cette histoire il y eut un entrefilet +dans un quelconque journal amusant. On +m’accusait d’avoir montré des marionnettes, genre +Karagueuz, dans le boudoir d’une princesse turque. +On fumait de l’opium et des nègres, seulement +vêtus d’un pagne, servaient des sorbets à la rose.</p> + +<p>Reproduit vingt fois, l’écho finit par se rapprocher +de la réalité : on m’accusait, dans la dernière +coupure, d’avoir fait se déshabiller une actrice de +café-concert, en costume de soubrette, dans <i>ma +garçonnière</i>. Les allusions devenaient transparentes +comme des cartes.</p> + +<p>— Ah ! non, criai-je en jetant le journal sur la +table du salon où Lucienne, de son côté, feuilletait +des revues. Je ne vais pas tolérer ce mot-là. Ils +rectifieront, voilà tout.</p> + +<p>— Quel mot ? interrogea ma femme, tressaillant +parce que j’étais vraiment en colère.</p> + +<p>— Imaginez, ma chère amie, qu’un idiot de +journaliste prétend que j’ai une <i>garçonnière</i>, moi, +un homme marié…</p> + +<p>— … Eh bien, fit-elle raillant et tremblant de +tous ses membres, cela me semble indiqué pour +un homme marié qui veut coucher ailleurs que +chez lui ?</p> + +<p>— Mais, pas du tout. Vous ne comprenez pas. +On prétend que cette <i>garçonnière</i> est ici, à mon +domicile légal… c’est une infraction à la loi de la +plus élémentaire politesse. On n’installe pas une +<i>garçonnière</i> dans la maison qu’on habite avec sa +femme. Je ne leur passerai pas un pareil manque +d’usage. Donnez-moi tout de suite de quoi leur +écrire.</p> + +<p>Et quand j’eus terminé ce billet un peu stupéfiant, +elle se mit à le lire par-dessus mon épaule :</p> + +<p>« Monsieur le rédacteur de l’<i>Écho mondain</i> :</p> + +<p>« Votre renseignement est complètement +inexact : ma <i>garçonnière</i> ne peut en aucune façon +être située telle rue, tel numéro, puisque madame +Lucienne Dormoy, ma femme légitime, habite, avec +moi, telle rue, tel numéro. Je n’ai aucune <i>garçonnière</i> +et je vous prie de le publier. Quant au reste +de l’article, il me paraît aussi stupide que vraisemblable. »</p> + +<p>— Henri ? soupira Lucienne, je vous remercie +malgré le mot de la fin.</p> + +<p>— Ne me remerciez pas, Lucienne, il est tout +naturel que je fasse respecter votre nom puisque +c’est le mien.</p> + +<p>— Henri ! Henri ! Prenez garde ! Le désespoir +d’un amour méconnu peut me conduire… jusqu’à +la vengeance amoureuse la plus facile : vous +tromper… en dépit du nom que je porte.</p> + +<p>— Facile ? dis-je en la regardant de travers. +Mais c’était trop odieux et je ne fis que l’effleurer +de cette injure : la trouver toujours aussi laide, +car ce n’était point tout à fait exact.</p> + +<p>— Non, chère amie, ajoutai-je, vous ne ferez +pas cela parce que vous m’aimez toujours, d’abord, +et qu’ensuite vous avez la province dans le sang. +Il est fort compliqué de devenir aussi parisienne. +Nous avons à peine cinq ans de mariage. Attendez +la trentaine. Reposez-vous de vos couches qui +furent, paraît-il, douloureuses au point de vous +abîmer… sensuellement parlant, et quand vous +aurez retrouvé tous… vos moyens, alors… nous +divorcerons.</p> + +<p>— Jamais, Henri, jamais ! J’ai commis des +crimes pour vous obtenir. Je vous garderai, +malgré vous, malgré moi… dussé-je en arriver à +l’amour platonique ! Qu’est-ce qui vous a dit que +mes couches ?…</p> + +<p>— C’est votre femme de chambre.</p> + +<p>— Oh ! cette fille… je finirai par la tuer.</p> + +<p>— L’amour platonique… mais vous avez eu le +cri du cœur, ma pauvre Lucienne ?</p> + +<p>— Comme vous, n’ai-je pas été à l’école de +l’abbé Armand de Sembleuse ?</p> + +<p>Un instant, j’envoyai au plafond ma fumée +dans un affreux silence. Des roses, sur une console, +pleuraient mollement leurs pétales, une +douceur régnait autour de nous, une douceur +faite de toutes les morts consenties, de tous les +renoncements, de toutes les tortures de tous nos +sens. Roulé dans le divan bas où je fumais, enseveli +dans la tombe de mon luxe de femme à +jamais prostituée par une autre femme, <i>l’amie +de pension</i>, je songeais à mon cœur écrasé pour +lui fournir le parfum préféré de sa couche conjugale. +Elle dormait avec mes mouchoirs, avec mes +vêtements de nuit et c’était Clara qui les dérobait +à mon cabinet de toilette ou dans ma salle de bain. +Je savais. Je tolérais. On me racontait.</p> + +<p>— Lucienne ! soufflai-je en m’étirant les bras, +les mains tordues. Pourquoi diable ne vous décidez-vous +pas à m’assassiner ? Vous me rendriez tellement +service.</p> + +<p>Elle était à genoux, près de moi, derrière le +coussin qui me soutenait la tête et je voyais, dans +un miroir de Venise, devant moi, qu’elle embrassait +mes cheveux si discrètement, que je n’aurais +jamais pu le croire si je ne l’avais constaté.</p> + +<p>— Non, Henri, je vous aimerai jusqu’à la fin de +votre mère, heure où je sais que vous aurez alors +la force de me répudier, car vous n’aurez plus peur +de moi… pour elle.</p> + +<p>— Qui donc vous a dévoilé cela, Lucienne ? +grondai-je avec un douloureux frisson.</p> + +<p>— <i>Votre femme de chambre</i>, Henri ! La fameuse +soubrette de l’<i>Écho mondain</i> qu’on déshabille +devant tous les camarades de la garçonnière.</p> + +<p>— Ah ! criai-je furieusement dressé dans mes +coussins, énervé par les contacts voluptueux des +soieries, de ses lèvres empourprées que je devinais +sans les sentir, faites-la venir que je la punisse +devant vous pour son odieuse conduite de chienne +qui rapporte. Sonnez, dites, et vous allez voir.</p> + +<p>— Henri, vous m’effrayez.</p> + +<p>— Voulez-vous m’obéir, oui ou non ?</p> + +<p>Elle toucha un timbre. Nous attendîmes, immobiles, +dans une effrayante tranquillité. J’étais +assis, tenant mon genou à mains croisées, les +lèvres mordues par une telle intensité de rage que +je goûtais ma propre chair. Elle, debout, appuyée +au divan, me respirait, littéralement ivre d’une +volupté de fauve qui la rendait presque belle. +Coiffée bas, ses cheveux bruns en frange ombraient +son front trop bombé et adoucissaient son regard +perçant. Sa robe de mousseline de soie rose l’enveloppait +comme d’un reflet de soleil à l’agonie et +elle avait tellement de bagues et de bijoux que +dans la pénombre du miroir (c’est tout ce que je +pouvais voir d’elle) on aurait juré une flamme qui +me léchait… à distance convenable. J’allumai un +autre cigare pour tromper l’attente infernale. Je +pensais que si je ne me levais pas, si je n’essayais +pas de rompre le mauvais sortilège… Enfin, Clara +pénétra dans le salon, toujours discrète et humble, +jolie cent fois plus que la maîtresse de la maison. +Chose étrange, son humilité mit le comble à ma +colère. Que lui dire ? Par où entamer cette diatribe ? +Comment lui reprocher des cruautés qui +n’avaient pas de nom en aucune langue et qu’elle +envenimait en les trempant dans le flux et le +reflux de notre haine ?</p> + +<p>— Clara, dis-je d’une voix basse qui me déchirait, +vous avez montré votre poitrine à un homme +qui vous a offert de l’argent. Les journaux le proclament +et madame le sait.</p> + +<p>Je riais. Elle me regardait tristement. La femme +légitime dominait dans ce salon et la maîtresse +n’avait plus de droit de se défendre.</p> + +<p>— Je n’ai pas accepté le billet de banque de cet +homme malgré la permission de monsieur. Je +peux le jurer à madame.</p> + +<p>— Oui, mais il a vu ta poitrine, et qui m’assure, +maintenant, que tu n’étais pas très contente de la +lui montrer ?</p> + +<p>Elle eut un sourire involontaire. Cela lui paraissait +encore très bon d’être tutoyée devant <i>l’autre</i>, +mais elle ne voulut pas me suivre sur ce terrain-là. +J’ignore pourquoi, en jetant un regard de coin +à ce miroir de Venise, celui-là même que j’avais +rapporté d’un certain voyage au pays des chimères, +j’entendis la voix lointaine qui s’était tue, chanter +dans ma mémoire : « Le feu purifie tout ! »</p> + +<p>— Ouvre ton corsage, lui ordonnai-je brutalement.</p> + +<p>— Oh ! monsieur veut connaître le parfum de +cette nuit ?… Ce sont des roses rouges, aussi +rouges que la chambre de madame.</p> + +<p>Elle ouvrit son corsage avec une belle impudeur, +tout en fermant les yeux.</p> + +<p>Alors, ayant fait tirer mon cigare, je l’appuyai +de toutes mes forces entre les deux seins de +velours blanc.</p> + +<p>Ce fut ma femme qui s’évanouit… probablement +de la joie diabolique d’avoir entendu grésiller la +chair.</p> + +<p>— Fais revenir madame à elle, Clara, et surtout +ne pleure pas. Elle serait trop contente !</p> + +<p>… Oh ! l’aventure, la bonne aventure, la belle +aventure. S’en aller, libre, jeune, bien portant, +vers la femme qu’on ne connaît pas, qui sera toujours +la même femme (car elles ne diffèrent pas +beaucoup) mais qu’on ne sera peut-être pas justement +à cause de ça obligé de revoir… L’aventure, +toujours la même aventure, mais l’autre +pays, sinon le même ciel !</p> + +<p>… J’ai renvoyé la voiture et je vais en flânant +jusqu’à cette rue tranquille où demeure la marquise +de Vailly. Elle a un hôtel entre cour et jardin. +Elle m’a prié de passer par la petite porte +d’entrée (déjà les petites entrées, madame ?) parce +que ses gens sont partis pour lui préparer sa villégiature. +On est en juillet, Paris brûle la plante +des pieds de ceux qui s’y promènent encore. On +croise des filles que l’on sent toutes nues sous des +peignoirs de linon et des concierges graves qui, +installés sur le devant de leur loge, barrent le +trottoir de toute leur importance bavarde.</p> + +<p>Je vais droit devant moi comme quelqu’un qui +sait où il va, mais ce que je trouve délicieux c’est +que je ne le sais pas du tout ! Je suis à la fois si +jeune et si vieux, que je suis tenté, comme un +gamin par le fruit entrevu dans les branches et +que je réfléchis, très méthodiquement, à la +manière de le faire tomber. Je ne puis pas être +amoureux parce que l’état d’amour empêche de +voir et de comprendre. J’ai remplacé la formule +un peu banale du : <i>je vous aime</i> par celle-ci : <i>je +veux</i> que je change en : <i>voulez-vous</i> ? par pure +politesse quand la dame en vaut la peine.</p> + +<p>Voici trois ou quatre fois que ça me réussit. +Aimer une personne, c’est l’attendre. Quel métier +de dupe ! D’ailleurs, je suis d’une politesse qui +s’exagère selon les circonstances et je ne leur +manque jamais de respect. Ce qui me sauve du +ridicule de la fatuité, c’est que je me livre à l’aventure +par plaisir de risquer de me casser les reins +de toutes les façons. Je n’admets pas la peur des +entourages ou la crainte de déplaire. Seulement, +je ne daigne pas m’occuper des femmes connues, +courues, ou tarifées, parce que ce n’est pas l’aventure +et on n’y peut pas espérer trouver ce que je +cherche : un impossible, quelque chose qui puisse +me valoir.</p> + +<p>Je suis un très beau garçon, je le sais, on le +sait. Il n’a pas fallu plus de trois ou quatre liaisons +élégantes et d’un duel un peu scandaleux +pour défrayer la chronique mondaine, me poser +en héros mystérieux qui est le prisonnier volontaire +d’un mariage riche, vit comme un célibataire, +reçoit très bien, se bat volontiers, n’a pas d’autre +raison de vivre que faire l’amour, ce qui est certainement, +à notre époque positive, une originale +conception de l’existence. Je ne tiens pas à réagir +contre mes mauvaises réputations. Rien ne me +touche, rien ne m’émeut en dehors de ma chasse. +Je suis sur la piste de mon gibier comme les autres +sont sur la piste d’une affaire. Pourvu que mes +revenus suffisent à lutter de… générosité avec +Lucienne, tout me semble indifférent pour le reste +de mon train de maison. Il faut avouer que +Lucienne est surtout effrayante par ses cadeaux. +C’est elle qui a meublé mon appartement où elle +n’entre jamais et elle y a dépensé des sommes +folles de sa bourse particulière. Heureusement +que <i>notre</i> fille de chambre, par ses aveux +coutumiers, m’a permis de régler mes… différences. +Lucienne aime les bijoux, elle en a et +en aura. Je me fais l’effet, souvent, <i>d’écraser +Tarpéia</i> ! Bagues, colliers, bracelets, tout lui pleut +sur les épaules et je saisis l’occasion de tous les +anniversaires pour la combler. Elle ne me remercie +qu’en public, et pour cause, mais elle a souvent le +geste furieux qui refuse pendant qu’elle s’efforce de +sourire gracieusement. Ce raffinement de cruauté +l’exaspère car elle ne peut pas me reprocher de +l’oublier.</p> + +<p>Oh ! non, je ne l’oublie pas ! Et quand maman +sera morte…</p> + +<p>Maman, la marquise de Vailly vous a connue +quand elle était une petite fille, elle me l’a dit et +elle m’a longuement parlé, lors de son dernier +thé du printemps, de la couleur inouïe de vos yeux, +de vos yeux sans fond comme le ciel, de vos yeux +vides ! Je me propose d’être d’une courtoisie exemplaire… +La marquise de Vailly est une dévote +parisienne, un très curieux échantillon de l’espèce +féminine dit : honnête femme. La Feuillangère, +mon meilleur camarade, lui a fait la cour +assidument. Il m’a déclaré, très nature, que ça +l’embêtait parce qu’il ne voyait plus que le viol en +perspective. Alors, il se retirait pour ne pas +s’exposer à cette fâcheuse extrémité.</p> + +<p>— Moi, vous savez, je n’ai pas du tout votre +tempérament de séducteur. J’ai horreur des manifestations +brutales.</p> + +<p>Où ce nigaud a-t-il vu que je suis un séducteur, +mon Dieu, moi qu’on a toujours séduit ? Enfin, je +vais essayer de corriger le défaut des chiens.</p> + +<p>— Vous avez un système, vous ? a demandé le +naïf.</p> + +<p>— Aucun système, à moins que ne pas aimer +autre chose que l’<i>aventure</i> en soit un.</p> + +<p>J’ai vu la marquise de Vailly plusieurs fois. +Elle est venue à la dernière soirée de ma femme +et je l’ai attentivement étudiée. C’est au physique +une jolie personne de trente ans, à peine plus âgée +que moi de quelques années. Elle est brune, avec +une peau de blonde, saine, des yeux marrons, +très soyeux de cils et de sourcils, des yeux comme +en fourrure qui sont mi-clos parce qu’elle est +myope, je crois. Elle s’habille bien, simplement, +en tailleur sombre, le jour, le soir, en décolletés +hardis qui demeurent chastes parce qu’elle les +porte avec une aisance indifférente. C’est une +fausse maigre, élancée, très faite, mais je la soupçonne +facticement coquette, comme on le serait +dans un costume brillant juste le temps de débiter +un rôle. Elle est mariée à un monsieur fort distant +qui possède une écurie de courses et la maîtresse +<i>en ville</i> de rigueur. Cela forme un couple très uni. +Ceux-là ne se font pas de cadeaux et madame a +attendu, dit-on, un enfant de son mari, seul présent +qu’elle en espérait et qu’elle n’en a pas obtenu, +le personnage étant un peu rassis, je crois, sous +le rapport du pain de ménage.</p> + +<p>Nous avons un flirt qui n’avance pas. Elle me +parle de ses bonnes œuvres et je lui parle de mes +mauvaises actions, mais nous n’y mettons pas la +moindre flamme. Ce qui m’amuserait ce serait de +baiser ses yeux marrons, <i>sans plus</i>. Seulement, +pour y arriver, il me faudra passer par son lit ! +Jamais elle ne consentirait à la jolie volupté d’un +baiser… amusant sans la gravité de l’acte complet. +C’est une femme sérieuse, qui ne détaille pas.</p> + +<p>J’ai eu la bonne fortune d’une réception particulière +à cause d’un lit d’hospitalité (qui n’est pas +du tout le sien) à fonder dans une crèche. La +Feuillangère y participe sans un enthousiasme +délirant, moi j’ai eu l’air d’être intéressé par cette +fondation. Si l’enfant Jésus qu’on mettra là-dedans +est mon premier amour normal pour une femme, +j’en serai vraiment ravi.</p> + +<p>Il faut signer des paperasses, assister à un +comité d’initiative qui ne décidera rien et dépenser… +un peu moins que pour acheter un tablier +de bonne à tout faire ou des fleurs.</p> + +<p>Je suis arrivé à la petite grille du jardin. Un +domestique sans livrée vient m’ouvrir. Il me fait +passer par une allée bordée de buis, cela me rappelle +un sinistre jardin de province et aussi des +tombes proprement entretenues. Excellente disposition +pour fonder un lit d’hôpital ! Malgré la chaleur +lourde, j’ai froid au cerveau. Je me regarde +un instant dans la haute porte de glace qui conduit +au dernier salon encore ouvert où je dois l’attendre.</p> + +<p>Je suis en été clair, un gris beige un peu hardi, +d’un drap flou, très ample, presque flanelle de +plage. Mon veston s’ouvre sur du linge bleu, une +cravate d’un bleu aussi pâle que le linge, une +perle qui est sortie pour moi d’une collection +bien lancée et des souliers gris, un peu bas sur +des chaussettes bleues, d’une soie tramée de blanc +d’argent. Rien ne me gêne et si j’ai pris un pardessus-cape +plus foncé, la doublure de ce pardessus +est tellement molle, tellement tissu de soirée que +je le porte pour me donner un reflet féminin absolument +inutile. Je suis ou je parais grand, large +de poitrine. Depuis que je n’ai plus de cœur c’est +étonnant comme mon thorax s’est élargi. Mon +visage est toujours étrange à cause de mes yeux +très durs sous la perpétuelle caresse de mes cils +noirs. Je suis toujours un blond foncé, cuivré, +un peu, aux cheveux libres, mais dégageant la +nuque, rasés en pointe nettement. Mes cheveux +sont très intelligents. Ils sont à la fois +très épais et très fins. On en fait tout ce qu’on +veut. Mon teint est resté celui d’un gamin sans +moustache, pourtant j’ai gagné, à des lèvres +savantes, une bouche féroce, fine et sinueuse qui +sait mordre à tout sans y toucher. Seulement +quand elle rit elle désarme le voisin et attendrit la +voisine.</p> + +<p>— Il est insupportable ! dit-on de moi.</p> + +<p>C’était, hélas ! le mot de ma mère.</p> + +<p>Au fond, est-ce qu’être beau, originalement +beau, ne peut pas consoler ? Je vais le savoir… +encore une fois. Et puis ?…</p> + +<p>Ce petit salon est obscur. Il y a de quoi écrire +au milieu et, dans un coin, sur un dressoir-crédence, +tout un étalage de petits gâteaux, de rafraîchissements +bons à incendier l’estomac. Je jette +mon feutre, gris-souris, n’importe où, je me recoiffe +devant un miroir ancien qui me retourne mon +teint en vert-pomme et, de mauvaise humeur, je +me mets à piller les assiettes.</p> + +<p>Elle est entrée sans que je l’entende.</p> + +<p>— Bon appétit, monsieur Dormoy, fait-elle avec +un rire franc qui dénote une conscience calme. +Au moins, vous aimez les gâteaux, vous, qui prétendez +ne pas aimer grand’chose.</p> + +<p>Je me retourne, un peu confus :</p> + +<p>— J’avoue, je suis gourmand.</p> + +<p>— Un enfant gâté ?</p> + +<p>Pourquoi a-t-elle dit cela ? Ce fut le mot d’Armand +de Sembleuse… la première fois.</p> + +<p>Je prends sa main que j’effleure respectueusement +et je la regarde entre mes cils.</p> + +<p>Elle est en robe blanche, un voile de soie tout +uni, ouverte avec deux pans de fichu noués derrière +la taille en longue ceinture. Un fil de perles +au cou, ses cheveux serrés sous un ruban blanc +très pensionnaire. Mais, elle est aussi de mauvaise +humeur. Je suis arrivé le premier. Il doit +y avoir Despaux-Larrier, le fidèle la Feuillangère +et un autre, un industriel qui s’est inscrit pour le +billet de mille de la courtoisie traditionnelle.</p> + +<p>— Vous savez que je ne compte pas beaucoup +sur nos… actionnaires.</p> + +<p>— Tant mieux ! Quand ces messieurs m’expliquent +le fonctionnement de leur hospice je n’y +comprends rien du tout. Vous allez sans doute me +raconter ça plus clairement. (Je me recule un peu +et je la contemple :) Comme le blanc vous va bien, +le jour, alors qu’il est si difficile à porter.</p> + +<p>— Je vous en prie, ne recommencez pas. L’autre +soir vous avez failli me donner terriblement sur +les nerfs, chez ce notaire.</p> + +<p>— Dame, chère présidente, nous avions tellement +l’air de signer un contrat de mariage… je +m’imaginais la fiancée ayant trois fiancés de sorte +qu’aujourd’hui comme je suis tout seul, je vais +me faire l’effet… du mari, ce qui sera encore plus +drôle.</p> + +<p>— Vous ne serez jamais un moment sérieux.</p> + +<p>Le domestique entre avec un télégramme sur +un plateau.</p> + +<p>— Bon ! Despaux-Larrier est parti hier pour +Trouville et comme La Feuillangère a écrit ce +matin pour s’excuser… (Elle en aurait presque les +larmes aux yeux.)</p> + +<p>— Voyons, chère madame, tout est en bonne +voie. Le lit est fondé. Nous n’allons pas le… +défaire, je pense ? A la rentrée nous l’installerons +définitivement. Ce n’est pas en été que les petits +nouveau-nés sont malades ? Hein ?</p> + +<p>— Ah ! taisez-vous, dit-elle d’une voix sourde, +ne parlez pas comme cela des enfants puisque vous +ne savez pas ce que c’est. Moi c’est ma vocation +d’y penser, de prévoir leurs misères et aussi de +travailler pour eux ! Mme Dormoy n’a pas d’enfant +et elle doit bien en souffrir. Suis-je indiscrète +en vous demandant si c’est par principe…</p> + +<p>Elle dispose devant moi un goûter qui devait +être servi pour quatre.</p> + +<p>— Aucune indiscrétion. Ma femme et moi nous +ne voulons pas risquer un second malheur. (Je +prends un ton de circonstance.) Il y a déjà longtemps, +au début de notre union, un nouveau-né +qui n’a même pas été malade parce qu’il n’a pas +vécu…</p> + +<p>Ce que je raconte là sent le sacrilège, mais je +cache mon émotion de circonstance en mangeant +des tas de petites choses sucrées, poivrées, parfumées +et en buvant de l’Asti que j’adore. Je me +grise un peu. Mme de Vailly devient rêveuse.</p> + +<p>— Qu’est-ce que vous pensez de la Feuillangère, +monsieur Dormoy ? Croyez-vous qu’il continuera +ses dons annuels. C’est un garçon, lui. +Les enfants, ça lui est bien égal.</p> + +<p>— La Feuillangère s’est inscrit parce qu’il est +amoureux de vous !</p> + +<p>— Naturellement. Vous ne serez jamais sérieux. +Il vous l’a dit ?</p> + +<p>— M. Despaux-Larrier s’est inscrit parce qu’il +vous désire…</p> + +<p>— Ah ! assez, et, vous allez, bien entendu, vous +inscrire… sur la même liste ?</p> + +<p>— Non !</p> + +<p>J’ai levé la tête, secoué mes cheveux et je la +regarde en face. Assise près de moi, sur le même +canapé bas, elle reçoit ça dans la figure, et comme +c’est au fond, une très grande dame, son orgueil +se cabre parce que l’hommage mondain lui est dû, +sous n’importe quelle forme qu’il puisse se présenter. +L’amour, de ses aïeules à elle, n’a jamais +été qu’un baise-main, quant au devoir… Je revois +vaguement… le pain rassis qu’on a dû lui faire +manger dans son ménage ! Elle tient au baise-main, +pourtant.</p> + +<p>— Décidément, vous serez impertinent jusqu’à +la correction, vous ?</p> + +<p>Je me rapproche. J’ai mon plan. Il est effarant +sous le rapport de la stratégie de salon, mais +ce la Feuillangère fut un idiot. Je me charge +même de le lui prouver tout de suite.</p> + +<p>— Voulez-vous m’écouter, jolie madame aux +yeux en fourrures ? Je suis, en effet, un impertinent +correct, quand le sujet en vaut la peine. Être +amoureux, vous désirer ? Perdre son temps… +et votre estime. Vous êtes une très honnête femme. +Ça se voit, ça se respire et votre merveilleuse +beauté saine est comme le parfum violent de votre +vertu. Vous n’avez pas eu d’amant et vous n’en +aurez jamais… à moins…</p> + +<p>Elle me regarde, rejetée en arrière, contre des +coussins orange et ses cheveux noirs y font, +dans l’ombre du petit salon, une tache d’encre +presque violette. Elle a rougi, pâli, ses yeux +papillotent comme sous un coup de magnésium.</p> + +<p>Il est clair qu’elle est en train de se tâter pour +savoir si elle appellera le maître d’hôtel !</p> + +<p>— … A moins que quelqu’un, plus fort que votre +volonté et plus adapté à votre genre de tempérament, +vous dise loyalement : voilà ce que je veux +en vous souhaitant. Voulez-vous ?</p> + +<p>J’ai songé que le <i>veux-tu</i> n’était pas en situation.</p> + +<p>— Oh ! Henri Dormoy, vous êtes un monstre, +le plus redoutable des monstres, murmure-t-elle +en regardant la porte.</p> + +<p>Je vais à cette porte et je l’ouvre toute grande, +sur un vestibule, d’ailleurs, désert.</p> + +<p>— Maintenant, madame la marquise de Vailly, +voulez-vous ?</p> + +<p>J’ai mis un genou en terre et je tiens ses +mains jointes dans les miennes. Je la regarde de +bas en haut sans lui permettre de se dérober à la +fascination parce que je glisse mes yeux par la +fente de ses paupières mi-closes. Ah ! les beaux +yeux ! Si elle voulait, seulement, me laisser baiser +cela, rien que cela ? Comme ce serait exquis… et +pas chaste du tout.</p> + +<p>— Laissez-moi, Henri, je vous prie de me +laisser. On peut entrer. Vous êtes complètement +fou.</p> + +<p>— Alors ? Dois-je refermer la porte ?</p> + +<p>— Oui, et vous taire.</p> + +<p>Je referme la porte <i>à clé</i>. Double tour. Le +domestique viendra dans une heure pour enlever +la collation et encore… si on le sonne. Quant aux +actionnaires, rien à craindre. Je commence à +m’amuser prodigieusement. Je me tais puisqu’elle +me l’a ordonné. Je la force à boire dans ma coupe +et à manger des gâteaux que je lui mets sur la +bouche avec mes dents. Je ne dis pas un mot et je +ne lui accorde pas une protestation. Elle rit, elle +pleure, elle étouffe, elle ne sait plus du tout si +elle est à une réunion d’actionnaires ou dans le lit +d’une nouvelle épousée…</p> + +<p>Quand elle est plus calme, je l’entends qui murmure +ceci, textuellement :</p> + +<p>— Ah ! Henri, mon bien-aimé, je vais demander +à Dieu qu’<i>il</i> vous ressemble… seulement promettez-moi +de ne jamais revenir <i>ou je ne réponds +pas de ma vertu</i> !</p> + +<p>Ça m’ennuie toujours qu’on me pose des +conditions, mais puisqu’il s’agit d’une honnête +femme…</p> + +<p>… Oh ! L’aventure ! La bonne aventure, la +belle aventure !… Je suis sorti, ce soir, pour me +rendre à un concert. C’est un soir d’hiver morose, +pluie fine, pavé gras. J’ai horreur de la musique +parce que c’est une <i>briseuse d’énergie</i> et puis +parce que les femmes l’aiment. Où elles sont il ne +peut y avoir que moi. Je suis obligé à cette corvée +parce que j’ai promis à l’une de mes belles amies +d’aller l’entendre chanter. Elle chante mal, d’une +manière prétentieuse, mais elle a d’assez beaux +bras. Il doit y avoir aussi un numéro de danse, +une débutante. Enfin, je vais m’ennuyer copieusement. +J’arrive pour le numéro de mon amie et je +dois subir ses roulades. C’est très curieux cette +impression glaciale qu’elle me verse. La salle est +peu garnie, surtout mal, billets de faveur prodigués +à des filles de concierges qui sont toutes +musiciennes, naturellement. Je songe que je dois +reconduire cette dame, la voiture est commandée +pour minuit. Je bâille sous mon gant et je ronge +la petite pomme de jade qui termine ma canne. +Entamer du jade ? Exercice dangereux ! Cette +grande salle stupide avec ses tuyaux d’orgues +dans le fond, ses murs blancs de maison de santé, +son estrade où poussent des arbres-pupitres et son +décor, en chaises de bois courbe, qui ressemble à la +terrasse d’un café où on ne boirait pas, me tourne +le cœur… et, en outre, je suis en <i>habit</i>, alors que +tout le monde est n’importe comment ! Les amies +ont ceci de terrible, c’est qu’elles pensent toujours +que votre… caresse doit s’extérioriser en des +gestes non appropriés. Cette femme qui chante +par accident n’a pas besoin que je l’accompagne… +au moins au piano ? Je suis très poli. Je lui ai dit : +je ne suis pas musicien. J’aime le bruit du grand +vent dans les feuilles et je n’entends rien à son +imitation, signée ou pas signée de noms connus, +anciens ou modernes, alors, il ne faut pas risquer +de m’exaspérer. Seulement, elle m’a répondu +qu’elle ne chanterait pas bien si je n’y étais +pas. Je suis venu et je ne peux pas m’empêcher +de songer à ce que ce pourrait être en mon +absence !</p> + +<p>Les gens s’en vont. Je regarde ma montre : +11 heures : j’appelle une ouvreuse, et je la +charge, moyennant finance, d’aller prévenir +Mme X… qu’une voiture l’attend à la sortie. Moi, je +ne peux plus y tenir ! Qu’il pleuve ou qu’il neige… +Tiens ! la danseuse ! Je l’aperçois parce que, un projecteur +la suit et ce rayon lunaire, dans cette +immense salle d’opérations de chirurgie musicale, +me fait l’effet d’éclairer une agonie. Elle est toute +petite : un rat, peut-être seize ans. Elle danse de +tout son cœur, elle danse pour elle car elle n’a pas +encore la prétention des étoiles qui <i>sabotent</i> le travail +quand le public ne donne pas. Je prends une +lorgnette et je regarde. On n’a tout de même rien +inventé de mieux que la danseuse pour réjouir +les yeux d’un homme. La musique, ici, n’ajoute +même rien à la beauté du geste si harmonieux +qu’il en est sonore et fait vibrer la chair du spectateur +comme s’il frappait sur un autre gong, à +l’unisson.</p> + +<p>Elle danse sur une estrade, sans autre décor que +(je les ai comptées) quarante-six chaises vides, en +bois courbe, rangées face au spectateur, les sièges +de l’orchestre qui joue les grands morceaux aux +matinées d’abonnements. Pour ce petit morceau +de femme il y a un violon et un piano, en sourdine. +Le projecteur s’éteint. Je file aux coulisses, à +contre-courant du flot des spectateurs qui sont +moins serrés que les chaises vides, mais au moins +tout aussi aveugles. J’arrive à sa loge avec la certitude +du chasseur assuré de trouver l’oiseau +encore au nid. Quant à la chanteuse, elle doit +rouler dans mon coupé en réfléchissant aux +étranges dispositions de mon esprit pour la +musique vocale.</p> + +<p>— Mademoiselle ?</p> + +<p>Je salue respectueusement et je demeure un +brin embarrassé. Il y a une mère !… La loge est +étroite, sale, enfumée par un horrible petit poêle +à pétrole. La glace est striée de noms et de paraphes. +Une chaise, de la famille des quarante-six, +en bois courbe, supporte un très vilain manteau +garni de fourrure fausse. On y voit crument +le dénuement de ces deux femmes à cause de +ce papillon de gaz qui les incendie. La mère +est quelconque, très effacée de visage, elle doit +être malade, ses yeux clignent douloureusement. +La fille paraît encore plus jeune que sur la scène ; +elle est restée en jupe de tulle, maillot et corselet. +C’est jaune et noir et cela ressemble à la robe +d’une guêpe dont la petite a la taille. Elle est +très jolie mais d’expression tellement désenchantée ! +Au compliment banal que je lui offre +comme on offre une fleur… à quelqu’un qui a +faim, la mère me répond :</p> + +<p>— Si c’est pas malheureux ! Ils n’ont même pas +rappelé, même pas applaudi. Et nous venions +pour un directeur d’agence qui était dans la salle. +On ne l’a même pas laissé entrer ici, ou il s’est +sauvé quand il a vu toutes ces pannes.</p> + +<p>— Mon Dieu, madame, c’est <i>moi</i> et vous voyez +que j’arrive à temps !</p> + +<p>Je souris. La petite, ébahie, se met à rougir +comme un coquelicot. Je suis certain qu’elle +devine que je mens.</p> + +<p>— Oh ! monsieur… (et elle se dresse sur ses +pointes). Est-ce que je vous plais ? C’est mon +début depuis l’école ! Je vous en prie ?… engagez-moi. +Maman deviendra folle, si ça doit continuer. +Je peux faire tous les numéros de music-hall, +vous savez, et je n’ai que seize ans. Je ne suis +jamais fatiguée.</p> + +<p>Je suis inquiet parce que, justement, je suis en +train de jouer au détournement de mineure. +Comme elle est blonde ! On dirait du miel.</p> + +<p>— Si nous allions d’abord souper, on causerait +ensuite.</p> + +<p>La mère s’emporte.</p> + +<p>— Ah ! ça, non et non ! Je connais l’antienne ! +Vous allez d’abord faire la cour à ma fille et puis +vous vous conduirez comme <i>l’autre</i>, vous la planterez +là sans aucun engagement… parce qu’elle +ne voudra pas faire ce que vous voudrez. Tiens, +Clémentine, allons-nous-en. Nous allons manquer +notre omnibus !</p> + +<p>La petite Clémentine est pourpre. Elle va +pleurer.</p> + +<p>— Madame, dis-je très froidement, je suis vraiment +en situation de protéger votre fille, mais si +vous voulez qu’on ne lui fasse jamais la cour, ne +la montrez pas en maillot sur une scène parce que +le procédé n’a pas toute la pureté d’intention désirable. +Dois-je me retirer ?</p> + +<p>— Maman ?</p> + +<p>Elles se consultent. La mère se révolte.</p> + +<p>— Écoute, maman, tu vas prendre mon manteau +parce que moi j’irai en voiture, certainement, je +n’aurai pas froid et puis… à la grâce de Dieu ! +Monsieur a l’air si comme il faut. Je n’ai pas +peur de lui.</p> + +<p>— Je vous remercie, mademoiselle, de la bonne +opinion que vous avez de moi, aussi je vais faire +mon possible pour la mériter. Priez donc madame +votre mère de venir avec nous ?</p> + +<p>Je ne sais pas pourquoi je dis ça, mais je suis +emporté par une secrète émotion intraduisible. +Ces deux femmes ont également faim.</p> + +<p>La mère est ridicule. Elle me rendra ridicule. +Tant pis ! La petite me serre les doigts à +m’en griffer. On a l’impression de sauver un chaton +qui se noie. C’est atrocement délicat et excitant. +Pour comble de malentendus, comme la dame +chanteuse n’a pas pu découvrir ma voiture ou, +dépitée de ne pas me voir dedans, a fui en un fiacre +vulgaire, voici que le garçon de salle, chargé +d’éteindre, entre en demandant si le monsieur <i>en +habit</i> (il n’y en avait donc qu’un ?) est bien Henri +Dormoy, parce que son cocher le réclame à tous +les échos.</p> + +<p>Mon cocher a horreur, lui, de la pluie. Les deux +femmes sont terrifiées, ça tourne au drame de +l’<i>Ambigu</i>. L’enlèvement de Mlle Clémentine par +le <i>Fils de la Nuit</i>.</p> + +<p>— Un peu de courage, mademoiselle, lui dis-je à +l’oreille. Il n’y a que le premier pas qui coûte… +et puisque vous allez le faire en présence de +madame votre mère !</p> + +<p>Je l’enveloppe de mon pardessus qui est une +pelisse de loutre sans manches et je la drape de +mon mieux, parce que son costume rutilant va +faire loucher M. Pierre, un cocher prude.</p> + +<p>— Monsieur, moi, je m’oppose. Je ne vous +connais pas et vous allez compromettre ma fille, +déclare cette mère aussi prude que mon cocher, +mais qui m’impatiente bien davantage.</p> + +<p>— Alors, madame ?…</p> + +<p>— Alors ? Voilà. Je vous demande, <i>pour la +peine</i>, de lui obtenir un engagement et de la +lancer chez les journalistes.</p> + +<p>— Vous ne venez pas souper avec nous.</p> + +<p>— Non, monsieur. Ce n’est pas la place d’une +mère.</p> + +<p>Elle profère cette phrase avec un réel sentiment +de dignité.</p> + +<p>— On ferme ! ajoute sentencieusement le +garçon de salle qui écoute ce colloque sentimental +et me servirait de témoin en justice tellement il +est scandalisé.</p> + +<p>Je prends la mère par l’épaule, dans l’obscurité +des coulisses.</p> + +<p>— Mettez ceci dans votre sac à main. Moi je +veux que vous soupiez. C’est à cette seule condition +que j’enlève votre fille. Allez donc l’attendre +chez vous, car elle y rentrera au jour, je vous en +donne ma parole. Adieu, madame, et ne me +remerciez pas. Il n’y a vraiment pas de quoi.</p> + +<p>Elle se sauve. J’ignore si sa joie est aussi grande +que sa honte. Toutes les lumières sont éteintes.</p> + +<p>Dans la voiture, le chaton s’étire parce qu’il a +chaud et ronronne :</p> + +<p>— C’est bon d’avoir des fourrures. C’est de la +loutre, la pelisse ? Et la couverture, de l’ours noir, +n’est-ce pas, monsieur ? Vous avez donné de l’argent +à maman, je l’ai entendu.</p> + +<p>— De quoi vous mêlez-vous, sacrée gamine !</p> + +<p>— Vous êtes bien gentil. La première fois ça +n’a pas marché parce que c’était à moi que le monsieur +voulait donner des sous.</p> + +<p>— Et vous n’en vouliez pas ?</p> + +<p>— Bien sûr que non. Ce n’est pas moi qui fais +la cuisine, chez nous ! (Elle rit.) Moi, je ne sais +que danser (elle se penche, me regarde à la lueur +de la petite lampe de voiture, avec de vrais yeux +d’étoile). Et puis, pas besoin que vous m’en donniez, +vous m’avez plu, là, tout de suite. De quelle +agence êtes-vous ? Mentez pas.</p> + +<p>— <i>Eros et C<sup>ie</sup>.</i> Celle qui procure au monde +entier toutes les jolies filles de votre espèce.</p> + +<p>… Elle est restée huit jours chez moi, servie +comme une petite reine par Clara qui lui souriait +tristement et empêchait ma femme de deviner sa +présence.</p> + +<p>Mon cher avocat, voici, entre plusieurs autres +aventures, la dernière, celle qui terminera la liste +parce que je ne veux pas vous fatiguer mais vous +offrir, de la gerbe, les fleurs vénéneuses pour que +vous en puissiez faire des analyses, que vous en +distilliez le parfum à telle destination psychologique +ou médicale qu’il vous plaira de les fournir. +Ce que je cherche, en vous racontant ces histoires +un peu lestes, c’est à vous donner un aperçu de la +morale dont je suis capable de me servir pour mon +usage particulier. Je ne suis pas un malhonnête +homme mais un <i>cynique</i>. Je n’ai pas du tout la +réserve du bourgeois ordinaire, qui agirait probablement +de la même façon, s’il pouvait, mais qui +s’arrangerait pour ne pas risquer la cour d’assises. +Moi, je suis mon désir, je vais jusqu’au bout et je +paie la note. C’est à vous de voir si je dois payer +de ma tête mes folies, dont quelques-unes sont des +actes de haute sagesse pour un homme de ma +trempe. Oui, je sais bien. Il y a la loi commune ! +Avez-vous le droit de juger <i>un crime dit passionnel</i> +selon la loi commune ?</p> + +<p>Ce soir-là, par hasard, j’étais resté au salon +avec Lucienne et je lui tenais compagnie en discourant +sur ce qu’elle appelait mes aventures dangereuses.</p> + +<p>— Vous vous ferez tuer par un mari ou un +amant, grondait-elle maternellement en présentant +ses mules au feu flambant de la cheminée.</p> + +<p>— Vous parlez comme Clara, ma chère amie, +qui met ça, naturellement, à la troisième personne : +monsieur court à sa perte, soupire-t-elle +quand elle m’habille pour ces sortes de fêtes qui +lui font, chaque fois, l’effet de son propre enterrement.</p> + +<p>Lucienne ne sourcilla pas. Elle s’habituait à tout +et par une incompréhensible lâcheté finissait par +tout accepter. Elle n’avait jamais eu de sens moral +mais je crois bien qu’elle ne possédait même plus +de sens tout court. Cette femme, si voluptueusement +passionnée, après le redoutable accident de +ses couches était devenue sage ou indifférente peu +à peu à ce qui lui était si cher, autrefois. Elle ne +vivait que par le souvenir ou le tourment cérébral +de ma présence, poison qui l’enivrait.</p> + +<p>— Pourquoi continuez-vous à vous servir de +cette fille, Henri ? Un valet de chambre bien +stylé…</p> + +<p>— Horreur des hommes dans l’intimité ! Et +puis ils sont maladroits.</p> + +<p>Lucienne eut un sourire équivoque, elle passa +vivement à un autre sujet :</p> + +<p>— Vous savez que M. de la Feuillangère me +fait la cour ? Est-ce que ça aussi, c’est dans vos +projets de… vengeance ?</p> + +<p>— Moi, je ne veux pas me venger. J’attends… +que vous vous décidiez vous-même à choisir un +autre époux, sinon un autre amant. Le divorce est +votre salut. Puisque vous ne voulez pas ? Je m’incline.</p> + +<p>— Prendre un amant ? Non… Ça ne me plaît +pas. Peut-être un mari qui serait très doux.</p> + +<p>— Oh ! alors, choisissez La Feuillangère. Il ne +viole personne, lui. Il est bien élevé et de plus il +a un nom, comme l’abbé Armand de Sembleuse, +à coucher dans un rez-de-chaussée du <i>Petit +Journal</i>. Les femmes ont un faible pour l’armorial. +C’est même une faute de goût de leur part… au +moins en amour où le moindre palefrenier ferait +bien mieux leur affaire.</p> + +<p>— Enfin, Henri, qu’est-ce que vous aimez ?</p> + +<p>— L’impossible ! L’absolu !… Je cherche la +passion qui vous jette à genoux pour toute la vie, +une passion qui les contienne toutes et dont on +ne puisse pas rougir en face de son miroir.</p> + +<p>— Et vous avez trente ans ! Rien ne pourra +donc vous assagir.</p> + +<p>— Si vous n’aviez pas tué votre enfant, dis-je +d’une voix plus sourde en me rapprochant d’elle, +j’aurais eu cette sagesse-là, c’est-à-dire un but à +m’offrir. Créer un cœur dans une chair m’appartenant +et le garer, par l’éducation, de tout ce que +j’ai enduré trop jeune…</p> + +<p>Elle détourna les yeux, laissa pendre son bras +blanc où les bijoux traçaient leurs signes de feu, +reflétant les flammes de la cheminée.</p> + +<p>J’étais debout, tout près d’elle. Je la sentais +souffrir à crier, j’eus un mouvement de pitié et je +me penchai sur ce bras abandonné comme celui +d’une morte, je lui pris le poignet et l’élevai jusqu’à +mes lèvres, au-dessus de sa tête, je mis des +baisers lents à l’endroit de la saignée, où le sang +formait comme une fleur encore plus mauve que +rose à cause du réseau des veines. Elle ne bougeait +pas, sachant très bien qu’elle n’avait pas +autre chose à espérer qu’une cruauté inédite.</p> + +<p>— Imaginez, ma chère, que M. de la Feuillangère +vous fait la cour.</p> + +<p>Elle me souffleta, ma foi, assez vigoureusement, +mise debout par l’affront que je faisais à sa réelle +fidélité.</p> + +<p>— Merci ! Je n’attendais pas moins de madame +Lucienne Dormoy ! avouai-je en riant de bon +cœur.</p> + +<p>Comme elle se tordait les mains silencieusement, +Clara entra et dit d’un accent très ému :</p> + +<p>— Un chasseur de cercle est là qui demande à +parler à monsieur personnellement.</p> + +<p>— Ah ! de quel cercle ? Il est dix heures. Je ne +dois pas sortir. Alors, quoi, faites-le entrer si +c’est de la part de M. de la Feuillangère. Quand +on parle du loup… soufflai-je.</p> + +<p>On vit pénétrer, leste et sournois, un petit garçon +en uniforme vert sombre, liseré de jaune, sa casquette +à la main où l’on déchiffrait le nom d’un +grand palace. A cette époque il n’y en avait vraiment +qu’un à la mode et c’était celui-là.</p> + +<p>— Monsieur Henri Dormoy ?</p> + +<p>— Que me voulez-vous ?</p> + +<p>Il regardait ma femme avec une sorte d’effroi +religieux.</p> + +<p>— Allons, donnez-moi cette lettre.</p> + +<p>Je lus. C’était un court billet en anglais, d’une +grande écriture large, impersonnelle, mais qui ne +laissait aucun doute sur ce que l’on me voulait.</p> + +<p>Je savais un peu d’anglais pour le parler, pas +pour le lire. Je tendis le billet à ma femme.</p> + +<p>— Voulez-vous me traduire ça, vous qui connaissez +mieux cette langue que moi ?</p> + +<p>Elle lut à voix basse :</p> + +<p>« Quelqu’un qui vous a vu et à qui vous plaisez, +voudrait causer avec vous en prenant le thé +sans cérémonie. Ne lui refusez pas ce petit morceau +de joie. »</p> + +<p>On ne pouvait pas autrement traduire la phrase +enfantine de la fin.</p> + +<p>— Henri, supplia ma femme, n’y allez pas. Ce +n’est pas même signé.</p> + +<p>— Oui, mais, justement, c’est l’aventure <i>anonyme</i> +et elle manque à ma collection. A demain, +Lucienne, si c’est aussi convenable que le billet, +je vous raconterai.</p> + +<p>— Il y a une voiture de l’hôtel à la porte de +monsieur, annonça le petit groom en disparaissant +comme une muscade.</p> + +<p>Je le suivis.</p> + +<p>Clara, passivement, prépara ma toilette de +soirée, sans cérémonie. Elle aimait encore mieux +ça que me voir en tête à tête conjugal.</p> + +<p>Le petit chasseur ne disait rien. Moi je fumais +en m’assurant que mon revolver avait passé de la +poche de mon pardessus dans celle de mon pantalon. +J’étais un peu gêné de me trouver dans +une voiture ne m’appartenant pas, mais après +tout, elle n’appartenait pas non plus à la dame.</p> + +<p>— Est-ce qu’elle est jolie ? demandai-je laconiquement +au jeune monstre vert crapaud.</p> + +<p>— Monsieur m’excusera, mais je ne l’ai pas +vue. Chez nous, c’est plein de noms étrangers, et +il y a tous les genres de princesses.</p> + +<p>Arrivé, le petit personnage me mit respectueusement +dans un ascenseur fleuri d’orchidées, +pressa un bouton, puis m’abandonna à mon heureux +ou malheureux sort. Une idée folle me traversa +l’esprit. Je pensais au mari de madame de +Vailly qui, ayant peut-être obtenu un aveu tardif +au sujet de sa descendance, maintenant âgée de +quelques années, concevait peut-être le fatal projet +de me brancher, haut et court, à son arbre +généalogique.</p> + +<p>Un très correct valet de pied me conduisit à +l’appartement de l’étrangère, banalement somptueux +comme tous ces appartements-là, et +s’effaça sous des portières lourdement retombantes.</p> + +<p>Je restai immobile, le cœur étrangement battant, +devant une grande jeune femme, anglaise ou +américaine, couchée sur un divan, sa table à thé, +l’inévitable <i>Chine</i> ou <i>Ceylan</i>, servi à côté d’elle, +selon le sans cérémonie annoncé. Cette femme me +sembla très jeune ; pourtant l’assurance de son +regard, bleu sombre, le dédain de sa lèvre couleur +de cuivre rouge, ses cheveux blonds, coupés à la +Stuart et la longue ligne droite de son corps moulé +dans une dalmatique de velours de Gênes rose et +argent, la faisaient particulièrement hardie, plus +vieille.</p> + +<p>— Voilà, pensai-je, une dame qui ne doit pas +être tendre et savoir furieusement ce qu’elle veut. +C’est un animal d’une fort belle race, mais qui me +fait peur.</p> + +<p>Dans un jargon très doux, mélangé d’anglais +et de français, semé d’expressions d’argot qui le +rendait tout à fait drôle, elle m’expliqua qu’elle +m’avait vu à la fête javanaise donnée par l’ambassade +en l’honneur du roi du Cambodge, et qu’elle +avait formé le vœu innocent de me recevoir dans +l’intimité, parce que :</p> + +<p>— Vous n’auriez pas voulu me donner ce petit +morceau de plaisir autrement. Je ne connais +pas chez vous et vous êtes marié à votre vraie +femme.</p> + +<p>— Mon Dieu, chère madame, vous êtes trop +modeste, au moins en ce qui concerne ledit morceau. +A votre place je prendrais le plaisir tout +entier. En France nous ne comprenons pas les +demi-mesures, avec ou sans cérémonie.</p> + +<p>Elle frappa dans ses mains puérilement, éclata +de rire en se renversant en arrière d’un mouvement +effarant de lascivité et elle me murmura :</p> + +<p>— Oh ! ces Français, ce qu’ils sont amusants, +et comme ils se moquent en amour ! Je n’ose pas +vous demander si je vous plais. Me trouvez-vous +assez belle pour jouer, dites ? J’ai la crainte d’être, +comment vous dites, vierge, froide, enfin, pas +gentille, quoi. J’ai dix-huit ans.</p> + +<p>J’étais de plus en plus inquiet. J’avais, malgré +mon naturel sang-froid en pareille circonstance, +la terreur du chasseur qui pense que, s’il rate la +bête, celle-ci ne le ratera pas et qu’il aura les reins +cassés. On y voyait mal, l’électricité des ampoules +trop fleuries de corolles de soie, et, sous +la dalmatique rose-argent, le corps de cette créature +fondait, dérobait ses lignes à mon regard +essayant de demeurer calme. S’il s’agissait d’une +vierge de Chicago, ou d’une lady de Londres, je +ne voulais, en aucune façon, pousser la plaisanterie +française trop loin. Il faut de la tenue devant +l’étranger. Quant à la demi-mesure…</p> + +<p>— Voulez-vous me permettre de vous offrir +votre thé, chère miss ?… Miss comment ? Même en +échangeant ses fantaisies, ma jolie fille, il convient +d’avoir le courage d’échanger ses noms… ou des +injures, choisissez !</p> + +<p>Alors elle me toisa de son regard glacialement +cynique et me dit, se soulevant vers la tasse que +je lui présentais :</p> + +<p>— Que j’aime que vous soyez un homme ainsi. +Vous seriez capable de me battre, si cela ne vous +convenait pas. Oui, vous avez raison. Il faut dire +tout, noblement. J’aurais tant aimé causer longtemps +et vous lier à moi par la poésie de la +parole ! Que vous êtes bien, Henri Dormoy. Vous +me donnerez votre portrait ? Je veux le montrer à +mes amis de Londres, à ceux qui osent me dire +que je suis le plus beau des garçons. Je m’appelle +lord D… Pardonnez-moi si je vous contrarie.</p> + +<p>La tasse s’échappa de mes mains et inonda le +col blanc de cet éphèbe à jamais célèbre pour +avoir scandalisé toute une génération.</p> + +<p>Je pensai à chercher mon revolver et à lui +casser réellement les reins, mais je le vis déjà +si affolé par le contact du liquide bouillant (<i>Ceylan</i> +ou <i>Chine</i> !) que je n’eus plus qu’à le fuir, ce qui, +en pareille circonstance, est encore le meilleur +moyen de conserver les distances.</p> + +<p>Quand je rentrai chez moi, une heure après en +être parti, je me mis à pleurer de rage. J’étais +seul, bien seul, et personne, heureusement, ne me +questionnerait.</p> + +<p>Or, je pleurais de rage, non pour l’injure de +cette invitation suspecte, mais parce que ce garçon +qui me trouvait bien, qui me ressemblait un peu, +avait réformé l’ancien couple par une phrase rappelant +de très loin certains mots d’Armand de +Sembleuse. Il se déguisait en fille ? Est-ce que, +moralement, je ne me déguisais pas en homme, +jadis ?</p> + +<p>O Armand, où es-tu ? Dans quelle misère te +débats-tu, toi si fort, toi qui voulais être assuré +de me retrouver là-haut et qui fus jaloux de mon +éternité au point de me sacrifier à moi-même !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">III</h2> + + +<p>Maman était morte. Elle avait rejoint le vide +merveilleux de ce ciel dont elle portait une part +d’énigme au fond de ses yeux clairs. J’avais +demandé mon divorce le lendemain même de son +enterrement et Lucienne Morin, un an plus tard, +s’était remariée avec M. de la Feuillangère qui en +tenait, décidément, pour les femmes qui m’avaient +aimé. Clara servait, maintenant, dans la maison +du gros Despaux-Larrier en qualité de femme de +charge, mais peut-être avait-elle aussi charge de +femme sous cette firme commerciale… et quelle +charge !</p> + +<p>— Monsieur comprendra que je ne peux pas +rester chez un homme seul maintenant que madame +est partie ? m’avait-elle déclaré.</p> + +<p>Je lui donnai toutes les permissions, plus une +dot. Comme ces changements de situation avaient +amené des changements de fortune, malgré l’héritage +de ma mère, et que j’avais voulu rendre à +Lucienne certains cadeaux qu’elle m’avait faits, +un peu de force, cela réduisit mon train. Je pris +dans une rue plus étroite de ce quartier du +Luxembourg, que j’appréciais pour sa tranquillité +aristocratique, un appartement plus sombre, sans +perron ni jardin, un rez-de-chaussée d’apparence +décente, pas garçonnière du tout, puis je me mis +à flâner dans Paris, ou à voyager dans le monde, +soit en chemin de fer, soit en bateau. Quand je +revenais, je retrouvais de la poussière et j’en rapportais +moi-même que je secouais de mes sandales.</p> + +<p>Des aventures ? Peut-être ! Aucun enthousiasme. +Calme étrange. De trente-cinq à quarante ans, +je ne me souviens guère de ce que fut ma vie +d’amour. Je crois qu’une belle jeune fille voulut +m’épouser et qu’elle en fit une maladie de langueur +qui la conduisit, non pas au Carmel, mais +au théâtre où elle put exprimer toute la gamme +de la passion, n’ayant pas pu me la faire monter +ou descendre.</p> + +<p>Je voyais peu de gens, certains amateurs rencontrés +au hasard des réunions de cercle ou des +salles de ventes curieuses, je collectionnais, je +m’amusais avec eux à faire des vitrines artistiques : +ivoires japonais ou éventails anciens, miniatures +de la bonne époque, émaux de telle manufacture.</p> + +<p>Je vivais avec ma nonchalance habituelle, mes +rentes me suffisant ainsi qu’un unique domestique +sous le rapport du train de maison, un vieux +maniaque détestant les femmes parce qu’il avait +été, dans sa jeunesse, vitriolé par une maîtresse +jalouse.</p> + +<p>Ma vie frénétique semblait finir.</p> + +<p>Mais j’étais encore un homme séduisant et +j’aimais quelquefois à me l’entendre dire… pour +ne point l’oublier.</p> + +<p>Un point noir existait dans cette existence restreinte +quoique très libre, c’était l’impossibilité où +je me trouvais <i>de déloger l’antiquaire</i> !</p> + +<p>On a dû remarquer qu’à Paris, principalement +rive gauche, il y a au moins un antiquaire par +immeuble et je me suis toujours demandé qu’est-ce +que ces marchands-là peuvent bien vendre ? +Petite boutique ou grand magasin, ça regorge +d’objets artistiques ou non et il est parfaitement +démontré aux yeux de l’observateur attentif, dont +il est souvent parlé dans la copie à un sou la ligne +des journaux, que jamais ces marchands-là ne +vendent rien et n’achètent pas davantage.</p> + +<p>Le point noir de mon existence était une boutique +de ce genre installée à la porte même de mes +particulières entrées et faisant tache dans une +façade convenable, de style Louis XV, très pure, à +quatre belles fenêtres à petits carreaux un peu +ternis, possédant des frontons cintrés extrêmement +élégants. Quand j’avais signé un bail, j’avais +demandé si on pouvait loger ailleurs cet antiquaire +et tout son attirail qui me faisait loucher sur ma +façade personnelle.</p> + +<p>— Mais, me dit mon propriétaire scandalisé, ce +marchand a toujours été là. Il ne fait pas partie +de ma maison de rapport. Il est à cheval sur une +ancienne loge de concierge de la maison mitoyenne +et sur une ancienne remise de voiture de +la mienne. Vous comprenez, lui aussi a un bail !</p> + +<p>— Et si je lui offrais de le reprendre… pour, +par exemple, le jour où j’aurai une automobile à +mettre dans cette ancienne remise.</p> + +<p>Avec cette fureur singulière qui s’emparait de +moi dès qu’un désir me hantait, je fis proposer +toutes les transactions possibles et imaginables +pour <i>déloger l’antiquaire</i>. Je n’y réussis point.</p> + +<p>Trois ans passèrent sur cette fantaisie, qui +n’était peut-être que le plus sage des pressentiments, +et l’antiquaire demeura. Il renouvela son +bail, je renouvelai le mien. Je n’eus pas d’automobile, +parce que je trouve ridicule de se mettre +aux ordres d’un chauffeur de garage au lieu de +l’avoir aux siens, et chaque fois que je pénétrais +chez moi, j’entendais ma concierge, forte personne +pleine de dignité, raconter des choses de ce genre :</p> + +<p>— Voilà encore cette <i>antiquitaire</i> qui a flanqué +des ordures dans ma cour ! Tenez, monsieur Dormoy, +tant que ce bric-à-brac là nous restera pour +compte, la vie me sera <i>indigeste</i>.</p> + +<p>Vous connaissez cette brave femme, hélas ! Elle +fera certainement la seule gaîté des audiences…</p> + +<p>Un jour… oh ! ma plume tremble, ma main se +crispe sur elle pour écrire cela, <i>un jour</i>, y a-t-il +de cela un an ou plusieurs siècles ? Jour d’entre +les jours, petit matin d’octobre pluvieux, froid, où +la rue avait l’air d’un corridor fermé en haut par +une voûte peinte en gris, et tout était si fumeux, +si triste là-dessous, les passants, les voitures, +une guimbarde de maraîcher qui sonnait, sur +le pavé de bois, comme un corbillard vide ! Moi +mettant mes gants, boutonnant mon pardessus et +relevant mon col de fourrure pour aller déjeuner +je ne sais plus où, chez quelqu’un qui devait me +montrer des estampes. Enfin, je fus arrêté par +quelle funeste puissance devant la glace étroite, +rongée d’humidité, montant le long d’une des +parois de cette odieuse boutique ? Glace racoleuse +comme un éraillé visage de fille où je mis mes +yeux qui dévièrent et qui se prirent à une vision +de bibelot, un si minuscule bibelot : <i>une souris +d’ivoire</i> posée sur un petit socle de bronze ! Mon +Dieu ! Mon Dieu d’orgueil et de colère, où m’avez-vous +conduit quand j’en suis venu là ?</p> + +<p>J’examinai le bibelot charmant et extraordinaire +à cause du milieu vulgaire dans lequel +je le rencontrais. Cette souris était un minuscule +ivoire japonais représentant, en effet, ce +que les marchands des quais, vendeurs de +bêtes curieuses, appellent <i>souris japonaise</i>, une +souris blanche à collerette de poils roux, aux yeux +rouges ou roses, qui a pour particularité de tourner +sur elle-même des heures entières. Cette bestiole, +la plus menue des souris, a des mœurs +bizarres ; elle regarde très en l’air ou sur le côté, +avec la vivacité d’un animal fou et, au contraire, est +fort intelligente, douée de merveilleux instincts +raisonnables qui la protègent contre les chutes, la +préservent, durant sa valse ingénue, des mille +dangers qui menacent une souris aimant la danse, +faisant la ronde, en dehors du chat.</p> + +<p>Cette <i>souris japonaise</i> posée sur un socle de +bronze était d’un ivoire très pur, très uni, sans un +défaut de ton ou de <i>lame</i>, elle possédait sa collerette +rousse incrustée en or, striée de quelques +coups de burin imitant les poils, comme il sied à +un artiste japonais de les imiter à coups de ses +ongles pointus et elle dardait, tournant sa petite +tête à oreilles transparentes sur le côté, essayant +de voir, d’aguicher le monsieur, des yeux de rubis +d’un rouge sanglant, tout en ayant l’air de surveiller +la spire de sa queue.</p> + +<p>— Voici, pensai-je, une chose délicieuse qu’il +me faut m’offrir tout de suite.</p> + +<p>La souris trônait au milieu de vieux débris de +toutes sortes : armes toutes rouillées, statuettes +de tous les formats, morceaux d’étoffes de toutes +les provenances, vieilles pipes, vieux bijoux faux, +peignes espagnols dont la seule crasse était +authentique, boutons de corsage sans assortiment +possible, jusqu’à des chaussures de bal +complètement éculées. Comme elle devait s’ennuyer +là-dedans, la petite souris, ma souris ?</p> + +<p>J’hésitai un peu. Je ne connaissais l’<i>antiquitaire</i> +que par ma concierge, qui avait le tort de lui +crier des injures à propos de tout, peut-être pour +plaire au principal locataire de la maison qui avait +voulu le faire expulser de son coin sombre comme +on chasse une araignée, le jour du grand nettoyage. +Je n’y étais jamais entré dans cette boutique, +moi ! Mon instinct, qui est celui de la souris +japonaise vivante : tourner férocement dans un +cercle vicieux sans tomber, mais hélas, sans pouvoir +le briser, en sortir, me tirait en avant par la +fibre d’un désir puéril et pourtant je songeais que +j’avais pas mal d’ivoires de ce genre. J’avais une +galerie très encombrée… pour, un matin comme +celui-ci, revendre tout en bloc et repartir sur une +nouvelle piste, une collection autre à reconstituer. +Il faut bien s’amuser, n’est-ce pas ?</p> + +<p>C’est que j’aurais pu dire encore à Armand de +Sembleuse, à vingt ans de distance : <i>je m’ennuie !</i></p> + +<p>J’avais eu des femmes comme on a une écurie +de courses.</p> + +<p>Maintenant, on m’aurait montré trente souris +japonaises pareilles à celle-là, je les aurais voulues +toutes les trente !</p> + +<p>— Ça vaut une centaine de francs ici, me dis-je, +parce que le collectionneur se fixe toujours un +prix qu’il sait très bien qu’il dépassera mais il +aime à croire qu’il ne le dépassera pas. Oui ! +cent francs dans ma rue. Au boulevard, ça serait +mieux présenté et on en demanderait deux cents.</p> + +<p>J’entrai.</p> + +<p>Mon cher avocat, en écrivant ce mot, je tremble +de fièvre…</p> + +<p>… Elle était là, l’autre souris japonaise, celle +qui a tourné dans mon cerveau et m’a rendu fou !</p> + +<p>Il y avait là une petite fille de six ans qui épluchait +des… oui, qui épluchait des oignons et elle +pleurait, ses yeux étaient rouges ; elle était blanche +et blonde, avec une petite collerette de cheveux +lisses, un peu roux, des mèches qui lui tombaient +autour du cou et suivaient tous ses mouvements +comme des plumes suivent l’oiseau, +comme des poils suivent l’ondulation de la fourrure. +Je tenais le bouton de la porte, la vision se +détachait très nette sur le fond noir de cette boutique +pleine à ne laisser aucune autre place que +pour faire asseoir cette petite fille sur un petit +trépied de fonte, l’ancienne base d’une statuette de +jardin, sans doute. Elle épluchait des oignons et +jetait les boules blanches dans une assiette après +avoir pris les boules rousses dans un panier.</p> + +<p>Comme elle pleurait ! Hypnotisée sur ce phénomène +qu’elle ne comprenait pas du tout, la toute +petite femme mordait ses lèvres avec courage +pour se donner une naturelle raison de souffrir.</p> + +<p>Je pensai d’abord simplement ceci :</p> + +<p>— Pourquoi fait-on faire ce travail-là qui est, +je crois, du ressort des cuisinières, à cette petite +fille, puisque, proportion gardée, elle pleure bien +davantage que ne pleurerait une grande personne +dans ce métier ?</p> + +<p>Est-ce que je savais si les gens peuvent ne pas +avoir de cuisinière, moi qui avais eu des bonnes +pour me servir au lit et ramasser mon mouchoir ?</p> + +<p>Puis je pensai à m’en aller discrètement lorsque +la petite leva le nez, un petit nez fin de souris et +s’arrêta, figée dans la même pose que <i>l’autre</i>, les +deux petites pattes en avant, la tête un peu sur le +côté, ses beaux yeux rouges, qui étaient verts, au +fond, du troublant vert de la prunelle phosphorescente +de certains animaux, cherchant à voir et +ne voyant pas, si douloureusement pleins de +larmes cuisantes.</p> + +<p>— Que vous voulez, monsieur ?</p> + +<p>— Mademoiselle, je voudrais voir le marchand +ou la marchande pour connaître le prix de la souris +en ivoire qui est à l’étalage.</p> + +<p>Alors, tout de suite, la petite s’empressa, bien +contente de planter là ses cruels oignons. Elle +dit, de sa voix si bizarre de petit instrument fêlé :</p> + +<p>— Ma grand-mère est pas là, monsieur, mais +elle va revenir. Elle est allée pour le beurre. Elle +serait fâchée si vous restiez pas. Elle me gronderait. +(Et elle ajouta avec le plus profond sentiment +mondain.) Donnez-vous donc la peine de vous +asseoir.</p> + +<p>Je me mis à rire car c’était aussi impossible +que de découvrir un millimètre carré sans couche +de poussière dans cette odieuse boutique.</p> + +<p>— Mademoiselle, vous êtes bien aimable mais… +où ?</p> + +<p>La petite souris sourit.</p> + +<p>— Ah ! c’est pas bien propre… et pourtant je +balaie tout le temps. Ça revient. J’en fais sauver +d’un côté, ça retourne de l’autre. Faut pas vous +en aller. Tenez, là, il y a un fauteuil. C’est un +Louis XIII, monsieur, un vrai Louis XIII.</p> + +<p>Je pouffai. Toute la gaieté de mon ancienne +existence me remonta au cerveau. Ah ! rire encore +une fois comme cela et l’entendre rire, elle, +comme elle se mit à rire !</p> + +<p>Les larmes étaient enfin taries.</p> + +<p>Pendant que la gamine essayait de tirer une +vieille chasuble de prêtre et une jupe de drap jadis +bleu de ce <i>vrai</i> fauteuil pour me l’offrir, derrière +nous, un affreux visage de femme sortait de +l’ombre ; cela se formait lentement comme on +prétend que se forment les silhouettes d’apparitions +évoquées par les médiums en transes. +C’était celui d’une vieille dame osseuse, à angles +droits, la figure grise, craquelée, en céramique +cuite au four de l’enfer, le nez coupant, +le menton tranché comme un éclat de tesson plus +dur encore, et dans ce visage effrayant (que j’ai +vu, certaine nuit, plus effrayant encore !) deux +orbites qui contenaient de l’eau trouble avec, tout +au fond, un peu de boue.</p> + +<p>Elle portait une robe d’orléans, noire, qui luisait, +un fichu de laine verte, de plusieurs tons de +mousse ; une moisissure, pareille à celle des troncs +d’arbre pourris, faisant vivre encore quelques +impondérables champignons et, sur ces cheveux +gris, d’un égal gris moisi, des pampilles de jais +brillaient funèbrement.</p> + +<p>— Monsieur désire ? fit une voix spécialement +engageante, éveillant le souvenir de la proxénète +joint à celui du sergent du ville disant : « <i>Circulez.</i> »</p> + +<p>La petite souris disparut, subitement, dans un +trou. Moi, je fus saisi, pourquoi ne l’avouerais-je +point, de mon premier mouvement de haine à l’endroit +de cette femme. J’ai horreur du laid, du +pauvre et du vil quand il devient obséquieux, par-dessus +le marché. Alors, je songeai à <i>l’autre</i> souris, +je m’enquis de sa provenance.</p> + +<p>— Monsieur, c’est une pièce de collection. Du +beau et du rare. Je n’en suis pas embarrassée. Son +prix ? Vous comprenez, ça demande réflexion. Il +faut estimer ça. Moi, je ne suis qu’une pauvre +femme. Je ne vends rien à la va-comme-je-te-pousse. +Une supposition que l’on mettrait ça aux +enchères. Je l’ai depuis si peu de temps. Tiens ! +Tiens ! Je vous remets à présent. Vous êtes le +locataire du rez-de-chaussée, n’est-ce pas ? Le +bon monsieur qui voulait tant me faire expulser. +Comme ça se trouve ! On ne peut pas gagner sa +vie dans ce quartier, mais il faut bien demeurer +où c’est pas cher. Ma boutique vous embête parce +qu’elle est sale. Que voulez-vous, si le propriétaire +me la faisait repeindre en jaune, par exemple, ça +se verrait mieux. Ça ne tire pas l’œil, en marron. +Pour en revenir à ce rat-là, c’est… enfin, je crois +que vous pouvez m’en donner cinquante francs +parce que je connais mon monde. J’ai des amateurs +qui m’en donneront plus… Seulement +comme vous êtes de la maison…</p> + +<p>J’interrompis la conférence, d’un ton relativement +bienveillant.</p> + +<p>— Madame, un ivoire japonais cela vaut toujours +un certain prix. Voulez-vous me montrer +l’objet ?</p> + +<p>Il y eut de ma part une réelle indignation +quand j’eus entre les mains la jolie petite chose. +Elle était intacte et portait une collerette qui valait +les cinquante francs à elle toute seule. Malheureusement, +je ne suis pas de ceux qui peuvent +mésestimer leur caprice.</p> + +<p>— Madame, lui dis-je en souriant ironiquement, +je ne veux pas tout de même vous voler. Votre +bibelot vaut cent francs. Les voici.</p> + +<p>Et je posai cinq pièces d’or sur le fameux fauteuil +Louis XIII.</p> + +<p>Médusée, la vieille dame montra ses dents, +grises aussi, d’un beau gris vert et souffla, +presque étranglée :</p> + +<p>— Ça, monsieur, vous pouvez vous vanter +d’être un homme chic. Je vous remercie bien.</p> + +<p>Elle prit les pièces, les soupesa, les flaira, +puis les fourra dans un vieux sac de perles.</p> + +<p>Plus tard, oui, je sais ! Elle aurait prétendu +que je ne connaissais même pas la valeur de l’objet, +que ma folie commençait et que je ne calculais +plus. Or, je vous le jure. Je faisais seulement +acte de probité d’acheteur.</p> + +<p>L’<i>autre</i> montra timidement sa tête hors du trou.</p> + +<p>— Ah ! dis-je avant de sortir pour aller enfin +déjeuner, un conseil. Ne faites donc plus éplucher +des oignons à cette mignonne petite fille qui en +pleure toutes ses larmes. Quel supplice pour un +enfant ! Regardez ces pauvres yeux rougis.</p> + +<p>— Pensez-vous que, moi, je puisse les éplucher +sans pleurer aussi ? Cette vermine-là doit travailler +si elle veut vivre ici à tourner dans mes jambes. +Mon fils et ma bru sont morts tous les deux à +l’hôpital et ça m’a fichu ça, en cadeau, alors que +j’ai soixante-dix ans sonnés, monsieur, des douleurs +partout, des rhumatismes, un catarrhe…</p> + +<p>Mais j’étais déjà très loin, abandonnant <i>la souris +japonaise</i> dans la montre, parce que je ne rentrais +pas chez moi.</p> + +<p>Le lendemain, vers trois heures, mon domestique, +Bernard, vint me prévenir qu’une petite +fille : « haute comme ça » me demandait.</p> + +<p>Je fumais en parcourant les journaux, à plat +ventre dans mon divan bleu paon aux nombreux +coussins de toute la gamme des bleus, seul +meuble que j’avais eu la faiblesse de garder de +l’ancienne chambre de Don Juan.</p> + +<p>— Hein ? Quelle petite fille ? (Puis tout à coup +je me souvins). <i>La souris japonaise</i> qu’on vient +m’apporter ! Bernard, faites entrer, c’est la demoiselle +de magasin de l’antiquaire, dis-je en souriant.</p> + +<p>— Monsieur a fait emplette en bas ! Ça doit être +du propre.</p> + +<p>Il partit en bougonnant, car il était assez ronchon +et je les vis toutes les deux s’avancer, l’une +portant l’autre.</p> + +<p>Elle fit d’abord une révérence, puis, timidement, +posa l’objet, enveloppé d’un papier de soie, sur +une table, en levant fort les bras pour atteindre +à cette hauteur. Moi, je me trouvais à la sienne et +je dis :</p> + +<p>— Bonjour, mademoiselle, ne sachant pas comment +on parle aux enfants.</p> + +<p>Elle semblait toute confuse, prête à se sauver +si je bougeais d’une ligne.</p> + +<p>— Comme c’est grand ici, fit-elle en mettant +ses mains derrière son dos.</p> + +<p>Et elle demeura pensive.</p> + +<p>Elle avait un petit tablier blanc, une petite +queue de cheveux bien serrés, ligaturés d’une +faveur bleue, et des souliers trop longs pour elle, +qu’elle perdait tout le temps en traînant les pieds. +Elle paraissait très délicate, probablement malade, +avait une peau transparente, pâle de la pâleur de +ce papier de soie qui enveloppait <i>la souris japonaise</i>. +Ce n’était pas un beau bébé, une belle +petite fille, c’était une créature qui existait comme +ça, ne devant ni grandir ni mourir. Et une merveilleuse +intelligence animait ce visage aminci, +ces yeux vert de mer avec un peu d’or dans le +fond, du sable d’or. Son corps ? Je n’ai jamais su +s’il doublait réellement ses vêtements. Certaines +poupées sont faites ainsi, bourrées d’étoffe, mais +sans membres… tout était flou, mouvant et fuyant, +les jambes, les bras, les mains, <i>dont un petit +doigt manquait</i> ! Elle les cachait presque toujours +derrière elle.</p> + +<p>Je regardais ce curieux échantillon de la race +des arrière-boutiques et je pensais que cette +enfant-là devait savoir des vérités qui ne sont pas +dans les livres.</p> + +<p>— Mademoiselle, murmurai-je, intéressé par +son manège pour cacher ses mains, pourquoi +faites-vous le petit Bonaparte ?</p> + +<p>Elle ne comprenait bien entendu rien à ce que +je disais, mais elle baissa les yeux, fort intimidée.</p> + +<p>— Je ne vous ennuie pas, monsieur ?</p> + +<p>Elle était toujours d’une politesse adorable, +exagérée, sans rien de servile. Elle n’osait pas +pleurer par peur de faire du bruit… et ce que +cette créature avait dû souffrir pour en venir là, +devait être inimaginable.</p> + +<p>— Voulez vous goûter ? Votre grand’mère vous +attend peut-être ?</p> + +<p>— Non, je dois rester dans la cour avec Robin.</p> + +<p>— Qui ça, Robin ?</p> + +<p>— Le chat de la concierge (elle ajouta). C’est +un bon chat.</p> + +<p>Je me levai pour aller commander une tartine +de confiture quelconque.</p> + +<p>— Comme vous êtes grand, fit-elle en me voyant +quitter ma pose à sa hauteur. C’est pour ça qu’il +vous faut de grandes chambres. Vous ne seriez +pas bien chez nous.</p> + +<p>Quand elle vit arriver les tartines, des biscuits, +du lait, elle fut saisie, paralysée d’une émotion +qui lui mouilla les yeux. Mon domestique lui fit +une table avec un tabouret et un divan avec un +coussin. Nous étions graves. Moi je regardais ça, +sans trop d’impatience, peu à peu envahi d’une +singulière angoisse. Ni père ni mère. Une mauvaise +fée pour protectrice, qui la traitait de vermine +et l’écrasait de tout le poids de sa hideur en lui +faisant éplucher des oignons.</p> + +<p>Elle coupait son pain en menus morceaux, les +rangeait devant elle.</p> + +<p>— Pourquoi cette dînette ?</p> + +<p>— Pour que ça dure plus longtemps.</p> + +<p>— Tiens ! Vous avez perdu un de vos petits +doigts ?</p> + +<p>— C’est grand’mère en fermant la porte. Elle +l’a pas fait exprès.</p> + +<p>Quelque chose se crispe dans ma poitrine. Je me +recouche sur le divan, le menton dans les mains.</p> + +<p>— Elle a pleuré, votre grand’mère ? Elle a eu +un gros chagrin, dites ?</p> + +<p>— Non. Ça ne lui faisait pas mal comme à moi.</p> + +<p>Elle mange un peu, s’arrête. Ça ne passe pas ce +qu’elle mange, elle n’a pas faim.</p> + +<p>Puis, sa collation finie, elle met de l’ordre, +ramasse les miettes, soigneusement. Elle a l’air +d’un petit poulet qui picore encore d’un mouvement +machinal puis qui va se blottir n’importe où +pour mourir, parce qu’on a marché dessus.</p> + +<p>(Ah ! que ne l’ai-je éloignée tout de suite, férocement, +lâchement, mais raisonnablement.)</p> + +<p>— Je vais m’en aller, monsieur ?</p> + +<p>— Voulez-vous des images ? Ça vous amuserait-il +d’en voir de très belles ?</p> + +<p>— Oh ! oui.</p> + +<p>Je lui ouvre un livre : <i>La Peinture au +<span class="rm"><small>XVIII</small><sup>e</sup></span> siècle</i>.</p> + +<p>Elle contemple puis elle rit doucement :</p> + +<p>— Il y a une dame qui a mis un bateau sur sa +tête.</p> + +<p>Ensuite je lui fais les honneurs de cet appartement +si grand qui lui fait si peur dans ses fonds +noirs. Elle se promène dans la galerie qui donne +sur la cour et occupe trois pans de ses murs ; un +coin, où sont les vitrines, peut s’illuminer par des +plafonniers électriques. Je lui permets de jouer à +créer la lumière, comme Dieu qui l’a inventée +sans prévoir, justement parce qu’il était Dieu, +que cela éclairerait des crimes effroyables. Son +ravissement est tel, que je la laisse regarder les +éventails et les bibelots. Je vais chercher <i>la souris +japonaise</i> pour la placer en bonne compagnie, +mais quand je reviens je trouve <i>l’autre</i> affolée, +tremblant de tous ses membres devant un monstre +de bronze qui lui exhibe une cruelle rangée de +dents.</p> + +<p>Elle se jette sur moi, s’y cramponne, les yeux +agrandis d’horreur.</p> + +<p>— Il m’a mordue !</p> + +<p>Fichtre ! Elle a une puissance d’imagination +dangereuse ! Je lui explique, froidement, qu’il +ne faut pas croire… et j’aperçois une goutte de +sang sur la petite main pâle, celle qui est estropiée.</p> + +<p>— Mais, enfin, comment avez-vous <i>réussi</i> à vous +faire mordre par une chimère, mademoiselle ? Je +suis très mécontent.</p> + +<p>— J’ai fait comme ça (elle appuie sur la gueule +ouverte) pour grimper là-haut et toucher au feu. +(Elle appelle feu : le bouton électrique.)</p> + +<p>Je passe dans mon cabinet de toilette, je prends +une éponge que je trempe dans une essence quelconque. +(<i>Il la parfumait et lui donnait des colliers +de perles de grande valeur !</i>) J’aseptise la +petite plaie insignifiante. Je me sens au même +rang que la grand’mère ! J’ai dû poser un genou +sur un coussin, pour être encore une fois à sa +hauteur de poupée et je la contemple, attristé, +sous la lumière crue qui nous inonde. Elle a la +transparence de teint, l’orient de la nacre et surtout +un aspect souffrant de très petite bête, d’animal +dont on ne connaît pas l’espèce. Je sens bien +ce qu’il faudrait faire ! Il faudrait la consoler <i>à la +papa</i>, l’embrasser et lui dire de ces puériles +bêtises que tous les hommes ont en réserve pour +les enfants, lui offrir de ces bonbons adoucissants +qui ne sortent pas de la même poche que les +autres, les aphrodisiaques !… Seulement, j’ignore +tout de ce procédé, je ne peux mettre à sa disposition +de petite femme offensée par la chimère que +ma courtoisie, toute ma correction d’homme du +meilleur monde.</p> + +<p>— Pardonnez-moi, mademoiselle. Je n’aurais +pas dû vous laisser toute seule avec cette bête-là. +Enfin, vous n’êtes pas menteuse, et je vous en +félicite. Ça va mieux ?</p> + +<p>Je songe à ce petit doigt tranché par le battant +d’une porte où se cramponnait cette enfant, dans +quelle circonstance ? Je n’incline encore plus bas +et je baise la petite main en patte d’oiseau.</p> + +<p>Elle me sourit, me montrant ses dents à elle, +des crocs minuscules d’une chimère encore plus +décevante et elle dit, sans tendre la joue, ce que +je craignais :</p> + +<p>— Merci, monsieur. Je ne recommencerai pas.</p> + +<p>C’est le <i>je ne le ferai plus</i> de celles qui vous +ont tué !</p> + +<p>… Quand elle est partie, je me sens mal à mon +aise. L’air de mon appartement est irrespirable, +lourd, je porte toute cette maison sur les épaules. +Si on n’était pas en plein hiver, j’irais à la campagne, +dans ce pavillon de chasse qui m’appartient, +puisque ma mère me l’a légué et où j’ai été si +malade, jadis. Mais il est déjà trop tard. Je suis +pris au piège redoutable de l’atroce curiosité ! +Est-ce que je suis en présence de la fameuse +enfant martyre qui revient périodiquement dans la +<i>Gazette des Tribunaux</i> ? Alors, mon devoir est tout +tracé et je m’emballe. Je m’informe. Avec la +patience du policier sur une piste sérieuse, je +cherche à reconstituer la scène. Je passe toute +une semaine à faire parler des gens. Naturellement +tout est fantaisie, contradictions, ou inventions +pures. Ma concierge déclare qu’elle a vu, de +ses yeux vu, battre la petite fille, si fragile, avec +un tisonnier. Bernard prétend qu’il la rencontra +assise sur une marche, dans l’escalier, serrant le +chat de la loge contre elle pour se tenir chaud et +qu’elle est tombée un jour par la fenêtre de +l’arrière-boutique, presque nue, sur le pavé de la +cour, comme si quelqu’un l’y avait précipitée. Et +il ajoute, bonhomme :</p> + +<p>— Allez donc, monsieur, les enfants, c’est en +caoutchouc !</p> + +<p>Si c’était un petit garçon, il en aurait peut-être +pitié, mais une fille : c’est en caoutchouc, comme +Robin.</p> + +<p>Enfin, ce qui semble le plus probant et ce qui +rassure tout le monde, c’est qu’elle ne pleure +jamais. On ne l’entend pas. Elle a de la tenue. +Quant à la vieille dame, l’horrible mégère, elle +paie régulièrement son terme, rend des services +de brocanteuse et tire les cartes à l’occasion.</p> + +<p>— Elle a eu bien du mal à élever ce petit singe-là, +déclare une bonne du quatrième, une fille qui +louche et a des idées sur les messieurs seuls. (On +en a su quelque chose au long des interrogatoires). +Il faisait dans son lit, et crachait par la fenêtre, +cassait les vaisselles anciennes, déchirait des étoffes, +volait des sous dans le tiroir, enfin, toute +la lyre, quoi !</p> + +<p>Ce que cette fille ne dit pas, c’est que la petite, +l’ayant aperçue dans le jardin public d’à côté +causant avec un très vilain voyou, l’a déclaré à sa +grand-mère, tirant les cartes à cette bonne.</p> + +<p>— <i>Un brun</i>, à casquette plate, méfie-vous de +lui ! vous proposera un voyage et ne vous donnera +pas d’argent.</p> + +<p>Et la petite, qui écoute :</p> + +<p>— Oh ! grand-mère, je l’ai vu, moi, c’est celui +du square !</p> + +<p>Ces choses-là ne s’oublient jamais.</p> + +<p>Malheureusement, oui, je m’en accuse : Don +Juan est un homme d’amour et il n’est que ça !</p> + +<p>Je ne suis pas joueur. Je ne travaille pas. Je +n’ai pas de mission. Je ne fais pas la noce dans +le sens crapuleux du mot et je ne tiens pas à ma +tranquillité. Je fais encore du l’escrime pour conserver +la souplesse de mon poignet, mais rien, +dans les attributions ordinaires du bon bourgeois +de Paris, ne m’intéresse follement. Par contre, +quand je flâne et que je me joins à un attroupement +qui stagne autour d’un cheval abattu sous +le poids d’une trop lourde charge, c’est toujours +moi qui relève le cheval, rosse le charretier s’il en +est besoin, suis conduit au poste puis m’en tire +toujours avec une félicitation du commissaire du +genre de celle-ci :</p> + +<p>— Il est certain que si tout le monde avait votre +poigne…</p> + +<p>Je comprends très bien qu’on passe, allant à +ses affaires, et qu’on détourne les yeux parce +qu’on est pressé par la vie. Moi, j’ai le temps. Je +n’ai d’autre affaire en ce monde que ce qui me +plaît. Et quand il me plaît de dire : <i>je veux</i>, rien +ne m’empêche plus de m’arrêter pour distribuer +des coups. Autrefois j’usais beaucoup trop de la +voiture. Aujourd’hui, je vais à pied. On remarque +tant de choses en marchant, on remarque surtout +la veulerie du public…</p> + +<p>Je me décide à aller acheter n’importe quoi chez +la vieille dame :</p> + +<p>— Vous avez été bien bon pour elle, monsieur, +mais faut pas vous en enticher parce que c’est le +diable, cette vermine ! Faut vous dire que mon +fils a épousé une grue, une vraie grue pour dire +le mot, c’est de là que vient tout le mal. Ça sortait +d’on ne sait où. Mon fils, bien honnête, commis de +banque, pouvait choisir. Il a pris ça enceinte d’un +autre, oui. Ça, rien ne me l’ôtera de l’esprit, +d’ailleurs, les cartes l’ont déclaré, monsieur. Et +elle n’a pas plutôt ouvert son œil de petit chat +galeux qu’ils ont tourné du leur… tous les deux +à un mois de distance. Alors, faut qu’à mon âge, +moi que la tombe attend (!), je gagne le pain de +ce gosse-là. Malade aussi du mal de ses parents ? +Ça, j’en sais rien. Ils sont surtout morts de misère +et de paresse. Elle m’a donné un mal, à moi, que +je garderai tout ce qui me reste à vivre : le dégoût +des animaux de sa trempe. Jusqu’à quatre ans, +sauf le respect que je vous dois, ça ne faisait que +pisser partout, au lit, sur les meubles, et le +médecin, car j’en ai dépensé un pour elle et ce +sera bien le dernier, m’a expliqué que <i>c’était la +peur</i>. Oui, monsieur, elle avait peur… On ne m’a +jamais pu dire de quoi !</p> + +<p>Écœuré, horrifié, agacé, j’ai acheté une étoffe +d’orient qui vient de Lyon et dont je ne veux +même pas pour qu’on en essuie les meubles :</p> + +<p>— Bernard, jetez-moi ça aux ordures ?</p> + +<p>— Qu’est-ce que c’est, monsieur ?</p> + +<p>— C’est un <i>alibi</i>.</p> + +<p>(On me l’a assez reproché, ce mot-là !)</p> + +<p>La fenêtre de mon cabinet de toilette ou de ma +salle de bain est située sur la cour, juste en face de +leur fenêtre et d’une porte basse, arrondie en +porte de cave qui est celle de leur cuisine, de leur +chambre à coucher aussi, car il n’y a, là-dedans, +qu’une arrière-boutique servant à tous les usages +domestiques, sauf que l’usage d’un ou d’une +domestique y est complètement inconnu. La petite +fille doit faire son lit, un berceau ancien, en bois +brut patiné par les ans, et sans doute les mains +douces de toutes les mères qui l’ont balancé. Il +est très bas, placé entre un fourneau-potager et… +la boîte aux ordures. Élémentaire hygiène ! La +cuisine salle à manger chambre à coucher contient, +en outre, le lit de la grand’mère, un grand +lit terrible à édredon rouge. Quand elle est levée, +cette petite fille de six ans doit balayer et éplucher +les légumes, garder le magasin, puis, après le +déjeuner, elle peut s’amuser, c’est-à-dire aller +n’importe où, dans la cour principalement, qu’il +pleuve, qu’il neige ou qu’il fasse beau. <i>Zinette</i> (on +m’a dit son nom que je n’avais pas eu l’idée de +demander) ne rentre pas au magasin. Il est fermé +pour elle.</p> + +<p>— Vous comprenez, je reçois les clients et je +n’ai pas besoin de ça dans mes jambes. La conduire +à l’école ?… Je n’ai pas le temps. La concierge +n’en veut pas dans la grande entrée, sous la voûte +de la porte cochère, ni dans les escaliers.</p> + +<p>Alors… j’ai vu…</p> + +<p>Un jour de froid intense, j’ai vu, en soulevant +le rideau de mon cabinet de toilette, une petite +ombre collée au mur qui tenait serré contre elle +Robin le gros chat de la concierge, qui est une +chatte, en outre. La petite restait immobile comme +endormie et je suis revenu deux heures après… +elle y était encore, sur un petit banc, seulement +le chat l’avait lâchée et elle jouait avec un bout de +fourrure dont elle essayait de fabriquer un manchon +pour y fourrer ses pauvres pattes bleuies +d’oiseau mourant. J’ai entr’ouvert la fenêtre.</p> + +<p>— Zinette ? (Elle s’appelle Thérésine ou +Thérèse.)</p> + +<p>Elle a entendu, a regardé en l’air, de côté, puis +enfin elle a couru vers celui <i>qui peut faire la +lumière</i>, celui qui <i>mâche le feu</i>, celui qui <i>joue +avec des flammes de toutes les couleurs</i> (n’a-t-elle +pas raconté tout cela dans la torture de ses longs +interrogatoires ?) et, sans une hésitation, oui, +j’ai pris le pauvre petit morceau de femme par la +ceinture et je l’ai fait avaler par ma fenêtre.</p> + +<p>Quand elle s’est retrouvée dans ce salon qu’elle +croyait bien ne jamais revoir, comme un paradis +deviné en rêve, elle s’est mise à tourner sur elle-même, +pauvre petite souris japonaise, à tourner, +tourner, prise de folie, de vertige, à valser, à danser… +puis, essoufflée, elle a fait une jolie révérence +en me disant, selon les conseils obséquieux +de l’horrible vieille :</p> + +<p>— Bonjour, monsieur, comment allez-vous ? +Car elle est très polie.</p> + +<p>Son petit nez coulait, tout rose, et ses yeux, +roses aussi, pleuraient les larmes d’un rhume de +cerveau qui aurait pu tenir au lit un homme +comme moi.</p> + +<p>J’ai fait venir des gâteaux, une boisson chaude +au miel et comme c’était l’heure de mon Porto, +fatalement, naturellement, Bernard a dû apporter, +sur un plateau d’argent, le Porto en question, et +des biscuits. Quelle orgie à la tour !…</p> + +<p>Elle a une petite robe de flanelle grise, un petit +tablier, pas très propre, cette fois, car elle n’est pas +en visite et ses pieds, en chaussettes de soie rose +(d’où cette dépouille de grue peut-elle provenir, +sinon de l’étalage du bric-à-brac ?) sont dans des +galoches minuscules comme tout nus. Sur une +table turque, basse, à sa portée, à notre portée, +les friandises, la tisane pour elle, le vin pour moi +et Zinette en adoration devant le feu car, comme +tous les enfants, elle est éblouie par le mystère du +feu (elle voudrait tant y toucher !), me tourne le +dos, ne pense ni à boire, ni à manger. La cheminée +remplie de flammes est, pour elle, un théâtre où se +jouent toutes les comédies et tous les drames. +Elle a enlevé ses petites galoches pour ne pas +salir et elle tend ses pieds roses dont les doigts se +remuent, se détendent nerveusement.</p> + +<p>— Zinette, venez boire ou ça sera froid.</p> + +<p>Elle vient, pieds nus, elle glisse comme la souris. +Elle boit tout doucement, tousse un peu, +puis, mangeant un gâteau, elle me regarde fixement.</p> + +<p>— Je suis bien contente, monsieur. Quand que +je m’en irai ?</p> + +<p>Ah ! ce désir d’éterniser le moment et de gâcher +l’heure en lui assignant une agonie ! Je connais +tellement ça.</p> + +<p>— Quand vous voudrez, de façon à ne pas vous +faire gronder. Venez tous les jours, par le même +chemin, tant que durera le froid. Je vous ferai +signe.</p> + +<p>— Monsieur, pourquoi mangez-vous du feu ?</p> + +<p>— Je ne fume pas mon cigare par l’autre bout, +pourtant, petite sotte.</p> + +<p>— Ça ne fait rien, ça brûle en dedans ?</p> + +<p>— La fumée vous gêne ?</p> + +<p>Je sens qu’elle veut que je lâche ça. C’est toujours +le fameux mystère, celui qui la poursuit +d’une série d’interrogations qu’elle ne sait à qui +soumettre. Elle rit :</p> + +<p>— C’est vous que ça doit gêner. Pourquoi c’est +que vous le mangez le feu, dites ?</p> + +<p>— Pour… faire comme les autres. Tenez, vous +avez raison, je le jette. (Elle ne tardera pas, celle-là, +à me prouver que je suis stupide.)</p> + +<p>Elle le prend sur le cendrier, c’est tout à fait la +souris flairant le piège, elle met le doigt sur la +cendre, se brûle et appuie sur l’autre bout.</p> + +<p>— Vous voilà fixée, petite curieuse.</p> + +<p>— Monsieur ? Je voudrais…</p> + +<p>— Quoi ? Allons, un peu de courage… vous +voulez fumer ?</p> + +<p>— Je veux manger du feu parce que grand’mère +a dit que c’est pour ça que les hommes ne +s’enrhument pas.</p> + +<p>— Peut-être… mais c’est amer. Non ! Non ! Je +vous le défends.</p> + +<p>Ça y est. Elle en pleure de dégoût et me regarde +avec un mépris non dissimulé.</p> + +<p>— J’aime mieux être enrhumée. Je vous demande +bien pardon, monsieur.</p> + +<p>— Il n’y a pas de quoi, mademoiselle.</p> + +<p>Machinalement je reprends mon cigare à sa +menotte tremblante puis, d’un grand geste fou, je +l’envoie dans la cheminée. Je pense que j’ai eu +peur d’attraper son rhume. Je suis terriblement +agacé ! Maintenant, elle veut revoir le <i>monstre</i> qui +l’a mordue, il y a quinze jours et elle cherche à +s’orienter. Je l’amène là-bas, du côté de mes +vitrines. On joue encore à faire la lumière. Elle +ne s’en lasserait pas. Il y aurait tout de même +mieux pour amuser une petite fille qui n’est pas +de taille… à grimper sur des chimères aussi dangereuses. +Il est convenu avec moi-même que je +lui achèterai une poupée, des jouets simples, des +images naïves…</p> + +<p>— Monsieur, est-ce que c’est votre frère ?</p> + +<p>Elle passe devant mon portrait, de la Gandara, +qui fut peint il y a dix ans.</p> + +<p>— Oui, il me ressemble, n’est-ce pas ?</p> + +<p>— Non, il a l’air méchant.</p> + +<p>— Merci.</p> + +<p>Nous revenons au salon. Elle furète partout, +discrètement. J’ai l’horrible idée de savoir si la +bonne n’a pas menti, si elle peut voler. Au bout +d’un quart d’heure de petits trottinements elle me +revient avec un gant qu’elle a trouvé sous un +meuble car elle voit mieux ce qui est par terre +parce qu’elle en est plus près.</p> + +<p>— Voulez-vous me le donner ? Je l’ai trouvé +sous un fauteuil.</p> + +<p>— Mais oui, à quoi cela peut-il vous servir ?</p> + +<p>— Pour m’en faire un sac où je mettrai mes +affaires. (Et elle me confie simplement.) Grand’mère +me reprend tout ce qu’on me donne. Ça, +elle osera pas !</p> + +<p>Elle agit selon une logique admirablement +déduite, impitoyable. J’hésite à la questionner sur +cette grand’mère abominable, car ce serait ignoble. +Et pourtant…</p> + +<p>— On dit que votre grand’mère… tire les +cartes. Qu’est-ce que c’est que ce métier-là +mademoiselle Zinette ? Je suis curieux aussi, +moi.</p> + +<p>Elle s’illumine et saute sur le divan. Très gravement, +s’assied :</p> + +<p>— Oui, monsieur, elle prédit l’avenir et le passé, +elle dit tout ce qu’on ne sait pas. (Elle paraît très +fière, la pauvre petite.) Oui.</p> + +<p>— Comment fait-elle… pour le passé, au moins ?</p> + +<p>Elle prend sa pose de petite souris, la tête sur le +côté, les pattes en avant et elle compte sur ses +doigts, dont un manque :</p> + +<p>— Un, deux, trois, quatre : un joli brun vous +aime ; trois, quatre, cinq, six : un blond viendra +qui lui fera du mal ; cinq, six, sept, huit : une +femme brune, la dame <i>qui pique</i>, sera jalouse de +vous… et vous ferez de grands voyages.</p> + +<p>Pour le passé, elle me semble avoir deviné juste, +hélas !</p> + +<p>— Et puis ?</p> + +<p>— Et puis, c’est cinquante sous !</p> + +<p>J’éclate, je ris de toute une joie cynique impossible +à réprimer. C’est délicieux et tellement nature.</p> + +<p>— Alors, je vous les dois ? Les voulez-vous ? +Zinette vous êtes une somnambule extra-lucide +vraiment remarquable.</p> + +<p>Je cherche mon portefeuille. Elle est fort +troublée.</p> + +<p>Et tout à coup, elle me regarde avec une extase +au fond de ses yeux dorés par le feu :</p> + +<p>— Moi, je sais pas. C’est ma grand’mère qui +fait payer… Moi je vous le donne pour rien… +pour vous apprendre, quoi, puisque vous savez +pas non plus. C’est mon cadeau !</p> + +<p>Je saisis la petite poupée, je la mets sur mon +bras et, debout, je la contemple silencieusement.</p> + +<p>— Zinette, je vous adore… comme vous aimez +le feu ! Seulement, il ne faut pas jouer avec le feu, +voilà.</p> + +<p>Elle rit, d’un petit rire silencieux. Elle lève la +tête, heureuse de toucher le lustre de cristal coloré +par les flammes et elle murmure :</p> + +<p>— Je viendrai tous les jours qui fera froid, vous +avez promis et je jouerai… sans toucher au feu, +je vous promets de même. J’amènerai Robin.</p> + +<p>Elle n’oublie même pas le premier ami, le chat, +car, enfin, moi, je n’arrive que le second.</p> + +<p>… Elle est partie, en passant par la grande +porte. Je ne pouvais pas me résigner à la jeter, +toute chaude de ce bonheur neuf, dans cette cour +glaciale. Elle est partie et je fais mon examen de +conscience…</p> + +<p>Il est certain, mon cher avocat, que j’avais roulé +très rapidement sur la pente parce que, tout simplement, +j’avais eu peur. Je crois qu’Antoine a +aimé Cléopâtre pour la même raison ! On ne peut +aimer, d’un réel amour, sensuel ou chaste, que +ce qui vous domine absolument ; tout le reste est +littérature ou malpropreté. Or, la puissance d’un +amour d’essence divine, c’est-à-dire touchant à +l’absolu, se résume dans un effroi mortel. Si j’avais +joué avec cette petite fille normalement, paternellement, +si je l’avais tutoyée, embrassée, caressée, +comme, selon tous les usages moraux, on peut et +on doit le faire, j’aurais pu m’égarer un instant +ou me garer, par prudence, tout de suite, mais la +peur, la peur sacrée, me paralysa et c’est à cela, +à cette présence latente, quoique singulièrement +énervante, que je compris que j’étais perdu. Ce +que vos enquêtes judiciaires n’ont pas pu expliquer, +c’est mon cynisme et il demeure à découvrir +encore les résultats fâcheux de ce cynisme. C’est +précisément à cause de ce prétendu cynisme que +je suis innocent et, elle, encore moins coupable +que moi. Dès que j’ai compris où j’allais, j’ai pu +dire : <i>je veux</i> et je n’ai plus voulu qu’une chose : la +sauver de moi et de <i>l’autre</i>, l’ogresse en question. +Ne sachant pas du tout où j’en étais, j’ai pu la faire +entrer clandestinement par la fenêtre… et je l’ai +fait sortir par la porte quand j’ai enfin deviné la +nature du sentiment qui s’emparait de moi. La +pitié n’a pas inventé seule cet attachement irrésistible +d’un homme de quarante ans pour une petite +fille de six ans. Et il n’est pas nécessaire de me +démontrer paternel pour une partie de la si bizarre +affection <i>morbide</i>, comme vous dites, alors que +vous plaideriez coupable pour le reste. J’étais +devenu amoureux purement et naturellement de +Zinette, <i>de la souris japonaise</i>, et je vous jure que +ce n’est pas pour jouer à la poupée qu’on déshabille +que je la faisais venir chez moi, pas plus que +ce n’était pour lui inspirer on ne sait quelle sensualité +de mauvaise qualité. Mon seul désir fut de +réaliser mon amour dans toute l’étendue de sa +beauté parce que, cette fois, j’avais rencontré un +sentiment effroyable qui valait la peine d’être +éprouvé, non pas jusqu’à la peau, mais jusqu’au +cœur, jusqu’à en mourir ou à en tuer. J’ai choisi. +Et si jamais Zinette peut vivre, elle, jusqu’à l’autre +amour, l’amour ordinaire, je ne crains pas qu’elle +puisse me méconnaître par la comparaison et en +se souvenant de moi elle pourra dire à l’homme, +aux hommes qui lui apprendront ce que je sais et +que je ne lui ai point appris : « Celui-là seul, +m’aimait vraiment ! » La Zinette, ma <i>souris japonaise</i>, +obligée de tourner dans le cercle vicieux de +notre humanité et devenue le carnassier redoutable +qu’on appelle une femme pourra enfin s’écrier : +« Oui, celui-là seul aimait du grand, du divin +amour qui, pour épargner quelques larmes de +plus à l’enfant que j’étais, n’a pas hésité à les payer +de sa tête. »</p> + +<p>Vous pouvez même, mon cher avocat, renoncer +à plaider ma cause en en ayant enfin très approfondi +le mystère douloureux. Être acquitté me +semblerait moins beau, puisque cela laisserait la +place au doute… pour l’avenir.</p> + +<p>A partir de ce jour, ce fut la voie droite, sans +aucune erreur de direction ; je ne daignai même +pas me garantir des sourires équivoques, ni des +tentatives de chantage réitérées. Rien ne me détournait +de ma passion… <i>morbide</i>, si vous voulez ! Et +je peux même vous démontrer la folie platonique, +la manie de l’adoration dans toute son horreur +ou sa poésie. J’avais enlevé la souris d’ivoire de +mes vitrines pour la placer sur une petite console +de velours au-dessus de mon divan comme un +ex-voto, comme un fétiche, et, chose que personne +ne sait encore mais que vous pourrez constater, +je lui avais brisé l’un des petits doigts de sa +patte gauche, je veux dire un des ongles, pour +qu’elle fût plus proche de ma réelle idole !</p> + +<p>Comment se fait-il que l’objet aimé, jusque-là +pareil aux autres, puisse devenir tout à coup, du +jour au lendemain, l’idole unique, la créature ou +la création, dominant tout, faisant table rase de +tout ce qui fut avant elle ! Vous pensez que j’étais +devenu fou ? Mais l’amour sincère n’est pas autre +chose que la folie lucide, une extravagance instinctive +touchant le genre d’inexplicable sécurité qu’un +endormi par le somnambulisme éprouve sur le +bord d’un toit.</p> + +<p>Quand je revis Zinette, il y avait bien une poupée +dans le grand salon, des images et même un +superbe alphabet contenant des animaux détachables +qu’on pouvait interchanger durant la +leçon de lecture, mais il n’y avait plus d’homme +inquiet ni de témoin soucieux de son égoïsme. +Zinette fut reçue par un amoureux jaloux, passionné, +qui jouait sérieusement et ne risquait +plus les plaisanteries du goût de celle du cigare.</p> + +<p>— Zinette, dis-moi si tu m’aimes ?</p> + +<p>A ses pieds, je l’avais assise sur mon divan, +très haute sur des coussins, je le regardais entre +mes cils comme j’avais, jadis, regardé la marquise +de Vailly pour lui dire : <i>voulez-vous</i>.</p> + +<p>Seulement, je ne pensais même pas au sexe +possible de Zinette. Zinette ou <i>la souris japonaise</i> +derrière elle, c’était la même idole d’ivoire aux +yeux de rubis.</p> + +<p>Que comprit-elle ? Que put-elle percevoir de +ce battement de cœur profond qui montait de moi +comme le bruit de l’océan, la pulsation même de +tous les flots rouges des abîmes de l’humanité, je +n’en sais trop rien, mais elle me prit le front dans +ses petits bras minces et murmura, un peu tremblante :</p> + +<p>— Je suis bien contente, monmami.</p> + +<p>Et elle ne m’appela plus monsieur. Elle avait +embrouillé les deux mots pour toujours.</p> + +<p>On fit l’inventaire du gant dans lequel elle +avait apporté des trésors inestimables selon son +idée de récent propriétaire : un dé à coudre en +acier rouillé, trois grains d’encens tombés d’un +ancien encensoir et qu’on ferait brûler un jour +(pas tout de suite), un ruban rose, des bouts de +réglisse et une pièce de deux sous percée. On lui +avait repris un petit pantin disloqué pour le mettre +à la vente (il ne faut rien dilapider).</p> + +<p>La poupée lui parut trop belle, digne de rester +chez moi et quand elle vit qu’elle fermait les yeux +en la penchant, elle en eut une peur secrète qui +la fit s’en éloigner avec des gestes prudents et +ennuyés. Une chimère de bronze qui mord, une +poupée d’émail qui fait semblant de s’endormir ? +Histoires très louches.</p> + +<p>J’allai chercher, dans un coffret de mon bureau, +un fil de perles que j’avais acheté je ne sais plus +pour quelle femme et que je n’avais pas donné, +j’ignore pourquoi et je le laissai tomber dans le +gant, sac à malices universelles. Elle fit un bond.</p> + +<p>— C’est des vraies, monmami ?</p> + +<p>En petite-fille d’antiquaire qu’elle était, elle +savait bien qu’il en existait de fausses.</p> + +<p>Certaines femmes détestent les diamants, les +femmes de goût généralement ; d’autres ont la +crainte superstitieuse des opales ; d’autres ne +peuvent pas voir une émeraude, <i>la pierre froide</i>, +mais toutes aiment les perles instinctivement. +La perle est une chose vivante qui se frotte, pour +vivre, à la peau de celle qui la porte et qui meurt +quand on la détache de tout contact humain. +C’est pourquoi il y a un lien entre toutes les +nacres…</p> + +<p>La <i>souris japonaise</i> ne trouvait pas du tout que +cet humble collier, d’à peine cinq mille francs, fût +trop beau pour elle et il a fallu la niaiserie d’un +lapidaire faisant du zèle pour estimer ça une fortune ! +Outre le collier, la souris eut un lilliputien +kimono de soie noire brochée d’or et doublé de +jaune soufre, des mules à sa pointure en velours +bleu, puis, ayant assez décoiffé de femmes dans ma +vie pour savoir recoiffer une petite fille, je lui +arrangeai un casque couleur de chrysanthème +roux, avec sa petite queue de rat, qui la plongea +dans l’admiration au sujet de ma précieuse habileté. +Je vous entends d’ici, mon cher avocat, +murmurer : « Nous y voilà. On joue à la poupée +qu’on déshabille ? » Non. C’était seulement le +contraire, car pour transformer ainsi ma poupée, +moi, je ne lui enlevai point la tunique de Nessus +de sa pauvreté. Elle mettait ça sur le reste, gentiment, +face à la psyché, comme une actrice qui +garderait sa robe de ville sous le manteau éclatant +de son rôle. Ma poupée, je ne l’ai touchée nue +que pour la faire taire… lors de l’assassinat de son +bourreau, parce que, droite sur son lit, elle hurlait +à la mort, tel un petit chien fidèle qui défend +le maître méchant l’ayant jadis estropié et qu’il +me semblait nécessaire d’en finir… Et depuis… +avouez que c’eût été difficile…</p> + +<p>Zinette, un jour, m’arriva, une touffe de son +chrysanthème roux en moins parce que grand’mère +en la démêlant <i>avait perdu patience</i>. Le morceau +du cuir chevelu était parti avec la touffe. Absolument +comme le petit morceau de doigt.</p> + +<p>— C’est une honte de tolérer une pareille peste +dans une maison bourgeoise ! glapissait notre +concierge que vous savez féroce. Vous, monsieur +Dormoy, qui avez de belles relations, vous ne +pourrez donc jamais nous délivrer de ce choléra ?</p> + +<p>La <i>poupée japonaise</i> ne pleurait pas. Tant que +l’on ne lui interdirait pas l’entrée de mes appartements, +elle supporterait tout.</p> + +<p>— Si je pouvais seulement me cacher dans ton +lit, la nuit, me faisait-elle judicieusement remarquer, +elle ne me tourmenterait plus. J’ai peur, +peur, la nuit… j’ouvre les yeux aussi grands que +si j’allais mourir.</p> + +<p>— Hum ? murmurai-je, tu as des façons +d’arranger les choses sans consulter les gens qui +ne sont pas précisément…</p> + +<p>Je cherchais un mot très simple, qu’elle pût +comprendre simplement, mais la <i>souris japonaise</i> +s’emporta, furieuse, comme jamais je ne l’avais +vue encore s’emporter.</p> + +<p>— Monmami ne dis pas ! Monmami ne dis pas ! +(Elle hoquetait.) Je veux pas que tu dises ça !</p> + +<p>J’étais médusé par cette minuscule femme, +grandie tout à coup dans une liberté de favorite +qui a tous les droits. Je la regardais, sincèrement +anxieux de ce qui allait jaillir de cette petite +bouche tremblante de colère. Crispant malgré +moi mes mains fiévreuses dans les coussins de la +fameuse couche de Don Juan, je pensais même +à en envoyer un sur ce mince fantôme de mousmé +noir et or, histoire d’étouffer un autre mot qui +m’aurait abîmé ma chère idole enfantine.</p> + +<p>— Non, c’est pas vrai ce qu’elle a dit à tout le +monde. <i>Je suis une petite fille très propre.</i> Elle a +menti, elle a menti.</p> + +<p>Et toute rouge de sa confusion d’en avoir tant +avoué, elle vint se cacher la tête dans ma poitrine. +J’avais oublié complètement ce détail !</p> + +<p>Robin, le chat de la concierge, eut des petits +(parce que c’était une chatte), et on lui fit cadeau +d’un de ces animaux qui fut cause d’une bien plus +terrible aventure. Je la vis arriver, un matin, +comme j’allais sortir pour déjeuner au restaurant, +tenant relevés les deux pans de son petit tablier.</p> + +<p>— Monmami, fit-elle tout bas, est-ce que tu +veux me le garder… elle le cherche partout pour +le tuer. Il est déjà bien malade.</p> + +<p>Je rentrai vivement et on déballa le petit chat, +la queue cassée, une oreille arrachée, miaulant +pitoyablement. J’appelai Bernard en lui enjoignant +de soigner cet animal… <i>ou de l’achever pour qu’il +ne souffre pas plus avant</i>.</p> + +<p>On m’expliqua le drame. Grand’mère avait +déclaré qu’il lui salirait sa boutique et l’avait +poursuivi… à coups de tisonnier, naturellement.</p> + +<p>— Allons, décidai-je, il faut mettre un terme +à son amour pour la propreté.</p> + +<p>Et au lieu de gagner le restaurant où j’avais +rendez-vous, je fis ce que je brûlais de faire +depuis longtemps et qu’une dernière pudeur +mondaine m’interdisait : je demandai audience à +<i>l’antiquaire</i>.</p> + +<p>Je trouvai le monstre trônant au milieu des +dépouilles de toutes ses victimes et je saluai un +peu froidement.</p> + +<p>— Vous plairait-il, madame, de m’écouter ? Pas +ici, dans votre arrière-boutique.</p> + +<p>Elle me regardait avec une étonnante effronterie, +de ses yeux où semblaient s’extravaser deux +gouttes de boue.</p> + +<p>— Justement, ça se trouve bien, cher monsieur +Dormoy. Je voulais vous causer aussi. Mais, +n’est-ce pas, on n’est pas libre dans le commerce.</p> + +<p>On passa dans la salle à manger, chambre à +coucher, cuisine, et elle m’offrit un fauteuil de je +ne sais quelle époque dont je n’usai pas parce que +j’avais très peur de récolter des taches de graisse.</p> + +<p>— Monsieur, commença-t-elle, avec le formidable +aplomb de la tireuse de cartes qui a l’habitude +de sonder les reins de ses clients avant +d’exiger d’eux cinquante sous ou trois mille francs, +je vois, par métier, à travers les murs, c’est +donc pas la peine de faire des manières pour s’entendre +une bonne fois. Vous êtes un homme riche, +habitué à contenter vos caprices et vous pensez +que l’argent peut tout acheter, aussi bien une +boutique où vous voulez mettre une automobile +en dépouillant une vieille femme de son gagne-pain +qu’une pauvre enfant orpheline qui n’a plus +que sa grand’mère pour la défendre. Monsieur +Dormoy, <i>ma petite-fille m’a tout raconté</i>. C’est +pas encore si grave que ça mais ça peut le devenir, +surtout que cette mignonne n’est pas bien forte, +étant née de parents perclus de la poitrine. Alors, +voilà, il faut savoir ce que vous diriez à un +commissaire de police si je vous traînais devant +lui. Réfléchissez bien ; des histoires comme ça, +c’est l’honneur d’un homme quand ça se raconte +dans un quartier. On vous a vu la faire passer par +la fenêtre de votre cabinet de toilette, celle qui est +là, juste en face de ma chambre. Quand on fait +entrer les enfants par les fenêtres d’une maison +c’est rare s’ils en sortent sans dommage et même +qu’ils peuvent n’en plus sortir du tout ! Je crois +pourtant pas que vous puissiez être un <i>vampire</i>, +vous êtes trop bel homme pour ça sans vouloir +vous en faire compliment mais, un homme est un +homme, c’est-à-dire pas grand’chose de propre. +Alors j’ai de la méfiance. Zinette est dans une +maladie de langueur qui est pas ordinaire.</p> + +<p>Ce n’était pas le moment de s’écrier : « Le petit +chat est mort ! » avec l’accent de la Comédie-Française. +Tout bon escrimeur que j’étais, j’avais +oublié que la principale loi de la défense est la +promptitude de l’attaque. Je venais pour protéger +Zinette contre sa grand-mère et on me parlait, au +contraire, de la protéger contre moi… jusque chez +un commissaire de police ? Zinette avait tout +raconté… Quoi ? La poupée, les perles ?… Le +témoignage des enfants ? J’avais souvent entendu +pérorer mon père à ce sujet. Même les plus probants +s’entachaient de fantaisie. Une chimère de +bronze les avait mordus ? C’était vrai et c’était +faux, selon la place qu’occupait la dite chimère +dans la réalité de leur appréciation. Et puis, +Zinette chez sa grand’mère, sans son costume +d’idole japonaise, pouvait-elle être la même Zinette +que chez moi où je l’entourais des égards dus au +rêve somptueusement fou de mon amour ?</p> + +<p>Je tournais en cercles de plus en plus restreints +autour de cette salle à manger, cuisine, chambre à +coucher et je découvrais que, souvent, il y a l’influence +du milieu, le doute ou l’effroi que peut +nous inspirer le décor. Oh ! cette pièce où régnait +un désordre dont je n’avais jamais vu l’exemple, +probablement parce que je ne descendais jamais +dans les sous-sols de mon hôtel, jadis, ou que… +je faisais venir les bonnes, les jolies soubrettes +chez moi au lieu de monter chez elles ! Ce désordre +désespérant où tournait, éperdue et menacée du +tisonnier, ma <i>souris japonaise</i>, tellement petite +qu’elle ne s’y retrouvait point, la pauvre bestiole, +et qu’elle y salissait sa jolie robe de neige ! Là, un +instrument singulier en tôle avec des bouches +ouvertes comme une caricature de monstre, c’est-à-dire +le fourneau, des casseroles éparses, des torchons +qui étaient des vêtements à moins que les +vêtements fussent des torchons, des détritus, dans +une boîte, où l’on avait l’air de vouloir les conserver +pour en obtenir une pourriture plus compacte, +un petit lit d’enfant, si étroit, exhibant ses +draps troués, douteux d’où s’exhalait une odeur +surette, mon Dieu, pas trop désagréable, une +odeur de <i>souris</i>, un peu de musc mélangé à on ne +savait pas trop quoi d’humain, d’animal et de chatouillant +les narines à vous en donner envie +d’éternuer, puis ce formidable édredon rouge +trônant sur le lit de la grand’mère, barrant le jour +de la fenêtre donnant sur la cour et qui avait l’air +de vous crier : on ne passe pas, je suis la barricade, +molle mais épaisse, qu’on ne doit jamais +franchir, <i>je suis la famille</i> !</p> + +<p>Et par terre, c’était un carrelage immonde, +boueux, depuis plus de vingt ans, où toutes les +couches de cendres, de poussière, avaient fini par +former un terreau, oui, du fumier solide sur lequel +poussait ma fleur pâle condamnée à l’étiolement.</p> + +<p>— Monsieur, insinua encore la tireuse de +cartes, vous feriez bien de vous asseoir, vous +allez vous fatiguer à vous promener comme ça en +rond.</p> + +<p>J’avais, en effet, l’habitude de tourner, moi +aussi, mais jusqu’à ce matin-là j’avais pu tourner, +mal ou bien, largement, dans de vastes cirques, +chambres d’amour ou salons officiels, très +entourés de fleurs, de décolletages savants et de +mondanités élégantes vous dissimulant les pourritures +sociales. Maintenant je voyais se restreindre +le champ de ma prétendue liberté d’allures et se +serrer autour de mon front la certitude, en couronne +de fer, que je n’échapperais pas à mon +destin.</p> + +<p>Je m’arrêtai, je fis face au monstre et je dis, le +ton rauque :</p> + +<p>— Qu’est-ce que Zinette vous a raconté, +madame ?</p> + +<p>Cela seul me semblait important. Après, je lui +poserais l’autre question, la plus dangereuse de +toutes : « <i>Combien ?</i> »</p> + +<p>— Oh ! Monsieur Henry Dormoy, pas grand’chose, +les enfants sont si menteurs ! Mais elle +n’a pu me dire que ce que savais déjà et que vous +ne pouvez pas nier : c’est que ce n’est pas pour +enfiler des perles que vous la gardez chez vous +des après-midi pleines et que vous l’appelez <i>la +souris chinoise</i> !</p> + +<p>— <i>Japonaise</i>, madame, ne commettez pas cette +erreur très répandue chez les femmes, même du +meilleur monde, que la Chine ou le Japon sont +identiques, au moins sous le rapport du bibelot. +Et où voyez-vous le crime dans cette appellation !</p> + +<p>Je tenais ma canne à deux mains en essayant +de la plier un peu comme pour éprouver la résistance +et la souplesse d’un acier nouveau, en +escrime, et je songeais :</p> + +<p>— Pourvu, mon Dieu, que je ne lui flanque +pas une volée. Ça n’arrangerait certainement rien.</p> + +<p>— Je n’y verrais point d’inconvénient, moi, si +la petite n’en dépérissait pas de plus en plus. Elle +geint toute la nuit, se plaint du froid, se plaint +de la chaleur, ne mange pas et rêve, les yeux +grands ouverts, qu’une grosse bête noire, une bête +dont les dents très blanches ressemblent aux +vôtres, cher monsieur, veut la dévorer.</p> + +<p>Cette malheureuse phrase leva l’écluse de ma +rage et le torrent passa bouillonnant, submergeant +tout… Je ne me rappelle plus ce que je dis +parce que je ne le savais même pas et que je +parlais sans même voir <i>l’autre</i> monstre dont les +dents n’étaient vraiment pas blanches, elles, qui +me regardait ahuri, effaré, cherchant des yeux, +de ses yeux troubles, une issue pour se sauver +au cas où j’en viendrais à la menacer. Dans le +torrent, un peu trop capricieux de mon indignation, +elle put démêler, cependant, que je lui reprochais +des brutalités bien et dûment constatées par +moi et les honorables locataires de la maison, dite +<i>bourgeoise</i>, que nous habitions tous les deux.</p> + +<p>— … Vous avez fermé si fort une porte sur la +pauvre petite main cramponnée au chambranle +que vous l’avez coupée comme à la hache… et +vous n’avez pas pleuré toutes les larmes et le sang +de votre corps, madame ! Vous laissez cette +enfant dehors et parce qu’elle a voulu rentrer au +moment où cela ne vous convenait pas, vous +l’avez estropiée. Oh ! oui, vous ne l’avez pas fait +exprès ! C’est entendu.</p> + +<p>— Ah ! cria la mégère d’une voix s’étranglant, +si elle vous a raconté ça, elle a de la mémoire, la +gosse ! Elle avait tout juste quatre ans et on avait +beau l’envoyer jouer dans la rue, elle ne voulait +jamais y rester, la vermine.</p> + +<p>Un claquement sec. C’est ma canne qui casse. +J’ai préféré tout de même ça, pour mon honneur +d’homme, à la lever sur une femme de soixante-dix +ans. Mais c’est mon amour, l’intrépide amour, +qui vient de me conduire à la source même de la +vérité. J’y bois le poison jusqu’à m’en rendre +fou… et, oui, j’avoue, j’avoue que je veux protéger +l’enfant, que je paierai ce qu’il faudra pour +qu’on la mette en pension ou dans un endroit de +campagne clair et sain où elle pourra essayer de +vivre sans qu’on lui arrache les doigts ou les +cheveux.</p> + +<p>Je tremble sur mes jambes comme le cheval de +course qui vient de dépasser le poteau. J’ai en +effet dépassé toutes les bornes des convenances +sociales. Je jette les débris de ma canne sur +l’édredon rouge, cette mare de sang épais évoquant +la douceur de la vie de famille et j’ajoute, +les bras croisés, désormais très calme :</p> + +<p>— Combien ?</p> + +<p>Elle a compris et elle n’est pas tout de même +assez stupide pour ne pas préférer se compromettre +à… ne pas transiger. L’ennemie du peuple +c’est encore la fortune <i>acquise par des générations</i>, +c’est-à-dire la fortune qu’on sait employer à propos +parce qu’on y tient bien moins qu’à son caprice. +Cette femme-là doit avoir quelque part une +affreuse marmite, enduite de suie, puant intérieurement +le graillon, où elle entasse des billets +de banque dont elle ne se servira ni pour elle, ni +pour la petite fille exténuée de privations… et mes +billets de banque rejoindront les autres, sans profit +pour personne !</p> + +<p>Il est convenu que la <i>souris japonaise</i> partira +au printemps, bientôt, et que j’ai le droit de surveillance +d’ici là… car je ne veux pas qu’on lui +tende un piège quelconque pour me l’achever sournoisement.</p> + +<p>— Monsieur Henri Dormoy, voudriez-vous me +jurer une chose ?</p> + +<p>L’idée de faire un serment à cette femme-là me +donne un mouvement d’involontaire gaîté. Mon +cynisme me revient.</p> + +<p>— Tous les serments que vous voudrez, madame… +pourvu que vous ne m’accusiez pas d’un +autre genre de tentative de corruption, car, enfin, +vous avez des idées si singulières sur l’art de +trier les perles fines que je me méfie. Voici bien +longtemps que nous sommes en tête-à-tête et cette +maison, si prude, va encore faire des suppositions. +Que dois-je vous jurer ? De ne jamais remettre les +pieds ici ?</p> + +<p>— … De ne jamais révéler à personne que j’ai +accepté votre argent. Trois mille francs, c’est une +somme… Si ça se savait, monsieur Henri Dormoy, +le propriétaire <i>m’augmenterait encore mon +terme</i> et, grâce à vous, ce misérable-là m’augmente +tous les ans.</p> + +<p>Ce n’est pas la peur d’être déshonorée par une +histoire de chantage faite au protecteur de sa +petite-fille qui la tourmente… C’est la terreur +d’une augmentation de terme de la part du propriétaire.</p> + +<p>— Je vous jure, madame, que je ne dirai jamais +à personne ce qui vient de se passer entre nous… +à moins d’être obligé de parler à un juge en cas +de crime prémédité !</p> + +<p>C’est pourquoi, mon cher avocat, je viens +d’avouer le don de ces trois mille francs… seulement, +le crime que je pensais prémédité… à ce +moment-là, ce n’était pas le mien.</p> + +<p>Quand je rentrai chez moi, je n’avais pas déjeuné +encore et je demandai un bain tout de suite, +sans vouloir manger le moindre morceau. Il me +semblait que je sortais d’un égout.</p> + +<p>— Bernard, videz un litre de verveine dans cette +eau ! Je viens de chez notre voisine, l’<i>antiquaire</i>, et +je ne suis pas certain d’en revenir propre. Il y a +sûrement des poux là-dedans.</p> + +<p>— Bien, monsieur. Ça ne m’étonnerait pas pour +les poux, alors, monsieur ferait peut-être sagement +de ne pas recevoir aussi souvent la petite-fille +de cette femme-là. Y aurait rien d’étonnant à +ce qu’elle en apporte, de son côté.</p> + +<p>— Bernard, où voulez-vous qu’elle se chauffe, +cette petite, puisque personne n’a le courage de +s’en occuper…</p> + +<p>— Monsieur n’a jamais eu d’enfant et ne connaît +pas cette vermine-là. C’est… en caoutchouc, +voilà mon opinion.</p> + +<p>Bernard n’en démordra pas, puis, il m’apprend +que le « <i>petit chat est mort</i> » (sans accent de la +<i>Comédie Française</i>), il avait été trop maltraité et +« il faisait dans tous les coins de la cuisine, monsieur ». +Ne serait-ce pas plutôt pour cela qu’on +l’aurait achevé ? Je deviens très pessimiste. La +loyauté des gens de maison est tellement subordonnée +à leurs commodités personnelles. Bernard +ajoute, avec un sourire qui m’exaspère tout à fait :</p> + +<p>— Ce petit de Robin, monsieur, on aurait pu +le nommer <i>Robinet</i>, s’il avait vécu. Ça lui allait +comme un gant.</p> + +<p>Et il s’en va, très heureux de son mot.</p> + +<p>Moi, je me sens très malheureux. Étendu sur le +sofa de Don Juan, je subis la dépression qui suit +toujours les grandes dépenses nerveuses. Ce que +mon orgueil a souffert dans la cuisine de cette +vieille femme, entremetteuse, vendeuse de chair +humaine et tireuse de cartes transparentes, est +inouï. Je me vois sombrer dans un océan de +boue. C’est la goutte de liquide empoisonné qui +est au fond de ses yeux qui déborde et submerge +ma vie. Alors, j’en suis arrivé là, moi, le monsieur +correct ? J’ai failli rosser à coups de canne une +dame âgée, dont l’âge seul, il est vrai, demeure +respectable, mais dont je ne devrais même pas +connaître l’existence. Comme j’avais raison de +vouloir la faire expulser de cette maison bourgeoise ! +Et encore ? Pourquoi n’aurait-elle pas le +droit d’y vivre, tout en déshonorant un fronton +de style Louis XV ? Est-ce qu’elle est beaucoup +plus gênante, au point de vue social, que mon +père, le magistrat intègre qui a déshonoré une +prétendue jeune fille et me l’a fait épouser ? La +morale…</p> + +<p>— Ah ! la morale, il n’y en a pas… ou c’est +seulement ce qui est beau, ce qui est propre et si +je me domine moi-même jusqu’à la hauteur de +l’impossible, j’ai raison.</p> + +<p>J’ai crié ça presque tout haut et voici qu’une +petite main, une patte de souris, se glisse dans +mes cheveux, me communique un frisson étrange +qui est à la fois de la joie et de l’horreur.</p> + +<p>Elle est entrée, la <i>souris japonaise</i>, et elle a +glissé, en tournant, dans les chambres jusqu’à +moi. Elle est là. S’imaginant que je dormais, elle +n’a fait aucun bruit. Elle s’est mise à jouer silencieusement +toute seule. Elle s’est habillée, a +drapé son minuscule kimono noir et or qu’elle va +chercher dans un coffre qui s’ouvre à sa taille car +elle ne pourrait atteindre aucune armoire et ne +peut pas tourner une clé avec ses mains frêles, ni +tirer un tiroir. Elle a fouillé dans le sac de peau +de suède qui est mon gant, a pris son fil de perles +et l’a attaché à son cou, puis elle a fait elle-même +le chrysanthème roux avec ses cheveux, parce +qu’elle a une science mystérieuse, déjà, des pratiques +de l’éternel féminin. Elle est la plus extraordinaire +miniature d’une princesse de féerie. Je +la regarde ahuri, presque craintif :</p> + +<p>— D’où sors-tu ?</p> + +<p>Elle répond, de son timbre grêle, un peu fêlé, +un petit grelot d’argent qui aurait une secrète +<i>paille</i>.</p> + +<p>— J’ai trouvé la fenêtre du cabinet ouverte. +M. Bernard, qui vidait votre bain, ne m’a pas vue, +j’ai grimpé, j’ai attendu un peu derrière un paravent… +et j’ai couru bien vite… bien vite… vous +faisiez dodo. Bonjour, monsieur, comment allez-vous ? +Je vous dérange pas ?</p> + +<p>Elle se recule jusqu’à la psyché où elle baigne, +elle, sa précoce coquetterie d’ingénue dans un +immense miroir, immense pour elle et infini, +comme la mer. Un peu loin de moi, dans cette +pénombre de mon salon qui est sombre à cause +d’étoffes lourdes encadrant les grandes croisées +Louis XV aux carreaux ternis datant certainement +du siècle dernier, il n’y a plus que cette +vision illuminée mystérieusement par le reflet de +la psyché qui suit tous ses gestes comme un +rayon de projecteur accusant la silhouette d’une +danseuse. Où donc ai-je vu cela, déjà, ce rôle de +petite fée, en costume noir et or, jaune et noir… +Mon Dieu ! La danseuse que sa propre mère m’a +vendue… la danseuse vierge !… Je me cache le +visage dans mes bras et je m’enfonce dans les +coussins qui embaument de tous les parfums dont +ils furent saturés, tachés, salis, souillés. Ah ! cela +ne finira donc jamais cette torture du désir imposée +à l’homme, comme une obligation, un contrat +passé avec l’autre entremetteur, celui qu’on +appelle Dieu, au nom de la reproduction ?</p> + +<p>— Monmami, si tu es beaucoup fâché contre moi +je vais m’en aller, soupire la petite voix au timbre +d’argent. J’ai désobéi en passant par la fenêtre… +mais… je voulais tant revoir le petit de Robin. Il +est guéri ? dis-moi… Je m’en irai après.</p> + +<p>D’une voix sourde, je réponds :</p> + +<p>— Non, il est mort. C’est-à-dire, oui, il est +guéri : guérir c’est mourir.</p> + +<p>— Ah ! c’est donc ça que tu as du chagrin, +Monmami ?</p> + +<p>L’adorable ingénuité de la phrase me rappelle +enfin à la réalité si pure de ma <i>souris japonaise</i>. +En effet, elle m’avait confié un dépôt, une petite +chose vivante mais estropiée comme elle et cette +petite bête innocente est morte, achevée, sur un +ordre de moi, donné sans réflexion.</p> + +<p>Je me lève et je m’étire longuement comme si +je sortais d’un sommeil ayant duré des années.</p> + +<p>— Petite souris, tu as raison. J’ai beaucoup de +chagrin. Je crois qu’il n’a pas trop souffert. Il a +dû souffrir certainement moins que moi en ce +moment. Ne t’en vas pas puisque tu es venue. A +quoi veux-tu jouer ?</p> + +<p>— Je ne joue pas. (Elle se regarde de côté dans +son peignoir japonais où domine le noir malgré +les fleurs d’or). On ne joue pas quand on est triste.</p> + +<p>— Tu ne vas pas exiger que je mette un crêpe à +mon bras, dis ?</p> + +<p>— Non, toi tu es trop grand.</p> + +<p>C’est laconique et d’une puissance de raisonnement +qui ressemble à l’inflexibilité même du fatalisme +oriental.</p> + +<p>Ébloui je regarde, de haut, ce jouet bizarre, +cette singulière effigie de femme, ce diminutif de +tous nos espoirs, cette réduction de toutes nos +misères et j’ai envie de lui expliquer des choses +qu’elle comprendrait peut-être fort bien toute seule.</p> + +<p>Je recommence à tourner. J’aime à aller comme +cela de long en large dans ma cage. Mais ma cage +est grande, construite encore sur mesure. Plus +tard elle se rétrécira. Ce ne sera plus que celle +de la ménagerie où l’on classe les fauves sous +une étiquette ou un numéro. J’ai presque envie de +lui dire :</p> + +<p>— Petite, je viens de te payer trois mille francs +et ce n’est pas cher ! Avec les cent premiers francs +de la souris <i>d’ivoire</i>, ça fait : trois mille cent, plus +le fil de perles, les kimonos, les mules ! Ce à quoi il +convient d’ajouter mon honneur de vieux garçon ! +Alors, si tu ne tiens pas plus que ça, et je m’en +doute, à la société de ton estimable grand’mère, +nous pourrions nous sauver… si je n’ai pas pu +sauver le chat ! Allons-nous-en tous les deux : Ce +sera bien le diable si nous n’arrivons pas à dépister +la loi et ses prophètes ! Plus tard, je t’épouserai. +Quand tu auras quinze ans, j’en aurai…</p> + +<p>J’entends la voix lointaine, celle qui n’a pas le +timbre d’argent, murmurer à mon oreille : « L’abus +de confiance ? L’amour, le grand amour, ne prend +ni n’achète. Il se donne jusqu’au sacrifice ». C’est +vraiment abominable, une excellente éducation ! +Ça vous colle à la peau comme une de ces maladies +d’enfance dont on ne réchappe qu’à la condition +d’y laisser un lobe de sa cervelle. Il est de +plus en plus certain qu’Armand de Sembleuse a +agi comme un imbécile ! « Que signifie l’esprit de +l’homme devant la divinité de la lettre ? Les mortels +n’ont que l’amour, plus fort que la mort, au-dessus +d’eux. C’est à eux d’y atteindre au lieu de +l’abaisser. Les tentations auxquelles on ne cède +pas sont des bonds de plus en plus hauts vers +l’infini. »</p> + +<p>Je tourne. Elle me regarde assise, à ma place, +sur le sofa de Don Juan et elle penche la tête en +mordillant son collier.</p> + +<p>— Laisse-donc ça ! Tu vas rompre le fil et en +avaler, espèce de petite Cléopâtre ! Tu es insupportable ! +Tu veux manger du feu, des perles fines… +tu rendrais fou n’importe qui ! Tu n’es pas une +petite fille ordinaire, toi ! Je te soupçonne d’être +capable de faire flamber une maison pour t’amuser.</p> + +<p>— Grand’mère dit ça, réplique-t-elle en frottant +ses mules de velours bleu l’une contre l’autre +avec un secret dépit et des gestes de mouche en +colère, mais, moi je dis… je dis… que si on me +forçait pas à allumer le fourneau quand j’y vois pas, +le matin, pour son déjeuner qu’elle veut prendre +dans son lit, bien tranquille sous son édredon +rouge… les braises ne s’envoleraient pas quand +je souffle dessus… je dis… je dis (elle suffoque) +je dis que tu es aussi méchant qu’elle et que je +reviendrai pas !</p> + +<p>Une explosion de larmes détend enfin l’effrayante +situation et le grand fauve est vaincu +par la petite souris qui, pour la première fois, +victime de son injuste égoïsme, a osé se plaindre. +Elle, une petite fille ordinaire ? Ah ! vraiment, +non. Elle n’a qu’à lever la main, sa main estropiée, +pour faire crouler les cieux.</p> + +<p>— Ma petite souris japonaise, il faut me pardonner ! +Ne pleure plus. Pourquoi n’as-tu pas +parlé aux gens, pourquoi n’as-tu pas pleuré plus +haut, pourquoi es-tu comme un enfant qui dort +toujours ? C’est maintenant que tu veux qu’on +t’écoute ? Ah ! Tu choisis bien ton heure ? Moi, j’ai +tout deviné, oui, mais les autres ? (Je rampe à +genoux jusqu’à elle et je prends les petits pieds de +velours bleu qui sont un peu moins grands, je +crois, que ceux de la belle poupée aux yeux +mobiles, je les embrasse mais elle les rentre, +brusquement, sous son kimono en m’abandonnant +les mules. Elle est très fâchée). Voyons ? Tu ne +vas pas continuer à t’enlaidir comme ça ! Tu me +tords le cœur ! Je ne distingue plus le vrai du +faux depuis que je te connais ? Pourquoi me +racontes-tu ces choses affreuses à présent… à +présent ! Je ne te questionne pas parce que… +c’est très vilain de rapporter contre sa grand’mère ! +(Et j’ajoute, sans même m’apercevoir de +ce que je lui dis, car je parle devant elle comme +si je pensais, puisqu’elle, n’est-ce pas, c’est l’idole +inhumaine). Enfin, est-ce que tu veux me la faire +tuer ? Ce n’est pas l’envie qui m’en manque…</p> + +<p>Mon cher avocat, cette petite fille de six ans que +vous avez tous torturée de mille façons dans vos +savantes confrontations ne vous a jamais dit, hein ? +que je lui avais, en quelque sorte, demandé la permission +de commettre un crime ! Oh ! elle est très +forte ! Elle a eu, elle, la prescience d’une complicité +amoureuse et touche à l’absolu, comme au +feu… sans se brûler ! Ou… elle a le don d’enfance, +le don d’oubli.</p> + +<p>— Monmami, c’est assez du chat.</p> + +<p>Il est diabolique son regard malicieusement +résigné quand elle laisse tomber ces mots qui la +vengent, car elle a bien entendu que je disais de +l’achever pour qu’il ne souffre pas trop. Je ne crois +pas que jamais femme puisse atteindre à un mépris +plus évident de la dignité masculine. Si je pouvais +tout de même lui échapper ?</p> + +<p>— Petite souris, c’est très bien ce que vous +venez de me dire. Seulement, moi, ça me fait mal, +vous oubliez que vous êtes toute petite, qu’on peut +aussi vous tuer sans même le faire exprès et que +(je serre un peu les dents)…</p> + +<p>— Comme le chat ! Elle éclate de rire, d’un rire +aigu, d’un rire dont la proportion n’est pas en +rapport avec sa menue personne. Elle joue, malgré +son deuil, et elle joue à répéter <i>le mot</i>, avec l’entêtement +désespérant de l’enfance.</p> + +<p>Que faire ? Si je poursuis cette enquête sur +son nouvel état d’âme je vais me déchirer le cœur +sans en obtenir autre chose que des refrains. Le +mieux est encore d’appuyer sur le timbre pour +demander des confitures !</p> + +<p>— Monmami, raconte-moi une belle histoire… +en mangeant du feu pour pas t’enrhumer ?</p> + +<p>Elle a fini de goûter, elle s’essuie les lèvres +après la manche de son kimono et comme elle ne +veut pas s’amuser, <i>puisqu’on est en deuil</i>, elle +vient se blottir près de moi, arrangeant les plis +de sa robe avec une coquetterie qui prouve qu’elle +tient à bien dissimuler ses <i>dessous</i>, la pauvreté de +<i>l’autre</i> robe. Elle a fait beaucoup de chemin dans +l’art de plaire et c’est très inquiétant. A la petite +endormie d’il y a six mois succède une créature +sauvage qui commence à ne plus se satisfaire de +sa douloureuse résignation. Qu’arrivera-t-il si elle +est privée tout à coup de l’heure de luxe que j’ai +eu l’imprudence de lui offrir ? Et si elle est obligée +de replisser à la prison enfumée de là-bas, j’ai +donc payé, aujourd’hui, le droit de lui obscurcir +toute sa vie d’enfant par la ténébreuse paissance +de la comparaison ?</p> + +<p>— Quelle histoire, ma princesse Souris ? Il +m’en faudrait savoir au moins une digne de vous +amuser !</p> + +<p>Je ne me vois pas bien, en effet, dans ce rôle, +étant donné les histoires que je peux conter.</p> + +<p>— Tu sais lire, pourtant, toi ! soupire-t-elle.</p> + +<p>— Oui, je crois, mais, dans mes livres les +histoires ne sont pas du tout… à ta taille.</p> + +<p>— Alors, dis-moi comment c’est… (elle hésite) +un vrai jardin ?</p> + +<p>Je trouve atroce que ce petit être souffrant et +martyrisé de toutes les façons ne puisse même pas +s’imaginer la nature autrement que par la vision +du square d’à côté.</p> + +<p>— Eh bien !… Voilà… c’est un grand parc où +il y a des arbres !…</p> + +<p>Ce début ne l’enthousiasme guère. Il est clair +qu’elle continue à avoir envie de pleurer. D’autre +part il y a la possibilité de son sommeil, si je +l’ennuie. Cette aventure n’est pas beaucoup à +craindre, car la pauvre Zinette n’a pas eu l’habitude +des longs repos que l’on permet aux petits +enfants riches. Passé l’âge de quatre ans, elle s’est +levée le matin comme une personne naturelle et +a traîné son existence chétive tout le long du jour, +ayant, justement, la fièvre du sommeil qui ne vient +pas. C’est à cet état qu’il faut attribuer sa petite +imagination d’hallucinée, en même temps que ses +phrases courtes d’oracle.</p> + +<p>— Souris, donnez-moi la main pour ne pas +avoir peur et nous allons nous promener dans ce +parc, le seul vrai jardin que je connaisse bien, +car, moi non plus, je ne connais pas la campagne, +celle qu’on ne cultive pas pour le plaisir des yeux. +Regardez, ma Souris, c’est le printemps, un décor +de printemps ! Les grappes jaunes des cytises +qui retombent en cascade sur les grappes mauves +des lilas font des bijoux d’or sur la soie d’une +écharpe. Elles se ressemblent un peu, ces fleurs-là, +et se font valoir l’une l’autre par leur nuance. +Voyez-vous, dans l’herbe, ces violettes, ce grand +tapis parfumé ?… Vous avez déjà vu des violettes +en petits bouquets ronds ? Là, chacune a sa petite +vie à elle et se tourne comme elle veut, en révérence +vers le soleil. Oh ! pas besoin d’ombrelle, +chacune a la sienne en satin vert. Vous m’écoutez, +Souris ?</p> + +<p>La petite se serre dans mon bras gauche et +j’envoie la fumée de ma cigarette du côté droit en +la sentant trembler chaque fois que la lueur du +feu approche de mes lèvres.</p> + +<p>— Monmami, je n’ai pas peur du tout.</p> + +<p>— Allons tant mieux ! Là-bas, dans le fond, où +le jardin finit, il y a un bois de sapin. Tu sais +bien… l’arbre de Noël !</p> + +<p>— J’en ai jamais vu.</p> + +<p>— Enfin… c’est tout droit, avec des branches +illuminées… non, des feuillages durs, pointus, +très noirs et le vent qui passe là dedans, ça leur +peigne les cheveux en faisant une plainte douce…</p> + +<p>— C’est comme ta Souris… quand on les lui +arrache.</p> + +<p>— Précisément. Et puis voici que toutes les +bêtes de la création, c’est-à-dire de ton alphabet, +passent à leur tour… aux dents du peigne ! Tant +qu’il n’y avait que des fleurs, ce n’était pas grave, +des fleurs d’or sur un fond noir de sapins en deuil +ou de violettes, mais voici le lion, le tigre, l’ours, +la panthère, le singe, jusqu’au très vilain serpent. +(Souris trépigne de joie et s’écrie : <i>Et le chat ! +Le chat !</i>) Certainement, le chat aussi, et le chien +aussi qui représente la fidélité, toutes les bêtes +féroces, quoi ! (Je divague absolument et non seulement +je la vois s’intéresser, mais elle regarde au +bout du salon, dans une draperie vert-mousse +imitant le bois de sapins à ses yeux complaisants). +Alors, Souris, toutes ces bêtes s’avancent, elles +sont féroces, je crois t’avoir prévenue et elles +veulent te dévorer…</p> + +<p>Souris tire la langue.</p> + +<p>— Zut !</p> + +<p>— Ah ! non ! Il ne faut pas dire : zut, d’abord +parce que ce n’est pas convenable et ensuite parce +qu’on ignore toujours ce qui peut arriver au fond +d’un bois.</p> + +<p>— Puisqu’on se promène tous les deux.</p> + +<p>— Oui, mais, si je ne peux pas te défendre ?</p> + +<p>Elle rit tendrement.</p> + +<p>— Ce serait pas bien sûr puisque tu es le plus +grand.</p> + +<p>— Soit, alors, Souris, vous êtes une « <i>infante +en robe de parade</i> » ou une toute petite souris +d’ivoire à collerette de vermeil et, successivement +tous ces animaux, gentils et changés en princes +charmants viennent vous baiser La main. L’histoire +est finie. (Quelle morale, mon Dieu !)</p> + +<p>Transportée, Souris saute à pieds joints dans les +coussins bleu-paon et subitement, elle si réservée, +si timide, elle qui n’a jamais pensé à ça et, surtout, +<i>elle à qui je ne l’ai jamais demandé</i>, jette +ses petits bras de porcelaine transparente autour +de mon cou et m’embrasse dans l’oreille, follement, +à m’en faire crier. J’ai eu la sensation +exacte du tocsin annonçant la guerre ou l’incendie +par la vibration de cette caresse au fond de +mon cerveau…</p> + +<p>… Maintenant, c’est complet ! Cette femme a +parlé ou va parler à cette enfant, j’en ai l’intuition +affreuse. Souris n’est plus la même. L’autre +jour quand je l’ai mise à la porte un peu sévèrement +en lui déclarant qu’on n’embrassait jamais +un monsieur sans sa permission… au moins dans +le monde, elle a très bien pris la réprimande et +comme je n’ai pas insisté, elle est partie contente +en emportant son alphabet pour étudier le nom +des bêtes. Elle est revenue, aujourd’hui, les yeux +remplis de fièvre, son petit nez pincé et sa bouche +à peine rose. Elle a pleuré et ne veut pas dire +pourquoi. Je ne peux lui tirer qu’une accusation +vague contre sa grand’mère qui la tourmente. +Mon Dieu, quel genre de supplice va-t-il encore +me falloir endurer ? Souris ne me regarde plus +en face. Or, comme je suis absolument certain +que le trouble ne vient pas de moi et que Zinette +a six ans et demi, il faut tout de même qu’on +m’explique ce qui se passe.</p> + +<p>Hélas, mon cher avocat, vous l’avez su, ce qui +se passait. Zinette l’a avoué par bribes mais vous +ne l’avez pas crue parce que la victime bénéficie +toujours de son droit au silence éternel. Le rôle que +moi je ne pouvais ni ne voulais jouer, c’était elle, +la sinistre entremetteuse qui allait… <i>le doubler</i>.</p> + +<p>Le jour où je me rendis chez ce médecin, j’avais +la tête perdue, je ne voulais pas risquer l’horreur +d’abandonner Zinette à son tortionnaire et je ne +supportais pas, en outre, l’idée lancinante que la +pauvre enfant, si confiante, si joyeuse de vivre +son heure de paradis, pût l’endurer, maintenant, +comme le supplice infernal de la peur. Ce malheureux +petit être ne vivra pas même une heure +s’il éprouve une terreur très violente qu’il ne +s’expliquera pas et qu’on lui laissera entrevoir +comme la punition de m’avoir connu.</p> + +<p>Zinette m’avait dit la veille :</p> + +<p>— Monmami, pourquoi que tu veux pas m’embrasser ? +Grand’mère dit que c’est parce que tu +m’aimes pas.</p> + +<p>Elle avait fini par avouer. C’était tout son chagrin, +à présent, et l’idée fixe, plantée comme un +couteau, dans un cœur qu’on allait à jamais +déflorer.</p> + +<p>En effet elle avait raison, l’enfant, parce que +les petits enfants ça s’embrasse. Je n’ai même +jamais vu personne, ni homme ni femme, refuser +d’embrasser un enfant en supposant même que +leurs lèvres puissent le salir. La seule réponse à +faire à Zinette était celle-ci, tout à fait monstrueuse +et qu’elle ne pourrait, bien entendu, pas comprendre, +pas plus que des hommes de lois, sans +doute dans le genre de mon père, ne peuvent +arriver à admettre :</p> + +<p>— Zinette, je ne t’embrasse pas parce que <i>je +t’aime</i>. Mon devoir est, cependant, de continuer à +te protéger contre une femme qui t’a vendue trois +mille francs et qui te vendra peut-être moins +cher encore à un autre dès que je serai loin. Si je +suis un grand coupable, elle est encore bien plus +coupable que moi.</p> + +<p>Alors j’allai trouver ce médecin, un homme +intelligent, très lancé dans le monde où l’on +s’amuse, mais tout de même capable de remplir +une mission diplomatique : visiter Zinette qui +restait au lit, l’horrible prison entre le fourneau +et la boîte aux ordures, et que la concierge elle-même +déclarait bien malade. Zinette avait, maintenant, +la double peur de son ami et de son +bourreau.</p> + +<p>On passa un bon moment à se rappeler des +duels retentissants où le médecin avait joué son +rôle pacificateur, et il fallut entendre des histoires +qui, jadis, m’auraient fait rire, mais que j’avais +la plus grande peine à supporter dans mon présent +état d’esprit. Enfin je dis ce que j’avais à dire +et je lui démontrai la triste situation de la petite +enfant craintive, chétive, qui ne sortirait pas +vivante de l’épreuve si elle durait toute la fin de +cet hiver pluvieux.</p> + +<p>Le médecin me regardait attentivement. Son +regard se voilait, s’embusquait sous sa paupière +et il m’étudiait :</p> + +<p>— Dormoy, une question : Vous vous portez +bien, vous ?</p> + +<p>— Oui, je le crois du moins. Je suis agacé par +cette aventure qui n’est pas du genre, je l’avoue, de +mes aventures passées, mais il faut que j’en sorte +honorablement. Je suis loin de m’en amuser !</p> + +<p>— Hum ? Cette petite fille n’est ni de votre +famille ni de votre monde et vous êtes un dangereux +parrain, vous, avec votre regard étrangement +brillant qui continue à parler de tout autre chose +que de paternité. Pourquoi diable, si vous aimez +les enfants, n’en avez-vous point vous-même ? Ça +vaudrait mieux.</p> + +<p>— Je n’ai pas été chercher celui-là, il m’est +tombé du ciel… alors, dois-je le chasser de ma +vie sous prétexte que je suis encore un incorrigible +garçon ?</p> + +<p>— Dormoy, cette petite fille de six ans est-elle +jolie ?</p> + +<p>— Non, au moins pas à la façon d’une petite +fille.</p> + +<p>— Diable !… Écoutez-moi, mon cher ami, vous +en dites trop ou trop peu. Je ne comprends pas. +Si je dois aller voir un enfant malade il faut, +<i>légalement</i>, que la famille m’y convie.</p> + +<p>— Voulez-vous la voir chez moi ?</p> + +<p>— Encore moins ! Seulement je vous dois une +consultation puisque vous êtes venu m’en demander +une. (Il prit un air très fermé de médecin qui +pontifie.) Vous devez, dès ce soir, parcourir tous +les établissements de la capitale qui sont susceptibles +de recéler une jolie fille, lui proposer, quand +vous aurez fixé votre choix, un voyage au long +cours et… vous serez guéri. Quant à la demoiselle +de six ans, j’en réponds. J’irai même la +voir, si je découvre une occasion, dès que vous +aurez quitté Paris. Mais ce n’est pas elle, certainement, +qui est très malade, c’est vous.</p> + +<p>Nous nous séparâmes un peu froidement. Les +frasques de Don Juan pesaient lourdement sur +mes épaules et il y a des réputations qu’il faut +savoir porter jusqu’au bout. Je n’avouerai pas.</p> + +<p>Retourner chez l’ogresse ? Je le tentai, mais ce +fut elle qui vint chez moi… pour me demander +un billet de mille de plus parce que la petite était +malade.</p> + +<p>— Un mal de langueur, monsieur, qui a l’air +de ressembler à des fatigues de jeune mariée.</p> + +<p>J’étais debout, devant elle, les bras croisés, la +regardant fixement ; rien ne décelait ma fureur +intérieure. Je ne répondis pas une syllabe. Elle +recula, gagna la porte et s’enfuit. Bernard prétendit, +plus tard, qu’elle avait tout à fait l’aspect de +quelqu’un qui a reçu ou fait un mauvais coup.</p> + +<p>Je consultai tous les légistes, tous les gens, +vieux ou jeunes qui connaissaient le code et pourraient +me renseigner sur la manière de tourner la +loi au sujet de la protection due aux mineurs.</p> + +<p>Rien ! La sombre porte de la justice ne s’ouvre +pas comme celle de l’église au pécheur repentant.</p> + +<p>Et Zinette, <i>la souris japonaise</i>, prise au piège +de la douleur incompréhensible pour elle et déjà +si formidablement compliquée pour moi, se mourait +doucement, sans se plaindre parce qu’elle +savait bien que le grand monsieur farouche, celui +qu’elle appelait Monmami et qui lui racontait de +si belles histoires ne pouvait pas souffrir les +petites filles mal élevées, c’est-à-dire trop intempestivement +caressantes.</p> + +<p>Je pensais aussi au commissaire de police, mais +pour aller le trouver il fallait déclarer le chantage, +dénoncer une femme à qui j’avais juré de +ne rien dire et, sincèrement, quel est l’homme +raisonnable, le policier un peu averti qui croirait +à une pareille révolte de la sensibilité d’un +maniaque… ayant payé pour ne pas prendre +livraison de la marchandise ?</p> + +<p>Un soir, je me mis à mettre de l’ordre chez moi, +je rangeai des papiers et j’en brûlai quelques-uns. +Je fis un testament ridicule ; je léguais un +pavillon de chasse à une petite fille de six ans et +toute ma fortune… à la société, pour lui payer +ma dette, car j’allais être bien obligé de lui +rendre des comptes. On ne fait jamais de ces +coups-là sans être responsable… je veux dire, +condamné aux dépens.</p> + +<p>Me tuer ? Non ! Qui donc aurait pu défendre +l’honneur de ma souris japonaise ?</p> + +<p>Je vécus jusqu’à onze heures du soir dans une +sorte de fièvre étrange qui me donnait une lucidité +remarquable, un état de dédoublement. Je +regardais de très haut ce que je faisais, mais peut-être +qu’au dernier moment je me sentirais arrêté, +empêché, par une puissance mystérieuse ou, simplement, +la libération de ce sentiment effroyable +qui me faisait marcher dans l’obscurité à ma +propre perte. Ah ! si j’avais pu me confesser à +l’abbé Armand de Sembleuse…</p> + +<p>Quand tout fut fini je regardai l’heure et je me +dis, me consultant avant de sortir :</p> + +<p>— Ce médecin, s’il avait raison, pourtant ? Si +je n’étais qu’un malade, encore bien plus malade +qu’elle ?</p> + +<p>Je passai par la fenêtre de mon cabinet de toilette +que je laissai grande ouverte.</p> + +<p>La cour était tranquille, sombre et humide +comme le fond d’un puits. Il pleuvait et il n’y +avait personne aux balcons du troisième, ni aux +cuisines du quatrième, pas plus que sur les portes +des escaliers de service. Bernard, mon valet de +chambre, était sorti ayant une permission de +théâtre et je le connaissais assez pour penser qu’il +s’offrirait, ensuite, le petit souper réglementaire. +Je vins me coller contre cette autre fenêtre qui +s’ouvrait quelquefois, oh ! très rarement, la dame +n’aimant pas les courants d’air, sur la vision particulièrement +répugnante pour moi du gros édredon +rouge. Je ne pouvais rien apercevoir parce +qu’il barrait presque toute la chambre. Elle avait +son lit en face du petit berceau misérable et elle +interceptait la circulation de la vie jusqu’à ce tombeau +d’enfant placé à égale distance du feu défendu +et des ordures permises. Où était-elle, ma souris ? +Le silence régnait. Pour entendre il aurait fallu +entrer… mais, comme un bon cambrioleur j’avais +ce qu’il fallait : un diamant énorme, une pierre à +pivot pointu qui avait, jadis, servi de fermoir à un +collier de Lucienne. Je coupai la vitre et je fis +cela aussi tranquillement que si j’avais voulu +écrire mon nom sur une glace de cabinet particulier +comme un simple imbécile. La vitre tomba +sur l’édredon sans le moindre bruit. Je passai le +bras, tournai l’espagnolette et me glissai dans la +chambre avec la souple ondulation d’un clown. +J’étais en veston d’intérieur, rien ne gênait mes +mouvements. Je me rappelle que je mis la vitre +coupée derrière le lit et que j’eus le soin de serrer +le diamant dans la poche gauche de mon veston +sous un grand mouchoir de soie, mais réflexion +faite, je n’avais plus besoin de ce mouchoir, mes +mains, <i>que je gantai</i>, suffiraient. J’entendis alors +une petite voix lointaine qui soufflait ceci :</p> + +<p>— Grand’mère ! Un homme ! Oh ! grand’mère… +J’ai peur.</p> + +<p>Puis je n’entendis plus rien parce que j’étais +très occupé. Cela rendit un son de bois mort que +l’on casse, du bois très sec, un peu comme le +craquement de ma canne éclatant, l’autre fois, +dans l’effort que je faisais pour demeurer poli. Et +ce fut à ce moment-là que la petite, dressée, toute +vibrante, se mit à hurler comme un pauvre chien +fidèle. Elle ne savait pas ce qui produisait ce bruit +affreux mais son instinct d’animal souffrant en +devinait le résultat.</p> + +<p>Après avoir jeté l’édredon sur celle que je venais +d’étrangler je passai par-dessus le lit, d’un bond, +pour me précipiter sur la petite statuette blanche.</p> + +<p>— Ma souris, murmurai-je, tais-toi ! Tu vas +ameuter toute la maison et on croira qu’elle te +tue, alors que… c’est le contraire. Souris, ne +me reconnais-tu pas ?</p> + +<p>Elle eut un tremblement de répulsion pour mes +mains. Je les dégantai.</p> + +<p>— Monmami ! fit-elle tout de suite rassurée à +leur contact chaud. Tu as chassé le voleur ?…</p> + +<p>Il est évident qu’il fallait manquer de sens +moral, comme j’en avais toujours manqué, en +toutes les grandes circonstances de ma vie, pour +parler à cette enfant dont je venais d’assassiner la +grand’mère, <i>son unique soutien</i>, mais c’était ma +dernière minute de joie en ce monde et je venais +de la payer, cette fois, assez cher, pour n’en pas +vouloir perdre le très doux bénéfice.</p> + +<p>— Souris, je vais partir pour un grand voyage, +tu sais… comme dans les cartes, et je suis venu +t’embrasser parce que, pour se dire adieu, c’est +très permis de s’embrasser.</p> + +<p>Elle se blottit sur ma poitrine. Son cœur d’oiseau +battait aussi fort que le mien.</p> + +<p>— Elle s’est pas réveillée, grand’mère ?</p> + +<p>— Non. Elle ne bouge plus.</p> + +<p>Et dans toute la maison rien ne s’agitait, personne +ne devait avoir entendu le cri aigu de la +pauvre souris qui criait si souvent, jour et nuit, +qu’on n’y faisait plus guère attention.</p> + +<p>— Et l’homme, <i>l’autre</i> homme ?</p> + +<p>Souris était une remarquable logicienne.</p> + +<p>— Il est très loin, Zinette, il ne te fera plus +peur, jamais.</p> + +<p>J’eus, une seconde, la pensée mauvaise de voler +ce bibelot chez <i>l’antiquaire</i> et de me sauver avec +lui, puisqu’aussi bien j’étais entré comme un +voleur. Seulement, je songeai que je ne me connaissais +plus, que, devenu un <i>autre</i> homme, pour +employer son expression, j’avais peut-être acquis +de nouveaux sentiments, un état d’âme insoupçonné +et que ces sortes de carnassiers, dont je faisais +désormais partie, étaient, disait-on, capables +de tout après avoir eu le goût du sang.</p> + +<p>Je recouchai un peu brutalement la <i>souris japonaise</i> +sous un long baiser, très affectueux.</p> + +<p>— Adieu, Souris, tu ne m’oublieras pas trop +vite ? Tu seras bien sage ? Tu vas dormir. Je le +veux. Tu m’aimes bien, n’est-ce pas ?</p> + +<p>— Oui, Monmami, j’ai plus peur, mais j’ai bien +sommeil.</p> + +<p>Et elle me rendit mon baiser, tendrement, gaiement, +se rendormant déjà. Oh ! le ravissement, +pour une petite fille qu’on n’embrassait jamais, de +recevoir cette caresse inattendue, comme en un +rêve !</p> + +<p>On a raconté, je crois, que la petite avait dormi +toute la matinée, ce lendemain. Sa grand’mère +n’exigeant pas le déjeuner servi au lit, la pauvre +Zinette en avait profité.</p> + +<p>Je rentrai chez moi par le chemin des croisées +ouvertes et je dormis, de mon côté, profondément, +sur le sofa de Don Juan, guetté par la petite +idole d’ivoire aux prunelles de rubis, la petite +idole étrange qui voyait rouge…</p> + +<p>Et le lendemain, très correctement, je me rendis +chez le commissaire de police de mon quartier, +pour me constituer prisonnier, parce que je ne suis +pas de ceux qu’on arrête.</p> + +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em xsmall">E. GREVIN. — IMPRIMERIE DE LAGNY</p> + +<div class="break"></div> + +<p class="c top2em">DERNIÈRES PUBLICATIONS, DANS LA MÊME COLLECTION</p> + + +<div class="flex"> +<table> +<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>ADAM (PAUL)</div></td></tr> +<tr><td class="drap">La ville inconnue, <span class="small">roman</span></td> +<td class="bot r w3"><div>8 <span class="cc">»</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>ALANIC (MATHILDE)</div></td></tr> +<tr><td class="drap">Le sachet de lavande, <span class="small">roman</span></td> +<td class="bot r w3"><div>7 <span class="cc">»</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>BARBUSSE (HENRI)</div></td></tr> +<tr><td class="drap">Le Feu, <span class="small">roman</span> <span class="small">(350<sup>e</sup> mille)</span></td> +<td class="bot r w3"><div>7 <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap">Clarté, <span class="small">roman</span> <span class="small">(93<sup>e</sup> mille)</span></td> +<td class="bot r w3"><div>7 <span class="cc">»</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>BEAUNIER (ANDRÉ)</div></td></tr> +<tr><td class="drap">Une âme de femme, <span class="small">roman</span></td> +<td class="bot r w3"><div>7 <span class="cc">»</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>BERNARD (JEAN-JACQUES)</div></td></tr> +<tr><td class="drap">Les tendresses menacées</td> +<td class="bot r w3"><div>7 <span class="cc">»</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>BINET-VALMER</div></td></tr> +<tr><td class="drap">Une femme a tué <span class="small">(10<sup>e</sup> mille)</span></td> +<td class="bot r w3"><div>7 <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>BONAPARTE (MARIE)</div></td></tr> +<tr><td class="drap">Le printemps sur mon jardin</td> +<td class="bot r w3"><div>6 <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div><span class="b ssf">BORDEAUX (HENRY),</span> <i>de l’Acad. française</i></div></td></tr> +<tr><td class="drap">L’amour en fuite. +<span class="small">Nouvelle édition illustrée</span></td> +<td class="bot r w3"><div>7 <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>BOUTET (FRÉDÉRIC)</div></td></tr> +<tr><td class="drap">Quart-de-Livre et la fille de Madame Tranchart, +<span class="small">roman</span></td> +<td class="bot r w3"><div>7 <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>COLETTE</div></td></tr> +<tr><td class="drap">Le blé en herbe, <span class="small">roman (40<sup>e</sup> m.)</span></td> +<td class="bot r w3"><div>7 <span class="cc">»</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap">La femme cachée <span class="small">(25<sup>e</sup> mille)</span></td> +<td class="bot r w3"><div>7 <span class="cc">»</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>DAUDET (ALPHONSE)</div></td></tr> +<tr><td class="drap">Les femmes d’artistes. +<span class="small">Nouvelle édition illustrée</span></td> +<td class="bot r w3"><div>7 <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>DAUDET (LÉON)</div></td></tr> +<tr><td class="drap">La déchéance, +<span class="small">roman contemporain</span></td> +<td class="bot r w3"><div>7 <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>DELLY</div></td></tr> +<tr><td class="drap">La chatte blanche, <span class="small">roman (35<sup>e</sup> m.)</span></td> +<td class="bot r w3"><div>7 <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>DROIN (ALFRED)</div></td></tr> +<tr><td class="drap">M. Paul Valéry et la tradition poétique française</td> +<td class="bot r w3"><div>5 <span class="cc">»</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>FARRÈRE (CLAUDE)</div></td></tr> +<tr><td class="drap">Histoires de très loin ou d’assez près +<span class="small">(30<sup>e</sup> mille)</span></td> +<td class="bot r w3"><div>7 <span class="cc">»</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>FISCHER (MAX ET ALEX)</div></td></tr> +<tr><td class="drap">Dans deux fauteuils, +<span class="small">notes et impressions de théâtre</span></td> +<td class="bot r w3"><div>7 <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>FLAMMARION (CAMILLE)</div></td></tr> +<tr><td class="drap">Clairs de lune <span class="small">(17<sup>e</sup> mille)</span></td> +<td class="bot r w3"><div>6 <span class="cc">»</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>FORT (PAUL)</div></td></tr> +<tr><td class="drap">Le marchand d’images <span class="small">(Ballades françaises III). +Édition définitive</span></td> +<td class="bot r w3"><div>7 <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>FRAPIÉ (LÉON)</div></td></tr> +<tr><td class="drap">La virginité, <span class="small">roman (18<sup>e</sup> mille)</span></td> +<td class="bot r w3"><div>7 <span class="cc">»</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>GENEVOIX (MAURICE)</div></td></tr> +<tr><td class="drap">Euthymos, vainqueur olympique, <span class="small">roman</span></td> +<td class="bot r w3"><div>7 <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>GINISTY (PAUL)</div></td></tr> +<tr><td class="drap">Les nids d’aigles, <span class="small">roman</span></td> +<td class="bot r w3"><div>7 <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>GOLDSKY (JEAN)</div></td></tr> +<tr><td class="drap">En prison, <span class="small">roman contemporain</span></td> +<td class="bot r w3"><div>7 <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>GONCOURT (EDMOND DE)</div></td></tr> +<tr><td class="drap">Outamaro. <span class="small">Le peintre des maisons vertes. L’art japonais au XVIII<sup>e</sup> siècle. +(Édition définitive)</span></td> +<td class="bot r w3"><div>7 <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>GYP</div></td></tr> +<tr><td class="drap">Elles et Lui ! <span class="small">(18<sup>e</sup> mille)</span></td> +<td class="bot r w3"><div>7 <span class="cc">»</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>HERMANT (ABEL)</div></td></tr> +<tr><td class="drap">La vie littéraire <span class="small">(1<sup>re</sup> série)</span></td> +<td class="bot r w3"><div>7 <span class="cc">»</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>HIRSCH (CHARLES-HENRY)</div></td></tr> +<tr><td class="drap">Voyage de noces, <span class="small">roman</span></td> +<td class="bot r w3"><div>7 <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>KHAN (PRINCESSE MIRZA RIZA)</div></td></tr> +<tr><td class="drap">Les femmes de la ville des Minarets</td> +<td class="bot r w3"><div>7 <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>MARGUERITTE (ÈVE PAUL)</div></td></tr> +<tr><td class="drap">Rip, l’homme qui dormit vingt ans et autres contes d’Amérique. +<span class="small">Traduction. Préface de Vincent O. Sullivan</span></td> +<td class="bot r w3"><div>7 <span class="cc">»</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>MARGUERITTE (LUCIE PAUL)</div></td></tr> +<tr><td class="drap">La chèvre folle, <span class="small">roman (10<sup>e</sup> mille)</span></td> +<td class="bot r w3"><div>7 <span class="cc">»</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>MARGUERITTE (VICTOR)</div></td></tr> +<tr><td class="drap">La garçonne, <span class="small">roman (550<sup>e</sup> mille)</span></td> +<td class="bot r w3"><div>7 <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap">Le compagnon, <span class="small">roman (175<sup>e</sup> m.)</span></td> +<td class="bot r w3"><div>7 <span class="cc">»</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap">Le couple, <span class="small">roman (100<sup>e</sup> mille)</span></td> +<td class="bot r w3"><div>7 <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>MAYBON (ALBERT)</div></td></tr> +<tr><td class="drap">Le Japon d’aujourd’hui</td> +<td class="bot r w3"><div>7 <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>PAILLOT (FORTUNÉ)</div></td></tr> +<tr><td class="drap">Le diable par la queue, <span class="small">roman</span></td> +<td class="bot r w3"><div>7 <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>PANZINI (ALFREDO)</div></td></tr> +<tr><td class="drap">Je cherche femme, <span class="small">roman. Traduit de l’italien +par Alice Bossuet</span></td> +<td class="bot r w3"><div>7 <span class="cc">»</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div><span class="b ssf">PRÉVOST (MARCEL),</span> <i>de l’Acad. française</i></div></td></tr> +<tr><td class="drap">Nouvelles lettres à Françoise, +<span class="small">ou la jeune fille d’après guerre</span></td> +<td class="bot r w3"><div>7 <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>RACHILDE</div></td></tr> +<tr><td class="drap">La haine amoureuse, <span class="small">roman (10<sup>e</sup> mille)</span></td> +<td class="bot r w3"><div>7 <span class="cc">»</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>REBOUX (PAUL)</div></td></tr> +<tr><td class="drap">Arthur et Sophie ou Paris en 1860, <span class="small">roman</span></td> +<td class="bot r w3"><div>7 <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div><span class="b ssf">ROSNY AINÉ (J.-H.),</span> <i>de l’Acad. Goncourt</i></div></td></tr> +<tr><td class="drap">L’amour d’abord, <span class="small">roman</span></td> +<td class="bot r w3"><div>7 <span class="cc">»</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>SINCLAIR (UPTON)</div></td></tr> +<tr><td class="drap">100 % (Histoire d’un patriote). <span class="small">Traduit de l’anglais par Camille David +et M.-L. Lamouroux</span></td> +<td class="bot r w3"><div>7 <span class="cc">»</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>SOULAINE (PIERRE)</div></td></tr> +<tr><td class="drap">Ce vieil honneur, <span class="small">roman</span></td> +<td class="bot r w3"><div>7 <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>TRILBY</div></td></tr> +<tr><td class="drap">Rêve d’amour, <span class="small">roman</span></td> +<td class="bot r w3"><div>7 <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>VIOUX (MARCELLE)</div></td></tr> +<tr><td class="drap">Amour de Printemps, <span class="small">roman</span></td> +<td class="bot r w3"><div>6 <span class="cc">»</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>WETTERLÉ (ABBÉ E.)</div></td></tr> +<tr><td class="drap">En Syrie, avec le Général Gouraud. <span class="small">Illustré</span></td> +<td class="bot r w3"><div>7 <span class="cc">50</span></div></td></tr> +</table> +</div> + +<p class="c gap xsmall">5840. — Paris. — Imp. Hemmerlé, Petit et C<sup>ie</sup>. 7-24.</p> + + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76249 ***</div> +</body> +</html> + diff --git a/76249-h/images/cover.jpg b/76249-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..8ce8a2e --- /dev/null +++ b/76249-h/images/cover.jpg |
