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| author | nfenwick <nfenwick@pglaf.org> | 2025-04-26 09:21:04 -0700 |
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CHERBULIEZ + +PUBLIÉS PAR LA MÊME LIBRAIRIE + +à 3 fr. 50 le volume. + + + Le comte Kostia; 6e édition. 1 vol. + Paule Méré; 4e édition. 1 vol. + Le Grand-Œuvre; 2e édition. 1 vol. + La Revanche de Joseph Noirel; 3e édition. 1 vol. + Prosper Randoce; 3e édition. 1 vol. + Méta Holdenis; 3e édition. 1 vol. + Études de littérature et d’art. 1 vol. + L’Aventure de Ladislas Bolski; 4e édition. 1 vol. + Miss Rovel; 5e édition. 1 vol. + Le fiancé de Mlle Saint-Maur; 3e édition. 1 vol. + Samuel Brohl et Cie; 4e édition, 1 vol. + L’Espagne politique (1868-1873). 1 vol. + L’Allemagne politique; 2e édition, 1 vol. + + +Coulommiers.--Typogr. ALBRET PONSOT et P. BRODARD. + + + + +LE ROMAN D’UNE HONNÊTE FEMME. + + + + +PREMIÈRE PARTIE + + + + +I + + +Vous êtes fâché contre moi, monsieur l’abbé. Vous me grondez sur ma +paresse, que vous taxez tout uniment d’ingratitude; vous me reprochez +avec amertume d’avoir été trente mois sans vous écrire. Vos sévérités +m’affligent. Gardez-vous de soupçonner mon cœur, n’accusez que les +distances. Non, je ne vous ai point oublié; _Isabelle la sérieuse_ (vous +souvient-il de ce nom que vous m’aviez donné?) saura toujours ce qu’elle +vous doit. Pendant des années, vous avez été mon conseil, presque mon +oracle, le refuge de mes tristesses et ma plus chère amitié; mais vous +êtes parti, soldat de Dieu, pour les forêts du Canada. Que nous sommes +loin l’un de l’autre! Vous avez mis entre nous les mers et les tempêtes. +Hélas! j’avais beau vous interroger, rien ne me répondait que le bruit +confus des vagues qui nous séparent. Prêtres et femmes, nous sommes à la +merci de l’imprévu. Vraiment vous flattiez-vous de gouverner de si loin +tous les accidents de ma vie? Mon père, les trente mois dont vous me +demandez compte, je les ai passés à plaider contre la destinée. Peut-on +suivre du fond du Canada un procès qui s’instruit en France? + +Mais vous le voulez, vous saurez tout. Comme autrefois, Isabelle va +répandre son âme devant vous. Ses combats et ses faiblesses, ses +défaites et ses douteuses victoires, elle ne vous taira rien. +L’aimerez-vous encore, ou seulement la reconnaîtrez-vous? Je vous +entends dire: Est-ce elle? est-ce là cette enfant, l’objet de mes +complaisances? Soyez indulgent, mon père. Avant de partir, que ne +donniez-vous vos ordres à la Providence? Que ne disiez-vous aux orages, +d’un ton de maître: Passez loin d’elle!--et aux rochers de notre vallon: +Cachez-la à tous les yeux et rendez-la-moi telle que je vous la laisse! + +Notre dernier entretien,... ce jour ne s’effacera jamais de mon +souvenir,... le soleil se couchait, un soleil d’automne. Vous et moi, +nous arpentions en tête-à-tête la grande allée du jardin. Vous me +contiez vos projets, votre prochain départ, les difficultés de votre +mission, les hasards que vous alliez courir, les mœurs des Indiens, les +plages inconnues où Dieu vous appelait. Vous parliez avec feu, et je +voyais briller dans vos yeux l’ardeur de votre zèle et la joie des âmes +fortes qui se possèdent. Je vous écoutais, je vous regardais, et je +pensais qu’il est plus facile d’oser que d’attendre, plus aisé de se +dévouer que de s’oublier. Je me représentais votre longue traversée; je +vous voyais, à peine débarqué, vous enfonçant dans les déserts sans +autre escorte que votre Dieu, à qui vous offriez d’un œil serein vos +lassitudes et vos détresses. Alors, comme enivrée de vos futures +souffrances, quand je reportais les yeux sur nos tristes rochers, +éternels témoins de ma vie, et sur le bouquet de hêtres jaunissants qui +frissonnaient au vent du soir, un soupir mal étouffé venait expirer sur +mes lèvres. + +Enfin nous nous assîmes sur le banc de pierre: + +«Ma chère enfant, me dîtes-vous, il m’est amer de vous quitter. Une +seule chose adoucit pour moi la tristesse de cette séparation, c’est le +sentiment que je ne vous suis plus nécessaire. Qu’ai-je encore à vous +apprendre? Quelles leçons, quels conseils puis-je vous donner, sans que +votre cœur m’ait prévenu? Aussi bien vous ai-je rien appris? Jamais +votre innocence ne connut les vanités du monde, ni ses maximes. +L’austère devoir, la piété filiale furent vos plaisirs. Quand votre mère +mourut, la vue d’un père désespéré calma subitement votre propre +douleur. «Je vivrai pour lui, vous êtes-vous écriée, et je le +consolerai.» L’amour de l’étude, des goûts d’anachorète que rien ne +combattait plus, étaient ses seules passions. Vous lui avez persuadé que +ses préférences étaient les vôtres, et vous vous êtes ensevelie avec lui +dans la retraite de son choix. Il vous aime, votre bonheur lui est cher. +Un seul mot, une plainte, et il eût changé sa vie pour vous complaire; +mais, maîtresse de vos désirs et de vos regards, rien ne l’avertit, et +votre dévouement lui demeura caché. Qui dira vos attentions, vos +tendresses, vos sourires, qui rassuraient son inquiétude, ce front +toujours serein si habile à le tromper? Que dis-je? Non, il ne s’est +point trompé. Son contentement fait le vôtre, et vous avez trouvé le +bonheur dans l’amertume du devoir accompli. Aujourd’hui rêves, regrets, +tout s’est évanoui, et votre âme se réjouit dans la paix. Mon enfant, +pourquoi vous louerais-je? Les cœurs purs vont au bien, comme les eaux +des fleuves à la mer. Aussi vous quitté-je non sans tristesse, mais sans +inquiétude, car selon toute apparence votre sort est fixé. Dans la +petite ville où vous passiez les hivers, dans ce canton solitaire où +vous ramènent les beaux jours, il n’est point d’homme qui soit digne de +vous ni qui puisse prétendre à vous donner son nom. Vous ne connaîtrez +pas les douceurs du mariage; vous en ignorerez aussi les soucis, les +tracasseries, et souvent les déceptions; mais je ne crains pour votre +âme aimante ni l’ennui ni le vide; elle trouvera toujours à qui se +donner; Dieu, votre père, les pauvres, voilà de quoi l’occuper et la +remplir...» Et levant les bras au ciel: «Que le Dieu clément bénisse +cette plante qui croît au désert et qui passera sans avoir été vue du +monde!» + +Ainsi parliez-vous, monsieur l’abbé. Oserai-je vous confesser ce que je +vous répondais tout bas? Vos louanges outrées me contristaient; j’y +sentais comme une pointe de cruauté cachée. «Eh quoi! murmurais-je, me +connaissez-vous bien? Êtes-vous sûr d’avoir lu jusqu’au fond de mon +cœur? Cette paix, ce bonheur que vous peignez, est-ce là vraiment mon +partage? Quoi! pas un soupir, pas un regret, pas un rêve?... Mon père, +en êtes-vous bien sûr?» + +Voilà ce que je vous répondais, mais vous ne m’entendiez pas. Le soleil +disparut à l’horizon. Il fallut nous dire adieu. Je vous reconduisis +jusqu’à la grille,--et là, immobile sur le seuil, écoutant le bruit +décroissant de vos pas, je me surpris à croire au malheur. + + + + +II + + +Quelqu’un a dit que personne n’était jamais «resté au milieu d’une +semaine». Ce qui diminue le prix de cette consolation, c’est que la +semaine finie, personne n’est dispensé d’en recommencer une autre. C’est +l’expérience que je fis après votre départ. Les premières journées qui +le suivirent me parurent infinies. A la vérité, vos visites n’avaient +jamais été très fréquentes, mais elles revenaient à des époques réglées. +Je les espérais, je les attendais; c’était le seul événement de ma vie. +Et puis (ne vous fâchez pas!), vous aviez beau venir seul, un hôte +invisible vous accompagnait; c’était le monde, le monde en soutane, je +le veux, mais le monde enfin. Vous saviez des nouvelles, vous vous +plaisiez à les conter. Jamais piété ne fut plus enjouée ni plus aimable +que la vôtre, et je doute que dans votre ordre même, qui de tout temps +s’est piqué de rendre la religion agréable, vous ayez votre pareil. Au +risque de vous pousser à bout, j’ajouterai que jamais saint ne fut plus +instruit que vous des choses de la terre. Vous l’aimez, cette pauvre +terre, sans que le ciel ait le droit d’être jaloux. De quoi ne +causions-nous pas! Minuties, bagatelles, chiffons même, tout nous était +bon, car, ne vous en défendez pas, vous avez l’esprit de détail, et par +ce côté, monsieur l’abbé, vous êtes un peu femme. Les hommes, je parle +des plus subtils, résument tout; c’est le gros de l’affaire qui les +intéresse. Les femmes seules savent le prix d’un détail. + +«Désormais, me dis-je, tous mes jours se ressembleront. Une porte vient +de se fermer, il n’entrera plus personne.» Et je songeais à ce bûcheron +qui avait charbonné cette inscription sur le devant de sa cabane: «Ici +il ne se passe rien.» Pendant longtemps, je ne pus regarder sans une +sorte de frémissement le fauteuil où vous aviez coutume de vous asseoir: +lui aussi semblait appeler tout bas l’infidèle; mais honteuse de ma +faiblesse, «je n’y penserai plus», me dis-je, et j’eus presque la force +de n’y plus penser. + +Quant à mon bon et excellent père, il n’eut guère le loisir de vous +regretter. Vous vous rappelez que, s’il avait acheté Louveau, c’est +qu’il avait cru reconnaître dans le petit plateau qui termine la _combe_ +l’emplacement d’une villa gallo-romaine. Bâtiments et terrain, il eut le +tout à bon compte. Le voilà grattant le sol. Les fouilles, longtemps +infructueuses, récompensèrent enfin ses peines. Infatigable, ne se +rebutant jamais, à force de questionner la terre, il l’obligea de +répondre. Une hache, des poteries, des débris d’amphores,... enfin la +villa parut. Habitant du Canada, avez-vous oublié les transports d’un +antiquaire du Jura le jour qu’il vous fit toucher du doigt d’antiques +murailles liées par du ciment romain, et qu’au fond d’un caveau il vous +montra des fresques dont les couleurs n’avaient point pâli? Dès lors sa +fortune ne se démentit pas, jusqu’à ce qu’une semaine après votre départ +il fit une trouvaille qui dépassait toutes ses espérances. Je m’entends +appeler, j’accours. Il était pâle comme un linge. + +«Mon père, vous trouvez-vous mal?» + +Mais il me fit signe de me taire, et d’une main tremblante il me +montrait l’extrémité d’un doigt de marbre qui sortait du sol. Dès que +ses esprits se furent calmés, il fit écarter les ouvriers et acheva le +déblaiement avec ses ongles. Un bras apparut, puis une tête, puis une +draperie, un bout d’aile, bref une charmante statue de trois pieds de +haut et d’une belle conservation. Le cou tendu, il demeura quelque temps +en extase, et je ne crois pas qu’aucune mère ait jamais regardé avec +plus de tendresse dans le berceau où sommeille son premier-né. + +«C’est une Némésis! s’écria-t-il en se redressant. Voyez plutôt ses +ailes, son front noble et calme, sa fière chevelure qu’ombrage une +couronne de narcisses! Isabelle, incline-toi devant l’image de la +justice antique et embrasse ton père, il est le plus fortuné des +hommes.» + +Dans l’ivresse de son triomphe, il envoya querir tous nos gens pour leur +faire part de sa découverte. Le valet de chambre, le cuisinier, les +fermiers, le ban et l’arrière-ban furent convoqués, jusqu’à Janicot, le +petit porcher. + +«Némésis! Némésis!» criait mon père à pleine tête. + +Némésis! répétait après lui Janicot, qui, à le voir si content, pleurait +de joie sans savoir pourquoi. La statue fut emportée comme en +procession, et quelques jours plus tard, dressée sur un socle, elle +occupait la place d’honneur dans ce sanctuaire où le plus digne et le +plus innocent des hommes a rassemblé ses vases antiques, ses poteries, +ses figulines, délices de son cœur, fruit précieux des recherches, des +voyages et des dépenses de toute sa vie. Après cela, monsieur l’abbé, +vous étonnerez-vous qu’on se soit consolé de votre départ? + +Cette trouvaille, l’espoir d’en faire d’autres, inspirèrent à mon père +un goût si vif pour Louveau, qu’il me proposa d’y passer l’hiver. + +«Que perdrons-nous, me dit-il, à ne pas retourner à ***? Dix méchants +platanes alignés en quinconce sur une petite place, quelques dîners +d’ennuyeuse mémoire, quelques parties de whist, des commérages, des +caquets de petite ville, des fâcheux à éconduire, force bâillements à +étouffer. Restons ici, ma reine, dans cette divine petite combe où l’on +déterre des chefs-d’œuvre. Nous y coulerons des jours tranquilles. Foin +des importuns et des sots! Que notre solitude sera douce! Loin du +tumulte du monde, j’aurai l’esprit plus libre, et je prétends, sous tes +auspices, achever en trois mois un mémoire dont il sera parlé dans les +deux hémisphères.» + +Je lui fis quelques objections, je lui représentai que la divine petite +combe serait bientôt ensevelie sous la neige, que les caquets des +petites villes valent bien les hurlements des loups, et qu’à *** le +tumulte du monde n’avait rien d’effrayant; mais je le vis si épris de sa +fantaisie que je n’insistai pas. Cependant j’eus regret au quinconce; +croiriez-vous qu’à force de voir des sapins on finit par trouver de +l’esprit aux platanes? + +L’hiver se passa comme il put. Les premiers mois, il tomba beaucoup de +neige; pendant quatre semaines, nous ne pûmes mettre le nez à l’air; +pendant dix jours au moins, le sucre et le café nous manquèrent; nous +étions au bout de nos provisions. Je ne parle pas des fureurs du vent ni +de nos cheminées qui fumaient; elles nous donnèrent bien du mal. Il +fallut s’ingénier, se débattre; mais rien ne prit sur la belle humeur de +mon père. Némésis lui tenait lieu de tout; je ne l’avais jamais vu si +épanoui: le moyen que je ne le fusse pas? + +Le matin, il travaillait à son mémoire sur la villa gallo-romaine, et, +passant mes manches de serge grise, je remplissais mon office de +secrétaire. Vous savez qu’il dicte toujours, que ses idées, trop +abondantes, arrivent toutes à la fois, se pressent en bouillonnant, se +confondent, s’enchevêtrent, et qu’Isabelle la sérieuse s’entend +quelquefois à débrouiller ce chaos. Le soir, après dîner, nous passions +au salon, et le plus souvent mon père s’en allait chercher et plaçait +devant lui sur un guéridon ces deux vases grecs qu’il idolâtre, et qui +sont le plus précieux joyau de son musée. Vous-même, vous avez souvent +admiré cette amphore à support et à quatre anses, décorée de figures +noires sur un fond jaunâtre. Les proportions en sont belles, le profil +en est pur et fier. Quelle grâce fuyante dans les lignes! et qu’ils sont +nobles et ingénus ces deux enfants si bien drapés qu’une prêtresse +initie aux saints mystères! Mais vos préférences étaient, je crois, pour +cette petite urne de bronze à côtes saillantes que porte un trépied à +griffes de lion, et dont le couvercle est orné sur ses bords de quatre +gentils cavaliers galopant autour d’une ourse qui les regarde faire. En +conscience, moi, je tiens pour l’amphore. Quant à mon père, il ne se +prononce pas; il contemple, il adore et se tait. + +Les vases placés devant lui, quand il leur avait payé son tribut de +muette admiration, il tirait un volume de ses grandes poches, et +renversé dans son fauteuil, me traduisait à livre ouvert quelques +centaines de vers d’un poëte grec; puis, pour mettre le comble à sa +béatitude, il m’envoyait au piano et se faisait jouer un thème de +Mozart, le seul grand musicien, disait-il, qui fût un Athénien. Alors en +vain vous vous déchaîniez, vents du Jura; en vain vous faisiez trembler +nos vitres et craquer nos solives! Mon père n’avait cure de vos fureurs. +Cri funèbre des girouettes rouillées, aboiements désespérés des chiens +de garde, grondements lugubres et houleux des sapinières, tous ces +bruits funestes n’arrivaient pas jusqu’à lui. Entendre du Mozart en +contemplant deux vases grecs! Son âme nageait dans les délices, et par +intervalles il se frottait les mains avec frénésie jusqu’à s’enlever la +peau. C’étaient de véritables rages de joie qui ne sont connues, je +crois, que des hellénistes. + +Si vous le voulez savoir, monsieur l’abbé, je crois que j’aimais autant +que lui les deux vases grecs, mais je les aimais autrement. Je n’ai +jamais osé vous dire tout ce que je ressentais en les regardant. +Quelquefois la vénération qu’ils m’inspiraient se mêlait de pitié. +«Pauvres exilés! pensais-je, vous rêvez en grelottant à votre ciel bleu! +Qu’y a-t-il entre vous et nos brouillards, nos sapins en deuil, notre +air sans couleur et sans parfum?» Mais le plus souvent ils me +répondaient: Partons!--Et nous partions. Mon père, qui avait visité la +Grèce dans sa jeunesse, la revoyait, je pense, à volonté. Moi, qui ne +l’avais pas vue, je l’imaginais à ma façon, ou, pour mieux dire, les +deux vases me racontaient je ne sais quels champs élyséens où je me +perdais avec eux. Je voyais une mer d’un bleu foncé, tachetée par +endroits de violet et de pourpre, et que des rivages onduleux +embrassaient étroitement, et sur ces rives fleuries je me représentais +des statues d’ivoire, des colonnes, des frontons étincelants d’or et +d’azur, des marbres qui semblaient respirer, des bois d’oliviers, des +brises délicieuses, des chants, des danses, des plis flottants, une vie +libre et pourtant réglée, des âmes à la fois douces et passionnées, des +vertus couronnées de beauté, des sages aux lèvres d’or, d’aimables fous, +des dieux indulgents et familiers... Ah! j’en dis trop. Quand je +m’abandonnais à ces imaginations, il me semblait qu’autrefois, dans un +passé lointain, j’avais vu tout ce qu’aujourd’hui j’étais réduite à +rêver. Des souvenirs endormis se réveillaient en moi, et je comparais +mon âme au château de la Belle au bois dormant. Vous en souvient-il? à +peine le prince eut passé le seuil du palais, le charme fut détruit: la +princesse se dressa sur son séant, ses filles d’honneur se frottèrent +les yeux, les broches recommencèrent à tourner, le canari chanta... +Ainsi faisaient mes souvenirs. «Prenons garde! me disais-je. Silence, ne +réveillons pas ceux qui dorment!» + +Un soir de février, mon père me dit (ses paroles me sont demeurées dans +l’esprit, car j’eus l’occasion d’y repenser depuis): «Mon Dieu! que nous +sommes heureux, mon enfant! Non, le sort de l’empereur de la Chine n’est +pas comparable au mien; mais au fond, à le bien prendre, c’est une chose +très-simple que le bonheur, et à la portée de tous. Ce matin, en +m’habillant, je faisais réflexion que le grand fléau de notre pauvre +espèce, ce sont les idées confuses. Folles ambitions, sottes vanités, +tout vient de là. Quiconque voit clair découvre que le bonheur est de +vivre au fond d’une retraite avec son Isabelle. + +--Vous oubliez, lui dis-je, les fouilles heureuses, les Elzévirs, les +vases grecs. + +--Ce sont les accessoires; Isabelle est le principal. + +--C’est le cas de dire, repris-je, que l’incident emporte quelquefois le +fond. + +--Allons, ne me taquine pas, répondit-il. Veux-tu que je mette cette +amphore en pièces? Morbleu! j’en sens le prix, et je tiens que la vue +d’un ove bien tourné peut consoler de tous les chagrins; mais encore +faut-il qu’Isabelle soit là. + +--Bien, lui dis-je; mais ne parlons pas trop haut de notre bonheur. +Némésis nous entend, et vous savez qu’elle est jalouse des heureux. + +--Au nom du ciel, ne la calomnie pas!» me répondit-il avec feu. + +Et, me conduisant devant la statue: «Regarde-la bien: a-t-elle l’air +méchant? + +--Je ne sais, lui dis-je; mais ses coins de bouche, ses sourcils... + +--Ne sont sévères, ma fille, qu’aux parjures, aux orgueilleux, aux +grands coupables, et franchement nous ne sommes pas de ces gens-là. +L’abbé lui-même en conviendrait. Je sais bien que le bonhomme Hérodote +nous a conté certaines historiettes de la jalousie des dieux; mais, à le +bien interpréter, il savait comme moi de quoi il retourne. Qu’est-ce que +Némésis? La règle souveraine qui ramène chaque chose à sa juste mesure, +car, suis-moi bien, tous les êtres ont leur destinée, leur lot, et il +convient qu’ils s’y tiennent. Par malheur, la plus forte tendance de +notre nature est d’abuser: + + De tous les animaux l’homme a le plus de pente + A se porter dedans l’excès. + +C’est alors, ma fille, que Némésis intervient: _vouloir tromper le ciel, +c’est folie à la terre_. Dans sa juste aversion pour tout ce qui est +excessif et qui entreprend sur les lois communes de la vie, elle frappe +sans pitié de sa lance les fronts superbes, et, en terrassant leur +insolente prospérité, elle donne du jour et de l’air aux humbles et aux +petits. Adorons Némésis, mon enfant: elle représente la mesure suprême. +La mesure! nom sacré et la plus belle définition de Dieu: car beauté, +sagesse, bonheur, la mesure est le secret de tout. Après cela, je te le +demande, qu’avons-nous à craindre d’elle? Nous n’abusons de rien; notre +maison n’est pas un palais, pas plus que Janicot n’est un page; depuis +tantôt dix jours, nous buvons notre thé sans sucre; nos cheminées sont +vastes, mais elles fument; tu es la plus belle fille de l’univers, mais +tu n’en sais rien; je suis un très-savant homme et je le sais un peu, +mais je ne le crie pas sur les toits. Allons, rassure-toi; Némésis nous +veut du bien, et j’en reviens à mon dire: pour être heureux, il suffit +d’y voir clair.» + +Alors je lui récitai ce mot d’un poëte grec qu’il m’avait lu la veille: +«Prenez garde aux hasards dont la vie est pleine; il n’est pas de pierre +sous laquelle un scorpion ne puisse se glisser.» + +Mais il me répondit: «Les scorpions! les scorpions! Je ne crois pas aux +scorpions!» + +Vers la fin de février, l’hiver s’adoucit, la neige fondit. J’en +profitai pour faire chaque après-midi une promenade à cheval. Un jour +que, montée sur ma chère jument grise, je traversais ce bois que vous +aimiez, à défaut d’un scorpion, je fis rencontre d’un loup. J’eus peur, +mais je fus fâchée d’avoir eu peur. Les loups du Jura sont courtois. +Celui-ci me devina et fit à ma fierté la grâce de s’enfuir. + + + + +III + + +Le printemps fut précoce. Contre son naturel maussade, avril eut pour +nos montagnes quelques rares sourires dont je lui sus gré. Mai nous fut +plus propice encore; il nous accorda quelques beaux jours, sans compter +qu’il amena dans ma vie un changement inattendu. Oui, monsieur l’abbé, +en mai il m’arriva quelque chose. Moi qui ne croyais plus aux +événements! Et cet événement ne fut pas un loup. + +A vingt minutes de Louveau, sur la crête opposée de la combe, vous avez +remarqué un château à donjon et à tourelles qui, en dépit de son +délabrement, se ressouvient de ses origines et a conservé les grands +airs d’un manoir féodal. Pendant dix ans, ce château était demeuré +inhabité; j’en avais toujours vu les fenêtres et les portes closes; +l’herbe poussait à foison dans les cours; sauf le cri des chouettes, +c’était le royaume du silence. Un jour, passant par là, j’entendis à ma +grande surprise des voix, des bruits de pas. Les portes étaient +ouvertes; des ouvriers de campagne, qui prenaient les ordres d’un valet +de pied en livrée, sarclaient les orties, secouaient des tapis et +déchargeaient des fourgons dans la cour. Je m’informai; j’appris que la +baronne de Ferjeux venait passer l’été dans son donjon délaissé; on +l’attendait sous peu. + +«Que sera-ce que cette baronne?» me demandai-je. Les jours suivants, je +pensai plus d’une fois à elle. Je me la représentais toute pareille à +son château, de grandes manières, l’air solennel et tragique. Je fus +bien surprise quand je la vis. Je ne sais si elle vous plairait. +Figurez-vous une petite femme entre deux âges, toute ronde, +grassouillette, potelée, de belle humeur, vive comme la poudre, étourdie +comme le premier coup de matines, une vraie tête à l’évent, de bruyantes +gaietés, une pétulance inouïe, de grands yeux noirs bien fendus qui se +moquent du monde, mêlant tous les tons, contant gravement des folies et +traitant follement les affaires d’État, prenant la vie comme un jeu, +mais incapable de feintes, de manéges, et gagnant à jeu découvert; au +demeurant, la meilleure femme du monde, qui veut du bien à toute la +terre, et dans les occasions jette son argent et son cœur par les +fenêtres. + +La première fois que nous nous rencontrâmes, elle me dit que, lasse de +l’Opéra, des bals, des concerts, des dîners, des papotages, des +colifichets et des pompons, elle était venue à Ferjeux pour y tâter de +la tristesse. Je crois bien que c’était la seule connaissance qu’il lui +restât à faire; mais la tristesse ne voulut pas d’elle. Janicot +prétendait que cette femme était capable de _dérider un tas de pierres_. +Il y parut bien. A peine arrivée, son lugubre château se transforma +comme si une fée l’eût touché de sa baguette. Elle fit venir de toutes +parts des légions d’ouvriers, fit regratter ses murs, percer des portes +et des fenêtres, remettre à neuf ses plafonds. Elle se levait à l’aube, +et, juchée sur une poutre, au milieu des plâtras, l’éventail à la main, +les doigts barbouillés de vernis, elle donnait ses ordres, gourmandait +son monde, dominait de sa petite voix perçante le cri de la ripe et le +grincement des scies, haranguait à la fois Pierre et Jacques, leur +brouillait l’esprit par le décousu de ses explications, et riait de +leurs méprises et de tout à gorge déployée. Elle trouva moyen de faire +durer ce tintamarre tout l’été. C’était sa façon de goûter le _charme de +la solitude_. + +Mon pauvre père fut d’abord très-effrayé de ce qu’il appelait «une +invasion inattendue». Il venait de s’apercevoir, disait-il, que Louveau +est un endroit très-_passant_, et il se plaignait que le «tumulte du +monde» s’acharnât à le poursuivre. Vraiment il a l’humeur sauvage, et +pourtant je ne connais personne qui soit plus propre que lui à frayer +avec les hommes. A-t-il une fois surmonté sa paresse, il est aimable, +liant, causant, entre sans effort dans la pensée et les convenances +d’autrui, s’intéresse à tout et tient jeunes et vieux sous le charme de +sa gaieté facile et de son esprit aisé. A *** on l’adorait; les robins +et les douairières de la ville le proclamaient à l’envi un causeur +accompli et un joueur de whist consommé. Lui-même, en sortant de ces +réunions où j’avais eu mille peines à l’entraîner, me confessait tout +bas «qu’il ne s’était pas trop ennuyé»; mais, à peine au logis, son âme +rentrait dans ses plis naturels, et il en revenait à trouver que la +solitude est préférable à tout. Aussi, quelque visiteur sonnait-il à la +porte, il s’écriait en bondissant sur sa chaise: + +«Bon Dieu! voilà l’ennemi!» + +Et quand je lui présentais quelque billet d’invitation: + +«Mais qu’ai-je donc fait à ces gens-là, disait-il, pour qu’ils attentent +à mon bonheur?» + +J’allai à Ferjeux souhaiter la bienvenue à la baronne. Dès le lendemain, +elle me rendit ma visite. Je venais de sortir. Mon père, épouvanté, se +hâta de faire dire qu’il n’y était pas; mais, à je ne sais quel +flottement de rideau, elle s’aperçut qu’on y était et qu’on se cachait. +Elle n’était pas femme à se rebuter. Elle donne sa carte, feint de +s’éloigner, puis, revenant par un détour sur ses pas, elle avise un trou +dans la palissade, enjambe, se glisse à pas de loup dans le jardin. Là, +elle s’embusque, attendant sa proie. Mon père, qui croit l’ennemi parti, +sort; elle s’élance, le voilà dans ses bras, + + Honteux comme un renard qu’une poule aurait pris. + +«Ah! vous n’êtes pas chez vous, monsieur l’antiquaire! mais j’y suis...» + +Et, lui prenant le bras, elle le promène, le questionne, répond pour +lui, l’agace, l’émoustille, lui conte mille sornettes et fait si bien +qu’au bout d’une heure ils étaient les meilleurs amis du monde. Je la +rencontrai comme elle retournait à Ferjeux. + +«J’ai affaité l’oiseau!» me cria-t-elle de sa voiture. + +«Cette femme est une charmante folle, me dit à son tour mon père en me +revoyant; mais je ne lui montrerai plus mes vases. Avec son grand diable +d’éventail en écaille, elle a pensé vingt fois tout fracasser.» + +Vous avez tenté par instants de vous persuader, monsieur l’abbé, que je +suis une femme supérieure. Là, convenez que c’est une chose que vous +mouriez d’envie de croire. Que vous étiez loin de compte! Figurez-vous +qu’en dépit de ses travers et de sa futilité, la baronne de Ferjeux me +plut beaucoup. Nous nous arrangions pour nous voir presque tous les +jours, et j’avoue à ma confusion que je trouvais dans sa société +d’agréables distractions. Elle me contait Paris, ce Paris que j’avais +quitté pour toujours à l’âge de quinze ans, et après lequel, sans trop +le savoir, je soupirais tout bas. Ses historiettes m’enchantaient; je +l’écoutais bouche béante, comme les enfants regardent la lanterne +magique; moins attentifs, moins suspendus aux lèvres du narrateur sont +des chameliers turcs lorsque, pendant une halte, ils font cercle autour +d’un _hadji_ qui revient de la Mecque et qui les promène de la Kaaba au +puits de Zemzem. Mon père ne pouvait se plaindre, car en revenant auprès +de lui il me semblait que je venais de lui faire une sorte d’infidélité, +et je me croyais tenue à le dédommager par un redoublement de petits +soins. De son côté, Mme de Ferjeux paraissait se plaire infiniment dans +ma compagnie; elle me caressait beaucoup, me taquinait et, tout à la +fois, m’encensait un peu. J’aurais dû m’en défendre; à vrai dire, mes +résistances étaient faibles. Dans un pays où il y a des loups, monsieur +l’abbé, une aimable baronne prend bien de l’empire sur les cœurs. Le +contraste de nos caractères la charmait; elle se divertissait à me +mettre en belle humeur, à m’étourdir de sa vivacité. + +«Vous êtes étonnante, ma chère, me disait-elle. Je veux mourir si je +m’attendais à trouver dans ces vilains bois une fille de vingt-quatre +ans faite comme vous. Je cherche en vain à vous définir, je m’y perds. +Élevée à l’ombre d’un sapin par un savant en us et par un jésuite, quel +bizarre composé vous faites! Vous n’êtes ni une Parisienne ni une +provinciale. Vous n’avez pas le «je ne sais quoi», et cependant on ne +s’aperçoit guère qu’il vous manque. Savez-vous ce que c’est? Je gagerais +que vous êtes une statue antique, une Galatée. M. de Loanne vous a +déterrée dans un de ces affreux caveaux que j’ai consenti à visiter par +complaisance, et où j’ai perdu une robe, un organdi superbe, s’il vous +plaît. Le bon Dieu bénisse tous les antiquaires de France! Mais, +dites-moi, êtes-vous bien sûre d’être en vie? Là, pourriez-vous en +jurer? J’imagine, moi, qu’en grattant la femme, on trouverait le marbre. +Ne vous fâchez pas. Je ne veux pas dire que vous soyez une antiquaille; +mais vous êtes classique, ma toute belle, et le classique n’est ni vieux +ni jeune, il n’a point d’âge. Votre démarche, vos regards, votre geste, +tout est dans les règles, tout va en mesure; il n’y a rien de trop, rien +n’est à côté, c’est ce qui me fâche. On est tenté de vous accompagner +sur la harpe. Voyons, mon ange, convenez que depuis que vous êtes au +monde, vous n’avez jamais fait de folie. Quoi! pas une fantaisie, pas un +caprice! Un cœur qui bat comme un chronomètre Bréguet! Le mien, ma +chère, je vous en préviens, ressemble comme deux gouttes d’eau à la +montre du Gascon qui abattait son heure en quarante-cinq minutes. Qui ne +s’agite pas dépérit d’ennui; il faut un peu d’étourdissement. Se +repentir et recommencer, voilà la vie, et quand je ne déraisonnerai +plus, je n’aurai plus besoin que d’un _De Profundis_.» + +L’un des grands plaisirs de la baronne était de me coiffer et de me +parer à sa guise. Elle s’enfermait avec moi dans son boudoir, seule +pièce où les maçons n’eussent point accès. Là, étalant sur sa toilette +ses boîtes à poudre, ses houppes, ses cache-peignes, ses fers à friser, +dont elle s’escrimait avec une merveilleuse dextérité, ses plumes, ses +rubans, mille affiquets, elle me poudrait, me pomponnait, m’attifait, +reculait de trois pas pour me regarder, pirouettait sur ses talons, +s’applaudissait de son œuvre, répétait cent fois: «Ma toute belle, vous +avez les plus beaux cheveux de France et de Navarre!» Je la laissais +faire, souriant moitié d’aise, moitié d’indulgente pitié. J’ai promis +d’être sincère: ce petit manége ne m’ennuyait pas. Il y avait longtemps +que personne n’avait admiré mes cheveux. Je leur disais: Profitez de +l’occasion, vos beaux jours sont comptés. + +Un jour qu’elle m’avait coiffée à la Marie-Antoinette et décorée comme +une châsse, elle se prit à pousser de vrais cris d’admiration, et, se +jetant dans un fauteuil: + +«Savez-vous que vous êtes ravissante, mon cœur? Mais, je vous le +demande, où avez-vous donc pris ces grands traits réguliers? On dirait +une muse. J’ai à Paris un dessus de porte qui vous ressemble. Le bel +avantage que vous avez là! De quoi vous sert-il? Dire qu’une fille qui a +vos yeux, un nom, une dot et vingt-quatre ans, vit ici enterrée dans un +trou! C’est une horreur, c’est un meurtre, c’est mille fois pire que le +sacrifice d’Iphigénie. A votre place, comme j’en appellerais! M. de +Loanne est un égoïste. Ne me mange pas, je le lui dirai à lui-même, et +pas plus tard que demain. Laissez-moi faire, je prétends vous soustraire +à la puissance paternelle. Je vous marierai, moi qui vous parle. Ce +n’est pas que le mariage soit une invention bien miraculeuse; mais, +jusqu’à présent, on n’a rien trouvé de mieux. Nos Solons ont +l’imagination si stérile! Le plus beau des métiers, ma mignonne, est le +mien; malheureusement on ne naît pas veuve comme on naît poëte; il faut +passer par l’autre cérémonie pour en arriver là. Fiez-vous à moi, je me +charge de vos affaires. Il ne sera pas dit qu’en plein dix-neuvième +siècle un père égorge sa fille sans que la justice informe.» + +Elle continua longtemps sur ce ton. Je la laissai dire et ne fis que +rire de cette belle sortie. «Un clou chasse l’autre, pensais-je; les +maçons vont avoir leur tour, et il n’en sera rien de plus.» Mais je +découvris qu’elle avait plus de suite dans l’esprit que je ne le +croyais. Le lendemain, le surlendemain, elle revint à la charge. Alors +je lui représentai tout doucement qu’elle était mille fois trop bonne; +qu’elle se mettait à tort martel en tête; que je n’avais nulle envie de +me marier; que j’avais formé le projet de rester fille; que mon tyran +était le meilleur des hommes; que j’étais heureuse, très-heureuse à +Louveau; que mes inclinations s’accordaient avec mon devoir; qu’au +surplus les soupirants ne m’avaient point manqué; qu’il en était jusqu’à +deux dont mon père eût agréé la recherche, mais que j’avais des +exigences ridicules et préférais ma liberté aux meilleurs partis.--Elle +haussa les épaules et me répliqua que ce n’était pas à elle qu’on +faisait accroire ces choses-là; puis, s’égayant aux dépens de mes +prétendants, elle fit du premier un jeune dadais délicat et blond, +chamarré de phébus, du second un vieux gentillâtre à lièvre; elle les +accommoda de toutes pièces, découpa leur silhouette dans une feuille de +carton, les mit en scène, singea leurs tons, leurs manières, me fit rire +aux larmes. Quand elle fut lasse de ses deux pantins, elle les hacha +menu et les fit dévorer par son bichon. + +«Ce qui me consterne, dit-elle, ce qui me désespère, c’est que, si on +vous laissait faire, vous finiriez, de guerre lasse, par avaler le +morceau et par épouser quelque sot, sentant son bourgeois d’une lieue, +qui ferait râfle sur votre beauté et n’aurait pas même le mérite de +s’étonner de son aventure. + + Vous irez par le coche en sa petite ville, + Qu’en oncles et cousins vous trouverez fertile. + +Le dimanche il se fera honneur de vous à la promenade, à l’heure où l’on +entend le trombone et où la cassonade et les nouveautés font assaut de +toilettes. Vous pondrez, vous couverez. Quelle bénédiction! Battue en +brèche par les œillades assassines du hausse-col, désespoir des +laiderons, espoir inavoué d’un clerc de notaire, vous vous éteindrez +dans une douce langueur, le nez sur un pot de giroflée et contant vos +chagrins à la lune. Mort de ma vie! j’enrage quand je pense que les +cheveux que voici blanchiront sans avoir été vus aux Italiens! Mais je +suis là, je protégerai l’innocence sacrifiée.» + +Ses insistances me déplurent; je demeurai quelques jours sans la voir. +Elle n’eut garde de s’en affecter. Quand je retournai à Ferjeux, je la +trouvai cachetant une lettre. + +«Vous arrivez fort à propos, me dit-elle. Je m’occupe de vous. Lisez +cette adresse: cela vous intéresse plus que vous ne pensez.» + +Je jetai les yeux sur le pli et je lus: «A monsieur le marquis Max de +Lestang.» + +«Dieu ait en sa sainte garde le marquis de Lestang! lui dis-je; mais je +n’ai pas l’honneur de le connaître. + +--Votre cœur ne vous dit rien? Point de pressentiments? Mettez-vous là, +ma belle, et écoutez-moi. Le marquis de Lestang, mon neveu, est un +superbe garçon de trente-deux ans, beau comme un Apollon, brave comme +Artaban, fin et discret comme le prince Charmant, et qui possède un +hôtel à Paris et un château dans le Dauphiné. Orphelin à douze ans, il a +mené sa jeunesse à grandes guides. Ce bel écervelé, ma chère, a fait +bien des passions, et m’est avis qu’il n’a jamais trouvé de cruelles. Je +le conjure de faire une fin: il m’a d’abord renvoyée bien loin; mais +depuis peu une douce mélancolie s’est emparée de lui, et dernièrement il +m’écrivait que, si je pouvais lui découvrir une femme qui ne ressemblât +à aucune de celles qu’il a connues, il se résignerait sans trop d’effort +à lui sacrifier sa liberté. Vous m’entendez, il veut une femme qui ne +soit pas la femme. Avec cela, il exige beaucoup de principes; les +Lovelaces n’épousent que des dragons de vertu. Je viens de lui répondre +que j’avais trouvé son fait, qu’il prît la poste, qu’il accourût, que je +lui ferais voir dans nos bois quelque chose qui l’étonnerait fort. Je le +connais, il viendra, et je prétends qu’avant deux mois le contrat soit +signé et parafé. Vous raffolerez de ce monstre, ma charmante; il a été +mis au monde tout exprès pour faire votre bonheur. Son passé vous répond +de lui; il est bon qu’avant de se marier un homme ait épuisé la liste de +ses curiosités. Ce sont les curieux du lendemain qui font les mauvais +maris. De son côté, je gagerais qu’il vous adorera. Vous l’étonnerez, +c’est le principal: il n’a rien vu qui vous ressemble. Les belles +mondaines, les reines de salons, les femmes à la mode, il connaît tout +cela par le menu; mais vous, mon cœur, à force de vivre avec des vases +grecs, vous avez contracté des airs de tête et des attitudes qui lui +seront tout nouveaux. Ce que vous avez, ce n’est pas de la grâce, ce +n’est pas du charme, c’est du style. Je ne sais trop m’expliquer, mais +je crois que le style est une sorte de beauté dans les règles qui ne +sait pas qu’on la regarde. Je vous l’ai déjà dit, on vous prendrait pour +une statue antique qui a reçu le feu de la vie et qui fait ses premiers +essais dans l’art d’exister. Par moments, vous vous ressouvenez trop de +votre premier état, et l’on se prend à craindre que vous ne vous +rendormiez de votre sommeil de marbre; mais je me repose sur le marquis +du soin de vous réveiller tout à fait: il achèvera de vous dégourdir. +Tenez, dans ce moment, vous êtes adorable. S’il était ici et qu’il vous +vît avec votre air ébahi et vos grands yeux effarés, il ne se ferait pas +prier pour tomber à vos genoux. La première fois que vous le verrez, +tâchez de retrouver cette expression. Allons, voilà une affaire faite. +Arrivez vite, mon beau monsieur: la divine Galatée vous attend. Du même +coup je m’en vais faire deux heureux; ce sera la plus belle action de ma +vie. + +--Madame la baronne, lui dis-je, votre plaisanterie est charmante; mais +donnez-moi cette lettre, je vous prie. + +--Qu’en voulez-vous faire, mon cœur? + +--La déchirer, madame, ou la brûler.» + +Et j’avançai le bras pour m’emparer du pli; mais elle l’éleva en l’air, +et, courant à la fenêtre, le lança sur la terrasse; puis, appelant son +chasseur à grands cris, elle lui commanda de ramasser le précieux +papier, de seller promptement un cheval et de courir bride abattue au +prochain bureau de poste. + +En vérité, je ne savais si je devais rire ou me fâcher. + +«J’aime à croire, lui dis-je, que tout ceci n’est qu’une histoire en +l’air, que vous vous amusez de ma crédulité... + +--Croyez tout ce qu’il vous plaira, interrompit-elle; mais j’ai des +ordres à donner à mes ouvriers. Je veux faire réparer et meubler le +petit pavillon qui est au bout de la terrasse. C’est là que logera votre +adorateur. Ce pauvre garçon ne peut pourtant pas coucher à la belle +étoile. Maltraitez-le tant que vous voudrez, je n’entends pas que son +désespoir s’enrhume. + +--Voyons, lui dis-je, soyez bonne une fois dans votre vie; convenez que +le marquis est votre oncle, qu’il a soixante-dix ans, et que... + +--Peste! s’écria-t-elle, je n’ai pas affaire à une Agnès, et vous savez +toutes les rubriques. Vous l’avez dit, mon ange: ce pauvre marquis est +un septuagénaire fort cassé, un peu cacochyme. Il a besoin d’un bâton de +vieillesse. Vous lui chaufferez ses bouillons. C’est votre partie que le +dévouement. + +--Au moins, repris-je, je me flatte que mon père ne saura rien de ce +badinage. Un mot suffirait pour troubler son repos et empoisonner sa +vie. + +--Oh! que voilà de grandes phrases! s’écria-t-elle; sachez qu’hier je +suis allée trouver M. de Loanne dans ce joli caveau où j’avais juré mes +grands dieux de ne plus remettre les pieds. Une seconde robe perdue, ma +chère! Vous voyez si je me ménage pour servir mes amis. J’ai commencé +par tout regarder, par tout admirer sur parole, depuis le cèdre jusqu’à +l’hysope; je me suis attendrie sur un petit morceau de brique, un tesson +de pot, s’il le faut nommer par son nom; j’ai consenti à voir des +fresques invisibles; j’ai juré sur mon honneur que j’apercevais du +rouge, du bleu, toutes les couleurs de l’arc-en-ciel; bref, j’ai eu des +transports, des syncopes. Jugez s’il était content de moi; j’imagine +qu’en ce moment j’aurais pu lui demander sa vie. J’ai profité de ces +bonnes dispositions pour lui conter mes petites raisons. Je vous +avouerai qu’il a eu l’air d’un homme qu’on réveille en sursaut: c’est ce +qui s’appelle un saisissement désagréable. Donnez une douche à mon +bichon: vous verrez comme il se secouera; mais que parliez-vous de +poison? L’ai-je empoisonné, ce pauvre homme? Vous voyez en tout cas +qu’il n’en est pas mort. Il faut croire que les archéologues résistent +au curare.» + +Cette fois je perdis patience, je lui adressai les plus vifs reproches; +mais avec cette étrange femme il n’y a pas moyen de se fâcher longtemps. + +«Oh! que la colère vous va bien! s’écria-t-elle. Vos joues se colorent, +vos yeux petillent. Adieu la statue! voilà la femme. Pends-toi, marquis, +tu n’es pas là! Mais regardez-vous donc dans la glace; vous êtes jolie à +croquer, madame la marquise de Lestang!» + +Je retournai à Louveau fort préoccupée. Je maudissais la baronne et son +zèle indiscret. La veille, j’avais trouvé mon père rêveur; ce soir-là, +il le fut encore. Il ne regarda point ses vases, laissa son poëte grec +sommeiller en paix dans ses grandes poches. Silencieux, se retournant +dans son fauteuil, il m’observait du coin de l’œil et poussait par +instants de gros et bruyants soupirs. Je m’approchai de lui. + +«A qui en avez-vous? lui dis-je. S’est-il fait en moi quelque changement +qui vous étonne? + +--Pourquoi ne pas me le dire! me répondit-il en secouant +mélancoliquement la tête. + +--Quoi vous dire? lui demandai-je. Je vous certifie que vous avez tous +mes secrets. + +--Tu sais si je t’aime, reprit-il. Que ne m’avouais-tu que tu t’ennuies, +que tu broies du noir? + +--Qui vous a mis en tête ces folles idées? m’écriai-je en lui prenant +les mains. Je gagerais que c’est cette maudite baronne. Ne voyez-vous +pas que cette femme est un vrai brise-raison? Ses maçons ne suffisent +pas à amuser son ennui, il faut à toute force qu’elle s’agite et agite +autrui. + +--Non, non, dit-il, la baronne n’est pas si folle qu’elle en a l’air. +Sur un mot fort sensé qu’elle m’a dit l’autre jour, j’ai fait un retour +sur moi-même. Ma conscience a parlé; elle m’a fait convenir que j’étais +un franc égoïste, Isabelle, un mauvais père. Depuis des années, je te +sacrifie sans vergogne à mes goûts; je ne pense qu’à moi, je suis comme +un avare qui enterre son trésor. Tu as de la beauté, de la fortune. Je +tiens tes grâces sous clef, je te séquestre de tout commerce du monde, +je te fais vivre avec les loups et te condamne à coiffer sainte +Catherine. + +--Vous avez raison, interrompis-je; vos crimes font frémir la nature. +Peste soit de la sorcière! Les gens qui s’ennuient s’amusent à faire des +ricochets. Cette odieuse femme en a fait dans votre cœur _avec des +cailloux plats, ronds, légers et tranchants_. Et voilà ce pauvre cœur +uni comme une glace qui s’émeut, bouillonne, se hérisse; mais, je vous +prie, parlons raison. Ai-je l’air triste, la mine allongée et les yeux +battus? Demandez à ces murailles si je me cache pour pleurer dans les +petits coins. La vérité vraie est que ma liberté m’est chère et que je +me soucie du mariage comme d’une noisette vide; mais que dis-je? je ne +suis plus libre; j’ai engagé ma foi à ce petit homme noir sur fond jaune +que vous voyez là-bas. Regardez donc ce port de tête et les plis que +fait son manteau. Tout autre parti me ferait pitié. + +--Il est certain, reprit-il, que jusqu’à ce jour il ne s’en est guère +présenté de sortables; mais il est de par le monde certains hommes... + +--Des marquis? + +--Et pourquoi non? répondit-il. + +--Ah! marquis, marquis, m’écriai-je, que me veux tu? Mais c’est donc un +charme, un ensorcellement. Mon père, vous êtes malade; autrement vous ne +donneriez pas dans les visions cornues de Mme de Ferjeux. Écoutez-moi, +je suis votre médecin; la Faculté vous ordonne de travailler à votre +mémoire, de ne plus songer creux et de rentrer dans votre repos. + +--Tu en parles à ton aise, dit-il. La conscience, une fois réveillée, a +peine à se rendormir, et les reproches que je me fais... + +--Au moins, interrompis-je, gardez vos réflexions pour vous. Je ne veux +plus entendre un mot; sinon, je vous en avertis, je me sauve avec mon +bel Athénien dans quelque endroit moins fréquenté que Louveau.» + +Là-dessus, me mettant au piano, je lui jouai de mon mieux l’un de ses +airs favoris; mais il ne battit pas des mains, et son front demeura +soucieux. + +«Vous n’aimez donc plus la musique? lui dis-je. + +--Si fait, j’aimerai toujours Mozart, me répondit-il, mais je commence à +croire aux scorpions.» + +Les jours suivants, cette fâcheuse question ne fut pas remise sur le +tapis. Mon père cependant n’était point dans son assiette naturelle; il +avait perdu son bel appétit et persistait à me regarder en coulisse. + +Une semaine s’était passée sans que je remisse les pieds à Ferjeux, +quand la baronne vint nous voir. Je la pris à part. + +«S’il vous échappe un mot qui puisse chagriner mon père, lui dis-je à +voix basse, je ne vous reverrai de ma vie.» + +Elle fit l’étonnée. + +«De quoi craignez-vous donc que je lui parle? Du marquis? Il est mort, +j’en reçois à l’instant la nouvelle: voyez mes larmes. A vrai dire, ce +pauvre homme ne tenait plus qu’à un fil. Il a reçu ma lettre, et la joie +l’a suffoqué. Il a succombé, ma chère, à une indigestion d’espérance. + +--Je le plains de tout mon cœur, lui dis-je, mais point de distraction; +n’allez pas oublier qu’il est enterré.» + +Elle parla de la pluie et du beau temps, de ses maçons, des impatiences +qu’ils lui causaient, de trois girouettes qu’elle faisait venir de +Paris, du parfum des violettes, de sa passion pour les bois, de la douce +mélancolie qu’on y respire. Lorsqu’elle eut tout dit, elle témoigna à +mon père le désir de revoir ses figurines; il s’empressa de la +satisfaire. Ce jour-là, par bonheur, elle avait oublié chez elle son +éventail. Introduite dans le sanctuaire, elle examina tout d’un œil +ravi; elle eut même des attendrissements, des pâmoisons qui me furent +suspects. Elle s’extasia surtout devant Némésis; excité par ses +questions, mon père se lança à corps perdu dans une dissertation +mythologique qui se termina par de longues réflexions sur les +prospérités démesurées dont la déesse condamne et châtie l’insolence. +Crésus et Polycrate ne furent point oubliés. + +Mme de Ferjeux semblait charmée. Elle nous dit adieu; puis au moment de +sortir: + +«Votre Némésis me fait peur, dit-elle à mon père, et votre Polycrate me +trotte dans la cervelle. A votre place, je jetterais mon anneau à la +mer. + +--Je n’en ai point qui soit de prix, belle dame, lui répliqua-t-il. + +--Malepeste! vous avez une fille!» dit-elle, et elle disparut; mais, +rouvrant la porte: + +«A propos, j’attends la visite d’un parent, jeune ou vieux, mon oncle ou +mon neveu, il n’importe. Ce jeune vieillard ou cet antique adolescent a +la passion des vases et des statues. Me permettrez-vous de vous +l’amener? + +--Nous sommes tout à votre dévotion, madame, répondit mon père. + +--Dieu soit loué! la voilà partie, dis-je en frappant du pied. Je ne +comprends pas que cette femme ait pu me plaire. Aujourd’hui ses grands +yeux émerillonnés me mettaient aux champs.» + +Mon père demeura quelque temps silencieux, se promenant en long et en +large dans le salon. Je devinai que son esprit travaillait. Tant savant +qu’il soit, il est un peu poëte. Les hommes d’imagination, monsieur +l’abbé, sont sujets à se passionner contre leur propre intérêt; vous les +voyez aujourd’hui s’éprendre résolûment de ce qui, hier encore, les +désolait; rêver des malheurs, c’est encore rêver, et ils ont pour tous +leurs songes une tendresse paternelle. + +Après quelques minutes, mon père se jeta dans un fauteuil et se prit à +dire entre ses dents: + +«Eh bien! qu’il vienne, qu’il vienne! et que le destin s’accomplisse! le +plus tôt sera le mieux. Assurément il m’en coûtera. O mon cher anneau, +qui avez si longtemps brillé à mon doigt, je vais vous donner en pâture +aux requins! O mes chers dieux pénates, vous allez voir se séparer les +deux êtres qui se sont aimés sous vos yeux. Du moins, ma conscience sera +contente, et les regrets sont moins cruels que les remords. Oui, +j’abusais du dévouement de cette chère enfant; elle me cachait son +ennui: un heureux hasard vient de m’éclairer. Némésis elle-même a parlé: +Isabelle, tes sacrifices trouveront enfin leur récompense. Le marquis de +Lestang est un homme charmant... + +--Encore ce marquis! lui dis-je, étonnée et impatientée au dernier +point; mais vous le connaissez donc? + +--Ne m’interromps pas, petite, poursuivit-il, et laisse-moi raisonner +avec moi-même. Je disais donc que le marquis est charmant. Cette union +sera fort bien assortie. Vos âges se conviennent; il est bien fait, et +tu es belle; il est riche, et tu as des rentes. L’hiver à Paris, l’été +en province, vous coulerez ensemble de beaux jours. Quant à ton vieux +bonhomme de père, il ne sera pas aussi à plaindre qu’il veut bien le +dire. Avant quinze mois, il aura terminé ses fouilles de Louveau, et, +emportant avec lui ses trésors, il ira te rejoindre. Le marquis est un +homme de goût; il sait ce que vaut un antiquaire; il me logera +volontiers dans le coin le plus retiré et le plus silencieux de sa +maison. J’aurai mon ménage à moi; je ne veux gêner personne. Dans douze +ans d’ici, mon petit-fils sera en âge de discerner un vase grec d’avec +un vase étrusque; je me chargerai de son éducation; j’en veux faire mon +secrétaire. N’oublions pas que le château de mon gendre est situé dans +le voisinage de Saint-Paul-Trois-Châteaux, la vénérable capitale des +Tricastins, ville consacrée à Diane, ville chère aux antiquaires, où +l’on a déterré tant de mosaïques, tant de médailles, et ce précieux +camée qui représente la Pudeur se retirant au ciel avec Astrée. Qui peut +dire ce que j’y trouverai? Depuis la découverte de la Némésis, je crois +tout possible. A mes heures perdues, j’irai relire Mme de Sévigné à +Grignan; je ne serais pas fâché de savoir ce qu’était cette bise qui +faisait mal à sa _seconde poitrine_. Ah! par exemple, j’exige qu’on +respecte ma liberté. Quand mon gendre aura du monde, je m’enfermerai +chez moi. Si quelque invité demande: Où est M. de Loanne? répondez-lui: +Que voulez-vous? il est quinteux, sauvage, un peu bizarre... + +--Très-bizarre, interrompis-je, et très-enfant.» + +Et, secouant doucement sa tête grise entre mes deux mains, j’ajoutai: + +«Quand vous vous réveillerez, nous prendrons le thé.» + + + + +IV + + +Eh bien! monsieur l’abbé, qu’en pensez-vous? Que va-t-il advenir de tout +cela? Croyez-vous au marquis? Sera-t-il jeune ou vieux? Mais votre +esprit s’est rouillé chez les Indiens; vous n’aimez plus à deviner, et +jetez du premier coup votre langue aux chiens. + +Le fait est que pendant une semaine je dormis mal. Je faisais des rêves +extravagants: une nuit, je crus me voir poursuivie par un loup, la +baronne accourait à mon secours et ramassait une pierre pour me +défendre; mais en la soulevant elle mettait à découvert un scorpion, +lequel se transformait subitement en un beau jeune homme qui m’appelait +en souriant. Comme je m’approchais de mon sauveur, je découvris qu’il +portait au front un dard acéré, reste de son premier état, et qu’il +cherchait à m’en percer le cœur. Cela m’inspira de la tendresse pour les +loups. Une autre fois je rêvai d’une étoile rougeâtre qui dominait +fatalement ma vie; en vain je m’enfuyais par monts et par vaux, elle +rayonnait toujours sur ma tête, et je me sentais en proie à sa maligne +influence. Apparemment c’était l’étoile de Mme de Ferjeux.--Que tout +cela est absurde! pensais-je en me réveillant; mais il est des heures où +le cœur croit à l’absurde. + +Souvent je m’écriais: «Je n’ai pas le sens commun. Il n’y a point de +marquis; notre voisine nous mystifie; elle rit sous cape de notre émoi +et de nos transes.» Et dans ces moments-là, direz-vous, vous étiez +rassurée et contente? Et si Mme de Ferjeux elle-même était venue vous +dire: «Pure plaisanterie que tout cela! n’attendez personne, car +personne ne viendra, ni aujourd’hui, ni demain, ni après-demain!» oh! +pour le coup, vous l’auriez embrassée avec effusion.--N’en doutez pas, +monsieur l’abbé. Et cependant, vous le dirai-je? au fond du cœur... Mais +ne vous fâchez pas, je n’ai rien dit. + +En revanche, quand il m’arrivait de croire résolûment au vrai marquis, +beau comme Apollon, brave comme Artaban, à ce prince Charmant, qui +n’avait point trouvé de cruelles, ah! croyez-moi, je me promettais de +lui faire un accueil qui déconcerterait sa fatuité; car j’avais décidé +qu’il était fat, dédaigneux, blasé sur tout, et je me le figurais +m’observant d’un œil à la fois indiscret et superbe. Et même, n’eût-il +pas été fat, je lui en voulais d’être le neveu de sa tante, de répondre +avec tant d’empressement à son appel, d’accourir à son ordre pour +examiner la bête curieuse qu’elle lui promettait. Je croyais l’entendre +raisonnant avec elle, lui disant: «Épouserai-je? n’épouserai-je pas? +L’affaire ne se présente pas aussi bien que je le pensais...» Et puis il +me déplaisait qu’on prétendît régler mon sort, disposer de moi sans mon +aveu. La délicatesse de mes sentiments en était froissée, ma dignité +s’en indignait, et je me rappelais ce mot de ma mère, qui assurait qu’il +y a deux sortes de poésies, celles qui sont nées et celles qu’on a +faites, que les premières sont bonnes, que les secondes ne valent pas le +diable, et qu’il en va de même des mariages. «Arrivez, mon gentilhomme! +disais-je en moi-même. Je tiens pour vous en réserve mes plus grands +airs et mes plus grandes manières.» Et vraiment je les préparais +d’avance, je répétais la scène dans ma tête, mes premières phrases +étaient toutes prêtes... Hélas! ce que c’est que de nous, et comme la +bizarre fortune se joue de nos précautions! + +Un matin j’étais descendue dans la cour pour porter du grain à mes +pigeons. D’où vous êtes, vous les voyez accourant à ma voix, voletant +autour de moi, se posant à l’envi sur mes bras, sur mes épaules et sur +ma tête. Lionne, cette chienne qui vous aimait, survint en bondissant et +aboyant, et les oiseaux épouvantés s’enfuirent sur les toits. Je grondai +Lionne, la fis coucher à mes pieds en lui enjoignant un religieux +silence; puis je rappelai mes pensionnaires ailés, qui se décidèrent à +revenir et reprirent l’un après l’autre leur poste accoutumé; mais tout +à coup ils s’envolèrent de nouveau à grand bruit d’ailes. Il fallait que +je fusse bien préoccupée, car je n’avais entendu venir personne. Et +cependant quelqu’un était là; sur le pavé de la cour éclairé du soleil, +je voyais se dessiner une grande ombre immobile, accompagnée d’une autre +ombre plus petite qui remuait... J’eus un frémissement. «Il est ici, me +dis-je; c’est lui!» Et dans mon émoi je n’osais tourner la tête. Dans +cet instant, approchant à pas de loup, Mme de Ferjeux me prit le menton +d’une main, de l’autre releva le bord pendant de mon chapeau de +campagne, et s’adressant à lui (car c’était bien lui): + +«Eh bien! mon beau chevalier, fit-elle, que vous en semble?» + +La brusquerie de cette attaque inopinée qui rompait toutes mes mesures, +qui déroutait toutes mes prévisions, me jeta dans un tel désordre +d’esprit que je ne pus trouver une parole. Moitié confusion, moitié +dépit, je me sentis rougir jusqu’aux oreilles, et les larmes me vinrent +aux yeux; tout tournait autour de moi; j’aurais voulu être à cent pieds +sous terre. + +Alors le beau chevalier vint à moi, me fit un profond salut, et me dit +d’un ton doux et respectueux: + +«J’aime à croire, mademoiselle, que vous connaissez assez Mme de Ferjeux +pour ne plus vous effaroucher de ses plaisanteries, mais il en est, je +l’avoue, que j’ai peine à lui pardonner. + +Quelle fut ma réponse? Impossible de vous le dire, ni de quelle langue +je me servis pour la faire, car la mienne était hors de service; mais M. +de Lestang eut la délicatesse de ne pas me regarder. Penché vers Lionne, +qui était demeurée couchée à mes pieds, il la flattait de la main, lui +tirait tout doucement les oreilles, me faisait compliment sur sa beauté. +En ce moment, mon père parut; on entra dans la maison, je réussis à me +dérober, et je me sauvai dans ma chambre. Là, cachant mon visage dans +mes mains, je maudis mon mauvais sort, et je songeai à cette fatale +étoile, à cette étoile rouge de mes rêves, qui malgré moi gouvernait ma +vie. Toutefois, comme je suis une fille raisonnable, je ne tardai pas à +secouer mon chagrin; ma bonne humeur reprit le dessus, et, tout en +faisant ma toilette, je ne pus m’empêcher de rire un peu au souvenir de +mes beaux plans de campagne et de ces airs majestueux dont je m’étais +promis de foudroyer l’ennemi. «Je suis punie, me dis-je, par où j’ai +péché. Ne prenons point d’airs, gardons celui qui nous est naturel. Il +en sera ce qui pourra.» + +Quand je redescendis au salon, Mme de Ferjeux venait de partir, et mon +père faisait au marquis les honneurs de son cabinet d’antiques. On a dit +que rien n’empêche tant d’être naturel que l’envie de le paraître. +Cependant je crois que je me présentai devant M. de Lestang de l’air le +plus aisé du monde; car dans son premier regard je vis percer un peu +d’étonnement, comme s’il avait eu quelque peine à me reconnaître; je lui +sus gré de sa surprise, elle me fit plaisir. Du reste, il eut pour ma +personne le degré d’attention qu’exigeait la politesse, mais rien de +plus. Il était fort occupé d’examiner les trésors d’art étalés sous ses +yeux. Il en parlait non en savant, mais en homme du monde qui a beaucoup +vu. La Némésis surtout l’enchantait, il ne se lassait pas de la +regarder. + +--Ma chère enfant, me dit mon père, M. de Lestang est fou de ma statue; +il estime que c’est un morceau achevé et du premier mérite. + +--Je ne pense pas, dit le marquis, qu’il puisse y avoir deux avis à ce +sujet.--Et il justifia son dire par des raisons où l’on sentait le +connaisseur qui a du coup d’œil et du goût. Mon père semblait ravi au +septième ciel, et à chaque mot clignait des yeux en signe d’approbation. + +«Peste! vous vous y entendez, disait-il, et vous seriez digne de savoir +le grec. + +--Je ne suis qu’un ignorant, répondit le marquis; mais je crois avoir de +l’instinct, et je n’ai garde d’apprendre; ce serait me priver du plaisir +de deviner... De deviner et de me tromper, ajouta-t-il en souriant; mais +enfin deviner bien ou mal et vouloir, il n’y a que cela qui compte, ce +sont les deux épices de la vie.» + +Vous conviendrez, monsieur l’abbé, que je pouvais me rassurer. Cette +théorie sur les épices n’était pas propre à me tourner la tête. + +Là-dessus M. de Lestang tira de sa poche un portefeuille en maroquin et +un crayon, et se mit en devoir de prendre un léger croquis de la statue. +Mon père lui arrêta la main. + +«Ne faites pas cet affront à la déesse, dit-il. Elle croirait que vous +lui faites vos adieux. Vous nous demeurerez quelques jours, j’espère, et +vous reviendrez la voir.» + +En vain je lui jetai un coup d’œil suppliant qui signifiait: de grâce, +pas trop de zèle! Le père avait disparu, il ne restait que l’antiquaire, +lequel était sous le charme. Ce fut cet antiquaire obstiné et tout +entier à son idée qui retint le marquis à déjeuner. A vrai dire, M. de +Lestang ne se fit pas prier; il paraissait se trouver à l’aise sous +notre toit. A table, il fut gai, nous conta ses voyages, et je trouvai +qu’il contait bien. Il avait la parole nette et facile et de la douceur +dans la voix. Par intervalles seulement, il s’animait tout à coup, +élevait le ton, accentuait fortement certains mots; dans ces moments-là, +ses sourcils se fronçaient légèrement, et ses yeux, d’un bleu sombre, +s’enflammaient. C’était comme un éclair de passion, on eût dit que son +âme allait prendre feu; mais cela passait vite, et il revenait avec un +sourire à son ton dégagé et uni. + +En sortant de table, mon père lui dit: + +«Après les vases, les bouquins. Allons faire un tour dans ma +bibliothèque. + +--Ah! pour le coup, repartit M. de Lestang, vous tenez à me dépayser et +à m’humilier. Épargnez-moi, ne me demandez mon avis que sur les +reliures.» + +Il suivit mon père, se laissa tout montrer, écouta avec la plus accorte +complaisance toutes ses explications. + +«Que de richesses! dit-il. Vous en avez fait sans doute le catalogue? + +--Il est incomplet, répondit mon père, et je remets d’année en année à +le terminer. Je me fais vieux, je suis devenu très-paresseux pour tout +ce qui n’est pas ma besogne d’affection. Voyez comme ces rayons là-haut +sont poudreux! Il faudrait que le plumeau passât partout; mais je ne +saurais souffrir que la main d’un domestique touchât à mes chers +volumes, et quant à moi, le temps me manque. La vie est si courte! + +--Il y a cette différence entre nous, dit M. de Lestang, que vous êtes +trop occupé pour achever l’inventaire de vos biens et que je suis trop +inoccupé pour ne pas faire le mien; car, moi aussi, je possède une +bibliothèque, vieux patrimoine de famille un peu endommagé par les rats, +mais les restes en sont bons. Cette année, pour la première fois, j’ai +passé l’hiver à Lestang, et soit faute de savoir comment remplir mes +journées, soit amour de l’impossible et des tours de force, j’entrepris +de disputer mes livres aux rats et d’en faire à moi seul un beau +catalogue par ordre de matières. Jugez si les bévues y fourmillent. J’ai +fait peut-être comme celui qui rangeait le _Traité des fluxions_ de +Newton parmi les ouvrages de médecine. + +--Je n’en crois rien, repartit mon père; vous nous avez dit, et prouvé +que vous avez le don de deviner. + +--Enfin, reprit-il, je suis venu à bout de cette aventure, et, qui mieux +est, j’ai pris goût au métier... Voyons, ajouta-t-il, mettez mes talents +à l’épreuve. Nommez-moi votre épousseteur en chef. Nous allons commencer +par ouvrir toutes les fenêtres, après quoi je grimperai sur cette grande +échelle que voici, et je descendrai un à un tous vos poudreux in-quarto. +Fiez-vous à moi du soin de faire leur toilette. Oh! n’ayez crainte, je +vous jure de n’y toucher qu’avec des doigts respectueux. De votre côté, +monsieur le bibliothécaire, vous profiterez de l’occasion pour redresser +votre registre et en remplir les blancs. Courage, à l’œuvre! En quelques +jours, tout sera fait, et vraiment je ne serais pas fâché de laisser à +Louveau une trace de mon passage.» + +Mon père s’en défendit bien fort, il n’avait garde d’infliger à son hôte +l’ennui d’une si ingrate besogne, il résista le plus longtemps qu’il +put; mais le marquis ne s’entendait pas moins à vouloir qu’à deviner. Il +avisa sur une chaise une méchante souquenille de toile dont il +s’affubla, l’échelle fut dressée, et le voilà à l’ouvrage. + +J’étais restée au salon, je brodais au tambour près de la petite table +ronde; la porte de la bibliothèque étant demeurée ouverte, de ma place, +sans même remuer la tête, je voyais et j’entendais tout. Franchement, +monsieur l’abbé, vous l’auriez trouvé adorable, ce beau gentilhomme au +fier profil, aux petites mains blanches, dont toute la personne portait +un cachet d’exquise élégance, et qui, vêtu d’un sarrau, docile comme un +enfant, gai comme un écolier, leste comme un écureuil, allait et venait +aux ordres de mon bon père ébahi, grimpait aux échelles, époussetait des +livres, charmant la longueur du travail par des lazzis et de francs +rires, et conservant, le plumeau à la main, toute la distinction de sa +noble et fine nature. + +Pendant ce temps, comme vous pensez bien, la fille de mon père causait +un peu avec elle-même. + +«Comme l’événement, me disais-je, trompe toujours notre attente!... +Qu’il soit beau, bien fait, qu’il ait de grands yeux d’un bleu sombre, à +la rigueur je pouvais le prévoir; mais où est ce fat que j’attendais, +impertinent, rongé d’ennui, revenu de tout? Son cœur et son esprit sont +restés jeunes. N’ayons pas l’air de le regarder; mais se doute-t-il +qu’il est à peindre, là-haut, sur son échelle?... Ce qui est unique, +c’est ce charme de simplicité; ce serait par là qu’il pourrait être +dangereux... Autre chose encore: il paraît à la fois doux et passionné +comme ces fameux habitants de mes _champs Élysées_... Il est charmant +quand il fronce le sourcil. Nous autres femmes, nous adorons la force ou +ce qui lui ressemble; mais ce qui nous subjugue tout à fait, c’est la +douceur des violents. N’est-il pas de cette race?... En vérité, ma +pauvre Isabelle, il est heureux que nous n’ayons plus dix-huit ans! +Notre imagination risquerait bien de se monter; mais aujourd’hui adieu +les chimères! Quand ce bel épousseteur partira, nous lui dirons adieu +sans le moindre frémissement dans la voix, et il s’en ira ayant rangé +une bibliothèque sans avoir rien dérangé dans notre cœur.» + +Lorsque M. Max de Lestang se fut retiré en promettant de revenir le +lendemain de bonne heure, mon père s’avança vers moi sur la pointe des +pieds, et, me regardant dans les yeux: + +«Eh bien! me dit-il d’un ton de mystère, qu’en pensons-nous? + +--Oh! c’est à vous de parler, repartis-je. Je l’ai à peine vu et encore +moins regardé. + +--C’est un homme délicieux, reprit-il vivement. Figure-toi que, grâce à +lui, j’ai retrouvé un Alde superbe que je croyais perdu. Ce malheureux +volume avait disparu dans une crevasse de la boiserie. Notre jeune homme +s’avise de tout, il a des yeux au bout des doigts. Avant peu, ma +bibliothèque sera nette comme une perle. Il ne sait pas le grec, c’est +dommage; mais il serait capable de l’inventer à ses moments perdus. Il +est charmant! te dis-je, et sa bonne grâce m’a tant jeté de poudre aux +yeux que je n’ai plus vu le larron qui s’apprête à me dérober mon bien. + +--Ah! quant à cela, lui répondis-je en riant, vous pouvez dormir sur vos +deux oreilles; votre bien est fort en sûreté, il ne songe pas à le +convoiter... Mais vraiment vous vous échauffez. Épousez-le donc, ce beau +marquis, je ne m’y oppose pas.» + +Le lendemain, M. de Lestang reparut à l’heure dite et retourna bien vite +à ses échelles, à son plumeau. Il en fut de même les jours suivants. Je +ne le voyais guère qu’au déjeuner, pendant lequel il avait pour moi, +comme je vous l’ai dit, la mesure d’attentions que la courtoisie exige. +Il était aimable, toutefois sans empressement: notre maison lui +plaisait, il promenait autour de lui des regards satisfaits; mais il ne +me fit pas un doigt de cour, ni le plus petit compliment. Un jour +cependant, comme mon père, en sortant de table, m’avait obligée de lui +jouer un _andante_ de Mozart, le marquis m’écouta avec une attitude +rêveuse, et quand j’eus fini, il me dit d’un ton pénétré: + +«J’avais souvent entendu cet air, mais je ne le connaissais pas.» + +Le même jour, il s’écria du haut de son échelle: + +«Décidément la poussière de cette bibliothèque a des vertus magiques. +Depuis que je m’en barbouille les doigts, je me sens rajeunir. Hier je +n’avais plus que vingt ans, aujourd’hui je me plairais à des jeux +d’enfant. Je crois entendre des bruits de crécelles, des ronflements de +toupie. Vous auriez dû me prévenir, monsieur, car cela devient +effrayant. Demain un _tonton_ me semblera plein de charmes, et +après-demain il faudra me tailler un béguin.» + +Oh! pour le coup, il n’y avait pas à s’y tromper, le compliment n’était +pas à mon adresse: c’est de _tontons_ qu’il rêvait. + +Le jour d’après (c’était un vendredi), M. de Lestang avertit mon père +que son départ était fixé au surlendemain. + +«Travaillons bien, lui dit-il; je serais désolé de vous quitter avant +que notre monument soit achevé.» + +Ce jour-là, je fis seller ma jument grise, et, laissant ces messieurs +déjeuner en tête-à-tête, je me rendis chez la vieille Thérèse, cette +pauvre infirme que nous avons souvent visitée ensemble. J’y restai fort +longtemps. En rentrant, je trouvai mon père seul, le menton dans la +main, arpentant le salon d’un air grave. Il vint à moi et, sans me +donner le temps d’ôter mes gants et mon chapeau, il me fit asseoir sur +le sofa et me dit à brûle-pourpoint: + +«Isabelle, l’aimes-tu?» + +Je le regardai avec surprise et ne répondis rien. + +«Oh! je t’en conjure, reprit-il, ne l’aime pas encore. Attends quelques +jours, il faut que nous sachions d’abord... Il m’est venu certains +doutes... Comment te dire?... Mais figure-toi que je suis incertain si +c’est à toi qu’il en veut ou à la statue. + +--La chose est plaisante, lui répondis-je, avec une gaieté forcée. Vous +a-t-il demandé Némésis en mariage? + +--Non, il n’a pas osé... Mais qu’est-ce que je dis? tes plaisanteries me +brouillent l’esprit. Ce qui est certain, c’est qu’il en raffole. Dieu le +lui pardonne! elle est si belle! Seulement il l’aime trop... Cette +après-midi, il m’a dit tout à coup: + +«Reprenons un instant haleine et allons nous reposer auprès d’elle.» + +--J’ai cru qu’il voulait parler de toi, et j’allais lui rappeler que tu +étais sortie; mais, avant que j’eusse le temps d’ouvrir la bouche, il a +traversé en courant le salon, s’est élancé dans la galerie et s’est +placé en contemplation devant la déesse; puis il a pris un crayon et l’a +dessinée. Un charmant croquis, je t’assure. Il est sorcier... Mais à sa +pose, à ses longs regards pensifs, on eût dit un amant faisant le +portrait de sa maîtresse. Pendant qu’il crayonnait, je me suis souvenu +que l’autre jour il m’avait parlé d’une sorte de grande niche qui coupe +par le milieu la galerie vitrée de son château; il y a des bustes +antiques aux quatre coins avec un grand socle de porphyre au milieu. + +«Ce socle, me disait-il, est encore vide, il attend sa statue.» + +--Et vous pensez qu’il aura l’indiscrétion de vous dire: Votre statue me +plaît: elle ferait bel effet sur mon socle, vendez-la-moi? + +--Les amateurs d’objets d’art, Isabelle, sont une race sans scrupule. +Les plus honnêtes ne volent pas à main armée; voilà tout. Ce qui +m’épouvante, c’est que je suis faible, je ne sais pas résister. Tu te +rappelles que plus d’une fois je me suis laissé prendre à des +cajoleries, quitte à m’en mordre les doigts, _jurant, mais un peu +tard_... C’est pour cela que je crains le monde. Les moutons y sont +tondus de près, heureux quand le berger ne les écorche pas!... Passe +encore, ajouta-t-il, si M. de Lestang aimait à la fois ma statue et ma +fille, car je donnerais presque sans regret Némésis à mon gendre; je +n’aurais pas le chagrin de m’en séparer; tu sais que mon gendre sera +tenu de me loger chez lui. + +--Oh! de grâce, lui dis-je, laissons dormir toutes ces folies, elles +n’ont pas même le mérite d’être gaies. + +--Attends, attends, reprit-il, je ne t’ai pas tout conté. A cinq heures, +je suis sorti avec M. de Lestang et l’ai reconduit jusqu’à Ferjeux. Là +il m’a quitté pour aller faire un tour dans les bois, et j’ai demandé à +voir la baronne. + +--Bon Dieu! m’écriai-je. Vous avez parlé à Mme de Ferjeux? + +--Ne me fais donc pas de si gros yeux. Dans ce siècle, comme les enfants +sont sévères! Voyons, Isabelle, ai-je du tact ou n’en ai-je pas?... Mme +de Ferjeux me demanda où en étaient _nos affaires_. + +«Oh! lui répondis-je en riant (je te jure, Isabelle, que j’avais l’air +fort enjoué), oh! chère madame, j’ai l’esprit bien tranquille; c’est à +ma Némésis que votre beau neveu fait les yeux doux. Elle se mit à rire +comme une folle. + +--Croiriez-vous, me dit-elle, qu’hier soir il vint à moi se frottant les +mains et disant: Décidément je l’aime, et par l’étoile du berger je +l’aurai, je l’aurai! + +--Mais, beau neveu, vous l’a-t-on accordée? + +--Qu’à cela ne tienne! si on me la refuse, je l’enlève. + +--Oh! oh! y consentira-t-elle? + +--Chère madame, qui ne dit mot consent. + +--Je la connais, Lovelace, soyez sûr que Clarisse criera. + +--Il partit d’un éclat de rire, continua-t-elle, et il m’expliqua qu’il +aimait Némésis, qu’il adorait Némésis, qu’il enlèverait Némésis, et que +sûrement Némésis ne crierait pas. Se moquait-il de moi? Cela lui arrive +quelquefois; mais d’autre part il a des lubies si étranges, notre +gentilhomme, et il veut si bien tout ce qu’il veut! Enfin cela vous +regarde. Tirez-vous d’embarras comme vous pourrez. Mon neveu, qui est +aussi mystérieux que votre fille, m’a fait jurer que durant son séjour +ici je ne remettrais pas les pieds à Louveau. Il entend faire ses +affaires lui-même. A merveille! je ne me mêle plus de rien. Le loup rôde +autour de la bergerie; montez la garde, mon brave homme! Qu’on vous +enlève votre statue ou votre Isabelle, je m’en soucie comme de la +pantoufle de la reine Berthe, et je m’en vais de ce pas retrouver mes +maçons. Ce sont de braves gens qui ont le cœur sur la main.» + +Là-dessus elle me mit à la porte en me donnant de petits coups +d’éventail sur les doigts; mais comme je traversais la cour d’honneur, +elle avança la tête à la fenêtre et me cria: + +«A propos, que pense de tout cela votre belle insensible? + +--Oh! lui dis-je, elle est d’une superbe indifférence dont rien +n’approche. + +--Ce sont deux sournois, reprit-elle. En dépit de mes serments, j’irai +dîner demain à Louveau, et je découvrirai le pot aux roses...» + +--Voyons, Isabelle, t’ai-je compromise? + +--Je suis désolée, mon père, lui dis-je avec un peu de dépit, que vous +ayez fait vos confidences à Mme de Ferjeux. Je vous préviens que j’aurai +la migraine demain. Je suis décidée à ne pas voir M. de Lestang en +présence de sa tante.» + +Pendant tout le dîner, nous nous querellâmes un peu. Je l’accusais +d’être trop confiant; il me reprochait d’être trop fière. + +«Si tu avais pris la peine de questionner tout doucement son cœur, me +dit-il, tu l’aurais forcé de se déclarer, et nous saurions à quoi nous +en tenir, tandis qu’il pourra nous dire adieu demain sans que nous ayons +un reproche à lui faire.» + +Je lui répondis qu’il faisait bon marché de ma dignité, et j’ajoutai +quelques mots piquants qui le chagrinèrent. Je sentais gronder en moi +comme une sourde colère qui s’en prenait à tout le monde et qui menaçait +à tout coup d’éclater. Je me renfermai quelque temps dans un morne +silence; mais quand nous eûmes pris le thé, je regrettai mes rudesses et +je lui dis en l’embrassant: + +«Pardonnez-moi, mon bon père, et quittez vos soucis; vous garderez votre +déesse et votre fille.» + +Je suivis la galerie pour me retirer chez moi, et, en passant devant la +Némésis, je ne pus m’empêcher de la regarder. Ma lampe éclairait le bas +de son corps et ses draperies; sa tête restait dans l’ombre. Il me +sembla qu’elle s’animait, et je crus voir courir sur ses lèvres de +marbre le sourire insultant d’une rivale. + +Rentrée dans ma chambre, je m’assis près de mon rideau, le coude appuyé +sur le rebord de la fenêtre, ma joue dans ma main. La nuit était claire +et sereine, le ciel étincelait de mille feux. Le cri monotone des +grillons formait avec le clapotis d’un ruisseau un doux concert auquel +par intervalles une orfraie mêlait sa note triste et rauque. En face de +moi, de l’autre côté de la combe, j’apercevais de vagues blancheurs de +rochers qui me révélaient le précipice que domine Ferjeux. Il me +semblait que mes pensées secrètes, pareilles à des oiseaux longtemps +captifs à qui l’on rend la clef des champs, s’étaient envolées de mon +cœur resté vide, qu’elles erraient autour de moi dans la nuit, qu’elles +me parlaient par la voix du grillon, par le murmure de l’onde agitée, +par la plainte entrecoupée de la chouette. Un cœur troublé intéresse +l’univers entier à ses ennuis; il se flatte de tourmenter de sa fièvre +l’âme tranquille de l’indifférente nature; sa folle passion interpelle +jusqu’à cet abîme des cieux étoilés, jusqu’à ces mornes espaces qui +n’ont jamais rompu leur vœu d’éternel silence. Étrange orgueil de tout +ce qui souffre! La douleur nous devrait avertir du peu que nous sommes, +et cependant qui de nous ne prend à témoin de ses larmes et les hommes +et les choses mêmes, ces divines aveugles à qui nous prêtons des yeux +pour nous voir et de mystérieuses pitiés pour pleurer avec nous? Ce +soir-là, je me figurais que tout autour de moi agitait la question de +mon bonheur. Des voix secrètes m’appelaient par mon nom. Les unes me +disaient: «Crains tout!» les autres: «Espère tout!» Je crus entendre +aussi ces mots: «Défie-toi surtout de tes espérances!» Enfin je secouai +mes songes, je me levai, je regardai une dernière fois le vallon +solitaire, les étoiles, les bois, les pâles rochers... + +«Hélas! c’en est fait, je l’aime!» dis-je à demi-voix en refermant la +fenêtre. + + + + +V + + +Le lendemain, après le déjeuner, M. de Lestang nous proposa une +promenade à cheval. + +«Nous avons travaillé comme des bûcherons, dit-il à mon père. +Donnons-nous un peu de relâche: au retour, le reste sera l’affaire d’une +heure.» + +Mon père me consulta du regard. Je cherchai une défaite, je n’en trouvai +point. M. de Lestang courut à Ferjeux et reparut monté sur un des beaux +alezans de la baronne. La petite cavalcade, après avoir gravi la côte, +s’enfonça dans les bois. Le _beau chevalier_ parut apprécier mes talents +d’écuyère et me donna des éloges flatteurs. Je reçus son compliment de +bonne grâce; j’étais résolue à être gaie; quel que fût l’événement, +j’entendais sortir avec honneur de cette aventure. Et puis ce jour-là, +je me sentais jolie; dans ces heureux moments une femme est bien forte. + +Au bout d’une heure, nous vînmes à passer près de ce _tumulus_ que vous +connaissez. Mon père ne put revoir cet ancien ami sans que son cœur +tressaillît; il voulut lui donner le bonjour; attachant son cheval à une +branche d’arbre: + +«Allez toujours, nous dit-il, je suis à vous dans l’instant.» + +Nous fîmes prendre le pas à nos chevaux. En cet endroit, comme vous +savez, le chemin est assez large pour qu’on y puisse marcher de front. + +Le marquis garda quelques instants le silence; il semblait réfléchir, +puis il me dit: + +«C’est le séjour du bonheur que Louveau. En faisant mes adieux à la +bibliothèque de M. de Loanne, j’aurai soin d’emporter au bout de mes +doigts un peu de cette poussière sacrée qui rajeunit; mais après tout le +bonheur ne suffit pas à l’homme, encore moins aux femmes, j’imagine. Ne +vous ennuyez-vous jamais? + +--Malgré ses défauts, lui répondis-je, le bonheur est de bonne +compagnie. Je m’en contente. + +--Quoi que vous en disiez, reprit-il, il est nécessaire, pour se sentir +vivre, de se procurer de temps en temps de bons petits accès de fièvre, +avec fréquence du pouls, chaleur et frisson... Ne regrettez-vous jamais +le monde? N’avez-vous point de questions à lui faire?... Mais vous allez +trouver que je suis trop curieux. + +--Oh! dis-je en riant, les amis avec qui je vis (et je lui montrais du +doigt les silencieux sapins qui bordaient le chemin) sont d’un naturel +si discret, si réservé, que votre curiosité m’étonne sans me fâcher; +c’est dans ma vie une nouveauté agréable: aussi bien une fois n’est pas +coutume... Vous me demandez, je crois, quels sont mes plaisirs? + + . . . . . . . Quelquefois à l’autel + Je présente au grand prêtre ou l’encens ou le sel. + +--Fort bien; mais après? + +--Après? Ne vous ai-je pas présenté mes amis? J’adore les bois. + +--Il suffit de les aimer. Assurément les hommes sont moins innocents que +vos discrets amis; mais, puisqu’il s’agit des plaisirs du spectacle, +j’estime qu’un vice est plus intéressant qu’un sapin. + +--Cela dépend des goûts, lui dis-je. Les choses sont plus complaisantes +que les hommes; elles se prêtent à toutes nos fantaisies, nous en +pouvons disposer à notre guise. J’aime ces marionnettes dociles qui +répètent sans se tromper tous les rôles qu’il nous plaît de leur +souffler. Et ce qui est charmant, c’est que nous prenons la +représentation au sérieux et croyons naïvement aux fureurs des vents +déchaînés, aux soupirs des ruisseaux et aux regards de la lune. + +--Ah! pour la lune, dit-il, je ne me suis jamais flatté d’en être +regardé... Non, je tiens à mon dire, comme spectacle, les bois ne valent +pas le monde, et je préfère au tumulte des vents dans une sapinière le +bruit que font les passions dans des cœurs de chair et de sang. + +--Les passions! dis-je. Il faudrait y croire. + +--Peste! voilà un doute bien injurieux pour notre pauvre espèce!... Les +passions? il n’est que de les chercher pour les trouver. + +--Combien souvent on s’y trompe! repris-je. Les hommes sont si entendus +dans l’air de faire la papillote! L’enveloppe est brillante, argentée, +dorée; on y lit l’un de ces mots pompeux qui font battre le cœur: +dévouement, enthousiasme, noble ambition... Ouvrez: la dragée est un +pauvre petit calcul bien plat, bien vulgaire, et l’on est fort heureux +quand l’amande n’est pas amère. + +--Voilà, dit-il, ce qui se raconte au fond des bois. Vos amis sont bien +médisants, pour ne rien dire de plus. Croyez-moi, ce pauvre monde est +fort sot, mais il n’est pas si faux que vous le pensez. Aujourd’hui +l’hypocrisie est très-rare, et tous les masques sont si usés, si +transparents, qu’il n’y a plus que les niais qui s’en couvrent le +visage; les gens d’esprit les portent à la main. Ce n’est plus un +expédient, c’est une contenance. + +--Ah! permettez, répondis-je, la sagesse des bois n’accuse pas le monde +d’imposture, elle prétend que le monde est habile à se tromper lui-même. +Si les hommes nous donnent avec assurance leurs combinaisons pour des +sentiments et leurs courses au clocher pour des romans, c’est qu’à +défaut d’autres passions il en est une du moins, la fureur du jeu, qui +se mêle à tous leurs calculs et se charge de leur procurer quelques bons +accès de fièvre, tels que vous les aimez, avec fréquence du pouls, +chaleur et frisson. Cette sorte de fièvre ne me plaît guère, je vous +l’avoue, et pourtant je suis tentée de croire que c’est la plus commune. +J’ai ouï parler d’hommes d’esprit et même de cœur qui ne voient dans la +vie qu’une suite de tailles à perdre ou à gagner, et qui se mourraient +d’ennui s’ils n’avaient un paroli à tenir. La partie engagée, les voilà +tout yeux, tout oreilles; s’il survient quelque accroc, leur orgueil se +pique, s’acharne; l’enjeu est leur bonheur, quelquefois celui des +autres; le gain le plus souvent ne vaut pas la peine qu’on en parle: une +courte ivresse de l’amour-propre, le vain plaisir de se dire: J’ai +contenté mon caprice, la fortune a trouvé son maître... Non, je n’aime +pas les joueurs. Étant petite fille, je fis rencontre, dans une ville de +bains, d’un beau vieillard frais et enjoué qui aimait les enfants et +s’en faisait adorer. Un soir, je le vis ponter au pharaon. Grand Dieu! +quelle métamorphose! Ses yeux brillaient d’un éclat vitreux qui me fit +horreur. Depuis, j’appris à connaître dans le salon de ma mère des +hommes du monde aimables, gracieux, qui semblaient ne se soucier que des +élégances de la vie,--et tout à coup je croyais surprendre dans leurs +yeux un de ces tristes regards de ponte qui m’avaient tant +effrayée.--Oh! oh! me disais-je, qui tient la banque ici?--Enfin à +chacun ses goûts; mais rien ne me semble plus déplaisant que la +mélancolie d’un joueur qui perd, si ce n’est le sourire d’un joueur qui +gagne, et voilà pourquoi j’aime les bois.» + +J’avais mis dans le blanc, presque sans viser. M. de Lestang assena un +grand coup de cravache sur une branche de sapin qui lui barrait le +passage, après quoi, fronçant le sourcil, il m’observa du coin de l’œil. +Je le voyais fort bien sans le regarder. Car de quoi nous servirait-il +d’être femmes, si nous avions besoin de regarder pour voir? + +«Il y a du vrai dans ce que vous dites, me répondit-il enfin; mais vous +chargez le portrait. Vous oubliez que nos inconséquences font métier de +corriger nos vices. Quelqu’un a fort bien dit que le temps est le plus +puissant des êtres abstraits; il n’est pas de parti pris dont il ne +vienne à bout. On se croit un homme fort, on a fait ses preuves et +conquis par ses prouesses la sotte admiration des badauds, on se jure à +soi-même de ne jamais fléchir, de demeurer intraitable, d’être à l’abri +de toute faiblesse et de toute surprise,--et tout à coup, dans un moment +de fatigue, la fibre s’amollit, on éprouve un trouble inconnu. On +s’était flatté d’avoir tué son cœur, on le sent remuer et tressaillir, +et voilà notre rodomont qui en un instant dément tout son passé, et rend +son épée sans combat... Ceci n’est pas un conte de fées, et quand vous +reverrez le monde, vous me donnerez raison. + +--J’aime mieux vous en croire tout de suite, lui dis-je, car le +reverrai-je jamais? + +--Qui peut savoir s’il ne viendra pas vous enlever à vos amis? + +--Un enlèvement! m’écriai-je. Que fait-on en pareil cas? Je crois qu’on +crie.» + +Il tordit sa moustache et me sonda du regard. + +«Non, non, poursuivis-je, la bonne providence m’a fait une vie facile, +je ne la veux pas changer. Je suis craintive et défiante. J’aimerais à +voir la mer, mais je ne me soucie pas de naviguer. + +--Les naufrages par imprudence sont les plus communs, me répondit-il +d’un ton bref. Le point est de bien choisir son pilote. + +--En est-il de bons? repartis-je. Les meilleurs s’endorment ou +s’oublient à regarder les étoiles; d’autres ont le goût des émotions et +appellent tout bas les tempêtes et les écueils. Le plus sûr est de ne +pas s’embarquer.» + +Nous avions atteint le bord de cette côte nue et ravinée qui termine la +sapinière. «Regardez la belle fleur!» dis-je à M. de Lestang pour rompre +l’entretien. Et je lui montrai du doigt un grand lis martagon qui +croissait sur la pointe d’un rocher. + +Je n’avais pas achevé, qu’enfonçant brusquement l’éperon dans le flanc +de son cheval, il le lança à bride abattue dans le ravin. Je me sentis +pâlir. Vous savez comme la pente est rapide; en un clin d’œil, il arriva +près du rocher, se pencha, étendit la main, arracha le lis. Un ressaut +du terrain le déroba à ma vue; je ne pus retenir un cri: cheval et +cavalier jouaient un jeu à se rompre vingt fois le cou; mais l’instant +d’après je les vis reparaître l’un sur l’autre et franchir d’un saut le +ruisseau qui serpente au pied du ravin. A peine eut-il touché l’autre +rive, l’alezan furieux se dressa, se cabra, rua; M. de Lestang le +réduisit à grands coups de cravache et le fit galoper jusqu’au bout du +pacage. Quand il eut amorti sa fougue, il regagna le sentier au petit +trot, contourna le ravin, et me retrouva immobile et tremblante à +l’endroit même où il m’avait laissée. + +Alors, attachant sur moi des yeux étincelants qui respiraient à la fois +l’audace, la domination et l’amour, il me présenta le lis en me disant: +«Avec cette fleur, je vous offre ma vie; la voulez-vous?» + +Je penchai la tête; je me sentais fascinée comme le pigeon sous le +regard de l’épervier. Je restai un instant muette, profondément +troublée, ne voyant plus rien, ni autour de moi, ni en moi-même. Les +bois, mon cœur, ma vie, tout se perdait dans la nuit. Enfin, non sans +peine, je surmontai mon trouble, et, relevant les yeux, je le regardai +fixement et lui dis: + +«Est-ce plus qu’un accès de fièvre? Je ne m’en contenterais pas.» + +Il ne me répondit rien; mais ses yeux, dont l’expression s’était +adoucie, parlaient pour lui. Je pris la fleur, en respirai le parfum, et +tendis la main droite à mon maître, qui la serra dans la sienne et la +pressa sur ses lèvres. + +En ce moment, mon père parut au bout du chemin. + +«Arrivez donc, monsieur, lui cria gaiement le marquis. Vous n’avez pas +l’air de vous douter que nous avons d’importantes affaires à terminer +aujourd’hui. + +--Je n’en connais qu’une, dit mon père, et qui ne nous tiendra pas +longtemps. + +--Ah! sans doute, à tout seigneur tout honneur, reprit le marquis, et +nous devons d’abord finir notre catalogue; mais ensuite... Hélas! vous +ne savez pas encore, monsieur, quel hôte dangereux vous avez accueilli +sous votre toit. J’aspire à vous dépouiller de votre bien; mais aussi +pourquoi montrer imprudemment vos trésors?» + +La figure de mon père se rembrunit. En passant près de moi, il me dit +tout bas: «T’a-t-il parlé de la statue?» Je lui fis signe que non. Au +même instant, M. de Lestang lui demanda des nouvelles de son _tumulus_, +et il ne put m’en dire davantage. + +Dès que nous fûmes à Louveau, ces messieurs s’enfermèrent dans la +bibliothèque, et je montai à ma chambre. Je me jetai dans un fauteuil, +je repassai toute la scène dans mon esprit. Je revoyais l’endroit, le +ravin, le lis sur son rocher, le bond furieux du cheval, et puis cette +course dans le pacage, la côte gravie au petit trot, et enfin ce regard +ardent qui réclamait sa proie et dont le charme impérieux m’avait +subjuguée... Était-ce un rêve? Non, le lis m’en faisait foi; il était +là, je le tenais, j’effleurais de mes lèvres la corolle parfumée.--Belle +fleur, pensai-je, sois-moi un gage de la pureté de ses sentiments et de +la vérité de son amour! Puisse son cœur auprès de moi mourir au passé et +naître à la vie nouvelle! + +Je redescendis au salon. Bientôt la porte de la bibliothèque s’ouvrit, +et mon père entra, l’air agité et perplexe. Quand il se fut assis près +de moi, M. de Lestang, demeurant debout, le regarda en souriant. + +«Jacob, dit-il, servit sept ans pour mériter Rachel. Je n’ai servi que +sept jours. Jacob, il est vrai, gardait les troupeaux, ce qui est un +métier de paresseux; aussi bien dans ce temps-là la vie des hommes était +longue; moi qui ne vivrai pas cent cinquante ans, pendant une semaine +j’ai grimpé aux échelles, j’ai avalé beaucoup de poussière, et, j’en +atteste le ciel, j’ai déchiffré du grec. Puis-je espérer que mes jours +de travail me seront comptés pour des années?» + +Mon père, qui ne pouvait démordre de son idée, lui répondit d’une voix +émue: + +«Je vous suis reconnaissant de vos peines, monsieur; mais Rachel m’est +chère. + +--Je sais combien vous l’aimez, repartit le marquis, et que ce serait un +crime de vous séparer d’elle. Vous viendrez la voir; je désire même que +ma maison soit la vôtre. + +--Ce ne sera pas la même chose. L’amour de la propriété... + +--Mais ne peut-elle être à moi sans cesser d’être à vous? + +--Que vous dirai-je? Songez, monsieur, que c’est moi qui l’ai trouvée. + +--Trouvée? répéta le marquis avec étonnement. Trouvée?» + +Ici mon père, qui se défiait de sa faiblesse, s’avisa d’un expédient. + +«Êtes-vous bien sûr, dit-il, qu’elle ferait bel effet sur votre socle? +Mais quand cela serait, je ne puis en disposer, je l’ai donnée à ma +fille.» + + * * * * * + +M. de Lestang se mit à rire. + +«Ah çà! de quoi parlons-nous? Ce n’est pas votre statue, monsieur, que +je vous demande en mariage, c’est votre fille, et Dieu m’est témoin que +je n’ai pas l’intention de l’exposer sur un socle.» + +Mon père fit un geste de surprise, se leva, et, mettant ma main dans +celle du marquis, il lui récita ce vers de l’un de ses poëtes: + +«Jamais une fille ne fut égale en beauté à celle-ci, ô mon gendre!» + +Sur ces entrefaites, la baronne parut; elle avait tout entendu à travers +la porte. + +«Quand je vous disais que c’étaient deux sournois», cria-t-elle à mon +père. + +Et se tournant vers son neveu: + +«Eh bien! marquis, y avez-vous pensé? Êtes-vous certain de votre choix? +Cette belle enfant est-elle bien votre fait, et n’enlèverez-vous point +Némésis? + +--Je la leur ai donnée, dit mon père; c’est le métier des enfants de +dépouiller les pères. + +--Nous ne l’acceptons, dit le marquis en me jetant un coup d’œil, qu’à +titre d’otage. Vous viendrez la chercher à Lestang, et nous ferons si +bien que vous y resterez.» + + * * * * * + +Mon père me regarda d’un air de triomphe. + +«Il est entendu dans ce siècle, dit-il, que les pères n’ont pas le sens +commun, et que leurs filles ont mission de Dieu, pour les gouverner. Je +connais un brave homme d’antiquaire qui rêva un jour qu’il avait un +gendre, que ce gendre était aimable, bien fait, capable de tout, même de +savoir un peu de grec, et qu’il disait à son beau-père: «Que ma maison +soit la vôtre!» Voilà ce qu’imaginait le bonhomme.» Quand vous vous +réveillerez, lui dit sa fille, nous prendrons le thé.» Mais allons +dîner, ajouta-t-il en offrant son bras à Mme de Ferjeux, et se penchant +vers moi: + +«A propos, Isabelle, et ta migraine?» + +Le surlendemain, M. de Lestang dut repartir pour le Dauphiné, où il +avait des affaires pressantes à régler. Il fut décidé que le mariage se +ferait à Paris, qu’après la cérémonie nous partirions pour l’Angleterre, +qu’en janvier nous reviendrions en France, et qu’aux premiers jours du +printemps j’irais prendre possession de mon château de Lestang. + +J’étais heureuse, mais un peu troublée. Peut-on ne l’être pas dans les +grandes crises de la vie? Quand je songeais à ce changement inattendu et +si rapide de ma destinée, quand je me rappelais mes réflexions +d’autrefois, et que j’avais cru mon sort à jamais fixé, je ne pouvais +m’empêcher de me dire que toutes nos prévoyances sont vaines, et qu’il +ne faut compter sur rien. Je m’étais crue à l’abri de l’imprévu; +n’avait-il pas su me découvrir dans ma retraite et forcé une porte +condamnée? L’imprévu est un maître aux fantaisies changeantes; on ne +peut l’aimer sans le redouter un peu. Enfin, je vous le répète, j’étais +heureuse; mais il y a au fond de tous les grands bonheurs une sorte +d’amertume secrète: c’est à ce signe qu’ils se font reconnaître. Ne nous +en plaignons pas, mettons la souffrance de moitié dans toutes nos joies: +elle se croit généreuse quand elle consent à un partage. + +En revanche, la baronne était gaie comme une alouette. Elle avait tout +prévu, tout imaginé, tout préparé, tout arrangé: d’heureux +pressentiments l’avaient amenée à Ferjeux; elle était ma providence, mon +ange tutélaire, et se promettait de me servir de chaperon dans le monde. + +«Sans moi, disait-elle, vous auriez terminé vos jours à Louveau. Quelle +destinée, grand Dieu! Dans six ans d’ici, vous étiez finie, ma chère +belle. Je sais que les statues n’ont point de rides; mais la vieillesse +sans rides est plus affreuse que l’autre. J’en ai connu de ces fronts +unis, polis comme une glace, sur lesquels on croit lire ce mot fatal: +inutile de frapper, il n’y a plus personne!... Ma pauvre enfant, on eût +dit de vous à trente ans: Oh! que voilà une femme bien conservée! Et dix +ans plus tard on aurait écrit sur votre tombe: «Isabelle exista, mais ne +vécut point.» + +Cette terrible femme ne me quittait plus. Bien qu’ils eussent le cœur +sur la main, ses maçons commençaient à l’ennuyer; elle me trouvait plus +intéressante, j’étais son ouvrage, sa découverte, son invention; elle +m’étourdissait de ses conseils, de ses leçons, de ses sagesses et de ses +folies. Heureusement elle imagina de retourner au plus vite à Paris pour +nous chercher un appartement et s’occuper de mon trousseau. Je +m’empressai de lui donner des pouvoirs illimités, et un beau matin elle +mit tout son monde à la porte, salua de la main ses plafonds à demi +blanchis et ses planchers encombrés de plâtras, ferma son portail à +double tour, fourra les clefs dans sa poche et s’élança dans son coupé. + +«Je pars en courrier, me dit-elle, et je donnerai du cor le long du +chemin.» + +Je bénis ce départ: j’éprouvais le besoin de me recueillir, de causer +avec le passé, d’interroger l’avenir. J’avais aussi mon père à consoler. +La fièvre de l’événement calmée, son excitation factice était tombée à +plat; il voyait les choses sous un autre jour, et, se perdant dans des +réflexions qui n’étaient pas couleur de rose, il lui prenait par +intervalles de grands accès de découragement qu’il ne réussissait pas à +me cacher. Lui aussi avait cru son sort fixé, et, contre toute attente +emporté par un courant, le navire avait chassé sur ses ancres. Ce pauvre +père se demandait s’il lui serait possible de renoncer aux douces +habitudes dans lesquelles il s’était promis de vieillir. Comment combler +le vide qu’allait lui causer mon absence? Il perdait en moi +non-seulement son unique société, mais son secrétaire; il fallait me +chercher un remplaçant. Cet étranger serait-il d’un commerce sûr et +agréable? Saurait-il le comprendre, le deviner? Je m’efforçais de le +rassurer.--Vous m’avez souvent prêché, lui disais-je, que les idées +confuses sont notre plus grand ennemi. Gardons-nous, vous et moi, de +nous livrer à de vagues appréhensions. A la longue, tout s’arrangera. +Aussi bien vous l’avez voulu, et croyez d’ailleurs que nous nous +quitterons pour peu de temps. Il me répondait qu’il ne se repentait de +rien, qu’il avait fait son devoir et ce que la sagesse lui commandait, +mais qu’il commençait à soupçonner qu’il ne suffit pas de voir clair +pour être heureux. Ce qui effarouchait aussi d’avance son imagination, +c’était Paris, des visites à faire et à recevoir, des cérémonies, tous +les apprêts d’un mariage. Il n’avait jamais aimé ce grand et bruyant +Paris, qu’en bon légitimiste il appelait «une pétaudière d’hommes +d’esprit ingouvernables.»--Heureusement, lui disais-je, vous n’êtes pas +chargé de les gouverner.--Et je lui promettais que tout se passerait en +douceur et avec le moins de bruit et d’éclat possible. + +Cependant sa tristesse influait malgré moi sur mon humeur. Avant de +partir, je voulus visiter une dernière fois tous les environs de +Louveau, ces rochers, ces sapinières qui avaient si longtemps borné +l’horizon de ma vie. Je ne pus revoir ces sauvages amis sans que mon +cœur s’émût, et il y eut quelque mélancolie dans nos adieux. + +Un dimanche, comme je passais près du ravin qui avait vu se décider mon +sort, je trouvai, à la place même d’où s’était élancé le cheval, la +vieille Thérèse. Ses enfants, qui la traînaient dans un petit char, +l’avaient amenée là pour humer l’air et le soleil. Je descendis de +cheval, m’approchai d’elle, lui expliquai que j’allais quitter Louveau, +que j’épousais un homme que j’aimais. Vous vous rappelez qu’elle est +dure d’oreille; je ne sais ce qu’elle crut entendre mais elle me +répondit en me pressant les mains «Dieu vous bénisse, brave demoiselle, +et vous donne bon courage!» + +La veille de notre départ fut employée à l’emballement de la statue, car +en vain j’engageai mon père à la garder: il ne voulait pas manquer de +parole à son futur gendre, et par je ne sais quelle superstition du cœur +il tenait même à placer ma nouvelle vie sous cette divine +protection. Excusez-le, monsieur l’abbé; que ne passe-t-on pas aux +antiquaires?--Aussi bien, ajoutait-il, elle ne fera que me précéder à +Lestang, et mon empressement à la revoir diminuera mon regret de me +séparer des ruines de ma belle villa.--La déesse fut traitée en personne +délicate pour le coucher, et qu’on ne pouvait trop prémunir contre les +cahots du voyage. Emmaillottée d’étoupes, de chiffons, de couvertures de +laine, on fit reposer mollement son beau corps sur un matelas +fraîchement cardé. Avant qu’on recouvrît son visage, je me penchai sur +elle pour la regarder. Sa figure me parut grave et noble, mais +bienveillante. Il était clair qu’elle ne m’en voulait pas. + +Un mois plus tard, j’étais à lui. + + + + +DEUXIÈME PARTIE + + + + +I + + +Je crois avoir souvenance, monsieur l’abbé, qu’au lendemain de mon +mariage je partis pour l’Angleterre, où je séjournai deux mois; mais ne +me demandez pas comment le pays est fait, ne me questionnez ni sur les +parcs ni sur les châteaux. Je suis à peu près certaine qu’on y trouve +des Anglais; mes informations ne vont guère plus loin. Il est des +moments où le cœur est si occupé que sentir est toute la vie; tout autre +exercice de l’âme est suspendu, notre passion seule a des yeux et des +oreilles, les choses de ce monde défilent confusément devant nous comme +les visions d’un songe, et nous n’apercevons nettement que ces fantômes +qui sont en nous. + +Je ne veux pas dire que mon esprit demeurât inactif, mais il ne +travaillait qu’au service de mon cœur. Que m’importait l’Angleterre? +J’étudiais Max. Étrange situation que d’ignorer ce qu’on aime! Cette +obscurité plaît d’abord; le cœur s’y promène comme à tâtons, se +promettant mille surprises, agité de l’attente de perpétuelles +nouveautés; l’inconnu, n’est-ce pas l’infini? Mais, si l’amour est un +enfant de la nuit, la nature l’a condamné à chercher tôt ou tard la +lumière, dût la lumière le tuer. L’heure a sonné, et le charme du +mystère se change en tourment; on s’effraye de son bonheur, il faut à +tout prix s’assurer de ce qu’il vaut, et savoir ce qu’on possède, et +compter pièce à pièce son trésor, quitte à gémir de son indigence et à +contempler tristement ses mains vides. Qu’elle est vraie l’histoire de +la Psyché! Elle s’est levée, elle allume sa lampe d’une main timide, le +cœur lui bat. A qui s’est-elle donnée? Devra-t-elle rougir de ses joies? +N’ont-elles point laissé sur son front quelque souillure secrète!... +Elle s’avance en tremblant, elle frissonne, elle se penche... Oh! que le +Dieu s’évanouisse, pourvu qu’il reste un homme! + +Et voilà comme il se fit qu’après huit jours de paisible, de délicieux +sommeil, mon âme s’éveilla, et dans son inquiétude scruta jusqu’au fond +le mystère de son bonheur. Je fus bientôt rassurée; je pouvais admirer +ce que j’aimais. J’eus beau chercher, je ne découvris dans mon seigneur +et maître rien qui démentît la noblesse de son visage. Il était, comme +dit le sage, «de cette race dont les regards sont altiers et les +paupières élevées.» Il avait de l’orgueil et point de sottes vanités, il +était généreux dans ses dégoûts comme dans ses goûts; en toutes choses, +il aimait le grand et n’appréciait dans l’art comme dans la vie que ce +qui lui donnait l’idée d’une force qui se déploie. Peut-être +regardait-il avec trop d’indulgence les grands vices qui s’avouent, les +passions de haut vol et qui ont des serres pour s’attacher à leur proie; +mais autant il admirait les audacieux, les combats à outrance, les grand +coups d’épée, fussent-ils frappés dans l’eau, autant il méprisait les +petits hommes, les petits calculs et les petits moyens. Le plus souvent +il s’en exprimait sur le ton d’une ironie dédaigneuse; mais parfois je +sentais percer dans son accent comme un frémissement de colère qui +rendait son regard un peu farouche; dans ces moments, je l’adorais. +N’affectant rien, il condamnait le mensonge comme une bassesse. J’aurais +pu lui faire toutes les questions du monde, il m’eût répondu sans +déguisement et sans détour; mais je n’avais garde, j’avais juré dans ma +sagesse que jamais je ne serais jalouse du passé. + +Vous m’avez souvent dit, mon père, que s’il est quelque chose de divin +dans l’Évangile, c’est cette foi dans la vie nouvelle que la terre avait +ignorée pendant des siècles et qui a rajeuni comme par miracle son vieux +cœur desséché: «Pierre, Pierre, dit à l’apôtre une voix céleste, ne +regarde pas comme souillé ce que Dieu lui-même a purifié!» Heureux +assurément qui s’élance de plein vol à la vérité! Heureux aussi et plus +cher peut-être à l’éternelle bonté celui qui n’atteint les sommets +sacrés qu’après avoir gravi en trébuchant cet escalier sombre, étroit, +taillé dans l’âpre rocher de la vie et dont chaque degré est une erreur! +Moi, jalouse du passé! Non! j’étais résolue à mourir sans avoir connu +cette sotte maladie, ce tourment des âmes vaines qui se font une idole +de leurs chimériques ennuis. Que pouvais-je craindre? Max était d’un +caractère trop bien trempé pour que les désordres et les déceptions de +sa jeunesse eussent abaissé ou flétri son âme. Son sourire en faisait +foi, son sourire fier et doux, et ses grands yeux dont le regard était +demeuré limpide, yeux de faucon qui ont lié amitié avec le soleil et qui +semblent boire la lumière. Par instants, j’y voyais passer un nuage de +mélancolie, et, l’entendant soupirer, je lui disais à part moi: «Je te +comprends, tu te plains tout bas de tes années perdues et des chimères +qui t’ont séduit; ce qu’il t’en a coûté d’efforts pour contenter tes +caprices d’un jour eût suffi à l’accomplissement d’un grand dessein, +peut-être d’une grande destinée, et tu pouvais employer à vivre le temps +que tu dépensas à rêver la vie. Rassure-toi, regarde, me voici; je ne +suis rien, mais je t’aime et je t’apporte l’espérance d’une seconde +jeunesse.» + +O mon père, quelle confiance j’avais dans l’avenir! Je croyais à un +pacte scellé dans le ciel et je ne doutais pas que l’ordre éternel des +choses ne fût d’intelligence avec nous. Nos deux âmes, me semblait-il, +avaient été créées l’une pour l’autre; depuis longtemps elles se +cherchaient, elles s’appelaient à travers l’espace; une main divine +l’avait amené dans mon désert, où je l’attendais sans le connaître. Et +maintenant il allait goûter auprès de moi les délices pures d’un +sentiment tout nouveau pour lui, je veux dire cette sorte de passion +tranquille ou de calme passionné qui est la perfection du bonheur, car +je n’exigeais de lui ni transports ni adorations, et je me gardais +d’envier aux idoles qu’il avait encensées leurs triomphants autels et +ces hommages dont se repaît l’orgueil des déesses. Non, non, je ne me +souciais pas d’être adorée, et l’amour que je réclamais de son cœur est +celui que ressent le voyageur poudreux et altéré pour l’humble source de +montagne qu’il découvre à l’un des tournants du chemin; il y trempe son +front et ses lèvres, et, se sentant renaître, il bénit en silence cette +onde fraîche que le creux d’un rocher réservait à sa soif. + +Je me souviens qu’un soir (c’est mon plus cher souvenir de Londres) Max +se préparait à sortir; nous étions attendus je ne sais où, mais, me +trouvant lasse, je le priai d’aller seul. Il fit quelques pas, puis se +ravisant, ordonna qu’on dételât, et revint s’asseoir près de moi. La +neige tombait à gros flocons; nous avions clos volets et rideaux; un bon +feu flambait dans l’âtre. «On est bien ici», dit-il en me regardant; et, +le bien-être déliant sa langue, il devint expansif et parla plus en un +soir qu’il n’avait fait en huit jours. Il me conta les aventures de son +enfance. Sa franche gaieté me dilatait le cœur. Quels bons rires! +Bientôt plus sérieux, mais toujours serein, il se prit à rêver tout +haut, discourut de la vie, de ses illusions, de ses orages, de la +sagesse qu’il avait apprise à cette rude école, et qu’il faisait +consister dans l’art d’oublier et le courage d’espérer. Je l’écoutais +avec ravissement, et tout en écoutant je pensais à ces grands sapins de +mon Jura que l’effort des tempêtes n’a pu courber, ou, remontant plus +haut dans mes souvenirs, à ces falaises escarpées des bords de l’Océan +qui, insouciantes de la vague qui les ronge, contemplent fixement +l’immense horizon et semblent respirer des douceurs inconnues dans le +souffle amer et agité des flots. Notre entretien se prolongea bien avant +dans la nuit; nos genoux se touchaient, nos yeux se cherchaient sans +cesse, nos deux cœurs avaient pris l’accord et le tenaient; par +intervalles, enivrée de ma joie, je croyais entendre au-dessus de nos +têtes le battement d’ailes et le chant d’une hirondelle, douce messagère +qui nous annonçait les grâces d’un éternel printemps. + +A la vérité, cette soirée fut unique en son espèce; on ne peut toujours +entendre chanter l’hirondelle, mais je savais qu’elle n’était pas loin. +Et puisqu’il faut que le bonheur ait toujours une ombre, je n’avais +qu’un souci, encore n’était-il pas cuisant. Si j’étudiais Max avec une +infatigable attention, j’aurais voulu que de son côté il fût plus +curieux. Je lui reprochais un excès de confiance; il était trop sûr de +son fait: on eût dit qu’il me connaissait de longue date, que j’étais +déjà pour lui une aimable habitude, qu’il n’avait plus de découvertes à +faire, plus de secrets à deviner, plus de surprises à espérer ou à +redouter, et j’étais tentée de lui dire: + +«Seigneur, Isabelle est une femme, et c’est une chose assez compliquée +qu’un cœur de femme. Souciez-vous un peu plus de l’inconnu!» + +Que vous dirai-je? Je lui reprochais aussi de respecter trop ma liberté. +Il ne me contraignait sur rien; son consentement, son approbation +m’étaient acquis d’avance. Tout ce que je faisais était bien fait, je ne +pouvais lui déplaire. Ni questions, ni exigences, c’était pousser trop +loin la discrétion, et ma liberté me gênait. Je désirais moins de +complaisance et qu’il trouvât parfois à redire à mes caprices, à mes +manières ou même à la couleur de mes robes. Le véritable amour est avide +de servitude: la dépendance est si douce quand on se sait aimé! + +Un soir que je le consultais sur ma coiffure, il me répondit: + +--Faites ce qu’il vous plaira; vous êtes une femme accomplie. + +--N’est-ce pas un fait accompli que vous voulez dire? lui repartis-je en +souriant. + +Il me prit la main, la baisa et me dit: + +--Gardez votre esprit pour le monde; je ne veux avoir affaire qu’à votre +cœur.» + +Nous retournâmes à Paris dans les premiers jours de janvier. A peine +arrivée, je me sentis enlever par un tourbillon dont je fus étourdie, et +je regrettai les longues heures de désœuvrement dont j’avais joui en +voyage. Le monde ne convient pas aux cœurs sérieusement occupés, car il +est lui-même une occupation et une affaire, et c’est ainsi qu’il faut le +prendre quand on veut véritablement s’y plaire. Ceux qui ne lui +demandent que d’amuser leur ennui et de les distraire d’eux-mêmes ne +tardent pas à s’en lasser; ses plaisirs sont monotones, ses fêtes se +ressemblent toutes: elles tournent toujours dans le même cercle que leur +tracent les conventions et la tyrannie de la mode. Une imagination vive +trouve plus de ressources dans les circonstances les plus ordinaires de +la vie domestique: libre de toute gêne, elle s’en empare pour les varier +à l’infini, et se livre au bonheur de faire de rien quelque chose. +J’avais huit ans quand on me fit présent d’une belle poupée de ma taille +qui représentait une princesse chinoise. Superbement attifée, elle +m’enchanta pendant quelques jours; mais ce beau zèle se refroidit, le +sourire chinois était toujours le même, et je reportai toutes mes +tendresses sur un méchant bâton que j’enveloppais dans un vieux châle et +que je berçais en chantant, complaisante poupée avec laquelle je ne +connus jamais l’ennui, car elle avait à toute heure l’âge et la figure +que je voulais. La princesse ne savait que le chinois, le manche à balai +parlait toutes les langues, me donnait des nouvelles de tous les pays, +et dans sa société je faisais tout le tour du monde et de la vie. Ce que +nous aimons dans les choses, mon père, c’est ce que nous y mettons. + +De ceci je conclus qu’il ne faut pas demander au monde de nous amuser; +ce n’est pas son métier, et il a raison de prétendre qu’on le prenne au +sérieux. Pour l’aimer, il faut regarder ses fêtes comme des joutes à fer +émoulu, il faut porter dans ces mêlées toutes ses passions avec soi, il +faut y courir des hasards, il faut que l’ambition, la vanité, le désir +de plaire se chargent d’intéresser la partie, il faut en toute rencontre +avoir quelque chose à perdre ou à gagner. Je conviens que pour +l’observateur désintéressé le monde est encore un spectacle fort +captivant; mais c’est à la condition que ce curieux qui ne veut pas +jouer connaisse toutes les règles du jeu, qu’il puisse suivre toutes les +parties, qu’il devine d’un coup d’œil les enjeux engagés, que sa +clairvoyance ne soit dupe d’aucune grimace, qu’elle déchiffre les +visages à livre ouvert, démêle à travers l’indifférence affectée les +inquiétudes et les prétentions, et sache découvrir sous les grâces du +sourire les amertumes d’un désir condamné ou le désespoir d’une vanité +aux abois. Une telle science demande au moins un léger apprentissage, et +l’état d’apprenti n’a rien qui flatte l’amour-propre. Dans la première +jeunesse, la naïveté d’une novice est un charme de plus; à vingt-quatre +ans, elle touche au ridicule. Tant de petits propos et de petites ruses +de guerre, tant de secrets à deviner, tant de riens qui pour les adeptes +étaient des événements, tant de demi-mots qu’un sourire achevait, tant +d’allusions détournées, de sous-entendus et de sous-ententes me +faisaient tourner la tête; je déplorais mon ignorance et gémissais +profondément sur mon néant. A vrai dire, je sentais bien que mon +noviciat ne serait pas long et que j’aurais bientôt appris une langue +qu’on m’avait parlée dans mon enfance. J’avais de la facilité, du talent +naturel; mais que peut l’aptitude sans le zèle? S’il était dans mon +caractère d’aimer quelque jour le monde, qui sait? peut-être de l’aimer +trop, car je suis curieuse et j’ai le goût des spectacles, le moment +n’était pas encore venu; mes pensées m’entraînaient ailleurs: je rêvais +d’hirondelles; les va-t-on chercher dans les salons? + +Ajoutez qu’à bonne intention Mme de Ferjeux n’avait rien négligé pour +accroître l’embarras de mes débuts. En me quittant, elle m’avait promis +de donner du cor; elle avait tenu parole et annoncé mon existence à son +de trompe; l’univers n’en pouvait ignorer, et Dieu sait comme elle avait +surfait sa découverte! Jugez si la prétendue merveille fut dès l’abord +analysée, discutée, et passa par l’étamine! Quelle était donc cette +étonnante personne qui avait su se faire épouser du plus beau et du plus +désiré des marquis? Par quels attraits vainqueurs avait-elle dompté ce +cœur rebelle? A quel mérite transcendant avait-il sacrifié ses +répugnances bien connues pour le mariage...? «Ah! la voilà! C’est donc +elle! Sans contredit, elle n’est ni difforme ni contrefaite: +accordons-lui de beaux yeux, de belles mains, une taille; mais après +tout...» + +Je vous épargne, monsieur l’abbé, le détail de tous ces _mais_; la +liste, je pense, en était longue. Songez d’ailleurs que, dans le cercle +de personnes que je fréquentais d’ordinaire, mon bonheur excitait plus +d’une secrète jalousie. Par sa naissance, sa fortune, la supériorité de +son esprit, l’éclat même de ses aventures, qui l’avaient mis en vue, M. +de Lestang était un trop grand et trop brillant parti pour n’avoir pas +été le point de mire de bien des ambitions, et, parmi les femmes +influentes de qui dépendaient mes premiers succès dans le monde, il +était deux ou trois mères en quête de gendre qui avaient tout mis en +œuvre pour faire tomber ce beau coq de bruyère dans leurs filets. Quelle +bienveillance pouvais-je attendre de ces convoitises déçues? +N’étaient-elles pas intéressées à prendre ma plus juste mesure, sans me +faire grâce sur rien? Les vraies Parisiennes ont des rapidités de coup +d’œil que rien n’égale; je m’en apercevais à mes dépens, plus d’une fois +je me sentis comme enveloppée tout entière dans un regard qui, dans une +seconde, me parcourait des pieds à la tête et me réduisait en cendre et +en fumée. + +Je sais bien qu’il est toujours permis d’en appeler de ces prompts +jugements, mais je n’ai jamais aimé à plaider ma propre cause; les +malveillants me resserrent en moi-même, et mon premier mouvement est de +me retrancher dans une froide réserve et dans mon insouciance naturelle +à l’égard de l’opinion. «Il en sera ce qui vous plaira.» Cette réponse +est bientôt faite, un regard suffit. Toutefois la marquise de Lestang +avait plus sujet qu’Isabelle de Loanne de se soucier des impressions de +la galerie; il pouvait lui importer que le monde la jugeât digne du +choix auquel elle devait son bonheur. Chez les hommes, l’amour est +toujours lié à l’orgueil de la possession, et il ne m’eût pas fâché que +Max se sentît flatté dans sa vanité de propriétaire. Qu’en pensait-il? +Bien habile qui l’eût deviné, bien audacieux qui eût osé le lui +demander. Au spectacle, dans les bals, partout, il portait sur son front +le mystère d’un cœur impénétrable, et tenait toutes les curiosités à +distance par les grâces de son ironie ou par les hauteurs presque +orientales de son indifférence. Dans le tête-à-tête je le retrouvais +aimable, affectueux, gai par éclairs, le plus souvent un peu grave, mais +toujours attentif à mes désirs et empressé à les satisfaire. + +Un matin Mme de Ferjeux vint me surprendre presque au saut du lit. Elle +était dans une agitation si extraordinaire que je crus à un +malheur.--Avait-on attenté à ses jours? Son banquier était-il en fuite? + +«Ma pauvre enfant, s’écria-t-elle d’un ton tragique, le péril est en la +demeure, avisez au plus tôt, ou tout est perdu. Vous avez manqué votre +entrée. Dieu sait pourtant si j’avais plaint mes peines pour vous +ménager un triomphe! Avec votre beauté de l’autre monde, avec vos airs +de Galatée, vous pouviez faire fureur, et il ne tenait qu’à vous d’être +l’une des reines de la saison; mais qu’est-ce que la beauté sans la +manière de s’en servir? J’en conviens, tout ce qui a des yeux d’artiste +racle la guitare en votre honneur, et vous avez un petit groupe +d’admirateurs très-fervents. En revanche, les puissances et les +dominations sont contre vous; on vous discute, on vous accommode de +toutes pièces. Bref, il s’est formé une cabale à laquelle par malheur +vous vous plaisez à donner prise. De grâce, ma chère, secouez un peu +votre indolence. Je vous observais l’autre soir: pas un geste, pas un +regard qui marquât l’envie de plaire... Mais de quoi vous servent mes +conseils? Je vous avais prévenue que c’est par les vieilles femmes qu’on +réussit le plus sûrement dans le monde; il faut à tout prix en avoir une +dans sa manche; c’est une règle infaillible, retenez-la pour votre +gouverne. Voyons, répondez-moi, n’avais-je pas recommandé à vos +empressements Mme de C...? Cette bonne vieille duchesse a l’esprit +d’intrigue, et elle a passé sa vie dans les sapes; mais elle exige avant +tout qu’on ait l’air de croire à ses sentiments. Quelques chatteries +auraient suffi pour la gagner; d’un petit air contrit, avec quelques +larmes dans la voix, vous lui auriez peint vos embarras de débutante, +vos mortelles inquiétudes, le besoin pressant que vous aviez de ses bons +avis, de ses bons offices... Je l’entends vous répondre de son ton +mielleux: Ma belle enfant, je suis toute à vous. Et une fois sous son +aile vous pouviez tout braver. C’est une clef de meute; elle s’entend à +faire valoir ses protégées et les défend comme son bien; malheur à qui y +touche? Cette bonne femme a des épigrammes qui, comme les remords de +lady Macbeth, tuent le sommeil. + +--J’en suis désolée, madame, interrompis-je; mais la duchesse ne me +plaît pas. + +--Qu’elle vous plaise ou qu’elle ne vous plaise pas, est-ce là la +question? repartit-elle en bondissant sur sa chaise. Voyez un peu le +beau raisonnement! Ne dirait-on pas qu’on est dans ce monde pour y +chercher son plaisir? Voilà de ces enfantillages qui me feraient douter +de votre bon sens. Sachez, ma chère, qu’il n’y a que les sots qui voient +le bonheur dans l’absence des peines.» + +Il me fallut subir une rude mercuriale dont Max, qui survint, entendit +les derniers mots. Il dit à la baronne d’un ton narquois: + +«Je vous prie, madame, ne grondez pas Isabelle. Est-ce sa faute si elle +ne saisit pas comme vous la vie par ses côtés héroïques? + +--A mon tour, je vous prierai de ne pas gronder Mme de Ferjeux, lui +dis-je en riant. On excuse le dépit d’un auteur dramatique qui vient de +faire un four. + +--Moquez-vous l’un et l’autre tant qu’il vous plaira, répondit-elle. +J’aime votre femme, mon beau monsieur; je veux son bonheur, et je sais +que si elle ne plaisait qu’à vous seul, elle ne vous plairait pas +longtemps.» + +Pour me débarrasser de ses conseils et de ses remontrances, je passai +humblement condamnation, et je lui promis de faire tout ce qui lui +plairait, et que ce jour même j’irais voir la duchesse de C... + +Dès qu’elle fut partie: + +«Eh bien! qu’en pensez-vous? demandai-je à Max. A-t-elle tort? a-t-elle +raison? + +--Tout dépend du point de vue, et j’estime que, selon les cas, tous les +points de vue sont bons. + +--Voilà une réponse qui ne vous compromettra pas.» + +Quinze jours plus tard nous étions à un bal d’ambassade. Je ne sais si +la duchesse de C... avait abaissé sur moi des regards propices; mais +depuis quelque temps j’étais plus entourée, plus fêtée, et je voyais +grossir le petit nombre de mes admirateurs. Ce soir-là, vers minuit, je +quittai pendant un quadrille la galerie où l’on dansait, et je me +réfugiai dans un petit salon. J’y fus suivie par un artiste célèbre qui, +de prime abord, avait pris rang parmi mes plus chauds partisans. +L’entretien s’engagea; peu à peu quelques personnes s’y joignirent; un +petit cercle se forma autour de nous. J’étais gaie, animée; on +paraissait me trouver de l’esprit, je crois vraiment que j’en avais; le +bruit lointain d’une musique douce excitait mon imagination et la +berçait d’idées riantes et flatteuses; sur tous les visages qui +m’environnaient, je lisais une vive curiosité mêlée d’admiration; j’eus +un petit triomphe dont je savourais la douceur, quand soudain, à +quelques pas derrière moi, une femme qui traversait la chambre pour +sortir prononça d’une voix aigre ces mots dont je ne perdis pas une +syllabe: + +«Le beau marquis a l’humeur sombre; il est occupé à faire des +comparaisons.» + +Quel était ce marquis? A qui en voulait cette voix aigre? J’eus assez +d’empire sur moi-même pour ne pas me retourner, pour continuer à causer +et à sourire. Le quadrille fini, je rentrai dans la galerie, et après +quelques pas je découvris Max appuyé contre un pilastre. Il avait +effectivement l’air sombre et les sourcils contractés; il était absent +du bal; à quoi pensait-il? Dès qu’il m’aperçut, il changea de visage et +vint au-devant de moi en souriant. + +«Je suis fatiguée, lui dis-je, partons.» + +En voiture, il s’aperçut que j’avais des frissons. J’alléguai le froid +qui m’avait saisie et le laissant m’envelopper dans mes fourrures. Après +un silence: + +«Vous êtes-vous amusé ce soir? lui demandai-je. + +--Moins que vous, je pense. Il m’a paru que vous étiez fort recherchée. +Mme de Ferjeux sera contente de vous; pour la première fois vous avez +été brillante. + +--Vous êtes bien bon; mais vous me regardiez donc? + +--Vous n’en douteriez pas si vous aviez eu le loisir de vous occuper un +peu de moi; le tourbillon vous emporte, et je commence à craindre que +Mme de Ferjeux ne vous ait trop bien catéchisée. + +--N’en croyez rien, lui répondis-je. Il est possible que l’hiver +prochain le monde me plaise, mais pour le moment je n’ai que faire de +lui. Oserai-je vous dire à quoi je rêve nuit et jour? Au château de +Lestang. Je ne sais qu’y faire, mais je meurs d’envie de le voir.» + +Il fit un geste de surprise. + +«En février, dit-il, y pensez-vous? Et le mistral!» + +Il y avait tant de douceur dans son accent, qu’entourant son cou de mes +deux bras: + +«Que m’importe le mistral! lui dis-je, là-bas tu m’appartiendras tout +entier.» + +Il me regarda un instant en silence, se décida à sourire et me dit: + +«Je ferai ce qu’il vous plaira.» + +Je renonce à vous peindre l’étonnement profond et la violente +indignation qui s’emparèrent de la baronne quand elle eut vent de nos +projets. Elle refusa d’abord d’y croire. Avait-on jamais ouï pareille +extravagance? Quitter Paris au cœur de l’hiver pour aller s’enterrer en +province! Ce n’était pas une retraite, c’était une fuite, une déroute. +Qu’en dirait-on? J’allais me perdre sans retour... Lorsqu’elle eut +reconnu que ma résolution était prise, elle s’emporta tout de bon; pour +la première fois je la vis vraiment en colère. Elle me déclara sur son +ton de fausset que ma folle équipée aurait les suites les plus funestes, +que Max ne tarderait pas à deviner mes secrets motifs, qu’il ne verrait +plus en moi qu’une petite fille sauvage à qui le monde fait peur, qu’il +n’en avait pas pour trois mois à m’aimer, que c’en était fait de mon +bonheur, que pour sa part elle me retirait à jamais son affection, et +qu’elle serait contente, très-contente de me savoir la plus malheureuse +des femmes. + +Là-dessus, quand elle eut bien exhalé sa bile, elle me tourna le dos +sans vouloir me donner la main, et partit comme un coup de vent. On eût +dit Mme Pernelle sortant de chez Orgon. + + + + +II + + +Tout est si incertain dans la vie qu’on n’est jamais sûr d’avoir raison. +A peine fus-je montée dans le wagon qui allait nous emporter vers le +Midi qu’il me vint des doutes, des inquiétudes. Nous partîmes; la nuit +fut humide et froide, je ne pus dormir; j’avais beau faire, les +sinistres prédictions de Mme de Ferjeux me trottaient dans l’esprit. Je +croyais voir ses grands gestes, ses yeux étincelants de colère; +j’entendais sa voix glapissante... «Une fuite, une déroute!» avait-elle +dit. Oui, ce brusque départ était une fuite, je fuyais les comparaisons. +Quoi! sur un mot?... Heureusement Max ne se doutait de rien; mais +n’était-il pas homme à tout deviner? Une voix intérieure m’avertissait +que la peur est une mauvaise conseillère, et qu’en toute rencontre le +meilleur parti à prendre est celui qui coûte le plus. + +Il fallut nous arrêter à Lyon. Max comptait y trouver des lettres de son +intendant, qui devait le prévenir que tout était prêt pour nous +recevoir; elles se firent attendre deux jours. Enfin, le 8 février de +bon matin, nous nous remîmes en route; partout régnait un brouillard +épais et glacé. Malgré les assurances de Max, je ne croyais plus au +soleil du midi, mon imagination découragée se représentait Lestang comme +un autre Louveau; elle l’entourait des brumes, des sapinières et des +mélancolies du Jura. Je voyais un château sombre, froid; cernés par la +neige ou la pluie, nous passions nos longues journées au coin d’une +grande cheminée qui fumait; nulle distraction, pas un sourire de la +nature. Que serait-ce si quelque jour, à un geste, à un regard, j’allais +découvrir que Max regrettait Paris, et que je visse s’amasser sur son +front un nuage d’ennui? Cette idée me faisait frémir; je déplorais mon +imprudence, et une phrase de roman me revenait à l’esprit: «Toutes les +années de la vie dépendent d’un jour.» + +A quoi tiennent souvent nos espérances et nos craintes! Insensiblement +le temps s’éclaircit; à Vienne plus de brouillard. Sur le revers d’un +fossé, j’aperçus de grandes touffes d’ajoncs marins qui étalaient leurs +fleurs jaunes. Je n’eus que le temps de les saluer; mais il me sembla +que du fond de ces belles corolles le printemps me regardait, et je crus +entendre chanter l’hirondelle. «Te voilà donc! pensai-je. Ne me quitte +plus!» Max lisait, sommeillait, ou de temps en temps me regardait d’un +air railleur. Je détournais la tête et reportais les yeux sur les eaux +grises du Rhône qui coulait à notre droite, sur les peupliers et les +oseraies de ses rives, sur ses îles sablonneuses, sur ses villes +fièrement campées ou coquettement assises au débouché de chaque étroite +vallée qui apporte au grand courant un affluent de plus, torrents +obscurs que leurs vieilles tours et leurs vieilles églises voient +accourir du fond des montagnes pour chercher, en se mêlant au fleuve, de +plus grandes destinées; fier de ses conquêtes, le fleuve les accueille +avec majesté et les emporte en triomphe à la mer. D’instant en instant, +les contours des objets devenaient plus distincts; les montagnes de +l’Ardèche avec leurs rochers, leurs vignes dépouillées et leurs forêts +de chênes, promenaient devant mes yeux des paysages blonds d’une douceur +charmante. Les rochers attendaient avec confiance le soleil, comme on +compte sur une vieille amitié d’enfance. Enfin il parut; son premier +regard éclaira un bouquet de pins et un berger qui s’en allait le long +d’un chemin creux, poussant ses moutons devant lui. Au delà de Valence, +le ciel se découvrit entièrement, et comme par un coup de baguette les +nuages se replièrent de toutes parts sur la ligne de l’horizon. Tout +m’annonçait que nous avions changé de zone et de climat. L’air avait +cette douceur caressante que dans le Jura juin seul peut lui donner; la +campagne semblait se réjouir dans la clarté. Mes yeux et mon cœur se +baignèrent dans cette lumière limpide; il se fit en moi un rassérénement +subit, et je recommençai à m’applaudir de ce voyage, dont je m’étais +repentie pendant deux jours. + +«Le monde, me disais-je, s’était mis trop tôt entre lui et moi. Max ne +me connaît pas encore, il ne sait pas tout ce que je peux pour son +bonheur. Je veux qu’il apprenne à sentir le prix de l’amour véritable +dont il n’a connu que l’ombre, de cet amour qui seul est complet, parce +que seul il met tout en commun, les destinées comme les sentiments, qui +seul aussi sait allier la dignité à la passion, et qui est d’autant plus +avide de dévouement qu’il est plus jaloux de ses droits. Dans la +retraite et le silence, nous nous rendrons nécessaires l’un à l’autre, +la vie intime nous dira tous ses secrets, nous amasserons heure par +heure un trésor de souvenirs qui ne seront qu’à nous, et nos deux âmes +se lieront d’une si étroite habitude que rien ne les pourra désunir.» + +Nous quittâmes à Donzère le chemin de fer et le Rhône. Pendant que nous +déjeunions, je vis arriver devant l’auberge deux chevaux bais qu’un +domestique nous amenait de Lestang. Je ne fus pas longtemps à ma +toilette, et m’élançai au galop sur la grande route blanche qui +déroulait devant moi son ruban. Cette route, qui remonte la rive droite +de la Berre, court au pied de roches buissonneuses dont elle accompagne +les contours. Ivre d’air, de soleil et de je ne sais quelle gaieté +sauvage que je n’avais jamais ressentie, je faisais caracoler mon +cheval, je le forçais de franchir les échaliers et les fossés. Plus +d’une fois Max s’effraya de mes témérités.--«Sur mon honneur, me +cria-t-il, vous êtes une incomparable écuyère!»--Incomparable! c’était +bien le mot que j’espérais. + +En passant au galop le long du monticule qui domine Valaurie, je vis +courir à ma gauche comme un nuage de gaze argentée: c’était un verger +d’oliviers, les premiers que j’eusse vus. Ce fut une date dans ma vie, +et dès cet instant je pris en affection cet arbre dont le feuillage aux +teintes changeantes reflète fidèlement l’humeur du ciel: par un temps +couvert, l’ombre qu’il répand est pesante, couleur de plomb ou +d’ardoise; mais que le soleil paraisse, il revêt soudain une légèreté +aérienne et semble s’imprégner, selon les heures, d’une poussière d’or +ou d’argent. Ce jour-là, les oliviers de Valaurie étaient gais comme +moi, et je les vis répondre à mon sourire. + +Au delà de Valaurie, le pays devient plus aride; à droite, sur le bord +de la rivière, on aperçoit des plantations de ces grands roseaux dont on +fabrique les claies pour les vers à soie, à gauche des friches couvertes +de bruyères que dominent d’étranges collines formées de marnes blanches +et rayées de bandes vertes et rouges du plus vif éclat, étincelante +corniche qui se détachait sur le ciel bleu. Après avoir franchi la +Berre, nous gravîmes une côte; enfin Grignan se montra avec la +singulière beauté de son rocher circulaire et taillé au ciseau, dont la +vaste plate-forme est occupée par le magnifique débris du château +seigneurial, et dont les flancs abrupts sont embrassés de tous côtés par +la ville, qui les ceint comme d’une écharpe de rues grimpantes et de +toits en désordre; mais Grignan ne nous arrêta pas: tournant bride vers +le nord, nous nous hâtâmes de repasser la Berre pour nous engager dans +les collines marneuses. Un chemin montant, encaissé, raboteux, nous +conduisit à Bayonne, silencieux village dont les maisons blanches +semblaient dormir au soleil comme des lézards, et, après avoir cheminé +entre des champs d’un brun rougeâtre et un coteau boisé, je vis se +dresser devant moi, sur la crête méridionale des collines, une butte +arrondie couronnée de vieux murs d’enceinte et ombragée d’yeuses qui +mariaient leur velours émeraude à la verdure luisante du buis et au +sombre vert des genêts. Par endroits, le sol, pétri de chaux, paraissait +à nu, et ces grandes écorchures formaient au milieu des buissons des +plaques du plus pur argent.--«Voilà Lestang!» me dit Max. + +Nous arrivons. Comme nous passions près d’un abreuvoir, dont l’eau +claire repose sur un lit de mousses aquatiques, d’une petite tour que +masquaient les arbres se fit entendre un bruit argentin de cloches dont +le gai carillon annonçait ma venue à ces beaux lieux. L’émotion me +gagna; je me laissai glisser de mon cheval, et, m’appuyant contre un +arbre, demeurai quelques instants immobile. Quel tableau s’offrait à mes +regards! + +Au premier plan, entre deux promontoires de collines boisées, de grands +champs en pente douce plantés de beaux amandiers, les uns fleuris, les +autres tendant de toutes parts vers moi leurs bouquets de boutons roses +impatients de s’ouvrir; plus bas, un bois de chênes-verts que des +massifs de chênes-blancs, couverts encore de toutes leurs feuilles +sèches, marquaient de larges taches d’un rouge cuivré; plus loin la +Berre verdâtre, au lit sinueux, dont les falaises ravinées ressemblaient +à une grande fraise plissée; au delà de la Berre, le vaste plateau de +Grignan, terminé à l’ouest par le Rhône dont une vapeur argentée faisait +deviner le cours à l’horizon, et commandé au levant par les monts de la +Lance, avec leurs chênaies rougeâtres, leurs croupes tachetées de neige +et leurs enfoncements où s’amassaient des ombres d’un bleu suave et +profond. Sur ce plateau, que rayent de longues rangées de cyprès, se +dressent sur la même ligne le rocher de Grignan, et à droite le +monticule que surmonte la tour carrée de Chamaret, antique tour de +signaux que virent bâtir des temps de trouble, sentinelle perdue qu’on a +oublié de relever, et qui continue d’observer la plaine en comptant les +heures et les siècles. Sur un plan plus reculé coule le Lez entre ses +berges escarpées et ses peupliers; une ligne allongée de collines +l’accompagne dans sa fuite, et plus loin ondulent d’autres collines +encore, auxquelles succèdent les monts mamelonnés de Valréas; toutes ces +hauteurs courent en demi-cercle du levant au couchant, et s’étagent +comme les gradins d’un prodigieux amphithéâtre. Enfin, dominant tout de +sa tête altière, le Ventour, à la cime chenue et neigeuse, le Ventour, +pareil, selon le mot du poëte de la Provence, à un grand et vieux pâtre +assis parmi les hêtres et les pins sauvages, contemple à ses pieds son +troupeau de montagnes. Derrière tous ces sommets, au-dessus de la mer +invisible, flottaient de gros nuages blancs et roux semblables à des +outres gonflées de lumière, tandis qu’au sud-est, dans l’échancrure où +se dessinaient les coteaux du Rhône, je voyais la tour de Chamaret se +profiler en noir sur un ciel de nacre nuancé de rose et d’orange. + +La magnificence de ce spectacle, le contraste de cette campagne +découverte et riante avec les sites austères qu’avaient contemplés mes +yeux pendant tant d’années, la douceur du ciel et de l’air, la beauté +des teintes, la grandeur des lignes et la grâce des détails, ces +lointains, ces espaces, cette immensité que mon cœur s’efforçait +d’embrasser et de posséder, le bruit interrompu des clochettes d’un +troupeau qui broutait dans la chênaie, les fleurs naissantes des +amandiers, premier sourire du printemps, des pervenches entr’ouvertes +qui me regardaient, un subtil parfum de lavande, le frémissement des +cloches qui me souhaitaient la bienvenue et m’appelaient doucement par +mon nom; toute cette scène m’émut jusqu’aux larmes, et je dus m’appuyer +sur le bras de Max pour traverser la cour et atteindre ce seuil après +lequel j’avais soupiré. + +Digne de la vue qu’il commande, le château est une villa de la +Renaissance couronnée d’un attique; la façade, percée de fenêtres +cintrées que surmontent des mascarons et des guirlandes sculptés, est +précédée d’un perron à double rampe, à demi masqué par un massif de +cyprès et de lauriers. Max me fit faire le tour des appartements et +finit par me conduire dans la galerie où m’attendait la Némésis, +installée sur son socle de porphyre. Cette galerie vitrée, qui parcourt +toute la largeur du château, a vue au midi sur la plaine, au nord sur +les hauteurs d’un aspect plus sévère, dont Lestang occupe un poste +avancé, et que recouvrent dans toute leur étendue d’épais taillis de +chênes. + +«Je prévois, me dit Max, que cette galerie vous sera chère. Que vous +soyez triste ou gaie, vous trouverez toujours ici des paysages selon +votre cœur.» + +Je m’assis près de la statue; j’étais heureuse de la revoir. La déesse +ne semblait point dépaysée; rien de ce qu’elle voyait ne pouvait +l’étonner, les dieux sont partout chez eux.--«On m’a confiée à ta garde, +lui dis-je; accorde-moi souvent des journées semblables à celle-ci.» + +Que vous raconterais-je des premiers jours qui suivirent mon arrivée? On +a dit que les bons règnes sont les pages blanches de l’histoire. A ce +compte, l’amour heureux serait comme les bons princes; il tient les +événements à distance, il lui plaît que le temps soit vide, il a en +lui-même de quoi le remplir; tout ce qu’il demande à la vie, c’est de +fournir des circonstances à son bonheur, et ce bonheur se réduit le plus +souvent à la joie de se sentir et de respirer. + +Le temps fut beau; par moments le ciel se brouillait, mais notre soleil +de Provence, ce grand mangeur de nuages, dévorait en un instant toutes +ces brumes, ou, s’il pleuvait pendant quelques heures, je ne tardais pas +à voir l’horizon s’éclaircir et une bande de lumière glisser au loin sur +le penchant d’une colline dont elle détachait les contours. Nous étions +souvent en course. Max me fit visiter en détail tout son domaine, qui +est considérable. Dans ce pays, les fermes, qu’on appelle des _granges_, +sont d’ordinaire bien situées, toutes bâties en pierre, couvertes en +briques, et quelques-unes, avec leurs tourelles et leurs portes voûtées, +ont une assez grande tournure; pas une chaumine, pas une cabane de bois; +les carrières abondent, et les matériaux sont à pied d’œuvre. Tout dans +nos excursions me plaisait; je ne savais que préférer, les taillis et +les landes qui entouraient Lestang et nos belles collines blanchâtres +ombragées de chênes-kermès, de genévriers grisâtres, d’yeuses, et qui +sont si bien tapissées de lavande, de thym, de mélisse, qu’on n’y peut +faire un pas sans parfumer l’air autour de soi,--ou au delà de la Berre +le grand plateau onduleux et accidenté avec ses mûriers, ses vignes +basses sans échalas, ses champs de garance relevés en billons, ses +buttes de molasse noire ou jaunâtre toute fendillée et crevassée que +décorent à l’envi le buis, le narcisse, la violette et la fraîcheur des +mousses, ses bouquets de chênes au sombre couvert sous lesquels on voit +s’enfuir un chemin poudreux qui semble chercher aventure, ses ruisseaux +au large lit caillouteux dont l’eau paresseuse se traîne en murmurant +parmi les oseraies, ses granges éparses encadrées de figuiers et de +lauriers, ses villages en pierre aux toits plats qui se donnent des airs +de ville, tous perchés sur des rochers ou des terrasses, tous ceints de +murailles délabrées, surmontés d’une vieille tour, et où tout retrace le +souvenir d’anciennes franchises, d’antiques fiertés bourgeoises qui +savaient se garder et se défendre. + +Mais ce qui me plaisait plus que tout le reste, c’est la beauté de la +lumière, qui est l’âme d’un paysage et donne à tout la vie et le charme. +Pour mes yeux accoutumés aux grisailles du Jura, à ses fonds tour à tour +trop voilés ou trop crus, cette limpide lumière du midi était une +révélation pleine d’enchantements. Unissant la douceur à la force, elle +accentue les formes, et du même coup les pénètre d’une grâce aérienne; +elle se dégrade par des passages insensibles, s’enrichit de mille +reflets, module à l’infini sans sortir du ton et fond tous les +contrastes dans une divine harmonie où chaque objet, chaque couleur fait +sa partie de concert. En même temps cette magicienne multiplie les +plans, les détache, les découpe, les nuance, met le regard en possession +de l’immensité. Par ses prestiges, un charme indéfinissable s’attache à +un rocher nu, à un maigre buisson des premiers plans dont elle accuse le +relief et dont l’ombre portée ajoute une nuance de plus à la teinte +générale; par elle aussi, les lointains se détaillent, s’animent, et les +contours des montagnes, comme les nuages, au lieu de s’appliquer sur +l’horizon, en ressortent et laissent entre le ciel et eux de l’air, du +vide et comme une profondeur où le rêve peut déployer ses ailes. Il est +facile d’agir par le vague sur notre imagination; mais trouver dans +l’harmonie le secret de l’infini et nous faire rêver en nous montrant +tout, c’est l’effort suprême de l’art et le triomphe des grands poëtes +du midi. Leur premier maître fut leur soleil. + +Quelquefois Max me raillait doucement sur mon enthousiasme. + +«Ne vous croyez pas en Grèce, me dit-il un jour. Nos ruisseaux ne +coulent point entre deux haies de lauriers-roses; nos orangers sont des +mûriers, et le buis nous tient lieu de myrte. Par un temps calme, nos +jours d’hiver ont une douceur printanière; mais craignez le mistral, +vous savez ce qu’en pensait Mme de Sévigné. Quand de petits nuages +blancs flottant sur les monts de la Lance vous annonceront l’approche de +l’ennemi, croyez-moi, enveloppez-vous dans vos fourrures. Voyez plutôt +nos maigres oliviers; ils ne se hasardent à croître que dans des lieux +abrités; timides et souffreteux, ils se tapissent derrière des buttes; +remarquez aussi comme tous les arbres de ce pays s’infléchissent vers le +midi, preuve sans réplique des insultes qu’ils essuient du mistral; on +dirait des écoliers dont le gouverneur a la main prompte, et qui, en +l’entendant venir se cachent le visage dans leurs mains. Après cela je +conviens que ce plateau est superbe, d’un admirable modelé, que ces +hauteurs en gradins produisent un grand effet, et que Mme de Sévigné +avait raison de vanter ce qu’elle appelait _tous ces grands théâtres_. +J’ajoute que nos montagnes sont dans une juste proportion avec la +plaine. Ce n’est pas comme vos étroites vallées du Jura et de la Suisse, +où il faut se rompre le cou pour voir l’horizon. Ici l’on respire, et la +bordure n’écrase pas le tableau. J’aime aussi nos forêts de +chênes-verts, bien que Mme de Sévigné prétende qu’il vaut mieux reverdir +que d’être toujours vert, et comme vous j’aime surtout notre lumière. Si +l’Italie et la Grèce ont plus d’éclat, en revanche toutes nos teintes +rompues offrent une douceur et une délicatesse de nuances qu’on ne se +lasse pas d’étudier. C’est ici que commencent la Provence et le midi, et +le charme de tous les commencements est unique. Enfin je déclare +qu’exquis sont nos lapins sauvages, exquis nos moutons nourris de thym, +de marjolaine et de lavande, exquises aussi les truffes qu’on récolte au +pied de nos chênes... Oui, ajouta-t-il en souriant, les truffes et les +demi-teintes, voilà les merveilles de la Drôme. + +--Défiez-vous de votre goût pour l’analyse, lui dis-je. Il faut admirer +trop pour admirer assez, et un peu d’illusion est nécessaire au bonheur. + +--Il n’est pas besoin de s’en faire, me répondit-il galamment, pour être +heureux auprès de vous.» + +Ce fut ce même jour, je crois, qu’une nouvelle imprévue le força de +partir pour Nîmes. Il apprit par une lettre la mort d’un ami de sa +famille, M. de R..., qui lui laissait une terre de quelque valeur. Sa +présence sur les lieux était nécessaire. En partant, il me pria +très-sérieusement de ne pas m’envoler pendant son absence. Sa nouvelle +vie, disait-il, l’étonnait encore. + +«Est-il bien sûr, me dit-il, qu’à mon retour je vous retrouverai à votre +place accoutumée, dans votre bergère, près de votre fenêtre favorite?» + +J’eus peine à prendre mon parti de cette absence. Ne sachant comment +tromper mon ennui, j’imaginai de faire construire au bout du jardin un +pavillon dont Max avait lui-même dessiné le plan. Je lui avais donné à +ce sujet des conseils dont il s’était loué, conseils, disait-il, de +maîtresse-femme. Je mis aussitôt les ouvriers à l’œuvre, et plusieurs +fois le jour j’allais donner un coup d’œil à leur travail. Je désirais +que tout fût achevé avant le retour de Max; j’avais à cœur de lui donner +cette preuve de mon savoir-faire. Mes soucis d’architecte me furent une +utile distraction; mais un incident inattendu se chargea de m’en +procurer d’autres. + + + + +III + + +Un matin, étant en humeur de courir, je sortis escortée du fidèle +Baptiste, vieux valet de chambre né dans la maison et l’âme damnée de +son maître qui me l’avait laissé pour me servir d’écuyer dans mes +promenades. Je passai la Berre et me dirigeai du côté de Saint-Paul. Je +contemplais tour à tour le Ventour encapuchonné de nuages et au couchant +une cime lointaine de l’Ardèche qui découpait sur l’horizon ses rochers +glacés d’un lilas pâle et fin. Après bien des détours, au delà de +Montségur, je trouvai un site qui me ravit par ce mélange de douceur et +de sauvagerie que le midi offre seul. + +Au-dessus du chemin qu’encaissent de petits murs moussus en pierres +sèches garnis de cades et de genêts, s’élève une colline aride, âpre, +effritée, toute recouverte de cailloux et de blocs en désordre. Parmi +ces rocailles croissent de jeunes oliviers dont la chevelure grisâtre se +détache sur le vert foncé d’un bouquet de chênes de haute futaie. Le +bois dévale jusqu’au-dessous de la route qui s’enfonce sous des arceaux +de verdure dont les ombres profondes étaient tachetées d’une lumière +mate. Au travers d’une percée j’apercevais des bruyères, une cannaie aux +quenouilles frissonnantes et un toit rustique d’où s’échappait un mince +filet de fumée. Sur la lisière du bois paissait un troupeau de moutons +noirs et blancs; à leurs bêlements répondaient les cris d’une troupe de +pies perchées sur la cime des arbres. Un vieux pâtre barbu qui portait +en bandoulière une poche de serge verte, était occupé à la recherche des +truffes et poussait devant lui sa laie en la harcelant de sa gaule. Je +descendis de cheval, et j’arrivai à l’instant où l’animal commençait de +fouiller le sol avec son groin. Le pâtre le suivait de l’œil dans son +travail; dès que la truffe fut à découvert, il écarta la pauvre bête en +lui assenant un coup sec sur le nez et lui jeta quelques glands qu’elle +dévora, faible salaire de ses peines, maigre consolation pour ses +appétits déçus. Ce pâtre avait l’humeur enjouée et causante, et nous +liâmes conversation. Le caractère de nos paysans de Grignan, comme leur +pays, tient à la fois du Dauphiné et de la Provence; ils ont la plupart +une dignité douce et fière qui se met à l’aise avec tout le monde et que +relève une pointe de vivacité méridionale. En apprenant qui j’étais, le +cœur du vieux berger s’épanouit; il connaissait les êtres de Lestang, où +il avait été jadis en service; dans son français mêlé de patois, il me +parla de Max, me conta quelques anecdotes de son enfance; j’aurais passé +des heures à l’écouter. + +«Oh! le beau garçon que c’était! me dit-il, mais vif, ardent; quand la +colère le tenait, on eût dit une rafale de bise. Je vous parle +d’autrefois; ne craignez rien, belle dame; si bien marié, il ne se +fâchera plus.» + +Et là-dessus il me récita ce couplet d’une romance célèbre: + + Emai fugue duro + L’oulivo, lou vènt + Que boufo is Avènt + Pamens l’amaduro + Au poun que counvèn. + +«Si dure que soit l’olive, le vent qui souffle à l’Avent ne laisse pas +de la mûrir au point qui convient.» + +J’allais lui répondre que j’étais fort rassurée, que l’olive avait mûri; +mais une figure extraordinaire qui parut entre les chênes, au bout du +sentier, détourna mon attention. Imaginez un long corps sec et décharné, +tout d’une venue, dont la maigre échine porte un long cou surmonté d’une +petite tête pointue. A sa figure, à sa démarche, on eût pris ce +personnage pour un hidalgo castillan, pour une façon de don Quichotte +rongé de mélancolie et en quête d’aventures; ce n’était qu’un honnête +gentilhomme campagnard des environs, lequel ne rêvait point de moulins à +vent. Il s’avançait gravement, suivi de deux domestiques vêtus de gris +et précédé d’un caniche noir qui, l’oreille basse, paraissait prendre sa +part des soins de son maître. + +«Voilà M. de Malombré, me dit le berger, avec ses deux grisons et son +vilain chien truffier que la fièvre étouffe! Tant le chien que le +maître, on a dîné quand on les voit.» + +Et à ces mots, il s’en fut rappeler un de ses moutons qui s’écartait. M. +de Malombré vint droit à moi, me fit un profond salut et m’adressa un +petit compliment fort ampoulé où il me comparait à la belle Herminie +retirée parmi les bergers, car il se pique de littérature. Au bout de +chaque phrase, il souriait et soupirait, et son sourire était plus +lugubre encore que ses soupirs. Quand il eut fini, il redressa sa petite +tête au haut de son long corps et me considéra avec attention; il +semblait délibérer, se consulter. + +«Madame la marquise, reprit-il enfin, béni soit le hasard qui m’a fait +vous rencontrer! Oserai-je vous demander la faveur d’un instant +d’entretien? J’ai des choses de la dernière importance à vous dire.» + +Je pensai qu’il avait quelque vigne à vendre. + +«Je n’entends rien aux affaires, monsieur, lui répondis-je. M. de +Lestang est absent; dès qu’il sera de retour je l’avertirai de votre +désir.» + +Le ton froid dont je lui répondis le troubla; il poussa quatre soupirs +coup sur coup. + +«Vous ne m’avez pas compris, madame. J’ai à vous révéler certaines +choses... C’est à vous seule que je dois les dire... Sans doute il vous +paraît singulier... Hélas! on ne peut toujours choisir ses moments. +Croyez-moi, il est nécessaire... Il y va, madame, oui, madame, il y va +de votre bonheur.» + +Je ne savais à qui il en avait. Heureusement un incident tragi-comique +fit diversion à son embarras et au mien. Le caniche, alléché par quelque +secrète émanation de son gibier favori, s’était mis à fouiller au pied +d’un chêne. Soit que sa figure lui déplût, soit jalousie de métier, la +laie grogna, lui chercha noise. Peu endurant, le chien se fâcha; d’un +bond il se suspendit à l’une des oreilles du pesant animal, qui poussa +des cris lamentables, et qui en se débattant réussit à saisir entre ses +dents la queue touffue de son ennemi. Le berger accourut, et +administrant aux deux combattants, sans acception de personne, de +vigoureux coups de gaule, il parvint à les séparer. Puis, un peu fâché: + +«Monsieur, libre à votre chien, dit-il au gentilhomme, de déterrer, s’il +lui plaît, toutes les truffes de nos bois; mais apprenez-lui à respecter +les oreilles de nos cochons. Bien mal acquis ne profite guère.» + +Cette remontrance piqua au vif M. Malombré, dont le visage se colora +légèrement; mais il savait commander à ses passions. + +«Brave homme, se contenta-t-il de répondre, si vous considérez +froidement le cas, vous reconnaîtrez que les torts étaient au moins +partagés. Sans doute mon chien Amadis a l’humeur trop prompte, mais en +revanche votre laie a eu le tort de jalouser bassement ses incomparables +talents... Mon Dieu! continua-t-il en me regardant, il y a place au +soleil pour le bonheur de chacun; pourquoi faut-il que personne ne se +contente de ce qu’il a, tant le bien d’autrui, tant le fruit défendu a +d’appas? Le monde ira mieux, madame la marquise, quand la chèvre +broutera où elle est attachée.» + +A ces mots, il soupira profondément, me salua et s’éloigna en adressant +à son chien des consolations marquées au coin de la plus sage +philosophie. Je pris congé du berger et remontai à cheval. Quel homme +était-ce que M. de Malombré? Qu’avait-il donc à me dire?... «Il y va de +votre bonheur...» Avait-il toute sa tête? battait-il la campagne? Ce qui +est bien certain, c’est que la mélancolie flegmatique du personnage +avait fait impression sur moi. Il me semblait qu’une apparition sinistre +venait de traverser ma vie, et je me surpris à presser la marche de mon +cheval, comme si j’avais voulu fuir un danger. Fuir, toujours fuir! Je +crus entendre la voix de Mme de Ferjeux qui criait: «Une fuite! une +déroute!» Je mis mon cheval au pas, et quand Baptiste se fut rapproché: + +«Qui est M. de Malombré? lui dis-je. + +--Un franc original, madame, qu’on a surnommé dans le pays la _grande +chauve-souris_.» + +--Mais encore? + +--Un riche propriétaire de vignobles et de mûriers, ce qui ne l’empêche +pas de donner la chasse aux truffes dans les bois communaux. + +--Je m’explique son sobriquet: il a l’air lugubre. + +--Sans compter que, passé la saison des truffes, il ne sort guère de +chez lui qu’au crépuscule. Le reste du temps, il observe le pays du haut +de sa tour, l’œil collé à une longue lunette qu’il braque sur les +maisons et sur les passants... Eh! vraiment, ajouta-t-il, madame peut +apercevoir d’ici son château, là-bas, à une portée de fusil de Chamaret. + +--Il y a bien trois kilomètres de ce château à Lestang, repris-je +naïvement après un silence. + +--Oui, madame, à vol d’oiseau; mais M. de Malombré a des enclaves chez +ses voisins, et l’un de ses champs s’étend jusqu’aux berges de la Berre, +en face de nos bois; c’est la rivière qui fait la séparation entre les +deux domaines.» + +«La bonne idée qu’elle a eue là!» me dis-je, et je me remis à trotter. +Le soir était venu. Je réussis à me distraire en contemplant au-dessus +de ma tête deux nuages fauves entre lesquels scintillait une étoile, la +première qui eût apparu. Les nuages semblaient à tout instant sur le +point de se rejoindre et de l’engloutir; mais l’étoile scintillait +toujours. + +J’espérais trouver en arrivant quelques lignes de Max; mon attente fut +trompée. Je dînai tristement; en sortant de table, je pris la plume et +commençai une lettre à mon père. + +«Comment se porte Louveau? Vos cheminées fument-elles? Je voudrais qu’un +peu de cette fumée arrivât jusqu’ici, dût-elle me faire pleurer; elle me +parlerait de vous et me tiendrait compagnie. Max est absent; je suis +toute seule, mon salon me semble deux fois trop grand. Quand +viendrez-vous? Vous dérangeriez, dites-vous, notre lune de miel. Un père +tel que vous n’a jamais rien dérangé. Némésis vous réclame; notre +dévotion ne lui suffit point: dans le bonheur, on néglige les dieux. Du +reste, elle ne regrette que vous et non les brumes du Jura. Notre ciel +est doux, et nos paysages vous offriront cette beauté que vous regardez +comme le charme suprême de la poésie grecque, la netteté des lointains, +la transparence des horizons. J’ai fait tantôt une belle promenade; ce +qui me l’a gâtée, c’est la rencontre que je fis d’un original...» + +Je posai la plume. «Ah! c’est trop fort! pensai-je. Mon père a bien +affaire de M. de Malombré et de son chien truffier!» + +Je me mis au piano, mais je le quittai bientôt. Je m’assis au coin du +feu; je contemplai fixement les tisons. Il est des moments où le +sentiment de la fragilité du bonheur est si vif qu’on souhaiterait +presque d’être malheureux. Dans ce monde où tout change, il est aisé +d’acquérir; mais conserver est presque un miracle. Je me comparais à un +enfant qui a pris un oiseau et qui sent dans sa main le battement et +l’effort de ses ailes. Que les doigts de l’enfant se desserrent, et +l’oiseau s’envolera,--et malgré lui l’émotion lui fait ouvrir la main. + +Un domestique entra et me remit un billet encadré d’or et d’azur qu’un +petit paysan venait d’apporter. Il était ainsi conçu: + + «Madame la marquise, veuillez, je vous en conjure, avoir confiance en + moi et me marquer une heure où je pourrai vous entretenir sans + témoins. + + «Agréez, madame la marquise, les hommages respectueux de votre + très-humble et très-obéissant serviteur, + + «Hector de Malombré.» + +Je répondis sur-le-champ: + + «Monsieur, vous faites appel à ma confiance: on ne la donne point à un + inconnu, et dans le cas dont il s’agit je ne vois pas quel sens peut + avoir ce mot; mais si vous avez quelque service pressant à me + demander, vous me trouverez chez moi demain matin, je serais heureuse + de pouvoir vous obliger.» + +Le lendemain matin, je me promenais sur la terrasse, jetant par +intervalles un regard distrait sur le pavillon dont on posait le toit, +quand j’entendis un roulement de voiture et vis entrer dans la cour +l’une de ces carrioles à deux places et à deux roues qui sont en usage +dans le pays. Bientôt parurent devant moi M. de Malombré et son chien, +dont la queue était précieusement serrée dans une compresse nouée d’une +faveur rose. Le gentilhomme regardait à droite et à gauche et paraissait +ne s’avancer qu’avec précaution. Il portait à sa boutonnière un bouquet +de pervenches dont la fraîcheur jurait avec ses joues sèches et son +teint olivâtre. Il me salua comme la veille avec une gravité +cérémonieuse, et s’asseyant près de moi: + +«Le pauvre Amadis a bien souffert!» me dit-il d’une voix creuse en me +montrant du doigt le dolent animal, et il me fit une vive peinture de +ses souffrances, le panégyrique de ses miraculeux talents, le détail de +tous les soins qu’il avait donnés à son éducation. Puis, ayant épuisé ce +propos, il attacha sur moi ses yeux ternes, soupira et me dit: + +«Madame, si intéressant que soit Amadis, ce n’est point de lui que je +veux vous entretenir; un sujet plus grave m’amène ici, et je suis sûr +que vous excuserez ma démarche quand vous connaîtrez le sentiment qui me +l’a dictée. Je suis pour vous un inconnu; mais une bizarrerie étrange de +la fortune a voulu que le sort de cet inconnu fût lié au vôtre, et que +nous eussions, vous et moi, des intérêts communs à défendre. + +--Cela me paraît aussi étrange qu’à vous, interrompis-je, et je vous +avoue que vous piquez ma curiosité. + +--Ayez un peu de patience, madame, reprit-il en poussant un nouveau +soupir, et sachez d’abord qu’à peu de distance de mon château, et tout +près de la Berre, se trouve une petite maison de campagne qui resta +longtemps inhabitée. M. Mirveil, à qui elle appartenait, fut pendant de +longues années consul dans une des échelles du Levant. Il en revint il y +a trois ans, ramenant avec lui sa jeune femme, une Levantine d’une +merveilleuse beauté. Excusez-moi, madame; je sais bien que toute beauté +pâlit auprès de la vôtre, mais j’ose dire qu’après vos yeux ceux de Mme +Mirveil sont les plus beaux qui se puissent voir dans tout le monde. + +--Passons, passons, lui dis-je, cette question m’intéresse peu. + +--Vous êtes vive, madame, poursuivit-il; je ne m’en plains pas: votre +vivacité pourra nous être utile; mais, pour reprendre mon récit, je vous +dirai que peu de temps après son arrivée M. Mirveil mourut. Les attraits +de sa jeune femme avaient fait sur moi la plus vive impression. Dès que +les convenances me le permirent, je me déclarai, j’offris à Mme Mirveil +mon château, mon cœur et ma main. Cette femme cruelle... Ah! madame la +marquise, j’ai bien souffert. Mon visage n’en dit-il rien?» + +M. de Malombré s’étendit aussi longuement sur ses souffrances qu’il +avait fait sur celles d’Amadis; il les décrivit dans un style fleuri de +madrigal; il composait quelquefois des bouquets à Iris. Je crois qu’il +aimait Mme Mirveil, je crois qu’il aimait aussi une vigne enclavée dans +ses champs; je crois qu’il eût été bien aise d’avoir une jolie femme qui +charmât sa solitude, je crois aussi que la vigne... (on aime à +s’arrondir, et rien n’est incommode comme une enclave); je crois enfin +que M. de Malombré était aussi romanesque qu’intéressé, et que ses +intérêts et ses sentiments s’embrouillaient si bien dons son esprit, que +lui-même ne s’y reconnaissait pas. + +«Mme Mirveil, continua-t-il, fut longtemps sourde à mes prières, et +j’essuyai d’elle des refus humiliants qui auraient rebuté un cœur moins +épris. Cependant sa pauvreté plaidait pour moi; son mari, dont les +affaires s’étaient dérangées, lui avait laissé presque pour tout avoir +une maisonnette entourée d’une vigne de médiocre rapport. On n’est pas +belle sans aimer la toilette; on n’est pas Levantine sans avoir tous les +goûts coûteux. Elle se radoucit, consentit à m’écouter, me donna +quelques espérances; mais ma mauvaise étoile voulut que par un hasard +fâcheux elle fît la connaissance de M. de Lestang et qu’elle s’éprît +pour lui de la plus folle passion. J’ai trop de tact, madame la +marquise, pour m’appesantir sur ce point délicat; je ne sonderai point +le mystère de leurs relations; il en courut des bruits qui me percèrent +le cœur. Ah! si Amadis, ce cher confident de mes peines, pouvait parler! +Ses récits, madame, vous arracheraient des larmes... Mais il suffit de +vous dire que Mme Mirveil se berçait du fol espoir d’être épousée. Quand +elle vit s’éloigner subitement celui qu’elle appelait le plus beau des +marquis, et que peu après on lui annonça son mariage, elle tomba dans un +morne désespoir. Pendant un mois, elle demeura enfermée chez elle, +défendant sa porte à tout venant, roulant dans sa tête, m’a-t-elle dit +plus tard, des projets de suicide ou de vengeance. En vain je tentai de +forcer la consigne, je ne pus pénétrer jusqu’à elle. + +«Je ne suis, madame, ni de mon temps ni de mon pays; ma constance a des +obstinations dignes des antiques paladins. Après une longue suite +d’assauts toujours repoussés, la place se rendit; je fus reçu, je +parlai, je me fis écouter. Mme Mirveil me promit de combattre sa +douleur, de chercher à oublier. Un jour je crus voir son front +s’éclaircir; me jetant à ses genoux, je la conjurai de prendre enfin +pitié de mon long martyre, de décider de mon sort. Elle me pria de lui +accorder quelques heures de réflexion, me remit au lendemain. + +«J’arrive à l’heure convenue: la maison était vide. O retours inattendus +d’une passion qu’on croyait morte! C’est une véritable maladie que +l’amour, madame la marquise; j’en sais quelque chose. Surprise à +l’improviste par une crise de ce terrible mal, Mme Mirveil venait de +partir pour Paris: elle voulait revoir son infidèle. Après bien des +peines et des pas perdus, elle le revit, paraît-il, dans une fête, et +quand, peu de jours après, elle revint ici, tout l’heureux effet de mon +éloquence était détruit. Elle me traita avec le dernier mépris, +m’interdit de lui reparler de mon amour, me déclara qu’elle ne se +remarierait jamais, qu’elle ne voulait plus vivre que pour la vengeance, +que le châtiment du perfide qu’elle avait trop aimé pouvait seul adoucir +l’amertume de ses regrets, que ce châtiment avait déjà commencé, qu’elle +avait lu dans les yeux de M. de Lestang un sombre ennui, le repentir, +peut-être le remords. D’autres fois elle prétend qu’il lui a été ravi +par d’indignes manéges, et c’est sur vous, madame, qu’elle fait retomber +tout le poids de son courroux. Elle saura, dit-elle, humilier sa rivale. + +«C’est une étrange personne que Mme Mirveil: tour à tour vive ou +languissante, emportée ou rêveuse, sujette à de fréquentes bourrasques, +insouciante des convenances, incapable de gouverner sa langue et son +cœur. Vous voyez, madame, que je ne me dissimule point ses défauts. +Hélas! la connaissance que j’en ai ne sert qu’à me la rendre plus chère. +Cette pauvre femme vous hait, elle a juré de se venger. Vous êtes sûre, +je le crois, du cœur de M. de Lestang; cependant, au nom de notre commun +intérêt, empêchez à tout prix qu’il ne la revoie, sinon...» + +Quoique à plusieurs reprises j’eusse essayé d’interrompre M. de +Malombré, il ne s’était point laissé déconcerter comme la veille. Son +discours était préparé, il le récitait avec un flegme imperturbable, et +je l’écoutai, malgré moi, jusqu’au bout. Étrange avidité de souffrir qui +est en nous! Mais à ces derniers mots la révolte que me causait +l’indélicatesse de sa démarche l’emporta sur tout autre sentiment: je me +levai, le regardai avec hauteur, et j’allais lui exprimer toute mon +indignation, quand Baptiste parut, m’apportant une lettre de Max. Dès +qu’il l’aperçut, M. de Malombré quitta son siége, et, élevant la voix: +«Madame, me dit-il, veuillez recommander à l’attention de M. de Lestang +la petite affaire dont j’ai eu l’honneur de vous entretenir. Le vin de +ma vigne de Sainte-Cécile a, je vous le répète, un fumet exquis, vin +généreux, plein de séve, vrai nectar. Je peux lui en remettre une +feuillette. Quant aux conditions, nous les débattrons avec cet esprit +d’équité qui convient entre gentilshommes et entre voisins.» + +Cela dit, il s’inclina, appela son chien, et s’éloigna de son pas grave +et mesuré. + +Après m’avoir remis la lettre, Baptiste était demeuré à quelques pas de +moi, me regardant du coin de l’œil. Comme il ne quittait pas la place, +je lui demandai ce qu’il avait à me dire. + +«Oserais-je représenter à madame, répondit-il, que M. le marquis a peu +de goût pour M. de Malombré, et qu’il serait fâché d’apprendre que +madame l’a reçu? + +--Ne craignez rien, Baptiste, lui dis-je, et sachez que désormais, quand +M. de Malombré se présentera à Lestang, je n’y serai pas. + +--Madame y perdra peu, reprit-il avec un sourire. Il n’est reçu chez +personne; il a dans le pays la réputation d’être visionnaire, +gobe-mouches, méchante langue, et d’aimer à faire battre les montagnes.» + +J’aurais volontiers serré la main à ce brave Baptiste; il venait en aide +à cette partie de moi-même qui se refusait à croire et qui disait: «Le +bonheur que donne l’amour est une chose noble et sacrée; préservons-le +avec un soin jaloux de toute profanation. Que le cèdre de la montagne +tombe frappé de la foudre, cette fin est digne de lui: mais que les +insectes et les parasites tarissent sa séve généreuse, que des animaux +malfaisants fouissent la terre à son pied et dévorent ses racines, une +telle indignité lui doit être épargnée.» + +La lettre de Max était brève; mais il m’y annonçait son prochain retour. +Cette bonne nouvelle agit sur moi comme un charme bienfaisant; elle +dissipa mon inquiétude, changea le tour de mes idées. Je me promis +d’oublier la visite de M. de Malombré ou de la compter au nombre de ces +incidents fortuits et burlesques dont on ne se souvient que pour en +rire. Et assurément l’étrangeté du personnage, sa tête qu’on eût +volontiers coiffée de l’armet de Mambrin, son bouquet de pervenches, ses +joues sèches, ses éternels soupirs, son miraculeux Amadis avec sa +compresse et sa faveur rose, ce brûlant amour pour une chatte angora +compliqué d’une passion malheureuse pour une vigne, tout cela prêtait à +rire. + +Deux jours plus tard, revenant d’une promenade, je rattrapai sur la +route de Chamaret un méchant coupé traîné par un bidet efflanqué, +couleur poil de souris. Au moment où j’allais le dépasser, mon cheval +fit un écart; le bidet effrayé recula brusquement. Un cri de terreur +partit de l’intérieur du coupé, et je vis s’avancer une jolie tête de +poupée dont les yeux en rencontrant les miens s’enflammèrent de +courroux. La poupée parla: + +«Quand on ne sait pas tenir un cheval, s’écria-t-elle d’une voix aigre, +on devrait éviter les chemins battus.» + +Cette voix de perruche, je l’aurais reconnue entre mille. C’était bien +celle qui avait dit un soir: «Le beau marquis fait des comparaisons!...» +Et je m’étais enfuie de Paris. Qu’étais-je venue chercher à Lestang? + +Je repartis au triple galop, et tout en galopant je me disais: «Ce n’est +après tout qu’une poupée.» + + + + +IV + + +Max revint de Nîmes mécontent et irrité. M. de R... avait été mal +inspiré en l’instituant son héritier. Des collatéraux, frustrés dans +leurs espérances, contestaient la validité du testament. Dans la chaleur +du débat, des mots malsonnants avaient été prononcés; on avait osé +parler de captation, à quoi Max avait répondu par de hautains défis +qu’on n’avait eu garde de relever; mais ses adversaires ne s’étaient +point désistés de leurs prétentions, un procès était imminent. Généreux, +désintéressé, considérant toutes les affaires d’argent avec une +indifférence de gentilhomme, Max tenait peu à cet héritage, dont il se +promettait de se dessaisir jusqu’au dernier sou par une donation en +faveur de quelque établissement de charité; mais en revanche il tenait +beaucoup à son droit, et tout son sang bouillonnait à la seule idée +qu’on le pût contester. Dans un entretien que nous eûmes à ce sujet, +après qu’il m’eut conté les injurieuses chicanes dont on le menaçait, je +l’engageai à y couper court par une renonciation qui ne devait guère lui +coûter. + +«A quoi bon, lui dis-je, vous exposer aux ennuis et aux aigreurs d’un +procès qu’il vous importe peu de gagner? Ce serait compromettre en pure +perte votre repos et votre dignité.» + +Il me répliqua que j’en parlais à mon aise, que je traitais bien +légèrement une question grave, qu’il n’était pas dans son caractère de +refuser aucune sorte de combat, qu’en renonçant il aurait l’air de +douter de la bonté de sa cause, qu’il y allait de son honneur de +confondre l’injustice et la mauvaise foi. Peut-être avait-il raison; +mais ses reproches me contristèrent: j’y sentis une amertume qui +m’étonna: il ne m’avait jamais parlé sur ce ton. + +De l’humeur dont il était, la surprise que je lui avais ménagée lui fit +peu d’impression. Il tenait à la main un projet de mémoire de son avoué, +et n’accorda à mon beau pavillon qu’une attention distraite, y trouva à +redire, prétendit contre l’évidence que le plan dont nous étions +convenus n’avait pas été suivi. Je fus piquée de ses injustes critiques; +il s’en aperçut, et me demanda si je ne me plaisais plus à Grignan, si +j’étais déjà revenue de mes adorations pour les demi-teintes. Je lui +répondis que toutes les fois qu’il aurait de l’humeur, je me sentirais +incapable de rien admirer. + +«En ce cas, reprit-il en riant, je crains que vous ne vous condamniez à +l’admiration intermittente. J’ai le caractère inégal. Avais-je oublié de +vous en prévenir?... Heureusement, ajouta-t-il, ce n’est pas un vice +rédhibitoire.» + +Le même jour, nous allâmes dîner à Chamaret, chez Mme d’Estrel. C’est +une vieille amie des Lestang. Malgré la différence de nos âges, dès +notre première entrevue, nous nous étions prises d’amitié l’une pour +l’autre. Sans être un esprit brillant, elle a une droiture et une +justesse de sens qui en font une femme d’excellent conseil. On peut à la +vérité lui reprocher trop d’indolence et une certaine paresse de la +volonté: elle a réduit son existence au moindre mouvement possible et +redoute tout ce qui pourrait agiter l’air autour d’elle; il semble que +son caractère, comme une médaille d’un métal trop mou, ait été effacé et +un peu usé par la vie. Elle-même déclare qu’à ses yeux la sagesse +consiste dans l’habitude de ne pas vouloir, et que de sa chaise longue +elle regarde couler les heures sans leur rien demander. «J’ai longtemps +cherché querelle à la vie, dit-elle encore; mais j’ai fini par découvrir +qu’elle est sourde, et j’ai juré de ne plus dire un mot.» Mais dans +l’intimité son âme a des réveils charmants, et en tout temps la grâce +négligée et la simplicité de ses manières lui donnent beaucoup +d’attrait. Personne ne possède comme elle l’art d’écouter, le premier +des arts libéraux, au dire de mon père. + +En voiture, Max fut grave et taciturne, à peine pus-je tirer de lui +quatre mots. Je maudissais tout bas les héritages, les collatéraux et +les avoués. Nous arrivons. L’instant d’après, un domestique annonce Mme +Mirveil. A ce nom, je ne pus m’empêcher de tressaillir; Max ne sourcilla +pas et continua de feuilleter négligemment un album qu’il venait +d’ouvrir. Mme d’Estrel parut un peu déconcertée; elle cherchait +péniblement les mots d’une réponse qu’attendait le valet de chambre, +quand la porte se rouvrit, et Mme Mirveil entra, parée comme une châsse. +Tout en saluant Mme d’Estrel avec un empressement agité, elle laissa +tomber sur Max un regard qu’elle aurait voulu rendre insultant et qu’il +soutint avec une froideur impassible. Elle s’assit, débita tout d’une +haleine quelques phrases sans suite, où l’on sentait l’effort, après +quoi le silence régna, un silence de glace. Je le rompis en disant: + +«L’autre jour, je vous ai fait grand’peur, madame, je vous en fais +toutes mes excuses; vous avez eu raison de me reprocher que je ne savais +pas tenir mon cheval. + +--C’est à moi de m’excuser, répondit-elle, mes reproches étaient fort +injustes; on assure, madame, que vous avez tous les genres d’habileté. + +--De l’habileté! interrompit Mme d’Estrel de sa voix lente et un peu +traînante. De l’habileté! Y pensez-vous? Mme de Lestang n’a que des dons +et point de mérites, tout en elle est involontaire; c’est le secret de +son charme. Aussi ne puis-je pas plus la louer de ses talents d’amazone +que de sa beauté; elle est ce qu’elle est, il n’y a vraiment pas de sa +faute.» + +Je ne sais ce que je répondis. Nouveau silence. On annonça que le dîner +était servi. Comme Mme Mirveil semblait se disposer à partir, Mme +d’Estrel par politesse, l’invita à rester, mais d’un ton qui provoquait +un refus; contre toute attente, elle accepta. Que ce dîner me parut +long! Tout le monde était à la gêne; je ne parle pas de Max, dont les +regards voilés déconcertaient toute curiosité. Mme d’Estrel mit la +conversation sur la maladie des vers à soie, qui, depuis quelques +années, exerce des ravages dans nos départements; elle interrogea Max: +devait-elle arracher ses mûriers et planter de la vigne? Ils +approfondirent cette question. En vain, à plusieurs reprises, Mme +Mirveil tenta de détourner l’entretien: la pébrine, les magnaneries et +les nouveaux ventilateurs revenaient toujours sur le tapis. Cette +persistance l’irritait; je ne sais ce qu’elle avait préparé, mais on +traversait ses plans. + +Je l’examinais à la dérobée; son dépit animait son teint et rendait sa +beauté plus piquante. Sa beauté! Est-elle belle? Mon Dieu! elle est +jolie, cela est certain: une petite tête frisottée, des yeux chinois +dont elle fait ce qu’elle veut; mais je vous assure qu’au repos son +visage ne dit rien, et que pourrait-il dire? Cette pauvre femme... + +Songez, monsieur l’abbé, que lorsqu’elle était petite, sa mère la +condamnait chaque jour à se frotter pendant plusieurs heures les bras +avec des concombres pour leur donner le poli, et qu’en revanche à dix +ans elle savait à peine lire. Sans l’exercice des concombres, son +enfance n’eût été qu’un long somme; dans ce temps-là, disait-elle à Mme +d’Estrel, il lui arrivait souvent de dormir à poings fermés quatorze +heures; le reste du jour, elle dormait à poings ouverts. Ce qui plus +tard la réveilla, ce fut le désir de montrer ses bras; elle en avait le +droit, ils lui avaient coûté tant de travail! Ajoutez un goût effréné +pour la soie et le satin, un amour tout charnel pour le chiffon, amour +si extravagant que dans sa pauvreté, pour avoir des valenciennes elle se +condamne à vivre de coquilles de noix et que souvent elle a faim... Mais +ce qui la réveilla tout à fait, ce fut le bruit que firent les passions +en pénétrant d’assaut dans son cœur. Le retentissement de ces voix dans +le vide dissipa pour toujours sa torpeur: elle ne se rendormira plus, +elle vit dans la fièvre, dans la tempête, dans la folie, n’ayant ni une +idée qui la puisse distraire, ni une conscience qui l’avertisse. +Dangereuse aux autres, funeste à elle-même... Monsieur l’abbé, je ne +l’accuse pas, je la plains. + +Sur la fin du dîner, Mme Mirveil imagina de se trouver mal. Je ne +prétends pas qu’elle jouât la comédie; plus d’une fois je l’avais vue +changer de couleur et j’avais remarqué une expression d’angoisse sur son +visage; l’indifférence de Max la mettait au supplice. Quand on ne se +résiste pas, on s’aide, et m’est avis que, notre volonté n’étant jamais +neutre, elle est secrètement complice des faiblesses qu’elle ne combat +pas. Mme Mirveil renversa sa tête sur le dossier de sa chaise, son sein +se soulevait à coups précipités, ses lèvres entr’ouvertes semblaient +prêtes à exhaler le dernier soupir, tandis que ses cheveux bouclés se +répandant sur son visage y formaient un charmant désordre. Était-ce un +effet de l’art, de l’habitude? Je me sentais incapable de tant de grâce +dans l’évanouissement. Elle prit pour recouvrer ses sens le moment où +Max, un flacon de sels à la main, se penchait vers elle. Ses yeux se +rouvrirent, elle poussa un faible cri, étendit le bras en se reculant. +On eût dit Armide repoussant Renaud. Puis elle fut prise d’un accès de +pleurs nerveux. C’étaient de vraies larmes qui tombaient en abondance de +ses yeux, et cependant les convulsions ne déformaient point ses +traits,--et je pensais à cette héroïne de Mme de Staël qui possédait +l’art _de travailler le vrai_. + +Mme d’Estrel parvint à l’entraîner dans une autre pièce où elles +restèrent quelques instants enfermées, pendant que nous faisions, Max et +moi, un tour de jardin. Je ne sais quelles questions il m’adressa; mais +il paraît que j’y répondis tout de travers. + +«A qui en avez-vous? me dit-il en souriant. On pourrait croire que nous +jouons au propos interrompu.» + +Comme nous revenions sur nos pas, Mme Mirveil reparut, et, s’approchant +de moi, me dit d’un ton bref et saccadé qu’elle regrettait d’avoir été +un trouble-fête, que depuis quelque temps elle était souffrante, que +désormais elle resterait chez elle, et ne romprait plus son vœu de +retraite et de silence. Là-dessus elle partit; Max lui offrit son bras +qu’elle n’accepta point; il ne laissa pas de la reconduire jusqu’à sa +voiture. Je trouvai qu’il était longtemps à revenir; je comptais et je +recomptais les secondes; je me souviens que je tenais entre mes doigts +une longue herbe, et que je la tordais et déchirais sans pitié. + +Mme d’Estrel fut frappée de ma pâleur; elle me regarda fixement. + +«Ma chère Isabelle, me dit-elle, sauriez-vous par hasard... + +--Oui, je sais, interrompis-je. + +--Dans ce cas, poursuivit-elle en me prenant la main, ayez beaucoup +d’empire sur vous-même. Vous avez une âme élevée, faites usage de votre +supériorité; les sentiments communs vous perdraient. Assurément je ne +crains rien pour vous, cette femme ne vous va pas à la cheville du pied; +mais, si contre mon attente le danger se déclarait, surprenez Max par la +hauteur de votre caractère et la générosité de votre confiance. Oui, je +le connais, il est blasé sur tout, sauf sur l’étonnement. J’ai l’air de +dire une niaiserie; il n’importe, croyez-moi: c’est en l’étonnant que +vous le dominerez, et vous avez en vous de quoi l’étonner.» + +Elle n’en put dire davantage. Max parut au bout du jardin, et elle +s’empressa de rompre l’entretien. + +Nous repartîmes par le plus beau clair de lune. Depuis qu’il avait +reconduit en tête-à-tête Mme Mirveil, j’avais cru découvrir dans la +physionomie et l’accent de Max une sorte d’animation qui m’irritait. En +chemin, il fut gai, causant, revint sur le chapitre du pavillon, +s’excusa des injustes critiques qu’il en avait faites, le déclara +admirable, irréprochable, me prodigua les compliments. Ses aimables +vivacités contrastaient avec la froide réserve où il s’était retranché +en venant. Que s’était-il donc passé? Quel intérêt nouveau était venu +faire diversion à ses ennuis? Quels souvenirs, quels rêves mettaient en +branle son imagination? J’oubliai les conseils de Mme d’Estrel, je ne +sus me défendre des _sentiments communs_. La jalousie rend toutes les +âmes égales, elle les met toutes de niveau. + +«Votre belle humeur vous est revenue? dis-je à Max. Cependant vous avez +dû souffrir pendant ce dîner, car vous n’aimez pas les scènes. + +--Il faut distinguer, dit-il, il y a scènes et scènes. + +--Vous conviendrez que celle que nous a donnée Mme Mirveil était fort +ridicule. + +--Vous êtes bien sévère; je vous jure que je n’ai pas eu envie de rire; +la pauvre femme me faisait pitié. + +--J’en suis fort aise; si jamais j’ai une attaque de nerfs, je pourrai +compter sur votre indulgence. + +--Ah! permettez, ce serait bien différent. Vous n’avez pas le droit +d’avoir des nerfs; ce serait sortir de votre caractère, et je vous en +saurais mauvais gré. + +--A merveille! votre femme est tenue d’avoir toutes les vertus romaines, +et vous réservez votre indulgence... + +--Pour qui donc? + +--Pour les femmes à qui vous pensez devoir des consolations.» + +Il me regarda de travers. + +«Oh! dit-il en riant, je ne me crois tenu de consoler personne; mais à +propos il me vient une idée; si nous mettions des clochettes à votre +pavillon? + +--Après tout, vous avez raison, repris-je. + +--Vous approuvez mes clochettes? + +--J’approuve vos distinctions; il est certain que je n’aurai jamais le +talent de l’évanouissement ni le secret de cette grâce enchanteresse... + +--Oh! ne vous moquez point. Il est certain qu’évanouie ou non, Mme de +Mirveil est une fort jolie femme. Consultez le premier venu... + +--Pourquoi le premier venu plutôt que vous? + +--Parce que vous semblez vous défier de mon impartialité. + +--Impartial ou non, je vous croyais le goût plus difficile. + +--Je vois ce qui vous blesse, répliqua-t-il; vous m’en voulez de mon +goût pour les clochettes; je vous assure que ce n’est point une passion +vulgaire: les Chinois... + +--Ne parlons plus de ce malheureux pavillon, repris-je sèchement; il est +manqué de tout point, nous le ferons abattre demain. + +--Mais en vérité, ma chère, s’écria-t-il, il ne tiendrait qu’à moi de +m’imaginer que vous me faites une scène de jalousie. Sans contredit, +elle serait plus ridicule cent fois que toutes les crises de nerfs de +Mme Mirveil. + +--Moi, jalouse! lui dis-je; si jamais je le suis, croyez-moi, je saurai +m’arranger pour n’être pas ridicule.» + +Il fit un léger haussement d’épaules, et, regardant la lune, fredonna +une ariette d’opéra. Je sentis sur-le-champ la gravité de ma faute, et, +regrettant ma promptitude, je cherchai un moyen de renouer l’entretien +et de réparer mon insigne maladresse; mais mon esprit troublé ne me +fournissait rien: plus le silence se prolongeait, plus il devenait +difficile de le rompre, et nous arrivâmes à Lestang avant que j’eusse +trouvé un mot. + +Retirée chez moi, je repassai dans l’amertume de mes souvenirs toutes +les circonstances de cette journée. Je me reprochais d’avoir cherché de +gaieté de cœur le danger. Attaquer Mme Mirveil, c’était pousser Max à la +défendre; rabaisser une femme qu’il avait aimée, c’était piquer au jeu +son amour-propre. J’avais eu le tort plus grave d’irriter son orgueil +par un défi, surtout je m’étais rapetissée à ses yeux par mes +inquiétudes et mon dépit. Nous nous pardonnons aisément les fautes où +nous entraînent nos penchants naturels; mais il nous est cruel de nous +être démentis: nous ne croyons plus en nous-mêmes. Je me figurais qu’en +sortant de mon caractère j’avais donné des arrhes au malheur. + +Un instant j’entendis des pas à l’entrée du vestibule qui conduit à ma +chambre, je me levai précipitamment dans l’espérance que Max allait +frapper à ma porte; mais les pas s’éloignèrent. Comme je traversais le +boudoir pour sonner ma femme de chambre, je vis mon ombre passer dans +une glace. Je m’approchai, je la regardai longtemps. J’étais un peu +pâle; mes yeux me semblaient plus grands que d’ordinaire; mes cheveux, +que je venais de dénouer, tombaient en désordre sur mes +épaules.--Serait-il aveugle à ce point? dis-je tout bas.--A cette +réflexion en succéda une autre; il me sembla, en me considérant de plus +près, que la figure que je voyais là, devant moi, était celle d’une +personne destinée à beaucoup souffrir, et que le malheur avait marquée +au front de son sceau. Comme pour en appeler de cette condamnation, je +m’efforçai de sourire, et la tristesse de ce sourire, reflétée par la +glace, me fit peur. + +Le lendemain... Mais quand aurais-je fini ce récit, si j’entreprenais de +vous conter heure par heure les plus longues et les plus vides journées +de ma vie? Craindre, attendre, douter, se reprendre à espérer, se dire +cent et cent fois: Cela est impossible! et n’en rien croire, soutenir +avec la même conviction le pour et le contre, tour à tour tout admettre +et tout rejeter, n’avoir qu’une pensée et la retourner de mille façons, +lui donner mille formes, lui prêter mille visages, et ne gagner à tant +de métamorphoses que de sentir plus vivement la monotonie de la douleur, +peser des riens, des atomes, épier des ombres, interroger le vent qui +court, commenter un mot, un regard, un sourire, un geste, questionner et +les murs, et les chemins, et l’espace, et tout à coup s’irriter contre +ses soupçons, les forcer à se taire, assoupir ses défiances, endormir +ses angoisses, jusqu’à ce que, s’effrayant de son silence, le cœur se +réveille en sursaut et recommence à agiter sa douleur pour la faire +parler, comme un enfant qui s’ennuie secoue les grelots de son +hochet,--vains passe-temps d’une âme qui tremble pour son bonheur! + +Mais, du moins, pendant ces cruelles journées, mon courage ne se +démentit pas. J’avais juré de ne faire à Max ni une question ni un +reproche; j’eus la force de me taire. J’avais juré de renfermer ma peine +en moi-même, et je l’y gardai à vue. J’avais juré que mon visage ne +trahirait pas mon secret, et durant quatre longues semaines mon front et +mes yeux mentirent. Par instants je me rassurais, je croyais recommencer +à vivre, je respirais, mais l’inquiétude et l’oppression revenaient bien +vite, un trouble insurmontable me révélait l’approche du danger, et je +frissonnais comme un pauvre oiseau qui a deviné, sans le voir, le milan +tournoyant dans la nue: son invisible ennemi s’annonce par je ne sais +quelle épouvante répandue dans l’air, et lui fait sentir à travers +l’espace la pesanteur de son aile. + + + + +V + + +A la fin de mars et dans la première semaine d’avril, le mistral souffla +par violentes rafales auxquelles succéda l’épanouissement du printemps +dans sa gloire. Par une belle après-midi, je me rendis à Chamaret; Mme +d’Estrel m’avait écrit une lettre de reproches: je la négligeais, je +l’oubliais. Fort souffrante depuis quelque temps, elle n’avait pas +quitté sa chaise longue. + +«Votre vieille et maladive amie, m’écrivait-elle, a découvert qu’elle +vous aime un peu comme sa fille. Ne soyez pas ingrate; une telle +affection est peu de chose si vous voulez, mais c’est quelque chose +enfin.» + +Je m’acheminai seule, laissant mon cheval Soliman régler son pas à sa +guise. Autour de moi, tout était dans cette fleur de grâce et de vie +dont le printemps a le secret. Un esprit de fête régnait dans les bois +et sur les collines; le ciel était d’un bleu sans tache, les feuillages +d’un vert reluisant. La beauté du jour adoucit ma tristesse; je me +sentis renaître quelques instants à la confiance, mon cœur se dilata. +Sur tous les visages que je rencontrai, je vis de la gaieté; on me +souhaitait la bienvenue avec empressement, personne ne doutait de mon +bonheur. L’aspect des campagnes était animé; bêtes et gens travaillaient +ou musaient en paix au soleil; j’entendais des voix, des chants, +quelques notes de pinsons. Tout me conviait à espérer; tout publiait que +la vie est bonne, et je ne pouvais croire que le sort me refusât ma part +de ces joies faciles qu’il répandait à pleines mains sur la terre. + +Mme d’Estrel m’accueillit à bras ouverts et avec un sourire vraiment +maternel. Nous causâmes du mistral, du soleil; elle me regardait avec +attention, semblait lire dans mes yeux. Il y avait par instants dans son +accent comme une nuance de pitié qui me frappa. + +«Je suis restée longtemps sans venir vous voir, lui dis-je. J’étais +occupée à me taire; c’est la plus fatigante des occupations. Aujourd’hui +je veux me reposer, je veux parler, tout vous dire.» + +Et je lui contai en détail mes inquiétudes et mes soupçons. + +«Les symptômes sont donc bien graves, ma pauvre enfant? me dit-elle. + +--Je ne sais, mais il me semble que je cherche à remonter un courant. +J’ai beau lutter, me roidir, je me sens entraînée, et quelque chose +m’avertit qu’on n’évite pas son destin. Depuis le jour où j’ai eu la +faiblesse de lui parler de Mme Mirveil avec quelque amertume, j’ai +descendu dans l’estime de Max. En vain, pour réparer ma faute, j’affecte +la confiance, la gaieté même; il a d’ironiques sourires qui me glacent +le cœur, et je sens percer sous sa politesse (quel affreux mot, grand +Dieu!) un fond de secrète hauteur... Mais sait-il bien lui-même ce qu’il +veut? Je le crois partagé, combattu; il a quelquefois l’air irrésolu +d’un homme qui voudrait sortir d’un mauvais pas où l’a engagé son +imprudence, et qui hésite entre deux issues. Faut-il avancer? +reculer?... Quelquefois aussi il cherche à s’étourdir par une activité +fiévreuse, par des excès de fatigue. Il passe des jours entiers à la +chasse... Oh! madame, je n’ai là-dessus aucun doute qui m’inquiète: +c’est bien dans les bois qu’il demeure depuis l’aube jusqu’au soir; j’en +crois le carnier plein qu’il rapporte au retour, j’en crois sa +lassitude, j’en crois surtout son orgueil, qui lui fait mépriser le +mensonge. Bon Dieu! Max ne s’abaissera jamais à me tromper; quand il +m’aura condamnée, je l’apprendrai de sa bouche, et il foulera aux pieds +mon bonheur sans pitié et sans remords... Parfois aussi on dirait qu’il +a pris son parti, qu’il renonce à tout, se résigne,--autre affreux mot +qui lui a échappé l’autre jour, et que je ne puis répéter sans frémir. +Le plus souvent il est brusque, agité, et s’efforce de me communiquer +son agitation: il voudrait me faire perdre cette supériorité que donne +le calme, me mettre dans mon tort, m’arracher quelque parole amère ou +violente qui l’irritât. Peut-être se flatte-t-il qu’il puiserait dans sa +colère la force de surmonter ses derniers scrupules. En de tels moments, +je crois découvrir dans ses yeux une expression funeste qui m’épouvante; +il me semble que son cœur vient de décider mon sort, et qu’il va s’en +expliquer. Ah! madame, le bonheur était venu trop vite; j’aurais dû +m’attendre à la foudroyante rapidité du malheur. Est-il donc possible +qu’en quelques mois?... Mais à votre tour qu’avez-vous appris? +qu’avez-vous deviné?... Je veux tout savoir! + +--Je ne sais rien, répondit-elle; j’en suis réduite comme vous aux +conjectures. Je crains, parce que je vous aime; j’espère, parce que je +vous connais; si une femme telle que vous perdait son procès, qui +pourrait se flatter de le gagner? Mme Mirveil est venue deux fois ici; +je voulais lui parler, la sermonner. Hélas! mon expérience personnelle +m’a appris que nous ne pouvons rien ni sur les choses, ni sur les +hommes, que tout va comme il peut, que le mieux est de s’abandonner et +de se rendre indifférent à tout, même au bonheur. Une telle sagesse est +trop austère, ma chère Isabelle, pour que je vous la prêche, sans +compter que, fort bonne à pratiquer pour moi-même, elle me deviendrait +odieuse si elle m’empêchait de travailler pour mes amis. + +«J’ai donc reçu Mme Mirveil, bien que je n’eusse aucun espoir de rien +gagner sur elle. A sa première visite, elle fit paraître une gaieté +folle et bruyante dont je n’augurai rien de bon; je réussis à la +démonter par la froideur de mon accueil, elle me demanda des +explications; je lui en donnai qui ne lui plurent point; elle se récria, +s’indigna, me reprocha d’avoir laissé surprendre ma bonne foi par +d’indignes calomnies,--et tout à coup, changeant de ton et de langage, +elle s’écria avec un geste dramatique que les droits de la passion sont +sacrés. Une si grande maxime dans une telle bouche m’aurait fait rire, +si je n’avais eu envie de pleurer. On eût dit une perruche s’essayant à +répéter un air de bravoure. + +«Elle revint avant-hier. Quel changement! Elle avait les yeux creusés, +les lèvres pâles, elle parlait de se retirer au couvent. Cependant elle +était plus parée que jamais, et, me montrant ses dentelles, elle +marmottait entre ses dents: «Il faut donc quitter tout cela!» A ces +mots, elle partit d’un éclat de rire auquel succéda un de ces accès de +pleurs que vous connaissez. Elle fut longtemps à se remettre; je la +grondai avec douceur, et, tout en lui disant son fait, je tâchai de +tirer d’elle quelque éclaircissement; elle ne me répondit pas, se leva +brusquement et s’enfuit. La pauvre femme avait deviné la joie cruelle +que me causait son désespoir. + +«Cette joie fut troublée par une visite de M. de Malombré. Mes voisins +ont toujours eu la manie de me mettre dans leurs confidences. Je crus +voir entrer un foudre de guerre; notre hobereau était tout émoustillé, +le sang lui petillait dans les veines; il avait l’air ravi d’un sot qui +vient de faire à son corps défendant une action d’éclat et qui s’est +découvert plus de caractère qu’il ne s’en croyait. Je frémis, je connais +la maladresse du personnage. Il me conta que la veille au soir il avait +rencontré M. de Lestang sortant de chez Mme Mirveil... + +--Il l’a donc vue! m’écriai-je en déchirant un de mes gants. + +--Fort heureusement pour vous, reprit-elle, témoin les larmes que cette +folle est venue répandre ici. Ce qui me chagrine, c’est que dans son +dépit M. de Malombré fit une incartade à Max, qui lui répondit par +d’insolentes railleries. Piqué au vif,... vous savez que l’avenue qui +conduit chez Mme Mirveil traverse le domaine de M. de Malombré. + +«--Je vous préviens que chaque soir, s’écria-t-il, je détacherai mes +chiens, mes gros dogues de la Camargue. + +«--Tant pis pour vos chiens, monsieur», repartit Max en lui tournant le +dos. + +--J’ai vivement grondé mon innocent voisin sur son imprudence et sa +stupidité; je l’ai conjuré de ne plus se mêler de rien... Oh! ne vous +agitez pas, ma chère Isabelle. Je suis bien trompée, ou Max ne prendra +jamais cette femme au sérieux; il n’a eu pour elle qu’un caprice, et +vous savez ce que vivent les caprices. Un poëte a dit qu’il y a deux +sortes de femmes, les _poupées_ et les _natures_. Les hommes ont un +faible pour les poupées; ils peuvent se mettre à l’aise avec elles et +les traiter sans façons; sont-ils las de leur jouet, ils le brisent. O +les hommes, les hommes! les plus nobles, les plus généreux, les plus +délicats, si vous cherchez bien, vous découvrirez en eux je ne sais quel +besoin brutal de ne pas respecter ce qu’ils aiment et d’aimer pendant +vingt-quatre heures au moins ce qu’ils ne respectent pas. + +--C’est ainsi que vous me consolez? lui dis-je en m’efforçant de +sourire. + +--Je ne vous console pas, répondit-elle. Vous êtes une âme forte, ma +chère nature, et c’est ce qui vous sauvera, car Max n’estime au monde +que la force, et si jamais il vous échappe, soyez sûre qu’il vous +reviendra. + +--Ma force! ma force! m’écriai-je. Vous en parlez à votre aise. Aurai-je +celle d’oublier, de pardonner?...» + +Je vis deux larmes rouler lentement le long de ses joues amaigries. + +«Vous avez bien souffert dans votre vie? repris-je. + +«--Oh! dit-elle, je serais bien folle de m’en souvenir! + +«Et, m’embrassant sur le front: + +«--J’aurai toujours à votre service des caresses de mère. Dès que le +cœur vous en dira, venez les chercher.» + +Je partis. Pendant mon entretien avec Mme d’Estrel, il s’était levé un +vent chaud qui prit bientôt de la force; il ne charriait pas de nuages, +mais soulevait de longs tourbillons de poussière. En un clin d’œil la +campagne avait changé d’aspect; la lumière était morne, les arbres +prenaient des attitudes tourmentées. Ce vent brûlant me donna de +l’oppression; respirer, vivre, tout me semblait difficile. + +Pendant le dîner, Max fut sombre et d’une taciturnité désolante. Je +m’efforçai en vain d’animer l’entretien, il expirait à chaque instant; +on ne cause pas longtemps avec une statue, je finis par me taire. + +«Combien de temps encore, pensais-je, en serai-je réduite à épier et à +questionner les ombres qui passent sur son front? et pourtant il y a un +mois il m’aimait; du moins je pouvais le croire.» + +Après dîner, il se promena quelques minutes en silence dans le salon; +puis, s’adossant à la cheminée, il me dit avec un accent âpre et +ironique: + +«Avez-vous revu dernièrement M. de Malombré?» + +A cette question que je n’attendais pas, je demeurai interdite; je ne +savais où il en voulait venir. + +«Oh! je ne m’étonne pas, reprit-il que vous l’honoriez de votre amitié; +ce n’est pas à vous qu’on peut reprocher de n’avoir pas le goût +difficile. M. de Malombré est un homme supérieur qui unit une prudence +éprouvée au plus brillant courage. La grande lunette qu’il braque comme +une coulevrine sur les passants, ses grisons qu’il charge de battre le +pays et de porter ses poulets, ses airs de furet, ses habitudes de +limier, son adresse, son étonnante industrie, ses audaces opportunes, +tout le recommandait à votre confiance, et le succès d’une campagne est +assuré quand on possède à ses côtés un pareil allié. + +--Votre plaisanterie est une énigme pour moi, lui répondis-je. M. de +Malombré m’a fait une visite pendant votre absence, et je vous assure... + +--Vous ai-je interrogée? interrompit-il. Je m’en ferais un reproche. +Rien n’est plus impertinent qu’une question, car répondre est toujours +une fatigue et souvent un embarras. Soyez sûre, madame, que je ne vous +infligerai jamais ce tourment.» + +Je dus faire un grand effort pour contenir mon indignation. Je sentais +bien que par cette audacieuse offensive il espérait me faire perdre mon +sang-froid; je ne voulus pas lui donner ce triomphe; je n’aurais pu lui +répondre sans émotion, je gardai le silence. Il attendit quelques +instants ma réponse, parut s’irriter de l’attendre en vain, me regarda +fixement et sortit. + +Je montai dans mon appartement, où je restai trois heures en proie à une +indicible agitation. Je me sentais incapable de supporter plus longtemps +l’incertitude de mon sort. Las d’interroger sans relâche ses +pressentiments et de tourmenter en quelque sorte l’avenir pour lui +arracher son secret, mon pauvre cœur appelait à grands cris la lumière; +il exigeait que ma vie se fixât, dût-elle se fixer dans la douleur. + +Je résolus d’avoir ce soir même avec Max une explication décisive; mais +malgré moi mon émotion m’en faisait reculer le moment. Le véritable +sirocco qui régnait portait le trouble et la langueur dans tous mes +nerfs; j’étais agitée de mouvements fébriles; par mes fenêtres que +j’avais ouvertes pour respirer, il entrait des bouffées d’un air sec et +suffocant dont les ardeurs me consumaient. Onze heures sonnèrent; je +rassemblai tout mon courage, je me levai, réparai le désordre de mes +cheveux. En ce moment, Marguerite, ma femme de chambre, entra; je lui +dis que je comptais veiller, que je me passerais de ses soins. Dès +qu’elle fut partie, je jetai une mantille sur ma tête et sortis. + +L’appartement de Max et le mien, situés l’un au nord, l’autre au midi, +communiquaient tous deux à la galerie vitrée qui borde l’une des faces +du château, du côté du jardin. Je m’avançai le long de cette galerie. A +mi-longueur, la muraille fait retraite entre deux avant-corps et +s’arrondit en forme de niche. C’est au centre de cet hémicycle décoré de +caissons et de pilastres que trônait la Némésis; autour de son piédestal +se pressaient des bustes, des étagères chargées de pots de fleurs, des +jardinières d’où sortaient de véritables buissons qui parfumaient l’air; +suspendue au-dessus de sa tête par des chaînettes, une lampe brûlait +toute la nuit. Je ne pus retenir un sourire amer en songeant qu’un jour +j’avais été jalouse de cette rivale de marbre. «O mes soucis +d’autrefois, pensai-je, comme je vous regrette! O mes chagrins de jeune +fille, vous étiez le bonheur au prix des tourments de la femme!» Je +hâtai le pas; je craignais que ma résolution ne vînt à faiblir. +J’arrive; je frappe un coup, deux coups; point de réponse. Je frappe +encore, j’ouvre, j’entre, je regarde, personne. Dans un coin, une +veilleuse jetait une faible lueur; je m’emparai de cette veilleuse, +j’allai de chambre en chambre, je fis le tour de l’appartement. En +rentrant dans le salon, j’avais l’esprit si troublé que je me surpris à +fureter sous les tables, sous les chaises, sans savoir ce que je +cherchais. Je fis un violent effort pour reprendre possession de +moi-même, et je dis à haute voix, comme pour me rassurer: «Il se +promène, il va rentrer, je l’attendrai.» + +J’attendis; je comptais les minutes, les secondes; le temps était un +abîme où je jetais une à une mes pensées, sans pouvoir le combler. +J’écoutais le tic tac de la pendule et la voix lamentable du vent; par +instants ces bruits étaient couverts par le battement précipité de mon +cœur. Je me levai, je m’approchai d’une grande table à écrire où des +papiers étaient répandus en désordre; je parcourus ces papiers; j’y +cherchais un mot qui me révélât ma destinée. C’étaient la plupart des +lettres d’affaire; il me paraissait étrange qu’il y eût des affaires +dans ce monde. De quoi s’agissait-il donc, sinon de la grande, de +l’unique question? + +«Où est Max? L’a-t-on vu sortir? Il est allé dans les bois, n’est-ce +pas? Il tournait le dos à la Berre, à Chamaret? Peut-être est-il ici +près. On dirait un bruit de pas sur la terrasse. Si en cet instant cette +porte s’ouvrait... Le mal est que je ne pourrais m’empêcher de me jeter +à son cou en pleurant; mais où sera le mal? Il pleurera aussi, et tout +sera dit...» + +Je parcourais ces paperasses l’une après l’autre avec un étonnement et +une impatience croissante. J’allais me rasseoir, mais j’avisai à l’autre +bout de la chambre une petite table ronde, et sur cette table un +encrier, un buvard. Je traversai la chambre, j’ouvris le buvard, et mes +regards tombèrent sur deux lettres inachevées et barrées dont l’écriture +était fraîche. Voici ce que je lus: + +«Pleurez-vous encore, ma chère Emmeline? Prenez-y garde, vous allez +gâter vos beaux yeux. J’ai été dur, j’en conviens; mais vos reproches, +qui n’avaient pas le sens commun, m’avaient irrité. Vous m’accusez de +m’être joué de vous. Qu’aviez-vous exigé? Que vous avais-je promis? +Pendant quelques mois, nous avons trompé par une illusion le morne ennui +de la vie. Ne soyons pas ingrats; les illusions sont des grâces dont le +ciel est avare. + +«Il est vrai que plus tard, un matin, une nuit, que sais-je? il vous +vint des remords. Vous êtes trop légère, ma pauvre Levantine, pour être +tout à fait vraie; vous êtes trop passionnée pour être tout à fait +fausse. Je vous conseillai de bercer votre conscience pour l’endormir; +je n’ai jamais pu croire qu’elle vous incommodât bien sérieusement. A +des insinuations moins voilées je répondis (vous n’avez pas dû +l’oublier) que je ne comprenais pas qu’un homme épousât sa maîtresse; +que c’était folie de vouloir concilier les contraires; que le mariage +est une institution, et l’amour un reste de la vie sauvage; qu’on ne +pend pas la crémaillère dans les bois, et que les confusions d’idées +blessaient la justesse de mon esprit. Je fus éloquent; je vois d’ici le +vieux chêne sous lequel nous étions assis, et le mouvement que vous +imprimiez à votre éventail. + +«Je ne pus vous convaincre; vos résistances me déplurent; vous n’étiez +plus dans votre caractère; vous me parliez sans cesse de votre +conscience, ou plutôt vous la faisiez parler, et je m’apercevais qu’elle +savait mal sa leçon; j’entendais la voix du souffleur. Je partis, et +quand je revins je n’étais plus libre. Mais ne m’attribuez pas une +profondeur de desseins dont je suis incapable. Le hasard est le maître +de nos actions. Je vous répète qu’une statue qui me parut belle me fit +rester quelques jours dans un coin perdu du Jura, où m’avait attiré le +désir de vous fuir et de me dérober à vos désolantes litanies. Cette +statue est la cause première de ce que vous appelez ma trahison et vos +malheurs. Vous devriez la bénir. Il était temps de nous séparer; l’amour +ne survit pas à la curiosité, et que nous restait-il à deviner? Mais à +quoi bon raisonner? Il faut vous parler comme à un enfant. Si je savais +une chanson...» + +Sa mémoire l’ayant mal servi, faute de chanson, il n’avait pas achevé +cette lettre. Sur une autre feuille il avait écrit ce qui suit: + +«Vous êtes malheureuse, madame. Pensez-vous que je sois moins malheureux +que vous? Nous avons été, vous et moi, bien aveugles. Dans quelle +aventure nous sommes-nous embarqués! Vous vous plaindrez, vous me +condamnerez; c’est un droit que je n’ai garde de vous contester. +Convenez, pourtant, que j’ai tout fait pour prendre l’esprit de mon +nouveau métier. Quelque temps je me flattai d’y réussir; vous-même avez +pu vous y tromper... Par malheur, comme je commençais à m’habituer, +quelques jours d’absence m’ont rendu à moi-même, à mes insurmontables +instincts, à ce besoin de liberté qui se confond en moi avec le besoin +de vivre. + +«Que vous vous croyez habile! Vous imaginez-vous que je ne lise pas dans +vos plus secrètes pensées? Vous avez juré de guérir malgré lui votre +malade; vous avez profondément réfléchi sur le régime et le traitement à +lui prescrire; en médecin prudent, vous ne brusquez rien, vous +m’administrez à petites doses votre sagesse, mais vous ne cachez pas +assez votre jeu; plus d’une fois vos regards satisfaits ont témoigné de +votre confiance dans vos remèdes; vous vous flattiez qu’ils commençaient +à opérer; vos airs de tête, vos sourires, tout m’annonçait votre espoir +de changer mon cœur et de gouverner ma vie. Est-ce à moi de vous +apprendre que de telles prétentions me révoltent? D’où vous vient, je +vous prie, un si hautain courage? Êtes-vous de marbre? êtes-vous de +bronze? La statue du Commandeur est-elle descendue de son piédestal? La +foudre et les éclairs attendent-ils vos ordres? + +«Pardonnez-moi de dissiper vos illusions: vous n’avez pour toute arme +qu’un cœur de femme dont les faiblesses me sont bien connues; vos +inquiétudes, votre fuite précipitée de Paris, vos soupçons, vos +terreurs, vos reproches, autant d’inconséquences qui démentent vos +étonnantes prétentions. Croyez-moi, mesurez mieux vos forces et ne +tentez pas l’impossible. + +«Que ne puis-je vous tromper! Un autre s’en serait fait un jeu et vous +eût fait goûter ce charme de l’erreur qui est le suprême bienfait de la +vie. Mais tromper n’est pas en mon pouvoir; j’ai senti que tout cœur a +ses bornes; le mien...» + +Il avait rayé ce commencement de lettre et tracé au-dessous quelques +lignes d’une écriture tourmentée et à peine lisible. Je sus déchiffrer +ces hiéroglyphes. + +«A quoi bon lui écrire? Elle ne comprendra pas. C’est à peine si je me +comprends. Elle s’imaginera toujours que j’aurais pu m’accoutumer à ma +chaîne. Pouvoir! pouvoir! que peut-on? J’étais parvenu à m’assoupir; +cette affaire d’héritage, mon honneur offensé, ma colère, m’ont +réveillé; mon imagination et mon sang sont entrés en effervescence. En +arrivant ici, l’air m’a manqué, et j’ai trouvé à ces murailles une face +lugubre de cachot. Elle n’a rien deviné; elle raisonnait paisiblement +sur ce procès: elle s’efforçait de me calmer, sans se douter que ce qui +m’irritait, c’était elle-même; sa présence, le son de sa voix, me +semblaient une effrayante nouveauté; je sentais percer sous ses paroles +une tyrannie molle dont je m’étais subitement désaccoutumé. Dans quels +espaces avais-je donc voyagé? Je rentrais en étranger dans ma vie. Quel +dépaysement! Elle a des yeux qui semblent dire: «Demain comme +aujourd’hui; rien de plus simple.» Mais c’en est fait de l’habitude +naissante; est-ce ma faute? La plante a été arrachée avec sa racine; +elle ne repoussera plus. De ce jour, l’ennui me ronge. Chaque matin, en +entendant le bruit de ses pas, je frissonne. Aujourd’hui, j’ai crié: +Voilà l’ennemi! Elle est si persuadée de ses droits! C’est le comble du +ridicule; mais je ne ris pas, je frémis. La vie est si longue! Il faut +partir. Ce vieux pêcheur qui me disait: «Défendez-moi de courir au +large, je me tuerai...» il avait fini par dormir dans sa barque. Les +flots étaient ses frères et les tempêtes ses sœurs. Il faut que ma vie +se mette au large; les orages et moi, nous avons un air de famille. Je +partirai demain; je lui écrirai de Marseille...» + +Puis il avait écrit en travers: + +«Quel temps! ce sirocco allume mon sang; j’ai la tête en feu. Je ne puis +demeurer en place. Écrirai-je toute la nuit? la Berre à traverser, les +dogues de M. de Malombré, escalader un balcon... Aventure vieille comme +le monde, mais qui me semblera peut-être nouvelle. Et demain? Demain je +partirai pour l’Afrique, je chasserai le lion dans l’Atlas. Pauvre +invention! J’ai l’esprit aussi usé que le cœur...» + +Quand un innocent est condamné à mort, le meilleur service à lui rendre +est de rédiger sa sentence en des termes dont l’odieux le révolte; +l’indignation lui rend le courage et le préserve du désespoir. Dans +l’affreux malheur qui m’accablait, cette faveur du moins ne m’était pas +refusée; grâce au ciel, l’arrêt que je venais de lire était assez cruel +pour que ma fierté révoltée me donnât la force de supporter et pour +ainsi dire de braver ma douleur. Si ce funeste papier m’eût appris +seulement que Max ne m’avait jamais aimée, que Max était las de sa +chaîne, que Max songeait à me fuir, j’aurais succombé à mon chagrin; +mais quel mépris il faisait paraître pour mon caractère, pour mes +droits! Cédait-il en me trahissant aux irrésistibles entraînements d’une +passion? Le temps était à l’orage, il faisait du vent, et il recourait à +une aventure vieille comme le monde pour tromper sa fièvre et amuser un +instant son ennui, car à qui donc étais-je sacrifiée? A une illusion +détruite, à un caprice épuisé, à l’une de ces femmes que l’on traite en +enfant et qu’on console avec des chansons. Chose étrange, dans le +premier moment je détestais plus la faute que le coupable; Max +m’inspirait un peu de cette pitié qu’on ressent pour un fou, pour un +malade; mais je prenais en horreur la vie et le monde où les événements +qui décident d’une destinée dépendent d’un coup de vent, du nombre des +battements du pouls, d’un accident, d’un frisson, et où nos cœurs sont à +la merci des insolentes surprises du hasard. + +Quelle nuit! monsieur l’abbé! Tantôt je relisais l’écrit fatal; j’en +savourais lentement le poison, je répétais vingt fois un mot, une ligne, +et je cachais mon visage dans mes mains en pleurant. Tantôt un nuage se +répandait sur mes yeux, tout devenait obscur dans mon esprit; alors je +me levais, je marchais, j’allais et je venais, cherchant en vain dans le +chaos où elles se perdaient mes pensées disparues, ne retrouvant que le +souvenir vague et confus d’un indicible outrage, et sentant le sol se +dérober sous mes pas, comme si l’orage qui grondait en moi eût fait +vaciller les murailles et que la terre eût tremblé devant ma colère. + +J’étais décidée à attendre Max, mais je ne pus demeurer plus longtemps +dans cette chambre pleine d’intelligences secrètes avec mon malheur; les +murs qui l’avaient vu écrire, la chaise où il s’était assis, la plume +dont l’encre était à peine séchée, tous ces complices de la faute +blessaient cruellement mes yeux. Je m’avançai sur la galerie, +j’approchai du petit escalier en limaçon qui la termine; c’est par là +qu’il avait dû sortir; accoudée sur la balustrade, je croyais le voir +descendre, la tête haute, le cœur libre de remords, serein, impitoyable, +n’apercevant pas, debout sur le seuil qu’il allait franchir, la justice +céleste qui plaidait ma cause et lui criait mon nom. + +Pendant des heures, j’errai le long de la galerie, croyant sans cesse +entendre un bruit de pas, toujours trompée par le vent, dont les jeux +lugubres semblaient insulter à mon angoisse. + +«Je souffre, me disais-je. Qui le sait? qui s’en soucie? qui me +plaindra?» + +Je songeai à Mme d’Estrel. Quand je lui aurai tout conté, pensai-je, +elle se renversera dans sa chaise longue, me représentera que ces sortes +d’aventures sont communes, qu’il faut tout endurer sans se plaindre, que +nous ne pouvons rien, que le plus sage est de ne rien vouloir et de se +taire, après quoi nous pleurerons ensemble, et, quand nous aurons bien +pleuré, qu’y aura-t-il de changé ou de réparé dans ma vie?... + +«Comment cela finira-t-il?» me disais-je encore et en vain je cherchais +une issue, ma pensée se heurtait partout contre un mur d’airain. Je +voyais d’avance mes jours s’écouler dans un éternel tête-à-tête avec une +idée fixe et déchirante; je pressentais ces mille détails de la vie +réelle qui multiplient la souffrance sans la varier; à ma douleur +présente s’ajoutait déjà le fardeau des longs ennuis et des amers +dégoûts qui m’attendaient, et je me sentais fléchir sous la pesanteur de +mon avenir. + +Épuisée de fatigue, je me laissai tomber sur un pliant placé en face de +la statue. Je fus quelque temps sans la voir; enfin je levai +machinalement les yeux sur elle; et, en la reconnaissant, ma colère, qui +s’était changée en une morne tristesse, se ralluma tout à coup: cette +statue n’avait-elle pas servi d’entremetteuse entre le malheur et moi? +Mais au bout d’un instant ma colère tomba, je m’attendris. La déesse me +transporta dans les lieux qu’elle avait habités avec moi; je revis +Louveau, la fumée qui sortait de son toit, la cour où m’attendaient mes +pigeons, ma chienne accroupie sur le seuil, l’humble vallon perdu dans +la brume, la face triste, mais amie, de mes rochers grisâtres, l’étoile +qui se levait sur les sapins, ces collines qui m’avaient longtemps +cachée au monde, ces chemins creux, ces sentiers déserts où j’avais +promené mes oisivetés et mes rêveries, et qui m’avaient entendue plus +d’une fois soupirer follement après l’inconnu. + +Que j’avais été ingrate et aveugle! A quelles perfides amorces +m’étais-je laissé prendre? D’où m’étaient venus ces rêves, ces désirs +insensés qui appelaient tout bas le malheur? Il était enfin venu, et, +avide de ses embrassements, je m’étais élancée d’un bond au-devant de +lui; il tenait sa proie, il ne devait plus la lâcher... + +Je tressaillis; je venais d’entendre au loin des aboiements de chiens de +garde. + +«Ah! m’écriai-je en joignant les mains, qu’on me le rapporte blessé, +meurtri, sanglant, peut-être aurai-je la force de lui pardonner; mais +s’il revenait heureux et triomphant...» + +Je n’en pus dire davantage; ce que venait d’entrevoir mon imagination me +rendait muette. + +Déjà le jour s’annonçait; une teinte grise se répandait au ciel; je +distinguais vaguement les contours des collines et la forme des arbres; +les fureurs du vent s’étaient ralenties. Au pied de la maison, des pas +firent crier le sable. Tout mon sang reflua vers mon cœur. Bientôt une +porte s’ouvrit, un frôlement se fit entendre, une ombre parut au haut de +l’escalier. + +Je me levai, je m’avançai. Max était resté immobile sur la dernière +marche. M’arrêtant à deux pas de lui, la tête penchée, je le regardai. +Il avait fait un geste de surprise, puis il s’était accoudé sur la +balustrade, et il attendait. Je crus découvrir dans ses yeux un regard +d’insulte et de défi. Alors je voulus parler; mais ma langue se glaça, +mes jambes se dérobèrent sous moi, et je tombai sans connaissance. + + + + +TROISIÈME PARTIE + + + + +I + + +En revenant à moi, je me trouvai étendue sur mon lit. Marguerite, ma +femme de chambre, se tenait debout près du chevet. Il faisait grand +jour; un rayon de soleil se glissait jusqu’à mes rideaux: par ma fenêtre +entr’ouverte, j’apercevais une branche de chèvrefeuille qu’une brise +légère berçait doucement; j’entendis le chant d’un oiseau. + +Je rassemblai avec effort mes idées; enfin la mémoire me revint, et je +fermai les yeux par un mouvement de cette haine instinctive pour la +lumière qu’a ressentie quiconque a souffert. Marguerite m’interrogea; je +lui racontai que, ne pouvant dormir, je m’étais levée à la pointe du +jour, que j’avais été prise d’un vertige, que j’étais tombée. Comme elle +insistait, je lui imposai silence. Elle s’assura que je n’étais pas +blessée; ma blessure en effet n’était pas de celles qui se voient. Max +avait envoyé chercher un médecin qui vint presque aussitôt; mais je me +refusai obstinément à le recevoir: ses questions m’auraient mise au +supplice. + +Je demeurai toute une semaine enfermée chez moi. Le jour, je ne +souffrais que d’une excessive faiblesse; le soir, le frisson me prenait, +et j’avais chaque nuit un accès de fièvre. J’avais défendu qu’on me +veillât; je redoutais les indiscrétions du délire, et j’aurais rougi de +mettre mes gens dans mon secret. Du reste, mes rêvasseries n’avaient, je +crois, rien d’effrayant; toutes les nuits j’étais hantée de la même +vision. Il me semblait que les murs de ma chambre, les meubles, les +vases, les tableaux, les rideaux de mon lit portaient le deuil de +quelqu’un; ils se faisaient entre eux des signes d’intelligence, +accompagnés de soupirs douloureux; ils racontaient qu’une personne +bonne, généreuse, digne d’être aimée, qui avait foi dans la vie, avait +habité quelque temps cette chambre, qu’elle l’avait animée et réjouie de +sa présence, qu’elle y avait rêvé le bonheur, et qu’un jour elle avait +disparu sans qu’on sût ce qu’elle était devenue. Je ressentais pour +cette personne une inexprimable pitié; je crois que je lui parlais, et +assurément je pleurais en lui parlant, car à la fin de chaque accès je +sentais des larmes sur mes joues. + +Le troisième jour, je reçus un billet de Max. «Je crains, madame, +m’écrivait-il, que ma présence dans cette maison ne retarde le progrès +de votre convalescence. Voulez-vous que je parte? Je ferai ce qui vous +plaira.» Je lui répondis: «Ne partez pas avant que je vous aie parlé. +J’ai des décisions à prendre, je ne tarderai pas à vous les faire +connaître. Quelques journées perdues, c’est peu de chose; la vie est si +longue!» + +Enfin, un soir que le frisson n’était pas revenu et que je me sentais +assez de force pour affronter les émotions d’un entretien, je descendis +au salon et fis appeler Max. Il parut aussitôt; nulle trace d’embarras +ni de contrainte dans son maintien; il s’avança d’un air libre, dégagé, +m’aborda avec cette grâce de grand seigneur et cette exquise élégance de +manières que j’avais admirées autrefois et qui dans un pareil moment +m’épouvantaient. Il s’informa en deux mots de ma santé, s’assit et me +fit signe qu’il était prêt à m’entendre. L’indignation que me causait sa +tranquillité raffermit mon courage; j’aurais eu honte de laisser voir le +moindre trouble, la moindre faiblesse. + +«Monsieur, lui dis-je, cette entrevue n’est probablement pas de votre +goût, vous n’aimez guère les explications; mais il est nécessaire que je +vous en demande et que je vous en donne: vous conviendrez qu’il n’y a +pas de ma faute.» + +Il fit un geste d’assentiment, sans que je visse remuer une fibre sur +son visage impénétrable comme un masque de bronze. + +«Du reste, continuai-je, ne vous alarmez pas trop. Vous n’aurez à subir +ni questions ni reproches. J’ai fait des provisions de sagesse depuis +quelques jours. Il est bon d’aller à votre école pour apprendre à vivre; +vous tenez vos élèves sous une discipline un peu sévère, mais leurs +progrès sont rapides.» + +Il s’inclina comme pour me remercier du compliment. + +«Si vous vous ravisiez, me dit-il, je me croirais tenu de répondre à vos +questions avec une entière sincérité et d’écouter vos reproches jusqu’au +bout sans vous interrompre; mais, vous avez raison, de quoi nous +serviraient tant de paroles? Le passé est irréparable: ne nous occupons +que de l’avenir. + +--Oui, monsieur, le passé est irréparable, repris-je avec trop de +chaleur,--et si je m’avisais de m’en plaindre, vous me renverriez +sûrement au destin, qui dispose de tout, qui régit tout, qui est +l’éternel, l’unique coupable. Je connais vos doctrines; vous les +professez de vive voix et par écrit, non sans une certaine éloquence. +Mon Dieu! je suis prête à vous en croire; de quoi pourrais-je encore +m’étonner? Au surplus, loin de vous chercher querelle, je tiens à vous +témoigner toute ma gratitude. Il est des outrages qui tuent l’amour +comme un coup de foudre; vous vous entendez à frapper, monsieur; le mien +est mort sans agonie; ce sont de grandes souffrances que vous m’avez +épargnées...» + +Je sentais l’émotion me gagner; je me tus un instant pour me donner le +temps de me calmer, puis je repris d’un ton plus tranquille: + +--Oui, laissons là le passé. Qu’en pourrais-je dire? Comment me +ferais-je comprendre? Nous ne parlons pas la même langue. Votre chaîne +vous pesait, l’ennui vous rongeait, ma molle tyrannie révoltait votre +fierté,--vérités sublimes et sacrées où ma faible intelligence ne peut +atteindre, mais que je dois admettre avec le même respect que les +mystères de la foi. Je vous fais grâce de mes objections, vous les +réfuteriez sans peine; je me tais et j’adore. Il ne s’agit donc plus que +de régler l’avenir, et sur ce point peut-être réussirons-nous à nous +entendre. Je n’ai pas besoin de vous dire que mon premier mouvement a +été de quitter à jamais cette maison; mais j’ai réfléchi, et la +réflexion plaide toujours contre les partis violents. Je connais +quelqu’un qui prétend qu’après tout le malheur est plus sot que méchant, +et on a toujours tort de se fâcher contre les sots. Je ne pourrais me +retirer auprès de mon père sans lui conter de point en point toute cette +aventure; je crois le connaître, il ne se consolerait pas; je crois me +connaître aussi, son désespoir me briserait le cœur. Je me résigne donc +à rester ici jusqu’à nouvel ordre, mais à une condition que je me flatte +de vous faire approuver.» + +Le regard de Max s’était animé; il m’observait attentivement; je crois +qu’il s’était attendu à autre chose; je lui apparaissais sous un jour +nouveau. + +«Quelle est cette condition, madame? demanda-t-il d’un ton grave. + +--Je vous dois, repris-je, d’avoir acquis des idées toutes nouvelles sur +un sujet qu’à vrai dire je n’avais guère médité. Je comprends depuis +quelques jours que le fond des choses dans le mariage, c’est la +crémaillère, qu’à le bien prendre c’est même à cela que se réduit cette +admirable institution. Vous voyez que je vous ai lu avec fruit. De +grâce, monsieur, ne laissez plus traîner vos papiers; une femme en +colère se croit tout permis. Eh bien! s’il le faut, je consens à vivre +auprès de vous, à rester votre femme aux yeux du monde; mais du même +coup je me délie de tout autre engagement, ou pour mieux dire nous nous +engagerons, vous et moi, à nous laisser l’un à l’autre une entière +liberté. Pas d’équivoque, je prétends m’appartenir, être libre, +absolument libre... Oh! n’ouvrez pas de grands yeux; ce n’est pas une +menace que je vous fais. Je n’ai point de projets et ne me pique pas de +pénétrer les secrets de l’avenir; je réclame un droit, voilà tout. + +--Ce que vous me proposez, madame, répondit-il avec un sourire ironique, +c’est un ménage dans le goût du XVIIIe siècle. En ce temps-là, on ne +mettait en commun que la crémaillère; aujourd’hui cela souffre quelque +difficulté; nous vivons dans un siècle de bourgeois et nous en tenons +tout. Nos pères entendaient mieux la vie que nous... + +--Oui, interrompis-je, les marquises d’alors ne s’évanouissaient pas. Je +pense, comme vous, que celles d’aujourd’hui sont des bourgeoises; mais +il en est qu’on peut former: il ne s’agit que de savoir s’y prendre +comme vous. + +--Allons, dit-il, j’accepte vos conditions; c’est au moins une +expérience à tenter... + +--Oh! permettez, lui dis-je, il ne s’agit pas d’expérience, mais d’un +traité en bonne forme. Je vous demande votre parole de gentilhomme, j’y +crois encore. + +--Je n’hésite pas à vous la donner, répondit-il, et je découvre avec +plaisir que vous avez une raison supérieure. Je regrette seulement que +vous ne m’ayez pas parlé sur ce ton dès le premier jour; qui sait? vous +auriez peut-être fait de moi le modèle des maris, car je me sens un +faible pour les devoirs qu’on ne m’impose pas. + +--Que voulez-vous? lui dis-je. Est-ce trop de six mois pour apprendre la +vie et le monde? J’étais si naïve; j’ai dû revenir de loin... Et +maintenant, je vous prie, quand partez-vous? + +--Ah! je suis libre, reprit-il vivement, et je ne pars plus.» + +Et, s’approchant de moi, il eut l’audace d’ajouter: + +«Les traités, madame, se scellent d’ordinaire par un serrement de main.» + +Mais je lui répondis: + +«Veuillez me dispenser de cette formalité. Je crois voir encore au bout +de vos doigts une tache d’encre. Souffrirez-vous que je vous donne un +conseil, monsieur? Écrivez moins: les marquis du bon temps n’écrivaient +pas. Dans certains cas, écrire est une faute et presque un ridicule.» + +Et à ces mots je me retirai, le laissant à son étonnement, dont il eut +peine, je crois, à revenir. + +Il est aisé d’être fort dans les grandes crises de la vie: la violence +du malheur exalte l’âme, porte à la tête, on se grise de son désespoir, +mais cette ivresse ne peut pas durer, et après s’être senti comme +transporté par sa douleur, le cœur retombe lourdement sur lui-même. Oui, +le malheur est plus facile à supporter que ce qui l’accompagne, car les +grandes infortunes sont des reines couronnées d’une funèbre beauté, mais +qui traînent sur leurs pas un long cortége d’obscures et misérables +souffrances dont il n’est pas une seule qui porte un nom, qui fasse +quelque figure, cour indigne et dérisoire dont leur majesté est avilie. +Avez-vous jamais lu _Delphine_, monsieur l’abbé? C’est dans ce livre +qu’ont été retracés d’un immortel pinceau «les faiblesses, les misères +qui se traînent après les grands revers, les ennuis dont le désespoir ne +guérit pas, le dégoût que n’amortit point l’âpreté de la souffrance.» +Voilà pourquoi le courage de la première heure est le plus facile, et +pourquoi un cœur qui, égalant ses forces à la violence du coup qui l’a +frappé, s’est précipité hardiment dans sa douleur, recule ensuite avec +effroi devant les innombrables et cruels détails qu’il y découvre. Quant +à moi, je sentais bien que mon effort avait dépassé les bornes de mon +courage naturel, et que je ne tarderais pas à revenir en deçà. Toutefois +je ne laissais pas de soutenir mon triste rôle avec une fermeté qui +m’étonna moi-même, et qu’admira Mme d’Estrel. + +«Que vous êtes forte en vérité! me dit-elle après avoir entendu mes +confidences. Le parti auquel vous vous êtes arrêtée m’effraye; j’en sens +toutes les difficultés. Vous venez de vous créer une situation plus +délicate et plus embarrassante que vous ne pensez; mais je n’ose vous +blâmer. Vous avez pris conseil de votre caractère; c’était le seul juge +à consulter. Je regrette seulement que mes expériences ne puissent vous +servir; je ne vois rien dans mon passé qui s’applique ici. Je vous ai +laissée deviner que j’avais beaucoup souffert. M. d’Estrel n’était pas +un Max, c’était un homme de plaisirs que le bruit de la vie +étourdissait, et qui n’a jamais eu le temps d’échanger deux mots avec sa +conscience. Toujours allant, toujours hors d’haleine, et pour ainsi dire +tout essoufflé de son bonheur, avait-il crevé sous lui un plaisir, il +changeait lestement de monture, et le voilà reparti. Nul choix, tout lui +était bon, et par la bienveillance du sort, qui a toujours eu un faible +pour les sots, les relais ne lui ont jamais manqué; il est mort au +dernier:--au demeurant, assez bon homme, très-candide dans ses vices, ne +voulant de mal à âme qui vive, mais si infatué de sa personne qu’il +m’estimait trop heureuse de porter son nom, et que, si je m’étais +plainte, il fût tombé de son haut. Aussi ne me plaignis-je pas; +j’affectai de ne rien voir, de ne rien deviner, de ne rien sentir, et je +me réfugiai dans le silence du mépris, abri propice aux âmes trop +faibles pour combattre leur destinée, trop fières pour la chicaner. +Vous, ma chère Isabelle, vous êtes de force à lutter; votre cœur est +armé en guerre, persévérez, votre courage vous sauvera, et, si +redoutable que soit votre adversaire, j’ose vous promettre avec +confiance que vous gagnerez la partie.» + +Je fondis en larmes. + +«Quelle partie? balbutiai-je. De quoi parlez-vous? Quel rêve avez-vous +fait? Ne voyez-vous pas que j’ai le courage du désespoir? Et que peut-on +espérer quand on ne désire rien? Ramener Max! mais il ne m’a jamais +aimée, je ne l’aime plus, et ma victoire me ferait horreur. Non, +n’essayez pas de me consoler, de me tromper. Je ne vois rien devant moi; +je sens dans ma douleur une fixité qui m’épouvante. Que ne puis-je +m’attendre à de nouveaux combats quand j’en devrais payer les émotions +par un redoublement de peines! Mais mon malheur n’a pas même d’avenir; +il sera demain ce qu’il est aujourd’hui; il se répétera jusqu’à la fin, +et je ne prévois pour lui que les radotages et les enfances de la +vieillesse, car le malheur qui a trop duré finit par perdre sa dignité; +il ne se respecte plus, l’âme se flétrit; des dégoûts et des lassitudes +pires que la souffrance, voilà les présents que fait le temps à la +douleur. Ah! madame, ne me parlez pas d’espérance. Hélas! qu’ai-je donc +sauvé de mon naufrage? Un vain débris, ma liberté que je me suis fait +rendre, triste épave qui a pour ma fierté le prix d’un trésor. Quel +trésor, grand Dieu! et qu’en ferai-je? De grâce, n’allez pas m’attribuer +de secrets et indignes calculs. Moi, je voudrais, par une indifférence +affectée, me rouvrir un accès dans le cœur d’un homme qui m’a possédée +sans m’aimer! Vous m’offensez. Qu’ai-je été pour lui? Un caprice de +curiosité bientôt épuisé. Eh! n’avez-vous pas compris que le pire de mes +maux est l’amer chagrin de m’être donnée, que ses embrassements ont +laissé sur moi comme une souillure, et que je veux chercher à venger ma +honte par l’insolence de mes mépris?» + +Elle me reprocha mon exaltation, s’efforça de me calmer, de me ramener à +la note juste; mais je n’étais pas en état de l’écouter. Elle n’avait +jamais aimé; qu’avaient été ses peines, comparées aux miennes, et +pouvait-elle entrer dans mes sentiments? Cependant sur un point elle +n’avait que trop raison: ma situation était difficile, et, quand le cœur +est dévoré, affecter l’indifférence est un rôle malaisé à soutenir +longtemps; je n’eus que trop d’occasions de m’en convaincre. Dans le +mouvement et le tourbillon de Paris, la difficulté eût été moindre: +j’aurais mis le monde entre Max et moi; mais dans la solitude de Lestang +les tête-à-tête étaient inévitables, et je ne cherchais même pas à les +éviter; je n’aurais pas voulu laisser croire à Max que j’avais peur de +lui ou de moi-même. + +C’était bien là l’idée secrète que s’était formée son orgueil et qu’il +se plaisait à nourrir. Il ne croyait pas aux femmes, il ne les prenait +pas au sérieux; il leur refusait toutes ces qualités supérieures qui +font la grandeur et la dignité de l’âme. Aussi avait-il passé sa +jeunesse à les aimer sans les respecter; encore dis-je trop, car l’amour +ne va pas sans l’illusion du respect;--il les avait désirées, parce +qu’elles ne se rendent pas sans combat et qu’il les faut disputer aux +autres et à elles-mêmes, mais je doute qu’il eût jamais ressenti dans +ses aventures d’autres transports que l’ivresse de la victoire et du +triomphe. On n’a qu’un dieu; le sien était son orgueil, implacable idole +à laquelle il sacrifiait son cœur et sa vie. C’est ainsi que, toujours +supérieur aux entraînements des sens et n’estimant ses jouissances qu’au +prix qu’y mettait sa superbe, il se passionnait pour la conquête d’un +cœur dont les refus irritaient ses désirs: mais il se lassait bien vite +de la possession, semblable à ces chasseurs qui aiment la chasse pour +ses fatigues et ses hasards, et qu’on voit ardents à la poursuite d’un +gibier qu’après l’avoir abattu ils daignent à peine ramasser. Les +femmes, en effet, n’avaient à ses yeux qu’une valeur de convention: la +société ayant imaginé de mettre leur honneur à haut prix, elles l’en ont +crue sur parole et se laissent longtemps marchander; mais à part le +mérite de cette résistance, qui procure à l’homme ses plus vives et ses +plus agréables émotions, il les considérait comme des êtres subalternes, +charmants animaux qui n’écoutent que leur instinct et qu’on gouverne par +des gimblettes et des menaces; bref, il leur refusait les seules vertus +qu’il estimât, la parfaite sincérité, la fierté, la hauteur d’âme, le +vrai courage et cette constance dans le vouloir que le temps ne lasse +pas. + +Dans le commencement, il avait été surpris de mon attitude. Il avait +compté sur des scènes de reproche et de désespoir: il m’avait trouvée +froide et hautaine: j’avais relevé le gant et accepté le défi, mais +saurais-je soutenir jusqu’au bout mon nouveau caractère? Ne serais-je +pas bientôt fatiguée de mon rôle? C’est là qu’il m’attendait. Sa +curiosité était excitée; il observait tous mes mouvements, il tournait +autour de moi, cherchait à surprendre ma faiblesse, déguisée sous une +force d’emprunt; qu’elle vînt à se trahir par un mot, par un soupir, par +une rougeur subite, par un geste incertain, et je croyais déjà entendre +le cri de sa victoire. Par moments, ses yeux attachés sur moi me +fascinaient, ses regards durs et pénétrants me perçaient de part en part +et faisaient sentir à mon cœur le froid de l’acier, ses sourires me +donnaient des frissons, sa politesse ironique faisait bouillonner mon +sang; mais je redoublais d’attention sur moi-même, je commandais à mon +visage, je refoulais le flot de ma colère, toujours prêt à déborder sur +mes lèvres. Je n’aurais pu supporter la honte d’une défaite, non qu’il +eût tenté d’en profiter, mais son orgueil eût été satisfait, et il me +semblait que je ne pourrais survivre à ce triomphe. + +En attendant, je lui rendais service, je travaillais à son bonheur; il +ne s’ennuyait plus, ne songeait plus à chasser au lion; il avait repris +intérêt à la vie, je lui donnais de l’occupation, il était au spectacle, +il observait, il attendait, il avait une gageure à gagner; je m’étais +chargée de fournir de l’aliment à cet éternel besoin de combats qui +était sa passion dominante. Ce qui m’effrayait, c’est que je sentais mes +forces diminuer, que j’étais déjà lasse, et que d’instant en instant mon +masque me pesait davantage. + + + + +II + + +Un jour, après déjeuner, j’allai m’asseoir à la lisière d’un de nos +bosquets de chênes. On était à la fin de juin, la chaleur était ardente; +les bois et les champs dormaient; le milieu du jour amène dans la nature +comme une suspension de vie: c’est vraiment le sommeil de Pan. Il n’y +avait pas un souffle dans l’air; je ne voyais remuer ni une branche ni +une herbe. Seules les cigales faisaient retentir leurs timbales au haut +des chênes. Ce bruit m’était nouveau; la cigale, _qui n’a ni chair ni +sang_, est chargée d’annoncer les brûlants étés du Midi, le soleil l’a +choisie pour son héraut. Monotone comme le bourdon d’une vielle, mais +aigre et strident, son cri est l’âpre cri de guerre d’une lumière +implacable qui consume et dévore; on croit entendre la crépitation de +l’air et de la terre en feu; c’est bien la musique du soleil, mais j’y +crus reconnaître aussi celle de la douleur, la plainte violente et +monotone de mon cuisant chagrin. + +Ce chant triste, l’éblouissement du jour, la langueur de toutes choses +autour de moi me plongèrent dans un profond accablement, et je pleurai à +chaudes larmes. Tout à coup Max parut au bout de l’avenue; je serais +morte de confusion s’il avait vu ou deviné mes larmes. Je me levai +précipitamment et m’enfuis dans l’épaisseur du taillis. Un sentier +s’offrit à moi, je le descendis en courant. Ayant traversé un endroit +découvert, avant de rentrer dans le bois, je me retournai pour m’assurer +que je n’étais pas suivie, et je dis à haute voix: «Fuir! toujours fuir! +quand cela finira-t-il?» + +En ce moment, j’entendis près de moi un bruissement de feuilles, je +tournai la tête et j’aperçus un inconnu que je regardai, je crois, d’un +air sévère, car je lui en voulais de sa fortuite indiscrétion. Assis sur +une pierre, au pied d’un arbre, il s’était levé à ma vue en faisant un +geste de surprise. C’était un jeune homme de vingt-cinq ans à peu près, +un peu trapu, une tête de caractère et d’un type méridional, de grands +yeux noirs pleins de feu, le teint d’une pâleur mate, une abondante +chevelure bouclée, l’air noble, ardent, exalté, un peu étrange, où la +douceur se mêlait à l’austérité. Il restait immobile devant moi et comme +plongé dans la stupeur. Si préoccupée que je fusse, je ne laissai pas de +m’apercevoir qu’il entrait dans cette stupeur un peu d’admiration; mais +ce n’était pas tout. Avait-il l’esprit dérangé? Je l’entendis s’écrier à +deux reprises, d’une voix vibrante et musicale: «Quelle réponse!» puis, +revenant à lui, il me salua respectueusement et fit mine de s’approcher +pour me parler; mais l’air dont je le regardais le troubla; il balbutia +quelques excuses et s’éloigna d’un pas rapide, non sans retourner +souvent la tête. + +Bien que la chaleur fût étouffante, je poursuivis mon chemin; je voulais +me mettre hors d’atteinte. Par une éclaircie, je découvris la Berre sur +ma gauche; les ardeurs de juin l’avaient presque tarie; à certains +endroits, on pouvait la franchir à pied sec. «L’été, pensai-je, se +charge de leur assurer des communications plus faciles; mais que +m’importe? Le ciel soit loué! je n’ai plus rien à perdre, plus rien à +craindre.» + +Je poussai jusqu’à une retraite sauvage qui termine le bois de ce côté. +Le terrain, se relevant brusquement, forme un tertre rocheux arrondi en +cirque; des arbustes aux rameaux noueux et contournés le décorent de ces +épais halliers qui sont une des grâces du Midi. Au-dessus des halliers +croissent des bouquets de pins d’un vert tendre. Je m’assis à l’ombre, +parmi des genêts fleuris, dans l’enfoncement que laissaient entre eux +des rochers. De mon réduit j’apercevais au travers des feuillages une +clairière du bois, et plus bas, à l’un des coudes de la Berre, une +flaque d’eau croupissante sur laquelle se penchait tristement un saule +poudreux que tourmentait la soif. J’étais bien cachée; dans le silence +de ces genêts et de ces rochers, je pouvais soupirer librement, et si +les larmes revenaient, personne du moins ne les verrait couler. + +Je m’oubliai des heures entières dans mon tranquille asile, et j’avais +fini par m’assoupir légèrement, quand un bruit de voix me réveilla. Au +sommet du tertre passe un chemin vicinal peu fréquenté qui descend à la +rivière, et que les hauts talus qui l’encaissent dérobaient à ma vue. +Deux personnes montaient ce chemin; elles causaient d’une voix bruyante +et animée comme dans l’échauffement d’une querelle, l’une sur un ton de +basse continue, l’autre sur un ton de fausset dont les aigreurs +m’étaient trop connues. On s’arrêta juste au-dessus de ma tête, et je +pus entendre le dialogue suivant: + +«Encore un coup, madame, que venez-vous faire ici? + +--Encore un coup, monsieur, que venez-vous y faire vous-même? + +--Eh bien! madame, je vous ai vue sortir, je me suis inquiété, je vous +ai suivie. + +--Eh bien! monsieur, je suis lasse de vos éternels espionnages, de vos +poursuites, de vos obsessions et de vos fureurs d’alguazil. + +--Pour venir ici, madame, vous avez dû traverser mon champ. + +--Que le bon Dieu vous bénisse, vous et votre champ! Faites dresser +procès-verbal. + +--Convenez, madame, qu’il y a eu rendez-vous donné. + +--Il en sera exactement, monsieur, ce qui vous plaira. + +--Il ne vous suffit plus de recevoir votre amant chez vous, vous venez +le chercher chez lui. + +--Je ne sais pas si je reçois mon amant chez moi, mais je sais que vos +insultes m’en donneraient l’envie. + +--Oh! ne niez pas. Nous avons des preuves. Mon chien de garde que j’ai +relevé mort dans mon champ... + +--Tous les chiens sont mortels, monsieur. Que ne faites-vous assurer les +vôtres? + +--Cela finira mal, madame. + +--Cela ne finira pas, monsieur.» + +Il se fit une pause, après quoi M. de Malombré reprit d’un ton +larmoyant: «Malheureux que je suis! Qui me guérira de mon indigne +faiblesse? Vous aimer encore après tant d’affronts, tant de trahisons, +tant de promesses dont vous aviez amusé ma crédulité! + +--Il est vrai, dit-elle, que je me suis ruinée en promesses. Quand un +fâcheux devient pressant, on promet, monsieur, on promet..., mais on +change d’avis. Il n’y a que Dieu et les sots qui ne changent jamais. + +--Non, rien ne peut vous arrêter, ni mon désespoir... + +--Je me suis toujours défiée des soupirs que vous tirez de vos talons. + +--Ni votre dignité... + +--La dignité! c’est une idée de vieille femme. + +--Ni les droits d’une innocente jeune femme dont vous troublez le +bonheur. + +--Vous moquez-vous de me parler d’elle? Mais ne savez-vous pas qu’elle +m’avait ravi un cœur qui m’appartenait? Ignorez-vous que je la hais, et +que je donnerais volontiers dix années de ma vie pour avoir la joie de +la voir pleurer? + +--Ah! vous me rendrez fou, madame! s’écria M. de Malombré. Faut-il que +je me mette à vos genoux? + +--Ici, dans la poussière du chemin? Gardez-vous-en bien, vous auriez +besoin de mon aide pour vous relever. + +--Vous m’insultez, madame. Vrai Dieu! je reste ici. Arrive que pourra, +je ne vous lâche plus, je m’attache à vos pas, je vous suis comme votre +ombre!... + +--En ce cas, c’est moi qui quitterai la place! s’écria-t-elle avec +colère; mais, entendez-moi bien, je vous défends de remettre les pieds +chez moi. Depuis trop longtemps vous me compromettez; vous êtes, +monsieur, le fléau de ma vie. Ma dignité, dont vous vous faites +l’avocat, mon devoir, tout m’interdit de vous revoir jamais.» + +A ces mots, elle partit. Je crois qu’il la suivit. J’entendis encore +quelques mots, puis tout rentra dans le silence. «Serait-il vrai, me +demandai-je, qu’il y eût un rendez-vous donné?» Et je me répondis: «Mais +encore une fois que m’importe, et qu’ai-je affaire de l’apprendre?» + +Assurément il ne m’importait guère, et pourtant je demeurai plus d’une +heure encore tapie dans mon coin, sans trop savoir pourquoi. Enfin je me +mis à réfléchir, et la réflexion me révéla que j’étais restée pour +éclaircir un doute qui importait si peu. Comme je me levais pour partir, +Max parut dans la clairière. Oui, c’était bien lui. Je m’effaçai +derrière le tronc d’un pin. Il venait donc au rendez-vous! Cependant une +circonstance me frappa: il était accompagné d’une levrette qu’il m’avait +donnée, et dont je faisais ma compagnie ordinaire. Pourquoi l’avait-il +amenée? Je crus m’apercevoir qu’il l’envoyait à la découverte. La +chienne partait comme un trait, le nez au vent, courait en tous sens, +faisait le tour de la lisière du bois, puis, comme se trouvant en +défaut, revenait auprès de Max, qui la faisait repartir. N’était-ce pas +moi qu’il cherchait? + +«Elle ou moi? repris-je, outrée d’indignation. Elle ou moi!... Cette +question m’intéresse donc? Tout n’est donc pas mort dans ce misérable +cœur? Il remue encore, il y reste une fibre vivante et sensible que le +doute peut tourmenter! Quand ne l’entendrai-je plus battre? Quand +sera-t-il de pierre?» + +Je me glissai à travers les rochers et les buissons, non sans y laisser +quelques lambeaux de ma jupe, et j’atteignis la crête du tertre et le +chemin qui contourne le parc. + +«Il faut que je m’éloigne pour quelque temps, me disais-je. Aujourd’hui +j’ai été faible, j’ai pleuré; c’est un avertissement. Demain peut-être +je pleurerais encore, je me laisserais surprendre, l’œil insolent de la +haine boirait mes larmes. L’événement est trop récent, mon cœur n’a pas +encore eu le temps de se bronzer, le mépris n’y a pas tué la colère. +Partons, partons; je ne reviendrai que rassurée contre moi-même et +certaine de ne me plus démentir.» + +A gauche du chemin, au premier tournant, est une croix en fer au pied de +laquelle un tronc couché en travers sert de siége aux passants. En +portant mes yeux de ce côté, j’avisai, assis sur ce tronc, l’inconnu que +j’avais rencontré dans le parc. Il tressaillit visiblement en me +reconnaissant, et resta comme la première fois en contemplation devant +moi. Je ne doutai plus qu’il n’eût le cerveau malade; mais, se remettant +de son trouble, il se leva et vint me saluer avec l’aisance d’un homme +du monde. + +«Excusez-moi, madame, me dit-il, d’avoir pénétré tout à l’heure chez +vous; nulle part dans ce pays, où je suis arrivé depuis peu, les +propriétés ne sont closes de murs; cet usage me plaît, mais il met trop +à l’aise les indiscrets et les distraits, et j’ai cédé à la tentation +d’admirer vos beaux ombrages. + +--Ne vous faites aucun reproche, lui répondis-je; mais me trompé-je? il +me semble que vous cherchez ou que vous attendez quelqu’un. Si vous +aviez besoin de quelque renseignement...» + +Il rougit, hésita un instant à me répondre, puis me dit d’une voix émue: +«J’attends depuis bien longtemps...» + +Et d’un mouvement de tête faisant flotter sur ses épaules ses longs +cheveux châtains: «Je n’ai pas trouvé ce que je cherchais, +poursuivit-il, et ce que j’ai trouvé, Dieu m’est témoin que je ne le +cherchais pas.» + +A ces mots, il me salua et s’éloigna. + +«Ce jeune homme est singulier, me dis-je; mais un peintre en tirerait +parti.» + +En rentrant au château, je trouvai une lettre de mon père qui m’arrivait +fort à propos. Il me témoignait un vif désir de me revoir. «Arrache-toi +à ton bonheur, fille ingrate, m’écrivait-il, et viens charmer par tes +récits la solitude de ton vieux père.» A dîner, je prévins Max de mon +départ. Il me jeta un regard scrutateur. + +«Combien de temps serez-vous absente? me demanda-t-il. + +--Quelques semaines, je pense. + +--Quelques semaines ou quelques mois? + +--Je ne sais trop, répondis-je sèchement. + +--Je vous souhaite un heureux voyage, madame, me dit-il, et +puissiez-vous découvrir que le Jura ne vaut pas le Ventour!» + +Quand le cœur est blessé, on a beau se tourner et se retourner dans sa +vie, nulle position n’est bonne, car le mal est partout; en s’agitant, +on agite son chagrin, on s’aperçoit qu’on ne le connaissait pas tout +entier, et à la souffrance se joint une inquiétude qui l’aigrit. +J’espérais reprendre à Louveau un peu de calme, un peu de force; j’étais +loin de compte. La joie que témoigna mon père en me revoyant me fit mal, +et j’eus peine à répondre à toutes les questions dont il m’accabla; +quels efforts d’imagination je dus m’imposer! Mais il n’était pas seul à +m’interroger; dans ces lieux pleins de souvenirs, tout me parlait, tout +jusqu’aux routes et jusqu’aux cailloux des chemins. Mille circonstances +effacées de ma mémoire s’y retraçaient soudain pour m’affliger; elles se +dessinaient comme une broderie lumineuse sur le fond sombre du présent. +Au prix de ce qui avait suivi, me répétais-je sans cesse, quelles +délices pures et sans mélange que mes tristesses passées! + +Je ne puis vous peindre l’émotion que je ressentis en rentrant dans ma +chambre de jeune fille. Je m’arrêtai un instant sur le seuil; puis +j’entr’ouvris les volets, la lumière entra à flots. Rien n’avait été +changé de place, je retrouvais chaque chose, chaque meuble tel que je +l’avais laissé; mais quel silence! celui que commande le respect du +malheur. Et quel étonnement aussi! Comment m’eût-on reconnue? Dans un +coin, j’aperçus une feuille de papier gris. Je savais ce que renfermait +ce papier: une fleur séchée, un lis. Vous vous rappelez où et par quelle +main il avait été cueilli. Le temps n’avait donc pas marché dans cette +chambre; il ne s’y était rien passé! Le lit aussi était demeuré le même: +des rideaux blancs, une courte-pointe piquée, une taie d’oreiller en +mousseline. O mes sommeils d’autrefois! Et au jour pouvoir s’éveiller +sans se dire: Non, ce n’est point un rêve; certaine nuit je l’attendis +jusqu’au matin, et quand il parut, ce que je lus dans ses yeux me fit +tomber comme morte à ses pieds!... Je n’osais m’approcher de ce lit; je +le regardai longtemps; enfin je cachai en pleurant mon visage dans +l’oreiller, et une prière folle sortit de mon cœur. Je soupirais après +l’impossible, je redemandais une chose perdue, et une voix inexorable me +répondait: Jamais, non jamais! + +J’étais depuis un mois à Louveau, et je commençais à me sentir incapable +de tromper plus longtemps mon père, quand je reçus de Max le billet +suivant: + +«J’attends des hôtes, et je vous avoue que je serais embarrassé si je +devais être seul à les recevoir. Ne viendrez-vous pas remplir vos +devoirs de maîtresse de maison? Il me semble que cela rentre dans le +programme dont nous étions convenus. Si vous ne venez pas, je n’aurai +garde de me plaindre; mais je ne saurai que penser, car je suis naïf, et +je crois à la lettre ce qu’on me dit.» + +Je ne pus m’empêcher de sourire à cette lecture. + +«Il regrette son jouet, me dis-je; l’expérience qu’il avait commencée +était pour le moment le grand intérêt de sa vie, et j’ai trompé sa +curiosité en m’en allant; il a bien sujet de m’en vouloir...» + +Je me représentais un papillon qu’un enfant a pris et qui par miracle +s’envolerait avec l’épingle dont il l’a percé. L’enfant le traite +d’ingrat: + +«Reviens donc, je n’avais pas encore tout vu; cruel! je ne sais pas +encore comment tu meurs!...» + +Je répondis aussitôt: «Vous avez raison de croire que je reviendrai. Je +sais ce que j’ai promis, et je serai exacte à tenir ma parole. Comptez +sur moi comme je compte sur vous.» + +Mon père n’essaya pas de me retenir. Il s’était avisé depuis quelques +jours que je manquais d’appétit et que j’avais un certain air rêveur +dont s’alarmait, disait-il, sa clairvoyance. Il se plaignait que mon +corps seul fût à Louveau; mon cœur était reparti pour Lestang, et il +citait là-dessus ses poëtes: «L’amour est un oiseau doux et cruel, on ne +lui peut résister... Andromède, je vous suis maintenant odieux, tandis +que toutes vos pensées sont pour le bel Athis.» Je partis deux jours +après avoir écrit au bel Athis. Le dernier soir, pour mettre le temps à +profit, mon père me traduisit, je crois, plusieurs centaines de vers +grecs. J’eus bien des distractions pendant cette lecture; son +secrétaire, qui est homme d’esprit, lui poussait le coude en disant: + +«Monsieur, vous y perdez votre grec; on ne vous écoute pas.» + +Cependant un mot me réveilla: «Je porterai mon glaive caché sous une +branche de myrte.» Qui a dit cela? Peut-être le saurez-vous. Ce mot me +resta dans l’oreille et dans le cœur; le lendemain, le long de la route, +je répétais machinalement: «Je porterai mon glaive caché sous une +branche de myrte.» Et je souriais tristement en regardant mes pauvres +mains nues et sans défense. + + + + +III + + +Max me remercia sans empressement, mais non sans grâce, d’avoir répondu +à son appel. Il attendait, en effet, des hôtes qui ne tardèrent pas +d’arriver; il avait si bien pris ses mesures que, pendant plus de deux +mois, la maison ne désemplit pas. Ce fut un va-et-vient continuel de +visiteurs, les uns séjournant, les autres ne faisant que passer, tous +gens qu’il fallait loger, nourrir et amuser. Vous jugez bien que pendant +tout ce temps je ne fus pas sans occupation! Mille petites et grandes +affaires demandèrent mes soins: j’eus bien des arrangements à combiner, +je dus songer à bien des détails. Des logements à préparer, des grands +dîners, des courses à cheval, des parties champêtres, des concerts +improvisés, des charades, un théâtre de société,--à quoi ne fallait-il +pas penser! Dès le premier jour, Max s’était reposé sur moi du soin de +tout régler; il me regardait faire, et sans me flatter je crois que ma +présence d’esprit, la liberté et la vivacité de mon coup d’œil, mon +infatigable attention dépassèrent son attente. Je n’étais plus la femme +dont il avait vu à Paris les débuts embarrassés, car tandis qu’alors, +tout entière à mes rêves, je ne m’étais prêtée au monde qu’à regret, +maintenant je me donnais à lui volontiers, lui sachant gré de m’étourdir +et de me dissiper. Je vous ai dit, je crois, que pour aimer le monde il +faut y avoir affaire; je n’étais occupée que de m’éviter moi-même; c’est +à quoi il me servait. + + * * * * * + +Vous ferai-je le détail de ma vie pendant ces deux mois? Non, car ce +n’est pas de cela qu’il s’agit. Je vous dirai seulement, si vous le +voulez, que je jouai une comédie d’insouciance et de gaieté qui +peut-être n’en imposa pas à tout le monde, que chaque soir j’étais +brisée, que chaque matin les forces me revenaient, et que je bénissais +cette belle invention des indifférents qui fait passer le temps et qu’au +besoin on peut mettre comme un écran entre son cœur et soi. Je vous +dirai aussi que, parmi ces indifférents, plusieurs se lassèrent de leur +métier d’écran, qu’ils s’essayèrent à autre chose, qu’ils entrèrent +discrètement en campagne, que plus d’une fois des curiosités téméraires +rôdèrent à pas de loup autour de moi, que je pus lire dans plus d’un +regard une question plus humble que respectueuse, et que je répondis +toujours avec hauteur. + +Je vous dirai encore (on dit toujours plus qu’on ne veut) qu’un peintre +célèbre dont je vous ai parlé passa quinze jours à Lestang, qu’il me +supplia de poser, que j’y consentis, qu’il fit un chef-d’œuvre, que le +dernier jour, dans un moment où nous étions seuls, il changea tout à +coup de visage, prit un air sombre, soupira, hasarda les premiers mots +d’une déclaration, et me demanda d’une voix étouffée une rose que je +portais dans mes cheveux, que cette petite scène ne m’émut point, que je +pris la rose, qu’en la prenant je la secouai, qu’elle s’effeuilla, et +que, présentant la tige dépouillée à ce beau ténébreux, je lui dis: + +«Voilà tout ce que je peux donner.» + +Trois heures plus tard, il était en route pour Paris. + +Vous dirai-je enfin, que plus d’une fois la nuit, tourmentée d’insomnie, +j’eus avec moi-même des entretiens singuliers? Je me demandais: Le +pourrais-je, si je le voulais? et je me répondais: Je ne peux pas le +vouloir. Dans ces moments, j’avais la mesure exacte de ce qui m’était +possible, je voyais mon âme à nu; je sentais que j’étais également +incapable de tout entraînement irréfléchi et des calculs de la +coquetterie, que mon imagination avait une invincible répugnance pour +les aventures communes, que dussé-je m’aider, je ne m’enflammerais +jamais pour un caprice, que jamais non plus je ne m’abuserais sur l’état +de mes sentiments jusqu’à prendre pour de la passion une complaisance +passagère de mon cœur. + +Mon âme, me disais-je, est tout d’une pièce; elle ne peut se prêter à +aucun partage; il faut qu’elle se donne ou se refuse tout entière: elle +n’a le choix qu’entre le trop-plein des affections violentes ou le vide +de l’indifférence. C’est que je suis à la fois raisonnable et +passionnée, trop raisonnable pour m’aveugler sur rien, trop passionnée +pour me contenter de peu. + +Et je me disais encore: Que ces hommes à la mode sont peu de chose! Que +leur répertoire est court! Comme on les sait vite par cœur! Le plus +souvent leur fatuité est à fleur de peau, ou, si elle cherche à se +cacher, comme elle se trahit gauchement! Tout leur esprit ne leur sert +qu’à mettre en œuvre leur sottise. Tous taillés sur le même patron, il +n’est rien en eux qui soit à eux; leurs travers mêmes ne sont pas de +leur façon; on dirait qu’ils ont des faiseurs attitrés chez qui ils se +fournissent de vices comme ils commandent leurs bottes et leurs habits. +Et il en est de leurs idées comme de leurs sentiments, elles sont toutes +de fabrique. Ne cherchant rien, ils n’ont pas même le mérite de se +tromper, et ces petites âmes sont au-dessous de l’erreur. Ce qui est +fâcheux, c’est qu’ils gâtent tout ce qui les approche. Cet artiste de +l’autre jour est un homme de cœur et de grand esprit, j’avais de +l’amitié pour lui; mais je ne sais quelle mouche le piquant, il a voulu, +lui aussi, jouer le rôle d’un homme à prétentions; il lui en a mal pris: +je crois qu’en lui répondant j’avais aux lèvres un sourire qu’il +n’oubliera pas. Que Max est supérieur à tous ces gens-là! Il les domine +tous de la tête. Ses regards, ses attitudes, tout marque une âme et une +volonté; tel qu’il est, son caractère est à lui; il l’a fondu dans le +creuset de sa vie; il avait lui-même fait son moule, et il a jeté la +statue en bronze. Pauvres marionnettes que les autres! Comme il serait +aisé d’en tirer les fils! Il est d’une autre race, lui; il y a sous ses +vices une nature. Aussi l’ai-je aimé, et maintenant je suis condamnée à +le haïr; mais que lui importe ma haine? Que puis-je oser? Et quand +j’oserais, qu’a-t-il à craindre? Où frapper pour qu’il sente le coup? + +Et là-dessus je recommençais à sonder, à interroger mon cœur, à calculer +ses chances, à me représenter tous les hasards possibles et la figure +que j’y ferais, et j’en revenais toujours à cette conclusion, qu’on est +ce qu’on est, qu’on dépend de son caractère, et que la plus dure des +servitudes est de se sentir l’esclave de sa liberté. Plus d’une fois +l’aube me surprit raisonnant encore avec moi-même et me débattant contre +l’évidence. + +Mais je vous entends: «Et votre conscience, me criez-vous, et la +religion! n’avaient-elles pas un mot à dire dans ces débats?» Non, mon +père, elles ne disaient rien. Il me semblait que tout devoir est un +contrat et que la trahison m’avait affranchie. La conscience, la +religion! elles ont parfois d’effrayants silences qui m’étonnent autant +que vous. + +Vers la fin de septembre, la vieille duchesse de C..., qui revenait des +eaux et se rendait dans sa terre de Provence, vint nous voir en passant, +et cette visite donna lieu à un incident qu’il faut que je vous +rapporte. Vous savez qu’à Paris je m’étais donné quelque peine pour +m’insinuer dans ses bonnes grâces et pour la mettre dans mes intérêts. +Mon brusque départ m’avait mal notée dans son esprit: elle y avait vu, +selon son expression, une escapade de pensionnaire, et j’imagine qu’elle +passa par Lestang à la seule fin de décocher quelques épigrammes aux +_deux pigeons fuyards_, du moins elle ne s’y épargna pas; mais je +résolus de la regagner, car c’est après avoir perdu le bonheur qu’on +commence à tenir au succès. Je réussis si bien que, dans un moment +d’effusion, elle me déclara qu’elle me trouvait singulière, mais +charmante, et il y parut bien, puisqu’au lieu de ne faire que toucher +barres, elle s’arrêta toute une semaine à Lestang. + +Un jour, s’étant échappée pour faire toute seule le tour du parc, car +elle est ingambe, elle nous dit en revenant: + +«Il serait bon de faire murer ce parc; c’est un lieu de rendez-vous, et +en battant vos buissons on fait lever un étrange gibier.» + +Puis elle nous conta qu’arrivée à peu de distance du bois de pins, elle +avait entendu du bruit derrière un hallier. + +«Je suis peureuse, dit-elle: je tressaillis, je regardai et je ne sus +d’abord si ce que je voyais était un sanglier, un serpent à sonnettes +ou un brigand; mais je nettoyai mon lorgnon, et j’aperçus +très-distinctement une jeune femme qui s’enfuyait devant moi; au dernier +détour du sentier, elle se retourna, me regarda, repartit et disparut. + +--Était-elle jolie, madame? demanda Max. + +--Cela va sans dire, répondit-elle; mais ne vous montez pas +l’imagination, mon cher marquis. Je l’ai bien lorgnée, et je n’ai vu +qu’un minois chiffonné, une toilette de carême-prenant, l’air évaporé et +un peu somnambule d’une chambrière qui a lu _Atala_ et qui attend +Chactas.» + +Le portrait, quoique peu flatté, était parlant; je sentis que Max me +regardait, et j’évitai son regard. + +«Mais ce n’est pas tout, reprit la duchesse. Je prends sur la droite, +j’avise un nouveau buisson; grand bruit de feuilles; un second lièvre +part à dix pas de moi. + +--C’était Chactas? demanda Max. + +--Chactas ou non, dit-elle, je n’ai vu cette fois qu’un dos, de grandes +boucles de cheveux châtains et un chapeau pointu de brigand d’opéra. Et +là-dessus je suis revenue en hâte sur mes pas, car chacun de vos +buissons me faisait l’effet d’une boîte à surprises, et je n’aime pas +les émotions. + +--Le fait est, répondit Max, qu’on entre ici comme dans un moulin; je +suis bien tenté de faire une clôture, mais cela serait contraire aux +usages du pays.» + +Le lendemain matin, Mme de C... me prit à part et me dit d’un air de +mystère: + +«Je crains d’avoir été indiscrète hier au soir et qu’il n’y ait anguille +sous roche. + +--Que voulez-vous dire, madame? + +--La lune m’empêche de dormir; aussi veillai-je fort tard cette nuit. +Comme j’allais me coucher, je crus entendre des pas près de la maison; +je m’approchai de la fenêtre, et j’aperçus à travers la persienne une +ombre humaine qui se dessinait sur le gravier d’une allée. En ce moment, +les chiens aboyèrent, et l’ombre s’évanouit. Cette ombre, ma chère, a un +défaut grave pour un fantôme dont le premier devoir est la discrétion; +elle agit fort à l’étourdie, car dans sa fuite précipitée elle a laissé +tomber quelque chose qu’auraient pu ramasser d’autres mains que les +miennes... Tenez, voyez; tout à l’heure au pied d’un rosier j’ai trouvé +le carnet que voici. Les grands cheveux bouclés, le chapeau calabrais, +le carnet... Vraiment je crains que le rôdeur d’hier soir et celui de +cette nuit ne soient de la même couvée.» + +J’ouvris le carnet qu’elle me présentait. Le premier feuillet était +écrit en italien; au bas, je lus ces mots en français: «Arsène, fuyez +les hommes, et vous serez sauvé.» + +«Oh bien! dis-je, le rôdeur n’est pas un homme compromettant. Almaviva a +brisé sa mandoline et se dispose à prendre le froc. + +--A moins qu’il ne l’ait jeté aux orties. D’ailleurs ne vous pressez pas +trop. «Arsène, fuyez les hommes!» Des femmes, pas un mot. Et puis +tournez, je vous prie, quelques feuillets: ce que vous allez voir vous +surprendra.» + +Je tournai les feuillets, et j’avisai une suite de six croquis qui +étaient comme les épreuves successives du même portrait. On avait +cherché en tâtonnant une ressemblance, et on avait fini par la trouver, +car dans le dernier croquis je ne pus m’empêcher de me reconnaître. + +Mme de C... m’étudiait avec attention; mon étonnement, qui n’était pas +joué, dissipa ses soupçons. + +«Je me rappelle, lui dis-je, avoir rencontré un jour près d’ici un homme +qui avait à peu près les cheveux et le chapeau que vous dites. Vous +verrez que c’est quelque peintre chevelu qui fait des études de tête +pour un tableau de dévotion. + +--En ce cas, dit-elle, il s’entend à choisir ses modèles, et je lui en +fais mon compliment, bien qu’au dire de Mme Ferjeux, qui n’a pas tort, +vous ressembliez plutôt à une Junon antique qu’à une madone; mais, +croyez-moi, brûlez ce carnet: j’imagine que Max est jaloux comme un +tigre. + +--Autant que cela? lui demandai-je. + +--Votre bel époux m’a toujours fait un peu peur, reprit-elle. C’est un +de ces caractères extrêmes qui ne gardent ni loi ni mesure; violents +dans le bien comme dans le mal, quoi qu’ils fassent, ils dépassent +toujours ce qu’on attendait. + +--Savez-vous que vous m’effrayez, lui dis-je en souriant. + +--Riez, riez, dit-elle. Vous êtes une femme étonnante; vous avez +apprivoisé le monstre. Ce que j’ai vu hier m’a fort surprise. Il faut +vous dire qu’hier soir vous étiez ravissante avec votre fleurette sur +l’oreille; peut-être n’en savez-vous rien, je vous crois capable de +tout. Le petit vicomte, qui a de l’esprit, vous avait mise en verve; +pour la première fois, je vous ai entendue dire des folies, et la +galerie émerveillée vous contemplait bouche béante. Max se tenait à +l’écart; debout dans l’embrasure d’une fenêtre et les bras croisés sur +la poitrine, il vous regardait avec une fixité qui me parut bien étrange +après un an de mariage. Dès qu’il s’aperçut que je l’observais, il +détourna la tête et reprit cet air d’insouciance ironique qui lui est +familier; mais il n’échappa pas à mes lazzis... Brûlez ce carnet, ma +belle enfant, brûlez-le, défiez-vous d’Arsène, et Dieu maintienne en +paix le colombier!» + +Je pris le carnet, mais je ne le brûlai pas; ce n’est point qu’il eût du +prix à mes yeux, toujours est-il que je ne le brûlai pas. + +Vers le milieu d’octobre, nos derniers hôtes partirent. La maison se +désemplit tout à coup, et le silence y rentra, envahit tout, les +corridors, les escaliers, les appartements, un silence morne qui faisait +le vide autour de moi et permettait à mon cœur de s’entendre parler. +Plus de barrière entre Max et moi! Nos deux âmes se retrouvèrent en +présence et comme en champ clos, elles allaient de nouveau se regarder +de près et se toucher. D’avance j’avais redouté ce moment; je sentais +qu’il serait critique pour moi, et Max ne l’ignorait pas. + +A une portée de fusil du château, dans un champ en friche attenant à la +terrasse, s’élève une vieille tour ronde à deux étages qui tombe en +ruine. Une après-midi, étant allée me promener au penchant d’une de nos +collines, je fus surprise au retour par une ondée subite; j’étais à deux +pas de la tour, je m’y réfugiai. L’intérieur est encombré de gravois et +des débris d’un plancher qui s’est récemment écroulé; un étroit escalier +en pierre, attaché au flanc de l’épaisse muraille, grimpe en spirale +jusqu’à la plate-forme à demi effondrée. La pluie cessa presque +aussitôt; au lieu de partir, bien que je sois sujette au vertige, j’eus +la tentation de m’aventurer sur ce périlleux escalier. Je devais avoir +dans ma vie de bien autres difficultés à surmonter que celle de grimper +au sommet d’une vieille tour; peut-être à mon insu éprouvais-je le +besoin de m’aguerrir avec les dangers. + +Je me mis en marche et j’atteignis la plate-forme sans avoir ressenti la +moindre inquiétude. Un vent impétueux me fouettait le visage; debout +derrière un créneau, je regardais courir d’épaisses et sombres nuées qui +s’enfuyaient avec une rapidité folle vers le nord; au midi, le ciel, +d’un bleu pâle, se dégradait par des teintes fondues jusqu’au vert de +l’algue marine. Je contemplais depuis quelque temps ce contraste et +cette lutte de l’ombre et de la lumière, quand je vis venir Max, qui +m’avait aperçue et se dirigeait à grands pas vers l’entrée de la tour. +L’idée d’avoir un tête-à-tête avec lui sur cette plate-forme, dans cette +solitude, entre ciel et terre, m’épouvanta. Je m’empressai de +redescendre; mais l’émotion gênait et ralentissait mes mouvements. Max +eut le temps de pénétrer dans la tour et de gravir en courant l’escalier +jusqu’à la hauteur du premier étage. Ce fut là que nous nous +rencontrâmes. + +Il s’appuya au mur et me regarda en souriant. + +«Nous voilà, me dit-il, comme les deux chèvres de La Fontaine: qui de +nous deux cédera le pas à l’autre?» + +Et il ajouta aussitôt d’une voix presque caressante: + +«J’ai quelque chose à vous dire; nous serions bien là-haut pour causer. + +--Nous serons mieux partout ailleurs, repartis-je d’un ton bref; on ne +cause pas d’affaires dans une tour en ruine.» + +Il insista; mais, sans lui répondre, je fis mine de me remettre en +marche. Il me jeta un regard de reproche et fronça le sourcil. A sa +droite, de niveau avec le degré sur lequel il s’était arrêté, +s’allongeait dans l’espace une solive scellée dans la muraille et rompue +vers le milieu, seule pièce de charpente qui fût restée en place lors de +l’écroulement du plancher. Pour me laisser le champ libre, Max, au lieu +de redescendre, s’élança sur cet ais vermoulu, qui craqua et plia sous +lui. Je fus prise d’un frisson; je retins un cri et franchis +précipitamment quelques marches en détournant les yeux. Au même instant, +j’entendis un second craquement plus fort que le premier. La solive +s’était détachée et tomba avec fracas sur les poutres qui jonchaient le +sol; mais j’entendis aussi la voix de Max, qui, descendant derrière moi, +me cria: + +«Prenez garde, Isabelle, serrez de près la muraille, l’escalier est fort +étroit.» + +Je me hâtai de sortir de la tour et de reprendre le chemin du château. +Au bout d’un instant, Max me rejoignit et marcha à mes côtés. Je ne le +regardai pas; je ne trouvais pas un mot à lui dire; j’avais la gorge +serrée et j’éprouvais un tremblement nerveux dont il me fit la grâce de +ne pas s’apercevoir. Je m’en voulais de la violence de l’émotion que +j’avais ressentie, et j’étais indignée contre l’homme qui, ne me +comptant pour rien, cherchait cependant à m’étonner, à me troubler, et +qui, ne m’aimant pas, se plaisait en quelque sorte à se sentir vivre en +moi. Entre ses mains, mon cœur était un instrument docile sur lequel il +jouait à sa guise tous les airs que lui suggérait son caprice. Pour la +seconde fois, en s’exposant follement, il venait de me prouver qu’il +osait tout. Je me disais que, pour être admirable, il faut que le mépris +de la mort soit une vertu. Il y avait dans l’âme de Max des profondeurs +plus effrayantes que le vide sur lequel je l’avais vu suspendu, et c’est +sur cet abîme que flottait ma vie. Comme nous arrivions à la porte du +château, son valet de chambre vint l’avertir qu’un de ses fermiers +demandait à le voir, et il me quitta sans que nous eussions échangé une +parole ni un regard. + +Quelques heures plus tard, j’étais au salon, assise près d’une lampe et +occupée d’un grand travail de broderie que je venais d’entreprendre; +j’espérais que le canevas dont je remplissais le fond serait tour à tour +un désennui pour mes heures de solitude et un tiers qui romprait en +quelque façon des tête-à-tête dont j’avais peur. Une femme qui brode a +le droit d’être distraite, de ne pas répondre; elle choisit ses laines, +elle compte ses points. + +Du reste, je croyais rester seule ce soir-là; pendant le dîner, Max +avait été presque muet, et en sortant de table il s’était enfermé chez +lui. Je me sentais comme perdue dans ce grand salon où depuis quelques +jours tout bruit et tout mouvement avaient cessé. Je crois que toute la +maison dormait; il y régnait un profond silence qu’interrompait seul le +tic tac de la pendule. Qu’il est triste, le pas des heures! Je me +prenais à regretter les indifférents qui étaient partis, j’aurais voulu +les entendre encore marcher et parler autour de moi; des questions +oiseuses, de fades sourires, des sautillements de perruches, des propos +en l’air, des caquets, je sentais le prix de tout cela; jamais je +n’avais mieux compris combien l’inutile est nécessaire dans ce monde, et +que ce qui ne peut ni occuper ni consoler notre vie nous rend encore +service en la remplissant, car rien n’égale le tourment d’un tête-à-tête +entre un cœur vide et le vide du temps. + +Cela me donnait à rêver, et je laissais reposer mon aiguille quand +j’entendis marcher dans le vestibule. Je me remis vivement au travail; +la porte s’ouvrit, Max entra. Sur-le-champ je devinai qu’il avait un +projet, car depuis longtemps son visage n’avait plus de secrets pour +moi. D’un air déterminé et de belle humeur, il approcha un fauteuil de +ma table à ouvrage, s’assit, et, tirant de son portefeuille deux +papiers: + +«Tantôt vous n’avez pas voulu m’entendre, me dit-il, et il est certain +que j’avais mal choisi le moment et l’endroit. Serai-je plus heureux ce +soir? Vous êtes une femme d’excellent conseil; et je viens de recevoir +deux lettres auxquelles je ne veux pas répondre sans vous avoir +consultée.» + +Je lui marquai par un signe de tête combien j’étais flattée de sa +confiance, et il me présenta un papier que je parcourus rapidement. Son +avoué lui mandait de Nîmes qu’il n’y aurait pas de procès, que les +héritiers naturels s’étaient désistés et que la succession était +ouverte. + +«Je ne sais si je dois vous féliciter, lui dis-je, car je crois me +souvenir que vous vous promettiez d’agréables émotions de ce procès qui +n’aura pas lieu. + +--C’est de l’histoire ancienne, mes idées ont bien changé, je suis +devenu très-pacifique, et je ne demande qu’à vivre en bonne harmonie +avec tout le monde. + +--C’est bien pensé et facile à faire; j’imagine qu’il ne tiendra qu’à +vous. + +--Ah! il faut toujours craindre les rechutes; mais avec votre aide... + +--Assurément ce ne sont pas mes affaires, et je ne me sens aucun talent +pour la direction des consciences. + +--Qui sait? répliqua-t-il, vous dirigez si bien la vôtre! Mais à propos +nous étions convenus, il vous en souvient, d’employer tous les fonds de +cette succession, qui nous a donné tant de tracas, à la fondation d’un +hospice. + +--C’était bien votre projet, lui dis-je. + +--Et le vôtre aussi, reprit-il avec un peu d’impatience. Donnez-moi, je +vous prie, vos instructions, j’aurai soin de m’y conformer.» + +Et il me fit à ce sujet force questions auxquelles je répondis de mon +mieux, c’est-à-dire le plus brièvement que je pus. Puis, me présentant +le second panier: + +«Lisez encore ceci, me dit-il, je tiens beaucoup à en avoir votre avis.» + +Je crus que c’était encore une lettre d’affaires, mais je vis des pattes +de mouches qui n’étaient point sorties de la plume d’un avoué; quelle ne +fut pas ma surprise en apercevant au bas le nom d’Emmeline! Ma main +trembla, j’eus un frémissement de colère. + +«Que vous êtes étourdi, monsieur! lui dis-je en m’efforçant de me +contenir, missives d’avoué et poulets galants, tout se mêle dans vos +poches. Ces confusions-là sont aussi dangereuses que des quiproquos +d’apothicaire. Qu’en penseraient vos maîtresses? + +--Il n’y a point là de méprise, me répondit-il avec une assurance qui me +confondit. Je vous demande en grâce de lire cette lettre, car je ne sais +qu’y répondre. Tout à l’heure j’irai chercher de l’encre, une plume, je +m’assiérai à cette petite table que voici, et j’écrirai mot pour mot la +réponse que vous voudrez bien me dicter.» + +L’audace de cette requête me révolta; je refusai. Il insista; ma fierté, +se ravisant, me conseilla de céder; il ne me convenait pas d’avoir l’air +de rien craindre. + +«Vos fantaisies sont étranges, dis-je, et ma complaisance ne l’est pas +moins; mais j’imagine que vous voulez compléter mon éducation et former +mon style par l’étude des bons modèles. Fort bien, j’y consens.» + +Je pris le billet et le lus à haute voix. Dès les premiers mots, je ne +m’étonnai plus qu’il tînt à me le faire lire; ce billet était ainsi +conçu: + +«Je ne me lasserai pas de vous le demander: est-il vrai qu’un soir, il y +a aujourd’hui six mois, je m’étais endormie de lassitude dans un +fauteuil, que je me suis réveillée en sursaut, qu’à la faveur d’un rayon +de lune je vous ai aperçu debout et immobile devant moi, que vous m’avez +regardée un instant en silence, et que vous avez disparu comme une +ombre? De ce moment je ne vous ai pas revu, et mon cœur en est, vous le +pensez bien, tout consolé; mais je voudrais savoir ce qui s’est passé, +ce que vous vouliez, ce que vous espériez, et je n’ai cherché à vous +rencontrer que dans le désir de m’en informer. Un mot de réponse et vous +en aurez fini avec moi. Je vous le demande pour la vingtième fois: +avez-vous eu l’audace de pénétrer de nuit chez moi? ai-je rêvé? suis-je +une hallucinée? La curiosité me dévore, et j’en deviendrai folle.» + +En lisant, je n’avais pu me défendre d’un violent transport de joie; +mais j’en sentis bien vite la folie. Durant six mois, pensai-je, il m’a +laissé croire... Que suis-je donc à ses yeux? + +Je rendis le billet à Max sans mot dire, et je me remis à broder. + +Il me regarda un instant en silence. + +«Eh bien! madame, dit-il, venez donc à mon aide. Dois-je répondre? Et +que répondrai-je? + +--Ah! monsieur, lui dis-je, partez à l’instant, courez chez cette pauvre +femme qui me fait pitié; une réponse ne suffit pas, vous lui devez des +consolations. + +--Mais vous l’avez vu, reprit-il, elle est toute consolée, et si j’en +crois mon valet de chambre qui sait les nouvelles, avant peu de jours M. +de Malombré sera le plus heureux des hommes. + +--J’en suis charmée, repartis-je, je lui veux du bien; mais que vous +coûte-t-il donc de donner l’éclaircissement qu’on vous demande? + +--Vous en parlez à votre aise, dit-il; le cas est embarrassant, et +moi-même j’aurais besoin d’être éclairci. Il me semble bien qu’une nuit +qu’il faisait grand vent je fus pris d’un accès de folie, que je sortis +en courant, que je traversai une rivière je ne sais comment, que je me +débarrassai d’un chien qui me barrait le passage, que j’escaladai un +balcon, que je me trouvai dans une chambre où une femme dormait. Elle +s’éveilla; un rayon de lune donnait sur son visage; je la regardai, je +n’avais qu’à étendre le bras pour prendre sa main, mon bras demeura +pendant. Il me semblait qu’entre cette femme et moi il y avait un fossé, +une barrière, que sais-je? un fil peut-être, rien qu’un fil, mais un de +ces fils qui ne rompent pas. Je la regardai, vous dis-je, et je partis. +Je revins lentement; je restai longtemps assis sur une pierre, au bord +de l’eau. Je me demandais: Si j’étais tenté de retourner sur mes pas, le +pourrais-je? Je me répondais: Non, et j’écoutais le vent. + +--Le cas est vraiment bizarre, lui dis-je; mais à supposer que cela +m’intéressât, je voudrais en savoir davantage. Un fossé, une barrière... +comparaison n’est pas raison. Peut-on savoir ce que signifient au fond +tous ces grands mots? + +--Il ne faut pas être trop rigoureux pour les actions humaines, +répondit-il en souriant; si j’étais législateur, j’interdirais la +recherche des motifs comme celle de la paternité. Mon Dieu! il est déjà +fort beau de bien faire sans savoir pourquoi; mais si l’on vous disait +que ce qui vint se placer entre cette femme et moi, ce fut l’ombre d’une +autre femme, et que la comparaison qui s’établit dans mon esprit fut +cause que je partis sans retourner la tête, ne conviendrez-vous pas que +comparaison est quelquefois raison? + +--Je pourrais vous dire qu’il en est d’odieuses, lui repartis-je; mais +vos ombres sont pour moi une énigme comme vos barrières, et je me soucie +des unes autant que des autres.» + +Un peloton de laine que je tirai de ma corbeille s’échappa de ma main et +roula sur le tapis. Max se baissa vivement pour le ramasser; il me le +présenta à genoux, et après que je l’eus pris, il ne se releva pas. Il +était là à mes pieds, me regardant fixement; je ne l’avais jamais vu si +séduisant. Ses yeux brillaient d’un feu sombre, et je voyais errer sur +ses lèvres un sourire de sphinx, à la fois doux et terrible. + +Nous nous regardâmes un instant les yeux dans les yeux; puis il +m’échappa un rire amer, et je lui dis: + +«Savez-vous à quoi je pense? Si vous aviez un couteau à la main, je vous +prendrais pour un sacrificateur en fonctions. Mes genoux sont l’autel, +vous vous apprêtez à immoler solennellement la victime. Hélas! cette +victime n’est qu’un sot et pauvre caprice qui depuis longtemps est mort +de sa belle mort. Trompe-t-on ainsi le ciel, et quelle divinité serait +assez indulgente pour s’accommoder d’une si méchante offrande?... +Allons, relevez-vous; cette comédie n’a que trop duré.» + +Et cela dit, je me remis à broder. + +Je pensais l’avoir mis en colère; il n’y parut pas. Se relevant: + +«Pourquoi broder avec tant d’acharnement? me dit-il. A la lumière de la +lampe, on ne peut distinguer un vert-pomme d’un vert-bouteille; je suis +sûr que vous vous y trompez et que demain vous devrez défaire votre +ouvrage.» + +Et comme je ne répondais pas: + +«Vous avez tort, poursuivit-il; vous avez pris un parti et juré de n’en +pas démordre. Ce n’est pas de la sagesse, ni de la fermeté, c’est de +l’entêtement. Quand tout change sans cesse autour de vous, pourquoi vous +piquer de ne pas changer? Et qu’est-ce que cette hauteur intraitable qui +croirait s’abaisser en pardonnant? Vous parliez tout à l’heure de +prêtres et de divinités. Moi, j’imagine que Dieu voulut que le pardon +eût un asile et un sanctuaire dans ce monde, et qu’à cette fin il créa +le cœur de la femme; mais ce n’est pas à votre cœur que je m’adresse, +c’est à votre raison. Qu’est-ce que la vie? Un perpétuel compromis. Nous +commençons toujours par trop demander; on nous marchande; bien fou qui +par orgueil s’en tient à son premier mot! Oui, débattre et rebattre, +voilà la vie! Eh! je vous prie, n’avez-vous pas observé cent fois que +l’extrême justice est toujours injuste, et qu’user de tout son droit, +c’est abuser? Bon Dieu! les choses sont ainsi faites que tout sentiment +vif est nécessairement outré: nos vieilles colères nous étonnent, on ne +se comprend plus, et pourtant on était sincère en se fâchant; mais nos +colères sont de toutes nos illusions les plus trompeuses; la passion +exagère tout, la raison vient ensuite à pas comptés et souffle sur le +fantôme... Ah! madame, ne nous piquons pas de conséquence, ne craignons +pas de nous démentir; puisque le monde change, changeons aussi. Les +idées, les sentiments, tout se renouvelle comme les eaux d’un fleuve, et +l’homme que nous punissons aujourd’hui n’est plus celui qui avait failli +hier. Quant à moi, si j’étais juge, je voudrais que la condamnation +suivît la faute dans les vingt-quatre heures; quinze jours plus tard, je +craindrais de n’avoir devant ma barre qu’un crime et plus de criminel... + +«Et d’ailleurs n’y a-t-il pas crimes et crimes? Doit-on poursuivre à la +dernière rigueur une faute qui ne fut qu’une sottise ou une folie +passagère, une faute qui, à vrai dire, n’a pas été commise, parce qu’au +dernier moment, averti par une ombre, atteint d’un remords subit, le +coupable recula devant son action et dut s’avouer à lui-même qu’il avait +trop présumé de son audace? Quel gage pour l’avenir qu’un tel aveu de +faiblesse! Comme ce pauvre homme a expié sa forfanterie! Il se croyait +libre, il s’est senti lié; il se flattait de ne relever que de son +caprice et de sa volonté, son caprice s’est évanoui, sa volonté s’est +brisée comme un fer mal trempé, et, tout ému de cette trahison, il a +découvert que son cœur ne lui appartenait plus et que son servage lui +était cher. Ah! madame, les femmes sont si fines! Elles ne se trompent +pas sur ces choses-là, elles lisent dans nos plus secrètes pensées, il +n’est pas besoin que nous leur apprenions nos défaites et leurs +victoires; leur sagacité devance toujours nos aveux, et quand elles sont +bonnes et sages, elles se disent qu’il est des absolutions qui lient et +que se confier à propos est la moitié de l’art de régner...» + +Pendant qu’il parlait, je me ressouvenais de ces mots qu’une nuit +j’avais lus et relus: _Aventure vieille comme le monde, mais qui me +semblera peut-être nouvelle_. A chacun son tour; ce soir, c’était à moi +de fournir à son ennui cette aventure. Je me souvenais aussi de cet +autre mot: _Et demain!_ «Oui, me disais-je, si je cédais aujourd’hui, +demain de quel œil me verrait-il? Oh! les sourires du lendemain!» Et je +pensais encore: «Langage d’avocat; dans tout ce qu’il dit, il n’y a pas +un mot, pas un accent du cœur!» + +Cependant il parlait avec chaleur et avec une émotion qui me gagnait, +celle d’un homme désireux de convaincre; il me semblait que ses regards +traçaient autour de ma tête comme un cercle de feu qui allait se +rétrécissant d’instant en instant. + +Alors je me levai et je lui dis: + +«Vous êtes éloquent; mais quelqu’un a remarqué qu’on a toujours plus +d’esprit quand on offense que quand on s’excuse, et ce quelqu’un-là +n’était pas un sot. Il se fait tard, je suis lasse, permettez-moi de me +retirer.» + +Il se leva aussi, et comme je vis qu’il se disposait à me suivre, au +lieu de monter chez moi par le grand escalier intérieur, je changeai de +chemin; je m’avançai sur la terrasse, longeai la façade de la maison, me +dirigeant vers la tourelle et le petit degré tournant qui aboutit sur la +galerie. Il comprit, je pense, mon intention, mais ne laissa pas de me +suivre. Arrivée à la petite porte: «Vous devez en avoir la clef», lui +dis-je. Il la chercha, la trouva et ouvrit. Je montai, et quand j’eus +atteint la dernière marche, je retournai la tête pour le saluer; mais il +vint se placer devant moi et attacha sur mon visage des yeux de désir et +d’audace; je reconnus ce regard ou cet éclair dont j’avais été éblouie +le jour qu’il m’avait offert un lis et sa vie. + +«On pourrait détruire cette clef, me dit-il d’une voix frémissante, ou +mieux encore condamner et murer cet escalier.» + +A ces mots, mon cœur éclata. + +«Cela ne suffirait pas, m’écriai-je. Il faudrait aussi faire disparaître +cette statue qui m’a vue pleurer, cette galerie où j’ai attendu pendant +quatre heures, ce pliant, ces fleurs, ces balustres, ces arbres, cette +terrasse, ces étoiles mêmes, tous ces témoins d’un horrible désespoir et +qui tous crient contre vous. Et quand ils se tairaient, comment vous y +prendrez-vous pour réduire au silence un cœur qui ne sait pas oublier et +qui a juré de ne jamais pardonner?» + +Sa figure prit une expression farouche et terrible, et je ne sus ce qui +allait se passer; mais au bout d’un instant son front s’éclaircit, ses +traits s’adoucirent, un sourire moqueur effleura ses lèvres. + +«Ah! fi donc, madame, dit-il, vous déclamez!» + +Et, pirouettant sur ses talons, il se dirigea vers son appartement, +tandis que, pour gagner le mien, je parcourais la galerie d’un pas mal +assuré. + + + + +IV + + +Je ne pus dormir de la nuit. Dès que je commençais à m’assoupir, je +croyais entendre des pas dans la galerie, et je me tenais sur mon séant, +le cou tendu et prêtant l’oreille. Le jour parut, j’étais brisée; +l’envie me vint de sortir, de humer la fraîcheur du matin. Avant de +revoir Max, je voulais recouvrer des forces et un peu de tranquillité +d’esprit. Je m’habillai en hâte, je descendis sans bruit, fis seller +Soliman et partis. + +Tout annonçait une belle journée d’automne. Le ciel, un peu couvert au +nord, était pur et doux au midi. Il était tombé une ondée pendant la +nuit; la terre était légèrement humectée; une brise au souffle court +caressait mon front par intervalles, et les branches que je froissais en +passant me secouaient leur rosée au visage. Je me sentais renaître, je +respirais à pleins poumons. + +Je cheminai quelque temps dans les bois. Par les échappées qui +s’ouvraient à ma gauche, j’aperçus au loin la cime nuageuse du Ventour; +une vapeur argentée était répandue au pied des montagnes comme une gaze +légère et transparente; le rocher et le château de Grignan se +découpaient en noir sur ce fond d’argent. + +Je quittai les bois, et, prenant sur la droite, je suivis parmi des +champs et des landes le chemin pierreux qui conduit à Réauville, village +situé sur une crête. La fraîcheur de l’air, la beauté du jour, avaient +insensiblement dissipé mon trouble. Je mis mon cheval au pas et +m’abandonnai à mes réflexions. + +«Quelle âme dure! me disais-je; quel cœur de bronze! quel orgueil de +titan! Pourquoi m’a-t-il fait lire cette lettre? Tout d’abord j’ai +tressailli de joie. Quelle déraison! Hélas! si mon erreur était cruelle, +la vérité l’est plus encore. Il a donc pu voir mes larmes, mon +désespoir, sans s’écrier: «Pardonnez-moi, je suis moins coupable que +vous ne pensez!» Pendant des mois, il m’a laissée aux prises avec ma +douleur sans essayer de me consoler, de se justifier; pas une +explication, pas une promesse; son orgueil lui fermait la bouche. Aussi +bien je lui étais un spectacle, il faisait une expérience. Comment +allais-je me conduire? Saurais-je me tirer de mon rôle? Ma volonté me +soutiendrait-elle jusqu’au bout? Ne me prendrait-il pas une défaillance? +Quel serait le dénoûment? Mes angoisses, qu’il devinait, servaient de +pâture à sa curiosité. Qu’il est maître de lui et que je suis faible! +Hier ses regards, sa voix, me troublaient; je respirais avec embarras, +je sentais mes forces s’en aller. Ah! grand Dieu! si j’avais faibli, si +je m’étais rendue, quel changement soudain se serait fait en sa +personne! Je crois voir d’ici le haussement de son superbe sourcil, sa +joie méprisante et la glace de son sourire... + +«Et maintenant, poursuivais-je en moi-même, que va-t-il faire? +Apparemment son orgueil offensé se piquera au jeu; je dois m’attendre à +de nouveaux assauts; il n’est pas homme à lever le siége; peut-être +médite-t-il en ce moment quelque ruse de guerre; il se dit: «Tel jour, +j’aurai ville gagnée...» Ce n’est pas de mon courage que je me défie, +mais de mon bon sens! Ces pauvres femmes! qui peut dire jusqu’où vont +leurs crédulités? Si j’allais me figurer l’impossible, si j’allais +croire follement que son orgueil n’est pas tout, qu’il a encore un cœur, +et que dans ce cœur... Ah! je ne saurais trop veiller sur moi-même; on +n’a jamais touché le fond du malheur, et je sens maintenant qu’il me +reste encore quelque chose à perdre.» + +A peine a-t-on gravi la côte et traversé le village de Réauville, le +chemin redescend par une pente rapide, et on voit s’ouvrir devant soi +une gorge étroite, arrondie en forme d’entonnoir, et qu’enveloppent de +toutes parts les replis d’une immense forêt. Au fond de ce vallon +solitaire et sauvage se cache un couvent de trappistes, le célèbre +monastère d’Aiguebelle. Perdue au sein des bois, enfermée par des +hauteurs qui la dérobent aux yeux du monde, dominée par des rochers à +pic, sans vue, sans horizon, ignorant le reste de la terre, on peut dire +de cette sainte demeure qu’elle _ne respire que du côté du ciel_. + +L’aspect de cette solitude me saisit. Le silence, qui en est comme +l’âme, n’est interrompu que par le sourd murmure d’un ruisseau qui +s’écoule tristement entre deux rangées de peupliers; par intervalles +j’entendais un court tintement de cloche; l’air frémissait, les rochers +répondaient faiblement, et tout rentrait dans le repos. Je m’arrêtai +quelques instants sur la hauteur à contempler cette thébaïde et les +noires forêts qui semblent faire la garde autour d’elle, comme pour en +écarter les bruits du monde et y attirer ceux du ciel. J’étais venue +jadis à Aiguebelle; mais, arrivée à la lisière du bois, une sorte +d’inquiétude m’avait fait rebrousser chemin. Cette fois je descendis +dans le fond du vallon, et je passai le ruisseau, dont je remontai le +cours. + +En approchant du couvent, l’âpreté du paysage s’adoucit, les bâtiments +sont environnés de cultures, des champs plantés d’amandiers et de +mûriers s’étalent au soleil; à gauche, le chemin est bordé par un grand +mur en pierres sèches qui soutient un talus et que tapissent des ronces +et des liserons; des courtines de lierre en décorent la crête. +Par-dessus ce mur s’avancent des figuiers au tronc blanchâtre qui +tordent en tous sens leurs bras noueux; une vigne folle entremêlait au +luisant de leurs troncs le reste de ses pampres rougis par l’automne. Je +fus frappée de ces grâces de la nature au pied des murailles de la +trappe, et je m’étonnai de ce sourire du désert. + +Avant de retourner sur mes pas, je fis une courte station à l’ombre d’un +chêne. Je regrettais que l’accès du couvent fût interdit aux femmes. +J’aurais voulu pénétrer dans le mystère du cloître, voir de près ces +déserteurs du monde et ces apprentis de la mort qui s’essayent avant +l’heure au silence éternel. Je les admirais et je les enviais. De +l’endroit où je m’étais arrêtée, j’en aperçus un qui creusait une fosse +le long d’une haie; c’était un grand vieillard maigre et cassé; chaque +fois qu’il se redressait, il semblait ramener en l’air avec sa pioche le +fardeau de ses ennuis et de ses années. «Trouve-t-on l’oubli à la +trappe? pensais-je. En recevant la tonsure, ces moines ont-ils appris le +secret d’anéantir le passé? Leurs souvenirs sont-ils tombés de leur tête +avec leurs cheveux? Et après que toute vie a cessé autour d’eux, ne +sentent-ils pas encore dans leur cœur la fièvre du passé, comme un +amputé souffre du membre qu’il a perdu? Se débattre entre la vie et la +mort, ce doit être un cruel supplice, et si je mourais, je voudrais +mourir tout entière...» + +Je pris un sentier de traverse, et après avoir repassé le ruisseau je +gravis une pente escarpée et rocheuse où mon cheval butta plus d’une +fois. Parvenue sur une plate-forme, je me retournai pour jeter un +dernier regard sur le couvent, et au même instant j’avisai à peu de +distance de moi le personnage mystérieux que j’avais rencontré un jour +dans le parc de Lestang, et qui depuis, au dire de Mme de C..., était +venu se promener la nuit sous mes fenêtres. Assis sur une pierre, ses +coudes sur ses genoux et sa tête dans ses mains, immobile comme une +statue, sourd aux croassements d’un corbeau qui tournoyait au-dessus de +lui, il était plongé dans une rêverie qui paraissait tenir de l’extase. +Je fus convaincue plus que jamais qu’il avait l’esprit dérangé, et je +m’empressai de m’éloigner avant qu’il s’éveillât et me reconnût, car il +me faisait peur. + +Quand j’eus regagné Réauville et le sommet de la crête, j’eus presque un +éblouissement. Quel contraste entre le mélancolique vallon que je venais +de quitter et la vaste et riante étendue qui se déroulait avec mollesse +sous mes yeux! A l’horizon, quelques nuages roulés en flocons +promenaient sur le flanc des montagnes leurs ombres portées, tandis +qu’inondée de soleil la plaine immense semblait sentir sa beauté, et, +s’enivrant de lumière, s’abandonner avec délices aux embrassements du +ciel. Une brise fraîche me soufflait en plein visage. Je ne sais ce qui +se passa en moi; mais je ressentis quelque chose qui ressemblait à +l’espérance. Qu’osais-je donc espérer? Je ne sais. Il est un drame, si +je ne me trompe, qui a pour titre: _Aimer sans savoir qui_. On peut +aussi espérer sans savoir quoi. Le fait est qu’un instant je me surpris +à croire vaguement à la vie, à l’imprévu, et ce sentiment confus que je +n’aurais su définir me causa une vive émotion. A mesure que j’approchais +de Lestang, cette émotion s’accrut. J’allais revoir Max; de quel air +m’aborderait-il? Que lirais-je dans ses yeux! Quel serait son premier +mot? Qu’y faudrait-il répondre?... + +J’arrive. Un domestique vient me recevoir au bas du perron et me remet +un billet que j’ouvre en tremblant. + +«Vous avez les sentiments d’une âme vraiment romaine, m’écrivait Max, et +votre fermeté est à l’épreuve du temps et de mon éloquence. Je +m’empresse de quitter la partie. Loin de moi de condamner vos défiances! +Peut-être sont-elles fondées. Vous avez raison, le plus sage sera de +nous en tenir exactement aux termes de notre traité. Je pars pour Nîmes +avec le regret de n’avoir pu vous faire mes adieux; je réglerai, selon +vos instructions, l’ennuyeuse affaire que vous savez, après quoi je +ferai usage de ma liberté en me rendant directement de Nîmes à Paris, où +j’espère que j’aurai le plaisir de vous revoir.» + +Le cœur me faillit, et je dus me tenir à la balustrade pour gravir les +marches du perron. Cette fois mon sort était fixé; je n’avais plus rien +à apprendre. Plus de doute, plus d’hésitation; Max avait mis tout son +cœur dans cette lettre: j’avais vu, j’avais touché, je pouvais +m’endormir en paix dans une bienheureuse certitude. + +En entrant dans ma chambre, je vis dans la glace du fond mon image qui +s’avançait au-devant de moi, et je fus épouvantée de ma pâleur. Je jetai +à terre avec violence ma cravache et mon chapeau, et, froissant mes +gants, mes vêtements, mes cheveux, je m’écriai d’une voix étouffée: + +«Bénie soit cette nouvelle insulte! je l’aimais encore.» + +Vous souvenez-vous, mon père, que nous eûmes un jour un entretien sur +des matières graves? Au retour d’une promenade, nous nous étions assis +sur le revers d’un fossé. J’avais osé disputer contre vous, vous vous +échauffiez; je m’obstinais, et je me rappelle que dans la vivacité de +notre querelle votre bâton de houx s’échappa de vos mains et roula dans +le fossé. + +«Non, vous disais-je, n’espérez pas que la résignation soit jamais une +vertu à mon usage. Sans me flatter, je me crois très-capable de me +dévouer, de me sacrifier à ce que j’aime; mais la résignation, c’est la +vertu des gens qui sont nés tout consolés, et je défie le malheur et +l’injustice de me toucher sans me faire crier.» + +Votre patience était à bout. + +«Brisons-là, me dîtes-vous. Voilà ce qu’on gagne à être élevée parmi des +vases grecs et par un père qui lit plus souvent Platon que l’Évangile; +vous admirez les vertus sages, vous niez ces vertus divinement folles +qu’inventa le christianisme... Bah! sans que vous vous en doutiez, la +vie vous instruira, et, le moment venu, vous vous résignerez sans le +savoir, comme M. Jourdain faisait de la prose.» + +Vous vous trompiez, monsieur l’abbé; le moment venu, je ne sus pas me +résigner. Que n’avais-je mérité mon malheur! Avec quelle joie je me +serais sentie coupable! Le souvenir d’une faute m’eût réconciliée avec +mon sort, j’aurais pu croire encore à quelque chose; mais que pouvais-je +me reprocher? qu’avais-je donc fait pour tant souffrir? Je ne voyais +dans ma destinée que désordre, déraison; je me sentais le jouet d’une +puissance aveugle, et le cri de ma colère montait jusqu’au ciel. + +Quand je me rappelais la cérémonie de mon mariage, le poêle nuptial +suspendu sur ma tête, l’éclat des autels qui avaient reçu et béni nos +serments, l’église, le prêtre, le tabernacle, la sincérité de mes +promesses, la candeur de mes émotions, il me semblait que la religion +m’était apparue sous les traits d’un ange de lumière, et que, complice +du malheur, me prenant par la main, elle m’avait entraînée vers l’abîme. +Tout mon être s’indignait de cette trahison. Quel était donc le sens de +cette aventure? Que faisais-je dans le monde? A qui profitaient mes +souffrances? A qui étais-je offerte en holocauste? Quel Dieu de colère +se repaissait de mes humiliations et s’abreuvait de mes larmes! La nuit +s’épaississait autour de moi; le mystère de ma destinée m’effrayait; mon +cœur n’était plus qu’amertume, âpreté, sécheresse; je ne le +reconnaissais plus; l’incendie y avait passé. Si accoutumée que je fusse +à me commander, je m’aperçus que je n’étais plus maîtresse de mon +visage; qu’en présence de mes gens mon parler était rude, mon ton +saccadé, mon geste impérieux et emporté. Plus d’une fois je les vis +s’étonner du changement de mes manières; plus d’une fois ma pauvre et +innocente Marguerite me regarda avec stupeur et marmotta entre ses dents +de timides _Jésus-Marie!_ + +Durant plusieurs semaines, je ne sortis que pour faire quelques visites +de charité. Que ces visites me coûtaient! Quel effort pour moi que de +consoler des infirmes, des affligés! Que pouvais-je leur dire? Rien, +sinon que la vie est maudite et que j’enviais leurs douleurs. Le reste +du temps, je ne voyais personne; l’idée d’une conversation à soutenir, +la nécessité de dissimuler, de composer mon visage, m’épouvantait. +Souvent, en proie à une agitation fébrile, je changeais sans cesse de +place, ne sachant où m’arrêter dans cette grande maison silencieuse, +passant du salon dans mon boudoir, de la terrasse dans le parc, +cruellement blessée de tout ce que je voyais, pressée du désir de +m’enfuir, mais sentant bien que je ne ferais pas trois pas sans tomber +de lassitude, et que dans un malheur extrême tout est plus difficile que +de souffrir. + +Souvent aussi j’étais prise d’une langueur qui me rendait tout mouvement +impossible, et je passais des journées entières enfermée dans ma +chambre, attachant machinalement les yeux sur la copie d’un tableau de +Watteau qui ornait un des panneaux, copie faite peut-être par Watteau +lui-même. Dans un charmant pavillon d’été, deux jeunes femmes debout +tiennent un papier de musique; une troisième, d’une beauté ravissante, a +dans les mains un luth dont elle vient de jouer; on a entendu un bruit +de pas, le concert s’est interrompu; un jeune et gracieux cavalier se +présente; il s’incline; qu’il soit le bienvenu! Tout à l’heure +l’entretien s’engagera, et par intervalles le luth l’accompagnera en +sourdine,--tout cela peint d’une touche libre, fine, élégante, exquise, +dont Watteau seul eut le secret. Au bas du cadre on lit ces mots: _le +Charme de la vie_. + +Je ne me lassais pas de regarder cette toile, ni de faire en la +regardant d’amers retours sur moi-même. Tout y respire le plaisir; on y +sent je ne sais quelle légèreté de l’air, des pensées et des heures. Ces +trois femmes me semblaient heureuses entre toutes; je cherchais à lire +dans leurs yeux le secret du bonheur; que la vie leur était facile! +Elles n’avaient jamais connu que ces ennuis commodes qu’un air de +guitare étourdit et endort. Pourquoi étais-je condamnée à leur +ressembler si peu? Je faisais réflexion que bien des femmes avaient été +trahies et s’en étaient consolées. Les unes avaient trompé leurs peines +par la dévotion, d’autres par de frivoles plaisirs, d’autres enfin par +ces affections légères qui ont tous les semblants de l’amour et dont on +ne reconnaît la vanité qu’après en avoir épuisé le charme. J’étais +autrement faite. Cet art ou ce don de s’échapper à soi-même, de tromper +le sort qui nous trompe, m’avait été refusé; trop concentrée, trop +sérieuse, mon âme pesait sur sa destinée et creusait dans la douleur; +qu’attendre de l’avenir? Sur la foi d’une erreur, je m’étais donnée tout +entière sans me rien réserver,--et cette erreur d’un jour avait dévoré +toute ma vie. + +Cependant je ne pouvais me dissimuler que j’aurais tôt ou tard une +décision à prendre: le malheur sans dignité, c’était plus que je ne +pouvais supporter. Max s’était cru dispensé envers moi de ces égards +élémentaires qu’on nomme les procédés; il m’avait quittée brusquement, +sans me prévenir, sans prendre congé, en me laissant ignorer si je le +reverrais jamais. C’était à moi d’aviser; que faire? à quel parti me +résoudre? J’attendais qu’il me vînt quelque inspiration, et comme il ne +m’en venait point, j’éprouvai le besoin de me remuer, de me secouer un +peu pour recouvrer quelque liberté d’esprit, car je sentais toutes mes +facultés s’engourdir dans mes éternelles et solitaires rêveries, et +j’étais comme hébétée par le chagrin. + +Je fis donc quelques promenades, non pas à cheval, je n’en avais plus ni +le goût ni la force, mais en voiture, cette façon d’aller étant la seule +qui me convînt, car il me plaisait de changer de place sans avoir à me +conduire. Une après-midi, je me fis mener à Chamaret. Mme d’Estrel +poussa un cri de surprise en me voyant; toujours souffrante, elle ne +quittait plus sa chambre et m’avait écrit plusieurs fois sans obtenir de +réponse. + +«Mon Dieu, que vous êtes changée!» s’écria-t-elle. + +Je m’assis à ses pieds sur un coussin et posai ma tête sur ses genoux; +je demeurai plus d’une heure dans cette posture. Je rêvais, il me +semblait que ces deux genoux étaient ceux de ma mère, et sans parler je +disais en moi-même à ma vieille amie tout ce qu’on dit à une mère. A +plusieurs reprises, elle essaya de me consoler; mais je mettais ma main +sur sa bouche: + +«Pas un mot! murmurais-je; laissez-moi rêver; vous ne diriez pas une +parole qui ne me fît du mal.» + +Au retour, je trouvai à Lestang un visiteur inattendu; c’était M. de +Malombré. En vain Marguerite avait-elle essayé de le renvoyer; il +s’était obstiné à m’attendre. Mon premier mouvement fut de refuser de le +voir; toutefois je me ravisai, j’eus la curiosité de savoir ce qu’il me +voulait. En me voyant entrer, il eut ou fit paraître beaucoup d’émotion. +Peut-être mon doute est-il injuste: mais tout dans ce bizarre personnage +me semblait artificiel, et il est certain qu’avec ses allures compassées +et ses gestes anguleux il ressemblait plutôt à une poupée de bois qu’à +un homme. Assurément jamais marionnette ne fut plus lugubre; habillé de +noir de la tête aux pieds, il avait ce soir-là l’air d’un déterré, et il +s’exprimait d’un ton si précipité et si véhément que j’aurais pu croire +qu’il avait perdu l’esprit. + +«Elle est partie, madame! s’écria-t-il. J’avais son consentement; le +contrat était dressé, il ne restait plus qu’à signer; j’arrive; pour la +seconde fois, je trouve la cage vide; où s’est envolé l’oiseau?» + +Et là-dessus il entreprit de me démontrer que ce dernier outrage l’avait +rendu à lui-même, qu’il avait enfin brisé sa chaîne, que désormais M. de +Malombré ne serait plus le jouet d’une coquette sans cœur et sans +scrupules. La démonstration fut si longue que je finis par laisser voir +mon impatience. Il se tut. Je jetai les yeux sur lui; il me regardait +fixement; bientôt son front et ses pommettes se couvrirent d’une vive +rougeur. Une idée audacieuse, que lui inspiraient peut-être mes +distractions et mon accablement, venait de se faire jour dans son +esprit. Je le vis se jeter résolûment à genoux en s’écriant avec un +soupir: «Madame, vengeons-nous...» Je traversai la chambre, je tirai un +cordon de sonnette. Il comprit, se releva, me lança un regard de +reproche. Marguerite entra. + +«Éclairez M. de Malombré», lui dis-je. + +Cette pitoyable petite scène me causa la plus vive irritation; j’y +voyais une dérision de la fortune. Voilà donc les vengeances qu’elle +m’offrait! + +Le lendemain fut certainement de tous les jours de ma vie celui où j’ai +vu la folie de plus près. De bon matin je me fis conduire à Donzère, et +de là, par le chemin de fer, je remontai le Rhône jusqu’à la station qui +fait face à Viviers, ville admirable et étrange, qui, avec ses rues +étroites et tortueuses, ses maisons croulantes de vétusté et ses +collines nues dont l’âpreté se marie à la douceur d’un beau ciel, +ressemble, dit-on, à une ville de Syrie transportée par miracle sur les +bords d’un fleuve français. Je passai le pont et errai au hasard dans un +labyrinthe de sombres ruelles. Il me semblait à tout moment qu’une +découverte, une rencontre imprévue allait faire jaillir dans mon esprit +cet éclair qui montrerait à ma vie son chemin. J’arrivai enfin devant la +cathédrale; j’y entrai; je restai longtemps assise au fond de la nef, +contemplant d’un œil stupide les gobelins qui décorent l’abside, les +stalles de chêne noir, les arceaux de la voûte; j’adressais des +questions à la solitude et au silence, et les sommais en vain de me +répondre. + +La cathédrale est précédée d’une terrasse plantée d’arbres qui s’avance +jusque sur le bord du rocher à pic où a été bâti Viviers. Cette +terrasse, entourée d’un mur à hauteur d’appui, commande la plus vaste +vue. Elle était déserte quand je sortis de l’église; j’allai m’accouder +sur le parapet. Entre le rocher et le Rhône s’étend un faubourg. Mon +regard plongeait sur des toits moussus, des balcons de bois, des +auvents, des cours; malgré la saison avancée, le temps était si doux que +les femmes travaillaient en plein air, assises en rond devant le pas de +leur porte; j’entendais des cris, des chants, des rires qui se +détachaient sur le grave mugissement du fleuve. J’avais en face une +école: l’heure de la récréation avait sonné; les enfants s’ébattaient +sur la place, un vieux magister à la tête blanche les surveillait de sa +fenêtre, et par instants élevait la voix pour tenir leurs vivacités en +respect, pendant que d’un colombier voisin partaient à tire-d’aile des +pigeons qui s’allaient désaltérer dans une anse du Rhône, et, après +avoir bu, retournaient à leurs boulins en décrivant de grands cercles +dans l’air. + +Tous ces mille détails indifférents me navraient par leur indifférence +même. Qu’étais-je pour le monde? Qu’était-il pour moi? Je me sentais +comme séquestrée de la société des choses et des hommes; tout allait, +venait, s’occupait de vivre; j’étais comme perdue dans ce grand +tourbillon des êtres, et mon cœur voyait sa tristesse comme un néant. +J’éprouvai alors un accablement, une oppression dont je ne puis vous +donner l’idée. Penchée sur le parapet, je ne regardai plus que des +broussailles ou des orties qui croissaient entre deux arêtes du rocher. +Un corbeau passa en croassant au-dessous de moi; j’avançai la tête, +j’entrevis l’abîme, le vide; le vertige me prit; cette sensation me +parut pleine de délices, je m’y abandonnai; ma tête se perdait, je me +penchai davantage encore, mais je me sentis retenir par ma robe; je me +retournai, et me trouvai en présence d’un vieux prêtre infirme à la +figure vénérable et qui, pour se tenir debout, s’aidait d’une béquille. +Il me dit en souriant: + +«Prenez garde, madame, vous m’avez fait peur...» + +Puis me regardant avec plus d’attention: + +«Vous trouvez-vous mal?» me demanda-t-il d’un ton de douceur paternelle, +et, m’ayant prise par la main, il me fit asseoir sur un banc. + +Je le regardai un instant en silence. + +«Comment s’y prend-on pour se résigner, monsieur?» lui dis-je à +brûle-pourpoint. + +D’un air étonné: + +«On pense à Dieu, me répondit-il. + +--Dieu est bien loin! + +--Il ne tient qu’à nous de l’attirer dans notre cœur, et quand la foi +l’interroge, il répond toujours. + +--J’écoute et n’entends rien, repartis-je sèchement.» + +Il fit un geste de pitié. + +«Vous avez eu de grands malheurs, madame?» + +Point de réponse. + +«Mon Dieu! reprit-il, qu’est-ce qu’une vie d’un jour auprès d’une +éternité bienheureuse? + +--Triste condition que la nôtre! lui dis-je. Nos consolations sont un +mystère, mais le malheur est évident. + +--C’est que Dieu l’a voulu ainsi, et il faut accepter les épreuves qu’il +nous envoie, sinon redouter ses jugements. + +--Je n’ai peur de rien ni de personne!» m’écriai-je avec une véhémence +dont je rougis encore. + +Il recula d’effroi, et, prenant un visage sévère: «Vous vous trompez, +madame, dit-il d’une voix forte, vous avez peur de souffrir, et tout à +l’heure vous pensiez à mourir. En langage humain, cela s’appelle une +lâcheté.» + +Je me calmai tout à coup. «Enfin, lui dis-je, vous avez trouvé un mot +qui me donnera de la force!» + +Et, m’emparant d’une de ses mains séchées par l’âge et la maladie, je la +baisai avec respect et m’éloignai. Il me rappela, voulut me suivre; mais +je doublai le pas et disparus. + +Chemin faisant, à la porte d’une boutique, j’aperçus une femme qui +tenait sur ses genoux un bel enfant de trois ans. Je m’arrêtai, je +regardai avidement cette tête bouclée; elle me faisait rêver, et en +partant je la baisai avec tant de passion que l’enfant prit peur et +cria. Je glissai dans sa petite main une pièce d’or à fleur de coin: +l’éclat du métal tout neuf le charma, et il sourit. + +«Voilà des sourires, dis-je à la mère, qui attirent Dieu dans le cœur +d’une femme.» + +Le jour baissait; je m’acheminai vers la station. Arrivée au milieu du +pont, je retournai la tête. Le couchant était d’une beauté magique; le +soleil venait de disparaître, et le clocher mauresque de la cathédrale +profilait ses pignons et ses dentelles sur un ciel couleur de perle +poudré de l’or le plus doux et le plus fin; les grandes eaux +majestueuses du fleuve charriaient de l’argent, de la pourpre, mille +reflets changeants; immobiles et silencieux, les saules et les peupliers +défeuillés les regardaient couler et enveloppaient la rive du mystère de +leur ombre glacée de lumière. Cependant la lune à son croissant +commençait à se montrer, et mêlait à cette magnificence la douceur de +son regard. + +La beauté divine de cette soirée m’émut jusqu’aux larmes; il me semblait +que la vie se plaisait à étaler devant moi tous ses trésors, mais en me +défendant d’y toucher, et je me comparais à une mendiante assise à la +porte d’un palais: une fête se célèbre, dont elle entrevoit la +splendeur, et elle regarde sa besace; elle songe à sa chaumière nue où +elle rentrera à tâtons et trouvera deux hôtes taciturnes qui l’attendent +accroupis devant le foyer mort,--le froid et la faim... Je ne pouvais +m’en aller; appuyée sur la balustrade du pont, je regardai longtemps +l’eau couler. Il en sortait une voix qui me parlait d’oubli, de repos +éternel; mais je pensai au vieux prêtre, à ses cheveux blancs, à sa +béquille, à son dernier mot, et je me remis en chemin. + +A Donzère, je trouvai mes gens dans l’inquiétude. Incertaine de mes +projets, je les avais quittés sans leur laisser d’ordres. A vrai dire, +je n’étais pas bien sûre de les jamais revoir. Ils n’avaient pas laissé +de m’attendre, et ils firent paraître en m’apercevant une joie qui me +surprit. J’étais encore quelque chose pour quelqu’un. + +J’arrivai assez tard à Lestang, où m’attendait un billet de Mme +d’Estrel. + +«Ma chère Isabelle, m’écrivait-elle, l’état où je vous ai vue hier m’a +beaucoup alarmée, et je vous supplie de ne pas vous enfoncer ainsi dans +votre chagrin. Les âmes fortes sont sujettes à tourner leur force contre +elles-mêmes; il leur convient que leurs douleurs soient violentes, et +elles prennent un secret plaisir à les irriter. Vous ne voulez pas de +mes consolations, je ne vous en donnerai point. Permettez-moi seulement +de vous dire que votre situation actuelle n’est que provisoire; je +pressens, je suis certaine qu’un jour vous aurez des combats à livrer, +de sérieux dangers à courir. Réservez soigneusement vos forces pour ce +moment; ne faites pas la folie de les employer à soulever des orages +dans votre cœur; laissez-le à lui-même, ce pauvre cœur, ne le tourmentez +pas; il a bien assez de ses peines, n’y ajoutez rien. + +«Mon Dieu! le temps a cela de bon qu’il s’en va sans que nous ayons +besoin de nous en mêler. Le soleil se lève et se couche. Chaque matin, +en regardant le château de Grignan, répétez-vous ce mot de Mme de +Sévigné: «qu’on n’est jamais resté au milieu d’une semaine.» Ma chère +fille, venez me voir demain dans l’après-midi; j’ai un important service +à vous demander, et en même temps je vous ferai faire la connaissance +d’un homme qui, sans cause apparente, sans avoir sujet de se plaindre de +personne, est peut-être aussi malheureux que vous. Quand on souffre, il +est bon de voir des malheureux; on se dit qu’on n’est pas une exception, +qu’on vit sous la loi commune, et sans se consoler on s’apaise.» + +C’était la prudence même que Mme d’Estrel, et cependant sa lettre était +une imprudence. + + + + +QUATRIÈME PARTIE + + + + +I + + +J’arrivai à Chamaret vers deux heures. Mme d’Estrel était seule; elle me +remercia avec effusion d’être venue. + +«Vous avez un service à me demander, lui dis-je en l’embrassant; me +voici. Puisse-t-il seulement être difficile à rendre! Un peu de fatigue +me ferait du bien, et s’il y avait quelque risque à courir, tant mieux; +comptez que dans ce moment je serais heureuse de m’exposer. + +--Oh! dit-elle en souriant, le service que je veux vous demander n’est +pas ce que vous pensez, et vous n’aurez point à risquer votre tête pour +l’amour de moi. Il s’agit seulement de braver un peu d’ennui; mais +asseyez-vous et tâchez de m’écouter sans distraction.» + +Voici à peu près ce qu’elle me raconta.--M. d’Estrel avait fait +connaissance en Angleterre d’un riche négociant corfiote, M. Dolfin, qui +descendait d’une ancienne famille vénitienne établie depuis longtemps +dans les Sept-Iles. Un voyage d’affaires ayant amené M. Dolfin en +Provence, il poussa jusqu’à Chamaret et s’y arrêta quelques jours avec +sa femme. A peu de temps de là, il mourut, laissant un fils unique dont +l’éducation fut confiée à un ecclésiastique français, l’abbé Néraud. +Cœur sec, imagination échauffée, cet imprévoyant gouverneur jeta, +paraît-il, inconsidérément son élève dans la mysticité. Ce qui est +certain, c’est qu’à la longue le jeune Arsène Dolfin fit voir une +exaltation et des scrupules outrés dont sa mère s’inquiéta. Il se +plaisait dans les austérités, dans les macérations, dans tous les +raffinements de la piété, qui sont, disiez-vous un jour, «les friandises +de la conscience et qui la gâtent aussi sûrement que l’abus des +sucreries affadit l’estomac». + +L’abbé Néraud finit par trouver lui-même qu’il avait trop réussi; +l’indiscrétion de son zèle est tempérée, à ce qu’il semble, par un peu +de ce bon sens français qui répugne à toutes les extrémités, ou qui du +moins met toujours quelque méthode dans la folie: si haut que saute un +Français il retombe toujours sur ses pieds. Notre Mentor s’effraya des +exagérations de son Télémaque et de cette candeur italienne qui se +précipitait aux dernières conséquences. Il donna à la mère le conseil de +faire voyager le jeune extatique; il partit avec lui, l’accompagna dans +son tour d’Europe, lui prêchant sans relâche ces justes tempéraments qui +accordent la ferveur avec le monde, et s’efforçant d’éteindre l’incendie +qu’il avait allumé. Le commerce des hommes, le séjour des grandes +villes, les distractions de cinq années de voyage, n’eurent pas +néanmoins l’effet qu’on espérait. Le jeune Arsène demeura insensible aux +douceurs du monde comme aux repentirs de son gouverneur; tout ce qu’il +voyait le blessait, et nourrissait l’inquiétude de son esprit; il se +sentait, disait-il, en exil, et soupirait après sa patrie, mais cette +patrie n’était pas le rocher d’Ithaque. Après avoir visité l’Italie, +l’Allemagne, la Russie, il vint à Paris, et ce fut là, en plein +boulevard des Italiens, qu’il conçut l’héroïque projet de s’ensevelir à +la Trappe; pendant quelques mois, il le couva dans le silence de son +cœur; enfin il s’en ouvrit à l’abbé Néraud. Celui-ci poussa les hauts +cris; mais en vain prodigua-t-il tour à tour les raisonnements, les +prières et les remontrances: il ne put ni l’émouvoir ni le persuader. +L’enfant était devenu homme; le gouverneur n’était plus qu’un compagnon, +un confident; ayant perdu son autorité, il était tenu d’avoir raison, et +il n’était que trop aisé de le convaincre d’inconséquence; il +s’entendait rappeler ses dires d’autrefois et reprocher ses +contradictions; ses nouveaux arguments échouaient contre cette logique +des cœurs simples qui ne dépend pas des circonstances, et qui déjoue à +force de bonne foi toutes les ruses des habiles. + +A bout d’objections, il dut consentir à retourner à Corfou pour annoncer +à Mme Dolfin l’étrange résolution de son fils et tâcher d’obtenir son +acquiescement. De son côté, le jeune homme s’engageait à donner quelques +mois encore à la réflexion, et ces mois d’attente, il était venu les +passer dans les environs d’Aiguebelle. Cependant à la nouvelle que lui +apporta l’abbé, la pauvre mère s’émut, s’indigna; elle écrivit à son +fils les lettres les plus vives, les plus pressantes; elle lui remontra +sa folie, lui représenta toutes les chances de bonheur qui l’attendaient +à Corfou, les douceurs du mariage, les charmes d’une jeune fille que +depuis longtemps elle lui destinait pour femme, que sais-je encore? ce +qu’il devait à sa famille, à lui-même, la fortune lentement amassée par +ses ancêtres. Que deviendrait cette fortune? irait-elle s’engloutir +jusqu’au dernier sou dans le coffre-fort des bons pères? Qu’en +penseraient ses aïeux dans l’autre monde? + +Toutes ces considérations mondaines, me dit Mme d’Estrel, n’étaient +guère propres à ramener notre jeune homme; que peuvent les intérêts du +monde sur un esprit convaincu? Ils n’ont point d’intelligences dans la +place. Mme Dolfin s’est souvenue de moi, elle m’a écrit pour me conter +ses angoisses et me supplier de lui venir en aide. Avant tout, il +s’agissait de dénicher l’oiseau, qui, après avoir habité Grignan, en +avait délogé sans trompette. Je m’adressai à ce pauvre Malombré, qui +sait tout, qui voit tout; il m’assura qu’il avait tenu plus d’une fois +dans le champ de sa lunette un jeune étranger qui rôdait aux environs de +votre parc. Trois jours plus tard, un de ses hommes qu’il mit en +campagne me rapporta que M. Arsène Dolfin avait pris gîte près de +Réauville, dans la maison d’un paysan. Vous voyez qu’il a tenu à +s’établir à deux pas de la Trappe, comme un amant bien épris se loge +dans un grenier, en face du balcon de sa belle. Je le fis prier de venir +me voir, il y consentit. Je m’étais attendue à un visage d’énergumène, à +un regard dur et farouche. Je fus agréablement trompée; je vis un homme +qui prévient tout de suite en sa faveur par un air de douceur +mélancolique et dont la tournure tient plus d’un poëte que d’un ascète. +Hormis les yeux, il n’est pas beau, mais il a dans la voix je ne sais +quelle magie qui surprend; c’est une voix argentine, suave, aux +inflexions caressantes, la voix la plus musicale que j’aie jamais +entendue, et qui, résonnant dans l’obscurité, pourrait faire des +conquêtes; à la lettre, on se rendrait sur parole. Cependant je +m’aperçus bien vite que sous le charme et l’aménité du personnage se +cache une âme forte, résolue, capable de toutes les vertus et de tous +les malheurs attachés à l’opiniâtreté. Il fut aimable; mais toujours sur +ses gardes, attentif à déjouer ma curiosité, dès que j’abordais le sujet +brûlant, il détournait avec art l’entretien ou se retranchait dans une +réserve pleine de dignité qui me fermait la bouche; bref, il ne se +laissa pas entamer. Apparemment il m’a jugée indigne d’avoir part à ses +secrets et de discuter avec lui de si graves matières, mais s’il méprise +ma cornette il y a femmes et femmes, et je suis persuadée qu’il ne +tiendrait qu’à vous de le confesser. Daignez, ma chère Isabelle, vous +mêler de cette affaire; réussir à n’importe quoi est toujours un plaisir +pour une femme, et vous aurez le double mérite de faire une bonne œuvre +et d’obliger une amie. + +Je vis bien qu’en me faisant intervenir dans une négociation si délicate +et si singulière, Mme d’Estrel se proposait de me distraire un peu de +moi-même et de faire diversion à mon idée fixe. «Serait-elle aussi +pressante, me disais-je, si elle se doutait que M. Arsène Dolfin ne +m’est point inconnu? Que penserait-elle de son talent de dessinateur?» +Je fus sur le point de lui parler des six croquis; mais on fait si +rarement ce qu’on veut! + +«Mon Dieu! lui dis-je, si la Trappe a tant d’attraits pour M. Dolfin, +pourquoi le dégoûter de sa maîtresse? pourquoi traverser ses amours? Et +qui chargez-vous de le regagner au monde? C’est donc sur mon éloquence +que vous comptez pour lui dépeindre les joies du siècle, les délices de +la vie mondaine, les douceurs infinies du mariage...» + +Elle n’eut pas le temps de me répondre; M. Dolfin entra. Je tournais le +dos à la porte; il s’avança jusqu’au milieu du salon, et là, me +reconnaissant, il recula d’un pas, se troubla, rougit jusqu’au blanc des +yeux. Je supposai que dans ce moment il pensait à son carnet. Mme +d’Estrel parut s’apercevoir de son trouble, qu’elle mit, je pense, sur +le compte d’une timidité prompte à s’effaroucher. Cependant M. Dolfin ne +semblait point timide, et rien ne marquait en lui la gaucherie d’un +nouveau débarqué. La preuve en est qu’il se remit bien vite et engagea +l’entretien sur le ton le plus naturel, tout en se tenant sur la réserve +et en évitant de me regarder. Mme d’Estrel, humiliée de son premier +échec, chercha cette fois à brusquer l’attaque; elle lui fit subir sans +plus de façons un interrogatoire qui était propre à l’embarrasser. Il +répondit en homme qui déclinait la compétence du tribunal, mais sans +roideur et en observant toutes les formes d’une parfaite courtoisie. +Attentif à ne pas se découvrir, sûr à la parade, sa présence d’esprit ne +fut pas un instant en défaut. Il n’y avait ni brillant ni traits heureux +dans ce qu’il disait; mais son langage uni avait ce charme de naïveté +qui est propre aux âmes pures, joint à cette finesse italienne qui est +moins une finesse de saillies que l’art d’éviter les fautes et de +profiter de celles d’autrui. + +Je ne me mêlai que par quelques mots à l’entretien. Je voyais bien que +le moment de m’entremettre n’était pas venu, et que surtout en présence +de Mme d’Estrel M. Dolfin ne me dirait rien. En attendant, je ne +laissais pas de l’étudier avec intérêt: il me semblait être bien +différent de tous les hommes que je connaissais; son âme était d’une +autre trempe, et pour ainsi dire d’un autre ordre. A le voir, on +devinait en lui un esprit continuellement travaillé par une pensée qui +ne lui laisse point de relâche; son front bombé, les coins abaissés de +sa bouche, quelques rides précoces, annonçaient l’effort et la fatigue, +et cependant l’ensemble de sa figure était jeune comme sa voix. Il y +avait de l’ange dans cette voix de cristal: elle était faite pour +exprimer les délicatesses d’une conscience innocente, ces désirs où il +n’entre rien de la terre, ces repentirs dont Dieu lui-même sourit. +Pourquoi donc ce jeune homme soupirait-il après la Trappe? Ce sont les +souvenirs criminels, les poignantes douleurs, les âpres dégoûts, qui en +connaissent le chemin, et qui, par haine d’eux-mêmes, y vont faire +amitié avec la mort; mais qu’irait faire l’innocence dans ce refuge des +naufragés de la vie? Que trouve-t-elle à haïr en elle-même? Partout elle +porte le ciel avec elle, et tous les lieux lui sont bons pour s’offrir à +Dieu. + +Après quelques assauts inutiles, Mme d’Estrel posa les armes, et +l’entretien ne roula plus que sur des sujets indifférents. Dans un +moment où il languissait, Mme d’Estrel me pria de me mettre au piano et +de lui jouer une sonate de Mozart qu’elle aimait. J’avais abandonné la +musique depuis longtemps; je dus faire quelque effort pour la +satisfaire. Souvent l’effort inspire. Cette sonate était celle qu’un +jour à Louveau mon père m’avait fait jouer en présence de Max. Pendant +que mes doigts couraient sur le clavier, je croyais revoir notre petit +salon, mon père hochant la tête en mesure, Max immobile à côté de moi, +et finissant par me dire: «J’avais souvent entendu ce morceau, mais je +ne le connaissais pas.» + +Quand j’eus frappé l’accord final, je retournai la tête, et je fus +surprise de voir que Mme d’Estrel était seule. + +Elle se mit à rire. + +«Votre musique a fait envoler l’oiseau de nuit, me dit-elle. + +--Elle lui a donc fait peur? + +--Peur! ce n’est pas précisément le mot. Vous avez joué divinement! Dès +les premières notes, notre jeune homme a été tout oreilles et comme +frémissant d’attention; peu à peu il est devenu très-pâle, il avait les +lèvres serrées et ne vous quittait pas des yeux. J’ai vu le moment où il +allait fondre en larmes; tout à coup il a brusquement détourné la tête, +et il est sorti du salon sur la pointe du pied. Décidément il est +bizarre, et je commence à craindre qu’il n’ait un petit coup de marteau; +c’est grand dommage, car il a du charme.» + +M. Dolfin rentra, et, s’approchant de moi: + +«Serez-vous assez bonne pour m’excuser, madame? me dit-il. Je suis +sauvage, insociable; je n’ai ni le sentiment ni la peur du ridicule; je +ne sais pas vivre, je ne suis pas maître de mes impressions. Tout à +l’heure je me suis senti ému jusqu’aux larmes; depuis longtemps je +n’avais pas entendu de musique, et à coup sûr on en entend rarement de +pareille... J’ai craint d’éclater, de vous interrompre. Je me suis +sauvé... Vous le voyez, ajouta-t-il en s’adressant à Mme d’Estrel, je +puis prendre le froc en sûreté de conscience; je ne ferai de tort à +personne, et le monde n’y perdra rien. + +--Ah! permettez, lui répondit Mme d’Estrel, on ne se fait pas trappiste +pour si peu. Vous êtes bizarre, j’en conviens, mais il y a des cas plus +graves que le vôtre. Venez nous voir de temps en temps; Mme de Lestang +et moi, nous vous apprivoiserons.» + +Et, comme je mettais mon chapeau pour partir: + +«Demeurez un instant encore, ma chère belle, me dit-elle; confessez donc +un peu M. Dolfin. Il ne sera pas dit que deux femmes se liguent en vain +pour avoir le secret d’un homme. + +--Oh! ne craignez rien, monsieur, dis-je. Si vous acceptez une place +dans ma voiture, vous n’aurez point d’interrogatoire à subir, et nous ne +parlerons, si vous le voulez, que de la pluie et du beau temps.» + +Après s’être fait un peu presser, il accepta, et nous partîmes. Ce +tête-à-tête me plaisait; tout innocent qu’il fût, il me semblait que je +bravais quelqu’un. M. Dolfin garda quelque temps le silence; il avait +l’air non pas embarrassé, mais étonné, comme s’il eût cherché à se +reconnaître dans une situation toute nouvelle pour lui. Il regardait par +la portière, il regardait la garniture de satin blanc du coupé, il +regardait surtout le bas de ma robe, et parfois ses yeux remontaient +jusqu’au bavolet de mon chapeau, dont ils examinaient la dentelle; mais +ils n’allaient jamais plus haut. Pour rompre ce silence, qui commençait +à me mettre mal à l’aise, je lui fis l’éloge de Mme d’Estrel. + +«J’admire, lui dis-je, qu’une personne maladive, toujours souffrante, +soit si occupée des autres, si peu d’elle-même.» + +Il secoua la tête. + +«Sans doute, me répondit-il, c’est une excellente femme; mais comme tous +les gens du monde, elle traite bien légèrement les questions de +conscience. Il lui semble que ce sont des affaires comme les autres, +qu’on les a bientôt réglées, qu’il n’est pas besoin d’y chercher tant de +façon, qu’après deux ou trois pourparlers on finit toujours par +s’arranger avec soi-même. Hélas! quelles objections pourrait-elle me +faire que je ne me sois faites cent fois! Mais résiste-t-on à sa +vocation, ou pour mieux dire, peut-on se soustraire à sa destinée? Que +peuvent des milliers de paroles contre ses décrets souverains? + +--Prenez garde, lui dis-je; j’avais promis de ne vous pas questionner, +vous allez m’en donner l’envie. + +--C’est à vous, madame, répliqua-t-il avec feu, d’être en garde contre +votre curiosité, car, si vous daignez prendre la peine de m’interroger, +je sens que je ne pourrai rien vous cacher. Il y a en vous je ne sais +quoi...» + +A ces mots, il se troubla. + +«Mais il me semble, reprit-il, qu’il suffit de me voir pour comprendre +que je ne suis pas chez moi dans la vie. Pour aimer le monde, il faut +avoir des curiosités et des goûts qui m’ont été refusés. Les petites +passions aident à vivre, les grandes tuent. Dans mon enfance déjà, +j’étais d’humeur solitaire, retiré en moi-même, tourmenté par une idée +fixe. Souvent mon père me disait d’un ton grondeur que les idées fixes +rendent fou, et il me citait ce mot d’un officier romain, que pour être +heureux il faut avoir dans la tête mille idées, un véritable tohu-bohu: +_bisogna aver mille cose, una confusione nella testa_. Il avait raison; +mais le malheur est qu’on ne se donne pas les idées qu’on veut. Je n’en +avais qu’une, je n’ai pu la chasser, et elle me crie nuit et jour que +c’est là-bas que je dois vivre et mourir.» + +Et il me montrait du doigt les forêts qui entourent Aiguebelle. + +En ce moment, j’aperçus par la portière, à quelques pas devant nous, M. +de Malombré, qui faisait sa promenade quotidienne, les mains derrière le +dos et coiffé d’un ample chapeau aux ailes rabattues. Il se mit de côté +pour nous laisser passer, et il eut soin, en nous saluant, d’avancer la +tête et de plonger son regard de furet dans l’intérieur du coupé. + + * * * * * + +«Voilà un homme singulier, me dit M. Dolfin, et qui fait mentir la +règle: sa curiosité ne le rend pas heureux. + +--Vous le connaissez? + +--Comment ne pas le connaître? Est-il un seul être si disgracié de la +nature que M. de Malombré ne daigne s’ingérer dans ses affaires? Il m’a +fait l’honneur de venir me voir à Réauville, se mettant, disait-il, à +mes pieds et m’accablant d’offres de service dont je n’avais que faire; +après quoi il s’est jeté dans de longs récits; il répondait à cent +questions que je ne lui faisais pas, et au travers de tout cela il +poussait de grands soupirs. Le pauvre homme! je crois que l’ennui le +dévore. + +--A tel point qu’il s’efforce de se désennuyer en se créant des +souffrances imaginaires, et qu’il se bat les flancs pour avoir un peu de +chagrin. + +--Cependant, me répondit M. Dolfin avec hésitation, il m’a conté qu’il +vivait dans de grandes peines d’esprit et de cœur... + +--Il a besoin d’en parler à tout venant pour y croire, lui dis-je. + +--La douleur, la vraie douleur, murmura-t-il, celle qui est le secret de +tout, ne se révèle qu’aux âmes nobles.» + +Et cette fois son regard chercha le mien. Je ne sais ce qu’il ressentit, +mais je le vis tressaillir, et, baissant aussitôt les yeux, pour cacher +son émotion il se mit à moraliser. Je l’écoutai sans mot dire: il +divaguait un peu, se perdait par instants dans les espaces; mais il y +avait tant d’ingénuité dans sa manière qu’il n’ennuyait pas. + +Comme nous approchions de Lestang: «Que vous êtes bonne de m’écouter, +madame, me dit-il, et quel fâcheux souvenir je vous laisserai de moi! +Heureusement ce souvenir s’effacera bien vite. L’hirondelle ne laisse +pas de sillage dans l’air; elle a passé: qui s’en souvient? + +--Il ne tiendra qu’à vous de m’empêcher de vous oublier. Si vous aviez +quelque service à me demander, quelque message à envoyer à Mme +d’Estrel... + +--Ah! madame, interrompit-il vivement, il vaut mieux que dès à présent +j’apprenne à me taire.» + +Et il ajouta d’une voix plus basse: «De la maison que j’habite je vois +d’un côté la Trappe, mais de l’autre j’aperçois la tour de Lestang: +c’est encore trop.» + +A ces mots, ouvrant la portière, il sauta à terre, me salua, et +s’éloigna rapidement par un chemin de traverse. + +Si Mme d’Estrel s’était proposé de me procurer une distraction, elle y +avait réussi. Ce n’est pas que ce fût à mes yeux un événement que +d’avoir rencontré à Chamaret un jeune enthousiaste en disposition de se +faire trappiste; mais dans le vide d’esprit et de cœur où je me +consumais, c’était quelque chose que l’apparition d’une figure nouvelle +qui m’inspirait un peu de curiosité mêlée d’un peu de sympathie. + +Pendant plus de quinze jours, le mistral se déchaîna. L’hiver s’était +déclaré. A plusieurs reprises le froid fut rigoureux, je restai +hermétiquement enfermée sans voir personne, le plus souvent assise au +coin du feu, comptant et recomptant avec mes doigts les grains de ce +collier d’ambre que vous connaissez, et qui tombe jusqu’à ma ceinture. +Là, pendant mes rêveries, la figure de M. Dolfin passa plus d’une fois +devant moi. Sa physionomie, où se révélaient à la fois des habitudes +austères et une âme affectueuse et aimante, les singularités de son +humeur, que ne gênait aucun respect humain, ses longues morales et ses +naïfs épanchements, une sensibilité douce vivant côte à côte avec les +maximes de l’ascétisme, une conscience acharnée sur elle-même et un cœur +toujours prêt à s’échapper et trop pressé de s’offrir, tout cela m’avait +fait impression. Je ne savais qu’en penser, je cherchais le mot de +l’énigme. + +Ce qui m’occupait surtout, c’était de me demander au juste quels +sentiments j’inspirais à ce jeune homme. Pourquoi ces visites +clandestines dans le parc? Pourquoi cette promenade nocturne sur la +terrasse? Pourquoi cette rougeur en me revoyant, cette émotion et cet +air d’embarras? Et que signifiait ce mot: «de la maison que j’habite, +j’aperçois la tour de Lestang; c’est encore trop.» Je n’allais pas +jusqu’à me figurer que ce qu’il éprouvait pour moi fût de l’amour; +j’étais portée à croire que sa tête était prise plus que son cœur. Un +jour qu’à l’ombre d’un buisson il conversait gravement avec sa +conscience, une femme lui était apparue, une femme en larmes, et qui +n’était pas sans beauté. Cette rencontre inattendue avait causé à son +imagination une surprise dont elle avait peine à se remettre. Peut-être +ce souvenir l’obsédait-il plus que de raison; peut-être l’image de cette +femme le troublait-elle parfois dans ses recueillements; peut-être la +voyait-il se dresser à de certaines heures entre la Trappe et lui... + +Je ne savais où j’avais serré le carnet rouge; je le cherchai, je le +retrouvai. Parmi les sentences en italien qui couvraient les premiers +feuillets, je reconnus quelques passages de l’_Imitation_. + +«Vous trouverez dans votre cellule ce que souvent vous perdrez au +dehors. La cellule qu’on quitte peu devient douce; fréquemment +délaissée, elle engendre l’ennui. Si, dès le premier moment où vous +sortez du siècle, vous êtes fidèle à la garder, elle vous deviendra +comme une amie chère et sera votre consolation la plus douce.» + +Puis venaient ces mots: «Arsène, fuyez les hommes et vous serez sauvé.» + +Les six croquis n’étaient que des crayons bien imparfaits et annonçaient +les tâtonnements d’une main novice; mais cette main avait tremblé +peut-être en les traçant, ils respiraient je ne sais quelle naïveté +touchante, et le dernier était presque ressemblant. Sur le revers, je +lus ces mots écrits en caractères très-fins et qui m’avaient échappé: +«Parce qu’on est sorti dans la joie, souvent on revient dans la +tristesse, et la veille joyeuse du soir attriste le matin. Ainsi toute +joie des sens s’insinue avec douceur, mais à la fin elle blesse et tue.» + +--O pauvre enfant! disais-je à demi-voix, tu n’es que bien légèrement +blessé!» + +Cependant qui sait? Je pensais par instants que quelqu’un souffrait par +moi, et je me sentais moins seule. + + + + +II + + +Une après-midi qu’il neigeait un peu, l’idée me vint tout à coup que M. +Dolfin était en chemin pour venir me voir. Une demi-heure plus tard, +Marguerite entre, me remet une carte; c’était la sienne, et l’instant +d’après il était assis en face de moi au coin du feu. + +Les jours précédents, je m’étais laissée aller au plus profond +découragement, et j’avais eu une rechute de cet ennui dévorant, de cet +esprit de révolte contre ma destinée, qui une fois déjà m’avait donné +l’envie de mourir.--Ai-je donc un boulet au pied? m’étais-je dit. +Suis-je à jamais emprisonnée dans cette odieuse maison? La vie ne m’y +est plus possible. Ai-je perdu toute force, toute volonté? Qu’est-ce que +j’attends pour m’en aller?--Et je songeais sérieusement à partir pour +Louveau. Ce jour-là même, j’avais commencé mes préparatifs, et tout à +coup, à l’idée du violent chagrin que j’allais causer à mon père, le +courage m’avait manqué et j’étais restée en proie à de mortelles +indécisions, ne sachant quel mal préférer, accablée du sentiment que +tout m’était impossible, faisant pour ainsi dire le tour de ma vie pour +découvrir quelque part une issue et me heurtant partout contre des +portes fermées. + +Aussi j’éprouvai un tressaillement de joie en voyant entrer M. Dolfin; +j’étais heureuse que quelqu’un vînt me disputer et m’arracher pour +quelques instants à moi-même; j’étais heureuse aussi d’avoir deviné +qu’il viendrait; il me semblait que mon âme avait des communications +secrètes avec une autre âme et que nous étions au moins deux dans le +désert de la vie. + +«Je tiens mal mes serments, madame, me dit-il avec un sourire triste; +mais Mme d’Estrel, assaillie, je pense, de nouvelles requêtes de ma +mère, m’a écrit une longue lettre où elle m’expose toutes ses objections +à ce qu’elle appelle ma folie. Je m’étais mis en route pour aller la +voir; chemin faisant, j’ai réfléchi que probablement elle ne +comprendrait guère ce que j’allais lui dire. C’est à vous seule, madame, +que je puis ouvrir mon cœur. Peut-être, après m’avoir entendu, +consentirez-vous à lui expliquer mes raisons et à plaider ma cause. + +--Parlez, monsieur, lui dis-je; il n’est pas impossible que vous me +persuadiez, car je suis tentée de croire que la vraie sagesse a souvent +un air de folie et que le monde s’y trompe quelquefois.» + +Il demeura un instant silencieux, les yeux baissés. + +«Il me semblait, en venant, reprit-il enfin, qu’il m’en coûterait peu de +tout vous dire, et voilà que le courage me manque. Ce qui me fait peur, +c’est de penser que je vous paraîtrai peut-être ridicule; ce serait un +malheur pour moi, et je ne m’en consolerais pas. Que n’ai-je quelque +crime, quelque tragédie à vous raconter, quelque sinistre aventure qui +vous ferait pâlir! «Ame perverse, diriez-vous, allez ensevelir vos +remords à la Trappe.» Qui sait? en me drapant bien dans mes noirceurs, +peut-être vous semblerais-je un héros, et quand vous me refuseriez votre +admiration, encore aimerais-je mieux vous effrayer que vous faire +sourire. Hélas! je ne suis rien, je n’ai rien fait; je ne puis trouver +dans tout mon passé l’ombre d’un drame ou d’un événement. Dès ma +naissance, la vie me fut facile; enfant gâté de la fortune, je n’eus +jamais ni combats à livrer, ni périls à braver, ni sujet de me plaindre +de personne. Et cependant, après une enfance heureuse à laquelle tout +avait souri, au moment où ma vie était dans toute sa fleur, la tristesse +vint à moi, prit mes deux mains dans ses mains froides, et de ce jour +elle ne m’a plus quitté. Ah! madame, le malheur n’est pas dans les +choses, il est en nous-mêmes, et il suffit d’un point noir dans notre +œil pour que la nuit se fasse autour de nous. + +«Je crois que j’ai été pétri dans cette argile dont sont également faits +les héros et les niais. Ces deux espèces d’hommes se ressemblent un peu, +les uns et les autres prennent leur pensée pour la mesure des choses; +mais tandis que les premiers n’ont qu’à frapper la terre du pied pour +voir leurs rêves marcher au soleil devant eux, les autres, hommes de +néant, se débattent tristement jusqu’à la fin contre la vanité de leurs +informes chimères: ils ont beau essayer de tout, tout manque, tout +échoue entre leurs mains, la vie se refuse à tout ce qu’ils +entreprennent, et ils comptent leurs jours par des desseins avortés et +des espérances condamnées. Je suis, hélas! je le sens bien, de cette +race de niais et d’inutiles qui n’ont pas le secret de Dieu et qui +meurent sans avoir jeté en terre un seul germe qui ait pris vie. Et +pourtant que j’étais intrépide, vaillant et naïf en mon jeune âge! comme +je croyais ingénument en moi-même! J’avais juré à la face du ciel que +j’étais né pour faire de grandes choses; mais le petit homme eut beau se +trémousser, il n’ajouta pas un pouce à sa taille. + +«Pourquoi es-tu triste? me disait-on. Que manque-t-il donc à ton +bonheur?--Mais que m’importait le bonheur? Mon âme aimante sentait +l’ardent besoin de se donner à quelqu’un ou à quelque chose; elle était +avide des sacrifices et des souffrances du dévouement,--et à ce besoin +se joignait celui d’une parfaite conséquence dans ma vie. La logique est +plus qu’une loi de mon esprit, elle est une passion de mon cœur; je me +promettais d’être toujours d’accord avec moi-même et de ne jamais +transiger sur rien; toute réserve me semblait une infidélité, tout +compromis un mensonge, et partant une souillure. Et j’allais ainsi +cherchant un maître qui voulût de moi, ou, pour mieux dire, une +maîtresse; mais cette maîtresse, je la cherchais par-delà les nues, dans +le pur éther, et je regardais le ciel, attendant qu’il s’ouvrît pour lui +donner passage, croyant déjà la voir apparaître dans sa gloire, +impatient de lui engager ma foi, l’adorant sans la connaître, résolu à +souffrir, et, s’il le fallait, à mourir pour elle. + +«Je vivais dans cet état d’attente fiévreuse et d’enthousiasme sans +objet quand, effrayée de mes bizarreries, ma mère chargea un digne +ecclésiastique du soin de me réduire à la raison. Esprit solide, mais +triste, et à qui le goût de raisonner tient lieu de tout, l’abbé Néraud +m’imposa par son ton d’autorité et acquit promptement de l’empire sur +moi. Il m’étudia avec soin, me tâta le pouls, rassura ma mère, lui +répondit de ma guérison. Il commença par me mettre au régime, par faire +le vide dans mon esprit; avant de me nourrir de la vérité, qui est le +pain des forts, il s’efforça de me dégoûter par ses froides ironies de +toutes les erreurs qui m’étaient chères. Dans le fait, ma tristesse +songeuse était un état heureux; elle était traversée de grands éclairs +de joie; je me croyais sans cesse à la veille de contempler cette +céleste amie après laquelle soupirait mon cœur; j’étais tourmenté de +rêves et d’espérances, et ce tourment me plaisait. L’abbé fit une guerre +acharnée à mes illusions. De ses deux mains sèches il secoua fortement +le jeune arbre confié à ses soins; il en fit tomber les fleurs, il en +fit envoler les oiseaux. Je me débattis quelque temps contre les mains +impitoyables qui dépouillaient ma vie; elles ne lâchèrent pas prise, +rien n’échappa à leurs ravages, et je demeurai dans un absolu dénuement, +contemplant d’un œil atterré le sol jonché de mes chimères mortes. + +«Mon sage gouverneur me laissa pour ainsi dire savourer mon chagrin, +puis il commença de m’expliquer le grand mystère de la vie, le malheur +entrant dans le monde avec le péché, Dieu précipité par la faute de +l’homme dans la douleur et dans la mort, ce Dieu crucifié laissant sa +croix en héritage aux siens avec l’exemple de son ignominie et de ses +souffrances volontaires. Je n’avais eu jusqu’alors qu’une dévotion vague +et tiède; on m’avait enseigné une religion accommodante, vain tissu de +petites pratiques qui effacent les infidélités du cœur,--et à mon insu +je nourrissais un secret dédain pour ce Dieu complaisant qui souffrait +des partages dans les âmes et se contentait modestement des restes que +lui abandonne le monde. L’abbé Néraud m’apprit à connaître le vrai +Christ, celui dont la parole est dure et dont la sagesse est folle, +celui qui renie pour son disciple quiconque ne hait pas sa propre vie, +celui qui enseigne que tout dans l’homme est corruption, et qu’il nous +faut mourir à nous-mêmes. J’embrassai avec transport ce Dieu triste qui +a souffert et qui nous commande de souffrir, et je répandis mon âme à +ses pieds comme la pécheresse ses parfums. + +«Toutefois, en changeant d’affections et d’idées on ne change pas de +nature: j’aimai la vérité comme j’avais aimé l’erreur, avec +l’impétuosité d’un esprit extrême ou peut-être d’un esprit juste, car il +n’est pas prouvé que la modération ait toujours raison. Je sentis bien +vite que si la souffrance volontaire est le seul chemin par où nous +allions à Dieu, le moine est le seul chrétien conséquent; je me nourris +de la vie des saints, des aventures de ces illustres pénitents qui, +secouant la poussière du monde et s’enfuyant au désert, «reposaient sur +les collines comme des colombes, se tenaient comme des aigles sur la +cime des rochers.» Parmi cette légion sacrée, l’homme de mon cœur était +saint François d’Assise, le plus fidèle imitateur du Christ: je brûlais +de marcher sur ses traces, d’épouser comme lui la sainte pauvreté et de +convertir tout l’univers à la beauté de ma dame; mais comme la foi +n’avait point détruit en moi toute idée de gloriole, je me pris à rêver +d’être le fondateur de quelque ordre nouveau. J’aspirais ingénuement à +la gloire des Bernard et des Dominique, il me semblait qu’il y avait +dans ce siècle une grande œuvre à faire; n’étais-je pas l’ouvrier +prédestiné? Me voilà entiché de cette nouvelle folie; je m’attendais à +toute heure que Dieu allait me parler, me révéler le secret de ma +mission; j’interrogeais le ciel et la terre, tout m’était auspice et +présage. Après de longs jeûnes qui ruinaient ma santé, courbé sous ma +croix, je montais sur la montagne, j’entrais dans la nuée; mais Dieu n’y +était pas, et, attribuant mon mécompte à mon indignité, pour le +contraindre à parler, je redoublais mes austérités et mes macérations. + +«J’admire comme vous l’avez guéri» dit un jour ma mère à l’abbé Néraud. + +«Il s’excusa sur ma mauvaise tête, qui, disait-il, versait tantôt à +droite, tantôt à gauche: j’avais besoin de distractions, il fallait +m’envoyer courir le monde; en frayant avec les hommes, j’apprendrais le +proverbe: _Vertu gît au milieu_. Nous partîmes; je vis le monde, mais je +ne lui cédai rien. L’abbé, consterné de son succès, s’efforçait de +tempérer mon zèle; il me représentait que le bon sens a son prix, qu’à +l’impossible nul n’est tenu, à quoi je répliquais que l’impossible est +un mot vide de sens pour le chrétien et qu’un grain de foi transporte +les montagnes. + +«Partout où nous passions, il tâchait de me mettre en rapport avec des +hommes d’une piété sage et discrète qu’il me proposait en exemple; mais +leur sagesse me révoltait, elle n’était à mes yeux que le talent +d’accommoder la dévotion avec l’humaine faiblesse. Je voyais avec +aversion cette multitude d’inconséquences dont se compose la vie du +monde et que par la force de l’habitude il n’aperçoit plus. Le confort +dans la piété, cet art de faire agréablement son salut, qui de nos jours +a été poussé si loin, m’outrait d’indignation; j’admirais, non sans les +mépriser un peu, ces dévots mondains qui admettent sans difficulté les +mystères les plus redoutables de la foi et qui n’en perdent pas un coup +de dent, ces consciences béates qui, en attendant la possession des +demeures éternelles, cherchent leurs aises ici-bas, ces saintetés bien +disantes et bien dormantes qui ont le teint fleuri et l’humeur enjouée, +et qui font hommage de leur sourire à un Dieu crucifié. Si le divin +vagabond, pensais-je, apparaissait tout à coup à ces gens-là avec son +cortége de publicains et de pêcheurs, lequel d’entre eux oserait +l’avouer pour son maître? Dix-huit cents ans de date sont une étrange +affaire; c’est comme un brouillard à travers lequel on voit ce qu’on +veut. + +«Je donnais bien du fil à retordre à mon pauvre abbé, je disputais +contre lui en ergoteur hibernois, je retournais contre ses maximes de +sagesse tous les arguments dont il m’avait autrefois accablé; je +triomphais de le voir se prendre dans ses propres filets. A vrai dire, +dans nos incessantes discussions, je n’étais ni modeste ni aimable, je +ne me souciais que d’avoir raison. Cependant il pouvait se flatter +d’avoir gagné quelque chose sur moi, car, si je demeurais intraitable +sur les principes, j’avais bien rabattu de mes espérances. Tout ce que +je voyais m’avertissait que le temps des saint Bernard est à jamais +passé, et mes ambitieux projets se dissipaient en fumée. Plus j’allais +en effet, plus je me persuadais qu’un esprit nouveau s’est emparé de la +société et qu’elle n’est plus chrétienne que de nom. En vain je +cherchais des yeux les tentes de Jacob, les pavillons d’Israël qui +s’élevaient jadis comme des cèdres au bord de l’eau... + +«Le Dieu fort et jaloux, me disais-je, s’est endormi comme un vieux +lion; qui le réveillera?» + +«Je comprenais que l’humanité a changé de règle et de maître. Toute son +étude est de lire dans le grand livre de la nature; voilà l’évangile +éternel. Courbée sur ces feuillets suspects comme un nécromant sur son +livre noir, ses institutions, ses lois, ses mœurs, ses doctrines, ses +arts, elle a tout puisé à cette source impure. Et soit insouciance de se +contredire, soit par une sorte de respect dérisoire, cette prêtresse du +dieu de la nature affecte encore de s’incliner devant la croix! + +«A mesure que je voyais plus clair, mon courage tombait. Qu’étais-je +pour lutter contre ce torrent qui entraîne le monde vers de nouvelles +destinées et vers de nouveaux autels? Ce siècle hautain méprise les +jalousies d’un Dieu auquel il donne des rivaux; perdu dans ses idées, +dans ses affaires, dans ses plaisirs, il n’entend ni les anathèmes qui +sortent des antiques thébaïdes, ni les plaintes de la colombe divine qui +gémit de son délaissement. Quelle langue parler à ce sourd? Par où +attaquer sa superbe? Misérable songe-creux confondu dans la foule, le +sentiment de mon néant m’écrasait, je me prenais en pitié. Mon +apostolat, mes miracles, les tempêtes désirées,--adieu tous mes rêves! +Une invincible timidité glaçait mon cœur et ma langue. Quelle âme +entendrait la mienne? Et quand j’aurais usé mes poumons à crier dans le +vent, était-il sûr qu’un seul passant retournât la tête? + +«Je renonce à sauver le monde, dis-je un jour à l’abbé Néraud; c’est une +entreprise qui souffre quelque difficulté; je me contenterai de me +sauver moi-même.» + +«Et je partis pour Aiguebelle.» + +M. Dolfin avait parlé avec une exaltation croissante, en promenant ses +regards autour de lui; enfin il les arrêta sur moi et se tut; il +m’observait avec inquiétude, il avait grand’peur de me sembler ridicule. + +«Vous n’attendez pas, lui dis-je, qu’une femme ait une opinion sur de +pareilles matières. Je rapporterai fidèlement notre entretien à Mme +d’Estrel. Je crains seulement qu’elle ne se rende pas. Elle répondra +peut-être que rien ne vous oblige à vous jeter dans un cloître, que +restant dans le monde vous y pouvez mener une vie conforme à vos +principes, que la Trappe est un asile ouvert aux dégoûts et aux remords, +qu’il n’est rien dans votre passé dont vous ayez à rougir. Que sais-je +encore? Ne peut-on vivre dans le monde sans être du monde? Pourquoi fuir +la lumière du jour et le commerce des hommes? De quoi avez-vous peur?» + +Il changea de visage et me dit d’une voix émue: + +«C’est de moi que j’ai peur, madame, et puisqu’il faut vous faire des +aveux que je ne fis jamais à personne, ce que je vais chercher à la +Trappe, c’est un lieu de sûreté pour ma foi. Oui, je tremble pour elle, +car il y a en moi deux hommes, deux âmes, deux esprits... Hélas! il se +livre dans ma conscience des combats à outrance qui m’épouvantent. +Pourquoi faut-il donc que j’unisse à mes aspirations héroïques une +imagination trop tendre que le beau ravit et qui caresse des folies? +Raisonneur intraitable que le chant d’un oiseau fait pâmer, portant dans +mon sein le germe de toutes les fortes vertus et de toutes les +faiblesses, avide de souffrir, avide de jouir, et mêlant, je ne sais +comment, à la rigidité d’un Brutus chrétien les larmes faciles d’une +femmelette... Oh! le bizarre assemblage que je suis!...» + +J’imagine, mon père, que M. Dolfin appartient à une famille d’esprits +qui vous est connue. Peut-être avez-vous rencontré plus d’une fois ses +pareils. Est-ce un cas rare que cette maladie d’une âme tourmentée qui +tour à tour croit et ne croit pas, et qui recourt aux austérités pour +étouffer ses doutes? Vous pensez bien qu’en écoutant les confessions du +jeune Corfiote je me sentais fort dépaysée; mais mon étonnement était +mêlé d’admiration. Il me semblait noble et d’une race à part, ce pauvre +rêveur qui avait passé sa jeunesse dans l’ignorance de tous les +plaisirs; ses pensées avaient été ses seules aventures et la vérité sa +seule amie dans ce monde, amie sévère jusqu’à la dureté, qui lui +demandait beaucoup et lui donnait peu. Avec quelle simplicité d’enfant +il me raconta ses peines! Je me disais qu’une telle âme était une plante +exotique, qu’il avait fallu le soleil de Grèce et d’Italie pour la faire +croître et mûrir. + +Dans la suite de notre entretien, il me rapporta un trait de son enfance +qui le peint. Il avait douze ans quand vint à Corfou une jeune dame +étrangère d’une surprenante beauté. Il la rencontrait quelquefois à la +promenade, et ses grâces le ravissaient à ce point qu’il demeurait comme +interdit devant elle; laissait-elle tomber un regard sur lui, il +rougissait et perdait contenance. Indigné d’être ainsi à la merci d’un +regard, il jura de surmonter cette faiblesse. A quelques jours de là, il +revit la belle étrangère, et du plus loin qu’elle lui apparut, il +sentit, en dépit de ses serments, l’inévitable rougeur lui monter au +front. Il s’enfuit, pleurant de rage, s’enferma dans sa chambre, alluma +une bougie, et pour se punir de ses pâmoisons, nouveau Scévola, il tint +sa main étendue au-dessus de la flamme jusqu’à ce que l’excès de la +douleur le forçât de la retirer. + +«De cette aventure, disait-il, il me resta quelque temps une ampoule que +je regardais avec complaisance, prenant le ciel à témoin que j’avais un +grand caractère.» + +Sa redoutable ennemie partit, mais elle n’emporta pas avec elle la +douceur du beau ciel de la Grèce, ni des rivages et des vergers, qui +parlaient trop vivement à son cœur. + +Plus tard, au fort de sa dévotion, il se reprocha souvent les rêveries +où le jetait la vue d’un beau paysage. La nature était une autre _belle +étrangère_ dont les séductions lui étaient dangereuses. + +Dans ses promenades solitaires, pendant que cheminant à l’aventure au +penchant d’un coteau il délibérait avec lui-même sur les moyens de +devenir un grand homme et un grand saint, et qu’en réglant son sort il +se flattait de régler aussi les destinées du monde, un rayon de soleil +se jouant dans les feuillages, l’ombre portée d’un buisson, moins que +cela suffisait pour détourner soudain le cours de ses pensées. + +Saisi par la beauté de ce qui l’entourait, il entendait une voix lui +dire tout bas que peut-être le monde est encore tel qu’en sortant de la +main créatrice, que rien n’est déchu, que tout est demeuré dans +l’harmonie primitive; que le paradis, c’est ce que nous voyons; que le +mal est au bien ce que l’ombre est à la lumière, que l’un ne va pas sans +l’autre; que par conséquent tout est dans l’ordre, tout est nécessaire, +et qu’il y a dans la nature comme un Dieu répandu. + +«A peine avais-je abordé, me dit-il, ces imaginations funestes que je +les repoussais avec horreur, et, prenant à deux mains un crucifix, tour +à tour j’y tenais mes yeux attachés ou j’y collais mes lèvres afin de ne +plus voir, de ne plus toucher dans ce monde que le Dieu crucifié; mais +en vain j’exorcisais le fantôme, il revenait à la charge, il choisissait +le lieu, l’heure, et tout à coup je le voyais se dresser entre la croix +et moi. Non, elle ne venait pas de l’enfer, cette voix émouvante qui +jetait le trouble dans mon esprit; elle sortait du fond de mon cœur, qui +m’est un mystère. Et c’est elle encore qui naguère, lorsque je fulminais +l’anathème contre ce siècle et ses faux dieux, c’est elle qui me disait: +Qui sait?... mot redoutable! Oui, qui sait? Ah! pour ne plus entendre ce +mot fatal, nul sacrifice ne me coûterait, et il n’est pas de cellule ni +de cachot où je ne m’enfermasse avec joie, car je suis las de moi-même, +las de mes incertitudes, las de ces doutes qui s’élèvent comme une +vapeur entre ce que j’adore et moi, las surtout d’ignorer qui je suis, +quelle est ma véritable existence, si je dois me reconnaître dans cet +homme qui adore ou dans cet autre qui doute... + +«Madame, vous connaissez Aiguebelle, poursuivit-il, c’est un lieu +triste; à peine l’est-il assez pour moi. Il y a quelques mois, quand je +visitai pour la première fois le couvent, et que, levant les yeux, je +lus au-dessus d’une porte cette inscription: _Arsène, fuyez les hommes +et vous serez sauvé!_ je fus saisi d’une indicible émotion, le ciel me +parlait, m’appelait par mon nom: _Arsène, fuyez les hommes!_ Ces mots +avaient été écrits pour moi; j’étais un hôte attendu, et il me sembla +que la porte s’ouvrait d’elle-même pour me recevoir. Un sentiment de +paix que je n’avais jamais connu entra en moi et ne me quitta pas durant +les quelques heures que je passai au couvent. Cette maison m’avait été +préparée, j’avais eu peine à en apprendre le chemin; mes amertumes, mes +déceptions, mes tourments intérieurs, autant de ruses divines par +lesquelles la Trappe m’avait attiré dans ses bienheureux filets. Elle se +livrait enfin, cette proie désirée, et ces saintes murailles se +promettaient de ne pas la lâcher. Oh! que je songeais peu à me défendre! +Je leur disais: Me voici; corps et âme, je vous appartiens... Je +ressentais pour la première fois les joies de la certitude, et tout ce +que je voyais les nourrissait en moi. Les longues galeries du cloître, +qui semblent faites pour y promener des pensées, la nudité des salles +que je traversais et où tout annonce une vie dépouillée, le chapitre où +l’humilité bat sa coulpe, le réfectoire et la simplicité d’une table +dont les mets grossiers suffisent à entretenir la vie et n’accordent +rien aux sens, le dortoir avec ses étroites cellules sans clôture, avec +ses lits dont la courte-pointe est rayée d’une croix et dont le chevet +est protégé d’un bénitier, d’un crucifix, d’un agnus, quelques figures +austères de religieux qui passaient près de moi comme des ombres, le +silence surtout qui régnait dans toute cette maison dont les murs seuls +parlent par leurs inscriptions, ce silence anticipé de la tombe que je +sentais pour ainsi dire dévorer et engloutir mes peines, tout +m’avertissait que j’étais chez moi, que je prenais port, et mon cœur +délivré goûtait le charme de ces espérances qui renouvellent la vie. + +«Tout à coup le frère portier, qui m’accompagnait et semblait jouir de +mes extases, me dit à l’oreille: Vous n’avez pas tout vu... Je le suis, +il ouvre une porte, et mon regard plonge sur un jardin fleuri, plein de +soleil, de parfums et de bourdonnements. Je reculai d’un pas; j’avais +oublié qu’il y eût un soleil, des fleurs, et la fête qui se célébrait +dans ce jardin me causait une surprise mêlée d’angoisse. Cependant je +fis bonne contenance, je marchai droit à l’ennemi. Au sommet d’un +buisson s’épanouissait une rose vermeille. + +«--Il y a donc des roses à la Trappe? dis-je au frère portier, qui dut +s’étonner de mon étonnement. + +«Il me répondit par un sourire qui signifiait: Pourquoi pas?... Je +regardais tour à tour la fleur et les murs du couvent, et je sentais se +renouveler en moi cette vieille et opiniâtre dispute qui pendant deux +heures s’était assoupie. Vous le voyez, madame, Aiguebelle est encore un +lieu trop riant pour moi; mais je me flatte que quand j’aurai pris une +âme et des yeux de trappiste, je pourrai considérer des roses sans +danger...» + +«A la Trappe! à la Trappe! s’écria-t-il après un silence, et qu’elle se +termine par la mort d’un des deux combattants, l’éternelle inimitié de +ces dieux qui vident leur querelle dans mon cœur comme en champ clos!» + +A ces mots il se leva. + +«Aussi bien, ajouta-t-il d’une voix sourde, il y a six mois je pouvais +encore balancer; aujourd’hui je n’en ai plus le droit. Oui, madame, j’ai +maintenant une raison décisive d’entrer à la Trappe, et cette raison, je +ne puis vous la dire.» + +Ses lèvres et ses mains tremblaient. Je ne voulus pas avoir l’air de le +comprendre, et je me penchai vers le feu pour avancer un tison qui +menaçait de rouler. En l’écoutant, j’avais machinalement défait le nœud +de ruban que je portais au poignet, et je l’avais chiffonné entre mes +doigts. Dans le mouvement que je fis, le ruban glissa sur le tapis. Il +s’en saisit, et quand je me retournai, il se disposait à le cacher dans +son sein. + +«Qu’en ferez-vous à la Trappe? lui dis-je en souriant.» + +Il me répondit par un regard de reproche et presque de défi. Sa tête +ramenée en arrière, l’œil étincelant, la lèvre frémissante, il avait un +air à la fois suppliant et un peu farouche; puis il regarda tristement +le ruban et tendait déjà la main pour me le rendre quand, se ravisant, +il le pressa sur ses lèvres, se frappa le front en s’écriant: Misérable +fou que je suis! et sortit précipitamment avec son butin, sans prendre +le temps de me faire ses adieux. + + + + +III + + +C’est quelques heures, je crois, après cet entretien que je reçus la +lettre suivante: + +«Ma chère belle, j’avais juré mes grands dieux de vous oublier. C’est +plus difficile que je ne pensais. Pendant un an, je vous ai cordialement +détestée; depuis trois jours, mon cœur chante sur une autre note; je me +radoucis, je vous plains; c’est une faiblesse. Qui n’en a pas? Peut-être +avez-vous celle de m’en vouloir. Seule dans votre grand château, vous +m’accusez de vos malheurs. Quelle folie! Je vous ai mariée, il est vrai; +mais est-ce ma faute si vous n’avez pas voulu apprendre de moi les +secrets du métier? Que ne vous ai-je pas dit à ce sujet! et quel cas +avez-vous fait de mes conseils? Vous êtes punie, ma chère, par où vous +avez péché. Que vous semble à cette heure de ce divin château où vous +rêviez de filer le parfait amour? Moi, je crains que vous n’y preniez +des vapeurs. Je vous jure que si je passais un hiver à Ferjeux, on m’en +ramènerait folle à lier. Ferjeux est un affreux trou, c’est une +découverte que j’ai faite, et bien m’en a pris, car j’aurais été capable +d’y retourner, tandis que j’ai passé l’été dernier dans un amour de +chalet au bord de l’océan. Mon chalet a cela de bon qu’il se démonte. +L’été prochain, je le chargerai sur une brouette et je l’emmènerai autre +part, à moins que je ne le vende ou que je ne le brûle. Le plus sûr dans +ce monde est de jeter la plume au vent. + +«Ma belle, démontez vos chagrins et amenez-les bien vite à Paris. Ce +n’est qu’à Paris que les chagrins sont heureux; s’ils ne se consolent, +ils s’habillent et ils babillent, deux charmants passe-temps qui ne leur +laissent pas un instant pour se reconnaître; ils vont, ils vont, et on +attrape ainsi le lendemain. Dieu sait, ma pauvre belle, comme vous êtes +mise! Je vous vois coiffée à la mode du temps où la reine Berthe filait. +Savez-vous seulement comment sont faits les chapeaux aujourd’hui? Ni +passe, ni bavolet; ce n’est rien, et à force de fanfioles ça a presque +l’air d’être quelque chose. + +«A propos, vous doutez-vous de ce qu’on dit? On assure que vous avez +abusé des grands sentiments, que Max s’est lassé, que vous vous êtes +piquée, et voilà comme on se perd. Vous êtes romanesque comme une +Allemande, vous croyez au clair de lune. La lune, ma chère, n’est plus +de ce temps-ci. + +«Pourquoi la duchesse de C... passe-t-elle l’hiver à Cannes? Elle vous a +vue l’automne dernier; je comptais la questionner. Faute de mieux, j’ai +tenté de confesser Max. Ce beau sournois s’est contenté de me dire avec +un sourire sardonique que vous êtes la femme la plus raisonnable du +monde, que vous savez la vie sur le bout du doigt, et que vous lui avez +fait signer un contrat de tolérance réciproque, sans réserve et sans +limites. Je suis demeurée sous le coup. Ah! que vous êtes bien de votre +village et qu’une Franc-Comtoise hors de son assiette fait d’étranges +sottises! + +«Ma toute belle, je veux vous sermonner. Le père Félix nous a expliqué +l’autre jour qu’une honnête femme doit être contente de son mari quand +il ne la bat pas, ne la gronde pas et ne la laisse manquer de rien... +Non, ce n’est pas le père Félix qui a dit cela, c’est un roman vieux +comme les rues, long comme un jour sans pain, que je lis le soir pour +m’endormir. Après cela, si la femme qui ne manque de rien n’est pas +contente, eh! mon Dieu! elle reprend tout doucement sa liberté en se +glissant par l’escalier dérobé, mais elle ne fait pas le geste des trois +Suisses sur leur montagne, elle ne passe pas de contrat par-devant +notaire, et surtout elle n’a garde de jeter son bonnet par-dessus les +moulins, sans s’être bien assurée que quelqu’un le ramassera. En vérité, +il me prend envie de vous battre. Oh! qu’on voit bien que vous avez été +élevée dans les bois par un antiquaire! Vous êtes, ma mignonne, la plus +charmante sauvagesse et la plus jolie pédante du monde. Ni les loups ni +les vases grecs ne vous ont appris que tout l’art de vivre se réduit à +certaines apparences qu’on garde et à d’autres qu’on a l’air +d’accepter.--Et voilà tout?--Voilà tout.--Et le fond des choses, le fond +du sac?... J’ai découvert, moi qui vous parle, que le sac n’a pas de +fond; on cherche, on cherche, on ne trouvera rien, car il n’y a rien. +Voilà mon secret, faites-en votre profit. + +«Mais, je vous le demande, où vous a conduite votre incartade? Vous +voilà bien avancée, car, si vous vous figurez que Max a la mine longue, +l’âme contrite, et qu’il passe ses journées à se battre la poitrine, oh! +que vous êtes loin de compte! Détrompez-vous; Max a rajeuni de dix ans. +Max est retourné à ses iniquités; Max a, dit-on, des succès étonnants, +étourdissants. On parle d’une princesse de théâtre, il n’est bruit que +de certaine aventure... Une pièce classique, unité de lieu, unité de +temps... Mais vous ne saurez le reste qu’au coin de mon feu. + +«Je vous dis un peu crûment les choses, je ne serais pas fâchée de vous +émouvoir. Puissiez-vous seulement secouer votre indolence! Ma belle, la +bouderie n’a jamais guéri de rien. Allons, séchez bien vite vos larmes; +partez comme l’éclair. Vous arrivez en catimini, vous descendez chez +moi; vous y verrez, pour le dire en passant, un petit meuble jaune qui +vous enchantera. Je vous cache dans une armoire, je vous endoctrine, je +vous console, je vous engraisse, je vous attife, je vous coiffe, et un +beau jour que vous serez fraîche, jolie, pimpante, nous faisons venir le +monstre: il rougit de ses forfaits et tombe à vos pieds. + +«Mon cœur, vous êtes en train de vous noyer; j’ai le génie du sauvetage, +je vous tends une perche, vous la prenez, vous voilà séchée, et rira +bien qui rira le dernier. Sinon, comme M. Purgon, je vous abandonne à +votre mauvaise constitution, à l’âcreté de votre bile, et je veux +qu’avant qu’il soit quatre jours, vous soyez ensevelie dans le gouffre +de mes oublis. + +«Adieu, mignonne; je vous attends par le retour du courrier.» + + * * * * * + +Cette lettre me fit un mal affreux. Que renfermait-elle pourtant que je +n’eusse pu deviner ou qui dût m’émouvoir? + +Je la relus cent fois, et je répétais machinalement: «_Partez comme un +éclair!_ Mme de Ferjeux parle sérieusement, elle compte que je +partirai.» Cela me semblait incroyable. Et cependant dès le lendemain je +partis. Pourquoi? Impossible de vous le dire. Demandez à la paille +séchée que le vent emporte où elle court et ce qu’elle veut. A l’heure +qu’il est, ce voyage, qui dura quatre jours, me fait l’effet d’un rêve, +et je serais tentée de n’y pas croire, si je ne retrouvais parmi mes +papiers quelques pages que j’écrivis au retour. Voici ce fragment de +journal: + + * * * * * + +«Je reviens de Paris! cela est certain. En vain ma fierté me criait: Tu +ne partiras pas! Elle parla d’abord en maîtresse, puis elle gémit, +supplia. Je répondais: Il faut que je le voie, que je lui parle. +Qu’avais-je à lui dire? Je ne songeai pas à me le demander. Je n’avais +plus ni raison ni volonté; j’obéissais à un aveugle, mais irrésistible +entraînement. Je ne saurai jamais ce qui se passa en moi; un tourbillon +me prit, m’enleva... J’eus cependant l’esprit de dire à Marguerite que +j’allais passer un jour auprès de mon père. Elle me regarda d’un air +d’étonnement; j’étais plus étonnée qu’elle. + +«Pour aller de Lestang à Paris, on traverse de grands champs de neige; +cela faisait de larges taches blanches dans la nuit. Je n’étais pas +seule dans le wagon; il y avait là des gens heureux, ils causaient. On +m’adressa la parole, je crois que je répondis. La nuit me parut courte; +par moments je ne savais plus où j’étais, et je me frappais le front +pour me réveiller. + +«J’arrivai à Paris au point du jour. J’avais froid, je frissonnais. Je +me fis conduire... à quel hôtel? Le nom ne me revient pas. A peine y +fus-je descendue, les forces me manquèrent. Je ne me comprenais plus. +Qu’étais-je venue faire? Pendant de longues heures, je me sentis +incapable de tout mouvement. Tourner la tête, lever le bras... l’effort +était trop grand pour ma faiblesse. + +«A la nuit tombante, je repris quelque courage. Je fis venir un fiacre. +Je me mets en route. Voici la rue, voici la maison... Je crus que mon +cœur allait éclater. Je descends de voiture, je m’approche de la porte. +Impossible de soulever le marteau; ma main se roidissait. Quand je +pensais qu’il était là, que j’allais le voir!... Mon Dieu! qu’aurais-je +pu lui dire? Je m’éloignai, puis je revins sur mes pas; je m’éloignai +encore. Comme je remontais en voiture, j’aperçus d’assez loin deux +hommes qui s’étaient arrêtés sur le trottoir, en face de la porte dont +je n’avais pu soulever le marteau. Ils causaient. Celui qui me tournait +le dos... Oh! quel frémissement parcourut tout mon corps! Comme +l’obscurité s’éclaira! Comme je devinai sûrement qui était cet homme! +Comme toutes les blessures de mon cœur le reconnurent et crièrent: C’est +lui!... La voiture se mit en mouvement; malgré moi, je me penchai à la +portière; il ne tourna pas la tête, ne me vit pas; il était occupé, il +causait; je crus l’entendre rire. + +«Je dis en rentrant à l’hôtel que je comptais repartir ce soir même, +qu’on eût soin de me faire avertir; mais on m’oublia, et moi-même, +enfermée dans ma chambre, perdue dans mes pensées, je laissai passer +l’heure. J’étouffais, j’ouvris ma fenêtre. Je me demandais: Où est-il, +et avec qui? Et je croyais l’entendre rire. Et puis j’écoutais les +bruits de la rue, je regardais cheminer les passants... Le roulement des +voitures, de confus bourdonnements, des cris, des chants, des rumeurs +lointaines, tout ce va-et-vient d’inconnus, toutes ces ombres affairées +et haletantes qui piétinaient dans la boue, qui se coudoyaient dans le +brouillard, qui disparaissaient dans la nuit... Qu’était-ce donc que +cette ville immense? Une effroyable machine mue par d’invisibles +ressorts... Et qui servait à quoi? A broyer des cœurs. + +«Je finis par m’assoupir, mais je continuai d’entendre des roulements de +voitures, puis je me réveillai en sursaut; je venais enfin de découvrir +ce que j’avais à dire à Max. J’avais parlé, j’avais prononcé en rêve +quelques mots, et Max les avait entendus, et je l’avais vu se troubler, +pâlir; mais ces mots magiques, j’eus beau chercher, je ne les pus +retrouver, et cependant ils avaient laissé dans l’air comme un +frémissement. + +«Non, je ne partirai pas, me dis-je au matin; si je ne lui parle pas, du +moins je veux tout savoir. + +«Une curiosité dévorante s’était emparée de moi. Si extraordinaire que +cela me semble, je résolus de voir Mme de Ferjeux, de la questionner. Je +voulais apprendre de sa bouche tous les détails de l’aventure, et le +nom, et le jour, et l’heure, et ce qu’on en disait, et si cette femme +était belle... J’avais soif de poison; j’en voulais boire à pleine +coupe. Je sors, j’arrive. Comme à cette heure je bénis le hasard qui me +servit si bien et me sauva de moi-même! Du fond de sa loge, un vieux +concierge que je ne connaissais pas me cria d’un ton d’humeur que je ne +trouverais personne pour m’introduire, que Mme de Ferjeux venait de +faire maison nette: la figure de ses gens l’ennuyait. Je trouve une +porte ouverte, puis une autre; j’entre au salon: dans un cabinet voisin, +deux personnes causaient. Avant d’avoir rien entendu, j’eus la certitude +qu’il était là. Je retins mon souffle. + +«--De grâce, écoutez-moi, disait-elle. Il est bien temps que cette +bouderie finisse; j’ai écrit à Isabelle de venir, et vous verrez qu’elle +viendra. + +«--Je vous répète qu’elle ne viendra pas, répondit-il en riant. Vous +connaissez peu sa superbe indifférence!... Et il ajouta d’une voix âpre +et hautaine: + +--Mais vous avez mieux à faire, madame, que de vous occuper de ces +misères. + +«_Ces misères!_ Oh! que ce mot me fit de bien! Oh! qu’à de certaines +heures le mépris est bienfaisant! _Ces misères!_ Comme par l’effet d’un +charme je rentrai en possession de moi-même; ma volonté, mon courage, ma +fierté, tout me fut rendu; mon âme se redressa soudain comme un ressort; +en cet instant, elle aurait soulevé des montagnes. Qu’il ne sache jamais +que je suis venue! Ce fut le cri de mon cœur; si l’on m’avait surprise, +je serais morte de honte. Et je sortis sur la pointe du pied, je +m’échappai, je m’enfuis; il me semblait que j’avais des ailes et que les +murailles s’écartaient pour me laisser passer. Trois heures plus tard, +j’avais quitté Paris. + +«Pourquoi donc y suis-je allée? Je m’étais trompée: non, je n’avais rien +à lui dire, pas un mot, pas un seul mot; mais je tenais sans doute à +m’assurer qu’il est en joie et en santé, que ses souvenirs ne +l’importunent point et qu’il sait _rire de ces misères_. Deux fois je +l’ai entendu rire. Ne me dites pas que j’ai rêvé...» + + + + +IV + + +Quelques jours plus tard, je vis arriver un matin Mme d’Estrel. Sa +visite me surprit, car sa paresse, jointe à l’état de sa santé, la +confinait chez elle, et elle n’en sortait que dans les cas extrêmes. +Qu’avait-elle donc de si pressant à me dire? Je fus frappée de son air +agité et presque ému; elle m’observait curieusement. + +«Vous avez été absente pendant quelques jours? me demanda-t-elle. + +--Ne vous a-t-on pas dit, lui répondis-je, que j’étais allée voir mon +père?» + +Elle ne fit aucune réflexion, et, selon son habitude, ne se pressa point +d’en venir au fait. + +«Je vous apporte des nouvelles, reprit-elle; madame Mirveil... + +«Oh! chère madame, interrompis-je, donnez-moi plutôt des nouvelles de la +Cochinchine; vous serez plus sûre de m’intéresser.» + +Elle me répliqua que ce qu’elle avait à me dire m’intéressait plus que +je ne pensais, et bon gré mal gré je dus l’écouter. + +Mme Mirveil s’était retrouvée. Chacun la croyait partie; sa vieille +servante Brigitte lui avait fidèlement gardé le secret. M. de Malombré +lui-même s’y était trompé; pour la première fois, ses yeux d’argus +s’étaient laissé prendre en défaut. Pendant qu’il la croyait à Paris, +cette pauvre folle tenait pied à boule chez elle, enfermée dans une +chambre sombre, volets clos et rideaux tirés, et elle avait vécu là deux +mois de ses larmes et de coquilles de noix. Cependant un beau jour le +vent avait sauté, en elle tout est soudain: elle avait ouvert ses +volets, rompu sa clôture et fait irruption dans le salon de ma vieille +amie, qui la reçut mal et se disposait même à l’éconduire; mais voilà +une femme qui se jette à ses pieds en fondant en larmes. + +«Je suis une pauvre et misérable créature! s’écriait-elle. Il n’est âme +qui vive qui me veuille du bien. Si vous me rebutez, si vous me +repoussez, je me tuerai!» + +Mme d’Estrel n’avait pas précisément peur qu’elle se tuât, mais elle fut +frappée du changement qui s’était fait dans sa personne: plus de +colifichets, plus de petites mines, le visage pâle, amaigri, une robe +brune montante et à manches longues qui lui cachait le cou et les bras, +l’air et la tournure d’une béguine. Mme d’Estrel la fit asseoir, et, non +sans verser bien des larmes, la dolente Levantine commença de lui ouvrir +son cœur et de lui conter sa vie, ses faiblesses, ses fautes. A vrai +dire, elle n’en était guère responsable. Sa mère avait toujours été +sérieusement convaincue que l’éducation d’une fille est achevée quand on +lui a appris à jouer de la prunelle et à pêcher à la ligne un mari. Tous +les secrets de la minauderie, l’art de rouler les yeux et de faire la +bouche en cœur, avaient été démontrés par principes à la jeune Emmeline. +Le moment venu, sa mère aidant, elle amorça son hameçon et le jeta dans +un parage poissonneux. Le fretin accourut, on le rejeta à l’eau avec +dédain. Enfin un vrai poisson mordit à l’appât. Les deux femmes +chantèrent victoire; elles crurent voir dans M. Mirveil un brochet de la +plus belle taille; il se trouva que ce n’était qu’une grosse carpe. +L’art de jeter de la poudre aux yeux fleurit au Levant; mais si M. +Mirveil n’était pas un Crésus, le bonhomme adorait sa femme, qui finit +par s’attacher à lui. Il l’amena en Europe; à deux ans de là, il mourut +d’une chute de cheval. Elle ne le pleura pas longtemps; une idée fixe, +une idée folle s’empara d’elle comme une fièvre et la galopait le jour +et la nuit; elle en perdit le boire et le manger. A chaque heure, à +chaque minute, elle se répétait: «Ma chère, il ne tient qu’à vous de +devenir marquise de Lestang.» Elle ne put se tenir d’en écrire à sa +mère, qui donna à plein collier dans ses visions et ne l’appelait dans +ses lettres que sa chère marquise. + +Elle confessa à Mme d’Estrel que ce qui la désespérait, c’est qu’elle ne +pouvait reprocher à M. de Lestang de l’avoir trompée. «Il ne m’a jamais +donné la moindre espérance, dit-elle. Je me crus habile, l’amour s’en +mêlant, je ne fus que facile, et je me perdis. Je vous défie de vous +représenter ce que je ressentis à la nouvelle de son mariage; je ne +parlais de rien moins que de défigurer ou d’assassiner mon heureuse +rivale. Je la vis et me calmai: il me parut qu’elle ne me valait pas, et +certainement elle est moins jolie que moi. Convenez-en, chère madame. Je +me persuadai que M. de Lestang avait fait un coup de tête dont il ne +tarderait pas à se repentir. Dans mes rêves, je le voyais se jetant à +mes pieds, me conjurant de le consoler de son erreur, et je me +promettais de le tourmenter par une impitoyable coquetterie, de jouer +avec son désespoir comme une chatte avec une souris. Que je le +connaissais mal! Il vint me voir et me traita en petite fille +déraisonnable qu’on corrige avec une chiquenaude et qu’on console +ensuite avec des gâteaux... Et puis un soir que, selon ma coutume, +portes et fenêtres ouvertes, je m’étais assoupie dans un fauteuil... +Non, je n’ai pas rêvé, c’était bien lui!... Sa figure m’épouvanta. +Qu’elle était étrange! Il avait escaladé un balcon, et il se présentait +non en suppliant, mais en maître, en vainqueur! Que voulait-il? +qu’espérait-il? Pour qui donc me prenait-il?» + +Et à ces mots elle se remit à pleurer comme une Madeleine; elle se +désolait tout à la fois, au dire de Mme d’Estrel, et de ce que Max +s’était flatté de réussir, et de ce que croyant tout pouvoir, au dernier +moment il n’avait plus voulu. + +«Cette visite nocturne me bouleversa, poursuivit-elle. M. de Lestang +pouvait s’imaginer que j’avais été à la merci de son caprice. Moi qui +avais rêvé de le voir à mes pieds, demandant grâce et désespéré de mes +refus! Je lui écrivis lettre sur lettre; j’aurais voulu à tout prix le +revoir pour désabuser sa fatuité. Point de réponse. Ma fureur était +telle que je me glissai à plusieurs reprises dans le parc de Lestang, +espérant l’y rencontrer et l’accabler de mes mépris. Plus sage que moi, +le hasard ne m’accorda pas la rencontre que je cherchais. Au lieu du +marquis, j’aperçus un jour sa femme. Je la savais aussi malheureuse que +moi; je n’avais plus aucune raison de la haïr, et je la pouvais regarder +de sang-froid. Elle était seule et semblait accablée par son chagrin. Je +persiste à croire qu’elle est moins jolie que moi; ce n’est pas +étonnant, je chasse de race: je suis une enfant de la balle et je sais +mon métier; mais il y avait dans son air, dans son maintien... Que vous +dirai-je? Il se passa en moi quelque chose de bien étrange: pour la +première fois de ma vie, je me jugeai. + +«En rentrant chez moi, je me mis au lit; le lendemain, je n’eus pas le +courage de me lever; je rougissais de moi-même et de la triste figure +que je faisais dans le monde. Comme une chatte estropiée qui va cacher +son agonie dans le coin le plus sombre d’un grenier, j’éprouvais le +besoin de me dérober à tous les regards. Je passai deux mois dans une +chambre obscure, rêvassant et pleurant. Mais si la chatte estropiée ne +meurt pas, il faut bien que tôt ou tard elle quitte son grenier. Je me +réveillai un matin, possédée du désir de voir quelqu’un qui me voulût du +bien. Je me suis rappelé qu’autrefois vous m’aviez marqué quelque +amitié, témoin vos conseils si mal suivis, vos reproches si mal reçus. +Si j’ai lassé votre bon vouloir par mes légèretés, considérez que j’ai +bien changé; madame, tendez-moi la main, secourez-moi, conseillez-moi.» + + * * * * * + +Et là-dessus, avec l’exagération ordinaire des caractères légers, se +remettant à genoux, elle donna des marques d’humilité si outrées que Mme +d’Estrel la rudoya un peu et la gronda. L’ayant forcée de se relever: +«Vous m’intéressez, lui dit-elle; vous valez mieux que je ne croyais; il +y a toujours quelque chose de rare dans une âme qui a la force de se +juger. Séchez vos larmes, soyez sage; sinon, je vous abandonne. Voyons, +songeons à l’avenir; que comptez-vous faire? + +--Ma mère m’engage à retourner au Levant. Elle veut revoir sa chère +marquise, car jusqu’à sa mort je serai _sa chère marquise_. Dieu sait +les histoires qu’elle a contées dans le quartier franc! Je ne la +démentirai sur rien; il sera entendu que mon mari le marquis est mort. +Quant à mon marquisat, le voici!» et elle montrait ses deux mains vides. + +Mme d’Estrel lui conseilla de se rendre aux prières de sa mère et de +s’en aller faire la marquise au Levant. «Autrement, lui dit-elle, il ne +vous reste qu’à épouser M. de Malombré, et c’est un parti que je n’ose +vous recommander. + +--Épouser M. de Malombré! plutôt épouser une grille! Vingt fois j’ai +consenti, vingt fois je m’en suis dédite. Sans compter qu’il m’a poussée +à bout par ses perpétuels espionnages, je n’ai jamais pu me faire à sa +personne. Ah! franchement, je suis un morceau trop friand pour lui. Que +penserait ma mère de sa chère marquise? Oui, vous avez raison, il faut +que je parte; mais je ne peux m’en aller les mains vides, et vous savez +que le plus clair de mon avoir est le petit domaine que m’a laissé M. +Mirveil. Mon argus lui fait les yeux doux, et il ne disputerait pas sur +le prix pour acquérir cette enclave, qui donne droit de passage sur sa +propriété. Malheureusement il a mis dans sa chienne de tête d’acquérir à +la fois la femme et la terre, car il a besoin d’une mignonne qui le +dorlote. Peut-être va-t-il refuser de faciliter mon départ en achetant +ma vigne, qui n’a de valeur que pour lui...» + +«Je lui promis, me dit Mme d’Estrel, de l’assister dans cette affaire, +d’entreprendre M. de Malombré, et s’il faisait la sourde oreille, de le +menacer d’acheter pour mon compte. La pauvrette se jeta à mon cou, +pleurant d’un œil, riant de l’autre, me déclara que j’étais la meilleure +des femmes, que je lui sauvais la vie, mais au moment de me quitter: «Je +n’aurai qu’un regret en partant, s’écria-t-elle, celui de ne m’être pas +vengée. Heureusement Mme de Lestang s’en chargera.» + +«Ce dernier mot me fit dresser l’oreille; je voulus la faire +s’expliquer, mais je n’en tirai rien. «Point de mauvais sentiments! lui +dis-je; mon alliance est à ce prix.» + +«Le lendemain, je reçus la visite de M. de Malombré. Ma maison est le +réservoir où se déversent tous les chagrins du canton de Grignan. +Privilége de vieille femme qui regarde la vie d’un œil désintéressé! +Jamais mon voisin n’avait eu l’air si sombre, jamais il n’avait poussé +de si bruyants soupirs. C’était vraiment le chevalier de la +Triste-Figure. Aussi bien avait-il sujet de se plaindre; en dépit de sa +lunette, pendant deux mois, sa prisonnière s’était dérobée à ses +recherches; il venait de la retrouver; il avait volé auprès d’elle, lui +portant un cœur d’hidalgo dont rien ne peut rebuter la constance, et il +avait essuyé des refus obstinés qui ne lui laissaient aucun espoir. Je +compatis à sa douleur et m’efforçai de le consoler. Je lui représentai +qu’il ne devait rien regretter, qu’une odalisque n’eût été dans sa vie +qu’une inutilité coûteuse, qu’une bonne ménagère était mieux son fait. +«D’ailleurs, lui dis-je, à défaut de la femme, la vigne vous reste, car +je ne suppose pas qu’Emmeline veuille l’emporter au Levant; acceptez de +bonne grâce cette consolation.» + +«Il me répondit en grimaçant: «Achète la vigne qui voudra! Je ne me +souciais que de la femme.» Et il me récita de nouveau toute la litanie +de son amoureux martyre. Je suis persuadée qu’il était de bonne foi; les +Malombré sont de ces gens qui se croient toujours eux-mêmes sur parole. + +«Vous me mettez à l’aise, repris-je, car cette vigne m’a toujours +tentée, et à votre refus j’entrerai en marché avec Mme Mirveil.» + + * * * * * + +«Il fit un geste de surprise, mais ne releva pas le propos. Il était +tout entier à son dépit, qui se tourna en une véritable rage. Il se +répandit en récriminations contre M. de Lestang, «l’infâme artisan, +disait-il, qui avait ourdi toute la trame de son infortune.» Et bientôt, +ce qui me surprit davantage, il vous enveloppa dans ses invectives et +s’exprima sur votre compte avec une aigreur, une violence... Quel grief +a-t-il donc contre vous? + +«Cette belle marquise! s’écria ce mouton enragé, n’a pas l’air d’y +toucher; ce n’est au fond qu’une coquette, et bien m’en prend, je peux +me reposer sur elle du soin de ma vengeance.» + +«Ce propos me remit en mémoire celui de Mme Mirveil; je voulus en avoir +le cœur net. Je montai sur mes grands chevaux et sommai M. de Malombré +d’avoir à s’expliquer ou à se rétracter. Il était trop exaspéré pour +tenir sa langue en bride, et il me conta qu’à plusieurs reprises il +avait aperçu M. Dolfin se glissant dans votre parc, qu’ayant lié +connaissance avec ce jeune homme, il avait eu soin de lui parler de vous +et l’avait vu rougir en prononçant votre nom, que plus tard il l’avait +rencontré cheminant tête-à-tête avec vous dans votre coupé, que tout +récemment il était retourné à Réauville, que, ne trouvant pas M. Dolfin +chez lui, il avait demandé à l’attendre, que, laissé seul dans sa +chambre, le premier objet qui avait attiré ses yeux fureteurs était un +ruban feuille-morte passé au cou d’une statuette de la Vierge. «Je donne +ma tête à couper, s’écria-t-il, que ce ruban a appartenu à Mme de +Lestang. La dernière fois que je l’ai vue, elle avait une robe +feuille-morte. Cette couleur lui plaît, c’est la couleur de son âme; +mais les hirondelles sont en train de revenir. Notre petit jeune homme +en est déjà aux menues faveurs; ce ruban est une promesse, peut-être un +souvenir. Laissez-moi croire qu’il n’a plus rien à désirer... A propos, +que sont-ils devenus pendant quelques jours? Ils avaient disparu l’un et +l’autre. Est-il bien sûr que Mme de Lestang soit allée voir son père? +Ah! monsieur le marquis, vous m’avez volé mon bien; c’est de moi que +vous apprendrez ce que devient le vôtre en votre absence! + +«J’étais indignée et le traitai en conséquence; je lui dis dans quelle +occasion vous aviez vu chez moi M. Dolfin, et lui déclarai que toutes +ses conjectures étaient d’odieuses et ridicules visions. + +«Quant au mari, ajoutai-je, croyez-moi, ne vous attirez pas son +courroux; vous n’êtes pas de force, mon brave homme, à vous mettre sur +les bras un pareil adversaire.» + +«Et je lui récitai la fable du pot de terre et du pot de fer; mais de +l’humeur dont il était, je ne gagnai rien sur lui: la colère transforme +les lièvres en preux. Le pacifique Malombré roulait des yeux terribles, +comme s’il eût appelé en champ clos Maures et Castillans, et il me +quitta de l’air d’un homme qui se dispose à mettre flamberge au vent...» + +«Et maintenant, continua-t-elle, à nous deux, ma très-chère Isabelle. +Dites-moi, de grâce, s’il y a quelque chose de vrai dans les +extravagances que m’est venu conter ce pauvre hère. C’est moi qui vous +ai fait connaître M. Dolfin. En vous présentant ce jeune homme, dont le +caractère est encore pour moi un problème, je voulais vous procurer une +distraction, vous enlever pour quelques heures à vous-même; mais je ne +pouvais m’imaginer qu’un futur trappiste allât se brûler comme un +papillon à la flamme de vos beaux yeux. Dites-moi ce qui en est; +parlez-moi sincèrement, car je ne me consolerais pas si mes bonnes +intentions avaient eu de si graves conséquences.» + +Je l’avais écoutée sans mot dire. + +«En vérité, lui répondis-je avec le plus grand calme, de quoi allez-vous +vous soucier? que vous importe?» + +Elle me regarda attentivement. + +«M. Dolfin est-il venu ici? me demanda-t-elle d’un ton pressant. +L’avez-vous revu? + +--Oui, madame, lui répondis-je. + +--Et serait-il vrai qu’il vous aime? + +--Je n’en sais rien. + +--Et l’aimez-vous? + +--Je n’en sais rien non plus, mais quand je le saurais, vraiment où +serait le mal?» + +Elle garda quelques instants le silence. + +«Prenez-y garde, ma chère enfant, reprit-elle avec quelque vivacité; le +pas est glissant. Vous savez si j’entre dans vos chagrins, dans vos +ressentiments; mais je crains qu’ils ne vous entraînent à quelque coup +de tête ou de cœur dont vous vous repentiriez cruellement. Dites-vous +qu’il arrive bien vite, l’âge où une femme qui a failli achèterait au +prix de tous les plaisirs, de toutes les joies de l’amour, un peu de +cette considération que donne un passé sans tache. Oh! comme la pauvre +créature voudrait forcer les respects, tuer les souvenirs, se mettre à +l’abri de ce qui se dit et de ce qui ne se dit pas, de certains sourires +qui la font trembler! La considération! tant qu’on est jeune et que la +passion parle, il semble que ce n’est rien; mais à peine avons-nous un +cheveu blanc, notre bonheur dépend de l’opinion, et nous voudrions +effacer de notre vie tout ce qui fait obstacle au respect. Dites-vous +encore qu’une honnête femme n’a rien de mieux à faire que de rester +honnête: c’est le seul métier qu’elle fasse bien; elle n’a pas de talent +pour autre chose; on est toujours gauche dans le mal quand on est +embarrassé d’une conscience. Dites-vous aussi (je vous parle avec une +entière conviction) que, quels que soient les torts de Max, et Dieu me +garde de les atténuer! tôt ou tard il vous reviendra. De grâce, ne +mettez rien entre le bonheur et vous! + +--Quel chaleureux avocat, quelle amie sûre et dévouée Max a trouvée en +vous, madame! lui dis-je avec amertume. Je l’en félicite de tout mon +cœur; mais ne soyez pas plus royaliste que le roi. J’ai de ses +nouvelles; je sais qu’il use à Paris de toute sa liberté et qu’il +n’aurait garde de vouloir me gêner dans l’usage que je puis faire de la +mienne. + +--Mon Dieu! s’écria-t-elle, que les maris sont de sots animaux, et +qu’ils sont loin de se douter de ce que peut dire et faire une honnête +femme en colère!... Ma chère Isabelle, poursuivit-elle, vous vous mettez +en révolte; je relève le gant et vous préviens que je m’en vais de ce +pas à Réauville surprendre le lièvre au gîte. + +--Allez, chère madame, lui dis-je, et ne manquez pas d’instruire M. de +Lestang du zèle avec lequel vous épousez ses intérêts; mais je doute +fort qu’il y soit sensible: il a vraiment de bien autres affaires en +tête.» + +Elle remonta en voiture, et, deux heures plus tard, en repassant devant +Lestang, elle me fit remettre un petit billet écrit au crayon, qui +contenait ces mots: + +«Je m’étais sottement alarmée. Oh! la belle peur que j’ai eue! Vous vous +êtes moquée de moi, et vous avez eu raison. J’ai appris à Réauville que +M. Dolfin fait une retraite à la Trappe. Adieu, chère enfant. Votre +vieille amie vous embrasse.» + + + + +V + + +«L’aimez-vous?» Étrange question que je n’aurais jamais osé me faire à +moi-même. «Vous aime-t-il et l’aimez-vous?» Cela était donc possible? +Avec toute sa sagesse, Mme d’Estrel ignorait qu’un mot, un simple mot, +suffit, parfois, pour ouvrir à une âme des chemins qui semblaient +fermés. + +Ajoutez que ses représentations, ses conseils, m’avaient irritée, +révoltée. Eh quoi! le monde, l’amitié même, prenaient par sa bouche +parti pour Max contre moi! Tout lui était permis, tout m’était défendu; +ses torts les plus graves n’étaient que des peccadilles, et si je +m’avisais de me consoler de mon délaissement, si un sentiment un peu vif +se glissait dans mon cœur, où il s’était plu à faire le vide, si je +disposais à ma guise d’une liberté qu’il n’avait ni le droit ni l’envie +de me contester, mes faiblesses ou mes entraînements me seraient imputés +à crime. Je sais que cette morale a cours dans le monde; mais quelle +femme pourrait souscrire à une si criante injustice?» + +Voilà ce que je me disais, et comment il se fit que la démarche de Mme +d’Estrel produisit un effet tout contraire à ce qu’elle espérait. +J’étais disposée à voir en beau M. Dolfin. Mon imagination travaillait +secrètement en sa faveur, plaidait tout bas sa cause, s’efforçait +d’échauffer et, pour ainsi dire, de passionner les sentiments bien +faibles encore et bien indécis qu’il m’avait inspirés. A mon insu, je +prenais à tâche de l’aimer; oui, mon cœur se portait au devant de +l’amour comme à la rencontre d’un hôte dont on espère la visite, et il +me semblait par instants que l’amour venait, qu’il était venu, que je +sentais en moi la présence du divin visiteur et ce trouble délicieux qui +accompagne son arrivée. + +Quinze jours se passèrent ainsi. A quoi donc? me direz-vous. A relire la +lettre de Mme de Ferjeux; à ouvrir et à refermer le carnet rouge,--le +plus souvent, la lettre et le carnet posés ensemble sur mes genoux, à +comparer entre eux deux hommes, l’un perverti par le monde et sa triste +science, l’autre simple et naïf comme un enfant; l’un n’ayant de sacré +que ses volontés, ses caprices, et comme abandonné au démon de son +orgueil; l’autre enflammé d’une passion héroïque, humble et malheureuse +pour les grandes choses. + +Et je pensais aussi que dans une cellule de la Trappe il y avait un cœur +en proie à de mortels combats. Rivales acharnées, nous nous le +disputions, la dévotion et moi. Je le voyais se débattant, s’efforçant +de chasser mon image; mais le fantôme revenait toujours, éclairant et +enchantant la cellule; je lui donnais mes ordres, à ce fantôme; je lui +commandais de ne pas épargner sa victime, de l’obséder, de la +désespérer... Il faut me pardonner, monsieur l’abbé, j’étais malade. Les +brouillards de Paris, où j’avais erré comme une ombre; ce que j’y avais +vu, entendu... Et, pour me guérir, Mme d’Estrel me parlait de +considération! Elle me vantait le prix de cette perle sans tache! Mais +vantez donc à un pauvre qui a faim, vantez-lui la beauté de votre +rivière de diamants! C’est un morceau de pain qu’il lui faut, et, pour +l’avoir, il vendrait à vil prix tout un écrin. + +Mais, enfin, qu’espériez-vous? me direz-vous encore. Ce que j’espérais! +Je ne sais. Je rêvais à mille choses vagues, et ces songes confus +flottaient devant moi comme ces nuages qui, d’instant en instant, +changent de couleur et de figure, et qu’on se plaît à suivre dans leur +métamorphose. + +«Je crois que c’est un lion, Polonius. + +--Oui, monseigneur. + +--Je crois plutôt que c’est une gazelle. + +--Je le crois comme vous, monseigneur.» + +Ah! qu’il se passe de choses dans la tête d’une femme qui souffre! Que +ses pensées vont vite et vont loin! Comme elles volent sur les nuées et +comme elles courent sur la crête des précipices, et comme elles +regardent au fond de l’abîme, et que ce vertige leur est doux!... +Faut-il croire que toutes ces pensées perdues se rassembleront un jour +pour nous accuser devant le tribunal d’un Dieu vengeur? Mon Dieu! +refaites, si vous le voulez, le monde et les hommes et nos cœurs, mais +ne condamnez pas ce que vous avez fait! + +Et quel fut le dénoûment de ces rêveries? Ah! voici le dénoûment. + +Au commencement de février, j’étais un soir au salon, seule comme à mon +ordinaire. La soirée était si belle et d’une douceur si printanière, que +j’avais laissée ouverte la porte vitrée qui donne sur la terrasse. +Étendue dans un fauteuil, la tête baissée, je rêvais tristement, car ce +jour-là je ne voyais rien dans l’avenir et je me sentais comme à l’abri +de l’espérance. Tout à coup je crois entendre un faible bruit de pas, je +relève la tête, quelqu’un paraît sur le seuil de la porte, pousse un +cri, étend les bras, et, d’un bond, s’élance à mes pieds. C’était lui... + +Mon émotion fut si vive, que je portai mes deux mains sur mon cœur pour +l’empêcher d’éclater. Il restait là, dans une attitude suppliante, et +comme effrayé de son audace, tremblant, pâle, le visage défait, les +mains jointes, levant sur moi des yeux craintifs qui demandaient grâce. +Je lui ordonnai de se relever. + +«Non, s’écria-t-il avec un accent passionné, non, madame, vous ne me +chasserez pas sans m’avoir entendu. Hier, avant-hier, je suis venu +jusqu’à cette porte; mais le courage m’a manqué. Aujourd’hui, j’oserai +tout, je dirai tout; je ne puis garder plus longtemps mon secret, il +m’étoufferait. Je vous ai aimée du premier instant que je vous ai vue. +Vous m’êtes apparue comme une vision; je fus ébloui, je crus rêver; +pourtant mon cœur avait pressenti cette rencontre; depuis longtemps il +vous cherchait. Tout ce qu’il avait aimé, admiré dans ce monde: la +lumière, la beauté du ciel, les fleurs, autant de messagers qui vous +annonçaient! Vous étiez son espérance, son attente secrète, car en vous +voyant, je dis: «La voilà donc, c’est elle!» + +Il ajouta que si je lui avais apparu le sourire aux lèvres, la joie dans +les yeux, il se serait effrayé des distances qui étaient entre nous, et +peut-être aurait-il eu la force de m’oublier; mais j’étais triste, je +venais de pleurer; il avait béni mes larmes, béni le malheur, cet ami +commun qui me rapprochait de lui et me mettait à portée de son cœur. + +«Lorsque je m’imaginais follement, dit-il encore, qu’il était peut-être +dans ma destinée de consoler vos peines, je sentais le souffle me +manquer, et il me prenait des envies de mourir; mais quand je me disais, +revenant à moi: Aime et souffre, pauvre fou! elle n’en saura jamais +rien!--alors, dans ma rage, j’aurais voulu anéantir le monde, hommes et +choses, tout ce qui nous séparait, tout ce qui vous empêchait de me +voir...» + +Un jour, il m’avait vue passer à cheval, entourée de jeunes gens, tous +plus beaux que lui, pensait-il, plus dignes d’être aimés, et qui +paraissaient se trouver à l’aise auprès de moi. Il avait senti sa tête +se perdre, et peu s’en était fallu qu’il n’allât se coucher en travers +de mon chemin et ne se fît broyer le cœur par le sabot de mon cheval... + +«Ah! j’ai cependant bien combattu! poursuivit-il; j’ai pleuré, j’ai +prié, je vous ai maudite; mais le fantôme se riait de mes exorcismes. Le +hasard, si le hasard n’est pas un vain mot, nous rapprocha: je reconnus +que vous étiez aussi bonne que belle: je vous ai raconté ma vie, et vous +n’avez pas souri. Je fis un suprême effort: je m’enfuis à la Trappe; +vous y étiez. Partout votre image passait et repassait devant moi; je la +voyais marcher le long des galeries du cloître; me réfugiant dans la +chapelle, à peine m’y étais-je recueilli, la dalle froide s’échauffait +sous mes genoux, et en relevant la tête je vous apercevais debout devant +l’autel. Vous, toujours vous! Je vous parlais, je vous suppliais, sans +pouvoir fléchir votre inexorable beauté. Où que je fusse, l’air +s’embrasait autour de moi, votre souffle y avait passé, et dans cette +maison consacrée à la mort tout m’annonçait les délices de la vie. Le +soir, je n’osais me retirer dans ma cellule; je tremblais de m’y trouver +seul avec vous. Une nuit, après vous avoir demandé grâce en pleurant, il +m’échappa un éclat de rire désespéré dont se souviendront longtemps les +échos d’Aiguebelle. Le lendemain, je partis; à peine la porte du couvent +se fut-elle refermée sur moi, ô délivrance miraculeuse! je regardai le +ciel, les bois, et je sentis que j’étais à jamais affranchi de mes +folles superstitions. Mon cœur nageait dans la paix et dans la lumière; +la vie m’apparaissait parée d’une beauté mystique, des larmes de joie +inondèrent mes joues. Adieu mes tourments, mes vaines terreurs! Mes +chaînes étaient brisées, les tronçons ne se rejoindront pas.--Plus de +doute! m’écriai-je; il n’y a de sacré que l’amour que j’ai pour elle. +Mon cœur, qu’elle habite, est un temple; voilà mes autels, voilà mon +tabernacle, voilà l’adoration perpétuelle! Elle est en moi; je possède +Dieu, et c’est lui qui me commande de vivre et de mourir pour elle; mais +le voudra-t-elle?...--Oui, le voudrez-vous, madame? Qu’allez-vous me +répondre? Ah! prenez-y garde, il me semble que vous pourriez me tuer +avec un mot.» + +Ce qu’il me disait (m’avait-on rien dit de pareil?) et surtout son +accent, sa voix,--toute cette musique de la passion que je n’avais +jamais entendue me remua si profondément que je fus quelques instants +comme hors de moi. Heureusement il était trop novice et trop sincère +pour profiter de mon trouble, il n’y songea même pas; il craignait +d’avoir trop osé et de m’avoir déplu. Les yeux baissés, il attendait ma +réponse, et comme elle tardait, il attira vers lui d’une main tremblante +l’un des rubans de ma ceinture, et le pressa doucement et humblement sur +ses lèvres comme une relique. + +J’eus le temps de revenir à moi, et, dès que je fus maîtresse de mon +émotion, je lui dis d’un ton un peu sévère: + +«Vous me traitez en idole, je ne suis qu’une femme. Que parlez-vous +d’autel, de tabernacle? Il me déplaît que vous mêliez Dieu dans votre +amour. De telles adorations sont de méchantes fièvres qui passent. Dans +quelques jours peut-être, vous rougirez de votre erreur. Que Dieu est +grand! direz-vous, et que mettais-je à sa place?» + +Il redressa la tête et me jeta un regard de reproche. + +«Vous ne parleriez pas ainsi, répondit-il, si vous pouviez lire dans mon +cœur. Vous ne savez pas ce que vous avez fait de moi. Je suis un homme +nouveau. Jusqu’ici j’ai tourné toutes mes forces contre moi-même, je les +ai follement employées à tourmenter mon âme et ma vie; mais, grâce à +vous, je me possède enfin, je m’appartiens, je puis disposer de moi; je +me sens capable de vouloir et d’agir; il n’est pas de résolution si +hardie qui puisse m’effrayer. Mettez-moi à l’épreuve, ordonnez, je suis +prêt à tout, et si demain...» + +Je l’interrompis d’un geste. + +«Écoutez-moi, repris-je; ce qui se passe ici est bien sérieux. Je me +suis trompée une fois, une seconde erreur me tuerait. Je crois à la +sincérité de vos sentiments, et je mentirais si j’affectais de +m’offenser de votre amour; mais me connaissez-vous bien, et saurez-vous +m’aimer comme je veux qu’on m’aime? Je suis malheureuse, on s’est chargé +de vous l’apprendre; la seule consolation que je rêve serait une amitié +vraie, sûre, fidèle. Oui, je voudrais avoir un ami qui m’appartînt cœur +et âme, qui conformât entièrement ses sentiments aux miens, qui fût +capable de pousser l’oubli de soi jusqu’au sacrifice, qui ne demandât +rien, n’espérât rien et sût souffrir sans se plaindre. Je voudrais que +cet ami tour à tour se tînt dans l’ombre, à l’écart, ou accourût à mon +appel, qu’il m’offrît son secours sans me l’imposer, qu’il unît la +patience au courage, ne connût ni les inquiétudes de la vanité ni les +angoisses de la jalousie, et que, sans jamais m’interroger, jamais il ne +doutât de moi. C’est une chimère, n’est-ce pas, que ce rêve?... Ah! +croyez-moi, avant de nous rien promettre, éprouvons nos cœurs. Bon Dieu! +je ne sais ce que me réserve l’avenir; je marche à tâtons dans mon +malheur; j’ignore ce qui est possible, ce qui ne l’est pas. Incertaine +de ce que je veux, incertaine de ce que je sens, j’exige de qui s’offre +à m’aider à vivre un dévouement absolu, sans savoir si je lui puis rien +donner en retour. Ne vous engagez pas, laissez-moi le temps de voir +clair en moi-même; je ne me pardonnerais jamais de vous avoir trompé, ni +surtout de m’être trompée.» Il se releva. + +«Ne me demandez pas d’attendre, dit-il d’un ton triste, mais résolu. Je +jure d’être l’ami que vous dites, je saurai souffrir et me taire; +pourtant j’ai besoin de croire qu’un jour...» + +Il n’acheva pas, mais ses yeux parlaient. + +Je le regardais fixement, je m’efforçais de lire sur son front le secret +de mon avenir. Tout à coup je tressaillis, je venais d’entendre un +roulement de voiture dans la cour. Onze heures avaient sonné. Qui se +présentait si tard? Était-ce Mme d’Estrel qui essayait de me surprendre? + +«Partez, partez, dis-je, et ne cherchez pas à me revoir avant que je +vous appelle; songez que par-dessus tout je veux être obéie.» + +Il me prit la main et se contenta de la serrer dans la sienne; il +s’essayait à son rôle d’ami. + +«Que je suis ingrat! murmura-t-il; je devrais être heureux.» + +Et à ces mots il s’élança sur la terrasse et disparut dans la nuit. + +L’instant d’après, une porte s’ouvrit, et Max entra. + + + + +CINQUIÈME PARTIE + + + + +I + + +Il est des situations auxquelles il vaut mieux n’avoir pas eu le temps +de se préparer. Notre imagination est un artiste; quand elle prévoit, +elle met de l’ordre et de l’unité dans ses tableaux, et elle se trompe +toujours, parce qu’elle simplifie tout et que rien n’est moins simple +que la vie. + +Si l’on m’eût annoncé vingt-quatre heures d’avance l’arrivée de Max, +j’aurais commencé par être très-émue; puis j’aurais fait d’absurdes +suppositions et cherché dans ma tête de femme de quelle façon je +pourrais lui témoigner le plus d’indifférence et de mépris,--et après +tout ce beau travail d’esprit l’événement m’aurait prise au dépourvu. Le +Max qui reparut inopinément devant moi après trois mois d’absence +n’était pas tout à fait celui que je connaissais. Sa politesse +provocante, ses froides ironies, ses sourires glacés où se marquait une +personnalité hautaine qui s’arroge tous les droits et se met au-dessus +de tous les devoirs, il avait laissé tout cela à Paris, et il en +rapportait une sorte de gravité mélancolique à laquelle j’étais loin de +m’attendre. Un Max mélancolique! un Max presque doux! Je n’en croyais +pas mes yeux. + +Dès le soir de son arrivée, je lui fournis l’occasion de déployer sa +nouvelle vertu tout fraîchement acquise. En le voyant entrer, je +demeurai d’abord comme pétrifiée de surprise; mais je fus bientôt +réveillée de ma stupeur par un sentiment d’irritation qui tenait presque +de la douleur physique. Je venais d’avoir l’oreille et l’âme caressées +par des mélodies dont la nouveauté doublait pour moi le charme; cette +musique m’avait monté la tête, m’avait grisée. J’entends rouler une +voiture; le concert cesse. Par une porte, les songes s’envolent à tire +d’ailes; par l’autre, la réalité entre en disant: Me voici! Et quelle +réalité qu’un mari! Comme le disait un jour Mme de Ferjeux, il n’en est +pas d’aussi certaine ni qui saute ainsi aux yeux. + +Que l’esprit va vite dans certains moments! Entre l’instant où la porte +s’ouvrit et celui où Max s’approcha de moi pour me saluer, j’eus le +temps de passer de la stupeur à la colère et de revenir, par un effort +de ma volonté, de la colère à une souveraine insouciance,--et ce fut du +ton le plus calme que je lui dis: Mais vraiment je crois que c’est +vous!--Après quoi je me mis à jouer avec les grains de mon collier. + +«Oui, c’est bien moi, me répondit-il d’une voix de basse que je ne lui +connaissais pas. Je vous attendais à Paris, vous n’êtes pas venue, je +suis parti, et je vous assure qu’en vous revoyant je ne me pardonne pas +la longueur de mon absence. + +--Voilà un sentiment qui est fort galant ou fort délicat, lui dis-je. +Mettez votre conscience en repos. Je suis ravie de vous voir, mais j’ai +supporté votre absence avec une résignation exemplaire. + +--Je n’en doute pas, reprit-il. C’est moi seul que je plains. Mon Dieu! +que les hommes sont fous, et comme ils gaspillent leur cœur et leur +vie!» + +Je me mis à rire. «Je crois rêver, repartis-je; mais sur quelle herbe +avez-vous donc marché? Voyez un peu! On m’avait écrit de Paris que vous +vous étiez fait ermite, que vous habitiez dans une solitude, sur la +pointe d’un rocher, que vous viviez là d’herbes et de racines sans vous +mêler de rien que de dire votre rosaire tout le jour. J’avais traité +cette histoire de conte bleu. Je rabats de mon incrédulité. A vous +entendre, on ne peut douter que vous ne sortiez frais émoulu d’une +thébaïde.» + +Il ne répondit rien, fit un tour dans la chambre, et en revenant vers +moi ferma au verrou la porte vitrée par laquelle M. Dolfin était entré +et sorti. Je ne pus m’empêcher de sourire intérieurement de cette +précaution un peu tardive. Puis, s’étant assis: «Je crois qu’il est bon, +madame, me dit-il, que nous ayons ensemble une explication. + +--Mais savez-vous, repris-je, que vous me faites passer d’étonnement en +étonnement? Vous avez toujours professé une sainte horreur pour les +explications, et m’est avis qu’aujourd’hui je les hais encore plus que +vous. Et sur quoi voulez-vous que nous en ayons une? Je ne me plains pas +de vous; vous plaindriez-vous de moi, par hasard? Non, monsieur, ne nous +expliquons sur rien. Il faut vivre au jour le jour, prendre le temps +comme il vient et garder soigneusement pour soi ses petites pensées, ses +petits souvenirs, comme une ressource pour les heures de solitude. Aussi +bien, quand vous me ferez l’honneur de me tenir compagnie, les sujets de +conversation ne nous manqueront pas. Vous me parlerez de Paris, que vous +venez, je crois, de traverser, et surtout vous me raconterez votre +thébaïde, vos pénitences; nous moraliserons un peu, vous me gagnerez +tout doucement à l’austérité de vos maximes; je suis sûre que vous +prêchez de la manière la plus édifiante. En attendant, je crains que +vous n’ayez faim; je m’en vais donner des ordres pour qu’on vous serve à +souper. Mangerez-vous maigre aujourd’hui? Je ne connais pas encore vos +jours. + +--Vous êtes trop bonne, me dit-il avec un demi-sourire; je n’ai besoin +que de repos. Bonsoir, à demain... Et comme il allait sortir:--Ne vous +moquez pas trop de moi; reposez-vous sur moi de ce soin, car je vous +jure que je me trouve fort ridicule.» + +Et sur ce mot il me laissa seule avec mon étonnement.--Quelle est cette +nouvelle chanson? me disais-je. Moi qui me flattais de connaître tout +son répertoire! + +Je veillai assez tard, tantôt agitant cette question, tantôt rêvant à +autre chose. + +Le lendemain et les jours suivants, l’inouïe mansuétude de Max ne se +démentit pas un instant: un air soumis, résigné, une physionomie +intéressante, une douce langueur, des regards abattus;--que se +passait-il en lui? Ne se laissant ni rebuter par mes froideurs ni piquer +par mes sécheresses, prenant tout en patience, on eût dit un coupable +vraiment contrit et mortifié qui espère mériter sa grâce par ses +expiations. Rien ne semblait rester du Max d’autrefois, hormis toutefois +cette distinction parfaite de manières qu’il ne pouvait perdre. Quoi +qu’il en dît, et si bizarre que fût son nouveau personnage, il y avait +en lui je ne sais quoi qui le sauvait toujours du ridicule. Il n’avait +garde de s’attacher à mes pas, de m’importuner à toute heure de sa +présence; il choisissait ses moments, il guettait les occasions. Il se +tenait toujours à honnête distance de mon appartement et respectait la +liberté de mes promenades; mais après les repas, sous prétexte +d’affaires dont il désirait avoir mon avis, il me suivait au salon, +m’interrogeait d’un ton de déférence, trouvait moyen de tirer la +consultation en longueur, de fil en aiguille entamait un autre sujet, +égayait l’entretien de quelque anecdote, se donnait la peine d’avoir de +l’esprit et me forçait quelquefois à l’écouter. + +Le plus souvent néanmoins tout échouait contre ma superbe indifférence; +j’avais l’air distrait, las, impatient, je bayais aux corneilles, je +comptais les solives du plafond, je ne répondais qu’à moitié, d’un ton +bref, comme une personne qui a hâte d’expédier un importun et de se +dérober à son ennui. Il lui arriva plus d’une fois de glisser dans ses +histoires des allusions détournées qu’il ne tenait qu’à moi de +comprendre; j’étais tentée de lui dire: _All’ applicazione, signore!_ Je +m’en gardais bien pourtant. Attentif à mes moindres désirs, je l’aurais +rempli de joie en lui témoignant une fantaisie, et je suis persuadée +que, si je l’eusse prié de sauter par la fenêtre, il n’eût pas +marchandé; mais je lui marquais de mille manières que désormais tout +m’était égal. Il ne laissait pas de se prodiguer en attentions. +Connaissant mon goût pour les fleurs des champs, il s’en allait cueillir +aux bois voisins les premières pervenches fleuries: Némorin n’eût pas +mieux fait pour son Estelle. Pauvres pervenches! Je les effeuillais +entre mes doigts distraits ou colères, ou bien je les laissais traîner +et sécher sur le parquet. Un matin ma levrette s’échappa; tout le jour +il battit en personne le pays pour la retrouver. Chaque soir il +s’offrait à me faire la lecture. Je lui répondais par un _comme il vous +plaira_ bien sec. Il lit à ravir, je n’avais pas trop l’air de m’en +apercevoir. Un jour il imagina de tirer de sa bibliothèque un volume +poudreux de Massillon et commença de me lire le fameux sermon sur +l’enfant prodigue. Cette fois je trouvai l’allusion trop directe et je +pris soin de m’endormir avant la fin de l’exorde. + +Je m’ingéniais à découvrir le secret de cette métamorphose.--Il s’agit +toujours de la même gageure, me disais-je; il a juré ses grands dieux de +me faire venir à composition; il serait furieux d’en avoir le démenti. +Ses premiers essais ayant échoué, il change de méthode, il espère me +prendre par l’attendrissement. Qu’il gagne son procès, et demain il ira +s’en faire un autre avec les lions de l’Atlas, car sans procès il +périrait d’ennui. + +Mais en d’autres moments:--Non, pensais-je, il est plus sincère que je +ne crois; une alternative de folies et de lassitudes, voilà sa vie. +Après les fatigues d’une campagne, il vient reposer son cœur auprès de +moi. Quelle noble, quelle touchante confiance il me témoigne! Il espère +qu’au lieu de me plaindre, je le plaindrai, et que par mes complaisances +je répandrai quelque douceur dans son ennui. Comme il entend bien son +bonheur! A ses maîtresses de l’amuser, et dès qu’il n’est plus amusable, +à sa femme de le reposer de ses maîtresses! C’est ainsi que ce superbe +sultan distribue le travail entre nous, et assure à la fois ses plaisirs +et ses consolations. Qu’ai-je à redire à mon sort? Après chacune de ses +infidélités, il me reviendra en disant:--Consolez-moi, je n’ai pas +trouvé ce que je cherchais! + +Par instants, j’étais presque heureuse, car je sentais qu’il souffrait +de me trouver intraitable, et c’était un commencement de vengeance; mais +le plus souvent sa douceur m’irritait: j’aurais voulu la forcer à se +démentir! je désirais qu’une injustice nouvelle, un mot dur, une +provocation fixât mes secrètes incertitudes. La semence n’attendait +qu’un ferment pour lever; je comptais sur la colère pour enflammer mon +cœur, pour le contraindre à décider ce qu’il n’osait juger et le +précipiter dans sa destinée. + +Toute tragédie a son côté plaisant. Max avait emmené et ramené avec lui +Baptiste, son vieux valet de chambre, son factotum, son âme damnée, qui +entrait dans tous ses sentiments, se figurait être de moitié dans toutes +ses aventures, chargeait naïvement sa conscience des péchés de son +maître, et, en parlant de lui, eût volontiers dit: «Nous», comme ce +sonneur de cloches qui s’écriait au sortir du prône: «Vive Dieu! que +nous avons bien prêché!» Quelques mois auparavant, Baptiste affectait en +ma présence les allures dégagées d’un homme sûr de son fait; je croyais +l’entendre marmotter entre ses dents: «Madame nous boude, mais nous +aurons le dernier mot.» Depuis son retour, c’était autre chose: il avait +l’air empêché, dolent, il boitait bas, il sentait ses torts, il se +reprochait ses trahisons, et quelquefois ses yeux m’adressaient de +muettes et respectueuses remontrances qui signifiaient: Madame a +l’humeur trop vindicative; combien de temps encore nous tiendra-t-elle +rigueur?» + +Une semaine après l’arrivée de Max, je reçus par la poste une lettre de +M. Dolfin. Je courus m’enfermer pour la lire; la main me tremblait en la +décachetant; je craignais d’y trouver quelque chose qui me blessât ou me +refroidît. Il est des plantes exotiques délicates et frileuses dont la +culture demande les plus grands soins; il n’est pas besoin d’une gelée +pour les tuer. Je fus bientôt rassurée. M. Dolfin s’était appliqué à ne +pas écrire un mot qui pût me déplaire; la note dominante était le +dévouement; l’amour se voilait sous le respect. Le retour de M. de +Lestang, qu’il avait appris, lui avait été un grand sujet de trouble: +une imagination blessée accueille l’absurde et s’en nourrit. Bien qu’il +tâchât de s’en cacher, il laissait percer des alarmes jalouses qui me +firent sourire. Les dernières lignes étaient ainsi conçues: «Les heures +se traînent, je me dévore; mais je saurai obéir et me commander. Quelque +chose me dit que le moment viendra où je pourrai vous servir. La vie me +semble belle; j’espère, je crois et j’attends.» + +Cette lettre me rendit rêveuse; on y sentait la candeur d’une âme vraie, +_plus droite qu’une ligne_. J’étais agitée, ma tête fermentait. De ma +chambre, je passai sur la galerie et m’approchai de la statue. Pour la +première fois depuis longtemps, j’eus quelque plaisir à la regarder. Je +l’avais méconnue: ses sévérités n’étaient pas pour moi: c’était bien +l’image de la justice céleste; je devinais en elle une amie qui +conspirait en secret ma vengeance. «Il a abusé, lui disais-je en +moi-même, quand donc frapperas-tu?» + +Je m’assis; je me croyais en lieu de sûreté. Max n’avait pas remis les +pieds dans la galerie; il devait peu se soucier de m’y rencontrer: +c’était un endroit trop parlant. A demi couchée dans une causeuse, je +fis de longues réflexions; je croyais sentir qu’il se préparait quelque +chose dans ma vie, qu’elle fermentait comme mon esprit, que je +m’acheminais vers un événement. Je me disais que le hasard avait amené +dans le voisinage de Lestang le seul homme qui pût faire impression sur +mon cœur. Un homme du monde, un élégant, un héros de roman n’eût jamais +triomphé de mon indifférence, car j’estimais que parmi ses pareils Max +n’avait point d’égaux: mais M. Dolfin ne ressemblait à rien: il y avait +en lui quelque chose de rare et même d’étrange. Son air souffrant, ses +grands yeux pleins de feu et de tristesse, cet esprit battu de l’orage +et la limpidité de ce cœur transparent comme un cristal, tout faisait de +lui un homme à part. Je ne sais si j’avais la fièvre, mais par +intervalles je jetais un regard sur la statue comme pour chercher dans +ses yeux vides un assentiment à mes pensées secrètes. + +Tout à coup une porte s’ouvrit, et j’entendis la voix de Max qui donnait +un ordre à son valet de chambre. Bientôt, à travers les lauriers et les +myrtes qui environnaient la statue, je le vis s’avancer le long de la +galerie et se diriger de mon côté. Dans la disposition rêveuse où +j’étais, je redoutais la fatigue d’un entretien, et cependant je ne +voulais pas avoir l’air de fuir. A tout hasard, je feignis d’être +assoupie; peut-être étais-je curieuse de savoir ce qu’il ferait. Je +n’avais pas fermé les yeux depuis cinq secondes qu’un malaise étrange me +força de les rouvrir; il me semblait qu’un danger me menaçait. Je +relevai la tête et rencontrai les yeux de Max. Debout derrière le +piédestal, il avançait vers moi son visage, où se peignait un tel +désordre, une sorte de fureur si farouche et si terrible que je ne pus +retenir un cri d’effroi. Il se remit aussitôt, reprit sa figure +habituelle, et s’inclina en s’excusant d’avoir troublé mon repos; mais +au lieu de s’éloigner il vint se placer devant moi, et, croisant les +bras, me regarda d’un air d’assurance; il paraissait vouloir profiter de +l’avantage que lui avait donné ma frayeur... Que j’aurais voulu +reprendre mon cri! Je maudissais ma ridicule faiblesse, et je m’efforçai +de la réparer par un redoublement de hauteur. + +«J’ai surpris la prêtresse, me dit-il en souriant, endormie au pied de +son idole. + +--Que voulez-vous dire? lui demandai-je d’un ton brusque. + +--Oui, c’est bien là votre divinité, poursuivit-il. Je voudrais vous +voir adopter un culte moins farouche. Vraiment, je suis bien tenté de +renvoyer à Louveau cette statue de la Vengeance antique; j’ai eu tort de +l’enlever à M. de Loanne. Me permettez-vous de la remplacer par une +image de Notre-Dame-des-Miséricordes? + +--Il est certain que j’ai le cœur dur, lui dis-je; trois mois d’austère +pénitence n’ont pu me toucher. + +--Veuillez remarquer, me dit-il, que tout mon crime avait été dans +l’intention; il n’est pas encore prouvé que l’intention vaille le fait. + +--Mon Dieu! vous voulez absolument que nous ayons une explication, soit! +mais il est bien entendu que ce sera la dernière. Ainsi nous disions +qu’une nuit vous étiez allé faire une innocente promenade au clair de la +lune; sur la foi de certains papiers qu’apparemment je ne sus pas lire, +j’imaginai autre chose; j’avais dans ce temps le ridicule de vous aimer +ou de croire vous aimer; me voilà folle de douleur. Cependant vous +revenez le cœur léger et sans penser à mal. Je vous vois encore arriver; +c’est au bout de cette galerie que se passa cette petite scène. Je +m’élançai vers vous comme une furie; pardonnez à mon inexpérience. Je +vous fis pitié, et, s’il m’en souvient, je vous vis tomber à mes genoux +en vous écriant: Je vous jure que vous vous trompez! + +--Non, je ne l’ai pas fait, et j’ai eu tort; je ne me donne pas pour un +homme parfait. + +--Mais le lendemain du moins... + +--Non, le lendemain non plus. Je me suis tu par un entêtement d’orgueil +que je ne comprends plus, et aussi par une sorte de curiosité que je +comprends encore moins. Pendant deux mois, je me suis tenu sur +l’expectative; je vous étudiais. + +--Ah! prenez garde! lui dis-je. Ma mère, qui lisait Quinault, répétait +quelquefois: + + Le ciel fait un présent bien cher, bien dangereux, + Quand il donne un cœur trop sensible. + +--Cependant, reprit-il tranquillement, il me semble qu’un soir je me +suis mis très-positivement à genoux devant vous et que je vous dis... + +--Des choses admirables auxquelles je répondis: Trop tard, mon cher +monsieur!... Sur quoi vous êtes allé vous enterrer dans une solitude. +Ces cœurs sensibles, à quoi les entraîne la passion!» + +Il recula de deux pas, et s’appuyant sur un balustre: «Ah çà! que +savez-vous donc de mon dernier séjour à Paris? + +--Faites-moi la grâce de croire que je n’ai questionné personne; mais on +parle de succès étonnants, de conquêtes étourdissantes... + +--Des conquêtes! interrompit-il en haussant les épaules. Sur mon +honneur, on vous a trompée, madame. Ce qui est vrai, c’est que j’étais +parti fort en colère contre vous et contre moi: pour me venger à la fois +de nous deux, je me suis jeté dans un certain genre de monde et de +plaisirs dont je n’ai jamais eu le goût. Soyez persuadée, madame, que +pour certains caractères il est peu d’aussi dures expiations. Pendant +quelque temps, la rage me soutint, mais le dégoût et la lassitude +finirent par l’emporter. J’ai bu le calice jusqu’à la lie; ne vous +semble-t-il pas que j’en ai encore le déboire aux lèvres?... Je vous +supplie de bien vouloir me comprendre. + +--Vous comprendre! interrompis-je avec amertume. Quel singulier devoir +vous m’imposez... D’ailleurs il me semble que pour un homme du monde +vous prenez bien au tragique vos mésaventures. Vous vous êtes trompé; à +l’avenir vous choisirez mieux.» + +Il soupira, et regardant la statue: «Comme vous lui ressemblez! dit-il. +Et que vos ressentiments sont implacables! + +--Ni ressentiment, ni rancune, lui dis-je, mais une parfaite +indifférence. + +--J’ose espérer que ce ne sera pas votre dernier mot», me dit-il, et, +s’étant incliné, il se retira. + +J’avais forcé l’ennemi à la retraite, et le champ de bataille me +demeurait; je n’étais pourtant que médiocrement satisfaite de ma +victoire. Je me reprochais mon sot accès de frayeur, je regrettais +certaines âpretés d’accent dont je n’avais pas été maîtresse, je m’en +voulais d’avoir parlé avec trop de vivacité de mon indifférence; je +n’avais pas su trouver le ton juste; quand donc arriverais-je au dédain +froid et tranquille? Pour le moment, j’en étais à cent lieues; les +confessions de Max m’avaient indignée; je sentais tout mon sang +bouillonner, et cependant, par une faiblesse que je n’osais m’avouer, +j’étais presque tentée d’admirer sa franchise, qui me révoltait. + +J’allai promener dans le parc mon agitation. Je m’efforçai de me +distraire, de changer le cours de mes pensées. Je rouvris la lettre de +M. Dolfin; mais entre le papier et moi venait se placer la figure de Max +debout derrière le socle de la statue et attachant sur moi des yeux +égarés. Je secouais la tête pour chasser cette image, et je me +représentais Arsène (je m’exerçais à prononcer ce nom) agenouillé devant +moi et attendant ma réponse; mais au même instant je me demandais: +Pourquoi ce transport de fureur ou de folie? Que signifiait ce regard +farouche? Était-ce le courroux du despote poussé à bout par mes +résistances, ou le désespoir d’un homme qui a manqué sa vie, dévoré +l’avenir, et qui se voit aux prises avec l’irréparable? S’en prenait-il +à moi des mécomptes de ses passions? Me faisait-il un crime de +l’impuissance où il était de se rendre heureux à mes dépens? C’était ma +faute apparemment si au milieu de ses désordres le dégoût l’avait pris à +la gorge, et s’il ne rapportait pour prix de sa glorieuse campagne que +des lèvres souillées, un cœur las et une pesanteur d’ennui qu’il ne +pouvait plus soulever! Mais enfin que voulait-il? Que me préparait-il? +Fureur, haine ou folie, quel que fût son mal, à quoi devais-je +m’attendre? + +Pour conjurer les pensées qui m’obsédaient, je dirigeai mes pas vers le +bosquet de chênes où j’avais rencontré pour la première fois M. Dolfin. +Il me semblait que dans ce lieu consacré je serais en repos comme le +magicien au centre du cercle qu’a tracé sa baguette et que n’osent +franchir les fantômes. J’eus la surprise, en approchant, d’apercevoir M. +Dolfin assis au pied d’un arbre, et qui à ma vue se leva précipitamment +et s’élança au-devant de moi. Qu’il est difficile de savoir ce que veut +et ce que ne veut pas notre cœur! J’étais venue chercher son souvenir; +je trouvais la figure au lieu de l’ombre, et j’éprouvais une vive +contrariété. Était-ce la crainte qu’on ne nous surprît? Cette partie du +parc est à l’abri de tous les regards, et à cette époque de l’année +surtout personne n’y venait. D’ailleurs j’étais prête à tout, et +j’envisageais certaines chances sans trembler. Et cependant je ne +laissais pas d’être irritée; je voulais penser à lui et j’étais fâchée +de le voir; il me semblait que sa présence gênait mon imagination et la +resserrait tout à coup en elle-même. Il est des moments où l’âme a +besoin pour ainsi dire de tout l’espace pour respirer, elle n’est à +l’aise que dans le vague du rêve, et il lui répugne de prendre l’exacte +mesure de ce qu’elle aime. + +Mon accueil fut glacial; je reprochai à M. Dolfin avec une sévérité +outrée qu’il tenait mal ses promesses et se souciait peu de mes +défenses; il s’était engagé à attendre mes ordres et s’était fait fort +d’une patience à toute épreuve: pourquoi cherchait-il à s’imposer? Je +détestais tout ce qui pouvait ressembler à une entreprise, à des +poursuites; tyrannie pour tyrannie, je préférais encore les persécutions +de la haine à celles de l’amour; de qui prétendait m’aimer, j’exigeais +un respect absolu de ma liberté; ma confiance était à ce prix. + +Il m’écouta en silence, dans l’humble attitude d’un pénitent; je le vis +pâlir, je sentis que j’avais été trop dure; j’avais sacrifié à ce besoin +de faire souffrir qui est naturel à tout être qui souffre. Je m’adoucis, +je lui tendis la main; il retrouva la force de se justifier. + +«Mon crime est-il donc si grand? me dit-il. Vous condamnez ma faiblesse: +écoutez-moi et décidez ensuite si je sais vous obéir et me vaincre. +L’autre jour, vous vous promeniez seule le long du chemin qui descend à +la Barre; j’étais caché dans le taillis, je vous vis venir; votre cœur +était bien muet, il ne vous avertit pas que j’étais là. Je fis un +mouvement pour courir à vous, mais je m’arrêtai court, je détournai la +tête, je retins mon souffle; vous avez passé, et je me suis enfui. +M’accuserez-vous encore de faiblesse? + +«Le lendemain, je me promenais près de Réauville; je portais un habit de +paysan; je revêts quelquefois le sarrau pour travailler à la terre, car +j’aide le bonhomme qui me loge à cultiver son jardin; cela endort un peu +mon cœur, et quand je bêche, il me semble que je travaille à creuser une +fosse pour y enterrer mes pensées. Je vis passer une chienne échappée, +et l’instant d’après un homme tout haletant qui la poursuivait. Il me +héla, m’appela à son aide. Je le reconnus; je l’avais vu une fois il y a +six mois: c’en est assez, n’est-ce pas? pour que ses traits soient +demeurés gravés comme au burin dans mon souvenir. J’eus un transport de +rage; je courus les poings fermés, les lèvres frémissantes, vers l’homme +qui m’appelait; j’allais l’insulter, lui chercher querelle,--et +cependant je l’abordai humblement, et tourmentant les bords de mon +chapeau:--Monsieur le marquis, lui dis-je, qu’y a-t-il pour votre +service?--Et je m’efforçais d’éteindre mes yeux dont l’éclat +l’étonnait... Nierez-vous encore, madame, que je sache me vaincre? La +levrette s’était arrêtée à quelque cent pas, elle le regardait en tirant +la langue et le narguant. J’allai m’embusquer à l’endroit qu’il me +marquait, il manœuvra si bien qu’elle se rabattit de mon côté; je m’en +emparai et la lui amenai. Enchanté de sa capture:--Mon brave homme, vous +n’êtes pas de ce pays? me dit-il en m’offrant une pièce d’or que je +refusai avec une douceur d’agneau. Cherchez-vous de l’ouvrage? Quel est +votre état?--Je lui contai que j’étais jardinier, que je m’entendais à +manier la pioche et la serfouette. Il me repartit que justement il avait +besoin d’un aide-jardinier et me proposa de me prendre à l’essai. La +tête me tourna. Si j’avais dit oui, madame, auriez-vous eu le cœur de me +condamner? Aller vivre près de vous, à votre porte, entrer à votre +service, travailler pour vous, soigner les plantes que vous aimez, à +toute heure avoir le droit de vous voir et de vous parler, entendre +autour de moi le bruit de vos pas et de votre vie!... Je crus que le +paradis s’ouvrait pour me recevoir,--et cependant je dis non et je m’en +allai. Madame, m’accuserez-vous encore de ne savoir pas tenir ma parole? + +«Et en m’en allant je me disais: «C’est moi qui ai pris la levrette, +c’est lui qui la ramènera. Peut-être, pour prix de ses peines, +obtiendra-t-il un sourire.» J’avais la fièvre, je ne pus dormir de la +nuit. Je passai les deux jours suivants à vous écrire des lettres +insensées que je brûlais. Je vous le demande, dans celle que vous avez +reçue, avez-vous lu un mot, un seul mot, qui ressemblât à une +question?... Et maintenant suis-je donc si coupable d’être venu revoir +le lieu où se fit notre première rencontre? Dieu m’est témoin que je +n’osais espérer de vous y trouver; mais ces arbres sont vos amis, ils +vous connaissent, et dans l’air qu’on respire ici vous avez laissé +quelque chose de vous. Ah! c’est vrai, en arrivant j’ai fait une folie: +à l’endroit où vous êtes, j’ai ramassé dans mes mains une poignée de +poussière et je l’ai pressée sur mes lèvres. Je ne sais quelle flamme +couvait sous cette cendre, mais une âme de feu est entrée en moi, et je +me sens au cœur une telle vaillance que je défie la douleur d’en venir à +bout. + +--Vous me demandez de vous répondre, lui dis-je, et vous me dites des +choses auxquelles on ne répond pas. Donnez-vous le mot de devenir sage. +Je me défie de toutes les folies: elles ne peuvent durer. + +--Il est certain que j’en ai là une provision, me dit-il en se frappant +le front, de quoi suffire à plus d’une vie.» + +Et il ajouta: «Dans les lectures de mon jeune âge, je mêlais les contes +bleus à la légende dorée des saints. Qu’ils étaient heureux, ces +chevaliers du bon vieux temps, que leur dame, pour les mettre à +l’épreuve, envoyait conquérir des villes et pourfendre des géants! +C’était de la besogne toute taillée: à courir ainsi les grandes routes +et à regarder l’éclair de leur épée, ils s’étourdissaient sur leurs +peines... Mais avoir l’ordre de ne rien faire et de ne rien dire, +attendre, se croiser les bras, demeurer immobile à la même place sans +être jamais où l’on est, compter les heures, regarder passer le temps et +se sentir sous son triste regard,--comme un chien dépèce un os, ronger +en cachette dans un coin une maigre espérance qui sonne creux, et que +demain peut-être on regrettera comme un trésor!--oh! quel supplice! + +--Il faut tâcher de guérir, lui dis-je. + +Mais il fit un geste de colère qui me ferma la bouche. + +«Quand aurez-vous un service à me demander? reprit-il. + +--Je ne sais, lui répondis-je. + +--Je vous comprends, dit-il: c’est un sphinx que votre cœur. +Travaillez-vous du moins à deviner son secret? + +--J’attends qu’il me le dise.» + +Il se tut un instant. «Mon Dieu! je consens à souffrir, reprit-il d’une +voix sombre; mais venez-moi en aide: permettez-moi de vous écrire et +d’espérer qu’une fois au moins vous me répondrez.» + +Je lui représentai que je ne saurais par qui lui faire tenir une lettre. +Alors il s’avisa d’un expédient renouvelé de l’_Astrée_, et qui remplit +de joie cette tête romanesque. Me montrant du doigt le tronc creux d’un +vieux chêne: «Un papier serait bien caché là! me dit-il. Un soir, à +minuit, je viendrais le prendre.» + +Je fis un geste qui signifiait: Comme il vous plaira. Le feu lui monta +au visage, il me regarda avec des yeux rayonnants. «J’ai de la force +pour trois jours, me dit-il; le quatrième, je viendrai chercher mon +trésor...» + +Et avant que je pusse l’en empêcher, il s’agenouilla devant moi en +joignant les mains comme devant une madone. + +Je ne me lassais pas de comparer entre eux les deux hommes de qui +dépendait ma vie:--l’un qui, possédé d’une idée, avait grandi dans +l’ignorance des passions... La coupe était encore pleine devant lui, à +peine l’avait-il effleurée de ses lèvres: une goutte avait suffi pour +l’enivrer. L’autre l’avait vidée jusqu’à la lie, et cette lie le +suffoquait. + + + + +II + + +Le soir du même jour, Max partit pour aller faire la chasse au loup. Le +bruit courait que, par le plus grand des hasards, deux de ces animaux +étaient descendus dans la plaine, qu’ils avaient été vus près de +Taulignan, et que les paysans faisaient une battue. On parlait déjà de +bergeries dévastées et d’enfants dévorés: à midi on en nommait deux, le +soir ils étaient quatre, tous heureusement bien portants. Faute de +lions, on chasse au loup. Dans la disposition d’esprit où il était, Max +n’était pas homme à manquer cette occasion de se secouer et de se +distraire. «Fatigue ton corps pour reposer ton âme», cette maxime +résumait toute son hygiène. + +Il ne fut de retour que le surlendemain, vers midi. Contrairement à +toutes ses habitudes d’étiquette, je le vis entrer au salon dans son +équipage de chasse, c’est-à-dire assez mal accommodé, comme un homme qui +a bivouaqué deux nuits dans les bois. Les plaisirs de la chasse ne +l’avaient pas déridé; il avait l’air plus soucieux qu’au départ, et un +nuage pesait sur ses deux sourcils. Il me lança en entrant un regard +singulier, et, se jetant dans un fauteuil, il se mit à relire un papier +que l’on venait de lui remettre. + +«Eh bien! lui demandai-je, rapportez-vous vos deux loups? + +--Je soupçonne que c’étaient deux lièvres», me répondit-il d’un ton +bref. + +Il se leva, s’adossa contre la cheminée et resta là, les bras croisés et +le regard fixe, comme un homme qui rêve. S’apercevant que je +l’observais, pour se donner une contenance, il tira machinalement son +couteau de chasse de sa gaîne, en examina avec soin la lame, puis, le +jetant brusquement sur la cheminée, il reprit le papier qu’il avait +serré tout chiffonné dans son carnier et s’approcha de moi pour me le +présenter; mais au moment de me le remettre il se ravisa et sortit avec +fracas. Vingt minutes plus tard, je le vis paraître sur la terrasse; on +lui amena un cheval, il s’élança en selle, enfonça violemment l’éperon +dans le flanc de l’alezan et partit au galop. + +Il ne revint pas pour dîner. Je passai la soirée seule au salon; dix +heures sonnèrent, et j’allais me retirer quand j’entendis son pas dans +le vestibule. Je ne sais ce qu’il me dit en entrant; mais il avait le +sourire sardonique et la voix saccadée. Ce n’était plus l’enfant +prodigue, c’était le Max d’autrefois, et je n’en fus pas fâchée: je +savais à qui j’avais affaire, je n’étais plus dépaysée. + +«Aimez-vous les vers? me dit-il en s’asseyant près de moi. + +--Quand ils sont bons, lui répondis-je. + +--Il faut être indulgent pour les vins du cru, reprit-il. La butte de +Chamaret n’est pas le Parnasse. Voici ce que les muses de l’endroit ont +dicté à un homme de bien qui ne vous est pas inconnu.» + +Il mit sous mes yeux le papier chiffonné que vous savez. Je reconnus +sur-le-champ la belle écriture de M. de Malombré et ses majuscules +fleuries. Voici les vers: + + J’aimais Iris; hélas! tu me ravis son cœur. + Je pleurai ma maîtresse et maudis le voleur. + Mais un vengeur m’est né qui, sortant d’une _trappe_, + S’en vient tout affamé mettre chez toi la nappe. + A ta barbe, marquis, il croque en paix ton bien. + Mon voleur est volé: je ne regrette rien. + +--Cette pièce, dis-je froidement, est un chef-d’œuvre de calligraphie. + +--Et les vers, les vers! dit-il. Il ne faut pas être si difficile. Je +savais que M. de Malombré tournait dans ses loisirs des bouquets à +Chloris; notre homme a de la littérature, il sait sur le bout du doigt +son Parny; mais j’ignorais qu’il s’entendît à aiguiser l’épigramme. +Peste! il a une touche mâle et fière, _le tour libre et le beau choix +des mots_. J’admire surtout cet hémistiche: _qui sortant d’une +trappe_... Sentez-vous bien, madame, toute la finesse de cette allusion? + +--Vous vous montez la tête pour peu de chose, lui dis-je. Il n’y a +vraiment pas de quoi crier au miracle. Moi, je trouve ces vers obscurs; +ils auraient besoin d’un commentaire. + +--Comme nous nous rencontrons! reprit-il. Je me suis achoppé comme vous +à certains passages difficiles, et, l’auteur n’ayant pas jugé à propos +d’annoter son sixain, j’ai eu recours à votre meilleure amie, Mme +d’Estrel. Elle est femme très-entendue en ces sortes de choses, et m’a +fourni tous les éclaircissements que je désirais.» + +Je ne pus m’empêcher de tressaillir; je le regardai, puis j’attirai à +moi mon éternelle tapisserie, que j’avais posée sur la table, et je me +remis à tirer l’aiguille. Il se fit un long silence, interrompu +seulement par le balancier de la pendule; il me sembla qu’elle avait +perdu son timbre accoutumé: d’une voix sèche et rauque, elle accentuait +fortement les secondes, et chacun de ses battements venait me frapper au +cœur. + +Enfin Max reprit d’un ton brusque: + +«Franchement, madame, vous êtes en train de faire une sottise.» + +Et comme pour toute réponse je m’inclinais légèrement: + +«Ne craignez pas que je prétende gêner votre liberté, poursuivit-il. Je +me souviens de notre convention. L’homme auquel vous vous intéressez n’a +rien à redouter de moi, et, s’il le faut, je lui laisserai le champ +libre. J’ai donné ma parole, je la tiendrai; mais l’autre jour vous +m’avez favorisé de vos bons conseils; souffrez que je vous rende la +pareille. + +«Vous avez une superbe partie à jouer, car vous avez en main les +meilleures cartes. Croyez-moi, c’est une heureuse créature qu’une femme +dont le mari a eu des torts et cherche à se les faire pardonner; elle +peut tout vouloir, tout exiger, elle mène son monde à la baguette. Je +m’imaginais que vous sentiez les merveilleux avantages de votre +position. Pas du tout; vous allez tout gâter par un caprice. Et pour qui +ce caprice? Que les femmes sont bizarres! Parmi tant de héros, elles +choisissent toujours Childebrand. L’été dernier, nous avions ici fort +bonne compagnie. Le petit vicomte qui est homme d’esprit et de goût +(vous souvient-il de ses historiettes et de ses romances?) avait en vous +parlant le cœur gros de soupirs et ne demandait qu’à tomber à vos pieds. +Avez-vous même daigné vous apercevoir de ses empressements?... Et tout à +coup vous allez vous éprendre de qui? D’un petit garçon qui est parti à +toutes jambes de Corfou pour venir s’enfermer à la Trappe! Aimer un +dévot! En sentez-vous les conséquences? Mais quel charme a donc jeté sur +vous cet intéressant jeune homme? On le dit un peu fou; je le vois +d’ici: un esprit malade, tourmenté. Ce genre de séductions ne manque +jamais son effet sur une femme... Je serais curieux, par exemple, +d’imaginer sur quoi roulent vos entretiens. Il vous parle beaucoup de +lui, cela va sans dire. C’est un écheveau d’or que le moi d’un dévot, et +il n’a jamais fini de le dévider. Apparemment il vous conte dans le plus +minutieux détail ses retraites à la Trappe. Aiguebelle est un charmant +endroit, l’un des plaisirs de mon enfance était d’y aller entendre +chanter matines; mais enfin les beautés de ce sujet ne sont pas +inépuisables. Votre héros vous a-t-il expliqué comment se disent les +coulpes, comment se font les couronnes, la différence des fêtes de +sermon majeur et de sermon mineur, à quoi l’on distingue une inclination +profonde d’une médiocre, comme on s’y prend pour faire une satisfaction +et dans quel cas on se met sur les formes, sur les articles et sur les +miséricordes? J’aime à croire qu’il joint l’action au discours,--rien +n’éclaircit mieux les idées,--et qu’il représente au naturel devant vous +les diverses sortes de prosternations. + +--Allez, continuez, lui dis-je; je ne sais pas à qui vous parlez, mais +vous ne m’ennuyez pas. + +--Mon Dieu! poursuivit-il, je ne nie pas les mérites d’un amant dévot. +D’abord l’espèce en est rare, et les femmes ont la manie des curiosités. +Et puis ces gens-là se connaissent en petites pratiques, en menus +suffrages; ils ne sont pas pressés d’en venir au fait; ils allongent le +chemin, s’attardent aux préliminaires; ils font l’oraison jaculatoire +devant toutes les petites chapelles, le maître-autel n’y perdra rien; +les plus patients font les stations des sept églises pour gagner les +indulgences; qu’importe? on finit toujours par arriver. Et qui dira la +douceur de leurs soupirs mystiques? Ils débitent leurs galanteries dans +le jargon de la dévotion, ils entremêlent à leurs déclarations des _Ave +Maria_, leur amour officie avec un diacre à ses côtés, leurs désirs ont +de longues ailes blanches de séraphin; le cœur de leur maîtresse est +pour eux comme l’autel où est déposé le saint-sacrement, et +daigne-t-elle abaisser sur eux un regard favorable, ils se mettent sur +les articles (voyez si je suis au fait!) comme lorsque l’_Angelus_ tinte +ou qu’on sonne la petite cloche pour l’élévation. Votre jeune homme est, +dit-on, fort innocent; il n’a pas encore de l’école. Je m’assure qu’il +ne vous demande pas à _tâter votre robe_ et qu’il s’inquiète peu si +_l’étoffe en est moelleuse_; mais du moins j’aime à croire qu’il vous +traite de _suave merveille_, que vous êtes _son bien, sa quiétude_, et +qu’il admire en vous _l’auteur de la nature_. + +--Est-ce tout? lui dis-je. + +--Non, ce n’est pas tout, car enfin qu’une femme ordinaire se laisse +prendre à de pareilles pauvretés, j’y consens de grand cœur; mais vous, +madame!... Ah! sur mon honneur, je ne vous comprends pas. Vous plaît-il +de raisonner un peu? Qu’est-ce donc, après tout, qu’un dévot? Un homme +qui a peur de l’enfer. Connaissez-vous dans le monde un sentiment moins +chevaleresque que celui-là? Travaille à ton salut! maxime d’égoïste qui +n’a jamais fait que de petits esprits et de petits cœurs. Qui +pensez-vous, je vous prie, qui soit plus agréable à Dieu, d’un être +criminel et souillé, s’il est resté capable de se donner à quelqu’un ou +à quelque chose, ou de ces bigots saintement personnels qui spéculent +sur leurs vertus, et qui, prenant sur leurs plaisirs, placent leur +épargne en hypothèque sur le ciel? Affaire de calcul, d’intérêt bien +entendu: la vie est si courte! laissez-les se mortifier un peu ici-bas; +à ce prix, ils auront l’éternité pour s’aimer en paix!... + +«Si mécréant que je sois, je crois un peu à la raison et à son Dieu; +soyez sûre qu’à ses yeux les vices ne sont pas ce qu’il y a de pire au +monde, et qu’il est plus sévère pour les calculs. Eh! dites-moi, ne +parle-t-on pas d’une femme qui courait les rues de je ne sais quelle +ville tenant d’une main une torche et de l’autre un grand seau d’eau, la +torche pour incendier le paradis, le seau pour éteindre les flammes de +l’enfer? Voilà, madame, la religion de notre siècle, et je sais que +c’est la vôtre... D’ailleurs veuillez considérer qu’en amour un dévot ne +peut répondre de lui-même. Votre jouvenceau est évidemment épris, et ce +n’est pas ce qui m’étonne; il se grise de sa passion: adieu ses +terreurs! il oublie la Trappe et l’enfer. Qui vous dit pourtant qu’un +beau jour il ne lui viendra pas un scrupule? Les dévots ne se règlent en +toute chose que sur les oracles de leur mystérieuse conscience. En +dehors des pratiques qui conduisent au ciel, tout leur paraît +indifférent, ils ne voient de nuances ni dans le bien ni dans le mal. +Nous autres qui ne nous piquons pas d’être des saints, le code de +l’honneur nous tient lieu de catéchisme, et s’il nous accorde certaines +dispenses que la religion refuse, en revanche il prévoit tout, nous ne +sommes jamais quittes envers lui, et c’est souvent où la morale finit +que nos devoirs commencent. Mais qu’un dévot dégrisé vienne à voir dans +sa maîtresse un obstacle à son salut, il ne se fait pas conscience de la +planter là à l’exemple du bigot Énée, en ne lui laissant que ses yeux +pour pleurer, et il court s’enterrer dans une cellule pour y gémir sur +ses égarements et redemander à grands cris son lopin de paradis! + +--Mme Mirveil et tant d’autres, lui dis-je... + +--Mme Mirveil, interrompit-il avec humeur, n’était pas une Didon; elle +ne m’a jamais aimé et n’aspirait qu’à devenir marquise; mon seul tort +fut de m’en apercevoir trop tard. + +--Vous avez réponse à tout, repris-je. Je vous admire, il faut que vous +ayez fréquenté quelque savant casuiste qui vous a initié à tous ses +secrets. Cependant il est toujours dangereux de forcer son naturel; +entre nous, je ne crois pas que la théologie soit votre fait; malgré +tous vos efforts, vous n’y ferez jamais de bien grands progrès. Traitez +d’autres sujets qui soient mieux de votre compétence. Parlez-moi plutôt +de ces dames, contez-moi leurs grâces, leurs chatteries, leurs aimables +lubies, comme elles s’y prennent pour faire leur visage, tous les +mystères de leur boudoir et les séductions de leur entretien.» + +Il fronça le sourcil. + +«Vous avez tort de plaisanter, madame, me dit-il. + +--Je ne plaisante pas, je suis au moins aussi sérieuse que vous. + +--Voulez-vous répondre franchement à une ou deux questions? + +--Ah! permettez, dis-je en me levant, sur votre demande nous avons +supprimé d’un commun accord la question ordinaire et extraordinaire. +Aussi bien que vous importe? En quoi tout cela vous touche-t-il? + +--Je vous jure, interrompit-il, que s’il ne s’agissait que de moi, je +serais moins pressant. Hélas! que me reste-t-il à perdre? Mais il s’agit +de vous, de votre bonheur... + +--Et je sais par expérience, interrompis-je à mon tour, que je vous suis +plus chère que vous-même. Vos ingénieuses attentions, et tout +dernièrement les témoignages héroïques de dévouement que vous m’avez +prodigués, m’en sont garants. Cependant il ne faut rien outrer; vous +m’avez fait entendre de sages conseils: on les méditera comme ils le +méritent, vos conseils; mais n’exigez pas que je satisfasse toutes vos +curiosités, ni que je discute vos rêveries; ce serait me vendre un peu +cher vos coquilles. Restons-en là, monsieur, et surtout ne vous donnez +pas cet air chagrin, mauvaise humeur de chasseur qui a fait buisson +creux. Patience, ils ne sont pas perdus, vos deux loups. Bonne nuit, je +tombe de sommeil; tâchez de vous réveiller demain avec des idées +riantes. On ne revient pas toujours bredouille.» + +Il essaya de me retenir, mais en vain; il me tardait d’être seule, je +n’aurais pu soutenir plus longtemps la fatigue de cet entretien sans que +mon émotion se trahît. Bien des sentiments divers se pressaient en moi, +la surprise que cause toujours un événement même attendu, parce que rien +n’arrive comme nous le pensions, un vif ressentiment de la trahison de +Mme d’Estrel, une inquiétude qui cherchait à prévoir l’avenir, et +par-dessus tout une sorte de malaise vague, indéfinissable; mon cœur +n’était pas sorti sain et sauf du combat; les portraits de fantaisie, +les sarcasmes, les prédictions de Max l’avaient troublé dans ses +espérances; il souffrait pour ainsi dire d’une meurtrissure secrète, et +il se reprochait cette souffrance comme une indigne faiblesse, car il +protestait que pas un trait n’avait porté. + +Je réussis à grand’peine à m’endormir; mais je fus réveillée par un +bruit de pas: quelqu’un allait et venait dans la galerie, je crus même +entendre à ma porte le murmure d’une respiration oppressée. Tout se tut, +et je me rendormis. Une heure plus tard, nouvelle alerte; il m’avait +semblé qu’une voix déchirante m’appelait par mon nom; je me réveillai en +sursaut, dévorée d’une terreur mêlée de joie. Je maudis les rêves, j’eus +honte de ma folie, mais je ne pus refermer l’œil. + + + + +III + + +Le lendemain, avant midi, on m’annonça la visite de Mme d’Estrel. +J’hésitai à la recevoir. Enfin je descendis et je l’abordai en lui +disant: + +«Il faut, madame, que la mission dont on vous a chargée soit bien +importante pour que vous vous soyez dérangée si matin. + +--Ce qui depuis quinze jours dérange toutes mes habitudes, me dit-elle, +c’est l’amitié que j’ai pour vous; ma santé s’en plaint tout bas, mais +je la laisse dire.» + +Elle avait en effet l’air souffrant et abattu; mais cela ne me toucha +point. + +«Vous êtes mille fois trop bonne, lui répondis-je; à ce compte, je vois +qu’il est des personnes dont la malveillance est moins à craindre que +l’affection. + +--J’admets que j’aie eu tort, répliqua-t-elle; mais il est des +circonstances qui dispensent des règles ordinaires. Quand on reprochait +au comité de salut public de se mettre au-dessus des lois, il répondait: +La patrie est en danger. Voilà un mot qui tranche tout. Eh bien! vous +êtes en danger, mon amitié s’est alarmée, et ce que j’ai fait hier, je +le referais aujourd’hui, car je suis résolue à vous sauver de +vous-même.» + +Je lui repartis qu’après une déclaration si nette nous n’avions plus +rien à nous dire. + +«Au contraire, reprit-elle, je suis venue ici pour me justifier, et vous +m’entendrez.» + +Je m’en défendis bien fort; mais elle répétait sans cesse: «Vous +m’entendrez; vous ne pouvez refuser cette grâce à une vieille femme +malade qui vous aime un peu comme sa fille.» + +Je finis par m’asseoir et l’écouter. Comme si elle eût voulu retarder le +moment d’en venir au fait, elle m’apprit d’abord le départ de Mme +Mirveil. + +«Dès que la pauvre femme, dit-elle, sut le retour de M. de Lestang, elle +ne balança plus. Avant-hier elle est venue me faire ses adieux, riant, +pleurant, chantant sur toutes les notes, tour à tour regrettant son +marquisat et se félicitant de n’avoir pas épousé ce _monstre d’homme_, +parce que, disait-elle, _il l’aurait tuée et qu’elle en serait morte_, +entrant du reste dans son personnage de veuve, bien résolue à aller +montrer au Levant une douairière et ajustant à son nouveau rôle ses airs +et ses tons,--et au travers de tout cela si frisottée, si pimpante, si +folle et si jolie, qu’il me tardait de la savoir embarquée. La veille, +nous avions signé par devant notaire un contrat de vente. Dites-moi, +belle ingrate, est-ce par tendresse pour Mme Mirveil que je lui ai +facilité son départ en achetant sa vigne? Du reste, ne craignez rien, je +la revendrai à mon voisin au prix d’achat.» + +Je lui répondis que j’ignorais quelles avaient été ses intentions, +qu’assurément j’étais fort désintéressée dans cette affaire. + +«J’en appellerai, dit-elle, de Philippe en colère à Philippe dans son +bon sens, et soyez sûre que le bon sens aura son tour; mais je reviens à +mon récit. Hier après midi, Max se présente chez moi, m’apportant un +méchant sixain dont il ne savait que penser. Dans son embarras, il +recourait à moi comme à une vieille amie de sa famille; il me dit des +choses charmantes sur ces vieilles amitiés nées avec nous et qui sont +les seules bonnes, parce qu’elles n’ont pas été faites à la main. Il +avait le ton si simple, si uni, si jeune et un tel air de douceur, que +j’en demeurai tout émerveillée; dans ces moments-là, on dirait qu’il +recommence la vie sur nouveaux frais. Vous m’avez conté jadis comme il +avait fait la conquête de votre père; si j’avais succombé au charme, +serais-je donc si coupable? Mais je vous assure que je n’ai vu que vous, +ni pris conseil que de votre intérêt. Je fis réflexion que, si je niais +tout, il ne me croirait pas, que son imagination travaillerait, et que +l’inquiétude, le soupçon, les conjectures vagues le rendraient à la +violence de son caractère. En conséquence je lui dis que je pouvais lui +donner le mot de l’énigme, qu’il se rassurât, que l’affaire était bien +moins grave qu’il ne pensait, mais qu’avant de le mettre au fait, +j’exigeais sa parole de gentilhomme qu’il prendrait les choses en +douceur et ne chercherait querelle à personne. Il n’hésita point à me le +promettre, me déclarant qu’il entendait respecter votre liberté, qu’il +reconnaissait les droits de la passion, que s’il ne pouvait vous ramener +par la persuasion, il était résolu à ne pas s’imposer, qu’au besoin il +partirait, que depuis deux jours il roulait dans son esprit des plans de +lointains voyages, que les grandes folies veulent être réparées par les +grands sacrifices, que si son malheur était sans ressource, il n’aurait +garde de s’obstiner, qu’il arrive un âge où l’on sent la différence de +ce qui se peut et de ce qui ne se peut pas, et que par sa faute il avait +perdu le droit d’exiger l’impossible. + +«Je conviens que son ton tranquille, posé, et la parfaite dignité de son +langage me firent la plus vive impression; je renonçai à lui faire aucun +reproche; qu’aurai-je pu lui dire qu’il ne se fût déjà dit? Je lui +expliquai avec quelle innocence l’_intrigue_ s’était nouée; je suis bien +aise de vous répéter mes paroles: «Le malheur plaît au malheur; deux +enfants très-malheureux se sont conté l’un à l’autre leurs peines, il +est rare que de telles confidences ne portent pas à la tête.» J’aurais +voulu pouvoir lui donner l’assurance que M. Dolfin s’était enfermé à la +Trappe; mais ce maudit fou de Malombré l’avait surpris en rupture de ban +et rôdant à son ordinaire autour de votre parc. Mes explications furent +bien reçues; je vis le front de Max s’éclaircir, il respirait plus +librement. Après m’avoir renouvelé ses promesses, il me quitta pour +aller s’expliquer avec mon voisin. Comme il me le conta une heure plus +tard, il le trouva s’exerçant à tirer au pistolet derrière un pavillon +qui est au bout de son jardin. Un laquais était là qu’on renvoie. + +«--Monsieur, ces charmants vers sont-ils bien de vous? + +«L’autre le prend de très-haut. «--Monsieur, si mes vers n’ont pas eu le +mérite de vous être agréables, je vous offre tel genre de satisfaction +qui pourra vous plaire. + +«--Allons, monsieur, répliqua Max d’un ton fort calme, je ne doute pas +que vous ne soyez au poil et à la plume, mais il est certains genres de +satisfaction qu’on répugne à demander à un homme de votre âge.» + +«Et à ces mots il s’empare du pistolet, le charge, tire, charge encore, +et met trois fois de suite dans le noir, après quoi il entre dans le +pavillon, avise deux fleurets démouchetés pendus à la muraille, les +décroche, en présente un à M. de Malombré, le force à se mettre en +garde, lui fait une piqûre au bras gauche pour l’exciter, puis s’en +tient à la parade, et comme en se jouant lui fait sauter deux fois son +arme de la main. Alors, d’un ton toujours tranquille: + +«--Je ne me battrai pas avec vous, monsieur; mais, comme vous aimez à +écrire, je veux avoir deux lignes de votre prose ainsi conçues: «M. de +Malombré est un visionnaire, et il est tombé dans une lourde, grossière +et injurieuse méprise, dont il demande humblement pardon à Mme la +marquise de Lestang.» + +«--Je ne me suis point mépris, dit l’autre tout essoufflé, et je +n’écrirai point. + +«--Vous aurez tort, monsieur, car, si vous n’écrivez pas, je vous +préviens que j’ai parole de Mme d’Estrel, et qu’elle me revendra la +vigne de Mme Mirveil. Prenez-y garde, je crains de vous être un voisin +fort incommode.» + +«Et, l’ayant salué, il se retira. + +«La nuit porte conseil. M. de Malombré est venu me parler tantôt; je +devinai tout de suite qu’il était descendu de ses grands chevaux. Ce +n’est pas qu’il manque de cœur, mais il est homme de réflexion; ses +passions se refroidissent vite, et, un instant oubliés, ses intérêts se +rappellent vivement à son souvenir. Le pauvre Malombré avait espéré que +Mme Mirveil ne partirait pas, ou que dans son embarras elle lui céderait +la vigne à vil prix. Trompé dans sa double espérance, la première +chaleur de son dépit lui fit écrire et expédier le sixain; mais petite +pluie abat grand vent, et il ne devait pas tarder à se dire que sa +vengeance lui coûterait cher, et qu’il était bien fou à son âge de +s’aller mettre sur les bras une méchante affaire où il y avait beaucoup +à perdre et rien à gagner. Ce qui s’est passé hier et les menaces de Max +l’ont confirmé dans ses réflexions. La vigne d’Israël tombant aux mains +des Philistins, un détail épineux de servitudes à débattre, des +chicanes, des procès, ses convoitises déçues, désormais nul espoir de +s’arrondir, un voisinage plus que gênant, un ennemi intraitable ayant +barres sur lui et lui suscitant mille difficultés,--quelle épine à son +pied! C’en serait fait du repos de ses vieux jours. + +«Ce matin, à son réveil, il s’est dit: «Mais suis-je donc en colère?» Il +s’est tâté le pouls, point de sang sous les ongles; sa sagesse avait le +champ libre. Il a pris son chapeau et est venu me trouver. Je lui posai +d’emblée, très-nettement, mes conditions: qu’il écrivît la déclaration +qu’on lui demandait, et la vigne était à lui. Il tint à ce que sa +retraite fût honorable, et chicana pied à pied le terrain. Le mot +_visionnaire_, surtout, le choquait. Je lui représentai que de fort +grands hommes l’avaient été: Socrate, saint Antoine... Dédaignait-il +cette compagnie?» + +«Aussi bien, lui dis-je, il ne tient qu’à vous que M. de Lestang n’ait +pas l’occasion de se prévaloir de votre déclaration. Pourquoi +l’exige-t-il! Pour avoir une sûreté qui lui réponde que vous ne tiendrez +pas de propos. Ne causez pas, mon brave homme, et cultivez votre +jardin.» + +«Il voulut prendre encore quelques heures de réflexion, mais je ne doute +pas de lui. Tout à l’heure j’irai chercher ce précieux écrit, et je le +remettrai à Max. Quel moment favorable, ma chère fille; quelle occasion +propice pour une réconciliation!» + +Tout mon cœur se souleva; mais je réussis à me contenir. + +«Vous avez tout dit, lui répondis-je froidement, et je vous ai écoutée. +Nous pouvons nous vanter, vous et moi, d’avoir rempli consciencieusement +notre tâche. + +--Je vous en conjure, ma chère Isabelle, reprit-elle; défiez-vous de +vous-même; il y a en vous quelque chose qui aime et qui appelle les +orages; je crois les entendre déjà gronder. Il ne tient pourtant qu’à +vous d’être heureuse. Je vous avais prédit que tôt ou tard Max vous +reviendrait. Il vous aime; je n’en veux pour preuve que le chagrin qui +le ronge, et qu’en dépit de son orgueil il n’a plus la force de cacher. + +--Quelle preuve! repartis-je. Et, de bonne foi, pouvez-vous vous y +tromper? Ce chagrin n’est que l’irritation d’un maître qui voudrait me +tenir sous ses pieds et qui frémit de me voir debout; mais soyez +tranquille, je dirai à M. de Lestang avec quel zèle vous avez soutenu +ses intérêts, et comme vous vous êtes bien acquittée de son message.» + +Elle essaya de me prendre la main, je la retirai. + +«Pauvre enfant!» murmura-t-elle en me regardant. + +Et, prise tout à coup d’une faiblesse nerveuse, elle fondit en larmes. + +A peine fut-elle sortie que je me reprochai d’avoir été trop dure. + +«La pauvre femme, me dis-je, a pour moi une sincère affection; mais +puis-je exiger qu’elle entre dans mes sentiments? La longue oppression +qu’elle a soufferte, jointe à son esprit positif, l’a accoutumée à +demander peu à la vie; elle voit dans la résignation le secret de tout, +et prendre le sentiment pour règle de conduite, c’est, selon elle, faire +preuve d’exaltation romanesque. Les joies de la passion partagée sont un +paradis dont elle n’a pas même l’idée, et elle estime que le souverain +bonheur se réduit à l’art d’éviter les malheurs. Toute ambition plus +haute n’est, à ses yeux, qu’une prétention déraisonnable: la vie est +ainsi faite, et nous ne sommes plus au temps des fées; mais avec un peu +de facilité dans l’humeur on s’épargne bien des souffrances et des +dangers, et on se contente d’être mal, crainte de pire. Après avoir +voulu arranger les _affaires de conscience_ de M. Dolfin, elle veut +arranger mes _affaires de cœur_. Il n’est que de se faire à soi-même sa +leçon; on congédie ses chimères, on endort son cœur et on accepte avec +empressement la première transaction venue, parce qu’un mauvais +accommodement vaut mieux qu’un bon procès. Voilà la sagesse qu’elle me +prêche; c’est celle qu’elle a toujours pratiquée. + +L’image de Mme d’Estrel en pleurs me poursuivait. Plus j’étais résolue à +ne rien lui céder, plus je regrettais de l’avoir contristée en affectant +de méconnaître ses intentions. Dans les circonstances graves et +dangereuses, les scrupules sont plus sûrs d’être écoutés; c’est assez +d’avoir à lutter contre la vie, on n’a garde de se créer des difficultés +avec sa conscience. Je fis atteler le tilbury et je partis pour +Chamaret. Mme d’Estrel n’était pas encore rentrée; elle n’avait pas eu +si bon marché de M. de Malombré qu’elle se le promettait, et l’entrevue +s’était prolongée. Je me décidai à l’attendre. J’entrai au salon et me +trouvai en présence de M. Dolfin. + +A ma vue, la surprise, la joie, la douleur, se mêlèrent sur son visage +et y produisirent le plus étrange désordre. + +«C’est bien vous, madame! me dit-il. Une main divine est étendue sur +nous; deux fois déjà elle vous a conduite où j’étais. Ah! me direz-vous +enfin... Il faut que je sache... l’incertitude me tue.» + +Et comme je l’interrogeais du regard: + +«Mme d’Estrel m’a écrit. Quelle lettre, mon Dieu! quelle lettre! Je suis +parti tout courant pour la questionner. Elle me reproche de vous exposer +à tous les risques; votre vie même, à l’entendre, est en danger, et +c’est au nom de votre sûreté qu’elle me conjure de m’éloigner.» + +J’imagine qu’un éclair de colère brilla dans mes yeux, car il +s’interrompit, inquiet, la tête basse, suspendu entre la crainte et +l’espérance. + +«Suis-je en tutelle? m’écriai-je sans le regarder et comme me parlant à +moi-même. Faut-il donc que je subisse toutes les tyrannies! Je suis +libre, on m’a dégagée de tous mes devoirs, je m’appartiens; il est bien +temps que je le prouve. + +--Vous n’avez donc pas dicté cette lettre?» dit-il en relevant la tête, +et son front s’éclaircit; mais il n’osa se livrer à sa joie, et c’est +d’une voix brisée par l’émotion qu’il me dit: «Non, vous ne voulez pas +que je vous dise adieu! Vous êtes la maîtresse, vous n’avez qu’à parler, +qu’à faire un signe, vous serez obéie; mais pourquoi le voudriez-vous? +Si quelque danger vous menace, partons, fuyons ensemble! Il y a quelque +part une retraite écartée où le bonheur nous attend. Le monde nous +blâmera; nous soucions-nous du monde? Je l’ai vue dans mes rêves, cette +bienheureuse retraite. Quelque chose me dit que c’est écrit là-haut, que +cela doit être, que cela sera. Cette nuit je me suis réveillé en criant; +j’avais cru entendre le galop de deux chevaux qui nous emportaient au +désert... Regardez-moi, madame. Mes yeux ne vous disent-ils pas que mon +âme est à vous, qu’elle ne voudra jamais que ce que vous voudrez, +qu’elle n’a plus rien de sacré que ce qui vous plaît? Les respects, les +soumissions, les longues obéissances seront mon partage; mon cœur est +bizarre: si l’amour me promettait autre chose que des croix, peut-être +serais-je moins heureux d’aimer. Oui, par mon passé, par mon avenir, par +les changements étonnants de mon cœur, par le vieil homme que vous avez +condamné à mort et par l’homme nouveau qui est votre ouvrage, je jure +que votre amitié, votre confiance, me suffiront, que, s’il le faut, je +saurai tuer l’espérance; vous ne verrez que l’ami, l’ami seul vous +parlera. Aux heures où vous serez absente, peut-être l’_autre_ +viendra-t-il baiser la poussière qu’auront foulée vos pas; mais ses +folies vous demeureront cachées. Vivre auprès de vous, sous vos yeux, +dussé-je chaque jour immoler et crucifier mon cœur, quelles joies et +quelles délices! Le monde, s’il nous découvre dans notre solitude, ne +voudra pas croire au miracle de notre sainte amitié; mais qu’il nous +raille ou nous outrage, aurons-nous des yeux pour le voir?... +Qu’allez-vous me répondre, madame? Comment châtierez-vous mon audace? +M’écraserez-vous de votre colère ou de votre pitié? Je ne suis rien; +mais la passion qui me possède est divine, elle a les secrets de la +destinée: c’est elle qui vous parle, elle ne prie pas, elle commande... +Ces deux chevaux qui galopaient dans mon rêve! qui donc m’a envoyé ce +songe? Non, nous ne sommes pas seuls ici, quelqu’un est en tiers avec +nous, et du doigt montre à notre vie son chemin...» + +J’oubliai durant quelques instants qui j’étais, où je me trouvais. Cette +voix qui me parlait de fuite, de vie à deux dans un désert, m’avait +enlevée à moi-même. Je voyais une maison solitaire où vivaient, ignorés +du monde, deux êtres qui s’aimaient et qui devaient vieillir et mourir +là. J’admirais avec un sentiment d’envie leur bonheur, la paix où +s’écoulaient leurs jours, l’union de ces deux âmes qui n’en faisaient +qu’une, le silence qui les environnait, la douceur de leurs entretiens +et de ces joies du cœur qui ne s’épuisent pas; mais quand j’en revins à +me dire: Cet homme, cette femme, ce serait lui, ce serait moi!... +j’éprouvai un frisson, ce rêve de parfait bonheur me fit peur; je ne le +condamnai pas, mais je le repoussai dans un lointain obscur, comme s’il +était fait pour n’être vu qu’à distance, et je fus tentée de me réjouir +de ce que toute ma vie était encore en question. + +M. Dolfin attendait; je ne sais ce que j’allais lui répondre quand une +porte roula sur ses gonds. Deux personnes s’arrêtèrent un instant à +causer dans le vestibule, et bientôt Mme d’Estrel parut, accompagnée de +Max, à qui elle avait remis le papier qu’il était venu chercher. Elle +fut stupéfaite en nous voyant, et peut-être sa surprise était-elle mêlée +de colère, car elle pouvait croire à un rendez-vous pris chez elle. + +Quant à Max, je crois qu’il n’a donné de sa vie une marque plus sensible +de l’empire qu’il sait prendre sur lui-même; il s’avança d’un air fort +aisé, fit une légère inclinaison de tête à M. Dolfin, et, s’approchant +de moi, me dit à demi-voix et en souriant: + +«Les maris sont inévitables comme le destin.» + +Puis il s’assit, et rien ne témoignait de la violence qu’il se faisait, +si ce n’est le gonflement d’une veine sur ses tempes et une sorte de +hérissement du sourcil qui ne m’était pas inconnu. + +M. Dolfin était pâle, mais calme, et me consultait du regard; je n’étais +guère en état de lui répondre, je respirais à peine; je sentais qu’une +lutte allait s’engager, et je tremblais qu’elle ne fût pas égale. + +Ce fut Mme d’Estrel qui rompit la première lance; sans aucun doute elle +était fâchée, car elle oublia dans cette occasion les délicatesses +ordinaires de sa bonté. + +«Vous connaissez M. Dolfin? dit-elle à Max en le lui présentant du +geste. Je crois vous avoir conté son histoire. + +--J’ai bien des excuses à vous faire, monsieur, dit Max; si je ne me +trompe, je vous ai proposé un soir de vous prendre à mon service; il +s’agissait, je crois, d’une place d’aide-jardinier. Je dois dire à ma +décharge que vous portiez ce jour-là un sarrau de paysan, et que la nuit +tombait. + +--J’ai de bizarres fantaisies, lui répondit M. Dolfin d’un ton à la fois +doux et ferme; mais si j’aime à varier mes costumes, en revanche je ne +change jamais de logement. J’habite à droite de Réauville, sur la +hauteur, une petite maison isolée que vous avez dû remarquer. Si jamais +vous aviez quelque autre place à me proposer ou que vous fussiez curieux +de m’étudier de plus près, vous seriez sûr de m’y trouver. + +--Pour le moment, je suis trop occupé, répliqua Max avec une nonchalance +superbe. Je n’ai en tête que deux loups. Où sont mes deux loups, et +est-il bien sûr que ce ne soient pas deux lièvres? A vrai dire, les +animaux m’ont toujours plus intéressé que les hommes. + + Le serpent a ses mœurs, ses combats, ses amours... + +--Mais Dieu lui a épargné les cas de conscience, reprit Mme d’Estrel. +Quelle étrange maladie! Croiriez-vous, marquis, qu’en dépit des +supplications de sa famille et de mes remontrances, M. Dolfin est plus +résolu que jamais à se faire trappiste? Voyons, soyez notre arbitre, +faites entendre raison à ce pauvre enfant; je serais si heureuse de le +rendre à sa mère!» + +Le _pauvre enfant_ fut sur le point d’éclater. Il était au supplice, ses +lèvres tremblaient; mais son regard rencontra le mien, et il dévora sa +colère. + +«Madame, répondit-il avec un sourire triste, je ne doute pas que M. de +Lestang ne soit un très-habile casuiste; mais il vous a dit lui-même +qu’il n’avait que ses loups en tête. Aussi bien les secrets de ma +conscience ne sont pas matière à causerie; le moyen d’égayer un si +triste et si pitoyable sujet! Avec tout son esprit, M. de Lestang n’y +réussirait pas. + +--M. Dolfin a raison de décliner mon arbitrage, reprit Max. Je n’entends +rien aux affaires des autres; c’est à peine si je comprends les miennes. +D’ailleurs j’ai trop vu le monde pour rien blâmer. Un peintre, homme du +plus grand mérite, à qui l’on contait un jour, d’un ton tragique, les +monstrueux détails d’un monstrueux parricide: + +«Cela ne fait-il pas frémir la nature? lui disait-on. + +--Mon Dieu! répondit-il froidement, tout dépend du point de vue. + +--Oui, madame, tout dépend du point de vue, et, selon les cas, tout peut +se justifier, tout peut se soutenir, la Trappe et le jeu du bouchon, la +princesse Badroulboudour et Margot, don Juan et Céladon, l’ange et la +bête, la nuit et le jour, le _Miserere_ et le chant du rossignol, la +bagatelle et le parfait amour. La vie a du bon; mais que savons-nous si +la mort ne nous tient pas en réserve des plaisirs plus vifs? Le rire +soulage; mais les poëtes assurent que le monde vu au travers d’une larme +leur offre des beautés imprévues. Dans cette universelle incertitude, +que chacun prenne conseil de son humeur! Seulement, à quelque parti +qu’on s’arrête, il est bon de savoir ce que l’on fait et d’en accepter +résolûment toutes les conséquences. + +--Bien parlé, monsieur! dit M. Dolfin. Si vous me connaissiez mieux, +vous ne douteriez pas que je ne sache très-bien ce que je fais, et que +je n’en aie prévu comme à plaisir toutes les conséquences. + +--Oh! s’écria Mme d’Estrel, cela est bien vite dit; mais il en est qu’on +ne devine pas. On se croit bien sûr de soi, on compte sans _cette fièvre +qui mine tout_. Les regrets, les dégoûts, les repentirs,--nous avons +beau sarcler notre jardin, toutes ces ronces poussent sans qu’on y +pense. Méchante herbe croît toujours... Je vous en supplie, mon cher +enfant, prenez le temps de la réflexion; remettez-vous à voyager, à +courir le monde; des objets nouveaux feront diversion à votre tristesse, +vous la guérirez en la trompant, et peut-être, dans un an d’ici, vous +direz-vous, en vous frappant le front: Ce fou qui se croyait incurable, +était-ce bien moi? + +--Pour ma part, madame, dit Max, j’ai moins foi que vous dans la vertu +des voyages. Les idées que caressa notre jeunesse, et qui eurent les +prémices de notre esprit, laissent en nous des traces ineffaçables. On +peut avoir des passades, mais tôt ou tard on revient à ses premières +amours. Oui, madame, qui s’est senti une fois attiré vers la Trappe, la +Trappe ne le manquera pas. Traversez, contrariez sa passion; il finira +toujours par épouser sa maîtresse. Qu’on s’abandonne aux événements ou +qu’on leur résiste, on n’échappe pas à sa destinée. Après cela, il est +bon pour un apprenti de la Trappe d’avoir fait l’école buissonnière; +certaines aventures posent un homme, et l’éclat de ses péchés rejaillit +sur sa conversion, ce qui n’est pas un médiocre avantage, car, Voltaire +l’a dit, rien n’est plus désagréable que d’être pendu obscurément. +Ajoutez que, la question de gloire mise à part, rien n’est si pénible +que des repentirs qui mâchent à vide; il est sage de leur préparer +d’avance de l’aliment... Un de mes amis, le comte de L..., que je vous +donne pour un vrai lunatique, se sentit un jour frappé de la grâce. Le +voilà qui renonce au monde, dit adieu aux plaisirs, récite son chapelet, +se confesse une fois la semaine. Tout à coup il disparaît, plus de +nouvelles: dans quelle thébaïde était-il allé pleurer ses péchés? A +quelque temps de là, je le rencontrai en Italie, entre Rome et Florence, +voyageant en tête-à-tête avec deux yeux bruns et une tresse noire. + +--Eh bien! mon cher comte, lui dis-je, allez-vous toujours à confesse? + +--Ne voyez-vous pas, me répondit-il, que je rassemble des matériaux? + +--Il croyait plaisanter: deux ans plus tard, madame, il était moine. +L’histoire ne dit pas ce qu’en pensa la tresse noire. + +M. Dolfin se leva brusquement; la patience lui échappait. Je ne sais ce +qu’il allait dire ou faire: il avait l’air d’un homme poussé à bout qui +ne consulte plus que son désespoir. Je me levai aussi, prête à +intervenir pour éviter un éclat. Heureusement un ecclésiastique entra +dont le visage m’était inconnu. A sa vue, M. Dolfin recula d’abord d’un +pas; puis, s’avançant vers lui: + +«Vous ici, mon cher abbé! + +--J’arrive en droiture de Corfou, lui répondit le prêtre en le saluant +respectueusement, et vous m’excuserez si, avant de vous aller chercher à +Réauville, j’ai tenu à rendre mes devoirs à Mme d’Estrel. On m’avait +chargé d’un message pour elle.» + +Et se tournant vers Mme d’Estrel, qui lui tendait la main: + +«On vous avait instruite de mon voyage, madame. N’en avez-vous pas +prévenu M. Dolfin? + +--Je savais en effet, monsieur l’abbé, répondit-elle, qu’on vous avait +chargé de faire une dernière tentative auprès de notre cher malade; mais +je craignais sa mauvaise tête, et que, prévenu de votre arrivée, il ne +se hâtât de brûler ses vaisseaux.» + +Ces mots de _cher malade_ et de _mauvaise tête_ sonnèrent mal aux +oreilles de l’abbé Néraud. Ses manières et son ton témoignaient de son +extrême déférence pour son ancien élève, et cette déférence frappait +d’autant plus que sa figure annonçait un homme d’autorité, l’un de ces +esprits qui ont peu d’idées, mais qui en sont maîtres, et acquièrent par +là de l’ascendant sur les esprits que leurs idées gouvernent et +tourmentent. Depuis longtemps d’ailleurs l’élève était hors de page, et +il se peut faire que le maître admirât en le combattant ce caractère +entier qui avait échappé à sa gouverne et lassé ses remontrances. Aussi +regarda-t-il Mme d’Estrel avec un étonnement qui fit sourire M. Dolfin. + +«Oui, je ne suis qu’un pauvre fou! s’écria le malade en secouant sur ses +épaules son épaisse chevelure.» Et il ajouta en regardant Max: + +«Mais il est de saintes folies qui ont le droit de mépriser toutes les +sagesses des gens du monde et toutes les petites anecdotes des gens +d’esprit.» + +Puis prenant l’abbé par le bras: + +«Remettez à plus tard votre conférence avec Mme d’Estrel, lui dit-il +avec une gaieté forcée; allons au plus pressé, monsieur l’abbé; venez +bien vite donner le fouet au pauvre enfant.» + +Et à ces mots, moitié de gré, moitié de force, il emmena le prêtre, qui +nous salua d’un air interdit. + +Je m’étais approchée d’une table et j’affectais de feuilleter un album. +Max échangea quelques mots à voix basse avec Mme d’Estrel, puis il +sortit à son tour. Alors, m’avançant vers elle, je lui dis que j’étais +venue m’excuser de mes rudesses, mais qu’après ce qui venait de se +passer... + +«Oh! ne vous occupez pas de moi! interrompit-elle avec une vivacité qui +n’était pas dans son caractère. Votre calme m’épouvante. Que vous +semblez peu vous douter de la gravité de votre situation! Mais ne +voyez-vous pas que depuis plus d’une semaine Max se livre à lui-même de +perpétuels et acharnés combats? A la lettre, il dévore son cœur. Quelle +violence il a dû se faire tantôt! J’ai pris l’offensive pour qu’il ne la +prît pas; mais demain, dans quelques heures peut-être, sera-t-il capable +de se résister? Le ressort a été violemment comprimé; la détente sera +terrible. Dites-vous de grâce, ma chère fille, que votre vie peut-être +est en danger. + +«Chère madame, lui répondis-je, ne vous mêlez donc plus de mon triste +sort: cela vous réussit mal. Si vous n’aviez pas écrit à M. Dolfin, je +ne l’aurais pas rencontré ici. Allons, calmez-vous; je ne crains rien et +suis prête à tout.» + +Elle voulut revenir à la charge. + +«N’est pire sourd, lui dis-je en lui serrant la main, que qui ne veut +pas entendre.» + +De Chamaret à Grignan, la route fait un ruban en ligne droite de près de +quatre kilomètres de long. A la faveur du crépuscule, j’apercevais au +bout de ce ruban le cabriolet qui renfermait M. Dolfin et l’abbé Néraud. +A deux cents pas derrière eux, Max, monté sur son alezan, cheminait au +petit trot. Il finit par s’arrêter, m’attendit, et fit le reste du +chemin tantôt devant, tantôt derrière la voiture; quelquefois il +s’approchait, me jetait un rapide regard et mordait sa moustache; il +avait son visage d’autrefois, cette figure de bronze qui m’était bien +connue. Qu’allait-il se passer? Mon cœur était gonflé d’amertume, et +cette amertume me faisait regarder l’avenir avec indifférence. + + + + +IV + + +Un profond silence régna pendant le dîner. Baptiste, qui nous servait, +paraissait inquiet; il consultait souvent le visage de Max: c’était son +baromètre. Dans son trouble, un plateau lui échappa des mains, et, en me +versant à boire, le bras lui tremblait si fort qu’il répandit de l’eau +sur mon assiette. Évidemment les hirondelles volaient bas. + +En sortant de table, Max me suivit au salon, où je repris ma tapisserie, +qui n’avançait guère. Il tourna quelque temps autour de moi, puis +sortit, et, bien qu’il ventât et que le froid fût piquant, il se promena +près d’une heure sur la terrasse. Je l’entendais aller et venir le long +de la maison; sa démarche était vive et saccadée; quelquefois le bruit +d’une rafale se mêlait à celui de ses pas, et ces deux bruits se +confondaient dans mon cœur. A plusieurs reprises je crus l’entendre +parler; peut-être causait-il avec le vent; les deux orages se +concertaient. Il me semblait qu’un danger était suspendu sur moi. Mon +sort allait-il se décider? J’avais le souffle court; par instants, mes +cheveux me pesaient. Une grosse mouche épargnée par l’hiver vint se +heurter brusquement contre l’abat-jour de ma lampe, et je tressaillis. +Les murs, les meubles, les tableaux semblaient être dans l’attente comme +moi; ils avaient un air solennel, un visage de circonstance, et nous +échangions des regards mornes. Deux fois Max s’approcha de la porte: je +crus qu’il allait entrer, et tout mon sang reflua vers mon cœur; mais +après s’être arrêté sur le seuil il s’éloigna, et je lui en voulus de +m’avoir pour ainsi dire déçue dans ma crainte. + +«Ne sera-ce que demain? pensais-je. Il est temps d’en finir; arrive que +pourra! il faut qu’il arrive quelque chose.» + +Enfin Max rentra. Sans que nous nous en doutions, nos esprits s’étaient +rencontrés, car de la porte il me cria: + +«Cela ne peut durer plus longtemps, madame. La mort vaudrait mieux. Vous +êtes-vous avisée d’un dénoûment? Moi, je ne trouve rien. + +--Je ne vous comprends pas, lui répondis-je. Le dénoûment que vous +cherchez est tout trouvé. Dans quelques jours, le goût des aventures et +des entreprises vous reviendra; vous vous en irez faire une nouvelle +campagne, vous y cueillerez de nouveaux lauriers. Quand vous serez las, +vous reviendrez ici, et retrouverez votre maison, vos meubles et votre +femme à leur place. N’étions-nous pas convenus de cet arrangement? En +quoi vous déplaît-il? Pouvez-vous vous plaindre qu’en votre absence je +tienne mal votre maison, que votre château se dégrade, que tout ici soit +au pillage, et que les termes de vos fermiers ne rentrent pas?» + +Il n’eut pas l’air de m’avoir entendue. + +«Je vous répète, madame, reprit-il en élevant la voix, qu’il est temps +d’en finir. Avez-vous des plans? Quels sont-ils? Parlez! + +--Mais quelle mouche vous a piqué? repartis-je. On dirait que vous êtes +en colère! Pourtant tout vous réussit. Si je ne me trompe, vous avez eu +bon marché de M. de Malombré, et tantôt vos anecdotes ont eu du succès. +D’où vous vient cet accès d’humeur?» + +Il prit un vase sur la cheminée, et, le jetant avec violence sur le +parquet, le broya sous ses pieds. + +«Vraiment, nous sommes dans l’absurde jusqu’au cou, s’écria-t-il d’une +voix tonnante. Donnez-moi, de grâce, un rival digne de moi; mais je ne +sais à qui me prendre. Sur mon honneur, c’est un amant de paille que M. +Dolfin, et je suis tenté de croire qu’il y a quelqu’un derrière. + +--C’est possible, répondis-je; cherchez bien.» + +Il s’avança vers moi d’un air farouche. + +«Ah! prenez garde, dis-je en souriant, vous allez me faire peur.» + +Tout son corps était agité d’un mouvement fébrile. Il réussit à s’en +rendre maître; il se calma, changea de visage, et, s’asseyant à quelques +pas de moi, il me dit d’un ton plus doux: + +«Madame, voulez-vous qu’une fois encore nous raisonnions un peu? + +--A quoi cela nous servira-t-il? dis-je en hochant la tête. + +--Je veux être de bonne foi, reprit-il. M. Dolfin n’est pas précisément +l’homme que je m’étais imaginé sur sa réputation de dévot. Il a du +charme et je ne sais quelle grâce romantique qui peut surprendre une +imagination de femme. Aujourd’hui, dans sa belle colère, avec ses yeux +étincelants et sa chevelure en désordre, il avait l’air d’un lionceau +qui pour la première fois hume l’odeur du sang. Comme il eût rugi, si +vous n’aviez été là! Et puis quelle ingénuité, quelle candeur +d’impressions! C’est une âme qui a gardé toute sa fleur. Faut-il vous +dire comment s’appelle ce jeune homme? C’est Chérubin, malheureusement, +en prenant de l’âge, Chérubin s’est entêté de mysticisme; cela gâte un +peu son personnage: il entremêle dans ses rêves Rosine et le paradis. Un +jour il s’avisera qu’il faut choisir: Rosine est belle, le paradis est +plus sûr; quel embarras! quels combats! Aujourd’hui dans un casque et +demain dans un froc... Allez, je vous connais bien: vous ne ressemblez +pas à toutes les femmes; il vous fallait de l’extraordinaire; le hasard +vous a bien servie; tout autre que cet enfant eût perdu ses peines. Mais +est-ce bien sérieux? Je vous le répète, votre imagination s’est laissé +surprendre: un amour de tête, voilà tout. Convenez-en. Vous m’avez assez +puni. Avouez que vous avez voulu me faire peur! J’ai eu peur; êtes-vous +contente?» + +Et se rapprochant de moi: + +«Savez-vous ce que je vous propose? Nous allons partir ensemble pour +l’Italie; nous visiterons Rome, Naples, Florence; confiez-moi le soin de +vous distraire, je saurai comment m’y prendre. Vos souvenirs +s’effaceront bien vite. Peut-être en s’en allant laisseront-ils la porte +ouverte, je tâcherai d’en profiter. Et Chérubin? Bah! il aura pour se +consoler des avant-goûts du paradis. + +--Que vous avez d’esprit, lui dis-je, et comme vous savez varier vos +airs! Mais je suis bien ici, pourquoi partirais-je?» + +Il ne se découragea point. + +«Vous avez une raison supérieure, poursuivit-il, et je sais que j’ai des +intelligences dans la place. Permettez-moi de vous dire crûment la +vérité. M. Dolfin est assez candide pour croire à l’amour platonique; +dans l’ingénuité de son âme, il prend un tunnel pour une maison. Je +suppose qu’il s’aperçoive à temps de son erreur; reviendra-t-il sur ses +pas? Non, il est des entraînements auxquels on ne résiste point. Il +traverse le tunnel; jamais personne n’y est resté; le voilà de l’autre +côté. Que va-t-il arriver? Ah! si jamais il touchait le fond du bonheur, +croyez-moi, sa conscience se réveillerait en sursaut. Et quel réveil! +après l’ivresse viendrait l’étonnement, l’effroi, le remords; il +regretterait amèrement ce qu’il appelait tantôt _sa sainte folie_; il +pleurerait ses illusions perdues et cette douce erreur qui lui faisait +voir dans son amour une flamme toute céleste où les sens n’avaient point +de part; il croirait voir les séraphins, ses frères, se détourner de lui +avec horreur, en lui reprochant sa victoire comme une honteuse défaite. +Le pauvre enfant maudirait la femme qui, en lui donnant le bonheur, lui +en a ôté l’attente et le rêve, la femme qui par ses fatales caresses, a +changé l’or pur en un plomb vil et l’ange en un réprouvé... Non, une +femme comme vous ne peut courir de tels hasards. Ravir à Dieu son bien, +quelle entreprise! Tôt ou tard il faudrait le lui rendre, et vous +resteriez avec votre désespoir et votre courte honte... Madame, quand +partirons-nous pour Florence?» + +Ses impitoyables dissections me révoltèrent; ma blessure criait. Je +m’étais promis de me contenir; j’éclatai, et, voulant rendre blessure +pour blessure, je m’écriai en relevant la tête: + +«Et que savez-vous, monsieur, si je ne me suis pas donnée?» + +Le trait s’enfonça dans son cœur; il bondit sous le coup, se dressa sur +ses pieds comme soulevé par sa colère, et, reculant d’un pas, me cria: + +«Cela n’est pas, cela ne peut être, puisque je suis ici, que je vous +parle, et que je n’ai tué personne! + +--Vous avez des absences qui m’étonnent, lui dis-je. Et moi, pourquoi +suis-je ici? Je m’imaginais qu’un homme d’honneur n’a que sa parole.» + +Il me répondit d’une voix terrible: + +«Et que m’importe ce que j’ai dit, ce que j’ai juré! Vous prenez au +sérieux ces enfantillages? Mais vous ne savez donc pas qui je suis? Ma +parole, ma parole! qu’ai-je promis? Je ne vis que d’hier. Ne me parlez +pas de mes fautes; demandez-en compte à l’insensé que j’étais et que je +ne suis plus; c’est à lui d’en répondre, je ne le connais pas. Je ne +sais et ne veux savoir qu’une chose: que vous êtes à moi. Malheur à +l’homme qui effleurerait de ses lèvres l’un de vos cheveux! Malheur à +celui que vos yeux ont regardé, à qui votre bouche a souri! Je ne me +laisserai pas prendre mon bien; je l’ai payé avec des larmes de sang. +Demain nous partirons, et vous jurerez d’oublier; je le veux, je n’ai +qu’une parole, madame... Ah! vous croyez qu’on peut impunément me +réduire au désespoir! Il fallait me tromper, madame, il fallait avoir la +générosité de mentir. Vous êtes donc aveugle, votre mauvais génie met un +nuage sur vos yeux. Quel scrupule voulez-vous que j’aie? Je ne crois à +rien qu’à ma douleur...» Et se frappant la poitrine: «Que ne vous +doutez-vous de ce qui se passe là! Si vous saviez à quoi j’emploie mes +nuits, quelles sont mes pensées, mes rêves... Deux fois, oui, déjà deux +fois, j’ai juré de vous tuer. + +--Tuez-moi, lui dis-je en haussant les épaules; mais j’aime, je suis +libre, et je ne partirai pas.» + +Il poussa un cri et courut à la cheminée: son couteau de chasse y était +resté. Avant que j’eusse le temps de penser à rien, il fut devant moi, +le visage bouleversé et le bras levé. J’eus peur; ce fut, je crois, ce +qui me sauva; j’étendis la main pour écarter le couteau; je me blessai +légèrement, et mon sang coula. La vue de ce sang me calma, la mort me +fit envie, et, me soulevant à moitié pour aller au-devant du coup, je +lui dis, en le regardant fixement: + +«Frappez, ne me faites pas attendre!» + +Il contemplait ma main blessée; son bras fut pris d’un tremblement +convulsif, et je ne puis rendre ce que je vis dans ses yeux. La flamme +s’en obscurcit par degrés: sa fureur fit place à une amère tristesse. +Tout à coup il fit quelque chose d’étrange; il regarda le couteau, y +aperçut une goutte de sang, et, comme pour étancher une soif +mystérieuse, il la porta à ses lèvres et la but; puis, jetant violemment +le couteau à terre, il s’enfuit. + +Tout cela s’était passé si rapidement que je doutai un instant si je +n’avais pas rêvé; ma main blessée, que je dus entortiller d’un mouchoir, +me rappela au sentiment du réel. Comme je regrettais que tout mon mal se +réduisît à une égratignure! «Pourquoi donc avais-je retenu le couteau? +Je serais morte, pensais-je, tout serait fini.» Hélas! tout était à +recommencer.--Si après un court répit je devais affronter de nouveau de +pareilles émotions, mes forces y suffiraient-elles? J’étais sûre de mon +âme, je ne l’étais pas de mes nerfs. Un instant de faiblesse, et ma +défaite était irréparable. Ah! plutôt mourir!... + +Mais ma vie n’était pas seule en danger. Comment prévenir une rencontre +que je ne pouvais prévoir sans frémir? Je condamnais mon imprudence. Que +j’étais simple d’avoir pensé que Max respecterait ma liberté! Son +orgueil outragé pouvait-il se croire lié par les vaines promesses +qu’autrefois j’avais si facilement obtenues de son indifférence? A quels +entraînements avais-je cédé? J’avais offert à mon chagrin comme à un +dieu une innocente victime que je m’étais plu à envelopper dans mes +malheurs. Pourquoi m’étais-je moins occupée de protéger l’homme que +j’aimais que de braver et d’offenser l’autre? Nuls ménagements; j’avais +attisé le feu, j’avais pris plaisir à tourner le poignard dans la plaie. +Ma conscience (ses reproches sont souvent bizarres) me reprochait, elle +aussi, de n’avoir pas su mentir, comme si, disait-elle, mon amour +m’avait moins tenu au cœur que ma vengeance, comme s’il ne s’était agi +que de moi, de déployer à mes propres yeux toute la noble fierté de mon +caractère et de me donner en spectacle à moi-même. Ah! s’il fallait du +sang pour expier cette funeste erreur, que le mien seul coulât! Tout à +l’heure j’avais eu comme un avant-goût de la mort, et je n’y avais point +trouvé d’amertume. + +Je montai dans mon appartement; je renvoyai Marguerite, je m’enfermai à +double tour. Je me jetai un instant sur mon lit et m’abîmai dans mes +pensées. Je cherchais une solution, je n’en trouvais point. Qu’eussé-je +trouvé? Je ne savais pas même ce que je voulais. Je me relevai, et pour +tromper mon agitation, peut-être aussi par une de ces superstitieuses +lubies d’un esprit tourmenté qui, ne trouvant plus de ressource dans sa +propre sagesse, recourt à la vanité des oracles, je pris les yeux fermés +un volume à l’un des rayons de ma petite bibliothèque. Celui qui me vint +sous la main était un vieux livre qui avait fait les délices de mon +enfance; de jeunes doigts, toujours impatients de tourner le feuillet, +en avaient fatigué toutes les pages. J’ouvris au hasard ce volume, qui +est un recueil d’anecdotes sacrées et profanes, et je lus ceci: «Ainsi +Balaam se leva le matin, bâta son ânesse, et s’en alla avec les +seigneurs de Moab: mais la colère de Dieu s’alluma, parce qu’il s’en +allait, et un ange de l’Éternel s’arrêta dans le chemin pour s’opposer à +Balaam. Et l’ânesse vit l’ange qui se tenait dans le chemin et qui avait +son épée nue à la main, et elle se détourna du chemin et s’en alla dans +un champ, et Balaam frappa l’ânesse pour la ramener dans le chemin; mais +l’ange s’arrêta dans un sentier de vignes, et l’ânesse, ayant revu +l’ange, se serra contre la muraille, et elle serrait contre la muraille +le pied de Balaam, qui continua à la battre. Alors l’ange passa plus +avant et s’arrêta dans un lieu étroit, où il n’y avait pas moyen de se +détourner ni à droite ni à gauche. Et l’ânesse, à la vue de l’ange, se +coucha sous Balaam, qui s’emporta de colère, et la frappa de plus belle. +Alors l’Éternel ouvrit les yeux de Balaam, et il aperçut l’ange qui se +tenait dans le chemin, et il s’inclina et se prosterna sur son +visage...» + +Je n’allai pas plus loin et remis le livre à sa place. Qu’y avait-il de +commun entre moi et le prophète Balaam? Je me traînai longtemps de +chambre en chambre, questionnant avidement mon cœur, qui ne répondait +pas, me proposant d’absurdes expédients que je repoussais aussitôt, et +comme dévorée par mes incertitudes. Que cette nuit me parut longue! Je +crus que le jour ne viendrait jamais. Comme il commençait à poindre, je +me laissai tomber dans un fauteuil; la fatigue l’emporta sur +l’inquiétude: je m’assoupis et finis par m’endormir profondément. On est +heureux, quand on souffre, d’avoir un corps qui impose à l’âme ses +faiblesses; comment se représenter sans frémir la douleur d’un esprit +pur qui s’acharnerait sans relâche sur lui-même et à qui l’épuisement ne +ferait jamais lâcher prise? + +Quand je m’éveillai, il faisait grand jour. Le sentiment de la vie +rentra en moi comme un poison qui se serait soudain répandu dans toutes +mes veines. J’eus peine à me lever; le froid m’avait engourdie, j’étais +brisée. Le souvenir de Max debout devant moi, un couteau à la main, fit +passer dans tout mon corps un frisson d’épouvante.--Il faut partir, me +dis-je, et je m’étonnai de ne me l’être pas dit plus tôt. Il faut +partir. Max ne se possède plus; on ne raisonne pas avec la folie. Que +gagnerais-je à affronter de nouveau ses fureurs? Et qui peut me répondre +que, vaincue par la terreur, je ne tomberais pas à ses pieds en +demandant grâce? Une seule chose est certaine: à cause de moi, la vie +d’un homme est en danger. Je ne puis le sauver qu’en fuyant avec lui. + +Je ne comprenais plus mes hésitations; comment avais-je fait pour ne pas +me rendre à l’évidence? Je tremblai que les événements ne m’eussent +prévenue. J’ouvris ma porte, je m’avançai à pas de loup sur la galerie; +je crus entendre un bruit de voix dans l’appartement de Max. M’étant +approchée, je m’assurai qu’il causait avec Baptiste d’un ton grave, mais +tranquille. Je rentrai chez moi, j’écrivis rapidement les deux lignes +que voici: «Je partirai cette nuit pour Genève; rendez-vous sur-le-champ +à Donzère, où vous m’attendrez. Un mot de réponse.» Je glissai ce papier +comme un signet entre deux feuillets d’un volume de petit format que +j’enveloppai et ficelai, après quoi je fis en hâte ma toilette. En +traversant le vestibule, je rencontrai Marguerite, à qui je dis que +j’allais prendre l’air, que je serais de retour dans deux heures. Elle +n’eut pas l’air étonné; elle était accoutumée à mes promenades +matinales. + +Je descendis dans la cour, je fis seller Soliman, et me voilà partie. Je +suivis un chemin creux et ombragé qui longe le mur d’enceinte et qu’on +n’aperçoit pas des fenêtres du château. Je n’avais pas fait vingt pas +que, retournant la tête, je vis venir le fils d’un de nos fermiers, +garçon de quinze ans qui, sa hotte sur le dos, se rendait à Réauville. +Je le chargeai de porter mon petit paquet à son adresse, lui dis +d’attendre la réponse, que dans deux heures j’irais la chercher à la +ferme. Il me promit de faire diligence et se remit en marche. Je le +regardai s’éloigner, et tout à coup le rappelant, comme si j’avais voulu +gagner du temps, je lui répétai mot pour mot mes instructions. Il +m’assura en souriant qu’il m’avait bien comprise. Je le suivis encore +quelques instants du regard. «C’en est fait, pensai-je, le sort en est +jeté.» Et tournant le dos à Réauville, je poussai mon cheval dans un +chemin de traverse. + +Le mistral était tombé; tout annonçait une belle journée. L’air vif du +matin ranimait mes esprits et dissipait par degrés cet engourdissement +et cette stupeur que j’avais sentis à mon réveil; mais dans la situation +où j’étais on ne recouvre des forces que pour les tourner avec fureur +contre soi-même, et en quelques minutes je passai de l’abattement du +désespoir à un état d’angoisse et de fièvre plus douloureux encore. Un +vent d’orage se leva dans mon cœur; mes pensées s’entremêlaient et se +heurtaient dans ma tête comme fouettées par un tourbillon. Je cherchais +en vain à ressaisir les motifs et les sentiments qui m’avaient +déterminée, et qui peu d’instants auparavant me semblaient décisifs. +Plus je m’étais effrayée de la gravité sans ressource du mal, plus +maintenant la violence du remède m’épouvantait; n’emporterait-il pas le +malade? A chaque pas, mon cœur devenait plus lourd; c’était comme un +poids de plomb sous lequel je me sentais fléchir. + +Je ne laissai pas de m’obstiner, et sans trop savoir où j’allais, je +pressai la marche de mon cheval. Le sentier que je suivais débouche sur +la grande route de Montélimart; au moment de l’atteindre, Soliman, par +un bizarre caprice, s’arrêta court. Je redressai la tête, je regardai +cette longue voie poudreuse qui se déroulait en serpentant sur les +hauteurs et semblait s’enfuir à l’horizon. Je me dis qu’elle allait à +Valence, à Lyon, à Genève, en Suisse, et qu’elle passait peut-être près +de cette maison solitaire où il serait doux à deux êtres qui s’aiment +«de vieillir et de mourir ensemble.» J’eus un frisson; il me parut +qu’elle menait aux abîmes. Cependant j’y voulus faire quelques pas comme +pour apprendre à ma vie son chemin. J’excitai mon cheval et le mis au +trot; tout à coup il fit un écart si brusque que je faillis tomber. Je +lui sanglai quelques coups de cravache; mais en le frappant je songeai +soudain à l’ânesse battue par le prophète: elle voyait devant elle +l’ange qui se tenait debout, son épée nue à la main. Sur la route de +Montélimart, il n’y avait ni ange ni épée, mais une voix me criait: +Impossible! C’était mon cœur qui me barrait le chemin. + +Je tournai bride, revins précipitamment sur mes pas. Arriverais-je à +temps? rattraperais-je l’enfant? Je croyais le voir s’enfuir devant moi +comme dans un rêve. Je poussai Soliman à travers champs, j’aurais voulu +lui donner des ailes. Enfin j’aperçus mon jeune messager, qui ayant posé +sa hotte, faisait une halte au bas de la colline. L’instant d’après il +se leva et commença de gravir la côte. Je mis mon cheval au pas; je ne +quittais pas l’enfant des yeux, c’était mon destin qui cheminait devant +moi. Sûre de pouvoir l’atteindre et tenant dans ma main l’événement, je +ne sentais plus le besoin de me presser; le cœur me battait, je n’avais +qu’à vouloir, et j’en retardais le moment, comme s’il m’avait plu de +prolonger le tourment de mon incertitude et de tenir quelques instants +encore l’avenir en suspens. + +Mais l’enfant allait à peine dépasser les premières maisons du village, +que je m’élançai à toute bride. Je le rejoignis en un clin d’œil et lui +jetai quelques pièces de monnaie en lui disant que, les hasards de ma +promenade m’ayant amenée à Réauville, je me chargerais moi-même de ma +commission. Dès qu’il m’eut remis le livre, je redescendis jusqu’à +mi-côte, et, m’arrêtant près d’une croix, je repris haleine comme un +cerf au ressui. Je contemplais la plaine, les montagnes, le cours de la +Berre, le campanile du château, qui s’élevait du milieu des chênes. Il +me parut qu’il y avait une secrète attache entre ces lieux et moi, que +la souffrance y avait enraciné ma vie, et qu’il m’était impossible de +mourir ailleurs. + +Et cependant, je ne sais quelle fureur me prenant, je repartis +subitement au galop, et j’arrivai en un instant près d’une maisonnette +blanche qui est située à une portée de fusil du village. Le brave homme +chez qui logeait M. Dolfin ne m’était pas inconnu; pendant une grave +maladie qui l’avait tenu deux mois alité, j’avais fait passer à sa femme +quelques secours. Je l’aperçus au milieu de son champ, une pioche à la +main. Du plus loin qu’il me reconnut, il se découvrit, s’avança à ma +rencontre, et comme il est grand parleur, sans attendre mes questions, +il me donna d’une voix cassée des nouvelles de sa femme, de ses moutons, +de sa basse-cour, et enfin de son locataire. Il le traitait d’étrange +original, et, pour me mieux convaincre de sa bizarrerie, me conta qu’il +s’était promené toute la nuit avec un prêtre et n’était rentré au matin +que pour le prévenir qu’il passerait tout le jour à la Trappe. + +«Ah! fort bien, lui dis-je d’une voix sourde; ce qui signifiait +apparemment: Merci, un poids vient de se détacher de ma poitrine, je +respire, j’ai devant moi vingt-quatre heures de répit; merci, jusqu’à +demain point d’explication, point de rencontre! L’homme pour qui je +tremblais est en sûreté; il est à la Trappe, on n’ira pas le relancer à +la Trappe. + +«Portez-vous bien, dis-je au vieillard, et Dieu vous protége!» + +Et je pris le chemin de Lestang. Il me semblait, grand Dieu! que quelque +chose s’était brisé dans mon cœur, et j’aurais voulu broyer sous le +sabot de son cheval tous les cailloux du chemin... + +«Je suis venue le chercher, pensais-je, et il était à la Trappe!» + +Et le long de la route je ne cessai de me répéter avec une inexprimable +amertume: + +«Ah! Dieu soit loué, il était à la Trappe!» + + + + +V + + +En rentrant dans ma chambre, j’eus à subir les soins de Marguerite et à +éluder ses questions, car le bandage que je portais à la main droite +l’inquiétait. A peine fut-elle sortie que je fondis en larmes. Il était +à la Trappe!... Et je comprenais tout, et je m’étonnais de n’avoir pas +compris plus tôt; le feu d’un éclair était tombé sur mon cœur, je +m’étais soudain apparue à moi-même. + +«Non, m’écriai-je, je ne l’aimais pas assez pour me donner à lui, et +désormais rien ne m’est plus possible dans ce monde!» + +Le mystère de mes sentiments venait d’être comme percé à jour. Je +pouvais m’en raconter toute l’histoire. Il me souvenait comment, dans +mes heures de solitude, je m’étais créé un fantôme qui me faisait battre +le cœur, et comment plus d’une fois, en la présence de l’homme dont ce +fantôme avait le visage, mon imagination s’était sentie froissée et +secrètement mortifiée. Elle avait tremblé de ne pas trouver en lui tout +ce qu’elle rêvait; elle lui avait reproché pour ainsi dire d’exister, +d’être plus réel que sa chimère, de n’être pas tissu de cette vapeur +légère et diaphane dont sont faits les songes, et qui flotte dans +l’espace sans contours arrêtés, sans qu’on puisse jamais dire: J’ai tout +vu, c’est tout. + +«Non, pensai-je, ce n’est pas l’homme, c’est le rêve que j’aimais, et le +rêve s’est à jamais évanoui.» Et je me disais qu’apparemment, avant de +naître ici-bas, notre âme a entendu les concerts célestes, qu’elle +apporte dans la vie le souvenir de ces bruits harmonieux, et que dans +son tourment elle cherche à les redire. + +«On m’a fait taire, je me suis obstinée, le souvenir du chant divin +m’obsédait; j’ai cherché un cœur qui m’en répétât quelques notes, mais +l’instrument que m’offrait le hasard s’est brisé entre mes mains. +Peut-être ce chant divin, la mort le sait-elle; la vie m’a surprise par +ses duretés, peut-être m’étonnerai-je des complaisances de la mort.» + +La cloche du déjeuner sonna. Je me regardai dans la glace: j’étais bien +pâle. + +«Il en pensera ce qu’il voudra, me disais-je; je n’ai plus de rôle à +jouer, et la vérité ne peut plus me nuire.» + +Je descendis dans la salle à manger; on n’avait mis qu’un couvert. Je +m’assis, et, dès que je pus surmonter mon émotion, je dis à Baptiste: + +«M. de Lestang ne viendra pas déjeuner? + +«Non, madame, me répondit-il d’une voix creuse. + +«Où est-il donc? + +«Il est parti ce matin pour un long voyage; je suis resté pour faire ses +malles, et ce soir j’irai le rejoindre. + +--Ah!» dis-je, et bien que les questions se pressassent sur mes lèvres, +il m’eût été impossible d’ajouter un mot; je me sentais comme pétrifiée. +Après avoir essayé en vain de manger, je me levai de table. + +«M. le marquis a écrit à madame, me dit Baptiste. Elle trouvera sa +lettre sur la cheminée du salon.» + +Et il ajouta en joignant les mains: + +«J’aimerais à parler à madame; sera-t-elle assez bonne pour m’entendre? + +«Plus tard, lui dis-je.» + +Voici ce que contenait la lettre de Max: + + * * * * * + +«Je pars, nous ne nous reverrons plus. Il le faut bien, je ne puis +répondre de moi. Aujourd’hui je frémis au souvenir de ce qui s’est passé +hier soir; mais demain? Je ne sais ce que je penserai demain. Je suis +capable de tout, et j’ignore même si je me repentirais de rien. Je pars; +entre vous et moi, je mettrai l’océan. Rassurez-vous, je sais vouloir. +Cela devait finir ainsi. Peut-être nous ressemblons-nous trop: tous deux +fiers, entiers, ne sachant pas mentir. Que de malheurs a prévenus le +mensonge! Mais ne ment pas qui veut. + +«Vous m’avez souvent reproché mon orgueil, vous en avez souffert. C’est +la faute de ma vie: tout m’a été trop facile; mais je vous jure qu’à +cette heure il n’y a plus de vivant en moi que le cœur; longtemps il m’a +servi de jouet, je suis tombé en sa puissance, il est aujourd’hui mon +maître et mon supplice. En vain j’ai cherché à vous oublier, à vous +arracher de ma pensée et de ma vie... Vous dirai-je ce que vous êtes +pour moi? Tous les mots de la langue de l’amour ont été mille et mille +fois profanés; il n’en est pas un seul qui ne me fît horreur. Je ne me +tuerai pas; quelque chose se révolte en moi contre le suicide. Les +occasions de bien mourir ne manquent pas. Il me plaît de courir une +dernière aventure et de faire de ma mort une action. + +«Oserai-je vous avouer qu’en partant je me flatte d’une espérance? +Daignez m’entendre! Je persiste à croire que ce que vous avez pris pour +de l’amour n’était que l’ivresse du malheur. Quand vous ne me reverrez +plus et que vous serez certaine de votre liberté, peut-être +rentrerez-vous en possession de votre cœur et serez-vous capable de lui +commander. Je ne voudrais rien vous dire de blessant; mais un homme qui +s’est piqué de sainteté et qui cède au torrent d’une passion fera +toujours triste figure dans les situations équivoques où elle l’engage: +la religion avilit ceux qu’elle ne sanctifie pas, car, dans son horreur +pour le mal, elle n’enseigne pas les vertus qui l’ennoblissent. +D’ailleurs, quel que fût l’événement, vous ne trouveriez pas longtemps +le bonheur dans une liaison libre; une femme qui se donne par amour +renonce à tous les droits, accepte toutes les dépendances; tôt ou tard +votre fierté révoltée vous ferait payer cher un instant de faiblesse et +quelques jours heureux. Je ne vous parle pas de votre conscience; elle +est cependant plus à craindre que vous ne pensez. Il y a en vous un goût +naturel de l’ordre que vous ne pouvez méconnaître impunément; un jour ou +l’autre, il vous rendrait insupportable un état précaire, sans règle +certaine, abandonné au hasard des désirs et des caprices. Croyez-moi, +votre raison peut beaucoup sur vous, un jour elle rentrerait dans ses +droits, elle déciderait en maîtresse, et votre cœur lui rendrait ses +comptes en tremblant. + +«Vous voyez que je suis calme. Je raisonne, j’ai pris mon parti; il y a +du repos dans le désespoir. Vous ne serez pas sourde à ma prière; je +demande une grâce, c’est une nouveauté dans ma vie. Délivrée de ma +présence, de mes reproches, de mes menaces, vous reviendrez à vous, +votre colère tombera, vous verrez les choses telles qu’elles sont. Que +vous coûte-t-il d’attendre? Le terme, il est vrai, est incertain; mais +fiez-vous à mon impatience. Je ne vous tiendrai pas longtemps en +suspens. Passer quelques mois dans l’attente, quand l’événement est +sûr... Non, je ne vous demande pas trop. A chacun sa tâche, vous +compterez les jours, je me charge du reste. + +«Je vous supplie de m’écrire un mot, un simple oui. Je sais qui vous +êtes, je vous en croirai. Mes résolutions, je vous le jure, n’en seront +pas changées; mais ma douleur ne sera plus envenimée par une haine +atroce contre l’homme que j’ai laissé vivre. + +«Adieu. Le jour que je vous présentai un lis de montagne en vous offrant +de vous consacrer ma vie, ce jour-là je vous aimais comme aujourd’hui. +Vous vous êtes trop vite rendue; j’ai méprisé le bonheur parce qu’il ne +m’avait pas résisté. Comme il se venge! Adieu. Quel mystère que la vie! +Soyez heureuse. Un jour peut-être... Adieu!» + + * * * * * + +Je lus et relus cette lettre; j’en épelai chaque mot. Tout tournait +autour de moi; à plusieurs reprises je pressai le papier entre mes +doigts comme pour me convaincre que cette lettre existait, que je +n’étais pas le jouet d’un rêve. + +Tout à coup je m’écriai: «C’est un homme, et un homme qui m’aime!» Je +dus prononcer ces mots d’un ton bien étrange, car je tressaillis au son +de ma propre voix, et je cherchai des yeux qui avait parlé. Je lisais et +je pleurais. Nager dans la joie est une expression bien forte, monsieur +l’abbé. Prenez-la au pied de la lettre, si vous voulez vous représenter +ce que je ressentais. Une immense délivrance, une guérison inouïe, une +résurrection miraculeuse, voilà ce que me faisait éprouver cette lettre. +«L’abîme m’avait enveloppée de toutes parts, l’abîme avait rendu sa +proie, et ma vie venait de remonter hors de la fosse.» Mes +ressentiments, mes angoisses, mes détresses, un rayon de soleil avait +tout fondu, et mon cœur nageait dans la joie. + +Je sonnai; je fis venir Baptiste. Il se jeta tout ému à mes pieds. Je +vous ai dit combien ce pauvre homme aimait son maître, et comme il +épousait ses intérêts et se mettait de part dans ses peines et dans ses +fautes. + +«Nous avons été bien coupables envers madame, me dit-il; mais ne +sommes-nous pas assez punis? A tout péché miséricorde! Ah! si madame +avait vu la figure de M. le marquis cette nuit! Il ne m’a pas dit ses +projets, si ce n’est qu’il partait pour l’Amérique; mais je crains bien +qu’il n’en revienne pas, car à quatre heures il m’a envoyé chercher le +notaire de Grignan... Non, madame ne nous laissera pas partir pour +l’autre monde. + +--Où est M. de Lestang? lui demandai-je. + +--Il avait décidé, madame, d’aller tout d’une traite jusqu’au Havre; +mais au dernier moment il m’a dit qu’il s’arrêterait aujourd’hui à +Viviers, que j’eusse à l’y rejoindre ce soir, que nous en repartirons +dans la nuit. J’ai deviné ses raisons; il voulait avoir plus tôt la +réponse de madame.» + +Viviers! ce choix me frappa. + +«Je vous accompagnerai, Baptiste, repris-je. Allez fermer vos malles, +mais nous ne les emporterons pas. Si après m’avoir vue M. de Lestang +persiste dans son projet de voyage, je me chargerai de les lui faire +parvenir.» + +Le bon Baptiste s’empara de mes deux mains et les baisa. + +«Il ne tient qu’à madame, dit-il, de nous rendre tous heureux.» Et il +ajouta en provençal: «Ce sera vraiment une aumône fleurie, _aumorno +flourido_» (ce qui se dit de l’aumône que fait un pauvre à plus pauvre +que lui). + +Avec quelle impatience j’attendis le moment du départ! J’allais, je +venais, je regardais le ciel, les montagnes, les chênes verts, les +amandiers en fleur, leur disant en moi-même: Vous doutiez-vous que cela +finirait ainsi? Je regardais surtout la pendule, je m’irritais de ses +lenteurs. Pour tuer le temps, je pris la plume et barbouillai force +papier. + +J’écrivis à Mme d’Estrel: «Vous aviez raison, il m’aimait!... Mais vous +avez eu tort de vouloir presser le dénoûment. Aucun des incidents de ce +long procès ne pouvait m’être épargné; ils étaient tous nécessaires pour +que je pusse écrire au bas de cette lettre: Votre heureuse amie.» + +J’écrivis à la baronne de Ferjeux: «Grand merci pour vos offres de +sauvetage. Les filles d’antiquaire ne savent pas vivre, mais elles +savent nager. Ne me plaignez pas, vous perdriez vos larmes; je suis la +plus heureuse des femmes.» + +J’écrivis à mon père: «Quand donc arriverez-vous, méchant père! Faut-il +qu’on vous aille chercher? Nous avons célébré hier l’anniversaire de +notre installation à Lestang. Aujourd’hui je suis un peu lasse, comme au +lendemain d’une fête; mais ce sont là des fatigues qui plaisent. Némésis +se porte bien; je suis tentée de croire qu’elle se mêle des affaires de +votre heureuse fille, oh! très-heureuse!» + +Les joies du cœur sont féroces. La nuit tombait, j’avais cessé d’écrire +et attendais au salon que Baptiste vînt m’appeler. Je n’étais plus à +Lestang, mais à Viviers, et j’avais oublié qu’il y eût une Trappe au +monde. Tout à coup, comme l’autre jour et presque à la même heure, la +porte qui donne sur la terrasse s’ouvrit, et M. Dolfin parut, les +cheveux en désordre, l’air égaré. L’homme avec qui le matin j’avais +voulu m’enfuir était en ce moment si loin de ma pensée, que je dus faire +un effort pour le reconnaître. De quelles profondeurs du passé +sortait-il? + +S’arrêtant à deux pas du seuil, il me faisait signe de venir. Comme je +demeurais immobile il s’avança d’un pas incertain. + +«Partons, me dit-il. Dans une heure, tout sera prêt. Est-il vrai que +vous êtes venue ce matin à Réauville? Grand Dieu! je n’y étais pas! +Quelle nuit! quel délire! L’abbé m’a arraché mon secret, je lui ai tout +confessé. Pendant quelques heures, il est redevenu mon maître, mon juge; +j’ai tremblé devant lui; il a évoqué les vieux fantômes, il les a tous +ameutés contre moi... Pardonnez-moi cette rechute, madame: pendant toute +une nuit, j’ai pu croire que vous aimer était un crime, et j’ai +blasphémé contre vous; mais l’ennemi s’est pris dans son propre piége; +il m’a conduit à la Trappe; là je vous ai retrouvée, et les fantômes se +sont évanouis. Tout conspire pour nous, l’abbé s’est endormi; les +fatigues du voyage ont triomphé de ses inquiétudes. Partons; dans une +heure d’ici, deux chevaux nous attendront sur la route de Montélimart; +je crois les entendre; allez, tout se passera comme dans mon rêve...» + +Je lui répondis: «Depuis vingt-quatre heures, vous ne vous êtes occupé +que de vous!» Et j’ajoutai: «Vous étiez maître de votre secret; mais +aviez-vous le droit de disposer du mien?» + +Il allait se jeter à mes pieds, mais je lui présentai la lettre de Max. +Il la prit, s’approcha de la fenêtre; ses doigts tremblaient, il avait +les lèvres frémissantes, et plus d’une fois il passa sa main sur ses +yeux comme pour en écarter un nuage qui l’empêchait de lire. Quand il +eut fini, il froissa le papier et le jeta à terre; puis il vint se +placer devant moi, le regard fixe, me dévorant des yeux, jusqu’à ce +qu’étendant le bras et renversant la tête, il s’écria: + +«Vous l’aimez! + +--Je vous jure, lui répondis-je, que je ne le savais pas.» + +Il était pâle comme un mort, et je crus qu’il allait tomber. Je courus à +lui, je lui pris la main, il se dégagea, s’éloigna à reculons en disant: +«Qui donc m’avait envoyé ce rêve?» Et il dit encore: «Si ce matin... +Mais j’étais à la Trappe! Ne faites pas semblant de me plaindre; il y a +de la joie dans vos yeux. Demain, ce soir peut-être... Remerciez-moi; +j’ai bien joué mon rôle; vous ne me reprocherez pas de vous avoir été +inutile.»--Et il partit d’un effrayant éclat de rire, puis se sauva en +courant comme un fou. Oui, les joies du cœur sont féroces; je le +regardai s’enfuir le long de la terrasse, j’essayai de le rappeler, je +prononçai deux fois son nom, mais deux minutes après je ne pensais plus +à lui. + +Dix heures sonnaient à la cathédrale de Viviers quand je me présentai à +la porte de l’auberge où était descendu Max. Il était debout, appuyé +contre un des battants. A ma vue, il se retira brusquement, traversa le +vestibule, gravit devant moi un escalier, et m’ayant introduite dans une +chambre dont il referma vivement la porte: + +«Vous ici! s’écria-t-il avec violence. Qu’êtes-vous venue faire ici? + +--Je vous apporte ma réponse, lui dis-je. + +--Vous avez eu tort, reprit-il en s’agitant, vous avez eu tort, c’est +une imprudence. + +--Suis-je en danger? lui demandai-je. + +--Vous pensez trop à vous, me répliqua-t-il d’un ton amer. Et il ajouta: +Mais croyez-vous donc que je sois un homme de bronze? J’ai fait un +effort dont moi seul peut-être étais capable. En ferai-je deux? Que +diriez-vous si, après vous avoir revue, je me décidais à rester?» + +Je ne répondis pas à sa question. + +«Et vous-même, lui dis-je, que feriez-vous si je me décidais à vous +refuser cette grâce que vous m’avez demandée?» + +Il tordit sa moustache. + +«Je ne sais, répondit-il. De grâce, ne me jetez pas de défi. + +--Tout à l’heure, repris-je, j’ai fait mes adieux à M. Dolfin, je ne le +reverrai plus.» + +Il se tut un instant. + +«Merci, dit-il enfin; mais cela prouve que vous ne l’aimiez pas. + +--C’est possible. Cependant j’éprouve le besoin de me distraire. +Voulez-vous que nous partions pour l’Italie? + +--Non, madame, dit-il d’un ton résolu. C’est un expédient absurde que +j’ai eu tort de vous proposer. Mendier un cœur qui se refuse, quelle +lugubre folie! Mon Dieu! on ne dispose pas de son cœur, je ne le sais +que trop; vous avez pris la peine de me le prouver. Vraiment vous ne +vous rendez pas compte de ce que vous êtes pour moi. Je vous aime comme +on aime sa maîtresse à vingt ans, avec cette différence qu’un jeune +homme tient plus à la personne qu’au cœur, et qu’à mon âge on a la +fureur d’être aimé; mais pensez-vous donc que jamais l’amant pourra +persuader au mari qu’il n’a pas le droit d’exiger? Les situations sont +plus fortes que tous les raisonnements. Dans trois jours, je voudrais +m’imposer; depuis hier soir, j’ai peur de moi. Non, ne tentons pas cette +expérience; ce serait m’exposer à jouer un triste ou un odieux +personnage. Mourir est plus court; c’est après tout si peu de chose que +la vie! + +--Ainsi quels sont vos plans? lui dis-je. + +--Je me propose de passer en Amérique. On y est à la veille de grands +événements. Je tâcherai de pénétrer jusqu’à Richmond; je suis curieux de +voir un siége de près. Une belle mort, voilà ma dernière fantaisie. +Peut-être réussirai-je à me satisfaire. A vrai dire, je ne suis pas bien +sûr que ces pauvres gens aient raison; mais que voulez-vous? je me sens +une immense sympathie pour tous les vaincus.» + +Sa voix s’altérait; il se dirigea vers la porte en me disant: «J’ai des +ordres à donner; où est Baptiste?» + +Je me jetai entre la porte et lui. Nous nous regardâmes un instant en +silence. «C’est lui, c’est moi, pensai-je. Que nous avons été longtemps +absents!» Et je m’élançai dans ses bras en pleurant et disant: + +«Tu as bien raison de croire qu’on ne dispose pas de son cœur, puisque +je t’aime encore!» + +Il est en aval de Viviers, monsieur l’abbé, un étroit vallon où passe la +route de Saint-Andéol. Il est couronné à droite et à gauche de roches +noirâtres, caverneuses, bizarrement déchiquetées, percées par endroits +d’arcades à jour. Pendant toute une matinée, nous errâmes le long de ce +vallon. Dans les endroits abrités croissent de maigres oliviers. +Au-dessus d’un précipice paissait un innombrable troupeau de moutons +dont nous entendions les sonnailles et les bêlements; la mousse des +rochers était tapissée de violettes. Au midi, du côté de Saint-Andéol, +la vallée nous laissait voir par une étroite ouverture un ciel de saphir +teinté de rose d’une ineffable douceur. De longues heures s’écoulèrent +qui nous parurent courtes, et nous ne nous fîmes pas une question. Le +passé était anéanti; l’avenir s’ouvrait devant nous comme le ciel doux +où s’enfonçaient nos regards. + +Trois mois se sont passés. J’imagine que dans le canton de Grignan il +n’y a pas un mécontent. M. de Malombré, assure-t-on, a découvert que +c’était bien la vigne qu’il aimait. Mme d’Estrel me dit souvent des: _Eh +bien!_ auxquels je ne réponds pas; avec toute sa clairvoyance, elle ne +nous comprend guère. + +Il y a quinze jours, un pli m’est arrivé de Sainte-Marie-du-Désert. +C’est, vous le savez, le nom d’une maison de trappistes près de +Toulouse. Ce pli renfermait un ruban couleur feuille-morte et les lignes +que voici: + +«Dieu voulait mon cœur; je le lui ai longtemps disputé. Sa colère s’est +allumée, et il a consumé ma vie. Épée du Seigneur, quand rentrerez-vous +dans le fourreau? Je pleure et je prie; peut-être guérirai-je. Voici +votre ruban; c’est aujourd’hui seulement que Dieu m’a donné la force de +m’en dessaisir. Que ce Dieu jaloux soit content!» Je ne pus cacher mon +émotion. Max m’arracha le billet et le lut. + +«Bah! dit-il, ne plaignez pas trop _le pauvre enfant_. Il n’y a pas de +votre faute; quel qu’eût été le nœud de la pièce, le dénoûment aurait +été le même.» Pendant le reste du jour, j’eus quelques absences; il +finit par se fâcher. Il me parle souvent en maître; c’est le même air, +mais sur d’autres paroles, et désormais cet air me plaît. + +Le lendemain, mon père arriva. Au débotté, il courut à sa chère Némésis, +et dans une pathétique allocution la remercia de m’avoir si bien gardée; +mais son discours fini, il devint pensif, se gratta le front, fit +plusieurs fois le tour de la statue, la regardant sous toutes les faces, +comme s’il avait eu peine à la reconnaître. + +«Qu’est-ce qui vous prend, monsieur? lui dit Max. Aurions-nous par +hasard endommagé votre déesse?» + +Mais lui: + +«Pauvres antiquaires! s’écria-t-il. Ce que c’est que de nous! +Croiriez-vous qu’il me vient des doutes?... Examinez, monsieur mon +gendre, ces deux bourrelets qui marquent la naissance des ailes et qui +sont, hélas! tout ce qu’il en reste. Pour la première fois je m’avise +que ce pouvait bien être des ailes de papillon. Cela étant, il en +faudrait conclure que le bras droit, dont la moitié manque, ne tenait +pas une lance, mais une lampe, et partant que ma Némésis est une Psyché, +et que je suis un imbécile. + +--Une Psyché! dit Max. Avec cet air féroce?... + +--Pas si féroce, dit mon père, mais grave, songeur, inquiet, comme +l’exigeait la circonstance. + +--En ce cas, quelle singulière patronne vous aviez donnée à Isabelle! + +--Pas si singulière, répondit-il encore. Psyché a voulu connaître ce +qu’elle aimait; elle a tout perdu et par bonheur tout retrouvé: exemple +périlleux, j’en conviens, et cependant on ne possède véritablement que +ce qu’on a risqué de perdre. + +--Va pour Psyché! dit Max. Votre nouvelle explication me plaît et me +semble juste. Je vous dirai pourquoi dans cinq ans d’ici.» + +Hier nous avons conduit mon père au château de Grignan, puis à la grotte +de Roche-Courbière; nous y fîmes une halte, et comme il avait apporté +dans sa poche un volume de sa chère Sévigné, il pria Max de nous faire +la lecture. Max ouvrit le volume au hasard et tomba sur ce passage: + +«Je ne connais plus ni la musique ni les plaisirs; j’ai beau frapper du +pied, rien ne sort qu’une vie triste et unie, tantôt à ce triste +faubourg, tantôt avec les sages veuves. J’ai un coin de folie qui n’est +pas encore bien mort.» A ce mot, je lui lançai un regard; celui qu’il me +rendit était rassurant. Mon père, qui avait surpris cet échange, me jeta +son bonnet au visage en disant: «Quand donc finira cette lune de miel?» + +Je crois à mon bonheur, monsieur l’abbé. J’y crois parce que j’y crois, +j’y crois aussi parce que depuis quelques jours j’ai une passion folle +pour les fruits verts, et que lorsque je suis seule avec Max, nous +sommes trois... Je fais quelquefois des retours sur le passé; ma +conscience s’inquiète après coup; c’est sa fantaisie, et je me dis, non +sans quelque confusion, que si Mme d’Estrel, que si l’abbé Néraud... +Enfin il y a des _si_ qui m’alarment; mais je n’y pense pas longtemps, +et mes scrupules s’évanouissent dans mon bonheur, comme au matin notre +soleil de Provence boit d’un seul trait toutes les vapeurs de la nuit. + +Qu’en pensez-vous? J’attends votre arrêt. + + +FRAGMENT DE LA RÉPONSE DE L’ABBÉ DE P... + +Non, je n’ai pas frémi. Il me semble assez prouvé, ma chère enfant, que +vous n’êtes pas une sainte; mais je crois qu’il ne faut pas s’exagérer +les dangers que vous avez courus. + +Je crois qu’on peut agir souvent contre son caractère, mais qu’il +revient toujours dans les moments décisifs. + +Je crois que c’est une étrange chose qu’une femme en colère, mais que +les mouvements involontaires de l’âme ne sont pas un consentement. + +Je crois qu’il est sage de vouloir, mais qu’aimer est plus sûr encore. + +Je crois qu’il est des abîmes où l’on se perd, mais qu’il plaît souvent +à Dieu de nous en approcher, parce qu’il n’est de vertu éprouvée que +celle qui a vu le mal de près, et que tout ce qui nous aide à nous +connaître est bon. + +Je crois enfin que dans les âmes pures, et peut-être dans le monde +entier, Dieu n’a pas d’autre ennemi que lui-même; mais je crois aussi +que je ne prêcherai jamais sur ce texte ni chez les Indiens ni ailleurs. + + +FIN. + + + + +TABLE + + + Première partie 1 + Deuxième partie 77 + Troisième partie 163 + Quatrième partie 239 + Cinquième partie 309 + + + + +COULOMMIERS.--TYP. ALBERT PONSOT ET P. BRODARD + + + + +Librairie HACHETTE et Cie, boulevard Saint-Germain, 79, à Paris + +BIBLIOTHÈQUE VARIÉE, FORMAT IN-18 JÉSUS, A 3 FR. 50 C. LE VOL. + + +About (Edmond). L’Alsace. 1 vol.--Causeries. 2 vol.--La Grèce +contemporaine. 1 vol.--Le progrès. 1 vol.--Le turco. 1 vol.--Madelon. 1 +vol.--Théâtre impossible. 1 vol.--A B C du travailleur. 1 vol.--Les +mariages de province. 1 vol.--La vieille roche. 3 vol.--Le fellah. 1 +vol.--L’infâme. 1 vol.--Salons de 1864 et 1866. 2 vol. + +Albert (P.). Chefs-d’œuvre de tous les temps et de tous les pays: la +poésie, 1 vol.; la prose, 1 vol.--La littérature française de la fin du +XVIe siècle au XVIIIe siècle. 3 vol. + +Barrau. Histoire de la Révolution française. 1 vol. + +Baudrillart. Économie politique populaire. 1 vol. + +Bautain (l’abbé). Le chrétien et la chrétienne de nos jours. 4 vol.--Les +choses de l’autre monde. 1 vol.--La belle saison à la campagne. 1 vol. + +Berger. Histoire de l’éloquence latine. 1 vol. + +Bersot. Mesmer et le magnétisme animal. 1 vol. + +Boissier. Cicéron et ses amis. 1 vol. + +Bréal. Quelques mots sur l’instruction. 1 vol. + +Byron (Lord). Œuvres. Trad. B. Laroche. 4 vol. + +Calemard de la Fayette (Ch.). Le poëme des champs. 1 vol. + +Caro. Études morales. 2 vol.--L’idée de Dieu. 1 vol.--Le matérialisme et +la science. 1 vol.--Les jours d’épreuve. 1 vol. + +Cervantès. Don Quichotte, trad. Viardot. 2 vol. + +Chateaubriand. Le Génie du christianisme. 1 vol.--Les martyrs et le +dernier des Abencerrages. 1 vol.--Atala, René, les Natchez. 1 vol. + +Cherbuliez (Victor). Le comte Kostia. 1 v.--Paule Méré. 1 vol.--Roman +d’une honnête femme. 1 vol.--Le grand-œuvre. 1 vol.--Prosper Randoce. 1 +vol.--L’aventure de Ladislas Bolski. 1 vol.--La revanche de Joseph +Noirel. 1 vol.--Meta Holdenis. 1 vol.--Miss Rovel. 1 vol.--Le fiancé de +Mme Saint-Maur. 1 vol. + +Crépet (E.). Le trésor épistolaire de la France. 2 v. + +Dante. La divine comédie, trad. Fiorentino. 1 vol. + +Daumas (E.). Mœurs et coutumes de l’Algérie. 1 v. + +David (l’abbé). Voyages en Chine. 2 vol. + +Deschanel (Em.). Études sur Aristophane. 1 vol. + +Despois (D.). Le théâtre sous Louis XIV. 1 vol. + +Du Camp (M.). Paris, ses organes, ses fonctions, sa vie. 6 +vol.--Souvenirs de l’année 1848. 1 vol. + +Duruy (V.). De Paris à Vienne. 1 vol.--Introduction à l’histoire de +France. 1 vol. + +Duval (Jules). Notre planète. 1 vol. + +Ferry (Gabriel). Le coureur des bois. 2 vol.--Costal l’Indien. 1 vol. + +Figuier (Louis). Histoire du merveilleux. 4 vol.--L’alchimie et les +alchimistes. 1 vol.--L’année scientifique. (1856-1875). 19 vol.--Le +lendemain de la mort. 1 vol.--Savants illustres. 2 vol. + +Flammarion (C.). Contemplations scientifiques. 1 v. + +Fléchier. Les grands jours d’Auvergne. 1 vol. + +Fustel de Coulanges. La cité antique. 1 vol. + +Garnier (Ad.). Traité des facultés de l’âme. 3 vol. + +Garnier (Ch.). A travers les arts. 1 vol. + +Gréard. De la morale de Plutarque. 1 vol. + +Guizot (F.). Un projet de mariage royal. 1 vol.--Le duc de Broglie. 1 +vol. + +Houssaye (A). Le 41e fauteuil. 1 vol.--Violon de Franjolé. 1 +vol.--Voyages humoristiques. 1 vol. + +Hübner (Bne de). Promenade autour du monde. 2 v. + +Hugo (Victor). Notre-Dame de Paris. 2 vol.--Bug-Jargal, etc. 1 vol.--Han +d’Islande. 2 vol.--Littérature et philosophie mêlées. 2 vol.--Odes et +ballades. 1 vol.--Orientales, Feuilles d’automne, Chants du crépuscule. +1 vol.--Les voix intérieures, les Rayons et les Ombres. 1 vol.--Théâtre. +4 vol.--Le Rhin. 3 vol.--Les Contemplations. 2 vol.--Légende des +siècles. 1 vol.--Les misérables. 5 vol.--L’année terrible. 1 vol. + +Ideville (d’). Journal d’un diplomate. 3 vol. + +Jacqmin. Les chemins de fer en 1870-71. 1 vol. + +Jouffroy. Cours de droit naturel. 2 vol.--Cours d’esthétique. 1 +vol.--Mélanges philosophiques. 1 v.--Nouveaux mélanges philosophiques. 1 +vol. + +Jurien de la Gravière (L’amiral). Souvenirs d’un amiral. 2 vol.--La +marine d’autrefois. 1 vol.--La marine d’aujourd’hui. 1 vol. + +Lamartine (A. de). Méditations poétiques. 2 vol.--Harmonies poétiques. 1 +vol.--Recueillements poétiques. 1 vol.--Jocelyn. 1 vol.--La chute d’un +ange. 1 vol.--Voyage en Orient. 2 vol.--Histoire des Girondins. 6 +vol.--Confidences. 1 vol.--Nouvelles confidences. 1 vol.--Lectures pour +tous. 1 vol.--Souvenirs et portraits. 3 vol.--Le manuscrit de ma mère. 1 +vol. + +Lamarre. De la milice romaine. 1 vol. + +Laveleye (E. de). Études et essais. 1 vol.--La Prusse et l’Autriche +après Sadowa. 1 vol. + +Lee Childe. Le général Lee. 1 vol. + +Lehugeur. La chanson de Roland. 1 vol. + +Malherbe. Œuvres poétiques. 1 vol. + +Marmier (Xavier). Gazida. 1 vol.--Hélène et Suzanne. 1 vol.--Histoire +d’un pauvre musicien. 1 vol.--Le roman d’un héritier. 1 vol.--Les +fiancés du Spitzberg. 1 vol.--Mémoires d’un orphelin. 1 vol.--Sous les +sapins. 1 vol.--La recherche de l’idéal. 1 vol.--Robert-Bruce. 1 +vol.--Les âmes en peine. 1 vol.--Voyages. 4 vol. + +Martha. Les moralistes sous l’empire romain. 1 vol.--Le poëme de +Lucrèce. 1 vol. + +Michelet. L’insecte. 1 vol.--L’oiseau. 1 vol. + +Montégut. Souvenirs de Bourgogne. 1 vol.--En Bourbonnais et en Forez. 1 +vol. + +Nisard. Les poëtes latins de la décadence. 2 vol. + +Ossian. Poëmes gaéliques. 1 vol. + +Patin. Études sur les tragiques grecs. 1 vol.--Études sur la poésie +latine. 2 vol. + +Pfeiffer (Mme Ida). Voyages d’une femme. 3 vol. + +Prévost-Paradol. Études sur les moralistes français. 1 vol.--Essai sur +l’histoire universelle. 2 v. + +Saint-Simon. Mémoires. 20 vol. + +Sainte-Beuve. Port-Royal. 7 vol. + +Saintine (X.-B.). Le chemin des écoliers. 1 vol.--Picciola. 1 +vol.--Seul. 1 vol. + +Sévigné (Mme de). Lettres. 8 vol. + +Shakespeare. Œuvres, traduction Montégut. 10 v. + +Simon (Jules). La liberté politique. 1 vol.--La liberté civile. 1 +vol.--La liberté de conscience. 1 v.--La religion naturelle. 1 vol.--Le +devoir. 1 vol.--L’ouvrière. 1 vol.--L’ouvrier de huit ans. 1 vol.--Le +travail. 1 vol.--La politique radicale. 1 vol.--L’école. 1 vol.--La +réforme de l’enseignement. 1 vol. + +Simonin. Le monde américain. 1 vol. + +Taine (H.). Essai sur Tite Live. 1 vol.--Essais de critique et +d’histoire. 1 vol.--Nouveaux essais. 2 vol.--Histoire de la littérature +anglaise. 5 vol.--La Fontaine et ses fables. 1 vol.--Les philosophes +français au XIXe siècle. 1 vol.--Voyage aux Pyrénées. 1 v.--M. +Graindorge. 1 vol.--Notes sur l’Angleterre. 1 vol.--Un séjour en France +de 1792 à 1795. 1 vol.--Voyage en Italie. 2 vol. + +Topffer (R.). Nouvelles génevoises. 1 vol.--Rosa et Gertrude. 1 vol.--Le +presbytère. 1 vol. + +Traductions des chefs-d’œuvre de la littérature grecque. 25 vol. + +Traductions des chefs-d’œuvre de la littérature latine. 12 vol. + +Villehardouin. Conquête de Constantinople. 1 vol. + +Vivien de St-Martin. L’année géographique. 11 années (1863-1873). 13 +vol. + +Wallon. Vie de N.-S. Jésus-Christ. 1 vol.--la sainte Bible. 2 vol.--La +Terreur. 1 vol. + +Wey (Francis). Dick Moon. 1 vol.--La haute Savoie. 1 vol.--Chronique du +siége de Paris. 1 vol. + + +COULOMMIERS.--Typogr. ALBERT PONSOT et P. BRODARD. + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75961 *** |
