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| author | nfenwick <nfenwick@pglaf.org> | 2025-04-08 13:21:19 -0700 |
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(_Épuisé._) + +LES PREMIÈRES CIVILISATIONS DE L’ORIENT (Égypte, Assyrie, Judée, etc.). +In-4º, illustré de 430 gravures, 2 cartes et 9 photographies. +(_Épuisé._) + +LA CIVILISATION DES ARABES. Grand in-4º, illustré de 366 gravures, 4 +cartes et 11 planches en couleurs, d’après les documents de l’auteur. +(_Épuisé._) + +LES CIVILISATIONS DE L’INDE. Grand in-4º, illustré de 352 photogravures +et 2 cartes, d’après les photographies exécutées par l’auteur. +(_Épuisé._) + +LES MONUMENTS DE L’INDE. In-folio, illustré de 400 planches d’après les +documents, photographies, plans et dessins de l’auteur. (Firmin-Didot.) +(_Épuisé._) + +LOIS PSYCHOLOGIQUES DE L’ÉVOLUTION DES PEUPLES. 15e édition. + +PSYCHOLOGIE DES FOULES. 25e édition. + +PSYCHOLOGIE DU SOCIALISME. 8e édition. + +PSYCHOLOGIE DE L’ÉDUCATION. 27e mille. + +PSYCHOLOGIE POLITIQUE. 18e mille. + +LES OPINIONS ET LES CROYANCES. 16e mille. + +LA RÉVOLUTION FRANÇAISE ET LA PSYCHOLOGIE DES RÉVOLUTIONS. 15e mille. + +APHORISMES DU TEMPS PRÉSENT. 9e mille. + +LA VIE DES VÉRITÉS. 10e mille. + +ENSEIGNEMENTS PSYCHOLOGIQUES DE LA GUERRE EUROPÉENNE. 36e mille. + +PREMIÈRES CONSÉQUENCES DE LA GUERRE. 29e mille. + +HIER ET DEMAIN, PENSÉES BRÈVES. 10e mille. + +PSYCHOLOGIE DES TEMPS NOUVEAUX. 10e mille. + +LE DÉSÉQUILIBRE DU MONDE. 5e mille. + + +2º RECHERCHES SCIENTIFIQUES + +LA FUMÉE DU TABAC.--RECHERCHES CHIMIQUES. (_Épuisé._) + +RECHERCHES ANATOMIQUES ET MATHÉMATIQUES SUR LES VARIATIONS DE VOLUME DU +CRANE. In-8º. (_Épuisé._) + +LA MÉTHODE GRAPHIQUE ET LES APPAREILS ENREGISTREURS, contenant la +description des nouveaux instruments de l’auteur, avec 63 figures. +(_Épuisé._) + +LES LEVERS PHOTOGRAPHIQUES. Exposé des nouvelles méthodes de levers de +cartes et de plans employées par l’auteur pendant ses voyages. 2 vol. +in-18. (Gauthier-Villars.) + +L’ÉQUITATION ACTUELLE ET SES PRINCIPES.--RECHERCHES EXPÉRIMENTALES. 5e +édition, 1 vol. in-8º, avec 57 figures et un atlas de 178 photographies +instantanées. (Flammarion.) + +MÉMOIRES DE PHYSIQUE: Lumière noire. Phosphorescence invisible. Ondes +hertziennes. Énergie intra-atomique. Dissociation de la matière, etc. +(18 mémoires.) + +L’ÉVOLUTION DE LA MATIÈRE, avec 63 figures. 40e mille. + +L’ÉVOLUTION DES FORCES, avec 42 figures, 24e mille. + +Il existe des traductions en Anglais, Allemand, Espagnol, Italien, +Portugais, Danois, Suédois, Russe, Géorgien, Arabe, Polonais, Tchèque, +Turc, Hindostani, Japonais, etc., de quelques-uns des précédents +ouvrages. + +A LA LIBRAIRIE FLAMMARION + +L’ŒUVRE DE GUSTAVE LE BON, par le Baron MOTONO, ambassadeur du Japon, +in-8º avec portrait. + + + + +Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays. + +Copyright 1923, + +by ERNEST FLAMMARION. + + + + +A L’ILLUSTRE GÉNÉRAL + +CHARLES MANGIN + + +Durant les sombres jours de Verdun où votre pénétrante sagacité et votre +vaillance contribuèrent si puissamment à changer l’orientation du +destin, je reçus de vous, mon cher général, une photographie, dont la +dédicace rappelait que vous étiez mon disciple. Depuis lors, vous m’avez +affirmé que ma doctrine vous avait guidé tandis que vous prépariez la +victoire décisive du 18 juillet 1918 et pendant les opérations qui la +suivirent. Le psychologue ayant la rare fortune de trouver un tel élève +pour appliquer ses principes, lui doit une vive reconnaissance. + +J’exprime ce sentiment en vous dédiant mon livre. + + + + +INTRODUCTION + +LA PHYSIONOMIE ACTUELLE DU MONDE + + +Les civilisations modernes se présentent sous deux faces, tellement +dissemblables, tellement contradictoires, que vues d’une planète +lointaine, elles sembleraient appartenir à deux mondes entièrement +différents. + +Un de ces mondes est celui de la science et de ses applications. Des +édifices qui le composent rayonnent les éblouissantes clartés de +l’harmonie et de la vérité pure. + +L’autre monde est le ténébreux domaine de la vie politique et sociale. +Ses chancelantes constructions restent enveloppées d’illusions, +d’erreurs et de haines. Des luttes furieuses le ravagent fréquemment. + +Cet éclatant contraste entre les divers domaines des grandes +civilisations tient à ce que chacun d’eux est formé d’éléments +n’obéissant pas aux mêmes lois et n’ayant pas de commune mesure. + +La vie sociale est régie par des besoins, des sentiments, des instincts +légués par l’hérédité et qui pendant des entassements d’âges, +représentèrent les seuls guides de la conduite. + +Dans cette région, l’évolution progressive demeure très faible. Les +sentiments qui animaient nos premiers aïeux: l’ambition, la jalousie, la +férocité et la haine, restent inchangés. + +Durant des périodes, dont la science révèle l’accablante longueur, +l’homme se différencia peu du monde animal qu’il devait tant dépasser +intellectuellement un jour. + +Restés les égaux des animaux dans le domaine de la vie organique, nous +les dépassons à peine dans la sphère des sentiments. C’est seulement +dans le cycle de l’intelligence que notre supériorité est devenue +immense. Grâce à elle les continents ont été rapprochés, la pensée +transmise d’un hémisphère à l’autre avec la vitesse de la lumière. + +Mais l’intelligence qui, du fond des laboratoires, réalise tant de +découvertes n’a exercé jusqu’ici qu’un bien faible rôle dans la vie +sociale. Elle reste dominée par des impulsions que la raison ne gouverne +pas. Les sentiments et les fureurs des premiers âges ont conservé leur +empire sur l’âme des peuples et déterminent leurs actions. + + * * * * * + +La compréhension des événements n’est possible qu’en tenant compte des +différences profondes séparant les impulsions affectives et mystiques +des influences rationnelles. Elles expliquent pourquoi des individus +d’une intelligence supérieure ont accepté, à toutes les époques, les +plus enfantines croyances: l’adoration du serpent ou celle de Moloch, +par exemple. Des millions d’hommes sont dominés encore par les rêveries +d’illustres hallucinés fondateurs de croyances religieuses ou +politiques. De nos jours, les chimères communistes ont eu la force de +ruiner un gigantesque empire et de menacer plusieurs pays. + +C’est également parce que le cycle de l’intelligence a peu d’action sur +celui des sentiments qu’on vit, dans la dernière guerre, des hommes de +haute culture incendier des cathédrales, massacrer des vieillards et +ravager des provinces, pour l’unique satisfaction de détruire. + + * * * * * + +Nous ignorons le rôle que la raison exercera un jour sur la marche de +l’histoire. Si l’intelligence n’en conserve d’autre que de fournir aux +impulsions sentimentales et mystiques qui continuent à mener le monde +des procédés de dévastation plus meurtriers chaque jour, nos grandes +civilisations sont vouées au sort des grands empires asiatiques, que +leur puissance ne sauva pas de la destruction et dont le sable recouvre +aujourd’hui les derniers vestiges. + +Les futurs historiens, méditant alors sur les causes de ruine des +sociétés modernes, diront sans doute qu’elles périrent parce que les +sentiments de leurs défenseurs n’avaient pas évolué aussi vite que leur +intelligence. + + * * * * * + +La complication des problèmes sociaux qui agitent aujourd’hui la vie des +peuples tient en partie à la difficulté de concilier des intérêts +contradictoires. Pendant la paix les divergences entre peuples et entre +classes d’un même peuple existent également, mais les nécessités de la +vie finissent par équilibrer les intérêts contraires. L’accord ou tout +au moins un demi-accord s’établit. + +Cette entente toujours précaire ne survit pas aux profonds +bouleversements comme ceux de la grande guerre. Le déséquilibre remplace +alors l’équilibre. Libérés des anciennes contraintes, les sentiments, +les croyances, les intérêts opposés renaissent et se heurtent avec +violence. + +Et c’est ainsi que depuis les débuts de la guerre le monde est entré +dans une phase de déséquilibre dont il ne réussit pas à sortir. + +Il en sort d’autant moins que les peuples et leurs maîtres prétendent +résoudre des problèmes entièrement nouveaux avec des méthodes anciennes +qui ne leur sont plus applicables aujourd’hui. + +Les illusions sentimentales et mystiques qui enfantèrent la guerre +dominent encore pendant la paix. Elles ont créé les ténèbres dans +lesquelles l’Europe est plongée et qu’aucun phare directeur n’illumine +encore. + + * * * * * + +Pour que les menaces dont l’avenir paraît enveloppé soient évitées, il +faut étudier sans passions et sans illusions les problèmes qui se +dressent de toutes parts et les répercussions dont ils sont chargés. Tel +est le but du présent ouvrage. + +Cet avenir, d’ailleurs, est surtout en nous-mêmes et tissé par +nous-mêmes. N’étant pas fixé comme le passé, il peut se transformer sous +l’action de nos efforts. Le réparable du présent devient bientôt +l’irréparable de l’avenir. L’action du hasard, c’est-à-dire des causes +ignorées, reste considérable dans la marche du monde, mais il n’empêcha +jamais les peuples de créer leur destinée. + + + + +Le déséquilibre du monde + + + + +LIVRE I + +LE DÉSÉQUILIBRE POLITIQUE + + + + +CHAPITRE PREMIER + +L’ÉVOLUTION DE L’IDÉAL + + +J’ai, souvent, étudié au cours de mes livres le rôle prépondérant de +l’idéal dans la vie des peuples. Il me faut cependant y revenir encore, +car l’heure présente s’affirme de plus en plus comme une lutte d’idéals +contraires. Devant les anciens idéals religieux et politiques dont la +puissance a pâli se dressent, en effet, des idéals nouveaux qui +prétendent les remplacer. + +L’histoire montre facilement qu’un peuple, tant qu’il ne possède pas des +sentiments communs, des intérêts identiques, des croyances semblables, +ne constitue qu’une poussière d’individus, sans cohésion, sans durée et +sans force. + +L’unification qui fait passer une race de la barbarie à la civilisation +s’accomplit par l’acceptation d’un même idéal. Les hasards des conquêtes +ne le remplacent pas. + +Les idéals susceptibles d’unifier l’âme d’un peuple sont de nature +diverse: culte de Rome, adoration d’Allah, espoir d’un paradis, etc. +Comme moyen d’action leur efficacité est la même dès qu’ils ont conquis +les cœurs. + +Avec un idéal capable d’agir sur les âmes un peuple prospère. Sa +décadence commence quand cet idéal s’affaiblit. Le déclin de Rome date +de l’époque où les Romains cessèrent de vénérer leurs institutions et +leurs dieux. + + * * * * * + +L’idéal de chaque peuple contient des éléments très stables, l’amour de +la patrie, par exemple, et d’autres qui varient d’âge en âge, avec les +besoins matériels, les intérêts, les habitudes mentales de chaque +époque. + +A ne considérer que la France, et depuis une dizaine de siècles +seulement, il est visible que les éléments constitutifs de son idéal ont +souvent varié. Ils continuent à varier encore. + +Au moyen âge, les éléments théologiques prédominent, mais la féodalité, +la chevalerie, les croisades, leur donnent une physionomie spéciale. +L’idéal reste cependant dans le ciel, et orienté par lui. + +Avec la Renaissance, les conceptions se transforment. Le monde antique +sort de l’oubli et change l’horizon des pensées. L’astronome l’élargit +en prouvant que la terre, centre supposé de l’univers, n’est qu’un astre +infime perdu dans l’immensité du firmament. L’idéal divin persiste, sans +doute, mais il cesse d’être unique. Beaucoup de préoccupations +terrestres s’y mêlent. L’art et la science dépassent parfois en +importance la théologie. + +Le temps s’écoule et l’idéal évolue encore. Les rois, dont papes et +seigneurs limitaient jadis la puissance, finissent par devenir absolus. +Le XVIIe siècle rayonne de l’éclat d’une monarchie qu’aucun pouvoir ne +conteste plus. L’unité, l’ordre, la discipline, règnent dans tous les +domaines. Les efforts autrefois dépensés en luttes politiques se +tournent vers la littérature et les arts qui atteignent un haut degré de +splendeur. + +Le déroulement des années continue et l’idéal subit une nouvelle +évolution. A l’absolutisme du XVIIe siècle succède l’esprit critique du +XVIIIe. Tout est remis en question. Le principe d’autorité pâlit et les +anciens maîtres du monde perdent le prestige d’où dérivait leur force. +Aux anciennes classes dirigeantes: royauté, noblesse et clergé, en +succède une autre qui conquiert tous les pouvoirs. Les principes qu’elle +proclame, l’égalité surtout, font le tour de l’Europe et transforment +cette dernière en champ de bataille pendant vingt ans. + +Mais comme le passé ne meurt que lentement dans les âmes les idées +anciennes renaissent bientôt. Idéals du passé et idéals nouveaux entrent +en lutte. Restaurations et révolutions se succèdent pendant près d’un +siècle. + +Ce qui restait des anciens idéals s’effaçait cependant de plus en plus. +La catastrophe dont le monde a été récemment bouleversé fit pâlir encore +leur faible prestige. Les dieux, visiblement impuissants à orienter la +vie des nations, sont devenus des ombres un peu oubliées. S’étant +également montrées impuissantes, les plus antiques monarchies se virent +renversées par les fureurs populaires. Une fois encore l’idéal collectif +se trouva transformé. + +Les peuples déçus cherchent maintenant à se protéger eux-mêmes. A la +dictature des dieux et des rois, ils prétendent substituer celle du +prolétariat. + +Ce nouvel idéal se formule, malheureusement pour lui, à une époque où, +transformé par les progrès de la science, le monde ne peut plus +progresser que sous l’influence des élites. Il importait peu jadis à la +Russie de ne pas posséder les capacités intellectuelles d’une élite. +Aujourd’hui, le seul fait de les avoir perdues l’a plongée dans un abîme +d’impuissance. + +Une des difficultés de l’âge actuel résulte de ce qu’il n’a pas encore +trouvé un idéal capable de rallier la majorité des esprits. + +Cet idéal nécessaire, les démocraties triomphantes le cherchent mais ne +le découvrent pas. Aucun de ceux proposés n’a pu réunir assez d’adeptes +pour s’imposer. + +Dans l’universel désarroi, l’idéal socialiste essaye d’accaparer la +direction des peuples mais étranger aux lois fondamentales de la +psychologie et de la politique, il se heurte à des barrières que les +volontés ne franchissent plus. Il ne saurait donc remplacer les anciens +idéals. + + * * * * * + +Dans une des cavernes rocheuses dominant la route de Thèbes, en Béotie, +vivait jadis, suivant la légende, un être mystérieux proposant des +énigmes à la sagacité des hommes, et condamnant à périr ceux qui ne les +devinaient pas. + +Ce conte symbolique traduit clairement le fatal dilemme: deviner ou +périr, qui a tant de fois surgi aux phases critiques de l’histoire des +nations. Jamais peut-être, les grands problèmes dont la destinée des +peuples dépend, ne furent plus difficiles qu’aujourd’hui. + +Bien que l’heure d’édifier un idéal nouveau n’ait pas sonné il est déjà +possible cependant de déterminer les éléments devant entrer dans sa +structure, et ceux qu’il faudra nécessairement rejeter. Plusieurs pages +de notre livre seront consacrées à cette détermination. + + + + +CHAPITRE II + +CONSÉQUENCES POLITIQUES DES ERREURS DE PSYCHOLOGIE + + +Le défaut de prévision d’événements prochains et l’inexacte observation +d’événements présents furent fréquents pendant la guerre et depuis la +paix. + +L’imprévision s’est révélée à toutes les périodes du conflit. +L’Allemagne n’envisagea ni l’entrée en guerre de l’Angleterre, ni celle +de l’Italie, ni surtout celle de l’Amérique. La France ne prévit pas +davantage les défections de la Bulgarie et de la Russie, ni d’autres +événements encore. + +L’Angleterre ne montra pas une perspicacité plus grande. J’ai rappelé +ailleurs que, trois semaines avant l’armistice, son ministre des +affaires étrangères, ne soupçonnant nullement la démoralisation de +l’armée allemande, assurait dans un discours que la guerre serait encore +très longue. + +La difficulté de prévoir des événements même rapprochés se conçoit; mais +celle qu’éprouvent les gouvernants à savoir ce qui se passe dans des +pays où ils entretiennent à grands frais des agents chargés de les +renseigner est difficilement compréhensible. + +La cécité mentale des agents d’information vient sans doute de leur +impuissance à discerner le général dans les cas particuliers qu’ils +peuvent observer. + +En dehors des lourdes erreurs de psychologie qui nous coûtèrent la ruine +de plusieurs départements mais dont je n’ai pas à m’occuper ici, +plusieurs fautes, chargées de redoutables conséquences, ont été commises +depuis l’armistice. + +La première fut de n’avoir pas facilité la dissociation des différents +États de l’Empire allemand, dissociation spontanément commencée au +lendemain de la défaite. + +Une autre erreur fut de favoriser une désagrégation de l’Autriche, que +l’intérêt de la paix européenne aurait dû faire éviter à tout prix. + +Une erreur moins importante mais grave encore fut d’empêcher +l’importation en France des stocks accumulés par l’industrie allemande +pendant la guerre. + + * * * * * + +Examinons l’engrenage des conséquences issues de ces erreurs. + +La première fut capitale. Ainsi que je l’avais dit et répété, bien avant +la conclusion du traité de paix, il eût été d’un intérêt majeur pour la +sécurité du monde de favoriser la division de l’Allemagne en États +politiquement séparés, comme ils l’étaient avant 1870. + +La tâche se trouvait grandement facilitée, puisque l’Allemagne, après sa +défaite, se divisa spontanément en plusieurs républiques indépendantes. + +Cette séparation n’eût pas été du tout artificielle. C’est l’unité, au +contraire, qui était artificielle, puisque l’Allemagne se compose de +races différentes, ayant droit à une vie autonome, d’après le principe +même des nationalités si cher aux Alliés. + +Il avait fallu la main puissante de la Prusse et cinquante ans de +caserne et d’école pour agréger en un seul bloc des pays séculairement +distincts et professant les uns pour les autres une fort médiocre +sympathie. + +Seuls, les avantages de cette unité avaient pu la maintenir. Ces +avantages disparaissant, elle devait s’écrouler. Ce fut d’ailleurs ce +qui en arriva au lendemain de la défaite. + +Favoriser une telle division, en attribuant de meilleures conditions de +paix à quelques-unes des républiques nouvellement fondées, eût permis de +stabiliser la dissociation spontanément effectuée. + +Les Alliés ne l’ont pas compris, s’imaginant sans doute qu’ils +obtiendraient plus d’avantages du bloc allemand que d’États séparés. + +Maintenant, il est trop tard. Les gouvernants allemands ont profité des +interminables tergiversations de la Conférence de la Paix pour refaire +péniblement leur unité. + +Elle est, actuellement, complète. Dans la nouvelle constitution +allemande, l’Empire semble partagé en une série d’États libres et égaux. +Simple apparence. Tout ce qui ressort de la législation appartient à +l’Empire. Les États confédérés sont bien moins autonomes, en réalité, +qu’ils ne l’étaient avant la guerre. Ne représentant que de simples +provinces de l’Empire, ils restent aussi peu indépendants que le sont +les provinces françaises du pouvoir central établi à Paris. + +Le seul changement réel opéré dans la nouvelle unité allemande c’est que +l’hégémonie exercée jadis par la Prusse ne lui appartient plus. + + * * * * * + +L’erreur politique consistant à favoriser la désagrégation de l’Autriche +fut encore plus grave. Certes, l’Autriche était un empire vermoulu, mais +il possédait des traditions, une organisation; en un mot, l’armature que +les siècles seuls peuvent bâtir. + +Avec quelques illusions en moins et un peu de sagacité en plus, la +nécessité de conserver l’Empire d’Autriche fût nettement apparue. + +L’Europe entrevoit déjà et verra de plus en plus ce que lui coûtera la +dissolution de l’Autriche en petits États sans ressources, sans avenir +et qui à peine formés entrèrent en conflit les uns contre les autres. + +C’est surtout en raison des nouvelles conflagrations dont tous ces +fragments d’États menacent l’Europe, que le Sénat américain refusa +d’accepter une Société des Nations qui pourrait obliger les États-Unis à +intervenir dans les rivalités des incivilisables populations +balkaniques. + +La désagrégation de l’Autriche aura d’autres conséquences encore plus +graves. Une des premières va être, en effet, d’agrandir l’Allemagne du +territoire habité par les neuf à dix millions d’Allemands représentant +ce qui reste de l’ancien empire d’Autriche. Sentant leur faiblesse, ils +se tournent déjà vers l’Allemagne et demandent à lui être annexés. + +Sans doute, les Alliés s’opposent à cette annexion. Mais comment +pourront-ils l’empêcher toujours puisque les Autrichiens de race +allemande invoquent, pour réclamer leur annexion, le principe même des +nationalités, c’est-à-dire le droit pour les peuples de disposer +d’eux-mêmes, droit hautement proclamé par les Alliés? + +Et ici apparaît, une fois encore, comme il apparut si fréquemment dans +l’histoire, le danger des idées fausses. Le principe des nationalités, +qui prétend remplacer celui de l’équilibre, semble fort juste au point +de vue rationnel, mais il devient très erroné quand on considère que les +hommes sont conduits par des sentiments, des passions, des croyances et +fort peu par des raisons. + +Quelle application peut-on faire de cet illusoire principe dans des pays +où, de province en province, de village en village, et souvent dans le +même village, subsistent des populations de races, de langues, de +religions différentes, séparées par des haines séculaires et n’ayant +d’autre idéal que de se massacrer? + + * * * * * + +La troisième des erreurs énumérées plus haut, celle d’avoir empêché, par +tous les moyens possibles, l’introduction en France après la paix des +produits allemands accumulés pendant la guerre, est une de celles qui +ont le plus contribué à l’établissement de la vie chère. + +Cette interdiction ne résulta pas, bien entendu, des décisions de la +Conférence de la Paix, mais uniquement de notre gouvernement. + +Il fut, d’ailleurs, le seul à commettre pareille faute. Plus avisées, +l’Amérique et l’Angleterre ouvrirent largement leurs portes aux produits +venus d’Allemagne et profitèrent du bon marché de ces produits pour +aller s’en approvisionner et réduire ainsi le prix de la vie dans leur +pays. + +Commercer de préférence avec des pays dont le change est favorable +constitue une notion économique tellement évidente, tellement +élémentaire, que l’on ne conçoit pas qu’il ait pu exister un homme +d’État incapable de la comprendre. + +Les illusoires raisons de nos interdictions d’importation, ou, ce qui +revient au même, de nos taxes douanières prohibitives, étaient de +favoriser quelques fabricants impuissants, d’ailleurs, à produire la +dixième partie des objets dont la France avait besoin. + +Pour plaire à quelques industriels, le public en fut réduit à payer +trois à quatre fois trop cher aux négociants anglais et américains des +produits qu’ils auraient pu se procurer à très bon marché en Allemagne +et que nous pouvions y acheter comme eux. + + * * * * * + +Les erreurs psychologiques que nous venons d’examiner furent commises au +moment de la paix. Depuis cette époque, les hommes d’État européens en +ont accumulé bien d’autres. + +Une des plus graves, puisqu’elle faillit compromettre la sécurité de +l’Europe, fut l’attitude prise à l’égard de la Pologne par le ministre +qui dirigeait alors les destinées de l’Angleterre. + +Espérant se concilier les communistes russes, ce ministre n’hésita pas à +conseiller publiquement aux Polonais d’accepter les invraisemblables +conditions de paix proposées par la Russie, notamment un désarmement +dont la première conséquence eût été le pillage de la Pologne, +d’effroyables massacres et l’invasion de l’Europe. + +Pour bien montrer sa bonne volonté aux bolchevistes, le même Ministre +interdisait, contre tout droit d’ailleurs, le passage par Dantzig des +munitions destinées aux Polonais et il obtenait du gouvernement belge la +même interdiction pour Anvers. + +Le résultat de cette intervention fut d’abord de provoquer chez les +neutres--sans parler de la France--une indignation très vive. Voici +comment s’exprimait à ce sujet _Le Journal de Genève_: + + «Ces deux actes d’hostilité contre la Pologne ont causé aux + admirateurs de l’Angleterre une stupéfaction extraordinaire et une + douloureuse déception. Aujourd’hui, ces admirateurs disent ceci: + + L’Angleterre, grâce au sang non seulement anglais, mais français, + belge, italien, polonais, est, aujourd’hui, en sûreté dans son île. La + France, la Belgique, la Pologne, restent aux avant-postes, exposées en + première ligne. + + L’Angleterre croit-elle qu’il soit conforme à ses traditions de + loyauté, qu’il soit même conforme à son intérêt le plus évident, de + laisser ses alliés s’épuiser dans la lutte pour arrêter le bolchevisme + en marche vers l’Occident, sans user de toute son influence et de + toutes ses forces pour leur venir en aide?» + +Les intérêts commerciaux qui déterminèrent l’orientation politique de +l’homme d’État anglais étaient faciles à voir. Ce qu’il n’a pas aperçu, +ce sont les conséquences pouvant résulter de sa conduite à l’égard des +Polonais. + +Si la Pologne, cédant aux suggestions anglaises, avait renoncé à la +lutte, le Bolchevisme, allié à l’Islamisme, si maladroitement traité en +Turquie, fût devenu plus dangereux encore qu’il ne l’est aujourd’hui. La +Pologne vaincue, l’alliance de la Russie bolcheviste avec l’Allemagne +était certaine. + +Fort heureusement pour nous,--et plus encore, peut-être, pour +l’Angleterre,--notre gouvernement eut une vision autrement nette de la +situation que l’Angleterre. + +Bien que le cas des Polonais semblât désespéré, puisque l’armée rouge +était aux portes de Varsovie, notre président du conseil n’hésita pas à +les secourir non seulement par l’envoi de munitions, mais surtout en +faisant diriger leurs armées par le chef d’état-major du maréchal Foch. +Grâce à l’influence de ce général, les Polonais, qui reculaient toujours +sans paraître se soucier de combattre, reprirent courage, et quelques +manœuvres habiles transformèrent leurs persistantes défaites en une +éclatante victoire. + +Ses conséquences furent immédiates: la Pologne délivrée, les espérances +de l’Allemagne déçues, le bolchevisme refoulé, l’Asie moins menacée. + +Pour arriver à ces résultats, il avait suffi de voir juste et d’agir +vite. On ne saurait trop louer nos gouvernants d’avoir fait preuve de +qualités qui, depuis quelque temps, devenaient exceptionnelles chez eux. + + * * * * * + +La politique européenne vit d’idées anciennes correspondant à des +besoins disparus. La notion moderne d’interdépendance des peuples et la +démonstration de l’inutilité des conquêtes n’ont aucune influence sur la +conduite des diplomates. Ils restent persuadés qu’une nation peut +s’enrichir en ruinant le commerce d’une autre et que l’idéal pour un +pays est de s’agrandir par des conquêtes. + +Ces conceptions usées semblent choquantes aux peuples que n’agitent pas +nos préjugés et nos passions ataviques. + +Un journal du Brésil en exprimait son étonnement dans les lignes +suivantes qui traduisent bien les idées du nouveau monde: + + «Tous les peuples du vieux continent, quels qu’ils soient, ont une + conception antique du monde et de la vie. Que veulent-ils? Prendre. + Que voient-ils dans la fin d’une guerre? L’occasion de recevoir le + plus qu’ils peuvent. C’est la conception antique, c’est le passé de + nombreux siècles se faisant toujours sentir chez les grands esprits, + comme dans les masses, même dans les milieux socialistes et ouvriers, + où les idées sont confuses et les appétits exaspérés simplement par + égoïsme de classes.» + +Les hommes d’État européens parlent bien quelquefois le langage du temps +présent mais ils se conduisent avec les idées des temps passés. +L’Angleterre proclame très haut le principe des nationalités, mais elle +s’empare ou tente de s’emparer de l’Égypte, de la Perse, des colonies +allemandes, de la Mésopotamie, etc... Les nouvelles petites républiques +fondées avec les débris des anciens empires professent, elles aussi, de +grands principes, mais tâchent également de s’agrandir aux dépens de +leurs voisins. + +La paix ne s’établira en Europe que quand l’anarchie créée par les +erreurs de psychologie ne dominera plus les âmes. Il faut, parfois, bien +des années pour montrer à un peuple les dangers de ses illusions. + + * * * * * + +La guerre ayant bouleversé les doctrines guidant les chefs d’armée comme +celles dont s’alimentait la pensée des hommes d’État, un empirisme +incertain reste leur seul guide. + +Cet état mental a été bien mis en évidence dans un discours prononcé par +un président du Conseil devant le Parlement français. + +«Nous avons fait, disait-il, la guerre dans l’empirisme et la paix aussi +parce qu’il est impossible que ce soit autrement. De doctrines +économiques, il n’en est chez personne ici.» + +L’empirisme représente forcément la période de début de toutes les +sciences, mais en progressant elles réussissent à tirer de l’expérience +des lois générales permettant de prévoir la marche des phénomènes et de +renoncer à l’empirisme. + +Nul besoin d’empirisme par exemple, pour savoir que quand un corps tombe +librement dans l’espace, sa vitesse à un moment donné est +proportionnelle au temps de sa chute et l’espace parcouru au carré du +même temps. + +Les lois physiques sont tellement certaines, que lorsqu’elles semblent +ne pas se vérifier on est sûr qu’intervient une cause perturbatrice, +dont il est possible de déterminer la grandeur. Ainsi l’astronome +Leverrier constatant qu’un certain astre ne paraissait plus obéir +rigoureusement aux lois de l’attraction, en conclut que sa marche devait +être troublée par l’influence d’une planète inconnue. De la perturbation +observée, fut déduite la position de l’astre produisant cette +perturbation et on le découvrit bientôt à la place indiquée. + +La psychologie et l’économie politique sont soumises, comme d’ailleurs +tous les phénomènes de la nature, à des lois immuables, mais ces lois, +nous en connaissons très peu, et celles connues subissent tant +d’influences perturbatrices qu’on arrive à douter des plus certaines, +alors même qu’elles ont de nombreuses expériences pour soutien. + +Il est visible que les gouvernants européens n’ont possédé, ni pendant +la guerre, ni depuis la paix, aucune règle fixe de conduite. Leur oubli +de certaines lois économiques et psychologiques n’empêche pas +l’existence de ces lois. De leur méconnaissance ils furent souvent +victimes. + + + + +CHAPITRE III + +LA PAIX DES PROFESSEURS + + +Aux erreurs de psychologie précédemment énumérées il faut ajouter les +illusions qui présidèrent à la rédaction du traité de paix. Leur +importance va être montrée dans ce chapitre. + +Peu d’hommes possédèrent au cours de l’Histoire un pouvoir égal à celui +du président Wilson lorsque, débarqué en Europe, il dicta les conditions +de la paix. Pendant la rayonnante période de sa puissance, le +représentant du nouveau monde resta enveloppé d’un prestige que les +Dieux et les Rois n’obtinrent pas toujours au même degré. + +A entendre ses merveilleuses promesses, une nouvelle lumière allait +éclairer l’univers. Aux peuples sortis d’un effroyable enfer et +redoutant d’y être replongés apparaissait l’aurore d’une paix éternelle. +Un âge de fraternité remplacerait l’ère des carnages et des +dévastations. + +Ces vastes espoirs ne durèrent pas longtemps. La réalité prouva bientôt +que les traités si péniblement élaborés n’avaient eu d’autres résultats +que de précipiter l’Europe dans l’anarchie et l’Orient dans une série +d’inévitables guerres. La presque totalité des petits États créés en +découpant d’antiques monarchies, envahirent bientôt leurs voisins et +aucune intervention des grandes puissances ne réussit, pendant de longs +mois, à calmer leurs fureurs. + +Des diverses causes qui transformèrent en désillusions de grandes +espérances, une des plus actives fut la méconnaissance de certaines lois +psychologiques fondamentales qui, depuis l’origine des âges, dirigent la +vie des nations. + +Le président Wilson était le seul personnage assez puissant pour +imposer, avec le morcellement de l’Europe, une série des conditions de +paix dont on a pu dire qu’elles faisaient hurler le bon sens. Nous +savons, aujourd’hui, qu’il ne fut pas leur unique auteur. + +Les révélations de l’ambassadeur américain Elkus, que reproduisit _le +Matin_, ont appris que les diverses clauses du traité avaient été +rédigées par une petite phalange de professeurs. + +«_Lorsque le président Wilson confia au colonel House la mission de +choisir les futurs délégués, il stipula_: + +«--_Je ne veux que des professeurs de l’Université._ + +«--_Vainement, le colonel tenta de rappeler que l’Amérique possédait de +grands ambassadeurs, des industriels qui sont les premiers de la terre, +des hommes d’État qui avaient une profonde expérience de l’Europe_: + +«--_Je ne veux que des professeurs, répéta le président._» + +Ce fut donc une cohorte de professeurs qui peuplèrent les commissions. +«Penchés sur les textes, et non sur les âmes, ils interrogeaient les +grands principes abstraits et fermaient les yeux devant les faits.» La +paix devint ainsi ce que l’ambassadeur Elkus appelle «une paix de +professeurs». Elle montra, une fois de plus, à quel point des +théoriciens pleins de science, mais étrangers aux réalités du monde, +peuvent être dépourvus de bon sens, et, par conséquent, dangereux. + + * * * * * + +Le traité de paix comprenait, en réalité, deux parties distinctes: + +1º Création d’États nouveaux, aux dépens surtout de l’Autriche et de la +Turquie; + +2º Constitution d’une Société des Nations, destinée à maintenir une paix +perpétuelle. + +En ce qui concerne la création d’États nouveaux aux dépens de l’Autriche +et de la Turquie, l’expérience montra vite, comme je l’ai déjà indiqué +plus haut, ce que valait une telle conception. Ses premiers résultats +furent d’installer pour longtemps dans ces pays la ruine, l’anarchie et +la guerre. On vit alors combien fut chimérique la prétention de refaire +à coups de décrets des siècles d’Histoire. C’était une bien folle +entreprise de découper de vieux empires en provinces séparées, sans +tenir compte de leurs possibilités d’existence. Tous ces pays nouveaux, +divisés par des divergences d’intérêts et des haines de races, ne +possédant aucune stabilité économique, devaient forcément entrer en +conflit. + +La minuscule Autriche actuelle est un produit des formidables illusions +politiques qui conduisirent le maître du Congrès à désagréger une des +plus vieilles monarchies du monde. + +Que pourront les Alliés quand l’Autriche, réduite à la dernière misère, +reconnaîtra qu’elle ne saurait vivre qu’en s’unissant à l’Allemagne? +C’est alors seulement que les auteurs du Traité de paix constateront +l’erreur commise en détruisant le bloc aussi utile que peu dangereux +constitué par l’ancienne Autriche. + +Prétendre refaire avec une feuille de papier l’édifice européen +lentement édifié par mille ans d’histoire, quelle vanité! + +M. Morgenthau, ambassadeur d’Amérique, a fait récemment des petits États +fabriqués par les décisions du Congrès la description suivante: + + «Quel tableau que celui de l’Europe centrale aujourd’hui! Ici, une + poussière de petites républiques sans force physique réelle, sans + industrie, sans armée, ayant tout à créer, cherchant surtout à + s’étendre territorialement sans savoir si elles auront la force de + tout administrer, de tout vérifier. Et là, un État compact de 70 + millions d’hommes qui savent la valeur de la discipline, qui savent + qu’il s’en est fallu de quelques pouces qu’ils asseyent leur + domination sur le monde entier, qui n’ont rien oublié de leurs + espoirs, et qui n’oublieront rien de leurs rancunes.» + + * * * * * + +L’Angleterre respecta les utopies du président Wilson, de solides +réalités lui étant accordées en échange de cette tolérance. Gagnant +d’immenses territoires, qui en firent la véritable bénéficiaire de la +guerre, elle n’avait aucun intérêt à s’opposer aux parties du traité ne +la concernant pas. + +Restée seule, la France dut subir toutes les exigences de l’idéologie +wilsonienne, exigences d’autant plus intransigeantes qu’elles +prétendaient dériver de la pure raison. + +La manifeste erreur du président Wilson et de son équipe +d’universitaires fut justement de croire à cette puissance souveraine de +la raison sur la destinée des peuples. L’Histoire tout entière aurait dû +leur enseigner, pourtant, que les sentiments et les passions sont les +vrais guides des collectivités humaines et que les influences +rationnelles ont, sur elles, une bien minime action. + +La politique, c’est-à-dire l’art de conduire les hommes, demande des +méthodes fort différentes de celles qu’utilisent les professeurs. Elles +doivent toujours avoir pour base cette notion fondamentale que les +sentiments s’influencent, je le répète encore, avec des sentiments et +non avec des arguments rationnels. + + * * * * * + +La constitution de la Société des Nations, bien que distincte du traité +de paix, lui reste intimement liée. Son but était, en effet, de +maintenir cette paix. + +Elle débuta par un éclatant échec: refus du Sénat américain de +s’associer à la création du président Wilson. + +Idéalistes, parfois les dirigeants de l’Amérique conservent cependant +une claire vision des réalités, et les discours des professeurs ne les +influencent guère. Le successeur de M. Wilson a résumé les motifs de +leur refus dans les termes suivants: + + «Le seul covenant que nous acceptons est le covenant de notre + conscience. Il est préférable au contrat écrit qui fait litière de + notre liberté d’action et aliène nos droits entre les mains d’une + alliance étrangère. Aucune assemblée mondiale, aucune alliance + militaire ne forcera jamais les fils de cette République à partir en + guerre. Le suprême sacrifice de leur vie ne pourra jamais leur être + demandé que pour l’Amérique et pour la défense de son honneur. Il y a + là une sainteté de droit que nous ne déléguerons jamais à personne.» + +Nous aurons à parler plus loin de la Société des Nations. Construite sur +des données contraires à tous les principes de la psychologie elle n’a +fait que justifier les opinions de l’Amérique en montrant son inutilité +et son impuissance. Il fallait en vérité une dose prodigieuse +d’illusions pour s’imaginer qu’un grand pays comme les États-Unis +consentirait à se soumettre aux ordres d’une petite collectivité +étrangère sans prestige et sans force. C’eût été admettre l’existence en +Europe d’une sorte de super-gouvernement dont les décisions eussent régi +le monde. + + + + +CHAPITRE IV + +LE RÉVEIL DE L’ISLAM + + +La série des erreurs de psychologie auxquelles nous venons de consacrer +plusieurs chapitres n’est pas close. Nous allons en examiner d’autres +encore. + +Depuis plusieurs siècles, la politique britannique eut pour but constant +l’agrandissement de la domination anglaise aux dépens de divers rivaux: +l’Espagne d’abord, la France plus tard, qui prétendaient s’opposer à son +extension. Elle a successivement conquis sur eux l’Inde, le Canada, +l’Égypte, etc. La dernière de ses grandes rivales, l’Allemagne, s’étant +effondrée, elle put s’emparer de toutes ses colonies. + +Ce n’est pas ici le lieu d’examiner les qualités de caractère et les +principes qui ont déterminé d’aussi persistants succès. On remarquera +seulement que, confinés dans la préoccupation exclusive de buts +utilitaires, les hommes d’État anglais professent un absolu dédain pour +toutes les idéologies et tâchent toujours d’adapter leur conduite aux +nécessités du moment. Ils se trompent quelquefois, mais n’hésitent pas à +réparer les erreurs commises en modifiant leur ligne de conduite, sans +se soucier des blessures d’amour-propre et des critiques pouvant +résulter de telles oscillations. + + * * * * * + +Un exemple récent et d’une prépondérante importance, puisque l’avenir de +l’Orient en dépend, montre quels profonds et rapides revirements peut +subir la politique anglaise. + +Après avoir soutenu en Mésopotamie de durs combats et constaté qu’une +armée de soixante-dix mille hommes n’avait pu triompher de la résistance +indigène, l’Angleterre renonça brusquement à une expédition aussi +coûteuse et improductive que la nôtre en Syrie. Retirant ses troupes, +elle les remplaça par un souverain indigène, l’émir Fayçal, que nous +avions dû chasser de Damas en raison de sa persistante hostilité. + +Le but apparent de cette solution fut indiqué dans un discours prononcé +à la Chambre des Communes: + +«Établir, avec l’ancienne Bagdad pour capitale, un État musulman qui +puisse faire revivre l’ancienne gloire du peuple arabe.» + +L’installation d’un ennemi déclaré au voisinage de nos frontières de +Syrie ne constituait pas, évidemment, une manœuvre amicale envers la +France; mais, dans la politique anglaise, l’utilité étant toujours mise +très au-dessus de l’amitié, aucun compte ne fut tenu des observations du +gouvernement français. + +Le nouveau souverain fut installé en grande pompe à Bagdad et, par +privilège exceptionnel, le roi d’Angleterre lui envoya une lettre de +chaleureuses félicitations. + +Cette annexion, sous une forme à peine déguisée, d’une des contrées les +plus riches en pétrole de l’univers, figurait parmi les gains nombreux +dont la diplomatie britannique a, depuis la fin de la guerre, doté +l’Angleterre. + +Les soldats anglais étaient remplacés par des ingénieurs exploitant le +pays au profit de la Grande-Bretagne. + +Le nouveau roi de Mésopotamie régnera non seulement sur Bagdad, mais +aussi sur l’ancien emplacement de Ninive et Babylone, c’est-à-dire sur +un territoire aussi grand que l’Angleterre et jadis célèbre par sa +fertilité. + +Cette brillante opération aurait eu, si le protectorat anglais avait +réussi à s’imposer dans tout l’Orient, des résultats plus importants +encore que de simples bénéfices commerciaux. Le plus manifeste eût été +d’assurer à l’Angleterre une route terrestre la reliant à la Perse et à +l’Inde. Si elle était parvenue ensuite à conquérir Constantinople, soit +directement, soit par l’intermédiaire des Grecs, la domination +britannique sur l’Orient fût devenue complète et son hégémonie, à +laquelle nos pâles diplomates résistèrent si peu, eût pesé de plus en +plus lourdement sur le monde. + + * * * * * + +L’Angleterre avait donc réparé très habilement quelques-unes des fautes +commises en Orient, mais des erreurs psychologiques aujourd’hui +irréparables sont venues ruiner pour longtemps sa puissance en Orient. + +Soutenir les aspirations contradictoires des musulmans en Mésopotamie, +des Juifs en Palestine, des Grecs en Turquie constituait une politique +d’aspect machiavélique mais que, cependant, Machiavel eût sûrement +désavouée. L’illustre Florentin savait bien, en effet, qu’il est +toujours imprudent de s’attaquer aux dieux ou à leurs représentants. + +Les Anglais oublièrent complètement ce principe, quand ils prétendirent +démembrer la Turquie et détruire à Constantinople le pouvoir du sultan +considéré par tous les musulmans comme le «Commandeur des Croyants», +représentant de Dieu ici-bas. + +Les conséquences de cette conception furent immédiates. Du Bosphore au +Gange en passant par l’Égypte, le monde musulman se souleva. + +Les politiciens anglais n’ayant évidemment pas compris la grande +puissance de l’Islam sur les âmes, il ne sera pas inutile d’en rappeler +sommairement les origines et le développement. + + * * * * * + +Les dieux nouveaux ne furent pas rares dans l’Histoire. Leur destinée +habituelle fut de périr avec la puissance politique des peuples qui les +avaient vus naître. + +Par une rare fortune, le sort de l’Islamisme a été tout autre. Non +seulement il survécut à la chute de l’immense empire créé par ses +fondateurs, mais le nombre de ses adeptes n’a cessé de s’accroître. Du +Maroc au fond de la Chine, deux cent cinquante millions d’hommes +obéissent à ses lois. On compte, aujourd’hui, soixante-dix millions de +musulmans dans l’Inde, trente millions en Chine, vingt millions en +Turquie, dix millions en Égypte, etc. + +La création de l’Empire arabe, que les Anglais prétendaient faire +revivre à leur profit en imposant à Bagdad un calife choisi par eux, est +une des plus merveilleuses aventures de l’Histoire. Si merveilleuse, +même, que de grands écrivains comme Renan ne réussirent pas à la +comprendre et contestèrent toujours l’originalité de la civilisation que +cette religion fit surgir. + +Cette fondation de l’Empire arabe, que je vais rappeler en quelques +lignes, restera toujours intelligible d’ailleurs aux esprits convaincus +que la logique rationnelle gouvernant l’Histoire, ne tient pas compte de +l’immense pouvoir des forces mystiques dont tant de grands événements +dérivent. + + * * * * * + +Aux débuts du VIIe siècle de notre ère, vivait à La Mecque un obscur +chamelier du nom de Mahomet. Vers l’âge de quarante ans, il eut des +visions dans lesquelles l’ange Gabriel lui dicta les principes de la +religion qui devait bouleverser le monde. + +On comprend que les compatriotes du nouveau prophète, qui professaient +alors sans convictions profondes un polythéisme un peu vague, aient +adopté facilement une religion nouvelle, d’ailleurs très simple, +puisqu’elle se bornait à proclamer qu’il n’y a qu’un dieu dont Mahomet +est le prophète. + +On s’explique moins aisément la foudroyante rapidité avec laquelle cette +foi se répandit dans tout le monde alors connu et comment ses adeptes +trouvèrent en elle la force nécessaire pour fonder un empire plus grand +que celui d’Alexandre. + +Chassés de la Syrie dont ils se croyaient les maîtres éternels, les +Romains virent avec stupeur des tribus nomades électrisées par la foi +ardente qui unifiait leurs âmes conquérir, en quelques années, la Perse, +l’Égypte, le nord de l’Afrique et une partie de l’Inde. + +Le vaste empire ainsi formé se maintint pendant plusieurs siècles. Il ne +constituait pas une création éphémère analogue à celles de divers +conquérants asiatiques tels qu’Attila puisqu’il fut l’origine d’une +civilisation entièrement nouvelle brillant d’un vif éclat, alors que +toute l’Europe occidentale était plongée dans la barbarie. + +En fort peu de temps, les Arabes réussirent à créer des monuments +tellement originaux que l’œil le moins exercé les reconnaît à première +vue. + +L’empire des Arabes était trop vaste pour ne pas se désagréger. Il se +divisa donc en petits royaumes qui s’affaiblirent et furent conquis par +divers peuples, Mogols, Turcs, etc. + +Mais la religion et la civilisation musulmanes étaient si fortes que +tous les conquérants des anciens royaumes arabes adoptèrent la religion, +les arts et, souvent aussi, la langue des vaincus. C’est ainsi, par +exemple, que l’Inde, soumise aux Mogols, continua à se couvrir de +monuments musulmans. + +Et non seulement la religion des Arabes survécut à la disparition de +leur puissance politique, mais loin de s’affaiblir, elle continue à +s’étendre. La foi de ses adeptes reste si intense que chacun d’eux est +un apôtre et agit en apôtre pour propager sa croyance. + +La grande force politique de l’Islamisme fut de donner à des races +diverses cette communauté de pensée qui constitua toujours un des plus +énergiques moyens de solidariser des hommes de races différentes. + +Les événements actuels ont montré la puissance d’un tel lien. Nous avons +vu qu’il réussit à faire reculer en Orient la formidable Angleterre. + +Les gouvernants britanniques ignoraient cette force de l’Islamisme quand +ils rêvaient de chasser les Musulmans de Turquie. Ils ne commencèrent à +la soupçonner qu’en voyant non seulement les Turcs, mais les Musulmans +du monde entier se soulever contre eux. + +Les Anglais, qui s’imaginaient pouvoir garder Constantinople, où ils +avaient déjà installé un commissaire parlant en maître, découvrirent +alors la grandeur de leur illusion. Ils la comprirent surtout quand les +Turcs, vaincus et presque sans armes, refusèrent la paix qu’on voulait +leur imposer et chassèrent les Grecs de Smyrne. Aujourd’hui l’Islam est +redevenu assez fort pour tenir tête à l’Europe. + + + + +CHAPITRE V + +L’INCOMPRÉHENSION EUROPÉENNE DE LA MENTALITÉ MUSULMANE + + +Le réveil de l’Islam qui vient d’être sommairement rappelé a +profondément étonné l’Europe. La mentalité musulmane est généralement si +incomprise qu’il ne sera pas inutile de lui consacrer quelques pages. + +L’Orient a toujours charmé ses visiteurs. Il me séduisit dans ma +jeunesse, au point qu’après l’avoir parcouru, j’écrivis un livre sur _La +Civilisation des Arabes_[1]. + + [1] L’ouvrage fut publié avec grand luxe par la maison Didot, qui lui + consacra plus de cent mille francs. L’édition française est épuisée + depuis longtemps, et lorsqu’elle apparaît par hasard dans une vente + de bibliothèque privée, son prix atteint des chiffres + invraisemblables. Sa traduction en langue arabe sert encore à + l’enseignement des centaines d’étudiants de la mosquée El-Axhar, au + Caire, véritable Université musulmane. L’ouvrage fut traduit en + hindoustani par un des ministres du Nizem d’Hyderabab. + +Malgré bien des instances, je n’ai jamais consenti à le rééditer parce +qu’il aurait demandé trop de travail pour être complété. Si je le +mentionne ici, c’est simplement pour indiquer que l’auteur du présent +ouvrage n’est pas tout à fait incompétent sur les questions relatives à +l’Orient. + +En ce qui concerne les Musulmans modernes, héritiers des Arabes, je me +trouvais quelquefois, avant la guerre, en rapport avec eux à propos des +traductions turques et arabes[2] de plusieurs de mes livres. Peu de mois +avant les hostilités, le grand vizir, ministre des Affaires Étrangères +de l’Empire ottoman, Saïd Halim pacha, me fit demander par son +ambassadeur à Paris, d’aller faire quelques conférences de philosophie +politique à Constantinople. + + [2] Les meilleures traductions de mes livres en arabe sont dues à + Fathy Pecha, alors ministre de la Justice au Caire. Celles en Turc + au docteur Djevdet Bey. + +J’ai toujours regretté que ma santé m’ait empêché d’accepter cette +proposition, restant persuadé--et c’était aussi l’opinion de mon éminent +ami Iswolsky, alors ambassadeur de Russie à Paris--qu’il n’eût pas été +impossible de maintenir les Turcs dans la neutralité. La lutte même +déchaînée, il eût suffi, comme l’a constaté plus tard un ministre +anglais devant le Parlement, que se fût trouvé un amiral assez hardi +pour suivre _Le Gœben_ et _Le Breslau_ quand ils entrèrent à +Constantinople. Ce fut un de ces cas où la valeur d’un homme peut +représenter des milliards, car la neutralité des Turcs eût sans doute +abrégé la guerre de deux ans. Nelson fut jadis, pour l’Angleterre, un de +ces hommes. Combien s’en rencontre-t-il par siècle? + + * * * * * + +«Se connaître soi-même est difficile», disait un adage antique; +connaître les êtres qui nous entourent, plus difficile encore. +Déterminer la mentalité, et par conséquent les réactions, dans des +circonstances données, d’un peuple dont le passé et les croyances +diffèrent des nôtres, semble presque impossible. C’est, en tout cas, une +connaissance dont la plupart des hommes d’État actuels se montrent +dépourvus à un rare degré. + +Les événements écoulés depuis dix ans justifient pleinement cette +assertion. + +Si les Allemands perdirent la guerre, c’est que, de tous leurs +dirigeants, pas un seul ne fut assez pénétrant pour deviner les +réactions possibles de la Belgique, de l’Angleterre et de l’Amérique +devant des actes dont des esprits suffisamment perspicaces eussent +facilement prévu les conséquences. + +Le Congrès de Lausanne a fourni un nouvel exemple d’incompréhension +totale de l’âme d’un peuple. + +Cette incompréhension est d’autant plus surprenante que la France et +l’Angleterre constituent, par leurs colonies, de grandes puissances +musulmanes. Des relations fréquentes avec des Musulmans auraient dû +permettre de les connaître. + +Or le premier Congrès de Lausanne et le second aussi, prouvèrent qu’on +ne les connaissait pas du tout. L’incompréhension n’eût guère été plus +complète si des barons du temps de Charlemagne et des professeurs d’une +école de droit moderne se fussent trouvés en présence. + +Un insuccès aussi total que facile à prévoir résulta de cette +incompréhension. La discussion qui aurait dû se terminer en quelques +heures n’était pas achevée après des mois de discussions. + + * * * * * + +Personne ne parla ni du Croissant ni de la Croix au cours de ces +conférences. Ce fut, cependant, la lutte entre ces deux symboles qui en +constitua l’âme secrète. + +Nous avons précédemment rappelé que, par son incompréhension de l’Islam, +l’Empire britannique perdit la Perse, la Mésopotamie, l’Égypte et voit +l’Inde menacée. Presbytérien ardent, le ministre anglais, M. Lloyd +George, véritable auteur de tous ces désastres, rêvait comme revanche +sur le Croissant d’expulser les Turcs de l’Europe en poussant les Grecs +vers Constantinople. Il se heurta à une foi mystique aussi forte que la +sienne et toute la puissance coloniale de l’Angleterre fut ébranlée du +même coup. + + * * * * * + +Les moyens d’unifier les intérêts et les sentiments d’une poussière +d’hommes pour en faire un peuple ne sont pas nombreux, puisqu’ils se +réduisent à trois: la volonté d’un chef, des lois respectées, une +croyance religieuse très forte. + +De la volonté d’un chef dérivent tous les grands empires asiatiques, +ceux des Mogols notamment. Ils durent ce que durent les capacités du +chef et de ses successeurs. + +Ceux fondés sur une religion acceptée restent beaucoup plus forts. Si le +code religieux subsiste il continue le rôle d’unification. + +Cette action d’une foi religieuse devient dans des cas, rares +d’ailleurs, assez forte pour unifier des races différentes et leur +donner une pensée commune génératrice de volontés identiques. + +Pour les disciples du Coran, le code civil et le code religieux, si +complètement séparés en Occident, sont entièrement confondus. + +Aux yeux du Musulman, toute force vient d’Allah et doit être respectée +quel qu’en soit le résultat, puisque ce résultat représente la volonté +d’Allah. + +En permettant aux Turcs de chasser de Smyrne les infidèles, il était +visible qu’Allah rendait sa protection à ses disciples. Cette protection +parut s’exercer plus manifestement encore à Lausanne, puisque les +délégués européens ne purent résister aux délégués musulmans. + +Les Alliés cédèrent, effectivement, sur tous les points importants. +Comprenant mieux l’âme musulmane, ils auraient su qu’elle ne s’inclinait +que devant la force. La nécessité de s’entendre pour imposer une volonté +européenne commune sur des sujets fondamentaux fut alors devenue +évidente et la paix en Orient, si menacée aujourd’hui, établie pour +longtemps. + + * * * * * + +On ne saurait contester, d’ailleurs, la justesse de certaines +réclamations musulmanes. Leur civilisation valant certainement celle des +autres peuples balkaniques: Serbes, Bulgares, etc., ils avaient le droit +d’être maîtres de leur capitale, Constantinople, malgré les convoitises +de l’Angleterre. D’un autre côté ils n’avaient pas le droit de renier +leurs dettes et, notamment, les nombreux milliards que la France leur +prêta. + +Sur ce point, comme sur beaucoup d’autres, les exigences des délégués +turcs à Lausanne passèrent toute mesure. Leur ton fut souvent celui de +vainqueurs devant des vaincus. + +Grâce à la pauvre psychologie des mandataires de l’Occident, le prestige +européen en Orient est détruit pour longtemps. Or, le prestige fut +toujours la plus solide base de la puissance d’un peuple. + +L’excuse des Turcs, en dehors des motifs religieux expliqués plus haut, +est l’incontestable injustice de l’Angleterre à leur égard lorsqu’elle +rêvait de les expulser de l’Europe et surtout de Constantinople, par +l’intermédiaire des Grecs. + +L’unique raison donnée à cette expulsion était l’habitude attribuée aux +Turcs de massacrer constamment leurs sujets chrétiens. On a justement +remarqué que si les Turcs avaient commis la dixième partie des massacres +dont les accusait le gouvernement anglais, il n’y aurait plus de +chrétiens en Orient depuis longtemps. + +La vérité est que tous les Balkaniques, quelle que soit leur race ou +leur croyance, sont de grands massacreurs. J’eus occasion de le dire à +M. Venizelos lui-même. Égorger l’adversaire est la seule figure de +rhétorique admise dans les Balkans. + +Cette méthode n’a pris, d’ailleurs, sa considérable extension que depuis +l’époque où la politique britannique donna l’indépendance à des +provinces jadis soumises à la Turquie. On sait avec quelle fureur +Bulgares, Serbes, Grecs, etc., se précipitèrent les uns contre les +autres, dès qu’ils furent libérés des entraves pacifiques que le régime +turc opposait à leurs violences. + +La faiblesse des Alliés à Lausanne aura bien des conséquences funestes. +Parmi les documents permettant de les prévoir je vais citer la lettre +pleine de judicieuses observations d’un de nos meilleurs chefs +militaires en Syrie: + +«Du côté politique et militaire, je crois que nous aurons une année +mouvementée. Il ne faut traiter avec des Turcs que quand on leur fait +sentir qu’on est le plus fort, la force étant le seul argument qui +compte avec eux. Or, à Lausanne, on leur a laissé prendre figure de +vainqueurs. Résultat: ils sont intransigeants et se figurent que le +monde tremble devant eux. + +«Les gens d’Angora revendiquent ouvertement Alexandrette, Antioche et +Alep, quoique ces régions aient été reconnues comme appartenant à la +Syrie par le dernier accord franco-turc et qu’elles soient peuplées +d’Arabes. Bien que les Turcs y soient en minorité ils essaient de les +reprendre. On doit s’attendre à voir se reproduire les mêmes événements +qu’en Cilicie: pas de guerre officiellement déclarée, mais des bandes de +plus en plus actives, composées soi-disant d’habitants insurgés contre +la domination française, en réalité de réguliers turcs déguisés et +commandés par des officiers turcs ou allemands. Ces bandes attaqueront +les petits postes, les convois, couperont routes et chemins de fer; +elles seront de plus en plus nombreuses, auront même des canons, et nous +obligeront à une guerre de guérillas pénible et difficile, où les Turcs +espèrent atteindre le résultat qu’ils ont annoncé: dégoûter les Syriens +des Français et les Français de la Syrie.» + + * * * * * + +Pour un philosophe, cette nouvelle attitude des musulmans est pleine +d’enseignements. Elle montre, une fois de plus, à quel point les forces +mystiques qui ont toujours régi le monde continuent à le régir encore. + +L’Europe civilisée, qui croyait en avoir fini avec les luttes +religieuses, se trouve, au contraire, plus que jamais menacée par elles. + +Ce n’est pas seulement contre l’Islamisme, mais contre le socialisme et +le communisme, devenus des religions nouvelles, que les civilisations +vont avoir à combattre. L’heure de la paix et du repos semble bien +lointaine. + + + + +CHAPITRE VI + +LE PROBLÈME DE L’ALSACE + + +Notre énumération des erreurs psychologiques n’est pas terminée. Nous +allons voir leur pernicieuse action s’exercer en Alsace. + +Le point critique de la guerre a été la possession de l’Alsace. Elle +était devenue un symbole, un drapeau. Si l’Allemagne l’avait conservée, +son hégémonie eût été définitivement établie. + +Aucune des questions soulevées par le conflit mondial n’a donné lieu, +peut-être, à autant de discussions que celle de l’Alsace. + +Toute l’argumentation de l’Allemagne se ramenait à prétendre que +l’Alsace est un pays allemand, habité par une race allemande, ou tout au +moins germanisée depuis longtemps. L’Alsace devait donc, au nom même du +principe des nationalités tant invoqué par les Alliés, faire partie de +l’empire germanique. + +Réduit à ce principe, le problème apparaît très simple. Si l’Alsace est +un pays allemand peuplé par une race allemande, ou tout au moins +germanisée, les prétentions germaniques seraient justifiées. Elles ne le +seraient pas, au contraire, si des preuves scientifiques démontrent: 1º +que l’Alsace est occupée depuis de longs siècles par une race celtique; +2º que, malgré toutes les conquêtes, elle a toujours su maintenir son +indépendance et ses institutions, jusqu’au jour où elle s’est placée +sous le protectorat de la France pour échapper aux perpétuelles menaces +germaniques. + +Ces faits fondamentaux restent un peu confus dans les ouvrages sur +l’Alsace. Les arguments d’ordre sentimental y tenant une place +prépondérante, j’ai prié le savant historien Battifol d’écrire pour la +_Bibliothèque de philosophie scientifique_ que je dirige un ouvrage, +composé d’après les méthodes modernes, sur les origines et l’évolution +de l’Alsace. C’est à ce volume, ayant pour titre: _Les anciennes +républiques alsaciennes_, que j’emprunterai les documents les plus +importants de ce chapitre. + + * * * * * + +Examinons successivement: 1º Si les populations alsaciennes +appartiennent à une race allemande. 2º Si, tout en n’étant pas +allemandes, elles auraient fini par être germanisées au cours des +siècles. + +Le moins discuté des caractères permettant de classer les races humaines +est, après la couleur de leur peau, la forme du crâne. Personne ne +conteste qu’un blanc, un nègre ou un jaune appartiennent à des races +différentes. On ne conteste pas davantage qu’une race à crâne +brachycéphale, c’est-à-dire presque sphérique, est sans parenté avec une +race dolichocéphale, c’est-à-dire à crâne allongé. + +Les Allemands eux-mêmes considèrent ce caractère comme si important que +c’est surtout leur dolichocéphalie qu’ils invoquent pour justifier la +prétention d’être une race supérieure destinée à dominer le monde. + +Or, des recherches effectuées par les anthropologistes allemands les +plus réputés sur des crânes alsaciens provenant de cimetières +appartenant à toutes les époques depuis plus de 2.000 ans, il résulte +que l’Alsacien est un des peuples les plus brachycéphales de l’univers. + +La persistance de cette brachycéphalie à travers les âges montre que la +race alsacienne n’a jamais été modifiée par des croisements. De la +permanence de ce caractère le docteur Bayer déduit que «tout croisement +avec des étrangers devait être sévèrement interdit par des lois +matrimoniales ou par des préjugés plus forts que les lois». + +Même après le rattachement de l’Alsace à l’empire germanique, la pureté +de race se maintient. Les spécimens crâniens du type dolichocéphale +n’atteignent pas 2 pour cent. + +Loin d’être devenu moins brachycéphale que ses pères, l’Alsacien +contemporain l’est davantage encore. Son indice céphalique se révèle +identique à celui des Bas-Bretons. + +Les données psychologiques confirment ces données anatomiques. Dans le +caractère alsacien se retrouvent beaucoup d’éléments du caractère +celtique, notamment l’amour de la liberté et l’antipathie pour +l’étranger. + +De ce qui précède, découle cette première conclusion que le bloc +alsacien est un des plus homogènes de l’Europe. Il fait partie des +groupements humains, en bien petit nombre aujourd’hui, ayant su +conserver leurs caractères anatomiques et psychologiques malgré toutes +les influences étrangères. + + * * * * * + +Loin donc d’appartenir à une race allemande, les Alsaciens constituent, +d’après le témoignage des savants allemands eux-mêmes, une race sans +parenté avec les populations germaniques. + +Mais, tout en restant une race spéciale, les Alsaciens auraient pu être +germanisés et justifier ainsi les revendications de l’Allemagne. + +L’histoire va nous fixer sur cette face du problème. + +Enfermée entre le Rhin et les Vosges, l’Alsace fut longtemps considérée +comme presque impénétrable. Le Rhin aux bras multiples, soumis à un +régime torrentiel, aux gués rares et variables, constituait avec les +Vosges un obstacle complet aux invasions. Ces âpres montagnes, à peine +coupées de vallées, n’offraient de passage qu’au nord et au sud, par la +trouée de Belfort et le col de Saverne. Contourner l’Alsace était +beaucoup plus facile que la traverser. + +Cette disposition géographique est une des causes principales qui assura +longtemps l’indépendance aux Alsaciens et maintint dans son intégrité la +pureté de leur race et la continuité de leurs institutions politiques et +sociales. + +Un autre motif devait contribuer à conserver à l’Alsace sa personnalité. +La richesse et la variété de ses productions lui permirent, au cours des +siècles, de se passer du secours de ses voisins. Elle resta une +population agricole de mœurs stables, traditionnelles, un peu méfiantes, +au patriotisme local ne dépassant pas les limites de chaque cité et ne +tendant pas à s’orienter vers un centre politique. Elle demeura pour +cette raison divisée en cités indépendantes dont Strasbourg fut le type. + +La continuité des caractères anatomiques et psychologiques des Alsaciens +suffirait à ôter toute valeur aux affirmations de quelques historiens +germaniques assurant que l’Alsace fut peuplée dès son origine par des +tribus teutoniques, les Triboques. Tacite et César avaient d’ailleurs +démenti formellement cette assertion. A leur époque, l’Alsace était +habitée depuis longtemps par une race celtique, les Séquanes. + +La race primitive qui occupa l’Alsace à des périodes ignorées de la +préhistoire s’est donc perpétuée au cours des âges, comme nous l’avons +montré, sans modifier ses caractères, en dépit de l’action des peuples +très différents qui la conquirent. + +Toute l’histoire de l’Alsace révèle ses efforts pour éliminer les +influences étrangères. + +Pendant l’occupation romaine, cet effort fut facile. Rome respecta son +indépendance et ne toucha ni à ses institutions, ni à ses libertés. La +phase de domination romaine et celle de la domination française des +XVIIe et XVIIIe siècles furent, pour les Alsaciens les plus heureuses de +leur histoire. + + * * * * * + +Le flot des grandes invasions éprouva fort peu l’Alsace. S’écoulant soit +par Bâle et Belfort, soit par la Belgique, pour éviter les obstacles +géographiques, il la laissa presque intacte. + +Clovis l’incorpora dans son royaume par sa victoire de Soissons sur +Syagrius en 485, mais elle n’eut pas à en souffrir. Liée d’abord au sort +de la Gaule romaine, elle allait rester attachée à celui de la France +jusque vers le XIe siècle, manifestant pour elle autant de sympathie que +d’aversion pour les Germains. + +Quand, sous les successeurs de Charlemagne, les Allemands cherchèrent à +s’emparer de l’Alsace, s’ouvrit une période de lutte, très instructive +pour l’intelligence du problème que nous traitons, car elle montre à +quel point fut profonde et constante la résistance des Alsaciens aux +influences germaniques. + +Le traité de Verdun, en 843, ne les concéda pas à l’Allemagne, mais fit +de leur pays un État intermédiaire où régnait Lothaire, petit-fils de +Charlemagne. C’est seulement en 855 que Louis le Germanique réunit +l’Alsace à l’Allemagne. + +Ni l’Alsace ni la France n’acceptèrent cette violence. Pendant un siècle +et demi, les Alsaciens ne cessent d’appeler la France à leur secours. +Mais, obligés de se défendre à l’autre extrémité du royaume contre les +Normands, nos rois furent contraints d’abandonner l’Alsace, après +l’avoir reconquise plusieurs fois. + +En 979, l’Alsace peut être considérée comme définitivement rattachée à +la Germanie. De cette date commencent pour elle des luttes répétées et +une insécurité permanente. Elle était conquise mais non soumise. La +suite de son histoire le prouve clairement. + + * * * * * + +Les compétitions des empereurs germaniques ayant couvert le pays de +ruines, les Alsaciens réussirent à se défendre en fondant des cités +fortifiées qui prospérèrent de plus en plus et se transformèrent au +XIIIe siècle en petites républiques indépendantes. Les empereurs +favorisèrent, d’ailleurs, leur développement, pour contrebalancer le +pouvoir des seigneurs et déclarèrent plusieurs d’entre elles «villes +impériales» ne relevant que de leur autorité. + +Cette dépendance vague et lointaine constituait une indépendance réelle +pour les nouvelles républiques, Strasbourg notamment. Elles votaient +elles-mêmes leurs constitutions, inspirées de l’organisation romaine. +L’autorité principale appartenait à des échevins analogues aux consuls +romains. Leur rôle consistait surtout à écarter l’ingérence allemande. + +Chaque ville se gouvernant librement formait, comme je viens de le +rappeler, une petite république exerçant des droits régaliens, battant +monnaie, légiférant à son gré et ne se rattachant à l’empire que par un +lien purement honorifique. + +Ces diverses républiques levaient des troupes, envoyaient des ambassades +et contractaient des alliances sans aucune autorisation de l’empereur. A +l’exemple des cantons suisses, elles s’unissaient parfois entre elles +pour résister aux invasions, à celle de Charles le Téméraire notamment. +En 1354, l’empereur d’Allemagne, Charles IV, sanctionne la célèbre union +de dix villes alsaciennes, appelée la Décapole, qui conférait l’unité à +l’Alsace sous un protectorat germanique nominal. + +L’Alsace ne manquait pas, d’ailleurs, une occasion de prouver son +indépendance: refus de payer l’impôt à l’empire; d’accorder l’entrée des +villes à des souverains que ces villes ne reconnaissent pas ou de +s’allier avec eux. C’est ainsi qu’en 1492, l’Alsace refuse nettement à +l’empereur Maximilien de marcher avec lui contre la France. + +Les républiques alsaciennes se montrèrent toujours fort démocratiques. +Elles expulsèrent plusieurs fois les nobles ou les obligèrent, s’ils +voulaient voter, à se déclarer bourgeois. C’est toujours la même +caractéristique d’indépendance ne pouvant supporter aucun joug, +politique ou social. + +La présence d’étrangers, même de simples ouvriers, fut de tout temps +antipathique aux Alsaciens. Quand les progrès de l’industrie les +forcèrent à en tolérer, ils formèrent une classe à part, payant un impôt +spécial. La cité alsacienne du moyen âge reste aussi impénétrable à +toute influence étrangère que les cités grecques dans l’antiquité. + + * * * * * + +L’Alsace accueillit favorablement la Réforme dont s’accommodait son +humeur indépendante, mais ce fut pour elle l’origine de luttes +prolongées avec les souverains allemands. + +Pour leur échapper, les Alsaciens se tournèrent vers la France, à +laquelle, depuis l’époque romaine, leur sympathie était tellement +acquise que les empereurs germaniques ne cessaient de leur reprocher ce +goût pour la France. + +Sous le ministère de Richelieu la sympathie devint alliance. Mais les +rois de France n’avaient nullement l’intention d’annexer l’Alsace, +contrairement aux allégations allemandes qui prétendent que ce pays leur +fut arraché par la violence. C’est d’elles-mêmes, successivement, et par +consentement du peuple consulté, que les républiques alsaciennes +prêtèrent serment à la France en retour de sa protection jusqu’à la paix +générale. + +Quand, après l’extension du protectorat français à plusieurs villes +alsaciennes, l’Alsace entière, sauf Strasbourg, supplia Louis XIII +d’étendre sa protection sur tout le pays, Richelieu s’y opposa d’abord +et n’y consentit qu’après les démarches répétées des Alsaciens. + +Le protectorat de la France laissa, d’ailleurs, le pays fort +indépendant. Les villes alsaciennes gardèrent leur liberté de conscience +et leurs institutions. Rien n’était changé. Une petite garnison +française à la charge du roi assurait la défense des villes. + +A la paix de Westphalie qui termina la guerre de Trente ans, le +protectorat français qui n’était que provisoire se transforma en +annexion définitive. L’Allemagne céda, en 1648, l’Alsace au roi de +France, en toute souveraineté, moins Strasbourg. + + * * * * * + +Après avoir échappé à l’absolutisme germanique, l’Alsace manifesta un +instant d’appréhension devant l’absolutisme de la monarchie française. +Son inquiétude ne fut pas longue. Le pays conserva toutes ses libertés, +celle du culte notamment. Respectueux des traités[3], Louis XIV, malgré +l’ardeur de sa foi, ne songea jamais à lui imposer la révocation de +l’édit de Nantes, bien que plus de la moitié des Alsaciens fussent +catholiques. + + [3] Article 47 du Traité de Munster (1648), article 5, § 25 du Traité + d’Osnabrück. + +Nul impôt ne fut établi. La douane française ne s’étendit pas à +l’Alsace. Les représentants du roi s’attachèrent seulement à unifier +l’administration de la justice, des finances, à procurer au pays la +paix, l’ordre et la sécurité. Il prospéra tellement que la population, +réduite d’un tiers par les guerres, doubla rapidement. + + * * * * * + +La même politique libérale continua sous les successeurs de Louis XIV. + +Progressivement et de plein gré, l’âme alsacienne s’imprégna de +civilisation française, comme elle s’était jadis imprégnée de +civilisation romaine. Nos idées et nos actes dirigèrent son évolution +morale et l’agrégèrent de plus en plus à la grande patrie. + +Les Allemands eux-mêmes, Gœthe notamment, reconnaissent qu’à la fin du +XVIIIe siècle l’Alsace était complètement française. + +La Révolution acheva de fondre son particularisme dans un patriotisme +national ardent. On connaît l’élan des volontaires alsaciens en 1792 et +comment Strasbourg, la fameuse cité si longtemps retranchée dans sa +politique locale, entonna la première l’hymne français, symbole des +nouvelles aspirations des peuples. + +Jusqu’en 1871, l’Alsace n’a plus d’histoire particulière. Son histoire +est celle de la France, dont elle constituait l’une des plus dévouées +provinces. + + * * * * * + +Pendant les cinquante années qui suivirent la guerre de 1871, +l’Allemagne exerça sur l’Alsace un pouvoir absolu. Il pouvait se faire +si doux et profitable au pays que ses habitants eussent souhaité rester +sous la domination de leurs nouveaux maîtres. + +On sait qu’il n’en fut rien et que l’Alsace dut subir une oppression +tellement intolérable que 250.000 Français préférèrent quitter le pays +que de la supporter. Ils furent remplacés par 300.000 Allemands qui ne +parvinrent jamais, d’ailleurs, à se mêler au reste de la population. + +Ni par la caserne, ni par l’école, ni par les institutions, l’Allemagne +ne réussit à germaniser l’Alsace. Son insuccès dans les temps modernes +s’avéra aussi complet que dans le passé. Il lui est donc impossible de +prétendre avoir fait de l’Alsace, une terre allemande. + + * * * * * + +On sait avec quel enthousiasme les Alsaciens célébrèrent leur retour à +la France. Le régime allemand leur était devenu odieux, non en raison +des institutions germaniques, dont quelques-unes étaient excellentes, +mais à cause de la dureté et de la brutalité des agents qui les +appliquaient. Par suite de leur impuissance à comprendre les caractères +d’autres races, les Allemands, ils le reconnaissent eux-mêmes, se sont +toujours fait haïr des peuples qu’ils ont gouvernés, alors même que leur +action économique rendait d’incontestables services. + +Ce fut seulement en matière religieuse, si importante pour l’Alsace, que +la domination germanique ne se montra pas oppressive. Espérant conquérir +le peuple par l’influence du clergé, les Allemands élevèrent beaucoup +les traitements des ministres du culte et respectèrent le Concordat +régissant les rapports avec Rome. + +Les enseignements de l’Histoire leur avaient appris qu’il ne fallait pas +toucher aux croyances religieuses des peuples. + + * * * * * + +La France victorieuse ne fit pas d’abord preuve de la même sagesse. + +Alors que la commission, chargée au moment de la paix de régler le +statut religieux de l’Alsace-Lorraine, exigeait à sa tête un esprit +impartial, on y plaça un des francs-maçons les plus notoirement +intolérants, le président du convent maçonnique du Grand-Orient. + +Les Alsaciens catholiques furent naturellement indignés d’un tel choix. +Les passages qu’ils ont reproduits des discours de ce franc-maçon ne +pouvaient laisser aucun doute sur ses opinions. + +Aux Alsaciens qui tiennent essentiellement à ce que leurs enfants +reçoivent une instruction religieuse et soient conduits à l’église par +l’instituteur, l’intransigeant président de la commission déclarait +qu’il faut «libérer l’école des confessions et le cerveau humain des +illusions et du mensonge». «Ni Dieu, ni maître», telle était sa formule. + +Ces intolérantes conceptions sont des manifestations du terrible esprit +jacobin qui,--en politique comme en religion,--a coûté si cher à la +France. + +Le jacobin, se croyant détenteur de la vérité pure, prétend l’imposer +par la force dès qu’on lui en donne le pouvoir. Les dieux qu’il adore +dans les temples francs-maçonniques sont les seuls vrais dieux et il ne +saurait en tolérer d’autres. Possesseur de certitudes éclatantes, il +n’admet pas qu’on les nie et considère comme un devoir d’extirper +l’erreur. De là l’intolérance farouche qui les domine. + +Après quelques mois d’essais, il fallut bien reconnaître que la +mentalité jacobine était inapplicable à l’Alsace. + +Il était déjà un peu tard. C’est le jour même du traité de paix qu’on +aurait dû protéger l’Alsace contre la mentalité jacobine en confiant +l’administration de l’Alsace à des Alsaciens. + +Je ne crois pas nécessaire d’expliquer ici pourquoi. L’Alsacien entend +rester Alsacien. Il tient à ce qu’on respecte sa foi religieuse, ses +écoles et ses usages. + +Si nous voulons que l’Alsace ne regrette pas l’Allemagne, la France ne +doit y envoyer que des administrateurs entièrement libérés d’esprit +jacobin. + + + + +CHAPITRE VII + +LA SITUATION FINANCIÈRE ACTUELLE. QUELS SONT LES PEUPLES QUI PAIERONT +LES FRAIS DE LA GUERRE + + +Le déséquilibre actuel du monde n’a pas pour seule origine des erreurs +psychologiques. Il a aussi pour cause toute une série d’illusions +d’ordre économique et d’ordre juridique aussi. + +Le droit et la justice représentent des créations humaines que la nature +ne connaît pas. C’est même parce qu’elle les ignore que ses progrès ont +pu être réalisés. + +Les lois naturelles fonctionnent avec la régularité d’un engrenage. Nous +protestons contre leur rigueur quand elles s’opposent à nos sentiments, +mais ces protestations sont vaines. + +Jamais époque ne fut soumise autant que la nôtre aux lois économiques. +Jamais pourtant les peuples ne se sont autant insurgés contre elles. + +L’Europe assiste précisément aujourd’hui à une conflagration violente +entre les nécessités économiques et les sentiments de droit et de +justice que viennent heurter ces lois. + +Le problème des réparations est l’origine de ce conflit. Conformément à +nos conceptions du droit et de la justice, les Allemands doivent réparer +leurs dévastations. Mais les lois économiques qui régissent +l’interdépendance actuelle des peuples ont une telle force que non +seulement des réparations complètes sont à peu près impossibles, mais +que les frais qu’elles entraîneraient, au lieu de retomber sur les +vaincus, frapperaient non seulement les vainqueurs mais encore des +neutres étrangers à la guerre. + +Quelques brèves explications suffiront à justifier ces assertions. + + * * * * * + +Remarquons d’abord que les suivantes explications s’appliquent à l’état +actuel de l’Allemagne, mais nullement à son état antérieur, au moment de +l’armistice. + +On raconte qu’après avoir entendu le maréchal Foch exposer les +conditions de l’armistice, un des délégués germaniques demanda +timidement quelle somme l’Allemagne aurait à verser. Le généralissime +fut bien obligé de répondre que son gouvernement ne lui avait donné +aucune instruction à ce sujet. + +On sait aujourd’hui que, redoutant une capitulation de son armée et +l’entrée des troupes alliées à Berlin, l’Allemagne était disposée à des +versements de sommes considérables, qu’elle eût obtenues soit de ses +industriels dont la fortune n’avait pas été atteinte, soit d’un emprunt +étranger. Cet emprunt eût été facilement souscrit car, si les Allemands +étaient militairement vaincus, leur crédit commercial ne se trouvait pas +ébranlé. Pendant les pourparlers de paix elle offrit cent milliards. + +Cette période passée, les Allemands songèrent aux moyens permettant de +se soustraire aux paiements. Par le procédé de l’inflation, ils +réussirent à annuler presque totalement la valeur de leurs billets de +banque et rendre ainsi impossible tout paiement. + +Dans un de ses discours, notre ministre des finances, M. de Lasteyrie, +résumait ainsi la situation actuelle: + + «Pendant quatre ans, l’Allemagne n’a cherché qu’à gagner du temps, + qu’à dissocier l’entente entre les Alliés. Jamais, à aucun moment, + elle n’a eu l’intention de nous payer. + + Dans le temps même où elle se prétendait incapable de nous payer, elle + trouvait des milliards pour développer son outillage économique, + reconstituer sa marine marchande, construire des lignes de chemins de + fer et des canaux, développer et embellir ses villes. + + A la fin de l’année dernière, elle a demandé un moratorium de + plusieurs années sans offrir en retour le moindre gage aux Alliés. Si + nous avions eu la folie de l’accepter, il eût été pour notre pays un + véritable désastre. Y a-t-il, d’ailleurs, des hommes assez naïfs pour + se figurer que si l’Allemagne avait trouvé ce moyen de rester + plusieurs années sans nous payer, elle aurait consenti ultérieurement, + quand elle se serait reconstituée, à reprendre les paiements? + + Si le plan de l’Allemagne avait réussi, quelle eût été la situation de + nos deux pays? L’Allemagne, par la faillite du mark, aurait répudié sa + dette intérieure; par la faillite des réparations, elle aurait + supprimé sa dette extérieure. Déchargée du poids écrasant des dettes + de guerre qui pèse lourdement sur tous les anciens belligérants, elle + se serait trouvée dans une situation économique incomparable. Sur tous + les marchés du monde, elle aurait régné en maître. Par sa concurrence + impitoyable, elle aurait ruiné le commerce extérieur de la plupart des + États et provoqué dans le monde entier une crise terrible de chômage. + + Pendant ce temps, la France qui aurait tenu à honneur de faire face à + ses engagements, qui aurait eu à supporter la charge écrasante de ses + réparations, se serait trouvée avec une dette de plusieurs centaines + de milliards. Écrasés d’impôts, le commerce, l’industrie, + l’agriculture auraient été paralysés dans leur relèvement. Était-ce le + droit? Était-ce la justice?» + + * * * * * + +Ces réalités devenues évidentes aujourd’hui à tous les yeux n’étaient +pas très difficiles à prévoir. Cependant, aucun des diplomates présidant +à nos destinées pendant la rédaction du Traité de paix n’a vu que +l’Allemagne, très solvable au moment de l’armistice grâce aux emprunts +qu’elle pouvait alors facilement contracter, chercherait plus tard à se +soustraire aux annuités imaginées par des diplomates assez naïfs pour +croire possible d’obliger un peuple à payer pendant quarante ans un +tribut annuel considérable. + +Ce ne fut qu’après les quatorze conférences réunies pendant quatre ans +que ces diplomates commencèrent à comprendre la politique allemande. +Elle fut, d’ailleurs, soutenue par l’Angleterre qui se souciait peu de +voir l’argent allemand passer dans des mains françaises au lieu d’être +versé dans les caisses du commerce britannique. + +Revenue de ses illusions la France se décida à l’occupation de la Ruhr, +mais la situation économique de l’Europe avait singulièrement changé. + +Cette occupation, qui donnera peut-être à la France la sécurité, ne +semble pas devoir lui fournir beaucoup de réparations. + + * * * * * + +Les événements ont, en effet, tourné de telle façon que les Alliés, +malgré toutes les pressions qu’ils pourront exercer, ont bien peu de +chance d’obtenir aucune réparation. + +Pour le montrer nous devrons d’abord donner quelques indications sur la +situation financière de certains pays. + +Remarquons en premier lieu que le problème des réparations ne constitue +nullement l’unique cause des bouleversements économiques de l’Europe +comme le prétendent les Anglais et que, si les Allemands payaient leurs +dettes, notre budget ne reprendrait pas pour cela son ancien équilibre +comme on le croit généralement. + +Dans un discours prononcé au Sénat le 5 novembre 1922, M. le sénateur +Bérenger faisait observer que l’ensemble de nos dettes (dette publique, +337 milliards; réparations, 132 milliards, etc.) se montait à 475 +milliards, et il ajoutait: + + «Si l’on balance ce passif et cet actif, on s’aperçoit que, même si + l’Allemagne exécutait ses obligations et si les gouvernements + étrangers nous payaient leurs dettes, l’État français se trouverait + encore devant un passif final de 475 - 129 = 346 milliards de + francs-papier au cours du jour.» + + * * * * * + +Quelle est et quelle sera prochainement notre situation financière? + +Elle n’apparaît pas brillante, bien qu’il soit difficile de dire à quel +chiffre exact se monte le total de nos dettes. + +Pour dissimuler un peu la sinistre grandeur de notre budget de dépenses, +il a été divisé en budget ordinaire, budget extraordinaire et budget dit +recouvrable. + +Le total de ces chiffres donne une dépense annuelle d’environ 44 +milliards, alors que les impôts ne produisent pas la moitié de cette +somme. Le déficit est, on le voit, formidable. + +Le déficit annuel de nos recettes accroît rapidement le chiffre de notre +dette. + +Sur le détail de nos dépenses, le ministre des Finances donnait en avril +1923 les chiffres suivants: les crédits pour les arrérages des emprunts +ont décuplé depuis 1913, passant de 1 milliard 355 millions à 13 +milliards 406 millions et constituant ainsi, pour l’exercice 1922, une +somme supérieure à la moitié du chiffre total des dépenses. «C’est à cet +élément intangible qu’il convient d’attribuer la cause principale de +l’accroissement du budget.» + +Les charges militaires se montaient en 1919 à 18 milliards 185 millions, +se réduisent en 1920 à 7 milliards 648 millions, en 1921 à 6 milliards +312 millions et en 1922 à 5 milliards 341 millions. + +Les dépenses des administrations civiles, qui atteignaient en 1920 11 +milliards 377 millions, sont encore, en 1922, de 7 milliards 328 +millions. + +Tous ces chiffres montrent que même si l’Allemagne payait la totalité +des annuités qui lui sont réclamées, le déficit annuel de notre budget +resterait terriblement élevé. + + * * * * * + +On a mis longtemps à reconnaître que la formule tant répétée: +«L’Allemagne paiera», avec laquelle on prétendit parfois justifier les +plus inutiles dépenses, constituait une illusoire espérance. + +Étant prouvé maintenant que, toute la dette allemande payée, comme je le +montrais à l’instant, notre budget serait encore en déficit, il a bien +fallu chercher autre chose. + +Accroître l’exploitation de nos richesses naturelles et réduire nos +dépenses représente la seule solution possible du problème. + +En attendant qu’elle s’impose à tous les esprits, on vivra d’expédients. +Grâce à la facilité d’imprimer des billets de banque sans garantie +métallique, les dépenses grandissent toujours, et les ministres opposent +une résistance très faible à une course vertigineuse vers des +catastrophes financières qui ne se réparent pas. + +L’exemple de l’Angleterre, dont le budget de 1923 s’équilibrait avec un +excédent de plusieurs milliards, grâce surtout à la compression des +dépenses par un gouvernement assez fort pour imposer sa volonté au +Parlement, n’a pas encore trouvé d’imitateurs en France. + + * * * * * + +L’Empire britannique, malgré sa prospérité, souffre cependant de +l’anarchie économique qui pèse sur l’Europe. Les produits alimentaires +que l’Angleterre consomme et les matières premières nécessaires à ses +industries lui viennent presque exclusivement du dehors. Elle paie ce +qu’elle achète par l’exportation de produits manufacturés. Quel que +soit, d’ailleurs, le mode de paiement employé, une marchandise +quelconque ne s’obtient, en dernière analyse, qu’en échange d’autres +marchandises. + +Ces produits manufacturés--véritable monnaie de l’Angleterre--n’ont de +valeur utilisable que s’ils trouvent des acheteurs et l’Angleterre a +perdu l’une de ses meilleures clientes, l’Allemagne. C’est pourquoi elle +s’efforce par tous les moyens, même aux dépens de la France, de +restaurer la situation économique de son ancienne cliente. + +En attendant, elle cherche d’autres acheteurs, mais comme elle trouve +sur les marchés étrangers des concurrents vendant moins cher, il lui +faut réduire ses prix de vente, et par conséquent ses salaires, ceux des +mineurs notamment. + +Cette nécessité provoqua, pendant trois mois, une coûteuse grève des +mineurs. Céder aux grévistes aurait eu pour conséquence fatale la ruine +commerciale de l’empire britannique. + +Ce seul exemple suffirait à montrer la force de certaines lois +économiques et l’impossibilité de lutter contre elles. + + * * * * * + +Jamais les peuples ne se sont autant détestés qu’aujourd’hui. Si la +volonté suffisait à faire périr les hommes, l’Europe serait un désert. + +Ces haines dureront jusqu’au jour précis où l’opinion générale admettra +que les hommes ont plus d’intérêt à s’aider qu’à s’égorger. + +Dès avant la guerre, l’évolution des industries et du commerce dont +elles sont la base avait fait du domaine économique européen un tout +homogène, sans que les gouvernants se fussent rendu compte de ce +phénomène. Chaque État européen est pour les autres États d’une +importance vitale comme producteur ou comme débouché. Aucun État +européen ne peut être ruiné sans que les autres ne soient lésés. + +Aujourd’hui ces réflexions se généralisent même chez les Allemands. +Mais, pendant la guerre, ils professaient des idées fort différentes et +se souciaient très peu de l’interdépendance des peuples, lorsque leur +principale préoccupation, en Belgique et en France, était de détruire +les usines et les mines dont les produits leur faisaient souvent +concurrence. M. Beyens, ancien ministre des Affaires Étrangères de +Belgique, rapporte que le baron Bissing, gouverneur allemand de la +Belgique, fit tout son possible pour ruiner entièrement l’industrie +belge. «Ils pillèrent sans vergogne, dit-il, le matériel de nos usines +au profit de leurs concurrents germaniques, et l’on en détruisit de fond +en comble les charpentes métalliques.» + + * * * * * + +Tous les procédés imaginés pour amener l’Allemagne à se libérer +conduisent à cette conséquence paradoxale que ce seront les Français et +les étrangers qui, finalement, paieront la dette allemande. + +A défaut de l’argent qui lui manque, l’Allemagne paie les vivres et les +matières premières dont elle a besoin au moyen de ses produits +manufacturés et se crée ainsi des ressources. + +Avec l’excédent de ses exportations elle aurait pu payer ses dettes. +Mais elle eût été alors amenée à une surproduction dont les conséquences +furent très bien marquées dans un discours prononcé à Manchester par un +ministre anglais. Il disait: + + «Si l’Allemagne, pendant les quarante ou cinquante ans à venir, + pouvait payer ses dettes, elle se rendrait par là même maîtresse de + tous les marchés de l’univers. Elle deviendrait la plus grande nation + exportatrice dont il ait jamais été fait mention,--presque la seule + nation exportatrice du globe... Et si, pendant les quarante ou + cinquante ans qui vont suivre les États-Unis d’Amérique devaient + recevoir tout ce qui leur est dû, ils assisteraient, du même coup, à + un déclin marqué de leur commerce d’exportation. Ils verraient leur + population privée d’une grande partie de ses arts et de ses industries + les plus essentiels. Ils verraient se rompre tout l’ensemble de leur + économie nationale. L’Allemagne, la nation débitrice, manifesterait + une activité malsaine; les États-Unis, la nation créancière, une + stagnation également malsaine.» + +Toutes ces évidences émergent lentement du chaos des erreurs économiques +où le monde est plongé. + + * * * * * + +Si l’Allemagne s’acquittait de sa dette en livrant à la France des +marchandises en nombre forcément élevé par suite de l’importance de +cette dette, notre pays posséderait un tel excédent de produits +allemands, que nos industriels seraient obligés de ralentir ou supprimer +leurs fabrications. D’où appauvrissement et chômage général. Un paiement +en marchandises conduirait donc la France à perdre d’un côté ce qu’elle +recevrait de l’autre. + +Pour éviter cette trop visible conséquence, on s’était décidé à établir +au profit des Alliés un impôt de 12 % sur les exportations allemandes. +Cela signifiait, naturellement, que le prix de vente des marchandises +exportées se trouvait majoré de 12 %. Tous les acheteurs de produits +allemands, quelle que fût leur nationalité, les payaient donc 12 % plus +cher qu’auparavant. Il est bien visible que ce n’étaient pas alors les +Allemands, mais les acheteurs de tous pays, qui paieraient une partie +des indemnités destinées aux réparations. + +On a proposé encore et il n’a peut-être été rien proposé de meilleur, +d’obliger les grands industriels allemands à céder un certain nombre des +actions de leurs usines, le tiers, par exemple. Mais, ces actions ayant +déjà des propriétaires, le gouvernement allemand serait obligé +d’indemniser ces derniers. Alors, comme précédemment, le prix des +marchandises fabriquées se trouverait augmenté, et ce seraient toujours +les consommateurs étrangers qui contribueraient à solder la dette +germanique. + +Toutes ces incidences avaient d’abord échappé au public, aussi bien, +d’ailleurs, qu’aux dirigeants. Elles sont mieux comprises aujourd’hui. +L’opinion étrangère à cet égard se trouve clairement exprimée par +l’extrait suivant d’un grand journal américain: + +«_L’addition de la taxe de 12 % étend un tarif protectionniste sur +toutes les nations qui reçoivent d’Allemagne des marchandises. C’est une +taxe levée sur le consommateur américain pour toutes les exportations +allemandes qui débarquent ici; mais elle va dans le trésor des Alliés, +lorsque l’Allemagne l’a recueillie, et non point dans le trésor des +États-Unis, comme le serait une taxe analogue imposée par notre propre +fiscalité. Cette taxe aura pour effet d’augmenter les prix et de +diminuer les exportations._» + + * * * * * + +Toutes les constatations qui précèdent, si désagréables soient-elles, +méritent d’être méditées. Elles fourniraient à la Société des Nations +des arguments contre la guerre d’un bien autre poids que les vagues +dissertations humanitaires qui occupent ses séances. + +Les répercussions que nous venons d’examiner montrent, en effet, sans +contestation possible qu’en raison de l’interdépendance croissante des +peuples, lorsqu’une nation est vaincue, ce sont les autres qui se +trouvent forcés de payer l’indemnité qu’elle doit au vainqueur. + +Cette nécessité, créée par l’évolution économique du monde, était +inconnue autrefois. Les grands peuples s’enrichissaient alors par des +conquêtes. A l’époque romaine, les sommes prélevées sur les vaincus +constituaient une portion notable du budget. + +Après la seconde guerre punique, Carthage, suivant Ferrero, versa aux +Romains 55 millions de francs, chiffre énorme pour l’époque. Paul Émile, +vainqueur de Persée, lui fit payer, au témoignage de Pline, 57 millions. +Les vaincus étaient, d’ailleurs, dépouillés de la totalité de ce qu’ils +possédaient. Marcellus ayant pris Syracuse, s’empara de tous les objets +précieux que contenait la grande cité. + +Il n’y a pas longtemps que cet âge héroïque est clos; mais il l’est pour +toujours. Les peuples pourront lutter encore, soit pour conquérir +l’hégémonie comme l’Allemagne, soit pour conserver leurs foyers comme +les Turcs, mais ils ne sauraient plus désormais s’enrichir aux dépens du +vaincu. + +Si la Société des Nations cherchait une inscription pour orner le +fronton de son palais, je lui recommanderais volontiers celle-ci: +«Toutes les guerres modernes sont aussi ruineuses pour le vainqueur que +pour le vaincu.» Si l’inscription semblait trop courte, on la +complèterait en ajoutant: «C’est sur tous les peuples que retomberont, +désormais, les frais d’une guerre entreprise par l’un d’eux. Ils ont +donc intérêt direct à s’associer pour empêcher de nouveaux conflits.» + +Répéter aux hommes de s’aimer les uns les autres est un conseil que les +peuples ne pratiquèrent jamais. «Aidez-vous les uns les autres dans +votre propre intérêt» est une maxime qui pourrait transformer le monde +si elle descendait dans les cœurs après avoir converti les esprits. + + + + +LIVRE II + +LE DÉSÉQUILIBRE SOCIAL + + + + +CHAPITRE PREMIER + +LA DISCIPLINE SOCIALE ET L’ESPRIT RÉVOLUTIONNAIRE + + +Des âges lointains de la pierre taillée, où l’humanité vivait en tribus +errantes, jusqu’aux grandes civilisations modernes, la discipline, +c’est-à-dire l’obéissance à certaines règles, a toujours constitué un +fondement indispensable de l’existence des sociétés. Plus la +civilisation s’élève, plus ces règles se compliquent et plus leur +observation devient nécessaire. + +Trop protégé par les lois pour en saisir les bienfaits, l’homme moderne +n’en perçoit souvent que les gênes. Dans son bel ouvrage: _Les +Constantes du Droit_, où il prouve que la contrainte est la base +fondamentale de toute vie sociale, le grand jurisconsulte belge, Edmond +Picard, rappelle le passage suivant de Schopenhauer, montrant ce que +serait une société humaine sans le respect obligatoire des lois: + +«_L’État a remis les droits de chacun aux mains d’un pouvoir infiniment +supérieur au pouvoir de l’individu, et qui le force à respecter le droit +des autres. C’est ainsi que sont rejetés dans l’ombre l’égoïsme démesuré +de presque tous, la méchanceté de beaucoup, la férocité de quelques-uns. +La contrainte les tient enchaînés. Il en résulte une apparence +trompeuse. Mais que le pouvoir protecteur de l’État se trouve, comme il +arrive parfois, éludé ou paralysé, on voit éclater au grand jour les +appétits insatiables, la fausseté, la méchanceté, la perfidie des +hommes._» + + * * * * * + +La discipline crée une sorte d’équilibre entre les impulsions +instinctives de la nature humaine et les nécessités sociales. Pour +l’établir, de rigoureuses sanctions sont d’abord nécessaires. Mais la +loi inscrite dans les Codes n’acquiert sa force réelle qu’après s’être +incrustée dans les âmes. + +La discipline externe imposée par la contrainte se trouve ainsi +transformée en une discipline inconsciente, dont l’hérédité fait une +habitude. Alors, et seulement alors, les sanctions deviennent inutiles. +L’âme est stabilisée. Elle ne l’est pas encore chez tous les peuples. + +Très lente à se former et parfois un peu incertaine, la discipline +sociale se trouve facilement ébranlée par les grandes catastrophes. Les +nations échappées alors aux contraintes des lois n’ont plus pour guides +que leurs seules impulsions et ressemblent au navire sans gouvernail +ballotté par les flots. + + * * * * * + +La fondamentale importance de la discipline apparaît quand on constate +que les peuples n’arrivent à la civilisation qu’après l’avoir acquise et +retournent à la barbarie dès qu’ils l’ont perdue. + +Ce fut l’indiscipline des citoyens d’Athènes qui, dans l’antiquité, les +conduisit à la servitude, et Rome vit sonner l’heure de la décadence +lorsque, tout respect de la discipline étant détruit, il n’exista plus +d’autres lois que la volonté d’empereurs éphémères élus et renversés par +les soldats. C’est alors que les invasions barbares purent triompher. + +Dans un travail ayant pour titre: _Comment meurent les Patries_, M. +Camille Jullian montre que la Gaule indépendante périt de la même façon. +«Personne n’obéissait plus aux lois. Justice, finances, tout ce qui fait +la règle sociale était à chaque instant brisé.» C’est pourquoi César +réalisa si facilement sa conquête. + + * * * * * + +L’Europe entière traverse actuellement une phase critique d’indiscipline +qui ne saurait se prolonger sans créer l’anarchie et la décadence. Les +anciens principes jadis fidèlement observés ont perdu leur force, et +ceux qui pourraient les remplacer ne sont pas formés. + +Si le nombre des révoltés n’est pas encore très grand, celui des +indisciplinés devient immense. Dans la famille aussi bien qu’à l’école, +à l’atelier et à l’usine, l’autorité du père, du maître et du patron +s’affaisse chaque jour davantage. L’insoumission grandit. Partout se +constate l’impuissance des chefs à se faire obéir. + +L’indiscipline s’accompagne, aujourd’hui, de certains symptômes de +désagrégation morale dont voici les principaux: antipathie pour toute +espèce de contrainte; décroissance continue du prestige des lois et de +celui des gouvernements; haine générale des supériorités, aussi bien +celles de la fortune que celles de l’intelligence; absence de solidarité +entre les diverses couches sociales et lutte des classes; dédain profond +des anciens idéals de liberté et de fraternité; progrès des doctrines +extrémistes prêchant la destruction de l’ordre social établi, quel que +soit, d’ailleurs, cet ordre; substitution de pouvoirs collectifs +autocratiques à toutes les anciennes formes de gouvernement. + +De tels symptômes, notamment, l’horreur des contraintes et +l’indiscipline résultant du mépris des lois, ont pour conséquence fatale +le développement de l’esprit révolutionnaire avec ses inséparables +compagnons: la violence et la haine. + + * * * * * + +Il est visible, d’après ce qui précède, que l’esprit révolutionnaire +représente un état mental beaucoup plus qu’une doctrine. + +Une des caractéristiques du révolté est son impuissance d’adaptation à +l’ordre de choses établi. Son besoin de renverser résulte, en grande +partie, de cette incapacité. + +Hostile à toute organisation, il s’insurge même contre les membres +dirigeants de son parti dès que ce parti triomphe. Semblable phénomène +s’est manifesté dans chacune des révolutions de l’Histoire. Les +Montagnards y combattirent toujours les Girondins. + +La mentalité révolutionnaire semble impliquer une grande indépendance +d’esprit. Il en est tout autrement en réalité. La véritable indépendance +d’esprit exige un développement de l’intelligence et du jugement que les +révolutionnaires ne possèdent guère. Réfractaires en apparence à +l’obéissance, ils éprouvent un tel besoin d’être dirigés qu’ils se +soumettent facilement aux volontés de leurs meneurs. C’est ainsi que les +plus avancés de nos extrémistes acceptaient avec une respectueuse +docilité les ordres impératifs émanés du grand pontife bolcheviste +régnant à Moscou. + +En fait, la majorité des esprits aspire beaucoup plus à l’obéissance +qu’à l’indépendance. L’esprit révolutionnaire ne supprime nullement ce +besoin. Le révolté est un homme qui obéit facilement mais demande à +changer souvent de maître. + +Quand un pays se trouve en pleine période d’équilibre, la discipline +générale empêche l’esprit révolutionnaire des inadaptés de se propager +par contagion mentale. Ce n’est qu’aux époques troublées, où la +résistance morale s’affaiblit, que le microbe révolutionnaire exerce ses +ravages. + +Toutes les considérations sur les dangers et l’inutilité des révolutions +sont d’ailleurs inutiles, parce que, je le répète, l’esprit +révolutionnaire constitue un état mental et non une doctrine. La +doctrine n’est qu’un prétexte servant d’appui à l’état mental. Ce +dernier subsiste, par conséquent, même quand la doctrine a triomphé. + +En même temps que se propage chez beaucoup de peuples l’esprit de +révolte, l’autorité faiblit. Cherchant à suivre et à contenter une +opinion incertaine les gouvernants, de moins en moins écoutés, cèdent de +plus en plus. + +Les chefs des partis révolutionnaires, syndicalistes et socialistes +unifiés par exemple, ne sont pas mieux obéis. Nous avons vu que les +grèves sont souvent, comme celle des cheminots, déclenchées en dehors de +la volonté des dirigeants. Ne pouvant conduire le mouvement ils le +suivent, pour ne pas paraître abandonnés de leurs troupes. + + * * * * * + +Si la propagande révolutionnaire recrute aujourd’hui tant d’adeptes dans +divers pays, ce n’est pas à cause des théories qu’elle propose, mais en +raison de l’indiscipline générale des esprits. + +Seules, les élites pourront réussir à combattre ce vent d’indiscipline +qui menace de renverser les civilisations. Elles n’y parviendront que si +leur caractère s’élève au niveau de leur intelligence. + +Comme notre Université l’oublie toujours, et comme les Universités +anglo-saxonnes ne l’oublient jamais, la discipline et les qualités qui +font triompher l’homme dans la vie ne se fondent pas sur l’intelligence, +mais seulement sur le caractère. + + + + +CHAPITRE II + +LES ÉLÉMENTS MYSTIQUES DES ASPIRATIONS RÉVOLUTIONNAIRES + + +Quand on recherche les sources des théories révolutionnaires qui agitent +le monde, on constate que, derrière leurs formes diverses: communisme, +socialisme, syndicalisme, dictature du prolétariat, etc., se trouvent +une illusion mystique commune et des sentiments identiques. + +L’illusion mystique, dont nous étudierons bientôt la genèse, a pour +conséquence cette conviction que l’ouvrier, étant plus capable que le +bourgeois de diriger l’État et les entreprises industrielles, doit, +comme en Russie, prendre sa place. + +Les sentiments servant de soutiens aux nouvelles doctrines sont, chez +les chefs, l’ardente ambition de s’emparer d’un fructueux pouvoir, chez +les simples fidèles la haine jalouse de toutes les supériorités. + +Cette haine des supériorités fut très typique en Russie et se manifesta +nettement dès les débuts de sa révolution. Les intellectuels, dont la +disparition révèle aujourd’hui l’importance sociale, furent aussi +persécutés et massacrés que les capitalistes. Innombrables sont les +faits analogues à celui observé après la prise de Bakou, lorsque les +bolchevistes mirent à la tête de l’Université un ancien portier assisté +de garçons de salle illettrés et de manœuvres. + +D’une façon générale, on peut dire que toutes les aspirations populaires +qui se manifestent en Europe représentent surtout une lutte contre les +inégalités de l’intelligence et de la fortune que la nature s’obstine à +créer. + +Les idées condensées dans la formule: dictature du prolétariat, sont +devenues l’évangile de masses ouvrières dont ce titre flatte la vanité. +Le pouvoir qu’elles ont acquis, grâce aux syndicats et aux grèves, leur +semble un pouvoir souverain devant lequel tous les autres doivent plier. +Dans la société future, le manœuvre seul serait roi. + + * * * * * + +L’insuccès des expériences des dictatures populaires et notamment du +communisme dans divers pays n’a pas du tout converti les adeptes de ces +doctrines. + +L’étonnement causé par cette constatation prouve que le mécanisme de la +crédulité populaire est encore assez méconnu. Il ne sera donc pas +inutile d’en rappeler brièvement la genèse. + +Au premier abord, les nouvelles doctrines paraissent avoir pour uniques +soutiens des appétits très matériels, puisqu’il ne s’agit, en apparence, +que de dépouiller une classe au profit d’une autre. + +Ces dogmes et l’évangile communiste qui leur sert de code s’appuient +bien en effet sur des intérêts matériels, mais ils doivent leur force +principale à des éléments mystiques, identiques à ceux qui, depuis les +origines de l’Histoire, ont dominé la mentalité des peuples. + +Malgré tous les progrès de la philosophie, l’indépendance de la pensée +reste une illusoire fiction. L’homme n’est pas conduit seulement par des +besoins, des sentiments et des passions. Une croyance est nécessaire +pour orienter ses espérances et ses rêves. Jamais il ne s’en est passé. + +L’antique mysticisme a conservé, toute sa puissance. Ses manifestations +n’ont fait que changer de forme. La foi socialiste tend à remplacer les +illusions religieuses. Dérivée des mêmes sources psychologiques, elle se +propage de la même façon. + +J’ai déjà montré longuement, ailleurs, que le mysticisme, c’est-à-dire +l’attribution de pouvoirs surnaturels à des forces supérieures: dieux, +formules ou doctrines, constitue un des facteurs prédominants de +l’Histoire. + +Il serait inutile de revenir ici sur des démonstrations qui m’ont servi, +jadis, à interpréter certains grands événements, tels que la Révolution +française et les origines de la dernière guerre. Je me bornerai donc à +rappeler que la domination de l’esprit par les forces mystiques peut +seule expliquer la crédulité avec laquelle furent admises à tous les +âges les plus chimériques croyances. + +Elles sont acceptées en bloc sans discussion. Dans le cycle du +mysticisme où s’élabore la foi, l’absurde n’existe pas. + +Dès que, sous l’influence des éléments de persuasion que je résumerai +plus loin, la foi dans une doctrine nouvelle envahit l’entendement, elle +domine entièrement les pensées du convaincu et dirige sa conduite. Ses +intérêts personnels s’évanouissent. Il est prêt à se sacrifier au +triomphe de sa croyance. + +Certain de posséder une vérité pure, le croyant éprouve le besoin de la +propager, et ressent une haine intense à l’égard de ses détracteurs. + +L’interprétation d’une croyance variant, naturellement, suivant la +mentalité qui l’accepte, les schismes et les hérésies se multiplient +bientôt, sans ébranler d’ailleurs les convictions du croyant. Ils ne +sont pour lui qu’une preuve de la mauvaise foi des adversaires. + +Les défenseurs de chaque secte nouvelle dérivée d’une croyance +principale éprouvent bientôt les uns pour les autres une aversion aussi +forte qu’envers les négateurs de leurs doctrines. Ces haines entre +croyants sont d’une extrême violence et vont bientôt jusqu’au besoin de +massacrer leurs adversaires. + +On peut juger des sentiments que professent entre eux les défenseurs de +doctrines à peu près identiques séparées seulement par quelques nuances, +en lisant le compte rendu suivant de la séance d’ouverture d’un récent +Congrès syndicaliste de Lille, rapporté par un rédacteur du _Matin_. + +«_J’ai encore devant les yeux le spectacle indescriptible d’une salle en +furie, semblable à une mer déchaînée qui emporte tout sur son passage. +Je revois les faces exaspérées de colère, les bouches vomissant des +injures, les matraques tournoyantes. J’ai l’oreille pleine des +hurlements des combattants, des cris des blessés, des injures échangées +et du bruit des revolvers. De ma vie je n’ai assisté à pareil +débordement de haines._» + +Ce ne sont guère, du reste, que les extrémistes de chaque doctrine qui +arrivent à ces fureurs. Ils se recrutent parmi des dégénérés, des +faibles d’esprit, des impulsifs. Leurs violences sont grandes, mais leur +personnalité si vacillante qu’ils éprouvent un impérieux besoin d’être +guidés par un maître. + +Ces dégénérés représentent les plus dangereux des extrémistes. On a +remarqué que, pendant la domination des communistes en Hongrie, les +principaux agents du dictateur Bela Kuhn étaient recrutés parmi des +juifs atteints de tares physiques répugnantes. La foi nouvelle, qui +permettait de faire périr dans d’affreux supplices les plus éminents +citoyens, leur fournissait un excellent prétexte pour se venger des +humiliations auxquelles la dégénérescence condamne ses victimes. + + * * * * * + +Dès qu’une croyance mystique, si absurde qu’on la suppose, est +établie, elle attire bientôt une foule d’ambitieux avides et de +demi-intellectuels sans emploi. Avec les doctrines les moins +soutenables, ils édifient facilement des institutions sociales +théoriquement parfaites. + +A l’époque où la civilisation était peu compliquée, les illusions +mystiques n’avaient pas de bien fâcheuses conséquences. Dans l’ancienne +Égypte, les institutions dérivées de l’adoration du crocodile ou de +divinités à tête de chien s’adaptaient facilement à une civilisation +locale très simple, où les difficultés de la vie étaient minimes et les +relations extérieures presque nulles. + +Il en est tout autrement aujourd’hui. Avec les progrès de l’industrie et +les relations entre peuples, la civilisation devient formidablement +compliquée. Dans cet édifice, dont l’entretien exige des capacités +techniques supérieures, les chimériques fantaisies des rêveurs ne +peuvent engendrer que ruines et carnages. + + * * * * * + +Le besoin d’une foi mystique est le terrain sur lequel germent les +croyances. Mais comment s’établissent et se propagent ces croyances? + +L’erreur, aussi bien, du reste, que la vérité, ne se fixent jamais dans +l’âme populaire au moyen de démonstrations rationnelles. Elles sont +acceptées en bloc sous forme d’assertions qui ne se discutent pas. + +Ayant longuement insisté ailleurs sur le mécanisme de la formation des +croyances, je me bornerai à rappeler qu’elles se forment sous +l’influence de quatre éléments psychologiques fondamentaux: +l’affirmation, la répétition, le prestige et la contagion. + +Dans cette énumération, la raison ne figure pas, à cause de sa faible +influence, sur la genèse d’une croyance. + +L’affirmation et la répétition sont les plus puissants facteurs de la +persuasion. L’affirmation crée l’opinion, la répétition fixe cette +opinion et en fait une croyance, c’est-à-dire une opinion assez +stabilisée pour rester inébranlable. + +Le pouvoir de la répétition sur les âmes simples--et souvent aussi sur +celles qui ne sont pas simples--est merveilleux. Sous son influence, les +erreurs les plus manifestes deviennent des vérités éclatantes. + +Heureusement pour l’existence des sociétés, les moyens psychologiques +capables de transformer l’erreur en croyance permettent aussi de faire +accepter la vérité sous forme de croyance. Les défenseurs de la vieille +armature sociale qui nous soutient encore l’oublient trop souvent. + +Pour transformer en croyances--puisqu’elles ne peuvent s’imposer +autrement--les vérités économiques et sociales sur lesquelles la vie des +peuples repose, les apôtres de ces vérités doivent se résigner à +l’adoption des seules méthodes de persuasion capables d’agir sur l’âme +populaire. Aux affirmations violentes et répétées de l’erreur, ils +doivent opposer des affirmations aussi violentes et aussi répétées de la +vérité, opposer surtout des formules à des formules. + +C’est avec des méthodes analogues que les fascistes italiens +contribuèrent à endiguer le flot communiste qui menaçait de submerger la +vie industrielle de leur pays, et contre lequel le gouvernement se +reconnaissait impuissant. + + * * * * * + +Plusieurs sociétés modernes font songer à cette époque de décadence où, +reniant ses dieux et abandonnant les institutions qui avaient assuré sa +grandeur, Rome laissa détruire sa civilisation par des barbares sans +culture, n’ayant d’autre force que leur nombre et la violence de leurs +appétits. + +Les grandes civilisations périssent dès qu’elles ne se défendent plus. +Celles, déjà nombreuses, qui ont disparu de la scène du monde furent +surtout victimes de l’indifférence et de la faiblesse de leurs +défenseurs. L’Histoire ne se répète pas toujours, mais les lois qui la +régissent sont éternelles. + + + + +CHAPITRE III + +LA SOCIALISATION DES RICHESSES + + +Parmi les erreurs d’ordre économique qui bouleversent actuellement le +monde figurent les illusions socialistes. Présentées sous des formes +diverses, toutes s’accordent, cependant, sur une même formule: +socialisation des richesses. + +Au cours de l’évolution du monde, le prestige des dieux a quelquefois +pâli, mais les formules magiques n’ont jamais perdu leur empire. C’est +avec elles que les hommes furent toujours conduits. + +Religieuses, politiques ou sociales, elles agissent de la même façon et +ont une commune genèse. Leur influence ne dépend pas des parcelles de +vérité qu’elles contiennent, mais uniquement du pouvoir mystique que +leur attribuent les foules. + +Les Sociétés se trouvent, aujourd’hui, menacées de profonds +bouleversements par cette nouvelle formule: _la socialisation des +richesses_. Au dire de ses apôtres, elle doit créer l’égalité parfaite +entre les hommes et une félicité universelle. + +La magique promesse s’est rapidement répandue à travers les classes +ouvrières de tous les pays. Après avoir ruiné la vie économique de la +Russie, elle semble destinée à exercer ses ravages dans l’Europe +entière. L’Amérique seule l’a repoussée avec énergie, pressentant son +rôle funeste sur la prospérité des nations. + +Ce fut uniquement pour obtenir la nationalisation rêvée que les +cheminots Français réalisèrent, à l’occasion d’un 1er mai, une tentative +de grève générale. + +Cette grève, contrairement à toutes celles qui la précédèrent, n’avait +nullement pour but d’accroître les salaires. La Confédération Générale +du Travail le prouva en déclarant que l’objectif du mouvement n’était +pas une augmentation de salaires, mais uniquement le désir d’imposer la +nationalisation des chemins de fer. + +Il n’existait pas, sans doute, plus d’un gréviste sur mille capable de +dire en quoi consistait la nationalisation réclamée et d’expliquer son +futur mécanisme. On peut même considérer comme probable que les rares +grévistes susceptibles de comprendre quelque chose à ce qu’ils +demandaient auraient donné chacun sur la nationalisation, des +explications totalement différentes. Pour l’immense majorité la +nationalisation signifiait simplement que les chemins de fer auraient +été exploités à leur profit. + +En fait, les grévistes suivirent leurs meneurs simplement parce qu’ils +étaient des meneurs et sans chercher à s’expliquer le but des ordres +reçus. + +N’oublions pas, d’ailleurs, que les plus furieuses luttes religieuses de +l’histoire furent engagées entre des hommes incapables de rien discerner +dans les questions théologiques qui divisaient leurs chefs. Les lois de +la psychologie des foules expliquent facilement ce phénomène. + +Les vagues explications données par les défenseurs officiels de la +nationalisation avaient pour seule base une série d’affirmations sans +preuves. Leur meilleur défenseur les a résumées dans les lignes +suivantes: + + «Opposition du bénéfice capitaliste à l’intérêt collectif. Les + diverses industries, celle des chemins de fer notamment, doivent + devenir une propriété collective gérée pour le compte de la + collectivité, non par l’État, mais par une organisation autonome + dirigée par un conseil composé de représentants de la collectivité. Un + conseil central réglerait les salaires, le choix et l’avancement du + personnel.» + +Il est visible que cette prétendue socialisation se ramènerait +simplement à remplacer les Compagnies actuelles par d’autres Compagnies +formées d’agents des chemins de fer. + +Mais, pour que les employés puissent gagner quelque chose à cette +substitution, il leur faudrait posséder des capacités supérieures à +celles des ingénieurs et des spécialistes dirigeant actuellement le +service singulièrement compliqué des chemins de fer. + +Les administrateurs actuels, hommes fort compétents, travaillent non +pour enrichir quelques capitalistes comme l’affirment les socialistes, +mais pour rétribuer maigrement la poussière de petits actionnaires entre +lesquels est divisée la possession des réseaux. Dépouiller totalement +ces actionnaires par la socialisation des réseaux augmenterait de bien +peu le salaire actuel des employés. + +Au fond, les promoteurs de tels mouvements ne sauraient se faire +illusion sur leurs résultats possibles. Ils espèrent simplement que la +socialisation des Compagnies serait réalisée à leur profit. S’ils +organisent de ruineuses grèves, c’est uniquement pour devenir maîtres à +leur tour. + + * * * * * + +Existe-t-il un antagonisme réel entre les intérêts capitalistes et les +intérêts collectifs? Peut-on vraiment dire que, dans les sociétés +actuelles, «le travail ne s’effectue pas au profit de tous, mais +uniquement pour les intérêts de quelques-uns»? + +En réalité c’est, au contraire, l’immense majorité des travailleurs qui +bénéficie de la capacité des élites. Il en a toujours été ainsi depuis +les débuts de l’évolution industrielle moderne. Ce ne furent jamais les +simples travailleurs qui créèrent les progrès dont ils ont profité. + +Le travail manuel et l’habileté professionnelle ne sont nullement, +d’ailleurs, les principaux éléments de la production et de la richesse. +L’esprit d’entreprise, d’invention et d’organisation, la hardiesse à +risquer et le jugement constituent des facteurs autrement importants. + +C’est de telles facultés qu’est constitué le capital d’un peuple. Si la +Russie tira toujours si peu de profits de son sol, malgré ses immenses +richesses agricoles et minières et sa population également immense, +c’est qu’elle a toujours manqué de capacités. + +Croire que le capital d’un pays se compose surtout de mines, de terres, +d’habitations, d’actions et de numéraire, est une dangereuse illusion. +Ce capital reste sans valeur par lui-même. Un pays privé de ses +capacités serait condamné à une ruine rapide. + +Actuellement, en raison des grèves qui se multiplient et de la mauvaise +volonté des ouvriers, notre capital est fort mal exploité. Chaque grève +nouvelle rend le pays un peu plus pauvre, la vie un peu plus chère, +l’avenir un peu plus incertain. Les socialistes seuls se réjouissent +d’une situation dont ils seront cependant, comme les extrémistes de tous +les âges, les premières victimes. + + * * * * * + +A toutes les évidences qui viennent d’être formulées sur les sources de +la richesse, socialistes et syndicalistes, unis par une haine commune, +n’opposent que leurs affirmations. Durant les dernières élections, la +Fédération Socialiste de la Seine avait publié le manifeste suivant: + + «Dans tous les pays, deux forces se heurtent, mises en mouvement par + l’éclosion de la jeune République socialiste des Soviets: + + Le prolétariat, d’un côté; + + La bourgeoisie de l’autre. + + Partout, le travail se dresse contre le parasitisme. + + Il faut que le parasitisme soit vaincu.» + +Inutile d’insister sur le côté rudimentaire de telles conceptions. C’est +pourtant avec des assertions d’un tel ordre que le monde a été tant de +fois bouleversé. + +Les Allemands qui, sous l’influence de leurs extrémistes, furent obligés +d’essayer la socialisation, en sont vite revenus. + + «Nous sommes menacés, écrivait la _Deutsche Tageszeitung_, d’une + anarchie économique pareille à l’anarchie politique, avec cette + différence que les conséquences en seront encore plus désastreuses. La + classe ouvrière se rendra compte trop tard des erreurs qu’elle commet. + Non seulement elle est en train d’anéantir l’avenir de l’Allemagne et + de supprimer les sources dont elle vit, mais encore elle détruit ce + qu’on a considéré jusqu’alors comme le plus précieux de tous les + biens: son organisation.» + + * * * * * + +La tension des rapports entre des classes sociales qui, cependant, +auraient tout intérêt à s’entendre, devient considérable. Elles sont +d’ailleurs beaucoup plus divisées par des jalousies et des haines que +par des intérêts. + +Leurs divergences proviennent surtout de l’effort des politiciens +socialistes qui, pour conquérir le pouvoir, ne cessent d’exciter les +passions des sphères ouvrières et de provoquer leurs plus extravagantes +revendications. Ils soutiennent indistinctement toutes les grèves, les +estimant une étape vers la dictature du prolétariat. La société +capitaliste se trouve représentée comme une sorte de monstre destiné à +être prochainement détruit au profit du prolétariat. + +Peu importe, bien entendu, à ces politiciens, les ruines provoquées. +C’est leur propre dictature qu’ils rêvent d’installer sous prétexte +d’établir celle du prolétariat. + +Si l’expérience était susceptible d’instruire les peuples, les +tentatives de socialisation faites en Russie seraient considérées comme +catégoriques. + +Les chemins de fer et les mines y ont été socialisés et, en quelques +mois, leur désorganisation devint telle que, malgré un travail de douze +heures par jour imposé aux ouvriers, les dictateurs en furent réduits à +requérir à prix d’or de l’étranger les capacités qu’ils ne possédaient +plus. + +Mais un des merveilleux privilèges de la foi est d’empêcher le croyant +de percevoir les faits contraires à sa foi. On ne cite guère qu’un seul +socialiste, M. Erlich, qui, revenu de Russie, ait donné sa démission du +parti socialiste unifié, le voyant s’orienter de plus en plus vers le +bolchevisme. Dans sa lettre de démission, ce député disait: + + «Je ne puis comprendre que le parti socialiste unifié, loin d’avoir le + courage de répudier et de flétrir les excès et les crimes du + bolchevisme russe, donne, au contraire, celui-ci en exemple et en + admiration à la classe ouvrière française. + + Certes, la bourgeoisie russe est ruinée; mais avec elle a sombré + également toute l’industrie nationale, au plus grand détriment du + prolétariat russe, mais, par contre, pour le plus grand profit de + l’industrie allemande, qui est en train de prendre sa place. Le + bolchevisme n’a su engendrer que la famine et la disette dans cette + Russie qui, hier encore, était la nourricière d’une grande partie de + l’Europe. Les prétendues méthodes de la dictature bolchevique laissent + loin derrière elles les pires horreurs de l’inquisition et du + tsarisme. Toutes les libertés individuelles sont abolies, et, chaque + jour, des centaines d’ouvriers et d’intellectuels russes, dont le seul + crime est de ne pas penser comme les bolcheviks, sont massacrés sans + le moindre jugement par des mercenaires magyars et chinois.» + + * * * * * + +Les dernières élections ont montré, par les 50.000 voix données au +bolcheviste Sadoul, quels progrès le bolchevisme a réalisés parmi la +classe ouvrière. + +Si, dans la lutte actuelle ou prochaine qui menace la civilisation, +l’État cédait, il n’aurait plus qu’à abandonner la place aux chefs du +prolétariat. + +Ce n’est pas, malheureusement, sur l’énergie des gouvernants qu’il faut +compter. La force de l’opinion sera beaucoup plus efficace. Pendant la +grande grève des cheminots, le public était tellement exaspéré contre +les perturbateurs qui sacrifiaient l’intérêt général à leurs ambitions +particulières, qu’en province beaucoup de fournisseurs: épiciers, +boulangers, marchands de vin même, refusaient de rien vendre aux +grévistes. + +Le résultat final de ces conflits n’est pas prévisible encore. Nous +sommes certains que les nations seront toujours conduites par leurs +élites; mais le triomphe momentané d’éléments inférieurs pourrait +causer--comme en Russie et en Hongrie--d’irréparables ruines. + +Aux meneurs de la classe ouvrière, «le grand soir» semble proche. C’est, +en réalité, une grande nuit qu’établirait sur le monde la réalisation de +leurs rêves. + + + + +CHAPITRE IV + +LES EXPÉRIENCES SOCIALISTES DANS DIVERS PAYS + + +En matière de dogme religieux l’expérience est totalement dépourvue +d’action sur l’âme des croyants. Leurs illusions restent irréductibles. + +En matière de croyances politiques et sociales l’expérience n’a pas plus +d’action sur les convaincus mais elle peut agir sur les esprits +hésitants dont les convictions définitives n’étaient pas formées. + +Une des caractéristiques de l’heure présente est la dissociation des +anciens principes sur lesquels les sociétés étaient fondées. Les +perturbations de toute sorte créées par la guerre ont continué cette +dissociation et provoqué de nouvelles aspirations dans l’âme populaire. + +Les idées directrices actuelles se partagent en deux tendances nettement +opposées: les conceptions nationalistes avec leur besoin d’hégémonie et +les conceptions internationalistes rêvant d’établir une fraternité +universelle. + +Le nationalisme, dont le patriotisme représente une forme, est considéré +par tous les gouvernants comme une nécessité de l’Histoire. Elle montre, +en effet, que le culte de la patrie fit toujours la force des nations et +que son affaissement marqua leur décadence. + +L’internationalisme, professé surtout par les classes ouvrières, résume +la tendance exactement contraire. Rejetant l’idée de patrie, il prétend +fusionner les nations, sans se préoccuper, ni seulement les apercevoir, +des différences de mentalité et d’intérêts qui séparent les peuples. + +A l’époque probablement fort lointaine où le monde se trouvera régi par +la raison pure, cette dernière conception sera parfaite, car, en dehors +même de la sentimentalité vague qui pousse les classes ouvrières des +divers pays à fraterniser, nous avons vu que l’évolution industrielle du +monde conduit les nations à une interdépendance croissante d’où résulte +pour elles la nécessité de s’entr’aider au lieu de se détruire. + +De nos jours, cette nécessité reste une vérité inactive parce qu’elle se +heurte aux sentiments et aux passions, seuls guides actuels de la +conduite des peuples. + + * * * * * + +Les gouvernements modernes se trouvent ainsi en présence de cette +antinomie: favoriser l’internationalisme qui représente l’avenir, mais +laisse un peuple désarmé, ou développer le nationalisme avec tous les +armements ruineux nécessités par de menaçantes agressions. + +Ce conflit entre idées contradictoires condamne les hommes d’État à une +politique au jour le jour, ne pouvant tenir compte de lendemains +inconnus. Les foules ayant perdu confiance dans leurs chefs, obéissent à +ces primitifs instincts qui renaissent toujours dès que l’antique +armature d’une société est violemment ébranlée. + +L’écroulement des idoles et la servilité des élus issus de votes +populaires font croire aux foules que le monde doit leur appartenir. La +force est aujourd’hui l’unique loi qu’elles respectent. + +A l’époque de la grève des mineurs, qui faillit ruiner la +Grande-Bretagne, un journal anglais remarquait que les contrats entre +patrons et représentants des ouvriers étaient constamment violés par ces +derniers dès qu’ils y trouvaient leur intérêt, et en vertu de ce +principe fondamental que la force d’une collectivité crée son droit. + +Ce droit crée-t-il à son tour les capacités que l’évolution industrielle +exige? Les expériences de gouvernements populaires récemment tentées +permettent de répondre à cette question. + +Toutes les affirmations des socialistes ayant été réfutées depuis +longtemps sans que cette réfutation ait entravé leur influence, il était +nécessaire que fût réalisée l’expérience socialiste. Elle le fut +récemment, de façon décisive, dans divers pays. Ses résultats sont si +connus qu’on peut se borner à les rappeler brièvement. + + * * * * * + +En dehors du socialisme intégral tenté dans divers États, plusieurs +nations, la France, notamment, ont été soumis depuis longtemps aux +tendances socialistes des Parlements. Elles se sont heurtées toujours à +des obstacles dérivés, les uns de la structure psychologique de l’homme, +les autres des nécessités économiques modernes. Le choc entre les +théories utopistes et les inflexibles lois naturelles a coûté fort cher. + +Les principaux résultats des influences socialistes parlementaires dans +divers pays furent de soumettre beaucoup d’industries à une gestion +gouvernementale collective, c’est-à-dire à un étatisme général. Des +expériences, cent fois répétées, en ont montré les ruineux effets. + +Si ces conséquences furent identiques dans tous les pays et dans toutes +les industries, c’est simplement parce que la gestion collective détruit +les plus puissants ressorts psychologiques de l’activité humaine: +l’intérêt personnel, le sens des responsabilités, l’initiative, la +volonté, en un mot les éléments générateurs de tous les progrès qui ont +transformé les civilisations. + + * * * * * + +Les résultats des tendances socialistes permettaient de pressentir ceux +que produirait leur définitif triomphe. + +Bien des observateurs avaient prédit les catastrophes qu’engendrerait le +triomphe complet du socialisme; mais la valeur de ces prédictions +pouvait être contestée, puisque aucune réalisation totale n’était venue +les vérifier. + +Aujourd’hui, cette réalisation a été tentée par plusieurs peuples. Les +résultats obtenus furent identiques partout. + +Si l’expérience s’était limitée à la Russie, on aurait pu soutenir qu’un +essai tenté chez un peuple demi-civilisé n’était pas absolument probant. +Seule, l’expérience faite chez une nation de haute culture pouvait être +démonstrative. C’est pourquoi les tentatives de socialisme qui +triomphèrent momentanément en Allemagne, en Hongrie et en Italie +présentent un intérêt pratique considérable. + +Au lendemain de sa défaite, l’Allemagne se trouva dans une période de +trouble et de tâtonnements. La guerre lui ayant montré le danger des +principes sur lesquels avait été édifiée sa puissance, elle fut +naturellement conduite à en chercher d’autres. + +Le socialisme s’offrit ou, plutôt, s’imposa pour réparer les maux créés +par une monarchie militariste. Faute de mieux, l’Allemagne accepta d’en +faire l’essai. + +Elle connut alors, en quelques mois, toutes les formes du socialisme, +depuis le bolchevisme avec ses soviets, ses pillages et ses massacres, +jusqu’à un socialisme anodin, ne conservant de la doctrine que certaines +formules. + +Au moment de la débâcle, ce fut, d’abord, une révolution violente et le +renversement brusque des monarchies séculaires qui gouvernaient les +divers États confédérés de l’Empire. + +Pendant cette première phase, les partis extrêmes triomphèrent. Les +spartakistes bolchevistes régnèrent plusieurs mois, pillant, massacrant +et dominant le pays par la terreur, puis instaurant une période de +dictature du prolétariat, c’est-à-dire de quelques meneurs du +prolétariat. + +Des conseils d’ouvriers, à l’image des Soviets russes, s’établirent +partout. Il s’ensuivit naturellement, comme en Russie, une complète +anarchie. + +Les résultats de cette phase socialiste sont bien marqués dans l’extrait +suivant d’un grand journal allemand: + + «La révolution a compromis le patrimoine national allemand que quatre + années de guerre avaient à peine entamé. Les impôts, les + confiscations, ont déterminé un exode des capitaux qu’aucune mesure + policière ne peut arrêter. Les immeubles, les fabriques, avec leurs + machines, qui ne peuvent pas émigrer, sont cédés à bas prix à des + étrangers. Les Anglais achètent des mines dans le bassin de la Ruhr. + La «National City Bank», de New-York, s’installe à Berlin et dans + d’autres grandes villes allemandes.» + + * * * * * + +Cette période n’a pas duré, parce que la dictature communiste montra +rapidement, comme en Russie, son incapacité. + +Une autre raison, d’ordre psychologique, l’aurait d’ailleurs empêchée de +se prolonger. Cette raison fondamentale, inaccessible aux socialistes, +se résume dans la loi suivante: + +Quelles que soient les institutions imposées à un peuple ou +momentanément acceptées par lui, elles se transforment bientôt suivant +la mentalité de ce peuple. + +Une telle transformation s’observe dans tous les éléments de +civilisation, y compris la religion, la langue et les arts. J’ai +consacré, jadis, un volume à la démonstration de cette loi primordiale. +Elle domine la politique et l’histoire[4]. + + [4] _Lois Psychologiques de l’Évolution des Peuples_ (15e édition). + +Sous son action le socialisme allemand évolua rapidement. + +On le voit en constatant, par exemple, ce qu’est devenue l’institution +des Soviets, c’est-à-dire des conseils d’ouvriers, base essentielle du +Bolchevisme. + +Dans la nouvelle Constitution, un article instituait des conseils +d’ouvriers «pour la défense des intérêts économiques des travailleurs. +Le gouvernement est obligé de leur soumettre, à titre consultatif, tous +les projets de loi de nature économique». + +Le soviet ainsi transformé n’est plus, on le voit, un rouage de +gouvernement, puisqu’il est devenu seulement consultatif. + +La constitution des soviets russes était fort différente. Des milliers +de petits conseils devaient, théoriquement du moins, diriger les +intérêts locaux. + +Une telle organisation se montra, d’ailleurs, irréalisable. Tous les +soviets se considérant comme indépendants, la volonté d’un soviet local +était bientôt entravée par celle d’autres soviets. + +Le soviet russe représentait, en réalité, le stade le plus inférieur des +sociétés primitives. On ne l’observe plus en effet qu’au sein de tribus +sauvages. + + * * * * * + +Après s’être débarrassée du Bolchevisme et des soviets, l’Allemagne eut +encore à lutter contre certaines tentatives socialistes, notamment la +confiscation et l’administration par l’État de la propriété privée et de +toutes les usines de production. + +La lutte du gouvernement allemand contre les projets de socialisation se +prolongea jusqu’au jour où le public finit par comprendre que l’idée de +socialisation reposait sur des erreurs psychologiques et que sa +réalisation déterminerait la ruine économique du pays où elle se +généraliserait. + +Dans l’espoir de satisfaire les derniers militants socialistes, les +gouvernants allemands maintinrent encore le principe de la socialisation +dans leurs discours, mais ils ne songèrent à socialiser que des +industries pouvant--comme les tabacs en France,--par exemple devenir des +monopoles d’État productifs. + +Pour les autres industries, l’opinion générale est assez bien +représentée dans le passage suivant d’un journal allemand: + + «... Si le socialisme met la main sur le charbon et le fer, il + s’empare, en même temps, de toutes les autres industries, et c’en est + fait de la libre concurrence et des capacités individuelles. Or, il + faut que nous ne perdions pu de vue le fait que les exploitations de + l’État ne sont pas vivifiées par la concurrence, qu’elles entraînent + des frais considérables, qu’elles excluent l’exportation; qu’au + contraire, l’activité privée et l’intérêt individuel représentent des + forces puissantes et indestructibles, qui font jaillir des sources les + plus profondes les trésors de la nature et donnent à un peuple la + richesse et la considération.» + +Les plus socialistes des dirigeants allemands eux-mêmes reconnaissent +que les industries et le commerce d’exportation doivent être laissés en +dehors de toute socialisation et rester complètement libres. + + * * * * * + +Le Bolchevisme n’a pas été expérimenté seulement en Russie et en +Allemagne, mais aussi en Hongrie. Ses méthodes dans ce dernier pays +furent les mêmes qu’ailleurs: massacre des intellectuels, pillage des +banques et des fortunes privées, obligation pour les anciens riches +d’exercer un métier manuel. Les appartements particuliers furent +réquisitionnés. Une seule chambre était laissée à l’ancien propriétaire, +et les autres mises à la disposition des ouvriers. + +L’organisation sociale du Bolchevisme hongrois fut copiée sur celle du +Bolchevisme russe. Au sommet, un dictateur décrétant réquisitions et +supplices. + +Les résultats du régime furent naturellement les mêmes qu’en Russie. +Toutes les usines se virent obligées, les unes après les autres, de +fermer leurs portes, et la misère devint générale. + +On vécut alors des anciens stocks accumulés par le précédent régime. +Quand ils se trouvèrent épuisés, ce fut la débâcle. Si, pour des raisons +restées inconnues, l’Entente ne s’était pas longtemps opposée à +l’intervention des Roumains, que le peuple hongrois appelait de tous ses +vœux, le régime communiste eût fort peu duré. Il s’effondra dès que +quelques régiments approchèrent de la capitale. + + * * * * * + +L’Angleterre semblait être le pays d’Europe le mieux en état de résister +à la vague révolutionnaire. Cependant, le Bolchevisme, grâce aux sommes +énormes dépensées en propagande, y a fait quelques progrès. + +Les mineurs paraissent les plus contaminés. Leurs menaces sont +incessantes. Ils réclament, maintenant, la socialisation des mines, ce +qui signifie pour eux que tous les profits de la vente du charbon leur +appartiendraient, alors que les frais de production resteraient à la +charge de l’État! + +Certains extrémistes anglais sont allés plus loin encore. Ils ont +prétendu obliger le premier ministre britannique à reconnaître le +gouvernement russe des Soviets et empêcher la France d’aider la Pologne +qu’une armée russe menaçait. Leur influence seule peut expliquer la +conduite du gouvernement anglais dans cette dernière circonstance. + +Les prétentions de ces extrémistes ont d’ailleurs soulevé en Angleterre +de violentes protestations. + +«Le peuple anglais, écrivait le _Times_, a toujours abhorré la tyrannie +sous toutes ses formes. Il ne la tolérera pas plus de la part d’un +Comité de Salut Public travailliste que de la part d’un souverain +inconstitutionnel.» + +On doit l’espérer. En réalité, nul n’en sait rien. Les épidémies +mentales peuvent être enrayées mais, tant qu’elles durent, il faut en +subir les ravages. + +Ce qui semble bien clair aujourd’hui, c’est que certains syndicats +anglais voudraient soumettre les masses ouvrières au gouvernement +bolcheviste de Moscou. Qui eût prévu, jadis, que la traditionnelle et +libérale Angleterre en arriverait là? + + * * * * * + +La France est encore le pays qui s’est le mieux défendu jusqu’ici contre +les excès socialistes. Cependant, la doctrine continue à y progresser. + +Le parti socialiste, qui nous avait tant nui avant la guerre, en +paralysant nos armements au point que l’Allemagne crut pouvoir nous +attaquer sans risques, a fini par adopter «sans réserve» les conceptions +communistes. + +Pour reconquérir, son prestige, il sème des illusions redoutables dans +l’âme des multitudes. + +Ce ne sont malheureusement que les représentants des forces inférieures +qui savent s’associer. Puissantes par la pensée, les élites semblent +inaptes à l’action et incapables, par conséquent, de se défendre. Il +suffit pourtant de quelques hommes énergiques pour sauver un pays du +danger socialiste. L’Italie vient d’en fournir un exemple bien frappant. + + * * * * * + +Le socialisme exerça quelque temps en Italie les mêmes ravages que dans +les diverses nations où il avait pénétré. + +Durant plusieurs mois, les socialistes italiens purent croire à leur +succès définitif. Ils s’étaient emparés des mairies de certaines villes, +avaient expulsé les propriétaires des usines et commencé, suivant la +méthode universelle du socialisme triomphant, à piller et assassiner. Le +Gouvernement tremblait devant eux et cédait de plus en plus à leurs +exigences. + +La violence des excès provoqua bientôt une réaction. Le fascisme parti +nouveau, formé surtout d’anciens combattants, se dressa contre le +socialisme et, après une brève lutte, finit par réduire les communistes +à une totale impuissance. + +Le fascisme réussit uniquement parce qu’il eut à sa tête un de ces +hommes résolus, si rares aujourd’hui parmi les gouvernants. + +Ce chef, M. Mussolini, possédait deux qualités fort supérieures à celles +conférées par l’instruction livresque: du caractère et du jugement. + +Devant les coalitions d’intérêt qu’il a froissées en simplifiant les +rouages administratifs, dont la complication croissante menace +l’existence des Sociétés modernes, le dictateur finira peut-être par +succomber mais en laissant une œuvre fort utile. + +Son grand mérite fut d’avoir tenté de briser cet étatisme économique qui +pèse lourdement aujourd’hui sur tant de pays et que défendent si +ardemment les socialistes. + +Ses idées ont été clairement exposées dans un discours prononcé par lui +à Rome devant les représentants de la Chambre de Commerce +internationale. En voici des extraits: + + «Les principes économiques dont le nouveau gouvernement italien entend + s’inspirer, sont simples. Je crois que l’État doit renoncer aux + fonctions économiques, surtout à celles ayant un caractère de + monopole, fonctions pour lesquelles il se montre souvent insuffisant. + Je crois qu’un gouvernement qui se propose de soulager rapidement les + populations de la crise survenue après la guerre, doit laisser à + l’initiative privée le maximum de liberté d’action et renoncer à toute + législation d’intervention et d’entrave, qui peut sans doute + satisfaire la démagogie des parlementaires de gauche, mais qui, comme + l’expérience l’a démontré, n’aboutit qu’à être absolument pernicieuse + aux intérêts et au développement de l’économie. + + Je ne crois pas que cet ensemble de forces qui, dans l’industrie, + l’agriculture, le commerce, les banques et les transports, peut être + appelé du nom global de capitalisme, soit proche du déclin, comme + certains théoriciens de l’extrémisme social se plaisent à l’affirmer. + Depuis longtemps, l’expérience qui vient de se dérouler sous nos yeux, + et qui est l’une des plus grandes de l’histoire, prouve d’une manière + éclatante que tous les systèmes d’économie négligeant la libre + initiative et les ressorts individuels, sont dans un très bref délai + voués à une faillite plus ou moins lamentable. Mais la libre + initiative n’exclut pas l’accord des groupements, d’autant plus facile + que la défense des intérêts individuels est faite loyalement.» + +J’ai reproduit ce passage parce qu’on ne saurait exprimer d’une façon +plus concise et plus juste des vérités éclatantes, que je défends depuis +longtemps. + +Il faut se féliciter, que l’Europe ait possédé un homme assez énergique +pour tâcher de les appliquer. Si son œuvre réussit, il aura contribué à +sauver nos civilisations du danger de destruction finale dont le +socialisme les menace. + + + + +LIVRE III + +LE DÉSÉQUILIBRE FINANCIER ET LES SOURCES DE LA RICHESSE + + + + +CHAPITRE PREMIER + +LA PAUVRETÉ ACTUELLE DE L’EUROPE + + +Tous les gouvernants, celui de l’empire britannique en particulier, ne +cessent de réclamer la reconstruction économique de l’Europe. + +Pour découvrir les secrets de cette reconstruction, une douzaine de +conférences furent réunies. Leurs résultats ont été lamentablement nuls. + +L’instigateur réel de ces conférences, le ministre anglais, Lloyd +George, a toujours oublié, dans ses innombrables discours, de révéler sa +formule de reconstitution. Il s’est borné à demander avec une tenace +insistance, que la France réduisît et même supprimât, par des +ajournements divers, l’indemnité due par l’Allemagne. + +Le subtil ministre eut, d’ailleurs, la prudence de ne proposer aucune +formule de reconstruction. Il ne pouvait ignorer, sans doute, que cette +formule n’existe pas. + +La restauration cherchée dépend en effet d’une adaptation encore +incertaine à des nécessités économiques fort simples, mais généralement +méconnues. + +La puissance de ces nécessités apparaîtra clairement en recherchant les +causes de la pauvreté dont sont victimes divers pays de l’Europe et de +l’anarchie qui en résulte. + + +§ 1.--Les sources réelles de la richesse + +Que signifie le programme: reconstitution de l’Europe, inlassablement +répété par tous les politiciens de l’âge actuel? Ne traduirait-il pas +simplement ce fait que les peuples ne peuvent vivre sans qu’un certain +rapport s’établisse entre leur production et leur consommation? + +Dans l’état actuel du monde, la richesse d’un pays dépend surtout de la +quantité des produits retirés de son sol ou de ses usines. L’excédent de +la production sur la consommation, il l’échange au dehors contre les +matières nécessaires aux besoins de la vie que sa terre ne fournit pas. + +Produire à des prix rendant l’exportation possible ne suffit pas. Il +faut aussi, et c’est là un facteur essentiel du problème, trouver des +acheteurs. Si un pays manufacture plus d’articles qu’il n’en peut +vendre, ses usines sont obligées de limiter leur production et le +chômage des ouvriers en résulte. Tel est, justement, le cas de +l’Angleterre. Aussi, cherche-t-elle jusqu’en Russie des clients. + +Ces nécessités d’échanges commerciaux montrent une fois de plus combien +les peuples dépendent les uns des autres. Elles prouvent aussi quelles +illusions égarent les pays qui, dans l’état actuel d’appauvrissement du +monde, s’entourent de barrières douanières, sous prétexte de protéger +leur industrie nationale. Ils ne font ainsi que provoquer des +représailles paralysant finalement les industries protégées. + + * * * * * + +Les sources de la richesse que je viens de rappeler expliquent +facilement pourquoi certaines nations, l’Autriche par exemple, sont +tombées dans une misère profonde. Quand un kilogramme de pain, valant +jadis cinquante centimes à Vienne, vaut six mille francs environ +aujourd’hui, cela ne signifie pas seulement que la confiance dans les +billets de banque autrichiens est extrêmement faible, mais aussi, et +surtout, que la capacité productive du travailleur autrichien se trouve +très inférieure aux nécessités de la consommation. Il est donc illusoire +de supposer, comme la fit la Société des Nations, qu’une telle situation +puisse s’améliorer avec des prêts d’argent. + +Donner assez d’autorité aux gouvernants autrichiens pour leur permettre +de réduire immensément une bureaucratie dévorant la presque totalité des +revenus de l’État, puis amener les travailleurs, par des salaires +convenables, à augmenter leur production, telles étaient les seules +solutions efficaces. On pouvait facilement prévoir que les prêts +d’argent seraient entièrement inefficaces. C’est en vain qu’ils furent +répétés. + +De ce qui précède, il résulte qu’un peuple dépourvu de monnaie, mais +pouvant extraire de son sol et de ses usines les éléments nécessaires à +sa subsistance et à la fabrication de marchandises échangeables, peut +devenir beaucoup plus riche qu’un peuple possédant une certaine réserve +d’or ou d’argent, mais ne produisant qu’un chiffre insuffisant de +marchandises. Les réserves métalliques s’épuisent vite si elles ne se +renouvellent pas. La pauvreté des Espagnols, se croyant riches parce +qu’ils avaient pris tout l’or de l’Amérique, en constitue un exemple. + +L’Allemagne représente, au contraire, un peuple ayant perdu son or, mais +dont la situation économique reste cependant prospère grâce à sa +production. + +Cette création des richesses par le mécanisme de la production et de +l’échange se heurte, aujourd’hui, à des obstacles divers, artificiels le +plus souvent, redoutables toujours. + +En premier lieu, le nombre des acheteurs est énormément diminué dans le +monde. Ceux d’Autriche et de Russie ont disparu, les autres réduisent +leurs achats. + +L’exportation de marchandises à des prix permettant leur vente est +devenue, en outre, difficile par suite de la dépréciation du pouvoir +d’achat de la monnaie dans plusieurs pays, la France et l’Italie, par +exemple. + +C’est ainsi que, pour obtenir en Angleterre ou en Amérique une certaine +quantité de matières premières valant cent francs en France, une dépense +de trois cents francs environ est nécessaire. Le prix de revient du +produit se trouvant ainsi fort majoré, sa vente devient difficile. +L’acheteur se trouve, d’ailleurs, gêné dans ses approvisionnements par +les variations incessantes du pouvoir d’achat de sa monnaie qui +l’exposent à des pertes considérables en cas d’approvisionnements +importants ou d’engagements commerciaux à époques fixes. + +On voit que les peuples, par suite des perturbations que je viens +d’indiquer, sont dans des conditions difficiles d’existence. D’autres +circonstances compliquent encore cette situation. + +Les peuples agricoles vivant des produite de leur sol et les peuples +industriels vivant de l’échange de leurs marchandises se trouvent, +aujourd’hui, dans des situations bien différentes. + +La France, pays surtout agricole, subsisterait, à la rigueur, de sa +terre. L’Angleterre ne le pourrait pas. Entourée d’un mur +infranchissable, elle vivrait à peine un mois de son sol. Si le même mur +entourait la France, sa terre lui fournirait de quoi vivre pendant au +moins dix mois. + +Ces conditions si dissemblables d’existence expliquent un peu la +politique de l’Angleterre. Il lui faut absolument se procurer des +produits au dehors. Les marchandises ne se payant qu’avec des +marchandises, elle est obligée de chercher partout des acheteurs. + + +§ 2.--Les sources artificielles de la richesse. + +Depuis la guerre, les divers pays produisant peu et vendant mal se sont +trouvés obligés, pour subsister, de recourir à des méthodes diverses. Au +premier rang, figure la création de billets de banque à cours forcé. + +Ce procédé possédant le caractère constant de réussir à ses débuts, +beaucoup d’États l’ont adopté. + +La monnaie constituée par du papier n’a évidemment d’autre valeur que la +confiance du public qui l’accepte à l’égard des gouvernants qui +l’émettent. L’expérience enseigne que cette confiance diminue avec +l’accroissement des billets émis et avec le retard apporté à leur +remboursement. + +En principe, la valeur d’une monnaie fiduciaire, c’est-à-dire son +pouvoir d’achat, doit diminuer progressivement et arriver à zéro. Si +cette valeur, en effet, pouvait toujours rester, de si peu que ce fût, +supérieure à zéro, l’émetteur d’un tel papier pourrait l’échanger +indéfiniment contre une bonne monnaie étrangère. Que lui importerait, en +effet, de donner un billet de mille francs pour obtenir un franc en +argent, puisque ce billet de mille francs ne coûte que son impression? + +Un État possédant la faculté théorique de fabriquer des billets dont la +valeur, tout en se rapprochant de zéro, n’atteindrait jamais ce chiffre, +pourrait se procurer avec sa mauvaise monnaie tout l’or de l’univers. + +Une telle hypothèse est évidemment irréalisable. L’expérience montre, +comme elle le montra à l’époque des assignats, que l’inflation de la +monnaie fiduciaire finit par ôter toute valeur à cette monnaie. C’est ce +qui est arrivé pour la Russie, la Pologne, l’Autriche, etc. + +En Allemagne la dépréciation du mark-papier ne tenant pas du tout, comme +dans les autres pays, à un énorme excédent de la consommation sur la +production mais uniquement au désir des gouvernants d’ôter au papier +toute valeur afin de rendre impossible le paiement des indemnités de +guerre, la valeur de sa monnaie artificielle n’est jamais tombée à zéro +malgré son inflation. + +En réalité, l’inflation fiduciaire donne à l’émetteur la faculté +d’échanger momentanément du papier sans valeur contre de la bonne +monnaie ou contre des marchandises, mais cette opération ne peut durer +longtemps. Si elle se prolonge, le pays émetteur ne possède bientôt plus +de monnaie acceptée et n’a--comme la Russie--d’autre moyen de commerce +que l’échange direct de ses produits contre d’autres produits. Il +retourne ainsi au système antique du troc. + +En creusant un peu le sujet, on reconnaît du reste que ce n’est pas dans +l’antiquité seule que le troc a constitué le véritable procédé de +commerce. + +Le papier-monnaie est utile à un pays qui, traversant une crise +momentanée, a besoin de remplacer la monnaie d’or ou d’argent absente. +Le papier substitué à la vraie monnaie ne représente, alors, qu’un +emprunt sans date de remboursement. Il perd sa valeur, je l’ai dit plus +haut, d’abord par sa multiplication et ensuite par le retard de son +remboursement. + +Les États ne doivent donc jamais oublier que le billet de banque à cours +forcé constitue une monnaie qui s’use avec le temps et dont la valeur +tend toujours vers zéro. + + + + +CHAPITRE II + +LES FACTEURS ANCIENS ET MODERNES DE LA RICHESSE + + +Une agriculture médiocre, un commerce lent et incertain constituaient +dans le monde antique les sources principales de la richesse. Il était +alors admis pour un peuple que le meilleur moyen de s’enrichir +consistait à piller ses voisins. + +De nos jours, la progressive interdépendance des nations commençait à +ébranler, au moins chez quelques économistes, les vieilles idées sur +l’utilité des conquêtes. Des faits nombreux prouvaient que les peuples +gagnaient beaucoup plus à échanger leurs produits qu’à se détruire. +L’expérience montrait aussi que pour s’ouvrir des débouchés commerciaux +avec une nation, il était inutile de la conquérir. C’était par exemple +avec des pays comme les États-Unis, que l’Allemagne faisait le plus +fructueux commerce. + +Ces constatations, bien qu’évidentes, appartenaient à cet ordre de +vérités que j’ai qualifiées ailleurs d’inactives parce que leur évidence +ne les rend pas assez fortes pour dominer des impulsions sentimentales +ou mystiques comme la jalousie, la haine, le besoin d’hégémonie, etc., +capables d’entraîner les peuples vers de folles aventures. + +Quatre années de lutte et de destruction conférèrent cependant une +certaine puissance aux vérités jadis inactives. Elles prouvèrent surtout +que les guerres de conquêtes ne pouvaient enrichir personne, puisque +celle dont nous sortons a ruiné les vainqueurs au moins autant que les +vaincus. + + * * * * * + +Les peuples consacrent maintenant tous leurs efforts à réparer leurs +pertes, payer leurs dettes et reconstituer leurs capitaux perdus. + +De quelles sources, dans l’avenir, dérivera pour eux la richesse? + +Ces sources, de nature diverse, seront toutes dominées par un principe +fondamental que je résume dans la formule suivante: + +_La fortune d’un individu ou d’un peuple dépend en grande partie de la +rapidité de circulation du capital dont il dispose._ + +Cette formule est voisine de celle qui régit, en mécanique, la grandeur +du travail. Il est égal, on le sait, au demi produit de la masse par le +carré de la vitesse. + +En économie politique, la masse est représentée par le capital +disponible, la vitesse par la rapidité de sa circulation. + +Peu importe que le capital initial soit minime. Si sa circulation est +rapide, un très petit capital dépassera vite en grandeur un capital +considérable, mais à faible vitesse de circulation. + +Ici encore, l’analogie mécanique subsiste. Une balle de masse petite, +mais animée d’une grande vitesse, est plus meurtrière qu’une masse +métallique cent fois plus lourde, mais animée d’une vitesse faible. +Toute la balistique moderne a été transformée par l’application de ce +principe. Il tend également à transformer l’industrie. + + * * * * * + +Les principes qui précèdent conduisent à une conception nouvelle de la +richesse. + +Dans le monde antique, le trésor d’un pays était constitué par +l’accumulation de pièces d’or ou d’argent enfermées au fond de coffres +hermétiquement clos, d’où elles sortaient rarement. + +Avec l’évolution moderne, le trésor est entièrement sorti de son coffre. +Il constitue une masse mobile dont la grandeur varie, ainsi que je viens +de le dire, avec la rapidité de sa circulation. + +Supposons, pour fixer les idées, qu’un commerçant possède un capital de +1.000 francs qu’il consacre à l’achat d’une certaine quantité de +marchandises revendues ensuite avec 10 p. 100 de bénéfice. Si cette +opération est renouvelée dix fois dans la même semaine, le capital sera +doublé à la fin de la semaine. + +Continuant ces opérations, le commerçant sera bientôt plus riche que +l’homme possédant 50.000 francs de capital immobilisé ou ne rapportant +qu’un faible revenu. + +Il résulte également de ces élémentaires calculs que l’importance du +bénéfice commercial ou industriel dépend non du gain réalisé à chaque +opération, mais de la fréquence de ces opérations. + +Il en résulte encore que plus le gain est répété, plus il peut se +réduire. La réduction du gain facilite à son tour l’accélération de la +circulation du capital, puisqu’elle met la marchandise à la portée d’un +plus grand nombre d’acheteurs. + +L’acheteur et le vendeur gagnent donc tous deux à la rapidité de +circulation du capital. C’est sur ce principe que sont fondés les grands +magasins de nouveautés qui remplacèrent les petites boutiques où le +marchand, vendant peu, était obligé de vendre cher. + +Les exemples que je viens d’indiquer permettent de présenter sous la +forme suivante la formule énoncée plus haut: _L’accroissement de vitesse +de la circulation d’un capital équivaut à l’augmentation de ce capital._ + +Cette formule régira de plus en plus le monde industriel moderne. Quels +sont les moyens de l’appliquer? + +Les facteurs pouvant accélérer la vitesse de circulation d’un capital +avaient été très étudiés par les Américains et les Allemands avant la +guerre. C’est justement pour cette raison que leur développement +économique dépassait le nôtre. + +La nécessité de la rapidité dans la production et dans l’écoulement de +cette production étant admise, on voit immédiatement l’importance du +perfectionnement des méthodes de production, de l’outillage et du +développement des moyens de transport. + +Je ne saurais examiner ici l’influence des divers facteurs de +l’intensification industrielle et commerciale, c’est-à-dire de la +rapidité de production et d’écoulement des produits. Il en est un, +cependant,--l’accroissement du rendement agricole--que je mentionnerai +en passant, car son importance se révélera prépondérante dans la phase +de disette dont le monde est menacé. + +Le rendement agricole de la France était, avant la guerre, aussi +médiocre que sa production industrielle. Les terres à blé ne +rapportaient guère que 12 hectolitres à l’hectare alors que les terres +allemandes, quoique inférieures en qualité, fournissaient le double, +grâce à l’utilisation des engrais. + +Qu’il s’agît d’agriculture ou d’industrie, l’insuffisance de notre +enseignement technique constituait une cause d’infériorité. Cet +enseignement est à refaire entièrement. + + * * * * * + +Dans un intéressant travail publié par la revue _l’Expansion +Économique_, M. l’ingénieur Loiret a donné de frappants exemples des +différences de rendement pouvant être obtenues de la main-d’œuvre et des +machines, suivant les connaissances techniques de ceux qui les +utilisent. + +L’auteur rappelle, notamment, l’exemple classique de Taylor qui, grâce à +l’élimination méthodique des mouvements inutiles, arrivait à faire +charger 47 tonnes de fonte dans un wagon par un ouvrier, alors que ses +camarades opérant sans méthodes n’en chargeaient que 12 dans le même +temps. + +Il cite ensuite des usines de matériel électrique au rendement plus que +doublé par de meilleures méthodes, d’autres ayant pu diminuer leur prix +de revient de 40 p. 100, ce qui permettait d’augmenter notablement le +salaire de l’ouvrier. Prétendre élever ce salaire sans accroître en même +temps le rendement ne fait qu’entraîner la hausse des prix de revient. +Le fabricant est alors concurrencé par des rivaux mieux outillés et sa +marchandise devient invendable. + +L’auteur fait également remarquer que l’utilisation méthodique du +charbon peut réduire sa consommation de 30 p. 100. Il rappelle qu’au +concours de chauffeurs organisé en 1905, à l’exposition de Liége, avec +mêmes appareils et mêmes combustibles, la différence de rendement entre +le premier et le dernier concurrent atteignit 50 p. 100. + +La nécessité de perfectionner l’instruction technique des ouvriers et de +leurs chefs apparaît capitale. La main-d’œuvre devient de plus en plus +rare et coûteuse, alors qu’il serait nécessaire de réduire le prix de +revient. + +Une grande partie de nos dettes étant extérieures ne pourront être +payées qu’avec l’excédent de notre production agricole et industrielle. + + * * * * * + +Toutes ces considérations montrent qu’un capital matériel, constitué par +de l’argent, des usines ou des récoltes, peut considérablement grandir +quand il est multiplié par un certain coefficient individuel que +j’appellerai le _coefficient de capacité mentale_. C’est de lui que +dépend le facteur vitesse de production, dont j’ai montré l’importance. + +Il est donc visible, contrairement aux rêves égalitaires des +socialistes, que, dans l’avenir, plus encore que dans le passé, la +richesse d’un peuple dépendra surtout de ses élites scientifiques, +industrielles et commerciales. + +Les pays où, sous l’influence socialiste, le développement de l’étatisme +continue à paralyser les initiatives individuelles se trouveront dans un +état d’infériorité écrasante à l’égard des pays où, comme en Amérique, +l’action de l’État est réduite à son minimum et l’initiative des +citoyens portée à son maximum. + + * * * * * + +Nous avons dû nous limiter dans ce chapitre à la démonstration du rôle +de la vitesse dans la création des valeurs. + +En étudiant son influence sur l’évolution du monde actuel, il serait +facile de prouver que notre civilisation se trouvera de plus en plus +dominée par ce facteur. C’est lui, surtout, qui différencia le dernier +siècle de tous ceux qui l’avaient précédé pendant plusieurs milliers +d’années d’histoire. + +De Sésostris à César, à Louis XIV et à Napoléon, la fabrication des +produits, la circulation des hommes et même celle des idées se faisaient +avec une grande lenteur. + +La découverte de la houille, _créatrice de la vitesse_, rendit possibles +les transports rapides et les usines à fabrication gigantesque. La vie +des peuples et aussi leurs pensées furent alors transformées. + +L’existence moderne est suspendue à la production de la houille et +s’arrêterait instantanément si cette source venait à disparaître. Une +grève prolongée des mineurs suffirait à mettre en danger toute +l’évolution économique et Sociale de l’Angleterre. L’importance de la +houille dans la vie matérielle et morale des peuples justifie le +chapitre qui lui est consacré dans cet ouvrage. + +Quel que soit, aujourd’hui, l’élément de civilisation considéré, les +efforts de la science tendent à accélérer sa vitesse. On pourrait même +dire que ce rôle de la vitesse est d’accroître la longueur de +l’existence, à la condition d’admettre cet aphorisme que j’ai déjà +formulé ailleurs: _la durée de la vie ne dépend pas du nombre des jours, +mais de la diversité des sensations accumulées pendant ces jours_. + + + + +CHAPITRE III + +LES MYSTÈRES APPARENTS DU CHANGE + + +Lorsqu’en 1525, Jacques de Chabannes, seigneur de La Palice et maréchal +de France, mourut devant Pavie, il laissait la réputation d’un vaillant +soldat, mais nullement celle d’un philosophe. La postérité seule +devait--sans qu’on sache d’ailleurs pourquoi--faire de cet honnête +guerrier le père de la seule philosophie génératrice de vérités que les +hommes ne contestent pas et pour la défense desquelles ils éprouvent +rarement le besoin de s’égorger. + +Les vérités dites de La Palice constituent, souvent d’ailleurs, les plus +importantes conclusions de nos connaissances. On n’exagérerait pas +beaucoup en affirmant que les grands progrès de la science consistent à +transformer en vérités de La Palice, c’est-à-dire évidentes, des +hypothèses d’abord incertaines. J’ai montré, jadis, qu’un des principes +essentiels de la thermodynamique, sur lequel la sagacité des physiciens +s’exerça péniblement pendant cinquante ans, pouvait être ramené à cette +vérité de La Palice: qu’un fleuve ne remonte pas vers sa source. + +Il en est de même dans beaucoup de sciences. Tout récemment, un de nos +plus illustres maréchaux assurait que les seules vérités utiles à la +guerre étaient des vérités de la Palice. + +Mêmes observations pour certaines sciences d’aspect sévère, développées +dans de lourds volumes, comme l’économie politique. Elle contient en +nombre respectable des vérités de La Palice. Tel, par exemple, le +principe fondamental de l’offre et de la demande que la plus humble +cuisinière comprend fort bien lorsque le prix des œufs qu’elle achète au +marché augmente avec leur rareté. + +La plupart des autres théories d’économie politique deviennent aussi +simples dès qu’on les dépouille de la gangue obscure accumulée par les +commentateurs. + + * * * * * + +Ce préambule a pour dessein de préparer le lecteur à l’examen d’une +question qui bouleverse aujourd’hui la vie financière des peuples: celle +du change. Progressivement chargée d’un entassement d’erreurs, elle est +devenue, malgré son extrême simplicité, un phénomène mystérieux supposé +régi par d’incompréhensibles forces occultes ou par les ténébreuses +volontés de subtils spéculateurs. + +Admettons qu’un philosophe nourri des vérités de La Palice entreprenne +d’expliquer le problème du change, malgré ses obscurités. Comment y +réussira-t-il? + +Par un rapide examen et sans recourir aux lumières d’aucun économiste, +il remarquerait facilement que la perte au change, c’est-à-dire la +diminution du pouvoir d’achat d’une monnaie, varie avec le degré de +confiance accordé au pays possédant cette monnaie. Si pour se procurer +en Suisse ou en Angleterre un objet valant cent francs en France, nous +devons payer trois cents francs, c’est-à-dire si le franc a perdu les +deux tiers de son pouvoir nominatif d’achat, cela signifie simplement +que la confiance dans notre solvabilité est notablement réduite. + +Le change représente donc un thermomètre psychologique de la confiance à +l’égard du pays auquel le producteur vend sa marchandise. + +De cette définition résulte clairement que la formule «stabiliser le +change», répétée par tant d’économistes et tentée par divers pays +constitue une absurdité. Stabiliser le change équivaudrait à stabiliser +un instrument de mesure quelconque, le baromètre par exemple. + +Quelles causes peuvent faire varier cette confiance, dont les +oscillations se traduisent par celles du change? On énoncerait encore +une vérité de La Palice en assurant que, si les dépenses d’un +particulier, d’un industriel ou d’un État, restent longtemps supérieures +à ses recettes, la confiance en son crédit diminuera rapidement. + +Elle se réduira plus encore si, pour payer ses dettes, le débiteur est +obligé de multiplier les emprunts. + +Lorsque c’est l’État qui réalise cette opération, les emprunts prennent +des formes variées qui en dissimulent un peu la nature. La plus usitée +est le papier-monnaie, billet de banque à cours forcé, n’impliquant +aucune date de remboursement. + +De tels billets constituent, évidemment, des emprunts sans autre +garantie que la confiance inspirée par l’État emprunteur. Si cet État +multiplie ses billets, (phénomène qualifié d’inflation fiduciaire), la +confiance diminue de plus en plus et, finalement, devient à peu près +nulle. C’est à cette dernière et inévitable phase de la vie du +papier-monnaie que sont arrivées l’Autriche, la Russie, la Pologne, etc. +La dévalorisation totale du papier représente la disparition également +totale de la confiance qu’il inspirait d’abord. + + * * * * * + +Le thermomètre de la confiance constitué par le change est fort +sensible. C’est ainsi qu’on le vit en France subir une brusque chute à +la suite d’une déclaration trop solennellement pessimiste faite à la +Chambre des Députés sur le déficit de notre situation budgétaire. + +Que les spéculateurs profitent de telles circonstances pour accentuer le +mouvement dans le sens de certains intérêts, n’est pas douteux: mais +leur action est toujours limitée et passagère. Les oscillations +provoquées dans la courbe de la confiance, n’en changent pas l’allure. + +Aujourd’hui, nous subissons les résultats de la désastreuse formule: +«L’Allemagne paiera», qui conduisit, dans les pays dévastés, à tant de +dépenses inutiles. Personne ne soupçonnait alors que, grâce à une +inflation fiduciaire assez développée pour ôter toute valeur au +mark-papier, l’Allemagne réussirait à éviter tout paiement. M. de La +Palice l’aurait deviné peut-être, mais nos diplomates ne le +pressentirent pas. + + * * * * * + +Parmi les causes de dépréciation du change, causes se ramenant toujours +plus ou moins à une diminution de la confiance, on peut citer encore un +déséquilibre de la balance commerciale, c’est-à-dire du rapport entre +l’importation et l’exportation. + +Le Brésil en fournit un excellent exemple. Pendant la guerre, ses +exportations en Europe progressaient rapidement tandis que ses +importations diminuaient chaque jour. L’Europe ayant besoin d’une foule +de marchandises alors qu’elle n’avait rien à vendre, l’or afflua au +Brésil et son change monta rapidement. + +La guerre finie, l’Europe n’eut plus besoin d’acheter au Brésil qui lui, +au contraire, pour refaire ses stocks épuisés, dut faire de grands +achats à l’étranger. Ses importations dépassèrent alors de beaucoup ses +exportations et son change baissa bientôt. Il continuera à baisser, +jusqu’à ce que l’augmentation de sa production lui permette de compenser +ses importations. Ce pays eut, d’ailleurs, l’intelligence de ne pas +élever de barrières douanières contre l’importation étrangère, ainsi que +le firent tant d’autres peuples. + + * * * * * + +Lorsque toute confiance est perdue dans la valeur d’une monnaie +artificielle comme le papier et que le pays émetteur de cette monnaie +dépréciée n’a ni or ni argent, peut-on dire qu’il ne possède plus de +monnaie? + +En aucune façon. L’or, je ne saurais trop le répéter, contrairement à +l’opinion de divers économistes, représente une marchandise analogue à +toute autre marchandise et peut être remplacé par beaucoup d’autres. Les +diverses marchandises sont d’un transport moins facile que l’or et +l’argent sans doute, mais leur pouvoir d’achat reste aussi efficace. + +Une marchandise négociable quelconque, un sac de blé ou de houille par +exemple, représente donc une monnaie, tout comme le poids déterminé d’or +constitué par une pièce de vingt francs, simplement parce qu’elle est +échangeable contre des quantités déterminées d’autres marchandises. + +J’ai déjà rappelé qu’un peuple riche est celui qui possède un excédent +de marchandises échangeables; un peuple pauvre, celui qui, n’en +possédant pas assez, est obligé d’emprunter. Il paie alors son vendeur +non avec des marchandises, mais avec du papier représentant en réalité +une promesse incertaine de marchandise. + +Plus une nation est riche en marchandises négociables, moins elle a +besoin d’or ou d’argent. Que, pour faciliter les échanges de +marchandises, cette nation emploie de l’or, des traites, des billets de +banque, des chèques, etc., il n’importe. Dans l’échange de marchandises +contre d’autres marchandises, la confiance n’intervient pas, puisque +l’acheteur se borne à troquer directement ou indirectement une +marchandise contre une autre marchandise de même valeur. Il paie +comptant, en réalité, bien que l’or ou l’argent n’interviennent pas dans +l’opération. + + * * * * * + +En attendant que s’équilibre la balance commerciale des divers pays, +c’est-à-dire que leurs importations puissent être soldées avec des +exportations, les variations du pouvoir d’achat des monnaies fiduciaires +engendrent des complications formidables. + +Les pays dont la monnaie a conservé sa valeur souffrent parfois presque +autant de cette supériorité que d’autres pays souffrent de la +dévalorisation de leurs billets. Quand, par suite de la perte au change, +nous payons une marchandise trois fois sa valeur en Angleterre ou en +Amérique, c’est exactement comme si ces pays avaient triplé leurs prix +de vente. + +Cette élévation artificielle des prix rendant naturellement les ventes +difficiles, un grand nombre d’usines étrangères sont obligées de se +fermer. + +Mais, si les peuples à monnaie non dépréciée ne peuvent exporter +facilement leurs produits, ils ont un grand intérêt à importer, puisque, +grâce au change, ils ne paient les objets achetés que le tiers ou la +moitié de leur valeur. C’est ainsi que l’Angleterre a pu se procurer +récemment en France des quantités énormes de sucre, bien au-dessous des +prix anglais. Ainsi également des étrangers ont pu acquérir au tiers de +leur valeur en France et en Allemagne des immeubles et des usines +importantes. + +Les répercussions des variations du pouvoir d’achat d’une même monnaie +dans divers pays ne s’exercent pas seulement sur le commerce, mais aussi +dans les relations entre peuples. Supposons qu’un Français voyageant en +Italie et en Suisse loge dans des hôtels cotés vingt francs par jour. En +raison du change, il paiera dans des hôtels équivalents dix francs par +jour en Italie et soixante francs en Suisse. Pour le même motif, l’objet +payé vingt francs en France coûtera dix francs en Italie et soixante +francs en Suisse, en Angleterre et aux États-Unis. + + * * * * * + +Une des conclusions de ce qui précède, est que tous les pays à monnaie +dépréciée ont avantage à exporter et non à importer. L’intérêt des pays +à monnaie non dépréciée est, au contraire, d’importer et non d’exporter. + +Malheureusement, ces deux opérations: importer et exporter, étant +complémentaires l’une de l’autre, ne peuvent s’isoler. Un peuple se +bornant à exporter ou à importer serait vite ruiné. + +C’est précisément parce que chez la plupart des nations l’équilibre +n’existe plus entre les importations et les exportations que le désordre +financier est général. Les uns ne peuvent exporter suffisamment, la +valeur de leurs marchandises se trouvant triplée par la perte au change, +les autres ne peuvent importer, précisément en raison de cette élévation +des prix. + +Comment se terminera pareille situation? Elle a été encore très +obscurcie par les divagations de certains économistes sur la +stabilisation du mark ou les avantages de l’inflation fiduciaire. +J’imagine, cependant, qu’en y réfléchissant un peu ils découvriraient +assez vite que les marchandises s’échangeant simplement contre d’autres +marchandises, les questions de monnaie perdront toute importance dès que +les quantités de marchandises à échanger seront en quantité suffisante +pour rétablir l’équilibre entre la production et la consommation. La +monnaie fiduciaire ne sera plus alors qu’un signe conventionnel analogue +à un chèque ou à une quittance. Il est évident, par exemple, que si +j’envoie à un négociant étranger une certaine quantité de fer payable +avec une quantité correspondante de blé, au cours du marché mondial, +toute opération de change s’évanouit. + + * * * * * + +Ce n’est pas à l’âge moderne seulement que le papier-monnaie et les +variations du change qu’il entraîne ont fait leur apparition dans le +monde. La France de la Révolution eut déjà des assignats dont on connaît +l’histoire. + +Le gouvernement britannique fit également usage de papier-monnaie dans +ses guerres contre Napoléon. Les billets de la Banque d’Angleterre +eurent cours forcé de février 1797 à mai 1821, soit pendant vingt-quatre +ans. Les Anglais purent ainsi se procurer les ressources nécessaires +pour briser la puissance de Napoléon. Leurs billets ne perdirent jamais +plus de 25 % de leur valeur métallique et seulement 2 % en 1817. + +Dans sa guerre de Sécession, l’Amérique employa aussi le papier-monnaie. +Son cours forcé dura de 1862 à 1879 et, pendant les premières années, il +perdit jusqu’à 50 % de sa valeur métallique. La guerre finie, cette +dépréciation s’atténua rapidement et cessa même avant la suppression du +cours forcé. + +Comment les Anglais et les Américains réussirent-ils à rétablir la +valeur intégrale du papier? Ce fut uniquement la prospérité de leur +commerce qui fit renaître la confiance. + +Ces exemples prouvent que les écarts du change, qui pèsent si lourdement +aujourd’hui sur le prix de la vie, sont liés intimement à la +restauration économique de l’Europe. Cette restauration se ramène, on ne +saurait trop le répéter, à ces deux points: 1º produire à des prix +permettant la vente des marchandises susceptibles d’exportation; 2º +accroître, au moins en France, la production des matières agricoles qui +constituent une monnaie supérieure à toutes les autres. Les peuples +équilibrant alors leurs recettes et leurs dépenses, l’anarchie +financière cessera aussitôt. + +Les quatorze conférences successivement réunies pendant quatre ans pour +découvrir d’autres solutions sont restées impuissantes. Il s’y est +dépensé beaucoup d’éloquence, très peu de science et moins encore de bon +sens. + + + + +CHAPITRE IV + +COMMENT UNE DETTE PEUT VARIER AVEC LE TEMPS + + +Parmi les illusions dont sont victimes les peuples actuels on peut citer +celles relatives à la grandeur de la dette allemande. + +La détermination du chiffre exact de cette dette est difficile, parce +qu’il peut varier dans d’immenses proportions, suivant les modes de +paiements, leur retard, etc. Quelques calculs vont montrer l’énormité de +ces différences. + +Admettons, pour être plus clair, que la dette de l’Allemagne, fixée +finalement à 132 milliards, soit seulement de 100 milliards, portant 5 % +d’intérêts, et recherchons ce qu’elle peut devenir en faisant simplement +varier les dates de paiement. + +Supposons que l’Allemagne verse seulement un milliard par an, et voyons, +en chiffres ronds, comment croîtra sa dette. + +Une formule bien connue montre que, en dix ans, la dette de 100 +milliards se montera à 150 milliards 312 millions; en vingt ans à 232 +milliards 264 millions; en trente ans à 365 milliards 755 millions; en +quarante ans à 583 milliards 200 millions; en cinquante ans à 937 +milliards 392 millions. + +La dette aura donc presque décuplé en cinquante ans et se sera élevée à +un chiffre que tous les trésors réunis du monde ne pourraient payer. + +Supposons, maintenant, que l’Allemagne veuille amortir sa dette de 100 +milliards, portant 5 % d’intérêts. Il lui faudrait verser annuellement 5 +milliards 477 millions. + +Si on suppose que la dette ne porte pas intérêts, un versement annuel de +2 milliards pendant cinquante ans suffirait à l’annuler. + +Tous les moratoires que sollicite l’Allemagne auraient pour résultat, +remarque importante, de réduire beaucoup la valeur réelle de sa dette, +par la perte résultant du jeu des intérêts composés. + +La valeur _actuelle_ d’une somme de 1 milliard, dont on retarde le +paiement pendant onze ans, n’est en effet que de 584 millions 679.000 +francs. Avec un retard de vingt ans, sa valeur _actuelle_ tombe à 377 +millions, puis à 87 millions seulement si le paiement est reculé de +cinquante ans. S’il l’était de quatre siècles, la valeur _actuelle_ du +milliard tomberait à trois francs seulement. + +Cette réduction à 3 francs d’une dette de mille millions est un des +exemples montrant le mieux le rôle du temps en matière financière. Grâce +à son intervention, il est possible de réduire dans d’immenses +proportions la valeur d’une somme quelconque, ou, au contraire, de +l’accroître infiniment. On a calculé que 1 franc placé à intérêts +composés sous J.-C. aurait, maintenant, une valeur représentée par un +globe d’or plus gros que la Terre. + +C’est grâce à cette influence du temps qu’on peut se procurer un +immeuble ayant une valeur très supérieure aux ressources actuelles de +l’acquéreur. Avec un chiffre d’amortissement annuel faible, mais +prolongé, la dette s’éteint assez rapidement. Notre institution du +Crédit Foncier est basée sur ce principe. + +La vie individuelle étant très courte, le montant d’un amortissement +annuel est relativement élevé, si la dette doit être amortie rapidement. +Mais pour une collectivité, dont la vie est théoriquement éternelle, +l’annuité peut devenir aussi petite qu’on le désire. C’est pour cette +raison que les États peuvent emprunter de grosses sommes et les +rembourser facilement. Ils reportent simplement sur un temps très long +le paiement de sommes dont le remboursement immédiat serait impossible. + + * * * * * + +Les chiffres précédents montrent l’énormité des dettes qu’accumule, en +théorie, sur l’Allemagne le moindre retard dans ses paiements. Il +faudrait une dose invraisemblable d’illusions pour ne pas voir +l’impossibilité d’obtenir d’elle de pareilles sommes. + +Dans nos calculs, nous avons, cependant, ramené la dette à 100 +milliards, au lieu des 132 milliards actuellement admis. + +Au début, le chiffre de la dette allemande était beaucoup plus élevé. Il +fut réduit à plusieurs reprises sous la pression du gouvernement +anglais. + +L’irritation de la France contre l’Angleterre tient justement à cette +réduction de la dette germanique. D’abord fixée à 259 milliards de marks +à Boulogne, elle fut ramenée à la Conférence de Paris, en 1921, à 226 +milliards, payables en quarante-deux ans; puis, après celle de Londres, +à 132 milliards, toujours payables en annuités. + +Les hommes d’État anglais qui provoquèrent ces réductions eurent bien +tort, en vérité, d’irriter une puissante alliée pour des chiffres dont +le côté illusoire n’aurait pas dû leur échapper. Supposaient-ils +vraiment que, pendant un demi-siècle, un peuple de 60 millions d’âmes +payerait un énorme tribut annuel à ses vainqueurs? Les réflexions +suivantes de l’ancien premier ministre, M. Asquith, sont d’une +indiscutable justesse: + + «Ceux qui s’imaginent aujourd’hui qu’une poignée d’hommes assis à + Paris autour d’une table, quelles que soient leur sagesse et leurs + capacités politiques, puissent aviser à ce qui se passera d’ici vingt, + trente ou quarante ans, sous le rapport des paiements, font preuve + d’une dose de crédulité et d’un manque d’imagination qui ne font pas + honneur aux hommes d’État de l’époque actuelle.» + +Il serait inutile de rechercher ici quelles eussent été, pour les +diverses nations de l’Europe, les conséquences des paiements de +l’Allemagne, puisqu’elle s’est soustraite à toute possibilité de tels +paiements par une inflation monétaire assez grande pour amener la valeur +de ses billets de banque à un chiffre voisin de zéro. Nous avons vu dans +un autre chapitre sur quels peuples retomberont, en réalité, les frais +de la guerre. + + + + +CHAPITRE V + +LES CAUSES DE LA VIE CHÈRE + + +Pour l’imagination populaire, les événements dérivent toujours d’une +seule cause. Peu importe que cette cause soit réelle, il suffit qu’elle +soit simple. L’enchaînement compliqué des phénomènes n’est pas +accessible aux collectivités et pas davantage d’ailleurs aux +législateurs conduits par des sentiments collectifs. + +Les idées simples poussent les multitudes à exiger des solutions +rudimentaires aux problèmes les plus difficiles. Le prix des +marchandises ou des loyers vient-il à augmenter, quoi de plus facile en +apparence que d’y remédier par une taxation. Des expériences multiples +ont montré que le but atteint était exactement contraire à l’espérance +poursuivie, mais l’expérience figure bien rarement parmi les éléments de +persuasion des peuples. + +Pour qu’une idée simple soit écoutée, il suffit qu’elle soit chargée +d’espérances. + +Dans les pays où l’opinion règne sans contrepoids, les idées simples, +quelle que soit leur fausseté, acquièrent vite une force telle que les +gouvernements sont impuissants à les dominer. Il en résulte pour eux une +très grande faiblesse et, par voie de conséquence, des changements de +conduite incessants. + + * * * * * + +Une brève étude du problème de la vie chère permettra d’illustrer les +propositions qui précèdent sur le danger des idées simples. + +Pour l’esprit populaire, et même pour quelques esprits un peu cultivés, +la vie chère a des causes simples, telles que par exemple l’avidité des +intermédiaires. Cette persuasion fut si enracinée à un certain moment +que pour obliger le gouvernement à sévir contre les marchands, la +Confédération générale du travail décréta une grève générale. + +Or, ce problème, si facile à résoudre pour les esprits peu réfléchis +est, au contraire, d’une complication excessive. On en jugera par +l’énumération qui va suivre de ses principales causes. + +1º _Influence des exigences du producteur._--L’élévation des salaires et +des bénéfices commerciaux pendant la guerre a notablement accru les +moyens d’achat de beaucoup de consommateurs, alors que la production +diminuait. En raison de l’indestructible loi de l’offre et de la +demande, les commerçants profitèrent de l’accroissement des ressources +de leurs clients pour élever le prix des marchandises. + +Supposons, pour fixer les idées par un exemple très clair que, sur le +marché hebdomadaire d’une île protégée de toute introduction étrangère +par des barrières douanières prohibitives, arrivent chaque semaine cent +lapins, et qu’il se présente deux cents acheteurs. + +L’inéluctable loi de l’offre et de la demande précédemment rappelée fera +monter le prix des lapins constituant l’offre jusqu’à ce que 100 des +demandeurs soient éliminés par insuffisance de ressources. + +Irrités de ce déboire, les 100 éliminés se mettent en grève pour obtenir +de leurs patrons un accroissement de salaire leur permettant, à eux +aussi, d’acheter un lapin. + +Ayant conquis l’augmentation réclamée, ils retournent au prochain marché +dans l’espoir d’obtenir le lapin convoité. Mais comme il faut toujours +que 100 acheteurs soient éliminés, puisque chaque marché ne reçoit que +cent lapins, le prix monte encore et atteint un niveau assez élevé pour +que cent acheteurs seulement puissent obtenir l’animal convoité. Ce +résultat restera invariablement le même, si élevé que soit le salaire +des aspirants à la propriété d’un lapin. + +Quand, par suite de la concurrence que se font les acheteurs, le prix du +lapin devient extravagant, le public s’indigne et sollicite +l’intervention du gouvernement. + +Peu familiarisé avec les lois de l’offre et de la demande, celui-ci taxe +à un maximum le prix de vente du lapin. + +Le résultat est immédiat et, d’ailleurs, exactement contraire au but +poursuivi. Sitôt la taxe promulguée, les cent lapins hebdomadaires +disparaissent de l’étalage pour passer dans l’arrière-boutique où ils +sont vendus plus cher encore, en raison des risques de poursuites +auxquels le marchand s’expose. + +Cet apologue n’est pas du tout aussi imaginaire qu’on pourrait le +croire. Il synthétise des faits répétés des milliers de fois depuis les +débuts de la guerre et qui n’ont, du reste, instruit personne. Les lois +récentes sur les spéculations illicites, sur les loyers, etc., montrent +l’incompréhension tout à fait totale de nos législateurs devant certains +phénomènes économiques. + +_La loi de huit heures._--Alors que la production était insuffisante +partout et qu’il eût fallu l’augmenter, les socialistes firent voter la +loi interdisant d’employer les ouvriers plus de huit heures par jour. +Ses résultats les plus directs furent d’accroître, notablement le prix +de la vie et d’enrichir les marchands de vin. + +Cette désastreuse loi eut d’autres conséquences encore. Les chemins de +fer et les navires étant obligés de doubler leur personnel, le prix des +transports se trouva énormément augmenté. L’augmentation devint telle +que, sous peine de voir notre commerce maritime totalement anéanti par +la concurrence étrangère, la loi de huit heures dut être supprimée pour +la navigation. + +_Progrès de l’Étatisme et désorganisation administrative._--Sous la +poussée socialiste, l’extension de l’Étatisme et les complications +bureaucratiques qu’il entraîne ont nécessité de colossales dépenses; +d’où création forcée d’impôts nouveaux, et, par voie de conséquence, +nouvelle élévation du prix de la vie. + +La moindre mesure ne peut être prise, dans notre pays, sans le concours +d’innombrables agents appartenant à divers ministères indépendants et +qui ne s’entendent jamais. Si, comme nous l’avons relaté d’après un +rapport présenté à la Chambre des députés, des bateaux étatisés +partaient vides de Bizerte pour la France, alors qu’à côté d’eux +pourrissaient des montagnes de céréales, c’était simplement parce que +les agents qui donnaient aux bateaux l’ordre de partir n’avaient aucune +relation avec ceux qui auraient pu donner l’ordre de les charger. + + «Ni unité de conduite, ni coordination des organes, écrit M. G. + Bourdon: les Ministères, les services se chevauchent, s’entremêlent, + s’entrechoquent, se paralysent. A la tête, des hommes bien + intentionnés, mais jetés dans une organisation sans cohérence, aux + prises avec des rivalités de services concurrents, desservis par des + agents tiraillés en sens contraires; des instructions qui se déforment + dans la cascade des hiérarchies; des ordres rapportés par des + contre-ordres, contrebattus à leur tour par des autorités divergentes; + des circulaires qui se superposent en se contredisant, et que les + intéressés ne prennent même plus la peine de lire. Nous en sommes + encore à chercher les secrets de l’organisation.» + +Malgré les plus manifestes évidences, nous persistons dans nos méthodes. +La gestion étatiste conduira fatalement à la ruine tous les pays ne +sachant pas s’y soustraire. + +Dans un travail fort documenté, M. le sénateur Gaston Japy donnait à ce +sujet les chiffres suivants, fort démonstratifs. + +En 1922, le déficit des Chemins de fer de l’État était de 430 millions. +L’exploitation de la flotte commerciale étatiste coûtait 300 millions. +La régie des tabacs rapporte au Trésor environ trois fois moins que les +impôts sur le tabac en Angleterre, pays dans lequel l’administration ne +s’occupe pas de fabriquer. + +_L’inflation fiduciaire et l’élévation des salaires._--La multiplication +excessive des billets à cours forcé, dont nous avons plus haut étudié la +genèse, entraîne des conséquences diverses que j’aurai plusieurs fois +occasion d’examiner dans cet ouvrage. Je ne parlerai ici que de son +influence sur l’augmentation du coût de la vie. + +Un des premiers effets de cette inflation fut de permettre d’élever +énormément les traitements des fonctionnaires, des employés de chemin de +fer[5] et de tous les ouvriers. + + [5] De 1.800 francs avant la guerre un homme d’équipe est passé à + 6.000 francs avec 2 mois de congé par an, 8 heures de travail par + jour et une retraite à 55 ans. Les dépenses annuelles des Compagnies + pour le personnel ont passé de 750 millions à 3 milliards. Il en + résulte que le déficit des Compagnies atteint aujourd’hui près de 4 + milliards et, d’après les prévisions, sera bientôt augmenté + d’environ 2 milliards. C’est une véritable course à la ruine. + +Il en résulta pour eux la possibilité d’accroître leurs dépenses alors +qu’il eût fallu les restreindre, puisque la production était +insuffisante. + +Les progrès de l’inflation fiduciaire réduisirent très rapidement la +confiance en notre billet de banque à l’étranger. En Angleterre, en +Amérique et en Suisse, le franc n’est plus accepté que pour le tiers +environ de sa valeur. + +_Conséquences de la vie chère._--Les conséquences de la vie chère sont +trop nombreuses pour être énumérées ici. Quelques-unes sont lointaines, +telles que la réduction de la natalité; d’autres, comme la diminution de +qualité d’un grand nombre d’objets fabriqués, sont immédiates. + +Les prix de revient des produits de bonne qualité étant très élevés et +les ressources de beaucoup d’acheteurs limitées,--car les nouveaux +riches sont entourés d’une légion de nouveaux pauvres formée des débris +de l’ancienne bourgeoisie,--il a bien fallu, pour abaisser les prix de +vente, réduire notablement la qualité des objets. Qu’il s’agisse de +vêtements ou d’articles d’ameublement, cette diminution de la qualité +est telle que leur exportation deviendra bientôt impossible. + +_Valeur des moyens proposés pour remédier à la vie chère._--La totale +impuissance des moyens essayés pour remédier à la vie chère, prouvent +suffisamment à quel point sont méconnues certaines lois économiques +fondamentales. Nos législateurs peuvent constater chaque jour que les +lois réglant le déroulement des choses, dominent toutes leurs volontés. + +Les remèdes législatifs tentés contre la vie chère furent les suivants: +1º Élévation des salaires; 2º Taxation des marchandises; 3º Promulgation +de pénalités sévères contre les spéculateurs et les marchands. + +Tous ces remèdes à la vie chère n’ont fait que la rendre un peu plus +chère encore. Il est facile d’expliquer pourquoi. + +En ce qui concerne l’élévation des salaires, j’ai montré plus haut que +cette élévation, _quelle qu’en puisse être le taux_, n’avait d’autre +résultat que d’augmenter encore le prix des marchandises. L’expérience a +trop nettement vérifié cette assertion pour qu’il soit nécessaire d’y +insister. + +Les taxations auxquelles des législateurs, en vérité bien peu éclairés, +reviennent inlassablement, ont la même influence que l’accroissement des +salaires sur le coût de la vie. Ils en élèvent le prix et ne le +réduisent jamais. + +Si l’expérience, et non les exigences d’une opinion aveugle, avait guidé +nos législateurs, ils se seraient souvenus que la Convention, après +avoir essayé, elle aussi, de taxer les marchandises, finit par y +renoncer et proclama publiquement son erreur. + +Le troisième moyen pour remédier à la vie chère, c’est-à-dire les +pénalités sévères contre les marchands vendant trop cher, a été plus +illusoire encore que les précédents. Il se heurtait, en effet, comme je +l’ai montré plus haut, par un exemple précis, à l’éternelle loi de +l’offre et de la demande qui toujours fixa le prix des choses en dehors +de l’intervention des législateurs. + +En fait, toutes les lois imaginées contre «les mercantis» n’ont jamais +fait baisser d’un centime le prix d’une denrée quelconque pendant ou +après la guerre. Pour obéir en apparence aux règlements, les marchands +mettaient en vente une faible quantité de produits au prix taxé. Elle +était distribuée aux acquéreurs par petites portions, après des heures +de stationnement devant les boutiques. La plus grande partie de la +marchandise se trouvait livrée clandestinement ensuite aux clients +consentant à la payer un prix plus élevé. + +Quant aux lois nouvelles, notamment celles relatives aux taxations de +loyers, leurs conséquences immédiates furent de raréfier encore la +construction des immeubles, au moment où la crise des loyers +s’accroissait tous les jours. Les promoteurs de ces mesures ont fait +preuve d’un aveuglement vraiment inconcevable. Il faudra bien les +abroger après de ruineux essais, quand on constatera, par exemple, que +personne ne consentira plus à bâtir des maisons. Ayant montré combien +étaient illusoires les remèdes proposés jusqu’ici contre la vie chère, +il nous reste à chercher s’il n’en existerait pas d’autres plus +efficaces. + +On n’en peut guère citer que trois: 1º les associations coopératives de +consommateurs; 2º la suppression des taxes douanières; 3º +l’accroissement de la production. + +L’efficacité des deux premiers moyens est immédiate, mais faible. Celle +du troisième est lointaine, mais considérable. C’est même la seule sur +laquelle on puisse sérieusement compter. Il est facile de le montrer +sans qu’il soit besoin de longs développements. + +Des associations coopératives, inutile de beaucoup parler, puisqu’elles +ont toujours médiocrement réussi en France. Elles pourraient, mais en +théorie seulement, faire bénéficier le public de l’écart énorme, moitié, +généralement, depuis la guerre, existant entre le prix donné au +producteur et celui payé par le consommateur. L’esprit de solidarité et +d’organisation nécessaire à la réalisation des entreprises coopératives, +manque en France malheureusement. + +La facilité des importations qui résulterait d’une suppression de +taxations douanières prohibitives serait un moyen meilleur que le +précédent de réduire dans une notable mesure le prix de la vie, mais la +puissance des grands producteurs sur le Parlement est telle que nous +sommes condamnés pour longtemps à un régime protectionniste excessif. + +Nos gouvernants, qui semblent parfois hantés par la crainte de +l’invasion des produits allemands sont en ceci victimes d’une illusion +économique, à laquelle les Anglais, les Américains et les Italiens ont +su se soustraire. En y réfléchissant un peu ils découvriront sûrement +que si les Allemands arrivent à fabriquer de bonnes marchandises à des +prix avantageux, elles se répandront sur notre marché, quelles que +soient les barrières imaginées. D’abord achetées très au-dessous de leur +valeur, grâce au cours du change, par l’Angleterre, la Belgique, la +Suisse, etc., elles nous reviennent ensuite fortement majorées par les +divers pays avec lesquels nous sommes bien obligés de faire du commerce, +à moins de nous entourer d’une Muraille de Chine qui entraînerait une +ruine définitive. + +Les importations sans exportations compensatrices ne constituent +d’ailleurs, je l’ai fait remarquer déjà, qu’une opération transitoire +puisque les marchandises ne se paient en définitive qu’avec des +marchandises. Sans doute, le crédit permet de remplacer ces dernières +par du papier, c’est-à-dire par des promesses, mais un tel mécanisme ne +peut se prolonger longtemps. L’importation sans exportation n’est qu’une +forme d’emprunt et un peuple ne saurait vivre en empruntant toujours. + +Pour réparer nos ruines, payer nos dettes, et diminuer le coût de la +vie, il ne reste qu’un seul des moyens énumérés plus haut, intensifier +énormément et à des prix rendant l’exportation possible notre +production, la production agricole surtout. + +La formule est d’un énoncé facile: il faudrait un volume pour bien +montrer non seulement son importance, mais aussi les difficultés de sa +réalisation. + +Bien que la France soit un pays surtout agricole, son agriculture reste +si mal exploitée qu’elle est obligée d’importer, pour des sommes +énormes, du blé, du sucre, des fruits, des pommes de terre, etc. + +Nos colonies ne sont pas mieux exploitées. Avant la guerre elles étaient +commercialement dans les mains d’étrangers. _Le Journal de Genève_ +insistait récemment sur la grandeur de notre empire colonial et sur +notre prodigieuse incapacité à l’utiliser. «C’était l’étranger, +disait-il, qui tirait parti des colonies françaises. La France +abandonnait à ses rivaux plus de la moitié du commerce, comme en +Tunisie, souvent même plus des trois quarts. En Indochine, elle ne +tirait parti que du tiers des entrées et du cinquième des sorties.» + +Toutes ces choses et bien d’autres du même ordre devront être dites, +redites et répétées sans trêve. D’un labeur obstiné, intelligemment +orienté, dépend notre avenir. Le travail bien dirigé, c’est l’assurance +d’une destinée prospère. L’indolence, l’incapacité et les querelles de +partis, c’est la décadence où sombrèrent tous les peuples qui ne surent +pas s’adapter aux nécessités nouvelles que les événements faisaient +surgir. + + + + +LIVRE IV + +LE DÉSÉQUILIBRE ÉCONOMIQUE DU MONDE + + + + +CHAPITRE PREMIER + +LES FORCES NOUVELLES QUI MÈNENT LE MONDE + + +Les raisons premières étant inaccessibles, la nature intime des forces +physiques demeure inconnue. Pour les définir, on en est réduit à dire +qu’elles sont «des causes de mouvement». + +La nature intime des mobiles qui font agir les hommes restant aussi +ignorée que celle des forces physiques, il faut imiter la réserve des +savants et donner simplement le nom de forces aux causes diverses de nos +actions. + +Ces forces peuvent être internes, c’est-à-dire issues de nous-mêmes: +telles les forces biologiques, affectives, mystiques et intellectuelles. +Elles peuvent aussi être indépendantes de nous: tels le milieu et les +influences économiques. + +Pendant toute la durée de la préhistoire, les forces biologiques, la +faim surtout, dominèrent presque exclusivement l’existence. L’humanité +n’avait d’autre idéal possible que se nourrir et se reproduire. + +Après des entassements d’âges, la vie devint un peu plus facile et des +ébauches de sociétés naquirent. A la tribu nomade succédèrent des +villages, des cités et enfin des empires. + +C’est alors seulement que purent s’édifier les grandes civilisations. +Elles furent de types différents, suivant les forces qui les +orientèrent. + +Les besoins biologiques et certains éléments affectifs, tels que +l’ambition, engendrèrent des civilisations de type militaire analogues à +celles de Rome et des grandes monarchies asiatiques. + +Lorsque les forces intellectuelles devinrent prépondérantes, ce fut la +civilisation hellénique avec ses merveilles de la pensée et de l’art. +Quand les forces mystiques l’emportèrent, ce fut le Moyen âge avec ses +cathédrales et sa vie religieuse intense. + + * * * * * + +Les grandes civilisations qui se développèrent à la surface du globe +eurent donc des mobiles variés. Mais on retrouve chez toutes ce +caractère commun d’être influencées par des divinités diverses douées +d’un souverain pouvoir. + +Bien qu’étant la simple synthèse des sentiments et des besoins des +hommes, de leurs rêves, de leurs craintes et de leurs espérances, les +Dieux furent considérés pendant longtemps comme seuls capables de +diriger le monde et de fournir des explications aux «pourquoi» sans fin +que se posaient des êtres entourés de choses redoutables qu’ils ne +comprenaient pas. + +A cette domination des forces mystiques, aucune collectivité, grande ou +petite, ne put jamais se soustraire. Leur rôle fut tel que les plus +importantes civilisations, celles dites bouddhique, chrétienne et +musulmane, notamment, sont désignées par les noms de leurs Dieux. + +Le besoin mystique de croyances semble un élément si irréductible de la +nature humaine qu’aucune raison ne saurait l’ébranler. Quand les dieux +personnels s’évanouissent, ils sont aussitôt remplacés par des divinités +impersonnelles: dogmes et formules auxquels leurs adeptes attribuent les +mêmes pouvoirs qu’aux anciens dieux. L’esprit religieux est, en réalité, +aussi intense aujourd’hui qu’aux plus crédules périodes, c’est à peine +s’il a changé de forme. + +Les croyances nouvelles: socialisme, spiritisme, communisme, etc., ont +les mêmes fondements psychologiques que l’ancienne foi. Ils possèdent +leurs apôtres et aussi leurs martyrs. J’ai trop insisté dans divers +ouvrages sur le rôle capital du mysticisme dans l’histoire pour qu’il +soit utile d’y revenir encore. + + * * * * * + +Aux forces biologiques, affectives et mystiques qui conduisirent presque +exclusivement les peuples pendant une partie de leur évolution +s’ajoutèrent plus tard les forces intellectuelles dont le rôle est +devenu considérable. Elles ont transformé toutes les conditions +d’existence de l’homme. Leur action sur les sentiments, les passions et +les croyances reste malheureusement faible. Loin de restreindre les +haines qui séparent les nations et les classes de chaque nation, +l’intelligence s’est mise à leur service et ne fait que rendre plus +meurtriers les conflits qui divisèrent toujours les hommes. + +Toutes les forces précédemment énumérées possèdent ce caractère commun +de se trouver en nous-mêmes et d’être plus ou moins modifiables par les +volontés issues de nos besoins et de nos croyances. + +Mais, ainsi que je l’ai montré dès le début de cet ouvrage, les temps +modernes ont vu naître des puissances nouvelles: les forces économiques, +sur lesquelles volontés et croyances restent sans action. + +Et c’est ainsi qu’après avoir été gouvernée par un panthéon d’illusions +au cours de son histoire: illusions religieuses, politiques et sociales, +l’humanité est arrivée à une phase nouvelle où les forces économiques +dominent toutes les chimères. + +Jadis peu actives, quand les peuples étaient séparés par +d’infranchissables distances, ces forces sont devenues si prépondérantes +qu’elles régissent impérieusement la destinée des nations. Elles les ont +forcées à renoncer à leur isolement et créé entre elles une +interdépendance accentuée chaque jour et qui finira par dominer les +haines. + +La ruine économique de l’Europe à la suite de la défaite allemande est +un exemple frappant de cette interdépendance. + +L’Angleterre, qui a vu ses exportations réduites de moitié depuis +qu’elle a perdu la clientèle germanique, se demande comment sortir d’une +situation acculant au chômage et à la misère plusieurs millions de ses +ouvriers. + + * * * * * + +Si nous revenons si souvent au cours de cet ouvrage sur le rôle des +forces économiques, c’est que leur influence grandit chaque jour. Elles +se trouvent en lutte aujourd’hui contre celles qui menaient jadis le +monde. Sans doute, des législateurs imprévoyants, des adeptes de +chimères troubleront encore l’existence des peuples, mais leur action +restera éphémère. Le monde prochain aura pour maître des forces +économiques nouvelles dérivées elles-mêmes des forces matérielles, jadis +insoupçonnées, qui ont transformé l’existence des peuples. Nous allons +montrer leur rôle. + + + + +CHAPITRE II + +RÔLE SOCIAL DES FORCES NOUVELLES DÉRIVÉES DE LA HOUILLE ET DU PÉTROLE + + +Ignoré jusqu’à une époque bien récente puisqu’elle ne remonte guère plus +haut que Napoléon, le rôle des puissances motrices nouvelles est devenu +si prépondérant que la civilisation n’est plus concevable sans elles. + +La puissance des États modernes se mesure de plus en plus à leur +richesse en houille ou en pétrole. Privés de ces générateurs de forces +ils tomberaient fatalement sous la tutelle économique d’abord, politique +ensuite de ceux qui en possèdent. + +Le rôle des grandes puissances motrices modernes apparaît d’une +saisissante façon quand on traduit en chiffres leur production mécanique +et qu’on la compare à celle que pouvaient jadis développer l’homme et +les animaux. + +Des calculs qu’il serait trop long d’expliquer ici, m’ont permis de +démontrer que les 190 millions de tonnes de charbon extraites +annuellement par l’Allemagne de ses mines avant la guerre pouvaient +accomplir un travail mécanique égal à celui qu’auraient fourni 950 +millions d’ouvriers. L’ouvrier-houille possède en plus cette immense +supériorité qu’il fabrique pour trois francs un travail pour lequel +l’ouvrier humain demanderait au moins 1.500 francs[6]. + + [6] J’ai indiqué les bases de mes calculs dans mon livre: + _Enseignements Psychologiques de la Guerre_. Un membre éminent de + l’Académie des Sciences, M. Lecornu, les adopte dans son ouvrage: + _La Mécanique_. Ses résultats ne diffèrent un peu des miens, que + parce qu’il a pris un chiffre plus élevé pour le prix de la houille + en Allemagne avant la guerre. Avec les prix actuels de la houille, + mes chiffres devraient être naturellement modifiés suivant ces prix. + +Ajoutons encore que 5.000 mineurs, travaillant pendant un an, suffisent +à extraire un million de tonnes de houille capables de produire le +travail de cinq millions d’ouvriers. + +Augmenter la richesse d’un pays en houille revient, en réalité, à +multiplier énormément le nombre de ses habitants. Beaucoup de houille et +peu d’habitants valent mieux que peu de houille avec beaucoup +d’habitants. + +Il faut remarquer, d’ailleurs, que la houille est aussi une véritable +créatrice d’habitants. Le savant professeur de Launay a démontré que les +grandes villes anglaises ont vu croître énormément leur population avec +la production houillère de leur voisinage. Glasgow, par exemple, qui +avait 80.000 habitants en 1801, en a 800.000 aujourd’hui. Sheffield, qui +n’était qu’un bourg féodal à la même époque, compte maintenant 380.000 +habitants. De 5.000 habitants en 1700, Liverpool est monté à 750.000. +Ces populations nouvelles représentent de la houille transformée, et +elles seraient condamnées à mourir de faim si un cataclysme géologique +venait détruire le charbon dont elles sont nées et dont elles vivent. + + * * * * * + +Le plus sommaire coup d’œil jeté autour de soi montre à quel point la +civilisation moderne repose sur l’usage de la houille ou des produits +similaires tels que le pétrole. Chacun voit bien que si ces produits +disparaissaient, les chemins de fer s’arrêteraient; mais il faut des +statistiques pour montrer que ce ne sont pas nos locomotives qui +absorbent le plus de charbon. Les chemins de fer dépensent 18 p. 100 +seulement de la consommation totale de la houille, alors que +l’industrie, y compris la métallurgie, exige 47 p. 100; les usages +domestiques, 19 p. 100; les usines à gaz 7 p. 100. + +Pendant la guerre, le rôle de la houille et du pétrole a été +prépondérant. Sans eux, nous n’aurions eu ni canons, ni munitions, ni +vivres, et les Américains n’auraient pu franchir l’océan pour venir +prendre part à la lutte. + +La houille est dans l’âge actuel si indispensable à tous les peuples que +ceux qui n’en possèdent pas assez, comme l’Italie, semblent destinés à +devenir vassaux des pays qui en possèdent beaucoup, comme l’Angleterre. + +On sait quel formidable moyen de pression la possession du charbon donne +à cette dernière sur les nations réduites à lui en acheter pour +alimenter leur industrie. + +C’est ainsi qu’au congrès de Spa, la Grande-Bretagne força la France, +grâce à des droits d’exportation exorbitants, à lui payer 100 shillings +la tonne de charbon livrée pour 40 shillings à ses nationaux. Seule la +concurrence du charbon américain mit fin à cette exploitation qui montra +notamment combien peu pèsent les alliances devant les intérêts +économiques. + +Le rôle dominateur conféré à certains peuples par leur richesse +houillère est également mis en évidence par l’histoire industrielle et +commerciale de l’Allemagne. Son grand développement, commencé en 1880 +seulement, résulta surtout d’une surproduction considérable de ses +mines. + +Produisant plus de houille, elle fabriqua davantage. Fabriquant +davantage, elle dut accroître ses exportations et se créer, par +conséquent, des débouchés nouveaux. En 1913, son exportation atteignait +l’énorme chiffre de 13 milliards. + +Fatalement, alors, elle se heurta partout à la concurrence anglaise. +Dans l’espérance de l’abattre, l’Allemagne se constitua une puissante +marine militaire et prépara la guerre qui finit par éclater. La richesse +en houille de l’Allemagne fut donc une des causes indirectes du conflit +qui devait bouleverser le monde. + + * * * * * + +Pour pronostiquer avec vraisemblance l’avenir économique des peuples, il +suffit de connaître leur production en charbon. Les États-Unis en +extraient annuellement près de 600 millions de tonnes; la +Grande-Bretagne, 300 millions (chiffre auquel arrivait l’Allemagne avant +la guerre); la France, 40 millions sur les 60 millions dont elle a +besoin. L’Espagne, presque au bas de l’échelle industrielle du monde, en +produit 4 millions et demi seulement. + +Tous les faits que je viens de rappeler montrent que la richesse en +charbon qui détermine la puissance industrielle des peuples déterminera +aussi leur situation politique. Un pays obligé d’acheter au dehors et de +transporter à grands frais la houille dont il a besoin ne peut fabriquer +économiquement, et par conséquent exporter. Il doit donc concentrer ses +efforts sur des produits n’exigeant pas beaucoup de force motrice: +horlogerie, objets d’art, modes, etc., et s’attacher surtout à +perfectionner l’agriculture, base nécessaire de son existence. + +Les peuples latins dont les capacités industrielles sont médiocres, ont +donc tout intérêt à porter leurs efforts sur l’agriculture et la +fabrication d’objets de luxe. Ces nécessités sont les conséquences de +ces lois économiques dont j’ai montré la force. + + * * * * * + +De nouvelles découvertes scientifiques permettront sans doute un jour de +remplacer la houille comme source de force motrice. Des recherches de +laboratoire m’ayant demandé une dizaine d’années de travail me +conduisirent à prouver qu’une matière quelconque, un minime fragment de +cuivre par exemple, est un réservoir colossal d’une énergie jadis +insoupçonnée, que j’ai appelée: l’_énergie intra-atomique_[7]. Nous ne +pouvons en extraire actuellement que d’infimes parcelles, mais si on +réussit, dans l’avenir, à dissocier facilement la matière, la face du +monde sera changée. Une source indéfinie de force motrice, et par +conséquent de richesse, étant à la disposition de l’homme, les problèmes +politiques et sociaux d’aujourd’hui ne se poseront plus. + + [7] Ces recherches sont exposées dans mon volume: _L’Évolution de la + Matière_ (trente-septième édition) avec 68 figures dessinées au + laboratoire de l’auteur. + + * * * * * + +En attendant ces réalisations peut-être lointaines, il faut vivre avec +l’heure présente, tâcher de mieux employer le peu de houille que nous +possédons, et chercher le moyen de compléter notre production. + +En ce qui concerne l’utilisation de la houille, il reste à effectuer +bien des progrès, puisque 90 p. 100 de la chaleur produite par sa +combustion est entièrement perdu. + +Actuellement les moyens de remplacer la houille sont peu nombreux. On ne +possède encore que le pétrole et les chutes d’eau comme équivalents. + +Le pétrole remplace très avantageusement la houille puisqu’un kilogramme +de pétrole fournit 11.600 calories, alors qu’un kilogramme de houille +n’en produit guère que 10.000. Tous les nouveaux cuirassés anglais +emploient exclusivement le pétrole comme combustible. + +L’emploi du pétrole, si supérieur à la houille par sa facilité de +transport et la commodité de son emploi, se répand de plus en plus. +Pendant la guerre il fut capital. Plusieurs généraux ont affirmé que ce +fut seulement grâce au pétrole que purent être rapidement transportées +les munitions et les troupes qui sauvèrent Verdun. + +Ce qui précède explique pourquoi le pétrole a joué dans la politique des +Anglais un rôle si important. C’est pour s’emparer de sources +pétrolifères nouvelles que furent entreprises leurs guerres en Orient. + +Actuellement l’Angleterre possède la plupart des concessions de pétrole +en Europe, en Asie, en Afrique et dans une partie du Mexique. + +Mais les sources de pétrole s’usent vite et on prévoit pour un délai +prochain leur complet épuisement. L’Amérique a calculé que le pétrole de +son sol sera tari en 18 ans. Cherchant du pétrole partout et trouvant +toujours l’Angleterre sur son chemin, elle en a conclu que l’Empire +britannique voulait arrêter l’essor naval des États-Unis. C’est une +menace de futurs conflits. + + * * * * * + +Comme succédané du charbon et du pétrole, on peut citer la houille +blanche, c’est-à-dire la puissance motrice que peut fournir l’eau des +lacs, des torrents et des glaciers, tombant d’un niveau supérieur à un +niveau inférieur, sous l’influence de la pesanteur. + +Quelques statisticiens assurent que l’utilisation de toutes nos chutes +d’eau produirait l’équivalent de 20 millions de tonnes de houille, +chiffre à peu près correspondant à notre déficit annuel avant la guerre. + +Nous n’en utilisons que 2 millions aujourd’hui et, pour capter les 18 +millions restant, il faudrait de telles dépenses, que l’intérêt du +capital engagé représenterait peut-être une somme supérieure à celle +nécessitée par l’achat du charbon à l’étranger. + +Remarquons, en passant, que la houille blanche joue déjà, dans certains +départements, un rôle social important. N’étant pas transportable elle +doit être employée sous forme d’électricité, dans un rayon peu éloigné +de sa production. Conduite par de minuscules fils, cette électricité +anime de petits moteurs beaucoup moins encombrants que les grosses +machines entretenues par du charbon. Il en résulte que, dans les pays à +houille blanche: Haute-Loire, Jura, Pyrénées, etc., le petit moteur +électrique, si facile à employer chez soi, détermine un retour du +travail à domicile et l’abandon de l’usine. C’est toute une évolution +sociale qui s’ébauche ainsi. + + + + +CHAPITRE III + +LA SITUATION ÉCONOMIQUE DE L’ALLEMAGNE + + +A cet âge heureux de l’enfance où le merveilleux ne se distingue pas de +la réalité, ni le possible de l’impossible, les hasards d’une lecture +mirent sous mes yeux le récit des mésaventures d’un jeune ambitieux +ayant vendu son ombre au diable en échange d’une série d’avantages dont +la liste s’estompe dans la brume de mes souvenirs. + +Réfléchissant plus tard à ce conte, il me parut renfermer un sens +profond, ignoré peut-être de son auteur. N’est-il pas visible, en effet, +que les événements, les personnages, les codes, les empires sont doublés +d’ombres où réside leur vraie force? + +Ces ombres ont dominé l’Histoire. Ce ne furent pas les légionnaires, +mais l’ombre redoutée de Rome qui gouverna le monde pendant des siècles. +Elle le gouverna jusqu’au jour où cette ombre souveraine fut vaincue par +d’autres ombres plus puissantes. Toutes les grandes civilisations furent +également régies par des ombres. + +De nos jours, les ombres se heurtent au mur d’airain des nécessités +économiques. Cependant, leur force est restée très grande. On peut s’en +rendre compte par un coup d’œil rapide, sur la situation économique de +l’Allemagne. + + * * * * * + +Parmi les plus imprévues conséquences de la guerre figure pour divers +peuples européens, l’Allemagne notamment, la perte de leur monnaie. + +Je n’ai jamais lu les énormes volumes consacrés à l’économie politique +par de respectables professeurs. Cependant, je doute qu’on y parle de +phénomènes monétaires comparables à ceux observés actuellement. + +Dans le passé, les crises monétaires furent fréquentes, les faillites +d’État nombreuses; mais ces phénomènes restaient transitoires. Quand la +monnaie dépréciée avait perdu tout pouvoir d’achat, comme les assignats +à la fin de la Révolution française, elle était retirée de la +circulation et remplacée par une autre. Sans doute, les rentiers étaient +ruinés; mais les plaintes des rentiers appauvris n’ayant jamais +intéressé personne, leurs lamentations restaient sans échos. Des couches +sociales nouvelles prenaient leur place et le monde continuait sa +marche. + + * * * * * + +Les choses sont bien autrement compliquées, aujourd’hui. Des peuples +privés de leur monnaie habituelle comme les Allemands, continuent à +vivre sans gêne et même à prospérer. D’autres pays, les États-Unis, par +exemple, malgré un énorme excédent de monnaie métallique, se trouvent +entravés dans leur commerce au point que des classes entières de +citoyens y côtoient la misère. + +Ces phénomènes, si singuliers en apparence, s’éclaircissent dès qu’on +cesse de confondre la richesse réelle avec l’ombre de la richesse. On +constate alors, comme je l’ai déjà répété plusieurs fois, que les +monnaies d’or et d’argent sont des marchandises susceptibles d’être +remplacées par d’autres marchandises. + +L’or, l’argent, le fer, la laine, le coton, pouvant se substituer l’un à +l’autre, comme nous l’avons vu en étudiant les sources réelles de la +richesse, il importe peu qu’un pays ait perdu sa monnaie métallique, +s’il peut lui substituer une autre monnaie d’échange: le blé ou la +houille, par exemple. + +La seule supériorité des monnaies d’or ou d’argent est d’être +échangeables dans tous les pays, alors que les marchandises non +métalliques sont acceptées seulement par les peuples qui en ont besoin. + + * * * * * + +Des raisons diverses et trop connues pour qu’il soit nécessaire de les +rappeler ici ont, depuis la guerre, conduit plusieurs nations à créer +une monnaie artificielle constituée par des billets de banque qui, +n’étant pas remboursables à volonté, représentent simplement des titres +d’emprunt sans date de remboursement. Cette ombre de monnaie n’offre +qu’une ombre de garantie: la confiance du créancier à l’égard de +l’emprunteur. Une telle confiance se réduit naturellement avec les +années et se rapproche progressivement de zéro, comme nous le voyons +aujourd’hui pour l’Allemagne. Si le zéro ne s’y trouve pas encore +atteint, c’est que la valeur du billet, si réduite qu’elle puisse être, +représente encore une ombre d’espérance. + + * * * * * + +Toutes ces dissertations sur la nature réelle de la monnaie ne peuvent +influencer l’esprit qu’à la condition d’être appuyées sur des faits. + +Or, ces faits sont catégoriques puisqu’ils montrent, comme on le +rappelait plus haut, que des pays regorgeant d’or peuvent être très +gênés, alors que d’autres n’en possédant plus du tout possèdent une +situation prospère. + +En ce qui concerne le premier cas, richesse d’or en réserve, l’exemple +des États-Unis prouve bien que l’or n’est pas la vraie richesse ou du +moins ne constitue une richesse que s’il peut circuler et devenir ainsi +une marchandise d’échanges. + +Mais en raison de l’appauvrissement général, une foule de matières n’ont +plus d’acheteurs. Il s’en trouve d’autant moins que l’élévation énorme +des changes a triplé le prix des marchandises pour les acheteurs +d’objets provenant de l’Angleterre et de l’Amérique, sans, d’ailleurs, +que les vendeurs retirent aucun profit de cette majoration. + +Sans doute les Américains pourraient consacrer tout leur or à l’achat +extérieur de marchandises, mais alors leur provision de ce métal serait +vite épuisée. N’étant pas renouvelée, puisqu’on leur achète de moins en +moins, ils seraient bientôt eux aussi dépourvus de monnaie métallique. + + * * * * * + +Par son inflation illimitée l’Allemagne s’est évidemment privée d’un +précieux moyen d’échange, mais comme elle en possède d’autres, son état +général est resté prospère. Jamais en effet elle n’a autant construit de +navires et d’usines qu’aujourd’hui. Jamais ses usines, dont aucune ne +fut atteinte par la guerre, ne se montrèrent plus florissantes. Leurs +produits, fabriqués à bas prix, inondent le monde. La marine allemande +se reconstitue rapidement et nous aura bientôt dépassés. En 1922, le +trafic du port de Hambourg était supérieur à son trafic d’avant-guerre. + +Cette indubitable prospérité est, en partie, la conséquence de théories +financières contraires assurément aux vieux enseignements des +économistes, mais dont voici les résultats: 1º enrichir l’industrie de +l’Allemagne; 2º lui permettre d’éviter le paiement de la majeure partie +de ses dettes de guerre. + +Tous les économistes savaient depuis longtemps que l’inflation du +papier-monnaie entraîne vite sa dépréciation totale; mais ce qu’ils +n’avaient pas vu, et ce que perçurent les Allemands, c’est que, si cette +inflation conduit à la ruine, elle peut, chez un peuple industriel et +pendant un temps assez long, constituer une richesse assurément fictive, +mais convertible en valeurs réelles nullement fictives. + +C’est grâce, justement, à cette richesse fictive créée par l’impression +illimitée de papier-monnaie, que l’Allemagne réussit, pendant quatre +ans, à construire des chemins de fer, des usines, des vaisseaux, et +acheter les matières premières nécessaires à son industrie. Toutes les +marchandises qu’elle exportait--et dont la fabrication fut payée aux +ouvriers avec du papier--étaient livrées à l’étranger contre des dollars +américains ou des livres anglaises. + +L’opération revenait donc, en réalité, à échanger contre de l’or ou de +l’argent du papier n’ayant d’autre valeur réelle que le coût de son +impression. + +Des opérations aussi artificielles ne pouvaient naturellement se +prolonger; mais, pendant qu’elles durèrent, l’Allemagne put donner à sa +navigation, à ses usines, à son commerce un essor considérable. + +Il serait inutile d’insister ici sur une situation économique qui a +donné lieu à tant de discussions. Je me bornerai à faire observer que +les opinions formulées plus haut sont également celles de toutes les +personnes ayant visité récemment l’Allemagne, notamment du professeur +Blondel qui a fait une étude particulière de la question. Il fait voir +comment a été reconstituée une Allemagne économique hors d’une Allemagne +officielle ruinée. + +Dans son travail l’auteur montre que les grands Cartels des industries +chimiques, sucrières, électriques, etc., donnent des dividendes +dépassant souvent 50 p. 100 et il ajoute: + + «Comment s’y prennent donc les Allemands, avec leur change en + apparence si mauvais, pour se procurer les matières premières qui leur + font défaut? Le prix de revient des objets manufacturés étant peu + élevé, ils vendent ce qu’ils fabriquent dans des conditions qui leur + permettent de faire une concurrence victorieuse aux pays où le change + est élevé; mais ils ont soin de ne pas ramener en Allemagne l’argent + qu’ils ont gagné; ils le laissent à l’étranger, investi dans des + entreprises d’apparence étrangère qui, en réalité, sont allemandes--et + de préférence dans celles de ces entreprises qui peuvent les aider à + se procurer les matières premières dont ils ont besoin. Ce système + leur permet au point de vue des impôts d’échapper aux lois nouvelles + que l’Allemagne a votées. Les fortunes qu’il faudrait pouvoir frapper + sont en grande partie à l’étranger. Il y a 14 millions d’Allemands aux + États-Unis et avec leur aide les Allemands d’Allemagne ont placé une + partie de leur fortune dans le Nouveau-Monde. Il y a des milliers + d’Allemands qui sont dans de très bonnes situations sur tous les + points importants du globe. Le gouvernement lui-même reconnaît qu’il + lui est impossible de contrôler la fortune de ses nationaux ainsi mise + en lieu sûr. L’une des principales fautes que nous avons commises en + 1918 a été de ne pas comprendre qu’il fallait immédiatement prendre + des gages, qu’il fallait organiser immédiatement un contrôle sur la + fabrication des usines, sur l’importation et l’exportation. Les + Allemands nous montrent aujourd’hui des caisses vides. Ils ont + converti leurs marks en dollars, en livres sterlings, en florins + hollandais.» + +On peut ajouter à ce qui précède qu’une des causes de la situation +économique actuelle de l’Allemagne résulte de la destruction +systématique par ses armées de la presque totalité des établissements +industriels du Nord de la France. Les usines métallurgiques, +électriques, mécaniques, les mines, etc., ont été anéanties après que +les Allemands se furent emparés de leurs installations. On peut +apprécier la grandeur de ces ravages en considérant que la France a déjà +dépensé 80 milliards pour reconstruire une partie de ce qui avait été +détruit. + + * * * * * + +L’illustre philosophe Boutroux, auteur d’un livre célèbre publié dans ma +Bibliothèque de Philosophie Scientifique et auquel je reprochais ses +hésitations à conclure, me répondit: + +--La plupart des choses n’impliquent pas de conclusions. + +Il voulait dire par là, sans doute, qu’une conclusion représente une fin +et que le déroulement des faits ne s’arrêtant pas, conclure +définitivement est le plus souvent impossible. + +L’heure de donner une conclusion aux pages qui précèdent n’a pas sonné. +Les peuples continuent à être conduits par des ombres. Ils s’en dégagent +lentement sous l’influence de forces nouvelles devenues les grandes +régulatrices du monde. + + + + +CHAPITRE IV + +LES ÉLÉMENTS PSYCHOLOGIQUES DE LA FISCALITÉ + + +Il y a peu d’années encore, la psychologie classique se composait de +dissertations théoriques dépourvues d’intérêt pratique. Les hommes +d’État prenaient pour guides des règles empiriques léguées par la +tradition et dont l’insuffisance se manifestait fréquemment. + +La guerre, et tous les événements qui l’ont suivie, mirent la +psychologie au premier rang des sciences utiles. Comment gouverner un +peuple, diriger des armées, ou même une modeste usine, si l’on ignore +l’art de manier les sentiments et les passions des hommes? + +J’ai souvent rappelé que les Allemands perdirent la guerre pour avoir +méconnu certaines règles fondamentales de psychologie. C’est parce qu’il +les connaissait qu’un célèbre maréchal mit fin, en 1917, en France, à un +mouvement révolutionnaire, étendu à plusieurs corps d’armée, et qui +menaçait de conduire la guerre vers une issue désastreuse. + +A peine entrés dans le conflit, les Américains reconnurent à la +psychologie appliquée une telle utilité qu’ils firent rédiger, pour +l’usage des officiers, un gros volume dans lequel sont examinés tous les +cas pouvant se présenter dans le maniement des troupes: réprimer une +émeute, stimuler l’énergie affaiblie des combattants, provoquer +l’enthousiasme, etc. + +Nos professeurs ne témoignent pas la même estime pour la psychologie. +J’ai déjà rappelé qu’à l’École des Sciences Politiques, pas un des +nombreux cours qu’on y professe ne lui est consacré. + + * * * * * + +En raison de leur extrême rareté, les livres de psychologie appliquée ne +manquent ni de traducteurs, ni d’acheteurs. Pour cette cause, sans +doute, mon petit livre: _Lois Psychologiques de l’Évolution des +Peuples_, publié il y a vingt-cinq ans, fut traduit en beaucoup de +langues et compta parmi ses traducteurs des hommes d’État éminents[8]. + + [8] La traduction en arabe a été faite par Fathy pacha, alors Ministre + de la Justice au Caire; la traduction en japonais, par le baron + Motono, Ministre des Affaires Étrangères du Japon; celle en turc par + le Dr Ab. Djevdet Bey, Directeur des services sanitaires de la + Turquie. L’ancien Président des États-Unis, M. Roosevelt, a souvent + répété que ce petit volume ne le quittait jamais. + +Si je cite cet ouvrage, malgré son ancienneté, c’est qu’il contient la +démonstration de certains principes psychologiques toujours applicables, +non seulement au gouvernement des hommes et à l’interprétation de +l’Histoire mais, comme nous allons le montrer bientôt, à des questions +techniques journalières, l’établissement d’un impôt par exemple. + +Ne pouvant reproduire tous les principes exposés dans ce livre je me +bornerai à en rappeler ici quelques-uns. + + * * * * * + +_Les peuples ayant un long passé historique possèdent des caractères +psychologiques presque aussi stables que leurs caractères anatomiques._ + +_De ces caractères dérivent leurs institutions, leurs idées, leur +littérature et leurs arts._ + +_Les caractères psychologiques dont l’ensemble constitue l’âme d’un +peuple différant beaucoup d’un pays à un autre, les divers peuples +sentent, raisonnent, et réagissent de façons dissemblables dans des +circonstances identiques._ + +_Les institutions, les croyances, les langues et les arts ne peuvent, +malgré tant d’apparences contraires, se transmettre d’un peuple à un +autre sans subir des transformations profondes._ + +_Tous les individus d’une race inférieure présentent entre eux une +similitude très grande. Dans les races supérieures, au contraire, ils se +différencient de plus en plus avec les progrès de la civilisation. Ce +n’est donc pas vers l’égalité que marchent les hommes civilisés mais +vers une inégalité croissante. L’égalité, c’est le communisme des +premiers âges, la différenciation, c’est le Progrès._ + +_Le niveau d’un peuple sur l’échelle de la civilisation se révèle +surtout par le nombre de cerveaux supérieurs qu’il possède._ + + * * * * * + +Ces lois fondamentales s’appliquent, je le répète, à tous les éléments +de la vie politique et sociale. Pour en donner un exemple concret, +examinons un cas bien déterminé: l’établissement d’un impôt acceptable +sur le revenu. + +Un impôt quelconque est toujours désagréable évidemment, mais il devient +impraticable quand il heurte la mentalité du peuple auquel on prétend +l’imposer. + +Chez des peuples disciplinés et très respectueux des règlements: anglais +et allemands, par exemple, on peut exiger de chaque citoyen une +déclaration dont la vérification par les agents du fisc sera docilement +admise. + +Il en sera tout autrement chez des peuples individualistes ne voulant +supporter aucune inquisition dans l’existence privée. L’impôt ne sera +toléré par eux que s’il est établi sur des signes extérieurs (loyer, +nombre de domestiques, etc.) n’impliquant aucune investigation dans la +vie personnelle. + +Ces principes fondamentaux sont, nous allons le voir, entièrement +méconnus aujourd’hui. + + * * * * * + +Les dettes de la France, qui étaient de 28 milliards en 1914, se sont +élevées à 328 milliards en 1922, alors que les recettes annuelles de la +totalité des impôts atteignent difficilement 23 milliards, somme qui +sera bientôt à peine suffisante pour payer les intérêts de nos dettes. +Comment sortir d’une telle situation? + +Tous nos ministres des Finances ont cherché à résoudre cet insoluble +problème. Ne pouvant guère augmenter encore les impôts, ils tâchent +d’augmenter leur rendement. + +C’est dans ce but que notre Ministre des Finances, M. de Lusteyrie, +proposa au parlement, sur le conseil de ses chefs de service, une série +de mesures vexatoires qui eussent bientôt entraîné une évasion générale +des capitaux. + +Dans le but d’exposer verbalement à cet éminent ministre les objections +d’ordre psychologique rendant périlleuses et inefficaces les mesures +projetées, je l’invitai au déjeuner hebdomadaire que je fondai jadis +avec le professeur Dastre et où des hommes les plus éminents de chaque +profession viennent discuter leurs idées. + +Le ministre eut l’amabilité de se rendre à cette invitation. Une +indisposition m’ayant empêché d’assister au déjeuner, je lui exposai mes +objections dans une lettre dont voici un passage: + +«Vous désirez, naturellement, accroître le produit de l’impôt sur le +revenu. Mais, pour un accroissement problématique très faible, vous +proposez une inquisition fiscale si vexatoire et si compliquée qu’elle +exaspérera forcément les contribuables et créera beaucoup d’ennemis au +régime. + +«Même plus élevé qu’aujourd’hui, un impôt sur le revenu, établi d’après +des signes extérieurs, sera toujours beaucoup mieux accepté qu’un impôt +basé sur des déclarations impliquant les vérifications des agents +administratifs. + +«Il est facile, au moins dans beaucoup de cas, de savoir quel +coefficient devrait être appliqué aux signes extérieurs de la richesse: +loyer, domestiques, etc., pour que l’impôt sur le revenu devienne, sans +vexations, égal ou même supérieur à ce qu’il est actuellement. + +«Je vous propose donc la recherche suivante: + +«Prendre au hasard, dans diverses localités, les cotes de cent +contribuables, constater ce qu’ils paient actuellement et rechercher de +combien il aurait fallu les taxer, d’après leur loyer et autres signes +extérieurs, pour arriver à un chiffre d’impôt exactement égal ou même +supérieur à celui payé par eux maintenant. + +«Ces éléments étant déterminés, rien ne serait plus facile que d’établir +un impôt sur le revenu, dégagé d’inquisition fiscale, que tout le monde +accepterait sans récriminations.» + +Le ministre voulut bien me répondre qu’il «allait faire examiner avec la +plus sérieuse attention mes suggestions», mais devant l’opposition des +socialistes de la Chambre, il ne put finalement en adopter qu’une +partie. + + * * * * * + +Notre déjeuner étant surtout un lieu de discussion, j’y soumis à la +critique les idées qui précèdent. Leur justesse psychologique ne fut pas +contestée. Mais on montra aisément que mon projet n’avait aucune chance +d’être entièrement adopté pour deux raisons, psychologiquement +détestables, mais politiquement très fortes. + +La première était l’intense hostilité qu’il rencontrerait chez les +socialistes. + +La seconde, plus forte, bien que moins bonne encore, était qu’un impôt +établi automatiquement d’après des signes extérieurs indiscutables +priverait les comités et les préfets qui, faisant les élections, +gouvernent en réalité la France, d’un moyen d’action extrêmement +efficace. L’inquisition fiscale, telle que les socialistes voudraient +l’exercer, est comparable à une vis de pression irrésistible. Pour les +amis, la vis serait largement desserrée et vigoureusement resserrée pour +les ennemis. + +La valeur politique de ces arguments est incontestable. N’oublions pas, +toutefois, que ce fut souvent par l’application de mesures trop +contraires à la mentalité d’un peuple que des régimes politiques +périrent. Cette mentalité fait partie des forces qui mènent le monde et +que les institutions et les lois ne sauraient changer. + + + + +CHAPITRE V + +PRINCIPES FONDAMENTAUX D’ÉCONOMIE POLITIQUE + + +La destinée des peuples est déterminée par des influences psychologiques +et des nécessités économiques. Les premières engendrent les pensées et +les croyances d’où dérive là conduite. Les secondes fixent les +conditions matérielles de l’existence. + +Ces grandes lois économiques et psychologiques étant inflexibles, leur +violation s’expie toujours. + +L’économie politique embrasse une foule de questions: capital, travail, +propriété, épargne, etc., dont l’exposé forme généralement de gros +volumes. + +Leurs auteurs sont d’ailleurs dominés par des théories sur lesquelles +l’accord semble impossible. Libre-Échangistes, Protectionnistes, +Interventionnistes, etc... se querellent depuis longtemps sans avoir +jamais réussi à se convertir. + +Dans l’état actuel de nos connaissances et en tenant compte des +Enseignements de la guerre les principes fondamentaux de l’Économie +politique peuvent, je crois, se résumer dans les propositions suivantes. + + * * * * * + +1º La richesse d’un peuple dépend surtout de l’intensité de sa +production et de la rapidité d’écoulement de cette production. + +2º Un produit ne peut être exporté utilement que si son prix de vente ne +dépasse pas celui des concurrents étrangers. Il en résulte que les +méthodes de fabrication, la division du travail et l’abondance des +capitaux d’exploitation jouent un rôle prépondérant en matière +d’exportation. + +3º L’activité dans la circulation terrestre et maritime peut devenir à +elle seule une source de richesse. Des pays petits et sans production +comme la Hollande se sont jadis enrichis, simplement par le transport de +marchandises qu’ils ne fabriquaient pas. + +4º Les marchandises ne pouvant se payer qu’avec d’autres marchandises, +un pays important beaucoup plus qu’il n’exporte est obligé de recourir +au crédit. Continuer à importer plus que l’on exporte engendre la ruine, +à moins de posséder, comme la France avant la guerre, une grande réserve +de valeurs mobilières placées depuis longtemps au dehors et portant +intérêt. + +5º La production étatiste, c’est-à-dire la socialisation et la +monopolisation substituées aux initiatives privées, a pour résultat +invariable une raréfaction de la production et l’accroissement énorme +des prix de revient. La psychologie suffisait à prévoir ce phénomène +surabondamment démontré par l’expérience. + +6º En dehors de son rôle d’étalon, la monnaie métallique représente +simplement une marchandise d’un poids déterminé, échangeable contre +d’autres marchandises qui, au besoin, peuvent, elles aussi, servir de +monnaie. Il en résulte qu’un peuple peut être dans une situation +prospère sans posséder aucune monnaie métallique. + +7º La monnaie fiduciaire constituée par des billets ne conserve sa +valeur que si elle est échangeable dans un délai assez court contre de +la monnaie métallique ou des marchandises. La prolongation du cours +forcé du papier réduit rapidement son pouvoir d’achat. + +8º Le prix de vente d’une marchandise étant automatiquement déterminé +par le rapport entre l’offre et la demande, aucune loi ne saurait fixer +sa valeur. Le seul résultat possible des taxations est, d’abord, de +raréfier la marchandise taxée, puis de provoquer sa vente clandestine à +des prix dépassant ceux qui motivèrent la taxation. + +9º Protectionnisme et libre-échange correspondent à des phases +différentes de la vitalité industrielle d’un pays. A une vitalité +faible, le protectionnisme est utile, bien que coûteux et ralentissant +le progrès des industries protégées contre la concurrence étrangère. + +10º L’aisance d’un ouvrier ne dépend pas de l’élévation de son salaire, +mais du pouvoir d’achat de ce salaire. Dans les pays où la production +reste inférieure à la consommation, chaque élévation de salaire a pour +conséquence l’élévation du prix des objets de consommation dans une +proportion supérieure à l’accroissement des salaires. Chez les peuples à +production insuffisante, l’aisance de l’ouvrier diminue à mesure que son +salaire augmente. + +11º Réduire le nombre des heures de travail dans un pays appauvri, où la +production est inférieure aux besoins, c’est accroître la pauvreté de ce +pays et rendre la vie plus chère. + +12º Quand, sous l’influence de grandes catastrophes, les croyances +politiques, religieuses et sociales qui formaient l’armature mentale +d’un peuple s’affaiblissent, elles sont bientôt remplacées par des +aspirations nouvelles dépassant toute possibilité de réalisation. + +13º Les peuples méconnaissant le rôle des nécessités économiques, se +laissent dominer par des illusions mystiques ou sentimentales étrangères +aux réalités et génératrices de bouleversements profonds. + + * * * * * + +Ces brèves vérités n’instruiront probablement personne. Il n’était pas +cependant inutile de les formuler. Les pensées sont comparables à ces +graines qui entraînées par le vent arrivent à germer sur les plus durs +rochers. + + + + +LIVRE V + +LES NOUVEAUX POUVOIRS COLLECTIFS + + + + +CHAPITRE PREMIER + +LES ILLUSIONS MYSTIQUES SUR LE POUVOIR DES COLLECTIVITÉS + + +«Le bon sens, écrit Descartes au début de son célèbre _Discours de la +Méthode_, est la chose du monde la mieux partagée: car chacun pense en +être si bien pourvu que ceux mêmes qui sont les plus difficiles à +contenter en toutes autres choses n’ont point coutume d’en désirer plus +qu’ils n’en ont. + +«Cela témoigne, ajoute le grand philosophe, que la puissance de bien +juger et distinguer le vrai d’avec le faux, qui est proprement ce qu’on +nomme le bon sens ou la raison, est naturellement égale en tous les +hommes.» + +A moins que l’opinion émise par Descartes soit simplement ironique, on +s’explique difficilement pareil optimisme. Il semble assez évident en +effet que loin d’être «la chose du monde la mieux partagée», le bon sens +est au contraire la plus rare. + +Chacun possède assurément ce bon sens nécessaire à l’exercice d’un +métier, que l’on pourrait appeler le bon sens professionnel. Il n’en est +nullement de même pour ce bon sens général qui, dans les diverses +circonstances de la vie, montre l’enchaînement des causes et détermine +la conduite. + +Le bon sens collectif est-il plus sûr que le bon sens individuel? Malgré +un universel préjugé il est encore plus rare. Des milliers d’exemples, +parmi lesquels pourraient figurer les conférences ayant précédé et suivi +la guerre, montrent à quel point le bon sens collectif est rare même +chez des collectivités d’élites. + +Malgré les preuves expérimentales de cette dernière vérité, la croyance +mystique dans l’intelligence des collectivités est telle que, durant la +guerre, comme durant la paix, ce fut toujours à des collectivités que +les hommes d’État demandèrent la solution des plus difficiles problèmes. + +Elles n’en résolurent aucun. Les quatorze conférences réunies depuis la +fin des hostilités n’ont servi qu’à montrer la faible valeur des +collectivités. + +De vagues discours sur la fraternité des peuples et les bienfaits de la +paix y furent prononcés et chaleureusement applaudis. Nulle solution +efficace n’en résulta. + +Parmi les vaines conférences, auxquelles je fais allusion, on ne doit +pas compter celles qui aboutirent au traité de paix. Bien que dû à la +collaboration de nombreux auteurs, ce traité ne constitue pas, en +réalité, une œuvre collective. La collectivité n’intervint que pour +formuler en termes obscurs une rédaction dérivée de principes +chimériques et d’intérêts dont l’origine exacte ne fut pas d’abord +comprise. + +Ils furent, d’ailleurs, parfois assez contradictoires, ces principes. +Ceux du président Wilson découlaient de rêves humanitaires destinés à +créer le bonheur du genre humain. + +Ceux du ministre Lloyd George, véritable inspirateur du traité, étaient +fort différents. Ses buts essentiels furent l’agrandissement territorial +de l’Angleterre, la fondation de l’hégémonie britannique, la recherche +des moyens à employer pour empêcher la France de devenir trop forte +devant une Allemagne trop faible. Cette dernière préoccupation l’empêcha +de favoriser la désagrégation alors spontanée de l’unité allemande, d’où +serait résultée une paix prolongée. + +Un tel exemple marque bien le seul rôle réel des congrès. Ils servent +surtout à conférer l’autorité du nombre aux décisions d’individualités +assez fortes pour imposer leur volonté. Le collectif ne sert alors qu’à +fortifier l’individuel. + + * * * * * + +Je ne saurais développer ici ce sujet que j’ai longuement traité +ailleurs. Les savants désireux d’écrire des livres de psychologie moins +vides que ceux dont se contente notre enseignement classique n’auront +qu’à étudier les événements écoulés depuis les débuts de la guerre. +Jamais mine plus féconde ne s’offrit aux observateurs. + +Un important chapitre de ces futurs livres serait utilement consacré à +la persistance des illusions sur la supériorité attribuée aux jugements +collectifs. + +Tous les hommes politiques, en Angleterre surtout, restent en effet +convaincus de l’efficacité des discussions collectives--bien qu’elles +aient failli nous faire perdre la guerre--pour résoudre les problèmes +dont la solution échappe aux individus isolés. Pendant les quatre années +de guerre, conférences et conseils de guerre se multiplièrent à l’infini +sans autres résultats que d’inutiles batailles. Ce fut seulement quand +les conférenciers se virent au bord de l’abîme qu’ils renoncèrent +momentanément à leurs illusions sur la puissance intellectuelle des +collectivités. Le commandement individuel remplaça alors le commandement +collectif et la victoire changea de camp. + +Des expériences analogues se succèdent en Russie depuis plusieurs +années. Les théoriciens qui l’ont conduite à sa ruine étaient persuadés, +eux aussi, que les collectivités qualifiées soviets transformeraient +leur pays en paradis. Elles en firent un enfer. + + * * * * * + +Une des caractéristiques intéressantes des discussions collectives est +que les questions importantes sont généralement écartées par les +orateurs. Ce fait constaté dans la plupart des conférences de la paix +fut surtout frappant dans celles de Washington et de Lausanne. + +Durant celle de Washington, le problème qui obsédait tous les esprits, +celui du droit réclamé par le Japon d’établir ses nationaux aux +États-Unis, ne fut même pas effleuré. Pendant celles de Lausanne aucun +des orateurs en présence, ceux de la Turquie et de l’Angleterre surtout, +ne dirent jamais un seul mot des préoccupations réelles qui +remplissaient leurs pensées. + +Malgré ces évidences, l’âge actuel se voit de plus en plus dirigé par +des volontés collectives. Dès qu’une question difficile se présente, les +gouvernants nomment, pour la résoudre, des commissions bientôt divisées +en sous-commissions, qui découpent les problèmes en minuscules +fragments, puis élaborent des solutions moyennes susceptibles des plus +contradictoires interprétations. + +En s’abandonnant ainsi aux décisions collectives les hommes d’État +modernes ne font qu’obéir à une des grandes tendances qui mènent le +monde aujourd’hui. + +La direction collective et la direction individualiste représentent deux +principes en conflit dont aucun ne saurait triompher, par cette simple +raison que l’un ne pourrait subsister sans l’autre. + +L’évolution moderne a évidemment de plus en plus conduit au travail +collectif. L’usine, la mine, le chemin de fer, l’armée, la diplomatie +même, sont des œuvres collectives mais ne pouvant prospérer qu’à la +condition d’être dirigées par des individualités suffisamment habiles. + +Cette nécessité d’une direction unique résulte de principes +psychologiques irréductibles que j’ai exposés ailleurs et qu’il serait +trop long de rappeler ici. Ils expliquent aussi bien l’insuccès des +congrès et des entreprises étatistes que celui de nos armées, tant +qu’elles restèrent sous des influences collectives. + +De ces fondamentales notions de psychologie, ni le socialisme, ni le +collectivisme, ni le radicalisme, ni la plupart des partis politiques ne +veulent tenir compte. L’avenir seul leur apprendra que la nature de +l’homme est l’héritage d’un long passé et ne se change pas au gré de nos +désirs. + + + + +CHAPITRE II + +LE CONGRÈS DE GÊNES COMME EXEMPLE DES RÉSULTATS QU’UNE COLLECTIVITÉ PEUT +OBTENIR + + +Nous venons de montrer que les congrès ou tout autre collectivité du +même ordre sont impuissants à résoudre les problèmes qui leur sont +posés. Nous allons voir qu’ils arrivent parfois à des résultats +différant complètement de ceux espérés. + +Ce phénomène s’observa souvent au cours des nombreuses conférences +réunies dans diverses capitales de l’Europe depuis les débuts de la +paix. Elles eurent la plupart pour inspirateur, celle de Gênes +notamment, le subtil ministre, M. Lloyd George, qui présidait alors aux +destinées de l’Angleterre. + +Le but avoué de la Conférence de Gènes était la restauration économique +de l’Europe et l’établissement d’une paix durable. + +Elle fut, d’ailleurs, accueillie avec peu d’enthousiasme par les États +convoqués. Tous comprenaient l’intérêt de l’Angleterre, qui ne vit que +d’exportations, à se créer des débouchés nouveaux pour relever son +commerce; mais aucun d’eux n’arrivait à saisir en quoi une collectivité +aussi hétérogène que celle des constructeurs de la Tour de Babel serait +apte à découvrir des méthodes de restauration ayant échappé aux +spécialistes les plus habiles. + +En fait, les causes de l’anarchie économique européenne que devaient +expliquer les délégués réunis à Gênes étaient si visibles qu’il n’était +vraiment pas besoin de nouvelles lumières pour les mettre en évidence. +On peut les résumer comme il suit: + +Avant la guerre, les progrès de la technique industrielle et la facilité +des moyens de transport avaient conduit chaque peuple à se spécialiser +dans la fabrication de certains produits, et ils vivaient de l’échange +de ces produits. Les nations formaient un bloc économique assez bien +équilibré. + +Et non seulement cet équilibre est rompu aujourd’hui, mais l’atmosphère +de haine et de méfiance qui pèse sur le monde conduit les peuples à +s’entourer de barrières douanières, sous prétexte de protéger leurs +industries nationales. Elles sont si bien protégées d’ailleurs, qu’on +peut observer dans beaucoup de pays une surproduction de produits +presque invendables. Tel le fer, pour la France, par exemple. + +Toutes ces choses étant connues, les diverses délégations n’ont pu que +répéter ce que chacun savait déjà depuis longtemps. Était-il dans le +pouvoir d’un congrès d’y trouver un remède ou même de faire varier d’un +centime le cours du change dans aucun pays? + + * * * * * + +La conférence de Gênes ne pouvait réussir à solutionner les grandes +questions générales. Elle a montré la même impuissance sur des questions +particulières, notamment celle des mines russes de pétrole dont se sont +emparés les bolchevistes. + +On assure que ce fut la question du pétrole, capitale pour l’Angleterre, +qui l’amena à provoquer la conférence de Gênes. Elle s’est cependant +exagéré un peu la puissance pétrolifère de la Russie. Alors qu’avant la +guerre, la production des États-Unis atteignait trente-neuf millions de +tonnes, celle de la Russie dépassait à peine neuf millions. La +production des autres pays limitrophes: Pologne, Roumanie, etc., est +relativement insignifiante. + +Bien que l’extraction annuelle du pétrole dans le monde dépasse à peine +100 millions de tonnes, alors que celle du charbon s’élève à 1.300 +millions. + +Ce liquide est si précieux dans une foule d’usages que l’on comprend les +efforts de l’Angleterre pour mettre la main sur les principales sources +du monde. En vingt ans, elle a réussi à devenir maîtresse de tous les +gisements pétrolifères importants de l’univers, ceux des États-Unis +exceptés. Aujourd’hui, l’Angleterre peut concurrencer la colossale +Compagnie américaine, la Standard Oil, dont le budget dépasse celui de +bien des États. Les autres Compagnies sont anglo-hollandaises et réunies +dans un grand trust comprenant, notamment, la Royal Dutch, la Mexican +Eagle, la Shell, etc. Ce consortium tombe, d’ailleurs, de plus en plus +sous la domination britannique. + +Ces faits qui semblent nous éloigner du but de ce chapitre devaient +cependant être rappelés pour montrer combien les buts cachés d’un +congrès peuvent différer des buts proclamés. + +Pendant quelques jours, très peu d’ailleurs, le premier ministre anglais +demeura maître du Congrès. Mais les haines et les conflits d’intérêts +contradictoires rendirent bientôt ses efforts impuissants. Finalement, +la direction du Congrès passa des mains anglaises dans celles des +extrémistes russes conformément à une loi constante des collectivités +politiques. + + «Certes, écrivait _Le Journal de Genève_, les délégués bolchevistes + n’en espéraient pas autant quand ils se glissaient à travers l’Europe, + tremblant de rencontrer quelqu’une de leurs victimes, inquiets de + l’accueil qui les attendait.» + +Si la conférence de Gènes échoua plus encore que ses aînées, c’est qu’à +l’impuissance habituelle de ces collectivités se joignit l’influence de +forces mystiques très puissantes sur les collectivités mais dont +l’instigateur de ce congrès, M. Lloyd George, ne comprit jamais le rôle. +J’ai rappelé comment, pour s’être attaqué à l’Islam, puissance mystique +redoutable, l’empire britannique perdit en quelques mois l’Égypte, la +Perse, la Mésopotamie et voit actuellement son empire de l’Inde très +ébranlé. + +A Gènes, le même ministre se heurta encore à une autre force mystique: +le communisme, religion nouvelle, toute-puissante sur l’âme des +croyants. + +Pour obtenir les capitaux dont ils avaient un si impérieux besoin, les +délégués russes eussent volontiers abandonné l’exploitation des mines de +pétrole dont ils ne tirent aucun parti et signé tous les engagements, +puisque les promesses faites à des infidèles n’engagent pas les +croyants. Mais renoncer publiquement aux principes fondamentaux de leur +foi en admettant des propriétés privées était impossible. Un tel abandon +se fût aussitôt trouvé désavoué par leurs coreligionnaires. + +Les Anglais auraient pu se consoler aisément du refus des bolchevistes +en songeant que leurs concessions les plus complètes ne pouvaient pas +beaucoup modifier la crise économique dont ils souffrent «puisque, dans +les années précédant la guerre, moins de 3 % du commerce extérieur de +l’Angleterre se faisait avec la Russie». + + * * * * * + +Toujours confiant dans l’illusoire pouvoir des collectivités, M. Lloyd +George se proposait de faire signer à Gênes par les délégués des +puissances un «pacte de non agression» qu’il considérait sans doute +comme une sorte de monnaie d’échange capable de séduire ses alliés. Je +me demande encore à quoi pouvait bien penser l’auteur d’un tel projet? +Pouvait-il vraiment supposer l’existence dans le monde d’un homme d’État +assez naïf pour croire à l’efficacité d’un pareil pacte. Un tel +engagement n’empêcherait jamais une agression brusquée puisque +l’agresseur pourrait toujours se justifier en affirmant que son +territoire a été bombardé par des avions analogues à ceux de Nuremberg +qui servirent à l’Allemagne de prétexte pour nous déclarer la guerre en +1914. + +Il semble d’ailleurs évident que les Russes n’auraient jamais signé le +pacte proposé. Le sombre juif qui, le sabre d’une main, l’évangile +judéo-communiste de l’autre, dirige les massacres et les pillages de +l’armée rouge, faisait annoncer hautement à Gênes l’invasion de l’Europe +par sa troupe dans l’espoir d’intimider les membres du congrès. +Confiants dans l’influence que peuvent exercer la crainte et les menaces +sur l’âme des collectivités, les délégués russes ramenaient leurs +discours sous des formes peu déguisées, à ce dilemme: de l’argent ou une +invasion. + +Les arrogances et les maladresses de la bande bolcheviste évitèrent aux +hommes d’État anglais de subir la honte de paraître influencés par de +tels propos. M. Lloyd George lui-même recula et la conférence se termina +comme toutes les précédentes, par une démonstration nouvelle de la +totale impuissance des collectivités à résoudre un problème, surtout +quand les membres de cette collectivité représentent des intérêts +différents. + + + + +CHAPITRE III + +LES GRANDES COLLECTIVITÉS PARLEMENTAIRES + + +Tous les gouvernements modernes ont à leur tête des collectivités +désignées sous le nom de Parlements. Ils ne constituent pas assurément +la meilleure forme de gouvernement possible, mais à peu près la seule +acceptable aujourd’hui. Les démocraties triomphantes oscillèrent +toujours entre la dictature et la domination du nombre. + +Les parlements possèdent les caractères des collectivités. Ils en ont la +mobilité, les indécisions, les violences et obéissent aussi à ces +formules mystiques, dont l’influence sur la foule fut toujours si +grande. + +Une des caractéristiques des Parlements actuels est l’extension des +partis extrêmes: socialisme, communisme, etc. Notre Parlement ne diffère +pas sensiblement à ce point de vue des autres assemblées européennes. Il +compte lui aussi un certain nombre de conservateurs et une minorité +d’extrémistes: socialistes révolutionnaires, internationalistes, etc. + +Ainsi qu’il arrive toujours, ces partis extrêmes ont rallié de plus en +plus à eux les anciens partis jadis considérés comme avancés, le +radicalisme notamment. + +Leurs projets sont chaque jour plus révolutionnaires. Un des membres de +ce groupe les a brièvement formulés dans les termes suivants: +«Exproprier l’individu et lui enlever, pour les socialiser, les moyens +de production qu’il détient.» + +Quant à l’impôt sur le revenu, le même député s’exprimait ainsi: «Plus +l’impôt sera vexatoire et inquisitorial, plus il servira les fins du +collectivisme.» + +Ces aveux dégagent une rayonnante clarté. Les socialistes savent très +bien que ruiner les classes industrielles et commerçantes, serait +fatalement ruiner par incidence les autres classes, mais c’est là, +justement, le but poursuivi pour arriver à une révolution qu’ils +s’imaginent devoir tourner à leur profit. + +Révolutionnaires dans leurs propos, ces apôtres d’une foi nouvelle le +sont beaucoup moins dans leurs pensées. Ils ne savent pas toujours +gouverner leurs paroles, mais des maîtres redoutés les obligent à +gouverner leurs actions. Solidement hiérarchisés, ils acceptent, avec +une respectueuse crainte, les programmes imposés par les chefs de +comités, français ou moscovites connaissant très bien l’art de se faire +obéir. + +Les origines de ces nouveaux apôtres sont diverses. Quelques-uns vinrent +au socialisme révolutionnaire parce qu’il semblait une carrière +d’avenir. Il en est cependant quelques-uns convaincus de la valeur de la +foi nouvelle. Ce sont généralement des esprits mystiques dont les +conceptions politiques revêtent toujours la forme d’une croyance +religieuse. Les mots et les formules ont pour eux une puissance magique. +Ils savent de source sûre qu’avec quelques impérieux décrets on peut +faire régner le bonheur ici-bas. + +Pris en bloc, ils constituent une masse révoltée en apparence, mais +docile en réalité. Leur âme grégaire est facilement maniée par les +meneurs. Leur personnalité faible est enveloppée d’influences +collectives très fortes. + +Les socialistes révolutionnaires sont dangereux surtout par la crainte +qu’ils inspirent. Les timides s’effacent toujours devant les violents. +L’histoire de nos grandes assemblées révolutionnaires a constamment +vérifié cette loi. La Montagne de notre grande révolution terrorisa +longtemps la Plaine, trois fois plus nombreuse pourtant. La veille même +du jour où tomba Robespierre, il était chaudement acclamé par des +collègues qui quelques heures plus tard devaient l’envoyer à l’échafaud. + +C’est pour ces raisons psychologiques très simples que les socialistes +absorbent de plus en plus l’ancien parti radical. La faiblesse de ce +dernier est grande, parce que ses convictions sont incertaines. Il suit +les socialistes comme la Plaine suivait Robespierre par peur du couteau +que d’ailleurs elle n’évita pas. + +Il est frappant de constater combien a progressé depuis quelques années +le rôle de la peur dans nos assemblées parlementaires. Ce n’est plus +avec leur volonté que les ministres agissent, mais avec les erreurs +qu’on leur impose. D’opinions personnelles, ils ont depuis longtemps +renoncé à en posséder et surtout à en défendre. + +Ce qui manque le plus souvent aux gouvernants modernes, ce n’est pas +l’intelligence, mais le caractère. Au lieu de tâcher d’éclairer et +diriger L’opinion, ils se mettent à sa remorque. L’opinion, pour eux, +c’est celle de quelques sectaires ou d’obscurs comités puisant leur +force apparente dans la violence. + +Certes, les socialistes n’ont pas plus de caractère que leurs +adversaires, mais l’habitude d’obéir à des meneurs despotiques leur +confère la puissance qu’une troupe disciplinée possède toujours. + + * * * * * + +Une assemblée n’est, en général, ni très bonne ni très mauvaise. Elle +est ce que la font ses meneurs. C’est pourquoi une volonté forte et +continue permet de se rendre facilement maître des collectivités. + +Le problème de chaque assemblée nouvelle est de savoir si, de la foule +flottante de ses membres surgira quelques hommes de volonté tenace, +capables de continuité dans l’effort et possédant assez de jugement pour +distinguer les possibilités des chimères. + +Autour de tels chefs, les opinions hésitantes se groupent bientôt. +Depuis l’aurore de l’humanité et dans tout le cours de l’histoire, les +hommes ne se sont jamais révoltés pendant longtemps. Leur secret désir +fut toujours d’être gouvernés. + +Les gouvernants qui disent nettement ce qu’ils veulent acquièrent +rapidement l’autorité et le prestige, bases nécessaires d’un pouvoir +durable. Ils réunissent alors facilement une majorité obéissant à +quelques idées directrices fondamentales au lieu de suivre tous les +courants momentanés qui agitent les hommes dont la mentalité n’est pas +orientée. Les assemblées ont l’âme incertaine des foules et se rangent +d’instinct derrière le chef qui leur montre clairement le chemin. + + * * * * * + +Les grandes questions à résoudre au sein des parlements ne peuvent être +résolues qu’avec une majorité fortement groupée autour d’un homme d’État +capable de la diriger et non avec ces majorités de hasard que la même +semaine voit naître et disparaître. + +Tous les autres moyens proposés, y compris l’édification de nouvelles +Constitutions, représentent de vaines paroles. Les Anglais n’ont pas +changé leur constitution depuis la reine Anne, et à vrai dire ils n’en +ont jamais possédé une définitivement formulée. + +C’est l’inaltérable foi mystique des peuples latins dans le pouvoir +surnaturel des formules qui leur fait si souvent changer de +constitutions. Ces changements restèrent toujours d’ailleurs sans effet. + +Les institutions n’ont aucune vertu. Ce n’est pas avec elles qu’on +refait les âmes. Un peuple ne saurait obtenir un gouvernement meilleur +que lui-même. Aux âmes incertaines correspondront toujours des +gouvernements incertains. + +La plus dangereuse et malheureusement la plus irréductible des erreurs +latines, est justement de croire que les sociétés peuvent se +reconstruire avec des lois. C’est la généralité de cette erreur qui +donne au socialisme sa principale force. + +Quels que soient les ambitions et les rêves des politiciens, le monde +marche en dehors d’eux et de plus en plus sans eux. Savants, artistes, +industriels, agriculteurs, c’est-à-dire les hommes qui font la force et +la richesse d’une nation, ne demandent à la politique que de ne pas les +entraver. Les théoriciens révolutionnaires sont incapables de rien créer +mais ils peuvent détruire. Le monde a été souvent victime de leurs +aberrations. Sous leur néfaste influence bien des pays, depuis la Grèce +antique, sombrèrent dans la ruine ou la servitude. + + + + +CHAPITRE IV + +L’ÉVOLUTION DES COLLECTIVITÉS VERS DES FORMES DIVERSES DE DESPOTISME + + +La dernière grève des chemins de fer belges et les mouvements analogues +en France, en Angleterre et dans divers pays sont des indices des +nouvelles aspirations populaires. + +Plusieurs de ces grèves, en effet, résultèrent non d’une discussion de +salaires, mais des prétentions politiques de la classe ouvrière. Les +formules nouvelles: la mine aux mineurs, les chemins de fer aux +cheminots, la dictature du prolétariat, etc., traduisent nettement les +nouvelles conceptions du prolétariat. + +Il devient évident, aujourd’hui, que les peuples, et leurs gouvernements +aussi, évoluent vers des formes nouvelles de dictature. Collectives en +apparence, elles sont toujours individuelles en réalité. Même chez les +socialistes les plus avancés, comme les communistes russes, un +gouvernement collectif représente simplement, il faut le rappeler, la +dictature de quelques meneurs. + +Ces despotismes, les multitudes les acceptent toujours aisément parce +qu’elles n’ont jamais en réalité compris d’autres formes de +gouvernement. Leurs chefs de syndicats, par exemple, sont de petits +potentats aussi facilement obéis que les anciens despotes asiatiques. +Les serviteurs de ces despotes modernes ont l’illusion d’être des +maîtres et une telle illusion leur suffit. + + * * * * * + +Donc, aujourd’hui, l’ouvrier aspire non seulement à une élévation +constante des salaires, mais surtout au renversement de la société dite +capitaliste, que remplacerait une dictature à son profit. + +Les classes ouvrières croient aussi pouvoir établir une paix universelle +en rapprochant les travailleurs de tous les pays. Mais dans leur rêve +elles oublient que d’après les constants enseignements de l’Histoire, +les gouvernements populaires furent toujours plus belliqueux que les +gouvernements monarchiques. + +L’internationalisme superficiel des classes ouvrières se heurte, +d’ailleurs, à un développement nouveau du nationalisme dans tous les +pays. Séparés par leurs haines et leurs intérêts, les peuples +s’entourent de barrières douanières ou militaires chaque jour plus +hautes. Dans la devise républicaine toujours inscrite sur nos murs, la +fraternité figure encore. Elle a depuis longtemps disparu des cœurs! + + * * * * * + +Les causes des nouvelles aspirations populaires sont variées. Ne pouvant +les étudier toutes ici, je me bornerai à remarquer qu’elles ont été +fortifiées par la totale impuissance des gouvernants, d’abord à empêcher +une guerre désastreuse, puis à obtenir une paix capable d’éviter de +nouveaux conflits. + +Un gouvernement, quel qu’il soit, ne se maintient que par le prestige +qu’engendre le succès. Il s’affaiblit puis disparaît quand s’évanouit +son prestige. + +Le prestige disparaît sous des influences diverses, notamment une +défaite militaire. Sa chute peut alors être instantanée. Ce fut +justement le cas de l’Empire en France, après Sedan, du tsarisme en +Russie, après ses défaites, de toutes les monarchies allemandes après le +désastre germanique. + +Pareil phénomène est assez naturel. On comprend que les catastrophes +dont un peuple est victime l’amènent à se révolter contre les +gouvernants qui ne surent pas les empêcher. + +Le gouvernement vainqueur voit au contraire croître son prestige, pourvu +que sa victoire soit bien réelle. + +Or, si notre victoire fut très réelle, ses conséquences ne se montrent +pas brillantes. La France victorieuse est plus appauvrie que +l’Allemagne, qui ne fut jamais ravagée. Elle n’a obtenu aucune indemnité +et se trouve obligée d’exécuter elle-même des réparations, dont la +valeur s’élève déjà à 80 milliards. + +Les Allemands éclairés reconnaissent eux-mêmes que leur situation est +financièrement meilleure que celle de la France. + + «Au point de vue financier, écrit l’Allemand Parvus, notre situation + n’est pas plus mauvaise, elle est plutôt meilleure que celle des États + victorieux. Ces derniers nous ont imposé des contributions énormes, + mais ils se sont aussi imposé à eux-mêmes des armements énormes. Les + contributions qu’on nous a imposées sont tout de même limitées, tandis + que les armements ne connaissent pas de limites et ont tendance à + s’étendre toujours davantage. En outre, nous économisons au moins + 500.000 hommes par an, qui, au lieu d’être dans les casernes, sont + employés dans l’industrie, où ils peuvent créer annuellement au moins + 2 milliards de marks-or de valeurs nouvelles.» + +Abandonnée par l’Amérique d’abord, par l’Angleterre ensuite, la France +sent davantage chaque jour isolement et les dangers qui en résultent, +notamment son celui d’une nouvelle invasion. + +Sa situation à l’égard de ses anciens alliés n’est pas non plus +satisfaisante. Un écrivain anglais, qui ne compte cependant pas parmi +nos amis, M. Keynes, le constate dans les termes suivants: + + «La France, bien que victorieuse, doit payer à ses alliés plus de + quatre fois l’indemnité que, vaincue en 1870, elle paya à l’Allemagne. + La main de Bismarck fut légère pour elle en face de la main de ses + alliés.» + + * * * * * + +Le mécontentement général est donc assez justifié et contribue aux +aspirations dictatoriales de la classe ouvrière. On remarquera pourtant +que cette classe, dont les réclamations sont si bruyantes, n’a nullement +souffert financièrement de la guerre. + +Elle a vu au contraire sa situation très améliorée alors que l’ancienne +bourgeoisie a au contraire beaucoup périclité. Quelques chiffres +suffiront à le montrer. + +L’ouvrier et l’employé gagnent quatre ou cinq fois plus aujourd’hui +qu’avant la guerre, alors que les carrières libérales ont vu leurs +revenus s’élever à peine d’un tiers. Certains ouvriers de choix comme +les correcteurs d’imprimerie par exemple, arrivent à gagner plus de +quarante francs par jour. + +Pour les rentiers de l’État, du commerce ou de l’industrie, la situation +est devenue tout à fait précaire. Supposons un de ces rentiers qui, +après une vie active de travail manuel ou intellectuel, se soit, vers sa +soixantième année, retiré avec six mille francs de rente, pour ne parler +que des plus fortunés. Dans l’espoir d’être sûr du lendemain, il a placé +son capital en rentes sur l’État, ou en obligations de chemins de fer, +etc. + +De ces valeurs dites «de tout repos», il continue à toucher les mêmes +revenus; mais comme la monnaie fiduciaire avec laquelle il est payé a +perdu les deux tiers de son pouvoir d’achat, c’est exactement comme si +on lui avait retiré les deux tiers de son revenu. Ses six mille francs +de rentes sont donc, en réalité, tombés à deux mille. + +L’ouvrier ignore de telles réductions. Son salaire s’élève presque +automatiquement dès que s’abaisse le pouvoir d’achat de la monnaie avec +laquelle il est payé. + + * * * * * + +Ces considérations nous ont éloigné du sujet fondamental de ce chapitre: +l’évolution des pouvoirs politiques vers des formes diverses de +dictature. + +Après avoir indiqué cette évolution dans les classes populaires, il nous +reste à la constater dans la classe politique chargée du gouvernement +des nations. + +Cette évolution a été précédée d’une désagrégation complète des anciens +partis politiques. Ils ont tous pris cet aspect de vétusté qui annonce +la fin des choses. + +Radicaux, socialistes unifiés, royalistes, communistes même et bien +d’autres, parlent une langue usée n’ayant plus d’écho dans les âmes. + +Les questions qui passionnaient hier et qu’ils voudraient faire revivre +ne provoquent plus que l’indifférence devant les réalités de l’heure +présente. Qui s’intéresse, maintenant, à des sujets tels que la lutte +contre le cléricalisme, la laïcisation des hôpitaux et des écoles, +l’expulsion des congrégations, la séparation de l’Église et de l’État, +etc.? + +Les vieux partis politiques des autres peuples subissent la même +décadence. L’ancienne politique anglaise, par exemple, se montre de plus +en plus impossible aujourd’hui. Que deviennent les doctrines «sur le +splendide isolement», la prétention de régner sur les mers, de dominer +l’Orient? etc. + +Mais les idées et les dieux ne périssent pas en un jour. Avant de +descendre au sépulcre, ils luttent longtemps. + +Et c’est pourquoi nous voyons dans tous les pays les vieux partis +essayer de reconquérir du prestige en superposant à leurs vieilles +doctrines des idées nouvelles, les plus extrêmes surtout. + + * * * * * + +Pendant que les partis politiques discutent, les gouvernements sont +obligés d’agir. Devant la lenteur et l’impuissance des collectivités +tous les premiers ministres des divers pays sont progressivement devenus +de véritables potentats. Les autres ministres, jadis leurs égaux, ne +représentent plus que des subordonnés exécutant simplement les ordres du +maître. + +Ce pouvoir absolu, né pendant la guerre, ne diffère essentiellement des +anciennes autocraties que sur un seul point. L’autocrate de jadis ne +pouvait être renversé que par une révolution, alors que l’autocrate +moderne peut l’être par un vote. Ainsi M. Lloyd George, après avoir +gouverné dictatorialement l’Angleterre et un peu aussi l’Europe pendant +plusieurs années, fut-il renversé par un simple vote, à la suite de sa +désastreuse politique en Orient. + +Jusqu’ici, les premiers ministres se sont inclinés devant les votes des +Parlements qui les renversaient. Mais une évolution nouvelle, déjà +commencée en Italie, se dessine maintenant. Le dédain pour les votes +parlementaires du premier ministre, issu du triomphe du fascisme, semble +indiquer que le renversement des ministres ne sera pas toujours aussi +facile qu’actuellement. + + * * * * * + +Les intérêts des peuples sont tellement enchevêtrés que l’absolutisme, +qui grandit à l’intérieur des pays, diminue de plus en plus au contraire +à l’extérieur. Pour les questions d’intérêts communs, il a fallu +recourir à des ébauches de gouvernements collectifs: congrès, +conférences, délégations, Société des Nations, etc. Ils se multiplient +chaque jour, sans, d’ailleurs, que les résultats obtenus soient devenus +bien efficaces. + +Le plus célèbre de ces pouvoirs collectifs est la Société des Nations +dont nous parlerons en détail bientôt. Son influence actuelle est à peu +près nulle, mais il est bien visible que le jour où elle posséderait une +autorité réelle, c’est-à-dire le moyen de faire respecter ses décisions, +le monde se trouverait régi par un super-gouvernement absolu. + +C’est parce qu’ils ont nettement perçu cette évidence, échappée aux +hommes d’État européens, que les États-Unis ont, je l’ai fait remarquer +déjà, énergiquement refusé de faire partie de la Société des Nations. Il +leur semblait inadmissible qu’un grand peuple pût être forcé d’obéir aux +décisions d’une collectivité étrangère. + + * * * * * + +De toutes les formes de despotisme dont le monde est menacé, la plus +intolérable serait sûrement celle du socialisme triomphant. Il ferait +peser sur les pays tombés sous ses lois une misère sans espoir. + +Après avoir ruiné la Russie et ravagé pendant quelques mois l’Allemagne +et la Hongrie, il menaçait la vie sociale de l’Italie qui s’en +débarrassa par le violent mouvement de réaction du fascisme. + +La France est, heureusement, un des pays le moins exposé à la +réalisation des doctrines socialistes, grâce à la classe agricole, qui +forme la partie stable de sa population. + +Le paysan français est devenu le principal détenteur de la vraie +richesse. Peu lui importe que le franc perde les deux tiers de son +pouvoir d’achat, ou davantage. Ses produits agricoles: blé, sucre, +bétail, etc., constituent une monnaie d’échange dont la valeur ne baisse +pas, et que l’avilissement du papier-monnaie ne saurait toucher. + +La classe rurale s’est enrichie beaucoup pendant la guerre et ne demande +qu’à conserver la terre acquise. Elle n’a besoin de personne, et tout le +monde a besoin d’elle. + +Cette classe est restée durant la paix, comme elle le fut, au cours de +la guerre, la véritable armature de sociétés agitées par des ambitieux +avides et des hallucinés chimériques. Elle constitue un des noyaux de +résistance aux dictatures populaires qui ont déjà causé tant de ravages +en Europe. + + + + +CHAPITRE V + +LES ILLUSIONS SUR LA SOCIÉTÉ DES NATIONS + + +L’histoire des illusions dont les peuples disparus ont été victimes +remplirait un lourd volume. Celles qui dominent les temps modernes +formeraient un volume plus lourd encore. + +A aucune époque, en effet, même aux âges de foi naïve des croisades, le +monde n’a été plus influencé qu’aujourd’hui par des illusions mystiques +et les formules qui en dérivent. + +Il serait difficile, par exemple, de méconnaître qu’au nombre des causes +essentielles de la grande guerre, figurèrent, en premier rang, les +illusions mystiques d’un peuple convaincu que la volonté du ciel et sa +supériorité ethnique le destinaient à régir l’univers. + +La paix qui termina cette mystique épopée vit naître d’autres illusions +aussi funestes. Elles bouleversent maintenant l’Europe et la menacent de +guerres, beaucoup plus destructives que les conflits dont le monde est à +peine sorti. + +La science moderne sépare les continents, transmet au loin la pensée +avec la vitesse de l’éclair; mais elle n’est pas assez puissante pour +dissiper les illusions qui aveuglent les hommes. + +Parmi ces illusions figurent celles servant de base à la Société des +Nations. + +S’il suffisait, pour établir des institutions durables, de la volonté +d’un homme et de l’assentiment des peuples, la Société des Nations se +fût imposée d’une façon définitive. + +Elle eut, en effet, pour créateur un chef d’État que les circonstances +avaient doué d’un absolu pouvoir. Son projet, renouvelant d’anciens +projets analogues, fut accueilli avec enthousiasme par les nations +auxquelles il faisait espérer une paix éternelle. De toutes les contrées +du globe, l’Amérique fut seule à repousser le présent offert au monde +par un de ses fils. L’étonnement en Europe fut grand, mais la foi +persista inébranlée jusqu’au jour où elle se heurta au mur de +l’expérience. + + * * * * * + +Bien peu d’années nous séparent de l’époque où, sur des bases d’aspect +indestructible, s’éleva la Société des Nations. Aujourd’hui, les +désillusions à son égard sont aussi profondes que furent grandes les +espérances. Son impuissance se manifesta complète, en effet, sur toutes +les questions. + +Aucun de ses avis ne fut écouté, sauf la décision relative au partage de +la Haute-Silésie. + +En dehors de ce cas, assez exceptionnel puisque les intéressés +acceptaient d’avance sans discussion la solution formulée, toutes les +autres décisions de la Société des Nations se virent rejetées par les +parties en présence. + +Le premier différend dont elle eut à s’occuper fut celui porté devant +son tribunal par la Bolivie contre le Chili. + +Le représentant du Chili refusa de reconnaître la compétence de la +Société des Nations, ajoutant, avec ironie, que si elle avait la +prétention de refaire la carte du monde, «cet organisme, créé pour +consolider la paix, finirait par déclencher la guerre universelle». Le +même représentant dénia d’ailleurs à la Société des Nations le droit +d’intervenir dans les affaires d’Amérique. + +L’assemblée accepta modestement la leçon, puis pour sauver un peu les +apparences, nomma une Commission destinée à définir ses pouvoirs. + +Les Polonais ne furent pas moins catégoriques. Avec un dédaigneux +sans-gêne, la diète de Pologne déclara, relativement à l’attribution du +territoire de Vilna, «que la Pologne ne donnera jamais son assentiment à +la solution adoptée par la Société des Nations». + + * * * * * + +Pour donner quelque force à ses décisions, que personne ne respectait, +la Société des Nations proposa de s’attribuer le droit d’établir un +blocus économique contre les États refusant de lui obéir. + +Menace bien vaine. Un tel blocus, en effet, exigerait, pour être +constitué, l’improbable assentiment des quarante États représentés. On +sait, d’ailleurs, que, malgré sa toute-puissance, Napoléon ne réussit +pas à maintenir pareil blocus contre l’Angleterre. + +Le représentant de l’Italie fit justement observer que cette méthode du +blocus était inapplicable en raison de la nécessité «de respecter +l’autonomie des divers États». Il est évident qu’à moins de renoncer à +son indépendance, aucun État ne saurait s’incliner devant les décisions +d’une sorte de super-gouvernement étranger. + + * * * * * + +Si l’impuissance de la Société des Nations est complète, c’est qu’elle +n’a aucun moyen de faire respecter ses décisions. Tous les codes +religieux ou sociaux, sans une seule exception, s’appuient sur ces +éléments fondamentaux, châtiments et récompenses, Paradis et Enfer. + +Les décisions de la Société des Nations représentant un code dépourvu de +sanctions reste sans force. Pourrait-on songer à la doter d’une armée +capable de faire respecter ses arrêts? Une telle armée ne serait +efficace qu’à la condition d’être nombreuse et, par conséquent, +coûteuse. Composée, d’ailleurs, de soldats empruntés à tous les pays, +elle n’aurait aucune cohésion et serait peu redoutable. + +Affirmer qu’un code dépourvu de sanctions, c’est-à-dire de contrainte, +ne sera jamais respecté, revient à soutenir que la force, constituant +l’armature nécessaire du droit, il n’existe pas de droit sans force. + +Cette vérité, que la puérile phraséologie des moralistes essaie +vainement d’obscurcir, est reconnue par tous les juristes ayant un peu +creusé les fondements de leur science. + +Dans son livre récent: _Les Constantes du Droit_, le grand juriste +belge, Edmond Picard, insiste longuement sur ce fait que «l’élément +contrainte est fondamental dans le droit», et il ajoute: + +«La formule que la force ne peut créer le droit n’est qu’un cri naïf de +généreuse ignorance juridique.» + +Qu’une force soit morale ou matérielle, le résultat est le même dès que +cette force parvient à s’imposer. Si le pape Grégoire VII put jadis +obliger un puissant empereur d’Allemagne à venir le solliciter à genoux +devant la porte de sa cathédrale, à Canossa, c’est que ce pape +disposait, aux yeux de l’empereur, de toutes les forces du Ciel et de +l’Enfer. Doué d’un tel pouvoir, le pontife paraissait invincible. + +Le prestige peut donc devenir une force morale supérieure aux forces +matérielles. Si la Société des Nations finissait, à une époque encore +imprévisible, par acquérir un suffisant prestige, son influence serait +réelle. Pour le moment, elle est totalement nulle. + + * * * * * + +Inutile de disserter sur le rôle futur de la Société des Nations. Les +haines actuelles entre peuples sont trop vives, les intérêts qui les +séparent trop contradictoires, pour qu’un tribunal international puisse +arrêter aucun conflit. + +Ce ne seront pas, assurément, ses décisions qui empêcheront l’Égypte, la +Turquie et l’Inde, etc., de réclamer à main armée leur indépendance, +lorsqu’elles seront devenues assez fortes pour se faire entendre. Ce +n’est pas non plus un tel tribunal qui empêchera le Japon, trop peuplé, +d’exiger la libre entrée de ses nationaux sur le territoire des +États-Unis. + +Personne ne peut vraiment croire aujourd’hui qu’une Société des Nations +puisse liquider les difficultés que nous voyons grandir entre les États +et supprimer toutes les causes de conflit? + + * * * * * + +Les anciens défenseurs de la Société des Nations ont eux-mêmes +rapidement perdu leur confiance. J’en citerai comme preuve les passages +suivants du journal _Le Temps_, qui fut à un certain moment son plus +ardent prosélyte. + +«_La Société des Nations est-elle en mesure d’empêcher ou d’arrêter une +guerre? L’expérience répond._ + +«_En 1920, les bolchevistes russes ont failli prendre Varsovie. La +Société des Nations s’est bien gardée d’intervenir._ + +«_En 1921, les Grecs font la guerre aux Turcs. La Société des Nations +s’abstient soigneusement de s’en occuper._ + +«_A vrai dire, elle a tenté de régler l’affaire de Wilna. Mais le +Gouvernement lithuanien a refusé froidement la transaction approuvée par +le Conseil de la Société des Nations._ + +«_Tel est le genre d’autorité que possède la Société des Nations, +lorsqu’il s’agit d’empêcher ou d’arrêter l’effusion du sang._» + + * * * * * + +Les membres de la Société des Nations désireux de rehausser un peu leur +maigre prestige, et persuadés, d’ailleurs, de la grande utilité de leurs +fonctions, se sont attribué, ainsi qu’à la foule de leurs protégés, des +émoluments tout à fait princiers. Dans le rapport de M. Noblemaire, on +voit que les secrétaires reçoivent un traitement annuel de 250.000 +francs. Les sous-secrétaires se contentent de 200.000 francs. Les chefs +de sections, parmi lesquels figure un socialiste fort connu, touchent +300.000 francs. De modestes employés ont la solde d’un maréchal de +France. + +Ce personnel royalement doté a été recruté un peu partout, suivant le +poids des recommandations. On y voit figurer un petit professeur de +lycée, un modeste correspondant de journaux, etc... + +Les membres de la Société des Nations ne furent pas, d’ailleurs, les +seuls à s’attribuer d’extravagants salaires. La France et l’Europe sont +submergées aujourd’hui par d’innombrables délégations parasites qui, +depuis les agents chargés de liquider les stocks jusqu’à ceux +surveillant les réparations, se trouvent, grâce à leurs traitements +princiers, en voie de réaliser des fortunes. A Vienne, par exemple, les +membres de la Commission des réparations sont logés dans des palais +somptueux et entourés d’un luxe asiatique. + +De même, en Allemagne. D’après les renseignements publiés par _Le +Matin_, le traitement des fonctionnaires de la Commission des +réparations varie entre 30.000 et 400.000 francs. + +Nous avons reproduit ces chiffres, parce qu’ils contribuent à montrer +combien, dans les conflits modernes, devient dur le sort du vaincu. +C’est là un enseignement philosophique que méditeraient avec profit les +théoriciens comptant uniquement sur des Sociétés pacifistes pour assurer +la paix et empêcher les invasions. + +Derrière le voile dangereux de leurs illusions, fermente la haine d’un +peuple de soixante millions d’hommes qui ne songe même pas à dissimuler +son intense désir de revanche dès qu’il croira la France affaiblie par +ses dissensions. Plus encore qu’autrefois, les futures luttes ignoreront +la pitié et justifieront la sentence prononcée voici deux mille ans par +le Gaulois Brennus: «Malheur aux vaincus!» Il formulait ainsi une de ces +vérités éternelles qui gouverneront les êtres jusqu’au refroidissement +total de notre planète. + +Malgré sa totale impuissance actuelle, la Société des Nations mérite +cependant d’être conservée pour tenter d’apaiser à leurs débuts les +petites querelles sans importance qui, envenimées par l’amour-propre, +deviennent l’origine de grands conflits. Dans l’atmosphère d’instabilité +et de menaces qui enveloppe l’Europe, il n’est pas inutile d’avoir un +tribunal possédant, si peu que ce soit, des vestiges de l’autorité et du +prestige que perdent chaque jour les dieux, les institutions et les +rois. + + + + +CHAPITRE VI + +LE RÔLE POLITIQUE DU PRESTIGE + + +J’ai déjà insisté sur le rôle du prestige dans la vie des peuples. Il ne +sera pas inutile d’y revenir encore. + +Les économistes assurent que les guerres deviennent inutiles, +puisqu’elles ruinent le vainqueur autant que le vaincu. Il ne faut pas +oublier cependant que la victoire reste la grande génératrice du +prestige nécessaire à la prospérité des peuples. + +Aujourd’hui comme à tous les âges de l’histoire, les hommes ont été +gouvernés par le prestige. C’est la guerre avec la Russie qui a élevé le +Japon au rang des grandes puissances et c’est la guerre également qui a +transféré à l’Angleterre l’hégémonie européenne que possédait jadis +l’Allemagne. + +La conférence de Lausanne et l’occupation de la Ruhr aussi, constituent +d’éclatantes preuves de l’influence que le prestige donne à un peuple. +Ces deux événements représentent peut-être, au double point de vue +politique et psychologique, les plus importants observés depuis le +traité de paix. + +En ce qui concerne la France, son entrée dans la Ruhr, malgré +l’énergique opposition britannique, marqua une libération du joug +grandissant de l’Angleterre et le début du relèvement de notre prestige. + +Quant à la Turquie, la veille de la foudroyante victoire de Kemal sur +les Grecs, les chancelleries étudiaient les moyens d’expulser +définitivement les Turcs de l’Europe et ne daignaient même pas recevoir +leurs envoyés. + +Au lendemain de la victoire turque, changement radical et instantané. +L’altier ministre des Affaires Étrangères britannique alla lui-même +discuter pendant trois mois à Lausanne avec des délégués turcs, que le +prestige acquis par la victoire rendait aussi exigeants qu’ironiques, +les conditions d’une paix forçant l’Angleterre à renoncer à toutes ses +prétentions. + +La France, associée à ces discussions, dut subir les conséquences des +trop visibles divergences séparant les Alliés. Les Turcs en profitèrent +pour présenter des réclamations qu’ils n’eussent jamais osé formuler +devant des adversaires plus unis. + + * * * * * + +L’occupation de la Ruhr a bouleversé toutes les idées du gouvernement +anglais persuadé que la France resterait à la remorque des volontés +britanniques. + +Lorsqu’elle soutenait l’Allemagne contre nous, l’Angleterre obéissait à +des intérêts politiques dont il ne faut pas méconnaître la force. + +La conduite d’un adversaire n’est compréhensible qu’après avoir réalisé +l’effort nécessaire pour raisonner avec ses idées. + +Essayons donc de substituer à notre mentalité celle des diplomates +anglais depuis les débuts de la paix et demandons-nous quels furent les +mobiles directeurs de leur politique. + +Après s’être emparé de tout ce qu’elle trouvait prendre à l’Allemagne: +colonies, vaisseaux de guerre, marine marchande, etc., l’Angleterre +avait un intérêt évident à favoriser son relèvement économique afin de +lui vendre, comme autrefois, ses marchandises. Il fallait donc empêcher +que l’argent allemand, au lieu d’être dirigé vers les caisses des +commerçants britanniques, fût versé à la France pour réparer ses +départements ravagés. + +En dehors des avantages commerciaux que la Grande-Bretagne retirait de +son assistance aux Allemands, elle suivait cette règle traditionnelle de +sa politique: empêcher la France de devenir trop forte devant une +Allemagne trop faible. + +Ce résumé de la politique anglaise plus développé dans d’autres parties +de cet ouvrage permet de comprendre son opposition et pourquoi le +prestige de la France se fût affaibli complètement en Europe si elle ne +l’avait pas reconquis par un acte d’indépendance. L’hégémonie anglaise +eût alors définitivement remplacé en Europe l’hégémonie germanique. + +Beaucoup d’Anglais éclairés avouent maintenant l’imprudence de leur +politique. Le duc de Northumberland reconnaissait dans une conférence +que tous les efforts du gouvernement anglais avaient eu pour but «de +permettre à l’Allemagne d’échapper aux conséquences de sa défaite... M. +Lloyd George est allé jusqu’à menacer de rompre avec la France et de +conclure une alliance avec l’Allemagne». + +Le même orateur terminait en disant qu’avec la continuation d’une telle +politique, «aussi sûrement que le soleil se lèvera demain, nous aurons +avant longtemps une nouvelle guerre en Europe». + + * * * * * + +Le rôle capital du prestige est souvent oublié de nos gouvernants. Ils +l’oublièrent totalement en pénétrant timidement dans la Ruhr alors qu’il +fallait y entrer au contraire solennellement tambours battants, drapeaux +déployés et escortés de mitrailleuses. + +Malheureusement, les chefs de cette expédition oublièrent entièrement +certains éléments fondamentaux de la genèse du prestige, celui-ci, entre +autres: le prestige qu’on n’a pas su imposer aux débuts d’une opération +ne s’obtient que très difficilement plus tard. + +C’est justement par suite de la négligence d’un tel principe, qu’au lieu +de pénétrer militairement dans la Ruhr, les troupes françaises y +entrèrent timidement, de façon à ne gêner personne. + +Jamais les Allemands n’eussent commis pareille faute de psychologie. +Suivant leurs méthodes, appliquées tant de fois dans nos départements +envahis, les auteurs des premiers sabotages ou déraillements eussent été +fusillés sommairement. Un nombre infime d’exemples suffisait. + +Notre ignorance psychologique eut pour conséquence une insurrection +générale. Comme le faisait justement observer l’ancien chancelier +allemand Hermann Muller, «l’état d’esprit régnant dans la Ruhr n’aurait +pu être maintenu que si les masses avaient eu l’impression que la +résistance était _matériellement impossible_». + +Comment nos dirigeants ont-ils pu négliger d’aussi élémentaires +principes de la psychologie des foules, et oublier qu’un peu plus de +vigueur eût facilement fait comprendre à la population l’impossibilité +de toute résistance? + + * * * * * + +Ce n’est pas, en réalité, avec la force mais avec le prestige que les +maîtres des peuples ont toujours gouverné. Leur puissance disparaît +quand s’évanouit leur prestige. Cette règle fondamentale de l’art de +gouverner ne souffre guère d’exception. + +Le prestige restera toujours le grand élément dominateur de multitudes +aussi incapables de pressentir les événements prochains que de +comprendre les réalités présentes. L’homme d’État doué de prestige sait +inspirer les opinions collectives et donne ainsi la force du nombre à +ses décisions personnelles. C’est surtout dans cette opération que +réside aujourd’hui l’art de gouverner. + +En fait, depuis les débuts de la guerre, l’Europe a été dominée par un +petit nombre de chefs absolus doués de prestige, et n’utilisant les +collectivités que pour conférer la force nécessaire à leurs résolutions +personnelles. + +Tel fut notamment le rôle du président Wilson, considéré comme le +représentant d’un peuple ayant aidé à terminer la guerre. Son immense +prestige lui permit de bouleverser toutes les créations de l’histoire et +transformer la plus vieille monarchie de l’Europe en petits États sans +existence économique possible. + +Ce fut également sur le prestige que s’appuya pour exercer pendant +plusieurs années une véritable dictature européenne le premier ministre +britannique, M. Lloyd George. Grâce à ce prestige, il put pendant la +rédaction du traité de paix empêcher la France de reprendre la vieille +frontière du Rhin, si nécessaire à sa sécurité pourtant. Toujours appuyé +sur le même prestige il aida plus tard l’Allemagne à refuser le paiement +des réparations dues à la France. + +Ce pouvoir sans contrôle, car un parlement subjugué n’est pas un +contrôle, peut devenir d’ailleurs générateur de catastrophes. On ne le +verra que plus tard pour l’action du président Wilson. On l’a déjà vu +pour celle du premier ministre anglais lorsque sa méconnaissance de +certaines forces psychologiques fit perdre à son pays, l’Irlande, la +Perse, l’Égypte, la Mésopotamie et la domination de l’Orient. + +Sans doute, le clavier des mobiles déterminant les actions contient +beaucoup de régions inexplorées. Mais nos connaissances sont cependant +assez étendues pour être utilisables. Les hommes d’État ne doivent pas +oublier que si les lois économiques conditionnent la vie matérielle des +peuples, les lois psychologiques régissent leurs opinions et leur +conduite. + + + + +LIVRE VI + +COMMENT SE RÉFORME LA MENTALITÉ D’UN PEUPLE + + + + +CHAPITRE PREMIER + +LES IDÉES AMÉRICAINES SUR L’ÉDUCATION + + +Lorsque le 27 mai 1905 la grande flotte de l’Empire russe se trouva +totalement anéantie, en quelques heures, à Toushima par les cuirassés +japonais, la stupeur fut grande dans le monde. Il devenait brusquement +évident, en effet, que contrairement à toutes les idées reçues, l’infime +Japon à peine connu depuis un demi-siècle, était devenu une grande +puissance. On le vit mieux encore en apprenant que dans toutes les +batailles livrées au Japon, les Russes, bien que toujours fort +supérieurs en nombre, avaient été invariablement vaincus. + +A une question sur les causes de cette supériorité que je posai alors à +l’ambassadeur du Japon à Paris, M. Motono, l’éminent homme d’État me +répondit: + +«Le développement actuel du Japon tient surtout à l’éducation qu’il sut +choisir quand une révolution le fit récemment sortir du régime féodal. +Cette éducation intelligemment choisie fut orientée de façon à +développer aussi les qualités de caractère léguées par nos aïeux.» + +Pendant la même période, d’un demi-siècle à peine, l’Allemagne avait +réussi à se placer, au point de vue scientifique et industriel, à la +tête des Nations. Cette supériorité, elle l’obtint également grâce à des +méthodes d’enseignement fort différentes des nôtres et grâce aussi +d’après la déclaration d’un de ses Ministres aux qualités d’ordre et de +discipline inculqués par son régime militaire. + + * * * * * + +Les chapitres qui précèdent ont montré à quel point la guerre avait +déséquilibré la vie des peuples. + +Ce déséquilibre, nous l’avons rencontré partout: déséquilibre politique, +déséquilibre économique, déséquilibre financier, déséquilibre des +pensées. + +Le monde détruit est à refaire, mais ils ne sont pas nombreux, les +moyens de le reconstruire. + +Compter sur les institutions politiques serait tout à fait chimérique. +Étant des effets et non des causes, elles suivent l’état mental d’un +peuple, mais ne le précèdent pas. + +Les influences capables de modifier l’âme d’une nation, notamment celle +des générations assez jeunes pour que leurs idées n’aient pas encore été +fixées dans un moule définitif se ramènent, en dehors des religions dont +l’influence n’est possible qu’aux siècles de foi, à ces deux moyens: +L’Éducation et le régime militaire. + +Bien des années se sont écoulées depuis que j’inscrivais comme épigraphe +sur un de mes ouvrages: _le choix d’un système d’éducation est beaucoup +plus important pour un peuple que le choix de son gouvernement._ + +Les erreurs en matière d’éducation sont devenues fort dangereuses. + +A l’époque où l’industrie n’était pas née, où les forces de l’économie +politique n’avaient pas surgi, où les hommes trouvaient dès leur +naissance une ligne d’existence toute tracée et où l’éducation ne +représentait qu’un luxe sans grande importance, son action restait un +peu secondaire. + +Actuellement, la valeur d’un individu dépend en grande partie de +l’éducation qu’il a reçue. On ne s’étonnera donc pas qu’ayant déjà +traité ce sujet dans plusieurs ouvrages, j’y revienne encore. + + * * * * * + +J’ai beaucoup regretté la mort de Théodore Roosevelt qui fut un des plus +remarquables présidents des États-Unis. + +Je ne l’ai pas regretté seulement parce qu’il fut toujours un grand ami +de la France, mais aussi parce que je comptais sur son concours pour +rendre à mon pays un important service. + +J’étais, depuis longtemps déjà, connu du célèbre homme d’État par mes +livres. Je n’eus occasion de le rencontrer que deux mois avant la +guerre, à un déjeuner qui lui était offert par mon éminent ami, +Hanotaux, ancien ministre des Affaires étrangères. M. Roosevelt avait +désigné lui-même les convives qu’il désirait voir à ses côtés. + +Pendant le repas, l’ancien président fut, à la fois, étincelant et +profond. Sa logique ferme et précise arrivait vite au nœud de chaque +question. + +Après avoir parlé du rôle des idées dans l’orientation des grands +conducteurs de peuples, Roosevelt, fixant sur moi son pénétrant regard, +me dit d’une voix grave: + +--Il est un petit livre qui ne m’a jamais quitté dans tous mes voyages +et qui resta toujours sur ma table pendant ma présidence. Ce livre est +votre volume: _Lois Psychologiques de l’Évolution des Peuples_. + +Le président expliqua longuement, ensuite, les enseignements que, +suivant lui, cet ouvrage contenait. + +Je m’inclinais, très charmé, assurément, mais un peu étonné que les vues +d’un modeste philosophe pussent avoir un aussi lointain rayonnement. +Sans doute les hommes de pensée sont les inspirateurs des hommes +d’action, mais les seconds reconnaissent rarement l’influence des +premiers. + +Dès ce moment, naquit dans mon esprit un projet auquel l’illustre +président voulut bien s’associer, mais que sa mort interrompit. Si j’en +parle dans ce chapitre, c’est dans l’espoir qu’il tombera sous les yeux +d’un de ses compatriotes assez influent pour en provoquer la +réalisation. + + * * * * * + +On sait, par les innombrables écrits publiés depuis longtemps, combien +est lamentablement inférieur notre système d’éducation classique. + +Tous les efforts tentés pour le modifier ont complètement échoué. Cet +enseignement reste ce qu’il était jadis: purement livresque et +n’exerçant que la mémoire. Il en résulte, comme l’avait déjà fait +observer Taine, que les connaissances ainsi acquises se trouvent +oubliées six mois après l’examen. + +Notre antique système pouvait être suffisant aux époques qui demandaient +surtout des juristes et des orateurs. L’évolution actuelle du monde l’a +rendu funeste. Nous sommes d’ailleurs, avec les Espagnols et les Russes, +à peu près les seuls peuples de l’univers l’ayant conservé. + +Changer de nous-mêmes nos méthodes semble impossible puisque toutes les +tentatives de réforme ont invariablement échoué. + +La raison en est qu’aucun des réformateurs ne comprit que c’étaient les +méthodes d’enseignement et non les programmes qu’il fallait transformer. +Tous les programmes sont bons. La façon dont ils sont appliqués +détermine leur valeur. + +On saisit nettement les causes de l’incompréhension des maîtres de notre +Université, en parcourant leurs déclarations. L’infériorité de notre +enseignement y est unanimement signalée, mais les explications qu’en +donnent ces savants professeurs prouvent qu’ils n’en ont jamais perçu +les vraies causes. + +Du haut en bas de l’échelle universitaire, l’incompréhension est la +même. + +Les professeurs se trouvent seulement d’accord pour reconnaître que nos +méthodes d’enseignement sont détestables. Une partie de mon ouvrage: +_Psychologie de l’Éducation_, arrivé aujourd’hui à sa vingt-septième +édition, et que le président de l’Académie des Sciences de l’empire +russe fit jadis traduire pour servir de guide à l’enseignement en +Russie, est consacrée à l’énumération des critiques que formulèrent les +universitaires convoqués devant une grande commission d’enquête. Notre +éducation classique ne trouva presque aucun défenseur parmi eux. + +Une preuve nouvelle de notre inaptitude à changer nous-mêmes nos +méthodes me fut donnée lors d’une circonstance relatée dans le livre +cité à l’instant, mais qu’il ne sera pas inutile de rappeler ici. + +A la suite de la publication de cet ouvrage je reçus la visite d’un +illustre savant, M. Léon Labbé, qui me tint à peu près ce langage: + +--Étant sénateur, membre de l’Académie des Sciences, membre de +l’Académie de Médecine et professeur à la faculté, je possède plusieurs +tribunes d’où je puis me faire entendre. La réforme de notre éducation +me semble absolument urgente. Voulez-vous me préparer des notes pour un +discours que je prononcerai d’abord au Sénat? + +Je réunis immédiatement les notes réclamées. L’éminent savant revint +plusieurs fois; mais ayant consulté en même temps des professeurs qui +lui montrèrent l’impossibilité de toute réforme, il reconnut avec +tristesse, dans une de ses dernières visites, que pour modifier notre +système d’éducation il faudrait changer d’abord l’âme des professeurs, +puis celle des parents et enfin celle des élèves. Hercule lui-même eût +reculé devant une telle tâche. + + * * * * * + +La guerre militaire est à peu près terminée, mais une guerre économique +va nécessairement la suivre. + +Les succès des peuples qui nous avaient dépassés avant le grand conflit +étaient dus surtout à un système d’éducation complètement différent du +nôtre. + +Cette dissemblance paraît particulièrement frappante aux États-Unis. +C’est à leur éducation que les Américains doivent le dédain des +complications administratives, la rapidité de décision et d’exécution, +l’initiative, la méthode, en un mot toutes les qualités manifestées dans +les travaux qu’ils exécutèrent en France durant la guerre, et que +constatait aisément l’observateur le moins exercé. + +L’éducation américaine se préoccupe surtout de créer des habitudes +mentales. Peu importe ce que l’élève apprend si sa réflexion, son esprit +d’observation, son jugement et sa volonté ont été développés. + +Alors que notre enseignement classique cherche uniquement, sans +d’ailleurs y réussir beaucoup, à instruire, l’enseignement américain +cherche surtout à éduquer. Éducation de l’esprit, éducation du +caractère. Tandis que le manuel appris par cœur constitue la base +fondamentale de notre enseignement, les universitaires américains ont +découvert depuis longtemps qu’une acquisition faite seulement par la +mémoire y reste juste le temps nécessaire pour subir un examen. + +Les livres sont, pour cette raison, à peu près entièrement éliminés des +classes américaines et remplacés par l’étude expérimentale des +phénomènes. + +On trouvera un long exposé de ces méthodes dans le très remarquable +livre du professeur Buyse, écrit à la suite d’une mission en Amérique +dont l’avait chargée le gouvernement belge avant la guerre. + +Un illustre savant français écrivait, à ce sujet, que «des peuples +éduqués avec de pareilles méthodes sont appelés à former une humanité +supérieure à la nôtre». Voici d’ailleurs, un court extrait du volume de +Buyse: + + «Tout est expérimental dans l’éducation américaine. Les branches + d’enseignement les plus abstraites sont présentées sous des formes + matérielles et concrètes et nécessitent, pour être assimilées, aussi + bien l’habileté des mains que la vivacité de penser. + + A nos méthodes passives basées sur la mémoire des mots, les Américains + opposent leur méthode active et éducative qui met en œuvre l’effort, + la volonté, l’habileté. + + Pour eux, les écoles européennes témoignent de la plus grossière + méconnaissance de la nature enfantine et humaine.» + +Étant bien démontré par des faits répétés qu’on ne peut demander une +réforme réelle à des professeurs dont le moule universitaire a depuis +longtemps pétrifié l’esprit, il faut rechercher d’autres moyens de +transformations. Les trouver devient indispensable pour n’être pas +vaincu dans la lutte économique qui va commencer. + + * * * * * + +Après y avoir longuement réfléchi, il me sembla que la seule possibilité +de modifier tout notre système d’enseignement était de fonder en France +une Université américaine avec des professeurs exclusivement américains. + +Les résultats obtenus auraient vite démontré la valeur de leurs méthodes +et la contagion de l’exemple eût obligé peu à peu notre Université à se +transformer. + +Tel était le projet dont j’espérais la réalisation grâce au concours de +M. Roosevelt, lui faisant observer qu’il resterait probablement après la +guerre assez de jeunes Américains en France pour alimenter une +Université américaine, en attendant que des étudiants français se +décidassent à la fréquenter. + +L’illustre homme d’État avait accepté ma proposition et me demandait de +lui indiquer exactement la marche qu’on pourrait adopter. Sa mort a +malheureusement empêché l’exécution de ce projet. + +Nos journaux ont ouvert une souscription pour des laboratoires dont les +mieux dotés restaient le plus souvent vides. Une souscription faite pour +réaliser en France une école du type américain eût été infiniment plus +utile. + + + + +CHAPITRE II + +LES RÉFORMES DE L’ENSEIGNEMENT EN FRANCE ET LES UNIVERSITÉS GERMANIQUES + + +Il y a déjà vingt ans que M. Ribot, l’éminent président de la Commission +parlementaire réunie pour examiner la valeur de notre enseignement +universitaire, formulait comme conclusion de cette enquête la dure +sentence que voici: + +«_Notre système d’éducation est dans une certaine mesure responsable des +maux de la société française._» + +Malgré cette solennelle déclaration, rien, absolument rien, n’a été +changé dans nos méthodes universitaires. Les manuels que, du +baccalauréat à l’agrégation, les candidats doivent apprendre par cœur +sont de plus en plus lourds, les grands laboratoires entretenus par +l’État de plus en plus vides. Les rares savants indépendants qui +subsistaient encore disparaissent chaque jour. Les professeurs officiels +restent seuls maîtres et ne se doutent même pas à quel point est funeste +l’influence qu’ils exercent sur l’avenir de leur pays. + +On devait naturellement s’attendre à voir l’Université déduire des +vertus manifestées par l’armée pendant la guerre que l’honneur en +revenait à son enseignement. Elle oubliait ainsi que la très immense +majorité des hommes qui déployèrent ces qualités--officiers ou +soldats--s’étaient formés en dehors de toute influence universitaire. + + * * * * * + +Les ministres de l’Instruction Publique qui, depuis un demi-siècle, +tentèrent vainement de réformer notre enseignement universitaire ont dû +souvent songer à la légende de Sisyphe, condamné par les dieux à +remonter éternellement au sommet d’une montagne un rocher qui en +retombait toujours. + +Reconnaissant, comme ses prédécesseurs, la triste médiocrité de notre +enseignement, un nouveau ministre de l’Instruction Publique se proposa +récemment de le modifier une fois encore. + +Son idéal était de renforcer l’enseignement du grec et du latin auquel, +avec une foi religieuse partagée par beaucoup de braves gens, il +attribuait une mystique vertu. + +L’auteur de ces nouvelles réformes eut raison de répéter, avec la +totalité de ses prédécesseurs, que le but de l’enseignement doit être la +formation de l’esprit. Peu importerait, évidemment, ce qui serait +enseigné, fût-ce le sanscrit, si une telle formation était obtenue. + + * * * * * + +La position qu’occupe un pays sur l’échelle de la civilisation dépend du +niveau de son élite. La valeur de cette élite se mesure surtout à la +qualité des savants indépendants que l’enseignement a su former. + +Leur rôle est très net. Si les professeurs ont pour mission d’enseigner +la science déjà réalisée, c’est aux savants indépendants qu’il +appartient de la perfectionner. + +L’immense influence de cette catégorie de savants ne peut se contester. +Toutes les grandes lois fondamentales de la physique: lois d’Ohm, +principe de Carnot, conservation de l’énergie, etc., leur sont dues. A +eux également revient la presque totalité des inventions qui ont +renouvelé la face de la civilisation: machine à vapeur, chemins de fer, +photographie, télégraphie électrique, téléphonie, industrie du froid, +etc. + +La grande force de l’éducation en Allemagne et aux États-Unis est +d’avoir su créer une légion de ces savants indépendants. L’évolution +industrielle et économique de ces pays représente leur œuvre. + +La supériorité, si mal comprise en France, des universités allemandes, +ne résulte pas de différences des programmes. Ils sont les mêmes +partout. Elle tient à des causes d’ordre psychologique, notamment au +recrutement des professeurs. + +En France, on ne devient professeur qu’après une série de concours +exigeant beaucoup de mémoire, mais ne demandant aucune recherche +personnelle. + +Les longues années passées chez nous à loger dans la mémoire le contenu +de gros manuels et à «contempler des équations au lieu de regarder les +phénomènes», sont consacrées en Allemagne, par le candidat professeur, à +exécuter des travaux personnels dans un des nombreux laboratoires +libéralement ouverts à tous les chercheurs. Puis, l’enseignement étant +libre, le futur professeur ouvre un cours, payé, comme tous les cours, +par les élèves. Si ces derniers en tirent profit, la réputation du +maître grandit et il finit par être appelé dans une des chaires +officielles des 25 universités allemandes. Il recevra alors un +traitement régulier, mais la plus grande partie de ses émoluments +restera toujours payée par les élèves. Il en est de même en Belgique. Je +tiens de l’ancien professeur de physique de l’université de Liége, M. de +Heen, que ses leçons lui rapportaient plus de 60.000 francs par an. + +C’est donc, on le voit, l’élève qui, indirectement, choisit les +professeurs, en Allemagne. «Privat-docent» ou titulaire d’une chaire +officielle, le maître a le plus grand intérêt à s’occuper de ses élèves, +puisque la majeure partie de son traitement provient de leurs +rétributions. Dès que l’enseignement se montre insuffisant, les élèves +disparaissent. + +Un des résultats finals des méthodes universitaires allemandes est +d’inculquer le goût de l’étude et des recherches. Les nôtres finissent +par inspirer, au contraire, l’horreur de toute cette science livresque +si péniblement acquise. Dès qu’ils possèdent les diplômes nécessaires +pour obtenir une place, les professeurs ne produisent plus rien. Nos +grands laboratoires restent le plus souvent vides. Il est donc bien +inutile d’en réclamer de nouveaux. + + * * * * * + +Alors que les savants indépendants sont très encouragés en Angleterre, +en Amérique et en Allemagne, ils se voient si mal accueillis en France +que leur nombre diminue tous les jours. Les rares survivants +disparaîtront bientôt entièrement. + +Les savants qui ont tant contribué à créer la puissance économique de +l’Allemagne la reconstruiront rapidement. Profitant des leçons du passé, +cette Allemagne nouvelle sera terriblement dangereuse. + +Je livre ces réflexions aux méditations des universitaires qui ne +cessent de manifester leur hostilité aux savants indépendants, si +indispensables pourtant à la grandeur de leur pays. + +Entamer l’épaisse carapace d’illusions dont certains maîtres de +l’université restent enveloppés étant impossible, tout ce qu’on peut +espérer c’est de faire réfléchir les esprits que la lourde empreinte +universitaire n’a pas figés encore. De l’éducation des générations qui +grandissent, éducation du caractère tout autant que de l’intelligence, +notre avenir dépend. Il faut le répéter toujours. + + * * * * * + +Nos méthodes universitaires ne sont pas seulement impuissantes à +développer l’intelligence. Elles le sont plus encore à former le +caractère. Or, les hommes sont beaucoup plus guidés par leur caractère +que par leur intelligence. + +Si notre Université ne se préoccupe pas de la formation du caractère, +c’est parce que cette formation ne saurait être constatée par les +examens, but essentiel de son enseignement. Peu lui importe donc que +beaucoup de ses élèves n’ayant acquis aucune qualité de caractère soient +condamnés à traverser le monde sans y rien comprendre et, par +conséquent, sans pouvoir y jouer un utile rôle. + +Les aptitudes psychologiques caractéristiques des divers peuples +représentant un héritage ancestral, on ne saurait évidemment agir très +profondément sur elles. Il existe cependant certaines méthodes capables +d’influencer, ou tout au moins d’orienter, ces éléments fondamentaux de +la personnalité. + +La possibilité de telles modifications est prouvée en constatant les +transformations subies pendant cinquante ans par l’Allemagne et le +Japon. C’est grâce à elles, je le répète, que l’Allemagne, malgré la +diversité des races qui la composent, devint la première puissance +industrielle du monde, et que le Japon, petite île, ne possédant jadis +ni pouvoir ni prestige, devint un puissant empire. + +Notre avenir ne dépend pas seulement des aptitudes techniques de nos +ouvriers mais surtout des capacités des élites qui les dirigent. Or, ces +élites, au moment de la guerre, se laissaient de plus en plus dépasser +par des concurrents étrangers. + +Les raisons de leur insuffisance étaient identiques dans les branches +les plus diverses de notre activité. + +On le constate facilement en parcourant les soixante volumes publiés +durant la guerre par la Société d’Expansion Économique sur nos +principales industries. Je les ai résumées dans un précédent ouvrage[9]. +Tous les auteurs de ces enquêtes donnent les mêmes explications +psychologiques de la décadence profonde révélée par la statistique de +nos diverses entreprises. Nulle part il n’est parlé de l’insuffisance +intellectuelle des chefs mais, à chaque page, d’insuffisances +psychologiques résultant de défauts de caractère observés dans toutes +les professions. + + [9] _Psychologie des temps nouveaux_. + +C’est à supprimer ces défauts que devrait tendre notre régime +universitaire. En réalité, il n’y tend pas du tout. + +Actuellement, notre Université fabrique à coups de manuels +d’innombrables diplômés, mais elle reste impuissante à former des +élites. Le personnel dirigeant, issu à peu près exclusivement des +concours, constitue souvent une bien médiocre élite. + +J’aurai à revenir bientôt sur l’éducation du caractère et à montrer +comment la discipline, l’ordre et la méthode qui firent la force de +l’Allemagne lui furent inculqués par son régime militaire. En Angleterre +et en Amérique, où ce régime n’existait pas, il a été remplacé par des +sports, qualifiés justement d’éducateurs, car ils impliquent les mêmes +qualités que celles résultant du service militaire. + +Insister serait inutile. Notre enseignement universitaire est arrivé à +cette phase de décrépitude sans remède où sombrent les institutions qui +ne surent pas évoluer. + + + + +CHAPITRE III + +L’ENSEIGNEMENT DE LA MORALE A L’ÉCOLE + + +Les lecteurs de cet ouvrage ne sont pas très familiarisés, peut-être, +avec l’histoire de l’empereur Akbar. Ce fut pourtant le plus puissant +souverain de son époque. Pendant un règne de cinquante ans, il créa dans +l’Inde des villes merveilleuses et des palais de rêves. + +Akbar n’était pas seulement grand bâtisseur, il fut aussi un judicieux +philosophe. Les religions lui apparaissant comme des incarnations +diverses des mystères qui nous entourent, il projeta de les fondre en +une seule et réunit dans ce but plusieurs théologiens. + +La tentative ne fut pas heureuse. Les membres de la docte assemblée +n’échangèrent que des invectives et de vigoureux horions. + +Soupçonnant dès lors, et bien avant les philosophes modernes, que les +croyances sont indépendantes de la raison, Akbar abandonna son projet et +se contenta de faire régner une tolérance absolue dans son immense +empire. Ses sujets furent libres d’adorer les dieux qu’ils préféraient +ou de n’en pas adorer du tout. Les biens religieux furent respectés. Les +pères de famille eurent le droit de faire éduquer leurs enfants par des +bouddhistes, des brahmanes, des musulmans ou des chrétiens. + + * * * * * + +Les peuples de l’Europe mirent longtemps à imiter l’exemple du grand +empereur. Après s’être massacrés et persécutés au cours d’interminables +querelles religieuses, ils finirent cependant, eux aussi, par découvrir +que la force ne peut rien contre la foi. Aujourd’hui, la presque +totalité des nations civilisées pratique une large tolérance religieuse. +Seules la France et la Turquie firent exception pendant longtemps. + +Durant de nombreuses années l’anticléricalisme constitua le fond de la +politique radicale. Son principal but était de substituer aux écoles +libres, coûtant fort peu, des écoles gouvernementales qui exigèrent une +dépense de plusieurs centaines de millions. + +Bien que cette substitution n’ait été imitée par aucun des peuples +civilisés de l’univers, nos gouvernants s’en montrèrent cependant très +fiers. Peut-on rêver plus noble tâche, en effet, que de protéger l’âme +des enfants contre les superstitions des âges de barbarie? Une telle +entreprise ne dérive-t-elle pas de principes scientifiques très sûrs? + +On le crut longtemps et c’est pourquoi tant de mentalités incertaines +acceptèrent des persécutions considérées comme nécessaires. Les +politiciens restaient sans prestige, mais puisqu’ils parlaient au nom de +la science, on se résignait à subir leurs violences. + +Et voici que, à la suite d’investigations approfondies, la philosophie, +la psychologie et d’autres sciences encore, viennent dévoiler les +erreurs de la ruineuse conception dont fut bouleversée la France pendant +trente ans. + + * * * * * + +Bien que l’évolution des idées nouvelles sur les religions ne puisse +être résumée en quelques lignes, on peut en marquer les principaux +points. + +Tout d’abord, la psychologie a montré que les croyances n’étaient +nullement enfantées par la crainte, mais correspondaient à des besoins +irréductibles de l’esprit. + +Qu’elles soient religieuses, politiques ou sociales les croyances sont +régies par une même logique, la logique mystique, indépendante de la +logique rationnelle. + +Beaucoup d’esprits révolutionnaires ne sont, en réalité, que des +croyants ayant changé les noms de leurs dieux. Socialistes, +francs-maçons, communistes, adorateurs de fétiches ou de formules +destinées à régénérer le genre humain, ne doivent l’intensité de leur +fanatisme qu’au développement exagéré de cet esprit mystique, qui anime +tous les apôtres d’une nouvelle foi. + +Ces remarques constituent le côté théorique de la question. Le point de +vue pratique est fourni par une philosophie nouvelle, le pragmatisme, +très en vogue actuellement dans les universités d’Amérique. + +Cette philosophie proclame que la notion d’utilité, toujours visible, +doit passer avant celle de vérité difficilement accessible. Si, comme +l’observation le démontre, les croyances augmentent la puissance de +l’individu et l’élèvent au-dessus de lui-même, il serait absurde de +rejeter de l’éducation un pareil moyen d’action. + +Les psychologues, même libres penseurs, reconnaissent tous, également, +la force que donne à l’homme la possession d’une croyance. Pour qui en +douterait, je me bornerai à citer les lignes suivantes, écrites par un +professeur de la Sorbonne, aussi peu suspect de cléricalisme que je le +suis moi-même: + + «La vie religieuse, dit-il, suppose la mise en œuvre de forces qui + élèvent l’individu au-dessus de lui-même... Le croyant peut davantage + que l’incroyant. Ce pouvoir n’est pas illusoire, C’est lui qui a + permis à l’humanité de vivre.» + + * * * * * + +Par une voie différente, on peut encore démontrer l’utilité de +l’enseignement religieux à l’école. Dans le livre célèbre: _la Science +et l’hypothèse_, qu’il écrivit jadis, à ma demande, pour la collection +que je dirige, l’illustre mathématicien Henri Poincaré prouve qu’aucune +science, y compris les mathématiques, ne saurait vivre sans hypothèses. +C’est ainsi, par exemple, que la propagation de la lumière et des ondes +électriques, qui impressionnent le récepteur du télégraphe sans fil +serait inexplicable sans l’hypothèse de l’éther. La nature de cet éther +est entièrement ignorée. On ne sait pas si sa densité est infiniment +grande ou infiniment petite. On n’est même pas sûr qu’il existe, et +cependant la science ne peut s’en passer. Quand on refuse d’accepter +l’hypothèse pour guide, il faut se résigner à prendre le hasard pour +maître. + +Les hypothèses religieuses sont comparables aux hypothèses scientifiques +et il est aussi difficile de se passer des premières que des secondes. +Sur les hypothèses scientifiques repose tout l’édifice de nos +connaissances. Sur les hypothèses religieuses toutes les civilisations +furent bâties. + +Il ne subsiste donc aujourd’hui aucune raison, ni scientifique, ni +philosophique, ni pratique, permettant de justifier les persécutions +dont l’enseignement religieux fut l’objet et dont l’Alsace, après son +retour à la France, faillit être victime. + +Loin de constituer un danger, cet enseignement est au contraire fort +utile. Grâce à lui se créent facilement chez l’enfant des habitudes +inconscientes qui survivront plus tard, quand il perdra ses croyances. + + * * * * * + +Est-ce à dire qu’il faille obliger le maître d’école à enseigner comme +vérités des hypothèses auxquelles il ne croit pas? En aucune façon. + +Le libre penseur le plus sceptique ne trahirait aucune de ses +convictions en disant à ses élèves que tous les peuples ont eu des +religions en rapport avec leurs sentiments et leurs besoins et que, sur +ces religions, furent édifiées les lois, les coutumes, les +civilisations. Il enseignerait que tous les dogmes prescrivent des +règles morales nécessaires à la vie des sociétés. Finalement, il +exposerait brièvement aux élèves la religion de leurs pères, en faisant +remarquer que ce n’est pas dans l’enfance que sa valeur pourrait être +discutée. + +Je ne crois pas qu’aucun savant moderne conteste la valeur des +assertions qui précèdent. Elle ne peut être mise en doute que par des +législateurs auxquels leur fanatisme mystique et la terreur de l’opinion +collective ôtent toute liberté de jugement. + +On ne peut, cependant, les considérer comme dépourvus de toute +philosophie, ces modernes apôtres. Mais leur rudimentaire philosophie +est celle qu’un éminent romancier rendit célèbre dans la personne de M. +Homais. L’esprit qu’incarnait cette âme simple régna longtemps en maître +au Parlement. Il fit expulser des hôpitaux les Sœurs qui soignaient +admirablement les malades et enveloppaient d’espérances leurs derniers +moments. Il a fait chasser de France les milliers de professeurs de +l’institut des Frères, qui donnaient l’instruction gratuite à des +centaines de milliers d’enfants et avaient créé un enseignement agricole +et professionnel sans rival, disparu avec eux. + +Lorsque les notions psychologiques esquissées dans ce chapitre seront +mieux connues, on considérera l’intolérance comme une calamité aussi +ruineuse que dangereuse et l’opinion se dressera vigoureusement contre +ses pernicieux apôtres. Dominant les fanatismes de l’heure présente, les +historiens de l’avenir n’auront pas de peine à montrer ce que +l’intolérance religieuse a coûté et de quels précieux éléments +d’éducation elle nous a privés. + + + + +CHAPITRE IV + +LA CRÉATION D’HABITUDES MORALES PAR L’ARMÉE + + +Dans leurs discours, tous les chefs d’État parlent de désarmement, mais +ils augmentent en même temps leurs budgets de guerre, sachant bien que +les seules chances de paix résident dans la puissance des armées. +Aujourd’hui, plus encore que dans le passé, pour durer il faut rester +fort. + +Ces armements sont financièrement désastreux puisqu’ils obligent des +peuples demi-ruinés à s’appauvrir davantage; mais l’exemple de +l’Allemagne suffit à montrer ce que coûte, de nos jours, une défaite. + +La nécessité de conserver sur pied de dispendieuses troupes semble +d’autant plus lourde qu’une armée représente un outil rarement employé. + +On est alors conduit à se poser la question suivante: cet outil, fort +coûteux, ne serait-il pas utilisable autrement que pour la guerre? Or, +il est facile de démontrer qu’en dehors de son but guerrier, l’éducation +militaire pourrait rendre à un peuple les plus signalés services. + +On se souvient des déclarations du célèbre chimiste Ostwald, affirmant +que la suprématie industrielle des Germains tenait à ce que seuls ils +possédaient le secret de l’organisation. + +Cette supériorité, dont Ostwald lui-même ne comprenait pas très bien +l’origine, résulte beaucoup moins des qualités intellectuelles acquises +à l’Université que de certaines qualités de caractère: ordre, +discipline, ponctualité, solidarité, sentiment du devoir, etc., que +l’université n’enseigne pas. + +Le ministre Helfferich avait une vision beaucoup plus juste des causes +de la supériorité de ses compatriotes quand il la déclarait issue du +passage forcé de tous les jeunes Allemands par la caserne, où ils +acquéraient les qualités de caractère indispensables à la nouvelle +évolution scientifique et industrielle du monde. + +Inutile d’objecter que les Américains, jadis sans armée, atteignirent +cependant une grande prospérité industrielle. Leurs qualités d’ordre, de +solidarité, de ponctualité, de discipline étaient dues, comme celles des +Anglais, à la pratique de sports où la discipline s’impose aussi +rigoureusement qu’à la caserne. + + * * * * * + +Comment le régime militaire peut-il inculquer de telles qualités? Ici, +nous nous trouvons en présence du formidable problème de la morale dont +on peut dire qu’il fut la pierre d’achoppement de tous les +philosophes[10]. + + [10] On peut juger, par le passage suivant de l’éminent philosophe + Boutroux, à quel point sont confuses les idées sur la morale de nos + plus illustres universitaires: «A travers leur extrême variété, tous + les systèmes de morales ont consisté à prendre pour principe une + certaine notion du bien comme objet définitif proposé à notre + activité et à chercher ensuite, dans un libre consentement de + l’intelligence du cœur et de la volonté, le ressort de l’action + dirigé vers cette fin.» + +Ce problème est, au fond, assez simple, bien que des hommes comme Kant +en aient complètement méconnu les éléments. + +Pour l’illustre philosophe, il n’existait pas une morale possible sans +sanctions, c’est-à-dire sans récompense et sans châtiment. Le crime, +restant souvent impuni ici-bas, et la vertu privée de récompense, Kant +en déduisait la nécessité d’une vie future et d’un Dieu rémunérateur. + +Une morale dépourvue de sanction serait donc, suivant Kant, impossible. + +Ces conceptions sont restées classiques dans notre enseignement, et je +tiens de l’éminent philosophe Bergson qu’il fut pendant longtemps à peu +près seul avec l’auteur de cet ouvrage à les rejeter complètement. + +S’il les repoussait, c’était d’ailleurs pour des raisons un peu +différentes de celles que j’ai exposées dans un autre livre et dont +voici la substance: + +Kant, comme tous les philosophes rationalistes, croyait l’homme guidé +dans la vie par son intelligence alors qu’il est, en réalité, conduit +surtout par les sentiments dont dérive son caractère. + +En fait, ce n’est guère la crainte du châtiment et l’espoir d’une +récompense qui font respecter le devoir moral. Ce respect ne se trouve +constitué qu’après être devenu une habitude. L’homme obéit alors à +certaines règles de conduite sans les discuter. C’est à ce moment précis +que sa morale est formée. + +La morale purement rationnelle des professeurs, dans laquelle chaque +acte exigerait une délibération intellectuelle, formerait une pauvre +morale. L’homme n’ayant pas d’autre règle de conduite inspirerait peu de +confiance. + +L’erreur de Kant dérivait de ce que, ignorant la force d’un inconscient +convenablement éduqué, il ne pouvait le supposer assez fort pour +remplacer les sanctions présentes ou futures. Ces sanctions lui +semblaient donc indispensables. + + * * * * * + +Comment créer cette morale inconsciente, seul guide sûr de la conduite? +Comment, en d’autres termes, transformer en habitudes l’observation des +lois morales sans lesquelles une société tombe vite dans l’anarchie? + +Une seule méthode permet d’obtenir ce résultat: répéter longtemps l’acte +qui doit devenir habitude. + +Cet acte représentant d’abord une gêne, l’élève n’arrive à le pratiquer +que par contrainte, c’est-à-dire sous l’influence d’une discipline +rigide. + +Pareille discipline étant difficile dans la famille et à l’école, +beaucoup d’hommes n’ont d’autre morale que celle du groupe social auquel +ils appartiennent, en dehors de la crainte, assez faible aujourd’hui, +qu’inspire le gendarme. + +Cette discipline rigide, mais nécessaire pour créer une moralité +inconsciente, s’obtient au contraire facilement à l’armée, parce qu’elle +possède des moyens de contrainte auxquels on ne résiste pas. Leur +rigueur n’est, d’ailleurs, pénible qu’au début, car à la discipline +externe imposée se substitue bientôt la discipline interne, spontanée, +constituant l’habitude. + +L’homme ainsi formé est comparable au cycliste circulant sans effort +dans les chemins les plus difficiles, alors qu’à ses débuts il n’y +parvenait qu’avec peine. + +Les peuples ayant acquis la discipline interne, constituant une morale +stabilisée, sont, par ce seul fait, très supérieurs à ceux qui ne la +possèdent pas. + + * * * * * + +La création d’habitudes morales au moyen de la discipline militaire +repose sur le principe psychologique très sûr des associations par +contiguïté. On peut le formuler de la façon suivante: + +Lorsque des impressions ont été produites simultanément, ou se sont +succédé immédiatement, il suffit que l’une d’elles se présente à +l’esprit pour que les autres soient évoquées aussitôt. + +L’association par contiguïté est nécessaire pour créer l’habitude. Bien +établie, cette habitude rend inutile la représentation mentale de +l’association. + +Pour faire mieux comprendre la force de l’éducation inconsciente, et +montrer comment elle peut survivre au conscient désagrégé par une cause +quelconque, je rappellerai un cas bien concret observé jadis par +l’illustre général de Maud’huy, qui n’a jamais manqué une occasion de me +rappeler qu’il se considérait comme mon élève. + +Alors commandant, il vit entrer dans son bureau un sergent de service, +venant l’informer avec inquiétude, qu’un soldat ivre se démenait dans +une salle, brisant tout et menaçant de sa baïonnette le premier qui +l’approcherait. Que faire? + +Théoriquement il paraissait très simple de lancer plusieurs hommes sur +le forcené pour le maîtriser. C’était les exposer à être tués ou +blessés. La psychologie ne fournirait-elle pas un moyen plus subtil? + +Le futur général l’eut vite trouvé. Se souvenant que l’éducation +inconsciente survit aux perturbations du moi conscient, il se dirigea +vers la salle où gesticulait l’ivrogne, ouvrit la porte et, d’une voix +de stentor, commanda: + +--Garde à vous! Portez arme! Posez arme! Repos! + +Les ordres furent immédiatement exécutés et il devint facile de désarmer +le soldat, dont l’âme consciente avait été perturbée par l’ivresse, mais +dont l’habitude inconsciente n’avait pas encore été atteinte. + + * * * * * + +Pour en finir avec le principe si fécond des associations par +contiguïté, je ferai remarquer qu’il sert de base à toutes les formes +possibles d’éducation, aussi bien chez les animaux que chez l’homme. Les +dresseurs les plus raffinés n’en utilisent guère d’autres. Ce même +principe contient la solution de problèmes d’aspect insoluble, par +exemple, empêcher un brochet affamé de manger les poissons enfermés avec +lui dans un bocal. Cette expérience est trop connue pour qu’il soit +utile d’en rappeler les détails. + +La création d’habitudes morales par voie d’association se trouve +facilitée grâce à l’application de cette autre loi psychologique: des +impressions faibles, si répétées qu’on le suppose, n’ont jamais la +puissance d’impressions peu répétées, mais très fortes. + +En vertu de ce principe, que j’eus souvent jadis l’occasion d’appliquer +au dressage de chevaux difficiles, le châtiment punissant une violation +de discipline peut être rare, s’il est sévère. C’est pour cette raison +qu’au grand collège d’Eton, fréquenté par les fils de la haute +aristocratie anglaise, le principal fouette lui-même en public l’élève +ayant proféré un mensonge. Cette peine humiliante a pour résultat +d’inspirer aux jeunes gens une horreur si intense du mensonge qu’il est +rarement besoin de l’appliquer. + + * * * * * + +L’immense supériorité de la discipline militaire sur celle de l’école et +surtout de la famille est, je le répète, qu’on ne résiste pas à la +première, alors que la discipline scolaire ou familiale ne se compose +guère que de remontrances sans force et de discours sans prestige. + +La création d’habitudes militaires et morales demande un certain temps. +Sa durée est fort discutée d’ailleurs par les partisans d’un service +militaire réduit à quelques mois. + +La question s’est présentée dans divers pays et notamment en Belgique. +Le Roi Albert y fit preuve à ce propos de connaissances psychologiques +qui m’avaient déjà frappé au cours d’une conversation que j’eus avec +lui. + +Dans le but d’obtenir la prolongation du service de 10 à 14 mois, il +disait: «abaisser la durée du temps de service au-dessous d’un certain +terme, c’est tomber dans le système des milices. Or, l’expérience prouve +que les milices n’ont jamais tenu devant une force régulière et bien +entraînée. On croit trouver un correctif dans un puissant armement, mais +une troupe sans discipline, ni cohésion, ne saura pas défendre cet +armement.» + + * * * * * + +Le lecteur entrevoit maintenant, je pense, l’utilité du régime militaire +sur la formation du caractère et de la morale d’un peuple. + +L’officier peut et doit devenir le véritable éducateur de notre +jeunesse, appelée, aujourd’hui à passer par la caserne et redoutant, +parfois bien à tort, d’y perdre son temps. + +Apprendre au soldat à manœuvrer ne doit être qu’une partie du travail +des chefs. L’habitude de manier les hommes a déjà transformé beaucoup +d’officiers en psychologues. + +Quelques-uns, trop peu nombreux encore, avaient compris depuis longtemps +ce côté de leur rôle. C’est ainsi, par exemple, qu’il y a quelques +années, le général Gaucher, alors commandant d’état-major, publiait une +série de conférences sur _La Psychologie de la Troupe et du +Commandement_, où se trouvaient reproduits plusieurs chapitres de mes +ouvrages. + +En ce qui concerne, notamment, l’éducation de la morale, l’auteur y a +fort bien montré les différences des modes de création de la moralité +individuelle et de la moralité collective. Sans doute, un chef pourra +momentanément susciter dans une troupe des qualités très +hautes--abnégation, dévouement, désintéressement, sacrifice de la vie, +etc.; mais cette moralité transitoire ne survit pas à l’influence du +chef qui l’a créée, alors que persiste la moralité individuelle, +transformée en habitude suivant les principes que je viens d’exposer. + +Lorsque le caractère a été éduqué, ainsi que l’intelligence, l’homme +possède un capital mental fort supérieur à tous les capitaux matériels. +Les événements peuvent, en effet, détruire ces derniers, mais ils +n’entament pas le premier. + +Tous les peuples modernes, les latins surtout, ont besoin d’une +éducation morale les dotant d’un capital mental solide. L’armée, seule, +je le répète, pourra le leur faire acquérir. + +Notre avenir dépendra donc de l’éducation morale reçue par la nouvelle +génération. + +L’intelligence, tout le monde en possède en France, et c’est pourquoi la +jeunesse se charge si facilement de diplômes. Malheureusement, les +qualités de caractère ne sont pas toujours développées au même degré. + +Or dans la phase d’évolution où le monde entre aujourd’hui, c’est la +possession de ces qualités qui déterminera l’avenir des peuples. + + + + +LIVRE VII + +LES ALLIANCES ET LES GUERRES + + + + +CHAPITRE PREMIER + +LA VALEUR DES ALLIANCES + + +Parmi les hommes d’État ayant joué un rôle dans les événements +contemporains, l’Histoire citera certainement le nom de M. Isvolsky, +ambassadeur de Russie à Paris au moment de la guerre. + +Avant d’être ambassadeur en France, il fut ministre des affaires +étrangères et occupa des postes diplomatiques importants dans diverses +capitales de l’Europe. + +L’éminent homme d’État était un esprit très fin, très cultivé, +connaissant admirablement l’art difficile de comprendre les hommes et de +les manier. Il se trompa sans doute quelquefois; mais l’Histoire ne cite +guère de diplomates ne s’étant jamais trompés. + +J’avais l’honneur de le compter parmi mes lecteurs assidus. Il entreprit +même pendant son séjour à Paris, comme ambassadeur, la traduction russe +de mon petit volume: _Aphorismes du Temps Présent_. + +J’eus l’occasion, un jour, de lui proposer l’addition d’un aphorisme +constatant qu’une alliance entre peuples s’évanouit dès que les intérêts +de ces peuples viennent à diverger. + +--N’écrivez pas cela, me dit l’ambassadeur avec un sourire ironique. +C’est une vérité tellement confirmée par l’histoire qu’il serait +vraiment inutile de la rappeler. + + * * * * * + +La guerre et aussi la paix ont amplement justifié la judicieuse +réflexion de l’illustre diplomate. + +On le vit, notamment, quand l’Italie et la Roumanie, d’abord alliées à +l’Allemagne, se tournèrent contre elle, le jour précis où leurs intérêts +différèrent des intérêts germaniques. + +On put constater encore la faible valeur des alliances lorsque nous +fûmes abandonnés par la Russie, puis quand l’Autriche essaya vers la fin +de la guerre, de se séparer de l’Allemagne. + +L’action des intérêts qui amène la rupture des alliances se manifeste +également dans leur genèse. Les États-Unis en fournirent un remarquable +exemple lorsque sentant grandir les menaces de l’Allemagne ils sortirent +de leur neutralité, bien que n’étant liés par aucun traité, pour nous +aider à terminer la guerre. + +Les journaux français faisaient preuve d’une naïveté un peu excessive +quand ils répétaient sans trêve, durant la guerre, que l’Angleterre et +l’Amérique s’étaient jointes à la France pour défendre la cause du droit +et de la justice. Elles défendaient simplement leurs intérêts menacés. +«C’est pour nous-mêmes, écrivait le _Times_, que nous avons tiré l’épée, +afin de demeurer les maîtres de la mer et du commerce du monde.» + +L’Allemagne abattue, il fallait empêcher la France de prédominer, et +c’est pourquoi les gouvernants britanniques s’opposèrent, avec une +énergie côtoyant la violence, à ce que les anciennes frontières du Rhin +nous fussent rendues. Avec la même énergie, ils empêchèrent la formation +de l’État tampon de Rhénanie qui eût rendu l’Allemagne moins dangereuse +pour ses voisins. + +Mêmes observations au sujet de l’Amérique, entrée en guerre, assuraient +nos hommes d’État et nos journalistes, pour défendre le droit et la +liberté. + +Le 11 mars 1921, l’ambassadeur des États-Unis à Londres faisait justice +de ces naïvetés quand il disait: + +«_Nombreux sont ceux qui demeurent convaincus que nous avons envoyé nos +jeunes soldats au delà de l’Océan pour sauver la Grande-Bretagne, la +France et l’Italie. Ce n’est pas vrai. Nous les avons envoyés uniquement +pour sauver les États-Unis d’Amérique._» + +Ces constatations diverses aboutissent toutes à montrer l’évidence de ce +principe qu’une alliance est une association provisoire d’intérêts +semblables ne survivant pas à leur divergence. + + * * * * * + +Quand les ambitions ou les intérêts sont très forts, ils peuvent créer +des alliances entre peuples n’ayant aucune sympathie les uns pour les +autres. L’empereur Guillaume II rêva longtemps de s’allier avec la +France qu’il aimait peu contre l’Angleterre qu’il aimait moins encore. +On le sait notamment par la révélation d’une de ses conversations avec +le roi Léopold de Belgique, publiée par le baron Van der Elst, ancien +secrétaire général du ministre des affaires étrangères belge. + + «Depuis de longues années, lui dit Guillaume, j’ai employé tous les + moyens pour me rapprocher de la France et chaque fois que je lui ai + amicalement tendu la main, elle a repoussé mes avances avec dédain. + Tous mes projets se heurtent à l’opposition systématique du + gouvernement et sont violemment combattus par la presse française qui + les dénature et en prend prétexte pour m’injurier. J’avais rêvé d’une + réconciliation avec la France. J’aurais voulu former avec elle, dans + l’intérêt général, un bloc continental assez fort pour mettre un frein + aux ambitions de l’Angleterre qui cherche à confisquer le monde à son + profit. Et, au contraire, je vois la France prêcher la haine, la + revanche, et préparer la guerre dans le dessein de nous anéantir.» + +L’Angleterre qui commençait à fort redouter l’Allemagne, rivale +grandissante, aurait bien volontiers traité avec elle, mais ses avances +eurent peu de succès. L’Allemagne se croyait, d’ailleurs, très sûre de +la neutralité britannique au début de la guerre. + +On a souvent affirmé que si, en 1914, l’Angleterre avait déclaré +immédiatement ses intentions, l’Allemagne n’aurait probablement pas +déchaîné le conflit. Ce retard fut une des conséquences nécessaires de +la politique traditionnelle anglaise. L’intérêt de se joindre à la +France n’exista pour elle que quand l’Allemagne, contrairement à +l’espérance des hommes d’État anglais, viola la neutralité belge et +menaça Anvers. + +Tous ces exemples, mettant en évidence les bases psychologiques d’une +alliance, permettent de pressentir le sens réel de ce mot. + +Avec l’évolution actuelle du monde et la mobilité des intérêts +économiques, les alliances entre peuples ne représentent que +l’association momentanée d’intérêts semblables et ne survivent pas à la +disparition de cette communauté d’intérêts. + + * * * * * + +Il ne faut pas oublier du reste, quand on parle d’alliances que, sauf +dans les relations commerciales qui imposent l’honnêteté, sous peine de +ne pouvoir se continuer, il n’existe aucune trace de moralité politique +internationale. Les termes de droit et de justice constituent alors des +expressions totalement dépourvues d’efficacité et qui n’ont jamais +influencé la conduite. + +L’histoire se compose surtout du récit des conquêtes effectuées par les +peuples forts sur les peuples faibles, sans qu’il soit question d’aucun +droit. Les chroniqueurs réservent d’ailleurs leur admiration aux +conquérants que les idées de droit et de justice préoccupèrent fort peu. +Frédéric II de Prusse fut qualifié de grand en raison surtout de la +façon dont il dépouilla ses voisins de provinces sur lesquelles il +n’avait aucun droit. + +Il en fut de même dans tous les pays. Un discours prononcé à Dunkerque, +par M. Poincaré, rappelle que quand cette ville parut devenir une +concurrente dangereuse pour le commerce anglais, le gouvernement +britannique essaya de la faire incendier par surprise. A deux reprises, +en 1694 et 1695, il envoya une flotte de frégates et de brûlots pour +tenter l’opération. Jean-Bart réussit à l’empêcher mais, plus tard, les +Anglais parvinrent à raser les fortifications de la ville et détruire +Son port. + +Alors, comme aujourd’hui, comme demain et comme plus tard encore, la +seule loi morale régissant les relations entre peuples, reste celle du +plus fort. + + * * * * * + +Inutiles souvent, les traités d’alliance peuvent en outre devenir +dangereux. Les querelles de l’Autriche avec la Serbie nous étaient +profondément indifférentes. Seul notre traité avec la Russie nous +entraîna dans une guerre effroyable. L’alliance franco-russe nous coûta +1.500.000 hommes, la ruine de plusieurs départements et un nombre +immense de milliards. + +Quand les intérêts d’un peuple sont évidents, nul besoin d’un traité +d’alliance pour lui faire prendre parti dans le conflit. Les pays qui +nous aidèrent le plus pendant la guerre, c’est-à-dire l’Angleterre et +l’Amérique, furent justement ceux auxquels aucun pacte ne nous liait. + + * * * * * + +Nous ne conclurons pas de ce qui précède que les alliances soient +toujours inutiles. Elles peuvent avoir un effet moral précieux pour +prévenir l’attaque d’un peuple fort contre un peuple faible. Comme nous +le rappelions plus haut, si l’Allemagne avait supposé que l’Angleterre +s’unirait à la France, elle n’eût sans doute pas déclenché la guerre. Un +traité d’alliance bien net avec l’Angleterre, au lieu de promesses +vagues, aurait donc probablement empêché la formidable conflagration. + +De même pour le traité projeté au moment de la paix, entre la France, +l’Angleterre et l’Amérique. Il eût été fort utile pour paralyser en +Allemagne les projets de revanche. + +Aucun peuple n’est assez fort actuellement pour vivre sans alliances +morales, les seules possibles aujourd’hui parce que les autres sont sans +efficacité comme nous l’avons montré. Avec qui la France doit-elle +s’allier? + +C’est là un problème analogue à ceux posés par le sphinx de la légende +antique et qu’il fallait résoudre sous peine de périr. De lui notre +avenir dépend. + +L’alliance avec les États-Unis, la plus désirable peut-être, a été +repoussée par le Sénat américain. Depuis la fin de la guerre, les +intérêts de l’Amérique ayant changé, ses idées ont également changé. + +Un sentiment visiblement anti-européen conduisit au pouvoir le Président +Harding et la propagande pro-allemande amena les États-Unis, qui d’abord +n’y songeaient guère, à réclamer les sommes prêtées aux Alliés pendant +la lutte commune. + +Les journaux américains insinuent maintenant que si les États-Unis +supportent de lourds impôts, c’est que leurs débiteurs alliés ne veulent +pas les rembourser, ce qu’ils pourraient faire facilement en ne +consacrant pas tout leur argent à des armements. + +Le peuple américain est de plus en plus persuadé que ce sont les +armements de la France qui empêchent le désarmement général. On +entrevoit le moyen de pression politique que le gouvernement de +Washington pourra exercer sur les gouvernements européens. + +Il est possible que les États-Unis prétendent imposer des réductions +d’armements à certaines nations européennes. L’Allemagne y compte +fortement. + +Cette nouvelle orientation de l’Amérique montre, une fois encore, +combien est grande aujourd’hui la fragilité des alliances. Elle montre +surtout qu’il ne faut plus espérer une alliance avec l’Amérique. + + * * * * * + +Des alliances avec les puissances de second ou de troisième ordre: +Tchéco-Slovaquie, Pologne, etc., sont peu souhaitables. Nous aurions +beaucoup à donner et très peu à recevoir. On a vu déjà, par la +demi-alliance polonaise, à quelles guerres contre la Russie soviétique +nous faillîmes être entraînés. + +Avec l’Italie une alliance serait bien incertaine. Divers journaux +italiens n’ont pas hésité à réclamer la Corse, Nice, la Tunisie ou +annoncer, comme le _Giornale d’Italia_, que l’Italie pourrait bien +passer dans le camp allemand où elle était déjà avant la guerre. + +Compter, à défaut d’alliance, sur l’illusoire protection de la Société +des Nations, sur l’internationalisme socialiste ou sur les imbéciles +discours des pacifistes serait fort imprudent. Les illusions de jadis ne +sont plus permises aujourd’hui. Elles nous ont conduits jusqu’au bord de +l’abîme où nous faillîmes sombrer. + +Seuls en Europe, sans pouvoir espérer l’aide d’une Amérique lointaine, +peu soucieuse de renouveler sa gigantesque entreprise, nous serions bien +faibles. + +L’Angleterre demeure actuellement la seule nation avec laquelle la +France aurait un intérêt certain à contracter une alliance en raison de +son effet moral. + + * * * * * + +Pour rechercher les bases possibles d’une telle alliance il faut d’abord +tenir compte des principes politiques traditionnels de l’Angleterre, +puis de son état présent. + +Les hommes d’État dirigeant les peuples stabilisés par un long passé se +trouvent gouvernés eux-mêmes par un petit nombre de principes +héréditaires, à travers les vicissitudes qui les enveloppent. Certains +de ces principes sont, d’ailleurs, si fixes que des gouvernants issus de +partis politiques opposés, les appliquent dès qu’ils arrivent au +pouvoir. + +L’Angleterre est la plus stabilisée des nations actuelles et c’est +pourquoi sa politique reste invariable à travers le temps. Depuis +l’époque de l’invincible Armada jusqu’à celle de Napoléon, l’empire +britannique s’est toujours dressé contre toute puissance européenne qui +paraissait grandir. La France semblant devenir trop forte en 1870, +l’Angleterre applaudit au succès de l’Allemagne. En 1914, l’Allemagne se +montrant trop puissante à son tour la Grande-Bretagne se mit à nos +côtés. + + * * * * * + +Hallucinés par la crainte de perdre une alliance tenue pour nécessaire, +nos gouvernants cédèrent depuis les débuts de la paix à toutes les +exigences de l’Angleterre et facilitèrent ainsi l’établissement de son +hégémonie en Europe. + +Si la Grande-Bretagne n’avait pas besoin de la France, il serait fort +inutile de rien lui demander. La mentalité de ses hommes d’État ne leur +permet de donner quelque chose que sous la pression d’impérieuses +nécessités. + +Aujourd’hui, elle prend de tous côtés, entrave ses anciens alliés et +semble médiocrement soucieuse de s’engager dans une nouvelle alliance. + +Si elle persistait dans cette ligne de conduite, quelles en seront les +conséquences? + +Supposons qu’à une époque connue seulement du destin mais inévitable, la +tenace Allemagne, émergée de l’abîme, se croie assez forte pour prendre +sa revanche et attaquer la France isolée. Que deviendrait l’Angleterre +si nous étions vaincus? + +Sa destinée ne serait pas douteuse. Anvers et Calais tombés aux mains +des Allemands, l’Angleterre perdrait immédiatement sa domination sur les +mers. Facilement envahie elle deviendrait bientôt une simple colonie +germanique. + +L’alliance avec l’Allemagne, dont nous a plusieurs fois menacés M. Lloyd +George, ne sauverait pas l’Angleterre d’un tel sort. L’Allemagne se +retournerait vite contre son alliée d’un jour dès que la France serait +vaincue, ne fût-ce que pour reprendre ses colonies. + +Donc, sans faire intervenir d’autre facteur que l’intérêt, l’Empire +britannique doit fatalement se résigner à contracter avec la France une +alliance précise, dégagée de réticences afin d’ôter à l’Allemagne l’idée +de recommencer la guerre. + + * * * * * + +Une alliance avec l’Angleterre ne représente pas du tout une protection +à solliciter, mais une affaire à discuter. Nos diplomates gagneraient à +la traiter en commerçants se proposant un échange de valeurs égales. La +fermeté courtoise devra remplacer la résignation craintive dont ils +firent preuve pendant et depuis les négociations de la paix. Alors, +malheureusement, nous avions contre nous l’idéalisme obscur du +tout-puissant président Wilson et le réalisme nullement obscur du +premier ministre anglais, préoccupé surtout d’agrandir l’empire +britannique et de laisser la France assez faible pour qu’elle se sentît +toujours sous la dépendance anglaise. + +Il est évident qu’une alliance avec l’Angleterre ne doit pas hypothéquer +trop lourdement l’avenir et nous lancer dans des guerres lointaines. Si +elle accentuait une alliance avec le Japon et si ce dernier entrait en +conflit avec les États-Unis, nous pourrions être engagés dans une +nouvelle lutte plus funeste encore que celle dont nous sommes sortis. Il +ne faut pas oublier, je l’ai rappelé plus haut, que notre alliance avec +la Russie nous conduisit au formidable confit qui vient de ravager le +monde. On ne doit pas oublier non plus que notre demi-alliance actuelle +avec l’Angleterre faillit nous entraîner dans une guerre avec la +Turquie. + +Un traité d’alliance franco-anglais devrait donc spécifier nettement les +buts et les limites réciproques des engagements souscrits. Son principal +but serait d’empêcher une nouvelle conflagration européenne qui +marquerait sûrement la fin de nos civilisations. + +Ces réalités de l’heure présente dominent les vaines subtilités +diplomatiques et les bavardages pacifistes. Plus que jamais, gouverner, +c’est prévoir. L’imprévoyance nous a coûté quatre ans de guerre et la +ruine de riches provinces. On ne recommence pas impunément une pareille +aventure. + + + + +CHAPITRE II + +LES LUTTES POUR L’HÉGÉMONIE ET POUR L’EXISTENCE + + +§ 1.--La lutte de l’Angleterre pour l’hégémonie + +Tous les grands peuples de l’Histoire ont visé à l’hégémonie. + +Ce besoin est aussi intense aujourd’hui qu’aux époques de César et de +Charles-Quint, mais il ne s’avoue plus. Les hommes d’État qui président +à la destinée des peuples s’en prétendent affranchis. + +Dans un de ses discours, le plus impérialiste des ministres de la +Grande-Bretagne souhaitait «la création d’une fédération des peuples +destinée à empêcher que l’ambition et la cupidité ne plongent jamais +plus l’univers dans ce chaos de misère qui s’appelle la guerre». + +Bien que le sens des mots soit facilement transformé par les diplomates, +il serait cependant vraiment difficile à ce ministre d’attribuer à des +motifs autres que ceux qu’il critique, c’est-à-dire «l’ambition et la +cupidité», les incessants agrandissements territoriaux de l’Angleterre +depuis les débuts de la paix. + +Cette discordance complète entre la conduite des hommes d’État et leurs +discours résulte de causes psychologiques profondes. Les discours se +réfèrent à un idéal individuel théorique plus ou moins lointain et non +réalisable encore, alors que la conduite reflète uniquement les +aspirations héréditaires du peuple que les gouvernants dirigent. Un +homme d’État n’a d’influence qu’à la condition de rester le miroir des +aspirations de sa race. Il pourra prêcher la fraternité et la +solidarité, mais orientera sa politique d’après des principes totalement +différents. + +L’Angleterre étant une nation ayant toujours visé à s’agrandir, rien ne +permet de supposer que sa mentalité traditionnelle collective ait +changé. + +La distinction que je viens de formuler entre les discours issus de +l’âme consciente individuelle et la conduite dictée par l’âme +inconsciente de la race domine la vie politique des peuples. Elle la +domine surtout depuis les origines de la récente guerre. + +Ne nous étonnons donc pas trop qu’après avoir cent fois répété dans +leurs discours, durant le conflit, qu’ils luttaient contre le +militarisme et le besoin d’hégémonie, les hommes d’État anglais aient +agi d’une façon absolument contraire aux principes solennellement +proclamés dès le lendemain de la paix, en essayant de substituer +l’hégémonie anglaise à celle de l’Allemagne. + + * * * * * + +Jamais peuple ne manifesta un aussi violent désir de conquêtes. Après +s’être approprié la flotte et les colonies allemandes, l’Angleterre +proclama son protectorat sur l’Égypte, la Mésopotamie et la Perse, puis +essaya de s’emparer de Constantinople et d’une partie de la Turquie par +l’intermédiaire des Grecs. + +Avec les divers pays qu’il s’est annexés: Mésopotamie, Palestine, +Égypte, Afrique allemande, Cameroun, Togo, îles de la Sonde, etc., +l’Empire mondial britannique étendu de l’Égypte au Cap et à l’Inde, +comprend une grande portion de l’Asie et de l’Afrique, et couvre plus du +quart de la surface de la terre. + +Sa situation peut se résumer dans cette phrase prononcée par lord Curzon +à la Chambre des Communes: «L’Angleterre, dans cette guerre, a tout +gagné et même plus qu’elle ne s’était proposé.» + +Jamais, en effet, la Grande-Bretagne n’avait rêvé une aussi prodigieuse +puissance. Quelques semaines lui ont suffi pour s’adjuger tous les +bénéfices de la lutte mondiale. + + «L’Angleterre, écrit le savant historien Ferrero, fut saisie d’une + sorte de délire de domination mondiale qui, après les ambitions + allemandes, menace à son tour d’entraîner l’univers à sa perte... + L’Angleterre est retombée dans l’erreur qui a causé la chute de + Napoléon d’abord, et de l’Allemagne ensuite. Elle a cru que l’intérêt + d’un seul peuple pouvait être la loi de l’univers. Elle tente + d’improviser sur les ruines de la moitié de l’Asie une parodie + coloniale de l’empire napoléonien ou de celui que les Allemands + avaient essayé de fonder, mais avec une préparation bien plus solide.» + +La volonté de l’Angleterre d’établir son hégémonie sur le monde ne se +manifesta pas seulement par des conquêtes territoriales, mais aussi par +ses impérieuses façons d’agir à l’égard de ses alliés. + +Au moment où les bolchevistes étaient aux portes de Varsovie, elle +n’hésita pas à barrer à Dantzig la seule route permettant à la France +d’envoyer facilement des munitions aux Polonais chargés d’arrêter +l’invasion. Elle nous obligea, par les hostilités des protégés anglais +placés sur nos frontières, à dépenser beaucoup d’hommes et de millions +en Syrie et ne cessa pendant quatre ans de s’opposer à nos réclamations +de paiement. + + * * * * * + +L’établissement de l’hégémonie britannique représente donc un des +résultats principaux, quoique très imprévus, de la guerre mondiale. + +Cette hégémonie a peu coûté à l’Angleterre. Sa situation financière est +restée si prospère, que le budget de ses recettes dépasse maintenant +celui de ses dépenses. + +L’Europe ne s’est donc battue quatre ans contre l’hégémonie allemande +que pour tomber sous l’hégémonie anglaise. Rien ne permet d’espérer que +la seconde soit moins dure que la première. + +On reprochait jadis à l’Allemagne d’essayer de justifier ses désirs +d’hégémonie en affirmant avoir reçu du ciel la mission de civiliser le +monde. Dans un discours prononcé à Sheffield, M. Lloyd George assurait à +son tour que «la Providence a donné à la race anglaise la mission de +civiliser une partie de l’univers». + +Il est regrettable que le célèbre ministre n’ait pas révélé par quelles +voies mystérieuses il avait appris que Dieu accordait à l’Angleterre la +mission d’abord attribuée à l’Allemagne. + +Actuellement, les peuples suivent une marche absolument contraire aux +idées formulées pendant les conférences de la paix. Nous voyons naître, +en effet, dans les diverses parties du monde, deux ou trois centres +d’hégémonie dont la formation et l’évolution semblent régies par la loi +psychologique suivante: + +_Toute nation qui grandit tend à l’hégémonie, puis à la destruction des +États rivaux dès qu’elle est devenue la plus forte._ + +En réalité, la principale cause de la dernière guerre fut une rivalité +entre l’Allemagne et l’Angleterre pour la conquête de l’hégémonie en +Europe. C’était avec l’Angleterre et non avec la France que l’empereur +d’Allemagne rêvait la guerre. + + * * * * * + +Un peuple qui vise à la domination de l’univers voit bientôt se dresser +contre lui des peuples aspirant, eux aussi, à l’hégémonie. On le voit de +plus en plus aujourd’hui. Parallèlement à l’impérialisme anglais, croît +très vite l’impérialisme des États-Unis qui rêvent déjà l’hégémonie sur +l’Asie malgré l’opposition certaine de l’Angleterre et du Japon. + +Aussi se hâtent-ils de constituer une flotte de guerre destinée à tenir +tête au Japon qui, après avoir pris à la Chine le Chantoung, avec ses 30 +millions d’habitants, cherche également à étendre sa domination sur la +Sibérie orientale, la Mongolie, la Chine du Nord et les Philippines. + + +§ 2.--La lutte pour l’existence en Extrême-Orient + +Les luttes pour l’hégémonie en Europe furent surtout causées par +l’ambition et auraient pu à la rigueur être évitées. Celle que nous +voyons naître en Extrême-Orient constitue pour le Japon, en raison de +l’excès grandissant chaque jour de sa population, une lutte nécessaire +pour l’existence, que les discours de tous les congrès ne sauraient +empêcher. + +Cette perspective constitue un des éléments essentiels de la question +dite du Pacifique. Elle inquiète fort les États-Unis puisque leur avenir +en dépend. + +Possédant, comme d’ailleurs tous les peuples de l’univers, une foi +mystique dans les congrès, ils convoquèrent, pour résoudre le problème, +une conférence à Washington. Le prétexte mis en avant fut la question +des armements. Mais ce n’était nullement, en réalité, cet accessoire +sujet qui préoccupait les esprits. + +Le problème du Pacifique, malgré toutes les périphrases dont les +orateurs l’enveloppèrent, consistait à trouver les moyens d’empêcher les +Japonais de dominer l’Asie et surtout d’envoyer leurs immigrants aux +États-Unis. Ne se mélangeant pas aux autres races, se multipliant avec +une extrême rapidité, et travaillant à bien meilleur compte que les +blancs, ils feraient à ces dernier une concurrence désastreuse. + +Or, il se trouve que contrairement aux intérêts américains l’immigration +est pour les Japonais une nécessité fatale. Ils ont tous les ans un +excédent énorme d’habitants qui, ne trouvant plus de place sur leur +propre sol et ne pouvant être expédiés en Chine déjà trop peuplée, +voudraient envahir les États-Unis et les colonies anglaises. + +Des lois draconiennes ont rendu jusqu’ici cet envahissement difficile. +Les Japonais subirent ces lois, tant qu’ils n’étaient pas les plus +forts. Mais maintenant? + +La Grande-Bretagne, qui avait un traité d’alliance avec le Japon et que +la distance met à l’abri des invasions, ne verrait aucun inconvénient à +l’expansion de la race jaune mais il en est tout autrement de ses +Dominions: Canada, Australie, Nouvelle-Zélande, Afrique du Sud, etc. qui +partagent absolument les sentiments des États-Unis et ne veulent à aucun +prix accepter une immigration jaune. + +Leurs représentants se sont déjà catégoriquement prononcés sur ce point. +«Parmi les droits des pays que nous représentons, a dit le premier +ministre de l’Australie, se trouve celui de choisir leurs nationaux, et, +par conséquent, d’éliminer les étrangers qui ne conviendraient pas.» + +Le Japon actuel acceptera-t-il longtemps l’humiliante interdiction à +laquelle il a dû jusqu’ici se soumettre tout en protestant? La force +seule pourrait l’y contraindre. + +Or, le faible Japon de jadis est devenu une grande puissance traitant +d’égale avec les plus redoutées. Il possède une flotte bientôt aussi +importante que celle de l’Angleterre et qui, pendant la guerre, fit la +police du Pacifique et rendit de grands services aux Alliés. Son +représentant à Paris figura au Conseil Suprême qui dicta la paix. + +L’ancien petit Japon est politiquement considérable aujourd’hui. Sans +parler de sa conquête économique de la Chine, il s’est annexé le +Chantoung, pays aussi étendu que la France, puis la Mandchourie, et +bientôt sans doute, la Sibérie, le lac Baïkal et Vladivostok, régions +riches en charbon et en pétrole. Aujourd’hui le Japon est le vrai maître +de l’Asie. + + * * * * * + +Il y a longtemps que, dans un grand ouvrage consacré à l’Orient, je +prédisais le conflit fatal de la race blanche et de la race jaune. + +Cette heure semble venue. Si les États-Unis ont actuellement la +possibilité de se défendre contre l’invasion japonaise, c’est parce +qu’ils furent obligés, pour venir au secours des alliés, de se +constituer une armée et une flotte. + +Grâce à ces armements et à l’appui moral des Dominions anglais, +l’Amérique résiste à la pression japonaise. Mais cette pression grandit +et elle voudrait trouver les moyens d’éviter une lutte qui serait +évidemment beaucoup plus colossale et plus meurtrière que les +précédentes. Ce serait la grande guerre des races. L’Inde, l’Égypte, la +Chine y entreraient nécessairement à côté du Japon, afin de ne plus +subir la suprématie des blancs. + +On peut considérer comme très juste cette réflexion récente du premier +ministre de l’Australie: «La scène des grands événements mondiaux va +passer du continent européen aux eaux du Pacifique.» + +Le Congrès de Washington réussit à reculer un peu l’échéance du grand +conflit entre l’Amérique et l’Asie. + +Cette échéance semblant inévitable, les gouvernants des États-Unis +seront obligés de s’orienter vers une des branches du dilemme suivant: + +Ou accepter l’invasion des jaunes, qui, en raison de leur inlassable +fécondité, finiraient par transformer les États-Unis en colonies +japonaises. Ou s’opposer au moyen d’une guerre à l’invasion. + +Cette guerre colossale, dont chaque jour grandit la menace, n’aura plus, +comme les anciens conflits, des ambitions, des rivalités dynastiques et +des haines pour causes. Elle sera comparable à ces formidables luttes +pour la vie qui, au cours des âges géologiques, présidèrent à la +destruction et à la transformation des espèces. + +Si le Congrès de Washington eut des résultats politiques médiocres, il +servit du moins à démontrer une fois encore que, malgré les rêveries des +pacifistes, la vie des peuples reste dominée par des lois naturelles que +tous les progrès des civilisations demeurent impuissants à faire +disparaître. + + + + +CHAPITRE III + +LE PROBLÈME DE LA SÉCURITÉ + + +Le plus important des problèmes actuels, est évidemment celui de la +sécurité. Les alliés ayant abandonné de plus en plus la France, elle est +restée seule devant un ennemi obsédé par l’idée de revanche. Comment +assurer sa sécurité. + +Ces moyens sont peu nombreux. Il n’en est même en réalité qu’un seul +reconnu efficace: l’occupation des villes bordant le Rhin. Dès qu’elles +seraient abandonnées la tentative de revanche serait prochaine. Tous nos +grands chefs militaires sont d’accord sur ce point. + +L’avenir est écrit dans le présent. C’est pourquoi il ne faut jamais +oublier ce qui nous attend si les Allemands envahissaient de nouveau le +sol français. + +La _New York Tribune_ du 14 février 1923 rappelait leurs procédés en +France et en Belgique: + + «Ils commençaient par dépouiller les habitants, puis les forçaient à + travailler et les déportaient comme esclaves en Allemagne. Ils + volaient les machines, les meubles, les tableaux, incendiaient + maisons, bibliothèques, églises, détruisaient le sol, emprisonnaient + et tuaient en masse. + + «Il doit rester beaucoup de témoins des rapines de Louvain et de + Malines, de ces spécialistes du vol, agents de Bissing en Belgique, de + ces ingénieurs et techniciens impitoyables qui surent si bien faire du + nord de la France un désert pendant la retraite vers la ligne + Hindenburg.» + +Au cas d’une revanche germanique, ces méthodes se répéteraient sûrement. +Aucune illusion sur ce point n’est possible. Une nouvelle agression +allemande entraînerait la ruine totale de la France. + +Les projets de l’Allemagne sont toujours ceux que formulait dans les +termes suivants un ministre de la Guerre prussien, le général de +Schellendorf. + + «Entre la France et l’Allemagne, il ne peut s’agir que d’un duel à + mort. + + La question ne se résoudra que par la ruine de l’un de ces deux + antagonistes. Nous annexerons le Danemark, la Hollande, la Suisse, la + Livonie, Trieste et Venise, et le Nord de la France, de la Somme à la + Loire.» + +Ces ambitions--que défendaient depuis longtemps historiens et +professeurs germaniques--renaîtraient infailliblement le jour où la +France aurait renoncé aux seules garanties de paix sérieuses possédées +aujourd’hui, c’est-à-dire l’occupation du Rhin. Inutile de s’illusionner +sur ce point. + +Le professeur Blondel rappelle à ce propos ce qu’a écrit Edouard Meyer, +un des maîtres les plus réputés de l’Université de Berlin. «Il faut que +nous mettions dans l’esprit de la jeunesse que la guerre qui ne nous a +pas donné ce que nous espérions, sera nécessairement suivie un jour ou +l’autre d’une série de guerres jusqu’à ce que le peuple allemand, ce +peuple prédestiné, arrive dans le monde à la situation à laquelle il a +droit.» + +Cette idée inspire la plupart des professeurs des universités. «Une +nouvelle guerre, disait il y a quelques mois au professeur Blondel le +doyen de la Faculté de droit de Berlin, est inévitable... Nous +retrouverons demain la situation que nous avions hier.» + + * * * * * + +Ces notions devraient être constamment présentes à l’esprit, car elles +contiennent autant d’avenir que de passé. On les oublie cependant d’une +prodigieuse façon. Il règne dans certains bureaux ministériels un +pacifisme borné conduisant à vouloir créer l’oubli du passé, dans +l’espoir, sans doute, de calmer les fureurs germaniques. + +Comme exemple de cette inconcevable aberration, on peut citer la +singulière histoire récemment arrivée à l’auteur d’un livre ayant pour +titre: _Si les Allemands avaient gagné la Guerre_. L’écrivain y exposait +leurs desseins d’après les publications germaniques les plus réputées. +L’ouvrage avait obtenu d’illustres approbations, notamment celle du +maréchal Lyautey. + +Ne soupçonnant pas la mentalité à laquelle je viens de faire allusion, +l’auteur envoya gratuitement trois cents exemplaires de son livre au +bureau compétent du ministère de l’Instruction Publique pour qu’ils +fussent distribués dans les bibliothèques municipales. + +Contrairement à toute vraisemblance, l’ouvrage, dont l’utilité était +évidente, fut catégoriquement refusé, en raison, disait la lettre de +refus, «du ton énergique de l’ouvrage, si justifié qu’il puisse être». + +Voilà où en est notre œuvre de propagande défensive! Elle se heurte à la +lourde opposition d’obscurs bureaucrates dont l’aveuglement dépasse +vraiment trop les limites permises. + + * * * * * + +Pendant que s’agitent, dans la Ruhr, les futures destinées de la France +et aussi de l’Europe, les braves juristes de la Société des Nations +prononcent des discours humanitaires auxquels ne croient ni les orateurs +qui les prononcent ni les personnes qui les entendent. + +Ces discours sont, du reste, enveloppés d’un nuage épais d’ennui. C’est +pourquoi, sans doute, il m’arriva, certain soir, de m’endormir en les +lisant. Je m’endormis et je rêvai. + +Les hasards de mon rêve m’avaient transporté dans ces champs élyséens +que le paganisme réservait aux ombres d’illustres personnages. + +Le premier que je rencontrai fut le fondateur de l’unité allemande, +prince de Bismarck. Mettant la main sur l’ombre de son sabre, il +m’apostropha avec violence. + +«Ne te vante pas trop de ton triomphe, fils maudit d’une race abhorrée. +Ton pays possède, heureusement pour nous, un nombre suffisant de +socialistes, de communistes et de philanthropes stupides pour que notre +revanche soit certaine. Ce jour-là, mes successeurs ne répéteront pas la +faute commise en 1875. Voyant alors la France renaître, je voulais +l’écraser définitivement en m’emparant de ses plus riches provinces et +lui imposant des conditions qui l’eussent ruinée pour un siècle. J’eus +l’immense tort d’écouter les remontrances de souverains qui d’ailleurs +n’auraient jamais pris les armes pour défendre la France. Comment ai-je +pu commettre une telle faute?» + +Offusqué par ces propos discourtois, je m’éloignai et me dirigeai vers +un groupe où il me semblait distinguer l’ombre du bon La Fontaine. + +C’était bien lui, en effet. Il récitait à des auditeurs charmés une +fable que j’ai retenue et que voici: + + +LE TIGRE ET LE CHASSEUR + +Certain tigre, réputé pour sa férocité, rencontre, au coin d’un bois, un +chasseur armé d’une solide carabine. Au moment où le chasseur mettait le +tigre en joue, ce dernier, posant une timide patte sur son cœur, +s’écria: + +--Arrête, chasseur! Les philanthropes viennent de proclamer que tous les +êtres sont frères. Depuis longtemps, d’ailleurs, le tigre était l’ami de +l’homme, dont il protégeait les prairies contre la gourmandise des +méchants moutons. Les capitalistes seuls ont dressé l’homme contre le +tigre. Unissons-nous, mon frère, comme le réclament les apôtres du +désarmement, et nous jouirons d’un bonheur universel. Jette ton arme. Je +rognerai aussitôt mes griffes. + +Impressionné par cette harangue, le chasseur abaissa sa carabine, sans +cependant la quitter. Devant ce demi-succès, le tigre continua ses +adjurations et devint si persuasif que le chasseur lança son arme au +loin. Interrompant alors brusquement ses philanthropiques propos, le +tigre se précipita sur le chasseur et le dévora. Regardant ensuite, avec +mépris, les restes de sa victime, il murmura: + +L’imbécile! + +Ce fut la seule oraison funèbre du trop sensible chasseur. En +méritait-il une autre? + +Je me réveillai et, revenu sur terre, j’entrepris la lecture de quelques +journaux anglais. Ils conseillaient charitablement à la France +d’abandonner la Ruhr et de renoncer à des demandes de réparations, +gênantes pour le commerce anglais. C’est le conseil que M. Lloyd George +donne depuis longtemps à des alliés trop soumis à ses impérieuses +suggestions. + +L’occupation d’une portion du territoire ennemi est évidemment une +opération coûteuse et désagréable. Il suffit de lire les articles +consacrés par les Allemands à leurs projets de revanche pour comprendre +à quel point elle était nécessaire. + +Pendant longtemps la France et la Belgique n’auront pas d’autres moyens +de se préserver de nouvelles invasions. Il reste impossible d’entrevoir +une autre solution avant le jour où les idées barbares qui continuent à +gouverner les peuples seront entièrement transformées. + + + + +CHAPITRE IV + +LES FORMES FUTURES DES GUERRES ET LES ILLUSIONS SUR LE DÉSARMEMENT + + +L’obsédant problème du désarmement de l’Allemagne et des divers pays +absorbe toujours l’attention de tous les gouvernements. + +L’Allemagne reste si dangereuse qu’aucune nation n’ose réduire ses +armées, bien qu’elles soient toutes écrasées sous le poids de ruineux +budgets. + +Alors que tous les peuples aspirent à la paix d’invincibles nécessités +les condamnent à augmenter leurs armes. + +Moins que toute autre, la France ne peut songer à désarmer. Elle ne +l’aurait pu que si l’Angleterre et l’Amérique s’étaient engagées, comme +le demandèrent inutilement nos gouvernants, à la soutenir en cas d’une +nouvelle agression de l’Allemagne. Le simple effet moral de cette +alliance eût suffi. + +Ce projet ayant échoué, la France reste à peu près seule devant un +ennemi séculaire qui ne dissimule pas son intense désir de revanche. + +Jamais, d’ailleurs, l’Europe n’a été plus menacée de guerres +qu’aujourd’hui. L’absurde dépeçage de l’Autriche et de la Turquie en +petits États rivaux crée entre eux, je le répète, un régime de conflits +permanents. + +Tchéco-Slovaques, Roumains, Polonais, Hongrois, Serbes, Turcs, Grecs, +etc., sont déjà en lutte ou prêts à y entrer. + + * * * * * + +Les démocraties héritières des monarchies militaires de l’Allemagne +seront-elles moins belliqueuses que ces dernières? La psychologie et +l’histoire ne permettent pas de l’espérer. Un des conseillers les plus +réputés du nouveau président des États-Unis, le docteur Butler, a +justement fait remarquer que dans l’ancienne Grèce, quand le peuple +était appelé à voter la paix ou la guerre, il votait toujours pour la +guerre. C’est, suivant l’auteur, une conséquence des lois régissant la +psychologie des foules, et il ajoute: + +«_L’aphorisme: «Ce sont les gouvernements qui forcent les peuples à la +guerre malgré leur volonté», ne tient pas une minute devant la réalité +des faits. Nous pouvons être assurés que si, pendant la dernière semaine +de juillet 1914, les peuples d’Allemagne et d’Autriche avaient été +consultés, par voie de _referendum_, sur la guerre ou la paix, ils +auraient voté avec une majorité écrasante pour la guerre._» + + * * * * * + +L’insistance des Alliés à réclamer le désarmement de l’Allemagne, +c’est-à-dire la destruction des mitrailleuses et des canons qui lui +restent encore, dérive sans doute de cette conviction arrêtée que +l’Allemagne deviendrait inoffensive par la destruction de son matériel +de guerre. + +Cette conviction est fort illusoire. + +Avec ou sans canons, l’Allemagne se trouve actuellement, d’après +l’opinion de tous les militaires, hors d’état de recommencer +immédiatement la guerre. + +Il en sera tout autrement dans quelques années, alors même qu’elle ne +posséderait pas un seul canon. + + * * * * * + +Cette conclusion résulte des progrès réalisés chaque jour dans +l’armement. Ils conduisent de plus en plus à cette notion fondamentale +que les prochaines luttes des peuples seront surtout des luttes +aériennes, dans lesquelles les frontières, les armées, les canons ne +joueront qu’un faible rôle. + +Les résultats atteints aujourd’hui par la fabrication des explosifs sont +tels que leur puissance destructive devient formidable. Il suffira alors +d’avions commerciaux pour transporter des torpilles chargées de ces +explosifs au-dessus des villes afin de les détruire. Capable de tout +anéantir dans un rayon qui dépasse déjà cent mètres, une seule torpille +détruirait une rue entière avec ses habitants. + +Le but des nouvelles guerres ne sera plus sans doute d’attaquer des +armées, mais de détruire les grandes villes avec leurs habitants. Ces +nouvelles guerres, beaucoup moins longues que celles du passé, seront +bien autrement meurtrières. + +Le futur matériel militaire aura l’avantage d’être peu coûteux, +puisqu’il se composerait simplement d’avions commerciaux transportant +des explosifs et des bombes incendiaires au lieu de marchandises. + + * * * * * + +Pour montrer au lecteur que les vues précédentes ne sont pas de simples +vues de l’esprit, je suis obligé d’ouvrir une parenthèse. + +J’ai déjà rappelé qu’il y a une quinzaine d’années, je fondai avec mon +ami Dastre, professeur à la Sorbonne, un déjeuner hebdomadaire où des +hommes réputés de chaque profession viennent exposer leurs vues sur les +grands problèmes de chaque jour. + +Parmi nos convives habituels, figurent d’illustres généraux et des +hommes d’État éminents. Nous avons passé des heures captivantes à +écouter les généraux Mangin et de Maud’huy nous expliquer les péripéties +de la guerre; l’amiral Fournier, l’évolution de la marine; des hommes +politiques comme Briand et Barthou, les grandes questions sociales. Les +personnalités diverses que le Congrès de la Paix amena à Paris: +Venizelos, Take Jonesco, Benès, Bratiano et bien d’autres, sont venues +également nous exposer leurs idées. + +Comme président du déjeuner, je choisis les sujets mis en discussion. + +Le jour où furent provoqués les avis de nos éminents convives sur le +désarmement de l’Allemagne et sur les prochaines guerres, j’avais reçu +la visite d’un des grands chefs de notre aviation militaire, qui +m’expliqua le rôle capital de l’aviation dans les futurs conflits. +Suivant lui, les grandes armées si coûteuses devenaient inutiles et +seraient avantageusement remplacées par une petite phalange de dix mille +spécialistes dirigeant une flotte d’avions. + +Trois généraux assistant, ce matin-là, à notre déjeuner, j’en profitai +pour les prier de donner leur opinion. + +Tout en reconnaissant la grande importance de l’aviation, son rôle fut +un peu contesté. Le général Gascouin, commandant l’artillerie du 1er +corps, remarqua qu’étant donné la surface considérable des capitales +actuelles, et l’impossibilité pour les avions de préciser les points de +chute de chaque projectile, on ne pourrait détruire qu’une partie +restreinte des villes attaquées. Le général Mangin fit observer--et ce +fut également l’avis du général de Maud’huy--que les avions étant +relativement peu dangereux pour les troupes, en raison de la mobilité et +de la dissémination des hommes, il serait toujours possible d’envoyer +une armée exercer des représailles sur les villes ennemies. Daniel +Berthelot ajouta que des destructions aussi meurtrières auraient une +répercussion morale dont on ne saurait prévoir les conséquences. Il lui +semblait d’ailleurs évident que, dans les prochains conflits, l’attaque +aurait, au moins au début, une grande supériorité sur la défense. + + * * * * * + +On arrive facilement, d’après les publications germaniques, à se faire +une idée assez nette de la façon dont les Allemands comprennent une +future guerre. Leurs projets peuvent être synthétisés dans la forme +suivante. + +Vers l’an 19..., un lecteur est assis dans un café de Francfort méditant +sur la destinée de l’Allemagne. Tout à coup, la porte s’ouvre et un +porteur de journaux entre en criant: «demandez La Gazette de Francfort». +On y lisait: + +«L’heure de la revanche attendue si longtemps a enfin sonné. Londres et +Paris n’existent plus. Édifices et maisons sont détruits, leurs +habitants écrasés ou brûlés vifs. Le petit nombre des survivants errent +dans les campagnes en poussant d’affreux hurlements de désespérés. Ces +nouvelles feront tressaillir d’allégresse tous les cœurs allemands. + +«Voici quelques détails sur la préparation de l’opération: + +«Les deux mille avions chargés d’explosifs et de bombes incendiaires +envoyés sur Londres et Paris, furent fabriqués dans divers pays, en +Russie notamment, comme avions de commerce. Nos chimistes avaient +découvert le moyen de préparer des explosifs, inoffensifs quand leurs +éléments sont séparés et ne pouvant, par conséquent, attirer +l’attention. + +«Ayant projeté, dans un profond secret, la destruction de Londres et de +Paris, il fallait songer à éviter les représailles. Grâce à notre +service d’espionnage, tous les centres d’aviation nous étant connus, +nous pûmes, en même temps que se réalisait la destruction des deux +grandes capitales, incendier les dépôts d’avions ennemis. + +«Pour éviter une invasion militaire sur notre sol, les troupes +allemandes furent expédiées à la frontière, en même temps que les avions +destructeurs.» + +_La Gazette de Francfort_, parue à quatre heures, ajoutait: + +«Nos avions, retournés à leurs dépôts pour renouveler les provisions +d’explosifs, sont revenus achever la destruction totale de Londres et de +Paris. Une dépêche, expédiée par télégraphie sans fil à toutes les +stations de France et d’Angleterre, fait savoir qu’une grande ville sera +détruite chaque jour, dans le cas où, en raison de leur extrême dureté, +nos conditions de paix ne seraient pas acceptées. Si les gouvernements +anglais et français les acceptent,--et comment parviendraient-ils à +éviter cette acceptation?--on pourra dire que la plus meurtrière et la +plus destructive des guerres de l’histoire n’aura duré que vingt-quatre +heures.» + + * * * * * + +Il est impossible de dire quelles armes inédites fournira la science de +demain. Que les guerres deviennent de plus en plus meurtrières n’est pas +discutable. Que l’Allemagne souhaite une revanche semble aussi évident. +Elle a perdu son capital matériel, mais non son capital mental, +c’est-à-dire les capacités techniques qui furent les bases de sa +puissance économique. + +L’Allemagne a toujours été en guerre avec ses voisins depuis les +origines de son histoire. Est-il probable qu’un pays de soixante +millions d’hommes, paiera tous les ans pendant une quarantaine d’années +un tribut à ses vainqueurs? + +Dans une interview récente, l’illustre maréchal Foch faisait remarquer +qu’il est toujours facile de fabriquer des canons et des aéroplanes. «La +Marne, continuait-il, est un tour de force qu’on ne demande pas deux +fois. La Meuse est indéfendable. Si nous n’étions pas sur le Rhin, je +n’aurais pas dormi tranquille une seule nuit depuis l’armistice.» + +Si le gouvernement anglais avait réussi à nous empêcher d’y rester, +suivant son intention énergiquement exprimée pendant les discussions de +la conférence de la paix, notre situation serait bientôt devenue +extrêmement dangereuse. Elle l’est suffisamment déjà. + + * * * * * + +On a beaucoup discuté sur les différences de mentalité entre les +Français d’il y a un siècle et ceux d’aujourd’hui. Une distinction +fondamentale les sépare. Il y a cent ans, nous sortions vaincus de la +plus glorieuse épopée de l’Histoire, mais l’avenir ne nous menaçait pas. +Aujourd’hui, la France sort victorieuse d’une nouvelle lutte, mais son +avenir est chargé de telles menaces qu’elle a perdu le repos. Cet état +mental pèse lourdement sur ses destinées. + +La préoccupation des hommes d’État doit être, on ne le répétera jamais +assez, de résoudre au moins le problème de la sécurité, puisque celui +des réparations semble dépasser leurs efforts. Pour y réussir, l’action +sera plus efficace que les discours. + +En donnant à l’homme des pouvoirs supérieurs parfois à ceux dont le +paganisme antique avait doté ses dieux, la science moderne ne lui a pas +donné aussi la sagesse sans laquelle les puissances nouvelles deviennent +destructives. Et c’est pourquoi les civilisations issues de la science +sont menacées de périr sous l’action même des forces nouvelles qui les +firent naître. + +Nous ignorons si nos civilisations échapperont à la destruction dont +elles sont menacées par les guerres de revanche au dehors, par les +luttes sociales au dedans. + +Si elles peuvent se soustraire à la ruine que certains hommes d’État +assurent prochaine, ce sera surtout parce que les nations et leurs +maîtres auront fini par accepter comme élément de conduite, certains +principes plusieurs fois rappelés dans cet ouvrage et qu’on peut résumer +de la façon suivante: + +1º L’Évolution actuelle du monde, a mis les peuples dans une +interdépendance si étroite que les dommages subis par l’un d’eux +atteignent bientôt tous les autres. Ils ont donc tout intérêt à s’aider +ou tout au moins à se supporter. + +2º Les nécessités économiques et psychologiques dirigeant la vie des +peuples derrière le chaos des apparences ayant la rigidité des lois +physiques, toutes les tentatives des hallucinés pour transformer +violemment une société ne peuvent que la détruire. + +Le jour où ces vérités, purement rationnelles aujourd’hui, seront +descendues dans le cycle des sentiments où s’élabore les actions, une +paix durable pourra régner. Alors, mais seulement alors, le monde +cessera d’être un enfer de ruines et de désolation. + + * * * * * + +Disserter plus longuement sur un ténébreux avenir alors que l’heure +présente, est si incertaine, serait inutile. + +Nous ne savons rien des jours qui vont naître mais il n’est pas +téméraire d’affirmer que dans l’Évolution prochaine du monde, les idées +joueront le rôle prépondérant qu’elles exercèrent toujours. Si nous +connaissions celles des hommes de demain, leur destinée possible +pourrait être prévue. Mais les idées nouvelles issues de la grande +guerre restent en voie de formation. + +La génération survivant au grand conflit, n’a pas encore acquis une +mentalité dont on puisse préciser nettement les contours. Préoccupée +surtout des réalités, elle ne prétend pas découvrir le sens véritable de +la vie vainement cherché par les philosophes, mais profiter des heures +si brèves que la destinée accorde à tous les êtres. + +Les théories politiques et religieuses qui préoccupaient tant les hommes +d’hier semblent un peu indifférentes à ceux d’aujourd’hui. Il semble +cependant que tous les despotismes, qu’ils viennent des dieux, des rois +ou des multitudes, leur apparaissent insupportables. + + * * * * * + +Quelles que soient les réalités poursuivies par les générations +nouvelles, leur sort dépendra, je le répète, des idées directrices dont +elles subiront l’empreinte alors même qu’elles ne s’en apercevraient +pas. + +Depuis le jour où l’homme se dégagea de l’animalité primitive, le rôle +des idées domina toujours. De leurs conséquences est tissée la trame de +l’histoire. Elles furent les créatrices des divinités adorées sous des +noms divers et dont les peuples ne se passèrent jamais. + +C’est sur des idées que s’édifièrent les grandes civilisations avec +leurs institutions, leurs croyances et leurs arts. Du choix de l’idéal +qui mène un peuple, dépend sa grandeur ou sa décadence. + +Nous ignorons les idéals qui gouverneront demain les peuples et c’est +pourquoi leur avenir reste illisible encore. Ce fut toujours une tâche +redoutable pour un peuple de changer ses idées et les dieux qui les +incarnent. Rome périt pour n’avoir pas su résoudre ce grand problème. + + +Fin. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + Introduction.--La physionomie actuelle du monde 7 + + LIVRE I + LE DÉSÉQUILIBRE POLITIQUE + + Chapitre premier. L’évolution de l’idéal 13 + Chapitre II. Conséquences politiques des erreurs de psychologie 18 + Chapitre III. La paix des professeurs 29 + Chapitre IV. Le réveil de l’Islam 35 + Chapitre V. L’incompréhension européenne de la mentalité + musulmane 42 + Chapitre VI. Le problème de l’Alsace 50 + Chapitre VII. La situation financière actuelle. Quels sont les + peuples qui paieront les frais de la guerre? 63 + + LIVRE II + LE DÉSÉQUILIBRE SOCIAL + + Chapitre premier. L’indiscipline et l’esprit révolutionnaire 76 + Chapitre II. Les côtés mystiques des aspirations révolutionnaires 82 + Chapitre III. La socialisation des richesses 90 + Chapitre IV. Les expériences socialistes dans divers pays 98 + + LIVRE III + LE DÉSÉQUILIBRE FINANCIER ET LES SOURCES DE LA RICHESSE + + Chapitre premier. La pauvreté actuelle de l’Europe 111 + Chapitre II. Les facteurs anciens et modernes de la richesse 118 + Chapitre III. Les mystères apparents du change 126 + Chapitre IV. Comment une dette peut varier avec le temps 136 + Chapitre V. Les causes de la vie chère 140 + + LIVRE IV + LE DÉSÉQUILIBRE ÉCONOMIQUE DU MONDE + + Chapitre premier. Les forces nouvelles qui mènent le monde 151 + Chapitre II. Rôle politique et social de la houille et du pétrole 156 + Chapitre III. La situation économique de l’Allemagne 164 + Chapitre IV. Les éléments psychologiques de la fiscalité 172 + Chapitre V. Principes fondamentaux d’économie politique 179 + + LIVRE V + LES NOUVEAUX POUVOIRS COLLECTIFS + + Chapitre premier.--Les illusions mystiques sur le pouvoir des + collectivités 183 + Chapitre II.--Le congrès de Gênes comme exemple des résultats + qu’une collectivité peut obtenir 189 + Chapitre III. Les grandes collectivités parlementaires 195 + Chapitre IV. L’évolution des collectivités vers des formes + diverses de despotisme 201 + Chapitre V. Les illusions sur la Société des Nations 209 + Chapitre VI. Le rôle politique du prestige 217 + + LIVRE VI + COMMENT SE RÉFORME LA MENTALITÉ D’UN PEUPLE + + Chapitre premier.--Les idées américaines sur l’éducation 223 + Chapitre II. Les réformes de l’enseignement en France et les + Universités germaniques 232 + Chapitre III. L’enseignement de la morale à l’école 239 + Chapitre IV. La création d’habitudes morales par l’armée 245 + + LIVRE VII + LES ALLIANCES ET LES GUERRES + + Chapitre premier.--La valeur des alliances 234 + Chapitre II. Les luttes pour l’hégémonie et pour l’existence 266 + Chapitre III. Le problème de la sécurité 275 + Chapitre IV. Les formes futures des guerres et les illusions sur + le désarmement 281 + + + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75820 *** |
