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+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75820 ***
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+
+ Bibliothèque de Philosophie scientifique
+
+ Dr GUSTAVE LE BON
+
+ Le déséquilibre
+ du monde
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+
+ PARIS
+ ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
+ 26, RUE RACINE, 26
+
+ 1923
+ Tous droits de traduction, d’adaptation et de reproduction
+ réservés pour tous les pays.
+
+
+
+
+PRINCIPALES PUBLICATIONS DE GUSTAVE LE BON
+
+
+1º VOYAGES, HISTOIRE ET PSYCHOLOGIE
+
+VOYAGE AUX MONTS TATRAS, avec une carte et un panorama dressés par
+l’auteur (publié par la _Société géographique de Paris_).
+
+VOYAGE AU NÉPAL, illustré d’après les photographies et dessins exécutés
+par l’auteur pendant son exploration (publié par le _Tour du Monde_).
+
+L’HOMME ET LES SOCIÉTÉS.--LEURS ORIGINES ET LEUR HISTOIRE. Tome Ier:
+Développement physique et intellectuel de l’homme.--Tome II:
+Développement des sociétés. (_Épuisé._)
+
+LES PREMIÈRES CIVILISATIONS DE L’ORIENT (Égypte, Assyrie, Judée, etc.).
+In-4º, illustré de 430 gravures, 2 cartes et 9 photographies.
+(_Épuisé._)
+
+LA CIVILISATION DES ARABES. Grand in-4º, illustré de 366 gravures, 4
+cartes et 11 planches en couleurs, d’après les documents de l’auteur.
+(_Épuisé._)
+
+LES CIVILISATIONS DE L’INDE. Grand in-4º, illustré de 352 photogravures
+et 2 cartes, d’après les photographies exécutées par l’auteur.
+(_Épuisé._)
+
+LES MONUMENTS DE L’INDE. In-folio, illustré de 400 planches d’après les
+documents, photographies, plans et dessins de l’auteur. (Firmin-Didot.)
+(_Épuisé._)
+
+LOIS PSYCHOLOGIQUES DE L’ÉVOLUTION DES PEUPLES. 15e édition.
+
+PSYCHOLOGIE DES FOULES. 25e édition.
+
+PSYCHOLOGIE DU SOCIALISME. 8e édition.
+
+PSYCHOLOGIE DE L’ÉDUCATION. 27e mille.
+
+PSYCHOLOGIE POLITIQUE. 18e mille.
+
+LES OPINIONS ET LES CROYANCES. 16e mille.
+
+LA RÉVOLUTION FRANÇAISE ET LA PSYCHOLOGIE DES RÉVOLUTIONS. 15e mille.
+
+APHORISMES DU TEMPS PRÉSENT. 9e mille.
+
+LA VIE DES VÉRITÉS. 10e mille.
+
+ENSEIGNEMENTS PSYCHOLOGIQUES DE LA GUERRE EUROPÉENNE. 36e mille.
+
+PREMIÈRES CONSÉQUENCES DE LA GUERRE. 29e mille.
+
+HIER ET DEMAIN, PENSÉES BRÈVES. 10e mille.
+
+PSYCHOLOGIE DES TEMPS NOUVEAUX. 10e mille.
+
+LE DÉSÉQUILIBRE DU MONDE. 5e mille.
+
+
+2º RECHERCHES SCIENTIFIQUES
+
+LA FUMÉE DU TABAC.--RECHERCHES CHIMIQUES. (_Épuisé._)
+
+RECHERCHES ANATOMIQUES ET MATHÉMATIQUES SUR LES VARIATIONS DE VOLUME DU
+CRANE. In-8º. (_Épuisé._)
+
+LA MÉTHODE GRAPHIQUE ET LES APPAREILS ENREGISTREURS, contenant la
+description des nouveaux instruments de l’auteur, avec 63 figures.
+(_Épuisé._)
+
+LES LEVERS PHOTOGRAPHIQUES. Exposé des nouvelles méthodes de levers de
+cartes et de plans employées par l’auteur pendant ses voyages. 2 vol.
+in-18. (Gauthier-Villars.)
+
+L’ÉQUITATION ACTUELLE ET SES PRINCIPES.--RECHERCHES EXPÉRIMENTALES. 5e
+édition, 1 vol. in-8º, avec 57 figures et un atlas de 178 photographies
+instantanées. (Flammarion.)
+
+MÉMOIRES DE PHYSIQUE: Lumière noire. Phosphorescence invisible. Ondes
+hertziennes. Énergie intra-atomique. Dissociation de la matière, etc.
+(18 mémoires.)
+
+L’ÉVOLUTION DE LA MATIÈRE, avec 63 figures. 40e mille.
+
+L’ÉVOLUTION DES FORCES, avec 42 figures, 24e mille.
+
+Il existe des traductions en Anglais, Allemand, Espagnol, Italien,
+Portugais, Danois, Suédois, Russe, Géorgien, Arabe, Polonais, Tchèque,
+Turc, Hindostani, Japonais, etc., de quelques-uns des précédents
+ouvrages.
+
+A LA LIBRAIRIE FLAMMARION
+
+L’ŒUVRE DE GUSTAVE LE BON, par le Baron MOTONO, ambassadeur du Japon,
+in-8º avec portrait.
+
+
+
+
+Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays.
+
+Copyright 1923,
+
+by ERNEST FLAMMARION.
+
+
+
+
+A L’ILLUSTRE GÉNÉRAL
+
+CHARLES MANGIN
+
+
+Durant les sombres jours de Verdun où votre pénétrante sagacité et votre
+vaillance contribuèrent si puissamment à changer l’orientation du
+destin, je reçus de vous, mon cher général, une photographie, dont la
+dédicace rappelait que vous étiez mon disciple. Depuis lors, vous m’avez
+affirmé que ma doctrine vous avait guidé tandis que vous prépariez la
+victoire décisive du 18 juillet 1918 et pendant les opérations qui la
+suivirent. Le psychologue ayant la rare fortune de trouver un tel élève
+pour appliquer ses principes, lui doit une vive reconnaissance.
+
+J’exprime ce sentiment en vous dédiant mon livre.
+
+
+
+
+INTRODUCTION
+
+LA PHYSIONOMIE ACTUELLE DU MONDE
+
+
+Les civilisations modernes se présentent sous deux faces, tellement
+dissemblables, tellement contradictoires, que vues d’une planète
+lointaine, elles sembleraient appartenir à deux mondes entièrement
+différents.
+
+Un de ces mondes est celui de la science et de ses applications. Des
+édifices qui le composent rayonnent les éblouissantes clartés de
+l’harmonie et de la vérité pure.
+
+L’autre monde est le ténébreux domaine de la vie politique et sociale.
+Ses chancelantes constructions restent enveloppées d’illusions,
+d’erreurs et de haines. Des luttes furieuses le ravagent fréquemment.
+
+Cet éclatant contraste entre les divers domaines des grandes
+civilisations tient à ce que chacun d’eux est formé d’éléments
+n’obéissant pas aux mêmes lois et n’ayant pas de commune mesure.
+
+La vie sociale est régie par des besoins, des sentiments, des instincts
+légués par l’hérédité et qui pendant des entassements d’âges,
+représentèrent les seuls guides de la conduite.
+
+Dans cette région, l’évolution progressive demeure très faible. Les
+sentiments qui animaient nos premiers aïeux: l’ambition, la jalousie, la
+férocité et la haine, restent inchangés.
+
+Durant des périodes, dont la science révèle l’accablante longueur,
+l’homme se différencia peu du monde animal qu’il devait tant dépasser
+intellectuellement un jour.
+
+Restés les égaux des animaux dans le domaine de la vie organique, nous
+les dépassons à peine dans la sphère des sentiments. C’est seulement
+dans le cycle de l’intelligence que notre supériorité est devenue
+immense. Grâce à elle les continents ont été rapprochés, la pensée
+transmise d’un hémisphère à l’autre avec la vitesse de la lumière.
+
+Mais l’intelligence qui, du fond des laboratoires, réalise tant de
+découvertes n’a exercé jusqu’ici qu’un bien faible rôle dans la vie
+sociale. Elle reste dominée par des impulsions que la raison ne gouverne
+pas. Les sentiments et les fureurs des premiers âges ont conservé leur
+empire sur l’âme des peuples et déterminent leurs actions.
+
+ * * * * *
+
+La compréhension des événements n’est possible qu’en tenant compte des
+différences profondes séparant les impulsions affectives et mystiques
+des influences rationnelles. Elles expliquent pourquoi des individus
+d’une intelligence supérieure ont accepté, à toutes les époques, les
+plus enfantines croyances: l’adoration du serpent ou celle de Moloch,
+par exemple. Des millions d’hommes sont dominés encore par les rêveries
+d’illustres hallucinés fondateurs de croyances religieuses ou
+politiques. De nos jours, les chimères communistes ont eu la force de
+ruiner un gigantesque empire et de menacer plusieurs pays.
+
+C’est également parce que le cycle de l’intelligence a peu d’action sur
+celui des sentiments qu’on vit, dans la dernière guerre, des hommes de
+haute culture incendier des cathédrales, massacrer des vieillards et
+ravager des provinces, pour l’unique satisfaction de détruire.
+
+ * * * * *
+
+Nous ignorons le rôle que la raison exercera un jour sur la marche de
+l’histoire. Si l’intelligence n’en conserve d’autre que de fournir aux
+impulsions sentimentales et mystiques qui continuent à mener le monde
+des procédés de dévastation plus meurtriers chaque jour, nos grandes
+civilisations sont vouées au sort des grands empires asiatiques, que
+leur puissance ne sauva pas de la destruction et dont le sable recouvre
+aujourd’hui les derniers vestiges.
+
+Les futurs historiens, méditant alors sur les causes de ruine des
+sociétés modernes, diront sans doute qu’elles périrent parce que les
+sentiments de leurs défenseurs n’avaient pas évolué aussi vite que leur
+intelligence.
+
+ * * * * *
+
+La complication des problèmes sociaux qui agitent aujourd’hui la vie des
+peuples tient en partie à la difficulté de concilier des intérêts
+contradictoires. Pendant la paix les divergences entre peuples et entre
+classes d’un même peuple existent également, mais les nécessités de la
+vie finissent par équilibrer les intérêts contraires. L’accord ou tout
+au moins un demi-accord s’établit.
+
+Cette entente toujours précaire ne survit pas aux profonds
+bouleversements comme ceux de la grande guerre. Le déséquilibre remplace
+alors l’équilibre. Libérés des anciennes contraintes, les sentiments,
+les croyances, les intérêts opposés renaissent et se heurtent avec
+violence.
+
+Et c’est ainsi que depuis les débuts de la guerre le monde est entré
+dans une phase de déséquilibre dont il ne réussit pas à sortir.
+
+Il en sort d’autant moins que les peuples et leurs maîtres prétendent
+résoudre des problèmes entièrement nouveaux avec des méthodes anciennes
+qui ne leur sont plus applicables aujourd’hui.
+
+Les illusions sentimentales et mystiques qui enfantèrent la guerre
+dominent encore pendant la paix. Elles ont créé les ténèbres dans
+lesquelles l’Europe est plongée et qu’aucun phare directeur n’illumine
+encore.
+
+ * * * * *
+
+Pour que les menaces dont l’avenir paraît enveloppé soient évitées, il
+faut étudier sans passions et sans illusions les problèmes qui se
+dressent de toutes parts et les répercussions dont ils sont chargés. Tel
+est le but du présent ouvrage.
+
+Cet avenir, d’ailleurs, est surtout en nous-mêmes et tissé par
+nous-mêmes. N’étant pas fixé comme le passé, il peut se transformer sous
+l’action de nos efforts. Le réparable du présent devient bientôt
+l’irréparable de l’avenir. L’action du hasard, c’est-à-dire des causes
+ignorées, reste considérable dans la marche du monde, mais il n’empêcha
+jamais les peuples de créer leur destinée.
+
+
+
+
+Le déséquilibre du monde
+
+
+
+
+LIVRE I
+
+LE DÉSÉQUILIBRE POLITIQUE
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+L’ÉVOLUTION DE L’IDÉAL
+
+
+J’ai, souvent, étudié au cours de mes livres le rôle prépondérant de
+l’idéal dans la vie des peuples. Il me faut cependant y revenir encore,
+car l’heure présente s’affirme de plus en plus comme une lutte d’idéals
+contraires. Devant les anciens idéals religieux et politiques dont la
+puissance a pâli se dressent, en effet, des idéals nouveaux qui
+prétendent les remplacer.
+
+L’histoire montre facilement qu’un peuple, tant qu’il ne possède pas des
+sentiments communs, des intérêts identiques, des croyances semblables,
+ne constitue qu’une poussière d’individus, sans cohésion, sans durée et
+sans force.
+
+L’unification qui fait passer une race de la barbarie à la civilisation
+s’accomplit par l’acceptation d’un même idéal. Les hasards des conquêtes
+ne le remplacent pas.
+
+Les idéals susceptibles d’unifier l’âme d’un peuple sont de nature
+diverse: culte de Rome, adoration d’Allah, espoir d’un paradis, etc.
+Comme moyen d’action leur efficacité est la même dès qu’ils ont conquis
+les cœurs.
+
+Avec un idéal capable d’agir sur les âmes un peuple prospère. Sa
+décadence commence quand cet idéal s’affaiblit. Le déclin de Rome date
+de l’époque où les Romains cessèrent de vénérer leurs institutions et
+leurs dieux.
+
+ * * * * *
+
+L’idéal de chaque peuple contient des éléments très stables, l’amour de
+la patrie, par exemple, et d’autres qui varient d’âge en âge, avec les
+besoins matériels, les intérêts, les habitudes mentales de chaque
+époque.
+
+A ne considérer que la France, et depuis une dizaine de siècles
+seulement, il est visible que les éléments constitutifs de son idéal ont
+souvent varié. Ils continuent à varier encore.
+
+Au moyen âge, les éléments théologiques prédominent, mais la féodalité,
+la chevalerie, les croisades, leur donnent une physionomie spéciale.
+L’idéal reste cependant dans le ciel, et orienté par lui.
+
+Avec la Renaissance, les conceptions se transforment. Le monde antique
+sort de l’oubli et change l’horizon des pensées. L’astronome l’élargit
+en prouvant que la terre, centre supposé de l’univers, n’est qu’un astre
+infime perdu dans l’immensité du firmament. L’idéal divin persiste, sans
+doute, mais il cesse d’être unique. Beaucoup de préoccupations
+terrestres s’y mêlent. L’art et la science dépassent parfois en
+importance la théologie.
+
+Le temps s’écoule et l’idéal évolue encore. Les rois, dont papes et
+seigneurs limitaient jadis la puissance, finissent par devenir absolus.
+Le XVIIe siècle rayonne de l’éclat d’une monarchie qu’aucun pouvoir ne
+conteste plus. L’unité, l’ordre, la discipline, règnent dans tous les
+domaines. Les efforts autrefois dépensés en luttes politiques se
+tournent vers la littérature et les arts qui atteignent un haut degré de
+splendeur.
+
+Le déroulement des années continue et l’idéal subit une nouvelle
+évolution. A l’absolutisme du XVIIe siècle succède l’esprit critique du
+XVIIIe. Tout est remis en question. Le principe d’autorité pâlit et les
+anciens maîtres du monde perdent le prestige d’où dérivait leur force.
+Aux anciennes classes dirigeantes: royauté, noblesse et clergé, en
+succède une autre qui conquiert tous les pouvoirs. Les principes qu’elle
+proclame, l’égalité surtout, font le tour de l’Europe et transforment
+cette dernière en champ de bataille pendant vingt ans.
+
+Mais comme le passé ne meurt que lentement dans les âmes les idées
+anciennes renaissent bientôt. Idéals du passé et idéals nouveaux entrent
+en lutte. Restaurations et révolutions se succèdent pendant près d’un
+siècle.
+
+Ce qui restait des anciens idéals s’effaçait cependant de plus en plus.
+La catastrophe dont le monde a été récemment bouleversé fit pâlir encore
+leur faible prestige. Les dieux, visiblement impuissants à orienter la
+vie des nations, sont devenus des ombres un peu oubliées. S’étant
+également montrées impuissantes, les plus antiques monarchies se virent
+renversées par les fureurs populaires. Une fois encore l’idéal collectif
+se trouva transformé.
+
+Les peuples déçus cherchent maintenant à se protéger eux-mêmes. A la
+dictature des dieux et des rois, ils prétendent substituer celle du
+prolétariat.
+
+Ce nouvel idéal se formule, malheureusement pour lui, à une époque où,
+transformé par les progrès de la science, le monde ne peut plus
+progresser que sous l’influence des élites. Il importait peu jadis à la
+Russie de ne pas posséder les capacités intellectuelles d’une élite.
+Aujourd’hui, le seul fait de les avoir perdues l’a plongée dans un abîme
+d’impuissance.
+
+Une des difficultés de l’âge actuel résulte de ce qu’il n’a pas encore
+trouvé un idéal capable de rallier la majorité des esprits.
+
+Cet idéal nécessaire, les démocraties triomphantes le cherchent mais ne
+le découvrent pas. Aucun de ceux proposés n’a pu réunir assez d’adeptes
+pour s’imposer.
+
+Dans l’universel désarroi, l’idéal socialiste essaye d’accaparer la
+direction des peuples mais étranger aux lois fondamentales de la
+psychologie et de la politique, il se heurte à des barrières que les
+volontés ne franchissent plus. Il ne saurait donc remplacer les anciens
+idéals.
+
+ * * * * *
+
+Dans une des cavernes rocheuses dominant la route de Thèbes, en Béotie,
+vivait jadis, suivant la légende, un être mystérieux proposant des
+énigmes à la sagacité des hommes, et condamnant à périr ceux qui ne les
+devinaient pas.
+
+Ce conte symbolique traduit clairement le fatal dilemme: deviner ou
+périr, qui a tant de fois surgi aux phases critiques de l’histoire des
+nations. Jamais peut-être, les grands problèmes dont la destinée des
+peuples dépend, ne furent plus difficiles qu’aujourd’hui.
+
+Bien que l’heure d’édifier un idéal nouveau n’ait pas sonné il est déjà
+possible cependant de déterminer les éléments devant entrer dans sa
+structure, et ceux qu’il faudra nécessairement rejeter. Plusieurs pages
+de notre livre seront consacrées à cette détermination.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+CONSÉQUENCES POLITIQUES DES ERREURS DE PSYCHOLOGIE
+
+
+Le défaut de prévision d’événements prochains et l’inexacte observation
+d’événements présents furent fréquents pendant la guerre et depuis la
+paix.
+
+L’imprévision s’est révélée à toutes les périodes du conflit.
+L’Allemagne n’envisagea ni l’entrée en guerre de l’Angleterre, ni celle
+de l’Italie, ni surtout celle de l’Amérique. La France ne prévit pas
+davantage les défections de la Bulgarie et de la Russie, ni d’autres
+événements encore.
+
+L’Angleterre ne montra pas une perspicacité plus grande. J’ai rappelé
+ailleurs que, trois semaines avant l’armistice, son ministre des
+affaires étrangères, ne soupçonnant nullement la démoralisation de
+l’armée allemande, assurait dans un discours que la guerre serait encore
+très longue.
+
+La difficulté de prévoir des événements même rapprochés se conçoit; mais
+celle qu’éprouvent les gouvernants à savoir ce qui se passe dans des
+pays où ils entretiennent à grands frais des agents chargés de les
+renseigner est difficilement compréhensible.
+
+La cécité mentale des agents d’information vient sans doute de leur
+impuissance à discerner le général dans les cas particuliers qu’ils
+peuvent observer.
+
+En dehors des lourdes erreurs de psychologie qui nous coûtèrent la ruine
+de plusieurs départements mais dont je n’ai pas à m’occuper ici,
+plusieurs fautes, chargées de redoutables conséquences, ont été commises
+depuis l’armistice.
+
+La première fut de n’avoir pas facilité la dissociation des différents
+États de l’Empire allemand, dissociation spontanément commencée au
+lendemain de la défaite.
+
+Une autre erreur fut de favoriser une désagrégation de l’Autriche, que
+l’intérêt de la paix européenne aurait dû faire éviter à tout prix.
+
+Une erreur moins importante mais grave encore fut d’empêcher
+l’importation en France des stocks accumulés par l’industrie allemande
+pendant la guerre.
+
+ * * * * *
+
+Examinons l’engrenage des conséquences issues de ces erreurs.
+
+La première fut capitale. Ainsi que je l’avais dit et répété, bien avant
+la conclusion du traité de paix, il eût été d’un intérêt majeur pour la
+sécurité du monde de favoriser la division de l’Allemagne en États
+politiquement séparés, comme ils l’étaient avant 1870.
+
+La tâche se trouvait grandement facilitée, puisque l’Allemagne, après sa
+défaite, se divisa spontanément en plusieurs républiques indépendantes.
+
+Cette séparation n’eût pas été du tout artificielle. C’est l’unité, au
+contraire, qui était artificielle, puisque l’Allemagne se compose de
+races différentes, ayant droit à une vie autonome, d’après le principe
+même des nationalités si cher aux Alliés.
+
+Il avait fallu la main puissante de la Prusse et cinquante ans de
+caserne et d’école pour agréger en un seul bloc des pays séculairement
+distincts et professant les uns pour les autres une fort médiocre
+sympathie.
+
+Seuls, les avantages de cette unité avaient pu la maintenir. Ces
+avantages disparaissant, elle devait s’écrouler. Ce fut d’ailleurs ce
+qui en arriva au lendemain de la défaite.
+
+Favoriser une telle division, en attribuant de meilleures conditions de
+paix à quelques-unes des républiques nouvellement fondées, eût permis de
+stabiliser la dissociation spontanément effectuée.
+
+Les Alliés ne l’ont pas compris, s’imaginant sans doute qu’ils
+obtiendraient plus d’avantages du bloc allemand que d’États séparés.
+
+Maintenant, il est trop tard. Les gouvernants allemands ont profité des
+interminables tergiversations de la Conférence de la Paix pour refaire
+péniblement leur unité.
+
+Elle est, actuellement, complète. Dans la nouvelle constitution
+allemande, l’Empire semble partagé en une série d’États libres et égaux.
+Simple apparence. Tout ce qui ressort de la législation appartient à
+l’Empire. Les États confédérés sont bien moins autonomes, en réalité,
+qu’ils ne l’étaient avant la guerre. Ne représentant que de simples
+provinces de l’Empire, ils restent aussi peu indépendants que le sont
+les provinces françaises du pouvoir central établi à Paris.
+
+Le seul changement réel opéré dans la nouvelle unité allemande c’est que
+l’hégémonie exercée jadis par la Prusse ne lui appartient plus.
+
+ * * * * *
+
+L’erreur politique consistant à favoriser la désagrégation de l’Autriche
+fut encore plus grave. Certes, l’Autriche était un empire vermoulu, mais
+il possédait des traditions, une organisation; en un mot, l’armature que
+les siècles seuls peuvent bâtir.
+
+Avec quelques illusions en moins et un peu de sagacité en plus, la
+nécessité de conserver l’Empire d’Autriche fût nettement apparue.
+
+L’Europe entrevoit déjà et verra de plus en plus ce que lui coûtera la
+dissolution de l’Autriche en petits États sans ressources, sans avenir
+et qui à peine formés entrèrent en conflit les uns contre les autres.
+
+C’est surtout en raison des nouvelles conflagrations dont tous ces
+fragments d’États menacent l’Europe, que le Sénat américain refusa
+d’accepter une Société des Nations qui pourrait obliger les États-Unis à
+intervenir dans les rivalités des incivilisables populations
+balkaniques.
+
+La désagrégation de l’Autriche aura d’autres conséquences encore plus
+graves. Une des premières va être, en effet, d’agrandir l’Allemagne du
+territoire habité par les neuf à dix millions d’Allemands représentant
+ce qui reste de l’ancien empire d’Autriche. Sentant leur faiblesse, ils
+se tournent déjà vers l’Allemagne et demandent à lui être annexés.
+
+Sans doute, les Alliés s’opposent à cette annexion. Mais comment
+pourront-ils l’empêcher toujours puisque les Autrichiens de race
+allemande invoquent, pour réclamer leur annexion, le principe même des
+nationalités, c’est-à-dire le droit pour les peuples de disposer
+d’eux-mêmes, droit hautement proclamé par les Alliés?
+
+Et ici apparaît, une fois encore, comme il apparut si fréquemment dans
+l’histoire, le danger des idées fausses. Le principe des nationalités,
+qui prétend remplacer celui de l’équilibre, semble fort juste au point
+de vue rationnel, mais il devient très erroné quand on considère que les
+hommes sont conduits par des sentiments, des passions, des croyances et
+fort peu par des raisons.
+
+Quelle application peut-on faire de cet illusoire principe dans des pays
+où, de province en province, de village en village, et souvent dans le
+même village, subsistent des populations de races, de langues, de
+religions différentes, séparées par des haines séculaires et n’ayant
+d’autre idéal que de se massacrer?
+
+ * * * * *
+
+La troisième des erreurs énumérées plus haut, celle d’avoir empêché, par
+tous les moyens possibles, l’introduction en France après la paix des
+produits allemands accumulés pendant la guerre, est une de celles qui
+ont le plus contribué à l’établissement de la vie chère.
+
+Cette interdiction ne résulta pas, bien entendu, des décisions de la
+Conférence de la Paix, mais uniquement de notre gouvernement.
+
+Il fut, d’ailleurs, le seul à commettre pareille faute. Plus avisées,
+l’Amérique et l’Angleterre ouvrirent largement leurs portes aux produits
+venus d’Allemagne et profitèrent du bon marché de ces produits pour
+aller s’en approvisionner et réduire ainsi le prix de la vie dans leur
+pays.
+
+Commercer de préférence avec des pays dont le change est favorable
+constitue une notion économique tellement évidente, tellement
+élémentaire, que l’on ne conçoit pas qu’il ait pu exister un homme
+d’État incapable de la comprendre.
+
+Les illusoires raisons de nos interdictions d’importation, ou, ce qui
+revient au même, de nos taxes douanières prohibitives, étaient de
+favoriser quelques fabricants impuissants, d’ailleurs, à produire la
+dixième partie des objets dont la France avait besoin.
+
+Pour plaire à quelques industriels, le public en fut réduit à payer
+trois à quatre fois trop cher aux négociants anglais et américains des
+produits qu’ils auraient pu se procurer à très bon marché en Allemagne
+et que nous pouvions y acheter comme eux.
+
+ * * * * *
+
+Les erreurs psychologiques que nous venons d’examiner furent commises au
+moment de la paix. Depuis cette époque, les hommes d’État européens en
+ont accumulé bien d’autres.
+
+Une des plus graves, puisqu’elle faillit compromettre la sécurité de
+l’Europe, fut l’attitude prise à l’égard de la Pologne par le ministre
+qui dirigeait alors les destinées de l’Angleterre.
+
+Espérant se concilier les communistes russes, ce ministre n’hésita pas à
+conseiller publiquement aux Polonais d’accepter les invraisemblables
+conditions de paix proposées par la Russie, notamment un désarmement
+dont la première conséquence eût été le pillage de la Pologne,
+d’effroyables massacres et l’invasion de l’Europe.
+
+Pour bien montrer sa bonne volonté aux bolchevistes, le même Ministre
+interdisait, contre tout droit d’ailleurs, le passage par Dantzig des
+munitions destinées aux Polonais et il obtenait du gouvernement belge la
+même interdiction pour Anvers.
+
+Le résultat de cette intervention fut d’abord de provoquer chez les
+neutres--sans parler de la France--une indignation très vive. Voici
+comment s’exprimait à ce sujet _Le Journal de Genève_:
+
+ «Ces deux actes d’hostilité contre la Pologne ont causé aux
+ admirateurs de l’Angleterre une stupéfaction extraordinaire et une
+ douloureuse déception. Aujourd’hui, ces admirateurs disent ceci:
+
+ L’Angleterre, grâce au sang non seulement anglais, mais français,
+ belge, italien, polonais, est, aujourd’hui, en sûreté dans son île. La
+ France, la Belgique, la Pologne, restent aux avant-postes, exposées en
+ première ligne.
+
+ L’Angleterre croit-elle qu’il soit conforme à ses traditions de
+ loyauté, qu’il soit même conforme à son intérêt le plus évident, de
+ laisser ses alliés s’épuiser dans la lutte pour arrêter le bolchevisme
+ en marche vers l’Occident, sans user de toute son influence et de
+ toutes ses forces pour leur venir en aide?»
+
+Les intérêts commerciaux qui déterminèrent l’orientation politique de
+l’homme d’État anglais étaient faciles à voir. Ce qu’il n’a pas aperçu,
+ce sont les conséquences pouvant résulter de sa conduite à l’égard des
+Polonais.
+
+Si la Pologne, cédant aux suggestions anglaises, avait renoncé à la
+lutte, le Bolchevisme, allié à l’Islamisme, si maladroitement traité en
+Turquie, fût devenu plus dangereux encore qu’il ne l’est aujourd’hui. La
+Pologne vaincue, l’alliance de la Russie bolcheviste avec l’Allemagne
+était certaine.
+
+Fort heureusement pour nous,--et plus encore, peut-être, pour
+l’Angleterre,--notre gouvernement eut une vision autrement nette de la
+situation que l’Angleterre.
+
+Bien que le cas des Polonais semblât désespéré, puisque l’armée rouge
+était aux portes de Varsovie, notre président du conseil n’hésita pas à
+les secourir non seulement par l’envoi de munitions, mais surtout en
+faisant diriger leurs armées par le chef d’état-major du maréchal Foch.
+Grâce à l’influence de ce général, les Polonais, qui reculaient toujours
+sans paraître se soucier de combattre, reprirent courage, et quelques
+manœuvres habiles transformèrent leurs persistantes défaites en une
+éclatante victoire.
+
+Ses conséquences furent immédiates: la Pologne délivrée, les espérances
+de l’Allemagne déçues, le bolchevisme refoulé, l’Asie moins menacée.
+
+Pour arriver à ces résultats, il avait suffi de voir juste et d’agir
+vite. On ne saurait trop louer nos gouvernants d’avoir fait preuve de
+qualités qui, depuis quelque temps, devenaient exceptionnelles chez eux.
+
+ * * * * *
+
+La politique européenne vit d’idées anciennes correspondant à des
+besoins disparus. La notion moderne d’interdépendance des peuples et la
+démonstration de l’inutilité des conquêtes n’ont aucune influence sur la
+conduite des diplomates. Ils restent persuadés qu’une nation peut
+s’enrichir en ruinant le commerce d’une autre et que l’idéal pour un
+pays est de s’agrandir par des conquêtes.
+
+Ces conceptions usées semblent choquantes aux peuples que n’agitent pas
+nos préjugés et nos passions ataviques.
+
+Un journal du Brésil en exprimait son étonnement dans les lignes
+suivantes qui traduisent bien les idées du nouveau monde:
+
+ «Tous les peuples du vieux continent, quels qu’ils soient, ont une
+ conception antique du monde et de la vie. Que veulent-ils? Prendre.
+ Que voient-ils dans la fin d’une guerre? L’occasion de recevoir le
+ plus qu’ils peuvent. C’est la conception antique, c’est le passé de
+ nombreux siècles se faisant toujours sentir chez les grands esprits,
+ comme dans les masses, même dans les milieux socialistes et ouvriers,
+ où les idées sont confuses et les appétits exaspérés simplement par
+ égoïsme de classes.»
+
+Les hommes d’État européens parlent bien quelquefois le langage du temps
+présent mais ils se conduisent avec les idées des temps passés.
+L’Angleterre proclame très haut le principe des nationalités, mais elle
+s’empare ou tente de s’emparer de l’Égypte, de la Perse, des colonies
+allemandes, de la Mésopotamie, etc... Les nouvelles petites républiques
+fondées avec les débris des anciens empires professent, elles aussi, de
+grands principes, mais tâchent également de s’agrandir aux dépens de
+leurs voisins.
+
+La paix ne s’établira en Europe que quand l’anarchie créée par les
+erreurs de psychologie ne dominera plus les âmes. Il faut, parfois, bien
+des années pour montrer à un peuple les dangers de ses illusions.
+
+ * * * * *
+
+La guerre ayant bouleversé les doctrines guidant les chefs d’armée comme
+celles dont s’alimentait la pensée des hommes d’État, un empirisme
+incertain reste leur seul guide.
+
+Cet état mental a été bien mis en évidence dans un discours prononcé par
+un président du Conseil devant le Parlement français.
+
+«Nous avons fait, disait-il, la guerre dans l’empirisme et la paix aussi
+parce qu’il est impossible que ce soit autrement. De doctrines
+économiques, il n’en est chez personne ici.»
+
+L’empirisme représente forcément la période de début de toutes les
+sciences, mais en progressant elles réussissent à tirer de l’expérience
+des lois générales permettant de prévoir la marche des phénomènes et de
+renoncer à l’empirisme.
+
+Nul besoin d’empirisme par exemple, pour savoir que quand un corps tombe
+librement dans l’espace, sa vitesse à un moment donné est
+proportionnelle au temps de sa chute et l’espace parcouru au carré du
+même temps.
+
+Les lois physiques sont tellement certaines, que lorsqu’elles semblent
+ne pas se vérifier on est sûr qu’intervient une cause perturbatrice,
+dont il est possible de déterminer la grandeur. Ainsi l’astronome
+Leverrier constatant qu’un certain astre ne paraissait plus obéir
+rigoureusement aux lois de l’attraction, en conclut que sa marche devait
+être troublée par l’influence d’une planète inconnue. De la perturbation
+observée, fut déduite la position de l’astre produisant cette
+perturbation et on le découvrit bientôt à la place indiquée.
+
+La psychologie et l’économie politique sont soumises, comme d’ailleurs
+tous les phénomènes de la nature, à des lois immuables, mais ces lois,
+nous en connaissons très peu, et celles connues subissent tant
+d’influences perturbatrices qu’on arrive à douter des plus certaines,
+alors même qu’elles ont de nombreuses expériences pour soutien.
+
+Il est visible que les gouvernants européens n’ont possédé, ni pendant
+la guerre, ni depuis la paix, aucune règle fixe de conduite. Leur oubli
+de certaines lois économiques et psychologiques n’empêche pas
+l’existence de ces lois. De leur méconnaissance ils furent souvent
+victimes.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+LA PAIX DES PROFESSEURS
+
+
+Aux erreurs de psychologie précédemment énumérées il faut ajouter les
+illusions qui présidèrent à la rédaction du traité de paix. Leur
+importance va être montrée dans ce chapitre.
+
+Peu d’hommes possédèrent au cours de l’Histoire un pouvoir égal à celui
+du président Wilson lorsque, débarqué en Europe, il dicta les conditions
+de la paix. Pendant la rayonnante période de sa puissance, le
+représentant du nouveau monde resta enveloppé d’un prestige que les
+Dieux et les Rois n’obtinrent pas toujours au même degré.
+
+A entendre ses merveilleuses promesses, une nouvelle lumière allait
+éclairer l’univers. Aux peuples sortis d’un effroyable enfer et
+redoutant d’y être replongés apparaissait l’aurore d’une paix éternelle.
+Un âge de fraternité remplacerait l’ère des carnages et des
+dévastations.
+
+Ces vastes espoirs ne durèrent pas longtemps. La réalité prouva bientôt
+que les traités si péniblement élaborés n’avaient eu d’autres résultats
+que de précipiter l’Europe dans l’anarchie et l’Orient dans une série
+d’inévitables guerres. La presque totalité des petits États créés en
+découpant d’antiques monarchies, envahirent bientôt leurs voisins et
+aucune intervention des grandes puissances ne réussit, pendant de longs
+mois, à calmer leurs fureurs.
+
+Des diverses causes qui transformèrent en désillusions de grandes
+espérances, une des plus actives fut la méconnaissance de certaines lois
+psychologiques fondamentales qui, depuis l’origine des âges, dirigent la
+vie des nations.
+
+Le président Wilson était le seul personnage assez puissant pour
+imposer, avec le morcellement de l’Europe, une série des conditions de
+paix dont on a pu dire qu’elles faisaient hurler le bon sens. Nous
+savons, aujourd’hui, qu’il ne fut pas leur unique auteur.
+
+Les révélations de l’ambassadeur américain Elkus, que reproduisit _le
+Matin_, ont appris que les diverses clauses du traité avaient été
+rédigées par une petite phalange de professeurs.
+
+«_Lorsque le président Wilson confia au colonel House la mission de
+choisir les futurs délégués, il stipula_:
+
+«--_Je ne veux que des professeurs de l’Université._
+
+«--_Vainement, le colonel tenta de rappeler que l’Amérique possédait de
+grands ambassadeurs, des industriels qui sont les premiers de la terre,
+des hommes d’État qui avaient une profonde expérience de l’Europe_:
+
+«--_Je ne veux que des professeurs, répéta le président._»
+
+Ce fut donc une cohorte de professeurs qui peuplèrent les commissions.
+«Penchés sur les textes, et non sur les âmes, ils interrogeaient les
+grands principes abstraits et fermaient les yeux devant les faits.» La
+paix devint ainsi ce que l’ambassadeur Elkus appelle «une paix de
+professeurs». Elle montra, une fois de plus, à quel point des
+théoriciens pleins de science, mais étrangers aux réalités du monde,
+peuvent être dépourvus de bon sens, et, par conséquent, dangereux.
+
+ * * * * *
+
+Le traité de paix comprenait, en réalité, deux parties distinctes:
+
+1º Création d’États nouveaux, aux dépens surtout de l’Autriche et de la
+Turquie;
+
+2º Constitution d’une Société des Nations, destinée à maintenir une paix
+perpétuelle.
+
+En ce qui concerne la création d’États nouveaux aux dépens de l’Autriche
+et de la Turquie, l’expérience montra vite, comme je l’ai déjà indiqué
+plus haut, ce que valait une telle conception. Ses premiers résultats
+furent d’installer pour longtemps dans ces pays la ruine, l’anarchie et
+la guerre. On vit alors combien fut chimérique la prétention de refaire
+à coups de décrets des siècles d’Histoire. C’était une bien folle
+entreprise de découper de vieux empires en provinces séparées, sans
+tenir compte de leurs possibilités d’existence. Tous ces pays nouveaux,
+divisés par des divergences d’intérêts et des haines de races, ne
+possédant aucune stabilité économique, devaient forcément entrer en
+conflit.
+
+La minuscule Autriche actuelle est un produit des formidables illusions
+politiques qui conduisirent le maître du Congrès à désagréger une des
+plus vieilles monarchies du monde.
+
+Que pourront les Alliés quand l’Autriche, réduite à la dernière misère,
+reconnaîtra qu’elle ne saurait vivre qu’en s’unissant à l’Allemagne?
+C’est alors seulement que les auteurs du Traité de paix constateront
+l’erreur commise en détruisant le bloc aussi utile que peu dangereux
+constitué par l’ancienne Autriche.
+
+Prétendre refaire avec une feuille de papier l’édifice européen
+lentement édifié par mille ans d’histoire, quelle vanité!
+
+M. Morgenthau, ambassadeur d’Amérique, a fait récemment des petits États
+fabriqués par les décisions du Congrès la description suivante:
+
+ «Quel tableau que celui de l’Europe centrale aujourd’hui! Ici, une
+ poussière de petites républiques sans force physique réelle, sans
+ industrie, sans armée, ayant tout à créer, cherchant surtout à
+ s’étendre territorialement sans savoir si elles auront la force de
+ tout administrer, de tout vérifier. Et là, un État compact de 70
+ millions d’hommes qui savent la valeur de la discipline, qui savent
+ qu’il s’en est fallu de quelques pouces qu’ils asseyent leur
+ domination sur le monde entier, qui n’ont rien oublié de leurs
+ espoirs, et qui n’oublieront rien de leurs rancunes.»
+
+ * * * * *
+
+L’Angleterre respecta les utopies du président Wilson, de solides
+réalités lui étant accordées en échange de cette tolérance. Gagnant
+d’immenses territoires, qui en firent la véritable bénéficiaire de la
+guerre, elle n’avait aucun intérêt à s’opposer aux parties du traité ne
+la concernant pas.
+
+Restée seule, la France dut subir toutes les exigences de l’idéologie
+wilsonienne, exigences d’autant plus intransigeantes qu’elles
+prétendaient dériver de la pure raison.
+
+La manifeste erreur du président Wilson et de son équipe
+d’universitaires fut justement de croire à cette puissance souveraine de
+la raison sur la destinée des peuples. L’Histoire tout entière aurait dû
+leur enseigner, pourtant, que les sentiments et les passions sont les
+vrais guides des collectivités humaines et que les influences
+rationnelles ont, sur elles, une bien minime action.
+
+La politique, c’est-à-dire l’art de conduire les hommes, demande des
+méthodes fort différentes de celles qu’utilisent les professeurs. Elles
+doivent toujours avoir pour base cette notion fondamentale que les
+sentiments s’influencent, je le répète encore, avec des sentiments et
+non avec des arguments rationnels.
+
+ * * * * *
+
+La constitution de la Société des Nations, bien que distincte du traité
+de paix, lui reste intimement liée. Son but était, en effet, de
+maintenir cette paix.
+
+Elle débuta par un éclatant échec: refus du Sénat américain de
+s’associer à la création du président Wilson.
+
+Idéalistes, parfois les dirigeants de l’Amérique conservent cependant
+une claire vision des réalités, et les discours des professeurs ne les
+influencent guère. Le successeur de M. Wilson a résumé les motifs de
+leur refus dans les termes suivants:
+
+ «Le seul covenant que nous acceptons est le covenant de notre
+ conscience. Il est préférable au contrat écrit qui fait litière de
+ notre liberté d’action et aliène nos droits entre les mains d’une
+ alliance étrangère. Aucune assemblée mondiale, aucune alliance
+ militaire ne forcera jamais les fils de cette République à partir en
+ guerre. Le suprême sacrifice de leur vie ne pourra jamais leur être
+ demandé que pour l’Amérique et pour la défense de son honneur. Il y a
+ là une sainteté de droit que nous ne déléguerons jamais à personne.»
+
+Nous aurons à parler plus loin de la Société des Nations. Construite sur
+des données contraires à tous les principes de la psychologie elle n’a
+fait que justifier les opinions de l’Amérique en montrant son inutilité
+et son impuissance. Il fallait en vérité une dose prodigieuse
+d’illusions pour s’imaginer qu’un grand pays comme les États-Unis
+consentirait à se soumettre aux ordres d’une petite collectivité
+étrangère sans prestige et sans force. C’eût été admettre l’existence en
+Europe d’une sorte de super-gouvernement dont les décisions eussent régi
+le monde.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+LE RÉVEIL DE L’ISLAM
+
+
+La série des erreurs de psychologie auxquelles nous venons de consacrer
+plusieurs chapitres n’est pas close. Nous allons en examiner d’autres
+encore.
+
+Depuis plusieurs siècles, la politique britannique eut pour but constant
+l’agrandissement de la domination anglaise aux dépens de divers rivaux:
+l’Espagne d’abord, la France plus tard, qui prétendaient s’opposer à son
+extension. Elle a successivement conquis sur eux l’Inde, le Canada,
+l’Égypte, etc. La dernière de ses grandes rivales, l’Allemagne, s’étant
+effondrée, elle put s’emparer de toutes ses colonies.
+
+Ce n’est pas ici le lieu d’examiner les qualités de caractère et les
+principes qui ont déterminé d’aussi persistants succès. On remarquera
+seulement que, confinés dans la préoccupation exclusive de buts
+utilitaires, les hommes d’État anglais professent un absolu dédain pour
+toutes les idéologies et tâchent toujours d’adapter leur conduite aux
+nécessités du moment. Ils se trompent quelquefois, mais n’hésitent pas à
+réparer les erreurs commises en modifiant leur ligne de conduite, sans
+se soucier des blessures d’amour-propre et des critiques pouvant
+résulter de telles oscillations.
+
+ * * * * *
+
+Un exemple récent et d’une prépondérante importance, puisque l’avenir de
+l’Orient en dépend, montre quels profonds et rapides revirements peut
+subir la politique anglaise.
+
+Après avoir soutenu en Mésopotamie de durs combats et constaté qu’une
+armée de soixante-dix mille hommes n’avait pu triompher de la résistance
+indigène, l’Angleterre renonça brusquement à une expédition aussi
+coûteuse et improductive que la nôtre en Syrie. Retirant ses troupes,
+elle les remplaça par un souverain indigène, l’émir Fayçal, que nous
+avions dû chasser de Damas en raison de sa persistante hostilité.
+
+Le but apparent de cette solution fut indiqué dans un discours prononcé
+à la Chambre des Communes:
+
+«Établir, avec l’ancienne Bagdad pour capitale, un État musulman qui
+puisse faire revivre l’ancienne gloire du peuple arabe.»
+
+L’installation d’un ennemi déclaré au voisinage de nos frontières de
+Syrie ne constituait pas, évidemment, une manœuvre amicale envers la
+France; mais, dans la politique anglaise, l’utilité étant toujours mise
+très au-dessus de l’amitié, aucun compte ne fut tenu des observations du
+gouvernement français.
+
+Le nouveau souverain fut installé en grande pompe à Bagdad et, par
+privilège exceptionnel, le roi d’Angleterre lui envoya une lettre de
+chaleureuses félicitations.
+
+Cette annexion, sous une forme à peine déguisée, d’une des contrées les
+plus riches en pétrole de l’univers, figurait parmi les gains nombreux
+dont la diplomatie britannique a, depuis la fin de la guerre, doté
+l’Angleterre.
+
+Les soldats anglais étaient remplacés par des ingénieurs exploitant le
+pays au profit de la Grande-Bretagne.
+
+Le nouveau roi de Mésopotamie régnera non seulement sur Bagdad, mais
+aussi sur l’ancien emplacement de Ninive et Babylone, c’est-à-dire sur
+un territoire aussi grand que l’Angleterre et jadis célèbre par sa
+fertilité.
+
+Cette brillante opération aurait eu, si le protectorat anglais avait
+réussi à s’imposer dans tout l’Orient, des résultats plus importants
+encore que de simples bénéfices commerciaux. Le plus manifeste eût été
+d’assurer à l’Angleterre une route terrestre la reliant à la Perse et à
+l’Inde. Si elle était parvenue ensuite à conquérir Constantinople, soit
+directement, soit par l’intermédiaire des Grecs, la domination
+britannique sur l’Orient fût devenue complète et son hégémonie, à
+laquelle nos pâles diplomates résistèrent si peu, eût pesé de plus en
+plus lourdement sur le monde.
+
+ * * * * *
+
+L’Angleterre avait donc réparé très habilement quelques-unes des fautes
+commises en Orient, mais des erreurs psychologiques aujourd’hui
+irréparables sont venues ruiner pour longtemps sa puissance en Orient.
+
+Soutenir les aspirations contradictoires des musulmans en Mésopotamie,
+des Juifs en Palestine, des Grecs en Turquie constituait une politique
+d’aspect machiavélique mais que, cependant, Machiavel eût sûrement
+désavouée. L’illustre Florentin savait bien, en effet, qu’il est
+toujours imprudent de s’attaquer aux dieux ou à leurs représentants.
+
+Les Anglais oublièrent complètement ce principe, quand ils prétendirent
+démembrer la Turquie et détruire à Constantinople le pouvoir du sultan
+considéré par tous les musulmans comme le «Commandeur des Croyants»,
+représentant de Dieu ici-bas.
+
+Les conséquences de cette conception furent immédiates. Du Bosphore au
+Gange en passant par l’Égypte, le monde musulman se souleva.
+
+Les politiciens anglais n’ayant évidemment pas compris la grande
+puissance de l’Islam sur les âmes, il ne sera pas inutile d’en rappeler
+sommairement les origines et le développement.
+
+ * * * * *
+
+Les dieux nouveaux ne furent pas rares dans l’Histoire. Leur destinée
+habituelle fut de périr avec la puissance politique des peuples qui les
+avaient vus naître.
+
+Par une rare fortune, le sort de l’Islamisme a été tout autre. Non
+seulement il survécut à la chute de l’immense empire créé par ses
+fondateurs, mais le nombre de ses adeptes n’a cessé de s’accroître. Du
+Maroc au fond de la Chine, deux cent cinquante millions d’hommes
+obéissent à ses lois. On compte, aujourd’hui, soixante-dix millions de
+musulmans dans l’Inde, trente millions en Chine, vingt millions en
+Turquie, dix millions en Égypte, etc.
+
+La création de l’Empire arabe, que les Anglais prétendaient faire
+revivre à leur profit en imposant à Bagdad un calife choisi par eux, est
+une des plus merveilleuses aventures de l’Histoire. Si merveilleuse,
+même, que de grands écrivains comme Renan ne réussirent pas à la
+comprendre et contestèrent toujours l’originalité de la civilisation que
+cette religion fit surgir.
+
+Cette fondation de l’Empire arabe, que je vais rappeler en quelques
+lignes, restera toujours intelligible d’ailleurs aux esprits convaincus
+que la logique rationnelle gouvernant l’Histoire, ne tient pas compte de
+l’immense pouvoir des forces mystiques dont tant de grands événements
+dérivent.
+
+ * * * * *
+
+Aux débuts du VIIe siècle de notre ère, vivait à La Mecque un obscur
+chamelier du nom de Mahomet. Vers l’âge de quarante ans, il eut des
+visions dans lesquelles l’ange Gabriel lui dicta les principes de la
+religion qui devait bouleverser le monde.
+
+On comprend que les compatriotes du nouveau prophète, qui professaient
+alors sans convictions profondes un polythéisme un peu vague, aient
+adopté facilement une religion nouvelle, d’ailleurs très simple,
+puisqu’elle se bornait à proclamer qu’il n’y a qu’un dieu dont Mahomet
+est le prophète.
+
+On s’explique moins aisément la foudroyante rapidité avec laquelle cette
+foi se répandit dans tout le monde alors connu et comment ses adeptes
+trouvèrent en elle la force nécessaire pour fonder un empire plus grand
+que celui d’Alexandre.
+
+Chassés de la Syrie dont ils se croyaient les maîtres éternels, les
+Romains virent avec stupeur des tribus nomades électrisées par la foi
+ardente qui unifiait leurs âmes conquérir, en quelques années, la Perse,
+l’Égypte, le nord de l’Afrique et une partie de l’Inde.
+
+Le vaste empire ainsi formé se maintint pendant plusieurs siècles. Il ne
+constituait pas une création éphémère analogue à celles de divers
+conquérants asiatiques tels qu’Attila puisqu’il fut l’origine d’une
+civilisation entièrement nouvelle brillant d’un vif éclat, alors que
+toute l’Europe occidentale était plongée dans la barbarie.
+
+En fort peu de temps, les Arabes réussirent à créer des monuments
+tellement originaux que l’œil le moins exercé les reconnaît à première
+vue.
+
+L’empire des Arabes était trop vaste pour ne pas se désagréger. Il se
+divisa donc en petits royaumes qui s’affaiblirent et furent conquis par
+divers peuples, Mogols, Turcs, etc.
+
+Mais la religion et la civilisation musulmanes étaient si fortes que
+tous les conquérants des anciens royaumes arabes adoptèrent la religion,
+les arts et, souvent aussi, la langue des vaincus. C’est ainsi, par
+exemple, que l’Inde, soumise aux Mogols, continua à se couvrir de
+monuments musulmans.
+
+Et non seulement la religion des Arabes survécut à la disparition de
+leur puissance politique, mais loin de s’affaiblir, elle continue à
+s’étendre. La foi de ses adeptes reste si intense que chacun d’eux est
+un apôtre et agit en apôtre pour propager sa croyance.
+
+La grande force politique de l’Islamisme fut de donner à des races
+diverses cette communauté de pensée qui constitua toujours un des plus
+énergiques moyens de solidariser des hommes de races différentes.
+
+Les événements actuels ont montré la puissance d’un tel lien. Nous avons
+vu qu’il réussit à faire reculer en Orient la formidable Angleterre.
+
+Les gouvernants britanniques ignoraient cette force de l’Islamisme quand
+ils rêvaient de chasser les Musulmans de Turquie. Ils ne commencèrent à
+la soupçonner qu’en voyant non seulement les Turcs, mais les Musulmans
+du monde entier se soulever contre eux.
+
+Les Anglais, qui s’imaginaient pouvoir garder Constantinople, où ils
+avaient déjà installé un commissaire parlant en maître, découvrirent
+alors la grandeur de leur illusion. Ils la comprirent surtout quand les
+Turcs, vaincus et presque sans armes, refusèrent la paix qu’on voulait
+leur imposer et chassèrent les Grecs de Smyrne. Aujourd’hui l’Islam est
+redevenu assez fort pour tenir tête à l’Europe.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+L’INCOMPRÉHENSION EUROPÉENNE DE LA MENTALITÉ MUSULMANE
+
+
+Le réveil de l’Islam qui vient d’être sommairement rappelé a
+profondément étonné l’Europe. La mentalité musulmane est généralement si
+incomprise qu’il ne sera pas inutile de lui consacrer quelques pages.
+
+L’Orient a toujours charmé ses visiteurs. Il me séduisit dans ma
+jeunesse, au point qu’après l’avoir parcouru, j’écrivis un livre sur _La
+Civilisation des Arabes_[1].
+
+ [1] L’ouvrage fut publié avec grand luxe par la maison Didot, qui lui
+ consacra plus de cent mille francs. L’édition française est épuisée
+ depuis longtemps, et lorsqu’elle apparaît par hasard dans une vente
+ de bibliothèque privée, son prix atteint des chiffres
+ invraisemblables. Sa traduction en langue arabe sert encore à
+ l’enseignement des centaines d’étudiants de la mosquée El-Axhar, au
+ Caire, véritable Université musulmane. L’ouvrage fut traduit en
+ hindoustani par un des ministres du Nizem d’Hyderabab.
+
+Malgré bien des instances, je n’ai jamais consenti à le rééditer parce
+qu’il aurait demandé trop de travail pour être complété. Si je le
+mentionne ici, c’est simplement pour indiquer que l’auteur du présent
+ouvrage n’est pas tout à fait incompétent sur les questions relatives à
+l’Orient.
+
+En ce qui concerne les Musulmans modernes, héritiers des Arabes, je me
+trouvais quelquefois, avant la guerre, en rapport avec eux à propos des
+traductions turques et arabes[2] de plusieurs de mes livres. Peu de mois
+avant les hostilités, le grand vizir, ministre des Affaires Étrangères
+de l’Empire ottoman, Saïd Halim pacha, me fit demander par son
+ambassadeur à Paris, d’aller faire quelques conférences de philosophie
+politique à Constantinople.
+
+ [2] Les meilleures traductions de mes livres en arabe sont dues à
+ Fathy Pecha, alors ministre de la Justice au Caire. Celles en Turc
+ au docteur Djevdet Bey.
+
+J’ai toujours regretté que ma santé m’ait empêché d’accepter cette
+proposition, restant persuadé--et c’était aussi l’opinion de mon éminent
+ami Iswolsky, alors ambassadeur de Russie à Paris--qu’il n’eût pas été
+impossible de maintenir les Turcs dans la neutralité. La lutte même
+déchaînée, il eût suffi, comme l’a constaté plus tard un ministre
+anglais devant le Parlement, que se fût trouvé un amiral assez hardi
+pour suivre _Le Gœben_ et _Le Breslau_ quand ils entrèrent à
+Constantinople. Ce fut un de ces cas où la valeur d’un homme peut
+représenter des milliards, car la neutralité des Turcs eût sans doute
+abrégé la guerre de deux ans. Nelson fut jadis, pour l’Angleterre, un de
+ces hommes. Combien s’en rencontre-t-il par siècle?
+
+ * * * * *
+
+«Se connaître soi-même est difficile», disait un adage antique;
+connaître les êtres qui nous entourent, plus difficile encore.
+Déterminer la mentalité, et par conséquent les réactions, dans des
+circonstances données, d’un peuple dont le passé et les croyances
+diffèrent des nôtres, semble presque impossible. C’est, en tout cas, une
+connaissance dont la plupart des hommes d’État actuels se montrent
+dépourvus à un rare degré.
+
+Les événements écoulés depuis dix ans justifient pleinement cette
+assertion.
+
+Si les Allemands perdirent la guerre, c’est que, de tous leurs
+dirigeants, pas un seul ne fut assez pénétrant pour deviner les
+réactions possibles de la Belgique, de l’Angleterre et de l’Amérique
+devant des actes dont des esprits suffisamment perspicaces eussent
+facilement prévu les conséquences.
+
+Le Congrès de Lausanne a fourni un nouvel exemple d’incompréhension
+totale de l’âme d’un peuple.
+
+Cette incompréhension est d’autant plus surprenante que la France et
+l’Angleterre constituent, par leurs colonies, de grandes puissances
+musulmanes. Des relations fréquentes avec des Musulmans auraient dû
+permettre de les connaître.
+
+Or le premier Congrès de Lausanne et le second aussi, prouvèrent qu’on
+ne les connaissait pas du tout. L’incompréhension n’eût guère été plus
+complète si des barons du temps de Charlemagne et des professeurs d’une
+école de droit moderne se fussent trouvés en présence.
+
+Un insuccès aussi total que facile à prévoir résulta de cette
+incompréhension. La discussion qui aurait dû se terminer en quelques
+heures n’était pas achevée après des mois de discussions.
+
+ * * * * *
+
+Personne ne parla ni du Croissant ni de la Croix au cours de ces
+conférences. Ce fut, cependant, la lutte entre ces deux symboles qui en
+constitua l’âme secrète.
+
+Nous avons précédemment rappelé que, par son incompréhension de l’Islam,
+l’Empire britannique perdit la Perse, la Mésopotamie, l’Égypte et voit
+l’Inde menacée. Presbytérien ardent, le ministre anglais, M. Lloyd
+George, véritable auteur de tous ces désastres, rêvait comme revanche
+sur le Croissant d’expulser les Turcs de l’Europe en poussant les Grecs
+vers Constantinople. Il se heurta à une foi mystique aussi forte que la
+sienne et toute la puissance coloniale de l’Angleterre fut ébranlée du
+même coup.
+
+ * * * * *
+
+Les moyens d’unifier les intérêts et les sentiments d’une poussière
+d’hommes pour en faire un peuple ne sont pas nombreux, puisqu’ils se
+réduisent à trois: la volonté d’un chef, des lois respectées, une
+croyance religieuse très forte.
+
+De la volonté d’un chef dérivent tous les grands empires asiatiques,
+ceux des Mogols notamment. Ils durent ce que durent les capacités du
+chef et de ses successeurs.
+
+Ceux fondés sur une religion acceptée restent beaucoup plus forts. Si le
+code religieux subsiste il continue le rôle d’unification.
+
+Cette action d’une foi religieuse devient dans des cas, rares
+d’ailleurs, assez forte pour unifier des races différentes et leur
+donner une pensée commune génératrice de volontés identiques.
+
+Pour les disciples du Coran, le code civil et le code religieux, si
+complètement séparés en Occident, sont entièrement confondus.
+
+Aux yeux du Musulman, toute force vient d’Allah et doit être respectée
+quel qu’en soit le résultat, puisque ce résultat représente la volonté
+d’Allah.
+
+En permettant aux Turcs de chasser de Smyrne les infidèles, il était
+visible qu’Allah rendait sa protection à ses disciples. Cette protection
+parut s’exercer plus manifestement encore à Lausanne, puisque les
+délégués européens ne purent résister aux délégués musulmans.
+
+Les Alliés cédèrent, effectivement, sur tous les points importants.
+Comprenant mieux l’âme musulmane, ils auraient su qu’elle ne s’inclinait
+que devant la force. La nécessité de s’entendre pour imposer une volonté
+européenne commune sur des sujets fondamentaux fut alors devenue
+évidente et la paix en Orient, si menacée aujourd’hui, établie pour
+longtemps.
+
+ * * * * *
+
+On ne saurait contester, d’ailleurs, la justesse de certaines
+réclamations musulmanes. Leur civilisation valant certainement celle des
+autres peuples balkaniques: Serbes, Bulgares, etc., ils avaient le droit
+d’être maîtres de leur capitale, Constantinople, malgré les convoitises
+de l’Angleterre. D’un autre côté ils n’avaient pas le droit de renier
+leurs dettes et, notamment, les nombreux milliards que la France leur
+prêta.
+
+Sur ce point, comme sur beaucoup d’autres, les exigences des délégués
+turcs à Lausanne passèrent toute mesure. Leur ton fut souvent celui de
+vainqueurs devant des vaincus.
+
+Grâce à la pauvre psychologie des mandataires de l’Occident, le prestige
+européen en Orient est détruit pour longtemps. Or, le prestige fut
+toujours la plus solide base de la puissance d’un peuple.
+
+L’excuse des Turcs, en dehors des motifs religieux expliqués plus haut,
+est l’incontestable injustice de l’Angleterre à leur égard lorsqu’elle
+rêvait de les expulser de l’Europe et surtout de Constantinople, par
+l’intermédiaire des Grecs.
+
+L’unique raison donnée à cette expulsion était l’habitude attribuée aux
+Turcs de massacrer constamment leurs sujets chrétiens. On a justement
+remarqué que si les Turcs avaient commis la dixième partie des massacres
+dont les accusait le gouvernement anglais, il n’y aurait plus de
+chrétiens en Orient depuis longtemps.
+
+La vérité est que tous les Balkaniques, quelle que soit leur race ou
+leur croyance, sont de grands massacreurs. J’eus occasion de le dire à
+M. Venizelos lui-même. Égorger l’adversaire est la seule figure de
+rhétorique admise dans les Balkans.
+
+Cette méthode n’a pris, d’ailleurs, sa considérable extension que depuis
+l’époque où la politique britannique donna l’indépendance à des
+provinces jadis soumises à la Turquie. On sait avec quelle fureur
+Bulgares, Serbes, Grecs, etc., se précipitèrent les uns contre les
+autres, dès qu’ils furent libérés des entraves pacifiques que le régime
+turc opposait à leurs violences.
+
+La faiblesse des Alliés à Lausanne aura bien des conséquences funestes.
+Parmi les documents permettant de les prévoir je vais citer la lettre
+pleine de judicieuses observations d’un de nos meilleurs chefs
+militaires en Syrie:
+
+«Du côté politique et militaire, je crois que nous aurons une année
+mouvementée. Il ne faut traiter avec des Turcs que quand on leur fait
+sentir qu’on est le plus fort, la force étant le seul argument qui
+compte avec eux. Or, à Lausanne, on leur a laissé prendre figure de
+vainqueurs. Résultat: ils sont intransigeants et se figurent que le
+monde tremble devant eux.
+
+«Les gens d’Angora revendiquent ouvertement Alexandrette, Antioche et
+Alep, quoique ces régions aient été reconnues comme appartenant à la
+Syrie par le dernier accord franco-turc et qu’elles soient peuplées
+d’Arabes. Bien que les Turcs y soient en minorité ils essaient de les
+reprendre. On doit s’attendre à voir se reproduire les mêmes événements
+qu’en Cilicie: pas de guerre officiellement déclarée, mais des bandes de
+plus en plus actives, composées soi-disant d’habitants insurgés contre
+la domination française, en réalité de réguliers turcs déguisés et
+commandés par des officiers turcs ou allemands. Ces bandes attaqueront
+les petits postes, les convois, couperont routes et chemins de fer;
+elles seront de plus en plus nombreuses, auront même des canons, et nous
+obligeront à une guerre de guérillas pénible et difficile, où les Turcs
+espèrent atteindre le résultat qu’ils ont annoncé: dégoûter les Syriens
+des Français et les Français de la Syrie.»
+
+ * * * * *
+
+Pour un philosophe, cette nouvelle attitude des musulmans est pleine
+d’enseignements. Elle montre, une fois de plus, à quel point les forces
+mystiques qui ont toujours régi le monde continuent à le régir encore.
+
+L’Europe civilisée, qui croyait en avoir fini avec les luttes
+religieuses, se trouve, au contraire, plus que jamais menacée par elles.
+
+Ce n’est pas seulement contre l’Islamisme, mais contre le socialisme et
+le communisme, devenus des religions nouvelles, que les civilisations
+vont avoir à combattre. L’heure de la paix et du repos semble bien
+lointaine.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+LE PROBLÈME DE L’ALSACE
+
+
+Notre énumération des erreurs psychologiques n’est pas terminée. Nous
+allons voir leur pernicieuse action s’exercer en Alsace.
+
+Le point critique de la guerre a été la possession de l’Alsace. Elle
+était devenue un symbole, un drapeau. Si l’Allemagne l’avait conservée,
+son hégémonie eût été définitivement établie.
+
+Aucune des questions soulevées par le conflit mondial n’a donné lieu,
+peut-être, à autant de discussions que celle de l’Alsace.
+
+Toute l’argumentation de l’Allemagne se ramenait à prétendre que
+l’Alsace est un pays allemand, habité par une race allemande, ou tout au
+moins germanisée depuis longtemps. L’Alsace devait donc, au nom même du
+principe des nationalités tant invoqué par les Alliés, faire partie de
+l’empire germanique.
+
+Réduit à ce principe, le problème apparaît très simple. Si l’Alsace est
+un pays allemand peuplé par une race allemande, ou tout au moins
+germanisée, les prétentions germaniques seraient justifiées. Elles ne le
+seraient pas, au contraire, si des preuves scientifiques démontrent: 1º
+que l’Alsace est occupée depuis de longs siècles par une race celtique;
+2º que, malgré toutes les conquêtes, elle a toujours su maintenir son
+indépendance et ses institutions, jusqu’au jour où elle s’est placée
+sous le protectorat de la France pour échapper aux perpétuelles menaces
+germaniques.
+
+Ces faits fondamentaux restent un peu confus dans les ouvrages sur
+l’Alsace. Les arguments d’ordre sentimental y tenant une place
+prépondérante, j’ai prié le savant historien Battifol d’écrire pour la
+_Bibliothèque de philosophie scientifique_ que je dirige un ouvrage,
+composé d’après les méthodes modernes, sur les origines et l’évolution
+de l’Alsace. C’est à ce volume, ayant pour titre: _Les anciennes
+républiques alsaciennes_, que j’emprunterai les documents les plus
+importants de ce chapitre.
+
+ * * * * *
+
+Examinons successivement: 1º Si les populations alsaciennes
+appartiennent à une race allemande. 2º Si, tout en n’étant pas
+allemandes, elles auraient fini par être germanisées au cours des
+siècles.
+
+Le moins discuté des caractères permettant de classer les races humaines
+est, après la couleur de leur peau, la forme du crâne. Personne ne
+conteste qu’un blanc, un nègre ou un jaune appartiennent à des races
+différentes. On ne conteste pas davantage qu’une race à crâne
+brachycéphale, c’est-à-dire presque sphérique, est sans parenté avec une
+race dolichocéphale, c’est-à-dire à crâne allongé.
+
+Les Allemands eux-mêmes considèrent ce caractère comme si important que
+c’est surtout leur dolichocéphalie qu’ils invoquent pour justifier la
+prétention d’être une race supérieure destinée à dominer le monde.
+
+Or, des recherches effectuées par les anthropologistes allemands les
+plus réputés sur des crânes alsaciens provenant de cimetières
+appartenant à toutes les époques depuis plus de 2.000 ans, il résulte
+que l’Alsacien est un des peuples les plus brachycéphales de l’univers.
+
+La persistance de cette brachycéphalie à travers les âges montre que la
+race alsacienne n’a jamais été modifiée par des croisements. De la
+permanence de ce caractère le docteur Bayer déduit que «tout croisement
+avec des étrangers devait être sévèrement interdit par des lois
+matrimoniales ou par des préjugés plus forts que les lois».
+
+Même après le rattachement de l’Alsace à l’empire germanique, la pureté
+de race se maintient. Les spécimens crâniens du type dolichocéphale
+n’atteignent pas 2 pour cent.
+
+Loin d’être devenu moins brachycéphale que ses pères, l’Alsacien
+contemporain l’est davantage encore. Son indice céphalique se révèle
+identique à celui des Bas-Bretons.
+
+Les données psychologiques confirment ces données anatomiques. Dans le
+caractère alsacien se retrouvent beaucoup d’éléments du caractère
+celtique, notamment l’amour de la liberté et l’antipathie pour
+l’étranger.
+
+De ce qui précède, découle cette première conclusion que le bloc
+alsacien est un des plus homogènes de l’Europe. Il fait partie des
+groupements humains, en bien petit nombre aujourd’hui, ayant su
+conserver leurs caractères anatomiques et psychologiques malgré toutes
+les influences étrangères.
+
+ * * * * *
+
+Loin donc d’appartenir à une race allemande, les Alsaciens constituent,
+d’après le témoignage des savants allemands eux-mêmes, une race sans
+parenté avec les populations germaniques.
+
+Mais, tout en restant une race spéciale, les Alsaciens auraient pu être
+germanisés et justifier ainsi les revendications de l’Allemagne.
+
+L’histoire va nous fixer sur cette face du problème.
+
+Enfermée entre le Rhin et les Vosges, l’Alsace fut longtemps considérée
+comme presque impénétrable. Le Rhin aux bras multiples, soumis à un
+régime torrentiel, aux gués rares et variables, constituait avec les
+Vosges un obstacle complet aux invasions. Ces âpres montagnes, à peine
+coupées de vallées, n’offraient de passage qu’au nord et au sud, par la
+trouée de Belfort et le col de Saverne. Contourner l’Alsace était
+beaucoup plus facile que la traverser.
+
+Cette disposition géographique est une des causes principales qui assura
+longtemps l’indépendance aux Alsaciens et maintint dans son intégrité la
+pureté de leur race et la continuité de leurs institutions politiques et
+sociales.
+
+Un autre motif devait contribuer à conserver à l’Alsace sa personnalité.
+La richesse et la variété de ses productions lui permirent, au cours des
+siècles, de se passer du secours de ses voisins. Elle resta une
+population agricole de mœurs stables, traditionnelles, un peu méfiantes,
+au patriotisme local ne dépassant pas les limites de chaque cité et ne
+tendant pas à s’orienter vers un centre politique. Elle demeura pour
+cette raison divisée en cités indépendantes dont Strasbourg fut le type.
+
+La continuité des caractères anatomiques et psychologiques des Alsaciens
+suffirait à ôter toute valeur aux affirmations de quelques historiens
+germaniques assurant que l’Alsace fut peuplée dès son origine par des
+tribus teutoniques, les Triboques. Tacite et César avaient d’ailleurs
+démenti formellement cette assertion. A leur époque, l’Alsace était
+habitée depuis longtemps par une race celtique, les Séquanes.
+
+La race primitive qui occupa l’Alsace à des périodes ignorées de la
+préhistoire s’est donc perpétuée au cours des âges, comme nous l’avons
+montré, sans modifier ses caractères, en dépit de l’action des peuples
+très différents qui la conquirent.
+
+Toute l’histoire de l’Alsace révèle ses efforts pour éliminer les
+influences étrangères.
+
+Pendant l’occupation romaine, cet effort fut facile. Rome respecta son
+indépendance et ne toucha ni à ses institutions, ni à ses libertés. La
+phase de domination romaine et celle de la domination française des
+XVIIe et XVIIIe siècles furent, pour les Alsaciens les plus heureuses de
+leur histoire.
+
+ * * * * *
+
+Le flot des grandes invasions éprouva fort peu l’Alsace. S’écoulant soit
+par Bâle et Belfort, soit par la Belgique, pour éviter les obstacles
+géographiques, il la laissa presque intacte.
+
+Clovis l’incorpora dans son royaume par sa victoire de Soissons sur
+Syagrius en 485, mais elle n’eut pas à en souffrir. Liée d’abord au sort
+de la Gaule romaine, elle allait rester attachée à celui de la France
+jusque vers le XIe siècle, manifestant pour elle autant de sympathie que
+d’aversion pour les Germains.
+
+Quand, sous les successeurs de Charlemagne, les Allemands cherchèrent à
+s’emparer de l’Alsace, s’ouvrit une période de lutte, très instructive
+pour l’intelligence du problème que nous traitons, car elle montre à
+quel point fut profonde et constante la résistance des Alsaciens aux
+influences germaniques.
+
+Le traité de Verdun, en 843, ne les concéda pas à l’Allemagne, mais fit
+de leur pays un État intermédiaire où régnait Lothaire, petit-fils de
+Charlemagne. C’est seulement en 855 que Louis le Germanique réunit
+l’Alsace à l’Allemagne.
+
+Ni l’Alsace ni la France n’acceptèrent cette violence. Pendant un siècle
+et demi, les Alsaciens ne cessent d’appeler la France à leur secours.
+Mais, obligés de se défendre à l’autre extrémité du royaume contre les
+Normands, nos rois furent contraints d’abandonner l’Alsace, après
+l’avoir reconquise plusieurs fois.
+
+En 979, l’Alsace peut être considérée comme définitivement rattachée à
+la Germanie. De cette date commencent pour elle des luttes répétées et
+une insécurité permanente. Elle était conquise mais non soumise. La
+suite de son histoire le prouve clairement.
+
+ * * * * *
+
+Les compétitions des empereurs germaniques ayant couvert le pays de
+ruines, les Alsaciens réussirent à se défendre en fondant des cités
+fortifiées qui prospérèrent de plus en plus et se transformèrent au
+XIIIe siècle en petites républiques indépendantes. Les empereurs
+favorisèrent, d’ailleurs, leur développement, pour contrebalancer le
+pouvoir des seigneurs et déclarèrent plusieurs d’entre elles «villes
+impériales» ne relevant que de leur autorité.
+
+Cette dépendance vague et lointaine constituait une indépendance réelle
+pour les nouvelles républiques, Strasbourg notamment. Elles votaient
+elles-mêmes leurs constitutions, inspirées de l’organisation romaine.
+L’autorité principale appartenait à des échevins analogues aux consuls
+romains. Leur rôle consistait surtout à écarter l’ingérence allemande.
+
+Chaque ville se gouvernant librement formait, comme je viens de le
+rappeler, une petite république exerçant des droits régaliens, battant
+monnaie, légiférant à son gré et ne se rattachant à l’empire que par un
+lien purement honorifique.
+
+Ces diverses républiques levaient des troupes, envoyaient des ambassades
+et contractaient des alliances sans aucune autorisation de l’empereur. A
+l’exemple des cantons suisses, elles s’unissaient parfois entre elles
+pour résister aux invasions, à celle de Charles le Téméraire notamment.
+En 1354, l’empereur d’Allemagne, Charles IV, sanctionne la célèbre union
+de dix villes alsaciennes, appelée la Décapole, qui conférait l’unité à
+l’Alsace sous un protectorat germanique nominal.
+
+L’Alsace ne manquait pas, d’ailleurs, une occasion de prouver son
+indépendance: refus de payer l’impôt à l’empire; d’accorder l’entrée des
+villes à des souverains que ces villes ne reconnaissent pas ou de
+s’allier avec eux. C’est ainsi qu’en 1492, l’Alsace refuse nettement à
+l’empereur Maximilien de marcher avec lui contre la France.
+
+Les républiques alsaciennes se montrèrent toujours fort démocratiques.
+Elles expulsèrent plusieurs fois les nobles ou les obligèrent, s’ils
+voulaient voter, à se déclarer bourgeois. C’est toujours la même
+caractéristique d’indépendance ne pouvant supporter aucun joug,
+politique ou social.
+
+La présence d’étrangers, même de simples ouvriers, fut de tout temps
+antipathique aux Alsaciens. Quand les progrès de l’industrie les
+forcèrent à en tolérer, ils formèrent une classe à part, payant un impôt
+spécial. La cité alsacienne du moyen âge reste aussi impénétrable à
+toute influence étrangère que les cités grecques dans l’antiquité.
+
+ * * * * *
+
+L’Alsace accueillit favorablement la Réforme dont s’accommodait son
+humeur indépendante, mais ce fut pour elle l’origine de luttes
+prolongées avec les souverains allemands.
+
+Pour leur échapper, les Alsaciens se tournèrent vers la France, à
+laquelle, depuis l’époque romaine, leur sympathie était tellement
+acquise que les empereurs germaniques ne cessaient de leur reprocher ce
+goût pour la France.
+
+Sous le ministère de Richelieu la sympathie devint alliance. Mais les
+rois de France n’avaient nullement l’intention d’annexer l’Alsace,
+contrairement aux allégations allemandes qui prétendent que ce pays leur
+fut arraché par la violence. C’est d’elles-mêmes, successivement, et par
+consentement du peuple consulté, que les républiques alsaciennes
+prêtèrent serment à la France en retour de sa protection jusqu’à la paix
+générale.
+
+Quand, après l’extension du protectorat français à plusieurs villes
+alsaciennes, l’Alsace entière, sauf Strasbourg, supplia Louis XIII
+d’étendre sa protection sur tout le pays, Richelieu s’y opposa d’abord
+et n’y consentit qu’après les démarches répétées des Alsaciens.
+
+Le protectorat de la France laissa, d’ailleurs, le pays fort
+indépendant. Les villes alsaciennes gardèrent leur liberté de conscience
+et leurs institutions. Rien n’était changé. Une petite garnison
+française à la charge du roi assurait la défense des villes.
+
+A la paix de Westphalie qui termina la guerre de Trente ans, le
+protectorat français qui n’était que provisoire se transforma en
+annexion définitive. L’Allemagne céda, en 1648, l’Alsace au roi de
+France, en toute souveraineté, moins Strasbourg.
+
+ * * * * *
+
+Après avoir échappé à l’absolutisme germanique, l’Alsace manifesta un
+instant d’appréhension devant l’absolutisme de la monarchie française.
+Son inquiétude ne fut pas longue. Le pays conserva toutes ses libertés,
+celle du culte notamment. Respectueux des traités[3], Louis XIV, malgré
+l’ardeur de sa foi, ne songea jamais à lui imposer la révocation de
+l’édit de Nantes, bien que plus de la moitié des Alsaciens fussent
+catholiques.
+
+ [3] Article 47 du Traité de Munster (1648), article 5, § 25 du Traité
+ d’Osnabrück.
+
+Nul impôt ne fut établi. La douane française ne s’étendit pas à
+l’Alsace. Les représentants du roi s’attachèrent seulement à unifier
+l’administration de la justice, des finances, à procurer au pays la
+paix, l’ordre et la sécurité. Il prospéra tellement que la population,
+réduite d’un tiers par les guerres, doubla rapidement.
+
+ * * * * *
+
+La même politique libérale continua sous les successeurs de Louis XIV.
+
+Progressivement et de plein gré, l’âme alsacienne s’imprégna de
+civilisation française, comme elle s’était jadis imprégnée de
+civilisation romaine. Nos idées et nos actes dirigèrent son évolution
+morale et l’agrégèrent de plus en plus à la grande patrie.
+
+Les Allemands eux-mêmes, Gœthe notamment, reconnaissent qu’à la fin du
+XVIIIe siècle l’Alsace était complètement française.
+
+La Révolution acheva de fondre son particularisme dans un patriotisme
+national ardent. On connaît l’élan des volontaires alsaciens en 1792 et
+comment Strasbourg, la fameuse cité si longtemps retranchée dans sa
+politique locale, entonna la première l’hymne français, symbole des
+nouvelles aspirations des peuples.
+
+Jusqu’en 1871, l’Alsace n’a plus d’histoire particulière. Son histoire
+est celle de la France, dont elle constituait l’une des plus dévouées
+provinces.
+
+ * * * * *
+
+Pendant les cinquante années qui suivirent la guerre de 1871,
+l’Allemagne exerça sur l’Alsace un pouvoir absolu. Il pouvait se faire
+si doux et profitable au pays que ses habitants eussent souhaité rester
+sous la domination de leurs nouveaux maîtres.
+
+On sait qu’il n’en fut rien et que l’Alsace dut subir une oppression
+tellement intolérable que 250.000 Français préférèrent quitter le pays
+que de la supporter. Ils furent remplacés par 300.000 Allemands qui ne
+parvinrent jamais, d’ailleurs, à se mêler au reste de la population.
+
+Ni par la caserne, ni par l’école, ni par les institutions, l’Allemagne
+ne réussit à germaniser l’Alsace. Son insuccès dans les temps modernes
+s’avéra aussi complet que dans le passé. Il lui est donc impossible de
+prétendre avoir fait de l’Alsace, une terre allemande.
+
+ * * * * *
+
+On sait avec quel enthousiasme les Alsaciens célébrèrent leur retour à
+la France. Le régime allemand leur était devenu odieux, non en raison
+des institutions germaniques, dont quelques-unes étaient excellentes,
+mais à cause de la dureté et de la brutalité des agents qui les
+appliquaient. Par suite de leur impuissance à comprendre les caractères
+d’autres races, les Allemands, ils le reconnaissent eux-mêmes, se sont
+toujours fait haïr des peuples qu’ils ont gouvernés, alors même que leur
+action économique rendait d’incontestables services.
+
+Ce fut seulement en matière religieuse, si importante pour l’Alsace, que
+la domination germanique ne se montra pas oppressive. Espérant conquérir
+le peuple par l’influence du clergé, les Allemands élevèrent beaucoup
+les traitements des ministres du culte et respectèrent le Concordat
+régissant les rapports avec Rome.
+
+Les enseignements de l’Histoire leur avaient appris qu’il ne fallait pas
+toucher aux croyances religieuses des peuples.
+
+ * * * * *
+
+La France victorieuse ne fit pas d’abord preuve de la même sagesse.
+
+Alors que la commission, chargée au moment de la paix de régler le
+statut religieux de l’Alsace-Lorraine, exigeait à sa tête un esprit
+impartial, on y plaça un des francs-maçons les plus notoirement
+intolérants, le président du convent maçonnique du Grand-Orient.
+
+Les Alsaciens catholiques furent naturellement indignés d’un tel choix.
+Les passages qu’ils ont reproduits des discours de ce franc-maçon ne
+pouvaient laisser aucun doute sur ses opinions.
+
+Aux Alsaciens qui tiennent essentiellement à ce que leurs enfants
+reçoivent une instruction religieuse et soient conduits à l’église par
+l’instituteur, l’intransigeant président de la commission déclarait
+qu’il faut «libérer l’école des confessions et le cerveau humain des
+illusions et du mensonge». «Ni Dieu, ni maître», telle était sa formule.
+
+Ces intolérantes conceptions sont des manifestations du terrible esprit
+jacobin qui,--en politique comme en religion,--a coûté si cher à la
+France.
+
+Le jacobin, se croyant détenteur de la vérité pure, prétend l’imposer
+par la force dès qu’on lui en donne le pouvoir. Les dieux qu’il adore
+dans les temples francs-maçonniques sont les seuls vrais dieux et il ne
+saurait en tolérer d’autres. Possesseur de certitudes éclatantes, il
+n’admet pas qu’on les nie et considère comme un devoir d’extirper
+l’erreur. De là l’intolérance farouche qui les domine.
+
+Après quelques mois d’essais, il fallut bien reconnaître que la
+mentalité jacobine était inapplicable à l’Alsace.
+
+Il était déjà un peu tard. C’est le jour même du traité de paix qu’on
+aurait dû protéger l’Alsace contre la mentalité jacobine en confiant
+l’administration de l’Alsace à des Alsaciens.
+
+Je ne crois pas nécessaire d’expliquer ici pourquoi. L’Alsacien entend
+rester Alsacien. Il tient à ce qu’on respecte sa foi religieuse, ses
+écoles et ses usages.
+
+Si nous voulons que l’Alsace ne regrette pas l’Allemagne, la France ne
+doit y envoyer que des administrateurs entièrement libérés d’esprit
+jacobin.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+LA SITUATION FINANCIÈRE ACTUELLE. QUELS SONT LES PEUPLES QUI PAIERONT
+LES FRAIS DE LA GUERRE
+
+
+Le déséquilibre actuel du monde n’a pas pour seule origine des erreurs
+psychologiques. Il a aussi pour cause toute une série d’illusions
+d’ordre économique et d’ordre juridique aussi.
+
+Le droit et la justice représentent des créations humaines que la nature
+ne connaît pas. C’est même parce qu’elle les ignore que ses progrès ont
+pu être réalisés.
+
+Les lois naturelles fonctionnent avec la régularité d’un engrenage. Nous
+protestons contre leur rigueur quand elles s’opposent à nos sentiments,
+mais ces protestations sont vaines.
+
+Jamais époque ne fut soumise autant que la nôtre aux lois économiques.
+Jamais pourtant les peuples ne se sont autant insurgés contre elles.
+
+L’Europe assiste précisément aujourd’hui à une conflagration violente
+entre les nécessités économiques et les sentiments de droit et de
+justice que viennent heurter ces lois.
+
+Le problème des réparations est l’origine de ce conflit. Conformément à
+nos conceptions du droit et de la justice, les Allemands doivent réparer
+leurs dévastations. Mais les lois économiques qui régissent
+l’interdépendance actuelle des peuples ont une telle force que non
+seulement des réparations complètes sont à peu près impossibles, mais
+que les frais qu’elles entraîneraient, au lieu de retomber sur les
+vaincus, frapperaient non seulement les vainqueurs mais encore des
+neutres étrangers à la guerre.
+
+Quelques brèves explications suffiront à justifier ces assertions.
+
+ * * * * *
+
+Remarquons d’abord que les suivantes explications s’appliquent à l’état
+actuel de l’Allemagne, mais nullement à son état antérieur, au moment de
+l’armistice.
+
+On raconte qu’après avoir entendu le maréchal Foch exposer les
+conditions de l’armistice, un des délégués germaniques demanda
+timidement quelle somme l’Allemagne aurait à verser. Le généralissime
+fut bien obligé de répondre que son gouvernement ne lui avait donné
+aucune instruction à ce sujet.
+
+On sait aujourd’hui que, redoutant une capitulation de son armée et
+l’entrée des troupes alliées à Berlin, l’Allemagne était disposée à des
+versements de sommes considérables, qu’elle eût obtenues soit de ses
+industriels dont la fortune n’avait pas été atteinte, soit d’un emprunt
+étranger. Cet emprunt eût été facilement souscrit car, si les Allemands
+étaient militairement vaincus, leur crédit commercial ne se trouvait pas
+ébranlé. Pendant les pourparlers de paix elle offrit cent milliards.
+
+Cette période passée, les Allemands songèrent aux moyens permettant de
+se soustraire aux paiements. Par le procédé de l’inflation, ils
+réussirent à annuler presque totalement la valeur de leurs billets de
+banque et rendre ainsi impossible tout paiement.
+
+Dans un de ses discours, notre ministre des finances, M. de Lasteyrie,
+résumait ainsi la situation actuelle:
+
+ «Pendant quatre ans, l’Allemagne n’a cherché qu’à gagner du temps,
+ qu’à dissocier l’entente entre les Alliés. Jamais, à aucun moment,
+ elle n’a eu l’intention de nous payer.
+
+ Dans le temps même où elle se prétendait incapable de nous payer, elle
+ trouvait des milliards pour développer son outillage économique,
+ reconstituer sa marine marchande, construire des lignes de chemins de
+ fer et des canaux, développer et embellir ses villes.
+
+ A la fin de l’année dernière, elle a demandé un moratorium de
+ plusieurs années sans offrir en retour le moindre gage aux Alliés. Si
+ nous avions eu la folie de l’accepter, il eût été pour notre pays un
+ véritable désastre. Y a-t-il, d’ailleurs, des hommes assez naïfs pour
+ se figurer que si l’Allemagne avait trouvé ce moyen de rester
+ plusieurs années sans nous payer, elle aurait consenti ultérieurement,
+ quand elle se serait reconstituée, à reprendre les paiements?
+
+ Si le plan de l’Allemagne avait réussi, quelle eût été la situation de
+ nos deux pays? L’Allemagne, par la faillite du mark, aurait répudié sa
+ dette intérieure; par la faillite des réparations, elle aurait
+ supprimé sa dette extérieure. Déchargée du poids écrasant des dettes
+ de guerre qui pèse lourdement sur tous les anciens belligérants, elle
+ se serait trouvée dans une situation économique incomparable. Sur tous
+ les marchés du monde, elle aurait régné en maître. Par sa concurrence
+ impitoyable, elle aurait ruiné le commerce extérieur de la plupart des
+ États et provoqué dans le monde entier une crise terrible de chômage.
+
+ Pendant ce temps, la France qui aurait tenu à honneur de faire face à
+ ses engagements, qui aurait eu à supporter la charge écrasante de ses
+ réparations, se serait trouvée avec une dette de plusieurs centaines
+ de milliards. Écrasés d’impôts, le commerce, l’industrie,
+ l’agriculture auraient été paralysés dans leur relèvement. Était-ce le
+ droit? Était-ce la justice?»
+
+ * * * * *
+
+Ces réalités devenues évidentes aujourd’hui à tous les yeux n’étaient
+pas très difficiles à prévoir. Cependant, aucun des diplomates présidant
+à nos destinées pendant la rédaction du Traité de paix n’a vu que
+l’Allemagne, très solvable au moment de l’armistice grâce aux emprunts
+qu’elle pouvait alors facilement contracter, chercherait plus tard à se
+soustraire aux annuités imaginées par des diplomates assez naïfs pour
+croire possible d’obliger un peuple à payer pendant quarante ans un
+tribut annuel considérable.
+
+Ce ne fut qu’après les quatorze conférences réunies pendant quatre ans
+que ces diplomates commencèrent à comprendre la politique allemande.
+Elle fut, d’ailleurs, soutenue par l’Angleterre qui se souciait peu de
+voir l’argent allemand passer dans des mains françaises au lieu d’être
+versé dans les caisses du commerce britannique.
+
+Revenue de ses illusions la France se décida à l’occupation de la Ruhr,
+mais la situation économique de l’Europe avait singulièrement changé.
+
+Cette occupation, qui donnera peut-être à la France la sécurité, ne
+semble pas devoir lui fournir beaucoup de réparations.
+
+ * * * * *
+
+Les événements ont, en effet, tourné de telle façon que les Alliés,
+malgré toutes les pressions qu’ils pourront exercer, ont bien peu de
+chance d’obtenir aucune réparation.
+
+Pour le montrer nous devrons d’abord donner quelques indications sur la
+situation financière de certains pays.
+
+Remarquons en premier lieu que le problème des réparations ne constitue
+nullement l’unique cause des bouleversements économiques de l’Europe
+comme le prétendent les Anglais et que, si les Allemands payaient leurs
+dettes, notre budget ne reprendrait pas pour cela son ancien équilibre
+comme on le croit généralement.
+
+Dans un discours prononcé au Sénat le 5 novembre 1922, M. le sénateur
+Bérenger faisait observer que l’ensemble de nos dettes (dette publique,
+337 milliards; réparations, 132 milliards, etc.) se montait à 475
+milliards, et il ajoutait:
+
+ «Si l’on balance ce passif et cet actif, on s’aperçoit que, même si
+ l’Allemagne exécutait ses obligations et si les gouvernements
+ étrangers nous payaient leurs dettes, l’État français se trouverait
+ encore devant un passif final de 475 - 129 = 346 milliards de
+ francs-papier au cours du jour.»
+
+ * * * * *
+
+Quelle est et quelle sera prochainement notre situation financière?
+
+Elle n’apparaît pas brillante, bien qu’il soit difficile de dire à quel
+chiffre exact se monte le total de nos dettes.
+
+Pour dissimuler un peu la sinistre grandeur de notre budget de dépenses,
+il a été divisé en budget ordinaire, budget extraordinaire et budget dit
+recouvrable.
+
+Le total de ces chiffres donne une dépense annuelle d’environ 44
+milliards, alors que les impôts ne produisent pas la moitié de cette
+somme. Le déficit est, on le voit, formidable.
+
+Le déficit annuel de nos recettes accroît rapidement le chiffre de notre
+dette.
+
+Sur le détail de nos dépenses, le ministre des Finances donnait en avril
+1923 les chiffres suivants: les crédits pour les arrérages des emprunts
+ont décuplé depuis 1913, passant de 1 milliard 355 millions à 13
+milliards 406 millions et constituant ainsi, pour l’exercice 1922, une
+somme supérieure à la moitié du chiffre total des dépenses. «C’est à cet
+élément intangible qu’il convient d’attribuer la cause principale de
+l’accroissement du budget.»
+
+Les charges militaires se montaient en 1919 à 18 milliards 185 millions,
+se réduisent en 1920 à 7 milliards 648 millions, en 1921 à 6 milliards
+312 millions et en 1922 à 5 milliards 341 millions.
+
+Les dépenses des administrations civiles, qui atteignaient en 1920 11
+milliards 377 millions, sont encore, en 1922, de 7 milliards 328
+millions.
+
+Tous ces chiffres montrent que même si l’Allemagne payait la totalité
+des annuités qui lui sont réclamées, le déficit annuel de notre budget
+resterait terriblement élevé.
+
+ * * * * *
+
+On a mis longtemps à reconnaître que la formule tant répétée:
+«L’Allemagne paiera», avec laquelle on prétendit parfois justifier les
+plus inutiles dépenses, constituait une illusoire espérance.
+
+Étant prouvé maintenant que, toute la dette allemande payée, comme je le
+montrais à l’instant, notre budget serait encore en déficit, il a bien
+fallu chercher autre chose.
+
+Accroître l’exploitation de nos richesses naturelles et réduire nos
+dépenses représente la seule solution possible du problème.
+
+En attendant qu’elle s’impose à tous les esprits, on vivra d’expédients.
+Grâce à la facilité d’imprimer des billets de banque sans garantie
+métallique, les dépenses grandissent toujours, et les ministres opposent
+une résistance très faible à une course vertigineuse vers des
+catastrophes financières qui ne se réparent pas.
+
+L’exemple de l’Angleterre, dont le budget de 1923 s’équilibrait avec un
+excédent de plusieurs milliards, grâce surtout à la compression des
+dépenses par un gouvernement assez fort pour imposer sa volonté au
+Parlement, n’a pas encore trouvé d’imitateurs en France.
+
+ * * * * *
+
+L’Empire britannique, malgré sa prospérité, souffre cependant de
+l’anarchie économique qui pèse sur l’Europe. Les produits alimentaires
+que l’Angleterre consomme et les matières premières nécessaires à ses
+industries lui viennent presque exclusivement du dehors. Elle paie ce
+qu’elle achète par l’exportation de produits manufacturés. Quel que
+soit, d’ailleurs, le mode de paiement employé, une marchandise
+quelconque ne s’obtient, en dernière analyse, qu’en échange d’autres
+marchandises.
+
+Ces produits manufacturés--véritable monnaie de l’Angleterre--n’ont de
+valeur utilisable que s’ils trouvent des acheteurs et l’Angleterre a
+perdu l’une de ses meilleures clientes, l’Allemagne. C’est pourquoi elle
+s’efforce par tous les moyens, même aux dépens de la France, de
+restaurer la situation économique de son ancienne cliente.
+
+En attendant, elle cherche d’autres acheteurs, mais comme elle trouve
+sur les marchés étrangers des concurrents vendant moins cher, il lui
+faut réduire ses prix de vente, et par conséquent ses salaires, ceux des
+mineurs notamment.
+
+Cette nécessité provoqua, pendant trois mois, une coûteuse grève des
+mineurs. Céder aux grévistes aurait eu pour conséquence fatale la ruine
+commerciale de l’empire britannique.
+
+Ce seul exemple suffirait à montrer la force de certaines lois
+économiques et l’impossibilité de lutter contre elles.
+
+ * * * * *
+
+Jamais les peuples ne se sont autant détestés qu’aujourd’hui. Si la
+volonté suffisait à faire périr les hommes, l’Europe serait un désert.
+
+Ces haines dureront jusqu’au jour précis où l’opinion générale admettra
+que les hommes ont plus d’intérêt à s’aider qu’à s’égorger.
+
+Dès avant la guerre, l’évolution des industries et du commerce dont
+elles sont la base avait fait du domaine économique européen un tout
+homogène, sans que les gouvernants se fussent rendu compte de ce
+phénomène. Chaque État européen est pour les autres États d’une
+importance vitale comme producteur ou comme débouché. Aucun État
+européen ne peut être ruiné sans que les autres ne soient lésés.
+
+Aujourd’hui ces réflexions se généralisent même chez les Allemands.
+Mais, pendant la guerre, ils professaient des idées fort différentes et
+se souciaient très peu de l’interdépendance des peuples, lorsque leur
+principale préoccupation, en Belgique et en France, était de détruire
+les usines et les mines dont les produits leur faisaient souvent
+concurrence. M. Beyens, ancien ministre des Affaires Étrangères de
+Belgique, rapporte que le baron Bissing, gouverneur allemand de la
+Belgique, fit tout son possible pour ruiner entièrement l’industrie
+belge. «Ils pillèrent sans vergogne, dit-il, le matériel de nos usines
+au profit de leurs concurrents germaniques, et l’on en détruisit de fond
+en comble les charpentes métalliques.»
+
+ * * * * *
+
+Tous les procédés imaginés pour amener l’Allemagne à se libérer
+conduisent à cette conséquence paradoxale que ce seront les Français et
+les étrangers qui, finalement, paieront la dette allemande.
+
+A défaut de l’argent qui lui manque, l’Allemagne paie les vivres et les
+matières premières dont elle a besoin au moyen de ses produits
+manufacturés et se crée ainsi des ressources.
+
+Avec l’excédent de ses exportations elle aurait pu payer ses dettes.
+Mais elle eût été alors amenée à une surproduction dont les conséquences
+furent très bien marquées dans un discours prononcé à Manchester par un
+ministre anglais. Il disait:
+
+ «Si l’Allemagne, pendant les quarante ou cinquante ans à venir,
+ pouvait payer ses dettes, elle se rendrait par là même maîtresse de
+ tous les marchés de l’univers. Elle deviendrait la plus grande nation
+ exportatrice dont il ait jamais été fait mention,--presque la seule
+ nation exportatrice du globe... Et si, pendant les quarante ou
+ cinquante ans qui vont suivre les États-Unis d’Amérique devaient
+ recevoir tout ce qui leur est dû, ils assisteraient, du même coup, à
+ un déclin marqué de leur commerce d’exportation. Ils verraient leur
+ population privée d’une grande partie de ses arts et de ses industries
+ les plus essentiels. Ils verraient se rompre tout l’ensemble de leur
+ économie nationale. L’Allemagne, la nation débitrice, manifesterait
+ une activité malsaine; les États-Unis, la nation créancière, une
+ stagnation également malsaine.»
+
+Toutes ces évidences émergent lentement du chaos des erreurs économiques
+où le monde est plongé.
+
+ * * * * *
+
+Si l’Allemagne s’acquittait de sa dette en livrant à la France des
+marchandises en nombre forcément élevé par suite de l’importance de
+cette dette, notre pays posséderait un tel excédent de produits
+allemands, que nos industriels seraient obligés de ralentir ou supprimer
+leurs fabrications. D’où appauvrissement et chômage général. Un paiement
+en marchandises conduirait donc la France à perdre d’un côté ce qu’elle
+recevrait de l’autre.
+
+Pour éviter cette trop visible conséquence, on s’était décidé à établir
+au profit des Alliés un impôt de 12 % sur les exportations allemandes.
+Cela signifiait, naturellement, que le prix de vente des marchandises
+exportées se trouvait majoré de 12 %. Tous les acheteurs de produits
+allemands, quelle que fût leur nationalité, les payaient donc 12 % plus
+cher qu’auparavant. Il est bien visible que ce n’étaient pas alors les
+Allemands, mais les acheteurs de tous pays, qui paieraient une partie
+des indemnités destinées aux réparations.
+
+On a proposé encore et il n’a peut-être été rien proposé de meilleur,
+d’obliger les grands industriels allemands à céder un certain nombre des
+actions de leurs usines, le tiers, par exemple. Mais, ces actions ayant
+déjà des propriétaires, le gouvernement allemand serait obligé
+d’indemniser ces derniers. Alors, comme précédemment, le prix des
+marchandises fabriquées se trouverait augmenté, et ce seraient toujours
+les consommateurs étrangers qui contribueraient à solder la dette
+germanique.
+
+Toutes ces incidences avaient d’abord échappé au public, aussi bien,
+d’ailleurs, qu’aux dirigeants. Elles sont mieux comprises aujourd’hui.
+L’opinion étrangère à cet égard se trouve clairement exprimée par
+l’extrait suivant d’un grand journal américain:
+
+«_L’addition de la taxe de 12 % étend un tarif protectionniste sur
+toutes les nations qui reçoivent d’Allemagne des marchandises. C’est une
+taxe levée sur le consommateur américain pour toutes les exportations
+allemandes qui débarquent ici; mais elle va dans le trésor des Alliés,
+lorsque l’Allemagne l’a recueillie, et non point dans le trésor des
+États-Unis, comme le serait une taxe analogue imposée par notre propre
+fiscalité. Cette taxe aura pour effet d’augmenter les prix et de
+diminuer les exportations._»
+
+ * * * * *
+
+Toutes les constatations qui précèdent, si désagréables soient-elles,
+méritent d’être méditées. Elles fourniraient à la Société des Nations
+des arguments contre la guerre d’un bien autre poids que les vagues
+dissertations humanitaires qui occupent ses séances.
+
+Les répercussions que nous venons d’examiner montrent, en effet, sans
+contestation possible qu’en raison de l’interdépendance croissante des
+peuples, lorsqu’une nation est vaincue, ce sont les autres qui se
+trouvent forcés de payer l’indemnité qu’elle doit au vainqueur.
+
+Cette nécessité, créée par l’évolution économique du monde, était
+inconnue autrefois. Les grands peuples s’enrichissaient alors par des
+conquêtes. A l’époque romaine, les sommes prélevées sur les vaincus
+constituaient une portion notable du budget.
+
+Après la seconde guerre punique, Carthage, suivant Ferrero, versa aux
+Romains 55 millions de francs, chiffre énorme pour l’époque. Paul Émile,
+vainqueur de Persée, lui fit payer, au témoignage de Pline, 57 millions.
+Les vaincus étaient, d’ailleurs, dépouillés de la totalité de ce qu’ils
+possédaient. Marcellus ayant pris Syracuse, s’empara de tous les objets
+précieux que contenait la grande cité.
+
+Il n’y a pas longtemps que cet âge héroïque est clos; mais il l’est pour
+toujours. Les peuples pourront lutter encore, soit pour conquérir
+l’hégémonie comme l’Allemagne, soit pour conserver leurs foyers comme
+les Turcs, mais ils ne sauraient plus désormais s’enrichir aux dépens du
+vaincu.
+
+Si la Société des Nations cherchait une inscription pour orner le
+fronton de son palais, je lui recommanderais volontiers celle-ci:
+«Toutes les guerres modernes sont aussi ruineuses pour le vainqueur que
+pour le vaincu.» Si l’inscription semblait trop courte, on la
+complèterait en ajoutant: «C’est sur tous les peuples que retomberont,
+désormais, les frais d’une guerre entreprise par l’un d’eux. Ils ont
+donc intérêt direct à s’associer pour empêcher de nouveaux conflits.»
+
+Répéter aux hommes de s’aimer les uns les autres est un conseil que les
+peuples ne pratiquèrent jamais. «Aidez-vous les uns les autres dans
+votre propre intérêt» est une maxime qui pourrait transformer le monde
+si elle descendait dans les cœurs après avoir converti les esprits.
+
+
+
+
+LIVRE II
+
+LE DÉSÉQUILIBRE SOCIAL
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+LA DISCIPLINE SOCIALE ET L’ESPRIT RÉVOLUTIONNAIRE
+
+
+Des âges lointains de la pierre taillée, où l’humanité vivait en tribus
+errantes, jusqu’aux grandes civilisations modernes, la discipline,
+c’est-à-dire l’obéissance à certaines règles, a toujours constitué un
+fondement indispensable de l’existence des sociétés. Plus la
+civilisation s’élève, plus ces règles se compliquent et plus leur
+observation devient nécessaire.
+
+Trop protégé par les lois pour en saisir les bienfaits, l’homme moderne
+n’en perçoit souvent que les gênes. Dans son bel ouvrage: _Les
+Constantes du Droit_, où il prouve que la contrainte est la base
+fondamentale de toute vie sociale, le grand jurisconsulte belge, Edmond
+Picard, rappelle le passage suivant de Schopenhauer, montrant ce que
+serait une société humaine sans le respect obligatoire des lois:
+
+«_L’État a remis les droits de chacun aux mains d’un pouvoir infiniment
+supérieur au pouvoir de l’individu, et qui le force à respecter le droit
+des autres. C’est ainsi que sont rejetés dans l’ombre l’égoïsme démesuré
+de presque tous, la méchanceté de beaucoup, la férocité de quelques-uns.
+La contrainte les tient enchaînés. Il en résulte une apparence
+trompeuse. Mais que le pouvoir protecteur de l’État se trouve, comme il
+arrive parfois, éludé ou paralysé, on voit éclater au grand jour les
+appétits insatiables, la fausseté, la méchanceté, la perfidie des
+hommes._»
+
+ * * * * *
+
+La discipline crée une sorte d’équilibre entre les impulsions
+instinctives de la nature humaine et les nécessités sociales. Pour
+l’établir, de rigoureuses sanctions sont d’abord nécessaires. Mais la
+loi inscrite dans les Codes n’acquiert sa force réelle qu’après s’être
+incrustée dans les âmes.
+
+La discipline externe imposée par la contrainte se trouve ainsi
+transformée en une discipline inconsciente, dont l’hérédité fait une
+habitude. Alors, et seulement alors, les sanctions deviennent inutiles.
+L’âme est stabilisée. Elle ne l’est pas encore chez tous les peuples.
+
+Très lente à se former et parfois un peu incertaine, la discipline
+sociale se trouve facilement ébranlée par les grandes catastrophes. Les
+nations échappées alors aux contraintes des lois n’ont plus pour guides
+que leurs seules impulsions et ressemblent au navire sans gouvernail
+ballotté par les flots.
+
+ * * * * *
+
+La fondamentale importance de la discipline apparaît quand on constate
+que les peuples n’arrivent à la civilisation qu’après l’avoir acquise et
+retournent à la barbarie dès qu’ils l’ont perdue.
+
+Ce fut l’indiscipline des citoyens d’Athènes qui, dans l’antiquité, les
+conduisit à la servitude, et Rome vit sonner l’heure de la décadence
+lorsque, tout respect de la discipline étant détruit, il n’exista plus
+d’autres lois que la volonté d’empereurs éphémères élus et renversés par
+les soldats. C’est alors que les invasions barbares purent triompher.
+
+Dans un travail ayant pour titre: _Comment meurent les Patries_, M.
+Camille Jullian montre que la Gaule indépendante périt de la même façon.
+«Personne n’obéissait plus aux lois. Justice, finances, tout ce qui fait
+la règle sociale était à chaque instant brisé.» C’est pourquoi César
+réalisa si facilement sa conquête.
+
+ * * * * *
+
+L’Europe entière traverse actuellement une phase critique d’indiscipline
+qui ne saurait se prolonger sans créer l’anarchie et la décadence. Les
+anciens principes jadis fidèlement observés ont perdu leur force, et
+ceux qui pourraient les remplacer ne sont pas formés.
+
+Si le nombre des révoltés n’est pas encore très grand, celui des
+indisciplinés devient immense. Dans la famille aussi bien qu’à l’école,
+à l’atelier et à l’usine, l’autorité du père, du maître et du patron
+s’affaisse chaque jour davantage. L’insoumission grandit. Partout se
+constate l’impuissance des chefs à se faire obéir.
+
+L’indiscipline s’accompagne, aujourd’hui, de certains symptômes de
+désagrégation morale dont voici les principaux: antipathie pour toute
+espèce de contrainte; décroissance continue du prestige des lois et de
+celui des gouvernements; haine générale des supériorités, aussi bien
+celles de la fortune que celles de l’intelligence; absence de solidarité
+entre les diverses couches sociales et lutte des classes; dédain profond
+des anciens idéals de liberté et de fraternité; progrès des doctrines
+extrémistes prêchant la destruction de l’ordre social établi, quel que
+soit, d’ailleurs, cet ordre; substitution de pouvoirs collectifs
+autocratiques à toutes les anciennes formes de gouvernement.
+
+De tels symptômes, notamment, l’horreur des contraintes et
+l’indiscipline résultant du mépris des lois, ont pour conséquence fatale
+le développement de l’esprit révolutionnaire avec ses inséparables
+compagnons: la violence et la haine.
+
+ * * * * *
+
+Il est visible, d’après ce qui précède, que l’esprit révolutionnaire
+représente un état mental beaucoup plus qu’une doctrine.
+
+Une des caractéristiques du révolté est son impuissance d’adaptation à
+l’ordre de choses établi. Son besoin de renverser résulte, en grande
+partie, de cette incapacité.
+
+Hostile à toute organisation, il s’insurge même contre les membres
+dirigeants de son parti dès que ce parti triomphe. Semblable phénomène
+s’est manifesté dans chacune des révolutions de l’Histoire. Les
+Montagnards y combattirent toujours les Girondins.
+
+La mentalité révolutionnaire semble impliquer une grande indépendance
+d’esprit. Il en est tout autrement en réalité. La véritable indépendance
+d’esprit exige un développement de l’intelligence et du jugement que les
+révolutionnaires ne possèdent guère. Réfractaires en apparence à
+l’obéissance, ils éprouvent un tel besoin d’être dirigés qu’ils se
+soumettent facilement aux volontés de leurs meneurs. C’est ainsi que les
+plus avancés de nos extrémistes acceptaient avec une respectueuse
+docilité les ordres impératifs émanés du grand pontife bolcheviste
+régnant à Moscou.
+
+En fait, la majorité des esprits aspire beaucoup plus à l’obéissance
+qu’à l’indépendance. L’esprit révolutionnaire ne supprime nullement ce
+besoin. Le révolté est un homme qui obéit facilement mais demande à
+changer souvent de maître.
+
+Quand un pays se trouve en pleine période d’équilibre, la discipline
+générale empêche l’esprit révolutionnaire des inadaptés de se propager
+par contagion mentale. Ce n’est qu’aux époques troublées, où la
+résistance morale s’affaiblit, que le microbe révolutionnaire exerce ses
+ravages.
+
+Toutes les considérations sur les dangers et l’inutilité des révolutions
+sont d’ailleurs inutiles, parce que, je le répète, l’esprit
+révolutionnaire constitue un état mental et non une doctrine. La
+doctrine n’est qu’un prétexte servant d’appui à l’état mental. Ce
+dernier subsiste, par conséquent, même quand la doctrine a triomphé.
+
+En même temps que se propage chez beaucoup de peuples l’esprit de
+révolte, l’autorité faiblit. Cherchant à suivre et à contenter une
+opinion incertaine les gouvernants, de moins en moins écoutés, cèdent de
+plus en plus.
+
+Les chefs des partis révolutionnaires, syndicalistes et socialistes
+unifiés par exemple, ne sont pas mieux obéis. Nous avons vu que les
+grèves sont souvent, comme celle des cheminots, déclenchées en dehors de
+la volonté des dirigeants. Ne pouvant conduire le mouvement ils le
+suivent, pour ne pas paraître abandonnés de leurs troupes.
+
+ * * * * *
+
+Si la propagande révolutionnaire recrute aujourd’hui tant d’adeptes dans
+divers pays, ce n’est pas à cause des théories qu’elle propose, mais en
+raison de l’indiscipline générale des esprits.
+
+Seules, les élites pourront réussir à combattre ce vent d’indiscipline
+qui menace de renverser les civilisations. Elles n’y parviendront que si
+leur caractère s’élève au niveau de leur intelligence.
+
+Comme notre Université l’oublie toujours, et comme les Universités
+anglo-saxonnes ne l’oublient jamais, la discipline et les qualités qui
+font triompher l’homme dans la vie ne se fondent pas sur l’intelligence,
+mais seulement sur le caractère.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+LES ÉLÉMENTS MYSTIQUES DES ASPIRATIONS RÉVOLUTIONNAIRES
+
+
+Quand on recherche les sources des théories révolutionnaires qui agitent
+le monde, on constate que, derrière leurs formes diverses: communisme,
+socialisme, syndicalisme, dictature du prolétariat, etc., se trouvent
+une illusion mystique commune et des sentiments identiques.
+
+L’illusion mystique, dont nous étudierons bientôt la genèse, a pour
+conséquence cette conviction que l’ouvrier, étant plus capable que le
+bourgeois de diriger l’État et les entreprises industrielles, doit,
+comme en Russie, prendre sa place.
+
+Les sentiments servant de soutiens aux nouvelles doctrines sont, chez
+les chefs, l’ardente ambition de s’emparer d’un fructueux pouvoir, chez
+les simples fidèles la haine jalouse de toutes les supériorités.
+
+Cette haine des supériorités fut très typique en Russie et se manifesta
+nettement dès les débuts de sa révolution. Les intellectuels, dont la
+disparition révèle aujourd’hui l’importance sociale, furent aussi
+persécutés et massacrés que les capitalistes. Innombrables sont les
+faits analogues à celui observé après la prise de Bakou, lorsque les
+bolchevistes mirent à la tête de l’Université un ancien portier assisté
+de garçons de salle illettrés et de manœuvres.
+
+D’une façon générale, on peut dire que toutes les aspirations populaires
+qui se manifestent en Europe représentent surtout une lutte contre les
+inégalités de l’intelligence et de la fortune que la nature s’obstine à
+créer.
+
+Les idées condensées dans la formule: dictature du prolétariat, sont
+devenues l’évangile de masses ouvrières dont ce titre flatte la vanité.
+Le pouvoir qu’elles ont acquis, grâce aux syndicats et aux grèves, leur
+semble un pouvoir souverain devant lequel tous les autres doivent plier.
+Dans la société future, le manœuvre seul serait roi.
+
+ * * * * *
+
+L’insuccès des expériences des dictatures populaires et notamment du
+communisme dans divers pays n’a pas du tout converti les adeptes de ces
+doctrines.
+
+L’étonnement causé par cette constatation prouve que le mécanisme de la
+crédulité populaire est encore assez méconnu. Il ne sera donc pas
+inutile d’en rappeler brièvement la genèse.
+
+Au premier abord, les nouvelles doctrines paraissent avoir pour uniques
+soutiens des appétits très matériels, puisqu’il ne s’agit, en apparence,
+que de dépouiller une classe au profit d’une autre.
+
+Ces dogmes et l’évangile communiste qui leur sert de code s’appuient
+bien en effet sur des intérêts matériels, mais ils doivent leur force
+principale à des éléments mystiques, identiques à ceux qui, depuis les
+origines de l’Histoire, ont dominé la mentalité des peuples.
+
+Malgré tous les progrès de la philosophie, l’indépendance de la pensée
+reste une illusoire fiction. L’homme n’est pas conduit seulement par des
+besoins, des sentiments et des passions. Une croyance est nécessaire
+pour orienter ses espérances et ses rêves. Jamais il ne s’en est passé.
+
+L’antique mysticisme a conservé, toute sa puissance. Ses manifestations
+n’ont fait que changer de forme. La foi socialiste tend à remplacer les
+illusions religieuses. Dérivée des mêmes sources psychologiques, elle se
+propage de la même façon.
+
+J’ai déjà montré longuement, ailleurs, que le mysticisme, c’est-à-dire
+l’attribution de pouvoirs surnaturels à des forces supérieures: dieux,
+formules ou doctrines, constitue un des facteurs prédominants de
+l’Histoire.
+
+Il serait inutile de revenir ici sur des démonstrations qui m’ont servi,
+jadis, à interpréter certains grands événements, tels que la Révolution
+française et les origines de la dernière guerre. Je me bornerai donc à
+rappeler que la domination de l’esprit par les forces mystiques peut
+seule expliquer la crédulité avec laquelle furent admises à tous les
+âges les plus chimériques croyances.
+
+Elles sont acceptées en bloc sans discussion. Dans le cycle du
+mysticisme où s’élabore la foi, l’absurde n’existe pas.
+
+Dès que, sous l’influence des éléments de persuasion que je résumerai
+plus loin, la foi dans une doctrine nouvelle envahit l’entendement, elle
+domine entièrement les pensées du convaincu et dirige sa conduite. Ses
+intérêts personnels s’évanouissent. Il est prêt à se sacrifier au
+triomphe de sa croyance.
+
+Certain de posséder une vérité pure, le croyant éprouve le besoin de la
+propager, et ressent une haine intense à l’égard de ses détracteurs.
+
+L’interprétation d’une croyance variant, naturellement, suivant la
+mentalité qui l’accepte, les schismes et les hérésies se multiplient
+bientôt, sans ébranler d’ailleurs les convictions du croyant. Ils ne
+sont pour lui qu’une preuve de la mauvaise foi des adversaires.
+
+Les défenseurs de chaque secte nouvelle dérivée d’une croyance
+principale éprouvent bientôt les uns pour les autres une aversion aussi
+forte qu’envers les négateurs de leurs doctrines. Ces haines entre
+croyants sont d’une extrême violence et vont bientôt jusqu’au besoin de
+massacrer leurs adversaires.
+
+On peut juger des sentiments que professent entre eux les défenseurs de
+doctrines à peu près identiques séparées seulement par quelques nuances,
+en lisant le compte rendu suivant de la séance d’ouverture d’un récent
+Congrès syndicaliste de Lille, rapporté par un rédacteur du _Matin_.
+
+«_J’ai encore devant les yeux le spectacle indescriptible d’une salle en
+furie, semblable à une mer déchaînée qui emporte tout sur son passage.
+Je revois les faces exaspérées de colère, les bouches vomissant des
+injures, les matraques tournoyantes. J’ai l’oreille pleine des
+hurlements des combattants, des cris des blessés, des injures échangées
+et du bruit des revolvers. De ma vie je n’ai assisté à pareil
+débordement de haines._»
+
+Ce ne sont guère, du reste, que les extrémistes de chaque doctrine qui
+arrivent à ces fureurs. Ils se recrutent parmi des dégénérés, des
+faibles d’esprit, des impulsifs. Leurs violences sont grandes, mais leur
+personnalité si vacillante qu’ils éprouvent un impérieux besoin d’être
+guidés par un maître.
+
+Ces dégénérés représentent les plus dangereux des extrémistes. On a
+remarqué que, pendant la domination des communistes en Hongrie, les
+principaux agents du dictateur Bela Kuhn étaient recrutés parmi des
+juifs atteints de tares physiques répugnantes. La foi nouvelle, qui
+permettait de faire périr dans d’affreux supplices les plus éminents
+citoyens, leur fournissait un excellent prétexte pour se venger des
+humiliations auxquelles la dégénérescence condamne ses victimes.
+
+ * * * * *
+
+Dès qu’une croyance mystique, si absurde qu’on la suppose, est
+établie, elle attire bientôt une foule d’ambitieux avides et de
+demi-intellectuels sans emploi. Avec les doctrines les moins
+soutenables, ils édifient facilement des institutions sociales
+théoriquement parfaites.
+
+A l’époque où la civilisation était peu compliquée, les illusions
+mystiques n’avaient pas de bien fâcheuses conséquences. Dans l’ancienne
+Égypte, les institutions dérivées de l’adoration du crocodile ou de
+divinités à tête de chien s’adaptaient facilement à une civilisation
+locale très simple, où les difficultés de la vie étaient minimes et les
+relations extérieures presque nulles.
+
+Il en est tout autrement aujourd’hui. Avec les progrès de l’industrie et
+les relations entre peuples, la civilisation devient formidablement
+compliquée. Dans cet édifice, dont l’entretien exige des capacités
+techniques supérieures, les chimériques fantaisies des rêveurs ne
+peuvent engendrer que ruines et carnages.
+
+ * * * * *
+
+Le besoin d’une foi mystique est le terrain sur lequel germent les
+croyances. Mais comment s’établissent et se propagent ces croyances?
+
+L’erreur, aussi bien, du reste, que la vérité, ne se fixent jamais dans
+l’âme populaire au moyen de démonstrations rationnelles. Elles sont
+acceptées en bloc sous forme d’assertions qui ne se discutent pas.
+
+Ayant longuement insisté ailleurs sur le mécanisme de la formation des
+croyances, je me bornerai à rappeler qu’elles se forment sous
+l’influence de quatre éléments psychologiques fondamentaux:
+l’affirmation, la répétition, le prestige et la contagion.
+
+Dans cette énumération, la raison ne figure pas, à cause de sa faible
+influence, sur la genèse d’une croyance.
+
+L’affirmation et la répétition sont les plus puissants facteurs de la
+persuasion. L’affirmation crée l’opinion, la répétition fixe cette
+opinion et en fait une croyance, c’est-à-dire une opinion assez
+stabilisée pour rester inébranlable.
+
+Le pouvoir de la répétition sur les âmes simples--et souvent aussi sur
+celles qui ne sont pas simples--est merveilleux. Sous son influence, les
+erreurs les plus manifestes deviennent des vérités éclatantes.
+
+Heureusement pour l’existence des sociétés, les moyens psychologiques
+capables de transformer l’erreur en croyance permettent aussi de faire
+accepter la vérité sous forme de croyance. Les défenseurs de la vieille
+armature sociale qui nous soutient encore l’oublient trop souvent.
+
+Pour transformer en croyances--puisqu’elles ne peuvent s’imposer
+autrement--les vérités économiques et sociales sur lesquelles la vie des
+peuples repose, les apôtres de ces vérités doivent se résigner à
+l’adoption des seules méthodes de persuasion capables d’agir sur l’âme
+populaire. Aux affirmations violentes et répétées de l’erreur, ils
+doivent opposer des affirmations aussi violentes et aussi répétées de la
+vérité, opposer surtout des formules à des formules.
+
+C’est avec des méthodes analogues que les fascistes italiens
+contribuèrent à endiguer le flot communiste qui menaçait de submerger la
+vie industrielle de leur pays, et contre lequel le gouvernement se
+reconnaissait impuissant.
+
+ * * * * *
+
+Plusieurs sociétés modernes font songer à cette époque de décadence où,
+reniant ses dieux et abandonnant les institutions qui avaient assuré sa
+grandeur, Rome laissa détruire sa civilisation par des barbares sans
+culture, n’ayant d’autre force que leur nombre et la violence de leurs
+appétits.
+
+Les grandes civilisations périssent dès qu’elles ne se défendent plus.
+Celles, déjà nombreuses, qui ont disparu de la scène du monde furent
+surtout victimes de l’indifférence et de la faiblesse de leurs
+défenseurs. L’Histoire ne se répète pas toujours, mais les lois qui la
+régissent sont éternelles.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+LA SOCIALISATION DES RICHESSES
+
+
+Parmi les erreurs d’ordre économique qui bouleversent actuellement le
+monde figurent les illusions socialistes. Présentées sous des formes
+diverses, toutes s’accordent, cependant, sur une même formule:
+socialisation des richesses.
+
+Au cours de l’évolution du monde, le prestige des dieux a quelquefois
+pâli, mais les formules magiques n’ont jamais perdu leur empire. C’est
+avec elles que les hommes furent toujours conduits.
+
+Religieuses, politiques ou sociales, elles agissent de la même façon et
+ont une commune genèse. Leur influence ne dépend pas des parcelles de
+vérité qu’elles contiennent, mais uniquement du pouvoir mystique que
+leur attribuent les foules.
+
+Les Sociétés se trouvent, aujourd’hui, menacées de profonds
+bouleversements par cette nouvelle formule: _la socialisation des
+richesses_. Au dire de ses apôtres, elle doit créer l’égalité parfaite
+entre les hommes et une félicité universelle.
+
+La magique promesse s’est rapidement répandue à travers les classes
+ouvrières de tous les pays. Après avoir ruiné la vie économique de la
+Russie, elle semble destinée à exercer ses ravages dans l’Europe
+entière. L’Amérique seule l’a repoussée avec énergie, pressentant son
+rôle funeste sur la prospérité des nations.
+
+Ce fut uniquement pour obtenir la nationalisation rêvée que les
+cheminots Français réalisèrent, à l’occasion d’un 1er mai, une tentative
+de grève générale.
+
+Cette grève, contrairement à toutes celles qui la précédèrent, n’avait
+nullement pour but d’accroître les salaires. La Confédération Générale
+du Travail le prouva en déclarant que l’objectif du mouvement n’était
+pas une augmentation de salaires, mais uniquement le désir d’imposer la
+nationalisation des chemins de fer.
+
+Il n’existait pas, sans doute, plus d’un gréviste sur mille capable de
+dire en quoi consistait la nationalisation réclamée et d’expliquer son
+futur mécanisme. On peut même considérer comme probable que les rares
+grévistes susceptibles de comprendre quelque chose à ce qu’ils
+demandaient auraient donné chacun sur la nationalisation, des
+explications totalement différentes. Pour l’immense majorité la
+nationalisation signifiait simplement que les chemins de fer auraient
+été exploités à leur profit.
+
+En fait, les grévistes suivirent leurs meneurs simplement parce qu’ils
+étaient des meneurs et sans chercher à s’expliquer le but des ordres
+reçus.
+
+N’oublions pas, d’ailleurs, que les plus furieuses luttes religieuses de
+l’histoire furent engagées entre des hommes incapables de rien discerner
+dans les questions théologiques qui divisaient leurs chefs. Les lois de
+la psychologie des foules expliquent facilement ce phénomène.
+
+Les vagues explications données par les défenseurs officiels de la
+nationalisation avaient pour seule base une série d’affirmations sans
+preuves. Leur meilleur défenseur les a résumées dans les lignes
+suivantes:
+
+ «Opposition du bénéfice capitaliste à l’intérêt collectif. Les
+ diverses industries, celle des chemins de fer notamment, doivent
+ devenir une propriété collective gérée pour le compte de la
+ collectivité, non par l’État, mais par une organisation autonome
+ dirigée par un conseil composé de représentants de la collectivité. Un
+ conseil central réglerait les salaires, le choix et l’avancement du
+ personnel.»
+
+Il est visible que cette prétendue socialisation se ramènerait
+simplement à remplacer les Compagnies actuelles par d’autres Compagnies
+formées d’agents des chemins de fer.
+
+Mais, pour que les employés puissent gagner quelque chose à cette
+substitution, il leur faudrait posséder des capacités supérieures à
+celles des ingénieurs et des spécialistes dirigeant actuellement le
+service singulièrement compliqué des chemins de fer.
+
+Les administrateurs actuels, hommes fort compétents, travaillent non
+pour enrichir quelques capitalistes comme l’affirment les socialistes,
+mais pour rétribuer maigrement la poussière de petits actionnaires entre
+lesquels est divisée la possession des réseaux. Dépouiller totalement
+ces actionnaires par la socialisation des réseaux augmenterait de bien
+peu le salaire actuel des employés.
+
+Au fond, les promoteurs de tels mouvements ne sauraient se faire
+illusion sur leurs résultats possibles. Ils espèrent simplement que la
+socialisation des Compagnies serait réalisée à leur profit. S’ils
+organisent de ruineuses grèves, c’est uniquement pour devenir maîtres à
+leur tour.
+
+ * * * * *
+
+Existe-t-il un antagonisme réel entre les intérêts capitalistes et les
+intérêts collectifs? Peut-on vraiment dire que, dans les sociétés
+actuelles, «le travail ne s’effectue pas au profit de tous, mais
+uniquement pour les intérêts de quelques-uns»?
+
+En réalité c’est, au contraire, l’immense majorité des travailleurs qui
+bénéficie de la capacité des élites. Il en a toujours été ainsi depuis
+les débuts de l’évolution industrielle moderne. Ce ne furent jamais les
+simples travailleurs qui créèrent les progrès dont ils ont profité.
+
+Le travail manuel et l’habileté professionnelle ne sont nullement,
+d’ailleurs, les principaux éléments de la production et de la richesse.
+L’esprit d’entreprise, d’invention et d’organisation, la hardiesse à
+risquer et le jugement constituent des facteurs autrement importants.
+
+C’est de telles facultés qu’est constitué le capital d’un peuple. Si la
+Russie tira toujours si peu de profits de son sol, malgré ses immenses
+richesses agricoles et minières et sa population également immense,
+c’est qu’elle a toujours manqué de capacités.
+
+Croire que le capital d’un pays se compose surtout de mines, de terres,
+d’habitations, d’actions et de numéraire, est une dangereuse illusion.
+Ce capital reste sans valeur par lui-même. Un pays privé de ses
+capacités serait condamné à une ruine rapide.
+
+Actuellement, en raison des grèves qui se multiplient et de la mauvaise
+volonté des ouvriers, notre capital est fort mal exploité. Chaque grève
+nouvelle rend le pays un peu plus pauvre, la vie un peu plus chère,
+l’avenir un peu plus incertain. Les socialistes seuls se réjouissent
+d’une situation dont ils seront cependant, comme les extrémistes de tous
+les âges, les premières victimes.
+
+ * * * * *
+
+A toutes les évidences qui viennent d’être formulées sur les sources de
+la richesse, socialistes et syndicalistes, unis par une haine commune,
+n’opposent que leurs affirmations. Durant les dernières élections, la
+Fédération Socialiste de la Seine avait publié le manifeste suivant:
+
+ «Dans tous les pays, deux forces se heurtent, mises en mouvement par
+ l’éclosion de la jeune République socialiste des Soviets:
+
+ Le prolétariat, d’un côté;
+
+ La bourgeoisie de l’autre.
+
+ Partout, le travail se dresse contre le parasitisme.
+
+ Il faut que le parasitisme soit vaincu.»
+
+Inutile d’insister sur le côté rudimentaire de telles conceptions. C’est
+pourtant avec des assertions d’un tel ordre que le monde a été tant de
+fois bouleversé.
+
+Les Allemands qui, sous l’influence de leurs extrémistes, furent obligés
+d’essayer la socialisation, en sont vite revenus.
+
+ «Nous sommes menacés, écrivait la _Deutsche Tageszeitung_, d’une
+ anarchie économique pareille à l’anarchie politique, avec cette
+ différence que les conséquences en seront encore plus désastreuses. La
+ classe ouvrière se rendra compte trop tard des erreurs qu’elle commet.
+ Non seulement elle est en train d’anéantir l’avenir de l’Allemagne et
+ de supprimer les sources dont elle vit, mais encore elle détruit ce
+ qu’on a considéré jusqu’alors comme le plus précieux de tous les
+ biens: son organisation.»
+
+ * * * * *
+
+La tension des rapports entre des classes sociales qui, cependant,
+auraient tout intérêt à s’entendre, devient considérable. Elles sont
+d’ailleurs beaucoup plus divisées par des jalousies et des haines que
+par des intérêts.
+
+Leurs divergences proviennent surtout de l’effort des politiciens
+socialistes qui, pour conquérir le pouvoir, ne cessent d’exciter les
+passions des sphères ouvrières et de provoquer leurs plus extravagantes
+revendications. Ils soutiennent indistinctement toutes les grèves, les
+estimant une étape vers la dictature du prolétariat. La société
+capitaliste se trouve représentée comme une sorte de monstre destiné à
+être prochainement détruit au profit du prolétariat.
+
+Peu importe, bien entendu, à ces politiciens, les ruines provoquées.
+C’est leur propre dictature qu’ils rêvent d’installer sous prétexte
+d’établir celle du prolétariat.
+
+Si l’expérience était susceptible d’instruire les peuples, les
+tentatives de socialisation faites en Russie seraient considérées comme
+catégoriques.
+
+Les chemins de fer et les mines y ont été socialisés et, en quelques
+mois, leur désorganisation devint telle que, malgré un travail de douze
+heures par jour imposé aux ouvriers, les dictateurs en furent réduits à
+requérir à prix d’or de l’étranger les capacités qu’ils ne possédaient
+plus.
+
+Mais un des merveilleux privilèges de la foi est d’empêcher le croyant
+de percevoir les faits contraires à sa foi. On ne cite guère qu’un seul
+socialiste, M. Erlich, qui, revenu de Russie, ait donné sa démission du
+parti socialiste unifié, le voyant s’orienter de plus en plus vers le
+bolchevisme. Dans sa lettre de démission, ce député disait:
+
+ «Je ne puis comprendre que le parti socialiste unifié, loin d’avoir le
+ courage de répudier et de flétrir les excès et les crimes du
+ bolchevisme russe, donne, au contraire, celui-ci en exemple et en
+ admiration à la classe ouvrière française.
+
+ Certes, la bourgeoisie russe est ruinée; mais avec elle a sombré
+ également toute l’industrie nationale, au plus grand détriment du
+ prolétariat russe, mais, par contre, pour le plus grand profit de
+ l’industrie allemande, qui est en train de prendre sa place. Le
+ bolchevisme n’a su engendrer que la famine et la disette dans cette
+ Russie qui, hier encore, était la nourricière d’une grande partie de
+ l’Europe. Les prétendues méthodes de la dictature bolchevique laissent
+ loin derrière elles les pires horreurs de l’inquisition et du
+ tsarisme. Toutes les libertés individuelles sont abolies, et, chaque
+ jour, des centaines d’ouvriers et d’intellectuels russes, dont le seul
+ crime est de ne pas penser comme les bolcheviks, sont massacrés sans
+ le moindre jugement par des mercenaires magyars et chinois.»
+
+ * * * * *
+
+Les dernières élections ont montré, par les 50.000 voix données au
+bolcheviste Sadoul, quels progrès le bolchevisme a réalisés parmi la
+classe ouvrière.
+
+Si, dans la lutte actuelle ou prochaine qui menace la civilisation,
+l’État cédait, il n’aurait plus qu’à abandonner la place aux chefs du
+prolétariat.
+
+Ce n’est pas, malheureusement, sur l’énergie des gouvernants qu’il faut
+compter. La force de l’opinion sera beaucoup plus efficace. Pendant la
+grande grève des cheminots, le public était tellement exaspéré contre
+les perturbateurs qui sacrifiaient l’intérêt général à leurs ambitions
+particulières, qu’en province beaucoup de fournisseurs: épiciers,
+boulangers, marchands de vin même, refusaient de rien vendre aux
+grévistes.
+
+Le résultat final de ces conflits n’est pas prévisible encore. Nous
+sommes certains que les nations seront toujours conduites par leurs
+élites; mais le triomphe momentané d’éléments inférieurs pourrait
+causer--comme en Russie et en Hongrie--d’irréparables ruines.
+
+Aux meneurs de la classe ouvrière, «le grand soir» semble proche. C’est,
+en réalité, une grande nuit qu’établirait sur le monde la réalisation de
+leurs rêves.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+LES EXPÉRIENCES SOCIALISTES DANS DIVERS PAYS
+
+
+En matière de dogme religieux l’expérience est totalement dépourvue
+d’action sur l’âme des croyants. Leurs illusions restent irréductibles.
+
+En matière de croyances politiques et sociales l’expérience n’a pas plus
+d’action sur les convaincus mais elle peut agir sur les esprits
+hésitants dont les convictions définitives n’étaient pas formées.
+
+Une des caractéristiques de l’heure présente est la dissociation des
+anciens principes sur lesquels les sociétés étaient fondées. Les
+perturbations de toute sorte créées par la guerre ont continué cette
+dissociation et provoqué de nouvelles aspirations dans l’âme populaire.
+
+Les idées directrices actuelles se partagent en deux tendances nettement
+opposées: les conceptions nationalistes avec leur besoin d’hégémonie et
+les conceptions internationalistes rêvant d’établir une fraternité
+universelle.
+
+Le nationalisme, dont le patriotisme représente une forme, est considéré
+par tous les gouvernants comme une nécessité de l’Histoire. Elle montre,
+en effet, que le culte de la patrie fit toujours la force des nations et
+que son affaissement marqua leur décadence.
+
+L’internationalisme, professé surtout par les classes ouvrières, résume
+la tendance exactement contraire. Rejetant l’idée de patrie, il prétend
+fusionner les nations, sans se préoccuper, ni seulement les apercevoir,
+des différences de mentalité et d’intérêts qui séparent les peuples.
+
+A l’époque probablement fort lointaine où le monde se trouvera régi par
+la raison pure, cette dernière conception sera parfaite, car, en dehors
+même de la sentimentalité vague qui pousse les classes ouvrières des
+divers pays à fraterniser, nous avons vu que l’évolution industrielle du
+monde conduit les nations à une interdépendance croissante d’où résulte
+pour elles la nécessité de s’entr’aider au lieu de se détruire.
+
+De nos jours, cette nécessité reste une vérité inactive parce qu’elle se
+heurte aux sentiments et aux passions, seuls guides actuels de la
+conduite des peuples.
+
+ * * * * *
+
+Les gouvernements modernes se trouvent ainsi en présence de cette
+antinomie: favoriser l’internationalisme qui représente l’avenir, mais
+laisse un peuple désarmé, ou développer le nationalisme avec tous les
+armements ruineux nécessités par de menaçantes agressions.
+
+Ce conflit entre idées contradictoires condamne les hommes d’État à une
+politique au jour le jour, ne pouvant tenir compte de lendemains
+inconnus. Les foules ayant perdu confiance dans leurs chefs, obéissent à
+ces primitifs instincts qui renaissent toujours dès que l’antique
+armature d’une société est violemment ébranlée.
+
+L’écroulement des idoles et la servilité des élus issus de votes
+populaires font croire aux foules que le monde doit leur appartenir. La
+force est aujourd’hui l’unique loi qu’elles respectent.
+
+A l’époque de la grève des mineurs, qui faillit ruiner la
+Grande-Bretagne, un journal anglais remarquait que les contrats entre
+patrons et représentants des ouvriers étaient constamment violés par ces
+derniers dès qu’ils y trouvaient leur intérêt, et en vertu de ce
+principe fondamental que la force d’une collectivité crée son droit.
+
+Ce droit crée-t-il à son tour les capacités que l’évolution industrielle
+exige? Les expériences de gouvernements populaires récemment tentées
+permettent de répondre à cette question.
+
+Toutes les affirmations des socialistes ayant été réfutées depuis
+longtemps sans que cette réfutation ait entravé leur influence, il était
+nécessaire que fût réalisée l’expérience socialiste. Elle le fut
+récemment, de façon décisive, dans divers pays. Ses résultats sont si
+connus qu’on peut se borner à les rappeler brièvement.
+
+ * * * * *
+
+En dehors du socialisme intégral tenté dans divers États, plusieurs
+nations, la France, notamment, ont été soumis depuis longtemps aux
+tendances socialistes des Parlements. Elles se sont heurtées toujours à
+des obstacles dérivés, les uns de la structure psychologique de l’homme,
+les autres des nécessités économiques modernes. Le choc entre les
+théories utopistes et les inflexibles lois naturelles a coûté fort cher.
+
+Les principaux résultats des influences socialistes parlementaires dans
+divers pays furent de soumettre beaucoup d’industries à une gestion
+gouvernementale collective, c’est-à-dire à un étatisme général. Des
+expériences, cent fois répétées, en ont montré les ruineux effets.
+
+Si ces conséquences furent identiques dans tous les pays et dans toutes
+les industries, c’est simplement parce que la gestion collective détruit
+les plus puissants ressorts psychologiques de l’activité humaine:
+l’intérêt personnel, le sens des responsabilités, l’initiative, la
+volonté, en un mot les éléments générateurs de tous les progrès qui ont
+transformé les civilisations.
+
+ * * * * *
+
+Les résultats des tendances socialistes permettaient de pressentir ceux
+que produirait leur définitif triomphe.
+
+Bien des observateurs avaient prédit les catastrophes qu’engendrerait le
+triomphe complet du socialisme; mais la valeur de ces prédictions
+pouvait être contestée, puisque aucune réalisation totale n’était venue
+les vérifier.
+
+Aujourd’hui, cette réalisation a été tentée par plusieurs peuples. Les
+résultats obtenus furent identiques partout.
+
+Si l’expérience s’était limitée à la Russie, on aurait pu soutenir qu’un
+essai tenté chez un peuple demi-civilisé n’était pas absolument probant.
+Seule, l’expérience faite chez une nation de haute culture pouvait être
+démonstrative. C’est pourquoi les tentatives de socialisme qui
+triomphèrent momentanément en Allemagne, en Hongrie et en Italie
+présentent un intérêt pratique considérable.
+
+Au lendemain de sa défaite, l’Allemagne se trouva dans une période de
+trouble et de tâtonnements. La guerre lui ayant montré le danger des
+principes sur lesquels avait été édifiée sa puissance, elle fut
+naturellement conduite à en chercher d’autres.
+
+Le socialisme s’offrit ou, plutôt, s’imposa pour réparer les maux créés
+par une monarchie militariste. Faute de mieux, l’Allemagne accepta d’en
+faire l’essai.
+
+Elle connut alors, en quelques mois, toutes les formes du socialisme,
+depuis le bolchevisme avec ses soviets, ses pillages et ses massacres,
+jusqu’à un socialisme anodin, ne conservant de la doctrine que certaines
+formules.
+
+Au moment de la débâcle, ce fut, d’abord, une révolution violente et le
+renversement brusque des monarchies séculaires qui gouvernaient les
+divers États confédérés de l’Empire.
+
+Pendant cette première phase, les partis extrêmes triomphèrent. Les
+spartakistes bolchevistes régnèrent plusieurs mois, pillant, massacrant
+et dominant le pays par la terreur, puis instaurant une période de
+dictature du prolétariat, c’est-à-dire de quelques meneurs du
+prolétariat.
+
+Des conseils d’ouvriers, à l’image des Soviets russes, s’établirent
+partout. Il s’ensuivit naturellement, comme en Russie, une complète
+anarchie.
+
+Les résultats de cette phase socialiste sont bien marqués dans l’extrait
+suivant d’un grand journal allemand:
+
+ «La révolution a compromis le patrimoine national allemand que quatre
+ années de guerre avaient à peine entamé. Les impôts, les
+ confiscations, ont déterminé un exode des capitaux qu’aucune mesure
+ policière ne peut arrêter. Les immeubles, les fabriques, avec leurs
+ machines, qui ne peuvent pas émigrer, sont cédés à bas prix à des
+ étrangers. Les Anglais achètent des mines dans le bassin de la Ruhr.
+ La «National City Bank», de New-York, s’installe à Berlin et dans
+ d’autres grandes villes allemandes.»
+
+ * * * * *
+
+Cette période n’a pas duré, parce que la dictature communiste montra
+rapidement, comme en Russie, son incapacité.
+
+Une autre raison, d’ordre psychologique, l’aurait d’ailleurs empêchée de
+se prolonger. Cette raison fondamentale, inaccessible aux socialistes,
+se résume dans la loi suivante:
+
+Quelles que soient les institutions imposées à un peuple ou
+momentanément acceptées par lui, elles se transforment bientôt suivant
+la mentalité de ce peuple.
+
+Une telle transformation s’observe dans tous les éléments de
+civilisation, y compris la religion, la langue et les arts. J’ai
+consacré, jadis, un volume à la démonstration de cette loi primordiale.
+Elle domine la politique et l’histoire[4].
+
+ [4] _Lois Psychologiques de l’Évolution des Peuples_ (15e édition).
+
+Sous son action le socialisme allemand évolua rapidement.
+
+On le voit en constatant, par exemple, ce qu’est devenue l’institution
+des Soviets, c’est-à-dire des conseils d’ouvriers, base essentielle du
+Bolchevisme.
+
+Dans la nouvelle Constitution, un article instituait des conseils
+d’ouvriers «pour la défense des intérêts économiques des travailleurs.
+Le gouvernement est obligé de leur soumettre, à titre consultatif, tous
+les projets de loi de nature économique».
+
+Le soviet ainsi transformé n’est plus, on le voit, un rouage de
+gouvernement, puisqu’il est devenu seulement consultatif.
+
+La constitution des soviets russes était fort différente. Des milliers
+de petits conseils devaient, théoriquement du moins, diriger les
+intérêts locaux.
+
+Une telle organisation se montra, d’ailleurs, irréalisable. Tous les
+soviets se considérant comme indépendants, la volonté d’un soviet local
+était bientôt entravée par celle d’autres soviets.
+
+Le soviet russe représentait, en réalité, le stade le plus inférieur des
+sociétés primitives. On ne l’observe plus en effet qu’au sein de tribus
+sauvages.
+
+ * * * * *
+
+Après s’être débarrassée du Bolchevisme et des soviets, l’Allemagne eut
+encore à lutter contre certaines tentatives socialistes, notamment la
+confiscation et l’administration par l’État de la propriété privée et de
+toutes les usines de production.
+
+La lutte du gouvernement allemand contre les projets de socialisation se
+prolongea jusqu’au jour où le public finit par comprendre que l’idée de
+socialisation reposait sur des erreurs psychologiques et que sa
+réalisation déterminerait la ruine économique du pays où elle se
+généraliserait.
+
+Dans l’espoir de satisfaire les derniers militants socialistes, les
+gouvernants allemands maintinrent encore le principe de la socialisation
+dans leurs discours, mais ils ne songèrent à socialiser que des
+industries pouvant--comme les tabacs en France,--par exemple devenir des
+monopoles d’État productifs.
+
+Pour les autres industries, l’opinion générale est assez bien
+représentée dans le passage suivant d’un journal allemand:
+
+ «... Si le socialisme met la main sur le charbon et le fer, il
+ s’empare, en même temps, de toutes les autres industries, et c’en est
+ fait de la libre concurrence et des capacités individuelles. Or, il
+ faut que nous ne perdions pu de vue le fait que les exploitations de
+ l’État ne sont pas vivifiées par la concurrence, qu’elles entraînent
+ des frais considérables, qu’elles excluent l’exportation; qu’au
+ contraire, l’activité privée et l’intérêt individuel représentent des
+ forces puissantes et indestructibles, qui font jaillir des sources les
+ plus profondes les trésors de la nature et donnent à un peuple la
+ richesse et la considération.»
+
+Les plus socialistes des dirigeants allemands eux-mêmes reconnaissent
+que les industries et le commerce d’exportation doivent être laissés en
+dehors de toute socialisation et rester complètement libres.
+
+ * * * * *
+
+Le Bolchevisme n’a pas été expérimenté seulement en Russie et en
+Allemagne, mais aussi en Hongrie. Ses méthodes dans ce dernier pays
+furent les mêmes qu’ailleurs: massacre des intellectuels, pillage des
+banques et des fortunes privées, obligation pour les anciens riches
+d’exercer un métier manuel. Les appartements particuliers furent
+réquisitionnés. Une seule chambre était laissée à l’ancien propriétaire,
+et les autres mises à la disposition des ouvriers.
+
+L’organisation sociale du Bolchevisme hongrois fut copiée sur celle du
+Bolchevisme russe. Au sommet, un dictateur décrétant réquisitions et
+supplices.
+
+Les résultats du régime furent naturellement les mêmes qu’en Russie.
+Toutes les usines se virent obligées, les unes après les autres, de
+fermer leurs portes, et la misère devint générale.
+
+On vécut alors des anciens stocks accumulés par le précédent régime.
+Quand ils se trouvèrent épuisés, ce fut la débâcle. Si, pour des raisons
+restées inconnues, l’Entente ne s’était pas longtemps opposée à
+l’intervention des Roumains, que le peuple hongrois appelait de tous ses
+vœux, le régime communiste eût fort peu duré. Il s’effondra dès que
+quelques régiments approchèrent de la capitale.
+
+ * * * * *
+
+L’Angleterre semblait être le pays d’Europe le mieux en état de résister
+à la vague révolutionnaire. Cependant, le Bolchevisme, grâce aux sommes
+énormes dépensées en propagande, y a fait quelques progrès.
+
+Les mineurs paraissent les plus contaminés. Leurs menaces sont
+incessantes. Ils réclament, maintenant, la socialisation des mines, ce
+qui signifie pour eux que tous les profits de la vente du charbon leur
+appartiendraient, alors que les frais de production resteraient à la
+charge de l’État!
+
+Certains extrémistes anglais sont allés plus loin encore. Ils ont
+prétendu obliger le premier ministre britannique à reconnaître le
+gouvernement russe des Soviets et empêcher la France d’aider la Pologne
+qu’une armée russe menaçait. Leur influence seule peut expliquer la
+conduite du gouvernement anglais dans cette dernière circonstance.
+
+Les prétentions de ces extrémistes ont d’ailleurs soulevé en Angleterre
+de violentes protestations.
+
+«Le peuple anglais, écrivait le _Times_, a toujours abhorré la tyrannie
+sous toutes ses formes. Il ne la tolérera pas plus de la part d’un
+Comité de Salut Public travailliste que de la part d’un souverain
+inconstitutionnel.»
+
+On doit l’espérer. En réalité, nul n’en sait rien. Les épidémies
+mentales peuvent être enrayées mais, tant qu’elles durent, il faut en
+subir les ravages.
+
+Ce qui semble bien clair aujourd’hui, c’est que certains syndicats
+anglais voudraient soumettre les masses ouvrières au gouvernement
+bolcheviste de Moscou. Qui eût prévu, jadis, que la traditionnelle et
+libérale Angleterre en arriverait là?
+
+ * * * * *
+
+La France est encore le pays qui s’est le mieux défendu jusqu’ici contre
+les excès socialistes. Cependant, la doctrine continue à y progresser.
+
+Le parti socialiste, qui nous avait tant nui avant la guerre, en
+paralysant nos armements au point que l’Allemagne crut pouvoir nous
+attaquer sans risques, a fini par adopter «sans réserve» les conceptions
+communistes.
+
+Pour reconquérir, son prestige, il sème des illusions redoutables dans
+l’âme des multitudes.
+
+Ce ne sont malheureusement que les représentants des forces inférieures
+qui savent s’associer. Puissantes par la pensée, les élites semblent
+inaptes à l’action et incapables, par conséquent, de se défendre. Il
+suffit pourtant de quelques hommes énergiques pour sauver un pays du
+danger socialiste. L’Italie vient d’en fournir un exemple bien frappant.
+
+ * * * * *
+
+Le socialisme exerça quelque temps en Italie les mêmes ravages que dans
+les diverses nations où il avait pénétré.
+
+Durant plusieurs mois, les socialistes italiens purent croire à leur
+succès définitif. Ils s’étaient emparés des mairies de certaines villes,
+avaient expulsé les propriétaires des usines et commencé, suivant la
+méthode universelle du socialisme triomphant, à piller et assassiner. Le
+Gouvernement tremblait devant eux et cédait de plus en plus à leurs
+exigences.
+
+La violence des excès provoqua bientôt une réaction. Le fascisme parti
+nouveau, formé surtout d’anciens combattants, se dressa contre le
+socialisme et, après une brève lutte, finit par réduire les communistes
+à une totale impuissance.
+
+Le fascisme réussit uniquement parce qu’il eut à sa tête un de ces
+hommes résolus, si rares aujourd’hui parmi les gouvernants.
+
+Ce chef, M. Mussolini, possédait deux qualités fort supérieures à celles
+conférées par l’instruction livresque: du caractère et du jugement.
+
+Devant les coalitions d’intérêt qu’il a froissées en simplifiant les
+rouages administratifs, dont la complication croissante menace
+l’existence des Sociétés modernes, le dictateur finira peut-être par
+succomber mais en laissant une œuvre fort utile.
+
+Son grand mérite fut d’avoir tenté de briser cet étatisme économique qui
+pèse lourdement aujourd’hui sur tant de pays et que défendent si
+ardemment les socialistes.
+
+Ses idées ont été clairement exposées dans un discours prononcé par lui
+à Rome devant les représentants de la Chambre de Commerce
+internationale. En voici des extraits:
+
+ «Les principes économiques dont le nouveau gouvernement italien entend
+ s’inspirer, sont simples. Je crois que l’État doit renoncer aux
+ fonctions économiques, surtout à celles ayant un caractère de
+ monopole, fonctions pour lesquelles il se montre souvent insuffisant.
+ Je crois qu’un gouvernement qui se propose de soulager rapidement les
+ populations de la crise survenue après la guerre, doit laisser à
+ l’initiative privée le maximum de liberté d’action et renoncer à toute
+ législation d’intervention et d’entrave, qui peut sans doute
+ satisfaire la démagogie des parlementaires de gauche, mais qui, comme
+ l’expérience l’a démontré, n’aboutit qu’à être absolument pernicieuse
+ aux intérêts et au développement de l’économie.
+
+ Je ne crois pas que cet ensemble de forces qui, dans l’industrie,
+ l’agriculture, le commerce, les banques et les transports, peut être
+ appelé du nom global de capitalisme, soit proche du déclin, comme
+ certains théoriciens de l’extrémisme social se plaisent à l’affirmer.
+ Depuis longtemps, l’expérience qui vient de se dérouler sous nos yeux,
+ et qui est l’une des plus grandes de l’histoire, prouve d’une manière
+ éclatante que tous les systèmes d’économie négligeant la libre
+ initiative et les ressorts individuels, sont dans un très bref délai
+ voués à une faillite plus ou moins lamentable. Mais la libre
+ initiative n’exclut pas l’accord des groupements, d’autant plus facile
+ que la défense des intérêts individuels est faite loyalement.»
+
+J’ai reproduit ce passage parce qu’on ne saurait exprimer d’une façon
+plus concise et plus juste des vérités éclatantes, que je défends depuis
+longtemps.
+
+Il faut se féliciter, que l’Europe ait possédé un homme assez énergique
+pour tâcher de les appliquer. Si son œuvre réussit, il aura contribué à
+sauver nos civilisations du danger de destruction finale dont le
+socialisme les menace.
+
+
+
+
+LIVRE III
+
+LE DÉSÉQUILIBRE FINANCIER ET LES SOURCES DE LA RICHESSE
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+LA PAUVRETÉ ACTUELLE DE L’EUROPE
+
+
+Tous les gouvernants, celui de l’empire britannique en particulier, ne
+cessent de réclamer la reconstruction économique de l’Europe.
+
+Pour découvrir les secrets de cette reconstruction, une douzaine de
+conférences furent réunies. Leurs résultats ont été lamentablement nuls.
+
+L’instigateur réel de ces conférences, le ministre anglais, Lloyd
+George, a toujours oublié, dans ses innombrables discours, de révéler sa
+formule de reconstitution. Il s’est borné à demander avec une tenace
+insistance, que la France réduisît et même supprimât, par des
+ajournements divers, l’indemnité due par l’Allemagne.
+
+Le subtil ministre eut, d’ailleurs, la prudence de ne proposer aucune
+formule de reconstruction. Il ne pouvait ignorer, sans doute, que cette
+formule n’existe pas.
+
+La restauration cherchée dépend en effet d’une adaptation encore
+incertaine à des nécessités économiques fort simples, mais généralement
+méconnues.
+
+La puissance de ces nécessités apparaîtra clairement en recherchant les
+causes de la pauvreté dont sont victimes divers pays de l’Europe et de
+l’anarchie qui en résulte.
+
+
+§ 1.--Les sources réelles de la richesse
+
+Que signifie le programme: reconstitution de l’Europe, inlassablement
+répété par tous les politiciens de l’âge actuel? Ne traduirait-il pas
+simplement ce fait que les peuples ne peuvent vivre sans qu’un certain
+rapport s’établisse entre leur production et leur consommation?
+
+Dans l’état actuel du monde, la richesse d’un pays dépend surtout de la
+quantité des produits retirés de son sol ou de ses usines. L’excédent de
+la production sur la consommation, il l’échange au dehors contre les
+matières nécessaires aux besoins de la vie que sa terre ne fournit pas.
+
+Produire à des prix rendant l’exportation possible ne suffit pas. Il
+faut aussi, et c’est là un facteur essentiel du problème, trouver des
+acheteurs. Si un pays manufacture plus d’articles qu’il n’en peut
+vendre, ses usines sont obligées de limiter leur production et le
+chômage des ouvriers en résulte. Tel est, justement, le cas de
+l’Angleterre. Aussi, cherche-t-elle jusqu’en Russie des clients.
+
+Ces nécessités d’échanges commerciaux montrent une fois de plus combien
+les peuples dépendent les uns des autres. Elles prouvent aussi quelles
+illusions égarent les pays qui, dans l’état actuel d’appauvrissement du
+monde, s’entourent de barrières douanières, sous prétexte de protéger
+leur industrie nationale. Ils ne font ainsi que provoquer des
+représailles paralysant finalement les industries protégées.
+
+ * * * * *
+
+Les sources de la richesse que je viens de rappeler expliquent
+facilement pourquoi certaines nations, l’Autriche par exemple, sont
+tombées dans une misère profonde. Quand un kilogramme de pain, valant
+jadis cinquante centimes à Vienne, vaut six mille francs environ
+aujourd’hui, cela ne signifie pas seulement que la confiance dans les
+billets de banque autrichiens est extrêmement faible, mais aussi, et
+surtout, que la capacité productive du travailleur autrichien se trouve
+très inférieure aux nécessités de la consommation. Il est donc illusoire
+de supposer, comme la fit la Société des Nations, qu’une telle situation
+puisse s’améliorer avec des prêts d’argent.
+
+Donner assez d’autorité aux gouvernants autrichiens pour leur permettre
+de réduire immensément une bureaucratie dévorant la presque totalité des
+revenus de l’État, puis amener les travailleurs, par des salaires
+convenables, à augmenter leur production, telles étaient les seules
+solutions efficaces. On pouvait facilement prévoir que les prêts
+d’argent seraient entièrement inefficaces. C’est en vain qu’ils furent
+répétés.
+
+De ce qui précède, il résulte qu’un peuple dépourvu de monnaie, mais
+pouvant extraire de son sol et de ses usines les éléments nécessaires à
+sa subsistance et à la fabrication de marchandises échangeables, peut
+devenir beaucoup plus riche qu’un peuple possédant une certaine réserve
+d’or ou d’argent, mais ne produisant qu’un chiffre insuffisant de
+marchandises. Les réserves métalliques s’épuisent vite si elles ne se
+renouvellent pas. La pauvreté des Espagnols, se croyant riches parce
+qu’ils avaient pris tout l’or de l’Amérique, en constitue un exemple.
+
+L’Allemagne représente, au contraire, un peuple ayant perdu son or, mais
+dont la situation économique reste cependant prospère grâce à sa
+production.
+
+Cette création des richesses par le mécanisme de la production et de
+l’échange se heurte, aujourd’hui, à des obstacles divers, artificiels le
+plus souvent, redoutables toujours.
+
+En premier lieu, le nombre des acheteurs est énormément diminué dans le
+monde. Ceux d’Autriche et de Russie ont disparu, les autres réduisent
+leurs achats.
+
+L’exportation de marchandises à des prix permettant leur vente est
+devenue, en outre, difficile par suite de la dépréciation du pouvoir
+d’achat de la monnaie dans plusieurs pays, la France et l’Italie, par
+exemple.
+
+C’est ainsi que, pour obtenir en Angleterre ou en Amérique une certaine
+quantité de matières premières valant cent francs en France, une dépense
+de trois cents francs environ est nécessaire. Le prix de revient du
+produit se trouvant ainsi fort majoré, sa vente devient difficile.
+L’acheteur se trouve, d’ailleurs, gêné dans ses approvisionnements par
+les variations incessantes du pouvoir d’achat de sa monnaie qui
+l’exposent à des pertes considérables en cas d’approvisionnements
+importants ou d’engagements commerciaux à époques fixes.
+
+On voit que les peuples, par suite des perturbations que je viens
+d’indiquer, sont dans des conditions difficiles d’existence. D’autres
+circonstances compliquent encore cette situation.
+
+Les peuples agricoles vivant des produite de leur sol et les peuples
+industriels vivant de l’échange de leurs marchandises se trouvent,
+aujourd’hui, dans des situations bien différentes.
+
+La France, pays surtout agricole, subsisterait, à la rigueur, de sa
+terre. L’Angleterre ne le pourrait pas. Entourée d’un mur
+infranchissable, elle vivrait à peine un mois de son sol. Si le même mur
+entourait la France, sa terre lui fournirait de quoi vivre pendant au
+moins dix mois.
+
+Ces conditions si dissemblables d’existence expliquent un peu la
+politique de l’Angleterre. Il lui faut absolument se procurer des
+produits au dehors. Les marchandises ne se payant qu’avec des
+marchandises, elle est obligée de chercher partout des acheteurs.
+
+
+§ 2.--Les sources artificielles de la richesse.
+
+Depuis la guerre, les divers pays produisant peu et vendant mal se sont
+trouvés obligés, pour subsister, de recourir à des méthodes diverses. Au
+premier rang, figure la création de billets de banque à cours forcé.
+
+Ce procédé possédant le caractère constant de réussir à ses débuts,
+beaucoup d’États l’ont adopté.
+
+La monnaie constituée par du papier n’a évidemment d’autre valeur que la
+confiance du public qui l’accepte à l’égard des gouvernants qui
+l’émettent. L’expérience enseigne que cette confiance diminue avec
+l’accroissement des billets émis et avec le retard apporté à leur
+remboursement.
+
+En principe, la valeur d’une monnaie fiduciaire, c’est-à-dire son
+pouvoir d’achat, doit diminuer progressivement et arriver à zéro. Si
+cette valeur, en effet, pouvait toujours rester, de si peu que ce fût,
+supérieure à zéro, l’émetteur d’un tel papier pourrait l’échanger
+indéfiniment contre une bonne monnaie étrangère. Que lui importerait, en
+effet, de donner un billet de mille francs pour obtenir un franc en
+argent, puisque ce billet de mille francs ne coûte que son impression?
+
+Un État possédant la faculté théorique de fabriquer des billets dont la
+valeur, tout en se rapprochant de zéro, n’atteindrait jamais ce chiffre,
+pourrait se procurer avec sa mauvaise monnaie tout l’or de l’univers.
+
+Une telle hypothèse est évidemment irréalisable. L’expérience montre,
+comme elle le montra à l’époque des assignats, que l’inflation de la
+monnaie fiduciaire finit par ôter toute valeur à cette monnaie. C’est ce
+qui est arrivé pour la Russie, la Pologne, l’Autriche, etc.
+
+En Allemagne la dépréciation du mark-papier ne tenant pas du tout, comme
+dans les autres pays, à un énorme excédent de la consommation sur la
+production mais uniquement au désir des gouvernants d’ôter au papier
+toute valeur afin de rendre impossible le paiement des indemnités de
+guerre, la valeur de sa monnaie artificielle n’est jamais tombée à zéro
+malgré son inflation.
+
+En réalité, l’inflation fiduciaire donne à l’émetteur la faculté
+d’échanger momentanément du papier sans valeur contre de la bonne
+monnaie ou contre des marchandises, mais cette opération ne peut durer
+longtemps. Si elle se prolonge, le pays émetteur ne possède bientôt plus
+de monnaie acceptée et n’a--comme la Russie--d’autre moyen de commerce
+que l’échange direct de ses produits contre d’autres produits. Il
+retourne ainsi au système antique du troc.
+
+En creusant un peu le sujet, on reconnaît du reste que ce n’est pas dans
+l’antiquité seule que le troc a constitué le véritable procédé de
+commerce.
+
+Le papier-monnaie est utile à un pays qui, traversant une crise
+momentanée, a besoin de remplacer la monnaie d’or ou d’argent absente.
+Le papier substitué à la vraie monnaie ne représente, alors, qu’un
+emprunt sans date de remboursement. Il perd sa valeur, je l’ai dit plus
+haut, d’abord par sa multiplication et ensuite par le retard de son
+remboursement.
+
+Les États ne doivent donc jamais oublier que le billet de banque à cours
+forcé constitue une monnaie qui s’use avec le temps et dont la valeur
+tend toujours vers zéro.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+LES FACTEURS ANCIENS ET MODERNES DE LA RICHESSE
+
+
+Une agriculture médiocre, un commerce lent et incertain constituaient
+dans le monde antique les sources principales de la richesse. Il était
+alors admis pour un peuple que le meilleur moyen de s’enrichir
+consistait à piller ses voisins.
+
+De nos jours, la progressive interdépendance des nations commençait à
+ébranler, au moins chez quelques économistes, les vieilles idées sur
+l’utilité des conquêtes. Des faits nombreux prouvaient que les peuples
+gagnaient beaucoup plus à échanger leurs produits qu’à se détruire.
+L’expérience montrait aussi que pour s’ouvrir des débouchés commerciaux
+avec une nation, il était inutile de la conquérir. C’était par exemple
+avec des pays comme les États-Unis, que l’Allemagne faisait le plus
+fructueux commerce.
+
+Ces constatations, bien qu’évidentes, appartenaient à cet ordre de
+vérités que j’ai qualifiées ailleurs d’inactives parce que leur évidence
+ne les rend pas assez fortes pour dominer des impulsions sentimentales
+ou mystiques comme la jalousie, la haine, le besoin d’hégémonie, etc.,
+capables d’entraîner les peuples vers de folles aventures.
+
+Quatre années de lutte et de destruction conférèrent cependant une
+certaine puissance aux vérités jadis inactives. Elles prouvèrent surtout
+que les guerres de conquêtes ne pouvaient enrichir personne, puisque
+celle dont nous sortons a ruiné les vainqueurs au moins autant que les
+vaincus.
+
+ * * * * *
+
+Les peuples consacrent maintenant tous leurs efforts à réparer leurs
+pertes, payer leurs dettes et reconstituer leurs capitaux perdus.
+
+De quelles sources, dans l’avenir, dérivera pour eux la richesse?
+
+Ces sources, de nature diverse, seront toutes dominées par un principe
+fondamental que je résume dans la formule suivante:
+
+_La fortune d’un individu ou d’un peuple dépend en grande partie de la
+rapidité de circulation du capital dont il dispose._
+
+Cette formule est voisine de celle qui régit, en mécanique, la grandeur
+du travail. Il est égal, on le sait, au demi produit de la masse par le
+carré de la vitesse.
+
+En économie politique, la masse est représentée par le capital
+disponible, la vitesse par la rapidité de sa circulation.
+
+Peu importe que le capital initial soit minime. Si sa circulation est
+rapide, un très petit capital dépassera vite en grandeur un capital
+considérable, mais à faible vitesse de circulation.
+
+Ici encore, l’analogie mécanique subsiste. Une balle de masse petite,
+mais animée d’une grande vitesse, est plus meurtrière qu’une masse
+métallique cent fois plus lourde, mais animée d’une vitesse faible.
+Toute la balistique moderne a été transformée par l’application de ce
+principe. Il tend également à transformer l’industrie.
+
+ * * * * *
+
+Les principes qui précèdent conduisent à une conception nouvelle de la
+richesse.
+
+Dans le monde antique, le trésor d’un pays était constitué par
+l’accumulation de pièces d’or ou d’argent enfermées au fond de coffres
+hermétiquement clos, d’où elles sortaient rarement.
+
+Avec l’évolution moderne, le trésor est entièrement sorti de son coffre.
+Il constitue une masse mobile dont la grandeur varie, ainsi que je viens
+de le dire, avec la rapidité de sa circulation.
+
+Supposons, pour fixer les idées, qu’un commerçant possède un capital de
+1.000 francs qu’il consacre à l’achat d’une certaine quantité de
+marchandises revendues ensuite avec 10 p. 100 de bénéfice. Si cette
+opération est renouvelée dix fois dans la même semaine, le capital sera
+doublé à la fin de la semaine.
+
+Continuant ces opérations, le commerçant sera bientôt plus riche que
+l’homme possédant 50.000 francs de capital immobilisé ou ne rapportant
+qu’un faible revenu.
+
+Il résulte également de ces élémentaires calculs que l’importance du
+bénéfice commercial ou industriel dépend non du gain réalisé à chaque
+opération, mais de la fréquence de ces opérations.
+
+Il en résulte encore que plus le gain est répété, plus il peut se
+réduire. La réduction du gain facilite à son tour l’accélération de la
+circulation du capital, puisqu’elle met la marchandise à la portée d’un
+plus grand nombre d’acheteurs.
+
+L’acheteur et le vendeur gagnent donc tous deux à la rapidité de
+circulation du capital. C’est sur ce principe que sont fondés les grands
+magasins de nouveautés qui remplacèrent les petites boutiques où le
+marchand, vendant peu, était obligé de vendre cher.
+
+Les exemples que je viens d’indiquer permettent de présenter sous la
+forme suivante la formule énoncée plus haut: _L’accroissement de vitesse
+de la circulation d’un capital équivaut à l’augmentation de ce capital._
+
+Cette formule régira de plus en plus le monde industriel moderne. Quels
+sont les moyens de l’appliquer?
+
+Les facteurs pouvant accélérer la vitesse de circulation d’un capital
+avaient été très étudiés par les Américains et les Allemands avant la
+guerre. C’est justement pour cette raison que leur développement
+économique dépassait le nôtre.
+
+La nécessité de la rapidité dans la production et dans l’écoulement de
+cette production étant admise, on voit immédiatement l’importance du
+perfectionnement des méthodes de production, de l’outillage et du
+développement des moyens de transport.
+
+Je ne saurais examiner ici l’influence des divers facteurs de
+l’intensification industrielle et commerciale, c’est-à-dire de la
+rapidité de production et d’écoulement des produits. Il en est un,
+cependant,--l’accroissement du rendement agricole--que je mentionnerai
+en passant, car son importance se révélera prépondérante dans la phase
+de disette dont le monde est menacé.
+
+Le rendement agricole de la France était, avant la guerre, aussi
+médiocre que sa production industrielle. Les terres à blé ne
+rapportaient guère que 12 hectolitres à l’hectare alors que les terres
+allemandes, quoique inférieures en qualité, fournissaient le double,
+grâce à l’utilisation des engrais.
+
+Qu’il s’agît d’agriculture ou d’industrie, l’insuffisance de notre
+enseignement technique constituait une cause d’infériorité. Cet
+enseignement est à refaire entièrement.
+
+ * * * * *
+
+Dans un intéressant travail publié par la revue _l’Expansion
+Économique_, M. l’ingénieur Loiret a donné de frappants exemples des
+différences de rendement pouvant être obtenues de la main-d’œuvre et des
+machines, suivant les connaissances techniques de ceux qui les
+utilisent.
+
+L’auteur rappelle, notamment, l’exemple classique de Taylor qui, grâce à
+l’élimination méthodique des mouvements inutiles, arrivait à faire
+charger 47 tonnes de fonte dans un wagon par un ouvrier, alors que ses
+camarades opérant sans méthodes n’en chargeaient que 12 dans le même
+temps.
+
+Il cite ensuite des usines de matériel électrique au rendement plus que
+doublé par de meilleures méthodes, d’autres ayant pu diminuer leur prix
+de revient de 40 p. 100, ce qui permettait d’augmenter notablement le
+salaire de l’ouvrier. Prétendre élever ce salaire sans accroître en même
+temps le rendement ne fait qu’entraîner la hausse des prix de revient.
+Le fabricant est alors concurrencé par des rivaux mieux outillés et sa
+marchandise devient invendable.
+
+L’auteur fait également remarquer que l’utilisation méthodique du
+charbon peut réduire sa consommation de 30 p. 100. Il rappelle qu’au
+concours de chauffeurs organisé en 1905, à l’exposition de Liége, avec
+mêmes appareils et mêmes combustibles, la différence de rendement entre
+le premier et le dernier concurrent atteignit 50 p. 100.
+
+La nécessité de perfectionner l’instruction technique des ouvriers et de
+leurs chefs apparaît capitale. La main-d’œuvre devient de plus en plus
+rare et coûteuse, alors qu’il serait nécessaire de réduire le prix de
+revient.
+
+Une grande partie de nos dettes étant extérieures ne pourront être
+payées qu’avec l’excédent de notre production agricole et industrielle.
+
+ * * * * *
+
+Toutes ces considérations montrent qu’un capital matériel, constitué par
+de l’argent, des usines ou des récoltes, peut considérablement grandir
+quand il est multiplié par un certain coefficient individuel que
+j’appellerai le _coefficient de capacité mentale_. C’est de lui que
+dépend le facteur vitesse de production, dont j’ai montré l’importance.
+
+Il est donc visible, contrairement aux rêves égalitaires des
+socialistes, que, dans l’avenir, plus encore que dans le passé, la
+richesse d’un peuple dépendra surtout de ses élites scientifiques,
+industrielles et commerciales.
+
+Les pays où, sous l’influence socialiste, le développement de l’étatisme
+continue à paralyser les initiatives individuelles se trouveront dans un
+état d’infériorité écrasante à l’égard des pays où, comme en Amérique,
+l’action de l’État est réduite à son minimum et l’initiative des
+citoyens portée à son maximum.
+
+ * * * * *
+
+Nous avons dû nous limiter dans ce chapitre à la démonstration du rôle
+de la vitesse dans la création des valeurs.
+
+En étudiant son influence sur l’évolution du monde actuel, il serait
+facile de prouver que notre civilisation se trouvera de plus en plus
+dominée par ce facteur. C’est lui, surtout, qui différencia le dernier
+siècle de tous ceux qui l’avaient précédé pendant plusieurs milliers
+d’années d’histoire.
+
+De Sésostris à César, à Louis XIV et à Napoléon, la fabrication des
+produits, la circulation des hommes et même celle des idées se faisaient
+avec une grande lenteur.
+
+La découverte de la houille, _créatrice de la vitesse_, rendit possibles
+les transports rapides et les usines à fabrication gigantesque. La vie
+des peuples et aussi leurs pensées furent alors transformées.
+
+L’existence moderne est suspendue à la production de la houille et
+s’arrêterait instantanément si cette source venait à disparaître. Une
+grève prolongée des mineurs suffirait à mettre en danger toute
+l’évolution économique et Sociale de l’Angleterre. L’importance de la
+houille dans la vie matérielle et morale des peuples justifie le
+chapitre qui lui est consacré dans cet ouvrage.
+
+Quel que soit, aujourd’hui, l’élément de civilisation considéré, les
+efforts de la science tendent à accélérer sa vitesse. On pourrait même
+dire que ce rôle de la vitesse est d’accroître la longueur de
+l’existence, à la condition d’admettre cet aphorisme que j’ai déjà
+formulé ailleurs: _la durée de la vie ne dépend pas du nombre des jours,
+mais de la diversité des sensations accumulées pendant ces jours_.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+LES MYSTÈRES APPARENTS DU CHANGE
+
+
+Lorsqu’en 1525, Jacques de Chabannes, seigneur de La Palice et maréchal
+de France, mourut devant Pavie, il laissait la réputation d’un vaillant
+soldat, mais nullement celle d’un philosophe. La postérité seule
+devait--sans qu’on sache d’ailleurs pourquoi--faire de cet honnête
+guerrier le père de la seule philosophie génératrice de vérités que les
+hommes ne contestent pas et pour la défense desquelles ils éprouvent
+rarement le besoin de s’égorger.
+
+Les vérités dites de La Palice constituent, souvent d’ailleurs, les plus
+importantes conclusions de nos connaissances. On n’exagérerait pas
+beaucoup en affirmant que les grands progrès de la science consistent à
+transformer en vérités de La Palice, c’est-à-dire évidentes, des
+hypothèses d’abord incertaines. J’ai montré, jadis, qu’un des principes
+essentiels de la thermodynamique, sur lequel la sagacité des physiciens
+s’exerça péniblement pendant cinquante ans, pouvait être ramené à cette
+vérité de La Palice: qu’un fleuve ne remonte pas vers sa source.
+
+Il en est de même dans beaucoup de sciences. Tout récemment, un de nos
+plus illustres maréchaux assurait que les seules vérités utiles à la
+guerre étaient des vérités de la Palice.
+
+Mêmes observations pour certaines sciences d’aspect sévère, développées
+dans de lourds volumes, comme l’économie politique. Elle contient en
+nombre respectable des vérités de La Palice. Tel, par exemple, le
+principe fondamental de l’offre et de la demande que la plus humble
+cuisinière comprend fort bien lorsque le prix des œufs qu’elle achète au
+marché augmente avec leur rareté.
+
+La plupart des autres théories d’économie politique deviennent aussi
+simples dès qu’on les dépouille de la gangue obscure accumulée par les
+commentateurs.
+
+ * * * * *
+
+Ce préambule a pour dessein de préparer le lecteur à l’examen d’une
+question qui bouleverse aujourd’hui la vie financière des peuples: celle
+du change. Progressivement chargée d’un entassement d’erreurs, elle est
+devenue, malgré son extrême simplicité, un phénomène mystérieux supposé
+régi par d’incompréhensibles forces occultes ou par les ténébreuses
+volontés de subtils spéculateurs.
+
+Admettons qu’un philosophe nourri des vérités de La Palice entreprenne
+d’expliquer le problème du change, malgré ses obscurités. Comment y
+réussira-t-il?
+
+Par un rapide examen et sans recourir aux lumières d’aucun économiste,
+il remarquerait facilement que la perte au change, c’est-à-dire la
+diminution du pouvoir d’achat d’une monnaie, varie avec le degré de
+confiance accordé au pays possédant cette monnaie. Si pour se procurer
+en Suisse ou en Angleterre un objet valant cent francs en France, nous
+devons payer trois cents francs, c’est-à-dire si le franc a perdu les
+deux tiers de son pouvoir nominatif d’achat, cela signifie simplement
+que la confiance dans notre solvabilité est notablement réduite.
+
+Le change représente donc un thermomètre psychologique de la confiance à
+l’égard du pays auquel le producteur vend sa marchandise.
+
+De cette définition résulte clairement que la formule «stabiliser le
+change», répétée par tant d’économistes et tentée par divers pays
+constitue une absurdité. Stabiliser le change équivaudrait à stabiliser
+un instrument de mesure quelconque, le baromètre par exemple.
+
+Quelles causes peuvent faire varier cette confiance, dont les
+oscillations se traduisent par celles du change? On énoncerait encore
+une vérité de La Palice en assurant que, si les dépenses d’un
+particulier, d’un industriel ou d’un État, restent longtemps supérieures
+à ses recettes, la confiance en son crédit diminuera rapidement.
+
+Elle se réduira plus encore si, pour payer ses dettes, le débiteur est
+obligé de multiplier les emprunts.
+
+Lorsque c’est l’État qui réalise cette opération, les emprunts prennent
+des formes variées qui en dissimulent un peu la nature. La plus usitée
+est le papier-monnaie, billet de banque à cours forcé, n’impliquant
+aucune date de remboursement.
+
+De tels billets constituent, évidemment, des emprunts sans autre
+garantie que la confiance inspirée par l’État emprunteur. Si cet État
+multiplie ses billets, (phénomène qualifié d’inflation fiduciaire), la
+confiance diminue de plus en plus et, finalement, devient à peu près
+nulle. C’est à cette dernière et inévitable phase de la vie du
+papier-monnaie que sont arrivées l’Autriche, la Russie, la Pologne, etc.
+La dévalorisation totale du papier représente la disparition également
+totale de la confiance qu’il inspirait d’abord.
+
+ * * * * *
+
+Le thermomètre de la confiance constitué par le change est fort
+sensible. C’est ainsi qu’on le vit en France subir une brusque chute à
+la suite d’une déclaration trop solennellement pessimiste faite à la
+Chambre des Députés sur le déficit de notre situation budgétaire.
+
+Que les spéculateurs profitent de telles circonstances pour accentuer le
+mouvement dans le sens de certains intérêts, n’est pas douteux: mais
+leur action est toujours limitée et passagère. Les oscillations
+provoquées dans la courbe de la confiance, n’en changent pas l’allure.
+
+Aujourd’hui, nous subissons les résultats de la désastreuse formule:
+«L’Allemagne paiera», qui conduisit, dans les pays dévastés, à tant de
+dépenses inutiles. Personne ne soupçonnait alors que, grâce à une
+inflation fiduciaire assez développée pour ôter toute valeur au
+mark-papier, l’Allemagne réussirait à éviter tout paiement. M. de La
+Palice l’aurait deviné peut-être, mais nos diplomates ne le
+pressentirent pas.
+
+ * * * * *
+
+Parmi les causes de dépréciation du change, causes se ramenant toujours
+plus ou moins à une diminution de la confiance, on peut citer encore un
+déséquilibre de la balance commerciale, c’est-à-dire du rapport entre
+l’importation et l’exportation.
+
+Le Brésil en fournit un excellent exemple. Pendant la guerre, ses
+exportations en Europe progressaient rapidement tandis que ses
+importations diminuaient chaque jour. L’Europe ayant besoin d’une foule
+de marchandises alors qu’elle n’avait rien à vendre, l’or afflua au
+Brésil et son change monta rapidement.
+
+La guerre finie, l’Europe n’eut plus besoin d’acheter au Brésil qui lui,
+au contraire, pour refaire ses stocks épuisés, dut faire de grands
+achats à l’étranger. Ses importations dépassèrent alors de beaucoup ses
+exportations et son change baissa bientôt. Il continuera à baisser,
+jusqu’à ce que l’augmentation de sa production lui permette de compenser
+ses importations. Ce pays eut, d’ailleurs, l’intelligence de ne pas
+élever de barrières douanières contre l’importation étrangère, ainsi que
+le firent tant d’autres peuples.
+
+ * * * * *
+
+Lorsque toute confiance est perdue dans la valeur d’une monnaie
+artificielle comme le papier et que le pays émetteur de cette monnaie
+dépréciée n’a ni or ni argent, peut-on dire qu’il ne possède plus de
+monnaie?
+
+En aucune façon. L’or, je ne saurais trop le répéter, contrairement à
+l’opinion de divers économistes, représente une marchandise analogue à
+toute autre marchandise et peut être remplacé par beaucoup d’autres. Les
+diverses marchandises sont d’un transport moins facile que l’or et
+l’argent sans doute, mais leur pouvoir d’achat reste aussi efficace.
+
+Une marchandise négociable quelconque, un sac de blé ou de houille par
+exemple, représente donc une monnaie, tout comme le poids déterminé d’or
+constitué par une pièce de vingt francs, simplement parce qu’elle est
+échangeable contre des quantités déterminées d’autres marchandises.
+
+J’ai déjà rappelé qu’un peuple riche est celui qui possède un excédent
+de marchandises échangeables; un peuple pauvre, celui qui, n’en
+possédant pas assez, est obligé d’emprunter. Il paie alors son vendeur
+non avec des marchandises, mais avec du papier représentant en réalité
+une promesse incertaine de marchandise.
+
+Plus une nation est riche en marchandises négociables, moins elle a
+besoin d’or ou d’argent. Que, pour faciliter les échanges de
+marchandises, cette nation emploie de l’or, des traites, des billets de
+banque, des chèques, etc., il n’importe. Dans l’échange de marchandises
+contre d’autres marchandises, la confiance n’intervient pas, puisque
+l’acheteur se borne à troquer directement ou indirectement une
+marchandise contre une autre marchandise de même valeur. Il paie
+comptant, en réalité, bien que l’or ou l’argent n’interviennent pas dans
+l’opération.
+
+ * * * * *
+
+En attendant que s’équilibre la balance commerciale des divers pays,
+c’est-à-dire que leurs importations puissent être soldées avec des
+exportations, les variations du pouvoir d’achat des monnaies fiduciaires
+engendrent des complications formidables.
+
+Les pays dont la monnaie a conservé sa valeur souffrent parfois presque
+autant de cette supériorité que d’autres pays souffrent de la
+dévalorisation de leurs billets. Quand, par suite de la perte au change,
+nous payons une marchandise trois fois sa valeur en Angleterre ou en
+Amérique, c’est exactement comme si ces pays avaient triplé leurs prix
+de vente.
+
+Cette élévation artificielle des prix rendant naturellement les ventes
+difficiles, un grand nombre d’usines étrangères sont obligées de se
+fermer.
+
+Mais, si les peuples à monnaie non dépréciée ne peuvent exporter
+facilement leurs produits, ils ont un grand intérêt à importer, puisque,
+grâce au change, ils ne paient les objets achetés que le tiers ou la
+moitié de leur valeur. C’est ainsi que l’Angleterre a pu se procurer
+récemment en France des quantités énormes de sucre, bien au-dessous des
+prix anglais. Ainsi également des étrangers ont pu acquérir au tiers de
+leur valeur en France et en Allemagne des immeubles et des usines
+importantes.
+
+Les répercussions des variations du pouvoir d’achat d’une même monnaie
+dans divers pays ne s’exercent pas seulement sur le commerce, mais aussi
+dans les relations entre peuples. Supposons qu’un Français voyageant en
+Italie et en Suisse loge dans des hôtels cotés vingt francs par jour. En
+raison du change, il paiera dans des hôtels équivalents dix francs par
+jour en Italie et soixante francs en Suisse. Pour le même motif, l’objet
+payé vingt francs en France coûtera dix francs en Italie et soixante
+francs en Suisse, en Angleterre et aux États-Unis.
+
+ * * * * *
+
+Une des conclusions de ce qui précède, est que tous les pays à monnaie
+dépréciée ont avantage à exporter et non à importer. L’intérêt des pays
+à monnaie non dépréciée est, au contraire, d’importer et non d’exporter.
+
+Malheureusement, ces deux opérations: importer et exporter, étant
+complémentaires l’une de l’autre, ne peuvent s’isoler. Un peuple se
+bornant à exporter ou à importer serait vite ruiné.
+
+C’est précisément parce que chez la plupart des nations l’équilibre
+n’existe plus entre les importations et les exportations que le désordre
+financier est général. Les uns ne peuvent exporter suffisamment, la
+valeur de leurs marchandises se trouvant triplée par la perte au change,
+les autres ne peuvent importer, précisément en raison de cette élévation
+des prix.
+
+Comment se terminera pareille situation? Elle a été encore très
+obscurcie par les divagations de certains économistes sur la
+stabilisation du mark ou les avantages de l’inflation fiduciaire.
+J’imagine, cependant, qu’en y réfléchissant un peu ils découvriraient
+assez vite que les marchandises s’échangeant simplement contre d’autres
+marchandises, les questions de monnaie perdront toute importance dès que
+les quantités de marchandises à échanger seront en quantité suffisante
+pour rétablir l’équilibre entre la production et la consommation. La
+monnaie fiduciaire ne sera plus alors qu’un signe conventionnel analogue
+à un chèque ou à une quittance. Il est évident, par exemple, que si
+j’envoie à un négociant étranger une certaine quantité de fer payable
+avec une quantité correspondante de blé, au cours du marché mondial,
+toute opération de change s’évanouit.
+
+ * * * * *
+
+Ce n’est pas à l’âge moderne seulement que le papier-monnaie et les
+variations du change qu’il entraîne ont fait leur apparition dans le
+monde. La France de la Révolution eut déjà des assignats dont on connaît
+l’histoire.
+
+Le gouvernement britannique fit également usage de papier-monnaie dans
+ses guerres contre Napoléon. Les billets de la Banque d’Angleterre
+eurent cours forcé de février 1797 à mai 1821, soit pendant vingt-quatre
+ans. Les Anglais purent ainsi se procurer les ressources nécessaires
+pour briser la puissance de Napoléon. Leurs billets ne perdirent jamais
+plus de 25 % de leur valeur métallique et seulement 2 % en 1817.
+
+Dans sa guerre de Sécession, l’Amérique employa aussi le papier-monnaie.
+Son cours forcé dura de 1862 à 1879 et, pendant les premières années, il
+perdit jusqu’à 50 % de sa valeur métallique. La guerre finie, cette
+dépréciation s’atténua rapidement et cessa même avant la suppression du
+cours forcé.
+
+Comment les Anglais et les Américains réussirent-ils à rétablir la
+valeur intégrale du papier? Ce fut uniquement la prospérité de leur
+commerce qui fit renaître la confiance.
+
+Ces exemples prouvent que les écarts du change, qui pèsent si lourdement
+aujourd’hui sur le prix de la vie, sont liés intimement à la
+restauration économique de l’Europe. Cette restauration se ramène, on ne
+saurait trop le répéter, à ces deux points: 1º produire à des prix
+permettant la vente des marchandises susceptibles d’exportation; 2º
+accroître, au moins en France, la production des matières agricoles qui
+constituent une monnaie supérieure à toutes les autres. Les peuples
+équilibrant alors leurs recettes et leurs dépenses, l’anarchie
+financière cessera aussitôt.
+
+Les quatorze conférences successivement réunies pendant quatre ans pour
+découvrir d’autres solutions sont restées impuissantes. Il s’y est
+dépensé beaucoup d’éloquence, très peu de science et moins encore de bon
+sens.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+COMMENT UNE DETTE PEUT VARIER AVEC LE TEMPS
+
+
+Parmi les illusions dont sont victimes les peuples actuels on peut citer
+celles relatives à la grandeur de la dette allemande.
+
+La détermination du chiffre exact de cette dette est difficile, parce
+qu’il peut varier dans d’immenses proportions, suivant les modes de
+paiements, leur retard, etc. Quelques calculs vont montrer l’énormité de
+ces différences.
+
+Admettons, pour être plus clair, que la dette de l’Allemagne, fixée
+finalement à 132 milliards, soit seulement de 100 milliards, portant 5 %
+d’intérêts, et recherchons ce qu’elle peut devenir en faisant simplement
+varier les dates de paiement.
+
+Supposons que l’Allemagne verse seulement un milliard par an, et voyons,
+en chiffres ronds, comment croîtra sa dette.
+
+Une formule bien connue montre que, en dix ans, la dette de 100
+milliards se montera à 150 milliards 312 millions; en vingt ans à 232
+milliards 264 millions; en trente ans à 365 milliards 755 millions; en
+quarante ans à 583 milliards 200 millions; en cinquante ans à 937
+milliards 392 millions.
+
+La dette aura donc presque décuplé en cinquante ans et se sera élevée à
+un chiffre que tous les trésors réunis du monde ne pourraient payer.
+
+Supposons, maintenant, que l’Allemagne veuille amortir sa dette de 100
+milliards, portant 5 % d’intérêts. Il lui faudrait verser annuellement 5
+milliards 477 millions.
+
+Si on suppose que la dette ne porte pas intérêts, un versement annuel de
+2 milliards pendant cinquante ans suffirait à l’annuler.
+
+Tous les moratoires que sollicite l’Allemagne auraient pour résultat,
+remarque importante, de réduire beaucoup la valeur réelle de sa dette,
+par la perte résultant du jeu des intérêts composés.
+
+La valeur _actuelle_ d’une somme de 1 milliard, dont on retarde le
+paiement pendant onze ans, n’est en effet que de 584 millions 679.000
+francs. Avec un retard de vingt ans, sa valeur _actuelle_ tombe à 377
+millions, puis à 87 millions seulement si le paiement est reculé de
+cinquante ans. S’il l’était de quatre siècles, la valeur _actuelle_ du
+milliard tomberait à trois francs seulement.
+
+Cette réduction à 3 francs d’une dette de mille millions est un des
+exemples montrant le mieux le rôle du temps en matière financière. Grâce
+à son intervention, il est possible de réduire dans d’immenses
+proportions la valeur d’une somme quelconque, ou, au contraire, de
+l’accroître infiniment. On a calculé que 1 franc placé à intérêts
+composés sous J.-C. aurait, maintenant, une valeur représentée par un
+globe d’or plus gros que la Terre.
+
+C’est grâce à cette influence du temps qu’on peut se procurer un
+immeuble ayant une valeur très supérieure aux ressources actuelles de
+l’acquéreur. Avec un chiffre d’amortissement annuel faible, mais
+prolongé, la dette s’éteint assez rapidement. Notre institution du
+Crédit Foncier est basée sur ce principe.
+
+La vie individuelle étant très courte, le montant d’un amortissement
+annuel est relativement élevé, si la dette doit être amortie rapidement.
+Mais pour une collectivité, dont la vie est théoriquement éternelle,
+l’annuité peut devenir aussi petite qu’on le désire. C’est pour cette
+raison que les États peuvent emprunter de grosses sommes et les
+rembourser facilement. Ils reportent simplement sur un temps très long
+le paiement de sommes dont le remboursement immédiat serait impossible.
+
+ * * * * *
+
+Les chiffres précédents montrent l’énormité des dettes qu’accumule, en
+théorie, sur l’Allemagne le moindre retard dans ses paiements. Il
+faudrait une dose invraisemblable d’illusions pour ne pas voir
+l’impossibilité d’obtenir d’elle de pareilles sommes.
+
+Dans nos calculs, nous avons, cependant, ramené la dette à 100
+milliards, au lieu des 132 milliards actuellement admis.
+
+Au début, le chiffre de la dette allemande était beaucoup plus élevé. Il
+fut réduit à plusieurs reprises sous la pression du gouvernement
+anglais.
+
+L’irritation de la France contre l’Angleterre tient justement à cette
+réduction de la dette germanique. D’abord fixée à 259 milliards de marks
+à Boulogne, elle fut ramenée à la Conférence de Paris, en 1921, à 226
+milliards, payables en quarante-deux ans; puis, après celle de Londres,
+à 132 milliards, toujours payables en annuités.
+
+Les hommes d’État anglais qui provoquèrent ces réductions eurent bien
+tort, en vérité, d’irriter une puissante alliée pour des chiffres dont
+le côté illusoire n’aurait pas dû leur échapper. Supposaient-ils
+vraiment que, pendant un demi-siècle, un peuple de 60 millions d’âmes
+payerait un énorme tribut annuel à ses vainqueurs? Les réflexions
+suivantes de l’ancien premier ministre, M. Asquith, sont d’une
+indiscutable justesse:
+
+ «Ceux qui s’imaginent aujourd’hui qu’une poignée d’hommes assis à
+ Paris autour d’une table, quelles que soient leur sagesse et leurs
+ capacités politiques, puissent aviser à ce qui se passera d’ici vingt,
+ trente ou quarante ans, sous le rapport des paiements, font preuve
+ d’une dose de crédulité et d’un manque d’imagination qui ne font pas
+ honneur aux hommes d’État de l’époque actuelle.»
+
+Il serait inutile de rechercher ici quelles eussent été, pour les
+diverses nations de l’Europe, les conséquences des paiements de
+l’Allemagne, puisqu’elle s’est soustraite à toute possibilité de tels
+paiements par une inflation monétaire assez grande pour amener la valeur
+de ses billets de banque à un chiffre voisin de zéro. Nous avons vu dans
+un autre chapitre sur quels peuples retomberont, en réalité, les frais
+de la guerre.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+LES CAUSES DE LA VIE CHÈRE
+
+
+Pour l’imagination populaire, les événements dérivent toujours d’une
+seule cause. Peu importe que cette cause soit réelle, il suffit qu’elle
+soit simple. L’enchaînement compliqué des phénomènes n’est pas
+accessible aux collectivités et pas davantage d’ailleurs aux
+législateurs conduits par des sentiments collectifs.
+
+Les idées simples poussent les multitudes à exiger des solutions
+rudimentaires aux problèmes les plus difficiles. Le prix des
+marchandises ou des loyers vient-il à augmenter, quoi de plus facile en
+apparence que d’y remédier par une taxation. Des expériences multiples
+ont montré que le but atteint était exactement contraire à l’espérance
+poursuivie, mais l’expérience figure bien rarement parmi les éléments de
+persuasion des peuples.
+
+Pour qu’une idée simple soit écoutée, il suffit qu’elle soit chargée
+d’espérances.
+
+Dans les pays où l’opinion règne sans contrepoids, les idées simples,
+quelle que soit leur fausseté, acquièrent vite une force telle que les
+gouvernements sont impuissants à les dominer. Il en résulte pour eux une
+très grande faiblesse et, par voie de conséquence, des changements de
+conduite incessants.
+
+ * * * * *
+
+Une brève étude du problème de la vie chère permettra d’illustrer les
+propositions qui précèdent sur le danger des idées simples.
+
+Pour l’esprit populaire, et même pour quelques esprits un peu cultivés,
+la vie chère a des causes simples, telles que par exemple l’avidité des
+intermédiaires. Cette persuasion fut si enracinée à un certain moment
+que pour obliger le gouvernement à sévir contre les marchands, la
+Confédération générale du travail décréta une grève générale.
+
+Or, ce problème, si facile à résoudre pour les esprits peu réfléchis
+est, au contraire, d’une complication excessive. On en jugera par
+l’énumération qui va suivre de ses principales causes.
+
+1º _Influence des exigences du producteur._--L’élévation des salaires et
+des bénéfices commerciaux pendant la guerre a notablement accru les
+moyens d’achat de beaucoup de consommateurs, alors que la production
+diminuait. En raison de l’indestructible loi de l’offre et de la
+demande, les commerçants profitèrent de l’accroissement des ressources
+de leurs clients pour élever le prix des marchandises.
+
+Supposons, pour fixer les idées par un exemple très clair que, sur le
+marché hebdomadaire d’une île protégée de toute introduction étrangère
+par des barrières douanières prohibitives, arrivent chaque semaine cent
+lapins, et qu’il se présente deux cents acheteurs.
+
+L’inéluctable loi de l’offre et de la demande précédemment rappelée fera
+monter le prix des lapins constituant l’offre jusqu’à ce que 100 des
+demandeurs soient éliminés par insuffisance de ressources.
+
+Irrités de ce déboire, les 100 éliminés se mettent en grève pour obtenir
+de leurs patrons un accroissement de salaire leur permettant, à eux
+aussi, d’acheter un lapin.
+
+Ayant conquis l’augmentation réclamée, ils retournent au prochain marché
+dans l’espoir d’obtenir le lapin convoité. Mais comme il faut toujours
+que 100 acheteurs soient éliminés, puisque chaque marché ne reçoit que
+cent lapins, le prix monte encore et atteint un niveau assez élevé pour
+que cent acheteurs seulement puissent obtenir l’animal convoité. Ce
+résultat restera invariablement le même, si élevé que soit le salaire
+des aspirants à la propriété d’un lapin.
+
+Quand, par suite de la concurrence que se font les acheteurs, le prix du
+lapin devient extravagant, le public s’indigne et sollicite
+l’intervention du gouvernement.
+
+Peu familiarisé avec les lois de l’offre et de la demande, celui-ci taxe
+à un maximum le prix de vente du lapin.
+
+Le résultat est immédiat et, d’ailleurs, exactement contraire au but
+poursuivi. Sitôt la taxe promulguée, les cent lapins hebdomadaires
+disparaissent de l’étalage pour passer dans l’arrière-boutique où ils
+sont vendus plus cher encore, en raison des risques de poursuites
+auxquels le marchand s’expose.
+
+Cet apologue n’est pas du tout aussi imaginaire qu’on pourrait le
+croire. Il synthétise des faits répétés des milliers de fois depuis les
+débuts de la guerre et qui n’ont, du reste, instruit personne. Les lois
+récentes sur les spéculations illicites, sur les loyers, etc., montrent
+l’incompréhension tout à fait totale de nos législateurs devant certains
+phénomènes économiques.
+
+_La loi de huit heures._--Alors que la production était insuffisante
+partout et qu’il eût fallu l’augmenter, les socialistes firent voter la
+loi interdisant d’employer les ouvriers plus de huit heures par jour.
+Ses résultats les plus directs furent d’accroître, notablement le prix
+de la vie et d’enrichir les marchands de vin.
+
+Cette désastreuse loi eut d’autres conséquences encore. Les chemins de
+fer et les navires étant obligés de doubler leur personnel, le prix des
+transports se trouva énormément augmenté. L’augmentation devint telle
+que, sous peine de voir notre commerce maritime totalement anéanti par
+la concurrence étrangère, la loi de huit heures dut être supprimée pour
+la navigation.
+
+_Progrès de l’Étatisme et désorganisation administrative._--Sous la
+poussée socialiste, l’extension de l’Étatisme et les complications
+bureaucratiques qu’il entraîne ont nécessité de colossales dépenses;
+d’où création forcée d’impôts nouveaux, et, par voie de conséquence,
+nouvelle élévation du prix de la vie.
+
+La moindre mesure ne peut être prise, dans notre pays, sans le concours
+d’innombrables agents appartenant à divers ministères indépendants et
+qui ne s’entendent jamais. Si, comme nous l’avons relaté d’après un
+rapport présenté à la Chambre des députés, des bateaux étatisés
+partaient vides de Bizerte pour la France, alors qu’à côté d’eux
+pourrissaient des montagnes de céréales, c’était simplement parce que
+les agents qui donnaient aux bateaux l’ordre de partir n’avaient aucune
+relation avec ceux qui auraient pu donner l’ordre de les charger.
+
+ «Ni unité de conduite, ni coordination des organes, écrit M. G.
+ Bourdon: les Ministères, les services se chevauchent, s’entremêlent,
+ s’entrechoquent, se paralysent. A la tête, des hommes bien
+ intentionnés, mais jetés dans une organisation sans cohérence, aux
+ prises avec des rivalités de services concurrents, desservis par des
+ agents tiraillés en sens contraires; des instructions qui se déforment
+ dans la cascade des hiérarchies; des ordres rapportés par des
+ contre-ordres, contrebattus à leur tour par des autorités divergentes;
+ des circulaires qui se superposent en se contredisant, et que les
+ intéressés ne prennent même plus la peine de lire. Nous en sommes
+ encore à chercher les secrets de l’organisation.»
+
+Malgré les plus manifestes évidences, nous persistons dans nos méthodes.
+La gestion étatiste conduira fatalement à la ruine tous les pays ne
+sachant pas s’y soustraire.
+
+Dans un travail fort documenté, M. le sénateur Gaston Japy donnait à ce
+sujet les chiffres suivants, fort démonstratifs.
+
+En 1922, le déficit des Chemins de fer de l’État était de 430 millions.
+L’exploitation de la flotte commerciale étatiste coûtait 300 millions.
+La régie des tabacs rapporte au Trésor environ trois fois moins que les
+impôts sur le tabac en Angleterre, pays dans lequel l’administration ne
+s’occupe pas de fabriquer.
+
+_L’inflation fiduciaire et l’élévation des salaires._--La multiplication
+excessive des billets à cours forcé, dont nous avons plus haut étudié la
+genèse, entraîne des conséquences diverses que j’aurai plusieurs fois
+occasion d’examiner dans cet ouvrage. Je ne parlerai ici que de son
+influence sur l’augmentation du coût de la vie.
+
+Un des premiers effets de cette inflation fut de permettre d’élever
+énormément les traitements des fonctionnaires, des employés de chemin de
+fer[5] et de tous les ouvriers.
+
+ [5] De 1.800 francs avant la guerre un homme d’équipe est passé à
+ 6.000 francs avec 2 mois de congé par an, 8 heures de travail par
+ jour et une retraite à 55 ans. Les dépenses annuelles des Compagnies
+ pour le personnel ont passé de 750 millions à 3 milliards. Il en
+ résulte que le déficit des Compagnies atteint aujourd’hui près de 4
+ milliards et, d’après les prévisions, sera bientôt augmenté
+ d’environ 2 milliards. C’est une véritable course à la ruine.
+
+Il en résulta pour eux la possibilité d’accroître leurs dépenses alors
+qu’il eût fallu les restreindre, puisque la production était
+insuffisante.
+
+Les progrès de l’inflation fiduciaire réduisirent très rapidement la
+confiance en notre billet de banque à l’étranger. En Angleterre, en
+Amérique et en Suisse, le franc n’est plus accepté que pour le tiers
+environ de sa valeur.
+
+_Conséquences de la vie chère._--Les conséquences de la vie chère sont
+trop nombreuses pour être énumérées ici. Quelques-unes sont lointaines,
+telles que la réduction de la natalité; d’autres, comme la diminution de
+qualité d’un grand nombre d’objets fabriqués, sont immédiates.
+
+Les prix de revient des produits de bonne qualité étant très élevés et
+les ressources de beaucoup d’acheteurs limitées,--car les nouveaux
+riches sont entourés d’une légion de nouveaux pauvres formée des débris
+de l’ancienne bourgeoisie,--il a bien fallu, pour abaisser les prix de
+vente, réduire notablement la qualité des objets. Qu’il s’agisse de
+vêtements ou d’articles d’ameublement, cette diminution de la qualité
+est telle que leur exportation deviendra bientôt impossible.
+
+_Valeur des moyens proposés pour remédier à la vie chère._--La totale
+impuissance des moyens essayés pour remédier à la vie chère, prouvent
+suffisamment à quel point sont méconnues certaines lois économiques
+fondamentales. Nos législateurs peuvent constater chaque jour que les
+lois réglant le déroulement des choses, dominent toutes leurs volontés.
+
+Les remèdes législatifs tentés contre la vie chère furent les suivants:
+1º Élévation des salaires; 2º Taxation des marchandises; 3º Promulgation
+de pénalités sévères contre les spéculateurs et les marchands.
+
+Tous ces remèdes à la vie chère n’ont fait que la rendre un peu plus
+chère encore. Il est facile d’expliquer pourquoi.
+
+En ce qui concerne l’élévation des salaires, j’ai montré plus haut que
+cette élévation, _quelle qu’en puisse être le taux_, n’avait d’autre
+résultat que d’augmenter encore le prix des marchandises. L’expérience a
+trop nettement vérifié cette assertion pour qu’il soit nécessaire d’y
+insister.
+
+Les taxations auxquelles des législateurs, en vérité bien peu éclairés,
+reviennent inlassablement, ont la même influence que l’accroissement des
+salaires sur le coût de la vie. Ils en élèvent le prix et ne le
+réduisent jamais.
+
+Si l’expérience, et non les exigences d’une opinion aveugle, avait guidé
+nos législateurs, ils se seraient souvenus que la Convention, après
+avoir essayé, elle aussi, de taxer les marchandises, finit par y
+renoncer et proclama publiquement son erreur.
+
+Le troisième moyen pour remédier à la vie chère, c’est-à-dire les
+pénalités sévères contre les marchands vendant trop cher, a été plus
+illusoire encore que les précédents. Il se heurtait, en effet, comme je
+l’ai montré plus haut, par un exemple précis, à l’éternelle loi de
+l’offre et de la demande qui toujours fixa le prix des choses en dehors
+de l’intervention des législateurs.
+
+En fait, toutes les lois imaginées contre «les mercantis» n’ont jamais
+fait baisser d’un centime le prix d’une denrée quelconque pendant ou
+après la guerre. Pour obéir en apparence aux règlements, les marchands
+mettaient en vente une faible quantité de produits au prix taxé. Elle
+était distribuée aux acquéreurs par petites portions, après des heures
+de stationnement devant les boutiques. La plus grande partie de la
+marchandise se trouvait livrée clandestinement ensuite aux clients
+consentant à la payer un prix plus élevé.
+
+Quant aux lois nouvelles, notamment celles relatives aux taxations de
+loyers, leurs conséquences immédiates furent de raréfier encore la
+construction des immeubles, au moment où la crise des loyers
+s’accroissait tous les jours. Les promoteurs de ces mesures ont fait
+preuve d’un aveuglement vraiment inconcevable. Il faudra bien les
+abroger après de ruineux essais, quand on constatera, par exemple, que
+personne ne consentira plus à bâtir des maisons. Ayant montré combien
+étaient illusoires les remèdes proposés jusqu’ici contre la vie chère,
+il nous reste à chercher s’il n’en existerait pas d’autres plus
+efficaces.
+
+On n’en peut guère citer que trois: 1º les associations coopératives de
+consommateurs; 2º la suppression des taxes douanières; 3º
+l’accroissement de la production.
+
+L’efficacité des deux premiers moyens est immédiate, mais faible. Celle
+du troisième est lointaine, mais considérable. C’est même la seule sur
+laquelle on puisse sérieusement compter. Il est facile de le montrer
+sans qu’il soit besoin de longs développements.
+
+Des associations coopératives, inutile de beaucoup parler, puisqu’elles
+ont toujours médiocrement réussi en France. Elles pourraient, mais en
+théorie seulement, faire bénéficier le public de l’écart énorme, moitié,
+généralement, depuis la guerre, existant entre le prix donné au
+producteur et celui payé par le consommateur. L’esprit de solidarité et
+d’organisation nécessaire à la réalisation des entreprises coopératives,
+manque en France malheureusement.
+
+La facilité des importations qui résulterait d’une suppression de
+taxations douanières prohibitives serait un moyen meilleur que le
+précédent de réduire dans une notable mesure le prix de la vie, mais la
+puissance des grands producteurs sur le Parlement est telle que nous
+sommes condamnés pour longtemps à un régime protectionniste excessif.
+
+Nos gouvernants, qui semblent parfois hantés par la crainte de
+l’invasion des produits allemands sont en ceci victimes d’une illusion
+économique, à laquelle les Anglais, les Américains et les Italiens ont
+su se soustraire. En y réfléchissant un peu ils découvriront sûrement
+que si les Allemands arrivent à fabriquer de bonnes marchandises à des
+prix avantageux, elles se répandront sur notre marché, quelles que
+soient les barrières imaginées. D’abord achetées très au-dessous de leur
+valeur, grâce au cours du change, par l’Angleterre, la Belgique, la
+Suisse, etc., elles nous reviennent ensuite fortement majorées par les
+divers pays avec lesquels nous sommes bien obligés de faire du commerce,
+à moins de nous entourer d’une Muraille de Chine qui entraînerait une
+ruine définitive.
+
+Les importations sans exportations compensatrices ne constituent
+d’ailleurs, je l’ai fait remarquer déjà, qu’une opération transitoire
+puisque les marchandises ne se paient en définitive qu’avec des
+marchandises. Sans doute, le crédit permet de remplacer ces dernières
+par du papier, c’est-à-dire par des promesses, mais un tel mécanisme ne
+peut se prolonger longtemps. L’importation sans exportation n’est qu’une
+forme d’emprunt et un peuple ne saurait vivre en empruntant toujours.
+
+Pour réparer nos ruines, payer nos dettes, et diminuer le coût de la
+vie, il ne reste qu’un seul des moyens énumérés plus haut, intensifier
+énormément et à des prix rendant l’exportation possible notre
+production, la production agricole surtout.
+
+La formule est d’un énoncé facile: il faudrait un volume pour bien
+montrer non seulement son importance, mais aussi les difficultés de sa
+réalisation.
+
+Bien que la France soit un pays surtout agricole, son agriculture reste
+si mal exploitée qu’elle est obligée d’importer, pour des sommes
+énormes, du blé, du sucre, des fruits, des pommes de terre, etc.
+
+Nos colonies ne sont pas mieux exploitées. Avant la guerre elles étaient
+commercialement dans les mains d’étrangers. _Le Journal de Genève_
+insistait récemment sur la grandeur de notre empire colonial et sur
+notre prodigieuse incapacité à l’utiliser. «C’était l’étranger,
+disait-il, qui tirait parti des colonies françaises. La France
+abandonnait à ses rivaux plus de la moitié du commerce, comme en
+Tunisie, souvent même plus des trois quarts. En Indochine, elle ne
+tirait parti que du tiers des entrées et du cinquième des sorties.»
+
+Toutes ces choses et bien d’autres du même ordre devront être dites,
+redites et répétées sans trêve. D’un labeur obstiné, intelligemment
+orienté, dépend notre avenir. Le travail bien dirigé, c’est l’assurance
+d’une destinée prospère. L’indolence, l’incapacité et les querelles de
+partis, c’est la décadence où sombrèrent tous les peuples qui ne surent
+pas s’adapter aux nécessités nouvelles que les événements faisaient
+surgir.
+
+
+
+
+LIVRE IV
+
+LE DÉSÉQUILIBRE ÉCONOMIQUE DU MONDE
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+LES FORCES NOUVELLES QUI MÈNENT LE MONDE
+
+
+Les raisons premières étant inaccessibles, la nature intime des forces
+physiques demeure inconnue. Pour les définir, on en est réduit à dire
+qu’elles sont «des causes de mouvement».
+
+La nature intime des mobiles qui font agir les hommes restant aussi
+ignorée que celle des forces physiques, il faut imiter la réserve des
+savants et donner simplement le nom de forces aux causes diverses de nos
+actions.
+
+Ces forces peuvent être internes, c’est-à-dire issues de nous-mêmes:
+telles les forces biologiques, affectives, mystiques et intellectuelles.
+Elles peuvent aussi être indépendantes de nous: tels le milieu et les
+influences économiques.
+
+Pendant toute la durée de la préhistoire, les forces biologiques, la
+faim surtout, dominèrent presque exclusivement l’existence. L’humanité
+n’avait d’autre idéal possible que se nourrir et se reproduire.
+
+Après des entassements d’âges, la vie devint un peu plus facile et des
+ébauches de sociétés naquirent. A la tribu nomade succédèrent des
+villages, des cités et enfin des empires.
+
+C’est alors seulement que purent s’édifier les grandes civilisations.
+Elles furent de types différents, suivant les forces qui les
+orientèrent.
+
+Les besoins biologiques et certains éléments affectifs, tels que
+l’ambition, engendrèrent des civilisations de type militaire analogues à
+celles de Rome et des grandes monarchies asiatiques.
+
+Lorsque les forces intellectuelles devinrent prépondérantes, ce fut la
+civilisation hellénique avec ses merveilles de la pensée et de l’art.
+Quand les forces mystiques l’emportèrent, ce fut le Moyen âge avec ses
+cathédrales et sa vie religieuse intense.
+
+ * * * * *
+
+Les grandes civilisations qui se développèrent à la surface du globe
+eurent donc des mobiles variés. Mais on retrouve chez toutes ce
+caractère commun d’être influencées par des divinités diverses douées
+d’un souverain pouvoir.
+
+Bien qu’étant la simple synthèse des sentiments et des besoins des
+hommes, de leurs rêves, de leurs craintes et de leurs espérances, les
+Dieux furent considérés pendant longtemps comme seuls capables de
+diriger le monde et de fournir des explications aux «pourquoi» sans fin
+que se posaient des êtres entourés de choses redoutables qu’ils ne
+comprenaient pas.
+
+A cette domination des forces mystiques, aucune collectivité, grande ou
+petite, ne put jamais se soustraire. Leur rôle fut tel que les plus
+importantes civilisations, celles dites bouddhique, chrétienne et
+musulmane, notamment, sont désignées par les noms de leurs Dieux.
+
+Le besoin mystique de croyances semble un élément si irréductible de la
+nature humaine qu’aucune raison ne saurait l’ébranler. Quand les dieux
+personnels s’évanouissent, ils sont aussitôt remplacés par des divinités
+impersonnelles: dogmes et formules auxquels leurs adeptes attribuent les
+mêmes pouvoirs qu’aux anciens dieux. L’esprit religieux est, en réalité,
+aussi intense aujourd’hui qu’aux plus crédules périodes, c’est à peine
+s’il a changé de forme.
+
+Les croyances nouvelles: socialisme, spiritisme, communisme, etc., ont
+les mêmes fondements psychologiques que l’ancienne foi. Ils possèdent
+leurs apôtres et aussi leurs martyrs. J’ai trop insisté dans divers
+ouvrages sur le rôle capital du mysticisme dans l’histoire pour qu’il
+soit utile d’y revenir encore.
+
+ * * * * *
+
+Aux forces biologiques, affectives et mystiques qui conduisirent presque
+exclusivement les peuples pendant une partie de leur évolution
+s’ajoutèrent plus tard les forces intellectuelles dont le rôle est
+devenu considérable. Elles ont transformé toutes les conditions
+d’existence de l’homme. Leur action sur les sentiments, les passions et
+les croyances reste malheureusement faible. Loin de restreindre les
+haines qui séparent les nations et les classes de chaque nation,
+l’intelligence s’est mise à leur service et ne fait que rendre plus
+meurtriers les conflits qui divisèrent toujours les hommes.
+
+Toutes les forces précédemment énumérées possèdent ce caractère commun
+de se trouver en nous-mêmes et d’être plus ou moins modifiables par les
+volontés issues de nos besoins et de nos croyances.
+
+Mais, ainsi que je l’ai montré dès le début de cet ouvrage, les temps
+modernes ont vu naître des puissances nouvelles: les forces économiques,
+sur lesquelles volontés et croyances restent sans action.
+
+Et c’est ainsi qu’après avoir été gouvernée par un panthéon d’illusions
+au cours de son histoire: illusions religieuses, politiques et sociales,
+l’humanité est arrivée à une phase nouvelle où les forces économiques
+dominent toutes les chimères.
+
+Jadis peu actives, quand les peuples étaient séparés par
+d’infranchissables distances, ces forces sont devenues si prépondérantes
+qu’elles régissent impérieusement la destinée des nations. Elles les ont
+forcées à renoncer à leur isolement et créé entre elles une
+interdépendance accentuée chaque jour et qui finira par dominer les
+haines.
+
+La ruine économique de l’Europe à la suite de la défaite allemande est
+un exemple frappant de cette interdépendance.
+
+L’Angleterre, qui a vu ses exportations réduites de moitié depuis
+qu’elle a perdu la clientèle germanique, se demande comment sortir d’une
+situation acculant au chômage et à la misère plusieurs millions de ses
+ouvriers.
+
+ * * * * *
+
+Si nous revenons si souvent au cours de cet ouvrage sur le rôle des
+forces économiques, c’est que leur influence grandit chaque jour. Elles
+se trouvent en lutte aujourd’hui contre celles qui menaient jadis le
+monde. Sans doute, des législateurs imprévoyants, des adeptes de
+chimères troubleront encore l’existence des peuples, mais leur action
+restera éphémère. Le monde prochain aura pour maître des forces
+économiques nouvelles dérivées elles-mêmes des forces matérielles, jadis
+insoupçonnées, qui ont transformé l’existence des peuples. Nous allons
+montrer leur rôle.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+RÔLE SOCIAL DES FORCES NOUVELLES DÉRIVÉES DE LA HOUILLE ET DU PÉTROLE
+
+
+Ignoré jusqu’à une époque bien récente puisqu’elle ne remonte guère plus
+haut que Napoléon, le rôle des puissances motrices nouvelles est devenu
+si prépondérant que la civilisation n’est plus concevable sans elles.
+
+La puissance des États modernes se mesure de plus en plus à leur
+richesse en houille ou en pétrole. Privés de ces générateurs de forces
+ils tomberaient fatalement sous la tutelle économique d’abord, politique
+ensuite de ceux qui en possèdent.
+
+Le rôle des grandes puissances motrices modernes apparaît d’une
+saisissante façon quand on traduit en chiffres leur production mécanique
+et qu’on la compare à celle que pouvaient jadis développer l’homme et
+les animaux.
+
+Des calculs qu’il serait trop long d’expliquer ici, m’ont permis de
+démontrer que les 190 millions de tonnes de charbon extraites
+annuellement par l’Allemagne de ses mines avant la guerre pouvaient
+accomplir un travail mécanique égal à celui qu’auraient fourni 950
+millions d’ouvriers. L’ouvrier-houille possède en plus cette immense
+supériorité qu’il fabrique pour trois francs un travail pour lequel
+l’ouvrier humain demanderait au moins 1.500 francs[6].
+
+ [6] J’ai indiqué les bases de mes calculs dans mon livre:
+ _Enseignements Psychologiques de la Guerre_. Un membre éminent de
+ l’Académie des Sciences, M. Lecornu, les adopte dans son ouvrage:
+ _La Mécanique_. Ses résultats ne diffèrent un peu des miens, que
+ parce qu’il a pris un chiffre plus élevé pour le prix de la houille
+ en Allemagne avant la guerre. Avec les prix actuels de la houille,
+ mes chiffres devraient être naturellement modifiés suivant ces prix.
+
+Ajoutons encore que 5.000 mineurs, travaillant pendant un an, suffisent
+à extraire un million de tonnes de houille capables de produire le
+travail de cinq millions d’ouvriers.
+
+Augmenter la richesse d’un pays en houille revient, en réalité, à
+multiplier énormément le nombre de ses habitants. Beaucoup de houille et
+peu d’habitants valent mieux que peu de houille avec beaucoup
+d’habitants.
+
+Il faut remarquer, d’ailleurs, que la houille est aussi une véritable
+créatrice d’habitants. Le savant professeur de Launay a démontré que les
+grandes villes anglaises ont vu croître énormément leur population avec
+la production houillère de leur voisinage. Glasgow, par exemple, qui
+avait 80.000 habitants en 1801, en a 800.000 aujourd’hui. Sheffield, qui
+n’était qu’un bourg féodal à la même époque, compte maintenant 380.000
+habitants. De 5.000 habitants en 1700, Liverpool est monté à 750.000.
+Ces populations nouvelles représentent de la houille transformée, et
+elles seraient condamnées à mourir de faim si un cataclysme géologique
+venait détruire le charbon dont elles sont nées et dont elles vivent.
+
+ * * * * *
+
+Le plus sommaire coup d’œil jeté autour de soi montre à quel point la
+civilisation moderne repose sur l’usage de la houille ou des produits
+similaires tels que le pétrole. Chacun voit bien que si ces produits
+disparaissaient, les chemins de fer s’arrêteraient; mais il faut des
+statistiques pour montrer que ce ne sont pas nos locomotives qui
+absorbent le plus de charbon. Les chemins de fer dépensent 18 p. 100
+seulement de la consommation totale de la houille, alors que
+l’industrie, y compris la métallurgie, exige 47 p. 100; les usages
+domestiques, 19 p. 100; les usines à gaz 7 p. 100.
+
+Pendant la guerre, le rôle de la houille et du pétrole a été
+prépondérant. Sans eux, nous n’aurions eu ni canons, ni munitions, ni
+vivres, et les Américains n’auraient pu franchir l’océan pour venir
+prendre part à la lutte.
+
+La houille est dans l’âge actuel si indispensable à tous les peuples que
+ceux qui n’en possèdent pas assez, comme l’Italie, semblent destinés à
+devenir vassaux des pays qui en possèdent beaucoup, comme l’Angleterre.
+
+On sait quel formidable moyen de pression la possession du charbon donne
+à cette dernière sur les nations réduites à lui en acheter pour
+alimenter leur industrie.
+
+C’est ainsi qu’au congrès de Spa, la Grande-Bretagne força la France,
+grâce à des droits d’exportation exorbitants, à lui payer 100 shillings
+la tonne de charbon livrée pour 40 shillings à ses nationaux. Seule la
+concurrence du charbon américain mit fin à cette exploitation qui montra
+notamment combien peu pèsent les alliances devant les intérêts
+économiques.
+
+Le rôle dominateur conféré à certains peuples par leur richesse
+houillère est également mis en évidence par l’histoire industrielle et
+commerciale de l’Allemagne. Son grand développement, commencé en 1880
+seulement, résulta surtout d’une surproduction considérable de ses
+mines.
+
+Produisant plus de houille, elle fabriqua davantage. Fabriquant
+davantage, elle dut accroître ses exportations et se créer, par
+conséquent, des débouchés nouveaux. En 1913, son exportation atteignait
+l’énorme chiffre de 13 milliards.
+
+Fatalement, alors, elle se heurta partout à la concurrence anglaise.
+Dans l’espérance de l’abattre, l’Allemagne se constitua une puissante
+marine militaire et prépara la guerre qui finit par éclater. La richesse
+en houille de l’Allemagne fut donc une des causes indirectes du conflit
+qui devait bouleverser le monde.
+
+ * * * * *
+
+Pour pronostiquer avec vraisemblance l’avenir économique des peuples, il
+suffit de connaître leur production en charbon. Les États-Unis en
+extraient annuellement près de 600 millions de tonnes; la
+Grande-Bretagne, 300 millions (chiffre auquel arrivait l’Allemagne avant
+la guerre); la France, 40 millions sur les 60 millions dont elle a
+besoin. L’Espagne, presque au bas de l’échelle industrielle du monde, en
+produit 4 millions et demi seulement.
+
+Tous les faits que je viens de rappeler montrent que la richesse en
+charbon qui détermine la puissance industrielle des peuples déterminera
+aussi leur situation politique. Un pays obligé d’acheter au dehors et de
+transporter à grands frais la houille dont il a besoin ne peut fabriquer
+économiquement, et par conséquent exporter. Il doit donc concentrer ses
+efforts sur des produits n’exigeant pas beaucoup de force motrice:
+horlogerie, objets d’art, modes, etc., et s’attacher surtout à
+perfectionner l’agriculture, base nécessaire de son existence.
+
+Les peuples latins dont les capacités industrielles sont médiocres, ont
+donc tout intérêt à porter leurs efforts sur l’agriculture et la
+fabrication d’objets de luxe. Ces nécessités sont les conséquences de
+ces lois économiques dont j’ai montré la force.
+
+ * * * * *
+
+De nouvelles découvertes scientifiques permettront sans doute un jour de
+remplacer la houille comme source de force motrice. Des recherches de
+laboratoire m’ayant demandé une dizaine d’années de travail me
+conduisirent à prouver qu’une matière quelconque, un minime fragment de
+cuivre par exemple, est un réservoir colossal d’une énergie jadis
+insoupçonnée, que j’ai appelée: l’_énergie intra-atomique_[7]. Nous ne
+pouvons en extraire actuellement que d’infimes parcelles, mais si on
+réussit, dans l’avenir, à dissocier facilement la matière, la face du
+monde sera changée. Une source indéfinie de force motrice, et par
+conséquent de richesse, étant à la disposition de l’homme, les problèmes
+politiques et sociaux d’aujourd’hui ne se poseront plus.
+
+ [7] Ces recherches sont exposées dans mon volume: _L’Évolution de la
+ Matière_ (trente-septième édition) avec 68 figures dessinées au
+ laboratoire de l’auteur.
+
+ * * * * *
+
+En attendant ces réalisations peut-être lointaines, il faut vivre avec
+l’heure présente, tâcher de mieux employer le peu de houille que nous
+possédons, et chercher le moyen de compléter notre production.
+
+En ce qui concerne l’utilisation de la houille, il reste à effectuer
+bien des progrès, puisque 90 p. 100 de la chaleur produite par sa
+combustion est entièrement perdu.
+
+Actuellement les moyens de remplacer la houille sont peu nombreux. On ne
+possède encore que le pétrole et les chutes d’eau comme équivalents.
+
+Le pétrole remplace très avantageusement la houille puisqu’un kilogramme
+de pétrole fournit 11.600 calories, alors qu’un kilogramme de houille
+n’en produit guère que 10.000. Tous les nouveaux cuirassés anglais
+emploient exclusivement le pétrole comme combustible.
+
+L’emploi du pétrole, si supérieur à la houille par sa facilité de
+transport et la commodité de son emploi, se répand de plus en plus.
+Pendant la guerre il fut capital. Plusieurs généraux ont affirmé que ce
+fut seulement grâce au pétrole que purent être rapidement transportées
+les munitions et les troupes qui sauvèrent Verdun.
+
+Ce qui précède explique pourquoi le pétrole a joué dans la politique des
+Anglais un rôle si important. C’est pour s’emparer de sources
+pétrolifères nouvelles que furent entreprises leurs guerres en Orient.
+
+Actuellement l’Angleterre possède la plupart des concessions de pétrole
+en Europe, en Asie, en Afrique et dans une partie du Mexique.
+
+Mais les sources de pétrole s’usent vite et on prévoit pour un délai
+prochain leur complet épuisement. L’Amérique a calculé que le pétrole de
+son sol sera tari en 18 ans. Cherchant du pétrole partout et trouvant
+toujours l’Angleterre sur son chemin, elle en a conclu que l’Empire
+britannique voulait arrêter l’essor naval des États-Unis. C’est une
+menace de futurs conflits.
+
+ * * * * *
+
+Comme succédané du charbon et du pétrole, on peut citer la houille
+blanche, c’est-à-dire la puissance motrice que peut fournir l’eau des
+lacs, des torrents et des glaciers, tombant d’un niveau supérieur à un
+niveau inférieur, sous l’influence de la pesanteur.
+
+Quelques statisticiens assurent que l’utilisation de toutes nos chutes
+d’eau produirait l’équivalent de 20 millions de tonnes de houille,
+chiffre à peu près correspondant à notre déficit annuel avant la guerre.
+
+Nous n’en utilisons que 2 millions aujourd’hui et, pour capter les 18
+millions restant, il faudrait de telles dépenses, que l’intérêt du
+capital engagé représenterait peut-être une somme supérieure à celle
+nécessitée par l’achat du charbon à l’étranger.
+
+Remarquons, en passant, que la houille blanche joue déjà, dans certains
+départements, un rôle social important. N’étant pas transportable elle
+doit être employée sous forme d’électricité, dans un rayon peu éloigné
+de sa production. Conduite par de minuscules fils, cette électricité
+anime de petits moteurs beaucoup moins encombrants que les grosses
+machines entretenues par du charbon. Il en résulte que, dans les pays à
+houille blanche: Haute-Loire, Jura, Pyrénées, etc., le petit moteur
+électrique, si facile à employer chez soi, détermine un retour du
+travail à domicile et l’abandon de l’usine. C’est toute une évolution
+sociale qui s’ébauche ainsi.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+LA SITUATION ÉCONOMIQUE DE L’ALLEMAGNE
+
+
+A cet âge heureux de l’enfance où le merveilleux ne se distingue pas de
+la réalité, ni le possible de l’impossible, les hasards d’une lecture
+mirent sous mes yeux le récit des mésaventures d’un jeune ambitieux
+ayant vendu son ombre au diable en échange d’une série d’avantages dont
+la liste s’estompe dans la brume de mes souvenirs.
+
+Réfléchissant plus tard à ce conte, il me parut renfermer un sens
+profond, ignoré peut-être de son auteur. N’est-il pas visible, en effet,
+que les événements, les personnages, les codes, les empires sont doublés
+d’ombres où réside leur vraie force?
+
+Ces ombres ont dominé l’Histoire. Ce ne furent pas les légionnaires,
+mais l’ombre redoutée de Rome qui gouverna le monde pendant des siècles.
+Elle le gouverna jusqu’au jour où cette ombre souveraine fut vaincue par
+d’autres ombres plus puissantes. Toutes les grandes civilisations furent
+également régies par des ombres.
+
+De nos jours, les ombres se heurtent au mur d’airain des nécessités
+économiques. Cependant, leur force est restée très grande. On peut s’en
+rendre compte par un coup d’œil rapide, sur la situation économique de
+l’Allemagne.
+
+ * * * * *
+
+Parmi les plus imprévues conséquences de la guerre figure pour divers
+peuples européens, l’Allemagne notamment, la perte de leur monnaie.
+
+Je n’ai jamais lu les énormes volumes consacrés à l’économie politique
+par de respectables professeurs. Cependant, je doute qu’on y parle de
+phénomènes monétaires comparables à ceux observés actuellement.
+
+Dans le passé, les crises monétaires furent fréquentes, les faillites
+d’État nombreuses; mais ces phénomènes restaient transitoires. Quand la
+monnaie dépréciée avait perdu tout pouvoir d’achat, comme les assignats
+à la fin de la Révolution française, elle était retirée de la
+circulation et remplacée par une autre. Sans doute, les rentiers étaient
+ruinés; mais les plaintes des rentiers appauvris n’ayant jamais
+intéressé personne, leurs lamentations restaient sans échos. Des couches
+sociales nouvelles prenaient leur place et le monde continuait sa
+marche.
+
+ * * * * *
+
+Les choses sont bien autrement compliquées, aujourd’hui. Des peuples
+privés de leur monnaie habituelle comme les Allemands, continuent à
+vivre sans gêne et même à prospérer. D’autres pays, les États-Unis, par
+exemple, malgré un énorme excédent de monnaie métallique, se trouvent
+entravés dans leur commerce au point que des classes entières de
+citoyens y côtoient la misère.
+
+Ces phénomènes, si singuliers en apparence, s’éclaircissent dès qu’on
+cesse de confondre la richesse réelle avec l’ombre de la richesse. On
+constate alors, comme je l’ai déjà répété plusieurs fois, que les
+monnaies d’or et d’argent sont des marchandises susceptibles d’être
+remplacées par d’autres marchandises.
+
+L’or, l’argent, le fer, la laine, le coton, pouvant se substituer l’un à
+l’autre, comme nous l’avons vu en étudiant les sources réelles de la
+richesse, il importe peu qu’un pays ait perdu sa monnaie métallique,
+s’il peut lui substituer une autre monnaie d’échange: le blé ou la
+houille, par exemple.
+
+La seule supériorité des monnaies d’or ou d’argent est d’être
+échangeables dans tous les pays, alors que les marchandises non
+métalliques sont acceptées seulement par les peuples qui en ont besoin.
+
+ * * * * *
+
+Des raisons diverses et trop connues pour qu’il soit nécessaire de les
+rappeler ici ont, depuis la guerre, conduit plusieurs nations à créer
+une monnaie artificielle constituée par des billets de banque qui,
+n’étant pas remboursables à volonté, représentent simplement des titres
+d’emprunt sans date de remboursement. Cette ombre de monnaie n’offre
+qu’une ombre de garantie: la confiance du créancier à l’égard de
+l’emprunteur. Une telle confiance se réduit naturellement avec les
+années et se rapproche progressivement de zéro, comme nous le voyons
+aujourd’hui pour l’Allemagne. Si le zéro ne s’y trouve pas encore
+atteint, c’est que la valeur du billet, si réduite qu’elle puisse être,
+représente encore une ombre d’espérance.
+
+ * * * * *
+
+Toutes ces dissertations sur la nature réelle de la monnaie ne peuvent
+influencer l’esprit qu’à la condition d’être appuyées sur des faits.
+
+Or, ces faits sont catégoriques puisqu’ils montrent, comme on le
+rappelait plus haut, que des pays regorgeant d’or peuvent être très
+gênés, alors que d’autres n’en possédant plus du tout possèdent une
+situation prospère.
+
+En ce qui concerne le premier cas, richesse d’or en réserve, l’exemple
+des États-Unis prouve bien que l’or n’est pas la vraie richesse ou du
+moins ne constitue une richesse que s’il peut circuler et devenir ainsi
+une marchandise d’échanges.
+
+Mais en raison de l’appauvrissement général, une foule de matières n’ont
+plus d’acheteurs. Il s’en trouve d’autant moins que l’élévation énorme
+des changes a triplé le prix des marchandises pour les acheteurs
+d’objets provenant de l’Angleterre et de l’Amérique, sans, d’ailleurs,
+que les vendeurs retirent aucun profit de cette majoration.
+
+Sans doute les Américains pourraient consacrer tout leur or à l’achat
+extérieur de marchandises, mais alors leur provision de ce métal serait
+vite épuisée. N’étant pas renouvelée, puisqu’on leur achète de moins en
+moins, ils seraient bientôt eux aussi dépourvus de monnaie métallique.
+
+ * * * * *
+
+Par son inflation illimitée l’Allemagne s’est évidemment privée d’un
+précieux moyen d’échange, mais comme elle en possède d’autres, son état
+général est resté prospère. Jamais en effet elle n’a autant construit de
+navires et d’usines qu’aujourd’hui. Jamais ses usines, dont aucune ne
+fut atteinte par la guerre, ne se montrèrent plus florissantes. Leurs
+produits, fabriqués à bas prix, inondent le monde. La marine allemande
+se reconstitue rapidement et nous aura bientôt dépassés. En 1922, le
+trafic du port de Hambourg était supérieur à son trafic d’avant-guerre.
+
+Cette indubitable prospérité est, en partie, la conséquence de théories
+financières contraires assurément aux vieux enseignements des
+économistes, mais dont voici les résultats: 1º enrichir l’industrie de
+l’Allemagne; 2º lui permettre d’éviter le paiement de la majeure partie
+de ses dettes de guerre.
+
+Tous les économistes savaient depuis longtemps que l’inflation du
+papier-monnaie entraîne vite sa dépréciation totale; mais ce qu’ils
+n’avaient pas vu, et ce que perçurent les Allemands, c’est que, si cette
+inflation conduit à la ruine, elle peut, chez un peuple industriel et
+pendant un temps assez long, constituer une richesse assurément fictive,
+mais convertible en valeurs réelles nullement fictives.
+
+C’est grâce, justement, à cette richesse fictive créée par l’impression
+illimitée de papier-monnaie, que l’Allemagne réussit, pendant quatre
+ans, à construire des chemins de fer, des usines, des vaisseaux, et
+acheter les matières premières nécessaires à son industrie. Toutes les
+marchandises qu’elle exportait--et dont la fabrication fut payée aux
+ouvriers avec du papier--étaient livrées à l’étranger contre des dollars
+américains ou des livres anglaises.
+
+L’opération revenait donc, en réalité, à échanger contre de l’or ou de
+l’argent du papier n’ayant d’autre valeur réelle que le coût de son
+impression.
+
+Des opérations aussi artificielles ne pouvaient naturellement se
+prolonger; mais, pendant qu’elles durèrent, l’Allemagne put donner à sa
+navigation, à ses usines, à son commerce un essor considérable.
+
+Il serait inutile d’insister ici sur une situation économique qui a
+donné lieu à tant de discussions. Je me bornerai à faire observer que
+les opinions formulées plus haut sont également celles de toutes les
+personnes ayant visité récemment l’Allemagne, notamment du professeur
+Blondel qui a fait une étude particulière de la question. Il fait voir
+comment a été reconstituée une Allemagne économique hors d’une Allemagne
+officielle ruinée.
+
+Dans son travail l’auteur montre que les grands Cartels des industries
+chimiques, sucrières, électriques, etc., donnent des dividendes
+dépassant souvent 50 p. 100 et il ajoute:
+
+ «Comment s’y prennent donc les Allemands, avec leur change en
+ apparence si mauvais, pour se procurer les matières premières qui leur
+ font défaut? Le prix de revient des objets manufacturés étant peu
+ élevé, ils vendent ce qu’ils fabriquent dans des conditions qui leur
+ permettent de faire une concurrence victorieuse aux pays où le change
+ est élevé; mais ils ont soin de ne pas ramener en Allemagne l’argent
+ qu’ils ont gagné; ils le laissent à l’étranger, investi dans des
+ entreprises d’apparence étrangère qui, en réalité, sont allemandes--et
+ de préférence dans celles de ces entreprises qui peuvent les aider à
+ se procurer les matières premières dont ils ont besoin. Ce système
+ leur permet au point de vue des impôts d’échapper aux lois nouvelles
+ que l’Allemagne a votées. Les fortunes qu’il faudrait pouvoir frapper
+ sont en grande partie à l’étranger. Il y a 14 millions d’Allemands aux
+ États-Unis et avec leur aide les Allemands d’Allemagne ont placé une
+ partie de leur fortune dans le Nouveau-Monde. Il y a des milliers
+ d’Allemands qui sont dans de très bonnes situations sur tous les
+ points importants du globe. Le gouvernement lui-même reconnaît qu’il
+ lui est impossible de contrôler la fortune de ses nationaux ainsi mise
+ en lieu sûr. L’une des principales fautes que nous avons commises en
+ 1918 a été de ne pas comprendre qu’il fallait immédiatement prendre
+ des gages, qu’il fallait organiser immédiatement un contrôle sur la
+ fabrication des usines, sur l’importation et l’exportation. Les
+ Allemands nous montrent aujourd’hui des caisses vides. Ils ont
+ converti leurs marks en dollars, en livres sterlings, en florins
+ hollandais.»
+
+On peut ajouter à ce qui précède qu’une des causes de la situation
+économique actuelle de l’Allemagne résulte de la destruction
+systématique par ses armées de la presque totalité des établissements
+industriels du Nord de la France. Les usines métallurgiques,
+électriques, mécaniques, les mines, etc., ont été anéanties après que
+les Allemands se furent emparés de leurs installations. On peut
+apprécier la grandeur de ces ravages en considérant que la France a déjà
+dépensé 80 milliards pour reconstruire une partie de ce qui avait été
+détruit.
+
+ * * * * *
+
+L’illustre philosophe Boutroux, auteur d’un livre célèbre publié dans ma
+Bibliothèque de Philosophie Scientifique et auquel je reprochais ses
+hésitations à conclure, me répondit:
+
+--La plupart des choses n’impliquent pas de conclusions.
+
+Il voulait dire par là, sans doute, qu’une conclusion représente une fin
+et que le déroulement des faits ne s’arrêtant pas, conclure
+définitivement est le plus souvent impossible.
+
+L’heure de donner une conclusion aux pages qui précèdent n’a pas sonné.
+Les peuples continuent à être conduits par des ombres. Ils s’en dégagent
+lentement sous l’influence de forces nouvelles devenues les grandes
+régulatrices du monde.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+LES ÉLÉMENTS PSYCHOLOGIQUES DE LA FISCALITÉ
+
+
+Il y a peu d’années encore, la psychologie classique se composait de
+dissertations théoriques dépourvues d’intérêt pratique. Les hommes
+d’État prenaient pour guides des règles empiriques léguées par la
+tradition et dont l’insuffisance se manifestait fréquemment.
+
+La guerre, et tous les événements qui l’ont suivie, mirent la
+psychologie au premier rang des sciences utiles. Comment gouverner un
+peuple, diriger des armées, ou même une modeste usine, si l’on ignore
+l’art de manier les sentiments et les passions des hommes?
+
+J’ai souvent rappelé que les Allemands perdirent la guerre pour avoir
+méconnu certaines règles fondamentales de psychologie. C’est parce qu’il
+les connaissait qu’un célèbre maréchal mit fin, en 1917, en France, à un
+mouvement révolutionnaire, étendu à plusieurs corps d’armée, et qui
+menaçait de conduire la guerre vers une issue désastreuse.
+
+A peine entrés dans le conflit, les Américains reconnurent à la
+psychologie appliquée une telle utilité qu’ils firent rédiger, pour
+l’usage des officiers, un gros volume dans lequel sont examinés tous les
+cas pouvant se présenter dans le maniement des troupes: réprimer une
+émeute, stimuler l’énergie affaiblie des combattants, provoquer
+l’enthousiasme, etc.
+
+Nos professeurs ne témoignent pas la même estime pour la psychologie.
+J’ai déjà rappelé qu’à l’École des Sciences Politiques, pas un des
+nombreux cours qu’on y professe ne lui est consacré.
+
+ * * * * *
+
+En raison de leur extrême rareté, les livres de psychologie appliquée ne
+manquent ni de traducteurs, ni d’acheteurs. Pour cette cause, sans
+doute, mon petit livre: _Lois Psychologiques de l’Évolution des
+Peuples_, publié il y a vingt-cinq ans, fut traduit en beaucoup de
+langues et compta parmi ses traducteurs des hommes d’État éminents[8].
+
+ [8] La traduction en arabe a été faite par Fathy pacha, alors Ministre
+ de la Justice au Caire; la traduction en japonais, par le baron
+ Motono, Ministre des Affaires Étrangères du Japon; celle en turc par
+ le Dr Ab. Djevdet Bey, Directeur des services sanitaires de la
+ Turquie. L’ancien Président des États-Unis, M. Roosevelt, a souvent
+ répété que ce petit volume ne le quittait jamais.
+
+Si je cite cet ouvrage, malgré son ancienneté, c’est qu’il contient la
+démonstration de certains principes psychologiques toujours applicables,
+non seulement au gouvernement des hommes et à l’interprétation de
+l’Histoire mais, comme nous allons le montrer bientôt, à des questions
+techniques journalières, l’établissement d’un impôt par exemple.
+
+Ne pouvant reproduire tous les principes exposés dans ce livre je me
+bornerai à en rappeler ici quelques-uns.
+
+ * * * * *
+
+_Les peuples ayant un long passé historique possèdent des caractères
+psychologiques presque aussi stables que leurs caractères anatomiques._
+
+_De ces caractères dérivent leurs institutions, leurs idées, leur
+littérature et leurs arts._
+
+_Les caractères psychologiques dont l’ensemble constitue l’âme d’un
+peuple différant beaucoup d’un pays à un autre, les divers peuples
+sentent, raisonnent, et réagissent de façons dissemblables dans des
+circonstances identiques._
+
+_Les institutions, les croyances, les langues et les arts ne peuvent,
+malgré tant d’apparences contraires, se transmettre d’un peuple à un
+autre sans subir des transformations profondes._
+
+_Tous les individus d’une race inférieure présentent entre eux une
+similitude très grande. Dans les races supérieures, au contraire, ils se
+différencient de plus en plus avec les progrès de la civilisation. Ce
+n’est donc pas vers l’égalité que marchent les hommes civilisés mais
+vers une inégalité croissante. L’égalité, c’est le communisme des
+premiers âges, la différenciation, c’est le Progrès._
+
+_Le niveau d’un peuple sur l’échelle de la civilisation se révèle
+surtout par le nombre de cerveaux supérieurs qu’il possède._
+
+ * * * * *
+
+Ces lois fondamentales s’appliquent, je le répète, à tous les éléments
+de la vie politique et sociale. Pour en donner un exemple concret,
+examinons un cas bien déterminé: l’établissement d’un impôt acceptable
+sur le revenu.
+
+Un impôt quelconque est toujours désagréable évidemment, mais il devient
+impraticable quand il heurte la mentalité du peuple auquel on prétend
+l’imposer.
+
+Chez des peuples disciplinés et très respectueux des règlements: anglais
+et allemands, par exemple, on peut exiger de chaque citoyen une
+déclaration dont la vérification par les agents du fisc sera docilement
+admise.
+
+Il en sera tout autrement chez des peuples individualistes ne voulant
+supporter aucune inquisition dans l’existence privée. L’impôt ne sera
+toléré par eux que s’il est établi sur des signes extérieurs (loyer,
+nombre de domestiques, etc.) n’impliquant aucune investigation dans la
+vie personnelle.
+
+Ces principes fondamentaux sont, nous allons le voir, entièrement
+méconnus aujourd’hui.
+
+ * * * * *
+
+Les dettes de la France, qui étaient de 28 milliards en 1914, se sont
+élevées à 328 milliards en 1922, alors que les recettes annuelles de la
+totalité des impôts atteignent difficilement 23 milliards, somme qui
+sera bientôt à peine suffisante pour payer les intérêts de nos dettes.
+Comment sortir d’une telle situation?
+
+Tous nos ministres des Finances ont cherché à résoudre cet insoluble
+problème. Ne pouvant guère augmenter encore les impôts, ils tâchent
+d’augmenter leur rendement.
+
+C’est dans ce but que notre Ministre des Finances, M. de Lusteyrie,
+proposa au parlement, sur le conseil de ses chefs de service, une série
+de mesures vexatoires qui eussent bientôt entraîné une évasion générale
+des capitaux.
+
+Dans le but d’exposer verbalement à cet éminent ministre les objections
+d’ordre psychologique rendant périlleuses et inefficaces les mesures
+projetées, je l’invitai au déjeuner hebdomadaire que je fondai jadis
+avec le professeur Dastre et où des hommes les plus éminents de chaque
+profession viennent discuter leurs idées.
+
+Le ministre eut l’amabilité de se rendre à cette invitation. Une
+indisposition m’ayant empêché d’assister au déjeuner, je lui exposai mes
+objections dans une lettre dont voici un passage:
+
+«Vous désirez, naturellement, accroître le produit de l’impôt sur le
+revenu. Mais, pour un accroissement problématique très faible, vous
+proposez une inquisition fiscale si vexatoire et si compliquée qu’elle
+exaspérera forcément les contribuables et créera beaucoup d’ennemis au
+régime.
+
+«Même plus élevé qu’aujourd’hui, un impôt sur le revenu, établi d’après
+des signes extérieurs, sera toujours beaucoup mieux accepté qu’un impôt
+basé sur des déclarations impliquant les vérifications des agents
+administratifs.
+
+«Il est facile, au moins dans beaucoup de cas, de savoir quel
+coefficient devrait être appliqué aux signes extérieurs de la richesse:
+loyer, domestiques, etc., pour que l’impôt sur le revenu devienne, sans
+vexations, égal ou même supérieur à ce qu’il est actuellement.
+
+«Je vous propose donc la recherche suivante:
+
+«Prendre au hasard, dans diverses localités, les cotes de cent
+contribuables, constater ce qu’ils paient actuellement et rechercher de
+combien il aurait fallu les taxer, d’après leur loyer et autres signes
+extérieurs, pour arriver à un chiffre d’impôt exactement égal ou même
+supérieur à celui payé par eux maintenant.
+
+«Ces éléments étant déterminés, rien ne serait plus facile que d’établir
+un impôt sur le revenu, dégagé d’inquisition fiscale, que tout le monde
+accepterait sans récriminations.»
+
+Le ministre voulut bien me répondre qu’il «allait faire examiner avec la
+plus sérieuse attention mes suggestions», mais devant l’opposition des
+socialistes de la Chambre, il ne put finalement en adopter qu’une
+partie.
+
+ * * * * *
+
+Notre déjeuner étant surtout un lieu de discussion, j’y soumis à la
+critique les idées qui précèdent. Leur justesse psychologique ne fut pas
+contestée. Mais on montra aisément que mon projet n’avait aucune chance
+d’être entièrement adopté pour deux raisons, psychologiquement
+détestables, mais politiquement très fortes.
+
+La première était l’intense hostilité qu’il rencontrerait chez les
+socialistes.
+
+La seconde, plus forte, bien que moins bonne encore, était qu’un impôt
+établi automatiquement d’après des signes extérieurs indiscutables
+priverait les comités et les préfets qui, faisant les élections,
+gouvernent en réalité la France, d’un moyen d’action extrêmement
+efficace. L’inquisition fiscale, telle que les socialistes voudraient
+l’exercer, est comparable à une vis de pression irrésistible. Pour les
+amis, la vis serait largement desserrée et vigoureusement resserrée pour
+les ennemis.
+
+La valeur politique de ces arguments est incontestable. N’oublions pas,
+toutefois, que ce fut souvent par l’application de mesures trop
+contraires à la mentalité d’un peuple que des régimes politiques
+périrent. Cette mentalité fait partie des forces qui mènent le monde et
+que les institutions et les lois ne sauraient changer.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+PRINCIPES FONDAMENTAUX D’ÉCONOMIE POLITIQUE
+
+
+La destinée des peuples est déterminée par des influences psychologiques
+et des nécessités économiques. Les premières engendrent les pensées et
+les croyances d’où dérive là conduite. Les secondes fixent les
+conditions matérielles de l’existence.
+
+Ces grandes lois économiques et psychologiques étant inflexibles, leur
+violation s’expie toujours.
+
+L’économie politique embrasse une foule de questions: capital, travail,
+propriété, épargne, etc., dont l’exposé forme généralement de gros
+volumes.
+
+Leurs auteurs sont d’ailleurs dominés par des théories sur lesquelles
+l’accord semble impossible. Libre-Échangistes, Protectionnistes,
+Interventionnistes, etc... se querellent depuis longtemps sans avoir
+jamais réussi à se convertir.
+
+Dans l’état actuel de nos connaissances et en tenant compte des
+Enseignements de la guerre les principes fondamentaux de l’Économie
+politique peuvent, je crois, se résumer dans les propositions suivantes.
+
+ * * * * *
+
+1º La richesse d’un peuple dépend surtout de l’intensité de sa
+production et de la rapidité d’écoulement de cette production.
+
+2º Un produit ne peut être exporté utilement que si son prix de vente ne
+dépasse pas celui des concurrents étrangers. Il en résulte que les
+méthodes de fabrication, la division du travail et l’abondance des
+capitaux d’exploitation jouent un rôle prépondérant en matière
+d’exportation.
+
+3º L’activité dans la circulation terrestre et maritime peut devenir à
+elle seule une source de richesse. Des pays petits et sans production
+comme la Hollande se sont jadis enrichis, simplement par le transport de
+marchandises qu’ils ne fabriquaient pas.
+
+4º Les marchandises ne pouvant se payer qu’avec d’autres marchandises,
+un pays important beaucoup plus qu’il n’exporte est obligé de recourir
+au crédit. Continuer à importer plus que l’on exporte engendre la ruine,
+à moins de posséder, comme la France avant la guerre, une grande réserve
+de valeurs mobilières placées depuis longtemps au dehors et portant
+intérêt.
+
+5º La production étatiste, c’est-à-dire la socialisation et la
+monopolisation substituées aux initiatives privées, a pour résultat
+invariable une raréfaction de la production et l’accroissement énorme
+des prix de revient. La psychologie suffisait à prévoir ce phénomène
+surabondamment démontré par l’expérience.
+
+6º En dehors de son rôle d’étalon, la monnaie métallique représente
+simplement une marchandise d’un poids déterminé, échangeable contre
+d’autres marchandises qui, au besoin, peuvent, elles aussi, servir de
+monnaie. Il en résulte qu’un peuple peut être dans une situation
+prospère sans posséder aucune monnaie métallique.
+
+7º La monnaie fiduciaire constituée par des billets ne conserve sa
+valeur que si elle est échangeable dans un délai assez court contre de
+la monnaie métallique ou des marchandises. La prolongation du cours
+forcé du papier réduit rapidement son pouvoir d’achat.
+
+8º Le prix de vente d’une marchandise étant automatiquement déterminé
+par le rapport entre l’offre et la demande, aucune loi ne saurait fixer
+sa valeur. Le seul résultat possible des taxations est, d’abord, de
+raréfier la marchandise taxée, puis de provoquer sa vente clandestine à
+des prix dépassant ceux qui motivèrent la taxation.
+
+9º Protectionnisme et libre-échange correspondent à des phases
+différentes de la vitalité industrielle d’un pays. A une vitalité
+faible, le protectionnisme est utile, bien que coûteux et ralentissant
+le progrès des industries protégées contre la concurrence étrangère.
+
+10º L’aisance d’un ouvrier ne dépend pas de l’élévation de son salaire,
+mais du pouvoir d’achat de ce salaire. Dans les pays où la production
+reste inférieure à la consommation, chaque élévation de salaire a pour
+conséquence l’élévation du prix des objets de consommation dans une
+proportion supérieure à l’accroissement des salaires. Chez les peuples à
+production insuffisante, l’aisance de l’ouvrier diminue à mesure que son
+salaire augmente.
+
+11º Réduire le nombre des heures de travail dans un pays appauvri, où la
+production est inférieure aux besoins, c’est accroître la pauvreté de ce
+pays et rendre la vie plus chère.
+
+12º Quand, sous l’influence de grandes catastrophes, les croyances
+politiques, religieuses et sociales qui formaient l’armature mentale
+d’un peuple s’affaiblissent, elles sont bientôt remplacées par des
+aspirations nouvelles dépassant toute possibilité de réalisation.
+
+13º Les peuples méconnaissant le rôle des nécessités économiques, se
+laissent dominer par des illusions mystiques ou sentimentales étrangères
+aux réalités et génératrices de bouleversements profonds.
+
+ * * * * *
+
+Ces brèves vérités n’instruiront probablement personne. Il n’était pas
+cependant inutile de les formuler. Les pensées sont comparables à ces
+graines qui entraînées par le vent arrivent à germer sur les plus durs
+rochers.
+
+
+
+
+LIVRE V
+
+LES NOUVEAUX POUVOIRS COLLECTIFS
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+LES ILLUSIONS MYSTIQUES SUR LE POUVOIR DES COLLECTIVITÉS
+
+
+«Le bon sens, écrit Descartes au début de son célèbre _Discours de la
+Méthode_, est la chose du monde la mieux partagée: car chacun pense en
+être si bien pourvu que ceux mêmes qui sont les plus difficiles à
+contenter en toutes autres choses n’ont point coutume d’en désirer plus
+qu’ils n’en ont.
+
+«Cela témoigne, ajoute le grand philosophe, que la puissance de bien
+juger et distinguer le vrai d’avec le faux, qui est proprement ce qu’on
+nomme le bon sens ou la raison, est naturellement égale en tous les
+hommes.»
+
+A moins que l’opinion émise par Descartes soit simplement ironique, on
+s’explique difficilement pareil optimisme. Il semble assez évident en
+effet que loin d’être «la chose du monde la mieux partagée», le bon sens
+est au contraire la plus rare.
+
+Chacun possède assurément ce bon sens nécessaire à l’exercice d’un
+métier, que l’on pourrait appeler le bon sens professionnel. Il n’en est
+nullement de même pour ce bon sens général qui, dans les diverses
+circonstances de la vie, montre l’enchaînement des causes et détermine
+la conduite.
+
+Le bon sens collectif est-il plus sûr que le bon sens individuel? Malgré
+un universel préjugé il est encore plus rare. Des milliers d’exemples,
+parmi lesquels pourraient figurer les conférences ayant précédé et suivi
+la guerre, montrent à quel point le bon sens collectif est rare même
+chez des collectivités d’élites.
+
+Malgré les preuves expérimentales de cette dernière vérité, la croyance
+mystique dans l’intelligence des collectivités est telle que, durant la
+guerre, comme durant la paix, ce fut toujours à des collectivités que
+les hommes d’État demandèrent la solution des plus difficiles problèmes.
+
+Elles n’en résolurent aucun. Les quatorze conférences réunies depuis la
+fin des hostilités n’ont servi qu’à montrer la faible valeur des
+collectivités.
+
+De vagues discours sur la fraternité des peuples et les bienfaits de la
+paix y furent prononcés et chaleureusement applaudis. Nulle solution
+efficace n’en résulta.
+
+Parmi les vaines conférences, auxquelles je fais allusion, on ne doit
+pas compter celles qui aboutirent au traité de paix. Bien que dû à la
+collaboration de nombreux auteurs, ce traité ne constitue pas, en
+réalité, une œuvre collective. La collectivité n’intervint que pour
+formuler en termes obscurs une rédaction dérivée de principes
+chimériques et d’intérêts dont l’origine exacte ne fut pas d’abord
+comprise.
+
+Ils furent, d’ailleurs, parfois assez contradictoires, ces principes.
+Ceux du président Wilson découlaient de rêves humanitaires destinés à
+créer le bonheur du genre humain.
+
+Ceux du ministre Lloyd George, véritable inspirateur du traité, étaient
+fort différents. Ses buts essentiels furent l’agrandissement territorial
+de l’Angleterre, la fondation de l’hégémonie britannique, la recherche
+des moyens à employer pour empêcher la France de devenir trop forte
+devant une Allemagne trop faible. Cette dernière préoccupation l’empêcha
+de favoriser la désagrégation alors spontanée de l’unité allemande, d’où
+serait résultée une paix prolongée.
+
+Un tel exemple marque bien le seul rôle réel des congrès. Ils servent
+surtout à conférer l’autorité du nombre aux décisions d’individualités
+assez fortes pour imposer leur volonté. Le collectif ne sert alors qu’à
+fortifier l’individuel.
+
+ * * * * *
+
+Je ne saurais développer ici ce sujet que j’ai longuement traité
+ailleurs. Les savants désireux d’écrire des livres de psychologie moins
+vides que ceux dont se contente notre enseignement classique n’auront
+qu’à étudier les événements écoulés depuis les débuts de la guerre.
+Jamais mine plus féconde ne s’offrit aux observateurs.
+
+Un important chapitre de ces futurs livres serait utilement consacré à
+la persistance des illusions sur la supériorité attribuée aux jugements
+collectifs.
+
+Tous les hommes politiques, en Angleterre surtout, restent en effet
+convaincus de l’efficacité des discussions collectives--bien qu’elles
+aient failli nous faire perdre la guerre--pour résoudre les problèmes
+dont la solution échappe aux individus isolés. Pendant les quatre années
+de guerre, conférences et conseils de guerre se multiplièrent à l’infini
+sans autres résultats que d’inutiles batailles. Ce fut seulement quand
+les conférenciers se virent au bord de l’abîme qu’ils renoncèrent
+momentanément à leurs illusions sur la puissance intellectuelle des
+collectivités. Le commandement individuel remplaça alors le commandement
+collectif et la victoire changea de camp.
+
+Des expériences analogues se succèdent en Russie depuis plusieurs
+années. Les théoriciens qui l’ont conduite à sa ruine étaient persuadés,
+eux aussi, que les collectivités qualifiées soviets transformeraient
+leur pays en paradis. Elles en firent un enfer.
+
+ * * * * *
+
+Une des caractéristiques intéressantes des discussions collectives est
+que les questions importantes sont généralement écartées par les
+orateurs. Ce fait constaté dans la plupart des conférences de la paix
+fut surtout frappant dans celles de Washington et de Lausanne.
+
+Durant celle de Washington, le problème qui obsédait tous les esprits,
+celui du droit réclamé par le Japon d’établir ses nationaux aux
+États-Unis, ne fut même pas effleuré. Pendant celles de Lausanne aucun
+des orateurs en présence, ceux de la Turquie et de l’Angleterre surtout,
+ne dirent jamais un seul mot des préoccupations réelles qui
+remplissaient leurs pensées.
+
+Malgré ces évidences, l’âge actuel se voit de plus en plus dirigé par
+des volontés collectives. Dès qu’une question difficile se présente, les
+gouvernants nomment, pour la résoudre, des commissions bientôt divisées
+en sous-commissions, qui découpent les problèmes en minuscules
+fragments, puis élaborent des solutions moyennes susceptibles des plus
+contradictoires interprétations.
+
+En s’abandonnant ainsi aux décisions collectives les hommes d’État
+modernes ne font qu’obéir à une des grandes tendances qui mènent le
+monde aujourd’hui.
+
+La direction collective et la direction individualiste représentent deux
+principes en conflit dont aucun ne saurait triompher, par cette simple
+raison que l’un ne pourrait subsister sans l’autre.
+
+L’évolution moderne a évidemment de plus en plus conduit au travail
+collectif. L’usine, la mine, le chemin de fer, l’armée, la diplomatie
+même, sont des œuvres collectives mais ne pouvant prospérer qu’à la
+condition d’être dirigées par des individualités suffisamment habiles.
+
+Cette nécessité d’une direction unique résulte de principes
+psychologiques irréductibles que j’ai exposés ailleurs et qu’il serait
+trop long de rappeler ici. Ils expliquent aussi bien l’insuccès des
+congrès et des entreprises étatistes que celui de nos armées, tant
+qu’elles restèrent sous des influences collectives.
+
+De ces fondamentales notions de psychologie, ni le socialisme, ni le
+collectivisme, ni le radicalisme, ni la plupart des partis politiques ne
+veulent tenir compte. L’avenir seul leur apprendra que la nature de
+l’homme est l’héritage d’un long passé et ne se change pas au gré de nos
+désirs.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+LE CONGRÈS DE GÊNES COMME EXEMPLE DES RÉSULTATS QU’UNE COLLECTIVITÉ PEUT
+OBTENIR
+
+
+Nous venons de montrer que les congrès ou tout autre collectivité du
+même ordre sont impuissants à résoudre les problèmes qui leur sont
+posés. Nous allons voir qu’ils arrivent parfois à des résultats
+différant complètement de ceux espérés.
+
+Ce phénomène s’observa souvent au cours des nombreuses conférences
+réunies dans diverses capitales de l’Europe depuis les débuts de la
+paix. Elles eurent la plupart pour inspirateur, celle de Gênes
+notamment, le subtil ministre, M. Lloyd George, qui présidait alors aux
+destinées de l’Angleterre.
+
+Le but avoué de la Conférence de Gènes était la restauration économique
+de l’Europe et l’établissement d’une paix durable.
+
+Elle fut, d’ailleurs, accueillie avec peu d’enthousiasme par les États
+convoqués. Tous comprenaient l’intérêt de l’Angleterre, qui ne vit que
+d’exportations, à se créer des débouchés nouveaux pour relever son
+commerce; mais aucun d’eux n’arrivait à saisir en quoi une collectivité
+aussi hétérogène que celle des constructeurs de la Tour de Babel serait
+apte à découvrir des méthodes de restauration ayant échappé aux
+spécialistes les plus habiles.
+
+En fait, les causes de l’anarchie économique européenne que devaient
+expliquer les délégués réunis à Gênes étaient si visibles qu’il n’était
+vraiment pas besoin de nouvelles lumières pour les mettre en évidence.
+On peut les résumer comme il suit:
+
+Avant la guerre, les progrès de la technique industrielle et la facilité
+des moyens de transport avaient conduit chaque peuple à se spécialiser
+dans la fabrication de certains produits, et ils vivaient de l’échange
+de ces produits. Les nations formaient un bloc économique assez bien
+équilibré.
+
+Et non seulement cet équilibre est rompu aujourd’hui, mais l’atmosphère
+de haine et de méfiance qui pèse sur le monde conduit les peuples à
+s’entourer de barrières douanières, sous prétexte de protéger leurs
+industries nationales. Elles sont si bien protégées d’ailleurs, qu’on
+peut observer dans beaucoup de pays une surproduction de produits
+presque invendables. Tel le fer, pour la France, par exemple.
+
+Toutes ces choses étant connues, les diverses délégations n’ont pu que
+répéter ce que chacun savait déjà depuis longtemps. Était-il dans le
+pouvoir d’un congrès d’y trouver un remède ou même de faire varier d’un
+centime le cours du change dans aucun pays?
+
+ * * * * *
+
+La conférence de Gênes ne pouvait réussir à solutionner les grandes
+questions générales. Elle a montré la même impuissance sur des questions
+particulières, notamment celle des mines russes de pétrole dont se sont
+emparés les bolchevistes.
+
+On assure que ce fut la question du pétrole, capitale pour l’Angleterre,
+qui l’amena à provoquer la conférence de Gênes. Elle s’est cependant
+exagéré un peu la puissance pétrolifère de la Russie. Alors qu’avant la
+guerre, la production des États-Unis atteignait trente-neuf millions de
+tonnes, celle de la Russie dépassait à peine neuf millions. La
+production des autres pays limitrophes: Pologne, Roumanie, etc., est
+relativement insignifiante.
+
+Bien que l’extraction annuelle du pétrole dans le monde dépasse à peine
+100 millions de tonnes, alors que celle du charbon s’élève à 1.300
+millions.
+
+Ce liquide est si précieux dans une foule d’usages que l’on comprend les
+efforts de l’Angleterre pour mettre la main sur les principales sources
+du monde. En vingt ans, elle a réussi à devenir maîtresse de tous les
+gisements pétrolifères importants de l’univers, ceux des États-Unis
+exceptés. Aujourd’hui, l’Angleterre peut concurrencer la colossale
+Compagnie américaine, la Standard Oil, dont le budget dépasse celui de
+bien des États. Les autres Compagnies sont anglo-hollandaises et réunies
+dans un grand trust comprenant, notamment, la Royal Dutch, la Mexican
+Eagle, la Shell, etc. Ce consortium tombe, d’ailleurs, de plus en plus
+sous la domination britannique.
+
+Ces faits qui semblent nous éloigner du but de ce chapitre devaient
+cependant être rappelés pour montrer combien les buts cachés d’un
+congrès peuvent différer des buts proclamés.
+
+Pendant quelques jours, très peu d’ailleurs, le premier ministre anglais
+demeura maître du Congrès. Mais les haines et les conflits d’intérêts
+contradictoires rendirent bientôt ses efforts impuissants. Finalement,
+la direction du Congrès passa des mains anglaises dans celles des
+extrémistes russes conformément à une loi constante des collectivités
+politiques.
+
+ «Certes, écrivait _Le Journal de Genève_, les délégués bolchevistes
+ n’en espéraient pas autant quand ils se glissaient à travers l’Europe,
+ tremblant de rencontrer quelqu’une de leurs victimes, inquiets de
+ l’accueil qui les attendait.»
+
+Si la conférence de Gènes échoua plus encore que ses aînées, c’est qu’à
+l’impuissance habituelle de ces collectivités se joignit l’influence de
+forces mystiques très puissantes sur les collectivités mais dont
+l’instigateur de ce congrès, M. Lloyd George, ne comprit jamais le rôle.
+J’ai rappelé comment, pour s’être attaqué à l’Islam, puissance mystique
+redoutable, l’empire britannique perdit en quelques mois l’Égypte, la
+Perse, la Mésopotamie et voit actuellement son empire de l’Inde très
+ébranlé.
+
+A Gènes, le même ministre se heurta encore à une autre force mystique:
+le communisme, religion nouvelle, toute-puissante sur l’âme des
+croyants.
+
+Pour obtenir les capitaux dont ils avaient un si impérieux besoin, les
+délégués russes eussent volontiers abandonné l’exploitation des mines de
+pétrole dont ils ne tirent aucun parti et signé tous les engagements,
+puisque les promesses faites à des infidèles n’engagent pas les
+croyants. Mais renoncer publiquement aux principes fondamentaux de leur
+foi en admettant des propriétés privées était impossible. Un tel abandon
+se fût aussitôt trouvé désavoué par leurs coreligionnaires.
+
+Les Anglais auraient pu se consoler aisément du refus des bolchevistes
+en songeant que leurs concessions les plus complètes ne pouvaient pas
+beaucoup modifier la crise économique dont ils souffrent «puisque, dans
+les années précédant la guerre, moins de 3 % du commerce extérieur de
+l’Angleterre se faisait avec la Russie».
+
+ * * * * *
+
+Toujours confiant dans l’illusoire pouvoir des collectivités, M. Lloyd
+George se proposait de faire signer à Gênes par les délégués des
+puissances un «pacte de non agression» qu’il considérait sans doute
+comme une sorte de monnaie d’échange capable de séduire ses alliés. Je
+me demande encore à quoi pouvait bien penser l’auteur d’un tel projet?
+Pouvait-il vraiment supposer l’existence dans le monde d’un homme d’État
+assez naïf pour croire à l’efficacité d’un pareil pacte. Un tel
+engagement n’empêcherait jamais une agression brusquée puisque
+l’agresseur pourrait toujours se justifier en affirmant que son
+territoire a été bombardé par des avions analogues à ceux de Nuremberg
+qui servirent à l’Allemagne de prétexte pour nous déclarer la guerre en
+1914.
+
+Il semble d’ailleurs évident que les Russes n’auraient jamais signé le
+pacte proposé. Le sombre juif qui, le sabre d’une main, l’évangile
+judéo-communiste de l’autre, dirige les massacres et les pillages de
+l’armée rouge, faisait annoncer hautement à Gênes l’invasion de l’Europe
+par sa troupe dans l’espoir d’intimider les membres du congrès.
+Confiants dans l’influence que peuvent exercer la crainte et les menaces
+sur l’âme des collectivités, les délégués russes ramenaient leurs
+discours sous des formes peu déguisées, à ce dilemme: de l’argent ou une
+invasion.
+
+Les arrogances et les maladresses de la bande bolcheviste évitèrent aux
+hommes d’État anglais de subir la honte de paraître influencés par de
+tels propos. M. Lloyd George lui-même recula et la conférence se termina
+comme toutes les précédentes, par une démonstration nouvelle de la
+totale impuissance des collectivités à résoudre un problème, surtout
+quand les membres de cette collectivité représentent des intérêts
+différents.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+LES GRANDES COLLECTIVITÉS PARLEMENTAIRES
+
+
+Tous les gouvernements modernes ont à leur tête des collectivités
+désignées sous le nom de Parlements. Ils ne constituent pas assurément
+la meilleure forme de gouvernement possible, mais à peu près la seule
+acceptable aujourd’hui. Les démocraties triomphantes oscillèrent
+toujours entre la dictature et la domination du nombre.
+
+Les parlements possèdent les caractères des collectivités. Ils en ont la
+mobilité, les indécisions, les violences et obéissent aussi à ces
+formules mystiques, dont l’influence sur la foule fut toujours si
+grande.
+
+Une des caractéristiques des Parlements actuels est l’extension des
+partis extrêmes: socialisme, communisme, etc. Notre Parlement ne diffère
+pas sensiblement à ce point de vue des autres assemblées européennes. Il
+compte lui aussi un certain nombre de conservateurs et une minorité
+d’extrémistes: socialistes révolutionnaires, internationalistes, etc.
+
+Ainsi qu’il arrive toujours, ces partis extrêmes ont rallié de plus en
+plus à eux les anciens partis jadis considérés comme avancés, le
+radicalisme notamment.
+
+Leurs projets sont chaque jour plus révolutionnaires. Un des membres de
+ce groupe les a brièvement formulés dans les termes suivants:
+«Exproprier l’individu et lui enlever, pour les socialiser, les moyens
+de production qu’il détient.»
+
+Quant à l’impôt sur le revenu, le même député s’exprimait ainsi: «Plus
+l’impôt sera vexatoire et inquisitorial, plus il servira les fins du
+collectivisme.»
+
+Ces aveux dégagent une rayonnante clarté. Les socialistes savent très
+bien que ruiner les classes industrielles et commerçantes, serait
+fatalement ruiner par incidence les autres classes, mais c’est là,
+justement, le but poursuivi pour arriver à une révolution qu’ils
+s’imaginent devoir tourner à leur profit.
+
+Révolutionnaires dans leurs propos, ces apôtres d’une foi nouvelle le
+sont beaucoup moins dans leurs pensées. Ils ne savent pas toujours
+gouverner leurs paroles, mais des maîtres redoutés les obligent à
+gouverner leurs actions. Solidement hiérarchisés, ils acceptent, avec
+une respectueuse crainte, les programmes imposés par les chefs de
+comités, français ou moscovites connaissant très bien l’art de se faire
+obéir.
+
+Les origines de ces nouveaux apôtres sont diverses. Quelques-uns vinrent
+au socialisme révolutionnaire parce qu’il semblait une carrière
+d’avenir. Il en est cependant quelques-uns convaincus de la valeur de la
+foi nouvelle. Ce sont généralement des esprits mystiques dont les
+conceptions politiques revêtent toujours la forme d’une croyance
+religieuse. Les mots et les formules ont pour eux une puissance magique.
+Ils savent de source sûre qu’avec quelques impérieux décrets on peut
+faire régner le bonheur ici-bas.
+
+Pris en bloc, ils constituent une masse révoltée en apparence, mais
+docile en réalité. Leur âme grégaire est facilement maniée par les
+meneurs. Leur personnalité faible est enveloppée d’influences
+collectives très fortes.
+
+Les socialistes révolutionnaires sont dangereux surtout par la crainte
+qu’ils inspirent. Les timides s’effacent toujours devant les violents.
+L’histoire de nos grandes assemblées révolutionnaires a constamment
+vérifié cette loi. La Montagne de notre grande révolution terrorisa
+longtemps la Plaine, trois fois plus nombreuse pourtant. La veille même
+du jour où tomba Robespierre, il était chaudement acclamé par des
+collègues qui quelques heures plus tard devaient l’envoyer à l’échafaud.
+
+C’est pour ces raisons psychologiques très simples que les socialistes
+absorbent de plus en plus l’ancien parti radical. La faiblesse de ce
+dernier est grande, parce que ses convictions sont incertaines. Il suit
+les socialistes comme la Plaine suivait Robespierre par peur du couteau
+que d’ailleurs elle n’évita pas.
+
+Il est frappant de constater combien a progressé depuis quelques années
+le rôle de la peur dans nos assemblées parlementaires. Ce n’est plus
+avec leur volonté que les ministres agissent, mais avec les erreurs
+qu’on leur impose. D’opinions personnelles, ils ont depuis longtemps
+renoncé à en posséder et surtout à en défendre.
+
+Ce qui manque le plus souvent aux gouvernants modernes, ce n’est pas
+l’intelligence, mais le caractère. Au lieu de tâcher d’éclairer et
+diriger L’opinion, ils se mettent à sa remorque. L’opinion, pour eux,
+c’est celle de quelques sectaires ou d’obscurs comités puisant leur
+force apparente dans la violence.
+
+Certes, les socialistes n’ont pas plus de caractère que leurs
+adversaires, mais l’habitude d’obéir à des meneurs despotiques leur
+confère la puissance qu’une troupe disciplinée possède toujours.
+
+ * * * * *
+
+Une assemblée n’est, en général, ni très bonne ni très mauvaise. Elle
+est ce que la font ses meneurs. C’est pourquoi une volonté forte et
+continue permet de se rendre facilement maître des collectivités.
+
+Le problème de chaque assemblée nouvelle est de savoir si, de la foule
+flottante de ses membres surgira quelques hommes de volonté tenace,
+capables de continuité dans l’effort et possédant assez de jugement pour
+distinguer les possibilités des chimères.
+
+Autour de tels chefs, les opinions hésitantes se groupent bientôt.
+Depuis l’aurore de l’humanité et dans tout le cours de l’histoire, les
+hommes ne se sont jamais révoltés pendant longtemps. Leur secret désir
+fut toujours d’être gouvernés.
+
+Les gouvernants qui disent nettement ce qu’ils veulent acquièrent
+rapidement l’autorité et le prestige, bases nécessaires d’un pouvoir
+durable. Ils réunissent alors facilement une majorité obéissant à
+quelques idées directrices fondamentales au lieu de suivre tous les
+courants momentanés qui agitent les hommes dont la mentalité n’est pas
+orientée. Les assemblées ont l’âme incertaine des foules et se rangent
+d’instinct derrière le chef qui leur montre clairement le chemin.
+
+ * * * * *
+
+Les grandes questions à résoudre au sein des parlements ne peuvent être
+résolues qu’avec une majorité fortement groupée autour d’un homme d’État
+capable de la diriger et non avec ces majorités de hasard que la même
+semaine voit naître et disparaître.
+
+Tous les autres moyens proposés, y compris l’édification de nouvelles
+Constitutions, représentent de vaines paroles. Les Anglais n’ont pas
+changé leur constitution depuis la reine Anne, et à vrai dire ils n’en
+ont jamais possédé une définitivement formulée.
+
+C’est l’inaltérable foi mystique des peuples latins dans le pouvoir
+surnaturel des formules qui leur fait si souvent changer de
+constitutions. Ces changements restèrent toujours d’ailleurs sans effet.
+
+Les institutions n’ont aucune vertu. Ce n’est pas avec elles qu’on
+refait les âmes. Un peuple ne saurait obtenir un gouvernement meilleur
+que lui-même. Aux âmes incertaines correspondront toujours des
+gouvernements incertains.
+
+La plus dangereuse et malheureusement la plus irréductible des erreurs
+latines, est justement de croire que les sociétés peuvent se
+reconstruire avec des lois. C’est la généralité de cette erreur qui
+donne au socialisme sa principale force.
+
+Quels que soient les ambitions et les rêves des politiciens, le monde
+marche en dehors d’eux et de plus en plus sans eux. Savants, artistes,
+industriels, agriculteurs, c’est-à-dire les hommes qui font la force et
+la richesse d’une nation, ne demandent à la politique que de ne pas les
+entraver. Les théoriciens révolutionnaires sont incapables de rien créer
+mais ils peuvent détruire. Le monde a été souvent victime de leurs
+aberrations. Sous leur néfaste influence bien des pays, depuis la Grèce
+antique, sombrèrent dans la ruine ou la servitude.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+L’ÉVOLUTION DES COLLECTIVITÉS VERS DES FORMES DIVERSES DE DESPOTISME
+
+
+La dernière grève des chemins de fer belges et les mouvements analogues
+en France, en Angleterre et dans divers pays sont des indices des
+nouvelles aspirations populaires.
+
+Plusieurs de ces grèves, en effet, résultèrent non d’une discussion de
+salaires, mais des prétentions politiques de la classe ouvrière. Les
+formules nouvelles: la mine aux mineurs, les chemins de fer aux
+cheminots, la dictature du prolétariat, etc., traduisent nettement les
+nouvelles conceptions du prolétariat.
+
+Il devient évident, aujourd’hui, que les peuples, et leurs gouvernements
+aussi, évoluent vers des formes nouvelles de dictature. Collectives en
+apparence, elles sont toujours individuelles en réalité. Même chez les
+socialistes les plus avancés, comme les communistes russes, un
+gouvernement collectif représente simplement, il faut le rappeler, la
+dictature de quelques meneurs.
+
+Ces despotismes, les multitudes les acceptent toujours aisément parce
+qu’elles n’ont jamais en réalité compris d’autres formes de
+gouvernement. Leurs chefs de syndicats, par exemple, sont de petits
+potentats aussi facilement obéis que les anciens despotes asiatiques.
+Les serviteurs de ces despotes modernes ont l’illusion d’être des
+maîtres et une telle illusion leur suffit.
+
+ * * * * *
+
+Donc, aujourd’hui, l’ouvrier aspire non seulement à une élévation
+constante des salaires, mais surtout au renversement de la société dite
+capitaliste, que remplacerait une dictature à son profit.
+
+Les classes ouvrières croient aussi pouvoir établir une paix universelle
+en rapprochant les travailleurs de tous les pays. Mais dans leur rêve
+elles oublient que d’après les constants enseignements de l’Histoire,
+les gouvernements populaires furent toujours plus belliqueux que les
+gouvernements monarchiques.
+
+L’internationalisme superficiel des classes ouvrières se heurte,
+d’ailleurs, à un développement nouveau du nationalisme dans tous les
+pays. Séparés par leurs haines et leurs intérêts, les peuples
+s’entourent de barrières douanières ou militaires chaque jour plus
+hautes. Dans la devise républicaine toujours inscrite sur nos murs, la
+fraternité figure encore. Elle a depuis longtemps disparu des cœurs!
+
+ * * * * *
+
+Les causes des nouvelles aspirations populaires sont variées. Ne pouvant
+les étudier toutes ici, je me bornerai à remarquer qu’elles ont été
+fortifiées par la totale impuissance des gouvernants, d’abord à empêcher
+une guerre désastreuse, puis à obtenir une paix capable d’éviter de
+nouveaux conflits.
+
+Un gouvernement, quel qu’il soit, ne se maintient que par le prestige
+qu’engendre le succès. Il s’affaiblit puis disparaît quand s’évanouit
+son prestige.
+
+Le prestige disparaît sous des influences diverses, notamment une
+défaite militaire. Sa chute peut alors être instantanée. Ce fut
+justement le cas de l’Empire en France, après Sedan, du tsarisme en
+Russie, après ses défaites, de toutes les monarchies allemandes après le
+désastre germanique.
+
+Pareil phénomène est assez naturel. On comprend que les catastrophes
+dont un peuple est victime l’amènent à se révolter contre les
+gouvernants qui ne surent pas les empêcher.
+
+Le gouvernement vainqueur voit au contraire croître son prestige, pourvu
+que sa victoire soit bien réelle.
+
+Or, si notre victoire fut très réelle, ses conséquences ne se montrent
+pas brillantes. La France victorieuse est plus appauvrie que
+l’Allemagne, qui ne fut jamais ravagée. Elle n’a obtenu aucune indemnité
+et se trouve obligée d’exécuter elle-même des réparations, dont la
+valeur s’élève déjà à 80 milliards.
+
+Les Allemands éclairés reconnaissent eux-mêmes que leur situation est
+financièrement meilleure que celle de la France.
+
+ «Au point de vue financier, écrit l’Allemand Parvus, notre situation
+ n’est pas plus mauvaise, elle est plutôt meilleure que celle des États
+ victorieux. Ces derniers nous ont imposé des contributions énormes,
+ mais ils se sont aussi imposé à eux-mêmes des armements énormes. Les
+ contributions qu’on nous a imposées sont tout de même limitées, tandis
+ que les armements ne connaissent pas de limites et ont tendance à
+ s’étendre toujours davantage. En outre, nous économisons au moins
+ 500.000 hommes par an, qui, au lieu d’être dans les casernes, sont
+ employés dans l’industrie, où ils peuvent créer annuellement au moins
+ 2 milliards de marks-or de valeurs nouvelles.»
+
+Abandonnée par l’Amérique d’abord, par l’Angleterre ensuite, la France
+sent davantage chaque jour isolement et les dangers qui en résultent,
+notamment son celui d’une nouvelle invasion.
+
+Sa situation à l’égard de ses anciens alliés n’est pas non plus
+satisfaisante. Un écrivain anglais, qui ne compte cependant pas parmi
+nos amis, M. Keynes, le constate dans les termes suivants:
+
+ «La France, bien que victorieuse, doit payer à ses alliés plus de
+ quatre fois l’indemnité que, vaincue en 1870, elle paya à l’Allemagne.
+ La main de Bismarck fut légère pour elle en face de la main de ses
+ alliés.»
+
+ * * * * *
+
+Le mécontentement général est donc assez justifié et contribue aux
+aspirations dictatoriales de la classe ouvrière. On remarquera pourtant
+que cette classe, dont les réclamations sont si bruyantes, n’a nullement
+souffert financièrement de la guerre.
+
+Elle a vu au contraire sa situation très améliorée alors que l’ancienne
+bourgeoisie a au contraire beaucoup périclité. Quelques chiffres
+suffiront à le montrer.
+
+L’ouvrier et l’employé gagnent quatre ou cinq fois plus aujourd’hui
+qu’avant la guerre, alors que les carrières libérales ont vu leurs
+revenus s’élever à peine d’un tiers. Certains ouvriers de choix comme
+les correcteurs d’imprimerie par exemple, arrivent à gagner plus de
+quarante francs par jour.
+
+Pour les rentiers de l’État, du commerce ou de l’industrie, la situation
+est devenue tout à fait précaire. Supposons un de ces rentiers qui,
+après une vie active de travail manuel ou intellectuel, se soit, vers sa
+soixantième année, retiré avec six mille francs de rente, pour ne parler
+que des plus fortunés. Dans l’espoir d’être sûr du lendemain, il a placé
+son capital en rentes sur l’État, ou en obligations de chemins de fer,
+etc.
+
+De ces valeurs dites «de tout repos», il continue à toucher les mêmes
+revenus; mais comme la monnaie fiduciaire avec laquelle il est payé a
+perdu les deux tiers de son pouvoir d’achat, c’est exactement comme si
+on lui avait retiré les deux tiers de son revenu. Ses six mille francs
+de rentes sont donc, en réalité, tombés à deux mille.
+
+L’ouvrier ignore de telles réductions. Son salaire s’élève presque
+automatiquement dès que s’abaisse le pouvoir d’achat de la monnaie avec
+laquelle il est payé.
+
+ * * * * *
+
+Ces considérations nous ont éloigné du sujet fondamental de ce chapitre:
+l’évolution des pouvoirs politiques vers des formes diverses de
+dictature.
+
+Après avoir indiqué cette évolution dans les classes populaires, il nous
+reste à la constater dans la classe politique chargée du gouvernement
+des nations.
+
+Cette évolution a été précédée d’une désagrégation complète des anciens
+partis politiques. Ils ont tous pris cet aspect de vétusté qui annonce
+la fin des choses.
+
+Radicaux, socialistes unifiés, royalistes, communistes même et bien
+d’autres, parlent une langue usée n’ayant plus d’écho dans les âmes.
+
+Les questions qui passionnaient hier et qu’ils voudraient faire revivre
+ne provoquent plus que l’indifférence devant les réalités de l’heure
+présente. Qui s’intéresse, maintenant, à des sujets tels que la lutte
+contre le cléricalisme, la laïcisation des hôpitaux et des écoles,
+l’expulsion des congrégations, la séparation de l’Église et de l’État,
+etc.?
+
+Les vieux partis politiques des autres peuples subissent la même
+décadence. L’ancienne politique anglaise, par exemple, se montre de plus
+en plus impossible aujourd’hui. Que deviennent les doctrines «sur le
+splendide isolement», la prétention de régner sur les mers, de dominer
+l’Orient? etc.
+
+Mais les idées et les dieux ne périssent pas en un jour. Avant de
+descendre au sépulcre, ils luttent longtemps.
+
+Et c’est pourquoi nous voyons dans tous les pays les vieux partis
+essayer de reconquérir du prestige en superposant à leurs vieilles
+doctrines des idées nouvelles, les plus extrêmes surtout.
+
+ * * * * *
+
+Pendant que les partis politiques discutent, les gouvernements sont
+obligés d’agir. Devant la lenteur et l’impuissance des collectivités
+tous les premiers ministres des divers pays sont progressivement devenus
+de véritables potentats. Les autres ministres, jadis leurs égaux, ne
+représentent plus que des subordonnés exécutant simplement les ordres du
+maître.
+
+Ce pouvoir absolu, né pendant la guerre, ne diffère essentiellement des
+anciennes autocraties que sur un seul point. L’autocrate de jadis ne
+pouvait être renversé que par une révolution, alors que l’autocrate
+moderne peut l’être par un vote. Ainsi M. Lloyd George, après avoir
+gouverné dictatorialement l’Angleterre et un peu aussi l’Europe pendant
+plusieurs années, fut-il renversé par un simple vote, à la suite de sa
+désastreuse politique en Orient.
+
+Jusqu’ici, les premiers ministres se sont inclinés devant les votes des
+Parlements qui les renversaient. Mais une évolution nouvelle, déjà
+commencée en Italie, se dessine maintenant. Le dédain pour les votes
+parlementaires du premier ministre, issu du triomphe du fascisme, semble
+indiquer que le renversement des ministres ne sera pas toujours aussi
+facile qu’actuellement.
+
+ * * * * *
+
+Les intérêts des peuples sont tellement enchevêtrés que l’absolutisme,
+qui grandit à l’intérieur des pays, diminue de plus en plus au contraire
+à l’extérieur. Pour les questions d’intérêts communs, il a fallu
+recourir à des ébauches de gouvernements collectifs: congrès,
+conférences, délégations, Société des Nations, etc. Ils se multiplient
+chaque jour, sans, d’ailleurs, que les résultats obtenus soient devenus
+bien efficaces.
+
+Le plus célèbre de ces pouvoirs collectifs est la Société des Nations
+dont nous parlerons en détail bientôt. Son influence actuelle est à peu
+près nulle, mais il est bien visible que le jour où elle posséderait une
+autorité réelle, c’est-à-dire le moyen de faire respecter ses décisions,
+le monde se trouverait régi par un super-gouvernement absolu.
+
+C’est parce qu’ils ont nettement perçu cette évidence, échappée aux
+hommes d’État européens, que les États-Unis ont, je l’ai fait remarquer
+déjà, énergiquement refusé de faire partie de la Société des Nations. Il
+leur semblait inadmissible qu’un grand peuple pût être forcé d’obéir aux
+décisions d’une collectivité étrangère.
+
+ * * * * *
+
+De toutes les formes de despotisme dont le monde est menacé, la plus
+intolérable serait sûrement celle du socialisme triomphant. Il ferait
+peser sur les pays tombés sous ses lois une misère sans espoir.
+
+Après avoir ruiné la Russie et ravagé pendant quelques mois l’Allemagne
+et la Hongrie, il menaçait la vie sociale de l’Italie qui s’en
+débarrassa par le violent mouvement de réaction du fascisme.
+
+La France est, heureusement, un des pays le moins exposé à la
+réalisation des doctrines socialistes, grâce à la classe agricole, qui
+forme la partie stable de sa population.
+
+Le paysan français est devenu le principal détenteur de la vraie
+richesse. Peu lui importe que le franc perde les deux tiers de son
+pouvoir d’achat, ou davantage. Ses produits agricoles: blé, sucre,
+bétail, etc., constituent une monnaie d’échange dont la valeur ne baisse
+pas, et que l’avilissement du papier-monnaie ne saurait toucher.
+
+La classe rurale s’est enrichie beaucoup pendant la guerre et ne demande
+qu’à conserver la terre acquise. Elle n’a besoin de personne, et tout le
+monde a besoin d’elle.
+
+Cette classe est restée durant la paix, comme elle le fut, au cours de
+la guerre, la véritable armature de sociétés agitées par des ambitieux
+avides et des hallucinés chimériques. Elle constitue un des noyaux de
+résistance aux dictatures populaires qui ont déjà causé tant de ravages
+en Europe.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+LES ILLUSIONS SUR LA SOCIÉTÉ DES NATIONS
+
+
+L’histoire des illusions dont les peuples disparus ont été victimes
+remplirait un lourd volume. Celles qui dominent les temps modernes
+formeraient un volume plus lourd encore.
+
+A aucune époque, en effet, même aux âges de foi naïve des croisades, le
+monde n’a été plus influencé qu’aujourd’hui par des illusions mystiques
+et les formules qui en dérivent.
+
+Il serait difficile, par exemple, de méconnaître qu’au nombre des causes
+essentielles de la grande guerre, figurèrent, en premier rang, les
+illusions mystiques d’un peuple convaincu que la volonté du ciel et sa
+supériorité ethnique le destinaient à régir l’univers.
+
+La paix qui termina cette mystique épopée vit naître d’autres illusions
+aussi funestes. Elles bouleversent maintenant l’Europe et la menacent de
+guerres, beaucoup plus destructives que les conflits dont le monde est à
+peine sorti.
+
+La science moderne sépare les continents, transmet au loin la pensée
+avec la vitesse de l’éclair; mais elle n’est pas assez puissante pour
+dissiper les illusions qui aveuglent les hommes.
+
+Parmi ces illusions figurent celles servant de base à la Société des
+Nations.
+
+S’il suffisait, pour établir des institutions durables, de la volonté
+d’un homme et de l’assentiment des peuples, la Société des Nations se
+fût imposée d’une façon définitive.
+
+Elle eut, en effet, pour créateur un chef d’État que les circonstances
+avaient doué d’un absolu pouvoir. Son projet, renouvelant d’anciens
+projets analogues, fut accueilli avec enthousiasme par les nations
+auxquelles il faisait espérer une paix éternelle. De toutes les contrées
+du globe, l’Amérique fut seule à repousser le présent offert au monde
+par un de ses fils. L’étonnement en Europe fut grand, mais la foi
+persista inébranlée jusqu’au jour où elle se heurta au mur de
+l’expérience.
+
+ * * * * *
+
+Bien peu d’années nous séparent de l’époque où, sur des bases d’aspect
+indestructible, s’éleva la Société des Nations. Aujourd’hui, les
+désillusions à son égard sont aussi profondes que furent grandes les
+espérances. Son impuissance se manifesta complète, en effet, sur toutes
+les questions.
+
+Aucun de ses avis ne fut écouté, sauf la décision relative au partage de
+la Haute-Silésie.
+
+En dehors de ce cas, assez exceptionnel puisque les intéressés
+acceptaient d’avance sans discussion la solution formulée, toutes les
+autres décisions de la Société des Nations se virent rejetées par les
+parties en présence.
+
+Le premier différend dont elle eut à s’occuper fut celui porté devant
+son tribunal par la Bolivie contre le Chili.
+
+Le représentant du Chili refusa de reconnaître la compétence de la
+Société des Nations, ajoutant, avec ironie, que si elle avait la
+prétention de refaire la carte du monde, «cet organisme, créé pour
+consolider la paix, finirait par déclencher la guerre universelle». Le
+même représentant dénia d’ailleurs à la Société des Nations le droit
+d’intervenir dans les affaires d’Amérique.
+
+L’assemblée accepta modestement la leçon, puis pour sauver un peu les
+apparences, nomma une Commission destinée à définir ses pouvoirs.
+
+Les Polonais ne furent pas moins catégoriques. Avec un dédaigneux
+sans-gêne, la diète de Pologne déclara, relativement à l’attribution du
+territoire de Vilna, «que la Pologne ne donnera jamais son assentiment à
+la solution adoptée par la Société des Nations».
+
+ * * * * *
+
+Pour donner quelque force à ses décisions, que personne ne respectait,
+la Société des Nations proposa de s’attribuer le droit d’établir un
+blocus économique contre les États refusant de lui obéir.
+
+Menace bien vaine. Un tel blocus, en effet, exigerait, pour être
+constitué, l’improbable assentiment des quarante États représentés. On
+sait, d’ailleurs, que, malgré sa toute-puissance, Napoléon ne réussit
+pas à maintenir pareil blocus contre l’Angleterre.
+
+Le représentant de l’Italie fit justement observer que cette méthode du
+blocus était inapplicable en raison de la nécessité «de respecter
+l’autonomie des divers États». Il est évident qu’à moins de renoncer à
+son indépendance, aucun État ne saurait s’incliner devant les décisions
+d’une sorte de super-gouvernement étranger.
+
+ * * * * *
+
+Si l’impuissance de la Société des Nations est complète, c’est qu’elle
+n’a aucun moyen de faire respecter ses décisions. Tous les codes
+religieux ou sociaux, sans une seule exception, s’appuient sur ces
+éléments fondamentaux, châtiments et récompenses, Paradis et Enfer.
+
+Les décisions de la Société des Nations représentant un code dépourvu de
+sanctions reste sans force. Pourrait-on songer à la doter d’une armée
+capable de faire respecter ses arrêts? Une telle armée ne serait
+efficace qu’à la condition d’être nombreuse et, par conséquent,
+coûteuse. Composée, d’ailleurs, de soldats empruntés à tous les pays,
+elle n’aurait aucune cohésion et serait peu redoutable.
+
+Affirmer qu’un code dépourvu de sanctions, c’est-à-dire de contrainte,
+ne sera jamais respecté, revient à soutenir que la force, constituant
+l’armature nécessaire du droit, il n’existe pas de droit sans force.
+
+Cette vérité, que la puérile phraséologie des moralistes essaie
+vainement d’obscurcir, est reconnue par tous les juristes ayant un peu
+creusé les fondements de leur science.
+
+Dans son livre récent: _Les Constantes du Droit_, le grand juriste
+belge, Edmond Picard, insiste longuement sur ce fait que «l’élément
+contrainte est fondamental dans le droit», et il ajoute:
+
+«La formule que la force ne peut créer le droit n’est qu’un cri naïf de
+généreuse ignorance juridique.»
+
+Qu’une force soit morale ou matérielle, le résultat est le même dès que
+cette force parvient à s’imposer. Si le pape Grégoire VII put jadis
+obliger un puissant empereur d’Allemagne à venir le solliciter à genoux
+devant la porte de sa cathédrale, à Canossa, c’est que ce pape
+disposait, aux yeux de l’empereur, de toutes les forces du Ciel et de
+l’Enfer. Doué d’un tel pouvoir, le pontife paraissait invincible.
+
+Le prestige peut donc devenir une force morale supérieure aux forces
+matérielles. Si la Société des Nations finissait, à une époque encore
+imprévisible, par acquérir un suffisant prestige, son influence serait
+réelle. Pour le moment, elle est totalement nulle.
+
+ * * * * *
+
+Inutile de disserter sur le rôle futur de la Société des Nations. Les
+haines actuelles entre peuples sont trop vives, les intérêts qui les
+séparent trop contradictoires, pour qu’un tribunal international puisse
+arrêter aucun conflit.
+
+Ce ne seront pas, assurément, ses décisions qui empêcheront l’Égypte, la
+Turquie et l’Inde, etc., de réclamer à main armée leur indépendance,
+lorsqu’elles seront devenues assez fortes pour se faire entendre. Ce
+n’est pas non plus un tel tribunal qui empêchera le Japon, trop peuplé,
+d’exiger la libre entrée de ses nationaux sur le territoire des
+États-Unis.
+
+Personne ne peut vraiment croire aujourd’hui qu’une Société des Nations
+puisse liquider les difficultés que nous voyons grandir entre les États
+et supprimer toutes les causes de conflit?
+
+ * * * * *
+
+Les anciens défenseurs de la Société des Nations ont eux-mêmes
+rapidement perdu leur confiance. J’en citerai comme preuve les passages
+suivants du journal _Le Temps_, qui fut à un certain moment son plus
+ardent prosélyte.
+
+«_La Société des Nations est-elle en mesure d’empêcher ou d’arrêter une
+guerre? L’expérience répond._
+
+«_En 1920, les bolchevistes russes ont failli prendre Varsovie. La
+Société des Nations s’est bien gardée d’intervenir._
+
+«_En 1921, les Grecs font la guerre aux Turcs. La Société des Nations
+s’abstient soigneusement de s’en occuper._
+
+«_A vrai dire, elle a tenté de régler l’affaire de Wilna. Mais le
+Gouvernement lithuanien a refusé froidement la transaction approuvée par
+le Conseil de la Société des Nations._
+
+«_Tel est le genre d’autorité que possède la Société des Nations,
+lorsqu’il s’agit d’empêcher ou d’arrêter l’effusion du sang._»
+
+ * * * * *
+
+Les membres de la Société des Nations désireux de rehausser un peu leur
+maigre prestige, et persuadés, d’ailleurs, de la grande utilité de leurs
+fonctions, se sont attribué, ainsi qu’à la foule de leurs protégés, des
+émoluments tout à fait princiers. Dans le rapport de M. Noblemaire, on
+voit que les secrétaires reçoivent un traitement annuel de 250.000
+francs. Les sous-secrétaires se contentent de 200.000 francs. Les chefs
+de sections, parmi lesquels figure un socialiste fort connu, touchent
+300.000 francs. De modestes employés ont la solde d’un maréchal de
+France.
+
+Ce personnel royalement doté a été recruté un peu partout, suivant le
+poids des recommandations. On y voit figurer un petit professeur de
+lycée, un modeste correspondant de journaux, etc...
+
+Les membres de la Société des Nations ne furent pas, d’ailleurs, les
+seuls à s’attribuer d’extravagants salaires. La France et l’Europe sont
+submergées aujourd’hui par d’innombrables délégations parasites qui,
+depuis les agents chargés de liquider les stocks jusqu’à ceux
+surveillant les réparations, se trouvent, grâce à leurs traitements
+princiers, en voie de réaliser des fortunes. A Vienne, par exemple, les
+membres de la Commission des réparations sont logés dans des palais
+somptueux et entourés d’un luxe asiatique.
+
+De même, en Allemagne. D’après les renseignements publiés par _Le
+Matin_, le traitement des fonctionnaires de la Commission des
+réparations varie entre 30.000 et 400.000 francs.
+
+Nous avons reproduit ces chiffres, parce qu’ils contribuent à montrer
+combien, dans les conflits modernes, devient dur le sort du vaincu.
+C’est là un enseignement philosophique que méditeraient avec profit les
+théoriciens comptant uniquement sur des Sociétés pacifistes pour assurer
+la paix et empêcher les invasions.
+
+Derrière le voile dangereux de leurs illusions, fermente la haine d’un
+peuple de soixante millions d’hommes qui ne songe même pas à dissimuler
+son intense désir de revanche dès qu’il croira la France affaiblie par
+ses dissensions. Plus encore qu’autrefois, les futures luttes ignoreront
+la pitié et justifieront la sentence prononcée voici deux mille ans par
+le Gaulois Brennus: «Malheur aux vaincus!» Il formulait ainsi une de ces
+vérités éternelles qui gouverneront les êtres jusqu’au refroidissement
+total de notre planète.
+
+Malgré sa totale impuissance actuelle, la Société des Nations mérite
+cependant d’être conservée pour tenter d’apaiser à leurs débuts les
+petites querelles sans importance qui, envenimées par l’amour-propre,
+deviennent l’origine de grands conflits. Dans l’atmosphère d’instabilité
+et de menaces qui enveloppe l’Europe, il n’est pas inutile d’avoir un
+tribunal possédant, si peu que ce soit, des vestiges de l’autorité et du
+prestige que perdent chaque jour les dieux, les institutions et les
+rois.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+LE RÔLE POLITIQUE DU PRESTIGE
+
+
+J’ai déjà insisté sur le rôle du prestige dans la vie des peuples. Il ne
+sera pas inutile d’y revenir encore.
+
+Les économistes assurent que les guerres deviennent inutiles,
+puisqu’elles ruinent le vainqueur autant que le vaincu. Il ne faut pas
+oublier cependant que la victoire reste la grande génératrice du
+prestige nécessaire à la prospérité des peuples.
+
+Aujourd’hui comme à tous les âges de l’histoire, les hommes ont été
+gouvernés par le prestige. C’est la guerre avec la Russie qui a élevé le
+Japon au rang des grandes puissances et c’est la guerre également qui a
+transféré à l’Angleterre l’hégémonie européenne que possédait jadis
+l’Allemagne.
+
+La conférence de Lausanne et l’occupation de la Ruhr aussi, constituent
+d’éclatantes preuves de l’influence que le prestige donne à un peuple.
+Ces deux événements représentent peut-être, au double point de vue
+politique et psychologique, les plus importants observés depuis le
+traité de paix.
+
+En ce qui concerne la France, son entrée dans la Ruhr, malgré
+l’énergique opposition britannique, marqua une libération du joug
+grandissant de l’Angleterre et le début du relèvement de notre prestige.
+
+Quant à la Turquie, la veille de la foudroyante victoire de Kemal sur
+les Grecs, les chancelleries étudiaient les moyens d’expulser
+définitivement les Turcs de l’Europe et ne daignaient même pas recevoir
+leurs envoyés.
+
+Au lendemain de la victoire turque, changement radical et instantané.
+L’altier ministre des Affaires Étrangères britannique alla lui-même
+discuter pendant trois mois à Lausanne avec des délégués turcs, que le
+prestige acquis par la victoire rendait aussi exigeants qu’ironiques,
+les conditions d’une paix forçant l’Angleterre à renoncer à toutes ses
+prétentions.
+
+La France, associée à ces discussions, dut subir les conséquences des
+trop visibles divergences séparant les Alliés. Les Turcs en profitèrent
+pour présenter des réclamations qu’ils n’eussent jamais osé formuler
+devant des adversaires plus unis.
+
+ * * * * *
+
+L’occupation de la Ruhr a bouleversé toutes les idées du gouvernement
+anglais persuadé que la France resterait à la remorque des volontés
+britanniques.
+
+Lorsqu’elle soutenait l’Allemagne contre nous, l’Angleterre obéissait à
+des intérêts politiques dont il ne faut pas méconnaître la force.
+
+La conduite d’un adversaire n’est compréhensible qu’après avoir réalisé
+l’effort nécessaire pour raisonner avec ses idées.
+
+Essayons donc de substituer à notre mentalité celle des diplomates
+anglais depuis les débuts de la paix et demandons-nous quels furent les
+mobiles directeurs de leur politique.
+
+Après s’être emparé de tout ce qu’elle trouvait prendre à l’Allemagne:
+colonies, vaisseaux de guerre, marine marchande, etc., l’Angleterre
+avait un intérêt évident à favoriser son relèvement économique afin de
+lui vendre, comme autrefois, ses marchandises. Il fallait donc empêcher
+que l’argent allemand, au lieu d’être dirigé vers les caisses des
+commerçants britanniques, fût versé à la France pour réparer ses
+départements ravagés.
+
+En dehors des avantages commerciaux que la Grande-Bretagne retirait de
+son assistance aux Allemands, elle suivait cette règle traditionnelle de
+sa politique: empêcher la France de devenir trop forte devant une
+Allemagne trop faible.
+
+Ce résumé de la politique anglaise plus développé dans d’autres parties
+de cet ouvrage permet de comprendre son opposition et pourquoi le
+prestige de la France se fût affaibli complètement en Europe si elle ne
+l’avait pas reconquis par un acte d’indépendance. L’hégémonie anglaise
+eût alors définitivement remplacé en Europe l’hégémonie germanique.
+
+Beaucoup d’Anglais éclairés avouent maintenant l’imprudence de leur
+politique. Le duc de Northumberland reconnaissait dans une conférence
+que tous les efforts du gouvernement anglais avaient eu pour but «de
+permettre à l’Allemagne d’échapper aux conséquences de sa défaite... M.
+Lloyd George est allé jusqu’à menacer de rompre avec la France et de
+conclure une alliance avec l’Allemagne».
+
+Le même orateur terminait en disant qu’avec la continuation d’une telle
+politique, «aussi sûrement que le soleil se lèvera demain, nous aurons
+avant longtemps une nouvelle guerre en Europe».
+
+ * * * * *
+
+Le rôle capital du prestige est souvent oublié de nos gouvernants. Ils
+l’oublièrent totalement en pénétrant timidement dans la Ruhr alors qu’il
+fallait y entrer au contraire solennellement tambours battants, drapeaux
+déployés et escortés de mitrailleuses.
+
+Malheureusement, les chefs de cette expédition oublièrent entièrement
+certains éléments fondamentaux de la genèse du prestige, celui-ci, entre
+autres: le prestige qu’on n’a pas su imposer aux débuts d’une opération
+ne s’obtient que très difficilement plus tard.
+
+C’est justement par suite de la négligence d’un tel principe, qu’au lieu
+de pénétrer militairement dans la Ruhr, les troupes françaises y
+entrèrent timidement, de façon à ne gêner personne.
+
+Jamais les Allemands n’eussent commis pareille faute de psychologie.
+Suivant leurs méthodes, appliquées tant de fois dans nos départements
+envahis, les auteurs des premiers sabotages ou déraillements eussent été
+fusillés sommairement. Un nombre infime d’exemples suffisait.
+
+Notre ignorance psychologique eut pour conséquence une insurrection
+générale. Comme le faisait justement observer l’ancien chancelier
+allemand Hermann Muller, «l’état d’esprit régnant dans la Ruhr n’aurait
+pu être maintenu que si les masses avaient eu l’impression que la
+résistance était _matériellement impossible_».
+
+Comment nos dirigeants ont-ils pu négliger d’aussi élémentaires
+principes de la psychologie des foules, et oublier qu’un peu plus de
+vigueur eût facilement fait comprendre à la population l’impossibilité
+de toute résistance?
+
+ * * * * *
+
+Ce n’est pas, en réalité, avec la force mais avec le prestige que les
+maîtres des peuples ont toujours gouverné. Leur puissance disparaît
+quand s’évanouit leur prestige. Cette règle fondamentale de l’art de
+gouverner ne souffre guère d’exception.
+
+Le prestige restera toujours le grand élément dominateur de multitudes
+aussi incapables de pressentir les événements prochains que de
+comprendre les réalités présentes. L’homme d’État doué de prestige sait
+inspirer les opinions collectives et donne ainsi la force du nombre à
+ses décisions personnelles. C’est surtout dans cette opération que
+réside aujourd’hui l’art de gouverner.
+
+En fait, depuis les débuts de la guerre, l’Europe a été dominée par un
+petit nombre de chefs absolus doués de prestige, et n’utilisant les
+collectivités que pour conférer la force nécessaire à leurs résolutions
+personnelles.
+
+Tel fut notamment le rôle du président Wilson, considéré comme le
+représentant d’un peuple ayant aidé à terminer la guerre. Son immense
+prestige lui permit de bouleverser toutes les créations de l’histoire et
+transformer la plus vieille monarchie de l’Europe en petits États sans
+existence économique possible.
+
+Ce fut également sur le prestige que s’appuya pour exercer pendant
+plusieurs années une véritable dictature européenne le premier ministre
+britannique, M. Lloyd George. Grâce à ce prestige, il put pendant la
+rédaction du traité de paix empêcher la France de reprendre la vieille
+frontière du Rhin, si nécessaire à sa sécurité pourtant. Toujours appuyé
+sur le même prestige il aida plus tard l’Allemagne à refuser le paiement
+des réparations dues à la France.
+
+Ce pouvoir sans contrôle, car un parlement subjugué n’est pas un
+contrôle, peut devenir d’ailleurs générateur de catastrophes. On ne le
+verra que plus tard pour l’action du président Wilson. On l’a déjà vu
+pour celle du premier ministre anglais lorsque sa méconnaissance de
+certaines forces psychologiques fit perdre à son pays, l’Irlande, la
+Perse, l’Égypte, la Mésopotamie et la domination de l’Orient.
+
+Sans doute, le clavier des mobiles déterminant les actions contient
+beaucoup de régions inexplorées. Mais nos connaissances sont cependant
+assez étendues pour être utilisables. Les hommes d’État ne doivent pas
+oublier que si les lois économiques conditionnent la vie matérielle des
+peuples, les lois psychologiques régissent leurs opinions et leur
+conduite.
+
+
+
+
+LIVRE VI
+
+COMMENT SE RÉFORME LA MENTALITÉ D’UN PEUPLE
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+LES IDÉES AMÉRICAINES SUR L’ÉDUCATION
+
+
+Lorsque le 27 mai 1905 la grande flotte de l’Empire russe se trouva
+totalement anéantie, en quelques heures, à Toushima par les cuirassés
+japonais, la stupeur fut grande dans le monde. Il devenait brusquement
+évident, en effet, que contrairement à toutes les idées reçues, l’infime
+Japon à peine connu depuis un demi-siècle, était devenu une grande
+puissance. On le vit mieux encore en apprenant que dans toutes les
+batailles livrées au Japon, les Russes, bien que toujours fort
+supérieurs en nombre, avaient été invariablement vaincus.
+
+A une question sur les causes de cette supériorité que je posai alors à
+l’ambassadeur du Japon à Paris, M. Motono, l’éminent homme d’État me
+répondit:
+
+«Le développement actuel du Japon tient surtout à l’éducation qu’il sut
+choisir quand une révolution le fit récemment sortir du régime féodal.
+Cette éducation intelligemment choisie fut orientée de façon à
+développer aussi les qualités de caractère léguées par nos aïeux.»
+
+Pendant la même période, d’un demi-siècle à peine, l’Allemagne avait
+réussi à se placer, au point de vue scientifique et industriel, à la
+tête des Nations. Cette supériorité, elle l’obtint également grâce à des
+méthodes d’enseignement fort différentes des nôtres et grâce aussi
+d’après la déclaration d’un de ses Ministres aux qualités d’ordre et de
+discipline inculqués par son régime militaire.
+
+ * * * * *
+
+Les chapitres qui précèdent ont montré à quel point la guerre avait
+déséquilibré la vie des peuples.
+
+Ce déséquilibre, nous l’avons rencontré partout: déséquilibre politique,
+déséquilibre économique, déséquilibre financier, déséquilibre des
+pensées.
+
+Le monde détruit est à refaire, mais ils ne sont pas nombreux, les
+moyens de le reconstruire.
+
+Compter sur les institutions politiques serait tout à fait chimérique.
+Étant des effets et non des causes, elles suivent l’état mental d’un
+peuple, mais ne le précèdent pas.
+
+Les influences capables de modifier l’âme d’une nation, notamment celle
+des générations assez jeunes pour que leurs idées n’aient pas encore été
+fixées dans un moule définitif se ramènent, en dehors des religions dont
+l’influence n’est possible qu’aux siècles de foi, à ces deux moyens:
+L’Éducation et le régime militaire.
+
+Bien des années se sont écoulées depuis que j’inscrivais comme épigraphe
+sur un de mes ouvrages: _le choix d’un système d’éducation est beaucoup
+plus important pour un peuple que le choix de son gouvernement._
+
+Les erreurs en matière d’éducation sont devenues fort dangereuses.
+
+A l’époque où l’industrie n’était pas née, où les forces de l’économie
+politique n’avaient pas surgi, où les hommes trouvaient dès leur
+naissance une ligne d’existence toute tracée et où l’éducation ne
+représentait qu’un luxe sans grande importance, son action restait un
+peu secondaire.
+
+Actuellement, la valeur d’un individu dépend en grande partie de
+l’éducation qu’il a reçue. On ne s’étonnera donc pas qu’ayant déjà
+traité ce sujet dans plusieurs ouvrages, j’y revienne encore.
+
+ * * * * *
+
+J’ai beaucoup regretté la mort de Théodore Roosevelt qui fut un des plus
+remarquables présidents des États-Unis.
+
+Je ne l’ai pas regretté seulement parce qu’il fut toujours un grand ami
+de la France, mais aussi parce que je comptais sur son concours pour
+rendre à mon pays un important service.
+
+J’étais, depuis longtemps déjà, connu du célèbre homme d’État par mes
+livres. Je n’eus occasion de le rencontrer que deux mois avant la
+guerre, à un déjeuner qui lui était offert par mon éminent ami,
+Hanotaux, ancien ministre des Affaires étrangères. M. Roosevelt avait
+désigné lui-même les convives qu’il désirait voir à ses côtés.
+
+Pendant le repas, l’ancien président fut, à la fois, étincelant et
+profond. Sa logique ferme et précise arrivait vite au nœud de chaque
+question.
+
+Après avoir parlé du rôle des idées dans l’orientation des grands
+conducteurs de peuples, Roosevelt, fixant sur moi son pénétrant regard,
+me dit d’une voix grave:
+
+--Il est un petit livre qui ne m’a jamais quitté dans tous mes voyages
+et qui resta toujours sur ma table pendant ma présidence. Ce livre est
+votre volume: _Lois Psychologiques de l’Évolution des Peuples_.
+
+Le président expliqua longuement, ensuite, les enseignements que,
+suivant lui, cet ouvrage contenait.
+
+Je m’inclinais, très charmé, assurément, mais un peu étonné que les vues
+d’un modeste philosophe pussent avoir un aussi lointain rayonnement.
+Sans doute les hommes de pensée sont les inspirateurs des hommes
+d’action, mais les seconds reconnaissent rarement l’influence des
+premiers.
+
+Dès ce moment, naquit dans mon esprit un projet auquel l’illustre
+président voulut bien s’associer, mais que sa mort interrompit. Si j’en
+parle dans ce chapitre, c’est dans l’espoir qu’il tombera sous les yeux
+d’un de ses compatriotes assez influent pour en provoquer la
+réalisation.
+
+ * * * * *
+
+On sait, par les innombrables écrits publiés depuis longtemps, combien
+est lamentablement inférieur notre système d’éducation classique.
+
+Tous les efforts tentés pour le modifier ont complètement échoué. Cet
+enseignement reste ce qu’il était jadis: purement livresque et
+n’exerçant que la mémoire. Il en résulte, comme l’avait déjà fait
+observer Taine, que les connaissances ainsi acquises se trouvent
+oubliées six mois après l’examen.
+
+Notre antique système pouvait être suffisant aux époques qui demandaient
+surtout des juristes et des orateurs. L’évolution actuelle du monde l’a
+rendu funeste. Nous sommes d’ailleurs, avec les Espagnols et les Russes,
+à peu près les seuls peuples de l’univers l’ayant conservé.
+
+Changer de nous-mêmes nos méthodes semble impossible puisque toutes les
+tentatives de réforme ont invariablement échoué.
+
+La raison en est qu’aucun des réformateurs ne comprit que c’étaient les
+méthodes d’enseignement et non les programmes qu’il fallait transformer.
+Tous les programmes sont bons. La façon dont ils sont appliqués
+détermine leur valeur.
+
+On saisit nettement les causes de l’incompréhension des maîtres de notre
+Université, en parcourant leurs déclarations. L’infériorité de notre
+enseignement y est unanimement signalée, mais les explications qu’en
+donnent ces savants professeurs prouvent qu’ils n’en ont jamais perçu
+les vraies causes.
+
+Du haut en bas de l’échelle universitaire, l’incompréhension est la
+même.
+
+Les professeurs se trouvent seulement d’accord pour reconnaître que nos
+méthodes d’enseignement sont détestables. Une partie de mon ouvrage:
+_Psychologie de l’Éducation_, arrivé aujourd’hui à sa vingt-septième
+édition, et que le président de l’Académie des Sciences de l’empire
+russe fit jadis traduire pour servir de guide à l’enseignement en
+Russie, est consacrée à l’énumération des critiques que formulèrent les
+universitaires convoqués devant une grande commission d’enquête. Notre
+éducation classique ne trouva presque aucun défenseur parmi eux.
+
+Une preuve nouvelle de notre inaptitude à changer nous-mêmes nos
+méthodes me fut donnée lors d’une circonstance relatée dans le livre
+cité à l’instant, mais qu’il ne sera pas inutile de rappeler ici.
+
+A la suite de la publication de cet ouvrage je reçus la visite d’un
+illustre savant, M. Léon Labbé, qui me tint à peu près ce langage:
+
+--Étant sénateur, membre de l’Académie des Sciences, membre de
+l’Académie de Médecine et professeur à la faculté, je possède plusieurs
+tribunes d’où je puis me faire entendre. La réforme de notre éducation
+me semble absolument urgente. Voulez-vous me préparer des notes pour un
+discours que je prononcerai d’abord au Sénat?
+
+Je réunis immédiatement les notes réclamées. L’éminent savant revint
+plusieurs fois; mais ayant consulté en même temps des professeurs qui
+lui montrèrent l’impossibilité de toute réforme, il reconnut avec
+tristesse, dans une de ses dernières visites, que pour modifier notre
+système d’éducation il faudrait changer d’abord l’âme des professeurs,
+puis celle des parents et enfin celle des élèves. Hercule lui-même eût
+reculé devant une telle tâche.
+
+ * * * * *
+
+La guerre militaire est à peu près terminée, mais une guerre économique
+va nécessairement la suivre.
+
+Les succès des peuples qui nous avaient dépassés avant le grand conflit
+étaient dus surtout à un système d’éducation complètement différent du
+nôtre.
+
+Cette dissemblance paraît particulièrement frappante aux États-Unis.
+C’est à leur éducation que les Américains doivent le dédain des
+complications administratives, la rapidité de décision et d’exécution,
+l’initiative, la méthode, en un mot toutes les qualités manifestées dans
+les travaux qu’ils exécutèrent en France durant la guerre, et que
+constatait aisément l’observateur le moins exercé.
+
+L’éducation américaine se préoccupe surtout de créer des habitudes
+mentales. Peu importe ce que l’élève apprend si sa réflexion, son esprit
+d’observation, son jugement et sa volonté ont été développés.
+
+Alors que notre enseignement classique cherche uniquement, sans
+d’ailleurs y réussir beaucoup, à instruire, l’enseignement américain
+cherche surtout à éduquer. Éducation de l’esprit, éducation du
+caractère. Tandis que le manuel appris par cœur constitue la base
+fondamentale de notre enseignement, les universitaires américains ont
+découvert depuis longtemps qu’une acquisition faite seulement par la
+mémoire y reste juste le temps nécessaire pour subir un examen.
+
+Les livres sont, pour cette raison, à peu près entièrement éliminés des
+classes américaines et remplacés par l’étude expérimentale des
+phénomènes.
+
+On trouvera un long exposé de ces méthodes dans le très remarquable
+livre du professeur Buyse, écrit à la suite d’une mission en Amérique
+dont l’avait chargée le gouvernement belge avant la guerre.
+
+Un illustre savant français écrivait, à ce sujet, que «des peuples
+éduqués avec de pareilles méthodes sont appelés à former une humanité
+supérieure à la nôtre». Voici d’ailleurs, un court extrait du volume de
+Buyse:
+
+ «Tout est expérimental dans l’éducation américaine. Les branches
+ d’enseignement les plus abstraites sont présentées sous des formes
+ matérielles et concrètes et nécessitent, pour être assimilées, aussi
+ bien l’habileté des mains que la vivacité de penser.
+
+ A nos méthodes passives basées sur la mémoire des mots, les Américains
+ opposent leur méthode active et éducative qui met en œuvre l’effort,
+ la volonté, l’habileté.
+
+ Pour eux, les écoles européennes témoignent de la plus grossière
+ méconnaissance de la nature enfantine et humaine.»
+
+Étant bien démontré par des faits répétés qu’on ne peut demander une
+réforme réelle à des professeurs dont le moule universitaire a depuis
+longtemps pétrifié l’esprit, il faut rechercher d’autres moyens de
+transformations. Les trouver devient indispensable pour n’être pas
+vaincu dans la lutte économique qui va commencer.
+
+ * * * * *
+
+Après y avoir longuement réfléchi, il me sembla que la seule possibilité
+de modifier tout notre système d’enseignement était de fonder en France
+une Université américaine avec des professeurs exclusivement américains.
+
+Les résultats obtenus auraient vite démontré la valeur de leurs méthodes
+et la contagion de l’exemple eût obligé peu à peu notre Université à se
+transformer.
+
+Tel était le projet dont j’espérais la réalisation grâce au concours de
+M. Roosevelt, lui faisant observer qu’il resterait probablement après la
+guerre assez de jeunes Américains en France pour alimenter une
+Université américaine, en attendant que des étudiants français se
+décidassent à la fréquenter.
+
+L’illustre homme d’État avait accepté ma proposition et me demandait de
+lui indiquer exactement la marche qu’on pourrait adopter. Sa mort a
+malheureusement empêché l’exécution de ce projet.
+
+Nos journaux ont ouvert une souscription pour des laboratoires dont les
+mieux dotés restaient le plus souvent vides. Une souscription faite pour
+réaliser en France une école du type américain eût été infiniment plus
+utile.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+LES RÉFORMES DE L’ENSEIGNEMENT EN FRANCE ET LES UNIVERSITÉS GERMANIQUES
+
+
+Il y a déjà vingt ans que M. Ribot, l’éminent président de la Commission
+parlementaire réunie pour examiner la valeur de notre enseignement
+universitaire, formulait comme conclusion de cette enquête la dure
+sentence que voici:
+
+«_Notre système d’éducation est dans une certaine mesure responsable des
+maux de la société française._»
+
+Malgré cette solennelle déclaration, rien, absolument rien, n’a été
+changé dans nos méthodes universitaires. Les manuels que, du
+baccalauréat à l’agrégation, les candidats doivent apprendre par cœur
+sont de plus en plus lourds, les grands laboratoires entretenus par
+l’État de plus en plus vides. Les rares savants indépendants qui
+subsistaient encore disparaissent chaque jour. Les professeurs officiels
+restent seuls maîtres et ne se doutent même pas à quel point est funeste
+l’influence qu’ils exercent sur l’avenir de leur pays.
+
+On devait naturellement s’attendre à voir l’Université déduire des
+vertus manifestées par l’armée pendant la guerre que l’honneur en
+revenait à son enseignement. Elle oubliait ainsi que la très immense
+majorité des hommes qui déployèrent ces qualités--officiers ou
+soldats--s’étaient formés en dehors de toute influence universitaire.
+
+ * * * * *
+
+Les ministres de l’Instruction Publique qui, depuis un demi-siècle,
+tentèrent vainement de réformer notre enseignement universitaire ont dû
+souvent songer à la légende de Sisyphe, condamné par les dieux à
+remonter éternellement au sommet d’une montagne un rocher qui en
+retombait toujours.
+
+Reconnaissant, comme ses prédécesseurs, la triste médiocrité de notre
+enseignement, un nouveau ministre de l’Instruction Publique se proposa
+récemment de le modifier une fois encore.
+
+Son idéal était de renforcer l’enseignement du grec et du latin auquel,
+avec une foi religieuse partagée par beaucoup de braves gens, il
+attribuait une mystique vertu.
+
+L’auteur de ces nouvelles réformes eut raison de répéter, avec la
+totalité de ses prédécesseurs, que le but de l’enseignement doit être la
+formation de l’esprit. Peu importerait, évidemment, ce qui serait
+enseigné, fût-ce le sanscrit, si une telle formation était obtenue.
+
+ * * * * *
+
+La position qu’occupe un pays sur l’échelle de la civilisation dépend du
+niveau de son élite. La valeur de cette élite se mesure surtout à la
+qualité des savants indépendants que l’enseignement a su former.
+
+Leur rôle est très net. Si les professeurs ont pour mission d’enseigner
+la science déjà réalisée, c’est aux savants indépendants qu’il
+appartient de la perfectionner.
+
+L’immense influence de cette catégorie de savants ne peut se contester.
+Toutes les grandes lois fondamentales de la physique: lois d’Ohm,
+principe de Carnot, conservation de l’énergie, etc., leur sont dues. A
+eux également revient la presque totalité des inventions qui ont
+renouvelé la face de la civilisation: machine à vapeur, chemins de fer,
+photographie, télégraphie électrique, téléphonie, industrie du froid,
+etc.
+
+La grande force de l’éducation en Allemagne et aux États-Unis est
+d’avoir su créer une légion de ces savants indépendants. L’évolution
+industrielle et économique de ces pays représente leur œuvre.
+
+La supériorité, si mal comprise en France, des universités allemandes,
+ne résulte pas de différences des programmes. Ils sont les mêmes
+partout. Elle tient à des causes d’ordre psychologique, notamment au
+recrutement des professeurs.
+
+En France, on ne devient professeur qu’après une série de concours
+exigeant beaucoup de mémoire, mais ne demandant aucune recherche
+personnelle.
+
+Les longues années passées chez nous à loger dans la mémoire le contenu
+de gros manuels et à «contempler des équations au lieu de regarder les
+phénomènes», sont consacrées en Allemagne, par le candidat professeur, à
+exécuter des travaux personnels dans un des nombreux laboratoires
+libéralement ouverts à tous les chercheurs. Puis, l’enseignement étant
+libre, le futur professeur ouvre un cours, payé, comme tous les cours,
+par les élèves. Si ces derniers en tirent profit, la réputation du
+maître grandit et il finit par être appelé dans une des chaires
+officielles des 25 universités allemandes. Il recevra alors un
+traitement régulier, mais la plus grande partie de ses émoluments
+restera toujours payée par les élèves. Il en est de même en Belgique. Je
+tiens de l’ancien professeur de physique de l’université de Liége, M. de
+Heen, que ses leçons lui rapportaient plus de 60.000 francs par an.
+
+C’est donc, on le voit, l’élève qui, indirectement, choisit les
+professeurs, en Allemagne. «Privat-docent» ou titulaire d’une chaire
+officielle, le maître a le plus grand intérêt à s’occuper de ses élèves,
+puisque la majeure partie de son traitement provient de leurs
+rétributions. Dès que l’enseignement se montre insuffisant, les élèves
+disparaissent.
+
+Un des résultats finals des méthodes universitaires allemandes est
+d’inculquer le goût de l’étude et des recherches. Les nôtres finissent
+par inspirer, au contraire, l’horreur de toute cette science livresque
+si péniblement acquise. Dès qu’ils possèdent les diplômes nécessaires
+pour obtenir une place, les professeurs ne produisent plus rien. Nos
+grands laboratoires restent le plus souvent vides. Il est donc bien
+inutile d’en réclamer de nouveaux.
+
+ * * * * *
+
+Alors que les savants indépendants sont très encouragés en Angleterre,
+en Amérique et en Allemagne, ils se voient si mal accueillis en France
+que leur nombre diminue tous les jours. Les rares survivants
+disparaîtront bientôt entièrement.
+
+Les savants qui ont tant contribué à créer la puissance économique de
+l’Allemagne la reconstruiront rapidement. Profitant des leçons du passé,
+cette Allemagne nouvelle sera terriblement dangereuse.
+
+Je livre ces réflexions aux méditations des universitaires qui ne
+cessent de manifester leur hostilité aux savants indépendants, si
+indispensables pourtant à la grandeur de leur pays.
+
+Entamer l’épaisse carapace d’illusions dont certains maîtres de
+l’université restent enveloppés étant impossible, tout ce qu’on peut
+espérer c’est de faire réfléchir les esprits que la lourde empreinte
+universitaire n’a pas figés encore. De l’éducation des générations qui
+grandissent, éducation du caractère tout autant que de l’intelligence,
+notre avenir dépend. Il faut le répéter toujours.
+
+ * * * * *
+
+Nos méthodes universitaires ne sont pas seulement impuissantes à
+développer l’intelligence. Elles le sont plus encore à former le
+caractère. Or, les hommes sont beaucoup plus guidés par leur caractère
+que par leur intelligence.
+
+Si notre Université ne se préoccupe pas de la formation du caractère,
+c’est parce que cette formation ne saurait être constatée par les
+examens, but essentiel de son enseignement. Peu lui importe donc que
+beaucoup de ses élèves n’ayant acquis aucune qualité de caractère soient
+condamnés à traverser le monde sans y rien comprendre et, par
+conséquent, sans pouvoir y jouer un utile rôle.
+
+Les aptitudes psychologiques caractéristiques des divers peuples
+représentant un héritage ancestral, on ne saurait évidemment agir très
+profondément sur elles. Il existe cependant certaines méthodes capables
+d’influencer, ou tout au moins d’orienter, ces éléments fondamentaux de
+la personnalité.
+
+La possibilité de telles modifications est prouvée en constatant les
+transformations subies pendant cinquante ans par l’Allemagne et le
+Japon. C’est grâce à elles, je le répète, que l’Allemagne, malgré la
+diversité des races qui la composent, devint la première puissance
+industrielle du monde, et que le Japon, petite île, ne possédant jadis
+ni pouvoir ni prestige, devint un puissant empire.
+
+Notre avenir ne dépend pas seulement des aptitudes techniques de nos
+ouvriers mais surtout des capacités des élites qui les dirigent. Or, ces
+élites, au moment de la guerre, se laissaient de plus en plus dépasser
+par des concurrents étrangers.
+
+Les raisons de leur insuffisance étaient identiques dans les branches
+les plus diverses de notre activité.
+
+On le constate facilement en parcourant les soixante volumes publiés
+durant la guerre par la Société d’Expansion Économique sur nos
+principales industries. Je les ai résumées dans un précédent ouvrage[9].
+Tous les auteurs de ces enquêtes donnent les mêmes explications
+psychologiques de la décadence profonde révélée par la statistique de
+nos diverses entreprises. Nulle part il n’est parlé de l’insuffisance
+intellectuelle des chefs mais, à chaque page, d’insuffisances
+psychologiques résultant de défauts de caractère observés dans toutes
+les professions.
+
+ [9] _Psychologie des temps nouveaux_.
+
+C’est à supprimer ces défauts que devrait tendre notre régime
+universitaire. En réalité, il n’y tend pas du tout.
+
+Actuellement, notre Université fabrique à coups de manuels
+d’innombrables diplômés, mais elle reste impuissante à former des
+élites. Le personnel dirigeant, issu à peu près exclusivement des
+concours, constitue souvent une bien médiocre élite.
+
+J’aurai à revenir bientôt sur l’éducation du caractère et à montrer
+comment la discipline, l’ordre et la méthode qui firent la force de
+l’Allemagne lui furent inculqués par son régime militaire. En Angleterre
+et en Amérique, où ce régime n’existait pas, il a été remplacé par des
+sports, qualifiés justement d’éducateurs, car ils impliquent les mêmes
+qualités que celles résultant du service militaire.
+
+Insister serait inutile. Notre enseignement universitaire est arrivé à
+cette phase de décrépitude sans remède où sombrent les institutions qui
+ne surent pas évoluer.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+L’ENSEIGNEMENT DE LA MORALE A L’ÉCOLE
+
+
+Les lecteurs de cet ouvrage ne sont pas très familiarisés, peut-être,
+avec l’histoire de l’empereur Akbar. Ce fut pourtant le plus puissant
+souverain de son époque. Pendant un règne de cinquante ans, il créa dans
+l’Inde des villes merveilleuses et des palais de rêves.
+
+Akbar n’était pas seulement grand bâtisseur, il fut aussi un judicieux
+philosophe. Les religions lui apparaissant comme des incarnations
+diverses des mystères qui nous entourent, il projeta de les fondre en
+une seule et réunit dans ce but plusieurs théologiens.
+
+La tentative ne fut pas heureuse. Les membres de la docte assemblée
+n’échangèrent que des invectives et de vigoureux horions.
+
+Soupçonnant dès lors, et bien avant les philosophes modernes, que les
+croyances sont indépendantes de la raison, Akbar abandonna son projet et
+se contenta de faire régner une tolérance absolue dans son immense
+empire. Ses sujets furent libres d’adorer les dieux qu’ils préféraient
+ou de n’en pas adorer du tout. Les biens religieux furent respectés. Les
+pères de famille eurent le droit de faire éduquer leurs enfants par des
+bouddhistes, des brahmanes, des musulmans ou des chrétiens.
+
+ * * * * *
+
+Les peuples de l’Europe mirent longtemps à imiter l’exemple du grand
+empereur. Après s’être massacrés et persécutés au cours d’interminables
+querelles religieuses, ils finirent cependant, eux aussi, par découvrir
+que la force ne peut rien contre la foi. Aujourd’hui, la presque
+totalité des nations civilisées pratique une large tolérance religieuse.
+Seules la France et la Turquie firent exception pendant longtemps.
+
+Durant de nombreuses années l’anticléricalisme constitua le fond de la
+politique radicale. Son principal but était de substituer aux écoles
+libres, coûtant fort peu, des écoles gouvernementales qui exigèrent une
+dépense de plusieurs centaines de millions.
+
+Bien que cette substitution n’ait été imitée par aucun des peuples
+civilisés de l’univers, nos gouvernants s’en montrèrent cependant très
+fiers. Peut-on rêver plus noble tâche, en effet, que de protéger l’âme
+des enfants contre les superstitions des âges de barbarie? Une telle
+entreprise ne dérive-t-elle pas de principes scientifiques très sûrs?
+
+On le crut longtemps et c’est pourquoi tant de mentalités incertaines
+acceptèrent des persécutions considérées comme nécessaires. Les
+politiciens restaient sans prestige, mais puisqu’ils parlaient au nom de
+la science, on se résignait à subir leurs violences.
+
+Et voici que, à la suite d’investigations approfondies, la philosophie,
+la psychologie et d’autres sciences encore, viennent dévoiler les
+erreurs de la ruineuse conception dont fut bouleversée la France pendant
+trente ans.
+
+ * * * * *
+
+Bien que l’évolution des idées nouvelles sur les religions ne puisse
+être résumée en quelques lignes, on peut en marquer les principaux
+points.
+
+Tout d’abord, la psychologie a montré que les croyances n’étaient
+nullement enfantées par la crainte, mais correspondaient à des besoins
+irréductibles de l’esprit.
+
+Qu’elles soient religieuses, politiques ou sociales les croyances sont
+régies par une même logique, la logique mystique, indépendante de la
+logique rationnelle.
+
+Beaucoup d’esprits révolutionnaires ne sont, en réalité, que des
+croyants ayant changé les noms de leurs dieux. Socialistes,
+francs-maçons, communistes, adorateurs de fétiches ou de formules
+destinées à régénérer le genre humain, ne doivent l’intensité de leur
+fanatisme qu’au développement exagéré de cet esprit mystique, qui anime
+tous les apôtres d’une nouvelle foi.
+
+Ces remarques constituent le côté théorique de la question. Le point de
+vue pratique est fourni par une philosophie nouvelle, le pragmatisme,
+très en vogue actuellement dans les universités d’Amérique.
+
+Cette philosophie proclame que la notion d’utilité, toujours visible,
+doit passer avant celle de vérité difficilement accessible. Si, comme
+l’observation le démontre, les croyances augmentent la puissance de
+l’individu et l’élèvent au-dessus de lui-même, il serait absurde de
+rejeter de l’éducation un pareil moyen d’action.
+
+Les psychologues, même libres penseurs, reconnaissent tous, également,
+la force que donne à l’homme la possession d’une croyance. Pour qui en
+douterait, je me bornerai à citer les lignes suivantes, écrites par un
+professeur de la Sorbonne, aussi peu suspect de cléricalisme que je le
+suis moi-même:
+
+ «La vie religieuse, dit-il, suppose la mise en œuvre de forces qui
+ élèvent l’individu au-dessus de lui-même... Le croyant peut davantage
+ que l’incroyant. Ce pouvoir n’est pas illusoire, C’est lui qui a
+ permis à l’humanité de vivre.»
+
+ * * * * *
+
+Par une voie différente, on peut encore démontrer l’utilité de
+l’enseignement religieux à l’école. Dans le livre célèbre: _la Science
+et l’hypothèse_, qu’il écrivit jadis, à ma demande, pour la collection
+que je dirige, l’illustre mathématicien Henri Poincaré prouve qu’aucune
+science, y compris les mathématiques, ne saurait vivre sans hypothèses.
+C’est ainsi, par exemple, que la propagation de la lumière et des ondes
+électriques, qui impressionnent le récepteur du télégraphe sans fil
+serait inexplicable sans l’hypothèse de l’éther. La nature de cet éther
+est entièrement ignorée. On ne sait pas si sa densité est infiniment
+grande ou infiniment petite. On n’est même pas sûr qu’il existe, et
+cependant la science ne peut s’en passer. Quand on refuse d’accepter
+l’hypothèse pour guide, il faut se résigner à prendre le hasard pour
+maître.
+
+Les hypothèses religieuses sont comparables aux hypothèses scientifiques
+et il est aussi difficile de se passer des premières que des secondes.
+Sur les hypothèses scientifiques repose tout l’édifice de nos
+connaissances. Sur les hypothèses religieuses toutes les civilisations
+furent bâties.
+
+Il ne subsiste donc aujourd’hui aucune raison, ni scientifique, ni
+philosophique, ni pratique, permettant de justifier les persécutions
+dont l’enseignement religieux fut l’objet et dont l’Alsace, après son
+retour à la France, faillit être victime.
+
+Loin de constituer un danger, cet enseignement est au contraire fort
+utile. Grâce à lui se créent facilement chez l’enfant des habitudes
+inconscientes qui survivront plus tard, quand il perdra ses croyances.
+
+ * * * * *
+
+Est-ce à dire qu’il faille obliger le maître d’école à enseigner comme
+vérités des hypothèses auxquelles il ne croit pas? En aucune façon.
+
+Le libre penseur le plus sceptique ne trahirait aucune de ses
+convictions en disant à ses élèves que tous les peuples ont eu des
+religions en rapport avec leurs sentiments et leurs besoins et que, sur
+ces religions, furent édifiées les lois, les coutumes, les
+civilisations. Il enseignerait que tous les dogmes prescrivent des
+règles morales nécessaires à la vie des sociétés. Finalement, il
+exposerait brièvement aux élèves la religion de leurs pères, en faisant
+remarquer que ce n’est pas dans l’enfance que sa valeur pourrait être
+discutée.
+
+Je ne crois pas qu’aucun savant moderne conteste la valeur des
+assertions qui précèdent. Elle ne peut être mise en doute que par des
+législateurs auxquels leur fanatisme mystique et la terreur de l’opinion
+collective ôtent toute liberté de jugement.
+
+On ne peut, cependant, les considérer comme dépourvus de toute
+philosophie, ces modernes apôtres. Mais leur rudimentaire philosophie
+est celle qu’un éminent romancier rendit célèbre dans la personne de M.
+Homais. L’esprit qu’incarnait cette âme simple régna longtemps en maître
+au Parlement. Il fit expulser des hôpitaux les Sœurs qui soignaient
+admirablement les malades et enveloppaient d’espérances leurs derniers
+moments. Il a fait chasser de France les milliers de professeurs de
+l’institut des Frères, qui donnaient l’instruction gratuite à des
+centaines de milliers d’enfants et avaient créé un enseignement agricole
+et professionnel sans rival, disparu avec eux.
+
+Lorsque les notions psychologiques esquissées dans ce chapitre seront
+mieux connues, on considérera l’intolérance comme une calamité aussi
+ruineuse que dangereuse et l’opinion se dressera vigoureusement contre
+ses pernicieux apôtres. Dominant les fanatismes de l’heure présente, les
+historiens de l’avenir n’auront pas de peine à montrer ce que
+l’intolérance religieuse a coûté et de quels précieux éléments
+d’éducation elle nous a privés.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+LA CRÉATION D’HABITUDES MORALES PAR L’ARMÉE
+
+
+Dans leurs discours, tous les chefs d’État parlent de désarmement, mais
+ils augmentent en même temps leurs budgets de guerre, sachant bien que
+les seules chances de paix résident dans la puissance des armées.
+Aujourd’hui, plus encore que dans le passé, pour durer il faut rester
+fort.
+
+Ces armements sont financièrement désastreux puisqu’ils obligent des
+peuples demi-ruinés à s’appauvrir davantage; mais l’exemple de
+l’Allemagne suffit à montrer ce que coûte, de nos jours, une défaite.
+
+La nécessité de conserver sur pied de dispendieuses troupes semble
+d’autant plus lourde qu’une armée représente un outil rarement employé.
+
+On est alors conduit à se poser la question suivante: cet outil, fort
+coûteux, ne serait-il pas utilisable autrement que pour la guerre? Or,
+il est facile de démontrer qu’en dehors de son but guerrier, l’éducation
+militaire pourrait rendre à un peuple les plus signalés services.
+
+On se souvient des déclarations du célèbre chimiste Ostwald, affirmant
+que la suprématie industrielle des Germains tenait à ce que seuls ils
+possédaient le secret de l’organisation.
+
+Cette supériorité, dont Ostwald lui-même ne comprenait pas très bien
+l’origine, résulte beaucoup moins des qualités intellectuelles acquises
+à l’Université que de certaines qualités de caractère: ordre,
+discipline, ponctualité, solidarité, sentiment du devoir, etc., que
+l’université n’enseigne pas.
+
+Le ministre Helfferich avait une vision beaucoup plus juste des causes
+de la supériorité de ses compatriotes quand il la déclarait issue du
+passage forcé de tous les jeunes Allemands par la caserne, où ils
+acquéraient les qualités de caractère indispensables à la nouvelle
+évolution scientifique et industrielle du monde.
+
+Inutile d’objecter que les Américains, jadis sans armée, atteignirent
+cependant une grande prospérité industrielle. Leurs qualités d’ordre, de
+solidarité, de ponctualité, de discipline étaient dues, comme celles des
+Anglais, à la pratique de sports où la discipline s’impose aussi
+rigoureusement qu’à la caserne.
+
+ * * * * *
+
+Comment le régime militaire peut-il inculquer de telles qualités? Ici,
+nous nous trouvons en présence du formidable problème de la morale dont
+on peut dire qu’il fut la pierre d’achoppement de tous les
+philosophes[10].
+
+ [10] On peut juger, par le passage suivant de l’éminent philosophe
+ Boutroux, à quel point sont confuses les idées sur la morale de nos
+ plus illustres universitaires: «A travers leur extrême variété, tous
+ les systèmes de morales ont consisté à prendre pour principe une
+ certaine notion du bien comme objet définitif proposé à notre
+ activité et à chercher ensuite, dans un libre consentement de
+ l’intelligence du cœur et de la volonté, le ressort de l’action
+ dirigé vers cette fin.»
+
+Ce problème est, au fond, assez simple, bien que des hommes comme Kant
+en aient complètement méconnu les éléments.
+
+Pour l’illustre philosophe, il n’existait pas une morale possible sans
+sanctions, c’est-à-dire sans récompense et sans châtiment. Le crime,
+restant souvent impuni ici-bas, et la vertu privée de récompense, Kant
+en déduisait la nécessité d’une vie future et d’un Dieu rémunérateur.
+
+Une morale dépourvue de sanction serait donc, suivant Kant, impossible.
+
+Ces conceptions sont restées classiques dans notre enseignement, et je
+tiens de l’éminent philosophe Bergson qu’il fut pendant longtemps à peu
+près seul avec l’auteur de cet ouvrage à les rejeter complètement.
+
+S’il les repoussait, c’était d’ailleurs pour des raisons un peu
+différentes de celles que j’ai exposées dans un autre livre et dont
+voici la substance:
+
+Kant, comme tous les philosophes rationalistes, croyait l’homme guidé
+dans la vie par son intelligence alors qu’il est, en réalité, conduit
+surtout par les sentiments dont dérive son caractère.
+
+En fait, ce n’est guère la crainte du châtiment et l’espoir d’une
+récompense qui font respecter le devoir moral. Ce respect ne se trouve
+constitué qu’après être devenu une habitude. L’homme obéit alors à
+certaines règles de conduite sans les discuter. C’est à ce moment précis
+que sa morale est formée.
+
+La morale purement rationnelle des professeurs, dans laquelle chaque
+acte exigerait une délibération intellectuelle, formerait une pauvre
+morale. L’homme n’ayant pas d’autre règle de conduite inspirerait peu de
+confiance.
+
+L’erreur de Kant dérivait de ce que, ignorant la force d’un inconscient
+convenablement éduqué, il ne pouvait le supposer assez fort pour
+remplacer les sanctions présentes ou futures. Ces sanctions lui
+semblaient donc indispensables.
+
+ * * * * *
+
+Comment créer cette morale inconsciente, seul guide sûr de la conduite?
+Comment, en d’autres termes, transformer en habitudes l’observation des
+lois morales sans lesquelles une société tombe vite dans l’anarchie?
+
+Une seule méthode permet d’obtenir ce résultat: répéter longtemps l’acte
+qui doit devenir habitude.
+
+Cet acte représentant d’abord une gêne, l’élève n’arrive à le pratiquer
+que par contrainte, c’est-à-dire sous l’influence d’une discipline
+rigide.
+
+Pareille discipline étant difficile dans la famille et à l’école,
+beaucoup d’hommes n’ont d’autre morale que celle du groupe social auquel
+ils appartiennent, en dehors de la crainte, assez faible aujourd’hui,
+qu’inspire le gendarme.
+
+Cette discipline rigide, mais nécessaire pour créer une moralité
+inconsciente, s’obtient au contraire facilement à l’armée, parce qu’elle
+possède des moyens de contrainte auxquels on ne résiste pas. Leur
+rigueur n’est, d’ailleurs, pénible qu’au début, car à la discipline
+externe imposée se substitue bientôt la discipline interne, spontanée,
+constituant l’habitude.
+
+L’homme ainsi formé est comparable au cycliste circulant sans effort
+dans les chemins les plus difficiles, alors qu’à ses débuts il n’y
+parvenait qu’avec peine.
+
+Les peuples ayant acquis la discipline interne, constituant une morale
+stabilisée, sont, par ce seul fait, très supérieurs à ceux qui ne la
+possèdent pas.
+
+ * * * * *
+
+La création d’habitudes morales au moyen de la discipline militaire
+repose sur le principe psychologique très sûr des associations par
+contiguïté. On peut le formuler de la façon suivante:
+
+Lorsque des impressions ont été produites simultanément, ou se sont
+succédé immédiatement, il suffit que l’une d’elles se présente à
+l’esprit pour que les autres soient évoquées aussitôt.
+
+L’association par contiguïté est nécessaire pour créer l’habitude. Bien
+établie, cette habitude rend inutile la représentation mentale de
+l’association.
+
+Pour faire mieux comprendre la force de l’éducation inconsciente, et
+montrer comment elle peut survivre au conscient désagrégé par une cause
+quelconque, je rappellerai un cas bien concret observé jadis par
+l’illustre général de Maud’huy, qui n’a jamais manqué une occasion de me
+rappeler qu’il se considérait comme mon élève.
+
+Alors commandant, il vit entrer dans son bureau un sergent de service,
+venant l’informer avec inquiétude, qu’un soldat ivre se démenait dans
+une salle, brisant tout et menaçant de sa baïonnette le premier qui
+l’approcherait. Que faire?
+
+Théoriquement il paraissait très simple de lancer plusieurs hommes sur
+le forcené pour le maîtriser. C’était les exposer à être tués ou
+blessés. La psychologie ne fournirait-elle pas un moyen plus subtil?
+
+Le futur général l’eut vite trouvé. Se souvenant que l’éducation
+inconsciente survit aux perturbations du moi conscient, il se dirigea
+vers la salle où gesticulait l’ivrogne, ouvrit la porte et, d’une voix
+de stentor, commanda:
+
+--Garde à vous! Portez arme! Posez arme! Repos!
+
+Les ordres furent immédiatement exécutés et il devint facile de désarmer
+le soldat, dont l’âme consciente avait été perturbée par l’ivresse, mais
+dont l’habitude inconsciente n’avait pas encore été atteinte.
+
+ * * * * *
+
+Pour en finir avec le principe si fécond des associations par
+contiguïté, je ferai remarquer qu’il sert de base à toutes les formes
+possibles d’éducation, aussi bien chez les animaux que chez l’homme. Les
+dresseurs les plus raffinés n’en utilisent guère d’autres. Ce même
+principe contient la solution de problèmes d’aspect insoluble, par
+exemple, empêcher un brochet affamé de manger les poissons enfermés avec
+lui dans un bocal. Cette expérience est trop connue pour qu’il soit
+utile d’en rappeler les détails.
+
+La création d’habitudes morales par voie d’association se trouve
+facilitée grâce à l’application de cette autre loi psychologique: des
+impressions faibles, si répétées qu’on le suppose, n’ont jamais la
+puissance d’impressions peu répétées, mais très fortes.
+
+En vertu de ce principe, que j’eus souvent jadis l’occasion d’appliquer
+au dressage de chevaux difficiles, le châtiment punissant une violation
+de discipline peut être rare, s’il est sévère. C’est pour cette raison
+qu’au grand collège d’Eton, fréquenté par les fils de la haute
+aristocratie anglaise, le principal fouette lui-même en public l’élève
+ayant proféré un mensonge. Cette peine humiliante a pour résultat
+d’inspirer aux jeunes gens une horreur si intense du mensonge qu’il est
+rarement besoin de l’appliquer.
+
+ * * * * *
+
+L’immense supériorité de la discipline militaire sur celle de l’école et
+surtout de la famille est, je le répète, qu’on ne résiste pas à la
+première, alors que la discipline scolaire ou familiale ne se compose
+guère que de remontrances sans force et de discours sans prestige.
+
+La création d’habitudes militaires et morales demande un certain temps.
+Sa durée est fort discutée d’ailleurs par les partisans d’un service
+militaire réduit à quelques mois.
+
+La question s’est présentée dans divers pays et notamment en Belgique.
+Le Roi Albert y fit preuve à ce propos de connaissances psychologiques
+qui m’avaient déjà frappé au cours d’une conversation que j’eus avec
+lui.
+
+Dans le but d’obtenir la prolongation du service de 10 à 14 mois, il
+disait: «abaisser la durée du temps de service au-dessous d’un certain
+terme, c’est tomber dans le système des milices. Or, l’expérience prouve
+que les milices n’ont jamais tenu devant une force régulière et bien
+entraînée. On croit trouver un correctif dans un puissant armement, mais
+une troupe sans discipline, ni cohésion, ne saura pas défendre cet
+armement.»
+
+ * * * * *
+
+Le lecteur entrevoit maintenant, je pense, l’utilité du régime militaire
+sur la formation du caractère et de la morale d’un peuple.
+
+L’officier peut et doit devenir le véritable éducateur de notre
+jeunesse, appelée, aujourd’hui à passer par la caserne et redoutant,
+parfois bien à tort, d’y perdre son temps.
+
+Apprendre au soldat à manœuvrer ne doit être qu’une partie du travail
+des chefs. L’habitude de manier les hommes a déjà transformé beaucoup
+d’officiers en psychologues.
+
+Quelques-uns, trop peu nombreux encore, avaient compris depuis longtemps
+ce côté de leur rôle. C’est ainsi, par exemple, qu’il y a quelques
+années, le général Gaucher, alors commandant d’état-major, publiait une
+série de conférences sur _La Psychologie de la Troupe et du
+Commandement_, où se trouvaient reproduits plusieurs chapitres de mes
+ouvrages.
+
+En ce qui concerne, notamment, l’éducation de la morale, l’auteur y a
+fort bien montré les différences des modes de création de la moralité
+individuelle et de la moralité collective. Sans doute, un chef pourra
+momentanément susciter dans une troupe des qualités très
+hautes--abnégation, dévouement, désintéressement, sacrifice de la vie,
+etc.; mais cette moralité transitoire ne survit pas à l’influence du
+chef qui l’a créée, alors que persiste la moralité individuelle,
+transformée en habitude suivant les principes que je viens d’exposer.
+
+Lorsque le caractère a été éduqué, ainsi que l’intelligence, l’homme
+possède un capital mental fort supérieur à tous les capitaux matériels.
+Les événements peuvent, en effet, détruire ces derniers, mais ils
+n’entament pas le premier.
+
+Tous les peuples modernes, les latins surtout, ont besoin d’une
+éducation morale les dotant d’un capital mental solide. L’armée, seule,
+je le répète, pourra le leur faire acquérir.
+
+Notre avenir dépendra donc de l’éducation morale reçue par la nouvelle
+génération.
+
+L’intelligence, tout le monde en possède en France, et c’est pourquoi la
+jeunesse se charge si facilement de diplômes. Malheureusement, les
+qualités de caractère ne sont pas toujours développées au même degré.
+
+Or dans la phase d’évolution où le monde entre aujourd’hui, c’est la
+possession de ces qualités qui déterminera l’avenir des peuples.
+
+
+
+
+LIVRE VII
+
+LES ALLIANCES ET LES GUERRES
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+LA VALEUR DES ALLIANCES
+
+
+Parmi les hommes d’État ayant joué un rôle dans les événements
+contemporains, l’Histoire citera certainement le nom de M. Isvolsky,
+ambassadeur de Russie à Paris au moment de la guerre.
+
+Avant d’être ambassadeur en France, il fut ministre des affaires
+étrangères et occupa des postes diplomatiques importants dans diverses
+capitales de l’Europe.
+
+L’éminent homme d’État était un esprit très fin, très cultivé,
+connaissant admirablement l’art difficile de comprendre les hommes et de
+les manier. Il se trompa sans doute quelquefois; mais l’Histoire ne cite
+guère de diplomates ne s’étant jamais trompés.
+
+J’avais l’honneur de le compter parmi mes lecteurs assidus. Il entreprit
+même pendant son séjour à Paris, comme ambassadeur, la traduction russe
+de mon petit volume: _Aphorismes du Temps Présent_.
+
+J’eus l’occasion, un jour, de lui proposer l’addition d’un aphorisme
+constatant qu’une alliance entre peuples s’évanouit dès que les intérêts
+de ces peuples viennent à diverger.
+
+--N’écrivez pas cela, me dit l’ambassadeur avec un sourire ironique.
+C’est une vérité tellement confirmée par l’histoire qu’il serait
+vraiment inutile de la rappeler.
+
+ * * * * *
+
+La guerre et aussi la paix ont amplement justifié la judicieuse
+réflexion de l’illustre diplomate.
+
+On le vit, notamment, quand l’Italie et la Roumanie, d’abord alliées à
+l’Allemagne, se tournèrent contre elle, le jour précis où leurs intérêts
+différèrent des intérêts germaniques.
+
+On put constater encore la faible valeur des alliances lorsque nous
+fûmes abandonnés par la Russie, puis quand l’Autriche essaya vers la fin
+de la guerre, de se séparer de l’Allemagne.
+
+L’action des intérêts qui amène la rupture des alliances se manifeste
+également dans leur genèse. Les États-Unis en fournirent un remarquable
+exemple lorsque sentant grandir les menaces de l’Allemagne ils sortirent
+de leur neutralité, bien que n’étant liés par aucun traité, pour nous
+aider à terminer la guerre.
+
+Les journaux français faisaient preuve d’une naïveté un peu excessive
+quand ils répétaient sans trêve, durant la guerre, que l’Angleterre et
+l’Amérique s’étaient jointes à la France pour défendre la cause du droit
+et de la justice. Elles défendaient simplement leurs intérêts menacés.
+«C’est pour nous-mêmes, écrivait le _Times_, que nous avons tiré l’épée,
+afin de demeurer les maîtres de la mer et du commerce du monde.»
+
+L’Allemagne abattue, il fallait empêcher la France de prédominer, et
+c’est pourquoi les gouvernants britanniques s’opposèrent, avec une
+énergie côtoyant la violence, à ce que les anciennes frontières du Rhin
+nous fussent rendues. Avec la même énergie, ils empêchèrent la formation
+de l’État tampon de Rhénanie qui eût rendu l’Allemagne moins dangereuse
+pour ses voisins.
+
+Mêmes observations au sujet de l’Amérique, entrée en guerre, assuraient
+nos hommes d’État et nos journalistes, pour défendre le droit et la
+liberté.
+
+Le 11 mars 1921, l’ambassadeur des États-Unis à Londres faisait justice
+de ces naïvetés quand il disait:
+
+«_Nombreux sont ceux qui demeurent convaincus que nous avons envoyé nos
+jeunes soldats au delà de l’Océan pour sauver la Grande-Bretagne, la
+France et l’Italie. Ce n’est pas vrai. Nous les avons envoyés uniquement
+pour sauver les États-Unis d’Amérique._»
+
+Ces constatations diverses aboutissent toutes à montrer l’évidence de ce
+principe qu’une alliance est une association provisoire d’intérêts
+semblables ne survivant pas à leur divergence.
+
+ * * * * *
+
+Quand les ambitions ou les intérêts sont très forts, ils peuvent créer
+des alliances entre peuples n’ayant aucune sympathie les uns pour les
+autres. L’empereur Guillaume II rêva longtemps de s’allier avec la
+France qu’il aimait peu contre l’Angleterre qu’il aimait moins encore.
+On le sait notamment par la révélation d’une de ses conversations avec
+le roi Léopold de Belgique, publiée par le baron Van der Elst, ancien
+secrétaire général du ministre des affaires étrangères belge.
+
+ «Depuis de longues années, lui dit Guillaume, j’ai employé tous les
+ moyens pour me rapprocher de la France et chaque fois que je lui ai
+ amicalement tendu la main, elle a repoussé mes avances avec dédain.
+ Tous mes projets se heurtent à l’opposition systématique du
+ gouvernement et sont violemment combattus par la presse française qui
+ les dénature et en prend prétexte pour m’injurier. J’avais rêvé d’une
+ réconciliation avec la France. J’aurais voulu former avec elle, dans
+ l’intérêt général, un bloc continental assez fort pour mettre un frein
+ aux ambitions de l’Angleterre qui cherche à confisquer le monde à son
+ profit. Et, au contraire, je vois la France prêcher la haine, la
+ revanche, et préparer la guerre dans le dessein de nous anéantir.»
+
+L’Angleterre qui commençait à fort redouter l’Allemagne, rivale
+grandissante, aurait bien volontiers traité avec elle, mais ses avances
+eurent peu de succès. L’Allemagne se croyait, d’ailleurs, très sûre de
+la neutralité britannique au début de la guerre.
+
+On a souvent affirmé que si, en 1914, l’Angleterre avait déclaré
+immédiatement ses intentions, l’Allemagne n’aurait probablement pas
+déchaîné le conflit. Ce retard fut une des conséquences nécessaires de
+la politique traditionnelle anglaise. L’intérêt de se joindre à la
+France n’exista pour elle que quand l’Allemagne, contrairement à
+l’espérance des hommes d’État anglais, viola la neutralité belge et
+menaça Anvers.
+
+Tous ces exemples, mettant en évidence les bases psychologiques d’une
+alliance, permettent de pressentir le sens réel de ce mot.
+
+Avec l’évolution actuelle du monde et la mobilité des intérêts
+économiques, les alliances entre peuples ne représentent que
+l’association momentanée d’intérêts semblables et ne survivent pas à la
+disparition de cette communauté d’intérêts.
+
+ * * * * *
+
+Il ne faut pas oublier du reste, quand on parle d’alliances que, sauf
+dans les relations commerciales qui imposent l’honnêteté, sous peine de
+ne pouvoir se continuer, il n’existe aucune trace de moralité politique
+internationale. Les termes de droit et de justice constituent alors des
+expressions totalement dépourvues d’efficacité et qui n’ont jamais
+influencé la conduite.
+
+L’histoire se compose surtout du récit des conquêtes effectuées par les
+peuples forts sur les peuples faibles, sans qu’il soit question d’aucun
+droit. Les chroniqueurs réservent d’ailleurs leur admiration aux
+conquérants que les idées de droit et de justice préoccupèrent fort peu.
+Frédéric II de Prusse fut qualifié de grand en raison surtout de la
+façon dont il dépouilla ses voisins de provinces sur lesquelles il
+n’avait aucun droit.
+
+Il en fut de même dans tous les pays. Un discours prononcé à Dunkerque,
+par M. Poincaré, rappelle que quand cette ville parut devenir une
+concurrente dangereuse pour le commerce anglais, le gouvernement
+britannique essaya de la faire incendier par surprise. A deux reprises,
+en 1694 et 1695, il envoya une flotte de frégates et de brûlots pour
+tenter l’opération. Jean-Bart réussit à l’empêcher mais, plus tard, les
+Anglais parvinrent à raser les fortifications de la ville et détruire
+Son port.
+
+Alors, comme aujourd’hui, comme demain et comme plus tard encore, la
+seule loi morale régissant les relations entre peuples, reste celle du
+plus fort.
+
+ * * * * *
+
+Inutiles souvent, les traités d’alliance peuvent en outre devenir
+dangereux. Les querelles de l’Autriche avec la Serbie nous étaient
+profondément indifférentes. Seul notre traité avec la Russie nous
+entraîna dans une guerre effroyable. L’alliance franco-russe nous coûta
+1.500.000 hommes, la ruine de plusieurs départements et un nombre
+immense de milliards.
+
+Quand les intérêts d’un peuple sont évidents, nul besoin d’un traité
+d’alliance pour lui faire prendre parti dans le conflit. Les pays qui
+nous aidèrent le plus pendant la guerre, c’est-à-dire l’Angleterre et
+l’Amérique, furent justement ceux auxquels aucun pacte ne nous liait.
+
+ * * * * *
+
+Nous ne conclurons pas de ce qui précède que les alliances soient
+toujours inutiles. Elles peuvent avoir un effet moral précieux pour
+prévenir l’attaque d’un peuple fort contre un peuple faible. Comme nous
+le rappelions plus haut, si l’Allemagne avait supposé que l’Angleterre
+s’unirait à la France, elle n’eût sans doute pas déclenché la guerre. Un
+traité d’alliance bien net avec l’Angleterre, au lieu de promesses
+vagues, aurait donc probablement empêché la formidable conflagration.
+
+De même pour le traité projeté au moment de la paix, entre la France,
+l’Angleterre et l’Amérique. Il eût été fort utile pour paralyser en
+Allemagne les projets de revanche.
+
+Aucun peuple n’est assez fort actuellement pour vivre sans alliances
+morales, les seules possibles aujourd’hui parce que les autres sont sans
+efficacité comme nous l’avons montré. Avec qui la France doit-elle
+s’allier?
+
+C’est là un problème analogue à ceux posés par le sphinx de la légende
+antique et qu’il fallait résoudre sous peine de périr. De lui notre
+avenir dépend.
+
+L’alliance avec les États-Unis, la plus désirable peut-être, a été
+repoussée par le Sénat américain. Depuis la fin de la guerre, les
+intérêts de l’Amérique ayant changé, ses idées ont également changé.
+
+Un sentiment visiblement anti-européen conduisit au pouvoir le Président
+Harding et la propagande pro-allemande amena les États-Unis, qui d’abord
+n’y songeaient guère, à réclamer les sommes prêtées aux Alliés pendant
+la lutte commune.
+
+Les journaux américains insinuent maintenant que si les États-Unis
+supportent de lourds impôts, c’est que leurs débiteurs alliés ne veulent
+pas les rembourser, ce qu’ils pourraient faire facilement en ne
+consacrant pas tout leur argent à des armements.
+
+Le peuple américain est de plus en plus persuadé que ce sont les
+armements de la France qui empêchent le désarmement général. On
+entrevoit le moyen de pression politique que le gouvernement de
+Washington pourra exercer sur les gouvernements européens.
+
+Il est possible que les États-Unis prétendent imposer des réductions
+d’armements à certaines nations européennes. L’Allemagne y compte
+fortement.
+
+Cette nouvelle orientation de l’Amérique montre, une fois encore,
+combien est grande aujourd’hui la fragilité des alliances. Elle montre
+surtout qu’il ne faut plus espérer une alliance avec l’Amérique.
+
+ * * * * *
+
+Des alliances avec les puissances de second ou de troisième ordre:
+Tchéco-Slovaquie, Pologne, etc., sont peu souhaitables. Nous aurions
+beaucoup à donner et très peu à recevoir. On a vu déjà, par la
+demi-alliance polonaise, à quelles guerres contre la Russie soviétique
+nous faillîmes être entraînés.
+
+Avec l’Italie une alliance serait bien incertaine. Divers journaux
+italiens n’ont pas hésité à réclamer la Corse, Nice, la Tunisie ou
+annoncer, comme le _Giornale d’Italia_, que l’Italie pourrait bien
+passer dans le camp allemand où elle était déjà avant la guerre.
+
+Compter, à défaut d’alliance, sur l’illusoire protection de la Société
+des Nations, sur l’internationalisme socialiste ou sur les imbéciles
+discours des pacifistes serait fort imprudent. Les illusions de jadis ne
+sont plus permises aujourd’hui. Elles nous ont conduits jusqu’au bord de
+l’abîme où nous faillîmes sombrer.
+
+Seuls en Europe, sans pouvoir espérer l’aide d’une Amérique lointaine,
+peu soucieuse de renouveler sa gigantesque entreprise, nous serions bien
+faibles.
+
+L’Angleterre demeure actuellement la seule nation avec laquelle la
+France aurait un intérêt certain à contracter une alliance en raison de
+son effet moral.
+
+ * * * * *
+
+Pour rechercher les bases possibles d’une telle alliance il faut d’abord
+tenir compte des principes politiques traditionnels de l’Angleterre,
+puis de son état présent.
+
+Les hommes d’État dirigeant les peuples stabilisés par un long passé se
+trouvent gouvernés eux-mêmes par un petit nombre de principes
+héréditaires, à travers les vicissitudes qui les enveloppent. Certains
+de ces principes sont, d’ailleurs, si fixes que des gouvernants issus de
+partis politiques opposés, les appliquent dès qu’ils arrivent au
+pouvoir.
+
+L’Angleterre est la plus stabilisée des nations actuelles et c’est
+pourquoi sa politique reste invariable à travers le temps. Depuis
+l’époque de l’invincible Armada jusqu’à celle de Napoléon, l’empire
+britannique s’est toujours dressé contre toute puissance européenne qui
+paraissait grandir. La France semblant devenir trop forte en 1870,
+l’Angleterre applaudit au succès de l’Allemagne. En 1914, l’Allemagne se
+montrant trop puissante à son tour la Grande-Bretagne se mit à nos
+côtés.
+
+ * * * * *
+
+Hallucinés par la crainte de perdre une alliance tenue pour nécessaire,
+nos gouvernants cédèrent depuis les débuts de la paix à toutes les
+exigences de l’Angleterre et facilitèrent ainsi l’établissement de son
+hégémonie en Europe.
+
+Si la Grande-Bretagne n’avait pas besoin de la France, il serait fort
+inutile de rien lui demander. La mentalité de ses hommes d’État ne leur
+permet de donner quelque chose que sous la pression d’impérieuses
+nécessités.
+
+Aujourd’hui, elle prend de tous côtés, entrave ses anciens alliés et
+semble médiocrement soucieuse de s’engager dans une nouvelle alliance.
+
+Si elle persistait dans cette ligne de conduite, quelles en seront les
+conséquences?
+
+Supposons qu’à une époque connue seulement du destin mais inévitable, la
+tenace Allemagne, émergée de l’abîme, se croie assez forte pour prendre
+sa revanche et attaquer la France isolée. Que deviendrait l’Angleterre
+si nous étions vaincus?
+
+Sa destinée ne serait pas douteuse. Anvers et Calais tombés aux mains
+des Allemands, l’Angleterre perdrait immédiatement sa domination sur les
+mers. Facilement envahie elle deviendrait bientôt une simple colonie
+germanique.
+
+L’alliance avec l’Allemagne, dont nous a plusieurs fois menacés M. Lloyd
+George, ne sauverait pas l’Angleterre d’un tel sort. L’Allemagne se
+retournerait vite contre son alliée d’un jour dès que la France serait
+vaincue, ne fût-ce que pour reprendre ses colonies.
+
+Donc, sans faire intervenir d’autre facteur que l’intérêt, l’Empire
+britannique doit fatalement se résigner à contracter avec la France une
+alliance précise, dégagée de réticences afin d’ôter à l’Allemagne l’idée
+de recommencer la guerre.
+
+ * * * * *
+
+Une alliance avec l’Angleterre ne représente pas du tout une protection
+à solliciter, mais une affaire à discuter. Nos diplomates gagneraient à
+la traiter en commerçants se proposant un échange de valeurs égales. La
+fermeté courtoise devra remplacer la résignation craintive dont ils
+firent preuve pendant et depuis les négociations de la paix. Alors,
+malheureusement, nous avions contre nous l’idéalisme obscur du
+tout-puissant président Wilson et le réalisme nullement obscur du
+premier ministre anglais, préoccupé surtout d’agrandir l’empire
+britannique et de laisser la France assez faible pour qu’elle se sentît
+toujours sous la dépendance anglaise.
+
+Il est évident qu’une alliance avec l’Angleterre ne doit pas hypothéquer
+trop lourdement l’avenir et nous lancer dans des guerres lointaines. Si
+elle accentuait une alliance avec le Japon et si ce dernier entrait en
+conflit avec les États-Unis, nous pourrions être engagés dans une
+nouvelle lutte plus funeste encore que celle dont nous sommes sortis. Il
+ne faut pas oublier, je l’ai rappelé plus haut, que notre alliance avec
+la Russie nous conduisit au formidable confit qui vient de ravager le
+monde. On ne doit pas oublier non plus que notre demi-alliance actuelle
+avec l’Angleterre faillit nous entraîner dans une guerre avec la
+Turquie.
+
+Un traité d’alliance franco-anglais devrait donc spécifier nettement les
+buts et les limites réciproques des engagements souscrits. Son principal
+but serait d’empêcher une nouvelle conflagration européenne qui
+marquerait sûrement la fin de nos civilisations.
+
+Ces réalités de l’heure présente dominent les vaines subtilités
+diplomatiques et les bavardages pacifistes. Plus que jamais, gouverner,
+c’est prévoir. L’imprévoyance nous a coûté quatre ans de guerre et la
+ruine de riches provinces. On ne recommence pas impunément une pareille
+aventure.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+LES LUTTES POUR L’HÉGÉMONIE ET POUR L’EXISTENCE
+
+
+§ 1.--La lutte de l’Angleterre pour l’hégémonie
+
+Tous les grands peuples de l’Histoire ont visé à l’hégémonie.
+
+Ce besoin est aussi intense aujourd’hui qu’aux époques de César et de
+Charles-Quint, mais il ne s’avoue plus. Les hommes d’État qui président
+à la destinée des peuples s’en prétendent affranchis.
+
+Dans un de ses discours, le plus impérialiste des ministres de la
+Grande-Bretagne souhaitait «la création d’une fédération des peuples
+destinée à empêcher que l’ambition et la cupidité ne plongent jamais
+plus l’univers dans ce chaos de misère qui s’appelle la guerre».
+
+Bien que le sens des mots soit facilement transformé par les diplomates,
+il serait cependant vraiment difficile à ce ministre d’attribuer à des
+motifs autres que ceux qu’il critique, c’est-à-dire «l’ambition et la
+cupidité», les incessants agrandissements territoriaux de l’Angleterre
+depuis les débuts de la paix.
+
+Cette discordance complète entre la conduite des hommes d’État et leurs
+discours résulte de causes psychologiques profondes. Les discours se
+réfèrent à un idéal individuel théorique plus ou moins lointain et non
+réalisable encore, alors que la conduite reflète uniquement les
+aspirations héréditaires du peuple que les gouvernants dirigent. Un
+homme d’État n’a d’influence qu’à la condition de rester le miroir des
+aspirations de sa race. Il pourra prêcher la fraternité et la
+solidarité, mais orientera sa politique d’après des principes totalement
+différents.
+
+L’Angleterre étant une nation ayant toujours visé à s’agrandir, rien ne
+permet de supposer que sa mentalité traditionnelle collective ait
+changé.
+
+La distinction que je viens de formuler entre les discours issus de
+l’âme consciente individuelle et la conduite dictée par l’âme
+inconsciente de la race domine la vie politique des peuples. Elle la
+domine surtout depuis les origines de la récente guerre.
+
+Ne nous étonnons donc pas trop qu’après avoir cent fois répété dans
+leurs discours, durant le conflit, qu’ils luttaient contre le
+militarisme et le besoin d’hégémonie, les hommes d’État anglais aient
+agi d’une façon absolument contraire aux principes solennellement
+proclamés dès le lendemain de la paix, en essayant de substituer
+l’hégémonie anglaise à celle de l’Allemagne.
+
+ * * * * *
+
+Jamais peuple ne manifesta un aussi violent désir de conquêtes. Après
+s’être approprié la flotte et les colonies allemandes, l’Angleterre
+proclama son protectorat sur l’Égypte, la Mésopotamie et la Perse, puis
+essaya de s’emparer de Constantinople et d’une partie de la Turquie par
+l’intermédiaire des Grecs.
+
+Avec les divers pays qu’il s’est annexés: Mésopotamie, Palestine,
+Égypte, Afrique allemande, Cameroun, Togo, îles de la Sonde, etc.,
+l’Empire mondial britannique étendu de l’Égypte au Cap et à l’Inde,
+comprend une grande portion de l’Asie et de l’Afrique, et couvre plus du
+quart de la surface de la terre.
+
+Sa situation peut se résumer dans cette phrase prononcée par lord Curzon
+à la Chambre des Communes: «L’Angleterre, dans cette guerre, a tout
+gagné et même plus qu’elle ne s’était proposé.»
+
+Jamais, en effet, la Grande-Bretagne n’avait rêvé une aussi prodigieuse
+puissance. Quelques semaines lui ont suffi pour s’adjuger tous les
+bénéfices de la lutte mondiale.
+
+ «L’Angleterre, écrit le savant historien Ferrero, fut saisie d’une
+ sorte de délire de domination mondiale qui, après les ambitions
+ allemandes, menace à son tour d’entraîner l’univers à sa perte...
+ L’Angleterre est retombée dans l’erreur qui a causé la chute de
+ Napoléon d’abord, et de l’Allemagne ensuite. Elle a cru que l’intérêt
+ d’un seul peuple pouvait être la loi de l’univers. Elle tente
+ d’improviser sur les ruines de la moitié de l’Asie une parodie
+ coloniale de l’empire napoléonien ou de celui que les Allemands
+ avaient essayé de fonder, mais avec une préparation bien plus solide.»
+
+La volonté de l’Angleterre d’établir son hégémonie sur le monde ne se
+manifesta pas seulement par des conquêtes territoriales, mais aussi par
+ses impérieuses façons d’agir à l’égard de ses alliés.
+
+Au moment où les bolchevistes étaient aux portes de Varsovie, elle
+n’hésita pas à barrer à Dantzig la seule route permettant à la France
+d’envoyer facilement des munitions aux Polonais chargés d’arrêter
+l’invasion. Elle nous obligea, par les hostilités des protégés anglais
+placés sur nos frontières, à dépenser beaucoup d’hommes et de millions
+en Syrie et ne cessa pendant quatre ans de s’opposer à nos réclamations
+de paiement.
+
+ * * * * *
+
+L’établissement de l’hégémonie britannique représente donc un des
+résultats principaux, quoique très imprévus, de la guerre mondiale.
+
+Cette hégémonie a peu coûté à l’Angleterre. Sa situation financière est
+restée si prospère, que le budget de ses recettes dépasse maintenant
+celui de ses dépenses.
+
+L’Europe ne s’est donc battue quatre ans contre l’hégémonie allemande
+que pour tomber sous l’hégémonie anglaise. Rien ne permet d’espérer que
+la seconde soit moins dure que la première.
+
+On reprochait jadis à l’Allemagne d’essayer de justifier ses désirs
+d’hégémonie en affirmant avoir reçu du ciel la mission de civiliser le
+monde. Dans un discours prononcé à Sheffield, M. Lloyd George assurait à
+son tour que «la Providence a donné à la race anglaise la mission de
+civiliser une partie de l’univers».
+
+Il est regrettable que le célèbre ministre n’ait pas révélé par quelles
+voies mystérieuses il avait appris que Dieu accordait à l’Angleterre la
+mission d’abord attribuée à l’Allemagne.
+
+Actuellement, les peuples suivent une marche absolument contraire aux
+idées formulées pendant les conférences de la paix. Nous voyons naître,
+en effet, dans les diverses parties du monde, deux ou trois centres
+d’hégémonie dont la formation et l’évolution semblent régies par la loi
+psychologique suivante:
+
+_Toute nation qui grandit tend à l’hégémonie, puis à la destruction des
+États rivaux dès qu’elle est devenue la plus forte._
+
+En réalité, la principale cause de la dernière guerre fut une rivalité
+entre l’Allemagne et l’Angleterre pour la conquête de l’hégémonie en
+Europe. C’était avec l’Angleterre et non avec la France que l’empereur
+d’Allemagne rêvait la guerre.
+
+ * * * * *
+
+Un peuple qui vise à la domination de l’univers voit bientôt se dresser
+contre lui des peuples aspirant, eux aussi, à l’hégémonie. On le voit de
+plus en plus aujourd’hui. Parallèlement à l’impérialisme anglais, croît
+très vite l’impérialisme des États-Unis qui rêvent déjà l’hégémonie sur
+l’Asie malgré l’opposition certaine de l’Angleterre et du Japon.
+
+Aussi se hâtent-ils de constituer une flotte de guerre destinée à tenir
+tête au Japon qui, après avoir pris à la Chine le Chantoung, avec ses 30
+millions d’habitants, cherche également à étendre sa domination sur la
+Sibérie orientale, la Mongolie, la Chine du Nord et les Philippines.
+
+
+§ 2.--La lutte pour l’existence en Extrême-Orient
+
+Les luttes pour l’hégémonie en Europe furent surtout causées par
+l’ambition et auraient pu à la rigueur être évitées. Celle que nous
+voyons naître en Extrême-Orient constitue pour le Japon, en raison de
+l’excès grandissant chaque jour de sa population, une lutte nécessaire
+pour l’existence, que les discours de tous les congrès ne sauraient
+empêcher.
+
+Cette perspective constitue un des éléments essentiels de la question
+dite du Pacifique. Elle inquiète fort les États-Unis puisque leur avenir
+en dépend.
+
+Possédant, comme d’ailleurs tous les peuples de l’univers, une foi
+mystique dans les congrès, ils convoquèrent, pour résoudre le problème,
+une conférence à Washington. Le prétexte mis en avant fut la question
+des armements. Mais ce n’était nullement, en réalité, cet accessoire
+sujet qui préoccupait les esprits.
+
+Le problème du Pacifique, malgré toutes les périphrases dont les
+orateurs l’enveloppèrent, consistait à trouver les moyens d’empêcher les
+Japonais de dominer l’Asie et surtout d’envoyer leurs immigrants aux
+États-Unis. Ne se mélangeant pas aux autres races, se multipliant avec
+une extrême rapidité, et travaillant à bien meilleur compte que les
+blancs, ils feraient à ces dernier une concurrence désastreuse.
+
+Or, il se trouve que contrairement aux intérêts américains l’immigration
+est pour les Japonais une nécessité fatale. Ils ont tous les ans un
+excédent énorme d’habitants qui, ne trouvant plus de place sur leur
+propre sol et ne pouvant être expédiés en Chine déjà trop peuplée,
+voudraient envahir les États-Unis et les colonies anglaises.
+
+Des lois draconiennes ont rendu jusqu’ici cet envahissement difficile.
+Les Japonais subirent ces lois, tant qu’ils n’étaient pas les plus
+forts. Mais maintenant?
+
+La Grande-Bretagne, qui avait un traité d’alliance avec le Japon et que
+la distance met à l’abri des invasions, ne verrait aucun inconvénient à
+l’expansion de la race jaune mais il en est tout autrement de ses
+Dominions: Canada, Australie, Nouvelle-Zélande, Afrique du Sud, etc. qui
+partagent absolument les sentiments des États-Unis et ne veulent à aucun
+prix accepter une immigration jaune.
+
+Leurs représentants se sont déjà catégoriquement prononcés sur ce point.
+«Parmi les droits des pays que nous représentons, a dit le premier
+ministre de l’Australie, se trouve celui de choisir leurs nationaux, et,
+par conséquent, d’éliminer les étrangers qui ne conviendraient pas.»
+
+Le Japon actuel acceptera-t-il longtemps l’humiliante interdiction à
+laquelle il a dû jusqu’ici se soumettre tout en protestant? La force
+seule pourrait l’y contraindre.
+
+Or, le faible Japon de jadis est devenu une grande puissance traitant
+d’égale avec les plus redoutées. Il possède une flotte bientôt aussi
+importante que celle de l’Angleterre et qui, pendant la guerre, fit la
+police du Pacifique et rendit de grands services aux Alliés. Son
+représentant à Paris figura au Conseil Suprême qui dicta la paix.
+
+L’ancien petit Japon est politiquement considérable aujourd’hui. Sans
+parler de sa conquête économique de la Chine, il s’est annexé le
+Chantoung, pays aussi étendu que la France, puis la Mandchourie, et
+bientôt sans doute, la Sibérie, le lac Baïkal et Vladivostok, régions
+riches en charbon et en pétrole. Aujourd’hui le Japon est le vrai maître
+de l’Asie.
+
+ * * * * *
+
+Il y a longtemps que, dans un grand ouvrage consacré à l’Orient, je
+prédisais le conflit fatal de la race blanche et de la race jaune.
+
+Cette heure semble venue. Si les États-Unis ont actuellement la
+possibilité de se défendre contre l’invasion japonaise, c’est parce
+qu’ils furent obligés, pour venir au secours des alliés, de se
+constituer une armée et une flotte.
+
+Grâce à ces armements et à l’appui moral des Dominions anglais,
+l’Amérique résiste à la pression japonaise. Mais cette pression grandit
+et elle voudrait trouver les moyens d’éviter une lutte qui serait
+évidemment beaucoup plus colossale et plus meurtrière que les
+précédentes. Ce serait la grande guerre des races. L’Inde, l’Égypte, la
+Chine y entreraient nécessairement à côté du Japon, afin de ne plus
+subir la suprématie des blancs.
+
+On peut considérer comme très juste cette réflexion récente du premier
+ministre de l’Australie: «La scène des grands événements mondiaux va
+passer du continent européen aux eaux du Pacifique.»
+
+Le Congrès de Washington réussit à reculer un peu l’échéance du grand
+conflit entre l’Amérique et l’Asie.
+
+Cette échéance semblant inévitable, les gouvernants des États-Unis
+seront obligés de s’orienter vers une des branches du dilemme suivant:
+
+Ou accepter l’invasion des jaunes, qui, en raison de leur inlassable
+fécondité, finiraient par transformer les États-Unis en colonies
+japonaises. Ou s’opposer au moyen d’une guerre à l’invasion.
+
+Cette guerre colossale, dont chaque jour grandit la menace, n’aura plus,
+comme les anciens conflits, des ambitions, des rivalités dynastiques et
+des haines pour causes. Elle sera comparable à ces formidables luttes
+pour la vie qui, au cours des âges géologiques, présidèrent à la
+destruction et à la transformation des espèces.
+
+Si le Congrès de Washington eut des résultats politiques médiocres, il
+servit du moins à démontrer une fois encore que, malgré les rêveries des
+pacifistes, la vie des peuples reste dominée par des lois naturelles que
+tous les progrès des civilisations demeurent impuissants à faire
+disparaître.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+LE PROBLÈME DE LA SÉCURITÉ
+
+
+Le plus important des problèmes actuels, est évidemment celui de la
+sécurité. Les alliés ayant abandonné de plus en plus la France, elle est
+restée seule devant un ennemi obsédé par l’idée de revanche. Comment
+assurer sa sécurité.
+
+Ces moyens sont peu nombreux. Il n’en est même en réalité qu’un seul
+reconnu efficace: l’occupation des villes bordant le Rhin. Dès qu’elles
+seraient abandonnées la tentative de revanche serait prochaine. Tous nos
+grands chefs militaires sont d’accord sur ce point.
+
+L’avenir est écrit dans le présent. C’est pourquoi il ne faut jamais
+oublier ce qui nous attend si les Allemands envahissaient de nouveau le
+sol français.
+
+La _New York Tribune_ du 14 février 1923 rappelait leurs procédés en
+France et en Belgique:
+
+ «Ils commençaient par dépouiller les habitants, puis les forçaient à
+ travailler et les déportaient comme esclaves en Allemagne. Ils
+ volaient les machines, les meubles, les tableaux, incendiaient
+ maisons, bibliothèques, églises, détruisaient le sol, emprisonnaient
+ et tuaient en masse.
+
+ «Il doit rester beaucoup de témoins des rapines de Louvain et de
+ Malines, de ces spécialistes du vol, agents de Bissing en Belgique, de
+ ces ingénieurs et techniciens impitoyables qui surent si bien faire du
+ nord de la France un désert pendant la retraite vers la ligne
+ Hindenburg.»
+
+Au cas d’une revanche germanique, ces méthodes se répéteraient sûrement.
+Aucune illusion sur ce point n’est possible. Une nouvelle agression
+allemande entraînerait la ruine totale de la France.
+
+Les projets de l’Allemagne sont toujours ceux que formulait dans les
+termes suivants un ministre de la Guerre prussien, le général de
+Schellendorf.
+
+ «Entre la France et l’Allemagne, il ne peut s’agir que d’un duel à
+ mort.
+
+ La question ne se résoudra que par la ruine de l’un de ces deux
+ antagonistes. Nous annexerons le Danemark, la Hollande, la Suisse, la
+ Livonie, Trieste et Venise, et le Nord de la France, de la Somme à la
+ Loire.»
+
+Ces ambitions--que défendaient depuis longtemps historiens et
+professeurs germaniques--renaîtraient infailliblement le jour où la
+France aurait renoncé aux seules garanties de paix sérieuses possédées
+aujourd’hui, c’est-à-dire l’occupation du Rhin. Inutile de s’illusionner
+sur ce point.
+
+Le professeur Blondel rappelle à ce propos ce qu’a écrit Edouard Meyer,
+un des maîtres les plus réputés de l’Université de Berlin. «Il faut que
+nous mettions dans l’esprit de la jeunesse que la guerre qui ne nous a
+pas donné ce que nous espérions, sera nécessairement suivie un jour ou
+l’autre d’une série de guerres jusqu’à ce que le peuple allemand, ce
+peuple prédestiné, arrive dans le monde à la situation à laquelle il a
+droit.»
+
+Cette idée inspire la plupart des professeurs des universités. «Une
+nouvelle guerre, disait il y a quelques mois au professeur Blondel le
+doyen de la Faculté de droit de Berlin, est inévitable... Nous
+retrouverons demain la situation que nous avions hier.»
+
+ * * * * *
+
+Ces notions devraient être constamment présentes à l’esprit, car elles
+contiennent autant d’avenir que de passé. On les oublie cependant d’une
+prodigieuse façon. Il règne dans certains bureaux ministériels un
+pacifisme borné conduisant à vouloir créer l’oubli du passé, dans
+l’espoir, sans doute, de calmer les fureurs germaniques.
+
+Comme exemple de cette inconcevable aberration, on peut citer la
+singulière histoire récemment arrivée à l’auteur d’un livre ayant pour
+titre: _Si les Allemands avaient gagné la Guerre_. L’écrivain y exposait
+leurs desseins d’après les publications germaniques les plus réputées.
+L’ouvrage avait obtenu d’illustres approbations, notamment celle du
+maréchal Lyautey.
+
+Ne soupçonnant pas la mentalité à laquelle je viens de faire allusion,
+l’auteur envoya gratuitement trois cents exemplaires de son livre au
+bureau compétent du ministère de l’Instruction Publique pour qu’ils
+fussent distribués dans les bibliothèques municipales.
+
+Contrairement à toute vraisemblance, l’ouvrage, dont l’utilité était
+évidente, fut catégoriquement refusé, en raison, disait la lettre de
+refus, «du ton énergique de l’ouvrage, si justifié qu’il puisse être».
+
+Voilà où en est notre œuvre de propagande défensive! Elle se heurte à la
+lourde opposition d’obscurs bureaucrates dont l’aveuglement dépasse
+vraiment trop les limites permises.
+
+ * * * * *
+
+Pendant que s’agitent, dans la Ruhr, les futures destinées de la France
+et aussi de l’Europe, les braves juristes de la Société des Nations
+prononcent des discours humanitaires auxquels ne croient ni les orateurs
+qui les prononcent ni les personnes qui les entendent.
+
+Ces discours sont, du reste, enveloppés d’un nuage épais d’ennui. C’est
+pourquoi, sans doute, il m’arriva, certain soir, de m’endormir en les
+lisant. Je m’endormis et je rêvai.
+
+Les hasards de mon rêve m’avaient transporté dans ces champs élyséens
+que le paganisme réservait aux ombres d’illustres personnages.
+
+Le premier que je rencontrai fut le fondateur de l’unité allemande,
+prince de Bismarck. Mettant la main sur l’ombre de son sabre, il
+m’apostropha avec violence.
+
+«Ne te vante pas trop de ton triomphe, fils maudit d’une race abhorrée.
+Ton pays possède, heureusement pour nous, un nombre suffisant de
+socialistes, de communistes et de philanthropes stupides pour que notre
+revanche soit certaine. Ce jour-là, mes successeurs ne répéteront pas la
+faute commise en 1875. Voyant alors la France renaître, je voulais
+l’écraser définitivement en m’emparant de ses plus riches provinces et
+lui imposant des conditions qui l’eussent ruinée pour un siècle. J’eus
+l’immense tort d’écouter les remontrances de souverains qui d’ailleurs
+n’auraient jamais pris les armes pour défendre la France. Comment ai-je
+pu commettre une telle faute?»
+
+Offusqué par ces propos discourtois, je m’éloignai et me dirigeai vers
+un groupe où il me semblait distinguer l’ombre du bon La Fontaine.
+
+C’était bien lui, en effet. Il récitait à des auditeurs charmés une
+fable que j’ai retenue et que voici:
+
+
+LE TIGRE ET LE CHASSEUR
+
+Certain tigre, réputé pour sa férocité, rencontre, au coin d’un bois, un
+chasseur armé d’une solide carabine. Au moment où le chasseur mettait le
+tigre en joue, ce dernier, posant une timide patte sur son cœur,
+s’écria:
+
+--Arrête, chasseur! Les philanthropes viennent de proclamer que tous les
+êtres sont frères. Depuis longtemps, d’ailleurs, le tigre était l’ami de
+l’homme, dont il protégeait les prairies contre la gourmandise des
+méchants moutons. Les capitalistes seuls ont dressé l’homme contre le
+tigre. Unissons-nous, mon frère, comme le réclament les apôtres du
+désarmement, et nous jouirons d’un bonheur universel. Jette ton arme. Je
+rognerai aussitôt mes griffes.
+
+Impressionné par cette harangue, le chasseur abaissa sa carabine, sans
+cependant la quitter. Devant ce demi-succès, le tigre continua ses
+adjurations et devint si persuasif que le chasseur lança son arme au
+loin. Interrompant alors brusquement ses philanthropiques propos, le
+tigre se précipita sur le chasseur et le dévora. Regardant ensuite, avec
+mépris, les restes de sa victime, il murmura:
+
+L’imbécile!
+
+Ce fut la seule oraison funèbre du trop sensible chasseur. En
+méritait-il une autre?
+
+Je me réveillai et, revenu sur terre, j’entrepris la lecture de quelques
+journaux anglais. Ils conseillaient charitablement à la France
+d’abandonner la Ruhr et de renoncer à des demandes de réparations,
+gênantes pour le commerce anglais. C’est le conseil que M. Lloyd George
+donne depuis longtemps à des alliés trop soumis à ses impérieuses
+suggestions.
+
+L’occupation d’une portion du territoire ennemi est évidemment une
+opération coûteuse et désagréable. Il suffit de lire les articles
+consacrés par les Allemands à leurs projets de revanche pour comprendre
+à quel point elle était nécessaire.
+
+Pendant longtemps la France et la Belgique n’auront pas d’autres moyens
+de se préserver de nouvelles invasions. Il reste impossible d’entrevoir
+une autre solution avant le jour où les idées barbares qui continuent à
+gouverner les peuples seront entièrement transformées.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+LES FORMES FUTURES DES GUERRES ET LES ILLUSIONS SUR LE DÉSARMEMENT
+
+
+L’obsédant problème du désarmement de l’Allemagne et des divers pays
+absorbe toujours l’attention de tous les gouvernements.
+
+L’Allemagne reste si dangereuse qu’aucune nation n’ose réduire ses
+armées, bien qu’elles soient toutes écrasées sous le poids de ruineux
+budgets.
+
+Alors que tous les peuples aspirent à la paix d’invincibles nécessités
+les condamnent à augmenter leurs armes.
+
+Moins que toute autre, la France ne peut songer à désarmer. Elle ne
+l’aurait pu que si l’Angleterre et l’Amérique s’étaient engagées, comme
+le demandèrent inutilement nos gouvernants, à la soutenir en cas d’une
+nouvelle agression de l’Allemagne. Le simple effet moral de cette
+alliance eût suffi.
+
+Ce projet ayant échoué, la France reste à peu près seule devant un
+ennemi séculaire qui ne dissimule pas son intense désir de revanche.
+
+Jamais, d’ailleurs, l’Europe n’a été plus menacée de guerres
+qu’aujourd’hui. L’absurde dépeçage de l’Autriche et de la Turquie en
+petits États rivaux crée entre eux, je le répète, un régime de conflits
+permanents.
+
+Tchéco-Slovaques, Roumains, Polonais, Hongrois, Serbes, Turcs, Grecs,
+etc., sont déjà en lutte ou prêts à y entrer.
+
+ * * * * *
+
+Les démocraties héritières des monarchies militaires de l’Allemagne
+seront-elles moins belliqueuses que ces dernières? La psychologie et
+l’histoire ne permettent pas de l’espérer. Un des conseillers les plus
+réputés du nouveau président des États-Unis, le docteur Butler, a
+justement fait remarquer que dans l’ancienne Grèce, quand le peuple
+était appelé à voter la paix ou la guerre, il votait toujours pour la
+guerre. C’est, suivant l’auteur, une conséquence des lois régissant la
+psychologie des foules, et il ajoute:
+
+«_L’aphorisme: «Ce sont les gouvernements qui forcent les peuples à la
+guerre malgré leur volonté», ne tient pas une minute devant la réalité
+des faits. Nous pouvons être assurés que si, pendant la dernière semaine
+de juillet 1914, les peuples d’Allemagne et d’Autriche avaient été
+consultés, par voie de _referendum_, sur la guerre ou la paix, ils
+auraient voté avec une majorité écrasante pour la guerre._»
+
+ * * * * *
+
+L’insistance des Alliés à réclamer le désarmement de l’Allemagne,
+c’est-à-dire la destruction des mitrailleuses et des canons qui lui
+restent encore, dérive sans doute de cette conviction arrêtée que
+l’Allemagne deviendrait inoffensive par la destruction de son matériel
+de guerre.
+
+Cette conviction est fort illusoire.
+
+Avec ou sans canons, l’Allemagne se trouve actuellement, d’après
+l’opinion de tous les militaires, hors d’état de recommencer
+immédiatement la guerre.
+
+Il en sera tout autrement dans quelques années, alors même qu’elle ne
+posséderait pas un seul canon.
+
+ * * * * *
+
+Cette conclusion résulte des progrès réalisés chaque jour dans
+l’armement. Ils conduisent de plus en plus à cette notion fondamentale
+que les prochaines luttes des peuples seront surtout des luttes
+aériennes, dans lesquelles les frontières, les armées, les canons ne
+joueront qu’un faible rôle.
+
+Les résultats atteints aujourd’hui par la fabrication des explosifs sont
+tels que leur puissance destructive devient formidable. Il suffira alors
+d’avions commerciaux pour transporter des torpilles chargées de ces
+explosifs au-dessus des villes afin de les détruire. Capable de tout
+anéantir dans un rayon qui dépasse déjà cent mètres, une seule torpille
+détruirait une rue entière avec ses habitants.
+
+Le but des nouvelles guerres ne sera plus sans doute d’attaquer des
+armées, mais de détruire les grandes villes avec leurs habitants. Ces
+nouvelles guerres, beaucoup moins longues que celles du passé, seront
+bien autrement meurtrières.
+
+Le futur matériel militaire aura l’avantage d’être peu coûteux,
+puisqu’il se composerait simplement d’avions commerciaux transportant
+des explosifs et des bombes incendiaires au lieu de marchandises.
+
+ * * * * *
+
+Pour montrer au lecteur que les vues précédentes ne sont pas de simples
+vues de l’esprit, je suis obligé d’ouvrir une parenthèse.
+
+J’ai déjà rappelé qu’il y a une quinzaine d’années, je fondai avec mon
+ami Dastre, professeur à la Sorbonne, un déjeuner hebdomadaire où des
+hommes réputés de chaque profession viennent exposer leurs vues sur les
+grands problèmes de chaque jour.
+
+Parmi nos convives habituels, figurent d’illustres généraux et des
+hommes d’État éminents. Nous avons passé des heures captivantes à
+écouter les généraux Mangin et de Maud’huy nous expliquer les péripéties
+de la guerre; l’amiral Fournier, l’évolution de la marine; des hommes
+politiques comme Briand et Barthou, les grandes questions sociales. Les
+personnalités diverses que le Congrès de la Paix amena à Paris:
+Venizelos, Take Jonesco, Benès, Bratiano et bien d’autres, sont venues
+également nous exposer leurs idées.
+
+Comme président du déjeuner, je choisis les sujets mis en discussion.
+
+Le jour où furent provoqués les avis de nos éminents convives sur le
+désarmement de l’Allemagne et sur les prochaines guerres, j’avais reçu
+la visite d’un des grands chefs de notre aviation militaire, qui
+m’expliqua le rôle capital de l’aviation dans les futurs conflits.
+Suivant lui, les grandes armées si coûteuses devenaient inutiles et
+seraient avantageusement remplacées par une petite phalange de dix mille
+spécialistes dirigeant une flotte d’avions.
+
+Trois généraux assistant, ce matin-là, à notre déjeuner, j’en profitai
+pour les prier de donner leur opinion.
+
+Tout en reconnaissant la grande importance de l’aviation, son rôle fut
+un peu contesté. Le général Gascouin, commandant l’artillerie du 1er
+corps, remarqua qu’étant donné la surface considérable des capitales
+actuelles, et l’impossibilité pour les avions de préciser les points de
+chute de chaque projectile, on ne pourrait détruire qu’une partie
+restreinte des villes attaquées. Le général Mangin fit observer--et ce
+fut également l’avis du général de Maud’huy--que les avions étant
+relativement peu dangereux pour les troupes, en raison de la mobilité et
+de la dissémination des hommes, il serait toujours possible d’envoyer
+une armée exercer des représailles sur les villes ennemies. Daniel
+Berthelot ajouta que des destructions aussi meurtrières auraient une
+répercussion morale dont on ne saurait prévoir les conséquences. Il lui
+semblait d’ailleurs évident que, dans les prochains conflits, l’attaque
+aurait, au moins au début, une grande supériorité sur la défense.
+
+ * * * * *
+
+On arrive facilement, d’après les publications germaniques, à se faire
+une idée assez nette de la façon dont les Allemands comprennent une
+future guerre. Leurs projets peuvent être synthétisés dans la forme
+suivante.
+
+Vers l’an 19..., un lecteur est assis dans un café de Francfort méditant
+sur la destinée de l’Allemagne. Tout à coup, la porte s’ouvre et un
+porteur de journaux entre en criant: «demandez La Gazette de Francfort».
+On y lisait:
+
+«L’heure de la revanche attendue si longtemps a enfin sonné. Londres et
+Paris n’existent plus. Édifices et maisons sont détruits, leurs
+habitants écrasés ou brûlés vifs. Le petit nombre des survivants errent
+dans les campagnes en poussant d’affreux hurlements de désespérés. Ces
+nouvelles feront tressaillir d’allégresse tous les cœurs allemands.
+
+«Voici quelques détails sur la préparation de l’opération:
+
+«Les deux mille avions chargés d’explosifs et de bombes incendiaires
+envoyés sur Londres et Paris, furent fabriqués dans divers pays, en
+Russie notamment, comme avions de commerce. Nos chimistes avaient
+découvert le moyen de préparer des explosifs, inoffensifs quand leurs
+éléments sont séparés et ne pouvant, par conséquent, attirer
+l’attention.
+
+«Ayant projeté, dans un profond secret, la destruction de Londres et de
+Paris, il fallait songer à éviter les représailles. Grâce à notre
+service d’espionnage, tous les centres d’aviation nous étant connus,
+nous pûmes, en même temps que se réalisait la destruction des deux
+grandes capitales, incendier les dépôts d’avions ennemis.
+
+«Pour éviter une invasion militaire sur notre sol, les troupes
+allemandes furent expédiées à la frontière, en même temps que les avions
+destructeurs.»
+
+_La Gazette de Francfort_, parue à quatre heures, ajoutait:
+
+«Nos avions, retournés à leurs dépôts pour renouveler les provisions
+d’explosifs, sont revenus achever la destruction totale de Londres et de
+Paris. Une dépêche, expédiée par télégraphie sans fil à toutes les
+stations de France et d’Angleterre, fait savoir qu’une grande ville sera
+détruite chaque jour, dans le cas où, en raison de leur extrême dureté,
+nos conditions de paix ne seraient pas acceptées. Si les gouvernements
+anglais et français les acceptent,--et comment parviendraient-ils à
+éviter cette acceptation?--on pourra dire que la plus meurtrière et la
+plus destructive des guerres de l’histoire n’aura duré que vingt-quatre
+heures.»
+
+ * * * * *
+
+Il est impossible de dire quelles armes inédites fournira la science de
+demain. Que les guerres deviennent de plus en plus meurtrières n’est pas
+discutable. Que l’Allemagne souhaite une revanche semble aussi évident.
+Elle a perdu son capital matériel, mais non son capital mental,
+c’est-à-dire les capacités techniques qui furent les bases de sa
+puissance économique.
+
+L’Allemagne a toujours été en guerre avec ses voisins depuis les
+origines de son histoire. Est-il probable qu’un pays de soixante
+millions d’hommes, paiera tous les ans pendant une quarantaine d’années
+un tribut à ses vainqueurs?
+
+Dans une interview récente, l’illustre maréchal Foch faisait remarquer
+qu’il est toujours facile de fabriquer des canons et des aéroplanes. «La
+Marne, continuait-il, est un tour de force qu’on ne demande pas deux
+fois. La Meuse est indéfendable. Si nous n’étions pas sur le Rhin, je
+n’aurais pas dormi tranquille une seule nuit depuis l’armistice.»
+
+Si le gouvernement anglais avait réussi à nous empêcher d’y rester,
+suivant son intention énergiquement exprimée pendant les discussions de
+la conférence de la paix, notre situation serait bientôt devenue
+extrêmement dangereuse. Elle l’est suffisamment déjà.
+
+ * * * * *
+
+On a beaucoup discuté sur les différences de mentalité entre les
+Français d’il y a un siècle et ceux d’aujourd’hui. Une distinction
+fondamentale les sépare. Il y a cent ans, nous sortions vaincus de la
+plus glorieuse épopée de l’Histoire, mais l’avenir ne nous menaçait pas.
+Aujourd’hui, la France sort victorieuse d’une nouvelle lutte, mais son
+avenir est chargé de telles menaces qu’elle a perdu le repos. Cet état
+mental pèse lourdement sur ses destinées.
+
+La préoccupation des hommes d’État doit être, on ne le répétera jamais
+assez, de résoudre au moins le problème de la sécurité, puisque celui
+des réparations semble dépasser leurs efforts. Pour y réussir, l’action
+sera plus efficace que les discours.
+
+En donnant à l’homme des pouvoirs supérieurs parfois à ceux dont le
+paganisme antique avait doté ses dieux, la science moderne ne lui a pas
+donné aussi la sagesse sans laquelle les puissances nouvelles deviennent
+destructives. Et c’est pourquoi les civilisations issues de la science
+sont menacées de périr sous l’action même des forces nouvelles qui les
+firent naître.
+
+Nous ignorons si nos civilisations échapperont à la destruction dont
+elles sont menacées par les guerres de revanche au dehors, par les
+luttes sociales au dedans.
+
+Si elles peuvent se soustraire à la ruine que certains hommes d’État
+assurent prochaine, ce sera surtout parce que les nations et leurs
+maîtres auront fini par accepter comme élément de conduite, certains
+principes plusieurs fois rappelés dans cet ouvrage et qu’on peut résumer
+de la façon suivante:
+
+1º L’Évolution actuelle du monde, a mis les peuples dans une
+interdépendance si étroite que les dommages subis par l’un d’eux
+atteignent bientôt tous les autres. Ils ont donc tout intérêt à s’aider
+ou tout au moins à se supporter.
+
+2º Les nécessités économiques et psychologiques dirigeant la vie des
+peuples derrière le chaos des apparences ayant la rigidité des lois
+physiques, toutes les tentatives des hallucinés pour transformer
+violemment une société ne peuvent que la détruire.
+
+Le jour où ces vérités, purement rationnelles aujourd’hui, seront
+descendues dans le cycle des sentiments où s’élabore les actions, une
+paix durable pourra régner. Alors, mais seulement alors, le monde
+cessera d’être un enfer de ruines et de désolation.
+
+ * * * * *
+
+Disserter plus longuement sur un ténébreux avenir alors que l’heure
+présente, est si incertaine, serait inutile.
+
+Nous ne savons rien des jours qui vont naître mais il n’est pas
+téméraire d’affirmer que dans l’Évolution prochaine du monde, les idées
+joueront le rôle prépondérant qu’elles exercèrent toujours. Si nous
+connaissions celles des hommes de demain, leur destinée possible
+pourrait être prévue. Mais les idées nouvelles issues de la grande
+guerre restent en voie de formation.
+
+La génération survivant au grand conflit, n’a pas encore acquis une
+mentalité dont on puisse préciser nettement les contours. Préoccupée
+surtout des réalités, elle ne prétend pas découvrir le sens véritable de
+la vie vainement cherché par les philosophes, mais profiter des heures
+si brèves que la destinée accorde à tous les êtres.
+
+Les théories politiques et religieuses qui préoccupaient tant les hommes
+d’hier semblent un peu indifférentes à ceux d’aujourd’hui. Il semble
+cependant que tous les despotismes, qu’ils viennent des dieux, des rois
+ou des multitudes, leur apparaissent insupportables.
+
+ * * * * *
+
+Quelles que soient les réalités poursuivies par les générations
+nouvelles, leur sort dépendra, je le répète, des idées directrices dont
+elles subiront l’empreinte alors même qu’elles ne s’en apercevraient
+pas.
+
+Depuis le jour où l’homme se dégagea de l’animalité primitive, le rôle
+des idées domina toujours. De leurs conséquences est tissée la trame de
+l’histoire. Elles furent les créatrices des divinités adorées sous des
+noms divers et dont les peuples ne se passèrent jamais.
+
+C’est sur des idées que s’édifièrent les grandes civilisations avec
+leurs institutions, leurs croyances et leurs arts. Du choix de l’idéal
+qui mène un peuple, dépend sa grandeur ou sa décadence.
+
+Nous ignorons les idéals qui gouverneront demain les peuples et c’est
+pourquoi leur avenir reste illisible encore. Ce fut toujours une tâche
+redoutable pour un peuple de changer ses idées et les dieux qui les
+incarnent. Rome périt pour n’avoir pas su résoudre ce grand problème.
+
+
+Fin.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ Introduction.--La physionomie actuelle du monde 7
+
+ LIVRE I
+ LE DÉSÉQUILIBRE POLITIQUE
+
+ Chapitre premier. L’évolution de l’idéal 13
+ Chapitre II. Conséquences politiques des erreurs de psychologie 18
+ Chapitre III. La paix des professeurs 29
+ Chapitre IV. Le réveil de l’Islam 35
+ Chapitre V. L’incompréhension européenne de la mentalité
+ musulmane 42
+ Chapitre VI. Le problème de l’Alsace 50
+ Chapitre VII. La situation financière actuelle. Quels sont les
+ peuples qui paieront les frais de la guerre? 63
+
+ LIVRE II
+ LE DÉSÉQUILIBRE SOCIAL
+
+ Chapitre premier. L’indiscipline et l’esprit révolutionnaire 76
+ Chapitre II. Les côtés mystiques des aspirations révolutionnaires 82
+ Chapitre III. La socialisation des richesses 90
+ Chapitre IV. Les expériences socialistes dans divers pays 98
+
+ LIVRE III
+ LE DÉSÉQUILIBRE FINANCIER ET LES SOURCES DE LA RICHESSE
+
+ Chapitre premier. La pauvreté actuelle de l’Europe 111
+ Chapitre II. Les facteurs anciens et modernes de la richesse 118
+ Chapitre III. Les mystères apparents du change 126
+ Chapitre IV. Comment une dette peut varier avec le temps 136
+ Chapitre V. Les causes de la vie chère 140
+
+ LIVRE IV
+ LE DÉSÉQUILIBRE ÉCONOMIQUE DU MONDE
+
+ Chapitre premier. Les forces nouvelles qui mènent le monde 151
+ Chapitre II. Rôle politique et social de la houille et du pétrole 156
+ Chapitre III. La situation économique de l’Allemagne 164
+ Chapitre IV. Les éléments psychologiques de la fiscalité 172
+ Chapitre V. Principes fondamentaux d’économie politique 179
+
+ LIVRE V
+ LES NOUVEAUX POUVOIRS COLLECTIFS
+
+ Chapitre premier.--Les illusions mystiques sur le pouvoir des
+ collectivités 183
+ Chapitre II.--Le congrès de Gênes comme exemple des résultats
+ qu’une collectivité peut obtenir 189
+ Chapitre III. Les grandes collectivités parlementaires 195
+ Chapitre IV. L’évolution des collectivités vers des formes
+ diverses de despotisme 201
+ Chapitre V. Les illusions sur la Société des Nations 209
+ Chapitre VI. Le rôle politique du prestige 217
+
+ LIVRE VI
+ COMMENT SE RÉFORME LA MENTALITÉ D’UN PEUPLE
+
+ Chapitre premier.--Les idées américaines sur l’éducation 223
+ Chapitre II. Les réformes de l’enseignement en France et les
+ Universités germaniques 232
+ Chapitre III. L’enseignement de la morale à l’école 239
+ Chapitre IV. La création d’habitudes morales par l’armée 245
+
+ LIVRE VII
+ LES ALLIANCES ET LES GUERRES
+
+ Chapitre premier.--La valeur des alliances 234
+ Chapitre II. Les luttes pour l’hégémonie et pour l’existence 266
+ Chapitre III. Le problème de la sécurité 275
+ Chapitre IV. Les formes futures des guerres et les illusions sur
+ le désarmement 281
+
+
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75820 ***