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+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75794 ***
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+ VOYAGE MUSICAL
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+ AU PAYS DU PASSÉ
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+
+
+
+ŒUVRES DE M. ROMAIN ROLLAND
+
+
+LIBRAIRIE HACHETTE
+
+ _Musiciens d'autrefois._ Un vol., br.
+ _Musiciens d'aujourd'hui._ Un vol., br.
+ _Voyage musical au pays du Passé._ Un vol., br.
+
+
+_VIE DES HOMMES ILLUSTRES_
+
+ I. Vie de Beethoven.
+ II. Vie de Michel-Ange.
+ III. Vie de Tolstoï.
+ Trois vol. br.
+
+
+LIBRAIRIE ALBIN MICHEL
+
+JEAN-CHRISTOPHE. 10 Vol. in-16:
+
+ I. _L'Aube._--II. _Le Matin._--III. _L'Adolescent._--IV. _La
+ Révolte._--V. _La Foire sur la Place._--VI. _Antoinette._--VII. _Dans
+ la Maison._--VIII. _Les Amies._--IX. _Le Buisson ardent._--X. _La
+ Nouvelle Journée._
+
+JEAN-CHRISTOPHE, en 4 vol. in-8.
+
+ Édition définitive sur papier alfa et hollande.
+
+ ÉDITION DE LUXE, en 5 vol. in-4º sur vélin, hollande et japon,
+ impression noir et rouge avec des bois de FRANS MASEREEL.
+
+L'AME ENCHANTÉE, 2 vol. in-16:
+
+ I. _Annette et Sylvie._--II. _L'Été._
+
+COLAS BREUGNON. 1 Vol. in-16.
+
+ ÉDITION DE LUXE. 1 vol. in-4º sur vélin, hollande et japon, avec des
+ bois en noir et en couleurs de GABRIEL BELOT.
+
+CLERAMBAULT. 1 Vol. in-16.
+
+PIERRE ET LUCE. 1 Vol. in-16.
+
+THÉATRE DE LA RÉVOLUTION (_Le 14 Juillet.--Danton.--Les Loups_). 1 vol.
+in-16.
+
+LES TRAGÉDIES DE LA FOI (_Saint Louis.--Aërt.--Le Triomphe de la
+Raison_). 1 vol. in-16.
+
+_Le Jeu de l'Amour et de la Mort._ 1 vol. in-16.
+
+_Le Théâtre du Peuple._ Essai d'esthétique d'un théâtre nouveau. 1 vol.
+in-16.
+
+_Le Temps viendra_, 3 actes. 1 vol. in-16.
+
+_Liluli._ 1 vol. in-16.
+
+_Au-dessus de la Mêlée._ 1 vol. in-16.
+
+_Les Précurseurs_, 1 vol. in-16.
+
+
+AUTRES ÉDITEURS
+
+ STOCK: _Mahâtmâ Gandhi_. 1 vol.--ALCAN: _Hændel_. 1 vol. in-18. DE
+ BOCCARD: _Histoire de l'Opéra en Europe avant Lully et Scarlatti_. 1
+ vol.
+
+
+
+
+ BIBLIOTHÈQUE D'HISTOIRE
+
+ ROMAIN ROLLAND
+
+ VOYAGE MUSICAL
+
+ AU PAYS DU PASSÉ
+
+ _CINQUIÈME ÉDITION_
+
+ LIBRAIRIE HACHETTE
+ 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, PARIS
+
+
+
+
+ Tous droits de traduction, de reproduction
+ et d'adaptation réservés pour tous pays.
+ _Copyright by Librairie Hachette, 1920._
+
+
+
+
+AVANT-PROPOS
+
+
+Le recueil que voici[1] fait suite à ma première série de _Musiciens
+d'autrefois_. La plupart des articles sont consacrés à un âge de
+transition, où s'élaborent la sensibilité, l'esthétique, les formes de
+notre musique moderne. Par un phénomène assez commun dans l'histoire,
+ce ne sont pas les plus grandes personnalités artistiques qui se font,
+à l'ordinaire, les pionniers de l'avenir. Les J.-S. Bach dominent
+de trop haut leur temps, pour exercer sur lui d'influence directe;
+ils sont en dehors du siècle; leur rayonnement ne se fait sentir
+qu'à distance. Ce sont les Telemann, les Hasse, les symphonistes de
+Mannheim, qui lancent les courants nouveaux. J'ai tâché de faire
+revivre ici Telemann. Je dirai plus tard l'admiration et l'amour que
+j'ai pour Hasse.
+
+[Note 1: La plupart de ces études ont paru dans la _Revue de Paris_
+(1er juillet 1900, 15 août 1905, 15 février 1906, 15 avril 1910).
+L'article sur le _Journal de Pepys_ a fait partie d'un volume de
+Mélanges Hugo Riemann, en 1909. Le «Telemann» est inédit.]
+
+On a été extrêmement injuste envers ces maîtres. De leur vivant, leur
+gloire fut peut-être excessive. Mais l'oubli où ils sont tombés,
+depuis, l'est sûrement beaucoup plus. Les éveilleurs d'idées, comme
+Telemann et les «Mannheimer», ont rarement le temps d'être profonds.
+Ils sèment à tous les vents. Sachons-leur gré des fruits que nous
+cueillons aujourd'hui. Ne leur demandons pas la plénitude parfaite
+de l'automne, quand ils étaient le printemps capricieux et fécond. A
+chacun son lot! Celui des musiciens novateurs de la première moitié
+du XVIIIe siècle a été assez beau, puisqu'ils ont frayé le chemin aux
+Mozart et aux Beethoven.
+
+ R. R.
+
+ Juin 1919.
+
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+VOYAGE MUSICAL
+
+AU PAYS DU PASSÉ
+
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+
+I
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+LE ROMAN COMIQUE D'UN MUSICIEN AU XVIIe SIÈCLE
+
+
+Il y a deux siècles, les Allemands remplissaient déjà Naples, Rome
+et Venise, de leurs princes, de leurs marchands, de leurs pèlerins,
+de leurs artistes et de leurs touristes. Mais l'Italie n'était point
+alors passive, comme elle le devint, depuis. Elle exportait au centuple
+ce qu'on importait chez elle; et elle ne manquait pas de rendre à
+l'Allemagne les visites qu'elle en avait reçues. Elle profita de
+l'épuisement causé par la guerre de Trente Ans, pour submerger de ses
+œuvres et de ses artistes la Bavière, la Hesse, la Saxe, la Thuringe
+et l'Autriche. La musique surtout et le théâtre lui étaient livrés.
+Cavalli, Bernabei, Steffani, Torri, régnaient à Munich; Bontempi,
+Pallavicino, à Dresde; Cesti, Draghi, Ziani, Bononcini, Caldara, et G.
+Porta, à Vienne; Vivaldi était maître de chapelle en Hesse-Darmstadt,
+et Torelli, en Brandebourg-Anspach. Des nuées de librettistes, de
+décorateurs, de cantatrices et de castrats, de violonistes et de
+clavecinistes, de luthistes, de flûtistes, de «chitarristes» et
+d'instrumentistes de toute espèce, suivaient ces chefs de file.
+Leur grande machine de guerre était l'Opéra, suprême création de la
+Renaissance à son déclin; et leur centre de propagande était Dresde,
+dont le théâtre italien, fondé en 1662, eut une gloire européenne
+pendant un siècle entier, jusqu'au départ de Hasse. Leipzig, la
+vieille ville saxonne, n'échappa point au fléau. En 1693, l'Opéra vint
+s'implanter chez elle, en plein cœur de l'art allemand: ses fondateurs
+ne cachaient pas qu'ils voulaient en faire une succursale de Dresde;
+et, en quelques années, ils eurent cause gagnée. La musique d'opéra ne
+se contenta même plus du théâtre; elle pénétra dans l'église, dernier
+refuge de la pensée allemande. Son pathétique brillant eut vite raison
+du sérieux des vieux maîtres: la foule se pressait à ces auditions
+théâtrales; les chanteurs et les élèves de la Thomaskirche, désertant
+leur poste, passèrent dans l'autre camp; le vide se fit autour des
+derniers défenseurs de la tradition nationale.
+
+ * * * * *
+
+Il y avait alors à la Thomaskirche un _Cantor_ (maître de chapelle),
+nommé Jean Kuhnau. Cet homme, un des types les plus attrayants de génie
+largement développé, comme en offraient ces temps héroïques de l'art,
+était, dit Mattheson, «très instruit en théologie, droit, éloquence,
+poésie, mathématiques, langues étrangères, et musique». Il avait
+soutenu des thèses de droit, dont l'une en grec; il était avocat; il
+cultivait la philosophie grecque et hébraïque, traduisait des ouvrages
+français et italiens, et écrivait lui-même des œuvres de science et
+d'imagination. Jacob Adlung dit «qu'il ne sait pas si Kuhnau fait plus
+d'honneur à la musique ou à la science». Comme musicien, il est, sans
+aucun doute, une des colonnes de l'ancien art allemand. Scheibe le
+regardait, avec Keiser, Telemann et Hændel, pour un des quatre plus
+grands compositeurs allemands du siècle. De fait, il possédait une
+profondeur de sentiment, et en même temps une beauté de forme, une
+grâce faite de force et de clarté, qui encore aujourd'hui rendrait son
+nom populaire,--si le monde était capable de s'intéresser sincèrement
+à la musique, quand la mode ne l'y pousse point. Kuhnau fut un des
+créateurs de la sonate moderne; il écrivit des Suites pour clavier, qui
+sont des modèles d'élégance et de verve, parfois teintée de rêverie. Il
+composa des poèmes descriptifs à programmes, sous le nom de _Sonates
+bibliques_, des Cantates spirituelles et profanes, et une _Passion_,
+qui font de lui, pour tout dire, non seulement le prédécesseur direct
+à la Thomaskirche de Leipzig, mais, en beaucoup d'endroits, le modèle
+indéniable de Jean-Sébastien Bach.
+
+Voici en quels termes il présente au public un de ses principaux
+ouvrages de musique. On aura quelque idée de sa bonne grâce tranquille
+et de son abondante nature. Il s'excuse de la fantaisie avec laquelle
+sont écrites ses charmantes sonates, _Clavier-Früchte aus 7 Sonaten_
+(Fruits du clavier); il dit qu'«il a usé de la même liberté que la
+nature, lorsqu'en suspendant les fruits aux arbres, elle en donne à
+une branche plus ou moins qu'à une autre.... Je n'ai pas été longtemps
+à les produire: il en a été comme en certains pays, où, grâce à la
+chaleur subite, tout pousse avec une telle rapidité qu'on peut faire
+la récolte un mois après avoir semé. En écrivant ces sept sonates,
+j'éprouvais une ardeur telle que, sans négliger mes autres occupations,
+j'en ai fait une chaque jour, et qu'ainsi cet ouvrage, que j'ai
+commencé un lundi, était terminé le lundi de la semaine suivante. Je
+ne mentionne cette circonstance qu'afin que l'on ne s'attende pas à
+trouver ici des qualités rares et exceptionnelles. Il est vrai qu'on
+ne désire pas toujours des choses extraordinaires; nous mangeons
+souvent les plus simples fruits de nos champs avec autant de plaisir
+que les fruits étrangers les plus exquis et les plus rares, bien que
+ceux-ci coûtent fort cher et viennent de fort loin. Je sais qu'il y a
+des gourmets parmi les amateurs de musique qui n'admettent que ce qui
+vient de France ou d'Italie,--surtout quand le hasard leur a permis
+de respirer l'air de ces pays. Mes fruits sont à la disposition de
+tous; ceux qui ne les trouveront pas de leur goût n'ont qu'à chercher
+ailleurs. Quant aux critiques, elles ne leur seront pas épargnées; mais
+le poison des ignorants ne peut leur faire plus de mal qu'une rosée
+froide aux fruits mûrs.»
+
+La même année (1700), Kuhnau faisait paraître ses belles et expressives
+_Biblische Historien_, et un roman sur lequel nous nous arrêterons
+plus longuement. Il avait trente-trois ans. Il se trouvait seul au
+milieu d'Italiens et d'italianisants. Ses amis, ses élèves l'avaient
+abandonné. Il voyait s'écrouler la vieille musique allemande, et il
+faisait des efforts inutiles pour en arrêter la chute. En vain il
+s'adressait au Conseil de la ville pour protéger l'éducation publique
+compromise non seulement par la fascination de l'art étranger, mais
+par l'attrait des plaisirs et des gains faciles, qui faisaient
+cortège à l'Opéra et débauchaient la jeunesse des écoles de Leipzig.
+Le Conseil donnait tort à Kuhnau et raison au succès. A la mort de
+Kuhnau, en 1722, l'Opéra italien régnait sur l'Allemagne. Il semblerait
+qu'une telle injustice du sort aurait dû remplir d'amertume le cœur
+du vieux maître. Mais les artistes de ce temps ne cultivaient point
+leur mélancolie; et Kuhnau semble n'avoir jamais perdu sa bonhomie
+goguenarde à l'égard des hommes et des choses ennemies. Il connaissait
+le monde, et n'était point surpris que les charlatans eussent le pas
+sur les honnêtes gens. «Il en est des artistes nouveaux venus dans
+une ville, dit-il, comme des harengs frais; chacun veut en manger, et
+y dépense bien plus d'argent qu'à des nourritures plus recherchées
+et meilleures, qu'il est habitué à voir sur sa table.» Mais comme il
+était homme de foi, non seulement en religion, mais en art, il n'était
+pas inquiet sur le triomphe final de sa cause; et, en attendant, il se
+vengeait allégrement de la sottise et de l'ignorance, en les mettant en
+scène dans un roman satirique, intitulé: _Der Musicalische Quack Salber
+(le Charlatan musical)_[2].
+
+[Note 2: _Der Musicalische Quack-Salber, nicht alleine denen
+verstændigen Liebhabern der Music, sondern auch allen andern welche
+in dieser Kunst keine sonderbahre Wissenschaft haben, in einen
+kurtzweiligen und angenehmen Historie zur Lust und Ergetzligkeit
+beschrieben, von Johann Kuhnau.--Dresden. Anno 1700._]
+
+Ce curieux livre, édité en 1700 à Dresde et très connu au XVIIIe
+siècle, ne nous était plus conservé que par deux exemplaires, l'un à
+la _Königliche Bibliothek_ de Berlin, l'autre à la _Stadtbibliothek_
+de Leipzig, quand M. Kurt Benndorf eut l'idée de le rééditer, dans la
+collection des _Deutsche Literaturdenkmaeler_ de A. Sauer[3].
+
+[Note 3: Berlin, Behr, 1900.]
+
+Écrit de façon hâtive dans une langue alerte, claire, sous l'influence
+française, aux phrases courtes et vives, entremêlées de mots italiens
+et français, ce petit ouvrage se lit encore avec plaisir. Il est plein
+de bonne humeur et pétille d'intelligence. A peine quelques touches de
+pédantisme, la maladie de l'époque, viennent un peu gâter parfois cette
+aimable figure. Il y a beaucoup à apprendre dans ces tableaux variés
+de la vie saxonne au XVIIe siècle. Ils nous éclairent sur une des plus
+intéressantes époques allemandes, la rapide convalescence du pays après
+la guerre de Trente Ans, et la formation du grand siècle classique de
+la musique.
+
+ * * * * *
+
+Le héros du roman est un aventurier souabe, des environs d'Ulm, qui,
+profitant de l'engouement de l'Allemagne pour l'Italie, se fait passer
+pour Italien dans son propre pays. Il n'était guère resté qu'un an
+en Italie, et en posture fort humble, comme copiste ou _famulus_
+de quelques musiciens célèbres; mais il ne lui en avait pas fallu
+davantage pour se persuader que le génie de ses maîtres était descendu
+en lui. Il se garda bien toutefois d'en faire l'épreuve en Italie,
+sachant qu'il lui serait malaisé de faire accepter sa prétention à
+Rome ou à Venise; mais il passa les Alpes, comptant sur la naïveté de
+ses compatriotes et sur leur servile respect pour tout ce qui était
+étranger.
+
+Il va droit à Dresde, le centre de l'italianisme, la ville de l'Opéra.
+Il commence par travestir son nom; d'un sobriquet injurieux adressé à
+son père (_Theuer Affe_[4]), il a fait un nom d'excellente famille
+napolitaine: Caraffa. Un des travers du temps était d'habiller les noms
+germaniques à la mode française ou latine. Kuhnau fustige ce ridicule,
+avec le vigoureux bon sens de Molière. «Passe encore, dit-il, pour
+ceux sur le dos desquels ces appellations étrangères ont été plantées
+par des parents ridicules; ils sont excusables de s'y tenir. Mais pour
+ceux qui de leur initiative falsifient leurs noms et se font une race
+nouvelle, ils mériteraient qu'il leur arrivât ce qui advint à celui
+qui se nommait Riebener, et se faisait appeler M. Rapparius: quand il
+voulut hériter de son frère, le juge rejeta sa demande, disant que,
+dans la requête qu'il lui avait adressée, il s'était reconnu lui-même
+«incontinent» (Rapparius), et ne pouvait donc prétendre à l'héritage.
+D'autres fous, en grand nombre, s'affublent de noms français. J'en
+ai connu un, qui s'appelait Hans Jelme. Et comme sa toilette, ses
+façons, tout était à la mode française, il voulut aussi y accommoder
+son nom. A la vérité, toute sa science en français se bornait à ces
+mots: «Monsieur, je suis votre très humble serviteur». Mais il fallut
+absolument que son nom devînt français. Et de plus, comme il avait
+grand désir d'être un gentilhomme, il pensa que, tandis qu'il était en
+train de changer son nom, il n'était pas plus difficile de lui faire un
+peu de toilette, en y ajoutant la particule. Il s'intitula donc: Jean
+de Jelme. Mais il n'avait pas réfléchi que la prononciation allemande
+en ferait: _Schand-Schelm_ (infâme fripon), et il devint la risée et
+l'objet de mépris de tous. Je voudrais qu'il en fût ainsi de tous ceux
+qui rougissent de leurs noms allemands et commettent un faux pour le
+changer; ils mériteraient que l'Allemagne rougît d'eux en retour, et
+les jetât hors de ses frontières, avec les autres faussaires[5].»
+
+[Note 4: «Singe cher.»]
+
+[Note 5: _Der Musicalische Quack-Salber_, c. 7.]
+
+Kuhnau criait dans le désert. Il suffit à un _Theuer Affe_ de se
+baptiser Caraffa et d'écorcher quelques mots d'italien, pour que le
+monde musical de Dresde s'empresse de l'accueillir. «Ils étaient tous
+de cette absurde espèce, qui pense qu'un compositeur est un niais
+s'il n'a pas vu l'Italie, et que l'air welche donne aux artistes
+toutes les perfections, à la façon du vent de Lusitanie, qui, selon
+Pline, féconde les juments[6].» Caraffa a d'ailleurs des expédients
+ingénieux pour réveiller et stimuler la curiosité publique. Il se fait
+envoyer de divers points de l'Europe des lettres aux suscriptions
+ronflantes: _All' Illustrissimo Signore, il Signor Pietro Caraffa,
+maestro incomparabile di musica_, ou bien, en allemand: _Dem
+Wohl-Edlen, Besten, und Sinnreichen Herrn Pietro Caraffa Hochberühmten
+Italiænischen Musico, und unvergleichlichen Virtuosen_. L'adresse du
+logement est presque toujours oubliée, comme par mégarde; de sorte
+que le postier doit courir de maison en maison, demandant si personne
+ne connaît «l'Orphée de ce temps», «l'incomparable virtuose».--Ainsi,
+en quelques jours, nul n'ignore plus son nom, et il est populaire
+avant d'avoir paru[7]. Le _Collegium Musicum_ de Dresde lui envoie une
+députation, l'invite à assister à ses séances, lui adresse des discours
+de bienvenue emphatiques, comme à l'entrée d'un prince. On donne des
+concerts en son honneur. On le supplie d'y prendre part. Caraffa se
+fait prier: malgré quelque virtuosité sur le théorbe et la guitare, son
+talent est des plus médiocres. Aussi se garde-t-il de le prodiguer, et
+il trouve des prétextes pour retarder le moment de se faire entendre.
+Il a, dit-il, une voix admirable, mais il ne peut chanter que sur des
+paroles italiennes; et le Collegium ne possède que des partitions
+allemandes. Il a un talent de violoniste unique; mais un rival jaloux,
+en voulant l'assassiner, lui a estropié la main d'un coup de poignard;
+et il doit attendre quelques mois avant d'en faire usage. Il accepte
+pourtant d'accompagner un concerto au clavecin, ayant cru remarquer
+que la partie en était des plus simples. Mais, pour lui faire honneur,
+on lui donne un morceau difficile. Aussitôt il commence à critiquer
+le clavecin: c'est à l'art incomparable de la composition qu'il a mis
+tout son génie. S'il s'amuse parfois à tapoter sur le clavier, c'est
+qu'il y est obligé pour s'accompagner, quand il chante une de ses
+inventions. Mais c'est là un de ses moindres passe-temps. D'ailleurs,
+la musique italienne pour clavier est simple, et n'a point ces
+complications bizarres, où se complaît le goût allemand. Après toutes
+ces façons, il s'assied au clavecin, prélude par des accords parfaits
+et plats et, sous prétexte qu'il est enrhumé, place deux tabatières
+de chaque côté de lui. «Quand il voyait venir à la main droite des
+passages difficiles, il puisait tranquillement dans la tabatière
+de droite. Quand les traits rapides étaient à la basse, il puisait
+dans la tabatière de gauche. Ainsi, les difficultés étaient toujours
+esquivées[8].»
+
+[Note 6: _Der Mus. Q.-S._, c. 1.]
+
+[Note 7: _Der Mus. Q.-S._, c. 8.]
+
+[Note 8: _Der Mus. Q.-S._, c. 2.]
+
+Kuhnau a très bien marqué la nature saxonne, son mélange de candeur et
+de finesse, sa bonhomie lourde et narquoise. Ces braves gens qui sont
+venus à Caraffa avec un désir de respect et d'admiration ridicules et
+touchants, sont trop bons musiciens pour ne pas sentir le manque de
+talent du claveciniste; mais leur indulgence s'évertue à y trouver des
+excuses. Il est difficile d'ébranler leur confiance; mais dès que le
+soupçon s'est introduit dans leur honnête cervelle, rien ne peut plus
+l'en arracher. Ils examinent le faux Italien, sans qu'il s'en doute,
+avec une consciencieuse lenteur; et quand leur conviction est faite,
+au lieu de s'indigner et de chasser le charlatan, ils s'en amusent
+silencieusement; ils se donnent la comédie avec lui; ils l'excitent à
+mentir, à raconter ses hâbleries, à étaler sa niaiserie prétentieuse;
+et ils rient sous cape en feignant de l'admirer, jusqu'au moment où
+Caraffa, consterné, s'aperçoit qu'on le bernait depuis des semaines.
+C'est ainsi qu'ils l'amènent, malgré sa prudence, à trahir sa nullité,
+en leur montrant quelques-unes de ses œuvres; et, pour éviter qu'il
+n'ait recours à son procédé habituel de composition, qui est de copier
+effrontément, ils réussissent à l'enfermer en loge, et l'observent
+du dehors. «Caraffa travaille de tout son corps. Il fredonne, il
+tambourine avec les mains, il frappe sur la table, il chante, il marque
+la mesure, de la tête et des pieds. Il n'est pas d'ouvrier, occupé au
+plus dur métier, qui peine autant que lui. Après une heure et demie, la
+sueur lui ruisselle sur le visage et le dos, et il n'a pas trouvé une
+mélodie. Il essaie de prendre la plume; il la trempe dans l'encre; il
+écrit, il rature encore, toujours; il noircit du papier, le déchire,
+recommence. Il essaie d'un autre moyen; il se lève et marche avec furie
+à travers la chambre, comme s'il voulait enfoncer les portes et les
+murs: cela pendant un bon quart d'heure. Enfin il en vient à cette
+superstition des joueurs malheureux, qui croient que, pour ressaisir la
+veine, il faut changer de place et prendre un nouveau siège. Il laisse
+là bancs et table, et s'assied par terre, sur le plancher. Il avait
+tendu à son travail toutes les forces de son corps, et il ne remarquait
+pas qu'il était près de midi et que la lampe brûlait toujours....
+Enfin, il lui vint les mélodies de quatre _lieder_ connus: _Bonsoir
+jardinier_;--_Damon vint en profonde pensée_;--_Une belle dame habite
+en ce pays_;--_Elle repose_....--Après avoir souffert de sa pauvreté,
+il souffre de son abondance; il ne sait lequel de ces beaux airs
+pourrait s'adapter le mieux au texte donné, et lequel surtout serait le
+moins reconnaissable. Il est sur le point de les tirer aux dés; puis
+il se décide à les fondre ensemble, ou plutôt à les juxtaposer[9].»
+On imagine quelles gorges chaudes les musiciens de Dresde se font de
+cette niaiserie. A Leipzig, où Caraffa va ensuite, les bourgeois et les
+étudiants se jouent plus cruellement de lui; ils le mettent aux prises
+avec un autre musicien ridicule, ils excitent leurs fureurs burlesques,
+et ils finissent par les soumettre tous les deux au jugement d'un
+tribunal grotesque, d'une mascarade mythologique et bouffonne, dont
+les deux sots sont dupes, et qui rappelle la Cérémonie du _Bourgeois
+gentilhomme_[10].
+
+[Note 9: _Der Mus. Q.-S._, c. 17.]
+
+[Note 10: _Der Mus. Q.-S._, c. 45-48.]
+
+Battu, berné, bafoué, Caraffa ne s'en émeut guère. «Tout autre à
+sa place aurait mille raisons d'être malheureux, en songeant à
+sa situation précaire et à sa honte. Caraffa, forcé de se sauver
+précipitamment de Dresde, s'en affecte aussi peu qu'un charlatan, qui
+est démasqué dans un pays et qui pense: «Bah! il y a d'autres pays au
+monde: un de perdu, dix de retrouvés! On n'a qu'à aller plus loin, et
+il se passe du temps, avant que les autres villes s'aperçoivent de
+votre ignorance. Ainsi, on est sûr de ne se coucher jamais sans souper
+et d'avoir toujours un habit à se mettre sur le corps[11].» Partout,
+sur son chemin, il use sans façon de la table, de la cave, et du lit
+des _cantores_, organistes, musiciens des petits pays, qu'il éblouit
+par sa jactance. Il exploite largement les amateurs ridicules, les
+marchands ignares qui veulent passer pour connaisseurs, en régalant
+des artistes. Il s'installe dans les châteaux de campagne, auprès des
+hobereaux ennuyés qui ne sont point difficiles sur la qualité de sa
+musique et de ses plaisanteries; il remplit sa bourse et sa panse,
+jusqu'au moment où il sent qu'il commence à lasser; alors, il décampe
+prestement, sans demander ses gages, mais non sans emporter parfois
+quelques couverts d'argent. Il dépouille de leurs économies les pauvres
+maîtres d'école de villages, avec la promesse de les mettre en état de
+devenir en un an _kapellmeister_ à des cours princières; et il rit au
+nez des dupes, quand ils viennent ensuite lui réclamer leur argent, en
+pleurant et jurant. Si l'un d'entre eux prend mal la plaisanterie et
+dépose une plainte, c'est son affaire: Caraffa sait les lenteurs des
+tribunaux allemands.
+
+[Note 11: _Der Mus. Q.-S._, c. 25.]
+
+Enfin, le fripon a un appui qui ne lui manque jamais et qui le console
+de ses déboires: les femmes. Elles ne sont pas toujours séduisantes,
+mais elles sont toujours séduites. Bien avant _la Sonate à Kreutzer_,
+Kuhnau avait noté les ravages de la musique, et surtout du virtuose,
+dans les cœurs féminins; il en donne quelques traits amusants.
+L'épisode le plus gai et le plus développé est celui de la châtelaine
+de Riemelin (Hörnitz), que j'aimerais à conter, si ce fabliau, plus
+gaulois qu'allemand, n'était de touche un peu vive: le héros en est,
+d'ailleurs, un autre gratteur de luth, et Caraffa n'y joue qu'un rôle
+secondaire[12]. Mais Caraffa lui-même est un don Juan. Il a conquis les
+cœurs des dames romaines, avec une sonate de son invention. «C'était
+un délire, une pluie d'œillades et de baisers. Jamais mon museau ne
+se trouva à pareille fête[13].» A peine arrivé à Leipzig, il tourne
+la tête de la plus jolie fille de la ville--belle, sage, riche, bonne
+musicienne:--elle perd tout sens et toute retenue, dès que Caraffa
+commence à taper sur le clavier et à chanter de sa voix rauque. Quand
+le père, un gros marchand, nommé Pluto, est au courant de l'intrigue,
+il est près de crever de colère; il injurie sa fille, et chasse le
+drôle. Les rendez-vous n'en continuent pas moins, la nuit, dans son
+jardin; Caraffa y chante des scènes d'_Orphée_, en s'assimilant à son
+héros; la petite serait disposée à jouer Eurydice et à se sauver de
+chez Pluto, si au dernier moment ne survenait fort à propos une grande
+diablesse de fille de geôlier, à qui Caraffa a fait un enfant, pendant
+certain séjour dans une prison de Zittau, où il était retenu pour
+escroqueries. Elle prend le séducteur à la gorge et réclame à grands
+cris le mariage. Au milieu du vacarme, la jeune «Plutonin» se sauve, et
+ne revient plus[14].
+
+[Note 12: _Der Mus. Q.-S._, c. 28.]
+
+[Note 13: _Der Mus. Q.-S_, c. 11.]
+
+[Note 14: _Der Mus. Q.-S._, c. 35, 49-50.]
+
+ * * * * *
+
+Ces extravagances se déroulent dans un cadre réel, exactement observé:
+scènes de tribunal, de foire, charlatans sur la place publique, paysans
+au cabaret, hobereaux dans leurs châteaux, bourgeois à leur table ou à
+leurs affaires; et toujours le langage et les façons de chaque classe
+sont notés avec humour. Au premier plan, le monde des musiciens et des
+étudiants. Dans chacune de ces villes saxonnes est établi un _Collegium
+musicum_. C'est une association de tous les musiciens de la ville, qui
+se réunit régulièrement une ou deux fois par semaine, dans une salle
+spéciale. Chacun y vient avec son instrument; et deux des membres, à
+tour de rôle, sont chargés de fournir le _Collegium_ de morceaux de
+musique: concertos, sonates, madrigaux, _arie_. On y discute longuement
+sur l'art; on compose sur des textes donnés; on cause amicalement.
+Parfois le _Collegium_ a des banquets, à la fin desquels on exécute
+divers morceaux, sérieux ou bouffons. Il est rare que ces musiciens ne
+sachent pas à la fois jouer d'un instrument et chanter. Ils ne sont
+point d'ailleurs des virtuoses de profession, mais des bourgeois, qui
+ont d'autres occupations. Celui d'entre eux chez qui ils se réunissent
+à Dresde, est receveur des contributions[15].
+
+[Note 15: _Der Mus. Q.-S._, c. 19.]
+
+La musique a aussi sa place aux Universités et dans les _Collegia
+oratoria_. A celui de Leipzig, nous assistons à un _Actus oratorius_
+sur la musique, que clôt un concert instrumental. Deux étudiants
+prononcent des discours, l'un pour célébrer, l'autre pour condamner
+la musique[16]. Et il n'est pas étonnant d'entendre louer dignement la
+musique par un grand musicien. Mais il est plus remarquable de voir
+porter contre elle des accusations qui vont profondément, et témoignent
+d'une vue pénétrante de son temps.--«La musique, dit-il, détourne des
+études sérieuses; elle prive le pays de bien des têtes qui auraient pu
+s'employer à son service. Ce n'est pas sans motif que les politiques
+la favorisent: ils le font par raison d'Etat. Elle est une diversion
+aux pensées du peuple; elle l'empêche de regarder dans les cartes des
+gouvernants. L'Italie en est un exemple: ses princes et ses ministres
+l'ont laissée infecter par les charlatans et les musiciens, afin de
+n'être point troublés dans leurs affaires[17].»--Et certes, l'exemple
+de l'Italie est bien choisi: car, s'il est vrai que par la musique,
+elle ait prolongé sa gloire et étendu son influence sur l'Europe,
+par la musique aussi et dans la musique, elle a achevé de dissoudre
+ses facultés morales et politiques. De l'Italie du XVIIIe siècle, on
+pourrait dire, en changeant un peu les termes, ce qu'Ammien Marcellin
+disait déjà de l'Italie, au temps des grandes invasions: «C'est un lieu
+de plaisir. On n'y entend que des musiques, et, dans tous les coins,
+des tintements de cordes. Au lieu de penseurs, on n'y rencontre que des
+chanteurs; et la vertu a cédé la place aux virtuoses.»--Ce qu'est un
+virtuose italien vers 1700, et le vide de son cerveau, Caraffa nous en
+est un exemple frappant, encore qu'un peu chargé. Rien ne l'intéresse,
+en dehors de la musique; et en musique rien ne l'intéresse, que la
+virtuosité. Il ne connaît pas les célèbres compositeurs de son temps;
+il prend Rosenmüller pour un Italien. Il est ignare en harmonie; il
+ne sait point ce que c'est qu'un _contrapunto semplice o doppio_[18].
+Il ne sait que parler de son luth, ou de son violon, ou de sa
+_chitarra_, et surtout de lui, de lui, de lui. Quel que soit le sujet
+de conversation, que l'on cause de la guerre, du commerce, d'un beau
+sermon, ou d'un rhume de cerveau, il trouve toujours moyen de ramener à
+soi l'entretien, et toujours en parlant de soi à la troisième personne:
+«Que fit mon Caraffa?» «Le pauvre Caraffa»...[19]. En dehors de ses
+concerts, le reste du monde est néant. «Il savait à peine si Londres et
+Stockholm étaient en Hollande ou en France, ou si les trônes du Nord
+étaient les Turcs, et les Portes Ottomanes les Espagnols. Sa cervelle
+était comme une armoire, dont un rayon a quelques objets, et les autres
+rien[20].» La musique a produit là un monstre. Ils abondaient dans
+l'Italie du XVIIIe siècle. Ils ne manquent pas aujourd'hui encore;
+aucun pays n'en est privé.
+
+[Note 16: _Der Mus. Q.-S._, c. 43-44.]
+
+[Note 17: _Der Mus. Q.-S._, c. 43.]
+
+[Note 18: _Der Mus. Q.-S._, c. 19.]
+
+[Note 19: _Der Mus. Q.-S._, c. 26.]
+
+[Note 20: _Der Mus. Q.-S._, c. 42.]
+
+Dans l'Allemagne d'autrefois, la musique n'avait pas tout à fait
+les mêmes dangers. Elle trouvait un contrepoids dans les études
+philosophiques ou littéraires, auxquelles on l'adjoignait souvent.
+On ne la pratiquait point comme une volupté vide. Les plus grands
+compositeurs allemands du XVIIe siècle, Schütz, Kuhnau, Hændel,
+reçurent une éducation sérieuse, ils firent de solides études de
+droit, et il est remarquable qu'ils hésitèrent quelque temps,
+semble-t-il, à être musiciens de profession. Un virtuose italien du
+XVIIIe siècle n'est qu'un grelot sonore. Chez un Allemand musicien,
+la raison conserve ses droits, même sur la musique. Mais cette virile
+intelligence commençait à se laisser entamer par les séductions de
+l'Italie. A Dresde, à Leipzig, comme à Florence et à Rome, Kuhnau
+voyait les princes se faire les patrons de l'art sensuel et dissolvant,
+qui était l'allié naturel du despotisme. Son roman nous est une preuve
+de l'attraction irrésistible qu'exerçait le virtuose italien sur toutes
+les classes de la société. Quand Caraffa s'arrête dans une auberge de
+campagne, il est sûr d'y trouver la même faveur que chez les riches
+marchands des villes[21]. Le goût public était malade.
+
+[Note 21: _Der Mus. Q.-S._, c. 38.]
+
+Mais Kuhnau sentait trop sa force, pour être sérieusement inquiet. Il
+voit le mal, mais s'en amuse, certain que cela n'aura qu'un temps. Son
+optimisme sans rancune va jusqu'à prévoir la conversion des pécheurs.
+Caraffa, à la fin du roman, est touché par les remontrances d'un brave
+prêtre, et s'amende; et si ce repentir n'est pas très vraisemblable en
+un tel caractère, nous lui devons du moins de nobles pages de l'auteur
+sur le véritable virtuose et le bienheureux musicien: «_Der wahre
+Virtuose und glückselige Musicus_[22]».--Il exige beaucoup de lui. Sous
+le rapport musical, il veut que le compositeur soit familiarisé avec
+tous les instruments et que le chanteur ou l'instrumentiste (surtout
+le claveciniste) soit rompu à la composition. Mais cette instruction
+professionnelle ne suffit point. Kuhnau désire que le compositeur
+ait des connaissances scientifiques générales, en particulier des
+mathématiques et de la physique, qui sont le fondement de la musique,
+«_welche gleichwohl der Music fundament ist_[23]»; qu'il ait réfléchi
+sur son art et connaisse les théoriciens musicaux, non seulement de son
+temps, mais du passé et surtout de l'antiquité; il ne lui plaît point
+d'ailleurs qu'à l'exemple de Caraffa, il se désintéresse de l'histoire,
+de la politique, et de la vie de son temps.
+
+[Note 22: _Der Mus. Q.-S._, c. 53, 64 préceptes.]
+
+[Note 23: _Der Mus. Q.-S._, c. 42.]
+
+Ces qualités intellectuelles ne seraient rien encore sans les qualités
+morales. Un virtuose ne méritera pleinement ce beau nom de _Virtú_, que
+si à la vertu de son art, s'ajoute celle de sa vie. Comme dit saint
+Augustin: «_Cantet vox, cantet vita, cantent facta_». Que son œuvre
+soit consacrée, non au succès, mais à la gloire de Dieu. Il n'a pas à
+s'occuper du public, de son goût et de ses applaudissements. «Si tu
+chantes de telle façon que tu plaises au peuple plus qu'à Dieu, ou que
+tu cherches la louange d'un autre plus que celle de Dieu, tu vends ta
+voix, et tu la fais, non plus tienne, mais sienne[24].»--Que l'artiste
+soit donc modeste aux yeux de Dieu; mais qu'il soit, en même temps,
+conscient de sa valeur. Un musicien qui est fort, et qui le sait, ne
+doit pas être trop humble et vivre de façon effacée. Il ne lui est pas
+permis de chercher l'obscurité et la retraite, s'il a quelque chose
+à dire au monde. Un homme qui a des dons, et qui les tient cachés,
+fait preuve d'un caractère médiocre, qui ne se fie pas aux grandes
+ailes que Dieu lui a données pour s'envoler dans les hauteurs. C'est
+le fait d'un lâche, qui a peur de la peine; et peut-être y a-t-il là
+aussi un mauvais sentiment de jalousie inavouée, qui ne veut point
+faire part aux autres de ses richesses, «comme les cerfs mourants, à
+ce que rapporte Pline, cachent et enfouissent leurs bois, afin qu'ils
+ne puissent pas servir de médecine aux hommes». La gent musicale
+est, trop souvent, ainsi: quand certains possèdent un beau morceau
+de musique, ils se laisseraient dépouiller de tous leurs vêtements,
+plutôt que d'en communiquer une note. Que l'artiste n'ait point cette
+économie sordide de ses biens, de ses pensées, de ses forces! Qu'il les
+répande généreusement autour de lui, sans en tirer vanité, en ramenant
+toute la gloire à la source divine. Qu'il fasse tout le bien dont il
+est capable. Et si on ne lui en sait aucun gré (c'est l'ordinaire en
+ce monde), sa bonne conscience sera sa récompense; elle lui donnera
+l'avant-goût du céleste plaisir qui l'attend après cette vie, quand
+il sera appelé dans la chapelle du château (_Schlosscapelle_) de
+notre puissant Seigneur, «où les anges et les séraphins exécutent des
+musiques d'une suavité parfaite[25].»
+
+[Note 24: «_Si sic cantas, ut placeas Populo, magis quam Deo, vel
+ut ab alio laudem quæras, vocem tuam vendis, et facis eam non tuam, sed
+suam_».]
+
+[Note 25: _Der Mus. Q.-S._, c. 53.]
+
+ * * * * *
+
+Il y a dans ces pensées, comme dans tout le livre, un équilibre de
+raison, une sûreté de soi, une force cachée, qui expliquent le calme
+avec lequel les vieux maîtres allemands du XVIIe siècle, les Schütz,
+les Jean-Christophe Bach, les Jean-Michaël Bach, les Pachelbel, les
+Buxtehude, regardaient l'avenir. Ils avaient mesuré le reste du monde,
+et eux-mêmes. Ils attendaient leur heure.--Cette heure est venue pour
+l'Allemagne. Elle est déjà passée. Quel contraste entre l'inquiétude
+fébrile de ses artistes de la fin du XIXe siècle et la tranquille
+plénitude des âges écoulés! Les victoires trop complètes brûlent l'âme
+des vainqueurs; leur première ivresse tombée, elles brisent le ressort
+de la volonté, elles lui enlèvent sa raison d'agir. Le génie triomphant
+d'un Wagner a ravagé l'avenir de la musique allemande. Dans la paix
+puissante d'un Kuhnau, il entrait la pensée des destinées futures de
+l'art allemand, et comme le pressentiment de son grand successeur:
+Jean-Sébastien Bach.
+
+
+
+
+II
+
+LA VIE MUSICALE D'UN AMATEUR ANGLAIS AU TEMPS DE CHARLES II
+
+D'APRÈS LE JOURNAL DE SAMUEL PEPYS
+
+
+Rien ne donne une idée plus riante de la vie musicale, dans la société
+anglaise de la Restauration, que le journal de Pepys. On y voit la
+place que la musique tenait au foyer d'un bourgeois intelligent de
+Londres.
+
+Samuel Pepys est bien connu. Je me bornerai à rappeler les faits
+principaux de sa vie. Fils d'un tailleur, il naquit à Londres en 1662,
+et s'attacha d'abord à la fortune de Lord Montagu, comte de Sandwich.
+Après avoir été libéral et en relations avec les républicains, après la
+mort de Cromwell il devint, sous la Restauration, commis à l'Echiquier
+et clerc des actes de l'Amirauté. Il conserva ce poste jusqu'en 1673,
+et y rendit de grands services à la marine anglaise; avec une probité
+énergique, il y rétablit l'ordre, l'économie, la discipline, pendant
+l'époque critique de la peste, de l'incendie de Londres, et pendant
+la guerre de Hollande. Il était fort estimé du grand amiral, duc
+d'York, plus tard Jacques II. Cependant, il fut calomnié, au temps
+de la conspiration papiste, accusé de catholicisme, et envoyé à
+la Tour. Il réussit à se justifier et fut replacé au Conseil de la
+Marine. Il resta secrétaire de l'Amirauté, jusqu'en 1688, très en
+faveur auprès de Jacques II. Après l'expulsion des Stuarts, il se
+retira du gouvernement; mais son activité ne se ralentit pas, jusqu'à
+sa mort, en 1703. Il n'avait cessé de s'intéresser aux lettres, aux
+arts et aux sciences. En 1684, il fut nommé président de la Société
+Royale. Il collabora à divers ouvrages savants. A Magdalen College
+de Cambridge, se trouve la collection de ses manuscrits: Mémoires,
+gravures, documents sur la marine, cinq volumes de vieilles ballades
+anglaises recueillies par lui:--enfin, son Journal, où il a noté, dans
+une sténographie de son invention, tout ce qu'il a fait, jour par
+jour, de janvier 1659 (1660), jusqu'en mai 1669. Ce journal est, avec
+celui de son ami Evelyn, le recueil le plus vivant de renseignements
+contemporains sur l'Angleterre de ce temps. J'en relèverai ici les
+notes concernant la musique.
+
+ * * * * *
+
+Ce ministre de la marine, cet homme d'État consciencieux, était
+mélomane passionné; il consacrait à la musique une partie de ses
+journées. Il jouait du luth, de la viole, du théorbe, du flageolet, du
+_recorder_[26], et un peu d'épinette. C'était la coutume, parmi les
+bourgeois distingués, d'avoir chez eux une collection d'instruments de
+musique, notamment une caisse de six violes, pour donner des concerts.
+Pepys possédait son petit musée d'instruments; il se flattait qu'ils
+fussent les meilleurs d'Angleterre; et il touchait de presque tous.
+Son plus grand plaisir était de chanter et de jouer du flageolet. Il
+emportait partout ce flageolet avec lui, en promenade, au restaurant:
+
+[Note 26: Flûte à bec, à huit trous, dont un recouvert d'une
+fine membrane «_de tous les sons du monde, celui qui m'est le plus
+agréable_» (8 avril 1668.)]
+
+«_Swan et moi allâmes à une taverne, où, pendant qu'il écrivait, je
+jouai de mon flageolet, jusqu'à ce que le plat d'œufs pochés fût
+prêt[27]._»
+
+[Note 27: 9 février 1660.]
+
+«_Je revins par eau, jouant de mon flageolet[28]._»
+
+[Note 28: 30 janvier 1660.]
+
+«_Le soir, dans le jardin, resté longtemps à jouer du flageolet, au
+clair de lune._[29]»
+
+[Note 29: 3 avril 1661. Voir aussi 17 février 1659, 20 juillet
+1664.]
+
+Il se risquait même à la composition:
+
+«_Composé quelques airs. Dieu me pardonne[30]!_»
+
+[Note 30: 9 février 1662.]
+
+Et ses compositions--grâce à la haute situation du compositeur--avaient
+grand succès dans le monde: ce dont Pepys «_n'était pas peu fier_[31]».
+
+[Note 31: 22 août 1666.]
+
+Il finit par se persuader que ses œuvres étaient excellentes:
+
+«_Downing, qui aime et comprend la musique, a voulu à toutes forces
+avoir mon air de: «Beauté», et il le vante au-dessus de tout ce qu'il a
+jamais entendu; et sans me flatter, je sais qu'il est bon[32]._»
+
+[Note 32: 9 novembre 1666. Cf. 5 déc. 1666: «_Et, sans me flatter,
+je pense qu'il est fort bon_».]
+
+Il faisait gravement répéter ses chants à des actrices:
+
+«_Après dîner, j'enseignai à Knipp mon nouveau récitatif, dont elle
+apprit une bonne partie; il me plaît, et je crois que je serai
+satisfait, quand elle le saura tout entier, et qu'on le trouvera
+agréable[33]._»
+
+[Note 33: 14 novembre 1666.]
+
+Au reste, en grand seigneur, il ne se donnait pas la peine d'écrire ses
+basses lui-même: il les faisait écrire.
+
+«_Rencontré Mr. Hingston, l'organiste à la cour. L'ai conduit à la
+Taverne du Chien, et lui ai fait écrire pour moi une basse, qui, je
+crois, ira bien._»--Et il ajoute naïvement:--«_Il dit beaucoup de bien
+de la romance, sans en connaître les paroles, et assure que l'air est
+bon; il croit que les mots sont clairement exprimés[34]._»
+
+[Note 34: 19 décembre 1666.]
+
+«_Dr. Childe venu au rendez-vous, et resté avec moi toute la matinée à
+me faire des basses pour plusieurs airs que je lui ai demandés[35]._»
+
+[Note 35: 15 avril 1667.]
+
+Il s'intéressait aussi à la théorie musicale:
+
+«_Dans ma chambre avec un bon feu; passé une heure sur_ l'Introduction
+à la Musique _de Morley, un très bon livre, mais sans méthode[36]._»
+
+[Note 36: 10 mars 1667.]
+
+«_Allé à pied à Woolwich, en lisant tout le long du chemin
+l'_Introduction à la Musique _de Playford, où il y a quelques jolies
+choses[37]._»
+
+[Note 37: 22 mars 1667.]
+
+«_A Duck Lane pour chercher Marsanne[38] en français; c'est un homme
+qui a fort bien écrit sur la musique; mais on ne peut se le procurer,
+ici; alors j'ai commandé qu'on le fasse venir, et j'ai acheté le_
+Traité sur la Musique _de Descartes[39]._»
+
+[Note 38: Le père Mersenne.]
+
+[Note 39: 3 avril 1668.]
+
+«_Le page m'a lu le livre de la musique de Descartes, que je ne
+comprends pas; et je ne crois pas que celui qui l'a écrit le comprît
+bien non plus, quoiqu'il fût un homme fort savant[40]._»
+
+[Note 40: 25 décembre 1668.]
+
+Il se mit en tête d'écrire lui-même ses idées sur la musique. Ce devait
+être, à l'en croire, quelque chose d'extraordinaire; il n'était pas
+loin de penser qu'il tenait la clef du mystère des sons.
+
+«_J'ai eu avec M. Bannister une très agréable conversation sur la
+musique, qui confirme quelques-unes de mes nouvelles idées: en sorte
+que cela me donne la résolution d'écrire le plan d'une théorie de la
+musique, comme jamais on n'en a fait une pareille, au monde[41]._»
+
+[Note 41: Mars 1668.]
+
+«_Fait écrire à Tom quelques petits concerts et quelques idées à moi
+sur la musique: cela m'encourage beaucoup à m'y adonner davantage; car
+j'imagine, et j'ai de bonnes raisons pour le croire, que je suis en bon
+chemin pour découvrir le mystère[42]._»
+
+[Note 42: 11 janvier 1669.]
+
+Ne le prenez point pour un snob. Ce qui est charmant en lui, c'est la
+sincérité et l'ardeur juvénile de son amour pour la musique. Il l'aime
+trop. Il en a peur:
+
+«_Joué de la viole, ce que je n'avais pas fait depuis longtemps, ni
+joué d'aucun instrument; et à la fin, j'ai cessé, et j'ai été un peu
+à mon bureau, ayant peur de me laisser prendre trop par la musique,
+et de revenir à mon ancienne folie, qui me faisait négliger mes
+affaires[43]._»
+
+[Note 43: 17 février 1668.]
+
+Mais il a beau faire: la musique est la plus forte.
+
+«_Dieu me pardonne! Je m'aperçois toujours que je ne peux vaincre ma
+nature, qui estime le plaisir par-dessus tout, bien qu'au milieu de
+ce plaisir, je me rappelle à regret mes affaires que je néglige....
+Mais quand il s'agit de la musique,--et des femmes,--je ne puis faire
+autrement que d'y céder, quelles que soient mes affaires[44]._»
+
+[Note 44: 9 mars 1666.]
+
+Il sent si violemment la musique que parfois il en est malade:
+
+«_Été au théâtre du Roi, pour voir_ la Vierge Martyre[45].... _Ce qui
+me plaît plus que tout au monde, c'est la musique des instruments à
+vent, lorsque l'ange descend; elle est si exquise qu'elle m'a ravi en
+extase; et vraiment, elle m'a transporté si bien qu'elle m'a rendu
+malade, tout de bon, absolument comme autrefois, quand j'étais amoureux
+de ma femme. Toute la soirée, à la maison, je n'ai pu penser à autre
+chose; et je suis resté, toute la nuit, transporté à un tel point que
+je ne puis croire que la musique puisse avoir sur l'âme d'un autre
+homme autant de puissance que sur la mienne[46]._»
+
+[Note 45: De Massinger.]
+
+[Note 46: 27 février 1668.]
+
+La musique est sa consolation, quand il est triste:
+
+«_La nuit, chez moi, joué du flageolet. J'avais le cœur gros. Mais
+j'ai eu plaisir à penser que, s'il plaît à Dieu de me prêter vie, je
+passerai mon temps à la campagne, simplement et agréablement, bien que
+sans grande gloire[47]._»
+
+[Note 47: 15 juin 1667.]
+
+«_Bien que j'eusse encore le cœur gros, en pensant à mon pauvre frère
+(mort la veille), pourtant je cédai à mon envie d'entendre jouer du
+clavecin[48]._»
+
+[Note 48: 16 mars 1664.]
+
+Il faut convenir que Pepys n'avait pas très souvent occasion de
+recourir à cette consolation: car il n'était pas souvent triste; et la
+musique se présente bien plutôt à lui, comme une joie sans mélange, la
+plus parfaite de l'existence:
+
+«_Je réfléchis que la musique est tout le plaisir que j'ai en ce monde,
+et le plus grand que je puisse jamais espérer, et le meilleur de ma
+vie[49]._»
+
+[Note 49: 12 février 1667.]
+
+ * * * * *
+
+Autour de lui, il faut que tout le monde partage sa manie musicale. Et
+d'abord, sa femme.
+
+Il l'avait épousée, vers 1655, quand elle n'avait que quinze ans; il
+en avait vingt-trois. Il se mit en tête de lui apprendre le chant;
+et tant qu'il fut amoureux d'elle, il la trouva «_d'une aptitude
+inimaginable_»[50]. Les premières leçons allaient très bien; le maître
+et l'élève étaient pleins d'ardeur.
+
+[Note 50: 28 août 1659.]
+
+«_Veillé tard, donnant à ma femme sa leçon de musique_[51].»
+
+[Note 51: 4 septembre 1659.]
+
+«_Revenu à la maison, pour m'occuper de ma musique. Ma femme et moi,
+nous restâmes à chanter dans ma chambre, longtemps ensemble_[52].»
+
+[Note 52: 17 mai 1661.]
+
+Il ne s'agissait que d'airs sans prétention. Mais Mme Pepys, voyant son
+mari prendre un maître de chant, pour la musique italienne, se piqua
+d'amour-propre, et voulut en faire autant:
+
+«_Ce matin, ma femme et moi, sommes restés longtemps au lit; et, entre
+autres choses, la conversation tomba sur la musique; et elle me demanda
+de la laisser apprendre à chanter: ce que je pris en considération;
+et je le lui promis. Et justement, comme j'étais encore au lit, on
+vint m'avertir que mon maître à chanter, M. Goodgroom, était arrivé
+pour ma leçon. Alors ma femme se leva, et commença à apprendre, ce
+matin-là_[53].»
+
+[Note 53: 1er octobre 1661.]
+
+La voilà donc qui apprend de grands airs italiens et français! Quelle
+imprudence!... Pepys a beau tâcher de se faire illusion: il lui faut
+reconnaître que sa femme n'a guère de dispositions:
+
+«_Chanté avec ma femme, qui a récemment[54] commencé à apprendre, et,
+je pense, arrivera à quelque chose; mais elle n'a pas l'oreille juste;
+et moi, je l'avoue, je n'ai pas assez de patience pour lui apprendre,
+ou pour l'entendre chanter de temps en temps une note fausse. Je suis
+à blâmer de ne pouvoir supporter chez elle ce qu'il est naturel que je
+supporte, puisqu'elle n'est qu'une écolière, et que je désire beaucoup
+qu'elle sache chanter. Je devrais donc l'encourager. Je suis peiné; car
+je vois que je la décourage et que je lui fais peur de chanter devant
+moi_[55].»
+
+[Note 54: Le bon Pepys était indulgent: il y avait cinq ans que sa
+femme apprenait!]
+
+[Note 55: 30 octobre 1666.]
+
+Pepys avait d'autant plus de raisons de trouver que sa femme chantait
+faux, qu'il pouvait faire, dans sa maison, des comparaisons qui
+n'étaient pas à l'avantage de Mme Pepys. C'était l'habitude d'avoir des
+domestiques, qui eussent des talents d'agrément; dans les familles en
+relations avec Pepys, on voit des domestiques musiciens, qui étaient
+de vrais artistes. Le sommelier de Milady Wright, M. Evans, jouait
+parfaitement du luth et en donnait des leçons à Pepys[56]. La femme
+du valet d'un de ses amis, Dutton, chantait admirablement[57]. Pepys
+mettait son amour-propre à ce que ses domestiques fussent aussi des
+virtuoses; et, en bon mari,--pas tout à fait désintéressé,--il tenait à
+ce que sa femme eût des suivantes aussi agréables à voir qu'à entendre.
+
+[Note 56: 25 janvier 1659.]
+
+[Note 57: 15 octobre 1665.]
+
+Ce fut d'abord une gentille femme de chambre, Ashwell, qui jouait du
+clavecin. Pepys lui achète des cahiers de musique, lui enseigne les
+principes de son art:
+
+«_Monté chez moi, pour enseigner à Ashwell les principes de la mesure,
+et autres choses. Et lui ai fait répéter un psaume, très bien: car elle
+a l'oreille juste[58]; et elle a des doigts_[59].»
+
+[Note 58: Voir plus haut ce que Pepys dit de Mme Pepys.]
+
+[Note 59: 3 mai 1663.]
+
+Il fait danser la petite suivante:
+
+«_Après dîner, toute l'après-midi, à jouer de mon violon, tandis
+qu'Ashwell dansait dans ma belle chambre du haut, qui est une salle
+rare pour la musique_[60].»
+
+[Note 60: 24 avril 1663.]
+
+Mais Ashwell ne suffit pas à Pepys. Il écrit naïvement:
+
+«_Je suis en train de chercher une suivante pour ma femme, qui soit à
+mon goût,--et surtout une qui comprenne la musique, particulièrement le
+chant_[61].»
+
+[Note 61: 28 janvier 1664.]
+
+Il trouve enfin l'oiseau rare. Elle se nommait Mercer. En même temps,
+il avait pris un petit page musicien, que lui avait envoyé son ami, le
+capitaine Cooke, maître de la chapelle royale, sous la direction duquel
+le page était depuis quatre ans[62]. Voilà Pepys au comble de la joie!
+
+[Note 62: 27 août 1664.]
+
+«_Chez moi, avec ma femme, Mercer, et le page, veillé jusqu'à onze
+heures, chantant et jouant du violon. Ce m'est une grande joie de me
+voir maître de tant de plaisir dans ma maison, en sorte que ce sera
+toujours pour moi, j'espère, un bonheur d'être au logis. La jeune fille
+joue assez bien du clavecin, mais seulement des airs faciles; elle a de
+bons doigts; elle chante un peu; elle a la voix et l'oreille justes.
+Mon page, un gentil garçon, chante très bien; et c'est le garçon le
+plus agréable du monde, jusqu'à présent_[63].»
+
+[Note 63: 9 septembre 1664.]
+
+Il a bientôt fait de se lasser du page[64]. Mais Mercer devient de jour
+en jour plus charmante.
+
+[Note 64: 22 avril 1665.]
+
+«_Trouvé Mercer jouant de la viole; alors, je me suis mis à ma viole,
+et à chanter, jusqu'à une heure avancée_[65].»
+
+[Note 65: 18 septembre 1664.]
+
+«_Vers onze heures du soir, comme il faisait un beau clair de lune,
+nous sommes allés dans le jardin, ma femme, Mercer, et moi; et nous
+avons chanté jusque vers minuit. C'était un bien grand plaisir pour
+nous, et pour nos voisins, qui avaient ouvert leurs fenêtres_[66].»
+
+[Note 66: 5 mai 1666.]
+
+«_Après souper, je me mets à chanter avec Mercer; et je suis resté
+à veiller avec elle, trouvant plaisir à l'entendre chanter un air de
+Lawes, jusqu'après minuit_[67].»
+
+[Note 67: 12 juillet 1666. Voir aussi, 19 juin 1666.]
+
+La pauvre Mme Pepys a le cœur gros.
+
+«_En rentrant, trouvé ma femme visiblement mécontente de moi, parce
+que je passe tant de temps avec Mercer, à lui apprendre à chanter,
+et que je n'ai jamais pu en prendre la peine avec ma femme: ce que
+je reconnais. Mais c'est parce que cette fille a des dispositions
+étonnantes pour la musique; et la musique est la chose que j'aime le
+plus..._[68].»
+
+[Note 68: 30 juillet 1666.]
+
+Il semble qu'on éloigne Mercer, pour quelque temps. Mme Pepys n'y gagne
+pas grand'chose. Pepys est mélancolique[69]. Il trouve que sa femme
+chante décidément bien mal. Mercer revient; et les parties de chant
+recommencent; et aussi, la jalousie de Mme Pepys:
+
+[Note 69: 23 septembre 1666.]
+
+«_Comme il faisait un peu de clair de lune, allé dans le jardin avec
+Mercer, et chanté, jusqu'à ce que ma femme me rappelle que c'est
+aujourd'hui jour de jeûne[70]; et j'en ai été fâché, et me suis
+arrêté_[71].»
+
+[Note 70: Pour l'anniversaire de la mort du roi.]
+
+[Note 71: 30 janvier 1667.]
+
+Mme Pepys s'acharne à apprendre la musique; elle arrive--presque--à
+faire des trilles. Son mari rend loyalement hommage à sa bonne volonté:
+
+«_Après dîner, ma femme et Barker[72] se sont mises à chanter. Ma
+femme se donnait beaucoup de mal; et elle était très fière de pouvoir
+arriver bientôt à faire des trilles. Et en vérité, je crois qu'elle y
+arrivera_[73].»
+
+[Note 72: Barker était une troisième suivante, musicienne.]
+
+[Note 73: 7 février 1667.]
+
+Mais décidément, la vertu n'est pas récompensée, en ce monde; et «la
+pauvre petite», comme dit Pepys, ne parvient pas à chanter juste:
+
+«_Avant dîner, fait chanter ma femme. Pauvre petite! Elle a l'oreille
+si peu juste qu'elle m'a mis en colère: si bien que la pauvre petite en
+a pleuré. Je me dis que je ne dois pas la décourager tant, une autre
+fois: car elle a un grand désir d'apprendre, pour me faire plaisir; je
+suis donc très injuste de la décourager_[74].»
+
+[Note 74: 1er mars 1667.]
+
+Pendant quelque temps, Pepys s'oblige à la patience:
+
+«_Je pense qu'elle arrivera à faire des trilles, avec le temps_[75].»
+
+[Note 75: 12 mars 1667.]
+
+«_Je l'ai fait chanter: Cela commence à aller mieux que je
+n'espérais_[76].»
+
+[Note 76: 19 mars et 6 mai 1667.]
+
+«_Elle est certainement arrivée à se faire l'oreille plus juste que je
+ne le croyais possible: ce qui me réjouit jusqu'au fond du cœur_[77].»
+
+[Note 77: 7 mai 1667.]
+
+Mais ces appréciations prouvent plus en faveur de la bonté de Pepys que
+du talent de sa femme. Une fois qu'il entend une mauvaise chanteuse,
+«_une idiote pour le chant, incapable de chanter une note juste_», il
+lui échappe cet aveu:
+
+«_Elle est encore pis que ma femme, et me réconcilie un peu avec
+elle_[78].»
+
+[Note 78: 22 janvier 1668.]
+
+La désolée et vaillante petite Mme Pepys, en désespoir de cause, se
+rabat sur le flageolet. Pepys l'y encourage. Peut-être arrivera-t-elle
+ainsi à faire moins de fausses notes. Il traite avec un professeur,
+Greeting; et, pour l'encourager, il apprend lui-même[79].
+
+[Note 79: 8 mai 1667.]
+
+«_Etudié le flageolet avec ma femme. Je vois avec plaisir qu'elle sait
+aisément trouver ses notes_[80].»
+
+[Note 80: 17 mai 1667.]
+
+«_Marché une heure dans le jardin, en causant avec ma femme, dont le
+développement musical commence à me faire grand plaisir_[81].»
+
+[Note 81: 18 mai 1667.]
+
+«_A souper. Ma femme s'est mise à son flageolet; et elle a joué si
+gentiment un air de sa façon, que j'ai été infiniment charmé, au delà
+de tout ce que j'attendais d'elle_[82].»
+
+[Note 82: 23 mai 1667.]
+
+«_Passé une partie de la nuit, ma femme et moi, à notre flageolet.
+Elle joue maintenant n'importe quoi, presque à première vue, et en
+mesure.... Je me suis couché fort satisfait de ce que ma femme joue
+si bien du flageolet; j'ai l'intention de lui faire apprendre un
+autre instrument: car, quoiqu'elle n'ait pas l'oreille juste, je
+vois pourtant qu'elle peut arriver à tout ce qui ne demande que des
+doigts_[83].»
+
+[Note 83: 11 septembre 1667.]
+
+Dès lors, le ménage Pepys est heureux. Le soir, Pepys fait jouer du
+flageolet à sa femme, «_jusqu'à ce qu'il s'endorme avec grand plaisir
+dans son lit_[84]».
+
+[Note 84: 13 août 1668.]
+
+ * * * * *
+
+Ne croyez point cependant qu'il en oublie sa chère Mercer! Il continue
+de faire avec elle des parties de chant,--surtout quand sa femme n'est
+pas là.
+
+«_Vers neuf heures du soir, entendu la voix de Mercer et de mon page
+Tom, chantant dans le jardin.... Je mourais d'envie de voir cette
+fille, ne l'ayant pas rencontrée depuis le départ de ma femme. Je
+suis allé la trouver au jardin; nous avons chanté ensemble; puis nous
+sommes rentrés pour souper. Charmé de sa compagnie, aussi bien pour la
+conversation que pour le chant_[85].»
+
+[Note 85: 29 avril 1668. Voir aussi 10 mai 1668.]
+
+«_Mené Mercer au théâtre du duc d'York, pour voir _la Tempête....
+_Après le spectacle, conduit Mercer par eau à Spring Gardens. Là,
+promené avec beaucoup de plaisir, mangé, bu, chanté. Les gens venaient
+autour de nous, pour nous entendre_[86].»
+
+[Note 86: 11 mai 1668.]
+
+«_Allé par eau à Foxhall.... Il commençait à faire nuit. Nous nous
+sommes mis dans un coin, et nous avons chanté de telle sorte que tout
+le monde est venu autour de nous pour nous entendre_[87].»
+
+[Note 87: 14 mai 1668.]
+
+«_Cherché Mercer. Elle et moi dans le jardin, à chanter, jusqu'à dix
+heures du soir_[88].»
+
+[Note 88: 15 mai 1668.]
+
+«_Joyeuse société. Mercer en est. Après dîner, chanté des
+psaumes_[89]...» etc.
+
+[Note 89: 17 mai 1668.]
+
+Et je ne parle pas de l'autre suivante, Barker, «_qui vaut bien mieux
+encore comme façon de chanter_[90]».
+
+[Note 90: 12 avril 1667.]
+
+ * * * * *
+
+Autour de cette maison musicale, tout le monde est musicien:--les
+parents, le frère et la belle-sœur, qui jouent excellemment de la
+basse de viole[91];--les amis, qui tous font de la musique, bonne ou
+mauvaise. Les dames jouent du luth, de la viole, du clavecin; parfois
+elles y mettent tant d'acharnement qu'elles finissent par lasser la
+société:
+
+[Note 91: 18 décembre 1662, et 2 février 1667.]
+
+«_La fille de M. Turner joue du clavecin, à vous rendre malade_[92].»
+
+[Note 92: 1er mai 1663.]
+
+«_Je suis parti sans prendre congé, ne laissant pas une âme auprès
+d'elle, pour l'entendre_[93].»
+
+[Note 93: 10 novembre 1666.]
+
+Les grands seigneurs savent tous jouer et chanter[94]. Le protecteur de
+Pepys, Lord Sandwich, fait sa partie avec lui, dans de petits concerts
+de musique de chambre[95], et compose des antiennes à trois parties[96].
+
+[Note 94: On ne voit guère qu'une exception: Lord Landerdale, mais
+il passe pour excentrique; et peut-être veut-il passer pour tel (28
+juillet 1666).]
+
+[Note 95: 23 avril 1660.]
+
+[Note 96: 14 décembre 1663.]
+
+On ne peut aller nulle part, sans entendre de la musique:
+
+Au restaurant:
+
+«_Emmené ma femme à dîner au Hall des Drapiers.... Très bon repas, beau
+hall, bonne société, très bonne musique. J'eus plaisir à reconnaître, à
+sa voix, un homme que je n'avais jamais vu, et qui chantait derrière le
+rideau, autrefois, dans l'opéra de sir Davenant_[97].»
+
+[Note 97: 28 juin 1660.]
+
+En promenade:
+
+«_Promené dans Spring Gardens.... Beaucoup de monde. Temps et jardin
+agréables. C'est fort divertissant d'entendre ici le rossignol et les
+autres oiseaux, là des violons, une harpe_[98]....»
+
+[Note 98: 29 mai 1667.]
+
+Dans la campagne:
+
+«_A une certaine distance, il y avait sous un arbre, sur l'herbe, une
+compagnie qui chantait. Je dirigeai mon cheval vers eux, et je vis que
+c'étaient quelques bourgeois qui s'étaient rencontrés par hasard et
+chantaient à quatre ou cinq parties excellemment. Vu les circonstances,
+je n'ai jamais été plus ravi par la musique, de toute ma vie_[99].»
+
+[Note 99: 27 juillet 1663.]
+
+Aux bains de Bath: (il semble que la musique fasse partie du
+traitement):
+
+«_Après être resté plus de deux heures dans l'eau, rentré me coucher
+et sué pendant une heure.--Arrivent des musiciens, pour me jouer de
+la musique extrêmement bonne, aussi bonne que toutes celles que j'aie
+jamais entendues, à Londres ou ailleurs_[100].»
+
+[Note 100: 13 juin 1668.]
+
+Sur mer,--pendant le voyage qu'il fait pour chercher Charles II:
+
+_Un matelot,--un ivrogne et un rustre, en apparence,--joue de la harpe,
+«comme je crois ne pouvoir jamais en entendre jouer, de ma vie[101]»._
+
+[Note 101: 30 avril 1660.]
+
+Chez le coiffeur:
+
+«_Pour nous servir, un barbier qui joue très bien du violon_[102].»
+
+[Note 102: 20 août 1662.]
+
+Dans le peuple de Londres:
+
+Chez Pepys, vient «_un ouvrier orfèvre, un pauvre hère, un très petit
+bonhomme qui ne porte pas de gants_». Il tient parfaitement sa partie
+dans un quatuor vocal, avec Pepys et des amis[103].
+
+[Note 103: 15 septembre 1667.]
+
+Le théâtre occupe naturellement une grande place dans la vie de ce
+mélomane. A la vérité, Pepys s'impose, pendant un certain temps, de
+n'y aller qu'une fois par mois, pour ne pas trop se distraire de ses
+affaires, et par économie[104]. Mais il n'attend pas le second jour du
+mois:
+
+[Note 104: Aussi, par un reste de puritanisme. Mais la lecture
+du Journal montre avec quelle rapidité s'effrite ce sentiment chez
+l'ancien républicain, devenu le courtisan des Stuarts.]
+
+«_1er février 1664.--Aujourd'hui étant un nouveau mois, je puis aller
+au théâtre._»
+
+Et, quand on parcourt les notes, on voit que la règle a bientôt fait de
+fléchir.
+
+En tout cas, s'il a fait vœu de ne pas aller au théâtre plus d'une
+fois par mois, il ne s'est pas interdit de faire venir le théâtre
+chez lui,--je veux dire, les gens de théâtre, surtout quand ce
+sont de jeunes et jolies chanteuses, comme Mrs Knipp, chanteuse au
+King's-Theatre,--«_cette petite friponne[105],--Knipp, qui est gentille
+certes, et la créature la plus folle, et qui chante le plus noblement
+du monde, comme je n'ai jamais entendu de ma vie_[106]».--Il passe la
+nuit à lui faire chanter ses airs, qui lui semblent admirables[107].
+Elle lui répète ses rôles. Elle vient le trouver, au parterre du
+théâtre, «_après son air dans les nuages_[108]». Il l'emmène en
+promenade, à Kensington. Elle chante.
+
+[Note 105: 23 février 1666.]
+
+[Note 106: 6 décembre 1665.]
+
+[Note 107: 23 février 1666.]
+
+[Note 108: 17 avril 1668.] «_De belles dames nous écoutaient....
+Prodigieusement gais. Chanté tout le long de la route, jusqu'à la
+ville_[109].»
+
+[Note 109: 17 avril 1668.]
+
+ * * * * *
+
+Ah! les bonnes soirées que Pepys se donne, chez lui, avec ces
+charmantes musiciennes: sa femme, les suivantes de sa femme, les amies
+de sa femme, et les jolies comédiennes! Knipp y vient parfois, dans son
+costume de théâtre, «_en paysanne, avec un chapeau de paille_[110]».
+
+[Note 110: 24 février 1667.]
+
+--«... _Et maintenant, ma maison est pleine.... Quatre violons qui
+jouent bien.... Nous avons chanté, puis dansé, puis chanté beaucoup
+de choses à trois voix. Harris, du Duke Theatre, a chanté son air
+irlandais, le plus étrange et le plus joli que je lui aie jamais
+entendu.... Continué à danser et chanter. Notre Mercer s'est mise
+à chanter un air italien qui m'a transporté[111].... Knipp et Rolt
+chantent de bons vieux airs anglais. J'ai eu un plaisir inouï, à les
+entendre chanter[112].... J'ai passé la nuit dans le ravissement.... La
+meilleure société musicale où je me sois jamais trouvé, de ma vie; je
+voudrais pouvoir y vivre et y mourir, aussi bien à cause de la musique
+qu'à cause du visage de ma femme et de Knipp_[113]....»
+
+[Note 111: 24 janvier 1667.]
+
+[Note 112: 17 avril 1668.]
+
+[Note 113: 6 décembre 1665.]
+
+ * * * * *
+
+Pepys savoure son bonheur. La nuit, sur l'oreiller, il se remémore ces
+délicieuses soirées:
+
+«_Je me dis que cette jouissance est une des plus agréables que je
+puisse espérer dans ce monde_[114].»
+
+[Note 114: 24 janvier 1667.]
+
+Un seul nuage à sa félicité: la musique coûte cher. Terminant la
+description d'une de ces soirées enchanteresses, il écrit:
+
+«_Seulement, les musiciens m'ont ennuyé; ils n'ont pas été satisfaits,
+à moins de 30 shillings_[115].»
+
+[Note 115: 24 janvier 1667.]
+
+Pepys n'aime pas à payer: c'est un trait de ressemblance avec bien des
+riches amateurs de son temps et du nôtre. Rien ne l'ennuie autant que
+de donner de l'argent à un artiste: il l'avoue naïvement:
+
+«_M. Berkenshaw m'a terminé mon air en deux parties, qui me plaît fort.
+Je lui donnai cinq livres sterling pour ce mois-ci, c'est-à-dire pour
+cinq semaines de leçons: ce qui est beaucoup d'argent, et me contraria
+à donner_[116].»
+
+[Note 116: 24 février 1662.]
+
+Aussi s'arrange-t-il de façon à se brouiller avec son maître (en
+faisant de telle sorte que la brouille semble venir de l'autre),
+aussitôt qu'il croit en avoir extrait tout ce dont il avait
+besoin[117]. Et quand M. Berkenshaw a donné dans le panneau et rompu
+avec Pepys, Pepys se délecte à jouer les airs qu'il a extorqués
+doucement à M. Berkenshaw, pendant ses leçons:
+
+[Note 117: 27 février 1662.]
+
+«_Je les trouve tout à fait incomparables, et je n'en suis pas peu
+fier: car je suis sûr que personne au monde ne les a, en dehors de
+moi,--pas même lui qui les a écrits_[118].»
+
+[Note 118: 14 mars 1662.]
+
+Quand il s'agit de défendre sa bourse contre les artistes, il est d'une
+prudence de serpent.--Un joueur de viole vient chez lui, et lui joue
+«_quelques très belles choses de sa composition_». Pepys se garde bien
+de le trop complimenter:
+
+«_J'eus peur d'aller trop loin dans mes éloges, et qu'il ne m'offrît de
+copier ces pièces de musique pour moi: car j'aurais été forcé alors de
+lui donner, ou de lui prêter quelque chose_[119].»
+
+[Note 119: 23 janvier 1664.]
+
+Rien d'étonnant à ce que, dans ces conditions, la musique semble, à
+Pepys, le moins dispendieux des plaisirs[120]. Rien d'étonnant non plus
+à ce que les musiciens meurent de faim dans cette Angleterre, où chacun
+se dit passionné de musique. Tels ces forains, qui font la parade
+devant des paysans. Les paysans regardent, rient,--et s'en vont, quand
+on fait la quête.
+
+[Note 120: 8 janvier 1663.]
+
+«_M. Hingston, organiste à la cour, m'a dit qu'un grand nombre de
+musiciens sont près de mourir de faim, n'étant pas payés de cinq années
+de leurs gages; et même qu'Evans, le fameux harpiste, qui n'avait pas
+son égal au monde, est mort de besoin, l'autre jour, et qu'il a fallu
+l'enterrer aux frais de la paroisse; on l'aurait porté en terre, à
+la nuit, sans un seul flambeau, si M. Hingston n'avait rencontré par
+hasard le cortège, et s'il n'avait donné 12 pence pour acheter deux ou
+trois flambeaux._[121]»
+
+[Note 121: 19 décembre 1666.]
+
+ * * * * *
+
+Voilà qui nous renseigne déjà sur le peu de fond de la «musicalité»
+anglaise! Nous en serons encore mieux instruits, quand nous aurons
+essayé de voir clair dans les jugements musicaux de Pepys et de
+déterminer les limites de son goût. Combien il est étroit!
+
+Pepys n'aime pas le chant à l'ancienne mode[122]. Il n'aime pas le
+chant à plusieurs voix:
+
+[Note 122: 16 janvier 1660.]
+
+«_Je suis de plus en plus convaincu que le chant à plusieurs voix n'est
+pas du chant, mais une sorte de musique instrumentale, parce que le
+sens des mots, qu'on n'entend pas, se perd, et surtout parce qu'on les
+met en fugues. Le vrai chant, selon moi, ne devrait être qu'à une voix,
+deux au plus_[123].»
+
+[Note 123: 15 septembre 1667. Voir encore 29 juin 1668.]
+
+Il n'aime pas les maîtres italiens:
+
+«_Ils ont passé toute la soirée à chanter le meilleur morceau de
+musique du monde, de l'avis de tous, un morceau fait par Signor
+Carissimi, le fameux maître Romain: c'était beau, certainement, trop
+beau pour que j'en puisse juger_[124].»
+
+[Note 124: 22 juillet 1664.]
+
+«_Pas du tout transporté par cette musique, que je m'attendais à
+trouver extraordinaire.... Je dois reconnaître que c'est de très bonne
+musique, je veux dire que la composition est extrêmement bonne; mais
+pourtant, elle ne me plaît pas_[125].»
+
+[Note 125: 16 février 1667.]
+
+Il n'aime pas les chanteurs italiens; surtout, il déteste la voix
+des castrats. Il rend seulement hommage à l'excellente mesure et à
+l'expérience consommée de ces artistes; mais ils lui restent étrangers,
+de goût, et il ne cherche pas à les comprendre[126].
+
+[Note 126: Il les jugera plus favorablement, un peu plus tard, en
+les entendant, à la chapelle de la Reine (21 mars 1668). Voir plus
+loin.]
+
+Il aime encore moins l'école anglaise contemporaine, l'école de Cooke,
+d'où sortiront Pelham Humphrey, Wise, Blow et Purcell:
+
+«_Vraiment, comme exécution et comme composition, c'était bien
+inférieur à ce que j'avais entendu, la veille[127]; ce que je n'aurais
+pu penser_[128].»
+
+[Note 127: Il s'agit de chants italiens de Draghi.]
+
+[Note 128: 13 février 1667.]
+
+Il n'aime pas davantage la musique française:
+
+«_Sans esprit de parti, je ne trouve rien dans leurs airs qui passe
+les nôtres. Je l'ai remarqué pour plusieurs airs pour violon de
+Baptiste (Lully), le grand compositeur actuel, comparés avec ceux de
+Banister_[129].»
+
+[Note 129: 18 juin 1666.]
+
+Il déteste la musique du maître français de Charles II, Grebus (Grabu):
+
+«_Que Dieu me pardonne! Je n'ai jamais été si peu satisfait d'un
+concert, de ma vie!_[130]»
+
+[Note 130: 1er octobre 1667.]
+
+D'une façon générale, toute musique instrumentale l'ennuie:
+
+«_Je dois l'avouer: soit parce que je n'en entends que rarement, soit
+parce que la voix vaut mieux, je n'y trouve pas le moindre plaisir:
+m'est avis que deux voix valent bien vingt instruments_[131].»
+
+[Note 131: 10 août 1664.]
+
+Que de choses éliminées! Que lui reste-t-il donc?--Il vient de le
+dire: une voix, deux voix au plus, accompagnées ou non du luth, du
+théorbe, ou de la viole. Et que devront chanter ces voix?--Des airs
+simples, intelligemment déclamés, comme ceux de Lawes, le grand
+musicien à la mode, celui dont le nom revient le plus souvent dans ce
+_Journal_[132].--Au théâtre, Pepys semble aimer surtout la musique de
+Lock, avec qui il était en relations personnelles[133], et celle de
+l'auteur de la partition de scène écrite pour _la Vierge et Martyre_ de
+Massinger, en 1668,--cette musique qui le rendait malade de plaisir.--A
+l'église, c'est encore Lock qu'il admire[134], et les Psaumes à quatre
+voix de Ravenscroft, quoiqu'ils lui semblent bien monotones[135].
+
+[Note 132: Pepys en chante constamment. (Mars, avril, mai, juin,
+novembre 1660, 14 déc. 1662, 19 nov. 1665, etc.)]
+
+[Note 133: 11 et 21 février 1660. Pepys connaissait aussi Purcell
+le père.]
+
+[Note 134: 21 février 1660.]
+
+[Note 135: Nov.-déc. 1664. Ici, les Italiens vont plus tard le
+conquérir.]
+
+Mais, au fond, ce qu'il préfère, de beaucoup, ce sont les bons vieux
+airs anglais.
+
+«_Mrs Manuel chante étonnamment bien, tout à fait dans le style
+italien. Malgré tout, elle ne me plaît pas autant que Knipp, chantant
+un bon vieil air anglais_[136].»
+
+[Note 136: 17 août 1667.]
+
+«_Mrs Manuel chante bien. Pourtant j'avoue que je n'en suis pas assez
+charmé pour l'admirer.... J'ai plus de plaisir à entendre Knipp chanter
+deux ou trois petits airs anglais, que je comprends,--quoique la
+composition et l'exécution de l'autre soient belles_[137].»
+
+[Note 137: 30 décembre 1667.]
+
+Encore faut-il que ces airs soient anglais strictement, purs anglais.
+Pepys n'admet pas même les airs écossais:
+
+«_Un domestique de Lord Landerdale joue sur le violon quelques airs
+écossais,--des meilleurs du pays, à en juger par la façon dont ces gens
+paraissent les apprécier par leurs éloges et leur admiration; mais,
+Seigneur! ... les airs les plus étranges que j'aie jamais entendus, de
+ma vie! Tous du même style!_[138]»
+
+[Note 138: 28 juillet 1666. Voir aussi son mépris pour les airs de
+cornemuse (24 mars 1668).]
+
+On voit que la musique se réduit à peu de choses, pour Pepys. Chose
+curieuse qu'une telle passion musicale, unie à cette pauvreté de goût!
+Ce goût n'a qu'une grande qualité: sa franchise. Pepys ne cherche pas à
+s'en faire accroire; il dit sincèrement ce qu'il sent; il a le bon sens
+britannique, qui se méfie des engouements irraisonnés. On remarquera
+particulièrement la défiance instinctive qu'il manifeste à l'égard de
+la musique italienne, qui commençait à envahir l'Angleterre. Quand il
+l'entend chez Lord Bruncker, un des patrons des Italiens à Londres, il
+note, au milieu de l'enthousiasme général:
+
+«_Ils ont bien chanté; mais dans un chant il faut considérer les
+paroles, et comment la musique s'y adapte; l'accent du pays doit
+être connu et compris de l'auditeur: sinon, l'on ne sera jamais bon
+juge de la musique vocale d'un autre pays. Aussi, ne comprenant pas
+les paroles, et n'étant pas habitué à l'italien, je n'ai pas du tout
+été pris par cette musique; leurs mouvements, leur façon d'élever et
+d'abaisser la voix peuvent plaire à un Italien; mais à moi, ils ne
+m'ont pas plu; et je crois, du fond du cœur, que je pourrais mettre
+en musique des paroles anglaises, d'une façon plus agréable pour
+les oreilles anglaises les plus exercées, que toute cette musique
+italienne..._[139].»
+
+[Note 139: 16 février 1667. Voir aussi 11 février 1667.]
+
+«_Je suis de plus en plus convaincu que chaque nation ayant un accent
+et une intonation propres à sa langue,--intonation et accent qui
+ne correspondent pas à ceux des autres pays et qui ne leur plaisent
+point,--le chant doit aussi être différent. Mieux la musique est
+adaptée aux paroles, plus elle a l'intonation habituelle à la langue;
+de sorte qu'un air bien composé par un Anglais paraîtra toujours
+meilleur à un Anglais qu'un air écrit sur des paroles étrangères par un
+étranger_[140]....»
+
+[Note 140: 7 avril 1667.]
+
+Ceci est plein de bon sens et fait penser à ce qu'écrira Addison,
+quelque cinquante ans plus tard. Cette saine méfiance aurait dû mettre
+en garde les dilettantes et les musiciens anglais contre l'imitation
+étrangère,--surtout contre l'imitation italienne, qui allait être
+mortelle pour l'art anglais. Mais l'art italien était bien fort; et
+l'on vient de voir dans quelles étroites limites se resserrait le
+goût anglais. Il abandonnait la plus grande partie du terrain à l'art
+étranger, pour se renfermer dans sa petite maison: grosse imprudence.
+La musique étrangère, une fois implantée en Angleterre, chercha à tout
+conquérir. Quelques notes de Pepys montrent que déjà lui-même commence
+à fléchir:
+
+«_A la chapelle de la reine. Entendu les Italiens chanter. Vraiment
+leur musique m'a paru tout à fait admirable, supérieure à tout ce que
+nous faisons_[141].»
+
+[Note 141: 21 mars 1668. Voir aussi les jugements de Pepys sur
+Draghi, qu'il rencontre chez Lord Bruncker, avec Killigrew, qui
+travaille à implanter la musique italienne à Londres, et fait venir
+d'Italie des chanteurs, des instrumentistes, des décorateurs (12
+février 1667).]
+
+C'est l'aveu de la défaite prochaine, où l'art anglais va abdiquer, aux
+mains des Italiens.
+
+ * * * * *
+
+J'ai insisté un peu longuement sur ce journal d'un amateur anglais, à
+la cour de Charles II. Ce n'est pas pour le simple amusement de faire
+revivre quelques types aimables, qui n'ont pas trop varié depuis deux
+siècles:--l'Anglais distingué, homme d'État et artiste, bien sain, bien
+équilibré, avec l'activité calme, la sérénité d'âme, la bonne humeur,
+l'optimisme un peu enfantin, qu'on rencontre souvent chez les hommes
+d'outre-Manche; agréablement doué, comme musicien, mais superficiel,
+et cherchant dans la musique plutôt un plaisir hygiénique, suivant le
+conseil de Milton[142], qu'une passion dont on n'est plus le maître. Et
+autour de lui, d'autres types connus: Mme Pepys, l'Anglaise qui _veut_
+être musicienne, qui travaille son clavier avec persévérance, qui ne se
+décourage jamais, «et qui a de bons doigts».--D'autres encore....
+
+[Note 142: On sait que Milton, dans son célèbre _Tractate on
+Education_, conseille, après les exercices athlétiques, «_pendant
+qu'on se sèche et qu'on se repose avant le repas_, de _récréer et de
+calmer les esprits fatigués, par les solennelles et divines harmonies
+de la musique_». Il ajoute que la musique serait encore plus à propos
+après le repas, «_pour assister et aider la nature dans la première
+digestion, et pour renvoyer l'esprit satisfait au travail_».]
+
+Mais ce n'est pas pour cela que je me suis appliqué à dépouiller ce
+journal. Il a cet intérêt pour l'histoire, qu'il est un thermomètre
+de la musicalité anglaise, vers 1660, c'est-à-dire au début de l'âge
+d'or de la musique anglaise. Il fait comprendre que cet âge d'or n'ait
+pas duré.--Si brillante et même géniale, par instants, que fût la
+musique de l'ère de Purcell, elle n'avait point de racines, point de
+terre surtout où enfoncer ses racines. Le public d'Angleterre le plus
+intelligent, le plus instruit, le plus épris de l'art, ne s'intéressait
+avec sincérité qu'à un genre de musique excessivement restreint, qui
+s'étayait sur la poésie, et qui en était un dérivé: une musique vocale
+de chambre à une ou deux voix, des dialogues, des ballades, des danses,
+des chansons poétiques. Là était l'essence et la saveur intime de l'âme
+musicale anglaise[143]. Toute la musique britannique qui voulait être
+nationale devait s'en inspirer; et ce qu'elle a produit de mieux est
+peut-être en effet ce qui, comme certaines pages du charmant Purcell,
+en a le mieux gardé le parfum de poésie affectueuse et d'élégance
+rustique. Mais c'était une base un peu mince, un terrain bien exigu
+pour l'art; la forme d'une telle musique ne se prêtait pas à un grand
+développement; et la culture musicale, assez généralement répandue dans
+le pays, mais toujours à fleur de peau, ne l'eût pas permis.
+
+[Note 143: Je ne parle point ici de la musique religieuse et
+chorale anglaise, qui a produit des œuvres de large envergure, sous la
+Restauration des Stuarts, et qui garda toujours une noble tenue,--sans
+avoir un caractère proprement national.]
+
+Et en face de cette petite province des chansons et des ballades
+anglaises, qui s'est conservée à peu près intacte jusqu'à nos
+jours,--on voit poindre, dans le Journal de Pepys, l'invasion italienne
+qui va tout submerger.
+
+
+
+
+III
+
+PORTRAIT DE HÆNDEL
+
+
+On l'appelait le grand ours. Il était gigantesque, large, corpulent;
+de grandes mains, de grands pieds, les bras et les cuisses énormes.
+Ses mains étaient si grasses que les os disparaissaient dans la chair
+et formaient des fossettes[144]. Il allait, les jambes arquées, d'une
+marche lourde et balancée, très droit, la tête en arrière, sous sa
+vaste perruque blanche, dont les boucles ruisselaient pesamment sur
+ses épaules. Il avait une longue figure chevaline, devenue bovine avec
+l'âge, et noyée dans la graisse, doubles joues, triple menton, le nez
+gros, grand, droit, l'oreille rouge et longue. Il regardait bien en
+face, une lumière railleuse dans l'œil hardi, un pli moqueur au coin de
+la grande bouche fine[145]. Son air était imposant et jovial. «Quand
+il souriait,--dit Burney,--sa figure lourde et sévère rayonnait d'un
+éclair d'intelligence et d'esprit: tel, le soleil sortant d'un nuage.»
+
+[Note 144: Quand il jouait du clavecin, dit Burney, ses doigts
+étaient si recourbés et collés ensemble qu'on ne pouvait remarquer
+aucun mouvement, et tout au plus les doigts.]
+
+[Note 145: Voir le portrait gravé de W. Bromley, d'après la
+peinture de Hudson. Il est assis, les jambes écartées, le poing sur la
+cuisse; il tient un feuillet de musique; la tête haute, l'œil ardent,
+les sourcils très noirs sous la perruque blanche, sanglé à éclater dans
+son pourpoint fermé, il déborde de santé, de fierté, d'énergie.
+
+Non moins intéressant, et beaucoup moins connu est le beau portrait
+gravé par J. Houbraken d'Amsterdam, d'après la peinture de F. Kyte,
+en 1742. On y voit Hændel sous un aspect exceptionnel, après la grave
+maladie qui faillit l'emporter, et dont les traces sont marquées sur
+son visage. Il est épaissi, fatigué, l'œil lourd, la figure massive;
+sa force semble assoupie: on dirait un gros chat, qui dort les yeux
+ouverts; mais la même lueur railleuse flotte toujours dans le regard
+endormi.]
+
+Il était plein d'humour. Il avait «une fausse simplicité malicieuse»,
+qui faisait rire les personnes les plus graves, sans que lui-même il
+rît. Jamais homme ne conta mieux une histoire. «L'heureuse manière
+qu'il avait de dire les choses les plus simples autrement que tout le
+monde leur donnait une couleur amusante. S'il avait possédé l'anglais
+aussi bien que Swift, ses bons mots eussent été aussi abondants et de
+même nature.» Mais, «pour bien jouir de ce qu'il disait, il fallait
+presque savoir quatre langues: l'anglais, le français, l'italien et
+l'allemand, qu'il mêlait tout ensemble[146]».
+
+[Note 146: Ce portrait est tracé d'après les peintures de
+Thornhill, Hudson, Denner, Kyte, d'après le monument de Roubilliac à
+Westminster, et les descriptions de contemporains, tels que Mattheson,
+Burney, Hawkins et Coxe.
+
+Voir aussi les biographies de Hændel par Schœlcher et Chrysander.]
+
+Ce salmigondis de langues ne tenait pas moins à la façon dont s'était
+formée sa jeunesse vagabonde, à travers les pays d'Occident, qu'à
+son impétuosité naturelle qui empoignait, pour répondre, tous les
+mots qu'il avait à sa disposition. Il était comme Berlioz: l'écriture
+musicale était trop lente pour lui; il aurait eu besoin d'une
+sténographie pour suivre sa pensée: il écrivait, au début de ses grands
+morceaux choraux, les motifs en entier pour toutes les parties; en
+route, il laissait tomber une partie, puis l'autre; il finissait par
+ne plus garder qu'une seule voix, ou même il terminait avec la basse
+seule; il courait tout d'un trait jusqu'au bout de l'ouvrage commencé,
+remettant à plus tard pour compléter l'ensemble, et, le lendemain du
+jour où il avait terminé une œuvre, en commençait une autre, parfois en
+menait deux de front, sinon trois[147].
+
+[Note 147: Je donnerai comme exemple de cette fièvre de création
+les deux années 1736-8, où Hændel était malade, où il faillit mourir.
+En voici le résumé:
+
+En janvier 1736, il écrit _la Fête d'Alexandre_. En février-mars, il
+dirige une saison d'oratorios. En avril, il écrit _Atalanta_ et le
+_Wedding Anthem_. En avril-mai, il dirige une saison d'opéras. Du
+14 août au 7 septembre, il écrit _Giustino_, du 15 septembre au 14
+octobre, _Arminio_. En novembre, il dirige une saison d'opéras. Du 18
+novembre au 18 janvier 1737, il écrit _Berenice_. En février-mars, il
+dirige une double saison d'opéras et d'oratorios.
+
+En avril, il est frappé de paralysie; il semble perdu, pendant tout
+l'été. Les bains d'Aix-la-Chapelle le guérissent. Il revient à Londres
+au commencement de novembre 1737.
+
+Le 15 novembre, il commence _Faramondo_; le 7 décembre, il commence le
+_Funeral Anthem_, qu'il fait exécuter à Westminster, le 17 décembre;
+le 24 décembre il a terminé _Faramondo_; le 25 décembre, il commence
+_Serse_, qu'il a terminé le 14 février 1738. Le 25 février, il donne
+la première représentation d'un _pasticcio_ nouveau: _Alessandro
+Severo_.--Et, quelques mois plus tard, nous le voyons écrire _Saül_, du
+23 juillet au 27 septembre 1738, commencer _Israël en Égypte_, le 1er
+octobre, et le terminer, le 28 octobre. Dans ce même mois d'octobre,
+il fait paraître son premier recueil des _Concertos d'orgue_, et livre
+à l'éditeur le recueil des _7 Trios ou Sonates à deux parties avec
+basse_, op. 5.
+
+Je répète que cet exemple est celui des deux années où Hændel a été
+le plus gravement malade, presque à la mort; et je défie qu'on puisse
+trouver la moindre trace de maladie dans ces œuvres.]
+
+Jamais il n'aurait eu la patience de Gluck, qui commençait, avant
+d'écrire, par «faire le tour de chacun de ses actes, puis celui de
+la pièce entière,--«ce qui lui coûtait ordinairement, disait-il à
+Corancez, une année, et le plus souvent une maladie grave».--Hændel
+avait composé un acte, avant de connaître la suite de la pièce, et
+parfois avant que le librettiste eût le temps de l'écrire[148].
+
+[Note 148: Le poète Rossi dit dans sa préface de _Rinaldo_ que
+Hændel lui avait donné à peine le temps d'écrire le poème, et que
+l'ouvrage entier, poème et musique, fut composé en quatorze jours
+(1711).--_Belsazar_ a été composé, au fur et à mesure que Ch. Jennens
+envoyait à Hændel les actes du poème, trop lentement au gré du
+musicien, qui ne cessait de le talonner et qui, en désespoir de cause,
+pour occuper le temps, écrivit dans le même été (1744) son sublime
+_Héraklès_.]
+
+Le besoin de créer était si tyrannique qu'il finit par l'isoler du
+reste du monde. «Il ne se laissait, dit Hawkins, interrompre par
+aucune visite futile; et l'impatience d'être délivré des idées qui
+affluaient constamment à son cerveau le retenait presque toujours
+enfermé.»--Sa tête ne cessait de travailler; et, tout à ce qu'il
+faisait, il ne s'apercevait plus de ce qui l'entourait. Il avait
+l'habitude de se parler si haut que chacun savait ce qu'il pensait.
+Et quelle exaltation, quels pleurs, en écrivant! Il sanglotait, en
+composant l'air du Christ: _He was despised_.--«J'ai entendu raconter,
+dit Shield, que quand son domestique lui apportait son chocolat, le
+matin, il restait souvent surpris à le voir pleurer et mouiller de ses
+larmes le papier sur lequel il écrivait.»--A propos de l'_Halleluyah_
+du _Messie_, il citait lui-même les paroles de saint Paul: «Si j'étais
+dans mon corps, ou hors de mon corps, en l'écrivant, je ne sais pas.
+Dieu le sait.»
+
+Cette énorme masse de chair était secouée par des accès de fureur. Il
+jurait presque à chaque phrase. A l'orchestre, «quand on voyait vibrer
+la grosse perruque blanche, les musiciens tremblaient». Lorsque ses
+chœurs étaient distraits, il avait une façon de leur crier: _Chorus!_
+d'une voix formidable, qui faisait sursauter le public. Même aux
+répétitions de ses oratorios chez le prince de Galles, à Carlston
+House, si le prince et la princesse n'arrivaient pas exactement, il ne
+prenait aucune peine pour cacher sa colère; et si des dames de la cour
+avaient le malheur de causer pendant l'exécution, il ne se contentait
+pas de jurer et de sacrer, mais il les interpellait violemment par
+leurs noms.--«Chut! chut!--faisait alors la princesse, avec sa
+bénignité ordinaire,--Handel est méchant.»
+
+Méchant, il ne l'était point. «Il était rude et péremptoire, dit
+Burney, mais entièrement dépourvu de malveillance. Il y avait dans
+ses plus vifs mouvements de colère un tour original qui, joint à son
+mauvais anglais, les rendait tout à fait plaisants.» Il avait le don
+du commandement, comme Lully et comme Gluck: ainsi qu'eux, il mêlait à
+une force colérique qui matait les résistances une spirituelle bonhomie
+qui savait panser les blessures d'amour-propre qu'il avait causées; il
+se faisait du rire l'arme la plus puissante. «Il était, pendant ses
+répétitions, un homme autoritaire; mais il avait dans ses remarques, et
+même dans ses réprimandes, un humour extrêmement comique.» A l'époque
+où l'Opéra de Londres était un champ de bataille entre les partisans de
+la Faustina et de la Cuzzoni et où les deux _prime donne_ se prenaient
+aux cheveux, en pleine représentation, au milieu des hurlements de la
+salle, présidée par la princesse de Galles,--une farce de Colley Ciber,
+qui mettait en scène ce pugilat historique, représentait Hændel, seul
+conservant son flegme parmi le charivari: «Je suis d'avis, disait-il,
+qu'on les laisse s'escrimer en paix. Si vous voulez en finir, jetez de
+l'huile sur le feu. Quand elles seront fatiguées, leur fureur tombera
+d'elle-même.» Et, pour que la bataille fût plus vite terminée, il
+l'activait à grands coups de timbale[149].--Même lorsqu'il s'emporte,
+on sent qu'il rit, au fond. Ainsi, quand il empoigne par la taille
+l'irascible Cuzzoni, qui refusait de chanter un de ses airs, et que, la
+portant à la fenêtre, il menace de la jeter dans la rue, en disant d'un
+air goguenard: «Oh! madame, je sçais bien que vous êtes une véritable
+Diablesse; mais je vous ferai sçavoir, moi, que je suis Beelzebub, le
+chef des diables[150]».
+
+[Note 149: _The Contre-Temps, or the Rival Queans_, joué le 27
+juillet 1727, au Drury-Lane.]
+
+[Note 150: En français dans le texte cité par Mainwaring.--Hændel
+employait volontiers le français, qu'il savait fort bien, et dont il
+faisait usage presque exclusivement dans sa correspondance, même avec
+sa famille.]
+
+ * * * * *
+
+Il resta, toute sa vie, d'une liberté admirable. Il haïssait toutes
+chaînes, et demeura en dehors des fonctions officielles: car on ne
+peut compter pour telle son titre de professeur des princesses; les
+grands emplois musicaux de la cour et les grasses pensions ne lui
+furent jamais accordés, même après sa naturalisation anglaise; de
+médiocres compositeurs en étaient gratifiés, à ses côtés[151]. Il ne
+prenait pas soin de les ménager; il parlait de ses collègues anglais
+avec des sarcasmes méprisants. Peu instruit, semble-t-il, en dehors
+de la musique[152], il avait le dédain des Académies et des musiciens
+académiques. Il ne fut pas docteur d'Oxford, quoiqu'on lui eût offert
+ce titre. On lui prête ce mot:
+
+[Note 151: Il était professeur de musique des princesses royales,
+avec un traitement de 200 livres,--traitement inférieur, comme le
+montre Chrysander, à celui du maître de danse, Anthony l'Abbé, qui
+recevait 240 livres, et qui était toujours nommé le premier sur la
+liste. Morice Green, organiste de Westminster et docteur en musique,
+au profit de qui on réunit, en 1735, les deux grandes charges
+musicales,--la direction de la musique de la cour et la direction de
+la chapelle royale, jusque-là exercées par John Eccles et par le Dr
+Croft,--touchait 400 livres.]
+
+[Note 152: D'après Hawkins, il avait pourtant fait de bonnes
+études. Son père le destinait à la jurisprudence, et en 1703 Hændel
+était encore inscrit à la faculté de droit de Halle, où il avait pour
+maître le célèbre Thomasius. Ce ne fut qu'à dix-huit ans passés qu'il
+se consacra définitivement à la musique.]
+
+«Comment, diable, il aurait fallu que je dépensasse mon argent, pour
+être comme ces idiots[153]? Jamais de la vie!»
+
+[Note 153: Ses confrères, Popusch et Greene.]
+
+Et, plus tard, à Dublin, quand on l'intitulait sur une affiche:
+«_Dr Handel_», il se fâchait, et faisait bien vite rétablir sur les
+programmes: «_M. Handel_».
+
+Quoiqu'il fût loin de faire fi de la gloire,--s'occupant, dans son
+testament, de son enterrement à Westminster, et fixant avec soin le
+prix qu'il voulait mettre à son propre monument,--il ne tenait aucun
+compte de l'opinion des critiques. Jamais Mattheson ne parvint à
+obtenir de lui les renseignements dont il avait besoin pour écrire
+sa biographie. Ses façons à la J.-J. Rousseau indignaient les hommes
+de cour. Les gens du monde, qui ont toujours eu l'habitude d'ennuyer
+les artistes, sans que ceux-ci protestent, éprouvaient du dépit de la
+sauvagerie hautaine avec laquelle il les tenait à distance. Dès 1719,
+le feld-maréchal comte Flemming écrivait à Mlle de Schulenburg, élève
+de Hændel:
+
+ Mademoiselle!... J'ay souhaitté de parler à M. Hændel, et lui ay voulu
+ faire quelques honettetés à votre égard, mais il n'y a pas eu moyen;
+ je me suis servi de votre nom pour le faire venir chez moy, mais
+ tantot il n'estoit pas au logis, tantot il estoit malade; il est un
+ peu fol à ce qu'il me semble, ce que cependant il ne devroit pas être
+ à mon égard, vu que je suis musicien... et que je fais gloire d'être
+ un des plus fidèles serviteurs de vous, Mademoiselle, qui êtes la plus
+ aimable de ses écolières; j'ay voulu vous dire tout ceci, pour qu'à
+ votre tour vous puissiez donner des leçons à votre maître[154]....
+
+[Note 154: 6 octobre 1719, Dresde.--En français dans le texte.]
+
+En 1741, une lettre anonyme au _London Daily Post_[155] mentionne «le
+mécontentement déclaré de tant de messieurs de rang et d'influence»
+contre l'attitude de Hændel à leur égard.
+
+[Note 155: 4 avril 1741.--Voir Chrysander.]
+
+Sauf pour le seul opéra _Radamisto_, qu'il dédia au roi Georges
+Ier,--et il le fit avec dignité,--il se refusa à l'humiliante et
+profitable habitude de mettre ses œuvres sous le patronage de quelque
+personne riche; et il ne se résolut qu'à la dernière extrémité, quand
+la misère et la maladie l'accablaient, à donner un concert à son
+bénéfice,--«cette façon, disait-il, de demander l'aumône».
+
+Depuis 1720 jusqu'à sa mort en 1759, il se trouva engagé dans une
+lutte de tous les instants avec le public. Comme Lully, il était à la
+tête d'un théâtre, il dirigeait une Académie de musique, il tâchait de
+réformer--ou de former--le goût musical d'une nation. Mais il n'eut
+jamais les moyens de gouvernement de Lully, qui fut un monarque absolu
+de la musique française; et, s'il s'appuyait comme lui, sur la faveur
+du roi, il s'en fallait de beaucoup que cet appui eût pour lui la
+même importance que pour Lully. Il était dans un pays qui n'obéissait
+pas au mot d'ordre venu d'en haut,--un pays qui n'était pas asservi à
+l'Etat, mais libre, d'humeur frondeuse, et, à part une élite, fort peu
+hospitalier, ennemi de l'étranger.--Et l'étranger, c'était lui, aussi
+bien que son roi hanovrien, dont le patronage le compromettait plus
+qu'il ne le servait.
+
+Il était entouré d'une presse de boule-dogues aux redoutables crocs,
+d'hommes de lettres antimusiciens qui eux aussi savaient mordre, de
+confrères jaloux, de virtuoses orgueilleux, de troupes de comédiens
+qui se mangeaient les uns les autres, de coteries mondaines, de
+cabales féminines, de ligues nationalistes. Il était en proie à des
+embarras financiers, de jour en jour plus inextricables; et sans
+cesse il lui fallait écrire des pièces nouvelles pour satisfaire la
+curiosité d'un public que rien ne satisfaisait, qui ne s'intéressait
+à rien, pour lutter contre la concurrence des arlequinades et des
+combats d'ours,--écrire, écrire, non pas un opéra par an, comme
+faisait tranquillement Lully, mais souvent deux ou trois par hiver,
+sans compter les pièces d'autres compositeurs qu'il lui fallait faire
+répéter et diriger.--Quel autre génie a jamais fait un pareil métier,
+vingt ans?
+
+Dans ce combat perpétuel, jamais il n'usa de concessions, de compromis,
+de ménagements, pas plus avec ses actrices qu'avec leurs protecteurs,
+les grands seigneurs, les pamphlétaires, et toute la clique qui fait
+la fortune des théâtres et la gloire ou la ruine des artistes. Il tint
+tête à l'aristocratie londonienne. La guerre fut âpre, impitoyable,
+ignoble de la part de ses ennemis. Il ne fut pas de petits moyens dont
+on n'usât pour l'acculer à la banqueroute.
+
+En 1733, à la suite d'une campagne de presse et de salons, on fit le
+vide aux concerts où Hændel donnait ses premiers oratorios, et on
+réussit à les tuer; on se répétait déjà, en exultant, que l'Allemand
+découragé allait repartir pour son pays.--En 1741, la cabale des
+gens du monde en vint au point de soudoyer de petits voyous, pour
+aller déchirer dans les rues les affiches des concerts de Hændel;
+et «elle usait de mille moyens aussi misérables, pour lui causer du
+dommage[156]». Hændel eût très probablement quitté la Grande-Bretagne,
+sans la sympathie inattendue qu'il trouva en Irlande, où il alla
+passer un an.--En 1745, après tous ses chefs-d'œuvre, après _le
+Messie_, _Samson_, _Belsazar_, _Héraklès_, la cabale se reforma
+encore, plus violente que jamais. Bolingbroke et Smollet mentionnent
+l'acharnement de certaines dames à donner des thés, des fêtes, des
+représentations,--qui n'étaient pas d'usage en carême,--les jours où
+devaient avoir lieu les concerts de Hændel, afin de lui enlever ses
+auditeurs. Horace Walpole trouve plaisante la mode qui était d'aller à
+l'opéra italien, quand Hændel donnait ses séances d'oratorios[157].
+
+[Note 156: Lettre du 4 avril 1741 au _London Daily Post_.]
+
+[Note 157: Voir Schœlcher.]
+
+Bref, Hændel fut ruiné; et si plus tard il finit par vaincre, ce fut
+pour des raisons étrangères à l'art. Il se passa pour lui, en 1746,
+ce qui se passa pour Beethoven en 1813, après qu'il eut écrit _la
+Bataille de Vittoria_ et ses chants patriotiques pour l'Allemagne
+soulevée contre Napoléon: Hændel devint subitement, après la bataille
+de Culloden et les deux oratorios patriotiques, _l'Occasional Oratorio_
+et _Judas Macchabée_, un barde national. A partir de ce moment, sa
+cause fut gagnée, et la cabale dut se taire: il était une partie
+du patrimoine de l'Angleterre; le lion britannique se tenait à ses
+côtés. Mais si l'Angleterre ne lui a plus marchandé sa gloire depuis
+lors, elle la lui avait fait chèrement acheter; et ce n'est pas la
+faute du public londonien, si Hændel n'est pas mort, au milieu de
+sa route, de chagrin et de misère. Deux fois il fit faillite[158];
+et une fois il fut frappé d'apoplexie, foudroyé sur les ruines de
+son entreprise[159]. Mais toujours il se releva, et jamais il ne
+céda.--«Il n'aurait eu besoin pour rétablir sa fortune que de faire
+des concessions; mais sa nature s'y opposait[160].... Il répugnait à
+ce qui pouvait restreindre sa liberté, il était intraitable sur ce qui
+touchait à l'honneur de son art. Il ne voulait devoir sa fortune qu'à
+soi-même[161].»--Un caricaturiste anglais le représente sous le nom
+de «la Brute enchanteresse», foulant aux pieds une banderolle où est
+écrit: _Pension_, _Bénéfices_, _Noblesse_, _Amitié_.--Et, devant le
+désastre, il riait de son rire de Pantagruel cornélien. Se trouvant, un
+soir de concert, en présence d'une salle vide, il disait: «Ma musique
+en sonnera mieux».
+
+[Note 158: En 1735 et en 1745.]
+
+[Note 159: En 1737.]
+
+[Note 160: _Gentleman's Magazine_, 1760.]
+
+[Note 161: Coxe.]
+
+ * * * * *
+
+Cette puissante nature, ces violences, ces emportements de colère et
+de génie étaient dominés par une maîtrise souveraine. En lui régnait
+cette paix que reflètent en leurs fils certaines unions robustes et
+tardives[162]. Il garda, toute sa vie, dans son art, cette sérénité
+profonde. Aux jours où mourut sa mère, qu'il adorait, il écrivait
+_Poro_, ce bel opéra insouciant et heureux[163]. La terrible année
+1737, où il était mourant, au fond d'un abîme de misère, est encadrée
+entre deux oratorios débordants de joie et de force matérielle, _la
+Fête d'Alexandre_ (1736) et _Saül_ (1738), de même qu'entre des opéras
+lumineux _Giustino_ (1736), d'une douceur pastorale, et _Serse_ (1738),
+où se montre une veine comique.
+
+[Note 162: Le père de Hændel avait soixante-trois ans quand naquit
+Georges-Frédéric.]
+
+[Note 163: Voici les dates de la mort et de l'enterrement de sa
+mère: 27 décembre 1730 et 2 janvier 1731. J'en rapproche les dates
+suivantes, inscrites par Hændel sur le manuscrit de _Poro_:
+
+«_Fini d'écrire le premier acte de Poro: 23 décembre 1730._
+
+_Fini d'écrire le second acte: 30 décembre 1730._
+
+_Fini d'écrire le troisième acte: 16 janvier 1731_».]
+
+ ... _La calma del cor, del sen, dell' alma_...,
+
+dit un chant, à la fin du calme _Giustino_.... C'était le moment où le
+cerveau de Hændel craquait sous les soucis!--Il y a de quoi triompher
+pour les antipsychologues, qui prétendent que la connaissance de la
+vie d'un artiste est sans intérêt pour l'intelligence de son œuvre.
+Mais qu'ils ne se hâtent point: car ceci même est capital pour la
+compréhension de l'art de Hændel, que cet art ait pu être indépendant
+de sa vie. Qu'un Beethoven se soulage de ses souffrances et de ses
+passions dans des œuvres de souffrance et de passion, on le comprend
+sans peine. Mais que Hændel, malade, assailli d'inquiétudes, se
+distraye par des œuvres d'allégresse ou de sérénité, cela suppose
+un équilibre d'esprit presque surhumain. Comme il est naturel que
+Beethoven, aspirant à écrire la _Symphonie de la joie_, ait été fasciné
+par Hændel[164]! Il devait considérer avec des yeux d'envie cet homme
+qui avait atteint l'état de maîtrise sur les choses et sur soi, auquel
+lui-même il aspirait, et où il devait arriver, par un effort d'héroïsme
+passionné. C'est cet effort que nous admirons: il est sublime, en
+effet. Mais la tranquillité avec laquelle Hændel se maintient sur ces
+sommets ne l'est-elle pas aussi? On s'est trop habitué à regarder sa
+sérénité comme l'indifférence flegmatique d'un athlète anglais:
+
+[Note 164: Beethoven écrivait, en 1824: «Hændel est le plus
+grand compositeur qui ait jamais vécu. Je voudrais m'agenouiller sur
+sa tombe.» Il disait de sa musique: «_Das ist das Wahre_». (Voici
+la vérité!) On sait qu'après la _Neuvième Symphonie_, il projetait
+d'écrire de grands oratorios, à la façon de Hændel.]
+
+ Gorgé jusques aux dents de rouges aloyaux,
+ Hændel éclate en chants robustes et loyaux[165].
+
+[Note 165: Maurice Bouchor.--La perpétuelle dépense d'énergie,
+le travail sans relâche, expliquent la voracité maladive de Hændel.
+Les contemporains ont raillé, de la façon la plus injurieuse, cet
+ogre qui se commandait des dîners pour trois, et qui, lorsqu'on lui
+demandait où était la compagnie, répondait: «Je suis la compagnie».
+Mais il fallait bien que ce monstrueux travailleur réparât ses forces
+épuisées; et, après tout, il ne semble pas qu'il se soit trouvé mal de
+ce régime: c'était donc que ce régime lui était nécessaire. Comme le
+dit Mattheson, «il serait aussi peu à propos de mesurer le manger et
+le boire de Hændel sur ceux des hommes ordinaires que si l'on voulait
+que la table d'un marchand de Londres fût la même que celle d'un paysan
+suisse».]
+
+On ne s'est pas douté de la tension de nerfs et de volonté surhumaine
+qu'il lui a fallu pour défendre ce calme. A certains moments, la
+machine se détraque. Cette magnifique santé de corps et d'esprit est
+ébranlée jusque dans ses racines. En l'année 1737, les amis de Hændel
+crurent que sa raison était perdue pour jamais. Cette crise ne fut
+pas exceptionnelle dans sa vie. En 1745, lorsque l'hostilité de la
+société de Londres, s'acharnant contre ses chefs-d'œuvre _Belsazar_ et
+_Héraklès_, le ruina pour la seconde fois, de nouveau sa raison fut
+près de sombrer. Le hasard d'une correspondance récemment publiée vient
+de nous l'apprendre[166]. La comtesse de Shaftesbury écrit, le 13 mars
+1745:
+
+[Note 166: William Barclay-Squire: _Handel in 1745_ (publié dans le
+_H. Riemann-Festschrift_, 1909, Leipzig).]
+
+ J'allai à la _Fête d'Alexandre_, avec un plaisir mélancolique. J'eus
+ des larmes de chagrin, à la vue du grand et malheureux Hændel, abattu,
+ hâve, sombre, assis à côté du clavecin dont il ne pouvait pas jouer;
+ j'étais triste, en pensant que sa lumière s'était brûlée au service de
+ la musique.
+
+Le 29 août de la même année, le révérend William Harris écrit à sa
+femme:
+
+ Rencontré Hændel dans la rue. L'ai arrêté, lui ai rappelé qui j'étais.
+ Sur quoi, je suis sûr que cela vous aurait divertie de voir ses gestes
+ bizarres. Il a parlé beaucoup de son état précaire de santé.
+
+Cet état dura sept ou huit mois. Le 24 octobre, Shaftesbury écrit à
+Harris:
+
+ Le pauvre Hændel a l'air un peu mieux. J'espère qu'il se rétablira
+ complètement, bien qu'il ait eu la tête tout à fait dérangée.
+
+Il se rétablit complètement, puisqu'en novembre il écrivait son
+_Occasional Oratorio_, et bientôt après, son _Judas Macchabée_. Mais
+on voit sur quel abîme il était perpétuellement suspendu. C'est par
+la force des poignets qu'il se tenait, lui, le plus sain des génies,
+au-dessus, à deux doigts de la folie. Et, je le répète, ces fissures
+d'un moment dans l'organisme ne nous ont été révélées que par les
+hasards d'une correspondance. Il a dû en exister bien d'autres que nous
+ignorons. Pensons-y, et n'oublions pas que le calme de Hændel recouvre
+une dépense de passion prodigieuse. Hændel indifférent, flegmatique,
+c'est la façade. Qui le comprend ainsi ne l'a jamais compris, n'a
+jamais pénétré cette âme que soulevaient des transports d'enthousiasme,
+d'orgueil, de fureur et de joie, cette âme, par moments, oui, presque
+hallucinée. Mais la musique était pour lui une région sereine, où
+il ne voulait point que les troubles de sa vie eussent accès; quand
+il s'y livre tout entier, c'est malgré lui, emporté par son délire
+de visionnaire,--ainsi, quand lui apparaît le Dieu de Moïse et des
+Prophètes dans ses Psaumes et ses oratorios,--ou trahi par son cœur, à
+des moments de pitié, de compassion, mais sans aucune sensiblerie[167].
+
+[Note 167: Dans le _Funeral Anthem_, dans le _Foundling Anthem_, et
+dans certaines pages des dernières œuvres, de _Theodora_, de _Jephté_.]
+
+Il était, dans son art, un homme qui regarde sa vie de très loin, de
+très haut, à la façon de Gœthe. Notre sentimentalité moderne, qui
+s'étale avec une complaisance indiscrète, est déroutée par cette
+réserve hautaine. Dans ce royaume de l'art, inaccessible aux hasards
+capricieux de la vie, il nous semble que règne parfois une lumière trop
+égale. Ce sont les Champs-Élyséens: on s'y repose de la vie; on l'y
+regrette souvent. Mais n'y a-t-il pas quelque chose d'émouvant dans le
+spectacle de ce maître serein au milieu des tristesses, qui reste le
+front sans rides et le cœur sans soucis?
+
+ * * * * *
+
+Un tel homme, qui vivait uniquement pour son art, était mal fait pour
+plaire aux femmes; et il ne s'en inquiéta guère. Elles furent pourtant
+ses plus chauds partisans et ses adversaires les plus venimeux. Les
+pamphlets anglais se sont égayés d'une de ses adoratrices, qui, sous
+le pseudonyme d'Ophelia, lui envoya, au temps de son _Jules César_,
+une couronne de laurier, avec un poème enthousiaste où elle le
+représentait comme le plus grand non seulement des musiciens, mais des
+poètes anglais de son temps. Et je faisais allusion tout à l'heure à
+ces dames du monde qui mettaient un acharnement haineux à le ruiner.
+Hændel passait, indifférent aux unes comme aux autres.
+
+En Italie, quand il avait vingt ans, il eut quelques liaisons
+passagères, dont la trace survit en plusieurs de ses _Cantates
+italiennes_[168]. On parle d'un amour qu'il aurait eu, à Hambourg,
+alors qu'il était second violon à l'orchestre de l'Opéra. Il s'était
+épris d'une de ses élèves, une jeune fille de bonne famille, et il
+voulait l'épouser; mais la mère déclara qu'elle ne consentirait
+jamais à ce que sa fille épousât un racleur de violon. Plus tard,
+la mère morte, et Hændel devenu célèbre, on lui fit savoir que les
+obstacles étaient levés; alors, il répondit que le temps était passé;
+et, raconte son ami Schmidt, qui se plaît, en Allemand romanesque,
+à embellir l'histoire,--«la jeune dame tomba dans une langueur qui
+mit fin à ses jours».--A Londres, un peu plus tard, nouveau projet
+de mariage avec une dame de la société élégante: c'était encore une
+de ses élèves; mais cette aristocratique personne eût voulu qu'il
+renonçât à sa profession. Hændel, indigné, «brisa des relations qui
+eussent entravé son génie[169]». Hawkins dit: «Ses sentiments sociables
+n'étaient pas très forts; et de là vient sans doute qu'il passa toute
+sa vie dans le célibat: on assure qu'il n'eut aucun commerce avec les
+femmes».--Schmidt, qui le connut beaucoup mieux que Hawkins, proteste
+que Hændel n'était pas insociable, mais que son furieux besoin
+d'indépendance «lui faisait craindre de s'amoindrir, et qu'il avait
+peur des liens indissolubles».
+
+[Note 168: Par exemple, dans la cantate, intitulée: _Départ de
+Rome_ (_Partenza di G. F. Handel_, 1708).]
+
+[Note 169: Voir Chrysander et Coxe: _Anecdotes of Hændel and
+Schmidt_.]
+
+A défaut de l'amour, il connut et pratiqua fidèlement l'amitié. Il
+inspira des affections touchantes, comme celle de ce Schmidt qui
+abandonna sa patrie et les siens pour le suivre, en 1726, et qui ne se
+sépara plus de lui, jusqu'à sa mort. Certains de ses amis étaient des
+esprits les plus nobles du temps: tel, l'intelligent Dr Arbuthnot, dont
+l'épicurisme apparent recouvrait un mépris stoïque des hommes et qui
+écrivait, dans sa dernière lettre à Swift, ce mot admirable: «Laisser,
+pour le monde, la voie de la vertu et de l'honneur, le monde n'en vaut
+pas la peine».--Hændel avait aussi un sentiment profond et pieux de la
+famille, qui jamais ne s'effaça[170], et qu'il traduisit en quelques
+figures émouvantes, comme la bonne mère dans _Salomon_, et comme Joseph.
+
+[Note 170: Il eut surtout un grand amour pour une sœur, qui mourut
+en 1718, et pour sa mère, qui mourut en 1730. Plus tard, son affection
+se reporta sur la fille de sa sœur, Johanna-Friderica, née Michaelsen,
+à qui il légua tous ses biens.]
+
+Mais le plus beau sentiment, le plus pur qui fût en lui, a été son
+ardente charité. Dans un pays qui vit, au XVIIIe siècle, un magnifique
+mouvement de solidarité humaine[171], il fut un des plus dévoués à la
+cause des malheureux. Sa générosité ne s'exerça pas seulement à l'égard
+de tel ou tel, qu'il avait personnellement connu, comme il fit pour
+la veuve de son ancien maître, Zachow: elle se répandit constamment,
+abondamment, au profit de toutes les œuvres charitables, surtout de
+deux d'entre elles qui lui tenaient au cœur: _l'Œuvre des Pauvres
+Musiciens_, et celle des _Enfants assistés_.
+
+[Note 171: Fondations d'hôpitaux et de sociétés de
+bienfaisance.--Ce mouvement, admirable dans toute l'Angleterre vers
+le milieu du XVIIIe siècle, se fit sentir en Irlande avec une ardeur
+spéciale.]
+
+_The Society of Musicians_ avait été fondée en 1738 par un groupe des
+principaux artistes de Londres, de tous les partis, pour venir en aide
+aux musiciens sans ressources et à leurs familles. Un musicien âgé
+recevait par semaine 10 shillings; une veuve de musicien, 7 shillings.
+On veillait aussi à leur donner une sépulture convenable. Hændel, si
+gêné qu'il fût, se montra plus libéral que les autres. Le 20 mars
+1739, il dirigea au bénéfice de la société, tous frais payés, _la Fête
+d'Alexandre_, avec un nouveau concerto d'orgue, spécialement écrit pour
+l'occasion. Le 28 mars 1740, dans ses plus mauvais jours, il dirigea
+_Acis et Galatée_ et la petite _Ode à sainte Cécile_. Le 18 mars 1741,
+il donna un spectacle de gala, très onéreux pour lui, le _Parnasso in
+Festa_, avec décors et costumes, plus cinq _concerti soli_ exécutés par
+les plus célèbres instrumentistes. Il fit à la société le legs le plus
+important qu'elle reçût: 1,000 livres.
+
+Quant au _Foundling Hospital_, fondé en 1739 par un vieux marin, Thomas
+Coram, «pour l'assistance et l'éducation des enfants abandonnés», «on
+peut dire, écrit Mainwaring, qu'il dut à Hændel son établissement
+et sa prospérité[172]». Hændel écrivit pour lui en 1749 son bel
+_Anthem for the Foundling Hospital_. En 1750, il fut élu _governor_
+(administrateur) de cet hôpital, après le don qu'il lui avait fait
+d'un orgue. On sait que son _Messie_ fut exécuté d'abord, et presque
+uniquement réservé, dans la suite, au bénéfice d'œuvres de charité. La
+première audition à Dublin, le 12 avril 1742, en fut donnée au profit
+des pauvres. Le produit du concert fut intégralement partagé entre la
+société des prisonniers pour dettes, l'Infirmerie des pauvres[173],
+et l'Hôpital Mercer. Quand le succès du _Messie_ se fut confirmé à
+Londres,--non sans peine,--en 1750, Hændel décida d'en donner des
+auditions annuelles, au bénéfice de l'Hospice des Enfants assistés.
+Même devenu aveugle, il continua de diriger ces exécutions. De 1750 à
+1759, date de la mort de Hændel, _le Messie_ rapporta à l'Hospice 6,955
+livres sterling. Hændel avait fait défense à son éditeur Walsh de rien
+publier de l'œuvre, dont la première édition ne parut qu'en 1763; et il
+légua à l'Hospice une copie de la partition, avec toutes les parties.
+Il en avait donné une autre à la Société des Prisonniers pour dettes de
+Dublin, «avec permission d'en user, autant qu'elle le voudrait, pour
+leur service».
+
+[Note 172: On trouvera dans le _Musical Times_ du 1er mai 1902
+beaucoup de renseignements et de documents relatifs au _Foundling
+Hospital_ et à la part que Hændel prit à sa direction.]
+
+[Note 173: Infirmerie gratuite, fondée en 1726 par six chirurgiens.]
+
+Cet amour pour les pauvres inspira à Hændel certains de ses accents
+les plus intimes, comme telles pages du _Foundling Anthem_, pleines
+d'une bonté touchante, ou comme l'évocation pathétique des orphelins
+et des enfants délaissés, dont les voix grêles et pures s'élèvent
+toutes seules, toutes nues, au milieu d'un chœur triomphal du _Funeral
+Anthem_, pour attester la bienfaisance de la reine morte.
+
+Un an, presque jour pour jour, avant la mort de Hændel, on relève sur
+les registres de l'Hôpital des Enfants assistés le nom d'une petite
+Maria-Augusta Hændel, née le 15 avril 1758. C'était une enfant trouvée,
+à qui il avait donné son nom.
+
+ * * * * *
+
+La charité fut pour lui la vraie foi. Il aimait Dieu dans les pauvres.
+
+Pour le reste, il était peu religieux, au sens strict du mot,--sauf à
+la fin de sa vie, après que la perte de la vue l'eut retranché de la
+société des hommes et presque totalement isolé. Hawkins le vit alors,
+dans ses trois dernières années, assidu au service de sa paroisse,--St.
+George, Hannover Square,--«à genoux, et manifestant par ses gestes et
+ses attitudes la plus fervente dévotion». Pendant sa dernière maladie,
+il disait: «Je voudrais pouvoir expirer le Vendredi Saint, dans
+l'espoir de joindre mon bon Dieu, mon doux Seigneur et Sauveur, le jour
+de sa Résurrection[174]».
+
+[Note 174: Il mourut, le matin du Samedi Saint.]
+
+Mais, dans le cours de sa vie et la plénitude de sa force, il ne
+pratiquait guère. Luthérien de naissance, et répondant ironiquement à
+Rome, quand on voulait le convertir, qu'«il était décidé à mourir dans
+la communion où il avait été élevé, qu'elle fût vraie ou fausse[175]»,
+il n'éprouvait pourtant aucune gêne à se conformer au culte anglais, et
+il passait pour assez incroyant.
+
+[Note 175: Mainwaring.]
+
+Quelle que fût sa foi, il avait l'âme religieuse, et une haute idée
+des devoirs moraux de l'art. Après la première exécution du _Messie_ à
+Londres, il disait à un grand seigneur: «Je serais fâché, milord, si je
+faisais plaisir aux hommes; mon but est de les rendre meilleurs[176]».
+
+[Note 176: Cité par Schœlcher.]
+
+Dès son vivant, «son caractère moral était reconnu publiquement», comme
+Beethoven l'écrivait fièrement de lui-même[177]. Même à l'époque où il
+était le plus discuté, de clairvoyants admirateurs avaient senti la
+valeur morale et sociale de son art. Des vers, publiés en 1745 dans les
+journaux anglais, vantaient le pouvoir miraculeux qu'avait la musique
+de _Saül_ d'adoucir la douleur, en glorifiant la douleur. Une lettre du
+18 avril 1739 au _London Daily Post_ disait qu'«un peuple qui sentirait
+la musique d'_Israël en Egypte_, n'aurait rien à craindre, en quelque
+temps que ce fût, si toute la puissance d'une invasion se levait contre
+lui[178]».
+
+[Note 177: Lettre à la municipalité de Vienne, 1er février 1819.]
+
+[Note 178: Le texte dit exactement: «Si toute la puissance du
+papisme se levait contre nous».
+
+Il semble que Hændel lui-même ait été frappé par ces lignes. Sept
+ans plus tard, alors que l'Angleterre était envahie par les troupes
+papistes et que l'armée du prétendant Charles-Edouard s'avançait
+jusqu'aux portes de Londres, Hændel, écrivant l'_Occasional Oratorio_,
+ce grand hymne épique à la patrie menacée et à Dieu qui la défend,
+reprit pour la troisième partie de l'œuvre les plus belles pages
+d'_Israël_.]
+
+Aucune musique au monde ne rayonne une telle force de foi. C'est la foi
+qui soulève les montagnes, et, comme la verge de Moïse, fait jaillir du
+rocher des âmes endurcies le flot de l'éternité. Telle page d'oratorio,
+tel cri de résurrection, est un miracle vivant, Lazare qui sort du
+tombeau. Ainsi, à la fin du second acte de _Theodora_[179], l'ordre
+foudroyant de Dieu qui éclate, au milieu du sommeil lugubre de la mort:
+
+[Note 179: Chœur: «_Il vit le jeune homme qui dormait_».]
+
+«Lève-toi!» cria Sa voix.--Et le jeune homme se leva.
+
+Ou encore, dans le _Funeral Anthem_, le cri enivré, presque douloureux
+de joie, de l'âme immortelle, qui se délivre de la dépouille du corps
+et tend les bras vers Dieu[180].
+
+[Note 180: Chœurs: «_Mais sa gloire est éternelle_», alternant avec
+les chœurs funèbres: «_Son corps est allé se reposer dans le tombeau_».
+Le motif en a été emprunté par Hændel à un motet d'un vieux maître
+allemand du XVIe siècle, son homonyme Handl (Jakobus-Gallus): _Ecce
+quomodo moritur justus_. Mais un simple changement rythmique suffit
+à donner des ailes au vieux choral, en fait un élan d'extase, qui se
+brise soudain, haletant d'émotion, ne pouvant plus parler. Huit fois,
+ce cri s'élève au cours du morceau.]
+
+Mais rien, pour la grandeur morale, n'approche du chœur qui termine le
+second acte de _Jephté_. Rien, mieux que l'histoire de cette œuvre, ne
+fait pénétrer dans la foi héroïque de Hændel.
+
+Quand il commença de l'écrire, le 21 janvier 1751, il était en pleine
+santé, malgré ses soixante-six ans. Il composa le premier acte, d'un
+trait, en douze jours. Nulle trace de soucis. Jamais son esprit n'avait
+été plus libre, et presque indifférent au sujet qu'il traitait[181].
+Au cours du second acte, sa vue tout à coup s'obscurcit. L'écriture,
+si nette au début, se brouille et tremble[182]. La musique prend aussi
+un caractère douloureux[183]. Il venait de commencer le chœur final
+de l'acte II: _Combien sombres, ô Seigneur, sont tes desseins!_ A
+peine avait-il écrit le mouvement initial, un _largo_ aux modulations
+pathétiques, qu'il dut s'arrêter. Il marque, au bas de la page:
+
+[Note 181: Plusieurs airs d'Iphis sont bâtis sur des rythmes de
+danse: au premier acte, _The smiling dawn_, sur un rythme de bourrée;
+au second acte, _Welcome as the cheerful Light_, sur un rythme de
+gavotte.]
+
+[Note 182: On peut suivre exactement les progrès du mal sur le
+manuscrit autographe, dont le _fac-simile_ a été publié par Chrysander
+dans la grande collection Breitkopf, en 1885.]
+
+[Note 183: Le changement de ton commence, dans le second acte, au
+cri d'horreur que pousse Jephté, en apercevant sa fille venue à sa
+rencontre. C'est d'abord une suite d'airs douloureux de Jephté, de la
+mère et du fiancé d'Iphis, puis un quatuor, où les parents d'Iphis
+mêlent leurs gémissements. A ces pleurs répond la voix pure d'Iphis
+qui les console, en un récitatif qui semble ouvrir le ciel, puis un
+air très simple, d'une résignation courageuse qui cache la peine, la
+peur, au fond. L'émotion grandit. Jephté chante un air récitatif, qui
+fait penser à ceux d'Agamemnon dans _Iphigénie en Aulide_; à la fin,
+le récit s'entrecoupe, se ralentit, défaille de douleur et d'horreur;
+certaines phrases semblent écrites par Beethoven. Enfin s'élève le
+chœur, au milieu duquel la maladie foudroya Hændel.]
+
+ Suis arrivé jusqu'ici, le mercredi 13 février. Empêché de continuer, à
+ cause de mon œil gauche.
+
+Il s'interrompt, dix jours. Le onzième, il marque sur son manuscrit:
+
+ Le 23 février, vais un peu mieux. Repris le travail.
+
+ Et il met en musique ces paroles, qui contenaient une allusion
+ tragique à son propre malheur:
+
+ Notre joie s'en va en douleur... comme le jour disparaît dans la nuit.
+
+Péniblement, en cinq jours,--lui à qui cinq jours, naguère, suffisaient
+à écrire un acte entier,--il se traîne jusqu'à la fin de ce sombre
+chœur, qu'illumine, dans la nuit qui l'enveloppe, une des plus superbes
+affirmations de la foi sur la douleur. Au sortir de pages mornes et
+tourmentées, quelques voix (ténor et basse), à l'unisson, murmurent
+tout bas:
+
+ Tout ce qui est...
+
+Elles hésitent un moment, semblent reprendre haleine, puis, toutes les
+voix ensemble affirment, avec une conviction inébranlable:
+
+ ... est bien.
+
+L'héroïsme de Hændel et de sa musique intrépide, qui souffle la
+vaillance et la foi, se résume en ce cri d'Hercule mourant.
+
+
+
+
+IV
+
+LES ORIGINES DU «STYLE CLASSIQUE» DANS LA MUSIQUE DU XVIIIe SIÈCLE
+
+
+Tout musicien perçoit immédiatement les différences profondes qui
+séparent du grand style préclassique de J.-S. Bach et de Hændel le
+style dit _classique_ de la fin du XVIIIe siècle,--l'un, avec son ample
+rhétorique, rigoureusement déduite, sa savante écriture polyphonique,
+son esprit objectif et général,--l'autre, clair, spontané, mélodique,
+reflétant les nuances changeantes d'âmes individuelles qui se mettent
+tout entières dans leurs œuvres, et bientôt en arrivent aux Confessions
+à la Jean-Jacques de Beethoven et des romantiques. Il semble qu'entre
+ces deux styles il se soit écoulé plus d'un âge d'homme.
+
+Or, qu'on remarque les dates: J.-S. Bach meurt en 1750, Hændel en 1759.
+En 1759, meurt C. H. Graun. En 1759, Haydn donne sa première symphonie.
+L'_Orfeo_ de Gluck est de 1762; les premières sonates de Phil.-Em.
+Bach, de 1742. Le génial protagoniste de la Symphonie nouvelle, Johann
+Stamitz, est mort avant Hændel,--en 1757. Ainsi, les chefs des deux
+grands courants artistiques ont vécu, côte à côte. Le style de Keiser,
+de Telemann, de Hasse, des symphonistes de Mannheim, qui est la source
+des grands classiques Viennois, est contemporain des œuvres de J.-S.
+Bach et de Hændel.--Bien plus, il avait, de leur vivant, la primauté
+sur eux. Dès 1737 (l'année qui suit _la Fête d'Alexandre_ de Hændel,
+et qui précède _Saül_ et la série entière des magnifiques oratorios),
+Frédéric II de Prusse, alors Kronprinz, écrivait au prince d'Orange:
+
+«_Les beaux jours de Hendel sont passés, sa tête est épuisée, et son
+goût hors de mode._»
+
+Et Frédéric II opposait à cet art «démodé» celui de «_son
+compositeur_», comme il nomme C.-H. Graun.
+
+En 1722-3, quand J.-S. Bach se présentait pour la succession de Kuhnau
+au Kantorat de Saint-Thomas à Leipzig, on lui préférait de beaucoup
+Telemann; et ce ne fut que parce que Telemann ne voulut pas de la
+place, qu'elle fut donnée à J.-S. Bach. Le même Telemann, dès le début
+de sa carrière, en 1704, encore à peine connu, tenait en échec le
+glorieux Kuhnau: tant était déjà fort le courant de la mode nouvelle.
+Ce courant ne fit que s'affirmer, par la suite. Un poème de Zachariä,
+qui reflète assez exactement l'opinion des cercles les plus cultivés de
+l'Allemagne, _le Temple de l'Éternité_, écrit en 1754, met sur la même
+ligne Hændel, Hasse et Graun, célèbre Telemann dans les termes qu'on
+emploierait aujourd'hui pour parler de J.-S. Bach[184], et, quand il
+arrive à J.-S. Bach et à «_ses fils mélodieux_», il ne trouve plus
+à glorifier en eux que les virtuoses, rois de l'orgue et du clavier.
+Ce jugement est encore celui de l'historien Burney, en 1772.--Et
+certes, il est fait pour nous surprendre. Mais nous devons nous garder
+des indignations faciles. Il y a peu de mérite, du haut des deux
+siècles qui nous séparent, à laisser tomber un mépris écrasant sur les
+contemporains de J.-S. Bach et de Hændel, qui les ont mal jugés. Il est
+plus instructif de tâcher de les comprendre.
+
+[Note 184: «... _Mais qui est ce vieillard, qui de sa plume légère,
+plein d'une ardeur sacrée, enchante le Temple Eternel? Ecoutez! Comme
+bruissent les vagues de la mer! Comme les montagnes poussent des cris
+d'allégresse et des hymnes au Seigneur! Comme un harmonieux_ Amen
+_remplit d'un saint effroi l'âme pieuse! Comme tremblent les temples du
+fracas religieux de l'Alleluya! Telemann, c'est toi, toi, le père de la
+sainte musique._...»]
+
+Et d'abord, observons l'attitude de J.-S. Bach et de Hændel, à
+l'égard de leur temps. Ni l'un ni l'autre n'affecte la pose fatale
+d'un génie incompris, comme tant de nos grands ou petits grands
+hommes d'aujourd'hui. Ils ne s'indignent point. Et même, ils sont en
+fort bons termes avec leurs rivaux plus heureux. J.-S. Bach et Hasse
+étaient excellents amis, pleins d'estime l'un pour l'autre. Telemann
+avait noué, dès l'enfance, une amitié cordiale avec Hændel; il
+entretenait de bonnes relations avec J.-S. Bach, qui le choisit pour
+parrain de son fils Philipp Emanuel. J.-S. Bach confia l'éducation
+musicale d'un autre de ses fils, son préféré, Wilhelm Friedemann, à J.
+Gottlieb Graun.--Rien d'un esprit de parti. Des deux côtés, des hommes
+supérieurs qui s'estiment et qui s'aiment.
+
+Essayons d'apporter à leur étude le même généreux esprit d'équité et
+de sympathie. J.-S. Bach et Hændel n'y perdront rien de leur grandeur
+colossale. Mais nous aurons la surprise de trouver autour d'eux une
+quantité de belles œuvres, d'artistes pleins d'intelligence et de
+génie; et il ne nous sera pas impossible de comprendre les raisons des
+préférences des contemporains. Sans parler de la valeur individuelle
+de ces artistes qui est souvent très grande, c'est leur esprit qui
+mène aux chefs-d'œuvre classiques de la fin du XVIIIe siècle. J.-S.
+Bach et Hændel sont deux montagnes, qui dominent, mais qui ferment une
+époque. Telemann, Hasse, Jommelli, et les symphonistes de Mannheim
+sont les rivières qui se sont frayé un chemin vers l'avenir. Comme
+ces rivières se sont jetées dans de plus grands fleuves,--Mozart,
+Beethoven,--qui les ont absorbées, nous les avons oubliées, tandis que
+nous voyons toujours au loin les grandes cimes. Mais il nous faut être
+reconnaissants envers les novateurs. La vie était avec eux; et ils nous
+l'ont transmise.
+
+ * * * * *
+
+On connaît la fameuse Querelle des Anciens et des Modernes, inaugurée
+en France, vers la fin du XVIIe siècle, par Charles Perrault et
+Fontenelle, qui opposaient à l'imitation de l'antiquité l'idée
+cartésienne du progrès,--et reprise, une vingtaine d'années plus tard,
+par Houdar de la Motte, au nom de la raison et du goût modernes.
+
+Cette querelle dépassait la personnalité de ceux qui la lancèrent. Elle
+répondait à un mouvement universel dans la pensée européenne; et l'on
+trouve dans tous les grands pays de l'Occident, dans tous les arts,
+des symptômes analogues. Ils sont frappants dans la musique allemande.
+La génération des Keiser, des Telemann, des Mattheson, dès l'enfance,
+éprouve une aversion instinctive pour ceux qui représentent l'antiquité
+en musique, pour les contrapontistes, les canonistes. A l'origine du
+mouvement est Keiser, dont l'influence artistique fut profonde et
+décisive sur Hasse, Graun, Mattheson[185] (aussi bien que, d'ailleurs,
+sur Hændel). Mais le premier qui manifesta ces sentiments d'une façon
+nette, insistante et répétée, fut Telemann.
+
+[Note 185: Graun se nourrit, à Dresde, des partitions de Keiser.
+Hasse professait encore, en 1772, son admiration sans bornes pour ce
+musicien, «_un des plus grands_, disait-il, _que le monde ait jamais
+possédés_». Quant à Mattheson, il fut, en beaucoup de choses, le
+porte-parole de Keiser.]
+
+Dès 1704, en face du vieux musicologue Printz, il prend l'attitude de
+Démocrite, opposé à Héraclite:
+
+«_Il pleurait amèrement sur les extravagances des mélodistes
+d'aujourd'hui. Et moi, je riais des ouvrages non mélodiques des vieux._»
+
+En 1718, il cite pour son compte ces vers français:
+
+ «_Ne les élève pas_ (les anciens) _dans un ouvrage saint
+ Au rang où dans ce temps les auteurs ont atteint._»
+
+C'est une franche déclaration pour les modernes, contre les anciens. Et
+qu'est-ce donc que les modernes, pour lui? Les modernes, ce sont les
+mélodistes.
+
+ «_Singen ist das Fundament zur Music in allen Dingen.
+ Wer die Composition ergreifft, muss in seinen Sätzen singen._»
+
+ («_Le chant est le fondement de la musique tout entière.
+ Qui compose doit chanter dans tout ce qu'il écrit._»)
+
+Telemann ajoute qu'un jeune artiste doit se mettre à l'école des
+mélodistes italiens et jeunes-allemands, non à celle «_des vieux, qui
+contrepointent à tire larigo, mais qui sont dénués d'invention, et qui
+écrivent à quinze et vingt voix obligées, où Diogène lui-même avec sa
+lanterne ne trouverait pas une goutte de mélodie_».
+
+Le plus grand théoricien musical de l'époque, Mattheson, ne parlait
+pas autrement. Dans sa _Critica Musica_ de 1722, il se vantait
+«_d'avoir été sans vanité[186] le premier à insister énergiquement et
+expressément sur l'importance de la mélodie_».... Avant lui, dit-il,
+il n'y avait pas un auteur musical, «_qui ne sautât par-dessus cette
+première, plus excellente, et plus belle partie de la musique, comme un
+coq par-dessus des charbons ardents_».
+
+[Note 186: Il en avait beaucoup, au contraire: car on a vu par les
+citations ci-dessus de Telemann et par l'exemple de Keiser, qu'il ne
+manquait pas de devanciers.]
+
+S'il ne fut pas le premier, comme il le prétendait, il fit du moins le
+plus de bruit. En 1713, il engagea une lutte violente en l'honneur de
+la mélodie contre les _Kontrapunktisten_, que représentait un organiste
+de Wolfenbüttel, Bokemeyer, savant et combatif comme lui. Mattheson ne
+voyait dans le canon et le contrepoint qu'un exercice intellectuel,
+sans prise sur le cœur. Pour amener son adversaire à résipiscence, il
+prit pour arbitres Keiser, Heinichen, et Telemann, qui se prononcèrent
+pour lui. Bokemeyer se déclara battu, et remercia Mattheson de l'avoir
+converti à la mélodie, «_comme à l'unique et vraie source de la musique
+pure_», (_als der einzigen und wahren Quelle echt musikalischer
+Kunst_[187]).
+
+[Note 187: Bokemeyer fut si convaincu qu'il écrivit un petit
+traité de la mélodie, et l'adressa à Mattheson, afin que celui-ci le
+corrigeât.]
+
+Telemann disait:
+
+«_Wer auf Instrumenten spielt muss des Singens kündig seyn. (Qui joue
+des instruments, doit être instruit du chant)._»
+
+Et Mattheson:
+
+«_Quelque morceau qu'on écrive, vocal ou instrumental, tout doit être_
+cantabile.»
+
+Cette importance prédominante donnée à la mélodie _cantabile_, au
+chant, faisait tomber les barrières entre les divers genres de musique,
+en leur donnant à tous pour modèle le genre où s'épanouissait dans sa
+perfection la mélodie vocale et l'art du chant: l'opéra italien. Les
+oratorios de Telemann, de Hasse et de Graun, les messes de l'époque,
+sont en style d'opéra[188]. Dans son _Musikalische Patriot_ de 1728,
+Mattheson rompt des lances contre le style contrapontique à l'église;
+là comme ailleurs, il veut établir «_le style théâtral_», parce que ce
+style permet, selon lui, d'atteindre mieux que tout autre le but de
+la musique religieuse, qui est «d'exciter les passions vertueuses».
+Tout est, ou doit être, dit-il, _théâtral_, au sens le plus vaste du
+mot _theatralisch_, qui signifie: imitation artistique de la nature.
+«_Tout ce qui agit sur les hommes est théâtral.... La musique est
+théâtrale.... Le monde entier est un théâtre géant._»--Ce style
+théâtral pénétrera la musique entière, même dans ses provinces qui
+semblent le plus à l'abri, le _lied_, la musique instrumentale.
+
+[Note 188: Hændel et J.-S. Bach eux-mêmes ne sont pas restés
+indemnes de la contagion. Non seulement Hændel a écrit 40 opéras,
+mais ses oratorios, ses Psaumes, ses _Te Deum_ abondent en éléments
+dramatiques. Quant à J.-S. Bach, il est caractéristique qu'il ait pris
+pour librettiste de ses premières cantates Erdmann Neumeister, qui
+écrivait qu'une cantate «_n'est autre chose qu'un morceau d'opéra_», et
+qui introduisit en Allemagne la cantate religieuse en style d'opéra. En
+prenant parti pour ce genre de cantates dramatiques, avec récitatifs et
+airs, Bach choquait bien des gens. Les piétistes de Mühlhausen, où il
+était maître de chapelle en 1708, le forcèrent à démissionner, indignés
+par ses cantates trop frivoles, par son style de concert ou d'opéra à
+l'église. On retrouve des réminiscences des opéras de Keiser dans ses
+plus célèbres cantates. Est-il besoin de rappeler aussi ses cantates
+profanes, les unes mythologiques, les autres réalistes et bouffes, et
+le réemploi qu'il fit de fragments considérables de ces compositions
+dans ses œuvres religieuses? Il ne voyait donc pas toujours de limite
+tranchée entre le style profane et le style religieux.--Mais J.-S.
+Bach et Hændel étaient protégés contre l'excès du style d'opéra par
+leur génie choral et contrapontique, qui s'accordait mal avec l'opéra
+d'alors.]
+
+ * * * * *
+
+Mais ce changement de style ne marquerait pas un progrès vivant, si
+l'opéra lui-même, qui était le modèle commun, n'avait été transformé, à
+la même époque, par l'introduction d'un élément nouveau qui allait se
+développer avec une rapidité inattendue: l'élément symphonique. Ce qui
+est perdu, du côté de la polyphonie vocale, se retrouve du côté de la
+symphonie instrumentale. La grande conquête de Telemann, de Hasse, de
+Graun, de Jommelli, dans l'opéra, c'est le _recitativo accompagnato_,
+les scènes récitatives avec orchestre dramatique[189]. C'est par là
+qu'ils seront des révolutionnaires, au théâtre de musique. Une fois
+l'orchestre introduit dans le drame, il sera maître de la place. En
+vain criera-t-on qu'ils ruinent le beau chant. Eux, qui le soutenaient
+contre l'ancien art contrapontique, ne craignent pas de le sacrifier,
+au besoin, à l'orchestre. Jommelli, si respectueux de Métastase pour
+tout le reste, lui tiendra tête sur ce seul point, avec une obstination
+inébranlable[190].--Il faut lire les doléances des vieux musiciens:
+
+[Note 189: Je ne veux point dire qu'ils en furent les inventeurs.
+L'_Accompagnato_ remonte aux premiers temps de l'opéra vénitien, et
+est pratiqué par Lully, dans ses dernières œuvres. Mais, à partir
+de Leonardo Vinci et de Hasse (aux environs de 1725-30), ces grands
+monologues dramatiques, récités avec orchestre, se développèrent d'une
+façon magnifique.]
+
+[Note 190: Non pas que Métastase fût ennemi du _recitativo
+stromentale_. Il était un trop parfait poète-musicien pour ne pas en
+sentir l'effet dramatique. Il reconnaît clairement, dans certains
+de ses écrits, le pouvoir qu'a l'orchestre de traduire la tragédie
+intérieure. Mais ce pouvoir même lui semblait inquiétant. La tragédie
+intérieure menaçait de déborder sur l'action; la poésie était en danger
+d'être noyée par la musique; et Métastase, qui avait un sens si fin de
+l'équilibre de tous les éléments théâtraux, devait tenir la main à ce
+que fût strictement limitée dans chaque acte la part de _recitativo con
+stromenti_.]
+
+«On n'entend plus la voix, l'orchestre est assourdissant.»
+
+Dès 1740, aux représentations d'opéras, on ne pouvait plus comprendre
+les paroles des chanteurs, si l'on ne suivait sur le _libretto_:
+l'accompagnement étouffait les voix.[191] Et l'orchestre dramatique
+ne cessa de se développer, au cours du siècle. «_L'immodération de
+l'accompagnement instrumental_, dira Gerber, _est devenue une mode
+générale_.»
+
+[Note 191: Voir Lorenz Mizler: _Musical Bibl._ 1740, Leipzig, t.
+II, p. 13, cité par W. Kleefeld: _Das Orchester der deutschen Oper_,
+1898. Voir aussi Mattheson: _Die neueste Untersuchung der Singspiele_,
+1744, Hambourg.]
+
+L'orchestre déborde si bien le théâtre que, de très bonne heure,
+il s'affranchit et prétend être lui-même théâtre et drame. Dès
+1738, Scheibe, le plus intelligent des musicologues allemands avec
+Mattheson, écrivait des symphonies-ouvertures, qui exprimaient «_le
+contenu des pièces_», à la façon des ouvertures de Beethoven pour
+_Coriolan_, ou pour _Léonore_[192]. Je ne parle pas des descriptions
+en musique, qui foisonnaient en Allemagne, vers 1720, comme on le
+voit par les railleries de Mattheson dans sa _Critica Musica_. Le
+mouvement venait d'Italie, où Vivaldi et Locatelli, sous l'influence
+de l'opéra, écrivaient des concertos à programme, qui se répandirent
+dans l'Europe entière[193]. Puis, ce fut la musique française,
+«_subtile imitatrice de la nature_[194]», dont l'influence fut
+prépondérante sur le développement de la _Tonmalerei_ (peinture en
+musique) dans l'art allemand[195].--Mais ce que je tiens à noter, c'est
+que même les adversaires de la musique à programme, ceux qui comme
+Mattheson raillaient l'extravagance des descriptions de batailles, de
+tempêtes, des calendriers musicaux[196], des symbolismes puérils qui
+représentaient en contrepoint le premier chapitre de saint Mathieu,
+l'arbre généalogique du Sauveur, ou qui, pour exprimer les douze
+apôtres du Christ, écrivaient douze parties,--ceux-là même attribuaient
+à la musique instrumentale le pouvoir de traduire la vie de l'âme.
+
+[Note 192: Les ouvertures de Scheibe pour _Polyeuctes ein Märtyrer_
+et pour _Mithridates_. Christ. Heinr. Schmid, dans sa _Chronologie des
+deutschen Theaters_, 1755, Leipzig, nomme cet essai «_une grande chose
+mémorable de l'année_». Voir Carl Mennicke: _Hasse und die Brüder Graun
+als Symphoniker_, 1906, Leipzig.]
+
+[Note 193: Tels les quatre concertos de Vivaldi, consacrés aux
+quatre saisons, ou les concertos _la Tempesta_, _la Notte_, etc.
+Chacun des concertos des Saisons illustre un programme que lui trace
+un sonnet. Je renvoie à l'analyse du charmant concerto d'Automne,
+par M. Arnold Schering (_Geschichte des Instrumentalkonzerts_, 1905,
+Breitkopf). M. Schering a montré l'influence de ces œuvres sur Graupner
+à Darmstadt, et sur Jos. Gregorius Werner, prédécesseur de Haydn à la
+direction de la chapelle du prince Esterhazy.]
+
+[Note 194: Le mot est de Telemann, en 1742.
+
+Sur les théoriciens français de «l'imitation» en musique, voir la thèse
+de J. Ecorcheville: _De Lulli à Rameau, l'Esthétique musicale de 1690 à
+1730_.]
+
+[Note 195: Aucun des critiques allemands, qui relèvent, soit
+pour la louer, soit pour la blâmer, la passion de Telemann pour les
+peintures musicales, ne manque d'en attribuer la cause à l'influence
+française. Et Telemann revendiquait l'honneur de s'être fait en ceci le
+disciple de la France.]
+
+[Note 196: Exemple: un _Instrumental-Kalender_ en douze mois, par
+Jos.-Gregorius Werner. Tout est traduit en musique, jusqu'à la longueur
+des jours et des nuits, qui, étant en février de dix et de quatorze
+heures, s'exprime par des reprises de Menuets en dix et quatorze
+mesures.--A. Schering se demande si Haydn ne s'est pas souvenu de son
+prédécesseur dans ses symphonies de jeunesse: _Le soir_, _Le matin_,
+etc.]
+
+«_On peut très bien représenter avec de simples instruments_, dit
+Mattheson, _la grandeur d'âme, l'amour, la jalousie, etc. On peut
+rendre toutes les inclinations du cœur par de simples accords et
+leur enchaînement sans paroles, en sorte que l'auditeur saisisse et
+comprenne la marche, le sens, la pensée du discours musical, comme si
+c'était un véritable discours parlé_[197].»
+
+[Note 197: _Die Neueste Untersuchung der Singspiele_,
+1744.--Mattheson suit ici les traditions de Keiser.]
+
+Un peu plus tard, vers 1767, dans une lettre à Philipp-Emmanuel
+Bach, le poète Gerstenberg de Copenhague exprimait, avec une netteté
+parfaite, l'idée que la vraie musique instrumentale, et en particulier
+la musique pour clavier, devait exprimer des sentiments et des sujets
+précis; et il espérait que Philipp Emmanuel, qu'il nommait «_un Raphaël
+en musique_», (_ein Raffael durch Töne_), réaliserait cet art[198].
+
+[Note 198: O. Fischer: _Zum musikalischen Standpunkte des
+Nordischen Dichterkreises_, (Sammelbände der I. M. G. janvier-mars
+1904).]
+
+On était donc arrivé à la conscience claire du pouvoir expressif
+et descriptif de la musique pure; et l'on peut dire que certains
+compositeurs allemands de cette époque en furent enivrés, comme
+Telemann, chez qui la _Tonmalerei_, la peinture en musique, prend la
+première place.
+
+Mais ce qu'il faut bien voir, c'est qu'il ne s'agissait pas seulement
+d'un mouvement littéraire, qui voulait introduire dans la musique
+des éléments extramusicaux, en faire une peinture ou une poésie.
+C'était une révolution profonde qui s'accomplissait au cœur de la
+musique. L'âme individuelle s'émancipe de l'impersonnalité de la
+forme. L'élément subjectif, la personnalité de l'artiste, y fait
+irruption avec une audace toute nouvelle.--Certes, nous reconnaissons
+la personnalité de J.-S. Bach et de Hændel dans leurs puissantes
+œuvres. Mais nous savons avec quelle rigueur ces œuvres se développent,
+suivant des lois très strictes. qui non seulement ne sont pas celles
+de l'émotion, mais qui manifestement l'évitent ou la contredisent
+de parti pris,--que ce soit une fugue, ou une _Aria da capo_, qui
+font inévitablement revenir les motifs à des moments et à des places
+prévues d'avance, alors que l'émotion commanderait de poursuivre,
+et non de revenir sur ses pas,--qui, d'autre part, ont peur des
+fluctuations de sentiments, et n'y consentent qu'à condition qu'elles
+se présentent sous des aspects symétriques, des oppositions un peu
+raides et mécaniques entre le _f._ et le _p._ entre le _tutti_ et le
+_concertino_, des _Échos_, comme on disait alors. Il semblait qu'il
+ne fût pas artistique de livrer d'une façon immédiate son sentiment
+individuel, et qu'il fallût interposer entre soi et le public le voile
+de belles formes impersonnelles. Sans doute, les œuvres de cette époque
+y gagnaient leur superbe apparence de sérénité hautaine, qui recouvre
+les petites joies et les petites douleurs. Mais combien elles y perdent
+d'humanité!--Cette humanité fait entendre son cri d'émancipation en
+musique, avec les artistes de la nouvelle époque. Évidemment, nous ne
+pouvons nous attendre à ce que, du premier coup, elle atteigne à la
+liberté frémissante d'un Beethoven. Et pourtant, les racines de l'art
+d'un Beethoven sont déjà, comme on l'a montré[199], dans les symphonies
+de Mannheim, dans l'œuvre de cet étonnant Johann Stamitz, dont les
+trios d'orchestre, écrits aux environs de 1750, marquent un âge
+nouveau. Par lui, la musique instrumentale se fait le souple vêtement
+de l'âme vivante, toujours en mouvement, perpétuellement changeante,
+avec ses fluctuations et ses contrastes inattendus.
+
+[Note 199: Voir surtout les travaux du grand musicologue, à qui
+revient l'honneur d'avoir remis en lumière Stamitz et son école, Hugo
+Riemann, dans ses éditions des _Sinfonien der Pfalzbayerischen Schule_,
+et dans ses articles: _Beethoven und die Mannheimer_ (_Die Musik_,
+1907-8).]
+
+Je ne voudrais pas exagérer. Ce n'est jamais l'émotion toute pure
+qu'on peut exprimer en art, ce n'en est qu'une image plus ou moins
+approchante; et le progrès d'une langue, comme la musique, est
+seulement d'en approcher de plus en plus, sans y atteindre jamais.
+Je ne prétends donc point--(ce qui serait absurde)--que les nouveaux
+symphonistes aient brisé les cadres et délivré la pensée de l'esclavage
+des formes; ils ont au contraire établi des formes nouvelles; et c'est
+à cette époque que se sont décidément imposés les types classiques
+de la Sonate et de la Symphonie, tels qu'on les explique aujourd'hui
+dans les écoles de musique. Mais si ces types ont pu devenir pour
+nous surannés, si le sentiment d'aujourd'hui s'y trouve à la gêne et
+passablement étriqué, s'ils ont pris à la longue un air de convention
+scolastique,--il faut penser combien ils apparaissaient alors libres
+et vivants, par comparaison avec les formes et le style usités.
+Et d'ailleurs, on peut dire que pour les inventeurs de ces formes
+nouvelles, ou pour ceux qui, les premiers, en firent emploi, elles
+semblaient beaucoup plus libres que pour ceux qui suivirent. Elles
+n'étaient pas encore devenues des formes générales, elles étaient la
+forme personnelle de leurs créateurs, modelée suivant les lois de leur
+propre pensée, sur le rythme de leur respiration. Je ne crains pas de
+dire que la Symphonie d'un J. Stamitz, moins belle, moins riche, moins
+abondante, est beaucoup plus spontanée que celle d'un Haydn, ou d'un
+Mozart. Elle est faite à sa mesure. Il crée ses formes, il ne les subit
+pas.
+
+Quels êtres prime-sautiers, ces premiers symphonistes de Mannheim! Ils
+osent, à l'indignation des vieux musiciens et surtout des pontifes de
+l'Allemagne du Nord, briser l'unité esthétique, mélanger les styles,
+faire entrer dans leur œuvre, comme dit un critique, «_le boiteux,
+le non-mélodique, le bas, le burlesque, le démembré, tous les accès
+fiévreux de l'alternative continuelle du piano et du forte_[200]». Ils
+profitent de toutes les conquêtes récentes, des progrès de l'orchestre,
+des recherches harmoniques audacieuses d'un Telemann répondant aux
+vieux maîtres effarouchés qui lui disent: «_Il ne faut pas aller trop
+loin.--Jusqu'au fin fond (den untersten Grund), si l'on veut mériter
+le nom de maître_[201]!» Ils profitent aussi des genres nouveaux, du
+_Singspiel_ qui vient de naître. Ils font entrer hardiment le style
+bouffe dans la symphonie, côte à côte avec le style sérieux, au risque
+de scandaliser Philipp-Emmanuel Bach, qui voit dans l'irruption du
+style comique (_Styl so beliebte komische_) un principe de décadence
+de la musique[202],--décadence qui devait conduire à Mozart!--Bref,
+leur loi, c'est le naturel et la vie,--cette même loi qui va pénétrer
+la musique tout entière, qui renouvelle le _lied_, qui fait naître le
+_Singspiel_, qui conduira à ces essais de liberté extrême du théâtre
+musical, qui se nomment le _mélodrame_, la musique libre unie à la
+parole libre.
+
+[Note 200: _Allg. deutsche Bibliothek_, 1791 (cité par M. Mennicke,
+_Hasse und die Brüder Graun_).]
+
+[Note 201: Lettre de Telemann, à C.-H. Graun, 15 déc. 1751.]
+
+[Note 202: Autobiographie, citée par Nohl: _Musiker Briefe_, 1867,
+et par C. Mennicke.]
+
+Ce grand souffle de libération de l'âme individuelle, nous le
+reconnaissons: il a remué la pensée de toute l'Europe du second tiers
+du XVIIIe siècle, avant de s'exprimer, en fait par la Révolution
+française, en art par le Romantisme. Si la musique allemande d'alors
+reste fort loin encore de l'esprit romantique--(bien qu'on en trouve
+déjà des signes avant-coureurs),--c'est qu'elle fut garantie des
+excès de l'individualisme artistique par deux sentiments profonds: la
+conscience du devoir social de l'art, et un patriotisme passionné.
+
+ * * * * *
+
+On sait combien le sentiment germanique était déchu dans la musique
+allemande, à la fin du XVIIe siècle. On avait d'elle, à l'étranger,
+l'idée la plus dédaigneuse. Qui ne connaît le mot de Lecerf de la
+Viéville, en 1705, mentionnant les Allemands, «_dont la réputation
+n'est pas grande en musique_»,--ou celui de l'abbé de Châteauneuf,
+admirant d'autant plus un virtuose allemand qu'il venait, disait-il,
+«_d'un pays peu sujet à produire des hommes de feu et de génie_»?--Les
+Allemands souscrivaient à cet arrêt; et tandis que leurs princes et
+leurs riches bourgeois passaient le temps à voyager en Italie ou en
+France, à singer les manières de Paris ou de Venise, l'Allemagne était
+pleine de musiciens français ou italiens qui y faisaient la loi, y
+imposaient leur style, et avaient toutes les faveurs. J'ai résumé plus
+haut un roman de J. Kuhnau: _le Charlatan musical_, paru en 1700,
+dont le héros comique est un aventurier Allemand qui se fait passer
+pour Italien, afin d'exploiter le snobisme de ses compatriotes. C'est
+le type des Allemands d'alors, qui reniaient leur nationalité, pour
+participer à la gloire des Velches.
+
+Dans les vingt premières années du XVIIIe siècle, se fait déjà
+sentir un changement dans les esprits. La génération musicale qui
+entoure Hændel, à Hambourg,--Keiser, Telemann, Mattheson,--ne va
+pas en Italie; elle y met son orgueil, elle commence à se rendre
+compte de sa force. Hændel lui-même se refusait d'abord à faire le
+pèlerinage italien; au temps où il écrivait son _Almira_, à Hambourg,
+il affectait un grand dédain pour la musique d'Italie. La ruine de
+l'opéra de Hambourg l'obligea cependant à faire le voyage classique;
+et une fois qu'il fut là-bas, il subit le charme de la Circé latine,
+comme tous ceux qui l'ont une fois connue. Toutefois, il lui prit le
+meilleur de son génie, sans altérer son génie propre; et sa victoire
+en Italie, le triomphe de son _Agrippina_ à Venise, en 1708, eut un
+effet considérable pour le relèvement de l'orgueil national; l'écho
+en fut immédiat en Allemagne. Encore plus, le succès de son _Rinaldo_
+à Londres, en 1711. Qu'on y songe: voilà un Allemand du Nord, qui, de
+l'aveu de l'Europe, avait vaincu les Italiens sur leur propre terrain!
+Les Italiens eux-mêmes l'avouaient. Ses partitions italiennes de
+Londres étaient jouées aussitôt en Italie. Le poète Barthold Feind, en
+1715, apprend à ses compatriotes de Hambourg que Hændel était appelé
+par les Italiens «_l'Orfeo del nostro secolo_».... «_Rare honneur_,
+ajoute-t-il, _car aucun Allemand n'est ainsi traité par un Italien ou
+un Français, ces messieurs ayant l'habitude de se moquer de nous_.»
+
+Aussi, avec quelle rapidité et quelle violence le sentiment national
+va-t-il se réveiller en musique, dans les années suivantes!--En 1728,
+le _Musikalische Patriot_ de Mattheson crie: «_Fuori Barbari!_»
+
+«_Qu'on interdise le métier aux Velches qui nous enveloppent, de l'est
+à l'ouest, et qu'on les renvoie, par-dessus leurs Alpes sauvages, se
+purifier dans le fourneau de l'Etna!_»
+
+En 1729, Martin-Heinrich Fuhrmann lance de furieux pamphlets contre
+l'_Opern-Quark_ italien.
+
+Surtout, Joh.-Adolf Scheibe relève inlassablement la fierté nationale.
+En 1737-40, dans son _Critischer Musicus_. En 1745, il dit que Bach,
+Hændel, Telemann, Hasse et Graun, «_pour la gloire de notre patrie font
+honte_ (beschämen) _à tous les autres compositeurs étrangers, quels
+qu'ils soient.... Nous ne sommes plus des imitateurs des Italiens_,
+ajoute-t-il; _bien plutôt pouvons-nous nous vanter que les Italiens
+sont enfin devenus les imitateurs des Allemands.... Oui, nous avons
+enfin trouvé le bon goût en musique, dont l'Italie ne nous avait jamais
+encore offert le modèle parfait.... Le bon goût en musique (d'un Hasse,
+d'un Graun) est le propre de l'esprit allemand_ (deutschen Witzes);
+_aucune autre nation ne peut s'enorgueillir de cette supériorité.
+D'ailleurs, les Allemands sont depuis longtemps de grands maîtres dans
+la musique instrumentale; et ils ont conservé cette maîtrise._»
+
+De même parlent Mizler et Marpurg. Et les Italiens s'inclinent devant
+ces arrêts. Antonio Lotti écrit à Mizler, en 1738:
+
+«_Miei compatrioti sono genii e non compositori, ma la vera
+composizione si trova in Germania_[203].»
+
+[Note 203: Carl Mennicke inscrit cette phrase de Lotti en tête de
+son ouvrage déjà cité: _Hasse und die Brüder Graun_.]
+
+On voit le changement de front qui s'est produit en musique. D'abord,
+la période des grands Italiens triomphants en Allemagne;--puis celle
+des grands Allemands italianisés: Hændel, Hasse.--Et maintenant, voici
+le temps des Italiens germanisés: Jommelli.
+
+Même en France, où l'on restait beaucoup plus cantonné chez soi, sans
+s'occuper de ce qui se passait en Allemagne, on se rend compte de
+la révolution qui s'opère. Dès 1734, Séré de Rieux a enregistré la
+victoire de Hændel sur l'Italie:
+
+ _Flavius, Tamerlan, Othon, Renaud, César,
+ Admete, Siroé, Rodelinde, et Richard,
+ Eternels monumens dressés à sa mémoire,
+ Des Opéra Romains surpassèrent la gloire.
+ Venise lui peut-elle opposer un rival?_[204]
+
+[Note 204: _Epître sur la Musique_, troisième chant.]
+
+Grimm, qui était un snob et se fût bien gardé d'afficher une parenté
+qui lui aurait nui dans l'opinion, se fait gloire, dans une lettre de
+1752 à l'abbé Raynal, d'être le compatriote de Hasse et de Hændel.
+Telemann est fêté à Paris, en 1737. Hasse n'est pas moins bien reçu, en
+1750, et le Dauphin le charge d'écrire le _Te Deum_ pour l'accouchement
+de la Dauphine. J. Stamitz fait triompher à Paris ses premières
+symphonies, vers 1754-5. Et bientôt, les journaux français écraseront
+Rameau sous la comparaison des symphonistes allemands. Ou plutôt, comme
+ils disent: «_Nous n'aurons pas l'injustice de comparer les ouvertures
+de Rameau avec les symphonies que l'Allemagne nous a données depuis
+douze ou quinze ans_[205]...»
+
+[Note 205: _Mercure de France_, avril 1772.]
+
+ * * * * *
+
+La musique allemande a donc reconquis sa place, à la tête de l'art
+européen; et les Allemands le savent. Dans ce sentiment national,
+tous les autres différends s'effacent, tous les artistes allemands, à
+quelque groupe qu'ils appartiennent, se donnent la main; l'Allemagne
+les unit, sans distinction d'écoles. La poésie de Zachariä, que je
+citais tout à l'heure, nous montre, vers le milieu du siècle, les
+chefs de la nouvelle école et les chefs de l'ancienne groupés, pour la
+gloire de l'Allemagne, dans ce qu'il appelle _le Temple de l'Éternité_.
+
+«... _Avec un joyeux ravissement, la Muse de l'Allemagne voit des
+cohortes d'artistes, et elle bénit leurs noms, trop nombreux pour
+pouvoir tenir tous dans les bornes de cet étroit poème, mais que la
+renommée grave en lettres immortelles sur les piliers du Temple de
+l'Éternité.... O Muse de l'Allemagne, revendique l'honneur d'avoir
+ceint tes tempes du laurier musical! Tu possèdes une multitude
+de maîtres, plus nombreux et plus grands que la France et le
+Welschland._...»
+
+Le classement de ces maîtres par Zachariä est bien différent de
+celui que nous faisons aujourd'hui. Mais ils sont presque tous là;
+et de l'ensemble de leurs gloires se dégage une fierté enivrée de la
+puissance musicale de l'Allemagne.
+
+Ce n'est pas seulement l'orgueil des artistes qui est exalté, c'est
+leur patriotisme. On écrit des opéras patriotiques[206]. Même dans
+les cours où règne l'italianisme musical, comme celle de Frédéric
+II à Berlin, on voit C.-H. Graun chanter les batailles de Frédéric:
+Hochkirchen, Rossbach, Zorndorf, soit en sonates, soit en scènes
+dramatiques[207]. Gluck écrit son _Vaterlandslied_ (1766) et son
+_Hermannschlacht_ sur des paroles de Klopstock. Bientôt le jeune
+Mozart, dans ses lettres frémissantes, écrites de Paris (1778),
+s'emporte jusqu'à l'outrage contre les Italiens et les Français:
+
+[Note 206: Le plus célèbre est le _Günther von Schwarzburg_ de
+Ignaz Holzbauer, un des plus mélodieux opéras d'Allemagne avant Mozart,
+qui s'en inspira (1770, Mannheim).--Déjà Steffani avait écrit on 1689
+un _Henrico Leone_, qui fut joué pour l'inauguration de l'Opéra de
+Hanovre, et pour le cinquième centenaire du siège de Bardewick par
+Henri le Lion.--Dans le même genre, il faudrait citer nombre d'œuvres
+de Schürmann, de Scheibe, etc.]
+
+[Note 207: On prétend que Graun mourut de chagrin, en apprenant la
+défaite de Frédéric II à Züllichau (1759).]
+
+«_Mes mains et mes pieds tremblent de l'ardent désir d'apprendre aux
+Français à connaître, à estimer et à craindre toujours davantage les
+Allemands[208]._»
+
+[Note 208: A son père, 31 juillet 1778. Cf. Schubart: préface des
+_Musicalische Rhapsodien_, 1786, Stuttgart:
+
+«L'oreille allemande a beau (_mag noch so sehr_) être habituée aux
+roucoulements (_girren_) du chant velche: elle ne peut pas s'empêcher
+de trouver beau un chant populaire sorti du cœur. Et toi, chant de la
+patrie! comme tu élèves l'âme, quand poète et musicien sont patriotes,
+et que leurs sentiments se baisent comme des gouttes de rosée dans
+le calice d'une fleur! Moi-même, depuis vingt ans, j'ai opéré des
+miracles avec les _Kriegsliedern_ de Gleim, mis en musique par Bach.
+Des centaines de gens peuvent en témoigner, devant qui j'ai exécuté ces
+chants.»]
+
+Ce patriotisme surexcité, qui est déplaisant chez de grands artistes
+comme Mozart, en les rendant grossièrement injustes pour le génie
+d'autres races, a du moins eu ce résultat qu'il les a fait sortir de
+l'individualisme orgueilleux ou du dilettantisme énervé. Dans l'art
+allemand, dont l'atmosphère était raréfiée, et qui eût péri d'asphyxie,
+s'il n'avait eu depuis deux siècles, pour respirer, la foi religieuse,
+il fait rentrer le grand air. Ces musiciens nouveaux n'écrivent pas
+pour eux seuls, ils écrivent pour tous leurs compatriotes, ils écrivent
+pour tous les hommes.
+
+Et ici, le patriotisme allemand se retrouve d'accord avec les théories
+des «philosophes» du temps: L'art ne doit plus être l'apanage d'une
+élite, il est le bien de tous. Tel est le _Credo_ de la nouvelle
+époque; et on l'entend répéter sur tous les tons:
+
+«_Qui peut être utile à beaucoup_, dit Telemann, _fait mieux que qui
+écrit seulement pour un petit nombre_.»
+
+ «... _Wer vielen nützen kan,
+ Thut besser als wer nur für wenige was schreibet._...»
+
+Or, pour être utile, poursuit Telemann, il faut être aisément compris
+de tous. Par suite, la première loi est d'être simple, facile, clair.
+
+«_Je me suis toujours attaché à la facilité_, dit-il. _La musique ne
+doit pas être une peine, une science occulte, une espèce de magie
+noire._...»
+
+Mattheson, écrivant son _Vollkommene Kapellmeister_, (1739), qui est
+le code du style nouveau, l'Art Musical de la nouvelle école, demande
+qu'on mette le grand art de côté, ou du moins qu'on le cache: il
+s'agit d'écrire difficilement de la musique facile. Il dit même que
+le musicien doit chercher, s'il veut faire une bonne mélodie, à ce
+que le thème «_ait un je ne sais quoi que tout le monde connaisse
+déjà_».--(Naturellement, il ne s'agit pas d'expressions déjà employées,
+mais qui semblent si naturelles que chacun croie les connaître).--Comme
+modèles de cette _Leichtigkeit_ mélodique, il recommande l'étude des
+Français.
+
+Les mêmes idées sont exprimées par les hommes qui sont à la tête de
+l'école berlinoise du _lied_, dont le Boileau fut le poète Ramler.
+Dans sa préface à ses _Oden mit Melodien_ de 1753-5, Ramler donne, lui
+aussi, à ses compatriotes l'exemple de la France, où tout le monde
+chantait alors, dit-il, dans toutes les classes de la société:
+
+«_Nous autres Allemands_, continue-t-il, _nous étudions la musique
+partout; mais nos airs ne sont pas de ces chants qui passent sans
+peine de bouche en bouche.... Il faut écrire pour tous. Nous vivons en
+société. Faites-nous des lieder, qui ne soient ni si poétiques que les
+belles chanteuses ne puissent les comprendre, ni si vides et si plats
+que les gens d'esprit ne puissent les lire._»
+
+Les principes qu'il expose ensuite sont excessifs[209]. Ils n'en
+amenèrent pas moins une floraison du style populaire, _im Volkston_;
+et le maître parfait du genre, le Mozart du _lied_ populaire,
+Joh.-Abr.-Peter Schulz dira, dans la préface d'un de ses charmants
+recueils _im Volkston_ (1784):
+
+[Note 209: Que les mélodies soient accessibles à tous et n'offrent
+pas de difficultés à apprendre; qu'on en élague tous les ornements
+vocaux, fioritures, et autres colifichets encombrants, héritage du
+style d'opéra; que les mélodies aient tout leur sens et tout leur
+charme, même sans accompagnement, même sans aucune basse..., etc.]
+
+«_Je me suis appliqué à être le plus simple possible et le plus
+intelligible. Oui, même j'ai cherché à donner à toutes mes inventions
+l'apparence de choses connues déjà,--à condition, bien entendu, que
+cette apparence ne soit pas une réalité._»
+
+Ce sont exactement les idées de Mattheson. A côté de ces mélodies en
+style populaire, surgit une floraison incroyable de musique de société,
+_Lieder geselliger Freude, Deutsche Gesänge_ pour tous les âges, pour
+les deux sexes, «_pour les Hommes allemands_» (_für Deutsche Männer_),
+«_pour les Enfants_» (_für Kinder_), «_pour le beau sexe_» (_für's
+schöne Geschlecht_[210]...), etc. La musique est devenue éminemment
+sociable.
+
+[Note 210: Voir les _lieder_ de Reichardt.]
+
+Aussi bien, les chefs de la nouvelle école ont-ils admirablement
+travaillé à en répandre partout la connaissance et l'amour. Voici les
+grands concerts qui se fondent. Vers 1715, Telemann commençait à donner
+des auditions ouvertes, au _Collegium Musicum_ qu'il avait institué à
+Francfort. Ce fut surtout à partir de 1722, à Hambourg, qu'il organisa
+des concerts réguliers, publics et payants. Ils avaient lieu, deux
+fois par semaine, les lundi et jeudi, à quatre heures. On payait 1
+fl. 8 gr. d'entrée. Telemann y dirigeait des œuvres de toute sorte,
+morceaux instrumentaux, cantates, oratorios. Ces concerts, fréquentés
+par les gens les plus distingués de la ville, suivis de près par la
+critique, dirigés avec soin et ponctualité, devinrent si florissants
+qu'en 1761 on inaugura une belle salle confortable et chauffée, où
+la musique était chez soi. C'est plus que Paris n'a eu, jusqu'à ces
+derniers temps, la générosité d'offrir à ses musiciens.--Johann-Adam
+Hiller, maître de Neefe qui fut maître de Beethoven, Hiller, un des
+champions du style populaire dans le _lied_ et au théâtre, où il fonda
+l'opéra-comique allemand, contribua puissamment, comme Telemann, à
+propager la musique dans toute la nation, en dirigeant depuis 1763
+les _Liebhaberkonzerte_ (_concerts des amateurs_) de Leipzig, d'où
+sortirent plus tard les fameux _Gewandhauskonzerte_.
+
+ * * * * *
+
+Nous sommes donc en présence d'un grand mouvement musical, qui est à la
+fois national et démocratique.
+
+Mais il a un autre caractère, qui est très inattendu: ce courant
+national charrie une multitude d'éléments étrangers. Le nouveau
+style, qui se forme au cours du XVIIIe siècle en Allemagne et qui
+va s'épanouir dans les classiques Viennois, est en réalité beaucoup
+moins purement allemand que le style de J.-S. Bach. Et pourtant, ce
+dernier l'était moins qu'on ne le dit en général: car J.-S. Bach
+s'était assimilé une partie de l'art de France et d'Italie; mais chez
+lui, le fond restait _echt deutsch_.--Il n'en est pas de même avec
+les musiciens nouveaux. La révolution musicale qui s'est réalisée
+pleinement à partir de 1750 environ, et qui a abouti à la suprématie
+de la musique allemande, était--si étrange qu'il semble--le produit de
+courants étrangers. Les historiens de la musique les plus clairvoyants,
+en Allemagne, comme Hugo Riemann, l'ont bien aperçu, mais sans s'y
+arrêter. Il faut y insister. Ce n'est pas un fait insignifiant que les
+chefs de la nouvelle musique instrumentale allemande, les premiers
+symphonistes de Mannheim, Johann Stamitz, Filtz, Zarth, soient
+originaires de Bohême, comme le réformateur de l'opéra allemand,
+Gluck, comme le créateur du mélodrame et du _Singspiel_ tragique
+allemand, Georg Benda. Cette fougue, cet élan spontané, ce naturel de
+la nouvelle symphonie est un apport des Tchèques et des Italiens dans
+la musique allemande. Et ce n'est pas non plus un fait indifférent
+que cette nouvelle musique ait trouvé son point d'appui et son centre
+de rayonnement à Paris, où parurent les premières éditions des
+symphonies de Mannheim, où J. Stamitz vint diriger ses œuvres et eut
+en Gossec un disciple immédiat,--en France, où d'autres maîtres de
+Mannheim vinrent se fixer, Richter à Strasbourg, Beck à Bordeaux. Ils
+l'avaient bien senti, ces critiques du Nord de l'Allemagne, hostiles
+au mouvement, qui qualifiaient ces symphonies de «_symphonies à la
+récente mode Welsche_[211]» et leurs auteurs de «_musiciens à la mode
+de Paris_[212]».
+
+[Note 211: _Allgemeine deutsche Bibliothek_, cité par C. Mennicke.]
+
+[Note 212: Hiller, 1766.]
+
+Ces affinités avec les peuples de l'Ouest et du Sud ne se font pas
+remarquer dans la seule symphonie. L'opéra de Jommelli à Stuttgart,
+comme le sera plus tard celui de Gluck, est transformé, revivifié par
+l'influence de l'opéra français, dont son maître le duc Karl Eugen
+lui impose le modèle. Le _Singspiel_, l'opéra-comique allemand, a
+son berceau à Paris, où Weisse avait vu les œuvrettes de Favart,
+qu'il transplanta chez lui. Le nouveau _lied_ allemand s'est inspiré
+des exemples de la France, comme le disent expressément Ramler et
+Schulz,--lequel écrit encore des _lieder_ sur paroles françaises.
+Telemann avait reçu une éducation plus française qu'allemande. Il avait
+appris à connaître la musique française, une première fois à Hanovre,
+lorsqu'il était au gymnase de Hildesheim, vers 1698 ou 9,--une seconde
+fois en 1705 à Sorau, où il se nourrit, dit-il, «_des œuvres de Lully,
+Campra et autres bons maîtres_», et «_s'appliqua presque entièrement
+à leur style, si bien qu'en deux ans il fit jusqu'à 200 ouvertures
+françaises_»,--une troisième fois, à Eisenach, patrie de J.-S. Bach,
+qui (retenons ce fait) était vers 1708-9 un foyer de musique française:
+Pantaléon Hebenstreit y avait «_installé la chapelle du duc à la
+manière française_», et si bien réussi qu'à en croire Telemann, «_elle
+surpassait l'orchestre célèbre de l'Opéra parisien_». Un voyage en 1737
+à Paris acheva de faire de l'Allemand Telemann un musicien français;
+tandis que ses œuvres restaient au répertoire du Concert Spirituel
+de Paris, lui, à Hambourg, faisait une propagande passionnée pour la
+musique française. Et n'est-ce pas un trait caractéristique de l'époque
+que la tranquillité avec laquelle ce pionnier du style nouveau déclare,
+dans son Autobiographie de 1729:
+
+«_Quant à mes styles en musique_, (il ne dit pas _mon style_), _on les
+connaît. D'abord ce fut le style polonais, puis le style français, et
+surtout le style italien où j'ai le plus écrit._»
+
+Je ne puis, dans ces notes rapides, qui ne sont que l'esquisse d'un
+cours, insister sur certaines influences, en particulier sur celle de
+la musique polonaise, dont on tient trop peu de compte, et dont le
+style a cependant fourni nombre d'inspirations aux maîtres allemands
+d'alors[213]. Mais ce que je veux mettre ici en lumière, c'est que
+les chefs de la nouvelle musique allemande, bien que pénétrés d'un
+sentiment national très profond, étaient imprégnés des souffles
+étrangers, qu'ils avaient recueillis tout le long des frontières de
+l'Allemagne,--Tchèques, Polonais, Italiens, Français. Ce ne fut pas
+un hasard: ce fut un besoin. La puissante musique allemande avait--a
+toujours eu--le sang lourd. La musique d'autres pays, (le nôtre par
+exemple), a surtout besoin d'aliments, de charbon pour nourrir la
+machine. Ce n'est pas le charbon qui manque dans la musique allemande,
+c'est l'air. Elle n'était certes point pauvre, au XVIIIe siècle; elle
+était plutôt trop riche, encombrée de sa richesse; la cheminée était
+bourrée; le feu risquait de s'éteindre, sans les grands courants d'air
+que les Telemann, les Hasse, les Stamitz, ont fait entrer par la
+porte,--par toutes les portes ouvertes de France, de Pologne, d'Italie
+et de Bohême. L'Allemagne du Sud et les pays rhénans, Mannheim,
+Stuttgart et Vienne, furent le foyer d'élaboration de l'art nouveau: on
+s'en aperçoit assez à la jalousie de l'Allemagne du Nord, qui en fut
+longtemps l'ennemie[214].
+
+[Note 213: Telemann, qui connut à Sorau et à Pleise la musique
+polonaise, «_dans toute sa vraie barbare beauté_», ne manque pas, avec
+sa franchise habituelle, qui le rend sympathique, de proclamer ce qu'il
+lui doit: «_On ne saurait croire quelle fantaisie extraordinaire!...
+Quelqu'un qui prendrait des notes, pourrait, en huit jours, faire
+provision d'idées pour sa vie entière. Bref, il y a beaucoup de bon
+dans cette musique, si on sait s'en servir.... Elle m'a rendu des
+services plus tard, même en mainte œuvre sérieuse.... J'ai plus tard
+écrit dans ce style de grands Concerts et des Trios, que j'ai habillés
+ensuite d'un habit italien._...»
+
+M. Max Schneider a relevé des traces de cette musique polonaise dans
+les _Sonates méthodiques_ et la _Kleine Kammermusic_ de Telemann.--Ce
+fut surtout par l'intermédiaire de la Saxe, dont l'électeur était
+roi de Pologne, que cette musique se répandit en Allemagne. Même un
+italianisant comme Hasse en fut touché; il parle, dans une conversation
+avec Burney, de «_cette musique polonaise, vraiment naturelle, et
+souvent très tendre et délicate_».]
+
+[Note 214: A cette inimitié et au silence obstiné que les critiques
+du Nord de l'Allemagne gardaient sur les productions de Mannheim, nous
+avons dû d'ignorer totalement celles-ci, jusqu'à ces temps derniers,
+bien qu'Haydn et Mozart et probablement Beethoven en soient issus.]
+
+Ce n'est pas dans la mesquine pensée de diminuer la grandeur de l'art
+classique allemand de la fin du XVIIIe siècle que je montre ce qu'il
+doit à des influences ou à des éléments étrangers.--Il fallait qu'il
+en fût ainsi, pour que cet art devînt rapidement universel, comme il
+advint. Un esprit de nationalisme étroit et replié sur soi n'a jamais
+porté un art à la suprématie. Il le conduirait, à bref délai, tout au
+contraire, à périr de consomption. Pour qu'un art soit fort et vivant,
+il ne faut pas qu'il s'encapuchonne peureusement dans une secte; il ne
+faut pas qu'il s'abrite dans une serre, comme ces malheureux arbres
+qu'on fait pousser en caisse; il faut qu'il pousse en terre libre, et
+qu'il y étende librement ses racines, partout où il peut boire la vie.
+L'esprit doit absorber toute la substance de l'univers. Il n'en gardera
+pas moins ses caractères de race; mais au lieu que cette race s'étiole
+et s'épuise, comme elle ferait en ne se nourrissant que de soi, il y
+transfuse une vie nouvelle, et, par l'apport des éléments étrangers
+qu'elle a assimilés, il lui donne un rayonnement d'universalité.
+_Urbis. Orbis._ Les autres races se reconnaissent en elle; et non
+seulement elles s'inclinent devant sa victoire, mais elles l'aiment,
+et elles s'y associent. Cette victoire devient la plus grande à quoi
+puisse prétendre un art ou une nation: une victoire de l'humanité.
+
+De ces victoires, si rares, un des plus beaux exemples est, en musique,
+l'art classique allemand de la fin du XVIIIe siècle. Cet art est devenu
+le bien, le pain de tous, de tous les hommes d'Europe, parce que tous y
+ont collaboré, tous y ont mis du leur. Si un Gluck, si un Mozart, nous
+sont si chers, c'est qu'ils sont à nous tous. Tous: Allemagne, France,
+Italie, ont contribué à les créer de leur esprit et de leur sang.
+
+ (Leçon d'ouverture du cours d'histoire de la musique, professé à la
+ Faculté des Lettres de Paris, en 1909-1910.--_Revue musicale S.I.M._,
+ février 1910.)
+
+
+
+
+V
+
+L'AUTOBIOGRAPHIE D'UN ILLUSTRE OUBLIÉ
+
+
+TELEMANN
+
+RIVAL HEUREUX DE J.-S. BACH
+
+L'histoire est la plus partiale des sciences. Quand elle s'éprend d'un
+homme, elle l'aime jalousement, elle ne veut plus entendre parler des
+autres. Du jour où a été reconnue la grandeur de J.-S. Bach, tout ce
+qui était grand de son temps est devenu moins que rien. C'est à peine
+si l'on pardonne à Hændel l'impertinence d'avoir eu autant de génie que
+J.-S. Bach et beaucoup plus de succès. Les autres sont rentrés dans
+la poussière; et plus que tous, Telemann, à qui la postérité a fait
+payer l'insolente victoire que, vivant, il remporta sur J.-S. Bach.
+Cet homme, dont la musique était admirée dans tous les pays d'Europe,
+depuis la France jusqu'à la Russie, et que Schubart appelait «le
+maître sans égal», que le sévère Mattheson déclarait le seul musicien
+qui fût au-dessus de l'éloge[215], est aujourd'hui oublié, dédaigné.
+On ne cherche même pas à le connaître. On le juge sur des ouï-dire,
+sur des mots qu'on lui a prêtés et dont on ne se donne pas la peine
+de comprendre le sens. Il a été immolé au zèle pieux des Bachistes,
+comme Bitter, Wolfrum, ou notre ami A. Schweitzer, qui ne comprend
+pas que J.-S. Bach ait transcrit de sa main des cantates entières de
+Telemann. On peut ne pas le comprendre. Mais si l'on admire J.-S.
+Bach, le seul fait qu'il ait eu cette opinion de Telemann, devrait
+donner à réfléchir. Seul, Winterfeld a jadis étudié avec scrupule
+les compositions religieuses de Telemann, et aperçu son importance
+historique dans le développement de la cantate spirituelle.--Depuis
+quelques années, on commence à reviser l'arrêt trop léger de
+l'histoire. En 1907, M. Max Schneider a publié dans les _Denkmaeler der
+Tonkunst in Deutschland_ deux des dernières œuvres de Telemann: _Der
+Tag des Gerichts_ (_Le jour du Jugement_) et _Ino_, en les accompagnant
+d'une excellente notice historique. De son côté, M. Curt Ottzenn a
+écrit une brève étude, un peu superficielle, intitulée: _Telemann als
+Opernkomponist: ein Beitrag zur Geschichte der Hamburger Oper_ (1902,
+Berlin); et il y a joint un album musical de fragments d'opéras et
+d'opéras-comiques de Telemann[216].
+
+[Note 215:
+
+ _Ein Lulli wird gerühmt; Corelli læsst sich loben;
+ Nur Telemann allein ist übers Lob erhoben._
+]
+
+[Note 216: M. Hugo Riemann a publié un trio instrumental de
+Telemann, dans sa belle collection: _Collegium Musicum_.
+
+On trouvera dans la préface de M. Max Schneider à son volume des
+_Denkmaeler_ une petite bibliographie sur le sujet.--J'ai largement usé
+de ses travaux.]
+
+ * * * * *
+
+Les renseignements ne manquent pas sur la vie de Telemann. Lui-même a
+pris le soin d'écrire trois relations de sa carrière: en 1718, en 1729
+et en 1739.
+
+Ce goût des autobiographies est un signe des temps; on le retrouve
+chez d'autres musiciens allemands d'alors[217]; il concorde avec
+la publication des premiers lexiques, Dictionnaires et Histoires
+des Musiciens par Walther et Mattheson. Comparez au plaisir que les
+artistes de la nouvelle époque ont à se décrire, l'indifférence d'un
+J.-S. Bach, ou d'un Hændel, qui ne répond même pas au questionnaire
+biographique que lui envoyait Mattheson. Ce n'était pas que J.-S. Bach
+et Hændel fussent moins orgueilleux que Telemann, Holzbauer, etc. Ils
+l'étaient beaucoup plus. Mais ils mettaient leur orgueil à étaler leur
+art et à cacher leur personnalité. La nouvelle époque ne distingue plus
+l'une de l'autre. L'art devient le reflet de la personnalité. Telemann,
+allant au-devant des critiques, s'excuse, à la fin de son récit de
+1718, d'avoir trop parlé de lui. Il ne voudrait pas, dit-il, qu'on crût
+qu'il a cherché à se vanter:
+
+[Note 217: Ainsi, chez Holzbauer.]
+
+«_Je puis témoigner devant le monde entier qu'en dehors de
+l'amour-propre légitime, que chacun doit avoir, je n'ai aucun fol
+orgueil. Tous ceux qui me connaissent l'attesteront. Si je parle
+beaucoup de mon travail, ce n'est pas pour me grandir: car c'est une
+loi pour tous de ne pouvoir rien atteindre sans travail_...
+
+ ... Nil sine magno
+ Vita labore dedit mortalibus.
+
+_Mais mon dessein a été de montrer à ceux qui veulent étudier la
+musique qu'on ne va pas loin dans cette science inépuisable sans un
+puissant effort._...»
+
+Il croit donc, comme les gens de son temps, que sa vie peut être aussi
+intéressante et utile à connaître que son œuvre. Mais sans tant de
+raisons, il a un plaisir infini à se raconter. Ses naïves confessions
+sont pleines de bonne humeur, de drôlerie, d'exubérance; il les farcit
+de citations dans toutes les langues, de vers de son invention,
+de morales de mirliton; il ne cache rien de lui; après la mort de
+sa première femme, il écrit en vers l'histoire de son amour, des
+fiançailles, du mariage, de la maladie, de l'agonie; il ne fait grâce
+d'aucun détail; il tient à mettre l'univers dans la confidence de ses
+joies et de ses peines. Que nous sommes loin de Hændel et du silence
+dont il enveloppait son cœur attristé, alors qu'il écrivait la sereine
+musique de _Poro_, dans les jours où il venait de perdre sa mère! La
+personnalité de l'artiste réclame sa place au soleil; elle s'étale
+avec une satisfaction indiscrète. Ne nous en plaignons pas: c'est à ce
+changement d'esprit, à cette disparition de la contrainte morale qui
+pesait sur l'expression des sentiments individuels que nous devrons la
+libre et vivante musique de la fin du siècle, et les cris de passion de
+Beethoven.
+
+ * * * * *
+
+Georg-Philipp Telemann naquit à Magdebourg, le 14 mars 1681. Il était
+fils et petit-fils de pasteurs luthériens. Il n'avait pas quatre ans,
+quand il perdit son père. De bonne heure, il montra une remarquable
+facilité en toutes choses: latin, grec et musique. Les voisins
+s'amusaient à entendre le petit bonhomme qui jouait du violon, de la
+cithare et de la flûte. Trait exceptionnel chez les musiciens allemands
+de son temps: il avait un goût très vif pour la poésie allemande. Tout
+jeune,--un des plus jeunes de l'école,--il fut choisi par le _cantor_
+comme suppléant, pour les leçons de chant. Il prit quelques leçons de
+clavier; mais il manquait de patience: son maître était un organiste,
+au style un peu archaïque. Le petit Telemann n'avait pas le respect
+du passé. «_Dans ma tête trottaient déjà, dit-il, de plus joyeuses
+musiques. Après un martyre de quinze jours, je me séparai de mon
+maître. Et depuis, je n'ai plus rien appris, en musique._»--(Entendez:
+appris avec un maître; car il apprit beaucoup tout seul, avec les
+livres.)
+
+Il n'avait pas douze ans, quand il commença à composer. Le _cantor_,
+qu'il suppléait, écrivait de la musique. L'enfant ne manquait pas de
+lire ses partitions en cachette; et il pensait combien il est glorieux
+d'inventer ces belles choses. Il se mit à en écrire, lui aussi, sans en
+parler à personne; il faisait parvenir ses compositions au _cantor_,
+sous un pseudonyme; et il eut la joie de les entendre louer,--bien
+plus, chanter à l'église, et jusque dans les rues. Il s'enhardit. Un
+_libretto_ d'opéra lui tomba sous la main: il le mit en musique. O
+bonheur! L'opéra fut joué sur un théâtre, et le petit auteur y tint
+même un des rôles.
+
+«_Ah! mais quel orage je m'attirai sur la tête, avec mon opéra!_
+écrit-il. _Les ennemis de la musique vinrent en foule voir ma mère,
+et lui représentèrent que je deviendrais un charlatan, un danseur de
+corde, un joueur, un meneur de marmottes, etc.... si la musique ne
+m'était enlevée! Aussitôt dit, aussitôt fait: on me prit mes notes, mes
+instruments, et avec eux la moitié de ma vie._»
+
+Pour le punir davantage, on l'envoya dans une école au loin, sur
+le Harz, à Zellerfeld. Il y devint très fort en géométrie. Mais
+le diable ne perdait pas ses droits. Il advint que, pour une fête
+populaire dans la montagne, le maître qui devait faire une cantate
+tomba malade. L'enfant profita de l'occasion. Il écrivit l'œuvre,
+et dirigea l'orchestre. Il avait treize ans, et il était si petit
+qu'on dut lui faire une banquette pour le surélever, afin que les
+musiciens de l'orchestre pussent le voir. «_Les excellents montagnards,
+touchés_, dit Telemann, _plus par mon apparence que par mes harmonies,
+me portèrent en triomphe dans leurs bras_.» Le directeur de l'école,
+flatté de ce succès, autorisa Telemann à cultiver la musique, déclarant
+qu'après tout cette étude n'était pas contradictoire avec celle de la
+géométrie, et même qu'il y avait une parenté entre les deux sciences.
+L'enfant profita de la permission pour négliger la géométrie; il se
+remit au clavier, et étudia la basse continue, dont il se formula et
+s'écrivit lui-même les règles: «_car_, dit-il, _je ne savais pas encore
+qu'il y avait des livres sur ce sujet_.»
+
+Vers dix-sept ans, il passa au gymnase de Hildesheim, où il apprit la
+logique; et bien qu'il ne pût souffrir les _Barbara Celarent_, il s'en
+tira brillamment. Mais surtout, il avança beaucoup son instruction
+musicale. Il ne cessait de composer. Pas un jour _sine linea_. Il
+écrivait principalement de la musique d'église et de la musique
+instrumentale. Ses modèles étaient Steffani, Rosenmüller, Corelli,
+Caldara. Il prenait goût au style des nouveaux maîtres allemands et
+italiens, «_à leur façon pleine d'invention, chantante, et en même
+temps travaillée_.» Leurs œuvres lui fournissaient la confirmation de
+ses préférences instinctives pour la mélodie expressive, et de son
+antipathie pour l'ancien style contrapontiste. Une heureuse chance le
+favorisa. Il était à peu de distance de Hanovre et de Wolfenbüttel,
+dont les célèbres chapelles étaient des foyers du style nouveau.
+Il y allait souvent. A Hanovre, il apprit la manière française. A
+Wolfenbüttel, le style théâtral de Venise. Les deux cours avaient
+des orchestres excellents; et Telemann y étudia avec zèle la nature
+des divers instruments.--«_Je serais devenu peut-être un plus fort
+instrumentiste_, dit-il, _si un feu trop vif ne m'avait poussé à
+connaître, en dehors du clavier, du violon et de la flûte, le hautbois,
+la traversière, le chalumeau, la gambe, etc.... jusqu'à la contrebasse
+et à la Quint-Posaune_ (trombone basse)».--Trait bien moderne: le
+compositeur ne cherche pas à être un virtuose sur un instrument
+spécial, comme J.-S. Bach et Hændel sur l'orgue et le clavier, mais à
+connaître les ressources de tous les instruments. Et Telemann insiste
+sur la nécessité de cette étude pour le compositeur.
+
+A Hildesheim, il écrivait des cantates pour l'église catholique, bien
+qu'il fût luthérien convaincu. Il mettait aussi en musique des pièces
+de théâtre d'un de ses professeurs, des sortes d'opéras-comiques, dont
+les récitatifs étaient parlés et les airs chantés.
+
+Cependant, il avait vingt ans; et sa mère--(pas plus que le père de
+Hændel)--ne consentait à ce qu'il fît de la musique; et--(pas plus
+que Hændel),--Telemann ne se révoltait contre la volonté familiale.
+En 1701, il s'en alla à Leipzig, avec la ferme intention d'y étudier
+le droit. Pourquoi fallut-il qu'il passât par Halle, où il fit la
+connaissance, tout justement, de Hændel, âgé de seize ans, qui, bien
+qu'il fût censé suivre les cours de la Faculté de droit, avait trouvé
+moyen de se faire nommer organiste, et s'était acquis dans la ville une
+réputation musicale étonnante pour son âge? Les deux jeunes gens se
+lièrent d'amitié. Il fallut se quitter. Telemann avait le cœur gros en
+continuant sa route. Cependant, il tint bon, et arriva à Leipzig. Mais
+le pauvre garçon tombait de tentation en tentation. Il avait loué une
+chambre en commun avec un autre étudiant. La première chose qu'il vit
+en entrant, ce fut, à tous les murs, dans tous les coins de la chambre,
+des instruments de musique. Son compagnon était mélomane; et tous les
+jours, il infligeait à Telemann le supplice de lui faire de la musique;
+et Telemann, héroïquement, cachait qu'il était musicien. Le dénouement
+était fatal. Un jour, Telemann ne put se tenir de montrer une de ses
+compositions, un Psaume, à son camarade.--(Il proteste, à vrai dire,
+que ce fut son camarade qui trouva le morceau dans son coffre.)--L'ami
+n'eut rien de plus pressé que de divulguer le secret. On joua le Psaume
+à l'église Saint-Thomas. Le bourgmestre, enchanté, fit venir Telemann,
+le gratifia d'un présent, et le chargea d'écrire, tous les quinze
+jours, un morceau pour l'église. C'en était trop. Telemann écrivit à
+sa mère qu'il ne pouvait plus y tenir, il ne pouvait plus, il fallait
+qu'il fît de la musique. La maman envoya sa bénédiction. Et Telemann,
+enfin, eut le droit d'être musicien.
+
+On voit quelle répugnance les familles allemandes d'alors avaient à
+laisser leurs fils embrasser la carrière musicale; et il est curieux
+que tant de grands musiciens: Schütz, Hændel, Kuhnau, Telemann, aient
+dû débuter par l'étude du droit ou de la philosophie. Cependant, cette
+éducation ne semble pas avoir fait tort aux compositeurs; et ceux
+d'aujourd'hui, dont la culture--(même des plus instruits)--est si
+médiocre, auraient lieu de réfléchir sur ces exemples, qui prouvent
+qu'une instruction générale peut s'accorder très bien avec la
+science musicale, et peut-être l'enrichir. Pour sa part, Telemann a
+certainement dû à sa culture littéraire quelques-unes de ses meilleures
+qualités musicales,--son sens si moderne de la poésie en musique,--soit
+traduite en déclamation lyrique, soit transposée en peintures
+symphoniques.
+
+Pendant son séjour à Leipzig, Telemann se trouva en concurrence avec
+Kuhnau; et, bien qu'il professât, à ce qu'il dit, le plus grand respect
+pour «_les glorieuses qualités_» de «_cet homme extraordinaire_», il
+lui causa beaucoup d'ennuis. Kuhnau, qui était dans la force de l'âge,
+s'indignait qu'on eût chargé un petit étudiant en droit d'écrire, tous
+les quinze jours, une composition musicale pour l'église Saint-Thomas,
+dont il était _cantor_. C'était, en effet, assez désobligeant pour
+lui; et ce fait montre à quel point le style nouveau répondait au
+goût général, puisqu'au vu d'un seul morceau, écrit dans le nouveau
+style, on donnait la préférence à un écolier sans titres sur un
+maître illustre.--Ce ne fut pas tout. En 1704, Telemann fut choisi
+comme organiste et maître de chapelle à la Neue Kirche (depuis,
+Matthaïkirche), avec la mention «_qu'il pourrait au besoin diriger
+aussi le chœur à l'église Saint-Thomas, et que l'on aurait ainsi sous
+la main un sujet capable, quand un changement aurait lieu_». Entendez:
+«_Quand M. Kuhnau mourrait_»: car il était débile et de santé médiocre;
+on escomptait sa mort,--qu'il eut d'ailleurs l'esprit de faire attendre
+jusqu'en 1722.--On comprendra que Kuhnau trouvât le procédé de mauvais
+goût. Pour achever de l'exaspérer, Telemann réussit à se faire
+donner la direction des opéras, bien qu'elle fût, en règle générale,
+inconciliable avec la charge d'organiste. Et tous les étudiants
+allèrent à lui, attirés à la fois par sa jeune renommée, par l'attrait
+du théâtre, et par le gain. Ils désertaient Kuhnau, qui se plaignait
+amèrement. Dans une lettre du 4 décembre 1704, il remontre que, «_par
+suite de la nomination d'un nouvel organiste, qui fait les opéras
+d'ici, les étudiants, qui jusque-là se joignaient gratuitement au chœur
+de l'église, et qui avaient été en partie instruits par moi, maintenant
+qu'ils peuvent s'assurer quelques profits avec l'opéra, laissent le
+chœur, et aident l'«opériste»_.--Mais la réclamation de Kuhnau fut
+vaine, et Telemann l'emporta.
+
+C'est ainsi que, dès le début de sa carrière, Telemann tenait en échec
+le glorieux Kuhnau, avant de damer le pion à J.-S. Bach.--Tant était
+fort le courant de la mode musicale nouvelle!
+
+Telemann savait d'ailleurs profiter et faire profiter les autres de
+sa fortune. Il n'avait rien d'un intrigant; et l'on ne peut même pas
+dire que ce soit l'ambition qui l'ait poussé à prendre toutes les
+places qu'il a collectionnées pendant sa longue carrière: c'était une
+activité extraordinaire et un besoin fébrile de l'exercer. A Leipzig,
+il travailla assidûment, prenant Kuhnau pour modèle dans le style
+fugué[218], et se perfectionnant dans la mélodie par des travaux en
+commun avec Hændel[219]. En même temps, il fondait à Leipzig, avec les
+étudiants, un _Collegium Musicum_, qui donnait des concerts:--préludant
+ainsi aux grands concerts périodiques et publics, dont il devait plus
+tard prendre l'initiative à Hambourg.
+
+[Note 218: Comme il dit, «_la plume de l'excellent Monsieur Kuhnau
+me servit dans les fugues et contrepoints_».]
+
+[Note 219: Ils s'écrivaient, s'envoyaient leurs compositions, les
+critiquaient mutuellement.]
+
+En 1705, il fut appelé à Sorau, entre Francfort-sur-l'Oder et Breslau,
+comme _capellmeister_ d'un grand seigneur, comte Erdmann von Promnitz.
+La petite cour princière était très brillante. Le comte était revenu
+récemment de France et aimait la musique française. Telemann se mit
+à écrire des ouvertures françaises; il lut, la plume à la main, les
+œuvres de «_Lully, Campra, et autres bons maîtres_».--«_Je m'appliquai,
+dit-il, presque entièrement à ce style, si bien qu'en deux ans, je fis
+jusqu'à deux cents ouvertures._»
+
+Avec le style français, Telemann apprenait à Sorau le style polonais.
+La cour se rendait parfois, pour quelques mois, dans une résidence
+du comte en Haute-Silésie, à Plesse, ou à Cracovie. Telemann y fit
+connaissance «_avec la musique polonaise et hanake[220], dans toute
+sa vraie et barbare beauté. Elle était jouée_, dit-il, _en certaines
+hôtelleries, par quatre instruments: un violon très aigu, une musette
+polonaise, une_ Quint-Posaune (_trombone basse_), et un Regal (_petit
+orgue_). _Dans les cercles plus importants, il n'y avait pas de_ Regal;
+_mais les autres instruments étaient renforcés. J'ai entendu jusqu'à
+trente-six musettes et huit violons ensemble. On ne saurait croire
+quelles extraordinaires fantaisies inventent les joueurs de cornemuses
+ou les violons, quand ils improvisent, pendant que les danseurs se
+reposent. Quelqu'un qui prendrait des notes pourrait, en huit jours,
+faire provision d'idées pour sa vie tout entière. Bref, il y a beaucoup
+de bon dans cette musique, si on sait s'en servir.... Cela m'a rendu
+plus tard des services, même pour maintes compositions sérieuses....
+J'ai écrit dans ce style de grands concertos et des trios, que j'ai
+rhabillés ensuite à l'italienne, en faisant alterner_ Adagio _et_
+Allegro[221].»
+
+[Note 220: Les Hanakes sont des Tchèques de Moravie.]
+
+[Note 221: M. Max Schneider note des exemples de cette musique
+polonaise dans les _Sonates méthodiques_ et la _Kleine Cammer Music_ de
+Telemann.]
+
+Voilà donc la musique populaire qui commence à pénétrer franchement
+l'art savant. La musique allemande se retrempe dans les musiques des
+races qui entourent ses frontières; elle va leur emprunter un peu de
+leur naturel, de leur fraîcheur d'inventions; et elle leur devra une
+jeunesse nouvelle.
+
+De Sorau, Telemann passa en 1709 à la cour d'Eisenach, où il se trouva
+encore dans un milieu musical, pénétré d'influences françaises. Le
+directeur de la chapelle était un virtuose d'une célébrité européenne,
+Pantaleon Hebenstreit, inventeur d'un instrument, appelé de son nom
+_Pantaleon_ ou _Pantalon_,--une espèce de tympanon perfectionné, qui
+annonçait notre piano actuel. Pantaleon, qui s'était fait applaudir par
+Louis XIV, avait une habileté non commune dans la composition et le
+style français; et la chapelle d'Eisenach était «_installée le plus
+possible à la manière française_». Telemann prétend même «_qu'elle
+surpassait l'orchestre de l'Opéra de Paris_». Il paracheva ici son
+éducation française.--En vérité, il est beaucoup plus question, dans
+la vie de Telemann, d'éducation musicale française, ou polonaise, ou
+italienne,--surtout française,--que d'éducation allemande.--Telemann
+écrivit, à Eisenach, une quantité de concertos en style français et
+un nombre considérable de sonates (de 2 à 9 parties), de trios, de
+sérénades, de cantates sur des paroles italiennes ou allemandes, où il
+donnait une grande importance à l'accompagnement instrumental. Surtout
+il attachait du prix à sa musique religieuse.
+
+Ce fut à Eisenach, où Joh.-Bernhard Bach était organiste, que Telemann
+entra en relations avec J.-S. Bach, dont il fut en 1714 le parrain
+d'un des fils, Philipp-Emanuel. Il se lia aussi avec le pasteur-poète
+Neumeister, protagoniste de la cantate religieuse en style d'opéra,
+et un des librettistes préférés de J.-S. Bach.--Enfin, à Eisenach, se
+produisit un événement qui agit profondément sur son caractère. Il
+perdit, au commencement de 1711, sa jeune femme, qu'il avait épousée,
+à la fin de 1709, à Sorau. Il a raconté l'histoire de ces événements,
+dans une longue pièce en vers, intitulée: _Pensées poétiques, par
+lesquelles voulut honorer la cendre de son aimée de tout cœur Louise,
+son mari abandonné, Georg-Philipp Telemann_, 1711[222].
+
+[Note 222: La première femme de Telemann, Amalie-Luise Juliane,
+était la fille du _capellmeister_ de Cassel, Daniel Eberlin,--un homme
+bien étrange, à en juger par le _curriculum vitae_ que trace de lui
+son gendre: il avait été capitaine des troupes pontificales en Morée,
+puis bibliothécaire à Nuremberg, puis _capellmeister_ à Cassel; par la
+suite, il devint _Hofmeister_ des pages, secrétaire intime, contrôleur
+des monnaies, banquier à Hambourg, etc., enfin capitaine de la milice à
+Cassel. Il était savant contrapontiste, bon violoniste, et publia des
+trios.]
+
+Ce petit poème, bien que trop diffus et d'une sentimentalité peu
+discrète, est plein d'une émotion tendre, comme une belle musique.
+
+--«_Ainsi, je t'ai vue morte, ma bien-aimée!_ commence-t-il. _Est-il
+possible que je respire encore?_...»
+
+Il raconte comment ils s'étaient connus, comment il l'avait aimée.
+
+«... _Nous nous rencontrâmes d'abord en pays étranger. Je ne pensais
+pas à elle. Elle ne savait rien de moi.... Je ne sais pas où je l'ai
+vue, pour la première fois. Ce que je sais, c'est qu'aussitôt je
+l'aimai.... Je me dis: Elle doit être à moi....--Mais Dieu me dit: Tu
+dois être d'abord un autre Jacob,--(c'est-à-dire: tu dois la conquérir
+par la peine et les larmes)._»
+
+Il soupira, des années. Elle paraissait insensible. Comme il souffrit,
+une fois qu'elle fut gravement malade!... Et une autre fois, qu'on
+voulut la marier!... Il pensait «_que son cœur allait se briser!_».
+Elle, semblait toujours aussi indifférente. Ce ne fut qu'au dernier
+moment, quand il quittait Sorau, fuyant devant l'invasion suédoise,
+qu'elle laissa lire dans son cœur....
+
+--«... _Je lui dis: Bonne nuit! pour la dernière fois. Mais
+qu'allait m'apprendre cet adieu? Je vis ses yeux qui pleuraient, et
+j'entendis... (ah! quelle joie!): «Adieu, mon Telemann, ne m'oubliez
+pas!»--Je partis, dans un transport d'allégresse, malgré les périls du
+voyage._....»
+
+Viennent les lettres amoureuses. Puis, le retour, la demande en
+mariage, les fiançailles....
+
+«... _Comment tout cela arriva, je ne le sais pas moi-même._...»
+
+Les voilà mariés. C'est un bonheur sans nuages, malgré la vie difficile
+et la maigre cuisine.
+
+«... _Dans nos yeux la table était royale,--la table sur laquelle il y
+avait rarement plus d'un plat._»
+
+Amour fidèle, nulle dispute. Et voici qu'ils ont un cher petit enfant.
+
+«... _Je tremble de tout mon corps. J'arrive_, dit Telemann, _à des
+heures trop cruelles_....»
+
+Six jours après ses couches, elle était bien portante, gaie, elle
+plaisantait comme à l'ordinaire. Mais lui, il avait d'étranges
+pressentiments. Il lui fallait se cacher pour pleurer.
+
+«_Quand vint le soir, elle commença à se plaindre._» Elle demanda un
+prêtre. «_C'était comme si je rêvais. Je ne pouvais pas le croire, je
+ne voulais pas aller le chercher. Mais comme elle insistait, j'allai
+enfin._» Elle disait: «_Mon bien-aimé, mon cher Telemann, je t'en prie,
+du fond de mon âme, pardonne si je t'ai jamais fait souffrir._» Elle
+protestait de son amour avec une tendresse touchante. «_Au lieu de
+répondre, je pleurais amèrement.... Le prêtre vint. Alors, j'appris ce
+que c'était que prier. Sa chère bouche était une porte du ciel. Seul,
+Jésus était sa consolation. Seul, Jésus était sa vie. Seul, Jésus
+était sa lumière. Seul, Jésus était son salut._» Elle ne se lassait
+point de l'invoquer. «_Jésus ne quitta sa bouche que lorsque la mort
+s'assit sur sa langue.... Elle me tenait la main, et me dit: Merci
+mille fois pour ton fidèle amour. Ton cœur est à moi. Je l'emporte au
+ciel._...» On voulait qu'elle dormît. Elle refusait, chantant, de sa
+belle voix: _«Je ne laisse pas Jésus, il m'aime et je l'aime. Je ne
+laisse pas Jésus.» Elle chantait, joyeuse, avec les bras tendus et le
+visage souriant.... La fatigue l'accabla. Elle tomba dans un sommeil,
+où elle resta deux heures. Une partie de ma peine s'était évanouie,
+j'attendais, consolé, une bonne journée. Son doux repos s'interrompit,
+elle commença, d'une voix faible: «Mon Jésus m'a parlé en rêve...».
+Puis, elle se plaignit que les lumières n'avaient plus leur éclat,
+comme avant. Elle se pencha, et s'endormit heureuse, en Christ._...»
+
+«... Et maintenant, que dire? _Si je dis: «Le ciel m'écrasait, l'air
+m'étouffait, mes oreilles bruissaient comme une tempête, un nuage noir
+me couvrait les yeux, mes mains et mon cœur tremblaient comme des
+feuilles, mes pieds ne voulaient pas me soutenir.... Quand j'aurai
+raconté tout cela, tout au long, aurai-je seulement effleuré ma
+peine?--Assez! Personne ne peut savoir ce qu'est cette douleur, que
+celui qui l'a éprouvée._»
+
+Et il termine par ces mots:
+
+«_Mein Engel, gute Nacht!_» («_Mon ange, bonne nuit!_»)
+
+ * * * * *
+
+Ce touchant récit, que pénètre une foi douloureuse, fait sentir, comme
+dit Telemann, qu'«_il était devenu, à Eisenach, un autre homme, aussi,
+en Christ_ (_auch in Christentum_)». Mais si profondément qu'il eût été
+frappé, sa nature était trop vive et trop mobile pour s'enfermer dans
+ses regrets: trois ans plus tard, l'époux inconsolable se remariait
+avec une femme,--qui devait se charger de venger l'autre.
+
+Il avait quitté Eisenach. Malgré sa belle situation à la cour,
+son besoin de changement l'avait poussé à accepter, en 1712, les
+propositions qu'on lui faisait, à Francfort-sur-le-Mein.
+
+«_Comment_, dit-il lui-même, _suis-je venu chez ces Républicains, parmi
+lesquels, à ce qu'on croit, les sciences sont de peu de prix_,
+
+ «_Où le docte savoir ne leur semble plus rien,
+ Où l'on hasarde tout pour acquérir du bien?_»[223]
+
+[Note 223: Telemann a la manie de citer des vers français; et,
+comme beaucoup d'étrangers, il les aime mieux mauvais que bons.]
+
+_Comment ai-je pu laisser une cour aussi choisie que celle d'Eisenach?
+Il y a un proverbe qui dit: Qui veut vivre en toute sécurité, doit
+vivre dans une république. Et bien que je n'eusse rien à craindre pour
+le moment, je ne voulais pas faire l'épreuve «qu'à la cour_,
+
+ _Au matin l'air pour nous est tranquille et serein,
+ Mais sombre vers le soir et de nuages plein_».
+
+Il n'eut pas lieu de regretter sa résolution. Il fut nommé
+_capellmeister_ de plusieurs églises de Francfort. Et il accepta
+l'emploi bizarre d'intendant d'une noble société francfortoise, qui se
+réunissait au palais de Frauenstein; il avait à s'occuper de tout autre
+chose que de musique: il gérait les finances, pourvoyait aux banquets,
+tenait un _Tabakskollegium_, etc. C'était dans les mœurs du temps;
+et Telemann ne dérogeait pas, en acceptant ce métier; loin de là: il
+faisait ainsi partie du cercle le plus distingué de la ville; et il
+y fonda, en 1713, un grand _Collegium Musicum_, qui se réunissait au
+palais de Frauenstein, tous les jeudis, de la Saint-Michel à Pâques,
+pour récréer la compagnie et pour contribuer au perfectionnement
+de la musique. Ces concerts n'étaient pas fermés; on y invitait des
+étrangers. Telemann se chargeait de les approvisionner de musique:
+_Sonates à violon seul_, _avec clavecin_; _Kleine Cammermusic_; _Trios_
+pour violon, hautbois, flûte ou basson, et basse; cinq oratorios sur
+la vie de David; plusieurs _Passions_, dont une, sur le fameux poème
+de Brockes, exécutée en avril 1716 à la Hauptkirche de Francfort,
+fut un grand événement musical; un nombre incalculable de musique de
+circonstances; _vingt Sérénades de noces, «dont tous les vers sont de
+moi,_ dit Telemann; _mais je ne les récrirais pas, à cause de leur
+licence et de leur sel qui n'était pas trop attique_». Ces sérénades de
+noces avaient des airs en l'honneur de chaque santé que l'on portait.
+L'ordre des toasts était le suivant:
+
+ 1º _A S. M. Romaine Catholique_;
+ 2º _A l'Impératrice Romaine_;
+ 3º _Au prince Eugène_;
+ 4º _Au duc de Marlborough_;
+ 5º _Aux magistrats_;
+ 6º _A une prochaine et bonne paix, et au commerce florissant_;
+ 7º _A la jeune mariée_;
+ 8º _A Monsieur le marié_;
+ 9º _A l'heureux couple_.
+
+(Je pense que le couple devait être en effet fort heureux, à cette
+neuvième rasade.)
+
+On était donc au moment des guerres contre Louis XIV, et tout près
+de la paix. Telemann écrivit une Cantate pour la paix (3 mars 1715).
+Il en écrivit aussi pour la victoire de l'empereur à Semlin et à
+Peterwardein,--pour la paix de Passarowitz (1718),--sans parler des
+anniversaires de naissance princiers.
+
+En 1721, il abandonna Francfort pour Hambourg, où il fut nommé
+_capellmeister_ et _cantor_ au Johanneum. Le musicien nomade devait
+enfin trouver là une attache solide, une situation qu'il conserva, près
+d'un demi-siècle, jusqu'à sa mort. Ce n'est pas à dire qu'en 1723 il
+n'ait été sur le point d'émigrer de nouveau, pour prendre la succession
+de Kuhnau,--enfin mort,--à Leipzig. Il avait été choisi à l'unanimité.
+Mais Hambourg, plutôt que de le laisser partir, accepta toutes les
+conditions que Telemann lui imposa. Un peu plus tard encore, en 1729,
+il eut quelque velléité de s'en aller en Russie, où des propositions
+lui étaient faites pour fonder une chapelle allemande.--«_Mais
+l'agrément de Hambourg, et le dessein de rester enfin tranquille_,
+dit-il, _triomphèrent de ma curiosité._»
+
+«Rester tranquille....» La tranquillité de Telemann était toute
+relative. Il était chargé de l'instruction musicale au _Gymnasium_
+et au _Johanneum_:--(chant, histoire de la musique: des cours,
+presque tous les jours).--Il avait à fournir de musique les cinq
+églises principales de Hambourg, à part le _Dom_, où trônait
+Mattheson[224].--Il était directeur de la musique à l'Opéra de
+Hambourg, qui était fort déchu, mais avait été remis à flot, en 1722.
+La situation n'était pas une sinécure. Les coteries pour les chanteurs
+étaient presque aussi violentes qu'à l'Opéra de Londres, sous Hændel;
+et la guerre de plume n'était pas moins grossière. Elle n'épargna point
+Telemann, qui vit dévoiler ses infortunes conjugales et le goût de sa
+femme pour les officiers suédois. Sa verve musicale ne semble pas en
+avoir été troublée: car de cette époque datent toute une suite d'opéras
+et d'opéras-comiques étincelants d'invention et de bonne humeur.
+
+[Note 224: Pour les fêtes jubilaires de juin 1730, en l'honneur
+du second centenaire de la Confession d'Augsbourg, il y eut musique
+de cent personnes aux cinq églises. Toutes les œuvres jouées étaient
+de Telemann, qui, quoique malade, dirigeait tout. Il avait écrit dix
+cantates pour ces seules fêtes.]
+
+Cela ne lui suffit point: dès son arrivée à Hambourg, il avait fondé
+un _Collegium Musicum_ et des concerts publics. En dépit des anciens,
+qui voulaient interdire au _cantor_ de faire jouer sa musique dans une
+_Wirthaus_ publique, et d'y donner des opéras, comédies, et autres
+«_jeux poussant à la volupté_», il persévéra et il eut gain de cause.
+Les concerts qu'il fonda durèrent jusqu'à nos jours. Ils avaient lieu
+d'abord dans la caserne de la garde bourgeoise, deux fois par semaine,
+le lundi et le jeudi, à quatre heures. L'entrée était de 1 fl. 8 gr.
+Telemann y faisait entendre toutes ses œuvres religieuses ou profanes,
+publiques ou privées, déjà données ailleurs;--sans parler d'œuvres
+spécialement écrites pour les concerts: Psaumes, Oratorios, Cantates,
+musique instrumentale. Il ne dirigeait guère d'autre musique que la
+sienne[225]. Ces concerts, fréquentés par l'élite de la ville, suivis
+de près par la critique, et dirigés avec soin et régularité, devinrent
+très florissants. En 1761, on inaugura pour eux une belle salle,
+confortable et chauffée.
+
+[Note 225: Il ne fit exception, semble-t-il, que pour Hændel, dont
+il dirigea en 1722 _la Passion_, en 1755 des _Compositions vocales et
+instrumentales_,--et pour Graun, dont il fit entendre en 1756, la _Tod
+Jesu_.]
+
+Ce n'était pas tout encore: il fondait en 1728 le premier journal
+musical publié en Allemagne[226]. Il conservait son titre de
+_Capellmeister_ de Saxe; il fournissait à Eisenach la _Tafelmusik_
+(musique de table) ordinaire et les compositions pour les fêtes de
+la cour. Il s'était engagé, en quittant Francfort, à envoyer, tous
+les trois ans, des compositions religieuses, en échange du droit
+de bourgeoisie qu'on lui avait octroyé. Il était _capellmeister_
+de Bayreuth, depuis 1726; il y envoyait un opéra par an, et de la
+musique instrumentale. Enfin, la musique ne suffisant pas à apaiser sa
+faim d'activité, il avait accepté d'être le correspondant de la cour
+d'Eisenach; il lui écrivait tout ce qui se passait de nouveau dans le
+Nord: quand il était malade, il dictait à son fils.
+
+[Note 226: Le _Getreue Music-Meister_. Il y publiait des morceaux
+de maîtres contemporains, entre autres, de Pisendel, de Zelenka, de
+Gœrner, de J.-S. Bach (un canon à quatre voix). Il y donna lui-même une
+suite d'airs extraits de ses opéras.]
+
+Qui fera le compte de son œuvre? Rien qu'en vingt ans de sa vie,--(de
+1720 à 1740 environ)--il additionne lui-même, sommairement: douze
+cycles complets de musique religieuse pour tous les dimanches et fêtes
+de l'année[227],--dix-neuf Passions, dont les poèmes étaient aussi
+de lui, souvent,--une vingtaine d'opéras et d'opéras-comiques,--une
+vingtaine d'oratorios,--une quarantaine de Sérénades,--six cents
+ouvertures, trios, concertos, morceaux de clavier, etc.--sept cents
+airs--etc., etc.
+
+[Note 227: On en retrouva trente-neuf, à sa mort.]
+
+Cette activité fabuleuse ne fut interrompue que par un voyage, qui
+était le rêve de toute sa vie: à Paris. Plus d'une fois il y avait
+été invité par les virtuoses parisiens, qui admiraient ses œuvres.
+Il arriva, à la Saint-Michel de 1737, et resta huit mois. Blavet,
+Guignon, Forcroy fils et Edouard[228] jouèrent ses quatuors, «_d'une
+façon admirable_», dit-il. «_Ces auditions frappèrent la cour et la
+ville, et me valurent en peu de temps une faveur presque générale, que
+rehaussait une extrême courtoisie._» Il en profita pour faire graver
+à Paris ces quatuors et six sonates[229]. Le 25 mars 1738, le Concert
+Spirituel donna son _71e Psaume_ à cinq voix et orchestre. Il écrivit
+à Paris une cantate française: _Polyphème_, et une symphonie bouffonne
+sur une chanson à la mode: _Père Barnabas_.--«_Et je m'en allai_,
+dit-il, _pleinement satisfait, avec l'espoir de revenir_.»
+
+[Note 228: Blavet tenait la flûte, Guignon le violon, Forcroy la
+gambe, et Edouard le violoncelle.]
+
+[Note 229: Dès 1736, on avait fait paraître à Paris des œuvres de
+Telemann. (Voir Michel Brenet.)]
+
+Il resta fidèle à Paris, et Paris lui resta fidèle. On continua
+de graver sa musique en France et de la faire entendre au Concert
+Spirituel. De son côté, Telemann parlait avec enthousiasme de son
+voyage, et bataillait en Allemagne pour la musique française. Les
+_Hamburgische Berichte von gelehrten Sachen_ disent, en 1737:
+«_Monsieur Telemann obligera beaucoup les connaisseurs de musique, si,
+comme il le promet, il décrit l'état présent de la musique à Paris,
+ainsi qu'il a appris à la connaître par sa propre expérience, et par
+là s'il cherche à faire aimer toujours davantage chez nous la musique
+française, qu'il a si fort mise à la mode, en Allemagne._»--Telemann
+commença d'exécuter ce projet. Dans une préface de 1742, il annonce
+qu'il a déjà mis sur le papier «_une bonne partie_» de ses récits de
+voyage, et que seul le manque de temps l'a empêché jusqu'ici d'achever.
+Il est d'autant plus désireux de les publier, dit-il, qu'il espère
+«_parer dans une certaine mesure aux préjugés qu'on élève çà et là
+contre la musique française_».--On ne sait malheureusement pas ce que
+ces notes sont devenues.
+
+Cet aimable homme, dans ses vieux jours, partageait son cœur entre
+deux passions: la musique et les fleurs. On a des lettres de 1742, où
+il sollicite des fleurs; il est, dit-il, «_insatiable d'hyacinthes et
+de tulipes, avide de renoncules et surtout d'anémones_».--Il eut à
+souffrir de l'âge: affaiblissement des jambes, diminution de la vue.
+Mais jamais son activité musicale, ni sa bonne humeur n'en fut altérée.
+Sur la partition d'airs de 1762, il écrivait ces vers:
+
+«_Avec une encre trop forte, avec des plumes boueuses, avec de mauvais
+yeux, par un temps sombre, sous une lampe pâle, j'ai composé ces pages.
+Ne me grondez pas pour cela!»_
+
+Ses plus fortes compositions musicales datent des dernières années de
+sa vie, quand il avait plus de quatre-vingts ans[230]. En 1767, l'année
+de sa mort, il publiait encore une œuvre théorique, et écrivait une
+_Passion_.--Il mourut à Hambourg, le 25 juin 1767, chargé d'années et
+de gloire. Il avait plus de quatre-vingt-six ans.
+
+[Note 230: Telles sont les deux cantates publiées par M. Schneider:
+_Der Tag des Gerichts_ (1761 ou 1762), et _Ino_ (1765).]
+
+ * * * * *
+
+Résumons cette longue carrière, et tâchons d'en fixer les lignes
+principales. Quel que soit le jugement que nous portions sur la
+qualité de l'œuvre, impossible de n'être pas frappé par sa quantité
+phénoménale[231] et par la prodigieuse vitalité d'un tel homme, qui, de
+l'âge de dix ans à l'âge de quatre-vingt-six ans, écrit de la musique
+avec une ardeur et une joie inlassable,--sans préjudice de cent autres
+occupations.
+
+[Note 231: Même les admirateurs de Telemann faisaient, de son
+vivant, des réserves au sujet de sa productivité anormale, sans mesure
+et sans répit. Hændel disait, en plaisantant, que Telemann écrivait
+un morceau d'église, aussi vite qu'on écrit une lettre.--Graun écrit
+à Telemann, en 1752: «Je ne suis pas content de votre mot: «Il n'y
+a plus rien de nouveau à trouver, en mélodie». Chez la plupart des
+compositeurs français, je crois bien que la mélodie est épuisée, en
+effet, mais pas chez un Telemann, si seulement il voulait ne pas se
+donner la satiété en écrivant trop!»--Et Ebeling dit, en 1778: «Il eût
+été plus grand s'il n'avait pas eu tant de facilité à écrire, d'une
+façon incroyablement démesurée».]
+
+Du commencement à la fin, cette vitalité reste enthousiaste et fraîche.
+Chose rare, à aucun moment de sa vie, il ne vieillit, il ne devient
+conservateur, il va toujours de l'avant, avec la jeunesse. Nous l'avons
+vu, à ses débuts, attiré par l'art nouveau,--l'art mélodique,--et ne
+cachant pas son antipathie pour les fossiles.
+
+En 1718, il reprend, pour son compte, ces méchants vers français:
+
+ «_Ne les élève pas_ (les anciens) _dans un ouvrage saint
+ Au rang où dans ce temps les auteurs ont atteint.
+ Plus féconde aujourd'hui, la musique divine
+ D'un art laborieux étale la doctrine,
+ Dont on voit chaque jour s'accroître les progrès._»
+
+Ces vers le disent pour lui: il est un moderne, dans la grande querelle
+des anciens et des modernes; et il croit au progrès. «Il ne faut jamais
+dire à l'art: Tu n'iras pas plus loin.--On va toujours plus loin, et
+il faut toujours aller plus loin.»--«_S'il n'y a plus rien de nouveau
+à trouver dans la mélodie_, écrit-il au timoré Graun, _il faut le
+chercher dans l'harmonie_[232].»
+
+[Note 232: 15 décembre 1751.]
+
+Graun, archiconservateur, s'épouvante:
+
+«_Chercher de nouvelles combinaisons dans l'harmonie est, pour moi,
+comme chercher de nouvelles lettres dans une langue. Nos professeurs
+d'aujourd'hui en abolissent plutôt quelques-unes[233]._»
+
+[Note 233: 14 janvier 1752.]
+
+--«_Oui_, écrit Telemann, _on me dit: Il ne faut pas aller trop loin.
+Et moi, je réponds: jusqu'au fond des fonds_ (den untersten Grund), _si
+l'on veut mériter le nom de vrai maître. C'est là ce que j'ai voulu
+justifier dans mon système des Intervalles, et j'attends pour cela non
+des blâmes, mais plutôt un_ gratias, _au moins de l'avenir_.»
+
+Cette audace novatrice stupéfiait même des novateurs, comme Scheibe.
+Scheibe, dans la préface de son _Traité des Intervalles_ (1739), dit
+que la connaissance qu'il fit de Telemann à Hambourg le convainquit
+encore davantage de la vérité de son système: «_car_, écrit-il, _je
+trouvai dans les compositions de ce grand homme des intervalles
+très souvent inhabituels, que j'avais depuis longtemps admis dans
+ma série des intervalles, mais que moi-même je ne tenais pas encore
+pour praticables, ne les ayant jamais rencontrés chez d'autres
+compositeurs.... Tous les intervalles qui se trouvaient dans mon
+système, étaient employés par Telemann avec la plus belle grâce et
+d'une façon si expressive, si touchante, si justement appropriée à
+la force des émotions qu'on ne pouvait rien y blâmer, sans blâmer la
+nature même._.»
+
+Une autre province de la musique où il fut un novateur passionné, c'est
+la _Tonmalerei_, la peinture musicale. Il s'y acquit une réputation
+universelle, tout en heurtant les préjugés de ses compatriotes: car on
+aimait peu en Allemagne ces descriptions musicales, dont le goût venait
+de France; mais les plus sévères ne laissaient pas d'être subjugués par
+la puissance de certains de ces tableaux. M. Max Schneider a retrouvé
+dans un ouvrage de Lessing[234] le jugement suivant de Philipp-Emanuel
+Bach:
+
+[Note 234: _Kollektancen zur Literatur_, publiées à Vienne en 1804.]
+
+«_M. Bach, qui a succédé à Telemann, à Hambourg, fut son ami intime;
+cependant, je l'ai entendu en juger très impartialement.... «Telemann,
+disait-il, est un grand peintre; il en a donné des preuves saisissantes
+surtout dans un de ses_ Jahrgänge _(cycles de musique religieuse pour
+toutes les fêtes de l'année), que l'on connaît ici sous le nom de_
+Der Zellische _(celui de Zelle). Entre autres choses, il m'exécuta
+un air, où il avait exprimé l'étonnement et l'effroi causés par
+l'apparition d'un esprit; même sans les paroles qui étaient misérables,
+on comprenait aussitôt ce que la musique voulait dire. Mais Telemann
+a fréquemment dépassé le but; il est tombé dans le mauvais goût, en
+peignant des sujets que la musique ne doit pas peindre. Graun avait, au
+contraire, un goût beaucoup trop délicat pour tomber dans cette faute;
+la réserve sur laquelle il se tenait à ce sujet faisait qu'il peignait
+rarement ou pas du tout, et qu'il se contentait, le plus souvent, d'une
+aimable mélodie._»
+
+Et il est sûr que Graun a en effet un sens plus fin de la beauté. Mais
+Telemann en a un beaucoup plus grand de la vie.
+
+Un critique distingué de ce temps, Christ-Daniel Ebeling, professeur au
+Johanneum de Hambourg, écrivait, peu après la mort de Telemann[235]:
+
+[Note 235: _Hamburge Unterhaltungen_, 1770.]
+
+«... _Son défaut capital,--défaut qui lui vient des Français,--c'est sa
+passion pour les peintures musicales. Il les employait parfois tout à
+fait à contresens, restant attaché à l'expression d'un mot, et oubliant
+le sentiment général;... il voulut aussi peindre des choses qu'aucune
+musique ne peut rendre.... Mais personne ne peint avec des traits
+plus forts, et ne sait davantage transporter l'imagination, quand ces
+beautés sont à leur place._...»
+
+Il ne faut pas oublier que Hændel prêta, de son temps, aux mêmes
+critiques, de la part des Allemands. Peter Schulz écrivait, en 1772:
+
+«_Je n'arrive pas à comprendre comment un homme du talent de Hændel a
+pu s'abaisser, lui et son art, au point d'avoir cherché à peindre par
+des notes, dans un oratorio des Plaies d'Égypte, les sauterelles qui
+sautent, le tourbillon des poux, et autres choses aussi dégoûtantes. On
+ne saurait imaginer un mésusage plus absurde de l'art._»
+
+Le brave Peter Schulz est un charmant musicien, et il a peut-être
+raison, en théorie; mais à quoi servent les théories? Tous les
+esthéticiens du monde peuvent bien prouver par A + B que toute
+description musicale est absurde et que Hændel, comme plus tard
+Berlioz et Richard Strauss, ont péché contre le bon goût et contre la
+musique même: rien ne fera que le chœur de la grêle, dans _Israël en
+Egypte_, ne soit un chef-d'œuvre, et qu'on ne puisse pas plus résister
+à son tourbillon qu'à celui de la _Marche de Rakokczy_ ou de la
+bataille, dans _Heldenleben_.--Mais sans entrer dans une discussion,
+inutile,--(car la musique se passe de ces discussions, et le public
+suit la musique, laissant les discuteurs),--ce qu'il faut remarquer
+ici, c'est que, dans le cas de Telemann, on relevait, de son temps, des
+influences françaises.
+
+On l'a vu par sa biographie: les moyens de connaître la musique
+française ne lui avaient pas manqué. En somme, son éducation musicale
+avait été plus française qu'allemande. Une première fois, à Hanovre,
+lorsqu'il était au gymnase de Hildesheim, vers l'âge de dix-sept
+ans,--une seconde fois, à Sorau, en 1705,--une troisième fois, à
+Eisenach, en 1709, auprès de Pantaleon Hebenstreit, il s'était
+trouvé dans un milieu d'art français, et il s'était appliqué à
+écrire en style français. Son voyage de 1737 à Paris avait achevé de
+faire de lui un Français en Allemagne, dévoué à la cause de notre
+musique, et propagandiste passionné. «_Il l'avait mise à la mode en
+Allemagne[236]._»
+
+[Note 236: _Hamburgische Berichte von gelehrten Sachen_, 1737.]
+
+Et s'il pensait à publier ses impressions de voyage à Paris, c'était,
+de son aveu, pour «_combattre les préjugés courants à l'égard de la
+musique française_» et pour la mettre en lumière «_dans sa vraie
+beauté, comme une subtile imitatrice de la nature_».
+
+Un document très curieux nous montre quelle fine connaissance Telemann
+avait du style français: c'est une correspondance avec Graun, en
+1751-1752, au sujet de Rameau[237]. Graun avait envoyé à Telemann une
+longue lettre, où il dépeçait les récitatifs de _Castor et Pollux_. Il
+en blâmait le manque de naturel, les intonations fausses, l'_arioso_
+introduit mal à propos dans le récitatif, les changements de mesure
+sans raison, qui, dit-il, «_causent des difficultés au chanteur
+et à l'accompagnateur: donc ils ne sont pas naturels. Et je tiens
+pour une règle capitale qu'on ne doit recourir à aucune difficulté
+antinaturelle, sans une raison importante._»--Bref, il déclare que
+«_le Récitatif-Singen_ (le chant du récitatif) _français lui fait
+l'effet d'un hurlement de chien[238], que nulle part si ce n'est
+seulement en France le récitatif français ne plaît, comme il en a fait
+l'expérience, toute sa vie_»; et il daube sur Rameau. «_Rameau, que
+les Parisiens appellent le grand Rameau, l'honneur de la France.... Il
+doit avoir fini par y croire lui-même: car, à ce que raconte Hasse, il
+dit qu'il ne peut rien écrire de mauvais.... Je voudrais bien savoir
+où l'on trouve sa science rhétorique, philosophique et mathématique:
+dans la mélodie ou dans la polyphonie?... Je confesse que je n'ai
+guère ou point étudié les mathématiques, je n'en ai pas eu l'occasion
+dans ma jeunesse; mais mon expérience m'a montré que les compositeurs
+mathématiciens ne font rien qui vaille. Témoin, Euler, qui écrivait des
+morceaux faux_...»
+
+[Note 237: Publiée par M. Max Schneider.]
+
+[Note 238: «... Le chant français n'est qu'un aboiement continuel,
+insupportable à toute oreille non prévenue» (J.-J. ROUSSEAU, _Lettre
+sur la musique française_).]
+
+Telemann répond[239]:
+
+[Note 239: 15 décembre 1751.]
+
+«_Hautement noblement né, hautement honorable Monsieur et très digne
+ami,... nous allons donc nous mesurer! Vous prétendez que le récitatif
+des Velches[240] est plus raisonnable que celui des Français. Je
+dis qu'ils ne valent rien, ni l'un ni l'autre, en tant que nous y
+cherchons une ressemblance avec la parole; et si vous y tenez, je
+veux bien souscrire pacifiquement le mandat qu'à l'avenir tous les
+peuples devront réciter à la façon italienne.... Mais quant aux
+exemples musicaux dont vous me faites part, vous vous êtes complètement
+fourvoyé. Car la plupart des passages de Rameau, que vous critiquez,
+témoignent d'une pénétration non petite dans l'art du discours._»
+
+[Note 240: C'est-à-dire des Italiens.]
+
+Là-dessus, il reprend le passage de Rameau, cité par Graun[241]:
+
+[Note 241: _Castor et Pollux_, acte II, scène 5.]
+
+_Télaïre (à Pollux)._
+
+[Illustration:
+
+D'un frère infortuné ressusciter la cendre, l'arracher au tombeau
+m'empêcher d'y descendre triompher de vos feux, des siens être l'appuy,
+le rendre au jour, à ce qu'il aime c'est montrer à Jupiter même, que
+vous êtes digne de lui. ]
+
+«_Dans cet exemple, dit-il, la passion dominante est impérieuse, ce
+qui ressort des mots_: «Digne de Jupiter même». _Le compositeur a non
+seulement exprimé cette passion, mais rendu aussi les sentiments
+accessoires, en passant. Le mot_: «Infortuné» _est rendu tendrement_.
+«Ressusciter», _par un trille qui roule_. «L'arracher au tombeau»:
+_pompeux_. «M'empêcher»: _un retard_. «Triomphe»: _hautain_. «A ce
+qu'il aime»: _tendre_. «Même»: _élevé_. «Digne»: _élargissement_,
+etc.... _Quant à la basse, sans être fade, elle ne saurait être
+autre qu'elle n'est.--Comment se comporte maintenant «notre
+Italien»?_--(L'«Italien» était Graun, qui avait prétendu corriger et
+refaire le passage de Rameau; et voici quelle était sa version:)
+
+[Illustration:
+
+D'un frère infortuné ressusciter la cendre, l'arracher au tombeau
+m'empêcher d'y descendre triompher de vos feux, des siens être
+l'appuy... le rendre au jour à ce qu'il aime, c'est montrer à
+Jupiter-même, que vous êtes digne de lui. ]
+
+Telemann, malignement, s'amuse à la passer au crible.
+
+«_L'harmonie_, dit-il, _est jusqu'à la moitié, triste et aigre;
+les mots, malgré leur diversité, sont rendus de la même façon, qui
+est fatigante pour l'oreille.... Il y a, à la seconde mesure, une
+pause qui interrompt le sens; à la septième, une faute de prosodie_:
+«rendre au jour», _en quatre syllabes_...».--Suivent des observations
+très justes sur la façon dont un Français «récite» une question,
+tout autrement qu'un Italien,--sur la prononciation de divers mots
+français, que Graun a mal saisie,--sur les «_mots privilégiés_»,
+qui doivent avoir des vocalises, en français: «_Triompher, voler,
+chanter, rire, gloire, victoire_». (Telemann a ici un petit sourire
+ironique).--«_Quant aux changements de mesure, ils n'offrent aucune
+difficulté à un Français. Tout cela court, tout cela mousse et pétille
+comme un vin de Champagne.... Les récitatifs français, dites-vous, ne
+plaisent en aucune partie du monde. Je n'en sais rien, parce que les
+livres d'histoire n'en disent rien.... Mais ce que je sais, c'est que
+j'ai connu des Allemands, des Anglais, des Russes, des Polonais, et
+même une paire de Juifs, qui me chantaient par cœur des scènes entières
+d'_Atys, _de_ Bellérophon, _etc. J'imagine que c'était parce que cela
+leur plaisait. En revanche, je n'ai pas vu un seul homme qui m'ait
+dit des Velches autre chose que ceci: C'est beau, c'est excellent,
+c'est incomparable, mais je n'ai rien pu en retenir._...»--Il ajoute
+que si lui, pour son compte, il écrit en général ses récitatifs «_à
+la façon velche, c'est pour suivre le courant_», mais qu'il a composé
+des cycles entiers de musique religieuse et des _Passions_ dans le
+style français. Enfin, il termine par une profession de foi en faveur
+des audaces harmoniques, s'appuyant sur l'exemple des Français qui les
+applaudissent.
+
+Graun, un peu piqué, riposte[242]. Il prétend que Telemann a
+mis quelque malice à défendre le récitatif de Rameau.... «_Car_,
+dit-il, _vous lui prêtez une intention bien frivole, en voulant que
+l'expression soit zaertlich_ (tendre) _pour le mot_: Infortuné. _Je
+crois que si le mot était_: Bienheureux, _l'expression serait aussi
+bonne.... Exprimer la résurrection par un «trille roulant» m'est
+quelque chose de tout à fait nouveau.... Dans toutes les Résurrections
+dont il est question dans les Écritures, on ne voit nulle part que
+quelque chose ait été «roulé».... Vous trouvez magnifique l'expression
+musicale pour_: l'arracher au tombeau. _Si la phrase disait_: mettre
+dans le tombeau, _ce serait encore mieux.... Vous trouvez du tendre_ à
+ce qu'il aime. _Ce serait_ à ce qu'il hait _que cela conviendrait aussi
+bien. Quant à la prétendue sublimité du mot_: même, _je me représente
+un plaintif hurlement français, parce qu'il faut dire deux syllabes
+sur un son élevé, ce qui est toujours aigre, même avec le meilleur
+chanteur._...»
+
+[Note 242: 14 janvier 1752.]
+
+Et, après avoir noté certaines fautes de Rameau:
+
+«_Mon cher, il me semble que vous êtes un peu trop partial pour cette
+nation; autrement, vous ne laisseriez pas si facilement passer de
+telles fautes capitales, ni cette fausse rhétorique dont est pleine la
+musique de_ «l'honneur de la France».
+
+Puis, passant aux critiques adressées contre lui:
+
+«_Quant à_ «notre Italien», _mon cher, en bon Allemand que je suis,
+comme vous, je cherche à exprimer le débit général du discours, et
+j'abandonne l'expression des mots isolés, quand elle ne se présente pas
+d'une manière naturelle.... Je préfère m'en tenir à la routine, qui
+est sage. La gradation_ crescendo _du récitatif musical me semble une
+imitation vraie de celui qui parle, et qui élève la voix en parlant._»
+
+Il n'accorde pas sans peine qu'il s'est trompé dans le compte des
+syllabes du vers français, et il a cette curieuse excuse:
+
+«_Les comédiens français récitent leur poésie, comme si c'était de la
+prose, et sans tenir un compte exact des syllabes[243]._»
+
+[Note 243: L'observation de Graun s'appliquait à l'école de Baron,
+qui rompait la mesure des vers, au point qu'on ne pouvait distinguer si
+c'était des vers ou de la prose;--et encore plus, à la Dumesnil, alors
+célèbre, qui récitait les tirades poétiques avec une volubilité, dont
+les puristes étaient scandalisés.]
+
+Nous n'avons pas la réponse de Telemann; mais une lettre de Graun, du
+15 mai 1756, nous montre que, quatre ans après, ils discutaient encore
+sur le récitatif de Rameau, et que ni l'un ni l'autre ne démordait de
+son opinion.
+
+Cette joute d'esthétique entre deux des plus célèbres musiciens
+allemands du XVIIIe siècle, dénote chez tous les deux une connaissance
+attentive de la musique et de la langue française. Telemann s'y
+montre--ce qu'il fut toute sa vie--le champion de l'art français en
+Allemagne. Le mot dont il se sert pour caractériser «_la musique
+française, subtile imitatrice de la nature_», convient aussi à
+désigner sa propre musique. Il a contribué à faire passer les qualités
+d'intelligence et de précision expressive de notre art dans la musique
+allemande, qui, sans cela, eût couru le risque, avec des maîtres comme
+Graun, de s'affadir dans un idéal de beauté vague et abstraite.
+
+En même temps, il y importait les qualités de verve prime-sautière,
+d'expression nette, vive, alerte, de la musique polonaise et de la
+nouvelle musique italienne. Ce n'était point superflu: la puissante
+musique allemande sentait un peu le renfermé. On risquait de ne plus
+respirer, sans les grands courants d'air que les Telemann firent entrer
+par toutes les portes ouvertes de France, de Pologne, d'Italie,--en
+attendant que Jean Stamitz ouvrît la principale peut-être, la porte de
+Bohême. Si l'on veut comprendre l'extraordinaire flambée musicale qui
+illumina l'Allemagne du temps de Haydn, de Mozart et de Beethoven, il
+faut connaître ceux qui ont préparé ce beau bûcher, il faut voir le feu
+s'allumer. Sans quoi, les grands classiques paraîtraient un miracle,
+alors qu'ils sont au contraire la conclusion logique de tout un siècle
+de génie.
+
+ * * * * *
+
+Je vais montrer quelques-uns des chemins que Telemann a frayés à la
+musique allemande.
+
+Au théâtre d'abord, même les plus injustes à son égard ont reconnu
+ses dons comiques. Il semble avoir été l'initiateur principal de
+l'opéra-comique allemand. Sans doute, on trouve des touches comiques
+çà et là chez Keiser: c'était une habitude du théâtre de Hambourg
+qu'un clown, un valet bouffon, figurât dans toutes les pièces, même
+dans les tragédies musicales; on prêtait à ce personnage des _lieder_
+bouffes, d'un accompagnement très simple--(souvent à l'unisson)--ou
+sans accompagnement. Hændel lui-même obéit à cette tradition, dans
+son _Almira_, jouée à Hambourg. On parle aussi d'un _Singspiel_ de
+Keiser, remontant à 1710: _Le bon vivant, ou la foire de Leipzig_; et
+d'autres représentations du même genre durent être données, à cette
+époque. Mais le style comique ne fut vraiment consacré dans la musique
+allemande que par les œuvres de Telemann; le seul opéra bouffe que
+nous ayons conservé de Keiser, _Jodelet_ (1726), est postérieur à ceux
+de Telemann, et très certainement il s'en inspire. Telemann était
+d'humeur comique. Il commença par écrire, selon le goût du temps, de
+petits _lieder_ bouffes pour le clown de l'opéra[244]. Mais cela ne
+lui suffit point. Il avait une tendance moqueuse, comme l'a noté M.
+Ottzenn, à montrer le côté comique d'une figure, ou d'une situation,
+dont le librettiste n'avait vu que le sérieux. Et il savait habilement
+dessiner des caractères comiques. Son premier opéra, joué à Hambourg:
+_La patience de Socrate_ (_Der geduldige Sokrates_), 1721, offre
+d'excellentes scènes. Le sujet est l'histoire des malheurs de Socrate
+en ménage. Trouvant qu'il n'avait pas assez d'une mauvaise femme, le
+librettiste lui en a généreusement octroyé deux, qui se disputent, et
+que Socrate doit apaiser. Le duo des criailleuses, au second acte[245],
+est amusant, et aurait encore du succès aujourd'hui.
+
+[Note 244: Ainsi, pour le personnage Turpino, dans _Sieg der
+Schœnheit_ (1722), qui met en scène l'invasion des Vandales à Rome.--M.
+Ottzenn a publié un air bouffe de cet opéra, dans le _Supplément_ à son
+étude: _Telemann als Opernkomponist_, 1902.]
+
+[Note 245: P. 5 du _Supplément_ de Ottzenn.]
+
+Le courant bouffe se dessina surtout à partir de 1724 dans la musique
+de Hambourg. L'opéra ennuyait; on essaya d'importer en Allemagne les
+_intermezzi_ comiques d'Italie, qui étaient dans toute leur nouveauté.
+On y mêlait des ballets comiques français. Au carnaval de 1724, on
+donne à Hambourg des fragments de _l'Europe galante_ de Campra, et
+de _Pourceaugnac_, de Lully; Telemann écrit des danses comiques à la
+française[246]. Et, l'année suivante, il fait jouer un _intermezzo_
+à l'italienne, _Pimpinone oder die ungleiche Heirat_ (_Pimpinone, ou
+le Mariage mal assorti_), dont le sujet est exactement le même que
+celui de _la Serva padrona_, qui fut écrite quatre ans plus tard. Le
+style musical est, aussi, proche parent de celui de Pergolèse. Quel
+est le modèle commun? Sûrement un Italien, peut-être Leonardo Vinci,
+dont les premiers opéras bouffes datent de 1720. En tout cas, voilà un
+exemple curieux de la rapidité avec laquelle les sujets et les styles
+se transmettaient, d'un bout de l'Europe à l'autre, et de l'adresse de
+Telemann à s'assimiler le génie étranger.
+
+[Note 246: Une «_Chaconne comique_» et un «_Niais_», dans son
+_Damon_ de 1724. Voir p. 41 de l'ouvrage de Ottzenn.]
+
+Le texte allemand de cette _Serva padrona_ avant la lettre était de
+Prætorius. Deux personnages: Pimpinone et Vespetta. Trois scènes.--Pas
+de prélude orchestral. Au lever du rideau, Vespetta chante un excellent
+petit air, où elle énumère ses qualités comme femme de chambre[247].
+La musique, pleine d'esprit, est d'un pur caractère napolitain,
+pergolésien, avant Pergolèse. Elle en a la vivacité nerveuse, les
+petits gestes saccadés, les brusques arrêts et les soubresauts, les
+réponses gouailleuses de l'orchestre qui souligne, ou contredit la
+liste des vertus de Vespetta:
+
+[Note 247: P. 31 du _Supplément_ de Ottzenn.]
+
+«_Son da bene, son sincera, non ambisco, non pretendo_....»
+
+Paraît Pimpinone. Vespetta, dans un air allemand, commence à enjôler
+le vieux; au milieu de son chant, trois brefs _a parte_ expriment son
+contentement. Un duo, où les deux personnages utilisent le même motif,
+termine la première scène, ou le premier _intermezzo_. Dans le second,
+Vespetta demande pardon pour une faute insignifiante, et elle s'y prend
+de telle façon qu'elle reçoit des éloges. Elle fait tant que Pimpinone
+lui propose de devenir Pimpinona. Elle se fait beaucoup prier. Dans le
+troisième _intermezzo_, elle est devenue padrona. Pergolèse n'a pas été
+jusque-là: en quoi il a montré son tact; car l'histoire devient moins
+plaisante. Mais il fallait des coups de bâton, pour contenter le public
+de Hambourg. Donc Vespetta gouverne, et elle ne laisse plus la moindre
+liberté à Pimpinone, qu'on voit seul et se lamentant. Il se joue à
+lui-même une conversation de sa femme avec une commère,--(il imite les
+deux voix)--puis une discussion entre lui et sa femme, où il n'a pas le
+dernier mot. Vespetta paraît. Nouvelle discussion. Dans un duo final,
+Pimpinone, rossé, pleurniche, tandis que Vespetta rit aux éclats[248].
+C'est un des premiers exemples de duo, où les deux caractères soient
+tracés d'une façon individuelle, et comique par leur opposition même.
+Hændel, tout grand musicien de théâtre qu'il fût, n'a jamais tenté
+véritablement cet art nouveau.
+
+[Note 248: P. 35 du _Supplément_ de Ottzenn.]
+
+Evidemment, le style comique de Telemann est encore trop italien; il
+faudra l'assimiler davantage à la pensée, à la parole germanique, le
+combiner avec cette forme de petits lieder, d'une bonhomie bouffonne,
+que Telemann emploie aussi à l'occasion. Mais, enfin, le premier pas
+est fait. Et ce style alerte et pétillant de Vinci ou de Pergolèse ne
+sera plus oublié par l'art allemand; il fouettera de sa verve la gaieté
+trop gourmée des compatriotes du grand J.-S. Bach. Non seulement, il
+contribuera à la formation du _Singspiel_ allemand, mais de la nouvelle
+symphonie de Mannheim et de Vienne; il l'éclairera de son rire.
+
+Je passe sur les autres _intermezzi_ comiques de Telemann: _la
+Capricciosa_, _les Amours de Vespetta_ (seconde partie de Pimpinone),
+etc. Je note seulement, au passage, un _Don Quichotte_ (1735) qui a de
+joyeux airs et des caractères bien tracés[249].
+
+[Note 249: Voir, p. 44 de Ottzenn, le premier air de Don Quichotte,
+paisible et entêté, bon toqué, avec les fanfares de violons qui
+célèbrent à l'avance les exploits du héros.--Le poème est de Schiebler,
+qui fut plus tard un des librettistes de J.-A. Hiller, le grand auteur
+de _Singspiele_ allemands.]
+
+Mais ce n'est là qu'une des faces du talent de Telemann, au théâtre;
+on a trop oublié l'autre masque,--le tragique. Même le seul historien
+qui ait abordé l'étude de ses opéras, M. Curt Ottzenn, n'y insiste pas
+assez. Quand sa fièvre d'écrire lui permet de réfléchir à ce qu'il
+fait, Telemann est capable de tout, même d'être profond. Ses opéras
+n'offrent pas seulement de beaux airs sérieux, mais--ce qui est plus
+rare--de beaux chœurs. Celui qui représente, au troisième acte de
+_Sokrates_ (1721)[250], une fête d'Adonis, est d'un style étonnamment
+moderne[251]. L'orchestre comprend trois _clarini sordinati_
+(trompettes graves voilées), deux hautbois, qui font entendre en notes
+longues une mélodie plaintive, deux violons, une viole, et la basse,
+_senza cembalo_. La sonorité en est fort belle. «Telemann a obtenu
+vraiment la fusion des divers groupes sonores», que l'on ne cherchait
+guère alors. Le morceau est d'une émotion sereine, qui a déjà la pureté
+néo-antique de Gluck. Ce pourrait être un chœur d'_Alceste_, et
+l'harmonie en est expressive.
+
+[Note 250: Noter aussi des quintettes dans _Sokrates_: (les
+disciples et Aristophane,--ou les disciples et le valet Pitho).]
+
+[Note 251: P. 7-10 du _Supplément_ de Ottzenn.]
+
+On trouve aussi chez Telemann une note romantique, une poésie de la
+nature, qui n'est pas inconnue à Hændel, mais qui est peut-être plus
+raffinée chez Telemann,--quand il veut bien s'appliquer,--car sa
+sensibilité est plus moderne. Ainsi, l'air de rossignol, chanté par
+Mirtilla, dans _Damon_ (1724)[252], tranche, parmi les innombrables
+airs de rossignol de ce temps, par la subtilité de son impressionnisme.
+
+[Note 252: P. 27-28 du _Supplément_ de Ottzenn. Il y aurait lieu de
+lire aussi la _Miriways_ de 1728.]
+
+ * * * * *
+
+Les opéras de Telemann ne suffisent pas à le juger. Ceux qui nous ont
+été conservés, et qui sont au nombre de huit,--plus la _Serenata: Don
+Quichott der Löwenritter_ (Don Quichotte, le chevalier aux lions),--ont
+tous été écrits à Hambourg, dans une période restreinte, de 1721 à
+1729[253]. Dans le demi-siècle qui a suivi, Telemann s'est beaucoup
+développé; et on ne sera juste pour lui que si on l'apprécie d'après
+les œuvres de la seconde moitié de sa vie, ou même de la fin: car là
+seulement, il donne toute sa mesure.
+
+[Note 253: Sauf le _Don Quichott_, qui est de 1735.]
+
+A défaut d'opéras, nous avons, pour cette période, des oratorios et des
+cantates dramatiques. Ceux qui ont été publiés par M. Max Schneider,
+dans les _Denkmaeler der Tonkunst_,--_le Jour du Jugement_ (_Der Tag
+des Gerichts_) et _Ino_--sont presque aussi intéressants à étudier,
+pour l'histoire du drame musical, que des opéras de Rameau et de Gluck.
+
+Le poème du _Jour du Jugement_[254],--«_ein Singgedicht voll starker
+Bewegungen_» (un _libretto_ plein de force et d'action),--était d'un
+ancien élève de Telemann au _Gymnasium_ de Hambourg, le pasteur
+Ahler. Libre pasteur, nullement piétiste. Au début de son œuvre, les
+croyants attendent l'arrivée du Christ; l'incroyant se moque d'eux,
+en bon philosophe du XVIIIe siècle, au nom de la science et de la
+raison. Après une première méditation, un peu faible et abstraite,
+commence le cataclysme. Les vagues se soulèvent, les éclairs luisent,
+les mondes vacillent et tombent, l'ange paraît, la trompette sonne.
+Voici le Christ. Il appelle à lui les croyants, dont le chœur entonne
+ses louanges; et il rejette dans l'abîme les pécheurs, qui hurlent.
+La quatrième partie décrit la joie des bienheureux.--De la seconde à
+la quatrième partie, l'œuvre forme un _crescendo_ puissant; et l'on
+peut dire que la troisième et la quatrième parties ne sont qu'un tout,
+fortement lié, sans interruption. «Depuis la seconde Méditation, il
+n'y a plus une pause entre les morceaux, la musique coule, d'un flot,
+jusqu'à la fin. Même les airs _da capo_, souvent employés au début,
+disparaissent, ou ne sont plus employés que d'une façon très sobre,
+aux instants où le drame ne s'y oppose point[255].» Récitatifs, airs,
+chorals et chœurs se fondent, entrent les uns dans les autres[256], se
+font valoir par contraste, doublant ainsi leur effet dramatique[257].
+Telemann s'en est donné à cœur joie, avec un sujet qui lui fournissait
+l'occasion d'aussi riches peintures: les crépitements et les vagues
+tumultueuses des violons, dans le chœur qui ouvre la seconde partie:
+_Es rauscht, so rasseln stark rollende Wagen_, avec sa fin dramatique,
+presque beethovenienne; le récit des prodiges, avant-coureurs de
+la fin du monde, les flammes qui jaillissent de la terre, le flot
+impétueux des nuées, l'harmonie des sphères qui se rompt, la lune
+qui sort de sa route, l'océan qui se soulève; enfin, la trompette du
+Jugement. Le plus saisissant de tous les chœurs est celui des pécheurs
+précipités en enfer, avec ses syncopes d'effroi et le grondement
+de l'orchestre[258].--Les jolis airs ne manquent pas, surtout dans
+la dernière partie[259]. Mais ils sont moins originaux que les
+récitatifs accompagnés, avec les peintures de l'orchestre. C'est le
+style de Hændel ou de J.-S. Bach, dégagé de la rigueur de l'écriture
+contrapontique. L'art mélodique nouveau s'y mêle parfois à une sévérité
+de forme, qui était déjà archaïque, pour Telemann[260]. Là, n'est pas
+l'importance de l'œuvre, mais dans les scènes descriptives et les
+chœurs dramatiques.
+
+[Note 254: La première exécution eut lieu le 17 mars 1762.]
+
+[Note 255: Max Schneider.]
+
+[Note 256: Voir le chant de Jésus qui s'enchaîne au chant des
+croyants.]
+
+[Note 257: Ainsi, le chœur dramatique: _Ach Hülfe_, que fait
+ressortir le voisinage d'un choral grégorien, calme et monotone.]
+
+[Note 258: P. 77, de l'édition des _Denkmæler_.]
+
+[Note 259: Par exemple, l'air avec _gamba: Ein ew'ger Palm_ (p.
+92);--l'air avec deux violons: _Heil! wenn um des Erwürgten_ (p.
+96);--ou l'air avec _grosse oboe e fagotto: Ich bin erwacht_ (p. 105).]
+
+[Note 260: Voir les deux airs du Christ (p. 73 et 82), qui sont
+beaux et ont de la dignité, sans profondeur intime.]
+
+La cantate _Ino_ va bien plus loin encore dans la voie du drame
+musical. Le poème est un chef-d'œuvre, de Ramler, qui contribua
+à la résurrection du _lied_ allemand. Il fut publié en 1765.
+Plusieurs compositeurs le mirent en musique: entre autres, Joh.
+Christoph-Friedrich Bach de Bückeburg, Kirnberger, l'abbé Vogler.
+Ce serait encore un beau sujet de cantate pour un musicien
+d'aujourd'hui.--On connaît la légende d'Ino, fille de Cadmus et
+d'Harmonia, sœur de Sémélé, et nourrice de Dionysos. Elle épouse le
+héros Athamas. Athamas, que Junon rend fou, tue l'un de ses fils, et
+veut tuer l'autre. Ino s'enfuit, avec l'enfant, et toujours poursuivie,
+elle se jette dans la mer, qui lui fait accueil; elle y devient
+Leucothea, la blanche, pareille à l'écume des vagues.--Le poème de
+Ramler met en scène la seule Ino, du commencement à la fin: c'est un
+rôle écrasant, car il y faut dépenser une passion continuelle. Au
+début, elle arrive, en courant, sur les rochers au-dessus de la mer;
+elle n'a plus la force de fuir, elle invoque les dieux. Elle aperçoit
+Athamas, elle entend ses cris, elle se jette dans les flots. Une douce
+et calme symphonie l'y reçoit. Ino exprime son émerveillement; mais son
+enfant s'est échappé de ses bras; elle le croit perdu, l'appelle, et
+demande à mourir. Elle voit le chœur des Tritons et des Néréides qui le
+porte; elle décrit son voyage fantastique au fond de la mer; les coraux
+et les perles s'attachent à sa chevelure; les Tritons dansent autour
+d'elle, ils la saluent déesse, sous le nom de Leucothea. Soudain, Ino
+voit les dieux marins qui se retournent et qui courent en levant les
+bras: c'est Neptune qui arrive sur son char, le trident d'or à la main,
+avec ses chevaux qui s'ébrouent. Et un chant de gloire au Dieu termine
+la cantate.
+
+Ces magnifiques visions helléniques prêtaient à l'imagination d'un
+musicien poète et peintre. La musique de Telemann est digne du poème.
+Il est prodigieux qu'un homme de plus de quatre-vingts ans ait écrit
+une œuvre aussi fraîche et aussi passionnée. Elle appartient nettement
+à la catégorie des drames musicaux. Si Gluck a très probablement
+exercé son influence sur l'_Ino_ de Telemann[261], il se pourrait
+que l'_Ino_, à son tour, lui eût beaucoup appris. Bien des pages
+rivalisent avec les plus célèbres récitatifs dramatiques d'_Alceste_
+ou d'_Iphigénie en Aulide_. Dès les premières mesures, on est jeté en
+pleine action. Une énergie grandiose, un peu lourde, comme celle de
+Gluck, anime le premier air[262]. L'orchestre qui décrit l'épouvante
+d'Ino, l'arrivée d'Athamas, Ino qui se jette dans la mer, est d'un
+pittoresque étonnant, pour l'époque. On croit voir, à la fin, les flots
+qui s'ouvrent, on suit le corps d'Ino disparaissant au fond, et la
+mer qui se referme. La symphonie sereine, qui peint le calme royaume
+des eaux, a une beauté Hændelienne. Mais rien, dans cette cantate,
+ni, je crois, dans l'œuvre entier de Telemann, ne surpasse la scène
+du désespoir d'Ino, quand elle croit avoir perdu son fils[263]. Ces
+pages sont dignes de Beethoven, avec quelques touches berliozéennes
+dans l'accompagnement orchestral. L'émotion est d'une intensité et
+d'une liberté uniques. L'homme capable d'écrire une telle page était
+un grand musicien et méritait sa gloire, et ne mérite pas son oubli
+d'aujourd'hui.
+
+[Note 261: _L'Orfeo_ de Vienne est de 1764, la première _Alceste_
+de 1769.]
+
+[Note 262: Surtout la seconde partie de l'air, p. 129 des
+_Denkmæler_.]
+
+[Note 263: P. 138-140.]
+
+Le reste de l'œuvre n'a plus rien qui atteigne à cette hauteur,
+quoique les beautés ne manquent point, et que, comme dans _le Jour
+du Jugement_, elles se fassent valoir les unes les autres, soit par
+leur enchaînement[264], soit par leurs contrastes. Les gémissements
+passionnés d'Ino sont suivis d'un air en 9/8, qui peint la belle
+ronde des Néréides autour de l'enfant. Puis, c'est le voyage à travers
+les eaux, les vagues légères qui portent «les divins voyageurs», de
+petites danses en «style galant», qui font un court repos, au milieu
+du chant,--un air délicieux avec deux flûtes et violons _con sordini:
+Meint ihr mich_[265], un peu dans le style vocal et instrumental de
+Hasse. Un récitatif instrumental évoque avec puissance l'apparition
+de Neptune. Enfin, l'œuvre a pour conclusion un air de bravoure, qui
+annonce le style Rossiniste germanisé, tel qu'on le trouve, dans les
+vingt premières années du XIXe siècle, chez Weber, et même un peu
+chez Beethoven.--Dans tout le cours de cette œuvre, il n'y a pas une
+interruption de musique, pas un _recitativo secco_. Tout est d'une
+seule coulée et suit le mouvement du poème. Deux seuls airs _da capo_,
+au début et à la fin.
+
+[Note 264: Tous les morceaux forment une chaîne qui se tient, du
+commencement à la fin.]
+
+[Note 265: P. 152.]
+
+Quand on lit de tels ouvrages, on est confus d'avoir si longtemps
+ignoré Telemann, et en même temps on lui en veut de n'avoir pas fait
+d'un tel talent l'usage qu'il aurait pu,--qu'il aurait dû. On s'indigne
+de trouver des platitudes et des niaiseries à côté de parfaites
+beautés. Si Telemann avait été plus soucieux de son génie, s'il n'avait
+pas tant écrit, tant accepté de tâches, son nom aurait peut-être laissé
+dans l'histoire un écho plus profond que celui de Gluck; en tout cas,
+il eût été associé à sa gloire. Mais c'est ici qu'on voit la justice
+morale de certains arrêts de l'histoire: il ne suffit pas d'avoir du
+talent en art, il ne suffit même pas d'y joindre de l'application--(qui
+travailla plus que Telemann?)--il faut le caractère. Gluck, avec
+beaucoup moins de musique que dix autres compositeurs allemands du
+XVIIIe siècle,--que Hasse, que Graun, que Telemann,--a réalisé l'œuvre,
+dont les autres avaient amassé les matériaux--(et il n'en utilisa même
+point la dixième partie!)--C'est qu'il exerça une discipline souveraine
+sur son art et sur son génie. Il fut un homme. Les autres n'ont été que
+des musiciens.--Et, en musique même, cela n'est pas assez.
+
+
+ NOTE ANNEXE
+
+ Il y aurait lieu d'étudier aussi le rôle de Telemann dans l'histoire
+ de la musique instrumentale.--Il fut un des champions en Allemagne
+ de _l'ouverture française_.--(On sait que l'on désigne sous ce
+ nom la symphonie Lullyste, à trois parties: 1º _lentement_, 2º
+ _vitement_, 3º _lentement_, le _vitement_ ayant un caractère librement
+ fugué, et le _lentement_ du début se reproduisant en général, à la
+ fin.)--_L'ouverture française_ s'était introduite en Allemagne,
+ dès 1679 avec Steffani, et 1680 avec Cousser; elle eut son apogée,
+ précisément à l'époque de Telemann, pendant les vingt premières
+ années du XVIIIe siècle. On a vu que Telemann avait cultivé cette
+ forme instrumentale, avec prédilection, vers 1704-1705, quand il
+ apprit à connaître, chez le comte de Promnitz, à Sorau, les œuvres de
+ Lully et de Campra. Il écrivit alors, en deux ans, 200 _ouvertures
+ françaises_. Il emploie encore cette forme pour certains de ses opéras
+ de Hambourg[266].
+
+ [Note 266: L'ouverture, assez médiocre, de _Sokrates_ (1721), est
+ de ce type.]
+
+ Cela ne l'empêche point d'user à l'occasion de l'_ouverture
+ italienne_.--(1º _rapide_, 2º _lent_, 3º _rapide_.)--Il la nommait:
+ _concerto_, parce qu'il y employait un violon principal concertant.
+ Nous en avons un assez joli exemple dans l'ouverture de _Damon_
+ (1724)[267], dont le style est analogue à celui des _concerti grossi_
+ de Hændel, qui sont de 1738-1739. On remarquera que la troisième
+ partie (_vivace_ 3/8) est un _da capo_, dont la partie du milieu est
+ en mineur.
+
+ [Note 267: P. 18 et suiv. du _Supplément_ de Ottzenn.]
+
+ Telemann écrivit également, pour ses opéras, des pièces instrumentales
+ où l'on sent l'influence française,--surtout dans les danses[268],
+ parfois chantées.
+
+ [Note 268: On en trouvera un certain nombre dans le recueil de
+ M. Ottzenn: _Sarabande_ et _Gigue_ (p. 29), _Gavotte_ (p. 30), _«le
+ Niais»_ (p. 41), _Bourrée_, _Chaconne_, _Passacaille_, etc.]
+
+ Parmi les autres formes orchestrales qu'il pratiqua, la principale
+ est le trio instrumental, la _Trio-Sonate_, comme l'appellent les
+ Allemands[269]. Elle a tenu une très grande place dans la musique,
+ depuis le milieu du XVIIe siècle jusqu'au milieu du XVIIIe, et elle
+ a beaucoup contribué au développement de la forme sonate. Telemann
+ s'y adonna surtout à Eisenach, en 1708; et il dit que rien de ce
+ qu'il écrivait n'était autant apprécié que ces œuvres.--«Je faisais
+ en sorte, dit-il, que la seconde partie semblât être la première,
+ et que la basse fût une mélodie naturelle, formant avec les autres
+ une harmonie appropriée, qui avançait, à chaque note, de telle façon
+ que cela semblât ne pouvoir être autrement. On voulut me persuader
+ que j'avais montré là le meilleur de mes forces.»--M. Hugo Riemann a
+ publié un de ces trios, dans sa collection du _Collegium Musicum_. Ce
+ trio, en _mi b_ majeur, extrait de la _Tafelmusik_ de Telemann, est
+ en quatre morceaux: 1º _affettuoso_; 2º _vivace_ 3/8; 3º _grave_; 4º
+ _allegro_ 2/4. Le second et le quatrième morceaux sont en deux parties
+ avec reprise. Le premier et le deuxième morceaux ont une tendance
+ à s'enchaîner, à la façon du _grave_ et du _fugué_ de l'ouverture
+ française. La forme est encore celle de la sonate à un seul thème,
+ auprès duquel commence faiblement à poindre un dessin secondaire.
+ On est encore tout près de l'instant où le type sonate se dégage de
+ la suite; mais les thèmes ont déjà un caractère moderne; plusieurs,
+ surtout celui du _grave_, sont nettement italiens,--on peut dire:
+ pergolésiens. Par sa tendance à l'expression individuelle, dans la
+ musique instrumentale, Telemann a exercé une action sur Joh. Friedrich
+ Fasch, de Zerbst; mais ici, le disciple a surpassé de beaucoup le
+ maître. Fasch, sur qui M. Hugo Riemann a eu le grand mérite de ramener
+ l'attention, dans ces dernières années, a été un des maîtres les
+ plus puissants de la _Trio-Sonate_, et un des initiateurs du style
+ symphonique moderne. On voit que dans toutes les provinces de la
+ musique: théâtre, église, ou musique instrumentale, Telemann est à
+ l'origine des grands courants modernes.
+
+[Note 269: Il s'agit du trio à cordes, avec basse continue,
+c'est-à-dire, en somme, à quatre parties.]
+
+
+
+
+VI
+
+MÉTASTASE PRÉCURSEUR DE GLUCK
+
+
+La question du drame lyrique n'a laissé indifférent aucun des grands
+musiciens et poètes-musiciens du XVIIIe siècle. Tous ont travaillé à
+le perfectionner, ou à le fonder sur des bases nouvelles. Ce serait
+une injustice d'attribuer au seul Gluck la réforme de l'Opéra. Hændel,
+Hasse, Vinci, Rameau, Telemann, Graun, Jommelli, et bien d'autres s'en
+préoccupèrent. Métastase lui-même, qu'on représente souvent comme le
+principal obstacle à l'établissement du drame lyrique moderne, parce
+qu'il fut en opposition avec Gluck, n'eut pas beaucoup moins que Gluck,
+(bien que d'une autre façon), le souci de faire entrer dans l'opéra
+toute la vérité psychologique et dramatique, qui était compatible avec
+la beauté de l'expression.
+
+Il n'est peut-être pas inutile de rappeler comment se forma le talent
+de ce poète, le plus musical qui fût jamais--«_cet homme_, ose dire
+Burney, _dont les écrits ont probablement contribué à la perfection de
+la mélodie vocale et de la musique en général, plus que les efforts
+réunis de tous les grands compositeurs de l'Europe_».
+
+Dès ses débuts d'enfant prodige, l'étude de la musique lui avait donné
+l'idée de la réforme poétique qui devait l'illustrer. Les hasards de
+sa vie sentimentale, savamment dirigée, n'avaient pas peu servi à son
+perfectionnement poético-musical. Ce fut une chanteuse qui eut le
+mérite de le découvrir. M. E. Celani a conté cette histoire dans un
+article intitulé: _Il primo amore di P. Metastasio_[270].
+
+[Note 270: _Rivista Musicale Italiana_, 1904.]
+
+Métastase avait d'abord aimé la fille du compositeur Francesco
+Gasparini, élève de Corelli et de Pasquini, l'homme qui possédait le
+mieux la science du _bel canto_, et qui forma les chanteurs les plus
+renommés, le maître de la Faustina et de Benedetto Marcello. Ils se
+connurent à Rome en 1718-19. Gasparini voulait marier Métastase avec
+sa fille Rosalia, que Métastase a chantée sous le nom de Nice; et M.
+Celani a retrouvé le projet de contrat de mariage, qui fut dressé en
+avril 1719. Mais un obstacle imprévu surgit. Métastase partit pour
+Naples en mai 1719, et Rosalia épousa un autre.
+
+A Naples, Métastase rencontra la femme qui devait avoir l'influence
+décisive sur sa carrière artistique: la Romanina (Marianna Benti),
+chanteuse célèbre, femme d'un certain Bulgarelli. Métastase était
+alors clerc d'avocat, chez un patron qui haïssait les vers: ce qui
+ne l'empêchait pas de composer des poésies, cantates et sérénades,
+qui paraissaient sous un autre nom. En 1721, il écrivit, pour un
+anniversaire de naissance impériale, une cantate: _Gli orti Esperidi_,
+qui fut mise en musique par Porpora; la Romanina, de passage à Naples,
+y chanta le rôle de Vénus. Le succès fut grand; la Romanina voulut
+connaître le jeune poète, et s'éprit de lui. Elle avait trente-cinq
+ans. Il en avait vingt-trois. Elle n'était pas belle[271], elle avait
+les traits forts, assez masculins, mais une grande bonté sensuelle et
+beaucoup d'intelligence. Elle réunissait chez elle, à Naples, l'élite
+des artistes: Hasse, Léo, Vinci, Palma, Scarlatti, Porpora, Pergolesi,
+Farinelli. Métastase acheva dans ce cercle sa culture poético-musicale,
+grâce aux conversations de ces hommes, à l'instruction qu'il reçut de
+Porpora, et surtout aux conseils, aux intuitions et à l'expérience
+artistiques de la Romanina. Pour elle, il écrivit son premier mélodrame
+la _Didone abbandonata_ (1724), qui marque une date dans l'histoire de
+l'opéra d'Italie, par son émotion et son charme raciniens. La Romanina
+fut l'interprète triomphante de ses premiers poèmes, entre autres de
+_Siroe_, que presque tous les grands compositeurs d'Europe devaient
+traduire en musique.
+
+[Note 271: On trouvera dans l'article de Celani la reproduction de
+deux petits portraits, un peu caricaturesques (p. 250 et 252).]
+
+Après 1727, ils allèrent à Rome. Ils y menaient une singulière vie
+de famille, à trois: Métastase, la Romanina, et le mari Bulgarelli.
+La Romanina méprisait son mari, et aimait jalousement Métastase d'un
+amour passionné. La vieille histoire, tant de fois répétée, eut son
+dénouement inévitable. Métastase partit. En 1730, il fut appelé à
+Vienne, comme «_poeta Cesareo_». Il quitta Rome, laissant tout pouvoir
+à sa «_cara Marianna_», pour administrer, aliéner, vendre, changer,
+convertir ses biens et ses rentes, sans aucun compte à lui rendre. La
+Romanina ne put supporter ce départ; trois mois après, elle se mit en
+route pour Vienne. Elle ne put dépasser Venise. Un contemporain[272]
+écrit: «On raconte que la _Didone abbandonata_ est en grande partie
+l'histoire de Métastase et de la Romanina. Métastase craignait qu'elle
+ne lui causât des ennuis à Vienne, et que sa réputation n'en souffrît.
+Il obtint un ordre de cour qui interdit à la Romanina d'entrer dans
+les domaines impériaux. La Romanina devint furieuse; et, dans son
+emportement, elle tenta de se tuer, en se frappant à la poitrine avec
+un canif. La blessure ne fut pas mortelle; mais elle mourut peu après,
+de douleur et de désespoir.»
+
+[Note 272: Lessing, bibliothécaire de Wolfenbüttel (voir Celani).]
+
+Quelques lettres d'elle à l'abbé Riva, qui servait d'intermédiaire,
+montrent la passion de la malheureuse femme. Voici quelques lignes,
+particulièrement touchantes, écrites à Venise, le 12 août 1730, sans
+doute après sa tentative de suicide, et quand elle avait promis d'être
+sage:
+
+«_Puisque vous conservez tant d'amitié pour l'_Ami, _gardez-le moi,
+soutenez-le, faites qu'il soit le plus heureux que vous pourrez, et
+croyez que je n'ai pas d'autre pensée au monde; et si, parfois je me
+désole, c'est parce que je connais trop son mérite, et que d'être
+forcée de vivre séparée de lui est la plus grande douleur que je puisse
+sentir. Mais je suis si résolue à ne pas démériter de son estime que
+je souffrirai patiemment la tyrannie de qui permet une telle cruauté:
+je vous assure que tout ce qu'il me sera permis de faire pour plaire
+à mon très cher ami et pour le conserver, je le ferai; je ferai le
+possible pour me conserver en bonne santé, dans l'unique pensée de ne
+pas l'affliger._...»
+
+Elle traîna sa misérable vie encore quatre ans. Métastase répondait
+avec une tranquille politesse à ses lettres passionnées. Les reproches
+de la Romanina lui semblaient «réguliers et inévitables, comme la
+fièvre quarte».--Elle mourut, le 26 février 1734, à Rome, âgée de
+quarante-huit ans, faisant à Métastase le suprême affront d'amour de
+le nommer son légataire universel.--«_Et cela_, disait-elle, _je le
+fais non seulement en témoignage de ma reconnaissance pour ses conseils
+et pour son aide dans mes malheurs et ma longue maladie, mais encore
+afin qu'il puisse plus commodément se donner à ces études qui lui ont
+acquis tant de gloire_.»--Métastase, rougissant de cette générosité,
+renonça à l'héritage en faveur de Bulgarelli, et il eut des remords
+amers, en pensant à la «_povera e generosa Marianna_».... «_Je n'espère
+plus pouvoir m'en consoler; et je crois que le reste de ma vie sera
+insipide et douloureuse._» (13 mars 1734.)
+
+Telle fut cette histoire d'amour, qui se trouve liée aux destinées de
+la musique, puisque c'est à l'influence de cette femme que Métastase
+a dû d'être le Racine de l'Opéra italien. L'écho de la voix de la
+Romanina résonne encore dans ses vers «_si fluides et si harmonieux
+qu'il semble_, disait Andrès, _qu'on ne puisse les lire qu'en
+chantant_».
+
+ * * * * *
+
+Ce caractère de chant noté en paroles avait frappé les contemporains.
+Marmontel remarquait que «_Métastase avait disposé les phrases, les
+repos, les nombres, et toutes les parties de ses airs, comme s'il les
+eût chantés lui-même_».
+
+Il les chantait, en effet. Quand il composait ses drames, il était
+au _cembalo_; et souvent il écrivit la musique de ses poésies. On se
+souvient de Lully, se chantant au clavecin les poésies de Quinault,
+et les remaniant. Ici, les rôles sont intervertis. C'est le Quinault
+italien qui compose la poésie au clavecin, et déjà trace les
+linéaments de l'air qui doit la revêtir.--Dans une lettre du 15 avril
+1750, Métastase, envoyant à la princesse de Belmonte la musique de
+Caffarello sur sa poésie: _Partenza di Nice_, ajoute: «_Caffarello a
+connu les défauts de ma musique (della mia musica)_»,--(ce qui laisse
+donc entendre qu'il en avait écrit une);--«_il a eu compassion des
+paroles et les a revêtues d'une meilleure étoffe_[273]».--Dans une
+autre lettre de la même année (21 février 1750) à la même princesse, il
+disait:
+
+[Note 273: Lettres inédites, publiées dans la _Nuova Antologia_
+vol. 77, et citées par Jole-Maria Baroni, dans son étude sur la _Lirica
+musicale di Metastasio_ (_Rivista musicale italiana_, 1905).]
+
+«_Votre Excellence sait que je ne puis rien écrire qui ait à être
+chanté, sans que j'en imagine (bien ou mal) la musique. La poésie que
+je vous envoie a été écrite sur la musique qui l'accompagne. C'est
+une musique à la vérité très simple; mais si on veut la chanter avec
+la tendre expression que j'y suppose, on y trouvera tout ce qu'il
+faut pour seconder les paroles. Et tout ce qu'on y ajoutera de plus
+recherché pourra bien procurer au musicien plus d'applaudissements,
+mais fera certainement moins de plaisir aux cœurs aimants[274]._»
+
+[Note 274: _Ibid._]
+
+Jamais Métastase ne donnait ses compositions à un ami, sans y joindre
+la musique. On n'a donc pas le droit de juger des vers, à part,
+dépouillés de la mélodie qu'il entendait, dont il avait, comme dit
+Marmontel, «_le pressentiment_[275]».--La musique lui semblait d'autant
+plus indispensable à la poésie qu'il vivait dans un pays allemand, où
+sa langue italienne n'avait tout son pouvoir que lorsque le charme de
+la musique la faisait pénétrer dans l'âme étrangère. Il écrivait en
+1760, au comte Florio: «_Depuis les premières années que je me suis
+transplanté dans cette terre, je me suis convaincu que notre poésie
+n'y prend racine qu'autant que la musique et la représentation s'y
+ajoutent_».
+
+[Note 275: «Un talent sans lequel il est impossible à un poète de
+bien écrire une _aria_, c'est le pressentiment du chant, c'est-à-dire
+du caractère que l'air doit avoir, de l'étendue qu'il demande et du
+mouvement qui lui est propre» (Marmontel).]
+
+Ainsi, sa poésie était faite pour la musique et pour la représentation
+théâtrale. On imagine combien elle dut séduire tous les musiciens
+italiens et italianisants du siècle. Suivant le mot de Marmontel,
+«_tous les musiciens se sont donnés à lui_[276]». D'abord, ils furent
+captivés par l'harmonie de ses vers. Puis, ils trouvèrent en lui un
+guide très doux, très poli[277], mais très ferme. Hasse se mit sous
+sa tutelle. Jommelli disait qu'il avait plus appris de Métastase
+que de Durante, Leo, Feo, et du père Martini, c'est-à-dire de tous
+ses maîtres. Non seulement ses vers, auxquels il ne permettait pas
+qu'on fît de changements, se prêtaient merveilleusement à la mélodie,
+l'inspiraient, l'appelaient, pour ainsi dire; mais très souvent, ils
+suggéraient au musicien le motif de l'air[278].
+
+[Note 276: M. Francesco Piovano, qui prépare une bibliographie
+Métastasienne, évalue à 1 200 le nombre de partitions composées sur des
+textes de Métastase (Revue _I. M. G._, oct.-déc. 1906).]
+
+[Note 277: Burney a tracé un portrait charmant de Métastase, qu'il
+vit à Vienne. Il avait, dit-il, une conversation pure, vive, aisée. Il
+était gai, aimable, plein de charme, extrêmement poli. Il ne disputait
+jamais par politesse et par indolence. Jamais il ne répliquait à une
+proposition erronée. Il n'aimait pas la discussion. «Il avait ce calme,
+cette douce harmonie, qu'on retrouve dans ses écrits, où la raison fait
+tout, jamais le délire, même dans les passions.»]
+
+[Note 278: Burney raconte une conversation entre un visiteur
+anglais et Métastase. L'Anglais demande si Métastase n'a jamais mis un
+de ses opéras en musique. Métastase répond que non, mais qu'il lui est
+arrivé de donner au musicien les motifs de ses airs.]
+
+Jole-Maria Baroni, dans une étude sur la _Lirica musicale di
+Metastasio_[279], a fait une brève analyse des divers genres
+poético-musicaux qu'il traita: _Canzonette_, _Cantate_, _Arie_. Je me
+borne à indiquer ici les réformes musicales que Métastase fut amené à
+accomplir.
+
+[Note 279: _Rivista musicale Italiana_, 1905.]
+
+Il eut le mérite de restaurer les chœurs dans l'opéra italien. En cela,
+il s'appuya sur les traditions musicales, qui s'étaient conservées à
+Vienne. Tandis que les chœurs étaient tombés en désuétude dans les
+opéras d'Italie, les maîtres viennois Joh.-Jos. Fux et Carlo Agostino
+Badia en avaient obstinément conservé l'emploi. Métastase tira parti de
+cette survivance; et il traita les chœurs avec un art inconnu jusqu'à
+lui. Il eut soin de ne les introduire qu'au moment de l'action où ils
+étaient naturels et nécessaires. Et l'on sent qu'en les écrivant,
+il prit souvent modèle sur la simplicité solennelle des tragédies
+antiques[280]. C'est dans le même esprit que les compositeurs, amis
+de Métastase et soumis à son influence, comme Hasse, les ont traités
+en musique. Qui prendra connaissance du chœur magnifique des prêtres,
+dans l'_Olimpiade_ de Hasse (1756), y admirera, avec surprise, le plein
+épanouissement du style néo-antique, simple, tragique et religieux,
+dont on est trop enclin à attribuer le monopole, ou l'invention, à
+Gluck.
+
+[Note 280: Ainsi, dans l'_Olimpiade_, _la Clemenza di Tito_,
+_Achille in Sciro_, c'est-à-dire dans ses œuvres de la maturité.]
+
+Mais c'est dans la scène récitative que Métastase et ses musiciens
+accomplirent les principales réformes.
+
+L'opéra italien d'alors était un assemblage mal équilibré de
+_recitativo secco_ et d'airs. Le _recitativo secco_ était une
+psalmodie monotone et très rapide, s'écartant peu du parler ordinaire,
+et déroulant son interminable écheveau sur l'accompagnement du
+clavecin _solo_, soutenu de quelques basses. Le musicien ne s'en
+souciait guère, réservant ses soins pour l'_Aria_, où sa virtuosité
+et celle de l'interprète se donnaient libre champ. Au contraire, le
+poète restait attaché au _recitativo_, qui permettait d'entendre
+assez nettement ses vers. Cette cote mal taillée ne satisfaisait
+personne. Le poète et le musicien étaient tour à tour sacrifiés;
+presque jamais, ils n'associaient vraiment leurs efforts.--Cependant,
+depuis la seconde moitié du XVIIe siècle, s'était glissée dans l'opéra
+une forme intermédiaire, qui devait peu à peu prendre la première
+place, qui l'a prise (dirai-je: malheureusement!) dans le drame
+lyrique moderne:--c'était le récitatif accompagné par l'orchestre,
+le _recitativo stromentale_, ou, d'un nom plus courant et plus
+bref, l'_Accompagnato_. Lully en avait fait un bel usage, dans ses
+derniers opéras[281]. Mais, dans l'opéra italien, l'_Accompagnato_ ne
+s'installa, d'une façon régulière, qu'à partir de Hændel[282] et de
+Leonardo Vinci (1690-1732). Ce dernier, que le président de Brosses
+appelait le Lully italien, eut déjà l'idée d'employer l'_Accompagnato_,
+au faîte de l'action dramatique, pour peindre les passions portées au
+paroxysme. Toutefois, ç'avaient été plutôt chez lui des intuitions de
+génie, dont il ne s'était pas préoccupé de cueillir les fruits.
+
+[Note 281: _Triomphe de l'Amour_ (1680), _Persée_ (1682), _Phaéton_
+(1683).]
+
+[Note 282: _Giulio Cesare_ (1724), _Tamerlano_ (1724), _Admeto_
+(1727).]
+
+Le mérite d'avoir compris l'importance de cette invention et de
+l'avoir utilisée, d'une façon logique et raisonnée, semble revenir à
+Hasse, sous l'influence de Métastase, ainsi que l'a montré M. Hermann
+Abert[283]. A partir de la _Cleofide_ de 1731[284], dont le second
+acte se termine par une grande scène récitative accompagnée, très
+hardie, Hasse emploie les _Accompagnati_ pour les fins d'actes et les
+sommets de l'action: visions, apparitions, _lamenti_, invocations,
+tumulte de l'âme. Dans la _Clemenza di Tito_ de 1738, M. Abert note
+six _Accompagnati_, dont cinq sont réservés aux deux héros principaux
+et peignent leurs déchirements intérieurs; le sixième, qui appartient
+à un personnage secondaire, est la description de l'incendie du
+Capitole. Deux de ces grands récitatifs d'orchestre ne sont suivis
+d'aucun air.--Dans la _Didone abbandonata_ de 1743, on remarquera tout
+particulièrement le dénouement tragique, qui contredit (entre tant
+d'autres exemples[285]) la légende erronée affirmant que tous les
+opéras avant Gluck étaient obligés par la mode à un dénouement heureux.
+Tout le drame se ramasse en cette scène finale, sobre, violente et
+tendue.
+
+[Note 283: _Nicollo Iommelli als Opernkomponist_, 1908, Halle.]
+
+[Note 284: Jouée à Dresde, en présence de J.-S. Bach.]
+
+[Note 285: Voyez le _Tamerlano_ de Hændel et le _Piramo e Tisbe_ de
+Hasse.]
+
+Quelle part avait Métastase à la pratique de cette architecture
+poético-musicale, qui réserve les récitatifs d'orchestre aux grands
+moments de l'action? On le verra par une lettre mémorable, qu'il
+écrivit à Hasse, le 20 octobre 1749, à propos de son _Attilio Regolo_,
+et qu'il est bon de rappeler aux lecteurs français[286]. Jamais poète
+ne surveilla de si près le travail du musicien et ne détermina,
+d'avance, avec plus de précision, la forme musicale qui convenait à
+chaque scène.
+
+[Note 286: Cette lettre, qui fait partie des _Opere postume del
+sig. Ab. Pietro Metastasio_ (1793, Vienne, t. I), a été reproduite par
+M. Carl Mennicke, dans son ouvrage: _Hasse und die Brüder Graun als
+Symphoniker_, 1906, Leipzig.]
+
+Après un assez long préambule, d'une courtoisie exquise, où Métastase
+s'excuse de donner des conseils à Hasse, il commence par expliquer
+les caractères de sa pièce:--Régulus, le héros romain, supérieur aux
+passions, égal et serein.... «_Il ne me plairait pas_, dit-il, _que son
+chant et la musique qui l'accompagne fussent jamais précipités, sinon
+en deux ou trois endroits de l'œuvre_....»--le consul Manlius, grand
+homme, trop sensible à l'émulation;--Amilcar, Africain qui ne comprend
+rien aux maximes romaines d'honnêteté et de justice, mais qui finit
+par envier ceux qui y croient;--Barcé, belle et ardente Africaine, de
+tempérament amoureux, uniquement occupée d'Amilcar... etc.--«_Telles
+sont, en général, les physionomies que je me suis proposé de retracer.
+Mais vous savez que le pinceau ne suit pas toujours le dessin de
+l'esprit. C'est à vous, non moins excellent artiste que parfait ami, de
+vêtir avec une telle maîtrise mes personnages que, sinon par les traits
+du visage, du moins par leur parure et leur habillement, ils aient une
+individualité marquée._»
+
+Puis, après avoir mis en lumière l'importance des récitatifs «_animés
+par les instruments_», c'est-à-dire des _Accompagnati_, il indique où
+et comment il faut en user, dans son drame.
+
+«_Dans le premier acte, je trouve deux endroits, où les instruments
+peuvent m'aider. Le premier est la harangue d'Attilia à Manlio, dans la
+seconde scène, depuis le vers_:
+
+ «A che vengo! Ah sino a quando...
+
+«_Après les paroles_ a che vengo, _les instruments doivent commencer à
+se faire entendre, et, tantôt se taisant, tantôt accompagnant, tantôt_
+rinforzando, _donner de la chaleur à un discours déjà passionné par
+lui-même. Il me plairait qu'ils n'abandonnassent pas Attilia, avant le
+vers_:
+
+ «La barbara or qual è? Cartago, o Roma?
+
+«_Je crois de plus qu'il convient de se garder de la faute de faire
+attendre le chanteur plus que la basse seule ne l'exige. Toute la
+chaleur du discours se refroidirait; et les instruments, au lieu
+d'animer, énerveraient le récitatif qui serait comme un tableau coupé
+en morceaux et relégué dans l'ombre: auquel cas, mieux vaudrait qu'il
+n'y en eût pas._»
+
+Même recommandation pour la septième scène de l'acte I: «_J'insiste de
+nouveau pour que l'acteur ne soit pas obligé d'attendre la musique, et
+que ne se refroidisse pas ainsi la chaleur dramatique: je désire la
+voir grandir, de scène en scène._»
+
+Un peu plus loin, après le vers de Manlio:
+
+ «T'accheta: si viene...
+
+«_Une brève symphonie me paraît nécessaire, pour donner le temps au
+consul et aux sénateurs d'aller s'asseoir, et pour que Régulus puisse
+venir sans se presser, et s'arrêter pour réfléchir. Le caractère de
+cette symphonie doit être majestueux, lent, et, si possible, elle doit
+s'interrompre, pour exprimer l'état d'esprit de Régulus, réfléchissant
+qu'il retourne esclave là où naguère il s'est assis consul. Il me
+plairait que, dans une de ces interruptions de la symphonie, Amilcar
+dît les deux vers_:
+
+ «Regolo, a che t'arresti? è forse nuovo
+ Per te questo soggiorno?
+
+_et que la symphonie ne conclût pas avant la réponse de Régulus_:
+
+ «Penso qual ne partii, qual vi ritorno.»
+
+Au second acte, il faut deux récitatifs instrumentaux. Dans une de ces
+scènes, «_Régulus doit rester assis, jusqu'aux mots_:
+
+ «Ah no. De'vili questo è il linguaggio.
+
+«_Il dira le reste, debout.... Si, par suite de la disposition de
+la scène, Régulus ne pouvait s'asseoir tout de suite, il devrait
+s'acheminer lentement vers son siège, en s'arrêtant parfois et
+paraissant plongé dans une grave méditation; il serait alors nécessaire
+que l'orchestre le prévînt et le secondât, jusqu'à ce qu'il s'assît.
+Toutes ses paroles: réflexions, doutes, hésitations, donneront lieu à
+quelques mesures instrumentales, aux modulations imprévues. Aussitôt
+qu'il se lève, la musique doit exprimer la résolution et l'énergie. Et
+toujours éviter de faire longueur._...»
+
+Pour le troisième acte, «_il me plairait qu'on n'usât point des
+instruments dans les récitatifs, avant la dernière scène,--bien qu'ils
+puissent être employés à propos dans deux autres scènes;--mais il me
+semble qu'il faut ménager un pareil effet_».
+
+Cette dernière scène est précédée d'un tumulte violent du peuple, qui
+crie:
+
+ Resti, Regolo, resti....
+
+«_Cette clameur doit être très bruyante, d'abord parce que la vérité
+le veut ainsi, et de plus afin de faire valoir le silence qu'impose
+ensuite au peuple tumultueux la seule présence de Régulus.... Les
+instruments doivent se taire, quand parlent les autres personnages;
+au contraire, ils accompagnent constamment Régulus, dans cette scène;
+les modulations et les mouvements varient, non pas d'après les simples
+paroles, comme font les autres écrivains de musique_ (scrittori di
+musica), _mais d'après l'émotion intérieure, comme font les grands
+musiciens, vos pairs. Car, vous le savez aussi bien que moi, les mêmes
+paroles peuvent, suivant les circonstances, exprimer (ou cacher) la
+joie, ou la douleur, ou la colère, ou la pitié. Je suis bien convaincu
+qu'un artiste comme vous saura traiter un si grand nombre de récitatifs
+instrumentaux, sans fatiguer les auditeurs: d'abord, parce que vous
+éviterez soigneusement de faire longueur, ainsi que je vous l'ai
+recommandé avec insistance;--et surtout, parce que vous possédez, à
+la perfection l'art de varier et de faire alterner les_ piani, _les_
+forti, _les_ rinforzi, _les enchaînements_ staccati _ou_ congiunti,
+_les_ retards, _les_ pauses, _les_ arpèges, _les_ tremolos, _et
+par-dessus tout ces modulations inattendues, dont vous seul savez les
+ressources cachées_....»
+
+«_Vous croyez que j'ai fini de vous ennuyer? Pas encore.... Je
+souhaiterais que le chœur final fût de ceux qui, grâce à vous, ont
+donné au public le désir, inconnu jusqu'alors, de les écouter. Je
+voudrais que vous fissiez sentir que ce chœur n'est pas un accessoire,
+mais une partie très nécessaire de la tragédie et de la catastrophe qui
+la termine._...»
+
+Et Métastase ne met fin à ses minutieuses recommandations que parce
+qu'il est fatigué, dit-il, nullement parce qu'il a tout dit. Nul doute
+que des conversations ultérieures n'aient commenté et complété cette
+lettre.
+
+ * * * * *
+
+Résumons ces conseils. On notera:
+
+1º La suprématie de la poésie sur la musique. «_Les traits du visage_»,
+c'est la poésie. «_Les parures et habillements_», c'est la musique.
+Gluck ne s'exprimera pas très différemment.
+
+2º L'importance donnée au drame, les conseils d'homme du métier, pour
+ne pas laisser languir le débit de l'acteur, pour qu'il n'y ait pas
+de trous dans le dialogue. C'est la condamnation de l'air inutile. La
+musique est subordonnée à l'effet scénique.
+
+3º Le caractère psychologique attribué à l'orchestre. «La symphonie
+qui exprime les réflexions, les doutes, les troubles de Régulus.»
+Le pouvoir reconnu à la bonne musique de traduire non seulement les
+paroles, mais l'âme cachée qui sent parfois tout autrement qu'elle ne
+s'exprime,--en un mot, la tragédie intérieure.
+
+Tout cela, je le répète, est conforme à la pensée de Gluck. Pourquoi
+donc représente-t-on toujours Métastase et ses musiciens comme opposés
+à la réforme de Gluck? Cette lettre est de 1749, à une date où Gluck
+n'avait encore aucun pressentiment de sa réforme[287]. On voit ici
+que tous les artistes, dans tous les camps, étaient agités des mêmes
+préoccupations, travaillaient à la même œuvre. Seulement, la formule
+adoptée n'était pas la même chez tous. Métastase, amoureux du
+beau chant, et l'un des derniers en Europe qui en eussent conservé
+l'exacte tradition[288], ne voulait pas le sacrifier. Et quel
+musicien lui en ferait un reproche? Il voulait que la voix--poésie et
+musique--fût toujours la figure principale du tableau; il se défiait
+du développement excessif de l'orchestre de son temps; il le trouvait
+d'autant plus dangereux qu'il en sentait la force et prétendait
+la tenir en bride, au service de son idéal de tragédie musicale,
+harmonieusement proportionnée[289]. Il faut dire les choses comme
+elles sont: avec Gluck, le drame a gagné; nullement la poésie. Vous ne
+trouverez plus chez lui, ni chez Jommelli la déclamation racinienne,
+qui s'était encore adoucie et raffinée, au cours du XVIIIe siècle, mais
+une diction lourde, appuyée, étalée, criée: il le fallait bien, pour
+dominer le tumulte de l'orchestre! Comparez une scène de l'_Armide_
+de Gluck à la scène correspondante, dans l'_Armide_ de Lully[290]:
+dans ces deux tragédies lyriques, quelle différence de déclamation!
+Celle de Gluck est plus lente, répétée; l'orchestre bruit et gronde;
+la voix est celle d'un masque tragique de théâtre grec: elle hurle.
+Chez Lully, et bien plus encore chez les collaborateurs musicaux
+de Métastase, la voix était celle d'un grand acteur du temps; elle
+obéissait à certaines conventions de bon goût, de modération et de
+naturel, au sens où l'entendait la société d'alors:--(car le naturel
+varie, suivant l'époque; et chaque société, chaque âge lui fixe des
+limites différentes).--Le malentendu entre les deux écoles portait
+donc beaucoup moins sur le fond que sur la manière. Tout le monde
+s'accordait à vouloir que l'opéra fût une tragédie en musique. Mais
+l'on n'était pas d'accord sur ce que devait être la tragédie. D'un
+côté, les Raciniens; de l'autre, les romantiques avant la lettre.
+
+[Note 287: Gluck avait débuté en 1742; il revenait d'Angleterre,
+en 1746; il n'avait pas encore écrit, en 1749--je ne dis pas l'épître
+dédicatoire d'_Alceste_, qui est de vingt ans plus tard (1769)--mais
+même ses opéras italiens, réellement significatifs: _Ezio_ est de 1750,
+et _la Clemenza di Tito_, de 1752.]
+
+[Note 288: Burney entendit, à Vienne, une excellente chanteuse,
+Mlle Martinetz, à qui Métastase avait enseigné le chant. Il ajoute que
+Métastase était un des derniers qui connussent la tradition du beau
+vieux chant italien, de l'école de Pistocchi et de Bernacchi. Ajoutons:
+de Francesco Gasparini.]
+
+[Note 289: «_La esatta proporzione dello stile drammatico proprio
+dell' Opera in musica_», comme dit Arteaga, qui fait de cette qualité
+la caractéristique de Métastase, celle qui le rend supérieur à tous les
+autres artistes.]
+
+[Note 290: Soit la scène où Armide fait appel à la Haine.]
+
+Ajoutez que le principal, en art, ce ne sont pas les théories, c'est
+l'homme qui les applique. Gluck voulait la réforme du drame musical.
+Métastase la voulait aussi. Et aussi, à Berlin, Algarotti, Graun,
+Frédéric II lui-même. Mais il y a la façon de vouloir, il y a le
+tempérament. Celui de Gluck était d'un révolutionnaire, intelligent,
+audacieux, qui savait, au besoin, être brutal, qui se moquait du qu'en
+dira-t-on et bousculait les conventions. Celui de Métastase était
+d'un homme du monde, qui respectait les usages établis. Il farcissait
+de froides sentences et de comparaisons précieuses ses _libretti_
+d'opéras; et, pour les justifier, il s'appuyait sur l'exemple des
+Grecs et des Romains; il disait à Calsabigi que de tels moyens
+«_avaient toujours fait le principal attrait de l'éloquence profane et
+sacrée_[291]».
+
+[Note 291: «_Han fatto sempre una gran parte finora della sacra e
+della profana eloquenza._»]
+
+Les critiques de son temps les justifiaient aussi, par l'exemple des
+anciens et des classiques français. Ils ne se disaient pas que, pour
+juger si une chose est bonne, il ne faut pas se demander si elle a été
+bonne et vivante autrefois, mais si elle l'est aujourd'hui.--Voilà
+le vice radical de l'art d'un Métastase. Il est plein de goût et
+d'intelligence, parfaitement équilibré, mais érudit et mondain; il
+manque d'audace, il manque de sève.
+
+N'importe! S'il était condamné à périr, il portait en lui beaucoup
+d'idées de l'avenir. Et qui sait si sa pire malchance n'a pas
+été l'échec de Jommelli, qui, de tous les musiciens soumis à son
+influence, fut le plus audacieux et marcha le plus loin sur les voies
+que Métastase avait ouvertes? Jommelli, que l'on a parfois nommé le
+Gluck italien, marque le suprême effort de l'Italie pour conserver
+sa primauté dans l'opéra. Il voulut accomplir la réforme de la
+tragédie musicale, sans rompre avec la tradition italienne, mais en la
+revivifiant avec des éléments nouveaux et surtout avec la puissance
+dramatique de l'orchestre. Il ne fut pas soutenu dans son pays; et en
+Allemagne il était un étranger, comme Métastase. Ils furent vaincus; et
+leur défaite fut celle de l'Italie. Le Gluck italien ne fit pas école.
+Ce fut le Gluck allemand qui assura la victoire, non seulement à une
+forme d'art, mais à une race.
+
+
+
+
+VII
+
+VOYAGE MUSICAL A TRAVERS L'EUROPE DU XVIIIe SIÈCLE
+
+
+I
+
+ITALIE
+
+L'Italie fut, pendant tout le XVIIIe siècle (comme au siècle
+précédent), la terre de la musique. Ses musiciens exerçaient sur
+l'Europe entière une supériorité analogue à celle des «philosophes»
+et des écrivains français. Elle était le grand marché de chanteurs,
+d'instrumentistes, de virtuoses, de compositeurs et d'opéras. Elle
+les exportait par centaines en Angleterre, en Allemagne, en Espagne.
+Elle en faisait elle-même une consommation prodigieuse: car elle était
+insatiable de musique, et il lui fallait du nouveau, du nouveau,
+toujours du nouveau. Les maîtres les plus célèbres d'Allemagne: Hændel,
+Hasse, Gluck, Mozart, venaient se mettre à son école; et certains
+d'entre eux en sortaient plus intransigeants dans leur italianisme
+que les Italiens. Les mélomanes anglais envahissaient l'Italie; on
+les voyait cheminer de ville en ville, à la suite des chanteurs et
+des troupes d'opéra, passant le carnaval à Naples, la Semaine Sainte
+à Rome, l'Ascension à Venise, les mois d'été à Padoue et à Vicence,
+l'automne à Milan, l'hiver à Florence: pendant des années, sans se
+lasser, ils accomplissaient le même tour. Cependant, ils n'avaient
+guère besoin de se déranger pour entendre des opéras italiens: car ils
+avaient l'Italie à Londres. L'Angleterre était si bien conquise par le
+goût italien, depuis le commencement du siècle, que l'historien Burney
+faisait cette étrange réflexion,--qui, dans sa bouche, était un éloge
+pour son pays:
+
+ Les jeunes compositeurs anglais, sans avoir été en Italie, tombent
+ moins souvent dans le genre anglais que les jeunes compositeurs
+ français, qui ont passé des années en Italie, ne retombent, en dépit
+ de tout, dans le genre français.
+
+En d'autres termes, il se félicite que les musiciens anglais
+réussissent mieux à se dénationaliser que les Français. Ils le devaient
+aux excellents théâtres italiens d'opéra et d'_opera buffa_ qui
+existaient à Londres et qui avaient eu à leur tête des maîtres tels que
+Hændel, Buononcini, Porpora et Galuppi. Burney en concluait, dans son
+engouement pour l'Italie, que «l'Angleterre était par conséquent une
+école plus propre que la France à former un jeune compositeur».
+
+L'observation est, à l'insu de Burney, assez flatteuse pour la France,
+qui fut, en effet, de toutes les nations d'alors celle qui opposa la
+résistance la plus opiniâtre à l'influence italienne. Cette influence
+ne s'en exerça pas moins sur la société et les artistes de Paris; et
+l'italianisme, qui trouva un vigoureux appui chez les «philosophes»
+de l'Encyclopédie--Diderot, Grimm, surtout Rousseau,--souleva de
+véritables guerres musicales, et finit par avoir, en partie, gain
+de cause: car, dans la seconde moitié du siècle, on peut dire que la
+musique française est une proie que se partagent, comme une terre
+conquise, trois grands artistes étrangers: un Italien, Piccinni,--un
+Allemand italianisé, Gluck,--et un Belge italianisé, Grétry.
+
+Les autres nations n'avaient pas attendu si longtemps pour succomber.
+L'Espagne était, pour la musique, une colonie italienne depuis que s'y
+était établie, en 1703, une compagnie italienne d'opéra, et surtout
+après l'arrivée, en 1737, du fameux virtuose Farinelli, tout-puissant
+auprès de Philippe V, dont il calmait, avec son chant, les accès de
+manie. Les meilleurs compositeurs espagnols, revêtus de noms italiens,
+deviennent, comme Terradellas, maîtres de chapelle à Rome, ou comme
+Avossa (Abos), professeurs dans les conservatoires de Naples, à moins
+que, comme Martini (Martin y Soler), ils n'aillent porter l'italianisme
+dans les autres pays d'Europe.
+
+Il n'était pas jusqu'aux contrées du Nord que n'atteignît l'invasion
+italienne; et l'on voyait s'établir en Russie Galuppi, Sarti,
+Paisiello, Cimarosa, qui y implantaient des écoles, des conservatoires,
+des théâtres d'opéra.
+
+On comprend qu'un pays qui avait ce rayonnement d'art dans toute
+l'Europe fût considéré par elle comme une Terre Sainte de la musique.
+Aussi l'Italie fut-elle, au XVIIIe siècle, un lieu de pèlerinage pour
+les musiciens de toutes nations. Beaucoup d'entre eux ont noté leurs
+impressions; et certaines de ces relations de voyages, signées de noms
+tels que ceux de Montesquieu, le président de Brosses, Pierre-Jean
+Grosley de Troyes, le savant Lalande, Gœthe, le poète espagnol Don
+Leandro de Moratin, abondent en observations spirituelles et profondes.
+Le plus curieux de ces ouvrages est peut-être celui de l'Anglais
+Charles Burney, qui, avec une patience inlassable, traversa l'Europe
+à petites journées, pour réunir les matériaux nécessaires à sa grande
+_Histoire de la Musique_. Très italianisant de goût, mais ouvert et
+impartial, il eut la bonne fortune de connaître personnellement les
+principaux musiciens de son temps: en Italie, Jommelli, Galuppi,
+Piccinni, le père Martini, Sammartini;--en Allemagne, Gluck, Hasse,
+Kirnberger, Philippe-Emmanuel Bach;--en France, Grétry, Rousseau et les
+philosophes. Et certains des portraits qu'il en a tracés sont les plus
+vivants qui nous restent de ces hommes.
+
+Je vais tâcher de refaire, à la suite de Burney et de tant d'illustres
+voyageurs, le pèlerinage d'Italie, vers le milieu du XVIIIe siècle[292].
+
+[Note 292: Montesquieu voyagea en Italie de 1728 à 1729 (_Voyages_,
+Bordeaux, 1894); le président de Brosses, de 1739 à 1740 (_Lettres
+familières écrites d'Italie_); Grosley, en 1758 (_Observations sur
+l'Italie_); Lalande, en 1765-66 (_Voyage en Italie_, 8 vol. in-12,
+Venise, 1769); Gœthe, en 1786-87 (_Italienische Reise_); Moratin, de
+1793 à 1796 (_Obras postumas_, Madrid, 1867).
+
+Le grand voyage de Burney date de 1770-72, et a été raconté par
+lui dans ses deux ouvrages: _The present state of music in France
+and Italy_ (1771), et _The present state of music in Germany, the
+Netherlands and United Provinces_ (1773), traduits presque aussitôt en
+français.
+
+Il y a lieu de consulter aussi les lettres de Mozart, qui fit trois
+voyages en Italie (1769-71, 1771, 1772-73), les _Mémoires_ de Grétry,
+qui resta huit ans à Rome, de 1759 à 1767, l'autobiographie de Karl
+Ditters von Dittersdorf, qui accompagna Gluck en Italie,--sans parler
+des nombreuses études sur les musiciens allemands qui voyagèrent en
+Italie, comme Rust, Jean-Chrétien Bach, etc.
+
+Un intéressant travail de M. Giuseppe Roberti: _La musica in Italia
+nel secolo_ XVIII _secondo le impressioni di viaggiatori stranieri_
+(_Rivista musicale italiana_, 1901) m'a été un guide précieux.]
+
+ * * * * *
+
+A peine entrés en Italie, les étrangers étaient saisis par la passion
+musicale qui dévorait la nation tout entière. Cette passion n'était pas
+moindre dans le peuple que dans l'élite.
+
+ Les violons, les instruments, le chant nous arrêtent dans les
+ rues,--écrit l'abbé Coyer, en 1763.--On entend sur les places
+ publiques un cordonnier, un forgeron, un menuisier chanter une _aria_
+ à plusieurs parties avec une justesse, un goût, qu'ils doivent à la
+ nature et à l'habitude d'entendre des harmonistes que l'art a formés.
+
+A Florence et à Gênes, les marchands et les artisans se réunissaient,
+les dimanches et fêtes, en plusieurs compagnies de _Laudisti_ ou
+chanteurs de psaumes. Ils se promenaient ensemble dans la campagne et
+chantaient des musiques à trois parties.
+
+A Venise, «si deux personnes se promènent ensemble, se tenant sous
+le bras, il semble, dit Burney, qu'elles ne causent qu'en chantant.
+Toutes les chansons y sont chantées en duo.»--Sur la place Saint-Marc,
+souvent, écrit Grosley, «un homme de la lie du peuple, un cordonnier,
+un forgeron, avec les habits de son métier, commence un air: d'autres
+gens de sa sorte, se joignant à lui, chantent cet air à plusieurs
+parties avec une justesse, une précision et un goût, qu'à peine
+rencontre-t-on parmi le plus beau monde de nos pays septentrionaux».
+
+Depuis le XVe siècle, des représentations populaires en musique avaient
+lieu, tous les ans, dans la campagne toscane; et le génie populaire de
+Naples et de la Calabre s'exprimait par des chants qui ne laissaient
+pas indifférents les musiciens: Piccinni et Paisiello en surent tirer
+parti.
+
+Mais l'admirable, c'était surtout l'ardente joie que ce peuple
+témoignait en écoutant la musique.
+
+«Quand les Italiens admirent, ils semblent mourir d'un plaisir trop
+grand pour leurs sens», écrit Burney. A un concert symphonique, donné
+en plein air, à Rome, en 1758, l'abbé Morellet dit que le peuple «se
+pâmait. On entendait gémir: _O benedetto, o che gusto, piacer di
+morir!_ (O bénédiction! quelle jouissance! plaisir à en mourir!)»--Un
+peu plus tard, en 1781, l'Anglais Moore, assistant à un spectacle
+musical, à Rome, note que «le public se tenait, les mains jointes, les
+yeux demi-fermés, retenant son souffle. Une jeune fille se met à crier,
+du milieu du parterre: _O Dio! dove sono? Il piacere mi fa morire!_»
+(O Dieu! où est-ce que je suis? Je meurs de plaisir!) Certaines
+représentations étaient interrompues par les sanglots de l'auditoire.
+
+La musique tenait tant de place en Italie que le mélomane Burney
+lui-même voyait dans la passion qu'elle excitait un danger pour la
+nation. «A en juger par la quantité d'établissements de musique et de
+représentations publiques, on pourrait accuser l'Italie de cultiver la
+musique avec excès.»
+
+ * * * * *
+
+La supériorité musicale de l'Italie ne tenait pas seulement à son goût
+naturel pour la musique, mais à l'excellence de l'instruction musicale
+dans toute la péninsule.
+
+Le foyer le plus brillant de cette culture artistique était Naples.
+C'était l'opinion courante, au temps de Burney, que plus on descendait
+vers le sud, plus le goût musical s'affinait. «L'Italie, dit Grosley,
+peut être comparée à un diapason, dont Naples tient l'octave.» Le
+président de Brosses, l'abbé Coyer, surtout Lalande, expriment le même
+avis. «La musique--écrit Lalande--est le triomphe des Napolitains. Il
+semble que, dans ce pays-là, les cordes du tympan soient plus tendres,
+plus harmoniques, plus sonores que dans le reste de l'Europe; la nation
+même est toute chantante; le geste, l'inflexion de la voix, la prosodie
+des syllabes, la conversation, tout y marque et y respire la musique;
+aussi Naples est-elle la source principale de la musique.»
+
+Burney réagit contre cette opinion, qui n'était plus tout à fait
+vraie de son temps, et qui avait dû toujours être un peu exagérée.
+«On accorde aux Napolitains, dit-il, plus de confiance dans l'art
+qu'ils n'en méritent aujourd'hui, malgré les titres qu'ils ont dû
+avoir à cette célébrité dans les temps passés.» Et il revendique la
+première place pour Venise. Sans trancher cette question de prééminence
+entre les deux villes, on peut dire que Venise et Naples étaient, au
+XVIIIe siècle, les grands séminaires de musique vocale, non seulement
+d'Italie, mais d'Europe. Chacune d'elles était le siège d'une école
+illustre d'opéra: celle de Venise, la première en date, issue de
+Monteverdi, comptait des noms tels que ceux de Cavalli et de Legrenzi,
+au XVIIe siècle, de Marcello et de Galuppi, au XVIIIe; celle de Naples,
+un peu plus tard venue, à la fin du XVIIe siècle avec Francesco
+Provenzale, avait établi, au XVIIIe, sa suprématie incontestée dans la
+musique dramatique, avec l'innombrable école d'Alessandro Scarlatti et
+celle de Pergolèse. Venise et Naples avaient aussi les conservatoires
+les plus réputés d'Italie.
+
+A côté de ces deux métropoles de l'opéra, la Lombardie était un centre
+de musique instrumentale. Bologne était célèbre par ses théoriciens; et
+Rome jouait dans l'ensemble de cette organisation artistique son rôle
+de capitale, moins par la supériorité de sa production personnelle que
+par le jugement souverain qu'elle s'attribuait sur les œuvres d'art.
+«Rome--dit Burney--est le poste d'honneur pour les compositeurs, les
+Romains étant regardés comme les juges les plus sévères de la musique
+en Italie. On estime qu'un artiste qui a du succès à Rome n'a rien à
+craindre de la sévérité des critiques dans les autres villes.»
+
+ * * * * *
+
+La première impression produite par la musique napolitaine sur les
+voyageurs étrangers était plutôt une surprise qu'un plaisir. Ceux qui
+étaient plus sincères, ou plus fins connaisseurs, en éprouvaient même
+une déception, d'abord. Ils trouvaient, comme Burney, des exécutions
+peu soignées, où la mesure et la justesse péchaient également, des voix
+rauques, une brutalité naturelle, quelque chose de déréglé, «un goût--à
+ce que dit Grosley--pour le _capriccioso_ et le _stravagante_». Les
+relations du XVIIe et du XVIIIe siècle sont là-dessus d'accord. Voici
+ce que note, en 1632, un voyageur français, J.-J. Bouchard[293]:
+
+[Note 293: _Un Parisien à Rome et à Naples en 1632_, d'après un
+manuscrit inédit de J.-J. Bouchard,--par Lucien Marcheix.--Paris,
+Leroux.]
+
+ La musique napolitaine est surtout frappante par ses mouvements
+ bizarres et allègres. Sa manière de chanter, tout à fait différente
+ de celle de Rome, est éclatante et comme dure: non pas trop gaie à
+ la vérité, mais fantasque et écervelée, plaisant seulement par son
+ mouvement prompt, étourdi et bizarre; c'est un mélange d'air français
+ et d'air sicilien[294], au reste extravagantissime pour ce qui est
+ de la suite et uniformité qu'elle ne garde aucunement, courant, puis
+ s'arrêtant tout court, sautant de bas en haut et de haut en bas,
+ jetant avec effort toute la voix, puis tout à coup la resserrant; et
+ c'est proprement dans ces alternatives de haut et de bas, de _piano_
+ et de _forte_, que se reconnaît le chant napolitain.
+
+[Note 294: C'est-à-dire, suivant Bouchard, de style galant et de
+style dramatique.]
+
+Et Burney, en 1770, écrit:
+
+ Le chant napolitain dans les rues est beaucoup moins agréable, quoique
+ plus original qu'ailleurs. C'est une singulière espèce de musique,
+ aussi sauvage dans sa modulation, et aussi différente de celle de tout
+ le reste de l'Europe que la musique écossaise.... Le chant artistique
+ a une force, un feu qu'on ne rencontre peut-être pas dans le monde
+ entier, et qui compense le manque de goût et de délicatesse. Cette
+ manière d'exécuter est si ardente qu'elle tient de la frénésie. C'est
+ cette impétuosité de génie qui fait qu'il est ordinaire de voir un
+ compositeur napolitain, en partant d'un mouvement doux et sobre,
+ mettre l'orchestre en feu avant qu'il soit fini.... Les Napolitains,
+ comme les chevaux de race, sont impatients du frein. Dans leurs
+ conservatoires, on arrive difficilement à obtenir le pathétique et
+ le gracieux; et, en général, les compositeurs de l'école de Naples
+ recherchent moins que ceux des autres parties de l'Italie les grâces
+ délicates et étudiées....
+
+Mais si les caractères du chant napolitain étaient demeurés à peu près
+les mêmes, du XVIIe au XVIIIe siècle, sa valeur avait bien changé.
+Au temps de Bouchard, la musique napolitaine était en retard sur le
+reste de l'Italie. Au temps de Burney, les compositeurs de Naples
+étaient renommés, non seulement pour leur génie naturel, mais pour leur
+science. Et c'est ici que l'on voit ce que peuvent des institutions
+artistiques, non pas sans doute pour transformer une race, mais pour
+lui faire produire ce qu'elle avait en réserve et qui, sans elles,
+n'eût probablement jamais levé du sol.
+
+Ces institutions étaient, pour Naples, ses fameux conservatoires pour
+l'éducation musicale des enfants pauvres. Idée admirable, que nos
+démocraties modernes n'ont pas eue, ni reprise.
+
+Ces conservatoires, ou _Collegii di musica_, étaient au nombre de
+quatre principaux[295]:
+
+[Note 295: Voir la préface du marquis de Villarosa à ses _Memorie
+dei compositori di musica del regno di Napoli_ (Naples, 1840).]
+
+1º Le _Collège des pauvres de Jésus-Christ_ (_Collegio de' poveri
+di Gesù Cristo_), fondé en 1589, par un Calabrais du tiers ordre de
+saint François, Marcello Fossataro di Nicotera, qui y recueillit les
+pauvres petits, mourant de faim et de froid. On y admettait les enfants
+de toutes nations, de sept à onze ans. Ils étaient une centaine.
+Ils portaient la soutane rouge et la simarre bleu de ciel. De ce
+collège--c'est tout dire,--est sorti Pergolèse.
+
+2º Le _Collège de San Onofrio a Capuana_, fondé vers 1600, par les
+confrères de San Onofrio pour les orphelins du pays de Capoue. Le
+nombre des écoliers variait de quatre-vingt-dix à cent cinquante. Ils
+portaient la soutane blanche et la simarre grise.
+
+3º Le _Collège de Santa Maria di Loreto_, fondé en 1537, par un
+protonotaire apostolique de nation espagnole, Giovanni di Tappia, «pour
+y recueillir les fils des citoyens les plus pauvres, et les élever dans
+la religion et les beaux-arts». Ce très grand collège compta d'abord
+jusqu'à huit cents enfants, garçons et filles. Puis, vers le milieu du
+XVIIIe siècle, on cessa d'y recevoir des filles, et on commença à y
+enseigner exclusivement la musique. Quand Burney le visita, il y avait
+là deux cents enfants. Ils portaient la soutane et la simarre blanches.
+
+4º Le _Collège de la Pietà de' Turchini_, fondé à la fin du XVIe siècle
+par une confrérie, qui recueillait les pauvres enfants du quartier. Le
+nombre des élèves était, au milieu du XVIIIe siècle, d'une centaine.
+Ils portaient la soutane et la simarre bleues. Les plus illustres
+compositeurs napolitains professèrent dans ce collège. Francesco
+Provenzale en fut un des premiers maîtres.
+
+Chacun de ces conservatoires avait deux maîtres principaux: l'un
+pour corriger les compositions, l'autre pour professer le chant. Il
+y avait, de plus, des maîtres assistants (_maestri scolari_), pour
+chaque instrument. Les enfants restaient, en général, huit ans. Si,
+après quelques années d'école, ils ne montraient pas de dispositions
+suffisantes, ils étaient renvoyés. Un certain nombre étaient reçus
+comme pensionnaires payants. On retenait les meilleurs élèves, après
+leur temps d'études, pour professer à leur tour.
+
+Burney fait une description pittoresque d'une visite au Collège de San
+Onofrio:
+
+Sur le palier du premier étage, une clarinette s'escrimait. Sur le
+palier du second, un cor beuglait. Dans une chambre commune, sept ou
+huit clavecins, un nombre encore plus grand de violons et des voix
+exécutaient, chacun un morceau différent, tandis que d'autres élèves
+écrivaient. Les lits servaient de tables aux clavecins. Dans une
+seconde chambre, les violoncelles étaient réunis. Dans une troisième,
+les flûtes et les hautbois. Les clarinettes et les cors n'avaient de
+place que sur l'escalier. Dans le haut de la maison, et tout à fait à
+part des autres enfants, seize jeunes castrats avaient des appartements
+plus chauds, à cause de la délicatesse de leur voix. Tous ces petits
+musiciens travaillaient sans relâche, du lever (deux heures avant
+le jour, en hiver) jusqu'au coucher (vers huit heures du soir); ils
+n'avaient qu'une heure et demie de repos, pour le dîner, et quelques
+jours de vacances, à l'automne.
+
+Ces conservatoires, qui furent pour toute l'Europe une mine de
+chanteurs et de compositeurs d'opéra, étaient déjà vers leur déclin au
+temps de Burney. Leur période la plus brillante semble avoir été dans
+le premier tiers du siècle, du vivant de Alessandro Scarlatti.
+
+Il se trouvait, à Naples, des entrepreneurs de musique étrangers, dont
+le seul emploi était de recruter des musiciens et des sopranistes, pour
+leurs gouvernements. Tel, un certain M. Gilbert, que Lalande rencontre,
+et qui opérait pour le compte de la France.
+
+On y recrutait aussi des compositeurs. Les deux plus célèbres
+compositeurs napolitains au milieu du XVIIIe siècle, Jommelli et
+Piccinni, furent appelés, l'un, Jommelli, en Allemagne, où il resta
+quinze ans à Stuttgart;--l'autre, Piccinni, à Paris, où on l'opposa à
+Gluck. Il y mourut, après avoir été professeur à l'Ecole royale de
+chant et déclamation, et inspecteur du Conservatoire de Paris. Ces deux
+hommes formaient un parfait contraste. Piccinni, petit, maigre, pâle,
+le visage fatigué, très poli, doux et vif à la fois, avec un extérieur
+plutôt grave, et un cœur affectueux, impressionnable à l'excès, était
+surtout inimitable dans la comédie musicale; et c'est un malheur pour
+lui que ses petits opéras-comiques en dialecte napolitain n'aient pu
+être transplantés en dehors de son pays, où ils faisaient fureur; mais,
+comme disait l'abbé Galiani, «il était bien impossible que ce genre
+passât en France, puisqu'il n'allait même pas jusqu'à Rome. Il fallait
+être Napolitain pour se rendre compte du chef-d'œuvre de perfection
+auquel Piccinni avait poussé l'opéra-comique à Naples.»--Jommelli,
+au contraire, était plus goûté à l'étranger qu'à Naples. Les
+Napolitains lui gardaient rancune de s'être trop germanisé à Stuttgart.
+Physiquement, il ressemblait à un musicien allemand. «C'était un
+homme extrêmement gros de corps; sa figure--dit Burney--m'a rappelé
+celle de Hændel. Mais il est beaucoup plus poli et plus doux dans ses
+manières.» Ce sérieux artiste, noble, ému, un peu lourd, avait rapporté
+d'Allemagne un goût pour une harmonie et une orchestration compactes;
+il n'avait pas peu contribué à la révolution qui s'accomplissait
+de son temps dans l'opéra napolitain, où l'orchestre commençait à
+faire rage, au détriment des chanteurs qui étaient forcés de crier.
+«De la musique,--écrit Burney,--tout le clair-obscur est perdu; les
+demi-teintes et le fond disparaissent; on n'entend que les parties
+bruyantes.»
+
+ * * * * *
+
+Venise se distinguait de Naples par la délicatesse de son goût. Aux
+conservatoires de Naples elle opposait ses fameux conservatoires
+de femmes: _la Pietà_, les _Mendicanti_, les _Incurabili_ et
+l'_Ospedaletto di S. Giovanni e Paolo_.
+
+C'étaient des hôpitaux d'enfants trouvés, sous la protection des
+principales familles aristocratiques de la ville. On y gardait les
+jeunes filles jusqu'à leur mariage, en leur donnant une instruction
+musicale accomplie. «La musique--dit Grosley--y était la partie
+principale d'une éducation qui paraissait plus propre à former des
+Laïs et des Aspasies que des religieuses ou des mères de famille.» Il
+ne faudrait pourtant pas croire que toutes fussent musiciennes. Il
+n'y en avait guère que soixante-dix sur mille, à _la Pietà_; quarante
+à cinquante, dans chacun des autres hôpitaux. Mais on ne négligeait
+rien pour y attirer des musiciennes; et, souvent, on y admettait des
+enfants, sans qu'ils fussent orphelins, quand ils avaient une belle
+voix. On en amenait de tout le Veneto, de Padoue, de Vérone, de
+Brescia, de Ferrare. Les maîtres étaient: à _la Pietà_, Furlanetto; aux
+_Mendicanti_, Bertoni; à l'_Ospedaletto_, Sacchini; aux _Incurabili_,
+Galuppi, qui succédait à Hasse. La rivalité qui existait entre ces
+compositeurs illustres excitait l'émulation des élèves. Chaque
+conservatoire avait cinq ou six maîtres assistants pour le chant et
+les instruments; les plus âgées parmi les jeunes filles instruisaient
+à leur tour les plus jeunes. Les élèves apprenaient non seulement à
+chanter, mais à jouer de tous les instruments: du violon, du clavecin,
+voire du cor ou de la contrebasse. Burney dit qu'elles savaient,
+d'ordinaire, jouer de plusieurs instruments et qu'elles passaient de
+l'un à l'autre avec aisance. Ces orchestres de femmes donnaient des
+concerts publics, tous les samedis et dimanches soir. C'était un des
+principaux attraits de Venise; et aucun des voyageurs étrangers qui
+visitèrent la ville n'a manqué de nous décrire ces concerts, aussi
+plaisants à regarder qu'à entendre. «Rien de plus charmant à voir--dit
+le président de Brosses--qu'une jeune et jolie religieuse en habit
+blanc, avec un bouquet de grenades sur l'oreille, conduire l'orchestre
+et battre la mesure avec toute la grâce et toute la précision
+imaginable.» Il ajoute que «pour la grande exécution et pour être chef
+de meute à la tête d'un orchestre, la fille de Venise ne le cède à
+personne». Certaines de ces musiciennes étaient célèbres dans toute
+l'Italie; et Venise se partageait en des camps ennemis pour soutenir
+telle ou telle chanteuse.
+
+Mais les récits un peu fantaisistes des galants voyageurs risqueraient
+de tromper sur le sérieux de l'éducation musicale qu'on donnait dans
+ces conservatoires. Burney, qui les visita avec soin, admire leur
+science. Le meilleur était celui des _Incurabili_, que dirigeait
+Galuppi. Galuppi avait alors soixante-dix ans; mais il était encore
+vif, alerte, et brûlait de plus de feu à mesure qu'il avançait en âge.
+Il était très mince, avec une petite figure pleine d'intelligence. Sa
+conversation pétillait d'esprit. Il avait des manières distinguées
+et du goût pour tous les arts: il possédait de beaux tableaux de
+Véronèse. Son caractère n'était pas moins estimé que ses talents; il
+avait une nombreuse famille, et vivait de la façon la plus rangée.
+Comme compositeur, il fut un des derniers représentants de l'ancienne
+tradition vénitienne, un de ces génies brillants et prime-sautiers,
+où s'alliaient avec un éclat séduisant la fantaisie, le naturel et
+la science. Vrai Italien, et d'esprit classique, il définissait la
+bonne musique, dans ses conversations avec Burney, par «la beauté, la
+clarté et la bonne modulation». Extrêmement occupé à Venise, où il
+cumulait les fonctions de premier maître de chapelle de Saint-Marc
+et des _Incurabili_, d'organiste dans des maisons aristocratiques,
+et de compositeur d'opéra, il ne négligeait aucun de ses devoirs, et
+son conservatoire était un modèle de bonne tenue. «L'orchestre--dit
+Burney--était soumis à la plus exacte discipline. Aucun des exécutants
+ne paraissait curieux de briller; tous restaient dans cette espèce de
+subordination qu'on exige dans un serviteur à l'égard de son maître.»
+Les artistes faisaient preuve d'une grande virtuosité; mais leur goût
+était toujours pur, et l'on retrouvait l'art de Galuppi dans les
+moindres cadences de ses élèves. Il les exerçait dans tous les genres,
+sérieux ou profanes; et les concerts qu'il dirigeait se prêtaient aux
+combinaisons instrumentales et vocales les plus variées. Il n'était
+point rare, à Venise, d'employer dans une église deux orchestres,
+deux orgues, deux chœurs en écho; et Burney entendit, à Saint-Marc,
+sous la direction de Galuppi, une messe à six orchestres: deux grands
+orchestres dans les galeries des deux orgues principales, et quatre
+orchestres moindres, distribués, deux par deux, entre les bas-côtés,
+chaque groupe étant soutenu par deux petites orgues. C'était là une
+tradition vénitienne: elle datait des Gabrieli, au XVIe siècle.
+
+En dehors des conservatoires et des églises, on donnait de nombreux
+concerts ou «académies» dans les maisons particulières. La noblesse
+y prenait part. De nobles dames jouaient du clavecin, exécutaient
+des concertos. On organisait parfois des festivals en l'honneur d'un
+musicien: Burney assista à un concert Marcello. Ces soirées musicales
+se prolongeaient fort avant dans la nuit. Dans un même soir, Burney
+note quatre concerts de conservatoires et plusieurs «académies» privées.
+
+Les concerts ne faisaient point tort aux théâtres qui étaient, à Venise
+comme à Naples, le meilleur titre de gloire musicale. Longtemps ils
+avaient été les premiers d'Italie. Au carnaval de 1769, sept théâtres
+d'opéra furent ouverts à la fois: trois d'_opera seria_, et quatre
+d'_opera buffa_, sans parler de quatre théâtres de comédie: tout était
+plein, chaque soir.
+
+Un dernier trait montre la libéralité et l'esprit vraiment démocratique
+qui animait ces villes italiennes. Les gondoliers avaient leur entrée,
+gratis, au théâtre; et, «lorsqu'une loge, appartenant à une famille
+noble, n'était point occupée, le directeur de l'opéra permettait
+aux gondoliers de s'y installer». Burney voit là, assez justement,
+une des raisons de «la manière distinguée avec laquelle les gens du
+peuple chantent à Venise, par comparaison avec les gens de même classe
+ailleurs». Nulle part, la musique n'était meilleure en Italie et plus
+répandue parmi le peuple.
+
+ * * * * *
+
+Autour de ces deux capitales de l'opéra, Venise avec ses sept
+théâtres, Naples avec ses quatre ou cinq,--dont le San Carlo, un
+des plus grands de l'Europe, avait un orchestre de quatre-vingts
+musiciens[296],--l'opéra florissait dans toutes les villes
+d'Italie,--à Rome, avec ses théâtres fameux: l'Argentina, l'Aliberti,
+le Capranica;--à Milan et à Turin, dont les théâtres de musique
+jouaient tous les jours, pendant la saison, sauf le vendredi,
+et où l'on représentait d'immenses actions, des batailles de
+cavalerie[297];--à Parme, où s'élevait le théâtre Farnèse, le plus
+fastueux de l'Italie;--à Plaisance, à Reggio, à Pise, à Lucques, qui,
+d'après Lalande, «possédait l'orchestre le plus parfait»;--dans toute
+la Toscane, dans tout le Veneto, à Vicence, à Vérone, qui, écrit
+Edmund Rolfe, «était folle d'opéra[298]».--C'était la grande passion
+italienne. L'abbé Coyer, en 1763, se trouve à Naples, au temps d'une
+famine: la fureur des spectacles n'en est pas diminuée.
+
+[Note 296: Marquis d'Orbessan, _Voyage d'Italie_, en 1749-50.
+(_Mélanges historiques et critiques_, Toulouse, 1768.)]
+
+[Note 297: Edmund Rolfe, en 1761: _Continental Dairy_, publié par
+E. Neville Rolfe (Naples, 1897).]
+
+[Note 298: Sans parler des moindres villes, où l'on trouvait
+toujours de bons orchestres et de bonnes troupes. (Voir les lettres de
+Mozart.)]
+
+Entrons à l'un de ces opéras. Le spectacle commence en général à huit
+heures, et se termine vers minuit et demi[299]. Le prix des places au
+parterre est d'un «paule» (six _pence_ anglais, ou douze sols)[300],
+à moins que l'entrée ne soit gratuite, comme c'est souvent le cas, à
+Venise ou à Naples. Le public est bruyant et inattentif à la pièce:
+il semble que le plaisir véritable du théâtre, l'émotion dramatique,
+compte pour très peu de chose. Il cause sans se gêner pendant une
+partie du spectacle. On se fait des visites d'une loge à l'autre.
+A Milan, «chaque loge mène à un appartement complet, ayant chambre
+à feu et toutes les convenances possibles, soit pour préparer des
+rafraîchissements, soit pour jouer aux cartes. Au quatrième étage, un
+jeu de pharaon reste ouvert, de chaque côté de la salle, pendant tout
+le temps que dure l'opéra[301].»--«A Bologne, les dames se mettent fort
+à l'aise; elles causent, ou, pour mieux dire, crient pendant la pièce,
+d'une loge à celle qui est vis-à-vis, se lèvent en pied, battent des
+mains, en criant: bravo! Pour les hommes, ils sont plus modérés: quand
+un acte est fini, et qu'il leur a plu, ils se contentent de hurler
+jusqu'à ce qu'on le recommence[302].»--A Milan, «ce n'est point assez
+que chacun y fasse la conversation, en criant du plus haut de sa tête,
+et qu'on applaudisse avec de grands hurlements, non les chants, mais
+les chanteurs dès qu'ils paraissent, et tout le temps qu'ils chantent.
+Messieurs du parterre ont en outre de longs bâtons, dont ils frappent
+tant qu'ils peuvent sur les bancs, par forme d'admiration. Ils ont des
+correspondants dans les cinquièmes loges qui, à ce signal, lancent à
+millions des feuilles contenant un _sonetto_ imprimé à la louange de
+la _signora_ ou du _virtuoso_ qui vient de chanter. Chacun s'élance à
+mi-corps des loges pour en attraper. Le parterre bondit, et la scène
+finit par un: «Ah!» général, comme au feu de la Saint-Jean[303].»
+
+[Note 299: Lalande. (Voyage de 1765, à Parme.)]
+
+[Note 300: Burney.--Les théâtres d'opéra italiens étaient, en
+général, donnés à entreprise à une société de grands seigneurs, qui
+souscrivaient chacun pour une loge, et louaient le reste à l'année,
+en réservant seulement le parterre et le paradis (ainsi, à Milan et à
+Turin).]
+
+[Note 301: Burney.]
+
+[Note 302: Lettres du président de Brosses (1739).]
+
+[Note 303: _Ibid._]
+
+Cette description, un peu chargée, n'est pourtant pas si loin encore
+de certaines représentations italiennes d'aujourd'hui. Un spectateur
+français ou allemand, assistant à de telles scènes, sera enclin à
+douter de la sincérité de l'émotion que ce public italien prétend
+goûter à l'opéra: il pensera que le plaisir du théâtre n'est, pour ces
+gens, que le plaisir de se trouver ensemble.--Il n'en est rien. Tout ce
+bruit s'apaise subitement, à quelques pages de l'œuvre. «On n'écoute ou
+ne s'extasie qu'à l'ariette,--dit l'abbé Coyer.--Je me trompe: on prête
+aussi son attention aux récitatifs _obligés_, plus touchants que les
+ariettes.» Dans ces instants, «quelque légères que soient les nuances,
+aucune n'échappe aux oreilles italiennes; elles les saisissent,
+elles les sentent, elles les savourent avec un plaisir qui est comme
+l'avant-goût des joies du paradis».
+
+Ne disons pas qu'il s'agit là de morceaux de concert, qui valent
+uniquement par leur beauté de forme. Ce sont, dans la plupart des
+cas, des pages expressives, parfois très dramatiques. Le président de
+Brosses reproche aux Français de se prononcer sur la musique italienne,
+avant de l'avoir entendue en Italie. «Il faut être parfaitement au
+fait de la langue, et entrer dans le sentiment des paroles. A Paris,
+nous entendons de jolis menuets italiens ou de grands airs chargés
+de roulades; et nous prétendons que la musique italienne, d'ailleurs
+mélodieuse, ne sait que badiner sur des syllabes, et qu'elle manque de
+l'expression qui caractérise le sentiment....» Rien de plus faux: elle
+excelle, au contraire, à traduire les sentiments, selon le génie de la
+langue; et les passages les plus goûtés en Italie sont les plus simples
+et les plus émouvants, «les airs passionnés, tendres, touchants,
+propres à l'expression théâtrale et à faire valoir le jeu de l'acteur»,
+tels qu'on en trouve chez Scarlatti, Vinci et Pergolèse. Ce sont
+naturellement aussi ceux qu'il est le plus difficile d'exporter au
+dehors, «puisque le mérite de ces lambeaux de tragédies consiste dans
+la justesse de l'expression», que l'on ne peut sentir sans connaître la
+langue.
+
+Ainsi, nous trouvons chez le public italien du XVIIIe siècle une
+extrême indifférence à l'action dramatique, à la pièce: on en viendra,
+dans cette superbe insouciance du sujet, à jouer le deuxième acte, ou
+le troisième, d'un opéra, avant le premier, quand il plaît à quelque
+personnage qui ne peut passer toute la soirée au théâtre. Don Leandro
+de Moratin, le poète espagnol, voit, dans un opéra, mourir Didon sur
+son bûcher; puis, à l'acte suivant, Didon ressuscite, et elle accueille
+Enée.... Mais ce même public, qui dédaigne le drame, se passionne avec
+fureur pour telle page dramatique, séparée de l'action.
+
+C'est qu'il est avant tout lyrique, mais d'un lyrisme qui n'a rien
+d'abstrait, qui s'applique à des passions précises, à des cas
+particuliers. L'Italien ramène tout à lui. Ce n'est pas l'action, ni
+les personnages qui l'intéressent. Ce sont les passions: il les épouse
+tout entières; il les prend toutes pour son propre compte. De là cette
+exaltation frénétique où le jette par instants le spectacle d'opéra.
+Chez aucun autre peuple, l'amour de l'opéra n'a ce caractère passionné,
+parce que chez nul autre, il n'a ce caractère personnel et égoïste.
+L'Italien ne vient pas à l'Opéra pour voir les héros d'opéra, mais pour
+se voir, pour s'entendre, pour caresser, pour attiser ses passions.
+Tout le reste lui est indifférent.
+
+Grande force pour l'art, qui se sent réchauffé par ces cœurs enflammés!
+Mais aussi, grand danger. Tout ce qui n'est pas, en art, astreint à
+l'imitation ou au contrôle de la nature, tout ce qui ne dépend que de
+l'inspiration ou de l'exaltation intérieure, tout ce qui suppose, en
+somme, le génie ou la passion, est instable, par essence, le génie, la
+passion étant toujours exceptionnels, même chez l'homme de génie, même
+chez l'homme passionné. Une telle flamme est sujette à des éclipses
+momentanées, ou à des disparitions totales; et si, dans ces sommeils de
+l'esprit, le talent laborieux et scrupuleux, l'observation et la raison
+ne prennent pas la place du génie, c'est le néant complet. On ne peut
+que trop vérifier cette remarque chez les Italiens de tous les temps:
+leurs artistes, même médiocres, ont souvent plus de génie que beaucoup
+d'artistes du Nord, célèbres et bien doués; mais ce génie se gaspille
+en des riens, s'endort, ou vagabonde; et quand il n'est plus dans la
+maison, il n'y a plus personne....
+
+Le salut pour la musique italienne du XVIIIe siècle eût été dans
+un genre qu'elle venait de créer: l'_opera buffa_, l'_intermezzo_,
+qui, à son point de départ, chez Vinci et chez Pergolèse, repose sur
+l'observation humoristique de la nature italienne. Les Italiens, qui
+sont de grands railleurs, ont laissé là des chefs-d'œuvre inimitables.
+Le président de Brosses avait raison de se passionner pour ces petites
+comédies. «Moins le genre est grave, dit-il, et mieux la musique
+italienne y réussit; car elle respire la gaieté et elle est dans son
+élément.» Et il écrit, au sortir de la _Serva padrona_: «Il n'est pas
+vrai qu'on puisse mourir de rire; car à coup sûr j'en serais mort,
+malgré la douleur que je ressentais de ce que l'épanouissement de ma
+rate m'empêchait de sentir, autant que je l'aurais voulu, la musique
+céleste de cette farce».
+
+Mais, comme il arrive toujours, les gens de goût, les musiciens,
+n'estimaient pas tout à fait ces œuvres à leur valeur; ils les
+considéraient comme des divertissements sans importance, et ils
+eussent rougi de les mettre au même rang que les tragédies musicales.
+Constamment, dans l'histoire, cette inintelligente hiérarchie des
+genres a fait priser davantage des œuvres médiocres, d'un genre noble,
+que d'excellentes œuvres d'un genre moins relevé. Au temps du président
+de Brosses, «les précieux et précieuses» d'Italie affectaient de
+dédaigner les opéras bouffes et raillaient «l'affolement de de Brosses
+pour ces farces». Aussi ces excellentes petites pièces furent-elles
+bientôt négligées; et des abus aussi grands que dans l'opéra
+s'introduisirent dans l'_Intermezzo_: même invraisemblance, et même
+insouciance de l'action. Burney est forcé de dire que, «si l'on ôte la
+musique de l'opéra-comique français, c'est encore une jolie comédie,
+tandis que sans musique l'opéra-comique italien est insupportable».
+A la fin du siècle, Moratin gémit sur l'absurdité du genre. C'était
+pourtant l'époque de Cimarosa, de Paisiello, de Guglielmi, d'Andreozzi,
+de Fioravanti, et de bien d'autres. Que n'eussent pas fait ces petits
+maîtres, avec plus de discipline et des poètes plus scrupuleux!
+
+ * * * * *
+
+A Venise, on l'a vu, la passion pour l'opéra s'unissait à un goût très
+vif--que Naples n'avait pas à ce point--pour la musique instrumentale.
+Il en avait toujours été ainsi depuis la Renaissance; et déjà,
+au commencement du XVIIe siècle, ce trait distinguait de l'opéra
+napolitain, florentin ou romain, l'opéra du Vénitien Monteverdi.
+
+D'une façon générale, on peut dire que le Nord de l'Italie--le Veneto,
+la Lombardie, le Piémont--était au XVIIIe siècle une terre d'élection
+pour la musique instrumentale.
+
+C'était le pays des grands instrumentistes, surtout des violonistes.
+L'art du violon était proprement italien. Doués d'un sens naturel de
+l'harmonie des lignes, amoureux du beau dessin mélodique, créateurs de
+la monodie dramatique, les Italiens devaient exceller dans la musique
+pour violon. «Personne, comme eux,--dit M. Pirro[304],--ne savait
+écrire en Europe avec la clarté et l'expression qu'il réclame.» Corelli
+et Vivaldi furent des modèles pour les maîtres allemands. L'âge d'or de
+la musique italienne de violon est entre 1720 et 1750, avec Locatelli,
+Tartini, Vivaldi et Francesco-Maria Veracini. Grands compositeurs et
+virtuoses, ces maîtres se distinguaient par la sévérité du goût.
+
+[Note 304: Pirro, _L'Orgue de Bach_ (Paris, Fischbacher, 1895).]
+
+Le plus fameux était Tartini de Padoue. «Padoue, dit Burney, est non
+moins illustre parce que Tartini y vécut et mourut que par la naissance
+de Tite-Live.» On allait visiter sa maison, et, plus tard, son tombeau,
+«avec la ferveur des pèlerins de la Mecque». Aussi célèbre comme
+compositeur et comme théoricien que comme virtuose, et un des créateurs
+de la science de l'harmonie moderne, Tartini était une des autorités
+musicales de son siècle. Aucun virtuose italien ne se croyait consacré
+avant d'avoir reçu son approbation. De tous les musiciens de son pays,
+il avait le goût le plus grave et l'intelligence la plus ouverte aux
+mérites artistiques de toutes les nations. «Il est poli, complaisant,
+sans orgueil et sans fantaisie,--dit le président de Brosses;--il
+raisonne comme un ange et sans partialité sur les différents mérites
+des musiques française et italienne. Je fus au moins aussi satisfait
+de sa conversation que de son jeu.»--«Ce jeu n'avait que peu de
+brillant»: ce virtuose avait horreur de la virtuosité vide. Quand les
+violonistes italiens venaient lui faire entendre leurs tours d'adresse,
+«il écoutait froidement, puis disait: «Cela est brillant, cela est
+vif, cela est très fort, mais--ajoutait-il, en portant la main à son
+cœur--cela ne m'a rien dit là[305]». Son style était «d'une extrême
+netteté de sons, dont on ne perdait jamais le plus petit», et d'un
+pathétique concentré. Jusqu'à sa mort, Tartini fit modestement partie
+de l'orchestre du _Santo_ de Padoue.
+
+[Note 305: Grosley.]
+
+Auprès de ce grand nom, d'autres ont gardé jusqu'à nous une légitime
+renommée. A Venise, était Vivaldi, que le président de Brosses connut
+aussi, et qui devint promptement un de ses plus intimes amis,--«pour
+me vendre, dit-il, ses concertos bien cher.... C'est _un vecchio_, qui
+a une furie de composition prodigieuse. Je l'ai ouï se faire fort de
+composer un concerto, avec toutes ses parties, plus promptement qu'un
+copiste ne le pourrait copier.» Il n'était déjà plus très estimé dans
+son pays, «où tout était de mode, où l'on entendait ses ouvrages depuis
+trop longtemps, et où la musique de l'année précédente n'était plus de
+recette». Une compensation lui était réservée: celle d'être un modèle
+pour Jean-Sébastien Bach.
+
+Les autres violonistes du même temps: Nardini, le meilleur élève de
+Tartini, Veracini, compositeur profond, en qui l'on a pu voir un
+précurseur de Beethoven, Nazzari, Pugnani, avaient les mêmes qualités
+sobres et expressives, fuyant l'effet, plutôt qu'ils ne le cherchaient.
+Burney écrit de Nardini «qu'il doit plaire, plus qu'il ne surprend»;
+et le président de Brosses dit de Veracini que «son jeu était juste,
+noble, savant et précis, mais assez dénué de grâce».
+
+L'art du clavecin avait compté des maîtres, tels que Domenico Zipoli,
+contemporain et émule de Hændel, et Domenico Scarlatti, génial
+précurseur, qui ouvrit à l'art des voies nouvelles où le suivit
+Philippe-Emmanuel Bach. Il était encore illustré par Galuppi. Mais
+la décadence s'y faisait déjà sentir, au temps de Burney. «A dire
+vrai,--écrit-il,--je n'ai rencontré ni grand joueur de clavecin, ni
+compositeur original pour cet instrument dans toute l'Italie. La raison
+en est qu'on n'en fait usage ici que pour accompagner la voix. Et, à
+présent, il est si négligé, tant par les facteurs que par les joueurs,
+qu'il est difficile de dire lesquels sont les plus mauvais, ou des
+instruments, ou de ceux qui en jouent.»--L'art de l'orgue s'était mieux
+conservé, depuis le vieux Frescobaldi. Mais, malgré les appréciations
+élogieuses que Grosley et Burney ont faites des organistes italiens, on
+peut accepter comme vrai le jugement de Rust, disant que «les Italiens
+semblaient regarder comme impossible de produire un grand plaisir,
+en jouant sur des instruments à clavier». On reconnaît là leur génie
+expressif qui trouvait dans la voix et le violon ses instruments de
+prédilection[306].
+
+[Note 306: Les instruments à vent étaient assez négligés.
+Alessandro Scarlatti, qui se prêta malaisément à l'entrevue que Hasse
+sollicitait, en 1725, pour le célèbre flûtiste Quantz, lui dit: «Mon
+fils, vous connaissez mon antipathie pour les instruments à vent:
+ils ne sont jamais d'accord». (Quantz rapporte lui-même ce propos à
+Burney.)--En 1771, Mozart constate que, pour la grande fête de San
+Petronio à Bologne, on a été obligé de faire venir des trompettes de
+Lucques, et qu'elles étaient détestables.--On ne trouvait guère de bons
+instruments à vent qu'à Venise et dans le Nord de l'Italie. A Turin
+étaient les deux frères Besozzi, hautboïste et bassoniste, connus dans
+toute l'Europe.]
+
+Mais ce qui avait plus d'importance que les grands virtuoses, si
+nombreux dans l'Italie du Nord, c'était le goût général pour la
+musique symphonique. Les orchestres lombards et piémontais étaient
+fameux. Le plus renommé était celui de Turin, où jouaient Pugnani,
+Veracini, Somis, les Besozzi. Il y avait «symphonie» à la chapelle
+royale, chaque matin, de onze heures à midi: l'orchestre du roi était
+divisé en trois groupes, qui se répartissaient entre trois galeries
+assez éloignées. Ils s'entendaient si bien qu'ils n'avaient pas besoin
+qu'on battît la mesure. Cet usage, constant en Italie, a naturellement
+frappé les voyageurs étrangers. «Le compositeur--dit Grosley--n'est
+occupé qu'à exciter du geste ou de la voix, comme un général d'armée
+l'est de ceux qui vont à la charge. Toute cette musique, malgré la
+variété et la complication de ses parties, s'exécute sans battement de
+mesure.» Et cela prouve, sans doute, que la variété et la complication
+de cette musique n'étaient pas encore bien grandes, pour qu'elle
+pût s'accommoder d'une telle liberté; mais c'est aussi l'indice de
+l'expérience et de l'esprit musical des orchestres italiens[307]. Il
+suffit de penser à ceux de la France d'alors, qui ne jouaient pas de
+musique plus difficile, et qui avaient pourtant besoin d'être conduits
+à grands coups de bâton... et de talon.--«Ces gens-ci,--écrit le
+président de Brosses--ont tout autrement que nous de justesse et de
+précision. Leurs orchestres ont un grand sentiment des gradations
+et du clair-obscur. Cent instruments à cordes et à vent savent les
+accompagner sans couvrir les voix[308].»
+
+[Note 307: Il semble que cette habitude se soit perdue, à la fin du
+siècle. Gœthe se plaint, à Vicence, en 1786, «du maudit battement de
+mesure par le _maestro_, usage que je croyais réservé à la France».]
+
+[Note 308: Il n'en était plus tout à fait ainsi au temps de Burney,
+où l'orchestre tendait à dominer les voix.]
+
+A Milan surtout, la musique symphonique était en honneur. On pourrait
+presque dire qu'elle y a été fondée: car c'est là que vivait un des
+deux ou trois hommes qui peuvent prétendre à la gloire d'avoir créé la
+symphonie, au sens moderne du mot,--et, je crois, celui des trois qui
+a les titres les plus sérieux à cette gloire[309]: G.-B. Sammartini,
+précurseur et modèle de Haydn. Il était maître de chapelle de presque
+la moitié des églises de Milan, et il composa pour elles d'innombrables
+morceaux symphoniques. Burney, qui le connut et entendit plusieurs
+concerts donnés sous sa direction, dit que «ses symphonies étaient
+pleines d'un esprit et d'un feu qui lui étaient propres. Les parties
+instrumentales étaient bien écrites; il ne laissait pas un seul
+instrument longtemps oisif, et les violons surtout n'avaient pas le
+temps de se reposer». Burney lui faisait le reproche, plus tard adressé
+à Mozart, que sa musique avait «trop de notes et trop d'allegros. Il
+semblait absolument courir au galop. L'impétuosité de son génie le
+poussait en avant dans une suite de mouvements rapides, ce qui, à
+la longue, fatigue et l'orchestre et les auditeurs.» Burney admire
+pourtant aussi «la beauté vraiment divine» de certains de ses adagios.
+
+[Note 309: Les deux autres sont Gossec, pour la France, et Stamitz,
+pour l'Allemagne.]
+
+Les Milanais montraient beaucoup de goût pour cette musique
+symphonique. Milan avait de nombreux concerts, non seulement publics,
+mais particuliers, où des amateurs formaient de petits orchestres: on y
+jouait des symphonies de Sammartini et de Jean-Chrétien Bach, le plus
+jeune fils de Jean-Sébastien. Il arrivait même que la représentation
+d'opéra fût remplacée par un concert. Et, jusque dans l'opéra, cette
+prédilection pour la musique instrumentale faisait--au scandale des
+vieux amateurs du chant italien--que l'orchestre était trop nourri,
+trop fort; les accompagnements compliqués avaient tendance à cacher la
+mélodie et à couvrir la voix.
+
+ * * * * *
+
+Ainsi, la musique instrumentale avait pour foyers principaux Turin et
+Milan; la musique vocale, Venise et Naples.
+
+Bologne était la tête de l'art italien, le cerveau qui raisonne
+et dirige, la ville des théoriciens et des académies. Là était la
+principale autorité musicale de l'Italie au XVIIIe siècle,--autorité
+reconnue à la fois par les Italiens, par les maîtres de toute
+l'Europe, par Gluck, par Jean-Chrétien Bach, par Mozart:--le Père
+Martini. Ce religieux franciscain, maître de chapelle de l'église de
+cet ordre à Bologne, était un compositeur savant et aimable, d'une
+grâce un peu rococo, un historien érudit, un maître du contre-point,
+et un collectionneur passionné, qui centralisait chez lui, dans
+sa bibliothèque de dix-sept mille volumes, la science musicale
+de l'époque. Il en faisait généreusement part à tous ceux qui
+s'adressaient à lui: car il était plein de bonté; il avait une de ces
+âmes pures et sereines, comme on en trouve chez les anciens artistes
+italiens. Aussi était-il très aimé, et l'on avait constamment recours
+à ses lumières, soit qu'on lui écrivît, soit qu'on vînt le voir à
+Bologne. Burney parle de lui avec affection:
+
+ Il est avancé en âge, et d'une mauvaise santé. Il a une toux
+ inquiétante, les jambes enflées et l'air tout malade.... On ne
+ saurait, en lisant ses livres, se former une idée du caractère de ce
+ bon et digne homme. Ce caractère est tel qu'il inspire non seulement
+ le respect, mais la tendresse. Il allie à la pureté de sa vie et à
+ la simplicité de ses mœurs, de la gaieté, de la douceur et de la
+ philanthropie. Je n'ai jamais aimé personne davantage, après une
+ connaissance aussi légère. J'avais aussi peu de réserve avec lui au
+ bout de quelques heures, que j'aurais fait avec un vieil ami ou un
+ frère chéri.
+
+Bologne possédait aussi la principale académie musicale d'Italie: la
+_Société philharmonique_, fondée en 1666, où les maîtres italiens et
+étrangers tenaient à honneur d'être reçus. Le petit Mozart y fut admis
+après un concours, où la légende ne dit pas qu'il fut secrètement
+aidé par le bon Père Martini. Il en fut de même pour Grétry, qui ne
+cache point le fait dans ses _Mémoires_. La _Société philharmonique_
+discutait les questions de théorie et de science musicale; et elle
+donnait, tous les ans, un festival; on y exécutait les œuvres nouvelles
+des compositeurs bolonais. Cette fête, d'un caractère solennel, avait
+lieu à l'église de San Giovanni in Monte, où était alors exposée la
+_Sainte Cécile_ de Raphaël. L'orchestre et les chœurs comptaient une
+centaine de musiciens; chaque compositeur dirigeait ses œuvres. Tous
+les critiques musicaux d'Italie assistaient à cette épreuve, où se
+décidaient les réputations, pour la musique d'église et la musique
+instrumentale. Burney se rencontra à l'une de ces fêtes avec Léopold
+Mozart «et son fils, le petit Allemand, dont les talents prématurés
+et presque surnaturels nous étonnaient à Londres,--dit-il,--il y a
+quelques années, lorsqu'il était à peine sorti de l'enfance». «Ce
+jeune homme,--ajoute-t-il plus loin,--qui a surpris l'Europe par son
+exécution et ses connaissances précoces, est encore un maître très
+habile sur son instrument[310]».
+
+[Note 310: Burney est des plus dédaigneux pour la sœur de Mozart,
+Marianne: «La jeune personne paraît être arrivée à son plus haut degré,
+qui n'est pas merveilleux; et, si j'en peux juger par la musique
+d'orchestre de sa composition que j'ai entendue, c'est du fruit
+prématuré plus extraordinaire qu'il n'est excellent.»]
+
+ * * * * *
+
+Enfin, Rome exerçait une dictature sur toute la musique italienne.
+
+Rome avait la spécialité de sa musique religieuse, de sa chapelle
+Sixtine, d'ailleurs en décadence, par suite de la concurrence que
+lui faisaient les théâtres, qui par leurs traitements considérables,
+attiraient les meilleurs artistes[311]. Rome avait ses grandes
+collections de musique ancienne. Rome avait ses sept ou huit théâtres
+illustres, entre autres l'Argentina et l'Aliberti pour l'_opera seria_,
+et le Capranica pour l'_opera buffa_.
+
+[Note 311: «Comme les sujets d'un mérite distingué qui
+appartiennent à la chapelle Sixtine y trouvent peu d'encouragement, la
+musique commence à être moins bonne et à se perdre sensiblement.... Il
+doit en résulter peu à peu la perte de ces beaux établissements, celle
+de l'ancienne musique, aussi bien que de l'élégante simplicité qui fait
+la réputation de cette chapelle.» (Burney.)--Déjà, un ami de Burney,
+qui avait passé vingt ans à Rome, l'avait prévenu que la chapelle
+du pape n'avait plus la même supériorité qu'autrefois. Autrefois,
+les musiciens attachés au service du pape étaient les mieux payés.
+Maintenant «leur traitement est resté le même. Cependant la vie est
+devenue plus chère. Il en résulte que les musiciens ont été obligés,
+pour vivre, de réunir une autre profession à celle de chanter, qui se
+perd, tandis que l'exécution musicale des théâtres se perfectionne,
+chaque jour».]
+
+Rome avait surtout, par l'attraction que sa gloire, ses souvenirs, son
+charme éternel, ont toujours rayonnée sur les esprits d'élite, une
+société d'une rare compétence musicale, un public vraiment souverain,
+qui savait sa valeur, peut-être avec excès, et prononçait ses jugements
+sans appel.
+
+ Il y a à Rome--écrit Grétry--nombre d'amateurs, de vieux abbés, qui,
+ par leurs sages critiques, retiennent le jeune compositeur qui se
+ laisse emporter hors des limites raisonnables de son art. Aussi,
+ lorsqu'un compositeur a réussi à Naples, à Venise, même à Bologne, on
+ se dit: «Il faut le voir à Rome!»
+
+Les représentations d'opéras nouveaux à Rome étaient pour les
+auteurs la plus redoutable des épreuves; on y édictait des sentences
+qu'on prétendait définitives; et les juges y apportaient la passion
+du tempérament italien. Dès le début de la soirée, la bataille
+s'engageait. Si la musique était condamnée, on savait faire la
+distinction entre le compositeur et les chanteurs: on sifflait le
+_maestro_, et on acclamait les artistes. Ou bien, c'était les chanteurs
+qu'on sifflait, et on portait en triomphe, sur la scène, le compositeur.
+
+ Les Romains--dit Grétry--ont l'habitude de crier, au théâtre, pendant
+ un morceau de musique où l'orchestre domine: _Brava la viola, brava il
+ fagotto, brava l'oboè!_ Si c'est un chant mélodieux et poétique qui
+ les flatte, ils s'adressent à l'auteur, ou ils soupirent et pleurent;
+ mais ils ont aussi la terrible manie de crier, tour à tour: _Bravo
+ Sacchini, bravo Cimarosa, bravo Paisiello!_ aux représentations de
+ l'opéra d'un autre auteur: supplice bien propre à réprimer le crime de
+ plagiat.
+
+Avec quelle brutalité s'exerçait parfois cette justice populaire,
+nous le savons par l'histoire du pauvre Pergolèse, qui reçut, dit-on,
+à la première de son _Olimpiade_, au milieu des huées, une orange en
+pleine figure. Et ce fait montre assez que le public romain n'était pas
+infaillible. Mais il prétendait l'être. Fidèle à ses traditions, il
+s'arrogeait sur la musique un empire:
+
+ _Tu regere imperio populos, Romane, memento_...
+
+Personne ne s'en étonnait: on lui reconnaissait ce droit:--«Rome,
+capitale du monde», écrivait dans une de ses lettres, en 1770,
+«_Amadeo_ Mozart».
+
+ * * * * *
+
+Tel était, dans ses grandes lignes, l'édifice de la musique italienne
+au XVIIIe siècle. On voit quelle richesse et quelle vie. Le plus grand
+danger pour cet art--celui auquel il succomba--était son exubérance
+même. Il n'avait pas le temps de se recueillir, de méditer sur son
+passé. Il était dévoré par sa fureur de nouveauté[312].
+
+[Note 312: Je parle du goût public. Le culte du passé se maintenait
+chez une petite élite. En outre du Père Martini et de sa bibliothèque
+de dix-sept mille volumes, l'Italie ne manquait pas de collectionneurs,
+comme le professeur Campioni, à Florence, qui rassemblait les
+madrigaux du XVIe et du XVIIe siècle; le chanteur Mazzanti, à Rome,
+qui réunissait tout ce qui avait trait à Palestrina; l'abbé Orsini et
+le chevalier Santarelli, à Rome, qui recueillaient tous les documents
+relatifs à l'opéra et à l'oratorio anciens. (Burney.)--Le style ancien
+s'était aussi maintenu, en partie, dans la musique d'église. Burney
+note souvent, à Milan, Brescia, Vicence, Florence, etc., qu'elle était
+«dans le vieux style, pleine de fugues».
+
+Sans doute, on exécutait dans les églises italiennes beaucoup de
+musique mondaine, comme celle que décrit le chevalier Goudar, dans un
+amusant récit (_l'Espion chinois_, 1765):
+
+«J'allai dernièrement, à Bologne, à ce qu'on appelle ici une
+grand'messe en musique. En entrant dans l'église, je crus d'abord être
+à l'Opéra. Entrées, symphonies, menuets, rigaudons, airs à voix seule,
+duos, chœurs, accompagnements de tambours, trompettes, timbales, cors
+de chasse, hautbois, violons, fifres, flageolets, en un mot, tout
+ce qui sert à former l'harmonie d'un spectacle se trouvait employé
+à celui-ci. C'était un chef-d'œuvre d'impiété. Quand le compositeur
+aurait fait une messe pour la déesse de la volupté, il n'aurait pu
+employer des sons plus tendres, ni des modulations plus lascives.»
+
+Mais Burney assure que «ce n'était que les jours de fête qu'on pouvait
+entendre cette espèce de musique moderne dans les églises. Les jours
+ordinaires, dans les églises cathédrales, elle était dans un style
+grave et ancien; et dans les églises de paroisse, c'était purement du
+plain-chant, quelquefois avec l'orgue, mais plus souvent sans orgue.»
+
+Malgré tout, dans un siècle et un pays aussi peu religieux que
+le XVIIIe siècle italien, la musique d'église ne pouvait être un
+contrepoids suffisant à la musique profane, qu'emportait la fièvre de
+la nouveauté.]
+
+ «Vous me faites mention de Carissimi,--écrit le président de
+ Brosses.--Pour Dieu! gardez-vous d'en parler ici, sous peine d'être
+ regardé comme un chapeau pointu: il y a longtemps que ceux qui lui ont
+ succédé sont passés de mode!»
+
+Le même, entendant à Naples, avec ravissement, un célèbre chanteur, le
+_Senesino_, «s'aperçut avec étonnement--dit-il--que les gens du pays
+n'en étaient guère satisfaits. Ils se plaignaient qu'il chantait d'un
+_stile antico_. C'est qu'il faut vous dire que le goût de la musique
+change ici au moins tous les dix ans.»
+
+Burney est plus affirmatif encore:
+
+ En Italie, on traite un opéra déjà entendu comme l'almanach de
+ l'année écoulée.... C'est une rage de nouveauté; et elle a été cause
+ quelquefois des révolutions qu'on remarque dans la musique d'Italie;
+ elle donne naissance souvent à d'étranges _concetti_. Elle conduit les
+ compositeurs à chercher, à tout prix, du nouveau. La simplicité des
+ maîtres anciens ne plaît plus au public. Elle ne flatte plus assez les
+ goûts usés de ces enfants gâtés, qui n'ont plus de jouissances que
+ dans l'étonnement[313].
+
+[Note 313: Burney parle surtout ici des Napolitains.]
+
+Cette inconstance du goût, cette trépidation perpétuelle, étaient cause
+que l'on n'imprimait pour ainsi dire plus de musique en Italie.
+
+ Les compositions musicales durent si peu, et la faveur des nouveautés
+ est si grande que pour quelques copies qu'on voudrait avoir, ce n'est
+ pas la peine de faire la dépense de la gravure ou de l'impression...
+ Aussi l'art de graver la musique paraît entièrement perdu. On ne
+ trouve rien dans toute l'Italie qui ressemble à un magasin de
+ musique[314].
+
+[Note 314: Burney: Venise.]
+
+Burney en vient même à entrevoir, au milieu de cette splendeur
+artistique qui lui est chère, la disparition prochaine et totale de la
+musique italienne. Il croit, à la vérité, que l'énorme force qui s'y
+dépense se transformera, qu'elle créera d'autres arts:
+
+ La langue et le génie des Italiens sont si riches et si fertiles que,
+ lorsqu'ils seront ennuyés de la musique,--ce qui arrivera sans doute
+ très prochainement, par l'excès même de la jouissance,--la même fureur
+ qu'ils ont pour la nouveauté, qui les a fait passer avec tant de
+ rapidité d'un style de composition à un autre, et qui les fait changer
+ souvent d'un bon à un plus mauvais, les forcera à chercher l'amusement
+ d'un théâtre sans musique[315].
+
+[Note 315: Burney: Bologne.]
+
+La prédiction de Burney ne s'est qu'en partie réalisée. L'Italie a
+tenté, depuis, non sans éclat, de se constituer «un théâtre sans
+musique». Elle a surtout dépensé le meilleur de ses forces, en
+dehors du théâtre et de la musique, dans ses luttes politiques, dans
+l'admirable épopée de son _Risorgimento_, où tout ce qu'il y eut de
+grand et de généreux dans la nation s'est dépensé et souvent sacrifié
+avec enivrement. Mais Burney a bien vu la loi secrète de cette musique
+italienne, le principe de sa vie, de sa grandeur, et de sa mort:
+l'Italie du XVIIIe siècle est toute au moment présent, il n'y a plus
+pour elle ni passé, ni avenir. Nulle réserve. Elle se brûle.
+
+Quelle différence entre cette Italie prodigue et la sage économie de la
+France et de l'Allemagne du même temps,--celle-ci amassant, amassant en
+silence des greniers pleins de science, de poésie, de génie artistique,
+celle-là mettant de côté lentement, patiemment, parcimonieusement, son
+avoir musical, comme le paysan français qui empile ses écus dans le
+fameux bas de laine!--Aussi se trouveront-elles jeunes, vigoureuses, et
+comme neuves, quand l'Italie sera épuisée par sa dépense extravagante
+de forces.
+
+La blâme qui voudra! Si les vertus d'économie domestique sont dignes
+de toute estime, toutes mes sympathies vont à l'art qui se donne sans
+compter. C'est le charme de cette musique italienne du XVIIIe siècle,
+qu'elle se dépense à pleines mains, sans souci de l'avenir. Que la
+beauté ne soit pas durable, il n'importe. Ce qu'il faut, c'est qu'elle
+ait été la plus belle possible. Du rayonnement passager des beaux
+siècles disparus, il reste pour toujours dans le cœur une joie et une
+lumière.
+
+
+II
+
+ALLEMAGNE
+
+Malgré un siècle et demi de grands musiciens, l'Allemagne, vers 1750,
+était bien loin encore de tenir dans l'opinion musicale de l'Europe
+la place qu'elle occupe aujourd'hui. A la vérité, on n'était plus au
+temps où un chroniqueur romain disait des pensionnaires du Collège
+germanique, à Rome:
+
+ Si, par hasard, ces pensionnaires se trouvaient dans le cas de faire
+ de la musique en public, il est certain que ce serait une musique
+ tudesque, bonne à exciter le rire et à mettre l'auditoire en joie.[316]
+
+[Note 316: Chronique du Père Castorio (1630), citée par Henri
+Quittard, dans sa préface aux _Histoires Sacrées_ de Carissimi,
+publiées par la _Schola Cantorum_.]
+
+Le temps était même passé--mais pas très éloigné--où Lecerf de la
+Viéville mentionnait négligemment les Allemands, «dont la réputation
+n'est pas grande en musique[317]», et où l'abbé de Châteauneuf
+félicitait un joueur de tympanon allemand, d'autant plus, disait-il,
+«qu'il venait d'un pays peu sujet à produire des hommes de feu et de
+génie[318]».
+
+[Note 317: Lecerf de la Viéville, _Comparaison de la musique
+française et de la musique italienne_ (1705).]
+
+[Note 318: Abbé de Châteauneuf, _Dialogue sur la musique des
+anciens_ (1705).]
+
+En 1750, l'Allemagne avait eu Hændel et Jean-Sébastien Bach. Elle avait
+Gluck et Philippe-Emmanuel Bach. Et pourtant elle subissait encore le
+joug écrasant de l'Italie. Bien que certains de ses musiciens, qui
+prenaient conscience de leur force, supportassent impatiemment cette
+domination, ils n'étaient pas assez unis pour en venir à bout. Trop
+grands étaient les dons de séduction de leurs rivaux, trop parfait
+l'art italien, quel qu'en fût le vide de pensée. Il faisait ressortir
+crûment les gaucheries, les lourdeurs, les fautes de goût, qui ne
+manquent point chez les maîtres allemands, et rendent souvent rebutante
+la lecture des artistes de second ordre.
+
+Le voyageur anglais Burney, qui, dans ses notes sur l'Allemagne[319],
+finit par rendre un très bel hommage à la grandeur de l'art germanique,
+n'en est pas moins choqué, à chaque pas, par la grossièreté des
+exécutions musicales; il grince des dents aux instruments mal accordés,
+aux orgues fausses, aux voix qui crient.
+
+[Note 319: Charles Burney, _The present state of music in Germany,
+the Netherlands, and United Provinces_ (1773),--traduction française du
+même temps.]
+
+ On ne retrouve pas--dit-il--chez les musiciens allemands qui courent
+ les rues, cette délicatesse d'oreille que j'avais rencontrée dans la
+ même classe du peuple en Italie[320].
+
+[Note 320: Beney: Vienne.]
+
+Dans les écoles de Saxe et d'Autriche, «le jeu des écoliers est en
+général dur et grossier».
+
+A Leipzig, le chant n'est «qu'un éclat désagréable, un glapissement en
+prenant les tons élevés, une espèce de cri frappé, au lieu d'émettre la
+voix et de filer ou d'enfler le son».
+
+A Berlin, l'école instrumentale «ne fait presque point d'usage des
+_forte_ et des _piano_. Chaque exécutant ne rivalise avec son voisin
+que pour jouer plus fort que lui. Le but principal du musicien de
+Berlin paraît être de se faire entendre.... Aucune nuance.... Nulle
+attention à la nature de la voix des instruments, qui n'ont qu'un
+certain degré de force en chantant, et au delà duquel ce n'est plus que
+du bruit.»
+
+A Salzbourg, la musique très nombreuse du prince archevêque «se fait
+remarquer surtout par son inélégance et par son bruit». Mozart en parle
+avec dégoût: «C'est une des grandes raisons pour lesquelles Salzbourg
+m'est odieux: cet orchestre de la cour est si grossier, si débraillé,
+et si débauché! Un honnête homme, qui a de bonnes manières, ne peut pas
+vivre avec ces gens-là[321]!»
+
+[Note 321: Lettre de Mozart à son père, du 9 juillet 1778.--Le
+meilleur musicien de Salzbourg, un homme presque de génie, Michel
+Haydn, venait jouer de l'orgue, quand il était abominablement ivre.]
+
+Même à Mannheim, qui possédait l'orchestre le plus parfait d'Allemagne,
+les instruments à vent--les bassons, les hautbois,--manquaient de
+justesse.
+
+Quant à l'orgue, c'était une souffrance d'en entendre jouer en
+Allemagne. A Berlin, «les orgues sont grandes, grossières, chargées de
+registres, bruyantes et fausses». A Vienne, dans la cathédrale, «les
+orgues sont horriblement discordes». Même à Leipzig, dans la ville
+sacrée de l'orgue, la ville du grand Jean-Sébastien Bach, «malgré
+toutes mes recherches,--dit Burney,--je n'entendis bien jouer de
+l'orgue nulle part».
+
+Bien plus, il semble qu'à l'exception de quelques cours princières--«où
+les arts, écrit Burney, rendaient le pouvoir moins insupportable, et où
+la diversion de la pensée était peut-être aussi nécessaire que celle
+de l'action»,--il semble que le goût pour la musique ne soit pas,
+à beaucoup près, aussi ardent et aussi universel en Allemagne qu'en
+Italie.
+
+Pendant les premières semaines de son voyage, Burney est déçu:
+
+ En voyageant sur les bords du Rhin, de Cologne à Coblentz, je fus
+ singulièrement étonné de ne pas trouver trace de cette passion pour la
+ musique, dont on dit que les Allemands sont possédés, particulièrement
+ le long du Rhin[322]. A Coblentz, quoique ce fût un dimanche, et que
+ les rues fussent remplies par la foule du peuple, je n'entendis pas
+ une seule voix, ni un instrument, comme c'est l'usage dans la plupart
+ des autres pays catholiques romains.
+
+[Note 322: Burney passa à Bonn, peu de temps après la naissance de
+Beethoven.]
+
+Hambourg, naguère célèbre par son opéra, le premier et le plus glorieux
+d'Allemagne, est devenue une Béotie musicale. Philippe-Emmanuel Bach
+s'y trouve perdu. Quand Burney vient le voir, Philippe-Emmanuel lui
+dit: «Vous êtes venu ici cinquante ans trop tard».
+
+Et, d'un ton gouailleur, qui dissimule un peu d'amertume et de honte,
+il ajoute:
+
+ Adieu la musique! Les Hambourgeois sont de bonnes gens, et je jouis
+ ici d'une tranquillité et d'une indépendance que je n'aurais pas dans
+ une cour. Depuis l'âge de cinquante ans, j'ai quitté toute ambition.
+ J'ai dit: «Mangeons, buvons: demain nous dormirons». Et me voilà
+ réconcilié avec ma position, sauf lorsque je rencontre des gens de
+ goût et d'esprit qui peuvent apprécier une meilleure musique que celle
+ que nous faisons ici: alors, je rougis pour moi-même et pour mes bons
+ amis les Hambourgeois.
+
+Burney en vient à croire que ce n'est pas à la nature, mais à
+l'étude que les Allemands doivent les connaissances qu'ils ont de la
+musique[323].
+
+[Note 323: Burney: Dresde.
+
+Remarquer, à cette époque, la grossièreté des spectacles populaires en
+Allemagne, même à Vienne, où Burney relève des programmes d'amusements
+barbares comme ceux-ci:
+
+«1º Combat de chiens dogues et d'un taureau sauvage de Hongrie, au
+milieu du feu, c'est-à-dire, ayant du feu attaché sous la queue, des
+pétards aux oreilles et aux cornes;--2º Combat d'un cochon sauvage
+et de dogues;--3º Combat d'un grand ours et de dogues;--4º Combat
+d'un loup sauvage et de chiens courants;--5º Combat d'un taureau
+sauvage de Hongrie et de chiens sauvages et affamés;--6º Combat d'un
+ours et de chiens de chasse;--7º Combat d'un sanglier sauvage et de
+dogues défendus par une armure de fer;--8º Combat d'un tigre et de
+dogues;--etc.;--11º Combat d'un ours furieux, n'ayant pas mangé depuis
+huit jours, et d'un jeune taureau sauvage, qu'il mangera vivant sur la
+place,--ou aidé par un loup.»
+
+Deux ou trois mille personnes, parmi lesquelles des femmes de qualité,
+assistaient à ces combats, qui se donnaient fréquemment dans un
+amphithéâtre de Vienne.--Tels étaient les spectacles qui charmaient les
+yeux des auditeurs de Haydn et de Mozart.]
+
+Peu à peu, il changera d'opinion, en découvrant la richesse cachée,
+l'originalité, la vie puissante de l'art allemand. Il sentira la
+supériorité de la musique instrumentale allemande. Il trouvera même
+plaisir au chant allemand, et il le préférera à tout autre, l'italien
+excepté.--Mais ses premières impressions font assez comprendre que
+l'élite, les princes et les amateurs allemands de ce temps aient,
+aux dépens de leurs compatriotes, favorisé les Italiens, avec une
+exagération que l'italianisant Burney lui-même reconnaît.
+
+ * * * * *
+
+La musique italienne avait, au cœur de l'Allemagne, plusieurs foyers.
+C'étaient, au XVIIe siècle, Munich, Dresde et Vienne. Les plus grands
+maîtres italiens: Cavalli, Cesti, Draghi, Bontempi, Bernabei, Torri,
+Pallavicino, Caldara, Porpora, Vivaldi, Torelli, Veracini, y avaient
+séjourné et régné. Dresde surtout avait eu une floraison d'italianisme
+éclatante, dans la première moitié du XVIIIe siècle, au temps où Lotti,
+Porpora, et Hasse, le plus italianisé des Allemands, dirigeaient
+l'Opéra.
+
+Mais, en 1760, Dresde fut sauvagement dévastée par Frédéric II, qui
+s'appliqua à effacer pour toujours sa splendeur. Il fit détruire
+méthodiquement par son artillerie, pendant le siège de la ville,
+tous les monuments, églises, palais, statues et jardins. Quand
+Burney y passa, elle n'était qu'un amas de décombres. La Saxe était
+ruinée, et ne joua plus, de longtemps, aucun rôle dans l'histoire
+musicale. «Le théâtre était fermé, par raison d'économie.» La troupe
+d'instrumentistes, fameuse en Europe, était dispersée dans les villes
+étrangères. «La misère était générale. Les artistes qui n'avaient
+pas été congédiés étaient à peine payés. La plus grande partie de la
+noblesse et de la bourgeoisie était si pauvre qu'elle n'avait pas de
+quoi faire apprendre la musique à ses enfants.... Sauf un misérable
+Opéra-Comique, il n'y avait à Dresde d'autre spectacle que celui de la
+misère[324].»--Même ruine à Leipzig.
+
+[Note 324: Burney ajoute qu'on ne voyait pas un bateau sur l'Elbe,
+et que, depuis trois ans, on ne donnait pas d'avoine aux chevaux, ni de
+poudre aux soldats, pour leur coiffure.]
+
+Les citadelles de l'italianisme, dans la seconde moitié du siècle,
+étaient Vienne, Munich, et les villes des bords du Rhin.
+
+A Bonn, au moment du voyage de Burney, la troupe des musiciens de
+l'électeur de Cologne était presque toute composée d'Italiens, sous
+la direction du maître de chapelle Lucchese, compositeur bien connu en
+Toscane.
+
+A Coblentz, où l'on jouait souvent des opéras italiens, le maître de
+chapelle était Sales, de Brescia.
+
+Darmstadt avait été naguère illustrée par le séjour de Vivaldi,
+violoniste de la Cour.
+
+Mannheim et Schwetzingen, résidence d'été de l'électeur Palatin,
+avaient des théâtres d'opéra italien. Celui de Mannheim pouvait
+contenir cinq mille personnes; la mise en scène en était somptueuse,
+la figuration plus nombreuse qu'à l'Opéra de Paris et de Londres. La
+presque totalité des acteurs étaient Italiens. Des deux maîtres de
+chapelle, l'un, Tœschi, était Italien, l'autre, Christian Cannabich,
+avait été envoyé en Italie, aux frais de l'électeur, pour étudier sous
+Jommelli.
+
+A Stuttgart et à Ludwigsburg, où le duc de Wurtemberg était en
+lutte avec ses sujets, à cause de sa passion extravagante pour la
+musique[325], Jommelli resta quinze ans maître de chapelle et directeur
+de l'Opéra italien[326]. Le théâtre était immense; il pouvait, en
+s'ouvrant par derrière, former à volonté un amphithéâtre en plein
+air, «qu'on laissait quelquefois remplir par la multitude, exprès
+pour produire des effets de perspective». Tous les chanteurs d'opéra
+bouffe étaient Italiens. L'orchestre comptait de nombreux Italiens,
+en particulier des violonistes célèbres: Nardini, Baglioni, Lolli,
+Ferrari. «Jommelli--écrit Léopold Mozart--se donne toutes les peines
+du monde pour fermer aux Allemands l'accès de cette cour.... En plus
+de son traitement de quatre mille florins, de l'entretien de quatre
+chevaux, de l'éclairage et du chauffage, il possède une maison à
+Stuttgart et une autre à Ludwigsburg.... Joignez à cela qu'il a sur
+ses musiciens un pouvoir illimité.... Et voulez-vous une preuve du
+degré de partialité pour les gens de sa nation? Sachez que lui et ses
+compatriotes, dont sa maison est toujours remplie, ont été jusqu'à
+déclarer, à propos de notre Wolfgang[327], que c'était chose incroyable
+qu'un enfant de naissance allemande pût avoir tant de verve et de
+feu[328]!»
+
+[Note 325: Les Wurtembergeois avaient réclamé à la Diète de
+l'Empire contre la prodigalité de leur souverain: ils l'accusaient de
+ruiner le pays par la musique. On comparait sa mélomanie à celle de
+Néron. Dans sa folie d'italianisme, le duc se faisait fabriquer des
+castrats à Stuttgart par deux chirurgiens de Bologne.--Burney parle
+avec une pitié méprisante de ce prince, «dont la moitié des sujets se
+compose de musiciens de théâtre, de violons et de soldats, et l'autre
+moitié de gueux et de misérables».]
+
+[Note 326: Un autre Italien, Boroni, lui succéda.]
+
+[Note 327: Le petit Mozart.]
+
+[Note 328: 11 juillet 1763. Lettre de Léopold Mozart aux
+Haguenauer, de Salzbourg, publiée par Nissen, reproduite par Teodor de
+Wyzewa.]
+
+Augsbourg, qui n'avait cessé d'être en relations régulières avec
+Venise et la haute Italie, Augsbourg, où l'italianisme avait pénétré
+dans l'architecture et les arts du dessin, au temps de la Renaissance,
+et qui fut la patrie de Hans Burgkmair et des Holbein, était aussi
+le berceau des Mozart. Léopold Mozart s'était, il est vrai, établi à
+Salzbourg; mais en 1763, il fit un voyage à Augsbourg, avec son petit
+garçon âgé de sept ans; et Teodor de Wyzewa a montré que c'est là que,
+selon toutes probabilités, Mozart «commença à s'initier à la grande et
+libre beauté italienne[329]».
+
+[Note 329: Un éditeur de musique, J.-J. Lotti, faisait alors, à
+Augsbourg, de nombreuses publications italiennes; et Wyzewa remarque
+que l'une d'elles, les _Trente arias pour orgue et clavecin_ de Gius.
+Antonio Paganelli, de Padoue (1756), a de très grands rapports avec
+la première sonate, que le petit Mozart quelques semaines après son
+passage à Augsbourg, écrivit, le 14 octobre 1763, à Bruxelles. (T. de
+Wyzewa, _Les premiers voyages de Mozart_.--_Revue des Deux Mondes_, 1er
+novembre 1904).]
+
+Munich était presque une ville italienne. Elle avait des théâtres
+d'opéra-comique italiens, des concerts italiens, les plus célèbres
+chanteurs et virtuoses italiens. La sœur de l'électeur de Bavière,
+l'électrice douairière de Saxe, était élève de Porpora et avait composé
+des opéras italiens, paroles et musique. L'électeur était lui-même un
+virtuose excellent et un assez bon compositeur.
+
+A peine entré en Autriche, Burney note «la mélodie corrompue, factice,
+italianisée, que l'on entend dans les villes de cet immense empire».
+
+Salzbourg, dont Teodor de Wyzewa a décrit la vie musicale dans de
+charmantes pages consacrées à _la Jeunesse de Mozart_, était à demi
+italienne en musique, comme en architecture. Vers 1700, un méchant
+auteur d'opéras bouffes, Fischietti, de Naples, y était maître de
+chapelle.
+
+Mais la métropole allemande de l'italianisme était Vienne. Là
+trônait le monarque de l'opéra, l'opéra fait homme: Métastase. Père
+d'une lignée innombrable de poèmes d'opéra, dont chacun fut mis en
+musique, non pas une fois, mais deux, mais trois, mais dix, et par
+tous les compositeurs illustres du siècle, Métastase était regardé
+par tous les artistes d'Europe comme un génie unique. «Il a--dit
+Burney--tout le pathétique, l'âme et la perfection de Racine, avec
+plus d'originalité.» Il était la première autorité du monde, pour le
+théâtre musical. «Ce grand poète,--dit encore Burney,--dont les écrits
+avaient peut-être plus contribué à la perfection de la mélodie vocale,
+et par conséquent de la musique en général, que les efforts réunis de
+tous les compositeurs de l'Europe», laissait entendre qu'il donnait
+quelquefois aux musiciens le motif ou le sujet de leurs airs; et il
+s'arrogeait sur eux une suprématie protectrice. Rien ne montre mieux
+l'italianisation de l'Allemagne que ce fait: le représentant le plus
+glorieux de l'opéra italien prenant pour résidence, non pas Rome ou
+Venise, mais Vienne, où il avait sa cour. Poète lauréat de l'Empereur,
+il dédaignait d'apprendre la langue du pays où il vivait; il n'en
+savait que trois ou quatre mots: juste ce qu'il fallait, comme il
+disait, «pour se sauver la vie», c'est-à-dire pour se faire comprendre
+de ses domestiques. Adulé par l'Allemagne, il ne lui cachait pas son
+dédain.
+
+Son bras droit à Vienne, son principal traducteur en musique, était le
+compositeur Hasse, le plus italianisé des musiciens allemands[330].
+Adopté par l'Italie, baptisé par elle _il Sassone_ (le Saxon), élève
+de Scarlatti et de Porpora, Hasse avait pris une sorte de chauvinisme
+italien qui surpassait celui des Italiens eux-mêmes. Il ne voulait
+entendre parler d'aucune autre musique, et il faillit assommer le
+président de Brosses, quand celui-ci, à Rome, essaya de lui vanter la
+supériorité du Français Lalande, dans la musique d'église.
+
+[Note 330: Johann-Adolph Hasse, né en 1699 à Bergedorf, près de
+Hambourg, mort en 1782 à Venise. Il fut le plus grand maître de l'Opéra
+de Dresde, qu'il réorganisa et dirigea, de 1731 à 1763. Il écrivit plus
+de cent opéras.]
+
+ Je vis--écrit le président de Brosses--mon homme prêt à suffoquer de
+ colère contre Lalande et ses fauteurs. Il tenait déjà du chromatique;
+ et si Faustine, sa femme[331], ne s'était mise entre nous deux, il
+ m'allait harper avec une double croche et m'accabler de _diésis_.
+
+[Note 331: Hasse avait épousé la plus fameuse chanteuse italienne
+du temps la Faustina (Bordoni).]
+
+On peut dire que l'Allemand Hasse était, vers le milieu du siècle, le
+compositeur italien le plus goûté, dans l'_opera seria_, en Allemagne,
+en Angleterre, et en Italie même. Il avait mis en musique tous les
+_libretti_ d'opéra de Métastase, à l'exception d'un seul,--quelques-uns
+trois ou quatre fois,--tous au moins deux fois. Et, bien que l'on ne
+pût certes pas dire que Métastase travaillât lentement[332], Hasse ne
+trouvait point qu'il écrivît assez vite; et, pour passer le temps,
+il avait aussi composé la musique de divers opéras d'Apostolo Zeno.
+Le nombre de ses œuvres était si grand qu'il avouait «qu'il pourrait
+bien ne pas les reconnaître, si on les lui montrait»; il avait plus de
+plaisir, disait-il, à créer qu'à conserver ce qu'il avait écrit; et
+il se comparait à «ces animaux féconds, dont la race est détruite en
+naissant, ou abandonnée au hasard[333]».
+
+[Note 332: Métastase se vantait d'avoir écrit son meilleur drame:
+_Hypermnestre_, en neuf jours. _Achille à Scyros_ avait été écrit, mis
+en musique, monté et joué en dix-huit jours.]
+
+[Note 333: Burney fait un beau portrait de ce grand compositeur,
+dont la gloire, au XVIIIe siècle, domina de beaucoup celle de
+Jean-Sébastien Bach. Il était partout regardé «comme le compositeur,
+pour la musique vocale, le plus près de la nature, le plus
+élégant et le plus judicieux, et aussi le plus fécond des auteurs
+vivants».--«Il était haut de taille et fort. Sa figure avait dû
+être belle et bien dessinée. Il semblait plus vieux que Faustina,
+petite, brune, spirituelle et vive, quoiqu'il fût de dix ans moins
+âgé. Il avait beaucoup de douceur et de bonté dans ses manières. Il
+était communicatif, plein de raison, également détaché d'orgueil
+et de préjugé; il ne disait de mal de personne; au contraire, il
+rendait justice aux talents de plusieurs de ses rivaux. Il respectait
+infiniment Philippe-Emmanuel Bach, ne parlait qu'avec respect de
+Hændel; mais il disait qu'il avait mis trop d'ambition à déployer
+son talent, à travailler ses parties et ses sujets, et qu'il s'était
+montré trop amoureux du bruit. Faustina ajoutait que son chant était
+souvent rude. Par-dessus tout, il admirait le vieux Keiser, «un des
+plus grands musiciens que le monde eût jamais possédés», et Alessandro
+Scarlatti, «le plus grand harmoniste de l'Italie, c'est-à-dire du monde
+entier». En revanche, il trouvait Durante «dur et baroque, grossier et
+sauvage». Quand Burney vit Hasse, tous ses livres, ses manuscrits et
+ses biens avaient été brûlés en 1760 dans le bombardement de Dresde
+par le roi de Prusse, au moment où le compositeur allait faire graver
+aux frais du roi de Pologne l'édition de ses œuvres complètes. Mais
+ce désastre n'avait pas altéré sa sérénité. «Il est si doux et d'un
+accueil si facile que je me sentis aussi à mon aise avec lui, au bout
+d'un quart d'heure, que si je l'eusse connu depuis vingt ans.» Burney,
+qui «devait à ses ouvrages une grande partie des plaisirs que lui
+avait donnés la musique, depuis l'enfance», le compare à Raphaël, et
+rapproche son rival Gluck de Michel-Ange.--Il n'est guère, en effet,
+de plus beau dessin mélodique que celui de Hasse; et seul, Mozart peut
+lui être égalé en cela. L'oubli de cet artiste admirable est une des
+pires injustices de l'histoire; et nous tâcherons, quelque jour, de la
+réparer.]
+
+Cet illustre représentant de l'opéra italien en Allemagne commençait,
+il est vrai, à être discuté. Vers 1760, se formait à Vienne, en face
+de Métastase et de Hasse, un autre parti très ardent. Mais quels en
+étaient les chefs? Raniero da Calsabigi, de Livourne,--encore un
+Italien,--le poète d'_Orphée_ et d'_Alceste_; et Gluck,--non moins
+italianisé que Hasse, élève de Sammartini à Milan, auteur d'une
+quarantaine d'ouvrages dramatiques italiens, et qui, toute sa vie,
+prétendit écrire des opéras italiens[334].--Tels étaient les deux
+camps: entre eux, il ne s'agissait pas d'un débat sur la supériorité
+de l'opéra italien: elle n'était contestée ni par l'un ni par l'autre;
+il ne s'agissait que d'introduire, ou non, dans l'opéra, des réformes
+nécessaires. «L'école de Hasse et de Métastase--dit Burney--regardait
+toute innovation comme de la charlatanerie et restait attachée
+à l'ancienne forme du drame musical, où le poète et le musicien
+exigeaient une égale attention de la part des spectateurs,--le
+poète dans le récitatif et la narration,--le compositeur, dans les
+airs, dans les duos et dans les chœurs.--L'école de Gluck et de
+Calsabigi s'attachait davantage aux effets scéniques, à la convenance
+des caractères, à la simplicité de la diction et de l'exécution
+musicale, plus qu'à ce qu'ils appelaient des descriptions fleuries,
+des comparaisons superflues, une morale froide et sentencieuse, avec
+d'ennuyeuses symphonies et de longs développements musicaux.»--Voilà
+toute la différence: au fond, c'était une question d'âge, non de race
+ou de style. Hasse et Métastase étaient vieux: ils se plaignaient qu'il
+n'y eût plus de bonne musique, depuis le temps où ils avaient été
+jeunes. Mais ni Gluck ni Calsabigi n'avaient, plus qu'eux, la pensée de
+détrôner la musique italienne et de la remplacer par une autre. Dans sa
+préface de _Pâris et Hélène_, écrite en 1770, après _Alceste_, Gluck
+parle uniquement de «détruire les abus qui se sont introduits dans
+l'opéra italien et qui le déshonorent».
+
+[Note 334: Le portrait de Gluck par Burney est un des meilleurs que
+nous ayons de ce grand homme.
+
+Burney lui fut présenté par l'ambassadeur extraordinaire d'Angleterre,
+lord Stormont,--ce qui n'était pas superflu, car «Gluck était d'un
+caractère aussi sauvage que Hændel, dont on sait que tout le monde
+avait peur.... Il vivait avec sa femme et une jeune nièce, musicienne
+remarquable. Il était bien logé et bien meublé.... Il était marqué
+horriblement de la petite vérole. Il était laid de figure et dans le
+regard.» Mais Burney eut la chance de le trouver «d'une bonne humeur
+inaccoutumée.... Gluck chanta. Quoiqu'il eût peu de voix, il faisait
+grand effet. Il joignait à la richesse d'accompagnement, de l'énergie,
+de la véhémence dans la manière de faire marcher l'_allegro_, et une
+expression judicieuse dans les mouvements lents; enfin, il savait si
+bien dissimuler ce qui manquait à sa voix, qu'on oubliait qu'il n'en
+avait pas. Il chanta presque tout _Alceste_, plusieurs morceaux de
+_Pâris et Hélène_, et quelques airs de l'_Iphigénie_ de Racine, qu'il
+venait de finir.... Il exécutait tout, de tête, sans avoir une seule
+note écrite, avec une facilité prodigieuse. Il se levait fort tard. Il
+avait l'habitude d'écrire toute la nuit et se reposait le matin.»
+
+Burney le retrouva à un dîner chez lord Stormont, où il l'avait comme
+voisin de table. Gluck, rendu expansif par les rasades, confia qu'il
+venait de recevoir de l'électeur palatin un tonneau d'excellent vin,
+en remerciement d'un de ses opéras-comiques: le prince avait été ravi
+d'apprendre que la musique était «d'un honnête Allemand, qui aimait
+le bon vieux vin».--Il se vantait volontiers de la façon dont il
+dirigeait un orchestre, «où il était aussi redoutable que Hændel. Il
+disait qu'il n'avait jamais trouvé de rebelles, quoiqu'il obligeât
+les musiciens à abandonner pour l'opéra toute autre occupation, et
+qu'il leur fît répéter souvent une partie de ses œuvres, vingt et
+trente fois.»--Il parla à Burney de son séjour en Angleterre, «à
+laquelle il attribuait entièrement l'étude qu'il avait faite de la
+nature pour ses compositions dramatiques». Il y était à l'époque de
+la gloire de Hændel: il n'y avait pas de place pour lui, et le peuple
+était fort excité contre les étrangers. On eut peine à faire jouer la
+_Caduta de' Giganti_ de Gluck, qui échoua. Gluck fut frappé de voir
+«que le naturel et la simplicité agissaient le plus fortement sur les
+spectateurs, et il s'attacha, depuis, à ne s'en départir jamais. On
+peut remarquer--ajoute Burney--que la plupart des airs d'_Orphée_ sont
+aussi simples et aussi naturels que des ballades anglaises.»]
+
+Entre ces deux coteries italianisantes, ne différant l'une de l'autre
+que par une simple nuance, la société de Vienne se partageait.
+La famille impériale tout entière était musicienne. Les quatre
+archiduchesses jouaient et chantaient dans les opéras de Métastase,
+mis en musique alternativement par Hasse et par Gluck. L'impératrice
+chantait et avait même joué jadis sur le théâtre de la cour. Salieri
+venait d'être nommé compositeur de la chambre et directeur du Théâtre
+Italien; et il resta chef d'orchestre de la cour jusqu'en 1824, faisant
+obstacle aux maîtres allemands, en particulier à Mozart.
+
+Vienne resta donc, jusqu'au XIXe siècle, un centre d'art italien en
+Allemagne. Au temps de Beethoven et de Weber, le _Tancrède_ de Rossini
+suffit à ruiner l'édifice, péniblement élevé, de la musique allemande;
+et l'on sait avec quelle injuste violence Wagner a parlé de cette
+ville infidèle, selon lui, à l'esprit germanique: «Vienne, n'est-ce
+point tout dire? Toute trace du protestantisme allemand effacée; même
+l'accent national perdu, italianisé[335]....»
+
+[Note 335: Richard Wagner, _Beethoven_, 1870.]
+
+ * * * * *
+
+En face de l'Allemagne du Sud et de l'ancienne capitale du Saint-Empire
+Romain, se dresse déjà la nouvelle capitale du futur empire
+d'Allemagne: Berlin.
+
+«La musique de ce pays--dit Burney--est plus véritablement allemande
+que celle de toute autre partie de l'empire.» Frédéric II avait pris
+à cœur de la germaniser; il ne permettait pas qu'on exécutât dans ses
+Etats d'autres opéras que ceux de son favori Graun, du Saxon Agricola,
+et quelques-uns, en petit nombre, de Hasse. Mais admirons la difficulté
+qu'avait le goût allemand à se faire libre: ces opéras étaient des
+opéras italiens; et le roi ne pouvait même pas imaginer qu'il y eût
+quelque bon sens à chanter dans une autre langue que l'italienne:
+
+«Une chanteuse allemande!--disait-il.--J'aurais autant de plaisir à
+entendre le hennissement de mon cheval[336]!»
+
+[Note 336: Frédéric II avait, de plus, une antipathie violente
+contre la musique religieuse. «Il suffisait--raconte Agricola à
+Burney--qu'un compositeur eût écrit une antienne ou un oratorio pour
+que le roi regardât son goût comme usé et flétri, et pour qu'il dît de
+ses autres productions: «Oh! cela sent l'église».]
+
+Et qui étaient ces compositeurs allemands, dont il s'était constitué le
+protecteur exclusif et intolérant, au point que Burney pouvait écrire:
+«Les noms de Graun et de Quantz sont sacrés à Berlin, et plus respectés
+que ceux de Luther et de Calvin. Il y a bien des schismes; mais les
+hérétiques doivent se taire. Car, dans ce pays de tolérance universelle
+en matière de religion, quiconque oserait professer d'autres dogmes
+musicaux que ceux de Graun et de Quantz serait bien assuré d'être
+persécuté....»
+
+Jos.-Joachim Quantz, compositeur et musicien ordinaire de la chambre du
+roi, et son maître pour la flûte, «avait le goût que l'on avait il y a
+quarante ans»,--entendez le goût italien. Il avait voyagé longuement en
+Italie. Il s'était lié avec Vivaldi, Gasparini, Alessandro Scarlatti,
+Lotti: et pour lui, l'âge d'or de la musique était le temps de ces
+ancêtres. Comme dit Burney, «il avait été avancé et libéral..., il y
+avait quelque vingt ans».
+
+Il en était à peu près de même de Graun. Charles-Henri Graun fut,
+avec Hasse, le plus glorieux nom de la musique en Allemagne, au temps
+de Bach et de Hændel[337]. Marpurg le nomme «le plus bel ornement de
+la muse allemande, le maître de la douce mélodie..., tendre, doux,
+compatissant, élevé, pompeux et terrible tour à tour. Tous les traits
+de sa plume furent également parfaits. Son génie fut inépuisable.
+Jamais homme n'a été plus généralement regretté par toute une nation,
+depuis le roi jusqu'au dernier de ses sujets.»
+
+[Note 337: Charles-Henri Graun, né en 1701 à Wahrenbrück, en Saxe,
+mort en 1759, était entré au service de Frédéric II en 1735. Il fut
+l'organisateur de l'Opéra de Berlin, pour lequel il écrivit vingt-sept
+œuvres. Frédéric II fut, plusieurs fois, son collaborateur; il lui
+fournit les _libretti_ des _Fratelli Nemici_, d'après Racine (1756),
+de _Merope_, d'après Voltaire (1756), de _Coriolano_ (1749), de
+_Silla_ (1753), et de _Montezuma_ (1755). Cette dernière œuvre,--opéra
+anticlérical,--où Frédéric II voulut montrer, comme il l'écrit à
+Algarotti, que «l'opéra même peut servir à réformer les mœurs et à
+détruire les superstitions»,--vient d'être rééditée par M. Albert
+Mayer-Reinach, dans la collection des _Denkmäler deutscher Tonkunst_
+(Leipzig, Breitkopf, 1904).]
+
+ Graun--dit plus sobrement Burney--fut, il y a trente ans, d'une
+ élégante simplicité, ayant été le premier parmi les Allemands qui ait
+ laissé là la fugue et toutes ces inventions travaillées.
+
+Médiocre éloge pour nous, qui nous sommes repris depuis d'un amour
+singulier pour «toutes ces inventions travaillées!» Mais, pour un
+italianisant, c'était le meilleur compliment. En fait, Graun s'était
+appliqué à acclimater à Berlin le style de l'opéra italien, et
+particulièrement de Lionardo Vinci, ce compositeur de génie, qui porte
+un nom doublement illustre. C'est dire qu'il avait le goût de la
+génération italienne comprise entre Alessandro Scarlatti et Pergolèse.
+Lui aussi, comme Quantz, datait de 1720.
+
+En patronnant Graun et Quantz, Frédéric II n'était donc rien de plus
+qu'un conservateur italianisant, qui prétendait défendre contre
+la mode du jour «les productions d'un temps qu'on regardait comme
+le siècle d'Auguste en musique: celui des Scarlatti, des Vinci,
+des Leo, des Porpora, aussi bien que des plus grands chanteurs, et
+depuis qui la musique, pensait-il, avait dégénéré». Ce n'était pas la
+peine de prétendre représenter l'art germanique, en face de Vienne
+dénationalisée. Frédéric II n'eût pas été si loin de s'entendre, au
+fond, avec la coterie la plus italianisante de Vienne: celle de Hasse
+et de Métastase[338]. Il n'y avait qu'une différence entre son goût
+et celui de cette coterie: c'était que ses favoris ne valaient pas
+Hasse et Métastase. «En admettant--dit Burney--que l'époque d'art que
+préfère le roi soit la meilleure, il n'en a pas choisi les meilleurs
+représentants.»
+
+[Note 338: Il laissait jouer à Berlin des opéras de Hasse,
+mais il était ennemi déclaré de Gluck; il critiqua âprement son
+_Alceste_,--ainsi que firent Agricola, Kirnberger, Forkel, et tout son
+régiment de théoriciens prussiens qui emboîtèrent le pas derrière lui.]
+
+Je me trompe: il y avait encore une différence. A Vienne, quelle que
+fût l'exigence de la mode musicale, on avait toujours été libre en
+musique; le pouvoir, très peu libéral en toute autre matière, laissait
+aux artistes et aux dilettantes la liberté du goût. A Berlin, il
+fallait obéir. Nul autre goût permis que celui du roi.
+
+On ne saurait imaginer à quel point s'exerçait sur la musique la
+tyrannie tatillonne de Frédéric II. C'était le même esprit despotique
+qui régnait dans toute l'organisation de la Prusse[339]. Une
+surveillance inquisitoriale et menaçante pesait sur la musique,--car le
+roi était musicien: flûtiste, virtuose, compositeur,--nul ne l'ignore.
+Il donnait à Sans-Souci, chaque soir, entre cinq et six heures, un
+concert de flûte. La cour était invitée, par ordre, et écoutait
+religieusement les trois ou quatre concertos «longs et difficiles»,
+qu'il plaisait au roi de lui faire entendre. Il n'était pas près
+d'en manquer: Quantz en avait composé trois cents, expressément pour
+cet usage; défense lui était faite d'en rien publier; nul autre ne
+devait les jouer. Burney observe avec douceur que «ces concertos
+avaient été composés sans doute en un temps où on tenait mieux sa
+respiration; car dans quelques-uns des passages difficiles, ainsi que
+sur les points d'orgue, Sa Majesté était obligée, contre la règle,
+de reprendre haleine pour pouvoir finir le passage[340]». La cour
+écoutait, résignée; et il lui était interdit de donner le moindre signe
+d'approbation: (on ne prévoyait pas l'éventualité contraire). Seul, le
+gigantesque M. Quantz, bien digne par sa taille de figurer dans les
+régiments du roi de Prusse[341], «avait le privilège de crier bravo à
+son écolier royal, après chaque solo, ou quand le concerto était fini».
+
+[Note 339: Il faut voir comment un étranger, même très recommandé,
+était reçu dans la capitale prussienne. On lira, dans Burney, le
+récit de son arrivée à Berlin: malgré son passeport et une première
+visite de douane aux frontières de la Prusse, il est conduit, comme un
+prisonnier, à la douane de Berlin, et laissé deux heures, grelottant,
+dans la cour, sous la pluie, tandis qu'on examine jusqu'au moindre de
+ses effets.--Cela ne ressemble guère à la douane autrichienne, où le
+petit Mozart, âgé de sept ans, désarme les douaniers, en leur jouant un
+menuet sur son petit violon.--Mais le plus incroyable est la visite de
+Burney à Potsdam. A l'entrée principale, puis à chaque porte du palais,
+on lui fait subir un interrogatoire, qui est bien, dit-il, «la chose la
+plus curieuse qui me soit arrivée dans mes voyages. Il ne pourrait pas
+être plus rigoureux à la poterne d'une ville assiégée.»]
+
+[Note 340: Burney lui reconnaît d'ailleurs «une grande précision,
+une embouchure nette et égale, un doigté brillant, un goût pur et
+simple, beaucoup de propreté dans l'exécution, une perfection égale
+dans tous ses morceaux. Ses cadences sont bonnes, mais trop longues et
+trop étudiées.»]
+
+[Note 341: «La figure de ce vieux musicien était d'une grandeur peu
+commune.
+
+ _The son of Hercules he justly seems
+ By his broad shoulders, and gigantic limbs._
+
+«Il paraît être le vrai fils d'Hercule, par ses larges épaules et ses
+membres gigantesques.»]
+
+Mais sans nous attarder à ces faits connus, il faut voir comment le
+royal flûtiste prétendait gouverner, à coups de férule, la musique
+entière et, en particulier, l'Opéra de Berlin.
+
+Certes il avait bien fait les choses. Depuis la mort de Frédéric Ier
+(1713) jusqu'en 1742, Berlin n'avait pas eu d'Opéra[342]. Aussitôt
+après son avènement, Frédéric II fit construire un des plus grands
+théâtres d'opéra qui existassent, avec l'inscription: _Federicus Rex
+Apollini et Musis_. Il réunit un orchestre d'une cinquantaine de
+musiciens, engagea des chanteurs italiens et des danseurs français; et
+il mit son amour-propre à avoir une troupe, qu'on disait à Berlin la
+meilleure de l'Europe. Le roi faisait toute la dépense de l'Opéra; et
+l'entrée en était gratuite, à condition qu'on fût habillé décemment: ce
+qui permettait, en somme, de n'admettre aucun élément populaire, même
+au parterre[343].
+
+[Note 342: Frédéric-Guillaume Ier avait supprimé orchestre et
+spectacles, avec cette simple note: «Au diable!»]
+
+[Note 343: A Mannheim et à Schwetzingen, tous les sujets de
+l'Électeur palatin étaient admis à l'Opéra et même aux concerts de
+l'Électeur: ce qui, d'après Burney, n'avait pas dû peu servir «à former
+le jugement et à établir le goût décidé pour la musique qu'on retrouve
+dans tout l'électorat».]
+
+Mais si les traitements des artistes étaient royalement payés,
+j'imagine qu'ils les gagnaient bien. Leur situation n'était pas de tout
+repos.
+
+ Le roi--dit Burney--se tenait constamment derrière le maître de
+ chapelle, ayant les yeux sur la partition qu'il suivait, en sorte
+ qu'on pouvait dire avec vérité qu'il tenait le rôle de directeur
+ général.... Dans la salle de l'Opéra, comme au camp, il était rigide
+ observateur de la discipline. Attentif à l'orchestre et à la scène,
+ il remarquait la plus petite négligence dans la musique ou dans les
+ évolutions, et en réprimandait celui qui l'avait commise. Et si
+ quelqu'un de la troupe italienne osait s'écarter de la discipline,
+ en ajoutant ou en retranchant à son rôle, ou en altérant le moindre
+ passage, de suite il lui était ordonné, de par le Roi, de s'attacher
+ strictement à l'exécution des notes écrites par le compositeur, _sous
+ peine de punition corporelle_.
+
+Ce trait nous donne la mesure de la liberté musicale dont on jouissait
+à Berlin. Un pseudo-classicisme italien régnait d'une façon tyrannique,
+et n'admettait ni changements, ni progrès. Burney en est scandalisé:
+
+ Aussi--dit-il--la musique est stationnaire dans ce pays, et elle
+ le sera tant que Sa Majesté ne laissera pas plus de liberté aux
+ artistes dans l'art qu'il n'en accorde dans les matières civiles
+ du gouvernement, voulant être en même temps le monarque des vies,
+ fortunes et affaires de ses sujets, et le régulateur de leurs moindres
+ plaisirs.
+
+Ajoutez que Berlin était surtout une ville de professeurs et de
+théoriciens musicaux, qui ne se permettaient point sans doute de
+discuter les goûts du roi,--car ils étaient tous plus ou moins
+officiels, comme le principal d'entre eux, Marpurg, directeur de la
+loterie royale et conseiller au ministère de la guerre.--Mais ils
+prenaient leur revanche de cette contrainte, en se disputant âprement;
+et ces discutailleries ne rendaient pas la vie musicale plus aimable et
+plus libre.
+
+ Les disputes musicales,--écrit Burney,--ont lieu à Berlin avec plus
+ de chaleur et d'animosité que partout ailleurs. En effet, comme il
+ y a plus de théoriciens dans cette ville que de praticiens, il y a
+ aussi plus de critiques, ce qui n'est pas fait--ajoute-t-il non sans
+ impertinence--pour épurer le goût, ni pour nourrir l'imagination des
+ artistes.
+
+Les esprits un peu libres n'y pouvaient tenir; et si Philippe-Emmanuel
+Bach y resta, de 1740 à 1767, ce fut bien contre son gré. Le pauvre
+diable ne pouvait quitter Berlin (on ne le lui permettait pas); il y
+souffrit dans son goût et dans son amour-propre. Il avait une situation
+et des appointements inférieurs; il devait, journellement, accompagner
+le roi-flûtiste sur son clavecin; et on lui préférait Graun et Quantz,
+«dont le style était absolument opposé à celui qu'il voulait établir».
+C'est ce qui explique la joie qu'il eut à se trouver plus tard dans
+la bonne ville de Hambourg, dénuée d'intérêt musical et de goût,
+mais hospitalière, accueillante et libre. Tout vaut mieux pour un
+artiste--même l'ignorance--que le despotisme du goût.
+
+ * * * * *
+
+Tel semblait donc, au premier regard, l'état musical des grandes villes
+allemandes. L'opéra italien y était maître absolu; et Burney pouvait
+terminer ses notes sur l'Allemagne par ces mots:
+
+ En résumé, le style mélodique des Allemands a autant de rapports
+ avec le style mélodique des Italiens que le goût de la plupart des
+ compositeurs et des artistes de ces deux pays offre d'analogies. La
+ cause en est dans les relations existant entre l'Empire et ses grandes
+ possessions d'au delà des Alpes, et dans les théâtres d'opéra italien
+ qu'il y a presque toujours eu à Vienne, Munich, Dresde, Berlin,
+ Mannheim, Brunswick, Stuttgart, Cassel, etc.
+
+Mais quoi! l'Allemagne ne venait-elle pas de produire le génie le plus
+allemand, l'œuvre immense et profonde de Jean-Sébastien Bach? D'où
+vient que son nom tient si peu de place dans les notes de Burney et
+dans ce tableau de l'Allemagne?
+
+Bel exemple de la diversité des jugements émis sur un génie par ses
+contemporains et par la postérité! A deux siècles de distance, il
+nous semble impossible que Jean-Sébastien Bach n'ait pas dominé tout
+l'art de son siècle. A la rigueur, nous pouvons admettre qu'un grand
+homme reste totalement inconnu, si les circonstances de sa vie font
+qu'il reste isolé, sans pouvoir éditer ses œuvres et se faire entendre
+du public. Mais nous avons peine à croire qu'il puisse être connu,
+et non reconnu, qu'on ait de lui une opinion moyenne et seulement
+bienveillante, qu'on ne sache pas faire la distinction entre lui et
+les artistes de second ordre qui l'entourent. C'est pourtant ce qui
+se passe sans cesse. Shakespeare ne fut jamais complètement ignoré
+ou méconnu. M. Jusserand a montré[344] que Louis XIV l'avait dans
+sa bibliothèque, et qu'on le lisait en France au XVIIe siècle. Le
+public de son temps l'appréciait, mais pas plus que beaucoup d'autres
+dramaturges, et moins que certains autres. Addison, qui le connaissait,
+oubliait, en 1694, de le nommer dans son _Tableau des meilleurs poètes
+anglais_.
+
+[Note 344: _Shakespeare et l'Ancien Régime._]
+
+Il en était à peu près de même de Jean-Sébastien Bach. Il avait
+une solide réputation parmi les musiciens de son temps; mais cette
+célébrité ne sortait pas d'un cercle restreint. Sa vie à Leipzig
+était pénible, gênée, médiocre, en butte aux tracasseries de la
+_Thomasschule_, dont le conseil ne regretta pas sa mort, ne la
+mentionna même pas dans le discours annuel d'ouverture, pas plus
+que ne le firent les journaux de Leipzig, et refusa la petite
+pension accoutumée à la veuve de Bach, qui mourut indigente en 1760.
+Heureusement, Jean-Sébastien avait formé beaucoup de savants élèves,
+sans parler de ses fils, qui conservèrent le souvenir pieux de son
+enseignement. Mais comment était-il connu, vingt ans après sa mort?
+Comme un grand organiste et un savant professeur. Burney pense à lui,
+quand il passe à Leipzig: mais c'est pour citer le jugement de Quantz,
+disant de Bach «que cet habile artiste avait porté le talent de jouer
+de l'orgue au plus haut degré de perfection». Il ajoute:
+
+ Outre d'excellents ouvrages et en grand nombre qu'il a écrits pour
+ l'église, cet auteur a donné un livre de préludes et de fugues pour
+ l'orgue, sur deux, trois ou quatre motifs différents, _in modo recto
+ et contrario_, et dans chacun des vingt-quatre modes. Tous les
+ organistes existants aujourd'hui en Allemagne sont formés à son école,
+ comme la plupart des clavecinistes et des pianistes le sont à celle de
+ son fils, l'admirable Charles-Philippe-Emmanuel Bach, si connu depuis
+ longtemps.
+
+On remarquera la place de l'épithète: «admirable». «L'admirable» Bach,
+en 1770, c'est Philippe-Emmanuel Bach. Il est le grand homme de la
+famille. Et Burney s'extasie sur la façon dont «ce sublime musicien» a
+pu se former[345].
+
+[Note 345: En dépit de l'impertinence qu'il y a à l'opposer et
+à le préférer à son père, Philippe-Emmanuel Bach n'en est pas moins
+un musicien de génie, à qui n'a manqué qu'un caractère, ou du moins
+une volonté à la hauteur de l'inspiration musicale. Mais une sorte
+de torpeur découragée paralysait des forces admirables; et c'est un
+spectacle attristant de voir en lui, par instants, comme l'âme d'un
+Beethoven qui se débat dans les liens d'une vie médiocre, lance des
+éclairs de génie, et retombe dans l'apathie.
+
+Le portrait qu'en a tracé Burney est le meilleur qu'on ait fait. Je ne
+puis m'empêcher d'en citer un fragment.
+
+Philippe-Emmanuel avait invité Burney à dîner chez lui. On fit monter
+Burney «dans un salon de musique, grand, élégamment orné de tableaux,
+de dessins, de portraits gravés de plus de cent cinquante musiciens
+célèbres, dont plusieurs Anglais, et des portraits à l'huile de son
+père et de son grand'père. Philippe-Emmanuel s'assit à son clavecin
+de Silbermann. Il joua trois ou quatre morceaux très difficiles, avec
+toute la délicatesse, la précision et le feu qui le distinguaient
+si justement chez ses compatriotes. Dans les mouvements pathétiques
+et tendres, il semblait tirer de son instrument des cris de douleur
+et de plainte, comme lui seul pouvait faire. Le dîner fut élégant,
+bon, joyeux. Il y avait là trois ou quatre amis bien élevés, et la
+famille de Philippe-Emmanuel: Mme Bach, son fils aîné, étudiant en
+droit (le cadet faisait de la peinture) et sa fille. Après dîner,
+Philippe-Emmanuel joua encore, presque sans interruption, jusqu'à onze
+heures du soir. Il s'anima, au point de paraître inspiré. Il avait
+les yeux fixes, la lèvre inférieure pendante, et tout son corps était
+trempé de sueur. Il dit que s'il avait souvent l'occasion de forcer
+ainsi son travail, il redeviendrait jeune. Il a cinquante-neuf ans. Il
+est plutôt de petite stature, il a les cheveux et les yeux noirs, le
+teint brun; il est plein de feu, et a beaucoup de dispositions à la
+gaieté et à la vivacité.»
+
+Burney était convaincu que Philippe-Emmanuel n'était pas seulement un
+des plus grands compositeurs pour clavecin, mais «le meilleur et le
+plus habile artiste pour l'expression.... Il avait tous les styles,
+mais il se renfermait surtout dans celui du sentiment. Il était savant,
+et l'était plus que son père, toutes les fois qu'il le voulait, et
+surtout dans la variété de ses modulations.» Burney le rapprochait de
+Domenico Scarlatti: «Tous deux, fils de célèbres compositeurs, osèrent
+essayer des voies nouvelles. Ce n'est qu'à présent que l'oreille
+s'habitue à Domenico Scarlatti. Philippe-Emmanuel paraît avoir
+également devancé son siècle.... Son style est si peu ordinaire qu'il
+faut un peu d'habitude pour le goûter.» Et Burney reconnaissait, assez
+justement, dans son inspiration, «les effusions d'un génie cultivé».]
+
+ Comment forma-t-il son style? Il est difficile de le dire. Il ne
+ l'avait ni hérité ni pris de son père, qui avait été son seul maître:
+ car ce respectable musicien, que personne n'a égalé pour la science et
+ pour l'invention, pensait qu'il était nécessaire de ramasser sous ses
+ deux mains toute l'harmonie qu'on pouvait saisir; et, sans doute, dans
+ son système, il sacrifiait la mélodie et l'expression.
+
+Rien de plus caractéristique que la promptitude avec laquelle les fils
+de Jean-Sébastien--qui d'ailleurs le vénéraient--renièrent son goût
+et ses principes. Philippe-Emmanuel parle avec ironie de la science
+musicale, en particulier des canons, «qui sont toujours secs et
+prétentieux». Il regarde «comme un manque de génie de s'abandonner à
+ces études tristes et insignifiantes[346]». Il demande à Burney s'il a
+trouvé quelque grand contrepointiste en Italie. Burney répond que non.
+
+[Note 346: Ce jugement acquiert un sens particulier quand on
+voit, un peu plus loin, que «Jean-Sébastien lui avait fait passer
+impitoyablement les premières années de sa vie» sur des travaux de ce
+genre.]
+
+ Ma foi,--dit Philippe-Emmanuel,--quand vous en auriez trouvé, ce
+ ne serait pas là une fameuse trouvaille: car, lorsqu'on sait le
+ contrepoint, il y a d'autres choses nécessaires encore pour faire un
+ bon compositeur.
+
+Burney abonde dans son sens, et tous deux conviennent que «la musique
+ne doit pas être une grande réunion où tout le monde parle à la fois,
+en sorte qu'il n'y a plus de conversation, rien que des criailleries,
+des inconvenances, et du bruit. Un homme sage doit attendre dans la
+conversation le moment pour placer son mot à propos.»--C'est l'école de
+la mélodie claire, à l'italienne, qui condamne la vieille polyphonie
+allemande. L'italianisme a pénétré la famille Bach.
+
+Jean-Sébastien lui-même n'était peut-être pas resté indifférent
+au charme de l'opéra italien. D'après son historien Forkel, il
+goûtait Caldara, Hasse, Graun. Il était ami de Hasse et de la
+Faustina; il allait souvent, de Leipzig, à Dresde, avec son fils
+aîné, pour entendre l'opéra italien. Il s'excusait du plaisir
+qu'il prenait à ces petites escapades en se raillant lui-même:
+«Friedmann,--disait-il,--n'irons-nous pas entendre encore les jolies
+chansonnettes de Dresde?»--Est-il si difficile de reconnaître dans
+telles de ses pages un ressouvenir des «jolies chansonnettes»? Et qui
+sait si, dans d'autres conditions de sa vie, ayant un théâtre à sa
+disposition, il n'eût pas cédé au courant, comme les autres?
+
+Ses fils n'y résistèrent pas. L'italianisme les conquit si bien qu'un
+d'eux devint,--pour un temps,--Italien tout à fait, sous le nom de
+_Giovanni Bacchi_. Je veux parler de Jean-Chrétien Bach, le cadet de la
+famille. Il avait quinze ans à la mort du père, et en avait reçu une
+solide instruction musicale; il montrait des dispositions pour l'orgue
+et le clavier. Après la mort de Jean-Sébastien, il alla auprès de son
+frère Philippe-Emmanuel, à Berlin. Il y trouva l'opéra italianisé des
+Graun et des Hasse. L'impression qu'il en reçut fut si forte qu'il
+partit pour l'Italie. Il vint à Bologne, et, là, ce fils de Bach se mit
+sous la discipline du Père Martini[347]. Pendant huit ans, il ne cessa
+point de se refaire avec Martini une éducation et une âme italiennes.
+Entre temps, il allait à Naples et y devenait un champion de l'école
+d'opéra napolitaine; il faisait jouer une suite d'opéras italiens
+sur des poèmes de Métastase: _Catone in Utica_ (1761), _Alessandro
+nelle Indie_ (1762), qui eurent grand succès. Burney disait que «ses
+airs étaient dans le meilleur goût napolitain».--Ce n'est pas tout:
+après avoir abjuré le goût musical de son père, il abjurait sa foi;
+le fils du grand Bach se faisait catholique. Il devenait organiste du
+_Duomo_ de Milan, sous un nom italien[348]. Il est difficile de citer
+un exemple plus catégorique de la conquête de l'esprit germanique par
+l'Italie.
+
+[Note 347: Trente et une lettres de Jean-Chrétien Bach au père
+Martini nous renseignent sur cette éducation.]
+
+[Note 348: Voir Max Schwartz, _Johann-Christian Bach_, 1901.]
+
+Et il ne s'agit pas d'hommes médiocres, qui n'ont d'autres titres à
+notre attention que d'être les fils d'un grand homme. Les fils de
+Jean-Sébastien sont eux-mêmes de grands artistes, qui n'ont pas été
+placés par l'histoire à leur véritable rang. Comme la plupart des
+musiciens de cette période de transition, ils ont été trop sacrifiés à
+ceux qui les ont précédés et suivis. Philippe-Emmanuel, très en avance
+sur son temps et fort mal compris, sauf d'un petit nombre, a pu être
+justement désigné par M. Vincent d'Indy, comme un des précurseurs
+directs de Beethoven. Jean-Chrétien est à peine moins important: ce
+n'est pas Beethoven, c'est Mozart qui procède de lui[349].
+
+[Note 349: Max Schwarz montre l'influence directe de Jean-Chrétien
+sur la musique de clavier, d'opéra, et surtout sur les premières
+symphonies de Mozart. Mozart parle souvent de Jean-Chrétien dans ses
+lettres. Il dit qu'«il l'aime de tout son cœur», qu'«il a une profonde
+estime pour lui». Certains airs de Jean-Chrétien le hantaient. Il
+travaillait à rivaliser avec lui, à écrire de nouvelles mélodies sur
+les mêmes paroles.]
+
+Un autre musicien remarquable, qui, plus encore que Philippe-Emmanuel,
+fut le précurseur--on pourrait presque dire: le modèle--de Beethoven,
+dans ses grandes sonates et ses grandes variations, Friedrich-Wilhelm
+Rust, ami de Gœthe, directeur de la musique du prince Léopold III de
+Anhalt, à Dessau, fut pris comme les autres par le charme italien[350].
+Il fit le voyage d'Italie, y resta deux ans, pratiqua assidûment les
+théâtres d'opéra, se lia avec les principaux maîtres,--avec Martini,
+Nardini, Pugnani, Farinelli, surtout avec Tartini, dont il apprit
+beaucoup;--et ce séjour eut une action décisive sur sa formation
+artistique. Trente ans plus tard, en 1792, il retraçait encore ses
+souvenirs de voyage dans une de ses sonates, la _Sonata italiana_.
+
+[Note 350: Voir Wilhelm Hosäus: _Friedr. Wilh. Rust._ (1882).--Rust
+avait été élève du fils aîné de Jean-Sébastien: Wilhelm-Friedmann,
+qui avait le mieux conservé la tradition du père. Il prit aussi des
+leçons de Philippe-Emmanuel. Son importance artistique n'a été que
+depuis peu révélée, grâce à la publication par un de ses descendants de
+quelques-unes de ses œuvres.]
+
+Si les chefs de la musique allemande--les Bach, les Rust, les Gluck,
+les Graun, les Hasse--subissent à un tel point l'influence de l'art
+italien[351], comment la musique allemande résistera-t-elle à l'esprit
+étranger? Où sera le salut pour son génie?
+
+[Note 351: Je ne parle pas des jeunes maîtres de l'époque
+suivante,--de Haydn, élève de Porpora, et imitateur génial de
+Sammartini,--de Mozart, qui, dans la première partie de sa vie, fut
+un pur Italien, dont les premiers opéras furent joués et acclamés
+en Italie. Hasse, ennemi de Gluck, parce qu'il ne le trouvait pas
+assez fidèle à la vraie tradition italienne, aimait, au contraire, et
+admirait Mozart, en qui il voyait son continuateur, plus heureux, ou
+plus grand.]
+
+ * * * * *
+
+D'abord, il était inévitable que la masse des petits artistes, la plèbe
+musicale de l'Allemagne, ceux qui n'avaient pas les moyens d'aller en
+Italie et de s'italianiser, souffrissent de leur situation humiliée et
+de la préférence donnée aux Italiens. Burney, forcé de convenir qu'on
+récompense les Italiens en Allemagne beaucoup mieux, souvent, que des
+artistes du pays qui leur sont supérieurs, ajoute que, pour cette
+raison, «on ne doit pas trop en vouloir aux Allemands de s'attacher à
+rabaisser le mérite de grands maîtres italiens, et de les traiter avec
+une sévérité et un mépris qui ne sont dus qu'à l'ignorance grossière
+et à la stupidité».--«Tous sont jaloux des Italiens», dit-il ailleurs.
+Sans doute cette observation vient à la fin d'une phrase où Burney
+remarque que les Allemands se dévorent aussi entre eux. Chaque ville
+est divisée en fractions jalouses. «Chacun est jaloux de l'autre, et
+tous sont jaloux des Italiens.» Ce manque d'union devait être aussi
+funeste aux Allemands en art qu'en politique; il les rendit d'autant
+plus incapables de se défendre contre l'invasion étrangère que leurs
+chefs, les Gluck et les Mozart, semblaient avoir passé à l'ennemi.
+
+Mais le goût populaire restait à peu près étranger à l'italianisme. Les
+catalogues des foires de Francfort et de Leipzig, au XVIIIe siècle,
+en fournissent la preuve[352]. Dans ces grands marchés de l'Europe,
+où la musique tenait une place importante, l'opéra italien ne figure
+pour ainsi dire pas[353]. Ce qui abonde, c'est la musique religieuse
+allemande: cantiques luthériens, concerts sacrés, Passions,--et surtout
+les recueils de _Lieder_ et de _Liedlein_, éternel et inviolable refuge
+de la pensée allemande.
+
+[Note 352: Ces catalogues des foires de Francfort et de Leipzig,
+de 1564 à 1759, ont été publiés par le docteur Albert Göhler:
+_Verzeichniss der in den Frankfurter und Leipziger Messkatalogen
+der Jahre 1564 bis 1759_ _angezeigten Musikalien, angefertigt und
+mit Vorschlagen zur Förderung der musikalischen Bücherbeschreibung
+begleitet, von Dr Albert Göhler_ (Leipzig, Kahnt, 1902, in-8º).--Voir,
+à ce sujet, un intéressant article de Michel Brenet, dans la _Tribune
+de Saint-Gervais_ (mai-juin 1904).]
+
+[Note 353: Pas plus d'ailleurs que la musique française, ni que
+l'œuvre de Jean-Sébastien Bach.]
+
+D'autre part, il est remarquable que ce ne soient plus--à quelques
+exceptions près--des Italiens, mais des Allemands, qui représentent
+l'opéra et l'art italien en Europe, vers le milieu du XVIIIe siècle.
+C'est Gluck, à Vienne; c'est Jean-Chrétien Bach, à Londres; c'est
+Graun, à Berlin; c'est Hasse, en Italie même. Comment un esprit nouveau
+ne se fût-il pas glissé dans cet italianisme germanisé? Chez ces
+maîtres allemands, conscients de leur supériorité, se développait peu
+à peu le désir, avoué ou non, de vaincre l'Italie avec ses propres
+armes. On est frappé de l'orgueil germanique que l'on sent grandir chez
+Gluck et chez Mozart. Et ces géniaux Italianisants sont des premiers à
+s'essayer dans le _Lied_ allemand[354].
+
+[Note 354: Gluck, dès 1770, sur des odes de Klopstock.]
+
+Au théâtre même, voici que la langue allemande reprend sa place[355].
+Burney, qui, après avoir remarqué les qualités musicales de cette
+langue, s'était d'abord étonné que l'on n'en fît pas plus d'emploi
+au théâtre, dut bientôt constater que les pièces musicales en langue
+allemande commençaient à se répandre en Saxe et dans le nord de
+l'Empire. Depuis le milieu du siècle, le poète Christian-Félix Weisse
+et les musiciens Standfuss et Johann-Adam Hiller composaient à Leipzig,
+à l'imitation des opérettes anglaises et des opéras-comiques de Favart,
+des opérettes allemandes (_Singspiele_), dont le premier exemple fut,
+en 1732, _le Diable est lâché, ou les Commères métamorphosées_ (_Der
+Teufel ist los, oder die verwandelten Weiber_[356]), bientôt suivi
+d'une quantité d'œuvrettes analogues. «La musique--dit Burney--en était
+si naturelle et si agréable que les airs favoris, comme ceux du docteur
+Arne, en Angleterre, étaient chantés par toutes les classes du peuple,
+et certains dans les rues.» Hiller prêtait aux gens du peuple, dans ses
+pièces, de simples _Lieder_; et ces _Lieder_ devinrent aussi populaires
+en Allemagne que les «vaudevilles» en France. «Aujourd'hui--écrit
+Burney--le goût pour les _burlette_ (les farces) est si général et
+si prononcé qu'on peut craindre, avec les personnes sages, qu'il ne
+détruise celui pour la bonne musique, et surtout pour celle d'un genre
+plus relevé.» Bien loin de le détruire, ces _Lieder_ populaires furent
+une des sources du nouvel opéra allemand.
+
+[Note 355: L'Opéra de Hambourg, à la fin du XVIIe siècle, avait
+joué des opéras en langue allemande. Mais, dès les premières années du
+XVIIIe, Keiser et Hændel avaient donné l'exemple de mêler, dans les
+mêmes opéras, les paroles italiennes avec les paroles allemandes; et
+bientôt l'italien avait tout envahi.]
+
+[Note 356: Musique de Standfuss et Hiller. La même pièce avait été
+donnée, sans succès, à Berlin, en 1743, d'après une pièce anglaise
+de Coffey, avec les mélodies anglaises originales.--_Der Teufel ist
+los_ eut une seconde partie, qui, jouée en 1759, sous le titre de:
+_Der lustige Schuster_ (_Le joyeux Savetier_), fut très populaire.
+Ces _Singspiele_ firent fureur en Allemagne, pendant une vingtaine
+d'années: on peut dire qu'ils furent l'opéra de la petite bourgeoisie
+allemande.--Il est à noter que le principal élève de Hiller fut
+Christian-Gottlob Neefe, maître de Beethoven.]
+
+ * * * * *
+
+Mais le fait capital, qui devait être le salut de la musique
+allemande, ce fut, à ce moment, le développement soudain de la musique
+instrumentale. A l'instant où l'Allemagne semblait renier, avec la
+polyphonie vocale et les ressources infinies du style contrepointique,
+le vieux style allemand, sa personnalité même,--à l'instant où elle
+semblait renoncer à exprimer son âme complexe et raisonneuse, pour
+épouser le style de la pensée latine, elle eut l'heureuse fortune
+de trouver dans la floraison subite de la musique instrumentale
+l'équivalent, et au delà, de ce qu'elle avait perdu.
+
+Il peut paraître étrange de parler d'heureuse fortune, à propos d'un
+événement auquel l'intelligence et la volonté eurent évidemment
+une grande part. Pourtant on doit tenir compte ici, comme toujours
+en histoire, du hasard, du concours des circonstances, qui tantôt
+favorise, tantôt contrarie l'évolution d'un peuple. Sans doute, les
+peuples les plus vigoureux finissent toujours par violenter la chance
+et la mettre avec eux. Mais cette chance existe, et l'on ne saurait la
+nier.
+
+On le voit bien ici. Les Allemands n'étaient pas seuls à perfectionner
+les ressources de l'instrumentation. Les mêmes tendances se
+manifestaient en France et en Italie. Les conservatoires de Venise
+cultivaient avec succès la musique instrumentale; les virtuoses
+italiens étaient partout célèbres; et la symphonie naissait à Milan.
+Mais la musique symphonique s'accordait mal avec le génie italien,
+essentiellement mélodique, clair, net et linéaire. Ou, du moins, pour
+changer ce génie et l'accommoder aux conditions nouvelles, il eût
+fallu faire un effort dont l'art italien, surmené, épuisé, indolent,
+n'était plus capable. C'était une révolution à accomplir en Italie.
+En Allemagne, c'était une évolution. Aussi les progrès de l'orchestre
+assurèrent la victoire de l'Allemagne, tandis qu'ils contribuaient à la
+décadence de l'art italien. Burney se plaint de ce que les orchestres
+des Opéras d'Italie soient devenus trop nombreux, et que leur bruit
+force les chanteurs à de véritables «braillements». «De la musique tout
+le clair obscur est perdu; les demi-teintes et le fond disparaissent:
+on n'entend que les parties bruyantes, qui étaient destinées à faire
+repoussoir au reste.» Ainsi, les voix italiennes se gâtent, et l'Italie
+perd le privilège du _bel canto_ dont elle était si fière, et à juste
+titre. Sacrifice inutile: car, en renonçant à ses qualités propres et
+inimitables, elle ne peut acquérir des qualités et un style qui lui
+sont étrangers[357].
+
+[Note 357: Hasse et Métastase, derniers représentants de la pure
+tradition italienne, avaient senti le danger. Métastase, dans ses
+conversations avec Burney, se plaint fort des progrès de la musique
+instrumentale dans l'opéra.]
+
+Au contraire, les Allemands sont à l'aise dans la symphonie naissante.
+Le goût naturel de la musique instrumentale, la nécessité, pour nombre
+de petites cours allemandes, de s'en tenir à cette musique, par suite
+d'une application rigoureuse des principes de l'Eglise réformée, qui
+leur interdisaient d'avoir un théâtre d'opéra, l'instinct sociable
+qui poussait les musiciens allemands à se réunir en petites sociétés,
+en petits «Collèges», pour jouer ensemble, au lieu de pratiquer
+l'individualisme des virtuoses italiens,--tout, jusqu'à la médiocrité
+relative du chant allemand, devait contribuer au développement
+universel en Allemagne de la musique instrumentale. Nulle part en
+Europe, il n'y avait plus d'écoles où on l'enseignait, et plus de bons
+orchestres.
+
+Une institution musicale des plus curieuses, en Allemagne, était celle
+des «Pauvres Écoliers», qui correspondait (avec moins de générosité)
+aux Conservatoires d'enfants pauvres, à Naples. Ces écoliers, dont
+Burney rencontra des bandes dans les rues de Francfort, de Munich, de
+Dresde et de Berlin, avaient dans chaque ville de l'Empire «une école
+confiée aux jésuites, où on leur enseignait à jouer des instruments
+et à chanter». L'école de Munich comprenait quatre-vingts enfants, de
+onze ou douze ans. Avant d'y être admis, ils devaient déjà savoir jouer
+d'un instrument, ou avoir des dispositions marquées pour la musique. On
+les gardait jusqu'à vingt ans. Ils étaient logés, nourris, instruits,
+mais non pas habillés. Il fallait qu'ils gagnassent en partie leur vie,
+en chantant ou jouant dans les rues. C'était pour eux une obligation
+absolue, «afin qu'ils fissent connaître leurs progrès au public qui
+les entretenait».--A Dresde, la ville était divisée par quartiers;
+et les Pauvres Écoliers, partagés en troupes de seize, dix-sept ou
+dix-huit, devaient chanter, tour à tour, devant les portes des maisons
+de chaque quartier. Ils formaient de petits chœurs et de petits
+orchestres--violons, violoncelles, hautbois, cors et bassons.--Les
+familles riches s'abonnaient, pour qu'ils vinssent jouer devant leurs
+portes, une fois ou deux par semaine. On les utilisait même pour des
+fêtes particulières ou pour les enterrements. Enfin, ils devaient
+participer aux cérémonies religieuses du dimanche. Le métier était
+rude,--surtout l'obligation de chanter dans les rues, l'hiver, par un
+temps rigoureux.--De ces Pauvres Écoliers on faisait plus tard des
+maîtres d'école dans les paroisses, à condition qu'ils sussent assez
+bien le latin, le grec et l'orgue. Les plus distingués étaient envoyés
+à des universités, comme celles de Leipzig et de Wittenberg, où l'on
+entretenait plus de trois cents étudiants pauvres. Ils pouvaient s'y
+adonner à la musique ou aux sciences.
+
+Quelques cours princières avaient d'autres établissements musicaux pour
+les enfants pauvres. Le duc de Wurtemberg avait installé à Ludwigsbourg
+et à «Solitude», dans un de ses palais d'été, deux conservatoires pour
+l'éducation de deux cents garçons et de cent jeunes filles pauvres. «Un
+de ses amusements favoris était d'assister à leurs leçons.»
+
+En dehors de ces écoles d'enfants pauvres, les écoles communales
+faisaient une place considérable à la musique, et principalement à la
+musique instrumentale. Telle était la règle en Autriche, en Saxe, en
+Moravie, et surtout en Bohême. Burney constate que chaque village de
+Bohême avait une école publique, où l'on enseignait la musique aux
+enfants, en même temps que la lecture et l'écriture. Il en visita
+quelques-unes. A Czaslau, près de Collin, il trouva «une classe pleine
+de petits enfants des deux sexes, occupés à lire, écrire, jouer du
+violon, du hautbois, du basson et d'autres instruments. L'organiste de
+l'église, qui improvisait d'une façon magnifique sur un méchant petit
+orgue, tenait dans une petite chambre quatre clavecins, sur lesquels
+de petits élèves s'exerçaient.» A Budin, à Lobeschutz, plus de cent
+enfants des deux sexes apprenaient la musique, et étaient chanteurs ou
+instrumentistes à l'église.
+
+Malheureusement, les talents qui sortaient de là étaient étouffés par
+la misère. «La plupart de ces enfants étaient destinés aux bas emplois
+de la servitude ou de la domesticité; et la musique restait pour eux
+une simple récréation privée, ce qui est peut-être, après tout,--dit
+philosophiquement Burney,--le meilleur emploi et le plus honorable
+auquel on puisse appliquer la musique.» Les autres passaient au
+service des grands seigneurs, qui, avec ces domestiques, formaient des
+orchestres et donnaient des concerts. La noblesse de Bohême avait le
+tort de trop se détacher de son peuple si intéressant, et elle vivait
+la plus grande partie de l'année à Vienne. «Si les Bohémiens--dit
+Burney--avaient les avantages dont jouissent les Italiens, ils les
+surpasseraient. Ils sont la race la plus musicale, peut-être, de toute
+l'Europe.» Ils excellaient surtout sur les instruments à vent:--les
+bois, du côté de la Saxe; les cuivres, du côté de la Moravie.--C'est
+de ces écoles de Bohême que sortit le réformateur de la musique
+instrumentale, le créateur de la symphonie allemande, Stamitz, né à
+Teuchenbrod, fils du chantre de l'église. C'est dans ces mêmes écoles
+que Gluck reçut sa première éducation musicale. C'est à Lukavec, près
+de Pilsen, que Haydn, directeur de la musique de la chapelle privée du
+comte Morzin, écrivit sa première symphonie, en 1759. Enfin, le plus
+grand violoniste allemand, Franz Benda, le seul qui osât, à Berlin,
+avec Philippe-Emmanuel Bach, avoir un style à lui, indépendant de Graun
+et des italianisants, était aussi de Bohême.
+
+Grâce à ces écoles et à ces dispositions naturelles, la musique
+instrumentale était partout cultivée en Allemagne, même à Vienne et à
+Munich, métropoles par excellence de l'opéra italien. Ne parlons pas
+des virtuoses princiers: du roi flûtiste de Berlin, du violoncelliste
+qui était empereur d'Autriche, des princes violonistes, électeur de
+Bavière, ou archevêque-prince de Salzbourg, des princes pianistes,
+duc de Wurtemberg, ou électeur de Saxe, celui-ci, d'ailleurs, «si
+timide en société--dit Burney--que l'électrice, sa femme, elle-même
+ne l'avait presque jamais entendu!...» N'insistons pas non plus sur
+l'effroyable consommation de concertos que faisaient les dilettantes
+allemands: une moyenne de trois ou quatre concertos par concert, à
+Berlin;--à Dresde, jusqu'à cinq ou six, dans une même soirée!...
+Mais la symphonie naissante poussait de toutes parts. Vienne avait
+une floraison de symphonistes: on vantait, parmi eux, le naturel de
+Hoffman[358], la fantaisie de Vanhall, Ditters, Huber, Gasman et le
+jeune Haydn, qui venait de débuter. Cette musique trouvait à Vienne un
+public enthousiaste.--Teodor de Wyzewa a décrit les musiques de cour et
+de table de l'archevêque de Salzbourg: trois maîtres de concert étaient
+chargés alternativement d'en préparer les programmes et d'en diriger
+les exécutions. L'œuvre de Léopold Mozart montre quelle quantité de
+musique instrumentale réclamait la vie quotidienne de ces petites cours
+allemandes.--Joignez-y les concerts particuliers et les sérénades
+données dans les rues, sur la commande des riches bourgeois.
+
+[Note 358: «Autant d'art que vous voudrez, disait Hoffman à ses
+compatriotes, pourvu qu'il soit toujours uni à la nature; et, même dans
+le mariage entre l'art et la nature, il faut toujours que la dame porte
+les culottes.» (Burney.)]
+
+Le foyer de la musique instrumentale en Allemagne était alors
+Mannheim--ou, pendant les mois d'été, Schwetzingen, à trois lieues de
+Mannheim. Schwetzingen, qui n'était qu'un village, paraissait n'être
+habité, dit Burney, que par une colonie de musiciens. «Ici, c'était un
+joueur de violon qui s'exerçait; dans la maison voisine, un joueur de
+flûte; là, un hautbois, un basson, une clarinette, un violoncelle, ou
+un concert de plusieurs instruments réunis. La musique semblait l'objet
+principal de la vie.» L'orchestre de Mannheim «contenait à lui seul
+plus de virtuoses et plus de compositeurs distingués qu'aucun autre
+peut-être en Europe: c'était une armée de généraux».
+
+Cette troupe d'élite, qui fit aussi l'admiration de Léopold Mozart et
+de son fils, donnait des concerts célèbres. Ce fut là que Stamitz,
+premier _Concertmeister_ et directeur de la musique de chambre du
+prince, depuis 1745, fit les premiers essais de symphonie allemande.
+
+ C'est ici,--dit Burney,--que, pour la première fois, Stamitz osa
+ franchir les bornes des ouvertures ordinaires d'opéra, qui n'avaient
+ servi jusqu'alors au théâtre que comme une espèce de héraut de cour
+ pour réveiller l'attention et imposer le silence.... Cet homme de
+ feu et de génie a créé le style de la symphonie moderne, grâce aux
+ grands effets de clair et d'ombre, dont il l'enrichit. Alors on essaya
+ tous les divers effets que pouvait produire une réunion de timbres
+ et de sons; alors se forma dans l'orchestre la science pratique du
+ _crescendo_ et du _diminuendo_; et le _piano_, qu'on n'avait employé
+ jusque-là que comme synonyme d'écho, devint, ainsi que le _forte_, une
+ riche source de couleurs qui eurent leur gamme de nuances en musique,
+ comme le rouge et le bleu en peinture.
+
+Ce n'est pas ici le lieu d'insister sur ce fait; il suffit de signaler
+en passant l'originalité et la hardiesse féconde des essais de ce
+charmant Stamitz, si peu et si mal connu aujourd'hui, bien qu'il ait
+été regardé de son temps «comme un autre Shakespeare qui traversa--dit
+Burney--toutes les difficultés et poussa l'art plus loin qu'on n'avait
+jamais fait avant lui: un génie tout invention, tout feu, tout
+contraste dans les mouvements vifs, avec une mélodie tendre, gracieuse,
+séduisante, des accompagnements simples et riches et partout des effets
+sublimes produits par l'enthousiasme, mais un style pas toujours assez
+châtié[359]».
+
+[Note 359: Mentionnons enfin une forme de la musique instrumentale,
+où les Allemands étaient passés maîtres, et dont ils imposèrent le
+modèle à l'Europe: la musique militaire. En France, dans la seconde
+moitié du siècle, la «musique des marches et les musiciens mêmes de
+beaucoup de garnisons étaient Allemands», au témoignage de Burney.--Une
+des meilleures musiques militaires était celle de Darmstadt, composée,
+dit Burney, de 4 hautbois, 4 clarinettes, 6 trompettes, 4 bassons, 4
+cors et 6 clairons.]
+
+ * * * * *
+
+On voit que, malgré l'italianisme, le génie allemand avait su se
+réserver des provinces indépendantes, où il pouvait grandir à l'abri,
+jusqu'au jour où, conscient de sa force, il livrerait bataille au
+génie étranger et s'affranchirait du joug. Il n'en est pas moins vrai
+que, vers le milieu du XVIIIe siècle, l'opéra italien était maître
+de l'Allemagne et que les chefs de l'art allemand, ceux mêmes qui
+devaient plus tard se faire ses premiers émancipateurs, étaient tous,
+sans exception, profondément italianisés. Et si splendide qu'ait été
+l'évolution de la musique allemande chez Haydn, Mozart, Beethoven
+et leurs successeurs, il est permis de croire qu'elle ne fut pas le
+développement normal de cette musique, tel qu'il aurait été si l'art
+allemand s'était formé avec ses seules ressources, et en tirant tout de
+son propre fonds.
+
+Du triomphe écrasant de l'opéra italien sur l'Allemagne du XVIIIe
+siècle est restée, pour des siècles, la marque ineffaçable de la pensée
+et du style italiens jusque sur les maîtres les plus allemands de notre
+temps. On n'aurait point de peine à montrer de combien d'italianismes
+est pleine l'œuvre de Wagner, et combien la langue mélodique et
+expressive de Richard Strauss est foncièrement italienne. Une victoire
+comme celle de l'Italie au XVIIIe siècle laisse une trace éternelle
+dans l'histoire des peuples qui l'ont subie.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ AVANT-PROPOS 5
+
+ I.--Le Roman Comique d'un musicien, au XVIIIe siècle 7
+
+ II.--La vie musicale d'un amateur anglais, au temps de
+ Charles II, d'après le Journal de Pepys 27
+
+ III.--Portrait de Hændel 54
+
+ IV.--Les origines du «style classique» dans la musique du
+ XVIIIe siècle 77
+
+ V.--L'autobiographie d'un illustre oublié: Telemann, rival
+ heureux de J.-S. Bach 105
+
+ VI.--Métastase, précurseur de Gluck 153
+
+ VII.--Voyage musical à travers l'Europe du XVIIIe siècle 171
+
+ I. ITALIE 171
+
+ II. ALLEMAGNE 207
+
+
+12150.--Coulommiers.--Imp. PAUL BRODARD.--3-29.
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75794 ***