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+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75615 ***
+
+
+
+
+
+
+ Bibliothèque de Philosophie scientifique
+
+ Dr GUSTAVE LE BON
+
+ Psychologie
+ des
+ temps nouveaux
+
+ Les forces morales.
+ Perturbations mentales créées par la guerre.
+ Psychologie des batailles.
+ Le maniement des armes psychologiques.
+ La création des croyances.
+ Les nouvelles aspirations populaires.
+ La désorganisation de l’Europe.
+
+
+ PARIS
+ ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
+ 26, RUE RACINE, 26
+
+ Dixième mille
+
+
+
+
+PRINCIPALES PUBLICATIONS DE GUSTAVE LE BON
+
+
+1º VOYAGES, HISTOIRE ET PSYCHOLOGIE
+
+Voyage aux monts Tatras, avec une carte et un panorama dressés par
+l’auteur (publié par la _Société géographique de Paris_.)
+
+Voyage au Népal, avec nombreuses illustrations, d’après les
+photographies et dessins exécutés par l’auteur pendant son exploration
+(publié par le _Tour du Monde_.)
+
+L’Homme et les Sociétés.--Leurs origines et leur histoire. Tome Ier:
+Développement physique et intellectuel de l’homme.--Tome II:
+Développement des sociétés. (_Épuisé._)
+
+Les premières Civilisations de l’Orient (Égypte, Assyrie, Judée, etc.).
+In-4º, illustré de 430 gravures, 2 cartes et 9 photographies.
+(_Épuisé._)
+
+La Civilisation des Arabes. Grand in-4º, illustré de 366 gravures, 4
+cartes et 11 planches en couleur, d’après les documents de l’auteur.
+(_Épuisé._)
+
+Les Civilisations de l’Inde. Grand in-4º, illustré de 352 photogravures
+et 2 cartes, d’après les photographies exécutées par l’auteur.
+(_Épuisé._)
+
+Les Monuments de l’Inde. In-folio, illustré de 400 planches d’après les
+documents, photographies, plans et dessins de l’auteur. (Firmin-Didot.)
+(_Épuisé._)
+
+Les Lois psychologiques de l’évolution des peuples. 15e édition.
+
+Psychologie des foules. 25e édition.
+
+Psychologie du Socialisme. 8e édition.
+
+Psychologie de l’Éducation. 27e mille.
+
+Psychologie politique. 16e mille.
+
+Les Opinions et les Croyances. 14e mille.
+
+La Révolution Française et la Psychologie des Révolutions. 15e mille.
+
+Aphorismes du Temps présent. 9e mille.
+
+La Vie des Vérités. 10e mille.
+
+Enseignements Psychologiques de la Guerre Européenne. 36e mille.
+
+Premières Conséquences de la Guerre. 29e mille.
+
+Hier et Demain, Pensées brèves. 10e mille.
+
+
+2º RECHERCHES SCIENTIFIQUES
+
+La Fumée du Tabac.--Recherches Chimiques. (_Épuisé._)
+
+Recherches anatomiques et mathématiques sur les lois des variations du
+volume du crâne. In-8º. (_Épuisé._)
+
+La Méthode graphique et les appareils enregistreurs, contenant la
+description des nouveaux instruments de l’auteur, avec 63 figures.
+(_Épuisé._)
+
+Les Levers photographiques. Exposé des nouvelles méthodes de levers de
+cartes et de plans employées par l’auteur pendant ses voyages. 2 vol.
+in-18. (Gauthier-Villars.)
+
+L’Équitation actuelle et ses principes.--Recherches expérimentales. 4e
+édition. 1 vol. in-8º, avec 57 figures et un atlas de 178 photographies
+instantanées. (Flammarion.)
+
+Mémoires de physique. Lumière noire. Phosphorescence Invisible. Ondes
+hertziennes. Dissociation de la matière, etc. (18 mémoires.)
+
+L’Évolution de la matière, avec 63 figures. 37e mille.
+
+L’Évolution des forces, avec 42 figures. 24e mille.
+
+Il existe des traductions en Anglais, Allemand, Espagnol, Italien,
+Portugais, Danois, Suédois, Russe, Arabe, Polonais, Tchèque, Turc,
+Hindostani, Japonais, etc., de quelques-uns des précédents ouvrages.
+
+
+A LA LIBRAIRIE FLAMMARION
+
+L’œuvre de Gustave Le Bon, par le Baron HOTONO, ambassadeur du Japon,
+in-8º avec portrait.
+
+
+
+
+ Bibliothèque de Philosophie scientifique
+
+ Dr GUSTAVE LE BON
+
+ Psychologie
+ des temps nouveaux
+
+
+ PARIS
+ ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
+ 26, RUE RACINE, 26
+ 1920
+
+ Tous droits de traduction, d’adaptation et de reproduction réservés
+ pour tous les pays.
+
+
+
+
+Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays.
+
+Copyright 1920.
+
+by ERNEST FLAMMARION.
+
+
+
+
+ A mon éminent ami,
+ LOUIS BOUDENOOT
+ Vice-Président du Sénat,
+ Président de la Commission de l’Armée,
+
+ En souvenir reconnaissant
+ pour son précieux concours
+ pendant la rédaction
+ de mes livres sur la guerre.
+
+ Gustave Le Bon.
+
+
+
+
+INTRODUCTION
+
+LES HEURES NOUVELLES
+
+
+L’année 1918 a marqué une date lumineuse dans les fastes de notre
+histoire. Après une série de succès semblant leur présager un définitif
+triomphe, nos agresseurs sombraient brusquement dans un cataclysme qui
+détruisit du même coup les plus vieilles monarchies de l’Europe.
+
+Jamais événements aussi contradictoires et aussi imprévus ne s’étaient
+succédés en un temps si court. A l’âge des miracles il eût semblé
+certain que des puissances supérieures mystérieuses étaient intervenues
+pour changer le cours du destin.
+
+Les puissances capables, malgré toutes les prévisions, de subjuguer le
+plus formidable empire que le monde ait connu, étaient bien supérieures
+mais non mystérieuses. Elles appartenaient à ce domaine transcendant des
+puissances psychologiques qui, tant de fois au cours des siècles,
+réussirent à dominer les forces matérielles quelle qu’en fût la
+grandeur.
+
+A toutes les phases du formidable conflit, ces puissances morales
+manifestèrent leur action. Dans des pays jadis sans matériel militaire
+et sans soldats elles firent surgir avec d’innombrables légions des
+navires et des canons.
+
+Jour après jour des agents matériels visibles naquirent sous l’influence
+des puissances invisibles jusqu’au moment où les premières devinrent
+capables de surmonter des obstacles tenus pour invincibles.
+
+Les forces psychologiques, dont les actions morales font partie, ne
+règlent pas seulement le sort des batailles. Elles régissent aussi tous
+les domaines de la vie des peuples et fixent leur destinée.
+
+ * * * * *
+
+Conçu dans le même esprit que nos ouvrages antérieurs sur la guerre, ce
+nouveau livre étudiera au point de vue psychologique quelques-uns des
+problèmes que le grand conflit a fait naître. On y verra une fois encore
+que la plupart des questions politiques, militaires, économiques ou
+sociales sont du ressort de la psychologie.
+
+Cette science, si incertaine jadis, quand elle se confinait dans le
+domaine de la théorie pure, est devenue capable d’éclairer les plus
+difficiles questions. Hommes d’État, généraux, industriels même
+l’invoquent chaque jour.
+
+Si tant de problèmes présents ou passés sont d’ordre psychologique,
+c’est que la vie des peuples a pour mobiles, en dehors de leurs besoins
+biologiques, les conceptions qu’ils se font des choses. Or ces
+conceptions dérivent des sentiments et des passions qui furent toujours
+les grands moteurs de l’humanité depuis les origines de son histoire.
+
+Des civilisations nouvelles sont nées, les luttes de jadis sur terre et
+sur mer se poursuivent maintenant sous la terre, sous la mer et dans les
+airs, mais si l’intelligence a évolué au cours des âges, les sentiments
+restent identiques à ceux qui animaient nos plus lointains ancêtres.
+
+Bien que la nature des sentiments n’ait pas changé, les agrégats qu’ils
+peuvent former et dont l’ensemble constitue le caractère, ont varié
+d’une race à l’autre et c’est pourquoi les destinées des divers pays
+furent si différentes.
+
+Il fut toujours dangereux d’ignorer ces différences. Les Allemands
+perdirent la guerre pour les avoir méconnues. Leurs erreurs de la
+psychologie des peuples armèrent contre eux des nations ne demandant
+qu’à rester neutres.
+
+Les Alliés commirent aussi des erreurs du même ordre surtout depuis la
+paix. Elles seront étudiées dans cet ouvrage.
+
+ * * * * *
+
+Les forces morales qui régissent l’évolution des peuples sont créées par
+de longues accumulations héréditaires. L’État présent d’un être résulte
+de sa vie antérieure comme la plante dérive de la graine.
+
+Il découle de cette essentielle loi que les sociétés ne peuvent, comme
+le croient tant de rêveurs, se refaire au gré de leurs désirs.
+
+Sans doute les vieilles sociétés comme la nôtre contiennent beaucoup
+d’éléments usés, non adaptés aux nécessités modernes et qui par
+conséquent doivent disparaître. Procédés industriels trop anciens,
+méthodes d’administration d’une complication inutile, marine commerciale
+inférieure aux besoins actuels, etc.
+
+Mais tous ces changements matériels impliquent d’abord des changements
+de mentalité. Ce ne sont pas les institutions qui font la valeur des
+âmes, mais les qualités des âmes qui font celles des institutions.
+
+Les peuples latins sont malheureusement victimes d’une illusion, qui
+pèse de plus en plus sur leur histoire. A peine sortis d’une époque où
+la volonté des Dieux et des rois constituait les grands régulateurs des
+choses, ils restent inconsciemment persuadés que leurs gouvernants ont
+hérité de cette puissance et doivent diriger toute la vie d’un pays.
+
+Avec l’évolution industrielle moderne cette illusion devient chaque jour
+plus néfaste. Dans la phase actuelle du monde aucune intervention
+étatiste, si judicieuse qu’on la suppose, ne saurait remplacer
+l’initiative individuelle, l’amour du travail, le jugement et la
+compétence.
+
+ * * * * *
+
+Mais alors comment modifier un peu la mentalité d’un peuple puisque les
+plus impératifs décrets seraient impuissants à la transformer.
+
+Les moyens d’agir sur l’âme des hommes sont peu nombreux. En dehors des
+croyances religieuses qui d’ailleurs n’agissent qu’aux siècles de foi,
+l’éducation constitue le seul moyen d’action. C’est avec elle que la
+Prusse unifia complètement en un demi-siècle l’âme de germains divisés
+par les aspirations, la race et les croyances.
+
+La plus nécessaire des réformes actuelles serait de transformer
+entièrement notre université. Tâche difficile. Bien peu de personnes en
+France comprennent que l’éducation du caractère est beaucoup plus
+importante que celle de l’intelligence et que la récitation de gros
+manuels ne suffit pas à transformer l’âme d’une génération.
+
+Le rôle capital de l’éducation doit être de créer ces habitudes qui sont
+les guides de la vie journalière. Elles orientent la conduite et sont
+aussi les plus sûrs soutiens de la morale.
+
+Les peuples ayant compris comme les Américains que pour créer des
+habitudes, et notamment celle de savoir vouloir, c’est sur le caractère
+qu’il faut agir, resteront par ce seul fait très supérieurs à ceux dont
+l’éducation purement livresque ne s’adresse qu’à l’intelligence.
+
+ * * * * *
+
+On parle beaucoup aujourd’hui de temps nouveaux, d’esprit nouveau, sans
+d’ailleurs préciser le sens de ces expressions.
+
+L’esprit nouveau se révèle surtout comme un état de mécontentement
+général accompagné d’un besoin de changements.
+
+Cet état mental est la naturelle conséquence de l’effroyable
+bouleversement dont le monde n’est pas encore sorti. Il a ébranlé des
+conceptions dont les sociétés avaient vécu et qui s’étant montrées
+inefficaces ont perdu leur prestige. Des idées d’apparence nouvelle sont
+nées. Elles bouillonnent violemment et prétendent s’imposer par la
+force.
+
+L’esprit de révolte s’observe aujourd’hui chez tous les peuples, dans
+toutes les classes.
+
+Esprit de révolte des ouvriers qui après avoir obtenu avec de fabuleux
+salaires une réduction considérable des heures de travail voudraient
+s’emparer du pouvoir politique et devenir gouvernants à leur tour.
+
+Esprit de révolte des anciennes classes moyennes dont la situation est
+devenue si inférieure à celle des ouvriers et des commerçants qu’elles
+se sentent menacées de disparaître.
+
+Esprit de révolte aussi chez les terribles inadaptés de l’université.
+Persuadés que des diplômes obtenus en apprenant par cœur des manuels
+devraient leur faire attribuer les premières places, ils veulent
+renverser un ordre social méconnaissant leurs mérites. La dictature du
+prolétariat qu’ils réclament, c’est en réalité leur propre dictature.
+
+ * * * * *
+
+Les causes du mécontentement actuel sont donc diverses. Une des plus
+justifiées résulte de l’impuissance des chefs d’État à créer, comme ils
+l’avaient solennellement promis, une paix durable alors qu’ils
+détenaient un dictatorial pouvoir.
+
+Réunis en conseil suprême les maîtres du monde avaient fait espérer aux
+peuples dans leurs discours, avec la disparition du militarisme une paix
+universelle et des relations internationales fondées sur la Justice et
+la protection des faibles.
+
+La réalité s’est montrée tout autre. Une fois encore il a fallu
+constater qu’en politique les principes invoqués restent sans rapport
+avec la conduite.
+
+Loin de disparaître, le militarisme n’a fait que grandir et il s’impose
+maintenant à des peuples qui ne l’avaient jamais connu. Des États
+puissants comme l’Angleterre n’hésitent pas à s’annexer les pays trop
+faibles pour leur résister. La situation des peuples faibles à l’égard
+des peuples forts est devenue celle d’un gibier sans défense devant un
+chasseur sans pitié.
+
+Malgré les principes bruyamment proclamés le monde continue à se laisser
+guider par le besoin de conquêtes et les appétits qui l’avaient conduit
+jusqu’ici. Rien n’est changé et les foules doivent supporter la mort des
+récentes espérances.
+
+C’est sans doute pourquoi nous voyons les conceptions qui inconsciemment
+dirigent leurs âmes diverger de plus en plus de celles des gouvernants.
+
+Il en est résulté qu’au sein de chaque pays grandissent deux principes
+opposés: l’Impérialisme et l’Internationalisme. Étant inconciliables,
+ils sont fatalement destinés à entrer violemment en lutte et de nouveau
+bouleverser le monde.
+
+L’impérialisme continue à régir l’histoire. L’Angleterre a profité de la
+guerre pour agrandir immensément son empire, imposer sa volonté aux
+peuples faibles et substituer en Europe son hégémonie à celle de
+l’Allemagne.
+
+A l’autre extrémité du monde, aux États-Unis et au Japon, se forment
+deux autres centres d’impérialisme destinés à se disputer la possession
+de l’Asie et qui feront équilibre peut-être à l’hégémonie anglaise.
+
+L’Internationalisme qui s’oppose à l’Impérialisme possède une base
+économique assez sûre: l’interdépendance des peuples, résultant de
+l’évolution industrielle moderne mais il n’est représenté actuellement
+que par les aspirations incertaines de classes ouvrières rivales. Il est
+donc fort douteux que son heure soit venue.
+
+ * * * * *
+
+Les impérialismes qui se forment ne seront certainement pas très tendres
+à l’égard des peuples n’ayant pas assez de force pour se défendre. Même
+avec ses Alliés l’Angleterre depuis la paix n’a cessé d’imposer sa
+volonté.
+
+Elle s’est emparée de toutes les colonies allemandes et a déclaré son
+protectorat sur l’Égypte, la Palestine, la Perse, la Mésopotamie, etc.,
+sans parler de la domination indirecte de la mer Baltique et de la
+Méditerranée par les garnisons anglaises installées à Dantzig et à
+Constantinople. Mais lorsque la France voulut s’annexer quelques
+kilomètres d’un bassin houiller destiné à remplacer ses mines détruites
+par les Allemands, l’Angleterre s’y opposa avec énergie. Elle s’opposa
+d’ailleurs à la plupart de ses demandes.
+
+Si l’hégémonie d’un peuple se caractérise par la possibilité d’imposer
+sa volonté aux nations moins fortes, il faut bien reconnaître que
+l’hégémonie Anglaise est solidement constituée. Les historiens de
+l’avenir s’étonneront peut-être que la France l’ait si facilement
+acceptée.
+
+ * * * * *
+
+L’Impérialisme permettant à une nation de s’attribuer le droit de
+gouverner les pays conquis et l’Internationalisme prêchant l’égalité et
+la solidarité entre les nations, représentent, comme je le disais plus
+haut, des formes d’idéals nettement contraires. Ils appartiennent tous
+deux au domaine des forces mystiques qui ne peuvent être jugées par la
+raison mais seulement d’après leur action sur les âmes.
+
+L’impérialisme qui domine l’heure présente comme il a dominé le cours de
+l’histoire fut toujours un puissant générateur du sentiment patriotique
+nécessaire à la prospérité des peuples. Sans sa puissante action
+l’Allemagne nous eût définitivement asservis.
+
+Le patriotisme dérivé de l’impérialisme fait partie de ces idéals
+mystiques qui à toutes les époques furent nécessaires pour soutenir
+l’âme des nations.
+
+Elles peuvent changer d’idéals mais ne pourraient s’en passer. Que cet
+idéal soit la puissance de Rome, la grandeur d’Allah ou l’hégémonie de
+l’Angleterre, il agit d’une même façon et donne aux âmes dominées par
+lui une force qu’aucun argument rationnel ne saurait remplacer.
+
+ * * * * *
+
+Une des difficultés de l’âge actuel est justement que des idéals
+mystiques contradictoires et irréductibles se trouvent en présence.
+
+L’âme humaine, quel que soit son niveau, eut toujours besoin d’illusions
+mystiques pour soutenir ses aspirations et orienter sa conduite. C’est
+pourquoi malgré tous les progrès de la science, les influences mystiques
+qui ont tant de fois bouleversé le monde continuent à l’agiter encore.
+
+De nos jours les croyances politiques ont remplacé les croyances
+religieuses, mais elles ne sont en réalité que des religions nouvelles.
+Une foi aveugle est leur vrai guide bien qu’elles invoquent sans cesse
+la raison.
+
+Le monde est actuellement aussi agité par les croyances politiques qu’il
+le fut pendant les grands mouvements religieux: Islamisme, Croisades,
+Réforme, Guerres de religion et bien d’autres encore.
+
+Le rôle des croyances a été si prépondérant dans l’histoire que la
+naissance d’un idéal mystique nouveau provoque toujours l’éclosion d’une
+civilisation nouvelle et l’écroulement de civilisations antérieures.
+Quand le Christianisme triompha des dieux antiques, la civilisation
+romaine fut, par ce seul fait, condamnée à disparaître. L’Asie se trouva
+également transformée par les religions de Bouddha et de Mahomet. Et
+lorsque de nos jours une croyance politique nouvelle à forme religieuse
+vint asservir l’âme mobile de Russes, le plus gigantesque empire du
+monde fut désagrégé en quelques mois.
+
+ * * * * *
+
+Si le socialisme exerce aujourd’hui tant d’action sur les multitudes
+c’est justement parce qu’il constitue une religion avec son évangile,
+ses prêtres et aussi ses martyrs. L’Évangile de Karl Marx contient
+autant d’illusions que tous les évangiles antérieurs, mais ses fidèles
+ne les perçoivent pas. Un des plus merveilleux privilèges de la foi est
+de ne pouvoir être influencée ni par l’expérience, ni par la raison.
+
+Les adeptes de la foi nouvelle la propagent avec l’ardeur des premiers
+Chrétiens pour lesquels les dieux qu’ils voulaient renverser n’étaient
+que d’impurs démons fils maudits de la nuit.
+
+L’histoire montrant à quel point la plupart des croyances nouvelles
+furent destructives avant de devenir constructives, on peut envier les
+peuples tels que les Anglo-Américains, qui, ayant su adapter leur
+ancienne foi aux besoins des temps nouveaux, ont réussi à conserver
+leurs Dieux.
+
+La philosophie pragmatiste développée sur le sol des États-Unis enseigne
+que c’est à leur degré d’utilité sociale et non de véracité que doivent
+être appréciées les croyances.
+
+Ce n’est donc pas aux seules lumières de la raison qu’il faut juger les
+dieux et les forces mystiques dont ils dérivent. Le philosophe doit les
+considérer comme faisant partie de la série des hypothèses nécessaires
+et fécondes dont les sciences elles-mêmes ne purent jamais se passer.
+
+Ces considérations sont d’ailleurs sans intérêt puisque la naissance et
+la mort des Dieux est indépendante de nos volontés. Nous ignorons encore
+leur genèse et savons seulement que, subissant une commune loi, ils
+finissent par décliner et périr, mais que l’esprit mystique qui les fit
+naître garde à travers les âges une indestructible force.
+
+Plus d’une fois au cours de l’histoire la logique mystique est entrée en
+conflit avec la logique rationnelle, mais elles appartiennent à des
+cycles de l’esprit trop différents pour pouvoir s’influencer. Quand les
+hommes d’une époque renoncent aux Dieux qu’ils adoraient c’est pour en
+adopter d’autres.
+
+ * * * * *
+
+Nous sommes à une de ces heures de transition où les peuples oscillent
+entre des croyances anciennes et une foi nouvelle. L’heure présente est
+difficile. L’Europe politique, l’Europe morale aussi, représentent
+d’immenses édifices à demi détruits qu’il faudra rebâtir.
+
+A cette œuvre gigantesque chacun doit apporter sa part, si modeste
+qu’elle puisse être. La collaboration des savants et des penseurs ne
+sera pas la moins importante.
+
+Préoccupé surtout de suivre les caprices de l’opinion sans laquelle il
+ne peut vivre, l’homme politique se borne aux cas particuliers de chaque
+jour et se contente de ces solutions approximatives dont l’histoire a
+tant de fois montré les dangers. Son destin, comme l’a justement marqué
+Clémenceau, «est de laisser aux penseurs la gloire des hautes
+initiatives de l’esprit, pour se confiner dans l’expression moyenne des
+formules moyennes, où les sentiments moyens des foules moyennes peuvent
+se rencontrer».
+
+ * * * * *
+
+Jamais la réflexion ne fut aussi nécessaire qu’aujourd’hui. On nous
+recommande sans cesse d’agir, mais que vaut l’action sans la pensée pour
+guide? Réfléchir conduit à prévoir et prévoir c’est éviter les
+catastrophes. Ils avaient longuement réfléchi, les trop rares écrivains
+qui, voyant venir l’inévitable conflit, conseillaient sans cesse de s’y
+préparer. Leur voix ne fut pas entendue. Les foules et leurs maîtres
+préférèrent écouter les assurances d’une légion de pacifistes affirmant,
+d’après les sûres lumières de leur raison, que les guerres étant
+devenues impossibles, il était inutile de s’y préparer.
+
+C’est à de tels théoriciens ne voyant le monde qu’à travers leurs rêves,
+que la France est en partie redevable de ses ruines. S’ils étaient
+encore écoutés, on devrait désespérer de l’avenir et se résigner à une
+décadence sans espoir.
+
+Un célèbre ministre anglais a dit avec raison devant son parlement que
+l’avenir des peuples dépendra surtout du parti qu’ils sauront tirer des
+enseignements de la guerre.
+
+Après avoir contribué à dominer les canons, la pensée doit maintenant
+orienter la conduite. Si les écrits influencent peu les générations
+vieillies ils peuvent au moins agir sur les générations nouvelles dont
+les idées ne sont pas cristallisées encore. La pensée représente ce
+qu’il y a de plus vivant dans l’histoire d’un peuple. Elle façonne
+lentement son âme.
+
+
+
+
+Psychologie des temps nouveaux
+
+
+
+
+LIVRE I
+
+L’ÉVOLUTION MENTALE DES PEUPLES
+
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+Rôle de la psychologie des peuples dans leur histoire.
+
+
+Des éléments divers pouvant déterminer l’avenir des nations, les plus
+puissants seront toujours les facteurs psychologiques. C’est surtout
+avec les qualités des âmes que se tisse la destinée des peuples. De
+grands progrès sociaux se trouveront réalisés le jour où tous les
+citoyens seront convaincus que le triomphe de tel ou tel parti
+politique, de telle ou telle croyance ne saurait déclencher magiquement
+un définitif bonheur.
+
+Bien des siècles ont passé depuis qu’Aristote et Platon dissertaient sur
+la psychologie. Ils eurent des continuateurs, mais si l’on cherche dans
+leurs livres les moyens de diagnostiquer le caractère des hommes et
+d’influencer leur conduite on constate que les progrès réalisés pendant
+deux mille ans d’études sont en vérité bien faibles. La lecture des plus
+savants ouvrages ajoute peu de chose aux connaissances sommaires
+enseignées par les nécessités de la vie.
+
+Les événements modernes donneront forcément une impulsion nouvelle à une
+science très incertaine encore.
+
+La guerre mondiale constitua, en effet, un vaste laboratoire de
+psychologie expérimentale. Elle fit comprendre l’importance des méthodes
+psychologiques et l’insuffisance des indications fournies par
+l’enseignement classique pour arriver à déterminer le caractère des
+peuples et par conséquent leur conduite. Que savions-nous de l’âme des
+Germains et de celle des Russes? Rien en réalité. Les Allemands ne
+soupçonnaient également ni l’âme des Français ni celle des Anglais.
+
+Les ignorances psychologiques de nos ennemis furent heureuses pour nous
+puisqu’elles eurent pour résultat de déjouer leurs prévisions sur
+l’orientation de plusieurs pays dont la neutralité semblait certaine.
+
+Cette méconnaissance de la mentalité des peuples ne tient pas seulement
+à la difficulté de les observer autrement qu’à travers nous-mêmes,
+c’est-à-dire à travers des préjugés et des passions, mais aussi à ce que
+les caractères nationaux en temps normal ne sont pas exactement ceux
+manifestés pendant les grands événements.
+
+En étudiant ailleurs les variations de la personnalité j’ai montré que
+le «moi» de chaque être représentait un équilibre susceptible
+d’importantes variations. La constance apparente du caractère résulte
+seulement de la constance du milieu où nous vivons habituellement et
+avec lequel nous sommes équilibrés.
+
+Si donc une science psychologique beaucoup plus avancée que la nôtre
+arrivait à déterminer avec la précision d’une analyse chimique le
+caractère habituel d’un peuple et les moyens d’agir sur lui, cette
+science serait incomplète encore. Elle n’approcherait de la perfection
+qu’en montrant comment réagissent les caractères sous la pression des
+événements nouveaux dont ils sont enveloppés.
+
+ * * * * *
+
+Les découvertes de la psychologie moderne permettent déjà cependant des
+diagnostics assez sûrs. Nous savons maintenant que la psychologie
+individuelle et la psychologie collective sont soumises à des lois fort
+différentes. C’est ainsi par exemple que si un individu isolé se montre
+généralement très égoïste, cet égoïsme, par le fait seul que le même
+individu est incorporé à une foule se transformera en un altruisme assez
+complet pour l’amener à sacrifier sa vie au service de la cause adoptée
+par la collectivité dont il fait partie.
+
+Nous savons encore qu’à côté des éléments mobiles du caractère
+individuel se trouvent des éléments ancestraux très stables fixés par le
+passé. Assez forts pour limiter les oscillations de la personnalité, ils
+créent immédiatement l’unité d’un peuple dans les circonstances
+critiques de son existence.
+
+Ce sont ces caractères spéciaux à chaque peuple qui déterminent sa
+destinée. Si soixante mille Anglais maintiennent sous le joug trois
+cents millions d’Hindous qui les égalent par l’intelligence c’est grâce
+aux qualités de caractère des envahisseurs. Si les Espagnols n’ont pu
+donner que l’anarchie aux provinces latines de l’Amérique c’est à cause
+de leurs défauts de caractère.
+
+Nous verrons également dans cet ouvrage que c’est uniquement à certaines
+insuffisances de notre caractère national que sont dues nos infériorités
+industrielles avant la guerre.
+
+Les Allemands ont méconnu toutes ces notions fondamentales quand, au
+début du récent conflit européen ils se crurent certains de la
+neutralité de l’Angleterre en proie à des luttes politiques et au seuil
+d’une guerre civile avec l’Irlande. Ils commirent la même erreur en
+considérant la France alors profondément divisée par des luttes
+religieuses et sociales, comme une proie facile. Les dirigeants
+germaniques ne prévoyaient pas que l’âme ancestrale unifierait tous les
+partis contre l’agresseur.
+
+Nous donnerons au cours de cet ouvrage bien d’autres exemples des
+applications de la psychologie.
+
+ * * * * *
+
+Pour agir sur les peuples on peut, comme le firent les Allemands,
+utiliser les menaces, la violence et la corruption. Ces moyens de forcer
+la conduite sont parfois efficaces mais ils n’ont qu’une valeur
+transitoire et incertaine.
+
+La psychologie possède des procédés plus sûrs et n’impliquant aucune
+violence. Nous les énumérerons dans un de nos chapitres.
+
+Déterminer les caractères de chaque nation, les limites de leur
+variabilité et les moyens d’agir sur elle devrait être un des plus
+essentiels fondements de la politique. Cette détermination est
+évidemment difficile puisque la psychologie des plus grands pays,
+l’Angleterre, l’Allemagne et l’Amérique, notamment, était, avant la
+guerre, très ignorée. Nous ne nous connaissions pas davantage nous-mêmes
+et il ne faut pas trop s’en étonner, car se connaître fut toujours plus
+malaisé que de connaître les autres. Il est même bien difficile de
+prévoir avec certitude quelle conduite on tiendra dans une circonstance
+donnée avant l’apparition de cette circonstance.
+
+Quelques hommes d’État, d’ailleurs peu nombreux, ont réussi au cours de
+l’histoire à déterminer avec justesse la psychologie des divers peuples
+et ce fut une des principales causes de leurs succès. Du caractère d’une
+nation, en effet, dépendent les institutions qu’elle peut accepter et
+les moyens permettant de la diriger.
+
+S’il est peu aisé de connaître la mentalité d’un peuple, c’est que les
+œuvres littéraires, artistiques et scientifiques qui révèlent son
+intelligence, ne traduisent nullement son caractère. Or, les hommes se
+conduisent avec leur caractère, non avec leur intelligence et il
+n’existe aucun parallélisme entre ces deux régions de la personnalité.
+
+Si cette vérité n’était pas généralement oubliée on se serait moins
+étonné, au début de la guerre, de voir un peuple possédant une
+civilisation très haute commettre les actes de basse férocité qui ont
+indigné le monde. On semblait surpris alors que l’âme d’un savant pût
+recouvrir les instincts d’un barbare. Les psychologues connaissaient
+cette possibilité depuis longtemps, ils savaient aussi que le vrai
+caractère des hommes se lit seulement dans leurs actes et nullement dans
+leurs discours.
+
+Les actes à retenir comme éléments de diagnostic du caractère sont ceux
+des grandes circonstances et non, je le répète, ceux de la vie
+journalière où l’homme, étroitement encadré par son milieu, montre mal
+sa personnalité.
+
+Quels sont, en effet, les mobiles quotidiens de notre conduite? Par
+quelles influences sommes-nous guidés? S’il fallait réfléchir et
+raisonner avant chacun de nos actes l’existence serait tissée
+d’incertitudes et d’hésitations.
+
+Il n’en est pas ainsi parce que notre activité journalière se trouve
+orientée d’après des nécessités diverses: éducation, groupe social,
+profession, etc. Leur ensemble finit par créer une âme subconsciente
+plus ou moins artificielle mais qui, dans les circonstances habituelles
+de la vie, constitue notre vrai guide.
+
+Les éléments fondamentaux du caractère ont une autre origine. Ils sont
+engendrés par des influences ataviques et constituent notre armature
+morale.
+
+Ces éléments sont fixes mais à côté d’eux figurent les éléments mobiles,
+modifiables par le milieu, les croyances, l’éducation et qui servent à
+former ces âmes un peu artificielles de la vie journalière dont nous
+parlions à l’instant.
+
+ * * * * *
+
+Cette variabilité mentale enveloppant la stabilité résulte d’une loi
+biologique très générale. On sait que chez toutes les espèces vivantes,
+du végétal à l’homme, s’observent des caractères fondamentaux servant à
+déterminer ces espèces et des éléments variables crées par les artifices
+de l’éleveur. Les éléments variables se superposant aux caractères
+invariables les dissimulent quelquefois, mais sans jamais les détruire.
+C’est de semblables constatations que fut jadis déduite la loi de
+l’invariabilité des espèces.
+
+Vraie au point de vue anatomique--du moins pour la courte durée de nos
+observations--cette loi est également exacte dans le domaine
+psychologique. Les peuples ont acquis au cours de l’histoire, comme les
+espèces animales et végétales au cours des temps géologiques, des
+caractères fondamentaux permettant de les classer et à côté de ceux-ci
+des caractères susceptibles de variations parce que l’hérédité ne les a
+pas fixés encore.
+
+Les caractères invariables, legs des ancêtres, constituent l’âme
+collective d’un peuple. Dans les grandes circonstances, celle par
+exemple où l’existence entière de la race est menacée, cette âme
+collective prend la direction de nos efforts. Je ne crois pas m’être
+trop avancé en soutenant jadis que la bataille de la Marne qui, en 1914,
+sauva la France, fut gagnée par des morts.
+
+ * * * * *
+
+Le poids de l’hérédité ne nous domine pas toujours. Sous des influences
+diverses les éléments mobiles de notre personnalité deviennent parfois
+prépondérants au point de nous transformer, du moins pour quelque temps.
+
+Les éléments susceptibles de prendre ainsi un développement momentané
+dominant peuvent avoir soit une origine biologique, tels la faim et
+divers besoins; soit une origine affective, tels les sentiments et les
+passions; soit une origine mystique, telles les croyances; soit enfin
+une origine rationnelle. Cette dernière est généralement trop faible
+pour dominer les autres influences.
+
+L’histoire montre clairement en effet la faiblesse de la raison dans les
+grands événements, tels que les croisades, les guerres de religion, la
+fondation de l’islamisme et la dernière guerre.
+
+Ce n’est pas à la raison évidemment qu’il faut attribuer la genèse de
+tels événements. Le jour où elle guidera les peuples semble encore
+lointain. Les découvertes scientifiques réalisées depuis un siècle ont
+un peu illusionné sur son rôle social. Prépondérante dans les
+laboratoires, la raison exerce une action très restreinte sur la
+conduite parce que les éléments biologiques, affectifs et mystiques qui
+nous mènent sont beaucoup plus puissants qu’elle.
+
+L’apparition de la raison dans le monde étant récente, alors que les
+besoins, les sentiments et les passions remontent à l’origine de la vie,
+il est naturel que par leur accumulation héréditaire ils aient acquis un
+poids contre lequel l’intelligence est rarement assez forte pour lutter.
+
+ * * * * *
+
+Les grands événements historiques rappelés plus haut ne démontrent pas
+seulement la domination exercée par certains éléments affectifs ou
+mystiques sur la conduite. Ils justifient aussi la loi psychologique
+suivante:
+
+_Quand sous des influences diverses, un des éléments de la personnalité
+prend une importance prépondérante, il annihile momentanément l’action
+des autres et devient le régulateur exclusif de la conduite._
+
+Cette loi se vérifia surtout aux époques de crises, comme celle de la
+Révolution française. La tourmente passée, ses auteurs n’arrivaient plus
+à comprendre leurs actes.
+
+L’orientation de toutes les facultés dans un sens unique peut créer une
+grande force, surtout quand cette orientation est collective. On le vit
+notamment lorsque d’obscurs nomades de l’Arabie, hypnotisés par une foi
+nouvelle, envahirent le monde et fondèrent un immense empire. Toutes
+leurs facultés et leurs efforts étaient dominés par cette nécessité
+mystique: imposer l’adoration d’Allah.
+
+L’entreprise tentée par les pangermanistes rappelle, sous plus d’un
+rapport, celle des disciples de Mahomet. Obéissant aux mêmes influences
+psychologiques, ils prétendaient eux aussi asservir le monde au nom
+d’une mission divine et d’une supériorité supposée de leur race.
+
+ * * * * *
+
+Une guerre presque universelle comme celle dont nous avons vu se
+dérouler le cours laissera nécessairement subsister certains changements
+dans les éléments du caractère des peuples susceptibles de variations.
+Quels seront ces changements?
+
+Ils varieront suivant la mentalité des races. Je ne les prévois pas
+profonds chez les Anglais, dont l’âme a été très stabilisée par le
+passé. Si prolongée que fut la lutte et les perturbations qu’elle
+entraîna, son influence ne pouvait contrebalancer celle, de ce passé.
+
+Il est moins facile de se prononcer à l’égard de peuples tels que les
+Américains dont le caractère national, avant l’entrée dans le conflit,
+n’était pas très homogénéisé encore. La guerre aura été pour eux un
+puissant agent d’unification.
+
+On ne peut savoir encore cependant si ce pays, jadis fort pacifique, va
+acquérir des instincts militaires et conquérants.
+
+ * * * * *
+
+Les nations dont je viens de parler avaient plus ou moins acquis par
+l’hérédité, le milieu, l’éducation, une armature mentale stable. Elles
+possèdent ce que j’ai appelé jadis une discipline interne et, sachant se
+gouverner elles-mêmes, n’ont pas besoin de subir la discipline externe
+imposée par un maître.
+
+Cette possession d’une discipline interne a toujours constitué une des
+grandes supériorités du civilisé sur le barbare.
+
+La discipline interne est la base de la morale inconsciente,
+c’est-à-dire de la seule vraie morale. Les Romains dans les temps
+anciens, les Anglais dans les temps modernes, sont des exemples de
+peuples ayant acquis cette forme de discipline.
+
+Ceux qui ne la possèdent pas ne peuvent être guidés dans la vie sociale
+que par une discipline externe suffisamment énergique pour leur donner
+l’orientation qu’ils ne trouvent pas en eux-mêmes. Tels furent, dans
+l’antiquité, ces Asiatiques que la Grèce et Rome qualifiaient justement
+de barbares. Tels, à l’époque moderne, les Mogols et les Russes. Ces
+peuples ont connu des heures de prospérité, mais de prospérité éphémère
+parce qu’elle dépendait uniquement de la valeur d’un chef assez fort
+pour transformer momentanément en bloc solide une poussière d’âmes
+incertaines. Le chef disparu, le bloc s’effondrait.
+
+Le sinistre écroulement de la Russie montre clairement ce que deviennent
+les nations sans passé, sans traditions, sans éducation, et par
+conséquent sans discipline interne, soustraites brusquement à la tutelle
+qui maintenait leur agrégation. C’est alors le chaos et l’anarchie avec
+toutes ses violences. Les passions, qu’aucun frein ne contient plus, se
+déchaînent. Chacun détruit ce qui le gêne. Les meurtres, les incendies
+sont commis librement et un peuple qui s’élevait lentement vers la
+civilisation retombe dans la barbarie.
+
+Pour tontes ces nations sans armature morale, sans caractères bien
+fixés, il est inutile d’essayer de déterminer les changements que la
+lutte mondiale engendrera. Amorphes dans le passé, elles resteront
+amorphes dans l’avenir. Leur sort dépendra des maîtres qui orienteront
+leurs destinées.
+
+ * * * * *
+
+La guerre ne se borne pas à développer divers éléments du caractère des
+peuples. Elle met aussi en lumière leurs défauts et fait comprendre la
+nécessité de s’en guérir.
+
+S’il est presque impossible de transformer les éléments fondamentaux
+d’une race, fixés depuis longtemps par l’hérédité, il est au moins
+possible d’agir sur leur orientation.
+
+Les moyens à employer ne sont pas nombreux. Ils se ramènent à
+l’influence des croyances, du régime militaire et de l’éducation.
+
+Si je ne fais pas figurer les institutions dans cette énumération c’est
+qu’elles constituent des effets et non des causes. Les Républiques
+latines de l’Amérique ont cru remédier à leur anarchie politique et
+mentale en adoptant des constitutions voisines de celle des États-Unis.
+Elles n’ont fait qu’accroître cette anarchie.
+
+Nous sommes victimes d’ailleurs de la même illusion psychologique, quand
+nous prétendons imposer nos institutions et nos codes aux Arabes,
+Berbères, Malgaches et nègres de nos colonies.
+
+Des trois éléments d’action que j’ai mentionnés les croyances--croyances
+religieuses ou politiques--sont les plus influentes. Nous avons déjà
+rappelé que le Coran transforma un peuple de nomades en armées assez
+fortes pour subjuguer une partie de l’Europe et de l’Asie.
+
+La puissance expansive de la Révolution française tint également à ce
+qu’elle constituait pour ses propagateurs une croyance nouvelle dominant
+leurs âmes.
+
+La création de ces croyances étant inaccessible à l’action des
+gouvernements il ne reste que deux moyens d’agir sur les caractères et
+d’unifier les âmes: le régime militaire et l’éducation.
+
+Ce furent justement les moyens employés par la Prusse, surtout après
+avoir absorbé l’Allemagne. Le fouet à l’école, le bâton à la caserne,
+représentent deux grands éléments de la formation mentale de l’Allemagne
+moderne.
+
+Elle y perdit son indépendance mais y gagna des qualités d’ordre, de
+vigilante attention, de patience, de minutie, de discipline qui, par
+suite de l’évolution industrielle du monde, constituent précisément les
+qualités actuellement nécessaires à la prospérité des peuples.
+
+Si les rudes moyens employés par la Prusse étaient indispensables pour
+acquérir certaines qualités, la plupart des peuples renonceraient à les
+acquérir, mais l’Amérique qui n’a jamais connu ni le bâton à la caserne,
+ni le fouet à l’école, montre qu’il est possible d’atteindre un haut
+degré de développement et de perfectionnement technique, simplement par
+une éducation appropriée aux nécessités de l’âge moderne.
+
+Il n’est pas exagéré de dire que la guerre nous a fait découvrir une
+Amérique mentale à peine soupçonnée.
+
+Je ne parle pas seulement des qualités héroïques d’armées improvisées,
+tenant tête aux troupes les plus aguerries de l’univers, mais des
+connaissances scientifiques et industrielles dont ces armées firent
+preuve. Nous les vîmes écartant nos routinières méthodes et les entraves
+d’une lourde bureaucratie, créer sur notre sol des villes, des chemins
+de fer, des ports de mer, des usines, sans se laisser jamais arrêter par
+les difficultés.
+
+L’Amérique a ainsi montré ce que valait son éducation. C’est à elle
+désormais qu’il faudra souvent demander les professeurs et les modèles
+cherchés jadis en Allemagne[1].
+
+ [1] Le rapide exposé qui précède montre le rôle capital des
+ connaissances psychologiques dans le gouvernement des peuples. Si la
+ psychologie classique est justement dédaignée, c’est qu’elle ne se
+ compose guère que de spéculations théoriques sans application aux
+ réalités de la vie. Les rares ouvrages de psychologie appliquée
+ publiés jusqu’ici comptent au contraire beaucoup de lecteurs et,
+ malgré leurs occupations, des hommes d’État éminents se chargent
+ eux-mêmes de les traduire. Ma _Psychologie des foules_ a été
+ traduite en arabe par Fathy-Pacha, ministre de la justice au Caire,
+ et en japonais par M. Motono alors ambassadeur du Japon et plus tard
+ ministre des affaires étrangères. Ma _Psychologie de l’éducation_ a
+ été traduite en russe sous la direction du Grand Duc Constantin
+ alors président de l’Académie des Sciences de Saint-Péterabourg. M.
+ Roosevelt, ancien président des États-Unis, a bien voulu me dire que
+ pendant sa présidence et durant ses voyages, mon petit volume, _Les
+ lois psychologiques de l’évolution des peuples_, ne l’avait jamais
+ quitté. Je cite ces faits pour engager nos jeunes professeurs dans
+ une voie fort peu parcourue et où les découvertes sont faciles.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+Les forces morales dans la vie des peuples.
+
+
+La guerre a montré une fois de plus le rôle des forces morales dans la
+vie des peuples. Elle fit voir aussi à diverses reprises comment ces
+forces peuvent se désagréger.
+
+La défaillance russe a révélé une des formes de cette désagrégation. Le
+mécontentement universel, résultant d’insuccès répétés dus à
+l’incapacité et aux trahisons de chefs à l’âme vénale, constituait un
+terrain de culture sur lequel germèrent aisément les doctrines
+révolutionnaires propagées par les innombrables agents de l’Allemagne.
+Le mouvement ainsi provoqué fut favorisé par les promesses de terres aux
+paysans et d’usines aux ouvriers.
+
+La révolution s’étendit rapidement par contagion mentale et les forces
+morales de la Russie se trouvèrent dissociées au point de permettre à
+l’Allemagne la facile conquête des provinces qu’elle convoitait.
+
+Un empire de 170 millions d’âmes, ayant mis des siècles à se former, se
+trouva anéanti en quelques mois par l’action, sur des âmes primitives,
+de ces formules simplistes parfois plus destructives que les canons.
+
+Cette prodigieuse aventure est pleine d’enseignements psychologiques et
+politiques.
+
+Les Allemands, qui avaient si bien réussi à désagréger la Russie par
+leur propagande, supposèrent pouvoir obtenir les mêmes résultats en
+France grâce aux menées de socialistes aveugles inaccessibles aux leçons
+de l’expérience. Adoptant d’abord leur langage, ils parlèrent de
+pacifisme, de désarmement, de fraternité universelle, etc.
+
+L’Allemagne se crut bien près d’atteindre au but rêvé puisqu’un député
+des plus influents n’hésita pas à dire devant le Reichstag «que le
+bolchevisme était aussi répandu en France qu’en Russie». On aurait pu le
+penser quand on vit certains socialistes français proposer de fêter le
+centième anniversaire de Karl Marx, le plus haineux de nos ennemis.
+
+Les Allemands s’étaient cependant trompés, une fois encore, en prenant
+pour une agitation générale des mouvements superficiels. La France est
+un pays tellement stabilisé par son passé que l’âme ancestrale s’y
+maintient très forte. La nation fut souvent divisée et agitée, mais ses
+divisions sont comparables aux vagues surgissant parfois à la surface de
+l’Océan sans troubler la tranquillité de ses eaux profondes.
+
+Devant l’insuccès de leur propagande, les diplomates allemands finirent
+par renoncer à tout verbiage humanitaire et revinrent à leurs anciens
+procédés d’intimidation. Nous n’eûmes pas à regretter cette maladresse
+psychologique. Les plus endurcis des socialistes connurent alors les
+véritables intentions de nos ennemis. L’exemple de la Russie leur avait
+déjà montré ce qu’aurait été notre sort si leur influence avait réussi à
+faire abandonner la lutte: misère, humiliation et servitude.
+
+Quand un peuple est menacé d’une pareille destinée, il ne lui reste qu’à
+lutter jusqu’à son dernier homme. Nous y étions résolus.
+
+Si nous avons triomphé dans cette guerre, c’est que les forces morales
+qui soutenaient nos armées n’ont jamais fléchi.
+
+Leurs oscillations furent partielles et transitoires. L’endurance seule,
+et non la défaillance, s’est montrée contagieuse.
+
+Il ne fut jamais nécessaire d’ailleurs d’enseigner le courage à une race
+aussi vaillante que la nôtre. Il suffisait de maintenir la continuité de
+son effort en luttant contre les facteurs de dissociation entretenus par
+les Allemands. Affaiblir notre énergie fut leur but inlassable.
+
+ * * * * *
+
+L’incapacité des Germains à manier les forces morales, malgré leur
+incontestable intelligence, représente une des raisons principales de
+leur chute.
+
+Ils ont cependant fini par soupçonner l’importance de ces forces puisque
+Ludendorff et Hindenburg font appel à des causes morales pour expliquer
+leur défaite. «Ce n’est pas, écrit Hindenburg dans ses mémoires,
+l’intervention de l’Amérique qui détermina la victoire des alliés, la
+victoire devait appartenir à celui qui, moralement, tiendrait le plus
+longtemps.»
+
+A la vérité les causes morales n’agirent pas seules dans la défaite
+allemande. Intervinrent également des causes stratégiques: insuffisance
+des réserves et manœuvres imprudentes; puis des causes biologiques:
+lassitude causée par les pertes et les privations; enfin des causes
+affectives: sentiment d’impuissance contre un ennemi dont les forces
+grandissaient sans cesse, etc.
+
+Le choc mental créé par la capitulation fut formidable. Toutes les
+dynasties princières des États confédérés et leur chef, l’empereur,
+s’écroulèrent le même jour et furent remplacés par des pouvoirs
+révolutionnaires composés de conseils d’ouvriers et de soldats, à
+l’image des Soviets russes. Plusieurs États se séparèrent de la Prusse
+et l’Empire sembla devoir se disloquer en une série de petites
+républiques indépendantes.
+
+Mais ce premier mouvement passé, intervinrent d’autres forces morales
+qui sauvèrent l’Allemagne d’une dissolution comparable à celle de la
+Russie. Chez les peuples dont l’âme a été stabilisée par une longue
+discipline et une forte éducation, les révolutions ne sont jamais
+durables.
+
+La suite des événements a bien montré la divergence de formes que
+peuvent revêtir les mêmes principes révolutionnaires chez des nations de
+mentalités différentes.
+
+Dans la révolution russe, tout le pouvoir passa entre les mains de
+conseils d’ouvriers et soldats, dirigés par un dictateur. Dans la
+révolution allemande, les socialistes eux-mêmes, à l’exception de
+quelques fanatiques, ne pouvaient avoir la foi mystique des apôtres
+russes dans la capacité des conseils d’ouvriers, croyance qui constitue
+le vrai fondement du bolchevisme. Ils se gardèrent donc bien de toucher
+à l’ancienne armature administrative. Gouverneurs de provinces,
+directeurs d’administration, fonctionnaires de tous grades furent
+conservés. Les conseils d’ouvriers et de soldats n’eurent bientôt qu’un
+pouvoir insignifiant.
+
+Il est à remarquer, d’ailleurs, qu’alors que les révolutionnaires russes
+favorisaient la séparation de la Russie en provinces distinctes,
+plusieurs conseils d’ouvriers allemands envoyèrent spontanément un
+manifeste à l’Assemblée nationale pour demander que l’ancien empire
+redevînt une nation fortement centralisée.
+
+ * * * * *
+
+L’Allemagne n’a pas encore repris son équilibre moral. Il est
+intéressant de rechercher quelles perturbations sa mentalité a subies
+depuis la défaite.
+
+Son état psychologique au lendemain de cette défaite est bien marqué
+dans les lignes suivantes de la _Deutsche Allgemeine Zeitung_:
+
+ «L’ennemi sur le Rhin, l’armée démobilisée, la flotte allemande et la
+ meilleure part de notre armement aux mains de l’ennemi, la faim, le
+ chômage, le renchérissement de la vie, la guerre civile dans notre
+ pays: telle est l’Allemagne après la révolution... Ce que les ennemis
+ de l’Allemagne n’osaient pas espérer dans leurs rêves les plus
+ audacieux est maintenant atteint.»
+
+Les aveux des dirigeants allemands furent d’abord pleins d’humilité et
+de résignation.
+
+A l’Assemblée de Weimar, un ministre reconnut que la folie des grandeurs
+et l’incapacité d’une diplomatie dirigée par des militaires avaient
+perdu l’Allemagne. Un député ajoutait:
+
+«Ce qui ruina le peuple allemand, ce fut le démon de l’orgueil.»
+
+Habitués à diviniser la force, les Allemands s’inclinaient alors devant
+ses décrets, et se tenaient prêts à tout supporter.
+
+Les Alliés ne surent pas, malheureusement, profiter de cet affaissement
+mental au moment où l’armistice fut accepté. En une heure de discussion,
+on eût fait signer aux plénipotentiaires les points fondamentaux de la
+paix et obtenu aisément ce qui ne fut obtenu partiellement ensuite
+qu’avec les plus grandes difficultés. A cet instant décisif, notre
+perspicacité se montra bien faible. Nous voyons actuellement que les
+erreurs psychologiques alors commises seront fort coûteuses.
+
+ * * * * *
+
+Les indécisions et les faiblesses de leurs adversaires, l’espoir d’une
+future alliance avec la Russie, ont ranimé les forces morales des
+Allemands. L’idée de revanche s’est éveillée dans leur âme et ils
+utilisent contre nous les armes psychologiques dont cet ouvrage montrera
+plus d’une fois la force.
+
+L’Allemagne compte à la fois sur le concours des socialistes chez les
+nations ennemies et sur les divergences d’intérêts qui divisent les
+Alliés. L’Angleterre s’étant emparée de la flotte allemande et n’ayant
+aucune invasion à craindre, s’est opposée à la plupart de nos
+revendications. Préoccupée de légiférer pour l’avenir, le président des
+États-Unis s’occupa peu des nécessités de l’heure présente.
+
+«Les joutes oratoires du Congrès ont presque anéanti l’œuvre des
+armées», écrivait un grand journal américain.
+
+Un nuage épais d’idéalisme et d’illusions a isolé ce Congrès des
+réalités qui menacent le monde.
+
+Elles sont pourtant fort redoutables. Pendant que des orateurs subtils
+échangeaient des objections, les hostilités reprenaient en Orient, de la
+Baltique à la mer Noire. Sur le front esthonien, sur le front polonais,
+sur le front ukrainien, sur le front roumain, la lutte reste ardente. Si
+les armées rouges arrivaient à imposer définitivement à un pays
+l’évangile socialiste avec ses destructions, ce serait le triomphe des
+forces morales inférieures sur les forces morales supérieures, un retour
+fatal à cet état de barbarie où l’empire romain tomba après les
+invasions germaniques et où la Russie se trouve aujourd’hui.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+Perturbations intellectuelles et morales engendrées par la guerre.
+
+
+La guerre a exercé une grande influence sur le caractère, la moralité et
+l’intelligence. Elle a ressuscité les instincts de sauvagerie ancestrale
+et fait dévier la justesse des jugements.
+
+L’importance de ces transformations n’a pas échappé à quelques-uns des
+hommes d’État chargés de la destinée des peuples. Dans un de ses
+discours M. Lloyd Georges disait:
+
+ «La guerre a troublé et désorganisé toutes choses d’une façon sans
+ précédent dans aucune guerre antérieure, et le retour aux conditions
+ normales sera une nouvelle source de perturbations. Il y aura de
+ grands troubles sociaux et économiques. Mais ce qui nous intéresse
+ surtout, c’est l’étendue des troubles moraux et spirituels causés par
+ la guerre. Il y a là un facteur dont dépend tout l’avenir de la
+ Grande-Bretagne.»
+
+De la Grande-Bretagne et aussi des autres pays, car tous ont été plus ou
+moins exposés aux mêmes facteurs de désagrégation.
+
+ * * * * *
+
+Les altérations de l’intelligence sont la conséquence des illusions
+engendrées par l’hypertrophie de certains sentiments. Il en est résulté
+ces perversions profondes du jugement dont les publications allemandes,
+le fameux manifeste des intellectuels notamment, fournissent
+d’indiscutables preuves.
+
+Tous les peuples et aussi leurs maîtres manquèrent souvent de jugement
+pendant la guerre. Si les Allemands en manquèrent plus que tous les
+autres, c’est que leur conception mystique d’hégémonie développa la
+vanité populaire au point de provoquer des accès de mégalomanie
+collective.
+
+On se rend facilement compte de l’intensité des perturbations ainsi
+créées, en parcourant le livre _Also sprach germania_, composé par le
+professeur Ruplinger avec des extraits d’articles ou de livres émanant
+d’écrivains célèbres de l’Allemagne.
+
+Je vais en reproduire quelques fragments, renvoyant pour l’indication
+des sources à l’ouvrage où ils ont été publiés.
+
+A chaque page on y apprend que l’Allemand est désigné par Dieu pour
+régénérer le monde. Les textes émanent, répétons-le, d’intellectuels
+fort connus. Le premier est dû à un professeur réputé de l’Université de
+Tubingue.
+
+ «Nous sommes le peuple le plus élevé, nous avons à conduire l’humanité
+ plus loin et tous les ménagements à l’égard de peuples inférieurs sont
+ un péché contre notre tâche.»
+
+ «L’Allemand doit se faire l’exécuteur de la volonté divine sur les
+ autres peuples.»
+
+ «Le peuple de Luther, le peuple de génies, de chefs et de héros
+ incomparables a une haute mission mondiale.»
+
+ «Nous Allemands, nous devons passer à travers le monde avec
+ l’assurance d’être le peuple de Dieu. L’Allemand doit se sentir élevé
+ au-dessus de tout le ramassis de peuples qui l’entoure et qu’il
+ aperçoit à des profondeurs insondables au-dessous de lui.»
+
+ «Notre Empereur se sait dans sa conscience lié à Dieu par une piété
+ évangélique.»
+
+ «Dieu juge notre peuple, capable de devenir le guide de l’humanité.»
+
+De telles croyances conduisirent à des jugements comme le suivant:
+
+ «La France sans l’ombre de raison a envahi notre pays. Nous ne
+ pouvions pas agir autrement que de nous opposer à ce crime par tous
+ les moyens imaginables, fussent-ils de la nature la plus affreuse, la
+ plus épouvantable... Ainsi comme représailles, il est licite de
+ fusiller des prisonniers de guerre tout à fait innocents.»
+
+Un peuple si supérieur aux autres ne pouvait naturellement pas consentir
+à rester en contact avec eux et c’est pourquoi plusieurs écrivains
+réclamaient avec insistance l’expulsion de tous les habitants des
+province conquises, l’Alsace notamment, afin de les remplacer par des
+Allemands. D’autres allaient plus loin encore. Suivant eux:
+
+ «il n’y aura de paix que quand les Français auront disparu du sol de
+ l’Europe.»
+
+Certains auteurs germaniques réclamaient un nouvel accroissement
+d’armements après la paix, afin que:
+
+ «dès le temps de paix, nos ennemis restent atterrés devant la
+ puissance armée que nous sommes décidés à développer sur terre, sur
+ mer et dans les airs, de telle sorte qu’en peu de jours nous nous
+ trouvions en pays ennemi avec beaucoup plus de forces que dans la
+ guerre actuelle.»
+
+Toutes les nations en guerre se trouvèrent ainsi fixées sur le sort qui
+les attendait si elles avaient accepté une paix douteuse avec un peuple
+dont la mentalité était à ce point pervertie.
+
+ * * * * *
+
+Arrivons maintenant aux altérations de moralité que créa la guerre.
+Elles sont faciles à mettre en évidence.
+
+Aucune société n’a jamais vécu sans règles maintenues par des
+traditions, des institutions et des lois. Ces règles obligent tous les
+citoyens à refréner les instincts nuisibles à la communauté, à consentir
+certains sacrifices, etc.
+
+De telles contraintes se supportent aisément quand elles ont été
+stabilisées par un long passé. Leur ensemble constitue l’armature morale
+d’un peuple. Plus cette armature est solide, plus le peuple est fort.
+Chaque citoyen possède alors, en effet, sur le droit, le devoir et
+l’honneur des notions fondamentales guidant inconsciemment sa conduite.
+De sévères répressions atteignent le petit nombre de citoyens cherchant
+à éluder leurs devoirs.
+
+Or, que fait la guerre, surtout une guerre prolongée à laquelle se
+trouve mêlée l’immense majorité des habitants d’un pays? Sans doute,
+elle développe certaines qualités inutilisées pendant la paix: courage,
+résistance au danger, dévouement total à l’intérêt collectif, etc. Mais
+il est visible aussi qu’elle renverse absolument l’ancienne échelle des
+valeurs. Tout ce qui était respecté cesse de l’être. Tuer et détruire
+deviennent d’impérieuses nécessités et le soldat est d’autant plus
+considéré qu’il tue et détruit davantage.
+
+De telles nécessités ont pour résultat de faire revivre les instincts de
+férocité des âges primitifs que les civilisations avaient eu tant de
+peine à refréner. La vie d’autrui, respectée jadis, semble bientôt peu
+de chose à l’homme obligé de tuer tous les jours pour ne pas l’être
+lui-même.
+
+Les guerres anciennes avaient des effets moins pernicieux que celles
+d’aujourd’hui. Elles ne comprenaient en effet qu’un nombre restreint de
+combattants et en raison de la difficulté des communications,
+localisaient leurs ravages sur une partie minime des pays envahis. Le
+reste de la nation n’en souffrait pas et souvent même les ignorait.
+
+Ces guerres étaient, en outre, beaucoup moins meurtrières que nos luttes
+modernes. Il arrivait assurément aux habitants d’une ville conquise
+d’être passés au fil de l’épée, mais les enfants, les femmes, et aussi
+les monuments, échappaient généralement depuis la fin de la barbarie, à
+la destruction.
+
+Dans les conflits actuels rien n’est épargné, ni l’enfant au berceau, ni
+le vieillard au seuil de la tombe, ni d’antiques cathédrales que mille
+années de luttes guerrières avaient respectées.
+
+D’après les théories de leurs philosophes, les Germains se croyaient le
+droit de tout détruire. Un de leurs plus célèbres savants, Hœckel,
+déclara nettement que nos principes de fraternité, de liberté et
+d’égalité devaient être remplacés par la loi qui régit le monde animal,
+c’est-à-dire par une lutte sans pitié ne laissant la faculté de vivre
+qu’aux plus forts.
+
+Avec de telles doctrines, tout ce qui constituait jadis le bagage moral
+de la civilisation: humanité, protection des faibles, respect de la
+parole et des traités perd son prestige.
+
+L’observation des lois de l’honneur devient évidemment une cause de
+faiblesse en présence de peuples refusant systématiquement de tenir
+leurs engagements dès qu’il est possible de s’y soustraire. Quelles
+relations internationales peuvent subsister quand toute confiance dans
+les traités a disparu?
+
+ * * * * *
+
+Ce n’est pas seulement la moralité dans les relations entre peuples qui
+a fléchi, mais aussi, comme je le disais plus haut, celle des citoyens
+de chaque peuple. L’armature morale a été plus ou moins ébranlée
+partout. Nous assistons, aujourd’hui, à une véritable régression de la
+moralité.
+
+C’est surtout en Allemagne que ce phénomène est frappant. Voici comment
+s’exprimait, à cet égard, le correspondant d’un grand journal:
+
+ C’est d’abord la négligence, le laisser aller dans les services
+ publics. Dans ce pays, où tout marchait jadis avec la précision d’une
+ machine bien montée: trains, postes, téléphones, tout paraît,
+ maintenant, détraqué jusque dans les rouages les moins compliqués.
+ Partout, il y a comme une maladie de la volonté empêchant le travail
+ sérieux. Le peuple le plus laborieux de la terre est devenu le plus
+ fainéant.
+
+ L’immoralité a crû dans des proportions fantastiques; dans la nation
+ entière, le vol, par exemple, entre en habitude. Dans les rues, dans
+ les trains, personne n’est plus sûr de son portefeuille ou de ses
+ bagages: dans chaque restaurant, des affiches avertissent les clients
+ de surveiller leurs pardessus; à l’hôtel, placer ses souliers derrière
+ la porte équivaut à leur disparition immédiate; en voyage, les
+ moindres provisions que vous transportez s’évanouissent comme par
+ enchantement. La poste allemande elle-même, qui passait jadis pour la
+ plus intègre de la terre, vole également, et c’est tout dire. Avec cet
+ affaissement lamentable des sentiments moraux, les crimes abondent;
+ l’instinct brutal, exacerbé par la disette et mis en éveil par les
+ dernières tueries, se donne libre cours, avec une tendance au sadisme
+ nettement marquée. Car dans ce cataclysme toutes les perversités de la
+ nature humaine s’étalent froidement, autorisées par l’incohérence de
+ la légalité.»
+
+Des faits du même ordre, quoique moins graves, sont également constatés
+en France, et ils s’observent dans des classes sociales réputées
+autrefois pour leur probité.
+
+D’après les chiffres publiés par le ministère des Travaux publics, le
+nombre des arrestations pour vols par les employés de chemins de fer,
+dans les trois derniers mois de l’année 1919, s’élevait à 2.231. Pendant
+la même année, la Compagnie d’Orléans a déboursé 14 millions
+d’indemnités pour vols; le P.-L.-M., 29 millions. Les détournements dans
+les Postes sont également importants, mais le chiffre n’en est pas
+connu.
+
+Un administrateur du P.-L.-M., M. Noblemaire, fit observer, à la Chambre
+des députés, que, «dans les chemins de fer, une augmentation de plus du
+tiers aboutit à une baisse totale du rendement moyen qui dépasse 40 p.
+cent».
+
+Dans le même discours, l’orateur parla également «des mauvais citoyens
+qui organisent la sous-production systématique, parce qu’ils y voient le
+prologue de la révolution».
+
+L’abaissement général de la moralité est aussi frappant dans le monde
+commercial. Il a fallu établir un tribunal spécial pour la répression de
+mercantis prétendant réaliser des gains invraisemblables. Un journal a
+publié le chiffre total des fraudeurs et des spéculateurs poursuivis et
+punis pendant l’année 1919. Il s’élève à 3.336 pour la seule ville de
+Paris.
+
+Cet affaissement de la moralité suit généralement je le répète, les
+grands bouleversements sociaux, les guerres, notamment, qui impliquent
+un renversement des valeurs morales.
+
+Mais d’autres causes de la démoralisation actuelle méritent d’être
+signalées.
+
+Parmi les plus actives, il faut citer surtout l’extravagante
+augmentation des salaires à une époque où, le prix des choses étant peu
+élevé en raison des taxations, rien ne la justifiait.
+
+On sait qu’elle fut alors due à l’intervention d’un ministre socialiste
+chargé de la direction des usines. Pour se rendre populaire, il doubla,
+tripla puis quadrupla les salaires d’ouvriers dont la plupart ne
+réclamaient rien, trop heureux d’être à l’abri alors que leurs camarades
+se faisaient tuer sur le front.
+
+Les répercussions de cette désastreuse mesure furent nombreuses et
+durent encore.
+
+Elles entraînèrent, tout d’abord, pour les usines, la nécessité de
+vendre à l’État leurs produits beaucoup plus chers qu’auparavant et, par
+suite, l’accroissement de notre déficit.
+
+Grâce à ces énormes élévations de salaires, toutes les possibilités
+d’achat se trouvèrent brusquement placées dans les mains de la classe
+ouvrière. La quantité des marchandises étant limitée, il en résulta une
+hausse considérable de leur prix, et, par voie de conséquence, une
+diminution rapide du pouvoir d’achat de l’argent. Les autres classes se
+trouvant, de ce fait, appauvries, assaillirent le gouvernement de
+réclamations et il fallut augmenter tous les salaires et traitements.
+D’après les chiffres publiés récemment par les Compagnies de chemins de
+fer, le salaire des manœuvres, qui était de 1.300 francs avant la
+guerre, fut porté à 6.000 francs, c’est-à-dire quadruplé. Les dépenses
+pour le personnel passèrent ainsi de 750 millions à 3 milliards. Ce fut,
+naturellement, la ruine des Compagnies, et par conséquent des
+actionnaires, ruine d’autant plus difficilement réparable que la journée
+de huit heures nécessita l’accroissement du personnel sans possibilité
+de hausser indéfiniment le prix des transports sous peine d’augmenter
+encore celui des choses nécessaires à la vie.
+
+Pour faire face à de telles charges, l’État se trouva successivement
+conduit à imprimer sept à huit fois plus de billets de banque qu’il n’en
+existait auparavant. Cette inflation fiduciaire devait engendrer les
+conséquences que nous voyons se dérouler aujourd’hui et dont la plus
+grave est la diminution de valeur de notre billet de banque à l’étranger
+qui nous oblige à payer les objets importés le triple de leur prix réel.
+
+ * * * * *
+
+Mais ce ne sont là que des résultats purement matériels. Leurs
+répercussions sur l’abaissement de la moralité apparaissent beaucoup
+plus graves.
+
+En même temps que s’accroissaient les salaires, le goût du luxe et le
+dégoût du travail grandissaient dans d’immenses proportions.
+
+Le nombre des consommateurs munis d’un excès d’argent augmentant
+constamment alors que la quantité d’objets à consommer ne s’élevait pas,
+le prix de ces derniers s’accrut chaque jour. Les marchands, voyant
+autour d’eux des clients assez riches pour de payer sans compter
+exigèrent des gains toujours plus considérables. Les grands magasins,
+qui se contentaient jadis d’un bénéfice de 25 % réclamèrent
+successivement 50, 100, 150 et 200 %.
+
+Ce fut partout, des plus petits commerçants aux plus grands, une course
+folle à la richesse, course d’autant plus dangereuse qu’à mesure que le
+prix des choses s’élevait, les ouvriers exigeaient de nouvelles
+augmentations de salaire, qui ne firent qu’accroître encore le prix des
+marchandises et les bénéfices des intermédiaires.
+
+A mesure que s’étendait le goût du luxe, le goût du travail se
+ralentissait chaque jour. Il fallut réduire à huit heures le temps du
+labeur et durant ces huit heures le rendement devint beaucoup moindre
+qu’auparavant. J’ai rappelé plus haut que, dans les ateliers de chemins
+de fer, le travail diminua de 40 % en même temps que les vols commis par
+les agents se multipliaient considérablement.
+
+Il est intéressant de constater qu’un abaissement analogue de la
+moralité, sous l’influence d’un excès momentané de richesse, fut observé
+lorsque, sous l’ancienne monarchie, le système de Law inonda Paris d’un
+déluge de billets de banque. Comme le fait observer Duclos,
+historiographe de cette époque, les particuliers qui, jadis,
+n’espéraient baser leur fortune que sur le labeur et l’économie, ne
+rêvèrent plus que spéculation et ne mirent plus de bornes à leurs
+désirs. Le résultat fut une baisse générale de la moralité, et le désir
+intense de faire fortune sans travail. Alors comme aujourd’hui, à chaque
+nouvelle émission de billets de banque correspondait une nouvelle
+diminution de travail et de nouveaux besoins de jouissance. Ce n’est pas
+sans raison qu’un ingénieux moraliste écrivait récemment:
+«l’établissement le plus immoral de Paris, c’est l’imprimerie d’où
+sortent sans arrêt des billets de banque».
+
+Les mêmes causes engendrèrent les mêmes faits sous la Révolution
+française. Un journal a extrait des publications de Saint-Just les
+passages suivants, tous applicables à l’heure présente:
+
+ «Chacun possédant beaucoup de papier travailla d’autant moins, et les
+ mœurs s’énervèrent par l’oisiveté. La main-d’œuvre augmenta avec la
+ perte de travail. Il y eut en circulation d’autant plus de besoins et
+ d’autant moins de choses, qu’on était riche et qu’on travaillait peu.
+
+ «L’état où nous sommes est précaire; nous dépensons comme le prodigue
+ insensé. Trois cents millions émis chaque mois par le Trésor publie
+ n’y entrent plus et vont détruire l’amour du travail et du
+ désintéressement sacré qui constitue la République.»
+
+On sait comment se termina l’histoire des assignats. Leur valeur finit
+par tomber à zéro, et ce fut une ruine générale. Elle n’empêcha pas, non
+plus qu’aujourd’hui, la formation d’une classe de nouveaux riches, dont
+le luxe et l’insolence contribuèrent beaucoup à la fâcheuse réputation
+du Directoire et à la chute du régime.
+
+De la paresse générale et des goûts de dépense actuels créés par
+l’exagération des salaires résulte encore une insuffisance de
+production, qui nous conduit à importer non seulement les matières
+alimentaires dont nous manquons, mais encore une foule de produits de
+luxe entièrement inutiles, tels que la parfumerie.
+
+Cette situation a beaucoup choqué les Américains, qui finirent par nous
+déclarer officiellement, en termes un peu secs, qu’ils ne nous feraient
+plus aucune avance, aucun crédit.
+
+L’Angleterre ne s’est pas servie du même langage, mais elle nous montra
+par ses actes qu’il faut, désormais, compter uniquement sur nous. Elle
+n’hésita pas d’ailleurs à nous faire payer le charbon trois fois plus
+cher qu’à ses nationaux.
+
+ * * * * *
+
+Les faits relatifs à l’abaissement trop visible de la moralité jettent
+une vive lueur sur la genèse de la morale, sujet qui a tant exercé la
+sagacité des philosophes.
+
+Ces faits montrent à quel point la morale est fille non de la logique
+rationnelle, mais d’habitudes lentement accumulées par l’hérédité et
+l’éducation. La morale--les éducateurs livresques l’oublient
+toujours--ne se trouve constituée qu’après être devenue inconsciente.
+
+Nous voyons, aujourd’hui, comment l’agrégat qui la constitue se dissocie
+quand sont brisées ces habitudes. Les plus simples règles de la vie
+sociale, telles que le paiement de ses dettes, le respect de la
+propriété d’autrui, l’honnêteté commerciale, etc., semblaient, en temps
+normal, si naturelles qu’on les observait sans discussion.
+
+Les divers moratoriums permettant de ne plus payer ses dettes, les
+bénéfices exagérés et rapides, les salaires excessifs obtenus par un
+travail de plus en plus restreint, les goûts de luxe, etc., ont
+désagrégé l’antique armature sociale.
+
+Les vieilles habitudes morales ayant perdu leur autorité sur l’âme des
+foules la simple honnêteté est devenue une exceptionnelle vertu.
+
+L’État seul conserve quelque prestige, parce qu’il a pour lui le
+pouvoir; mais ce pouvoir est chaque jour plus ébranlé. Les forces
+matérielles ne possédant pas d’éléments moraux pour soutiens ne durent
+jamais bien longtemps.
+
+Si le relâchement actuel de la morale continue à s’accentuer, on
+découvrira vite ce que devient une société privée de ce support, régie
+seulement par des appétits et ne tolérant plus de contraintes.
+
+ * * * * *
+
+En dehors des perturbations mentales et morales qu’elle a provoquées, la
+lutte mondiale a eu aussi pour résultat de rendre plus visibles ces
+éléments psychologiques caractéristiques de chaque peuple, qu’on
+retrouve dans toutes les manifestations de sa vie industrielle et
+sociale.
+
+A côté des qualités incontestables qui nous ont permis de résister à une
+formidable invasion, il n’est pas douteux que nous sommes affligés de
+certains défauts: nervosité, crainte du risque, peur des
+responsabilités, absence d’initiative, routine, défaut de coordination
+et d’autres encore dont nous aurons plus d’une fois, dans cet ouvrage,
+occasion d’indiquer les effets.
+
+La guerre a montré la possibilité d’en corriger quelques-uns.
+
+ «Le peuple français, écrivait avant la fin de la lutte un grand
+ journal neutre, avait été souvent considéré jadis comme nerveux et
+ impatient entre tous. La guerre aura détruit une légende. Elle aura
+ peut-être aussi mûri les âmes. Celles-ci apparaissent décidément comme
+ assez trempées par les événements de ces quatre années, pour demeurer
+ jusqu’au bout à la hauteur des circonstances. Du moral, de la capacité
+ de conserver un équilibre parfait et d’attendre avec patience,
+ dépendra pour beaucoup le résultat définitif de cette grande lutte. La
+ patience est désormais à toute épreuve.»
+
+Cette absence de nervosité était assez imprévue, car une
+guerre atteignant tous les citoyens aurait pu, au contraire,
+exagérer l’émotivité avec toutes ses manifestations énervement,
+impressionnabilité, obsessions, états anxieux, etc.
+
+Observée quelquefois au début, surtout chez les civils de l’arrière,
+l’hyperémotivité fut peu connue sur le front. La répétition des mêmes
+chocs affectifs y créa chez l’homme de guerre une véritable immunité
+émotive. Il fut bientôt vacciné contre toutes les émotions et par
+conséquent contre toutes les faiblesses.
+
+Cette immunité ne s’est pas produite avec la même rapidité chez tous les
+peuples. Elle se trouva formée presque instantanément chez les
+Américains considérés jadis comme très pacifiques, mais auxquels
+l’habitude atavique de l’effort avait donné une grande force de volonté.
+Pour eux le vaccin produisant l’immunité émotive ne provient pas de la
+répétition des mêmes dangers, mais simplement de la volonté et du goût
+de l’effort. Tout est possible avec de la volonté. Dans ses récents
+mémoires le maréchal Hindenburg assure que cette qualité est la plus
+précieuse que puisse posséder l’homme. Je l’ai trop souvent répété dans
+mes livres pour y revenir encore.
+
+A mesure que nous avançons dans l’étude des problèmes créés par la
+guerre, le rôle des influences psychologiques apparaît de plus en plus
+important. Il faut s’y reporter toujours pour éclairer un peu l’immense
+chaos d’incertitudes dont l’univers est enveloppé. Les forces
+matérielles nous frappent par leur grandeur. Elles ne sont cependant que
+les manifestations extérieures des puissances morales qui dirigent notre
+destinée.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+Causes psychologiques de l’infériorité industrielle de certains peuples.
+
+
+Nous avons précédemment montré le rôle de la mentalité des peuples dans
+leur évolution, mais il ne faut jamais oublier que les facultés ayant
+déterminé la prospérité aux phases diverses de la civilisation ne sont
+pas constamment les mêmes. Certaines, dont l’utilité est médiocre à une
+époque, deviennent prépondérantes à une autre. Les nations pourvues des
+qualités nécessaires à un stade nouveau de civilisation progressent
+alors, pendant que déclinent celles qui ne les possèdent pas.
+
+Bien des exemples justifient ces propositions fondamentales. Un des plus
+frappants se trouve fourni par l’étude des causes de la stagnation, et
+trop souvent de la décadence, de notre industrie avant la guerre.
+Variées en apparence, ces causes dérivent en réalité d’un petit nombre
+de défauts de caractère identiques dans toutes les entreprises.
+
+Sur un sujet aussi capital, puisque l’avenir de notre pays en dépend,
+les jugements personnels sont insuffisants. Une enquête longue et
+minutieuse, faite par des spécialistes différents, était indispensable.
+
+Cette enquête sur l’état de notre industrie d’avant guerre a été
+entreprise par les soins de l’_Association nationale d’expansion
+économique_ qui compte parmi ses membres plusieurs sommités
+industrielles. Elle a chargé des spécialistes d’étudier à fond nos
+grandes industries et de consigner les résultats dans des rapports.
+
+Leur ensemble forme déjà soixante volumes et met en lumière deux points
+fondamentaux. 1º Démonstration de la décadence de nos industries avant
+la guerre. 2º Preuve manifeste qu’une telle décadence était surtout due
+à des causes psychologiques.
+
+Ces causes psychologiques ne sont pas d’ordre intellectuel et portent
+presque exclusivement sur des défauts de caractère. Il s’en déduit
+immédiatement que ce n’est pas avec des lois et des règlements, mais
+seulement par la transformation de certaines habitudes mentales que la
+situation d’avant-guerre pourrait changer.
+
+L’état de notre industrie, mis en évidence par les divers rapporteurs de
+la commission, n’était pas entièrement ignoré. Je l’avais moi-même
+signalé depuis longtemps dans un de mes livres. Il m’avait surtout
+frappé à la suite d’une enquête que je fis jadis sur certaines branches
+de notre industrie, comme membre du jury d’admission pour les
+instruments de physique à l’exposition de 1900.
+
+Dès cette époque, nos industriels renonçaient à fabriquer beaucoup
+d’articles et se bornaient à revendre avec bénéfice des appareils
+fabriqués en Allemagne. La construction des thermomètres médicaux, par
+exemple, et la préparation d’une foule de produits chimiques et
+pharmaceutiques disparaissaient de France.
+
+Toutes ces observations restèrent sans influence. La guerre seule révéla
+l’étendue de l’invasion économique allemande. Sans la lutte militaire,
+interrompant le commerce avec l’Allemagne, nous aurions bientôt assisté
+à la ruine définitive de beaucoup de nos industries.
+
+Ne pouvant résumer ici tous les rapports de l’enquête, je me bornerai à
+examiner quelques-uns des résultats constatés dans de grandes
+fabrications dont jadis nous étions les maîtres.
+
+
+_Industrie du coton et des filatures._--L’industrie des filatures est
+fort importante puisque, nous dit l’auteur du rapport, M. Guillet, elle
+produisait du fil pour 520 millions de francs. L’argent ne lui manquait
+pas, ni le matériel. Et cependant sa prospérité déclinait rapidement, à
+cause surtout d’un défaut de solidarité des fabricants qui ne savaient
+pas s’entendre pour associer leurs efforts.
+
+Par suite de leur particularisme étroit, les filatures ne s’occupaient
+que des intérêts individuels, sans souci des intérêts généraux. «Elles
+se faisaient concurrence à l’intérieur, pratiquant parfois le _dumping_
+en dehors de leur zone sur le marché national. Entre filateurs ne règne
+aucune entente véritable; ils ignorent l’utilité du groupement
+corporatif pour la défense de leurs intérêts.»
+
+En ce qui concerne les tissus, le rapporteur fait remarquer que «la
+plupart des pays qui s’approvisionnaient autrefois chez nous tendent
+maintenant à se suffire à eux-mêmes».
+
+Or, ce commerce ne peut vivre sans exportation, en raison de
+l’insuffisance du marché intérieur, et, cependant, dit l’enquêteur,
+«cette exportation est considérée comme un pis-aller. Nous expédions un
+peu au hasard des produits chers, concurrencés par ceux des Allemands
+mieux renseignés que nous des exigences de la clientèle».
+
+De même que la plupart des rapporteurs, M. Guillet insiste sur le rôle
+des banques allemandes qui, par leurs avances, facilitent beaucoup le
+commerce à leurs compatriotes alors que les nôtres ne prêtent à nos
+commerçants aucun concours.
+
+Le même observateur note également l’incapacité de nos consuls, à
+fournir des renseignements. Leur nullité à ce point de vue était
+prodigieuse. Je n’en ai jamais rencontré aucun, dans mes nombreux
+voyages, apte à me procurer un renseignement quelconque sur quoi que ce
+fût. C’était toujours aux consuls anglais, admirablement documentés, que
+je devais m’adresser.
+
+
+_Industrie lainière._--Cette industrie occupe une part énorme dans notre
+commerce extérieur puisque, en 1913, la France exportait pour 600
+millions de francs de laine en masse ou en tissus.
+
+Malheureusement, comme le fait remarquer M. Romier, auteur du rapport,
+cette industrie avait, depuis quinze ans, diminué de près d’un tiers,
+alors que les exportations de draperie anglaise et allemande ne
+cessaient de progresser.
+
+Les causes de cette décadence résident, dit l’enquêteur, dans la
+défaillance des instruments et des organes généraux de notre commerce
+extérieur et aussi dans l’impuissance des producteurs à s’associer.
+
+Comme confirmation de ce dernier point, je citerai l’exemple d’un des
+plus grands industriels de Lille me racontant les constants et vains
+efforts qu’il fit pendant de nombreuses années pour amener quelques
+fabricants à s’associer.
+
+M. Romier dit encore: «l’exportation française est caractérisée par ce
+fait que chaque maison livrée à elle-même, mal servie par l’État, plus
+mal soutenue par les banques et jalousée par ses concurrents doit se
+défendre exclusivement au moyen de ses propres ressources».
+
+L’auteur fait remarquer aussi que dans toutes les industries, nos
+exportateurs se heurtent à des concurrents pouvant, grâce à l’aide de
+leurs banques, accorder de longs crédits. Il en résulte que «depuis de
+nombreuses années les commissionnaires étaient à peu près les maîtres de
+l’exportation française des tissus de laine. Or, c’est un fait bien
+connu qu’une industrie qui se trouve à la merci des intermédiaires est
+une industrie vouée à la décadence. On sait, du reste, que des liens
+étroits existaient entre la commission parisienne d’une part, le
+commerce et les banques allemandes d’autre part. Presque toutes nos
+affaires avec l’Amérique du Sud se traitaient par l’Allemagne ou par
+l’Angleterre, et à la longue, les fabricants français seraient devenus
+de simples façonniers soumis au bon plaisir de l’étranger».
+
+
+_Confection._--L’importance de cette industrie est également
+considérable puisque la production annuelle des vêtements confectionnés
+pour hommes, femmes et enfants atteignait 400 millions, somme à laquelle
+viennent s’ajouter environ 200 millions que représente la lingerie
+confectionnée.
+
+L’auteur du rapport montre comment les confectionneurs «restent
+obstinément divisés». Il insiste sur «l’organisation dispersée et
+individualiste des industries françaises de transformation». Les
+confectionneurs n’ont pas pu encore arriver à une collaboration
+méthodique avec les fabricants de tissus. D’où le ralentissement de leur
+commerce.
+
+
+_Industries de luxe. Modes et Fleurs._--L’industrie de luxe parisienne,
+fait remarquer M. Coquet dans son rapport, conservait son prestige, mais
+elle aussi était très menacée par la concurrence étrangère. Là encore,
+comme pour la plupart de nos entreprises commerciales, manque complet de
+solidarité et de coordination dans l’effort.
+
+«Pour se défendre utilement, l’industrie de la mode reconnaît qu’elle
+devrait être mieux organisée en vue d’une action collective. Or, il est
+très difficile de grouper les maisons de mode en syndicat ou plutôt, une
+fois groupées, ces maisons n’agissent pas avec la méthode et l’unité
+d’efforts nécessaires.»
+
+Quant à l’industrie de la fleur, restée si longtemps française, elle
+avait cessé de l’être et disparaissait rapidement devant la concurrence
+germanique.
+
+«Là encore, les Allemands ont essayé de nous vaincre sur le marché
+mondial et sur notre propre marché en créant de puissantes usines qui
+fabriquent en masse avec un nombreux personnel, alors que l’industrie
+française de la fleur, à part un petit nombre de maisons, est restée
+familiale, comme celle du jouet.»
+
+Les Allemands, l’auteur le montre, ont poussé si loin la fabrication en
+série qu’il existe de grandes usines germaniques ne fabriquant qu’une
+seule espèce de fleurs artificielles, la violette ou le myosotis, par
+exemple.
+
+
+_Matériel électrique._--Pour toutes les fournitures électriques, les
+Allemands nous avaient rapidement dépassé. «En 1907, écrit M. Schuller
+dans son rapport, l’Allemagne nous envoyait 21.000 quintaux métriques de
+matériel électrique et 502.000 en 1913.» L’auteur attribue en partie
+notre infériorité à la timidité de nos fabricants et à la lenteur de
+leurs livraisons. Les Allemands livraient, en effet, en moins de deux
+mois les fournitures pour lesquelles les constructeurs français
+demandaient une année.
+
+Les Allemands possédaient d’immenses usines de matériel électrique
+munies de laboratoires de recherches où ils fabriquaient les produits en
+série par grandes quantités. Ces entreprises rapportaient plus de 10 p.
+100 à leurs actionnaires.
+
+
+_Bijouterie et Horlogerie._--La bijouterie, qui représenta longtemps un
+de nos articles de luxe les plus réputés s’est laissé dépasser par
+l’Allemagne aussi bien pour les qualités ordinaires que pour la riche
+joaillerie. En peu d’années, les Allemands avaient quadruplé leur
+exportation et nous envahissaient sur nos marchés mêmes. «En 1893, écrit
+M. Berthoud, l’Allemagne nous envoyait 70 kilos de bijouterie et 4.000
+en 1913.»
+
+Les exportations allemandes à l’étranger étaient devenues dix fois plus
+élevées que les nôtres.
+
+L’auteur montre très bien les causes de nos insuccès. Une des premières
+est l’idée, généralisée chez nous, qu’on peut, pour l’exportation,
+livrer des produits inférieurs, alors que les Allemands accordent les
+plus grands soins aux articles destinés à leur clientèle étrangère.
+
+L’enquêteur signale ensuite le manque d’initiative de nos fabricants qui
+ne savent pas renouveler les anciens modèles, et leur impuissance à
+s’entendre. N’ayant jamais de représentants directs au dehors, ils se
+trouvent forcés de recourir à des commissionnaires exportateurs qui, en
+absorbant une partie des bénéfices, obligent à élever les prix.
+
+Le rapporteur mentionne clairement les qualités psychologiques qui
+firent le succès des Allemands: «énergie, ténacité, audace raisonnée,
+bonne éducation pratique».
+
+
+_Horlogerie._--Les constatations faites pour l’horlogerie ne sont pas
+meilleures. L’enquête en déduit que la concurrence allemande tendait à
+«annihiler notre fabrication nationale». C’est ainsi, par exemple, qu’un
+centre important, Morez, qui fabriquait autrefois 120.000 mouvements par
+an n’en produisait plus que 30.000 au moment de la guerre.
+
+A la routine des fabricants, à leur refus de modifier les vieilles
+méthodes de travail et à leur absence d’initiative sont dus ces
+résultats.
+
+Les Allemands ont inondé le monde d’instruments d’horlogerie, tels que
+les pendules à carillons, inventées en France mais à la fabrication
+desquelles nos industriels avaient fini par renoncer entièrement.
+
+L’auteur du rapport recommande avec raison à nos fabricants de
+s’associer pour créer des usines mieux outillées mais donne en même
+temps des exemples montrant l’insuccès des associations déjà tentées.
+
+Il fait remarquer encore que la qualité de notre production laissait
+souvent à désirer.
+
+La conquête du marché français de l’horlogerie par les Allemands fut
+rapide. C’est seulement en 1902, en effet, qu’ils commencèrent à
+concurrencer nos fabricants. «Appliquant toujours le même système de
+grandes usines pourvues d’un outillage mécanique perfectionné, ils
+produisirent par grandes série toutes sortes de mouvements.»
+
+ * * * * *
+
+Inutile de pousser plus loin le résumé de ces enquêtes. Les résultats
+constatés sont semblables dans presque toutes les industries et leurs
+causes psychologiques identiques. Même pour des produits dont nous
+semblions avoir le monopole tels que le vin, l’Allemagne, quoique pays
+peu viticole, devenait un grand centre d’exportation. Hambourg, par
+exemple, était en train de rivaliser avec Bordeaux.
+
+A cette décadence générale, entraînant une réduction progressive de
+leurs bénéfices, nos fabricants semblaient résignés.
+
+Ils s’illusionneraient fort en supposant qu’avec la paix les choses vont
+reprendre leurs cours d’avant guerre et que les industriels pourront se
+contenter des gains chaque jour réduits qui, cependant, leur
+permettaient encore de maigrement subsister. M. David-Mennet les en
+prévient nettement dans la préface du grand rapport précédant l’enquête
+que j’ai résumée.
+
+Après avoir constaté la faiblesse de nos efforts et notre crainte des
+risques l’auteur ajoute:
+
+ «Il ne faut pas croire que cette prospérité un peu restreinte dont
+ nous nous contentions se serait maintenue indéfiniment. Sans que l’on
+ s’en aperçût, elle se réduisait lentement, graduellement, devant
+ l’empire chaque jour croissant de nos concurrents allemands. Des
+ industriels français renonçaient à leur fabrication et devenaient les
+ simples dépositaires de leurs rivaux d’Allemagne, des représentants
+ étrangers ou même français introduisaient dans notre consommation les
+ produits venus du dehors. Un pays ne peut pas résister longtemps à
+ cette pénétration continue, devenant de plus en plus rapide. C’était
+ la pieuvre qui nous enserrait dans ses tentacules et aurait fini par
+ nous étouffer.»
+
+ * * * * *
+
+Plusieurs des défauts psychologiques dont j’ai signalé les effets au
+cours de ce chapitre ont été reconnus dans un discours prononcé devant
+la Société de chimie industrielle, par un ministre.
+
+Parlant d’une routine contre laquelle l’État ne peut rien, l’orateur
+remarquait que nos industriels ne voulaient pas bouleverser «les
+habitudes de travail léguées de père en fils et assurant un rendement
+dont on se contentait, fût-il très au-dessous des possibilités qu’un
+effort méthodique aurait pu atteindre».
+
+De ces routines, ajoutait le ministre, «est née la pratique du moindre
+effort qui, peu à peu, nous a imposé l’utilité des produits allemands».
+
+Après avoir montré que les causes de la prospérité industrielle
+allemande résident principalement dans l’union intime de la science et
+de l’industrie, l’auteur du discours ajoutait: «La victoire des armées
+serait vaine si nous ne nous assurions pas dès aujourd’hui les moyens de
+vaincre sur le terrain économique».
+
+ * * * * *
+
+Les analyses qui précèdent prouvent que les causes générales de notre
+insuffisance industrielle sont bien d’ordre psychologique, puisque cette
+insuffisance résulte, comme l’enquête l’a prouvé, de certains défauts de
+caractère identiques dans toutes nos industries.
+
+Parmi les plus funestes, remarquons surtout l’absence de solidarité
+rendant incapable d’efforts collectifs coordonnés et disciplinés; la
+routine empêchant de rien changer aux méthodes une fois établies; la
+peur du risque, la timidité et le défaut d’initiative qui font redouter
+les grandes entreprises.
+
+Notre manque de solidarité est fort ancien. Colbert la signalait déjà.
+Dans un de ses mémoires, le célèbre ministre déplore amèrement «que les
+Français, le peuple du monde le plus poli, aient tant de peine à se
+souffrir les uns les autres, que leur union soit si difficile, leurs
+sociétés si inconstantes, et que les meilleures affaires périssent entre
+leurs mains par je ne sais quelle fatalité».
+
+Dans l’industrie allemande, banques, fabriques, exportation, se
+trouvaient associées pour un but commun. La peur des risques n’existait
+pas, l’association permettant d’en diviser le poids. Toutes les
+initiatives individuelles étaient encouragées parce que les
+collectivités appelées à les exploiter en savaient la valeur.
+
+ * * * * *
+
+Il résulte de tout ce qui précède que la plus nécessaire des réformes
+serait un changement de mentalité. Elle ne pourra être tentée qu’avec
+une éducation nouvelle, fort différente de notre pauvre enseignement
+universitaire. Cette éducation devra développer surtout la volonté, la
+solidarité, la capacité d’attention, le goût du travail et la continuité
+de l’effort.
+
+Ces qualités, modestes en apparence, ne furent jamais l’objet d’aucun
+des illusoires diplômes dont nous sommes si fiers. Dans la phase
+actuelle de l’évolution du monde elles joueront cependant un rôle
+prépondérant.
+
+J’ai rappelé ailleurs le passage suivant de l’auteur anglais, B. Kidd,
+qui après avoir montré que la France était «en tête des nations
+intellectuelles de l’Occident», faisait voir que dans la lutte coloniale
+entre la France et l’Angleterre qui remplit la seconde moitié du siècle,
+la France dut reculer toujours alors que l’Angleterre grandissait
+constamment. Examinant ensuite les qualités qui permirent à l’Angleterre
+de fonder son immense empire, B. Kidd ajoutait:
+
+ «Ce sont des qualités ni brillantes ni intellectuelles qui ont rendu
+ ces résultats possibles... Ces qualités ne sont pas de celles qui
+ frappent l’imagination. Ce sont surtout la force et l’énergie du
+ caractère, la probité et l’intégrité, le dévouement simple et l’idée
+ du devoir. Ceux qui attribuent l’énorme influence qu’ont prise dans le
+ monde les peuples parlant anglais aux combinaisons machiavéliques de
+ leurs chefs, sont souvent bien loin de la vérité. Cette influence est
+ en grande partie l’œuvre de qualités peu brillantes.»
+
+La lutte économique où les peuples sont entrés depuis notre victoire
+militaire pourrait devenir plus ruineuse encore pour certains d’entre
+eux que ne le fut la guerre elle-même.
+
+Il ne faut pas se lasser de le dire, mais ce qu’il faut surtout répéter,
+c’est que la ruine sera certaine pour les pays où se développeront les
+idées d’interventionisme étatiste, que fortifie chaque jour la poussée
+des théories socialistes.
+
+Si, grâce à une éducation technique et morale appropriée aux besoins
+nouveaux, nous réussissons à transformer la mentalité de la génération
+qui va naître, nous transformerons du même coup l’avenir de notre pays.
+Mais pour y arriver, il faudra abandonner aussi la funeste illusion que,
+grâce à un pouvoir mystérieux, l’État est capable des efforts dont se
+montrent incapables les citoyens.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+Le problème de l’adaptation.
+
+
+Les découvertes de la science ont permis de reconstituer les êtres
+antérieurs à l’apparition de l’homme, qui, pendant des entassements de
+siècles, se succédèrent sur notre planète.
+
+A chaque période géologique nouvelle apparurent des espèces si
+différentes de celles qui les avaient précédées que leurs
+transformations ne semblaient d’abord explicables qu’en admettant une
+série de créations successives.
+
+Une science plus avancée révéla la parenté de toutes ces formes si
+disparates, mais le mécanisme de leur transformation reste incertain
+encore.
+
+On crut l’expliquer par les nécessités de la lutte pour l’existence
+amenant la sélection des plus aptes. De récentes découvertes
+conduisirent à d’autres hypothèses.
+
+Quel que soit le mécanisme des transformations observées, elles
+apparaissent finalement comme la conséquence d’une adaptation aux
+changements de milieu que l’évolution du monde faisait surgir. La nature
+imposa toujours aux êtres cet impérieux dilemme: s’adapter ou
+disparaître.
+
+ * * * * *
+
+La loi de l’adaptation qui régit l’évolution du règne animal régit aussi
+celle des sociétés humaines. L’archéologie a découvert les débris de
+vastes capitales enfouies sous les sables et depuis longtemps oubliées.
+Pendant leur splendeur, elles semblaient bâties pour l’éternité, mais
+après avoir rempli le monde du bruit de leur renommée, elles
+déclinèrent, puis disparurent au point que leur emplacement resta
+pendant des siècles ignoré. Il fallut toutes les curiosités de la
+science moderne pour retrouver les vestiges des gigantesques cités où
+s’édifièrent les assises de l’histoire, telles que Ninive et Babylone.
+
+Ce n’est pas seulement dans une antiquité aussi lointaine que
+s’élevèrent puis s’évanouirent ces gloires éphémères. Après une phase
+d’absolue puissance, Rome cessa de dominer l’univers. De grands empires
+asiatiques et européens, jadis célèbres, ne sont plus connus que des
+historiens. Les royaumes de Gengiskhan et de Tamerlan ne submergèrent
+l’Asie qu’un instant. Le monde n’admira pas longtemps les empires de
+Charlemagne et de Charles-Quint. Ce dernier était cependant si vaste
+qu’au dire de ses chroniqueurs le soleil ne s’y couchait jamais.
+
+Des causes diverses qui déterminèrent l’évanouissement de toutes ces
+éphémères puissances, une des plus constantes fut leur incapacité à
+s’adapter aux conditions nouvelles d’existence que l’évolution faisait
+naître. Subissant une des lois suprêmes de l’univers, elles périrent
+faute d’avoir su s’adapter.
+
+ * * * * *
+
+Des exemples empruntés à l’âge moderne montrent comment peut se
+manifester le défaut d’adaptation, qui condamna tant de nations à
+disparaître.
+
+En examinant les motifs de la grandeur des peuples aux divers âges de
+l’histoire, on constate qu’ils varient beaucoup avec les époques. Les
+qualités nécessaires à un baron féodal illettré différaient fort de
+celles indispensables quelques siècles plus tard, lorsque les qualités
+littéraires et artistiques constituèrent les principaux éléments de
+grandeur. Certaines aptitudes qui devaient jouer un rôle prépondérant de
+nos jours étaient alors tenues pour médiocres.
+
+Avec l’évolution du monde, de nouvelles capacités sont devenues
+nécessaires. L’âge moderne a créé une civilisation à type industriel,
+dominée par une technique compliquée qui exige justement des qualités de
+patience, de discipline, de vigilante attention jadis considérées comme
+secondaires.
+
+En matière industrielle--et tout jusqu’à la guerre est industrialisé
+maintenant--la patience, l’attention, la discipline collective
+constituent des facultés indispensables.
+
+Et c’est pourquoi des peuples tels que les Allemands n’ayant jamais
+brillé dans le passé par leur goût et leur intelligence, mais possédant,
+grâce à leurs aptitudes héréditaires et aussi à leur éducation militaire
+et technique, les qualités que je viens de dire, se sont trouvés
+tellement bien adaptés à l’évolution industrielle moderne qu’en peu de
+temps ils ont émergé d’un niveau assez inférieur jusqu’aux premiers
+rangs de la civilisation.
+
+ * * * * *
+
+Un des grands problèmes de notre destinée est celui-ci: comment des
+peuples individualistes, à intelligence vive mais peu susceptibles
+d’efforts collectifs soutenus, de solidarité et de discipline,
+arriveront-ils à s’adapter aux nécessités de l’évolution industrielle du
+monde qui, non seulement se continue depuis la fin de la guerre, mais ne
+fera sans doute que s’accentuer.
+
+Pour juger de la possibilité d’une telle adaptation, il faut rechercher
+à quel degré ces mêmes peuples ont obtenu pendant la guerre une
+adaptation rigoureuse à des conditions d’existence très imprévues.
+
+La façon rapide dont ils se sont pliés aux nécessités nouvelles qui
+surgissaient permet d’espérer une future transformation industrielle
+comparable à notre transformation militaire.
+
+Quelques pages suffiront pour montrer l’importance de l’adaptation
+réalisée par les grandes nations en lutte contre l’envahissement
+germanique.
+
+ * * * * *
+
+Le cas de la France est un des plus frappants. Victime la première de
+l’agression allemande, elle dut accomplir des efforts d’adaptation
+gigantesques et fort malaisés, car ils étaient contraires à ses
+institutions et à son tempérament.
+
+La guerre--on ne le sait que trop--nous ayant surpris à peu près
+désarmés, il fallut créer, de toutes pièces, le formidable matériel dont
+nous étions dépourvus.
+
+On pourra se rendre compte des difficultés, non seulement d’ordre
+technique, mais aussi d’ordre bureaucratique que la France eut à
+surmonter, par les extraits suivants du remarquable rapport lu le 29
+décembre 1916 à la Chambre des Députés, par M. Viollette:
+
+ «En février 1915, lorsque par ses commissions, le Parlement prit
+ connaissance de la vérité, il a constaté ceci:
+
+ 1º Les usines encore fermées pour la plupart et tous les spécialistes
+ mobilisés;
+
+ 2º La fabrication des fusils, néant. Pas un seul n’avait été construit
+ depuis la déclaration de guerre et les matrices destinées à les
+ confectionner, on ne voulait pas les retrouver.»
+
+Le même rapporteur reproduit dans son travail une lettre adressée au
+Ministre de la Guerre par le général Pédoya, en date du 15 mars 1915, et
+dont voici un fragment:
+
+ «C’est une véritable stupeur qu’éprouverait le pays, s’il apprenait
+ que, depuis le début de la guerre jusqu’en mars, il n’a pas été
+ fabriqué plus de 250 fusils neufs en tout et pour tout.»
+
+C’est seulement lorsque l’administration décida de s’adresser à
+l’industrie que la situation changea. Le passage suivant du rapport de
+M. Viollette montre avec quelle peine des bureaucrates trop bornés pour
+croire à la durée de la guerre se résolurent à recourir aux industriels.
+
+ «Oui, l’avenir dira ce qu’il nous a fallu de patience, d’efforts, de
+ menaces et même d’intimidations, pour contraindre à faire fabriquer
+ fusils, canons, munitions et explosifs.
+
+ «La bataille a été de tous les jours, ardente, souvent violente, et il
+ a fallu que les commissions arrachent par morceau la vérité qu’une
+ bureaucratie routinière lui dissimulait par des artifices d’écriture
+ véritablement étonnants.
+
+ «Où en serait la France à l’heure actuelle, si elle n’avait pas eu son
+ parlement?»
+
+L’adaptation des gouvernants, bien que très lente, finit donc par
+s’effectuer. Sitôt le concours des industriels accepté, l’évolution
+devint rapide. On peut vraiment dire que notre industrie sauva le pays.
+Elle fit preuve, grâce à la collaboration d’individualités supérieures,
+de qualités d’initiative, d’ingéniosité et de persévérance
+insoupçonnées.
+
+L’art militaire lui-même, bien que stabilisé dans de vieilles routines,
+finit également par s’adapter à une tactique n’impliquant d’ailleurs
+aucun mystère, mais que nous n’avions pas su étudier pendant la paix.
+
+La population civile sut, elle aussi, s’adapter aux nécessités
+qu’entraînait la mobilisation de la presque totalité des ouvriers et des
+cultivateurs. Il fallut les remplacer par des femmes, des vieillards et
+des enfants. Tous manifestèrent un pouvoir d’adaptation remarquable.
+
+ * * * * *
+
+L’exemple d’adaptation fourni par l’Angleterre est aussi frappant que
+celui de la France. Non seulement, elle ne possédait ni armes, ni
+matériel, mais le service militaire était en horreur à ses citoyens.
+Très fiers de leur indépendance ils n’avaient jamais accepté que des
+armées de mercenaires.
+
+Transformer la mentalité anglaise demanda un formidable effort.
+L’Angleterre mit bien près de deux ans pour arriver à organiser une
+importante armée.
+
+Cet effort ne fut rendu possible que par les qualités psychologiques de
+la race: ténacité indomptable, sentiment du devoir et de l’honneur.
+Ajoutons-y le stoïcisme devant la destinée lorsqu’elle semble
+inévitable.
+
+On a signalé, en les raillant un peu, la méticuleuse habitude de soins
+personnels et le besoin de confort des Anglais, mais, comme le fait
+justement remarquer un officier interprète qui vécut beaucoup avec eux,
+M. J. Pozzi, «les Anglais considèrent que la distinction de la tenue et
+des manières se trouve généralement associée à la distinction des
+sentiments. Ils soutiennent aussi qu’il faut jouir du moment présent
+sans se laisser troubler longtemps d’avance par la perspective
+d’éventualités qui peut-être ne se réaliseront jamais.»
+
+La psychologie des Anglais, leur ténacité surtout, ne furent jamais
+comprises des Allemands. On le vit, notamment, quand ils s’imaginèrent
+que la Grande-Bretagne épuisée par ses pertes accepterait la paix à tout
+prix. Le passé leur enseignait pourtant que, lente parfois à s’engager
+dans une entreprise, l’Angleterre ne recule ensuite jamais. Elle l’a
+montré pendant sa difficile conquête de l’Inde. Elle le prouva encore en
+luttant vingt années contre le plus grand capitaine de l’histoire.
+
+Notre formule pendant la guerre: _Tenir_ fut également celle de
+l’Angleterre.
+
+ * * * * *
+
+Tout autant que l’Angleterre, l’Amérique constitue un exemple
+d’adaptation rapide à des conditions d’existence entièrement imprévues.
+Elle n’y réussit également que grâce à ses qualités ataviques de
+caractère.
+
+Jamais peut-être, au cours des âges, un peuple ne subit en quelques mois
+des transformations mentales aussi profondes que l’Amérique.
+
+Avant la guerre, la force militaire des États-Unis était si nulle qu’ils
+se sentaient incapables de réprimer les insolences des chefs de bandes
+gouvernant le Mexique. L’idée seule d’une conscription militaire aurait
+soulevé des protestations unanimes.
+
+Pendant les premières années du conflit européen, l’unique but de
+l’Amérique fut de maintenir soigneusement sa neutralité et de s’enrichir
+en fournissant des marchandises aux combattants. Grâce à une propagande
+très active et à l’achat d’un grand nombre de journaux influents,
+l’Allemagne avait su se créer dans le pays beaucoup de sympathies.
+
+Désireux, lui aussi, de maintenir cette précieuse neutralité, le
+président Wilson ménageait l’empereur d’Allemagne au point de lui
+envoyer une dépêche de félicitations pour son anniversaire. Il se
+montrait en outre opposé à tout projet d’organisation d’une armée.
+
+Il fallut la prodigieuse incompréhension psychologique de l’Allemagne et
+son immense infatuation pour conduire à la guerre un peuple si désireux
+de paix. Le président s’étant borné à protester timidement par des notes
+anodines contre le torpillage de ses navires, l’Allemagne se croyait
+assurée de n’avoir rien à craindre.
+
+Le moment arriva cependant où contrairement à toutes ses prévisions,
+l’opinion américaine, d’abord indifférente, puis irritée, finit par se
+retourner entièrement. Le peuple comprit de quelle tyrannie le succès de
+l’Allemagne menacerait le monde.
+
+Le président des États-Unis, dont l’opinion avait également changé,
+n’hésita plus alors à engager son pays dans la plus redoutable des
+crises qu’une grande nation eut jamais traversées.
+
+Déclarer la guerre ne suffisait pas. Il fallait la faire. Grâce à la
+vigueur de son caractère, le peuple américain si avide pourtant de
+confort et d’indépendance sut s’adapter en quelques mois à toutes les
+nécessités qu’une telle lutte entraînait.
+
+Son dévouement fut complet. Acceptant des conditions d’existence
+entièrement nouvelles, il renonça à toutes les libertés qui le rendaient
+si fier, se soumit au despotisme forcé de l’État, aux privations
+rigoureuses et surtout à ce régime militaire obligatoire dont l’idée
+seule lui semblait jadis intolérable.
+
+Toutes les gênes furent subies sans murmures. Aucun impôt ne parut trop
+lourd et dans les tranchées de l’Europe les soldats improvisés de
+l’Amérique se conduisirent comme les plus vaillants.
+
+ * * * * *
+
+L’adaptation aux nécessités militaires dont nous venons d’indiquer des
+exemples ne saurait suffire. Avec la fin de la guerre sont nées des
+nécessités d’adaptations économiques et commerciales, plus difficiles
+encore peut-être à réaliser que l’adaptation militaire.
+
+Les faits constatés au cours de la lutte mondiale autorisent beaucoup
+d’espérance. Il ne faudrait pas croire cependant que la faculté
+d’adaptation réalisée sur un sujet doive se manifester forcément pour
+tous les autres. Nous avons déjà fait observer que les peuples
+présentaient au point de vue des diverses formes d’adaptation des
+aptitudes fort différentes.
+
+L’Allemagne en fournit un remarquable exemple. Son adaptation aux
+nécessités matérielles de l’évolution industrielle du monde moderne fut
+évidemment parfaite, mais non moins évidemment, son adaptation à
+l’évolution morale de la civilisation était loin d’être accomplie.
+
+Elle présentait--et cela sans doute pour la première fois dans le cours
+des âges--le type d’une civilisation scientifique et industrielle
+élevée, superposée à des conceptions morales inférieures dépassées
+depuis longtemps.
+
+Il faut remonter, en effet, aux phases les plus lointaines de l’histoire
+pour trouver chez un peuple une férocité aussi grande associée à un
+dédain aussi complet des engagements. Même aux époques tenues pour
+demi-barbares, les femmes, les vieillards, les monuments étaient
+épargnés, la parole d’honneur considérée comme sacrée.
+
+Le stoïcisme du consul Régulus reste un typique exemple du respect
+antique pour la foi jurée. Si les Carthaginois furent tant méprisés
+jadis, ce fut justement à cause de leur mauvaise foi. Le souvenir de la
+«foi punique» survécut à la destruction de Carthage comme survivra
+toujours dans l’histoire le renom de la mauvaise foi germanique.
+
+C’est seulement chez les primitifs que le droit absolu de la force,
+professé de nos jours encore par les Germains, s’exerce librement. Il
+régit le règne animal et les peuples inférieurs, mais tendait à être de
+plus en plus éliminé par les progrès mêmes d’une civilisation, à
+laquelle les Allemands eux-mêmes devront finir par s’adapter. Les
+nécessités de l’adaptation ont toujours dominé le monde et elles le
+domineront sans doute de plus en plus.
+
+
+
+
+LIVRE II
+
+LES LUTTES DE PRINCIPES DANS LES GUERRES MODERNES
+
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+L’action des idées dans les conflits des peuples.
+
+
+La psychologie classique resta pendant longtemps une science théorique
+sans applications pratiques. Des questions fondamentales telles que
+celles-ci: comment naissent puis évoluent les opinions et les croyances,
+quels sont les sentiments des foules et leurs mobiles d’actions, et bien
+d’autres encore, aussi importantes, demeuraient sans réponse.
+
+Sans doute les hommes politiques ne dédaignèrent jamais la psychologie.
+Ils se vantaient même volontiers de la connaître, mais elle constituait
+à leurs yeux un art n’ayant que l’intuition pour guide. On réussissait
+si les intuitions étaient heureuses, on échouait si elles ne l’étaient
+pas.
+
+Les souverains faisaient également de la psychologie. Un peu sommaire en
+réalité, car elle se ramenait à cette simple notion que, pour conduire
+les peuples, l’intérêt et la peur suffisent.
+
+J’ai essayé jadis de montrer dans ma _Psychologie politique_[2] que les
+moyens d’agir sur les hommes sont beaucoup plus variés, que l’intérêt et
+la peur ne représentent pas les plus puissants, que les facteurs
+psychologiques constituent l’âme des canons et que, de toutes les
+erreurs politiques, les plus redoutables sont les erreurs de
+psychologie.
+
+ [2] La 16e édition de cet ouvrage vient de paraître chez l’éditeur
+ Flammarion.
+
+La guerre a pleinement justifié cette dernière assertion. C’est, on ne
+saurait trop le redire, en accumulant des erreurs psychologiques que les
+Allemands dressèrent tant de peuples contre eux.
+
+L’expérience finit cependant par les instruire. Ils apprirent à manier
+des forces psychologiques dont l’importance leur avait d’abord échappé
+et parvinrent alors à désagréger entièrement une armée russe de
+plusieurs millions d’hommes.
+
+Devant étudier dans cet ouvrage les méthodes qui permettent d’agir sur
+l’âme des individus et sur celles des multitudes, je me bornerai
+maintenant à montrer le rôle des idées au cours de la guerre qui vient
+de finir et leur évolution.
+
+ * * * * *
+
+L’âge moderne, malgré son positivisme apparent, est peut-être celui où
+les idées--les idées mystiques surtout--exercèrent le plus d’action. Ce
+n’est pas pour des intérêts matériels mais pour des principes qu’ont
+lutté de grands pays, l’Amérique notamment.
+
+L’acharnement du conflit mondial et sa durée ne s’expliquent qu’en
+considérant les idées qui sont à sa base et les sentiments d’où ces
+idées dérivent.
+
+Cette guerre, je l’ai souvent répété, fut à la fois religieuse,
+philosophique et économique.
+
+Elle fut religieuse par la conviction du peuple allemand qu’il était
+désigné par Dieu pour dominer le monde. Elle fut philosophique parce
+qu’elle se réclamait du principe de la prédominance de la force sur
+droit, défendu par tous les philosophes et les historiens germaniques.
+
+Elle fut économique enfin parce qu’elle résulta en partie du besoin
+qu’avait l’Allemagne de se créer des débouchés nouveaux, à la suite de
+sa surproduction industrielle. Ce facteur économique vint à l’appui des
+autres mais il ne fut pas le plus fort.
+
+ * * * * *
+
+Les partisans de la théorie matérialiste de l’Histoire ignorent les
+influences mystiques et affirment que les peuples sont uniquement
+conduits par des besoins.
+
+Le rôle des besoins, et des intérêts que ces besoins font naître, n’est
+pas contestable. Nul doute, par exemple, que les grandes invasions
+destructives de la Gaule romaine furent dues à la faim, qui chassa les
+tribus germaniques des marécages et des forêts où elles avaient trop
+pullulé pour y trouver des moyens suffisants de subsistance.
+
+Mais si l’on suit attentivement le cours de l’histoire, on voit que les
+hommes se font beaucoup plus facilement tuer pour des idées que pour des
+besoins. Les événements culminants du passé: croisades, naissance de
+l’islamisme, guerres de religion, révolution française et bien d’autres
+ont été engendrés par des idées. Ce sont elles en fait qui mènent le
+monde, créent ou détruisent les civilisations et les empires.
+
+ * * * * *
+
+Deux grandes idées furent en conflit pendant la dernière guerre. Idée
+d’hégémonie et d’absolutisme d’un côté, idée d’indépendance de l’autre.
+
+Ainsi présentée, la formule est exacte mais incomplète.
+
+L’idée pure, telle que la concevait Platon, n’a en elle-même aucune
+vertu. Elle reste un impuissant fantôme tant qu’elle ne s’est pas
+enveloppée d’éléments affectifs et mystiques capables de la transformer
+en croyance.
+
+Si donc l’énoncé d’une idée peut se formuler brièvement, l’énumération
+des éléments d’où sa puissance dérive est parfois assez longue. L’idée
+d’hégémonie énoncée en un seul mot possède un contenu fort complexe:
+sentiments d’orgueil et d’ambition, besoin de s’enrichir par des
+conquêtes, désir d’exécuter une mission divine, etc.
+
+Les idées fondamentales guidant les hommes, les idées religieuses
+surtout, finissent par dominer tous les éléments d’une civilisation.
+
+Mais à côté des idées générales qui orientent la vie des nations et
+auxquelles l’atavisme finit par donner une grande force, il en est
+d’autres, d’une durée éphémère, que l’éducation, le milieu, la contagion
+mentale font facilement naître, grandir et disparaître.
+
+Elles sont éphémères mais peuvent cependant jouer un rôle considérable,
+engendrer des révolutions et bouleverser tous les facteurs de la vie
+sociale. C’est ainsi que notre socialisme latin et la décadence
+industrielle qui représente une de ses principales conséquences se
+trouve régi par un petit nombre d’idées très fausses mais très fortes:
+égalisation générale, lutte des classes, dictature du prolétariat, etc.
+
+ * * * * *
+
+Les grandes idées fondamentales, phares directeurs des peuples, changent
+quelquefois dans le cours des âges, mais elles ne changent pas sans que
+la vie sociale soit transformée. Dès qu’un peuple renouvelle ses idées,
+il doit, par ce seul fait, changer ses institutions, sa philosophie, sa
+littérature et ses arts.
+
+On ne peut dire encore ce que seront les idées directrices surgies de la
+guerre. Il est douteux que l’optimisme les domine. Nous sommes loin de
+l’époque où les philosophes de la Révolution française enseignaient la
+bonté primitive de l’homme et, dans l’espérance de faire renaître les
+anciennes sociétés proposées pour modèle, détruisaient les antiques
+armatures du monde où ils vivaient.
+
+Les idées que l’avenir verra éclore dériveront probablement des
+aspirations universelles vers des constructions sociales supposées
+capables de protéger les peuples des catastrophes contre lesquelles
+leurs institutions se montrèrent si impuissantes. Un pessimiste besoin
+de changement les a envahis depuis que, la lutte étant terminée, ils
+énumèrent les ruines et comptent les tombeaux.
+
+Quelles que soient les idées nouvelles, on peut pressentir qu’il sera
+difficile de les refréner.
+
+ * * * * *
+
+Les gouvernants allemands eux-mêmes finirent par comprendre, vers la fin
+de la guerre, que grandissaient devant eux des idées dont ils ne
+seraient bientôt plus maîtres. Ils durent aussi constater que la théorie
+philosophique représentant la force comme seule créatrice du droit avait
+dressé contre l’Allemagne les principaux peuples de l’univers.
+
+Ils entrevirent enfin que les guerres de conquête ne sauraient
+constituer des idéals en rapport avec la phase actuelle du monde et que
+les peuples en exigeaient d’autres.
+
+Si aveuglées par leur mystique croyance d’hégémonie qu’aient été les
+castes dirigeantes de la Germanie, elles se rendirent enfin compte que
+le régime féodal et militaire de l’Allemagne superposé à une évolution
+industrielle intensive la mettait sur un plan différent de celui des
+autres peuples, et par conséquent la menaçait de conflits perpétuels
+avec eux.
+
+Assurément les traditions de ces classes ne sont pas encore assez
+ébranlées pour qu’elles acceptent un régime démocratique impliquant la
+liberté et l’égalité. Cependant, nous les voyons réduites à emprunter de
+plus en plus le vocabulaire des pays démocratiques, dans leurs
+déclarations, et obligées de paraître accepter toutes les aspirations
+des multitudes.
+
+Ces aspirations finirent vers la fin de la guerre par soulever les
+masses germaniques. Quand, pour satisfaire aux ambitions d’un souverain
+et d’une caste militaire, des peuples entiers voient périr la fleur de
+leur jeunesse et subissent les plus affreuses privations, ils arrivent à
+se demander s’ils n’auraient pas intérêt à sortir de l’enfer où leurs
+maîtres les ont plongés.
+
+C’est alors qu’apparaissent des divergences, grandissant chaque jour,
+entre les idées des gouvernants croyant tout gagner à des guerres
+prolongées et celles des gouvernés ayant tout à y perdre.
+
+ * * * * *
+
+Ce très intéressant conflit a été observé dans divers pays.
+
+La Russie composée de populations hétérogènes dont l’âme n’était pas
+stabilisée encore se retira la première de la lutte, dès que disparut la
+discipline qui faisait de ces masses amorphes un agrégat un peu solide.
+L’armature sociale s’écroula alors d’un seul coup et ce fut le chaos.
+
+Composée également de races hétérogènes, mais d’un niveau mental
+supérieur, l’Autriche résista plus longtemps avant de fléchir.
+
+L’Allemagne où l’hérédité, la caserne et l’école avaient étroitement
+asservi les âmes fut de tous nos ennemis celui dont la résistance morale
+se prolongea le plus. Et cependant, malgré cinquante ans de
+militarisation, malgré la puissance du parti militaire et féodal, malgré
+la secte très influente encore des pangermanistes, on vit naître en son
+sein une scission complète entre les partisans d’une paix de
+conciliation et ceux des annexions et des indemnités.
+
+Ces derniers, convaincus de la mission divine de l’Allemagne, exercèrent
+toujours une action très grande. Les réalités, cependant, l’annihilèrent
+finalement.
+
+Dans cette population allemande, énervée par les deuils, les privations,
+la misère et plus consciente chaque jour de n’être pour ses maîtres que
+«du matériel humain», de la «simple chair à canon», les idées
+démocratiques finirent par germer avec leurs conséquences, et la paix
+s’imposa bientôt.
+
+On peut se convaincre du progrès des théories nouvelles en comparant les
+écrits allemands publiés au commencement de la guerre et ceux qui
+parurent vers sa fin. En 1914 les idées de fraternité, de société des
+nations, de désarmement, étaient considérées chez nos ennemis comme de
+méprisables bavardages indignes d’être discutés. On en vint cependant à
+les discuter puis enfin à s’appuyer sur elles.
+
+ * * * * *
+
+Dès que les idées commencent à s’incruster dans l’âme des peuples, leur
+pouvoir grandit rapidement et elles finissent par acquérir une force
+assez irréductible pour renverser tous les obstacles.
+
+Une des caractéristiques de la guerre actuelle, caractéristique presque
+unique dans l’histoire, fut l’établissement dans plusieurs pays, de la
+paix par les peuples, à l’encontre de leurs gouvernants.
+
+On l’a vu clairement pour la Russie qui, voulant la paix à tout prix, se
+rangea immédiatement derrière le parti politique qui la promettait.
+
+L’Autriche fut également conduite à faire la paix malgré ses maîtres.
+L’Allemagne y arriva aussi mais seulement quand tout espoir de vaincre
+se trouva perdu.
+
+Resté longtemps assez fort pour se défendre contre les canons, le
+militarisme germanique finit par devenir impuissant contre les pensées.
+Une fois de plus dans l’histoire du monde, les idées triomphèrent des
+forces matérielles qui prétendaient les asservir.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+Bases philosophiques du pangermanisme.
+
+
+Les diplomates allemands se sont montrés évidemment habiles en adoptant
+le langage de leurs adversaires, insistant avec eux sur des projets de
+fraternité universelle, de création de tribunaux internationaux, etc. On
+peut juger de la solidité de ce pacifisme par l’exposé des principes
+formulés non seulement dans les écrits germaniques antérieurs à la
+guerre, mais encore dans ceux de l’heure présente.
+
+Ce serait une illusion dangereuse d’imaginer les pangermanistes comme un
+groupe limité, opposé au reste de la nation restée plus ou moins
+pacifiste. L’exposé des enseignements philosophiques propagés par les
+universités et qui orientèrent l’âme allemande moderne détruisent vite
+une telle erreur.
+
+C’est dans les œuvres des philosophes allemands, notamment celles
+d’Hegel, que fut élaborée la théorie du droit absolu de la force, d’où
+sortit la religion pangermaniste avec ses aspirations d’hégémonie
+universelle.
+
+Que le pangermanisme soit une religion douée de la puissance donnée par
+une foi mystique, on n’en peut douter. Il faut le répéter, cependant,
+pour ne pas se laisser illusionner sur la possibilité d’anéantir le
+militarisme, soutien fondamental de cette foi.
+
+Les historiens allemands ne firent qu’appliquer à la politique les
+doctrines des philosophes. Les deux plus célèbres, Treitschke et
+Lamprecht, enseignaient, au nom du droit de la force, que l’Allemagne
+devait conquérir de nombreux pays.
+
+Les vulgarisateurs, tels que Bernhardi, Lasson et beaucoup d’autres
+n’ont fait que répandre ces principes. On ne saurait les accuser de
+cynisme puisqu’ils parlent au nom de doctrines philosophiques professées
+par les maîtres les plus autorisés des universités.
+
+ «Dans ses entreprises, écrit le général Bernhardi, un État doit tenir
+ compte seulement du facteur force et mépriser les lois qui ne sont pas
+ à son avantage. C’est la force et non le droit qui peut régler les
+ différends entre les grands États. Les traités d’arbitrage sont
+ particulièrement pernicieux pour une nation puissante. Toute cour
+ d’arbitrage empêcherait nos progrès territoriaux.»
+
+Le professeur Lasson est aussi précis.
+
+ «Un État, dit-il, ne saurait admettre au-dessus de lui sans
+ disparaître aucun tribunal dont il doive accepter les décisions.
+ D’État à État il n’y a pas de lois. Une loi n’étant qu’une force
+ supérieure, un État qui en reconnaîtrait avouerait sa faiblesse. La
+ guerre de conquête est aussi légitime que la guerre de défense. Le
+ faible se place volontiers sous l’inviolabilité des traités qui
+ assurent sa misérable existence. Il n’a qu’une garantie, une force
+ militaire suffisante.»
+
+Ces théories sont très bien résumées dans cette pensée d’un autre
+écrivain populaire, Tannenberg: «Puisque nous avons la force, nous
+n’avons pas d’autre raison à chercher.»
+
+Le même Tannenberg ne se bornait pas, d’ailleurs, à proposer la conquête
+des nations rivales de l’Allemagne. L’Autriche faisait partie, pour lui,
+des pays à conquérir. Après avoir déclaré que «les Allemands n’ont rien
+de bon à attendre de la maison d’Autriche», il arrivait à cette
+conclusion, longuement développée avec cartes à l’appui, qu’il est
+urgent de «transformer l’Autriche entière en provinces prussiennes».
+
+ * * * * *
+
+On pourrait supposer que la prolongation du carnage pendant plusieurs
+années modifia ces idées. Des écrits germaniques récents montrent au
+contraire que la mentalité allemande a bien peu changé.
+
+Sans doute les diplomates allemands ont adopté les formules de notre
+idéologie: arbitrage, fraternité des peuples, etc., mais leurs écrivains
+ont soin de montrer le cas minime qu’ils font de tels discours. Le
+général Freitag Larighaven explique, dans son livre sur les conséquences
+de la guerre mondiale, que le désarmement, l’arbitrage, l’amour de la
+paix ne sont que de simples articles d’exportation à l’usage des Alliés.
+Le pacifisme, pour lui, est une folie et, dès le lendemain de la paix,
+l’Allemagne doit se préparer une puissante armée.
+
+Peu d’Allemands ont renoncé à la mission divine de dominer le monde. Le
+professeur Harneck écrivait vers la fin de la guerre:
+
+ «Avons-nous une civilisation différente de celle des autres peuples?
+ Dieu merci oui. Nos ennemis n’ont qu’une civilisation qui ne va qu’à
+ la surface des choses. La nôtre va au fond des choses. Le germanisme
+ n’est pas seulement un don du ciel. Il nous impose une grande et
+ lourde tâche. C’est à nous qu’il appartient de tracer les lignes
+ directrices qui doivent conduire l’humanité à une unité réelle et
+ profonde.»
+
+ * * * * *
+
+Cette prétention de diriger le monde n’eût été défendable que si les
+peuples gouvernés par les Allemands en avaient retiré les avantages que
+procurait jadis la civilisation romaine. Mais alors que cette dernière
+était très douce pour les nations conquises, respectait leurs
+institutions, leurs langues et leurs coutumes, la domination allemande
+s’est montrée partout brutale et intolérante. L’Alsace, les duchés
+danois et la Pologne, sans parler des populations de l’Afrique, en ont
+fait l’expérience. On sait qu’en Pologne la Prusse avait commencé avant
+le grand conflit l’expulsion méthodique des propriétaires du sol. C’est
+la même mesure que ses écrivains proposaient, pendant la guerre,
+d’appliquer à l’Alsace dont les habitants éliminés auraient été
+remplacés par des colons allemands.
+
+Nous venons de voir quelles sont les idées réelles de l’Allemagne,
+dissimulées derrière un pacifisme de surface. Nous ne devons pas
+regretter cependant sa conversion apparente à des principes si
+contraires à toutes ses conceptions antérieures, car en paraissant les
+accepter elle les a revêtus d’un grand prestige aux yeux du peuple. Ce
+dernier est ainsi arrivé, grâce à sa docilité mentale, à s’incorporer
+les idées nouvelles énoncées par ses maîtres. Après avoir lentement
+germé dans l’âme des foules, ces idées finiront par devenir de puissants
+mobiles d’action.
+
+ * * * * *
+
+Quelles idées l’Entente opposa-t-elle aux doctrines germaniques? Pendant
+toute la lutte les Alliés ont réclamé la destruction du militarisme
+allemand. «Notre guerre est dirigée contre le militarisme prussien»,
+répétaient les ministres alliés.
+
+La réalisation de cet idéal semble assez difficile. Le militarisme
+prussien n’est pas une opinion, mais une croyance. Les Allemands n’y
+renonceront pas plus que les musulmans ne pourraient renoncer à
+l’islamisme. Je ne connais pas dans l’histoire du monde de croyances
+détruites par les armes et moins encore par des raisonnements.
+
+Les Allemands attribuent d’ailleurs au militarisme une grande part de
+leur essor économique.
+
+ «Quiconque, écrivait M. Helfferich, ancien vice-chancelier de
+ l’empire, a eu l’occasion d’observer les différentes nations et
+ d’étudier leur travail économique, n’aura pas manqué de constater
+ l’influence énorme que le service militaire exerce chez nous sur le
+ travail commun dans les grands établissements: la presque totalité de
+ notre main-d’œuvre et de nos intellectuels ayant servi sous les
+ drapeaux, notre peuple est accoutumé à l’ordre, à l’exactitude et à la
+ discipline.»
+
+Plusieurs de ces affirmations ne sont que partiellement justes. On peut,
+en effet, leur objecter que les États-Unis, jadis sans armée ni rien
+d’analogue au militarisme, possédaient cependant une industrie au moins
+égale à celle de l’Allemagne.
+
+Quoi qu’il en soit, l’opinion allemande sur la valeur du militarisme
+sera bien difficilement transformée et longtemps encore il faudra se
+protéger contre lui.
+
+ * * * * *
+
+Leibniz assurait que l’éducation peut transformer la mentalité d’un
+peuple en moins d’un siècle. Cette assertion n’est pas exacte pour les
+peuples stabilisés par un long passé. L’âme d’une race représente, en
+effet, quelque chose de très stable. L’éducation peut l’orienter dans un
+sens déterminé mais ne saurait la transformer.
+
+Appliquée à un peuple comme la Prusse composé de races hétérogènes:
+Germains, Slaves, Mogols, etc., et dont, par conséquent, les caractères
+ancestraux se trouvaient dissociés par les croisements, l’assertion de
+Leibniz est justifiée.
+
+L’âme prussienne a été artificiellement créée par quatre facteurs
+fondamentaux: la caserne, l’école, l’action des philosophes et celle des
+historiens. Ces divers éléments ayant agi dans le même sens pendant
+plusieurs générations, leur action est devenue profonde.
+
+Par contagion mentale, les conceptions prussiennes se sont étendues à
+toute l’Allemagne quand, pour constituer son unité, elle s’agrégea à la
+Prusse après 1870.
+
+Mais cette unification n’a porté que sur certains éléments accessoires
+du caractère. Si l’Allemagne s’est entièrement soumise à la Prusse en
+raison des avantages économiques et politiques qu’elle retirait de cette
+soumission, on ne doit pas oublier cependant que les races distinctes
+dont elle se compose, restent séparées par les sentiments et les
+croyances, et professent pour la Prusse arrogante et dominatrice une
+profonde antipathie.
+
+Malgré cette antipathie et leurs dissemblances ethniques les États
+germains confédérés étaient solidement attachés à la Prusse, parce
+qu’ils y trouvaient un grand intérêt. Cet intérêt disparaissant, l’union
+se relâchera forcément. Nous avons pu le constater par les nombreux
+symptômes de désagrégation qui se sont manifestés à la fin de la guerre.
+
+Il eût été sage de les utiliser et de provoquer la dissociation du bloc
+allemand. Les alliés y seraient arrivés en profitant de leurs victoires
+pour refuser de traiter avec l’empire allemand, mais seulement avec les
+divers royaumes: Bavière, Wurtemberg, etc., qui le composent. Il eût été
+également d’une adroite politique d’accorder à chacun d’eux des
+traitements différents et meilleurs que celui accordé à la Prusse. Elle
+se fût trouvée ainsi bientôt isolée. Nous n’avons fait malheureusement
+que consolider l’union de ces peuples avec la Prusse, union que notre
+intérêt visible était de dissocier pour longtemps.
+
+ * * * * *
+
+Étant donné les conceptions philosophiques de l’Allemagne, résumées dans
+ce chapitre, on voit combien eût été impossible la paix de conciliation
+rêvée par nos socialistes. Elle n’eût constitué qu’une paix d’un jour.
+Comme l’a dit très justement l’Empereur d’Allemagne lui-même, il
+s’agissait d’un duel sans merci entre deux conceptions du monde dont
+l’une devait disparaître.
+
+Lord Milner, dans un discours prononcé à Plymouth, s’était exprimé d’une
+façon analogue.
+
+ «La question est de savoir si le militarisme prussien ne nous
+ annihilera pas et ne balayera pas tout ce que les nations éprises de
+ liberté se sont, pendant des siècles, efforcées d’acquérir et
+ s’efforcent d’acquérir encore.»
+
+Tous les dirigeants des nations ont posé le problème dans les mêmes
+termes.
+
+ «Le passé et le présent, disait le président Wilson, sont engagés dans
+ un corps à corps mortel. A cette lutte, il ne peut y avoir qu’une
+ issue, et le règlement doit être définitif, il ne peut comporter aucun
+ compromis. Aucune solution indécise ne serait supportable ni
+ concevable.»
+
+La guerre devait donc continuer jusqu’au jour où l’Allemagne vaincue se
+résignerait à l’acceptation des conditions exigées d’elle.
+
+Dans les propositions de paix qui précédèrent l’armistice, les
+diplomates allemands revinrent sur l’idée d’une société des nations. Ils
+avaient même déjà proposé de se mettre à sa tête. Elle fût devenue ainsi
+pour eux une forme nouvelle de leur prétention à l’hégémonie.
+
+Ces déclarations étaient visiblement dépourvues de sincérité. La lecture
+des publications allemandes, sans même parler de celles des militaristes
+purs, montre comme je l’ai dit plus haut, que l’idée de société des
+nations et de tribunaux internationaux d’arbitrage est absolument
+contraire aux principes enseignés par l’unanimité des professeurs
+germaniques. Tous considèrent comme hérésie ridicule qu’un État puisse
+se soumettre à une juridiction étrangère.
+
+ * * * * *
+
+Nous ignorons quand et comment se modifiera la mentalité allemande.
+Parmi les facteurs pouvant contribuer à sa transformation figurera sans
+doute la haine que leurs procédés barbares ont inspirée à tout l’univers
+et dont ils ont maintenant conscience. Nous en pouvons juger par
+quelques-unes de leurs publications. Dans la revue _Friedenswarte_
+d’août 1918 le professeur H. Fernau écrivait:
+
+ «Ce qui m’attriste plus que jamais, c’est la certitude que le peuple
+ allemand est le plus détesté de l’univers. Cette haine n’est pas
+ passagère et elle n’a pas de précédent dans l’histoire des peuples. Au
+ point de vue politique et commercial, et, au point de vue moral, notre
+ prestige sera ruiné pour des années. Qui nous rendra notre flotte
+ commerciale, notre clientèle d’outre-mer, notre renommée
+ intellectuelle, tous les milliers d’avantages qui nous permettaient
+ d’entrer en concurrence avec les autres peuples, de gagner de
+ l’argent, de vivre en un mot? Qui paiera les dettes causées par la
+ guerre? Les listes civiles, les biens de la couronne et des hobereaux
+ ne seraient qu’une goutte d’eau dans un océan de dettes.»
+
+Jamais dans la suite des âges les conquérants ne reçurent une leçon
+aussi rude que celle infligée par la défaite aux Allemands. Une telle
+leçon mérite d’être méditée par les peuples qui rêveraient encore
+d’impérialisme et d’hégémonie.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+Buts de guerre atteints par divers peuples et buts qu’ils poursuivaient.
+
+
+Lorsque les érudits de l’avenir compulseront les documents relatifs au
+conflit qui ravagea le monde, ils seront surpris de l’amoncellement des
+discours concernant les buts de guerre, ainsi que de leur imprécision et
+de leur instabilité.
+
+Les buts formulés devaient naturellement varier suivant les diverses
+phases de la lutte. Mais on a pu constater au cours d’une même période
+et sur un même sujet, des incertitudes et des flottements considérables.
+
+Quand les Alliés, au début du conflit, déclaraient vouloir anéantir le
+militarisme allemand, ils énonçaient un but à la fois imprécis et
+chimérique, aucune victoire ne pouvant détruire, en effet, une croyance
+partagée par soixante-dix millions d’hommes, et considérée par eux comme
+la source même, non seulement de leur puissance, mais encore de leur
+prospérité économique.
+
+Les Allemands se montraient aussi imprécis et, de plus, peu sincères
+quand ils prétendaient ne poursuivre dans cette lutte que la défense de
+leur indépendance et s’assurer les garanties de cette indépendance. Ils
+ont successivement déclaré être partis en guerre contre la barbarie
+moscovite, puis contre la domination maritime de l’Angleterre, puis
+contre l’encerclement économique de l’Allemagne. Toutes ces assertions
+étaient si peu admissibles que neutres et alliés purent accuser
+justement l’Allemagne de n’avoir jamais fait connaître ses buts de
+guerre.
+
+Mais les événements continuaient à marcher. Les idées évoluèrent, les
+réalités s’appesantirent sur l’âme des peuples, et tous les
+gouvernements, peu à peu, arrivèrent à mieux préciser les buts qu’ils
+poursuivaient.
+
+ * * * * *
+
+Examinons d’abord ceux de l’Allemagne.
+
+Au début, ses prétentions étaient grandes. En Europe, il lui fallait la
+Belgique, les bassins miniers de la France, plusieurs de nos provinces
+et toutes nos colonies. En Orient, elle aspirait à conquérir l’Égypte,
+le golfe Persique, la Perse et rêvait même la domination de l’Inde. Une
+centaine de milliards au moins devaient être exigés des ennemis.
+
+Les plans de conquête à l’occident, aux premiers jours de la guerre,
+ayant échoué devant notre résistance, ces ambitions se restreignirent et
+varièrent avec les diverses phases de la lutte.
+
+Elles varièrent également, d’ailleurs, suivant les aspirations des
+divers partis politiques dont l’influence prédominait.
+
+Tous ces partis poursuivaient un but identique: l’hégémonie allemande,
+mais chacun le poursuivait d’une façon différente. Les pangermanistes,
+parmi lesquels figure la caste militaire et féodale, prétendaient
+l’obtenir au moyen d’indemnités et d’annexions. Les industriels et la
+bourgeoisie moyenne rêvaient surtout d’une paix économique leur assurant
+la domination des marchés du monde.
+
+Les pangermanistes furent les plus influents parce qu’ils avaient pour
+eux les grands industriels vivant de la guerre, les professeurs des
+universités, et surtout des chefs féodaux assez peu soucieux de la
+situation économique.
+
+Voici quelques extraits publiés, par M. Sauerwein montrant bien les
+idées que professaient les Allemands à l’égard de divers peuples.
+
+ Le général Brossart von Schellendorf, ancien ministre de la guerre en
+ Prusse, écrivait quelques années avant le conflit:
+
+ «Entre la France et l’Allemagne il ne peut s’agir que d’un duel à
+ mort. La question ne se résoudra que par la ruine de l’un de ces deux
+ antagonistes. Nous annexerons le Danemark, la Hollande, la Belgique,
+ la Suisse, la Livonie, Trieste et Venise et le nord de la France, de
+ la Somme à la Loire.»
+
+ Le géographe Otto Tannerberg écrivait en 1911:
+
+ «La Hollande, la Belgique et la Suisse vivent grassement aux dépens de
+ l’Allemagne. Une fois le grand compte réglé avec la France et
+ l’Angleterre, ces trois petits pays doivent être incorporés à
+ l’Allemagne aux conditions édictées par celle-ci.»
+
+ M. Ballin, directeur général de la Hamburg-Amerika, déclarait en 1915:
+
+ «Nous devons avoir dans l’avenir une base pour notre flotte qui
+ commande la mer du Nord.»
+
+ M. Bassermann, leader du parti national libéral, disait en 1916:
+
+ «Une Hollande enfermée entre des territoires allemands et une Belgique
+ se trouvant sous l’influence allemande doivent venir et viendront tout
+ naturellement à l’Allemagne.»
+
+ Le fameux pangermaniste Treitschke, déclarait:
+
+ «C’est un devoir de la politique allemande de reconquérir les bouches
+ du roi des fleuves, le Rhin.»
+
+ Quant au général Von Bernhardi, son émule, dans son livre _l’Allemagne
+ et la prochaine guerre_, il faisait remarquer en 1913:
+
+ «Les Hollandais ne vivent plus que pour le profit et la jouissance,
+ sans but et sans combat, et avec cela l’Allemagne se voit privée de
+ ses sources naturelles de richesse, et de l’embouchure du Rhin. Notre
+ influence politique ne peut augmenter que quand nous aurons démontré
+ ouvertement à nos petits voisins qu’une réunion à l’Allemagne est leur
+ intérêt.»
+
+L’Autriche, qui avait peu d’annexions à espérer et souffrait beaucoup
+plus de la guerre que l’Allemagne, souhaitait une paix de conciliation,
+mais elle se trouva obligée de poursuivre la même politique que son
+arrogante alliée.
+
+Sans la trahison de la Russie, l’Allemagne n’aurait certainement pu
+continuer longtemps la lutte. Cette trahison lui ouvrit des perspectives
+inespérées. Ainsi s’explique son empressement à traiter avec la bande de
+révolutionnaires russes qui s’étaient emparés du pouvoir et à admettre
+sans difficulté leur formule de paix: ni annexion ni indemnité.
+Possédant d’ailleurs à peu près la Pologne, la Lithuanie, la Courlande,
+l’Esthonie et la Livonie, réduites à l’état de protectorat,--sans parler
+du vasselage économique de la Russie,--les Allemands ne pouvaient
+souhaiter davantage. Le vaste empire Russe fût devenu pour eux un
+grenier d’abondance.
+
+ * * * * *
+
+Les buts de guerre énoncés par les États-Unis se présentèrent
+généralement sous une forme un peu idéaliste. Voici comment son
+président les formulait:
+
+ «Le but de cette guerre est d’affranchir les peuples libres de la
+ menace d’un militarisme formidable mis au service d’un gouvernement
+ irresponsable qui, après avoir secrètement projeté de dominer le
+ monde, n’a pas reculé, pour réaliser son plan, devant le respect dû
+ aux traités non plus que devant les principes depuis si longtemps
+ vénérés par les nations civilisées du droit international et de
+ l’honneur.»
+
+ * * * * *
+
+La France est peut-être le pays qui a le mieux précisé ses buts de
+guerre. Elle finit par laisser de côté les dissertations métaphysiques
+sur le droit, la justice et la nécessité de détruire le militarisme
+allemand. Dans un discours prononcé au Parlement, le 27 décembre 1917,
+notre ministre des Affaires étrangères résuma ainsi nos buts de guerre:
+restitution des territoires envahis, réintégration de l’Alsace-Lorraine
+et réparation des dommages causés.
+
+La question de l’Alsace-Lorraine était considérée par ce ministre non
+seulement comme un problème territorial français, mais aussi comme un
+problème moral, une alternative du droit ou de la force. «Selon qu’il
+serait résolu dans le sens français ou dans le sens allemand, il y
+aurait ou il n’y aurait pas une Europe nouvelle constituée conformément
+aux principes et aux forces qui créent et qui mènent les nations
+contemporaines.»
+
+En réalité, l’Alsace-Lorraine était devenue le drapeau d’une doctrine.
+C’est ce que certains écrivains des pays alliés n’ont pas très nettement
+compris.
+
+Assurément, il importait peu à un habitant de Chicago que l’Alsace
+appartînt ou non à la France, mais il importait fort au même habitant de
+Chicago que l’Allemagne n’exerçât pas une hégémonie qui eût paralysé le
+commerce américain.
+
+L’Alsace constituait donc bien le drapeau de la liberté mondiale. Restée
+dans les mains de l’Allemagne, l’absolutisme et le militarisme
+triomphaient dans le monde. C’eût été la défaite définitive des peuples
+en lutte contre la domination de la Prusse.
+
+Sur la question d’Alsace, les Alliés étaient, pour cette raison, décidés
+à ne jamais céder. Or, comme les Allemands s’y montraient aussi résolus,
+la guerre devait durer jusqu’à l’épuisement de l’un des combattants.
+Quand des principes se trouvent en conflit, la lutte est forcément très
+longue. Telles les guerres de religion en France et la guerre de Trente
+ans en Allemagne. Telle encore la guerre de Sécession en Amérique,
+prolongée jusqu’à la ruine totale de l’un des deux adversaires.
+
+ * * * * *
+
+Il était intéressant de connaître l’opinion sur les buts de guerre des
+grands partis ouvriers de France et d’Angleterre.
+
+Le programme rédigé par le comité des Trade-Union et du Labour Party en
+Angleterre, portait que le gouvernement allemand devrait réparer tous
+les dommages causés à la Belgique, à laquelle sa complète souveraineté
+serait restituée. La question de l’Alsace-Lorraine serait résolue par un
+plébiscite.
+
+Au congrès de Clermont-Ferrand les représentants français de la
+Confédération générale du travail furent muets sur la question de
+l’Alsace-Lorraine.
+
+ * * * * *
+
+Dans ce qui précède, nous avons examiné seulement les buts de guerre
+poursuivis par les divers peuples aux prises, sans nous préoccuper de
+ceux qui furent atteints. Pour certains pays, l’Amérique par exemple,
+ces derniers se montrent fort différents de ceux qui les avaient engagés
+dans la lutte.
+
+Quand les États-Unis se décidèrent à la guerre, après le torpillage
+répété de leurs bateaux, ils avaient, comme je le rappelais plus haut,
+une armée si faible que le Mexique pouvait impunément devenir arrogant
+et le Japon leur tenir tête. L’Amérique possède aujourd’hui une armée
+importante et son président acquit, momentanément, par le simple
+déroulement des événements, et sans l’avoir rêvée, une place que
+l’empereur d’Allemagne rêva sans pouvoir l’obtenir.
+
+L’Allemagne, de son côté, réalisera peut-être, grâce à l’attitude de la
+Russie, des buts que jadis elle osait à peine espérer. Le vasselage de
+la Russie qu’entraînera la trahison socialiste sera très profitable aux
+Allemands; mais pendant longtemps l’essor économique de ces derniers
+restera entravé par la haine et la méfiance de tous les peuples à leur
+égard. En outre, alors que la Germanie n’avait comme rivale que
+l’Angleterre, elle en a vu naître deux nouvelles: l’Amérique et le
+Japon. Pour l’heure prochaine c’est l’hégémonie britannique qui va
+dominer l’Europe. La guerre n’aura fait, en réalité, que remplacer
+l’hégémonie allemande par l’hégémonie anglaise.
+
+ * * * * *
+
+La France devait atteindre, elle aussi, des buts qu’elle ne cherchait
+pas. Sans parler de la possession de l’Alsace, sa résistance
+inébranlable et prolongée devant un envahisseur formidablement armé, a
+grandi dans le monde un prestige que ses luttes politiques et
+religieuses commençaient à ternir.
+
+Cette élévation de sa réputation morale n’est pas le seul résultat
+retiré par la France de la terrible conflagration. Les nécessités de la
+guerre l’amenèrent à renouveler des méthodes scientifiques et
+industrielles très vieillies. La nécessité fit surgir en quelques mois
+des transformations qu’aucun enseignement n’avait su obtenir en temps de
+paix. L’aviation, la fabrication de produits chimiques, d’explosifs, de
+matières colorantes, etc., ont réalisé des progrès insoupçonnables avant
+la guerre. La nécessité s’est installée dans les laboratoires où
+sommeillait une routine sourde jadis à toutes les objurgations.
+
+S’il nous était donné de ressusciter les morts et de relever nos ruines,
+on serait amené à se demander si la guerre ne nous fut pas utile.
+L’homme peut généralement plus qu’il ne le croit, mais il ne sait pas
+toujours ce qu’il peut. La lutte européenne aura été un de ces grands
+cataclysmes capables de révéler aux êtres leur vraie valeur.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+Comment se dissipèrent les illusions germaniques sur les avantages des
+conquêtes militaires.
+
+
+J’ai eu occasion, dans un autre ouvrage, de montrer que les procédés de
+conquête et de colonisation se ramenaient à trois formes principales.
+
+La première, pratiquée par tous les peuples antiques, consistait à
+envahir un pays avec une armée, piller ses trésors et s’emparer des plus
+vigoureux de ses habitants pour les faire travailler comme esclaves.
+
+On finit cependant par découvrir que ce procédé coûtait cher et
+rapportait peu. A l’époque de l’Empire, les Romains se bornaient à
+commercer avec les populations conquises et, en échange d’assez faibles
+redevances, ils les protégeaient contre les agressions de leurs voisins.
+
+Cette seconde méthode, encore pratiquée de nos jours, est souvent
+fructueuse; mais elle entraîne de nombreuses complications, puisqu’il
+faut d’abord être prêt à soustraire le pays protégé aux agressions
+possibles de rivaux jaloux, puis l’administrer avec intelligence.
+
+La ruineuse administration de nos colonies prouve aisément que cette
+dernière opération n’est pas facile.
+
+La troisième méthode de conquête, ébauchée jadis par les Phéniciens, et
+très développée de nos jours par les Allemands avant la guerre, consiste
+à laisser aux possesseurs du pays envahi industriellement et
+commercialement, les dépenses de protection militaire et
+d’administration. Les envahisseurs récoltent ainsi les bénéfices alors
+que les anciens occupants gardent pour eux tous les frais de
+gouvernement. Ces mêmes envahisseurs possèdent d’ailleurs bientôt, dans
+chacun des pays fructueusement exploités par eux, l’influence politique
+que donne toujours la richesse.
+
+Il a fallu les révélations de la guerre pour montrer le degré de
+l’invasion économique réalisée par l’Allemagne et l’immensité des
+bénéfices retirés par elle de cette méthode d’exploitation.
+
+Les écrivains ne voyant dans l’histoire que des phénomènes rationnels et
+négligeant l’action des forces mystiques qui la mènent, se demandent
+encore comment les Allemands ont pu renoncer à des méthodes qui les
+conduisaient à l’hégémonie économique du monde, pour se lancer dans une
+guerre ruineuse. L’absurdité de cette entreprise,--toujours en se
+plaçant au point de vue rationnel--apparaît plus grande encore quand on
+sait que le principal commerce de l’Allemagne se faisait avec la France
+et l’Angleterre.
+
+L’explication d’une telle conduite ne s’éclaire qu’en se souvenant de
+l’influence prodigieuse exercée en Allemagne par la mystique propagande
+d’hégémonie. On doit se souvenir aussi que ce pays se trouvait dirigé
+par des principes appartenant chacun à des phases d’évolution fort
+différentes. Il représentait, en effet, un peuple industriel gouverné
+par une caste militaire étrangère aux nécessités économiques de l’âge
+moderne.
+
+Encore imbue des conceptions d’un baron féodal du XIIe siècle, cette
+caste restait persuadée que la conquête militaire des pays étrangers est
+aujourd’hui une aussi lucrative opération qu’elle pouvait l’être il y a
+plusieurs siècles.
+
+L’erreur était évidente pour tous les économistes que n’illusionnaient
+ni l’ambition des conquêtes, ni les idées mystiques d’hégémonie. Ils
+savaient fort bien qu’alors même que les armées allemandes seraient
+arrivées à s’emparer de toutes les capitales du monde, le produit du
+commerce avec des peuples asservis, dont il aurait fallu sans cesse
+réprimer les révoltes, eût été bien moins profitable qu’avant la guerre.
+
+Quelques écrivains allemands, dont les premières années de guerre
+avaient calmé les mystiques fureurs, finirent eux-mêmes par reconnaître
+la justesse de ces vérités. Ils se demandèrent avec inquiétude si
+l’administration ou le protectorat des provinces conquises en Belgique
+et en Russie ne constituerait pas, en dehors de révoltes inévitables,
+une opération extrêmement onéreuse et de toute façon moins productive
+que la simple invasion économique, si avancée avant la guerre.
+
+Ces idées se répandaient de plus en plus en Allemagne. Alors qu’elle
+était encore victorieuse un député au Reichstag se demandait dans un
+article du _Berliner Tageblatt_ si vraiment l’intérêt de l’Allemagne
+était de s’annexer définitivement la Belgique, puisqu’au point de vue
+économique elle l’avait complètement conquise avant la guerre. «Anvers
+était déjà port allemand.» Il concluait en disant que l’annexion de la
+Belgique serait plutôt une charge qu’un profit.
+
+Tous les Allemands éclairés sont bien convaincus aujourd’hui que la
+guerre aurait constitué pour eux, même s’ils avaient été vainqueurs, une
+très ruineuse opération.
+
+Avant la guerre, sur les dix milliards de marchandises qu’elle
+exportait, l’Allemagne en écoulait 58 p. 100 dans les pays de l’Entente,
+et 67 p. 100 de ses importations venaient des mêmes pays. Chez ses
+alliés et dans ses colonies elle n’exportait pas 13 p. 100 de ses
+produits. Aucun d’eux n’aurait donc pu remplacer les nations contre
+lesquelles elle entreprit une guerre dont le côté désastreux lui apparut
+bientôt.
+
+ * * * * *
+
+C’est seulement quand ces idées seront assez fixées dans les âmes pour
+devenir des mobiles d’action que le monde pourra compter sur une paix
+durable. Il ne faut la demander ni à la destruction du militarisme qui
+n’est détruisible que par lui-même, ni à une société des nations, bien
+impuissante encore, ni à des alliances trop souvent incertaines, comme
+l’exemple de la Russie l’a montré, ni enfin à des luttes militaires
+nouvelles, toujours ruineuses quand des millions d’hommes de valeur
+égale sont en présence.
+
+Ce que ni les armes, ni la diplomatie, ni les théories n’ont pu créer,
+sera engendré, peut-être, par ces nécessités impérieuses qui de tout
+temps ont dominé les volontés des hommes. Un peuple ne change pas
+facilement les concepts qui dirigent sa conduite, mais il n’est plus
+très sûr de leur valeur quand elles ont accumulé trop de désastres sur
+lui. L’Allemagne fut progressivement amenée à cette phase critique où,
+après avoir de plus en plus douté des croyances qui orientaient sa vie,
+un peuple se voit obligé de les transformer.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+Les conceptions diverses du droit et le problème d’un Gouvernement
+international.
+
+
+Les nombreuses dissertations des hommes d’État et des journalistes,
+depuis les débuts de la guerre, ont fini par faire du droit une sorte
+d’entité mystique possédant une existence indépendante de celle des
+sociétés.
+
+Cette vision ne côtoie pas la réalité. Le droit n’est qu’une abstraction
+dépourvue de fixité. Créé par les nécessités sociales de chaque époque
+il varie avec elles. Le droit d’aujourd’hui n’est pas le droit d’hier et
+ne saurait être celui de demain.
+
+Il est peu aisé de donner une définition précise du droit. Des livres
+récents l’ont vainement tenté. Leur insuccès tient à ce qu’une seule
+formule ne saurait contenir des choses mobiles et dissemblables.
+
+D’une façon générale, on peut dire que la meilleure définition du droit
+est encore celle du vieux Digeste de Justinien: «Ce qui dans chaque pays
+est utile à tous ou au plus grand nombre.»
+
+Cette définition ne peut s’appliquer évidemment qu’à une société
+déterminée pour un temps donné et nullement aux relations entre peuples
+différents n’ayant pas d’intérêts communs.
+
+Et c’est pourquoi Pascal, qui n’ignorait sans doute pas Justinien,
+affirmait que le droit a ses époques, qu’il dépend de la latitude, et
+que ce qui est vrai en deçà des Pyrénées devient erreur au delà.
+
+Pour arriver à projeter un peu de lumière sur ce difficile sujet, il
+faut, comme je l’ai déjà fait ailleurs, établir trois divisions
+fondamentales dans l’étude du droit:
+
+1º _Le droit biologique ou droit naturel._ Il régit les rapports des
+animaux entre eux et de l’homme avec les animaux;
+
+2º _Le droit à l’intérieur des sociétés._ Sous les noms de code civil,
+code criminel, etc., il fixe les devoirs des hommes d’une même société;
+
+3º _Le droit à l’extérieur des sociétés ou droit international._ Il est
+supposé régir les rapports des peuples entre eux, mais ne les régit pas,
+le manque de sanctions l’ayant toujours empêché d’être respecté. C’est
+précisément parce qu’une fois encore il cessa de l’être que tant de
+peuples furent récemment en guerre.
+
+ * * * * *
+
+Les philosophes allemands et les pangermanistes qui les suivent
+prétendaient substituer au droit international le droit biologique,
+c’est-à-dire le droit réglant les rapports de l’homme avec les espèces
+animales.
+
+Antérieur à toutes les civilisations, ce droit biologique est uniquement
+basé sur la force. La nature n’en connaît pas d’autre.
+
+C’est par l’application du droit biologique que le loup mange l’agneau,
+que la cuisinière écorche vif ses lapins ou saigne d’un cœur tranquille
+les diverses variétés de gallinacés soumises à sa loi.
+
+C’est en invoquant le même droit biologique que les Germains
+prétendaient justifier leurs ravages.
+
+«Les Allemands seuls sont des hommes», suivant quelques-uns de leurs
+philosophes. L’empereur Guillaume acceptait cette doctrine quand il
+assurait que l’humanité ne commençait qu’aux Vosges.
+
+Par suite de leur supériorité supposée, les Allemands s’attribuaient sur
+les autres hommes des droits identiques à ceux du loup sur l’agneau ou
+du chasseur sur le gibier.
+
+Il importe d’avoir présente à l’esprit cette conception germanique pour
+comprendre la dernière guerre avec son développement de sauvage
+férocité.
+
+ * * * * *
+
+Nous restons aujourd’hui en présence d’un peuple qui, avec sa
+supériorité ethnique supposée, confirmée suivant lui par une mission
+divine, n’admettra jamais pouvoir être lié par des traités. Ses
+professeurs n’hésitent pas, en effet, à déclarer dans leurs livres que,
+«quand une grande puissance a intérêt à violer des engagements écrits,
+elle en a le droit».
+
+Cette conception s’est reflétée dans tous les discours des hommes d’État
+allemands: «Nécessité n’a pas de loi», «les traités sont des chiffons de
+papier». On peut torpiller les vaisseaux neutres, à la simple condition
+de «ne pas laisser de traces», c’est-à-dire en ayant soin de noyer la
+totalité de leurs équipages, etc.
+
+Il serait aussi inutile de protester contre une mentalité semblable que
+de s’indigner contre celle de loup ou du chacal. Il importe seulement de
+la bien connaître pour apprendre à s’en préserver.
+
+L’usage méthodique des représailles a constitué jusqu’ici l’unique moyen
+de protection efficace. L’antique loi du talion, des époques barbares,
+dut forcément revivre avec la renaissance de la barbarie.
+
+Dans les premiers temps de la guerre, les bourgeois de Mannheim,
+Cologne, Francfort, Stuttgart, et autres lieux, trouvaient fort
+délectable la vision de l’Allemagne s’enrichissant par le pillage des
+pays envahis et ils applaudissaient joyeusement aux massacres
+d’inoffensives populations par leurs zeppelins.
+
+Mais, lorsqu’à la suite des progrès de notre aviation, les mêmes
+bourgeois de Cologne, Stuttgart et divers lieux entendirent siffler nos
+bombes et virent leurs maisons incendiées, leurs femmes et leurs enfants
+déchiquetés en fragments, ils saisirent immédiatement l’utilité d’un
+droit international empêchant sans doute les peuples forts de massacrer
+les peuples faibles, mais donnant aussi la certitude de n’être pas à son
+tour victime de tels massacres. De nombreuses pétitions furent signées
+en Allemagne pour tâcher d’obtenir la cessation des luttes aériennes.
+
+Grâce à nos représailles l’utilité d’un droit des gens fut
+expérimentalement démontrée aux Germains.
+
+D’autres exemples, bien tangibles, s’accumulèrent pour leur prouver que
+la force brutale n’est pas l’unique reine du monde et que les violations
+trop choquantes des antiques lois de l’humanité et de l’honneur peuvent
+devenir génératrices de puissances capables de châtier cruellement ceux
+qui ne les respectent pas.
+
+Si, en effet, l’Allemagne n’avait pas violé ses engagements de respecter
+l’intégrité de la Belgique, l’Angleterre ne se serait pas dressée contre
+elle. Sans des torpillages tels que celui du _Lusitania_ qui indignèrent
+l’univers, la pacifique Amérique ne fut jamais entrée en guerre.
+
+Ainsi donc, la justice et l’honneur, qui semblaient aux philosophes
+d’outre-Rhin de méprisables illusions, se révélèrent au contraire assez
+fortes pour mettre à nos côtés des armées suffisamment nombreuses pour
+changer le sort des combats.
+
+Nous arrivons ainsi à ce résultat, dont la connaissance contribuera
+forcément à la création d’une moralité internationale, base nécessaire
+du futur droit international que les Allemands auraient eu intérêt, non
+seulement pendant la guerre, mais aussi pour l’époque où renaîtront des
+relations commerciales, à respecter les lois morales créées par la
+civilisation. Qu’a gagné l’Allemagne à tous ses actes de mauvaise foi et
+de barbarie? Coaliser l’univers contre elle et inspirer à tous les
+peuples une si grande méfiance de sa parole qu’un traité de paix avec
+elle a été une fort laborieuse opération.
+
+ * * * * *
+
+L’édification d’une Société des Nations, rêvée par tant de personnes
+aujourd’hui, et à laquelle nous consacrerons un chapitre, impliquera
+d’abord l’établissement d’un droit international défendu par des
+sanctions.
+
+Mais dans l’état actuel du monde, les sanctions possibles du droit
+international ne peuvent s’imposer qu’avec l’assistance d’une puissante
+armée. Dans le but de démilitariser l’Allemagne, il faudrait donc
+militariser une partie de l’univers. Ce serait précisément le contraire
+du but poursuivi.
+
+En raison de la mentalité allemande, une Ligue des Nations restera donc
+forcément à ses débuts une Ligue défensive solidement armée.
+
+Mais les nécessités dont j’aurai plus d’une fois occasion de parler et
+qui rendront de nouvelles guerres difficiles, finiront peut-être par
+ôter à cette Ligue son caractère d’armée permanente.
+
+Sous l’influence des mêmes nécessités pourra s’établir un droit
+international nouveau, respecté simplement parce que chaque peuple,
+hanté par la crainte de représailles ruineuses, aura intérêt à le faire
+respecter. Alors seulement la fraternité pourra se manifester un peu
+dans le monde. Des murs où s’inscrivait vainement ce vocable sans
+prestige, il descendra dans les âmes, dès que les faits ayant démontré
+sa nécessité, l’opinion sera pour lui.
+
+Elle est devenue très puissante aujourd’hui, l’opinion, et déjà nous
+pouvons entrevoir l’heure où la force du droit résidera beaucoup plus
+dans la protection que lui donnera l’assentiment public que dans celle
+des canons.
+
+Cette heure n’a pas sonné encore mais les linéaments du futur droit
+international apparaissent déjà. Fils de besoins nouveaux, et non de ces
+conceptions théoriques dont l’impuissance du tribunal de La Haye a si
+bien montré la fragilité, il ne pourra vivre qu’après avoir été imposé
+par la nécessité et stabilisé par l’opinion.
+
+Ce droit nouveau impliquera la création d’une sorte de gouvernement
+international, c’est-à-dire d’un gouvernement auquel les peuples
+associés abandonneront une fraction de leur pouvoir souverain.
+
+Cette conception est visiblement contraire aux principes politiques
+universellement admis aujourd’hui sur le droit absolu des États. Comment
+pourraient-ils tolérer au-dessus d’eux une autorité investie de pouvoirs
+propres, capables de limiter leur liberté?
+
+Un tel pouvoir permanent indépendant constituerait, suivant la remarque
+du Professeur Liszt, «une atteinte à la souveraineté des États et un
+déplacement des bases fondamentales du droit des gens».
+
+Sans doute on pourrait faire observer que les gouvernements sont déjà
+liés par certains engagements internationaux. Ils ne peuvent, par
+exemple, frapper qu’une quantité déterminée de monnaie d’argent. Des
+règlements conditionnent leurs relations postales et télégraphiques
+internationales, etc. Mais de tels engagements étaient de simples
+traités transitoires n’affectant guère que des intérêts commerciaux et
+dépourvus de sanctions.
+
+Il existe cependant un exemple peu connu, mais bien net, prouvant que
+des États peuvent déléguer une partie de leurs pouvoirs à un tribunal
+collectif dont ils sont obligés ensuite d’accepter les arrêts. Je veux
+parler du tribunal créé avant la guerre par les délégués d’une dizaine
+de gouvernements pour appliquer la convention des sucres, dite de
+Bruxelles.
+
+Ce tribunal, qui fonctionna dix ans, possédait un pouvoir souverain
+allant jusqu’à contraindre une des puissances contractantes à renoncer à
+l’application de lois nouvelles votées par son Parlement. C’est ainsi,
+par exemple, que le tribunal ayant jugé dans sa séance du 16 juin 1903
+une loi autrichienne du 31 janvier précédent, sur le contingentement du
+sucre, contraire à ses prescriptions, le gouvernement impérial se vit
+obligé dès le 1er août de l’annuler.
+
+Cette délégation internationale constituait donc bien, comme l’a écrit
+un de ses membres, M. A. Delatour, «un véritable tribunal d’arbitrage
+dans sa forme la plus puissante et la plus efficace». Il fut d’ailleurs
+le premier exemple de juridiction internationale jouissant de pouvoirs
+souverains.
+
+Grâce à ses arrêts sans appel auxquels tous les gouvernements devaient
+se soumettre, il réussit à égaliser les conditions de la concurrence,
+limiter les surtaxes douanières, empêcher que les cartels continuassent
+à troubler au moyen du Dumping la concurrence internationale, etc.
+
+Il suffirait d’étendre les pouvoirs d’un tribunal analogue pour avoir
+les éléments d’un gouvernement collectif, créateur d’un droit
+international réglant toutes les questions économiques militaires et
+financières d’intérêt général.
+
+Ce futur gouvernement international s’ébaucha d’ailleurs spontanément
+sous nos yeux, pendant la guerre, par le simple jeu de la fusion,
+constamment grandissante, des intérêts économiques communs aux alliés.
+
+A mesure que la guerre se prolongea, les ressources militaires,
+agricoles et financières des peuples associés tendirent de plus en plus
+à être mises en commun. Leurs intérêts étaient tellement enchevêtrés et
+solidaires que la ruine financière de l’un d’eux eût entraîné celle des
+autres. Ils ne se sont malheureusement pas décidés à continuer pendant
+la paix leur association.
+
+La fusion des intérêts économiques de plusieurs grands pays, eût
+engendré forcément une sorte de super-gouvernement international chargé
+de gérer certains intérêts collectifs des alliés et de résoudre
+souverainement les difficultés que la combinaison de ces intérêts aurait
+fait naître.
+
+Ce futur gouvernement international naîtra probablement plus tard. Il
+n’aura sans doute aucune analogie avec une Société des Nations analogue
+à celle dont l’histoire du tribunal de La Haye a suffisamment démontré
+la complète inefficacité. Il ne ressemblera pas davantage à ce qu’on a
+nommé les États-Unis d’Europe. Sa forme finale ne saurait être
+pressentie encore, car elle naîtra, je le répète, de nécessités qui
+mènent de plus en plus le monde et dont la puissance est fort supérieure
+à nos volontés.
+
+
+
+
+LIVRE III
+
+RÔLE DES FACTEURS PSYCHOLOGIQUES DANS LES BATAILLES
+
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+Éléments psychologiques des batailles.
+
+
+L’histoire des peuples est sillonnée d’événements tenus souvent pour
+miraculeux parce que leur explication demeure au-dessus des ressources
+de notre intelligence. Bien des volumes furent écrits sur Jeanne d’Arc
+et cependant son plus récent historien, M. Hanotaux, est obligé de
+reconnaître que l’aventure de l’illustre héroïne reste pleine de
+mystère.
+
+Les nations modernes ont assisté à un des événements les plus
+surprenants de tous les âges. Pendant les premiers mois de l’année 1918,
+les Allemands, après une série de victoires, étaient arrivés si près de
+Paris que le gouvernement envoyait en province ses services et songeait
+à faire évacuer entièrement la capitale.
+
+Quelques mois plus tard, la situation se trouvait complètement
+transformée. Repoussés de ville en ville et reculant toujours, les
+Allemands en étaient réduits à solliciter la paix.
+
+Des événements d’une telle importance sont toujours dus à des causes
+multiples. Parmi ces causes concomitantes certaines dominent les autres
+et servent a les orienter. Au premier rang de ces dernières apparaissent
+les facteurs psychologiques.
+
+ * * * * *
+
+J’ai déjà rappelé que la psychologie ne figure pas dans l’enseignement
+des sciences dites politiques. Elle est un peu considérée comme une de
+ces connaissances encore vagues que chacun s’imagine posséder sans
+étude[3].
+
+ [3] Je serais injuste, cependant, en oubliant que les principes de
+ psychologie pratique auxquels j’ai déjà consacré plusieurs livres
+ ont été enseignés à l’_École de guerre_, depuis bien des années, par
+ d’éminents professeurs, les généraux Bonnal et de Maud’huy,
+ notamment. Un des plus brillants chefs actuels, le général Mangin,
+ veut bien se dire mon élève.
+
+La guerre actuelle aura définitivement montré sa capitale importance.
+
+Le champ de la psychologie pratique a été trop peu exploré jusqu’ici
+pour qu’on y ait vu surgir d’aussi importantes découvertes qu’en chimie
+et en physique. Certaines, cependant, eurent une influence pratique
+considérable. Celle que réalisa le Français Dupleix et qui permit aux
+Anglais la conquête d’un grand empire en est un remarquable exemple. Ils
+la jugèrent assez importante pour élever une statue à son auteur.
+
+Des historiens anglais éminents comme Macaulay, des philosophes non
+moins éminents tels que Stuart Mill, sont unanimes à reconnaître que
+c’est bien à la découverte psychologique de Dupleix que la
+Grande-Bretagne dut son importante conquête.
+
+Cette découverte semble assez simple aujourd’hui. Elle était géniale à
+une époque où le phénomène de la contagion mentale restait ignoré et où
+la valeur d’une armée résidait uniquement, croyait-on, dans le nombre
+des soldats et les combinaisons stratégiques des généraux.
+
+Dupleix ne possédait, en dehors de quelques centaines d’Européens, que
+des troupes indigènes médiocres. Or, il avait à combattre dans l’Inde
+des armées à effectifs vingt fois supérieurs. Comment remplacer le
+facteur nombre qui lui manquait?
+
+Il y réussit en découvrant que des troupes médiocres amalgamées avec des
+soldats européens exercés acquéraient, par contagion, toutes les
+qualités de ces derniers et devenaient aptes, par conséquent, à battre
+des contingents beaucoup plus nombreux, mais ne possédant pas les mêmes
+qualités.
+
+Quand Dupleix fut obligé de quitter l’Inde les Anglais utilisèrent
+immédiatement sa découverte et leur succès fut complet.
+
+Devant, plus d’une fois, montrer dans cet ouvrage le rôle des facteurs
+psychologiques au cours de la dernière guerre, je me bornerai à examiner
+ici quelques-unes des influences psychologiques capables de faire varier
+la valeur des combattants.
+
+ * * * * *
+
+Une armée est une foule, foule homogène sans doute, mais conservant
+malgré son organisation certains caractères généraux des foules:
+émotivité intense, suggestibilité, obéissance aux meneurs, etc.
+
+Dans une armée, les meneurs, ce sont les chefs. L’observation prouve que
+le soldat vaut exactement ce que vaut son chef. A chef médiocre, troupe
+médiocre.
+
+C’est au chef qu’il appartient de créer ce puissant élément de succès:
+la confiance. Elle est le meilleur des stimulants. Mais si le chef peut
+créer la confiance, il ne la maintient qu’autant que le succès vient la
+justifier.
+
+Puissant dans l’action, le chef l’est beaucoup moins dans l’inaction et
+par conséquent dans la simple défensive. Ce fut durant les périodes
+d’inaction, comme celle qui suivit l’offensive infructueuse d’avril
+1917, que se manifesta dans certains régiments une véritable crise
+d’indiscipline et de rébellion. Elle résultait de la perte de la
+confiance du soldat dans le succès. De retentissants procès ont révélé
+comment cette crise fut développée par la propagande de journaux à la
+solde de l’Allemagne.
+
+La valeur du soldat dépend évidemment aussi de son courage, mais ce
+courage est susceptible, dans une même troupe, de grandes variations.
+
+Un des plus sûrs éléments de la bravoure, ou si l’on préfère de
+l’indifférence au danger, est cette usure de la sensibilité qualifiée
+d’accoutumance. On a fait remarquer avec raison qu’au début de la
+campagne aucun soldat n’aurait résisté aux bombardements infernaux, aux
+gaz asphyxiants et aux jets de liquides enflammés qui n’arrêtèrent plus
+nos troupes ensuite.
+
+C’est justement parce que la surprise détruit l’accoutumance qu’elle est
+si redoutable. Un danger mal défini, si faible soit-il, semble plus
+menaçant qu’un danger connu, si grand qu’on le suppose. La surprise,
+c’est l’inconnu, or le courage se montre généralement faible devant
+l’inconnu.
+
+La surprise, déprimant l’organisme, réduit la résistance. Nos troupes en
+ont fait plusieurs fois l’expérience. C’est à la suite de surprises en
+mars et en mai 1917 qu’elles durent reculer et abandonner d’importantes
+cités.
+
+Nos chefs militaires comprirent vite, alors, la puissance de la surprise
+et l’employèrent à leur tour. Il en résulta la transformation de toute
+l’ancienne tactique consistant à préparer une opération par de longues
+canonnades. Informant l’ennemi des projets de l’adversaire, elles lui
+laissaient le temps d’amener des renforts capables de paralyser
+l’attaque. L’insuccès, terminaison habituelle de cette manœuvre, avait
+engendré la doctrine de l’impénétrabilité des fronts. L’expérience
+finale prouva combien cette doctrine était très erronée.
+
+Toute arme nouvelle: gaz, jets de flammes, tanks, etc., est, comme je le
+disais plus haut, créatrice de surprise. Si grands qu’en soient les
+effets matériels, ses effets moraux sont plus importants encore. Mais
+ils s’usent bientôt par le mécanisme de l’accoutumance et l’adversaire
+doit alors en chercher d’autres.
+
+Attaquer une position supposée imprenable et, pour cette raison, mal
+défendue constitue encore un élément de surprise.
+
+Dupleix, déjà cité, avait également découvert qu’une forteresse dont un
+côté est réputé inattaquable et par suite peu défendu, doit être
+attaquée précisément de ce côté. C’est en s’appuyant sur ce principe
+qu’il s’empara d’une des plus grandes forteresses de l’Inde.
+
+En mai 1918, les Allemands appliquèrent la même théorie à l’attaque du
+Chemin des Dames. Cette position passant pour inviolable se trouvait si
+mal gardée qu’ils s’en emparèrent facilement et firent une grande armée
+prisonnière avec un immense matériel.
+
+De telles leçons apprirent à notre état-major qu’il existait des
+procédés permettant de percer les fronts dits imperçables. La leçon fut
+utilisée puisque notre offensive heureuse ne s’arrêta plus malgré
+beaucoup d’obstacles tenus jadis pour irréductibles.
+
+ * * * * *
+
+Dès qu’une guerre se prolonge, il devient naturellement difficile de
+maintenir l’énergie du soldat à un degré de tension suffisant pour le
+faire résister à tous les hasards de la lutte. Une armée n’est pas un
+bloc inerte, mais un être vivant très mobile et, par conséquent,
+susceptible de bien des fluctuations. C’est alors qu’apparaît
+l’utilisation des divers facteurs que nous étudierons dans un autre
+chapitre: la suggestion et la contagion mentale, notamment.
+
+Aux chefs appartient leur maniement. Une troupe, on ne saurait trop le
+redire, vaut ce que valent ses entraîneurs. Ils doivent sans cesse
+s’occuper des besoins du soldat et absorber son esprit par des exercices
+entrecoupés de distractions, de façon à ne pas le laisser trop isolé en
+face de déprimantes pensées. La reine de Belgique fit preuve d’une très
+judicieuse psychologie un créant sur le front belge quatre grands
+théâtres où dix mille soldats pouvaient voir journellement des pièces,
+entendre de la musique ou assister à des représentations
+cinématographiques.
+
+La valeur d’une armée dépend, non seulement de la tension de l’énergie
+entretenue par ses chefs, mais aussi de la durée de cette énergie. Elle
+s’est généralement maintenue parmi nos troupes. Bien qu’étant de tous
+les citoyens celui qui souffrit le plus, le soldat fut celui qui se
+plaignit le moins. L’héroïque maxime «ne pas s’en faire» traduit
+fidèlement cet état d’âme.
+
+ * * * * *
+
+La fortune récompense souvent les audacieux, mais la ligne de
+démarcation entre la hardiesse et la témérité étant difficile à tracer,
+les audacieux sont rares.
+
+Les exemples de batailles gagnées par l’audace ou perdues par défaut
+d’audace abondent dans l’histoire. Je me bornerai à un citer deux: l’un
+ancien, l’autre moderne.
+
+Le premier figure dans un livre récent de l’amiral Fischer. Il y raconte
+comment la hardiesse de Nelson lui fit remporter la victoire d’Aboukir.
+Nelson se promenait au coucher du soleil sur le pont de son navire quand
+on lui signala la flotte française à l’ancre dans la baie d’Aboukir.
+Immédiatement il donna l’ordre à toute sa flotte de mettre à la voile et
+d’attaquer les navires ennemis. Ses officiers lui firent remarquer
+qu’attaquer de nuit, sans cartes et par un passage plein de récifs,
+pourrait être très dangereux. Nelson maintint son ordre, déclarant que
+les bateaux qui échoueraient serviraient de direction aux autres.
+
+L’amiral français se promenait également sur son navire quand on lui
+signala la venue de l’adversaire. Il répondit que la flotte anglaise
+n’ayant pas de cartes ne pourrait pas voyager longtemps dans la nuit et
+jugea inutile de faire revenir à bord ses marins qui étaient à terre. Le
+résultat final fut la destruction complète des vaisseaux français.
+
+Si au début de la dernière guerre notre flotte eût été commandée par un
+amiral assez hardi pour franchir les Dardanelles, à la suite des deux
+navires allemands qui entrèrent à Constantinople, la grande lutte, ainsi
+que l’a reconnu M. Lloyd Georges devant le Parlement anglais, eût été
+abrégée de trois années. Nelson n’eût pas hésité, mais des hommes aussi
+hardis sont rares à toutes les époques.
+
+ * * * * *
+
+La hardiesse n’est profitable qu’étayée par un jugement sûr. Or le
+jugement implique l’art d’observer. Cet art manqua souvent pendant la
+guerre, à nos diplomates surtout. Ils ne virent pas ce qui se passait
+autour d’eux et furent surpris par les événements. La veille du conflit
+ils ignoraient à ce point les dispositions de la Turquie que nous lui
+consentîmes un prêt de 500 millions qui lui servirent uniquement à
+s’armer contre les Alliés. A l’heure où la Bulgarie allait entrer en
+guerre à côté de l’Allemagne, nos diplomates restaient persuadés qu’elle
+combattrait avec l’Entente.
+
+ * * * * *
+
+Les facteurs moraux n’ont d’action, naturellement, qu’à la condition de
+ne pas se heurter comme cela se produisit fréquemment au début de la
+campagne à des éléments matériels trop forts.
+
+Ces facteurs moraux agissent principalement sur des troupes fatiguées ou
+déprimées par l’insuccès. Il arrive alors un moment où leur résistance
+devient nulle.
+
+La défaite des Allemands en est un exemple. Il justifie une fois encore
+le mot de Napoléon: «Du triomphe à la chute il n’est qu’un pas; j’ai vu
+dans les plus grandes circonstances qu’un rien a toujours décidé des
+plus grands événements.»
+
+Le rien, c’est le poids léger qui, jeté dans une balance aux plateaux
+également chargés, la fera osciller du côté de ce poids léger. Un tel
+phénomène se produit à l’heure décisive où l’équivalence des forces
+ayant créé l’équivalence des lassitudes le succès dépend du dernier
+effort.
+
+Ce fut sans doute parce que la dépression mentale de ses troupes
+commençait à réagir sur lui que Ludendorff, dans sa dernière tentative
+de percée, manqua de hardiesse. Son but était de marcher sur Paris en
+partant de Château-Thierry, mais il hésita et laissa passer le moment où
+l’opération eût été facile dans la crainte, un peu chimérique, de voir
+des divisions américaines s’interposer entre Château-Thierry et Paris.
+
+Parmi les facteurs psychologiques qui jouent un rôle capital au cours
+des guerres, il faut mentionner aussi l’unité de commandement et la
+précision des ordres. L’unité d’action est si importante que nous lui
+consacrerons un chapitre spécial, et ne dirons ici que quelques mots de
+la précision des ordres.
+
+Elle fut difficilement obtenue chez nous, il fallut toute la volonté
+d’un ministre énergique pour refréner les interventions permanentes de
+politiciens provoquant d’incessantes successions de contre-ordres et des
+fluctuations du commandement qui entravèrent beaucoup les opérations.
+
+Dès que les troupes se sentirent commandées, le découragement fit place
+à l’énergie et l’esprit d’offensive se réveilla sûr tous les fronts
+alliés.
+
+ * * * * *
+
+La force morale d’une armée dépend beaucoup de sa vision générale des
+choses, c’est-à-dire de son optimisme ou de son pessimisme.
+
+Depuis les débuts de l’histoire, les hommes ont pratiqué l’optimisme et
+le pessimisme. Les caractéristiques de ces deux tendances semblent
+pouvoir être encadrées dans les constatations suivantes:
+
+Apprécier un événement à sa juste valeur est presque impossible, les
+balances morales n’ayant jamais la précision des balances matérielles.
+Suivant le tempérament un même fait pourra donc être considéré avec
+optimisme, avec pessimisme ou avec indifférence. Certaines natures
+désespèrent toujours, d’autres ne désespèrent jamais.
+
+Le célèbre Candide est assurément le type du parfait optimiste doué
+d’une cécité mentale assez complète pour rester inaccessible aux coups
+du sort. Mais Candide eut un philosophe pour père et ne laissa guère de
+rejetons à son image.
+
+La seule forme d’optimisme possible aujourd’hui consiste à ne pas
+s’exagérer les malheurs qui nous frappent, à en percevoir les côtés
+avantageux, si minimes soient-ils, et à tâcher de se créer un avenir
+meilleur.
+
+L’optimiste intelligent est optimiste par volonté autant que par
+tempérament. Grâce à sa volonté forte, il lutte contre les événements au
+lieu de se laisser ballotter par eux et ne permet pas au sort de
+l’impressionner trop vivement. Habitant, par exemple, Paris pendant son
+bombardement, il faisait observer que les microbes, qui dans cette ville
+causent d’après les statistiques la mort d’un millier de personnes
+chaque semaine, constituaient un danger bien autrement redoutable que
+les obus. On ne devait donc pas se préoccuper davantage des derniers que
+des premiers.
+
+Ainsi enveloppé d’un bouclier de sérénité, l’optimiste exerce une
+bienfaisante influence sur son entourage, car l’optimisme, comme le
+pessimisme d’ailleurs, est essentiellement contagieux.
+
+L’optimiste croit toujours à la réussite de ses entreprises. Sachant
+risquer et ne craignant pas le danger il voit souvent le succès
+couronner ses efforts. La chance n’est pas, comme le disaient les
+anciens à propos de la fortune, une déesse aveugle. Elle accorde
+volontiers à l’optimiste les faveurs refusées au pessimiste.
+
+Pour posséder cependant une vraie valeur, l’optimisme doit être associé
+à un jugement suffisamment sûr. Sans cette association, il crée
+l’imprévoyance, par suite de l’idée que les choses s’arrangeront
+d’elles-mêmes suivant nos propres désirs. Ce furent des optimistes,
+d’ailleurs particulièrement bornés, qui empêchèrent de se préparer à la
+guerre en répétant qu’elle était impossible.
+
+L’optimisme n’est donc pas toujours sans danger, mais le pessimisme en
+présente de beaucoup plus grands encore.
+
+Le sort du pessimiste est généralement assez misérable. Il ne voit des
+choses que leur côté triste et l’avenir lui apparaît souvent sous forme
+catastrophique. Les malheurs qu’il pressent forment autour de lui une
+trame trop serrée pour laisser filtrer le moindre rayon de joie. Il ne
+manque pas de prévoyance assurément, mais cette prévoyance dispersée sur
+l’infinie variété des possibilités lui est inutile. N’osant rien
+entreprendre, il vit dans l’indécision. Son existence est finalement un
+fardeau pour lui et aussi pour les autres. A l’armée, les pessimistes
+furent toujours fort dangereux.
+
+Dans les luttes guerrières, aussi bien que dans les luttes
+industrielles, l’optimisme et le pessimisme représentent deux forces
+souvent antagonistes. La première est créatrice d’endurance, d’énergie
+et de confiance, c’est-à-dire d’éléments de succès. Derrière les
+pessimistes sonne bientôt le glas de la défaite.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+Conséquences de l’unité d’action.
+
+
+Un des principaux éléments psychologiques de succès dans les batailles,
+qu’elles soient industrielles ou militaires, est l’unité d’action.
+
+Elle constitua une des forces de l’Allemagne dans toutes ses entreprises
+politiques, militaires et économiques.
+
+Grâce à la constance de leurs efforts, les Alliés finirent par égaler
+les armements allemands, mais en matière d’initiative et d’unité
+d’action ils se montrèrent généralement fort inférieurs à leurs
+adversaires.
+
+Un ministre anglais avait, dans un discours, dévoilé la gravité de cette
+infériorité mais ses causes profondes lui échappaient. Il fallut très
+longtemps aux Alliés pour bien saisir les origines psychologiques des
+insuccès dont les rendit victimes l’absence d’unité d’action.
+
+ «Les Alliés, disait Lloyd George, avaient plus d’une fois essayé de
+ porter remède à cette dispersion des efforts et de réaliser l’unité
+ stratégique. On a tenu à diverses reprises des conférences en vue de
+ concerter une action commune. On n’a réussi qu’à rapprocher
+ artificiellement les plans établis par le commandement de chacun des
+ belligérants en vue des opérations qu’il menait sur son propre front.»
+
+Après avoir montré les lourdes fautes résultant de cette persistante
+incoordination, notamment lorsque les Alliés négligèrent d’attaquer
+l’Autriche en Orient et secoururent trop tard les Serbes et les
+Roumains, l’orateur ajoutait:
+
+ «En 1916, nous eûmes à Paris la même conférence avec la même apparence
+ de préparer un grand plan stratégique. Le résultat ne fut pas
+ meilleur.»
+
+Le discours du ministre provoqua dans les journaux anglais et à la
+Chambre des Communes une série de discussions passionnées et fut
+l’origine d’une nouvelle conférence des Alliés à Paris, la sixième, je
+crois. Elle resta aussi inefficace que les précédentes.
+
+Le ministre anglais avait bien tracé quelques conséquences du défaut
+d’entente. Mais il semble avoir ignoré que toute collectivité, une
+collectivité militaire surtout, ne possède jamais les qualités
+psychologiques indispensables au commandement.
+
+Le célèbre homme d’État n’arriva que très lentement--et seulement après
+les désastres du printemps de 1918--à comprendre cette impuissance des
+collectivités. On le vit par la longue série de transformations qu’il
+fallut subir avant de parvenir au commandement unique. Les fragments
+suivants des discours du même ministre montrent bien ces lenteurs.
+
+ «Au lourd et maladroit mécanisme des conférences, dit-il, nous devons
+ substituer un conseil permanent, chargé de passer en revue tout le
+ champ des opérations militaires, dans le but de déterminer où et
+ comment les ressources des Alliés peuvent être employées avec les
+ meilleurs résultats.»
+
+L’orateur montre ensuite les difficultés d’obtenir de tels résultats:
+
+ «Les traditions nationales et professionnelles, les questions de
+ prestige et les susceptibilités conspiraient toutes à rendre vaines
+ nos décisions les meilleures. Personne en particulier n’en portait le
+ blâme. Le coupable, c’était la difficulté naturelle d’obtenir que tant
+ de nations, tant d’organisations indépendantes, fondissent ensemble
+ toutes leurs particularités individuelles pour agir ensemble comme si
+ elles ne formaient qu’un peuple. Maintenant que nous avons établi ce
+ conseil, c’est à nous de faire en sorte que l’unité qu’il représente
+ soit un fait et non une apparence.»
+
+Lloyd George a montré une des difficultés de réaliser le but poursuivi
+en faisant remarquer que, sans le désastre de Caporetto, aucune unité
+d’action n’eût été possible avec l’Italie. Le généralissime italien se
+croyait si sûr de ses plans qu’il avait repoussé toute allusion à un
+concours étranger. La devise _nostra guerra_ était générale alors en
+Italie.
+
+Après bien des discussions, les Alliés constituèrent un conseil de
+guerre suprême, composé de ministres des grandes puissances.
+
+ «Il avait pour mission d’exercer une surveillance sur la conduite
+ générale de la guerre, de préparer certaines directives pour les
+ soumettre à la décision des gouvernements. Les plans généraux de
+ guerre, dressés par les autorités militaires, devront être soumis au
+ conseil supérieur de guerre qui proposera les modifications qu’il
+ estimera nécessaires.»
+
+ * * * * *
+
+Ces combinaisons diverses étaient affectées des mêmes erreurs
+psychologiques. Il importe d’y insister encore.
+
+L’efficacité de tous les conseils suprêmes dépendait de la solution
+favorable du problème suivant: un conseil de guerre choisi parmi des
+hommes très qualifiés est-il apte à diriger utilement un ensemble
+d’opérations militaires?
+
+Alors même que tous les politiciens de l’univers répondraient oui à
+cette question, les psychologues seraient forcés d’y opposer une
+négation énergique.
+
+Il me faut ici m’appuyer sur, certains principes fondamentaux de la
+psychologie des foules, développés jadis dans un de mes ouvrages. J’y
+montrais qu’au point de vue de l’intelligence, et surtout de la
+décision, une collectivité est toujours très inférieure à chacun des
+individus qui la composent.
+
+Constamment vérifiée même dans les entreprises industrielles, cette loi
+manifeste également sa force en matière militaire. On peut d’ailleurs
+facilement l’expliquer sans insister sur des données purement
+psychologiques.
+
+Rappelons d’abord que tous les conseils de guerre dont l’histoire a
+gardé le souvenir se sont montrés très aptes à la critique et fort peu à
+l’action.
+
+Il ne saurait en être autrement. Imaginons une réunion de généraux
+alliés discutant une opération quelconque proposée par leurs
+gouvernements ou par l’un deux. Quelle que soit cette opération, elle
+implique naturellement des risques, des incertitudes. La critique des
+divers assistants les mettront facilement en évidence. Chacun percevra
+dès lors l’entreprise sous des angles différents. Résultats hésitation,
+temporisation et finalement inaction.
+
+Supposons en outre que les membres de ce conseil de guerre représentent
+des pays dont les intérêts diffèrent. D’une façon inconsciente mais
+sûre, chacun verra surtout l’intérêt de sa patrie. C’est ainsi par
+exemple, que les Anglais n’apportèrent qu’un concours médiocre à
+l’expédition de Salonique, jugeant plus utile d’augmenter leurs troupes
+en Égypte et en Mésopotamie. Un général italien consulté eût
+naturellement trouvé plus nécessaire de défendre le front italien. Un
+général français eût également opiné pour un front différent, etc.
+
+Les lois de la psychologie collective étant assez ignorées des
+diplomates, il ne faut pas s’étonner que le ministre anglais cité plus
+haut, après avoir formulé des critiques très justes, soit arrivé à des
+conclusions d’une visible insuffisance. Rejetant l’idée d’un
+généralissime unique, il retombait nécessairement sur la conception d’un
+conseil de guerre présentant les invariables défauts de toutes les
+collectivités.
+
+Si la campagne énergique du premier ministre anglais ne créa pas de
+suite l’unité d’action rêvée elle obligea du moins à s’en rapprocher en
+faisant comprendre à chaque peuple la nécessité de sacrifier ses
+intérêts privés à l’intérêt général.
+
+Il fallut cependant la marche des Allemands sur Paris, après leurs
+victoires du début de 1918, pour arriver enfin à la réalisation d’un
+commandement unique.
+
+ * * * * *
+
+L’impossibilité psychologique pour un comité quelconque, ne se
+composât-il que d’hommes d’un même pays, de diriger utilement des
+opérations militaires semble contredite au premier abord par certains
+événements du passé. Aux lois de la psychologie des foules les
+socialistes opposent volontiers l’histoire de la Convention et du Comité
+de salut public. Mais ils sont en ceci victimes d’une illusion.
+
+Dans un livre publié jadis sous ce titre: _Psychologie de la Révolution
+française_, j’ai montré que les légendaires «géants de la Convention»
+formaient en réalité une assemblée très faible, très timorée, changeant
+d’idées chaque jour suivant les impulsions populaires qui la dominaient
+et n’ayant jamais pu sortir d’une profonde anarchie.
+
+Si la Convention illusionna l’histoire et laissa souvenir d’une sombre
+énergie, c’est qu’absorbée de permanentes querelles intestines, elle
+abandonnait les questions militaires au Comité de salut public. Or ce
+Comité ne constituait qu’en apparence une collectivité, puisqu’il avait
+confié la direction des armées à un seul de ses membres, Carnot, qui
+agissait à sa guise, ses collègues se bornant à contresigner ses ordres.
+L’unité d’action était ainsi réalisée et ce fut, en fait, un seul
+commandement, un chef unique qui s’opposa à la coalition européenne.
+
+Ce chef se trouva d’ailleurs en présence d’armées où ne régnait aucune
+unité de commandement et c’est ce qui nous sauva.
+
+ «Si durant l’été de 1793 les Alliés avaient marché sur Paris, nous
+ étions, écrit un contemporain, le général Thiébault, perdus cent fois
+ pour une. Eux seuls nous ont sauvés en nous donnant le temps de faire
+ des soldats, des officiers et des généraux.»
+
+Alors apparut, comme elle apparut de nos jours, la supériorité de
+l’unité d’action. Les souverains coalisés avaient des intérêts divers et
+une méfiance réciproque qui les empêcha, au début, de s’entendre pour
+une action commune. Après Valmy, par exemple, le roi de Prusse se retira
+sans combattre, afin d’être présent au démembrement de la Pologne et
+d’agrandir sa part.
+
+ * * * * *
+
+L’unité d’action sera aussi nécessaire durant les luttes économiques
+prochaines qu’elle le fut durant la guerre. Il nous faudra une étroite
+coordination dans les actes, et non pas seulement dans les discours.
+L’homme d’État qui réussirait à l’établir dans la vie sociale, politique
+et industrielle de la France, mériterait plusieurs statues.
+
+C’est qu’en effet le manque de coordination des efforts a toujours été,
+aussi bien pendant la paix que pendant la guerre, le plus funeste de nos
+défauts nationaux. Il pesait lourdement, je l’ai montré, sur nos
+industriels, incapables d’unir leurs efforts pour lutter contre les
+puissantes associations germaniques. Il a pesé et pèse toujours sur
+notre organisation administrative. L’exemple typique de ces rues
+parisiennes, dépavées et repavées plusieurs fois dans le même mois,
+parce que les employés des divers services municipaux: gaz, téléphone,
+eau, etc., ne pouvaient s’entendre afin d’ouvrir une seule tranchée le
+même jour, s’est malheureusement souvent répété pendant la guerre. On a
+vu des agents de ministères différents se faire concurrence en Amérique
+pour acheter les mêmes chevaux et arriver ainsi à les payer quatre fois
+plus cher.
+
+Dans un article publié par _le Matin_, le haut commissaire du
+gouvernement français aux États-Unis, M. Tardieu, a montré quelques-unes
+des conséquences de ce défaut d’unité d’action entre nos divers
+services. Alors que tous les pays, voyant venir la menace de disette par
+suite de l’insuffisance des moyens de transport, achetaient des bateaux
+aux États-Unis, jusqu’en mai 1917, nous n’en avions commandé aucun.
+«Pourquoi? écrit le haut commissaire. Je n’en sais rien. Demandez-le au
+ministre de l’époque.» C’est en réalité à des bureaux dominés par la
+jalousie, la crainte des responsabilités et l’incompétence qu’il
+faudrait le demander.
+
+Nos chantiers n’auraient pu d’ailleurs construire aucun bateau, faute
+des tôles d’acier nécessaires. Pour obtenir la permission d’en acheter
+en Amérique il fallut à notre commissaire, malgré ses pleins pouvoirs,
+quatre mois de pourparlers avec nos terribles bureaucrates.
+
+Plusieurs générations de ministres ont tenté de briser les cloisons
+étanches maintenues entre les services des divers ministères et même
+entre les bureaux de chaque administration. Nul n’y a réussi. Les
+académies, qui distribuent à de vagues mémoires tant d’inutiles prix,
+devraient bien en fonder un pour récompenser l’auteur capable
+d’expliquer les causes d’un aussi permanent phénomène. Il faudrait en
+fonder ensuite un second, dix fois plus important, pour la découverte du
+remède à une situation devant laquelle tant de ministres se sont
+reconnus à toutes les époques radicalement impuissants.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+Erreurs crées par la routine et les idées fausses pendant la guerre.
+
+
+En étudiant les causes de décadence de nos industries, avant la guerre,
+nous avons vu qu’elles résultaient de certains défauts de caractère
+identiques dans toutes les branches de ces industries.
+
+Les infériorités ainsi constatées par divers observateurs présentent une
+telle généralité qu’il semble difficile de les croire spéciales à une
+seule catégorie sociale. Il est donc intéressant de chercher si on ne
+les retrouve pas également dans les autres professions, la profession
+militaire, par exemple.
+
+Si les mêmes défauts se constatent partout nous devrons bien en conclure
+qu’ils font partie de ces caractères généraux communs à tous les
+individus d’une même race et alors apparaîtra nettement la nécessité
+d’étudier les moyens d’y porter remède.
+
+Remarquons tout d’abord deux caractéristiques fondamentales des guerres
+modernes: principes directeurs d’une simplicité extrême; réalisation de
+ces principes d’une complication formidable. Tel est le résumé de la
+stratégie actuelle aussi bien sur terre que sur mer.
+
+La démonstration de la simplicité des conceptions directrices est
+vérifiée par le seul énoncé des principes directeurs de la stratégie
+maritime anglaise et de la stratégie terrestre allemande pendant la
+dernière guerre.
+
+En ce qui concerne l’Angleterre, le concept orientant ses constructions
+navales était, suivant l’amiral Fischer: posséder une vitesse supérieure
+à celle de l’ennemi et des canons de plus longue portée.
+
+La formule est d’une évidente simplicité, mais que de difficultés dans
+sa réalisation! Elle fut cependant obtenue et c’est pourquoi, dans
+certains combats de la dernière guerre, des croiseurs cuirassés
+allemands furent coulés sans avoir pu toucher une seule fois les navires
+anglais, ainsi que le rapporte l’amiral cité à l’instant.
+
+Le principe de stratégie militaire qui guida l’état-major allemand au
+début des hostilités présentait les mêmes caractères de simplicité dans
+l’énoncé et de difficultés dans la réalisation. Il consistait, suivant
+la méthode jadis appliquée par Annibal à la bataille de Cannes, à fixer
+l’adversaire sur le front et l’envelopper en l’attaquant par les deux
+ailes.
+
+Le général de Falkenhausen pratiquait fidèlement cette méthode lorsqu’il
+déploya 44 corps d’armée allemands entre la Suisse et la mer du Nord,
+avec avance par les deux ailes, surtout par la droite en Belgique puis
+resserrement par le nord de la France que ne protégeait aucune place
+forte.
+
+La réalisation de cette manœuvre entraîna l’emploi an première ligne de
+toutes les réserves allemandes et la dangereuse nécessité de traverser
+la Belgique.
+
+Si pareille méthode échoua ce fut principalement parce que les
+Allemands, ne soupçonnant pas la capacité de résistance des Français,
+dégarnirent une partie de leur front pour envoyer des troupes en Russie.
+C’est du moins l’explication que donne l’ancien général en chef,
+Falkenhayn, dans un livre récent.
+
+L’idée première des Allemands était, suivant lui, d’anéantir la
+résistance française pour se retourner ensuite contre la Russie. Elle
+échoua comme il est dit plus haut parce que les envahisseurs, trop
+convaincus de la victoire, prélevèrent à la fin d’août 1914 sur le front
+occidental des forces importantes qui leur firent défaut sur la Marne.
+Ils furent ensuite guidés par cette idée fausse de rechercher la
+décision en Russie et de se borner chez nous à s’immobiliser dans des
+tranchées, en attendant sur le front russe un triomphe qui ne pouvait
+venir, vu l’immensité du territoire et l’innombrable réserve de soldats
+qu’il contenait.
+
+ * * * * *
+
+Parmi les défauts psychologiques constatés chez nos dirigeants
+militaires, le plus nuisible fut assurément la routine. Elle est
+constituée par une certaine paresse de la réflexion et de la volonté qui
+rend hostile aux idées nouvelles, aux innovations et conduit à faire
+toujours les choses de la même façon.
+
+Quoique semblant parfois engendrer des résultats analogues, la routine
+et la persévérance ne sauraient être confondues. La routine venant
+surtout d’une inertie de la volonté, porte à réaliser l’action avec un
+minimum d’efforts. La persévérance exige au contraire un grand
+développement de la volonté et de l’effort. Le Germain est persévérant
+et non routinier. Le Russe est routinier, mais non persévérant.
+
+Le routinier s’inspire d’idées qui ne changent plus quand il les a
+adoptées, généralement d’ailleurs sans discussion. Pour lui l’idée ne
+dérive pas de connaissance raisonnée des choses, mais seulement d’une
+croyance acceptée par suggestion ou contagion.
+
+Hostile à toutes les initiatives, la routine crée vite la peur du risque
+et la terreur des responsabilités.
+
+Répandue chez les citoyens d’un pays, la routine s’étend bientôt des
+gouvernés aux gouvernants. On voit alors cas derniers hésiter devant les
+plus petites innovations, nommer, pour éviter les responsabilités, une
+foule de commissions et de sous-commissions qui, le plus souvent,
+n’aboutissent qu’à des décisions incertaines. Plusieurs journaux ont
+rappelé comment, dans le but d’étudier l’utilité du canon léger
+d’accompagnement qui rendit tant de services à l’Allemagne, nos
+gouvernants nommèrent successivement dix-neuf commissions et
+sous-commissions qui, d’ailleurs, n’arrivèrent à aucune décision.
+
+C’est généralement dans les pays routiniers que les partis violents
+acquièrent le plus d’influence. Dégagés de routine, aussi bien
+d’ailleurs que de principes, ces partis sont les seuls auxquels l’action
+soit facile.
+
+Les peuples routiniers, étant peu capables d’évolution, se trouvent
+voués aux révolutions. Il arrive toujours, en effet, un moment où, faute
+d’avoir su s’adapter progressivement aux changements de milieu, la
+nécessité oblige à s’y adapter brusquement et violemment. C’est
+l’ensemble des violences qui constitue une révolution.
+
+ * * * * *
+
+Ramenant la routine à cet élément essentiel l’influence d’une idée fixe
+adoptée par des mentalités hostiles aux changements et un peu dépourvues
+d’imagination et de volonté, nous allons montrer maintenant
+quelques-unes de ses conséquences pendant la guerre, surtout à ses
+débuts.
+
+Sous une suggestion d’origine encore ignorée et dérivant, peut-être, de
+l’ancienne réflexion de Moltke sur l’inutilité d’entrer en France par la
+Belgique, les grands chefs de notre École de guerre avaient déclaré que
+jamais l’Allemagne ne nous envahirait par le nord. Et, comme jadis
+Pompée affirmant devant le Sénat que César ne franchirait pas le
+Rubicon, l’ayant dit une fois ils le répétaient toujours.
+
+Ils le répétèrent tellement que, sous leur influente, toutes les
+forteresses d’arrêt qui protégeaient le nord de la France, y compris
+Lille, furent successivement déclassées. Au moment de la guerre, elles
+n’avaient plus ni canons, ni munitions, ni soldats pour les défendre.
+
+La même idée fixe fit concentrer toutes nos armées vers l’Est alors que
+les Allemands arrivaient par le Nord.
+
+Cette prodigieuse illusion, si justement qualifiée de tragique erreur
+par le député Engerand, dans la remarquable étude que publia le
+_Correspondant_, fut l’origine d’une surprise qui nous coûta
+l’envahissement et la ruine des plus riches départements de la France.
+
+L’idée directrice de notre état-major était si ancrée qu’au moment même
+où les Allemands massaient une immense armée sur le nord de la France,
+le généralissime raillait, dans sa correspondance, le général Lanrezac
+«qui lui signalait l’imminence du danger et dont la douleur était
+poignante devant un tel aveuglement».
+
+De cet aveuglement, dû à la ténacité d’une idée fixe chez des esprits
+routiniers, il résulta, écrit l’auteur cité plus haut, que «rien
+n’arriva comme notre état-major l’avait prévu et rien n’arriva de ce
+qu’il avait prévu. Ce fut la surprise sur toute la ligne, le désarroi,
+la pagaye».
+
+Rien ne pouvait arrêter l’invasion, car, suivant la judicieuse remarque
+de M. Engerand, nous avions laissé «la totalité de la région du Nord
+hors de la zone des armées, notre concentration étant établie de Belfort
+à Mézières-Givet. Hormis l’état-major français tout le monde voyait
+l’offensive allemande par le nord de la Belgique».
+
+Cet état-major était malheureusement trop hypnotisé par sa routinière
+illusion pour saisir les réalités. La déroute seule put l’éclairer.
+
+La guerre a fourni de nombreux exemples montrant le danger de la routine
+créée par des idées fixes. Le général d’artillerie Gascoin, dans son
+livre sur l’_Évolution de l’artillerie_, fait observer qu’en 1914 «le
+tir aux grandes distances» était une hérésie condamnée par les
+règlements. Il en résulta que nous ignorâmes pendant plusieurs
+années--exactement, jusque dans l’été de 1916--la portée de notre 75,
+portée qui dépasse 7.000 mètres.
+
+«Ce n’est pas un des moindres phénomènes de cette guerre, au point de
+vue psychologique, écrit l’auteur, que cette erreur dans laquelle
+vécurent plusieurs milliers d’officiers d’artillerie et de généraux de
+toutes armes, sur les propriétés de leur canon principal, pendant
+plusieurs années de guerre de tranchée où il fut longtemps le seul à
+compter dans les combats journaliers.»
+
+On ignora également pendant plusieurs années l’aptitude du 75 à
+bouleverser les tranchées en tirant des obus explosifs sous un fort
+angle de chute. Nous nous obstinions au tir rasant qui ne pouvait
+naturellement avoir aucune action sur les tranchées.
+
+ «Il est nécessaire de noter, pour l’histoire de l’artillerie, et pour
+ l’histoire de la psychologie, pendant cette guerre, écrit le même
+ général, que, durant deux années, nos attaques avaient souffert, et
+ nos ennemis avaient profité de cette méconnaissance de l’aptitude du
+ 75, aux tirs de pilonnage ou de bouleversement des tranchées, de cette
+ ignorance partielle où nous nous trouvions, où se trouvaient des
+ milliers d’officiers, des propriétés d’un canon qu’ils pratiquaient
+ depuis plus de quinze ans!»
+
+Sous l’influence de cette idée fausse de l’inviolabilité des tranchées
+on renonça définitivement aux projets de trouées, et les avances furent
+limitées à la profondeur d’action supposée du 75, soit environ deux à
+trois kilomètres. En raison de notre ignorance de sa portée réelle, on
+se bornait le plus souvent à canonner les tranchées ennemies un peu au
+hasard. D’où un effroyable gaspillage de munitions. Le général cité plus
+haut, évalue le coût de chaque soldat allemand tué à environ 5.000 kilos
+de munitions.
+
+ «Au point de vue psychologique, il est curieux de constater qu’on se
+ trouva paralysé, arrêté, par des barrières fictives tout à fait
+ illusoires qu’on s’était à soi-même imposées en s’interdisant de tirer
+ au delà de 5.000 mètres le 75, notre seul matériel réellement
+ nombreux, approvisionné et efficace.»
+
+Sans doute l’expérience aurait dû nous éclairer mais, domine le dit le
+général Gascoin: «on était vite arrivé dans cette guerre, au grand
+quartier général, à redouter les idées nouvelles.» Il en résulta «une
+infériorité générale, sauf en stoïcisme, des soldats et des chefs».
+
+ «Voilà pourquoi, conclut l’auteur, cette guerre de tranchée fut sévère
+ et pourquoi elle fut coûteuse, et voilà pourquoi, au bout de quelques
+ années d’usure pour nous, sans le renfort américain, elle eût
+ peut-être apporté la victoire à Ludendorff, s’il n’avait pas cru, au
+ printemps 1918, devoir tenter la chance décisive dans la guerre de
+ mouvement.»
+
+Les doctrines de nos grands chefs pesèrent lourdement sur la durée de la
+guerre. C’est seulement quand elles furent abandonnées, à la suite de
+succès un peu imprévus, que l’heure du triomphe se dessina. Au lieu de
+petites actions locales, le généralissime attaqua successivement sur
+plusieurs points, c’est-à-dire en menaçant partout, ce qui empêcha
+l’ennemi d’amener des renforts sur les positions attaquées comme il le
+faisait auparavant. Pour la première fois depuis les débuts de la guerre
+nous eûmes alors l’initiative des opérations.
+
+Le passage suivant d’une interview du maréchal Foch semble bien prouver
+que le plan d’attaque généralisée ne fut décidé qu’au dernier moment.
+
+«Peu à peu, dit-il, en voyant le succès venir on a étendu le front
+d’attaque.»
+
+ * * * * *
+
+Les exemples qui précèdent suffiraient à montrer quelles catastrophes
+peut provoquer la routinière persistance de certaines idées. Ils ne
+furent malheureusement pas les seuls observés au cours de la guerre.
+
+C’est, en effet, à l’influence d’autres idées fixes que semblent dues
+les surprises répétées dont nous fûmes victimes pendant les premiers
+mois de 1918.
+
+Après trois tentatives infructueuses de trouée (septembre 1915, juillet
+1916, avril 1917), notre état-major avait fini par acquérir cette
+nouvelle idée directrice que les méthodes de guerre actuelles rendaient
+les fronts inviolables. Sans doute, on admettait bien qu’ils pouvaient
+être entamés sur une petite profondeur mais au prix de pertes énormes,
+sans rapport avec le but obtenu.
+
+Chez les tempéraments routiniers une idée imprévue se fixe difficilement
+dans l’esprit, mais quand elle s’y est ancrée tout ce qu’on peut lui
+opposer se trouve immédiatement rejeté sans examen.
+
+Du fait que l’inviolabilité des fronts fut admise par l’état-major, il
+devait naturellement s’en suivre le relâchement général d’une
+surveillance jugée inutile.
+
+C’est ce relâchement qui, sans doute, inspira aux Allemands le plan de
+leurs surprises, notamment de celle du Chemin des Dames où nous ne
+soupçonnions même pas une attaque possible.
+
+Par des mouvements artificiels, ils arrivèrent d’abord a persuader notre
+état-major que l’offensive se ferait fort loin du but visé par eux.
+
+Transporter des troupes et du matériel au point réel du combat sans
+attirer l’attention n’était pas aisé. Un correspondant de guerre a
+publié sur les procédés employés des détails, identiques d’ailleurs à
+ceux donnés par les journaux allemands, qui prouvent quelles
+méticuleuses précautions exige la guerre moderne pour rendre possible un
+succès.
+
+Les soldats voyageaient par petits groupes la nuit, avec interdiction de
+fumer ou d’allumer du feu pour faire cuire leurs aliments. Le jour, les
+hommes se dissimulaient dans les bois et aucune troupe, aucune voiture,
+aucun canon ne devait se montrer sur les routes.
+
+Pour rendre la surprise plus complète, l’attaque fut seulement précédée
+d’un très court bombardement d’obus toxiques. Ayant abandonné leur
+grosse artillerie, les armées assaillantes n’étaient accompagnées, en
+dehors des mitrailleuses, que de ces pièces assez légères pour être
+transportées par les hommes et dont à ce moment nos commissions
+discutaient encore l’utilité.
+
+Le succès obtenu par les Allemands mit une fois de plus en évidence la
+valeur de certaines qualités telles que l’ordre, la vigilance, la
+minutie, jadis tenues pour modestes, mais qui, dans la phase actuelle du
+monde, je l’ai montré plus haut, sont indispensables à la prospérité
+d’un peuple.
+
+La routine provoquée par l’inertie peut être due également à la pauvreté
+des idées. Pas d’initiative possible, en effet, sans idées directrices.
+Dans un livre sur les enseignements maritimes de la guerre l’amiral
+Davelny fait remarquer que si notre marine a joué un rôle aussi effacé
+au cours de la lutte, ce fut justement en raison de l’absence
+d’initiative de ses chefs. «Il a manqué l’impulsion de la tête pour
+opposer des moyens nouveaux à des méthodes nouvelles.» En cinq ans de
+guerre notre marine ne sut prendre aucune initiative. Elle souffrit
+aussi du terrible manque d’organisation, constaté dans la plupart de nos
+services.
+
+ * * * * *
+
+Nous venons de montrer à l’aide d’exemples précis les conséquences de la
+routine. Les Allemands, eux aussi, en furent plus d’une fois victimes.
+Leur vraie supériorité tint à ce que, grâce à une forte éducation
+expérimentale, ils surent rejeter assez vite les théories erronées, quel
+que fût le prestige de leurs défenseurs.
+
+En réalité, si les Allemands commirent beaucoup d’erreurs, ce ne fut pas
+généralement sous l’influence d’idées fixes mais sous l’impulsion de
+sentiments fixes, ce qui n’est pas du tout la même chose.
+
+Parmi les plus actifs de ces sentiments figuraient l’orgueil, le besoin
+de domination et le mépris de l’adversaire. A eux furent dues beaucoup
+des fautes psychologiques rappelées dans une autre partie de cet
+ouvrage.
+
+Mais, je le répète, si les Allemands commirent des erreurs égales aux
+nôtres ils surent s’incliner devant les leçons de l’expérience et ne
+s’opposèrent jamais aux initiatives créatrices de progrès.
+
+C’est pourquoi, au cours de la campagne, ils évoluèrent toujours
+beaucoup plus vite que les Alliés. Nos critiques militaires ont bien dû
+reconnaître les constantes initiatives germaniques. «Les alliés, écrit
+le général Malleterre, ont toujours été devancés dans l’application par
+l’état-major allemand qui a su ainsi conserver ou reprendre la
+supériorité militaire à des époques où celle des alliés paraissait se
+manifester ou même s’imposer.»
+
+Parmi les initiatives allemandes il en est dont le rôle fut
+considérable. Il suffira de mentionner parmi elles les suivantes:
+
+Esage des grands mortiers automobiles auxquels fut due la chute si
+rapide de Liége, Maubeuge, Anvers, etc. Emploi des gaz asphyxiants,
+construction de grands sous-marins, création de canons tirant à 100
+kilomètres, etc.
+
+La cause principale de notre infériorité sur tant de points est
+identique à celles que nous avons constatées en étudiant nos méthodes
+industrielles: paralysie de l’initiative par la routine issue elle-même
+de la persistance d’idées utiles autrefois, mais que l’évolution moderne
+a rendues erronées.
+
+ * * * * *
+
+Ce n’est ni avec des lois ni avec des règlements qu’on remédiera aux
+défauts psychologiques que révèle l’observation des diverses classes de
+notre société. Seul un système d’éducation entièrement nouveau,
+s’adressant beaucoup plus au caractère qu’à l’intelligence, pourra y
+parvenir. La prodigieuse évolution des États-Unis est due à des méthodes
+d’enseignement complètement différentes des nôtres.
+
+Après avoir vu nos nouveaux alliés à l’œuvre et mesuré leur activité
+féconde on comprend combien sont justes les réflexions d’un de nos plus
+éminents savants, M. Le Chatelier, écrivant à propos de l’éducation en
+Amérique, qu’un peuple formé par des méthodes d’éducation semblables
+possédera une civilisation certainement supérieure à la nôtre.
+
+Le rôle désastreux de notre université constitue d’ailleurs un nouvel
+exemple de l’influence funeste de la routine créée par certaines idées
+fixes.
+
+Celles qui dirigent notre enseignement n’ayant jamais évolué, en effet,
+il en résulte une infériorité partout reconnue. C’est avec raison que
+dans la conclusion d’une grande enquête parlementaire sur l’Enseignement
+universitaire, un éminent ministre, M. Ribot, a pu dire que notre
+université est en partie «responsable des maux de la société française».
+Responsable dans une grande mesure de nos premiers revers, pourrait-on
+ajouter aussi.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+Raisons psychologiques de la débâcle allemande.
+
+
+§ 1.--Surprise générale produite par la débâcle allemande.
+
+Toutes les causes de la défaite allemande ne sont pas nettement
+déterminées encore. Il s’écoulera sans doute bien des années avant
+qu’elles soient définitivement éclaircies.
+
+La débâcle germanique constitua pour beaucoup d’Allemands aussi bien
+d’ailleurs que pour les Alliés et les autres peuples, un des plus
+incompréhensibles événements de l’histoire.
+
+Les explications fournies par le _Livre Blanc_ que publia le
+gouvernement allemand ne contribuent guère à l’éclairer. Elles montrent
+seulement l’importance du rôle des facteurs psychologiques dans l’issue
+de la grande guerre.
+
+C’est en raison de cette influence des éléments psychologiques que nous
+croyons pouvoir écrire quelques pages sur un sujet dont l’étude semble
+réservée aux écrivains militaires.
+
+ * * * * *
+
+On se rend compte à quel point la défaite allemande était difficile à
+prévoir en relisant les discours des hommes d’État les plus éminents,
+peu de jours seulement avant l’armistice. Ils montrent combien demeurent
+parfois imprévisibles des événements fort prochains.
+
+Parmi ces discours, un de ceux qui prouvent le mieux cette imprévision,
+fut prononcé le 23 octobre 1918, c’est-à-dire dix-huit jours avant
+l’armistice, par un des hommes alors les mieux documentés de l’univers,
+M. Balfour, ministre des Affaires Étrangères anglais. Il disait:
+
+ «_La fin de la guerre n’est pas encore en vue._ Nous n’avons pas lieu
+ de supposer que nos ennemis vont, du moins les plus formidables
+ d’entre eux, se désagréger devant la force morale et matérielle des
+ puissances associées.»
+
+La surprise de ce ministre fut naturellement très grande lorsque,
+quelques jours plus tard, l’ennemi s’avoua spontanément vaincu. Son
+étonnement se traduisit dans les termes suivants:
+
+ «Je ne crois pas que dans l’histoire du monde il y ait eu un
+ changement aussi foudroyant, aussi important dans la fortune de la
+ guerre que celui qui s’est produit entre mars et octobre.»
+
+En France il nous restait également bien peu d’espérance. La veille même
+de la débâcle allemande nous avions presque perdu tout espoir de succès.
+«Le soir du 29 mai 1918, écrit un de nos brillants historiens M.
+Madelin, la victoire future de l’Entente eût paru hypothèse folle même à
+nos meilleurs amis.» Paris était sérieusement menacé. Jamais l’Allemagne
+n’avait paru plus près d’un triomphe définitif.
+
+Ces citations ne montrent pas seulement combien la défaite allemande fut
+imprévue. Elles indiquent aussi à quel point nous étions mal renseignés
+sur l’état des armées ennemies. Notre manque de documentation à ce sujet
+est même singulier. Dès le 14 août, en effet, on le sait aujourd’hui,
+Ludendorff avouait à l’empereur que la guerre était perdue.
+
+ * * * * *
+
+Les événements du début de l’année 1918 révèlent avec quelle rapidité la
+victoire changea de camp.
+
+La transformation opérée en quelques mois fut vraiment prodigieuse
+puisqu’une série de défaites désastreuses pour les Alliés se termina par
+leur éclatant triomphe. Quelques lignes suffiront à rappeler ces
+immortelles pages de notre histoire.
+
+Depuis le 21 mars 1918, les Allemands nous ayant déjà deux fois surpris
+nous avaient infligé de durs revers. Le 27 mai, nous fûmes surpris
+encore, au Chemin des Dames, c’est-à-dire d’un côté où leur présence
+n’était même pas soupçonnée. Ils nous y furent près de 100.000
+prisonniers et s’emparèrent d’un immense matériel de réserve accumulé
+dans un secteur que nos chefs jugeaient inviolable.
+
+A la suite de ce succès, la poussée des Allemands devint formidable. Le
+27 mai au soir ils franchissent l’Aisne, le 29, ils prennent Soissons,
+le 31, ils sont sur la Marne, le 1er juin ils entrent à Château-Thierry.
+
+Paris semblait alors tellement menacé que le gouvernement qui avait déjà
+envoyé en province ses grands services se préparait à vider la capitale
+de ses habitants. La situation paraissait désespérée.
+
+Elle ne l’était pas, pourtant, puisque cinq mois plus tard l’armée
+allemande, forte encore de plus de 1.500.000 hommes, signait une
+convention qu’un général ne se résigne à subir que lorsque sa force
+combative est entièrement détruite.
+
+Les conditions imposées étaient terribles, en effet, pour le vaincu.
+Reddition de la presque totalité de son matériel de guerre, abandon de
+l’immense flotte de cuirassés et de sous-marins orgueil de l’Allemagne,
+évacuation de l’Alsace qu’on avait juré de ne rendre jamais, acceptation
+des garnisons ennemies sur le Rhin, renonciation à toutes les colonies
+si lentement et si coûteusement conquises. L’Allemagne qui se croyait
+encore au faîte de la grandeur tombait brusquement dans un abîme
+d’humiliations.
+
+ * * * * *
+
+Des événements aussi prodigieux constitueront une inoubliable leçon pour
+les peuples et les rois qui, confiants dans leur force, rêveraient de
+nouvelles conquêtes. L’Allemagne se croyait sûre d’un succès complet et
+rapide. Son organisation militaire et son armement étaient immensément
+supérieurs aux nôtres. Elle avait cent chances contre une d’être
+victorieuse et cependant elle fut vaincue.
+
+Il faut donc bien reconnaître que dans les guerres modernes où des
+peuples entiers sont aux prises, l’imprévisible peut déjouer les plus
+savants calculs. A plusieurs reprises nous côtoyâmes l’abîme où tous les
+neutres s’attendaient à nous voir sombrer. Nous n’y sombrâmes pourtant
+pas, et l’Allemagne, malgré ses nombreuses victoires, fut finalement
+écrasée.
+
+ * * * * *
+
+Les lois générales qui régissent le sort des batailles montrent que leur
+issue dépend le plus souvent de la valeur et du nombre des soldats, de
+la capacité des chefs et de la puissance du matériel.
+
+Mais toutes les prévisions fondées sur ces évidences s’écroulent quand
+interviennent certaines circonstances fortuites, dont l’ensemble
+constitue ce que notre ignorance qualifie de hasard.
+
+Ces circonstances méritent bien le nom de fortuites car il dépend de
+très peu de chose qu’elles se réalisent ou ne se réalisent pas.
+
+La guerre mondiale se trouva précisément remplie de telles
+circonstances.
+
+Parmi les événements prouvant à quel point le succès d’une guerre peut
+tenir à des circonstances imprévues nous citerons un fait rapporté par
+l’amiral anglais Percy Scott[4] qui montre combien la destruction totale
+de la flotte anglaise par les Allemands eût été facile.
+
+ [4] Fifty years in the Navy.
+
+L’amiral raconte qu’ayant visité, en novembre 1914, à Scapa Flow où
+était réunie toute la flotte anglaise, l’amiral Jellicoë commandant
+cette flotte, ce dernier lui déclara que rien ne la protégeant elle
+pouvait être entièrement détruite en une nuit par quelques sous-marins.
+
+Il est tout à fait incompréhensible, fait remarquer Percy Scott, que
+notre flotte n’ait pas été anéantie. La seule explication possible est
+que les Germains «ne pouvaient pas croire que nous fussions assez fous
+pour placer nos vaisseaux dans une position où ils pouvaient être
+facilement attaqués par des sous-marins». Deux espions leur avaient bien
+signalé cette absence de défense, mais une telle déclaration parut si
+invraisemblable que les espions furent soupçonnés de trahison et
+fusillés immédiatement. Deux autres ensuite envoyés déclarèrent, pour
+éviter le sort de leurs camarades, que la flotte anglaise était aussi
+bien abritée que la flotte allemande dans le canal de Kiel. Les
+Allemands renoncèrent alors à tenter une destruction qui leur eût été si
+aisée et eût mis fin rapidement à la guerre. La révélation de cette
+situation, ajoute l’amiral, «sera sans doute la plus amère des pilules
+que les Germains aient jamais eu à avaler».
+
+On pourrait citer encore, parmi les circonstances fortuites ayant joué
+leur rôle dans l’issue de la guerre, le fait qu’elle eût été, sans
+doute, prolongée de beaucoup, si le général Mangin avait, comme je le
+raconte plus loin, suivi le conseil qu’on lui donnait de ne pas
+continuer son offensive.
+
+Ces possibilités diverses et celles résultant des alliances que nous
+valurent les maladresses psychologiques des Allemands, montrent une fois
+de plus le peu de valeur de la théorie du fatalisme historique. Ce sont
+nos incertitudes et nos ignorances qui créent les prétendues fatalités
+dont nous sommes ensuite victimes.
+
+
+§ 2.--Causes attribuées par les Allemands à leur défaite.
+
+L’armée et la nation constituèrent chez tous les peuples, pendant la
+guerre, deux éléments réagissant constamment l’un sur l’autre.
+
+Il est visible que le peuple russe fléchit avant que ses armées eussent
+été détruites, mais pour l’Allemagne on ne sait pas encore nettement qui
+céda le premier, de l’armée ou du peuple.
+
+Les chefs des troupes impériales prétendent que ce sont les plaintes du
+peuple qui démoralisèrent l’armée, mais d’autres écrivains assurent au
+contraire que c’est la démoralisation des soldats qui entraîna celle de
+la nation.
+
+Autant qu’on en peut juger aujourd’hui d’après les plus récents
+documents, il semble bien qu’à un certain moment le moral des généraux
+et de l’armée allemande se trouva fort déprimé. A l’appui de cette
+hypothèse se trouve la dépêche d’Hindenburg télégraphiant au moment de
+la discussion des projets de paix devant le Reichstag: «qu’il ne pouvait
+plus tenir ses troupes, qu’elles lui échappaient et que sans un
+armistice, il serait forcé de capituler avec l’armée entière».
+
+Cette mentalité ne fut pas seulement celle du dernier moment puisque,
+dès le 1er octobre, Ludendorff déclarait:
+
+«Nous sommes dans une situation terrible; à chaque instant, la rupture
+du front peut se produire.»
+
+Armées fatiguées, généraux démoralisés, indignation d’un peuple déçu
+dans toutes ses espérances, telles semblent bien avoir été les causes de
+la débâcle.
+
+Les polémiques des écrivains allemands restent cependant assez
+contradictoires. Le colonel Bauer, ami et compagnon de Ludendorff,
+déclare que: «La troisième et dernière offensive fut un échec, parce que
+Ludendorff avait sacrifié ses meilleures troupes en d’inutiles
+offensives.»
+
+Dans la _Frankfurter Zeitung_ du 26 janvier 1919, le commandant Paulus
+écrit:
+
+ «Dire que l’intérieur est seul cause de la défaite et seul a forcé
+ Ludendorff à demander au chancelier d’engager des négociations en vue
+ d’un armistice immédiat, n’est pas exact. A la fin de septembre 1918,
+ l’armée allemande était déjà en retraite sur la ligne de résistance
+ Anvers, Bruxelles, Namur, Thionville et Metz. Ce n’est donc pas le
+ front intérieur mais le haut commandement allemand qui, par manque de
+ capacités et de volonté est responsable de l’effondrement.»
+
+En fait, les résultats des guerres modernes sont dus à une série de
+causes diverses qu’il faut étudier séparément pour saisir le rôle de
+chacune d’elles. Essayons de le faire maintenant.
+
+
+§ 3.--Causes diverses contribuant à déterminer l’issue d’une guerre.
+
+_Rôles de l’esprit offensif et de l’esprit défensif._--A en juger par
+les enseignements de la dernière guerre, on pourrait dire de l’offensive
+ce qu’Ésope disait de la langue qu’elle est la meilleure et la pire des
+choses. L’esprit d’offensive causa nos premières défaites, mais il nous
+valut aussi nos définitifs succès.
+
+L’esprit d’offensive ne cessa d’animer nos chefs au début de la campagne
+lorsque la victoire leur semblait assurée. Il représentait alors la
+doctrine de l’École de guerre.
+
+Cette doctrine perdit bientôt son prestige à la suite de défaites
+répétées. Elle le perdit même au point que, malgré la supériorité de nos
+effectifs, nous demeurâmes immobilisés quatre ans devant les Allemands
+qui eux-mêmes voulant terminer leurs opérations en Russie avant de nous
+attaquer, restaient sur la défensive. Le principe de l’inviolabilité des
+fronts avait fini, je l’ai déjà fait remarquer, par devenir un dogme
+dans l’esprit de nos généraux.
+
+Le fait que l’esprit d’offensive n’est qu’un des divers éléments dont
+l’ensemble permet de triompher se prouve par l’insuccès des Allemands
+dans leurs trois dernières grandes attaques, notamment celle du 27 mai
+1918, qui après avoir conduit Ludendorff jusqu’à la rive gauche de la
+Marne, se termina par un échec.
+
+Le moral du soldat se trouve évidemment stimulé par l’offensive et
+déprimé par la défensive. Mais il est plus déprimé encore par une
+offensive malheureuse.
+
+C’est précisément ce qui arriva en 1914, au début de la campagne. Les
+Allemands, connaissant la doctrine de notre état-major, savaient que
+nous attaquerions et qu’en se retirant ils nous attireraient à leur
+poursuite sur des champs de bataille aménagés par eux, à Sarrebourg et à
+Morhange notamment. Ils y obtinrent en effet, des victoires signalées.
+
+L’offensive représente en réalité une force morale qui doit s’appuyer
+sur des forces matérielles suffisantes et dirigées habilement. Mal
+préparée, les pertes seront d’autant plus élevées que l’esprit
+d’offensive des soldats aura été plus énergique. Nous en fîmes maintes
+fois l’expérience malheureuse pendant la guerre.
+
+En résumé, la suprématie du feu et celle des combinaisons tactiques
+semblent des conditions préalables du succès de l’offensive. Si nos
+pertes de combattants furent aussi énormes, c’est que les Allemands
+gardèrent presque toujours la suprématie de l’artillerie.
+
+
+_Rôle de divers éléments psychologiques: idéal, confiance, surprise,
+etc._--A côté de l’esprit d’offensive il existe encore certains éléments
+psychologiques: idéal, surprise, unité de commandement, etc., que nous
+avons étudiés déjà, dont l’influence est incontestable, mais à la
+condition qu’elle soit combinée avec d’autres facteurs.
+
+Aussi peut-on dire que le président Wilson a fortement exagéré en
+parlant de «l’irrésistible force spirituelle de l’armée des États-Unis,
+laquelle a terrifié l’ennemi».
+
+La puissance de cette force morale fut grande assurément, mais elle eût
+été bien faible sans un appui matériel.
+
+La confiance représente un autre élément psychologique d’une portée
+considérable.
+
+Considérable, mais également très insuffisante à elle seule et, parfois
+même, dangereuse. Au début de la campagne nos généraux se croyaient sûrs
+de la victoire et cette confiance contribua à nos premiers revers. Les
+généraux allemands possédaient une confiance aussi forte et elle
+entraîna successivement leurs succès et leur défaite.
+
+Dans une interview, le maréchal Foch déclarait qu’il n’avait jamais
+douté de l’issue de la guerre: «A la guerre, ajoutait-il, c’est celui
+qui doute qui est perdu. On ne doit jamais douter.»
+
+Assurément, mais les Allemands eux non plus ne doutaient pas du succès
+et cela ne les a pas empêchés d’être écrasés.
+
+
+_Rôle du nombre des combattants._--Le nombre des combattants a une
+importance évidente, mais non prépondérante cependant puisque, pendant
+plusieurs années, les effectifs de l’Entente, aussi bien sur le front
+français que sur le front russe, dépassèrent fortement ceux des
+Allemands et que nous ne pûmes alors ni les repousser ni même obtenir de
+succès partiels importants.
+
+Si, malgré l’infériorité de leur nombre, les Allemands furent souvent
+victorieux, c’est qu’ils nous restaient fort supérieurs par leur
+artillerie, par leurs procédés de fortification de campagne et par
+beaucoup d’initiative.
+
+Longtemps, nous crûmes le nombre des hommes plus important que celui des
+canons. Cette coûteuse erreur contribua fortement à la perte de quatorze
+cent mille hommes sur les trois millions de soldats environ que, par un
+effort gigantesque, nous avions amenés sur le front.
+
+La confiance dans la puissance du nombre qui exerça une véritable
+fascination sur notre conduite de la guerre, continue à intervenir
+encore dans l’interprétation de ses résultats.
+
+Suivant plusieurs écrivains militaires, les Allemands ayant engagé
+toutes leurs forces au cours des grandes offensives de mars, avril et
+mai, n’auraient plus gardé de réserves disponibles tandis que nous en
+possédions. D’où leur défaite.
+
+En réalité, au 1er juillet 1918, l’ennemi avait encore en France plus de
+quinze cent mille hommes, disséminés, il est vrai, sur un front beaucoup
+trop étendu, ce qui le rendait faible partout.
+
+Il était, dès lors, probable que des attaques en masse sur plusieurs
+points briseraient ce mince cordon. Mais il fallait, pour y arriver, que
+nous nous décidions à multiplier nos offensives de divers côtés. Or, les
+Allemands n’avaient aucune raison de supposer que nous les
+multiplierions puisque pendant quatre ans nous n’avions jamais osé
+tenter une telle opération. Toutes nos attaques antérieures n’avaient
+eu, en effet, pour but que des objectifs très limités.
+
+C’était la doctrine du haut commandement. Ce ne fut pas heureusement
+celle du maréchal Foch quand il devint le maître, mais il rencontra
+beaucoup de résistance à l’exécution de ses ordres.
+
+Le général Mangin rappelle, dans une interview publiée par _Le Matin_,
+qu’avant son attaque du 18 juillet, il était invité à la prudence.
+
+--«Faites attention, me disait-on; allez-y doucement et n’occupez que
+des positions où vous puissiez passer l’hiver.»
+
+Les premières avances ayant réussi au delà des espérances, il était
+clairement indiqué de les continuer de proche en proche sur tout le
+front. Ce ne fut pas sans hésitation, pourtant, que cette offensive
+générale se réalisa. Dans l’interview citée plus haut, le même officier
+raconte qu’on lui ordonna de l’arrêter, alors même que l’ennemi reculait
+de toutes parts. L’intervention du généralissime Foch fut nécessaire
+pour lui permettre de continuer.
+
+On peut considérer comme probable, aujourd’hui que si l’emploi habile
+des réserves joua un certain rôle dans la débâcle finale des Allemands,
+ce rôle ne fut nullement prépondérant.
+
+Le facteur vraiment capital, fut d’avoir su profiter d’une attaque
+heureuse jetée sur le flanc de l’assaillant pour continuer une série
+ininterrompue de coups vigoureux sur toute l’étendue de la ligne.
+
+
+_Influence de l’expédition d’Orient._--Nous voici arrivés à une des
+causes de la défaite allemande, que n’invoquent guère les écrivains
+militaires français ou étrangers, mais qui, cependant, est peut-être, de
+toutes les influences énumérées jusqu’ici, une des plus importantes.
+
+L’abandon de la lutte par les Bulgares et les Turcs, à la suite de nos
+succès en Orient, exerça, en effet, une démoralisante action sur
+l’esprit des généraux allemands et aussi de la population.
+
+Turcs et Bulgares étant hors de cause, et les troupes autrichiennes en
+retraite les routes de Vienne et, par conséquent, celles de l’Allemagne
+se trouvaient ouvertes.
+
+L’idée que les Français ravageraient à leur tour les provinces
+allemandes comme nos départements avaient été ravagés sembla si
+effrayante aux Germains, qu’une paix quelconque fut jugée préférable et
+c’est pourquoi, sans doute, ils mirent tant de hâte à solliciter un
+armistice, malgré la dureté des conditions imposées.
+
+On voit à quel point fut heureuse l’initiative, si combattue en France,
+par beaucoup d’hommes politiques et par notre grand état-major, d’une
+expédition à Salonique. Elle ne servit à rien pendant plusieurs années,
+mais au dernier moment, quand un chef énergique remplaça le général
+temporisateur qui la dirigeait, elle devint la cause indirecte de notre
+victoire en Occident.
+
+Si même nous avions attendu seulement quelques semaines avant d’accorder
+l’armistice, nous aurions pu le signer à Berlin, ce qui eût été d’une
+bien autre portée morale que de le signer sur notre propre territoire.
+Les Allemands n’auraient pu alors soutenir qu’ils n’avaient pas été
+militairement vaincus.
+
+ * * * * *
+
+L’esquisse qui précède, montre de quels problèmes se trouve hérissée
+l’histoire de la grande guerre.
+
+Notre exposé, bien que confiné surtout dans le domaine de la
+psychologie, a fait voir quelles incertitudes enveloppent les faits en
+apparence les plus faciles à connaître.
+
+Dans les événements historiques, les moindres parcelles de vérité sont
+entourées de nuages qui les rendent bien difficilement accessibles. Les
+mêmes faits se trouvent transformés entièrement par les illusions et les
+passions de leurs narrateurs.
+
+Nous sortons à peine de la guerre et déjà nous voyons combien sont
+contradictoires les récits publiés sur des points essentiels depuis les
+origines du conflit jusqu’aux causes de la débâcle germanique.
+
+Ce n’est pas aux hommes d’aujourd’hui qu’il sera donné de connaître
+beaucoup de certitudes sur notre grande épopée. En histoire la vérité
+est toujours fille du temps. Il a fallu plus de cinquante ans de
+recherches pour éclairer les causes de la défaite de Napoléon à
+Waterloo.
+
+La vérité ne peut être demandée aux acteurs des grands drames dont ils
+furent les héros. Entraînés par les événements ils les subissent et
+souvent même ils ne les comprennent pas.
+
+Et c’est pourquoi, en histoire comme en sociologie, c’est le général
+surtout et non le particulier qu’il faut s’efforcer d’atteindre. Alors
+seulement les horizons se dégagent et, au-dessus des phénomènes
+éphémères, apparaît l’engrenage des lois éternelles qui en guident le
+cours.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+Le coût des guerres modernes.
+
+
+Il est probable que depuis les origines du monde aucune guerre n’a
+autant coûté en hommes et en matériel que celle qui vient de se
+terminer. La raison en est évidente. Jamais des peuples entiers
+n’avaient été aux prises et les anciens moyens de destruction ne peuvent
+se comparer à ceux mis par la science moderne aux mains des combattants.
+
+On pourrait dire à première vue que cette lutte gigantesque a également
+ruiné les vainqueurs et les vaincus, si en réalité l’Angleterre n’en
+avait retiré un immense agrandissement de territoire. Elle a pris toutes
+les colonies allemandes, établi son protectorat sur l’Égypte, la
+Palestine, la Mésopotamie, la Perse, etc. L’avenir seul dira si cet
+agrandissement lui aura été favorable. Pour le moment son hégémonie
+s’est substituée à celle de l’Allemagne mais l’histoire montre que les
+hégémonies à base militaire n’ont jamais duré et furent génératrices de
+nombreuses guerres.
+
+Ces considérations sont d’ailleurs indépendantes de l’état actuel des
+pertes résultant de la guerre, auxquelles est consacré ce chapitre.
+
+ * * * * *
+
+Sans être encore bien certaines les statistiques qui suivent donnent une
+idée des effroyables pertes que le monde a subies.
+
+Les meilleurs chiffres paraissent être ceux donnés par M. Wilson dans un
+discours prononcé à Tacoma (États-Unis) le 13 septembre 1919. L’auteur
+Les accompagne de la réflexion suivante: «Si je n’avais ces chiffres de
+source officielle il me serait impossible de les tenir pour exacts.»
+
+Voici, suivant lui, ce qu’a coûté la guerre aux puissances alliées:
+Grande-Bretagne, 207 milliards 600 millions de francs, France 135
+milliards 200 millions[5], Russie 93 milliards 600 millions, Italie 67
+milliards 600 millions. Au total en y comprenant la Belgique, le Japon
+et les autres États plus petits, 639 milliards 600 millions.
+
+ [5] Ce chiffre semble erroné. D’après les chiffres officiels donnés à
+ la Chambre des Députés, le total de nos dépenses, du 6 août 1914 au
+ 31 décembre 1919, serait d’environ 200 milliards. Au Sénat, M.
+ Antonin Dubost a établi un autre chiffre. «Tout compris, dit-il,
+ c’est une somme de 400 milliards que représentent nos obligations
+ financières: cette somme dépasse l’évaluation de notre richesse
+ nationale avant la guerre.» En réalité personne n’est capable
+ aujourd’hui de chiffrer exactement ce que la guerre a coûté.
+
+Les puissances centrales ont dépensé de leur côté: Allemagne 203
+milliards, Autriche 109 milliards 200 millions, Turquie et Bulgarie 15
+milliards 600 millions; au total 327 milliards 600 millions. Soit en
+tout pour les frais de la guerre 967 milliards 200 millions.
+
+En tués à l’ennemi, la Russie aurait perdu 1 million 700 mille hommes,
+l’Allemagne 1 million 600 mille, la France 1 million 385 mille, la
+Grande-Bretagne 900 mille, les États-Unis 50 mille; soit pour l’ensemble
+des belligérants, 7 millions 450 mille hommes.
+
+Quant aux pertes matérielles subies par la France leur plus exacte
+évaluation a été donnée dans une remarquable étude, que publiait en mars
+1920 un des Ministres ayant collaboré au traité de paix, M. André
+Tardieu. Parlant des tentatives faites par certaines puissances pour
+modifier le traité de Versailles, l’auteur disait:
+
+Si le traité n’est pas exécuté, je demande ce qu’il adviendra de la
+France,--de la France, dont la dette (_en évaluant la dette extérieure
+au cours du jour_) est de 257 milliards; de la France, qui payait, en
+1913, 4 milliards d’impôts et qui en paiera cette année 18 milliards; de
+la France privée totalement de l’industrie d’une région, qui produisait
+94 p. 100 de nos tissus de laine, 90 p. 100 de nos filés de lin et de
+notre minerai, 83 p. 100 de notre fonte, 70 p. 100 de notre sucre, 60 p.
+100 de nos cotonnades, 55 p. 100 de notre charbon, 45 p. 100 de notre
+énergie électrique; de la France, qui a perdu le tiers de sa flotte
+marchande; qui supporte, sur ses chemins de fer, un déficit de plus de 2
+milliards et dont la balance commerciale est en déficit de 20 milliards;
+de la France enfin, qui a laissé sur les champs de bataille 57 p. 100 de
+ses hommes de 19 à 34 ans».
+
+ * * * * *
+
+Tous ces chiffres sont dignes de nos méditations. Il est évident que si
+la raison avait une influence quelconque sur la conduite des peuples, de
+semblables guerres ne recommenceraient pas d’ici bien longtemps, mais la
+mémoire affective des nations est si courte, les impulsions
+sentimentales et mystiques qui les précipitent les unes sur les autres
+si fortes, que les espoirs de paix pour l’avenir restent bien
+incertains. A l’heure où j’écris ces lignes la Pologne est en guerre
+avec tous les pays voisins. Les Italiens et les Balkaniques se menacent,
+l’Allemagne se débat en proie aux fureurs de la guerre civile et
+d’autres pays en sont également victimes. Le vent de folie qui a soufflé
+sur le monde n’est pas encore calmé.
+
+
+
+
+LIVRE IV
+
+PROPAGATION DES CROYANCES ET ORIENTATION DES OPINIONS
+
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+Comment se créent les opinions et les croyances.
+
+
+Les opinions et les croyances ayant joué pendant la guerre un rôle
+essentiel, il ne sera pas inutile de consacrer quelques pages au
+mécanisme de leur formation.
+
+Je résumerai d’abord en quelques lignes les principes exposés dans mon
+livre: _les Opinions et les Croyances_[6].
+
+ [6] Un volume in-18, 14e édition. (Bibliothèque de Philosophie
+ scientifique.) E. Flammarion, éditeur.
+
+La croyance est un acte de foi qui fait admettre en bloc et sans
+discussion une assertion ou une doctrine. La connaissance dérive
+uniquement de l’observation et de l’expérience.
+
+Croyance et connaissance sont donc choses fort différentes puisque la
+croyance a pour source une adhésion inconsciente alors que la
+connaissance dérive de l’observation et de l’expérience interprétées par
+le raisonnement.
+
+Il est fort difficile de posséder des connaissances et très facile
+d’acquérir des croyances.
+
+La croyance se propage surtout par suggestion et contagion mentale.
+Devenue collective, elle acquiert une irrésistible force.
+
+Les opinions peuvent avoir une origine rationnelle c’est-à-dire dérivée
+de l’expérience et du raisonnement, mais elles ne sont généralement que
+des croyances en voie de formation.
+
+Alors que les opinions et les croyances ont le plus souvent des sources
+sentimentales ou mystiques, la connaissance ne peut dériver que de
+l’intelligence.
+
+ * * * * *
+
+La plupart des opinions émanent du milieu social auquel appartiennent
+ceux qui les professent. Militaires, magistrats, ouvriers, marins, etc.,
+ont les opinions de leur groupe et par conséquent des jugements très
+voisins. Enveloppés des idées de ce groupe, ils perdent leur
+individualité et ne possèdent que des opinions collectives. L’homme
+moderne tend ainsi à devenir de plus en plus un être collectif.
+
+Ne pouvant examiner en détail ici les éléments qui font naître, grandir
+et disparaître opinions et croyances, je renverrai le lecteur au livre
+que j’ai consacré à cette étude et me bornerai à rappeler, avec divers
+exemples, l’énumération des grands facteurs de l’opinion: l’affirmation,
+la répétition, le prestige, la suggestion, la contagion.
+
+Leur action varie, naturellement, suivant l’état mental des êtres sur
+lesquels ils s’exercent et surtout suivant que ces êtres sont des
+individus isolés ou des collectivités.
+
+Quelques faits suffiront pour montrer dans les événements récents le
+rôle de ces divers éléments de la persuasion.
+
+ * * * * *
+
+Les deux premiers, l’affirmation et la répétition, furent constamment
+employés par les gouvernants allemands, notamment au début du conflit.
+Il s’agissait alors de prouver, contre toute évidence, que les Anglais
+et les Russes avaient attaqué traîtreusement l’Allemagne avec l’aide des
+Français qui, pour la forcer à la guerre, venaient d’envoyer des avions
+bombarder Nuremberg.
+
+Ces assertions, répétées sous toutes les formes par la presse
+germanique, furent acceptées sans discussion et on peut dire que sur 70
+millions d’Allemands, il n’y en eut peut-être pas un seul, en dehors des
+gouvernants, qui n’ait été convaincu de l’agression sournoise des Alliés
+contre l’Allemagne.
+
+Le célèbre manifeste des 93 intellectuels prouva qu’une telle opinion
+s’était implantée dans les esprits les plus éclairés.
+
+L’attaque supposée de l’Allemagne par des rivaux jaloux provoqua une
+explosion de fureur indignée chez des savants pourtant très pondérés.
+C’est ainsi que l’illustre psychologue Wundt écrivait cette phrase déjà
+rappelée dans un de mes précédents ouvrages: «Non, cette guerre n’est
+pas de la part de nos ennemis une guerre vraie, ce n’est même pas une
+guerre, car la guerre aussi a ses droits et ses lois. C’est une attaque
+infâme de brigands.»
+
+Il est évident que des esprits non hallucinés par les affirmations
+répétées du gouvernement allemand auraient vite découvert, grâce à la
+lecture des dépêches diplomatiques publiées dès le début du conflit, que
+la Grande-Bretagne, d’ailleurs sans armée, sans préparation et gouvernée
+comme la France par des pacifistes professionnels, avait fait des
+efforts désespérés pour empêcher la guerre. Mais les déclarations du
+gouvernement allemand étaient si catégoriques et si répétées qu’elles
+avaient créé cette foi aveugle contre laquelle la raison reste toujours
+sans prise.
+
+Pour ébranler un peu, bien peu d’ailleurs, la conviction générale des
+Allemands sur les origines de la guerre, il fallut la publication d’un
+mémoire de l’ambassadeur d’Allemagne en Angleterre au moment du conflit,
+le prince Lichnowski. Il y prouvait nettement que la Grande-Bretagne
+avait tout fait pour éviter la conflagration. Cet aveu exaspéra les
+convaincus, mais ne les convertit pas.
+
+Il les convertit si peu que, dans un de ses discours, l’ancien
+vice-chancelier de l’empire, M. Helfferich, disait: «L’Angleterre,
+utilisant l’occasion fournie par le meurtre de Sarajevo, en a appelé du
+travail pacifique à la force des armes. Ainsi la guerre a dépassé de
+beaucoup sa cause primitive: elle est devenue la lutte entre la
+domination britannique mondiale et le libre développement des peuples.»
+
+Nous venons de voir les résultats de l’affirmation et de la répétition.
+Elles transforment en vérités apparentes les plus manifestes erreurs. La
+vérité réelle finit sans doute par se découvrir plus tard, mais
+seulement après que l’erreur a produit d’irréparables effets.
+
+ * * * * *
+
+La contagion mentale est, après l’affirmation et la répétition, un des
+plus actifs agents de persuasion.
+
+Elle constitue un phénomène physiologique ayant pour conséquence non
+seulement l’imitation de certains actes, mais l’acceptation inconsciente
+de sentiments et de croyances.
+
+La contagion mentale s’observe chez tous les êtres, de l’animal à
+l’homme, surtout quand ils sont en foule. Agissant sur les régions
+profondes du subconscient, elle est presque entièrement soustraite à
+l’action de la volonté et de la raison.
+
+La plupart des sentiments, le courage et la peur, par exemple, peuvent
+devenir contagieux. Contagieux également la charité, la solidarité, le
+dévouement. La guerre en a fourni de nombreux exemples. L’instinct du
+mal aussi se trouve malheureusement très contagieux.
+
+La force de la contagion mentale est immense et peu d’hommes sont
+capables d’y échapper. Sous son influence, les caractères arrivent à des
+transformations momentanées profondes. Le pacifiste endurci pourra
+devenir guerrier héroïque et le placide bourgeois un farouche sectaire.
+
+C’est par la contagion mentale que les opinions et les croyances se
+propagent et que les sociétés se stabilisent. Elle représente donc une
+des plus grandes forces de l’histoire.
+
+Le rôle de la contagion mentale devient prépondérant dans ces périodes
+critiques de l’évolution des peuples où des événements imprévus
+troublent les équilibres habituels de la vie mentale. L’individu se
+montre alors très influençable et se sacrifie sans hésiter sous
+l’influence de la contagion créée par l’exemple.
+
+L’histoire en fournit d’innombrables preuves, en Russie notamment, où
+ont toujours pullulé des sectes exigeant de leurs adeptes des
+mutilations variées ou même le suicide. Lorsque, vers la fin du XVIIe
+siècle, des prophètes se mirent à y prêcher le suicide par le feu, ils
+recrutèrent rapidement de nombreux fidèles qui, après avoir édifié de
+vastes bûchers, se précipitaient dans les flammes avec leurs prophètes.
+Plus de 20.000 périrent ainsi en peu d’années.
+
+Ce fut également par contagion mentale que de nos jours l’immense armée
+russe se désagrégea en quelques mois. Le socialisme y triompha également
+beaucoup plus par contagion que par ses chimériques promesses.
+
+On ne saurait exagérer la puissance de la contagion mentale. Elle
+peut--chez les collectivités surtout--dominer les caractères faibles au
+point de leur inspirer des actes absolument contraires à leurs
+convictions.
+
+Dans un ouvrage consacré à l’étude psychologique de la Révolution
+française, j’ai montré quel rôle considérable y exerça la contagion
+mentale.
+
+Un des plus frappants exemples est celui rapporté par M. Denys Cochin,
+d’après les mémoires inédits de Louis-Philippe.
+
+La veille du jour où la Convention allait décider du sort de Louis XVI,
+le duc d’Orléans protestait avec indignation contre l’idée qu’il pût
+voter la mort du Roi. Il la vota pourtant. Son caractère faible n’avait
+pas su résister à la contagion mentale exercée par l’assemblée.
+
+Rentré chez lui et soustrait à cette influence, le duc fondit en larmes,
+déclarant à ses enfants qu’il était indigne d’être embrassé d’eux, puis
+ajouta: «Je suis trop malheureux, je ne conçois plus comment j’ai pu
+être entraîné à ce que j’ai fait.»
+
+Il ne pouvait le concevoir en effet, puisque c’est de nos jours
+seulement que les progrès de la psychologie nous permettent de
+l’expliquer.
+
+L’action de la contagion mentale s’est manifestée bien des fois durant
+la dernière guerre, non seulement dans les actes de solidarité et de
+courage tenace des soldats du front, mais dans certaines circonstances
+de la vie civile.
+
+On vit ses effets à Paris lorsque les explosions de bombes réunissaient
+dans une même cave des personnes d’origine très diverses. Tous ces
+êtres, séparés par les barrières de leurs différences sociales,
+intellectuelles et sentimentales, se sentaient soudain de la même
+famille. La race, déesse invisible, était là, unifiant par contagion
+mentale tous les cœurs. Chacun restait calme avec l’obscur sentiment
+qu’un geste, un mot d’inquiétude aurait soulevé dans l’âme de son voisin
+une angoisse, bientôt propagée de proche en proche. La vague de panique
+collective ne se manifesta jamais parce que la vague de courage,
+soutenue par la contagion mentale, fut assez forte pour l’empêcher de
+naître.
+
+Les croyances répandues par contagion mentale ne se combattent pas avec
+des raisons, mais avec des croyances contraires, propagées à l’aide de
+meneurs connaissant l’art spécial de soulever les foules.
+
+ * * * * *
+
+A côté de la contagion mentale se place comme facteur des opinions, et
+par conséquent comme mobile de la conduite, le prestige. Les êtres
+entourés de prestige dominent facilement les multitudes. Les Allemands
+se faisaient massacrer en rangs serrés, sans discussion, pour plaire à
+leur empereur, personnage doué de grand prestige, nul n’ignorant, ainsi
+que le rappelait d’ailleurs ses discours, qu’il était le représentant de
+Dieu sur la terre et parlait en son nom.
+
+Malgré l’autorité conférée au César allemand par l’association divine
+dont le peuple était convaincu, son prestige n’a jamais égalé celui de
+Napoléon, même après sa chute. Bien que ne prétendant représenter aucune
+divinité, il réussit en revenant de l’île d’Elbe, à conquérir presque
+seul un grand royaume défendu par une puissante armée. Ce prestige
+survécut à sa mort, puisque, du fond de son tombeau, il fit sacrer
+empereur son neveu.
+
+Le rôle du prestige dans la vie des peuples est donc considérable. Les
+lois, les institutions et tous les éléments de la vie sociale se
+maintiennent surtout par leur prestige et s’évanouissent dès qu’il
+disparaît.
+
+Si les sociétés sont fort ébranlées aujourd’hui, c’est que le prestige
+qui enveloppait jadis certaines valeurs morales a disparu.
+
+ * * * * *
+
+Parmi les éléments générateurs de la persuasion, mentionnons encore la
+suggestion. Elle peut s’exercer de façons fort différentes. Une des plus
+importantes est celle de la presse.
+
+Les journaux sont devenus aujourd’hui les grands facteurs de l’opinion.
+Le journal utilise en effet tous les moyens de persuasion dont nous
+avons montré l’action affirmation, répétition, contagion et prestige. Si
+indépendant que soit le lecteur, la répétition des mêmes idées sous des
+formes diverses finit par l’influencer sans qu’il s’en aperçoive et par
+modifier ses opinions.
+
+Les Allemands ont fait pendant la guerre un usage considérable de ce
+moyen de persuasion. Non seulement le gouvernement avait entre les mains
+la plupart des journaux germaniques, mais en outre, il consacra des
+sommes énormes à l’achat du plus grand nombre possible de journaux dans
+tous les pays. Un procès célèbre a montré qu’il n’avait pas reculé
+devant une dépense de 12 millions pour tâcher d’acquérir un important
+journal français.
+
+C’est grâce à la presse que les pangermanistes, appuyés par le
+gouvernement, amenèrent lentement le peuple allemand à souhaiter la
+guerre. On sait que ce fut également au moyen d’une presse largement
+payée pendant plusieurs années que Bismarck constitua le mouvement
+d’opinion d’où résulta la guerre de 1870, origine de l’unité allemande.
+Bien que possédant la force matérielle, il n’avait pas osé s’en servir
+avant d’avoir conquis l’opinion.
+
+En fait, l’opinion a de tout temps dominé le monde.
+
+«Elle est, disait Napoléon, une puissance invincible, mystérieuse, à
+laquelle rien ne résiste.»
+
+Qui se rend maître de l’opinion peut conduire un peuple aux actes les
+plus héroïques aussi bien qu’aux plus absurdes aventures.
+
+Les hommes d’État supérieurs surent toujours diriger l’opinion, les
+politiciens médiocres se bornent à la suivre.
+
+ * * * * *
+
+A côté de la persuasion créée par les journaux se trouve celle
+qu’exercent certains orateurs. Le journal et l’orateur poursuivent le
+même but: convaincre, mais ils y arrivent par des voies différentes.
+
+L’orateur capable de soulever les foules possède une influence
+personnelle qui le dispense d’invoquer des raisons.
+
+On connaît l’histoire de cet acteur aimé du public qui fit le pari de
+provoquer l’enthousiasme de toute une salle en prononçant, avec des
+gestes convenables, des phrases totalement dépourvues de sens, mais dans
+lesquelles il intercalerait au hasard des mots prestigieux: patrie,
+honneur, drapeau, etc. Il fut frénétiquement applaudi.
+
+On peut rapprocher de ce fait celui que raconte M. Bergson, accompagnant
+en Amérique un brillant orateur chargé de faire de la propagande pour
+les Alliés devant un public ignorant complètement le français. Son
+succès fut cependant immense.
+
+ «C’était, dès les premiers mots, une adhésion en quelque sorte
+ physique de l’auditoire, qui se laissait bercer par la musique du
+ discours. A mesure que l’orateur s’animait et que ses gestes
+ dessinaient plus fortement sa pensée et son émotion, les assistants,
+ attirés à l’intérieur de ce mouvement, adoptaient le rythme de
+ l’émotion, emboîtaient le pas à la pensée et comprenaient en gros la
+ phrase lors même qu’ils n’en saisissaient pas les mots.»
+
+Faire naître, grandir ou disparaître des sentiments, c’est tout l’art de
+l’orateur. Les sentiments l’emportèrent toujours sur les arguments
+rationnels les plus sûrs.
+
+ * * * * *
+
+Notre énumération des facteurs de l’opinion ne constitue qu’une bien
+sommaire esquisse. Pour la rendre moins incomplète, il faudrait montrer
+comment ces facteurs influencent les diverses mentalités, car il est
+évident que toutes ne réagissent pas de la même façon.
+
+Chez beaucoup, on ne réussit d’abord qu’à créer des convictions. C’est
+déjà quelque chose, mais la conviction ne devient utile que rendue assez
+intense pour déterminer l’action et surtout une action continue ne
+fléchissant jamais.
+
+Cette forme de conviction agissante est celle que les hommes qui
+dirigent l’opinion doivent s’efforcer de provoquer et surtout de
+maintenir.
+
+Dans la dernière guerre, le succès appartint aux combattants dont les
+convictions furent assez fortes et l’énergie assez grande pour les
+amener à résister le plus longtemps.
+
+Les éléments d’où dérivent les opinions et les croyances constituent un
+arsenal psychologique d’une puissance considérable mais d’un maniement
+difficile. Quelques exemples vont montrer comment les Allemands surent
+l’utiliser et quels résultats ils en ont obtenu.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+Le maniement des armes psychologiques.
+
+
+Dans une ingénieuse fiction, le plus célèbre des romanciers anglais
+envoie sur notre planète les habitants d’un astre lointain. Supposons
+les mêmes visiteurs venus, pendant la guerre, prier un chef germain de
+les renseigner rapidement sur la valeur respective des diverses armes
+utilisées pendant les combats. Quelle réponse eussent-ils obtenue?
+
+Sans doute le guerrier aurait exposé avec orgueil quelques-unes des
+grandes inventions qui conduisirent à un si haut degré l’art de
+détruire: avions permettant d’anéantir les merveilles de l’art, et
+d’exterminer les habitants des cités; mitrailleuses à tir rapide
+capables de faucher en quelques minutes des milliers d’hommes vigoureux
+et jeunes, espoir de l’avenir; gaz toxiques enveloppant les armées d’un
+nuage mortel. Il leur aurait montré aussi les ingénieux sous-marins qui
+envoient instantanément au fond des mers de grands paquebots chargés
+d’inoffensifs passagers.
+
+Si, désireux de compléter leur documentation sur la valeur des machines
+produisant de tels effets, les visiteurs avaient demandé le résultat
+final de l’extermination de tant de millions d’hommes, il eut bien fallu
+leur avouer que le seul résultat décisif obtenu n’avait encore été que
+la ruine générale de l’Europe.
+
+Et si les planétaires personnages, après avoir pris connaissance des
+principaux événements de la guerre, s’étaient enquis de la nature des
+armes qui avaient pu, en quelques semaines, désagréger les troupes
+russes, ils eussent appris que ces immenses légions de combattants
+furent uniquement vaincues par certaines armes immatérielles plus
+puissantes que tous les canons, les armes psychologiques.
+
+ * * * * *
+
+En quoi consiste cet arsenal psychologique dont la force s’est montrée
+si grande?
+
+Il comprend simplement le maniement du clavier des facteurs moraux que
+nous avons succinctement énumérés dans le précédent chapitre mais sans
+indiquer sur quels éléments de la personnalité ils agissent ni comment
+on doit les employer.
+
+Leur maniement n’est pas facile. Le clavier mental est délicat et son
+emploi malhabile, dangereux. Bien manié, il permit à l’Allemagne de
+désagréger des armées jadis très vaillantes; mal manié, il lui créa
+d’irréductibles ennemis.
+
+Les succès des Allemands en Russie prouvent qu’ils avaient fini par
+devenir experts dans une science jadis ignorée d’eux.
+
+Au début de la guerre, leur incapacité à pénétrer la pensée, les
+sentiments et par conséquent les mobiles de conduite des hommes fut
+prodigieuse. Elle dressa contre eux les plus grands peuples. D’abord
+l’Angleterre, dont la neutralité eût été si facile à obtenir, puis
+l’Italie et enfin les États-Unis.
+
+La cause première de leurs échecs fut de croire que tous les hommes se
+mesurent au même mètre et obéissent aux mêmes mobiles.
+
+N’ayant que des principes erronés pour guide, les Allemands employèrent
+d’abord uniquement comme armes psychologiques les menaces, la terreur et
+la corruption.
+
+Très capables d’agir sur certaines âmes inférieures, ces armes se
+montrèrent inefficaces sur les peuples stabilisés par leur passé. La
+Belgique se laissa incendier et torturer sans céder. Les menaces
+n’eurent d’autres résultats que de faire surgir du sol anglais trois
+millions de volontaires. Aux États-Unis, menaces et complots eurent pour
+unique conséquence de rompre une neutralité que l’Allemagne aurait dû se
+conserver à tout prix.
+
+ * * * * *
+
+Instruits par l’expérience, les Allemands finirent par reconnaître
+qu’ils s’étaient profondément trompés sur les moyens d’influencer l’âme
+des peuples. C’est alors que furent substituées aux procédés grossiers
+d’intimidation des méthodes plus subtiles et plus sûres.
+
+Ils reconnurent d’abord que le meilleur moyen de désarmer un adversaire
+est de paraître adopter ses conceptions. Ainsi firent-ils en parlant de
+fraternité universelle, de société des nations, etc.
+
+Tous les moyens furent employés par eux pour agir sur l’opinion devenue,
+dans les temps modernes, la grande souveraine du monde. Qu’un peuple
+soit persuadé, comme les Russes, qu’il ne doit plus se battre et par la
+seule influence d’une telle conviction, ce peuple s’avoue immédiatement
+vaincu et devient l’esclave de son vainqueur.
+
+Sachant bien n’avoir rien à espérer des gouvernants les dirigeants
+allemands comprirent que c’était sur l’âme des multitudes qu’il fallait
+agir, par l’intermédiaire des partis politiques possédant de l’influence
+sur elles. Devenus doucereux, ils se mirent à parler de pacifisme, de
+désarmement, de paix sans annexions, ni indemnités, etc., conceptions
+fort dédaignées de leurs philosophes.
+
+Les résultats obtenus par ces nouvelles méthodes furent incontestables.
+Les Italiens eux-mêmes attribuent à la propagande socialiste que
+menaient dans leur pays des agents à la solde de l’Allemagne le désastre
+de Caporetto où plusieurs corps d’armée se rendirent sans combat.
+
+En Russie les résultats furent plus importants encore. Déjà sous le
+tsarisme, l’Allemagne avait essayé une paix séparée en achetant
+plusieurs ministres qui arrêtèrent la fabrication des armes et trahirent
+la Roumanie. Après la révolution, l’Allemagne favorisa le mouvement
+bolcheviste en lui fournissant d’énormes subsides.
+
+Les conséquences furent immenses. Même entièrement vaincu, jamais le
+tsar n’aurait signé une paix comparable à celle que souscrivirent les
+chefs bolchevistes. Elle donnait à l’Allemagne des provinces renfermant
+55 millions d’hommes, parmi lesquelles l’Ukraine, considérée comme le
+grenier de l’Europe. On a dit avec raison «que l’asservissement russe
+signifiait la domination allemande non seulement de la mer du Nord à
+l’Asie Mineure, mais encore au Nord jusqu’à l’Océan Arctique et à l’Est
+jusqu’à l’Oural.» Sans notre victoire, la Russie eût été entièrement
+germanisée en peu d’années.
+
+ * * * * *
+
+L’action des agents allemands chez divers peuples resta longtemps
+presque inaperçue. Il fallut les recherches de l’attorney général des
+États-Unis pour découvrir que l’ambassade d’Allemagne avait un crédit de
+deux cent cinquante millions de francs au service de sa propagande en
+Amérique.
+
+Des menées identiques s’exercèrent dans tous les pays de l’univers: aux
+Indes, aux Antilles, à Java, etc. Les Allemands y versaient des subsides
+aux publications locales et recrutaient des bandes révolutionnaires pour
+provoquer grèves et émeutes. Les journaux espagnols ont publié des
+documents prouvant que l’ambassadeur d’Allemagne en Espagne soudoyait
+les anarchistes pour organiser des grèves et des mouvements destinés à
+renverser les ministres insuffisamment germanophiles.
+
+En France, la propagande fut aussi tenace, mais ignorée jusqu’au jour où
+des procès retentissants révélèrent sa force. Les Germains y dépensaient
+l’argent sans compter puisqu’ils n’hésitèrent pas, comme je l’ai
+rappelé, à verser douze millions pour l’achat d’un seul journal.
+
+ * * * * *
+
+L’exemple de la Russie prouva aux Allemands que le socialisme était leur
+plus sûr allié.
+
+Nos illuminés de l’Église socialiste ne perdirent pendant la guerre
+aucune de leurs illusions. Ils voyaient au travers de leurs rêves la
+«sozialdemokratie» et l’internationalisme combattant le pangermanisme et
+obligeant l’Empire à la paix.
+
+Rien ne dissipa cet aveuglement. En vain leur montrait-on des journaux
+socialistes allemands, comme le _Vorwaerts_, réclamer des annexions et
+assurer que la sozialdemokratie elle-même, arrivée au pouvoir, serait
+obligée de faire une politique impérialiste sous peine d’être balayée
+dans les vingt-quatre heures. Un autre journal du même parti, écrivait:
+«Nous sommes qualifiés en tant que socialistes pour dire qu’il nous faut
+des territoires pour étendre notre agriculture.» Le professeur Laskine
+donnait cette citation d’une grande revue socialiste: «Les plus ardents
+partisans de Liebknecht eux-mêmes ne veulent rendre ni la Belgique, ni
+aucun des territoires que nous occupons.»
+
+Nos socialistes, dont la propagande dans les ateliers et les usines
+faillit être si désastreuse, rêvaient d’obtenir la paix par leur
+pression sur les gouvernants. Les Allemands favorisèrent naturellement
+cette campagne qui leur avait si bien réussi en Russie où elle produisit
+la guerre civile et le démembrement du grand empire.
+
+ * * * * *
+
+Les armes psychologiques ne se combattent qu’avec des armes
+psychologiques. Aux apôtres socialistes prêts à accepter une paix
+allemande, il aurait fallu opposer d’autres apôtres chargés de rappeler
+ce qu’était la vie des peuples soumis à l’Allemagne.
+
+Sans parler des Belges déportés dans les usines où ils étaient
+astreints, avec un salaire dérisoire, aux plus durs travaux, le sort des
+Polonais dans la Pologne prussienne avant la guerre est suffisamment
+démonstratif. Les paysans s’y voyaient expropriés dès qu’un Allemand
+convoitait leurs terres et les enfants publiquement fouettés quand ils
+essayaient de parler leur langue maternelle.
+
+Ces faits furent toujours oubliés de nos socialistes. Ils ne pouvaient
+pas ignorer, cependant, que si l’Allemagne avait réussi à imposer sa
+paix avec les clauses économiques souhaitées par elle, la destinée de
+l’ouvrier français serait devenue tout à fait misérable. Grâce à leur
+outillage et surtout aux mines de charbon dont ils ont un excédent,
+alors que nous en manquons, les Allemands peuvent fabriquer à des prix
+très inférieurs aux nôtres. Pour produire des marchandises à des taux
+rendant possible leur vente, nos ouvriers auraient été obligés
+d’accepter salaires permettant tout juste de ne pas mourir de faim. La
+paix allemande eût donc été un désastre pour eux. Le peuple le comprit
+malgré la propagande socialiste et c’est ce qui nous sauva.
+
+ * * * * *
+
+On voit par les pages qui précèdent combien dangereuses et vaines
+étaient les diverses propositions des Allemands et leur adhésion
+apparente aux projets de désarmement, de société des nations et autres
+formules, très méprisées des philosophes germaniques et de leurs
+sectateurs.
+
+De telles adhésions ne constituèrent jamais que manœuvres de stratégie
+morale. Elles étaient fondées d’ailleurs sur des conceptions
+psychologiques très sûres.
+
+Supposez, en effet, que les diplomates allemands aient réussi à obtenir
+de leurs adversaires la discussion de la paix de conciliation dont ils
+acceptaient les principes, y compris la restitution de la Belgique.
+Comme à Brest-Litovsk, ces diplomates se seraient montrés d’abord très
+conciliants, admettant toutes les demandes accessoires pour prolonger
+les débats et accroître ainsi dans l’âme des combattants l’espoir de la
+paix universellement souhaitée.
+
+L’influence de cet espoir aurait progressivement affaibli la tension des
+énergies que maintenait auparavant la nécessité de combattre. Devant la
+grandissante certitude de la paix, l’idée de recommencer fût devenue
+profondément antipathique.
+
+A ce moment précis se seraient alors révélés les vrais desseins de
+l’Allemagne. Sans doute, aurait-elle dit, nous avons promis de restituer
+la Belgique, mais il est nécessaire pour notre sécurité de garder
+Anvers, etc.
+
+De telles conditions étant inacceptables, les Alliés auraient dû
+reprendre la lutte, mais cette fois dans des conditions déplorables,
+ayant perdu l’énergie belliqueuse qui constitue un des plus sûrs élément
+de victoire. Les facteurs moraux du succès seraient alors passés du côté
+des Allemands. Utilisant l’infinie crédulité de leur peuple, les
+gouvernants l’auraient facilement persuadé que les Alliés refusaient la
+paix dans le but de détruire l’Allemagne.
+
+On voit le danger des armes psychologiques employées contre nous par les
+Germains. Elles faillirent devenir plus redoutables que leurs canons.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+Les bouleversements politiques. Rapidité de leur propagation.
+
+
+Ayant déjà consacré un ouvrage à la psychologie des révolutions, je ne
+saurais m’étendre de nouveau sur ce sujet et me bornerai maintenant à
+étudier, comme exemple des grands bouleversements politiques, celui qui
+a désagrégé la Russie.
+
+On y voit figurer tous les éléments des révolutions que nous avons
+observés ailleurs: mécontentement, action des meneurs, contagion
+mentale, caractère du peuple auteur de la révolution, etc.
+
+En Russie, le mécontentement fut, avec l’espérance, le grand terrain de
+culture de la révolution. Comme dans tous les cas analogues, sous
+l’influence d’excitations agissant dans le même sens, les volontés
+unifiées devinrent un torrent qu’aucune barrière ne pouvait endiguer.
+
+Ce fut surtout par contagion mentale que la révolution russe se
+propagea. Pour comprendre son influence sur les Russes, il faut d’abord
+connaître leur psychologie.
+
+L’âme russe est construite sur un plan fort différent du nôtre. Faute
+d’armature ancestrale, elle ne possède aucune stabilité. Ses convictions
+sont des convictions fugitives résultant uniquement de l’impulsion du
+moment. Le Russe est sincère quand il prend un engagement et non moins
+sincère quand il ne l’exécute pas.
+
+Cette impulsivité extrême livre l’âme russe à tous les entraînements et
+sa moralité à toutes les tentations. Du paysan au ministre, les
+consciences s’achètent facilement. Le cours de la guerre l’a trop
+clairement montré. On sait maintenant qu’avant la révolution le
+président du conseil et divers ministres soudoyés par l’Allemagne
+préparaient une paix séparée.
+
+Les seules influences capables de dominer fortement l’âme russe sont les
+convictions mystiques. Propagées par contagion mentale, elles la
+stabilisent dans un sens déterminé, tant que leur action persiste.
+
+Si absurde que puisse être le but d’une secte mystique, si durs que
+soient les sacrifices exigés de ses adeptes, elle est toujours sûre de
+trouver en Russie de nombreux adhérents. C’est chez un tel peuple
+seulement que pouvaient prospérer des sectes comme celle des Skopzy qui,
+de nos jours encore, imposent de si cruelles mutilations à leurs
+fidèles. Chez lui seulement pouvaient prospérer des hallucinés comme le
+célèbre moine Raspoutine, assez puissant à la cour pour faire nommer ou
+révoquer à sa volonté ministres et généraux.
+
+En résumé, le Russe a une âme de primitif et reste inapte à se diriger
+lui-même. Le knout et les convictions mystiques sont les uniques
+éléments ayant réussi jusqu’ici à le conduire.
+
+ * * * * *
+
+Sur de telles âmes, des idées simples, chargées de promesses et
+d’espérances, exercent un pouvoir contagieux considérable. Or elles
+étaient pleines de séduction, les promesses bolchevistes.
+
+D’abord et avant tout, celle d’une paix ardemment souhaitée par des
+multitudes combattant pour une cause qu’elles ne comprenaient pas et
+désorientées par de trop visibles trahisons.
+
+Puis la séduisante conception d’égalité absolue, que venait vérifier des
+nominations comme celle d’un simple matelot promu ministre de la Marine
+et d’un sous-officier sautant tous les grades pour être nommé général en
+chef des armées.
+
+Enfin, promesse de la propriété du sol pour les paysans et
+enrichissement des ouvriers devenus seuls maîtres des usines.
+
+Réaliser tant de promesses nécessitait beaucoup d’argent. Les
+subventions allemandes et le pillage méthodique des fortunes privées en
+fournirent suffisamment. Les foules se persuadèrent que le paradis
+allait être établi sur terre et la propagation révolutionnaire fut
+instantanée.
+
+Cette propagation rapide de certains mouvements révolutionnaires est un
+phénomène observé dans beaucoup de révolutions soit religieuses comme la
+Réforme, soit politiques comme la révolution de 1848.
+
+La diffusion presque immédiate de l’Islamisme constitue également un des
+plus frappants exemples de cette rapidité. Elle fut si soudaine et si
+étendue que les historiens peu familiers avec certaines lois
+psychologiques régissant les croyances renoncent à l’expliquer.
+
+De cette histoire typique, je rappellerai un fragment prouvant
+expérimentalement l’instantanéité de propagation de croyances n’ayant
+cependant aucun élément rationnel pour soutien.
+
+ * * * * *
+
+Remontons d’une douzaine de siècles la ligne du temps et
+transportons-nous à la cour du roi de Perse, souverain très puissant, se
+qualifiant volontiers de roi des rois.
+
+Nous sommes au VIIe siècle après J.-C. vers le début de l’Hégire. Les
+vastes empires qui rayonnaient jadis sur l’Orient ont disparu. Rome
+n’est plus qu’une ombre. Byzance supporte difficilement l’héritage des
+civilisations antérieures. La Perse seule s’accroît chaque jour.
+
+Aucune sagesse humaine ne pouvait alors pressentir qu’au panthéon des
+dieux venait de naître une divinité nouvelle qui soumettrait bientôt une
+partie considérable de l’univers à ses lois.
+
+Assis sur un trône de marbre incrusté d’or dans la grande salle
+d’audience de son palais, le roi de Perse songeait.
+
+Dernier représentant de cette illustre dynastie des Sassanides qui
+gouvernait depuis des siècles son antique empire, il avait brillamment
+continué leur œuvre. De l’Indus à l’Euphrate, sa puissance était
+redoutée. Pourquoi ses états ne deviendraient-ils pas aussi vastes qu’à
+l’époque glorieuse des grands rois Achéménides, contemporains
+d’Alexandre?
+
+Continuant à méditer sur sa future grandeur, le roi contemplait d’un œil
+distrait les envoyés lui apportant des tributs, quand, soudain, un
+esclave vint lui dire que des émissaires arabes mal vêtus, mais de mine
+fière, insistaient pour être introduits.
+
+Des Arabes! Que pouvaient bien lui vouloir ces lointains nomades,
+ignorés par l’histoire, et dont il n’avait que très vaguement entendu
+parler?
+
+Curieux de le savoir, le roi ordonna de les faire entrer. Ils parurent,
+s’approchèrent du trône et sans se prosterner comme l’exigeait l’usage,
+tinrent au monarque cet altier discours:
+
+«Le calife de la Mecque nous envoie vers toi pour te donner à choisir:
+ou adopter la foi du prophète, ou payer tribut, ou voir ton empire
+détruit par nos armes.»
+
+Irrité d’une telle insolence, le monarque ébaucha un geste vers le garde
+qui, figé comme une statue de bronze, se tenait derrière lui, son long
+sabre à la main. Puis, se ravisant, il haussa les épaules et murmura
+avec dédain:
+
+«Ce sont des fous. Qu’on les renvoie.»
+
+Trois mois plus tard, le roi des rois était renversé de son trône. Son
+empire tombait sous la domination des Arabes. Le drapeau de l’Islam
+flottait sur toutes les villes de la Perse. Il y flotte encore.
+
+Le puissant souverain avait été vaincu par des armées matériellement
+très inférieures aux siennes, mais grandies par une foi mystique dont il
+ne soupçonnait pas la force.
+
+On sait avec quelle rapidité l’empire arabe devait grandir.
+
+En quelques années, l’Égypte, l’Afrique, l’Espagne étaient conquises. La
+France elle-même se voyait menacée, et il fallut toute la vaillance de
+Charles Martel pour arrêter l’invasion, arrivée jusqu’à Poitiers.
+
+Après avoir, sous l’impulsion de leur foi, fondé un vaste empire et une
+civilisation dont nous admirons les vestiges, les Arabes furent vaincus
+par d’autres conquérants, les Mogols, d’abord, les Turcs plus tard; mais
+la contagion mentale de convictions fortes ayant obligé les vainqueurs à
+l’adoption de la foi religieuse de vaincus d’ailleurs plus civilisés
+qu’eux, l’islamisme continua son expansion. Après avoir envahi l’Inde,
+il s’étendit jusqu’aux confins de la Chine et les dépasse aujourd’hui.
+
+ * * * * *
+
+L’histoire de la fondation de la puissance arabe, celle des Croisades,
+celle de la soumission de 400 millions d’hommes à la foi bouddhique,
+celle de l’extension de la révolution française et, de nos jours, celle
+de la propagation du bolchevisme, sont des événements de nature
+identique, que la psychologie moderne seule peut expliquer.
+
+Les historiens rationalistes les comprennent fort mal et sont irrités de
+voir le rôle formidable joué par les hallucinés dans l’histoire du
+monde.
+
+Ce rôle cependant fut prépondérant. Sous leur influence, de puissantes
+civilisations ont surgi et d’autres ont péri. La grandeur des effets
+engendrés étant sans rapport avec la petitesse des causes on peut
+s’étonner que parce qu’un nomade illuminé eut sous sa tente de vagues
+visions, le monde ait été bouleversé. Il le fut pourtant, et du fond de
+son tombeau, ce redoutable visionnaire domine encore les sentiments de
+plusieurs millions d’hommes.
+
+ * * * * *
+
+La propagation de certains mouvements révolutionnaires modernes ne
+s’explique pas seulement par la séduction mystique de croyances
+promettant à chacun l’égalité, la fortune et le bonheur. Elle est
+favorisée aussi par d’autres motifs qui peuvent se résumer en quelques
+lignes.
+
+Les grandes civilisations se compliquant beaucoup avec le progrès,
+laissent derrière elles dans leur course rapide une foule d’êtres
+n’ayant pas les capacités nécessaires pour les suivre. Ils constituent
+l’armée immense des inadaptés.
+
+Ces inadaptés restent naturellement des mécontents et par conséquent des
+ennemis de la société où ils ne trouvent pas la place dont ils se
+croient dignes.
+
+Toutes les révolutions les eurent pour adeptes. Ils ont surgi en France
+sous la Terreur, puis sous la Commune, puis en Russie aujourd’hui. A
+leur tête se mettent invariablement des politiciens avides de fortune ou
+d’honneurs et dont le bruyant altruisme masque des instincts égoïstes
+souvent très bas. Le monde a parfois manqué de Catons mais jamais de
+Catilinas.
+
+Ces inadaptés existent également, quoique à un degré moindre
+qu’ailleurs, en Allemagne et ses gouvernants commirent une erreur
+psychologique en le méconnaissant. Favoriser à l’étranger la propagande
+socialiste c’était ignorer les lois de la contagion mentale et s’exposer
+à devenir victimes du fléau déchaîné par eux. Ils n’ont compris leur
+erreur qu’en voyant la révolution se développer dans leur propre pays.
+
+Les prisonniers allemands en Russie, qui avaient observé les
+bolchevistes à l’œuvre et aidé volontiers à cette œuvre, retenaient de
+leurs doctrines qu’elles seraient pour eux l’affranchissement d’une
+discipline très dure. Cette idée simpliste d’affranchissement était
+évidemment plus séduisante que les théories pangermanistes, sans intérêt
+pour de simples soldats.
+
+Les gouvernants allemands se trouvèrent à l’égard du bolchevisme, pour
+l’extension duquel ils dépensèrent tant de millions, dans la situation
+de ce sorcier d’une vieille légende qui, connaissant la formule magique
+capable de faire surgir un torrent fut submergé par lui, faute de savoir
+les mots capables de l’arrêter.
+
+En raison même du pouvoir contagieux des mouvements populaires, il est
+toujours plus facile de les provoquer que de les refréner. L’Allemagne,
+la Prusse et surtout l’Autriche en firent jadis l’expérience, lorsque la
+révolution de 1848 propagée par contagion dans une grande partie de
+l’Europe finit par les atteindre. En Autriche cette propagation eut pour
+conséquence l’abdication de l’empereur Ferdinand en faveur de
+François-Joseph. Ce dernier en fut bientôt réduit à solliciter le
+secours d’une armée russe pour combattre les Hongrois qui s’étaient
+déclarés en République. Il ne triompha d’eux que par une longue série de
+massacres.
+
+ * * * * *
+
+Ce chapitre avait surtout pour but de montrer avec quelle rapidité
+peuvent se propager les mouvements religieux et révolutionnaires dès
+qu’ils impressionnent l’âme des foules.
+
+Cette constatation fondamentale rend intelligible l’extension du
+mouvement bolcheviste que nous étudierons dans d’autres chapitres. Ce
+n’est pas en réalité, comme on le fait généralement, à une foi politique
+qu’il faut le comparer, mais aux grands mouvements religieux tels que
+l’islamisme.
+
+
+
+
+LIVRE V
+
+LE NOUVEL OURAGAN RÉVOLUTIONNAIRE
+
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+Formes actuelles des aspirations populaires.
+
+
+Une des grandes difficultés de l’heure prochaine sera non seulement
+d’imposer la paix au dehors, mais aussi de l’obtenir au dedans. De
+graves symptômes montrent que cette paix intérieure sera aussi ardue que
+celle qu’il fallut établir avec nos ennemis.
+
+La propagande socialiste a, d’ailleurs, trouvé un terrain bien préparé
+par un mécontentement général dont les causes sont multiples.
+
+C’est par des grèves innombrables que le mécontentement populaire se
+manifesta dans les divers pays. Elles se présentent partout avec un
+caractère nouveau qui les différencie nettement des grèves antérieures.
+
+Jusqu’ici, en effet, les réclamations ouvrières avaient pour but unique
+un accroissement de salaires. Jamais elles ne s’étaient proposé
+d’obliger les gouvernants à certains actes politiques faisant partie des
+attributions de l’État.
+
+On peut juger de leur état d’esprit actuel d’après le programme présenté
+au Congrès des cheminots par un de ses membres influents:
+
+ «Toutes relations, y est-il dit, doivent être rompues avec les
+ Compagnies et les pouvoirs publics.
+
+ Nous devons être, avant tout, un organisme destructif. Faisons d’abord
+ table rase, nous reconstruirons après.
+
+ Il n’y a point pour nous de salut hors la grève générale, génératrice
+ de la révolution. La dictature du prolétariat s’inspire de la théorie
+ communiste libertaire, c’est-à-dire action directe des exploités
+ contre les exploiteurs; démolition de la société actuelle et
+ opposition à toute organisation nouvelle.»
+
+Un des ordres du jour, voté avec enthousiasme, contenait les passages
+suivants:
+
+ «Considérant que les révolutionnaires russes, hongrois et allemands ne
+ font qu’appliquer les principes que nous avons toujours défendus et
+ que l’_expropriation capitaliste_ demeure à l’ordre du jour de notre
+ propagande et de notre action,
+
+ Se séparent aux cris de: «Vive la grève générale! Vive la révolution
+ sociale!»
+
+ * * * * *
+
+Les grèves actuelles sont dirigées par des chefs de syndicats auxquels
+les ouvriers obéissent avec une facilité qui montrent bien le besoin de
+la presque totalité des hommes d’être guidés. Les meneurs réunissent en
+un faisceau les volontés individuelles incertaines. Ils opèrent une
+sorte de cristallisation dans un milieu amorphe.
+
+Pour agir sur les collectivités soumises à leur influence ils doivent
+posséder une volonté impérieuse. Les chefs de syndicats connaissent bien
+ce principe et ne laissent pas discuter leurs brèves injonctions. Un
+geste a suffi pour que 500.000 cheminots se missent en grève sans se
+soucier d’affamer leur pays.
+
+Les exigences de ces syndicats, auxquels le pouvoir de décréter des
+grèves confère une indiscutable force, croissent à mesure que faiblit la
+résistance des gouvernants. Ils ne sont encore aujourd’hui qu’un état
+dans l’État, mais ils aspirent à devenir tout l’État.
+
+Leurs prétentions atteignent souvent l’extravagance. A Paris, ils
+intimèrent aux directeurs de théâtres l’ordre de ne pas accepter
+d’artistes non syndiqués à la Confédération générale du travail et on a
+pu lire dans les journaux que les artistes des grands théâtres
+subventionnés (Opéra, Opéra-Comique, Odéon), «vinrent à la C.G.T.
+déclarer que pour obéir à l’ordre syndical qui venait de leur être donné
+ils allaient se mettre en grève».
+
+Avant longtemps, sans doute, la C.G.T. donnera au ministre des
+Beaux-Arts l’ordre de refuser l’entrée des salles d’expositions aux
+peintres non syndiqués, et interdira aux éditeurs de publier les livres
+d’auteurs non syndiqués, etc. La dictature du prolétariat, dont nous
+étudierons bientôt les effets, se trouverait alors réalisée.
+
+L’universalité du mouvement gréviste dans tous les pays constitue une
+aspiration inconsciente des travailleurs manuels à devenir les maîtres
+et remplacer leurs chefs dans la direction des affaires. Les exemples de
+la Russie et de l’Allemagne montrent que cette expérience coûtera fort
+cher aux peuples qui tenteront encore de la réaliser.
+
+Tout pouvoir sans contrepoids s’intensifie progressivement en absorbant
+les pouvoirs rivaux plus faibles, puis il périt par son exagération
+même. Cette loi est une des plus vérifiées de l’histoire.
+
+La France, divisée jadis en grands partis politiques, se fractionne
+aujourd’hui en petits syndicats semblant jouir d’une puissance absolue,
+puisque chacun d’eux possède la facilité d’arrêter la vie sociale. Que
+les syndicats boulangers décrètent une grève et le pays est sans pain.
+Que les cheminots refusent le travail et les grandes villes ne sont plus
+approvisionnées. De même pour la plupart des professions.
+
+En réalité, cependant, cette puissance est un peu illusoire. D’abord,
+parce que les auteurs de telles grèves en sont les premières victimes;
+en second lieu, parce que l’opinion publique, si influente aujourd’hui,
+finirait par se dresser contre ces abus et exigerait des mesures de
+répression indispensables, mais où toutes les libertés finiraient par
+sombrer.
+
+Les grèves partielles devenant de plus en plus gênantes pour tout le
+monde, les syndicats associés aujourd’hui en arriveront à se
+désolidariser, puis à se combattre. Les peuples n’ont pas péniblement
+détruit la tyrannie des rois pour se soumettre aveuglément au despotisme
+anonyme de syndicats ouvriers prétendant arrêter à leur volonté la vie
+d’un pays.
+
+ * * * * *
+
+Nous en sommes encore actuellement à la phase où les mots, les mythes,
+les formules exercent une puissance souveraine sur l’âme crédule des
+foules.
+
+Éclairer ces foules sur leurs véritables intérêts est une des tâches les
+plus nécessaires de l’heure présente. On n’y songe cependant guère. Les
+politiciens cherchent à plaire, non à instruire.
+
+Nous possédons d’innombrables ligues contre l’alcoolisme, la
+dépopulation, etc., aucune ne s’est fondée pour instruire les masses et
+leur montrer les réalités économiques qui vont conditionner leur
+existence. Bien exceptionnels aujourd’hui sont les orateurs osant dire
+tout haut les vérités nécessaires à connaître.
+
+Pour réussir cet enseignement des classes populaires, il faudrait
+étudier d’abord la mentalité de l’ouvrier et bien connaître les
+arguments au moyen desquels les meneurs socialistes l’illusionnent; ne
+pas dédaigner les gros effets oratoires qui agissent sur les foules, ne
+pas hésiter non plus à entrer dans le détail des lois économiques qui
+vont dominer le monde et ne tiendront compte ni de nos rêves ni de nos
+volontés.
+
+A une foi agissante, il faudrait opposer une foi également agissante.
+Les apôtres ne se combattent qu’avec des apôtres, on ne le répétera
+jamais assez.
+
+ * * * * *
+
+Cette tâche d’instruction est urgente. Tous les esprits doivent être mis
+nettement en face de la situation actuelle. Notre dette écrasante ne
+peut diminuer qu’en fabriquant assez abondamment pour pouvoir exporter.
+Importer sans exportation compensatrice constitue une menace de ruine
+prochaine. Or, nos importations augmentent considérablement alors que
+les exportations continuent à fléchir.
+
+Les constantes interventions socialistes contre le capital contribuent
+beaucoup à entraver l’essor de notre industrie. Un homme d’État anglais
+a dit avec raison, que dans dix ans seulement on saura qui a gagné la
+guerre. Ce n’est pas s’avancer beaucoup d’affirmer que le peuple qui
+l’aura réellement gagnée sera celui chez lequel les doctrines
+socialistes exerceront le moins d’action.
+
+Si la situation de l’Amérique semble devoir être bientôt très supérieure
+à celle de l’Europe, c’est en grande partie parce qu’à la haine des
+classes elle a substitué leur association. L’ouvrier américain sait
+parfaitement défendre ses intérêts, mais il sait aussi qu’enrichir le
+patron contribue à s’enrichir soi-même. Il est également persuadé que
+l’initiative privée et non l’intervention de l’État, constamment
+réclamée par le socialisme français, engendre les progrès qui font
+prospérer les nations.
+
+Les Américains savent toutes ces choses, parce qu’ils les ont apprises
+non seulement par l’expérience, mais aussi dans leurs écoles dirigées
+par des maîtres dédaigneux des théories et ne tenant compte que des
+réalités.
+
+ * * * * *
+
+Les Allemands se félicitent fort de la désorganisation créée chez leurs
+ennemis sous l’influence des meneurs socialistes. On en peut juger par
+les passages suivants d’un mémoire du ministre allemand Erzberger:
+
+ «La position politique de l’Allemagne dans le monde s’est grandement
+ améliorée depuis l’armistice. Il y a six mois, nous avions en face de
+ nous dans les pays ennemis une opinion publique ferme et unie.
+ Aujourd’hui, comme il fallait s’y attendre, les intérêts individuels
+ reparaissent et diminuent la force des pays de l’Entente... Dans toute
+ l’Entente, il existe une tendance à concilier les principes wilsoniens
+ avec le programme du socialisme révolutionnaire...
+
+ Nous avons tellement affaibli la France qu’elle ne pourra jamais se
+ relever. Après un tel épuisement, la maladie finira par s’y
+ installer.»
+
+La tactique actuelle de nos ennemis est très simple: encourager chez les
+Alliés la propagande socialiste génératrice de désordres.
+
+Les espoirs de revanche de l’Allemagne sont surtout orientés vers le
+rôle qu’elle pourra jouer en Russie:
+
+ «Nous entreprendrons la reconstitution de la Russie et, avec un tel
+ appui, nous serons en mesure, dans dix ou quinze ans, d’avoir la
+ France à notre merci. La marche sur Paris sera plus facile qu’en 1914
+ et le continent nous appartiendra.»
+
+On trouvera une preuve de l’appui que l’Allemagne rencontre aujourd’hui
+en France, pour désorganiser le pays, dans une lettre adressée au
+gouvernement par un groupe d’industriels et dont plusieurs journaux ont
+reproduit les fragments suivants:
+
+ Le commerce et l’industrie de la région parisienne vous adressent un
+ appel désespéré. Des événements sans précédent se déroulent à Paris et
+ dans sa banlieue, dont la prolongation présenterait, tant pour l’ordre
+ social que pour le ravitaillement même de la population, des dangers
+ auxquels il ne serait plus possible de parer.
+
+ Sans cause apparente, les grèves éclatent, décidées en dehors des
+ chefs des organisations ouvrières, et _dont l’origine louche serait
+ peut-être aisée à déceler_.
+
+ Aussitôt, dans toute la banlieue, dans Paris même, les usines, les
+ ateliers, les magasins sont envahis par des bandes de gamins de quinze
+ à dix-huit ans, d’étrangers et de filles qui contraignent par les
+ menaces et les violences, ouvriers et employés laborieux à délaisser
+ le travail. _Nulle part, il n’a été possible de faire appel à la
+ police_, dont le rôle est cependant de maintenir l’ordre et de
+ protéger les honnêtes gens. Ce n’est pas de quelques atteintes
+ seulement à la liberté du travail, si souvent et si vainement
+ proclamée, que nous avons à nous plaindre, mais _d’une inertie totale,
+ absolue, de la force publique, qui laisse les commerçants et les
+ industriels sans défense à la merci d’une poignée de malfaiteurs_.»
+
+Nous sommes prévenus du sort qui nous menace. Si la haine des classes
+persiste, elle engendrera inévitablement une ruine générale et une
+décadence sans remède.
+
+Il s’agit, comme on l’a dit justement, bien plus de transformer les
+esprits et les habitudes que de rechercher une formule de salaire plus
+ou moins ingénieuse.
+
+Cette transformation est difficile parce que depuis l’époque récente où
+les peuples pensent et sentent par groupes, le rôle des illuminés
+s’accroît sans cesse. Ces éternels rêveurs nous parlent de temps
+nouveaux; mais, en réalité, ils sont victimes d’illusions mystiques
+communes à tous les âges et dont le nom seul a changé. Répétant les
+antiques formules d’espérance qui charmaient l’humanité à son aurore,
+ils en sont revenus au mythe hébraïque de la Terre promise et
+entreprennent une fois de plus la tâche de Sisyphe, condamné par les
+dieux à remonter sans cesse au sommet d’une montagne un rocher qui en
+retombait toujours.
+
+Les prophètes des croyances nouvelles destinées à régénérer le monde
+réussiront peut-être à le détruire, mais ils seront impuissants contre
+les nécessités économiques qui dominent la vie des peuples.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+La dictature du prolétariat et ses illusions.
+
+
+La conception de la dictature du prolétariat, ou en d’autres termes, de
+la dictature des masses, est une conséquence assez naturelle de
+l’illusion qui fait attribuer la supériorité intellectuelle au nombre.
+D’après cette théorie, beaucoup d’hommes réunis acquerraient des
+facultés spéciales que ne posséderait aucun d’eux à l’état isolé.
+Théorie d’ailleurs exactement contraire à ce que révèle l’étude de la
+psychologie collective.
+
+Certains idéologues reconnaissent au nombre, non pas seulement la
+puissance matérielle et intellectuelle mais encore des facultés
+véritablement transcendantes.
+
+Pareille conception n’était guère soutenue jadis que par des politiciens
+dont les croyances limitaient fort l’horizon mental. Il est donc un peu
+surprenant de voir le président Wilson supposer aux peuples des facultés
+très hautes dont seraient dépourvus les individus isolés.
+
+Après avoir constaté dans un de ses discours l’imprévoyance de beaucoup
+de chefs d’État, l’honorable président ajoutait:
+
+ «La vision de ce qui est nécessaire pour entreprendre les grandes
+ réformes a rarement été accordée à ceux qui dominent les nations...
+ L’Europe est secouée dans ses entrailles à l’heure actuelle, car elle
+ s’aperçoit que les hommes d’État n’ont pas de vision et que seuls les
+ peuples ont eu la vision.»
+
+L’assertion relative au défaut fréquent de perspicacité des diplomates
+et des chefs d’État n’est pas contestable. Celle concernant les facultés
+de prévision des peuples constitue une erreur psychologique choquante.
+Qu’une collectivité voie plus juste que l’individu est une conception
+absolument contraire aux lois, bien connues aujourd’hui, de la
+psychologie des foules.
+
+A ne considérer même que les événements actuels, où sont les peuples
+ayant manifesté une vision juste de leurs intérêts? La nation allemande
+tout entière poussait à la guerre et l’accepta avec enthousiasme. C’est
+avec le même enthousiasme que le peuple russe accueillit la révolution
+bolcheviste qui devait plonger dans une profonde misère les classes
+ouvrières au profit desquelles cette révolution prétendait se faire.
+
+En réalité, si les peuples sentent facilement leurs besoins immédiats,
+ils ne perçoivent rien au delà de l’heure présente et gardent toujours
+le simplisme d’Esaü, dédaignant un intérêt futur très grand pour un
+avantage immédiat très petit.
+
+Seuls, les conducteurs d’hommes peuvent montrer la route à suivre aux
+multitudes incapables de l’apercevoir.
+
+Ce fut justement l’œuvre des dirigeants, aux États-Unis. Ils comprirent,
+que ce grand pays sans armée et sans marine, menacé par le Mexique et le
+Japon, gagnerait beaucoup à la guerre. Finalement, le peuple fut amené à
+entreprendre une lutte qui devait faire de l’Amérique l’arbitre du
+monde.
+
+Est-il supposable que la nation américaine eût songé, sans direction, à
+se lancer dans cette formidable aventure? N’eût-elle pas préféré les
+avantages immédiats d’un commerce fructueux avec les belligérants à ses
+intérêts lointains?
+
+Ce que le peuple américain ne distinguait pas alors, il le perçoit très
+bien, maintenant.
+
+On en peut juger par la citation suivante d’un grand journal des
+États-Unis (_Sun_, 25 février 1919)
+
+ «Il est certain que les Américains ne se sont pas plongés dans la
+ bataille uniquement par amour de l’humanité. Nous avons franchi
+ l’Atlantique pour aider à sauver la France et l’Angleterre, car si
+ elles avaient été vaincues, c’eût été notre tour d’être attaqués et il
+ y a de grandes chances que nous aurions été perdus, nous aussi. En
+ conséquence, c’est donc pour nous sauver nous-mêmes que nous avons
+ traversé l’Atlantique.»
+
+ * * * * *
+
+La dictature du prolétariat, aspiration principale du socialisme,
+implique naturellement que le prolétariat posséderait des aptitudes
+spéciales. L’expérience russe, réalisée sur une grande échelle, a
+démontré au contraire sa totale incapacité. Les tentatives faites en
+Allemagne l’ont également prouvé.
+
+Une autre évidence que les mouvements révolutionnaires mirent en
+lumière, est le degré de férocité sauvage auquel conduisent les
+doctrines basées sur la haine des supériorités, supériorité de la
+fortune comme de l’intelligence.
+
+Pour établir son rêve d’égalité universelle, le socialisme bolcheviste a
+systématiquement procédé au massacre de toutes les élites. Il le fit
+avec des raffinements de cruautés qui remplirent le monde d’horreur.
+
+Une relation officielle, publiée par le gouvernement anglais, d’après
+les témoignages de ses représentants en Russie, donne, sur la sauvagerie
+bolchéviste, des détails montrant à quelles extrémités l’envie et la
+haine peuvent pousser les hommes.
+
+Certaines victimes étaient enterrées vivantes, d’autres coupées en
+morceaux, d’autres pendues de façon que l’asphyxie se produisît
+lentement. Des officiers étaient sciés vivants entre deux planches, etc.
+
+Les exécuteurs ne tenaient compte ni de l’âge ni du sexe des victimes.
+De nombreux lycéens furent massacrés simplement en raison de leur
+qualité de futurs bourgeois.
+
+Les principes directeurs de la domination des prolétaires ont été
+formulés par le chef du bolchevisme dans les termes suivants:
+
+ «Ne reconnaissant pas la violence de la part des individus, nous
+ sommes pour la violence d’une classe contre les autres et les
+ gémissements de ceux qui se sentent déconcertés par cette violence ne
+ nous dérangent nullement. Ils doivent se faire à l’idée que les
+ paysans ou les soldats les commanderont et qu’ils seront forcés
+ d’accepter un nouvel ordre des choses.»
+
+Tous les intellectuels savants, professeurs, médecins même furent, de la
+part des révolutionnaires, l’objet de la même haine que les bourgeois
+capitalistes.
+
+Le _Journal de Genève_ a donné les extraits suivants d’une publication
+russe:
+
+ «Les intellectuels, il faut les passer à la baïonnette!» crient les
+ matelots. «Il faut les faire mourir de faim!» glapissent les soldats.
+ «A mort les savants!» hurle la plèbe.»
+
+Les écrivains bolchevistes ne cessaient de prêcher le «pogrom» des
+intellectuels.
+
+ «Le résultat d’ailleurs ne se fit pas attendre, écrit le même journal.
+ Durant le mois de novembre, plus de 120 intellectuels furent
+ massacrés: maîtres d’école, sages-femmes, ingénieurs, médecins,
+ avocats.»
+
+Un des rares journaux que les léninistes laissèrent quelque temps
+paraître fit timidement observer que pour obtenir une voie ferrée,
+construire un bateau à vapeur, poser une canalisation d’eau, il fallait
+des intellectuels. Vérité élémentaire sans doute.
+
+ «Mais, ajoute tristement ce journal, c’est justement en cela que
+ consistent l’horreur et la honte de notre temps. Nous commençons à
+ oublier l’alphabet et nous devons «prouver» d’un air sérieux que la
+ science est utile, que les intellectuels ont le droit de vivre et que,
+ si on les passait à la baïonnette, personne n’en retirerait aucun
+ avantage.»
+
+Les bolchevistes ne furent d’abord nullement influencés par ces
+considérations et, pour bien prouver combien les intellectuels leur
+semblaient inutiles, ils nommèrent membres de leur gouvernement des
+ouvriers, des paysans et des matelots complètement illettrés.
+
+Mais l’expérience fut plus forte que la théorie. Lorsque la gestion du
+prolétariat eut créé la ruine, le dictateur Lénine en fut réduit à
+offrir aux bourgeois encore vivants d’énormes traitements pour reprendre
+la direction des industries et des administrations.
+
+ * * * * *
+
+A ceux qui n’acceptent que le témoignage des hommes de leur parti, on
+peut recommander la lecture de l’interview d’un socialiste, le général
+Pildzuski, publié par _Le Journal de Genève_:
+
+ «De loin, dit-il, le bolchevisme représente pour le pauvre et
+ l’opprimé une espérance de vie meilleure et un sentiment de vengeance
+ sociale.
+
+ Je ne comprends pas, après avoir vu les ruines accumulées par le
+ régime communiste, comment il peut y avoir en Europe des socialistes
+ lui étant favorables.
+
+ En deux mois, à Vilna, les communistes ont amené une ruine complète.
+ Ce ne sont pas des hommes civilisés, mais des sauvages assoiffés de
+ sang et de pillage. Lors de leur arrivée au pouvoir, ils ont, en cinq
+ jours, édicté plus d’un millier de décrets.
+
+ On ne peut changer toute la vie économique et sociale d’un peuple en
+ quelques jours. On n’obéit donc pas à ces innombrables ordonnances. La
+ terreur entra alors en action pour soviétiser de force. La production
+ s’arrêta partout.
+
+ Lénine, qui voulait rénover la société, n’a réussi qu’à instaurer
+ partout un état de choses voisin de la mort.»
+
+ * * * * *
+
+Les chefs du bolchevisme russe professent un mépris intense pour les
+socialistes français malgré les humbles avances de ces derniers. Les
+journaux ont reproduit le passage suivant d’un article de
+l’Internationale communiste:
+
+ «Il est temps d’en finir avec ce malentendu déjà trop prolongé.
+ L’heure est trop grave pour que le prolétariat français souffre plus
+ longtemps l’alliance du misérable longuettisme avec la grande réalité
+ de la lutte prolétarienne pour le pouvoir... _Longuet et Vandervelde
+ doivent être sans pitié rejetés dans le tas malpropre des bourgeois
+ dont ils essaient en vain de sortir pour atteindre la route
+ socialiste._ Nous n’avons plus besoin du décor vieilli du
+ parlementarisme, ni de son illusion d’optique... En finir avec le
+ longuettisme est une exigence nécessaire de la gangrène politique.»
+
+ * * * * *
+
+Les jugements les plus exacts que l’on puisse formuler sur le
+bolchevisme sont dus à des socialistes et à des bolchevistes.
+
+Voici d’abord comment s’exprime un ancien député à la _Douma_,
+socialiste très avancé, M. Alexinski sur les résultats du régime
+bolcheviste: 1º Suppression de la liberté de pensée. Tous les journaux
+n’appartenant pas au parti bolcheviste sont supprimés. 2º Arrêt de la
+vie industrielle; la plupart des usines fournissant à peine 10 % de leur
+ancienne production et la majorité d’entre elles d’ailleurs restent
+fermées. Elles le seraient toutes sans les spécialistes allemands que
+les chefs bolchevistes se procurent à grands frais. Ce sont également
+des officiers allemands qui dirigent l’armée rouge. Les organisations
+ouvrières ont perdu toute indépendance.
+
+Le _Temps_ du 9 mars 1920 reproduisit, d’après les journaux russes, le
+compte rendu de la 7e conférence de tous les soviets économiques de la
+Russie tenue à Moscou. La faillite du régime communiste y fut mise en
+évidence.
+
+On reconnut que l’antagonisme entre les paysans et les citadins était si
+fort que les premiers ne veulent plus ravitailler les villes et
+préfèrent laisser le blé pourrir dans les campagnes.
+
+ «La situation de l’industrie est plus grave encore: la production du
+ travail a diminué de 70 p. 100. Les rares usines qui travaillent le
+ font avec des pertes telles que leur production ne couvre même pas le
+ salaire des ouvriers.
+
+ Krassine a déclaré:
+
+ Je suis obligé de dire que la vie se montre plus forte que la doctrine
+ communiste, et que tant que l’on ne reconnaîtra pas comme absolument
+ impossible de rétablir la vie économique avec le régime soviétiste tel
+ qu’il est actuellement, moi, Krassine, et tous les autres comités ou
+ Soviets ne pourrons rien faire. Ces derniers ne seront même qu’une
+ entrave.
+
+ Lénine prit la parole et prononça un discours qui peut se résumer
+ ainsi:
+
+ Il faut que nous agissions pour l’économie populaire et l’industrie
+ exactement comme nous avons agi pour l’armée. Le principe du
+ collectivisme doit céder au régime du gouvernement des particuliers:
+ le développement économique populaire, chez nous, nous y a amenés. La
+ direction collective de l’industrie par toutes sortes de Soviets ne
+ donne pas le travail rapide, qui est maintenant nécessaire. Aussi
+ faut-il travailler énergiquement, réduire les pouvoirs, les fonctions
+ des comités de fabriques, et en donner la direction à des chefs
+ particuliers, qui seront naturellement bolchevistes.»
+
+Pour remédier à la ruine industrielle de la Russie, Trotzki n’a trouvé
+d’autres moyens que de militariser l’industrie, ce qui signifie pour lui
+remplacer la journée de huit heures par une journée de douze heures.
+Comme le dit l’auteur de ce compte rendu, l’expérience communiste russe
+peut se résumer en trois mots; terrorisme, ruine et servitude.
+
+Ainsi, après deux ans d’expériences, le bolchevisme a dû constater que
+la force des choses était supérieure aux doctrines.
+
+Devant la faillite évidente de leur système, les révolutionnaires en
+sont simplement revenus au vieux système capitaliste. L’initiative
+privée est stimulée en laissant les chefs d’usines réaliser de gros
+bénéfices. Même dans les exploitations de l’État, l’égalité des salaires
+n’a pas été maintenue. Les directeurs et ingénieurs touchent de forts
+émoluments, les tarifs des divers ouvriers sont tous variables. «On a
+rétabli partout le travail aux pièces et institué un système de primes
+avec minimum obligatoire de production quotidienne» sous peine de
+fusillade. Toutes les grèves ont été interdites. En réalité le
+communisme bolcheviste n’est plus qu’une forme exagérée de l’ancien
+tzarisme autocratique.
+
+ * * * * *
+
+Une révolution s’accomplit d’abord dans les esprits, avant de se
+traduire par des actes. L’idée de la dictature du prolétariat n’a pas
+encore provoqué de révolution chez tous les peuples, mais elle les a
+conduits à la conception que les prolétaires, étant des autocrates, ont
+le droit de manifester les plus invraisemblables exigences.
+
+Ces exigences grandissent et menacent l’existence économique du monde
+moderne. Les classes ouvrières perdent de plus en plus le sens des
+possibilités.
+
+Un typique exemple de leurs aberrations mentales est fourni par la grève
+des cheminots autrichiens, au moment précis où l’Entente consentait à
+ravitailler l’Autriche.
+
+ «Les trains de vivres sont arrêtés sur tout le réseau du Sud et les
+ grévistes, qui se plaignent de mourir de faim, refusent absolument de
+ les laisser passer. Encore quelques jours d’interruption et ce serait
+ la famine. Il n’y a plus rien les stocks sont complètement épuisés.»
+
+Et pourquoi ce refus si préjudiciable à l’intérêt général? Simplement
+parce que les cheminots voulaient recevoir, à l’avenir, soixante-dix
+francs par jour et être gratuitement nourris.
+
+Pour ne pas se montrer aussi extravagantes, les exigences des ouvriers
+français sont également excessives. D’innombrables exemples le prouvent.
+Tel celui des balayeurs et des ouvriers municipaux de Paris réclamant,
+comme salaire de début, un traitement de colonel avec un congé annuel de
+trente jours.
+
+Employés des postes et des chemins de fer, instituteurs, fonctionnaires,
+etc., ont manifesté des prétentions analogues.
+
+L’incapacité totale de ces réclamants à comprendre les répercussions
+qu’engendrerait la réalisation de leurs exigences est frappante. Ce
+serait d’abord la destruction de la richesse publique, puis la misère
+des travailleurs.
+
+On a calculé que si nos chemins de fer cédaient aux demandes actuelles
+de leur personnel, le déficit des Compagnies, déjà fort élevé,
+dépasserait trois milliards. Résultat final: ou élever les prix de
+transport des marchandises au point d’en rendre impossible la vente à
+l’étranger, ou, si ces prix de transport n’étaient pas augmentés, faire
+tomber à zéro le revenu des actions. Ce ne seraient nullement les
+capitalistes qui s’en trouveraient victimes, car les statistiques
+montrent que ces actions sont dans les mains d’une foule de petits
+prolétaires y ayant mis leurs économies au lieu de les garder
+improductives dans un tiroir. Grâce à ce système d’actions, la grande
+propriété industrielle a pu devenir collective, tout en restant
+individuelle et transmissible.
+
+Mais l’immense armée des réclamants ne saurait entrevoir ces
+répercussions. Elle exige l’impossible et ne recule pas devant les plus
+violentes menaces pour l’obtenir. Quand les instituteurs et les
+fonctionnaires seront définitivement réunis à la Confédération du
+Travail, ce sera la destruction non seulement de toutes les libertés,
+mais de la vie industrielle de la nation et, par conséquent, sa ruine.
+
+Les penseurs de tous les pays signalent, dans des termes analogues, les
+dangers que fait courir au monde l’esprit révolutionnaire nouveau.
+Jamais, écrit un journal suisse, on n’a assisté à un si effroyable
+déchaînement de convoitises rivales et d’égoïsmes intraitables: égoïsme
+national, égoïsme de classe, égoïsme individuel. Le monde ressemble à
+une immense ménagerie dont toutes les cages auraient les portes
+ouvertes.
+
+ * * * * *
+
+L’avenir dira comment les sociétés résisteront à tant d’assauts lancés
+contre elles. Les politiciens ont des vues trop courtes et un égoïsme
+trop développé pour songer à l’avenir.
+
+Les classes menacées devront donc se défendre elles-mêmes. En Allemagne,
+les bourgeois attaqués formèrent des milices défensives. En Bavière et
+dans plusieurs régions, les paysans refusèrent d’approvisionner les
+villes qui se déclaraient favorables aux Soviets.
+
+La classe des paysans constituera peut-être le dernier élément de
+stabilité des civilisations. Leur mentalité, aussi bien en Allemagne
+qu’en France, diffère fort de celle des ouvriers. Le travail du paysan
+aux champs le rend, en effet, individualiste et peu accessible à
+l’influence des meneurs, alors que le travail collectif à l’usine donne
+à l’ouvrier une mentalité grégaire que les agitateurs dirigent
+facilement.
+
+ * * * * *
+
+Quels que soient les rêves des sectaires, la grandissante complication
+des sociétés modernes rendra de plus en plus indispensable le rôle des
+élites et de moins en moins possible une dictature du prolétariat. Les
+élites synthétisent la puissance d’un peuple. Son niveau sur l’échelle
+de la civilisation se mesurera toujours au chiffre de ses élites. A
+elles sont dus tous les progrès dont profitent ensuite les multitudes.
+
+La Russie vient d’en faire l’expérience. Le tort matériel qui lui a été
+causé par les communistes est immense, mais la destruction des usines et
+de toute la vie économique ne semble rien auprès des dommages causés par
+le massacre de son élite. Jamais pays n’eut autant besoin d’élites que
+la Russie. Cet empire demi-barbare n’avait été un peu civilisé que grâce
+à une petite élite. Il ne la possède plus aujourd’hui et l’impossibilité
+de progresser par ses propres forces lui étant expérimentalement
+démontrée, c’est à l’étranger que la Russie est obligée de demander une
+aristocratie intellectuelle capable de la guider. L’histoire n’avait
+jamais donné un aussi frappant exemple de la grandeur du rôle exercé par
+les élites sur la destinée des peuples.
+
+Détruire l’élite d’une nation, c’est abaisser la valeur de cette nation
+au niveau de ses éléments les plus médiocres et la rayer ainsi de la
+civilisation.
+
+Dans les luttes industrielles aussi bien que dans les batailles
+militaires, les armées valent ce que valent leurs chefs. On pourrait
+appliquer aux grandes entreprises modernes ces réflexions de Napoléon
+rappelées par le maréchal Foch: «Ce ne sont pas les légions romaines qui
+ont conquis la Gaule, mais César; ce ne sont pas les soldats
+carthaginois qui ont fait trembler Rome, mais Annibal. Ce n’est pas la
+phalange macédonienne qui pénétra jusque dans l’Inde, mais Alexandre.»
+
+ * * * * *
+
+Le développement, en Russie, des idées révolutionnaires réclamant la
+dictature du prolétariat, est dû surtout à la propagande entreprise par
+l’Allemagne. Elle fit ainsi surgir du domaine mystérieux des forces
+psychologiques certaines puissances destructives dont elle devint
+ensuite victime, dès que sa résistance militaire fut affaiblie. Ces
+forces nouvelles balayèrent comme des feuilles légères les dieux, les
+dynasties, les institutions, la philosophie même du plus puissant empire
+que le monde ait connu.
+
+Les forces destructives n’ont pas disparu après avoir brisé le peuple
+allemand qui les avait fait naître. Répandues dans l’univers, elles
+menacent les plus brillantes civilisations.
+
+Il serait illusoire de prétendre deviner les limites de leur action. Les
+contemporains des croyances qui transformèrent plusieurs fois
+l’orientation des peuples en ont rarement compris la puissance.
+Constatant aisément leur faible valeur rationnelle, ils n’en
+pressentirent pas le succès et négligèrent de se défendre, alors que la
+défense était facile. Les enseignements du passé auraient dû leur
+montrer, pourtant, que les dogmes les plus absurdes sont souvent les
+plus dangereux. C’est seulement dans les livres des professeurs que la
+raison guide l’histoire.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+L’enquête sur les résultats du communisme.
+
+
+Le communisme bolcheviste se considère comme l’application intégrale du
+socialisme. Il était donc fort intéressant d’étudier soigneusement les
+résultats d’une pareille expérience.
+
+On ne saurait donc trop remercier les 136 députés auteurs d’une
+proposition «tendant à inviter le gouvernement à constituer une
+commission extra-parlementaire chargée d’étudier les méthodes et les
+résultats économiques et sociaux du bolchevisme».
+
+Cette proposition se trouve précédée d’un très long et très détaillé
+rapport où sont étudiés, en s’appuyant presque exclusivement sur les
+publications bolchevistes, les résultats déjà obtenus.
+
+Les auteurs de ce remarquable travail font d’abord observer que les
+problèmes d’organisation sociale sont actuellement dominés par deux
+formules contraires.
+
+L’une, la formule individualiste, cherche la solution des questions
+sociales dans la liberté. Le meilleur rendement économique serait
+obtenu, suivant elle, en laissant à l’individu sa libre initiative.
+
+A la formule individualiste s’oppose la formule socialiste, qui prétend
+organiser une société où la production et la répartition des richesses,
+au lieu d’être abandonnées à l’initiative individuelle, seraient régies
+par l’État.
+
+Cette absorption étatiste constitue ce que les partisans de la doctrine
+appellent la socialisation des moyens de production, de transport et
+d’échange.
+
+C’est ce nouveau régime qui vient d’être expérimenté sur une vaste
+échelle en Russie pendant deux années.
+
+ * * * * *
+
+Avant d’examiner les résultats officiels, déjà résumés dans le précédent
+chapitre, répétons encore que le bolchevisme, comme le proclament ses
+défenseurs, ne représente que la stricte application du marxisme
+allemand adopté par la presque totalité de nos socialistes. Il reste
+distinct du syndicalisme, doctrine inconciliable, aux yeux des
+bolchevistes, avec le communisme et la dictature du prolétariat.
+
+Un peu déconcertés par les résultats du terrorisme russe, quelques
+socialistes français essayèrent de soutenir que les bolchevistes avaient
+mal interprété le marxisme. Il a été facile de leur répondre que ses
+principes étaient trop clairs pour qu’on puisse les mal comprendre. La
+dictature du prolétariat, la suppression du droit de propriété privée,
+la socialisation de l’industrie, la gestion ouvrière, etc., constituent
+des dogmes limpides, acceptés par tous les socialistes. C’est, du reste,
+un descendant même de Karl Marx, qui a déclaré que les maîtres actuels
+de la Russie, Lénine et Trotzki, sont de purs marxistes.
+
+La doctrine socialiste de la dictature du prolétariat se trouve réalisée
+par les bolchevistes au moyen d’assemblées locales d’ouvriers, dites
+soviets. Elles sont élues au suffrage universel, mais les bourgeois et
+les paysans aisés s’en trouvent exclus.
+
+Les soviets locaux nomment des délégués qui constituent d’autres
+soviets. Tous les trois mois, un congrès des divers soviets de Russie se
+réunit pour examiner les rapports des commissaires du peuple.
+
+Pratiquement, ces assemblées n’exercent aucune influence. Les seuls
+maîtres réels restent les dictateurs suprêmes. Ils dissolvent
+immédiatement les soviets qui leur font de l’opposition. Quand, par
+hasard, l’opposition est trop vive, les dissidents sont fusillés
+sommairement.
+
+ * * * * *
+
+Les documents publiés par les bolchevistes, et reproduits dans le
+rapport que je résume, montrent avec quelle rapidité le régime
+communiste a désorganisé la Russie. Mines, usines, chemins de fer, etc.,
+tout s’effondra en quelques mois.
+
+Les chemins de fer, qui, en 1914, donnaient un revenu de 1.700.000
+roubles, ont présenté, en 1918, un déficit de 8 milliards.
+
+Mêmes résultats pour toutes les industries nationalisées. Sous le régime
+de la socialisation, les recettes atteignant à peine la moitié des
+dépenses, il fallut fermer le plus grand nombre des usines.
+
+La désorganisation ainsi produite a été reconnue par les bolchevistes
+eux-mêmes. C’est ainsi que leur commissaire aux finances écrit:
+
+«La confiscation systématique de l’industrie a détruit tout l’appareil
+du crédit. Les capitalistes avaient de l’organisation. Ils savaient
+faire marcher l’économie populaire.»
+
+On ferait bien, confesse avec résignation le commissaire bolcheviste,
+«de solliciter les plus actifs d’entre les bourgeois». C’est, comme je
+l’indiquais dans un précédent chapitre, à cette sollicitation qu’a fini
+par se résigner Lénine.
+
+ * * * * *
+
+La désorganisation générale qu’engendra la nationalisation de
+l’industrie a été vite accrue par le contrôle des ouvriers, très réclamé
+aussi de nos syndicalistes.
+
+L’organe officiel du gouvernement bolcheviste, les _Izvestia_, est
+obligé de reconnaître la faillite du système. Il le qualifie
+«d’incompréhension totale des nécessités de la production industrielle,
+de dissolution complète de l’économie».
+
+Même les usines les plus indispensables, celles consacrées notamment à
+la fabrication des métaux, ont dû fermer. Les rares hauts fourneaux
+fonctionnant encore sont à marche réduite. La grande usine de cotonnade
+de Moscou, qui occupait autrefois 20.000 ouvriers, n’en emploie plus
+maintenant 500.
+
+A Pétrograd, sur les 400.000 ouvriers occupés au moment de la
+révolution, les deux tiers ont disparu.
+
+Les prolétaires eux-mêmes finissent par reconnaître la faillite des
+doctrines socialistes qui prétendaient réaliser leur bonheur.
+Une délégation des partis ouvriers social-démocrates et
+social-révolutionnaires a publié l’appel suivant:
+
+ «Notre vie est devenue intolérable, les fabriques chôment, nos enfants
+ meurent de faim; au lieu de pain, les affamés reçoivent des balles; le
+ droit de parler, d’imprimer, de s’assembler n’existe plus. Il n’y a
+ plus de justice, nous sommes gouvernés despotiquement par des hommes
+ en qui nous n’avons plus aucune confiance depuis longtemps, qui ne
+ connaissent ni loi, ni droit, ni honneur, qui nous ont trahis et
+ vendus pour conserver le pouvoir. Ils nous ont promis le socialisme et
+ ils n’ont fait qu’anéantir notre économie populaire par leurs
+ expériences insensées. Au lieu du socialisme, nous avons des fabriques
+ vides, des hauts-fourneaux éteints, des milliers de sans-travail. La
+ guerre civile dévaste le pays, les champs ne sont pas encore
+ ensemencés...»
+
+Il ne reste même plus aux infortunés ouvriers la possibilité de se
+mettre en grève. A la moindre tentative, ils sont fusillés en masse.
+
+Le sort des paysans est aussi misérable. Des bandes de gardes rouges,
+envoyées dans les campagnes pour réquisitionner les grains, sont obligés
+de livrer bataille aux moujiks qui se défendent à main armée et refusent
+les billets de banque communistes.
+
+ * * * * *
+
+En présence de tels résultats, les rares socialistes ayant réussi à
+conserver quelque liberté de jugement en arrivent à douter fortement de
+leurs doctrines. Voici comment s’exprime un des théoriciens marxistes
+allemands les plus connus, Karl Kautsky:
+
+ «La tâche la plus importante des temps modernes, c’est de produire, et
+ l’on verra si c’est le système capitaliste ou si c’est le système
+ socialiste qui dans tous les domaines produira le mieux et le plus.
+ Or, jusqu’ici, la révolution russe a perdu le procès. Elle n’a su que
+ ruiner la grande industrie, désorganiser le prolétariat et renvoyer
+ dans les campagnes les ouvriers des villes. Le seul résultat positif
+ de l’activité bolcheviste est la création d’un militarisme nouveau.»
+
+Les leçons à tirer de l’expérience russe apparaissent nombreuses. La
+plus claire est qu’un despote absolu peut bien détruire une société,
+mais reste impuissant à la reconstruire.
+
+Le régime bolcheviste ne parvint à se maintenir en Russe qu’au moyen
+d’une armée richement payée, commandée en partie par des officiers
+allemands fort heureux de contribuer à prolonger un désordre dont ils
+espèrent voir leur pays profiter un jour. C’est en effet, vers
+l’Allemagne que la Russie se tournera fatalement quand elle voudra
+sortir de l’anarchie et se reconstituer.
+
+ * * * * *
+
+On pourrait se demander, après l’exposé qui précède, pourquoi les 136
+députés dont j’ai résumé le rapport, crurent nécessaire de solliciter du
+gouvernement une Commission «chargée d’étudier les méthodes et les
+résultats économiques et sociaux du bolchevisme».
+
+Évidemment, les signataires de ce rapport savaient fort bien ce qu’il
+fallait penser du bolchevisme. Le but de leur demande fut sans doute
+d’attirer l’attention générale sur les résultats de la première
+application des théories marxistes restées, on le sait, l’évangile de
+nos socialistes. Ces derniers ne cessent de réclamer, eux aussi, la
+dictature du prolétariat et la socialisation des moyens de production.
+Il était donc utile de bien connaître les résultats obtenus en Russie
+sous l’influence de ces doctrines.
+
+Renseigner le public est d’autant plus indispensable que le bolchevisme
+se propage dans tous les pays au moyen d’une légion d’agents à la solde
+des dictateurs russes. De nombreux journaux populaires sont entretenus
+par eux. L’argent pillé chez les particuliers et dans les banques permet
+d’alimenter cette propagande.
+
+Elle a créé au bolchevisme de nombreux adeptes, non seulement dans la
+classe ouvrière, mais aussi dans des milieux qu’on n’aurait pas cru
+d’une réceptivité mentale si facile. Au dernier Congrès fédéral des
+syndicats d’instituteurs, le rapporteur estimait que _les révolutions
+russes et hongroises font de la bonne besogne_». Un autre instituteur a
+parlé en faveur «de la dictature du prolétariat», qu’il considère comme
+une nécessité historique inéluctable».
+
+Une telle incompréhension des réalités montre à quel degré de cécité
+mentale conduisent certaines croyances imposées en bloc par contagion
+aux esprits faibles.
+
+ * * * * *
+
+En dehors de ses principes économiques dont l’expérience russe a montré
+l’inanité, le bolchevisme s’appuie sur des supports psychologiques
+d’ordre sentimental et mystique dont la puissance fut toujours
+prépondérante.
+
+Il sut trouver des formules concrètes pour justifier certains sentiments
+qui, jadis, ne s’avouaient guère.
+
+La mentalité dite bolcheviste, se caractérise, surtout, je l’ai déjà
+fait observer, par une haine envieuse de toutes les supériorités, aussi
+bien celle de la fortune que celle de l’intelligence.
+
+Sous ses apparences démocratiques trompeuses, le bolchevisme est le
+contraire de l’égalité démocratique. Il ne souhaite de détruire les
+anciennes hiérarchies sociales que pour les rétablir en sa faveur, grâce
+à la dictature du prolétariat.
+
+Aux yeux des meneurs socialistes, une telle dictature apparaît comme une
+féodalité nouvelle instituée à leur profit.
+
+Cette féodalité constitue un rêve très flatteur pour la vanité des
+incapables, puisqu’elle leur assurerait le passage d’une situation
+subalterne à une situation souveraine. Dans ce mot magique «dictature du
+prolétariat», tous les médiocres entrevoient une ère nouvelle où, de
+subordonnés ils deviendraient chefs et pourraient tyranniser durement
+les anciens maîtres.
+
+La mentalité bolcheviste est aussi vieille que l’histoire. Le Caïn de la
+Bible avait déjà une âme bolcheviste. Mais c’est de nos jours seulement
+que cette antique mentalité a rencontré une doctrine politique pour la
+justifier. Tel est le motif de sa propagation rapide qui vient saper les
+anciennes armatures sociales.
+
+En dehors de l’esprit de révolte, d’indiscipline, de jalousie et de
+haine, la mentalité bolcheviste se révèle par une foule de petits faits
+d’observation journalière. Ils sont analogues à celui que relatait un
+journal suisse sur la décision des autorités socialistes d’une grande
+ville d’accorder 6.000 francs de traitement aux balayeurs et 3.000
+francs seulement aux ingénieurs.
+
+ * * * * *
+
+La dictature du prolétariat exigée par la mentalité bolcheviste pourra
+produire bien des ravages, détruire les plus stables civilisations, mais
+elle sera toujours dominée, finalement, par la puissance de
+l’intelligence.
+
+Dans l’évolution actuelle du monde, le rôle de la capacité est destiné à
+devenir beaucoup plus important encore qu’il ne l’était jadis.
+
+Au moyen âge, le baron féodal et son serf différaient fort peu en
+instruction et en intelligence. A cette époque, l’égalité aurait donc pu
+être établie facilement entre les hommes.
+
+Aujourd’hui, elle est devenue impossible. Loin de tendre vers l’égalité,
+les cerveaux humains se différencient de plus en plus. Entre le simple
+matelot et son capitaine, entre l’ouvrier et l’ingénieur qui le dirige,
+les dissemblances n’ont fait que s’accentuer avec les progrès de la
+technique.
+
+Une révolution peut bien, comme en Russie, décréter que le matelot
+commandera au capitaine et l’ouvrier à l’ingénieur. Autant vaudrait
+décider qu’un homme n’ayant jamais entendu une note de musique sera
+capable de diriger un orchestre.
+
+Il est curieux de constater que le besoin d’égalité d’abord, de
+dictature ensuite, se soient précisément développés au moment où les
+progrès de la science et la complication croissante de la civilisation
+rendaient la réalisation d’un tel rêve impossible.
+
+Avec les formidables difficultés de la technique moderne, le défaut de
+capacité mène à une ruine rapide. L’expérience russe l’a surabondamment
+prouvé.
+
+Ses résultats ont montré ce que devient un pays gouverné par
+l’incapacité. La Révolution communiste russe n’a fait que remplacer
+l’absolutisme d’en haut par la tyrannie d’en bas. Ses dirigeants
+adoptèrent simplement le régime tzariste en l’exagérant. Leur police est
+plus despotique qu’elle ne l’avait jamais été. La bureaucratie encore
+plus compliquée que celle de l’ancien régime, la liberté de la presse
+beaucoup moindre qu’autrefois puisqu’il n’en reste aucune trace.
+
+En attendant l’heure, probablement lointaine, où seront tenues pour
+évidentes les vérités que je viens de formuler, le bolchevisme grandira
+encore, attirant l’immense légion des inadaptés: professeurs mécontents,
+travailleurs médiocres, primaires envieux, c’est-à-dire le bloc
+formidable des vanités, des incapacités et des haines dont le monde est
+rempli.
+
+Ajoutons encore à cette armée celle des esprits faibles et indécis ne
+pouvant se passer d’une foi pour orienter leurs vacillantes pensées.
+
+Dès que de tels esprits sont subjugués par un dogme, aucune expérience,
+aucun raisonnement ne saurait les détourner de leur foi. Ils restent
+alors enfermés dans ce cycle magique de la croyance dont les lois
+spéciales sont fort étrangères à celles de la logique rationnelle.
+
+Sans une étude approfondie de ces lois on ne saurait comprendre l’action
+des grands mouvements religieux comme le Bouddhisme et l’Islamisme
+jadis, le Bolchevisme aujourd’hui, qui, à certaines époques, viennent
+bouleverser le monde.
+
+L’intelligence a progressé dans le cours des âges mais les sentiments
+n’ont guère varié. L’humanisme moderne est menée par les mêmes
+illusions, les mêmes rêves que toutes les humanités antérieures. Les
+puissances mystiques n’ont pas cessé de nous asservir.
+
+La raison a grandi, les temples ont été remplacés par des laboratoires
+où règne la pensée pure, mais la rigide raison reste sans prestige sur
+l’âme des multitudes. Les seuls maîtres qu’elles écoutent toujours sont
+ces éternels tribuns, créateurs des miracles qui remplissent l’histoire.
+
+ * * * * *
+
+L’expérience bolcheviste est une de celles qui montrent le mieux combien
+les buts atteints par les guerres et les révolutions peuvent différer
+des buts poursuivis. La Révolution russe triompha en promettant la paix
+et actuellement la Russie est en guerre avec tous ses voisins. Elle
+voulait supprimer le militarisme et n’a réussi qu’à établir un régime
+militaire plus dur que tous les régimes antérieurs. Elle voulait
+supprimer le droit de propriété et a seulement fini par créer la
+propriété individuelle chez un peuple qui n’avait encore connu que la
+propriété collective.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+Propagation de l’ouragan révolutionnaire dans divers pays.
+
+
+Nous venons d’examiner les résultats de l’expérience communiste, forme
+ultime de l’esprit révolutionnaire qui semble agiter l’Europe. Il nous
+reste maintenant à constater sa propagation.
+
+L’Europe se trouve en proie aujourd’hui, à une de ces grandes épidémies
+mentales qui, plus d’une fois, ont sévi dans l’histoire.
+
+En dehors des croyances religieuses peu de mouvements se sont manifestés
+avec une intensité semblable à celle de l’anarchie révolutionnaire qui
+ravage actuellement une partie du monde.
+
+Les monarchies n’ont pas été les seules victimes de l’ouragan. Les
+démocraties elles-mêmes n’échappèrent pas à son action. La plus ancienne
+de toutes, la Suisse, s’est vue menacée par la tempête et faillit périr.
+
+Des causes diverses, dont plusieurs ont été déjà énumérées, sont à la
+base de ce soulèvement universel. L’une des principales fut la
+démonstration de l’incapacité des souverains qui avaient lancé les
+peuples dans une sinistre aventure.
+
+Le mouvement s’est propagé ensuite aux pays neutres par ce phénomène de
+la contagion mentale dont nous avons plusieurs fois déjà signalé
+l’action.
+
+ * * * * *
+
+Les révolutions ne se bornent pas à renverser quelqu’un ou quelque
+chose. Elles prétendent aussi remplacer ce qui a été détruit. Sur les
+ruines accumulées, les sectaires élèvent de nouveaux fétiches: dieux,
+princes, ou doctrines.
+
+Aucune personnalité ne s’étant trouvée posséder assez de prestige pour
+se substituer aux monarques détrônés, une seule forme de pouvoir devait
+se présenter à l’esprit populaire, celle de petites assemblées
+susceptibles de gérer les intérêts des divers groupes sociaux. Ainsi
+naquirent les soviets, associations de soldats et d’ouvriers.
+
+Les intérêts de ces groupes étant dissemblables devaient nécessairement
+entrer en conflit. Aucun ne pouvant prendre assez de forces pour faire
+prédominer les intérêts généraux, que maintiennent facilement en temps
+normal les traditions, les institutions et les lois, on vit naître en
+Russie aussi bien qu’en Hongrie, et pendant quelque temps en Allemagne
+des dictatures individuelles absolues.
+
+Dans tous les pays soumis à ce régime, ce fut le retour à la barbarie
+primitive, la domination de l’instinctif sur le rationnel, le
+déchaînement des passions que les contraintes sociales ne refrénaient
+plus. Une civilisation implique en effet un réseau de gênes qui limitent
+nécessairement les tendances animales dormant au fond de nous. Contre
+ces barrières, les envieux, les impulsifs et les inadaptés, éternels
+mécontents, furent à toutes les époques de l’histoire prêts à se
+révolter. Dès qu’une circonstance le leur permet ils tâchent de les
+renverser.
+
+ * * * * *
+
+Une révolution populaire n’admet jamais qu’elle soit seulement guidée
+par des instincts et des appétits. Les théoriciens lui cherchent bientôt
+des principes philosophiques comme soutien. C’est ainsi que les hommes
+de la Terreur tentèrent de justifier leurs actes en adoptant les
+rêveries de Rousseau sur le bonheur égalitaire des sociétés primitives
+et la nécessité de les rétablir.
+
+Les nouveaux révolutionnaires ont observé cette tradition en présentant
+leurs actes comme l’application du socialisme intégral: socialisation
+des moyens de production, dictature du prolétariat, suppression de la
+propriété, confiscation des capitaux, etc. En peu de temps, nous l’avons
+vu, ce régime ruina le pays qui l’avait adopté et engendra la guerre
+civile. Jamais n’apparut aussi clairement l’action dévastatrice que
+peuvent exercer des idées fausses.
+
+ * * * * *
+
+Les historiens de l’avenir, qui dédaigneront autant que ceux
+d’aujourd’hui les enseignements de la psychologie, auront bien de la
+peine à comprendre comment le bolchevisme put atteindre un pays aussi
+indépendant et libéral que la Suisse.
+
+Et cependant, malgré toutes les prévisions, les apôtres bolchevistes
+réussirent à y provoquer une grève générale qui faillit arrêter toute la
+vie économique de ce pays et obligea le Conseil fédéral à mobiliser une
+armée de 60.000 hommes. La grève cessa d’ailleurs immédiatement, dès que
+le Conseil se décida à expulser la bande des bolchevistes russes qui la
+dirigeaient. C’est par là qu’il eût fallu commencer.
+
+Mais leur influence se montra d’abord si grande que le Conseil fédéral
+avait commencé par céder à leurs menaces, sans même oser protéger les
+ouvriers qui voulaient travailler. Un grand journal suisse écrivait
+alors:
+
+«Maître de la rue où roulait seule son auto, l’état-major socialiste a
+pu croire la partie gagnée.»
+
+«Ce fut seulement après des tergiversations prolongées que le
+gouvernement cessa de capituler avec l’ennemi. La garde civique fournit
+alors des travailleurs volontaires pour remplacer ceux qui faisaient
+défection et tâchaient d’arrêter les services publics: transports,
+postes et télégraphes, publication des journaux, etc.»
+
+ * * * * *
+
+L’Allemagne qui avait tout fait pour propager le bolchevisme en Russie
+fut obligée de le subir un instant. Elle flotta entre les diverses
+formes du socialisme. Toutes se montrèrent également désastreuses. Le
+budget est devenu un tonneau des Danaïdes et toutes les administrations,
+postes, chemins de fer, etc., très productives jadis, sont aujourd’hui
+en perte. Le déficit des chemins de fer seulement est de 10 milliards
+par an.
+
+ «Le nombre des sans-travail entretenus par l’État, écrivait un grand
+ journal allemand, a encore augmenté. Selon les statistiques
+ officielles, il a atteint, en novembre, le chiffre de 388.300, dont
+ 96.799 femmes!
+
+ La commune de Berlin, qui a dû appliquer à ses nouveaux employés les
+ tarifs socialistes d’appointements, a cru utile de faire connaître à
+ ses administrés l’échelle actuelle des salaires. Cette publication est
+ instructive; elle nous apprend que le directeur de la voirie
+ municipale, après vingt ans de service, touche un traitement de 8.760
+ marks; son chauffeur a des appointements de 9.127 marks, un échevin
+ touche 10.000 marks, mais un employé auxiliaire a 18.000 marks. Un
+ vieil employé du même bureau a seulement 7.960 marks. Le chef de
+ division de l’office de la répartition des graisses a un traitement de
+ 5.500 marks; son teneur de livres a, lui, 8.700 marks. Les inspecteurs
+ des jardins des promenades publiques touchent 6.570 marks; un simple
+ jardinier débute à 7.070 marks. Un ingénieur de la ville doit se
+ contenter de 6.600 marks; son garçon de bureau est payé 8.000 marks.
+ Et cela continue ainsi pendant plusieurs pages. Ai-je besoin de vous
+ dire que tous ces hauts appointés sont des protégés des socialistes et
+ sont chargés de surveiller et de dénoncer les employés suspects? Le
+ rapport conclut laconiquement: On ne saurait trop condamner une
+ politique qui fait naître de pareilles anomalies.»
+
+ * * * * *
+
+Les méthodes de propagation du bolchevisme russe sont fort intéressantes
+à connaître. Comme les apôtres de toutes les croyances, ces sombres
+fanatiques tiennent à répandre dans le monde la vérité pure dont ils se
+croient détenteurs.
+
+Leur propagande se fait par des journaux et des manifestes, mais surtout
+par l’action directe d’une nuée d’agitateurs abondamment pourvus
+d’argent.
+
+Un député de Genève a rapporté au conseil national des détails
+intéressants sur cette propagande, à l’époque où elle était favorisée
+par les Allemands:
+
+ «L’état-major allemand entretint, durant toute la guerre, des agents
+ actifs en Suisse, notamment le comte Tattenbach, l’ancien homme du
+ Maroc qui était en relations constantes avec les agents de Lénine et
+ de Trotzki.»
+
+Les agitateurs essayent surtout de provoquer dans les foules des
+mouvements qui, par contagion mentale, s’étendent ensuite rapidement.
+
+Il suffit, du reste, pour arrêter de tels mouvements, de provoquer une
+agitation contraire. On peut en donner comme exemple la façon dont fut
+combattue une manifestation projetée en Italie, par les socialistes,
+dans le but de déchaîner une grève générale:
+
+ «Il a suffi que deux jeunes gens, place Colonna, eussent brandi un
+ drapeau en criant: Vive l’Italie!» pour que des centaines de personnes
+ se réunissent autour du drapeau tricolore, en criant: «Vive le roi!
+ Vive l’Italie victorieuse!»
+
+ «Le groupe de manifestants est devenu bientôt un fleuve d’hommes, et
+ des milliers de citoyens, ayant à leur tête des officiers et des
+ soldats, ont formé un cortège.»
+
+ * * * * *
+
+Nous avons à plusieurs reprises montré comment, durant la guerre, les
+Allemands tentèrent les plus grands efforts pour répandre le bolchevisme
+en France, sachant qu’il leur avait déjà permis de désagréger la Russie.
+
+Certains procès retentissants ont montré la force de cette propagande et
+ses résultats. Elle aboutit aux mutineries militaires du commencement de
+1917.
+
+La victoire éloigna ce danger, mais ne l’a pas fait disparaître. Le
+bolchevisme est une des armes qui restent à l’Allemagne et pendant
+longtemps elle en usera.
+
+Un auteur germanophile écrivait dans le _Politiken_ de Copenhague
+(10-9-1918) un article sur les conséquences de la propagande
+bolcheviste, dont quelques passages montrent bien les idées répandues
+actuellement en Allemagne:
+
+ «Dans quelques années, dit-il, la situation dans tous les pays
+ belligérants sera la même: nous nous trouverons alors dans un chaos
+ qui rappellera l’état actuel de la Russie. C’est le bolchevisme qui se
+ répand dans l’univers; les capitalistes seront supprimés, les
+ gouvernements feront faillite et l’administration des États et des
+ villes tombera entre les mains des Conseils d’ouvriers. Une lutte
+ terrible pour les vivres éclatera entre les habitants des campagnes et
+ des villes et en fin de compte n’auront quelque chose à manger que
+ ceux qui seront le mieux armés et qui seront les plus cruels.»
+
+La force possible du bolchevisme en France tient à ce qu’il traduit,
+comme je l’ai fait remarquer, les aspirations d’un grand nombre de
+socialistes. Ces derniers s’imaginent qu’il permettra au monde «d’être
+reconstitué sur des bases internationales nouvelles».
+
+Les discours d’aussi incorrigibles rêveurs justifient cette assertion
+attribuée à Lénine: «Sur cent bolchevistes, il y a un théoricien,
+soixante imbéciles et trente-neuf scélérats.»
+
+Le théoricien est le plus redoutable de la série parce qu’étant
+convaincu il a la force que donne toujours une croyance.
+
+Ce sont surtout les théoriciens qui essaient de propager chez nous le
+bolchevisme, au moyen des journaux à leur service. Pour espérer que
+cette propagande reste inefficace, il faudrait bien peu connaître l’âme
+des foules.
+
+ «Le bolchevisme, écrivait le _Journal de Genève_, a gagné des millions
+ à la solde de l’impérialisme allemand et dans le pillage de la Russie.
+ Ces millions il les dépense aujourd’hui dans le monde entier pour
+ fomenter une révolution générale, en faveur de l’impérialisme
+ prolétarien. Partout il envoie des émissaires dont les portefeuilles
+ sont bourrés de billets de banque et les porte-monnaie garnis d’or.
+ Partout il agit. Partout il agite. Partout il organise des comités,
+ cadres des futurs soviets.»
+
+ * * * * *
+
+Les très réels et fort dangereux progrès du bolchevisme étonnent les
+personnes peu familiarisées avec l’étude des croyances, et ignorant, par
+conséquent, je le rappelle encore, que l’absurdité d’une croyance n’a
+jamais nui à sa propagation. Le serpent, le bœuf, le crocodile et autres
+animaux ont eu des millions d’adorateurs. Les divinités exigeant des
+sacrifices humains furent innombrables. Il semblait tout naturel aux
+guerriers d’Homère qu’un roi immolât sa fille pour obtenir des dieux un
+vent favorable à leurs vaisseaux.
+
+Le mystique, l’affectif et le rationnel appartiennent à des cycles
+psychologiques trop différents pour se pénétrer jamais. L’histoire des
+croyances et de leur propagation est impossible à comprendre sans cette
+capitale notion.
+
+
+
+
+LIVRE VI
+
+ILLUSIONS POLITIQUES DE L’HEURE PRÉSENTE
+
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+Fondements des prévisions formulées sur la destinée des peuples.
+
+
+Les conséquences de la guerre mondiale grandissent sans cesse et
+pèseront sur la vie de plusieurs générations. Les conceptions servant
+jadis de base au droit, à la morale, à la politique, en un mot à tous
+les éléments de la vie sociale, se désagrègent chaque jour.
+
+Comment les remplacer? Où trouver ces principes directeurs sans lesquels
+aucune civilisation n’est possible? L’art de la politique étant très
+incertain encore, les gouvernants n’ont guère d’autres guides que des
+impressions dérivées de leurs sentiments et de leurs croyances.
+
+Impressions et croyances sont des phénomènes mobiles et variables comme
+tout ce qui émane de la vie. Leur domaine reste étranger à la science,
+parce qu’il n’est susceptible ni de définitions exactes ni de mesures.
+
+Confinée surtout dans le cycle des choses mortes, la science se
+constitua par le passage du qualitatif au quantitatif. Alors que le
+qualitatif s’évalue seulement suivant les impressions dépendant de notre
+tempérament, le quantitatif se traduit en grandeurs susceptibles de
+mesure. Sur ces grandeurs mesurables la science édifie ses lois.
+
+L’incertitude règne toujours dans les phénomènes pour lesquels il est
+impossible de découvrir une unité de mesure: «La politique, disait le
+ministre anglais Balfour, ne pourrait devenir une science que s’il
+existait une unité de bonheur.»
+
+ * * * * *
+
+La sociologie a fait de persistants efforts pour atteindre les progrès
+réalisés par la science en passant du qualitatif au quantitatif, mais
+ses mesures ne portent que sur des résultats déjà réalisés et non sur
+les causes qui les déterminèrent.
+
+Elle est incapable surtout d’évaluer en chiffres la force des sentiments
+et des passions dirigeant la conduite.
+
+Tous les progrès de la science sont liés à ceux accomplis dans les
+procédés de mesure. Certaines découvertes, telles que l’immense
+extension du domaine de la lumière invisible, ne devinrent possibles que
+quand le bolomètre permit de mesurer le millionième de degré.
+
+En dehors des mesures qui servent à constater la grandeur et l’évolution
+des phénomènes, les sciences physiques réalisent leurs découvertes en
+s’appuyant sur l’observation et l’expérience.
+
+Les sciences dites sociales prétendent bien employer les mêmes méthodes.
+Mais leurs expériences ne pouvant, comme celles des laboratoires, être
+répétées à volonté, n’ont qu’une médiocre utilité. Les observations ne
+possèdent pas une valeur plus grande parce que, effectuées sur des
+époques et des peuples différents, elles exposent à d’illusoires
+analogies. C’est pourquoi les leçons de l’histoire sont si rarement
+d’utiles leçons.
+
+On ne saurait donc s’étonner de voir des hommes facilement d’accord sur
+les phénomènes scientifiques, diverger profondément sur des questions
+fondamentales de politique. Pour les principes scientifiques leurs
+guides étaient sûrs. En politique, ils ne sont guère dirigés que par les
+opinions de leur groupe, des convoitises, des sympathies ou des haines.
+
+De telles influences suffisent pourtant à créer des convictions très
+fortes. Le sénateur Herriot disait avec raison, dans un de ses discours,
+que le domaine de la politique n’est pas du tout celui de
+l’intelligence.
+
+Et cependant le monde marche, les hommes vivent, les événements
+enchaînent leur cours. A défaut de certitudes scientifiques inconnues
+dans le domaine moral, les peuples sont bien obligés de se laisser
+guider par d’autres certitudes. Fictives souvent, puissantes toujours,
+elles dérivent des idées qu’à chaque époque l’humanité se fait des
+choses.
+
+Nous sommes arrivés à une période où les idées erronées ont des
+répercussions indéfinies et peuvent même, la Russie le prouve,
+déterminer la ruine des plus grandes nations.
+
+ * * * * *
+
+Prévoir, au moins dans certaines limites que nous marquerons bientôt,
+n’est cependant pas impossible. L’observation démontre malheureusement
+que ces prévisions ne sont jamais crues. L’antique sagesse des peuples
+l’avait déjà dit dans la célèbre légende de Cassandre et d’Apollon.
+
+Pour atténuer la rigide vertu de la jeune Cassandre, Apollon avait imité
+les amoureux de tous les âges en se faisant précéder d’un don. Il était
+constitué par la faculté de prédire l’avenir.
+
+Jugeant sans doute insuffisant cet immatériel cadeau, la blonde fille
+d’Hécube éconduisit son donateur.
+
+Le maître du Soleil résolut de se venger. Ne pouvant, de par les décrets
+de Jupiter, retirer la faculté divinatoire accordée il décréta que les
+prédictions de Cassandre ne seraient jamais crues.
+
+Ce fut en réalité une dure vengeance. L’infortunée princesse prévoyait
+toutes les catastrophes et ne pouvait les empêcher puisqu’on n’ajoutait
+foi à aucune de ses prévisions. Pour ne l’avoir pas écoutée ses
+compatriotes perdirent leur cité et Agamemnon fut victime de
+Clytemnestre.
+
+J’imagine que les philosophes solitaires, auxquels la réflexion permet
+de pressentir quelquefois l’enchaînement des événements, éprouvent des
+sentiments voisins de ceux jadis ressentis par Cassandre. Ils doivent se
+dire que l’arrêt d’incrédulité d’Apollon s’étend sans doute à toutes les
+prédictions des mortels essayant de dévoiler aux peuples les futurs
+dangers qui les menacent.
+
+L’histoire montre, en effet, que les prédictions ne sont jamais écoutées
+alors même qu’elles s’appliquent aux événements les plus faciles à
+pressentir. On se souvient de Quinet lisant à travers «les signes qui
+sont dans le fond des choses» et bien avant Sadowa et Sedan, le
+redoutable danger dont nous menaçait l’Allemagne.
+
+Sans remonter si loin il ne faut pas oublier qu’aucun des observateurs
+qui prédisaient la fatalité de la guerre actuelle et la nécessité de s’y
+préparer ne furent écoutés.
+
+Jugeant leurs avis méprisables, pacifistes et socialistes continuèrent
+l’œuvre néfaste de dissociation des forces nationales. Un an à peine
+avant le conflit, un de nos professeurs les plus réputés de la Sorbonne
+publiait un long article où il prétendait prouver qu’une guerre avec
+l’Allemagne était complètement impossible. Ses savants collègues
+partageaient trop son opinion pour songer à la combattre.
+
+Bien d’autres prévisions ne furent pas davantage entendues[7].
+
+ [7] Plusieurs journaux ont reproduit des pages de ma «Psychologie
+ politique», publiée il y a quinze ans, où était annoncé, non pas
+ seulement la guerre actuelle, ce qui était facile, mais aussi, ce
+ qui l’était moins, la forme sauvage qu’elle revêtirait. Voici
+ comment je décrivais les futurs confits: «Mêlées formidables
+ ignorant la pitié et dans lesquelles des contrées entières seront
+ méthodiquement ravagées jusqu’à ce qu’elles ne renferment ni une
+ maison, ni un arbre, ni un homme.»
+
+ Il serait inutile maintenant d’exposer les raisons sur lesquelles je
+ fondais cette prédiction si contraire aux idées humanitaires alors
+ régnantes.
+
+ * * * * *
+
+Au cours d’un des sermons qu’il prononce quelquefois du haut de la
+chaire d’une petite église de son village, le premier ministre de
+l’empire britannique, M. Lloyd George, après avoir montré ce que coûta
+le manque de prévision qui empêcha la préparation à la guerre, ajoutait:
+
+ «Ne commettons pas la même faute pour la paix, les erreurs que nous
+ pourrions commettre en entrant dans la période de paix sans
+ préparation, seraient encore plus désastreuses. Ce que nous ferons
+ alors sera plus permanent. Nous donnerons une direction et une forme
+ définitive aux choses, et comme le monde sera à ce moment-là dans un
+ état de fusion, il se refroidira très rapidement et la forme qu’il
+ prendra durera longtemps.»
+
+ * * * * *
+
+Dans quelles limites les événements généraux qui déterminent l’histoire
+des peuples peuvent-ils être prévus?
+
+Si compliqués que soient ces événements, ils se trouvent dominés le plus
+souvent par quelques causes essentielles, analogues à ces grandes lois
+fondamentales de la physique, riches en résultats, bien que peu
+nombreuses. C’est ainsi, par exemple, que les lois de la thermodynamique
+formulées en quelques lignes régissent un ensemble de faits dont
+l’exposé complet demande plusieurs volumes.
+
+La notion moderne de lois naturelles a fait disparaître l’encombrante
+légion de divinités capricieuses imaginées jadis pour expliquer tous les
+phénomènes, depuis la croissance des moissons jusqu’aux fureurs de
+l’océan.
+
+De tous les dieux antiques le hasard reste le seul encore redouté
+aujourd’hui. On le fait intervenir d’ailleurs seulement quand les
+événements résultent de causes inconnues, ou trop nombreuses pour que
+des effets issus de leurs actions réciproques puissent être calculés.
+
+Mais alors même que l’enchevêtrement des causes constituant le hasard
+semble inaccessible à nos investigations, il n’est pas impossible d’en
+déterminer les effets, à la simple condition que ce hasard puisse être
+interrogé un nombre suffisant de fois.
+
+C’est justement ce que font les statisticiens en construisant d’après
+les données de l’expérience leurs tables de natalité, de criminalité,
+d’exportation, etc. Applicables au passé, elles le sont aussi à un
+prochain avenir.
+
+Ces arides colonnes qu’aucune rhétorique n’anime en disent plus,
+cependant, sur la situation morale d’un peuple et sur son avenir que de
+longs discours. Elles ne nous révèlent pas la raison des choses, mais
+permettent de prévoir l’apparition de ces choses.
+
+La plus sagace des sibylles antiques ne pouvait dire au tremblant
+visiteur qui l’interrogeait quand se termineraient ses jours et un
+savant moderne n’y parviendrait pas davantage. Mieux renseigné pourtant
+que les sibylles, il arrive à lire avec certitude dans ses tables le
+nombre des personnes d’un âge déterminé destinées à mourir fatalement
+dans un temps donné. Il sait y lire aussi le nombre des crimes, des
+morts violentes, des mariages, etc., qui, pour tel ou tel pays, seront
+observés dans un avenir rapproché.
+
+Toute la vie matérielle et morale d’un peuple peut se traduire en
+courbes souvent susceptibles, comme je l’ai montré ailleurs, d’être
+formulées en équations. On peut donc énoncer la loi suivante:
+
+_Impossibles pour les événements individuels, les prévisions sont
+souvent faciles pour les événements collectifs._
+
+ * * * * *
+
+Les constatations précédentes montrent que les phénomènes sociaux se
+déroulent, comme les phénomènes physiques, sous l’influence de lois
+invariables. Elles montrent aussi que des observations très multipliées
+sont nécessaires pour découvrir ces lois. Or, l’histoire se compose
+surtout de faits particuliers qui ne se répètent pas et c’est pourquoi
+l’imprévisible la domine.
+
+Mais si, dans l’état actuel de la science, il serait illusoire de parler
+de grandes lois historiques, on ne peut nier pourtant que la
+connaissance du caractère des peuples permet souvent de déduire leurs
+futures réactions en présence de certains événements, et par conséquent
+de prédire la direction générale de leur destinée.
+
+De telles prévisions sont facilitées encore par l’application de
+certains principes généraux, suffisamment vérifiés au cours des âges.
+Nous sommes assurés, par exemple, que l’anarchie engendre toujours la
+dictature. On eût donc pu aisément prédire pendant la période sanglante
+de notre grande révolution, qu’elle se terminerait par la domination
+d’un maître.
+
+En se basant sur des principes différents mais aussi sûrs, il eût été
+également facile, quelques années plus tard, de prophétiser que
+l’artificiel empire de Napoléon ne durerait pas plus que celui de
+Charlemagne. Très facile encore de prédire que l’hégémonie militaire
+mondiale rêvée par l’Allemagne ne présentait aucune chance de
+réalisation durable.
+
+Mais, comme je le rappelais plus haut à propos de Cassandre, alors même
+qu’il existerait des esprits assez sagaces pour déchiffrer le livre du
+destin leur science ne servirait à personne. Les peuples n’acceptent que
+les vérités qui leur plaisent et les hommes d’État moderne sont trop
+esclaves de l’opinion pour en rechercher d’autres.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+Rôle de la nécessité dans la destinée des peuples.
+
+
+Nous venons d’examiner quelques-uns des éléments qui permettent
+certaines prévisions générales sur la destinée des peuples. Il en est
+d’autres encore, mais leur étude détaillée dépasserait trop le cadre de
+cet ouvrage.
+
+L’un d’eux, cependant, _la nécessité_, joue un rôle assez important pour
+que nous lui consacrions un court chapitre.
+
+Sous le nom de destin, la nécessité exerça sur l’esprit des peuples
+anciens une influence considérable.
+
+Au sommet de l’Olympe, ils avaient placé le grand Jupiter. Maître
+souverain des dieux, dominateur du ciel étoilé et des mers ténébreuses,
+il était fort redouté. Les mortels tremblaient quand la foudre révélait
+son courroux.
+
+Et cependant le pouvoir de ce puissant maître n’était pas absolu. Très
+au-dessus de lui, dans des régions inconnues vivait, solitaire et sans
+cour, une divinité mystérieuse dont les dieux et les hommes subissaient
+les lois.
+
+Cette divinité suprême s’appelait le Destin. Elle ne possédait aucun
+temple. La sachant inflexible, on ne l’implorait pas.
+
+Les philosophes antiques, y compris Platon, ne réussirent pas à préciser
+la nature de ce pouvoir suprême auquel les dieux eux-mêmes devaient
+obéir. Il semble avoir synthétisé cet ensemble de lois supérieures à nos
+volontés: Force des choses, Nature, Providence, etc., qui, malgré des
+siècles d’investigations, restent très mystérieuses encore.
+
+La conception de l’inexorable Destin dut naître dans l’imagination des
+hommes le jour où l’expérience parut montrer que si nos volontés peuvent
+s’exercer jusqu’à une certaine limite, elles deviennent impuissantes
+ensuite à modifier le cours des choses. Dans les grandes circonstances
+de la vie des peuples, les maîtres des empires, après avoir dirigé les
+événements, sont entraînés par eux et ne les dominent plus.
+
+Cette impuissance des volontés humaines, à certaines phases de
+l’évolution des choses, avait beaucoup frappé Napoléon. Il est souvent
+revenu dans ses écrits, sur l’impossibilité d’empêcher des événements
+qu’il voyait se former.
+
+Le pouvoir des forces supérieures dont l’ensemble constitue _la
+nécessité_, est formidable. Il maintient les peuples dans une voie
+déterminée et peut devenir un prodigieux générateur d’efforts. C’est la
+nécessité, je l’ai déjà rappelé dans un autre chapitre, qui fit surgir
+pendant la guerre, les usines, les canons, les hommes et transforma
+toutes nos conditions d’existence et notre mentalité même. Sous sa main
+rigide l’impossible finit par devenir possible.
+
+Elle fit notamment réaliser à diverses industries des progrès qui
+n’eussent peut-être pas été obtenus en dix ans de paix.
+
+Il faudrait un volume pour en montrer les résultats. C’est ainsi par
+exemple que sous la poussée des besoins, la puissance des moteurs
+d’avion passa progressivement de 80 à 200, 300, 450 chevaux. La vitesse
+de ces avions s’éleva de 80 à 220 kilomètres à l’heure. En même temps le
+poids des moteurs se réduisait de 2 kg à 0 kg 8 par cheval, c’est-à-dire
+de plus de moitié. Près de 90.000 moteurs représentant une dépense de
+plus de deux milliards ont été construits durant la guerre. On en
+construisait 49 par mois au début de la guerre et plus de 4.000 en
+octobre 1918 alors que la lutte devenait de plus en plus aérienne.
+
+J’ai choisi cet exemple entre mille parce qu’il s’applique à l’élément
+principal des futures batailles, mais d’une façon générale on peut dire
+que durant la guerre sous l’influence de la nécessité toute notre
+industrie s’est transformée.
+
+La nécessité continuera sûrement son œuvre. C’est ainsi par exemple que
+les difficultés croissantes des moyens de transport et les résultats,
+désastreux pour l’industrie, de l’insuffisance du charbon conduiront
+forcément à supprimer l’opération barbare et coûteuse consistant à
+charger et décharger plusieurs fois des masses immenses de charbon pour
+les faire passer de la mine chez le consommateur. On arrivera forcément
+à transformer la houille en électricité, c’est-à-dire en force motrice,
+sur le point même de son extraction. Cette force motrice sera ensuite
+distribuée par des fils métalliques sur tous les points où on en aura
+besoin. Les chemins de fer se trouveront ainsi allégés d’une grande
+partie de leur travail.
+
+ * * * * *
+
+Dans la plupart des guerres antérieures, les hommes d’État voyaient
+clairement les buts poursuivis. Ils savaient qu’un petit nombre de
+batailles déciderait de la partie engagée et que, gagnée ou perdue, les
+choses reprendraient ensuite leur cours.
+
+Il n’en est plus de même aujourd’hui. L’avenir reste enveloppé de
+ténèbres où se perçoivent seulement de faibles lueurs.
+
+Faut-il craindre que l’homme, après avoir vaincu tant de fatalités
+naturelles, édifié de brillants empires, ne puisse empêcher ces
+effroyables hécatombes qui finiraient, en se répétant, par amener
+l’anéantissement de nos civilisations?
+
+Une future guerre serait, sans doute, plus meurtrière et plus ruineuse
+encore que celle dont nous sortons. Dès le jour de sa déclaration,
+d’immenses escadres d’avions munis d’obus incendiaires perfectionnés
+iraient brûler les villes et asphyxier leurs habitants. De grandes cités
+se trouveraient presque instantanément anéanties. Ce serait la fin
+définitive de l’Europe.
+
+L’irrésistible action de la nécessité, dont l’histoire a tant de fois
+prouvé la force, nous protégera peut-être plus sûrement que toutes les
+alliances. Nous examinerons son influence possible dans un chapitre qui
+servira de conclusion à cet ouvrage. Bien souvent déjà, elle a dénoué
+des problèmes qui semblaient insolubles.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+Les erreurs du principe des nationalités et ses conséquences.
+
+
+L’évolution des principes guidant la vie des peuples est un des éléments
+les plus intéressants de leur histoire. Pendant de longs siècles des
+milliers d’hommes se font tuer pour établir le triomphe d’une conception
+qui les a séduits, puis arrive le moment où ils luttent furieusement
+dans le seul but d’anéantir cette même conception. On bâtirait une
+immense cité avec les ossements des hommes morts pour établir un
+principe, puis pour le détruire.
+
+Le principe des nationalités qui bouleverse aujourd’hui le monde a connu
+ces fortunes contraires. Pendant mille ans, tous les peuples de l’Europe
+ont été en guerre afin de fonder de grands États aux dépens des petites
+nationalités. Les nouveaux maîtres du monde poursuivent actuellement un
+but opposé en tâchant de libérer les petits pays de la domination des
+grands États dont ils avaient fini par faire partie.
+
+Pourquoi tant de peuples réclament-ils aujourd’hui l’autonomie, au nom
+du principe des nationalités et que signifie pour eux cette autonomie?
+
+Elle signifie qu’ils veulent être délivrés de toute domination étrangère
+et se gouverner eux-mêmes.
+
+Cette aspiration résulte de ce que, malgré tous les efforts de
+gouvernements évidemment intéressés à maintenir la concorde il arrive
+toujours, quand les peuples gouvernés sont composés de diverses races,
+que les plus faibles se trouvent fatalement opprimées par la plus forte.
+
+Des faits innombrables montrent l’étendue de cette oppression. Quand le
+dernier empereur d’Autriche amnistia les condamnés politiques, le jour
+de son avènement, dix-huit mille sortirent des cachots où les autorités
+appartenant à la race dominante les avaient enfermés.
+
+ * * * * *
+
+Le principe des nationalités fait partie du stock de conceptions, peu
+nombreuses avec lesquelles les diplomates orientent leur conduite. Très
+solides en apparence, elles sont souvent assez fragiles en réalité.
+
+La définition du principe des nationalités semble facile. «C’est, disent
+les dictionnaires, le principe en vertu duquel les races qui ont une
+origine, des traditions et une langue communes, doivent former un seul
+État politique.»
+
+Rien ne serait plus simple si la nationalité était uniquement fondée sur
+la race, mais il en est tout autrement. J’ai montré ailleurs qu’une
+nationalité peut être constituée par quatre éléments fort différents,
+rarement réunis chez un même peuple la race, la langue, la religion et
+les intérêts.
+
+La race, contrairement à l’opinion courante, est de ces divers éléments
+le moins actif, simplement parce que la plupart des races actuelles
+résultent de croisements. En Europe, on ne trouve généralement que des
+races historiques, c’est-à-dire des races hétérogènes, formées par le
+hasard des conquêtes, des émigrations ou de la politique.
+
+Sous l’influence de milieux communs, d’intérêts communs, de langues et
+de religion communes, ces races hétérogènes peuvent arriver à se
+fusionner et former une race homogène[8].
+
+ [8] Le lecteur que ces questions pourraient intéresser les trouvera
+ développées dans mon petit volume: _Lois psychologiques de
+ l’évolution des peuples_.
+
+La fusion entre peuples différents est l’œuvre des siècles. Ne pouvant
+disposer du temps, les fondateurs de divers empires, Turquie, Russie et
+Autriche notamment, l’ont simplement remplacé par la force. Leur œuvre
+est toujours restée pour cette raison un peu artificielle et les
+populations, soumises en apparence, ne se sont pas encore fusionnées.
+
+ * * * * *
+
+Au cours de la guerre, les Alliés ont indiqué comme un de leurs
+principaux buts de guerre la libération des nationalités. Dans un
+discours au parlement anglais M. Asquith disait:
+
+ «Il n’y a pas de ferments de guerre et de causes de guerre plus nocifs
+ que l’existence de nationalités détachées, mécontentes et
+ artificiellement séparées de leurs vrais foyers et de leur
+ consanguinité.»
+
+Au fond, ce que l’on cherche dans la solution du problème des
+nationalités, c’est le moyen de libérer les minorités opprimées du joug
+d’une majorité oppressive. Le problème paraît aussi difficile que
+d’empêcher l’aiguille d’une balance de pencher du côté où le plateau est
+le plus chargé.
+
+Il sera surtout difficile dans les pays où plusieurs nationalités se
+trouvent enchevêtrées sur le même territoire. La tolérance de la
+majorité gouvernante dépendra beaucoup plus de la mentalité de ses
+représentants que des lois égalitaires formulées. Une majorité homogène
+sera toujours hostile à une minorité hétérogène simplement parce que la
+force des lois est bien faible devant celle des mœurs.
+
+ * * * * *
+
+Le principe des nationalités a orienté les hommes d’État pendant
+plusieurs siècles, mais tout autrement qu’aujourd’hui.
+
+L’histoire politique de l’Europe peut être divisée en deux périodes. La
+première, dont la durée dépassa mille ans, comprend la formation des
+grands États aux dépens des petites nationalités. Pendant la seconde,
+d’origine récente, au nom du même principe des nationalités, les grands
+États lentement formés: Autriche, Turquie et Russie notamment, se
+désagrègent en provinces indépendantes.
+
+La fusion de petits États en puissantes nations avait semblé une des
+lois les plus constantes de l’histoire. La France, l’Angleterre,
+l’Allemagne et l’Italie, jadis composées de provinces séparées, sont des
+types de cette fusion.
+
+Elle n’était pas, d’ailleurs, générale. A côté des grands États, de
+petits pays: Hollande, Suède, Danemark, etc., avaient réussi à garder
+leur indépendance et prétendaient la conserver.
+
+Les théoriciens allemands ne reconnaissaient pas cependant aux petits
+peuples le droit de vivre à côté de grandes nations sans être absorbés
+par elles. Si l’Allemagne avait triomphé dans la dernière guerre, il ne
+serait probablement pas resté en Europe un seul petit pays indépendant.
+
+ * * * * *
+
+Alors même qu’on admettrait la valeur du principe des nationalités, sa
+réalisation serait presque impossible.
+
+Pour l’appliquer, en effet, il faudrait connaître les volontés réelles
+des peuples. On n’a trouvé encore d’autres moyens d’y réussir qu’un
+plébiscite, mais les gouvernants qui ont introduit dans les pays soumis
+leurs fonctionnaires et leurs créatures arriveront toujours à obtenir
+des votes favorables en les falsifiant au besoin. Le plébiscite ne
+serait applicable qu’aux pays où il est inutile, c’est-à-dire à ceux
+dont les sentiments des populations rivales en présence sont nettement
+connus, Tchèques et Polonais par exemple.
+
+Ces difficultés d’appliquer le principe des nationalités ont été jadis
+bien marquées au parlement autrichien dans les termes suivants, par le
+comte Tisza:
+
+ «Dans les territoires où les races et les nations sont mélangées, il
+ est impossible que chaque race constitue un État distinct. Là, on ne
+ peut créer que des États sans caractère national, autrement le peuple
+ dominant imprime seul à l’État son caractère national. Le principe des
+ nationalités n’est donc applicable que dans la forme limitée comme le
+ définit justement le président des États-Unis en disant: «On doit
+ garantir à chaque peuple sa vie propre, le libre exercice de sa
+ religion, son libre développement individuel et social.»
+
+Remarquons d’ailleurs, qu’il s’en faut de beaucoup que le principe des
+nationalités soit universellement admis. Rejeté naturellement par les
+grands empires, tels que l’Angleterre, il l’est également par certains
+petits pays, la Suisse notamment.
+
+ * * * * *
+
+On ne saisit bien l’importance d’un principe qu’en étudiant ses
+applications.
+
+Il est tout d’abord visible que le principe des nationalités conduirait
+à la formation de petits États et à la destruction des grands empires.
+
+En ce qui concerne la dissociation des grands empires, l’expérience
+russe est catégorique. C’est au nom du principe des nationalités qu’elle
+se désagrégea presque instantanément en plusieurs provinces, dès que la
+Révolution triompha.
+
+Loin de combattre cette désagrégation les socialistes l’ont nettement
+encouragée. Pendant la conférence de Brest-Litovsk, le gouvernement
+russe déclara être «complètement d’accord avec le principe de la
+reconnaissance du droit de chaque nation de disposer de son sort en
+allant jusqu’à la séparation».
+
+C’était accepter sans protestation la séparation de l’Ukraine qui
+venait, après d’autres provinces, de se constituer en république
+indépendante.
+
+Et ici apparaît la puissance mystique exercée par un principe sur les
+serviteurs de ce principe. Aucun des bolchevistes ne comprit que la
+perte de l’Ukraine, presque grande comme la France, constituait pour la
+Russie un désastre immense. Politiquement, sa séparation entraînait la
+perte de la domination sur la mer Noire, l’abandon de toute influence
+dans les Balkans et du côté de Constantinople. Économiquement, le
+dommage était plus étendu encore. Cette province représentant la plus
+riche de la Russie en blé, en houille et en fer.
+
+La Finlande et les provinces de la Baltique ont réclamé, elles aussi,
+leur indépendance, ou se sont placées plus ou moins ouvertement sous
+l’influence de l’Allemagne afin d’échapper à celle pire encore des
+socialistes. Par consentement des populations ou par occupation forcée,
+comme à Riga, les provinces baltiques allaient devenir allemandes.
+L’absorption ou le protectorat de la Courlande, de la Livonie, de
+l’Esthonie et de la Lithuanie eût été infiniment plus précieuse à
+l’Allemagne que la possession de l’Alsace et de toutes les colonies
+germaniques. Les richesses forestières et agricoles de ces pays sont en
+effet immenses.
+
+Faire d’un grand empire une poussière de provinces sans force, et par
+conséquent sans défense, tel est le résultat auquel sont arrivés les
+socialistes russes en appliquant le principe des nationalités.
+
+ * * * * *
+
+L’Autriche est le second empire désagrégé par l’application du même
+principe.
+
+La monarchie austro-hongroise comprenait une dizaine de nationalités
+parlant des langues différentes. Les trois plus puissantes étaient, en
+dehors de la Hongrie, les Polonais de Galicie, les Croates et les
+Tchèques. Chacune prétend aujourd’hui se gouverner elle-même, former un
+État indépendant et naturellement exercer la suprématie sur ses voisins.
+
+La force véritable de l’empire d’Autriche résidait dans les aspirations
+contraires des races qui la peuplaient. Toutes se haïssaient
+immensément; mais l’antipathie qu’elles avaient les unes pour les autres
+dominant de beaucoup celle professée contre leur gouvernement, la
+tyrannie de ce gouvernement leur semblait plus supportable que celle de
+groupes rivaux. L’empire d’Autriche reposait sur un équilibre de haines.
+
+Nous venons de voir les conséquences du principe des nationalités
+appliqué dans les grands empires. Dans de petits pays comme les Balkans,
+où la même province, la même cité, le même village sont divisés en
+populations séparées par la religion, la race, la langue, les coutumes,
+il a immédiatement engendré la plus sanglante anarchie. Dès qu’ils
+furent libérés du joug turc, les Balkaniques se précipitèrent les uns
+sur les autres et se déchirèrent furieusement.
+
+ * * * * *
+
+Le principe des nationalités, si simple quand il reste dans le domaine
+des spéculations chères aux diplomates, est donc, en réalité, hérissé de
+difficultés.
+
+Les siècles les avaient à peu près résolues en amenant les peuples,
+réunis par le hasard des conquêtes sur le même territoire, à s’unifier
+lentement sous l’influence d’institutions communes, et à former ainsi
+des populations homogènes. La France, l’Angleterre et même l’Italie en
+sont des exemples. En France les petites patries de jadis, Bretagne,
+Bourgogne, Aquitaine, etc., avaient fini par se fondre en une grande
+patrie. C’est grâce à cette fusion qu’à l’instabilité des premiers âges,
+la stabilité avait pu succéder.
+
+Mais les événements n’ont pas permis au temps d’accomplir partout son
+œuvre. Les théoriciens sont venus combattre son action. Il va falloir
+recommencer, au nom de leurs principes, une réorganisation mondiale dont
+nul ne saurait prédire l’issue. Prétendre orienter les pensées et les
+sentiments des hommes dans un sens contraire à l’évolution ancienne qui
+guidait leur marche, conduit forcément à des conséquences inconnues.
+L’une des plus probables sera un état de guerre permanent entre tous les
+petits pays et leur misère profonde.
+
+L’avenir appartient-il, comme le soutenaient les Germains, à de grands
+États devenus chaque jour plus puissants, ou au contraire comme le
+veulent les théories nouvelles à des fédérations de petits États
+indépendants? C’est le secret des âges prochains.
+
+Les peuples sont entraînés dans des tourbillons de forces morales dont
+les effets restent ignorés.
+
+Mais si nous voulons juger de la valeur actuelle d’une conception
+politique pour laquelle tant d’hommes sont morts et sont destinés à
+mourir, nous pouvons dire que le principe des nationalités, avec les
+fragments de vérité qu’il contient, et les espérances qu’il fait luire,
+appartient à la famille des grandes illusions mystiques qui, à certaines
+périodes de l’histoire, ravagent le monde et transforment la vie des
+peuples.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+Les périls de l’Étatisme.
+
+
+Des considérations développées dans plusieurs chapitres de cet ouvrage,
+il résulte que, ne possédant pas un critérium pour certaines valeurs
+morales, nous pouvons seulement les juger par leurs effets.
+
+La philosophie pragmatiste, très répandue en Amérique, n’a pas d’autres
+bases. Elle recherche si une idée politique, religieuse ou sociale
+engendre des résultats utiles ou nuisibles sans se préoccuper de sa
+valeur théorique.
+
+C’est donc en considérant les effets déjà produits qu’on peut déterminer
+la valeur de la croissante intervention étatiste dans la phase
+économique du monde qui vient de s’ouvrir.
+
+Suivant les apôtres de l’étatisme, le gouvernement, en raison de sa
+supériorité supposée, devrait gérer l’ensemble des activités
+industrielles et commerciales d’un pays en ôtant aux citoyens leurs
+initiatives, et par conséquent leur liberté.
+
+Cette conception constituait déjà un des rêves du socialisme avant la
+conflagration mondiale.
+
+La guerre l’a momentanément réalisé. D’impérieuses nécessités militaires
+obligèrent les gouvernants à absorber toutes les forces de chaque pays
+pour les orienter vers un même but. Un pouvoir dictatorial pouvant seul
+opérer une telle concentration, il fut établi partout. Des peuples jadis
+très libres, tels que les Américains, acceptèrent une dictature étatiste
+qu’ils savaient nécessaire mais, la lutte terminée, ils la rejetèrent
+aussitôt.
+
+ * * * * *
+
+Il n’en a pas été de même chez les peuples latins. Leur ancienne
+tendance à faire tout diriger par l’État s’est notablement développée
+depuis la fin de la guerre. Les projets d’extension de l’influence
+étatiste qui se formulent chaque jour en fournissent la preuve.
+
+Contre ces projets d’absorption, industriels et chambres de commerce
+protestent vainement. Ils savent très bien que les réalisations dont
+nous sommes menacés deviendraient vite une cause d’irrémédiables ruines.
+
+Rien de plus déprimant pour un pays, en effet, que le remplacement de
+l’initiative privée par celle de l’État. L’initiative qui ne s’exerce
+pas s’atrophie bientôt et nous étions loin d’en posséder un excès. Ce
+n’est pas assurément par trop d’initiative que nos diplomates, nos
+généraux et tous nos dirigeants ont péché pendant la guerre.
+
+Mais, sans même tenir compte de la paralysie des initiatives créée par
+le développement de l’étatisme, l’expérience enseigne depuis longtemps
+que les entreprises gérées par l’État sont coûteuses et d’une exécution
+médiocre.
+
+La France a traversé bien des crises graves depuis les lointains débuts
+de son histoire. Aucune, peut-être, ne menaça autant son existence que
+les deux périls qu’elle a vus surgir depuis quelques années: le péril
+allemand et le péril étatiste.
+
+Grâce à quatre années de prodigieux efforts, à la mort de quatorze cent
+mille hommes et à 200 milliards de dépenses, nous avons pu triompher du
+péril allemand.
+
+Reste maintenant le péril étatiste. Moins visible que le premier, il
+pourrait devenir aussi dangereux en amenant d’irrémédiables défaites
+économiques.
+
+Déjà, avant la guerre, il avait contribué à cet état de décadence
+industrielle et commerciale révélé par les statistiques que j’ai
+rappelées dans cet ouvrage.
+
+Notre victoire militaire ne saurait marquer la fin de toutes les formes
+de conflits. Aux guerres à coups de canon vont succéder des guerres
+économiques. Les peuples ayant des intérêts divers et parfois
+contradictoires, les Alliés d’aujourd’hui pourront tout en restant
+militairement unis, devenir rivaux demain.
+
+Dangereuses seraient les illusions sur ce point. Les esprits éclairés
+savent d’ailleurs s’en garder. L’extrait suivant d’un rapport fait à la
+Chambre, au nom d’une grande commission, le montre nettement.
+
+ «A la signature de la paix, la guerre économique s’imposera plus âpre
+ que jamais entre toutes les nations et chacune d’elles gardera
+ jalousement tout ce qui sera susceptible d’accroître sa puissance
+ maritime marchande au regard et souvent au détriment des autres. Avant
+ même que la guerre menée en commun ne soit finie, la compréhension de
+ l’égoïsme national économique subsiste malgré tout.»
+
+ * * * * *
+
+Au point de vue économique, les peuples civilisés modernes peuvent se
+diviser en deux classes: peuples individualistes, peuples étatistes.
+
+Parmi les peuples individualistes figurent les Anglais et surtout les
+Américains. Chez eux, l’action de l’individu est portée à son maximum et
+celle de l’État réduite au minimum. Le rôle de ce dernier se limite
+strictement aux questions d’intérêt général: armée, police, finances,
+notamment.
+
+Chez les peuples étatistes,--et tous ceux dits latins le sont plus ou
+moins--l’influence de l’État est, au contraire, prépondérante, et, sous
+la poussée socialiste, elle grandit chaque jour. L’État arrive,
+progressivement, à tout diriger, tout gérer, tout monopoliser et
+intervient de plus en plus dans les moindres actes des citoyens.
+
+La classification que je viens d’indiquer est forcément sommaire. La
+compléter entraînerait trop loin. Il faudrait constater, par exemple,
+que le Français, étatiste en ce qui concerne les intérêts collectifs,
+est au contraire individualiste pour ses intérêts personnels. Il
+faudrait aussi marquer pourquoi l’étatisme latin est sans analogie avec
+l’étatisme germanique. C’est à des initiatives privées et non à l’État
+que sont dues les grandes entreprises industrielles qui constituaient la
+puissance économique de l’Allemagne.
+
+ * * * * *
+
+Les nécessités de la guerre ayant condamné tous les belligérants à subir
+un étatisme absolu il était naturel que les intérêts privés fussent
+alors sacrifiés aux intérêts collectifs.
+
+La guerre terminée, les Américains ont immédiatement rejeté l’étatisme.
+M. Wilson l’a fait remarquer avec une juste fierté dans un de ses
+messages.
+
+ «Pendant toute la durée de la lutte le gouvernement américain avait dû
+ grouper toutes les énergies matérielles du pays, les atteler ensemble
+ sous le même harnais pour mieux tirer le fardeau commun et mener à
+ bien notre lourde tâche.
+
+ ... Aussitôt que nous avons su que l’armistice était signé, nous avons
+ jeté le harnais. Le grand matériel des industries et les machines qui
+ avaient été accaparées pour l’usage du gouvernement ont été rendus aux
+ usages auxquels ils servaient avant la guerre.
+
+ ... Notre peuple n’attend pas d’être conduit. Il connaît son affaire;
+ il se débrouille rapidement dans tout nouvel état de choses; il va
+ droit au but et compte sur lui-même dans l’action.
+
+ Toutes les règles de conduite que nous pourrions chercher à lui
+ imposer deviendraient vite parfaitement inutiles, _car il n’y ferait
+ aucune attention et irait son chemin_.»
+
+Suivant sa constante tradition, l’Américain confie ses entreprises
+industrielles à des hommes d’affaires, alors que nous faisons conduire
+les nôtres par des fonctionnaires généralement très étrangers aux
+affaires.
+
+ * * * * *
+
+La disparition de l’étatisme aux États-Unis s’est opérée rapidement,
+parce qu’il était absolument opposé à la mentalité américaine.
+
+Toutes les lois restrictives qui se multiplient, en France, montrent au
+contraire que, loin de s’atténuer, notre politique étatiste va
+s’aggraver et peser lourdement sur le travail national.
+
+Réquisitionner, taxer, ordonner, interdire suivant le bon plaisir des
+plus incompétents agents, enfermer chaque entreprise dans un
+inextricable et paralysant réseau de formalités tracassières,
+destructrices de toutes les initiatives, tel est l’avenir dont on nous
+menace.
+
+S’il se réalise, nous serons fatalement vaincus dans la terrible lutte
+économique qui se prépare et les Germains, dont la puissance
+industrielle avant la guerre était si grande, reprendront vite leur
+domination économique. Or, dans l’évolution actuelle du monde, les
+dominations économiques seront les plus redoutables.
+
+Malheureusement pour notre avenir, l’étatisme constitue chez les peuples
+latins un besoin mental fort ancien. Il est peu de partis politiques en
+France qui ne réclament sans cesse l’intervention de l’État.
+
+Cette constatation m’a fait écrire autrefois que notre pays, si divisé
+en apparence, ne possède, sous des étiquettes diverses, qu’un seul parti
+politique, le parti étatiste, c’est-à-dire celui qui demande sans trêve
+à l’État de nous forger des chaînes.
+
+ * * * * *
+
+La base psychologique fondamentale de la production est l’initiative
+stimulée par le risque et le profit. Dès que la responsabilité
+s’évanouit, comme dans l’organisation anonyme de l’État, l’initiative
+disparaît. Quelle raison aurait le fonctionnaire de s’intéresser à un
+travail dont il ignore le rendement et ne retire aucun profit? Il est
+d’ailleurs enveloppé dans un réseau de circulaires et de règlements qui
+lui interdirait la moindre initiative si, par hasard, il y songeait.
+Cette initiative serait, d’autre part, immédiatement paralysée par
+l’intervention de ses chefs. Avec la meilleure volonté du monde il ne
+peut être que le rouage d’une machine. Observer strictement le
+règlement, c’est tout ce qu’on lui demande.
+
+Telles sont les raisons pour lesquelles, dès que l’État intervient dans
+une industrie, cette industrie dépérit.
+
+ «Je viens de passer quatre années de guerre dans un établissement
+ industriel de l’État, écrit l’ingénieur R. Carnot. Connaissant
+ l’industrie privée, j’avais en y entrant,--pourquoi le
+ cacherais-je?--des idées plutôt socialistes. A voir, aussi bien par le
+ menu que dans son ensemble, le fonctionnement de la machine
+ industrielle étatiste, mes illusions se sont envolées et je quitterai
+ l’uniforme complètement désabusé...
+
+ Ce qu’il y a de particulièrement grave, c’est l’antinomie absolue qui
+ existe entre le concept d’industrie, tel que le réalise le monde
+ moderne, et celui d’une administration d’État.»
+
+L’auteur donne dans son livre de nombreux exemples montrant à quel point
+l’intervention étatiste peut devenir désastreuse. A l’usine de
+construction de Bourges, placée sous la direction d’un ministre
+socialiste, les ouvriers travaillaient à la journée avec faculté de
+toucher une prime pour surproduction de travail. Le Ministre ayant
+accordé la prime à tous les ouvriers, la baisse de la production fut
+instantanée. Les circonstances ayant permis de revenir sur cette
+désastreuse mesure, le résultat fut immédiat. Le rendement se trouva
+parfois dépasser le triple de ce qu’il était antérieurement.»
+
+Le même auteur donne un autre exemple, également frappant, des
+conséquences de l’intervention étatiste. Un ministre socialiste, chargé
+de la Direction de la marine marchande, ayant eu l’idée d’instituer des
+primes basées sur le nombre des jours de navigation, les équipages
+avaient tout intérêt à allonger les voyages et à ralentir les opérations
+de chargement et de déchargement. Le résultat final fut que les bateaux
+charbonniers réquisitionnés par l’État avaient un rendement inférieur de
+40 à 50 p. 100 à celui des navires dirigés par les importateurs de
+charbon travaillant pour leur compte.
+
+Mêmes résultats dans les ateliers de chemins de fer. Les pouvoirs
+publics ayant décrété la suppression du travail à la tâche, le rendement
+de la main-d’œuvre diminua de plus de 50 p. 100.
+
+Une des causes du coût de l’étatisme est le nombre d’employés qu’il
+nécessite. Un fait rapporté par le _Matin_ du 5 Juin 1920 en donne un
+frappant exemple. Après avoir vainement tenté de liquider les stocks
+américains, besogne que les employés chargés de l’exécuter avaient tout
+intérêt à faire durer, l’État se décida à charger des industriels de
+liquider quelques stocks. Les résultats furent immédiats. Le négociant
+chargé des stocks d’Aubervilliers commença par remplacer les 525
+employés de l’État par 8 agents. Ces 8 employés suffirent à terminer la
+liquidation rapidement.
+
+L’étatisme français est le plus coûteux de tous. Il a été rappelé à la
+Chambre des Députés dans sa séance du 22 mars 1920, que le budget de
+l’Alsace-Lorraine, qui se chiffrait en 1914 sous le gouvernement
+allemand par 150 millions, s’élève à 405 millions aujourd’hui. A
+l’administration générale, le nombre des employés a triplé.
+
+L’État moderne a fini par se charger d’une foule de fonctions. Il
+exploite des chemins de fer, des fabriques de tabac et d’allumettes, des
+navires, des imprimeries, en un mot une cinquantaine de professions
+gérées par plus d’un million d’employés.
+
+Toutes ces entreprises sont conduites avec des méthodes absolument
+différentes de celles adoptées dans le commerce et l’industrie. L’État
+ne se préoccupe jamais des prix de revient. Les employés ne sont
+nullement intéressés aux bénéfices et aux économies de ces entreprises.
+Un devis établi d’avance est sans aucun rapport avec les prix
+d’exécution. C’est ainsi que la reconstruction de l’imprimerie nationale
+qui, d’après les devis, ne devait pas dépasser trois millions, en a déjà
+coûté plus de quatorze. L’État moderne représente en réalité une grande
+maison de commerce gérée par des employés anonymes et irresponsables et
+où, depuis le chef jusqu’au dernier des agents, personne ne s’intéresse
+au succès de l’entreprise.
+
+ * * * * *
+
+L’étatisme, comme le fait remarquer un éminent économiste, M. Raphaël
+George Lévy, a été une des causes de la vie chère:
+
+ «C’est l’État qui a été le premier instigateur du mal, en accordant
+ aux ouvriers des usines de guerre des salaires excessifs, en concluant
+ des marchés à des taux tellement élevés qu’il a fallu décréter un
+ impôt spécial sur les bénéfices qui en découlaient; c’est lui qui a
+ distribué des milliards à tort et à travers, sans se soucier de savoir
+ au moyen de quelles ressources il les obtiendrait; c’est lui qui, en
+ présence de ses coffres vides, n’a pas trouvé d’autre moyen de les
+ remplir que de contraindre la Banque de France à fabriquer de nouveaux
+ milliards de papier. C’est lui qui est intervenu pour réglementer les
+ importations, les exportations, les transports; c’est lui qui a
+ prétendu déterminer les marchandises que l’on pourrait introduire en
+ France et dresser une liste de proscription contre certaines d’entre
+ elles, et non des moindres; c’est lui qui a relevé les barrières
+ douanières, au moment où nous avons un besoin pressant de beaucoup
+ d’objets fabriqués ou récoltés à l’étranger; c’est lui qui, par ses
+ taxations maladroites ou intempestives, a tantôt ralenti ou arrêté,
+ tantôt surexcité la production.»
+
+La Chambre de commerce de Roanne décrivait récemment quelques-uns des
+résultats obtenus par l’État, quand il se substitue à des industriels
+responsables de leurs actes.
+
+Un grand journal en a extrait l’exemple suivant:
+
+ «Des _délégués_ ouvriers demandent, pour l’exécution d’un ouvrage, 25
+ heures. Le chef d’atelier estime que 12 heures sont suffisantes.
+ Devant le désaccord, il est fait appel, à titre d’expérience, à une
+ équipe de prisonniers de guerre dont l’effort de travail n’est, comme
+ chacun pense, aucunement exagéré. Ils effectuent le travail en 6
+ heures. _Néanmoins l’officier a dû le payer par ordre à raison de 25
+ heures._»
+
+Le gaspillage des deniers publics dans les gestions étatistes dépasse
+toute imagination.
+
+Conséquences: renchérissement général des produits; difficulté
+croissante d’existence pour les travailleurs libres; hausse artificielle
+de la main-d’œuvre.
+
+Au régime étatiste, forme moderne de l’esclavage, on pourrait se
+résigner si l’État avait, du moins, manifesté dans la gestion des
+entreprises une capacité supérieure à celle des citoyens.
+
+Or, c’est précisément, je le répète, le contraire qu’enseigne
+l’expérience. Des faits innombrables ont surabondamment démontré que la
+gérance de l’État, qu’il s’agisse de chemins de fer, de monopoles, de
+navigation ou d’une industrie quelconque, est toujours très coûteuse,
+très lente et accompagnée d’incalculables désordres.
+
+En temps de paix, quand les finances sont prospères, les inconvénients
+du renchérissement général des produits, par suite des interventions de
+l’État, peuvent sembler minimes. Ils deviennent désastreux lorsqu’un
+peuple se trouve écrasé de dettes au lendemain d’une guerre.
+
+ * * * * *
+
+Toute gestion étatiste, c’est-à-dire placée sous la conduite directe de
+l’État, semble immédiatement frappée de paralysie. On connaît la
+situation lamentable de notre marine avant la guerre, situation créée
+par les interventions étatistes qui la firent progressivement descendre
+du deuxième rang au cinquième.
+
+Les causes de cette décadence ont été très bien indiquées dans un
+rapport fait à la Chambre au nom d’une grande commission parlementaire.
+Les conclusions du rapporteur furent nettes: «Ni unité de vues, ni
+efforts coordonnés, ni méthode, ni responsabilité définie. Négligence,
+désordre et confusion.»
+
+Un des membres de la même commission, M. Ajam, évaluait à 700 millions
+le coût du gaspillage. L’expérience du rachat de l’Ouest par l’État fut
+beaucoup plus coûteuse encore.
+
+Les exemples analogues sont d’ailleurs innombrables. On citera longtemps
+l’histoire de cette municipalité d’une grande ville qui, voyant
+s’enrichir l’entrepreneur fournisseur du gaz s’imagina qu’en faisant
+administrer l’usine par des fonctionnaires, elle encaisserait les mêmes
+bénéfices que l’industriel.
+
+L’expérience fut catégorique. Loin de réaliser des bénéfices, la commune
+vit son budget progressivement grevé de sommes si énormes que le maire
+qui avait provoqué cet essai de socialisation se suicida de désespoir.
+Il mourut d’ailleurs sans comprendre les causes de son insuccès.
+
+ * * * * *
+
+Ce sont justement les causes de la décadence des entreprises dirigées
+par l’État qui échappent toujours aux partisans de l’étatisme. Pourquoi,
+disent-ils avec une apparence de raison, l’État qui choisit ses
+fonctionnaires parmi des hommes réputés très capables, puisqu’ils sont
+chargés de diplômes, ne réussirait-il pas aussi bien que des industriels
+généralement moins savants?
+
+L’État ne réussit pas pour deux raisons, l’une d’ordre administratif,
+l’autre de psychologie. La première serait à la rigueur réductible, mais
+la seconde ne l’est pas et ne pourra jamais l’être.
+
+La cause d’ordre administratif tient à une organisation défectueuse de
+services sans coordination, séparés par des cloisons étanches. La
+moindre affaire est entourée d’innombrables formalités et passe par une
+longue série de bureaux qui obéissent à des impulsions différentes et
+mettent des mois à l’examiner.
+
+Tout autre est l’organisation d’une entreprise industrielle. Ses chefs
+ont intérêt à terminer rapidement, en les exécutant le mieux possible
+pour satisfaire le client, les entreprises qui leur sont confiées. Sous
+peine de ruine, les pertes de temps et le gaspillage leur sont
+interdits.
+
+La deuxième cause de l’infériorité du travail étatiste, celle d’ordre
+psychologique, est, comme je le disais, absolument irréductible. Elle
+tient, en effet, à cette loi mentale bien simple, expérimentalement
+vérifiée des milliers de fois, que l’homme travaillant pour un intérêt
+général a beaucoup moins de valeur que celui qui travaille pour son
+intérêt personnel.
+
+D’autres influences aggravent cette infériorité. Dans le travail dirigé
+par des fonctionnaires, aucune initiative n’est possible. Moins possible
+encore le goût du risque qui conduit aussi bien à la ruine qu’à la
+fortune, mais sans lequel il n’est pas de progrès réalisable.
+
+Pour amener, par exemple, l’automobilisme à son perfectionnement actuel,
+beaucoup de chercheurs se sont ruinés, quelques-uns seulement ont fait
+fortune. Peut-on supposer un seul instant que, si l’État avait
+monopolisé la construction automobile à ses débuts, elle eût réalisé les
+progrès que nous admirons? Aucun employé n’aurait osé engager sa
+responsabilité dans de coûteuses recherches ne devant rien lui rapporter
+et dont l’insuccès possible eût certainement nui à son avancement.
+
+ * * * * *
+
+L’étatisme est généralement une conséquence de la structure mentale d’un
+peuple mais, quelle qu’en soit la cause, ses résultats se trouvent les
+mêmes partout, même en Amérique quand il s’y est momentanément établi.
+Les chemins de fer américains ont été, on le sait, étatisés pendant la
+guerre. La liberté leur fut rendue après la paix mais ils sont ruinés et
+près de la faillite. Malgré l’augmentation des tarifs, l’ensemble des
+frais d’exploitation s’éleva de 95 p. 100 sous la gestion d’État. Ce fut
+un vrai désastre, car l’ensemble de l’exploitation des chemins de fer
+aux États-Unis qui représente un capital évalué à 90 milliards forme une
+importante partie du portefeuille des grandes banques américaines.
+
+L’étatisme crée donc une transformation mentale qui apparaît
+spontanément avec lui.
+
+S’il en fallait encore d’autres preuves, on rappellerait que les
+industriels qui, durant les hostilités, se sont trouvés mobilisés au
+service de l’État, perdirent du même coup leurs anciennes qualités pour
+prendre les défauts des fonctionnaires: peur des responsabilités, goût
+de la paperasserie et des formalités compliquées, gaspillage et
+désordre.
+
+ * * * * *
+
+Il sera intéressant un jour de rechercher ce que l’abus de l’étatisme a
+coûté au pays pendant la guerre. C’est à lui que sont dus pour une
+grande part comme je l’ai montré plus haut le renchérissement général et
+la disette dont nous souffrons encore.
+
+Cette conclusion est justement une de celles du long rapport fait par M.
+Bergeon, le 11 octobre 1918, à la Chambre des députés, au nom d’une
+commission d’une quarantaine de membres appartenant à tous les partis et
+chargés d’examiner un projet de loi sur la réquisition de la totalité de
+la marine marchande par l’État, pendant la paix.
+
+Le rapporteur n’eut pas de peine à montrer que l’étatisme avait réduit
+notre marine marchande à un grand degré d’infériorité vis-à-vis des
+peuples alliés et entraîné de profonds déficits dans les importations
+nécessaires pour le ravitaillement.
+
+L’incohérence, au sujet de l’utilisation des navires réquisitionnés, fut
+prodigieuse. Alors que nous manquions de blé, nos bateaux revenaient de
+Bizerte presque vides, tandis que sur les quais de ce port pourrissaient
+des montagnes de céréales.
+
+Ailleurs, c’étaient des bateaux oubliés durant des mois, attendant des
+ordres qui ne venaient pas. A Brest, le bâtiment _Général-Faidherbe_,
+coûtant dix-huit cents francs par jour et réquisitionné le 6 septembre,
+est resté «huit mois sans rien faire», etc.
+
+Les faits de cet ordre ne constituaient nullement des cas exceptionnels.
+Le rapporteur l’a prouvé avec huit pages de tableaux montrant, par
+l’histoire de chacun des bateaux réquisitionnés, les énormes pertes de
+temps qu’entraîna l’incohérence étatiste.
+
+Des armateurs qui auraient géré leurs compagnies de semblable façon
+eussent été promptement ruinés, mais de tels armateurs n’ont jamais
+existé.
+
+Après avoir constaté que «les navires dirigés par l’État ont un
+rendement déplorable», le rapporteur conclut, comme je le rappelais plus
+haut, que l’élévation générale du prix des objets de première nécessité
+fut la conséquence de l’administration étatiste.
+
+On peut ajouter, d’ailleurs, que les faits établis par cette commission
+l’avaient été dans bien des rapports antérieurs à la guerre, relatifs
+aux causes de la décadence de notre marine. Ne nous étonnons pas
+qu’aujourd’hui comme jadis ils n’aient convaincu personne. L’étatisme
+est une croyance et à tous les âges les arguments furent impuissants à
+ébranler des croyances.
+
+ * * * * *
+
+L’étatisme représente l’autocratie d’une caste anonyme et, comme tous
+les despotismes collectifs, il pèse lourdement sur la vie des citoyens
+obligés de le supporter. Son nouveau développement n’engendrerait pas
+seulement la faiblesse de nos industries, mais la disparition de toutes
+nos libertés.
+
+On conçoit l’horreur des Américains pour ce régime qui fait de l’homme
+un esclave. Ils l’ont supporté pendant la guerre mais pas une minute au
+delà. Si nous n’arrivons pas à refréner sa marche nous serons, je ne
+saurais trop le redire, rapidement vaincus dans la lutte économique qui
+va s’engager. Il apparaîtra alors à tous les yeux que l’étatisme, si
+pacifique en apparence, peut être plus désastreux que les plus
+destructives invasions. Son triomphe définitif chez un peuple
+engendrerait pour lui une irrémédiable décadence.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+Les futures croisades.
+
+
+Les historiens de l’avenir éprouveront sans doute un certain étonnement
+en constatant que, malgré sa prétention de n’avoir que la science
+positive pour guide, le XXe siècle dut recommencer au nom de croyances
+nouvelles l’âge des Croisades.
+
+C’est bien une croisade qu’entreprit l’Allemagne pour établir son
+hégémonie au nom de la divine mission qu’elle s’attribuait et une autre
+croisade qu’entreprirent les nations désireuses de conserver leur
+indépendance. Des coins les plus reculés du globe accoururent des
+peuples n’ayant aucune conquête à espérer et prêts cependant à tout
+sacrifier pour défendre leur foi. Ce n’était plus comme jadis devant
+Jérusalem la croix opposée au croissant, mais deux croyances nouvelles
+inconciliables: l’absolutisme et la liberté.
+
+ * * * * *
+
+La croisade germanique n’est pas la seule que le monde semble appelé à
+voir se former. Une autre s’annonce déjà contre un danger fort menaçant.
+
+C’est celle qu’il faudra entreprendre contre les oppressions et
+destructions que les théoriciens socialistes et syndicalistes rêvent
+d’infliger à la France comme ils les ont infligées à la Russie.
+
+La foi socialiste a pesé sur toute notre politique depuis vingt-cinq
+ans.
+
+Les étrangers savaient très bien que cette politique socialiste «pétrie
+d’ignorance autant que de malfaisance» avait conduit la France au bord
+de l’abîme et que son triomphe, rendu possible par l’apathie des autres
+partis, amènerait notre pays à une irrémédiable ruine. Dans un discours
+prononcé le 5 juillet 1918 l’un des plus considérables personnages des
+États-Unis, M. Walter Berry, s’exprime ainsi:
+
+ «L’erreur de la France a été de se leurrer du mirage des lois
+ sociales, tout en négligeant les lois de l’association et de la
+ production.
+
+ Ce qui fait la grandeur économique des États-Unis, c’est l’association
+ des individus, c’est la coopération des classes, la collaboration du
+ travailliste et du capitaliste, c’est la solidarité au lieu du
+ socialisme destructif...
+
+ S’il n’y a pas un milieu entre le militarisme et le bolchevisme,
+ c’est-à-dire le socialisme destructif, mieux vaut que le monde croule
+ tout de suite!»
+
+Les socialistes allemands qui inventèrent jadis la théorie de la lutte
+des classes l’ont pratiquement abandonnée depuis longtemps et ne la
+considéraient plus que comme un article d’exportation, précieux pour
+désorganiser les peuples étrangers. C’est pourquoi ils l’établirent en
+Russie au moyen d’agents à leur solde. Les millions ainsi dépensés
+furent beaucoup plus utiles à l’Allemagne que ses canons.
+
+La désastreuse expérience russe n’a pas entamé l’indestructible foi de
+nos socialistes. La guerre ne leur a rien appris. Incapables d’évoluer,
+ils remâchent sans trêve les mêmes formules, douées pour eux d’une
+magique vertu.
+
+Et si l’on veut comprendre comment des hommes éclairés peuvent devenir
+victimes d’illusions dont quelques-unes ne sauraient résister au plus
+superficiel examen, il faut toujours se souvenir que le socialisme étant
+une religion beaucoup plus qu’une doctrine tous les arguments tirés de
+la raison ou de l’expérience sont nécessairement sans action sur lui. Le
+socialiste convaincu croit à la bible de Karl Marx comme le Musulman
+croit au Coran. Les assertions de ces livres sacrés ne se discutent pas.
+
+Sans doute, le nombre des purs croyants du socialisme dans les
+assemblées politiques reste minime, mais leur puissance est grande parce
+qu’une conviction forte s’impose toujours à des convictions faibles et
+surtout à l’absence de convictions. Or, les socialistes sont presque les
+seuls, en France du moins, possédant des convictions fortes.
+
+Les éléments mystiques qui forment la trame du socialisme se trouvent
+puissamment étayés par deux sentiments extrêmement actifs: la haine et
+l’envie. Ils constituent ses grands agents de propagation.
+
+ * * * * *
+
+On peut pressentir le rôle futur du socialisme par l’influence qu’il
+exerce déjà.
+
+Nous sommes presque les seuls à ne pas pressentir de quel menaçant
+avenir la croisade socialiste est chargée. Quand les peuples n’auront
+plus qu’à opter entre le socialisme dont la Russie voit les effets et le
+militarisme, c’est-à-dire entre la tyrannie inorganique et la tyrannie
+organisée, ils choisiront forcément la seconde. Ce sera alors le règne
+absolu de la force et l’arrêt définitif de tous les progrès.
+
+C’est ce qu’a très bien montré un des chefs les plus écoutés des
+travaillistes anglais, M. Henderson:
+
+ «Les ouvriers doivent comprendre, a-t-il dit, que les démocrates du
+ monde entier sont à un carrefour, et que toute erreur dans le choix à
+ faire peut conduire à l’anarchie, au désordre, au chaos, avec
+ l’établissement du militarisme à perpétuité. Nous nous détournons du
+ chemin qui conduit au désordre: nous ne pouvons pas être pour la
+ substitution de la raison à la force dans les affaires
+ internationales, et pour la révolution par la force au lieu de la
+ construction pacifique dans la vie économique et sociale.»
+
+Internationalistes, socialistes unifiés, bolchevistes et autres
+théoriciens, partisans de la paix entre les peuples, mais de la guerre
+civile à l’intérieur des nations, ne sauraient comprendre ce dilemme.
+Ils ont entrepris contre les sociétés une croisade aussi funeste que
+celle des Germains contre l’indépendance des peuples.
+
+Au prix des plus cruels sacrifices nous sommes arrivés à triompher de la
+croisade germanique. Il sera peut-être aussi difficile de vaincre la
+croisade socialiste.
+
+Deux régimes redoutables: militarisme et socialisme menacent donc les
+civilisations modernes d’un retour prolongé vers la barbarie. Le
+militarisme est une forme de l’absolutisme féodal, le socialisme
+représente l’ultime expression du despotisme populaire. Les nations
+vraiment civilisées ne voudront bientôt plus de dictature, ni celle du
+prolétariat, ni celle du sabre.
+
+
+
+
+LIVRE VII
+
+LA DÉSORGANISATION POLITIQUE DE L’EUROPE
+
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+Premières difficultés du problème de la paix.
+
+
+S’il est exact que la véritable durée de la vie ne se mesure pas au
+nombre des jours, mais à la variété et à l’intensité des sensations
+accumulées pendant ces jours, on peut affirmer que les hommes
+d’aujourd’hui auront connu une vie singulièrement longue.
+
+Ils ont contemplé, en effet, des choses que l’humanité n’avait pas
+encore vues et ne reverra probablement jamais.
+
+Certes, le monde a plus d’une fois subi des bouleversements profonds. De
+grands empires ont sombré dans l’oubli, les peuples ont transformé leurs
+institutions et changé leurs dieux. Des civilisations brillantes ont
+péri tour à tour. Mais tous ces changements s’effectuaient lentement.
+L’empire romain mit des siècles à se désagréger et en réalité, il ne
+disparut jamais tout entier.
+
+Aujourd’hui nous avons assisté à une série de catastrophes instantanées
+si loin des phénomènes prévisibles qu’elles eussent été considérées
+comme miraculeuses aux âges de foi.
+
+Un esprit très perspicace aurait pu prédire avant la guerre la
+désagrégation de l’Autriche, peut-être aussi celle de la Russie et de la
+Turquie, mais comment eût-il soupçonné le brusque désastre de la
+formidable Allemagne? Elle était arrivée au faîte de la puissance et le
+monde semblait menacé de subir ses lois. Puis en quelques semaines,
+vaincue partout, elle s’écroulait dans la honte et la désolation.
+
+Cette succession de bouleversements engendrera sans doute de redoutables
+lendemains. Quels seront ces lendemains? Que va devenir, par exemple, en
+Autriche, cette poussière de petites nations rivales issues de la grande
+puissance qui les avait agglomérées après de séculaires efforts?
+
+Si les leçons du passé devaient servir de guide on pourrait dire que
+l’Europe est menacée d’une série de guerres rappelant celles, livrées
+depuis le moyen âge, pour constituer avec de petits États les grands
+empires dissociés aujourd’hui.
+
+Mais le monde a tellement évolué que les lois du passé ne semblent plus
+capables de régir l’avenir. Des principes nouveaux sont nés et, au nom
+de ces principes, les institutions et les croyances vont subir sans
+doute des transformations imprévues.
+
+ * * * * *
+
+Les difficultés créées par la paix apparaissent considérables.
+Énumérons-en quelques-unes.
+
+Une des premières, surtout en ce qui concerne l’Autriche, sera d’établir
+des relations pacifiques entre les États issus de sa désagrégation. Cet
+empire si ancien et si vaste s’est dissocié en petites provinces
+d’importance inégale, habitées par des populations: Slaves, Hongrois,
+Allemands, etc., qui se détestent profondément.
+
+La situation de tous ces États restera longtemps précaire. Les Alliés
+eussent certainement beaucoup gagné à garder une Autriche affaiblie,
+sans doute, mais conservant l’organisation et les traditions qui donnent
+à un peuple sa stabilité.
+
+Songer à une fédération de tous ces fragments de nations, est bien
+difficile. Ils sont séparés par des intérêts trop opposés et des haines
+séculaires trop violentes.
+
+Avec les idées nouvelles sur les nationalités, impliquant pour chaque
+pays le droit de réclamer son indépendance, il est probable, comme je le
+disais plus haut, que toutes ces minuscules nations retourneront aux
+lointaines périodes de l’histoire où l’Europe entière était divisée en
+petits États toujours en lutte. Mille ans de guerres avaient été
+nécessaires pour les agglomérer.
+
+L’Autriche et aussi la Russie semblent donc menacées de revenir à la
+phase d’évolution où se trouvait la France lorsqu’elle était composée de
+provinces indépendantes et rivales Normandie, Bourgogne, Bretagne, etc.
+L’avenir seul dira si cette régression, dont les discours des hommes
+politiques affirment la nécessité, constituera un progrès. J’en doute
+fortement.
+
+Vis-à-vis de la Russie, les difficultés politiques ne seront pas
+moindres qu’en Autriche. Aucun pouvoir organisé n’a voulu traiter avec
+les dictateurs héritiers de la puissance des tzars. Il sera aussi
+malaisé de traiter avec les ébauches de petites républiques instables
+qui naissent chaque jour sur son sol et paraissent vouées à une
+existence éphémère. Comment, d’autre part, empêcher l’Allemagne de
+transformer la Russie en une colonie allemande ainsi qu’elle le tentait
+avec un succès croissant avant la guerre?
+
+ * * * * *
+
+Les difficultés à l’égard de l’Allemagne se révèlent d’un autre ordre,
+mais également considérables.
+
+Le principal problème pour les alliés sera de l’empêcher de redevenir
+assez forte pour être dangereuse.
+
+Tâche ardue. Vainqueur à Iéna, Napoléon croyait bien avoir paralysé la
+Prusse. Et cependant, peu d’années après sa défaite, notre éternelle
+ennemie avait reconquis son ancienne puissance.
+
+Ce n’est pas assurément de suite que l’Allemagne reprendra la poursuite
+obstinée de son rêve d’hégémonie. Elle en est encore à cette phase
+d’incertitudes où le doute vient ébranler les plus solides croyances.
+Ses historiens, ses philosophes, ses chefs militaires lui avaient
+enseigné qu’étant supérieure à tous les peuples, elle avait le droit de
+les asservir. D’éclatantes victoires semblèrent au début justifier les
+prétentions de son orgueil.
+
+Le réveil fut terrible. En quelques mois un échafaudage d’illusions
+s’est effondré sous la plus humiliante capitulation. Jamais, dans la
+suite des âges, un peuple n’était tombé si bas après s’être élevé si
+haut.
+
+Les armes matérielles sont arrachées des mains de l’Allemagne pour
+longtemps, mais elle possède encore avec sa capacité industrielle cet
+arsenal d’armes psychologiques que nous avons étudiées dans un précédent
+chapitre et dont j’ai montré qu’elles sont plus efficaces parfois que
+les canons.
+
+Que les dirigeants futurs de l’Allemagne soient impérialistes,
+démocrates ou socialistes, ils songeront toujours à la revanche et
+tâcheront de réduire la force de leurs adversaires en propageant chez
+eux des doctrines politiques capables de les désagréger.
+
+L’illustre ministre français qui a tant fait pour obliger la victoire à
+changer de camp avait une lumineuse vision du danger qui nous menace
+lorsque le jour même de l’armistice il prêchait l’union des partis.
+
+Nous avons miraculeusement triomphé du plus formidable danger qui ait
+menacé la France depuis les origines de son histoire. La Prusse rêvait
+l’anéantissement de notre pays comme puissance politique et la
+destruction par le feu de sa capitale. Bien que durement vaincue, elle
+ne renoncera pas, on ne le répétera jamais trop, à poursuivre le même
+but.
+
+C’est en ayant bien présente à l’esprit cette menace que nous arriverons
+peut-être à maintenir l’union nécessaire non seulement entre les divers
+partis de notre pays mais aussi entre tous les alliés.
+
+ * * * * *
+
+La paix, pour être, sinon éternelle, du moins durable, devait différer
+complètement de celle rêvée par les socialistes. Réalisée suivant leurs
+doctrines elle n’eût constitué qu’une trêve préparatrice de guerres
+prochaines.
+
+C’est pourtant une telle paix qu’ils persistent à défendre encore. Le
+jour même de l’armistice, les militants de la congrégation socialiste
+adoptaient un ordre du jour où ils demandaient «une paix honorable, une
+paix de justice, une paix républicaine pour la république allemande».
+Ils montraient clairement leurs intentions en se plaçant sous la
+présidence d’honneur du socialiste allemand Liebknecht.
+
+Un tel aveuglement s’explique difficilement quand on se souvient des
+conditions de paix que prétendait, en cas de victoire, nous imposer
+l’Allemagne et qui furent approuvées par leurs social-démocrates.
+
+Bien difficile sera l’union entre les partis qui nous divisent encore.
+Celle entre les Alliés ne le sera pas moins, en raison de la divergence
+de leurs intérêts. L’Italie, par exemple, réclame les rivages de
+l’Adriatique que les Yougo-Slaves réclament également, déclarant ne
+pouvoir subsister sans eux. La Serbie, la Roumanie, la Grèce ne cessent
+de réclamer des annexions. Que de contestations en germe.
+
+C’est pour la France, peut-être, que le problème de la paix se trouvera
+le plus chargé de difficultés. En raison de son voisinage avec
+l’Allemagne elle reste fatalement la gardienne de l’Europe contre les
+futures agressions germaniques. Nous avons vu déjà combien cette tâche
+est lourde.
+
+ * * * * *
+
+A toutes ces difficultés politiques, s’ajoutent encore des difficultés
+économiques que peu de personnes, malheureusement, aperçoivent.
+
+La France est le pays qui a réalisé le plus grand effort pendant la
+guerre. Elle est aussi celui qui a le plus souffert, non seulement par
+le nombre des victimes mais aussi parce que ses départements les plus
+riches, au point de vue industriel ont été méthodiquement dévastés. Sans
+les réparations imposées aux vaincus nous serions menacés d’une ruine
+économique complète.
+
+Ces réparations seront impuissantes, d’ailleurs, à rétablir de suite
+notre prospérité. Il faudra bien des années pour rebâtir nos usines et
+remettre en état nos mines. Pendant toute cette période, l’Angleterre,
+l’Amérique et l’Allemagne qui n’ont pas été envahies et gardent intact
+leur ancien matériel pourront reprendre immédiatement leur vie
+économique, fabriquer des marchandises, les exporter et s’emparer la
+clientèle qui ne trouvera plus en France les produits dont elle aura
+besoin. Que de luttes nouvelles à soutenir et que de difficultés avec
+les réglementations rigides qui nous oppriment de plus en plus.
+
+ * * * * *
+
+Ce n’est pas dans un âge de liberté ni de fraternité que l’humanité est
+entrée.
+
+Rejetée par tous les socialistes et les partisans de l’étatisme, la
+liberté ne représente plus qu’un incertain symbole. Repoussée par tous
+les défenseurs des luttes de classe la fraternité reste une illusion
+sans prestige.
+
+De la triade révolutionnaire, toujours gravée sur nos murs, l’égalité
+seule a vu son pouvoir grandir. Devenue la divinité des temps nouveaux,
+elle continuera sans doute à chasser les rois de leurs trônes les dieux
+de leurs sanctuaires jusqu’au jour où, ne réalisant plus les espérances
+des peuples, elle périra à son tour.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+Les erreurs psychologiques du traité de paix.
+
+
+Pour juger avec équité la valeur du traité de paix, devenu la nouvelle
+Charte de l’Europe, il faut se reporter au printemps de 1918, à l’heure
+de la formidable ruée allemande. Devant l’avalanche, les villes
+tombaient, les populations fuyaient, la Marne était franchie, Paris
+menacé.
+
+A cette époque, si proche encore, les plus fermes optimistes renonçaient
+presque à l’espérance. Ils eussent alors accueilli avec joie une paix
+assurant seulement l’évacuation des pays envahis.
+
+Le triomphe a naturellement changé les âmes. Nos sentiments actuels sont
+étayés sur les désespoirs passés et les dévastations accumulées par un
+agresseur sans pitié.
+
+La conscience des droits acquis par la victoire, le souvenir des
+conditions impitoyables que l’Allemagne prétendait au temps de ses
+succès imposer à la France, firent forcément trouver insuffisant un
+traité de paix qui eût semblé, au début de l’année 1918, un miracle
+inespéré.
+
+Ainsi s’explique, psychologiquement, le faible contentement qu’il causa.
+
+ * * * * *
+
+On pourrait dire sans exagération que, dans tout l’univers, deux
+personnages seulement sont satisfaits: le président des États-Unis et le
+premier ministre d’Angleterre. Tous deux représentent d’ailleurs des
+pays dont les intérêts diffèrent beaucoup des nôtres.
+
+Dès les premiers pourparlers, cette incompatibilité d’intérêts se
+manifesta. L’Angleterre avant vite obtenu tout ce qu’elle pouvait
+souhaiter: navires et annexions, s’opposa à toutes les revendications de
+la France.
+
+En dehors des divergences que fit surgir l’opposition des intérêts,
+beaucoup de difficultés naquirent de l’immensité de la tâche entreprise
+par le Congrès: remanier les frontières de plusieurs pays, fonder une
+dizaine d’États, refaire les lois internationales du travail, rebâtir la
+Pologne, fixer le sort de Constantinople, satisfaire les réclamations
+des Roumains, des Grecs, des Slovaques, des Chinois, des Japonais, etc.
+
+Pour résoudre un tel amoncellement de problèmes, deux conditions
+psychologiques fondamentales eussent été nécessaires: l’unité de vues et
+l’esprit de décision. L’une et l’autre manquèrent tout à fait.
+
+L’unité de vues était presque impossible par suite de la divergence des
+intérêts, mais l’indécision aurait pu être moins complète.
+
+Les hommes d’État dirigeant le Congrès ont rendu visibles à tous les
+yeux leurs irrésolutions en oscillant sans cesse entre des mesures
+contradictoires. Un jour, ils proposent solennellement d’aller conférer
+avec les bolcheviks, à l’île des Princes, et le lendemain y renoncent.
+Ils veulent défendre Odessa, centre d’approvisionnement de la Russie,
+puis ordonnent son évacuation. Après avoir décidé d’envoyer dans la
+Hongrie bolcheviste un général connu pour son énergie, ils le remplacent
+par un agent pacifique, rappelé d’ailleurs presque aussitôt.
+
+La politique des maîtres du Congrès ne fut ni conciliante ni
+belliqueuse, mais simplement indécise. Ils firent quelquefois preuve de
+volonté; mais, ne sachant pas bien ce qu’ils voulaient, cette volonté
+changeait d’objet suivant les impulsions du moment.
+
+De telles incertitudes ne pouvaient créer que des décisions
+fragmentaires, destinées à concilier des intérêts divers et qui,
+naturellement, n’en concilièrent complètement aucun.
+
+C’est ainsi, par exemple, que l’exploitation du bassin de la Sarre fut
+donnée à la France et l’administration du pays confiée à la Société des
+Nations qui, dans quinze ans, devra provoquer un plébiscite décidant si
+cette province reste à la France ou revient à l’Allemagne. Quelle source
+de futurs conflits!
+
+Mêmes demi-mesures en Italie, en Pologne, et un peu partout. Dantzig,
+cité allemande, indispensable à la Pologne comme débouché sur la mer et
+nécessaire à l’Allemagne comme voie de communication avec la Prusse
+orientale, devient une sorte de ville libre sous le patronage de la
+future Société des Nations. L’Allemagne ne pourra donc communiquer avec
+ses provinces qu’à travers le territoire polonais. Nouveau germe de
+conflits.
+
+Le traité en contient bien d’autres. C’est ainsi qu’il n’hésite pas à
+interdire aux nations vaincues certaines alliances. L’Autriche,
+notamment, ne doit pas s’unir à l’Allemagne. Que pourra une telle
+interdiction devant la volonté des peuples? Ne se rappelleront-ils pas
+le principe des nationalités, sur lequel la Société des Nations prétend
+se baser, principe proclamant le droit des peuples à disposer
+d’eux-mêmes? L’union de l’Autriche allemande avec l’Allemagne,
+encouragée déjà, d’ailleurs, par les Italiens, ne saurait être évitée
+dans un délai peu éloigné. Quel gouvernement, en effet, accepterait de
+s’opposer par les armes à une fusion que réclameraient les intéressés?
+
+ * * * * *
+
+En constatant les premiers résultats de leurs décisions, les chefs
+d’État réunis dans l’espoir de créer une paix éternelle, durent sauf
+l’Angleterre dont l’hégémonie se trouvait assurée, éprouver des
+déceptions profondes.
+
+Ils virent, tout d’abord, plusieurs pays: Italie, Belgique, Japon et
+Chine, menacer de se retirer de la Conférence; puis, la plupart des
+populations de l’Europe orientale se précipiter les unes contre les
+autres sans tenir le moindre compte des observations d’un conseil
+suprême dépourvu de prestige.
+
+La bataille devint bientôt générale et elle dure encore. Les Tchèques
+luttèrent contre les Polonais en Silésie, les Polonais contre les
+Ukrainiens en Galicie, les Roumains se battirent avec les Ukrainiens en
+Bukovine et les Yougo-Slaves dans le Banat, etc.
+
+Si donc on jugeait de l’œuvre accomplie par ses premières conséquences,
+on pourrait dire que le Congrès qui voulait faire régner une paix
+universelle dans le monde, n’a réussi qu’à y établir une série de
+guerres dont on ne saurait présager la fin.
+
+ * * * * *
+
+Sous les suggestions de son principal inspirateur, la Conférence de la
+Paix se proposa trois tâches différentes.
+
+La première était la conclusion d’une paix rapide avec l’Allemagne.
+
+A cette tâche essentielle, la conférence en superposa une seconde:
+l’établissement d’une Société des Nations.
+
+De cette seconde entreprise est sortie une troisième, consistant à
+déplacer, au nom du principe des Nationalités, les limites des anciens
+États lentement tracées par des siècles d’histoire.
+
+C’est à la future Société des Nations qu’appartiendra la protection des
+pays que pourrait menacer l’Allemagne. Cette protection ayant paru aux
+représentants de la France bien insuffisante, ils réclamèrent, avec
+énergie, des garanties plus efficaces. Grâce à leur insistance
+prolongée, le président des États-Unis promit de proposer au Sénat
+américain et le premier ministre de la Grande-Bretagne au Parlement «un
+engagement aux termes duquel les États-Unis et l’Angleterre viendront
+apporter immédiatement leur assistance à la France dans le cas d’une
+agression non provoquée dirigée contre elle par l’Allemagne».
+
+Le Sénat américain refusa nettement d’accepter un pareil engagement et
+l’Angleterre s’y refusa également.
+
+ * * * * *
+
+L’exposé qui précède suffit à expliquer pourquoi le traité de paix a
+généralement obtenu si peu de succès.
+
+Sa partie financière, écrit M. Milliès-Lacroix, rapporteur de la
+commission sénatoriale des finances, a causé une déception profonde. «Il
+a fallu, sans doute, pour que le président du Conseil consentît aux
+conditions y relatives, qu’il se heurtât à une opposition invincible des
+Alliés.»
+
+Le même auteur fait remarquer combien sont précaires les garanties que
+l’on nous offre, et montre que «le droit de percevoir certains impôts,
+de recueillir les produits de l’exploitation des chemins de fer ou des
+usines allemandes eût été le véritable moyen à employer».
+
+C’est justement la thèse que j’avais soutenue dans un article. Ce moyen
+se trouvait depuis longtemps très avantageusement employé à l’égard de
+la Turquie.
+
+Un ancien ministre des affaires étrangères, M. Hanotaux, ne s’est pas
+montré plus indulgent pour le traité. Il écrit:
+
+ «La paix, telle qu’on nous l’insinue, recèle la guerre dans ses
+ flancs. Tous les problèmes sont remués: aucun n’est résolu. Pour le
+ bassin de la Sarre, c’est la crise à date fixe, dans quinze ans; pour
+ la rive gauche du Rhin, c’est la crise en permanence; pour la
+ Transylvanie, la Pologne et les provinces détachées de l’Empire russe,
+ c’est la catastrophe immédiate et béante; pour Constantinople et le
+ monde musulman, c’est le gâchis se propageant jusqu’en Égypte,
+ jusqu’aux Indes. Pour la Russie, c’est l’abîme; pour l’Asie, le chaos.
+ Quant aux peuples slaves et balkaniques, dont le sort a été la cause
+ de la guerre, les voici en état de rupture déclarée avec l’une des
+ quatre grandes puissances alliées et un tel événement ne peut pas ne
+ pas tenir la paix elle-même en suspens.»
+
+Un des pays victimes du traité de paix, la Chine, en a tiré, par la voix
+de son représentant, la moralité suivante:
+
+ «Peut-être cet insuccès diplomatique sera-t-il pour la Chine _a
+ blessing in disguise_, comme disent les Anglais. La Chine comprendra
+ qu’elle ne doit pas compter sur la justice internationale ou sur
+ l’appui des étrangers aussi longtemps qu’elle sera faible. «Aide-toi,
+ le ciel t’aidera.» Elle comprendra qu’avant de revendiquer ses droits,
+ elle doit se procurer les armes qui seules sont respectées en
+ politique internationale. Il est triste d’être désillusionné, mais
+ plus triste encore de vivre dans une fausse sécurité.»
+
+Ces réflexions sont pleines de sagesse. Avec l’évolution actuelle du
+monde les peuples trop faibles pour se défendre semblent condamnés à
+bientôt disparaître.
+
+ * * * * *
+
+Vaincre et utiliser sa victoire sont deux opérations différentes.
+Annibal connaissait la première, mais ses contemporains lui reprochèrent
+justement de n’avoir pas su pratiquer la seconde. C’est pourquoi
+Carthage périt, bien que son grand général eût campé sous les murs de
+Rome.
+
+Quoiqu’un peu ancienne, cette histoire contient des enseignements d’une
+justesse éternelle. Un célèbre diplomate germain l’a récemment fait
+remarquer à ses compatriotes en leur assurant que l’Allemagne réussirait
+dans peu d’années à nous faire subir le sort de Carthage.
+
+Cette destinée deviendrait possible si nous accumulions un trop grand
+nombre d’erreurs psychologiques.
+
+Les historiens de l’avenir diront de cette guerre qu’issue d’erreurs de
+psychologie, elle resta pendant toute sa durée un conflit d’éléments
+psychologiques.
+
+A en juger d’après les Conférences de la Paix, le cycle de ces erreurs
+n’est pas clos.
+
+Absorbés sans doute par l’engrenage journalier des affaires et
+illusionnés par leurs vues personnelles, les hommes d’État ignorent
+généralement les indications que la psychologie pourrait leur fournir.
+Ils se fient à des inspirations si leur personnalité est forte et aux
+simples suggestions de l’opinion s’ils ont une âme incertaine.
+
+Ce dernier cas ne fut pas assurément celui du Président Wilson. Il
+possédait une volonté très forte, mais aussi des illusions
+psychologiques très grandes.
+
+Dans un discours prononcé devant le roi d’Angleterre, cet homme d’État
+affirmait l’identité de la notion du droit chez tous les peuples.
+
+Cette assertion d’un esprit bienveillant, jugeant les hommes à travers
+les naïvetés de sa pensée, pourrait conduire à des conséquences
+pratiques dangereuses. Il est facile de le montrer.
+
+En proclamant l’identité de la notion de droit chez les divers peuples,
+identité déjà niée par Pascal dans une page célèbre, l’honorable
+président oubliait combien diffèrent des nôtres les conceptions du droit
+enseignées par les philosophes et les historiens allemands. Il oubliait
+aussi que les nations se différencient beaucoup par le niveau de leur
+moralité. Certains pays, les Turcs et les Russes, par exemple, furent
+toujours de moralité si faible qu’on n’y rencontra jamais de
+fonctionnaires assez intègres pour administrer les finances sans
+dilapidations.
+
+Les peuples se conduisent, je l’ai souvent répété, d’après leur
+caractère et non d’après leur intelligence. Pour traiter avec eux, c’est
+donc leur caractère d’où leur morale dérive qu’il importe de connaître.
+
+Cet élément dominant de la mentalité des races est justement celui qui
+se perpétue sans changements à travers les âges. La mauvaise foi et la
+férocité des Germains ont été signalées par tous les historiens, depuis
+leurs premières invasions.
+
+Loin de contester ces défauts les Allemands en tirent vanité. Leurs
+écrivains soutiennent ouvertement qu’un traité n’a de valeur que si on
+trouve intérêt à le respecter. Leurs chefs militaires professaient qu’on
+doit se montrer sans pitié pour le vaincu, etc.
+
+La fourberie fut d’ailleurs toujours considérée par l’Allemagne comme
+une vertu chez ses héros nationaux. Il y a peu d’années encore elle
+élevait une statue au Germain Arminius qui, profitant de la confiance
+d’Auguste en ses promesses, attira traîtreusement dans le piège où elles
+devaient périr les légions de Varus. Le roi de Prusse Frédéric II était
+très fier d’avoir trompé l’Europe par les plus solennels engagements
+alors qu’il préparait l’invasion de la Silésie.
+
+L’Allemand ne s’est du reste jamais vanté d’être chevaleresque et
+d’observer la foi jurée. Ce n’est pas chez lui qu’on eût trouvé un
+souverain comme le roi de France Jean II, qui, fait prisonnier à la
+bataille de Poitiers et rendu libre sur parole, alla se constituer
+captif en Angleterre parce que le duc d’Anjou, accepté comme otage à sa
+place, s’était évadé. Ce souverain ne faisait d’ailleurs que suivre les
+traditions d’honneur respectées par la plupart des peuples, depuis
+l’époque lointaine où le consul Régulus, mis momentanément en liberté
+sur parole, retourna à Carthage, où il savait, cependant, qu’un affreux
+supplice l’attendait.
+
+ * * * * *
+
+Les décisions de la Conférence de la Paix restèrent vagues et
+contradictoires comme la plupart des décisions collectives.
+
+Un écrivain bien renseigné, M. Raymond Poincaré, a publié sur cette
+conférence des pages que retiendra l’histoire et dont nous allons
+reproduire quelques fragments.
+
+ «De la conférence qui s’est d’abord réunie pour préparer la paix est
+ né un beau jour, comme par un phénomène de génération spontanée, un
+ Conseil qui a pris le titre imposant de Conseil Suprême des alliés et
+ qui s’est chargé de régler le sort du monde.»
+
+On peut juger de l’incohérence de ses délibérations par les lignes
+suivantes du même auteur.
+
+ «L’histoire des variations des Alliés sur les affaires d’Orient, sur
+ le problème de l’Adriatique, sur l’attitude à observer vis-à-vis des
+ Soviets, vaudra, sans doute, la peine d’être écrite tôt ou tard. Elle
+ divertira peut-être ceux qu’amusent les coq-à-l’âne; elle attristera
+ plus sûrement ceux qui auraient souhaité que chacun des gouvernements
+ alliés essayât de se mettre d’accord avec lui-même, avant d’engager la
+ conversation avec ses partenaires, et ne changeât pas ensuite de point
+ de vue au hasard des entretiens.
+
+ «Voici, par exemple, la question de Constantinople. Le chemin qu’elle
+ a suivi n’est que tours, détours et retours. Entre Londres et le quai
+ d’Orsay, il s’est produit les plus incroyables chassés-croisés.
+
+ ... S’il nous était possible de nous arrêter aujourd’hui quelques
+ instants à l’examen des autres questions orientales, nous
+ retrouverions en Arménie, en Cilicie, en Syrie, des fluctuations
+ semblables et nous verrions, à certaines heures, le général Gouraud
+ découragé par les décisions qu’on lui signifie et sur lesquelles il
+ n’a même pas toujours été consulté.»
+
+La conférence de la paix avait rêvé de transformer l’équilibre du monde,
+oubliant que de tels équilibres sont l’œuvre des siècles. Sa tentative
+n’a fait que créer des germes de division entre des peuples qui étaient
+arrivés à se supporter. Elle pourra être citée comme une preuve de
+l’impuissance des hommes à transformer par des conventions le cours de
+l’histoire[9].
+
+ [9] Il faut bien reconnaître que si au point de vue français les
+ résultats de la paix furent fort médiocres c’est qu’avant de faire
+ la paix avec les Allemands il fallut d’abord la réaliser avec nos
+ alliés. Les remarquables publications d’un des rédacteurs du traité
+ de paix, M. Tardieu, montrent avec quelle ténacité les Anglais
+ s’opposèrent à nos plus modestes revendications. Le président Wilson
+ était de leur côté presque toujours.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+Le problème de la Société des Nations.
+
+
+Au premier rang des grands facteurs conditionnant le cours de
+l’histoire, il faut placer les formules religieuses, politiques et
+sociales. A chaque époque, les aspirations et les besoins des foules
+finissent, après une période d’incertitudes, par se concrétiser en
+brèves sentences. Universellement admises, elles stabilisent l’âme d’un
+peuple, orientent ses sentiments et créent chez lui, avec l’unité de
+conscience, l’unité d’action.
+
+Ces magiques paroles n’ont pas besoin de traduire des vérités et moins
+encore d’être très précises. Il suffit qu’elles impressionnent. Le vague
+de leurs contours permet à chacun d’y incarner ses rêves et d’y chercher
+une solution aux problèmes du moment.
+
+Les formules influentes naissent toujours aux grandes périodes de
+l’histoire. C’est au nom de la formule: «Dieu le veut!» que, pendant
+l’ère des Croisades, l’Europe se précipita sur l’Orient. C’est au nom
+d’une formule symbolisant la grandeur d’Allah que d’obscurs nomades de
+l’Arabie fondèrent un immense empire. C’est en invoquant la triade
+révolutionnaire encore gravée sur nos murs que les soldats de la
+République vainquirent l’Europe. C’est pour réaliser leur devise:
+«L’Allemagne au-dessus de tout!» que les pangermanistes rêvèrent de
+conquérir le monde.
+
+Si le contenu rationnel des formules populaires se montre souvent très
+faible, leur contenu mystique est au contraire très grand. Étrangères
+aux lois de la logique rationnelle, elles sont inexplicables par la
+raison. A l’époque où Mahomet prêchait la doctrine qui devait
+révolutionner une partie du vieux monde, il eût été facile à un
+philosophe de prouver que le Prophète était un halluciné. Et pourtant
+les serviteurs de la formule qui orientait leurs volontés surent
+balancer la formidable puissance de Rome, fonder un empire qui vécut six
+cents ans et une religion qui dure encore.
+
+Vouloir juger aux seules lumières de la raison les événements issus des
+sources mystiques où les formules puisent leur force, empêchera toujours
+de comprendre le déroulement de l’histoire.
+
+ * * * * *
+
+Ces considérations générales sur lesquelles j’ai souvent insisté en
+raison de leur rôle capital dans l’histoire étaient nécessaires pour
+comprendre le prestige d’une formule nouvelle: _la Société des Nations_,
+dont les promesses imprécises hypnotisent l’esprit simpliste des
+multitudes. Les philosophes allemands la méprisent, les diplomates s’en
+méfient, les rêveurs socialistes l’envisagent au contraire comme la
+régénératrice du genre humain.
+
+Quelle est sa valeur réelle, de quels éléments tire-t-elle sa force?
+
+Les peuples traversent visiblement un de ces âges critiques où leurs
+conceptions se transforment sous l’influence de nécessités imprévues.
+
+Dans l’obscurité qui les enveloppe, ils se tournent anxieusement vers
+les demi-clartés issues de formules nouvelles prétendant remplacer
+celles dont le prestige a sombré.
+
+Des clartés, bien incertaines encore, émanent de cette mystérieuse
+formule «La Société des Nations», qui promet d’arracher le monde à
+l’enfer où il est encore plongé.
+
+Son prestige est moderne, mais l’idée qu’elle traduit avait depuis
+longtemps exercé la sagacité des chercheurs. Leibniz, Kant, Rousseau,
+Bentham, discutèrent les principes d’une société des peuples pour
+empêcher la guerre. Les divers congrès de La Haye n’avaient fait
+qu’appliquer leurs doctrines.
+
+Les opinions anciennes formulées sur la Société des Nations ne
+présentent aujourd’hui qu’un intérêt historique, le monde étant
+complètement transformé. C’est seulement l’avis des intéressés actuels
+qu’il importe de connaître.
+
+En ce qui concerne l’établissement possible d’une Société des Nations
+destinée à garantir la durée de la paix, l’accord est à peu près unanime
+maintenant pour la considérer simplement comme une coalition de peuples
+solidement armés.
+
+C’est à cette conclusion qu’est arrivé le président de l’_Académie des
+Sciences morales et politiques_ dans une séance annuelle de cette
+académie. Il y déclare que les Alliés
+
+ «doivent rester armés pour la paix du monde... Toutes les nations qui
+ ne sont pas des nations de proie doivent s’unir pour imposer aux
+ autres de ne pas troubler la paix.»
+
+La même association de peuples en armes était demandée par le Président
+des États-Unis dans son message du 22 janvier 1917.
+
+ «Je considère, disait-il, que de simples accords de paix entre les
+ belligérants ne satisferont pas les belligérants eux-mêmes. Des
+ conventions opérant seules ne peuvent pas rendre la paix sûre. Il sera
+ absolument nécessaire qu’il soit créé une force tellement supérieure à
+ celle de l’une quelconque des nations en guerre, ou à toute alliance
+ formée ou projetée jusqu’à présent, qu’aucune nation et qu’aucune
+ combinaison probable de nations ne pourrait l’affronter ou lui
+ résister. Si la paix de demain doit durer, ce doit être une paix mise
+ hors de risque par la force majeure, dérivant d’une organisation de
+ l’humanité.»
+
+Nous voyons donc que les opinions les plus autorisées exprimées pendant
+la guerre envisageaient la Société des Nations comme une simple alliance
+militaire et non plus comme un tribunal d’arbitrage qui n’eût été en
+réalité que la continuation de l’impuissant tribunal de La Haye.
+
+L’Allemagne, de son côté, ne concevait une ligne des nations que sous
+forme d’hégémonie germanique. L’idée de figurer comme égale à côté
+d’autres peuples était absolument contraire aux enseignements de ses
+philosophes et de ses historiens. Elle a toujours repoussé, aussi bien
+dans ses livres que dans sa conduite, tout ce qui pouvait la lier. Alors
+qu’avant la guerre la Grande-Bretagne et les États-Unis multipliaient
+les traités d’arbitrage, l’Allemagne refusait de s’y associer et
+professait par la plume de ses plus éminents universitaires le mépris
+des traités engageant les forts à l’égard des faibles.
+
+ * * * * *
+
+La réalisation d’une véritable Société générale des Nations semble très
+chimérique aujourd’hui. Y substituer des blocs de peuples, analogues à
+ceux que formaient les belligérants pendant le conflit, paraît la seule
+solution possible mais elle sera pleine de difficultés. Les alliances
+les plus sûres en apparence sont à la merci de bien des hasards. La
+défection de la Russie en a fourni un terrible exemple.
+
+On sait à quel point les Américains sont hostiles au projet de Société
+des Nations dont, avec leur sens pratique, ils perçoivent nettement le
+peu d’utilité actuelle. Leur opinion est fort bien traduite par le
+passage suivant du sénateur Knox, un des candidats probables à la
+présidence de la République:
+
+ «La seule raison d’être que puisse avoir une Société des Nations, et
+ en tout cas le seul but qu’on ait ostensiblement donné à la Société
+ insérée dans le traité de Versailles, c’est qu’elle est faite pour
+ assurer la paix du monde. Or la paix du monde n’est pas assurée, mais
+ menacée, quand trente peuples sur trente et un, par exemple, mutilent
+ leur liberté et leur souveraineté de telle manière qu’un Conseil
+ politique puisse leur commander de faire ce que, en leur qualité
+ d’hommes libres, ils ne veulent pas faire, le jour où il faut choisir
+ entre la fidélité à la Société des Nations et la fidélité à la
+ patrie.»
+
+La paix armée, à laquelle les événements nous conduisent, n’est pas
+assurément le but que se proposaient les fondateurs du projet de Société
+des Nations à la conférence de La Haye.
+
+Les juristes éminents qui le préparaient avaient trop oublié les
+facteurs psychologiques régissant les hommes. Ils croyaient à la
+souveraineté de la raison alors qu’une expérience bien des fois
+séculaire montre que les peuples obéissent à des mobiles souvent fort
+éloignés de cette raison. Subjugués par leur rêve, ils légiféraient pour
+une société idéale imaginaire, sans passions, dont un tribunal
+international jugerait les différends.
+
+Leurs combinaisons étaient pleines d’équité mais illusoires, simplement
+parce qu’elles manquaient de sanctions. Or depuis l’origine des âges, le
+monde n’a jamais eu de codes civils ou religieux dépourvus de sanctions.
+
+Ces pacifiques rêveurs oubliaient aussi qu’une confédération des peuples
+réunirait naturellement de grands et de petits États. Les sentiments
+humains ne changeant guère, il était certain que, dans une telle
+société, les États de faible importance seraient un peu considérés comme
+les petits capitalistes dans une société de gros actionnaires et ne
+pourraient faire entendre qu’une timide voix.
+
+De telles observations ne frappèrent pas les législateurs de La Haye.
+Leur œuvre terminée, ils éprouvèrent pour elle une religieuse admiration
+et ne doutèrent pas de la solidité de ses fondements.
+
+La grandeur de leurs illusions est bien marquée dans ce passage du
+discours de l’un des plus éminents présidents de ces législateurs.
+
+ «Quel spectacle nous donne cette image du Droit se levant tout à coup
+ au milieu des armées et, soyez-en sûrs, s’imposant à la force
+ militaire la plus puissante.»
+
+Le premier coup de canon tiré au début de la guerre dissipa pour
+longtemps ces dangereux rêves.
+
+ * * * * *
+
+Avant de vouloir fédérer des peuples de mentalités et de besoins divers,
+il faudra d’abord identifier un peu, sinon leurs sentiments, du moins
+leurs intérêts. Cette tâche n’est pas chimérique, puisque
+l’interdépendance industrielle, financière et commerciale des peuples
+tendait déjà avant la guerre à se réaliser.
+
+Si donc une véritable Société des Nations n’est guère possible
+aujourd’hui, elle le sera sans doute un jour. Il suffit, pour s’en
+convaincre, d’oublier les heures sombres que nous avons traversées et
+d’envisager non seulement l’interdépendance croissante des nations, mais
+aussi la mystique puissance des formules signalée au début de ce
+chapitre.
+
+Nous pouvons donc parfaitement espérer une future Société des Nations à
+forme non belliqueuse. Universellement acceptée, elle deviendrait
+capable de créer une conscience commune dans le monde.
+
+La guerre aura hâté l’établissement d’une Société des Nations en
+prouvant d’une éclatante façon le besoin que les peuples ont les uns des
+autres par les privations dont ils furent accablés dès que devint
+impossible l’échange des produits obtenus par chacun, suivant son sol et
+ses capacités. Sans devenir frères, les hommes se haïront moins
+qu’aujourd’hui quand ils auront reconnu que leur intérêt est de s’aider
+et non de se détruire.
+
+Plus la nécessité des échanges grandira, plus augmenteront les
+associations entre peuples. J’ai déjà rappelé qu’il en existait déjà
+plusieurs avant la guerre, indépendantes de toute alliance politique.
+Telles les conventions internationales relatives aux postes, aux
+télégraphes aux moyens de transport, au commerce, etc. Elles se
+développeront avec l’orientation nouvelle du monde, et amèneront le jour
+où, sans traités et sans alliances militaires, simplement sous l’action
+des transformations mentales que les nécessités auront engendrées, la
+Société des Nations s’édifiera d’elle-même.
+
+Alors disparaîtront les organisations à type militaire, simplement parce
+que les peuples n’en ayant plus besoin n’en voudront plus. Ce sera pour
+eux la délivrance définitive de l’effroyable cauchemar qui les hante
+encore.
+
+ * * * * *
+
+Cette phase d’évolution est lointaine peut-être, mais nous devons tous,
+dès aujourd’hui, tâcher de la préparer, sans oublier toutefois qu’à
+l’heure présente, il n’est permis de travailler pour l’avenir qu’à
+l’ombre des canons.
+
+Du désarmement général actuel, rêvé par quelques pacifistes, le passage
+suivant du discours d’un ministre anglais montre ce qu’il faut penser.
+
+ «Il y a des gens qui nous traitent de militaristes, mais _la
+ Grande-Bretagne doit posséder une armée plus forte qu’avant la
+ guerre_, car, bien que la menace armée ait disparu, de nouvelles et
+ sérieuses obligations nous incombent du fait de la guerre en Orient,
+ où nos intérêts sont, de beaucoup, plus considérables que ceux de
+ n’importe quelle autre nation.»
+
+L’univers, malgré tous les discours prononcés pendant la guerre, reste
+donc plus militarisé qu’il ne le fut jamais.
+
+Le résultat le plus net du congrès de la paix est d’avoir contrairement
+à toutes ses espérances, fait définitivement triompher dans le monde le
+militarisme que pendant cinq ans de guerre les gouvernements alliés
+n’avaient cessé de maudire dans de solennelles déclarations. Une fois de
+plus encore la nécessité s’est montrée supérieure aux volontés des
+hommes d’État et a montré la vanité de leurs discours.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+Le projet d’une Ligue des Nations et ses premiers résultats.
+
+
+La Ligue des Nations, que le Congrès de la Paix aurait fini par
+constituer sans l’opposition de l’Amérique, n’était en réalité qu’une
+alliance entre quelques nations et nullement, je viens de le montrer,
+une Société des Nations analogue à celle dont les diplomates avaient si
+souvent parlé.
+
+Un mémoire publié en Angleterre par le vicomte Grey rapporte les
+réflexions d’un roi nègre qui, soumis à la puissance anglaise,
+s’indignait de ne plus pouvoir faire d’incursions chez ses voisins pour
+les tuer, les piller, puis chargé de butin, effectuer une rentrée
+triomphale dans sa tribu.
+
+Le narrateur de cette histoire remarque très justement que les théories
+du roi nègre sur les relations entre peuples voisins étaient exactement
+celles pratiquées encore par les nations les plus civilisées.
+
+Elles sont conformes surtout à l’enseignement des philosophes, des
+historiens et des généraux germaniques. Depuis de longues années, ils
+prêchaient dans leurs livres l’utilité d’une guerre destinée à enrichir
+et agrandir l’Allemagne aux dépens des autres pays.
+
+C’est pour combattre des conceptions devenues contraires à l’évolution
+du monde moderne que la Ligue des Nations, destinée à se transformer
+plus tard en Société des Nations, chercha les moyens capables de
+contenir les besoins, les passions et les croyances qui, à certains
+moments, soulèvent l’âme des peuples et les précipitent les uns contre
+les autres.
+
+ * * * * *
+
+La nature ne s’est pas évidemment efforcée d’établir entre les hommes
+une fraternité probablement contraire à ses buts mystérieux. Mais, plus
+fortes que la nature, les sociétés avaient réussi à édifier dans leur
+sein des barrières inhibitives étayées de codes rigoureux. Elles
+triomphaient ainsi des haines individuelles et obligeaient les membres
+de chaque société à se respecter.
+
+Les prescriptions des codes mirent longtemps à s’imposer, mais grâce à
+la stabilisation mentale que l’hérédité finit par créer, elles avaient
+acquis une puissance très grande. Les forces biologiques, affectives et
+mystiques génératrices de la conduite, arrivèrent alors à s’équilibrer
+au sein de chaque nation et un ordre durable put s’établir.
+
+Comment établir un tel code entre les nations? Comment arriver à le
+faire respecter.
+
+La tâche serait facile si les peuples étaient guidés par les seules
+lumières de la raison; mais ils ont pour moteurs, il faut le répéter
+toujours, des besoins, des sentiments, des croyances possédant chacun
+des formes de logique spéciale qui ne s’influencent pas. La raison
+réussit quelquefois à les dominer, mais le plus souvent elle se met à
+leur service. La guerre mondiale l’a, une fois de plus, montré.
+
+ * * * * *
+
+Examinons sommairement le projet de Ligue des Nations, les critiques
+qu’il a soulevées, les illusions et les réalités qu’il contient.
+
+Le projet de Ligue des Nations formulé par la conférence de la paix
+étant, comme le remarquait justement l’ancien président des États-Unis,
+M. Taft, rédigé «en patois diplomatique», sa lecture n’est pas facile.
+Un sénateur américain a même prédit que les signataires de ce document
+se querelleraient bientôt pour en interpréter le sens.
+
+Dégagé de son obscure gangue, le projet peut se résumer dans les points
+suivants:
+
+La Ligue des Nations se composerait d’abord de tous les États alliés.
+Plus tard, d’autres États pourront y être admis, mais à la condition que
+les deux tiers des associés y consentent.
+
+La guerre entre les membres associés serait empêchée par un tribunal
+arbitral.
+
+Toutes les ressources militaires, financières et économiques des
+associés seraient réunies contre l’agresseur.
+
+Les objections n’ont pas manqué à ce projet, surtout en Amérique.
+
+Le sénateur Knox croit que la Ligue, telle qu’elle a été conçue, «loin
+d’empêcher les guerres, les rendrait inévitables».
+
+ «Le résultat forcé de l’exclusion des puissances centrales sera,
+ dit-il, de les unir plus étroitement pour leur protection mutuelle, ce
+ qui conduira inévitablement à la formation d’une seconde Ligue des
+ Nations. Nous verrons donc, dans un avenir prochain, deux grandes
+ Ligues des Nations, deux camps opposés se préparer à une nouvelle et
+ encore plus terrible guerre.»
+
+Un journal français faisait une critique analogue quand il disait qu’en
+face de l’édifice idéaliste et délicat dont nous essayons de jeter les
+fondements, l’Allemagne, avec l’Autriche et divers pays, «va construire
+un édifice de domination, trapu et d’un seul tenant».
+
+M. Hugues, premier ministre d’Australie, n’a pas été plus indulgent pour
+le projet du congrès:
+
+ «Qui oserait dire qu’une Ligue fondée sur des mots est plus forte que
+ celle basée sur des faits? que la Ligue des Nations sortant d’un
+ document écrit et dont la force doit être éprouvée est à comparer avec
+ cette grande Ligue de facto des Nations qui, cimentée dans le sang,
+ nous a conduits, à travers une longue suite d’épreuves, à la victoire
+ finale?»
+
+L’hostilité du Sénat américain contre le projet de Ligue formulé par la
+Conférence paraît tenir à ce qu’il ne veut pas que l’Amérique s’engage à
+intervenir encore dans les affaires de l’Europe. Elle tient aussi au
+désir de voir, dans l’intérêt des relations commerciales, la puissance
+industrielle de l’Allemagne renaître rapidement.
+
+Voici le texte de la réserve de M. Lodge qui fut votée au Sénat par 46
+voix contre 33:
+
+ «Les États-Unis n’assument aucune obligation de préserver l’intégrité
+ territoriale ou l’indépendance politique de n’importe quel autre pays
+ ou d’intervenir dans des controverses entre nations, membres de la
+ Ligue ou non, d’après les dispositions de l’article 10, ou de se
+ servir des forces militaires ou navales des États-Unis, d’après
+ n’importe quel article du traité pour n’importe quel but, à moins que
+ pour chaque cas particulier, le congrès, qui, aux termes de la
+ Constitution, a seul pouvoir de déclarer la guerre ou d’autoriser
+ l’emploi des forces militaires ou navales des États-Unis, n’en décide
+ ainsi par acte ou résolution.»
+
+Nous sommes loin des chimériques promesses de M. Wilson.
+
+ * * * * *
+
+Il n’est pas sans intérêt de savoir ce que les Allemands pensent d’une
+Ligue des Nations, destinée à assurer la paix. Leurs conceptions se
+trouvent bien résumées dans l’extrait suivant d’un article du docteur
+Selig, publié par les _Hamburger Nachrichten_ (28-9-1918):
+
+ «Non, il n’y a point de paix perpétuelle, il n’y a que des paix
+ temporaires, et le chemin qui y conduit, c’est la voie sanglante de la
+ guerre et non point l’anémique théorie des idéologues. Les problèmes
+ qui bouleversent la terre et ses habitants, c’est l’épée qui les
+ tranche, et non point le vote.»
+
+ * * * * *
+
+La ligue des Nations, qui n’est actuellement qu’un projet d’alliance
+entre quelques nations, n’assurera peut-être pas une paix bien longue.
+Elle aura, cependant, si elle arrive à se constituer, ce que nous
+ignorons encore, des conséquences utiles.
+
+La première sera de préparer les idées directrices de l’avenir en
+faisant naître ce que le président des États-Unis appelait une
+psychologie internationale.
+
+Cette psychologie nouvelle résulterait de la foi mystique des peuples
+dans la puissance de la Ligue des Nations, beaucoup plus que des
+nouveaux principes de droit promulgués.
+
+En attendant cette transformation mentale dont l’éclosion est
+probablement lointaine, le droit restera une entité conçue par chaque
+nation suivant sa mentalité et les événements de son histoire.
+
+Il est visible, par exemple, comme je l’ai déjà rappelé plusieurs fois,
+que les conceptions du droit chez les Germains diffèrent beaucoup de
+celles des autres peuples.
+
+Cette formule du célèbre juriste Jhering: «La puissance du vainqueur
+détermine le droit», leur semble traduire une vérité évidente. Pour
+Nietzsche, «un peuple n’a de devoir qu’envers ses égaux. A l’égard des
+êtres inférieurs et des étrangers, on peut agir à sa guise».
+
+La plupart des philosophes et des historiens de l’Allemagne ont toujours
+enseigné les mêmes principes.
+
+Il faut bien reconnaître avec eux que depuis les débuts de l’Histoire,
+le seul droit reconnu dans les relations entre peuples a été le droit du
+plus fort.
+
+Nous avons raison de chercher à modifier cette conception; mais
+proclamer un droit ne suffit pas à le faire respecter. La mouvante
+volonté des peuples ne se laisse pas enfermer dans le moule idéal des
+législateurs. Les cadres rigides des juristes peuvent codifier des
+coutumes, mais ils ne les créent pas.
+
+ * * * * *
+
+Si, sous la poussée des grands événements récents, les idées des peuples
+venaient à changer, alors, mais alors seulement, leurs conceptions du
+droit pourraient se transformer. Le droit accepté par une nation est
+toujours une création de sa mentalité.
+
+Il est donc permis, sans partager tous les enthousiasmes de M. Wilson,
+de dire avec lui:
+
+ «Les pensées des peuples ayant été réunies, il s’est déjà créé une
+ force qui est non seulement très grande, mais qui est formidable, une
+ force qui peut rapidement être mobilisée, une force qui est très
+ efficace lorsqu’elle est mobilisée, une force qui se nomme la force
+ morale du monde. Nous nous trouvons à l’aube d’un nouvel âge dans
+ lequel une nouvelle science de gouvernement rehaussera l’humanité
+ jusqu’à un faîte non atteint de progrès et de réussite.»
+
+On s’aperçoit de la difficulté de légiférer trop vite sur une pareille
+matière en constatant que, malgré toutes ses bonnes intentions, le
+Congrès de la Paix, loin d’établir une paix durable, n’a réussi qu’à
+engendrer de nouveaux germes de conflits ajoutés à tous ceux existant
+déjà.
+
+Ses décisions ont eu en effet pour résultat immédiat de réveiller les
+appétits, assoupis par le temps, d’une foule de petites nationalités qui
+prétendent toutes, maintenant, s’agrandir violemment aux dépens de leurs
+voisines.
+
+Le Congrès n’a donc fait qu’épaissir encore l’atmosphère de haines dont
+le monde était enveloppé.
+
+Les conséquences de ces haines se manifestent déjà dans toute l’Europe.
+Sans parler des peuples que sépare l’horreur créée par des montagnes de
+cadavres et des dévastations sans pitié, nous voyons se déchirer les
+nouveaux États à peine formés. Ils n’ont même pas attendu d’être
+entièrement constitués pour se livrer de féroces combats.
+
+La seule œuvre véritablement utile du Congrès eût été non d’établir une
+Société des Nations actuellement impossible mais bien de préparer une
+ligue entre quelques nations, c’est-à-dire une sorte de Société
+d’assurance contre le peuple qui menacerait la paix du monde.
+
+Si l’Allemagne était convaincue que plusieurs grandes puissances se
+tourneraient contre elle en cas d’attaque, elle renoncerait sûrement à
+déclencher cette attaque.
+
+ * * * * *
+
+Dans le but de prouver l’efficacité qu’aurait pu avoir une Société des
+Nations pour empêcher la guerre, M. Wilson, oubliant que cette Société
+existait déjà et possédait un tribunal à La Haye, assure que
+«l’Allemagne n’aurait jamais pu déclarer la guerre si elle avait laissé
+le monde ouvrir la discussion à propos de l’agression de la Serbie,
+fût-ce seulement durant l’intervalle d’une semaine». Et il ajoute encore
+que, si l’Allemagne avait été sûre de l’appui que l’Angleterre
+apporterait à la France, elle eût renoncé à déchaîner le conflit.
+
+On peut défendre ces opinions; mais leur auteur est-il bien certain que
+le conflit retardé n’eût pas éclaté plus tard et, peut-être, dans des
+circonstances où la France n’aurait pas trouvé d’alliés? L’affaire du
+Maroc, l’accroissement constant des forces militaires, et les
+publications pangermanistes montrent à quel point l’Allemagne préparait
+la lutte.
+
+J’ai toujours soutenu que l’empereur Guillaume était probablement
+l’homme qui la souhaitait le moins, mais qu’il ne put résister à la
+pression de l’opinion. Toute l’Allemagne réclamait la guerre, par la
+voix de ses historiens, de ses philosophes, de ses généraux et même de
+ses industriels. Jamais conflit ne fut aussi populaire.
+
+Quand un peuple souhaite la guerre, et les peuples deviennent parfois
+plus belliqueux encore que leurs gouvernants, aucun tribunal
+international ne saurait l’empêcher. Un congrès sera toujours bien
+faible contre la formidable puissance des croyances et des passions qui,
+à certains moments de la vie des nations, les précipitent les unes
+contre les autres.
+
+On le voit déjà par les luttes dont je parlais plus haut entre les États
+nouveaux, que les illusions humanitaires des hommes politiques ont
+laissé naître. Tous ces petits peuples ont un besoin absolu des Alliés,
+ils vivent dans une misère profonde, et, cependant, ils ne peuvent
+s’empêcher de se déchirer avec fureur. Les haines collectives déchaînées
+par les rivalités d’intérêts, de passions et de croyances restent
+toujours sourdes à la voix de la raison.
+
+ * * * * *
+
+L’unanimité des diplomates et des peuples pour réclamer une ligue des
+nations, à défaut d’une Société des Nations à laquelle on ne croit plus
+guère, traduit le désir général d’empêcher le renouvellement des
+horreurs qui ont ravagé le monde.
+
+J’avais depuis longtemps montré que toutes les théories proposées
+jusqu’ici comme bases d’une Société des Nations étaient illusoires. Les
+gouvernants s’en aperçoivent maintenant et sont obligés d’admettre que
+cette société si elle se constituait différerait bien peu de l’alliance
+actuelle contre l’Allemagne.
+
+Une telle alliance préparera peut-être la future Société des Nations
+mais cette dernière ne sera possible comme je l’ai montré qu’avec
+l’établissement d’un véritable gouvernement international dont la guerre
+esquissa quelques ébauches.
+
+Mais alors, par voie de conséquence, la notion d’indépendance des États
+se transformerait. Elle serait de plus en plus remplacée par celle
+d’interdépendance des gouvernements. Sa caractéristique serait l’abandon
+d’une fraction de pouvoir de chaque État à des délégués chargés de gérer
+les intérêts internationaux. C’est un stade nouveau de la vie des
+nations, ignoré des hommes d’État de tous les âges, que nous verrons
+sûrement se développer un jour.
+
+ * * * * *
+
+Après avoir vainement tenté de créer une paix durable entre les nations,
+le Congrès songea aussi à l’établir au sein de chaque nation. Dans ce
+but a été constituée une commission internationale du travail destinée à
+élaborer la concorde entre les diverses classes de chaque peuple.
+
+Tâche formidable! Les luttes intérieures sont plus menaçantes maintenant
+que les luttes extérieures. De grands peuples européens, la Russie,
+l’Allemagne, l’Autriche, la Pologne et d’autres bientôt, sans doute,
+sont en proie aux déchirements de la guerre civile. Ayant perdu la foi
+dans les principes qui leur servaient de guides, ils ressemblent au
+voyageur égaré cherchant à s’orienter au sein d’une nuit profonde.
+
+Devant les explosions de haine qui continuent à ravager l’Europe, un
+homme d’État japonais éminent, le marquis Okuma, se demande «si la
+civilisation européenne n’est pas sur le bord d’une ruine définitive et
+dans une situation analogue à celle où se trouvèrent Rome, l’Égypte et
+Babylone la veille de leur définitive décadence.»
+
+Malgré l’optimisme de sa volonté, le président Wilson s’est montré
+parfois aussi inquiet. «Si, dit-il, les hommes ne peuvent pas
+aujourd’hui, après l’agonie de cette sueur de sang, arriver à être
+maîtres d’eux-mêmes et à veiller au cours régulier des affaires du
+monde, nous sombrerons dans une ère de luttes sans espoir ni merci.»
+
+Les conséquences de telles luttes seraient fatales. Les civilisations
+créées par de longs siècles d’efforts subiraient le sort de grands
+empires asiatiques qui disparurent définitivement de l’Histoire, après
+avoir rempli l’univers du bruit de leur renommée.
+
+Il ne faut pas désespérer, pourtant. Il faut espérer, au contraire.
+L’espoir est une force morale génératrice d’autres forces permettant de
+triompher des plus durs obstacles. C’est lui qui, malgré toutes les
+prévisions des sages, nous rendit capables de vaincre la plus formidable
+puissance militaire que le monde eût jamais connue.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+Éléments actuels de la sécurité des peuples à l’extérieur et à
+l’intérieur.
+
+
+De tous les pays pour lesquels l’Allemagne représente une constante
+menace, la France, en raison de son voisinage, restera longtemps le plus
+exposé, par suite des attaques brusquées qui semblent devenir la règle
+des guerres modernes. Si loin que nous reculions nos frontières, nous
+serons toujours près de l’Allemagne, alors que les autres peuples s’en
+trouvent séparés par des détroits ou des océans.
+
+Pendant plusieurs générations, l’Allemagne guettera, naturellement, nos
+moindres défaillances et toute sa politique consistera à semer des
+dissensions entre les divers partis de notre pays et aussi entre nos
+alliés et nous dans l’espoir de rendre possible une revanche.
+
+A défaut de la problématique Société des Nations sur quelles puissances
+morales ou matérielles pourrons-nous appuyer notre sécurité nationale?
+
+Faut-il se reposer sur des armements ruineux qui ne procureraient
+d’ailleurs qu’une sécurité incertaine?
+
+Compter sur des alliances constituerait un moyen de défense moins sûr
+encore. Les leçons de l’histoire prouvent que la permanence d’une
+alliance à travers le temps constituerait un véritable miracle. Or ce
+n’est pas sur des miracles que les peuples peuvent édifier leur
+destinée.
+
+ * * * * *
+
+De quels éléments de protection devons-nous donc attendre la réalisation
+d’une paix un peu durable?
+
+On peut en énumérer quatre: 1º la répulsion des peuples pour des luttes
+guerrières dont ils ont senti tout le poids; 2º les progrès des idées
+humanitaires; 3º les nécessités résultant de l’interdépendance
+croissante des nations; 4º de nouveaux progrès scientifiques créant des
+engins si rapidement et si complètement destructeurs qu’aucun agresseur
+ne consentirait à en affronter l’action.
+
+Le premier de ces éléments ne saurait avoir une efficacité bien longue,
+pour ce simple motif que si la nature nous a donné une mémoire
+intellectuelle très longue, elle nous a dotés d’une mémoire sentimentale
+très courte. Ce qui est acquis par l’instruction demeure longtemps fixé
+dans notre souvenir; mais des joies et des douleurs qui nous ont le plus
+profondément émus, que reste-t-il au bout de quelques années?
+
+La mémoire affective des peuples est au moins aussi courte que celle des
+individus. Dix ans après la guerre de 1870, le plus grand nombre des
+conscrits n’en conservaient, suivant les enquêtes faites dans plusieurs
+régiments, que d’infimes souvenirs, ou même n’en avaient jamais entendu
+parler.
+
+Certes, la lutte dont nous sortons a créé de bien autres souffrances que
+celles de 1870 et, par conséquent, laissera de plus profonds souvenirs.
+Mais pour la génération qui pousse vers la tombe les hommes
+d’aujourd’hui, cette guerre ne sera connue que par les livres et les
+livres n’ont jamais beaucoup impressionné l’âme des peuples.
+
+Le second des facteurs de paix énumérés plus haut, c’est-à-dire les
+progrès des idées humanitaires mérite à peine d’être mentionné. Ces
+idées ne servirent jusqu’ici qu’à tellement affaiblir les nations qui
+les acceptaient que ces nations ont vu fondre sur elles des agressions
+dont furent généralement préservés les peuples que le pacifisme n’avait
+pas atteints.
+
+Les doctrines humanitaristes n’ont guère, d’ailleurs, pour apôtres que
+des théoriciens socialistes cherchant à répandre leurs croyances par des
+luttes civiles.
+
+La croissante interdépendance industrielle et commerciale des nations
+est un facteur de paix beaucoup plus sérieux que les deux précédents.
+Cette interdépendance comme je le rappelais plus haut a été bien mise en
+évidence par le dernier conflit. Les peuples ont vu qu’ils ont
+maintenant besoin les uns des autres pour vivre et même pour se
+combattre. Sans les matières premières fournies par les neutres, les
+belligérants auraient été obligés d’arrêter immédiatement la lutte.
+
+L’interdépendance des nations est actuellement tellement rigoureuse
+qu’on pourrait la considérer comme un préservatif certain contre les
+guerres, si la raison, et non les sentiments, gouvernait le monde.
+Malheureusement, elle ne le gouverne pas. Dès que les impulsions
+passionnelles deviendront assez fortes, la réflexion n’exercera aucun
+empire sur la conduite et les peuples entreront de nouveau en conflit.
+
+ * * * * *
+
+L’efficacité des divers facteurs de paix qui viennent d’être énumérés
+paraît donc assez incertaine.
+
+Il ne nous reste plus à examiner qu’un perfectionnement scientifique des
+armements permettant une destruction si rapide des villes et de leurs
+habitants qu’aucun pays ne voudrait s’exposer à en subir les effets.
+
+Depuis longtemps cette idée m’avait hanté. Le lecteur trouvera dans mon
+livre sur _L’Évolution des forces_, les expériences desquelles je
+déduisais qu’on pourrait parvenir à détruire instantanément des flottes
+et des armées.
+
+Ces expériences étant trop coûteuses, je ne pus les achever, et ne les
+rappelle qu’à titre de curiosité. Elles étaient basées sur la
+transformation d’ondes hertziennes concentriques en radiations
+parallèles. Tout objet touché par ce rayonnement devient un foyer
+d’étincelles électriques susceptible de faire détoner obus et
+cartouches.
+
+J’avais d’ailleurs indiqué le moyen de se protéger d’un tel rayonnement,
+après des expériences faites en collaboration avec Branly, l’éminent
+inventeur du principe de la télégraphie sans fil. Ces expériences,
+publiées dans les _Comptes Rendus de l’Académie des Sciences_,
+montraient que, si le rayonnement électrique peut traverser des murs
+épais, il est arrêté net par une lame métallique, moins épaisse qu’une
+feuille de papier, à la simple condition que cette lame ne présente pas
+la moindre fente, fût-ce celle produite par la rayure d’un rasoir.
+
+Mais, je le répète, je n’insiste pas sur ces expériences, car il
+existera bientôt des moyens beaucoup plus sûrs de rendre les guerres
+assez meurtrières pour qu’elles deviennent presque impossibles.
+
+Dans un article publié au début de la guerre, j’indiquais comme probable
+que les luttes futures seraient des batailles d’avions suffisamment
+puissants pour incendier rapidement des villes entières avec leurs
+habitants.
+
+Au moment même de l’armistice, l’aviation venait de se perfectionner
+tellement que cette perspective devenait réalisable. Un des plus
+célèbres aviateurs actuels assurait qu’avec les nouveaux progrès acquis,
+des villes entières pourraient être incendiées en un temps très court.
+
+Naturellement, les Allemands ont poursuivi les mêmes recherches et une
+Revue de Copenhague annonçait qu’ils faisaient «des préparatifs secrets
+énormes en vue d’obtenir la maîtrise des airs».
+
+Avec les avions d’une vitesse de 225 kilomètres à l’heure que l’on
+possède actuellement, un pays ayant déclaré la guerre le matin pourrait,
+quelques heures après sa déclaration, détruire la capitale ennemie avec
+tous ses habitants. Mais à quoi lui servirait cet éphémère succès,
+puisque les représailles seraient immédiates et qu’il verrait lui aussi
+ses grandes villes anéanties le même jour, par des procédés identiques?
+
+Il semble probable qu’aucun agresseur ne s’exposerait à courir les
+risques d’une aventure entraînant pour lui de pareilles destructions.
+
+Les nouveaux perfectionnements de l’aviation que je viens de rappeler
+amèneront également cette conséquence imprévue de rendre inutiles les
+coûteuses armées permanentes d’aujourd’hui.
+
+De plus, les petits peuples pouvant ainsi posséder des moyens de guerre
+sinon aussi nombreux, du moins aussi destructifs que les grandes
+nations, le faible se trouvera presque l’égal du fort et infiniment
+mieux protégé que par les plus solennels traités.
+
+ * * * * *
+
+Conclurons-nous de ce qui précède que le cycle des guerres est clos pour
+longtemps?
+
+On pourrait l’affirmer si l’histoire ne montrait avec quelle facilité
+les peuples, comme leurs gouvernants, sont entraînés par des passions et
+des croyances.
+
+L’aventure où vient de sombrer l’Allemagne sera éternellement citée
+comme une frappante preuve. «Si l’Allemagne avait attendu seulement le
+temps d’une génération, elle aurait possédé l’empire commercial du
+monde», disait M. Wilson au Capitole de Rome.
+
+La guerre où ses illusions mystiques l’ont lancée ne pouvait, même en
+cas de victoire, que lui procurer des avantages bien inférieurs à ceux
+obtenus par son expansion pacifique. Et cependant elle l’a tentée!
+
+Les Allemands, vaincus, ne restent pas encore persuadés que la force
+matérielle n’est pas la seule reine du monde et qu’il existe des forces
+morales capables de la maîtriser.
+
+«La paix, écrit leur grand industriel Rathenau, ne sera qu’une courte
+trêve, la série des guerres futures sera indéfinie, les meilleures
+nations rentreront dans le néant, le monde périra de misère.»
+
+ * * * * *
+
+Ce sont là, sans doute, des paroles de vaincus, Il ne faut pas trop les
+dédaigner pourtant et croire que la paix conclue permettra aux
+civilisations de reprendre simplement leur ancienne marche.
+
+J’ignore si la guerre qui a ravagé le monde rendra l’humanité meilleure.
+Il faut être très optimiste pour l’admettre et arriver aux conclusions
+suivantes, formulées par le président Wilson dans un de ses discours:
+
+«Je crois que, lorsque nous jetterons plus tard nos regards en arrière
+sur les souffrances et les sacrifices terribles de cette guerre, nous
+comprendrons qu’ils valaient la peine d’être faits, non seulement pour
+assurer la sécurité du monde contre une agression injuste, mais encore
+en raison de l’entente qu’ils ont établie entre les grandes nations, qui
+doivent agir de concert pour le maintien permanent de la justice et du
+droit.»
+
+Dans ce passage, il n’est tenu compte que des relations entre les
+peuples. En admettant que cette guerre ait eu pour conséquence de les
+améliorer, peut-on supposer qu’elle améliorera aussi les relations entre
+les individus d’une même nation?
+
+ * * * * *
+
+Des signes divers observés dans plusieurs pays montrent, que les peuples
+sont beaucoup plus menacés maintenant de guerres civiles que de guerres
+étrangères. La Russie, l’Autriche, l’Allemagne, la Turquie, l’Asie
+Mineure etc., se trouvent déjà en proie aux luttes intérieures et aux
+fureurs destructives qu’elles entraînent.
+
+Cet aboutissement du conflit mondial était presque inévitable. Seule
+l’armature sociale d’un peuple lui constitue une protection efficace.
+Dès que, par suite d’événements violents, cette armature est ébranlée,
+les hommes perdent les principes directeurs nécessaires à l’orientation
+de leurs pensées et de leurs actes. Dépourvus de guide et aussi
+d’espérances, ils cherchent des idéals directeurs nouveaux, capables de
+remplacer ceux qui ont perdu leur force.
+
+C’est par les paradis qu’il propose que le socialisme séduit aujourd’hui
+les multitudes. Il enrôle non seulement les appétits déchaînés, mais
+aussi tous les mécontents de leur sort et les victimes des iniquités
+dont la nature est pleine.
+
+La guerre aura accru le nombre des mécontents car, après avoir ébranlé
+tous les éléments stabilisateurs des sociétés, elle a déplacé beaucoup
+de situations sociales. Les nouveaux riches créés par elle sont entourés
+d’une légion de nouveaux pauvres, en partie constituée par les classes
+moyennes qui faisaient jadis la force des nations.
+
+ * * * * *
+
+Les résultats de la lutte titanesque soutenue par la France ont montré,
+une fois encore, que l’avenir des peuples est en eux-mêmes, et forgé par
+eux-mêmes. Ce ne sont plus les Parques, sombres filles de la Nuit, mais
+la volonté des hommes qui tisse leur destinée. Les livres racontant la
+grande épopée que termina notre victoire l’enseignent à chaque page. Un
+peu de volonté en moins et nous disparaissions de la scène du monde. Un
+peu de volonté en plus et nous avons triomphé.
+
+La force militaire d’un peuple est constituée par la valeur de tous ses
+citoyens. Sa prospérité économique et industrielle dépend surtout de la
+qualité de ses élites. Dès que les élites d’un pays fléchissent, ce pays
+faiblit.
+
+L’intelligence ne manque pas à nos élites mais le caractère n’est pas
+toujours chez elles à la hauteur de l’intelligence. La solidarité,
+l’initiative, l’exactitude, la continuité dans l’effort leur font un peu
+défaut.
+
+Il ne suffit pas de prêcher la nécessité de telles aptitudes, il faut
+apprendre à les acquérir.
+
+L’Université ne s’est occupée jusqu’ici que du développement de
+l’intelligence. Sous peine de disparaître elle devra aussi, à l’exemple
+des Universités anglaises et américaines, éduquer le caractère.
+
+Notre future place dans le monde dépendra des qualités de la jeunesse
+qui grandit. L’avenir n’appartiendra pas aux peuples où l’intelligence
+sera la plus haute mais à ceux dont le caractère sera le plus fort.
+
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ INTRODUCTION
+
+ Les heures nouvelles 7
+
+ LIVRE I
+ L’ÉVOLUTION MENTALE DES PEUPLES
+
+ Chap. I.--Rôle de la psychologie des peuples dans leur histoire 17
+ -- II.--Les forces morales dans la vie des peuples 29
+ -- III.--Perturbations intellectuelles et morales engendrées
+ par la guerre 35
+ -- IV.--Causes psychologiques de l’infériorité industrielle
+ de certains peuples 48
+ -- V.--Le Problème de l’adaptation 60
+
+ LIVRE II
+ LES LUTTES DE PRINCIPES DANS LES GUERRES MODERNES
+
+ Chap. I.--L’action des idées dans les conflits des peuples 71
+ -- II.--Bases philosophiques du pangermanisme 79
+ -- III.--Buts de guerre atteints par divers peuples et buts
+ qu’ils poursuivaient 87
+ -- IV.--Comment se dissipèrent les illusions germaniques sur
+ les avantages des conquêtes militaires 94
+ -- V.--Les conceptions diverses du droit et le problème d’un
+ futur gouvernement international 98
+
+ LIVRE III
+ RÔLE DES FACTEURS PSYCHOLOGIQUES DANS LES BATAILLES
+
+ Chap. I.--Éléments psychologiques des batailles 107
+ -- II.--Conséquences de l’unité d’action 118
+ -- III.--Erreurs créées par les idées fausses et la routine
+ pendant la guerre 126
+ -- IV.--Raisons psychologiques de la débâcle allemande 138
+ -- V.--Le coût des guerres modernes 151
+
+ LIVRE IV
+ LA PROPAGATION DES CROYANCES ET L’ORIENTATION DES OPINIONS
+
+ Chap. I.--Comment se créent les opinions et les croyances 155
+ -- II.--Le maniement des armes psychologiques 165
+ -- III.--Les bouleversements politiques. Rapidité de leur
+ propagation 173
+
+ LIVRE V
+ LE NOUVEL OURAGAN RÉVOLUTIONNAIRE
+
+ Chap. I.--Formes actuelles des aspirations populaires 181
+ -- II.--La Dictature du prolétariat et ses illusions 189
+ -- III.--L’enquête sur les résultats du communisme 201
+ -- IV.--Propagation de l’ouragan révolutionnaire dans
+ divers pays 211
+
+ LIVRE VI
+ ILLUSIONS POLITIQUES DE L’HEURE PRÉSENTE
+
+ Chap. I.--Fondements des prévisions formulées sur la destinée
+ des peuples 219
+ -- II.--Rôle de la nécessité dans la vie des peuples 227
+ -- III.--Les erreurs du principe des nationalités et ses
+ conséquences 231
+ -- IV.--Les périls de l’Étatisme 240
+ -- V.--Les futures croisades 255
+
+ LIVRE VII
+ LA DÉSORGANISATION POLITIQUE DE L’EUROPE
+
+ Chap. I.--Premières difficultés du problème de la paix 259
+ -- II.--Les erreurs psychologiques du traité de paix 266
+ -- III.--Le problème de la Société des Nations 276
+ -- IV.--Le projet d’une Ligue des nations et ses premiers
+ résultats 284
+ -- V.--Éléments actuels de la sécurité des peuples à
+ l’extérieur et à l’intérieur 294
+
+
+
+
+7544-7-20.--PARIS.--IMP. HEMMERLÉ, PETIT & Cie
+
+Rue de Damiette, 2, 4 et 4 _bis_.
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75615 ***