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Tome Ier: +Développement physique et intellectuel de l’homme.--Tome II: +Développement des sociétés. (_Épuisé._) + +Les premières Civilisations de l’Orient (Égypte, Assyrie, Judée, etc.). +In-4º, illustré de 430 gravures, 2 cartes et 9 photographies. +(_Épuisé._) + +La Civilisation des Arabes. Grand in-4º, illustré de 366 gravures, 4 +cartes et 11 planches en couleur, d’après les documents de l’auteur. +(_Épuisé._) + +Les Civilisations de l’Inde. Grand in-4º, illustré de 352 photogravures +et 2 cartes, d’après les photographies exécutées par l’auteur. +(_Épuisé._) + +Les Monuments de l’Inde. In-folio, illustré de 400 planches d’après les +documents, photographies, plans et dessins de l’auteur. (Firmin-Didot.) +(_Épuisé._) + +Les Lois psychologiques de l’évolution des peuples. 15e édition. + +Psychologie des foules. 25e édition. + +Psychologie du Socialisme. 8e édition. + +Psychologie de l’Éducation. 27e mille. + +Psychologie politique. 16e mille. + +Les Opinions et les Croyances. 14e mille. + +La Révolution Française et la Psychologie des Révolutions. 15e mille. + +Aphorismes du Temps présent. 9e mille. + +La Vie des Vérités. 10e mille. + +Enseignements Psychologiques de la Guerre Européenne. 36e mille. + +Premières Conséquences de la Guerre. 29e mille. + +Hier et Demain, Pensées brèves. 10e mille. + + +2º RECHERCHES SCIENTIFIQUES + +La Fumée du Tabac.--Recherches Chimiques. (_Épuisé._) + +Recherches anatomiques et mathématiques sur les lois des variations du +volume du crâne. In-8º. (_Épuisé._) + +La Méthode graphique et les appareils enregistreurs, contenant la +description des nouveaux instruments de l’auteur, avec 63 figures. +(_Épuisé._) + +Les Levers photographiques. Exposé des nouvelles méthodes de levers de +cartes et de plans employées par l’auteur pendant ses voyages. 2 vol. +in-18. (Gauthier-Villars.) + +L’Équitation actuelle et ses principes.--Recherches expérimentales. 4e +édition. 1 vol. in-8º, avec 57 figures et un atlas de 178 photographies +instantanées. (Flammarion.) + +Mémoires de physique. Lumière noire. Phosphorescence Invisible. Ondes +hertziennes. Dissociation de la matière, etc. (18 mémoires.) + +L’Évolution de la matière, avec 63 figures. 37e mille. + +L’Évolution des forces, avec 42 figures. 24e mille. + +Il existe des traductions en Anglais, Allemand, Espagnol, Italien, +Portugais, Danois, Suédois, Russe, Arabe, Polonais, Tchèque, Turc, +Hindostani, Japonais, etc., de quelques-uns des précédents ouvrages. + + +A LA LIBRAIRIE FLAMMARION + +L’œuvre de Gustave Le Bon, par le Baron HOTONO, ambassadeur du Japon, +in-8º avec portrait. + + + + + Bibliothèque de Philosophie scientifique + + Dr GUSTAVE LE BON + + Psychologie + des temps nouveaux + + + PARIS + ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR + 26, RUE RACINE, 26 + 1920 + + Tous droits de traduction, d’adaptation et de reproduction réservés + pour tous les pays. + + + + +Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays. + +Copyright 1920. + +by ERNEST FLAMMARION. + + + + + A mon éminent ami, + LOUIS BOUDENOOT + Vice-Président du Sénat, + Président de la Commission de l’Armée, + + En souvenir reconnaissant + pour son précieux concours + pendant la rédaction + de mes livres sur la guerre. + + Gustave Le Bon. + + + + +INTRODUCTION + +LES HEURES NOUVELLES + + +L’année 1918 a marqué une date lumineuse dans les fastes de notre +histoire. Après une série de succès semblant leur présager un définitif +triomphe, nos agresseurs sombraient brusquement dans un cataclysme qui +détruisit du même coup les plus vieilles monarchies de l’Europe. + +Jamais événements aussi contradictoires et aussi imprévus ne s’étaient +succédés en un temps si court. A l’âge des miracles il eût semblé +certain que des puissances supérieures mystérieuses étaient intervenues +pour changer le cours du destin. + +Les puissances capables, malgré toutes les prévisions, de subjuguer le +plus formidable empire que le monde ait connu, étaient bien supérieures +mais non mystérieuses. Elles appartenaient à ce domaine transcendant des +puissances psychologiques qui, tant de fois au cours des siècles, +réussirent à dominer les forces matérielles quelle qu’en fût la +grandeur. + +A toutes les phases du formidable conflit, ces puissances morales +manifestèrent leur action. Dans des pays jadis sans matériel militaire +et sans soldats elles firent surgir avec d’innombrables légions des +navires et des canons. + +Jour après jour des agents matériels visibles naquirent sous l’influence +des puissances invisibles jusqu’au moment où les premières devinrent +capables de surmonter des obstacles tenus pour invincibles. + +Les forces psychologiques, dont les actions morales font partie, ne +règlent pas seulement le sort des batailles. Elles régissent aussi tous +les domaines de la vie des peuples et fixent leur destinée. + + * * * * * + +Conçu dans le même esprit que nos ouvrages antérieurs sur la guerre, ce +nouveau livre étudiera au point de vue psychologique quelques-uns des +problèmes que le grand conflit a fait naître. On y verra une fois encore +que la plupart des questions politiques, militaires, économiques ou +sociales sont du ressort de la psychologie. + +Cette science, si incertaine jadis, quand elle se confinait dans le +domaine de la théorie pure, est devenue capable d’éclairer les plus +difficiles questions. Hommes d’État, généraux, industriels même +l’invoquent chaque jour. + +Si tant de problèmes présents ou passés sont d’ordre psychologique, +c’est que la vie des peuples a pour mobiles, en dehors de leurs besoins +biologiques, les conceptions qu’ils se font des choses. Or ces +conceptions dérivent des sentiments et des passions qui furent toujours +les grands moteurs de l’humanité depuis les origines de son histoire. + +Des civilisations nouvelles sont nées, les luttes de jadis sur terre et +sur mer se poursuivent maintenant sous la terre, sous la mer et dans les +airs, mais si l’intelligence a évolué au cours des âges, les sentiments +restent identiques à ceux qui animaient nos plus lointains ancêtres. + +Bien que la nature des sentiments n’ait pas changé, les agrégats qu’ils +peuvent former et dont l’ensemble constitue le caractère, ont varié +d’une race à l’autre et c’est pourquoi les destinées des divers pays +furent si différentes. + +Il fut toujours dangereux d’ignorer ces différences. Les Allemands +perdirent la guerre pour les avoir méconnues. Leurs erreurs de la +psychologie des peuples armèrent contre eux des nations ne demandant +qu’à rester neutres. + +Les Alliés commirent aussi des erreurs du même ordre surtout depuis la +paix. Elles seront étudiées dans cet ouvrage. + + * * * * * + +Les forces morales qui régissent l’évolution des peuples sont créées par +de longues accumulations héréditaires. L’État présent d’un être résulte +de sa vie antérieure comme la plante dérive de la graine. + +Il découle de cette essentielle loi que les sociétés ne peuvent, comme +le croient tant de rêveurs, se refaire au gré de leurs désirs. + +Sans doute les vieilles sociétés comme la nôtre contiennent beaucoup +d’éléments usés, non adaptés aux nécessités modernes et qui par +conséquent doivent disparaître. Procédés industriels trop anciens, +méthodes d’administration d’une complication inutile, marine commerciale +inférieure aux besoins actuels, etc. + +Mais tous ces changements matériels impliquent d’abord des changements +de mentalité. Ce ne sont pas les institutions qui font la valeur des +âmes, mais les qualités des âmes qui font celles des institutions. + +Les peuples latins sont malheureusement victimes d’une illusion, qui +pèse de plus en plus sur leur histoire. A peine sortis d’une époque où +la volonté des Dieux et des rois constituait les grands régulateurs des +choses, ils restent inconsciemment persuadés que leurs gouvernants ont +hérité de cette puissance et doivent diriger toute la vie d’un pays. + +Avec l’évolution industrielle moderne cette illusion devient chaque jour +plus néfaste. Dans la phase actuelle du monde aucune intervention +étatiste, si judicieuse qu’on la suppose, ne saurait remplacer +l’initiative individuelle, l’amour du travail, le jugement et la +compétence. + + * * * * * + +Mais alors comment modifier un peu la mentalité d’un peuple puisque les +plus impératifs décrets seraient impuissants à la transformer. + +Les moyens d’agir sur l’âme des hommes sont peu nombreux. En dehors des +croyances religieuses qui d’ailleurs n’agissent qu’aux siècles de foi, +l’éducation constitue le seul moyen d’action. C’est avec elle que la +Prusse unifia complètement en un demi-siècle l’âme de germains divisés +par les aspirations, la race et les croyances. + +La plus nécessaire des réformes actuelles serait de transformer +entièrement notre université. Tâche difficile. Bien peu de personnes en +France comprennent que l’éducation du caractère est beaucoup plus +importante que celle de l’intelligence et que la récitation de gros +manuels ne suffit pas à transformer l’âme d’une génération. + +Le rôle capital de l’éducation doit être de créer ces habitudes qui sont +les guides de la vie journalière. Elles orientent la conduite et sont +aussi les plus sûrs soutiens de la morale. + +Les peuples ayant compris comme les Américains que pour créer des +habitudes, et notamment celle de savoir vouloir, c’est sur le caractère +qu’il faut agir, resteront par ce seul fait très supérieurs à ceux dont +l’éducation purement livresque ne s’adresse qu’à l’intelligence. + + * * * * * + +On parle beaucoup aujourd’hui de temps nouveaux, d’esprit nouveau, sans +d’ailleurs préciser le sens de ces expressions. + +L’esprit nouveau se révèle surtout comme un état de mécontentement +général accompagné d’un besoin de changements. + +Cet état mental est la naturelle conséquence de l’effroyable +bouleversement dont le monde n’est pas encore sorti. Il a ébranlé des +conceptions dont les sociétés avaient vécu et qui s’étant montrées +inefficaces ont perdu leur prestige. Des idées d’apparence nouvelle sont +nées. Elles bouillonnent violemment et prétendent s’imposer par la +force. + +L’esprit de révolte s’observe aujourd’hui chez tous les peuples, dans +toutes les classes. + +Esprit de révolte des ouvriers qui après avoir obtenu avec de fabuleux +salaires une réduction considérable des heures de travail voudraient +s’emparer du pouvoir politique et devenir gouvernants à leur tour. + +Esprit de révolte des anciennes classes moyennes dont la situation est +devenue si inférieure à celle des ouvriers et des commerçants qu’elles +se sentent menacées de disparaître. + +Esprit de révolte aussi chez les terribles inadaptés de l’université. +Persuadés que des diplômes obtenus en apprenant par cœur des manuels +devraient leur faire attribuer les premières places, ils veulent +renverser un ordre social méconnaissant leurs mérites. La dictature du +prolétariat qu’ils réclament, c’est en réalité leur propre dictature. + + * * * * * + +Les causes du mécontentement actuel sont donc diverses. Une des plus +justifiées résulte de l’impuissance des chefs d’État à créer, comme ils +l’avaient solennellement promis, une paix durable alors qu’ils +détenaient un dictatorial pouvoir. + +Réunis en conseil suprême les maîtres du monde avaient fait espérer aux +peuples dans leurs discours, avec la disparition du militarisme une paix +universelle et des relations internationales fondées sur la Justice et +la protection des faibles. + +La réalité s’est montrée tout autre. Une fois encore il a fallu +constater qu’en politique les principes invoqués restent sans rapport +avec la conduite. + +Loin de disparaître, le militarisme n’a fait que grandir et il s’impose +maintenant à des peuples qui ne l’avaient jamais connu. Des États +puissants comme l’Angleterre n’hésitent pas à s’annexer les pays trop +faibles pour leur résister. La situation des peuples faibles à l’égard +des peuples forts est devenue celle d’un gibier sans défense devant un +chasseur sans pitié. + +Malgré les principes bruyamment proclamés le monde continue à se laisser +guider par le besoin de conquêtes et les appétits qui l’avaient conduit +jusqu’ici. Rien n’est changé et les foules doivent supporter la mort des +récentes espérances. + +C’est sans doute pourquoi nous voyons les conceptions qui inconsciemment +dirigent leurs âmes diverger de plus en plus de celles des gouvernants. + +Il en est résulté qu’au sein de chaque pays grandissent deux principes +opposés: l’Impérialisme et l’Internationalisme. Étant inconciliables, +ils sont fatalement destinés à entrer violemment en lutte et de nouveau +bouleverser le monde. + +L’impérialisme continue à régir l’histoire. L’Angleterre a profité de la +guerre pour agrandir immensément son empire, imposer sa volonté aux +peuples faibles et substituer en Europe son hégémonie à celle de +l’Allemagne. + +A l’autre extrémité du monde, aux États-Unis et au Japon, se forment +deux autres centres d’impérialisme destinés à se disputer la possession +de l’Asie et qui feront équilibre peut-être à l’hégémonie anglaise. + +L’Internationalisme qui s’oppose à l’Impérialisme possède une base +économique assez sûre: l’interdépendance des peuples, résultant de +l’évolution industrielle moderne mais il n’est représenté actuellement +que par les aspirations incertaines de classes ouvrières rivales. Il est +donc fort douteux que son heure soit venue. + + * * * * * + +Les impérialismes qui se forment ne seront certainement pas très tendres +à l’égard des peuples n’ayant pas assez de force pour se défendre. Même +avec ses Alliés l’Angleterre depuis la paix n’a cessé d’imposer sa +volonté. + +Elle s’est emparée de toutes les colonies allemandes et a déclaré son +protectorat sur l’Égypte, la Palestine, la Perse, la Mésopotamie, etc., +sans parler de la domination indirecte de la mer Baltique et de la +Méditerranée par les garnisons anglaises installées à Dantzig et à +Constantinople. Mais lorsque la France voulut s’annexer quelques +kilomètres d’un bassin houiller destiné à remplacer ses mines détruites +par les Allemands, l’Angleterre s’y opposa avec énergie. Elle s’opposa +d’ailleurs à la plupart de ses demandes. + +Si l’hégémonie d’un peuple se caractérise par la possibilité d’imposer +sa volonté aux nations moins fortes, il faut bien reconnaître que +l’hégémonie Anglaise est solidement constituée. Les historiens de +l’avenir s’étonneront peut-être que la France l’ait si facilement +acceptée. + + * * * * * + +L’Impérialisme permettant à une nation de s’attribuer le droit de +gouverner les pays conquis et l’Internationalisme prêchant l’égalité et +la solidarité entre les nations, représentent, comme je le disais plus +haut, des formes d’idéals nettement contraires. Ils appartiennent tous +deux au domaine des forces mystiques qui ne peuvent être jugées par la +raison mais seulement d’après leur action sur les âmes. + +L’impérialisme qui domine l’heure présente comme il a dominé le cours de +l’histoire fut toujours un puissant générateur du sentiment patriotique +nécessaire à la prospérité des peuples. Sans sa puissante action +l’Allemagne nous eût définitivement asservis. + +Le patriotisme dérivé de l’impérialisme fait partie de ces idéals +mystiques qui à toutes les époques furent nécessaires pour soutenir +l’âme des nations. + +Elles peuvent changer d’idéals mais ne pourraient s’en passer. Que cet +idéal soit la puissance de Rome, la grandeur d’Allah ou l’hégémonie de +l’Angleterre, il agit d’une même façon et donne aux âmes dominées par +lui une force qu’aucun argument rationnel ne saurait remplacer. + + * * * * * + +Une des difficultés de l’âge actuel est justement que des idéals +mystiques contradictoires et irréductibles se trouvent en présence. + +L’âme humaine, quel que soit son niveau, eut toujours besoin d’illusions +mystiques pour soutenir ses aspirations et orienter sa conduite. C’est +pourquoi malgré tous les progrès de la science, les influences mystiques +qui ont tant de fois bouleversé le monde continuent à l’agiter encore. + +De nos jours les croyances politiques ont remplacé les croyances +religieuses, mais elles ne sont en réalité que des religions nouvelles. +Une foi aveugle est leur vrai guide bien qu’elles invoquent sans cesse +la raison. + +Le monde est actuellement aussi agité par les croyances politiques qu’il +le fut pendant les grands mouvements religieux: Islamisme, Croisades, +Réforme, Guerres de religion et bien d’autres encore. + +Le rôle des croyances a été si prépondérant dans l’histoire que la +naissance d’un idéal mystique nouveau provoque toujours l’éclosion d’une +civilisation nouvelle et l’écroulement de civilisations antérieures. +Quand le Christianisme triompha des dieux antiques, la civilisation +romaine fut, par ce seul fait, condamnée à disparaître. L’Asie se trouva +également transformée par les religions de Bouddha et de Mahomet. Et +lorsque de nos jours une croyance politique nouvelle à forme religieuse +vint asservir l’âme mobile de Russes, le plus gigantesque empire du +monde fut désagrégé en quelques mois. + + * * * * * + +Si le socialisme exerce aujourd’hui tant d’action sur les multitudes +c’est justement parce qu’il constitue une religion avec son évangile, +ses prêtres et aussi ses martyrs. L’Évangile de Karl Marx contient +autant d’illusions que tous les évangiles antérieurs, mais ses fidèles +ne les perçoivent pas. Un des plus merveilleux privilèges de la foi est +de ne pouvoir être influencée ni par l’expérience, ni par la raison. + +Les adeptes de la foi nouvelle la propagent avec l’ardeur des premiers +Chrétiens pour lesquels les dieux qu’ils voulaient renverser n’étaient +que d’impurs démons fils maudits de la nuit. + +L’histoire montrant à quel point la plupart des croyances nouvelles +furent destructives avant de devenir constructives, on peut envier les +peuples tels que les Anglo-Américains, qui, ayant su adapter leur +ancienne foi aux besoins des temps nouveaux, ont réussi à conserver +leurs Dieux. + +La philosophie pragmatiste développée sur le sol des États-Unis enseigne +que c’est à leur degré d’utilité sociale et non de véracité que doivent +être appréciées les croyances. + +Ce n’est donc pas aux seules lumières de la raison qu’il faut juger les +dieux et les forces mystiques dont ils dérivent. Le philosophe doit les +considérer comme faisant partie de la série des hypothèses nécessaires +et fécondes dont les sciences elles-mêmes ne purent jamais se passer. + +Ces considérations sont d’ailleurs sans intérêt puisque la naissance et +la mort des Dieux est indépendante de nos volontés. Nous ignorons encore +leur genèse et savons seulement que, subissant une commune loi, ils +finissent par décliner et périr, mais que l’esprit mystique qui les fit +naître garde à travers les âges une indestructible force. + +Plus d’une fois au cours de l’histoire la logique mystique est entrée en +conflit avec la logique rationnelle, mais elles appartiennent à des +cycles de l’esprit trop différents pour pouvoir s’influencer. Quand les +hommes d’une époque renoncent aux Dieux qu’ils adoraient c’est pour en +adopter d’autres. + + * * * * * + +Nous sommes à une de ces heures de transition où les peuples oscillent +entre des croyances anciennes et une foi nouvelle. L’heure présente est +difficile. L’Europe politique, l’Europe morale aussi, représentent +d’immenses édifices à demi détruits qu’il faudra rebâtir. + +A cette œuvre gigantesque chacun doit apporter sa part, si modeste +qu’elle puisse être. La collaboration des savants et des penseurs ne +sera pas la moins importante. + +Préoccupé surtout de suivre les caprices de l’opinion sans laquelle il +ne peut vivre, l’homme politique se borne aux cas particuliers de chaque +jour et se contente de ces solutions approximatives dont l’histoire a +tant de fois montré les dangers. Son destin, comme l’a justement marqué +Clémenceau, «est de laisser aux penseurs la gloire des hautes +initiatives de l’esprit, pour se confiner dans l’expression moyenne des +formules moyennes, où les sentiments moyens des foules moyennes peuvent +se rencontrer». + + * * * * * + +Jamais la réflexion ne fut aussi nécessaire qu’aujourd’hui. On nous +recommande sans cesse d’agir, mais que vaut l’action sans la pensée pour +guide? Réfléchir conduit à prévoir et prévoir c’est éviter les +catastrophes. Ils avaient longuement réfléchi, les trop rares écrivains +qui, voyant venir l’inévitable conflit, conseillaient sans cesse de s’y +préparer. Leur voix ne fut pas entendue. Les foules et leurs maîtres +préférèrent écouter les assurances d’une légion de pacifistes affirmant, +d’après les sûres lumières de leur raison, que les guerres étant +devenues impossibles, il était inutile de s’y préparer. + +C’est à de tels théoriciens ne voyant le monde qu’à travers leurs rêves, +que la France est en partie redevable de ses ruines. S’ils étaient +encore écoutés, on devrait désespérer de l’avenir et se résigner à une +décadence sans espoir. + +Un célèbre ministre anglais a dit avec raison devant son parlement que +l’avenir des peuples dépendra surtout du parti qu’ils sauront tirer des +enseignements de la guerre. + +Après avoir contribué à dominer les canons, la pensée doit maintenant +orienter la conduite. Si les écrits influencent peu les générations +vieillies ils peuvent au moins agir sur les générations nouvelles dont +les idées ne sont pas cristallisées encore. La pensée représente ce +qu’il y a de plus vivant dans l’histoire d’un peuple. Elle façonne +lentement son âme. + + + + +Psychologie des temps nouveaux + + + + +LIVRE I + +L’ÉVOLUTION MENTALE DES PEUPLES + + + + +CHAPITRE I + +Rôle de la psychologie des peuples dans leur histoire. + + +Des éléments divers pouvant déterminer l’avenir des nations, les plus +puissants seront toujours les facteurs psychologiques. C’est surtout +avec les qualités des âmes que se tisse la destinée des peuples. De +grands progrès sociaux se trouveront réalisés le jour où tous les +citoyens seront convaincus que le triomphe de tel ou tel parti +politique, de telle ou telle croyance ne saurait déclencher magiquement +un définitif bonheur. + +Bien des siècles ont passé depuis qu’Aristote et Platon dissertaient sur +la psychologie. Ils eurent des continuateurs, mais si l’on cherche dans +leurs livres les moyens de diagnostiquer le caractère des hommes et +d’influencer leur conduite on constate que les progrès réalisés pendant +deux mille ans d’études sont en vérité bien faibles. La lecture des plus +savants ouvrages ajoute peu de chose aux connaissances sommaires +enseignées par les nécessités de la vie. + +Les événements modernes donneront forcément une impulsion nouvelle à une +science très incertaine encore. + +La guerre mondiale constitua, en effet, un vaste laboratoire de +psychologie expérimentale. Elle fit comprendre l’importance des méthodes +psychologiques et l’insuffisance des indications fournies par +l’enseignement classique pour arriver à déterminer le caractère des +peuples et par conséquent leur conduite. Que savions-nous de l’âme des +Germains et de celle des Russes? Rien en réalité. Les Allemands ne +soupçonnaient également ni l’âme des Français ni celle des Anglais. + +Les ignorances psychologiques de nos ennemis furent heureuses pour nous +puisqu’elles eurent pour résultat de déjouer leurs prévisions sur +l’orientation de plusieurs pays dont la neutralité semblait certaine. + +Cette méconnaissance de la mentalité des peuples ne tient pas seulement +à la difficulté de les observer autrement qu’à travers nous-mêmes, +c’est-à-dire à travers des préjugés et des passions, mais aussi à ce que +les caractères nationaux en temps normal ne sont pas exactement ceux +manifestés pendant les grands événements. + +En étudiant ailleurs les variations de la personnalité j’ai montré que +le «moi» de chaque être représentait un équilibre susceptible +d’importantes variations. La constance apparente du caractère résulte +seulement de la constance du milieu où nous vivons habituellement et +avec lequel nous sommes équilibrés. + +Si donc une science psychologique beaucoup plus avancée que la nôtre +arrivait à déterminer avec la précision d’une analyse chimique le +caractère habituel d’un peuple et les moyens d’agir sur lui, cette +science serait incomplète encore. Elle n’approcherait de la perfection +qu’en montrant comment réagissent les caractères sous la pression des +événements nouveaux dont ils sont enveloppés. + + * * * * * + +Les découvertes de la psychologie moderne permettent déjà cependant des +diagnostics assez sûrs. Nous savons maintenant que la psychologie +individuelle et la psychologie collective sont soumises à des lois fort +différentes. C’est ainsi par exemple que si un individu isolé se montre +généralement très égoïste, cet égoïsme, par le fait seul que le même +individu est incorporé à une foule se transformera en un altruisme assez +complet pour l’amener à sacrifier sa vie au service de la cause adoptée +par la collectivité dont il fait partie. + +Nous savons encore qu’à côté des éléments mobiles du caractère +individuel se trouvent des éléments ancestraux très stables fixés par le +passé. Assez forts pour limiter les oscillations de la personnalité, ils +créent immédiatement l’unité d’un peuple dans les circonstances +critiques de son existence. + +Ce sont ces caractères spéciaux à chaque peuple qui déterminent sa +destinée. Si soixante mille Anglais maintiennent sous le joug trois +cents millions d’Hindous qui les égalent par l’intelligence c’est grâce +aux qualités de caractère des envahisseurs. Si les Espagnols n’ont pu +donner que l’anarchie aux provinces latines de l’Amérique c’est à cause +de leurs défauts de caractère. + +Nous verrons également dans cet ouvrage que c’est uniquement à certaines +insuffisances de notre caractère national que sont dues nos infériorités +industrielles avant la guerre. + +Les Allemands ont méconnu toutes ces notions fondamentales quand, au +début du récent conflit européen ils se crurent certains de la +neutralité de l’Angleterre en proie à des luttes politiques et au seuil +d’une guerre civile avec l’Irlande. Ils commirent la même erreur en +considérant la France alors profondément divisée par des luttes +religieuses et sociales, comme une proie facile. Les dirigeants +germaniques ne prévoyaient pas que l’âme ancestrale unifierait tous les +partis contre l’agresseur. + +Nous donnerons au cours de cet ouvrage bien d’autres exemples des +applications de la psychologie. + + * * * * * + +Pour agir sur les peuples on peut, comme le firent les Allemands, +utiliser les menaces, la violence et la corruption. Ces moyens de forcer +la conduite sont parfois efficaces mais ils n’ont qu’une valeur +transitoire et incertaine. + +La psychologie possède des procédés plus sûrs et n’impliquant aucune +violence. Nous les énumérerons dans un de nos chapitres. + +Déterminer les caractères de chaque nation, les limites de leur +variabilité et les moyens d’agir sur elle devrait être un des plus +essentiels fondements de la politique. Cette détermination est +évidemment difficile puisque la psychologie des plus grands pays, +l’Angleterre, l’Allemagne et l’Amérique, notamment, était, avant la +guerre, très ignorée. Nous ne nous connaissions pas davantage nous-mêmes +et il ne faut pas trop s’en étonner, car se connaître fut toujours plus +malaisé que de connaître les autres. Il est même bien difficile de +prévoir avec certitude quelle conduite on tiendra dans une circonstance +donnée avant l’apparition de cette circonstance. + +Quelques hommes d’État, d’ailleurs peu nombreux, ont réussi au cours de +l’histoire à déterminer avec justesse la psychologie des divers peuples +et ce fut une des principales causes de leurs succès. Du caractère d’une +nation, en effet, dépendent les institutions qu’elle peut accepter et +les moyens permettant de la diriger. + +S’il est peu aisé de connaître la mentalité d’un peuple, c’est que les +œuvres littéraires, artistiques et scientifiques qui révèlent son +intelligence, ne traduisent nullement son caractère. Or, les hommes se +conduisent avec leur caractère, non avec leur intelligence et il +n’existe aucun parallélisme entre ces deux régions de la personnalité. + +Si cette vérité n’était pas généralement oubliée on se serait moins +étonné, au début de la guerre, de voir un peuple possédant une +civilisation très haute commettre les actes de basse férocité qui ont +indigné le monde. On semblait surpris alors que l’âme d’un savant pût +recouvrir les instincts d’un barbare. Les psychologues connaissaient +cette possibilité depuis longtemps, ils savaient aussi que le vrai +caractère des hommes se lit seulement dans leurs actes et nullement dans +leurs discours. + +Les actes à retenir comme éléments de diagnostic du caractère sont ceux +des grandes circonstances et non, je le répète, ceux de la vie +journalière où l’homme, étroitement encadré par son milieu, montre mal +sa personnalité. + +Quels sont, en effet, les mobiles quotidiens de notre conduite? Par +quelles influences sommes-nous guidés? S’il fallait réfléchir et +raisonner avant chacun de nos actes l’existence serait tissée +d’incertitudes et d’hésitations. + +Il n’en est pas ainsi parce que notre activité journalière se trouve +orientée d’après des nécessités diverses: éducation, groupe social, +profession, etc. Leur ensemble finit par créer une âme subconsciente +plus ou moins artificielle mais qui, dans les circonstances habituelles +de la vie, constitue notre vrai guide. + +Les éléments fondamentaux du caractère ont une autre origine. Ils sont +engendrés par des influences ataviques et constituent notre armature +morale. + +Ces éléments sont fixes mais à côté d’eux figurent les éléments mobiles, +modifiables par le milieu, les croyances, l’éducation et qui servent à +former ces âmes un peu artificielles de la vie journalière dont nous +parlions à l’instant. + + * * * * * + +Cette variabilité mentale enveloppant la stabilité résulte d’une loi +biologique très générale. On sait que chez toutes les espèces vivantes, +du végétal à l’homme, s’observent des caractères fondamentaux servant à +déterminer ces espèces et des éléments variables crées par les artifices +de l’éleveur. Les éléments variables se superposant aux caractères +invariables les dissimulent quelquefois, mais sans jamais les détruire. +C’est de semblables constatations que fut jadis déduite la loi de +l’invariabilité des espèces. + +Vraie au point de vue anatomique--du moins pour la courte durée de nos +observations--cette loi est également exacte dans le domaine +psychologique. Les peuples ont acquis au cours de l’histoire, comme les +espèces animales et végétales au cours des temps géologiques, des +caractères fondamentaux permettant de les classer et à côté de ceux-ci +des caractères susceptibles de variations parce que l’hérédité ne les a +pas fixés encore. + +Les caractères invariables, legs des ancêtres, constituent l’âme +collective d’un peuple. Dans les grandes circonstances, celle par +exemple où l’existence entière de la race est menacée, cette âme +collective prend la direction de nos efforts. Je ne crois pas m’être +trop avancé en soutenant jadis que la bataille de la Marne qui, en 1914, +sauva la France, fut gagnée par des morts. + + * * * * * + +Le poids de l’hérédité ne nous domine pas toujours. Sous des influences +diverses les éléments mobiles de notre personnalité deviennent parfois +prépondérants au point de nous transformer, du moins pour quelque temps. + +Les éléments susceptibles de prendre ainsi un développement momentané +dominant peuvent avoir soit une origine biologique, tels la faim et +divers besoins; soit une origine affective, tels les sentiments et les +passions; soit une origine mystique, telles les croyances; soit enfin +une origine rationnelle. Cette dernière est généralement trop faible +pour dominer les autres influences. + +L’histoire montre clairement en effet la faiblesse de la raison dans les +grands événements, tels que les croisades, les guerres de religion, la +fondation de l’islamisme et la dernière guerre. + +Ce n’est pas à la raison évidemment qu’il faut attribuer la genèse de +tels événements. Le jour où elle guidera les peuples semble encore +lointain. Les découvertes scientifiques réalisées depuis un siècle ont +un peu illusionné sur son rôle social. Prépondérante dans les +laboratoires, la raison exerce une action très restreinte sur la +conduite parce que les éléments biologiques, affectifs et mystiques qui +nous mènent sont beaucoup plus puissants qu’elle. + +L’apparition de la raison dans le monde étant récente, alors que les +besoins, les sentiments et les passions remontent à l’origine de la vie, +il est naturel que par leur accumulation héréditaire ils aient acquis un +poids contre lequel l’intelligence est rarement assez forte pour lutter. + + * * * * * + +Les grands événements historiques rappelés plus haut ne démontrent pas +seulement la domination exercée par certains éléments affectifs ou +mystiques sur la conduite. Ils justifient aussi la loi psychologique +suivante: + +_Quand sous des influences diverses, un des éléments de la personnalité +prend une importance prépondérante, il annihile momentanément l’action +des autres et devient le régulateur exclusif de la conduite._ + +Cette loi se vérifia surtout aux époques de crises, comme celle de la +Révolution française. La tourmente passée, ses auteurs n’arrivaient plus +à comprendre leurs actes. + +L’orientation de toutes les facultés dans un sens unique peut créer une +grande force, surtout quand cette orientation est collective. On le vit +notamment lorsque d’obscurs nomades de l’Arabie, hypnotisés par une foi +nouvelle, envahirent le monde et fondèrent un immense empire. Toutes +leurs facultés et leurs efforts étaient dominés par cette nécessité +mystique: imposer l’adoration d’Allah. + +L’entreprise tentée par les pangermanistes rappelle, sous plus d’un +rapport, celle des disciples de Mahomet. Obéissant aux mêmes influences +psychologiques, ils prétendaient eux aussi asservir le monde au nom +d’une mission divine et d’une supériorité supposée de leur race. + + * * * * * + +Une guerre presque universelle comme celle dont nous avons vu se +dérouler le cours laissera nécessairement subsister certains changements +dans les éléments du caractère des peuples susceptibles de variations. +Quels seront ces changements? + +Ils varieront suivant la mentalité des races. Je ne les prévois pas +profonds chez les Anglais, dont l’âme a été très stabilisée par le +passé. Si prolongée que fut la lutte et les perturbations qu’elle +entraîna, son influence ne pouvait contrebalancer celle, de ce passé. + +Il est moins facile de se prononcer à l’égard de peuples tels que les +Américains dont le caractère national, avant l’entrée dans le conflit, +n’était pas très homogénéisé encore. La guerre aura été pour eux un +puissant agent d’unification. + +On ne peut savoir encore cependant si ce pays, jadis fort pacifique, va +acquérir des instincts militaires et conquérants. + + * * * * * + +Les nations dont je viens de parler avaient plus ou moins acquis par +l’hérédité, le milieu, l’éducation, une armature mentale stable. Elles +possèdent ce que j’ai appelé jadis une discipline interne et, sachant se +gouverner elles-mêmes, n’ont pas besoin de subir la discipline externe +imposée par un maître. + +Cette possession d’une discipline interne a toujours constitué une des +grandes supériorités du civilisé sur le barbare. + +La discipline interne est la base de la morale inconsciente, +c’est-à-dire de la seule vraie morale. Les Romains dans les temps +anciens, les Anglais dans les temps modernes, sont des exemples de +peuples ayant acquis cette forme de discipline. + +Ceux qui ne la possèdent pas ne peuvent être guidés dans la vie sociale +que par une discipline externe suffisamment énergique pour leur donner +l’orientation qu’ils ne trouvent pas en eux-mêmes. Tels furent, dans +l’antiquité, ces Asiatiques que la Grèce et Rome qualifiaient justement +de barbares. Tels, à l’époque moderne, les Mogols et les Russes. Ces +peuples ont connu des heures de prospérité, mais de prospérité éphémère +parce qu’elle dépendait uniquement de la valeur d’un chef assez fort +pour transformer momentanément en bloc solide une poussière d’âmes +incertaines. Le chef disparu, le bloc s’effondrait. + +Le sinistre écroulement de la Russie montre clairement ce que deviennent +les nations sans passé, sans traditions, sans éducation, et par +conséquent sans discipline interne, soustraites brusquement à la tutelle +qui maintenait leur agrégation. C’est alors le chaos et l’anarchie avec +toutes ses violences. Les passions, qu’aucun frein ne contient plus, se +déchaînent. Chacun détruit ce qui le gêne. Les meurtres, les incendies +sont commis librement et un peuple qui s’élevait lentement vers la +civilisation retombe dans la barbarie. + +Pour tontes ces nations sans armature morale, sans caractères bien +fixés, il est inutile d’essayer de déterminer les changements que la +lutte mondiale engendrera. Amorphes dans le passé, elles resteront +amorphes dans l’avenir. Leur sort dépendra des maîtres qui orienteront +leurs destinées. + + * * * * * + +La guerre ne se borne pas à développer divers éléments du caractère des +peuples. Elle met aussi en lumière leurs défauts et fait comprendre la +nécessité de s’en guérir. + +S’il est presque impossible de transformer les éléments fondamentaux +d’une race, fixés depuis longtemps par l’hérédité, il est au moins +possible d’agir sur leur orientation. + +Les moyens à employer ne sont pas nombreux. Ils se ramènent à +l’influence des croyances, du régime militaire et de l’éducation. + +Si je ne fais pas figurer les institutions dans cette énumération c’est +qu’elles constituent des effets et non des causes. Les Républiques +latines de l’Amérique ont cru remédier à leur anarchie politique et +mentale en adoptant des constitutions voisines de celle des États-Unis. +Elles n’ont fait qu’accroître cette anarchie. + +Nous sommes victimes d’ailleurs de la même illusion psychologique, quand +nous prétendons imposer nos institutions et nos codes aux Arabes, +Berbères, Malgaches et nègres de nos colonies. + +Des trois éléments d’action que j’ai mentionnés les croyances--croyances +religieuses ou politiques--sont les plus influentes. Nous avons déjà +rappelé que le Coran transforma un peuple de nomades en armées assez +fortes pour subjuguer une partie de l’Europe et de l’Asie. + +La puissance expansive de la Révolution française tint également à ce +qu’elle constituait pour ses propagateurs une croyance nouvelle dominant +leurs âmes. + +La création de ces croyances étant inaccessible à l’action des +gouvernements il ne reste que deux moyens d’agir sur les caractères et +d’unifier les âmes: le régime militaire et l’éducation. + +Ce furent justement les moyens employés par la Prusse, surtout après +avoir absorbé l’Allemagne. Le fouet à l’école, le bâton à la caserne, +représentent deux grands éléments de la formation mentale de l’Allemagne +moderne. + +Elle y perdit son indépendance mais y gagna des qualités d’ordre, de +vigilante attention, de patience, de minutie, de discipline qui, par +suite de l’évolution industrielle du monde, constituent précisément les +qualités actuellement nécessaires à la prospérité des peuples. + +Si les rudes moyens employés par la Prusse étaient indispensables pour +acquérir certaines qualités, la plupart des peuples renonceraient à les +acquérir, mais l’Amérique qui n’a jamais connu ni le bâton à la caserne, +ni le fouet à l’école, montre qu’il est possible d’atteindre un haut +degré de développement et de perfectionnement technique, simplement par +une éducation appropriée aux nécessités de l’âge moderne. + +Il n’est pas exagéré de dire que la guerre nous a fait découvrir une +Amérique mentale à peine soupçonnée. + +Je ne parle pas seulement des qualités héroïques d’armées improvisées, +tenant tête aux troupes les plus aguerries de l’univers, mais des +connaissances scientifiques et industrielles dont ces armées firent +preuve. Nous les vîmes écartant nos routinières méthodes et les entraves +d’une lourde bureaucratie, créer sur notre sol des villes, des chemins +de fer, des ports de mer, des usines, sans se laisser jamais arrêter par +les difficultés. + +L’Amérique a ainsi montré ce que valait son éducation. C’est à elle +désormais qu’il faudra souvent demander les professeurs et les modèles +cherchés jadis en Allemagne[1]. + + [1] Le rapide exposé qui précède montre le rôle capital des + connaissances psychologiques dans le gouvernement des peuples. Si la + psychologie classique est justement dédaignée, c’est qu’elle ne se + compose guère que de spéculations théoriques sans application aux + réalités de la vie. Les rares ouvrages de psychologie appliquée + publiés jusqu’ici comptent au contraire beaucoup de lecteurs et, + malgré leurs occupations, des hommes d’État éminents se chargent + eux-mêmes de les traduire. Ma _Psychologie des foules_ a été + traduite en arabe par Fathy-Pacha, ministre de la justice au Caire, + et en japonais par M. Motono alors ambassadeur du Japon et plus tard + ministre des affaires étrangères. Ma _Psychologie de l’éducation_ a + été traduite en russe sous la direction du Grand Duc Constantin + alors président de l’Académie des Sciences de Saint-Péterabourg. M. + Roosevelt, ancien président des États-Unis, a bien voulu me dire que + pendant sa présidence et durant ses voyages, mon petit volume, _Les + lois psychologiques de l’évolution des peuples_, ne l’avait jamais + quitté. Je cite ces faits pour engager nos jeunes professeurs dans + une voie fort peu parcourue et où les découvertes sont faciles. + + + + +CHAPITRE II + +Les forces morales dans la vie des peuples. + + +La guerre a montré une fois de plus le rôle des forces morales dans la +vie des peuples. Elle fit voir aussi à diverses reprises comment ces +forces peuvent se désagréger. + +La défaillance russe a révélé une des formes de cette désagrégation. Le +mécontentement universel, résultant d’insuccès répétés dus à +l’incapacité et aux trahisons de chefs à l’âme vénale, constituait un +terrain de culture sur lequel germèrent aisément les doctrines +révolutionnaires propagées par les innombrables agents de l’Allemagne. +Le mouvement ainsi provoqué fut favorisé par les promesses de terres aux +paysans et d’usines aux ouvriers. + +La révolution s’étendit rapidement par contagion mentale et les forces +morales de la Russie se trouvèrent dissociées au point de permettre à +l’Allemagne la facile conquête des provinces qu’elle convoitait. + +Un empire de 170 millions d’âmes, ayant mis des siècles à se former, se +trouva anéanti en quelques mois par l’action, sur des âmes primitives, +de ces formules simplistes parfois plus destructives que les canons. + +Cette prodigieuse aventure est pleine d’enseignements psychologiques et +politiques. + +Les Allemands, qui avaient si bien réussi à désagréger la Russie par +leur propagande, supposèrent pouvoir obtenir les mêmes résultats en +France grâce aux menées de socialistes aveugles inaccessibles aux leçons +de l’expérience. Adoptant d’abord leur langage, ils parlèrent de +pacifisme, de désarmement, de fraternité universelle, etc. + +L’Allemagne se crut bien près d’atteindre au but rêvé puisqu’un député +des plus influents n’hésita pas à dire devant le Reichstag «que le +bolchevisme était aussi répandu en France qu’en Russie». On aurait pu le +penser quand on vit certains socialistes français proposer de fêter le +centième anniversaire de Karl Marx, le plus haineux de nos ennemis. + +Les Allemands s’étaient cependant trompés, une fois encore, en prenant +pour une agitation générale des mouvements superficiels. La France est +un pays tellement stabilisé par son passé que l’âme ancestrale s’y +maintient très forte. La nation fut souvent divisée et agitée, mais ses +divisions sont comparables aux vagues surgissant parfois à la surface de +l’Océan sans troubler la tranquillité de ses eaux profondes. + +Devant l’insuccès de leur propagande, les diplomates allemands finirent +par renoncer à tout verbiage humanitaire et revinrent à leurs anciens +procédés d’intimidation. Nous n’eûmes pas à regretter cette maladresse +psychologique. Les plus endurcis des socialistes connurent alors les +véritables intentions de nos ennemis. L’exemple de la Russie leur avait +déjà montré ce qu’aurait été notre sort si leur influence avait réussi à +faire abandonner la lutte: misère, humiliation et servitude. + +Quand un peuple est menacé d’une pareille destinée, il ne lui reste qu’à +lutter jusqu’à son dernier homme. Nous y étions résolus. + +Si nous avons triomphé dans cette guerre, c’est que les forces morales +qui soutenaient nos armées n’ont jamais fléchi. + +Leurs oscillations furent partielles et transitoires. L’endurance seule, +et non la défaillance, s’est montrée contagieuse. + +Il ne fut jamais nécessaire d’ailleurs d’enseigner le courage à une race +aussi vaillante que la nôtre. Il suffisait de maintenir la continuité de +son effort en luttant contre les facteurs de dissociation entretenus par +les Allemands. Affaiblir notre énergie fut leur but inlassable. + + * * * * * + +L’incapacité des Germains à manier les forces morales, malgré leur +incontestable intelligence, représente une des raisons principales de +leur chute. + +Ils ont cependant fini par soupçonner l’importance de ces forces puisque +Ludendorff et Hindenburg font appel à des causes morales pour expliquer +leur défaite. «Ce n’est pas, écrit Hindenburg dans ses mémoires, +l’intervention de l’Amérique qui détermina la victoire des alliés, la +victoire devait appartenir à celui qui, moralement, tiendrait le plus +longtemps.» + +A la vérité les causes morales n’agirent pas seules dans la défaite +allemande. Intervinrent également des causes stratégiques: insuffisance +des réserves et manœuvres imprudentes; puis des causes biologiques: +lassitude causée par les pertes et les privations; enfin des causes +affectives: sentiment d’impuissance contre un ennemi dont les forces +grandissaient sans cesse, etc. + +Le choc mental créé par la capitulation fut formidable. Toutes les +dynasties princières des États confédérés et leur chef, l’empereur, +s’écroulèrent le même jour et furent remplacés par des pouvoirs +révolutionnaires composés de conseils d’ouvriers et de soldats, à +l’image des Soviets russes. Plusieurs États se séparèrent de la Prusse +et l’Empire sembla devoir se disloquer en une série de petites +républiques indépendantes. + +Mais ce premier mouvement passé, intervinrent d’autres forces morales +qui sauvèrent l’Allemagne d’une dissolution comparable à celle de la +Russie. Chez les peuples dont l’âme a été stabilisée par une longue +discipline et une forte éducation, les révolutions ne sont jamais +durables. + +La suite des événements a bien montré la divergence de formes que +peuvent revêtir les mêmes principes révolutionnaires chez des nations de +mentalités différentes. + +Dans la révolution russe, tout le pouvoir passa entre les mains de +conseils d’ouvriers et soldats, dirigés par un dictateur. Dans la +révolution allemande, les socialistes eux-mêmes, à l’exception de +quelques fanatiques, ne pouvaient avoir la foi mystique des apôtres +russes dans la capacité des conseils d’ouvriers, croyance qui constitue +le vrai fondement du bolchevisme. Ils se gardèrent donc bien de toucher +à l’ancienne armature administrative. Gouverneurs de provinces, +directeurs d’administration, fonctionnaires de tous grades furent +conservés. Les conseils d’ouvriers et de soldats n’eurent bientôt qu’un +pouvoir insignifiant. + +Il est à remarquer, d’ailleurs, qu’alors que les révolutionnaires russes +favorisaient la séparation de la Russie en provinces distinctes, +plusieurs conseils d’ouvriers allemands envoyèrent spontanément un +manifeste à l’Assemblée nationale pour demander que l’ancien empire +redevînt une nation fortement centralisée. + + * * * * * + +L’Allemagne n’a pas encore repris son équilibre moral. Il est +intéressant de rechercher quelles perturbations sa mentalité a subies +depuis la défaite. + +Son état psychologique au lendemain de cette défaite est bien marqué +dans les lignes suivantes de la _Deutsche Allgemeine Zeitung_: + + «L’ennemi sur le Rhin, l’armée démobilisée, la flotte allemande et la + meilleure part de notre armement aux mains de l’ennemi, la faim, le + chômage, le renchérissement de la vie, la guerre civile dans notre + pays: telle est l’Allemagne après la révolution... Ce que les ennemis + de l’Allemagne n’osaient pas espérer dans leurs rêves les plus + audacieux est maintenant atteint.» + +Les aveux des dirigeants allemands furent d’abord pleins d’humilité et +de résignation. + +A l’Assemblée de Weimar, un ministre reconnut que la folie des grandeurs +et l’incapacité d’une diplomatie dirigée par des militaires avaient +perdu l’Allemagne. Un député ajoutait: + +«Ce qui ruina le peuple allemand, ce fut le démon de l’orgueil.» + +Habitués à diviniser la force, les Allemands s’inclinaient alors devant +ses décrets, et se tenaient prêts à tout supporter. + +Les Alliés ne surent pas, malheureusement, profiter de cet affaissement +mental au moment où l’armistice fut accepté. En une heure de discussion, +on eût fait signer aux plénipotentiaires les points fondamentaux de la +paix et obtenu aisément ce qui ne fut obtenu partiellement ensuite +qu’avec les plus grandes difficultés. A cet instant décisif, notre +perspicacité se montra bien faible. Nous voyons actuellement que les +erreurs psychologiques alors commises seront fort coûteuses. + + * * * * * + +Les indécisions et les faiblesses de leurs adversaires, l’espoir d’une +future alliance avec la Russie, ont ranimé les forces morales des +Allemands. L’idée de revanche s’est éveillée dans leur âme et ils +utilisent contre nous les armes psychologiques dont cet ouvrage montrera +plus d’une fois la force. + +L’Allemagne compte à la fois sur le concours des socialistes chez les +nations ennemies et sur les divergences d’intérêts qui divisent les +Alliés. L’Angleterre s’étant emparée de la flotte allemande et n’ayant +aucune invasion à craindre, s’est opposée à la plupart de nos +revendications. Préoccupée de légiférer pour l’avenir, le président des +États-Unis s’occupa peu des nécessités de l’heure présente. + +«Les joutes oratoires du Congrès ont presque anéanti l’œuvre des +armées», écrivait un grand journal américain. + +Un nuage épais d’idéalisme et d’illusions a isolé ce Congrès des +réalités qui menacent le monde. + +Elles sont pourtant fort redoutables. Pendant que des orateurs subtils +échangeaient des objections, les hostilités reprenaient en Orient, de la +Baltique à la mer Noire. Sur le front esthonien, sur le front polonais, +sur le front ukrainien, sur le front roumain, la lutte reste ardente. Si +les armées rouges arrivaient à imposer définitivement à un pays +l’évangile socialiste avec ses destructions, ce serait le triomphe des +forces morales inférieures sur les forces morales supérieures, un retour +fatal à cet état de barbarie où l’empire romain tomba après les +invasions germaniques et où la Russie se trouve aujourd’hui. + + + + +CHAPITRE III + +Perturbations intellectuelles et morales engendrées par la guerre. + + +La guerre a exercé une grande influence sur le caractère, la moralité et +l’intelligence. Elle a ressuscité les instincts de sauvagerie ancestrale +et fait dévier la justesse des jugements. + +L’importance de ces transformations n’a pas échappé à quelques-uns des +hommes d’État chargés de la destinée des peuples. Dans un de ses +discours M. Lloyd Georges disait: + + «La guerre a troublé et désorganisé toutes choses d’une façon sans + précédent dans aucune guerre antérieure, et le retour aux conditions + normales sera une nouvelle source de perturbations. Il y aura de + grands troubles sociaux et économiques. Mais ce qui nous intéresse + surtout, c’est l’étendue des troubles moraux et spirituels causés par + la guerre. Il y a là un facteur dont dépend tout l’avenir de la + Grande-Bretagne.» + +De la Grande-Bretagne et aussi des autres pays, car tous ont été plus ou +moins exposés aux mêmes facteurs de désagrégation. + + * * * * * + +Les altérations de l’intelligence sont la conséquence des illusions +engendrées par l’hypertrophie de certains sentiments. Il en est résulté +ces perversions profondes du jugement dont les publications allemandes, +le fameux manifeste des intellectuels notamment, fournissent +d’indiscutables preuves. + +Tous les peuples et aussi leurs maîtres manquèrent souvent de jugement +pendant la guerre. Si les Allemands en manquèrent plus que tous les +autres, c’est que leur conception mystique d’hégémonie développa la +vanité populaire au point de provoquer des accès de mégalomanie +collective. + +On se rend facilement compte de l’intensité des perturbations ainsi +créées, en parcourant le livre _Also sprach germania_, composé par le +professeur Ruplinger avec des extraits d’articles ou de livres émanant +d’écrivains célèbres de l’Allemagne. + +Je vais en reproduire quelques fragments, renvoyant pour l’indication +des sources à l’ouvrage où ils ont été publiés. + +A chaque page on y apprend que l’Allemand est désigné par Dieu pour +régénérer le monde. Les textes émanent, répétons-le, d’intellectuels +fort connus. Le premier est dû à un professeur réputé de l’Université de +Tubingue. + + «Nous sommes le peuple le plus élevé, nous avons à conduire l’humanité + plus loin et tous les ménagements à l’égard de peuples inférieurs sont + un péché contre notre tâche.» + + «L’Allemand doit se faire l’exécuteur de la volonté divine sur les + autres peuples.» + + «Le peuple de Luther, le peuple de génies, de chefs et de héros + incomparables a une haute mission mondiale.» + + «Nous Allemands, nous devons passer à travers le monde avec + l’assurance d’être le peuple de Dieu. L’Allemand doit se sentir élevé + au-dessus de tout le ramassis de peuples qui l’entoure et qu’il + aperçoit à des profondeurs insondables au-dessous de lui.» + + «Notre Empereur se sait dans sa conscience lié à Dieu par une piété + évangélique.» + + «Dieu juge notre peuple, capable de devenir le guide de l’humanité.» + +De telles croyances conduisirent à des jugements comme le suivant: + + «La France sans l’ombre de raison a envahi notre pays. Nous ne + pouvions pas agir autrement que de nous opposer à ce crime par tous + les moyens imaginables, fussent-ils de la nature la plus affreuse, la + plus épouvantable... Ainsi comme représailles, il est licite de + fusiller des prisonniers de guerre tout à fait innocents.» + +Un peuple si supérieur aux autres ne pouvait naturellement pas consentir +à rester en contact avec eux et c’est pourquoi plusieurs écrivains +réclamaient avec insistance l’expulsion de tous les habitants des +province conquises, l’Alsace notamment, afin de les remplacer par des +Allemands. D’autres allaient plus loin encore. Suivant eux: + + «il n’y aura de paix que quand les Français auront disparu du sol de + l’Europe.» + +Certains auteurs germaniques réclamaient un nouvel accroissement +d’armements après la paix, afin que: + + «dès le temps de paix, nos ennemis restent atterrés devant la + puissance armée que nous sommes décidés à développer sur terre, sur + mer et dans les airs, de telle sorte qu’en peu de jours nous nous + trouvions en pays ennemi avec beaucoup plus de forces que dans la + guerre actuelle.» + +Toutes les nations en guerre se trouvèrent ainsi fixées sur le sort qui +les attendait si elles avaient accepté une paix douteuse avec un peuple +dont la mentalité était à ce point pervertie. + + * * * * * + +Arrivons maintenant aux altérations de moralité que créa la guerre. +Elles sont faciles à mettre en évidence. + +Aucune société n’a jamais vécu sans règles maintenues par des +traditions, des institutions et des lois. Ces règles obligent tous les +citoyens à refréner les instincts nuisibles à la communauté, à consentir +certains sacrifices, etc. + +De telles contraintes se supportent aisément quand elles ont été +stabilisées par un long passé. Leur ensemble constitue l’armature morale +d’un peuple. Plus cette armature est solide, plus le peuple est fort. +Chaque citoyen possède alors, en effet, sur le droit, le devoir et +l’honneur des notions fondamentales guidant inconsciemment sa conduite. +De sévères répressions atteignent le petit nombre de citoyens cherchant +à éluder leurs devoirs. + +Or, que fait la guerre, surtout une guerre prolongée à laquelle se +trouve mêlée l’immense majorité des habitants d’un pays? Sans doute, +elle développe certaines qualités inutilisées pendant la paix: courage, +résistance au danger, dévouement total à l’intérêt collectif, etc. Mais +il est visible aussi qu’elle renverse absolument l’ancienne échelle des +valeurs. Tout ce qui était respecté cesse de l’être. Tuer et détruire +deviennent d’impérieuses nécessités et le soldat est d’autant plus +considéré qu’il tue et détruit davantage. + +De telles nécessités ont pour résultat de faire revivre les instincts de +férocité des âges primitifs que les civilisations avaient eu tant de +peine à refréner. La vie d’autrui, respectée jadis, semble bientôt peu +de chose à l’homme obligé de tuer tous les jours pour ne pas l’être +lui-même. + +Les guerres anciennes avaient des effets moins pernicieux que celles +d’aujourd’hui. Elles ne comprenaient en effet qu’un nombre restreint de +combattants et en raison de la difficulté des communications, +localisaient leurs ravages sur une partie minime des pays envahis. Le +reste de la nation n’en souffrait pas et souvent même les ignorait. + +Ces guerres étaient, en outre, beaucoup moins meurtrières que nos luttes +modernes. Il arrivait assurément aux habitants d’une ville conquise +d’être passés au fil de l’épée, mais les enfants, les femmes, et aussi +les monuments, échappaient généralement depuis la fin de la barbarie, à +la destruction. + +Dans les conflits actuels rien n’est épargné, ni l’enfant au berceau, ni +le vieillard au seuil de la tombe, ni d’antiques cathédrales que mille +années de luttes guerrières avaient respectées. + +D’après les théories de leurs philosophes, les Germains se croyaient le +droit de tout détruire. Un de leurs plus célèbres savants, Hœckel, +déclara nettement que nos principes de fraternité, de liberté et +d’égalité devaient être remplacés par la loi qui régit le monde animal, +c’est-à-dire par une lutte sans pitié ne laissant la faculté de vivre +qu’aux plus forts. + +Avec de telles doctrines, tout ce qui constituait jadis le bagage moral +de la civilisation: humanité, protection des faibles, respect de la +parole et des traités perd son prestige. + +L’observation des lois de l’honneur devient évidemment une cause de +faiblesse en présence de peuples refusant systématiquement de tenir +leurs engagements dès qu’il est possible de s’y soustraire. Quelles +relations internationales peuvent subsister quand toute confiance dans +les traités a disparu? + + * * * * * + +Ce n’est pas seulement la moralité dans les relations entre peuples qui +a fléchi, mais aussi, comme je le disais plus haut, celle des citoyens +de chaque peuple. L’armature morale a été plus ou moins ébranlée +partout. Nous assistons, aujourd’hui, à une véritable régression de la +moralité. + +C’est surtout en Allemagne que ce phénomène est frappant. Voici comment +s’exprimait, à cet égard, le correspondant d’un grand journal: + + C’est d’abord la négligence, le laisser aller dans les services + publics. Dans ce pays, où tout marchait jadis avec la précision d’une + machine bien montée: trains, postes, téléphones, tout paraît, + maintenant, détraqué jusque dans les rouages les moins compliqués. + Partout, il y a comme une maladie de la volonté empêchant le travail + sérieux. Le peuple le plus laborieux de la terre est devenu le plus + fainéant. + + L’immoralité a crû dans des proportions fantastiques; dans la nation + entière, le vol, par exemple, entre en habitude. Dans les rues, dans + les trains, personne n’est plus sûr de son portefeuille ou de ses + bagages: dans chaque restaurant, des affiches avertissent les clients + de surveiller leurs pardessus; à l’hôtel, placer ses souliers derrière + la porte équivaut à leur disparition immédiate; en voyage, les + moindres provisions que vous transportez s’évanouissent comme par + enchantement. La poste allemande elle-même, qui passait jadis pour la + plus intègre de la terre, vole également, et c’est tout dire. Avec cet + affaissement lamentable des sentiments moraux, les crimes abondent; + l’instinct brutal, exacerbé par la disette et mis en éveil par les + dernières tueries, se donne libre cours, avec une tendance au sadisme + nettement marquée. Car dans ce cataclysme toutes les perversités de la + nature humaine s’étalent froidement, autorisées par l’incohérence de + la légalité.» + +Des faits du même ordre, quoique moins graves, sont également constatés +en France, et ils s’observent dans des classes sociales réputées +autrefois pour leur probité. + +D’après les chiffres publiés par le ministère des Travaux publics, le +nombre des arrestations pour vols par les employés de chemins de fer, +dans les trois derniers mois de l’année 1919, s’élevait à 2.231. Pendant +la même année, la Compagnie d’Orléans a déboursé 14 millions +d’indemnités pour vols; le P.-L.-M., 29 millions. Les détournements dans +les Postes sont également importants, mais le chiffre n’en est pas +connu. + +Un administrateur du P.-L.-M., M. Noblemaire, fit observer, à la Chambre +des députés, que, «dans les chemins de fer, une augmentation de plus du +tiers aboutit à une baisse totale du rendement moyen qui dépasse 40 p. +cent». + +Dans le même discours, l’orateur parla également «des mauvais citoyens +qui organisent la sous-production systématique, parce qu’ils y voient le +prologue de la révolution». + +L’abaissement général de la moralité est aussi frappant dans le monde +commercial. Il a fallu établir un tribunal spécial pour la répression de +mercantis prétendant réaliser des gains invraisemblables. Un journal a +publié le chiffre total des fraudeurs et des spéculateurs poursuivis et +punis pendant l’année 1919. Il s’élève à 3.336 pour la seule ville de +Paris. + +Cet affaissement de la moralité suit généralement je le répète, les +grands bouleversements sociaux, les guerres, notamment, qui impliquent +un renversement des valeurs morales. + +Mais d’autres causes de la démoralisation actuelle méritent d’être +signalées. + +Parmi les plus actives, il faut citer surtout l’extravagante +augmentation des salaires à une époque où, le prix des choses étant peu +élevé en raison des taxations, rien ne la justifiait. + +On sait qu’elle fut alors due à l’intervention d’un ministre socialiste +chargé de la direction des usines. Pour se rendre populaire, il doubla, +tripla puis quadrupla les salaires d’ouvriers dont la plupart ne +réclamaient rien, trop heureux d’être à l’abri alors que leurs camarades +se faisaient tuer sur le front. + +Les répercussions de cette désastreuse mesure furent nombreuses et +durent encore. + +Elles entraînèrent, tout d’abord, pour les usines, la nécessité de +vendre à l’État leurs produits beaucoup plus chers qu’auparavant et, par +suite, l’accroissement de notre déficit. + +Grâce à ces énormes élévations de salaires, toutes les possibilités +d’achat se trouvèrent brusquement placées dans les mains de la classe +ouvrière. La quantité des marchandises étant limitée, il en résulta une +hausse considérable de leur prix, et, par voie de conséquence, une +diminution rapide du pouvoir d’achat de l’argent. Les autres classes se +trouvant, de ce fait, appauvries, assaillirent le gouvernement de +réclamations et il fallut augmenter tous les salaires et traitements. +D’après les chiffres publiés récemment par les Compagnies de chemins de +fer, le salaire des manœuvres, qui était de 1.300 francs avant la +guerre, fut porté à 6.000 francs, c’est-à-dire quadruplé. Les dépenses +pour le personnel passèrent ainsi de 750 millions à 3 milliards. Ce fut, +naturellement, la ruine des Compagnies, et par conséquent des +actionnaires, ruine d’autant plus difficilement réparable que la journée +de huit heures nécessita l’accroissement du personnel sans possibilité +de hausser indéfiniment le prix des transports sous peine d’augmenter +encore celui des choses nécessaires à la vie. + +Pour faire face à de telles charges, l’État se trouva successivement +conduit à imprimer sept à huit fois plus de billets de banque qu’il n’en +existait auparavant. Cette inflation fiduciaire devait engendrer les +conséquences que nous voyons se dérouler aujourd’hui et dont la plus +grave est la diminution de valeur de notre billet de banque à l’étranger +qui nous oblige à payer les objets importés le triple de leur prix réel. + + * * * * * + +Mais ce ne sont là que des résultats purement matériels. Leurs +répercussions sur l’abaissement de la moralité apparaissent beaucoup +plus graves. + +En même temps que s’accroissaient les salaires, le goût du luxe et le +dégoût du travail grandissaient dans d’immenses proportions. + +Le nombre des consommateurs munis d’un excès d’argent augmentant +constamment alors que la quantité d’objets à consommer ne s’élevait pas, +le prix de ces derniers s’accrut chaque jour. Les marchands, voyant +autour d’eux des clients assez riches pour de payer sans compter +exigèrent des gains toujours plus considérables. Les grands magasins, +qui se contentaient jadis d’un bénéfice de 25 % réclamèrent +successivement 50, 100, 150 et 200 %. + +Ce fut partout, des plus petits commerçants aux plus grands, une course +folle à la richesse, course d’autant plus dangereuse qu’à mesure que le +prix des choses s’élevait, les ouvriers exigeaient de nouvelles +augmentations de salaire, qui ne firent qu’accroître encore le prix des +marchandises et les bénéfices des intermédiaires. + +A mesure que s’étendait le goût du luxe, le goût du travail se +ralentissait chaque jour. Il fallut réduire à huit heures le temps du +labeur et durant ces huit heures le rendement devint beaucoup moindre +qu’auparavant. J’ai rappelé plus haut que, dans les ateliers de chemins +de fer, le travail diminua de 40 % en même temps que les vols commis par +les agents se multipliaient considérablement. + +Il est intéressant de constater qu’un abaissement analogue de la +moralité, sous l’influence d’un excès momentané de richesse, fut observé +lorsque, sous l’ancienne monarchie, le système de Law inonda Paris d’un +déluge de billets de banque. Comme le fait observer Duclos, +historiographe de cette époque, les particuliers qui, jadis, +n’espéraient baser leur fortune que sur le labeur et l’économie, ne +rêvèrent plus que spéculation et ne mirent plus de bornes à leurs +désirs. Le résultat fut une baisse générale de la moralité, et le désir +intense de faire fortune sans travail. Alors comme aujourd’hui, à chaque +nouvelle émission de billets de banque correspondait une nouvelle +diminution de travail et de nouveaux besoins de jouissance. Ce n’est pas +sans raison qu’un ingénieux moraliste écrivait récemment: +«l’établissement le plus immoral de Paris, c’est l’imprimerie d’où +sortent sans arrêt des billets de banque». + +Les mêmes causes engendrèrent les mêmes faits sous la Révolution +française. Un journal a extrait des publications de Saint-Just les +passages suivants, tous applicables à l’heure présente: + + «Chacun possédant beaucoup de papier travailla d’autant moins, et les + mœurs s’énervèrent par l’oisiveté. La main-d’œuvre augmenta avec la + perte de travail. Il y eut en circulation d’autant plus de besoins et + d’autant moins de choses, qu’on était riche et qu’on travaillait peu. + + «L’état où nous sommes est précaire; nous dépensons comme le prodigue + insensé. Trois cents millions émis chaque mois par le Trésor publie + n’y entrent plus et vont détruire l’amour du travail et du + désintéressement sacré qui constitue la République.» + +On sait comment se termina l’histoire des assignats. Leur valeur finit +par tomber à zéro, et ce fut une ruine générale. Elle n’empêcha pas, non +plus qu’aujourd’hui, la formation d’une classe de nouveaux riches, dont +le luxe et l’insolence contribuèrent beaucoup à la fâcheuse réputation +du Directoire et à la chute du régime. + +De la paresse générale et des goûts de dépense actuels créés par +l’exagération des salaires résulte encore une insuffisance de +production, qui nous conduit à importer non seulement les matières +alimentaires dont nous manquons, mais encore une foule de produits de +luxe entièrement inutiles, tels que la parfumerie. + +Cette situation a beaucoup choqué les Américains, qui finirent par nous +déclarer officiellement, en termes un peu secs, qu’ils ne nous feraient +plus aucune avance, aucun crédit. + +L’Angleterre ne s’est pas servie du même langage, mais elle nous montra +par ses actes qu’il faut, désormais, compter uniquement sur nous. Elle +n’hésita pas d’ailleurs à nous faire payer le charbon trois fois plus +cher qu’à ses nationaux. + + * * * * * + +Les faits relatifs à l’abaissement trop visible de la moralité jettent +une vive lueur sur la genèse de la morale, sujet qui a tant exercé la +sagacité des philosophes. + +Ces faits montrent à quel point la morale est fille non de la logique +rationnelle, mais d’habitudes lentement accumulées par l’hérédité et +l’éducation. La morale--les éducateurs livresques l’oublient +toujours--ne se trouve constituée qu’après être devenue inconsciente. + +Nous voyons, aujourd’hui, comment l’agrégat qui la constitue se dissocie +quand sont brisées ces habitudes. Les plus simples règles de la vie +sociale, telles que le paiement de ses dettes, le respect de la +propriété d’autrui, l’honnêteté commerciale, etc., semblaient, en temps +normal, si naturelles qu’on les observait sans discussion. + +Les divers moratoriums permettant de ne plus payer ses dettes, les +bénéfices exagérés et rapides, les salaires excessifs obtenus par un +travail de plus en plus restreint, les goûts de luxe, etc., ont +désagrégé l’antique armature sociale. + +Les vieilles habitudes morales ayant perdu leur autorité sur l’âme des +foules la simple honnêteté est devenue une exceptionnelle vertu. + +L’État seul conserve quelque prestige, parce qu’il a pour lui le +pouvoir; mais ce pouvoir est chaque jour plus ébranlé. Les forces +matérielles ne possédant pas d’éléments moraux pour soutiens ne durent +jamais bien longtemps. + +Si le relâchement actuel de la morale continue à s’accentuer, on +découvrira vite ce que devient une société privée de ce support, régie +seulement par des appétits et ne tolérant plus de contraintes. + + * * * * * + +En dehors des perturbations mentales et morales qu’elle a provoquées, la +lutte mondiale a eu aussi pour résultat de rendre plus visibles ces +éléments psychologiques caractéristiques de chaque peuple, qu’on +retrouve dans toutes les manifestations de sa vie industrielle et +sociale. + +A côté des qualités incontestables qui nous ont permis de résister à une +formidable invasion, il n’est pas douteux que nous sommes affligés de +certains défauts: nervosité, crainte du risque, peur des +responsabilités, absence d’initiative, routine, défaut de coordination +et d’autres encore dont nous aurons plus d’une fois, dans cet ouvrage, +occasion d’indiquer les effets. + +La guerre a montré la possibilité d’en corriger quelques-uns. + + «Le peuple français, écrivait avant la fin de la lutte un grand + journal neutre, avait été souvent considéré jadis comme nerveux et + impatient entre tous. La guerre aura détruit une légende. Elle aura + peut-être aussi mûri les âmes. Celles-ci apparaissent décidément comme + assez trempées par les événements de ces quatre années, pour demeurer + jusqu’au bout à la hauteur des circonstances. Du moral, de la capacité + de conserver un équilibre parfait et d’attendre avec patience, + dépendra pour beaucoup le résultat définitif de cette grande lutte. La + patience est désormais à toute épreuve.» + +Cette absence de nervosité était assez imprévue, car une +guerre atteignant tous les citoyens aurait pu, au contraire, +exagérer l’émotivité avec toutes ses manifestations énervement, +impressionnabilité, obsessions, états anxieux, etc. + +Observée quelquefois au début, surtout chez les civils de l’arrière, +l’hyperémotivité fut peu connue sur le front. La répétition des mêmes +chocs affectifs y créa chez l’homme de guerre une véritable immunité +émotive. Il fut bientôt vacciné contre toutes les émotions et par +conséquent contre toutes les faiblesses. + +Cette immunité ne s’est pas produite avec la même rapidité chez tous les +peuples. Elle se trouva formée presque instantanément chez les +Américains considérés jadis comme très pacifiques, mais auxquels +l’habitude atavique de l’effort avait donné une grande force de volonté. +Pour eux le vaccin produisant l’immunité émotive ne provient pas de la +répétition des mêmes dangers, mais simplement de la volonté et du goût +de l’effort. Tout est possible avec de la volonté. Dans ses récents +mémoires le maréchal Hindenburg assure que cette qualité est la plus +précieuse que puisse posséder l’homme. Je l’ai trop souvent répété dans +mes livres pour y revenir encore. + +A mesure que nous avançons dans l’étude des problèmes créés par la +guerre, le rôle des influences psychologiques apparaît de plus en plus +important. Il faut s’y reporter toujours pour éclairer un peu l’immense +chaos d’incertitudes dont l’univers est enveloppé. Les forces +matérielles nous frappent par leur grandeur. Elles ne sont cependant que +les manifestations extérieures des puissances morales qui dirigent notre +destinée. + + + + +CHAPITRE IV + +Causes psychologiques de l’infériorité industrielle de certains peuples. + + +Nous avons précédemment montré le rôle de la mentalité des peuples dans +leur évolution, mais il ne faut jamais oublier que les facultés ayant +déterminé la prospérité aux phases diverses de la civilisation ne sont +pas constamment les mêmes. Certaines, dont l’utilité est médiocre à une +époque, deviennent prépondérantes à une autre. Les nations pourvues des +qualités nécessaires à un stade nouveau de civilisation progressent +alors, pendant que déclinent celles qui ne les possèdent pas. + +Bien des exemples justifient ces propositions fondamentales. Un des plus +frappants se trouve fourni par l’étude des causes de la stagnation, et +trop souvent de la décadence, de notre industrie avant la guerre. +Variées en apparence, ces causes dérivent en réalité d’un petit nombre +de défauts de caractère identiques dans toutes les entreprises. + +Sur un sujet aussi capital, puisque l’avenir de notre pays en dépend, +les jugements personnels sont insuffisants. Une enquête longue et +minutieuse, faite par des spécialistes différents, était indispensable. + +Cette enquête sur l’état de notre industrie d’avant guerre a été +entreprise par les soins de l’_Association nationale d’expansion +économique_ qui compte parmi ses membres plusieurs sommités +industrielles. Elle a chargé des spécialistes d’étudier à fond nos +grandes industries et de consigner les résultats dans des rapports. + +Leur ensemble forme déjà soixante volumes et met en lumière deux points +fondamentaux. 1º Démonstration de la décadence de nos industries avant +la guerre. 2º Preuve manifeste qu’une telle décadence était surtout due +à des causes psychologiques. + +Ces causes psychologiques ne sont pas d’ordre intellectuel et portent +presque exclusivement sur des défauts de caractère. Il s’en déduit +immédiatement que ce n’est pas avec des lois et des règlements, mais +seulement par la transformation de certaines habitudes mentales que la +situation d’avant-guerre pourrait changer. + +L’état de notre industrie, mis en évidence par les divers rapporteurs de +la commission, n’était pas entièrement ignoré. Je l’avais moi-même +signalé depuis longtemps dans un de mes livres. Il m’avait surtout +frappé à la suite d’une enquête que je fis jadis sur certaines branches +de notre industrie, comme membre du jury d’admission pour les +instruments de physique à l’exposition de 1900. + +Dès cette époque, nos industriels renonçaient à fabriquer beaucoup +d’articles et se bornaient à revendre avec bénéfice des appareils +fabriqués en Allemagne. La construction des thermomètres médicaux, par +exemple, et la préparation d’une foule de produits chimiques et +pharmaceutiques disparaissaient de France. + +Toutes ces observations restèrent sans influence. La guerre seule révéla +l’étendue de l’invasion économique allemande. Sans la lutte militaire, +interrompant le commerce avec l’Allemagne, nous aurions bientôt assisté +à la ruine définitive de beaucoup de nos industries. + +Ne pouvant résumer ici tous les rapports de l’enquête, je me bornerai à +examiner quelques-uns des résultats constatés dans de grandes +fabrications dont jadis nous étions les maîtres. + + +_Industrie du coton et des filatures._--L’industrie des filatures est +fort importante puisque, nous dit l’auteur du rapport, M. Guillet, elle +produisait du fil pour 520 millions de francs. L’argent ne lui manquait +pas, ni le matériel. Et cependant sa prospérité déclinait rapidement, à +cause surtout d’un défaut de solidarité des fabricants qui ne savaient +pas s’entendre pour associer leurs efforts. + +Par suite de leur particularisme étroit, les filatures ne s’occupaient +que des intérêts individuels, sans souci des intérêts généraux. «Elles +se faisaient concurrence à l’intérieur, pratiquant parfois le _dumping_ +en dehors de leur zone sur le marché national. Entre filateurs ne règne +aucune entente véritable; ils ignorent l’utilité du groupement +corporatif pour la défense de leurs intérêts.» + +En ce qui concerne les tissus, le rapporteur fait remarquer que «la +plupart des pays qui s’approvisionnaient autrefois chez nous tendent +maintenant à se suffire à eux-mêmes». + +Or, ce commerce ne peut vivre sans exportation, en raison de +l’insuffisance du marché intérieur, et, cependant, dit l’enquêteur, +«cette exportation est considérée comme un pis-aller. Nous expédions un +peu au hasard des produits chers, concurrencés par ceux des Allemands +mieux renseignés que nous des exigences de la clientèle». + +De même que la plupart des rapporteurs, M. Guillet insiste sur le rôle +des banques allemandes qui, par leurs avances, facilitent beaucoup le +commerce à leurs compatriotes alors que les nôtres ne prêtent à nos +commerçants aucun concours. + +Le même observateur note également l’incapacité de nos consuls, à +fournir des renseignements. Leur nullité à ce point de vue était +prodigieuse. Je n’en ai jamais rencontré aucun, dans mes nombreux +voyages, apte à me procurer un renseignement quelconque sur quoi que ce +fût. C’était toujours aux consuls anglais, admirablement documentés, que +je devais m’adresser. + + +_Industrie lainière._--Cette industrie occupe une part énorme dans notre +commerce extérieur puisque, en 1913, la France exportait pour 600 +millions de francs de laine en masse ou en tissus. + +Malheureusement, comme le fait remarquer M. Romier, auteur du rapport, +cette industrie avait, depuis quinze ans, diminué de près d’un tiers, +alors que les exportations de draperie anglaise et allemande ne +cessaient de progresser. + +Les causes de cette décadence résident, dit l’enquêteur, dans la +défaillance des instruments et des organes généraux de notre commerce +extérieur et aussi dans l’impuissance des producteurs à s’associer. + +Comme confirmation de ce dernier point, je citerai l’exemple d’un des +plus grands industriels de Lille me racontant les constants et vains +efforts qu’il fit pendant de nombreuses années pour amener quelques +fabricants à s’associer. + +M. Romier dit encore: «l’exportation française est caractérisée par ce +fait que chaque maison livrée à elle-même, mal servie par l’État, plus +mal soutenue par les banques et jalousée par ses concurrents doit se +défendre exclusivement au moyen de ses propres ressources». + +L’auteur fait remarquer aussi que dans toutes les industries, nos +exportateurs se heurtent à des concurrents pouvant, grâce à l’aide de +leurs banques, accorder de longs crédits. Il en résulte que «depuis de +nombreuses années les commissionnaires étaient à peu près les maîtres de +l’exportation française des tissus de laine. Or, c’est un fait bien +connu qu’une industrie qui se trouve à la merci des intermédiaires est +une industrie vouée à la décadence. On sait, du reste, que des liens +étroits existaient entre la commission parisienne d’une part, le +commerce et les banques allemandes d’autre part. Presque toutes nos +affaires avec l’Amérique du Sud se traitaient par l’Allemagne ou par +l’Angleterre, et à la longue, les fabricants français seraient devenus +de simples façonniers soumis au bon plaisir de l’étranger». + + +_Confection._--L’importance de cette industrie est également +considérable puisque la production annuelle des vêtements confectionnés +pour hommes, femmes et enfants atteignait 400 millions, somme à laquelle +viennent s’ajouter environ 200 millions que représente la lingerie +confectionnée. + +L’auteur du rapport montre comment les confectionneurs «restent +obstinément divisés». Il insiste sur «l’organisation dispersée et +individualiste des industries françaises de transformation». Les +confectionneurs n’ont pas pu encore arriver à une collaboration +méthodique avec les fabricants de tissus. D’où le ralentissement de leur +commerce. + + +_Industries de luxe. Modes et Fleurs._--L’industrie de luxe parisienne, +fait remarquer M. Coquet dans son rapport, conservait son prestige, mais +elle aussi était très menacée par la concurrence étrangère. Là encore, +comme pour la plupart de nos entreprises commerciales, manque complet de +solidarité et de coordination dans l’effort. + +«Pour se défendre utilement, l’industrie de la mode reconnaît qu’elle +devrait être mieux organisée en vue d’une action collective. Or, il est +très difficile de grouper les maisons de mode en syndicat ou plutôt, une +fois groupées, ces maisons n’agissent pas avec la méthode et l’unité +d’efforts nécessaires.» + +Quant à l’industrie de la fleur, restée si longtemps française, elle +avait cessé de l’être et disparaissait rapidement devant la concurrence +germanique. + +«Là encore, les Allemands ont essayé de nous vaincre sur le marché +mondial et sur notre propre marché en créant de puissantes usines qui +fabriquent en masse avec un nombreux personnel, alors que l’industrie +française de la fleur, à part un petit nombre de maisons, est restée +familiale, comme celle du jouet.» + +Les Allemands, l’auteur le montre, ont poussé si loin la fabrication en +série qu’il existe de grandes usines germaniques ne fabriquant qu’une +seule espèce de fleurs artificielles, la violette ou le myosotis, par +exemple. + + +_Matériel électrique._--Pour toutes les fournitures électriques, les +Allemands nous avaient rapidement dépassé. «En 1907, écrit M. Schuller +dans son rapport, l’Allemagne nous envoyait 21.000 quintaux métriques de +matériel électrique et 502.000 en 1913.» L’auteur attribue en partie +notre infériorité à la timidité de nos fabricants et à la lenteur de +leurs livraisons. Les Allemands livraient, en effet, en moins de deux +mois les fournitures pour lesquelles les constructeurs français +demandaient une année. + +Les Allemands possédaient d’immenses usines de matériel électrique +munies de laboratoires de recherches où ils fabriquaient les produits en +série par grandes quantités. Ces entreprises rapportaient plus de 10 p. +100 à leurs actionnaires. + + +_Bijouterie et Horlogerie._--La bijouterie, qui représenta longtemps un +de nos articles de luxe les plus réputés s’est laissé dépasser par +l’Allemagne aussi bien pour les qualités ordinaires que pour la riche +joaillerie. En peu d’années, les Allemands avaient quadruplé leur +exportation et nous envahissaient sur nos marchés mêmes. «En 1893, écrit +M. Berthoud, l’Allemagne nous envoyait 70 kilos de bijouterie et 4.000 +en 1913.» + +Les exportations allemandes à l’étranger étaient devenues dix fois plus +élevées que les nôtres. + +L’auteur montre très bien les causes de nos insuccès. Une des premières +est l’idée, généralisée chez nous, qu’on peut, pour l’exportation, +livrer des produits inférieurs, alors que les Allemands accordent les +plus grands soins aux articles destinés à leur clientèle étrangère. + +L’enquêteur signale ensuite le manque d’initiative de nos fabricants qui +ne savent pas renouveler les anciens modèles, et leur impuissance à +s’entendre. N’ayant jamais de représentants directs au dehors, ils se +trouvent forcés de recourir à des commissionnaires exportateurs qui, en +absorbant une partie des bénéfices, obligent à élever les prix. + +Le rapporteur mentionne clairement les qualités psychologiques qui +firent le succès des Allemands: «énergie, ténacité, audace raisonnée, +bonne éducation pratique». + + +_Horlogerie._--Les constatations faites pour l’horlogerie ne sont pas +meilleures. L’enquête en déduit que la concurrence allemande tendait à +«annihiler notre fabrication nationale». C’est ainsi, par exemple, qu’un +centre important, Morez, qui fabriquait autrefois 120.000 mouvements par +an n’en produisait plus que 30.000 au moment de la guerre. + +A la routine des fabricants, à leur refus de modifier les vieilles +méthodes de travail et à leur absence d’initiative sont dus ces +résultats. + +Les Allemands ont inondé le monde d’instruments d’horlogerie, tels que +les pendules à carillons, inventées en France mais à la fabrication +desquelles nos industriels avaient fini par renoncer entièrement. + +L’auteur du rapport recommande avec raison à nos fabricants de +s’associer pour créer des usines mieux outillées mais donne en même +temps des exemples montrant l’insuccès des associations déjà tentées. + +Il fait remarquer encore que la qualité de notre production laissait +souvent à désirer. + +La conquête du marché français de l’horlogerie par les Allemands fut +rapide. C’est seulement en 1902, en effet, qu’ils commencèrent à +concurrencer nos fabricants. «Appliquant toujours le même système de +grandes usines pourvues d’un outillage mécanique perfectionné, ils +produisirent par grandes série toutes sortes de mouvements.» + + * * * * * + +Inutile de pousser plus loin le résumé de ces enquêtes. Les résultats +constatés sont semblables dans presque toutes les industries et leurs +causes psychologiques identiques. Même pour des produits dont nous +semblions avoir le monopole tels que le vin, l’Allemagne, quoique pays +peu viticole, devenait un grand centre d’exportation. Hambourg, par +exemple, était en train de rivaliser avec Bordeaux. + +A cette décadence générale, entraînant une réduction progressive de +leurs bénéfices, nos fabricants semblaient résignés. + +Ils s’illusionneraient fort en supposant qu’avec la paix les choses vont +reprendre leurs cours d’avant guerre et que les industriels pourront se +contenter des gains chaque jour réduits qui, cependant, leur +permettaient encore de maigrement subsister. M. David-Mennet les en +prévient nettement dans la préface du grand rapport précédant l’enquête +que j’ai résumée. + +Après avoir constaté la faiblesse de nos efforts et notre crainte des +risques l’auteur ajoute: + + «Il ne faut pas croire que cette prospérité un peu restreinte dont + nous nous contentions se serait maintenue indéfiniment. Sans que l’on + s’en aperçût, elle se réduisait lentement, graduellement, devant + l’empire chaque jour croissant de nos concurrents allemands. Des + industriels français renonçaient à leur fabrication et devenaient les + simples dépositaires de leurs rivaux d’Allemagne, des représentants + étrangers ou même français introduisaient dans notre consommation les + produits venus du dehors. Un pays ne peut pas résister longtemps à + cette pénétration continue, devenant de plus en plus rapide. C’était + la pieuvre qui nous enserrait dans ses tentacules et aurait fini par + nous étouffer.» + + * * * * * + +Plusieurs des défauts psychologiques dont j’ai signalé les effets au +cours de ce chapitre ont été reconnus dans un discours prononcé devant +la Société de chimie industrielle, par un ministre. + +Parlant d’une routine contre laquelle l’État ne peut rien, l’orateur +remarquait que nos industriels ne voulaient pas bouleverser «les +habitudes de travail léguées de père en fils et assurant un rendement +dont on se contentait, fût-il très au-dessous des possibilités qu’un +effort méthodique aurait pu atteindre». + +De ces routines, ajoutait le ministre, «est née la pratique du moindre +effort qui, peu à peu, nous a imposé l’utilité des produits allemands». + +Après avoir montré que les causes de la prospérité industrielle +allemande résident principalement dans l’union intime de la science et +de l’industrie, l’auteur du discours ajoutait: «La victoire des armées +serait vaine si nous ne nous assurions pas dès aujourd’hui les moyens de +vaincre sur le terrain économique». + + * * * * * + +Les analyses qui précèdent prouvent que les causes générales de notre +insuffisance industrielle sont bien d’ordre psychologique, puisque cette +insuffisance résulte, comme l’enquête l’a prouvé, de certains défauts de +caractère identiques dans toutes nos industries. + +Parmi les plus funestes, remarquons surtout l’absence de solidarité +rendant incapable d’efforts collectifs coordonnés et disciplinés; la +routine empêchant de rien changer aux méthodes une fois établies; la +peur du risque, la timidité et le défaut d’initiative qui font redouter +les grandes entreprises. + +Notre manque de solidarité est fort ancien. Colbert la signalait déjà. +Dans un de ses mémoires, le célèbre ministre déplore amèrement «que les +Français, le peuple du monde le plus poli, aient tant de peine à se +souffrir les uns les autres, que leur union soit si difficile, leurs +sociétés si inconstantes, et que les meilleures affaires périssent entre +leurs mains par je ne sais quelle fatalité». + +Dans l’industrie allemande, banques, fabriques, exportation, se +trouvaient associées pour un but commun. La peur des risques n’existait +pas, l’association permettant d’en diviser le poids. Toutes les +initiatives individuelles étaient encouragées parce que les +collectivités appelées à les exploiter en savaient la valeur. + + * * * * * + +Il résulte de tout ce qui précède que la plus nécessaire des réformes +serait un changement de mentalité. Elle ne pourra être tentée qu’avec +une éducation nouvelle, fort différente de notre pauvre enseignement +universitaire. Cette éducation devra développer surtout la volonté, la +solidarité, la capacité d’attention, le goût du travail et la continuité +de l’effort. + +Ces qualités, modestes en apparence, ne furent jamais l’objet d’aucun +des illusoires diplômes dont nous sommes si fiers. Dans la phase +actuelle de l’évolution du monde elles joueront cependant un rôle +prépondérant. + +J’ai rappelé ailleurs le passage suivant de l’auteur anglais, B. Kidd, +qui après avoir montré que la France était «en tête des nations +intellectuelles de l’Occident», faisait voir que dans la lutte coloniale +entre la France et l’Angleterre qui remplit la seconde moitié du siècle, +la France dut reculer toujours alors que l’Angleterre grandissait +constamment. Examinant ensuite les qualités qui permirent à l’Angleterre +de fonder son immense empire, B. Kidd ajoutait: + + «Ce sont des qualités ni brillantes ni intellectuelles qui ont rendu + ces résultats possibles... Ces qualités ne sont pas de celles qui + frappent l’imagination. Ce sont surtout la force et l’énergie du + caractère, la probité et l’intégrité, le dévouement simple et l’idée + du devoir. Ceux qui attribuent l’énorme influence qu’ont prise dans le + monde les peuples parlant anglais aux combinaisons machiavéliques de + leurs chefs, sont souvent bien loin de la vérité. Cette influence est + en grande partie l’œuvre de qualités peu brillantes.» + +La lutte économique où les peuples sont entrés depuis notre victoire +militaire pourrait devenir plus ruineuse encore pour certains d’entre +eux que ne le fut la guerre elle-même. + +Il ne faut pas se lasser de le dire, mais ce qu’il faut surtout répéter, +c’est que la ruine sera certaine pour les pays où se développeront les +idées d’interventionisme étatiste, que fortifie chaque jour la poussée +des théories socialistes. + +Si, grâce à une éducation technique et morale appropriée aux besoins +nouveaux, nous réussissons à transformer la mentalité de la génération +qui va naître, nous transformerons du même coup l’avenir de notre pays. +Mais pour y arriver, il faudra abandonner aussi la funeste illusion que, +grâce à un pouvoir mystérieux, l’État est capable des efforts dont se +montrent incapables les citoyens. + + + + +CHAPITRE V + +Le problème de l’adaptation. + + +Les découvertes de la science ont permis de reconstituer les êtres +antérieurs à l’apparition de l’homme, qui, pendant des entassements de +siècles, se succédèrent sur notre planète. + +A chaque période géologique nouvelle apparurent des espèces si +différentes de celles qui les avaient précédées que leurs +transformations ne semblaient d’abord explicables qu’en admettant une +série de créations successives. + +Une science plus avancée révéla la parenté de toutes ces formes si +disparates, mais le mécanisme de leur transformation reste incertain +encore. + +On crut l’expliquer par les nécessités de la lutte pour l’existence +amenant la sélection des plus aptes. De récentes découvertes +conduisirent à d’autres hypothèses. + +Quel que soit le mécanisme des transformations observées, elles +apparaissent finalement comme la conséquence d’une adaptation aux +changements de milieu que l’évolution du monde faisait surgir. La nature +imposa toujours aux êtres cet impérieux dilemme: s’adapter ou +disparaître. + + * * * * * + +La loi de l’adaptation qui régit l’évolution du règne animal régit aussi +celle des sociétés humaines. L’archéologie a découvert les débris de +vastes capitales enfouies sous les sables et depuis longtemps oubliées. +Pendant leur splendeur, elles semblaient bâties pour l’éternité, mais +après avoir rempli le monde du bruit de leur renommée, elles +déclinèrent, puis disparurent au point que leur emplacement resta +pendant des siècles ignoré. Il fallut toutes les curiosités de la +science moderne pour retrouver les vestiges des gigantesques cités où +s’édifièrent les assises de l’histoire, telles que Ninive et Babylone. + +Ce n’est pas seulement dans une antiquité aussi lointaine que +s’élevèrent puis s’évanouirent ces gloires éphémères. Après une phase +d’absolue puissance, Rome cessa de dominer l’univers. De grands empires +asiatiques et européens, jadis célèbres, ne sont plus connus que des +historiens. Les royaumes de Gengiskhan et de Tamerlan ne submergèrent +l’Asie qu’un instant. Le monde n’admira pas longtemps les empires de +Charlemagne et de Charles-Quint. Ce dernier était cependant si vaste +qu’au dire de ses chroniqueurs le soleil ne s’y couchait jamais. + +Des causes diverses qui déterminèrent l’évanouissement de toutes ces +éphémères puissances, une des plus constantes fut leur incapacité à +s’adapter aux conditions nouvelles d’existence que l’évolution faisait +naître. Subissant une des lois suprêmes de l’univers, elles périrent +faute d’avoir su s’adapter. + + * * * * * + +Des exemples empruntés à l’âge moderne montrent comment peut se +manifester le défaut d’adaptation, qui condamna tant de nations à +disparaître. + +En examinant les motifs de la grandeur des peuples aux divers âges de +l’histoire, on constate qu’ils varient beaucoup avec les époques. Les +qualités nécessaires à un baron féodal illettré différaient fort de +celles indispensables quelques siècles plus tard, lorsque les qualités +littéraires et artistiques constituèrent les principaux éléments de +grandeur. Certaines aptitudes qui devaient jouer un rôle prépondérant de +nos jours étaient alors tenues pour médiocres. + +Avec l’évolution du monde, de nouvelles capacités sont devenues +nécessaires. L’âge moderne a créé une civilisation à type industriel, +dominée par une technique compliquée qui exige justement des qualités de +patience, de discipline, de vigilante attention jadis considérées comme +secondaires. + +En matière industrielle--et tout jusqu’à la guerre est industrialisé +maintenant--la patience, l’attention, la discipline collective +constituent des facultés indispensables. + +Et c’est pourquoi des peuples tels que les Allemands n’ayant jamais +brillé dans le passé par leur goût et leur intelligence, mais possédant, +grâce à leurs aptitudes héréditaires et aussi à leur éducation militaire +et technique, les qualités que je viens de dire, se sont trouvés +tellement bien adaptés à l’évolution industrielle moderne qu’en peu de +temps ils ont émergé d’un niveau assez inférieur jusqu’aux premiers +rangs de la civilisation. + + * * * * * + +Un des grands problèmes de notre destinée est celui-ci: comment des +peuples individualistes, à intelligence vive mais peu susceptibles +d’efforts collectifs soutenus, de solidarité et de discipline, +arriveront-ils à s’adapter aux nécessités de l’évolution industrielle du +monde qui, non seulement se continue depuis la fin de la guerre, mais ne +fera sans doute que s’accentuer. + +Pour juger de la possibilité d’une telle adaptation, il faut rechercher +à quel degré ces mêmes peuples ont obtenu pendant la guerre une +adaptation rigoureuse à des conditions d’existence très imprévues. + +La façon rapide dont ils se sont pliés aux nécessités nouvelles qui +surgissaient permet d’espérer une future transformation industrielle +comparable à notre transformation militaire. + +Quelques pages suffiront pour montrer l’importance de l’adaptation +réalisée par les grandes nations en lutte contre l’envahissement +germanique. + + * * * * * + +Le cas de la France est un des plus frappants. Victime la première de +l’agression allemande, elle dut accomplir des efforts d’adaptation +gigantesques et fort malaisés, car ils étaient contraires à ses +institutions et à son tempérament. + +La guerre--on ne le sait que trop--nous ayant surpris à peu près +désarmés, il fallut créer, de toutes pièces, le formidable matériel dont +nous étions dépourvus. + +On pourra se rendre compte des difficultés, non seulement d’ordre +technique, mais aussi d’ordre bureaucratique que la France eut à +surmonter, par les extraits suivants du remarquable rapport lu le 29 +décembre 1916 à la Chambre des Députés, par M. Viollette: + + «En février 1915, lorsque par ses commissions, le Parlement prit + connaissance de la vérité, il a constaté ceci: + + 1º Les usines encore fermées pour la plupart et tous les spécialistes + mobilisés; + + 2º La fabrication des fusils, néant. Pas un seul n’avait été construit + depuis la déclaration de guerre et les matrices destinées à les + confectionner, on ne voulait pas les retrouver.» + +Le même rapporteur reproduit dans son travail une lettre adressée au +Ministre de la Guerre par le général Pédoya, en date du 15 mars 1915, et +dont voici un fragment: + + «C’est une véritable stupeur qu’éprouverait le pays, s’il apprenait + que, depuis le début de la guerre jusqu’en mars, il n’a pas été + fabriqué plus de 250 fusils neufs en tout et pour tout.» + +C’est seulement lorsque l’administration décida de s’adresser à +l’industrie que la situation changea. Le passage suivant du rapport de +M. Viollette montre avec quelle peine des bureaucrates trop bornés pour +croire à la durée de la guerre se résolurent à recourir aux industriels. + + «Oui, l’avenir dira ce qu’il nous a fallu de patience, d’efforts, de + menaces et même d’intimidations, pour contraindre à faire fabriquer + fusils, canons, munitions et explosifs. + + «La bataille a été de tous les jours, ardente, souvent violente, et il + a fallu que les commissions arrachent par morceau la vérité qu’une + bureaucratie routinière lui dissimulait par des artifices d’écriture + véritablement étonnants. + + «Où en serait la France à l’heure actuelle, si elle n’avait pas eu son + parlement?» + +L’adaptation des gouvernants, bien que très lente, finit donc par +s’effectuer. Sitôt le concours des industriels accepté, l’évolution +devint rapide. On peut vraiment dire que notre industrie sauva le pays. +Elle fit preuve, grâce à la collaboration d’individualités supérieures, +de qualités d’initiative, d’ingéniosité et de persévérance +insoupçonnées. + +L’art militaire lui-même, bien que stabilisé dans de vieilles routines, +finit également par s’adapter à une tactique n’impliquant d’ailleurs +aucun mystère, mais que nous n’avions pas su étudier pendant la paix. + +La population civile sut, elle aussi, s’adapter aux nécessités +qu’entraînait la mobilisation de la presque totalité des ouvriers et des +cultivateurs. Il fallut les remplacer par des femmes, des vieillards et +des enfants. Tous manifestèrent un pouvoir d’adaptation remarquable. + + * * * * * + +L’exemple d’adaptation fourni par l’Angleterre est aussi frappant que +celui de la France. Non seulement, elle ne possédait ni armes, ni +matériel, mais le service militaire était en horreur à ses citoyens. +Très fiers de leur indépendance ils n’avaient jamais accepté que des +armées de mercenaires. + +Transformer la mentalité anglaise demanda un formidable effort. +L’Angleterre mit bien près de deux ans pour arriver à organiser une +importante armée. + +Cet effort ne fut rendu possible que par les qualités psychologiques de +la race: ténacité indomptable, sentiment du devoir et de l’honneur. +Ajoutons-y le stoïcisme devant la destinée lorsqu’elle semble +inévitable. + +On a signalé, en les raillant un peu, la méticuleuse habitude de soins +personnels et le besoin de confort des Anglais, mais, comme le fait +justement remarquer un officier interprète qui vécut beaucoup avec eux, +M. J. Pozzi, «les Anglais considèrent que la distinction de la tenue et +des manières se trouve généralement associée à la distinction des +sentiments. Ils soutiennent aussi qu’il faut jouir du moment présent +sans se laisser troubler longtemps d’avance par la perspective +d’éventualités qui peut-être ne se réaliseront jamais.» + +La psychologie des Anglais, leur ténacité surtout, ne furent jamais +comprises des Allemands. On le vit, notamment, quand ils s’imaginèrent +que la Grande-Bretagne épuisée par ses pertes accepterait la paix à tout +prix. Le passé leur enseignait pourtant que, lente parfois à s’engager +dans une entreprise, l’Angleterre ne recule ensuite jamais. Elle l’a +montré pendant sa difficile conquête de l’Inde. Elle le prouva encore en +luttant vingt années contre le plus grand capitaine de l’histoire. + +Notre formule pendant la guerre: _Tenir_ fut également celle de +l’Angleterre. + + * * * * * + +Tout autant que l’Angleterre, l’Amérique constitue un exemple +d’adaptation rapide à des conditions d’existence entièrement imprévues. +Elle n’y réussit également que grâce à ses qualités ataviques de +caractère. + +Jamais peut-être, au cours des âges, un peuple ne subit en quelques mois +des transformations mentales aussi profondes que l’Amérique. + +Avant la guerre, la force militaire des États-Unis était si nulle qu’ils +se sentaient incapables de réprimer les insolences des chefs de bandes +gouvernant le Mexique. L’idée seule d’une conscription militaire aurait +soulevé des protestations unanimes. + +Pendant les premières années du conflit européen, l’unique but de +l’Amérique fut de maintenir soigneusement sa neutralité et de s’enrichir +en fournissant des marchandises aux combattants. Grâce à une propagande +très active et à l’achat d’un grand nombre de journaux influents, +l’Allemagne avait su se créer dans le pays beaucoup de sympathies. + +Désireux, lui aussi, de maintenir cette précieuse neutralité, le +président Wilson ménageait l’empereur d’Allemagne au point de lui +envoyer une dépêche de félicitations pour son anniversaire. Il se +montrait en outre opposé à tout projet d’organisation d’une armée. + +Il fallut la prodigieuse incompréhension psychologique de l’Allemagne et +son immense infatuation pour conduire à la guerre un peuple si désireux +de paix. Le président s’étant borné à protester timidement par des notes +anodines contre le torpillage de ses navires, l’Allemagne se croyait +assurée de n’avoir rien à craindre. + +Le moment arriva cependant où contrairement à toutes ses prévisions, +l’opinion américaine, d’abord indifférente, puis irritée, finit par se +retourner entièrement. Le peuple comprit de quelle tyrannie le succès de +l’Allemagne menacerait le monde. + +Le président des États-Unis, dont l’opinion avait également changé, +n’hésita plus alors à engager son pays dans la plus redoutable des +crises qu’une grande nation eut jamais traversées. + +Déclarer la guerre ne suffisait pas. Il fallait la faire. Grâce à la +vigueur de son caractère, le peuple américain si avide pourtant de +confort et d’indépendance sut s’adapter en quelques mois à toutes les +nécessités qu’une telle lutte entraînait. + +Son dévouement fut complet. Acceptant des conditions d’existence +entièrement nouvelles, il renonça à toutes les libertés qui le rendaient +si fier, se soumit au despotisme forcé de l’État, aux privations +rigoureuses et surtout à ce régime militaire obligatoire dont l’idée +seule lui semblait jadis intolérable. + +Toutes les gênes furent subies sans murmures. Aucun impôt ne parut trop +lourd et dans les tranchées de l’Europe les soldats improvisés de +l’Amérique se conduisirent comme les plus vaillants. + + * * * * * + +L’adaptation aux nécessités militaires dont nous venons d’indiquer des +exemples ne saurait suffire. Avec la fin de la guerre sont nées des +nécessités d’adaptations économiques et commerciales, plus difficiles +encore peut-être à réaliser que l’adaptation militaire. + +Les faits constatés au cours de la lutte mondiale autorisent beaucoup +d’espérance. Il ne faudrait pas croire cependant que la faculté +d’adaptation réalisée sur un sujet doive se manifester forcément pour +tous les autres. Nous avons déjà fait observer que les peuples +présentaient au point de vue des diverses formes d’adaptation des +aptitudes fort différentes. + +L’Allemagne en fournit un remarquable exemple. Son adaptation aux +nécessités matérielles de l’évolution industrielle du monde moderne fut +évidemment parfaite, mais non moins évidemment, son adaptation à +l’évolution morale de la civilisation était loin d’être accomplie. + +Elle présentait--et cela sans doute pour la première fois dans le cours +des âges--le type d’une civilisation scientifique et industrielle +élevée, superposée à des conceptions morales inférieures dépassées +depuis longtemps. + +Il faut remonter, en effet, aux phases les plus lointaines de l’histoire +pour trouver chez un peuple une férocité aussi grande associée à un +dédain aussi complet des engagements. Même aux époques tenues pour +demi-barbares, les femmes, les vieillards, les monuments étaient +épargnés, la parole d’honneur considérée comme sacrée. + +Le stoïcisme du consul Régulus reste un typique exemple du respect +antique pour la foi jurée. Si les Carthaginois furent tant méprisés +jadis, ce fut justement à cause de leur mauvaise foi. Le souvenir de la +«foi punique» survécut à la destruction de Carthage comme survivra +toujours dans l’histoire le renom de la mauvaise foi germanique. + +C’est seulement chez les primitifs que le droit absolu de la force, +professé de nos jours encore par les Germains, s’exerce librement. Il +régit le règne animal et les peuples inférieurs, mais tendait à être de +plus en plus éliminé par les progrès mêmes d’une civilisation, à +laquelle les Allemands eux-mêmes devront finir par s’adapter. Les +nécessités de l’adaptation ont toujours dominé le monde et elles le +domineront sans doute de plus en plus. + + + + +LIVRE II + +LES LUTTES DE PRINCIPES DANS LES GUERRES MODERNES + + + + +CHAPITRE I + +L’action des idées dans les conflits des peuples. + + +La psychologie classique resta pendant longtemps une science théorique +sans applications pratiques. Des questions fondamentales telles que +celles-ci: comment naissent puis évoluent les opinions et les croyances, +quels sont les sentiments des foules et leurs mobiles d’actions, et bien +d’autres encore, aussi importantes, demeuraient sans réponse. + +Sans doute les hommes politiques ne dédaignèrent jamais la psychologie. +Ils se vantaient même volontiers de la connaître, mais elle constituait +à leurs yeux un art n’ayant que l’intuition pour guide. On réussissait +si les intuitions étaient heureuses, on échouait si elles ne l’étaient +pas. + +Les souverains faisaient également de la psychologie. Un peu sommaire en +réalité, car elle se ramenait à cette simple notion que, pour conduire +les peuples, l’intérêt et la peur suffisent. + +J’ai essayé jadis de montrer dans ma _Psychologie politique_[2] que les +moyens d’agir sur les hommes sont beaucoup plus variés, que l’intérêt et +la peur ne représentent pas les plus puissants, que les facteurs +psychologiques constituent l’âme des canons et que, de toutes les +erreurs politiques, les plus redoutables sont les erreurs de +psychologie. + + [2] La 16e édition de cet ouvrage vient de paraître chez l’éditeur + Flammarion. + +La guerre a pleinement justifié cette dernière assertion. C’est, on ne +saurait trop le redire, en accumulant des erreurs psychologiques que les +Allemands dressèrent tant de peuples contre eux. + +L’expérience finit cependant par les instruire. Ils apprirent à manier +des forces psychologiques dont l’importance leur avait d’abord échappé +et parvinrent alors à désagréger entièrement une armée russe de +plusieurs millions d’hommes. + +Devant étudier dans cet ouvrage les méthodes qui permettent d’agir sur +l’âme des individus et sur celles des multitudes, je me bornerai +maintenant à montrer le rôle des idées au cours de la guerre qui vient +de finir et leur évolution. + + * * * * * + +L’âge moderne, malgré son positivisme apparent, est peut-être celui où +les idées--les idées mystiques surtout--exercèrent le plus d’action. Ce +n’est pas pour des intérêts matériels mais pour des principes qu’ont +lutté de grands pays, l’Amérique notamment. + +L’acharnement du conflit mondial et sa durée ne s’expliquent qu’en +considérant les idées qui sont à sa base et les sentiments d’où ces +idées dérivent. + +Cette guerre, je l’ai souvent répété, fut à la fois religieuse, +philosophique et économique. + +Elle fut religieuse par la conviction du peuple allemand qu’il était +désigné par Dieu pour dominer le monde. Elle fut philosophique parce +qu’elle se réclamait du principe de la prédominance de la force sur +droit, défendu par tous les philosophes et les historiens germaniques. + +Elle fut économique enfin parce qu’elle résulta en partie du besoin +qu’avait l’Allemagne de se créer des débouchés nouveaux, à la suite de +sa surproduction industrielle. Ce facteur économique vint à l’appui des +autres mais il ne fut pas le plus fort. + + * * * * * + +Les partisans de la théorie matérialiste de l’Histoire ignorent les +influences mystiques et affirment que les peuples sont uniquement +conduits par des besoins. + +Le rôle des besoins, et des intérêts que ces besoins font naître, n’est +pas contestable. Nul doute, par exemple, que les grandes invasions +destructives de la Gaule romaine furent dues à la faim, qui chassa les +tribus germaniques des marécages et des forêts où elles avaient trop +pullulé pour y trouver des moyens suffisants de subsistance. + +Mais si l’on suit attentivement le cours de l’histoire, on voit que les +hommes se font beaucoup plus facilement tuer pour des idées que pour des +besoins. Les événements culminants du passé: croisades, naissance de +l’islamisme, guerres de religion, révolution française et bien d’autres +ont été engendrés par des idées. Ce sont elles en fait qui mènent le +monde, créent ou détruisent les civilisations et les empires. + + * * * * * + +Deux grandes idées furent en conflit pendant la dernière guerre. Idée +d’hégémonie et d’absolutisme d’un côté, idée d’indépendance de l’autre. + +Ainsi présentée, la formule est exacte mais incomplète. + +L’idée pure, telle que la concevait Platon, n’a en elle-même aucune +vertu. Elle reste un impuissant fantôme tant qu’elle ne s’est pas +enveloppée d’éléments affectifs et mystiques capables de la transformer +en croyance. + +Si donc l’énoncé d’une idée peut se formuler brièvement, l’énumération +des éléments d’où sa puissance dérive est parfois assez longue. L’idée +d’hégémonie énoncée en un seul mot possède un contenu fort complexe: +sentiments d’orgueil et d’ambition, besoin de s’enrichir par des +conquêtes, désir d’exécuter une mission divine, etc. + +Les idées fondamentales guidant les hommes, les idées religieuses +surtout, finissent par dominer tous les éléments d’une civilisation. + +Mais à côté des idées générales qui orientent la vie des nations et +auxquelles l’atavisme finit par donner une grande force, il en est +d’autres, d’une durée éphémère, que l’éducation, le milieu, la contagion +mentale font facilement naître, grandir et disparaître. + +Elles sont éphémères mais peuvent cependant jouer un rôle considérable, +engendrer des révolutions et bouleverser tous les facteurs de la vie +sociale. C’est ainsi que notre socialisme latin et la décadence +industrielle qui représente une de ses principales conséquences se +trouve régi par un petit nombre d’idées très fausses mais très fortes: +égalisation générale, lutte des classes, dictature du prolétariat, etc. + + * * * * * + +Les grandes idées fondamentales, phares directeurs des peuples, changent +quelquefois dans le cours des âges, mais elles ne changent pas sans que +la vie sociale soit transformée. Dès qu’un peuple renouvelle ses idées, +il doit, par ce seul fait, changer ses institutions, sa philosophie, sa +littérature et ses arts. + +On ne peut dire encore ce que seront les idées directrices surgies de la +guerre. Il est douteux que l’optimisme les domine. Nous sommes loin de +l’époque où les philosophes de la Révolution française enseignaient la +bonté primitive de l’homme et, dans l’espérance de faire renaître les +anciennes sociétés proposées pour modèle, détruisaient les antiques +armatures du monde où ils vivaient. + +Les idées que l’avenir verra éclore dériveront probablement des +aspirations universelles vers des constructions sociales supposées +capables de protéger les peuples des catastrophes contre lesquelles +leurs institutions se montrèrent si impuissantes. Un pessimiste besoin +de changement les a envahis depuis que, la lutte étant terminée, ils +énumèrent les ruines et comptent les tombeaux. + +Quelles que soient les idées nouvelles, on peut pressentir qu’il sera +difficile de les refréner. + + * * * * * + +Les gouvernants allemands eux-mêmes finirent par comprendre, vers la fin +de la guerre, que grandissaient devant eux des idées dont ils ne +seraient bientôt plus maîtres. Ils durent aussi constater que la théorie +philosophique représentant la force comme seule créatrice du droit avait +dressé contre l’Allemagne les principaux peuples de l’univers. + +Ils entrevirent enfin que les guerres de conquête ne sauraient +constituer des idéals en rapport avec la phase actuelle du monde et que +les peuples en exigeaient d’autres. + +Si aveuglées par leur mystique croyance d’hégémonie qu’aient été les +castes dirigeantes de la Germanie, elles se rendirent enfin compte que +le régime féodal et militaire de l’Allemagne superposé à une évolution +industrielle intensive la mettait sur un plan différent de celui des +autres peuples, et par conséquent la menaçait de conflits perpétuels +avec eux. + +Assurément les traditions de ces classes ne sont pas encore assez +ébranlées pour qu’elles acceptent un régime démocratique impliquant la +liberté et l’égalité. Cependant, nous les voyons réduites à emprunter de +plus en plus le vocabulaire des pays démocratiques, dans leurs +déclarations, et obligées de paraître accepter toutes les aspirations +des multitudes. + +Ces aspirations finirent vers la fin de la guerre par soulever les +masses germaniques. Quand, pour satisfaire aux ambitions d’un souverain +et d’une caste militaire, des peuples entiers voient périr la fleur de +leur jeunesse et subissent les plus affreuses privations, ils arrivent à +se demander s’ils n’auraient pas intérêt à sortir de l’enfer où leurs +maîtres les ont plongés. + +C’est alors qu’apparaissent des divergences, grandissant chaque jour, +entre les idées des gouvernants croyant tout gagner à des guerres +prolongées et celles des gouvernés ayant tout à y perdre. + + * * * * * + +Ce très intéressant conflit a été observé dans divers pays. + +La Russie composée de populations hétérogènes dont l’âme n’était pas +stabilisée encore se retira la première de la lutte, dès que disparut la +discipline qui faisait de ces masses amorphes un agrégat un peu solide. +L’armature sociale s’écroula alors d’un seul coup et ce fut le chaos. + +Composée également de races hétérogènes, mais d’un niveau mental +supérieur, l’Autriche résista plus longtemps avant de fléchir. + +L’Allemagne où l’hérédité, la caserne et l’école avaient étroitement +asservi les âmes fut de tous nos ennemis celui dont la résistance morale +se prolongea le plus. Et cependant, malgré cinquante ans de +militarisation, malgré la puissance du parti militaire et féodal, malgré +la secte très influente encore des pangermanistes, on vit naître en son +sein une scission complète entre les partisans d’une paix de +conciliation et ceux des annexions et des indemnités. + +Ces derniers, convaincus de la mission divine de l’Allemagne, exercèrent +toujours une action très grande. Les réalités, cependant, l’annihilèrent +finalement. + +Dans cette population allemande, énervée par les deuils, les privations, +la misère et plus consciente chaque jour de n’être pour ses maîtres que +«du matériel humain», de la «simple chair à canon», les idées +démocratiques finirent par germer avec leurs conséquences, et la paix +s’imposa bientôt. + +On peut se convaincre du progrès des théories nouvelles en comparant les +écrits allemands publiés au commencement de la guerre et ceux qui +parurent vers sa fin. En 1914 les idées de fraternité, de société des +nations, de désarmement, étaient considérées chez nos ennemis comme de +méprisables bavardages indignes d’être discutés. On en vint cependant à +les discuter puis enfin à s’appuyer sur elles. + + * * * * * + +Dès que les idées commencent à s’incruster dans l’âme des peuples, leur +pouvoir grandit rapidement et elles finissent par acquérir une force +assez irréductible pour renverser tous les obstacles. + +Une des caractéristiques de la guerre actuelle, caractéristique presque +unique dans l’histoire, fut l’établissement dans plusieurs pays, de la +paix par les peuples, à l’encontre de leurs gouvernants. + +On l’a vu clairement pour la Russie qui, voulant la paix à tout prix, se +rangea immédiatement derrière le parti politique qui la promettait. + +L’Autriche fut également conduite à faire la paix malgré ses maîtres. +L’Allemagne y arriva aussi mais seulement quand tout espoir de vaincre +se trouva perdu. + +Resté longtemps assez fort pour se défendre contre les canons, le +militarisme germanique finit par devenir impuissant contre les pensées. +Une fois de plus dans l’histoire du monde, les idées triomphèrent des +forces matérielles qui prétendaient les asservir. + + + + +CHAPITRE II + +Bases philosophiques du pangermanisme. + + +Les diplomates allemands se sont montrés évidemment habiles en adoptant +le langage de leurs adversaires, insistant avec eux sur des projets de +fraternité universelle, de création de tribunaux internationaux, etc. On +peut juger de la solidité de ce pacifisme par l’exposé des principes +formulés non seulement dans les écrits germaniques antérieurs à la +guerre, mais encore dans ceux de l’heure présente. + +Ce serait une illusion dangereuse d’imaginer les pangermanistes comme un +groupe limité, opposé au reste de la nation restée plus ou moins +pacifiste. L’exposé des enseignements philosophiques propagés par les +universités et qui orientèrent l’âme allemande moderne détruisent vite +une telle erreur. + +C’est dans les œuvres des philosophes allemands, notamment celles +d’Hegel, que fut élaborée la théorie du droit absolu de la force, d’où +sortit la religion pangermaniste avec ses aspirations d’hégémonie +universelle. + +Que le pangermanisme soit une religion douée de la puissance donnée par +une foi mystique, on n’en peut douter. Il faut le répéter, cependant, +pour ne pas se laisser illusionner sur la possibilité d’anéantir le +militarisme, soutien fondamental de cette foi. + +Les historiens allemands ne firent qu’appliquer à la politique les +doctrines des philosophes. Les deux plus célèbres, Treitschke et +Lamprecht, enseignaient, au nom du droit de la force, que l’Allemagne +devait conquérir de nombreux pays. + +Les vulgarisateurs, tels que Bernhardi, Lasson et beaucoup d’autres +n’ont fait que répandre ces principes. On ne saurait les accuser de +cynisme puisqu’ils parlent au nom de doctrines philosophiques professées +par les maîtres les plus autorisés des universités. + + «Dans ses entreprises, écrit le général Bernhardi, un État doit tenir + compte seulement du facteur force et mépriser les lois qui ne sont pas + à son avantage. C’est la force et non le droit qui peut régler les + différends entre les grands États. Les traités d’arbitrage sont + particulièrement pernicieux pour une nation puissante. Toute cour + d’arbitrage empêcherait nos progrès territoriaux.» + +Le professeur Lasson est aussi précis. + + «Un État, dit-il, ne saurait admettre au-dessus de lui sans + disparaître aucun tribunal dont il doive accepter les décisions. + D’État à État il n’y a pas de lois. Une loi n’étant qu’une force + supérieure, un État qui en reconnaîtrait avouerait sa faiblesse. La + guerre de conquête est aussi légitime que la guerre de défense. Le + faible se place volontiers sous l’inviolabilité des traités qui + assurent sa misérable existence. Il n’a qu’une garantie, une force + militaire suffisante.» + +Ces théories sont très bien résumées dans cette pensée d’un autre +écrivain populaire, Tannenberg: «Puisque nous avons la force, nous +n’avons pas d’autre raison à chercher.» + +Le même Tannenberg ne se bornait pas, d’ailleurs, à proposer la conquête +des nations rivales de l’Allemagne. L’Autriche faisait partie, pour lui, +des pays à conquérir. Après avoir déclaré que «les Allemands n’ont rien +de bon à attendre de la maison d’Autriche», il arrivait à cette +conclusion, longuement développée avec cartes à l’appui, qu’il est +urgent de «transformer l’Autriche entière en provinces prussiennes». + + * * * * * + +On pourrait supposer que la prolongation du carnage pendant plusieurs +années modifia ces idées. Des écrits germaniques récents montrent au +contraire que la mentalité allemande a bien peu changé. + +Sans doute les diplomates allemands ont adopté les formules de notre +idéologie: arbitrage, fraternité des peuples, etc., mais leurs écrivains +ont soin de montrer le cas minime qu’ils font de tels discours. Le +général Freitag Larighaven explique, dans son livre sur les conséquences +de la guerre mondiale, que le désarmement, l’arbitrage, l’amour de la +paix ne sont que de simples articles d’exportation à l’usage des Alliés. +Le pacifisme, pour lui, est une folie et, dès le lendemain de la paix, +l’Allemagne doit se préparer une puissante armée. + +Peu d’Allemands ont renoncé à la mission divine de dominer le monde. Le +professeur Harneck écrivait vers la fin de la guerre: + + «Avons-nous une civilisation différente de celle des autres peuples? + Dieu merci oui. Nos ennemis n’ont qu’une civilisation qui ne va qu’à + la surface des choses. La nôtre va au fond des choses. Le germanisme + n’est pas seulement un don du ciel. Il nous impose une grande et + lourde tâche. C’est à nous qu’il appartient de tracer les lignes + directrices qui doivent conduire l’humanité à une unité réelle et + profonde.» + + * * * * * + +Cette prétention de diriger le monde n’eût été défendable que si les +peuples gouvernés par les Allemands en avaient retiré les avantages que +procurait jadis la civilisation romaine. Mais alors que cette dernière +était très douce pour les nations conquises, respectait leurs +institutions, leurs langues et leurs coutumes, la domination allemande +s’est montrée partout brutale et intolérante. L’Alsace, les duchés +danois et la Pologne, sans parler des populations de l’Afrique, en ont +fait l’expérience. On sait qu’en Pologne la Prusse avait commencé avant +le grand conflit l’expulsion méthodique des propriétaires du sol. C’est +la même mesure que ses écrivains proposaient, pendant la guerre, +d’appliquer à l’Alsace dont les habitants éliminés auraient été +remplacés par des colons allemands. + +Nous venons de voir quelles sont les idées réelles de l’Allemagne, +dissimulées derrière un pacifisme de surface. Nous ne devons pas +regretter cependant sa conversion apparente à des principes si +contraires à toutes ses conceptions antérieures, car en paraissant les +accepter elle les a revêtus d’un grand prestige aux yeux du peuple. Ce +dernier est ainsi arrivé, grâce à sa docilité mentale, à s’incorporer +les idées nouvelles énoncées par ses maîtres. Après avoir lentement +germé dans l’âme des foules, ces idées finiront par devenir de puissants +mobiles d’action. + + * * * * * + +Quelles idées l’Entente opposa-t-elle aux doctrines germaniques? Pendant +toute la lutte les Alliés ont réclamé la destruction du militarisme +allemand. «Notre guerre est dirigée contre le militarisme prussien», +répétaient les ministres alliés. + +La réalisation de cet idéal semble assez difficile. Le militarisme +prussien n’est pas une opinion, mais une croyance. Les Allemands n’y +renonceront pas plus que les musulmans ne pourraient renoncer à +l’islamisme. Je ne connais pas dans l’histoire du monde de croyances +détruites par les armes et moins encore par des raisonnements. + +Les Allemands attribuent d’ailleurs au militarisme une grande part de +leur essor économique. + + «Quiconque, écrivait M. Helfferich, ancien vice-chancelier de + l’empire, a eu l’occasion d’observer les différentes nations et + d’étudier leur travail économique, n’aura pas manqué de constater + l’influence énorme que le service militaire exerce chez nous sur le + travail commun dans les grands établissements: la presque totalité de + notre main-d’œuvre et de nos intellectuels ayant servi sous les + drapeaux, notre peuple est accoutumé à l’ordre, à l’exactitude et à la + discipline.» + +Plusieurs de ces affirmations ne sont que partiellement justes. On peut, +en effet, leur objecter que les États-Unis, jadis sans armée ni rien +d’analogue au militarisme, possédaient cependant une industrie au moins +égale à celle de l’Allemagne. + +Quoi qu’il en soit, l’opinion allemande sur la valeur du militarisme +sera bien difficilement transformée et longtemps encore il faudra se +protéger contre lui. + + * * * * * + +Leibniz assurait que l’éducation peut transformer la mentalité d’un +peuple en moins d’un siècle. Cette assertion n’est pas exacte pour les +peuples stabilisés par un long passé. L’âme d’une race représente, en +effet, quelque chose de très stable. L’éducation peut l’orienter dans un +sens déterminé mais ne saurait la transformer. + +Appliquée à un peuple comme la Prusse composé de races hétérogènes: +Germains, Slaves, Mogols, etc., et dont, par conséquent, les caractères +ancestraux se trouvaient dissociés par les croisements, l’assertion de +Leibniz est justifiée. + +L’âme prussienne a été artificiellement créée par quatre facteurs +fondamentaux: la caserne, l’école, l’action des philosophes et celle des +historiens. Ces divers éléments ayant agi dans le même sens pendant +plusieurs générations, leur action est devenue profonde. + +Par contagion mentale, les conceptions prussiennes se sont étendues à +toute l’Allemagne quand, pour constituer son unité, elle s’agrégea à la +Prusse après 1870. + +Mais cette unification n’a porté que sur certains éléments accessoires +du caractère. Si l’Allemagne s’est entièrement soumise à la Prusse en +raison des avantages économiques et politiques qu’elle retirait de cette +soumission, on ne doit pas oublier cependant que les races distinctes +dont elle se compose, restent séparées par les sentiments et les +croyances, et professent pour la Prusse arrogante et dominatrice une +profonde antipathie. + +Malgré cette antipathie et leurs dissemblances ethniques les États +germains confédérés étaient solidement attachés à la Prusse, parce +qu’ils y trouvaient un grand intérêt. Cet intérêt disparaissant, l’union +se relâchera forcément. Nous avons pu le constater par les nombreux +symptômes de désagrégation qui se sont manifestés à la fin de la guerre. + +Il eût été sage de les utiliser et de provoquer la dissociation du bloc +allemand. Les alliés y seraient arrivés en profitant de leurs victoires +pour refuser de traiter avec l’empire allemand, mais seulement avec les +divers royaumes: Bavière, Wurtemberg, etc., qui le composent. Il eût été +également d’une adroite politique d’accorder à chacun d’eux des +traitements différents et meilleurs que celui accordé à la Prusse. Elle +se fût trouvée ainsi bientôt isolée. Nous n’avons fait malheureusement +que consolider l’union de ces peuples avec la Prusse, union que notre +intérêt visible était de dissocier pour longtemps. + + * * * * * + +Étant donné les conceptions philosophiques de l’Allemagne, résumées dans +ce chapitre, on voit combien eût été impossible la paix de conciliation +rêvée par nos socialistes. Elle n’eût constitué qu’une paix d’un jour. +Comme l’a dit très justement l’Empereur d’Allemagne lui-même, il +s’agissait d’un duel sans merci entre deux conceptions du monde dont +l’une devait disparaître. + +Lord Milner, dans un discours prononcé à Plymouth, s’était exprimé d’une +façon analogue. + + «La question est de savoir si le militarisme prussien ne nous + annihilera pas et ne balayera pas tout ce que les nations éprises de + liberté se sont, pendant des siècles, efforcées d’acquérir et + s’efforcent d’acquérir encore.» + +Tous les dirigeants des nations ont posé le problème dans les mêmes +termes. + + «Le passé et le présent, disait le président Wilson, sont engagés dans + un corps à corps mortel. A cette lutte, il ne peut y avoir qu’une + issue, et le règlement doit être définitif, il ne peut comporter aucun + compromis. Aucune solution indécise ne serait supportable ni + concevable.» + +La guerre devait donc continuer jusqu’au jour où l’Allemagne vaincue se +résignerait à l’acceptation des conditions exigées d’elle. + +Dans les propositions de paix qui précédèrent l’armistice, les +diplomates allemands revinrent sur l’idée d’une société des nations. Ils +avaient même déjà proposé de se mettre à sa tête. Elle fût devenue ainsi +pour eux une forme nouvelle de leur prétention à l’hégémonie. + +Ces déclarations étaient visiblement dépourvues de sincérité. La lecture +des publications allemandes, sans même parler de celles des militaristes +purs, montre comme je l’ai dit plus haut, que l’idée de société des +nations et de tribunaux internationaux d’arbitrage est absolument +contraire aux principes enseignés par l’unanimité des professeurs +germaniques. Tous considèrent comme hérésie ridicule qu’un État puisse +se soumettre à une juridiction étrangère. + + * * * * * + +Nous ignorons quand et comment se modifiera la mentalité allemande. +Parmi les facteurs pouvant contribuer à sa transformation figurera sans +doute la haine que leurs procédés barbares ont inspirée à tout l’univers +et dont ils ont maintenant conscience. Nous en pouvons juger par +quelques-unes de leurs publications. Dans la revue _Friedenswarte_ +d’août 1918 le professeur H. Fernau écrivait: + + «Ce qui m’attriste plus que jamais, c’est la certitude que le peuple + allemand est le plus détesté de l’univers. Cette haine n’est pas + passagère et elle n’a pas de précédent dans l’histoire des peuples. Au + point de vue politique et commercial, et, au point de vue moral, notre + prestige sera ruiné pour des années. Qui nous rendra notre flotte + commerciale, notre clientèle d’outre-mer, notre renommée + intellectuelle, tous les milliers d’avantages qui nous permettaient + d’entrer en concurrence avec les autres peuples, de gagner de + l’argent, de vivre en un mot? Qui paiera les dettes causées par la + guerre? Les listes civiles, les biens de la couronne et des hobereaux + ne seraient qu’une goutte d’eau dans un océan de dettes.» + +Jamais dans la suite des âges les conquérants ne reçurent une leçon +aussi rude que celle infligée par la défaite aux Allemands. Une telle +leçon mérite d’être méditée par les peuples qui rêveraient encore +d’impérialisme et d’hégémonie. + + + + +CHAPITRE III + +Buts de guerre atteints par divers peuples et buts qu’ils poursuivaient. + + +Lorsque les érudits de l’avenir compulseront les documents relatifs au +conflit qui ravagea le monde, ils seront surpris de l’amoncellement des +discours concernant les buts de guerre, ainsi que de leur imprécision et +de leur instabilité. + +Les buts formulés devaient naturellement varier suivant les diverses +phases de la lutte. Mais on a pu constater au cours d’une même période +et sur un même sujet, des incertitudes et des flottements considérables. + +Quand les Alliés, au début du conflit, déclaraient vouloir anéantir le +militarisme allemand, ils énonçaient un but à la fois imprécis et +chimérique, aucune victoire ne pouvant détruire, en effet, une croyance +partagée par soixante-dix millions d’hommes, et considérée par eux comme +la source même, non seulement de leur puissance, mais encore de leur +prospérité économique. + +Les Allemands se montraient aussi imprécis et, de plus, peu sincères +quand ils prétendaient ne poursuivre dans cette lutte que la défense de +leur indépendance et s’assurer les garanties de cette indépendance. Ils +ont successivement déclaré être partis en guerre contre la barbarie +moscovite, puis contre la domination maritime de l’Angleterre, puis +contre l’encerclement économique de l’Allemagne. Toutes ces assertions +étaient si peu admissibles que neutres et alliés purent accuser +justement l’Allemagne de n’avoir jamais fait connaître ses buts de +guerre. + +Mais les événements continuaient à marcher. Les idées évoluèrent, les +réalités s’appesantirent sur l’âme des peuples, et tous les +gouvernements, peu à peu, arrivèrent à mieux préciser les buts qu’ils +poursuivaient. + + * * * * * + +Examinons d’abord ceux de l’Allemagne. + +Au début, ses prétentions étaient grandes. En Europe, il lui fallait la +Belgique, les bassins miniers de la France, plusieurs de nos provinces +et toutes nos colonies. En Orient, elle aspirait à conquérir l’Égypte, +le golfe Persique, la Perse et rêvait même la domination de l’Inde. Une +centaine de milliards au moins devaient être exigés des ennemis. + +Les plans de conquête à l’occident, aux premiers jours de la guerre, +ayant échoué devant notre résistance, ces ambitions se restreignirent et +varièrent avec les diverses phases de la lutte. + +Elles varièrent également, d’ailleurs, suivant les aspirations des +divers partis politiques dont l’influence prédominait. + +Tous ces partis poursuivaient un but identique: l’hégémonie allemande, +mais chacun le poursuivait d’une façon différente. Les pangermanistes, +parmi lesquels figure la caste militaire et féodale, prétendaient +l’obtenir au moyen d’indemnités et d’annexions. Les industriels et la +bourgeoisie moyenne rêvaient surtout d’une paix économique leur assurant +la domination des marchés du monde. + +Les pangermanistes furent les plus influents parce qu’ils avaient pour +eux les grands industriels vivant de la guerre, les professeurs des +universités, et surtout des chefs féodaux assez peu soucieux de la +situation économique. + +Voici quelques extraits publiés, par M. Sauerwein montrant bien les +idées que professaient les Allemands à l’égard de divers peuples. + + Le général Brossart von Schellendorf, ancien ministre de la guerre en + Prusse, écrivait quelques années avant le conflit: + + «Entre la France et l’Allemagne il ne peut s’agir que d’un duel à + mort. La question ne se résoudra que par la ruine de l’un de ces deux + antagonistes. Nous annexerons le Danemark, la Hollande, la Belgique, + la Suisse, la Livonie, Trieste et Venise et le nord de la France, de + la Somme à la Loire.» + + Le géographe Otto Tannerberg écrivait en 1911: + + «La Hollande, la Belgique et la Suisse vivent grassement aux dépens de + l’Allemagne. Une fois le grand compte réglé avec la France et + l’Angleterre, ces trois petits pays doivent être incorporés à + l’Allemagne aux conditions édictées par celle-ci.» + + M. Ballin, directeur général de la Hamburg-Amerika, déclarait en 1915: + + «Nous devons avoir dans l’avenir une base pour notre flotte qui + commande la mer du Nord.» + + M. Bassermann, leader du parti national libéral, disait en 1916: + + «Une Hollande enfermée entre des territoires allemands et une Belgique + se trouvant sous l’influence allemande doivent venir et viendront tout + naturellement à l’Allemagne.» + + Le fameux pangermaniste Treitschke, déclarait: + + «C’est un devoir de la politique allemande de reconquérir les bouches + du roi des fleuves, le Rhin.» + + Quant au général Von Bernhardi, son émule, dans son livre _l’Allemagne + et la prochaine guerre_, il faisait remarquer en 1913: + + «Les Hollandais ne vivent plus que pour le profit et la jouissance, + sans but et sans combat, et avec cela l’Allemagne se voit privée de + ses sources naturelles de richesse, et de l’embouchure du Rhin. Notre + influence politique ne peut augmenter que quand nous aurons démontré + ouvertement à nos petits voisins qu’une réunion à l’Allemagne est leur + intérêt.» + +L’Autriche, qui avait peu d’annexions à espérer et souffrait beaucoup +plus de la guerre que l’Allemagne, souhaitait une paix de conciliation, +mais elle se trouva obligée de poursuivre la même politique que son +arrogante alliée. + +Sans la trahison de la Russie, l’Allemagne n’aurait certainement pu +continuer longtemps la lutte. Cette trahison lui ouvrit des perspectives +inespérées. Ainsi s’explique son empressement à traiter avec la bande de +révolutionnaires russes qui s’étaient emparés du pouvoir et à admettre +sans difficulté leur formule de paix: ni annexion ni indemnité. +Possédant d’ailleurs à peu près la Pologne, la Lithuanie, la Courlande, +l’Esthonie et la Livonie, réduites à l’état de protectorat,--sans parler +du vasselage économique de la Russie,--les Allemands ne pouvaient +souhaiter davantage. Le vaste empire Russe fût devenu pour eux un +grenier d’abondance. + + * * * * * + +Les buts de guerre énoncés par les États-Unis se présentèrent +généralement sous une forme un peu idéaliste. Voici comment son +président les formulait: + + «Le but de cette guerre est d’affranchir les peuples libres de la + menace d’un militarisme formidable mis au service d’un gouvernement + irresponsable qui, après avoir secrètement projeté de dominer le + monde, n’a pas reculé, pour réaliser son plan, devant le respect dû + aux traités non plus que devant les principes depuis si longtemps + vénérés par les nations civilisées du droit international et de + l’honneur.» + + * * * * * + +La France est peut-être le pays qui a le mieux précisé ses buts de +guerre. Elle finit par laisser de côté les dissertations métaphysiques +sur le droit, la justice et la nécessité de détruire le militarisme +allemand. Dans un discours prononcé au Parlement, le 27 décembre 1917, +notre ministre des Affaires étrangères résuma ainsi nos buts de guerre: +restitution des territoires envahis, réintégration de l’Alsace-Lorraine +et réparation des dommages causés. + +La question de l’Alsace-Lorraine était considérée par ce ministre non +seulement comme un problème territorial français, mais aussi comme un +problème moral, une alternative du droit ou de la force. «Selon qu’il +serait résolu dans le sens français ou dans le sens allemand, il y +aurait ou il n’y aurait pas une Europe nouvelle constituée conformément +aux principes et aux forces qui créent et qui mènent les nations +contemporaines.» + +En réalité, l’Alsace-Lorraine était devenue le drapeau d’une doctrine. +C’est ce que certains écrivains des pays alliés n’ont pas très nettement +compris. + +Assurément, il importait peu à un habitant de Chicago que l’Alsace +appartînt ou non à la France, mais il importait fort au même habitant de +Chicago que l’Allemagne n’exerçât pas une hégémonie qui eût paralysé le +commerce américain. + +L’Alsace constituait donc bien le drapeau de la liberté mondiale. Restée +dans les mains de l’Allemagne, l’absolutisme et le militarisme +triomphaient dans le monde. C’eût été la défaite définitive des peuples +en lutte contre la domination de la Prusse. + +Sur la question d’Alsace, les Alliés étaient, pour cette raison, décidés +à ne jamais céder. Or, comme les Allemands s’y montraient aussi résolus, +la guerre devait durer jusqu’à l’épuisement de l’un des combattants. +Quand des principes se trouvent en conflit, la lutte est forcément très +longue. Telles les guerres de religion en France et la guerre de Trente +ans en Allemagne. Telle encore la guerre de Sécession en Amérique, +prolongée jusqu’à la ruine totale de l’un des deux adversaires. + + * * * * * + +Il était intéressant de connaître l’opinion sur les buts de guerre des +grands partis ouvriers de France et d’Angleterre. + +Le programme rédigé par le comité des Trade-Union et du Labour Party en +Angleterre, portait que le gouvernement allemand devrait réparer tous +les dommages causés à la Belgique, à laquelle sa complète souveraineté +serait restituée. La question de l’Alsace-Lorraine serait résolue par un +plébiscite. + +Au congrès de Clermont-Ferrand les représentants français de la +Confédération générale du travail furent muets sur la question de +l’Alsace-Lorraine. + + * * * * * + +Dans ce qui précède, nous avons examiné seulement les buts de guerre +poursuivis par les divers peuples aux prises, sans nous préoccuper de +ceux qui furent atteints. Pour certains pays, l’Amérique par exemple, +ces derniers se montrent fort différents de ceux qui les avaient engagés +dans la lutte. + +Quand les États-Unis se décidèrent à la guerre, après le torpillage +répété de leurs bateaux, ils avaient, comme je le rappelais plus haut, +une armée si faible que le Mexique pouvait impunément devenir arrogant +et le Japon leur tenir tête. L’Amérique possède aujourd’hui une armée +importante et son président acquit, momentanément, par le simple +déroulement des événements, et sans l’avoir rêvée, une place que +l’empereur d’Allemagne rêva sans pouvoir l’obtenir. + +L’Allemagne, de son côté, réalisera peut-être, grâce à l’attitude de la +Russie, des buts que jadis elle osait à peine espérer. Le vasselage de +la Russie qu’entraînera la trahison socialiste sera très profitable aux +Allemands; mais pendant longtemps l’essor économique de ces derniers +restera entravé par la haine et la méfiance de tous les peuples à leur +égard. En outre, alors que la Germanie n’avait comme rivale que +l’Angleterre, elle en a vu naître deux nouvelles: l’Amérique et le +Japon. Pour l’heure prochaine c’est l’hégémonie britannique qui va +dominer l’Europe. La guerre n’aura fait, en réalité, que remplacer +l’hégémonie allemande par l’hégémonie anglaise. + + * * * * * + +La France devait atteindre, elle aussi, des buts qu’elle ne cherchait +pas. Sans parler de la possession de l’Alsace, sa résistance +inébranlable et prolongée devant un envahisseur formidablement armé, a +grandi dans le monde un prestige que ses luttes politiques et +religieuses commençaient à ternir. + +Cette élévation de sa réputation morale n’est pas le seul résultat +retiré par la France de la terrible conflagration. Les nécessités de la +guerre l’amenèrent à renouveler des méthodes scientifiques et +industrielles très vieillies. La nécessité fit surgir en quelques mois +des transformations qu’aucun enseignement n’avait su obtenir en temps de +paix. L’aviation, la fabrication de produits chimiques, d’explosifs, de +matières colorantes, etc., ont réalisé des progrès insoupçonnables avant +la guerre. La nécessité s’est installée dans les laboratoires où +sommeillait une routine sourde jadis à toutes les objurgations. + +S’il nous était donné de ressusciter les morts et de relever nos ruines, +on serait amené à se demander si la guerre ne nous fut pas utile. +L’homme peut généralement plus qu’il ne le croit, mais il ne sait pas +toujours ce qu’il peut. La lutte européenne aura été un de ces grands +cataclysmes capables de révéler aux êtres leur vraie valeur. + + + + +CHAPITRE IV + +Comment se dissipèrent les illusions germaniques sur les avantages des +conquêtes militaires. + + +J’ai eu occasion, dans un autre ouvrage, de montrer que les procédés de +conquête et de colonisation se ramenaient à trois formes principales. + +La première, pratiquée par tous les peuples antiques, consistait à +envahir un pays avec une armée, piller ses trésors et s’emparer des plus +vigoureux de ses habitants pour les faire travailler comme esclaves. + +On finit cependant par découvrir que ce procédé coûtait cher et +rapportait peu. A l’époque de l’Empire, les Romains se bornaient à +commercer avec les populations conquises et, en échange d’assez faibles +redevances, ils les protégeaient contre les agressions de leurs voisins. + +Cette seconde méthode, encore pratiquée de nos jours, est souvent +fructueuse; mais elle entraîne de nombreuses complications, puisqu’il +faut d’abord être prêt à soustraire le pays protégé aux agressions +possibles de rivaux jaloux, puis l’administrer avec intelligence. + +La ruineuse administration de nos colonies prouve aisément que cette +dernière opération n’est pas facile. + +La troisième méthode de conquête, ébauchée jadis par les Phéniciens, et +très développée de nos jours par les Allemands avant la guerre, consiste +à laisser aux possesseurs du pays envahi industriellement et +commercialement, les dépenses de protection militaire et +d’administration. Les envahisseurs récoltent ainsi les bénéfices alors +que les anciens occupants gardent pour eux tous les frais de +gouvernement. Ces mêmes envahisseurs possèdent d’ailleurs bientôt, dans +chacun des pays fructueusement exploités par eux, l’influence politique +que donne toujours la richesse. + +Il a fallu les révélations de la guerre pour montrer le degré de +l’invasion économique réalisée par l’Allemagne et l’immensité des +bénéfices retirés par elle de cette méthode d’exploitation. + +Les écrivains ne voyant dans l’histoire que des phénomènes rationnels et +négligeant l’action des forces mystiques qui la mènent, se demandent +encore comment les Allemands ont pu renoncer à des méthodes qui les +conduisaient à l’hégémonie économique du monde, pour se lancer dans une +guerre ruineuse. L’absurdité de cette entreprise,--toujours en se +plaçant au point de vue rationnel--apparaît plus grande encore quand on +sait que le principal commerce de l’Allemagne se faisait avec la France +et l’Angleterre. + +L’explication d’une telle conduite ne s’éclaire qu’en se souvenant de +l’influence prodigieuse exercée en Allemagne par la mystique propagande +d’hégémonie. On doit se souvenir aussi que ce pays se trouvait dirigé +par des principes appartenant chacun à des phases d’évolution fort +différentes. Il représentait, en effet, un peuple industriel gouverné +par une caste militaire étrangère aux nécessités économiques de l’âge +moderne. + +Encore imbue des conceptions d’un baron féodal du XIIe siècle, cette +caste restait persuadée que la conquête militaire des pays étrangers est +aujourd’hui une aussi lucrative opération qu’elle pouvait l’être il y a +plusieurs siècles. + +L’erreur était évidente pour tous les économistes que n’illusionnaient +ni l’ambition des conquêtes, ni les idées mystiques d’hégémonie. Ils +savaient fort bien qu’alors même que les armées allemandes seraient +arrivées à s’emparer de toutes les capitales du monde, le produit du +commerce avec des peuples asservis, dont il aurait fallu sans cesse +réprimer les révoltes, eût été bien moins profitable qu’avant la guerre. + +Quelques écrivains allemands, dont les premières années de guerre +avaient calmé les mystiques fureurs, finirent eux-mêmes par reconnaître +la justesse de ces vérités. Ils se demandèrent avec inquiétude si +l’administration ou le protectorat des provinces conquises en Belgique +et en Russie ne constituerait pas, en dehors de révoltes inévitables, +une opération extrêmement onéreuse et de toute façon moins productive +que la simple invasion économique, si avancée avant la guerre. + +Ces idées se répandaient de plus en plus en Allemagne. Alors qu’elle +était encore victorieuse un député au Reichstag se demandait dans un +article du _Berliner Tageblatt_ si vraiment l’intérêt de l’Allemagne +était de s’annexer définitivement la Belgique, puisqu’au point de vue +économique elle l’avait complètement conquise avant la guerre. «Anvers +était déjà port allemand.» Il concluait en disant que l’annexion de la +Belgique serait plutôt une charge qu’un profit. + +Tous les Allemands éclairés sont bien convaincus aujourd’hui que la +guerre aurait constitué pour eux, même s’ils avaient été vainqueurs, une +très ruineuse opération. + +Avant la guerre, sur les dix milliards de marchandises qu’elle +exportait, l’Allemagne en écoulait 58 p. 100 dans les pays de l’Entente, +et 67 p. 100 de ses importations venaient des mêmes pays. Chez ses +alliés et dans ses colonies elle n’exportait pas 13 p. 100 de ses +produits. Aucun d’eux n’aurait donc pu remplacer les nations contre +lesquelles elle entreprit une guerre dont le côté désastreux lui apparut +bientôt. + + * * * * * + +C’est seulement quand ces idées seront assez fixées dans les âmes pour +devenir des mobiles d’action que le monde pourra compter sur une paix +durable. Il ne faut la demander ni à la destruction du militarisme qui +n’est détruisible que par lui-même, ni à une société des nations, bien +impuissante encore, ni à des alliances trop souvent incertaines, comme +l’exemple de la Russie l’a montré, ni enfin à des luttes militaires +nouvelles, toujours ruineuses quand des millions d’hommes de valeur +égale sont en présence. + +Ce que ni les armes, ni la diplomatie, ni les théories n’ont pu créer, +sera engendré, peut-être, par ces nécessités impérieuses qui de tout +temps ont dominé les volontés des hommes. Un peuple ne change pas +facilement les concepts qui dirigent sa conduite, mais il n’est plus +très sûr de leur valeur quand elles ont accumulé trop de désastres sur +lui. L’Allemagne fut progressivement amenée à cette phase critique où, +après avoir de plus en plus douté des croyances qui orientaient sa vie, +un peuple se voit obligé de les transformer. + + + + +CHAPITRE V + +Les conceptions diverses du droit et le problème d’un Gouvernement +international. + + +Les nombreuses dissertations des hommes d’État et des journalistes, +depuis les débuts de la guerre, ont fini par faire du droit une sorte +d’entité mystique possédant une existence indépendante de celle des +sociétés. + +Cette vision ne côtoie pas la réalité. Le droit n’est qu’une abstraction +dépourvue de fixité. Créé par les nécessités sociales de chaque époque +il varie avec elles. Le droit d’aujourd’hui n’est pas le droit d’hier et +ne saurait être celui de demain. + +Il est peu aisé de donner une définition précise du droit. Des livres +récents l’ont vainement tenté. Leur insuccès tient à ce qu’une seule +formule ne saurait contenir des choses mobiles et dissemblables. + +D’une façon générale, on peut dire que la meilleure définition du droit +est encore celle du vieux Digeste de Justinien: «Ce qui dans chaque pays +est utile à tous ou au plus grand nombre.» + +Cette définition ne peut s’appliquer évidemment qu’à une société +déterminée pour un temps donné et nullement aux relations entre peuples +différents n’ayant pas d’intérêts communs. + +Et c’est pourquoi Pascal, qui n’ignorait sans doute pas Justinien, +affirmait que le droit a ses époques, qu’il dépend de la latitude, et +que ce qui est vrai en deçà des Pyrénées devient erreur au delà. + +Pour arriver à projeter un peu de lumière sur ce difficile sujet, il +faut, comme je l’ai déjà fait ailleurs, établir trois divisions +fondamentales dans l’étude du droit: + +1º _Le droit biologique ou droit naturel._ Il régit les rapports des +animaux entre eux et de l’homme avec les animaux; + +2º _Le droit à l’intérieur des sociétés._ Sous les noms de code civil, +code criminel, etc., il fixe les devoirs des hommes d’une même société; + +3º _Le droit à l’extérieur des sociétés ou droit international._ Il est +supposé régir les rapports des peuples entre eux, mais ne les régit pas, +le manque de sanctions l’ayant toujours empêché d’être respecté. C’est +précisément parce qu’une fois encore il cessa de l’être que tant de +peuples furent récemment en guerre. + + * * * * * + +Les philosophes allemands et les pangermanistes qui les suivent +prétendaient substituer au droit international le droit biologique, +c’est-à-dire le droit réglant les rapports de l’homme avec les espèces +animales. + +Antérieur à toutes les civilisations, ce droit biologique est uniquement +basé sur la force. La nature n’en connaît pas d’autre. + +C’est par l’application du droit biologique que le loup mange l’agneau, +que la cuisinière écorche vif ses lapins ou saigne d’un cœur tranquille +les diverses variétés de gallinacés soumises à sa loi. + +C’est en invoquant le même droit biologique que les Germains +prétendaient justifier leurs ravages. + +«Les Allemands seuls sont des hommes», suivant quelques-uns de leurs +philosophes. L’empereur Guillaume acceptait cette doctrine quand il +assurait que l’humanité ne commençait qu’aux Vosges. + +Par suite de leur supériorité supposée, les Allemands s’attribuaient sur +les autres hommes des droits identiques à ceux du loup sur l’agneau ou +du chasseur sur le gibier. + +Il importe d’avoir présente à l’esprit cette conception germanique pour +comprendre la dernière guerre avec son développement de sauvage +férocité. + + * * * * * + +Nous restons aujourd’hui en présence d’un peuple qui, avec sa +supériorité ethnique supposée, confirmée suivant lui par une mission +divine, n’admettra jamais pouvoir être lié par des traités. Ses +professeurs n’hésitent pas, en effet, à déclarer dans leurs livres que, +«quand une grande puissance a intérêt à violer des engagements écrits, +elle en a le droit». + +Cette conception s’est reflétée dans tous les discours des hommes d’État +allemands: «Nécessité n’a pas de loi», «les traités sont des chiffons de +papier». On peut torpiller les vaisseaux neutres, à la simple condition +de «ne pas laisser de traces», c’est-à-dire en ayant soin de noyer la +totalité de leurs équipages, etc. + +Il serait aussi inutile de protester contre une mentalité semblable que +de s’indigner contre celle de loup ou du chacal. Il importe seulement de +la bien connaître pour apprendre à s’en préserver. + +L’usage méthodique des représailles a constitué jusqu’ici l’unique moyen +de protection efficace. L’antique loi du talion, des époques barbares, +dut forcément revivre avec la renaissance de la barbarie. + +Dans les premiers temps de la guerre, les bourgeois de Mannheim, +Cologne, Francfort, Stuttgart, et autres lieux, trouvaient fort +délectable la vision de l’Allemagne s’enrichissant par le pillage des +pays envahis et ils applaudissaient joyeusement aux massacres +d’inoffensives populations par leurs zeppelins. + +Mais, lorsqu’à la suite des progrès de notre aviation, les mêmes +bourgeois de Cologne, Stuttgart et divers lieux entendirent siffler nos +bombes et virent leurs maisons incendiées, leurs femmes et leurs enfants +déchiquetés en fragments, ils saisirent immédiatement l’utilité d’un +droit international empêchant sans doute les peuples forts de massacrer +les peuples faibles, mais donnant aussi la certitude de n’être pas à son +tour victime de tels massacres. De nombreuses pétitions furent signées +en Allemagne pour tâcher d’obtenir la cessation des luttes aériennes. + +Grâce à nos représailles l’utilité d’un droit des gens fut +expérimentalement démontrée aux Germains. + +D’autres exemples, bien tangibles, s’accumulèrent pour leur prouver que +la force brutale n’est pas l’unique reine du monde et que les violations +trop choquantes des antiques lois de l’humanité et de l’honneur peuvent +devenir génératrices de puissances capables de châtier cruellement ceux +qui ne les respectent pas. + +Si, en effet, l’Allemagne n’avait pas violé ses engagements de respecter +l’intégrité de la Belgique, l’Angleterre ne se serait pas dressée contre +elle. Sans des torpillages tels que celui du _Lusitania_ qui indignèrent +l’univers, la pacifique Amérique ne fut jamais entrée en guerre. + +Ainsi donc, la justice et l’honneur, qui semblaient aux philosophes +d’outre-Rhin de méprisables illusions, se révélèrent au contraire assez +fortes pour mettre à nos côtés des armées suffisamment nombreuses pour +changer le sort des combats. + +Nous arrivons ainsi à ce résultat, dont la connaissance contribuera +forcément à la création d’une moralité internationale, base nécessaire +du futur droit international que les Allemands auraient eu intérêt, non +seulement pendant la guerre, mais aussi pour l’époque où renaîtront des +relations commerciales, à respecter les lois morales créées par la +civilisation. Qu’a gagné l’Allemagne à tous ses actes de mauvaise foi et +de barbarie? Coaliser l’univers contre elle et inspirer à tous les +peuples une si grande méfiance de sa parole qu’un traité de paix avec +elle a été une fort laborieuse opération. + + * * * * * + +L’édification d’une Société des Nations, rêvée par tant de personnes +aujourd’hui, et à laquelle nous consacrerons un chapitre, impliquera +d’abord l’établissement d’un droit international défendu par des +sanctions. + +Mais dans l’état actuel du monde, les sanctions possibles du droit +international ne peuvent s’imposer qu’avec l’assistance d’une puissante +armée. Dans le but de démilitariser l’Allemagne, il faudrait donc +militariser une partie de l’univers. Ce serait précisément le contraire +du but poursuivi. + +En raison de la mentalité allemande, une Ligue des Nations restera donc +forcément à ses débuts une Ligue défensive solidement armée. + +Mais les nécessités dont j’aurai plus d’une fois occasion de parler et +qui rendront de nouvelles guerres difficiles, finiront peut-être par +ôter à cette Ligue son caractère d’armée permanente. + +Sous l’influence des mêmes nécessités pourra s’établir un droit +international nouveau, respecté simplement parce que chaque peuple, +hanté par la crainte de représailles ruineuses, aura intérêt à le faire +respecter. Alors seulement la fraternité pourra se manifester un peu +dans le monde. Des murs où s’inscrivait vainement ce vocable sans +prestige, il descendra dans les âmes, dès que les faits ayant démontré +sa nécessité, l’opinion sera pour lui. + +Elle est devenue très puissante aujourd’hui, l’opinion, et déjà nous +pouvons entrevoir l’heure où la force du droit résidera beaucoup plus +dans la protection que lui donnera l’assentiment public que dans celle +des canons. + +Cette heure n’a pas sonné encore mais les linéaments du futur droit +international apparaissent déjà. Fils de besoins nouveaux, et non de ces +conceptions théoriques dont l’impuissance du tribunal de La Haye a si +bien montré la fragilité, il ne pourra vivre qu’après avoir été imposé +par la nécessité et stabilisé par l’opinion. + +Ce droit nouveau impliquera la création d’une sorte de gouvernement +international, c’est-à-dire d’un gouvernement auquel les peuples +associés abandonneront une fraction de leur pouvoir souverain. + +Cette conception est visiblement contraire aux principes politiques +universellement admis aujourd’hui sur le droit absolu des États. Comment +pourraient-ils tolérer au-dessus d’eux une autorité investie de pouvoirs +propres, capables de limiter leur liberté? + +Un tel pouvoir permanent indépendant constituerait, suivant la remarque +du Professeur Liszt, «une atteinte à la souveraineté des États et un +déplacement des bases fondamentales du droit des gens». + +Sans doute on pourrait faire observer que les gouvernements sont déjà +liés par certains engagements internationaux. Ils ne peuvent, par +exemple, frapper qu’une quantité déterminée de monnaie d’argent. Des +règlements conditionnent leurs relations postales et télégraphiques +internationales, etc. Mais de tels engagements étaient de simples +traités transitoires n’affectant guère que des intérêts commerciaux et +dépourvus de sanctions. + +Il existe cependant un exemple peu connu, mais bien net, prouvant que +des États peuvent déléguer une partie de leurs pouvoirs à un tribunal +collectif dont ils sont obligés ensuite d’accepter les arrêts. Je veux +parler du tribunal créé avant la guerre par les délégués d’une dizaine +de gouvernements pour appliquer la convention des sucres, dite de +Bruxelles. + +Ce tribunal, qui fonctionna dix ans, possédait un pouvoir souverain +allant jusqu’à contraindre une des puissances contractantes à renoncer à +l’application de lois nouvelles votées par son Parlement. C’est ainsi, +par exemple, que le tribunal ayant jugé dans sa séance du 16 juin 1903 +une loi autrichienne du 31 janvier précédent, sur le contingentement du +sucre, contraire à ses prescriptions, le gouvernement impérial se vit +obligé dès le 1er août de l’annuler. + +Cette délégation internationale constituait donc bien, comme l’a écrit +un de ses membres, M. A. Delatour, «un véritable tribunal d’arbitrage +dans sa forme la plus puissante et la plus efficace». Il fut d’ailleurs +le premier exemple de juridiction internationale jouissant de pouvoirs +souverains. + +Grâce à ses arrêts sans appel auxquels tous les gouvernements devaient +se soumettre, il réussit à égaliser les conditions de la concurrence, +limiter les surtaxes douanières, empêcher que les cartels continuassent +à troubler au moyen du Dumping la concurrence internationale, etc. + +Il suffirait d’étendre les pouvoirs d’un tribunal analogue pour avoir +les éléments d’un gouvernement collectif, créateur d’un droit +international réglant toutes les questions économiques militaires et +financières d’intérêt général. + +Ce futur gouvernement international s’ébaucha d’ailleurs spontanément +sous nos yeux, pendant la guerre, par le simple jeu de la fusion, +constamment grandissante, des intérêts économiques communs aux alliés. + +A mesure que la guerre se prolongea, les ressources militaires, +agricoles et financières des peuples associés tendirent de plus en plus +à être mises en commun. Leurs intérêts étaient tellement enchevêtrés et +solidaires que la ruine financière de l’un d’eux eût entraîné celle des +autres. Ils ne se sont malheureusement pas décidés à continuer pendant +la paix leur association. + +La fusion des intérêts économiques de plusieurs grands pays, eût +engendré forcément une sorte de super-gouvernement international chargé +de gérer certains intérêts collectifs des alliés et de résoudre +souverainement les difficultés que la combinaison de ces intérêts aurait +fait naître. + +Ce futur gouvernement international naîtra probablement plus tard. Il +n’aura sans doute aucune analogie avec une Société des Nations analogue +à celle dont l’histoire du tribunal de La Haye a suffisamment démontré +la complète inefficacité. Il ne ressemblera pas davantage à ce qu’on a +nommé les États-Unis d’Europe. Sa forme finale ne saurait être +pressentie encore, car elle naîtra, je le répète, de nécessités qui +mènent de plus en plus le monde et dont la puissance est fort supérieure +à nos volontés. + + + + +LIVRE III + +RÔLE DES FACTEURS PSYCHOLOGIQUES DANS LES BATAILLES + + + + +CHAPITRE I + +Éléments psychologiques des batailles. + + +L’histoire des peuples est sillonnée d’événements tenus souvent pour +miraculeux parce que leur explication demeure au-dessus des ressources +de notre intelligence. Bien des volumes furent écrits sur Jeanne d’Arc +et cependant son plus récent historien, M. Hanotaux, est obligé de +reconnaître que l’aventure de l’illustre héroïne reste pleine de +mystère. + +Les nations modernes ont assisté à un des événements les plus +surprenants de tous les âges. Pendant les premiers mois de l’année 1918, +les Allemands, après une série de victoires, étaient arrivés si près de +Paris que le gouvernement envoyait en province ses services et songeait +à faire évacuer entièrement la capitale. + +Quelques mois plus tard, la situation se trouvait complètement +transformée. Repoussés de ville en ville et reculant toujours, les +Allemands en étaient réduits à solliciter la paix. + +Des événements d’une telle importance sont toujours dus à des causes +multiples. Parmi ces causes concomitantes certaines dominent les autres +et servent a les orienter. Au premier rang de ces dernières apparaissent +les facteurs psychologiques. + + * * * * * + +J’ai déjà rappelé que la psychologie ne figure pas dans l’enseignement +des sciences dites politiques. Elle est un peu considérée comme une de +ces connaissances encore vagues que chacun s’imagine posséder sans +étude[3]. + + [3] Je serais injuste, cependant, en oubliant que les principes de + psychologie pratique auxquels j’ai déjà consacré plusieurs livres + ont été enseignés à l’_École de guerre_, depuis bien des années, par + d’éminents professeurs, les généraux Bonnal et de Maud’huy, + notamment. Un des plus brillants chefs actuels, le général Mangin, + veut bien se dire mon élève. + +La guerre actuelle aura définitivement montré sa capitale importance. + +Le champ de la psychologie pratique a été trop peu exploré jusqu’ici +pour qu’on y ait vu surgir d’aussi importantes découvertes qu’en chimie +et en physique. Certaines, cependant, eurent une influence pratique +considérable. Celle que réalisa le Français Dupleix et qui permit aux +Anglais la conquête d’un grand empire en est un remarquable exemple. Ils +la jugèrent assez importante pour élever une statue à son auteur. + +Des historiens anglais éminents comme Macaulay, des philosophes non +moins éminents tels que Stuart Mill, sont unanimes à reconnaître que +c’est bien à la découverte psychologique de Dupleix que la +Grande-Bretagne dut son importante conquête. + +Cette découverte semble assez simple aujourd’hui. Elle était géniale à +une époque où le phénomène de la contagion mentale restait ignoré et où +la valeur d’une armée résidait uniquement, croyait-on, dans le nombre +des soldats et les combinaisons stratégiques des généraux. + +Dupleix ne possédait, en dehors de quelques centaines d’Européens, que +des troupes indigènes médiocres. Or, il avait à combattre dans l’Inde +des armées à effectifs vingt fois supérieurs. Comment remplacer le +facteur nombre qui lui manquait? + +Il y réussit en découvrant que des troupes médiocres amalgamées avec des +soldats européens exercés acquéraient, par contagion, toutes les +qualités de ces derniers et devenaient aptes, par conséquent, à battre +des contingents beaucoup plus nombreux, mais ne possédant pas les mêmes +qualités. + +Quand Dupleix fut obligé de quitter l’Inde les Anglais utilisèrent +immédiatement sa découverte et leur succès fut complet. + +Devant, plus d’une fois, montrer dans cet ouvrage le rôle des facteurs +psychologiques au cours de la dernière guerre, je me bornerai à examiner +ici quelques-unes des influences psychologiques capables de faire varier +la valeur des combattants. + + * * * * * + +Une armée est une foule, foule homogène sans doute, mais conservant +malgré son organisation certains caractères généraux des foules: +émotivité intense, suggestibilité, obéissance aux meneurs, etc. + +Dans une armée, les meneurs, ce sont les chefs. L’observation prouve que +le soldat vaut exactement ce que vaut son chef. A chef médiocre, troupe +médiocre. + +C’est au chef qu’il appartient de créer ce puissant élément de succès: +la confiance. Elle est le meilleur des stimulants. Mais si le chef peut +créer la confiance, il ne la maintient qu’autant que le succès vient la +justifier. + +Puissant dans l’action, le chef l’est beaucoup moins dans l’inaction et +par conséquent dans la simple défensive. Ce fut durant les périodes +d’inaction, comme celle qui suivit l’offensive infructueuse d’avril +1917, que se manifesta dans certains régiments une véritable crise +d’indiscipline et de rébellion. Elle résultait de la perte de la +confiance du soldat dans le succès. De retentissants procès ont révélé +comment cette crise fut développée par la propagande de journaux à la +solde de l’Allemagne. + +La valeur du soldat dépend évidemment aussi de son courage, mais ce +courage est susceptible, dans une même troupe, de grandes variations. + +Un des plus sûrs éléments de la bravoure, ou si l’on préfère de +l’indifférence au danger, est cette usure de la sensibilité qualifiée +d’accoutumance. On a fait remarquer avec raison qu’au début de la +campagne aucun soldat n’aurait résisté aux bombardements infernaux, aux +gaz asphyxiants et aux jets de liquides enflammés qui n’arrêtèrent plus +nos troupes ensuite. + +C’est justement parce que la surprise détruit l’accoutumance qu’elle est +si redoutable. Un danger mal défini, si faible soit-il, semble plus +menaçant qu’un danger connu, si grand qu’on le suppose. La surprise, +c’est l’inconnu, or le courage se montre généralement faible devant +l’inconnu. + +La surprise, déprimant l’organisme, réduit la résistance. Nos troupes en +ont fait plusieurs fois l’expérience. C’est à la suite de surprises en +mars et en mai 1917 qu’elles durent reculer et abandonner d’importantes +cités. + +Nos chefs militaires comprirent vite, alors, la puissance de la surprise +et l’employèrent à leur tour. Il en résulta la transformation de toute +l’ancienne tactique consistant à préparer une opération par de longues +canonnades. Informant l’ennemi des projets de l’adversaire, elles lui +laissaient le temps d’amener des renforts capables de paralyser +l’attaque. L’insuccès, terminaison habituelle de cette manœuvre, avait +engendré la doctrine de l’impénétrabilité des fronts. L’expérience +finale prouva combien cette doctrine était très erronée. + +Toute arme nouvelle: gaz, jets de flammes, tanks, etc., est, comme je le +disais plus haut, créatrice de surprise. Si grands qu’en soient les +effets matériels, ses effets moraux sont plus importants encore. Mais +ils s’usent bientôt par le mécanisme de l’accoutumance et l’adversaire +doit alors en chercher d’autres. + +Attaquer une position supposée imprenable et, pour cette raison, mal +défendue constitue encore un élément de surprise. + +Dupleix, déjà cité, avait également découvert qu’une forteresse dont un +côté est réputé inattaquable et par suite peu défendu, doit être +attaquée précisément de ce côté. C’est en s’appuyant sur ce principe +qu’il s’empara d’une des plus grandes forteresses de l’Inde. + +En mai 1918, les Allemands appliquèrent la même théorie à l’attaque du +Chemin des Dames. Cette position passant pour inviolable se trouvait si +mal gardée qu’ils s’en emparèrent facilement et firent une grande armée +prisonnière avec un immense matériel. + +De telles leçons apprirent à notre état-major qu’il existait des +procédés permettant de percer les fronts dits imperçables. La leçon fut +utilisée puisque notre offensive heureuse ne s’arrêta plus malgré +beaucoup d’obstacles tenus jadis pour irréductibles. + + * * * * * + +Dès qu’une guerre se prolonge, il devient naturellement difficile de +maintenir l’énergie du soldat à un degré de tension suffisant pour le +faire résister à tous les hasards de la lutte. Une armée n’est pas un +bloc inerte, mais un être vivant très mobile et, par conséquent, +susceptible de bien des fluctuations. C’est alors qu’apparaît +l’utilisation des divers facteurs que nous étudierons dans un autre +chapitre: la suggestion et la contagion mentale, notamment. + +Aux chefs appartient leur maniement. Une troupe, on ne saurait trop le +redire, vaut ce que valent ses entraîneurs. Ils doivent sans cesse +s’occuper des besoins du soldat et absorber son esprit par des exercices +entrecoupés de distractions, de façon à ne pas le laisser trop isolé en +face de déprimantes pensées. La reine de Belgique fit preuve d’une très +judicieuse psychologie un créant sur le front belge quatre grands +théâtres où dix mille soldats pouvaient voir journellement des pièces, +entendre de la musique ou assister à des représentations +cinématographiques. + +La valeur d’une armée dépend, non seulement de la tension de l’énergie +entretenue par ses chefs, mais aussi de la durée de cette énergie. Elle +s’est généralement maintenue parmi nos troupes. Bien qu’étant de tous +les citoyens celui qui souffrit le plus, le soldat fut celui qui se +plaignit le moins. L’héroïque maxime «ne pas s’en faire» traduit +fidèlement cet état d’âme. + + * * * * * + +La fortune récompense souvent les audacieux, mais la ligne de +démarcation entre la hardiesse et la témérité étant difficile à tracer, +les audacieux sont rares. + +Les exemples de batailles gagnées par l’audace ou perdues par défaut +d’audace abondent dans l’histoire. Je me bornerai à un citer deux: l’un +ancien, l’autre moderne. + +Le premier figure dans un livre récent de l’amiral Fischer. Il y raconte +comment la hardiesse de Nelson lui fit remporter la victoire d’Aboukir. +Nelson se promenait au coucher du soleil sur le pont de son navire quand +on lui signala la flotte française à l’ancre dans la baie d’Aboukir. +Immédiatement il donna l’ordre à toute sa flotte de mettre à la voile et +d’attaquer les navires ennemis. Ses officiers lui firent remarquer +qu’attaquer de nuit, sans cartes et par un passage plein de récifs, +pourrait être très dangereux. Nelson maintint son ordre, déclarant que +les bateaux qui échoueraient serviraient de direction aux autres. + +L’amiral français se promenait également sur son navire quand on lui +signala la venue de l’adversaire. Il répondit que la flotte anglaise +n’ayant pas de cartes ne pourrait pas voyager longtemps dans la nuit et +jugea inutile de faire revenir à bord ses marins qui étaient à terre. Le +résultat final fut la destruction complète des vaisseaux français. + +Si au début de la dernière guerre notre flotte eût été commandée par un +amiral assez hardi pour franchir les Dardanelles, à la suite des deux +navires allemands qui entrèrent à Constantinople, la grande lutte, ainsi +que l’a reconnu M. Lloyd Georges devant le Parlement anglais, eût été +abrégée de trois années. Nelson n’eût pas hésité, mais des hommes aussi +hardis sont rares à toutes les époques. + + * * * * * + +La hardiesse n’est profitable qu’étayée par un jugement sûr. Or le +jugement implique l’art d’observer. Cet art manqua souvent pendant la +guerre, à nos diplomates surtout. Ils ne virent pas ce qui se passait +autour d’eux et furent surpris par les événements. La veille du conflit +ils ignoraient à ce point les dispositions de la Turquie que nous lui +consentîmes un prêt de 500 millions qui lui servirent uniquement à +s’armer contre les Alliés. A l’heure où la Bulgarie allait entrer en +guerre à côté de l’Allemagne, nos diplomates restaient persuadés qu’elle +combattrait avec l’Entente. + + * * * * * + +Les facteurs moraux n’ont d’action, naturellement, qu’à la condition de +ne pas se heurter comme cela se produisit fréquemment au début de la +campagne à des éléments matériels trop forts. + +Ces facteurs moraux agissent principalement sur des troupes fatiguées ou +déprimées par l’insuccès. Il arrive alors un moment où leur résistance +devient nulle. + +La défaite des Allemands en est un exemple. Il justifie une fois encore +le mot de Napoléon: «Du triomphe à la chute il n’est qu’un pas; j’ai vu +dans les plus grandes circonstances qu’un rien a toujours décidé des +plus grands événements.» + +Le rien, c’est le poids léger qui, jeté dans une balance aux plateaux +également chargés, la fera osciller du côté de ce poids léger. Un tel +phénomène se produit à l’heure décisive où l’équivalence des forces +ayant créé l’équivalence des lassitudes le succès dépend du dernier +effort. + +Ce fut sans doute parce que la dépression mentale de ses troupes +commençait à réagir sur lui que Ludendorff, dans sa dernière tentative +de percée, manqua de hardiesse. Son but était de marcher sur Paris en +partant de Château-Thierry, mais il hésita et laissa passer le moment où +l’opération eût été facile dans la crainte, un peu chimérique, de voir +des divisions américaines s’interposer entre Château-Thierry et Paris. + +Parmi les facteurs psychologiques qui jouent un rôle capital au cours +des guerres, il faut mentionner aussi l’unité de commandement et la +précision des ordres. L’unité d’action est si importante que nous lui +consacrerons un chapitre spécial, et ne dirons ici que quelques mots de +la précision des ordres. + +Elle fut difficilement obtenue chez nous, il fallut toute la volonté +d’un ministre énergique pour refréner les interventions permanentes de +politiciens provoquant d’incessantes successions de contre-ordres et des +fluctuations du commandement qui entravèrent beaucoup les opérations. + +Dès que les troupes se sentirent commandées, le découragement fit place +à l’énergie et l’esprit d’offensive se réveilla sûr tous les fronts +alliés. + + * * * * * + +La force morale d’une armée dépend beaucoup de sa vision générale des +choses, c’est-à-dire de son optimisme ou de son pessimisme. + +Depuis les débuts de l’histoire, les hommes ont pratiqué l’optimisme et +le pessimisme. Les caractéristiques de ces deux tendances semblent +pouvoir être encadrées dans les constatations suivantes: + +Apprécier un événement à sa juste valeur est presque impossible, les +balances morales n’ayant jamais la précision des balances matérielles. +Suivant le tempérament un même fait pourra donc être considéré avec +optimisme, avec pessimisme ou avec indifférence. Certaines natures +désespèrent toujours, d’autres ne désespèrent jamais. + +Le célèbre Candide est assurément le type du parfait optimiste doué +d’une cécité mentale assez complète pour rester inaccessible aux coups +du sort. Mais Candide eut un philosophe pour père et ne laissa guère de +rejetons à son image. + +La seule forme d’optimisme possible aujourd’hui consiste à ne pas +s’exagérer les malheurs qui nous frappent, à en percevoir les côtés +avantageux, si minimes soient-ils, et à tâcher de se créer un avenir +meilleur. + +L’optimiste intelligent est optimiste par volonté autant que par +tempérament. Grâce à sa volonté forte, il lutte contre les événements au +lieu de se laisser ballotter par eux et ne permet pas au sort de +l’impressionner trop vivement. Habitant, par exemple, Paris pendant son +bombardement, il faisait observer que les microbes, qui dans cette ville +causent d’après les statistiques la mort d’un millier de personnes +chaque semaine, constituaient un danger bien autrement redoutable que +les obus. On ne devait donc pas se préoccuper davantage des derniers que +des premiers. + +Ainsi enveloppé d’un bouclier de sérénité, l’optimiste exerce une +bienfaisante influence sur son entourage, car l’optimisme, comme le +pessimisme d’ailleurs, est essentiellement contagieux. + +L’optimiste croit toujours à la réussite de ses entreprises. Sachant +risquer et ne craignant pas le danger il voit souvent le succès +couronner ses efforts. La chance n’est pas, comme le disaient les +anciens à propos de la fortune, une déesse aveugle. Elle accorde +volontiers à l’optimiste les faveurs refusées au pessimiste. + +Pour posséder cependant une vraie valeur, l’optimisme doit être associé +à un jugement suffisamment sûr. Sans cette association, il crée +l’imprévoyance, par suite de l’idée que les choses s’arrangeront +d’elles-mêmes suivant nos propres désirs. Ce furent des optimistes, +d’ailleurs particulièrement bornés, qui empêchèrent de se préparer à la +guerre en répétant qu’elle était impossible. + +L’optimisme n’est donc pas toujours sans danger, mais le pessimisme en +présente de beaucoup plus grands encore. + +Le sort du pessimiste est généralement assez misérable. Il ne voit des +choses que leur côté triste et l’avenir lui apparaît souvent sous forme +catastrophique. Les malheurs qu’il pressent forment autour de lui une +trame trop serrée pour laisser filtrer le moindre rayon de joie. Il ne +manque pas de prévoyance assurément, mais cette prévoyance dispersée sur +l’infinie variété des possibilités lui est inutile. N’osant rien +entreprendre, il vit dans l’indécision. Son existence est finalement un +fardeau pour lui et aussi pour les autres. A l’armée, les pessimistes +furent toujours fort dangereux. + +Dans les luttes guerrières, aussi bien que dans les luttes +industrielles, l’optimisme et le pessimisme représentent deux forces +souvent antagonistes. La première est créatrice d’endurance, d’énergie +et de confiance, c’est-à-dire d’éléments de succès. Derrière les +pessimistes sonne bientôt le glas de la défaite. + + + + +CHAPITRE II + +Conséquences de l’unité d’action. + + +Un des principaux éléments psychologiques de succès dans les batailles, +qu’elles soient industrielles ou militaires, est l’unité d’action. + +Elle constitua une des forces de l’Allemagne dans toutes ses entreprises +politiques, militaires et économiques. + +Grâce à la constance de leurs efforts, les Alliés finirent par égaler +les armements allemands, mais en matière d’initiative et d’unité +d’action ils se montrèrent généralement fort inférieurs à leurs +adversaires. + +Un ministre anglais avait, dans un discours, dévoilé la gravité de cette +infériorité mais ses causes profondes lui échappaient. Il fallut très +longtemps aux Alliés pour bien saisir les origines psychologiques des +insuccès dont les rendit victimes l’absence d’unité d’action. + + «Les Alliés, disait Lloyd George, avaient plus d’une fois essayé de + porter remède à cette dispersion des efforts et de réaliser l’unité + stratégique. On a tenu à diverses reprises des conférences en vue de + concerter une action commune. On n’a réussi qu’à rapprocher + artificiellement les plans établis par le commandement de chacun des + belligérants en vue des opérations qu’il menait sur son propre front.» + +Après avoir montré les lourdes fautes résultant de cette persistante +incoordination, notamment lorsque les Alliés négligèrent d’attaquer +l’Autriche en Orient et secoururent trop tard les Serbes et les +Roumains, l’orateur ajoutait: + + «En 1916, nous eûmes à Paris la même conférence avec la même apparence + de préparer un grand plan stratégique. Le résultat ne fut pas + meilleur.» + +Le discours du ministre provoqua dans les journaux anglais et à la +Chambre des Communes une série de discussions passionnées et fut +l’origine d’une nouvelle conférence des Alliés à Paris, la sixième, je +crois. Elle resta aussi inefficace que les précédentes. + +Le ministre anglais avait bien tracé quelques conséquences du défaut +d’entente. Mais il semble avoir ignoré que toute collectivité, une +collectivité militaire surtout, ne possède jamais les qualités +psychologiques indispensables au commandement. + +Le célèbre homme d’État n’arriva que très lentement--et seulement après +les désastres du printemps de 1918--à comprendre cette impuissance des +collectivités. On le vit par la longue série de transformations qu’il +fallut subir avant de parvenir au commandement unique. Les fragments +suivants des discours du même ministre montrent bien ces lenteurs. + + «Au lourd et maladroit mécanisme des conférences, dit-il, nous devons + substituer un conseil permanent, chargé de passer en revue tout le + champ des opérations militaires, dans le but de déterminer où et + comment les ressources des Alliés peuvent être employées avec les + meilleurs résultats.» + +L’orateur montre ensuite les difficultés d’obtenir de tels résultats: + + «Les traditions nationales et professionnelles, les questions de + prestige et les susceptibilités conspiraient toutes à rendre vaines + nos décisions les meilleures. Personne en particulier n’en portait le + blâme. Le coupable, c’était la difficulté naturelle d’obtenir que tant + de nations, tant d’organisations indépendantes, fondissent ensemble + toutes leurs particularités individuelles pour agir ensemble comme si + elles ne formaient qu’un peuple. Maintenant que nous avons établi ce + conseil, c’est à nous de faire en sorte que l’unité qu’il représente + soit un fait et non une apparence.» + +Lloyd George a montré une des difficultés de réaliser le but poursuivi +en faisant remarquer que, sans le désastre de Caporetto, aucune unité +d’action n’eût été possible avec l’Italie. Le généralissime italien se +croyait si sûr de ses plans qu’il avait repoussé toute allusion à un +concours étranger. La devise _nostra guerra_ était générale alors en +Italie. + +Après bien des discussions, les Alliés constituèrent un conseil de +guerre suprême, composé de ministres des grandes puissances. + + «Il avait pour mission d’exercer une surveillance sur la conduite + générale de la guerre, de préparer certaines directives pour les + soumettre à la décision des gouvernements. Les plans généraux de + guerre, dressés par les autorités militaires, devront être soumis au + conseil supérieur de guerre qui proposera les modifications qu’il + estimera nécessaires.» + + * * * * * + +Ces combinaisons diverses étaient affectées des mêmes erreurs +psychologiques. Il importe d’y insister encore. + +L’efficacité de tous les conseils suprêmes dépendait de la solution +favorable du problème suivant: un conseil de guerre choisi parmi des +hommes très qualifiés est-il apte à diriger utilement un ensemble +d’opérations militaires? + +Alors même que tous les politiciens de l’univers répondraient oui à +cette question, les psychologues seraient forcés d’y opposer une +négation énergique. + +Il me faut ici m’appuyer sur, certains principes fondamentaux de la +psychologie des foules, développés jadis dans un de mes ouvrages. J’y +montrais qu’au point de vue de l’intelligence, et surtout de la +décision, une collectivité est toujours très inférieure à chacun des +individus qui la composent. + +Constamment vérifiée même dans les entreprises industrielles, cette loi +manifeste également sa force en matière militaire. On peut d’ailleurs +facilement l’expliquer sans insister sur des données purement +psychologiques. + +Rappelons d’abord que tous les conseils de guerre dont l’histoire a +gardé le souvenir se sont montrés très aptes à la critique et fort peu à +l’action. + +Il ne saurait en être autrement. Imaginons une réunion de généraux +alliés discutant une opération quelconque proposée par leurs +gouvernements ou par l’un deux. Quelle que soit cette opération, elle +implique naturellement des risques, des incertitudes. La critique des +divers assistants les mettront facilement en évidence. Chacun percevra +dès lors l’entreprise sous des angles différents. Résultats hésitation, +temporisation et finalement inaction. + +Supposons en outre que les membres de ce conseil de guerre représentent +des pays dont les intérêts diffèrent. D’une façon inconsciente mais +sûre, chacun verra surtout l’intérêt de sa patrie. C’est ainsi par +exemple, que les Anglais n’apportèrent qu’un concours médiocre à +l’expédition de Salonique, jugeant plus utile d’augmenter leurs troupes +en Égypte et en Mésopotamie. Un général italien consulté eût +naturellement trouvé plus nécessaire de défendre le front italien. Un +général français eût également opiné pour un front différent, etc. + +Les lois de la psychologie collective étant assez ignorées des +diplomates, il ne faut pas s’étonner que le ministre anglais cité plus +haut, après avoir formulé des critiques très justes, soit arrivé à des +conclusions d’une visible insuffisance. Rejetant l’idée d’un +généralissime unique, il retombait nécessairement sur la conception d’un +conseil de guerre présentant les invariables défauts de toutes les +collectivités. + +Si la campagne énergique du premier ministre anglais ne créa pas de +suite l’unité d’action rêvée elle obligea du moins à s’en rapprocher en +faisant comprendre à chaque peuple la nécessité de sacrifier ses +intérêts privés à l’intérêt général. + +Il fallut cependant la marche des Allemands sur Paris, après leurs +victoires du début de 1918, pour arriver enfin à la réalisation d’un +commandement unique. + + * * * * * + +L’impossibilité psychologique pour un comité quelconque, ne se +composât-il que d’hommes d’un même pays, de diriger utilement des +opérations militaires semble contredite au premier abord par certains +événements du passé. Aux lois de la psychologie des foules les +socialistes opposent volontiers l’histoire de la Convention et du Comité +de salut public. Mais ils sont en ceci victimes d’une illusion. + +Dans un livre publié jadis sous ce titre: _Psychologie de la Révolution +française_, j’ai montré que les légendaires «géants de la Convention» +formaient en réalité une assemblée très faible, très timorée, changeant +d’idées chaque jour suivant les impulsions populaires qui la dominaient +et n’ayant jamais pu sortir d’une profonde anarchie. + +Si la Convention illusionna l’histoire et laissa souvenir d’une sombre +énergie, c’est qu’absorbée de permanentes querelles intestines, elle +abandonnait les questions militaires au Comité de salut public. Or ce +Comité ne constituait qu’en apparence une collectivité, puisqu’il avait +confié la direction des armées à un seul de ses membres, Carnot, qui +agissait à sa guise, ses collègues se bornant à contresigner ses ordres. +L’unité d’action était ainsi réalisée et ce fut, en fait, un seul +commandement, un chef unique qui s’opposa à la coalition européenne. + +Ce chef se trouva d’ailleurs en présence d’armées où ne régnait aucune +unité de commandement et c’est ce qui nous sauva. + + «Si durant l’été de 1793 les Alliés avaient marché sur Paris, nous + étions, écrit un contemporain, le général Thiébault, perdus cent fois + pour une. Eux seuls nous ont sauvés en nous donnant le temps de faire + des soldats, des officiers et des généraux.» + +Alors apparut, comme elle apparut de nos jours, la supériorité de +l’unité d’action. Les souverains coalisés avaient des intérêts divers et +une méfiance réciproque qui les empêcha, au début, de s’entendre pour +une action commune. Après Valmy, par exemple, le roi de Prusse se retira +sans combattre, afin d’être présent au démembrement de la Pologne et +d’agrandir sa part. + + * * * * * + +L’unité d’action sera aussi nécessaire durant les luttes économiques +prochaines qu’elle le fut durant la guerre. Il nous faudra une étroite +coordination dans les actes, et non pas seulement dans les discours. +L’homme d’État qui réussirait à l’établir dans la vie sociale, politique +et industrielle de la France, mériterait plusieurs statues. + +C’est qu’en effet le manque de coordination des efforts a toujours été, +aussi bien pendant la paix que pendant la guerre, le plus funeste de nos +défauts nationaux. Il pesait lourdement, je l’ai montré, sur nos +industriels, incapables d’unir leurs efforts pour lutter contre les +puissantes associations germaniques. Il a pesé et pèse toujours sur +notre organisation administrative. L’exemple typique de ces rues +parisiennes, dépavées et repavées plusieurs fois dans le même mois, +parce que les employés des divers services municipaux: gaz, téléphone, +eau, etc., ne pouvaient s’entendre afin d’ouvrir une seule tranchée le +même jour, s’est malheureusement souvent répété pendant la guerre. On a +vu des agents de ministères différents se faire concurrence en Amérique +pour acheter les mêmes chevaux et arriver ainsi à les payer quatre fois +plus cher. + +Dans un article publié par _le Matin_, le haut commissaire du +gouvernement français aux États-Unis, M. Tardieu, a montré quelques-unes +des conséquences de ce défaut d’unité d’action entre nos divers +services. Alors que tous les pays, voyant venir la menace de disette par +suite de l’insuffisance des moyens de transport, achetaient des bateaux +aux États-Unis, jusqu’en mai 1917, nous n’en avions commandé aucun. +«Pourquoi? écrit le haut commissaire. Je n’en sais rien. Demandez-le au +ministre de l’époque.» C’est en réalité à des bureaux dominés par la +jalousie, la crainte des responsabilités et l’incompétence qu’il +faudrait le demander. + +Nos chantiers n’auraient pu d’ailleurs construire aucun bateau, faute +des tôles d’acier nécessaires. Pour obtenir la permission d’en acheter +en Amérique il fallut à notre commissaire, malgré ses pleins pouvoirs, +quatre mois de pourparlers avec nos terribles bureaucrates. + +Plusieurs générations de ministres ont tenté de briser les cloisons +étanches maintenues entre les services des divers ministères et même +entre les bureaux de chaque administration. Nul n’y a réussi. Les +académies, qui distribuent à de vagues mémoires tant d’inutiles prix, +devraient bien en fonder un pour récompenser l’auteur capable +d’expliquer les causes d’un aussi permanent phénomène. Il faudrait en +fonder ensuite un second, dix fois plus important, pour la découverte du +remède à une situation devant laquelle tant de ministres se sont +reconnus à toutes les époques radicalement impuissants. + + + + +CHAPITRE III + +Erreurs crées par la routine et les idées fausses pendant la guerre. + + +En étudiant les causes de décadence de nos industries, avant la guerre, +nous avons vu qu’elles résultaient de certains défauts de caractère +identiques dans toutes les branches de ces industries. + +Les infériorités ainsi constatées par divers observateurs présentent une +telle généralité qu’il semble difficile de les croire spéciales à une +seule catégorie sociale. Il est donc intéressant de chercher si on ne +les retrouve pas également dans les autres professions, la profession +militaire, par exemple. + +Si les mêmes défauts se constatent partout nous devrons bien en conclure +qu’ils font partie de ces caractères généraux communs à tous les +individus d’une même race et alors apparaîtra nettement la nécessité +d’étudier les moyens d’y porter remède. + +Remarquons tout d’abord deux caractéristiques fondamentales des guerres +modernes: principes directeurs d’une simplicité extrême; réalisation de +ces principes d’une complication formidable. Tel est le résumé de la +stratégie actuelle aussi bien sur terre que sur mer. + +La démonstration de la simplicité des conceptions directrices est +vérifiée par le seul énoncé des principes directeurs de la stratégie +maritime anglaise et de la stratégie terrestre allemande pendant la +dernière guerre. + +En ce qui concerne l’Angleterre, le concept orientant ses constructions +navales était, suivant l’amiral Fischer: posséder une vitesse supérieure +à celle de l’ennemi et des canons de plus longue portée. + +La formule est d’une évidente simplicité, mais que de difficultés dans +sa réalisation! Elle fut cependant obtenue et c’est pourquoi, dans +certains combats de la dernière guerre, des croiseurs cuirassés +allemands furent coulés sans avoir pu toucher une seule fois les navires +anglais, ainsi que le rapporte l’amiral cité à l’instant. + +Le principe de stratégie militaire qui guida l’état-major allemand au +début des hostilités présentait les mêmes caractères de simplicité dans +l’énoncé et de difficultés dans la réalisation. Il consistait, suivant +la méthode jadis appliquée par Annibal à la bataille de Cannes, à fixer +l’adversaire sur le front et l’envelopper en l’attaquant par les deux +ailes. + +Le général de Falkenhausen pratiquait fidèlement cette méthode lorsqu’il +déploya 44 corps d’armée allemands entre la Suisse et la mer du Nord, +avec avance par les deux ailes, surtout par la droite en Belgique puis +resserrement par le nord de la France que ne protégeait aucune place +forte. + +La réalisation de cette manœuvre entraîna l’emploi an première ligne de +toutes les réserves allemandes et la dangereuse nécessité de traverser +la Belgique. + +Si pareille méthode échoua ce fut principalement parce que les +Allemands, ne soupçonnant pas la capacité de résistance des Français, +dégarnirent une partie de leur front pour envoyer des troupes en Russie. +C’est du moins l’explication que donne l’ancien général en chef, +Falkenhayn, dans un livre récent. + +L’idée première des Allemands était, suivant lui, d’anéantir la +résistance française pour se retourner ensuite contre la Russie. Elle +échoua comme il est dit plus haut parce que les envahisseurs, trop +convaincus de la victoire, prélevèrent à la fin d’août 1914 sur le front +occidental des forces importantes qui leur firent défaut sur la Marne. +Ils furent ensuite guidés par cette idée fausse de rechercher la +décision en Russie et de se borner chez nous à s’immobiliser dans des +tranchées, en attendant sur le front russe un triomphe qui ne pouvait +venir, vu l’immensité du territoire et l’innombrable réserve de soldats +qu’il contenait. + + * * * * * + +Parmi les défauts psychologiques constatés chez nos dirigeants +militaires, le plus nuisible fut assurément la routine. Elle est +constituée par une certaine paresse de la réflexion et de la volonté qui +rend hostile aux idées nouvelles, aux innovations et conduit à faire +toujours les choses de la même façon. + +Quoique semblant parfois engendrer des résultats analogues, la routine +et la persévérance ne sauraient être confondues. La routine venant +surtout d’une inertie de la volonté, porte à réaliser l’action avec un +minimum d’efforts. La persévérance exige au contraire un grand +développement de la volonté et de l’effort. Le Germain est persévérant +et non routinier. Le Russe est routinier, mais non persévérant. + +Le routinier s’inspire d’idées qui ne changent plus quand il les a +adoptées, généralement d’ailleurs sans discussion. Pour lui l’idée ne +dérive pas de connaissance raisonnée des choses, mais seulement d’une +croyance acceptée par suggestion ou contagion. + +Hostile à toutes les initiatives, la routine crée vite la peur du risque +et la terreur des responsabilités. + +Répandue chez les citoyens d’un pays, la routine s’étend bientôt des +gouvernés aux gouvernants. On voit alors cas derniers hésiter devant les +plus petites innovations, nommer, pour éviter les responsabilités, une +foule de commissions et de sous-commissions qui, le plus souvent, +n’aboutissent qu’à des décisions incertaines. Plusieurs journaux ont +rappelé comment, dans le but d’étudier l’utilité du canon léger +d’accompagnement qui rendit tant de services à l’Allemagne, nos +gouvernants nommèrent successivement dix-neuf commissions et +sous-commissions qui, d’ailleurs, n’arrivèrent à aucune décision. + +C’est généralement dans les pays routiniers que les partis violents +acquièrent le plus d’influence. Dégagés de routine, aussi bien +d’ailleurs que de principes, ces partis sont les seuls auxquels l’action +soit facile. + +Les peuples routiniers, étant peu capables d’évolution, se trouvent +voués aux révolutions. Il arrive toujours, en effet, un moment où, faute +d’avoir su s’adapter progressivement aux changements de milieu, la +nécessité oblige à s’y adapter brusquement et violemment. C’est +l’ensemble des violences qui constitue une révolution. + + * * * * * + +Ramenant la routine à cet élément essentiel l’influence d’une idée fixe +adoptée par des mentalités hostiles aux changements et un peu dépourvues +d’imagination et de volonté, nous allons montrer maintenant +quelques-unes de ses conséquences pendant la guerre, surtout à ses +débuts. + +Sous une suggestion d’origine encore ignorée et dérivant, peut-être, de +l’ancienne réflexion de Moltke sur l’inutilité d’entrer en France par la +Belgique, les grands chefs de notre École de guerre avaient déclaré que +jamais l’Allemagne ne nous envahirait par le nord. Et, comme jadis +Pompée affirmant devant le Sénat que César ne franchirait pas le +Rubicon, l’ayant dit une fois ils le répétaient toujours. + +Ils le répétèrent tellement que, sous leur influente, toutes les +forteresses d’arrêt qui protégeaient le nord de la France, y compris +Lille, furent successivement déclassées. Au moment de la guerre, elles +n’avaient plus ni canons, ni munitions, ni soldats pour les défendre. + +La même idée fixe fit concentrer toutes nos armées vers l’Est alors que +les Allemands arrivaient par le Nord. + +Cette prodigieuse illusion, si justement qualifiée de tragique erreur +par le député Engerand, dans la remarquable étude que publia le +_Correspondant_, fut l’origine d’une surprise qui nous coûta +l’envahissement et la ruine des plus riches départements de la France. + +L’idée directrice de notre état-major était si ancrée qu’au moment même +où les Allemands massaient une immense armée sur le nord de la France, +le généralissime raillait, dans sa correspondance, le général Lanrezac +«qui lui signalait l’imminence du danger et dont la douleur était +poignante devant un tel aveuglement». + +De cet aveuglement, dû à la ténacité d’une idée fixe chez des esprits +routiniers, il résulta, écrit l’auteur cité plus haut, que «rien +n’arriva comme notre état-major l’avait prévu et rien n’arriva de ce +qu’il avait prévu. Ce fut la surprise sur toute la ligne, le désarroi, +la pagaye». + +Rien ne pouvait arrêter l’invasion, car, suivant la judicieuse remarque +de M. Engerand, nous avions laissé «la totalité de la région du Nord +hors de la zone des armées, notre concentration étant établie de Belfort +à Mézières-Givet. Hormis l’état-major français tout le monde voyait +l’offensive allemande par le nord de la Belgique». + +Cet état-major était malheureusement trop hypnotisé par sa routinière +illusion pour saisir les réalités. La déroute seule put l’éclairer. + +La guerre a fourni de nombreux exemples montrant le danger de la routine +créée par des idées fixes. Le général d’artillerie Gascoin, dans son +livre sur l’_Évolution de l’artillerie_, fait observer qu’en 1914 «le +tir aux grandes distances» était une hérésie condamnée par les +règlements. Il en résulta que nous ignorâmes pendant plusieurs +années--exactement, jusque dans l’été de 1916--la portée de notre 75, +portée qui dépasse 7.000 mètres. + +«Ce n’est pas un des moindres phénomènes de cette guerre, au point de +vue psychologique, écrit l’auteur, que cette erreur dans laquelle +vécurent plusieurs milliers d’officiers d’artillerie et de généraux de +toutes armes, sur les propriétés de leur canon principal, pendant +plusieurs années de guerre de tranchée où il fut longtemps le seul à +compter dans les combats journaliers.» + +On ignora également pendant plusieurs années l’aptitude du 75 à +bouleverser les tranchées en tirant des obus explosifs sous un fort +angle de chute. Nous nous obstinions au tir rasant qui ne pouvait +naturellement avoir aucune action sur les tranchées. + + «Il est nécessaire de noter, pour l’histoire de l’artillerie, et pour + l’histoire de la psychologie, pendant cette guerre, écrit le même + général, que, durant deux années, nos attaques avaient souffert, et + nos ennemis avaient profité de cette méconnaissance de l’aptitude du + 75, aux tirs de pilonnage ou de bouleversement des tranchées, de cette + ignorance partielle où nous nous trouvions, où se trouvaient des + milliers d’officiers, des propriétés d’un canon qu’ils pratiquaient + depuis plus de quinze ans!» + +Sous l’influence de cette idée fausse de l’inviolabilité des tranchées +on renonça définitivement aux projets de trouées, et les avances furent +limitées à la profondeur d’action supposée du 75, soit environ deux à +trois kilomètres. En raison de notre ignorance de sa portée réelle, on +se bornait le plus souvent à canonner les tranchées ennemies un peu au +hasard. D’où un effroyable gaspillage de munitions. Le général cité plus +haut, évalue le coût de chaque soldat allemand tué à environ 5.000 kilos +de munitions. + + «Au point de vue psychologique, il est curieux de constater qu’on se + trouva paralysé, arrêté, par des barrières fictives tout à fait + illusoires qu’on s’était à soi-même imposées en s’interdisant de tirer + au delà de 5.000 mètres le 75, notre seul matériel réellement + nombreux, approvisionné et efficace.» + +Sans doute l’expérience aurait dû nous éclairer mais, domine le dit le +général Gascoin: «on était vite arrivé dans cette guerre, au grand +quartier général, à redouter les idées nouvelles.» Il en résulta «une +infériorité générale, sauf en stoïcisme, des soldats et des chefs». + + «Voilà pourquoi, conclut l’auteur, cette guerre de tranchée fut sévère + et pourquoi elle fut coûteuse, et voilà pourquoi, au bout de quelques + années d’usure pour nous, sans le renfort américain, elle eût + peut-être apporté la victoire à Ludendorff, s’il n’avait pas cru, au + printemps 1918, devoir tenter la chance décisive dans la guerre de + mouvement.» + +Les doctrines de nos grands chefs pesèrent lourdement sur la durée de la +guerre. C’est seulement quand elles furent abandonnées, à la suite de +succès un peu imprévus, que l’heure du triomphe se dessina. Au lieu de +petites actions locales, le généralissime attaqua successivement sur +plusieurs points, c’est-à-dire en menaçant partout, ce qui empêcha +l’ennemi d’amener des renforts sur les positions attaquées comme il le +faisait auparavant. Pour la première fois depuis les débuts de la guerre +nous eûmes alors l’initiative des opérations. + +Le passage suivant d’une interview du maréchal Foch semble bien prouver +que le plan d’attaque généralisée ne fut décidé qu’au dernier moment. + +«Peu à peu, dit-il, en voyant le succès venir on a étendu le front +d’attaque.» + + * * * * * + +Les exemples qui précèdent suffiraient à montrer quelles catastrophes +peut provoquer la routinière persistance de certaines idées. Ils ne +furent malheureusement pas les seuls observés au cours de la guerre. + +C’est, en effet, à l’influence d’autres idées fixes que semblent dues +les surprises répétées dont nous fûmes victimes pendant les premiers +mois de 1918. + +Après trois tentatives infructueuses de trouée (septembre 1915, juillet +1916, avril 1917), notre état-major avait fini par acquérir cette +nouvelle idée directrice que les méthodes de guerre actuelles rendaient +les fronts inviolables. Sans doute, on admettait bien qu’ils pouvaient +être entamés sur une petite profondeur mais au prix de pertes énormes, +sans rapport avec le but obtenu. + +Chez les tempéraments routiniers une idée imprévue se fixe difficilement +dans l’esprit, mais quand elle s’y est ancrée tout ce qu’on peut lui +opposer se trouve immédiatement rejeté sans examen. + +Du fait que l’inviolabilité des fronts fut admise par l’état-major, il +devait naturellement s’en suivre le relâchement général d’une +surveillance jugée inutile. + +C’est ce relâchement qui, sans doute, inspira aux Allemands le plan de +leurs surprises, notamment de celle du Chemin des Dames où nous ne +soupçonnions même pas une attaque possible. + +Par des mouvements artificiels, ils arrivèrent d’abord a persuader notre +état-major que l’offensive se ferait fort loin du but visé par eux. + +Transporter des troupes et du matériel au point réel du combat sans +attirer l’attention n’était pas aisé. Un correspondant de guerre a +publié sur les procédés employés des détails, identiques d’ailleurs à +ceux donnés par les journaux allemands, qui prouvent quelles +méticuleuses précautions exige la guerre moderne pour rendre possible un +succès. + +Les soldats voyageaient par petits groupes la nuit, avec interdiction de +fumer ou d’allumer du feu pour faire cuire leurs aliments. Le jour, les +hommes se dissimulaient dans les bois et aucune troupe, aucune voiture, +aucun canon ne devait se montrer sur les routes. + +Pour rendre la surprise plus complète, l’attaque fut seulement précédée +d’un très court bombardement d’obus toxiques. Ayant abandonné leur +grosse artillerie, les armées assaillantes n’étaient accompagnées, en +dehors des mitrailleuses, que de ces pièces assez légères pour être +transportées par les hommes et dont à ce moment nos commissions +discutaient encore l’utilité. + +Le succès obtenu par les Allemands mit une fois de plus en évidence la +valeur de certaines qualités telles que l’ordre, la vigilance, la +minutie, jadis tenues pour modestes, mais qui, dans la phase actuelle du +monde, je l’ai montré plus haut, sont indispensables à la prospérité +d’un peuple. + +La routine provoquée par l’inertie peut être due également à la pauvreté +des idées. Pas d’initiative possible, en effet, sans idées directrices. +Dans un livre sur les enseignements maritimes de la guerre l’amiral +Davelny fait remarquer que si notre marine a joué un rôle aussi effacé +au cours de la lutte, ce fut justement en raison de l’absence +d’initiative de ses chefs. «Il a manqué l’impulsion de la tête pour +opposer des moyens nouveaux à des méthodes nouvelles.» En cinq ans de +guerre notre marine ne sut prendre aucune initiative. Elle souffrit +aussi du terrible manque d’organisation, constaté dans la plupart de nos +services. + + * * * * * + +Nous venons de montrer à l’aide d’exemples précis les conséquences de la +routine. Les Allemands, eux aussi, en furent plus d’une fois victimes. +Leur vraie supériorité tint à ce que, grâce à une forte éducation +expérimentale, ils surent rejeter assez vite les théories erronées, quel +que fût le prestige de leurs défenseurs. + +En réalité, si les Allemands commirent beaucoup d’erreurs, ce ne fut pas +généralement sous l’influence d’idées fixes mais sous l’impulsion de +sentiments fixes, ce qui n’est pas du tout la même chose. + +Parmi les plus actifs de ces sentiments figuraient l’orgueil, le besoin +de domination et le mépris de l’adversaire. A eux furent dues beaucoup +des fautes psychologiques rappelées dans une autre partie de cet +ouvrage. + +Mais, je le répète, si les Allemands commirent des erreurs égales aux +nôtres ils surent s’incliner devant les leçons de l’expérience et ne +s’opposèrent jamais aux initiatives créatrices de progrès. + +C’est pourquoi, au cours de la campagne, ils évoluèrent toujours +beaucoup plus vite que les Alliés. Nos critiques militaires ont bien dû +reconnaître les constantes initiatives germaniques. «Les alliés, écrit +le général Malleterre, ont toujours été devancés dans l’application par +l’état-major allemand qui a su ainsi conserver ou reprendre la +supériorité militaire à des époques où celle des alliés paraissait se +manifester ou même s’imposer.» + +Parmi les initiatives allemandes il en est dont le rôle fut +considérable. Il suffira de mentionner parmi elles les suivantes: + +Esage des grands mortiers automobiles auxquels fut due la chute si +rapide de Liége, Maubeuge, Anvers, etc. Emploi des gaz asphyxiants, +construction de grands sous-marins, création de canons tirant à 100 +kilomètres, etc. + +La cause principale de notre infériorité sur tant de points est +identique à celles que nous avons constatées en étudiant nos méthodes +industrielles: paralysie de l’initiative par la routine issue elle-même +de la persistance d’idées utiles autrefois, mais que l’évolution moderne +a rendues erronées. + + * * * * * + +Ce n’est ni avec des lois ni avec des règlements qu’on remédiera aux +défauts psychologiques que révèle l’observation des diverses classes de +notre société. Seul un système d’éducation entièrement nouveau, +s’adressant beaucoup plus au caractère qu’à l’intelligence, pourra y +parvenir. La prodigieuse évolution des États-Unis est due à des méthodes +d’enseignement complètement différentes des nôtres. + +Après avoir vu nos nouveaux alliés à l’œuvre et mesuré leur activité +féconde on comprend combien sont justes les réflexions d’un de nos plus +éminents savants, M. Le Chatelier, écrivant à propos de l’éducation en +Amérique, qu’un peuple formé par des méthodes d’éducation semblables +possédera une civilisation certainement supérieure à la nôtre. + +Le rôle désastreux de notre université constitue d’ailleurs un nouvel +exemple de l’influence funeste de la routine créée par certaines idées +fixes. + +Celles qui dirigent notre enseignement n’ayant jamais évolué, en effet, +il en résulte une infériorité partout reconnue. C’est avec raison que +dans la conclusion d’une grande enquête parlementaire sur l’Enseignement +universitaire, un éminent ministre, M. Ribot, a pu dire que notre +université est en partie «responsable des maux de la société française». +Responsable dans une grande mesure de nos premiers revers, pourrait-on +ajouter aussi. + + + + +CHAPITRE IV + +Raisons psychologiques de la débâcle allemande. + + +§ 1.--Surprise générale produite par la débâcle allemande. + +Toutes les causes de la défaite allemande ne sont pas nettement +déterminées encore. Il s’écoulera sans doute bien des années avant +qu’elles soient définitivement éclaircies. + +La débâcle germanique constitua pour beaucoup d’Allemands aussi bien +d’ailleurs que pour les Alliés et les autres peuples, un des plus +incompréhensibles événements de l’histoire. + +Les explications fournies par le _Livre Blanc_ que publia le +gouvernement allemand ne contribuent guère à l’éclairer. Elles montrent +seulement l’importance du rôle des facteurs psychologiques dans l’issue +de la grande guerre. + +C’est en raison de cette influence des éléments psychologiques que nous +croyons pouvoir écrire quelques pages sur un sujet dont l’étude semble +réservée aux écrivains militaires. + + * * * * * + +On se rend compte à quel point la défaite allemande était difficile à +prévoir en relisant les discours des hommes d’État les plus éminents, +peu de jours seulement avant l’armistice. Ils montrent combien demeurent +parfois imprévisibles des événements fort prochains. + +Parmi ces discours, un de ceux qui prouvent le mieux cette imprévision, +fut prononcé le 23 octobre 1918, c’est-à-dire dix-huit jours avant +l’armistice, par un des hommes alors les mieux documentés de l’univers, +M. Balfour, ministre des Affaires Étrangères anglais. Il disait: + + «_La fin de la guerre n’est pas encore en vue._ Nous n’avons pas lieu + de supposer que nos ennemis vont, du moins les plus formidables + d’entre eux, se désagréger devant la force morale et matérielle des + puissances associées.» + +La surprise de ce ministre fut naturellement très grande lorsque, +quelques jours plus tard, l’ennemi s’avoua spontanément vaincu. Son +étonnement se traduisit dans les termes suivants: + + «Je ne crois pas que dans l’histoire du monde il y ait eu un + changement aussi foudroyant, aussi important dans la fortune de la + guerre que celui qui s’est produit entre mars et octobre.» + +En France il nous restait également bien peu d’espérance. La veille même +de la débâcle allemande nous avions presque perdu tout espoir de succès. +«Le soir du 29 mai 1918, écrit un de nos brillants historiens M. +Madelin, la victoire future de l’Entente eût paru hypothèse folle même à +nos meilleurs amis.» Paris était sérieusement menacé. Jamais l’Allemagne +n’avait paru plus près d’un triomphe définitif. + +Ces citations ne montrent pas seulement combien la défaite allemande fut +imprévue. Elles indiquent aussi à quel point nous étions mal renseignés +sur l’état des armées ennemies. Notre manque de documentation à ce sujet +est même singulier. Dès le 14 août, en effet, on le sait aujourd’hui, +Ludendorff avouait à l’empereur que la guerre était perdue. + + * * * * * + +Les événements du début de l’année 1918 révèlent avec quelle rapidité la +victoire changea de camp. + +La transformation opérée en quelques mois fut vraiment prodigieuse +puisqu’une série de défaites désastreuses pour les Alliés se termina par +leur éclatant triomphe. Quelques lignes suffiront à rappeler ces +immortelles pages de notre histoire. + +Depuis le 21 mars 1918, les Allemands nous ayant déjà deux fois surpris +nous avaient infligé de durs revers. Le 27 mai, nous fûmes surpris +encore, au Chemin des Dames, c’est-à-dire d’un côté où leur présence +n’était même pas soupçonnée. Ils nous y furent près de 100.000 +prisonniers et s’emparèrent d’un immense matériel de réserve accumulé +dans un secteur que nos chefs jugeaient inviolable. + +A la suite de ce succès, la poussée des Allemands devint formidable. Le +27 mai au soir ils franchissent l’Aisne, le 29, ils prennent Soissons, +le 31, ils sont sur la Marne, le 1er juin ils entrent à Château-Thierry. + +Paris semblait alors tellement menacé que le gouvernement qui avait déjà +envoyé en province ses grands services se préparait à vider la capitale +de ses habitants. La situation paraissait désespérée. + +Elle ne l’était pas, pourtant, puisque cinq mois plus tard l’armée +allemande, forte encore de plus de 1.500.000 hommes, signait une +convention qu’un général ne se résigne à subir que lorsque sa force +combative est entièrement détruite. + +Les conditions imposées étaient terribles, en effet, pour le vaincu. +Reddition de la presque totalité de son matériel de guerre, abandon de +l’immense flotte de cuirassés et de sous-marins orgueil de l’Allemagne, +évacuation de l’Alsace qu’on avait juré de ne rendre jamais, acceptation +des garnisons ennemies sur le Rhin, renonciation à toutes les colonies +si lentement et si coûteusement conquises. L’Allemagne qui se croyait +encore au faîte de la grandeur tombait brusquement dans un abîme +d’humiliations. + + * * * * * + +Des événements aussi prodigieux constitueront une inoubliable leçon pour +les peuples et les rois qui, confiants dans leur force, rêveraient de +nouvelles conquêtes. L’Allemagne se croyait sûre d’un succès complet et +rapide. Son organisation militaire et son armement étaient immensément +supérieurs aux nôtres. Elle avait cent chances contre une d’être +victorieuse et cependant elle fut vaincue. + +Il faut donc bien reconnaître que dans les guerres modernes où des +peuples entiers sont aux prises, l’imprévisible peut déjouer les plus +savants calculs. A plusieurs reprises nous côtoyâmes l’abîme où tous les +neutres s’attendaient à nous voir sombrer. Nous n’y sombrâmes pourtant +pas, et l’Allemagne, malgré ses nombreuses victoires, fut finalement +écrasée. + + * * * * * + +Les lois générales qui régissent le sort des batailles montrent que leur +issue dépend le plus souvent de la valeur et du nombre des soldats, de +la capacité des chefs et de la puissance du matériel. + +Mais toutes les prévisions fondées sur ces évidences s’écroulent quand +interviennent certaines circonstances fortuites, dont l’ensemble +constitue ce que notre ignorance qualifie de hasard. + +Ces circonstances méritent bien le nom de fortuites car il dépend de +très peu de chose qu’elles se réalisent ou ne se réalisent pas. + +La guerre mondiale se trouva précisément remplie de telles +circonstances. + +Parmi les événements prouvant à quel point le succès d’une guerre peut +tenir à des circonstances imprévues nous citerons un fait rapporté par +l’amiral anglais Percy Scott[4] qui montre combien la destruction totale +de la flotte anglaise par les Allemands eût été facile. + + [4] Fifty years in the Navy. + +L’amiral raconte qu’ayant visité, en novembre 1914, à Scapa Flow où +était réunie toute la flotte anglaise, l’amiral Jellicoë commandant +cette flotte, ce dernier lui déclara que rien ne la protégeant elle +pouvait être entièrement détruite en une nuit par quelques sous-marins. + +Il est tout à fait incompréhensible, fait remarquer Percy Scott, que +notre flotte n’ait pas été anéantie. La seule explication possible est +que les Germains «ne pouvaient pas croire que nous fussions assez fous +pour placer nos vaisseaux dans une position où ils pouvaient être +facilement attaqués par des sous-marins». Deux espions leur avaient bien +signalé cette absence de défense, mais une telle déclaration parut si +invraisemblable que les espions furent soupçonnés de trahison et +fusillés immédiatement. Deux autres ensuite envoyés déclarèrent, pour +éviter le sort de leurs camarades, que la flotte anglaise était aussi +bien abritée que la flotte allemande dans le canal de Kiel. Les +Allemands renoncèrent alors à tenter une destruction qui leur eût été si +aisée et eût mis fin rapidement à la guerre. La révélation de cette +situation, ajoute l’amiral, «sera sans doute la plus amère des pilules +que les Germains aient jamais eu à avaler». + +On pourrait citer encore, parmi les circonstances fortuites ayant joué +leur rôle dans l’issue de la guerre, le fait qu’elle eût été, sans +doute, prolongée de beaucoup, si le général Mangin avait, comme je le +raconte plus loin, suivi le conseil qu’on lui donnait de ne pas +continuer son offensive. + +Ces possibilités diverses et celles résultant des alliances que nous +valurent les maladresses psychologiques des Allemands, montrent une fois +de plus le peu de valeur de la théorie du fatalisme historique. Ce sont +nos incertitudes et nos ignorances qui créent les prétendues fatalités +dont nous sommes ensuite victimes. + + +§ 2.--Causes attribuées par les Allemands à leur défaite. + +L’armée et la nation constituèrent chez tous les peuples, pendant la +guerre, deux éléments réagissant constamment l’un sur l’autre. + +Il est visible que le peuple russe fléchit avant que ses armées eussent +été détruites, mais pour l’Allemagne on ne sait pas encore nettement qui +céda le premier, de l’armée ou du peuple. + +Les chefs des troupes impériales prétendent que ce sont les plaintes du +peuple qui démoralisèrent l’armée, mais d’autres écrivains assurent au +contraire que c’est la démoralisation des soldats qui entraîna celle de +la nation. + +Autant qu’on en peut juger aujourd’hui d’après les plus récents +documents, il semble bien qu’à un certain moment le moral des généraux +et de l’armée allemande se trouva fort déprimé. A l’appui de cette +hypothèse se trouve la dépêche d’Hindenburg télégraphiant au moment de +la discussion des projets de paix devant le Reichstag: «qu’il ne pouvait +plus tenir ses troupes, qu’elles lui échappaient et que sans un +armistice, il serait forcé de capituler avec l’armée entière». + +Cette mentalité ne fut pas seulement celle du dernier moment puisque, +dès le 1er octobre, Ludendorff déclarait: + +«Nous sommes dans une situation terrible; à chaque instant, la rupture +du front peut se produire.» + +Armées fatiguées, généraux démoralisés, indignation d’un peuple déçu +dans toutes ses espérances, telles semblent bien avoir été les causes de +la débâcle. + +Les polémiques des écrivains allemands restent cependant assez +contradictoires. Le colonel Bauer, ami et compagnon de Ludendorff, +déclare que: «La troisième et dernière offensive fut un échec, parce que +Ludendorff avait sacrifié ses meilleures troupes en d’inutiles +offensives.» + +Dans la _Frankfurter Zeitung_ du 26 janvier 1919, le commandant Paulus +écrit: + + «Dire que l’intérieur est seul cause de la défaite et seul a forcé + Ludendorff à demander au chancelier d’engager des négociations en vue + d’un armistice immédiat, n’est pas exact. A la fin de septembre 1918, + l’armée allemande était déjà en retraite sur la ligne de résistance + Anvers, Bruxelles, Namur, Thionville et Metz. Ce n’est donc pas le + front intérieur mais le haut commandement allemand qui, par manque de + capacités et de volonté est responsable de l’effondrement.» + +En fait, les résultats des guerres modernes sont dus à une série de +causes diverses qu’il faut étudier séparément pour saisir le rôle de +chacune d’elles. Essayons de le faire maintenant. + + +§ 3.--Causes diverses contribuant à déterminer l’issue d’une guerre. + +_Rôles de l’esprit offensif et de l’esprit défensif._--A en juger par +les enseignements de la dernière guerre, on pourrait dire de l’offensive +ce qu’Ésope disait de la langue qu’elle est la meilleure et la pire des +choses. L’esprit d’offensive causa nos premières défaites, mais il nous +valut aussi nos définitifs succès. + +L’esprit d’offensive ne cessa d’animer nos chefs au début de la campagne +lorsque la victoire leur semblait assurée. Il représentait alors la +doctrine de l’École de guerre. + +Cette doctrine perdit bientôt son prestige à la suite de défaites +répétées. Elle le perdit même au point que, malgré la supériorité de nos +effectifs, nous demeurâmes immobilisés quatre ans devant les Allemands +qui eux-mêmes voulant terminer leurs opérations en Russie avant de nous +attaquer, restaient sur la défensive. Le principe de l’inviolabilité des +fronts avait fini, je l’ai déjà fait remarquer, par devenir un dogme +dans l’esprit de nos généraux. + +Le fait que l’esprit d’offensive n’est qu’un des divers éléments dont +l’ensemble permet de triompher se prouve par l’insuccès des Allemands +dans leurs trois dernières grandes attaques, notamment celle du 27 mai +1918, qui après avoir conduit Ludendorff jusqu’à la rive gauche de la +Marne, se termina par un échec. + +Le moral du soldat se trouve évidemment stimulé par l’offensive et +déprimé par la défensive. Mais il est plus déprimé encore par une +offensive malheureuse. + +C’est précisément ce qui arriva en 1914, au début de la campagne. Les +Allemands, connaissant la doctrine de notre état-major, savaient que +nous attaquerions et qu’en se retirant ils nous attireraient à leur +poursuite sur des champs de bataille aménagés par eux, à Sarrebourg et à +Morhange notamment. Ils y obtinrent en effet, des victoires signalées. + +L’offensive représente en réalité une force morale qui doit s’appuyer +sur des forces matérielles suffisantes et dirigées habilement. Mal +préparée, les pertes seront d’autant plus élevées que l’esprit +d’offensive des soldats aura été plus énergique. Nous en fîmes maintes +fois l’expérience malheureuse pendant la guerre. + +En résumé, la suprématie du feu et celle des combinaisons tactiques +semblent des conditions préalables du succès de l’offensive. Si nos +pertes de combattants furent aussi énormes, c’est que les Allemands +gardèrent presque toujours la suprématie de l’artillerie. + + +_Rôle de divers éléments psychologiques: idéal, confiance, surprise, +etc._--A côté de l’esprit d’offensive il existe encore certains éléments +psychologiques: idéal, surprise, unité de commandement, etc., que nous +avons étudiés déjà, dont l’influence est incontestable, mais à la +condition qu’elle soit combinée avec d’autres facteurs. + +Aussi peut-on dire que le président Wilson a fortement exagéré en +parlant de «l’irrésistible force spirituelle de l’armée des États-Unis, +laquelle a terrifié l’ennemi». + +La puissance de cette force morale fut grande assurément, mais elle eût +été bien faible sans un appui matériel. + +La confiance représente un autre élément psychologique d’une portée +considérable. + +Considérable, mais également très insuffisante à elle seule et, parfois +même, dangereuse. Au début de la campagne nos généraux se croyaient sûrs +de la victoire et cette confiance contribua à nos premiers revers. Les +généraux allemands possédaient une confiance aussi forte et elle +entraîna successivement leurs succès et leur défaite. + +Dans une interview, le maréchal Foch déclarait qu’il n’avait jamais +douté de l’issue de la guerre: «A la guerre, ajoutait-il, c’est celui +qui doute qui est perdu. On ne doit jamais douter.» + +Assurément, mais les Allemands eux non plus ne doutaient pas du succès +et cela ne les a pas empêchés d’être écrasés. + + +_Rôle du nombre des combattants._--Le nombre des combattants a une +importance évidente, mais non prépondérante cependant puisque, pendant +plusieurs années, les effectifs de l’Entente, aussi bien sur le front +français que sur le front russe, dépassèrent fortement ceux des +Allemands et que nous ne pûmes alors ni les repousser ni même obtenir de +succès partiels importants. + +Si, malgré l’infériorité de leur nombre, les Allemands furent souvent +victorieux, c’est qu’ils nous restaient fort supérieurs par leur +artillerie, par leurs procédés de fortification de campagne et par +beaucoup d’initiative. + +Longtemps, nous crûmes le nombre des hommes plus important que celui des +canons. Cette coûteuse erreur contribua fortement à la perte de quatorze +cent mille hommes sur les trois millions de soldats environ que, par un +effort gigantesque, nous avions amenés sur le front. + +La confiance dans la puissance du nombre qui exerça une véritable +fascination sur notre conduite de la guerre, continue à intervenir +encore dans l’interprétation de ses résultats. + +Suivant plusieurs écrivains militaires, les Allemands ayant engagé +toutes leurs forces au cours des grandes offensives de mars, avril et +mai, n’auraient plus gardé de réserves disponibles tandis que nous en +possédions. D’où leur défaite. + +En réalité, au 1er juillet 1918, l’ennemi avait encore en France plus de +quinze cent mille hommes, disséminés, il est vrai, sur un front beaucoup +trop étendu, ce qui le rendait faible partout. + +Il était, dès lors, probable que des attaques en masse sur plusieurs +points briseraient ce mince cordon. Mais il fallait, pour y arriver, que +nous nous décidions à multiplier nos offensives de divers côtés. Or, les +Allemands n’avaient aucune raison de supposer que nous les +multiplierions puisque pendant quatre ans nous n’avions jamais osé +tenter une telle opération. Toutes nos attaques antérieures n’avaient +eu, en effet, pour but que des objectifs très limités. + +C’était la doctrine du haut commandement. Ce ne fut pas heureusement +celle du maréchal Foch quand il devint le maître, mais il rencontra +beaucoup de résistance à l’exécution de ses ordres. + +Le général Mangin rappelle, dans une interview publiée par _Le Matin_, +qu’avant son attaque du 18 juillet, il était invité à la prudence. + +--«Faites attention, me disait-on; allez-y doucement et n’occupez que +des positions où vous puissiez passer l’hiver.» + +Les premières avances ayant réussi au delà des espérances, il était +clairement indiqué de les continuer de proche en proche sur tout le +front. Ce ne fut pas sans hésitation, pourtant, que cette offensive +générale se réalisa. Dans l’interview citée plus haut, le même officier +raconte qu’on lui ordonna de l’arrêter, alors même que l’ennemi reculait +de toutes parts. L’intervention du généralissime Foch fut nécessaire +pour lui permettre de continuer. + +On peut considérer comme probable, aujourd’hui que si l’emploi habile +des réserves joua un certain rôle dans la débâcle finale des Allemands, +ce rôle ne fut nullement prépondérant. + +Le facteur vraiment capital, fut d’avoir su profiter d’une attaque +heureuse jetée sur le flanc de l’assaillant pour continuer une série +ininterrompue de coups vigoureux sur toute l’étendue de la ligne. + + +_Influence de l’expédition d’Orient._--Nous voici arrivés à une des +causes de la défaite allemande, que n’invoquent guère les écrivains +militaires français ou étrangers, mais qui, cependant, est peut-être, de +toutes les influences énumérées jusqu’ici, une des plus importantes. + +L’abandon de la lutte par les Bulgares et les Turcs, à la suite de nos +succès en Orient, exerça, en effet, une démoralisante action sur +l’esprit des généraux allemands et aussi de la population. + +Turcs et Bulgares étant hors de cause, et les troupes autrichiennes en +retraite les routes de Vienne et, par conséquent, celles de l’Allemagne +se trouvaient ouvertes. + +L’idée que les Français ravageraient à leur tour les provinces +allemandes comme nos départements avaient été ravagés sembla si +effrayante aux Germains, qu’une paix quelconque fut jugée préférable et +c’est pourquoi, sans doute, ils mirent tant de hâte à solliciter un +armistice, malgré la dureté des conditions imposées. + +On voit à quel point fut heureuse l’initiative, si combattue en France, +par beaucoup d’hommes politiques et par notre grand état-major, d’une +expédition à Salonique. Elle ne servit à rien pendant plusieurs années, +mais au dernier moment, quand un chef énergique remplaça le général +temporisateur qui la dirigeait, elle devint la cause indirecte de notre +victoire en Occident. + +Si même nous avions attendu seulement quelques semaines avant d’accorder +l’armistice, nous aurions pu le signer à Berlin, ce qui eût été d’une +bien autre portée morale que de le signer sur notre propre territoire. +Les Allemands n’auraient pu alors soutenir qu’ils n’avaient pas été +militairement vaincus. + + * * * * * + +L’esquisse qui précède, montre de quels problèmes se trouve hérissée +l’histoire de la grande guerre. + +Notre exposé, bien que confiné surtout dans le domaine de la +psychologie, a fait voir quelles incertitudes enveloppent les faits en +apparence les plus faciles à connaître. + +Dans les événements historiques, les moindres parcelles de vérité sont +entourées de nuages qui les rendent bien difficilement accessibles. Les +mêmes faits se trouvent transformés entièrement par les illusions et les +passions de leurs narrateurs. + +Nous sortons à peine de la guerre et déjà nous voyons combien sont +contradictoires les récits publiés sur des points essentiels depuis les +origines du conflit jusqu’aux causes de la débâcle germanique. + +Ce n’est pas aux hommes d’aujourd’hui qu’il sera donné de connaître +beaucoup de certitudes sur notre grande épopée. En histoire la vérité +est toujours fille du temps. Il a fallu plus de cinquante ans de +recherches pour éclairer les causes de la défaite de Napoléon à +Waterloo. + +La vérité ne peut être demandée aux acteurs des grands drames dont ils +furent les héros. Entraînés par les événements ils les subissent et +souvent même ils ne les comprennent pas. + +Et c’est pourquoi, en histoire comme en sociologie, c’est le général +surtout et non le particulier qu’il faut s’efforcer d’atteindre. Alors +seulement les horizons se dégagent et, au-dessus des phénomènes +éphémères, apparaît l’engrenage des lois éternelles qui en guident le +cours. + + + + +CHAPITRE V + +Le coût des guerres modernes. + + +Il est probable que depuis les origines du monde aucune guerre n’a +autant coûté en hommes et en matériel que celle qui vient de se +terminer. La raison en est évidente. Jamais des peuples entiers +n’avaient été aux prises et les anciens moyens de destruction ne peuvent +se comparer à ceux mis par la science moderne aux mains des combattants. + +On pourrait dire à première vue que cette lutte gigantesque a également +ruiné les vainqueurs et les vaincus, si en réalité l’Angleterre n’en +avait retiré un immense agrandissement de territoire. Elle a pris toutes +les colonies allemandes, établi son protectorat sur l’Égypte, la +Palestine, la Mésopotamie, la Perse, etc. L’avenir seul dira si cet +agrandissement lui aura été favorable. Pour le moment son hégémonie +s’est substituée à celle de l’Allemagne mais l’histoire montre que les +hégémonies à base militaire n’ont jamais duré et furent génératrices de +nombreuses guerres. + +Ces considérations sont d’ailleurs indépendantes de l’état actuel des +pertes résultant de la guerre, auxquelles est consacré ce chapitre. + + * * * * * + +Sans être encore bien certaines les statistiques qui suivent donnent une +idée des effroyables pertes que le monde a subies. + +Les meilleurs chiffres paraissent être ceux donnés par M. Wilson dans un +discours prononcé à Tacoma (États-Unis) le 13 septembre 1919. L’auteur +Les accompagne de la réflexion suivante: «Si je n’avais ces chiffres de +source officielle il me serait impossible de les tenir pour exacts.» + +Voici, suivant lui, ce qu’a coûté la guerre aux puissances alliées: +Grande-Bretagne, 207 milliards 600 millions de francs, France 135 +milliards 200 millions[5], Russie 93 milliards 600 millions, Italie 67 +milliards 600 millions. Au total en y comprenant la Belgique, le Japon +et les autres États plus petits, 639 milliards 600 millions. + + [5] Ce chiffre semble erroné. D’après les chiffres officiels donnés à + la Chambre des Députés, le total de nos dépenses, du 6 août 1914 au + 31 décembre 1919, serait d’environ 200 milliards. Au Sénat, M. + Antonin Dubost a établi un autre chiffre. «Tout compris, dit-il, + c’est une somme de 400 milliards que représentent nos obligations + financières: cette somme dépasse l’évaluation de notre richesse + nationale avant la guerre.» En réalité personne n’est capable + aujourd’hui de chiffrer exactement ce que la guerre a coûté. + +Les puissances centrales ont dépensé de leur côté: Allemagne 203 +milliards, Autriche 109 milliards 200 millions, Turquie et Bulgarie 15 +milliards 600 millions; au total 327 milliards 600 millions. Soit en +tout pour les frais de la guerre 967 milliards 200 millions. + +En tués à l’ennemi, la Russie aurait perdu 1 million 700 mille hommes, +l’Allemagne 1 million 600 mille, la France 1 million 385 mille, la +Grande-Bretagne 900 mille, les États-Unis 50 mille; soit pour l’ensemble +des belligérants, 7 millions 450 mille hommes. + +Quant aux pertes matérielles subies par la France leur plus exacte +évaluation a été donnée dans une remarquable étude, que publiait en mars +1920 un des Ministres ayant collaboré au traité de paix, M. André +Tardieu. Parlant des tentatives faites par certaines puissances pour +modifier le traité de Versailles, l’auteur disait: + +Si le traité n’est pas exécuté, je demande ce qu’il adviendra de la +France,--de la France, dont la dette (_en évaluant la dette extérieure +au cours du jour_) est de 257 milliards; de la France, qui payait, en +1913, 4 milliards d’impôts et qui en paiera cette année 18 milliards; de +la France privée totalement de l’industrie d’une région, qui produisait +94 p. 100 de nos tissus de laine, 90 p. 100 de nos filés de lin et de +notre minerai, 83 p. 100 de notre fonte, 70 p. 100 de notre sucre, 60 p. +100 de nos cotonnades, 55 p. 100 de notre charbon, 45 p. 100 de notre +énergie électrique; de la France, qui a perdu le tiers de sa flotte +marchande; qui supporte, sur ses chemins de fer, un déficit de plus de 2 +milliards et dont la balance commerciale est en déficit de 20 milliards; +de la France enfin, qui a laissé sur les champs de bataille 57 p. 100 de +ses hommes de 19 à 34 ans». + + * * * * * + +Tous ces chiffres sont dignes de nos méditations. Il est évident que si +la raison avait une influence quelconque sur la conduite des peuples, de +semblables guerres ne recommenceraient pas d’ici bien longtemps, mais la +mémoire affective des nations est si courte, les impulsions +sentimentales et mystiques qui les précipitent les unes sur les autres +si fortes, que les espoirs de paix pour l’avenir restent bien +incertains. A l’heure où j’écris ces lignes la Pologne est en guerre +avec tous les pays voisins. Les Italiens et les Balkaniques se menacent, +l’Allemagne se débat en proie aux fureurs de la guerre civile et +d’autres pays en sont également victimes. Le vent de folie qui a soufflé +sur le monde n’est pas encore calmé. + + + + +LIVRE IV + +PROPAGATION DES CROYANCES ET ORIENTATION DES OPINIONS + + + + +CHAPITRE I + +Comment se créent les opinions et les croyances. + + +Les opinions et les croyances ayant joué pendant la guerre un rôle +essentiel, il ne sera pas inutile de consacrer quelques pages au +mécanisme de leur formation. + +Je résumerai d’abord en quelques lignes les principes exposés dans mon +livre: _les Opinions et les Croyances_[6]. + + [6] Un volume in-18, 14e édition. (Bibliothèque de Philosophie + scientifique.) E. Flammarion, éditeur. + +La croyance est un acte de foi qui fait admettre en bloc et sans +discussion une assertion ou une doctrine. La connaissance dérive +uniquement de l’observation et de l’expérience. + +Croyance et connaissance sont donc choses fort différentes puisque la +croyance a pour source une adhésion inconsciente alors que la +connaissance dérive de l’observation et de l’expérience interprétées par +le raisonnement. + +Il est fort difficile de posséder des connaissances et très facile +d’acquérir des croyances. + +La croyance se propage surtout par suggestion et contagion mentale. +Devenue collective, elle acquiert une irrésistible force. + +Les opinions peuvent avoir une origine rationnelle c’est-à-dire dérivée +de l’expérience et du raisonnement, mais elles ne sont généralement que +des croyances en voie de formation. + +Alors que les opinions et les croyances ont le plus souvent des sources +sentimentales ou mystiques, la connaissance ne peut dériver que de +l’intelligence. + + * * * * * + +La plupart des opinions émanent du milieu social auquel appartiennent +ceux qui les professent. Militaires, magistrats, ouvriers, marins, etc., +ont les opinions de leur groupe et par conséquent des jugements très +voisins. Enveloppés des idées de ce groupe, ils perdent leur +individualité et ne possèdent que des opinions collectives. L’homme +moderne tend ainsi à devenir de plus en plus un être collectif. + +Ne pouvant examiner en détail ici les éléments qui font naître, grandir +et disparaître opinions et croyances, je renverrai le lecteur au livre +que j’ai consacré à cette étude et me bornerai à rappeler, avec divers +exemples, l’énumération des grands facteurs de l’opinion: l’affirmation, +la répétition, le prestige, la suggestion, la contagion. + +Leur action varie, naturellement, suivant l’état mental des êtres sur +lesquels ils s’exercent et surtout suivant que ces êtres sont des +individus isolés ou des collectivités. + +Quelques faits suffiront pour montrer dans les événements récents le +rôle de ces divers éléments de la persuasion. + + * * * * * + +Les deux premiers, l’affirmation et la répétition, furent constamment +employés par les gouvernants allemands, notamment au début du conflit. +Il s’agissait alors de prouver, contre toute évidence, que les Anglais +et les Russes avaient attaqué traîtreusement l’Allemagne avec l’aide des +Français qui, pour la forcer à la guerre, venaient d’envoyer des avions +bombarder Nuremberg. + +Ces assertions, répétées sous toutes les formes par la presse +germanique, furent acceptées sans discussion et on peut dire que sur 70 +millions d’Allemands, il n’y en eut peut-être pas un seul, en dehors des +gouvernants, qui n’ait été convaincu de l’agression sournoise des Alliés +contre l’Allemagne. + +Le célèbre manifeste des 93 intellectuels prouva qu’une telle opinion +s’était implantée dans les esprits les plus éclairés. + +L’attaque supposée de l’Allemagne par des rivaux jaloux provoqua une +explosion de fureur indignée chez des savants pourtant très pondérés. +C’est ainsi que l’illustre psychologue Wundt écrivait cette phrase déjà +rappelée dans un de mes précédents ouvrages: «Non, cette guerre n’est +pas de la part de nos ennemis une guerre vraie, ce n’est même pas une +guerre, car la guerre aussi a ses droits et ses lois. C’est une attaque +infâme de brigands.» + +Il est évident que des esprits non hallucinés par les affirmations +répétées du gouvernement allemand auraient vite découvert, grâce à la +lecture des dépêches diplomatiques publiées dès le début du conflit, que +la Grande-Bretagne, d’ailleurs sans armée, sans préparation et gouvernée +comme la France par des pacifistes professionnels, avait fait des +efforts désespérés pour empêcher la guerre. Mais les déclarations du +gouvernement allemand étaient si catégoriques et si répétées qu’elles +avaient créé cette foi aveugle contre laquelle la raison reste toujours +sans prise. + +Pour ébranler un peu, bien peu d’ailleurs, la conviction générale des +Allemands sur les origines de la guerre, il fallut la publication d’un +mémoire de l’ambassadeur d’Allemagne en Angleterre au moment du conflit, +le prince Lichnowski. Il y prouvait nettement que la Grande-Bretagne +avait tout fait pour éviter la conflagration. Cet aveu exaspéra les +convaincus, mais ne les convertit pas. + +Il les convertit si peu que, dans un de ses discours, l’ancien +vice-chancelier de l’empire, M. Helfferich, disait: «L’Angleterre, +utilisant l’occasion fournie par le meurtre de Sarajevo, en a appelé du +travail pacifique à la force des armes. Ainsi la guerre a dépassé de +beaucoup sa cause primitive: elle est devenue la lutte entre la +domination britannique mondiale et le libre développement des peuples.» + +Nous venons de voir les résultats de l’affirmation et de la répétition. +Elles transforment en vérités apparentes les plus manifestes erreurs. La +vérité réelle finit sans doute par se découvrir plus tard, mais +seulement après que l’erreur a produit d’irréparables effets. + + * * * * * + +La contagion mentale est, après l’affirmation et la répétition, un des +plus actifs agents de persuasion. + +Elle constitue un phénomène physiologique ayant pour conséquence non +seulement l’imitation de certains actes, mais l’acceptation inconsciente +de sentiments et de croyances. + +La contagion mentale s’observe chez tous les êtres, de l’animal à +l’homme, surtout quand ils sont en foule. Agissant sur les régions +profondes du subconscient, elle est presque entièrement soustraite à +l’action de la volonté et de la raison. + +La plupart des sentiments, le courage et la peur, par exemple, peuvent +devenir contagieux. Contagieux également la charité, la solidarité, le +dévouement. La guerre en a fourni de nombreux exemples. L’instinct du +mal aussi se trouve malheureusement très contagieux. + +La force de la contagion mentale est immense et peu d’hommes sont +capables d’y échapper. Sous son influence, les caractères arrivent à des +transformations momentanées profondes. Le pacifiste endurci pourra +devenir guerrier héroïque et le placide bourgeois un farouche sectaire. + +C’est par la contagion mentale que les opinions et les croyances se +propagent et que les sociétés se stabilisent. Elle représente donc une +des plus grandes forces de l’histoire. + +Le rôle de la contagion mentale devient prépondérant dans ces périodes +critiques de l’évolution des peuples où des événements imprévus +troublent les équilibres habituels de la vie mentale. L’individu se +montre alors très influençable et se sacrifie sans hésiter sous +l’influence de la contagion créée par l’exemple. + +L’histoire en fournit d’innombrables preuves, en Russie notamment, où +ont toujours pullulé des sectes exigeant de leurs adeptes des +mutilations variées ou même le suicide. Lorsque, vers la fin du XVIIe +siècle, des prophètes se mirent à y prêcher le suicide par le feu, ils +recrutèrent rapidement de nombreux fidèles qui, après avoir édifié de +vastes bûchers, se précipitaient dans les flammes avec leurs prophètes. +Plus de 20.000 périrent ainsi en peu d’années. + +Ce fut également par contagion mentale que de nos jours l’immense armée +russe se désagrégea en quelques mois. Le socialisme y triompha également +beaucoup plus par contagion que par ses chimériques promesses. + +On ne saurait exagérer la puissance de la contagion mentale. Elle +peut--chez les collectivités surtout--dominer les caractères faibles au +point de leur inspirer des actes absolument contraires à leurs +convictions. + +Dans un ouvrage consacré à l’étude psychologique de la Révolution +française, j’ai montré quel rôle considérable y exerça la contagion +mentale. + +Un des plus frappants exemples est celui rapporté par M. Denys Cochin, +d’après les mémoires inédits de Louis-Philippe. + +La veille du jour où la Convention allait décider du sort de Louis XVI, +le duc d’Orléans protestait avec indignation contre l’idée qu’il pût +voter la mort du Roi. Il la vota pourtant. Son caractère faible n’avait +pas su résister à la contagion mentale exercée par l’assemblée. + +Rentré chez lui et soustrait à cette influence, le duc fondit en larmes, +déclarant à ses enfants qu’il était indigne d’être embrassé d’eux, puis +ajouta: «Je suis trop malheureux, je ne conçois plus comment j’ai pu +être entraîné à ce que j’ai fait.» + +Il ne pouvait le concevoir en effet, puisque c’est de nos jours +seulement que les progrès de la psychologie nous permettent de +l’expliquer. + +L’action de la contagion mentale s’est manifestée bien des fois durant +la dernière guerre, non seulement dans les actes de solidarité et de +courage tenace des soldats du front, mais dans certaines circonstances +de la vie civile. + +On vit ses effets à Paris lorsque les explosions de bombes réunissaient +dans une même cave des personnes d’origine très diverses. Tous ces +êtres, séparés par les barrières de leurs différences sociales, +intellectuelles et sentimentales, se sentaient soudain de la même +famille. La race, déesse invisible, était là, unifiant par contagion +mentale tous les cœurs. Chacun restait calme avec l’obscur sentiment +qu’un geste, un mot d’inquiétude aurait soulevé dans l’âme de son voisin +une angoisse, bientôt propagée de proche en proche. La vague de panique +collective ne se manifesta jamais parce que la vague de courage, +soutenue par la contagion mentale, fut assez forte pour l’empêcher de +naître. + +Les croyances répandues par contagion mentale ne se combattent pas avec +des raisons, mais avec des croyances contraires, propagées à l’aide de +meneurs connaissant l’art spécial de soulever les foules. + + * * * * * + +A côté de la contagion mentale se place comme facteur des opinions, et +par conséquent comme mobile de la conduite, le prestige. Les êtres +entourés de prestige dominent facilement les multitudes. Les Allemands +se faisaient massacrer en rangs serrés, sans discussion, pour plaire à +leur empereur, personnage doué de grand prestige, nul n’ignorant, ainsi +que le rappelait d’ailleurs ses discours, qu’il était le représentant de +Dieu sur la terre et parlait en son nom. + +Malgré l’autorité conférée au César allemand par l’association divine +dont le peuple était convaincu, son prestige n’a jamais égalé celui de +Napoléon, même après sa chute. Bien que ne prétendant représenter aucune +divinité, il réussit en revenant de l’île d’Elbe, à conquérir presque +seul un grand royaume défendu par une puissante armée. Ce prestige +survécut à sa mort, puisque, du fond de son tombeau, il fit sacrer +empereur son neveu. + +Le rôle du prestige dans la vie des peuples est donc considérable. Les +lois, les institutions et tous les éléments de la vie sociale se +maintiennent surtout par leur prestige et s’évanouissent dès qu’il +disparaît. + +Si les sociétés sont fort ébranlées aujourd’hui, c’est que le prestige +qui enveloppait jadis certaines valeurs morales a disparu. + + * * * * * + +Parmi les éléments générateurs de la persuasion, mentionnons encore la +suggestion. Elle peut s’exercer de façons fort différentes. Une des plus +importantes est celle de la presse. + +Les journaux sont devenus aujourd’hui les grands facteurs de l’opinion. +Le journal utilise en effet tous les moyens de persuasion dont nous +avons montré l’action affirmation, répétition, contagion et prestige. Si +indépendant que soit le lecteur, la répétition des mêmes idées sous des +formes diverses finit par l’influencer sans qu’il s’en aperçoive et par +modifier ses opinions. + +Les Allemands ont fait pendant la guerre un usage considérable de ce +moyen de persuasion. Non seulement le gouvernement avait entre les mains +la plupart des journaux germaniques, mais en outre, il consacra des +sommes énormes à l’achat du plus grand nombre possible de journaux dans +tous les pays. Un procès célèbre a montré qu’il n’avait pas reculé +devant une dépense de 12 millions pour tâcher d’acquérir un important +journal français. + +C’est grâce à la presse que les pangermanistes, appuyés par le +gouvernement, amenèrent lentement le peuple allemand à souhaiter la +guerre. On sait que ce fut également au moyen d’une presse largement +payée pendant plusieurs années que Bismarck constitua le mouvement +d’opinion d’où résulta la guerre de 1870, origine de l’unité allemande. +Bien que possédant la force matérielle, il n’avait pas osé s’en servir +avant d’avoir conquis l’opinion. + +En fait, l’opinion a de tout temps dominé le monde. + +«Elle est, disait Napoléon, une puissance invincible, mystérieuse, à +laquelle rien ne résiste.» + +Qui se rend maître de l’opinion peut conduire un peuple aux actes les +plus héroïques aussi bien qu’aux plus absurdes aventures. + +Les hommes d’État supérieurs surent toujours diriger l’opinion, les +politiciens médiocres se bornent à la suivre. + + * * * * * + +A côté de la persuasion créée par les journaux se trouve celle +qu’exercent certains orateurs. Le journal et l’orateur poursuivent le +même but: convaincre, mais ils y arrivent par des voies différentes. + +L’orateur capable de soulever les foules possède une influence +personnelle qui le dispense d’invoquer des raisons. + +On connaît l’histoire de cet acteur aimé du public qui fit le pari de +provoquer l’enthousiasme de toute une salle en prononçant, avec des +gestes convenables, des phrases totalement dépourvues de sens, mais dans +lesquelles il intercalerait au hasard des mots prestigieux: patrie, +honneur, drapeau, etc. Il fut frénétiquement applaudi. + +On peut rapprocher de ce fait celui que raconte M. Bergson, accompagnant +en Amérique un brillant orateur chargé de faire de la propagande pour +les Alliés devant un public ignorant complètement le français. Son +succès fut cependant immense. + + «C’était, dès les premiers mots, une adhésion en quelque sorte + physique de l’auditoire, qui se laissait bercer par la musique du + discours. A mesure que l’orateur s’animait et que ses gestes + dessinaient plus fortement sa pensée et son émotion, les assistants, + attirés à l’intérieur de ce mouvement, adoptaient le rythme de + l’émotion, emboîtaient le pas à la pensée et comprenaient en gros la + phrase lors même qu’ils n’en saisissaient pas les mots.» + +Faire naître, grandir ou disparaître des sentiments, c’est tout l’art de +l’orateur. Les sentiments l’emportèrent toujours sur les arguments +rationnels les plus sûrs. + + * * * * * + +Notre énumération des facteurs de l’opinion ne constitue qu’une bien +sommaire esquisse. Pour la rendre moins incomplète, il faudrait montrer +comment ces facteurs influencent les diverses mentalités, car il est +évident que toutes ne réagissent pas de la même façon. + +Chez beaucoup, on ne réussit d’abord qu’à créer des convictions. C’est +déjà quelque chose, mais la conviction ne devient utile que rendue assez +intense pour déterminer l’action et surtout une action continue ne +fléchissant jamais. + +Cette forme de conviction agissante est celle que les hommes qui +dirigent l’opinion doivent s’efforcer de provoquer et surtout de +maintenir. + +Dans la dernière guerre, le succès appartint aux combattants dont les +convictions furent assez fortes et l’énergie assez grande pour les +amener à résister le plus longtemps. + +Les éléments d’où dérivent les opinions et les croyances constituent un +arsenal psychologique d’une puissance considérable mais d’un maniement +difficile. Quelques exemples vont montrer comment les Allemands surent +l’utiliser et quels résultats ils en ont obtenu. + + + + +CHAPITRE II + +Le maniement des armes psychologiques. + + +Dans une ingénieuse fiction, le plus célèbre des romanciers anglais +envoie sur notre planète les habitants d’un astre lointain. Supposons +les mêmes visiteurs venus, pendant la guerre, prier un chef germain de +les renseigner rapidement sur la valeur respective des diverses armes +utilisées pendant les combats. Quelle réponse eussent-ils obtenue? + +Sans doute le guerrier aurait exposé avec orgueil quelques-unes des +grandes inventions qui conduisirent à un si haut degré l’art de +détruire: avions permettant d’anéantir les merveilles de l’art, et +d’exterminer les habitants des cités; mitrailleuses à tir rapide +capables de faucher en quelques minutes des milliers d’hommes vigoureux +et jeunes, espoir de l’avenir; gaz toxiques enveloppant les armées d’un +nuage mortel. Il leur aurait montré aussi les ingénieux sous-marins qui +envoient instantanément au fond des mers de grands paquebots chargés +d’inoffensifs passagers. + +Si, désireux de compléter leur documentation sur la valeur des machines +produisant de tels effets, les visiteurs avaient demandé le résultat +final de l’extermination de tant de millions d’hommes, il eut bien fallu +leur avouer que le seul résultat décisif obtenu n’avait encore été que +la ruine générale de l’Europe. + +Et si les planétaires personnages, après avoir pris connaissance des +principaux événements de la guerre, s’étaient enquis de la nature des +armes qui avaient pu, en quelques semaines, désagréger les troupes +russes, ils eussent appris que ces immenses légions de combattants +furent uniquement vaincues par certaines armes immatérielles plus +puissantes que tous les canons, les armes psychologiques. + + * * * * * + +En quoi consiste cet arsenal psychologique dont la force s’est montrée +si grande? + +Il comprend simplement le maniement du clavier des facteurs moraux que +nous avons succinctement énumérés dans le précédent chapitre mais sans +indiquer sur quels éléments de la personnalité ils agissent ni comment +on doit les employer. + +Leur maniement n’est pas facile. Le clavier mental est délicat et son +emploi malhabile, dangereux. Bien manié, il permit à l’Allemagne de +désagréger des armées jadis très vaillantes; mal manié, il lui créa +d’irréductibles ennemis. + +Les succès des Allemands en Russie prouvent qu’ils avaient fini par +devenir experts dans une science jadis ignorée d’eux. + +Au début de la guerre, leur incapacité à pénétrer la pensée, les +sentiments et par conséquent les mobiles de conduite des hommes fut +prodigieuse. Elle dressa contre eux les plus grands peuples. D’abord +l’Angleterre, dont la neutralité eût été si facile à obtenir, puis +l’Italie et enfin les États-Unis. + +La cause première de leurs échecs fut de croire que tous les hommes se +mesurent au même mètre et obéissent aux mêmes mobiles. + +N’ayant que des principes erronés pour guide, les Allemands employèrent +d’abord uniquement comme armes psychologiques les menaces, la terreur et +la corruption. + +Très capables d’agir sur certaines âmes inférieures, ces armes se +montrèrent inefficaces sur les peuples stabilisés par leur passé. La +Belgique se laissa incendier et torturer sans céder. Les menaces +n’eurent d’autres résultats que de faire surgir du sol anglais trois +millions de volontaires. Aux États-Unis, menaces et complots eurent pour +unique conséquence de rompre une neutralité que l’Allemagne aurait dû se +conserver à tout prix. + + * * * * * + +Instruits par l’expérience, les Allemands finirent par reconnaître +qu’ils s’étaient profondément trompés sur les moyens d’influencer l’âme +des peuples. C’est alors que furent substituées aux procédés grossiers +d’intimidation des méthodes plus subtiles et plus sûres. + +Ils reconnurent d’abord que le meilleur moyen de désarmer un adversaire +est de paraître adopter ses conceptions. Ainsi firent-ils en parlant de +fraternité universelle, de société des nations, etc. + +Tous les moyens furent employés par eux pour agir sur l’opinion devenue, +dans les temps modernes, la grande souveraine du monde. Qu’un peuple +soit persuadé, comme les Russes, qu’il ne doit plus se battre et par la +seule influence d’une telle conviction, ce peuple s’avoue immédiatement +vaincu et devient l’esclave de son vainqueur. + +Sachant bien n’avoir rien à espérer des gouvernants les dirigeants +allemands comprirent que c’était sur l’âme des multitudes qu’il fallait +agir, par l’intermédiaire des partis politiques possédant de l’influence +sur elles. Devenus doucereux, ils se mirent à parler de pacifisme, de +désarmement, de paix sans annexions, ni indemnités, etc., conceptions +fort dédaignées de leurs philosophes. + +Les résultats obtenus par ces nouvelles méthodes furent incontestables. +Les Italiens eux-mêmes attribuent à la propagande socialiste que +menaient dans leur pays des agents à la solde de l’Allemagne le désastre +de Caporetto où plusieurs corps d’armée se rendirent sans combat. + +En Russie les résultats furent plus importants encore. Déjà sous le +tsarisme, l’Allemagne avait essayé une paix séparée en achetant +plusieurs ministres qui arrêtèrent la fabrication des armes et trahirent +la Roumanie. Après la révolution, l’Allemagne favorisa le mouvement +bolcheviste en lui fournissant d’énormes subsides. + +Les conséquences furent immenses. Même entièrement vaincu, jamais le +tsar n’aurait signé une paix comparable à celle que souscrivirent les +chefs bolchevistes. Elle donnait à l’Allemagne des provinces renfermant +55 millions d’hommes, parmi lesquelles l’Ukraine, considérée comme le +grenier de l’Europe. On a dit avec raison «que l’asservissement russe +signifiait la domination allemande non seulement de la mer du Nord à +l’Asie Mineure, mais encore au Nord jusqu’à l’Océan Arctique et à l’Est +jusqu’à l’Oural.» Sans notre victoire, la Russie eût été entièrement +germanisée en peu d’années. + + * * * * * + +L’action des agents allemands chez divers peuples resta longtemps +presque inaperçue. Il fallut les recherches de l’attorney général des +États-Unis pour découvrir que l’ambassade d’Allemagne avait un crédit de +deux cent cinquante millions de francs au service de sa propagande en +Amérique. + +Des menées identiques s’exercèrent dans tous les pays de l’univers: aux +Indes, aux Antilles, à Java, etc. Les Allemands y versaient des subsides +aux publications locales et recrutaient des bandes révolutionnaires pour +provoquer grèves et émeutes. Les journaux espagnols ont publié des +documents prouvant que l’ambassadeur d’Allemagne en Espagne soudoyait +les anarchistes pour organiser des grèves et des mouvements destinés à +renverser les ministres insuffisamment germanophiles. + +En France, la propagande fut aussi tenace, mais ignorée jusqu’au jour où +des procès retentissants révélèrent sa force. Les Germains y dépensaient +l’argent sans compter puisqu’ils n’hésitèrent pas, comme je l’ai +rappelé, à verser douze millions pour l’achat d’un seul journal. + + * * * * * + +L’exemple de la Russie prouva aux Allemands que le socialisme était leur +plus sûr allié. + +Nos illuminés de l’Église socialiste ne perdirent pendant la guerre +aucune de leurs illusions. Ils voyaient au travers de leurs rêves la +«sozialdemokratie» et l’internationalisme combattant le pangermanisme et +obligeant l’Empire à la paix. + +Rien ne dissipa cet aveuglement. En vain leur montrait-on des journaux +socialistes allemands, comme le _Vorwaerts_, réclamer des annexions et +assurer que la sozialdemokratie elle-même, arrivée au pouvoir, serait +obligée de faire une politique impérialiste sous peine d’être balayée +dans les vingt-quatre heures. Un autre journal du même parti, écrivait: +«Nous sommes qualifiés en tant que socialistes pour dire qu’il nous faut +des territoires pour étendre notre agriculture.» Le professeur Laskine +donnait cette citation d’une grande revue socialiste: «Les plus ardents +partisans de Liebknecht eux-mêmes ne veulent rendre ni la Belgique, ni +aucun des territoires que nous occupons.» + +Nos socialistes, dont la propagande dans les ateliers et les usines +faillit être si désastreuse, rêvaient d’obtenir la paix par leur +pression sur les gouvernants. Les Allemands favorisèrent naturellement +cette campagne qui leur avait si bien réussi en Russie où elle produisit +la guerre civile et le démembrement du grand empire. + + * * * * * + +Les armes psychologiques ne se combattent qu’avec des armes +psychologiques. Aux apôtres socialistes prêts à accepter une paix +allemande, il aurait fallu opposer d’autres apôtres chargés de rappeler +ce qu’était la vie des peuples soumis à l’Allemagne. + +Sans parler des Belges déportés dans les usines où ils étaient +astreints, avec un salaire dérisoire, aux plus durs travaux, le sort des +Polonais dans la Pologne prussienne avant la guerre est suffisamment +démonstratif. Les paysans s’y voyaient expropriés dès qu’un Allemand +convoitait leurs terres et les enfants publiquement fouettés quand ils +essayaient de parler leur langue maternelle. + +Ces faits furent toujours oubliés de nos socialistes. Ils ne pouvaient +pas ignorer, cependant, que si l’Allemagne avait réussi à imposer sa +paix avec les clauses économiques souhaitées par elle, la destinée de +l’ouvrier français serait devenue tout à fait misérable. Grâce à leur +outillage et surtout aux mines de charbon dont ils ont un excédent, +alors que nous en manquons, les Allemands peuvent fabriquer à des prix +très inférieurs aux nôtres. Pour produire des marchandises à des taux +rendant possible leur vente, nos ouvriers auraient été obligés +d’accepter salaires permettant tout juste de ne pas mourir de faim. La +paix allemande eût donc été un désastre pour eux. Le peuple le comprit +malgré la propagande socialiste et c’est ce qui nous sauva. + + * * * * * + +On voit par les pages qui précèdent combien dangereuses et vaines +étaient les diverses propositions des Allemands et leur adhésion +apparente aux projets de désarmement, de société des nations et autres +formules, très méprisées des philosophes germaniques et de leurs +sectateurs. + +De telles adhésions ne constituèrent jamais que manœuvres de stratégie +morale. Elles étaient fondées d’ailleurs sur des conceptions +psychologiques très sûres. + +Supposez, en effet, que les diplomates allemands aient réussi à obtenir +de leurs adversaires la discussion de la paix de conciliation dont ils +acceptaient les principes, y compris la restitution de la Belgique. +Comme à Brest-Litovsk, ces diplomates se seraient montrés d’abord très +conciliants, admettant toutes les demandes accessoires pour prolonger +les débats et accroître ainsi dans l’âme des combattants l’espoir de la +paix universellement souhaitée. + +L’influence de cet espoir aurait progressivement affaibli la tension des +énergies que maintenait auparavant la nécessité de combattre. Devant la +grandissante certitude de la paix, l’idée de recommencer fût devenue +profondément antipathique. + +A ce moment précis se seraient alors révélés les vrais desseins de +l’Allemagne. Sans doute, aurait-elle dit, nous avons promis de restituer +la Belgique, mais il est nécessaire pour notre sécurité de garder +Anvers, etc. + +De telles conditions étant inacceptables, les Alliés auraient dû +reprendre la lutte, mais cette fois dans des conditions déplorables, +ayant perdu l’énergie belliqueuse qui constitue un des plus sûrs élément +de victoire. Les facteurs moraux du succès seraient alors passés du côté +des Allemands. Utilisant l’infinie crédulité de leur peuple, les +gouvernants l’auraient facilement persuadé que les Alliés refusaient la +paix dans le but de détruire l’Allemagne. + +On voit le danger des armes psychologiques employées contre nous par les +Germains. Elles faillirent devenir plus redoutables que leurs canons. + + + + +CHAPITRE III + +Les bouleversements politiques. Rapidité de leur propagation. + + +Ayant déjà consacré un ouvrage à la psychologie des révolutions, je ne +saurais m’étendre de nouveau sur ce sujet et me bornerai maintenant à +étudier, comme exemple des grands bouleversements politiques, celui qui +a désagrégé la Russie. + +On y voit figurer tous les éléments des révolutions que nous avons +observés ailleurs: mécontentement, action des meneurs, contagion +mentale, caractère du peuple auteur de la révolution, etc. + +En Russie, le mécontentement fut, avec l’espérance, le grand terrain de +culture de la révolution. Comme dans tous les cas analogues, sous +l’influence d’excitations agissant dans le même sens, les volontés +unifiées devinrent un torrent qu’aucune barrière ne pouvait endiguer. + +Ce fut surtout par contagion mentale que la révolution russe se +propagea. Pour comprendre son influence sur les Russes, il faut d’abord +connaître leur psychologie. + +L’âme russe est construite sur un plan fort différent du nôtre. Faute +d’armature ancestrale, elle ne possède aucune stabilité. Ses convictions +sont des convictions fugitives résultant uniquement de l’impulsion du +moment. Le Russe est sincère quand il prend un engagement et non moins +sincère quand il ne l’exécute pas. + +Cette impulsivité extrême livre l’âme russe à tous les entraînements et +sa moralité à toutes les tentations. Du paysan au ministre, les +consciences s’achètent facilement. Le cours de la guerre l’a trop +clairement montré. On sait maintenant qu’avant la révolution le +président du conseil et divers ministres soudoyés par l’Allemagne +préparaient une paix séparée. + +Les seules influences capables de dominer fortement l’âme russe sont les +convictions mystiques. Propagées par contagion mentale, elles la +stabilisent dans un sens déterminé, tant que leur action persiste. + +Si absurde que puisse être le but d’une secte mystique, si durs que +soient les sacrifices exigés de ses adeptes, elle est toujours sûre de +trouver en Russie de nombreux adhérents. C’est chez un tel peuple +seulement que pouvaient prospérer des sectes comme celle des Skopzy qui, +de nos jours encore, imposent de si cruelles mutilations à leurs +fidèles. Chez lui seulement pouvaient prospérer des hallucinés comme le +célèbre moine Raspoutine, assez puissant à la cour pour faire nommer ou +révoquer à sa volonté ministres et généraux. + +En résumé, le Russe a une âme de primitif et reste inapte à se diriger +lui-même. Le knout et les convictions mystiques sont les uniques +éléments ayant réussi jusqu’ici à le conduire. + + * * * * * + +Sur de telles âmes, des idées simples, chargées de promesses et +d’espérances, exercent un pouvoir contagieux considérable. Or elles +étaient pleines de séduction, les promesses bolchevistes. + +D’abord et avant tout, celle d’une paix ardemment souhaitée par des +multitudes combattant pour une cause qu’elles ne comprenaient pas et +désorientées par de trop visibles trahisons. + +Puis la séduisante conception d’égalité absolue, que venait vérifier des +nominations comme celle d’un simple matelot promu ministre de la Marine +et d’un sous-officier sautant tous les grades pour être nommé général en +chef des armées. + +Enfin, promesse de la propriété du sol pour les paysans et +enrichissement des ouvriers devenus seuls maîtres des usines. + +Réaliser tant de promesses nécessitait beaucoup d’argent. Les +subventions allemandes et le pillage méthodique des fortunes privées en +fournirent suffisamment. Les foules se persuadèrent que le paradis +allait être établi sur terre et la propagation révolutionnaire fut +instantanée. + +Cette propagation rapide de certains mouvements révolutionnaires est un +phénomène observé dans beaucoup de révolutions soit religieuses comme la +Réforme, soit politiques comme la révolution de 1848. + +La diffusion presque immédiate de l’Islamisme constitue également un des +plus frappants exemples de cette rapidité. Elle fut si soudaine et si +étendue que les historiens peu familiers avec certaines lois +psychologiques régissant les croyances renoncent à l’expliquer. + +De cette histoire typique, je rappellerai un fragment prouvant +expérimentalement l’instantanéité de propagation de croyances n’ayant +cependant aucun élément rationnel pour soutien. + + * * * * * + +Remontons d’une douzaine de siècles la ligne du temps et +transportons-nous à la cour du roi de Perse, souverain très puissant, se +qualifiant volontiers de roi des rois. + +Nous sommes au VIIe siècle après J.-C. vers le début de l’Hégire. Les +vastes empires qui rayonnaient jadis sur l’Orient ont disparu. Rome +n’est plus qu’une ombre. Byzance supporte difficilement l’héritage des +civilisations antérieures. La Perse seule s’accroît chaque jour. + +Aucune sagesse humaine ne pouvait alors pressentir qu’au panthéon des +dieux venait de naître une divinité nouvelle qui soumettrait bientôt une +partie considérable de l’univers à ses lois. + +Assis sur un trône de marbre incrusté d’or dans la grande salle +d’audience de son palais, le roi de Perse songeait. + +Dernier représentant de cette illustre dynastie des Sassanides qui +gouvernait depuis des siècles son antique empire, il avait brillamment +continué leur œuvre. De l’Indus à l’Euphrate, sa puissance était +redoutée. Pourquoi ses états ne deviendraient-ils pas aussi vastes qu’à +l’époque glorieuse des grands rois Achéménides, contemporains +d’Alexandre? + +Continuant à méditer sur sa future grandeur, le roi contemplait d’un œil +distrait les envoyés lui apportant des tributs, quand, soudain, un +esclave vint lui dire que des émissaires arabes mal vêtus, mais de mine +fière, insistaient pour être introduits. + +Des Arabes! Que pouvaient bien lui vouloir ces lointains nomades, +ignorés par l’histoire, et dont il n’avait que très vaguement entendu +parler? + +Curieux de le savoir, le roi ordonna de les faire entrer. Ils parurent, +s’approchèrent du trône et sans se prosterner comme l’exigeait l’usage, +tinrent au monarque cet altier discours: + +«Le calife de la Mecque nous envoie vers toi pour te donner à choisir: +ou adopter la foi du prophète, ou payer tribut, ou voir ton empire +détruit par nos armes.» + +Irrité d’une telle insolence, le monarque ébaucha un geste vers le garde +qui, figé comme une statue de bronze, se tenait derrière lui, son long +sabre à la main. Puis, se ravisant, il haussa les épaules et murmura +avec dédain: + +«Ce sont des fous. Qu’on les renvoie.» + +Trois mois plus tard, le roi des rois était renversé de son trône. Son +empire tombait sous la domination des Arabes. Le drapeau de l’Islam +flottait sur toutes les villes de la Perse. Il y flotte encore. + +Le puissant souverain avait été vaincu par des armées matériellement +très inférieures aux siennes, mais grandies par une foi mystique dont il +ne soupçonnait pas la force. + +On sait avec quelle rapidité l’empire arabe devait grandir. + +En quelques années, l’Égypte, l’Afrique, l’Espagne étaient conquises. La +France elle-même se voyait menacée, et il fallut toute la vaillance de +Charles Martel pour arrêter l’invasion, arrivée jusqu’à Poitiers. + +Après avoir, sous l’impulsion de leur foi, fondé un vaste empire et une +civilisation dont nous admirons les vestiges, les Arabes furent vaincus +par d’autres conquérants, les Mogols, d’abord, les Turcs plus tard; mais +la contagion mentale de convictions fortes ayant obligé les vainqueurs à +l’adoption de la foi religieuse de vaincus d’ailleurs plus civilisés +qu’eux, l’islamisme continua son expansion. Après avoir envahi l’Inde, +il s’étendit jusqu’aux confins de la Chine et les dépasse aujourd’hui. + + * * * * * + +L’histoire de la fondation de la puissance arabe, celle des Croisades, +celle de la soumission de 400 millions d’hommes à la foi bouddhique, +celle de l’extension de la révolution française et, de nos jours, celle +de la propagation du bolchevisme, sont des événements de nature +identique, que la psychologie moderne seule peut expliquer. + +Les historiens rationalistes les comprennent fort mal et sont irrités de +voir le rôle formidable joué par les hallucinés dans l’histoire du +monde. + +Ce rôle cependant fut prépondérant. Sous leur influence, de puissantes +civilisations ont surgi et d’autres ont péri. La grandeur des effets +engendrés étant sans rapport avec la petitesse des causes on peut +s’étonner que parce qu’un nomade illuminé eut sous sa tente de vagues +visions, le monde ait été bouleversé. Il le fut pourtant, et du fond de +son tombeau, ce redoutable visionnaire domine encore les sentiments de +plusieurs millions d’hommes. + + * * * * * + +La propagation de certains mouvements révolutionnaires modernes ne +s’explique pas seulement par la séduction mystique de croyances +promettant à chacun l’égalité, la fortune et le bonheur. Elle est +favorisée aussi par d’autres motifs qui peuvent se résumer en quelques +lignes. + +Les grandes civilisations se compliquant beaucoup avec le progrès, +laissent derrière elles dans leur course rapide une foule d’êtres +n’ayant pas les capacités nécessaires pour les suivre. Ils constituent +l’armée immense des inadaptés. + +Ces inadaptés restent naturellement des mécontents et par conséquent des +ennemis de la société où ils ne trouvent pas la place dont ils se +croient dignes. + +Toutes les révolutions les eurent pour adeptes. Ils ont surgi en France +sous la Terreur, puis sous la Commune, puis en Russie aujourd’hui. A +leur tête se mettent invariablement des politiciens avides de fortune ou +d’honneurs et dont le bruyant altruisme masque des instincts égoïstes +souvent très bas. Le monde a parfois manqué de Catons mais jamais de +Catilinas. + +Ces inadaptés existent également, quoique à un degré moindre +qu’ailleurs, en Allemagne et ses gouvernants commirent une erreur +psychologique en le méconnaissant. Favoriser à l’étranger la propagande +socialiste c’était ignorer les lois de la contagion mentale et s’exposer +à devenir victimes du fléau déchaîné par eux. Ils n’ont compris leur +erreur qu’en voyant la révolution se développer dans leur propre pays. + +Les prisonniers allemands en Russie, qui avaient observé les +bolchevistes à l’œuvre et aidé volontiers à cette œuvre, retenaient de +leurs doctrines qu’elles seraient pour eux l’affranchissement d’une +discipline très dure. Cette idée simpliste d’affranchissement était +évidemment plus séduisante que les théories pangermanistes, sans intérêt +pour de simples soldats. + +Les gouvernants allemands se trouvèrent à l’égard du bolchevisme, pour +l’extension duquel ils dépensèrent tant de millions, dans la situation +de ce sorcier d’une vieille légende qui, connaissant la formule magique +capable de faire surgir un torrent fut submergé par lui, faute de savoir +les mots capables de l’arrêter. + +En raison même du pouvoir contagieux des mouvements populaires, il est +toujours plus facile de les provoquer que de les refréner. L’Allemagne, +la Prusse et surtout l’Autriche en firent jadis l’expérience, lorsque la +révolution de 1848 propagée par contagion dans une grande partie de +l’Europe finit par les atteindre. En Autriche cette propagation eut pour +conséquence l’abdication de l’empereur Ferdinand en faveur de +François-Joseph. Ce dernier en fut bientôt réduit à solliciter le +secours d’une armée russe pour combattre les Hongrois qui s’étaient +déclarés en République. Il ne triompha d’eux que par une longue série de +massacres. + + * * * * * + +Ce chapitre avait surtout pour but de montrer avec quelle rapidité +peuvent se propager les mouvements religieux et révolutionnaires dès +qu’ils impressionnent l’âme des foules. + +Cette constatation fondamentale rend intelligible l’extension du +mouvement bolcheviste que nous étudierons dans d’autres chapitres. Ce +n’est pas en réalité, comme on le fait généralement, à une foi politique +qu’il faut le comparer, mais aux grands mouvements religieux tels que +l’islamisme. + + + + +LIVRE V + +LE NOUVEL OURAGAN RÉVOLUTIONNAIRE + + + + +CHAPITRE I + +Formes actuelles des aspirations populaires. + + +Une des grandes difficultés de l’heure prochaine sera non seulement +d’imposer la paix au dehors, mais aussi de l’obtenir au dedans. De +graves symptômes montrent que cette paix intérieure sera aussi ardue que +celle qu’il fallut établir avec nos ennemis. + +La propagande socialiste a, d’ailleurs, trouvé un terrain bien préparé +par un mécontentement général dont les causes sont multiples. + +C’est par des grèves innombrables que le mécontentement populaire se +manifesta dans les divers pays. Elles se présentent partout avec un +caractère nouveau qui les différencie nettement des grèves antérieures. + +Jusqu’ici, en effet, les réclamations ouvrières avaient pour but unique +un accroissement de salaires. Jamais elles ne s’étaient proposé +d’obliger les gouvernants à certains actes politiques faisant partie des +attributions de l’État. + +On peut juger de leur état d’esprit actuel d’après le programme présenté +au Congrès des cheminots par un de ses membres influents: + + «Toutes relations, y est-il dit, doivent être rompues avec les + Compagnies et les pouvoirs publics. + + Nous devons être, avant tout, un organisme destructif. Faisons d’abord + table rase, nous reconstruirons après. + + Il n’y a point pour nous de salut hors la grève générale, génératrice + de la révolution. La dictature du prolétariat s’inspire de la théorie + communiste libertaire, c’est-à-dire action directe des exploités + contre les exploiteurs; démolition de la société actuelle et + opposition à toute organisation nouvelle.» + +Un des ordres du jour, voté avec enthousiasme, contenait les passages +suivants: + + «Considérant que les révolutionnaires russes, hongrois et allemands ne + font qu’appliquer les principes que nous avons toujours défendus et + que l’_expropriation capitaliste_ demeure à l’ordre du jour de notre + propagande et de notre action, + + Se séparent aux cris de: «Vive la grève générale! Vive la révolution + sociale!» + + * * * * * + +Les grèves actuelles sont dirigées par des chefs de syndicats auxquels +les ouvriers obéissent avec une facilité qui montrent bien le besoin de +la presque totalité des hommes d’être guidés. Les meneurs réunissent en +un faisceau les volontés individuelles incertaines. Ils opèrent une +sorte de cristallisation dans un milieu amorphe. + +Pour agir sur les collectivités soumises à leur influence ils doivent +posséder une volonté impérieuse. Les chefs de syndicats connaissent bien +ce principe et ne laissent pas discuter leurs brèves injonctions. Un +geste a suffi pour que 500.000 cheminots se missent en grève sans se +soucier d’affamer leur pays. + +Les exigences de ces syndicats, auxquels le pouvoir de décréter des +grèves confère une indiscutable force, croissent à mesure que faiblit la +résistance des gouvernants. Ils ne sont encore aujourd’hui qu’un état +dans l’État, mais ils aspirent à devenir tout l’État. + +Leurs prétentions atteignent souvent l’extravagance. A Paris, ils +intimèrent aux directeurs de théâtres l’ordre de ne pas accepter +d’artistes non syndiqués à la Confédération générale du travail et on a +pu lire dans les journaux que les artistes des grands théâtres +subventionnés (Opéra, Opéra-Comique, Odéon), «vinrent à la C.G.T. +déclarer que pour obéir à l’ordre syndical qui venait de leur être donné +ils allaient se mettre en grève». + +Avant longtemps, sans doute, la C.G.T. donnera au ministre des +Beaux-Arts l’ordre de refuser l’entrée des salles d’expositions aux +peintres non syndiqués, et interdira aux éditeurs de publier les livres +d’auteurs non syndiqués, etc. La dictature du prolétariat, dont nous +étudierons bientôt les effets, se trouverait alors réalisée. + +L’universalité du mouvement gréviste dans tous les pays constitue une +aspiration inconsciente des travailleurs manuels à devenir les maîtres +et remplacer leurs chefs dans la direction des affaires. Les exemples de +la Russie et de l’Allemagne montrent que cette expérience coûtera fort +cher aux peuples qui tenteront encore de la réaliser. + +Tout pouvoir sans contrepoids s’intensifie progressivement en absorbant +les pouvoirs rivaux plus faibles, puis il périt par son exagération +même. Cette loi est une des plus vérifiées de l’histoire. + +La France, divisée jadis en grands partis politiques, se fractionne +aujourd’hui en petits syndicats semblant jouir d’une puissance absolue, +puisque chacun d’eux possède la facilité d’arrêter la vie sociale. Que +les syndicats boulangers décrètent une grève et le pays est sans pain. +Que les cheminots refusent le travail et les grandes villes ne sont plus +approvisionnées. De même pour la plupart des professions. + +En réalité, cependant, cette puissance est un peu illusoire. D’abord, +parce que les auteurs de telles grèves en sont les premières victimes; +en second lieu, parce que l’opinion publique, si influente aujourd’hui, +finirait par se dresser contre ces abus et exigerait des mesures de +répression indispensables, mais où toutes les libertés finiraient par +sombrer. + +Les grèves partielles devenant de plus en plus gênantes pour tout le +monde, les syndicats associés aujourd’hui en arriveront à se +désolidariser, puis à se combattre. Les peuples n’ont pas péniblement +détruit la tyrannie des rois pour se soumettre aveuglément au despotisme +anonyme de syndicats ouvriers prétendant arrêter à leur volonté la vie +d’un pays. + + * * * * * + +Nous en sommes encore actuellement à la phase où les mots, les mythes, +les formules exercent une puissance souveraine sur l’âme crédule des +foules. + +Éclairer ces foules sur leurs véritables intérêts est une des tâches les +plus nécessaires de l’heure présente. On n’y songe cependant guère. Les +politiciens cherchent à plaire, non à instruire. + +Nous possédons d’innombrables ligues contre l’alcoolisme, la +dépopulation, etc., aucune ne s’est fondée pour instruire les masses et +leur montrer les réalités économiques qui vont conditionner leur +existence. Bien exceptionnels aujourd’hui sont les orateurs osant dire +tout haut les vérités nécessaires à connaître. + +Pour réussir cet enseignement des classes populaires, il faudrait +étudier d’abord la mentalité de l’ouvrier et bien connaître les +arguments au moyen desquels les meneurs socialistes l’illusionnent; ne +pas dédaigner les gros effets oratoires qui agissent sur les foules, ne +pas hésiter non plus à entrer dans le détail des lois économiques qui +vont dominer le monde et ne tiendront compte ni de nos rêves ni de nos +volontés. + +A une foi agissante, il faudrait opposer une foi également agissante. +Les apôtres ne se combattent qu’avec des apôtres, on ne le répétera +jamais assez. + + * * * * * + +Cette tâche d’instruction est urgente. Tous les esprits doivent être mis +nettement en face de la situation actuelle. Notre dette écrasante ne +peut diminuer qu’en fabriquant assez abondamment pour pouvoir exporter. +Importer sans exportation compensatrice constitue une menace de ruine +prochaine. Or, nos importations augmentent considérablement alors que +les exportations continuent à fléchir. + +Les constantes interventions socialistes contre le capital contribuent +beaucoup à entraver l’essor de notre industrie. Un homme d’État anglais +a dit avec raison, que dans dix ans seulement on saura qui a gagné la +guerre. Ce n’est pas s’avancer beaucoup d’affirmer que le peuple qui +l’aura réellement gagnée sera celui chez lequel les doctrines +socialistes exerceront le moins d’action. + +Si la situation de l’Amérique semble devoir être bientôt très supérieure +à celle de l’Europe, c’est en grande partie parce qu’à la haine des +classes elle a substitué leur association. L’ouvrier américain sait +parfaitement défendre ses intérêts, mais il sait aussi qu’enrichir le +patron contribue à s’enrichir soi-même. Il est également persuadé que +l’initiative privée et non l’intervention de l’État, constamment +réclamée par le socialisme français, engendre les progrès qui font +prospérer les nations. + +Les Américains savent toutes ces choses, parce qu’ils les ont apprises +non seulement par l’expérience, mais aussi dans leurs écoles dirigées +par des maîtres dédaigneux des théories et ne tenant compte que des +réalités. + + * * * * * + +Les Allemands se félicitent fort de la désorganisation créée chez leurs +ennemis sous l’influence des meneurs socialistes. On en peut juger par +les passages suivants d’un mémoire du ministre allemand Erzberger: + + «La position politique de l’Allemagne dans le monde s’est grandement + améliorée depuis l’armistice. Il y a six mois, nous avions en face de + nous dans les pays ennemis une opinion publique ferme et unie. + Aujourd’hui, comme il fallait s’y attendre, les intérêts individuels + reparaissent et diminuent la force des pays de l’Entente... Dans toute + l’Entente, il existe une tendance à concilier les principes wilsoniens + avec le programme du socialisme révolutionnaire... + + Nous avons tellement affaibli la France qu’elle ne pourra jamais se + relever. Après un tel épuisement, la maladie finira par s’y + installer.» + +La tactique actuelle de nos ennemis est très simple: encourager chez les +Alliés la propagande socialiste génératrice de désordres. + +Les espoirs de revanche de l’Allemagne sont surtout orientés vers le +rôle qu’elle pourra jouer en Russie: + + «Nous entreprendrons la reconstitution de la Russie et, avec un tel + appui, nous serons en mesure, dans dix ou quinze ans, d’avoir la + France à notre merci. La marche sur Paris sera plus facile qu’en 1914 + et le continent nous appartiendra.» + +On trouvera une preuve de l’appui que l’Allemagne rencontre aujourd’hui +en France, pour désorganiser le pays, dans une lettre adressée au +gouvernement par un groupe d’industriels et dont plusieurs journaux ont +reproduit les fragments suivants: + + Le commerce et l’industrie de la région parisienne vous adressent un + appel désespéré. Des événements sans précédent se déroulent à Paris et + dans sa banlieue, dont la prolongation présenterait, tant pour l’ordre + social que pour le ravitaillement même de la population, des dangers + auxquels il ne serait plus possible de parer. + + Sans cause apparente, les grèves éclatent, décidées en dehors des + chefs des organisations ouvrières, et _dont l’origine louche serait + peut-être aisée à déceler_. + + Aussitôt, dans toute la banlieue, dans Paris même, les usines, les + ateliers, les magasins sont envahis par des bandes de gamins de quinze + à dix-huit ans, d’étrangers et de filles qui contraignent par les + menaces et les violences, ouvriers et employés laborieux à délaisser + le travail. _Nulle part, il n’a été possible de faire appel à la + police_, dont le rôle est cependant de maintenir l’ordre et de + protéger les honnêtes gens. Ce n’est pas de quelques atteintes + seulement à la liberté du travail, si souvent et si vainement + proclamée, que nous avons à nous plaindre, mais _d’une inertie totale, + absolue, de la force publique, qui laisse les commerçants et les + industriels sans défense à la merci d’une poignée de malfaiteurs_.» + +Nous sommes prévenus du sort qui nous menace. Si la haine des classes +persiste, elle engendrera inévitablement une ruine générale et une +décadence sans remède. + +Il s’agit, comme on l’a dit justement, bien plus de transformer les +esprits et les habitudes que de rechercher une formule de salaire plus +ou moins ingénieuse. + +Cette transformation est difficile parce que depuis l’époque récente où +les peuples pensent et sentent par groupes, le rôle des illuminés +s’accroît sans cesse. Ces éternels rêveurs nous parlent de temps +nouveaux; mais, en réalité, ils sont victimes d’illusions mystiques +communes à tous les âges et dont le nom seul a changé. Répétant les +antiques formules d’espérance qui charmaient l’humanité à son aurore, +ils en sont revenus au mythe hébraïque de la Terre promise et +entreprennent une fois de plus la tâche de Sisyphe, condamné par les +dieux à remonter sans cesse au sommet d’une montagne un rocher qui en +retombait toujours. + +Les prophètes des croyances nouvelles destinées à régénérer le monde +réussiront peut-être à le détruire, mais ils seront impuissants contre +les nécessités économiques qui dominent la vie des peuples. + + + + +CHAPITRE II + +La dictature du prolétariat et ses illusions. + + +La conception de la dictature du prolétariat, ou en d’autres termes, de +la dictature des masses, est une conséquence assez naturelle de +l’illusion qui fait attribuer la supériorité intellectuelle au nombre. +D’après cette théorie, beaucoup d’hommes réunis acquerraient des +facultés spéciales que ne posséderait aucun d’eux à l’état isolé. +Théorie d’ailleurs exactement contraire à ce que révèle l’étude de la +psychologie collective. + +Certains idéologues reconnaissent au nombre, non pas seulement la +puissance matérielle et intellectuelle mais encore des facultés +véritablement transcendantes. + +Pareille conception n’était guère soutenue jadis que par des politiciens +dont les croyances limitaient fort l’horizon mental. Il est donc un peu +surprenant de voir le président Wilson supposer aux peuples des facultés +très hautes dont seraient dépourvus les individus isolés. + +Après avoir constaté dans un de ses discours l’imprévoyance de beaucoup +de chefs d’État, l’honorable président ajoutait: + + «La vision de ce qui est nécessaire pour entreprendre les grandes + réformes a rarement été accordée à ceux qui dominent les nations... + L’Europe est secouée dans ses entrailles à l’heure actuelle, car elle + s’aperçoit que les hommes d’État n’ont pas de vision et que seuls les + peuples ont eu la vision.» + +L’assertion relative au défaut fréquent de perspicacité des diplomates +et des chefs d’État n’est pas contestable. Celle concernant les facultés +de prévision des peuples constitue une erreur psychologique choquante. +Qu’une collectivité voie plus juste que l’individu est une conception +absolument contraire aux lois, bien connues aujourd’hui, de la +psychologie des foules. + +A ne considérer même que les événements actuels, où sont les peuples +ayant manifesté une vision juste de leurs intérêts? La nation allemande +tout entière poussait à la guerre et l’accepta avec enthousiasme. C’est +avec le même enthousiasme que le peuple russe accueillit la révolution +bolcheviste qui devait plonger dans une profonde misère les classes +ouvrières au profit desquelles cette révolution prétendait se faire. + +En réalité, si les peuples sentent facilement leurs besoins immédiats, +ils ne perçoivent rien au delà de l’heure présente et gardent toujours +le simplisme d’Esaü, dédaignant un intérêt futur très grand pour un +avantage immédiat très petit. + +Seuls, les conducteurs d’hommes peuvent montrer la route à suivre aux +multitudes incapables de l’apercevoir. + +Ce fut justement l’œuvre des dirigeants, aux États-Unis. Ils comprirent, +que ce grand pays sans armée et sans marine, menacé par le Mexique et le +Japon, gagnerait beaucoup à la guerre. Finalement, le peuple fut amené à +entreprendre une lutte qui devait faire de l’Amérique l’arbitre du +monde. + +Est-il supposable que la nation américaine eût songé, sans direction, à +se lancer dans cette formidable aventure? N’eût-elle pas préféré les +avantages immédiats d’un commerce fructueux avec les belligérants à ses +intérêts lointains? + +Ce que le peuple américain ne distinguait pas alors, il le perçoit très +bien, maintenant. + +On en peut juger par la citation suivante d’un grand journal des +États-Unis (_Sun_, 25 février 1919) + + «Il est certain que les Américains ne se sont pas plongés dans la + bataille uniquement par amour de l’humanité. Nous avons franchi + l’Atlantique pour aider à sauver la France et l’Angleterre, car si + elles avaient été vaincues, c’eût été notre tour d’être attaqués et il + y a de grandes chances que nous aurions été perdus, nous aussi. En + conséquence, c’est donc pour nous sauver nous-mêmes que nous avons + traversé l’Atlantique.» + + * * * * * + +La dictature du prolétariat, aspiration principale du socialisme, +implique naturellement que le prolétariat posséderait des aptitudes +spéciales. L’expérience russe, réalisée sur une grande échelle, a +démontré au contraire sa totale incapacité. Les tentatives faites en +Allemagne l’ont également prouvé. + +Une autre évidence que les mouvements révolutionnaires mirent en +lumière, est le degré de férocité sauvage auquel conduisent les +doctrines basées sur la haine des supériorités, supériorité de la +fortune comme de l’intelligence. + +Pour établir son rêve d’égalité universelle, le socialisme bolcheviste a +systématiquement procédé au massacre de toutes les élites. Il le fit +avec des raffinements de cruautés qui remplirent le monde d’horreur. + +Une relation officielle, publiée par le gouvernement anglais, d’après +les témoignages de ses représentants en Russie, donne, sur la sauvagerie +bolchéviste, des détails montrant à quelles extrémités l’envie et la +haine peuvent pousser les hommes. + +Certaines victimes étaient enterrées vivantes, d’autres coupées en +morceaux, d’autres pendues de façon que l’asphyxie se produisît +lentement. Des officiers étaient sciés vivants entre deux planches, etc. + +Les exécuteurs ne tenaient compte ni de l’âge ni du sexe des victimes. +De nombreux lycéens furent massacrés simplement en raison de leur +qualité de futurs bourgeois. + +Les principes directeurs de la domination des prolétaires ont été +formulés par le chef du bolchevisme dans les termes suivants: + + «Ne reconnaissant pas la violence de la part des individus, nous + sommes pour la violence d’une classe contre les autres et les + gémissements de ceux qui se sentent déconcertés par cette violence ne + nous dérangent nullement. Ils doivent se faire à l’idée que les + paysans ou les soldats les commanderont et qu’ils seront forcés + d’accepter un nouvel ordre des choses.» + +Tous les intellectuels savants, professeurs, médecins même furent, de la +part des révolutionnaires, l’objet de la même haine que les bourgeois +capitalistes. + +Le _Journal de Genève_ a donné les extraits suivants d’une publication +russe: + + «Les intellectuels, il faut les passer à la baïonnette!» crient les + matelots. «Il faut les faire mourir de faim!» glapissent les soldats. + «A mort les savants!» hurle la plèbe.» + +Les écrivains bolchevistes ne cessaient de prêcher le «pogrom» des +intellectuels. + + «Le résultat d’ailleurs ne se fit pas attendre, écrit le même journal. + Durant le mois de novembre, plus de 120 intellectuels furent + massacrés: maîtres d’école, sages-femmes, ingénieurs, médecins, + avocats.» + +Un des rares journaux que les léninistes laissèrent quelque temps +paraître fit timidement observer que pour obtenir une voie ferrée, +construire un bateau à vapeur, poser une canalisation d’eau, il fallait +des intellectuels. Vérité élémentaire sans doute. + + «Mais, ajoute tristement ce journal, c’est justement en cela que + consistent l’horreur et la honte de notre temps. Nous commençons à + oublier l’alphabet et nous devons «prouver» d’un air sérieux que la + science est utile, que les intellectuels ont le droit de vivre et que, + si on les passait à la baïonnette, personne n’en retirerait aucun + avantage.» + +Les bolchevistes ne furent d’abord nullement influencés par ces +considérations et, pour bien prouver combien les intellectuels leur +semblaient inutiles, ils nommèrent membres de leur gouvernement des +ouvriers, des paysans et des matelots complètement illettrés. + +Mais l’expérience fut plus forte que la théorie. Lorsque la gestion du +prolétariat eut créé la ruine, le dictateur Lénine en fut réduit à +offrir aux bourgeois encore vivants d’énormes traitements pour reprendre +la direction des industries et des administrations. + + * * * * * + +A ceux qui n’acceptent que le témoignage des hommes de leur parti, on +peut recommander la lecture de l’interview d’un socialiste, le général +Pildzuski, publié par _Le Journal de Genève_: + + «De loin, dit-il, le bolchevisme représente pour le pauvre et + l’opprimé une espérance de vie meilleure et un sentiment de vengeance + sociale. + + Je ne comprends pas, après avoir vu les ruines accumulées par le + régime communiste, comment il peut y avoir en Europe des socialistes + lui étant favorables. + + En deux mois, à Vilna, les communistes ont amené une ruine complète. + Ce ne sont pas des hommes civilisés, mais des sauvages assoiffés de + sang et de pillage. Lors de leur arrivée au pouvoir, ils ont, en cinq + jours, édicté plus d’un millier de décrets. + + On ne peut changer toute la vie économique et sociale d’un peuple en + quelques jours. On n’obéit donc pas à ces innombrables ordonnances. La + terreur entra alors en action pour soviétiser de force. La production + s’arrêta partout. + + Lénine, qui voulait rénover la société, n’a réussi qu’à instaurer + partout un état de choses voisin de la mort.» + + * * * * * + +Les chefs du bolchevisme russe professent un mépris intense pour les +socialistes français malgré les humbles avances de ces derniers. Les +journaux ont reproduit le passage suivant d’un article de +l’Internationale communiste: + + «Il est temps d’en finir avec ce malentendu déjà trop prolongé. + L’heure est trop grave pour que le prolétariat français souffre plus + longtemps l’alliance du misérable longuettisme avec la grande réalité + de la lutte prolétarienne pour le pouvoir... _Longuet et Vandervelde + doivent être sans pitié rejetés dans le tas malpropre des bourgeois + dont ils essaient en vain de sortir pour atteindre la route + socialiste._ Nous n’avons plus besoin du décor vieilli du + parlementarisme, ni de son illusion d’optique... En finir avec le + longuettisme est une exigence nécessaire de la gangrène politique.» + + * * * * * + +Les jugements les plus exacts que l’on puisse formuler sur le +bolchevisme sont dus à des socialistes et à des bolchevistes. + +Voici d’abord comment s’exprime un ancien député à la _Douma_, +socialiste très avancé, M. Alexinski sur les résultats du régime +bolcheviste: 1º Suppression de la liberté de pensée. Tous les journaux +n’appartenant pas au parti bolcheviste sont supprimés. 2º Arrêt de la +vie industrielle; la plupart des usines fournissant à peine 10 % de leur +ancienne production et la majorité d’entre elles d’ailleurs restent +fermées. Elles le seraient toutes sans les spécialistes allemands que +les chefs bolchevistes se procurent à grands frais. Ce sont également +des officiers allemands qui dirigent l’armée rouge. Les organisations +ouvrières ont perdu toute indépendance. + +Le _Temps_ du 9 mars 1920 reproduisit, d’après les journaux russes, le +compte rendu de la 7e conférence de tous les soviets économiques de la +Russie tenue à Moscou. La faillite du régime communiste y fut mise en +évidence. + +On reconnut que l’antagonisme entre les paysans et les citadins était si +fort que les premiers ne veulent plus ravitailler les villes et +préfèrent laisser le blé pourrir dans les campagnes. + + «La situation de l’industrie est plus grave encore: la production du + travail a diminué de 70 p. 100. Les rares usines qui travaillent le + font avec des pertes telles que leur production ne couvre même pas le + salaire des ouvriers. + + Krassine a déclaré: + + Je suis obligé de dire que la vie se montre plus forte que la doctrine + communiste, et que tant que l’on ne reconnaîtra pas comme absolument + impossible de rétablir la vie économique avec le régime soviétiste tel + qu’il est actuellement, moi, Krassine, et tous les autres comités ou + Soviets ne pourrons rien faire. Ces derniers ne seront même qu’une + entrave. + + Lénine prit la parole et prononça un discours qui peut se résumer + ainsi: + + Il faut que nous agissions pour l’économie populaire et l’industrie + exactement comme nous avons agi pour l’armée. Le principe du + collectivisme doit céder au régime du gouvernement des particuliers: + le développement économique populaire, chez nous, nous y a amenés. La + direction collective de l’industrie par toutes sortes de Soviets ne + donne pas le travail rapide, qui est maintenant nécessaire. Aussi + faut-il travailler énergiquement, réduire les pouvoirs, les fonctions + des comités de fabriques, et en donner la direction à des chefs + particuliers, qui seront naturellement bolchevistes.» + +Pour remédier à la ruine industrielle de la Russie, Trotzki n’a trouvé +d’autres moyens que de militariser l’industrie, ce qui signifie pour lui +remplacer la journée de huit heures par une journée de douze heures. +Comme le dit l’auteur de ce compte rendu, l’expérience communiste russe +peut se résumer en trois mots; terrorisme, ruine et servitude. + +Ainsi, après deux ans d’expériences, le bolchevisme a dû constater que +la force des choses était supérieure aux doctrines. + +Devant la faillite évidente de leur système, les révolutionnaires en +sont simplement revenus au vieux système capitaliste. L’initiative +privée est stimulée en laissant les chefs d’usines réaliser de gros +bénéfices. Même dans les exploitations de l’État, l’égalité des salaires +n’a pas été maintenue. Les directeurs et ingénieurs touchent de forts +émoluments, les tarifs des divers ouvriers sont tous variables. «On a +rétabli partout le travail aux pièces et institué un système de primes +avec minimum obligatoire de production quotidienne» sous peine de +fusillade. Toutes les grèves ont été interdites. En réalité le +communisme bolcheviste n’est plus qu’une forme exagérée de l’ancien +tzarisme autocratique. + + * * * * * + +Une révolution s’accomplit d’abord dans les esprits, avant de se +traduire par des actes. L’idée de la dictature du prolétariat n’a pas +encore provoqué de révolution chez tous les peuples, mais elle les a +conduits à la conception que les prolétaires, étant des autocrates, ont +le droit de manifester les plus invraisemblables exigences. + +Ces exigences grandissent et menacent l’existence économique du monde +moderne. Les classes ouvrières perdent de plus en plus le sens des +possibilités. + +Un typique exemple de leurs aberrations mentales est fourni par la grève +des cheminots autrichiens, au moment précis où l’Entente consentait à +ravitailler l’Autriche. + + «Les trains de vivres sont arrêtés sur tout le réseau du Sud et les + grévistes, qui se plaignent de mourir de faim, refusent absolument de + les laisser passer. Encore quelques jours d’interruption et ce serait + la famine. Il n’y a plus rien les stocks sont complètement épuisés.» + +Et pourquoi ce refus si préjudiciable à l’intérêt général? Simplement +parce que les cheminots voulaient recevoir, à l’avenir, soixante-dix +francs par jour et être gratuitement nourris. + +Pour ne pas se montrer aussi extravagantes, les exigences des ouvriers +français sont également excessives. D’innombrables exemples le prouvent. +Tel celui des balayeurs et des ouvriers municipaux de Paris réclamant, +comme salaire de début, un traitement de colonel avec un congé annuel de +trente jours. + +Employés des postes et des chemins de fer, instituteurs, fonctionnaires, +etc., ont manifesté des prétentions analogues. + +L’incapacité totale de ces réclamants à comprendre les répercussions +qu’engendrerait la réalisation de leurs exigences est frappante. Ce +serait d’abord la destruction de la richesse publique, puis la misère +des travailleurs. + +On a calculé que si nos chemins de fer cédaient aux demandes actuelles +de leur personnel, le déficit des Compagnies, déjà fort élevé, +dépasserait trois milliards. Résultat final: ou élever les prix de +transport des marchandises au point d’en rendre impossible la vente à +l’étranger, ou, si ces prix de transport n’étaient pas augmentés, faire +tomber à zéro le revenu des actions. Ce ne seraient nullement les +capitalistes qui s’en trouveraient victimes, car les statistiques +montrent que ces actions sont dans les mains d’une foule de petits +prolétaires y ayant mis leurs économies au lieu de les garder +improductives dans un tiroir. Grâce à ce système d’actions, la grande +propriété industrielle a pu devenir collective, tout en restant +individuelle et transmissible. + +Mais l’immense armée des réclamants ne saurait entrevoir ces +répercussions. Elle exige l’impossible et ne recule pas devant les plus +violentes menaces pour l’obtenir. Quand les instituteurs et les +fonctionnaires seront définitivement réunis à la Confédération du +Travail, ce sera la destruction non seulement de toutes les libertés, +mais de la vie industrielle de la nation et, par conséquent, sa ruine. + +Les penseurs de tous les pays signalent, dans des termes analogues, les +dangers que fait courir au monde l’esprit révolutionnaire nouveau. +Jamais, écrit un journal suisse, on n’a assisté à un si effroyable +déchaînement de convoitises rivales et d’égoïsmes intraitables: égoïsme +national, égoïsme de classe, égoïsme individuel. Le monde ressemble à +une immense ménagerie dont toutes les cages auraient les portes +ouvertes. + + * * * * * + +L’avenir dira comment les sociétés résisteront à tant d’assauts lancés +contre elles. Les politiciens ont des vues trop courtes et un égoïsme +trop développé pour songer à l’avenir. + +Les classes menacées devront donc se défendre elles-mêmes. En Allemagne, +les bourgeois attaqués formèrent des milices défensives. En Bavière et +dans plusieurs régions, les paysans refusèrent d’approvisionner les +villes qui se déclaraient favorables aux Soviets. + +La classe des paysans constituera peut-être le dernier élément de +stabilité des civilisations. Leur mentalité, aussi bien en Allemagne +qu’en France, diffère fort de celle des ouvriers. Le travail du paysan +aux champs le rend, en effet, individualiste et peu accessible à +l’influence des meneurs, alors que le travail collectif à l’usine donne +à l’ouvrier une mentalité grégaire que les agitateurs dirigent +facilement. + + * * * * * + +Quels que soient les rêves des sectaires, la grandissante complication +des sociétés modernes rendra de plus en plus indispensable le rôle des +élites et de moins en moins possible une dictature du prolétariat. Les +élites synthétisent la puissance d’un peuple. Son niveau sur l’échelle +de la civilisation se mesurera toujours au chiffre de ses élites. A +elles sont dus tous les progrès dont profitent ensuite les multitudes. + +La Russie vient d’en faire l’expérience. Le tort matériel qui lui a été +causé par les communistes est immense, mais la destruction des usines et +de toute la vie économique ne semble rien auprès des dommages causés par +le massacre de son élite. Jamais pays n’eut autant besoin d’élites que +la Russie. Cet empire demi-barbare n’avait été un peu civilisé que grâce +à une petite élite. Il ne la possède plus aujourd’hui et l’impossibilité +de progresser par ses propres forces lui étant expérimentalement +démontrée, c’est à l’étranger que la Russie est obligée de demander une +aristocratie intellectuelle capable de la guider. L’histoire n’avait +jamais donné un aussi frappant exemple de la grandeur du rôle exercé par +les élites sur la destinée des peuples. + +Détruire l’élite d’une nation, c’est abaisser la valeur de cette nation +au niveau de ses éléments les plus médiocres et la rayer ainsi de la +civilisation. + +Dans les luttes industrielles aussi bien que dans les batailles +militaires, les armées valent ce que valent leurs chefs. On pourrait +appliquer aux grandes entreprises modernes ces réflexions de Napoléon +rappelées par le maréchal Foch: «Ce ne sont pas les légions romaines qui +ont conquis la Gaule, mais César; ce ne sont pas les soldats +carthaginois qui ont fait trembler Rome, mais Annibal. Ce n’est pas la +phalange macédonienne qui pénétra jusque dans l’Inde, mais Alexandre.» + + * * * * * + +Le développement, en Russie, des idées révolutionnaires réclamant la +dictature du prolétariat, est dû surtout à la propagande entreprise par +l’Allemagne. Elle fit ainsi surgir du domaine mystérieux des forces +psychologiques certaines puissances destructives dont elle devint +ensuite victime, dès que sa résistance militaire fut affaiblie. Ces +forces nouvelles balayèrent comme des feuilles légères les dieux, les +dynasties, les institutions, la philosophie même du plus puissant empire +que le monde ait connu. + +Les forces destructives n’ont pas disparu après avoir brisé le peuple +allemand qui les avait fait naître. Répandues dans l’univers, elles +menacent les plus brillantes civilisations. + +Il serait illusoire de prétendre deviner les limites de leur action. Les +contemporains des croyances qui transformèrent plusieurs fois +l’orientation des peuples en ont rarement compris la puissance. +Constatant aisément leur faible valeur rationnelle, ils n’en +pressentirent pas le succès et négligèrent de se défendre, alors que la +défense était facile. Les enseignements du passé auraient dû leur +montrer, pourtant, que les dogmes les plus absurdes sont souvent les +plus dangereux. C’est seulement dans les livres des professeurs que la +raison guide l’histoire. + + + + +CHAPITRE III + +L’enquête sur les résultats du communisme. + + +Le communisme bolcheviste se considère comme l’application intégrale du +socialisme. Il était donc fort intéressant d’étudier soigneusement les +résultats d’une pareille expérience. + +On ne saurait donc trop remercier les 136 députés auteurs d’une +proposition «tendant à inviter le gouvernement à constituer une +commission extra-parlementaire chargée d’étudier les méthodes et les +résultats économiques et sociaux du bolchevisme». + +Cette proposition se trouve précédée d’un très long et très détaillé +rapport où sont étudiés, en s’appuyant presque exclusivement sur les +publications bolchevistes, les résultats déjà obtenus. + +Les auteurs de ce remarquable travail font d’abord observer que les +problèmes d’organisation sociale sont actuellement dominés par deux +formules contraires. + +L’une, la formule individualiste, cherche la solution des questions +sociales dans la liberté. Le meilleur rendement économique serait +obtenu, suivant elle, en laissant à l’individu sa libre initiative. + +A la formule individualiste s’oppose la formule socialiste, qui prétend +organiser une société où la production et la répartition des richesses, +au lieu d’être abandonnées à l’initiative individuelle, seraient régies +par l’État. + +Cette absorption étatiste constitue ce que les partisans de la doctrine +appellent la socialisation des moyens de production, de transport et +d’échange. + +C’est ce nouveau régime qui vient d’être expérimenté sur une vaste +échelle en Russie pendant deux années. + + * * * * * + +Avant d’examiner les résultats officiels, déjà résumés dans le précédent +chapitre, répétons encore que le bolchevisme, comme le proclament ses +défenseurs, ne représente que la stricte application du marxisme +allemand adopté par la presque totalité de nos socialistes. Il reste +distinct du syndicalisme, doctrine inconciliable, aux yeux des +bolchevistes, avec le communisme et la dictature du prolétariat. + +Un peu déconcertés par les résultats du terrorisme russe, quelques +socialistes français essayèrent de soutenir que les bolchevistes avaient +mal interprété le marxisme. Il a été facile de leur répondre que ses +principes étaient trop clairs pour qu’on puisse les mal comprendre. La +dictature du prolétariat, la suppression du droit de propriété privée, +la socialisation de l’industrie, la gestion ouvrière, etc., constituent +des dogmes limpides, acceptés par tous les socialistes. C’est, du reste, +un descendant même de Karl Marx, qui a déclaré que les maîtres actuels +de la Russie, Lénine et Trotzki, sont de purs marxistes. + +La doctrine socialiste de la dictature du prolétariat se trouve réalisée +par les bolchevistes au moyen d’assemblées locales d’ouvriers, dites +soviets. Elles sont élues au suffrage universel, mais les bourgeois et +les paysans aisés s’en trouvent exclus. + +Les soviets locaux nomment des délégués qui constituent d’autres +soviets. Tous les trois mois, un congrès des divers soviets de Russie se +réunit pour examiner les rapports des commissaires du peuple. + +Pratiquement, ces assemblées n’exercent aucune influence. Les seuls +maîtres réels restent les dictateurs suprêmes. Ils dissolvent +immédiatement les soviets qui leur font de l’opposition. Quand, par +hasard, l’opposition est trop vive, les dissidents sont fusillés +sommairement. + + * * * * * + +Les documents publiés par les bolchevistes, et reproduits dans le +rapport que je résume, montrent avec quelle rapidité le régime +communiste a désorganisé la Russie. Mines, usines, chemins de fer, etc., +tout s’effondra en quelques mois. + +Les chemins de fer, qui, en 1914, donnaient un revenu de 1.700.000 +roubles, ont présenté, en 1918, un déficit de 8 milliards. + +Mêmes résultats pour toutes les industries nationalisées. Sous le régime +de la socialisation, les recettes atteignant à peine la moitié des +dépenses, il fallut fermer le plus grand nombre des usines. + +La désorganisation ainsi produite a été reconnue par les bolchevistes +eux-mêmes. C’est ainsi que leur commissaire aux finances écrit: + +«La confiscation systématique de l’industrie a détruit tout l’appareil +du crédit. Les capitalistes avaient de l’organisation. Ils savaient +faire marcher l’économie populaire.» + +On ferait bien, confesse avec résignation le commissaire bolcheviste, +«de solliciter les plus actifs d’entre les bourgeois». C’est, comme je +l’indiquais dans un précédent chapitre, à cette sollicitation qu’a fini +par se résigner Lénine. + + * * * * * + +La désorganisation générale qu’engendra la nationalisation de +l’industrie a été vite accrue par le contrôle des ouvriers, très réclamé +aussi de nos syndicalistes. + +L’organe officiel du gouvernement bolcheviste, les _Izvestia_, est +obligé de reconnaître la faillite du système. Il le qualifie +«d’incompréhension totale des nécessités de la production industrielle, +de dissolution complète de l’économie». + +Même les usines les plus indispensables, celles consacrées notamment à +la fabrication des métaux, ont dû fermer. Les rares hauts fourneaux +fonctionnant encore sont à marche réduite. La grande usine de cotonnade +de Moscou, qui occupait autrefois 20.000 ouvriers, n’en emploie plus +maintenant 500. + +A Pétrograd, sur les 400.000 ouvriers occupés au moment de la +révolution, les deux tiers ont disparu. + +Les prolétaires eux-mêmes finissent par reconnaître la faillite des +doctrines socialistes qui prétendaient réaliser leur bonheur. +Une délégation des partis ouvriers social-démocrates et +social-révolutionnaires a publié l’appel suivant: + + «Notre vie est devenue intolérable, les fabriques chôment, nos enfants + meurent de faim; au lieu de pain, les affamés reçoivent des balles; le + droit de parler, d’imprimer, de s’assembler n’existe plus. Il n’y a + plus de justice, nous sommes gouvernés despotiquement par des hommes + en qui nous n’avons plus aucune confiance depuis longtemps, qui ne + connaissent ni loi, ni droit, ni honneur, qui nous ont trahis et + vendus pour conserver le pouvoir. Ils nous ont promis le socialisme et + ils n’ont fait qu’anéantir notre économie populaire par leurs + expériences insensées. Au lieu du socialisme, nous avons des fabriques + vides, des hauts-fourneaux éteints, des milliers de sans-travail. La + guerre civile dévaste le pays, les champs ne sont pas encore + ensemencés...» + +Il ne reste même plus aux infortunés ouvriers la possibilité de se +mettre en grève. A la moindre tentative, ils sont fusillés en masse. + +Le sort des paysans est aussi misérable. Des bandes de gardes rouges, +envoyées dans les campagnes pour réquisitionner les grains, sont obligés +de livrer bataille aux moujiks qui se défendent à main armée et refusent +les billets de banque communistes. + + * * * * * + +En présence de tels résultats, les rares socialistes ayant réussi à +conserver quelque liberté de jugement en arrivent à douter fortement de +leurs doctrines. Voici comment s’exprime un des théoriciens marxistes +allemands les plus connus, Karl Kautsky: + + «La tâche la plus importante des temps modernes, c’est de produire, et + l’on verra si c’est le système capitaliste ou si c’est le système + socialiste qui dans tous les domaines produira le mieux et le plus. + Or, jusqu’ici, la révolution russe a perdu le procès. Elle n’a su que + ruiner la grande industrie, désorganiser le prolétariat et renvoyer + dans les campagnes les ouvriers des villes. Le seul résultat positif + de l’activité bolcheviste est la création d’un militarisme nouveau.» + +Les leçons à tirer de l’expérience russe apparaissent nombreuses. La +plus claire est qu’un despote absolu peut bien détruire une société, +mais reste impuissant à la reconstruire. + +Le régime bolcheviste ne parvint à se maintenir en Russe qu’au moyen +d’une armée richement payée, commandée en partie par des officiers +allemands fort heureux de contribuer à prolonger un désordre dont ils +espèrent voir leur pays profiter un jour. C’est en effet, vers +l’Allemagne que la Russie se tournera fatalement quand elle voudra +sortir de l’anarchie et se reconstituer. + + * * * * * + +On pourrait se demander, après l’exposé qui précède, pourquoi les 136 +députés dont j’ai résumé le rapport, crurent nécessaire de solliciter du +gouvernement une Commission «chargée d’étudier les méthodes et les +résultats économiques et sociaux du bolchevisme». + +Évidemment, les signataires de ce rapport savaient fort bien ce qu’il +fallait penser du bolchevisme. Le but de leur demande fut sans doute +d’attirer l’attention générale sur les résultats de la première +application des théories marxistes restées, on le sait, l’évangile de +nos socialistes. Ces derniers ne cessent de réclamer, eux aussi, la +dictature du prolétariat et la socialisation des moyens de production. +Il était donc utile de bien connaître les résultats obtenus en Russie +sous l’influence de ces doctrines. + +Renseigner le public est d’autant plus indispensable que le bolchevisme +se propage dans tous les pays au moyen d’une légion d’agents à la solde +des dictateurs russes. De nombreux journaux populaires sont entretenus +par eux. L’argent pillé chez les particuliers et dans les banques permet +d’alimenter cette propagande. + +Elle a créé au bolchevisme de nombreux adeptes, non seulement dans la +classe ouvrière, mais aussi dans des milieux qu’on n’aurait pas cru +d’une réceptivité mentale si facile. Au dernier Congrès fédéral des +syndicats d’instituteurs, le rapporteur estimait que _les révolutions +russes et hongroises font de la bonne besogne_». Un autre instituteur a +parlé en faveur «de la dictature du prolétariat», qu’il considère comme +une nécessité historique inéluctable». + +Une telle incompréhension des réalités montre à quel degré de cécité +mentale conduisent certaines croyances imposées en bloc par contagion +aux esprits faibles. + + * * * * * + +En dehors de ses principes économiques dont l’expérience russe a montré +l’inanité, le bolchevisme s’appuie sur des supports psychologiques +d’ordre sentimental et mystique dont la puissance fut toujours +prépondérante. + +Il sut trouver des formules concrètes pour justifier certains sentiments +qui, jadis, ne s’avouaient guère. + +La mentalité dite bolcheviste, se caractérise, surtout, je l’ai déjà +fait observer, par une haine envieuse de toutes les supériorités, aussi +bien celle de la fortune que celle de l’intelligence. + +Sous ses apparences démocratiques trompeuses, le bolchevisme est le +contraire de l’égalité démocratique. Il ne souhaite de détruire les +anciennes hiérarchies sociales que pour les rétablir en sa faveur, grâce +à la dictature du prolétariat. + +Aux yeux des meneurs socialistes, une telle dictature apparaît comme une +féodalité nouvelle instituée à leur profit. + +Cette féodalité constitue un rêve très flatteur pour la vanité des +incapables, puisqu’elle leur assurerait le passage d’une situation +subalterne à une situation souveraine. Dans ce mot magique «dictature du +prolétariat», tous les médiocres entrevoient une ère nouvelle où, de +subordonnés ils deviendraient chefs et pourraient tyranniser durement +les anciens maîtres. + +La mentalité bolcheviste est aussi vieille que l’histoire. Le Caïn de la +Bible avait déjà une âme bolcheviste. Mais c’est de nos jours seulement +que cette antique mentalité a rencontré une doctrine politique pour la +justifier. Tel est le motif de sa propagation rapide qui vient saper les +anciennes armatures sociales. + +En dehors de l’esprit de révolte, d’indiscipline, de jalousie et de +haine, la mentalité bolcheviste se révèle par une foule de petits faits +d’observation journalière. Ils sont analogues à celui que relatait un +journal suisse sur la décision des autorités socialistes d’une grande +ville d’accorder 6.000 francs de traitement aux balayeurs et 3.000 +francs seulement aux ingénieurs. + + * * * * * + +La dictature du prolétariat exigée par la mentalité bolcheviste pourra +produire bien des ravages, détruire les plus stables civilisations, mais +elle sera toujours dominée, finalement, par la puissance de +l’intelligence. + +Dans l’évolution actuelle du monde, le rôle de la capacité est destiné à +devenir beaucoup plus important encore qu’il ne l’était jadis. + +Au moyen âge, le baron féodal et son serf différaient fort peu en +instruction et en intelligence. A cette époque, l’égalité aurait donc pu +être établie facilement entre les hommes. + +Aujourd’hui, elle est devenue impossible. Loin de tendre vers l’égalité, +les cerveaux humains se différencient de plus en plus. Entre le simple +matelot et son capitaine, entre l’ouvrier et l’ingénieur qui le dirige, +les dissemblances n’ont fait que s’accentuer avec les progrès de la +technique. + +Une révolution peut bien, comme en Russie, décréter que le matelot +commandera au capitaine et l’ouvrier à l’ingénieur. Autant vaudrait +décider qu’un homme n’ayant jamais entendu une note de musique sera +capable de diriger un orchestre. + +Il est curieux de constater que le besoin d’égalité d’abord, de +dictature ensuite, se soient précisément développés au moment où les +progrès de la science et la complication croissante de la civilisation +rendaient la réalisation d’un tel rêve impossible. + +Avec les formidables difficultés de la technique moderne, le défaut de +capacité mène à une ruine rapide. L’expérience russe l’a surabondamment +prouvé. + +Ses résultats ont montré ce que devient un pays gouverné par +l’incapacité. La Révolution communiste russe n’a fait que remplacer +l’absolutisme d’en haut par la tyrannie d’en bas. Ses dirigeants +adoptèrent simplement le régime tzariste en l’exagérant. Leur police est +plus despotique qu’elle ne l’avait jamais été. La bureaucratie encore +plus compliquée que celle de l’ancien régime, la liberté de la presse +beaucoup moindre qu’autrefois puisqu’il n’en reste aucune trace. + +En attendant l’heure, probablement lointaine, où seront tenues pour +évidentes les vérités que je viens de formuler, le bolchevisme grandira +encore, attirant l’immense légion des inadaptés: professeurs mécontents, +travailleurs médiocres, primaires envieux, c’est-à-dire le bloc +formidable des vanités, des incapacités et des haines dont le monde est +rempli. + +Ajoutons encore à cette armée celle des esprits faibles et indécis ne +pouvant se passer d’une foi pour orienter leurs vacillantes pensées. + +Dès que de tels esprits sont subjugués par un dogme, aucune expérience, +aucun raisonnement ne saurait les détourner de leur foi. Ils restent +alors enfermés dans ce cycle magique de la croyance dont les lois +spéciales sont fort étrangères à celles de la logique rationnelle. + +Sans une étude approfondie de ces lois on ne saurait comprendre l’action +des grands mouvements religieux comme le Bouddhisme et l’Islamisme +jadis, le Bolchevisme aujourd’hui, qui, à certaines époques, viennent +bouleverser le monde. + +L’intelligence a progressé dans le cours des âges mais les sentiments +n’ont guère varié. L’humanisme moderne est menée par les mêmes +illusions, les mêmes rêves que toutes les humanités antérieures. Les +puissances mystiques n’ont pas cessé de nous asservir. + +La raison a grandi, les temples ont été remplacés par des laboratoires +où règne la pensée pure, mais la rigide raison reste sans prestige sur +l’âme des multitudes. Les seuls maîtres qu’elles écoutent toujours sont +ces éternels tribuns, créateurs des miracles qui remplissent l’histoire. + + * * * * * + +L’expérience bolcheviste est une de celles qui montrent le mieux combien +les buts atteints par les guerres et les révolutions peuvent différer +des buts poursuivis. La Révolution russe triompha en promettant la paix +et actuellement la Russie est en guerre avec tous ses voisins. Elle +voulait supprimer le militarisme et n’a réussi qu’à établir un régime +militaire plus dur que tous les régimes antérieurs. Elle voulait +supprimer le droit de propriété et a seulement fini par créer la +propriété individuelle chez un peuple qui n’avait encore connu que la +propriété collective. + + + + +CHAPITRE IV + +Propagation de l’ouragan révolutionnaire dans divers pays. + + +Nous venons d’examiner les résultats de l’expérience communiste, forme +ultime de l’esprit révolutionnaire qui semble agiter l’Europe. Il nous +reste maintenant à constater sa propagation. + +L’Europe se trouve en proie aujourd’hui, à une de ces grandes épidémies +mentales qui, plus d’une fois, ont sévi dans l’histoire. + +En dehors des croyances religieuses peu de mouvements se sont manifestés +avec une intensité semblable à celle de l’anarchie révolutionnaire qui +ravage actuellement une partie du monde. + +Les monarchies n’ont pas été les seules victimes de l’ouragan. Les +démocraties elles-mêmes n’échappèrent pas à son action. La plus ancienne +de toutes, la Suisse, s’est vue menacée par la tempête et faillit périr. + +Des causes diverses, dont plusieurs ont été déjà énumérées, sont à la +base de ce soulèvement universel. L’une des principales fut la +démonstration de l’incapacité des souverains qui avaient lancé les +peuples dans une sinistre aventure. + +Le mouvement s’est propagé ensuite aux pays neutres par ce phénomène de +la contagion mentale dont nous avons plusieurs fois déjà signalé +l’action. + + * * * * * + +Les révolutions ne se bornent pas à renverser quelqu’un ou quelque +chose. Elles prétendent aussi remplacer ce qui a été détruit. Sur les +ruines accumulées, les sectaires élèvent de nouveaux fétiches: dieux, +princes, ou doctrines. + +Aucune personnalité ne s’étant trouvée posséder assez de prestige pour +se substituer aux monarques détrônés, une seule forme de pouvoir devait +se présenter à l’esprit populaire, celle de petites assemblées +susceptibles de gérer les intérêts des divers groupes sociaux. Ainsi +naquirent les soviets, associations de soldats et d’ouvriers. + +Les intérêts de ces groupes étant dissemblables devaient nécessairement +entrer en conflit. Aucun ne pouvant prendre assez de forces pour faire +prédominer les intérêts généraux, que maintiennent facilement en temps +normal les traditions, les institutions et les lois, on vit naître en +Russie aussi bien qu’en Hongrie, et pendant quelque temps en Allemagne +des dictatures individuelles absolues. + +Dans tous les pays soumis à ce régime, ce fut le retour à la barbarie +primitive, la domination de l’instinctif sur le rationnel, le +déchaînement des passions que les contraintes sociales ne refrénaient +plus. Une civilisation implique en effet un réseau de gênes qui limitent +nécessairement les tendances animales dormant au fond de nous. Contre +ces barrières, les envieux, les impulsifs et les inadaptés, éternels +mécontents, furent à toutes les époques de l’histoire prêts à se +révolter. Dès qu’une circonstance le leur permet ils tâchent de les +renverser. + + * * * * * + +Une révolution populaire n’admet jamais qu’elle soit seulement guidée +par des instincts et des appétits. Les théoriciens lui cherchent bientôt +des principes philosophiques comme soutien. C’est ainsi que les hommes +de la Terreur tentèrent de justifier leurs actes en adoptant les +rêveries de Rousseau sur le bonheur égalitaire des sociétés primitives +et la nécessité de les rétablir. + +Les nouveaux révolutionnaires ont observé cette tradition en présentant +leurs actes comme l’application du socialisme intégral: socialisation +des moyens de production, dictature du prolétariat, suppression de la +propriété, confiscation des capitaux, etc. En peu de temps, nous l’avons +vu, ce régime ruina le pays qui l’avait adopté et engendra la guerre +civile. Jamais n’apparut aussi clairement l’action dévastatrice que +peuvent exercer des idées fausses. + + * * * * * + +Les historiens de l’avenir, qui dédaigneront autant que ceux +d’aujourd’hui les enseignements de la psychologie, auront bien de la +peine à comprendre comment le bolchevisme put atteindre un pays aussi +indépendant et libéral que la Suisse. + +Et cependant, malgré toutes les prévisions, les apôtres bolchevistes +réussirent à y provoquer une grève générale qui faillit arrêter toute la +vie économique de ce pays et obligea le Conseil fédéral à mobiliser une +armée de 60.000 hommes. La grève cessa d’ailleurs immédiatement, dès que +le Conseil se décida à expulser la bande des bolchevistes russes qui la +dirigeaient. C’est par là qu’il eût fallu commencer. + +Mais leur influence se montra d’abord si grande que le Conseil fédéral +avait commencé par céder à leurs menaces, sans même oser protéger les +ouvriers qui voulaient travailler. Un grand journal suisse écrivait +alors: + +«Maître de la rue où roulait seule son auto, l’état-major socialiste a +pu croire la partie gagnée.» + +«Ce fut seulement après des tergiversations prolongées que le +gouvernement cessa de capituler avec l’ennemi. La garde civique fournit +alors des travailleurs volontaires pour remplacer ceux qui faisaient +défection et tâchaient d’arrêter les services publics: transports, +postes et télégraphes, publication des journaux, etc.» + + * * * * * + +L’Allemagne qui avait tout fait pour propager le bolchevisme en Russie +fut obligée de le subir un instant. Elle flotta entre les diverses +formes du socialisme. Toutes se montrèrent également désastreuses. Le +budget est devenu un tonneau des Danaïdes et toutes les administrations, +postes, chemins de fer, etc., très productives jadis, sont aujourd’hui +en perte. Le déficit des chemins de fer seulement est de 10 milliards +par an. + + «Le nombre des sans-travail entretenus par l’État, écrivait un grand + journal allemand, a encore augmenté. Selon les statistiques + officielles, il a atteint, en novembre, le chiffre de 388.300, dont + 96.799 femmes! + + La commune de Berlin, qui a dû appliquer à ses nouveaux employés les + tarifs socialistes d’appointements, a cru utile de faire connaître à + ses administrés l’échelle actuelle des salaires. Cette publication est + instructive; elle nous apprend que le directeur de la voirie + municipale, après vingt ans de service, touche un traitement de 8.760 + marks; son chauffeur a des appointements de 9.127 marks, un échevin + touche 10.000 marks, mais un employé auxiliaire a 18.000 marks. Un + vieil employé du même bureau a seulement 7.960 marks. Le chef de + division de l’office de la répartition des graisses a un traitement de + 5.500 marks; son teneur de livres a, lui, 8.700 marks. Les inspecteurs + des jardins des promenades publiques touchent 6.570 marks; un simple + jardinier débute à 7.070 marks. Un ingénieur de la ville doit se + contenter de 6.600 marks; son garçon de bureau est payé 8.000 marks. + Et cela continue ainsi pendant plusieurs pages. Ai-je besoin de vous + dire que tous ces hauts appointés sont des protégés des socialistes et + sont chargés de surveiller et de dénoncer les employés suspects? Le + rapport conclut laconiquement: On ne saurait trop condamner une + politique qui fait naître de pareilles anomalies.» + + * * * * * + +Les méthodes de propagation du bolchevisme russe sont fort intéressantes +à connaître. Comme les apôtres de toutes les croyances, ces sombres +fanatiques tiennent à répandre dans le monde la vérité pure dont ils se +croient détenteurs. + +Leur propagande se fait par des journaux et des manifestes, mais surtout +par l’action directe d’une nuée d’agitateurs abondamment pourvus +d’argent. + +Un député de Genève a rapporté au conseil national des détails +intéressants sur cette propagande, à l’époque où elle était favorisée +par les Allemands: + + «L’état-major allemand entretint, durant toute la guerre, des agents + actifs en Suisse, notamment le comte Tattenbach, l’ancien homme du + Maroc qui était en relations constantes avec les agents de Lénine et + de Trotzki.» + +Les agitateurs essayent surtout de provoquer dans les foules des +mouvements qui, par contagion mentale, s’étendent ensuite rapidement. + +Il suffit, du reste, pour arrêter de tels mouvements, de provoquer une +agitation contraire. On peut en donner comme exemple la façon dont fut +combattue une manifestation projetée en Italie, par les socialistes, +dans le but de déchaîner une grève générale: + + «Il a suffi que deux jeunes gens, place Colonna, eussent brandi un + drapeau en criant: Vive l’Italie!» pour que des centaines de personnes + se réunissent autour du drapeau tricolore, en criant: «Vive le roi! + Vive l’Italie victorieuse!» + + «Le groupe de manifestants est devenu bientôt un fleuve d’hommes, et + des milliers de citoyens, ayant à leur tête des officiers et des + soldats, ont formé un cortège.» + + * * * * * + +Nous avons à plusieurs reprises montré comment, durant la guerre, les +Allemands tentèrent les plus grands efforts pour répandre le bolchevisme +en France, sachant qu’il leur avait déjà permis de désagréger la Russie. + +Certains procès retentissants ont montré la force de cette propagande et +ses résultats. Elle aboutit aux mutineries militaires du commencement de +1917. + +La victoire éloigna ce danger, mais ne l’a pas fait disparaître. Le +bolchevisme est une des armes qui restent à l’Allemagne et pendant +longtemps elle en usera. + +Un auteur germanophile écrivait dans le _Politiken_ de Copenhague +(10-9-1918) un article sur les conséquences de la propagande +bolcheviste, dont quelques passages montrent bien les idées répandues +actuellement en Allemagne: + + «Dans quelques années, dit-il, la situation dans tous les pays + belligérants sera la même: nous nous trouverons alors dans un chaos + qui rappellera l’état actuel de la Russie. C’est le bolchevisme qui se + répand dans l’univers; les capitalistes seront supprimés, les + gouvernements feront faillite et l’administration des États et des + villes tombera entre les mains des Conseils d’ouvriers. Une lutte + terrible pour les vivres éclatera entre les habitants des campagnes et + des villes et en fin de compte n’auront quelque chose à manger que + ceux qui seront le mieux armés et qui seront les plus cruels.» + +La force possible du bolchevisme en France tient à ce qu’il traduit, +comme je l’ai fait remarquer, les aspirations d’un grand nombre de +socialistes. Ces derniers s’imaginent qu’il permettra au monde «d’être +reconstitué sur des bases internationales nouvelles». + +Les discours d’aussi incorrigibles rêveurs justifient cette assertion +attribuée à Lénine: «Sur cent bolchevistes, il y a un théoricien, +soixante imbéciles et trente-neuf scélérats.» + +Le théoricien est le plus redoutable de la série parce qu’étant +convaincu il a la force que donne toujours une croyance. + +Ce sont surtout les théoriciens qui essaient de propager chez nous le +bolchevisme, au moyen des journaux à leur service. Pour espérer que +cette propagande reste inefficace, il faudrait bien peu connaître l’âme +des foules. + + «Le bolchevisme, écrivait le _Journal de Genève_, a gagné des millions + à la solde de l’impérialisme allemand et dans le pillage de la Russie. + Ces millions il les dépense aujourd’hui dans le monde entier pour + fomenter une révolution générale, en faveur de l’impérialisme + prolétarien. Partout il envoie des émissaires dont les portefeuilles + sont bourrés de billets de banque et les porte-monnaie garnis d’or. + Partout il agit. Partout il agite. Partout il organise des comités, + cadres des futurs soviets.» + + * * * * * + +Les très réels et fort dangereux progrès du bolchevisme étonnent les +personnes peu familiarisées avec l’étude des croyances, et ignorant, par +conséquent, je le rappelle encore, que l’absurdité d’une croyance n’a +jamais nui à sa propagation. Le serpent, le bœuf, le crocodile et autres +animaux ont eu des millions d’adorateurs. Les divinités exigeant des +sacrifices humains furent innombrables. Il semblait tout naturel aux +guerriers d’Homère qu’un roi immolât sa fille pour obtenir des dieux un +vent favorable à leurs vaisseaux. + +Le mystique, l’affectif et le rationnel appartiennent à des cycles +psychologiques trop différents pour se pénétrer jamais. L’histoire des +croyances et de leur propagation est impossible à comprendre sans cette +capitale notion. + + + + +LIVRE VI + +ILLUSIONS POLITIQUES DE L’HEURE PRÉSENTE + + + + +CHAPITRE I + +Fondements des prévisions formulées sur la destinée des peuples. + + +Les conséquences de la guerre mondiale grandissent sans cesse et +pèseront sur la vie de plusieurs générations. Les conceptions servant +jadis de base au droit, à la morale, à la politique, en un mot à tous +les éléments de la vie sociale, se désagrègent chaque jour. + +Comment les remplacer? Où trouver ces principes directeurs sans lesquels +aucune civilisation n’est possible? L’art de la politique étant très +incertain encore, les gouvernants n’ont guère d’autres guides que des +impressions dérivées de leurs sentiments et de leurs croyances. + +Impressions et croyances sont des phénomènes mobiles et variables comme +tout ce qui émane de la vie. Leur domaine reste étranger à la science, +parce qu’il n’est susceptible ni de définitions exactes ni de mesures. + +Confinée surtout dans le cycle des choses mortes, la science se +constitua par le passage du qualitatif au quantitatif. Alors que le +qualitatif s’évalue seulement suivant les impressions dépendant de notre +tempérament, le quantitatif se traduit en grandeurs susceptibles de +mesure. Sur ces grandeurs mesurables la science édifie ses lois. + +L’incertitude règne toujours dans les phénomènes pour lesquels il est +impossible de découvrir une unité de mesure: «La politique, disait le +ministre anglais Balfour, ne pourrait devenir une science que s’il +existait une unité de bonheur.» + + * * * * * + +La sociologie a fait de persistants efforts pour atteindre les progrès +réalisés par la science en passant du qualitatif au quantitatif, mais +ses mesures ne portent que sur des résultats déjà réalisés et non sur +les causes qui les déterminèrent. + +Elle est incapable surtout d’évaluer en chiffres la force des sentiments +et des passions dirigeant la conduite. + +Tous les progrès de la science sont liés à ceux accomplis dans les +procédés de mesure. Certaines découvertes, telles que l’immense +extension du domaine de la lumière invisible, ne devinrent possibles que +quand le bolomètre permit de mesurer le millionième de degré. + +En dehors des mesures qui servent à constater la grandeur et l’évolution +des phénomènes, les sciences physiques réalisent leurs découvertes en +s’appuyant sur l’observation et l’expérience. + +Les sciences dites sociales prétendent bien employer les mêmes méthodes. +Mais leurs expériences ne pouvant, comme celles des laboratoires, être +répétées à volonté, n’ont qu’une médiocre utilité. Les observations ne +possèdent pas une valeur plus grande parce que, effectuées sur des +époques et des peuples différents, elles exposent à d’illusoires +analogies. C’est pourquoi les leçons de l’histoire sont si rarement +d’utiles leçons. + +On ne saurait donc s’étonner de voir des hommes facilement d’accord sur +les phénomènes scientifiques, diverger profondément sur des questions +fondamentales de politique. Pour les principes scientifiques leurs +guides étaient sûrs. En politique, ils ne sont guère dirigés que par les +opinions de leur groupe, des convoitises, des sympathies ou des haines. + +De telles influences suffisent pourtant à créer des convictions très +fortes. Le sénateur Herriot disait avec raison, dans un de ses discours, +que le domaine de la politique n’est pas du tout celui de +l’intelligence. + +Et cependant le monde marche, les hommes vivent, les événements +enchaînent leur cours. A défaut de certitudes scientifiques inconnues +dans le domaine moral, les peuples sont bien obligés de se laisser +guider par d’autres certitudes. Fictives souvent, puissantes toujours, +elles dérivent des idées qu’à chaque époque l’humanité se fait des +choses. + +Nous sommes arrivés à une période où les idées erronées ont des +répercussions indéfinies et peuvent même, la Russie le prouve, +déterminer la ruine des plus grandes nations. + + * * * * * + +Prévoir, au moins dans certaines limites que nous marquerons bientôt, +n’est cependant pas impossible. L’observation démontre malheureusement +que ces prévisions ne sont jamais crues. L’antique sagesse des peuples +l’avait déjà dit dans la célèbre légende de Cassandre et d’Apollon. + +Pour atténuer la rigide vertu de la jeune Cassandre, Apollon avait imité +les amoureux de tous les âges en se faisant précéder d’un don. Il était +constitué par la faculté de prédire l’avenir. + +Jugeant sans doute insuffisant cet immatériel cadeau, la blonde fille +d’Hécube éconduisit son donateur. + +Le maître du Soleil résolut de se venger. Ne pouvant, de par les décrets +de Jupiter, retirer la faculté divinatoire accordée il décréta que les +prédictions de Cassandre ne seraient jamais crues. + +Ce fut en réalité une dure vengeance. L’infortunée princesse prévoyait +toutes les catastrophes et ne pouvait les empêcher puisqu’on n’ajoutait +foi à aucune de ses prévisions. Pour ne l’avoir pas écoutée ses +compatriotes perdirent leur cité et Agamemnon fut victime de +Clytemnestre. + +J’imagine que les philosophes solitaires, auxquels la réflexion permet +de pressentir quelquefois l’enchaînement des événements, éprouvent des +sentiments voisins de ceux jadis ressentis par Cassandre. Ils doivent se +dire que l’arrêt d’incrédulité d’Apollon s’étend sans doute à toutes les +prédictions des mortels essayant de dévoiler aux peuples les futurs +dangers qui les menacent. + +L’histoire montre, en effet, que les prédictions ne sont jamais écoutées +alors même qu’elles s’appliquent aux événements les plus faciles à +pressentir. On se souvient de Quinet lisant à travers «les signes qui +sont dans le fond des choses» et bien avant Sadowa et Sedan, le +redoutable danger dont nous menaçait l’Allemagne. + +Sans remonter si loin il ne faut pas oublier qu’aucun des observateurs +qui prédisaient la fatalité de la guerre actuelle et la nécessité de s’y +préparer ne furent écoutés. + +Jugeant leurs avis méprisables, pacifistes et socialistes continuèrent +l’œuvre néfaste de dissociation des forces nationales. Un an à peine +avant le conflit, un de nos professeurs les plus réputés de la Sorbonne +publiait un long article où il prétendait prouver qu’une guerre avec +l’Allemagne était complètement impossible. Ses savants collègues +partageaient trop son opinion pour songer à la combattre. + +Bien d’autres prévisions ne furent pas davantage entendues[7]. + + [7] Plusieurs journaux ont reproduit des pages de ma «Psychologie + politique», publiée il y a quinze ans, où était annoncé, non pas + seulement la guerre actuelle, ce qui était facile, mais aussi, ce + qui l’était moins, la forme sauvage qu’elle revêtirait. Voici + comment je décrivais les futurs confits: «Mêlées formidables + ignorant la pitié et dans lesquelles des contrées entières seront + méthodiquement ravagées jusqu’à ce qu’elles ne renferment ni une + maison, ni un arbre, ni un homme.» + + Il serait inutile maintenant d’exposer les raisons sur lesquelles je + fondais cette prédiction si contraire aux idées humanitaires alors + régnantes. + + * * * * * + +Au cours d’un des sermons qu’il prononce quelquefois du haut de la +chaire d’une petite église de son village, le premier ministre de +l’empire britannique, M. Lloyd George, après avoir montré ce que coûta +le manque de prévision qui empêcha la préparation à la guerre, ajoutait: + + «Ne commettons pas la même faute pour la paix, les erreurs que nous + pourrions commettre en entrant dans la période de paix sans + préparation, seraient encore plus désastreuses. Ce que nous ferons + alors sera plus permanent. Nous donnerons une direction et une forme + définitive aux choses, et comme le monde sera à ce moment-là dans un + état de fusion, il se refroidira très rapidement et la forme qu’il + prendra durera longtemps.» + + * * * * * + +Dans quelles limites les événements généraux qui déterminent l’histoire +des peuples peuvent-ils être prévus? + +Si compliqués que soient ces événements, ils se trouvent dominés le plus +souvent par quelques causes essentielles, analogues à ces grandes lois +fondamentales de la physique, riches en résultats, bien que peu +nombreuses. C’est ainsi, par exemple, que les lois de la thermodynamique +formulées en quelques lignes régissent un ensemble de faits dont +l’exposé complet demande plusieurs volumes. + +La notion moderne de lois naturelles a fait disparaître l’encombrante +légion de divinités capricieuses imaginées jadis pour expliquer tous les +phénomènes, depuis la croissance des moissons jusqu’aux fureurs de +l’océan. + +De tous les dieux antiques le hasard reste le seul encore redouté +aujourd’hui. On le fait intervenir d’ailleurs seulement quand les +événements résultent de causes inconnues, ou trop nombreuses pour que +des effets issus de leurs actions réciproques puissent être calculés. + +Mais alors même que l’enchevêtrement des causes constituant le hasard +semble inaccessible à nos investigations, il n’est pas impossible d’en +déterminer les effets, à la simple condition que ce hasard puisse être +interrogé un nombre suffisant de fois. + +C’est justement ce que font les statisticiens en construisant d’après +les données de l’expérience leurs tables de natalité, de criminalité, +d’exportation, etc. Applicables au passé, elles le sont aussi à un +prochain avenir. + +Ces arides colonnes qu’aucune rhétorique n’anime en disent plus, +cependant, sur la situation morale d’un peuple et sur son avenir que de +longs discours. Elles ne nous révèlent pas la raison des choses, mais +permettent de prévoir l’apparition de ces choses. + +La plus sagace des sibylles antiques ne pouvait dire au tremblant +visiteur qui l’interrogeait quand se termineraient ses jours et un +savant moderne n’y parviendrait pas davantage. Mieux renseigné pourtant +que les sibylles, il arrive à lire avec certitude dans ses tables le +nombre des personnes d’un âge déterminé destinées à mourir fatalement +dans un temps donné. Il sait y lire aussi le nombre des crimes, des +morts violentes, des mariages, etc., qui, pour tel ou tel pays, seront +observés dans un avenir rapproché. + +Toute la vie matérielle et morale d’un peuple peut se traduire en +courbes souvent susceptibles, comme je l’ai montré ailleurs, d’être +formulées en équations. On peut donc énoncer la loi suivante: + +_Impossibles pour les événements individuels, les prévisions sont +souvent faciles pour les événements collectifs._ + + * * * * * + +Les constatations précédentes montrent que les phénomènes sociaux se +déroulent, comme les phénomènes physiques, sous l’influence de lois +invariables. Elles montrent aussi que des observations très multipliées +sont nécessaires pour découvrir ces lois. Or, l’histoire se compose +surtout de faits particuliers qui ne se répètent pas et c’est pourquoi +l’imprévisible la domine. + +Mais si, dans l’état actuel de la science, il serait illusoire de parler +de grandes lois historiques, on ne peut nier pourtant que la +connaissance du caractère des peuples permet souvent de déduire leurs +futures réactions en présence de certains événements, et par conséquent +de prédire la direction générale de leur destinée. + +De telles prévisions sont facilitées encore par l’application de +certains principes généraux, suffisamment vérifiés au cours des âges. +Nous sommes assurés, par exemple, que l’anarchie engendre toujours la +dictature. On eût donc pu aisément prédire pendant la période sanglante +de notre grande révolution, qu’elle se terminerait par la domination +d’un maître. + +En se basant sur des principes différents mais aussi sûrs, il eût été +également facile, quelques années plus tard, de prophétiser que +l’artificiel empire de Napoléon ne durerait pas plus que celui de +Charlemagne. Très facile encore de prédire que l’hégémonie militaire +mondiale rêvée par l’Allemagne ne présentait aucune chance de +réalisation durable. + +Mais, comme je le rappelais plus haut à propos de Cassandre, alors même +qu’il existerait des esprits assez sagaces pour déchiffrer le livre du +destin leur science ne servirait à personne. Les peuples n’acceptent que +les vérités qui leur plaisent et les hommes d’État moderne sont trop +esclaves de l’opinion pour en rechercher d’autres. + + + + +CHAPITRE II + +Rôle de la nécessité dans la destinée des peuples. + + +Nous venons d’examiner quelques-uns des éléments qui permettent +certaines prévisions générales sur la destinée des peuples. Il en est +d’autres encore, mais leur étude détaillée dépasserait trop le cadre de +cet ouvrage. + +L’un d’eux, cependant, _la nécessité_, joue un rôle assez important pour +que nous lui consacrions un court chapitre. + +Sous le nom de destin, la nécessité exerça sur l’esprit des peuples +anciens une influence considérable. + +Au sommet de l’Olympe, ils avaient placé le grand Jupiter. Maître +souverain des dieux, dominateur du ciel étoilé et des mers ténébreuses, +il était fort redouté. Les mortels tremblaient quand la foudre révélait +son courroux. + +Et cependant le pouvoir de ce puissant maître n’était pas absolu. Très +au-dessus de lui, dans des régions inconnues vivait, solitaire et sans +cour, une divinité mystérieuse dont les dieux et les hommes subissaient +les lois. + +Cette divinité suprême s’appelait le Destin. Elle ne possédait aucun +temple. La sachant inflexible, on ne l’implorait pas. + +Les philosophes antiques, y compris Platon, ne réussirent pas à préciser +la nature de ce pouvoir suprême auquel les dieux eux-mêmes devaient +obéir. Il semble avoir synthétisé cet ensemble de lois supérieures à nos +volontés: Force des choses, Nature, Providence, etc., qui, malgré des +siècles d’investigations, restent très mystérieuses encore. + +La conception de l’inexorable Destin dut naître dans l’imagination des +hommes le jour où l’expérience parut montrer que si nos volontés peuvent +s’exercer jusqu’à une certaine limite, elles deviennent impuissantes +ensuite à modifier le cours des choses. Dans les grandes circonstances +de la vie des peuples, les maîtres des empires, après avoir dirigé les +événements, sont entraînés par eux et ne les dominent plus. + +Cette impuissance des volontés humaines, à certaines phases de +l’évolution des choses, avait beaucoup frappé Napoléon. Il est souvent +revenu dans ses écrits, sur l’impossibilité d’empêcher des événements +qu’il voyait se former. + +Le pouvoir des forces supérieures dont l’ensemble constitue _la +nécessité_, est formidable. Il maintient les peuples dans une voie +déterminée et peut devenir un prodigieux générateur d’efforts. C’est la +nécessité, je l’ai déjà rappelé dans un autre chapitre, qui fit surgir +pendant la guerre, les usines, les canons, les hommes et transforma +toutes nos conditions d’existence et notre mentalité même. Sous sa main +rigide l’impossible finit par devenir possible. + +Elle fit notamment réaliser à diverses industries des progrès qui +n’eussent peut-être pas été obtenus en dix ans de paix. + +Il faudrait un volume pour en montrer les résultats. C’est ainsi par +exemple que sous la poussée des besoins, la puissance des moteurs +d’avion passa progressivement de 80 à 200, 300, 450 chevaux. La vitesse +de ces avions s’éleva de 80 à 220 kilomètres à l’heure. En même temps le +poids des moteurs se réduisait de 2 kg à 0 kg 8 par cheval, c’est-à-dire +de plus de moitié. Près de 90.000 moteurs représentant une dépense de +plus de deux milliards ont été construits durant la guerre. On en +construisait 49 par mois au début de la guerre et plus de 4.000 en +octobre 1918 alors que la lutte devenait de plus en plus aérienne. + +J’ai choisi cet exemple entre mille parce qu’il s’applique à l’élément +principal des futures batailles, mais d’une façon générale on peut dire +que durant la guerre sous l’influence de la nécessité toute notre +industrie s’est transformée. + +La nécessité continuera sûrement son œuvre. C’est ainsi par exemple que +les difficultés croissantes des moyens de transport et les résultats, +désastreux pour l’industrie, de l’insuffisance du charbon conduiront +forcément à supprimer l’opération barbare et coûteuse consistant à +charger et décharger plusieurs fois des masses immenses de charbon pour +les faire passer de la mine chez le consommateur. On arrivera forcément +à transformer la houille en électricité, c’est-à-dire en force motrice, +sur le point même de son extraction. Cette force motrice sera ensuite +distribuée par des fils métalliques sur tous les points où on en aura +besoin. Les chemins de fer se trouveront ainsi allégés d’une grande +partie de leur travail. + + * * * * * + +Dans la plupart des guerres antérieures, les hommes d’État voyaient +clairement les buts poursuivis. Ils savaient qu’un petit nombre de +batailles déciderait de la partie engagée et que, gagnée ou perdue, les +choses reprendraient ensuite leur cours. + +Il n’en est plus de même aujourd’hui. L’avenir reste enveloppé de +ténèbres où se perçoivent seulement de faibles lueurs. + +Faut-il craindre que l’homme, après avoir vaincu tant de fatalités +naturelles, édifié de brillants empires, ne puisse empêcher ces +effroyables hécatombes qui finiraient, en se répétant, par amener +l’anéantissement de nos civilisations? + +Une future guerre serait, sans doute, plus meurtrière et plus ruineuse +encore que celle dont nous sortons. Dès le jour de sa déclaration, +d’immenses escadres d’avions munis d’obus incendiaires perfectionnés +iraient brûler les villes et asphyxier leurs habitants. De grandes cités +se trouveraient presque instantanément anéanties. Ce serait la fin +définitive de l’Europe. + +L’irrésistible action de la nécessité, dont l’histoire a tant de fois +prouvé la force, nous protégera peut-être plus sûrement que toutes les +alliances. Nous examinerons son influence possible dans un chapitre qui +servira de conclusion à cet ouvrage. Bien souvent déjà, elle a dénoué +des problèmes qui semblaient insolubles. + + + + +CHAPITRE III + +Les erreurs du principe des nationalités et ses conséquences. + + +L’évolution des principes guidant la vie des peuples est un des éléments +les plus intéressants de leur histoire. Pendant de longs siècles des +milliers d’hommes se font tuer pour établir le triomphe d’une conception +qui les a séduits, puis arrive le moment où ils luttent furieusement +dans le seul but d’anéantir cette même conception. On bâtirait une +immense cité avec les ossements des hommes morts pour établir un +principe, puis pour le détruire. + +Le principe des nationalités qui bouleverse aujourd’hui le monde a connu +ces fortunes contraires. Pendant mille ans, tous les peuples de l’Europe +ont été en guerre afin de fonder de grands États aux dépens des petites +nationalités. Les nouveaux maîtres du monde poursuivent actuellement un +but opposé en tâchant de libérer les petits pays de la domination des +grands États dont ils avaient fini par faire partie. + +Pourquoi tant de peuples réclament-ils aujourd’hui l’autonomie, au nom +du principe des nationalités et que signifie pour eux cette autonomie? + +Elle signifie qu’ils veulent être délivrés de toute domination étrangère +et se gouverner eux-mêmes. + +Cette aspiration résulte de ce que, malgré tous les efforts de +gouvernements évidemment intéressés à maintenir la concorde il arrive +toujours, quand les peuples gouvernés sont composés de diverses races, +que les plus faibles se trouvent fatalement opprimées par la plus forte. + +Des faits innombrables montrent l’étendue de cette oppression. Quand le +dernier empereur d’Autriche amnistia les condamnés politiques, le jour +de son avènement, dix-huit mille sortirent des cachots où les autorités +appartenant à la race dominante les avaient enfermés. + + * * * * * + +Le principe des nationalités fait partie du stock de conceptions, peu +nombreuses avec lesquelles les diplomates orientent leur conduite. Très +solides en apparence, elles sont souvent assez fragiles en réalité. + +La définition du principe des nationalités semble facile. «C’est, disent +les dictionnaires, le principe en vertu duquel les races qui ont une +origine, des traditions et une langue communes, doivent former un seul +État politique.» + +Rien ne serait plus simple si la nationalité était uniquement fondée sur +la race, mais il en est tout autrement. J’ai montré ailleurs qu’une +nationalité peut être constituée par quatre éléments fort différents, +rarement réunis chez un même peuple la race, la langue, la religion et +les intérêts. + +La race, contrairement à l’opinion courante, est de ces divers éléments +le moins actif, simplement parce que la plupart des races actuelles +résultent de croisements. En Europe, on ne trouve généralement que des +races historiques, c’est-à-dire des races hétérogènes, formées par le +hasard des conquêtes, des émigrations ou de la politique. + +Sous l’influence de milieux communs, d’intérêts communs, de langues et +de religion communes, ces races hétérogènes peuvent arriver à se +fusionner et former une race homogène[8]. + + [8] Le lecteur que ces questions pourraient intéresser les trouvera + développées dans mon petit volume: _Lois psychologiques de + l’évolution des peuples_. + +La fusion entre peuples différents est l’œuvre des siècles. Ne pouvant +disposer du temps, les fondateurs de divers empires, Turquie, Russie et +Autriche notamment, l’ont simplement remplacé par la force. Leur œuvre +est toujours restée pour cette raison un peu artificielle et les +populations, soumises en apparence, ne se sont pas encore fusionnées. + + * * * * * + +Au cours de la guerre, les Alliés ont indiqué comme un de leurs +principaux buts de guerre la libération des nationalités. Dans un +discours au parlement anglais M. Asquith disait: + + «Il n’y a pas de ferments de guerre et de causes de guerre plus nocifs + que l’existence de nationalités détachées, mécontentes et + artificiellement séparées de leurs vrais foyers et de leur + consanguinité.» + +Au fond, ce que l’on cherche dans la solution du problème des +nationalités, c’est le moyen de libérer les minorités opprimées du joug +d’une majorité oppressive. Le problème paraît aussi difficile que +d’empêcher l’aiguille d’une balance de pencher du côté où le plateau est +le plus chargé. + +Il sera surtout difficile dans les pays où plusieurs nationalités se +trouvent enchevêtrées sur le même territoire. La tolérance de la +majorité gouvernante dépendra beaucoup plus de la mentalité de ses +représentants que des lois égalitaires formulées. Une majorité homogène +sera toujours hostile à une minorité hétérogène simplement parce que la +force des lois est bien faible devant celle des mœurs. + + * * * * * + +Le principe des nationalités a orienté les hommes d’État pendant +plusieurs siècles, mais tout autrement qu’aujourd’hui. + +L’histoire politique de l’Europe peut être divisée en deux périodes. La +première, dont la durée dépassa mille ans, comprend la formation des +grands États aux dépens des petites nationalités. Pendant la seconde, +d’origine récente, au nom du même principe des nationalités, les grands +États lentement formés: Autriche, Turquie et Russie notamment, se +désagrègent en provinces indépendantes. + +La fusion de petits États en puissantes nations avait semblé une des +lois les plus constantes de l’histoire. La France, l’Angleterre, +l’Allemagne et l’Italie, jadis composées de provinces séparées, sont des +types de cette fusion. + +Elle n’était pas, d’ailleurs, générale. A côté des grands États, de +petits pays: Hollande, Suède, Danemark, etc., avaient réussi à garder +leur indépendance et prétendaient la conserver. + +Les théoriciens allemands ne reconnaissaient pas cependant aux petits +peuples le droit de vivre à côté de grandes nations sans être absorbés +par elles. Si l’Allemagne avait triomphé dans la dernière guerre, il ne +serait probablement pas resté en Europe un seul petit pays indépendant. + + * * * * * + +Alors même qu’on admettrait la valeur du principe des nationalités, sa +réalisation serait presque impossible. + +Pour l’appliquer, en effet, il faudrait connaître les volontés réelles +des peuples. On n’a trouvé encore d’autres moyens d’y réussir qu’un +plébiscite, mais les gouvernants qui ont introduit dans les pays soumis +leurs fonctionnaires et leurs créatures arriveront toujours à obtenir +des votes favorables en les falsifiant au besoin. Le plébiscite ne +serait applicable qu’aux pays où il est inutile, c’est-à-dire à ceux +dont les sentiments des populations rivales en présence sont nettement +connus, Tchèques et Polonais par exemple. + +Ces difficultés d’appliquer le principe des nationalités ont été jadis +bien marquées au parlement autrichien dans les termes suivants, par le +comte Tisza: + + «Dans les territoires où les races et les nations sont mélangées, il + est impossible que chaque race constitue un État distinct. Là, on ne + peut créer que des États sans caractère national, autrement le peuple + dominant imprime seul à l’État son caractère national. Le principe des + nationalités n’est donc applicable que dans la forme limitée comme le + définit justement le président des États-Unis en disant: «On doit + garantir à chaque peuple sa vie propre, le libre exercice de sa + religion, son libre développement individuel et social.» + +Remarquons d’ailleurs, qu’il s’en faut de beaucoup que le principe des +nationalités soit universellement admis. Rejeté naturellement par les +grands empires, tels que l’Angleterre, il l’est également par certains +petits pays, la Suisse notamment. + + * * * * * + +On ne saisit bien l’importance d’un principe qu’en étudiant ses +applications. + +Il est tout d’abord visible que le principe des nationalités conduirait +à la formation de petits États et à la destruction des grands empires. + +En ce qui concerne la dissociation des grands empires, l’expérience +russe est catégorique. C’est au nom du principe des nationalités qu’elle +se désagrégea presque instantanément en plusieurs provinces, dès que la +Révolution triompha. + +Loin de combattre cette désagrégation les socialistes l’ont nettement +encouragée. Pendant la conférence de Brest-Litovsk, le gouvernement +russe déclara être «complètement d’accord avec le principe de la +reconnaissance du droit de chaque nation de disposer de son sort en +allant jusqu’à la séparation». + +C’était accepter sans protestation la séparation de l’Ukraine qui +venait, après d’autres provinces, de se constituer en république +indépendante. + +Et ici apparaît la puissance mystique exercée par un principe sur les +serviteurs de ce principe. Aucun des bolchevistes ne comprit que la +perte de l’Ukraine, presque grande comme la France, constituait pour la +Russie un désastre immense. Politiquement, sa séparation entraînait la +perte de la domination sur la mer Noire, l’abandon de toute influence +dans les Balkans et du côté de Constantinople. Économiquement, le +dommage était plus étendu encore. Cette province représentant la plus +riche de la Russie en blé, en houille et en fer. + +La Finlande et les provinces de la Baltique ont réclamé, elles aussi, +leur indépendance, ou se sont placées plus ou moins ouvertement sous +l’influence de l’Allemagne afin d’échapper à celle pire encore des +socialistes. Par consentement des populations ou par occupation forcée, +comme à Riga, les provinces baltiques allaient devenir allemandes. +L’absorption ou le protectorat de la Courlande, de la Livonie, de +l’Esthonie et de la Lithuanie eût été infiniment plus précieuse à +l’Allemagne que la possession de l’Alsace et de toutes les colonies +germaniques. Les richesses forestières et agricoles de ces pays sont en +effet immenses. + +Faire d’un grand empire une poussière de provinces sans force, et par +conséquent sans défense, tel est le résultat auquel sont arrivés les +socialistes russes en appliquant le principe des nationalités. + + * * * * * + +L’Autriche est le second empire désagrégé par l’application du même +principe. + +La monarchie austro-hongroise comprenait une dizaine de nationalités +parlant des langues différentes. Les trois plus puissantes étaient, en +dehors de la Hongrie, les Polonais de Galicie, les Croates et les +Tchèques. Chacune prétend aujourd’hui se gouverner elle-même, former un +État indépendant et naturellement exercer la suprématie sur ses voisins. + +La force véritable de l’empire d’Autriche résidait dans les aspirations +contraires des races qui la peuplaient. Toutes se haïssaient +immensément; mais l’antipathie qu’elles avaient les unes pour les autres +dominant de beaucoup celle professée contre leur gouvernement, la +tyrannie de ce gouvernement leur semblait plus supportable que celle de +groupes rivaux. L’empire d’Autriche reposait sur un équilibre de haines. + +Nous venons de voir les conséquences du principe des nationalités +appliqué dans les grands empires. Dans de petits pays comme les Balkans, +où la même province, la même cité, le même village sont divisés en +populations séparées par la religion, la race, la langue, les coutumes, +il a immédiatement engendré la plus sanglante anarchie. Dès qu’ils +furent libérés du joug turc, les Balkaniques se précipitèrent les uns +sur les autres et se déchirèrent furieusement. + + * * * * * + +Le principe des nationalités, si simple quand il reste dans le domaine +des spéculations chères aux diplomates, est donc, en réalité, hérissé de +difficultés. + +Les siècles les avaient à peu près résolues en amenant les peuples, +réunis par le hasard des conquêtes sur le même territoire, à s’unifier +lentement sous l’influence d’institutions communes, et à former ainsi +des populations homogènes. La France, l’Angleterre et même l’Italie en +sont des exemples. En France les petites patries de jadis, Bretagne, +Bourgogne, Aquitaine, etc., avaient fini par se fondre en une grande +patrie. C’est grâce à cette fusion qu’à l’instabilité des premiers âges, +la stabilité avait pu succéder. + +Mais les événements n’ont pas permis au temps d’accomplir partout son +œuvre. Les théoriciens sont venus combattre son action. Il va falloir +recommencer, au nom de leurs principes, une réorganisation mondiale dont +nul ne saurait prédire l’issue. Prétendre orienter les pensées et les +sentiments des hommes dans un sens contraire à l’évolution ancienne qui +guidait leur marche, conduit forcément à des conséquences inconnues. +L’une des plus probables sera un état de guerre permanent entre tous les +petits pays et leur misère profonde. + +L’avenir appartient-il, comme le soutenaient les Germains, à de grands +États devenus chaque jour plus puissants, ou au contraire comme le +veulent les théories nouvelles à des fédérations de petits États +indépendants? C’est le secret des âges prochains. + +Les peuples sont entraînés dans des tourbillons de forces morales dont +les effets restent ignorés. + +Mais si nous voulons juger de la valeur actuelle d’une conception +politique pour laquelle tant d’hommes sont morts et sont destinés à +mourir, nous pouvons dire que le principe des nationalités, avec les +fragments de vérité qu’il contient, et les espérances qu’il fait luire, +appartient à la famille des grandes illusions mystiques qui, à certaines +périodes de l’histoire, ravagent le monde et transforment la vie des +peuples. + + + + +CHAPITRE IV + +Les périls de l’Étatisme. + + +Des considérations développées dans plusieurs chapitres de cet ouvrage, +il résulte que, ne possédant pas un critérium pour certaines valeurs +morales, nous pouvons seulement les juger par leurs effets. + +La philosophie pragmatiste, très répandue en Amérique, n’a pas d’autres +bases. Elle recherche si une idée politique, religieuse ou sociale +engendre des résultats utiles ou nuisibles sans se préoccuper de sa +valeur théorique. + +C’est donc en considérant les effets déjà produits qu’on peut déterminer +la valeur de la croissante intervention étatiste dans la phase +économique du monde qui vient de s’ouvrir. + +Suivant les apôtres de l’étatisme, le gouvernement, en raison de sa +supériorité supposée, devrait gérer l’ensemble des activités +industrielles et commerciales d’un pays en ôtant aux citoyens leurs +initiatives, et par conséquent leur liberté. + +Cette conception constituait déjà un des rêves du socialisme avant la +conflagration mondiale. + +La guerre l’a momentanément réalisé. D’impérieuses nécessités militaires +obligèrent les gouvernants à absorber toutes les forces de chaque pays +pour les orienter vers un même but. Un pouvoir dictatorial pouvant seul +opérer une telle concentration, il fut établi partout. Des peuples jadis +très libres, tels que les Américains, acceptèrent une dictature étatiste +qu’ils savaient nécessaire mais, la lutte terminée, ils la rejetèrent +aussitôt. + + * * * * * + +Il n’en a pas été de même chez les peuples latins. Leur ancienne +tendance à faire tout diriger par l’État s’est notablement développée +depuis la fin de la guerre. Les projets d’extension de l’influence +étatiste qui se formulent chaque jour en fournissent la preuve. + +Contre ces projets d’absorption, industriels et chambres de commerce +protestent vainement. Ils savent très bien que les réalisations dont +nous sommes menacés deviendraient vite une cause d’irrémédiables ruines. + +Rien de plus déprimant pour un pays, en effet, que le remplacement de +l’initiative privée par celle de l’État. L’initiative qui ne s’exerce +pas s’atrophie bientôt et nous étions loin d’en posséder un excès. Ce +n’est pas assurément par trop d’initiative que nos diplomates, nos +généraux et tous nos dirigeants ont péché pendant la guerre. + +Mais, sans même tenir compte de la paralysie des initiatives créée par +le développement de l’étatisme, l’expérience enseigne depuis longtemps +que les entreprises gérées par l’État sont coûteuses et d’une exécution +médiocre. + +La France a traversé bien des crises graves depuis les lointains débuts +de son histoire. Aucune, peut-être, ne menaça autant son existence que +les deux périls qu’elle a vus surgir depuis quelques années: le péril +allemand et le péril étatiste. + +Grâce à quatre années de prodigieux efforts, à la mort de quatorze cent +mille hommes et à 200 milliards de dépenses, nous avons pu triompher du +péril allemand. + +Reste maintenant le péril étatiste. Moins visible que le premier, il +pourrait devenir aussi dangereux en amenant d’irrémédiables défaites +économiques. + +Déjà, avant la guerre, il avait contribué à cet état de décadence +industrielle et commerciale révélé par les statistiques que j’ai +rappelées dans cet ouvrage. + +Notre victoire militaire ne saurait marquer la fin de toutes les formes +de conflits. Aux guerres à coups de canon vont succéder des guerres +économiques. Les peuples ayant des intérêts divers et parfois +contradictoires, les Alliés d’aujourd’hui pourront tout en restant +militairement unis, devenir rivaux demain. + +Dangereuses seraient les illusions sur ce point. Les esprits éclairés +savent d’ailleurs s’en garder. L’extrait suivant d’un rapport fait à la +Chambre, au nom d’une grande commission, le montre nettement. + + «A la signature de la paix, la guerre économique s’imposera plus âpre + que jamais entre toutes les nations et chacune d’elles gardera + jalousement tout ce qui sera susceptible d’accroître sa puissance + maritime marchande au regard et souvent au détriment des autres. Avant + même que la guerre menée en commun ne soit finie, la compréhension de + l’égoïsme national économique subsiste malgré tout.» + + * * * * * + +Au point de vue économique, les peuples civilisés modernes peuvent se +diviser en deux classes: peuples individualistes, peuples étatistes. + +Parmi les peuples individualistes figurent les Anglais et surtout les +Américains. Chez eux, l’action de l’individu est portée à son maximum et +celle de l’État réduite au minimum. Le rôle de ce dernier se limite +strictement aux questions d’intérêt général: armée, police, finances, +notamment. + +Chez les peuples étatistes,--et tous ceux dits latins le sont plus ou +moins--l’influence de l’État est, au contraire, prépondérante, et, sous +la poussée socialiste, elle grandit chaque jour. L’État arrive, +progressivement, à tout diriger, tout gérer, tout monopoliser et +intervient de plus en plus dans les moindres actes des citoyens. + +La classification que je viens d’indiquer est forcément sommaire. La +compléter entraînerait trop loin. Il faudrait constater, par exemple, +que le Français, étatiste en ce qui concerne les intérêts collectifs, +est au contraire individualiste pour ses intérêts personnels. Il +faudrait aussi marquer pourquoi l’étatisme latin est sans analogie avec +l’étatisme germanique. C’est à des initiatives privées et non à l’État +que sont dues les grandes entreprises industrielles qui constituaient la +puissance économique de l’Allemagne. + + * * * * * + +Les nécessités de la guerre ayant condamné tous les belligérants à subir +un étatisme absolu il était naturel que les intérêts privés fussent +alors sacrifiés aux intérêts collectifs. + +La guerre terminée, les Américains ont immédiatement rejeté l’étatisme. +M. Wilson l’a fait remarquer avec une juste fierté dans un de ses +messages. + + «Pendant toute la durée de la lutte le gouvernement américain avait dû + grouper toutes les énergies matérielles du pays, les atteler ensemble + sous le même harnais pour mieux tirer le fardeau commun et mener à + bien notre lourde tâche. + + ... Aussitôt que nous avons su que l’armistice était signé, nous avons + jeté le harnais. Le grand matériel des industries et les machines qui + avaient été accaparées pour l’usage du gouvernement ont été rendus aux + usages auxquels ils servaient avant la guerre. + + ... Notre peuple n’attend pas d’être conduit. Il connaît son affaire; + il se débrouille rapidement dans tout nouvel état de choses; il va + droit au but et compte sur lui-même dans l’action. + + Toutes les règles de conduite que nous pourrions chercher à lui + imposer deviendraient vite parfaitement inutiles, _car il n’y ferait + aucune attention et irait son chemin_.» + +Suivant sa constante tradition, l’Américain confie ses entreprises +industrielles à des hommes d’affaires, alors que nous faisons conduire +les nôtres par des fonctionnaires généralement très étrangers aux +affaires. + + * * * * * + +La disparition de l’étatisme aux États-Unis s’est opérée rapidement, +parce qu’il était absolument opposé à la mentalité américaine. + +Toutes les lois restrictives qui se multiplient, en France, montrent au +contraire que, loin de s’atténuer, notre politique étatiste va +s’aggraver et peser lourdement sur le travail national. + +Réquisitionner, taxer, ordonner, interdire suivant le bon plaisir des +plus incompétents agents, enfermer chaque entreprise dans un +inextricable et paralysant réseau de formalités tracassières, +destructrices de toutes les initiatives, tel est l’avenir dont on nous +menace. + +S’il se réalise, nous serons fatalement vaincus dans la terrible lutte +économique qui se prépare et les Germains, dont la puissance +industrielle avant la guerre était si grande, reprendront vite leur +domination économique. Or, dans l’évolution actuelle du monde, les +dominations économiques seront les plus redoutables. + +Malheureusement pour notre avenir, l’étatisme constitue chez les peuples +latins un besoin mental fort ancien. Il est peu de partis politiques en +France qui ne réclament sans cesse l’intervention de l’État. + +Cette constatation m’a fait écrire autrefois que notre pays, si divisé +en apparence, ne possède, sous des étiquettes diverses, qu’un seul parti +politique, le parti étatiste, c’est-à-dire celui qui demande sans trêve +à l’État de nous forger des chaînes. + + * * * * * + +La base psychologique fondamentale de la production est l’initiative +stimulée par le risque et le profit. Dès que la responsabilité +s’évanouit, comme dans l’organisation anonyme de l’État, l’initiative +disparaît. Quelle raison aurait le fonctionnaire de s’intéresser à un +travail dont il ignore le rendement et ne retire aucun profit? Il est +d’ailleurs enveloppé dans un réseau de circulaires et de règlements qui +lui interdirait la moindre initiative si, par hasard, il y songeait. +Cette initiative serait, d’autre part, immédiatement paralysée par +l’intervention de ses chefs. Avec la meilleure volonté du monde il ne +peut être que le rouage d’une machine. Observer strictement le +règlement, c’est tout ce qu’on lui demande. + +Telles sont les raisons pour lesquelles, dès que l’État intervient dans +une industrie, cette industrie dépérit. + + «Je viens de passer quatre années de guerre dans un établissement + industriel de l’État, écrit l’ingénieur R. Carnot. Connaissant + l’industrie privée, j’avais en y entrant,--pourquoi le + cacherais-je?--des idées plutôt socialistes. A voir, aussi bien par le + menu que dans son ensemble, le fonctionnement de la machine + industrielle étatiste, mes illusions se sont envolées et je quitterai + l’uniforme complètement désabusé... + + Ce qu’il y a de particulièrement grave, c’est l’antinomie absolue qui + existe entre le concept d’industrie, tel que le réalise le monde + moderne, et celui d’une administration d’État.» + +L’auteur donne dans son livre de nombreux exemples montrant à quel point +l’intervention étatiste peut devenir désastreuse. A l’usine de +construction de Bourges, placée sous la direction d’un ministre +socialiste, les ouvriers travaillaient à la journée avec faculté de +toucher une prime pour surproduction de travail. Le Ministre ayant +accordé la prime à tous les ouvriers, la baisse de la production fut +instantanée. Les circonstances ayant permis de revenir sur cette +désastreuse mesure, le résultat fut immédiat. Le rendement se trouva +parfois dépasser le triple de ce qu’il était antérieurement.» + +Le même auteur donne un autre exemple, également frappant, des +conséquences de l’intervention étatiste. Un ministre socialiste, chargé +de la Direction de la marine marchande, ayant eu l’idée d’instituer des +primes basées sur le nombre des jours de navigation, les équipages +avaient tout intérêt à allonger les voyages et à ralentir les opérations +de chargement et de déchargement. Le résultat final fut que les bateaux +charbonniers réquisitionnés par l’État avaient un rendement inférieur de +40 à 50 p. 100 à celui des navires dirigés par les importateurs de +charbon travaillant pour leur compte. + +Mêmes résultats dans les ateliers de chemins de fer. Les pouvoirs +publics ayant décrété la suppression du travail à la tâche, le rendement +de la main-d’œuvre diminua de plus de 50 p. 100. + +Une des causes du coût de l’étatisme est le nombre d’employés qu’il +nécessite. Un fait rapporté par le _Matin_ du 5 Juin 1920 en donne un +frappant exemple. Après avoir vainement tenté de liquider les stocks +américains, besogne que les employés chargés de l’exécuter avaient tout +intérêt à faire durer, l’État se décida à charger des industriels de +liquider quelques stocks. Les résultats furent immédiats. Le négociant +chargé des stocks d’Aubervilliers commença par remplacer les 525 +employés de l’État par 8 agents. Ces 8 employés suffirent à terminer la +liquidation rapidement. + +L’étatisme français est le plus coûteux de tous. Il a été rappelé à la +Chambre des Députés dans sa séance du 22 mars 1920, que le budget de +l’Alsace-Lorraine, qui se chiffrait en 1914 sous le gouvernement +allemand par 150 millions, s’élève à 405 millions aujourd’hui. A +l’administration générale, le nombre des employés a triplé. + +L’État moderne a fini par se charger d’une foule de fonctions. Il +exploite des chemins de fer, des fabriques de tabac et d’allumettes, des +navires, des imprimeries, en un mot une cinquantaine de professions +gérées par plus d’un million d’employés. + +Toutes ces entreprises sont conduites avec des méthodes absolument +différentes de celles adoptées dans le commerce et l’industrie. L’État +ne se préoccupe jamais des prix de revient. Les employés ne sont +nullement intéressés aux bénéfices et aux économies de ces entreprises. +Un devis établi d’avance est sans aucun rapport avec les prix +d’exécution. C’est ainsi que la reconstruction de l’imprimerie nationale +qui, d’après les devis, ne devait pas dépasser trois millions, en a déjà +coûté plus de quatorze. L’État moderne représente en réalité une grande +maison de commerce gérée par des employés anonymes et irresponsables et +où, depuis le chef jusqu’au dernier des agents, personne ne s’intéresse +au succès de l’entreprise. + + * * * * * + +L’étatisme, comme le fait remarquer un éminent économiste, M. Raphaël +George Lévy, a été une des causes de la vie chère: + + «C’est l’État qui a été le premier instigateur du mal, en accordant + aux ouvriers des usines de guerre des salaires excessifs, en concluant + des marchés à des taux tellement élevés qu’il a fallu décréter un + impôt spécial sur les bénéfices qui en découlaient; c’est lui qui a + distribué des milliards à tort et à travers, sans se soucier de savoir + au moyen de quelles ressources il les obtiendrait; c’est lui qui, en + présence de ses coffres vides, n’a pas trouvé d’autre moyen de les + remplir que de contraindre la Banque de France à fabriquer de nouveaux + milliards de papier. C’est lui qui est intervenu pour réglementer les + importations, les exportations, les transports; c’est lui qui a + prétendu déterminer les marchandises que l’on pourrait introduire en + France et dresser une liste de proscription contre certaines d’entre + elles, et non des moindres; c’est lui qui a relevé les barrières + douanières, au moment où nous avons un besoin pressant de beaucoup + d’objets fabriqués ou récoltés à l’étranger; c’est lui qui, par ses + taxations maladroites ou intempestives, a tantôt ralenti ou arrêté, + tantôt surexcité la production.» + +La Chambre de commerce de Roanne décrivait récemment quelques-uns des +résultats obtenus par l’État, quand il se substitue à des industriels +responsables de leurs actes. + +Un grand journal en a extrait l’exemple suivant: + + «Des _délégués_ ouvriers demandent, pour l’exécution d’un ouvrage, 25 + heures. Le chef d’atelier estime que 12 heures sont suffisantes. + Devant le désaccord, il est fait appel, à titre d’expérience, à une + équipe de prisonniers de guerre dont l’effort de travail n’est, comme + chacun pense, aucunement exagéré. Ils effectuent le travail en 6 + heures. _Néanmoins l’officier a dû le payer par ordre à raison de 25 + heures._» + +Le gaspillage des deniers publics dans les gestions étatistes dépasse +toute imagination. + +Conséquences: renchérissement général des produits; difficulté +croissante d’existence pour les travailleurs libres; hausse artificielle +de la main-d’œuvre. + +Au régime étatiste, forme moderne de l’esclavage, on pourrait se +résigner si l’État avait, du moins, manifesté dans la gestion des +entreprises une capacité supérieure à celle des citoyens. + +Or, c’est précisément, je le répète, le contraire qu’enseigne +l’expérience. Des faits innombrables ont surabondamment démontré que la +gérance de l’État, qu’il s’agisse de chemins de fer, de monopoles, de +navigation ou d’une industrie quelconque, est toujours très coûteuse, +très lente et accompagnée d’incalculables désordres. + +En temps de paix, quand les finances sont prospères, les inconvénients +du renchérissement général des produits, par suite des interventions de +l’État, peuvent sembler minimes. Ils deviennent désastreux lorsqu’un +peuple se trouve écrasé de dettes au lendemain d’une guerre. + + * * * * * + +Toute gestion étatiste, c’est-à-dire placée sous la conduite directe de +l’État, semble immédiatement frappée de paralysie. On connaît la +situation lamentable de notre marine avant la guerre, situation créée +par les interventions étatistes qui la firent progressivement descendre +du deuxième rang au cinquième. + +Les causes de cette décadence ont été très bien indiquées dans un +rapport fait à la Chambre au nom d’une grande commission parlementaire. +Les conclusions du rapporteur furent nettes: «Ni unité de vues, ni +efforts coordonnés, ni méthode, ni responsabilité définie. Négligence, +désordre et confusion.» + +Un des membres de la même commission, M. Ajam, évaluait à 700 millions +le coût du gaspillage. L’expérience du rachat de l’Ouest par l’État fut +beaucoup plus coûteuse encore. + +Les exemples analogues sont d’ailleurs innombrables. On citera longtemps +l’histoire de cette municipalité d’une grande ville qui, voyant +s’enrichir l’entrepreneur fournisseur du gaz s’imagina qu’en faisant +administrer l’usine par des fonctionnaires, elle encaisserait les mêmes +bénéfices que l’industriel. + +L’expérience fut catégorique. Loin de réaliser des bénéfices, la commune +vit son budget progressivement grevé de sommes si énormes que le maire +qui avait provoqué cet essai de socialisation se suicida de désespoir. +Il mourut d’ailleurs sans comprendre les causes de son insuccès. + + * * * * * + +Ce sont justement les causes de la décadence des entreprises dirigées +par l’État qui échappent toujours aux partisans de l’étatisme. Pourquoi, +disent-ils avec une apparence de raison, l’État qui choisit ses +fonctionnaires parmi des hommes réputés très capables, puisqu’ils sont +chargés de diplômes, ne réussirait-il pas aussi bien que des industriels +généralement moins savants? + +L’État ne réussit pas pour deux raisons, l’une d’ordre administratif, +l’autre de psychologie. La première serait à la rigueur réductible, mais +la seconde ne l’est pas et ne pourra jamais l’être. + +La cause d’ordre administratif tient à une organisation défectueuse de +services sans coordination, séparés par des cloisons étanches. La +moindre affaire est entourée d’innombrables formalités et passe par une +longue série de bureaux qui obéissent à des impulsions différentes et +mettent des mois à l’examiner. + +Tout autre est l’organisation d’une entreprise industrielle. Ses chefs +ont intérêt à terminer rapidement, en les exécutant le mieux possible +pour satisfaire le client, les entreprises qui leur sont confiées. Sous +peine de ruine, les pertes de temps et le gaspillage leur sont +interdits. + +La deuxième cause de l’infériorité du travail étatiste, celle d’ordre +psychologique, est, comme je le disais, absolument irréductible. Elle +tient, en effet, à cette loi mentale bien simple, expérimentalement +vérifiée des milliers de fois, que l’homme travaillant pour un intérêt +général a beaucoup moins de valeur que celui qui travaille pour son +intérêt personnel. + +D’autres influences aggravent cette infériorité. Dans le travail dirigé +par des fonctionnaires, aucune initiative n’est possible. Moins possible +encore le goût du risque qui conduit aussi bien à la ruine qu’à la +fortune, mais sans lequel il n’est pas de progrès réalisable. + +Pour amener, par exemple, l’automobilisme à son perfectionnement actuel, +beaucoup de chercheurs se sont ruinés, quelques-uns seulement ont fait +fortune. Peut-on supposer un seul instant que, si l’État avait +monopolisé la construction automobile à ses débuts, elle eût réalisé les +progrès que nous admirons? Aucun employé n’aurait osé engager sa +responsabilité dans de coûteuses recherches ne devant rien lui rapporter +et dont l’insuccès possible eût certainement nui à son avancement. + + * * * * * + +L’étatisme est généralement une conséquence de la structure mentale d’un +peuple mais, quelle qu’en soit la cause, ses résultats se trouvent les +mêmes partout, même en Amérique quand il s’y est momentanément établi. +Les chemins de fer américains ont été, on le sait, étatisés pendant la +guerre. La liberté leur fut rendue après la paix mais ils sont ruinés et +près de la faillite. Malgré l’augmentation des tarifs, l’ensemble des +frais d’exploitation s’éleva de 95 p. 100 sous la gestion d’État. Ce fut +un vrai désastre, car l’ensemble de l’exploitation des chemins de fer +aux États-Unis qui représente un capital évalué à 90 milliards forme une +importante partie du portefeuille des grandes banques américaines. + +L’étatisme crée donc une transformation mentale qui apparaît +spontanément avec lui. + +S’il en fallait encore d’autres preuves, on rappellerait que les +industriels qui, durant les hostilités, se sont trouvés mobilisés au +service de l’État, perdirent du même coup leurs anciennes qualités pour +prendre les défauts des fonctionnaires: peur des responsabilités, goût +de la paperasserie et des formalités compliquées, gaspillage et +désordre. + + * * * * * + +Il sera intéressant un jour de rechercher ce que l’abus de l’étatisme a +coûté au pays pendant la guerre. C’est à lui que sont dus pour une +grande part comme je l’ai montré plus haut le renchérissement général et +la disette dont nous souffrons encore. + +Cette conclusion est justement une de celles du long rapport fait par M. +Bergeon, le 11 octobre 1918, à la Chambre des députés, au nom d’une +commission d’une quarantaine de membres appartenant à tous les partis et +chargés d’examiner un projet de loi sur la réquisition de la totalité de +la marine marchande par l’État, pendant la paix. + +Le rapporteur n’eut pas de peine à montrer que l’étatisme avait réduit +notre marine marchande à un grand degré d’infériorité vis-à-vis des +peuples alliés et entraîné de profonds déficits dans les importations +nécessaires pour le ravitaillement. + +L’incohérence, au sujet de l’utilisation des navires réquisitionnés, fut +prodigieuse. Alors que nous manquions de blé, nos bateaux revenaient de +Bizerte presque vides, tandis que sur les quais de ce port pourrissaient +des montagnes de céréales. + +Ailleurs, c’étaient des bateaux oubliés durant des mois, attendant des +ordres qui ne venaient pas. A Brest, le bâtiment _Général-Faidherbe_, +coûtant dix-huit cents francs par jour et réquisitionné le 6 septembre, +est resté «huit mois sans rien faire», etc. + +Les faits de cet ordre ne constituaient nullement des cas exceptionnels. +Le rapporteur l’a prouvé avec huit pages de tableaux montrant, par +l’histoire de chacun des bateaux réquisitionnés, les énormes pertes de +temps qu’entraîna l’incohérence étatiste. + +Des armateurs qui auraient géré leurs compagnies de semblable façon +eussent été promptement ruinés, mais de tels armateurs n’ont jamais +existé. + +Après avoir constaté que «les navires dirigés par l’État ont un +rendement déplorable», le rapporteur conclut, comme je le rappelais plus +haut, que l’élévation générale du prix des objets de première nécessité +fut la conséquence de l’administration étatiste. + +On peut ajouter, d’ailleurs, que les faits établis par cette commission +l’avaient été dans bien des rapports antérieurs à la guerre, relatifs +aux causes de la décadence de notre marine. Ne nous étonnons pas +qu’aujourd’hui comme jadis ils n’aient convaincu personne. L’étatisme +est une croyance et à tous les âges les arguments furent impuissants à +ébranler des croyances. + + * * * * * + +L’étatisme représente l’autocratie d’une caste anonyme et, comme tous +les despotismes collectifs, il pèse lourdement sur la vie des citoyens +obligés de le supporter. Son nouveau développement n’engendrerait pas +seulement la faiblesse de nos industries, mais la disparition de toutes +nos libertés. + +On conçoit l’horreur des Américains pour ce régime qui fait de l’homme +un esclave. Ils l’ont supporté pendant la guerre mais pas une minute au +delà. Si nous n’arrivons pas à refréner sa marche nous serons, je ne +saurais trop le redire, rapidement vaincus dans la lutte économique qui +va s’engager. Il apparaîtra alors à tous les yeux que l’étatisme, si +pacifique en apparence, peut être plus désastreux que les plus +destructives invasions. Son triomphe définitif chez un peuple +engendrerait pour lui une irrémédiable décadence. + + + + +CHAPITRE V + +Les futures croisades. + + +Les historiens de l’avenir éprouveront sans doute un certain étonnement +en constatant que, malgré sa prétention de n’avoir que la science +positive pour guide, le XXe siècle dut recommencer au nom de croyances +nouvelles l’âge des Croisades. + +C’est bien une croisade qu’entreprit l’Allemagne pour établir son +hégémonie au nom de la divine mission qu’elle s’attribuait et une autre +croisade qu’entreprirent les nations désireuses de conserver leur +indépendance. Des coins les plus reculés du globe accoururent des +peuples n’ayant aucune conquête à espérer et prêts cependant à tout +sacrifier pour défendre leur foi. Ce n’était plus comme jadis devant +Jérusalem la croix opposée au croissant, mais deux croyances nouvelles +inconciliables: l’absolutisme et la liberté. + + * * * * * + +La croisade germanique n’est pas la seule que le monde semble appelé à +voir se former. Une autre s’annonce déjà contre un danger fort menaçant. + +C’est celle qu’il faudra entreprendre contre les oppressions et +destructions que les théoriciens socialistes et syndicalistes rêvent +d’infliger à la France comme ils les ont infligées à la Russie. + +La foi socialiste a pesé sur toute notre politique depuis vingt-cinq +ans. + +Les étrangers savaient très bien que cette politique socialiste «pétrie +d’ignorance autant que de malfaisance» avait conduit la France au bord +de l’abîme et que son triomphe, rendu possible par l’apathie des autres +partis, amènerait notre pays à une irrémédiable ruine. Dans un discours +prononcé le 5 juillet 1918 l’un des plus considérables personnages des +États-Unis, M. Walter Berry, s’exprime ainsi: + + «L’erreur de la France a été de se leurrer du mirage des lois + sociales, tout en négligeant les lois de l’association et de la + production. + + Ce qui fait la grandeur économique des États-Unis, c’est l’association + des individus, c’est la coopération des classes, la collaboration du + travailliste et du capitaliste, c’est la solidarité au lieu du + socialisme destructif... + + S’il n’y a pas un milieu entre le militarisme et le bolchevisme, + c’est-à-dire le socialisme destructif, mieux vaut que le monde croule + tout de suite!» + +Les socialistes allemands qui inventèrent jadis la théorie de la lutte +des classes l’ont pratiquement abandonnée depuis longtemps et ne la +considéraient plus que comme un article d’exportation, précieux pour +désorganiser les peuples étrangers. C’est pourquoi ils l’établirent en +Russie au moyen d’agents à leur solde. Les millions ainsi dépensés +furent beaucoup plus utiles à l’Allemagne que ses canons. + +La désastreuse expérience russe n’a pas entamé l’indestructible foi de +nos socialistes. La guerre ne leur a rien appris. Incapables d’évoluer, +ils remâchent sans trêve les mêmes formules, douées pour eux d’une +magique vertu. + +Et si l’on veut comprendre comment des hommes éclairés peuvent devenir +victimes d’illusions dont quelques-unes ne sauraient résister au plus +superficiel examen, il faut toujours se souvenir que le socialisme étant +une religion beaucoup plus qu’une doctrine tous les arguments tirés de +la raison ou de l’expérience sont nécessairement sans action sur lui. Le +socialiste convaincu croit à la bible de Karl Marx comme le Musulman +croit au Coran. Les assertions de ces livres sacrés ne se discutent pas. + +Sans doute, le nombre des purs croyants du socialisme dans les +assemblées politiques reste minime, mais leur puissance est grande parce +qu’une conviction forte s’impose toujours à des convictions faibles et +surtout à l’absence de convictions. Or, les socialistes sont presque les +seuls, en France du moins, possédant des convictions fortes. + +Les éléments mystiques qui forment la trame du socialisme se trouvent +puissamment étayés par deux sentiments extrêmement actifs: la haine et +l’envie. Ils constituent ses grands agents de propagation. + + * * * * * + +On peut pressentir le rôle futur du socialisme par l’influence qu’il +exerce déjà. + +Nous sommes presque les seuls à ne pas pressentir de quel menaçant +avenir la croisade socialiste est chargée. Quand les peuples n’auront +plus qu’à opter entre le socialisme dont la Russie voit les effets et le +militarisme, c’est-à-dire entre la tyrannie inorganique et la tyrannie +organisée, ils choisiront forcément la seconde. Ce sera alors le règne +absolu de la force et l’arrêt définitif de tous les progrès. + +C’est ce qu’a très bien montré un des chefs les plus écoutés des +travaillistes anglais, M. Henderson: + + «Les ouvriers doivent comprendre, a-t-il dit, que les démocrates du + monde entier sont à un carrefour, et que toute erreur dans le choix à + faire peut conduire à l’anarchie, au désordre, au chaos, avec + l’établissement du militarisme à perpétuité. Nous nous détournons du + chemin qui conduit au désordre: nous ne pouvons pas être pour la + substitution de la raison à la force dans les affaires + internationales, et pour la révolution par la force au lieu de la + construction pacifique dans la vie économique et sociale.» + +Internationalistes, socialistes unifiés, bolchevistes et autres +théoriciens, partisans de la paix entre les peuples, mais de la guerre +civile à l’intérieur des nations, ne sauraient comprendre ce dilemme. +Ils ont entrepris contre les sociétés une croisade aussi funeste que +celle des Germains contre l’indépendance des peuples. + +Au prix des plus cruels sacrifices nous sommes arrivés à triompher de la +croisade germanique. Il sera peut-être aussi difficile de vaincre la +croisade socialiste. + +Deux régimes redoutables: militarisme et socialisme menacent donc les +civilisations modernes d’un retour prolongé vers la barbarie. Le +militarisme est une forme de l’absolutisme féodal, le socialisme +représente l’ultime expression du despotisme populaire. Les nations +vraiment civilisées ne voudront bientôt plus de dictature, ni celle du +prolétariat, ni celle du sabre. + + + + +LIVRE VII + +LA DÉSORGANISATION POLITIQUE DE L’EUROPE + + + + +CHAPITRE I + +Premières difficultés du problème de la paix. + + +S’il est exact que la véritable durée de la vie ne se mesure pas au +nombre des jours, mais à la variété et à l’intensité des sensations +accumulées pendant ces jours, on peut affirmer que les hommes +d’aujourd’hui auront connu une vie singulièrement longue. + +Ils ont contemplé, en effet, des choses que l’humanité n’avait pas +encore vues et ne reverra probablement jamais. + +Certes, le monde a plus d’une fois subi des bouleversements profonds. De +grands empires ont sombré dans l’oubli, les peuples ont transformé leurs +institutions et changé leurs dieux. Des civilisations brillantes ont +péri tour à tour. Mais tous ces changements s’effectuaient lentement. +L’empire romain mit des siècles à se désagréger et en réalité, il ne +disparut jamais tout entier. + +Aujourd’hui nous avons assisté à une série de catastrophes instantanées +si loin des phénomènes prévisibles qu’elles eussent été considérées +comme miraculeuses aux âges de foi. + +Un esprit très perspicace aurait pu prédire avant la guerre la +désagrégation de l’Autriche, peut-être aussi celle de la Russie et de la +Turquie, mais comment eût-il soupçonné le brusque désastre de la +formidable Allemagne? Elle était arrivée au faîte de la puissance et le +monde semblait menacé de subir ses lois. Puis en quelques semaines, +vaincue partout, elle s’écroulait dans la honte et la désolation. + +Cette succession de bouleversements engendrera sans doute de redoutables +lendemains. Quels seront ces lendemains? Que va devenir, par exemple, en +Autriche, cette poussière de petites nations rivales issues de la grande +puissance qui les avait agglomérées après de séculaires efforts? + +Si les leçons du passé devaient servir de guide on pourrait dire que +l’Europe est menacée d’une série de guerres rappelant celles, livrées +depuis le moyen âge, pour constituer avec de petits États les grands +empires dissociés aujourd’hui. + +Mais le monde a tellement évolué que les lois du passé ne semblent plus +capables de régir l’avenir. Des principes nouveaux sont nés et, au nom +de ces principes, les institutions et les croyances vont subir sans +doute des transformations imprévues. + + * * * * * + +Les difficultés créées par la paix apparaissent considérables. +Énumérons-en quelques-unes. + +Une des premières, surtout en ce qui concerne l’Autriche, sera d’établir +des relations pacifiques entre les États issus de sa désagrégation. Cet +empire si ancien et si vaste s’est dissocié en petites provinces +d’importance inégale, habitées par des populations: Slaves, Hongrois, +Allemands, etc., qui se détestent profondément. + +La situation de tous ces États restera longtemps précaire. Les Alliés +eussent certainement beaucoup gagné à garder une Autriche affaiblie, +sans doute, mais conservant l’organisation et les traditions qui donnent +à un peuple sa stabilité. + +Songer à une fédération de tous ces fragments de nations, est bien +difficile. Ils sont séparés par des intérêts trop opposés et des haines +séculaires trop violentes. + +Avec les idées nouvelles sur les nationalités, impliquant pour chaque +pays le droit de réclamer son indépendance, il est probable, comme je le +disais plus haut, que toutes ces minuscules nations retourneront aux +lointaines périodes de l’histoire où l’Europe entière était divisée en +petits États toujours en lutte. Mille ans de guerres avaient été +nécessaires pour les agglomérer. + +L’Autriche et aussi la Russie semblent donc menacées de revenir à la +phase d’évolution où se trouvait la France lorsqu’elle était composée de +provinces indépendantes et rivales Normandie, Bourgogne, Bretagne, etc. +L’avenir seul dira si cette régression, dont les discours des hommes +politiques affirment la nécessité, constituera un progrès. J’en doute +fortement. + +Vis-à-vis de la Russie, les difficultés politiques ne seront pas +moindres qu’en Autriche. Aucun pouvoir organisé n’a voulu traiter avec +les dictateurs héritiers de la puissance des tzars. Il sera aussi +malaisé de traiter avec les ébauches de petites républiques instables +qui naissent chaque jour sur son sol et paraissent vouées à une +existence éphémère. Comment, d’autre part, empêcher l’Allemagne de +transformer la Russie en une colonie allemande ainsi qu’elle le tentait +avec un succès croissant avant la guerre? + + * * * * * + +Les difficultés à l’égard de l’Allemagne se révèlent d’un autre ordre, +mais également considérables. + +Le principal problème pour les alliés sera de l’empêcher de redevenir +assez forte pour être dangereuse. + +Tâche ardue. Vainqueur à Iéna, Napoléon croyait bien avoir paralysé la +Prusse. Et cependant, peu d’années après sa défaite, notre éternelle +ennemie avait reconquis son ancienne puissance. + +Ce n’est pas assurément de suite que l’Allemagne reprendra la poursuite +obstinée de son rêve d’hégémonie. Elle en est encore à cette phase +d’incertitudes où le doute vient ébranler les plus solides croyances. +Ses historiens, ses philosophes, ses chefs militaires lui avaient +enseigné qu’étant supérieure à tous les peuples, elle avait le droit de +les asservir. D’éclatantes victoires semblèrent au début justifier les +prétentions de son orgueil. + +Le réveil fut terrible. En quelques mois un échafaudage d’illusions +s’est effondré sous la plus humiliante capitulation. Jamais, dans la +suite des âges, un peuple n’était tombé si bas après s’être élevé si +haut. + +Les armes matérielles sont arrachées des mains de l’Allemagne pour +longtemps, mais elle possède encore avec sa capacité industrielle cet +arsenal d’armes psychologiques que nous avons étudiées dans un précédent +chapitre et dont j’ai montré qu’elles sont plus efficaces parfois que +les canons. + +Que les dirigeants futurs de l’Allemagne soient impérialistes, +démocrates ou socialistes, ils songeront toujours à la revanche et +tâcheront de réduire la force de leurs adversaires en propageant chez +eux des doctrines politiques capables de les désagréger. + +L’illustre ministre français qui a tant fait pour obliger la victoire à +changer de camp avait une lumineuse vision du danger qui nous menace +lorsque le jour même de l’armistice il prêchait l’union des partis. + +Nous avons miraculeusement triomphé du plus formidable danger qui ait +menacé la France depuis les origines de son histoire. La Prusse rêvait +l’anéantissement de notre pays comme puissance politique et la +destruction par le feu de sa capitale. Bien que durement vaincue, elle +ne renoncera pas, on ne le répétera jamais trop, à poursuivre le même +but. + +C’est en ayant bien présente à l’esprit cette menace que nous arriverons +peut-être à maintenir l’union nécessaire non seulement entre les divers +partis de notre pays mais aussi entre tous les alliés. + + * * * * * + +La paix, pour être, sinon éternelle, du moins durable, devait différer +complètement de celle rêvée par les socialistes. Réalisée suivant leurs +doctrines elle n’eût constitué qu’une trêve préparatrice de guerres +prochaines. + +C’est pourtant une telle paix qu’ils persistent à défendre encore. Le +jour même de l’armistice, les militants de la congrégation socialiste +adoptaient un ordre du jour où ils demandaient «une paix honorable, une +paix de justice, une paix républicaine pour la république allemande». +Ils montraient clairement leurs intentions en se plaçant sous la +présidence d’honneur du socialiste allemand Liebknecht. + +Un tel aveuglement s’explique difficilement quand on se souvient des +conditions de paix que prétendait, en cas de victoire, nous imposer +l’Allemagne et qui furent approuvées par leurs social-démocrates. + +Bien difficile sera l’union entre les partis qui nous divisent encore. +Celle entre les Alliés ne le sera pas moins, en raison de la divergence +de leurs intérêts. L’Italie, par exemple, réclame les rivages de +l’Adriatique que les Yougo-Slaves réclament également, déclarant ne +pouvoir subsister sans eux. La Serbie, la Roumanie, la Grèce ne cessent +de réclamer des annexions. Que de contestations en germe. + +C’est pour la France, peut-être, que le problème de la paix se trouvera +le plus chargé de difficultés. En raison de son voisinage avec +l’Allemagne elle reste fatalement la gardienne de l’Europe contre les +futures agressions germaniques. Nous avons vu déjà combien cette tâche +est lourde. + + * * * * * + +A toutes ces difficultés politiques, s’ajoutent encore des difficultés +économiques que peu de personnes, malheureusement, aperçoivent. + +La France est le pays qui a réalisé le plus grand effort pendant la +guerre. Elle est aussi celui qui a le plus souffert, non seulement par +le nombre des victimes mais aussi parce que ses départements les plus +riches, au point de vue industriel ont été méthodiquement dévastés. Sans +les réparations imposées aux vaincus nous serions menacés d’une ruine +économique complète. + +Ces réparations seront impuissantes, d’ailleurs, à rétablir de suite +notre prospérité. Il faudra bien des années pour rebâtir nos usines et +remettre en état nos mines. Pendant toute cette période, l’Angleterre, +l’Amérique et l’Allemagne qui n’ont pas été envahies et gardent intact +leur ancien matériel pourront reprendre immédiatement leur vie +économique, fabriquer des marchandises, les exporter et s’emparer la +clientèle qui ne trouvera plus en France les produits dont elle aura +besoin. Que de luttes nouvelles à soutenir et que de difficultés avec +les réglementations rigides qui nous oppriment de plus en plus. + + * * * * * + +Ce n’est pas dans un âge de liberté ni de fraternité que l’humanité est +entrée. + +Rejetée par tous les socialistes et les partisans de l’étatisme, la +liberté ne représente plus qu’un incertain symbole. Repoussée par tous +les défenseurs des luttes de classe la fraternité reste une illusion +sans prestige. + +De la triade révolutionnaire, toujours gravée sur nos murs, l’égalité +seule a vu son pouvoir grandir. Devenue la divinité des temps nouveaux, +elle continuera sans doute à chasser les rois de leurs trônes les dieux +de leurs sanctuaires jusqu’au jour où, ne réalisant plus les espérances +des peuples, elle périra à son tour. + + + + +CHAPITRE II + +Les erreurs psychologiques du traité de paix. + + +Pour juger avec équité la valeur du traité de paix, devenu la nouvelle +Charte de l’Europe, il faut se reporter au printemps de 1918, à l’heure +de la formidable ruée allemande. Devant l’avalanche, les villes +tombaient, les populations fuyaient, la Marne était franchie, Paris +menacé. + +A cette époque, si proche encore, les plus fermes optimistes renonçaient +presque à l’espérance. Ils eussent alors accueilli avec joie une paix +assurant seulement l’évacuation des pays envahis. + +Le triomphe a naturellement changé les âmes. Nos sentiments actuels sont +étayés sur les désespoirs passés et les dévastations accumulées par un +agresseur sans pitié. + +La conscience des droits acquis par la victoire, le souvenir des +conditions impitoyables que l’Allemagne prétendait au temps de ses +succès imposer à la France, firent forcément trouver insuffisant un +traité de paix qui eût semblé, au début de l’année 1918, un miracle +inespéré. + +Ainsi s’explique, psychologiquement, le faible contentement qu’il causa. + + * * * * * + +On pourrait dire sans exagération que, dans tout l’univers, deux +personnages seulement sont satisfaits: le président des États-Unis et le +premier ministre d’Angleterre. Tous deux représentent d’ailleurs des +pays dont les intérêts diffèrent beaucoup des nôtres. + +Dès les premiers pourparlers, cette incompatibilité d’intérêts se +manifesta. L’Angleterre avant vite obtenu tout ce qu’elle pouvait +souhaiter: navires et annexions, s’opposa à toutes les revendications de +la France. + +En dehors des divergences que fit surgir l’opposition des intérêts, +beaucoup de difficultés naquirent de l’immensité de la tâche entreprise +par le Congrès: remanier les frontières de plusieurs pays, fonder une +dizaine d’États, refaire les lois internationales du travail, rebâtir la +Pologne, fixer le sort de Constantinople, satisfaire les réclamations +des Roumains, des Grecs, des Slovaques, des Chinois, des Japonais, etc. + +Pour résoudre un tel amoncellement de problèmes, deux conditions +psychologiques fondamentales eussent été nécessaires: l’unité de vues et +l’esprit de décision. L’une et l’autre manquèrent tout à fait. + +L’unité de vues était presque impossible par suite de la divergence des +intérêts, mais l’indécision aurait pu être moins complète. + +Les hommes d’État dirigeant le Congrès ont rendu visibles à tous les +yeux leurs irrésolutions en oscillant sans cesse entre des mesures +contradictoires. Un jour, ils proposent solennellement d’aller conférer +avec les bolcheviks, à l’île des Princes, et le lendemain y renoncent. +Ils veulent défendre Odessa, centre d’approvisionnement de la Russie, +puis ordonnent son évacuation. Après avoir décidé d’envoyer dans la +Hongrie bolcheviste un général connu pour son énergie, ils le remplacent +par un agent pacifique, rappelé d’ailleurs presque aussitôt. + +La politique des maîtres du Congrès ne fut ni conciliante ni +belliqueuse, mais simplement indécise. Ils firent quelquefois preuve de +volonté; mais, ne sachant pas bien ce qu’ils voulaient, cette volonté +changeait d’objet suivant les impulsions du moment. + +De telles incertitudes ne pouvaient créer que des décisions +fragmentaires, destinées à concilier des intérêts divers et qui, +naturellement, n’en concilièrent complètement aucun. + +C’est ainsi, par exemple, que l’exploitation du bassin de la Sarre fut +donnée à la France et l’administration du pays confiée à la Société des +Nations qui, dans quinze ans, devra provoquer un plébiscite décidant si +cette province reste à la France ou revient à l’Allemagne. Quelle source +de futurs conflits! + +Mêmes demi-mesures en Italie, en Pologne, et un peu partout. Dantzig, +cité allemande, indispensable à la Pologne comme débouché sur la mer et +nécessaire à l’Allemagne comme voie de communication avec la Prusse +orientale, devient une sorte de ville libre sous le patronage de la +future Société des Nations. L’Allemagne ne pourra donc communiquer avec +ses provinces qu’à travers le territoire polonais. Nouveau germe de +conflits. + +Le traité en contient bien d’autres. C’est ainsi qu’il n’hésite pas à +interdire aux nations vaincues certaines alliances. L’Autriche, +notamment, ne doit pas s’unir à l’Allemagne. Que pourra une telle +interdiction devant la volonté des peuples? Ne se rappelleront-ils pas +le principe des nationalités, sur lequel la Société des Nations prétend +se baser, principe proclamant le droit des peuples à disposer +d’eux-mêmes? L’union de l’Autriche allemande avec l’Allemagne, +encouragée déjà, d’ailleurs, par les Italiens, ne saurait être évitée +dans un délai peu éloigné. Quel gouvernement, en effet, accepterait de +s’opposer par les armes à une fusion que réclameraient les intéressés? + + * * * * * + +En constatant les premiers résultats de leurs décisions, les chefs +d’État réunis dans l’espoir de créer une paix éternelle, durent sauf +l’Angleterre dont l’hégémonie se trouvait assurée, éprouver des +déceptions profondes. + +Ils virent, tout d’abord, plusieurs pays: Italie, Belgique, Japon et +Chine, menacer de se retirer de la Conférence; puis, la plupart des +populations de l’Europe orientale se précipiter les unes contre les +autres sans tenir le moindre compte des observations d’un conseil +suprême dépourvu de prestige. + +La bataille devint bientôt générale et elle dure encore. Les Tchèques +luttèrent contre les Polonais en Silésie, les Polonais contre les +Ukrainiens en Galicie, les Roumains se battirent avec les Ukrainiens en +Bukovine et les Yougo-Slaves dans le Banat, etc. + +Si donc on jugeait de l’œuvre accomplie par ses premières conséquences, +on pourrait dire que le Congrès qui voulait faire régner une paix +universelle dans le monde, n’a réussi qu’à y établir une série de +guerres dont on ne saurait présager la fin. + + * * * * * + +Sous les suggestions de son principal inspirateur, la Conférence de la +Paix se proposa trois tâches différentes. + +La première était la conclusion d’une paix rapide avec l’Allemagne. + +A cette tâche essentielle, la conférence en superposa une seconde: +l’établissement d’une Société des Nations. + +De cette seconde entreprise est sortie une troisième, consistant à +déplacer, au nom du principe des Nationalités, les limites des anciens +États lentement tracées par des siècles d’histoire. + +C’est à la future Société des Nations qu’appartiendra la protection des +pays que pourrait menacer l’Allemagne. Cette protection ayant paru aux +représentants de la France bien insuffisante, ils réclamèrent, avec +énergie, des garanties plus efficaces. Grâce à leur insistance +prolongée, le président des États-Unis promit de proposer au Sénat +américain et le premier ministre de la Grande-Bretagne au Parlement «un +engagement aux termes duquel les États-Unis et l’Angleterre viendront +apporter immédiatement leur assistance à la France dans le cas d’une +agression non provoquée dirigée contre elle par l’Allemagne». + +Le Sénat américain refusa nettement d’accepter un pareil engagement et +l’Angleterre s’y refusa également. + + * * * * * + +L’exposé qui précède suffit à expliquer pourquoi le traité de paix a +généralement obtenu si peu de succès. + +Sa partie financière, écrit M. Milliès-Lacroix, rapporteur de la +commission sénatoriale des finances, a causé une déception profonde. «Il +a fallu, sans doute, pour que le président du Conseil consentît aux +conditions y relatives, qu’il se heurtât à une opposition invincible des +Alliés.» + +Le même auteur fait remarquer combien sont précaires les garanties que +l’on nous offre, et montre que «le droit de percevoir certains impôts, +de recueillir les produits de l’exploitation des chemins de fer ou des +usines allemandes eût été le véritable moyen à employer». + +C’est justement la thèse que j’avais soutenue dans un article. Ce moyen +se trouvait depuis longtemps très avantageusement employé à l’égard de +la Turquie. + +Un ancien ministre des affaires étrangères, M. Hanotaux, ne s’est pas +montré plus indulgent pour le traité. Il écrit: + + «La paix, telle qu’on nous l’insinue, recèle la guerre dans ses + flancs. Tous les problèmes sont remués: aucun n’est résolu. Pour le + bassin de la Sarre, c’est la crise à date fixe, dans quinze ans; pour + la rive gauche du Rhin, c’est la crise en permanence; pour la + Transylvanie, la Pologne et les provinces détachées de l’Empire russe, + c’est la catastrophe immédiate et béante; pour Constantinople et le + monde musulman, c’est le gâchis se propageant jusqu’en Égypte, + jusqu’aux Indes. Pour la Russie, c’est l’abîme; pour l’Asie, le chaos. + Quant aux peuples slaves et balkaniques, dont le sort a été la cause + de la guerre, les voici en état de rupture déclarée avec l’une des + quatre grandes puissances alliées et un tel événement ne peut pas ne + pas tenir la paix elle-même en suspens.» + +Un des pays victimes du traité de paix, la Chine, en a tiré, par la voix +de son représentant, la moralité suivante: + + «Peut-être cet insuccès diplomatique sera-t-il pour la Chine _a + blessing in disguise_, comme disent les Anglais. La Chine comprendra + qu’elle ne doit pas compter sur la justice internationale ou sur + l’appui des étrangers aussi longtemps qu’elle sera faible. «Aide-toi, + le ciel t’aidera.» Elle comprendra qu’avant de revendiquer ses droits, + elle doit se procurer les armes qui seules sont respectées en + politique internationale. Il est triste d’être désillusionné, mais + plus triste encore de vivre dans une fausse sécurité.» + +Ces réflexions sont pleines de sagesse. Avec l’évolution actuelle du +monde les peuples trop faibles pour se défendre semblent condamnés à +bientôt disparaître. + + * * * * * + +Vaincre et utiliser sa victoire sont deux opérations différentes. +Annibal connaissait la première, mais ses contemporains lui reprochèrent +justement de n’avoir pas su pratiquer la seconde. C’est pourquoi +Carthage périt, bien que son grand général eût campé sous les murs de +Rome. + +Quoiqu’un peu ancienne, cette histoire contient des enseignements d’une +justesse éternelle. Un célèbre diplomate germain l’a récemment fait +remarquer à ses compatriotes en leur assurant que l’Allemagne réussirait +dans peu d’années à nous faire subir le sort de Carthage. + +Cette destinée deviendrait possible si nous accumulions un trop grand +nombre d’erreurs psychologiques. + +Les historiens de l’avenir diront de cette guerre qu’issue d’erreurs de +psychologie, elle resta pendant toute sa durée un conflit d’éléments +psychologiques. + +A en juger d’après les Conférences de la Paix, le cycle de ces erreurs +n’est pas clos. + +Absorbés sans doute par l’engrenage journalier des affaires et +illusionnés par leurs vues personnelles, les hommes d’État ignorent +généralement les indications que la psychologie pourrait leur fournir. +Ils se fient à des inspirations si leur personnalité est forte et aux +simples suggestions de l’opinion s’ils ont une âme incertaine. + +Ce dernier cas ne fut pas assurément celui du Président Wilson. Il +possédait une volonté très forte, mais aussi des illusions +psychologiques très grandes. + +Dans un discours prononcé devant le roi d’Angleterre, cet homme d’État +affirmait l’identité de la notion du droit chez tous les peuples. + +Cette assertion d’un esprit bienveillant, jugeant les hommes à travers +les naïvetés de sa pensée, pourrait conduire à des conséquences +pratiques dangereuses. Il est facile de le montrer. + +En proclamant l’identité de la notion de droit chez les divers peuples, +identité déjà niée par Pascal dans une page célèbre, l’honorable +président oubliait combien diffèrent des nôtres les conceptions du droit +enseignées par les philosophes et les historiens allemands. Il oubliait +aussi que les nations se différencient beaucoup par le niveau de leur +moralité. Certains pays, les Turcs et les Russes, par exemple, furent +toujours de moralité si faible qu’on n’y rencontra jamais de +fonctionnaires assez intègres pour administrer les finances sans +dilapidations. + +Les peuples se conduisent, je l’ai souvent répété, d’après leur +caractère et non d’après leur intelligence. Pour traiter avec eux, c’est +donc leur caractère d’où leur morale dérive qu’il importe de connaître. + +Cet élément dominant de la mentalité des races est justement celui qui +se perpétue sans changements à travers les âges. La mauvaise foi et la +férocité des Germains ont été signalées par tous les historiens, depuis +leurs premières invasions. + +Loin de contester ces défauts les Allemands en tirent vanité. Leurs +écrivains soutiennent ouvertement qu’un traité n’a de valeur que si on +trouve intérêt à le respecter. Leurs chefs militaires professaient qu’on +doit se montrer sans pitié pour le vaincu, etc. + +La fourberie fut d’ailleurs toujours considérée par l’Allemagne comme +une vertu chez ses héros nationaux. Il y a peu d’années encore elle +élevait une statue au Germain Arminius qui, profitant de la confiance +d’Auguste en ses promesses, attira traîtreusement dans le piège où elles +devaient périr les légions de Varus. Le roi de Prusse Frédéric II était +très fier d’avoir trompé l’Europe par les plus solennels engagements +alors qu’il préparait l’invasion de la Silésie. + +L’Allemand ne s’est du reste jamais vanté d’être chevaleresque et +d’observer la foi jurée. Ce n’est pas chez lui qu’on eût trouvé un +souverain comme le roi de France Jean II, qui, fait prisonnier à la +bataille de Poitiers et rendu libre sur parole, alla se constituer +captif en Angleterre parce que le duc d’Anjou, accepté comme otage à sa +place, s’était évadé. Ce souverain ne faisait d’ailleurs que suivre les +traditions d’honneur respectées par la plupart des peuples, depuis +l’époque lointaine où le consul Régulus, mis momentanément en liberté +sur parole, retourna à Carthage, où il savait, cependant, qu’un affreux +supplice l’attendait. + + * * * * * + +Les décisions de la Conférence de la Paix restèrent vagues et +contradictoires comme la plupart des décisions collectives. + +Un écrivain bien renseigné, M. Raymond Poincaré, a publié sur cette +conférence des pages que retiendra l’histoire et dont nous allons +reproduire quelques fragments. + + «De la conférence qui s’est d’abord réunie pour préparer la paix est + né un beau jour, comme par un phénomène de génération spontanée, un + Conseil qui a pris le titre imposant de Conseil Suprême des alliés et + qui s’est chargé de régler le sort du monde.» + +On peut juger de l’incohérence de ses délibérations par les lignes +suivantes du même auteur. + + «L’histoire des variations des Alliés sur les affaires d’Orient, sur + le problème de l’Adriatique, sur l’attitude à observer vis-à-vis des + Soviets, vaudra, sans doute, la peine d’être écrite tôt ou tard. Elle + divertira peut-être ceux qu’amusent les coq-à-l’âne; elle attristera + plus sûrement ceux qui auraient souhaité que chacun des gouvernements + alliés essayât de se mettre d’accord avec lui-même, avant d’engager la + conversation avec ses partenaires, et ne changeât pas ensuite de point + de vue au hasard des entretiens. + + «Voici, par exemple, la question de Constantinople. Le chemin qu’elle + a suivi n’est que tours, détours et retours. Entre Londres et le quai + d’Orsay, il s’est produit les plus incroyables chassés-croisés. + + ... S’il nous était possible de nous arrêter aujourd’hui quelques + instants à l’examen des autres questions orientales, nous + retrouverions en Arménie, en Cilicie, en Syrie, des fluctuations + semblables et nous verrions, à certaines heures, le général Gouraud + découragé par les décisions qu’on lui signifie et sur lesquelles il + n’a même pas toujours été consulté.» + +La conférence de la paix avait rêvé de transformer l’équilibre du monde, +oubliant que de tels équilibres sont l’œuvre des siècles. Sa tentative +n’a fait que créer des germes de division entre des peuples qui étaient +arrivés à se supporter. Elle pourra être citée comme une preuve de +l’impuissance des hommes à transformer par des conventions le cours de +l’histoire[9]. + + [9] Il faut bien reconnaître que si au point de vue français les + résultats de la paix furent fort médiocres c’est qu’avant de faire + la paix avec les Allemands il fallut d’abord la réaliser avec nos + alliés. Les remarquables publications d’un des rédacteurs du traité + de paix, M. Tardieu, montrent avec quelle ténacité les Anglais + s’opposèrent à nos plus modestes revendications. Le président Wilson + était de leur côté presque toujours. + + + + +CHAPITRE III + +Le problème de la Société des Nations. + + +Au premier rang des grands facteurs conditionnant le cours de +l’histoire, il faut placer les formules religieuses, politiques et +sociales. A chaque époque, les aspirations et les besoins des foules +finissent, après une période d’incertitudes, par se concrétiser en +brèves sentences. Universellement admises, elles stabilisent l’âme d’un +peuple, orientent ses sentiments et créent chez lui, avec l’unité de +conscience, l’unité d’action. + +Ces magiques paroles n’ont pas besoin de traduire des vérités et moins +encore d’être très précises. Il suffit qu’elles impressionnent. Le vague +de leurs contours permet à chacun d’y incarner ses rêves et d’y chercher +une solution aux problèmes du moment. + +Les formules influentes naissent toujours aux grandes périodes de +l’histoire. C’est au nom de la formule: «Dieu le veut!» que, pendant +l’ère des Croisades, l’Europe se précipita sur l’Orient. C’est au nom +d’une formule symbolisant la grandeur d’Allah que d’obscurs nomades de +l’Arabie fondèrent un immense empire. C’est en invoquant la triade +révolutionnaire encore gravée sur nos murs que les soldats de la +République vainquirent l’Europe. C’est pour réaliser leur devise: +«L’Allemagne au-dessus de tout!» que les pangermanistes rêvèrent de +conquérir le monde. + +Si le contenu rationnel des formules populaires se montre souvent très +faible, leur contenu mystique est au contraire très grand. Étrangères +aux lois de la logique rationnelle, elles sont inexplicables par la +raison. A l’époque où Mahomet prêchait la doctrine qui devait +révolutionner une partie du vieux monde, il eût été facile à un +philosophe de prouver que le Prophète était un halluciné. Et pourtant +les serviteurs de la formule qui orientait leurs volontés surent +balancer la formidable puissance de Rome, fonder un empire qui vécut six +cents ans et une religion qui dure encore. + +Vouloir juger aux seules lumières de la raison les événements issus des +sources mystiques où les formules puisent leur force, empêchera toujours +de comprendre le déroulement de l’histoire. + + * * * * * + +Ces considérations générales sur lesquelles j’ai souvent insisté en +raison de leur rôle capital dans l’histoire étaient nécessaires pour +comprendre le prestige d’une formule nouvelle: _la Société des Nations_, +dont les promesses imprécises hypnotisent l’esprit simpliste des +multitudes. Les philosophes allemands la méprisent, les diplomates s’en +méfient, les rêveurs socialistes l’envisagent au contraire comme la +régénératrice du genre humain. + +Quelle est sa valeur réelle, de quels éléments tire-t-elle sa force? + +Les peuples traversent visiblement un de ces âges critiques où leurs +conceptions se transforment sous l’influence de nécessités imprévues. + +Dans l’obscurité qui les enveloppe, ils se tournent anxieusement vers +les demi-clartés issues de formules nouvelles prétendant remplacer +celles dont le prestige a sombré. + +Des clartés, bien incertaines encore, émanent de cette mystérieuse +formule «La Société des Nations», qui promet d’arracher le monde à +l’enfer où il est encore plongé. + +Son prestige est moderne, mais l’idée qu’elle traduit avait depuis +longtemps exercé la sagacité des chercheurs. Leibniz, Kant, Rousseau, +Bentham, discutèrent les principes d’une société des peuples pour +empêcher la guerre. Les divers congrès de La Haye n’avaient fait +qu’appliquer leurs doctrines. + +Les opinions anciennes formulées sur la Société des Nations ne +présentent aujourd’hui qu’un intérêt historique, le monde étant +complètement transformé. C’est seulement l’avis des intéressés actuels +qu’il importe de connaître. + +En ce qui concerne l’établissement possible d’une Société des Nations +destinée à garantir la durée de la paix, l’accord est à peu près unanime +maintenant pour la considérer simplement comme une coalition de peuples +solidement armés. + +C’est à cette conclusion qu’est arrivé le président de l’_Académie des +Sciences morales et politiques_ dans une séance annuelle de cette +académie. Il y déclare que les Alliés + + «doivent rester armés pour la paix du monde... Toutes les nations qui + ne sont pas des nations de proie doivent s’unir pour imposer aux + autres de ne pas troubler la paix.» + +La même association de peuples en armes était demandée par le Président +des États-Unis dans son message du 22 janvier 1917. + + «Je considère, disait-il, que de simples accords de paix entre les + belligérants ne satisferont pas les belligérants eux-mêmes. Des + conventions opérant seules ne peuvent pas rendre la paix sûre. Il sera + absolument nécessaire qu’il soit créé une force tellement supérieure à + celle de l’une quelconque des nations en guerre, ou à toute alliance + formée ou projetée jusqu’à présent, qu’aucune nation et qu’aucune + combinaison probable de nations ne pourrait l’affronter ou lui + résister. Si la paix de demain doit durer, ce doit être une paix mise + hors de risque par la force majeure, dérivant d’une organisation de + l’humanité.» + +Nous voyons donc que les opinions les plus autorisées exprimées pendant +la guerre envisageaient la Société des Nations comme une simple alliance +militaire et non plus comme un tribunal d’arbitrage qui n’eût été en +réalité que la continuation de l’impuissant tribunal de La Haye. + +L’Allemagne, de son côté, ne concevait une ligne des nations que sous +forme d’hégémonie germanique. L’idée de figurer comme égale à côté +d’autres peuples était absolument contraire aux enseignements de ses +philosophes et de ses historiens. Elle a toujours repoussé, aussi bien +dans ses livres que dans sa conduite, tout ce qui pouvait la lier. Alors +qu’avant la guerre la Grande-Bretagne et les États-Unis multipliaient +les traités d’arbitrage, l’Allemagne refusait de s’y associer et +professait par la plume de ses plus éminents universitaires le mépris +des traités engageant les forts à l’égard des faibles. + + * * * * * + +La réalisation d’une véritable Société générale des Nations semble très +chimérique aujourd’hui. Y substituer des blocs de peuples, analogues à +ceux que formaient les belligérants pendant le conflit, paraît la seule +solution possible mais elle sera pleine de difficultés. Les alliances +les plus sûres en apparence sont à la merci de bien des hasards. La +défection de la Russie en a fourni un terrible exemple. + +On sait à quel point les Américains sont hostiles au projet de Société +des Nations dont, avec leur sens pratique, ils perçoivent nettement le +peu d’utilité actuelle. Leur opinion est fort bien traduite par le +passage suivant du sénateur Knox, un des candidats probables à la +présidence de la République: + + «La seule raison d’être que puisse avoir une Société des Nations, et + en tout cas le seul but qu’on ait ostensiblement donné à la Société + insérée dans le traité de Versailles, c’est qu’elle est faite pour + assurer la paix du monde. Or la paix du monde n’est pas assurée, mais + menacée, quand trente peuples sur trente et un, par exemple, mutilent + leur liberté et leur souveraineté de telle manière qu’un Conseil + politique puisse leur commander de faire ce que, en leur qualité + d’hommes libres, ils ne veulent pas faire, le jour où il faut choisir + entre la fidélité à la Société des Nations et la fidélité à la + patrie.» + +La paix armée, à laquelle les événements nous conduisent, n’est pas +assurément le but que se proposaient les fondateurs du projet de Société +des Nations à la conférence de La Haye. + +Les juristes éminents qui le préparaient avaient trop oublié les +facteurs psychologiques régissant les hommes. Ils croyaient à la +souveraineté de la raison alors qu’une expérience bien des fois +séculaire montre que les peuples obéissent à des mobiles souvent fort +éloignés de cette raison. Subjugués par leur rêve, ils légiféraient pour +une société idéale imaginaire, sans passions, dont un tribunal +international jugerait les différends. + +Leurs combinaisons étaient pleines d’équité mais illusoires, simplement +parce qu’elles manquaient de sanctions. Or depuis l’origine des âges, le +monde n’a jamais eu de codes civils ou religieux dépourvus de sanctions. + +Ces pacifiques rêveurs oubliaient aussi qu’une confédération des peuples +réunirait naturellement de grands et de petits États. Les sentiments +humains ne changeant guère, il était certain que, dans une telle +société, les États de faible importance seraient un peu considérés comme +les petits capitalistes dans une société de gros actionnaires et ne +pourraient faire entendre qu’une timide voix. + +De telles observations ne frappèrent pas les législateurs de La Haye. +Leur œuvre terminée, ils éprouvèrent pour elle une religieuse admiration +et ne doutèrent pas de la solidité de ses fondements. + +La grandeur de leurs illusions est bien marquée dans ce passage du +discours de l’un des plus éminents présidents de ces législateurs. + + «Quel spectacle nous donne cette image du Droit se levant tout à coup + au milieu des armées et, soyez-en sûrs, s’imposant à la force + militaire la plus puissante.» + +Le premier coup de canon tiré au début de la guerre dissipa pour +longtemps ces dangereux rêves. + + * * * * * + +Avant de vouloir fédérer des peuples de mentalités et de besoins divers, +il faudra d’abord identifier un peu, sinon leurs sentiments, du moins +leurs intérêts. Cette tâche n’est pas chimérique, puisque +l’interdépendance industrielle, financière et commerciale des peuples +tendait déjà avant la guerre à se réaliser. + +Si donc une véritable Société des Nations n’est guère possible +aujourd’hui, elle le sera sans doute un jour. Il suffit, pour s’en +convaincre, d’oublier les heures sombres que nous avons traversées et +d’envisager non seulement l’interdépendance croissante des nations, mais +aussi la mystique puissance des formules signalée au début de ce +chapitre. + +Nous pouvons donc parfaitement espérer une future Société des Nations à +forme non belliqueuse. Universellement acceptée, elle deviendrait +capable de créer une conscience commune dans le monde. + +La guerre aura hâté l’établissement d’une Société des Nations en +prouvant d’une éclatante façon le besoin que les peuples ont les uns des +autres par les privations dont ils furent accablés dès que devint +impossible l’échange des produits obtenus par chacun, suivant son sol et +ses capacités. Sans devenir frères, les hommes se haïront moins +qu’aujourd’hui quand ils auront reconnu que leur intérêt est de s’aider +et non de se détruire. + +Plus la nécessité des échanges grandira, plus augmenteront les +associations entre peuples. J’ai déjà rappelé qu’il en existait déjà +plusieurs avant la guerre, indépendantes de toute alliance politique. +Telles les conventions internationales relatives aux postes, aux +télégraphes aux moyens de transport, au commerce, etc. Elles se +développeront avec l’orientation nouvelle du monde, et amèneront le jour +où, sans traités et sans alliances militaires, simplement sous l’action +des transformations mentales que les nécessités auront engendrées, la +Société des Nations s’édifiera d’elle-même. + +Alors disparaîtront les organisations à type militaire, simplement parce +que les peuples n’en ayant plus besoin n’en voudront plus. Ce sera pour +eux la délivrance définitive de l’effroyable cauchemar qui les hante +encore. + + * * * * * + +Cette phase d’évolution est lointaine peut-être, mais nous devons tous, +dès aujourd’hui, tâcher de la préparer, sans oublier toutefois qu’à +l’heure présente, il n’est permis de travailler pour l’avenir qu’à +l’ombre des canons. + +Du désarmement général actuel, rêvé par quelques pacifistes, le passage +suivant du discours d’un ministre anglais montre ce qu’il faut penser. + + «Il y a des gens qui nous traitent de militaristes, mais _la + Grande-Bretagne doit posséder une armée plus forte qu’avant la + guerre_, car, bien que la menace armée ait disparu, de nouvelles et + sérieuses obligations nous incombent du fait de la guerre en Orient, + où nos intérêts sont, de beaucoup, plus considérables que ceux de + n’importe quelle autre nation.» + +L’univers, malgré tous les discours prononcés pendant la guerre, reste +donc plus militarisé qu’il ne le fut jamais. + +Le résultat le plus net du congrès de la paix est d’avoir contrairement +à toutes ses espérances, fait définitivement triompher dans le monde le +militarisme que pendant cinq ans de guerre les gouvernements alliés +n’avaient cessé de maudire dans de solennelles déclarations. Une fois de +plus encore la nécessité s’est montrée supérieure aux volontés des +hommes d’État et a montré la vanité de leurs discours. + + + + +CHAPITRE IV + +Le projet d’une Ligue des Nations et ses premiers résultats. + + +La Ligue des Nations, que le Congrès de la Paix aurait fini par +constituer sans l’opposition de l’Amérique, n’était en réalité qu’une +alliance entre quelques nations et nullement, je viens de le montrer, +une Société des Nations analogue à celle dont les diplomates avaient si +souvent parlé. + +Un mémoire publié en Angleterre par le vicomte Grey rapporte les +réflexions d’un roi nègre qui, soumis à la puissance anglaise, +s’indignait de ne plus pouvoir faire d’incursions chez ses voisins pour +les tuer, les piller, puis chargé de butin, effectuer une rentrée +triomphale dans sa tribu. + +Le narrateur de cette histoire remarque très justement que les théories +du roi nègre sur les relations entre peuples voisins étaient exactement +celles pratiquées encore par les nations les plus civilisées. + +Elles sont conformes surtout à l’enseignement des philosophes, des +historiens et des généraux germaniques. Depuis de longues années, ils +prêchaient dans leurs livres l’utilité d’une guerre destinée à enrichir +et agrandir l’Allemagne aux dépens des autres pays. + +C’est pour combattre des conceptions devenues contraires à l’évolution +du monde moderne que la Ligue des Nations, destinée à se transformer +plus tard en Société des Nations, chercha les moyens capables de +contenir les besoins, les passions et les croyances qui, à certains +moments, soulèvent l’âme des peuples et les précipitent les uns contre +les autres. + + * * * * * + +La nature ne s’est pas évidemment efforcée d’établir entre les hommes +une fraternité probablement contraire à ses buts mystérieux. Mais, plus +fortes que la nature, les sociétés avaient réussi à édifier dans leur +sein des barrières inhibitives étayées de codes rigoureux. Elles +triomphaient ainsi des haines individuelles et obligeaient les membres +de chaque société à se respecter. + +Les prescriptions des codes mirent longtemps à s’imposer, mais grâce à +la stabilisation mentale que l’hérédité finit par créer, elles avaient +acquis une puissance très grande. Les forces biologiques, affectives et +mystiques génératrices de la conduite, arrivèrent alors à s’équilibrer +au sein de chaque nation et un ordre durable put s’établir. + +Comment établir un tel code entre les nations? Comment arriver à le +faire respecter. + +La tâche serait facile si les peuples étaient guidés par les seules +lumières de la raison; mais ils ont pour moteurs, il faut le répéter +toujours, des besoins, des sentiments, des croyances possédant chacun +des formes de logique spéciale qui ne s’influencent pas. La raison +réussit quelquefois à les dominer, mais le plus souvent elle se met à +leur service. La guerre mondiale l’a, une fois de plus, montré. + + * * * * * + +Examinons sommairement le projet de Ligue des Nations, les critiques +qu’il a soulevées, les illusions et les réalités qu’il contient. + +Le projet de Ligue des Nations formulé par la conférence de la paix +étant, comme le remarquait justement l’ancien président des États-Unis, +M. Taft, rédigé «en patois diplomatique», sa lecture n’est pas facile. +Un sénateur américain a même prédit que les signataires de ce document +se querelleraient bientôt pour en interpréter le sens. + +Dégagé de son obscure gangue, le projet peut se résumer dans les points +suivants: + +La Ligue des Nations se composerait d’abord de tous les États alliés. +Plus tard, d’autres États pourront y être admis, mais à la condition que +les deux tiers des associés y consentent. + +La guerre entre les membres associés serait empêchée par un tribunal +arbitral. + +Toutes les ressources militaires, financières et économiques des +associés seraient réunies contre l’agresseur. + +Les objections n’ont pas manqué à ce projet, surtout en Amérique. + +Le sénateur Knox croit que la Ligue, telle qu’elle a été conçue, «loin +d’empêcher les guerres, les rendrait inévitables». + + «Le résultat forcé de l’exclusion des puissances centrales sera, + dit-il, de les unir plus étroitement pour leur protection mutuelle, ce + qui conduira inévitablement à la formation d’une seconde Ligue des + Nations. Nous verrons donc, dans un avenir prochain, deux grandes + Ligues des Nations, deux camps opposés se préparer à une nouvelle et + encore plus terrible guerre.» + +Un journal français faisait une critique analogue quand il disait qu’en +face de l’édifice idéaliste et délicat dont nous essayons de jeter les +fondements, l’Allemagne, avec l’Autriche et divers pays, «va construire +un édifice de domination, trapu et d’un seul tenant». + +M. Hugues, premier ministre d’Australie, n’a pas été plus indulgent pour +le projet du congrès: + + «Qui oserait dire qu’une Ligue fondée sur des mots est plus forte que + celle basée sur des faits? que la Ligue des Nations sortant d’un + document écrit et dont la force doit être éprouvée est à comparer avec + cette grande Ligue de facto des Nations qui, cimentée dans le sang, + nous a conduits, à travers une longue suite d’épreuves, à la victoire + finale?» + +L’hostilité du Sénat américain contre le projet de Ligue formulé par la +Conférence paraît tenir à ce qu’il ne veut pas que l’Amérique s’engage à +intervenir encore dans les affaires de l’Europe. Elle tient aussi au +désir de voir, dans l’intérêt des relations commerciales, la puissance +industrielle de l’Allemagne renaître rapidement. + +Voici le texte de la réserve de M. Lodge qui fut votée au Sénat par 46 +voix contre 33: + + «Les États-Unis n’assument aucune obligation de préserver l’intégrité + territoriale ou l’indépendance politique de n’importe quel autre pays + ou d’intervenir dans des controverses entre nations, membres de la + Ligue ou non, d’après les dispositions de l’article 10, ou de se + servir des forces militaires ou navales des États-Unis, d’après + n’importe quel article du traité pour n’importe quel but, à moins que + pour chaque cas particulier, le congrès, qui, aux termes de la + Constitution, a seul pouvoir de déclarer la guerre ou d’autoriser + l’emploi des forces militaires ou navales des États-Unis, n’en décide + ainsi par acte ou résolution.» + +Nous sommes loin des chimériques promesses de M. Wilson. + + * * * * * + +Il n’est pas sans intérêt de savoir ce que les Allemands pensent d’une +Ligue des Nations, destinée à assurer la paix. Leurs conceptions se +trouvent bien résumées dans l’extrait suivant d’un article du docteur +Selig, publié par les _Hamburger Nachrichten_ (28-9-1918): + + «Non, il n’y a point de paix perpétuelle, il n’y a que des paix + temporaires, et le chemin qui y conduit, c’est la voie sanglante de la + guerre et non point l’anémique théorie des idéologues. Les problèmes + qui bouleversent la terre et ses habitants, c’est l’épée qui les + tranche, et non point le vote.» + + * * * * * + +La ligue des Nations, qui n’est actuellement qu’un projet d’alliance +entre quelques nations, n’assurera peut-être pas une paix bien longue. +Elle aura, cependant, si elle arrive à se constituer, ce que nous +ignorons encore, des conséquences utiles. + +La première sera de préparer les idées directrices de l’avenir en +faisant naître ce que le président des États-Unis appelait une +psychologie internationale. + +Cette psychologie nouvelle résulterait de la foi mystique des peuples +dans la puissance de la Ligue des Nations, beaucoup plus que des +nouveaux principes de droit promulgués. + +En attendant cette transformation mentale dont l’éclosion est +probablement lointaine, le droit restera une entité conçue par chaque +nation suivant sa mentalité et les événements de son histoire. + +Il est visible, par exemple, comme je l’ai déjà rappelé plusieurs fois, +que les conceptions du droit chez les Germains diffèrent beaucoup de +celles des autres peuples. + +Cette formule du célèbre juriste Jhering: «La puissance du vainqueur +détermine le droit», leur semble traduire une vérité évidente. Pour +Nietzsche, «un peuple n’a de devoir qu’envers ses égaux. A l’égard des +êtres inférieurs et des étrangers, on peut agir à sa guise». + +La plupart des philosophes et des historiens de l’Allemagne ont toujours +enseigné les mêmes principes. + +Il faut bien reconnaître avec eux que depuis les débuts de l’Histoire, +le seul droit reconnu dans les relations entre peuples a été le droit du +plus fort. + +Nous avons raison de chercher à modifier cette conception; mais +proclamer un droit ne suffit pas à le faire respecter. La mouvante +volonté des peuples ne se laisse pas enfermer dans le moule idéal des +législateurs. Les cadres rigides des juristes peuvent codifier des +coutumes, mais ils ne les créent pas. + + * * * * * + +Si, sous la poussée des grands événements récents, les idées des peuples +venaient à changer, alors, mais alors seulement, leurs conceptions du +droit pourraient se transformer. Le droit accepté par une nation est +toujours une création de sa mentalité. + +Il est donc permis, sans partager tous les enthousiasmes de M. Wilson, +de dire avec lui: + + «Les pensées des peuples ayant été réunies, il s’est déjà créé une + force qui est non seulement très grande, mais qui est formidable, une + force qui peut rapidement être mobilisée, une force qui est très + efficace lorsqu’elle est mobilisée, une force qui se nomme la force + morale du monde. Nous nous trouvons à l’aube d’un nouvel âge dans + lequel une nouvelle science de gouvernement rehaussera l’humanité + jusqu’à un faîte non atteint de progrès et de réussite.» + +On s’aperçoit de la difficulté de légiférer trop vite sur une pareille +matière en constatant que, malgré toutes ses bonnes intentions, le +Congrès de la Paix, loin d’établir une paix durable, n’a réussi qu’à +engendrer de nouveaux germes de conflits ajoutés à tous ceux existant +déjà. + +Ses décisions ont eu en effet pour résultat immédiat de réveiller les +appétits, assoupis par le temps, d’une foule de petites nationalités qui +prétendent toutes, maintenant, s’agrandir violemment aux dépens de leurs +voisines. + +Le Congrès n’a donc fait qu’épaissir encore l’atmosphère de haines dont +le monde était enveloppé. + +Les conséquences de ces haines se manifestent déjà dans toute l’Europe. +Sans parler des peuples que sépare l’horreur créée par des montagnes de +cadavres et des dévastations sans pitié, nous voyons se déchirer les +nouveaux États à peine formés. Ils n’ont même pas attendu d’être +entièrement constitués pour se livrer de féroces combats. + +La seule œuvre véritablement utile du Congrès eût été non d’établir une +Société des Nations actuellement impossible mais bien de préparer une +ligue entre quelques nations, c’est-à-dire une sorte de Société +d’assurance contre le peuple qui menacerait la paix du monde. + +Si l’Allemagne était convaincue que plusieurs grandes puissances se +tourneraient contre elle en cas d’attaque, elle renoncerait sûrement à +déclencher cette attaque. + + * * * * * + +Dans le but de prouver l’efficacité qu’aurait pu avoir une Société des +Nations pour empêcher la guerre, M. Wilson, oubliant que cette Société +existait déjà et possédait un tribunal à La Haye, assure que +«l’Allemagne n’aurait jamais pu déclarer la guerre si elle avait laissé +le monde ouvrir la discussion à propos de l’agression de la Serbie, +fût-ce seulement durant l’intervalle d’une semaine». Et il ajoute encore +que, si l’Allemagne avait été sûre de l’appui que l’Angleterre +apporterait à la France, elle eût renoncé à déchaîner le conflit. + +On peut défendre ces opinions; mais leur auteur est-il bien certain que +le conflit retardé n’eût pas éclaté plus tard et, peut-être, dans des +circonstances où la France n’aurait pas trouvé d’alliés? L’affaire du +Maroc, l’accroissement constant des forces militaires, et les +publications pangermanistes montrent à quel point l’Allemagne préparait +la lutte. + +J’ai toujours soutenu que l’empereur Guillaume était probablement +l’homme qui la souhaitait le moins, mais qu’il ne put résister à la +pression de l’opinion. Toute l’Allemagne réclamait la guerre, par la +voix de ses historiens, de ses philosophes, de ses généraux et même de +ses industriels. Jamais conflit ne fut aussi populaire. + +Quand un peuple souhaite la guerre, et les peuples deviennent parfois +plus belliqueux encore que leurs gouvernants, aucun tribunal +international ne saurait l’empêcher. Un congrès sera toujours bien +faible contre la formidable puissance des croyances et des passions qui, +à certains moments de la vie des nations, les précipitent les unes +contre les autres. + +On le voit déjà par les luttes dont je parlais plus haut entre les États +nouveaux, que les illusions humanitaires des hommes politiques ont +laissé naître. Tous ces petits peuples ont un besoin absolu des Alliés, +ils vivent dans une misère profonde, et, cependant, ils ne peuvent +s’empêcher de se déchirer avec fureur. Les haines collectives déchaînées +par les rivalités d’intérêts, de passions et de croyances restent +toujours sourdes à la voix de la raison. + + * * * * * + +L’unanimité des diplomates et des peuples pour réclamer une ligue des +nations, à défaut d’une Société des Nations à laquelle on ne croit plus +guère, traduit le désir général d’empêcher le renouvellement des +horreurs qui ont ravagé le monde. + +J’avais depuis longtemps montré que toutes les théories proposées +jusqu’ici comme bases d’une Société des Nations étaient illusoires. Les +gouvernants s’en aperçoivent maintenant et sont obligés d’admettre que +cette société si elle se constituait différerait bien peu de l’alliance +actuelle contre l’Allemagne. + +Une telle alliance préparera peut-être la future Société des Nations +mais cette dernière ne sera possible comme je l’ai montré qu’avec +l’établissement d’un véritable gouvernement international dont la guerre +esquissa quelques ébauches. + +Mais alors, par voie de conséquence, la notion d’indépendance des États +se transformerait. Elle serait de plus en plus remplacée par celle +d’interdépendance des gouvernements. Sa caractéristique serait l’abandon +d’une fraction de pouvoir de chaque État à des délégués chargés de gérer +les intérêts internationaux. C’est un stade nouveau de la vie des +nations, ignoré des hommes d’État de tous les âges, que nous verrons +sûrement se développer un jour. + + * * * * * + +Après avoir vainement tenté de créer une paix durable entre les nations, +le Congrès songea aussi à l’établir au sein de chaque nation. Dans ce +but a été constituée une commission internationale du travail destinée à +élaborer la concorde entre les diverses classes de chaque peuple. + +Tâche formidable! Les luttes intérieures sont plus menaçantes maintenant +que les luttes extérieures. De grands peuples européens, la Russie, +l’Allemagne, l’Autriche, la Pologne et d’autres bientôt, sans doute, +sont en proie aux déchirements de la guerre civile. Ayant perdu la foi +dans les principes qui leur servaient de guides, ils ressemblent au +voyageur égaré cherchant à s’orienter au sein d’une nuit profonde. + +Devant les explosions de haine qui continuent à ravager l’Europe, un +homme d’État japonais éminent, le marquis Okuma, se demande «si la +civilisation européenne n’est pas sur le bord d’une ruine définitive et +dans une situation analogue à celle où se trouvèrent Rome, l’Égypte et +Babylone la veille de leur définitive décadence.» + +Malgré l’optimisme de sa volonté, le président Wilson s’est montré +parfois aussi inquiet. «Si, dit-il, les hommes ne peuvent pas +aujourd’hui, après l’agonie de cette sueur de sang, arriver à être +maîtres d’eux-mêmes et à veiller au cours régulier des affaires du +monde, nous sombrerons dans une ère de luttes sans espoir ni merci.» + +Les conséquences de telles luttes seraient fatales. Les civilisations +créées par de longs siècles d’efforts subiraient le sort de grands +empires asiatiques qui disparurent définitivement de l’Histoire, après +avoir rempli l’univers du bruit de leur renommée. + +Il ne faut pas désespérer, pourtant. Il faut espérer, au contraire. +L’espoir est une force morale génératrice d’autres forces permettant de +triompher des plus durs obstacles. C’est lui qui, malgré toutes les +prévisions des sages, nous rendit capables de vaincre la plus formidable +puissance militaire que le monde eût jamais connue. + + + + +CHAPITRE V + +Éléments actuels de la sécurité des peuples à l’extérieur et à +l’intérieur. + + +De tous les pays pour lesquels l’Allemagne représente une constante +menace, la France, en raison de son voisinage, restera longtemps le plus +exposé, par suite des attaques brusquées qui semblent devenir la règle +des guerres modernes. Si loin que nous reculions nos frontières, nous +serons toujours près de l’Allemagne, alors que les autres peuples s’en +trouvent séparés par des détroits ou des océans. + +Pendant plusieurs générations, l’Allemagne guettera, naturellement, nos +moindres défaillances et toute sa politique consistera à semer des +dissensions entre les divers partis de notre pays et aussi entre nos +alliés et nous dans l’espoir de rendre possible une revanche. + +A défaut de la problématique Société des Nations sur quelles puissances +morales ou matérielles pourrons-nous appuyer notre sécurité nationale? + +Faut-il se reposer sur des armements ruineux qui ne procureraient +d’ailleurs qu’une sécurité incertaine? + +Compter sur des alliances constituerait un moyen de défense moins sûr +encore. Les leçons de l’histoire prouvent que la permanence d’une +alliance à travers le temps constituerait un véritable miracle. Or ce +n’est pas sur des miracles que les peuples peuvent édifier leur +destinée. + + * * * * * + +De quels éléments de protection devons-nous donc attendre la réalisation +d’une paix un peu durable? + +On peut en énumérer quatre: 1º la répulsion des peuples pour des luttes +guerrières dont ils ont senti tout le poids; 2º les progrès des idées +humanitaires; 3º les nécessités résultant de l’interdépendance +croissante des nations; 4º de nouveaux progrès scientifiques créant des +engins si rapidement et si complètement destructeurs qu’aucun agresseur +ne consentirait à en affronter l’action. + +Le premier de ces éléments ne saurait avoir une efficacité bien longue, +pour ce simple motif que si la nature nous a donné une mémoire +intellectuelle très longue, elle nous a dotés d’une mémoire sentimentale +très courte. Ce qui est acquis par l’instruction demeure longtemps fixé +dans notre souvenir; mais des joies et des douleurs qui nous ont le plus +profondément émus, que reste-t-il au bout de quelques années? + +La mémoire affective des peuples est au moins aussi courte que celle des +individus. Dix ans après la guerre de 1870, le plus grand nombre des +conscrits n’en conservaient, suivant les enquêtes faites dans plusieurs +régiments, que d’infimes souvenirs, ou même n’en avaient jamais entendu +parler. + +Certes, la lutte dont nous sortons a créé de bien autres souffrances que +celles de 1870 et, par conséquent, laissera de plus profonds souvenirs. +Mais pour la génération qui pousse vers la tombe les hommes +d’aujourd’hui, cette guerre ne sera connue que par les livres et les +livres n’ont jamais beaucoup impressionné l’âme des peuples. + +Le second des facteurs de paix énumérés plus haut, c’est-à-dire les +progrès des idées humanitaires mérite à peine d’être mentionné. Ces +idées ne servirent jusqu’ici qu’à tellement affaiblir les nations qui +les acceptaient que ces nations ont vu fondre sur elles des agressions +dont furent généralement préservés les peuples que le pacifisme n’avait +pas atteints. + +Les doctrines humanitaristes n’ont guère, d’ailleurs, pour apôtres que +des théoriciens socialistes cherchant à répandre leurs croyances par des +luttes civiles. + +La croissante interdépendance industrielle et commerciale des nations +est un facteur de paix beaucoup plus sérieux que les deux précédents. +Cette interdépendance comme je le rappelais plus haut a été bien mise en +évidence par le dernier conflit. Les peuples ont vu qu’ils ont +maintenant besoin les uns des autres pour vivre et même pour se +combattre. Sans les matières premières fournies par les neutres, les +belligérants auraient été obligés d’arrêter immédiatement la lutte. + +L’interdépendance des nations est actuellement tellement rigoureuse +qu’on pourrait la considérer comme un préservatif certain contre les +guerres, si la raison, et non les sentiments, gouvernait le monde. +Malheureusement, elle ne le gouverne pas. Dès que les impulsions +passionnelles deviendront assez fortes, la réflexion n’exercera aucun +empire sur la conduite et les peuples entreront de nouveau en conflit. + + * * * * * + +L’efficacité des divers facteurs de paix qui viennent d’être énumérés +paraît donc assez incertaine. + +Il ne nous reste plus à examiner qu’un perfectionnement scientifique des +armements permettant une destruction si rapide des villes et de leurs +habitants qu’aucun pays ne voudrait s’exposer à en subir les effets. + +Depuis longtemps cette idée m’avait hanté. Le lecteur trouvera dans mon +livre sur _L’Évolution des forces_, les expériences desquelles je +déduisais qu’on pourrait parvenir à détruire instantanément des flottes +et des armées. + +Ces expériences étant trop coûteuses, je ne pus les achever, et ne les +rappelle qu’à titre de curiosité. Elles étaient basées sur la +transformation d’ondes hertziennes concentriques en radiations +parallèles. Tout objet touché par ce rayonnement devient un foyer +d’étincelles électriques susceptible de faire détoner obus et +cartouches. + +J’avais d’ailleurs indiqué le moyen de se protéger d’un tel rayonnement, +après des expériences faites en collaboration avec Branly, l’éminent +inventeur du principe de la télégraphie sans fil. Ces expériences, +publiées dans les _Comptes Rendus de l’Académie des Sciences_, +montraient que, si le rayonnement électrique peut traverser des murs +épais, il est arrêté net par une lame métallique, moins épaisse qu’une +feuille de papier, à la simple condition que cette lame ne présente pas +la moindre fente, fût-ce celle produite par la rayure d’un rasoir. + +Mais, je le répète, je n’insiste pas sur ces expériences, car il +existera bientôt des moyens beaucoup plus sûrs de rendre les guerres +assez meurtrières pour qu’elles deviennent presque impossibles. + +Dans un article publié au début de la guerre, j’indiquais comme probable +que les luttes futures seraient des batailles d’avions suffisamment +puissants pour incendier rapidement des villes entières avec leurs +habitants. + +Au moment même de l’armistice, l’aviation venait de se perfectionner +tellement que cette perspective devenait réalisable. Un des plus +célèbres aviateurs actuels assurait qu’avec les nouveaux progrès acquis, +des villes entières pourraient être incendiées en un temps très court. + +Naturellement, les Allemands ont poursuivi les mêmes recherches et une +Revue de Copenhague annonçait qu’ils faisaient «des préparatifs secrets +énormes en vue d’obtenir la maîtrise des airs». + +Avec les avions d’une vitesse de 225 kilomètres à l’heure que l’on +possède actuellement, un pays ayant déclaré la guerre le matin pourrait, +quelques heures après sa déclaration, détruire la capitale ennemie avec +tous ses habitants. Mais à quoi lui servirait cet éphémère succès, +puisque les représailles seraient immédiates et qu’il verrait lui aussi +ses grandes villes anéanties le même jour, par des procédés identiques? + +Il semble probable qu’aucun agresseur ne s’exposerait à courir les +risques d’une aventure entraînant pour lui de pareilles destructions. + +Les nouveaux perfectionnements de l’aviation que je viens de rappeler +amèneront également cette conséquence imprévue de rendre inutiles les +coûteuses armées permanentes d’aujourd’hui. + +De plus, les petits peuples pouvant ainsi posséder des moyens de guerre +sinon aussi nombreux, du moins aussi destructifs que les grandes +nations, le faible se trouvera presque l’égal du fort et infiniment +mieux protégé que par les plus solennels traités. + + * * * * * + +Conclurons-nous de ce qui précède que le cycle des guerres est clos pour +longtemps? + +On pourrait l’affirmer si l’histoire ne montrait avec quelle facilité +les peuples, comme leurs gouvernants, sont entraînés par des passions et +des croyances. + +L’aventure où vient de sombrer l’Allemagne sera éternellement citée +comme une frappante preuve. «Si l’Allemagne avait attendu seulement le +temps d’une génération, elle aurait possédé l’empire commercial du +monde», disait M. Wilson au Capitole de Rome. + +La guerre où ses illusions mystiques l’ont lancée ne pouvait, même en +cas de victoire, que lui procurer des avantages bien inférieurs à ceux +obtenus par son expansion pacifique. Et cependant elle l’a tentée! + +Les Allemands, vaincus, ne restent pas encore persuadés que la force +matérielle n’est pas la seule reine du monde et qu’il existe des forces +morales capables de la maîtriser. + +«La paix, écrit leur grand industriel Rathenau, ne sera qu’une courte +trêve, la série des guerres futures sera indéfinie, les meilleures +nations rentreront dans le néant, le monde périra de misère.» + + * * * * * + +Ce sont là, sans doute, des paroles de vaincus, Il ne faut pas trop les +dédaigner pourtant et croire que la paix conclue permettra aux +civilisations de reprendre simplement leur ancienne marche. + +J’ignore si la guerre qui a ravagé le monde rendra l’humanité meilleure. +Il faut être très optimiste pour l’admettre et arriver aux conclusions +suivantes, formulées par le président Wilson dans un de ses discours: + +«Je crois que, lorsque nous jetterons plus tard nos regards en arrière +sur les souffrances et les sacrifices terribles de cette guerre, nous +comprendrons qu’ils valaient la peine d’être faits, non seulement pour +assurer la sécurité du monde contre une agression injuste, mais encore +en raison de l’entente qu’ils ont établie entre les grandes nations, qui +doivent agir de concert pour le maintien permanent de la justice et du +droit.» + +Dans ce passage, il n’est tenu compte que des relations entre les +peuples. En admettant que cette guerre ait eu pour conséquence de les +améliorer, peut-on supposer qu’elle améliorera aussi les relations entre +les individus d’une même nation? + + * * * * * + +Des signes divers observés dans plusieurs pays montrent, que les peuples +sont beaucoup plus menacés maintenant de guerres civiles que de guerres +étrangères. La Russie, l’Autriche, l’Allemagne, la Turquie, l’Asie +Mineure etc., se trouvent déjà en proie aux luttes intérieures et aux +fureurs destructives qu’elles entraînent. + +Cet aboutissement du conflit mondial était presque inévitable. Seule +l’armature sociale d’un peuple lui constitue une protection efficace. +Dès que, par suite d’événements violents, cette armature est ébranlée, +les hommes perdent les principes directeurs nécessaires à l’orientation +de leurs pensées et de leurs actes. Dépourvus de guide et aussi +d’espérances, ils cherchent des idéals directeurs nouveaux, capables de +remplacer ceux qui ont perdu leur force. + +C’est par les paradis qu’il propose que le socialisme séduit aujourd’hui +les multitudes. Il enrôle non seulement les appétits déchaînés, mais +aussi tous les mécontents de leur sort et les victimes des iniquités +dont la nature est pleine. + +La guerre aura accru le nombre des mécontents car, après avoir ébranlé +tous les éléments stabilisateurs des sociétés, elle a déplacé beaucoup +de situations sociales. Les nouveaux riches créés par elle sont entourés +d’une légion de nouveaux pauvres, en partie constituée par les classes +moyennes qui faisaient jadis la force des nations. + + * * * * * + +Les résultats de la lutte titanesque soutenue par la France ont montré, +une fois encore, que l’avenir des peuples est en eux-mêmes, et forgé par +eux-mêmes. Ce ne sont plus les Parques, sombres filles de la Nuit, mais +la volonté des hommes qui tisse leur destinée. Les livres racontant la +grande épopée que termina notre victoire l’enseignent à chaque page. Un +peu de volonté en moins et nous disparaissions de la scène du monde. Un +peu de volonté en plus et nous avons triomphé. + +La force militaire d’un peuple est constituée par la valeur de tous ses +citoyens. Sa prospérité économique et industrielle dépend surtout de la +qualité de ses élites. Dès que les élites d’un pays fléchissent, ce pays +faiblit. + +L’intelligence ne manque pas à nos élites mais le caractère n’est pas +toujours chez elles à la hauteur de l’intelligence. La solidarité, +l’initiative, l’exactitude, la continuité dans l’effort leur font un peu +défaut. + +Il ne suffit pas de prêcher la nécessité de telles aptitudes, il faut +apprendre à les acquérir. + +L’Université ne s’est occupée jusqu’ici que du développement de +l’intelligence. Sous peine de disparaître elle devra aussi, à l’exemple +des Universités anglaises et américaines, éduquer le caractère. + +Notre future place dans le monde dépendra des qualités de la jeunesse +qui grandit. L’avenir n’appartiendra pas aux peuples où l’intelligence +sera la plus haute mais à ceux dont le caractère sera le plus fort. + + +FIN + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + INTRODUCTION + + Les heures nouvelles 7 + + LIVRE I + L’ÉVOLUTION MENTALE DES PEUPLES + + Chap. I.--Rôle de la psychologie des peuples dans leur histoire 17 + -- II.--Les forces morales dans la vie des peuples 29 + -- III.--Perturbations intellectuelles et morales engendrées + par la guerre 35 + -- IV.--Causes psychologiques de l’infériorité industrielle + de certains peuples 48 + -- V.--Le Problème de l’adaptation 60 + + LIVRE II + LES LUTTES DE PRINCIPES DANS LES GUERRES MODERNES + + Chap. I.--L’action des idées dans les conflits des peuples 71 + -- II.--Bases philosophiques du pangermanisme 79 + -- III.--Buts de guerre atteints par divers peuples et buts + qu’ils poursuivaient 87 + -- IV.--Comment se dissipèrent les illusions germaniques sur + les avantages des conquêtes militaires 94 + -- V.--Les conceptions diverses du droit et le problème d’un + futur gouvernement international 98 + + LIVRE III + RÔLE DES FACTEURS PSYCHOLOGIQUES DANS LES BATAILLES + + Chap. I.--Éléments psychologiques des batailles 107 + -- II.--Conséquences de l’unité d’action 118 + -- III.--Erreurs créées par les idées fausses et la routine + pendant la guerre 126 + -- IV.--Raisons psychologiques de la débâcle allemande 138 + -- V.--Le coût des guerres modernes 151 + + LIVRE IV + LA PROPAGATION DES CROYANCES ET L’ORIENTATION DES OPINIONS + + Chap. I.--Comment se créent les opinions et les croyances 155 + -- II.--Le maniement des armes psychologiques 165 + -- III.--Les bouleversements politiques. Rapidité de leur + propagation 173 + + LIVRE V + LE NOUVEL OURAGAN RÉVOLUTIONNAIRE + + Chap. I.--Formes actuelles des aspirations populaires 181 + -- II.--La Dictature du prolétariat et ses illusions 189 + -- III.--L’enquête sur les résultats du communisme 201 + -- IV.--Propagation de l’ouragan révolutionnaire dans + divers pays 211 + + LIVRE VI + ILLUSIONS POLITIQUES DE L’HEURE PRÉSENTE + + Chap. I.--Fondements des prévisions formulées sur la destinée + des peuples 219 + -- II.--Rôle de la nécessité dans la vie des peuples 227 + -- III.--Les erreurs du principe des nationalités et ses + conséquences 231 + -- IV.--Les périls de l’Étatisme 240 + -- V.--Les futures croisades 255 + + LIVRE VII + LA DÉSORGANISATION POLITIQUE DE L’EUROPE + + Chap. I.--Premières difficultés du problème de la paix 259 + -- II.--Les erreurs psychologiques du traité de paix 266 + -- III.--Le problème de la Société des Nations 276 + -- IV.--Le projet d’une Ligue des nations et ses premiers + résultats 284 + -- V.--Éléments actuels de la sécurité des peuples à + l’extérieur et à l’intérieur 294 + + + + +7544-7-20.--PARIS.--IMP. HEMMERLÉ, PETIT & Cie + +Rue de Damiette, 2, 4 et 4 _bis_. + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75615 *** |
