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+<!DOCTYPE html>
+<html lang="fr">
+<head>
+ <meta charset="UTF-8">
+ <title>Hier et demain: pensées brèves | Project Gutenberg</title>
+ <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover">
+ <style>
+
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+<body>
+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75601 ***</div>
+<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div>
+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+<p class="c top2em large">D<sup>r</sup> GUSTAVE LE BON</p>
+
+<h1>HIER ET DEMAIN<br>
+<span class="xsmall i">PENSÉES BRÈVES</span></h1>
+
+
+<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br>
+ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR<br>
+26, Rue Racine, 26</p>
+
+<p class="c">1918<br>
+<span class="xsmall">Droits de traduction, d’adaptation et de reproduction réservés pour tous les pays<br>
+y compris la Suède et la Norvège.</span></p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top2em">PRINCIPALES PUBLICATIONS DU D<sup>r</sup> GUSTAVE LE BON</p>
+
+<div class="small">
+<p class="c b">1<sup>o</sup> VOYAGES, HISTOIRE ET PSYCHOLOGIE</p>
+
+<ul><li><b>Voyage aux monts Tatras</b>, avec une carte et un panorama dressés par l’auteur.
+(Publié par la <i>Societé géographique de Paris</i>.)</li>
+<li><b>Voyage au Népal</b> avec nombreuses illustrations d’après les photographies et
+dessins exécutés par l’auteur pendant son exploration. (Publié par le <i>Tour du Monde</i>.)</li>
+<li><b>L’Homme et les Sociétés. — Leurs origines et leur histoire.</b>
+Tome I<sup>er</sup>. Développement
+physique et intellectuel de l’homme. — Tome II. Développement des
+sociétés. (<i>Épuisé.</i>)</li>
+<li><b>Les Premières Civilisations de l’Orient</b> (Égypte, Assyrie, Judée, etc.). In-4<sup>o</sup>
+illustré de 430 gravures, 2 cartes et 9 photographies. (<i>Épuisé.</i>)</li>
+<li><b>La Civilisation des Arabes.</b> Grand in-4<sup>o</sup>, illustré de 366 gravures, 4 cartes et
+11 planches en couleurs d’après les documents de l’auteur. (<i>Épuisé.</i>)</li>
+<li><b>Les Civilisations de l’Inde.</b> Grand in-4<sup>o</sup>, illustré de 352 photogravures et 2 cartes,
+d’après les photographies exécutées par l’auteur. (<i>Épuisé.</i>)</li>
+<li><b>Les Monuments de l’Inde.</b> In-folio, illustré de 400 planches d’après les documents,
+photographies, plans et dessins de l’auteur. (<i>Épuisé.</i>)</li>
+<li><b>Lois psychologiques de l’Évolution des Peuples.</b> 12<sup>e</sup> édition.</li>
+<li><b>Psychologie des Foules.</b> 23<sup>e</sup> édition.</li>
+<li><b>Psychologie du Socialisme.</b> 7<sup>e</sup> édition.</li>
+<li><b>Psychologie de l’Éducation.</b> 20<sup>e</sup> mille.</li>
+<li><b>Psychologie politique.</b> 13<sup>e</sup> mille.</li>
+<li><b>Les Opinions et les Croyances.</b> 10<sup>e</sup> mille.</li>
+<li><b>La Révolution française et la Psychologie des Révolutions.</b> 11<sup>e</sup> mille.</li>
+<li><b>Aphorismes du Temps présent.</b> 7<sup>e</sup> mille.</li>
+<li><b>La Vie des Vérités.</b> 8<sup>e</sup> mille.</li>
+<li><b>Enseignements psychologiques de la Guerre européenne.</b> 27<sup>e</sup> mille.</li>
+<li><b>Premières Conséquences de la Guerre.</b> 20<sup>e</sup> mille.</li></ul>
+
+<p class="c b">2<sup>o</sup> RECHERCHES SCIENTIFIQUES</p>
+
+<ul><li><b>La Fumée du Tabac.</b> Recherches chimiques. (<i>Épuisé.</i>)</li>
+<li><b>Recherches anatomiques et mathématiques sur les lois des variations du
+Volume du Crâne.</b> In-8<sup>o</sup>. (<i>Épuisé.</i>)</li>
+<li><b>La Méthode graphique et les Appareils enregistreurs</b>, contenant la description
+des nouveaux instruments de l’auteur, avec 63 fig. (<i>Épuisé.</i>)</li>
+<li><b>Les Levers photographiques.</b> Exposé des nouvelles méthodes de levers de cartes
+et de plans employées par l’auteur pendant ses voyages. 2 vol. in-18. (Gauthier-Vilars.)</li>
+<li><b>L’Equitation actuelle et ses Principes. — Recherches expérimentales.</b> 4<sup>e</sup> édition.
+Un vol. in-8<sup>o</sup>, avec 57 figures et un atlas de 178 photographies instantanées.</li>
+<li><b>Mémoires de Physique</b> : Lumière noire. Phosphorescence invisible. Ondes
+hertziennes. Dissociation de la matière, etc. (<i>Revue scientifique.</i>)</li>
+<li><b>L’Évolution de La Matière</b>, avec 63 figures. 30<sup>e</sup> mille.</li>
+<li><b>L’Évolution des Forces</b>, avec 40 figures. 19<sup>e</sup> mille.</li></ul>
+<p class="drap i">Il existe des traductions en anglais, allemand, espagnol, italien, danois, suédois,
+russe, arabe, polonais, tchèque, turc, hindostani, japonais, etc. de quelques-uns
+des précédents ouvrages.</p>
+
+
+<p class="c i">A la Librairie Flammarion</p>
+
+<ul><li><b>L’œuvre de Gustave Le Bon</b>, par le baron Motono, ambassadeur du Japon.
+In-8 avec un portrait.</li></ul>
+</div>
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em">Droits de traduction et de reproduction réservés
+pour tous les pays.<br>
+<span lang="en" xml:lang="en">Copyright 1918 by</span> <span class="sc">Ernest Flammarion</span>.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c1">INTRODUCTION</h2>
+
+
+<p>L’immense conflit où se heurtent si violemment
+les forces de l’univers n’a pas accumulé seulement
+des ruines matérielles, mais aussi des ruines morales.
+Si nous voyons le monde changer, ce n’est pas
+uniquement parce que des cités ont été anéanties, des
+frontières géographiques déplacées, mais surtout parce
+que les anciennes conceptions orientant la vie des
+peuples ont perdu leur force.</p>
+
+<p>Les idées qui rayonnaient au firmament de la civilisation
+et réglaient les rapports entre les hommes
+pâlissent tour à tour. Les peuples voient s’ébranler leur
+confiance dans la puissance des armatures sociales
+qui les protégeaient.</p>
+
+<p>Les divers gouvernements, quelle que fût leur forme,
+ont manifesté la même insuffisance. Toutes les doctrines :
+le pacifisme et le socialisme, la liberté aussi
+bien que l’autocratie montrèrent une égale impuissance.
+Aucun des dogmes proposés aux nations n’a révélé
+une efficace vertu. Les formules les plus chargées
+d’espoir perdent tout prestige.</p>
+
+<p>La meurtrière épopée issue des ambitions germaniques
+n’a donc pas seulement fait sortir les peuples de
+leur vie journalière, mais aussi des conceptions traditionnelles
+qui leur servaient de flambeau.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le monde se trouve arrêté dans sa marche et
+l’avenir enveloppé de ténèbres parce qu’un peuple
+puissant par les armes s’est précipité sur l’Europe
+pour l’asservir. Invoquant les principes d’une philosophie
+que beaucoup admiraient sans en comprendre
+les menaces, il affirma que le droit donné par la force
+était supérieur à tous les autres. L’équité, la justice,
+l’humanité et toutes les acquisitions résultant de siècles
+d’efforts furent déclarées sans valeur. L’Allemagne
+espérait qu’elles se montreraient sans force.</p>
+
+<p>Pour faciliter son entreprise cette nation fit preuve
+d’une férocité et d’un mépris des lois traditionnelles
+de l’honneur qui remplirent le monde de stupeur et
+dressèrent bientôt contre elle les peuples indignés par
+ce retour à la barbarie.</p>
+
+<p>L’invasion fut repoussée, mais combien de temps
+encore faudra-t-il rester en armes pour éviter les
+attaques d’un peuple ne reconnaissant aucune valeur
+aux traités ?</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’histoire a vu des périodes où les hommes agirent
+autant qu’aujourd’hui, elle n’en a pas connu où il leur
+fut aussi nécessaire de réfléchir. N’invoquant plus
+pour expliquer les choses, ni les hasards d’un sort
+incertain, ni les volontés souveraines de dieux inconstants,
+l’homme moderne ne cherche qu’en lui-même
+les causes de son destin. Il voit le danger des illusions
+et comprend que le monde n’est pas gouverné par les
+chimères issues de ses désirs.</p>
+
+<p>Puissante destructrice d’illusions, la guerre a considérablement
+modifié notre vision générale des choses
+et forcé tous les esprits à méditer sur des questions de
+droit, de psychologie et d’histoire abandonnées jadis
+aux spécialistes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les problèmes que la paix fera surgir sont nombreux
+et difficiles. Croire à leur simplicité conduit aux
+solutions incertaines chargées de conséquences dangereuses.
+Tout se tient dans l’édifice économique
+et social. Les intérêts y sont enchevêtrés et contradictoires.
+La nécessité les domine plus que nos
+volontés.</p>
+
+<p>J’ai déjà consacré un volume aux Enseignements
+psychologiques de la guerre et un second à ses premières
+conséquences. Je me propose d’examiner plus
+tard les problèmes qu’elle fera naître.</p>
+
+<p>Ces longues études aboutissent finalement à un petit
+nombre de conclusions faciles à formuler en pensées
+brèves.</p>
+
+<p>La pensée brève semble une forme littéraire bien
+adaptée aux besoins de l’âge actuel. Le champ de
+la connaissance est devenu si vaste et la spécialisation
+si étroite qu’il faut bien se résigner à n’aborder
+que les idées générales servant de soutien aux diverses
+branches du savoir. Elles constituent l’armature philosophique
+des choses, l’âme des phénomènes.</p>
+
+<p>Peu nombreuses à chaque époque, elles évoluent
+lentement et ne peuvent changer sans que les civilisations
+qu’elles orientaient soient transformées.</p>
+
+<p>Condensées en propositions concises, ces idées générales
+et les réflexions qu’elles entraînent n’ont d’ailleurs
+d’intérêt qu’à la condition d’être la synthèse
+de faits nombreux. Elles disent alors beaucoup de
+choses en peu de mots et dispensent de longs discours.
+Leur rôle est surtout de faire penser et non de démontrer.</p>
+
+<p>Les lecteurs bienveillants qui, de régions variées du
+globe, suivent depuis longtemps ma pensée à travers
+des langages fort divers, retrouveront dans ce livre les
+principes que j’ai déjà appliqués à l’étude de grands
+problèmes historiques. Une fois encore j’ai tâché de
+dégager la psychologie des vagues théories livresques
+pour l’adapter aux réalités journalières qu’elle semblait
+vouloir ignorer et que seule elle peut expliquer pourtant.</p>
+
+<p>Ce nouveau travail sera utile s’il conduit le lecteur à
+considérer certaines faces des phénomènes qui avaient
+pu lui échapper, à reviser ses opinions en faisant le
+tour des choses, à se défier surtout des explications
+simplistes que la complication extrême des phénomènes
+ne comporte jamais.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ce ne sont pas seulement des pensées nées du spectacle
+de la guerre et des possibilités d’avenir dont
+elle sera la source que renferme cet ouvrage. Il se
+termine par des réflexions scientifiques d’intérêt général.
+L’auteur ne pouvait oublier qu’une partie de sa
+vie fut consacrée à des travaux de laboratoire et que
+la science est la seule génératrice de nos rares certitudes.
+Elle est aussi la grande consolatrice pendant
+ces heures sombres où tous les charmes de la vie disparaissent,
+où l’ombre de la mort grandit chaque jour
+et où l’avenir lui-même semble dépourvu d’espérance.
+La chaîne des heures serait trop lourde si, pour fuir
+des réalités obsédantes ramenant aux barbaries de
+la préhistoire, on ne pouvait errer dans les régions
+lointaines de la science pure où s’élaborent les lois
+souveraines qui orientent les mondes vers des buts
+mystérieux.</p>
+
+<p class="gap">Paris, novembre 1917.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak"><span class="maigre small">LIVRE I</span><br>
+Les Forces qui mènent l’Histoire</h2>
+
+
+
+
+<h3 id="c2"><span class="maigre small">CHAPITRE PREMIER</span><br>
+Les puissances matérielles et morales.</h3>
+
+
+<p>Les guerres représentent l’extériorisation visible de forces
+invisibles en conflit.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les forces psychologiques sont l’âme des phénomènes
+matériels.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les forces matérielles sont redoutables. Les forces
+psychologiques invincibles.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La guerre est un merveilleux exemple de la puissance des
+forces psychologiques qui mènent les hommes. Elle montre
+avec quelle facilité la crainte de la mort et les intérêts
+personnels s’évanouissent dès qu’agissent ces forces.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dans ses préparatifs de guerre l’Allemagne avait tout
+prévu, sauf l’influence des facteurs psychologiques. Ils
+devinrent assez puissants pour soulever le monde contre
+elle.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le développement matériel d’une civilisation est sans
+parallélisme avec son évolution morale.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les forces psychologiques furent toujours les véritables
+souveraines des peuples. Transformées en croyances religieuses,
+politiques ou sociales, elles conduisent, suivant le
+sens de leur action, les civilisations à grandir ou disparaître.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les forces qui mènent l’histoire : forces biologiques,
+forces affectives, forces mystiques, forces collectives et
+forces intellectuelles, possèdent des logiques distinctes
+n’ayant pas de commune mesure.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c3"><span class="maigre small">CHAPITRE II</span><br>
+Les forces biologiques et affectives.</h3>
+
+
+<p>Les forces biologiques comprennent tous les besoins
+nécessaires à l’entretien de la vie. Elles sont canalisées
+par les deux grands facteurs d’activité de tous les êtres :
+le plaisir et la douleur.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les forces affectives, c’est-à-dire les sentiments et les
+passions, se mettant le plus souvent au service des forces
+biologiques, la raison est impuissante contre elles.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les progrès de la civilisation ont développé considérablement
+l’intelligence, mais ils sont restés sans action sur les
+sentiments dont l’agrégat constitue le caractère. L’ambition,
+la cupidité, la férocité et la haine survivent à toutes les
+époques.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Sur la plupart des questions scientifiques ou techniques
+dépendant de l’intelligence, les hommes de tous les pays
+se trouvent d’accord parce que l’expérience est leur guide.
+En matière religieuse, politique ou sociale, les impressions
+personnelles remplaçant l’expérience, la compréhension n’est
+possible qu’entre personnes douées de sentiments identiques.
+Ce n’est plus alors la justesse des choses, mais l’identité
+des sentiments provoqués par ces choses qui crée l’entente.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les divergences intellectuelles se supportent et une
+raison faible s’incline facilement devant une raison forte.
+Les divergences sentimentales, au contraire, ne se tolèrent
+pas. La violence seule les fait céder.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les sentiments deviennent facilement contagieux. L’intelligence
+ne l’est pas.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les êtres s’égalisent beaucoup plus dans le domaine des
+sentiments que dans celui de l’intelligence.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les sentiments et l’intelligence n’ayant ni évolution
+parallèle, ni commune mesure, une civilisation très haute se
+superpose aisément à des sentiments très bas.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Des hommes d’intelligence supérieure ont parfois, au
+point de vue sentimental, une mentalité voisine de celle d’un
+sauvage.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dès qu’un sentiment s’exagère, la faculté de raisonner
+disparaît.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un peuple qui ne réussit pas à dominer ses instincts de
+barbarie finit par les glorifier afin de pouvoir leur obéir
+sans honte. Ce fut une grande habileté des philosophes
+germaniques d’essayer de justifier par des raisons biologiques
+et historiques les impulsions ataviques de conquête, de
+meurtre et de pillage de leur race.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Certains sentiments ne peuvent être combattus que par
+des sentiments identiques. On ne domine pas la méchanceté,
+la violence et la mauvaise foi avec de l’honnêteté et des
+scrupules.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les grands auteurs dramatiques de tous les temps comprirent
+que les sentiments ne se hiérarchisent pas. Le plus
+intense domine à un moment donné tous les autres. Euripide
+montre la jalousie l’emportant sur l’amour maternel quand
+Médée immole les fils qu’elle avait eus de Jason, pour
+le punir de son infidélité. Corneille, au contraire, nous fait
+voir le besoin de vengeance effacé chez Chimène par son
+amour pour le meurtrier de son père.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La loi physiologique d’après laquelle deux douleurs étant
+simultanées, la plus forte efface la plus faible, se vérifie
+également dans le domaine des sentiments. Les diplomates
+allemands l’ignoraient quand ils escomptaient nos haines
+politiques. Elles étaient très fortes, mais disparurent instantanément
+devant la haine plus forte encore de l’étranger.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les passions vivent rarement isolées. L’envie a pour
+compagne la haine, l’amour n’existe guère sans jalousie.
+L’avarice est inséparable de la dureté.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dans les civilisations modernes, le besoin du luxe, ou tout
+au moins de ses apparences, est souvent plus impérieux que
+celui du nécessaire.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un être sans préjugés, sans illusions, sans vices et sans
+vertus serait tellement insociable que la solitude constituerait
+son seul refuge.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La plupart des chagrins et des joies de l’existence résultent
+de ce que nous attachons aux choses une importance disproportionnée
+à leur valeur.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Si imparfaite que soit encore la connaissance des logiques
+affective, mystique et collective, elle donne cependant déjà
+la clef de phénomènes historiques que la logique rationnelle
+ne saurait expliquer.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c4"><span class="maigre small">CHAPITRE III</span><br>
+Les forces mystiques.</h3>
+
+
+<p>L’esprit mystique se caractérise par l’attribution de
+pouvoirs imaginaires et mystérieux à des doctrines, des rites,
+des amulettes, des personnages ou des formules. Il est indépendant
+de la dévotion à une divinité quelconque. Les
+défenseurs d’une foule de sectes politiques et sociales sont
+saturés d’esprit mystique.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Quand des millions d’hommes professent certaines opinions
+et d’autres millions d’hommes des opinions exactement
+contraires, on peut être certain que ces convictions reposent
+sur des bases mystiques ou affectives, et nullement rationnelles.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les forces mystiques possèdent un pouvoir créateur
+immense. Elles ont édifié de grandes civilisations et fait
+surgir du néant les merveilles de l’art, que les générations
+admireront toujours si les futurs canons ne les anéantissent
+pas.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le monde moderne se croyait soustrait à l’influence des
+forces mystiques. Jamais pourtant l’humanité n’y fut plus
+asservie. Ce sont elles qui mirent l’Europe en feu.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’esprit mystique est créateur de forces imaginaires mais
+puissantes en raison de la confiance qu’elles inspirent. Ces
+forces font parfois agir l’homme contrairement à ses sentiments
+les plus chers, à ses intérêts les plus évidents.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les conceptions d’ordre affectif ou mystique s’acceptent
+ou se rejettent en bloc, mais ne se démontrent pas.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Sur les forces mystiques la raison est sans prise.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>En pénétrant dans la sphère du mystique, l’esprit le plus
+sagace perd ses facultés de discernement. Le manifeste des
+intellectuels allemands, où l’on vit des savants réputés nier
+l’évidence et interpréter les faits aux seules lumières de leurs
+illusions, est une nouvelle confirmation de cette loi.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dans le domaine des forces mystiques plus encore que
+dans celui des forces sentimentales, toutes les intelligences
+s’égalisent.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une croyance mystique se suffit, mais elle acquiert plus de
+force encore en s’associant à des intérêts matériels. L’idéal
+mystique d’hégémonie de l’Allemagne n’eût peut-être pas
+suffi à provoquer la guerre sans l’espoir de conquérir et piller
+de riches provinces.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Si l’Allemagne établissait actuellement le bilan des
+résultats de l’impulsion mystique qui l’a lancée sur le monde,
+elle trouverait à son passif : la mort misérable de plusieurs
+millions d’hommes, une perte de cent milliards et une aversion
+universelle. A son actif figurerait seulement l’annexion
+de quelques provinces impossibles à garder sans des
+dépenses militaires très lourdes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Croire aveuglément dispense de raisonner et empêche
+d’être influencé par un raisonnement. Bien des années
+s’écouleront avant que le peuple allemand perde la conviction
+d’avoir été attaqué par la France et l’Angleterre conspirant
+sa perte.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La leçon des faits n’instruit pas l’homme prisonnier
+d’une croyance ou d’une formule.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les convictions d’origine mystique se propagent par
+contagion mentale ou suggestion, jamais par des raisonnements.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les vérités rationnelles les plus sûres n’acquièrent de prestige
+sur les peuples qu’après avoir revêtu une forme mystique.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un parti politique ou une révolution ne triomphent jamais
+par des arguments rationnels, mais seulement après avoir
+inspiré une foi mystique très vive à leurs adeptes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un peuple ayant foi dans la victoire ne ressent ni sa faim
+ni la misère. Sa résistance morale s’écroule le jour précis ou
+il commence à douter du succès.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Si on éliminait d’une civilisation toutes les entités mystiques
+qui servirent à l’édifier, elle perdrait la plupart de
+ses mobiles d’action.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il n’est guère d’exemple, dans l’histoire, de croyances à
+forme religieuse ébranlées par l’issue des batailles. Après des
+siècles de défaites, l’islamisme est encore redoutable. Le rêve
+d’hégémonie de l’Allemagne ayant pris une forme religieuse
+restera pour l’Europe une source de conflits prolongés.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>On ne triomphe pas d’une foi vive avec des armes matérielles,
+mais seulement en lui opposant une foi plus forte.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Contre les illusions mystiques les canons sont sans force.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c5"><span class="maigre small">CHAPITRE IV</span><br>
+Les forces collectives.</h3>
+
+
+<p>Un peuple devient très fort quand il possède un idéal
+capable d’engendrer chez tous ses citoyens les mêmes sentiments,
+les mêmes pensées et, par conséquent, les mêmes
+actes. L’anarchie séculaire des Germains disparut lorsqu’au
+moyen de l’école et de la caserne la Prusse leur fit
+acquérir un idéal de domination universelle.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Quand un peuple a été longuement dressé à l’effort
+collectif, il finit par superposer à son âme individuelle une
+âme collective qui la domine entièrement. Tous ses sentiments :
+orgueil, gloire, soif de puissance, deviennent alors
+collectifs.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La substitution du collectif à l’individuel n’élève pas
+l’intelligence, mais elle donne une grande force militaire et
+industrielle aux peuples qui la réalisent.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les sentiments collectifs obéissent à la même loi que les
+sentiments individuels, c’est-à-dire la domination de toutes
+les passions par une seule devenue très forte. L’orgueil du
+peuple allemand s’était tellement développé qu’il lui fit
+sacrifier à son ambition d’hégémonie l’intérêt évident de
+maintenir la paix nécessaire aux progrès de son industrie.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Faire surgir des sentiments dans l’âme des multitudes est
+relativement facile, les refréner difficile. En se développant
+ils deviennent des forces qu’on ne maîtrise plus.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Avec l’évolution actuelle de la civilisation, chaque société
+semble conduite à se diviser en petits groupements possédant
+des intérêts similaires et dirigés par des individualités fortes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dans les sociétés nouvelles en voie de formation l’individu
+isolé sera vite écrasé. Il ne pourra y prospérer qu’en s’agrégeant
+à des groupes possesseurs d’intérêts semblables.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>En matière de sentiments, l’âme collective d’un peuple
+est supérieure aux âmes individuelles. En matière d’intelligence,
+les âmes individuelles l’emportent au contraire
+beaucoup sur l’âme collective.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les grandes personnalités indépendantes tendent de plus
+en plus à disparaître. L’être collectif remplace progressivement
+l’être individuel.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Chez les peuples primitifs n’ayant pas sensiblement
+dépassé l’étape de la tribu et du clan les individus ne possèdent
+pas encore d’âme personnelle nettement formée, mais
+seulement une âme collective. Le militarisme et l’évolution
+industrielle ramènent certaines nations à la phase collective
+des premiers âges.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>S’annexer à une collectivité, c’est accroître sa force
+sociale, mais perdre sa personnalité.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les Grecs préféraient la grandeur individuelle à la
+grandeur collective, les Romains se contentaient de la supériorité
+collective.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les Romains encore demi-barbares asservirent la Grèce
+qui possédait déjà une légion de penseurs et d’artistes immortels,
+grâce à des qualités collectives de discipline et
+ténacité un peu dédaignées des vaincus.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les batailles tendent à devenir collectives. Les combinaisons
+d’un grand chef ne sauraient suffire aujourd’hui
+à décider en quelques heures des succès d’une campagne. Une
+victoire moderne représente l’addition de milliers d’énergies.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les nations doivent toujours se tenir en défense contre
+les accès de délire collectif d’un peuple, surtout quand il
+appuie sa soif de conquêtes sur la conviction d’accomplir
+une mission divine. C’est au nom de conceptions analogues
+que les Arabes et les Turcs ont jadis ravagé le monde. Le
+canon seul peut combattre de telles illusions.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La plupart des sentiments ou des associations de sentiments
+tels que l’optimisme, le pessimisme et le courage, se
+propagent par contagion mentale, mais la propagation est
+beaucoup plus facile quand elle prend la forme collective.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>On peut demander à l’âme collective des sacrifices
+impossibles à obtenir de l’âme individuelle.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une souffrance collective se supporte plus aisément
+qu’une souffrance individuelle.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Pendant la guerre les sentiments collectifs ont été les
+plus actifs. Si, après la paix, leur prédominance se maintient
+ils atténueront les influences individuelles souvent fort
+égoïstes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ténacité, solidarité, discipline sont des qualités de caractère
+qui donnèrent toujours aux peuples une grande force.
+Aucune qualité intellectuelle ne saurait les remplacer.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’âge moderne représente le triomphe de la médiocrité
+collective.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c6"><span class="maigre small">CHAPITRE V</span><br>
+Les forces intellectuelles.</h3>
+
+
+<p>Créatrice de toutes les découvertes qui ont transformé
+l’existence des hommes, la raison possède un pouvoir très
+grand. Il ne le fut cependant jamais assez pour déterminer
+la conduite des peuples.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La logique rationnelle bâtit la science, mais ne joue qu’un
+faible rôle dans la genèse de l’histoire.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ce n’est pas avec la raison, et c’est le plus souvent contre
+elle, que s’édifient les croyances capables d’ébranler le monde.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Guidée seulement par la raison, l’Allemagne aurait vu que,
+sans combats et par la simple extension d’une puissance industrielle
+due à sa richesse houillère et à son éducation technique,
+elle imposerait son hégémonie à l’Europe. Dominée
+par son rêve d’ambition mystique elle ne le vit pas.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les gouvernants qui prétendent n’avoir que la logique
+rationnelle pour guide arrivent vite à l’incohérence.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>En politique, le rationalisme sert surtout à revêtir d’une
+forme acceptable des appétits qui ne le sont pas.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une des sources les plus fréquentes d’erreur est de prétendre
+expliquer avec la raison des actes dictés par des
+influences affectives ou mystiques.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La raison sert beaucoup plus à justifier la conduite qu’à
+la diriger.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Derrière les actes que la raison croit guider se trouve la
+formidable armée des atavismes qui les déterminent.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’homme qui prétend n’agir que par raison se condamne
+à rarement agir.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’intuition fait penser, la volonté fait agir, la raison
+sert surtout à expliquer.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Des idées mal élaborées engendrent des résolutions faibles
+et des actes médiocres.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le monde est évidemment plus guidé par l’instinctif que
+par le rationnel. Mais alors que les philosophes allemands
+considèrent l’instinctif comme le meilleur guide des peuples,
+les philosophes latins admettent que le progrès de la civilisation
+consiste à soumettre de plus en plus l’instinctif
+au rationnel.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’instinctif est un principe de vie, mais non de civilisation.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’intelligence tendant souvent à paralyser l’action, il
+n’est jamais avantageux pour un peuple d’avoir plus d’intelligence
+que de caractère. Les Byzantins discutaient fort bien,
+mais agissaient fort peu, tandis que Mahomet était déjà
+dans leurs murs.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>En matière de prévision, le jugement est supérieur à
+l’intelligence. L’intelligence montre toutes les possibilités
+pouvant se produire. Le jugement discerne parmi ces possibilités
+celles qui ont le plus de chance de se réaliser.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’analogie, origine fréquente de jugements définitifs,
+alors qu’elle devrait être seulement créatrice d’hypothèses à
+vérifier, est une source de fréquentes erreurs. C’est en se guidant
+sur des analogies superficielles que les dirigeants de
+notre état-major accumulèrent tant de fautes et se refusèrent
+si longtemps à multiplier les canons et les munitions.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Si l’on s’entend peu dans les discussions, c’est que des
+esprits différents emploient les mêmes mots pour traduire
+des idées dissemblables.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les personnes ayant l’habitude de tout critiquer sont
+généralement celles qui possèdent le moins d’esprit critique.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’esprit critique est à la fois créateur de progrès et générateur
+d’inaction.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ce n’est pas à la raison, mais au bon sens, qu’il eût fallu
+jadis élever un temple. Beaucoup d’hommes sont doués de
+raison, très peu de bon sens.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’abondance de paroles inutiles est un symptôme certain
+d’infériorité mentale.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les hommes de génie font la grandeur intellectuelle d’une
+nation, mais rarement sa puissance.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les hommes de pensée préparent les hommes d’action. Ils
+ne les remplacent pas.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La pensée d’un grand homme ne vit pleinement qu’après
+sa mort.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c7"><span class="maigre small">CHAPITRE VI</span><br>
+Les interprétations de l’histoire.</h3>
+
+
+<p>L’histoire comporte des témoignages, des principes et des
+méthodes. Il faut se défier des témoignages, douter des
+principes et n’accepter que les méthodes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La notion de pourcentage devrait être à la base des observations
+psychologiques et sociales. Les faits isolés ne prouvent
+rien, seul leur degré de fréquence relative est important à
+connaître.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’histoire de la guerre, telle que les Allemands l’écrivent,
+montre avec quelle facilité les auteurs déforment les faits
+quand ils contredisent leurs convictions ou leurs principes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>En attribuant aux intérêts économiques un rôle prépondérant,
+les théoriciens de la conception matérialiste de l’histoire
+oublient que ces intérêts se trouvent facilement balayés
+par des forces psychologiques dont les plus puissantes seront
+toujours les impulsions mystiques.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une vision exacte mais fragmentaire d’un événement
+conduit à des interprétations inexactes dès qu’on l’applique
+à une autre partie du même événement.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>C’est parce qu’elle se compose surtout de visions fragmentaires
+généralisées que l’histoire reste si incertaine.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ce que contient souvent de plus sûr un livre d’histoire
+n’est pas le récit des événements, mais la mentalité de l’écrivain
+qui les raconte.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les générations qui forgent l’histoire d’une époque ne
+surent jamais l’écrire. Les vivants n’ont un peu d’impartialité
+que pour les morts.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les historiens voient généralement les événements passés
+à travers les idées du temps où ils vivent. C’est pourquoi
+les hommes et les doctrines populaires à une époque semblent
+exécrables à une autre. Le pape Alexandre VI et César Borgia
+furent sympathiques à leurs contemporains. Machiavel ne
+devint antipathique qu’après sa mort. La Saint-Barthélemy
+provoqua un tel enthousiasme dans divers pays que plusieurs
+médailles furent frappées pour la commémorer. Le pape
+fit reproduire sur les murs du Vatican, où on les voit encore,
+les détails du massacre.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les textes, les médailles, les monuments permettent de
+reconstituer le squelette du passé, mais qui ne sait pas déterminer
+les sentiments et les idées dont ils dérivent ignore tout
+de l’histoire.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Création du passé, le présent est générateur d’avenir.
+Étudier les changements révolus permet souvent de pressentir
+les événements futurs. Demain est la floraison
+d’aujourd’hui et d’hier.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un fait historique n’apprend rien, séparé de sa genèse.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c8"><span class="maigre small">CHAPITRE VII</span><br>
+Les explications et les causes.</h3>
+
+
+<p>Il n’y a guère de causes simples en histoire. Chacune est
+entourée d’un cortège d’éléments invisibles plus actifs
+que les causes visibles immédiates.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une des caractéristiques de mentalité primitive est d’attribuer
+des causes simples aux phénomènes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’interprétation simpliste des causes a toujours faussé
+l’histoire. De grands événements comme la guerre mondiale
+ont rarement pour origine la volonté d’un seul homme. Les
+sources en sont profondes, lointaines et variées. La décision
+d’un souverain ne peut agir qu’après leur lente accumulation.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Aux esprits supérieurs seuls apparaît l’extrême complexité
+des causes, la difficulté de les relier aux effets
+observés et l’impossibilité d’expliquer les origines réelles du
+phénomène le plus simple, la chute d’une pierre par exemple.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dans la genèse des phénomènes historiques les causes
+s’additionnent en progression arithmétique et leurs effets en
+progression géométrique. Des causes infimes peuvent donc,
+à certains moments, engendrer des effets considérables.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Examinée au point de vue de la raison pure, la guerre
+mondiale apparaît à sa naissance et durant son évolution
+comme un chaos d’invraisemblances. Elle contribuera à
+montrer aux théoriciens qui en doutaient encore le faible
+rôle joué par la raison sur les actions des peuples.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>On ne saisit bien les origines de la guerre imposée par
+l’Allemagne qu’en lisant les dissertations de ses philosophes,
+de ses historiens et de ses économistes depuis un demi-siècle.
+Leurs conclusions sont nettement résumées dans cette déclaration
+récente d’un professeur germain : « L’Allemand a
+conscience de ses droits et de ses devoirs et il entend prendre
+la direction du monde. »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le rôle du philosophe ne consiste pas à rechercher la
+valeur rationnelle des mobiles faisant mouvoir les hommes,
+mais l’influence que ces mobiles exercent.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dans leurs interprétations le savant et l’ignorant débutent
+par des hypothèses. Mais alors que l’hypothèse est aux yeux
+du savant une simple supposition tenue pour provisoire
+jusqu’à sa vérification, elle constitue une certitude pour
+l’ignorant.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’hypothèse admise sans contrôle retarde longtemps la
+découverte de la vérité.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c9"><span class="maigre small">CHAPITRE VIII</span><br>
+L’imprévisible en histoire.</h3>
+
+
+<p>L’obscure volonté des choses semble parfois supérieure à
+celle des hommes et déroute leurs prévisions. Quand la
+guerre cessa entre la France et l’Angleterre en 1815, ces
+pays avaient été en lutte pendant soixante ans sur une
+période de 127 années. Au moment de Fachoda, le conflit
+faillit se renouveler. Comment deviner alors que ces deux
+grandes nations deviendraient un jour alliées ?</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les événements imprévisibles ont été beaucoup plus nombreux
+pendant la guerre que les faits prévisibles. Personne,
+par exemple, ne prévoyait sa durée. On pouvait encore
+moins deviner l’accumulation de fautes psychologiques
+qui dressa presque tous les peuples de l’univers contre l’Allemagne,
+malgré son désir de maintenir une neutralité conforme
+à ses intérêts.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Longue serait la liste des événements réalisés contrairement
+à toutes les prévisions. Nul n’avait soupçonné
+la défaite de l’immense Russie par le petit empire
+japonais ; et personne n’aurait pu supposer que la faible
+Belgique résisterait au puissant empire germanique. On
+eût moins présagé encore que l’Angleterre et l’Amérique,
+dépourvues d’armées et profondément hostiles au militarisme,
+constitueraient des puissances militaires de premier
+ordre.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Après la retraite de Charleroi, un esprit raisonnant
+selon les données de la psychologie, de la stratégie et de
+l’histoire, n’eût jamais prévu qu’une armée en retraite se
+retournerait brusquement et arrêterait net l’élan d’un envahisseur
+victorieux.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un événement est imprévisible quand chacune des possibilités
+dont il dépend offre des chances de réalisation presque
+égales. Les Allemands reconnaissent que la prolongation
+de la guerre leur eût été impossible s’ils n’avaient, à ses
+débuts, conquis le bassin de Briey dont la défense était
+facile. Les Alliés n’auraient pu également continuer
+à lutter si l’Amérique avait, comme les Allemands l’espéraient,
+interdit l’exportation du fer qui nous manquait.
+De tels événements échappaient évidemment à toutes les
+prévisions.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il restera toujours inexplicable que l’Allemagne n’ait
+pas compris l’intérêt immense qu’elle avait à ne pas obliger
+les États-Unis à lui déclarer la guerre. Tout l’or des Alliés
+serait passé progressivement en Amérique et le moment
+approchait où, leur crédit étant épuisé, ils n’auraient pu se
+procurer l’acier et le matériel que seuls les États-Unis
+étaient en mesure de fournir.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’Allemagne avait intérêt à attaquer sa rivale redoutée
+l’Angleterre, à envahir la France pour conquérir ses
+richesses, mais on cherche vainement quel pouvait être son
+but en attaquant la Russie dont l’industrie, le commerce
+et la banque étaient entre ses mains au point que beaucoup
+de Germains considéraient ce pays comme une colonie allemande.
+Impossible de comprendre un tel événement quand
+on ignore ses causes mystiques.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les Allemands avaient prévu bien des choses avant de
+déclarer la guerre, sauf cependant les plus essentielles, telles
+que la résistance des Français, les interventions de l’Angleterre,
+de l’Italie et de l’Amérique.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak"><span class="maigre small">LIVRE II</span><br>
+Pendant les Batailles</h2>
+
+
+
+
+<h3 id="c10"><span class="maigre small">CHAPITRE PREMIER</span><br>
+La genèse psychologique
+des grands conflits.</h3>
+
+
+<p>Les causes immédiates d’une guerre n’ont qu’un intérêt
+secondaire. Il faut plonger dans ses causes lointaines
+pour découvrir sa genèse.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les éléments rationnels jouent en général un rôle peu
+important dans l’origine des conflits qui remplissent l’histoire.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La raison se borne uniquement à servir les forces affectives,
+mystiques ou collectives qui sont les vrais moteurs des
+grands conflits.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les sentiments les plus actifs dans la genèse des
+guerres sont l’orgueil, l’ambition, la méfiance et la haine.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La méfiance, plus encore que la haine, a été depuis cinquante
+ans le sentiment dominant les relations entre peuples européens.
+Elle les a conduits à des armements dont l’exagération
+rendait la guerre inévitable.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>On peut ramener à un petit nombre de causes les grands
+conflits de l’histoire : 1<sup>o</sup> <i>Causes biologiques</i> : telles les
+impulsions de la faim qui déterminèrent jadis les invasions
+germaniques destructrices de la civilisation romaine.
+2<sup>o</sup> <i>Causes affectives</i> : telles la jalousie, la haine, la cupidité
+et surtout l’ambition. Les guerres de Cent Ans et de Sept
+Ans sont des guerres d’ambition. 3<sup>o</sup> <i>Causes mystiques</i> :
+telles les influences supposées de puissances supérieures
+ordonnant aux fidèles de conquérir le monde. Elles déterminent
+les invasions musulmanes, les croisades, les guerres
+de religion, la guerre de Trente Ans, et la guerre actuelle.
+4<sup>o</sup> <i>Causes économiques</i> : telle la surproduction industrielle
+suscitant des rivalités commerciales.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La puissance militaire se met indifféremment au service
+des influences biologiques, affectives, mystiques et économiques.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les dirigeants allemands réussirent à rendre la guerre
+populaire en lui attribuant pour cause la nécessité de se
+prémunir contre l’invasion russe redoutée depuis longtemps,
+puis contre le désir supposé de revanche des Français, enfin
+contre la menaçante rivalité économique de l’Angleterre.
+La crainte de l’invasion russe fut la principale cause
+déterminante de l’adhésion unanime des Allemands. Seuls
+leurs chefs connaissaient assez la désorganisation de la
+Russie pour savoir qu’elle n’était pas redoutable.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il est bien rare que les peuples se battent avec acharnement
+pour des intérêts purement matériels. Les plus grands
+peuples en conflit aujourd’hui, les États-Unis notamment,
+combattent pour des principes.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c11"><span class="maigre small">CHAPITRE II</span><br>
+Éléments psychologiques des batailles.</h3>
+
+
+<p>L’histoire des peuples se compose surtout du récit de leurs
+batailles. Les périodes de paix furent des accidents
+éphémères.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les guerres utilisent des armes matérielles, mais leurs
+vrais moteurs sont des forces psychologiques. Chaque canon,
+chaque baïonnette, est enveloppé d’une atmosphère de forces
+invisibles dirigeant les sentiments et les actions des combattants.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Napoléon disait à Sainte-Hélène que la destinée d’un
+pays dépend parfois d’un seul jour. L’Histoire justifie cette
+assertion, mais montre aussi qu’il faut généralement beaucoup
+d’années pour préparer ce seul jour.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Pas d’armée puissante sans un idéal pour guide. Amour
+de Rome chez ses légionnaires, appât du butin chez les
+reîtres du Moyen Age et les Germains de toutes les époques,
+amour de la gloire chez les soldats de Napoléon, religion du
+devoir chez les volontaires anglais, amour de la patrie chez
+les Français actuels.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les mobiles d’action des armées ont varié à travers les
+âges. L’espoir du butin et la peur du châtiment, seuls facteurs
+psychologiques utilisés par les anciens chefs, n’ont d’influence
+aujourd’hui que chez des races dont la civilisation
+n’a pas effacé encore les primitifs instincts.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les actions collectives, dont le rôle social était déjà si
+grand, tendent à prendre une influence prépondérante dans
+les batailles modernes. Celle de la Marne est une bataille
+collective.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La force d’une armée tient surtout à ce que l’homme en
+foule perd son égoïsme individuel pour acquérir un égoïsme
+collectif.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Toute-puissante dans la vie sociale, la contagion mentale
+représente également une des bases les plus sûres de la
+conduite du soldat. Elle est la véritable créatrice de la
+cohésion et de la solidité d’une armée.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La force de résistance d’un peuple grandit immensément
+quand il a pour ennemi un dévastateur sans pitié, menaçant
+les faibles d’une servitude sans espoir.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ne reconnaître dans une guerre ni lois, ni traités, est
+assurément un avantage momentané pour l’envahisseur,
+mais il crée chez les vaincus une accumulation de haines
+à laquelle ne peut résister aucun vainqueur.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’expérience semble prouver que dans les guerres modernes
+de tranchées les armées s’usent lentement par le fait seul
+de la défensive. L’usure complète constituerait la défaite.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une défaite n’est rien si le vaincu ne désespère pas. On a
+justement fait remarquer qu’aucun peuple ne subit plus de
+défaites que les Romains. Appuyés cependant sur la constance
+de leur volonté, ils finissaient toujours par triompher.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La guerre est surtout une lutte de volontés.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dans les batailles prolongées et indécises, où l’équivalence
+des forces crée l’équivalence des lassitudes, le succès
+appartient forcément à celui qui sait prolonger la lutte
+quelques instants de plus que son adversaire.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La guerre a révélé que prévoir et oser étaient les qualités
+qui manquaient le plus aux généraux médiocres.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c12"><span class="maigre small">CHAPITRE III</span><br>
+L’âme nationale et l’idée de Patrie.</h3>
+
+
+<p>L’âme d’une race régit sa destinée. Il faut des générations
+pour la créer, et parfois peu d’années pour la perdre.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’âme collective d’une foule diffère beaucoup de l’âme
+collective d’une race. La première est transitoire, la seconde
+permanente.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les grandes nations modernes sont des agrégats de races
+diverses, dont l’âme a été unifiée par un long passé de vie
+commune, d’intérêts, de croyances et de sentiments identiques.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>En raison de leur structure psychologique dissemblable,
+les races sont diversement impressionnées par les mêmes
+sujets. Sentant et agissant de façons différentes, elles
+ne sont pas accessibles aux mêmes évidences et ne sauraient
+dès lors se comprendre.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>C’est la supériorité de son âme ancestrale qui distingue le
+civilisé du barbare. L’éducation ne saurait donc les égaliser.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La race est la pierre angulaire sur laquelle repose l’équilibre
+des nations. Elle représente ce qu’il y a de plus stable
+dans la vie d’un peuple. Des croisements répétés pouvant la
+dissocier, l’influence des étrangers est fort dangereuse.
+De tels croisements détruisirent jadis la grandeur de Rome.
+Elle perdit sa puissance en perdant son âme.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les traditions nationales représentent un des principaux
+éléments fixateurs de l’âme des peuples. Sans elles, chaque
+génération devrait recommencer à chercher péniblement
+des guides pour orienter sa conduite.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’évanouissement de l’âme individuelle transitoire dans
+l’âme permanente de la race, sous l’influence d’un grand péril
+national, fortifie considérablement l’unité mentale d’un
+peuple.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Quand l’intérêt de la race se substitue entièrement chez un
+peuple à l’instinct de la conservation individuelle, la résistance
+de ce peuple à ses agresseurs devient infinie. On
+peut le détruire, on ne le soumet pas.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le patriotisme est la plus puissante manifestation de
+l’âme d’une race. Il représente un instinct de conservation
+collectif qui, en cas de péril national, se substitue immédiatement
+à l’instinct de conservation individuelle.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La patrie reste une abstraction un peu vague pendant la
+paix. Sa puissance apparaît seulement quand elle est
+menacée. Dégagée alors du voile mystique qui l’enveloppait,
+elle devient une réalité assez forte pour transformer la
+conduite d’un peuple.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La patrie n’est pas constituée seulement par le sol où
+nous vivons, mais aussi par les ombres des aïeux qui continuent
+à vivre en nous et contribuent à élaborer notre
+destinée.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Défendre la patrie, c’est pour un peuple défendre à la
+fois son passé, son présent et son avenir.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le patriotisme acquiert toute sa valeur en devenant
+mystique. Qui ne serait patriote que par raison le serait
+fort peu.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un peuple chez lequel s’affaiblit l’idée mystique de
+patrie disparaît de l’histoire sans même avoir le temps de
+parcourir toutes les étapes de la décadence.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les guerres sont les plus sûrs agents de consolidation d’une
+âme nationale.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les États-Unis avaient atteint le faîte de la puissance
+industrielle et commerciale, mais leur âme nationale n’était
+pas encore très stable. La guerre l’aura définitivement
+fixée.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les conspirations allemandes en Amérique ont prouvé la
+difficulté pour un peuple d’absorber des éléments étrangers.
+Si les vivants peuvent fondre leur langue, leurs
+mœurs et leurs intérêts, les morts qui les guident restent
+rebelles à cette fusion. On ne change pas de race en
+changeant de latitude.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’âme des races a des frontières qui ne se franchissent
+pas.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La patrie ne se défend bien qu’avec des qualités ancestrales.
+Il suffisait à l’Angleterre d’une organisation habile
+pour créer en deux ans une armée bien équipée, mais pour
+infuser à cette armée les qualités de ténacité et de vaillance
+capables de transformer des volontaires indécis en vétérans
+intrépides, il fallait l’influence de la race. Les régiments et
+les canons se créent en quelques mois. Des siècles sont nécessaires
+pour forger le cœur des hommes qui les manient.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La guerre révèle à un peuple ses faiblesses, mais aussi ses
+vertus.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La guerre transformerait certains peuples au point de
+changer le futur déroulement de leur histoire s’ils pouvaient
+conserver pendant la paix une faible partie des qualités
+manifestées pendant la guerre.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les guerres provoquées par des haines de races peuvent
+se reculer, mais ne s’évitent pas.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c13"><span class="maigre small">CHAPITRE IV</span><br>
+La vie des morts et la philosophie
+de la mort.</h3>
+
+
+<p>Les qualités de caractère qui font la grandeur d’un peuple
+sont l’œuvre de ses aïeux. L’âme des vivants est façonnée
+par celle des morts.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dans les grands conflits, pouvant décider du sort d’un
+peuple, l’invisible armée des morts guide les gestes des combattants.
+La bataille de la Marne fut gagnée par des
+morts. Ils étaient là plus nombreux que les vivants, ceux de
+Tolbiac, de Bouvines, de Marengo et de toutes les gloires
+passées, pour empêcher la France de sombrer dans l’abîme
+où semblait la pousser un sinistre destin.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les volontés des vivants ne luttent pas facilement contre
+celle des morts.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>En Angleterre, l’opinion des morts est plus puissante
+que celle des vivants. Le gouvernement anglais en fit l’expérience
+pendant la première année de la guerre. Conquérir
+l’âme des morts à travers celle des vivants fut sa plus
+difficile tâche.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’inconscient, où s’élaborent les motifs de beaucoup de nos
+actes, représente une condensation de l’âme des aïeux.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les morts doivent avoir leur place dans la direction d’une
+société, mais il ne faut pas que leur puissance soit trop
+tyrannique, car, ne pouvant progresser, ils tendent à paralyser
+le progrès.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La discipline interne créée par les morts est toujours
+moins dure que la discipline externe imposée par
+des vivants. Les individus et les peuples ne possédant pas
+la première doivent se résigner à subir la seconde.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Quand l’homme écoute l’âme de sa race, le sens de la mort
+devient nouveau pour lui. Il comprend alors que sous l’éphémère
+se cache la durée, et que la perpétuité refusée à l’individu
+est accordée à la race dont il représente un fragment.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La mort n’est qu’un déplacement d’individualités. L’hérédité
+fait circuler les mêmes âmes à travers la suite des générations
+d’une même race.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Nos actes ne sont éphémères qu’en apparence. Leurs
+répercussions se prolongent parfois pendant des siècles. La
+vie du présent tisse celle de l’avenir.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Nos formes transitoires recèlent un contenu éternel.
+Héritier d’un long passé, chaque être, momentanément surgi
+sur la ligne du temps, renferme un nombre immense de
+générations attendant l’heure d’échapper à leur provisoire
+néant.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c14"><span class="maigre small">CHAPITRE V</span><br>
+Changements de personnalité
+créés par la guerre.</h3>
+
+
+<p>Les éléments psychologiques fondamentaux d’une race
+restent permanents. Les éléments secondaires possédés par
+les diverses individualités qui la composent sont mobiles.
+De leurs combinaisons résultent des équilibres nouveaux,
+générateurs de personnalités nouvelles.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ce que nous connaissons des êtres qui nous entourent et
+ce qu’ils en connaissent eux-mêmes représente seulement une
+de leurs personnalités possibles.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Canalisée par l’habitude et la constance du milieu, notre
+âme journalière change peu. Il est donc impossible de prévoir
+les personnalités qui surgiront sous la nécessité impérieuse
+d’une adaptation à des circonstances imprévues.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Tout être porte en lui des possibilités latentes de caractère
+léguées par ses divers aïeux, que les événements font surgir.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’homme peut généralement plus qu’il ne croit, mais il
+ne sait pas toujours ce qu’il peut. Les circonstances seules
+lui révèlent ses capacités ignorées.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les discours ne traduisent pas la véritable personnalité
+de chaque être. Seuls ses actes le révèlent, quelquefois même
+a ses propres yeux.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Quand, sous l’influence d’excitations puissantes, les équilibres
+de l’organisme mental sont modifiés, l’homme peut se
+transformer au point de devenir méconnaissable pour lui-même.
+A sa personnalité ancienne s’est substituée une
+personnalité imprévue.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Pour que puissent naître des personnalités nouvelles, il
+faut que les équilibres habituels de l’organisme mental
+soient désagrégés par des événements troublant violemment
+les rapports de l’être avec son milieu.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La guerre est un puissant excitant de toutes les énergies,
+celles du bien comme celles du mal. Elle stimule à la fois les
+vertus, les vices et l’intelligence.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les qualités développées par la guerre sont de celles
+qui élèvent l’homme au-dessus de lui-même : l’héroïsme,
+la ténacité, l’esprit de sacrifice, la vaillance et surtout la
+continuité de l’effort.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’homme de la vie journalière est généralement guidé par
+son égoïsme individuel. L’homme des batailles par les intérêts
+collectifs de sa race.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c15"><span class="maigre small">CHAPITRE VI</span><br>
+Les formes du courage.</h3>
+
+
+<p>La résistance au sentiment naturel de crainte produite
+par le danger constitue le courage. Si le danger, tout en
+restant menaçant, cesse d’être immédiat, le courage
+nécessite de la persévérance.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le courage militaire a beaucoup évolué dans le cours de
+l’histoire. Des héros antiques aux barons féodaux, nul
+guerrier n’osait affronter d’inoffensifs javelots et d’incertaines
+flèches sans la protection d’une pesante armure. La
+tempête de fer à laquelle le soldat moderne s’expose sans
+protection les eût fait reculer d’horreur.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Jadis un moment d’héroïsme suffisait pour assurer l’immortalité.
+Conquérir aujourd’hui une ligne de tranchées
+exige une continuité du courage inconnue aux guerriers
+d’Homère. Achille est célèbre depuis trois mille ans pour
+des exploits qui, de nos jours, ne lui vaudraient pas la croix
+de guerre.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les guerres modernes ont substitué au courage intermittent
+et irréfléchi le courage continu et prudent. Beaucoup
+plus utile que le premier, il est plus difficile à créer.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’héroïsme silencieux des luttes souterraines d’aujourd’hui
+et celui de l’aviateur perdu dans l’immensité sont bien
+supérieurs aux héroïsmes éclatants mais momentanés des
+anciennes batailles.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le courage discontinu n’est transformé par l’habitude
+en courage continu que si les dangers répétés sont semblables.
+Tel qui se montre héroïque à l’assaut sera effrayé par un
+engin ignoré.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le courage devant un danger imprévu exige une volonté
+forte nécessitant une dépense nerveuse qui ne saurait se
+prolonger et ne peut être réparée que par un long repos.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Savoir transformer en habitude un danger, une fatigue,
+un ennui, c’est les rendre facilement acceptables.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’attention n’étant pas divisible peut être dérivée. On
+détourne utilement les préoccupations du soldat par des
+exercices variés et continus.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Chaque groupe militaire finit par posséder une bravoure
+collective. Elle demande toujours un certain temps pour se
+former.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un homme courageux, sorti de son groupe et placé dans
+un autre où il est inconnu, perd parfois beaucoup de sa
+bravoure.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une même collectivité militaire peut osciller de la peur à
+l’héroïsme, suivant le chef qui la commande.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Convaincre une troupe de sa supériorité, c’est lui
+insuffler un héroïsme continu, générateur de succès.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une des infériorités psychologiques de la défensive est de
+déprimer le courage, alors que l’offensive le stimule.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La tranchée a prouvé que la valeur se mesure à la ténacité,
+l’endurance, l’initiative, le courage, la volonté, le
+jugement, qualités que n’enseignent pas les livres et qui
+dépendent uniquement du caractère.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’héroïsme n’a pas de caste.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c16"><span class="maigre small">CHAPITRE VII</span><br>
+L’art de persuader et l’art de commander.</h3>
+
+
+<p>L’âme du chef faisant celle du soldat, une troupe qui perd
+le chef sachant la commander perd en même temps sa
+cohésion et prend bientôt l’inconsistance d’une foule.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les galons facilitent le commandement, mais ne créent
+pas l’art de commander.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les grades n’établissent qu’une hiérarchie factice souvent
+illusoire en temps de guerre. La valeur morale seule
+peut créer l’obéissance, le respect et le dévouement chez les
+subalternes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’art de commander n’est complet que s’il a pour soutien
+l’art de persuader.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les traités de rhétorique donnent des règles pour composer
+des discours, ils ne sauraient enseigner l’art de persuader.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dans les harangues destinées à persuader une collectivité
+on peut invoquer des raisons, mais il faut d’abord faire vibrer
+des sentiments.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La raison convainc quelquefois pour un instant,
+elle ne fait pas agir. Les grands meneurs d’hommes y ont
+rarement recours.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le maniement des lois psychologiques conduisant les
+foules est indispensable pour inculquer à une collectivité
+l’esprit de corps.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>On accroît énormément la valeur d’une troupe en créant
+chez elle l’esprit de corps. Grâce à lui certains régiments
+acquirent pendant la guerre une réputation telle qu’on
+avait toujours recours à eux dans les circonstances où il
+fallait des hommes ne fléchissant jamais.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dans une troupe possédant l’esprit de corps, la gloire et
+l’émulation sont collectives. Ces sentiments s’étendent par
+contagion mentale aux unités nouvelles introduites dans cette
+troupe, à la condition que les hommes incorporés ne soient
+pas trop nombreux.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La confiance du soldat dans ses chefs est un des plus
+importants éléments de sa valeur.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Au chef dont l’âme est en communication intime avec celle
+de ses hommes la parole est inutile : un geste, un regard
+suffisent.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Entretenir la bonne humeur et la gaieté chez des soldats
+que la mort menace à chaque minute est un art qu’aucun
+chef ne doit ignorer.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Certains mots accroissent les énergies et rendent le soldat
+invincible. Il faut être déjà un grand chef pour les penser et
+les dire.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>On agit facilement sur les hommes isolés en faisant appel
+à leurs intérêts, c’est-à-dire à leur égoïsme. Les multitudes
+n’étant pas égoïstes, il faut, pour les séduire, utiliser d’autres
+mobiles.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’affirmation, la répétition, le prestige et la contagion
+constituent les grands facteurs de la persuasion, mais leurs
+effets dépendent de celui qui les emploie.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Pour persuader il faut, suivant les cas, s’adresser aux
+influences affectives, mystiques ou collectives qui mènent les
+hommes, et fort peu à leur intelligence.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La controverse est rarement un moyen de persuasion.
+Contredire une opinion ne fait souvent que la fortifier. Les
+idées d’un adversaire se modifient en l’amenant à se
+convaincre lui-même par une série de suggestions et de
+réflexions qui germent lentement ensuite dans l’inconscient.
+Les femmes connaissant d’instinct ce procédé persuadent
+facilement.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un orateur change aisément l’opinion de ses auditeurs,
+mais son influence étant éphémère, il agit peu sur leur
+conduite.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les votes d’une assemblée immédiatement après un discours
+ou le lendemain de ce discours sont souvent fort différents.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>En subjuguant les cœurs on domine facilement les volontés.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak"><span class="maigre small">LIVRE III</span><br>
+La Psychologie des Peuples</h2>
+
+
+
+
+<h3 id="c17"><span class="maigre small">CHAPITRE PREMIER</span><br>
+L’âme des peuples et sa formation.</h3>
+
+
+<p>L’âme d’un peuple représente une accumulation d’éléments
+ancestraux stabilisés par les siècles. Sur ce roc solide flottent
+les éléments mobiles des âmes individuelles créées par l’éducation
+et le milieu.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un peuple n’atteint la stabilité qu’après avoir acquis une
+conscience collective. Cette acquisition exige parfois des
+siècles.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La vie d’un peuple, ses institutions, ses croyances, ses
+arts et ses luttes représentent la forme visible des forces
+invisibles qui le mènent.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>De la mentalité d’un peuple dérivent sa conduite et,
+par conséquent, son histoire.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>On ne peut pressentir les réactions possibles d’un peuple
+qu’en étudiant ses actes dans les grandes circonstances de
+son histoire.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les erreurs de prévision commises par les diplomates
+allemands sur la neutralité supposée de l’Angleterre et de
+la Belgique ont montré l’impossibilité de pressentir la conduite
+d’un peuple dans les grands événements, d’après sa
+psychologie journalière.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le caractère réel d’un peuple n’apparaît que dans les
+crises importantes de son histoire.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’âme d’un peuple se lit très bien dans ses actes, très mal
+dans ses livres et ses discours.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les écrits et les paroles représentent l’âme consciente de
+la vie journalière ; les actes, l’âme inconsciente et stable
+créée par les aïeux.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Quelques années suffisent pour civiliser l’intelligence d’un
+peuple. Il faut des siècles pour civiliser son caractère.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les transformations mentales entraînent rapidement des
+transformations matérielles.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le progrès matériel de certains peuples est devenu destructeur
+de leur progrès moral.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un peuple ne change pas son âme ancestrale, mais elle
+peut subir des orientations nouvelles, génératrices de succès
+ou de catastrophes. C’est ainsi que la mentalité allemande
+a changé d’orientation sous l’influence de trois facteurs : le
+militarisme, l’unification politique, l’éducation technique.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un peuple peut transformer sa civilisation en adoptant
+la langue, les institutions et les arts d’un autre peuple. Il
+ne transforme pas pour cela son âme. Après la conquête
+normande les Anglais parlèrent longtemps français, mais restèrent
+Anglais. En latinisant les Gaulois Rome ne changea
+pas leur caractère.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le Japon qui, en quelques années, passa de l’emploi des
+arcs et des flèches aux armes et à l’industrie modernes,
+n’eut pour s’assimiler une civilisation nouvelle qu’à utiliser
+les qualités de patience, de ténacité, de discipline léguées
+par ses aïeux. Il changea de civilisation, mais ne changea
+pas d’âme.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La nationalité peut être constituée par quatre éléments
+différents rarement réunis chez un même peuple : la race,
+la langue, la religion et les intérêts.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les peuples ne possédant pas une âme ancestrale suffisamment
+stabilisée vivent dans l’anarchie et progressent
+peu. Ceux dont l’âme a été trop stabilisée ne progressent
+plus. Dans les temps modernes, les Russes représentent la
+phase de stabilisation insuffisante, les Chinois celle de
+la stabilisation trop complète.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>A une certaine période de l’histoire d’un peuple les fautes
+de pensée, de caractère, de jugement et par conséquent de
+conduite restent sans remède. Elles deviennent créatrices
+de ces fatalités inexorables sous le poids desquelles de grands
+empires ont fini par succomber.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Substituer comme mobile d’action la gloire collective à
+la gloire personnelle est pour un peuple un important
+progrès moral.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les nations ne se transforment que par l’évolution des
+âmes. C’est en lui-même et non hors de lui-même, qu’un
+peuple doit rechercher les causes de sa grandeur ou de sa
+décadence.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dans les circonstances graves de l’histoire, les peuples
+voient souvent plus juste que leurs gouvernants. Ils voient
+alors par leurs morts.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’âme d’un peuple, beaucoup plus que la volonté de ses
+dirigeants, détermine le régime politique qu’il peut
+accepter.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Faire naître, grandir ou disparaître des sentiments et des
+croyances dans l’âme des peuples est un fondement essentiel
+de l’art de gouverner.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Transformer la mentalité d’un peuple est parfois plus
+utile que d’accroître ses armements.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Conquérir le territoire d’un peuple ne suffit pas. Pour le
+dominer il faut encore vaincre son âme.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c18"><span class="maigre small">CHAPITRE II</span><br>
+Psychologie comparée de quelques peuples.</h3>
+
+
+<p>Tous les peuples présentent un certain nombre de caractères
+communs, mais chacun d’eux en possède également de
+spéciaux qui les différencient. Telles, par exemple, la ténacité
+chez les Anglais, l’indécision et l’imprécision chez les
+Russes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La vision des choses par un peuple dépend plus de son
+tempérament psychologique, c’est-à-dire de son caractère,
+que de son intelligence. Ce caractère conditionne la façon
+dont il réagit sous les excitations du monde extérieur.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Chaque peuple a un idéal de droit, de morale et de
+justice trop personnel pour être accepté par d’autres
+nations. L’ignorance de cette loi psychologique a créé la
+décadence de plusieurs colonies.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Certains caractères des peuples se maintiennent dans
+tout le cours de leur histoire. Jean de Saulx, vicomte de
+Tavanne, disait déjà sous Charles IX que la France,
+invincible quand elle reste unie, est le pays où l’on sait
+toujours pourvoir aux affaires alors qu’elles semblent désespérées.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un peuple est libre de qualifier d’immortels les principes
+qui le guident, mais il n’a point le droit de les imposer à
+d’autres nations de mentalités différentes. Les métaphysiques
+politiques sont aussi respectables que les métaphysiques
+religieuses, à la condition qu’elles ne prétendent pas s’imposer
+par la force.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Bien que fort simple et régie par un petit nombre d’éléments,
+l’âme des Balkaniques resta au début de la guerre
+un mystère pour la plupart des diplomates européens,
+parce qu’ils s’obstinèrent à la juger d’après les règles de leur
+propre logique.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La guerre actuelle aura fourni des justifications nouvelles
+de cette loi historique qu’un peuple ne peut adopter les
+institutions, les arts, la langue, la religion d’une race différente,
+sans leur faire subir des transformations profondes.
+Les dieux eux-mêmes sont condamnés à de tels changements.
+Transporté en Chine, le Bouddha hindou prit rapidement
+les caractères d’une divinité chinoise. Parvenu en Angleterre,
+le Jéhovah biblique est devenu un Dieu anglais, gouvernant
+le monde au profit de l’Angleterre. Adopté par les
+Germains, le Dieu charitable et doux des chrétiens s’est
+transformé en divinité sanguinaire et farouche, sans pitié
+pour les faibles, pleine d’égards pour les forts.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Avant la guerre l’Allemagne envahissait le monde avec
+son industrie, mais elle ne l’envahissait plus avec ses pensées.
+L’ère des grands philosophes, des grands écrivains y
+était close depuis longtemps.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’Allemand même isolé reste toujours un être collectif.
+Il n’acquiert de valeur que fondu dans un groupe. Chaque
+citoyen est une cellule du grand organisme : l’État.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La conscience de l’Allemand est une conscience collective
+dirigée par l’État, celle de l’Anglais et de l’Américain une
+conscience individuelle n’abandonnant à l’État qu’une
+faible partie d’elle-même.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ce qu’on appelle germanisme est simplement la synthèse
+des appétits toujours engendrés chez un peuple par la
+conviction d’être assez fort pour s’emparer des territoires
+et des richesses de peuples supposés moins forts.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il faut bien admettre que la culture germanique ne crée
+pas beaucoup de clairvoyance, puisque les partisans d’annexions
+territoriales ruineuses pour l’Allemagne se recrutent
+parmi les professeurs, les fonctionnaires et les industriels.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La Prusse a mis plus d’un demi-siècle pour façonner la
+mentalité de l’Allemagne au moyen de l’école et de la
+caserne, mais cette mentalité étant contraire à la nature de
+l’homme reste artificielle. Les Allemands finiront sûrement
+par constater que la gloire d’être à peu près les seuls défenseurs
+de l’absolutisme et de la violence coûte cher et rapporte
+peu.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La mentalité belliqueuse des Allemands semble pour
+le moment irréductible. Après trois ans de lutte mondiale,
+le ministre de la Guerre prussien a demandé au
+<span lang="de" xml:lang="de">Reichstag</span> des crédits pour une nouvelle école d’officiers,
+afin de préparer les futures batailles qui, suivant lui,
+succéderont à la guerre actuelle, le pacifisme n’étant qu’une
+utopie dangereuse.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le célèbre mémoire de Bissing, gouverneur de la Belgique,
+mériterait d’être gravé sur le mur de nos écoles. Après avoir
+exposé que la Belgique doit rester sous le joug allemand,
+et considérant que le souverain dépossédé pourrait devenir
+gênant, Bissing recommande énergiquement de suivre le
+conseil de Machiavel : « Quiconque se propose de s’emparer
+d’un pays est contraint de se débarrasser du roi et du
+gouvernement, fût-ce par la mort. » On ne trouverait
+dans aucun autre pays un homme d’État moderne osant
+signer de pareilles lignes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’abîme mental entre l’Anglais et l’Allemand s’était
+déjà révélé avant la guerre dans leur conduite à l’égard des
+peuples conquis. L’Angleterre rendit la liberté au Transvaal
+vaincu. L’Amérique, après avoir organisé l’île de Cuba, la
+laissa se gouverner elle-même. Les Allemands, au contraire,
+en Pologne, en Alsace et dans toutes leurs colonies, n’ont
+jamais connu d’autre régime politique que la violence et
+se créent pour ennemis les peuples qu’ils gouvernent.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Si les Germains avaient soupçonné l’âme anglaise, ils
+eussent compris que leurs férocités en Belgique n’auraient
+d’autres résultats que d’indigner les Anglais au point de
+faire surgir du sol britannique des millions de combattants.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Peu soucieux des théories et de la logique, l’Anglais n’envisage
+que la réalité et tâche de s’y adapter.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les peuples ont toujours hiérarchisé les valeurs d’après
+le degré d’utilité qu’ils leur attribuaient. Les Romains des
+premiers âges auraient mis l’aptitude à bien manier la
+lance très au-dessus de l’art de composer des chants homériques.
+Un général allemand serait, de nos jours, beaucoup
+plus fier d’incendier une cathédrale ou une bibliothèque que
+de découvrir une planète.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La férocité est un sentiment de race, spécial à certains
+peuples et que les siècles n’effacent pas. Le plaisir des
+anciens Assyriens à voir écorcher vifs leurs captifs est de
+même nature que celui des Balkaniques modernes torturant
+longuement leurs prisonniers et que la joie délirante des
+Allemands en apprenant le torpillage du <i>Lusitania</i>.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les peuples dont la civilisation a trop adouci les mœurs et
+paralysé les qualités de caractère lutteront toujours difficilement
+contre des races douées à la fois de subconscience
+bestiale, de discipline rigide, du désir de conquêtes et de
+l’amour du pillage.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une des caractéristiques de certains peuples est de n’avoir
+aucune stabilité, ce qui rend impossible de se fier à
+eux. On peut généraliser à leur égard l’observation faite
+par un ancien député au <span lang="de" xml:lang="de">Reichstag</span>, l’abbé Wetterlé, à
+propos de ses collègues polonais. « C’étaient tous des hommes
+de bonne compagnie et de commerce agréable, mais combien
+inconstants et peu sûrs. Je les ai vus passer de l’opposition
+la plus révolutionnaire au gouvernementalisme le plus
+échevelé, et cela d’un moment à l’autre, sans motif apparent.
+Ils menaçaient un jour de placer des bombes sous
+le siège du chancelier ; le lendemain ils votaient d’enthousiasme
+des lois réactionnaires. On ne pouvait jamais
+compter d’une façon absolue sur le concours de ces personnages
+changeants. »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>On s’expose à bien des erreurs dans l’interprétation de
+la conduite des peuples quand on oublie que toutes les
+âmes ne se mesurent pas avec le même mètre.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c19"><span class="maigre small">CHAPITRE III</span><br>
+L’incompréhension entre races différentes.</h3>
+
+
+<p>L’incompréhension régit les rapports entre les êtres de
+race, d’éducation et de sexe différents, parce que les mêmes
+sensations et les mêmes mots éveillent chez eux des idées
+et des sentiments dissemblables.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La guerre a montré une fois de plus à quel point les peuples
+se connaissaient peu. L’Allemagne ignorait l’âme de la
+France et de l’Angleterre. Nous n’ignorions pas moins
+celle de l’Allemagne.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les peuples ont appris par la lutte actuelle combien
+variait, suivant les races, le sens de certains mots abstraits :
+droit, liberté, justice, humanité, force et bien d’autres. Les
+philosophes le savaient déjà.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un des plus frappants exemples d’incompréhension
+entre hommes de races différentes est fourni par ce fait
+que les socialistes allemands et français s’étaient rencontrés
+dans de nombreux congrès sans avoir jamais soupçonné leurs
+divergences d’idées, de sentiments et même de doctrines.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Possible dans le domaine des intérêts, l’internationalisme
+ne l’est pas dans celui des sentiments.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La persistance des haines de race tient à ce que les
+hommes de mentalités dissemblables réagissent de façons
+différentes sous des excitations semblables. Croyances,
+jugements, visions de la vie, tout chez eux diffère.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Si les idées des peuples étrangers ou des peuples morts
+sont souvent inaccessibles, c’est que nous ne pouvons les
+juger qu’à travers notre propre mentalité. Comment
+comprendre aujourd’hui, par exemple, un Romain divinisant
+les empereurs, les cités et même de simples abstractions
+comme la concorde ?</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les professeurs qui déclaraient autrefois le peuple allemand
+un admirable modèle le donnent aujourd’hui
+comme type de la barbarie. Ils auraient évité de telles
+variations d’opinion en étudiant ses doctrines philosophiques.
+Les conquêtes et les massacres des Germains sont,
+en effet, de simples applications des enseignements que
+propageaient depuis longtemps leurs livres.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’âme d’un peuple nous est impénétrable quand elle
+s’écarte trop de la nôtre et surtout lorsque, n’étant pas encore
+stabilisée, elle varie sans cesse avec les circonstances.
+Les oscillations de l’âme russe nous restent pour cette
+raison incompréhensibles.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Pour se supporter, les êtres de mentalité différente doivent
+s’éviter. Dès qu’ils se fréquentent, leurs divergences
+psychologiques entrent en conflit.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Nous considérons volontiers comme privé de tout jugement
+l’homme qui n’a pas notre jugement.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c20"><span class="maigre small">CHAPITRE IV</span><br>
+Rôle des illusions dans la vie des peuples.</h3>
+
+
+<p>Les illusions correspondent à d’irréductibles besoins de
+la mentalité humaine, puisque leur influence se montra
+toujours prépondérante à travers l’histoire. A toutes les
+époques des millions d’hommes se trouvèrent prêts à se
+sacrifier pour elles. C’est au nom d’illusions que de grands
+empires ont été détruits et d’autres fondés.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le faible rôle des influences rationnelles dans la vie des
+peuples est une des causes qui rendent si difficile d’en pressentir
+le cours. Si l’on éliminait de l’histoire les illusions
+et les fantômes, il n’y aurait plus d’histoire.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Beaucoup d’esprits considéraient notre époque comme
+un âge positif n’obéissant qu’à la raison. L’expérience
+est venue prouver au contraire que le monde restait
+conduit par les plus chimériques utopies. Au nom de leur
+illusoire mission d’hégémonie les Allemands ont ravagé
+l’Europe, pendant que les pays envahis étaient victimes
+d’illusions d’un autre ordre, pacifistes et internationalistes,
+qui faillirent amener leur perte.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La crédulité complète et non le scepticisme constitue l’état
+normal des individus et surtout des peuples.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Si les hallucinés n’avaient pas joué un rôle prépondérant
+dans l’histoire, le cours des événements eût été différent.
+Il n’est pas certain cependant que le monde y aurait
+gagné. L’erreur fut souvent un stimulant plus fort que la
+vérité.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les peuples se passent plus facilement de pain que d’illusions.
+Subjugués par ces fantômes séduisants, ils oublient
+leurs intérêts les plus chers.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dans la lutte éternelle contre l’illusion, la raison ne peut
+triompher sans l’aide du temps.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’expérience seule est une destructrice rapide d’illusions,
+à la condition de revêtir une forme catastrophique. Elle
+rend alors l’erreur instantanément visible comme l’éclair
+illuminant la nuit.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Au moment où s’ébauchent dans le monde de nouvelles
+tentatives de pacifisme, il est utile de rappeler cette
+réflexion du président Roosevelt : les illusions pacifistes ont
+coûté à la France des torrents de larmes et de sang.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le pacifisme est un générateur certain de guerres de
+conquêtes. Un peuple pacifiste n’étant pas redouté attire
+fatalement l’agression sur lui. Une nation bien armée se
+voit rarement attaquée.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les illusions collectives cèdent à des nécessités, jamais à
+des raisonnements.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’Allemagne restera pendant longtemps dangereuse parce
+que la coalition des peuples contre elle a grandi ses illusions
+et son orgueil. Incapable de comprendre les motifs
+de cette coalition, elle les attribue à une jalousie universelle
+causée par sa prétendue supériorité.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ce que nous nommons le progrès des idées n’est souvent
+qu’une transformation des illusions créées par ces idées.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’erreur étant généralement plus impressionnante que
+la vérité, les politiciens préfèrent l’erreur à la vérité.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les forces matérielles combattues aujourd’hui sont
+redoutables, mais les illusions génératrices de ces forces plus
+redoutables encore.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Créatrices d’espérance et par conséquent de bonheur,
+les illusions seront toujours plus séduisantes que les réalités.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Pour détruire une erreur il faut plus de temps que pour
+l’établir.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’art de manier des illusions est aussi nécessaire aux
+conquérants que l’art de manier les canons.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’irréel est le grand générateur du réel.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c21"><span class="maigre small">CHAPITRE V</span><br>
+Les Opinions individuelles et la conduite.</h3>
+
+
+<p>Au point de vue intellectuel, la valeur de l’homme dépend
+d’abord de son jugement, puis du nombre et de la précision
+de ses informations. Au point de vue de la conduite, elle
+dépend de son caractère.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La véritable personnalité d’un individu ou d’un peuple
+réside moins dans son intelligence que dans son caractère.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’homme intelligent sans caractère reste toujours un
+mené et ne devient jamais un meneur. Il est rarement le
+maître de sa conduite.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les opinions que l’on professe exercent généralement
+une influence assez faible sur la conduite que l’on pratique.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Beaucoup d’hommes ont raison d’affirmer l’invariabilité
+de leurs opinions, mais tort de s’en vanter. C’est montrer
+qu’ils n’ont rien appris depuis le jour où elles se sont formées.
+Une preuve aussi évidente d’ignorance ou d’imbécillité
+ne s’affiche pas.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Rares sont les esprits capables d’édifier leurs opinions
+sur des réflexions personnelles. La race, le groupe social,
+le milieu, la profession, le journal suffisent le plus souvent
+à orienter les idées et alimenter les discours.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Penser collectivement est la règle générale. Penser individuellement
+l’exception.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La valeur attribuée à une opinion ne dépend pas généralement
+de sa justesse, mais du prestige possédé par celui
+qui l’énonce.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La plupart des êtres restent enveloppés d’un réseau
+d’opinions, de préjugés et d’erreurs qui leur voile les
+réalités. Ils traversent la vie sans y percevoir autre chose
+que les visions de leurs rêves ou les récits de leurs livres.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dans les grands cataclysmes sociaux, l’âme individuelle
+est tellement dominée par l’âme collective que les esprits les
+plus éminents perdent leurs facultés critiques et deviennent
+incapables de percevoir clairement aucune évidence.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Chez les individus, et surtout chez les peuples, les blessures
+d’intérêt s’oublient assez facilement. Celles d’amour
+propre ne se pardonnent pas.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le remords, sentiment individuel, est ignoré des collectivités.
+Les pires crimes d’une nation trouvent chez elle
+autant de défenseurs que ses vertus.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>S’ignorer vaut mieux parfois que se connaître.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La véritable connaissance de soi-même rendrait généralement
+fort modeste.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>On rencontre beaucoup d’hommes parlant de liberté,
+mais on en voit très peu dont la vie n’ait pas été principalement
+consacrée à se forger des chaînes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Nos vertus resteraient parfois bien incertaines si, à défaut
+de l’espoir d’une récompense, elles n’avaient la vanité
+pour soutien.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’homme est le vrai créateur de sa destinée. Il reste une
+épave dans la vie quand il n’en est pas convaincu.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les volontés précaires se traduisent par des discours, les
+volontés fortes par des actes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Tâcher de modifier sa vie intérieure est plus utile au
+bonheur que d’user ses forces à poursuivre la transformation
+de sa vie extérieure.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c22"><span class="maigre small">CHAPITRE VI</span><br>
+Les opinions collectives.</h3>
+
+
+<p>L’opinion collective est devenue si puissante que les
+autocrates les plus absolus ne sauraient lui résister. Les
+peuples, et non leurs maîtres, dicteront bientôt la paix
+ou la guerre.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’opinion publique représente une force considérable,
+mais rarement spontanée. Il faut des meneurs pour la créer
+ou l’orienter, surtout dans le cas de grands conflits.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>S’annexer à un groupe, c’est prendre l’âme collective
+et les opinions de ce groupe. Dans les agglomérations aux
+contours bien nets : militaires, magistrats, professeurs, etc.,
+l’identité des occupations et surtout la contagion mentale
+donnent à tous les membres de ce groupe des opinions collectives
+voisines.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les enchaînements de la logique collective n’étant pas
+ceux de la logique rationnelle, les contradictions que ne
+supporterait pas la seconde sont acceptées facilement par
+la première.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les foules raisonnent peu, mais sentent et réagissent
+vivement. Entre la sensation et la réaction, l’individu sait
+intercaler un raisonnement, l’homme en foule ne le peut pas.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les mots et les images ont plus de pouvoir sur l’âme des
+multitudes que tous les arguments.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une opinion fondée sur des sentiments collectifs peut être
+exacte, mais la raison n’a généralement aucune part
+dans sa genèse.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>On a justement remarqué qu’en Russie les foules ne s’attachent
+pas aux idées, mais au verbe. En quelques minutes
+elles applaudiront avec enthousiasme des orateurs soutenant
+des opinions diamétralement contraires. La même
+observation pourrait s’appliquer à beaucoup de pays.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Quand l’homme auquel on veut confier la direction d’une
+affaire propose de se faire assister par un comité, il faut
+renoncer immédiatement à lui confier cette affaire.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>En devenant collective l’erreur acquiert la force d’une
+vérité.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c23"><span class="maigre small">CHAPITRE VII</span><br>
+Les idées dans la vie des peuples.</h3>
+
+
+<p>Chaque civilisation avec ses institutions, sa philosophie,
+sa littérature et ses arts, dérive d’un petit nombre d’idées
+directrices. Elles impriment leur marque sur tous les
+éléments de cette civilisation.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Transformer les idées d’un peuple c’est changer sa conduite,
+sa vie, et par conséquent le cours de son histoire.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Bien que la guerre européenne ne semble mettre en jeu
+que des forces matérielles, des idées sont en réalité aux
+prises. L’absolutisme y lutte contre les aspirations démocratiques.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La destinée d’un peuple dépend beaucoup plus des certitudes
+qui le guident que des volontés de ses gouvernants.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’Allemand moderne est plus dangereux encore par ses
+idées que par ses canons. Le dernier des Teutons reste
+convaincu de la supériorité de sa race et du devoir, qu’en
+raison de cette supériorité, il a d’imposer sa domination au
+monde. Cette conception, identique à celle professée longtemps
+par les Turcs à l’égard des Chrétiens, donne évidemment
+à un peuple une grande force. Il faudra peut-être
+une nouvelle série de croisades pour la détruire.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les peuples qui prétendent se guider par des idées purement
+rationnelles seront toujours militairement inférieurs à
+ceux conduits par des croyances politiques, religieuses ou
+sociales, assez fortes pour créer des fanatismes collectifs.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Si l’idée allemande triomphait, la face du monde
+changerait parce que l’indépendance des peuples serait
+anéantie pour toujours.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La valeur politique ou sociale d’une idée ne doit pas se
+mesurer à son degré de vérité, mais aux dévouements qu’elle
+inspire. A en juger par les enseignements du passé et ceux
+de la guerre actuelle, les idées les plus fausses sont souvent
+celles qui impressionnent le plus profondément les âmes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Pour se propager et devenir mobile d’action, une idée
+doit avoir un soutien sentimental ou mystique. L’idée
+purement rationnelle n’est pas contagieuse et reste sans force
+sur l’âme des multitudes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une idée vague et imprécise mais enveloppée de
+mystère exalte facilement, alors qu’une idée claire et
+précise reste souvent sans action.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les événements qui bouleversent la vie des peuples
+changent fréquemment les idées évoquées par les mots. Des
+termes anciens un peu usés, tels que celui de patrie,
+acquièrent soudain un vigoureux relief ; d’autres jadis
+chargés d’espérances, tels que pacifisme et internationalisme,
+perdent tout prestige.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>A force de se vanter des vertus qu’il n’a pas, un peuple
+finit par se persuader qu’il les possède.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Pour orienter la conduite d’un peuple, les idées n’ont
+pas besoin d’être justes, il suffit qu’elles possèdent du
+prestige.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le pacifisme et l’internationalisme qui nous ont coûté
+si cher durent leur force aux erreurs séduisantes leur servant
+de soutien.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les grands événements sont parfois générateurs d’idées
+contraires à celles qui les ont fait naître. Les théories allemandes
+sur le droit et la force seront sans doute tout à fait
+transformées par la guerre actuelle.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les idées sont soumises, comme les êtres, au processus
+d’évolution qui condamne le monde à se transformer. Des
+idées directrices, justes à une époque, ne le sont plus à une
+autre. L’oubli de ce principe nous valut beaucoup d’erreurs
+militaires au début de la guerre.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>On ne modifie les idées d’un peuple qu’en changeant
+ses formules. Des expériences répétées sont nécessaires pour
+déterminer de tels changements.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’optimisme est, comme le pacifisme, la conséquence d’un
+état mental. L’optimisme fait l’homme plus heureux, le
+pessimisme le rend plus prévoyant. Si la France s’était
+préparée à la guerre annoncée par quelques pessimistes,
+mais que niaient des optimistes enveloppés de pacifisme,
+elle eût évité bien des ruines.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les idées fausses sont les grandes dévastatrices de l’histoire.
+Les armes matérielles ne suffisent pas à les combattre.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une idée fausse n’ayant à tenir compte ni des réalités,
+ni des vraisemblances, se présente généralement sous un
+aspect plus séduisant qu’une idée vraie.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une idée fausse trouve facilement des milliers d’hommes
+pour la défendre. Une idée vraie en trouve généralement
+bien peu.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Quand une idée fausse envahit le champ de l’entendement,
+les expériences les plus démonstratives restent sans
+action sur elle.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Faire pénétrer une idée fausse dans l’âme des multitudes,
+c’est allumer un incendie dont nul ne peut prédire les ravages.
+Les dirigeants de l’empire allemand doivent en être persuadés
+aujourd’hui.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Si l’histoire des guerres enregistrait seulement celles
+provoquées par des idées justes, cette histoire serait fort
+courte.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La ténacité des idées fausses et leur danger sont mis en
+évidence par les congrès socialistes tenus en pleine guerre.
+On y vit d’incorrigibles théoriciens répéter inlassablement
+leurs erreurs sur le pacifisme et l’internationalisme, origines
+de nos désastres.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Quand les luttes militaires seront terminées, certaines
+idées, silencieuses aujourd’hui, entreront de nouveau en
+conflit. Des résultats de ce conflit entre les idées vraies et
+les idées fausses l’avenir des peuples dépend.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les plus sanguinaires conquérants sont moins dévastateurs
+que les idées fausses.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c24"><span class="maigre small">CHAPITRE VIII</span><br>
+La vieillesse des peuples.</h3>
+
+
+<p>Il n’est pas d’exemple, dans l’histoire, de nations ayant
+progressé toujours. Après une certaine phase de grandeur
+elles déclinent et disparaissent, ne laissant parfois que d’incertains
+vestiges.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Si les cycles de l’histoire doivent se répéter, toutes
+les nations seraient, comme celles du passé, condamnées à
+vieillir et disparaître. Le sable a recouvert les vestiges
+de Ninive. La gloire de Rome n’est plus qu’un souvenir.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les peuples périssent, les œuvres survivent quelquefois.
+Mais de la mort une vie nouvelle jaillit bientôt. Sur la
+poussière des races créatrices des pyramides sont nées des
+races nouvelles, riches de vérités inconnues des anciennes
+civilisations.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ce qu’on appelle la vieillesse d’un peuple est une
+vieillesse mentale beaucoup plus que biologique.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La vieillesse d’un peuple commence lorsque, amolli par
+le bien-être et devenu incapable d’effort, il substitue
+l’égoïsme individuel à l’égoïsme collectif, cherche à obtenir
+un maximum de tranquillité avec un minimum de travail et
+se montre incapable de s’adapter aux nécessités nouvelles
+que les progrès d’une civilisation font toujours surgir.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les peuples ne grandissent plus quand la vie leur devient
+trop facile. Rome ne progressa que pendant la période de
+ses luttes. L’âge de la paix et de la prospérité matérielle
+marqua les débuts de son déclin.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il existe dans l’histoire des peuples des moments où le
+culte de la force, la passion du gain et la mauvaise foi
+peuvent constituer des éléments de succès, mais de tels succès
+entraînent bientôt la décadence. Carthage en fit jadis
+l’expérience. Malgré ses richesses et la puissance de ses
+armées, elle disparut de l’histoire en ne laissant d’autres
+vestiges que le mépris des peuples pour la foi punique.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les vieillards, assurait Bacon, font trop d’objections,
+consultent trop longuement, risquent trop peu, regrettent
+trop vite, agissent rarement au moment propice et se contentent
+de succès médiocres. De tels défauts s’observent également
+chez des peuples dont diverses causes ont paralysé
+les énergies.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’impuissance à se décider, la tendance à l’inaction et la
+peur des responsabilités sont des symptômes caractéristiques
+de sénilité chez les individus comme chez les peuples.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il semblerait qu’arrivés à une certaine phase de leur
+existence, les peuples ne puissent progresser sans l’action
+de grandes crises bouleversant leur vie. Elles paraissent
+nécessaires pour les dégager de l’étreinte d’un passé devenu
+trop lourd, de préjugés et d’habitudes trop fixés.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un peuple vieillit vite lorsque, ne sachant pas s’adapter
+aux nécessités nouvelles, il se laisse dépasser. A en juger
+par les statistiques industrielles, maritimes et commerciales,
+certaines nations étaient avant la guerre considérablement
+distancées par d’autres. La lutte actuelle sera peut-être un
+stimulant capable de réveiller les activités endormies.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Lorsqu’une catastrophe met en évidence l’usure et par
+conséquent l’insuffisance d’une ancienne armature sociale,
+la nécessité de la transformer s’impose. Bien dirigée, cette
+difficile opération rend à la société ébranlée une vie nouvelle.
+Mal conduite, et ce cas est le plus fréquent, elle engendre
+une anarchie qui, pour certains peuples, a marqué la fin
+de leur histoire.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Parmi les causes de destruction menaçant les civilisations
+trop vieilles, on peut citer l’accumulation des règlements
+régissant la vie sociale. Ils paralysent les libertés, les
+initiatives, et finalement la volonté d’agir.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Certaines professions créèrent à toutes les époques
+les mêmes déformations mentales. Machiavel se plaignait
+déjà de la paperasserie et de la routine des états-majors
+de son temps.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le développement du pacifisme, chez un peuple entouré
+de nations avides de conquêtes, désagrège les ressorts
+de son activité et le conduit rapidement à être asservi.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un passé de grandeur est toujours pour les peuples un
+lourd, parfois même un écrasant fardeau.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le degré de vitalité des diverses nations sera plus visible
+encore au lendemain de la paix que pendant la guerre.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak"><span class="maigre small">LIVRE IV</span><br>
+Facteurs matériels de la Puissance des Nations</h2>
+
+
+
+
+<h3 id="c25"><span class="maigre small">CHAPITRE PREMIER</span><br>
+L’âge de la houille.</h3>
+
+
+<p>Dans la phase d’évolution actuelle du monde, les actions
+des peuples et des rois sont dominées par des nécessités
+économiques beaucoup plus fortes que leurs volontés.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’âge industriel a définitivement envahi le monde. La
+supériorité d’un peuple n’est plus caractérisée par le développement
+de sa philosophie, de sa littérature et de ses arts,
+mais par sa richesse en houille et sa capacité technique.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dans tout le monde antique et jusqu’à une époque récente
+la puissance d’un pays dépendait beaucoup du nombre et
+de la capacité de ses habitants. Elle résulte principalement
+aujourd’hui de sa richesse en charbon.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’évolution nouvelle de l’âge moderne se caractérise par le
+rôle de la houille. Sans utilité il y a deux siècles, elle est
+devenue si indispensable que la vie d’un pays s’arrêterait
+avec sa disparition. Plus de chemins de fer, plus d’usines,
+et en temps de guerre plus de canons.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La houille seule pouvait créer le machinisme rénovateur
+moderne de la civilisation.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dans la vie des peuples, l’enchaînement des phénomènes
+finit par dominer toutes les volontés. La découverte de mines
+de houille permit à l’Allemagne la fabrication économique
+de produits d’exportation. Il en résulta une surproduction
+nécessitant la conquête de marchés lointains et, par voie
+de conséquence, la création d’une flotte puissante pour protéger
+ces exportations. Les ambitions germaniques grandirent
+et la réalisation de l’ancien rêve d’hégémonie parut possible.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La richesse d’un pays en charbon et en fer détermine
+aujourd’hui, non seulement le niveau de sa puissance militaire
+et industrielle, mais encore sa possibilité d’expansion
+commerciale.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le rôle prépondérant du fer et du charbon dans les guerres
+modernes a été mis en évidence par le manifeste des six
+grandes associations industrielles de l’Allemagne affirmant
+que sans la conquête du bassin de Briey, au début de la
+guerre, la lutte n’aurait pu être continuée, faute du fer nécessaire
+aux munitions.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La puissance conférée à un pays par sa richesse en charbon
+résulte du fait que le travail annuel d’un ouvrier,
+coûtant environ 1 500 francs, peut être accompli par une
+quantité de houille valant 3 francs. L’ouvrier-houille
+coûte donc cinq cents fois moins cher que l’ouvrier
+humain<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> On trouvera les éléments de ce calcul dans mon ouvrage : <i>Les
+enseignements psychologiques de la guerre</i> (27<sup>e</sup> édition).</p>
+</div>
+<hr>
+
+
+<p>La prospérité économique de l’Allemagne tient surtout à
+ce qu’elle extrait annuellement de son sol 190 millions de
+tonnes de charbon. Leur énergie mécanique représente le
+travail manuel de 950 millions d’ouvriers.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Tâcher d’accaparer l’énergie solaire comme le firent les
+plantes qui formèrent jadis la houille sera pour les peuples
+privés de charbon un des gros problèmes de l’avenir.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un pays dont la richesse houillère est insuffisante ne peut
+fabriquer économiquement. Il se trouve par conséquent forcé
+de limiter ses exportations à des produits dont la fabrication
+exige une faible force motrice.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Accroître la production houillère d’un pays revient à
+augmenter le chiffre de ses travailleurs. Avec beaucoup de
+houille et peu d’habitants un peuple est plus riche et plus
+fort qu’avec peu de charbon et beaucoup d’habitants.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c26"><span class="maigre small">CHAPITRE II</span><br>
+Les luttes économiques.</h3>
+
+
+<p>Les luttes économiques sont parfois aussi ruineuses que
+les luttes militaires. L’histoire montre qu’elles engendrèrent
+la décadence de plusieurs pays.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Pas de progrès sans concurrence, et par conséquent sans
+luttes industrielles.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>De nos jours, une lutte économique peut enrichir le
+vainqueur. Une lutte militaire le ruine pour longtemps. Les
+relations entre peuples seront transformées quand des
+expériences suffisamment répétées auront prouvé l’exactitude
+de cette vérité.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un peuple envahissant progressivement une nation avec
+ses produits arrive à la dominer aussi complètement que
+s’il l’avait conquise par les armes. La dépendance économique
+crée vite la dépendance politique.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les alliances militaires sont faciles, parce qu’elles associent
+des intérêts semblables. Les alliances économiques durables
+sont presque impossibles, les intérêts industriels et commerciaux
+des alliés n’étant pas identiques.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>En matière industrielle et commerciale, aucune barrière
+douanière, aucune intervention de l’État, aucun règlement
+ne sauraient protéger utilement l’incapacité professionnelle
+et le défaut d’initiative.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Quand un peuple possède une industrie presque prospère,
+l’agriculture par exemple, il doit s’efforcer avant toute autre
+entreprise de rendre cette industrie entièrement prospère.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>D’après les statistiques, la France malgré la qualité de
+son sol n’obtient, en raison de ses procédés inférieurs
+de culture, qu’une moyenne de 13 hectolitres de blé à
+l’hectare, alors que l’Allemagne et l’Angleterre en
+obtiennent 21 et le Danemark 27. La différence est du
+même ordre pour l’avoine et l’orge. Ne semble-t-il pas
+évident qu’améliorer notre culture serait autrement
+rémunérateur que de fabriquer péniblement pour l’exportation
+des marchandises rendues par la concurrence peu
+rémunératrices ?</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>C’est avec raison qu’un éminent défenseur de l’agriculture
+disait récemment qu’elle deviendra la pierre angulaire de la
+reconstitution nationale.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La capacité d’absorption commerciale des peuples lointains
+se réduit à mesure qu’ils progressent. Le Japon et
+bientôt le reste de l’Asie semblent devoir se fermer
+entièrement aux produits européens.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dans les pays où l’industrie est restée individuelle, elle ne
+saurait lutter contre les associations formées à l’étranger.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une des grandes forces de l’industrie allemande est
+d’avoir régularisé l’association des fabricants de produits
+similaires et rendu ainsi très économique la production.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les associations d’industries semblables, généralisées
+depuis longtemps en Allemagne sous le nom de cartels, sont
+une condition nécessaire des progrès industriels modernes.
+Pour lutter utilement contre de nouvelles invasions commerciales,
+nos fabricants devront apprendre à s’associer
+au lieu de se combattre.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La lutte contre l’invasion des marchandises allemandes
+n’est possible que par la fabrication de produits similaires
+au même prix. L’établissement de barrières douanières
+supposées inviolables n’aurait d’autres conséquences que
+l’introduction, par les pays neutres, de produits fabriqués
+en Allemagne ou dans ces mêmes pays neutres par des Allemands.
+Ce serait enrichir à notre détriment d’autres peuples.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il a fallu le conflit mondial pour révéler que le commerce
+allemand allait progressivement conquérir tous
+les marchés. On accumulera bien des discussions avant
+d’expliquer comment, avec une situation aussi exceptionnelle,
+les Germains ne firent pas l’impossible pour éviter la guerre.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les futures tentatives d’hégémonie industrielle de l’Allemagne
+seront aussi redoutables que son rêve d’hégémonie
+militaire.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>En attendant le jour où l’orientation des idées aura complètement
+changé, le monde verra sans doute les luttes
+économiques alterner avec les luttes guerrières et s’engendrer
+réciproquement.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les guerres à main armée représentent un état transitoire,
+les luttes économiques un état permanent.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c27"><span class="maigre small">CHAPITRE III</span><br>
+Le conflit entre les conceptions chimériques
+et les nécessités économiques.</h3>
+
+
+<p>Bien que souvent invisibles, les nécessités économiques
+sont les grandes régulatrices du monde moderne.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’État avec son inexpérience, sa rigidité, son irresponsabilité
+et l’indifférence de ses employés, ne saurait intervenir
+dans les rouages compliqués du commerce sans
+les fausser entièrement.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les théories politiques illusoires exercent parfois plus
+de ravages que les canons. Les conceptions socialistes sur le
+pacifisme, la lutte des classes, la destruction du capital
+furent les causes principales d’erreurs militaires et économiques
+sous le poids desquelles la France faillit succomber.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Oublieux de la puissance des lois économiques qui
+mènent le monde, la plupart des hommes politiques restent
+persuadés que les formules et les décrets issus de leurs craintes
+ou de leurs désirs peuvent changer le cours des choses.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une des expériences les plus démonstratives du danger
+de violer les lois économiques est fournie par les résultats
+des taxations pendant la guerre. Elles contribuèrent à
+la disette de charbon et de divers aliments.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’activité possible d’un peuple dépend de toute une série
+de facteurs indépendants de ses désirs : production de son
+sol, chiffre de sa population, aptitudes de sa race surtout.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un pays qui, sous prétexte de se suffire à lui-même,
+refuserait d’acheter au dehors les matières premières :
+coton, soie, houille, etc., nécessaires à diverses industries,
+déterminerait la mort de ces industries et des commerces
+qui s’y rattachent.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Certaines exportations d’articles de luxe peuvent être
+facilitées par des sympathies internationales. Celles des
+matières premières indispensables, telles que la houille ou le
+coton, dépendent de nécessités impérieuses supérieures à
+tous les sentiments.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Prétendre cesser les relations commerciales avec un
+peuple qui peut seul obtenir économiquement certains
+produits indispensables constitue une illusion dangereuse.
+Le boycottage des personnes est utile, celui des marchandises
+fabriquées souvent nécessaire, celui des matières premières
+impossible.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Supprimer le risque et la concurrence dans les entreprises
+industrielles, comme le rêvent encore les socialistes latins,
+serait tarir tous les progrès de la civilisation.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’exploitation de nos richesses industrielles et agricoles
+après la guerre exigera un développement immense du crédit
+nécessitant une décentralisation financière d’où résultera
+la renaissance des anciennes banques provinciales que les
+grandes sociétés firent disparaître. Seules ces banques
+régionales peuvent apprécier la valeur des industries
+locales et par conséquent le crédit qu’elles méritent.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La diversité des conseils donnés par les théoriciens sur le
+sens de nos futurs efforts montre qu’ils tiennent plus de
+compte de leurs désirs que des possibilités économiques.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>En poursuivant l’édification de sociétés imaginaires filles
+de la raison pure, les théoriciens préparent la décadence des
+nations où ils vivent.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’établissement d’une ligue pour la paix semble facile
+parce que, malgré tous les enseignements de l’histoire, on
+suppose les alliances capables de survivre à des intérêts
+économiques contradictoires.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’affirmation des diplomates allemands que les petits
+États doivent disparaître au profit des grands dérive d’une
+conception jadis exacte mais inapplicable à l’évolution
+économique actuelle du monde. Une fédération de petits
+États gardant leur indépendance est aujourd’hui possible
+alors que leur annexion ne saurait être maintenue que par
+une oppression militaire fort coûteuse.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Avec l’évolution des idées résultant de l’observation des
+faits, la domination de territoires étrangers, but principal
+de la guerre actuelle, apparaîtra bientôt comme une opération
+ruineuse dans le présent et sans profit pour l’avenir.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Développer la production et supprimer tous les obstacles
+dont les socialistes cherchèrent à l’entraver, devrait être le
+but essentiel de notre future politique.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le premier ministre de la Grande-Bretagne disait au
+Parlement que l’avenir des peuples dépendra du parti qu’ils
+sauront tirer des enseignements de la guerre. Le monde est
+entré, en effet, dans une phase de civilisation où l’action des
+chimères serait aussi funeste que celle des plus destructives
+invasions.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c28"><span class="maigre small">CHAPITRE IV</span><br>
+Le rôle de la fécondité.</h3>
+
+
+<p>Du microbe jusqu’à l’homme, la fécondité fut toujours
+une cause, sinon de supériorité, au moins de prospérité.
+A l’époque des invasions germaniques qui détruisirent la
+civilisation romaine, l’inlassable fécondité des envahisseurs
+constitua leur principale condition de succès. Tués
+par milliers ils renaissaient toujours.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Tout peuple qui se développe avec excès devient fatalement
+envahisseur et destructeur des peuples dont la
+fécondité est moindre.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un pays est redoutable pour ses voisins quand son
+sol ne lui procure plus une nourriture suffisante. La faim
+fut l’origine des grandes invasions qui bouleversèrent jadis
+l’Europe.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Si les hordes germaniques n’avaient pas autrefois pullulé
+sur un sol incapable de les nourrir, le monde n’eût connu ni
+la destruction de la civilisation romaine, ni les mille ans
+du moyen âge, ni la guerre actuelle.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il est dangereux de ne prospérer que lentement auprès d’un
+peuple grandissant très vite. La guerre a prouvé l’importance
+de cette vérité.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La paix ne devra pas faire oublier les paroles suivantes
+prononcées au <span lang="de" xml:lang="de">Reichstag</span> : « Tous les idéals humanitaires
+sont pour toujours ensevelis. Nous voulons ce dont nous
+avons besoin, et surtout de la terre pour nourrir de plus
+grandes masses d’hommes. »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les Allemands qui avant la guerre voyaient, sous l’influence
+de causes identiques à celles agissant en France, leur
+natalité commencer à décroître, n’en cherchaient pas le
+remède dans des procédés fiscaux, mais considéraient
+« qu’une politique de repopulation est avant tout une
+politique de colonisation des campagnes ».</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La rivalité dans la fécondité est devenue pour certains
+économistes l’idéal à proposer aux peuples. Toute l’histoire
+des êtres, de l’insecte jusqu’à l’homme, et celle des invasions
+germaniques de l’antiquité à nos jours, démontrent
+que la surpopulation fut toujours une cause de guerres
+d’extermination et de conquêtes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Darwin a insisté sur cette loi générale ne souffrant pas,
+dit-il, d’exception : les êtres se reproduisent dans une telle
+proportion que les descendants d’un seul couple d’animaux
+quelconques envahiraient rapidement le monde s’ils
+n’étaient pas régulièrement détruits en partie à chaque
+génération. Les êtres humains subissant cette loi sont obligés
+quand ils se multiplient trop ou de se détruire réciproquement,
+ou d’envahir les pays voisins.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La qualité de la population représente un facteur de
+progrès fort supérieur à sa quantité. S’il en était autrement
+les pays du monde les plus peuplés, tels que la Russie
+et la Chine, au lieu de rester demi-barbares, seraient
+à la tête de la civilisation.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dans les civilisations de type industriel le succès appartient
+forcément aux peuples non les plus nombreux, mais les
+plus travailleurs, les plus disciplinés, les plus capables
+d’efforts collectifs, s’ils possèdent en même temps assez de
+fer et de houille.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un grand pays sans charbon n’a pas intérêt à voir sa
+population s’accroître. L’Italie, dépourvue de houille,
+n’a pu devenir industrielle et semble destinée à rester
+pauvre.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak"><span class="maigre small">LIVRE V</span><br>
+Facteurs psychologiques
+de la Puissance des Peuples</h2>
+
+
+
+
+<h3 id="c29"><span class="maigre small">CHAPITRE PREMIER</span><br>
+Rôle de certaines qualités secondaires
+dans la vie des peuples.</h3>
+
+
+<p>Des qualités inutilisables à certaines périodes de la civilisation
+déterminent la prospérité d’un peuple quand de
+nouvelles conditions d’existence permettent leur utilisation.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les supériorités littéraires, artistiques et intellectuelles
+furent dans certaines civilisations, celles des anciens Grecs
+et des Italiens de la Renaissance, par exemple, des éléments
+de grandeur. La patience, la ténacité, l’obéissance aux
+règlements et autres qualités jadis tenues pour médiocres
+constituent dans les civilisations à forme industrielle des
+conditions de succès.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’âge moderne, avec sa technique compliquée et sa division
+du travail, exige des qualités de patience, de vigilante
+attention, de minutie, d’effort soutenu et de solidarité
+que des races individualistes à intelligence vive ne
+pratiqueront jamais facilement.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le sentiment de la continuité est pour un peuple un élément
+de stabilité très lent à acquérir et sans lequel il ne
+saurait, cependant, ni durer ni grandir.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La force des peuples modernes dépend de moins en moins
+de leurs gouvernants. Elle se compose surtout d’une addition
+de millions de petits efforts individuels. Un pays devient
+grand lorsque tous ses citoyens travaillent à sa grandeur.
+Son déclin est rapide quand il abandonne à l’État les
+initiatives et les responsabilités.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les succès d’un peuple sont dus aujourd’hui moins à la
+valeur de ses gouvernants, ou même de ses élites, qu’à certaines
+qualités, secondaires possédées par la majorité des
+citoyens.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les supériorités individuelles peuvent parfois se remplacer
+par de modestes qualités collectives. Avec des poussières
+d’individualités médiocres les Allemands ont su faire des
+agrégats très forts.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La puissance d’un peuple exige des qualités communes
+à la grande majorité de ce peuple. La supériorité des
+élites ne suffit pas à déterminer sa grandeur.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c30"><span class="maigre small">CHAPITRE II</span><br>
+La volonté et l’effort.</h3>
+
+
+<p>La bataille de la Marne, qui sauva Paris de la destruction
+et représente le plus important événement de notre vie
+nationale, est un mémorable exemple du rôle dominateur de
+la volonté des hommes sur les prétendues fatalités de l’histoire.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une des plus fécondes découvertes de la psychologie
+moderne est d’avoir montré que notre activité consciente
+constitue la manifestation superficielle d’une activité inconsciente
+beaucoup plus importante.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La volonté peut être consciente ou inconsciente. Dans la
+volonté inconsciente la décision arrive toute formée dans le
+champ de la conscience. La volonté consciente est au contraire
+précédée d’une délibération et par conséquent d’une
+évaluation des motifs.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La décision volontaire la plus réfléchie contient presque
+toujours une part de volonté inconsciente ayant contribué
+sinon à la faire naître, du moins à la fortifier. Quand le
+président des États-Unis déclara la guerre à l’Allemagne
+il est probable que dans la balance des motifs où se pèsent
+nos décisions vinrent inconsciemment agir des facteurs tels
+que l’utilité d’une armée en cas de conflit avec le Mexique
+ou le Japon, l’importance prépondérante du rôle à prendre
+pour les États-Unis dans les affaires du monde, etc. De
+ce bloc de motifs la décision belliqueuse finit par jaillir.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>S’il existe parfois une grande divergence entre les actes
+d’un homme et ses propos, c’est que la volonté inconsciente
+peut différer nettement de la volonté consciente créée par des
+influences superficielles. On le vit au début de la guerre
+quand pacifistes et socialistes agirent d’une façon si opposée
+à leurs doctrines.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La volonté inconsciente créée par les aïeux, puis fortifiée
+par l’éducation et les influences du milieu, dirige les actes.
+La volonté consciente dirige surtout les discours.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La place de l’homme dans la vie est marquée non par ce
+qu’il sait, mais par ce qu’il veut et ce qu’il peut.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les événements dominent les volontés faibles. Ils sont
+dominés par les volontés fortes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Pour progresser, il ne suffit pas de vouloir agir, il faut
+d’abord savoir dans quel sens agir.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La clairvoyance est plus rare encore que la volonté.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La guerre a réveillé en France les vieilles énergies. Notre
+situation économique dans le monde dépendra de la continuité
+de nos efforts pendant la paix.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’homme d’action est un constructeur ou un destructeur
+suivant la direction de ses efforts.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le progrès naît de la continuité de l’effort ; la décadence,
+du repos.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le seul moyen d’obtenir la continuité de l’effort est de
+transformer cet effort en habitude par une éducation convenable.
+Ce n’est pas à l’instruction livresque qu’un tel
+résultat peut être demandé.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’effort continu est un véritable créateur de miracles.
+Grâce à lui, un pays aussi peu militariste que l’Angleterre
+créa une armée de 4 millions de combattants et
+transforma toutes ses conditions d’existence.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dans les guerres modernes où les grandes manœuvres
+sont rares, l’intelligence organise la préparation, mais la
+continuité d’effort des combattants est une condition
+principale de succès.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’évolution prochaine du monde conduira les peuples à
+compter un peu sur leurs alliances, mais beaucoup plus sur
+leurs propres efforts. Ayant expérimentalement appris la
+faible valeur du droit sans force, ils devront acquérir la
+puissance nécessaire pour ne jamais devenir des vaincus.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’inaction morne de certains hommes rebelles à tout
+effort ne diffère pas sensiblement du repos de la tombe. Ces
+morts vivants n’ont de la vie que l’apparence.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c31"><span class="maigre small">CHAPITRE III</span><br>
+L’adaptation.</h3>
+
+
+<p>La loi de l’adaptation régit tous les êtres. Se transformer
+en s’adaptant ou disparaître est une nécessité universelle.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>De même que chaque variation de climat entraîne une
+transformation profonde de la faune et de la flore, tout
+changement économique, religieux, politique ou social nécessite
+une adaptation nouvelle de la mentalité des peuples
+soumis à son action.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La contagion mentale est un puissant agent d’adaptation.
+On se plie inconsciemment aux modifications acceptées
+par l’entourage. Le difficile est de trouver ceux qui
+donneront l’exemple.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La vie mentale est conditionnée par deux influences
+prépondérantes, celle des milieux passés, dont l’hérédité
+entretient l’empreinte, et celle des milieux présents qui
+transforment graduellement les êtres. Ces deux influences
+sont indispensables, mais tout progrès est impossible si la
+puissance de l’une paralyse celle de l’autre.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La stabilité de l’âme d’un peuple, qui fait sa force
+dans la vie normale, l’entrave aux époques où une
+adaptation rapide est nécessaire. Ce fut le cas de
+l’Angleterre qui mit plus d’une année, après la déclaration
+de guerre, pour s’adapter à des conditions d’existence
+entièrement nouvelles.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’adaptation rapide est toujours pénible parce que, si
+l’homme transforme avec peine ses manières de vivre, il
+change plus difficilement encore ses façons de penser.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un peuple décline dès que son armature sociale est
+trop rigide pour se plier à des conditions nouvelles
+d’existence. Une des causes les plus fréquentes de la
+chute des grands empires fut cette inaptitude à s’adapter
+aux nécessités imprévues que les circonstances faisaient
+naître.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Chaque peuple ne peut absorber qu’une quantité limitée
+de civilisation.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un des plus grands dangers menaçant une société
+est de contenir beaucoup d’individus restés à des phases
+d’évolution inférieure et par conséquent mal adaptés à
+l’état actuel de cette société.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’âge moderne va devenir de plus en plus impitoyable
+aux inadaptés. Les nécessités nouvelles élimineront vite
+ces survivants d’époques disparues.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c32"><span class="maigre small">CHAPITRE IV</span><br>
+L’éducation.</h3>
+
+
+<p>Les hommes se conduisant beaucoup plus avec leur caractère
+qu’avec leur intelligence, le but de l’éducation devrait
+être de dresser le caractère. Les Allemands connaissent
+cette vérité, notre Université semblait l’ignorer tout à fait.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’éducation pourrait inculquer à l’élève l’esprit de corps
+en l’intéressant aux succès de sa classe autant qu’à ses
+propres succès. Il comprendrait alors que mieux vaut
+s’associer avec ses rivaux que les combattre. Très méconnu
+en France, ce principe constitue un des éléments de la
+puissance industrielle allemande.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’éducation technique, la discipline de l’école puis de la
+caserne et l’aptitude à l’effort collectif rendent facile
+aux Germains l’exécution minutieuse du travail commandé.
+Ce n’est pas le maître d’école, mais le technicien qui
+permit l’expansion industrielle de l’Allemagne.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un savant professeur a parfaitement résumé l’état de
+notre éducation technique en écrivant : « La guerre nous a
+forcés de créer en quelques mois un outillage chimique
+formidable, alors que nous nous refusions à perfectionner
+en temps de paix un matériel rudimentaire qui nous faisait
+prendre en pitié par nos concurrents. »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>On saisit l’utilité de l’éducation technique à ne considérer
+même que l’enseignement agricole. Les spécialistes
+affirment que si nous obtenions en céréales le même rendement
+à l’hectare que les Allemands, dont le sol est
+pourtant inférieur à celui de la France, notre richesse
+annuelle serait accrue de deux milliards.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>En France l’agriculture reste une des professions les
+moins considérées, alors qu’elle exige des connaissances
+plus variées que la plupart des autres. « L’homme sachant
+bien diriger une ferme serait capable de gouverner l’empire
+des Indes », disait un ministre anglais.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La réforme de l’enseignement industriel et commercial,
+jugée d’une utilité absolue en Angleterre, serait encore plus
+nécessaire en France, mais elle s’y heurtera longtemps à
+l’opposition d’une Université qui prétend tout diriger bien
+que rebelle à tous les changements.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le fouet à l’école, le bâton à la caserne, rendent les Germains
+capables d’obéir sans discussion aux ordres de leurs
+chefs. L’énergie développée pendant la guerre par des
+peuples chez lesquels ces procédés sont inconnus prouve
+que l’âme humaine peut être disciplinée par des méthodes
+moins serviles.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un ministre de la Guerre prussien affirmait, au cours du
+présent conflit, que la préparation militaire de la jeunesse à
+l’école doit avoir pour but non seulement de la rendre plus
+forte, « mais aussi de mettre un frein à l’esprit d’indépendance
+personnelle et d’initiative qui menace de dégénérer
+en un subjectivisme dissolvant dont périssent les démocraties ».
+Ces principes ne sont utiles que pour former des
+soldats prêts à se sacrifier aux ambitions d’un souverain.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Si l’égalité démocratique est réalisable, elle le sera
+seulement par un système d’éducation utilisant les capacités
+spéciales de chaque être et non par des institutions
+politiques.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une des forces de l’éducation allemande est de savoir
+tirer parti, grâce à des enseignements variés, des aptitudes
+différentes de chaque élève. Une cause de faiblesse dans
+l’éducation latine est son enseignement identique appliqué
+à des mentalités dissemblables.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’éducation ne devrait pas avoir pour but la récitation
+de manuels, mais la création d’habitudes de pensée et de
+caractère. L’enseignement purement mnémonique de nos
+Universités développe peu l’intelligence et nullement le
+caractère. Professeurs, parents et élèves ne l’ont pas encore
+compris.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Aucune amélioration possible de l’éducation en France
+si elle continue à être dirigée par des universitaires ne
+connaissant le monde qu’à travers leurs livres.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une éducation purement intellectuelle devient vite une
+cause de décadence.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les théories livresques ne fournissent qu’une conception
+déformée de l’univers, sans rapport avec les enseignements
+de l’expérience.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les Anglais considèrent avec raison que certains jeux
+scolaires préparent très utilement à la vie. Une équipe
+sportive implique en effet : association, hiérarchie, discipline,
+qualités indispensables à une société qui veut
+prospérer.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une des réformes futures les plus nécessaires sera d’inculquer
+à tous les jeunes Français le respect de la discipline.
+Elle était devenue nulle dans la famille, nulle à l’école,
+nulle dans les administrations, nulle dans les arsenaux,
+nulle enfin partout.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’homme ne sachant pas se dominer lui-même y est
+contraint par les lois, mais cette discipline imposée ne
+vaut jamais la discipline interne que peut donner l’éducation.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La réforme de l’éducation constituera la tâche la plus
+urgente après la guerre. Bien que des esprits éclairés aient
+inutilement tenté de modifier notre Université, il ne faut
+plus désespérer d’y réussir en songeant que les grandes
+catastrophes sont génératrices de réformes que tous les discours
+du temps de paix ne pouvaient obtenir.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une éducation capable d’accroître le jugement et la
+volonté est parfaite, quelles que soient les choses enseignées.
+Avec ces seules qualités, l’homme sait orienter sa destinée.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Mieux vaut comprendre qu’apprendre.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c33"><span class="maigre small">CHAPITRE V</span><br>
+La morale.</h3>
+
+
+<p>Parmi les causes de la force d’un peuple figure au premier
+rang le degré de sa moralité. Lorsque la Russie se
+trouva sans munitions ni vivres, par la faute d’une série de
+ministres, de généraux et de bureaucrates prévaricateurs, elle
+comprit nettement le rôle de la morale dans la vie des
+nations.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La morale d’un peuple est l’œuvre de son passé. Le
+présent crée les vertus de l’avenir. Nous vivons de la morale
+de nos pères et nos fils vivront de la nôtre.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Toute règle morale est d’abord une gêne, une contrainte
+qu’il faut imposer. La répétition seule en fait une habitude
+facilement acceptable.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une moralité commerciale élevée donne à un peuple
+la supériorité sur des rivaux n’atteignant pas le même
+degré de moralité. Quand un éditeur, par exemple, inscrit
+sur la couverture d’un guide ancien une date récente
+pour tromper l’acheteur, ou qu’un fabricant réputé d’objectifs
+met sa marque sur un instrument médiocre, ils ne
+font que favoriser les concurrents étrangers tenant à
+jour leurs guides et vérifiant leurs instruments.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La guerre actuelle aura contribué à prouver que, même
+en politique, l’honnêteté est utile. L’Allemagne sait aujourd’hui
+ce que lui coûta la violation de ses engagements à
+l’égard de la Belgique. Les ministres russes qui trahirent
+leur patrie et occasionnèrent les désastres d’où sortit la
+révolution durent faire dans leurs cachots de sérieuses
+réflexions sur les avantages de la probité.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>On citera pendant longtemps comme preuve de l’inintelligence
+des foules les socialistes russes complotant d’abandonner
+les Alliés, entrés en guerre uniquement pour défendre
+la Russie, sans comprendre que de tels projets déshonoraient
+leur pays et engendraient à son égard une méfiance qui
+l’empêcherait à l’avenir de trouver des alliés.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’honnêteté raisonnée est de la sagesse, mais du fait seul
+qu’on la raisonne elle tend à ne plus être de l’honnêteté.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un des plus sûrs résultats des manœuvres diplomatiques
+allemandes fut de provoquer une méfiance universelle.
+L’Allemagne a détruit dans le monde toute confiance
+en ses discours. Elle souffrira longtemps de cette défiance
+désormais indestructible.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>En méprisant, au nom de leurs théories philosophiques,
+toutes les lois morales pendant la guerre, les Allemands
+auront involontairement contribué à la création d’une
+morale internationale. Réunis pour se défendre, les peuples
+ont tellement insisté sur les principes pour lesquels ils
+luttaient que ceux-ci, jadis un peu vagues, finiront par
+s’incruster dans les âmes et inspirer un respect si universel
+qu’on n’osera plus les violer.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Suivant les philosophes allemands, la morale qui règle les
+rapports entre individus ne s’applique pas aux États. En
+leur qualité de souverains absolus, les gouvernements ne sont
+liés par aucun traité. On ne pourra évidemment attacher
+qu’une confiance bien limitée aux futurs contrats faits avec
+un pays professant de pareilles doctrines.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c34"><span class="maigre small">CHAPITRE VI</span><br>
+L’organisation et la compétence.</h3>
+
+
+<p>L’organisation résulte simplement de l’application des
+principes dominant toutes les sciences : dissocier les éléments
+générateurs d’un phénomène, les étudier séparément
+et rechercher l’influence de chacun d’eux. Pareille méthode
+implique division du travail, compétence et discipline.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>D’Alexandre à Auguste et à Napoléon tous les esprits
+supérieurs furent de grands organisateurs. Aucun d’eux
+n’ignora qu’organiser ne consiste pas seulement à créer des
+règlements, mais aussi à les faire exécuter. Dans cette exécution
+gît la principale difficulté de l’organisation.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Pas d’organisation possible si chaque individu et chaque
+chose n’occupent pas leur vraie place. L’application de
+cette élémentaire vérité demande malheureusement une
+clairvoyance assez rare chez certains peuples.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La valeur d’une organisation quelconque dépend du chef
+placé à sa tête. Les collectivités, aptes à exécuter, sont
+incapables de diriger et moins encore de créer.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Appliquées à l’organisation d’œuvres de prévoyance
+sociale, d’assurances, de retraites et d’éducation technique
+les habitudes de travail collectif et de discipline rendirent
+d’immenses services aux Allemands. Leur organisation de
+l’apprentissage, par exemple, empêcha chez eux la crise
+de la main-d’œuvre si menaçante en France.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’absence de coordination des services semble le plus
+irréductible défaut des administrations latines. Des générations
+de ministres ont vainement tenté d’y remédier.
+Ce défaut sévissait à tel point qu’à Paris une rue était
+dépavée et repavée trois à quatre fois dans le même mois,
+parce que les services du gaz, de l’eau et de l’électricité ne
+parvenaient pas à s’entendre pour faire en une seule
+fois cette opération. Pendant la guerre on vit des délégués
+officiels, envoyés en Amérique par deux ministères
+différents, se faire concurrence pour acheter les mêmes
+chevaux que, faute d’entente préalable, ils payaient quatre
+fois plus cher.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Multiplier les contrôles dans un service public c’est
+éparpiller tellement les responsabilités qu’elles finissent par
+disparaître. Ce qui est contrôlé par trop de personnes n’est
+jamais bien contrôlé.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La faible valeur de l’organisation des services publics
+dans certains pays ne tient pas seulement à l’indifférence
+des employés et à leur peur des responsabilités, mais à ce que
+la faveur remplace souvent la compétence.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les Américains semblent avoir très bien saisi tous les
+secrets de l’organisation. Leur grand ingénieur Taylor a
+montré que dans la plupart des travaux d’usine on peut,
+en éliminant méthodiquement les efforts inutiles, obtenir les
+mêmes résultats avec beaucoup moins de fatigue. Quantité
+d’usines, même allemandes, sont maintenant organisées
+d’après ce principe.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La nécessité devient vite un puissant facteur d’organisation.
+Il est douteux que l’esprit de méthode réputé
+des Allemands soit supérieur à celui qui permit aux Anglais
+de former en deux ans une armée de 4 millions
+d’hommes avec ses officiers, ses munitions et tout le matériel
+compliqué des guerres modernes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une des causes de notre faiblesse économique et gouvernementale
+tient à ce que les industriels étaient mis chez
+nous à l’écart du gouvernement ou traités en suspects.
+Les nécessités de la guerre ayant rendu leur concours
+indispensable, on dut constater que des problèmes fort
+complexes furent, grâce à eux, facilement résolus. S’ils
+n’agirent pas toujours assez vite, c’est que la redoutable
+incompétence des bureaux entrava constamment leur
+action.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’interview de l’administrateur général des vivres en
+Amérique serait utilement affichée dans certains bureaux
+dont l’organisation fut si défectueuse pendant la guerre.</p>
+
+<p>« Les vivres n’ont pas besoin, disait-il, d’une dictature, mais
+d’une sage administration. Je conçois, pour moi, cette administration
+non dans des décrets draconiens ou des inquisitions
+arbitraires, mais dans une harmonieuse entente et une
+intelligente coopération des trois grands groupes intéressés :
+producteurs, distributeurs, consommateurs. Mes conseillers
+seront pris exclusivement parmi ces trois groupes et non
+parmi les théoriciens ou les bureaucrates. » Quel abîme entre
+la mentalité qui a dicté ces lignes et celle de nos gouvernants !</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La Russie a constaté expérimentalement que l’organisation
+même médiocre d’un grand pays est fort longue à
+établir et ne s’improvise pas. Cette organisation n’acquiert
+de valeur qu’après avoir été fixée dans les âmes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’excès d’organisation ne semble pas toujours favorable
+au progrès. La méticuleuse organisation de la Chine finit
+par paralyser toutes les initiatives et la conduisit à un état
+de décrépitude dont elle ne peut sortir.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un pays gouverné par l’opinion ne saurait l’être par la
+compétence.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le nombre peut créer l’autorité, mais non la compétence.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une des grandes supériorités de l’industrie sur les administrations
+publiques est que la compétence s’y voit préférer
+à la hiérarchie et surtout à la faveur.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La compétence sans autorité est aussi impuissante que
+l’autorité sans compétence.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La compétence devient inefficace dès qu’elle est sous les
+ordres de l’incompétence.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c35"><span class="maigre small">CHAPITRE VII</span><br>
+La cohésion sociale et la solidarité.</h3>
+
+
+<p>Les armes ne suffisent pas à constituer la puissance d’un
+peuple. Elle réside surtout dans la cohésion mentale créée
+par l’acquisition de sentiments communs, d’intérêts communs,
+de croyances communes. Tant que ces éléments ne sont
+pas stabilisés par l’hérédité, l’existence d’une nation reste
+éphémère et à la merci de tous les hasards.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Même invisible, l’influence de l’ordre social pèse d’un poids
+énorme sur notre vie journalière. Elle oriente nos pensées
+et nos actes beaucoup plus que tous les raisonnements.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une société se maintient par l’équilibre des intérêts de
+ses membres. Quand cet équilibre est rompu, les appétits et
+les haines, contenus grâce aux freins sociaux lentement édifiés,
+se déchaînent librement. Le pouvoir change alors sans cesse
+de mains et l’anarchie dure jusqu’au jour où une autorité
+forte, apte à rétablir l’ordre, est universellement réclamée.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>A défaut de communauté ethnique, la foi en un même
+idéal religieux, politique ou social, peut créer chez un peuple
+l’identité de pensées et de conduite nécessaire au maintien
+de son existence.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’union des partis politiques est indispensable à un pays
+pour lutter contre ses ennemis. Si les dissensions qui nous
+avaient conduits au bord de l’abîme renaissaient après
+la guerre, la France se verrait menacée d’une irrémédiable
+décadence.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il ne serait pas inutile de rappeler par une inscription
+gravée dans l’enceinte des parlements que les peuples
+n’ayant pas su, comme jadis les Grecs et plus tard les
+Polonais, renoncer à leurs luttes intestines, finirent par la
+servitude et perdirent jusqu’au droit d’avoir une histoire.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un parti politique tenant à être utile s’attacherait à
+prouver aux foules que la fusion des classes doit remplacer
+leurs rivalités. Vainement tentée pendant longtemps, cette
+fusion deviendra peut-être possible avec la démonstration
+pratique des bienfaits de l’association.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Aux rapports impersonnels et froids des diverses classes
+sociales, la vie des tranchées aura substitué des relations
+cordiales et une discipline sans raideur. Quand les
+hommes se connaissent, ils constatent vite qu’ils s’égalisent
+sur beaucoup de points et que les différences d’origine
+livresque sont sans importance.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les émotions collectives résultant d’une guerre prolongée
+rapprochent les hommes qui les ont ressenties en commun.
+Elles créent entre eux une solidarité susceptible de survivre
+à la disparition de ces émotions.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les peuples dont la solidarité n’aura pas été définitivement
+fixée par la guerre verront sûrement succéder aux
+luttes militaires les batailles socialistes, les batailles économiques
+et bien d’autres encore.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La solidarité fondée sur l’intérêt possède une base
+solide, celle appuyée sur la fraternité ou la charité fut toujours
+fragile. C’est aux groupements d’intérêts similaires
+que l’Allemagne doit beaucoup de ses progrès économiques.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les transformations sociales utiles ne dériveront pas des
+théories socialistes actuelles, mais d’une solidarité sans
+dogme qui se préoccupera surtout d’améliorer l’existence
+de chacun par une éducation mieux adaptée aux besoins
+nouveaux et par des formes diverses d’association.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Si le mot solidarité arrivait à remplacer celui de socialisme
+un grand progrès serait réalisé, car la puissance des
+mots est généralement supérieure à celle des doctrines.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Inutile de prêcher aux hommes qu’ils sont frères, chacun
+sachant bien que ce n’est pas vrai. Plus inutile encore de
+les exhorter à des luttes de classes. Elles sont créatrices de
+ruines réciproques. Il faut simplement leur prouver qu’ils
+ont intérêt à s’aider en associant leurs efforts.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c36"><span class="maigre small">CHAPITRE VIII</span><br>
+Les révolutions et l’anarchie.</h3>
+
+
+<p>Les révolutions les plus difficiles sont celles des habitudes
+et des pensées.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>De toutes les révolutions, la plus profonde, peut-être, fut
+celle réalisée par l’Angleterre lorsque, contrairement à ses
+traditions séculaires, elle accepta, pendant la guerre,
+de remettre tous les pouvoirs entre les mains de l’État
+et lui accorda un droit absolu sur la vie et la fortune
+des citoyens. Ce bouleversement national s’effectua sans
+désordre, parce qu’il fut l’œuvre de tous les partis et non
+d’un seul comme les révolutions antérieures.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Provoquer une révolution est toujours facile, la prolonger
+difficile.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Renverser un autocrate n’est nullement supprimer le
+régime autocratique. Des milliers de sous-autocrates irresponsables,
+nécessaires à l’administration d’un pays, continuent
+en effet à détenir le pouvoir réel. Le régime peut
+changer de nom, mais ils restent les vrais maîtres.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une révolution brusque ne fait que substituer un nouvel
+arbitraire à l’ancien.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les barrières sociales que les révolutions renversent se
+relèvent tôt ou tard, car les peuples ne peuvent subsister
+sans leur pouvoir limitateur, mais elles ne se relèvent généralement
+pas à la même place.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il est parfois plus facile à un peuple de supporter ses
+maux que les remèdes employés pour les guérir.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dans un pays divisé en classes possédant des intérêts
+contraires, une révolution peut se faire pacifiquement, mais
+il est bien rare qu’elle reste longtemps pacifique.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une révolution, à ses débuts, ne se gouverne pas plus
+qu’une avalanche pendant sa chute.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La contagion mentale est le plus sûr facteur de propagation
+d’une révolution.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le plus grave danger menaçant une assemblée révolutionnaire
+n’est pas dans les réactions qui se font à sa
+droite, mais dans les surenchères surgissant à sa gauche.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une révolution accomplie par des foules ne suit d’autre
+direction que les impulsions mobiles et désordonnées de ces
+foules. De tels mouvements ont une grande force, mais ils
+sont sans durée et engendrent fatalement l’anarchie.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les révolutionnaires russes ont oublié de méditer ce
+mot de Napoléon : l’anarchie ramène toujours au pouvoir
+absolu.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les révolutions qui commencent se meuvent dans une
+atmosphère d’illusions et de surenchères génératrices d’un
+désordre social d’où, finalement, les restaurations surgissent.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Parmi les causes de révolutions figure la perte de la foi
+générale dans la valeur des conceptions anciennes dirigeant
+la vie sociale. L’anarchie qui en résulte est alors une
+recherche inquiète de vérités nouvelles capables d’orienter
+un peuple.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>C’est pendant la période de triomphe d’une révolution,
+lorsque, les liens sociaux étant rompus, chacun suit
+ses impulsions, qu’apparaît le mieux le rôle indispensable joué
+dans les sociétés par la discipline et la cohésion.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les historiens jugeant les événements révolutionnaires
+leur attribuent souvent des causes bien étrangères à leurs
+origines réelles. Quand, au début de la révolution russe, les
+soldats abandonnèrent les tranchées, ce ne fut pas au nom
+de principes incompréhensibles pour eux, mais simplement
+afin de participer au partage des terres promis par les
+socialistes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un des plus effrayants résultats de la révolution russe
+fut de transformer par la destruction des cohésions sociales
+une armée de plusieurs millions d’hommes parfaitement
+aguerris la veille, en un troupeau sans âme fuyant devant
+la moindre attaque.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les ennemis du dedans rendent une nation impuissante
+contre les ennemis du dehors.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Certaines révolutions, telles que la révolution russe,
+détruisent en quelques mois l’œuvre d’agrégation réalisée par
+des siècles d’efforts.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La clairvoyance est rare chez les révolutionnaires. Dès
+leurs premiers triomphes ceux de la Russie poursuivirent
+trois buts également funestes à l’avenir de leur pays : 1<sup>o</sup> une
+paix immédiate et par conséquent l’abandon des Alliés qui
+s’étaient engagés dans la guerre pour eux ; 2<sup>o</sup> la promesse
+du partage des terres qui créera des luttes permanentes sur
+tous les points du territoire ; 3<sup>o</sup> la séparation des
+diverses nationalités de la Russie qui entraînera la destruction
+de l’immense empire.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Après la séparation de l’Ukraine, grande province de
+30 millions d’hommes très fertile et très riche, puis de la
+Finlande et de la Lithuanie, la Russie restera encore le plus
+vaste des empires, mais il en sera aussi le plus pauvre et
+se verra entouré de provinces hostiles, toujours en lutte.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La révolution russe a simplement substitué à un rigoureux
+régime un régime plus dur encore. Elle a de nouveau
+montré que les peuples ont les gouvernements qu’ils méritent.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Aucune analogie à établir entre la Révolution française
+et la révolution russe. La première fut faite par des bourgeois
+instruits, la seconde par des ouvriers et des paysans
+illettrés dont le niveau mental ne dépasse guère celui des
+anciens Scythes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Pour la majorité des ouvriers russes une révolution se
+résume en cette notion : personne ne commande, chacun
+fait ce qu’il veut.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Tant que les idées de l’Allemagne resteront inchangées,
+l’Europe sera menacée de guerres fréquentes. Mais l’artificiel
+empire germanique représentant un état féodal superposé à
+un état industriel, les Allemands eux-mêmes comprendront
+un jour l’incompatibilité de ces deux régimes. Il en résultera
+nécessairement une de ces révolutions de pensées, toujours
+génératrices de révolutions politiques profondes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Quoique les grandes révolutions soient aisément prédites,
+il n’est guère d’exemples que leurs plus importantes
+conséquences aient été pressenties.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’anarchie est partout quand la responsabilité n’est nulle
+part.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak"><span class="maigre small">LIVRE VI</span><br>
+Le Gouvernement moderne des Peuples</h2>
+
+
+
+
+<h3 id="c37"><span class="maigre small">CHAPITRE PREMIER</span><br>
+Les progrès démocratiques.</h3>
+
+
+<p>Grâce à la guerre, l’égalité qui n’existait que dans les
+codes finira sans doute par s’introduire un peu dans les
+mœurs.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La guerre actuelle aura fait davantage pour la réalisation
+des idées démocratiques que des révolutions violentes.
+Les hommes soumis aux mêmes dangers ont appris
+a se connaître et à constater l’équivalence des capacités
+d’ordres différents.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La guerre marquera sans doute le triomphe définitif de
+la démocratie dans le monde. Monarques et diplomates ont
+trop manqué de clairvoyance pour que les peuples consentent
+désormais à remettre aveuglément leur destinée
+entre leurs mains. Les guerres ne seront peut-être pas moins
+fréquentes, mais elles seront au moins déclarées par ceux
+qui en supportent le fardeau.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La guerre menace toutes les autocraties et cependant
+elle a eu pour résultat l’apparition dans les pays en lutte
+de gouvernements autocratiques. Utiles parfois pour les
+décisions rapides, ils ont cependant accumulé de telles
+erreurs que la nécessité s’imposa de contrôler leur gestion
+par des commissions compétentes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Avec l’évolution des temps nouveaux, nul pouvoir absolu
+ne sera capable de concilier et coordonner les intérêts
+variés et parfois contradictoires des divers groupes sociaux
+pour les adapter à l’intérêt général.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La guerre mondiale ayant eu pour résultat d’ébranler
+fortement l’autorité des conceptions autocratiques, les
+seules monarchies pouvant subsister seront celles de pays où
+le souverain ne gouverne pas et constitue simplement un
+symbole de l’unité nationale.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le passage de l’autocratie individuelle à l’autocratie
+collective semble devoir être pour beaucoup de peuples une
+des conséquences de la guerre européenne.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Si l’antique loi de l’offre et de la demande continue a
+régir le monde, il est probable qu’après la guerre les ouvriers
+verront leur situation grandir énormément, en raison de la
+rareté de la main-d’œuvre, devant les nouveaux besoins de
+l’industrie.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Avec un peu d’ordre et la fermeture des cabarets, la
+classe ouvrière arrivera vite à constituer une nouvelle bourgeoisie.
+La partie moyenne de l’ancienne bourgeoisie : magistrats,
+fonctionnaires, professeurs, etc., a beaucoup de
+chances, au contraire, de former bientôt une catégorie de
+prolétaires qui alimenteront peut-être l’armée socialiste
+abandonnée par les ouvriers satisfaits de leur sort.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un grand progrès sera réalisé quand les électeurs des pays
+démocratiques éliront pour les représenter, au lieu d’avocats
+ou d’hommes confinés dans les livres, des industriels, des
+agriculteurs, des commerçants connaissant les réalités de
+la vie.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le véritable progrès démocratique n’est pas d’abaisser
+l’élite au niveau de la foule, mais d’élever la foule vers
+l’élite.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c38"><span class="maigre small">CHAPITRE II</span><br>
+L’étatisme allemand et l’étatisme latin.</h3>
+
+
+<p>L’étatisme et sa forme ultime, le collectivisme, tendaient,
+avant la guerre, à devenir la religion nationale des peuples
+latins. Héritier du pouvoir de la Providence et de celui des
+rois, l’État constituait pour eux une entité mystique toujours
+critiquée, mais sans cesse invoquée par des citoyens lui
+réclamant surtout la satisfaction de leurs exigences personnelles.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le libéralisme respectueux de toutes les opinions et l’étatisme
+n’admettant que la sienne semblent de plus en plus
+inconciliables. Les progrès de l’étatisme feraient disparaître
+toute trace de liberté par l’établissement d’une censure permanente
+des écrits, des actes et des pensées.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’histoire de la politique en France depuis trente ans est
+celle des conquêtes du socialisme étatiste. A défaut du
+nombre, il avait l’audace et le nombre cède toujours à
+l’audace. Ses surenchères démagogiques et ses menaces
+conduisirent le pays à l’extrême bord de l’abîme où, sans la
+guerre, il eût probablement sombré.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les résultats si différents obtenus par l’étatisme en France
+et en Allemagne contribuent à montrer non seulement que
+les effets des institutions dépendent de la mentalité des
+peuples qui les adoptent, mais encore que les mêmes mots
+peuvent désigner, d’un pays à l’autre, des choses bien différentes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’étatisme allemand est une institution surtout militaire.
+Sortant peu de son domaine, il laisse aux industriels
+leur liberté d’action. L’étatisme latin, au contraire, prétend
+tout gérer et tout diriger. Quand il n’absorbe pas les entreprises
+industrielles, il les traite en ennemies et les
+accable de règlements vexatoires paralysant leur essor.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’étatisme germanique est un facteur des immenses
+progrès économiques de l’Allemagne, alors que l’étatisme
+latin fut une des causes les plus sûres de notre décadence
+industrielle.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Lorsqu’un État prétend tout diriger et tout absorber, il se
+trouve bientôt en présence d’intérêts collectifs inconciliables,
+qui limitent son action. Son impuissance se résout
+alors en anarchie.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dans les pays où l’étatisme latin domine, la gestion
+suprême des affaires semble dévolue à des ministres. En
+fait, elle appartient à une légion de commis irresponsables.
+Les ministres, peu écoutés, en raison de leur incompétence,
+de la faible durée de leurs fonctions et de l’indiscipline
+générale, n’exercent qu’une autorité illusoire.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Tout individu travaillant à une œuvre collective au
+succès de laquelle il n’est pas intéressé fournit un faible
+rendement. De ce principe psychologique, si méconnu des
+socialistes, résulte que les entreprises gérées par l’État
+coûtent cher et rapportent peu.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une des forces de l’industrie américaine est de se passer
+des interventions de l’État. La faiblesse de la nôtre est due
+aux entraves étatistes. Si nos conceptions ne changent pas,
+notre industrie succombera sous le poids des lois et des règlements.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Quand les citoyens ne peuvent pas s’entendre pour gérer
+leurs affaires, il faut bien que la lourde et coûteuse machine
+de l’État intervienne.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les administrations de l’État et celles de l’industrie
+privée présentent cette distinction fondamentale que les
+premières s’occupent beaucoup plus de la forme que du
+fond, alors que les secondes dédaignent la forme et ne
+s’attachent qu’aux réalités utiles.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le mépris des lois économiques, l’incohérence des taxations
+et des réquisitions pendant la guerre, la paralysie de
+toutes les initiatives par des bureaux tyranniques et incompétents,
+peuvent faire pressentir dans quelle anarchie tomberait
+un pays asservi définitivement au régime du socialisme
+étatiste.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les renchérissements consécutifs aux taxations pendant
+la guerre ne firent que confirmer d’anciennes expériences.
+La Convention avait déjà dû reconnaître que rien ne peut
+remplacer l’initiative privée, la liberté du travail et le jeu
+mutuel des échanges.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Décourager la culture du blé par des taxations forçant
+l’agriculteur à vendre sa récolte au-dessous du prix de
+revient et par conséquent à cesser cette culture, puis tâcher
+de la ranimer par des subventions soumises à l’arbitraire
+administratif, constituent deux exemples mémorables de la
+pernicieuse influence des interventions étatistes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Si, après la guerre, les initiatives industrielles, agricoles
+et commerciales sont paralysées par des règlements vexatoires
+résultant d’interventions étatistes, la décadence des
+peuples soumis à ce régime est certaine. Il n’y a pas de
+progrès sans les initiatives individuelles et ces initiatives
+sont impossibles dès que l’État prétend diriger l’organisme
+compliqué de l’industrie et du commerce.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le socialisme pacifiste, qui avait tant contribué à nos
+premières défaites par l’insuffisante préparation due à la
+diffusion de ses doctrines, a repris l’influence perdue au
+début de la guerre pour deux motifs : 1<sup>o</sup> le développement
+universel, par suite des nécessités de la guerre, d’une autocratie
+étatiste très voisine du joug rêvé par les socialistes ;
+2<sup>o</sup> l’affirmation, impressionnante sur l’imagination populaire,
+que l’on pourrait obtenir la paix au moyen d’un
+congrès international socialiste.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’étatisme latin est une forme inférieure de gouvernement,
+ayant eu son utilité comme jadis le régime féodal,
+mais qui n’en a plus aujourd’hui. En se prolongeant il
+aurait pour terme ultime l’égalité dans la servitude, puis la
+décadence.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La théorie allemande de l’État souverain absolu n’acceptant
+d’autre loi que sa volonté implique nécessairement la
+prépondérance de la force sur le droit. C’est pour justifier
+cette prédominance que les philosophes allemands ont été
+amenés, après avoir divinisé l’État, à identifier le droit et
+la force, et à considérer la douceur et l’humanité comme des
+marques d’impuissance.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La conception allemande de l’État ne pouvant être lié
+par aucun traité est plus asiatique que romaine, plus
+ancienne que moderne. Elle constitue une véritable régression
+contre laquelle le monde entier s’est dressé.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>En faisant de l’État une divinité souveraine, Hegel
+et ses successeurs formulèrent simplement en termes philosophiques
+la conception militaire de tous les rois de
+Prusse.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’étatisme et le socialisme sont si voisins qu’en Allemagne
+la majorité des socialistes constitue un parti gouvernemental.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il est incontestable qu’en quelques années l’Allemagne
+avait réussi à se placer à la tête de l’industrie. Mais on
+se tromperait fort en attribuant son succès à des influences
+étatistes. Une éducation technique supérieure, une discipline
+sévère, la solidarité des diverses industries, l’intervention
+de hautes individualités capables de diriger, les grandes
+entreprises et surtout la possession de riches mines de houille
+furent les causes des progrès réalisés en vingt-cinq ans.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Précieuse pour coordonner l’effort d’esprits médiocres,
+l’organisation étatiste de l’Allemagne ne saurait favoriser
+les recherches importantes, œuvre exclusive des élites.
+En perdant son individualisme l’Allemagne a perdu ses
+grands savants, ses grands écrivains, ses grands penseurs.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’étatisme peut être momentanément une cause de progrès
+pour les peuples faibles, mais, inévitablement, il engendre
+la décadence. Quand l’État seul pense et agit à la place des
+citoyens, ils deviennent incapables de penser et d’agir. Les
+supériorités individuelles se noient dans une médiocrité
+universelle, puis disparaissent.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les partisans irréductibles de l’étatisme deviendront fort
+dangereux après la guerre. Ayant vu l’autocratie étatiste
+imposée à tous les peuples pendant le conflit, ils en concluent
+à son utilité pendant la paix. De toute évidence,
+pourtant, un régime adapté à une situation anormale n’a
+de valeur que pour cette situation.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Si l’étatisme militaire créé par la guerre se continuait
+pendant la paix on peut se demander dans quelles limites
+seraient tolérées l’indépendance de pensée et la liberté
+individuelle. De la solution donnée à ce problème l’avenir
+de la civilisation dépend.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’individualisme moderne a vu se dresser contre lui
+deux ennemis redoutables : le socialisme et le germanisme.
+Si l’humanité finit par préférer l’asservissement collectif à
+la liberté elle entrera dans un âge de définitive régression.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Déterminer les limites respectives de l’individualisme et
+de l’étatisme sera un des plus difficiles problèmes de l’avenir.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c39"><span class="maigre small">CHAPITRE III</span><br>
+La religion socialiste.</h3>
+
+
+<p>Le rôle des croyances n’est pas moins important aujourd’hui
+que dans le passé. Beaucoup d’hommes se croient
+dégagés de toute religion, mais l’esprit mystique les domine
+toujours. La foi socialiste est une des manifestations de
+cet esprit au même titre que le bouddhisme et l’islamisme.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les adeptes de sectes politiques diverses : nihilistes,
+francs-maçons, socialistes, etc., sont des êtres religieux ayant
+perdu d’anciennes croyances, mais ne pouvant se passer
+d’une foi pour orienter leurs pensées.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>En enseignant la fraternité universelle et la déchéance
+de l’homme, le christianisme a détruit chez les Romains l’idée
+de patrie et anéanti la civilisation antique. Le triomphe de
+l’idéal socialiste désagrégerait aussi le culte de la patrie et,
+par la lutte des classes, il engendrerait des guerres civiles
+conduisant chaque patrie à se détruire elle-même.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les croyances à forme religieuse comme le socialisme
+sont inébranlables parce que les arguments restent sans
+prise sur une conviction mystique. Le fidèle croit et ne
+raisonne pas.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Tous les dogmes, les dogmes politiques surtout, s’imposent
+généralement par les espérances qu’ils font naître et non
+par les raisonnements qu’ils invoquent.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Guidés seulement par la raison les pacifistes avaient
+de justes motifs pour déclarer la guerre impossible. Ils
+oubliaient seulement que les peuples sont orientés par des
+forces sur lesquelles la raison est sans prise.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les historiens ne constateront pas sans étonnement que
+le catéchisme socialiste allemand n’exerça ses ravages chez
+les ouvriers français et les politiciens qui les suivent qu’après
+avoir été pratiquement abandonné en Allemagne.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Malgré leurs divergences de principes, le socialisme
+collectiviste et le militarisme conduisent exactement au
+même résultat : la servitude.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Plusieurs penseurs ont soutenu que le triomphe du
+socialisme pouvait amener un retour complet à la barbarie.
+L’expérience de la Russie montre du moins qu’un peuple
+subjugué par la foi socialiste tombe vite dans un état
+d’anarchie qui le rend victime de voisins peu soucieux
+d’adopter une foi génératrice de pareilles conséquences.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il n’existe qu’une parenté illusoire entre le socialisme
+latin et celui des Américains et des Allemands. Préoccupés
+surtout de la production des richesses, ces derniers
+l’ont favorisée, sachant bien que l’ouvrier en profite toujours.
+Préoccupés uniquement de la répartition des richesses,
+les socialistes français et leurs législateurs n’ont
+au contraire cessé, en poursuivant le capital, de le
+détourner des entreprises nationales et de l’obliger à se
+porter sur les placements étrangers. Ils ont ainsi accentué
+notre décadence économique.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La guerre de classes, adoptée par les socialistes français
+après avoir été délaissée par leurs confrères allemands,
+serait plus meurtrière et plus coûteuse encore que
+les guerres entre peuples. Ces dernières ne créent, en effet,
+que des ruines provisoires, alors que la première engendrerait
+une ruine définitive.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’homme ne donne tout son rendement que s’il est directement
+intéressé au succès de l’œuvre entreprise. De ce principe
+psychologique résulte que l’ouvrier ne touchant pas
+un salaire proportionnel à ses efforts pour la prospérité de
+son usine, et l’employé de l’État travaillant à prix fixe,
+fourniront toujours un rendement médiocre.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Si le socialisme consistait simplement à vouloir l’amélioration
+du sort des multitudes, tout le monde serait socialiste,
+mais les deux points fondamentaux de la doctrine :
+la lutte des classes et la suppression du capital, entraîneraient
+la désagrégation des sociétés et leur ruine.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Jamais le rôle du capital ne s’est révélé aussi important
+que pendant la guerre mondiale. Non seulement la puissance
+d’expansion économique d’un pays, mais surtout sa
+force défensive et par conséquent son indépendance, résultent
+de sa richesse. Il importe donc de ne plus entraver
+son développement comme ne cessent de le faire les législateurs
+dominés par les influences socialistes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les pays où les socialistes auront le pouvoir, non de
+détruire le capital, ce qui est impossible, mais de le faire
+émigrer, sont voués à une rapide décadence.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le rôle du capital, prépondérant dans la guerre actuelle,
+le sera plus encore dans les guerres futures. L’obus du canon
+de 75 coûte 60 francs, celui du 305, 2 500 francs. Pour
+détruire un canon ennemi à 4 kilomètres il faut tirer
+plus de 1 000 projectiles du 155 court. La destruction d’un
+canon ennemi valant 10 000 francs, coûte plus de
+300 000 francs avec le 155 et énormément plus avec des
+calibres supérieurs. Les spécialistes auteurs de ces calculs
+ont évalué à 25 milliards les dépenses de l’artillerie depuis
+le commencement de la guerre.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un pays sans capital est un pays sans défense.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La prodigieuse persistance des illusions socialistes se
+trouve bien marquée dans les lignes suivantes d’un savant
+écrivain. « La dure épreuve imposée depuis trois années
+au monde n’a rien appris aux socialistes. Ils tournent
+obstinément autour des mêmes formules, par lesquelles ils
+s’appliquaient jadis à créer les plus dangereuses illusions.
+Tout ce qu’ils voient dans cette guerre c’est la possibilité
+d’en tirer argument en faveur de cette lutte des classes
+sociales qui constitue le fond de leur doctrine. »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les nations peuvent-elles prospérer sans concurrences
+intérieures et extérieures ? Les socialistes résolvent facilement
+ce problème, mais l’expérience ne l’a pas résolu encore.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Vivant dans les théories abstraites indépendantes des
+lois économiques, les socialistes peuvent promettre aux
+foules les paradis dont elles sont avides. Limités par des
+nécessités économiques inflexibles, les adversaires du socialisme
+ne sauraient faire les mêmes promesses et posséder
+par conséquent le même prestige.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La plus dangereuse des erreurs socialistes, fut de ne pas
+comprendre que la lutte des classes nuit à une production
+dont l’ouvrier profite toujours. Les socialistes allemands qui
+enseignent cette lutte dans leurs livres, y ont pratiquement
+renoncé depuis longtemps.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il fallait entièrement ignorer les mobiles conduisant les
+hommes pour imaginer une société où tous les moyens
+de production seraient exploités en commun. Cette conception
+impliquant pour les peuples une étroite servitude ne
+pouvait germer que dans des cerveaux soumis à la rude
+discipline des casernes germaniques.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’intelligence, le capital et le travail sont les facteurs
+essentiels du développement industriel moderne. En lutte
+chez les nations que dominent les illusions socialistes, ces
+trois éléments ont fini, chez d’autres peuples, par former
+une association génératrice principale de leurs progrès.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il est impossible de dire si le capitalisme disparaîtra dans
+l’avenir. On ne peut nier aujourd’hui qu’après avoir transformé
+le monde en moins d’un siècle, il reste l’élément indispensable
+de ses nouveaux progrès.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Pour comprendre la persistance de certaines illusions
+socialistes il faut se souvenir que l’absurdité d’un dogme
+ne nuit jamais à sa propagation.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>On saisit la puissance de la religion socialiste en constatant
+que, malgré les irréparables désastres qu’elle faillit
+engendrer, ses adeptes n’ont rien perdu de leur foi et
+prétendent encore régir les sociétés avec leurs chimères.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La religion socialiste a fait de tels progrès dans certains
+esprits que parler de liberté individuelle, d’initiative, de
+limitation des droits de l’État, leur semble le langage
+d’un âge disparu.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Au point de vue des doctrines socialistes, la guerre
+présente deux phénomènes d’apparence contradictoire. Elle
+a d’abord déterminé l’effondrement des théories internationalistes
+en prouvant que les liens créés par la race sont
+beaucoup plus forts que ceux résultant des intérêts de
+profession. D’autre part, le développement de l’étatisme
+allant jusqu’au servage a momentanément réalisé le plus
+chimérique des rêves socialistes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les convictions mystiques échappant aux atteintes de
+la raison et de l’expérience, les socialistes verront
+seulement dans la guerre une confirmation de leurs doctrines.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les progrès de la religion socialiste vérifient cette loi de
+l’histoire que si les peuples changent parfois les noms de
+leurs dieux ils ne sauraient se passer de ces grands fantômes
+pour orienter leur vie.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c40"><span class="maigre small">CHAPITRE IV</span><br>
+Les qualités psychologiques
+nécessaires aux gouvernements.</h3>
+
+
+<p>Un chef d’État représente aujourd’hui une synthèse de
+volontés qu’il peut orienter, mais qui le dominent s’il ne sait
+pas les orienter.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>De même que le physicien connaissant les forces de la
+nature est maître des phénomènes, l’homme d’État capable
+de manier les forces psychologiques dirigerait à son gré
+les sentiments et les volontés des hommes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’homme d’État habile sait utiliser les illusions dont
+beaucoup d’âmes ne peuvent se passer. L’homme d’État
+inexpérimenté les persécute et en est victime.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’ignorance de la psychologie des peuples fut de tout
+temps une source d’erreurs politiques désastreuses.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les classes dirigeantes sont issues de concours révélant
+la mémoire, mais non les qualités de jugement et de caractère
+qui font la valeur de l’homme. Aussi les sociétés se
+trouvent-elles conduites par des chefs souvent médiocres.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Vivre exclusivement dans les livres empêche de comprendre
+les réalités. C’est pourquoi les gouvernements de
+théoriciens sont si dangereux pour un pays.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Plus un problème politique est difficile, plus on trouve
+d’hommes se croyant aptes à le résoudre.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’absence de clairvoyance et l’irrésolution constituent les
+plus habituels défauts des hommes politiques. Ne sachant
+pas diriger les événements, ils se laissent dominer par eux,
+et subissent tous les hasards.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Parmi les hommes politiques présidant aux destinées des
+peuples on rencontre beaucoup d’esprits simplistes, persuadés
+que les lois naturelles se modifient avec des décrets. Rares
+sont les esprits observateurs ayant le sens des possibilités
+et se bornant à orienter la marche des choses sans prétendre
+en transformer le cours.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les foules s’imaginent volontiers que leurs gouvernants
+appartiennent à une humanité supérieure infaillible. De là
+leurs fureurs dès qu’une défaillance révèle l’homme derrière
+l’idole.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La valeur d’un ministre dépend beaucoup de son
+entourage, mais l’art de choisir les hommes est encore
+plus difficile que celui de les gouverner.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Tel homme devenu ministre aurait dû être simple cocher
+et tel autre, resté cocher, mériterait d’être ministre, disait
+Napoléon. Sans doute, mais comment faire la distinction et
+découvrir les vraies capacités ?</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les pires tyrans sont moins dangereux que les gouvernants
+indécis. L’indécision fut toujours génératrice de catastrophes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Si tant d’hommes d’État se montrent irrésolus dans leurs
+actes, c’est faute d’avoir une idée nette de ce qu’ils veulent
+et de ce qu’ils peuvent.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’homme incapable de dominer ses nerfs est indigne
+d’occuper le plus humble échelon de la puissance politique.
+Si la guerre de 1870 devint inévitable, c’est que les négociations
+furent conduites par un ministre n’ayant pas assez de
+calme pour vérifier, avant d’agir, l’exactitude des faits
+rapportés dans la dépêche falsifiée qui déclencha le conflit.
+La subtile psychologie d’un diplomate ennemi réussit à utiliser
+notre irritabilité ethnique pour nous lancer dans une
+série de catastrophes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les chefs d’État doivent savoir discerner les mobiles
+susceptibles d’agir sur les diverses mentalités. Incapables
+d’un tel discernement, les diplomates allemands ne comprirent
+pas que la terreur, si efficace sur les Balkaniques, serait
+sans action sur les autres peuples.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une des plus dangereuses habitudes des hommes politiques
+médiocres est de promettre ce qu’ils savent ne pouvoir
+tenir.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>En politique les institutions importent moins que les
+mœurs.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les assemblées parlementaires constitueraient un régime
+politique suffisant si l’on pouvait les soustraire à l’influence
+des grands fantômes qui les oppriment : la peur, la jalousie
+et la haine. Ils furent depuis vingt-cinq ans les inspirateurs
+de persécutions et de lois désorganisatrices de
+l’industrie, des finances et de l’armée.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le sectarisme et la crainte des électeurs laissent difficilement
+aux législateurs une grande liberté de jugement.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Aux États-Unis, les attributions de l’État se trouvant
+peu nombreuses, les influences politiques demeurent sans
+action. Le rôle du politicien ne devient désastreux que
+dans les pays où l’État absorbe toutes les fonctions.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il fut toujours dangereux pour les peuples d’être conduits
+par des hommes plus préoccupés des effets de leurs mesures
+sur un parti que de la valeur de ces mesures et de leur
+intérêt général.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’homme d’État supérieur sait opposer l’évidence qu’il
+perçoit à l’erreur que l’aveuglement des partis politiques
+prétend lui imposer.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’inexpérience politique se manifeste généralement par le
+besoin d’accumuler des mesures restrictives. Prises un peu
+au hasard, elles sont généralement contraires à toutes les
+lois économiques et il faut bientôt les rapporter.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les gouvernements qui n’ont pas su créer l’opinion ne la
+connaissent souvent qu’au moment où elle les renverse.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les hommes d’État sans caractère tâchent vainement
+d’étayer leur faiblesse individuelle en l’associant à des faiblesses
+collectives.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>On ne peut rien attendre des hommes politiques pour
+lesquels le monde est un miroir reflétant seulement
+leurs désirs, leurs rêves et leurs craintes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Alors que le savant recherche la vérité sans craindre ses
+conséquences, le politicien médiocre s’en méfie et la
+considère comme une ennemie. Il censure son expression
+dans la vaine espérance de l’anéantir.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une des erreurs politiques les plus dangereuses est de
+confier à des orateurs brillants la direction des affaires
+publiques. Napoléon avait déjà remarqué que les grands
+orateurs aptes à gouverner une assemblée étaient incapables
+de conduire la plus modeste affaire.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un grand orateur est rarement un grand penseur. L’art
+de l’orateur consiste surtout à manier habilement les
+formules illusoires capables d’impressionner les foules.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’homme politique qui dépense son activité en paroles
+la dépense rarement en actions.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Pour les diplomates comme pour les femmes, le silence
+est souvent la plus claire des explications.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le véritable homme d’État se montre parfois intransigeant
+dans ses discours, mais jamais dans ses actes. Les
+nécessités qui régissent la vie des peuples modernes ne sont
+pas compatibles avec l’intransigeance.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Gouverner c’est pactiser, pactiser n’est pas céder.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Pour gouverner sagement, il ne faut pas oublier que
+l’influence du passé limite l’action possible de l’homme
+sur le présent. La foule des vivants reste toujours
+encadrée par celle des morts.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’idée que les hommes se font des choses est pour les
+gouvernants plus utile à connaître que la valeur réelle de
+ces choses.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Faire naître, grandir ou disparaître des sentiments et
+des croyances dans l’âme des peuples représente un des éléments
+essentiels de l’art de gouverner.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Savoir manier les sentiments d’un peuple, c’est diriger
+sa volonté. Savoir les perpétuer, c’est refaire son âme.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c41"><span class="maigre small">CHAPITRE V</span><br>
+Imperfections des gouvernements
+révélées par la guerre.</h3>
+
+
+<p>Le défaut de clairvoyance a été la caractéristique générale
+des hommes d’État avant et pendant la guerre. Les
+gouvernants capables de prévoir les événements seulement
+quelques mois d’avance sont exceptionnels.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’impuissance à prévoir et l’irrésolution s’expient toujours.
+Les Allemands ne songent pas sans terreur à la destruction
+qui eût menacé leur flotte si l’imprévoyance d’un
+ministre anglais ne leur avait jadis abandonné l’île
+d’Héligoland. Les Alliés ne peuvent se rappeler sans amertume
+que le déroulement de la guerre eût été tout autre
+si, au début de la campagne, un ministre avait possédé
+l’esprit de décision et la prévoyance nécessaires pour ordonner
+à quelques cuirassés de suivre les vaisseaux allemands
+quand ils se dirigèrent sur Constantinople.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un empereur clairvoyant eût compris que l’Allemagne
+était le pays de l’univers le plus intéressé à maintenir
+la paix. Il eût ensuite saisi la profondeur du conseil de
+Bismarck de ne jamais se brouiller avec la Russie.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les conséquences de l’imprévoyance ne se réparent guère.
+Les Alliés perdirent inutilement plus de 100 000 hommes a
+Gallipoli, dans la vaine tentative de réparer des fautes
+d’imprévoyance et d’indécision antérieurement commises.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un simple vocable : l’imprévision, résume les causes de
+la plupart des échecs dont furent victimes les Alliés au
+début de la guerre.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les maîtres des peuples continuent à vivre d’idées
+devenues sans valeur. Une des vérités les mieux démontrées
+par les faits est qu’un pays ne gagne rien à vouloir s’annexer
+des peuples étrangers contre leur volonté. L’Autriche en
+fit jadis l’expérience avec la Vénétie, l’Allemagne avec
+l’Alsace qui fut pour elle une cause de troubles et de dépenses
+pendant cinquante ans.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>« Trop tard », ce mot fut comme l’a dit un ministre
+anglais, l’explication de bien des revers.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Impuissante jadis dans le déroulement de l’histoire, la
+volonté des peuples est devenue un facteur essentiel de la
+politique moderne.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Si les grandes puissances sont si mal renseignées par
+leurs agents c’est que, pour être considérés de leurs chefs, ces
+agents se bornent à en refléter les opinions. Nos illusions
+sur les Bulgares et les Grecs, au début du conflit, n’eurent
+guère d’autres causes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les erreurs dans le maniement des forces psychologiques
+peuvent annuler la supériorité des armements. L’Allemagne
+en fit l’expérience à mesure que l’insuffisance psychologique
+de ses diplomates lui suscitait de nouveaux ennemis.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les gouvernements faibles sont, comme les individus
+sans caractère, peu redoutables pour leurs ennemis et
+dangereux pour leurs amis. La Russie durant la guerre
+illustra cet exemple.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un dictateur n’est qu’une fiction. Son pouvoir se dissémine
+en réalité entre de nombreux sous-dictateurs anonymes
+et irresponsables dont la tyrannie et la corruption
+deviennent bientôt insupportables.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Toute puissance sans responsabilité se transforme vite
+en tyrannie.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>On peut se faire une idée de la formidable puissance
+des marchands de vin et de la crainte qu’ils inspirent à
+nos législateurs en constatant que le plus illustre de nos
+ministres de la Guerre faillit être renversé pour avoir essayé
+d’entraver leur commerce, en raison de ses conséquences sur
+la santé du soldat.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les motifs de contester la valeur de notre Parlement
+sont nombreux, mais il faut reconnaître que, sans les
+grandes commissions issues de son sein, nous n’aurions
+jamais eu ni les munitions, ni les canons nécessaires à
+la défense. Un gouvernement absolu, mais prisonnier
+d’illusions bureaucratiques, n’avait pas réussi à les obtenir.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La surenchère, si générale en politique, fut toujours une
+dangereuse méthode. Elle peut être momentanément utile
+à des partis, mais jamais à des gouvernements.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Préférer l’utilité d’un jour à des vérités durables et
+gouverner d’après les opinions du moment, c’est créer pour
+l’avenir des situations sans remède.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c42"><span class="maigre small">CHAPITRE VI</span><br>
+Enseignements politiques
+déduits de la guerre.</h3>
+
+
+<p>Jamais l’art de gouverner n’aura été aussi malaisé
+qu’après la guerre. Une des plus grandes difficultés consistera
+peut-être à rompre avec les habitudes d’intervention
+universelles qu’avait nécessitées le conflit.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’art de manier avec certitude la gamme des sentiments
+qui font mouvoir les hommes ne s’enseigne ni dans les
+livres ni dans les écoles. Il est resté empirique et s’acquiert
+seulement par l’expérience. A en juger d’après toutes les
+erreurs de psychologie commises pendant la guerre, cette
+acquisition n’est pas facile.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les grands moteurs de la conduite des peuples sont les
+croyances et les intérêts. Les croyances ne pouvant être
+réduites ni par la raison, ni par la force, les gouvernants
+doivent se borner à concilier des intérêts. Plusieurs siècles
+de persécutions et de guerres sanglantes furent nécessaires
+pour établir la solidité de ce principe psychologique.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les hommes les plus aptes à guider les événements
+sont souvent entraînés par eux après les avoir conduits
+jusqu’à une certaine limite qu’ils ne peuvent d’avance
+prévoir.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les buts obtenus en politique sont parfois fort différents
+de ceux poursuivis. L’Allemagne ne se doutait certainement
+pas du service qu’elle rendrait à l’Angleterre en la forçant
+à la guerre. Pour le présent elle lui évita une lutte civile
+avec l’Irlande et consolida en un bloc homogène les éléments
+inconsistants de son immense empire. Pour l’avenir
+elle aura considérablement accru sa puissance industrielle
+et économique en lui faisant comprendre les dangers de
+l’infiltration germanique.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Grâce aux progrès de son industrie l’Allemagne eût vite
+conquis en temps de paix l’hégémonie rêvée. Elle aura bouleversé
+l’univers pour un résultat absolument contraire à celui
+qu’elle cherchait.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Laplace, dans son livre sur les probabilités, démontre
+« les avantages que la bonne foi a procurés aux gouvernements
+qui en ont fait la base de leur conduite. Voyez au
+contraire, ajoute-t-il, dans quel abîme de malheur les
+peuples ont été souvent précipités par l’ambition et par les
+perfidies de leurs chefs. Toutes les fois qu’une grande puissance
+enivrée de l’amour des conquêtes aspire à la domination
+universelle, le sentiment de l’indépendance produit entre
+les nations menacées une coalition dont elle devient presque
+toujours la victime ». Cette page écrite il y a plus d’un siècle
+contient des vérités qui resteront éternelles, quoique sans
+beaucoup de chances de recevoir une application pratique.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les luttes livrées pour des principes sont toujours fort
+longues. Telles dans l’antiquité les guerres médiques et
+dans les temps modernes les guerres de religion, la guerre
+de Trente Ans, les guerres de la Révolution. Si la guerre
+de sécession aux États-Unis dura seulement cinq ans, c’est
+que la ruine financière de l’un des partis en présence rendit
+impossible la continuation du conflit.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il est toujours dangereux pour une nation d’avoir un
+passé trop chargé d’iniquités.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Si puissant que devienne un peuple, si grandes que soient
+ses conquêtes, si supérieurs que puissent être ses armements,
+son pouvoir ne saurait durer dès qu’il constitue une menace
+permanente pour les autres peuples. Plus d’un conquérant
+en fit jadis l’expérience. Les Allemands la répètent à leur
+tour.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Frédéric II posait déjà les règles appliquées plus tard par
+ses successeurs quand il disait que la guerre est une affaire
+dans laquelle le moindre scrupule peut tout perdre. Suivant
+lui on ne saurait faire une guerre sans avoir le droit de
+pillage, d’incendie et de carnage.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Gouverner contre l’opinion est impossible, mais on peut
+la créer. Une des forces du gouvernement allemand fut
+d’avoir su, depuis longtemps, orienter l’opinion de son peuple
+vers la nécessité d’une guerre de conquête. Il y parvint
+avec l’aide des universités, des journaux et de nombreuses
+associations.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Des mesures d’exception imposées à un groupe politique,
+religieux ou ethnique ne font que le fortifier. Persécuté il
+augmente de cohésion, alors qu’il se dissout dès que cessent
+les inégalités de traitement. Cette loi psychologique a maintenu
+aux Juifs leur individualité à travers les siècles. Pour
+l’avoir méconnue l’empire d’Autriche verra forcément ses
+provinces se dissocier.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Conquérir un peuple peut être l’œuvre d’un jour. L’assimiler
+demande parfois des siècles. Souvent même le temps
+n’y suffit pas. L’Angleterre ne put jamais s’agréger l’Irlande,
+l’Autriche a toujours pour ennemis les peuples
+soumis à sa domination.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La violence ne suffit pas pour fusionner les âmes des
+races. Bien que l’histoire ait solidement démontré cette
+loi psychologique, les maîtres des peuples ne l’ont pas encore
+comprise.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’utilité des esprits supérieurs dans le gouvernement des
+peuples fut bien mise en évidence par l’histoire des vingt
+années qui suivirent la guerre de 1870. Le chancelier alors
+à la tête de l’Allemagne sut isoler la France en s’alliant
+à l’Italie, à la Roumanie et à l’Autriche, puis en obtenant
+la neutralité bienveillante de la Russie et de l’Angleterre.
+Cette situation disparut progressivement dès que l’Allemagne
+fut gouvernée par des chefs arrogants, toujours
+prêts à menacer l’Europe de la force allemande.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Pour les peuples de races, de langues, de religions ou
+d’intérêts différents, réunis par les hasards des conquêtes, il
+n’existe que deux formes possibles de gouvernement : l’autocratie
+pure ou une fédération de provinces autonomes.
+Ce dernier type de gouvernement s’impose aujourd’hui partout.
+L’Angleterre en fit l’expérience avec le Transvaal et
+l’Irlande, l’Autriche avec la Hongrie et bientôt, sans doute,
+avec ses autres provinces. La Russie, composée de peuples
+divers, arrivera probablement aux mêmes séparations après
+une série de bouleversements.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un peuple ne saurait espérer un gouvernement meilleur
+que lui-même. Aux âmes incertaines correspondent des
+gouvernements incertains.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Si les gouvernements démocratiques furent toujours jusqu’ici
+des gouvernements d’avocats c’est que les luttes parlementaires
+donnent à l’habitude de la parole un rôle prépondérant.
+Dans les civilisations à forme industrielle, la
+compétence technique devenant beaucoup plus nécessaire
+que la compétence oratoire, le technicien semble appelé à
+remplacer l’avocat. C’est une des réformes auxquelles
+songe le plus l’Angleterre. L’ancien type moyen du politicien
+orateur tend à disparaître.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dans les grands conflits, la force des peuples fait celle des
+gouvernants.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak"><span class="maigre small">LIVRE VII</span><br>
+Perspectives d’avenir</h2>
+
+
+
+
+<h3 id="c43"><span class="maigre small">CHAPITRE PREMIER</span><br>
+Quelques conséquences de la guerre.</h3>
+
+
+<p>La guerre européenne ouvre une de ces grandes périodes
+de l’histoire où, comme à l’époque de la Réforme et de la
+Révolution, les peuples changent leurs conceptions de la
+vie, leur idéal et aussi leurs élites.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>C’est au lendemain de la paix que se dérouleront les plus
+importantes répercussions de la guerre. Elle se prolongera
+dans des luttes économiques, industrielles et sociales qui
+transformeront l’avenir des peuples.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les conséquences matérielles du conflit européen seront
+moins importantes peut-être que les transformations mentales
+qu’il aura engendrées. Les changements du monde extérieur
+façonnent rapidement un nouveau monde intérieur.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’Europe ne verra sans doute pas ses frontières géographiques
+très modifiées par la guerre, mais ses frontières
+psychologiques se trouveront changées.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les guerres renversent toute l’échelle des valeurs morales.
+L’acte sévèrement réprimé comme crime en temps ordinaire
+devient vertu et gloire dans le combat. L’intérêt individuel
+s’efface. La vie humaine n’a plus qu’une importance collective.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La démonstration expérimentale que la domination militaire
+d’un peuple étranger constitue une opération coûteuse,
+improductive et par conséquent inutile, épargnera peut-être
+au monde de nouveaux carnages.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>On a justement remarqué que les grands génies apparurent
+souvent pendant les périodes de guerre. Le siècle qui
+vit naître Raphaël, Michel-Ange, Galilée, Copernic est
+celui où le monde se trouva le plus ravagé par des luttes
+féroces. C’est dans la vie des camps que Descartes composa
+sa <i>Méthode</i>. La guerre semblerait donc constituer un stimulant
+de toutes les énergies. Une foule de progrès scientifiques
+et industriels n’eussent probablement pas été réalisés sans
+le conflit actuel.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les guerres exaltent ou dépriment un peuple suivant
+son état mental quand elle éclate. La guerre de 1870
+déprima considérablement la France. La lutte actuelle
+réveilla au contraire ses activités endormies.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’Allemagne, en croyant s’assurer de nouveaux débouchés,
+ne réussit qu’a perdre ceux qu’elle possédait, surtout
+en Orient. Le Japon sera sans doute le principal bénéficiaire
+de la guerre européenne.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Que trouve à son foyer, quand ses blessures l’y ramènent,
+le soldat allemand qui rêvait d’une abondance illimitée
+créée par les richesses conquises ? La menace d’impôts
+nécessitant un écrasant labeur et une pauvreté sans espoir.
+Ces constatations faites par quelques millions d’hommes
+modifieront peut-être leurs idées sur les avantages des
+guerres.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les faits seuls pouvaient enseigner au peuple allemand ce
+que valaient les théories de ses philosophes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ruines économiques, clientèle disparue, relations commerciales
+rompues représentent la contrepartie des stériles
+victoires de l’Allemagne. Toutes les statistiques montrent
+que la « <span lang="de" xml:lang="de">Mittel Europa</span> », même parfaitement organisée,
+ne peut pas remplacer le commerce avec les autres pays.
+Devant le bloc économique de l’Europe centrale se dressera
+le bloc beaucoup plus fort des autres puissances.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les conséquences immédiates de la guerre seront fort
+tangibles : rareté de la main-d’œuvre et des matières premières,
+élévation des charges fiscales, nécessité d’accroître
+la production avec des ressources amoindries. En dehors
+de ces phénomènes visibles, surgiront des conséquences
+lointaines comprenant trop de possibilités pour être connaissables
+aujourd’hui.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un statisticien allemand évalue comme il suit le coût
+de la guerre européenne pendant les trois premières années :
+dépenses en argent 430 milliards, hommes tués 7 millions,
+estropiés 5 millions. Il serait difficile de découvrir ce que les
+auteurs de tels cataclysmes pouvaient y gagner.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Sans parler de pays comme la Russie où la banque,
+l’industrie et le commerce étaient entièrement germanisés,
+l’infiltration de l’Allemagne s’étendait rapidement partout.
+La guerre seule pouvait révéler le danger que l’empire
+allemand faisait courir à l’univers.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’agriculture prendra sans doute après la guerre
+une importance supérieure à celle de l’industrie. Les
+disponibilités de tous les peuples en céréales et en viande
+ayant été épuisées par les immenses armées qu’il fallait
+nourrir, ils chercheront vainement à se ravitailler au
+dehors. Une élévation énorme des prix en résultera jusqu’à
+ce que de nouvelles ressources alimentaires aient été
+créées. L’exploitation agricole des territoires et des colonies
+deviendra forcément la principale préoccupation des peuples.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dans certains pays, l’Angleterre notamment, l’industrie
+agricole était de plus en plus reléguée au dernier plan. La
+menace de disette créée par les torpillages la fit rapidement
+passer au premier rang. Il en sera de même dans tous les
+pays aspirant à conserver leur autonomie.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Se reporter à un demi-siècle en arrière suffit pour voir
+qu’avec une agriculture prospère et une industrie moyenne
+un peuple peut mener une vie beaucoup plus heureuse que
+celle résultant du développement exagéré de ses usines.
+Une conséquence utile de la guerre sera sans doute de
+faire abandonner un peu l’usine pour la terre.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ce sera surtout pendant la paix que la population civile
+sentira le poids de la guerre.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’appauvrissement des classes moyennes, conséquence
+de la guerre, ôtera aux pays un grand élément de stabilité.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La France sortira évidemment de cette guerre épuisée
+d’hommes et d’argent, mais dégagée peut-être des illusions
+politiques et sociales qui eussent fini par engendrer
+une irrémédiable décadence.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La guerre aura été une grande destructrice de toutes
+les routines : routines militaires, routines industrielles,
+routines mentales surtout.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c44"><span class="maigre small">CHAPITRE II</span><br>
+Les futures menaces de la politique.</h3>
+
+
+<p>De nouvelles croyances politiques se créeront nécessairement
+après la guerre chez les hommes nouveaux, mais, se
+heurtant à des conceptions trop anciennes pour être déracinées
+facilement, il en résultera de violents conflits.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les problèmes créés par la paix se trouveront aussi chargés
+d’imprévu que ceux soulevés par la guerre. Il serait désespérant
+que les politiciens seuls soient appelés à les résoudre.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il faut dès à présent songer qu’au lendemain de la guerre
+la France pourra se trouver sans matières premières, sans
+industries, sans fret, sans charbon, avec des impôts triplés
+et beaucoup de villes à rebâtir. Confier à des théoriciens
+politiques et non à des industriels, des agriculteurs et des
+commerçants la direction du pays, serait engendrer la ruine
+et l’anarchie.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’esprit critique et l’esprit dogmatique resteront toujours
+trop incompatibles pour n’être pas perpétuellement en
+lutte. Le premier appartient à la sphère du rationnel, le
+second à celle du mystique et de l’affectif.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’esprit dogmatique croit et ne raisonne pas. Il ne règne
+pas seulement dans les religions, mais aussi dans les institutions
+sociales et militaires.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le jacobinisme, le protectionnisme et le socialisme mis
+au service de l’étatisme pourront constituer après la guerre
+des fléaux aussi funestes que l’invasion germanique. Contraintes,
+inquisitions, réquisitions, taxations deviendraient
+alors les principaux moyens de gouvernement.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dans un pays où les partis politiques sont intolérants
+la centralisation administrative restera longtemps nécessaire.
+La décentralisation industrielle et financière semble
+seule possible.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La plus grande difficulté des futurs gouvernements sera
+d’équilibrer les intérêts souvent contraires des divers groupements
+sociaux de façon qu’ils ne se nuisent pas réciproquement
+et respectent l’intérêt général.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c45"><span class="maigre small">CHAPITRE III</span><br>
+Le droit et la force.</h3>
+
+
+<p>L’histoire philosophique du droit peut être divisée en trois
+phases successives : 1<sup>o</sup> <i>Le droit biologique</i>. Régissant la vie
+du monde animal et les rapports de l’homme avec les animaux,
+il a pour unique règle la loi du plus fort. 2<sup>o</sup> <i>Le droit à
+l’intérieur des sociétés</i>. Il est caractérisé par la domination
+de l’être collectif sur l’être individuel dans l’intérêt commun.
+3<sup>o</sup> <i>Le droit à l’extérieur des sociétés ou droit international</i>.
+Constitué uniquement jusqu’ici par la domination
+de la force, il se développera seulement lorsque les intérêts
+communs des peuples lui auront créé des sanctions.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Au sein d’une société, le droit prime la force. Dans les
+rapports entre sociétés différentes, c’est au contraire le
+droit qui est primé par la force.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Pour les peuples de mentalité purement militaire, le
+droit de faire une chose représente simplement le pouvoir
+d’accomplir cette chose. Le Peau-Rouge scalpant ses
+prisonniers, le cannibale les dévorant, le Germain pillant
+et massacrant, affirment avoir le droit de commettre ces
+actes puisqu’ils en ont le pouvoir. Le canon est le seul
+argument efficace contre de telles conception.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le droit de détruire les animaux a pour seul fondement
+la force résultant de notre intelligence. C’est en
+vertu du même principe que les philosophes allemands
+attribuent aux races humaines supérieures le droit
+d’anéantir les plus faibles. Toutes les civilisations seraient
+alors menacées de destruction par le groupe humain momentanément
+le plus fort et les peuples retourneraient à la
+barbarie de la préhistoire.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dégagées de leur contenu métaphysique, les définitions
+du droit se ramènent à celle du Digeste de Justinien : « ce
+qui dans chaque pays est utile à tous ou au plus grand
+nombre. » L’utilité serait donc le seul fondement du droit,
+mais, cette utilité variant suivant les pays, on ne saurait
+parler de droit universel.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les progrès des mœurs ont fini par créer certains principes
+qu’admettent toutes les nations civilisées et dont la violation
+soulève l’indignation universelle. Les peuples envisagent
+la défense de tels principes quand ils déclarent
+combattre pour le droit.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dans les relations entre individus d’une même société,
+le gendarme est le soutien nécessaire du droit. Dans les
+relations entre peuples, le canon seul a pu jusqu’ici remplacer
+le gendarme.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le droit est fils de nécessités sociales. Les lois ne
+peuvent être codifiées utilement que déjà stabilisées par la
+coutume.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les codes n’ont de valeur que fixés dans les âmes. Sans
+autres soutiens que le châtiment ils resteraient sans force.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le droit civil ne représenta d’abord qu’une extension du
+droit religieux. Les volontés divines se complétèrent plus
+tard par celles des rois et beaucoup plus tard encore par
+celles des collectivités. Pour certains peuples, comme les
+Musulmans, n’ayant pas séparé le droit civil du droit
+religieux, une loi non soutenue par la religion est sans
+prestige. Nos colonisateurs l’oublient quelquefois.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le droit de conquête, survivance des idées antiques, et le
+droit à l’indépendance, conception moderne des peuples,
+étant absolument inconciliables, les guerres entre l’Allemagne
+et le reste du monde se répéteront jusqu’à la disparition
+complète d’un de ces principes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’alliance d’un État faible avec un État fort n’a d’autre
+résultat possible pour l’État faible que son vasselage si
+l’État fort est vainqueur, et sa ruine si l’État fort est vaincu.
+La Turquie n’a retiré de son alliance avec l’Allemagne que
+la perte de l’Arabie, de l’Arménie, de la Mésopotamie,
+de la Syrie et une ruine financière complète.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le droit qui veut être respecté a pour compagne nécessaire
+la force.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La force n’opprime jamais l’idée pendant longtemps,
+parce qu’une idée opprimée devient vite génératrice de
+force.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les psychologues allemands enseignent que le succès
+entraîne une aveugle approbation et qu’aux yeux des peuples
+la cause triomphante a toujours le droit pour elle. Ils ont
+dû cependant constater que ce fut justement quand
+l’Allemagne était victorieuse que les neutres se dressèrent
+contre elle.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’abus d’une force finit par créer la destruction de cette
+force. Les violences et les crimes passés sont alors expiés
+par les fils qui gémissent longtemps sous le lourd fardeau
+des iniquités de leurs pères.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Rarement, au cours de l’histoire, la valeur d’un système
+philosophique put être expérimentalement jugée comme le
+fut pendant la guerre la thèse germanique conférant aux
+peuples forts le droit d’asservir les peuples faibles.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Asservir n’est pas conquérir.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La force n’ayant que des armes matérielles pour soutien
+finit par devenir aussi impuissante que le droit sans force.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le droit établi sur la violence peut s’imposer quelque
+temps, mais ne saurait durer. Il devient bientôt créateur
+de coalitions lui opposant un droit plus fort. La naissance
+de ces coalitions est une loi constante de l’histoire. On les
+vit se former après toutes les tentatives de domination
+européenne, sous Charles-Quint, Louis XIV et Napoléon.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un grand progrès pour les peuples fut d’organiser
+contre la force individuelle une force sociale plus
+puissante. Le principal progrès social de l’avenir, progrès
+lointain encore, sera de substituer à la force agressive
+d’un seul peuple la force collective de tous les autres.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’incendie des cathédrales, des bibliothèques et des
+œuvres d’art, les massacres systématiques, les déportations
+d’esclaves, représentent un recul de la civilisation qui, en se
+prolongeant, pourrait devenir définitif et priver les peuples
+de toutes les conquêtes morales élaborées par des siècles
+d’efforts.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Au point de vue du succès militaire, il semble avantageux
+d’être délesté de générosité, d’humanité, d’équité,
+et de respect des engagements, mais l’avantage n’est durable
+qu’à la condition qu’on reste indéfiniment le plus fort. Or,
+il n’est pas d’exemple dans l’histoire de peuples restés toujours
+les plus forts.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les peuples faibles ont facilement des scrupules. Les
+peuples forts n’en ont pas.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les conquérants divinisent la violence tant qu’ils demeurent
+les plus forts. Devenus les plus faibles, ils s’empressent
+de la maudire.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il a fallu aux juristes de la Haye une dose singulière
+d’illusions pour croire possible l’établissement d’un code
+dénué de sanctions. L’histoire ne connut jamais semblable
+code ni religieux ni civil.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Empêcher la violence de rester la loi définitive des relations
+entre peuples constituera peut-être le plus difficile
+problème de l’avenir. Aucun progrès de la civilisation ne
+sera cependant possible s’il n’est résolu.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La civilisation devra réaliser encore bien des progrès
+avant que les droits des peuples puissent avoir d’autres
+soutiens que le nombre de leurs soldats.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le rôle de la justice sociale est d’empêcher par la menace
+de sanctions la violation des règles nécessaires à la vie
+d’une société. Le rôle futur de la justice internationale sera
+le même quand il deviendra possible de lui découvrir des
+sanctions. Cette possibilité n’apparaît pas encore.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La méfiance générale contre les peuples violant leurs
+engagements et les lois de l’humanité sera sans doute le
+germe des sanctions nécessaires à la création d’un code
+international.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Qu’elle soit d’ordre moral ou matériel, représentée par la
+puissance des codes, des idées, des religions ou des armes,
+la force restera nécessairement souveraine du monde. Un
+des plus importants progrès de la civilisation serait de
+substituer les forces morales à la force armée.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les civilisations se bâtissent avec des idées, mais ne se
+défendent encore qu’avec des canons.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c46"><span class="maigre small">CHAPITRE IV</span><br>
+Les réformes et les lois.</h3>
+
+
+<p>Il faut de longues années de voyages et d’observations
+pour comprendre que les véritables réformes ne se font
+pas avec des lois.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Science et politique ne sauraient avoir les mêmes
+méthodes. La première est surtout préoccupée du général, la
+seconde du particulier. Étudiant des choses fixes ou artificiellement
+fixées, la science établit facilement les lois qui
+régissent les éléments des choses. La politique se trouve au
+contraire en présence d’êtres vivants et mobiles aux réactions
+souvent imprévues.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La valeur des institutions dépend uniquement de la façon
+dont elles sont appliquées. Aucune ne possède une souveraine
+vertu.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une réforme politique ou sociale est rarement utile quand
+elle ne succède pas à une transformation mentale.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les lois ne sont efficaces qu’à la condition de suivre les
+coutumes sans chercher à les précéder. Leur rôle est de
+sanctionner des usages et non de les créer.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une réforme n’est durable que si elle représente l’addition
+de petites réformes successives.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les lois et les règlements deviennent nuisibles quand, au
+lieu de traduire des nécessités d’intérêt général, ils ont simplement
+pour but de satisfaire les exigences d’un parti.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les lois cessent d’être justes quand elles s’appliquent
+à des êtres de mentalité inégale. Régir une colonie avec
+des codes européens sous prétexte d’assimilation constitue
+une dangereuse utopie.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un règlement n’est compris et respecté que formulé en
+termes brefs et clairs. Un long règlement est nécessairement
+mauvais parce qu’on ne peut en retenir toutes les
+parties.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une des forces de l’Allemagne est d’avoir su, grâce à sa
+militarisation, faire observer les règlements et les lois
+alors qu’ils sont peu respectés chez les peuples latins.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ébranler le respect d’une seule loi c’est ébranler la force
+de toutes les autres. Les décrets moratoires du début de la
+guerre fournissant des prétextes pour se soustraire à de
+formels engagements ont porté à l’armature sociale un coup
+dont elle ne se remettra que lentement.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un véritable progrès après la guerre ne serait pas
+d’édicter de nouvelles lois, mais d’en supprimer un grand
+nombre.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La guerre n’aura pas été sans utilité si elle nous fait
+découvrir qu’au lieu de réclamer sans cesse des réformes à
+l’État c’est nous-mêmes qu’il faudrait réformer.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Pas de force durable chez un peuple avec l’instabilité
+des lois, des institutions, des idées et des doctrines.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>On ne fait pas le droit, il se fait. Cette brève formule
+contient toute son histoire.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c47"><span class="maigre small">CHAPITRE V</span><br>
+La future interdépendance des peuples.</h3>
+
+
+<p>L’élévation générale du prix de la vie pendant la guerre
+et la privation, dans chaque pays, d’une foule de produits
+ont expérimentalement prouvé l’interdépendance industrielle,
+commerciale et financière des peuples. Les économistes
+la signalaient déjà, mais sans avoir jamais convaincu
+personne.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>On peut donner comme exemples de l’interdépendance
+des peuples, le fait qu’avant la guerre la métallurgie
+française de l’Est se procurait son charbon en Westphalie
+et lui donnait en échange des minerais de fer. Les
+métallurgistes français ne pouvaient pas plus se passer du
+charbon allemand que les métallurgistes allemands des minerais
+français.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’interdépendance des peuples s’est manifestée même pendant
+la guerre. Le coton nécessaire à la fabrication des
+explosifs venait des États-Unis, les nitrates utilisés en
+agriculture du Chili. Les pyrites indispensables dans la
+préparation de l’acide sulfurique, base de certaines munitions,
+venaient d’Espagne et de Norvège.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Malgré les avantages certains du libre-échange et la
+probabilité de son futur triomphe, la guerre aura donné
+une grande force au protectionnisme. Elle a, en effet, montré
+aux peuples la nécessité de produire le plus possible sur leur
+sol les matières dont ils ont besoin pour se rendre indépendants.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Malgré les indestructibles divergences de structure
+mentale qui les séparent, les peuples sont condamnés à des
+relations commerciales de plus en plus étroites. Ils continueront
+à se haïr, mais ne pourront éviter d’échanger les
+produits différents que chacun obtient suivant ses capacités,
+son sol et son climat.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>On peut raisonnablement espérer qu’après des luttes
+sauvages ayant détruit des millions d’hommes, dévasté
+d’antiques cités, ruiné de puissants empires, les philosophes
+allemands découvriront que, par suite de l’interdépendance
+des nations, un peuple industriel s’enrichit plus en exportant
+ses produits qu’en détruisant ses clients et leurs richesses
+à coups de canon.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Quand l’Europe obtiendra une paix prolongée, ce ne
+sera pas la force du droit ni des conventions internationales
+qui la maintiendront, mais la démonstration définitive de
+l’interdépendance économique des peuples.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Supérieure à toutes les volontés, l’interdépendance des
+peuples pourra provoquer une transformation profonde
+des idées qui mènent encore les nations et leurs maîtres.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c48"><span class="maigre small">CHAPITRE VI</span><br>
+La militarisation de l’Univers.</h3>
+
+
+<p>Depuis l’origine des âges, la condition nécessaire de la
+vie fut toujours l’aptitude à se défendre. L’être désarmé est
+rapidement écrasé.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les nécessités se subissent et ne se discutent pas. Bien
+qu’incompatible avec les progrès de la civilisation, le militarisme
+semble pourtant le seul moyen de défense connu
+contre les menaces d’États puissamment armés. Avant de
+songer à progresser, les peuples doivent éviter d’être asservis.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La militarisation du monde civilisé et toutes les régressions
+qui en seront la suite deviendront peut-être les caractéristiques
+du siècle actuel.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Après avoir été successivement à base religieuse, à base
+militaire, à base juridique, puis à base économique, les
+sociétés semblent retourner à l’état purement militaire.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le besoin d’expansion et de domination se développe
+fatalement chez les peuples dont le pouvoir militaire
+grandit. Leurs armements étant fort coûteux, ils essayent
+d’en tirer profit.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les armements du temps de paix constituent une prime
+d’assurance contre les attaques extérieures, mais le développement
+du matériel de guerre rendra cette prime si ruineuse
+que peu de peuples seront capables de la supporter.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Chez les nations très militarisées il n’existe d’autre droit
+que la volonté des chefs. La célèbre affaire de Saverne, où
+l’on vit un colonel prussien faire jeter dans une cave des
+civils dont la physionomie lui avait déplu, constitue un
+mémorable exemple de la mentalité créée par la substitution
+du droit militaire au droit civil.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un des plus difficiles problèmes de l’avenir sera de superposer
+aux civilisations raffinées un militarisme rigide,
+contraire au développement de l’intelligence, mais indispensable
+au maintien de l’indépendance.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Si, pour se protéger contre le militarisme allemand, tous les
+peuples de l’univers sont obligés de se militariser, l’individualisme
+disparaîtra forcément, même au sein des nations
+où il était le plus développé.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’exagération des armements, créatrice de la puissance
+d’un peuple, finit par entraîner sa ruine. Les empires fondés
+uniquement sur le militarisme succombent par le militarisme.
+La décadence de l’empire romain commença dès qu’il
+n’eut plus que des forces militaires pour soutien.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Quand les méthodes d’armement d’un peuple présentent
+une évidente supériorité, les autres nations sont bien obligées
+de les adopter, sous peine de se voir asservies. Malgré son
+horreur du germanisme, l’Europe est menacée d’en subir
+les principes militaires avec toutes les servitudes politiques
+qu’ils entraînent.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Supposons le militarisme allemand détruit. Comment
+l’empêcher de renaître, sinon en lui opposant un militarisme
+plus fort. Une militarisation universelle sera donc
+nécessaire pour démilitariser un seul peuple.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’Europe ne pourra éviter le militarisme que par
+suite d’une transformation profonde dans la mentalité du
+peuple germanique. Possible pour l’avenir, cette transformation
+est bien improbable aujourd’hui.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Tant que les conceptions militaristes de l’Allemagne
+n’auront pas été transformées, les peuples obtiendront des
+armistices, mais non une paix durable.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>On parle souvent d’une société des nations, mais, comme
+l’a déclaré un premier ministre au Parlement, cette
+société ne pourra être constituée que par les nations en armes.
+Or il est peu probable que des peuples bien armés restent
+longtemps pacifiques. Ce n’est pas du moins ce qu’enseignent
+la psychologie et l’histoire.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c49"><span class="maigre small">CHAPITRE VII</span><br>
+L’évolution industrielle
+des guerres modernes.</h3>
+
+
+<p>Le fondeur de canons est devenu le grand arbitre des
+temps nouveaux. Les maîtres du monde ne pourraient rien
+sans lui.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les guerres modernes sont des guerres d’industriels
+beaucoup plus que de généraux. Le génie de César et celui
+de Napoléon resteraient impuissants contre un adversaire
+possédant un nombre illimité de canons.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les effectifs ont joué un rôle important, mais non essentiel,
+dans la guerre actuelle. Les moyens de destruction
+mécaniques exercèrent une action prépondérante appelée à
+le devenir davantage encore avec les progrès de l’industrie.
+Dans l’avenir, ce ne seront pas sans doute les pays les plus
+peuplés, mais possédant le plus d’engins de destruction, qui
+acquerront la prédominance militaire.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les philosophes qui voudront montrer avec quelles difficultés
+s’établissent certaines vérités élémentaires rappelleront
+qu’il fallut de longs mois d’observation et la perte de
+plusieurs centaines de milliers d’hommes pour faire comprendre
+le rôle des tranchées, des fils de fer et des canons
+à longue portée.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La guerre s’est faite avec des éléments dont aucun n’était
+connu de nos généraux : sous-marins, tranchées, fils de fer,
+avions et canons lourds.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La tranchée constitue une forteresse mobile déplacée
+à volonté quand elle est prise ou détruite.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La tranchée moderne a rendu impossibles les batailles
+décisives d’autrefois comme celles d’Actium, d’Iéna et de
+Waterloo qui fixaient en une journée le sort d’un pays.
+Quoique très longues et très meurtrières les guerres actuelles
+restent cependant toujours indécises.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Primitivement dédaignée des chefs militaires, l’artillerie
+lourde finit par être considérée comme le grand
+facteur des batailles. Son efficacité, cependant, est limitée,
+puisque les Allemands ne réussirent pas à s’emparer de
+Verdun.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les difficultés de l’offensive moderne et la fréquente
+impossibilité de percer des lignes de tranchées sont mises en
+évidence par les statistiques affirmant que la destruction
+d’un mètre de tranchées coûte 30 000 francs, 3 tonnes
+d’acier et quatre à cinq jours de travail, alors que le travail
+d’un jour suffit pour refaire une tranchée de mêmes dimensions.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La guerre a prouvé une fois encore qu’un procédé de
+destruction quelconque engendre immédiatement la création
+des moyens de s’en protéger. Obusiers de 420, zeppelins,
+gaz asphyxiants, etc., ont vu bientôt leurs effets
+plus ou moins annulés. Le sous-marin lui-même ne saurait
+échapper longtemps à cette loi. Un agent de destruction
+vraiment invincible devrait posséder des effets assez instantanés
+pour anéantir les armées et les villes avant qu’elles
+aient le temps de se défendre.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Quand l’évolution industrielle des guerres aura pris tout
+son développement un nombre immense d’engins destructeurs
+sera facilement manié par un petit groupe de spécialistes
+exercés. La machine à tuer remplacera alors le guerrier
+comme la houille a remplacé l’esclave.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c50"><span class="maigre small">CHAPITRE VIII</span><br>
+Possibilités d’avenir</h3>
+
+
+<p>Dans les temps troublés le domaine de l’imprévisible
+enveloppe tellement celui du possible que la pensée recule
+devant les obscurités de l’avenir. Elle seule cependant est
+capable d’éclairer un peu la route où les peuples doivent
+s’engager.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les enseignements du passé ne suffisent plus à guider les
+peuples sur des routes inconnues. Obligés d’agir comme
+ils n’avaient jamais agi, leurs pensées s’orienteront vers
+des principes directeurs nouveaux créés par les nécessités
+nouvelles.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Bien qu’il soit contenu dans le présent, l’avenir n’y
+est perceptible que sous forme de possibilités.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les prévisions fondées sur des appréciations d’intérêts
+peuvent être rationnelles, il est rare cependant qu’elles
+soient justes. Les passions et les influences mystiques
+sont des mobiles de la vie des peuples devant lesquels
+toutes les considérations d’intérêts s’évanouissent.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Nos visions d’avenir sont surtout des visions d’espérances
+sans parenté nécessaire avec la réalité. On ne saurait
+les dédaigner, puisqu’elles furent de puissants mobiles
+d’action. Une humanité privée d’espérance aurait bien
+de la peine à vivre.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>En raisonnant de l’avenir d’après le passé et en se rappelant
+la persistance des idées d’origine mystique, on peut
+craindre pour l’Europe une nouvelle guerre de Trente Ans
+interrompue seulement par des paix incertaines. Le conflit
+aurait même des chances de durer davantage si la mentalité
+allemande ne change pas. Les défaites n’empêchèrent
+point en effet les Croisades et les guerres de religion de
+se renouveler aussi longtemps que persistèrent les illusions
+mystiques leur ayant donné naissance.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>A mesure que la civilisation se développe, elle fait
+surgir des conflits de plus en plus menaçants. Si
+toutes les aspirations hégémoniques : allemandes, russes,
+balkaniques, japonaises, etc., qui grandissait, entrent en
+lutte, l’ère de la paix sera close pour longtemps.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il est impossible de pronostiquer l’issue des guerres
+modernes d’après les règles applicables aux anciennes
+luttes. Une ou deux batailles perdues décidaient jadis du
+sort d’un peuple, les armées battues ne se remplaçant pas.
+La perte de quelques centaines de milliers d’hommes ne
+saurait entraîner aujourd’hui de solution décisive, en
+raison des moyens de défense actuelle et de la facilité de
+remplacer les combattants.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un des principaux enseignements des guerres nouvelles
+et qui peut-être empêchera leur répétition trop fréquente
+est que, dans une lutte mettant aux prises des millions
+d’hommes, la défaite complète et définitive de l’un des
+adversaires semble impossible. On détruit une armée, on
+n’anéantit pas un peuple.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Pour évaluer la durée possible d’une guerre, il faut considérer
+le but réel que les belligérants poursuivent. L’enjeu
+principal de la guerre européenne est en réalité Anvers
+et surtout Constantinople, clef commerciale de la Méditerranée,
+de l’Égypte et des routes de l’Inde. Posséder l’antique
+cité c’est tenir en vasselage économique une partie de
+l’Europe.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les réflexions les plus justes sur la nécessité, pour la
+France, d’éviter une paix incertaine furent formulées par
+un de nos ennemis, le prince de Hohenlohe : « La France,
+disait-il, combattra coûte que coûte jusqu’au bout ; le
+peuple français sent nettement qu’il y va de son existence. Il
+sait qu’il ne retrouvera jamais plus, à côté de lui, d’aussi
+nombreux et d’aussi puissants alliés ; il sait que s’il ne sort
+pas vainqueur de la lutte terrible actuellement engagée,
+toutes ses chances de victoire auront à jamais disparu. »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>On pourrait espérer que le souvenir des dévastations et
+des haines engendrées par le conflit mondial empêchera
+pendant longtemps le retour des guerres si l’on ne savait
+combien est courte la mémoire des peuples.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La destruction de merveilleuses cités par des hordes
+incapables de dominer leur férocité ancestrale permet de
+redouter l’anéantissement futur des chefs-d’œuvre épargnés
+par les siècles. L’avenir nous réserve peut-être un monde
+où toutes les œuvres d’art détruites seront remplacées par
+des usines, des casernes et des tranchées. Les peuples civilisés
+regretteraient alors d’avoir trop vécu.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les batailles de l’avenir, probablement aériennes, auront
+pour but principal l’incendie des cités et l’extermination
+de leurs habitants par de petites équipes d’ingénieurs. La
+destruction systématique de la population civile remplacera
+sans doute alors celle de la population armée.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un diplomate allemand affirmait qu’avec les progrès
+rapides des moyens de destruction la prochaine guerre
+amènera l’anéantissement de la race blanche. Sa disparition
+complète paraît douteuse, mais il est possible que
+si de telles luttes se répétaient, le sceptre de la prospérité
+passe entre les mains des nations de l’Extrême-Orient.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les peuples auront été tellement habitués par les formes
+nouvelles de la guerre à la mainmise de l’État sur la vie
+nationale, la liberté, la fortune et l’existence des citoyens,
+qu’on peut se demander si ce retour à l’antique servage ne
+deviendra pas la loi future du monde. Les notions de droit
+individuel et de liberté s’évanouiraient alors au point de
+n’être même plus comprises.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un des plus importants personnages de l’empire allemand
+demandait que, pour reconstituer les richesses perdues,
+l’état obligeât tous les citoyens à exercer un métier manuel.
+La fabrication des objets de luxe serait interdite, des impôts
+écrasants appliqués aux personnes prétendant conserver de
+tels objets, les tableaux notamment. Si ces projets se réalisaient,
+l’Allemagne deviendrait une gigantesque usine où,
+sous le bâton de caporaux rigides, la masse des citoyens
+fabriquerait des articles d’exportation et des canons, en
+échange d’une ration modeste de bière et de choucroute. Il
+faut une mentalité bien spéciale pour proposer comme idéal
+de vie un tel enfer.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La vie dans la caserne ou l’usine en attendant la mort
+sur les champs de bataille serait-elle vraiment l’aboutissement
+de tant de siècles de civilisation et d’efforts ? Autant
+vaudrait alors revenir à l’âge des cavernes. L’homme y
+vivait dans les dangers sans doute, mais il jouissait au
+moins de quelque liberté.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La seule chance possible d’une paix prolongée ne se trouvera
+ni dans une alliance des peuples, ces alliances étant
+incertaines, ni dans la démonstration de l’interdépendance
+industrielle des nations, la foi mystique dominant
+tous les intérêts, mais seulement dans la substitution chez le
+peuple allemand d’une philosophie nouvelle à l’ancien idéal
+mystique d’hégémonie. De telles transformations sont toujours
+très lentes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il semble peu probable que l’Europe puisse espérer revoir
+de longtemps une ère de liberté. En dehors même du militarisme
+qui la menace, comment échapperait-elle aux
+chaînes diverses que les théoriciens de l’étatisme et du
+socialisme rêvent de lui forger ?</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak"><span class="maigre small">LIVRE VIII</span><br>
+Dans le Cycle de la Science</h2>
+
+
+
+
+<h3 id="c51"><span class="maigre small">CHAPITRE PREMIER</span><br>
+Les vérités scientifiques et les limites
+de nos certitudes.</h3>
+
+
+<p>Le savant utilise les forces de la nature et en détermine
+les lois, mais il ignore profondément leur essence.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>A l’aurore des sciences les faits semblent facilement
+explicables. Quand la science grandit, des phénomènes aussi
+simples en apparence que l’électrisation d’un bâton de
+résine, la combustion d’une bougie, ou la chute d’un
+corps, deviennent inexplicables.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dans le domaine de l’observation la science n’a jamais
+fait faillite. C’est seulement dans le cycle des interprétations
+que cette faillite est réelle.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Toutes nos vérités scientifiques étant des approximations
+à notre mesure, leur interprétation dépend de la mentalité
+qui les formule.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les conséquences des lois scientifiques finissent généralement
+par prendre plus d’importance que la découverte de
+ces lois. Les trois principes fondamentaux de la thermodynamique
+s’énoncent en quelques lignes, mais ils ont donné
+naissance à de nombreux volumes d’explications.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les vérités scientifiques les plus sûres en apparence sont
+seulement de conventionnelles certitudes. C’est ainsi que les
+axiomes essentiels de la géométrie s’appliquent à des
+corps inconcevables pour la pensée. On essayerait vainement
+d’imaginer, par exemple, un point n’ayant pas trois
+dimensions. Un point réel, c’est-à-dire pensable, a forcément
+de l’étendue et peut par conséquent être traversé
+par plusieurs lignes parallèles, contrairement à l’un des plus
+célèbres axiomes de géométrie.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les grandes découvertes scientifiques débutent par des
+intuitions surgissant dans l’esprit sous forme d’hypothèses
+que doit ensuite vérifier l’expérience.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Refuser d’accepter l’hypothèse pour guide est se condamner
+à prendre le hasard pour maître.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les hommes de tous les âges ont vécu d’hypothèses mais,
+alors que l’ignorant les accepte comme des certitudes définitives,
+le savant ne leur accorde de valeur qu’après une vérification
+expérimentale. L’hypothèse est seulement pour lui
+un échelon de la vérité.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une doctrine scientifique et surtout philosophique n’a pas
+besoin pour triompher de s’appuyer sur des raisons très
+sûres. Il suffit qu’elle soit soutenue par des croyances très
+fortes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une banalité exprimée en termes algébriques cesse, pour
+beaucoup d’esprits, d’être une banalité. La théorie la plus
+incertaine se fait accepter facilement dès qu’elle est
+revêtue d’une forme mathématique.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’histoire des sciences montre que bien des propositions
+admises comme vérités sont le plus souvent de simples points
+de vue momentanés destinés à disparaître.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’ancienneté d’un dogme ne constitue nullement une
+preuve de son exactitude. Pendant deux mille ans les philosophes
+et les savants crurent à l’indestructibilité de l’atome.
+Aujourd’hui l’expérience a prouvé que la matière subit la
+loi universelle condamnant les choses à vieillir et mourir<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> C’est à l’auteur du présent ouvrage qu’appartient cette démonstration.
+Elle demanda dix ans de recherches expérimentales consignées
+en dix-huit mémoires résumés dans un livre, <i>l’Évolution de la Matière</i>,
+dont la 30<sup>e</sup> édition vient de paraître.</p>
+</div>
+<hr>
+
+
+<p>Même en matière scientifique, il est rare que nos convictions
+aient uniquement l’expérience pour soutien. Les
+théories les plus faciles à démontrer, celles de la circulation
+du sang ou de la dématérialisation de la matière, par
+exemple, ne furent acceptées qu’après l’assentiment de
+savants revêtus d’un prestige officiel<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> J’eus l’occasion de constater la justesse de cette proposition lorsque
+je fus pendant trois ans seul à soutenir, contrairement aux assertions du
+plus illustre des physiciens français, que les rayons émis par l’uranium
+ne se réfractant pas, ne se réfléchissant pas et ne se polarisant pas
+appartenaient à un champ nouveau de la physique.</p>
+</div>
+<hr>
+
+
+<p>L’utilité et la vérité sont des notions fort distinctes. On
+peut être obligé d’accepter une nécessité, mais il est dangereux
+pour le progrès de l’esprit humain d’identifier, comme
+le font les pragmatistes, le véridique et l’utile.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Deux vérités d’aspect contradictoire ne sont parfois que
+des fragments complémentaires d’une même vérité.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c52"><span class="maigre small">CHAPITRE II</span><br>
+Les vérités actives et les vérités inactives.</h3>
+
+
+<p>Au point de vue de leur action sur la conduite, nos certitudes
+pourraient être divisées en vérités actives et vérités
+inactives. Les vérités inactives se formulent en assertions
+banales que chacun répète sans être influencé par elles
+jusqu’à ce qu’une catastrophe en révèle la force.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une vérité qui se heurte à des sentiments, des passions,
+des croyances, des intérêts ou simplement à de l’indifférence,
+reste une vérité inactive. Elle cesse même, pour beaucoup
+d’esprits, de constituer une vérité.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Nous possédions avant la guerre un grand nombre de vérités
+inactives : la supériorité des canons à longue portée,
+l’utilité de nombreuses munitions, la valeur des tranchées et
+bien d’autres encore. L’expérience seule révéla leur valeur.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’énoncé d’une vérité est sans intérêt tant qu’elle ne
+frappe pas assez l’esprit pour devenir mobile d’action.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les catastrophes sont parfois nécessaires pour transformer
+en vérités actives les vérités inactives. L’arrêt du recul des
+Allemands après la bataille de la Marne montra, conformément
+aux théories de leurs livres, qu’avec des tranchées
+on arrête une invasion. Nous eûmes huit départements
+dévastés parce que cette vérité, active pour les
+Allemands, était restée inactive pour nous.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Certaines vérités sont inactives parce que leur simplicité
+apparente dissimule des conséquences difficiles à percevoir.
+On peut considérer, par exemple, comme une vérité évidente
+qu’il ne faut pas prétendre concurrencer ses rivaux sur des
+terrains où leurs ressources naturelles les rendront toujours
+les plus forts. Le contenu de cette vérité est très supérieur
+à sa partie évidente, puisqu’elle semble peu comprise
+encore. De sa compréhension complète, tout notre avenir
+économique dépend.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les vérités évidentes deviennent vite des vérités inactives.
+C’est pourquoi il faut souvent les répéter sous des
+formes diverses.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le succès d’une vérité dépend beaucoup du moment où elle
+est formulée. Quand un illustre général anglais prêchait à
+son pays, avant la guerre, la nécessité d’une armée puissante,
+il n’était pas écouté. De même dans le domaine de la science
+pure. Personne n’adopta les idées de Lamarck lorsque
+avant Darwin il enseignait le transformisme.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Des vérités capables d’illuminer l’avenir restent sans
+action sur le présent lorsque peu d’esprits sont aptes à
+en saisir la portée.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’erreur est parfois plus génératrice d’action que la
+vérité.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c53"><span class="maigre small">CHAPITRE III</span><br>
+La nature et la vie.</h3>
+
+
+<p>La vie d’un être représente la somme de l’existence de
+millions de petites cellules remplissant des fonctions fort
+différentes et se conduisant comme si elles constituaient des
+individualités distinctes, capables chacune de diriger son
+évolution dans un sens déterminé.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’être vivant est comparable à un édifice dont les pierres
+s’usant très vite devraient être sans cesse remplacées.
+L’édifice garde à peu près sa forme, mais il ne contient
+bientôt plus aucun de ses matériaux primitifs.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Durant leur évolution, les cellules d’un être vivant exécutent
+une série d’opérations physiques et chimiques infiniment
+plus compliquées que celles de nos laboratoires. Ces
+opérations n’ont rien d’un mécanisme aveugle, puisqu’elles
+varient suivant les nécessités du moment. Les choses se
+passent comme si les cellules étaient guidées par des intelligences
+différentes de la nôtre et dans bien des cas fort
+supérieures.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La petite cellule initiale d’où dérive chaque être vivant
+et qui, développée dans un sens déterminé, deviendra oiseau,
+homme ou chêne, contient un long passé et un immense
+avenir. Ce minuscule élément chargé d’un entassement
+de siècles révèle un monde de forces, orienté par un mécanisme
+dont la compréhension reste très au-dessus de notre
+intelligence.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le savant capable de résoudre les problèmes résolus à
+chaque instant par les cellules d’un être vivant posséderait
+une intelligence si immensément supérieure à celle des
+autres hommes qu’il mériterait d’être considéré comme un
+Dieu.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La terrible loi de la lutte pour la vie dont les civilisations
+tentent péniblement d’adoucir les effets semble bien une loi
+éternelle. Les cellules de notre propre corps luttent constamment
+entre elles. La lutte est aussi intense dans le
+monde végétal que dans le monde animal. Les plantes combattent
+sur terre pour une place au soleil et sous terre pour
+la possession des aliments du sol.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’instabilité et la lutte sont les lois de la vie. Le repos,
+c’est la mort.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les forces physiques, la radiation solaire notamment,
+déterminent les conditions de notre civilisation. Chaleur
+extrême ou froid extrême impliquent la vie sauvage ou tout
+au moins la barbarie.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Chaque âge géologique eut ses rois de la création. Aux
+modestes trilobites de l’âge primaire succédèrent les gigantesques
+reptiles de l’âge secondaire, et plus tard les mammifères
+d’où l’homme devait émerger un jour en attendant
+que le monde voie surgir de nouveaux maîtres. Ils seront caractérisés
+peut-être par une intelligence suffisante pour comprendre
+les phénomènes de la vie si inaccessibles aujourd’hui.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La loi de la transformation des êtres par mutations
+brusques qui tend à remplacer celle de l’évolution lente
+indique seulement qu’après une série successive de changements
+intérieurs inaperçus, les équilibres de l’être vivant ont
+été assez modifiés pour qu’une cause légère change soudainement
+leur aspect.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La mutation brusque est une révolution, mais une révolution
+couronnant une lente évolution. Les révolutions des
+peuples représentent une application du même principe.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dès que le temps intervient dans l’équation générale des
+choses, la petitesse infinie peut engendrer l’infinie grandeur.
+D’infimes polypes ont bâti des continents. Des îles et des
+montagnes furent créées par l’accumulation continue de
+petits grains de sable. Une fourmi à laquelle serait accordé
+le temps arriverait à niveler les plus hauts sommets.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le temps est forcément associé à toute création. Les
+dieux eux-mêmes ne pourraient rien sans lui.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La nature n’a nullement établi entre les animaux et
+l’homme l’abîme profond que nous essayons de marquer
+par les termes méprisants de notre langage. Pour nous, la
+femelle d’un animal n’est pas enceinte, mais pleine ; elle
+n’accouche pas, elle met bas ; elle ne meurt pas, elle crève ;
+elle n’est pas enterrée, mais enfouie. Notre dédain pour les
+animaux n’est dû qu’à l’ignorance de notre parenté avec
+eux.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il est toujours imprudent de parler des buts supposés de
+la nature, alors que nous la connaissons si peu. Elle
+agit dans un plan fort différent du nôtre. Ses valeurs ne
+sont pas nos valeurs et elle ignore nos mesures.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Lorsque, pour justifier leurs dévastations, les Allemands
+rappellent comment la nature fit progresser les êtres en
+détruisant les plus faibles, ils oublient que tous les progrès
+de la civilisation ont justement consisté à soustraire l’homme
+aux forces de la nature. Elle nous dominait jadis, nous la
+dominons aujourd’hui.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La civilisation et la nature semblent poursuivre des buts
+fort distincts et souvent même contradictoires. La justice
+est une création humaine indispensable à l’existence des
+sociétés, mais que les forces aveugles de la nature ne connaissent
+pas.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c54"><span class="maigre small">CHAPITRE IV</span><br>
+La matière et la force.</h3>
+
+
+<p>L’évolution de la pensée scientifique a conduit de la
+certitude absolue à des incertitudes progressives. Il y a
+cinquante ans la science représentait un cycle de vérités
+que le doute n’effleurait jamais. Les fondements de l’édifice
+étaient d’une imposante grandeur. Des équations savantes
+reliant les éléments irréductibles des choses le temps,
+l’espace, la matière et la force, semblaient tracer à la
+nature ses lois. Les découvertes récentes ont anéanti
+toutes nos illusions sur la simplicité de l’univers.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La mécanique classique, jadis en apparence la plus sûre
+des sciences, est celle qui révéla le plus d’incertitudes
+dès que l’expérience toucha ses fondements. A l’époque
+où ses adeptes croyaient expliquer le monde avec les
+équations du mouvement, l’univers paraissait fort simple.
+Aujourd’hui l’impuissance de la dynamique à interpréter
+les choses est devenue évidente. La mécanique énergétique
+qui ne voit dans les phénomènes que des mutations
+d’énergie, n’a pas réussi davantage à donner des explications
+plus sûres.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les nouvelles expériences sur la variation de la masse
+avec sa vitesse, sur l’identité de la matière et de la force,
+sur le rayonnement de l’énergie par éléments de grandeurs
+variables dits <i>Quanta</i> et par conséquent sur la substitution
+du discontinu au continu dans les phénomènes, ont suffi à
+montrer la faible solidité de principes scientifiques considérés
+jadis comme indestructibles.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un éminent mathématicien faisait justement remarquer à
+propos des idées nouvelles, qu’aujourd’hui on voit une même
+théorie « s’appuyer tantôt sur les principes de l’ancienne
+mécanique et tantôt sur les hypothèses qui en sont la négation ».
+Très sûre quand elle se limite au domaine des faits,
+la science devient plus incertaine chaque jour dans celui
+des interprétations.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les concepts de la mécanique, déjà tant modifiés dans ces
+dernières années, devront changer encore quand sera généralisée
+l’idée que la matière représente simplement une
+forme d’énergie douée d’une provisoire fixité. La matière et
+la force, qui semblaient jadis constituer deux mondes séparés,
+apparaissent aujourd’hui comme les formes différentes d’une
+même chose<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Voir <i>l’Évolution des Forces</i>, par Gustave Le Bon, in-18,
+16<sup>e</sup> édition.</p>
+</div>
+<hr>
+
+
+<p>Tous les éléments de la nature semblent reliés par d’invisibles
+liens. Entraîné par les fils de l’attraction, l’océan
+oscille entre les astres et la terre. Le volume d’un corps varie
+constamment avec la température de son milieu. La table
+sur laque j’écris ces lignes est soumise aux attractions de
+tous les astres de l’univers et les attire à son tour. Rien
+ne reste isolé dans le mécanisme du monde.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les phénomènes imprévus révélés par la découverte de
+la dissociation de la matière ont prouvé que nous sommes
+entourés de forces gigantesques à peine soupçonnées obéissant
+à des lois encore ignorées. La plus colossale de ces forces,
+l’énergie intra-atomique, était aussi inconnue il y a quelques
+années que le fut l’électricité pendant de longs siècles.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les réactions chimiques, origine des forces que nous
+utilisons, modifient l’équilibre des molécules, mais effleurent
+à peine la stabilité des atomes. Le jour où la science
+parviendra à désagréger entièrement les atomes d’un corps,
+elle aura entre les mains une source colossale d’énergie qui
+rendra inutile l’emploi de la houille et transformera entièrement
+les conditions d’existence des peuples.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Sous son apparente immobilité, la matière la plus stable,
+un bloc de marbre par exemple, possède une vie intense et
+une impressionnabilité extrême facilement révélées par
+certains instruments tels que le bolomètre.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La matière, considérée jadis comme un élément inerte
+image du repos, ne subsiste que grâce à l’immense rapidité
+du mouvement tourbillonnaire des atomes qui la composent.
+La matière c’est de la vitesse et non du repos.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La matière représente un état d’équilibre entre les forces
+internes dont elle est le siège et les forces externes qui
+l’enveloppent. La définition d’un corps reste donc inséparable
+de celle de son milieu. Le métal le plus dur se
+transforme en vapeur quand son milieu éprouve certaines
+variations. L’eau devient solide, liquide ou gazeuse
+suivant le milieu où elle est plongée.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il est frappant de constater avec quelle difficulté la
+science qui observe si facilement les faits arrive à en déterminer
+la loi. Plus d’un demi-siècle de pénibles recherches
+fut nécessaire pour s’apercevoir que les lois déterminant
+l’apparition d’un mode quelconque d’énergie : chaleur,
+électricité, mouvement, etc., étaient identiques à celles
+qui régissent l’écoulement d’un liquide et qu’il n’y a par
+conséquent aucune manifestation possible d’énergie sans
+dénivellation de certains éléments.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dans la nature, la petitesse apparente des éléments est
+parfois sans rapport avec la grandeur de leurs effets. La
+cellule initiale d’un éléphant ou d’un chêne est beaucoup
+moins grosse qu’une tête d’épingle. Un minuscule fragment
+de métal contient une quantité immense d’énergie intra-atomique.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Avec une force quelconque de la nature on peut obtenir
+toutes les autres, sauf celles qui animent les êtres. La vie
+seule crée la vie.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c55"><span class="maigre small">CHAPITRE V</span><br>
+Visions philosophiques.</h3>
+
+
+<p>Personnifiée sous forme d’un être jugé d’après nos sentiments
+humains, la nature apparaîtrait douée de qualités fort
+médiocres. Sa férocité serait révélée par l’obligation où elle
+met toutes les créatures de s’entre-dévorer pour vivre.
+Son intelligence semblerait restreinte, puisqu’on la voit
+essayer des formes successives nombreuses avant d’en réussir
+de plus parfaites. Sa bienveillance à notre égard serait
+tenue pour nulle, puisque l’existence d’un funeste microbe
+est aussi soigneusement assurée que celle des plus puissants
+génies.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Interrogé sur ses intentions, l’être personnifiant la
+nature répondrait sans doute que dominé par la nécessité
+et le temps il ne possède aucune volonté et ne lit pas mieux
+que les créatures dans le livre du destin.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les hommes n’ont jamais cessé de rêver d’éternité et
+cependant l’éphémère les domine toujours. Les plus grands
+empires se sont évanouis, les dieux eux-mêmes sont tombés
+en poussière et aujourd’hui l’astronomie montre que les astres
+peuplant le ciel finissent aussi par disparaître.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Nos idées sur les choses varient nécessairement suivant que
+l’on considère la forme éphémère de ces choses ou leur contenu
+éternel.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les religions apprenaient jadis à l’homme à regarder
+dans le passé et le considéraient comme déchu de sa primitive
+splendeur. La science montre au contraire que
+le progrès est dans l’avenir. Nos efforts créent la puissance
+de l’humanité future.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>A l’éternité individuelle promise par les anciennes
+croyances doit se substituer le sentiment de continuité et
+de perfectibilité de la race. Cet idéal n’est pas insuffisant,
+puisque sur les champs de bataille des millions d’hommes
+sacrifient leur vie pour assurer la prospérité future d’êtres
+qu’ils ne verront jamais.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’esprit humain préférera toujours une interprétation
+chimérique à l’absence d’explications.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les lois des phénomènes sont écrites dans un livre dont une
+existence entière ne suffit pas à déchiffrer quelques lignes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Rester convaincu que le monde est dominé par des
+fatalités occultes contre lesquelles l’homme demeure impuissant,
+c’est oublier que tous les progrès de la
+science consistent justement à dissocier des fatalités.
+Les grandes épidémies cessèrent d’être des fatalités quand
+leurs causes furent connues.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les progrès de la civilisation représentent les triomphes
+successifs de l’homme dans sa lutte contre les fatalités de la
+nature.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’histoire semble prouver qu’il est plus facile de subjuguer
+la nature que ses propres sentiments. Les forces naturelles
+sont asservies, le soleil, la foudre et l’océan deviennent nos
+esclaves, mais nous n’avons pas encore réussi à dominer
+certains instincts de notre animalité primitive.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’astronomie étant incapable de déterminer la trajectoire
+de trois corps agissant les uns sur les autres, on conçoit
+l’impossibilité de calculer l’action réciproque des milliers
+d’éléments intervenant dans les phénomènes sociaux. Une
+prévision n’est possible que si l’un de ces éléments devient
+très prépondérant à l’égard des autres.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La science ne pourra jamais servir de base à une morale
+parce qu’aucune comparaison possible n’existe entre les lois
+morales et les lois physiques. Les premières représentent des
+nécessités sociales variables, d’un peuple à un autre. Les
+secondes sont universelles et ne varient jamais.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Toutes nos définitions se ramenant à des comparaisons,
+ce qui n’est comparable à rien, comme l’espace, le temps et la
+force, n’est pas susceptible de définition, mais seulement de
+mesure.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’appréciation philosophique de la valeur des choses
+dépend entièrement du point de vue de l’observateur.
+Une intelligence supérieure indépendante du temps
+envisagerait les races humaines comme d’insignifiantes
+fourmilières peuplant un globe voué par son refroidissement
+progressif à une mort certaine. Un esprit considérant
+seulement la nature verrait dans le plus grand
+génie et dans la plus humble moisissure des organismes
+du même ordre momentanément surgis de la matière et
+destinés à y retourner bientôt. Au point de vue exclusivement
+humain, l’homme devient au contraire le centre d’un
+univers dont la durée est assez longue pour sembler éternelle.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les dissertations sur la vanité des choses et sur les mystères
+qui nous enveloppent ne doivent pas trop retenir
+nos pensées. La vraie sagesse est de suivre sa destinée, sans
+se préoccuper des buts mystérieux d’un univers que nous
+ne comprenons pas. Que serait la vie des éphémères ne
+vivant qu’un jour s’ils employaient leur temps à disserter
+sur la brièveté de ce seul jour ?</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Pour les dieux de prescience infinie dont les religions
+peuplent le ciel, l’avenir en raison même de cette prescience
+est aussi fixé que le passé l’est pour nous. Parcourant
+à leur gré l’échelle infinie du temps, ils ne sauraient
+distinguer l’étroite ligne de séparation entre le passé
+et l’avenir que nous nommons le présent.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La poursuite du bonheur et celle de la vérité sont fort
+distinctes. Pour l’homme soucieux de son bonheur, il
+est sage de ne pas trop rechercher les fondements des choses.
+Le chercheur avide seulement de vérité doit au contraire
+essayer de tout approfondir.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La découverte philosophiquement la plus haute, puisqu’elle
+nous ferait pénétrer dans l’essence des choses et côtoyer
+l’absolu, serait d’arriver à connaître la matière et les forces
+autrement que par leurs relations avec le monde extérieur.
+Les concevoir autrement est actuellement impossible,
+puisque ce sont uniquement ces relations qui constituent
+les propriétés permettant de définir les choses.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Chaque science aboutit bientôt à un mur de causalités
+inaccessibles. Il n’est pas un seul phénomène dont la cause
+première soit connue.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’observation astronomique révèle que les astres sont à
+divers âges d’évolution. Ils semblent donc parcourir le
+cycle fatal des choses : naître, grandir, décliner et mourir.
+Des mondes peuplés comme le nôtre, couverts de cités florissantes,
+remplis des merveilles de la science et de l’art, ont dû
+plus d’une fois sortir de la nuit éternelle et y rentrer
+sans rien laisser derrière eux.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’univers et les êtres qui l’habitent représentent des
+formes transitoires régies par des forces éternelles.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>Les nouveaux problèmes</div></td></tr>
+<tr><td class="drap sc">Introduction</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c1">1</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>LIVRE I<br>
+Les forces qui mènent l’histoire.</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">1. Les puissances matérielles et morales</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c2">7</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">2. Les forces biologiques et affectives</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c3">9</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">3. Les forces mystiques</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c4">13</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">4. Les forces collectives</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c5">17</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">5. Les forces intellectuelles</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c6">22</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">6. Les interprétations de l’histoire</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c7">26</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">7. Les explications et les causes</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c8">29</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">8. L’imprévisible en histoire</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c9">32</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>LIVRE II<br>
+Pendant les batailles.</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">1. La genèse psychologique des grands conflits</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c10">37</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">2. Éléments psychologiques des batailles</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c11">40</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">3. L’âme nationale et l’idée de Patrie</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c12">43</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">4. La vie des morts et la philosophie de la mort</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c13">48</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">5. Changements de personnalité créés par la guerre</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c14">50</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">6. Les formes du courage</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c15">51</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">7. L’art de persuader et l’art de commander</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c16">57</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>LIVRE III<br>
+La psychologie des peuples.</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">1. L’âme des peuples et sa formation</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c17">63</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">2. Psychologie comparée de quelques peuples</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c18">68</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">3. L’incompréhension entre races différentes</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c19">75</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">4. Rôle des illusions dans la vie des peuples</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c20">78</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">5. Les Opinions individuelles et la conduite</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c21">82</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">6. Les opinions collectives</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c22">86</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">7. Les idées dans la vie des peuples</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c23">88</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">8. La vieillesse des peuples</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c24">94</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>LIVRE IV<br>
+Facteurs matériels de la puissance des nations.</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">1. L’âge de la houille</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c25">101</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">2. Les luttes économiques</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c26">104</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">3. Le conflit entre les conceptions chimériques
+et les nécessités économiques</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c27">108</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">4. Le rôle de la fécondité</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c28">112</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>LIVRE V<br>
+Facteurs psychologiques de la puissance des peuples.</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">1. Rôle de certaines qualités secondaires
+dans la vie des peuples</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c29">119</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">2. La volonté et l’effort</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c30">121</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">3. L’adaptation</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c31">125</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">4. L’éducation</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c32">128</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">5. La morale</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c33">133</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">6. L’organisation et la compétence</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c34">136</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">7. La cohésion sociale et la solidarité</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c35">141</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">8. Les révolutions et l’anarchie</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c36">145</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>LIVRE VI<br>
+Le gouvernement moderne des peuples.</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">1. Les progrès démocratiques</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c37">153</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">2. L’étatisme allemand et l’étatisme latin</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c38">156</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">3. La religion socialiste</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c39">164</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">4. Les qualités psychologiques nécessaires aux gouvernements</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c40">172</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">5. Imperfections des gouvernements révélées par la guerre</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c41">179</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">6. Enseignements politiques déduits de la guerre</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c42">183</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>LIVRE VII<br>
+Perspectives d’avenir.</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">1. Quelques conséquences de la guerre</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c43">191</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">2. Les futures menaces de la politique</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c44">197</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">3. Le droit et la force</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c45">199</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">4. Les réformes et les lois</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c46">206</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">5. La future interdépendance des peuples</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c47">209</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">6. La militarisation de l’Univers</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c48">212</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">7. L’évolution industrielle des guerres modernes</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c49">216</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">8. Possibilités d’avenir</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c50">219</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>LIVRE VIII<br>
+Dans le cycle de la science.</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">1. Les vérités scientifiques et les limites
+de nos certitudes</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c51">227</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">2. Les vérités actives et les vérités inactives</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c52">231</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">3. La nature et la vie</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c53">234</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">4. La matière et la force</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c54">239</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">5. Visions philosophiques</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c55">244</a></div></td></tr>
+</table>
+</div>
+
+<p class="c gap small">3374-17. — Corbeil. Imprimerie Crété.</p>
+
+
+
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75601 ***</div>
+</body>
+</html>
+
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