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+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75581 ***
+
+
+
+
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+
+
+ SCIENCE ET RELIGION
+ Études pour le temps présent
+
+ Comment je suis arrivé à croire
+
+ CONFESSION D’UN INCROYANT
+
+ PAR LE
+ Dr FRANCUS
+
+
+ PARIS
+ LIBRAIRIE B. BLOUD
+ 4, RUE MADAME ET RUE DE RENNES, 59
+
+ 1901
+ Tous droits réservés.
+
+
+
+
+AU LECTEUR
+
+
+Ceci n’est pas un traité philosophique ou religieux, mais simplement le
+résumé de Notes de conscience intime laissées par un homme qui, après
+avoir été libre penseur, à la façon dont on entend ce mot, c’est-à-dire
+hostile à toute idée religieuse, s’est retrouvé, dans la suite des
+temps, par l’effet de la réflexion et de l’expérience, ramené à des
+conceptions différentes sur Dieu, sur l’univers, sur la nature humaine
+et sur la religion chrétienne.
+
+L’auteur, mort récemment, a été, même pendant les aveuglements de sa
+jeunesse, un curieux observateur du monde et de lui-même. Le fond de son
+caractère était une complète indépendance d’esprit, une franchise sans
+limites, et un mépris absolu du qu’en dira-t-on? Mais, après avoir eu
+toutes les hardiesses de l’esprit, il avait compris qu’il fallait les
+tempérer par cette sorte de raison pratique qu’on appelle le bon sens.
+Par suite de quoi, il préférait les simples aux philosophes, non pas aux
+vrais, qui sont rares, mais aux faux dont la société est pleine, prisant
+fort peu notamment ceux d’outre-Rhin et leurs imitateurs de ce côté des
+Vosges, les uns et les autres lui apparaissant pour la plupart comme de
+parfaits pédants. Il causait plus volontiers avec un paysan qu’avec un
+lettré, trouvant plus de droiture naturelle dans les âmes incultes, et
+persuadé qu’à défaut de science acquise, c’est là qu’on trouve mieux
+cette science infuse, qui, pareille à l’instinct des animaux, leur
+découvre, même dans l’ordre métaphysique, des vérités qui restent
+cachées à la science orgueilleuse. Il avait cru longtemps à la bonté
+native de l’homme, mais il avait dû en rabattre, non seulement à cause
+des tristes résultats historiques de cette théorie, mais encore parce
+que l’observation lui avait démontré l’action profonde des climats, des
+circonstances et de l’atavisme, le tout, d’ailleurs, modifiable sous
+l’influence religieuse. Il ne séparait pas l’honnêteté de la vie de la
+rectitude de la pensée et croyait que toute lacune dans l’une avait
+nécessairement son contre-coup dans l’autre. Il avait en horreur les
+politiciens et les esprits forts et ne voyait guère dans ces derniers
+qu’une forme spéciale de débilité intellectuelle. Il se défiait
+particulièrement des suggestions que peuvent nous fournir l’amour propre
+ou la vanité, et disait que si la réserve et l’humilité pouvaient être
+mises en potion, c’est celle dont nous aurions tous le plus besoin de
+faire usage.
+
+Il passait, parmi ses amis et connaissances, pour être plus songeur que
+savant, mais il y avait unanimité pour dire de lui: C’est un brave homme
+et un homme de bon sens; et c’était l’éloge dont il était le plus fier
+intérieurement, car autrement personne n’avait une plus modeste opinion
+de soi-même. Dans sa conversation comme dans ses écrits, il dédaignait
+les arguties et croyait être dans l’esprit du génie français comme dans
+celui de la langue française, en n’admettant que des idées claires
+confinant à des solutions pratiques.
+
+Ces notes sont une sorte de récit de voyage à travers la forêt du doute,
+voyage qui a duré plus d’un quart de siècle, et au bout duquel il
+s’était convaincu que la religion chrétienne n’a pas de plus grand
+ennemi que l’ignorance ou des préjugés faciles à dissiper par un examen
+approfondi et de bonne foi; que, plus on étudie ses dogmes et sa
+doctrine, plus on y trouve de sagesse et de raison; enfin que sa
+pratique elle-même est infiniment plus aisée qu’on ne pense, et que là
+seulement se trouve le repos d’âme auquel chacun de nous aspire
+invinciblement. Et, comme il y avait trouvé ce repos, il nous a semblé
+que la lecture de ces notes pouvait présenter un véritable intérêt, ou
+même servir de guide, aux voyageurs de l’heure présente égarés dans les
+parages difficiles où il a si longtemps erré. C’est pourquoi...
+
+Nous lui laissons la parole.
+
+Docteur FRANCUS.
+
+
+
+
+COMMENT JE SUIS ARRIVÉ A CROIRE
+
+CONFESSION D’UN INCROYANT
+
+
+
+
+I
+
+LE PREMIER DES MOBILES ANTI-CHRÉTIENS
+
+
+En cherchant dans mes souvenirs la plus lointaine histoire de ma
+métaphysique, je trouve qu’elle a débuté par une foi simple et naïve à
+l’enseignement religieux que je recevais. Et je pense qu’il en a été
+pour tout le monde à peu près de même. La nature étant pleine de
+mystères dont l’existence s’impose, l’acceptation des dogmes
+traditionnels, qui en donnent l’explication, est beaucoup plus naturelle
+chez l’enfant que leur négation, car il faut à l’esprit quelque temps et
+quelque étude avant qu’il songe à les discuter.
+
+Les avais-je bien examinés quand je me suis déclaré libre penseur?
+Étais-je bien capable d’abord de faire cet examen? Cela me paraît
+aujourd’hui plus que douteux. Le fait est que je les rejetai, agissant
+en cela comme le plus grand nombre, sous une influence qui n’était pas
+celle de l’esprit.
+
+Quand on songe aux services qu’a rendus le christianisme à la pauvre
+humanité, la première pensée est de dire de lui ce qu’on a dit de Dieu
+lui-même que, s’il n’existait pas, il faudrait l’inventer. Et cependant
+il y a, il y a eu et il y aura probablement toujours dans certaines
+têtes une sorte de rage contre lui.
+
+Pourquoi cela? La cause est facile à trouver. Elle est dans l’obligation
+qu’il impose à l’homme de réfréner ses passions. C’est pourquoi l’homme
+vicieux est naturellement son ennemi comme le malfaiteur est l’ennemi du
+gendarme.
+
+De même, le jeune homme, une fois émancipé, devient facilement, s’il n’a
+pas reçu une éducation solide, l’ennemi de la religion. Il est dominé
+par les sens, quand il ne l’est pas par des principes supérieurs. Il
+peut en être quelquefois autrement, mais c’est l’exception. Quant à moi,
+j’avoue très humblement qu’une des raisons qui me firent éloigner de la
+religion de mon enfance et chercher les moyens de lui substituer un
+simple déisme, c’est que je la trouvai gênante. On ne peut pas, si on
+accepte sa règle, se livrer à ses passions, et l’on sait à quelles
+passions violentes la jeunesse est en butte.
+
+L’histoire m’a montré, depuis, dans cette même cause, le gros
+secret--qui n’en est pas un--des succès du protestantisme: demandez à
+Luther, à Henri VIII d’Angleterre et à toute la bande de moines
+défroqués dont le premier soin fut, sortis de leurs couvents, de
+chercher femme.
+
+Sommes-nous meilleurs aujourd’hui? L’influence de la chair sur l’esprit
+est-elle moindre en notre siècle de lumières? «Ce qui est en conflit
+avec l’esprit chrétien, dit un économiste, c’est moins encore la science
+nouvelle et l’esprit moderne avec ses confuses aspirations, que les
+vieux instincts païens, les concupiscences de la chair et l’orgueil de
+la vie débridés par les siècles. L’idolâtrie de la nature, l’idolâtrie
+de l’homme érigé en Dieu: tel est le nouveau culte auquel semble revenir
+notre civilisation occidentale[1].»
+
+ [1] LEROY-BEAULIEU, _Revue des Deux-Mondes_, 1891, p. 812.
+
+Les Francs-Maçons, dans lesquels on peut voir, d’ailleurs, une branche,
+ou plutôt une excroissance toute naturelle du protestantisme, ne cachent
+pas, dans leurs convents, leurs principes de morale intime. Pour eux, la
+morale catholique n’est qu’un mentor revêche et grognon qui refuse aux
+pauvres humains toute espèce de satisfactions. Pour se rendre la vie
+supportable, ils font de la nature leur directeur de conscience. Foin de
+la continence et de toute espèce de privations! Ils veulent qu’on laisse
+aux passions leur cours naturel, limité seulement par l’intérêt bien
+entendu. Voilà la morale à laquelle l’excellent docteur Blatin, un
+célèbre Maçon d’Auvergne, faisait allusion récemment, quand il disait
+que les Maçons trouvent licites bien des choses que les catholiques
+trouvent illicites, et réciproquement[2].
+
+ [2] Convent maçonnique de 1895.
+
+La sensualité et l’orgueil: voilà les deux grands ennemis du
+christianisme. En confessant l’influence du premier, je ne peux guère
+offusquer que les hypocrites. Nous retrouverons trop tôt l’influence du
+second.
+
+
+
+
+II
+
+L’IDÉE DE DIEU
+
+
+Après les passions, qui, d’ailleurs, s’effaçaient soigneusement derrière
+des motifs plus avouables, le sentiment qui me paraît avoir joué le rôle
+le plus important dans cette première évolution de mes idées, est un
+mélange d’orgueil juvénile et d’esprit de révolte contre toute autorité:
+deux penchants innés dans l’homme, qui ne sont peut-être pas absolument
+condamnables en eux-mêmes et qui ont leur bon et leur mauvais côté, mais
+qui ont singulièrement besoin d’un guide ou d’un modérateur.
+
+Notre égoïsme naturel fait de nous-même le centre de l’univers. Notre
+raison superbe veut que tout lui soit soumis. Nous voulons tout
+pénétrer. Nous croyons tout savoir, et ce n’est qu’à la longue, à force
+d’étude--ceux qui étudient--après beaucoup de déceptions--ce qui ne
+manque à personne--qu’on finit par s’apercevoir qu’on ne sait rien ou
+pas grand chose. Quelques-uns alors se demandent si ces traditions, ces
+dogmes, ces mystères, contre lesquels s’était insurgée leur
+intelligence, ne cachent pas un sens profond. Ce sont les plus
+philosophes qui en arrivent là. Les esprits bornés se buttent dans leurs
+négations, impuissants à en saisir davantage, se croyant cependant plus
+forts que les autres, tandis qu’ils font simplement preuve de leur
+ignorance de la nature humaine et des enseignements de l’histoire.
+
+Avant d’arriver à ce tournant psychologique, j’étais anti-chrétien, mais
+non pas athée.
+
+_Ab Jove principium._ En rencontrant Dieu sur son chemin, ma libre
+pensée ne l’avait méconnu qu’à demi.
+
+Dans tout sujet d’étude, un esprit méthodique cherche, pour élucider la
+question, à l’envisager d’ensemble, à la résumer, à la synthétiser. Et
+c’est ainsi que j’avais admis d’abord Dieu comme l’incarnation des
+mystères du monde, le grand X qu’il appartient à chacun de déchiffrer
+selon les ressources de son intelligence. Il m’a toujours semblé que le
+véritable athéisme était un non sens, une impossibilité, s’appliquant à
+l’une ou l’autre des formes sous lesquelles notre esprit cherche à se
+représenter Dieu, et que l’idée même de Dieu était bien au-dessus de
+tout cela, puisqu’il est: en fait, le mystère lui-même qui se manifeste
+partout, et en esprit le résumé et la perfection de nos conceptions les
+plus idéales.
+
+Les Francs-Maçons du Grand Orient ont récemment supprimé le Grand
+Architecte de l’Univers, ce qui était leur façon de nommer Dieu, et
+chacun sait que cela n’a donné, ni en France ni à l’étranger, une haute
+idée de leur esprit. Aux objections venues d’Angleterre et d’Amérique,
+ils ont répondu qu’ils avaient supprimé Dieu pour ne pas blesser les
+athées qui ne le comprennent pas. Mais, dans ce cas, que de suppressions
+à faire! Est-ce que nous comprenons mieux la chaleur, l’électricité, la
+lumière, la pesanteur, que les athées ne comprennent Dieu?--Ce sont des
+faits, dira-t-on, qui sont l’indice de forces inconnues. Puisqu’on ne
+refuse pas un nom à ces forces inconnues, n’y a-t-il pas quelque
+puérilité à proscrire le nom qui, au point de vue philosophique, est la
+synthèse de toutes les grandeurs et de toutes les forces inconnues?
+
+L’athéisme est une conclusion qui témoigne d’une véritable lacune morale
+et intellectuelle. Est-ce que personne a jamais soutenu qu’une montre
+pouvait exister sans un ouvrier? Or, le monde est un immense objet
+d’art, plein d’obscurités sans doute, mais où éclatent, d’autre part,
+une harmonie et un ordre admirables, et plus difficile à construire
+certainement qu’une montre. Si l’on est en droit de taxer d’aveuglement
+et de folie celui qui dirait qu’une montre s’est fabriquée toute seule,
+à plus forte raison celui qui dirait la même chose du monde.
+
+Il y a donc un ouvrier. Nous l’appelons Dieu. On peut lui donner un
+autre nom, mais le fond reste le même, c’est-à-dire que la montre est
+toujours là, témoignant par son existence de celle de l’ouvrier.
+
+Nous ne le comprenons pas sans doute, mais quoi d’étonnant, étant donnée
+l’infinité de sa grandeur et de notre petitesse! Est-ce une raison pour
+nier son existence, surtout quand, à chaque détour du chemin, cette
+redoutable entité métaphysique se dresse en face de la pauvre humanité,
+lui posant chaque fois des questions insolubles en dehors de l’idée
+divine? Au reste, en y regardant bien, n’est pas athée qui veut; la
+preuve, c’est qu’il ne faut pas presser longtemps un athée pour l’amener
+à émettre une idée ou un nom: Nature, Hasard, Destin ou Force des
+choses, qui soit en contradiction avec son prétendu athéisme, puisqu’il
+répond, avec plus ou moins de circonlocutions, à l’idée fondamentale que
+les autres se font de Dieu.
+
+Les panthéistes qui ne veulent pas admettre un Dieu personnel et
+distinct de la matière et qui soutiennent que le monde a existé de toute
+éternité, me paraissent agrandir et compliquer le problème plutôt que le
+résoudre. Outre que le simple bon sens repousse leur système, on peut se
+demander si nous sommes plus avancés aujourd’hui que du temps de Gœthe
+qui disait à Eckermann: «Je n’ai pas encore rencontré une personne qui
+sache ce que le mot panthéisme signifie.»
+
+De quelques distinctions et analyses subtiles qu’usent les philosophes,
+l’esprit humain, poussé par une curiosité invincible à remonter d’une
+cause à l’autre, ne peut être satisfait que lorsqu’il doit s’incliner
+devant une cause suprême, qu’il ne comprend pas sans doute, mais qui,
+sous son voile mystérieux, répond à l’idée, innée en lui, qu’il n’y a
+pas d’effet sans cause.
+
+Invisible à nos sens, Dieu est indispensable à notre esprit, et la vie
+de l’âme ne se comprend pas plus sans lui que celle de la terre sans le
+soleil.
+
+Les astronomes nous ont démontré que la terre tournait à la fois sur
+elle-même, ce qui fait le jour et la nuit, et autour du soleil, en lui
+présentant successivement ses deux hémisphères, ce qui fait l’été et
+l’hiver pour les diverses parties du monde.
+
+De même Dieu est le soleil intellectuel et moral autour duquel tourne
+l’humanité. Notre esprit ne peut pas plus le comprendre que nos yeux ne
+peuvent fixer le soleil. Mais l’un et l’autre nous éblouissent de leurs
+rayons, et il ne faut pas chercher bien longtemps pour trouver les
+relations qui existent entre les révolutions humaines et les éclipses
+partielles ou passagères de l’idée divine sur notre planète.
+
+Et voilà pourquoi, au plus fort de ma libre pensée, j’aurais trouvé
+puéril de nier Dieu.
+
+Le grand ennemi de Dieu dans ce pauvre monde est indiqué dans la boutade
+d’un humouriste: Au commencement du monde, Dieu créa l’homme à son
+image; mais l’homme lui a bien rendu la pareille.
+
+Il est certain que les plus sages n’échappent pas à cet
+anthropomorphisme. Nous faisons toujours plus ou moins Dieu semblable à
+nous-mêmes; nous lui prêtons trop facilement nos petites passions, nos
+petites idées, et c’est en le trouvant ainsi défiguré que les gens de
+petite cervelle croient pouvoir dire: Vous voyez bien: Dieu ne peut pas
+être ainsi, donc Dieu n’existe pas!
+
+Rien n’est plus naturel après tout que l’anthropomorphisme, et je me
+demande comment on pouvait y échapper, même après les sublimes visions
+de la Bible; mais il me semble que depuis l’Évangile il y a quelque
+chose de changé.
+
+
+
+
+III
+
+NÉCESSITÉ D’UNE RELIGION ET D’UN CULTE
+
+
+Après avoir reconnu Dieu, il fallut quelque temps à ma libre pensée pour
+comprendre que son existence impliquait la nécessité d’une religion, par
+quoi j’entends une façon pour l’homme de régler ses rapports avec
+l’idéal divin.
+
+Je ne pouvais méconnaître aussi l’utilité sociale de la religion. Les
+philosophes de tous les temps l’ont reconnue, et l’expérience des
+siècles la confirme; on ne connaît pas de société humaine qui n’ait eu à
+sa base une religion quelconque. Si l’on peut admettre que l’individu,
+très éclairé et très moral déjà, puisse trouver en lui assez de lumière
+et de force pour s’en passer, il est évident qu’elle est nécessaire à la
+masse ignorante et impressionnable. Son influence pénètre aux régions du
+cœur inaccessibles aux lois humaines. Elle crée l’ordre dans le monde
+moral et constitue la loi des âmes. Hors d’elle, c’est le chaos et
+l’anarchie. Elle est tellement dans la nécessité des sociétés humaines
+qu’on ne détruit jamais une religion que pour lui en substituer une
+autre, de même qu’en politique on ne renverse jamais un gouvernement que
+pour en mettre un autre à sa place. Manquer de religion, c’est manquer
+d’un sens; c’est aussi manquer de justice, et Cicéron a justement dit:
+_Pictas est justitia erga Deum._
+
+La religion est à l’immense majorité des hommes ce que l’instinct est
+aux animaux. N’étant pas philosophe, heureusement pour elle, la masse a
+reçu, infusée dans son sang, toute la dose de métaphysique nécessaire à
+son existence, laquelle se résume dans le sentiment religieux, dans le
+besoin de croire en Dieu et de se faire une loi morale. Et ce n’est pas
+sans raison qu’un éminent physiologiste[3] assigne à l’homme la faculté
+religieuse comme son caractère distinctif, le trait qui le sépare le
+mieux de l’animal. Cette faculté est le fondement de la morale, car si
+la morale ne descend pas de Dieu, si elle n’est qu’un produit de la
+raison humaine, elle ne peut avoir qu’une valeur relative et reste à la
+merci de sa créatrice. C’est pourquoi, après avoir cru un certain temps
+à ce qu’on a appelé la _morale indépendante_, j’ai été amené avec le
+temps à n’y voir qu’une conception absurde, ou tout au moins d’une
+application extrêmement restreinte.
+
+ [3] M. de QUATREFAGES.
+
+De même que la terre est liée au soleil par la force centripète, il faut
+que la conscience humaine soit _religata_ à son soleil moral qui est
+Dieu. C’est par cette attraction divine qu’elle peut contrebalancer la
+force centrifuge, formée par sa mauvaise nature et par ses passions, qui
+la conduiraient aux abîmes sans le providentiel contrepoids de l’autre.
+
+Les fondateurs de la nouvelle école dite _positiviste_ veulent qu’on
+fasse abstraction de tout ce qui est hors de la portée de notre esprit
+et qu’on renonce à s’occuper de Dieu comme étant l’Inconnaissable. Donc,
+pas de religion. Mais l’inanité de ce raisonnement saute aux yeux.
+L’inconnaissable n’en reste pas moins, malgré les plus belles théories,
+la force attractive qui porte l’âme humaine vers un monde
+supérieur--comme les animaux et les plantes vers la lumière--sans parler
+des ténèbres, du vide et du néant qu’elle rencontre en dehors de là.
+Elle est donc invinciblement poussée à une religion quelconque.
+
+Je me suis souvent demandé s’il pouvait exister une théologie capable de
+satisfaire à la fois une minorité raisonneuse, plus ou moins savante,
+amoureuse d’analyses à perte de vue, et la masse simple, croyante et
+synthétique.
+
+Ne sommes-nous pas dans le monde comme les voyageurs dans une diligence,
+où l’un craignant le froid veut tout fermer, et l’autre craignant le
+chaud veut tout ouvrir?
+
+N’est-il pas raisonnable de faire des concessions à ceux qui paraissent
+en avoir le plus besoin, et n’est-ce pas à leur empressement à sacrifier
+leurs aises et leurs convenances à ceux du prochain, que l’on reconnaît
+les gens bien élevés et les meilleurs caractères?
+
+Puisqu’il n’y a pas de théologie qui puisse satisfaire tout le monde à
+la fois, n’est-ce pas aux plus intelligents, ou se croyant tels, à se
+mettre au niveau des autres, non pas en sacrifiant leurs opinions
+intimes qui ne relèvent que de leur conscience, mais en ne cherchant pas
+à imposer à la masse, dont l’esprit est différent du leur, leur propre
+manière de voir, sur des questions où, d’ailleurs, le plus savant n’en
+sait pas davantage que le plus ignorant.
+
+Quelque supérieurs qu’ils puissent se croire au commun des martyrs, ils
+ne peuvent ignorer qu’ils sont sujets aussi à bien des erreurs, et un
+peu d’humilité ne serait-elle pas la plus belle preuve d’intelligence
+qu’ils pourraient donner?
+
+En même temps qu’elle munissait chaque individu de l’outil le plus
+nécessaire au travail de la vie, la religion apprenait aux pasteurs des
+peuples le seul moyen de bien garder leur troupeau. «Quand on ignore,
+dit Jouffroy, la destinée humaine, on ignore celle de la société, et
+quand on ignore la destinée de la société, on ne peut l’organiser. La
+solution du problème est donc une foi morale et religieuse.»
+
+Et le plus radical des radicaux de notre temps ne disait-il pas
+récemment que la question sociale n’existerait pas si le christianisme
+était pratiqué?
+
+Je comprenais donc en principe la nécessité d’une religion, et
+j’admirais son action sociale. Mais je voulais qu’on s’en tînt à la
+religion naturelle. J’admettais, comme les protestants _libéraux_ de nos
+jours, le Dieu intérieur, mais je rejetais comme pratiques
+superstitieuses, indignes d’un esprit libre, tout culte extérieur et
+public, et ce n’est que bien longtemps après, surtout après m’être rendu
+compte de l’attachement obstiné des masses populaires à un culte public,
+que je compris les profondes racines qu’il avait dans la nature humaine.
+Vouloir empêcher, en effet, le sentiment religieux de se manifester
+extérieurement et publiquement, n’est-ce pas comme si on défendait à la
+pensée de s’exprimer en paroles ou par écrit?
+
+Les _intellectuels_ qui prétendent que le christianisme a fait son
+temps, ont-ils bien songé à ce qui arriverait s’il venait, en effet, à
+disparaître, si «la vieille chanson» cessait un moment de bercer les
+misères humaines? Accordons-leur qu’ils soient plus intelligents que les
+autres. Ils ne nieront pas, en tous cas, que leur état, à ce point de
+vue, n’est pas celui du plus grand nombre. Pour un homme instruit, un
+esprit cultivé, combien d’ignorants! Et même parmi les gens instruits et
+cultivés, que de lacunes, que de défaillances, que d’incroyables erreurs
+de jugement et même de sens commun!
+
+C’est étonnant, dit un personnage de comédie, combien les gens d’esprit
+sont bêtes!--Et encore, lui répond son interlocuteur, c’est qu’ils ne
+veulent pas le croire!
+
+Et parmi ce qu’on est convenu d’appeler l’élite d’un pays, combien ont
+le goût des choses métaphysiques et le temps d’en escalader les sommets!
+Et quand ils le font, n’est-ce pas la tour de Babel, qui en est
+peut-être l’histoire légendaire?
+
+Est-ce pour cette infime minorité, d’ailleurs impossible à satisfaire,
+que le grand législateur devait légiférer sans souci de la masse immense
+qui pense et surtout sent autrement qu’eux?
+
+En dehors, en effet, des philosophes ou simples lettrés, de ceux qui
+savent penser et en ont le temps, il y a des foules immenses de pauvres
+diables en lutte avec les nécessités de la vie, qui ont à peine le temps
+et la force de gagner leur pain quotidien. _Primo vivere, deinde
+philosophare._ N’est-ce pas un crime de les faire philosopher tandis que
+leur existence n’est pas assurée?
+
+«La religion, disait fort justement l’auteur d’un petit opuscule publié
+vers 1840, la religion est le canal nécessaire par lequel les idées
+d’ordre, de devoir, d’humanité, de justice, coulent dans toutes les
+classes des citoyens. Peu d’hommes ont les moyens et le temps d’acquérir
+la science mais avec la religion on peut être instruit sans être savant.
+C’est elle, et elle seule, qui enseigne, qui révèle toutes les vérités
+utiles et nécessaires aux hommes de toutes les conditions[4].»
+
+ [4] ALLIGNOL, _De l’état actuel du clergé en France_.
+
+M. Barthélemy Saint-Hilaire a résumé d’un trait la même idée en disant
+que «la religion est la philosophie du peuple». Et c’est une philosophie
+bien supérieure à celle des philosophes, à laquelle aboutit,
+pratiquement d’ailleurs, toute philosophie vraiment digne de ce nom.
+Toutes les religions ont enseigné aux hommes la vertu, le travail et la
+justice; la religion chrétienne a couronné ces enseignements en leur
+apprenant la résignation et le sacrifice. N’ont-elles pas ainsi mieux
+fait pour les classes déshéritées que ceux qui les poussent à la révolte
+contre des états de choses qui ne sont souvent que les résultats
+inéluctables des lois de la nature?
+
+La religion a fait tout le travail philosophique nécessaire pour ceux
+qui en étaient incapables: elle leur a donné la substance de la vérité;
+elle leur a épargné un temps infini et des erreurs sans nombre. Elle
+leur a mis en mains un manuel de la vie pratique, qui n’empêche en rien
+ceux qui ne le trouvent pas suffisant de chercher ailleurs des lumières
+plus complètes, s’il en existe, mais ne leur donne pas le droit d’exiger
+que la religion soit faite exclusivement à leur mesure.
+
+
+
+
+IV
+
+L’ÉGLISE ET LES PHILOSOPHES
+
+
+Une religion est donc nécessaire, et un culte extérieur en est le
+corollaire indispensable.
+
+Quelle est la meilleure des religions?
+
+Dès le début de ma libre pensée, je me suis trouvé plein de préjugés
+contre la religion catholique, et c’était là, surtout, je crois, un
+résultat de mes lectures des soi-disant philosophes du XVIIIe siècle.
+Voltaire et ses compères me paraissaient alors de très puissants
+raisonneurs et je trouvais irréfutables la plupart des mauvaises
+querelles qu’ils ont faites: à la Bible, en y relevant des énormités et
+des contradictions que je trouve aujourd’hui fort discutables; à
+l’Église, en lui imputant des crimes et des erreurs dont elle n’est pas
+responsable; à la religion catholique, en la confondant sans cesse avec
+les abus que la pauvre humanité peut en faire et n’en a que trop souvent
+faits. Quelle fête pour l’orgueil et la passion débordés, de pouvoir,
+devant ce déluge de sarcasmes et d’attaques de tout genre, prendre en
+pitié les générations passées, de croire que la nouvelle philosophie
+avait pénétré les arcanes de l’histoire et reconnu l’origine humaine de
+toutes les religions!
+
+Je n’ai compris que plus tard le peu de valeur de ce genre de critique.
+Il m’a paru, en y réfléchissant, que les voltairiens anciens et modernes
+étaient peut-être un peu trop exigeants, en voulant que Dieu, occupé à
+tracer aux Juifs des lois morales, s’interrompît pour leur révéler aussi
+tous les secrets de la nature, leur parlant un langage entièrement
+conforme aux données, d’ailleurs si incertaines et si variables, de la
+science, et qu’il leur fît, par exemple, une petite dissertation
+astronomique pour remplacer l’image de Josué arrêtant le soleil.
+
+On peut en dire autant des jours de la Genèse, dans lesquels il convient
+de voir, non pas un traité de cosmogonie, mais un aperçu substantiel
+très général de la formation du monde, tel qu’il le fallait aux Juifs du
+temps de Moïse--aperçu, du reste, où il y a beaucoup plus à s’étonner
+des conformités avec la science moderne qu’on peut y voir, que des
+contradictions apparentes qu’on peut y découvrir.
+
+La preuve finalement de la fragilité des polémiques voltairiennes se
+trouve dans le discrédit où elles sont tombées. Combien en reste-t-il
+qu’un vrai savant de nos jours oserait opposer à l’apologétique
+chrétienne?
+
+Ce n’est pas sans peine que j’appris à envisager de haut les traditions
+juives et à lire ses révélations, sans me laisser arrêter par des
+considérations ethniques de temps et de lieu.
+
+Il est évident que, dans la Bible et même dans le Nouveau Testament, il
+y a deux parties très distinctes: l’une qui se rapporte à la vie
+légendaire du peuple juif, et l’autre qui est un enseignement dogmatique
+et moral, et qu’il n’est pas de bonne guerre de les confondre--d’autant
+que, pour tout ce qui concerne la morale, il n’y a pas sujet de doute,
+et c’était l’essentiel.
+
+Pour tout le reste, on peut trouver que si l’inspirateur des Livres
+Sacrés n’a pas toujours parlé avec la précision de style d’un notaire ou
+d’un académicien, c’est qu’il avait peut-être ses raisons pour cela. Et
+l’une de ces raisons sans doute, c’est qu’il savait qu’on aurait tout
+autant ergoté sur sa parole, lors même qu’elle eût été plus claire,
+attendu qu’il est dans notre nature de tout discuter.
+
+Des raisons plus hautes justifient Dieu du reproche qu’on lui fait
+implicitement de n’avoir pas usé de son omniscience pour parler aux
+Juifs, en d’autres termes, de ne pas nous avoir révélé d’un coup tous
+les secrets de l’univers. A-t-on réfléchi que par là il aurait enlevé à
+l’humanité la plus délicate de ses joies: celle de les découvrir
+successivement elle-même, outre que nous aurions perdu tout mérite à
+reconnaître sa grandeur et à lui rendre hommage, puisque nous n’aurions
+pas eu la peine de chercher? Est-il nécessaire enfin de faire ressortir
+tout ce qu’il y a de présomption enfantine à vouloir imposer au grand
+Être des conditions qui bouleverseraient le système du monde?
+
+A l’obligation de parler plus clair, il faudrait ajouter celle de donner
+à tous la même intelligence et le même tempérament, si l’on voulait que
+les mêmes paroles fussent comprises par tous de la môme façon. D’une
+chose à l’autre, il faudrait tout changer.
+
+C’est pourquoi les obscurités qui jadis m’offusquaient dans ces antiques
+traditions, produisent aujourd’hui sur moi un effet contraire, et, de
+même que les nuages orageux sont ordinairement la source de pluies
+bienfaisantes, je me demande si ce n’est pas dans leur sein que se
+cachent les plus hautes vérités.
+
+
+
+
+V
+
+L’ORGUEIL
+
+
+L’homme qui regarde attentivement au fond de son âme finit toujours par
+reconnaître, au milieu des monstres qui y grouillent, le serpent Python
+de Platon, qui n’est autre que le Satan de l’Écriture, en d’autres
+termes, l’orgueil, l’insatiable orgueil, qui est le trait distinctif de
+la philosophie voltairienne et de ses disciples modernes. Ils se
+croient, et beaucoup en sont très naïvement convaincus,--et je ne
+prétends pas avoir échappé à ce travers--ils se croient de cent coudées
+supérieurs aux générations précédentes; ils ont la certitude d’avoir
+découvert ce que celles-ci n’avaient pas même soupçonné. De même que la
+liberté pour certains politiciens n’a commencé qu’en 1789, la raison
+pour eux n’existe réellement que depuis qu’ils l’ont fait connaître au
+monde. Ils se figurent que, si leurs prédécesseurs avaient su ce qu’ils
+savent eux-mêmes, s’ils avaient connu par exemple la vapeur et
+l’électricité, ils auraient été également sceptiques et que leur foi
+religieuse a été simplement l’effet de leur ignorance.
+
+Les plus réfléchis, tout en subissant cette influence, ont quelques
+retours. Pour ma part, je me suis bien souvent demandé, même avant l’âge
+mûr, s’il ne conviendrait pas d’être plus modeste, et dans mon for
+intérieur je me déclarais à moi même qu’après tout il n’était ni sage,
+ni équitable de considérer, sous prétexte de progrès, tant de beaux
+génies disparus comme des espèces d’imbéciles. Si Bossuet, Leibnitz et
+tant d’autres grands hommes ont cru à la divinité du Christ, c’est
+évidemment parce qu’ils avaient trouvé à cela, bien que privés des
+inventions modernes, des raisons à leurs yeux suffisantes et bien
+au-dessus de celles que peuvent leur opposer la physique et la chimie,
+et le fait seul de leur foi me paraissait mériter autre chose que le
+dédain. Il est clair qu’ils raisonnaient d’une autre façon que nous;
+mais je n’admettais pas que leur raisonnement valût le nôtre. Songez
+donc à tout ce que nous avons appris depuis un siècle, à toutes les
+conquêtes de l’homme sur la matière, et à la légitime espérance qu’il
+peut concevoir de devenir le roi de la planète où Dieu l’a placé.
+Toutefois, il y avait là une masse imposante de convictions qui me
+troublait.
+
+Ma vieille admiration pour la science moderne s’est un peu modifiée
+depuis; je l’admire toujours, mais à la condition qu’elle se tienne à sa
+place et n’ait pas la prétention de régenter la métaphysique où elle ne
+peut juger que comme un sourd de musique ou un aveugle de peinture.
+
+Je n’ai jamais trouvé bien sérieux les savants ou prétendus tels qui ont
+proposé l’Évolution ou le Panthéisme pour remplacer la Genèse. Quand
+Renan dit que le monde s’est fait tout seul, et qu’il écrit au chimiste
+Berthelot que «la molécule pourrait bien être, comme toute chose, le
+fruit du temps, le résultat d’un phénomène très prolongé, d’une
+agglutination continuée pendant des milliards de milliards de siècles»,
+il est permis de penser qu’il se moquait au fond de son correspondant
+comme du bon public, et qu’il aurait trouvé infiniment plus d’esprit à
+ceux qui auraient accueilli son hypothèse par un éclat de rire, qu’à
+ceux qui l’auraient saluée avec respect comme un trait de génie.
+
+Dans cette dernière catégorie, il faut évidemment ranger les membres de
+l’ancien conseil municipal de Paris qui ont fait placer sur le socle de
+la statue de Raspail des inscriptions comme celles-ci: _Donnez-moi une
+cellule animée de sa vitalité, et je vous rendrai l’univers. A la
+Science! Hors de la Science tout n’est que folie! A la Science, unique
+religion de l’avenir!_
+
+Au fond du mot de Raspail, il y a bien une idée vraie, celle que Pascal
+avait déjà exprimée en disant que «Nous ne savons le tout de rien». Il
+appartenait aux auteurs de l’inscription de le rendre grotesque par le
+commentaire dont ils l’ont accompagné.
+
+Plus tard, le prestige scientifique de notre siècle baissa
+singulièrement à mes yeux, quand je vis que le progrès moral était loin
+d’accompagner le progrès matériel, et je compris qu’on pût parler de la
+faillite de la science.
+
+J’ai été frappé finalement en reconnaissant que toutes les nouveautés
+métaphysiques, par lesquelles on prétend remplacer la religion
+chrétienne, sont plus ou moins contenues en germe ou explicitement dans
+ce qu’on appelait autrefois des hérésies, en sorte que nous ne faisons
+guère sur ce terrain que rebattre des chemins parcourus et rajeunir des
+systèmes dont la critique religieuse de nos pères, confirmée par
+l’expérience des temps, avait déjà fait justice.
+
+Après avoir longtemps considéré la science et la religion comme
+inconciliables, je me suis demandé si leur antagonisme, dont on fait
+tant de bruit, est bien réel et ne consiste pas souvent en ceci qu’on
+fait dire à la religion ce qu’elle ne dit pas, et qu’on fait rendre à la
+science des arrêts dont elle n’est rien moins que sûre elle-même.
+Connaissez-vous un Protée pareil à la science? Elle dément un jour ce
+qu’elle affirmait la veille. D’ailleurs, sur la raison des choses, elle
+ne peut aller que d’une hypothèse à l’autre. Plus on est savant, plus on
+doute. Peut-être n’y a-t-il pas lieu par conséquent de tant se
+préoccuper des rapports de la science et de la religion. Ce sont deux
+terrains parfaitement distincts. La religion n’est pas incompatible avec
+la science, elle la domine. Elle la laisse faire, certaine d’avoir tôt
+ou tard le dernier mot.
+
+
+
+
+VI
+
+LES MYSTÈRES
+
+
+Le premier mouvement de l’esprit est de s’insurger contre le mystère.
+Comme il est un défi à notre raison et que notre raison est très
+orgueilleuse, elle cherche d’abord à le nier. Mais rien n’est plus
+opiniâtre que le mystère. Il revient sous toutes les formes comme pour
+nous narguer au logis, dans la rue, en voyage, partout. Un
+commis-voyageur rationaliste, à qui l’on venait de servir un œuf à la
+coque, à une table d’hôte, et qui le dégustait en niant tous les
+mystères, s’entendit interpeller par un autre voyageur qui lui cria:
+
+--Vous en avez un dans votre assiette
+
+--Comment cela?
+
+--Et oui, un œuf: d’où vient-il?
+
+--D’une poule, parbleu.
+
+--Et la poule?
+
+--D’un œuf.
+
+--Qui a commencé de l’œuf ou de la poule?
+
+Notre homme, d’abord interloqué, finit par trouver cette réponse:
+
+--Ni l’un ni l’autre: ce sont deux types éternels symbolisés par le
+serpent égyptien qui se mord la queue.
+
+--Peut-être, répartit l’interlocuteur, serait-il plus simple de dire que
+vous n’en savez rien--ni moi non plus--que de remplacer le mystère de
+l’œuf par un autre encore plus grand.
+
+Je me souviens qu’au temps où j’étais capable de déraisonner tout aussi
+bien que notre commis-voyageur, causant des mystères de la religion
+chrétienne avec un vieil aumônier militaire de mes voisins, je ne lui
+cachai pas que ma raison en était révoltée. Il me répondit doucement:
+
+--Quand l’expérience vous sera venue avec l’âge, vous verrez les choses
+autrement et vous comprendrez plus ou moins ce que vous ne pouvez
+comprendre aujourd’hui.
+
+Il voulut parler d’autre chose, mais j’étais entêté, et je le ramenai à
+mon sujet, en lui disant que je n’admettais pas les choses qui
+déroutaient la raison humaine, la sienne comme la mienne.
+
+--Les mystères déroutent notre raison, répondit-il: la belle affaire!
+Est-ce que le plus simple coup d’œil sur la nature ne la déroute pas
+perpétuellement? Vous n’admettez pas Dieu et homme tout ensemble. Est-ce
+que nous ne sommes pas corps et âme tout ensemble? Le comprenez-vous
+mieux? Est-ce que vous savez pourquoi les tisanes calment les malades,
+pourquoi l’opium fait dormir et pourquoi l’arsenic tue? Et, au lieu de
+trouver là un motif d’humilité, cette pauvre raison humaine va
+s’enivrant toujours d’un nouvel orgueil.--A cet orgueil, la religion
+oppose le mystère. Elle lui montre ainsi une fois de plus qu’elle
+procède d’inspirations différentes, ne suit pas la même route et tend
+vers un but plus élevé. La raison cultive la terre, la religion montre
+le ciel. La religion s’adresse à l’âme: elle désaltère en nous la soif
+du sublime et de l’infini. Il lui faut un langage à la hauteur de son
+but. Si elle n’est pas mystérieuse, incompréhensible dans ses dogmes,
+elle n’est plus la religion. L’homme n’adorera jamais ce qu’il comprend.
+Il n’est pas dominé par ce qui n’est qu’à sa hauteur. Il n’y a pas de
+Dieu pour lui, si ce Dieu ne se tient pas à une hauteur infinie,
+environné de nuages impénétrables. Il faut qu’en inspirant la vénération
+et l’amour, la religion inspire aussi le respect et la crainte.
+
+Ce discours me parut étrange et je répliquai par des arguments que je
+croyais irréfutables, et que je n’ose plus répéter aujourd’hui,
+tellement je leur trouve un caractère de banalité et peu concluants en
+l’espèce.
+
+Le vieux prêtre finit par me dire:
+
+--Mon ami, vous êtes trop pointu; j’attendrai que le roulement de la vie
+ait émoussé vos angles.
+
+Il a fallu du temps, en effet, pour me faire comprendre le peu de
+compétence de la raison pure dans les questions religieuses, et combien
+les fondateurs des anciennes religions--en laissant de côté la question
+d’origine divine--connaissaient mieux la nature humaine que les
+néo-philosophes de nos jours.
+
+M. Guizot rappelle quelque part les problèmes naturels qui pèsent sur
+l’âme et sont le fondement de toutes les religions. Il réfute ceux qui
+veulent abolir le surnaturel, «car la croyance au surnaturel est un fait
+naturel, primitif, universel, permanent dans la vie et l’histoire du
+genre humain. Là où la croyance au surnaturel disparaît, la croyance à
+Dieu disparaît aussi. La science humaine est-elle compétente sur la
+question du surnaturel? Reconnaître qu’il y a certaines choses qu’elle
+ne peut savoir devrait être le premier mot de la science, et c’est lui
+rendre service que de la ramener dans son domaine quand elle en
+sort[5]».
+
+ [5] _Méditations_, I, 1re série.
+
+On a vu plus haut le mot de M. de Quatrefages qui voit dans le sentiment
+religieux le signe distinctif de l’homme. A ce même point de vue, on
+pourrait définir l’homme un animal qui croit au surnaturel.
+
+Un éminent prédicateur disait, il y a quelques années: «Nous nous
+plaçons en face de l’univers, non pas avec l’humilité qui devrait
+courber toutes les têtes, si nous réfléchissions à son immensité, à son
+organisation sublime et à notre petitesse. Nous nous plaçons en face de
+l’univers arrogamment, superbement, et nous en abordons l’étude avec la
+prétention de tout expliquer.»
+
+Nous sommons Dieu de rendre ses comptes; il devrait nous suffire de
+contempler son œuvre.
+
+Si Dieu était accessible à nos sentiments humains, on pourrait dire
+qu’il se venge en nous faisant déraisonner.
+
+Comme le fait observer Bossuet, «les absurdités où tombent les
+détracteurs de la religion deviennent plus incompréhensibles que les
+vérités dont la hauteur nous étonne, et pour ne vouloir pas croire des
+mystères incompréhensibles, ils suivent l’une après l’autre
+d’incompréhensibles erreurs.»
+
+Avez-vous lu, dans _Tristesses et Sourires_ de Gustave Droz, ces paroles
+de la douairière à son vieux voltairien d’ami Férou?
+
+«Vous ne voulez plus de culte, de religion, et vous passez votre vie à
+dire la messe devant des principes plus incompréhensibles cent fois que
+les dogmes les plus mystérieux! Vous adorez les vessies, vous sanctifiez
+les lanternes, vous encensez les girouettes, tout vous est bon pour
+pontifier. O Férou, comme votre athéisme me rend religieuse! Comme
+j’aime Dieu, depuis que vous le niez! Comme je deviens croyante en face
+de votre incrédulité savante!»
+
+Je comprends d’autant mieux la douairière que le spectacle de la coterie
+maçonnique, ou sont venues se concréter toutes les doctes âneries des
+ennemis du mystère, a certainement beaucoup servi à me rejeter vers les
+croyances catholiques.
+
+C’est contre sa métaphysique, assez semblable, d’ailleurs, à l’habit
+d’Arlequin, car elle se compose de tous les rebuts philosophiques du
+passé, qu’il faut retourner aujourd’hui ce mot du grand ironiste du
+siècle dernier:
+
+«La métaphysique, c’est lorsque ceux qui écoutent n’y entendent rien, et
+lorsque celui qui parle ne se comprend pas lui-même.»
+
+Les mystères en religion correspondent à l’instinct religieux qui est
+dans notre nature. Nous ne voudrions pas d’un Dieu sans mystères. Le
+monde lui-même sans mystères nous paraîtrait bien fade et bien monotone.
+C’est pourquoi il n’y a rien de plus universel parmi les hommes que la
+croyance au surnaturel. Et l’on peut ajouter, avec M. Guizot, qu’il n’y
+a rien de plus naturel.
+
+
+
+
+VII
+
+LE PÉCHÉ ORIGINEL ET LA PRESCIENCE DIVINE
+
+
+Quand ma raison, commençant à mieux se rendre compte du système du
+monde, fut arrivée à cette idée que ses mystères n’étaient peut-être pas
+aussi déraisonnables qu’ils le semblaient, mon bon sens me dit qu’en
+tous cas, comme ils étaient plus forts que nous, leur existence ne
+pouvant être niée, le plus sage était de les prendre tels qu’ils sont et
+de tâcher de s’accommoder avec eux.
+
+Nous acceptons bien, puisque nos sens ne nous permettent pas d’en
+douter, qu’un grain de blé mis dans la terre produit un épi et qu’un
+chêne est le produit d’un gland.
+
+Or, la tradition, qui est l’œil des siècles précédents, nous apprend que
+le genre humain vient d’un premier homme et d’une première femme créés
+incompréhensiblement par l’Être incompréhensible que nous appelons Dieu.
+
+Là-dessus, la science proteste. Comme il est impossible de prouver la
+chose mathématiquement, elle la nie. Il est vrai qu’elle est, de son
+côté, impuissante à prouver le contraire--également impuissante à
+trouver une autre solution quelque peu acceptable.
+
+On l’a entendue parler dans le socle de la statue de Raspail.
+
+On a entendu aussi Férou chantant la messe devant l’Évolution.
+
+Si le bon sens populaire comprend encore moins ces histoires que celles
+de la Bible, qui pourrait bien s’en étonner?
+
+Mais, s’il faut s’incliner devant le mystère de notre origine, celui du
+péché originel rapproché de la prescience divine me parut longtemps
+d’une gravité exceptionnelle. Outre qu’il n’est pas juste de faire
+porter aux enfants la faute de leurs parents, il me paraissait fort
+singulier que Dieu, dominant l’avenir, prévoyant, par conséquent, le
+péché d’Adam et d’Ève, n’eût pas agi, dans sa souveraine bonté, de façon
+à nous épargner cette fâcheuse éventualité. Il y a donc contradiction
+dans les idées qu’on se fait de Dieu. Si sa bonté n’est pas en défaut,
+c’est sa prescience. Il est méchant ou aveugle. Et cela me paraissait un
+dilemme d’où Jéhovah ne pouvait pas sortir.
+
+Peu à peu j’ai raisonné différemment. Allant du connu à l’inconnu, et ne
+pouvant mettre en doute l’existence de Dieu, pas plus que l’existence du
+mal et de la douleur en ce pauvre monde, j’ai cherché dans l’étude de la
+nature humaine une explication de ce mystère du gouvernement divin, et
+j’ai trouvé là des lumières qui, si elles n’ont pas dissipé pour moi
+toutes les ténèbres, ont au moins changé l’aspect de la question et
+m’ont appris à la considérer avec plus de réserve.
+
+L’essence de l’homme n’est-ce pas la volonté libre, sans laquelle il n’y
+a ni mérite ni démérite, ni mal ni bien? Sans liberté d’action, que
+devient l’être humain? Pourquoi et dans quel but aurait-il été mis sur
+la terre? Autrement, autant vaudrait que la terre eût été peuplée
+d’automates. Où serait la différence essentielle entre l’homme et les
+animaux, si Dieu ne l’avait pas créé libre? La liberté admise, l’homme
+est responsable de ses actes, et la punition du coupable--dont il est,
+d’ailleurs, téméraire de déterminer la mesure--est la conséquence de la
+justice divine qui n’exclut rien moins que la plus large miséricorde. Et
+c’est précisément tout cela qui constitue la révélation chrétienne, et
+c’est ainsi que la véritable philosophie peut se rencontrer avec la
+Bible.
+
+Que si l’on ne veut voir dans la version biblique que l’expression
+figurée de la sagesse antique pour expliquer la présence du mal et de la
+douleur en ce monde, il faut convenir que, toute extraordinaire qu’elle
+nous paraisse, on n’en a pas encore trouvé de plus acceptable. Le mal et
+la douleur, en effet, sont là, et proclament plus haut que la Bible le
+péché originel. On peut ne pas le comprendre--on ne le comprend
+pas--mais on ne peut le nier, car il est sous nos yeux patent,
+quotidien, puisqu’on voit tous les jours les enfants profiter ou pâtir
+des vertus ou des fautes de leurs parents, puisque l’histoire n’est pas
+autre chose que le tableau successif des peuples ou des générations,
+récompensés ou punis, non seulement selon leurs propres mérites, mais
+aussi selon les mérites de leurs prédécesseurs.
+
+
+
+
+VIII
+
+L’ENFER
+
+
+Ceci me conduit à la grosse question de l’Enfer. Et ici (pas plus
+qu’ailleurs bien entendu), je ne prétends faire de la doctrine et en
+savoir plus que les théologiens. Je veux simplement expliquer comment et
+de quelle façon ce point des enseignements chrétiens, qui me choquait si
+fort, est devenu pour moi explicable.
+
+Le feu! L’éternité des peines! Le cœur se révolte contre ces idées.
+
+Sur le second point, on peut remarquer que si l’éternité des peines est
+inscrite en principe, elle peut en fait être annulée par le repentir
+dont nul ne peut assigner la limite et par la relation mystérieuse entre
+les vivants et les morts qu’établit la prière catholique.
+
+Sur le feu, les théologiens ne sont nullement d’accord, mais il est
+évident que ce mot, qui répond à une souffrance physique, alors qu’il
+s’agit de la punition des âmes, ne doit pas être pris au pied de la
+lettre. Ce qui est de foi, c’est la punition et non le feu. L’enfer peut
+n’être que le remords de n’avoir pas ouvert son âme à la vérité, de
+n’avoir pas apprécié, durant la vie humaine, la sublimité des
+révélations du Christ, le regret de nos fautes et la vue claire de leurs
+conséquences et de notre honte. Voilà sans doute ce que pensent beaucoup
+de théologiens, mais ce qu’ils ne se croient pas obligés de prêcher sur
+les toits. Il y a sur ce sujet dans _L’Église et les temps présents_ de
+Mgr Bougaud, un chapitre qu’on devrait faire lire à tous les jeunes
+prédicateurs. Bien des gens sont incrédules parce qu’ils ne peuvent
+concilier l’idée de l’enfer, telle qu’elle est trop généralement
+présentée, avec celle de la bonté de Dieu. Ils accepteraient bien plus
+aisément l’enfer tel que le conçoit l’éminent prélat. Au reste, la
+question est fort délicate, et l’auteur en convient lui-même: «Je
+n’insiste pas. Il y a ici un double écueil à éviter: ou d’atténuer
+tellement les peines éternelles qu’elles n’effrayent plus les
+consciences, ou de les exagérer de manière à révolter les âmes et à les
+faire douter de l’enfer.»
+
+Le même ouvrage rectifie les préjugés trop répandus sur le petit nombre
+des élus. Ces préjugés, accrédités par un discours de Massillon qu’on
+aurait dû mettre à l’Index, sont le fait d’une opinion mal éclairée bien
+plus que de l’Église. Le jansénisme a fait ici beaucoup de mal. Il y a
+beaucoup plus d’élus qu’on ne croit, et Dieu est meilleur que des excès
+de zèle ne le font entendre. «Nous pouvons espérer, dit le P. Faber, que
+Dieu ne juge pas comme les hommes et que la grande majorité des
+catholiques seront sauvés.» De ces paroles on peut rapprocher celle d’un
+des regrettés collaborateurs de cette collection, qui, après avoir parlé
+de l’enfer dans le même sens que nous, n’hésite pas, comme le P. Ventura
+et tant d’autres, à ouvrir le ciel, même aux hérétiques, aux
+schismatiques et aux païens qui ont été justes et de bonne foi[6].
+
+ [6] Voir le _Mal_, par l’abbé Constant, docteur en théologie. Bloud et
+ Barral (_collection Science et Religion_).
+
+Une autre conversation avec mon vieil aumônier me revient ici en
+mémoire. Ce digne prêtre était revenu de ses longues campagnes très
+frappé de la nécessité d’une forte discipline dans l’année. Sans doute,
+disait-il, il y a bien des détails des règlements dont l’infraction
+n’atteint pas la force de l’armée, mais si on se néglige, si on
+raisonne, le relâchement dans l’ensemble est à craindre, et rien de plus
+grave. De même, la discipline est nécessaire dans l’Église: pour les
+dogmes comme pour la pratique courante.
+
+--Est-ce qu’il faut accepter le ciel et l’enfer comme on nous les
+dépeint? lui dit quelqu’un.
+
+--Comment les dépeint-on?
+
+L’interlocuteur peignit un ciel ou l’on s’ennuyait et un enfer où l’on
+rôtissait.
+
+--Il me semble, dit l’aumônier, que ceux qui précisent et matérialisent
+ainsi la récompense ou la punition qui nous attendent dans l’autre vie,
+sont bien hardis et ne méritent ni un brevet d’invention ni un
+compliment sur l’originalité de leur esprit. Soyons plus humbles. Nous
+savons que Dieu est juste et qu’il nous récompensera ou nous punira
+mieux que nous ne pouvons l’imaginer. Mais n’allons pas plus loin, et,
+en songeant que les peintures courantes ont répondu et peuvent encore
+répondre à des nécessités sociales, sans être des articles de foi, ne
+nous prononçons sur leur sujet qu’avec réserve. L’enfer est peut-être un
+gendarme dont on a grossi les traits et la sévérité, mais songeons qu’en
+le ramenant avant l’heure à des proportions plus humaines, nous risquons
+d’encourager les maraudeurs.
+
+--Enfin qu’en pensez-vous?
+
+--Moi, j’en pense ce qu’il me plaît dans mon for intérieur, et, bien
+convaincu de la bonté de Dieu autant que de sa justice, je pense avant
+tout que chacun ferait bien d’imiter à cet égard la prudence de
+l’Église.
+
+
+
+
+IX
+
+LA RAISON ET LA FOI
+
+
+Pendant longtemps j’ai considéré la raison comme un juge sans appel,
+devant lequel il fallait toujours s’incliner, attendu que contester sa
+compétence, c’était encore la reconnaître, puisqu’il n’y a pas moyen
+sans elle d’argumenter contre elle.
+
+Et je croyais cet argument irréfutable.
+
+Plus tard, je réfléchis qu’il y avait plus d’une question préalable à
+vider.
+
+Qu’est-ce d’abord que la raison?
+
+N’est-ce pas un mot sur lequel on a déraisonné beaucoup plus que de
+raison?
+
+Est-ce une faculté aussi simple qu’on le dit? Est-ce une reine absolue,
+et n’a-t-elle pas auprès d’elle des conseillers, sans lesquels elle ne
+peut rendre, suivant les cas, de verdicts parfaitement valables?
+
+On enseigne aux élèves de philosophie que la raison est la faculté pour
+notre esprit de voir au-delà de l’apparence des choses, de comparer, de
+juger, en un mot de raisonner. On leur apprend, en outre, que c’est une
+des trois facultés de l’âme; les deux autres sont la sensibilité et la
+volonté.
+
+Nous sommes donc en présence d’une trinité psychique dont on a distingué
+les membres pour les besoins de l’analyse, mais qui n’en constitue pas
+moins un bloc indivisible.
+
+Pour moi, je pense que l’âme a son instinct comme le corps, pour la
+prémunir de certains dangers que la raison ne saurait lui montrer, ou
+pour lui faire apercevoir des vérités qui, autrement, lui resteraient
+cachées. Cet instinct, qui procède de la sensibilité ou sentiment, est
+en quelque sorte le prolongement de la raison, sa partie ailée, la plus
+essentielle pour un certain ordre de connaissances.
+
+Quand il s’agit, par exemple, du grand problème de notre origine et de
+nos destinées, vouloir que l’homme l’aborde avec la raison pure, la
+froide raison, c’est vouloir qu’un soldat aille au combat à moitié
+désarmé. C’est le priver de son arme la meilleure, car le sentiment qui
+marque la direction à suivre, qui synthétise le but avant qu’on puisse
+l’apercevoir, porte plus loin que la simple raison. Celle-ci peut lui
+servir de modérateur, mais elle serait folle de ne pas user de sa flamme
+et de sa lumière.
+
+C’est dans cet ordre d’idées que M. Ollé-Laprune dit: «Le vrai
+philosophe pense avec son être tout entier. Il pense, en faisant
+concourir à sa pensée et l’imagination et le sentiment, et d’une
+certaine manière l’organisme même, car il pense en homme et humainement.
+Il pense en s’appuyant sur le sol qui le porte, en demeurant en contact
+avec l’humanité dont il fait partie, avec les vivants, avec les morts;
+la pensée d’autrui, la pensée du genre humain, grâce à la parole, lui
+sont présentes et entrent dans sa substance. Il pense enfin, attaché à
+Dieu, principe, soutien, lumière, règle de toute pensée... Qu’on aille à
+la recherche de la vérité avec une âme mutilée, c’est ce que je ne puis
+comprendre...»
+
+Le rationalisme qui, en fait, est la négation brutale de toute religion,
+est, en théorie, la prétention d’obliger la religion à donner la preuve
+des vérités qu’elle enseigne. Il n’y a pas, dit-il, deux ordres de
+connaissances: la science et la foi; les articles de foi ne sont pas
+admissibles sans un certificat de la science.
+
+En quoi le temps et la réflexion m’ont fait voir qu’il commettait une
+grosse erreur, en méconnaissant les droits du sentiment et en voulant
+faire juger à la raison pure des questions qui ressortent du tribunal
+tout entier.
+
+ La Raison dans mes vers conduit l’homme à la Foi,
+
+dit Racine le fils, entendant évidemment par ce mot l’action combinée de
+la raison pure et du sentiment. Les théologiens ne sont pas tout à fait
+de son avis; ils pensent que la raison peut produire un état favorable à
+la foi, mais qui doit être fécondé par la grâce.
+
+Qu’on le veuille ou non, l’âme est invinciblement portée à une synthèse
+suprême, à une foi quelconque. Pour arriver à la meilleure, ce n’est pas
+trop de toutes les facultés de l’esprit et du cœur. Il faut de plus,
+croyons-nous, quelque humilité personnelle, ce qui se rapproche de la
+thèse des théologiens; et le Moyen Age, ce siècle de soi-disant
+obscurantisme, montrait plus de connaissance de la nature humaine que
+les novateurs modernes, quand il disait:
+
+ _Nulla ratio si non sit oratio_;
+
+il n’y a pas de raison sans oraison; ce qui signifie simplement que la
+raison s’égare si elle ne reconnaît pas un principe supérieur et ne sait
+pas s’humilier devant lui. L’oraison est aussi une sorte de retour sur
+soi-même: _recogitatio_; en sorte que ce mot veut dire à la fois prière
+et réflexion.
+
+La raison, telle qu’on la conçoit de nos jours, qui refuse de s’incliner
+devant un Être supérieur, qui prétend se passer de lui et ose tenir pour
+non avenues les traditions de foi des générations précédentes, est
+exactement le contrepied de la haute raison d’autrefois qui priait et
+réfléchissait. Elle n’est pas autre chose, en définitive, que la
+déification du moi, et comme il n’y a rien de si dissemblable que le
+moi, comme la raison pour chacun est sa propre raison et non pas celle
+du voisin, on conçoit la confusion et le désordre qui doivent résulter
+d’un pareil système.
+
+Les catholiques ne repoussent pas la raison, mais seulement son emploi
+exclusif et surtout son rôle dominant dans la recherche de la vérité.
+Ils disent que la religion vient de Dieu comme la foi, et qu’il n’y a
+pas, qu’il ne peut pas y avoir entre elles de véritable désaccord. Ils
+enseignent qu’il y a deux ordres de connaissances, qu’on arrive aux uns
+par la raison, et aux autres par la foi.
+
+Ils font observer que les actes de foi sont la monnaie courante de
+l’existence, et que les plus savants eux-mêmes sont obligés d’en faire
+constamment, n’ayant ni le temps ni parfois la possibilité de vérifier
+les conclusions qu’ils ont adoptées sur la foi d’autrui. En dehors des
+physiciens, combien, par exemple, peuvent se rendre compte du nombre
+incroyable de vibrations que représentent la chaleur, la lumière et
+l’électricité? Et en dehors des astronomes, combien ont de sérieuses
+raisons de croire que la terre tourne autour du soleil, et que l’univers
+est peuplé d’une infinité de mondes, dont le nôtre peut à peine donner
+une idée! Par suite de quoi, on a bien raison de dire que la science
+exige encore plus d’actes de foi que la religion.
+
+Ici encore il nous faudrait insister sur la prodigieuse marque d’orgueil
+que donnent ceux qui prétendent aujourd’hui, avec leur parcelle de
+raison, ne pas avoir à tenir compte du majestueux ensemble des
+traditions du passé.
+
+Celui-ci pourrait, en se plaçant sur leur propre terrain, répondre qu’il
+a donné le plus bel exemple de l’exercice de la raison humaine: celui de
+cette même raison sachant se brider elle-même, s’assujettissant
+volontairement à certaines règles, dont elle a reconnu la justice et
+l’utilité.
+
+Est-ce que la raison ne trouve pas partout, dans ses propres réflexions
+comme dans le spectacle des faits, des motifs de se brider?
+
+Quelle est la plus raisonnable, de la raison qui ne veut reconnaître
+aucune limite, aucune supériorité, aucune mesure, ou de celle qui,
+convaincue par l’étude d’elle-même, par le sentiment de son impuissance,
+par l’expérience de la vie, s’incline devant la majesté et la puissance
+de l’inconnu, tient compte des traditions, accepte les mystères, subit
+l’influence religieuse?
+
+Il est évident qu’une foule de choses sont au-dessus de notre
+intelligence.
+
+Cependant nous sommes pressés de savoir, de connaître, de _relier_ le
+visible à l’invisible, la matière à l’esprit. La foi est une nécessité
+de notre esprit, un besoin de notre cœur. La foi, c’est la confiance en
+Dieu, le repos dans un état d’esprit supérieur. C’est une sorte de vie
+surnaturelle.
+
+La preuve en est dans le fait qu’elle a poussé spontanément partout où
+il y a eu une société humaine.
+
+N’est-ce pas la plus haute raison que celle qui nous dit: Acceptez celle
+des religions qui vous paraîtra la meilleure--qu’elle soit le produit
+d’une révélation, ou seulement le produit de la sagesse et de
+l’expérience des siècles?
+
+En examinant de plus près les deux facultés maîtresses de l’âme: la
+raison et le sentiment, il me parut qu’elles correspondaient à deux
+besoins également puissants: celui de raisonner et celui de croire. Ces
+deux facultés se suppléent parfois l’une l’autre, mais il est rare
+qu’aucune d’elles se laisse complètement étouffer. Le malheur est que
+chacune a des partisans exclusifs.
+
+Quand la raison s’éveille et commence à se posséder, il est difficile
+d’échapper à ses ivresses et à ses entraînements, et l’on est toujours
+disposé à lui sacrifier la part de l’autre légitime maître du logis.
+Plus tard, celui-ci se fait apprécier à son tour et reprend ses droits.
+Les épreuves de ce bas monde, auxquelles personne n’échappe, donnent
+naissance à des pensées et à des aspirations que la raison ne peut
+satisfaire et provoquent une révolution morale dans laquelle le
+sentiment religieux prend sa revanche et empiète même quelquefois sur le
+domaine de la raison. Heureux ceux qui savent s’arrêter au point juste
+et maintenir l’équilibre entre ces deux souverains de l’âme humaine!
+
+
+
+
+X
+
+DEO IGNOTO
+
+
+Qui que tu sois, Cause suprême, Être incompréhensible, écoute mon humble
+prière.
+
+Je puis me tromper dans ma façon de te concevoir, mais c’est toujours ta
+réalité divine que j’adore à travers les nuages dont tu as voulu
+t’envelopper.
+
+Sois indulgent aux efforts que je fais pour me rapprocher de toi, au
+moyen de l’intelligence que tu m’as donnée.
+
+Est-il vrai qu’outre les révélations qui jaillissent de la grandeur et
+de la magnifique harmonie de l’univers, et de celles que nous trouvons
+au fond de notre conscience, tu as voulu nous parler directement par une
+bouche humaine?
+
+Est-il vrai que tu as daigné venir à nous, en la personne du Christ,
+pour nous enseigner la pure doctrine de la charité, de l’abnégation, du
+sacrifice, jusque-là ignorée de la pauvre humanité?
+
+Ma raison refuse encore de croire à cette manifestation extraordinaire
+et ne veut voir dans le Christ que le plus grand des législateurs
+humains. Toutefois, comme rien ne répond mieux que la vie et les
+enseignements du Christ à l’idéal divin, elle se demande s’il est juste
+de lui refuser les hommages que ce caractère nous impose.
+
+En supposant qu’il ne soit pas Dieu, pourrais-tu, grand Être inconnu,
+trouver mauvais que nous l’adorions, puisque c’est toi que nous
+adorerions en lui?
+
+
+
+
+XI
+
+LA RÉVÉLATION CHRÉTIENNE
+
+
+Voilà l’état d’âme dans lequel je suis resté bien longtemps avant
+d’arriver à la foi chrétienne.
+
+J’avais beau me dire, avec Rousseau, que «l’Évangile a des caractères de
+vérité si grands, si frappants, si parfaitement inimitables, que
+l’inventeur en serait plus étonnant que le héros», mon esprit ne pouvait
+se décider à admettre tant de dogmes mystérieux, et notamment
+l’Incarnation, trouvant qu’il y avait là un bien petit moyen pour un
+Être aussi grand que Dieu.
+
+Il est vrai qu’après m’être efforcé de trouver mieux, je revenais
+bredouille et passablement écœuré de mon voyage à travers les systèmes
+qu’on a essayé de mettre à la place. Peut-être aussi la violence et la
+mauvaise foi des attaques dirigées contre le christianisme, en me le
+rendant plus sympathique, ont-elles contribué à diminuer la distance qui
+me séparait de lui.
+
+L’histoire m’apprit qu’il avait été dans le passé calomnié au delà de
+toute mesure, en même temps que le spectacle du temps présent me
+montrait ses ennemis d’aujourd’hui aussi intolérants qu’ont pu l’être
+les plus fougueux persécuteurs d’autrefois, outre que ce nouveau
+fanatisme est infiniment plus bête que ne semblaient le comporter les
+mœurs actuelles.--A preuve, la mesure du Franc-Maçon, ministre de la
+marine, interdisant le deuil des navires le vendredi saint, sachant bien
+que le moral de l’immense majorité des marins sera atteint par cette
+blessure faite à leur sentiment religieux--de même, d’ailleurs, que
+l’âme du pays tout entier est atteinte par la politique anti-religieuse
+que nous subissons.
+
+Car la terre est un navire, et les marins qu’elle porte dans l’espace
+ont encore plus que ceux de nos mers des motifs d’adorer le suprême
+Inconnu et de chercher dans la foi des motifs de force et d’espérance,
+en attendant qu’on ait trouvé ailleurs--si cela se peut en dehors du
+christianisme--le mot de l’énigme, c’est-à-dire le secret de leur
+origine et de leur destinée. Et ceux qui prétendent réprimer en eux ce
+besoin naturel de respect et de foi, non seulement font preuve de
+présomptueuse ignorance, mais encore commettent une mauvaise action, en
+risquant de paralyser l’action du grand équipage de l’humanité et de lui
+enlever la confiance nécessaire à sa difficile navigation.
+
+Un autre exploit de la Franc-Maçonnerie,--car c’est chez elle qu’il faut
+toujours chercher le dernier mot des aberrations modernes, exploit
+d’ailleurs particulièrement ridicule--a été de déshabiller la plus belle
+des vertus chrétiennes pour lui mettre des habits de garçon en la
+baptisant Altruisme. La Charité s’en est vengée, en continuant ses
+miracles de bienfaisance, tandis que le malheureux altruisme attend
+encore, au fond des loges, l’effet de cette mascarade réjouissante.
+
+Étudiant le christianisme plus à fond, je vis mieux tout ce qu’il
+contient d’harmonie avec les lois de l’âme, de la société et de la
+nature. Il n’y a rien en lui, comme dit de Maistre, qui n’ait ses
+racines dans les dernières profondeurs du cœur humain.
+
+Les sacrements, dans lesquels je ne voyais jadis que des pratiques
+superstitieuses, me frappèrent par leur intime connaissance de
+notre nature. N’avons-nous pas vu, l’autre jour, un journal
+protestant d’Allemagne, regretter que la Réforme ait aboli la
+confession--rappelant, sans s’en douter, le mot de Lamennais, que la
+confession a été créée pour empêcher le péché de pourrir au cœur de
+l’homme? Et cette réforme serait probablement vite effectuée dans le
+protestantisme, si elle n’en impliquait une autre que les pasteurs
+n’accepteront jamais, c’est-à-dire le retour au célibat ecclésiastique,
+attendu que la qualité de confesseur et celle d’homme marié sont
+incompatibles.
+
+L’Eucharistie, le plus incompréhensible des mystères, non seulement
+parle au cœur, mais laisse soupçonner sa compréhensibilité à chaque
+découverte de la science, laquelle tend de plus en plus à formuler le
+principe: Tout est dans tout. Si on connaissait bien à fond le mystère
+d’une goutte d’eau, on connaîtrait celui de l’univers.
+
+Quand les savants disent que les ailes du cousin exécutent quinze mille
+battements par seconde; qu’il faut trois millions d’atomes d’éther pour
+faire une molécule qui n’a pas un millimètre de long; que ces atomes,
+pour produire la chaleur et la lumière, font quatre cent trente
+trillions d’ondulations par seconde; que les rayons Rœntgen donnent
+jusqu’à deux quintilions de vibrations à la seconde et qu’il existe dans
+les agents de la nature des vibrations encore plus nombreuses, etc.,
+etc., est-ce qu’ils ne présentent pas aux intelligences, même les plus
+cultivées, des mystères non moins inconcevables que ceux de la religion
+chrétienne?
+
+La prière chrétienne qui, je dois l’avouer, m’avait souvent ennuyé quand
+j’étais jeune, et dont je n’avais pas saisi plus tard la profonde
+philosophie, m’apparut comme un lest et une consolation; elle nous
+retient dans le sentiment de notre petitesse et elle nous fait trouver
+un charme dans la contemplation de l’idéal divin dont elle évoque la
+présence et le secours. Il n’est pas besoin de formules pour la
+véritable prière: il suffit d’élever son âme à Dieu; les plus courtes et
+les plus simples sont les meilleures. La prière produit tous les jours
+des miracles d’apaisement, de patience et de courage. Et comme ses
+effets heureux apparaissent parfois avec la dernière évidence, les
+rationalistes ont imaginé une explication ingénieuse: ce n’est pas
+d’elle que viennent les résultats merveilleux qu’on ne peut nier, c’est
+de l’_autosuggestion_. Une dame, à qui son médecin, disciple de Charcot,
+faisait cette réflexion, lui disait finement le lendemain: Je vais bien
+mieux aujourd’hui, m’étant très bien autosuggestionnée, grâce à Dieu!
+
+Ou trouve-t-on ailleurs que dans la doctrine chrétienne les
+satisfactions que peuvent désirer une haute intelligence et un cœur
+délicat?
+
+Et Montesquieu, n’a-t-il pas raison de dire: «La religion chrétienne,
+qui ne semble avoir d’autre objet que la félicité de l’autre vie, fait
+encore notre bonheur en celle-ci»?
+
+Plus j’ai vu, plus j’ai étudié, plus il m’a paru que tous les systèmes
+soi-disant philosophiques ne faisaient que remplacer la révélation
+chrétienne par des suppositions encore plus invraisemblables,
+compliquant les problèmes au lieu de les résoudre, sans parler de leurs
+effets déplorables sur la vie individuelle et sociale.
+
+Les Évangiles sont aussi remarquables par ce qui s’y trouve que par ce
+qui ne s’y trouve pas. Que l’on veuille bien songer aux démentis que
+l’expérience des temps et les découvertes de la science auraient pu
+donner à une inspiration moins éclairée que celle du Christ. Or, sa
+doctrine est inattaquable aujourd’hui comme il y a vingt siècles. De là
+à la considérer comme divine, y a-t-il bien loin?
+
+Si les preuves historiques de la divinité du Christ me paraissaient
+insuffisantes, les preuves morales m’éblouissaient.
+
+Les philosophes de nos jours insistent, comme ceux du siècle dernier,
+sur les analogies que présente le christianisme avec d’autres religions
+plus anciennes. Tous les dogmes chrétiens, la morale chrétienne
+elle-même, se retrouveraient, suivant eux, dans les livres sacrés de
+l’Égypte, de l’Inde et de la Chine. Jésus ne serait qu’un plagiaire de
+Boudha ou de Confucius.
+
+Tout cela est faux ou exagéré. La révélation chrétienne n’exclut pas la
+révélation naturelle qui parle à l’homme par sa raison et qui a trouvé
+de beaux interprètes dans les philosophes anciens et dans les fondateurs
+des vieilles religions, mais qui n’a pas dépassé les notions de justice,
+de bonté et d’humanité, tandis que la révélation chrétienne s’est élevée
+à une sublimité morale qu’on n’avait pas soupçonnée jusque-là:
+
+Par le précepte de rendre le bien pour le mal;
+
+Par le sacrifice;
+
+Par la promesse de miséricordes infinies;
+
+Par la fusion de l’âme humaine dans l’idéal divin, contenue dans
+l’Eucharistie;
+
+Par un ensemble de sentiments et de doctrines, tellement au-dessus de
+l’humanité, qu’ils faisaient dire à Lamartine:
+
+ Oui, de quelque faux nom que l’avenir te nomme,
+ Nous te saluons Dieu, car tu n’es pas un homme.
+ L’homme n’eût pas trouvé dans notre infirmité
+ Le germe tout divin de l’immortatité,
+ La clarté dans la nuit, la vertu dans le vice,
+ Dans l’égoïsme étroit la soif du sacrifice,
+ Dans la lutte la paix, l’espoir dans la douleur,
+ Dans l’orgueil révolté l’humilité du cœur,
+ Dans la haine l’amour, le pardon dans l’offense,
+ Et dans le repentir la seconde innocence.
+ Notre encens à ce prix ne saurait s’égarer,
+ Et j’en crois des vertus qui se font adorer.
+
+Finalement, comment ne pas être frappé de l’œuvre accomplie par le
+christianisme?
+
+Comme on reconnaît l’arbre à ses fruits, c’est à son action sur le monde
+qu’on doit reconnaître la vraie religion.
+
+Et comme le christianisme seul a produit et produit tous les jours les
+vertus que la voix unanime des consciences proclame supérieures à
+l’humanité: l’humilité, la chasteté, le sacrifice; comme il a ainsi
+renouvelé le monde et qu’il est impossible de nier son triomphe
+historique qui est un miracle autrement grand que ceux des Évangiles, il
+me parut qu’il n’était que juste et raisonnable de lui reconnaître un
+caractère supérieur au pouvoir de l’humanité.
+
+
+
+
+XII
+
+JÉSUS-CHRIST EST-IL DIEU?
+
+
+Une pensée, déjà exprimée dans la prière _Deo ignoto_, devint bientôt,
+chez moi, l’idée dominante.
+
+Si le Christ n’est pas Dieu, il est au moins dans la direction de Dieu.
+
+C’est Dieu qu’on adore en lui.
+
+On peut se tromper dans la forme; on ne se trompe pas dans le fond, dans
+le but.
+
+En nous montrant Dieu en lui, notre raison, guidée par un sentiment
+supérieur, ne se trompe pas.
+
+Lors même que le Christ ne serait pas Dieu, il serait encore sage, pour
+ceux qui répugnent à cette hypothèse, de l’accepter comme tel.
+
+Qui de nous, en effet, est capable de se faire une idée de Dieu, de le
+définir autrement que par la formule très haute, très vague, que c’est
+l’idéal, le résumé de toutes les perfections et de toutes les
+puissances, sans qu’aucune forme, aucune expression, puisse donner sa
+mesure?
+
+Notre cerveau étant incapable de le comprendre autrement, pourquoi lui
+refuserions-nous le droit de se montrer à nous sous une forme et dans
+des conditions accessibles à nos sens et à notre intelligence?
+
+En ajoutant à cela que le Christ représente la vie la plus pure, la
+morale la plus élevée, tout ce qui répond le mieux à l’idéal divin, il
+me sembla que je réfutais très raisonnablement toutes les objections
+tirées de l’invraisemblance d’un Dieu fait homme pour venir nous révéler
+les plus sublimes vérités.
+
+J’ai été heureux de retrouver depuis, dans une conférence de M.
+Brunetière, quelques traits du travail intime qui s’était opéré dans mon
+esprit: «Il s’agit de savoir, dit l’éminent académicien, non pas si
+Jésus-Christ est Dieu, car ce mot Dieu représente un idéal de puissance
+et de perfection au-dessus de notre connaissance; mais de savoir si sa
+morale et son œuvre sont divines, et par conséquent se rapprochent le
+plus de ce que signifie pour nous l’idéal divin. Cela admis, qu’on
+l’appelle fils de Dieu, envoyé de Dieu, ou même grand homme inspiré de
+Dieu, il me semble qu’il y a là une question de logomachie plutôt qu’une
+question de fond. Ne pouvant juger des choses divines que par les
+lumières que nous donnent nos sens, ou notre raison servie et aussi
+desservie par les sens, ne pouvant juger des choses de l’en haut que
+comme les poissons, par exemple, pourraient juger des choses humaines,
+il nous semble que ce mot de fils de Dieu--et par suite la question
+vitale du christianisme, l’Incarnation--n’est pas de nature à rebuter un
+vrai philosophe...»
+
+Cette question de l’Incarnation me rappelle une conversation avec
+l’illustre traducteur d’Aristote, M. Barthélemy Saint-Hilaire, qui
+m’honorait de son amitié, et avec qui j’ai fait plus d’une excursion
+métaphysique dans les dernières années de sa vie.
+
+La _Somme_ de saint Thomas d’Aquin et Platon, dont il faisait à
+quatre-vingt-dix ans une nouvelle édition, étaient alors ses deux
+lectures de prédilection. Ce n’était pas un croyant, mais c’était le
+plus honnête des penseurs libres. Son opinion sur le catholicisme est
+tout entière dans ces quelques mots qu’il me disait trois ou quatre mois
+avant sa mort: «J’admire les catholiques; je suis avec eux en tout,
+excepté sur l’Incarnation.» Je lui exposai les raisons qui pouvaient
+faire accepter l’Incarnation par un philosophe, raisons qu’il écouta
+attentivement et sans y répondre, comme s’il se réservait d’y réfléchir.
+A mon retour du Midi, au mois de novembre, on me dit qu’il était mort la
+veille; j’assistai à ses obsèques à l’église Saint-Honoré d’Eylau, et
+j’appris qu’il avait exprimé dans son testament le désir que son corps y
+fût porté, «si M. le curé voulait bien le recevoir»; en quoi je vis
+l’indice que ce grand et honnête esprit avait peut-être, depuis notre
+conversation, fait un pas de plus vers le but auquel devait le conduire
+un jour ou l’autre sa haute raison.
+
+En jugeant des autres par moi-même et en analysant mes sentiments de
+l’époque où je n’admettais pas encore la divinité du Christ, je me
+demande si beaucoup d’incroyants de bonne foi ne sont pas la dupe d’une
+sorte d’illusion intellectuelle qui leur fait dire: «Je ne puis y
+croire», alors qu’ils veulent dire simplement: «Je ne puis le
+comprendre».
+
+Si, avec cela, disait mon vieil aumônier, comprenant la grandeur et la
+beauté de la religion chrétienne, ils sont véritablement animés du désir
+d’y croire, c’est qu’ils ont la foi sans le savoir; Dieu ne leur en
+demande pas davantage. Et de là aussi cette parole si profonde que
+l’Église adresse aux cœurs anxieux: On croit quand on veut croire!
+
+Et voilà par quelle série d’impressions, de raisonnements et
+d’aspirations au mieux, après une foule de déceptions et de mécomptes
+dans la forêt du doute et de l’incrédulité, j’en suis venu à penser que
+le plus sage était encore d’accepter la révélation chrétienne comme
+étant la solution la plus rationnelle des mystères du monde et la plus
+haute philosophie qu’aient entendue les oreilles humaines.
+
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ Au lecteur 5
+ I.--Le premier des mobiles anti-chrétiens 9
+ II.--L’idée de Dieu 12
+ III.--Nécessité d’une religion et d’un culte 17
+ IV.--L’Église et les philosophes 23
+ V.--L’orgueil 26
+ VI.--Les mystères 30
+ VII.--Le péché originel et la prescience divine 35
+ VIII.--L’enfer 38
+ IX.--La Raison et la Foi 42
+ X.--Deo ignoto 48
+ XI.--La révélation chrétienne 50
+ XII.--Jésus-Christ est-il Dieu? 56
+
+
+FIN DE LA TABLE
+
+
+
+
+SAINT-AMAND (CHER).--IMPRIMERIE BUSSIÈRE
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75581 ***