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BLOUD + 4, RUE MADAME ET RUE DE RENNES, 59 + + 1901 + Tous droits réservés. + + + + +AU LECTEUR + + +Ceci n’est pas un traité philosophique ou religieux, mais simplement le +résumé de Notes de conscience intime laissées par un homme qui, après +avoir été libre penseur, à la façon dont on entend ce mot, c’est-à-dire +hostile à toute idée religieuse, s’est retrouvé, dans la suite des +temps, par l’effet de la réflexion et de l’expérience, ramené à des +conceptions différentes sur Dieu, sur l’univers, sur la nature humaine +et sur la religion chrétienne. + +L’auteur, mort récemment, a été, même pendant les aveuglements de sa +jeunesse, un curieux observateur du monde et de lui-même. Le fond de son +caractère était une complète indépendance d’esprit, une franchise sans +limites, et un mépris absolu du qu’en dira-t-on? Mais, après avoir eu +toutes les hardiesses de l’esprit, il avait compris qu’il fallait les +tempérer par cette sorte de raison pratique qu’on appelle le bon sens. +Par suite de quoi, il préférait les simples aux philosophes, non pas aux +vrais, qui sont rares, mais aux faux dont la société est pleine, prisant +fort peu notamment ceux d’outre-Rhin et leurs imitateurs de ce côté des +Vosges, les uns et les autres lui apparaissant pour la plupart comme de +parfaits pédants. Il causait plus volontiers avec un paysan qu’avec un +lettré, trouvant plus de droiture naturelle dans les âmes incultes, et +persuadé qu’à défaut de science acquise, c’est là qu’on trouve mieux +cette science infuse, qui, pareille à l’instinct des animaux, leur +découvre, même dans l’ordre métaphysique, des vérités qui restent +cachées à la science orgueilleuse. Il avait cru longtemps à la bonté +native de l’homme, mais il avait dû en rabattre, non seulement à cause +des tristes résultats historiques de cette théorie, mais encore parce +que l’observation lui avait démontré l’action profonde des climats, des +circonstances et de l’atavisme, le tout, d’ailleurs, modifiable sous +l’influence religieuse. Il ne séparait pas l’honnêteté de la vie de la +rectitude de la pensée et croyait que toute lacune dans l’une avait +nécessairement son contre-coup dans l’autre. Il avait en horreur les +politiciens et les esprits forts et ne voyait guère dans ces derniers +qu’une forme spéciale de débilité intellectuelle. Il se défiait +particulièrement des suggestions que peuvent nous fournir l’amour propre +ou la vanité, et disait que si la réserve et l’humilité pouvaient être +mises en potion, c’est celle dont nous aurions tous le plus besoin de +faire usage. + +Il passait, parmi ses amis et connaissances, pour être plus songeur que +savant, mais il y avait unanimité pour dire de lui: C’est un brave homme +et un homme de bon sens; et c’était l’éloge dont il était le plus fier +intérieurement, car autrement personne n’avait une plus modeste opinion +de soi-même. Dans sa conversation comme dans ses écrits, il dédaignait +les arguties et croyait être dans l’esprit du génie français comme dans +celui de la langue française, en n’admettant que des idées claires +confinant à des solutions pratiques. + +Ces notes sont une sorte de récit de voyage à travers la forêt du doute, +voyage qui a duré plus d’un quart de siècle, et au bout duquel il +s’était convaincu que la religion chrétienne n’a pas de plus grand +ennemi que l’ignorance ou des préjugés faciles à dissiper par un examen +approfondi et de bonne foi; que, plus on étudie ses dogmes et sa +doctrine, plus on y trouve de sagesse et de raison; enfin que sa +pratique elle-même est infiniment plus aisée qu’on ne pense, et que là +seulement se trouve le repos d’âme auquel chacun de nous aspire +invinciblement. Et, comme il y avait trouvé ce repos, il nous a semblé +que la lecture de ces notes pouvait présenter un véritable intérêt, ou +même servir de guide, aux voyageurs de l’heure présente égarés dans les +parages difficiles où il a si longtemps erré. C’est pourquoi... + +Nous lui laissons la parole. + +Docteur FRANCUS. + + + + +COMMENT JE SUIS ARRIVÉ A CROIRE + +CONFESSION D’UN INCROYANT + + + + +I + +LE PREMIER DES MOBILES ANTI-CHRÉTIENS + + +En cherchant dans mes souvenirs la plus lointaine histoire de ma +métaphysique, je trouve qu’elle a débuté par une foi simple et naïve à +l’enseignement religieux que je recevais. Et je pense qu’il en a été +pour tout le monde à peu près de même. La nature étant pleine de +mystères dont l’existence s’impose, l’acceptation des dogmes +traditionnels, qui en donnent l’explication, est beaucoup plus naturelle +chez l’enfant que leur négation, car il faut à l’esprit quelque temps et +quelque étude avant qu’il songe à les discuter. + +Les avais-je bien examinés quand je me suis déclaré libre penseur? +Étais-je bien capable d’abord de faire cet examen? Cela me paraît +aujourd’hui plus que douteux. Le fait est que je les rejetai, agissant +en cela comme le plus grand nombre, sous une influence qui n’était pas +celle de l’esprit. + +Quand on songe aux services qu’a rendus le christianisme à la pauvre +humanité, la première pensée est de dire de lui ce qu’on a dit de Dieu +lui-même que, s’il n’existait pas, il faudrait l’inventer. Et cependant +il y a, il y a eu et il y aura probablement toujours dans certaines +têtes une sorte de rage contre lui. + +Pourquoi cela? La cause est facile à trouver. Elle est dans l’obligation +qu’il impose à l’homme de réfréner ses passions. C’est pourquoi l’homme +vicieux est naturellement son ennemi comme le malfaiteur est l’ennemi du +gendarme. + +De même, le jeune homme, une fois émancipé, devient facilement, s’il n’a +pas reçu une éducation solide, l’ennemi de la religion. Il est dominé +par les sens, quand il ne l’est pas par des principes supérieurs. Il +peut en être quelquefois autrement, mais c’est l’exception. Quant à moi, +j’avoue très humblement qu’une des raisons qui me firent éloigner de la +religion de mon enfance et chercher les moyens de lui substituer un +simple déisme, c’est que je la trouvai gênante. On ne peut pas, si on +accepte sa règle, se livrer à ses passions, et l’on sait à quelles +passions violentes la jeunesse est en butte. + +L’histoire m’a montré, depuis, dans cette même cause, le gros +secret--qui n’en est pas un--des succès du protestantisme: demandez à +Luther, à Henri VIII d’Angleterre et à toute la bande de moines +défroqués dont le premier soin fut, sortis de leurs couvents, de +chercher femme. + +Sommes-nous meilleurs aujourd’hui? L’influence de la chair sur l’esprit +est-elle moindre en notre siècle de lumières? «Ce qui est en conflit +avec l’esprit chrétien, dit un économiste, c’est moins encore la science +nouvelle et l’esprit moderne avec ses confuses aspirations, que les +vieux instincts païens, les concupiscences de la chair et l’orgueil de +la vie débridés par les siècles. L’idolâtrie de la nature, l’idolâtrie +de l’homme érigé en Dieu: tel est le nouveau culte auquel semble revenir +notre civilisation occidentale[1].» + + [1] LEROY-BEAULIEU, _Revue des Deux-Mondes_, 1891, p. 812. + +Les Francs-Maçons, dans lesquels on peut voir, d’ailleurs, une branche, +ou plutôt une excroissance toute naturelle du protestantisme, ne cachent +pas, dans leurs convents, leurs principes de morale intime. Pour eux, la +morale catholique n’est qu’un mentor revêche et grognon qui refuse aux +pauvres humains toute espèce de satisfactions. Pour se rendre la vie +supportable, ils font de la nature leur directeur de conscience. Foin de +la continence et de toute espèce de privations! Ils veulent qu’on laisse +aux passions leur cours naturel, limité seulement par l’intérêt bien +entendu. Voilà la morale à laquelle l’excellent docteur Blatin, un +célèbre Maçon d’Auvergne, faisait allusion récemment, quand il disait +que les Maçons trouvent licites bien des choses que les catholiques +trouvent illicites, et réciproquement[2]. + + [2] Convent maçonnique de 1895. + +La sensualité et l’orgueil: voilà les deux grands ennemis du +christianisme. En confessant l’influence du premier, je ne peux guère +offusquer que les hypocrites. Nous retrouverons trop tôt l’influence du +second. + + + + +II + +L’IDÉE DE DIEU + + +Après les passions, qui, d’ailleurs, s’effaçaient soigneusement derrière +des motifs plus avouables, le sentiment qui me paraît avoir joué le rôle +le plus important dans cette première évolution de mes idées, est un +mélange d’orgueil juvénile et d’esprit de révolte contre toute autorité: +deux penchants innés dans l’homme, qui ne sont peut-être pas absolument +condamnables en eux-mêmes et qui ont leur bon et leur mauvais côté, mais +qui ont singulièrement besoin d’un guide ou d’un modérateur. + +Notre égoïsme naturel fait de nous-même le centre de l’univers. Notre +raison superbe veut que tout lui soit soumis. Nous voulons tout +pénétrer. Nous croyons tout savoir, et ce n’est qu’à la longue, à force +d’étude--ceux qui étudient--après beaucoup de déceptions--ce qui ne +manque à personne--qu’on finit par s’apercevoir qu’on ne sait rien ou +pas grand chose. Quelques-uns alors se demandent si ces traditions, ces +dogmes, ces mystères, contre lesquels s’était insurgée leur +intelligence, ne cachent pas un sens profond. Ce sont les plus +philosophes qui en arrivent là. Les esprits bornés se buttent dans leurs +négations, impuissants à en saisir davantage, se croyant cependant plus +forts que les autres, tandis qu’ils font simplement preuve de leur +ignorance de la nature humaine et des enseignements de l’histoire. + +Avant d’arriver à ce tournant psychologique, j’étais anti-chrétien, mais +non pas athée. + +_Ab Jove principium._ En rencontrant Dieu sur son chemin, ma libre +pensée ne l’avait méconnu qu’à demi. + +Dans tout sujet d’étude, un esprit méthodique cherche, pour élucider la +question, à l’envisager d’ensemble, à la résumer, à la synthétiser. Et +c’est ainsi que j’avais admis d’abord Dieu comme l’incarnation des +mystères du monde, le grand X qu’il appartient à chacun de déchiffrer +selon les ressources de son intelligence. Il m’a toujours semblé que le +véritable athéisme était un non sens, une impossibilité, s’appliquant à +l’une ou l’autre des formes sous lesquelles notre esprit cherche à se +représenter Dieu, et que l’idée même de Dieu était bien au-dessus de +tout cela, puisqu’il est: en fait, le mystère lui-même qui se manifeste +partout, et en esprit le résumé et la perfection de nos conceptions les +plus idéales. + +Les Francs-Maçons du Grand Orient ont récemment supprimé le Grand +Architecte de l’Univers, ce qui était leur façon de nommer Dieu, et +chacun sait que cela n’a donné, ni en France ni à l’étranger, une haute +idée de leur esprit. Aux objections venues d’Angleterre et d’Amérique, +ils ont répondu qu’ils avaient supprimé Dieu pour ne pas blesser les +athées qui ne le comprennent pas. Mais, dans ce cas, que de suppressions +à faire! Est-ce que nous comprenons mieux la chaleur, l’électricité, la +lumière, la pesanteur, que les athées ne comprennent Dieu?--Ce sont des +faits, dira-t-on, qui sont l’indice de forces inconnues. Puisqu’on ne +refuse pas un nom à ces forces inconnues, n’y a-t-il pas quelque +puérilité à proscrire le nom qui, au point de vue philosophique, est la +synthèse de toutes les grandeurs et de toutes les forces inconnues? + +L’athéisme est une conclusion qui témoigne d’une véritable lacune morale +et intellectuelle. Est-ce que personne a jamais soutenu qu’une montre +pouvait exister sans un ouvrier? Or, le monde est un immense objet +d’art, plein d’obscurités sans doute, mais où éclatent, d’autre part, +une harmonie et un ordre admirables, et plus difficile à construire +certainement qu’une montre. Si l’on est en droit de taxer d’aveuglement +et de folie celui qui dirait qu’une montre s’est fabriquée toute seule, +à plus forte raison celui qui dirait la même chose du monde. + +Il y a donc un ouvrier. Nous l’appelons Dieu. On peut lui donner un +autre nom, mais le fond reste le même, c’est-à-dire que la montre est +toujours là, témoignant par son existence de celle de l’ouvrier. + +Nous ne le comprenons pas sans doute, mais quoi d’étonnant, étant donnée +l’infinité de sa grandeur et de notre petitesse! Est-ce une raison pour +nier son existence, surtout quand, à chaque détour du chemin, cette +redoutable entité métaphysique se dresse en face de la pauvre humanité, +lui posant chaque fois des questions insolubles en dehors de l’idée +divine? Au reste, en y regardant bien, n’est pas athée qui veut; la +preuve, c’est qu’il ne faut pas presser longtemps un athée pour l’amener +à émettre une idée ou un nom: Nature, Hasard, Destin ou Force des +choses, qui soit en contradiction avec son prétendu athéisme, puisqu’il +répond, avec plus ou moins de circonlocutions, à l’idée fondamentale que +les autres se font de Dieu. + +Les panthéistes qui ne veulent pas admettre un Dieu personnel et +distinct de la matière et qui soutiennent que le monde a existé de toute +éternité, me paraissent agrandir et compliquer le problème plutôt que le +résoudre. Outre que le simple bon sens repousse leur système, on peut se +demander si nous sommes plus avancés aujourd’hui que du temps de Gœthe +qui disait à Eckermann: «Je n’ai pas encore rencontré une personne qui +sache ce que le mot panthéisme signifie.» + +De quelques distinctions et analyses subtiles qu’usent les philosophes, +l’esprit humain, poussé par une curiosité invincible à remonter d’une +cause à l’autre, ne peut être satisfait que lorsqu’il doit s’incliner +devant une cause suprême, qu’il ne comprend pas sans doute, mais qui, +sous son voile mystérieux, répond à l’idée, innée en lui, qu’il n’y a +pas d’effet sans cause. + +Invisible à nos sens, Dieu est indispensable à notre esprit, et la vie +de l’âme ne se comprend pas plus sans lui que celle de la terre sans le +soleil. + +Les astronomes nous ont démontré que la terre tournait à la fois sur +elle-même, ce qui fait le jour et la nuit, et autour du soleil, en lui +présentant successivement ses deux hémisphères, ce qui fait l’été et +l’hiver pour les diverses parties du monde. + +De même Dieu est le soleil intellectuel et moral autour duquel tourne +l’humanité. Notre esprit ne peut pas plus le comprendre que nos yeux ne +peuvent fixer le soleil. Mais l’un et l’autre nous éblouissent de leurs +rayons, et il ne faut pas chercher bien longtemps pour trouver les +relations qui existent entre les révolutions humaines et les éclipses +partielles ou passagères de l’idée divine sur notre planète. + +Et voilà pourquoi, au plus fort de ma libre pensée, j’aurais trouvé +puéril de nier Dieu. + +Le grand ennemi de Dieu dans ce pauvre monde est indiqué dans la boutade +d’un humouriste: Au commencement du monde, Dieu créa l’homme à son +image; mais l’homme lui a bien rendu la pareille. + +Il est certain que les plus sages n’échappent pas à cet +anthropomorphisme. Nous faisons toujours plus ou moins Dieu semblable à +nous-mêmes; nous lui prêtons trop facilement nos petites passions, nos +petites idées, et c’est en le trouvant ainsi défiguré que les gens de +petite cervelle croient pouvoir dire: Vous voyez bien: Dieu ne peut pas +être ainsi, donc Dieu n’existe pas! + +Rien n’est plus naturel après tout que l’anthropomorphisme, et je me +demande comment on pouvait y échapper, même après les sublimes visions +de la Bible; mais il me semble que depuis l’Évangile il y a quelque +chose de changé. + + + + +III + +NÉCESSITÉ D’UNE RELIGION ET D’UN CULTE + + +Après avoir reconnu Dieu, il fallut quelque temps à ma libre pensée pour +comprendre que son existence impliquait la nécessité d’une religion, par +quoi j’entends une façon pour l’homme de régler ses rapports avec +l’idéal divin. + +Je ne pouvais méconnaître aussi l’utilité sociale de la religion. Les +philosophes de tous les temps l’ont reconnue, et l’expérience des +siècles la confirme; on ne connaît pas de société humaine qui n’ait eu à +sa base une religion quelconque. Si l’on peut admettre que l’individu, +très éclairé et très moral déjà, puisse trouver en lui assez de lumière +et de force pour s’en passer, il est évident qu’elle est nécessaire à la +masse ignorante et impressionnable. Son influence pénètre aux régions du +cœur inaccessibles aux lois humaines. Elle crée l’ordre dans le monde +moral et constitue la loi des âmes. Hors d’elle, c’est le chaos et +l’anarchie. Elle est tellement dans la nécessité des sociétés humaines +qu’on ne détruit jamais une religion que pour lui en substituer une +autre, de même qu’en politique on ne renverse jamais un gouvernement que +pour en mettre un autre à sa place. Manquer de religion, c’est manquer +d’un sens; c’est aussi manquer de justice, et Cicéron a justement dit: +_Pictas est justitia erga Deum._ + +La religion est à l’immense majorité des hommes ce que l’instinct est +aux animaux. N’étant pas philosophe, heureusement pour elle, la masse a +reçu, infusée dans son sang, toute la dose de métaphysique nécessaire à +son existence, laquelle se résume dans le sentiment religieux, dans le +besoin de croire en Dieu et de se faire une loi morale. Et ce n’est pas +sans raison qu’un éminent physiologiste[3] assigne à l’homme la faculté +religieuse comme son caractère distinctif, le trait qui le sépare le +mieux de l’animal. Cette faculté est le fondement de la morale, car si +la morale ne descend pas de Dieu, si elle n’est qu’un produit de la +raison humaine, elle ne peut avoir qu’une valeur relative et reste à la +merci de sa créatrice. C’est pourquoi, après avoir cru un certain temps +à ce qu’on a appelé la _morale indépendante_, j’ai été amené avec le +temps à n’y voir qu’une conception absurde, ou tout au moins d’une +application extrêmement restreinte. + + [3] M. de QUATREFAGES. + +De même que la terre est liée au soleil par la force centripète, il faut +que la conscience humaine soit _religata_ à son soleil moral qui est +Dieu. C’est par cette attraction divine qu’elle peut contrebalancer la +force centrifuge, formée par sa mauvaise nature et par ses passions, qui +la conduiraient aux abîmes sans le providentiel contrepoids de l’autre. + +Les fondateurs de la nouvelle école dite _positiviste_ veulent qu’on +fasse abstraction de tout ce qui est hors de la portée de notre esprit +et qu’on renonce à s’occuper de Dieu comme étant l’Inconnaissable. Donc, +pas de religion. Mais l’inanité de ce raisonnement saute aux yeux. +L’inconnaissable n’en reste pas moins, malgré les plus belles théories, +la force attractive qui porte l’âme humaine vers un monde +supérieur--comme les animaux et les plantes vers la lumière--sans parler +des ténèbres, du vide et du néant qu’elle rencontre en dehors de là. +Elle est donc invinciblement poussée à une religion quelconque. + +Je me suis souvent demandé s’il pouvait exister une théologie capable de +satisfaire à la fois une minorité raisonneuse, plus ou moins savante, +amoureuse d’analyses à perte de vue, et la masse simple, croyante et +synthétique. + +Ne sommes-nous pas dans le monde comme les voyageurs dans une diligence, +où l’un craignant le froid veut tout fermer, et l’autre craignant le +chaud veut tout ouvrir? + +N’est-il pas raisonnable de faire des concessions à ceux qui paraissent +en avoir le plus besoin, et n’est-ce pas à leur empressement à sacrifier +leurs aises et leurs convenances à ceux du prochain, que l’on reconnaît +les gens bien élevés et les meilleurs caractères? + +Puisqu’il n’y a pas de théologie qui puisse satisfaire tout le monde à +la fois, n’est-ce pas aux plus intelligents, ou se croyant tels, à se +mettre au niveau des autres, non pas en sacrifiant leurs opinions +intimes qui ne relèvent que de leur conscience, mais en ne cherchant pas +à imposer à la masse, dont l’esprit est différent du leur, leur propre +manière de voir, sur des questions où, d’ailleurs, le plus savant n’en +sait pas davantage que le plus ignorant. + +Quelque supérieurs qu’ils puissent se croire au commun des martyrs, ils +ne peuvent ignorer qu’ils sont sujets aussi à bien des erreurs, et un +peu d’humilité ne serait-elle pas la plus belle preuve d’intelligence +qu’ils pourraient donner? + +En même temps qu’elle munissait chaque individu de l’outil le plus +nécessaire au travail de la vie, la religion apprenait aux pasteurs des +peuples le seul moyen de bien garder leur troupeau. «Quand on ignore, +dit Jouffroy, la destinée humaine, on ignore celle de la société, et +quand on ignore la destinée de la société, on ne peut l’organiser. La +solution du problème est donc une foi morale et religieuse.» + +Et le plus radical des radicaux de notre temps ne disait-il pas +récemment que la question sociale n’existerait pas si le christianisme +était pratiqué? + +Je comprenais donc en principe la nécessité d’une religion, et +j’admirais son action sociale. Mais je voulais qu’on s’en tînt à la +religion naturelle. J’admettais, comme les protestants _libéraux_ de nos +jours, le Dieu intérieur, mais je rejetais comme pratiques +superstitieuses, indignes d’un esprit libre, tout culte extérieur et +public, et ce n’est que bien longtemps après, surtout après m’être rendu +compte de l’attachement obstiné des masses populaires à un culte public, +que je compris les profondes racines qu’il avait dans la nature humaine. +Vouloir empêcher, en effet, le sentiment religieux de se manifester +extérieurement et publiquement, n’est-ce pas comme si on défendait à la +pensée de s’exprimer en paroles ou par écrit? + +Les _intellectuels_ qui prétendent que le christianisme a fait son +temps, ont-ils bien songé à ce qui arriverait s’il venait, en effet, à +disparaître, si «la vieille chanson» cessait un moment de bercer les +misères humaines? Accordons-leur qu’ils soient plus intelligents que les +autres. Ils ne nieront pas, en tous cas, que leur état, à ce point de +vue, n’est pas celui du plus grand nombre. Pour un homme instruit, un +esprit cultivé, combien d’ignorants! Et même parmi les gens instruits et +cultivés, que de lacunes, que de défaillances, que d’incroyables erreurs +de jugement et même de sens commun! + +C’est étonnant, dit un personnage de comédie, combien les gens d’esprit +sont bêtes!--Et encore, lui répond son interlocuteur, c’est qu’ils ne +veulent pas le croire! + +Et parmi ce qu’on est convenu d’appeler l’élite d’un pays, combien ont +le goût des choses métaphysiques et le temps d’en escalader les sommets! +Et quand ils le font, n’est-ce pas la tour de Babel, qui en est +peut-être l’histoire légendaire? + +Est-ce pour cette infime minorité, d’ailleurs impossible à satisfaire, +que le grand législateur devait légiférer sans souci de la masse immense +qui pense et surtout sent autrement qu’eux? + +En dehors, en effet, des philosophes ou simples lettrés, de ceux qui +savent penser et en ont le temps, il y a des foules immenses de pauvres +diables en lutte avec les nécessités de la vie, qui ont à peine le temps +et la force de gagner leur pain quotidien. _Primo vivere, deinde +philosophare._ N’est-ce pas un crime de les faire philosopher tandis que +leur existence n’est pas assurée? + +«La religion, disait fort justement l’auteur d’un petit opuscule publié +vers 1840, la religion est le canal nécessaire par lequel les idées +d’ordre, de devoir, d’humanité, de justice, coulent dans toutes les +classes des citoyens. Peu d’hommes ont les moyens et le temps d’acquérir +la science mais avec la religion on peut être instruit sans être savant. +C’est elle, et elle seule, qui enseigne, qui révèle toutes les vérités +utiles et nécessaires aux hommes de toutes les conditions[4].» + + [4] ALLIGNOL, _De l’état actuel du clergé en France_. + +M. Barthélemy Saint-Hilaire a résumé d’un trait la même idée en disant +que «la religion est la philosophie du peuple». Et c’est une philosophie +bien supérieure à celle des philosophes, à laquelle aboutit, +pratiquement d’ailleurs, toute philosophie vraiment digne de ce nom. +Toutes les religions ont enseigné aux hommes la vertu, le travail et la +justice; la religion chrétienne a couronné ces enseignements en leur +apprenant la résignation et le sacrifice. N’ont-elles pas ainsi mieux +fait pour les classes déshéritées que ceux qui les poussent à la révolte +contre des états de choses qui ne sont souvent que les résultats +inéluctables des lois de la nature? + +La religion a fait tout le travail philosophique nécessaire pour ceux +qui en étaient incapables: elle leur a donné la substance de la vérité; +elle leur a épargné un temps infini et des erreurs sans nombre. Elle +leur a mis en mains un manuel de la vie pratique, qui n’empêche en rien +ceux qui ne le trouvent pas suffisant de chercher ailleurs des lumières +plus complètes, s’il en existe, mais ne leur donne pas le droit d’exiger +que la religion soit faite exclusivement à leur mesure. + + + + +IV + +L’ÉGLISE ET LES PHILOSOPHES + + +Une religion est donc nécessaire, et un culte extérieur en est le +corollaire indispensable. + +Quelle est la meilleure des religions? + +Dès le début de ma libre pensée, je me suis trouvé plein de préjugés +contre la religion catholique, et c’était là, surtout, je crois, un +résultat de mes lectures des soi-disant philosophes du XVIIIe siècle. +Voltaire et ses compères me paraissaient alors de très puissants +raisonneurs et je trouvais irréfutables la plupart des mauvaises +querelles qu’ils ont faites: à la Bible, en y relevant des énormités et +des contradictions que je trouve aujourd’hui fort discutables; à +l’Église, en lui imputant des crimes et des erreurs dont elle n’est pas +responsable; à la religion catholique, en la confondant sans cesse avec +les abus que la pauvre humanité peut en faire et n’en a que trop souvent +faits. Quelle fête pour l’orgueil et la passion débordés, de pouvoir, +devant ce déluge de sarcasmes et d’attaques de tout genre, prendre en +pitié les générations passées, de croire que la nouvelle philosophie +avait pénétré les arcanes de l’histoire et reconnu l’origine humaine de +toutes les religions! + +Je n’ai compris que plus tard le peu de valeur de ce genre de critique. +Il m’a paru, en y réfléchissant, que les voltairiens anciens et modernes +étaient peut-être un peu trop exigeants, en voulant que Dieu, occupé à +tracer aux Juifs des lois morales, s’interrompît pour leur révéler aussi +tous les secrets de la nature, leur parlant un langage entièrement +conforme aux données, d’ailleurs si incertaines et si variables, de la +science, et qu’il leur fît, par exemple, une petite dissertation +astronomique pour remplacer l’image de Josué arrêtant le soleil. + +On peut en dire autant des jours de la Genèse, dans lesquels il convient +de voir, non pas un traité de cosmogonie, mais un aperçu substantiel +très général de la formation du monde, tel qu’il le fallait aux Juifs du +temps de Moïse--aperçu, du reste, où il y a beaucoup plus à s’étonner +des conformités avec la science moderne qu’on peut y voir, que des +contradictions apparentes qu’on peut y découvrir. + +La preuve finalement de la fragilité des polémiques voltairiennes se +trouve dans le discrédit où elles sont tombées. Combien en reste-t-il +qu’un vrai savant de nos jours oserait opposer à l’apologétique +chrétienne? + +Ce n’est pas sans peine que j’appris à envisager de haut les traditions +juives et à lire ses révélations, sans me laisser arrêter par des +considérations ethniques de temps et de lieu. + +Il est évident que, dans la Bible et même dans le Nouveau Testament, il +y a deux parties très distinctes: l’une qui se rapporte à la vie +légendaire du peuple juif, et l’autre qui est un enseignement dogmatique +et moral, et qu’il n’est pas de bonne guerre de les confondre--d’autant +que, pour tout ce qui concerne la morale, il n’y a pas sujet de doute, +et c’était l’essentiel. + +Pour tout le reste, on peut trouver que si l’inspirateur des Livres +Sacrés n’a pas toujours parlé avec la précision de style d’un notaire ou +d’un académicien, c’est qu’il avait peut-être ses raisons pour cela. Et +l’une de ces raisons sans doute, c’est qu’il savait qu’on aurait tout +autant ergoté sur sa parole, lors même qu’elle eût été plus claire, +attendu qu’il est dans notre nature de tout discuter. + +Des raisons plus hautes justifient Dieu du reproche qu’on lui fait +implicitement de n’avoir pas usé de son omniscience pour parler aux +Juifs, en d’autres termes, de ne pas nous avoir révélé d’un coup tous +les secrets de l’univers. A-t-on réfléchi que par là il aurait enlevé à +l’humanité la plus délicate de ses joies: celle de les découvrir +successivement elle-même, outre que nous aurions perdu tout mérite à +reconnaître sa grandeur et à lui rendre hommage, puisque nous n’aurions +pas eu la peine de chercher? Est-il nécessaire enfin de faire ressortir +tout ce qu’il y a de présomption enfantine à vouloir imposer au grand +Être des conditions qui bouleverseraient le système du monde? + +A l’obligation de parler plus clair, il faudrait ajouter celle de donner +à tous la même intelligence et le même tempérament, si l’on voulait que +les mêmes paroles fussent comprises par tous de la môme façon. D’une +chose à l’autre, il faudrait tout changer. + +C’est pourquoi les obscurités qui jadis m’offusquaient dans ces antiques +traditions, produisent aujourd’hui sur moi un effet contraire, et, de +même que les nuages orageux sont ordinairement la source de pluies +bienfaisantes, je me demande si ce n’est pas dans leur sein que se +cachent les plus hautes vérités. + + + + +V + +L’ORGUEIL + + +L’homme qui regarde attentivement au fond de son âme finit toujours par +reconnaître, au milieu des monstres qui y grouillent, le serpent Python +de Platon, qui n’est autre que le Satan de l’Écriture, en d’autres +termes, l’orgueil, l’insatiable orgueil, qui est le trait distinctif de +la philosophie voltairienne et de ses disciples modernes. Ils se +croient, et beaucoup en sont très naïvement convaincus,--et je ne +prétends pas avoir échappé à ce travers--ils se croient de cent coudées +supérieurs aux générations précédentes; ils ont la certitude d’avoir +découvert ce que celles-ci n’avaient pas même soupçonné. De même que la +liberté pour certains politiciens n’a commencé qu’en 1789, la raison +pour eux n’existe réellement que depuis qu’ils l’ont fait connaître au +monde. Ils se figurent que, si leurs prédécesseurs avaient su ce qu’ils +savent eux-mêmes, s’ils avaient connu par exemple la vapeur et +l’électricité, ils auraient été également sceptiques et que leur foi +religieuse a été simplement l’effet de leur ignorance. + +Les plus réfléchis, tout en subissant cette influence, ont quelques +retours. Pour ma part, je me suis bien souvent demandé, même avant l’âge +mûr, s’il ne conviendrait pas d’être plus modeste, et dans mon for +intérieur je me déclarais à moi même qu’après tout il n’était ni sage, +ni équitable de considérer, sous prétexte de progrès, tant de beaux +génies disparus comme des espèces d’imbéciles. Si Bossuet, Leibnitz et +tant d’autres grands hommes ont cru à la divinité du Christ, c’est +évidemment parce qu’ils avaient trouvé à cela, bien que privés des +inventions modernes, des raisons à leurs yeux suffisantes et bien +au-dessus de celles que peuvent leur opposer la physique et la chimie, +et le fait seul de leur foi me paraissait mériter autre chose que le +dédain. Il est clair qu’ils raisonnaient d’une autre façon que nous; +mais je n’admettais pas que leur raisonnement valût le nôtre. Songez +donc à tout ce que nous avons appris depuis un siècle, à toutes les +conquêtes de l’homme sur la matière, et à la légitime espérance qu’il +peut concevoir de devenir le roi de la planète où Dieu l’a placé. +Toutefois, il y avait là une masse imposante de convictions qui me +troublait. + +Ma vieille admiration pour la science moderne s’est un peu modifiée +depuis; je l’admire toujours, mais à la condition qu’elle se tienne à sa +place et n’ait pas la prétention de régenter la métaphysique où elle ne +peut juger que comme un sourd de musique ou un aveugle de peinture. + +Je n’ai jamais trouvé bien sérieux les savants ou prétendus tels qui ont +proposé l’Évolution ou le Panthéisme pour remplacer la Genèse. Quand +Renan dit que le monde s’est fait tout seul, et qu’il écrit au chimiste +Berthelot que «la molécule pourrait bien être, comme toute chose, le +fruit du temps, le résultat d’un phénomène très prolongé, d’une +agglutination continuée pendant des milliards de milliards de siècles», +il est permis de penser qu’il se moquait au fond de son correspondant +comme du bon public, et qu’il aurait trouvé infiniment plus d’esprit à +ceux qui auraient accueilli son hypothèse par un éclat de rire, qu’à +ceux qui l’auraient saluée avec respect comme un trait de génie. + +Dans cette dernière catégorie, il faut évidemment ranger les membres de +l’ancien conseil municipal de Paris qui ont fait placer sur le socle de +la statue de Raspail des inscriptions comme celles-ci: _Donnez-moi une +cellule animée de sa vitalité, et je vous rendrai l’univers. A la +Science! Hors de la Science tout n’est que folie! A la Science, unique +religion de l’avenir!_ + +Au fond du mot de Raspail, il y a bien une idée vraie, celle que Pascal +avait déjà exprimée en disant que «Nous ne savons le tout de rien». Il +appartenait aux auteurs de l’inscription de le rendre grotesque par le +commentaire dont ils l’ont accompagné. + +Plus tard, le prestige scientifique de notre siècle baissa +singulièrement à mes yeux, quand je vis que le progrès moral était loin +d’accompagner le progrès matériel, et je compris qu’on pût parler de la +faillite de la science. + +J’ai été frappé finalement en reconnaissant que toutes les nouveautés +métaphysiques, par lesquelles on prétend remplacer la religion +chrétienne, sont plus ou moins contenues en germe ou explicitement dans +ce qu’on appelait autrefois des hérésies, en sorte que nous ne faisons +guère sur ce terrain que rebattre des chemins parcourus et rajeunir des +systèmes dont la critique religieuse de nos pères, confirmée par +l’expérience des temps, avait déjà fait justice. + +Après avoir longtemps considéré la science et la religion comme +inconciliables, je me suis demandé si leur antagonisme, dont on fait +tant de bruit, est bien réel et ne consiste pas souvent en ceci qu’on +fait dire à la religion ce qu’elle ne dit pas, et qu’on fait rendre à la +science des arrêts dont elle n’est rien moins que sûre elle-même. +Connaissez-vous un Protée pareil à la science? Elle dément un jour ce +qu’elle affirmait la veille. D’ailleurs, sur la raison des choses, elle +ne peut aller que d’une hypothèse à l’autre. Plus on est savant, plus on +doute. Peut-être n’y a-t-il pas lieu par conséquent de tant se +préoccuper des rapports de la science et de la religion. Ce sont deux +terrains parfaitement distincts. La religion n’est pas incompatible avec +la science, elle la domine. Elle la laisse faire, certaine d’avoir tôt +ou tard le dernier mot. + + + + +VI + +LES MYSTÈRES + + +Le premier mouvement de l’esprit est de s’insurger contre le mystère. +Comme il est un défi à notre raison et que notre raison est très +orgueilleuse, elle cherche d’abord à le nier. Mais rien n’est plus +opiniâtre que le mystère. Il revient sous toutes les formes comme pour +nous narguer au logis, dans la rue, en voyage, partout. Un +commis-voyageur rationaliste, à qui l’on venait de servir un œuf à la +coque, à une table d’hôte, et qui le dégustait en niant tous les +mystères, s’entendit interpeller par un autre voyageur qui lui cria: + +--Vous en avez un dans votre assiette + +--Comment cela? + +--Et oui, un œuf: d’où vient-il? + +--D’une poule, parbleu. + +--Et la poule? + +--D’un œuf. + +--Qui a commencé de l’œuf ou de la poule? + +Notre homme, d’abord interloqué, finit par trouver cette réponse: + +--Ni l’un ni l’autre: ce sont deux types éternels symbolisés par le +serpent égyptien qui se mord la queue. + +--Peut-être, répartit l’interlocuteur, serait-il plus simple de dire que +vous n’en savez rien--ni moi non plus--que de remplacer le mystère de +l’œuf par un autre encore plus grand. + +Je me souviens qu’au temps où j’étais capable de déraisonner tout aussi +bien que notre commis-voyageur, causant des mystères de la religion +chrétienne avec un vieil aumônier militaire de mes voisins, je ne lui +cachai pas que ma raison en était révoltée. Il me répondit doucement: + +--Quand l’expérience vous sera venue avec l’âge, vous verrez les choses +autrement et vous comprendrez plus ou moins ce que vous ne pouvez +comprendre aujourd’hui. + +Il voulut parler d’autre chose, mais j’étais entêté, et je le ramenai à +mon sujet, en lui disant que je n’admettais pas les choses qui +déroutaient la raison humaine, la sienne comme la mienne. + +--Les mystères déroutent notre raison, répondit-il: la belle affaire! +Est-ce que le plus simple coup d’œil sur la nature ne la déroute pas +perpétuellement? Vous n’admettez pas Dieu et homme tout ensemble. Est-ce +que nous ne sommes pas corps et âme tout ensemble? Le comprenez-vous +mieux? Est-ce que vous savez pourquoi les tisanes calment les malades, +pourquoi l’opium fait dormir et pourquoi l’arsenic tue? Et, au lieu de +trouver là un motif d’humilité, cette pauvre raison humaine va +s’enivrant toujours d’un nouvel orgueil.--A cet orgueil, la religion +oppose le mystère. Elle lui montre ainsi une fois de plus qu’elle +procède d’inspirations différentes, ne suit pas la même route et tend +vers un but plus élevé. La raison cultive la terre, la religion montre +le ciel. La religion s’adresse à l’âme: elle désaltère en nous la soif +du sublime et de l’infini. Il lui faut un langage à la hauteur de son +but. Si elle n’est pas mystérieuse, incompréhensible dans ses dogmes, +elle n’est plus la religion. L’homme n’adorera jamais ce qu’il comprend. +Il n’est pas dominé par ce qui n’est qu’à sa hauteur. Il n’y a pas de +Dieu pour lui, si ce Dieu ne se tient pas à une hauteur infinie, +environné de nuages impénétrables. Il faut qu’en inspirant la vénération +et l’amour, la religion inspire aussi le respect et la crainte. + +Ce discours me parut étrange et je répliquai par des arguments que je +croyais irréfutables, et que je n’ose plus répéter aujourd’hui, +tellement je leur trouve un caractère de banalité et peu concluants en +l’espèce. + +Le vieux prêtre finit par me dire: + +--Mon ami, vous êtes trop pointu; j’attendrai que le roulement de la vie +ait émoussé vos angles. + +Il a fallu du temps, en effet, pour me faire comprendre le peu de +compétence de la raison pure dans les questions religieuses, et combien +les fondateurs des anciennes religions--en laissant de côté la question +d’origine divine--connaissaient mieux la nature humaine que les +néo-philosophes de nos jours. + +M. Guizot rappelle quelque part les problèmes naturels qui pèsent sur +l’âme et sont le fondement de toutes les religions. Il réfute ceux qui +veulent abolir le surnaturel, «car la croyance au surnaturel est un fait +naturel, primitif, universel, permanent dans la vie et l’histoire du +genre humain. Là où la croyance au surnaturel disparaît, la croyance à +Dieu disparaît aussi. La science humaine est-elle compétente sur la +question du surnaturel? Reconnaître qu’il y a certaines choses qu’elle +ne peut savoir devrait être le premier mot de la science, et c’est lui +rendre service que de la ramener dans son domaine quand elle en +sort[5]». + + [5] _Méditations_, I, 1re série. + +On a vu plus haut le mot de M. de Quatrefages qui voit dans le sentiment +religieux le signe distinctif de l’homme. A ce même point de vue, on +pourrait définir l’homme un animal qui croit au surnaturel. + +Un éminent prédicateur disait, il y a quelques années: «Nous nous +plaçons en face de l’univers, non pas avec l’humilité qui devrait +courber toutes les têtes, si nous réfléchissions à son immensité, à son +organisation sublime et à notre petitesse. Nous nous plaçons en face de +l’univers arrogamment, superbement, et nous en abordons l’étude avec la +prétention de tout expliquer.» + +Nous sommons Dieu de rendre ses comptes; il devrait nous suffire de +contempler son œuvre. + +Si Dieu était accessible à nos sentiments humains, on pourrait dire +qu’il se venge en nous faisant déraisonner. + +Comme le fait observer Bossuet, «les absurdités où tombent les +détracteurs de la religion deviennent plus incompréhensibles que les +vérités dont la hauteur nous étonne, et pour ne vouloir pas croire des +mystères incompréhensibles, ils suivent l’une après l’autre +d’incompréhensibles erreurs.» + +Avez-vous lu, dans _Tristesses et Sourires_ de Gustave Droz, ces paroles +de la douairière à son vieux voltairien d’ami Férou? + +«Vous ne voulez plus de culte, de religion, et vous passez votre vie à +dire la messe devant des principes plus incompréhensibles cent fois que +les dogmes les plus mystérieux! Vous adorez les vessies, vous sanctifiez +les lanternes, vous encensez les girouettes, tout vous est bon pour +pontifier. O Férou, comme votre athéisme me rend religieuse! Comme +j’aime Dieu, depuis que vous le niez! Comme je deviens croyante en face +de votre incrédulité savante!» + +Je comprends d’autant mieux la douairière que le spectacle de la coterie +maçonnique, ou sont venues se concréter toutes les doctes âneries des +ennemis du mystère, a certainement beaucoup servi à me rejeter vers les +croyances catholiques. + +C’est contre sa métaphysique, assez semblable, d’ailleurs, à l’habit +d’Arlequin, car elle se compose de tous les rebuts philosophiques du +passé, qu’il faut retourner aujourd’hui ce mot du grand ironiste du +siècle dernier: + +«La métaphysique, c’est lorsque ceux qui écoutent n’y entendent rien, et +lorsque celui qui parle ne se comprend pas lui-même.» + +Les mystères en religion correspondent à l’instinct religieux qui est +dans notre nature. Nous ne voudrions pas d’un Dieu sans mystères. Le +monde lui-même sans mystères nous paraîtrait bien fade et bien monotone. +C’est pourquoi il n’y a rien de plus universel parmi les hommes que la +croyance au surnaturel. Et l’on peut ajouter, avec M. Guizot, qu’il n’y +a rien de plus naturel. + + + + +VII + +LE PÉCHÉ ORIGINEL ET LA PRESCIENCE DIVINE + + +Quand ma raison, commençant à mieux se rendre compte du système du +monde, fut arrivée à cette idée que ses mystères n’étaient peut-être pas +aussi déraisonnables qu’ils le semblaient, mon bon sens me dit qu’en +tous cas, comme ils étaient plus forts que nous, leur existence ne +pouvant être niée, le plus sage était de les prendre tels qu’ils sont et +de tâcher de s’accommoder avec eux. + +Nous acceptons bien, puisque nos sens ne nous permettent pas d’en +douter, qu’un grain de blé mis dans la terre produit un épi et qu’un +chêne est le produit d’un gland. + +Or, la tradition, qui est l’œil des siècles précédents, nous apprend que +le genre humain vient d’un premier homme et d’une première femme créés +incompréhensiblement par l’Être incompréhensible que nous appelons Dieu. + +Là-dessus, la science proteste. Comme il est impossible de prouver la +chose mathématiquement, elle la nie. Il est vrai qu’elle est, de son +côté, impuissante à prouver le contraire--également impuissante à +trouver une autre solution quelque peu acceptable. + +On l’a entendue parler dans le socle de la statue de Raspail. + +On a entendu aussi Férou chantant la messe devant l’Évolution. + +Si le bon sens populaire comprend encore moins ces histoires que celles +de la Bible, qui pourrait bien s’en étonner? + +Mais, s’il faut s’incliner devant le mystère de notre origine, celui du +péché originel rapproché de la prescience divine me parut longtemps +d’une gravité exceptionnelle. Outre qu’il n’est pas juste de faire +porter aux enfants la faute de leurs parents, il me paraissait fort +singulier que Dieu, dominant l’avenir, prévoyant, par conséquent, le +péché d’Adam et d’Ève, n’eût pas agi, dans sa souveraine bonté, de façon +à nous épargner cette fâcheuse éventualité. Il y a donc contradiction +dans les idées qu’on se fait de Dieu. Si sa bonté n’est pas en défaut, +c’est sa prescience. Il est méchant ou aveugle. Et cela me paraissait un +dilemme d’où Jéhovah ne pouvait pas sortir. + +Peu à peu j’ai raisonné différemment. Allant du connu à l’inconnu, et ne +pouvant mettre en doute l’existence de Dieu, pas plus que l’existence du +mal et de la douleur en ce pauvre monde, j’ai cherché dans l’étude de la +nature humaine une explication de ce mystère du gouvernement divin, et +j’ai trouvé là des lumières qui, si elles n’ont pas dissipé pour moi +toutes les ténèbres, ont au moins changé l’aspect de la question et +m’ont appris à la considérer avec plus de réserve. + +L’essence de l’homme n’est-ce pas la volonté libre, sans laquelle il n’y +a ni mérite ni démérite, ni mal ni bien? Sans liberté d’action, que +devient l’être humain? Pourquoi et dans quel but aurait-il été mis sur +la terre? Autrement, autant vaudrait que la terre eût été peuplée +d’automates. Où serait la différence essentielle entre l’homme et les +animaux, si Dieu ne l’avait pas créé libre? La liberté admise, l’homme +est responsable de ses actes, et la punition du coupable--dont il est, +d’ailleurs, téméraire de déterminer la mesure--est la conséquence de la +justice divine qui n’exclut rien moins que la plus large miséricorde. Et +c’est précisément tout cela qui constitue la révélation chrétienne, et +c’est ainsi que la véritable philosophie peut se rencontrer avec la +Bible. + +Que si l’on ne veut voir dans la version biblique que l’expression +figurée de la sagesse antique pour expliquer la présence du mal et de la +douleur en ce monde, il faut convenir que, toute extraordinaire qu’elle +nous paraisse, on n’en a pas encore trouvé de plus acceptable. Le mal et +la douleur, en effet, sont là, et proclament plus haut que la Bible le +péché originel. On peut ne pas le comprendre--on ne le comprend +pas--mais on ne peut le nier, car il est sous nos yeux patent, +quotidien, puisqu’on voit tous les jours les enfants profiter ou pâtir +des vertus ou des fautes de leurs parents, puisque l’histoire n’est pas +autre chose que le tableau successif des peuples ou des générations, +récompensés ou punis, non seulement selon leurs propres mérites, mais +aussi selon les mérites de leurs prédécesseurs. + + + + +VIII + +L’ENFER + + +Ceci me conduit à la grosse question de l’Enfer. Et ici (pas plus +qu’ailleurs bien entendu), je ne prétends faire de la doctrine et en +savoir plus que les théologiens. Je veux simplement expliquer comment et +de quelle façon ce point des enseignements chrétiens, qui me choquait si +fort, est devenu pour moi explicable. + +Le feu! L’éternité des peines! Le cœur se révolte contre ces idées. + +Sur le second point, on peut remarquer que si l’éternité des peines est +inscrite en principe, elle peut en fait être annulée par le repentir +dont nul ne peut assigner la limite et par la relation mystérieuse entre +les vivants et les morts qu’établit la prière catholique. + +Sur le feu, les théologiens ne sont nullement d’accord, mais il est +évident que ce mot, qui répond à une souffrance physique, alors qu’il +s’agit de la punition des âmes, ne doit pas être pris au pied de la +lettre. Ce qui est de foi, c’est la punition et non le feu. L’enfer peut +n’être que le remords de n’avoir pas ouvert son âme à la vérité, de +n’avoir pas apprécié, durant la vie humaine, la sublimité des +révélations du Christ, le regret de nos fautes et la vue claire de leurs +conséquences et de notre honte. Voilà sans doute ce que pensent beaucoup +de théologiens, mais ce qu’ils ne se croient pas obligés de prêcher sur +les toits. Il y a sur ce sujet dans _L’Église et les temps présents_ de +Mgr Bougaud, un chapitre qu’on devrait faire lire à tous les jeunes +prédicateurs. Bien des gens sont incrédules parce qu’ils ne peuvent +concilier l’idée de l’enfer, telle qu’elle est trop généralement +présentée, avec celle de la bonté de Dieu. Ils accepteraient bien plus +aisément l’enfer tel que le conçoit l’éminent prélat. Au reste, la +question est fort délicate, et l’auteur en convient lui-même: «Je +n’insiste pas. Il y a ici un double écueil à éviter: ou d’atténuer +tellement les peines éternelles qu’elles n’effrayent plus les +consciences, ou de les exagérer de manière à révolter les âmes et à les +faire douter de l’enfer.» + +Le même ouvrage rectifie les préjugés trop répandus sur le petit nombre +des élus. Ces préjugés, accrédités par un discours de Massillon qu’on +aurait dû mettre à l’Index, sont le fait d’une opinion mal éclairée bien +plus que de l’Église. Le jansénisme a fait ici beaucoup de mal. Il y a +beaucoup plus d’élus qu’on ne croit, et Dieu est meilleur que des excès +de zèle ne le font entendre. «Nous pouvons espérer, dit le P. Faber, que +Dieu ne juge pas comme les hommes et que la grande majorité des +catholiques seront sauvés.» De ces paroles on peut rapprocher celle d’un +des regrettés collaborateurs de cette collection, qui, après avoir parlé +de l’enfer dans le même sens que nous, n’hésite pas, comme le P. Ventura +et tant d’autres, à ouvrir le ciel, même aux hérétiques, aux +schismatiques et aux païens qui ont été justes et de bonne foi[6]. + + [6] Voir le _Mal_, par l’abbé Constant, docteur en théologie. Bloud et + Barral (_collection Science et Religion_). + +Une autre conversation avec mon vieil aumônier me revient ici en +mémoire. Ce digne prêtre était revenu de ses longues campagnes très +frappé de la nécessité d’une forte discipline dans l’année. Sans doute, +disait-il, il y a bien des détails des règlements dont l’infraction +n’atteint pas la force de l’armée, mais si on se néglige, si on +raisonne, le relâchement dans l’ensemble est à craindre, et rien de plus +grave. De même, la discipline est nécessaire dans l’Église: pour les +dogmes comme pour la pratique courante. + +--Est-ce qu’il faut accepter le ciel et l’enfer comme on nous les +dépeint? lui dit quelqu’un. + +--Comment les dépeint-on? + +L’interlocuteur peignit un ciel ou l’on s’ennuyait et un enfer où l’on +rôtissait. + +--Il me semble, dit l’aumônier, que ceux qui précisent et matérialisent +ainsi la récompense ou la punition qui nous attendent dans l’autre vie, +sont bien hardis et ne méritent ni un brevet d’invention ni un +compliment sur l’originalité de leur esprit. Soyons plus humbles. Nous +savons que Dieu est juste et qu’il nous récompensera ou nous punira +mieux que nous ne pouvons l’imaginer. Mais n’allons pas plus loin, et, +en songeant que les peintures courantes ont répondu et peuvent encore +répondre à des nécessités sociales, sans être des articles de foi, ne +nous prononçons sur leur sujet qu’avec réserve. L’enfer est peut-être un +gendarme dont on a grossi les traits et la sévérité, mais songeons qu’en +le ramenant avant l’heure à des proportions plus humaines, nous risquons +d’encourager les maraudeurs. + +--Enfin qu’en pensez-vous? + +--Moi, j’en pense ce qu’il me plaît dans mon for intérieur, et, bien +convaincu de la bonté de Dieu autant que de sa justice, je pense avant +tout que chacun ferait bien d’imiter à cet égard la prudence de +l’Église. + + + + +IX + +LA RAISON ET LA FOI + + +Pendant longtemps j’ai considéré la raison comme un juge sans appel, +devant lequel il fallait toujours s’incliner, attendu que contester sa +compétence, c’était encore la reconnaître, puisqu’il n’y a pas moyen +sans elle d’argumenter contre elle. + +Et je croyais cet argument irréfutable. + +Plus tard, je réfléchis qu’il y avait plus d’une question préalable à +vider. + +Qu’est-ce d’abord que la raison? + +N’est-ce pas un mot sur lequel on a déraisonné beaucoup plus que de +raison? + +Est-ce une faculté aussi simple qu’on le dit? Est-ce une reine absolue, +et n’a-t-elle pas auprès d’elle des conseillers, sans lesquels elle ne +peut rendre, suivant les cas, de verdicts parfaitement valables? + +On enseigne aux élèves de philosophie que la raison est la faculté pour +notre esprit de voir au-delà de l’apparence des choses, de comparer, de +juger, en un mot de raisonner. On leur apprend, en outre, que c’est une +des trois facultés de l’âme; les deux autres sont la sensibilité et la +volonté. + +Nous sommes donc en présence d’une trinité psychique dont on a distingué +les membres pour les besoins de l’analyse, mais qui n’en constitue pas +moins un bloc indivisible. + +Pour moi, je pense que l’âme a son instinct comme le corps, pour la +prémunir de certains dangers que la raison ne saurait lui montrer, ou +pour lui faire apercevoir des vérités qui, autrement, lui resteraient +cachées. Cet instinct, qui procède de la sensibilité ou sentiment, est +en quelque sorte le prolongement de la raison, sa partie ailée, la plus +essentielle pour un certain ordre de connaissances. + +Quand il s’agit, par exemple, du grand problème de notre origine et de +nos destinées, vouloir que l’homme l’aborde avec la raison pure, la +froide raison, c’est vouloir qu’un soldat aille au combat à moitié +désarmé. C’est le priver de son arme la meilleure, car le sentiment qui +marque la direction à suivre, qui synthétise le but avant qu’on puisse +l’apercevoir, porte plus loin que la simple raison. Celle-ci peut lui +servir de modérateur, mais elle serait folle de ne pas user de sa flamme +et de sa lumière. + +C’est dans cet ordre d’idées que M. Ollé-Laprune dit: «Le vrai +philosophe pense avec son être tout entier. Il pense, en faisant +concourir à sa pensée et l’imagination et le sentiment, et d’une +certaine manière l’organisme même, car il pense en homme et humainement. +Il pense en s’appuyant sur le sol qui le porte, en demeurant en contact +avec l’humanité dont il fait partie, avec les vivants, avec les morts; +la pensée d’autrui, la pensée du genre humain, grâce à la parole, lui +sont présentes et entrent dans sa substance. Il pense enfin, attaché à +Dieu, principe, soutien, lumière, règle de toute pensée... Qu’on aille à +la recherche de la vérité avec une âme mutilée, c’est ce que je ne puis +comprendre...» + +Le rationalisme qui, en fait, est la négation brutale de toute religion, +est, en théorie, la prétention d’obliger la religion à donner la preuve +des vérités qu’elle enseigne. Il n’y a pas, dit-il, deux ordres de +connaissances: la science et la foi; les articles de foi ne sont pas +admissibles sans un certificat de la science. + +En quoi le temps et la réflexion m’ont fait voir qu’il commettait une +grosse erreur, en méconnaissant les droits du sentiment et en voulant +faire juger à la raison pure des questions qui ressortent du tribunal +tout entier. + + La Raison dans mes vers conduit l’homme à la Foi, + +dit Racine le fils, entendant évidemment par ce mot l’action combinée de +la raison pure et du sentiment. Les théologiens ne sont pas tout à fait +de son avis; ils pensent que la raison peut produire un état favorable à +la foi, mais qui doit être fécondé par la grâce. + +Qu’on le veuille ou non, l’âme est invinciblement portée à une synthèse +suprême, à une foi quelconque. Pour arriver à la meilleure, ce n’est pas +trop de toutes les facultés de l’esprit et du cœur. Il faut de plus, +croyons-nous, quelque humilité personnelle, ce qui se rapproche de la +thèse des théologiens; et le Moyen Age, ce siècle de soi-disant +obscurantisme, montrait plus de connaissance de la nature humaine que +les novateurs modernes, quand il disait: + + _Nulla ratio si non sit oratio_; + +il n’y a pas de raison sans oraison; ce qui signifie simplement que la +raison s’égare si elle ne reconnaît pas un principe supérieur et ne sait +pas s’humilier devant lui. L’oraison est aussi une sorte de retour sur +soi-même: _recogitatio_; en sorte que ce mot veut dire à la fois prière +et réflexion. + +La raison, telle qu’on la conçoit de nos jours, qui refuse de s’incliner +devant un Être supérieur, qui prétend se passer de lui et ose tenir pour +non avenues les traditions de foi des générations précédentes, est +exactement le contrepied de la haute raison d’autrefois qui priait et +réfléchissait. Elle n’est pas autre chose, en définitive, que la +déification du moi, et comme il n’y a rien de si dissemblable que le +moi, comme la raison pour chacun est sa propre raison et non pas celle +du voisin, on conçoit la confusion et le désordre qui doivent résulter +d’un pareil système. + +Les catholiques ne repoussent pas la raison, mais seulement son emploi +exclusif et surtout son rôle dominant dans la recherche de la vérité. +Ils disent que la religion vient de Dieu comme la foi, et qu’il n’y a +pas, qu’il ne peut pas y avoir entre elles de véritable désaccord. Ils +enseignent qu’il y a deux ordres de connaissances, qu’on arrive aux uns +par la raison, et aux autres par la foi. + +Ils font observer que les actes de foi sont la monnaie courante de +l’existence, et que les plus savants eux-mêmes sont obligés d’en faire +constamment, n’ayant ni le temps ni parfois la possibilité de vérifier +les conclusions qu’ils ont adoptées sur la foi d’autrui. En dehors des +physiciens, combien, par exemple, peuvent se rendre compte du nombre +incroyable de vibrations que représentent la chaleur, la lumière et +l’électricité? Et en dehors des astronomes, combien ont de sérieuses +raisons de croire que la terre tourne autour du soleil, et que l’univers +est peuplé d’une infinité de mondes, dont le nôtre peut à peine donner +une idée! Par suite de quoi, on a bien raison de dire que la science +exige encore plus d’actes de foi que la religion. + +Ici encore il nous faudrait insister sur la prodigieuse marque d’orgueil +que donnent ceux qui prétendent aujourd’hui, avec leur parcelle de +raison, ne pas avoir à tenir compte du majestueux ensemble des +traditions du passé. + +Celui-ci pourrait, en se plaçant sur leur propre terrain, répondre qu’il +a donné le plus bel exemple de l’exercice de la raison humaine: celui de +cette même raison sachant se brider elle-même, s’assujettissant +volontairement à certaines règles, dont elle a reconnu la justice et +l’utilité. + +Est-ce que la raison ne trouve pas partout, dans ses propres réflexions +comme dans le spectacle des faits, des motifs de se brider? + +Quelle est la plus raisonnable, de la raison qui ne veut reconnaître +aucune limite, aucune supériorité, aucune mesure, ou de celle qui, +convaincue par l’étude d’elle-même, par le sentiment de son impuissance, +par l’expérience de la vie, s’incline devant la majesté et la puissance +de l’inconnu, tient compte des traditions, accepte les mystères, subit +l’influence religieuse? + +Il est évident qu’une foule de choses sont au-dessus de notre +intelligence. + +Cependant nous sommes pressés de savoir, de connaître, de _relier_ le +visible à l’invisible, la matière à l’esprit. La foi est une nécessité +de notre esprit, un besoin de notre cœur. La foi, c’est la confiance en +Dieu, le repos dans un état d’esprit supérieur. C’est une sorte de vie +surnaturelle. + +La preuve en est dans le fait qu’elle a poussé spontanément partout où +il y a eu une société humaine. + +N’est-ce pas la plus haute raison que celle qui nous dit: Acceptez celle +des religions qui vous paraîtra la meilleure--qu’elle soit le produit +d’une révélation, ou seulement le produit de la sagesse et de +l’expérience des siècles? + +En examinant de plus près les deux facultés maîtresses de l’âme: la +raison et le sentiment, il me parut qu’elles correspondaient à deux +besoins également puissants: celui de raisonner et celui de croire. Ces +deux facultés se suppléent parfois l’une l’autre, mais il est rare +qu’aucune d’elles se laisse complètement étouffer. Le malheur est que +chacune a des partisans exclusifs. + +Quand la raison s’éveille et commence à se posséder, il est difficile +d’échapper à ses ivresses et à ses entraînements, et l’on est toujours +disposé à lui sacrifier la part de l’autre légitime maître du logis. +Plus tard, celui-ci se fait apprécier à son tour et reprend ses droits. +Les épreuves de ce bas monde, auxquelles personne n’échappe, donnent +naissance à des pensées et à des aspirations que la raison ne peut +satisfaire et provoquent une révolution morale dans laquelle le +sentiment religieux prend sa revanche et empiète même quelquefois sur le +domaine de la raison. Heureux ceux qui savent s’arrêter au point juste +et maintenir l’équilibre entre ces deux souverains de l’âme humaine! + + + + +X + +DEO IGNOTO + + +Qui que tu sois, Cause suprême, Être incompréhensible, écoute mon humble +prière. + +Je puis me tromper dans ma façon de te concevoir, mais c’est toujours ta +réalité divine que j’adore à travers les nuages dont tu as voulu +t’envelopper. + +Sois indulgent aux efforts que je fais pour me rapprocher de toi, au +moyen de l’intelligence que tu m’as donnée. + +Est-il vrai qu’outre les révélations qui jaillissent de la grandeur et +de la magnifique harmonie de l’univers, et de celles que nous trouvons +au fond de notre conscience, tu as voulu nous parler directement par une +bouche humaine? + +Est-il vrai que tu as daigné venir à nous, en la personne du Christ, +pour nous enseigner la pure doctrine de la charité, de l’abnégation, du +sacrifice, jusque-là ignorée de la pauvre humanité? + +Ma raison refuse encore de croire à cette manifestation extraordinaire +et ne veut voir dans le Christ que le plus grand des législateurs +humains. Toutefois, comme rien ne répond mieux que la vie et les +enseignements du Christ à l’idéal divin, elle se demande s’il est juste +de lui refuser les hommages que ce caractère nous impose. + +En supposant qu’il ne soit pas Dieu, pourrais-tu, grand Être inconnu, +trouver mauvais que nous l’adorions, puisque c’est toi que nous +adorerions en lui? + + + + +XI + +LA RÉVÉLATION CHRÉTIENNE + + +Voilà l’état d’âme dans lequel je suis resté bien longtemps avant +d’arriver à la foi chrétienne. + +J’avais beau me dire, avec Rousseau, que «l’Évangile a des caractères de +vérité si grands, si frappants, si parfaitement inimitables, que +l’inventeur en serait plus étonnant que le héros», mon esprit ne pouvait +se décider à admettre tant de dogmes mystérieux, et notamment +l’Incarnation, trouvant qu’il y avait là un bien petit moyen pour un +Être aussi grand que Dieu. + +Il est vrai qu’après m’être efforcé de trouver mieux, je revenais +bredouille et passablement écœuré de mon voyage à travers les systèmes +qu’on a essayé de mettre à la place. Peut-être aussi la violence et la +mauvaise foi des attaques dirigées contre le christianisme, en me le +rendant plus sympathique, ont-elles contribué à diminuer la distance qui +me séparait de lui. + +L’histoire m’apprit qu’il avait été dans le passé calomnié au delà de +toute mesure, en même temps que le spectacle du temps présent me +montrait ses ennemis d’aujourd’hui aussi intolérants qu’ont pu l’être +les plus fougueux persécuteurs d’autrefois, outre que ce nouveau +fanatisme est infiniment plus bête que ne semblaient le comporter les +mœurs actuelles.--A preuve, la mesure du Franc-Maçon, ministre de la +marine, interdisant le deuil des navires le vendredi saint, sachant bien +que le moral de l’immense majorité des marins sera atteint par cette +blessure faite à leur sentiment religieux--de même, d’ailleurs, que +l’âme du pays tout entier est atteinte par la politique anti-religieuse +que nous subissons. + +Car la terre est un navire, et les marins qu’elle porte dans l’espace +ont encore plus que ceux de nos mers des motifs d’adorer le suprême +Inconnu et de chercher dans la foi des motifs de force et d’espérance, +en attendant qu’on ait trouvé ailleurs--si cela se peut en dehors du +christianisme--le mot de l’énigme, c’est-à-dire le secret de leur +origine et de leur destinée. Et ceux qui prétendent réprimer en eux ce +besoin naturel de respect et de foi, non seulement font preuve de +présomptueuse ignorance, mais encore commettent une mauvaise action, en +risquant de paralyser l’action du grand équipage de l’humanité et de lui +enlever la confiance nécessaire à sa difficile navigation. + +Un autre exploit de la Franc-Maçonnerie,--car c’est chez elle qu’il faut +toujours chercher le dernier mot des aberrations modernes, exploit +d’ailleurs particulièrement ridicule--a été de déshabiller la plus belle +des vertus chrétiennes pour lui mettre des habits de garçon en la +baptisant Altruisme. La Charité s’en est vengée, en continuant ses +miracles de bienfaisance, tandis que le malheureux altruisme attend +encore, au fond des loges, l’effet de cette mascarade réjouissante. + +Étudiant le christianisme plus à fond, je vis mieux tout ce qu’il +contient d’harmonie avec les lois de l’âme, de la société et de la +nature. Il n’y a rien en lui, comme dit de Maistre, qui n’ait ses +racines dans les dernières profondeurs du cœur humain. + +Les sacrements, dans lesquels je ne voyais jadis que des pratiques +superstitieuses, me frappèrent par leur intime connaissance de +notre nature. N’avons-nous pas vu, l’autre jour, un journal +protestant d’Allemagne, regretter que la Réforme ait aboli la +confession--rappelant, sans s’en douter, le mot de Lamennais, que la +confession a été créée pour empêcher le péché de pourrir au cœur de +l’homme? Et cette réforme serait probablement vite effectuée dans le +protestantisme, si elle n’en impliquait une autre que les pasteurs +n’accepteront jamais, c’est-à-dire le retour au célibat ecclésiastique, +attendu que la qualité de confesseur et celle d’homme marié sont +incompatibles. + +L’Eucharistie, le plus incompréhensible des mystères, non seulement +parle au cœur, mais laisse soupçonner sa compréhensibilité à chaque +découverte de la science, laquelle tend de plus en plus à formuler le +principe: Tout est dans tout. Si on connaissait bien à fond le mystère +d’une goutte d’eau, on connaîtrait celui de l’univers. + +Quand les savants disent que les ailes du cousin exécutent quinze mille +battements par seconde; qu’il faut trois millions d’atomes d’éther pour +faire une molécule qui n’a pas un millimètre de long; que ces atomes, +pour produire la chaleur et la lumière, font quatre cent trente +trillions d’ondulations par seconde; que les rayons Rœntgen donnent +jusqu’à deux quintilions de vibrations à la seconde et qu’il existe dans +les agents de la nature des vibrations encore plus nombreuses, etc., +etc., est-ce qu’ils ne présentent pas aux intelligences, même les plus +cultivées, des mystères non moins inconcevables que ceux de la religion +chrétienne? + +La prière chrétienne qui, je dois l’avouer, m’avait souvent ennuyé quand +j’étais jeune, et dont je n’avais pas saisi plus tard la profonde +philosophie, m’apparut comme un lest et une consolation; elle nous +retient dans le sentiment de notre petitesse et elle nous fait trouver +un charme dans la contemplation de l’idéal divin dont elle évoque la +présence et le secours. Il n’est pas besoin de formules pour la +véritable prière: il suffit d’élever son âme à Dieu; les plus courtes et +les plus simples sont les meilleures. La prière produit tous les jours +des miracles d’apaisement, de patience et de courage. Et comme ses +effets heureux apparaissent parfois avec la dernière évidence, les +rationalistes ont imaginé une explication ingénieuse: ce n’est pas +d’elle que viennent les résultats merveilleux qu’on ne peut nier, c’est +de l’_autosuggestion_. Une dame, à qui son médecin, disciple de Charcot, +faisait cette réflexion, lui disait finement le lendemain: Je vais bien +mieux aujourd’hui, m’étant très bien autosuggestionnée, grâce à Dieu! + +Ou trouve-t-on ailleurs que dans la doctrine chrétienne les +satisfactions que peuvent désirer une haute intelligence et un cœur +délicat? + +Et Montesquieu, n’a-t-il pas raison de dire: «La religion chrétienne, +qui ne semble avoir d’autre objet que la félicité de l’autre vie, fait +encore notre bonheur en celle-ci»? + +Plus j’ai vu, plus j’ai étudié, plus il m’a paru que tous les systèmes +soi-disant philosophiques ne faisaient que remplacer la révélation +chrétienne par des suppositions encore plus invraisemblables, +compliquant les problèmes au lieu de les résoudre, sans parler de leurs +effets déplorables sur la vie individuelle et sociale. + +Les Évangiles sont aussi remarquables par ce qui s’y trouve que par ce +qui ne s’y trouve pas. Que l’on veuille bien songer aux démentis que +l’expérience des temps et les découvertes de la science auraient pu +donner à une inspiration moins éclairée que celle du Christ. Or, sa +doctrine est inattaquable aujourd’hui comme il y a vingt siècles. De là +à la considérer comme divine, y a-t-il bien loin? + +Si les preuves historiques de la divinité du Christ me paraissaient +insuffisantes, les preuves morales m’éblouissaient. + +Les philosophes de nos jours insistent, comme ceux du siècle dernier, +sur les analogies que présente le christianisme avec d’autres religions +plus anciennes. Tous les dogmes chrétiens, la morale chrétienne +elle-même, se retrouveraient, suivant eux, dans les livres sacrés de +l’Égypte, de l’Inde et de la Chine. Jésus ne serait qu’un plagiaire de +Boudha ou de Confucius. + +Tout cela est faux ou exagéré. La révélation chrétienne n’exclut pas la +révélation naturelle qui parle à l’homme par sa raison et qui a trouvé +de beaux interprètes dans les philosophes anciens et dans les fondateurs +des vieilles religions, mais qui n’a pas dépassé les notions de justice, +de bonté et d’humanité, tandis que la révélation chrétienne s’est élevée +à une sublimité morale qu’on n’avait pas soupçonnée jusque-là: + +Par le précepte de rendre le bien pour le mal; + +Par le sacrifice; + +Par la promesse de miséricordes infinies; + +Par la fusion de l’âme humaine dans l’idéal divin, contenue dans +l’Eucharistie; + +Par un ensemble de sentiments et de doctrines, tellement au-dessus de +l’humanité, qu’ils faisaient dire à Lamartine: + + Oui, de quelque faux nom que l’avenir te nomme, + Nous te saluons Dieu, car tu n’es pas un homme. + L’homme n’eût pas trouvé dans notre infirmité + Le germe tout divin de l’immortatité, + La clarté dans la nuit, la vertu dans le vice, + Dans l’égoïsme étroit la soif du sacrifice, + Dans la lutte la paix, l’espoir dans la douleur, + Dans l’orgueil révolté l’humilité du cœur, + Dans la haine l’amour, le pardon dans l’offense, + Et dans le repentir la seconde innocence. + Notre encens à ce prix ne saurait s’égarer, + Et j’en crois des vertus qui se font adorer. + +Finalement, comment ne pas être frappé de l’œuvre accomplie par le +christianisme? + +Comme on reconnaît l’arbre à ses fruits, c’est à son action sur le monde +qu’on doit reconnaître la vraie religion. + +Et comme le christianisme seul a produit et produit tous les jours les +vertus que la voix unanime des consciences proclame supérieures à +l’humanité: l’humilité, la chasteté, le sacrifice; comme il a ainsi +renouvelé le monde et qu’il est impossible de nier son triomphe +historique qui est un miracle autrement grand que ceux des Évangiles, il +me parut qu’il n’était que juste et raisonnable de lui reconnaître un +caractère supérieur au pouvoir de l’humanité. + + + + +XII + +JÉSUS-CHRIST EST-IL DIEU? + + +Une pensée, déjà exprimée dans la prière _Deo ignoto_, devint bientôt, +chez moi, l’idée dominante. + +Si le Christ n’est pas Dieu, il est au moins dans la direction de Dieu. + +C’est Dieu qu’on adore en lui. + +On peut se tromper dans la forme; on ne se trompe pas dans le fond, dans +le but. + +En nous montrant Dieu en lui, notre raison, guidée par un sentiment +supérieur, ne se trompe pas. + +Lors même que le Christ ne serait pas Dieu, il serait encore sage, pour +ceux qui répugnent à cette hypothèse, de l’accepter comme tel. + +Qui de nous, en effet, est capable de se faire une idée de Dieu, de le +définir autrement que par la formule très haute, très vague, que c’est +l’idéal, le résumé de toutes les perfections et de toutes les +puissances, sans qu’aucune forme, aucune expression, puisse donner sa +mesure? + +Notre cerveau étant incapable de le comprendre autrement, pourquoi lui +refuserions-nous le droit de se montrer à nous sous une forme et dans +des conditions accessibles à nos sens et à notre intelligence? + +En ajoutant à cela que le Christ représente la vie la plus pure, la +morale la plus élevée, tout ce qui répond le mieux à l’idéal divin, il +me sembla que je réfutais très raisonnablement toutes les objections +tirées de l’invraisemblance d’un Dieu fait homme pour venir nous révéler +les plus sublimes vérités. + +J’ai été heureux de retrouver depuis, dans une conférence de M. +Brunetière, quelques traits du travail intime qui s’était opéré dans mon +esprit: «Il s’agit de savoir, dit l’éminent académicien, non pas si +Jésus-Christ est Dieu, car ce mot Dieu représente un idéal de puissance +et de perfection au-dessus de notre connaissance; mais de savoir si sa +morale et son œuvre sont divines, et par conséquent se rapprochent le +plus de ce que signifie pour nous l’idéal divin. Cela admis, qu’on +l’appelle fils de Dieu, envoyé de Dieu, ou même grand homme inspiré de +Dieu, il me semble qu’il y a là une question de logomachie plutôt qu’une +question de fond. Ne pouvant juger des choses divines que par les +lumières que nous donnent nos sens, ou notre raison servie et aussi +desservie par les sens, ne pouvant juger des choses de l’en haut que +comme les poissons, par exemple, pourraient juger des choses humaines, +il nous semble que ce mot de fils de Dieu--et par suite la question +vitale du christianisme, l’Incarnation--n’est pas de nature à rebuter un +vrai philosophe...» + +Cette question de l’Incarnation me rappelle une conversation avec +l’illustre traducteur d’Aristote, M. Barthélemy Saint-Hilaire, qui +m’honorait de son amitié, et avec qui j’ai fait plus d’une excursion +métaphysique dans les dernières années de sa vie. + +La _Somme_ de saint Thomas d’Aquin et Platon, dont il faisait à +quatre-vingt-dix ans une nouvelle édition, étaient alors ses deux +lectures de prédilection. Ce n’était pas un croyant, mais c’était le +plus honnête des penseurs libres. Son opinion sur le catholicisme est +tout entière dans ces quelques mots qu’il me disait trois ou quatre mois +avant sa mort: «J’admire les catholiques; je suis avec eux en tout, +excepté sur l’Incarnation.» Je lui exposai les raisons qui pouvaient +faire accepter l’Incarnation par un philosophe, raisons qu’il écouta +attentivement et sans y répondre, comme s’il se réservait d’y réfléchir. +A mon retour du Midi, au mois de novembre, on me dit qu’il était mort la +veille; j’assistai à ses obsèques à l’église Saint-Honoré d’Eylau, et +j’appris qu’il avait exprimé dans son testament le désir que son corps y +fût porté, «si M. le curé voulait bien le recevoir»; en quoi je vis +l’indice que ce grand et honnête esprit avait peut-être, depuis notre +conversation, fait un pas de plus vers le but auquel devait le conduire +un jour ou l’autre sa haute raison. + +En jugeant des autres par moi-même et en analysant mes sentiments de +l’époque où je n’admettais pas encore la divinité du Christ, je me +demande si beaucoup d’incroyants de bonne foi ne sont pas la dupe d’une +sorte d’illusion intellectuelle qui leur fait dire: «Je ne puis y +croire», alors qu’ils veulent dire simplement: «Je ne puis le +comprendre». + +Si, avec cela, disait mon vieil aumônier, comprenant la grandeur et la +beauté de la religion chrétienne, ils sont véritablement animés du désir +d’y croire, c’est qu’ils ont la foi sans le savoir; Dieu ne leur en +demande pas davantage. Et de là aussi cette parole si profonde que +l’Église adresse aux cœurs anxieux: On croit quand on veut croire! + +Et voilà par quelle série d’impressions, de raisonnements et +d’aspirations au mieux, après une foule de déceptions et de mécomptes +dans la forêt du doute et de l’incrédulité, j’en suis venu à penser que +le plus sage était encore d’accepter la révélation chrétienne comme +étant la solution la plus rationnelle des mystères du monde et la plus +haute philosophie qu’aient entendue les oreilles humaines. + + +FIN + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + Au lecteur 5 + I.--Le premier des mobiles anti-chrétiens 9 + II.--L’idée de Dieu 12 + III.--Nécessité d’une religion et d’un culte 17 + IV.--L’Église et les philosophes 23 + V.--L’orgueil 26 + VI.--Les mystères 30 + VII.--Le péché originel et la prescience divine 35 + VIII.--L’enfer 38 + IX.--La Raison et la Foi 42 + X.--Deo ignoto 48 + XI.--La révélation chrétienne 50 + XII.--Jésus-Christ est-il Dieu? 56 + + +FIN DE LA TABLE + + + + +SAINT-AMAND (CHER).--IMPRIMERIE BUSSIÈRE + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75581 *** |
