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| author | nfenwick <nfenwick@pglaf.org> | 2025-03-24 10:21:05 -0700 |
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BLOUD</span><br> +4, <span class="xsmall">RUE MADAME ET RUE DE RENNES</span>, 59</p> + +<p class="c"><span class="small">1901</span><br> +<span class="xsmall">Tous droits réservés.</span></p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak i" id="c0">AU LECTEUR</h2> + + +<p class="i">Ceci n’est pas un traité philosophique ou religieux, +mais simplement le résumé de Notes de +conscience intime laissées par un homme qui, après +avoir été libre penseur, à la façon dont on entend +ce mot, c’est-à-dire hostile à toute idée religieuse, +s’est retrouvé, dans la suite des temps, par l’effet +de la réflexion et de l’expérience, ramené à des +conceptions différentes sur Dieu, sur l’univers, sur +la nature humaine et sur la religion chrétienne.</p> + +<p class="i">L’auteur, mort récemment, a été, même pendant +les aveuglements de sa jeunesse, un curieux observateur +du monde et de lui-même. Le fond de +son caractère était une complète indépendance +d’esprit, une franchise sans limites, et un mépris +absolu du qu’en dira-t-on ? Mais, après avoir eu +toutes les hardiesses de l’esprit, il avait compris +qu’il fallait les tempérer par cette sorte de raison +pratique qu’on appelle le bon sens. Par suite de +quoi, il préférait les simples aux philosophes, non +pas aux vrais, qui sont rares, mais aux faux dont +la société est pleine, prisant fort peu notamment +ceux d’outre-Rhin et leurs imitateurs de ce côté des +Vosges, les uns et les autres lui apparaissant pour +la plupart comme de parfaits pédants. Il causait +plus volontiers avec un paysan qu’avec un lettré, +trouvant plus de droiture naturelle dans les âmes +incultes, et persuadé qu’à défaut de science acquise, +c’est là qu’on trouve mieux cette science infuse, +qui, pareille à l’instinct des animaux, leur +découvre, même dans l’ordre métaphysique, des +vérités qui restent cachées à la science orgueilleuse. +Il avait cru longtemps à la bonté native de +l’homme, mais il avait dû en rabattre, non seulement +à cause des tristes résultats historiques de +cette théorie, mais encore parce que l’observation +lui avait démontré l’action profonde des climats, +des circonstances et de l’atavisme, le tout, +d’ailleurs, modifiable sous l’influence religieuse. +Il ne séparait pas l’honnêteté de la vie de la rectitude +de la pensée et croyait que toute lacune dans +l’une avait nécessairement son contre-coup dans +l’autre. Il avait en horreur les politiciens et les +esprits forts et ne voyait guère dans ces derniers +qu’une forme spéciale de débilité intellectuelle. Il +se défiait particulièrement des suggestions que +peuvent nous fournir l’amour propre ou la vanité, +et disait que si la réserve et l’humilité pouvaient +être mises en potion, c’est celle dont nous aurions +tous le plus besoin de faire usage.</p> + +<p class="i">Il passait, parmi ses amis et connaissances, +pour être plus songeur que savant, mais il y avait +unanimité pour dire de lui : C’est un brave +homme et un homme de bon sens ; et c’était l’éloge +dont il était le plus fier intérieurement, car autrement +personne n’avait une plus modeste opinion +de soi-même. Dans sa conversation comme dans +ses écrits, il dédaignait les arguties et croyait être +dans l’esprit du génie français comme dans celui +de la langue française, en n’admettant que des +idées claires confinant à des solutions pratiques.</p> + +<p class="i">Ces notes sont une sorte de récit de voyage à +travers la forêt du doute, voyage qui a duré plus +d’un quart de siècle, et au bout duquel il s’était +convaincu que la religion chrétienne n’a pas de +plus grand ennemi que l’ignorance ou des préjugés +faciles à dissiper par un examen approfondi et +de bonne foi ; que, plus on étudie ses dogmes et sa +doctrine, plus on y trouve de sagesse et de raison ; +enfin que sa pratique elle-même est infiniment +plus aisée qu’on ne pense, et que là seulement se +trouve le repos d’âme auquel chacun de nous aspire +invinciblement. Et, comme il y avait trouvé +ce repos, il nous a semblé que la lecture de ces +notes pouvait présenter un véritable intérêt, ou +même servir de guide, aux voyageurs de l’heure +présente égarés dans les parages difficiles où il a +si longtemps erré. C’est pourquoi…</p> + +<p class="i">Nous lui laissons la parole.</p> + +<p class="sign">Docteur <span class="sc">Francus</span>.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="c"><span class="xlarge">COMMENT JE SUIS ARRIVÉ A CROIRE</span><br> +CONFESSION D’UN INCROYANT</p> + + + + +<h2 class="nobreak" id="c1">I<br> +<span class="small">LE PREMIER DES MOBILES ANTI-CHRÉTIENS</span></h2> + + +<p>En cherchant dans mes souvenirs la plus lointaine +histoire de ma métaphysique, je trouve qu’elle a +débuté par une foi simple et naïve à l’enseignement +religieux que je recevais. Et je pense qu’il en a été +pour tout le monde à peu près de même. La nature +étant pleine de mystères dont l’existence s’impose, +l’acceptation des dogmes traditionnels, qui en donnent +l’explication, est beaucoup plus naturelle chez +l’enfant que leur négation, car il faut à l’esprit quelque +temps et quelque étude avant qu’il songe à les +discuter.</p> + +<p>Les avais-je bien examinés quand je me suis déclaré +libre penseur ? Étais-je bien capable d’abord +de faire cet examen ? Cela me paraît aujourd’hui plus +que douteux. Le fait est que je les rejetai, agissant +en cela comme le plus grand nombre, sous une influence +qui n’était pas celle de l’esprit.</p> + +<p>Quand on songe aux services qu’a rendus le christianisme +à la pauvre humanité, la première pensée +est de dire de lui ce qu’on a dit de Dieu lui-même +que, s’il n’existait pas, il faudrait l’inventer. Et cependant +il y a, il y a eu et il y aura probablement +toujours dans certaines têtes une sorte de rage contre +lui.</p> + +<p>Pourquoi cela ? La cause est facile à trouver. Elle +est dans l’obligation qu’il impose à l’homme de réfréner +ses passions. C’est pourquoi l’homme vicieux +est naturellement son ennemi comme le malfaiteur +est l’ennemi du gendarme.</p> + +<p>De même, le jeune homme, une fois émancipé, devient +facilement, s’il n’a pas reçu une éducation solide, +l’ennemi de la religion. Il est dominé par les sens, +quand il ne l’est pas par des principes supérieurs. +Il peut en être quelquefois autrement, mais c’est +l’exception. Quant à moi, j’avoue très humblement +qu’une des raisons qui me firent éloigner de la religion +de mon enfance et chercher les moyens de lui +substituer un simple déisme, c’est que je la trouvai +gênante. On ne peut pas, si on accepte sa règle, se +livrer à ses passions, et l’on sait à quelles passions +violentes la jeunesse est en butte.</p> + +<p>L’histoire m’a montré, depuis, dans cette même +cause, le gros secret — qui n’en est pas un — des +succès du protestantisme : demandez à Luther, à +Henri VIII d’Angleterre et à toute la bande de +moines défroqués dont le premier soin fut, sortis de +leurs couvents, de chercher femme.</p> + +<p>Sommes-nous meilleurs aujourd’hui ? L’influence +de la chair sur l’esprit est-elle moindre en notre +siècle de lumières ? « Ce qui est en conflit avec l’esprit +chrétien, dit un économiste, c’est moins encore +la science nouvelle et l’esprit moderne avec ses confuses +aspirations, que les vieux instincts païens, les +concupiscences de la chair et l’orgueil de la vie débridés +par les siècles. L’idolâtrie de la nature, l’idolâtrie +de l’homme érigé en Dieu : tel est le nouveau +culte auquel semble revenir notre civilisation occidentale<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> <span class="sc">Leroy-Beaulieu</span>, <i>Revue des Deux-Mondes</i>, 1891, +p. 812.</p> +</div> +<p>Les Francs-Maçons, dans lesquels on peut voir, +d’ailleurs, une branche, ou plutôt une excroissance +toute naturelle du protestantisme, ne cachent pas, +dans leurs convents, leurs principes de morale intime. +Pour eux, la morale catholique n’est qu’un mentor +revêche et grognon qui refuse aux pauvres humains +toute espèce de satisfactions. Pour se rendre la vie +supportable, ils font de la nature leur directeur de +conscience. Foin de la continence et de toute espèce +de privations ! Ils veulent qu’on laisse aux passions +leur cours naturel, limité seulement par l’intérêt +bien entendu. Voilà la morale à laquelle l’excellent +docteur Blatin, un célèbre Maçon d’Auvergne, +faisait allusion récemment, quand il disait que les +Maçons trouvent licites bien des choses que les catholiques +trouvent illicites, et réciproquement<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Convent maçonnique de 1895.</p> +</div> +<p>La sensualité et l’orgueil : voilà les deux grands +ennemis du christianisme. En confessant l’influence +du premier, je ne peux guère offusquer que les +hypocrites. Nous retrouverons trop tôt l’influence +du second.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c2">II<br> +<span class="small">L’IDÉE DE DIEU</span></h2> + + +<p>Après les passions, qui, d’ailleurs, s’effaçaient soigneusement +derrière des motifs plus avouables, le +sentiment qui me paraît avoir joué le rôle le plus +important dans cette première évolution de mes +idées, est un mélange d’orgueil juvénile et d’esprit +de révolte contre toute autorité : deux penchants +innés dans l’homme, qui ne sont peut-être pas absolument +condamnables en eux-mêmes et qui ont leur +bon et leur mauvais côté, mais qui ont singulièrement +besoin d’un guide ou d’un modérateur.</p> + +<p>Notre égoïsme naturel fait de nous-même le centre +de l’univers. Notre raison superbe veut que tout +lui soit soumis. Nous voulons tout pénétrer. Nous +croyons tout savoir, et ce n’est qu’à la longue, à +force d’étude — ceux qui étudient — après beaucoup +de déceptions — ce qui ne manque à personne — qu’on +finit par s’apercevoir qu’on ne sait rien ou +pas grand chose. Quelques-uns alors se demandent +si ces traditions, ces dogmes, ces mystères, contre +lesquels s’était insurgée leur intelligence, ne cachent +pas un sens profond. Ce sont les plus philosophes +qui en arrivent là. Les esprits bornés se buttent +dans leurs négations, impuissants à en saisir davantage, +se croyant cependant plus forts que les autres, +tandis qu’ils font simplement preuve de leur ignorance +de la nature humaine et des enseignements de +l’histoire.</p> + +<p>Avant d’arriver à ce tournant psychologique, +j’étais anti-chrétien, mais non pas athée.</p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Ab Jove principium.</i> En rencontrant Dieu sur son +chemin, ma libre pensée ne l’avait méconnu qu’à +demi.</p> + +<p>Dans tout sujet d’étude, un esprit méthodique +cherche, pour élucider la question, à l’envisager +d’ensemble, à la résumer, à la synthétiser. Et c’est +ainsi que j’avais admis d’abord Dieu comme l’incarnation +des mystères du monde, le grand X qu’il appartient +à chacun de déchiffrer selon les ressources +de son intelligence. Il m’a toujours semblé que le véritable +athéisme était un non sens, une impossibilité, +s’appliquant à l’une ou l’autre des formes sous lesquelles +notre esprit cherche à se représenter Dieu, +et que l’idée même de Dieu était bien au-dessus +de tout cela, puisqu’il est : en fait, le mystère lui-même +qui se manifeste partout, et en esprit le résumé +et la perfection de nos conceptions les plus +idéales.</p> + +<p>Les Francs-Maçons du Grand Orient ont récemment +supprimé le Grand Architecte de l’Univers, ce +qui était leur façon de nommer Dieu, et chacun +sait que cela n’a donné, ni en France ni à l’étranger, +une haute idée de leur esprit. Aux objections venues +d’Angleterre et d’Amérique, ils ont répondu qu’ils +avaient supprimé Dieu pour ne pas blesser les +athées qui ne le comprennent pas. Mais, dans ce +cas, que de suppressions à faire ! Est-ce que nous +comprenons mieux la chaleur, l’électricité, la lumière, +la pesanteur, que les athées ne comprennent +Dieu ? — Ce sont des faits, dira-t-on, qui sont l’indice +de forces inconnues. Puisqu’on ne refuse pas un +nom à ces forces inconnues, n’y a-t-il pas quelque +puérilité à proscrire le nom qui, au point de vue +philosophique, est la synthèse de toutes les grandeurs +et de toutes les forces inconnues ?</p> + +<p>L’athéisme est une conclusion qui témoigne d’une +véritable lacune morale et intellectuelle. Est-ce que +personne a jamais soutenu qu’une montre pouvait +exister sans un ouvrier ? Or, le monde est un immense +objet d’art, plein d’obscurités sans doute, +mais où éclatent, d’autre part, une harmonie et un +ordre admirables, et plus difficile à construire certainement +qu’une montre. Si l’on est en droit de +taxer d’aveuglement et de folie celui qui dirait +qu’une montre s’est fabriquée toute seule, à plus +forte raison celui qui dirait la même chose du monde.</p> + +<p>Il y a donc un ouvrier. Nous l’appelons Dieu. On +peut lui donner un autre nom, mais le fond reste le +même, c’est-à-dire que la montre est toujours là, +témoignant par son existence de celle de l’ouvrier.</p> + +<p>Nous ne le comprenons pas sans doute, mais quoi +d’étonnant, étant donnée l’infinité de sa grandeur et +de notre petitesse ! Est-ce une raison pour nier son +existence, surtout quand, à chaque détour du chemin, +cette redoutable entité métaphysique se dresse +en face de la pauvre humanité, lui posant chaque +fois des questions insolubles en dehors de l’idée divine ? +Au reste, en y regardant bien, n’est pas athée +qui veut ; la preuve, c’est qu’il ne faut pas presser +longtemps un athée pour l’amener à émettre une +idée ou un nom : Nature, Hasard, Destin ou Force des +choses, qui soit en contradiction avec son prétendu +athéisme, puisqu’il répond, avec plus ou moins de +circonlocutions, à l’idée fondamentale que les autres +se font de Dieu.</p> + +<p>Les panthéistes qui ne veulent pas admettre un +Dieu personnel et distinct de la matière et qui soutiennent +que le monde a existé de toute éternité, me +paraissent agrandir et compliquer le problème plutôt +que le résoudre. Outre que le simple bon sens repousse +leur système, on peut se demander si nous +sommes plus avancés aujourd’hui que du temps de +Gœthe qui disait à Eckermann : « Je n’ai pas encore +rencontré une personne qui sache ce que le mot panthéisme +signifie. »</p> + +<p>De quelques distinctions et analyses subtiles +qu’usent les philosophes, l’esprit humain, poussé par +une curiosité invincible à remonter d’une cause à +l’autre, ne peut être satisfait que lorsqu’il doit s’incliner +devant une cause suprême, qu’il ne comprend +pas sans doute, mais qui, sous son voile mystérieux, +répond à l’idée, innée en lui, qu’il n’y a pas d’effet +sans cause.</p> + +<p>Invisible à nos sens, Dieu est indispensable à +notre esprit, et la vie de l’âme ne se comprend pas +plus sans lui que celle de la terre sans le soleil.</p> + +<p>Les astronomes nous ont démontré que la terre +tournait à la fois sur elle-même, ce qui fait le jour et +la nuit, et autour du soleil, en lui présentant successivement +ses deux hémisphères, ce qui fait l’été et +l’hiver pour les diverses parties du monde.</p> + +<p>De même Dieu est le soleil intellectuel et moral autour +duquel tourne l’humanité. Notre esprit ne peut +pas plus le comprendre que nos yeux ne peuvent +fixer le soleil. Mais l’un et l’autre nous éblouissent +de leurs rayons, et il ne faut pas chercher bien longtemps +pour trouver les relations qui existent entre +les révolutions humaines et les éclipses partielles ou +passagères de l’idée divine sur notre planète.</p> + +<p>Et voilà pourquoi, au plus fort de ma libre pensée, +j’aurais trouvé puéril de nier Dieu.</p> + +<p>Le grand ennemi de Dieu dans ce pauvre monde +est indiqué dans la boutade d’un humouriste : Au +commencement du monde, Dieu créa l’homme à son +image ; mais l’homme lui a bien rendu la pareille.</p> + +<p>Il est certain que les plus sages n’échappent pas à +cet anthropomorphisme. Nous faisons toujours plus +ou moins Dieu semblable à nous-mêmes ; nous lui +prêtons trop facilement nos petites passions, nos petites +idées, et c’est en le trouvant ainsi défiguré que +les gens de petite cervelle croient pouvoir dire : Vous +voyez bien : Dieu ne peut pas être ainsi, donc Dieu +n’existe pas !</p> + +<p>Rien n’est plus naturel après tout que l’anthropomorphisme, +et je me demande comment on pouvait y +échapper, même après les sublimes visions de la Bible ; +mais il me semble que depuis l’Évangile il y a +quelque chose de changé.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c3">III<br> +<span class="small">NÉCESSITÉ D’UNE RELIGION ET D’UN CULTE</span></h2> + + +<p>Après avoir reconnu Dieu, il fallut quelque temps +à ma libre pensée pour comprendre que son existence +impliquait la nécessité d’une religion, par quoi +j’entends une façon pour l’homme de régler ses rapports +avec l’idéal divin.</p> + +<p>Je ne pouvais méconnaître aussi l’utilité sociale de +la religion. Les philosophes de tous les temps l’ont +reconnue, et l’expérience des siècles la confirme ; on +ne connaît pas de société humaine qui n’ait eu à sa +base une religion quelconque. Si l’on peut admettre +que l’individu, très éclairé et très moral déjà, puisse +trouver en lui assez de lumière et de force pour s’en +passer, il est évident qu’elle est nécessaire à la +masse ignorante et impressionnable. Son influence +pénètre aux régions du cœur inaccessibles aux lois +humaines. Elle crée l’ordre dans le monde moral +et constitue la loi des âmes. Hors d’elle, c’est le +chaos et l’anarchie. Elle est tellement dans la nécessité +des sociétés humaines qu’on ne détruit jamais +une religion que pour lui en substituer une autre, +de même qu’en politique on ne renverse jamais un +gouvernement que pour en mettre un autre à sa +place. Manquer de religion, c’est manquer d’un sens ; +c’est aussi manquer de justice, et Cicéron a justement +dit : <i lang="la" xml:lang="la">Pictas est justitia erga Deum.</i></p> + +<p>La religion est à l’immense majorité des hommes +ce que l’instinct est aux animaux. N’étant pas philosophe, +heureusement pour elle, la masse a reçu, infusée +dans son sang, toute la dose de métaphysique +nécessaire à son existence, laquelle se résume dans +le sentiment religieux, dans le besoin de croire en +Dieu et de se faire une loi morale. Et ce n’est pas +sans raison qu’un éminent physiologiste<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a> assigne +à l’homme la faculté religieuse comme son caractère +distinctif, le trait qui le sépare le mieux de l’animal. +Cette faculté est le fondement de la morale, car si la +morale ne descend pas de Dieu, si elle n’est qu’un +produit de la raison humaine, elle ne peut avoir +qu’une valeur relative et reste à la merci de sa créatrice. +C’est pourquoi, après avoir cru un certain +temps à ce qu’on a appelé la <i>morale indépendante</i>, +j’ai été amené avec le temps à n’y voir qu’une conception +absurde, ou tout au moins d’une application +extrêmement restreinte.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> M. de <span class="sc">Quatrefages</span>.</p> +</div> +<p>De même que la terre est liée au soleil par la force +centripète, il faut que la conscience humaine soit <i lang="la" xml:lang="la">religata</i> +à son soleil moral qui est Dieu. C’est par cette +attraction divine qu’elle peut contrebalancer la force +centrifuge, formée par sa mauvaise nature et par ses +passions, qui la conduiraient aux abîmes sans le providentiel +contrepoids de l’autre.</p> + +<p>Les fondateurs de la nouvelle école dite <i>positiviste</i> +veulent qu’on fasse abstraction de tout ce qui +est hors de la portée de notre esprit et qu’on renonce +à s’occuper de Dieu comme étant l’Inconnaissable. +Donc, pas de religion. Mais l’inanité de ce raisonnement +saute aux yeux. L’inconnaissable n’en reste +pas moins, malgré les plus belles théories, la force +attractive qui porte l’âme humaine vers un monde +supérieur — comme les animaux et les plantes vers +la lumière — sans parler des ténèbres, du vide et +du néant qu’elle rencontre en dehors de là. Elle est +donc invinciblement poussée à une religion quelconque.</p> + +<p>Je me suis souvent demandé s’il pouvait exister +une théologie capable de satisfaire à la fois une minorité +raisonneuse, plus ou moins savante, amoureuse +d’analyses à perte de vue, et la masse simple, +croyante et synthétique.</p> + +<p>Ne sommes-nous pas dans le monde comme les +voyageurs dans une diligence, où l’un craignant le +froid veut tout fermer, et l’autre craignant le chaud +veut tout ouvrir ?</p> + +<p>N’est-il pas raisonnable de faire des concessions à +ceux qui paraissent en avoir le plus besoin, et n’est-ce +pas à leur empressement à sacrifier leurs aises et +leurs convenances à ceux du prochain, que l’on reconnaît +les gens bien élevés et les meilleurs caractères ?</p> + +<p>Puisqu’il n’y a pas de théologie qui puisse satisfaire +tout le monde à la fois, n’est-ce pas aux plus +intelligents, ou se croyant tels, à se mettre au niveau +des autres, non pas en sacrifiant leurs opinions intimes +qui ne relèvent que de leur conscience, mais +en ne cherchant pas à imposer à la masse, dont l’esprit +est différent du leur, leur propre manière de +voir, sur des questions où, d’ailleurs, le plus savant +n’en sait pas davantage que le plus ignorant.</p> + +<p>Quelque supérieurs qu’ils puissent se croire au +commun des martyrs, ils ne peuvent ignorer qu’ils +sont sujets aussi à bien des erreurs, et un peu d’humilité +ne serait-elle pas la plus belle preuve d’intelligence +qu’ils pourraient donner ?</p> + +<p>En même temps qu’elle munissait chaque individu +de l’outil le plus nécessaire au travail de la vie, la +religion apprenait aux pasteurs des peuples le seul +moyen de bien garder leur troupeau. « Quand on +ignore, dit Jouffroy, la destinée humaine, on ignore +celle de la société, et quand on ignore la destinée de +la société, on ne peut l’organiser. La solution du +problème est donc une foi morale et religieuse. »</p> + +<p>Et le plus radical des radicaux de notre temps ne +disait-il pas récemment que la question sociale +n’existerait pas si le christianisme était pratiqué ?</p> + +<p>Je comprenais donc en principe la nécessité d’une +religion, et j’admirais son action sociale. Mais je +voulais qu’on s’en tînt à la religion naturelle. J’admettais, +comme les protestants <i>libéraux</i> de nos +jours, le Dieu intérieur, mais je rejetais comme pratiques +superstitieuses, indignes d’un esprit libre, +tout culte extérieur et public, et ce n’est que bien +longtemps après, surtout après m’être rendu compte +de l’attachement obstiné des masses populaires à +un culte public, que je compris les profondes racines +qu’il avait dans la nature humaine. Vouloir empêcher, +en effet, le sentiment religieux de se manifester +extérieurement et publiquement, n’est-ce pas comme +si on défendait à la pensée de s’exprimer en paroles +ou par écrit ?</p> + +<p>Les <i>intellectuels</i> qui prétendent que le christianisme +a fait son temps, ont-ils bien songé à ce qui +arriverait s’il venait, en effet, à disparaître, si « la +vieille chanson » cessait un moment de bercer les +misères humaines ? Accordons-leur qu’ils soient plus +intelligents que les autres. Ils ne nieront pas, en +tous cas, que leur état, à ce point de vue, n’est pas +celui du plus grand nombre. Pour un homme instruit, +un esprit cultivé, combien d’ignorants ! Et +même parmi les gens instruits et cultivés, que de +lacunes, que de défaillances, que d’incroyables erreurs +de jugement et même de sens commun !</p> + +<p>C’est étonnant, dit un personnage de comédie, +combien les gens d’esprit sont bêtes ! — Et encore, +lui répond son interlocuteur, c’est qu’ils ne veulent +pas le croire !</p> + +<p>Et parmi ce qu’on est convenu d’appeler l’élite +d’un pays, combien ont le goût des choses métaphysiques +et le temps d’en escalader les sommets ! Et +quand ils le font, n’est-ce pas la tour de Babel, qui +en est peut-être l’histoire légendaire ?</p> + +<p>Est-ce pour cette infime minorité, d’ailleurs impossible +à satisfaire, que le grand législateur devait +légiférer sans souci de la masse immense qui pense +et surtout sent autrement qu’eux ?</p> + +<p>En dehors, en effet, des philosophes ou simples +lettrés, de ceux qui savent penser et en ont le +temps, il y a des foules immenses de pauvres diables +en lutte avec les nécessités de la vie, qui ont à peine +le temps et la force de gagner leur pain quotidien. +<i lang="la" xml:lang="la">Primo vivere, deinde philosophare.</i> N’est-ce pas un +crime de les faire philosopher tandis que leur existence +n’est pas assurée ?</p> + +<p>« La religion, disait fort justement l’auteur d’un +petit opuscule publié vers 1840, la religion est le +canal nécessaire par lequel les idées d’ordre, de devoir, +d’humanité, de justice, coulent dans toutes les +classes des citoyens. Peu d’hommes ont les moyens +et le temps d’acquérir la science mais avec la religion +on peut être instruit sans être savant. C’est elle, +et elle seule, qui enseigne, qui révèle toutes les vérités +utiles et nécessaires aux hommes de toutes les +conditions<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> <span class="sc">Allignol</span>, <i>De l’état actuel du clergé en France</i>.</p> +</div> +<p>M. Barthélemy Saint-Hilaire a résumé d’un trait +la même idée en disant que « la religion est la philosophie +du peuple ». Et c’est une philosophie bien +supérieure à celle des philosophes, à laquelle aboutit, +pratiquement d’ailleurs, toute philosophie vraiment +digne de ce nom. Toutes les religions ont enseigné +aux hommes la vertu, le travail et la justice ; +la religion chrétienne a couronné ces enseignements +en leur apprenant la résignation et le sacrifice. +N’ont-elles pas ainsi mieux fait pour les classes déshéritées +que ceux qui les poussent à la révolte +contre des états de choses qui ne sont souvent que +les résultats inéluctables des lois de la nature ?</p> + +<p>La religion a fait tout le travail philosophique +nécessaire pour ceux qui en étaient incapables : elle +leur a donné la substance de la vérité ; elle leur a +épargné un temps infini et des erreurs sans nombre. +Elle leur a mis en mains un manuel de la vie pratique, +qui n’empêche en rien ceux qui ne le trouvent +pas suffisant de chercher ailleurs des lumières plus +complètes, s’il en existe, mais ne leur donne pas le +droit d’exiger que la religion soit faite exclusivement +à leur mesure.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c4">IV<br> +<span class="small">L’ÉGLISE ET LES PHILOSOPHES</span></h2> + + +<p>Une religion est donc nécessaire, et un culte extérieur +en est le corollaire indispensable.</p> + +<p>Quelle est la meilleure des religions ?</p> + +<p>Dès le début de ma libre pensée, je me suis trouvé +plein de préjugés contre la religion catholique, et +c’était là, surtout, je crois, un résultat de mes lectures +des soi-disant philosophes du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle. +Voltaire et ses compères me paraissaient alors de +très puissants raisonneurs et je trouvais irréfutables +la plupart des mauvaises querelles qu’ils ont faites : +à la Bible, en y relevant des énormités et des contradictions +que je trouve aujourd’hui fort discutables ; +à l’Église, en lui imputant des crimes et des erreurs +dont elle n’est pas responsable ; à la religion catholique, +en la confondant sans cesse avec les abus que +la pauvre humanité peut en faire et n’en a que +trop souvent faits. Quelle fête pour l’orgueil et la +passion débordés, de pouvoir, devant ce déluge de +sarcasmes et d’attaques de tout genre, prendre en +pitié les générations passées, de croire que la nouvelle +philosophie avait pénétré les arcanes de l’histoire +et reconnu l’origine humaine de toutes les religions !</p> + +<p>Je n’ai compris que plus tard le peu de valeur de +ce genre de critique. Il m’a paru, en y réfléchissant, +que les voltairiens anciens et modernes étaient peut-être +un peu trop exigeants, en voulant que Dieu, occupé +à tracer aux Juifs des lois morales, s’interrompît +pour leur révéler aussi tous les secrets de la +nature, leur parlant un langage entièrement conforme +aux données, d’ailleurs si incertaines et si variables, +de la science, et qu’il leur fît, par exemple, une petite +dissertation astronomique pour remplacer l’image +de Josué arrêtant le soleil.</p> + +<p>On peut en dire autant des jours de la Genèse, +dans lesquels il convient de voir, non pas un traité +de cosmogonie, mais un aperçu substantiel très général +de la formation du monde, tel qu’il le fallait +aux Juifs du temps de Moïse — aperçu, du reste, où +il y a beaucoup plus à s’étonner des conformités avec +la science moderne qu’on peut y voir, que des contradictions +apparentes qu’on peut y découvrir.</p> + +<p>La preuve finalement de la fragilité des polémiques +voltairiennes se trouve dans le discrédit +où elles sont tombées. Combien en reste-t-il qu’un +vrai savant de nos jours oserait opposer à l’apologétique +chrétienne ?</p> + +<p>Ce n’est pas sans peine que j’appris à envisager +de haut les traditions juives et à lire ses révélations, +sans me laisser arrêter par des considérations ethniques +de temps et de lieu.</p> + +<p>Il est évident que, dans la Bible et même dans le +Nouveau Testament, il y a deux parties très distinctes : +l’une qui se rapporte à la vie légendaire du +peuple juif, et l’autre qui est un enseignement dogmatique +et moral, et qu’il n’est pas de bonne guerre +de les confondre — d’autant que, pour tout ce qui +concerne la morale, il n’y a pas sujet de doute, et +c’était l’essentiel.</p> + +<p>Pour tout le reste, on peut trouver que si l’inspirateur +des Livres Sacrés n’a pas toujours parlé avec +la précision de style d’un notaire ou d’un académicien, +c’est qu’il avait peut-être ses raisons pour cela. +Et l’une de ces raisons sans doute, c’est qu’il savait +qu’on aurait tout autant ergoté sur sa parole, lors +même qu’elle eût été plus claire, attendu qu’il est +dans notre nature de tout discuter.</p> + +<p>Des raisons plus hautes justifient Dieu du reproche +qu’on lui fait implicitement de n’avoir pas usé de +son omniscience pour parler aux Juifs, en d’autres +termes, de ne pas nous avoir révélé d’un coup tous +les secrets de l’univers. A-t-on réfléchi que par là il +aurait enlevé à l’humanité la plus délicate de ses +joies : celle de les découvrir successivement elle-même, +outre que nous aurions perdu tout mérite à +reconnaître sa grandeur et à lui rendre hommage, +puisque nous n’aurions pas eu la peine de chercher ? +Est-il nécessaire enfin de faire ressortir tout +ce qu’il y a de présomption enfantine à vouloir imposer +au grand Être des conditions qui bouleverseraient +le système du monde ?</p> + +<p>A l’obligation de parler plus clair, il faudrait +ajouter celle de donner à tous la même intelligence +et le même tempérament, si l’on voulait que les +mêmes paroles fussent comprises par tous de la +môme façon. D’une chose à l’autre, il faudrait tout +changer.</p> + +<p>C’est pourquoi les obscurités qui jadis m’offusquaient +dans ces antiques traditions, produisent aujourd’hui +sur moi un effet contraire, et, de même +que les nuages orageux sont ordinairement la source +de pluies bienfaisantes, je me demande si ce n’est +pas dans leur sein que se cachent les plus hautes +vérités.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c5">V<br> +<span class="small">L’ORGUEIL</span></h2> + + +<p>L’homme qui regarde attentivement au fond de son +âme finit toujours par reconnaître, au milieu des +monstres qui y grouillent, le serpent Python de Platon, +qui n’est autre que le Satan de l’Écriture, en +d’autres termes, l’orgueil, l’insatiable orgueil, qui +est le trait distinctif de la philosophie voltairienne et +de ses disciples modernes. Ils se croient, et beaucoup +en sont très naïvement convaincus, — et je ne +prétends pas avoir échappé à ce travers — ils se +croient de cent coudées supérieurs aux générations +précédentes ; ils ont la certitude d’avoir découvert +ce que celles-ci n’avaient pas même soupçonné. De +même que la liberté pour certains politiciens n’a +commencé qu’en 1789, la raison pour eux n’existe +réellement que depuis qu’ils l’ont fait connaître au +monde. Ils se figurent que, si leurs prédécesseurs +avaient su ce qu’ils savent eux-mêmes, s’ils avaient +connu par exemple la vapeur et l’électricité, ils auraient +été également sceptiques et que leur foi religieuse +a été simplement l’effet de leur ignorance.</p> + +<p>Les plus réfléchis, tout en subissant cette influence, +ont quelques retours. Pour ma part, je me suis bien +souvent demandé, même avant l’âge mûr, s’il ne +conviendrait pas d’être plus modeste, et dans mon +for intérieur je me déclarais à moi même qu’après +tout il n’était ni sage, ni équitable de considérer, +sous prétexte de progrès, tant de beaux génies disparus +comme des espèces d’imbéciles. Si Bossuet, +Leibnitz et tant d’autres grands hommes ont cru à la +divinité du Christ, c’est évidemment parce qu’ils +avaient trouvé à cela, bien que privés des inventions +modernes, des raisons à leurs yeux suffisantes et +bien au-dessus de celles que peuvent leur opposer +la physique et la chimie, et le fait seul de leur foi me +paraissait mériter autre chose que le dédain. Il est +clair qu’ils raisonnaient d’une autre façon que nous ; +mais je n’admettais pas que leur raisonnement valût +le nôtre. Songez donc à tout ce que nous avons appris +depuis un siècle, à toutes les conquêtes de +l’homme sur la matière, et à la légitime espérance +qu’il peut concevoir de devenir le roi de la planète +où Dieu l’a placé. Toutefois, il y avait là une masse +imposante de convictions qui me troublait.</p> + +<p>Ma vieille admiration pour la science moderne +s’est un peu modifiée depuis ; je l’admire toujours, +mais à la condition qu’elle se tienne à sa place et n’ait +pas la prétention de régenter la métaphysique où +elle ne peut juger que comme un sourd de musique +ou un aveugle de peinture.</p> + +<p>Je n’ai jamais trouvé bien sérieux les savants ou +prétendus tels qui ont proposé l’Évolution ou le +Panthéisme pour remplacer la Genèse. Quand Renan +dit que le monde s’est fait tout seul, et qu’il +écrit au chimiste Berthelot que « la molécule pourrait +bien être, comme toute chose, le fruit du +temps, le résultat d’un phénomène très prolongé, +d’une agglutination continuée pendant des milliards +de milliards de siècles », il est permis de penser +qu’il se moquait au fond de son correspondant +comme du bon public, et qu’il aurait trouvé infiniment +plus d’esprit à ceux qui auraient accueilli son +hypothèse par un éclat de rire, qu’à ceux qui l’auraient +saluée avec respect comme un trait de génie.</p> + +<p>Dans cette dernière catégorie, il faut évidemment +ranger les membres de l’ancien conseil municipal de +Paris qui ont fait placer sur le socle de la statue de +Raspail des inscriptions comme celles-ci : <i>Donnez-moi +une cellule animée de sa vitalité, et je vous +rendrai l’univers. A la Science ! Hors de la +Science tout n’est que folie ! A la Science, unique +religion de l’avenir !</i></p> + +<p>Au fond du mot de Raspail, il y a bien une idée +vraie, celle que Pascal avait déjà exprimée en disant +que « Nous ne savons le tout de rien ». Il appartenait +aux auteurs de l’inscription de le rendre grotesque +par le commentaire dont ils l’ont accompagné.</p> + +<p>Plus tard, le prestige scientifique de notre siècle +baissa singulièrement à mes yeux, quand je vis que +le progrès moral était loin d’accompagner le progrès +matériel, et je compris qu’on pût parler de la +faillite de la science.</p> + +<p>J’ai été frappé finalement en reconnaissant que +toutes les nouveautés métaphysiques, par lesquelles +on prétend remplacer la religion chrétienne, sont plus +ou moins contenues en germe ou explicitement dans +ce qu’on appelait autrefois des hérésies, en sorte +que nous ne faisons guère sur ce terrain que rebattre +des chemins parcourus et rajeunir des systèmes +dont la critique religieuse de nos pères, confirmée +par l’expérience des temps, avait déjà fait justice.</p> + +<p>Après avoir longtemps considéré la science et la +religion comme inconciliables, je me suis demandé +si leur antagonisme, dont on fait tant de bruit, est +bien réel et ne consiste pas souvent en ceci qu’on +fait dire à la religion ce qu’elle ne dit pas, et qu’on +fait rendre à la science des arrêts dont elle n’est rien +moins que sûre elle-même. Connaissez-vous un +Protée pareil à la science ? Elle dément un jour ce +qu’elle affirmait la veille. D’ailleurs, sur la raison +des choses, elle ne peut aller que d’une hypothèse à +l’autre. Plus on est savant, plus on doute. Peut-être +n’y a-t-il pas lieu par conséquent de tant se préoccuper +des rapports de la science et de la religion. +Ce sont deux terrains parfaitement distincts. La religion +n’est pas incompatible avec la science, elle la +domine. Elle la laisse faire, certaine d’avoir tôt ou +tard le dernier mot.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c6">VI<br> +<span class="small">LES MYSTÈRES</span></h2> + + +<p>Le premier mouvement de l’esprit est de s’insurger +contre le mystère. Comme il est un défi à notre +raison et que notre raison est très orgueilleuse, elle +cherche d’abord à le nier. Mais rien n’est plus opiniâtre +que le mystère. Il revient sous toutes les +formes comme pour nous narguer au logis, dans la +rue, en voyage, partout. Un commis-voyageur rationaliste, +à qui l’on venait de servir un œuf à la +coque, à une table d’hôte, et qui le dégustait en +niant tous les mystères, s’entendit interpeller par +un autre voyageur qui lui cria :</p> + +<p>— Vous en avez un dans votre assiette</p> + +<p>— Comment cela ?</p> + +<p>— Et oui, un œuf : d’où vient-il ?</p> + +<p>— D’une poule, parbleu.</p> + +<p>— Et la poule ?</p> + +<p>— D’un œuf.</p> + +<p>— Qui a commencé de l’œuf ou de la poule ?</p> + +<p>Notre homme, d’abord interloqué, finit par trouver +cette réponse :</p> + +<p>— Ni l’un ni l’autre : ce sont deux types éternels +symbolisés par le serpent égyptien qui se mord la +queue.</p> + +<p>— Peut-être, répartit l’interlocuteur, serait-il +plus simple de dire que vous n’en savez rien — ni +moi non plus — que de remplacer le mystère de +l’œuf par un autre encore plus grand.</p> + +<p>Je me souviens qu’au temps où j’étais capable +de déraisonner tout aussi bien que notre commis-voyageur, +causant des mystères de la religion chrétienne +avec un vieil aumônier militaire de mes voisins, +je ne lui cachai pas que ma raison en était révoltée. +Il me répondit doucement :</p> + +<p>— Quand l’expérience vous sera venue avec l’âge, +vous verrez les choses autrement et vous comprendrez +plus ou moins ce que vous ne pouvez comprendre +aujourd’hui.</p> + +<p>Il voulut parler d’autre chose, mais j’étais entêté, +et je le ramenai à mon sujet, en lui disant que je +n’admettais pas les choses qui déroutaient la raison +humaine, la sienne comme la mienne.</p> + +<p>— Les mystères déroutent notre raison, répondit-il : +la belle affaire ! Est-ce que le plus simple coup +d’œil sur la nature ne la déroute pas perpétuellement ? +Vous n’admettez pas Dieu et homme tout ensemble. +Est-ce que nous ne sommes pas corps et +âme tout ensemble ? Le comprenez-vous mieux ? +Est-ce que vous savez pourquoi les tisanes calment +les malades, pourquoi l’opium fait dormir et pourquoi +l’arsenic tue ? Et, au lieu de trouver là un motif +d’humilité, cette pauvre raison humaine va s’enivrant +toujours d’un nouvel orgueil. — A cet orgueil, +la religion oppose le mystère. Elle lui montre ainsi +une fois de plus qu’elle procède d’inspirations différentes, +ne suit pas la même route et tend vers un +but plus élevé. La raison cultive la terre, la religion +montre le ciel. La religion s’adresse à l’âme : elle +désaltère en nous la soif du sublime et de l’infini. +Il lui faut un langage à la hauteur de son but. Si +elle n’est pas mystérieuse, incompréhensible dans +ses dogmes, elle n’est plus la religion. L’homme +n’adorera jamais ce qu’il comprend. Il n’est pas +dominé par ce qui n’est qu’à sa hauteur. Il n’y a pas +de Dieu pour lui, si ce Dieu ne se tient pas à une +hauteur infinie, environné de nuages impénétrables. +Il faut qu’en inspirant la vénération et l’amour, la +religion inspire aussi le respect et la crainte.</p> + +<p>Ce discours me parut étrange et je répliquai par +des arguments que je croyais irréfutables, et que je +n’ose plus répéter aujourd’hui, tellement je leur trouve +un caractère de banalité et peu concluants en l’espèce.</p> + +<p>Le vieux prêtre finit par me dire :</p> + +<p>— Mon ami, vous êtes trop pointu ; j’attendrai que +le roulement de la vie ait émoussé vos angles.</p> + +<p>Il a fallu du temps, en effet, pour me faire comprendre +le peu de compétence de la raison pure dans +les questions religieuses, et combien les fondateurs +des anciennes religions — en laissant de côté la +question d’origine divine — connaissaient mieux la +nature humaine que les néo-philosophes de nos jours.</p> + +<p>M. Guizot rappelle quelque part les problèmes naturels +qui pèsent sur l’âme et sont le fondement de +toutes les religions. Il réfute ceux qui veulent +abolir le surnaturel, « car la croyance au surnaturel +est un fait naturel, primitif, universel, permanent +dans la vie et l’histoire du genre humain. Là où la +croyance au surnaturel disparaît, la croyance à Dieu +disparaît aussi. La science humaine est-elle compétente +sur la question du surnaturel ? Reconnaître +qu’il y a certaines choses qu’elle ne peut savoir devrait +être le premier mot de la science, et c’est lui +rendre service que de la ramener dans son domaine +quand elle en sort<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a> ».</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> <i>Méditations</i>, I, 1<sup>re</sup> série.</p> +</div> +<p>On a vu plus haut le mot de M. de Quatrefages +qui voit dans le sentiment religieux le signe distinctif +de l’homme. A ce même point de vue, on +pourrait définir l’homme un animal qui croit au surnaturel.</p> + +<p>Un éminent prédicateur disait, il y a quelques +années : « Nous nous plaçons en face de l’univers, +non pas avec l’humilité qui devrait courber toutes +les têtes, si nous réfléchissions à son immensité, à +son organisation sublime et à notre petitesse. Nous +nous plaçons en face de l’univers arrogamment, superbement, +et nous en abordons l’étude avec la prétention +de tout expliquer. »</p> + +<p>Nous sommons Dieu de rendre ses comptes ; il devrait +nous suffire de contempler son œuvre.</p> + +<p>Si Dieu était accessible à nos sentiments humains, +on pourrait dire qu’il se venge en nous faisant déraisonner.</p> + +<p>Comme le fait observer Bossuet, « les absurdités +où tombent les détracteurs de la religion deviennent +plus incompréhensibles que les vérités dont la hauteur +nous étonne, et pour ne vouloir pas croire des +mystères incompréhensibles, ils suivent l’une après +l’autre d’incompréhensibles erreurs. »</p> + +<p>Avez-vous lu, dans <i>Tristesses et Sourires</i> de Gustave +Droz, ces paroles de la douairière à son vieux +voltairien d’ami Férou ?</p> + +<p>« Vous ne voulez plus de culte, de religion, et +vous passez votre vie à dire la messe devant des +principes plus incompréhensibles cent fois que les +dogmes les plus mystérieux ! Vous adorez les vessies, +vous sanctifiez les lanternes, vous encensez les +girouettes, tout vous est bon pour pontifier. O Férou, +comme votre athéisme me rend religieuse ! Comme +j’aime Dieu, depuis que vous le niez ! Comme je deviens +croyante en face de votre incrédulité savante ! »</p> + +<p>Je comprends d’autant mieux la douairière que le +spectacle de la coterie maçonnique, ou sont venues +se concréter toutes les doctes âneries des ennemis du +mystère, a certainement beaucoup servi à me rejeter +vers les croyances catholiques.</p> + +<p>C’est contre sa métaphysique, assez semblable, +d’ailleurs, à l’habit d’Arlequin, car elle se compose +de tous les rebuts philosophiques du passé, qu’il +faut retourner aujourd’hui ce mot du grand ironiste +du siècle dernier :</p> + +<p>« La métaphysique, c’est lorsque ceux qui écoutent +n’y entendent rien, et lorsque celui qui parle ne +se comprend pas lui-même. »</p> + +<p>Les mystères en religion correspondent à l’instinct +religieux qui est dans notre nature. Nous ne +voudrions pas d’un Dieu sans mystères. Le monde +lui-même sans mystères nous paraîtrait bien fade et +bien monotone. C’est pourquoi il n’y a rien de plus +universel parmi les hommes que la croyance au surnaturel. +Et l’on peut ajouter, avec M. Guizot, qu’il +n’y a rien de plus naturel.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c7">VII<br> +<span class="small">LE PÉCHÉ ORIGINEL ET LA PRESCIENCE DIVINE</span></h2> + + +<p>Quand ma raison, commençant à mieux se rendre +compte du système du monde, fut arrivée à cette +idée que ses mystères n’étaient peut-être pas aussi +déraisonnables qu’ils le semblaient, mon bon sens +me dit qu’en tous cas, comme ils étaient plus forts +que nous, leur existence ne pouvant être niée, le +plus sage était de les prendre tels qu’ils sont et de +tâcher de s’accommoder avec eux.</p> + +<p>Nous acceptons bien, puisque nos sens ne nous +permettent pas d’en douter, qu’un grain de blé mis +dans la terre produit un épi et qu’un chêne est le +produit d’un gland.</p> + +<p>Or, la tradition, qui est l’œil des siècles précédents, +nous apprend que le genre humain vient d’un +premier homme et d’une première femme créés incompréhensiblement +par l’Être incompréhensible que +nous appelons Dieu.</p> + +<p>Là-dessus, la science proteste. Comme il est impossible +de prouver la chose mathématiquement, +elle la nie. Il est vrai qu’elle est, de son côté, impuissante +à prouver le contraire — également impuissante +à trouver une autre solution quelque peu +acceptable.</p> + +<p>On l’a entendue parler dans le socle de la statue +de Raspail.</p> + +<p>On a entendu aussi Férou chantant la messe devant +l’Évolution.</p> + +<p>Si le bon sens populaire comprend encore moins +ces histoires que celles de la Bible, qui pourrait bien +s’en étonner ?</p> + +<p>Mais, s’il faut s’incliner devant le mystère de notre +origine, celui du péché originel rapproché de la +prescience divine me parut longtemps d’une gravité +exceptionnelle. Outre qu’il n’est pas juste de faire +porter aux enfants la faute de leurs parents, il me +paraissait fort singulier que Dieu, dominant l’avenir, +prévoyant, par conséquent, le péché d’Adam et d’Ève, +n’eût pas agi, dans sa souveraine bonté, de façon à +nous épargner cette fâcheuse éventualité. Il y a donc +contradiction dans les idées qu’on se fait de Dieu. +Si sa bonté n’est pas en défaut, c’est sa prescience. +Il est méchant ou aveugle. Et cela me paraissait un +dilemme d’où Jéhovah ne pouvait pas sortir.</p> + +<p>Peu à peu j’ai raisonné différemment. Allant du +connu à l’inconnu, et ne pouvant mettre en doute +l’existence de Dieu, pas plus que l’existence du +mal et de la douleur en ce pauvre monde, j’ai +cherché dans l’étude de la nature humaine une explication +de ce mystère du gouvernement divin, et +j’ai trouvé là des lumières qui, si elles n’ont pas dissipé +pour moi toutes les ténèbres, ont au moins +changé l’aspect de la question et m’ont appris à la +considérer avec plus de réserve.</p> + +<p>L’essence de l’homme n’est-ce pas la volonté libre, +sans laquelle il n’y a ni mérite ni démérite, ni mal +ni bien ? Sans liberté d’action, que devient l’être +humain ? Pourquoi et dans quel but aurait-il été mis +sur la terre ? Autrement, autant vaudrait que la terre +eût été peuplée d’automates. Où serait la différence +essentielle entre l’homme et les animaux, si Dieu ne +l’avait pas créé libre ? La liberté admise, l’homme +est responsable de ses actes, et la punition du coupable — dont +il est, d’ailleurs, téméraire de déterminer +la mesure — est la conséquence de la justice +divine qui n’exclut rien moins que la plus large miséricorde. +Et c’est précisément tout cela qui constitue +la révélation chrétienne, et c’est ainsi que la +véritable philosophie peut se rencontrer avec la +Bible.</p> + +<p>Que si l’on ne veut voir dans la version biblique +que l’expression figurée de la sagesse antique pour +expliquer la présence du mal et de la douleur en ce +monde, il faut convenir que, toute extraordinaire +qu’elle nous paraisse, on n’en a pas encore trouvé +de plus acceptable. Le mal et la douleur, en effet, +sont là, et proclament plus haut que la Bible le +péché originel. On peut ne pas le comprendre — on +ne le comprend pas — mais on ne peut le nier, car +il est sous nos yeux patent, quotidien, puisqu’on +voit tous les jours les enfants profiter ou pâtir des +vertus ou des fautes de leurs parents, puisque l’histoire +n’est pas autre chose que le tableau successif +des peuples ou des générations, récompensés ou +punis, non seulement selon leurs propres mérites, +mais aussi selon les mérites de leurs prédécesseurs.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c8">VIII<br> +<span class="small">L’ENFER</span></h2> + + +<p>Ceci me conduit à la grosse question de l’Enfer. +Et ici (pas plus qu’ailleurs bien entendu), je ne prétends +faire de la doctrine et en savoir plus que les +théologiens. Je veux simplement expliquer comment +et de quelle façon ce point des enseignements +chrétiens, qui me choquait si fort, est devenu pour +moi explicable.</p> + +<p>Le feu ! L’éternité des peines ! Le cœur se révolte +contre ces idées.</p> + +<p>Sur le second point, on peut remarquer que si +l’éternité des peines est inscrite en principe, elle +peut en fait être annulée par le repentir dont nul ne +peut assigner la limite et par la relation mystérieuse +entre les vivants et les morts qu’établit la prière catholique.</p> + +<p>Sur le feu, les théologiens ne sont nullement d’accord, +mais il est évident que ce mot, qui répond à +une souffrance physique, alors qu’il s’agit de la punition +des âmes, ne doit pas être pris au pied de la +lettre. Ce qui est de foi, c’est la punition et non le +feu. L’enfer peut n’être que le remords de n’avoir +pas ouvert son âme à la vérité, de n’avoir pas apprécié, +durant la vie humaine, la sublimité des révélations +du Christ, le regret de nos fautes et la vue +claire de leurs conséquences et de notre honte. Voilà +sans doute ce que pensent beaucoup de théologiens, +mais ce qu’ils ne se croient pas obligés de prêcher +sur les toits. Il y a sur ce sujet dans <i>L’Église et les +temps présents</i> de Mgr Bougaud, un chapitre qu’on +devrait faire lire à tous les jeunes prédicateurs. Bien +des gens sont incrédules parce qu’ils ne peuvent +concilier l’idée de l’enfer, telle qu’elle est trop généralement +présentée, avec celle de la bonté de Dieu. +Ils accepteraient bien plus aisément l’enfer tel que +le conçoit l’éminent prélat. Au reste, la question est +fort délicate, et l’auteur en convient lui-même : « Je +n’insiste pas. Il y a ici un double écueil à éviter : ou +d’atténuer tellement les peines éternelles qu’elles +n’effrayent plus les consciences, ou de les exagérer +de manière à révolter les âmes et à les faire douter +de l’enfer. »</p> + +<p>Le même ouvrage rectifie les préjugés trop répandus +sur le petit nombre des élus. Ces préjugés, +accrédités par un discours de Massillon qu’on aurait +dû mettre à l’Index, sont le fait d’une opinion +mal éclairée bien plus que de l’Église. Le jansénisme +a fait ici beaucoup de mal. Il y a beaucoup +plus d’élus qu’on ne croit, et Dieu est meilleur que +des excès de zèle ne le font entendre. « Nous pouvons +espérer, dit le P. Faber, que Dieu ne juge pas +comme les hommes et que la grande majorité des +catholiques seront sauvés. » De ces paroles on peut +rapprocher celle d’un des regrettés collaborateurs de +cette collection, qui, après avoir parlé de l’enfer +dans le même sens que nous, n’hésite pas, comme +le P. Ventura et tant d’autres, à ouvrir le ciel, même +aux hérétiques, aux schismatiques et aux païens qui +ont été justes et de bonne foi<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Voir le <i>Mal</i>, par l’abbé Constant, docteur en théologie. +Bloud et Barral (<i>collection Science et Religion</i>).</p> +</div> +<p>Une autre conversation avec mon vieil aumônier +me revient ici en mémoire. Ce digne prêtre était revenu +de ses longues campagnes très frappé de la +nécessité d’une forte discipline dans l’année. Sans +doute, disait-il, il y a bien des détails des règlements +dont l’infraction n’atteint pas la force de +l’armée, mais si on se néglige, si on raisonne, le relâchement +dans l’ensemble est à craindre, et rien de +plus grave. De même, la discipline est nécessaire +dans l’Église : pour les dogmes comme pour la pratique +courante.</p> + +<p>— Est-ce qu’il faut accepter le ciel et l’enfer +comme on nous les dépeint ? lui dit quelqu’un.</p> + +<p>— Comment les dépeint-on ?</p> + +<p>L’interlocuteur peignit un ciel ou l’on s’ennuyait +et un enfer où l’on rôtissait.</p> + +<p>— Il me semble, dit l’aumônier, que ceux qui précisent +et matérialisent ainsi la récompense ou la punition +qui nous attendent dans l’autre vie, sont bien +hardis et ne méritent ni un brevet d’invention ni un +compliment sur l’originalité de leur esprit. Soyons +plus humbles. Nous savons que Dieu est juste et +qu’il nous récompensera ou nous punira mieux que +nous ne pouvons l’imaginer. Mais n’allons pas plus +loin, et, en songeant que les peintures courantes ont +répondu et peuvent encore répondre à des nécessités +sociales, sans être des articles de foi, ne nous prononçons +sur leur sujet qu’avec réserve. L’enfer est +peut-être un gendarme dont on a grossi les traits et +la sévérité, mais songeons qu’en le ramenant avant +l’heure à des proportions plus humaines, nous risquons +d’encourager les maraudeurs.</p> + +<p>— Enfin qu’en pensez-vous ?</p> + +<p>— Moi, j’en pense ce qu’il me plaît dans mon for +intérieur, et, bien convaincu de la bonté de Dieu autant +que de sa justice, je pense avant tout que chacun +ferait bien d’imiter à cet égard la prudence de +l’Église.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c9">IX<br> +<span class="small">LA RAISON ET LA FOI</span></h2> + + +<p>Pendant longtemps j’ai considéré la raison comme +un juge sans appel, devant lequel il fallait toujours +s’incliner, attendu que contester sa compétence, +c’était encore la reconnaître, puisqu’il n’y a pas +moyen sans elle d’argumenter contre elle.</p> + +<p>Et je croyais cet argument irréfutable.</p> + +<p>Plus tard, je réfléchis qu’il y avait plus d’une +question préalable à vider.</p> + +<p>Qu’est-ce d’abord que la raison ?</p> + +<p>N’est-ce pas un mot sur lequel on a déraisonné +beaucoup plus que de raison ?</p> + +<p>Est-ce une faculté aussi simple qu’on le dit ? Est-ce +une reine absolue, et n’a-t-elle pas auprès d’elle des +conseillers, sans lesquels elle ne peut rendre, suivant +les cas, de verdicts parfaitement valables ?</p> + +<p>On enseigne aux élèves de philosophie que la +raison est la faculté pour notre esprit de voir au-delà +de l’apparence des choses, de comparer, de juger, +en un mot de raisonner. On leur apprend, en outre, +que c’est une des trois facultés de l’âme ; les deux +autres sont la sensibilité et la volonté.</p> + +<p>Nous sommes donc en présence d’une trinité psychique +dont on a distingué les membres pour les +besoins de l’analyse, mais qui n’en constitue pas +moins un bloc indivisible.</p> + +<p>Pour moi, je pense que l’âme a son instinct comme +le corps, pour la prémunir de certains dangers que +la raison ne saurait lui montrer, ou pour lui faire +apercevoir des vérités qui, autrement, lui resteraient +cachées. Cet instinct, qui procède de la sensibilité +ou sentiment, est en quelque sorte le prolongement +de la raison, sa partie ailée, la plus essentielle pour +un certain ordre de connaissances.</p> + +<p>Quand il s’agit, par exemple, du grand problème +de notre origine et de nos destinées, vouloir que +l’homme l’aborde avec la raison pure, la froide raison, +c’est vouloir qu’un soldat aille au combat à +moitié désarmé. C’est le priver de son arme la +meilleure, car le sentiment qui marque la direction +à suivre, qui synthétise le but avant qu’on puisse +l’apercevoir, porte plus loin que la simple raison. +Celle-ci peut lui servir de modérateur, mais elle serait +folle de ne pas user de sa flamme et de sa lumière.</p> + +<p>C’est dans cet ordre d’idées que M. Ollé-Laprune +dit : « Le vrai philosophe pense avec son être tout +entier. Il pense, en faisant concourir à sa pensée et +l’imagination et le sentiment, et d’une certaine manière +l’organisme même, car il pense en homme et +humainement. Il pense en s’appuyant sur le sol qui +le porte, en demeurant en contact avec l’humanité +dont il fait partie, avec les vivants, avec les morts ; +la pensée d’autrui, la pensée du genre humain, grâce +à la parole, lui sont présentes et entrent dans sa +substance. Il pense enfin, attaché à Dieu, principe, +soutien, lumière, règle de toute pensée… Qu’on aille +à la recherche de la vérité avec une âme mutilée, +c’est ce que je ne puis comprendre… »</p> + +<p>Le rationalisme qui, en fait, est la négation brutale +de toute religion, est, en théorie, la prétention +d’obliger la religion à donner la preuve des vérités +qu’elle enseigne. Il n’y a pas, dit-il, deux ordres de +connaissances : la science et la foi ; les articles de +foi ne sont pas admissibles sans un certificat de la +science.</p> + +<p>En quoi le temps et la réflexion m’ont fait voir +qu’il commettait une grosse erreur, en méconnaissant +les droits du sentiment et en voulant faire juger à la +raison pure des questions qui ressortent du tribunal +tout entier.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">La Raison dans mes vers conduit l’homme à la Foi,</div> +</div> + +</div> +<p class="noindent">dit Racine le fils, entendant évidemment par ce +mot l’action combinée de la raison pure et du sentiment. +Les théologiens ne sont pas tout à fait de +son avis ; ils pensent que la raison peut produire un +état favorable à la foi, mais qui doit être fécondé par +la grâce.</p> + +<p>Qu’on le veuille ou non, l’âme est invinciblement +portée à une synthèse suprême, à une foi quelconque. +Pour arriver à la meilleure, ce n’est pas +trop de toutes les facultés de l’esprit et du cœur. Il +faut de plus, croyons-nous, quelque humilité personnelle, +ce qui se rapproche de la thèse des théologiens ; +et le Moyen Age, ce siècle de soi-disant obscurantisme, +montrait plus de connaissance de la +nature humaine que les novateurs modernes, quand +il disait :</p> + + +<p class="c"><i lang="la" xml:lang="la">Nulla ratio si non sit oratio</i> ;</p> + + +<p class="noindent">il n’y a pas de raison sans oraison ; ce qui signifie +simplement que la raison s’égare si elle ne reconnaît +pas un principe supérieur et ne sait pas s’humilier +devant lui. L’oraison est aussi une sorte de retour +sur soi-même : <i lang="la" xml:lang="la">recogitatio</i> ; en sorte que ce mot +veut dire à la fois prière et réflexion.</p> + +<p>La raison, telle qu’on la conçoit de nos jours, qui +refuse de s’incliner devant un Être supérieur, qui +prétend se passer de lui et ose tenir pour non avenues +les traditions de foi des générations précédentes, +est exactement le contrepied de la haute raison +d’autrefois qui priait et réfléchissait. Elle n’est +pas autre chose, en définitive, que la déification du +moi, et comme il n’y a rien de si dissemblable que +le moi, comme la raison pour chacun est sa propre +raison et non pas celle du voisin, on conçoit la confusion +et le désordre qui doivent résulter d’un pareil +système.</p> + +<p>Les catholiques ne repoussent pas la raison, mais +seulement son emploi exclusif et surtout son rôle dominant +dans la recherche de la vérité. Ils disent que +la religion vient de Dieu comme la foi, et qu’il n’y a +pas, qu’il ne peut pas y avoir entre elles de véritable +désaccord. Ils enseignent qu’il y a deux ordres +de connaissances, qu’on arrive aux uns par la +raison, et aux autres par la foi.</p> + +<p>Ils font observer que les actes de foi sont la monnaie +courante de l’existence, et que les plus savants +eux-mêmes sont obligés d’en faire constamment, +n’ayant ni le temps ni parfois la possibilité de vérifier +les conclusions qu’ils ont adoptées sur la foi +d’autrui. En dehors des physiciens, combien, par +exemple, peuvent se rendre compte du nombre incroyable +de vibrations que représentent la chaleur, +la lumière et l’électricité ? Et en dehors des astronomes, +combien ont de sérieuses raisons de croire +que la terre tourne autour du soleil, et que l’univers +est peuplé d’une infinité de mondes, dont le nôtre +peut à peine donner une idée ! Par suite de quoi, on +a bien raison de dire que la science exige encore +plus d’actes de foi que la religion.</p> + +<p>Ici encore il nous faudrait insister sur la prodigieuse +marque d’orgueil que donnent ceux qui prétendent +aujourd’hui, avec leur parcelle de raison, ne +pas avoir à tenir compte du majestueux ensemble +des traditions du passé.</p> + +<p>Celui-ci pourrait, en se plaçant sur leur propre +terrain, répondre qu’il a donné le plus bel exemple +de l’exercice de la raison humaine : celui de cette +même raison sachant se brider elle-même, s’assujettissant +volontairement à certaines règles, dont elle a +reconnu la justice et l’utilité.</p> + +<p>Est-ce que la raison ne trouve pas partout, dans +ses propres réflexions comme dans le spectacle des +faits, des motifs de se brider ?</p> + +<p>Quelle est la plus raisonnable, de la raison qui ne +veut reconnaître aucune limite, aucune supériorité, +aucune mesure, ou de celle qui, convaincue par +l’étude d’elle-même, par le sentiment de son impuissance, +par l’expérience de la vie, s’incline devant la +majesté et la puissance de l’inconnu, tient compte des +traditions, accepte les mystères, subit l’influence religieuse ?</p> + +<p>Il est évident qu’une foule de choses sont au-dessus +de notre intelligence.</p> + +<p>Cependant nous sommes pressés de savoir, de +connaître, de <i>relier</i> le visible à l’invisible, la matière +à l’esprit. La foi est une nécessité de notre esprit, +un besoin de notre cœur. La foi, c’est la confiance +en Dieu, le repos dans un état d’esprit +supérieur. C’est une sorte de vie surnaturelle.</p> + +<p>La preuve en est dans le fait qu’elle a poussé +spontanément partout où il y a eu une société humaine.</p> + +<p>N’est-ce pas la plus haute raison que celle qui +nous dit : Acceptez celle des religions qui vous paraîtra +la meilleure — qu’elle soit le produit d’une révélation, +ou seulement le produit de la sagesse et de +l’expérience des siècles ?</p> + +<p>En examinant de plus près les deux facultés maîtresses +de l’âme : la raison et le sentiment, il me +parut qu’elles correspondaient à deux besoins également +puissants : celui de raisonner et celui de +croire. Ces deux facultés se suppléent parfois l’une +l’autre, mais il est rare qu’aucune d’elles se laisse +complètement étouffer. Le malheur est que chacune +a des partisans exclusifs.</p> + +<p>Quand la raison s’éveille et commence à se posséder, +il est difficile d’échapper à ses ivresses et à +ses entraînements, et l’on est toujours disposé à lui +sacrifier la part de l’autre légitime maître du logis. +Plus tard, celui-ci se fait apprécier à son tour et reprend +ses droits. Les épreuves de ce bas monde, +auxquelles personne n’échappe, donnent naissance à +des pensées et à des aspirations que la raison ne +peut satisfaire et provoquent une révolution morale +dans laquelle le sentiment religieux prend sa revanche +et empiète même quelquefois sur le domaine +de la raison. Heureux ceux qui savent s’arrêter au +point juste et maintenir l’équilibre entre ces deux +souverains de l’âme humaine !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c10">X<br> +<span class="small" lang="la" xml:lang="la">DEO IGNOTO</span></h2> + + +<p>Qui que tu sois, Cause suprême, Être incompréhensible, +écoute mon humble prière.</p> + +<p>Je puis me tromper dans ma façon de te concevoir, +mais c’est toujours ta réalité divine que j’adore +à travers les nuages dont tu as voulu t’envelopper.</p> + +<p>Sois indulgent aux efforts que je fais pour me +rapprocher de toi, au moyen de l’intelligence que +tu m’as donnée.</p> + +<p>Est-il vrai qu’outre les révélations qui jaillissent +de la grandeur et de la magnifique harmonie de +l’univers, et de celles que nous trouvons au fond de +notre conscience, tu as voulu nous parler directement +par une bouche humaine ?</p> + +<p>Est-il vrai que tu as daigné venir à nous, en la +personne du Christ, pour nous enseigner la pure +doctrine de la charité, de l’abnégation, du sacrifice, +jusque-là ignorée de la pauvre humanité ?</p> + +<p>Ma raison refuse encore de croire à cette manifestation +extraordinaire et ne veut voir dans le Christ +que le plus grand des législateurs humains. Toutefois, +comme rien ne répond mieux que la vie et les +enseignements du Christ à l’idéal divin, elle se demande +s’il est juste de lui refuser les hommages que +ce caractère nous impose.</p> + +<p>En supposant qu’il ne soit pas Dieu, pourrais-tu, +grand Être inconnu, trouver mauvais que nous +l’adorions, puisque c’est toi que nous adorerions +en lui ?</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c11">XI<br> +<span class="small">LA RÉVÉLATION CHRÉTIENNE</span></h2> + + +<p>Voilà l’état d’âme dans lequel je suis resté bien +longtemps avant d’arriver à la foi chrétienne.</p> + +<p>J’avais beau me dire, avec Rousseau, que « l’Évangile +a des caractères de vérité si grands, si frappants, +si parfaitement inimitables, que l’inventeur en serait +plus étonnant que le héros », mon esprit ne pouvait +se décider à admettre tant de dogmes mystérieux, +et notamment l’Incarnation, trouvant qu’il y +avait là un bien petit moyen pour un Être aussi +grand que Dieu.</p> + +<p>Il est vrai qu’après m’être efforcé de trouver mieux, +je revenais bredouille et passablement écœuré de +mon voyage à travers les systèmes qu’on a essayé +de mettre à la place. Peut-être aussi la violence et +la mauvaise foi des attaques dirigées contre le christianisme, +en me le rendant plus sympathique, ont-elles +contribué à diminuer la distance qui me séparait +de lui.</p> + +<p>L’histoire m’apprit qu’il avait été dans le passé +calomnié au delà de toute mesure, en même temps +que le spectacle du temps présent me montrait ses +ennemis d’aujourd’hui aussi intolérants qu’ont pu +l’être les plus fougueux persécuteurs d’autrefois, +outre que ce nouveau fanatisme est infiniment plus +bête que ne semblaient le comporter les mœurs +actuelles. — A preuve, la mesure du Franc-Maçon, +ministre de la marine, interdisant le deuil des navires +le vendredi saint, sachant bien que le moral de +l’immense majorité des marins sera atteint par cette +blessure faite à leur sentiment religieux — de même, +d’ailleurs, que l’âme du pays tout entier est atteinte +par la politique anti-religieuse que nous subissons.</p> + +<p>Car la terre est un navire, et les marins qu’elle +porte dans l’espace ont encore plus que ceux de nos +mers des motifs d’adorer le suprême Inconnu et de +chercher dans la foi des motifs de force et d’espérance, +en attendant qu’on ait trouvé ailleurs — si +cela se peut en dehors du christianisme — le mot +de l’énigme, c’est-à-dire le secret de leur origine et +de leur destinée. Et ceux qui prétendent réprimer +en eux ce besoin naturel de respect et de foi, non +seulement font preuve de présomptueuse ignorance, +mais encore commettent une mauvaise action, en +risquant de paralyser l’action du grand équipage de +l’humanité et de lui enlever la confiance nécessaire +à sa difficile navigation.</p> + +<p>Un autre exploit de la Franc-Maçonnerie, — car +c’est chez elle qu’il faut toujours chercher le dernier +mot des aberrations modernes, exploit d’ailleurs +particulièrement ridicule — a été de déshabiller la +plus belle des vertus chrétiennes pour lui mettre des +habits de garçon en la baptisant Altruisme. La Charité +s’en est vengée, en continuant ses miracles de bienfaisance, +tandis que le malheureux altruisme attend +encore, au fond des loges, l’effet de cette mascarade +réjouissante.</p> + +<p>Étudiant le christianisme plus à fond, je vis mieux +tout ce qu’il contient d’harmonie avec les lois de +l’âme, de la société et de la nature. Il n’y a rien en +lui, comme dit de Maistre, qui n’ait ses racines dans +les dernières profondeurs du cœur humain.</p> + +<p>Les sacrements, dans lesquels je ne voyais jadis +que des pratiques superstitieuses, me frappèrent par +leur intime connaissance de notre nature. N’avons-nous +pas vu, l’autre jour, un journal protestant +d’Allemagne, regretter que la Réforme ait aboli la +confession — rappelant, sans s’en douter, le mot de +Lamennais, que la confession a été créée pour empêcher +le péché de pourrir au cœur de l’homme ? +Et cette réforme serait probablement vite effectuée +dans le protestantisme, si elle n’en impliquait une +autre que les pasteurs n’accepteront jamais, c’est-à-dire +le retour au célibat ecclésiastique, attendu que +la qualité de confesseur et celle d’homme marié sont +incompatibles.</p> + +<p>L’Eucharistie, le plus incompréhensible des mystères, +non seulement parle au cœur, mais laisse +soupçonner sa compréhensibilité à chaque découverte +de la science, laquelle tend de plus en plus à +formuler le principe : Tout est dans tout. Si on connaissait +bien à fond le mystère d’une goutte d’eau, +on connaîtrait celui de l’univers.</p> + +<p>Quand les savants disent que les ailes du cousin +exécutent quinze mille battements par seconde ; +qu’il faut trois millions d’atomes d’éther pour faire +une molécule qui n’a pas un millimètre de long ; +que ces atomes, pour produire la chaleur et la lumière, +font quatre cent trente trillions d’ondulations +par seconde ; que les rayons Rœntgen donnent jusqu’à +deux quintilions de vibrations à la seconde et +qu’il existe dans les agents de la nature des vibrations +encore plus nombreuses, etc., etc., est-ce qu’ils +ne présentent pas aux intelligences, même les plus +cultivées, des mystères non moins inconcevables que +ceux de la religion chrétienne ?</p> + +<p>La prière chrétienne qui, je dois l’avouer, m’avait +souvent ennuyé quand j’étais jeune, et dont je n’avais +pas saisi plus tard la profonde philosophie, m’apparut +comme un lest et une consolation ; elle nous +retient dans le sentiment de notre petitesse et elle +nous fait trouver un charme dans la contemplation +de l’idéal divin dont elle évoque la présence et le secours. +Il n’est pas besoin de formules pour la véritable +prière : il suffit d’élever son âme à Dieu ; les +plus courtes et les plus simples sont les meilleures. +La prière produit tous les jours des miracles d’apaisement, +de patience et de courage. Et comme ses +effets heureux apparaissent parfois avec la dernière +évidence, les rationalistes ont imaginé une explication +ingénieuse : ce n’est pas d’elle que viennent les +résultats merveilleux qu’on ne peut nier, c’est de +l’<i>autosuggestion</i>. Une dame, à qui son médecin, disciple +de Charcot, faisait cette réflexion, lui disait +finement le lendemain : Je vais bien mieux aujourd’hui, +m’étant très bien autosuggestionnée, grâce à +Dieu !</p> + +<p>Ou trouve-t-on ailleurs que dans la doctrine chrétienne +les satisfactions que peuvent désirer une haute +intelligence et un cœur délicat ?</p> + +<p>Et Montesquieu, n’a-t-il pas raison de dire : « La +religion chrétienne, qui ne semble avoir d’autre objet +que la félicité de l’autre vie, fait encore notre bonheur +en celle-ci » ?</p> + +<p>Plus j’ai vu, plus j’ai étudié, plus il m’a paru +que tous les systèmes soi-disant philosophiques ne +faisaient que remplacer la révélation chrétienne par +des suppositions encore plus invraisemblables, compliquant +les problèmes au lieu de les résoudre, sans +parler de leurs effets déplorables sur la vie individuelle +et sociale.</p> + +<p>Les Évangiles sont aussi remarquables par ce qui +s’y trouve que par ce qui ne s’y trouve pas. Que l’on +veuille bien songer aux démentis que l’expérience +des temps et les découvertes de la science auraient +pu donner à une inspiration moins éclairée que celle +du Christ. Or, sa doctrine est inattaquable aujourd’hui +comme il y a vingt siècles. De là à la considérer +comme divine, y a-t-il bien loin ?</p> + +<p>Si les preuves historiques de la divinité du Christ +me paraissaient insuffisantes, les preuves morales +m’éblouissaient.</p> + +<p>Les philosophes de nos jours insistent, comme +ceux du siècle dernier, sur les analogies que présente +le christianisme avec d’autres religions plus anciennes. +Tous les dogmes chrétiens, la morale chrétienne +elle-même, se retrouveraient, suivant eux, +dans les livres sacrés de l’Égypte, de l’Inde et de la +Chine. Jésus ne serait qu’un plagiaire de Boudha ou +de Confucius.</p> + +<p>Tout cela est faux ou exagéré. La révélation chrétienne +n’exclut pas la révélation naturelle qui parle +à l’homme par sa raison et qui a trouvé de beaux +interprètes dans les philosophes anciens et dans les +fondateurs des vieilles religions, mais qui n’a pas dépassé +les notions de justice, de bonté et d’humanité, +tandis que la révélation chrétienne s’est élevée à +une sublimité morale qu’on n’avait pas soupçonnée +jusque-là :</p> + +<p>Par le précepte de rendre le bien pour le mal ;</p> + +<p>Par le sacrifice ;</p> + +<p>Par la promesse de miséricordes infinies ;</p> + +<p>Par la fusion de l’âme humaine dans l’idéal divin, +contenue dans l’Eucharistie ;</p> + +<p>Par un ensemble de sentiments et de doctrines, +tellement au-dessus de l’humanité, qu’ils faisaient +dire à Lamartine :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Oui, de quelque faux nom que l’avenir te nomme,</div> +<div class="verse">Nous te saluons Dieu, car tu n’es pas un homme.</div> +<div class="verse">L’homme n’eût pas trouvé dans notre infirmité</div> +<div class="verse">Le germe tout divin de l’immortatité,</div> +<div class="verse">La clarté dans la nuit, la vertu dans le vice,</div> +<div class="verse">Dans l’égoïsme étroit la soif du sacrifice,</div> +<div class="verse">Dans la lutte la paix, l’espoir dans la douleur,</div> +<div class="verse">Dans l’orgueil révolté l’humilité du cœur,</div> +<div class="verse">Dans la haine l’amour, le pardon dans l’offense,</div> +<div class="verse">Et dans le repentir la seconde innocence.</div> +<div class="verse">Notre encens à ce prix ne saurait s’égarer,</div> +<div class="verse">Et j’en crois des vertus qui se font adorer.</div> +</div> + +</div> +<p>Finalement, comment ne pas être frappé de l’œuvre +accomplie par le christianisme ?</p> + +<p>Comme on reconnaît l’arbre à ses fruits, c’est à son +action sur le monde qu’on doit reconnaître la vraie +religion.</p> + +<p>Et comme le christianisme seul a produit et produit +tous les jours les vertus que la voix unanime +des consciences proclame supérieures à l’humanité : +l’humilité, la chasteté, le sacrifice ; comme il a ainsi +renouvelé le monde et qu’il est impossible de nier +son triomphe historique qui est un miracle autrement +grand que ceux des Évangiles, il me parut +qu’il n’était que juste et raisonnable de lui reconnaître +un caractère supérieur au pouvoir de l’humanité.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c12">XII<br> +<span class="small">JÉSUS-CHRIST EST-IL DIEU ?</span></h2> + + +<p>Une pensée, déjà exprimée dans la prière <i lang="la" xml:lang="la">Deo +ignoto</i>, devint bientôt, chez moi, l’idée dominante.</p> + +<p>Si le Christ n’est pas Dieu, il est au moins dans la +direction de Dieu.</p> + +<p>C’est Dieu qu’on adore en lui.</p> + +<p>On peut se tromper dans la forme ; on ne se trompe +pas dans le fond, dans le but.</p> + +<p>En nous montrant Dieu en lui, notre raison, +guidée par un sentiment supérieur, ne se trompe +pas.</p> + +<p>Lors même que le Christ ne serait pas Dieu, il serait +encore sage, pour ceux qui répugnent à cette +hypothèse, de l’accepter comme tel.</p> + +<p>Qui de nous, en effet, est capable de se faire une +idée de Dieu, de le définir autrement que par la +formule très haute, très vague, que c’est l’idéal, le +résumé de toutes les perfections et de toutes les +puissances, sans qu’aucune forme, aucune expression, +puisse donner sa mesure ?</p> + +<p>Notre cerveau étant incapable de le comprendre +autrement, pourquoi lui refuserions-nous le droit de +se montrer à nous sous une forme et dans des conditions +accessibles à nos sens et à notre intelligence ?</p> + +<p>En ajoutant à cela que le Christ représente la vie +la plus pure, la morale la plus élevée, tout ce qui répond +le mieux à l’idéal divin, il me sembla que je +réfutais très raisonnablement toutes les objections +tirées de l’invraisemblance d’un Dieu fait homme +pour venir nous révéler les plus sublimes vérités.</p> + +<p>J’ai été heureux de retrouver depuis, dans une +conférence de M. Brunetière, quelques traits du +travail intime qui s’était opéré dans mon esprit : « Il +s’agit de savoir, dit l’éminent académicien, non pas +si Jésus-Christ est Dieu, car ce mot Dieu représente +un idéal de puissance et de perfection au-dessus de +notre connaissance ; mais de savoir si sa morale et +son œuvre sont divines, et par conséquent se rapprochent +le plus de ce que signifie pour nous l’idéal +divin. Cela admis, qu’on l’appelle fils de Dieu, envoyé +de Dieu, ou même grand homme inspiré de +Dieu, il me semble qu’il y a là une question de logomachie +plutôt qu’une question de fond. Ne pouvant +juger des choses divines que par les lumières que +nous donnent nos sens, ou notre raison servie et aussi +desservie par les sens, ne pouvant juger des choses +de l’en haut que comme les poissons, par exemple, +pourraient juger des choses humaines, il nous semble +que ce mot de fils de Dieu — et par suite la question +vitale du christianisme, l’Incarnation — n’est pas de +nature à rebuter un vrai philosophe… »</p> + +<p>Cette question de l’Incarnation me rappelle une +conversation avec l’illustre traducteur d’Aristote, +M. Barthélemy Saint-Hilaire, qui m’honorait de son +amitié, et avec qui j’ai fait plus d’une excursion métaphysique +dans les dernières années de sa vie.</p> + +<p>La <i>Somme</i> de saint Thomas d’Aquin et Platon, dont +il faisait à quatre-vingt-dix ans une nouvelle édition, +étaient alors ses deux lectures de prédilection. Ce +n’était pas un croyant, mais c’était le plus honnête +des penseurs libres. Son opinion sur le catholicisme +est tout entière dans ces quelques mots qu’il me disait +trois ou quatre mois avant sa mort : « J’admire +les catholiques ; je suis avec eux en tout, excepté +sur l’Incarnation. » Je lui exposai les raisons qui +pouvaient faire accepter l’Incarnation par un philosophe, +raisons qu’il écouta attentivement et sans y +répondre, comme s’il se réservait d’y réfléchir. A +mon retour du Midi, au mois de novembre, on me dit +qu’il était mort la veille ; j’assistai à ses obsèques à +l’église Saint-Honoré d’Eylau, et j’appris qu’il avait +exprimé dans son testament le désir que son corps y +fût porté, « si M. le curé voulait bien le recevoir » ; en +quoi je vis l’indice que ce grand et honnête esprit +avait peut-être, depuis notre conversation, fait un +pas de plus vers le but auquel devait le conduire un +jour ou l’autre sa haute raison.</p> + +<p>En jugeant des autres par moi-même et en analysant +mes sentiments de l’époque où je n’admettais +pas encore la divinité du Christ, je me demande si +beaucoup d’incroyants de bonne foi ne sont pas la +dupe d’une sorte d’illusion intellectuelle qui leur fait +dire : « Je ne puis y croire », alors qu’ils veulent +dire simplement : « Je ne puis le comprendre ».</p> + +<p>Si, avec cela, disait mon vieil aumônier, comprenant +la grandeur et la beauté de la religion chrétienne, +ils sont véritablement animés du désir d’y +croire, c’est qu’ils ont la foi sans le savoir ; Dieu ne +leur en demande pas davantage. Et de là aussi cette +parole si profonde que l’Église adresse aux cœurs +anxieux : On croit quand on veut croire !</p> + +<p>Et voilà par quelle série d’impressions, de raisonnements +et d’aspirations au mieux, après une foule +de déceptions et de mécomptes dans la forêt du +doute et de l’incrédulité, j’en suis venu à penser que +le plus sage était encore d’accepter la révélation +chrétienne comme étant la solution la plus rationnelle +des mystères du monde et la plus haute philosophie +qu’aient entendue les oreilles humaines.</p> + + +<p class="c gap small">FIN</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2> + + +<div class="flex"> +<table> +<tr><td colspan="2" class="sc drap">Au lecteur</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c0">5</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>I.</div></td> +<td class="drap">— Le premier des mobiles anti-chrétiens</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c1">9</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>II.</div></td> +<td class="drap">— L’idée de Dieu</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c2">12</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>III.</div></td> +<td class="drap">— Nécessité d’une religion et d’un culte</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c3">17</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>IV.</div></td> +<td class="drap">— L’Église et les philosophes</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c4">23</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>V.</div></td> +<td class="drap">— L’orgueil</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c5">26</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>VI.</div></td> +<td class="drap">— Les mystères</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c6">30</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>VII.</div></td> +<td class="drap">— Le péché originel et la prescience divine</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c7">35</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>VIII.</div></td> +<td class="drap">— L’enfer</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c8">38</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>IX.</div></td> +<td class="drap">— La Raison et la Foi</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c9">42</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>X.</div></td> +<td class="drap" lang="la" xml:lang="la">— Deo ignoto</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c10">48</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XI.</div></td> +<td class="drap">— La révélation chrétienne</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c11">50</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XII.</div></td> +<td class="drap">— Jésus-Christ est-il Dieu ?</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c12">56</a></div></td></tr> +</table> +</div> + +<p class="c gap xsmall">FIN DE LA TABLE</p> + +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em"><span class="xsmall">SAINT-AMAND</span> +(<span class="xsmall">CHER</span>). — <span class="xsmall">IMPRIMERIE BUSSIÈRE</span></p> + + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75581 ***</div> +</body> +</html> + diff --git a/75581-h/images/cover.jpg b/75581-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..1b05b8a --- /dev/null +++ b/75581-h/images/cover.jpg |
