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(_Épuisé._) + +La Méthode graphique et les appareils enregistreurs, contenant la +description des nouveaux instruments de l’auteur. 1 vol. in-8º, avec 63 +figures. (_Épuisé._) + +Les Levers photographiques. Exposé des méthodes des levers de cartes et +de plans employées par l’auteur pendant ses voyages. 2 vol. in-18. +(Gauthier-Villars.) + +L’Équitation actuelle et ses principes.--Recherches expérimentales. 4e +édition. 1 vol. in-8º, avec un atlas de 200 photographies instantanées. +(Flammarion.) + +Mémoires de physique. _Lumière noire. Phosphorescence. Ondes +hertziennes. Dissociation de la matière. Énergie intra-atomique_, etc. + +L’Évolution de la matière. 1 vol. in-18, illustré de 62 figures +photographiées au laboratoire de l’auteur. 24e édition. (Flammarion) + +L’Évolution des forces. 1 vol. in-18, illustré de 40 figures. 13e +édition. (Flammarion.) + + +2º VOYAGES, HISTOIRE, PHILOSOPHIE + +Voyage aux monts Tatras, avec une carte et un panorama dressés par +l’auteur. (Publié par la _Société géographique de Paris_.) + +Voyage au Népal. (Publié par le _Tour du monde_.) + +L’Homme et les Sociétés.--Leurs origines et leur histoire. 2 vol. in-8º. +(_Épuisé._) + +Les premières Civilisations de l’Orient. Grand in-4º, illustré de 430 +gravures, 2 cartes et 9 photographies. (Flammarion.) + +La Civilisation des Arabes. Grand in-4º, illustré de 366 gravures, 4 +cartes et 11 planches en couleur, d’après les documents de l’auteur. +(_Épuisé._) + +Les Civilisations de l’Inde. Grand in-4º, illustré de 352 photogravures +et 2 cartes, d’après les photographies exécutées par l’auteur. 2e +édition. (_Épuisé._) + +Les Monuments de l’Inde. In-folio, illustré de 400 planches, par +l’auteur. (_Épuisé._) + +Les Lois psychologiques de l’évolution des peuples. 1 vol. in-18, 10e +édition. (F. Alcan.) + +Psychologie des foules. 1 vol. in-18, 18e édition. (F. Alcan.) + +Psychologie du Socialisme. 1 vol. in-8º de la _Bibliothèque de +philosophie contemporaine_. 7e édition. (F. Alcan.) + +Psychologie de l’Éducation. 1 vol. in-18, 14e mille. (Flammarion.) + +La Psychologie politique. 1 vol. in-18, 9e mille. (Flammarion.) + +Les Opinions et les Croyances. 1 vol. in-18, 7e mille. (Flammarion.) + +La Révolution française et la psychologie des révolutions. 1 vol., +in-18, 9e mille. (Flammarion.) + + * * * * * + +Il existe des traductions en allemand, anglais, italien, russe, +polonais, espagnol, portugais, suédois, tchèque, arabe, turc, +hindoustani, japonais, etc., de plusieurs des précédents ouvrages. + + + + +A + +S. A. R. LE PRINCE GEORGES DE GRÈCE + +Affectueux Souvenir + +GUSTAVE LE BON + + + + +PRÉFACE + + +Ce livre a pour but de condenser en aphorismes quelques-unes des idées +disséminées dans mes divers ouvrages. + +Grâce à sa forme brève, l’aphorisme impressionne l’esprit et se retient +facilement. Il constitue, pour ces raisons, un des genres littéraires +les plus répandus. + +La plupart de nos vérités, c’est-à-dire des idées que nous nous faisons +des choses, se présentent à l’esprit sous une forme concise. +L’expérience humaine fut toujours synthétisée en proverbes et sentences, +qui sont les aphorismes des peuples. L’homme pense par aphorismes et se +guide avec des aphorismes. L’aphorisme le dispense de longuement +réfléchir avant d’agir. + +Ces avantages ne sont pas sans inconvénients. L’aphorisme représente en +effet la conclusion d’une démonstration que le lecteur doit chercher. + +Quand cette démonstration se devine facilement, l’aphorisme est voisin +du truisme; si on ne la saisit pas, l’aphorisme reste incompréhensible. +Il semble donc condamné à n’exprimer que des vérités très générales et +souvent évidentes. Tel est justement le cas de la plupart des proverbes. + +Si je n’ai pas hésité à faire figurer dans ce livre certaines +propositions dont l’évidence ne s’impose pas tout d’abord, c’est que +leur démonstration se trouve dans mes ouvrages. Ce petit volume en est +la synthèse. + +GUSTAVE LE BON + +Paris, Mars 1913. + + + + +LIVRE PREMIER + +La Vie Affective + + + + +I + +LE CARACTÈRE ET LA PERSONNALITÉ + + +On ne se conduit pas avec son intelligence mais avec son caractère. + + * * * * * + +Le moi se compose d’un agrégat d’éléments ancestraux souvent +hétérogènes. Son unité est aussi fictive que celle d’une armée. + + * * * * * + +La psychologie de chaque individu est formée de psychologies +superposées: psychologie de sa race, de sa famille, de son groupe. Un +homme peut rarement se soustraire à cette addition de forces +accablantes. + + * * * * * + +Les transformations brusques du caractère tiennent à ce que certains +événements, font surgir une des nombreuses personnalités qui sommeillent +en nous. + + * * * * * + +Il est impossible de juger les sentiments d’un être par sa conduite dans +un cas déterminé. L’homme d’une circonstance n’est pas celui de toutes +les circonstances. + + * * * * * + +Pour connaître un homme il faut l’étudier en temps de grandes crises, +notamment de révolutions. Alors seulement se révèlent ses diverses +possibilités de caractère. + + * * * * * + +La constance du caractère représente surtout la constance du milieu. + + * * * * * + +Les raisons attribuées par nous à nos actes constituent rarement leurs +vrais mobiles. Elles servent surtout à justifier les impulsions +sentimentales et mystiques qui nous ont fait agir. + + * * * * * + +Les contradictions de la conduite tiennent souvent aux dissemblances de +la volonté consciente et de la volonté inconsciente. + + * * * * * + +L’intelligence et la volonté inconscientes, étant quelquefois +supérieures à l’intelligence et à la volonté conscientes, des hommes +raisonnant fort mal peuvent agir très bien. + + * * * * * + +Supposer chez les autres des sentiments identiques à ceux qui nous +mènent, est se condamner à ne jamais les comprendre. + + * * * * * + +Grâce aux suggestions de l’habitude, les hommes savent chaque jour ce +qu’il faut dire, faire et penser. + + * * * * * + +L’être irrésolu n’est pas guidé par ses véritables désirs, mais par ceux +qu’il se suppose au moment où il est forcé d’agir. + + * * * * * + +Quand on ne gêne pas par sa volonté, on nuit souvent par son inertie. + + * * * * * + +Les héros populaires n’ont pas toujours le caractère qu’on leur +attribue, mais ils finissent souvent par le prendre. + + * * * * * + +Les œuvres importantes résultent plus rarement d’un grand effort, que +d’une accumulation de petits efforts. + + * * * * * + +Le proverbe: _Qui peut le plus peut le moins_, n’est pas toujours exact. +Les esprits supérieurs réussissent parfois mieux les choses difficiles +que les choses faciles. + + * * * * * + +La vanité est pour les imbéciles une puissante source de satisfaction. +Elle leur permet de substituer aux qualités qu’ils n’acquerront jamais, +la conviction de les avoir toujours possédées. + + * * * * * + +Nul besoin d’être loué quand on est sûr de soi. Qui recherche la louange +doute de sa propre valeur. + + * * * * * + +Appartenir à une école, c’est perdre sa personnalité; ne pas appartenir +à une école, c’est abdiquer toute possibilité de prestige. + + * * * * * + +Les grandes pensées viennent de l’esprit et non du cœur comme on l’a +soutenu, mais c’est du cœur qu’elles tirent leur force. + + * * * * * + +Le caractère et l’intelligence étant rarement réunis, il faut se +résigner à choisir ses amis pour leur caractère et ses relations pour +leur intelligence. + + * * * * * + +Chez les natures sensibles, l’âme est une mer changeante, sur laquelle +la lumière des choses se reflète chaque jour avec des nuances +différentes. + + * * * * * + +Les grandes supériorités mentales sont un peu comparables aux +monstruosités botaniques artificiellement créées. Leur descendance +retourne toujours au type moyen de l’espèce. + + * * * * * + +On n’est pas maître de ses désirs, on l’est souvent de sa volonté. + + * * * * * + +Rien ne résiste à une volonté forte et continue: ni la nature, ni les +hommes, ni la fatalité même. + + * * * * * + +Une volonté forte a le plus souvent un désir fort pour soutien. Le désir +est l’âme de la volonté. + + + + +II + +L’AFFECTIF ET LE RATIONNEL + + +Les sentiments sont la base de l’existence. Le jour où le dévouement, la +pitié, l’amour, et les illusions qui nous mènent, seraient remplacés par +la froide raison, tous les ressorts de l’activité se trouveraient +brisés. + + * * * * * + +Le rôle de la raison apparut très tard dans l’histoire de notre planète. +Pendant des entassements d’âges, les êtres ont vécu et se sont +transformés sans elle. + + * * * * * + +L’évolution des sentiments est indépendante de la volonté. Nul ne peut +aimer ou haïr à son gré. L’homme le plus fort reste sans pouvoir sur la +vie de ses éléments affectifs et ne peut qu’en réfréner l’expression. + + * * * * * + +Les sentiments, quoique peu variables, changent souvent d’objet. C’est +ce qui fait croire à leurs transformations. + + * * * * * + +En matière de sentiment, l’illusion crée vite la certitude. + + * * * * * + +Les sentiments simulés finissent quelquefois par devenir des sentiments +éprouvés. + + * * * * * + +La force des évidences sentimentales, est de ne pas tenir compte des +évidences rationnelles. + + * * * * * + +Les diverses formes de logiques: mystique, sentimentale et rationnelle, +n’ayant pas de commune mesure, peuvent se superposer mais non se +concilier. + + * * * * * + +Les sentiments se combattent avec des sentiments, ou des représentations +mentales de sentiments, jamais avec des raisons. + + * * * * * + +Ce qu’on fait par orgueil est supérieur à ce qu’on accomplit par devoir. + + * * * * * + +Les impulsions sentimentales et mystiques agissent beaucoup plus sur la +conduite des hommes, que toutes les démonstrations rationnelles. + + * * * * * + +Une idée, dénuée de soutien affectif ou mystique, n’exerce aucune +action. Elle est un fantôme sans prestige, sans durée et sans force. + + * * * * * + +Les influences affectives, mystiques et collectives sont les grandes +régulatrices de l’histoire. + + * * * * * + +Démontrer qu’une chose est rationnelle ne prouve pas toujours qu’elle +soit raisonnable. + + + + +III + +LE PLAISIR ET LA DOULEUR + + +L’homme ne possède que deux certitudes absolues: le plaisir et la +douleur. Elles orientent toute sa vie individuelle et sociale. + + * * * * * + +Les codes religieux et sociaux n’ont jamais pu trouver d’autres soutiens +à leurs prescriptions, que l’attrait du plaisir et la crainte de la +douleur: châtiments ou récompenses, paradis ou enfer. + + * * * * * + +Les variations possibles de la sensibilité n’étant pas très étendues, +les bornes du plaisir et de la douleur sont bientôt atteintes. + + * * * * * + +La répétition fréquente des mêmes sensations, engendre un effet +physiologique qu’on pourrait qualifier loi de lassitude. Elle oblige les +êtres sensibles à varier souvent leurs désirs. + + * * * * * + +Les croyants reconnaissent que l’attrait du paradis serait moins vif +sans la crainte de l’enfer. + + * * * * * + +Le plaisir étant éphémère, et le désir durable, les hommes sont plus +facilement menés par le désir que par le plaisir. + + * * * * * + +Le bonheur est surtout de l’espérance réalisable, mais non réalisée +encore. + + * * * * * + +L’homme qui, suivant le conseil du bouddhisme, tuerait en lui le désir +perdrait toute raison d’agir. + + * * * * * + +Le désir établit l’échelle de nos valeurs. L’idéal de chaque peuple est +la synthèse de ses désirs. + + * * * * * + +Les grands manieurs d’hommes furent toujours des créateurs de désirs. +Les réformateurs ne font que substituer un désir à un autre désir. + + * * * * * + +La vie paraîtrait trop longue si elle n’était consacrée à poursuivre des +bonheurs chimériques, et à regretter ceux qu’on ne peut atteindre. + + * * * * * + +L’homme vraiment sage saurait maîtriser toutes les impulsions de son +cœur, mais être sage n’est pas toujours être heureux. + + * * * * * + +La vue du malheur est antipathique au bonheur. L’amitié ne dure guère +entre l’homme heureux et l’homme malheureux. + + * * * * * + +L’attraction et la répulsion dirigent l’évolution des mondes. L’amour et +la haine, qui en sont des formes, dirigent l’évolution des êtres. + + * * * * * + +La véritable durée de la vie ne dépend pas du nombre des jours, mais de +la diversité des sensations accumulées pendant ces jours. + + + + +IV + +LA PSYCHOLOGIE FÉMININE + + +La femme est trop confinée dans le domaine de l’affectif et du mystique, +pour être beaucoup influencée par un raisonnement. + + * * * * * + +L’intuition est souvent supérieure à la raison. Elle fait deviner à des +femmes, raisonnant mal, des choses incomprises d’hommes raisonnant très +bien. + + * * * * * + +La femme demeurant plus apte à sentir qu’à raisonner, on n’améliore pas +sa destinée en l’obligeant à trop penser. + + * * * * * + +Selon les divers ordres d’activité, la femme est inférieure ou +supérieure à l’homme. Elle est rarement son égale. + + * * * * * + +En matière d’art et de toilette, les femmes n’ont que des goûts +suggérés. + + * * * * * + +La femme ne pardonne pas à l’homme de deviner ce qu’elle pense, à +travers ce qu’elle dit. + + * * * * * + +Dominer ou être dominée, il n’y a pas pour l’âme féminine, d’autre +alternative. + + * * * * * + +L’affectif étant mal exprimable en termes intellectuels, vouloir +raisonner sur l’amour c’est forcément déraisonner. + + * * * * * + +Les femmes perdraient vite leur empire sur l’homme, si elles pouvaient +acquérir la faculté d’être sincères. + + * * * * * + +L’homme ne croit guère la femme que quand elle ment. Il la condamne +ainsi à souvent mentir. + + * * * * * + +L’obstination habituelle des femmes et des diplomates à nier l’évidence, +est la principale cause du scepticisme que leurs propos inspirent. + + * * * * * + +Les femmes reprochent aux hommes de ne pas les comprendre, mais quels +êtres de mentalités différentes se sont jamais compris? + + * * * * * + +En amour, quand on demande des paroles, c’est qu’on a peur d’entendre +les pensées. + + * * * * * + +L’amour élève ou abaisse, il ne nous permet donc pas de rester +nous-même. + + * * * * * + +La femme est trop peu sortie encore du domaine de l’Instinctif pour ne +pas préférer, à la gloire la plus haute, l’amour le plus médiocre. + + * * * * * + +L’amour craint le doute, cependant il grandit par le doute et périt +souvent par la certitude. + + * * * * * + +Les passions modérées sont les plus durables. On arrive vite à ne plus +se supporter quand on commence par trop s’aimer. + + * * * * * + +L’amour devenu clairvoyant, est bien près de finir. + + * * * * * + +Vouloir retenir un amour qui meurt, c’est prétendre ralentir +l’écoulement des jours. + + + + +V + +LES OPINIONS + + +Nos opinions représentent souvent de petites croyances en voie de +formation, et par conséquent non stabilisées encore. + + * * * * * + +Une opinion peut avoir des origines affectives, mystiques ou +rationnelles. L’origine rationnelle est la plus rare. + + * * * * * + +Les opinions de la majorité des hommes ne se fondent pas sur des +arguments, mais sur des haines, des sympathies ou des espérances. + + * * * * * + +Le milieu crée nos opinions. Les passions et l’intérêt les transforment. + + * * * * * + +La plupart des hommes sont incapables de se former une opinion +personnelle, mais le groupe social auquel ils appartiennent leur en +fournit de toutes faites. + + * * * * * + +Peu d’êtres savent voir les choses comme elles sont. Les uns aperçoivent +seulement ce qu’ils veulent voir, les autres ce qu’on leur fait voir. + + * * * * * + +Il faut un esprit très indépendant, pour se créer cinq ou six opinions +personnelles dans le cours de l’existence. + + * * * * * + +Si les opinions les moins fondées sont généralement très tenaces, c’est +qu’elles ont pour soutien des éléments affectifs et mystiques sur +lesquels la raison reste sans prise. + + * * * * * + +Un livre peut modifier pendant quelques instants les opinions du +lecteur, mais ses idées inconscientes reprennent bientôt leur force. + + * * * * * + +L’intolérance des opinions l’emporte sur la tolérance, parce que la +première est d’origine affective ou mystique, et la seconde d’origine +rationnelle. + + * * * * * + +Contester la valeur d’une opinion d’origine affective ou mystique, c’est +la fortifier. + + * * * * * + +Les foules ne créent pas l’opinion, mais lui donnent sa force. Une +opinion populaire devient vite contagieuse. + + * * * * * + +Il n’y a guère aujourd’hui de journaux assez indépendants, pour +permettre à leurs rédacteurs des opinions personnelles. + + * * * * * + +L’absence d’esprit critique favorise beaucoup l’adoption des opinions +générales, nécessaires à l’existence d’une société. Un peuple, dont +toutes les unités seraient douées d’esprit critique, ne subsisterait pas +longtemps. + + * * * * * + +La force d’une opinion générale est irrésistible. En la créant on la +domine; si on ne sait pas la créer il faut la subir. + + + + +VI + +LES MOTS ET LES FORMULES + + +L’affectif, n’ayant pas d’équivalent rationnel, n’est pas exprimable en +termes intellectuels. Les mots ne peuvent donc traduire les sentiments +avec exactitude. + + * * * * * + +Derrière certains mots, se trouve un monde d’idées que ces mots ne +sauraient atteindre. + + * * * * * + +Plus un mot est d’usage général, plus il revêt de sens différents +suivant la mentalité des hommes qui l’emploient. + + * * * * * + +L’incompréhension qui domine les relations entre les êtres de races, de +situations sociales et de sexes différents, est irréductible, parce que +les mêmes mots éveillent chez eux des idées dissemblables. On peut donc +dire qu’en réalité, ils ne parlent pas la même langue. + + * * * * * + +Les mots qui représentent des idées abstraites, ne sont pas traduisibles +avec exactitude dans une langue étrangère. D’un peuple à l’autre, les +mêmes mots correspondent à des images mentales différentes. + + * * * * * + +L’interprétation diverse de mêmes mots, par des êtres de mentalité +dissemblable, a été une cause fréquente des luttes historiques. + + * * * * * + +Dans l’art de gouverner figure la nécessité d’utiliser les mots +possédant du prestige. Leur action est généralement plus efficace que +celle des arguments rationnels. + + * * * * * + +Le contenu mystique de certaines formules, leur donne un pouvoir magique +redoutable. Des milliers d’hommes se firent tuer pour des paroles qu’ils +ne pouvaient comprendre, et d’ailleurs dépourvues de sens rationnel. + + * * * * * + +En politique, les choses ont moins d’importance que leurs noms. Déguiser +sous des mots bien choisis, les théories les plus absurdes, suffit +souvent à les faire accepter. + + * * * * * + +Certains mots, certaines formules, sont de puissants évocateurs +d’images, mais leur vie est éphémère. Ils s’usent et perdent alors la +faculté d’émouvoir. + + * * * * * + +Les mots fixés par l’écriture ne peuvent changer que lentement. Leur +sens et les images qu’ils évoquent évoluent au contraire rapidement. Un +langage ancien ne peut donc représenter que les idées d’autrefois. + + * * * * * + +Chez beaucoup d’hommes, la parole précède la pensée. Ils savent +seulement ce qu’ils pensent, après avoir entendu ce qu’ils disent. + + + + +VII + +LA PERSUASION + + +§ 1. La suggestion, la répétition et la contagion. + +Un traité complet de l’art de persuader pourrait ne contenir que cinq +chapitres: Affirmation, Répétition, Prestige, Suggestion, Contagion. + + * * * * * + +Persuader n’est pas simplement convaincre, mais faire agir. + + * * * * * + +Les raisonnements peuvent convaincre, mais ils ne font pas toujours +agir. La suggestion, la répétition et la contagion pénétrant dans +l’inconscient, tendent au contraire à se transformer en actes. + + * * * * * + +La contagion mentale est le plus sûr agent de propagation des opinions +et des croyances. Les convictions politiques ne se fondent guère +autrement, on tâche ensuite de leur donner un aspect rationnel pour les +justifier. + + * * * * * + +Si les observations collectives sont presque toujours erronées, c’est +qu’elles représentent souvent l’illusion d’un individu, transmise par +voie de contagion. + + * * * * * + +Dès que, par suggestion ou contagion, une opinion est fixée dans +l’esprit, son absurdité n’apparaît plus, la raison ne peut l’atteindre, +elle domine la volonté et la conduite. + + * * * * * + +Suffisamment répétées, les théories les plus funestes finissent par +s’incorporer dans l’inconscient et devenir mobiles d’action. + + * * * * * + +Obtenir par suggestion, vaut toujours mieux qu’obtenir par contrainte. + + * * * * * + +L’art des grands meneurs, est de créer chez ceux qu’ils entraînent, des +personnalités nouvelles. + + * * * * * + +Pour acquérir une autorité momentanée, il suffit généralement de +persuader qu’on la possède. + + * * * * * + +On domine plus facilement les peuples en excitant leurs passions, qu’en +s’occupant de leurs intérêts. + + * * * * * + +Pour agir profondément sur les hommes, ce n’est pas leur âme consciente +qu’il importe d’influencer, mais leur âme inconsciente. + + * * * * * + +Qui sait dompter ou séduire, n’a pas besoin de discourir pour persuader. + + +§ 2. Le Prestige. + +A qui possède le prestige, la force est inutile. + + * * * * * + +Le prestige peut remplacer la force, mais la force ne remplace pas le +prestige. + + * * * * * + +La force contraint à obéir, le prestige enlève jusqu’à l’idée de +désobéir. + + * * * * * + +Pas d’obéissance volontaire sans respect, pas de respect sans prestige. + + * * * * * + +En remplissant l’âme d’étonnement et de respect, le prestige paralyse +les facultés critiques et rend la suggestion facile. + + * * * * * + +Une erreur, auréolée de prestige, exercera toujours plus d’action qu’une +vérité sans prestige. + + * * * * * + +Les gouvernements et les peuples qui perdent leur prestige, ont bientôt +tout perdu. + + + + +LIVRE II + +La Vie Collective + + + + +I + +L’AME DES RACES + + +Les races pures n’existent plus que parmi les primitifs. Chez les +peuples civilisés, la répétition des croisements et l’identité du milieu +ont fini par former des races historiques nouvelles, analogues aux races +pures. + + * * * * * + +Les caractères psychologiques d’une race historique, sont aussi stables +que ses caractères anatomiques. Ils se transmettent par l’hérédité avec +régularité et constance. + + * * * * * + +Le hasard des conquêtes peut courber sous une seule domination plusieurs +peuples différents. Des siècles de croisements et de conditions +d’existence identiques, leur sont nécessaires pour acquérir une âme +nationale. + + * * * * * + +L’histoire d’un peuple est le récit de ses efforts pour stabiliser son +âme et sortir ainsi de la barbarie. + + * * * * * + +La force d’un peuple réside moins dans la puissance de ses armées, que +dans la communauté de sentiments engendrée par la solidité de son âme +nationale. L’âme nationale des Romains leur fit dominer le monde. Ils +disparurent en la perdant. + + * * * * * + +L’évolution régressive étant toujours plus rapide que l’évolution +ascendante, les peuples mettent des siècles à acquérir une certaine +structure mentale et la perdent parfois très vite. + + * * * * * + +Un peuple civilisé représente une foule, dont l’âme a été stabilisée par +de lentes accumulations ancestrales. + + * * * * * + +L’âme stable de la race tend toujours à lutter contre l’âme instable de +la foule et à limiter ses oscillations. Les foules font les révolutions. +L’âme de la race en restreint la durée. + + * * * * * + +Chaque race historique et chaque phase de la vie de cette race +impliquent certaines institutions, certaines morales, certains arts, +certaines philosophies et n’en impliquent pas d’autres. Jamais peuple +n’adopta une civilisation étrangère sans la transformer entièrement. + + * * * * * + +Prétendre imposer nos institutions, nos coutumes et nos lois aux +indigènes d’une colonie, c’est vouloir substituer au passé d’une race le +passé d’une autre race. + + * * * * * + +Sans rigidité, l’âme ancestrale ne possède aucune permanence. Sans une +certaine malléabilité, elle ne saurait s’adapter aux changements de +milieux, engendrés par l’évolution de la civilisation, et en conséquence +progresser. + + * * * * * + +L’hérédité seule peut lutter contre l’hérédité. Les croisements entre +individus inégaux désagrègent l’âme ancestrale de la race. Plusieurs +nations périrent pour ne l’avoir pas compris. + + * * * * * + +Le patriotisme représente la synthèse des aspirations de l’âme +nationale. + + * * * * * + +Le métis est un homme qui flotte entre les impulsions contraires +d’ancêtres, d’intelligence, de moralité et de caractère différents. + + * * * * * + +Un peuple de métis est ingouvernable. + + * * * * * + +Le passé ne meurt jamais. Il vit en nous-même et constitue le guide le +plus sûr de la conduite des individus et des peuples. L’âme des vivants +est faite surtout de la pensée des morts. + + * * * * * + +Les morts sont souvent terriblement tyranniques. + + * * * * * + +Créer des idées qui influenceront les hommes, c’est mettre un peu de +soi-même dans la vie de ses descendants. + + + + +II + +L’AME DES FOULES + + +Chez les hommes en foule se forme une âme collective, très différente de +l’âme individuelle de chacun d’eux. + + * * * * * + +L’âme des foules est dominée par une logique particulière inconsciente: +la logique collective. + + * * * * * + +L’homme faisant partie d’une multitude cesse d’être lui-même. Sa +personnalité consciente s’évanouit dans l’âme inconsciente de la foule. +Il perd tout esprit critique, toute aptitude à raisonner, et redevient +un primitif. Il en a les héroïsmes, les enthousiasmes et les violences. + + * * * * * + + * * * * * + +Excitabilité, fureurs subites, inaptitude au raisonnement, crédulité +sans bornes, intolérance excessive, obéissance servile aux meneurs, +constituent les caractères principaux des foules. + + * * * * * + +Toujours intellectuellement au-dessous de l’homme isolé, une foule peut +lui être supérieure ou inférieure dans le domaine des sentiments. Elle +devient aussi aisément héroïque que criminelle. + + * * * * * + +La foule est un être amorphe, incapable de vouloir et d’agir sans +meneur. Son âme semble liée à celle de ce meneur. + + * * * * * + +Exagérées dans leurs sentiments, les foules réclament de leurs meneurs +la même exagération. + + * * * * * + +Il est beaucoup plus facile de suggestionner une collectivité qu’un +individu. + + * * * * * + +La notion de sa puissance et de son irresponsabilité, donne à la foule +une intolérance et un orgueil excessifs. + + * * * * * + +La foule est plus susceptible d’héroïsme que de moralité. + + * * * * * + +Il faut à la foule un fétiche: personnage, doctrine ou formule. + + * * * * * + +L’extrême sensibilité des foules rend leurs sentiments très mobiles. +Elles passent facilement de l’adoration à la haine. + + * * * * * + +Le mysticisme, qui sature les foules, leur fait attribuer une puissance +mystérieuse à la formule politique, ou au héros qui les séduit. + + * * * * * + +Confinée dans l’affectif et le mystique, la foule est incapable de voir +ce qu’apercevrait clairement l’observateur isolé. Un témoignage +collectif est donc le plus souvent erroné. + + * * * * * + +La foule ne retient guère des événements que leur côté merveilleux. Les +légendes sont plus durables que l’histoire. + + * * * * * + +Les foules exigent avant tout des espérances. Privées du sens des +possibilités et douées d’une crédulité infinie, elles acceptent les plus +invraisemblables promesses. + + * * * * * + +Dans les foules, les sentiments les émotions et les croyances, exercent +un pouvoir contagieux, contre lequel aucun argument rationnel ne peut +lutter. + + * * * * * + +L’affirmation, la répétition, la contagion et le prestige constituent +les seuls moyens efficaces de persuader les foules. + + * * * * * + +Une idée n’est acceptée par les foules que concrétisée en formules +brèves et violentes. + + * * * * * + +L’altruisme est une vertu collective. L’intérêt personnel, si influent +sur les individus, agit peu sur les multitudes. + + * * * * * + +Toujours impressionnées par la force, les foules le sont rarement par la +bonté. + + * * * * * + +Les foules ne respectent que les forts. Le mépris du faible a toujours +été leur loi. + + * * * * * + +A la liberté, les foules ont généralement préféré l’égalité dans la +servitude. + + * * * * * + +Quand les freins sociaux, qui contiennent les instincts des multitudes, +sont brisés, elles retombent très vite dans la barbarie ancestrale. + + * * * * * + +Il est parfois utile à un politicien d’invoquer la sagesse, le bon sens +et la modération des multitudes. Les croire douées de telles qualités +rend incapable de gouverner. + + * * * * * + +Céder une fois à la foule, c’est lui donner conscience de sa force et se +condamner à lui céder toujours. + + * * * * * + +Le poids du nombre tend chaque jour à se substituer au poids de +l’intelligence. Mais si le nombre peut détruire l’intelligence, il est +incapable de la remplacer. + + * * * * * + +Les foules comprennent rarement quelque chose aux événements qu’elles +accomplissent. + + + + +III + +L’AME DES ASSEMBLÉES + + +Les grandes assemblées possèdent les principales caractéristiques des +foules: Niveau intellectuel médiocre, excitabilité excessive, fureurs +subites, intolérance complète, obéissance servile aux meneurs. + + * * * * * + +Une foule hétérogène formée d’individus différents, réunis au hasard, +n’a qu’une âme transitoire. Une foule homogène: comités politiques, +groupements professionnels, congrégations, etc., possède une âme +collective que la communauté des intérêts rend assez fixe. + + * * * * * + +Bien que soumise aux règles de la psychologie collective, une assemblée +politique n’agit pas toujours comme une foule, parce que les groupes +rivaux dont elle se compose possèdent des intérêts contraires et ont +chacun leurs meneurs. + + * * * * * + +L’homme médiocre augmente sa valeur en faisant partie d’un groupe; +l’homme supérieur la diminue. + + * * * * * + +Certains meneurs violents et possédant du prestige, parviennent +quelquefois à transformer tous les groupes d’une réunion, en une seule +foule soumise à leur volonté. Les grandes assemblées révolutionnaires +fournirent plusieurs exemples de ce phénomène. + + * * * * * + +L’âme collective des assemblées les conduit souvent à des votes +contraires aux volontés individuelles de leurs membres. L’histoire de la +Révolution est incompréhensible sans la connaissance de cette loi. + + * * * * * + +On ne peut agir sur les individus d’un groupe qu’en influençant d’abord +les meneurs de ce groupe. + + * * * * * + +Une minorité brutale et hardie conduira toujours une majorité craintive +et irrésolue. + + * * * * * + +La peur est un des plus grands mobiles d’action des assemblées +politiques. C’est par excès de peur qu’elles manifestent quelquefois un +peu de courage. + + + + +IV + +LA VIE DES PEUPLES + + +Les principes directeurs capables de guider un peuple n’ont pas besoin +d’être nombreux, il suffit qu’ils soient stables et universellement +respectés. + + * * * * * + +La destinée d’un peuple dépend beaucoup plus de son caractère, que de +son intelligence. + + * * * * * + +L’âme ancestrale d’un peuple domine toute son évolution. Les +bouleversements politiques ne modifient que l’expression de cette âme. + + * * * * * + +Garder les institutions du passé, mais les transformer insensiblement, +est pour les peuples une grande force. Les Romains jadis, les Anglais de +nos jours, sont à peu près les seuls ayant su réaliser cet idéal. + + * * * * * + +Un peuple n’essaya jamais de rompre brusquement avec ses aïeux, sans +bouleverser profondément le cours de son histoire. + + * * * * * + +Le joug formidable des ancêtres écrase l’individu mais fortifie la +société. + + * * * * * + +Pour un peuple, ne pas avoir de passé, comme les États-Unis, par +exemple, est à la fois une force et une faiblesse. + + * * * * * + +Un peuple ne pourrait pas plus transmettre à un autre ses institutions, +que lui léguer son âme. + + * * * * * + +La conquête durable d’un peuple ne se fait pas avec des canons, mais par +l’établissement, entre conquérant et conquis, d’une certaine communauté +de sentiments, d’intérêts et de pensées. + + * * * * * + +Un peuple n’est vraiment fort que si les classes qui le composent +possèdent beaucoup d’intérêts communs. L’égoïsme individuel agit alors +dans le même sens que l’égoïsme collectif. + + * * * * * + +Les divergences politiques chez un peuple, dont l’âme nationale est +solidement constituée, s’effacent vite devant de grands intérêts +collectifs. + + * * * * * + +Les nations latines se fatiguent plus rapidement de la liberté que de la +servitude. + + * * * * * + +Les peuples qui n’ont pas su acquérir une discipline interne, sont +condamnés à subir une discipline externe. + + * * * * * + +L’élite d’un peuple crée ses progrès, les individus moyens font sa +force. + + * * * * * + +Dans la vie d’un peuple l’effort continu est seul efficace. L’effort +intermittent peut créer des révolutions; il ne réalise pas de progrès +durables. + + * * * * * + +Un peuple dont la population augmente rapidement ne saurait rester +pacifiste. Il finit par envahir les voisins dont la population demeure +stationnaire. + + * * * * * + +Les peuples restent toujours saturés de mysticisme. Les lois, les +institutions et les gouvernements, représentent pour eux des puissances +magiques, capables de changer le cours des choses à leur gré. + + * * * * * + +Chez les primitifs, l’homme n’étant pas dégagé des influences +collectives, l’âme de l’individu diffère peu de celle de son groupe. + + * * * * * + +Une civilisation avancée contient des résidus de toutes les étapes +successivement franchies. L’homme des cavernes et les barbares du temps +d’Attila y ont des représentants. + + * * * * * + +Les barbares de l’avenir ne surgiront pas du dehors, mais de cette armée +des inadaptés, que les civilisations en progressant laissent derrière +elles. + + * * * * * + +Si médiocre que soit un homme d’État, ses facultés de jugement et de +prévision sont supérieures à celles d’une réunion de diplomates. Par +leur groupement, ces derniers acquièrent la mentalité inférieure des +foules. Le sort des peuples réglé par des congrès fut toujours +misérable. + + * * * * * + +La civilisation d’un peuple est le vêtement extérieur de son âme, +l’expression visible des forces invisibles qui le mènent. + + * * * * * + +Une civilisation utilise la science, mais ne s’édifie pas sur elle. + + * * * * * + +Une foi forte rend un peuple invincible, tant qu’il ne rencontre pas +devant lui une foi plus forte. + + * * * * * + +En créant des freins sociaux puissants les peuples sortent de la +barbarie, en les brisant ils y retournent. + + * * * * * + +Les progrès d’un peuple ne sont déterminés ni par les gouvernements ni +par les révolutions, mais par la somme des efforts des individus qui le +composent. + + * * * * * + +Les peuples, comme les espèces vivantes, disparaissent lorsque, trop +stabilisés par un long passé, ils sont devenus incapables de s’adapter à +de nouvelles conditions d’existence. + + + + +V + +LES INSTITUTIONS ET LES LOIS + + +Les hommes en société ne pouvant vivre sans tyrannie, la plus acceptable +est encore celle des lois. + + * * * * * + +Les peuples étant gouvernés par leur mentalité et non par les +institutions qu’on leur impose, les lois doivent être l’expression de +cette mentalité. Une loi utile pour un peuple devient souvent nuisible +pour un autre. + + * * * * * + +Les lois n’ont pas à s’occuper de la logique rationnelle. Elles sont +filles de nécessités indépendantes de cette logique. + + * * * * * + +Les lois doivent fixer des nécessités et non des passions. Celles +édictées sous l’empire d’une passion ne sont jamais durables. + + * * * * * + +Les lois stabilisent des coutumes, elles peuvent rarement en créer. + + * * * * * + +Une loi qui ne sanctionne pas simplement la coutume, c’est-à-dire +l’expérience du passé, ne fait que codifier notre ignorance de l’avenir. + + * * * * * + +Les nécessités sociales évoluant plus vite que les codes, la +jurisprudence doit compléter et modifier les lois. + + * * * * * + +Les institutions politiques ne créent pas les sentiments d’un peuple. +Elles sont engendrées par ces sentiments. + + * * * * * + +Les institutions imposées à coups de décrets troublent toujours le jeu +des facteurs politiques que les nécessités naturelles finiraient par +équilibrer. + + * * * * * + +Croire, comme les politiciens, à la puissance transformatrice des lois, +c’est oublier que derrière les phénomènes visibles, se trouvent toujours +des forces invisibles qui les déterminent. + + * * * * * + +Si tant de lois accroissent les maux qu’elles prétendaient guérir, c’est +qu’en les votant on ignorait leurs incidences. + + * * * * * + +Une loi générale, c’est-à-dire non édictée contre un parti, peut être +despotique, elle n’est pas arbitraire. + + * * * * * + +La tyrannie individuelle est prochaine quand les collectivités se +soustraient au joug des lois. + + * * * * * + +Un délit généralisé devient bientôt un droit. + + * * * * * + +Les lois n’ayant que la force armée pour soutien, ne sauraient durer +longtemps. + + * * * * * + +On remanie facilement sur le papier les lois d’une nation, on ne refait +pas son âme. + + + + +VI + +LE DROIT + + +La nature ignore la justice. L’équité est une création de l’homme. + + * * * * * + +Le droit ne commence qu’à dater du moment où l’on détient la force +nécessaire pour le faire respecter. + + * * * * * + +Dès qu’on possède la force, on cesse d’invoquer la justice. + + * * * * * + +Le droit et la justice ne jouent aucun rôle dans les relations entre +peuples de forces inégales. + + * * * * * + +On ne peut opposer le droit à la force, car la force et le droit sont +des identités. Le droit est de la force qui dure. + + + + +VII + +LA MORALE + + +Les lois morales ne sont pas des entités fictives, mais d’impérieuses +nécessités. + + * * * * * + +La morale représente la synthèse des besoins sociaux d’une époque. Par +le fait seul qu’elle veut subsister, une société est obligée d’avoir un +criterium irréductible du bien et du mal. + + * * * * * + +Nulle civilisation ne pouvant durer sans morale, les codes +n’accumuleront jamais trop de sévérités pour maintenir les prescriptions +morales. + + * * * * * + +Formule des nécessités d’existence d’une société à un moment donné, la +morale évolue avec ces nécessités. + + * * * * * + +En droit, comme en morale, certaines nécessités ne sont pas toujours des +vérités, mais il est inutile de contester des nécessités. + + * * * * * + +Toute morale qui, sous l’influence de l’hérédité, de l’éducation et des +codes, n’est pas devenue inconsciente, et par conséquent instinctive, ne +constitue pas une sûre morale. + + * * * * * + +Les règles morales n’ont de force que lorsqu’il n’y a plus de mérite à +les observer. + + * * * * * + +Une vertu pratiquée sans effort est une qualité, mais non une vertu. + + * * * * * + +Vouloir, avec beaucoup de philosophes, fonder la morale sur la raison +pure est une dangereuse illusion. Une morale, dépourvue de supports +affectifs ou mystiques, reste sans durée et sans force. + + * * * * * + +La morale ne s’apprend qu’en la pratiquant. Elle fait partie, comme les +arts, de ces connaissances que ne sauraient enseigner les livres. + + * * * * * + +Le milieu et l’exemple sont deux grands générateurs de la morale. + + * * * * * + +Il faut quelquefois des siècles à un peuple pour acquérir une morale et +peu d’années pour la perdre. + + * * * * * + +La morale d’un peuple représente l’échelle de ses valeurs. + + * * * * * + +Le minimum possible de morale est celui prescrit par les codes et +maintenu par les gendarmes. Dès que ce minimum cesse d’être respecté, +l’anarchie commence. + + * * * * * + +Au-dessus de la morale indispensable, maintenue par les codes, existe +une morale plus haute qui apprend à sacrifier l’intérêt individuel à +l’intérêt collectif. Une société peut durer avec la première, elle ne +grandit pas sans la seconde. + + * * * * * + +On peut considérer comme un grave symptôme de décadence, que la moralité +des classes dirigeantes tombe au-dessous de celle des classes dirigées. + + * * * * * + +Faute d’un code accepté, la morale internationale n’a jamais réalisé +aucun progrès. Elle est restée celle d’une bande de loups: respecter les +forts, dévorer les faibles. + + * * * * * + +Le même sentiment peut être appelé vice ou vertu suivant son utilité +sociale. Étendu à la famille, à la tribu, à la patrie, l’égoïsme +individuel devient une vertu. La vanité, défaut individuel, est +également une vertu collective. + + * * * * * + +Les vertus individuelles deviennent parfois des vices collectifs. La +douceur et le pardon des injures, pratiqués par un peuple, attireraient +sur lui un universel mépris. + + * * * * * + +Possible entre individus, la tolérance ne l’est jamais entre +collectivités. + + * * * * * + +L’intolérance représente souvent dans la vie des peuples une vertu +nécessaire à l’action. + + * * * * * + +A en juger par ses résultats, on pourrait difficilement ranger +l’humanitarisme parmi les vertus. Il est le plus redoutable ennemi de la +morale. Quand l’humanitarisme grandit, la morale fléchit. + + * * * * * + +La criminalité d’un pays croît avec le développement de l’humanitarisme. +Limitant sans cesse la répression, il réduit l’action inhibitive des +châtiments. + + * * * * * + +Excuser le mal, c’est le multiplier. + + * * * * * + +Dans le domaine moral, l’homme moderne détruit plus vite qu’il ne bâtit. + + * * * * * + +La vertu ne pousse pas toujours à l’action. Des vices inférieurs: haine, +vengeance, jalousie, amour du pillage, ont été les grands mobiles de +l’activité des hommes. Ces sentiments maintiennent l’Europe en armes. + + * * * * * + +Les gens vertueux se vengent souvent des contraintes qu’ils s’imposent, +par l’ennui qu’ils inspirent. + + * * * * * + +L’action désintéressée nous grandit à nos yeux et donne souvent plus de +joie que des actes égoïstes. + + * * * * * + +Les petits héroïsmes continus sont plus difficiles, que les grands +héroïsmes accidentels. + + * * * * * + +La peur du jugement des autres, est un des plus sûrs soutiens de la +morale. + + * * * * * + +Plus un peuple possède de discipline interne et par conséquent de +moralité stable, plus il est élevé en civilisation. + + * * * * * + +Les peuples disparaissent vite de l’histoire quand leur morale commence +à se désagréger. + + + + +VIII + +L’IDÉAL + + +Un idéal a toujours des soutiens affectifs et mystiques. Les éléments +rationnels qu’on lui superpose n’ont jamais servi à le créer. + + * * * * * + +Les révolutions et l’anarchie représentent la rançon de ce phénomène, +capital dans l’histoire d’un peuple, un changement d’idéal. + + * * * * * + +On ne peut rien sur l’homme dont l’idéal, comme celui des +révolutionnaires russes, est de sacrifier sa vie pour une croyance. + + * * * * * + +Pas de peuple puissant sans un idéal respecté. Cet idéal le guide, comme +une boussole oriente la direction d’un navire. + + * * * * * + +Les peuples dont l’idéal est fort et les besoins faibles, triompheront +toujours de ceux dont les besoins sont grands et l’idéal médiocre. + + * * * * * + +Détruire l’idéal d’un individu, d’une classe, d’un peuple, c’est lui +ôter tout ce qui faisait sa cohésion, sa grandeur et ses raisons d’agir. + + * * * * * + +Synthèse de l’existence ancestrale, la patrie est un idéal dont le culte +a toujours constitué un des plus forts ciments sociaux. + + * * * * * + +Consacrer de longs efforts à édifier un idéal, puis autant d’efforts +pour le détruire, tel est le cycle de la vie d’un peuple. + + + + +IX + +LES DIEUX + + +Il ne faut pas croire à la multiplicité des dieux. Sous des noms divers, +les hommes de tous les âges n’ont guère adoré qu’une divinité: +l’Espérance. + + * * * * * + +L’attribution d’un pouvoir mystérieux à des forces supérieures, +concrétisées sous forme d’idoles, de fétiches, de formules, constitue +l’esprit mystique. Il domine l’histoire. + + * * * * * + +Si l’homme change parfois les noms de ses dieux, il ne s’en est jamais +passé. Le mysticisme semble un besoin indestructible de l’esprit. + + * * * * * + +La logique mystique peut dominer la logique affective, au point +d’annuler l’instinct de la conservation. + + * * * * * + +Les héros et les Dieux, condensent en lumineuses synthèses, les obscures +aspirations des peuples. + + * * * * * + +Une religion traduit la mentalité collective d’un peuple à un moment +donné de son histoire. + + * * * * * + +Les dieux eux-mêmes évoluent. Les dogmes fixés par les textes restent +invariables, mais suivant les peuples et le temps, l’interprétation de +ces dogmes se transforme. + + * * * * * + +L’esprit religieux est indépendant des dogmes qui l’alimentent. Les +Jacobins de la Terreur et les moines de l’Inquisition possédaient une +mentalité identique. + + * * * * * + +Incapable de vivre sans certitude, l’homme préférera toujours les +croyances les moins défendables, aux négations les plus justifiées. + + * * * * * + +Si l’athéisme se propageait, il deviendrait une religion aussi +intolérante que les anciennes. + + * * * * * + +L’intolérance de certains libres penseurs, résulte fréquemment de la +religiosité inconsciente dont l’atavisme a rempli leurs âmes. + + * * * * * + +La libre pensée ne constitue souvent qu’une croyance, qui dispense de la +fatigue de penser. + + * * * * * + +Il est toujours imprudent de vouloir raisonner sa foi. + + * * * * * + +En donnant aux hommes l’espoir d’une éternité heureuse, les religions +ont été beaucoup plus utiles à l’humanité que toutes les philosophies +réunies. + + * * * * * + +Les religions constituent une force à utiliser; jamais à combattre. + + * * * * * + +Si les croyances religieuses ont retardé la connaissance de quelques +vérités scientifiques, il est douteux qu’aux phases inférieures de son +évolution, l’homme eût beaucoup gagné à leur découverte. + + * * * * * + +C’est surtout après avoir détruit ses dieux qu’on en découvre l’utilité. + + * * * * * + +La raison crée le progrès, mais les bâtisseurs de croyances mènent +l’histoire. Du fond de leurs tombeaux, de grands hallucinés comme +Bouddha et Mahomet, courbent encore des millions d’hommes sous +l’enchantement de leurs rêves. + + * * * * * + +Les peuples survivent rarement à la mort de leurs dieux. + + + + +X + +L’ART + + +La naissance des arts a toujours précédé celle de la philosophie et des +sciences. Fils de besoins affectifs et mystiques, antérieurs à l’âge de +la raison, ils peuvent fleurir aux époques de barbarie. + + * * * * * + +Les arts, la musique surtout, sont le langage de l’affectif et du +mystique; les mots, celui du rationnel. + + * * * * * + +L’artiste est médiocre quand il raisonne au lieu de sentir. + + * * * * * + +L’art dérivant des sentiments n’est accessible aux interprétations +intellectuelles, que dans ses éléments techniques. + + * * * * * + +Comme la politique l’art est guidé par quelques meneurs, suivis d’une +foule de menés. + + * * * * * + +Le beau, c’est ce qui nous plaît, et ce qui nous plaît se détermine +moins par le goût personnel, que par la sensibilité de personnes +influentes, dont la contagion mentale impose le jugement. + + * * * * * + +Il n’y a pas de lois esthétiques invariables. Les monuments gothiques et +les œuvres de certains peintres, très admirés aujourd’hui, furent +méprisés pendant longtemps. + + * * * * * + +A certaines époques semble se créer une véritable atmosphère de goûts et +de sentiments, qui s’impose aux esprits les plus indépendants. + + * * * * * + +La contagion mentale est si puissante en art, qu’elle donne aux œuvres +d’une époque un air de famille, permettant de reconnaître le moment de +leur création. + + * * * * * + +L’art subit tellement l’influence du milieu et de la race qu’il n’y a +pas dans l’histoire, malgré certaines apparences contraires, de peuple +ayant adopté les arts d’un autre sans les transformer. + + * * * * * + +Une grande œuvre artistique est inconsciente. Consciente, elle +deviendrait personnelle et ne traduirait plus les sentiments et les +idées d’une époque. + + * * * * * + +Évoquant des idées indécises, accompagnées de sensations fortes, la +musique agit facilement sur les êtres d’intelligence faible mais de +sensibilité vive. On a dit avec raison, qu’elle est l’art des femmes et +des foules. + + * * * * * + +L’homme, confiné par la nature dans l’éphémère, rêve d’éternité. En +élevant des temples et des statues, il se donne l’illusion de créer des +choses qu’on ne verra pas périr. + + * * * * * + +Le véritable artiste crée, même en copiant. + + + + +XI + +LES RITES ET LES SYMBOLES + + +Les rites et les symboles: cérémonies, drapeaux, fêtes nationales, +usages mondains, dominent la volonté individuelle. Ils constituent les +plus sûrs soutiens de la vie religieuse et sociale. + + * * * * * + +Nulle place dans une société, pour qui prétend s’affranchir des rites et +mépriser les symboles. + + * * * * * + +C’est seulement sous l’influence des rites et des symboles que les +croyances individuelles prennent un caractère collectif. + + * * * * * + +La justice privée de rites et de symboles ne serait plus la justice. + + * * * * * + +Une croyance religieuse ou politique se fonde sur la foi, mais sans les +rites et les symboles elle ne saurait durer. + + * * * * * + +La force des rites est telle, qu’ils survivent longtemps à la foi qui +les avait fait naître. + + * * * * * + +L’homme le plus indépendant, le libre penseur le plus sceptique, +soumettent volontairement leur existence à des rites politiques, +mondains ou sociaux qui leur ôtent toute liberté réelle. + + * * * * * + +Les rites évitent à l’homme l’incertitude. Grâce à eux, il sait, sans +réfléchir, ce qui doit être dit et fait en toutes circonstances. + + * * * * * + +Les rites et les symboles fondamentaux d’un peuple sont la création de +ses morts. + + + + +LIVRE III + +La Vie Rationnelle + + + + +I + +LA CROYANCE ET LA CONNAISSANCE + + +La croyance et la connaissance constituent deux modes d’activité +mentale, d’origines différentes. + + * * * * * + +La connaissance est toujours consciente et rationnelle, la croyance +irrationnelle et inconsciente. + + * * * * * + +La croyance a pour caractéristique fondamentale de n’être modifiable ni +par l’observation, ni par la raison, ni par l’expérience. + + * * * * * + +La découverte de la plus modeste connaissance scientifique exige un +énorme labeur, l’acquisition d’une croyance n’en demande aucun. + + * * * * * + +La connaissance se répand par les livres, les croyances par les apôtres. + + * * * * * + +La connaissance constitue le grand facteur des progrès matériels de la +civilisation. Les croyances orientent les idées, les sentiments, et par +conséquent la conduite. + + * * * * * + +La connaissance établit des vérités, la croyance incarne nos désirs; +c’est pourquoi l’homme préféra toujours la croyance à la connaissance. + + * * * * * + +Les religions donnent aux illusions, nées de nos désirs, une apparence +de réalité. La science seule crée des réalités indépendantes de ces +désirs. + + * * * * * + +Une croyance politique, religieuse ou sociale, est un acte de foi +inconscient. Lorsque le raisonnement essaie de la justifier, elle est +déjà formée. + + * * * * * + +La grande force des croyances, est de donner des espérances et des +représentations mentales impliquant le bonheur. + + * * * * * + +On ne citerait pas dans l’histoire, une croyance politique ou religieuse +réduite par réfutation rationnelle. La raison se brise toujours contre +le mur de la croyance. + + * * * * * + +Une croyance se subit et ne se discute pas. Quand on la discute, c’est +que, fort ébranlée déjà, elle est près de disparaître. + + * * * * * + +On rencontre difficilement un homme acceptant d’exposer sa vie pour une +vérité rationnelle. On en trouve aisément dix mille prêts à se faire +tuer pour une croyance. + + * * * * * + +Les hommes de chaque âge vivent sur un petit nombre de croyances +politiques, religieuses et sociales, que le temps seul, ou l’acquisition +d’une nouvelle croyance, peut transformer. + + * * * * * + +Créer une croyance, c’est créer une nouvelle conscience, génératrice +d’une nouvelle conduite. + + * * * * * + +Le moindre changement dans les croyances d’un peuple modifie sa +destinée. + + * * * * * + +Lorsqu’une question soulève des opinions violemment contradictoires, on +peut assurer qu’elle appartient au cycle de la croyance et non à celui +de la connaissance. + + * * * * * + +Dans les persécutions politiques antireligieuses, ce n’est pas la raison +qui se dresse contre une croyance, mais deux croyances contraires qui se +trouvent en lutte. + + * * * * * + +Les divergences d’origine rationnelle se supportent facilement, les +antagonismes de croyances ne se tolèrent pas. Les luttes religieuses ou +politiques seront toujours violentes. + + * * * * * + +L’intolérance est la compagne nécessaire des convictions fortes. Entre +sectateurs de croyances voisines, elle est beaucoup plus accentuée +qu’entre défenseurs de dogmes sans parenté. + + * * * * * + +C’est surtout dans le domaine des croyances, que l’esprit humain cherche +des certitudes. + + * * * * * + +L’hypothèse est une croyance souvent prise pour une connaissance. + + * * * * * + +Les phénomènes qui se passent dans le champ de la croyance n’étant pas +scientifiquement vérifiables, la crédulité du savant y peut égaler celle +de l’ignorant. + + * * * * * + +Les choses rationnellement contradictoires se concilient parfaitement +dans l’esprit hypnotisé par une croyance. + + * * * * * + +Une croyance n’étant ni rationnelle ni volontaire, aucune des absurdités +qu’elle enseigne ne saurait nuire à sa propagation. + + * * * * * + +Ne pas croire les choses possibles, c’est les rendre impossibles. Une +des forces de la foi est d’ignorer l’impossible. + + * * * * * + +Une croyance forte crée des volontés fortes, auxquelles ne résistent +jamais les volontés faibles. + + * * * * * + +L’homme eut toujours besoin de croyances pour orienter sa pensée et +guider sa conduite. Ni la philosophie, ni la science n’ont pu jusqu’ici +les remplacer. + + * * * * * + +Les croyances ont fait surgir du néant des œuvres d’art, qu’aucune +pensée rationnelle n’aurait pu en faire sortir. + + * * * * * + +Malgré leur faible valeur rationnelle, les croyances mènent les peuples. +Elles les empêchent d’être une poussière de barbares, sans cohésion et +sans force. + + + + +II + +L’INSTRUCTION ET L’ÉDUCATION + + +L’éducation est l’art de faire passer le conscient dans l’inconscient. + + * * * * * + +Bien éduqué, l’inconscient est notre esclave et travaille pour nous. Mal +éduqué, il devient notre maître et agit contre nous. + + * * * * * + +La valeur de l’homme ne se mesure pas, comme le croient les maîtres de +notre université, au niveau de son instruction mais à celui de son +caractère. + + * * * * * + +La force du caractère, et non l’instruction, donne à l’homme une +armature interne résistante. Privé de cette armature, il devient le +jouet de toutes les circonstances. + + * * * * * + +Une des plus graves erreurs latines est de croire au parallélisme de +l’instruction, de la moralité et de l’intelligence. + + * * * * * + +Instruire n’est pas éduquer. L’instruction enrichit la mémoire. +L’éducation crée chez l’homme des réflexes utiles et lui apprend à +dominer les réflexes nuisibles. + + * * * * * + +Quelques années suffisent pour instruire un barbare. Il faut parfois des +siècles pour l’éduquer. + + * * * * * + +Développer chez l’homme la réflexion, le jugement, l’énergie, et le +sang-froid, serait autrement nécessaire que de lui imposer l’insipide +phraséologie, qui constitue l’enseignement scolaire. + + * * * * * + +Confiner l’esprit dans l’artificiel et le rendre incapable +d’observation, est le plus sûr résultat des méthodes ne montrant le +monde qu’à travers les livres. + + * * * * * + +La science élève ou abaisse, suivant le terrain mental qui la reçoit. La +culture supérieure n’est utilisable que par des cerveaux supérieurs. + + * * * * * + +Une trop haute instruction, imposée à des êtres de mentalité inférieure, +fausse tous leurs jugements. A demi rationalisés, ils perdent les +qualités intuitives du primitif et deviennent des métis intellectuels. + + * * * * * + +Les expériences, répétées sur des milliers d’indigènes des colonies, +montrent combien une instruction mal adaptée, abaisse l’intelligence, la +moralité et le caractère. + + * * * * * + +Rien de plus dangereux que les idées générales dégagées de leurs +racines. Elles conduisent toujours au simplisme et à l’incompréhension. + + * * * * * + +Il faut d’abord de grands efforts pour établir d’utiles habitudes dans +l’inconscient, mais une fois fixées elles permettent de se guider sans +efforts. + + * * * * * + +Canalisée par une bonne méthode, l’intelligence la plus faible arrive à +progresser. + + * * * * * + +Acquérir une méthode, c’est posséder l’art d’économiser le temps et, par +suite, d’en prolonger la durée. + + * * * * * + +Vouloir enseigner trop de choses empêche l’élève d’en apprendre aucune. +Ce principe fondamental est entièrement méconnu de notre Université. + + * * * * * + +L’éducateur devrait savoir déterminer les aptitudes de chaque élève, qui +peuvent être utilement développées. Quand le hasard seul détermine le +choix des études et des carrières, le rendement de l’homme est médiocre. + + * * * * * + +Une des grandes illusions de la démocratie est de s’imaginer que +l’instruction égalise les hommes. Elle ne sert souvent qu’à les +différencier davantage. + + * * * * * + +Les concours mnémoniques créent des inégalités sociales plus profondes +que celles de l’ancien régime, et souvent moins justifiées. + + * * * * * + +Notre système d’éducation classique a fini par créer une aristocratie de +la mémoire, n’ayant aucun rapport avec celle du jugement et de +l’intelligence. + + * * * * * + +L’instruction peut être mnémonique ou expérimentale. La première forme +les beaux parleurs, la seconde les hommes d’action. + + * * * * * + +Conservée presque exclusivement par les peuples latins, l’instruction +mnémonique est une des grandes causes de leur faiblesse. Elle a pour +résultat de confier les plus importantes fonctions sociales à des +individualités souvent fort médiocres. + + * * * * * + +Le choix d’un système d’éducation, à plus d’importance pour un peuple, +que celui de son gouvernement. + + + + +III + +LES ÉLITES + + +La force d’une nation ne se mesure pas au chiffre de sa population, mais +à la valeur de ses élites. + + * * * * * + +Créées par les élites, les civilisations ne progressent que par elles. +Privé de ses élites, un pays tomberait bientôt dans la misère et +l’anarchie. + + * * * * * + +Le peuple est le grand réservoir d’énergie d’un pays, mais cette énergie +n’est utilisable que canalisée par une élite. + + * * * * * + +Les inventions de génie sont toujours personnelles. Elles s’épanouissent +en devenant collectives. + + * * * * * + +Des hommes d’élite réunis en groupe ne constituent plus une élite. Pour +garder son niveau, l’esprit supérieur doit rester solitaire. + + * * * * * + +Les aristocraties ont pris des formes diverses: naissance, talent ou +fortune. Le monde ne s’en est jamais passé. + + * * * * * + +L’aristocratie intellectuelle devrait paraître aussi peu équitable aux +foules égalitaires que l’ancienne noblesse. La naissance seule en effet, +confère les qualités intellectuelles, comme jadis elle conférait les +privilèges. + + * * * * * + +La lutte des aveugles multitudes contre les élites dont elles vivent est +une des continuités de l’histoire. Le triomphe du nombre a marqué la fin +de plusieurs civilisations. + + * * * * * + +Les grandes civilisations n’ont pu prospérer, qu’en sachant dominer +leurs éléments inférieurs. + + * * * * * + +L’élite crée, la plèbe détruit. + + + + +IV + +LES CONCEPTIONS PHILOSOPHIQUES + + +La raison est beaucoup plus constructive qu’explicative. Elle a changé +la face du monde mais n’a rien dit encore, des puissances secrètes qui +font évoluer un brin d’herbe. + + * * * * * + +La logique de l’univers diffère trop de notre logique pour que nous +puissions espérer en pénétrer les secrets. + + * * * * * + +Si on appelait miracle tout ce qui est incompréhensible, la vie d’un +être quelconque devrait être considérée comme un perpétuel miracle. + + * * * * * + +Les forces mystérieuses qui font naître, grandir et mourir les êtres, +sont si éloignées de notre raison, que la science renonce aujourd’hui à +les expliquer. + + * * * * * + +La moindre cellule vivante porte en elle un immense passé et un +mystérieux avenir. + + * * * * * + +Le monde est-il créé ou incréé, réel ou irréel, l’espèce humaine durable +ou éphémère? La philosophie, qui répondait jadis à ces questions, +renonce maintenant à les résoudre. + + * * * * * + +Certains problèmes redoutables: d’où venons-nous? où allons-nous? ne +doivent pas être trop discutés, afin de leur laisser un nuage de doute +qui n’efface pas toute espérance. + + * * * * * + +Des trois conceptions possibles de la vie: optimiste, pessimiste, +résignée, la dernière est peut-être la plus sage, mais aussi la moins +génératrice d’action. + + * * * * * + +Se révolter ou s’adapter, il n’y a guère d’autre choix dans la vie. + + * * * * * + +En ôtant l’éternité à la matière, la science a détruit une des dernières +idoles de la philosophie. + + * * * * * + +La philosophie réelle du monde se fait à côté des philosophes et en +dehors d’eux. + + * * * * * + +Les systèmes philosophiques pourront disparaître, mais il restera +toujours une façon philosophique d’envisager les phénomènes. + + * * * * * + +Le dernier mot de la philosophie est de comprendre qu’on ne peut pas +encore comprendre. + + * * * * * + +Chaque phénomène a son mystère. Le mystère est l’âme ignorée des choses. + + + + +V + +LES PRINCIPES SCIENTIFIQUES + + +La science est en réalité une révolte de l’homme contre la nature, un +effort pour se soustraire aux forces aveugles qui l’oppriment. + + * * * * * + +Les asservissements, imposés à l’homme par la nature, constituaient +autrefois d’inexorables fatalités. En apprenant à désagréger ces +fatalités, la science leur ôte de plus en plus le caractère de +nécessités. + + * * * * * + +Déterminisme et fatalisme sent choses fort différentes. Découvrir le +déterminisme d’un phénomène, fait souvent disparaître sa fatalité. + + * * * * * + +L’harmonie, supposée préétablie de l’univers, n’est due sans doute qu’à +l’équilibre inévitable des forces qui le composent. + + * * * * * + +Les lois scientifiques les plus précises, ne sont valables que pour une +portion limitée du temps et de l’espace. + + * * * * * + +Chaque science dérive d’un petit nombre de principes. Celui de +l’invariabilité de la masse soutient tout l’édifice de la chimie. Sur +celui de la conservation de l’énergie reposent la physique et la +mécanique. + + * * * * * + +Les deux grandes constantes de l’univers sont la résistance et le +mouvement. La première est constituée par l’inertie, la seconde par +l’énergie. + + * * * * * + +Les formes diverses de l’énergie, aussi bien que les phénomènes de la +vie, résultent de perturbations d’équilibre, constituées le plus souvent +par des dénivellations. + + * * * * * + +Dans la constatation des phénomènes, la science avance rapidement. Dans +leur explication, elle reste depuis longtemps stationnaire. + + * * * * * + +Le terrain de la science est sûr, mais il ne représente qu’un îlot perdu +dans l’océan illimité des choses inconnues. + + * * * * * + +Les progrès scientifiques ne font que déplacer dans l’infini les +barrières qui nous séparent de l’inaccessible. + + * * * * * + +Le matérialisme a prétendu se substituer aux religions, mais aujourd’hui +la matière est devenue aussi mystérieuse, que les dieux qu’elle devait +remplacer. + + * * * * * + +La précision des formules scientifiques cache souvent l’incertitude des +principes. + + * * * * * + +Une des supériorités du savant sur l’ignorant est de sentir où commence +le mystère. + + * * * * * + +Dès qu’une théorie scientifique arrive à la fixité, elle retarde tout +progrès. + + * * * * * + +La science crée plus de mystères qu’elle n’en éclaircit. + + + + +VI + +LA MATIÈRE[1] + + [1] Les propositions qui vont suivre étaient très neuves quand je les + formulai pour la première fois. Elles représentent les résultats de + recherches expérimentales, poursuivies pendant près de dix ans, et + exposées dans dix-huit mémoires que résument mes deux ouvrages: + _L’Évolution de la Matière_ et _L’Évolution des Forces_. + J’interrompis ces recherches le jour où elles devinrent trop + onéreuses et me résignai à retourner aux études psychologiques. + + +La matière supposée jadis indestructible s’évanouit lentement par la +dissociation continue des atomes qui la composent. + + * * * * * + +Certains produits de la dématérialisation de la matière constituent par +leurs propriétés, des intermédiaires entre les corps pondérables et +l’éther impondérable, mondes profondément séparés par la science +jusqu’ici. + + * * * * * + +La matière, jadis envisagée comme inerte et ne pouvant que restituer une +énergie préalablement fournie, est au contraire un colossal réservoir +d’énergie--l’énergie intra-atomique--capable d’être spontanément +dépensée. + + * * * * * + +C’est de l’énergie intra-atomique, libérée pendant la dissociation de la +matière, que résultent la plupart des forces de l’univers, l’électricité +et la chaleur solaire notamment. + + * * * * * + +La force et la matière sont deux aspects d’une même chose. La matière +représente une forme relativement stable de l’énergie intra-atomique. La +chaleur, la lumière, l’électricité, etc., représentent des formes +instables de la même énergie. + + * * * * * + +Dissocier les atomes, ou en d’autres termes dématérialiser la matière, +c’est simplement transmuer la forme stable d’énergie nommée matière, en +ces formes instables, connues sous les noms d’électricité, lumière, +chaleur, etc. + + * * * * * + +Les équilibres des forces colossales condensées dans les atomes leur +donnent une stabilité très grande. Il suffit cependant de troubler ces +équilibres, par un réactif approprié, pour que la désagrégation des +atomes commence. C’est ainsi que certains rayons lumineux dissocient +facilement les parties superficielles d’un corps quelconque. + + * * * * * + +La lumière, l’électricité et la plupart des forces connues, résultant de +la dématérialisation de la matière, un corps en rayonnant perd, par le +fait seul de ce rayonnement, une partie de sa masse. S’il pouvait +rayonner toute son énergie, il s’évanouirait entièrement dans l’éther. + + * * * * * + +La matière se transmue en des formes diverses d’énergie, mais c’est +uniquement sans doute à l’origine des choses, que l’énergie put se +condenser sous forme de matière. + + * * * * * + +La loi d’évolution, applicable aux êtres vivants, l’est également aux +corps simples. Les espèces chimiques, pas plus que les espèces vivantes, +ne sont invariables. + + + + +VII + +LA VÉRITÉ ET L’ERREUR + + +Le besoin de certitude a toujours été plus fort que le besoin de vérité. + + * * * * * + +La valeur pratique d’une vérité se mesure au degré de croyance qu’elle +inspire. + + * * * * * + +Les apparences de certitude exercent sur les âmes autant d’action que +les véritables certitudes. + + * * * * * + +Parfois peu difficile sur le choix de ses vérités, l’homme supporte +toujours mal qu’on les combatte. + + * * * * * + +La logique affective et la logique mystique ne servent pas à découvrir +des réalités mais à cacher celles qu’on redoute. + + * * * * * + +Revêtir l’erreur d’une forme séduisante, suffit souvent pour la faire +accepter comme vérité. + + * * * * * + +Les vérités formulées mettent parfois longtemps à se transformer en +vérités acceptées. + + * * * * * + +C’est nuire à la découverte de la vérité que de l’apprécier, comme les +pragmatistes, d’après son degré d’utilité. + + * * * * * + +La vérité n’est ni une entité, ni une commodité, ni une utilité, mais +une nécessité. + + * * * * * + +Avant la science, l’homme ne connaissait guère que des vérités +subjectives; le rôle des savants fut de créer des vérités +impersonnelles. + + * * * * * + +Dans notre univers, les choses s’enchaînent mais ne se fixent pas. + + * * * * * + +Il n’y a pas plus de vérité définitive pour l’homme, qu’il n’y a d’être +définitif pour la nature. + + * * * * * + +Une vérité, comme un organisme vivant, n’est explicable que par la +connaissance de ses états antérieurs. + + * * * * * + +Les êtres et les choses se modifient sans cesse. Aux réalités qui +s’écoulent correspondent des vérités suivant la même marche. + + * * * * * + +Une vérité est une étape provisoire sur une route qui n’a pas de fin. + + * * * * * + +Il y a des vérités absolues dans le temps mais non dans l’éternité. + + * * * * * + +Les siècles finissent par transformer en erreurs la plupart de nos +vérités. + + * * * * * + +Les vérités changent d’aspect suivant les mentalités qui les reçoivent. + + * * * * * + +Présentée sous forme mathématique, l’erreur acquiert un grand prestige. +Le sceptique le plus endurci, attribue volontiers aux équations de +mystérieuses vertus. + + * * * * * + +Beaucoup d’hommes se passent facilement de vérités, aucun n’est assez +fort pour se passer d’illusions. + + * * * * * + +Une illusion tenue pour vraie agit comme une réalité. + + * * * * * + +Perdre une illusion n’est pas toujours acquérir une certitude. + + * * * * * + +C’est en poursuivant des illusions, que l’homme a souvent réalisé des +progrès qu’il ne cherchait pas. + + * * * * * + +En devenant collective une illusion individuelle acquiert la force d’une +vérité. + + * * * * * + +L’erreur a peut-être rendu plus de services au monde que la vérité. + + + + +VIII + +LA LÉGENDE ET L’HISTOIRE + + +L’Histoire se déroule en dehors de la raison et souvent même contre +toute raison. + + * * * * * + +Beaucoup d’événements restent incompris tant qu’on leur suppose des +causes rationnelles. + + * * * * * + +Un historien n’a pas à s’occuper de la qualité rationnelle des +croyances, mais seulement du degré de domination qu’elles ont exercé sur +les âmes. + + * * * * * + +La vie mentale de chaque génération dérivant des générations +précédentes, la trame de l’histoire future est en partie tissée par le +présent. + + * * * * * + +La légende est généralement plus vraie que l’histoire. La première +traduit les sentiments réels des peuples. La seconde raconte des +événements déformés par la mentalité de leurs narrateurs. + + * * * * * + +Il n’est possible d’écrire l’histoire que si, n’étant attaché à aucun +parti, on se trouve dégagé des passions qui sont l’âme des partis. + + * * * * * + +Les conflits psychologiques mènent l’histoire. Les grands +bouleversements dérivent beaucoup plus des luttes de croyances que des +oppositions d’intérêts. + + * * * * * + +L’histoire fut presque toujours dominée par le mystique et l’affectif et +rarement par le rationnel. L’Irréel a été le vrai moteur du monde. + + + + +LIVRE IV + +La Pensée et l’Action + + + + +I + +L’ACTION + + +L’intelligence fait penser. La croyance fait agir. + + * * * * * + +Si l’homme avait commencé par penser au lieu d’agir, le cycle de son +histoire serait clos depuis longtemps. + + * * * * * + +Illusoires ou réelles les certitudes sont génératrices d’action. L’homme +privé de certitudes serait comme un vaisseau sans gouvernail, une +machine sans moteur. + + * * * * * + +L’absurde et l’impossible n’ont jamais empêché une croyance suffisamment +forte, de faire agir. + + * * * * * + +L’action seule révèle la nature de notre intelligence et la valeur de +notre caractère. + + * * * * * + +Réfléchir est utile, mais agir sans trop réfléchir est parfois +nécessaire. Les grands héroïsmes sont généralement dus à des hommes +ayant peu réfléchi. + + * * * * * + +Les pensées, comme tous les phénomènes de la vie, résultent d’équilibres +instables, sans cesse en voie de transformation. + + * * * * * + +Les livres font rarement évoluer les idées générales. Ils se bornent le +plus souvent à enregistrer leurs transformations. + + * * * * * + +Nos actes portent en eux un cortège de conséquences nécessaires. Nous +nommons fatalité l’enchaînement logique de ces conséquences. + + * * * * * + +Savoir ce qu’on doit faire, n’est pas du tout savoir ce qu’on fera. + + + + +II + +LES ILLUSIONS DÉMOCRATIQUES + + +La démocratie, qui se croit d’origine rationnelle, tire en réalité sa +force d’éléments affectifs et mystiques indépendants de la raison. + + * * * * * + +Le mot démocratie correspond, dans les classes populaires et chez les +lettrés, à des idées fort différentes. + + * * * * * + +Dominée par le besoin d’égalité, la démocratie populaire repousse la +fraternité entre classes et ne manifeste aucun souci de la liberté. La +démocratie des intellectuels est au contraire avide de liberté et très +peu d’égalité. + + * * * * * + +Le vrai démocrate est un être collectif, n’ayant d’autre individualité +que celle de son groupe. + + * * * * * + +Contrairement aux idées démocratiques, la psychologie enseigne que +l’entité collective, nommée Peuple, est très inférieure à l’homme isolé. + + * * * * * + +Les empiètements successifs de la classe ouvrière rappellent ceux de la +noblesse et du clergé, contre lesquels les anciens rois eurent tant de +peine à lutter. + + * * * * * + +La haine du despotisme et l’amour de la liberté, furent toujours +proclamés chez des peuples supportant fort bien le despotisme et très +mal la liberté. + + * * * * * + +Les principes démocratiques font partie de ces idées, volontiers +imposées aux autres, mais rarement acceptées pour soi. + + * * * * * + +Plus les lois proclament l’égalité, plus se développe le besoin des +signes extérieurs d’inégalité. + + * * * * * + +Le démocratique besoin de paraître est le plus coûteux et le moins +profitable des besoins. + + * * * * * + +La soif d’égalité n’est souvent qu’une forme avouable du désir d’avoir +des inférieurs et pas de supérieurs. + + * * * * * + +La notion artificielle d’égalité a fait naître la haine de toutes les +supériorités qui constituent la grandeur d’un pays. + + * * * * * + +Les démocraties arriveront à remplacer les guerres intermittentes entre +peuples, par des luttes continues entre classes. + + * * * * * + +La nature ne connaît pas l’égalité. Elle n’a réalisé ses progrès que par +des inégalités croissantes. + + * * * * * + +Loin de tendre à l’égalisation des hommes, la civilisation les +différencie chaque jour davantage. + + * * * * * + +En lui attribuant des pouvoirs imaginaires, la démocratie a fini par +faire de la science un faux dieu. + + + + +III + +LES ILLUSIONS SOCIALISTES + + +Le socialisme, forme ultime du principe d’égalité, est un état mental +bien plus qu’une doctrine. + + * * * * * + +Démocratie et socialisme sont, malgré les apparences, séparés par de +profonds abîmes. + + * * * * * + +Le socialisme qui prêche le nivellement des conditions, est en +opposition évidente avec la démocratie des intellectuels, qui prétend +faire triompher les plus capables. + + * * * * * + +L’imprécision des doctrines socialistes est un élément de leur succès. +Il importe pour un dogme de ne se préciser qu’après avoir triomphé. + + * * * * * + +Les progrès du socialisme tiennent surtout à ce qu’il est une forme de +l’Étatisme, idéal de tous les partis politiques en France. + + * * * * * + +La dureté de certains capitalistes et la faiblesse de leur moralité, +créent beaucoup d’adeptes au socialisme. + + * * * * * + +Quand l’État prétend trop protéger les citoyens, ils perdent l’habitude +de se protéger eux-mêmes et par conséquent toute initiative. + + * * * * * + +Les croyances n’impliquant pas de désillusions, placent leur paradis +dans des régions inaccessibles. La faiblesse du socialisme est de situer +le sien ici-bas. + + * * * * * + +Le bonheur mesquin, l’égalité dans la servitude, que promet le +socialisme, n’est pas un idéal assez fort pour passionner longtemps les +peuples. + + * * * * * + +Par le seul fait de leurs progrès, les civilisations modernes créent une +masse croissante d’inadaptés toujours prêts à lutter contre elles. Ils +forment la majorité des socialistes. + + * * * * * + +La richesse, édifiée jadis sur l’immobilisation du capital, dépend +aujourd’hui de la rapidité de sa circulation, et par conséquent de +l’intelligence qui le manie. + + * * * * * + +Le socialisme serait un asservissement universel. Le syndicalisme serait +aussi un asservissement, mais, limité aux intérêts de chaque groupement +professionnel, il permettrait à l’individu de se défendre contre le +despotisme de l’État. + + * * * * * + +La plupart des progrès de l’esprit humain sont dus à certains facteurs: +initiatives individuelles, risques, concurrence, etc., que le socialisme +voudrait détruire. + + * * * * * + +Substituer l’initiative et la responsabilité collectives, à l’initiative +et à la responsabilité individuelles, c’est faire descendre l’homme très +bas sur l’échelle des valeurs humaines. + + * * * * * + +Certains groupements sociaux représentent une absorption de l’âme +individuelle dans l’âme collective, et par conséquent un retour à des +phases inférieures d’évolution. + + * * * * * + +C’est en s’évadant de l’égalité des premiers âges, à laquelle le +socialisme veut nous ramener, que l’homme put s’élever de la sauvagerie +à la civilisation. + + + + +IV + +LE PACIFISME ET LA GUERRE + + +Vivre c’est lutter. La lutte est une loi universelle. Des êtres non +combatifs n’auraient réalisé aucun progrès. + + * * * * * + +Si la nature n’avait pas été impitoyable pour les faibles, le monde +serait peuplé de monstres, et aucune civilisation n’aurait pu éclore. + + * * * * * + +Les peuples possédant beaucoup de canons ont seuls le droit et le +pouvoir d’être pacifistes. + + * * * * * + +Une minutieuse préparation, une foi forte, une haine de l’ennemi très +vive, seront toujours les grands éléments du succès des batailles. + + * * * * * + +Reculer devant l’effort qu’on croit inutile, est renoncer d’avance à +tout succès. + + * * * * * + +Une armée, composée d’individus qui discutent, serait facilement vaincue +par une armée de barbares, incapables de raisonnement, mais prêts à +obéir sans discussion. + + * * * * * + +Craindre d’être vaincu augmente les chances de l’être. Persuader une +armée de sa supériorité, double son courage et ses chances de victoire. + + * * * * * + +Le courage individuel est beaucoup plus rare que le courage collectif. + + * * * * * + +Les amitiés entre individus peuvent n’avoir que la sympathie pour +mobile. Les alliances entre collectivités ont uniquement des intérêts +matériels pour bases, et s’évanouissent quand ces intérêts +disparaissent. + + * * * * * + +Les intérêts économiques des peuples leur font souhaiter la paix, mais +les divergences de sentiments et de croyances, les poussent toujours à +la guerre. + + * * * * * + +Un peuple, vraiment pacifiste, disparaîtrait vite de l’histoire. + + + + +V + +LES RÉVOLUTIONS + + +Les seules révolutions durables sont celles de la pensée. + + * * * * * + +Les révolutions scientifiques dérivent uniquement d’éléments rationnels, +les révolutions politiques et religieuses d’éléments affectifs, +mystiques et collectifs. + + * * * * * + +Les révolutions scientifiques transforment beaucoup plus profondément la +vie sociale que les révolutions politiques. + + * * * * * + +Souvent rationnelle à ses débuts, une révolution politique ne se propage +que par des influences affectives, collectives et mystiques étrangères à +toute raison. + + * * * * * + +Les révolutions, comme les guerres, représentent l’extériorisation de +conflits entre forces psychologiques. + + * * * * * + +Une révolution ne constitue pas toujours un phénomène qui finit suivi +d’un autre qui commence, mais un phénomène continu ayant accéléré son +évolution. + + * * * * * + +Un peuple trop conservateur est fatalement voué aux révolutions +violentes. Incapable d’évoluer, il est obligé de se transformer +brusquement. + + * * * * * + +L’être vraiment malheureux est celui à qui on persuade que son état est +misérable. Ainsi procèdent les meneurs pour faire les révolutions. + + * * * * * + +Les meneurs des révolutions se croient toujours guidés par la raison. +Ils obéissent en réalité à des forces affectives, mystiques et +collectives qu’ils ne soupçonnent pas. + + * * * * * + +La contagion mentale est le plus puissant facteur de propagation d’un +mouvement révolutionnaire. + + * * * * * + +La multitude est l’aboutissant d’une révolution, mais n’en constitue pas +le point de départ. + + * * * * * + +Idées, meneurs, armée et foule sont les éléments fondamentaux des +révolutions. + + * * * * * + +Toute révolution populaire qui réussit est un retour momentané à la +barbarie. Elle constitue le triomphe de l’instinctif sur le rationnel, +le rejet des contraintes sociales qui différencient le civilisé du +barbare. + + * * * * * + +Les révolutions ne sauraient détruire une structure mentale édifiée par +un long passé. Elles ne changent guère que des façades. + + * * * * * + +Les révolutions n’ont généralement pour résultat immédiat, qu’un +déplacement de servitude. + + * * * * * + +Les grandes réformes sociales ne sont pas l’œuvre des révolutions. Elles +s’opèrent, comme les bouleversements géologiques, par une lente +accumulation de petites causes. + + * * * * * + +La majorité des hommes demande à être dirigée et non à se révolter. + + * * * * * + +Rarement un peuple comprend quelque chose aux révolutions accomplies +avec son concours. + + * * * * * + +Quand un peuple finit par comprendre pourquoi il a subi une révolution, +elle est généralement terminée depuis longtemps. + + * * * * * + +Un monarque se renverse facilement, mais les principes qu’il +représentait survivent à sa chute. La plupart des révolutions sont +suivies de restaurations. + + * * * * * + +Dès que l’armée d’un pays commence à se désagréger, une révolution est +proche. La royauté périt en France, le jour où des troupes +indisciplinées refusèrent de défendre leur roi. + + * * * * * + +Chez certains hommes, l’esprit révolutionnaire est un état mental, +indépendant de l’objet sur lequel il s’exerce. Aucune concession ne +pourrait donc l’apaiser. + + * * * * * + +Les révolutions qui commencent, résultent le plus souvent de croyances +qui finissent. + + + + +VI + +LES GOUVERNEMENTS POPULAIRES + + +Ce qu’on appelle gouvernement populaire est, en réalité, une petite +oligarchie de meneurs. + + * * * * * + +La grande illusion des politiciens est de considérer le peuple comme une +sorte de divinité infaillible, n’ayant pas à rendre compte de ses actes. + + * * * * * + +Se guider d’après des opinions fausses, mais populaires, est une +condition d’existence de tous les gouvernements démocratiques. + + * * * * * + +La surenchère, l’humanitarisme et la peur, furent toujours les grands +facteurs de conduite des gouvernements démocratiques. + + * * * * * + +Un gouvernement populaire est dominé par trop de passions pour rester +équitable et tolérant. Il ne se maintient qu’en devenant de plus en plus +despotique. + + * * * * * + +Limité par la crainte des responsabilités, le despotisme individuel est +moins oppressif qu’un despotisme collectif, toujours irresponsable. + + * * * * * + +Une tyrannie individuelle se renverse aisément. Contre une tyrannie +collective les opprimés sont sans force. + + * * * * * + +Ce qu’on déteste dans une tyrannie, n’est pas toujours la tyrannie +elle-même, mais les individus qui l’exercent. + + * * * * * + +Les tyrannies les plus dures sont facilement acceptées dès qu’elles +deviennent anonymes. + + * * * * * + +Pas de gouvernement populaire possible sans prépondérance de la +mentalité jacobine. + + * * * * * + +Esprit borné, passions fortes, mysticisme intense, incapacité à +raisonner juste, sont les principales composantes de l’âme jacobine. + + * * * * * + +Le jacobin n’est pas un rationaliste, mais un croyant. Loin d’édifier sa +croyance sur la raison, il tâche de mouler la raison sur sa croyance. + + * * * * * + +Au point de vue politique, certains peuples se divisent en jacobins, qui +ne comprennent rien aux influences du passé, et en conservateurs, qui +n’aperçoivent pas les nécessités du présent. + + * * * * * + +Une politique de groupe est toujours d’ordre inférieur. Les +gouvernements populaires ne peuvent en avoir d’autre. + + * * * * * + +Si les nécessités économiques ne réfrénaient pas les volontés +passionnelles des gouvernements populaires, ils se détruiraient par +leurs propres mains. + + * * * * * + +La première phase d’évolution d’une démocratie triomphante est de +détruire les anciennes aristocraties, la seconde d’en créer de +nouvelles. + + * * * * * + +Les crimes des rois sont peu de chose auprès des crimes des peuples. + + * * * * * + +L’État moderne a hérité aux yeux des multitudes de la puissance mystique +attribuée aux rois, lorsqu’ils incarnaient la volonté divine. + + * * * * * + +Dans les gouvernements populaires, le fantôme de la peur joue un rôle +prépondérant. La peur de l’armée, de l’Église, des ouvriers, des +fonctionnaires, a dicté depuis vingt ans, la plupart de nos lois. + + * * * * * + +Dans un gouvernement démocratique dont les ministres changent +rapidement, le pouvoir réel appartient aux administrations. Chaque +ministre croit les gouverner, il est en réalité gouverné par elles. + + * * * * * + +Plus un gouvernement s’affaiblit, plus le pouvoir de la caste +administrative grandit. + + * * * * * + +Un peuple tombe vite dans l’anarchie, lorsque la souveraineté passe de +la loi à la multitude. + + * * * * * + +L’instabilité des gouvernements populaires limite seule leur tyrannie. +Les partis en lutte se succédant rapidement au pouvoir, le despotisme de +chacun est forcément éphémère. + + * * * * * + +Quand les démocraties ne se transforment pas en dictatures militaires, +elles finissent par la ploutocratie, forme très oppressive du +despotisme. + + * * * * * + +Le vrai régime politique d’un peuple n’est révélé, ni par sa +constitution, ni par ses lois. Il se découvre seulement en recherchant +l’étendue respective du rôle de l’État et des citoyens, dans les +affaires publiques et privées. + + * * * * * + +Les gouvernements démocratiques considèrent la fermeture des églises +comme moins nuisible que celle des cabarets. Ils découvriront sûrement +un jour, que la fermeture des églises est plus dangereuse. + + * * * * * + +Un peuple qui réclame sans cesse l’égalité est bien près d’accepter la +servitude. + + + + +VII + +LA PSYCHOLOGIE POLITIQUE + + +Les problèmes politiques modernes peuvent se comparer à ceux du sphinx +de la légende antique. Il faut les résoudre ou être dévoré. + + * * * * * + +Sans la connaissance de la psychologie des races, des peuples, des +individus et des foules, la politique ne saurait être comprise. + + * * * * * + +Une société est un agrégat de forces contraires, qu’il faut maintenir en +équilibre. Avec la rupture de cet équilibre, l’anarchie commence. + + * * * * * + +Toute la politique se ramène à ces deux règles, savoir et prévoir. + + * * * * * + +Un gouvernement n’est pas le créateur d’une époque, mais sa création. + + * * * * * + +Atomes physiques, cellules vivantes, unités humaines, restent une vaine +poussière, tant que des forces directrices ne canalisent pas leurs +actions. + + * * * * * + +La vraie puissance d’un gouvernement réside moins dans sa force, que +dans la soumission volontaire de ceux qui lui obéissent. + + * * * * * + +La tyrannie individuelle et la tyrannie collective sont les seules +formes de gouvernement découvertes, depuis l’origine de l’histoire. La +seconde fut toujours la plus dure. + + * * * * * + +Les incidences des mesures politiques ne pouvant se prévoir, la manie +des grandes réformes est fort dangereuse pour un peuple. + + * * * * * + +Un événement politique ne germe pas spontanément. Il est +l’épanouissement de toute une série de causes antérieures. + + * * * * * + +Juger un événement inévitable, c’est en faire une fatalité. + + * * * * * + +En politique comme dans la vie, le succès appartient généralement aux +convaincus et rarement aux sceptiques. + + * * * * * + +Dès qu’une classe n’est plus sûre de ses droits, noblesse autrefois, +bourgeoisie de nos jours, elle les perd bientôt. + + * * * * * + +Dans la vie politique, comme dans la vie individuelle, les +préoccupations formulées sont beaucoup moins importantes que celles qui +ne se formulent pas. + + * * * * * + +Déplacer une tyrannie n’est pas créer une liberté. + + * * * * * + +Le danger de l’autocratie ne réside pas dans l’autocrate, mais dans les +milliers d’individus se partageant son pouvoir et l’exerçant chacun +comme un petit despote. + + * * * * * + +La confusion des pouvoirs suit toujours la confusion des esprits. + + * * * * * + +De même que les croyances religieuses, les idées politiques ne doivent +pas être jugées d’après leur valeur rationnelle, mais d’après l’action +qu’elles exercent. + + * * * * * + +Beaucoup d’erreurs politiques dérivent d’idées théoriquement +rationnelles. + + * * * * * + +En politique, il est moins dangereux de manquer d’idées directrices que +d’en avoir de fausses. + + * * * * * + +Les gouvernements périssent beaucoup plus par leurs fautes, que par les +attaques de leurs ennemis. + + * * * * * + +Le despotisme des vivants serait parfois sans limite, s’il n’était +contenu par le despotisme des morts. + + + + +VIII + +L’ART DE GOUVERNER + + +Il n’y a pas de société possible sans principe d’autorité, de même qu’il +n’y a pas de fleuve sans rives pour l’endiguer. + + * * * * * + +Le plus sûr moyen de détruire le principe d’autorité est de parler à +chacun de ses droits et jamais de ses devoirs. Tous les hommes sont +prêts à exercer les premiers, très peu se préoccupent des seconds. + + * * * * * + +On ne gouverne pas un peuple en tenant compte seulement de ses besoins +matériels, mais aussi de ses rêves. + + * * * * * + +Les puissances morales ne se combattent ni avec des lois, ni avec des +armées. + + * * * * * + +Pour manier les hommes, il ne faut pas oublier, que leur moi affectif et +leur moi intellectuel, n’ont pas d’évolution parallèle et ne +s’influencent guère. + + * * * * * + +Utiliser les impulsions affectives et mystiques des peuples comme moyen +d’action en tâchant de leur donner une orientation rationnelle, est un +des secrets de l’art de gouverner. + + * * * * * + +Une idée nouvelle a besoin d’appuis pour se faire accepter. Devenue +forte, elle sert d’appui. + + * * * * * + +On ne doit jamais partager les passions des hommes qu’on dirige, mais il +faut les connaître. + + * * * * * + +Impossible de gouverner un peuple si l’on oublie que des croyances, +jugées absurdes par la raison, sont parfois plus puissantes que des +vérités démontrées. + + * * * * * + +Il est fort dangereux d’avoir la foi pour ennemie. Un gouvernement qui +persécute une croyance religieuse s’expose à périr par cette croyance. + + * * * * * + +En ne se plaçant même qu’au point de vue de l’utilité pure, un +gouvernement doit éviter les persécutions. Elles sont toujours plus +utiles aux doctrines persécutées, qu’à leurs persécuteurs. + + * * * * * + +Le rôle du savant est de détruire les chimères, celui de l’homme d’État +de s’en servir. + + * * * * * + +Quand un gouvernement demande à suivre l’opinion au lieu de l’orienter, +il cesse d’être le maître. + + * * * * * + +Un pouvoir discuté n’est bientôt plus un pouvoir respecté. + + * * * * * + +Une responsabilité morcelée devient vite de l’irresponsabilité. + + * * * * * + +Gouverner exclusivement au profit d’une classe, c’est accroître +indéfiniment les exigences de cette classe, et se condamner à l’avoir +bientôt pour ennemie. + + * * * * * + +Un des éléments de l’art de gouverner consiste à conquérir les meneurs +des majorités, ou à leur en opposer d’autres. + + * * * * * + +Les meneurs ne se combattent qu’avec des meneurs. + + * * * * * + +On peut désagréger facilement l’âme transitoire d’une foule, on demeure +impuissant contre l’âme permanente d’une race. + + * * * * * + +Temporiser pour avoir le temps de se préparer, comme le conseillait +Machiavel, est très sage. Temporiser, pour laisser au hasard le soin +d’arranger les événements, est fort dangereux. + + * * * * * + +Le mécontentement fut toujours générateur d’effort, l’homme trop content +de son sort ne poursuit aucun progrès. + + * * * * * + +Un gouvernement doit élever des barrières morales avant qu’elle soient +indispensables. Au moment où elles le deviennent, il est trop tard pour +les construire. + + * * * * * + +Dès qu’on entrevoit la nécessité de céder, il ne faut pas attendre le +moment où il sera impossible de ne pas céder. + + * * * * * + +L’humanitarisme et la peur font partie des facteurs de dissociation des +peuples. Ces sentiments sont sans excuse pour qui prétend gouverner. + + * * * * * + +Céder toujours aux menaces et aux violences, c’est faire naître dans +l’âme populaire l’idée qu’il suffit de menacer, et au besoin de +saccager, pour être obéi. + + * * * * * + +Les concessions n’empêchent pas les batailles devenues nécessaires. +Elles les rendent plus coûteuses et plus dures. + + * * * * * + +Une répression énergique momentanée est beaucoup plus efficace qu’une +répression faible et continue. + + * * * * * + +La terreur n’est un procédé psychologique utile, qu’à la condition de ne +pas durer. + + * * * * * + +Un gouvernement qui pactise sans cesse avec l’émeute périt par l’émeute. + + * * * * * + +Quand on ne peut pas gouverner un peuple avec des idées vraies, il faut +se résigner à le gouverner avec des idées tenues pour vraies. + + * * * * * + +Les grands courants sociaux ne se remontent pas. La sagesse consiste à +les dévier lentement. + + * * * * * + +L’homme supérieur sait utiliser la fatalité, comme le marin utilise le +vent, quelle que soit sa direction. + + * * * * * + +Chaque événement visible a derrière lui des forces invisibles qui le +déterminent. Qui ne sait les découvrir ignore l’art de gouverner. + + * * * * * + +Une politique, ne tenant compte que de l’heure présente, est toujours +d’ordre inférieur. + + * * * * * + +Le bon sens et le caractère sont souvent plus utiles que le génie à un +homme d’Etat. + + * * * * * + +Une société ne dure pas sans pensées fixes, l’individu ne progresse pas +sans pensées mobiles. + + * * * * * + +L’avenir étant toujours chargé de passé, pour prévoir, c’est-à-dire voir +en avant, il faut d’abord regarder en arrière. + + * * * * * + +Prévoir est utile, prévenir l’est davantage. Prévoir, élimine les +surprises de l’avenir. Prévenir, empêche leur action. + + * * * * * + +Un homme d’État sans prévoyance est un créateur de fatalités +désastreuses. + + + + +TABLES DES MATIÈRES + + + Pages + Préface 1 + + LIVRE PREMIER + LA VIE AFFECTIVE + + I. Le Caractère et la Personnalité 3 + II. L’Affectif et le Rationnel 11 + III. Le Plaisir et la Douleur 15 + IV. La Psychologie féminine 19 + V. Les Opinions 25 + VI. Les Mots et les Formules 29 + VII. La Persuasion 33 + + LIVRE II + LA VIE COLLECTIVE + + I. L’Ame des Races 41 + II. L’Ame des Foules 47 + III. L’Ame des Assemblées 55 + IV. La Vie des Peuples 59 + V. Les Institutions et les Lois 67 + VI. Le Droit 71 + VII. La Morale 73 + VIII. L’Idéal 81 + IX. Les Dieux 85 + X. L’Art 91 + XI. Les Rites et les Symboles 95 + + LIVRE III + LA VIE RATIONNELLE + + I. La Croyance et la Connaissance 101 + II. L’Instruction et l’Éducation 109 + III. Les Élites 117 + IV. Les Conceptions philosophiques 121 + V. Les Principes scientifiques 125 + VI. La Matière 129 + VII. La Vérité et l’Erreur 133 + VIII. La Légende et l’Histoire 139 + + LIVRE IV + LA PENSÉE ET L’ACTION + + I. L’Action 145 + II. Les Illusions démocratiques 149 + III. Les Illusions socialistes 155 + IV. Le Pacifisme et la Guerre 161 + V. Les Révolutions 165 + VI. Les Gouvernements populaires 171 + VII. La Psychologie politique 179 + VIII. L’Art de gouverner 185 + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75555 *** |
