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+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75555 ***
+
+
+
+
+
+
+ GUSTAVE LE BON
+
+ APHORISMES
+ du Temps présent
+
+
+ PARIS
+ ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
+ 26, RUE RACINE
+
+ 1913
+
+ TROISIÈME MILLE Prix: 4 fr. »
+
+
+
+
+PRINCIPALES PUBLICATIONS
+
+DU Dr GUSTAVE LE BON
+
+
+1º RECHERCHES EXPÉRIMENTALES
+
+La Fumée du Tabac. 2e édition augmentée de nouvelles recherches sur les
+divers alcaloïdes que la fumée du tabac contient. In-8º. (_Épuisé._)
+
+La Vie.--Traité de physiologie humaine. 1 volume in-8º, illustré de 300
+gravures. (_Épuisé._)
+
+Recherches expérimentales sur l’Asphyxie. (Comptes rendus de l’Académie
+des Sciences.)
+
+Recherches anatomiques et mathématiques sur les lois des variations du
+volume du crâne. (_Épuisé._)
+
+La Méthode graphique et les appareils enregistreurs, contenant la
+description des nouveaux instruments de l’auteur. 1 vol. in-8º, avec 63
+figures. (_Épuisé._)
+
+Les Levers photographiques. Exposé des méthodes des levers de cartes et
+de plans employées par l’auteur pendant ses voyages. 2 vol. in-18.
+(Gauthier-Villars.)
+
+L’Équitation actuelle et ses principes.--Recherches expérimentales. 4e
+édition. 1 vol. in-8º, avec un atlas de 200 photographies instantanées.
+(Flammarion.)
+
+Mémoires de physique. _Lumière noire. Phosphorescence. Ondes
+hertziennes. Dissociation de la matière. Énergie intra-atomique_, etc.
+
+L’Évolution de la matière. 1 vol. in-18, illustré de 62 figures
+photographiées au laboratoire de l’auteur. 24e édition. (Flammarion)
+
+L’Évolution des forces. 1 vol. in-18, illustré de 40 figures. 13e
+édition. (Flammarion.)
+
+
+2º VOYAGES, HISTOIRE, PHILOSOPHIE
+
+Voyage aux monts Tatras, avec une carte et un panorama dressés par
+l’auteur. (Publié par la _Société géographique de Paris_.)
+
+Voyage au Népal. (Publié par le _Tour du monde_.)
+
+L’Homme et les Sociétés.--Leurs origines et leur histoire. 2 vol. in-8º.
+(_Épuisé._)
+
+Les premières Civilisations de l’Orient. Grand in-4º, illustré de 430
+gravures, 2 cartes et 9 photographies. (Flammarion.)
+
+La Civilisation des Arabes. Grand in-4º, illustré de 366 gravures, 4
+cartes et 11 planches en couleur, d’après les documents de l’auteur.
+(_Épuisé._)
+
+Les Civilisations de l’Inde. Grand in-4º, illustré de 352 photogravures
+et 2 cartes, d’après les photographies exécutées par l’auteur. 2e
+édition. (_Épuisé._)
+
+Les Monuments de l’Inde. In-folio, illustré de 400 planches, par
+l’auteur. (_Épuisé._)
+
+Les Lois psychologiques de l’évolution des peuples. 1 vol. in-18, 10e
+édition. (F. Alcan.)
+
+Psychologie des foules. 1 vol. in-18, 18e édition. (F. Alcan.)
+
+Psychologie du Socialisme. 1 vol. in-8º de la _Bibliothèque de
+philosophie contemporaine_. 7e édition. (F. Alcan.)
+
+Psychologie de l’Éducation. 1 vol. in-18, 14e mille. (Flammarion.)
+
+La Psychologie politique. 1 vol. in-18, 9e mille. (Flammarion.)
+
+Les Opinions et les Croyances. 1 vol. in-18, 7e mille. (Flammarion.)
+
+La Révolution française et la psychologie des révolutions. 1 vol.,
+in-18, 9e mille. (Flammarion.)
+
+ * * * * *
+
+Il existe des traductions en allemand, anglais, italien, russe,
+polonais, espagnol, portugais, suédois, tchèque, arabe, turc,
+hindoustani, japonais, etc., de plusieurs des précédents ouvrages.
+
+
+
+
+A
+
+S. A. R. LE PRINCE GEORGES DE GRÈCE
+
+Affectueux Souvenir
+
+GUSTAVE LE BON
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+Ce livre a pour but de condenser en aphorismes quelques-unes des idées
+disséminées dans mes divers ouvrages.
+
+Grâce à sa forme brève, l’aphorisme impressionne l’esprit et se retient
+facilement. Il constitue, pour ces raisons, un des genres littéraires
+les plus répandus.
+
+La plupart de nos vérités, c’est-à-dire des idées que nous nous faisons
+des choses, se présentent à l’esprit sous une forme concise.
+L’expérience humaine fut toujours synthétisée en proverbes et sentences,
+qui sont les aphorismes des peuples. L’homme pense par aphorismes et se
+guide avec des aphorismes. L’aphorisme le dispense de longuement
+réfléchir avant d’agir.
+
+Ces avantages ne sont pas sans inconvénients. L’aphorisme représente en
+effet la conclusion d’une démonstration que le lecteur doit chercher.
+
+Quand cette démonstration se devine facilement, l’aphorisme est voisin
+du truisme; si on ne la saisit pas, l’aphorisme reste incompréhensible.
+Il semble donc condamné à n’exprimer que des vérités très générales et
+souvent évidentes. Tel est justement le cas de la plupart des proverbes.
+
+Si je n’ai pas hésité à faire figurer dans ce livre certaines
+propositions dont l’évidence ne s’impose pas tout d’abord, c’est que
+leur démonstration se trouve dans mes ouvrages. Ce petit volume en est
+la synthèse.
+
+GUSTAVE LE BON
+
+Paris, Mars 1913.
+
+
+
+
+LIVRE PREMIER
+
+La Vie Affective
+
+
+
+
+I
+
+LE CARACTÈRE ET LA PERSONNALITÉ
+
+
+On ne se conduit pas avec son intelligence mais avec son caractère.
+
+ * * * * *
+
+Le moi se compose d’un agrégat d’éléments ancestraux souvent
+hétérogènes. Son unité est aussi fictive que celle d’une armée.
+
+ * * * * *
+
+La psychologie de chaque individu est formée de psychologies
+superposées: psychologie de sa race, de sa famille, de son groupe. Un
+homme peut rarement se soustraire à cette addition de forces
+accablantes.
+
+ * * * * *
+
+Les transformations brusques du caractère tiennent à ce que certains
+événements, font surgir une des nombreuses personnalités qui sommeillent
+en nous.
+
+ * * * * *
+
+Il est impossible de juger les sentiments d’un être par sa conduite dans
+un cas déterminé. L’homme d’une circonstance n’est pas celui de toutes
+les circonstances.
+
+ * * * * *
+
+Pour connaître un homme il faut l’étudier en temps de grandes crises,
+notamment de révolutions. Alors seulement se révèlent ses diverses
+possibilités de caractère.
+
+ * * * * *
+
+La constance du caractère représente surtout la constance du milieu.
+
+ * * * * *
+
+Les raisons attribuées par nous à nos actes constituent rarement leurs
+vrais mobiles. Elles servent surtout à justifier les impulsions
+sentimentales et mystiques qui nous ont fait agir.
+
+ * * * * *
+
+Les contradictions de la conduite tiennent souvent aux dissemblances de
+la volonté consciente et de la volonté inconsciente.
+
+ * * * * *
+
+L’intelligence et la volonté inconscientes, étant quelquefois
+supérieures à l’intelligence et à la volonté conscientes, des hommes
+raisonnant fort mal peuvent agir très bien.
+
+ * * * * *
+
+Supposer chez les autres des sentiments identiques à ceux qui nous
+mènent, est se condamner à ne jamais les comprendre.
+
+ * * * * *
+
+Grâce aux suggestions de l’habitude, les hommes savent chaque jour ce
+qu’il faut dire, faire et penser.
+
+ * * * * *
+
+L’être irrésolu n’est pas guidé par ses véritables désirs, mais par ceux
+qu’il se suppose au moment où il est forcé d’agir.
+
+ * * * * *
+
+Quand on ne gêne pas par sa volonté, on nuit souvent par son inertie.
+
+ * * * * *
+
+Les héros populaires n’ont pas toujours le caractère qu’on leur
+attribue, mais ils finissent souvent par le prendre.
+
+ * * * * *
+
+Les œuvres importantes résultent plus rarement d’un grand effort, que
+d’une accumulation de petits efforts.
+
+ * * * * *
+
+Le proverbe: _Qui peut le plus peut le moins_, n’est pas toujours exact.
+Les esprits supérieurs réussissent parfois mieux les choses difficiles
+que les choses faciles.
+
+ * * * * *
+
+La vanité est pour les imbéciles une puissante source de satisfaction.
+Elle leur permet de substituer aux qualités qu’ils n’acquerront jamais,
+la conviction de les avoir toujours possédées.
+
+ * * * * *
+
+Nul besoin d’être loué quand on est sûr de soi. Qui recherche la louange
+doute de sa propre valeur.
+
+ * * * * *
+
+Appartenir à une école, c’est perdre sa personnalité; ne pas appartenir
+à une école, c’est abdiquer toute possibilité de prestige.
+
+ * * * * *
+
+Les grandes pensées viennent de l’esprit et non du cœur comme on l’a
+soutenu, mais c’est du cœur qu’elles tirent leur force.
+
+ * * * * *
+
+Le caractère et l’intelligence étant rarement réunis, il faut se
+résigner à choisir ses amis pour leur caractère et ses relations pour
+leur intelligence.
+
+ * * * * *
+
+Chez les natures sensibles, l’âme est une mer changeante, sur laquelle
+la lumière des choses se reflète chaque jour avec des nuances
+différentes.
+
+ * * * * *
+
+Les grandes supériorités mentales sont un peu comparables aux
+monstruosités botaniques artificiellement créées. Leur descendance
+retourne toujours au type moyen de l’espèce.
+
+ * * * * *
+
+On n’est pas maître de ses désirs, on l’est souvent de sa volonté.
+
+ * * * * *
+
+Rien ne résiste à une volonté forte et continue: ni la nature, ni les
+hommes, ni la fatalité même.
+
+ * * * * *
+
+Une volonté forte a le plus souvent un désir fort pour soutien. Le désir
+est l’âme de la volonté.
+
+
+
+
+II
+
+L’AFFECTIF ET LE RATIONNEL
+
+
+Les sentiments sont la base de l’existence. Le jour où le dévouement, la
+pitié, l’amour, et les illusions qui nous mènent, seraient remplacés par
+la froide raison, tous les ressorts de l’activité se trouveraient
+brisés.
+
+ * * * * *
+
+Le rôle de la raison apparut très tard dans l’histoire de notre planète.
+Pendant des entassements d’âges, les êtres ont vécu et se sont
+transformés sans elle.
+
+ * * * * *
+
+L’évolution des sentiments est indépendante de la volonté. Nul ne peut
+aimer ou haïr à son gré. L’homme le plus fort reste sans pouvoir sur la
+vie de ses éléments affectifs et ne peut qu’en réfréner l’expression.
+
+ * * * * *
+
+Les sentiments, quoique peu variables, changent souvent d’objet. C’est
+ce qui fait croire à leurs transformations.
+
+ * * * * *
+
+En matière de sentiment, l’illusion crée vite la certitude.
+
+ * * * * *
+
+Les sentiments simulés finissent quelquefois par devenir des sentiments
+éprouvés.
+
+ * * * * *
+
+La force des évidences sentimentales, est de ne pas tenir compte des
+évidences rationnelles.
+
+ * * * * *
+
+Les diverses formes de logiques: mystique, sentimentale et rationnelle,
+n’ayant pas de commune mesure, peuvent se superposer mais non se
+concilier.
+
+ * * * * *
+
+Les sentiments se combattent avec des sentiments, ou des représentations
+mentales de sentiments, jamais avec des raisons.
+
+ * * * * *
+
+Ce qu’on fait par orgueil est supérieur à ce qu’on accomplit par devoir.
+
+ * * * * *
+
+Les impulsions sentimentales et mystiques agissent beaucoup plus sur la
+conduite des hommes, que toutes les démonstrations rationnelles.
+
+ * * * * *
+
+Une idée, dénuée de soutien affectif ou mystique, n’exerce aucune
+action. Elle est un fantôme sans prestige, sans durée et sans force.
+
+ * * * * *
+
+Les influences affectives, mystiques et collectives sont les grandes
+régulatrices de l’histoire.
+
+ * * * * *
+
+Démontrer qu’une chose est rationnelle ne prouve pas toujours qu’elle
+soit raisonnable.
+
+
+
+
+III
+
+LE PLAISIR ET LA DOULEUR
+
+
+L’homme ne possède que deux certitudes absolues: le plaisir et la
+douleur. Elles orientent toute sa vie individuelle et sociale.
+
+ * * * * *
+
+Les codes religieux et sociaux n’ont jamais pu trouver d’autres soutiens
+à leurs prescriptions, que l’attrait du plaisir et la crainte de la
+douleur: châtiments ou récompenses, paradis ou enfer.
+
+ * * * * *
+
+Les variations possibles de la sensibilité n’étant pas très étendues,
+les bornes du plaisir et de la douleur sont bientôt atteintes.
+
+ * * * * *
+
+La répétition fréquente des mêmes sensations, engendre un effet
+physiologique qu’on pourrait qualifier loi de lassitude. Elle oblige les
+êtres sensibles à varier souvent leurs désirs.
+
+ * * * * *
+
+Les croyants reconnaissent que l’attrait du paradis serait moins vif
+sans la crainte de l’enfer.
+
+ * * * * *
+
+Le plaisir étant éphémère, et le désir durable, les hommes sont plus
+facilement menés par le désir que par le plaisir.
+
+ * * * * *
+
+Le bonheur est surtout de l’espérance réalisable, mais non réalisée
+encore.
+
+ * * * * *
+
+L’homme qui, suivant le conseil du bouddhisme, tuerait en lui le désir
+perdrait toute raison d’agir.
+
+ * * * * *
+
+Le désir établit l’échelle de nos valeurs. L’idéal de chaque peuple est
+la synthèse de ses désirs.
+
+ * * * * *
+
+Les grands manieurs d’hommes furent toujours des créateurs de désirs.
+Les réformateurs ne font que substituer un désir à un autre désir.
+
+ * * * * *
+
+La vie paraîtrait trop longue si elle n’était consacrée à poursuivre des
+bonheurs chimériques, et à regretter ceux qu’on ne peut atteindre.
+
+ * * * * *
+
+L’homme vraiment sage saurait maîtriser toutes les impulsions de son
+cœur, mais être sage n’est pas toujours être heureux.
+
+ * * * * *
+
+La vue du malheur est antipathique au bonheur. L’amitié ne dure guère
+entre l’homme heureux et l’homme malheureux.
+
+ * * * * *
+
+L’attraction et la répulsion dirigent l’évolution des mondes. L’amour et
+la haine, qui en sont des formes, dirigent l’évolution des êtres.
+
+ * * * * *
+
+La véritable durée de la vie ne dépend pas du nombre des jours, mais de
+la diversité des sensations accumulées pendant ces jours.
+
+
+
+
+IV
+
+LA PSYCHOLOGIE FÉMININE
+
+
+La femme est trop confinée dans le domaine de l’affectif et du mystique,
+pour être beaucoup influencée par un raisonnement.
+
+ * * * * *
+
+L’intuition est souvent supérieure à la raison. Elle fait deviner à des
+femmes, raisonnant mal, des choses incomprises d’hommes raisonnant très
+bien.
+
+ * * * * *
+
+La femme demeurant plus apte à sentir qu’à raisonner, on n’améliore pas
+sa destinée en l’obligeant à trop penser.
+
+ * * * * *
+
+Selon les divers ordres d’activité, la femme est inférieure ou
+supérieure à l’homme. Elle est rarement son égale.
+
+ * * * * *
+
+En matière d’art et de toilette, les femmes n’ont que des goûts
+suggérés.
+
+ * * * * *
+
+La femme ne pardonne pas à l’homme de deviner ce qu’elle pense, à
+travers ce qu’elle dit.
+
+ * * * * *
+
+Dominer ou être dominée, il n’y a pas pour l’âme féminine, d’autre
+alternative.
+
+ * * * * *
+
+L’affectif étant mal exprimable en termes intellectuels, vouloir
+raisonner sur l’amour c’est forcément déraisonner.
+
+ * * * * *
+
+Les femmes perdraient vite leur empire sur l’homme, si elles pouvaient
+acquérir la faculté d’être sincères.
+
+ * * * * *
+
+L’homme ne croit guère la femme que quand elle ment. Il la condamne
+ainsi à souvent mentir.
+
+ * * * * *
+
+L’obstination habituelle des femmes et des diplomates à nier l’évidence,
+est la principale cause du scepticisme que leurs propos inspirent.
+
+ * * * * *
+
+Les femmes reprochent aux hommes de ne pas les comprendre, mais quels
+êtres de mentalités différentes se sont jamais compris?
+
+ * * * * *
+
+En amour, quand on demande des paroles, c’est qu’on a peur d’entendre
+les pensées.
+
+ * * * * *
+
+L’amour élève ou abaisse, il ne nous permet donc pas de rester
+nous-même.
+
+ * * * * *
+
+La femme est trop peu sortie encore du domaine de l’Instinctif pour ne
+pas préférer, à la gloire la plus haute, l’amour le plus médiocre.
+
+ * * * * *
+
+L’amour craint le doute, cependant il grandit par le doute et périt
+souvent par la certitude.
+
+ * * * * *
+
+Les passions modérées sont les plus durables. On arrive vite à ne plus
+se supporter quand on commence par trop s’aimer.
+
+ * * * * *
+
+L’amour devenu clairvoyant, est bien près de finir.
+
+ * * * * *
+
+Vouloir retenir un amour qui meurt, c’est prétendre ralentir
+l’écoulement des jours.
+
+
+
+
+V
+
+LES OPINIONS
+
+
+Nos opinions représentent souvent de petites croyances en voie de
+formation, et par conséquent non stabilisées encore.
+
+ * * * * *
+
+Une opinion peut avoir des origines affectives, mystiques ou
+rationnelles. L’origine rationnelle est la plus rare.
+
+ * * * * *
+
+Les opinions de la majorité des hommes ne se fondent pas sur des
+arguments, mais sur des haines, des sympathies ou des espérances.
+
+ * * * * *
+
+Le milieu crée nos opinions. Les passions et l’intérêt les transforment.
+
+ * * * * *
+
+La plupart des hommes sont incapables de se former une opinion
+personnelle, mais le groupe social auquel ils appartiennent leur en
+fournit de toutes faites.
+
+ * * * * *
+
+Peu d’êtres savent voir les choses comme elles sont. Les uns aperçoivent
+seulement ce qu’ils veulent voir, les autres ce qu’on leur fait voir.
+
+ * * * * *
+
+Il faut un esprit très indépendant, pour se créer cinq ou six opinions
+personnelles dans le cours de l’existence.
+
+ * * * * *
+
+Si les opinions les moins fondées sont généralement très tenaces, c’est
+qu’elles ont pour soutien des éléments affectifs et mystiques sur
+lesquels la raison reste sans prise.
+
+ * * * * *
+
+Un livre peut modifier pendant quelques instants les opinions du
+lecteur, mais ses idées inconscientes reprennent bientôt leur force.
+
+ * * * * *
+
+L’intolérance des opinions l’emporte sur la tolérance, parce que la
+première est d’origine affective ou mystique, et la seconde d’origine
+rationnelle.
+
+ * * * * *
+
+Contester la valeur d’une opinion d’origine affective ou mystique, c’est
+la fortifier.
+
+ * * * * *
+
+Les foules ne créent pas l’opinion, mais lui donnent sa force. Une
+opinion populaire devient vite contagieuse.
+
+ * * * * *
+
+Il n’y a guère aujourd’hui de journaux assez indépendants, pour
+permettre à leurs rédacteurs des opinions personnelles.
+
+ * * * * *
+
+L’absence d’esprit critique favorise beaucoup l’adoption des opinions
+générales, nécessaires à l’existence d’une société. Un peuple, dont
+toutes les unités seraient douées d’esprit critique, ne subsisterait pas
+longtemps.
+
+ * * * * *
+
+La force d’une opinion générale est irrésistible. En la créant on la
+domine; si on ne sait pas la créer il faut la subir.
+
+
+
+
+VI
+
+LES MOTS ET LES FORMULES
+
+
+L’affectif, n’ayant pas d’équivalent rationnel, n’est pas exprimable en
+termes intellectuels. Les mots ne peuvent donc traduire les sentiments
+avec exactitude.
+
+ * * * * *
+
+Derrière certains mots, se trouve un monde d’idées que ces mots ne
+sauraient atteindre.
+
+ * * * * *
+
+Plus un mot est d’usage général, plus il revêt de sens différents
+suivant la mentalité des hommes qui l’emploient.
+
+ * * * * *
+
+L’incompréhension qui domine les relations entre les êtres de races, de
+situations sociales et de sexes différents, est irréductible, parce que
+les mêmes mots éveillent chez eux des idées dissemblables. On peut donc
+dire qu’en réalité, ils ne parlent pas la même langue.
+
+ * * * * *
+
+Les mots qui représentent des idées abstraites, ne sont pas traduisibles
+avec exactitude dans une langue étrangère. D’un peuple à l’autre, les
+mêmes mots correspondent à des images mentales différentes.
+
+ * * * * *
+
+L’interprétation diverse de mêmes mots, par des êtres de mentalité
+dissemblable, a été une cause fréquente des luttes historiques.
+
+ * * * * *
+
+Dans l’art de gouverner figure la nécessité d’utiliser les mots
+possédant du prestige. Leur action est généralement plus efficace que
+celle des arguments rationnels.
+
+ * * * * *
+
+Le contenu mystique de certaines formules, leur donne un pouvoir magique
+redoutable. Des milliers d’hommes se firent tuer pour des paroles qu’ils
+ne pouvaient comprendre, et d’ailleurs dépourvues de sens rationnel.
+
+ * * * * *
+
+En politique, les choses ont moins d’importance que leurs noms. Déguiser
+sous des mots bien choisis, les théories les plus absurdes, suffit
+souvent à les faire accepter.
+
+ * * * * *
+
+Certains mots, certaines formules, sont de puissants évocateurs
+d’images, mais leur vie est éphémère. Ils s’usent et perdent alors la
+faculté d’émouvoir.
+
+ * * * * *
+
+Les mots fixés par l’écriture ne peuvent changer que lentement. Leur
+sens et les images qu’ils évoquent évoluent au contraire rapidement. Un
+langage ancien ne peut donc représenter que les idées d’autrefois.
+
+ * * * * *
+
+Chez beaucoup d’hommes, la parole précède la pensée. Ils savent
+seulement ce qu’ils pensent, après avoir entendu ce qu’ils disent.
+
+
+
+
+VII
+
+LA PERSUASION
+
+
+§ 1. La suggestion, la répétition et la contagion.
+
+Un traité complet de l’art de persuader pourrait ne contenir que cinq
+chapitres: Affirmation, Répétition, Prestige, Suggestion, Contagion.
+
+ * * * * *
+
+Persuader n’est pas simplement convaincre, mais faire agir.
+
+ * * * * *
+
+Les raisonnements peuvent convaincre, mais ils ne font pas toujours
+agir. La suggestion, la répétition et la contagion pénétrant dans
+l’inconscient, tendent au contraire à se transformer en actes.
+
+ * * * * *
+
+La contagion mentale est le plus sûr agent de propagation des opinions
+et des croyances. Les convictions politiques ne se fondent guère
+autrement, on tâche ensuite de leur donner un aspect rationnel pour les
+justifier.
+
+ * * * * *
+
+Si les observations collectives sont presque toujours erronées, c’est
+qu’elles représentent souvent l’illusion d’un individu, transmise par
+voie de contagion.
+
+ * * * * *
+
+Dès que, par suggestion ou contagion, une opinion est fixée dans
+l’esprit, son absurdité n’apparaît plus, la raison ne peut l’atteindre,
+elle domine la volonté et la conduite.
+
+ * * * * *
+
+Suffisamment répétées, les théories les plus funestes finissent par
+s’incorporer dans l’inconscient et devenir mobiles d’action.
+
+ * * * * *
+
+Obtenir par suggestion, vaut toujours mieux qu’obtenir par contrainte.
+
+ * * * * *
+
+L’art des grands meneurs, est de créer chez ceux qu’ils entraînent, des
+personnalités nouvelles.
+
+ * * * * *
+
+Pour acquérir une autorité momentanée, il suffit généralement de
+persuader qu’on la possède.
+
+ * * * * *
+
+On domine plus facilement les peuples en excitant leurs passions, qu’en
+s’occupant de leurs intérêts.
+
+ * * * * *
+
+Pour agir profondément sur les hommes, ce n’est pas leur âme consciente
+qu’il importe d’influencer, mais leur âme inconsciente.
+
+ * * * * *
+
+Qui sait dompter ou séduire, n’a pas besoin de discourir pour persuader.
+
+
+§ 2. Le Prestige.
+
+A qui possède le prestige, la force est inutile.
+
+ * * * * *
+
+Le prestige peut remplacer la force, mais la force ne remplace pas le
+prestige.
+
+ * * * * *
+
+La force contraint à obéir, le prestige enlève jusqu’à l’idée de
+désobéir.
+
+ * * * * *
+
+Pas d’obéissance volontaire sans respect, pas de respect sans prestige.
+
+ * * * * *
+
+En remplissant l’âme d’étonnement et de respect, le prestige paralyse
+les facultés critiques et rend la suggestion facile.
+
+ * * * * *
+
+Une erreur, auréolée de prestige, exercera toujours plus d’action qu’une
+vérité sans prestige.
+
+ * * * * *
+
+Les gouvernements et les peuples qui perdent leur prestige, ont bientôt
+tout perdu.
+
+
+
+
+LIVRE II
+
+La Vie Collective
+
+
+
+
+I
+
+L’AME DES RACES
+
+
+Les races pures n’existent plus que parmi les primitifs. Chez les
+peuples civilisés, la répétition des croisements et l’identité du milieu
+ont fini par former des races historiques nouvelles, analogues aux races
+pures.
+
+ * * * * *
+
+Les caractères psychologiques d’une race historique, sont aussi stables
+que ses caractères anatomiques. Ils se transmettent par l’hérédité avec
+régularité et constance.
+
+ * * * * *
+
+Le hasard des conquêtes peut courber sous une seule domination plusieurs
+peuples différents. Des siècles de croisements et de conditions
+d’existence identiques, leur sont nécessaires pour acquérir une âme
+nationale.
+
+ * * * * *
+
+L’histoire d’un peuple est le récit de ses efforts pour stabiliser son
+âme et sortir ainsi de la barbarie.
+
+ * * * * *
+
+La force d’un peuple réside moins dans la puissance de ses armées, que
+dans la communauté de sentiments engendrée par la solidité de son âme
+nationale. L’âme nationale des Romains leur fit dominer le monde. Ils
+disparurent en la perdant.
+
+ * * * * *
+
+L’évolution régressive étant toujours plus rapide que l’évolution
+ascendante, les peuples mettent des siècles à acquérir une certaine
+structure mentale et la perdent parfois très vite.
+
+ * * * * *
+
+Un peuple civilisé représente une foule, dont l’âme a été stabilisée par
+de lentes accumulations ancestrales.
+
+ * * * * *
+
+L’âme stable de la race tend toujours à lutter contre l’âme instable de
+la foule et à limiter ses oscillations. Les foules font les révolutions.
+L’âme de la race en restreint la durée.
+
+ * * * * *
+
+Chaque race historique et chaque phase de la vie de cette race
+impliquent certaines institutions, certaines morales, certains arts,
+certaines philosophies et n’en impliquent pas d’autres. Jamais peuple
+n’adopta une civilisation étrangère sans la transformer entièrement.
+
+ * * * * *
+
+Prétendre imposer nos institutions, nos coutumes et nos lois aux
+indigènes d’une colonie, c’est vouloir substituer au passé d’une race le
+passé d’une autre race.
+
+ * * * * *
+
+Sans rigidité, l’âme ancestrale ne possède aucune permanence. Sans une
+certaine malléabilité, elle ne saurait s’adapter aux changements de
+milieux, engendrés par l’évolution de la civilisation, et en conséquence
+progresser.
+
+ * * * * *
+
+L’hérédité seule peut lutter contre l’hérédité. Les croisements entre
+individus inégaux désagrègent l’âme ancestrale de la race. Plusieurs
+nations périrent pour ne l’avoir pas compris.
+
+ * * * * *
+
+Le patriotisme représente la synthèse des aspirations de l’âme
+nationale.
+
+ * * * * *
+
+Le métis est un homme qui flotte entre les impulsions contraires
+d’ancêtres, d’intelligence, de moralité et de caractère différents.
+
+ * * * * *
+
+Un peuple de métis est ingouvernable.
+
+ * * * * *
+
+Le passé ne meurt jamais. Il vit en nous-même et constitue le guide le
+plus sûr de la conduite des individus et des peuples. L’âme des vivants
+est faite surtout de la pensée des morts.
+
+ * * * * *
+
+Les morts sont souvent terriblement tyranniques.
+
+ * * * * *
+
+Créer des idées qui influenceront les hommes, c’est mettre un peu de
+soi-même dans la vie de ses descendants.
+
+
+
+
+II
+
+L’AME DES FOULES
+
+
+Chez les hommes en foule se forme une âme collective, très différente de
+l’âme individuelle de chacun d’eux.
+
+ * * * * *
+
+L’âme des foules est dominée par une logique particulière inconsciente:
+la logique collective.
+
+ * * * * *
+
+L’homme faisant partie d’une multitude cesse d’être lui-même. Sa
+personnalité consciente s’évanouit dans l’âme inconsciente de la foule.
+Il perd tout esprit critique, toute aptitude à raisonner, et redevient
+un primitif. Il en a les héroïsmes, les enthousiasmes et les violences.
+
+ * * * * *
+
+ * * * * *
+
+Excitabilité, fureurs subites, inaptitude au raisonnement, crédulité
+sans bornes, intolérance excessive, obéissance servile aux meneurs,
+constituent les caractères principaux des foules.
+
+ * * * * *
+
+Toujours intellectuellement au-dessous de l’homme isolé, une foule peut
+lui être supérieure ou inférieure dans le domaine des sentiments. Elle
+devient aussi aisément héroïque que criminelle.
+
+ * * * * *
+
+La foule est un être amorphe, incapable de vouloir et d’agir sans
+meneur. Son âme semble liée à celle de ce meneur.
+
+ * * * * *
+
+Exagérées dans leurs sentiments, les foules réclament de leurs meneurs
+la même exagération.
+
+ * * * * *
+
+Il est beaucoup plus facile de suggestionner une collectivité qu’un
+individu.
+
+ * * * * *
+
+La notion de sa puissance et de son irresponsabilité, donne à la foule
+une intolérance et un orgueil excessifs.
+
+ * * * * *
+
+La foule est plus susceptible d’héroïsme que de moralité.
+
+ * * * * *
+
+Il faut à la foule un fétiche: personnage, doctrine ou formule.
+
+ * * * * *
+
+L’extrême sensibilité des foules rend leurs sentiments très mobiles.
+Elles passent facilement de l’adoration à la haine.
+
+ * * * * *
+
+Le mysticisme, qui sature les foules, leur fait attribuer une puissance
+mystérieuse à la formule politique, ou au héros qui les séduit.
+
+ * * * * *
+
+Confinée dans l’affectif et le mystique, la foule est incapable de voir
+ce qu’apercevrait clairement l’observateur isolé. Un témoignage
+collectif est donc le plus souvent erroné.
+
+ * * * * *
+
+La foule ne retient guère des événements que leur côté merveilleux. Les
+légendes sont plus durables que l’histoire.
+
+ * * * * *
+
+Les foules exigent avant tout des espérances. Privées du sens des
+possibilités et douées d’une crédulité infinie, elles acceptent les plus
+invraisemblables promesses.
+
+ * * * * *
+
+Dans les foules, les sentiments les émotions et les croyances, exercent
+un pouvoir contagieux, contre lequel aucun argument rationnel ne peut
+lutter.
+
+ * * * * *
+
+L’affirmation, la répétition, la contagion et le prestige constituent
+les seuls moyens efficaces de persuader les foules.
+
+ * * * * *
+
+Une idée n’est acceptée par les foules que concrétisée en formules
+brèves et violentes.
+
+ * * * * *
+
+L’altruisme est une vertu collective. L’intérêt personnel, si influent
+sur les individus, agit peu sur les multitudes.
+
+ * * * * *
+
+Toujours impressionnées par la force, les foules le sont rarement par la
+bonté.
+
+ * * * * *
+
+Les foules ne respectent que les forts. Le mépris du faible a toujours
+été leur loi.
+
+ * * * * *
+
+A la liberté, les foules ont généralement préféré l’égalité dans la
+servitude.
+
+ * * * * *
+
+Quand les freins sociaux, qui contiennent les instincts des multitudes,
+sont brisés, elles retombent très vite dans la barbarie ancestrale.
+
+ * * * * *
+
+Il est parfois utile à un politicien d’invoquer la sagesse, le bon sens
+et la modération des multitudes. Les croire douées de telles qualités
+rend incapable de gouverner.
+
+ * * * * *
+
+Céder une fois à la foule, c’est lui donner conscience de sa force et se
+condamner à lui céder toujours.
+
+ * * * * *
+
+Le poids du nombre tend chaque jour à se substituer au poids de
+l’intelligence. Mais si le nombre peut détruire l’intelligence, il est
+incapable de la remplacer.
+
+ * * * * *
+
+Les foules comprennent rarement quelque chose aux événements qu’elles
+accomplissent.
+
+
+
+
+III
+
+L’AME DES ASSEMBLÉES
+
+
+Les grandes assemblées possèdent les principales caractéristiques des
+foules: Niveau intellectuel médiocre, excitabilité excessive, fureurs
+subites, intolérance complète, obéissance servile aux meneurs.
+
+ * * * * *
+
+Une foule hétérogène formée d’individus différents, réunis au hasard,
+n’a qu’une âme transitoire. Une foule homogène: comités politiques,
+groupements professionnels, congrégations, etc., possède une âme
+collective que la communauté des intérêts rend assez fixe.
+
+ * * * * *
+
+Bien que soumise aux règles de la psychologie collective, une assemblée
+politique n’agit pas toujours comme une foule, parce que les groupes
+rivaux dont elle se compose possèdent des intérêts contraires et ont
+chacun leurs meneurs.
+
+ * * * * *
+
+L’homme médiocre augmente sa valeur en faisant partie d’un groupe;
+l’homme supérieur la diminue.
+
+ * * * * *
+
+Certains meneurs violents et possédant du prestige, parviennent
+quelquefois à transformer tous les groupes d’une réunion, en une seule
+foule soumise à leur volonté. Les grandes assemblées révolutionnaires
+fournirent plusieurs exemples de ce phénomène.
+
+ * * * * *
+
+L’âme collective des assemblées les conduit souvent à des votes
+contraires aux volontés individuelles de leurs membres. L’histoire de la
+Révolution est incompréhensible sans la connaissance de cette loi.
+
+ * * * * *
+
+On ne peut agir sur les individus d’un groupe qu’en influençant d’abord
+les meneurs de ce groupe.
+
+ * * * * *
+
+Une minorité brutale et hardie conduira toujours une majorité craintive
+et irrésolue.
+
+ * * * * *
+
+La peur est un des plus grands mobiles d’action des assemblées
+politiques. C’est par excès de peur qu’elles manifestent quelquefois un
+peu de courage.
+
+
+
+
+IV
+
+LA VIE DES PEUPLES
+
+
+Les principes directeurs capables de guider un peuple n’ont pas besoin
+d’être nombreux, il suffit qu’ils soient stables et universellement
+respectés.
+
+ * * * * *
+
+La destinée d’un peuple dépend beaucoup plus de son caractère, que de
+son intelligence.
+
+ * * * * *
+
+L’âme ancestrale d’un peuple domine toute son évolution. Les
+bouleversements politiques ne modifient que l’expression de cette âme.
+
+ * * * * *
+
+Garder les institutions du passé, mais les transformer insensiblement,
+est pour les peuples une grande force. Les Romains jadis, les Anglais de
+nos jours, sont à peu près les seuls ayant su réaliser cet idéal.
+
+ * * * * *
+
+Un peuple n’essaya jamais de rompre brusquement avec ses aïeux, sans
+bouleverser profondément le cours de son histoire.
+
+ * * * * *
+
+Le joug formidable des ancêtres écrase l’individu mais fortifie la
+société.
+
+ * * * * *
+
+Pour un peuple, ne pas avoir de passé, comme les États-Unis, par
+exemple, est à la fois une force et une faiblesse.
+
+ * * * * *
+
+Un peuple ne pourrait pas plus transmettre à un autre ses institutions,
+que lui léguer son âme.
+
+ * * * * *
+
+La conquête durable d’un peuple ne se fait pas avec des canons, mais par
+l’établissement, entre conquérant et conquis, d’une certaine communauté
+de sentiments, d’intérêts et de pensées.
+
+ * * * * *
+
+Un peuple n’est vraiment fort que si les classes qui le composent
+possèdent beaucoup d’intérêts communs. L’égoïsme individuel agit alors
+dans le même sens que l’égoïsme collectif.
+
+ * * * * *
+
+Les divergences politiques chez un peuple, dont l’âme nationale est
+solidement constituée, s’effacent vite devant de grands intérêts
+collectifs.
+
+ * * * * *
+
+Les nations latines se fatiguent plus rapidement de la liberté que de la
+servitude.
+
+ * * * * *
+
+Les peuples qui n’ont pas su acquérir une discipline interne, sont
+condamnés à subir une discipline externe.
+
+ * * * * *
+
+L’élite d’un peuple crée ses progrès, les individus moyens font sa
+force.
+
+ * * * * *
+
+Dans la vie d’un peuple l’effort continu est seul efficace. L’effort
+intermittent peut créer des révolutions; il ne réalise pas de progrès
+durables.
+
+ * * * * *
+
+Un peuple dont la population augmente rapidement ne saurait rester
+pacifiste. Il finit par envahir les voisins dont la population demeure
+stationnaire.
+
+ * * * * *
+
+Les peuples restent toujours saturés de mysticisme. Les lois, les
+institutions et les gouvernements, représentent pour eux des puissances
+magiques, capables de changer le cours des choses à leur gré.
+
+ * * * * *
+
+Chez les primitifs, l’homme n’étant pas dégagé des influences
+collectives, l’âme de l’individu diffère peu de celle de son groupe.
+
+ * * * * *
+
+Une civilisation avancée contient des résidus de toutes les étapes
+successivement franchies. L’homme des cavernes et les barbares du temps
+d’Attila y ont des représentants.
+
+ * * * * *
+
+Les barbares de l’avenir ne surgiront pas du dehors, mais de cette armée
+des inadaptés, que les civilisations en progressant laissent derrière
+elles.
+
+ * * * * *
+
+Si médiocre que soit un homme d’État, ses facultés de jugement et de
+prévision sont supérieures à celles d’une réunion de diplomates. Par
+leur groupement, ces derniers acquièrent la mentalité inférieure des
+foules. Le sort des peuples réglé par des congrès fut toujours
+misérable.
+
+ * * * * *
+
+La civilisation d’un peuple est le vêtement extérieur de son âme,
+l’expression visible des forces invisibles qui le mènent.
+
+ * * * * *
+
+Une civilisation utilise la science, mais ne s’édifie pas sur elle.
+
+ * * * * *
+
+Une foi forte rend un peuple invincible, tant qu’il ne rencontre pas
+devant lui une foi plus forte.
+
+ * * * * *
+
+En créant des freins sociaux puissants les peuples sortent de la
+barbarie, en les brisant ils y retournent.
+
+ * * * * *
+
+Les progrès d’un peuple ne sont déterminés ni par les gouvernements ni
+par les révolutions, mais par la somme des efforts des individus qui le
+composent.
+
+ * * * * *
+
+Les peuples, comme les espèces vivantes, disparaissent lorsque, trop
+stabilisés par un long passé, ils sont devenus incapables de s’adapter à
+de nouvelles conditions d’existence.
+
+
+
+
+V
+
+LES INSTITUTIONS ET LES LOIS
+
+
+Les hommes en société ne pouvant vivre sans tyrannie, la plus acceptable
+est encore celle des lois.
+
+ * * * * *
+
+Les peuples étant gouvernés par leur mentalité et non par les
+institutions qu’on leur impose, les lois doivent être l’expression de
+cette mentalité. Une loi utile pour un peuple devient souvent nuisible
+pour un autre.
+
+ * * * * *
+
+Les lois n’ont pas à s’occuper de la logique rationnelle. Elles sont
+filles de nécessités indépendantes de cette logique.
+
+ * * * * *
+
+Les lois doivent fixer des nécessités et non des passions. Celles
+édictées sous l’empire d’une passion ne sont jamais durables.
+
+ * * * * *
+
+Les lois stabilisent des coutumes, elles peuvent rarement en créer.
+
+ * * * * *
+
+Une loi qui ne sanctionne pas simplement la coutume, c’est-à-dire
+l’expérience du passé, ne fait que codifier notre ignorance de l’avenir.
+
+ * * * * *
+
+Les nécessités sociales évoluant plus vite que les codes, la
+jurisprudence doit compléter et modifier les lois.
+
+ * * * * *
+
+Les institutions politiques ne créent pas les sentiments d’un peuple.
+Elles sont engendrées par ces sentiments.
+
+ * * * * *
+
+Les institutions imposées à coups de décrets troublent toujours le jeu
+des facteurs politiques que les nécessités naturelles finiraient par
+équilibrer.
+
+ * * * * *
+
+Croire, comme les politiciens, à la puissance transformatrice des lois,
+c’est oublier que derrière les phénomènes visibles, se trouvent toujours
+des forces invisibles qui les déterminent.
+
+ * * * * *
+
+Si tant de lois accroissent les maux qu’elles prétendaient guérir, c’est
+qu’en les votant on ignorait leurs incidences.
+
+ * * * * *
+
+Une loi générale, c’est-à-dire non édictée contre un parti, peut être
+despotique, elle n’est pas arbitraire.
+
+ * * * * *
+
+La tyrannie individuelle est prochaine quand les collectivités se
+soustraient au joug des lois.
+
+ * * * * *
+
+Un délit généralisé devient bientôt un droit.
+
+ * * * * *
+
+Les lois n’ayant que la force armée pour soutien, ne sauraient durer
+longtemps.
+
+ * * * * *
+
+On remanie facilement sur le papier les lois d’une nation, on ne refait
+pas son âme.
+
+
+
+
+VI
+
+LE DROIT
+
+
+La nature ignore la justice. L’équité est une création de l’homme.
+
+ * * * * *
+
+Le droit ne commence qu’à dater du moment où l’on détient la force
+nécessaire pour le faire respecter.
+
+ * * * * *
+
+Dès qu’on possède la force, on cesse d’invoquer la justice.
+
+ * * * * *
+
+Le droit et la justice ne jouent aucun rôle dans les relations entre
+peuples de forces inégales.
+
+ * * * * *
+
+On ne peut opposer le droit à la force, car la force et le droit sont
+des identités. Le droit est de la force qui dure.
+
+
+
+
+VII
+
+LA MORALE
+
+
+Les lois morales ne sont pas des entités fictives, mais d’impérieuses
+nécessités.
+
+ * * * * *
+
+La morale représente la synthèse des besoins sociaux d’une époque. Par
+le fait seul qu’elle veut subsister, une société est obligée d’avoir un
+criterium irréductible du bien et du mal.
+
+ * * * * *
+
+Nulle civilisation ne pouvant durer sans morale, les codes
+n’accumuleront jamais trop de sévérités pour maintenir les prescriptions
+morales.
+
+ * * * * *
+
+Formule des nécessités d’existence d’une société à un moment donné, la
+morale évolue avec ces nécessités.
+
+ * * * * *
+
+En droit, comme en morale, certaines nécessités ne sont pas toujours des
+vérités, mais il est inutile de contester des nécessités.
+
+ * * * * *
+
+Toute morale qui, sous l’influence de l’hérédité, de l’éducation et des
+codes, n’est pas devenue inconsciente, et par conséquent instinctive, ne
+constitue pas une sûre morale.
+
+ * * * * *
+
+Les règles morales n’ont de force que lorsqu’il n’y a plus de mérite à
+les observer.
+
+ * * * * *
+
+Une vertu pratiquée sans effort est une qualité, mais non une vertu.
+
+ * * * * *
+
+Vouloir, avec beaucoup de philosophes, fonder la morale sur la raison
+pure est une dangereuse illusion. Une morale, dépourvue de supports
+affectifs ou mystiques, reste sans durée et sans force.
+
+ * * * * *
+
+La morale ne s’apprend qu’en la pratiquant. Elle fait partie, comme les
+arts, de ces connaissances que ne sauraient enseigner les livres.
+
+ * * * * *
+
+Le milieu et l’exemple sont deux grands générateurs de la morale.
+
+ * * * * *
+
+Il faut quelquefois des siècles à un peuple pour acquérir une morale et
+peu d’années pour la perdre.
+
+ * * * * *
+
+La morale d’un peuple représente l’échelle de ses valeurs.
+
+ * * * * *
+
+Le minimum possible de morale est celui prescrit par les codes et
+maintenu par les gendarmes. Dès que ce minimum cesse d’être respecté,
+l’anarchie commence.
+
+ * * * * *
+
+Au-dessus de la morale indispensable, maintenue par les codes, existe
+une morale plus haute qui apprend à sacrifier l’intérêt individuel à
+l’intérêt collectif. Une société peut durer avec la première, elle ne
+grandit pas sans la seconde.
+
+ * * * * *
+
+On peut considérer comme un grave symptôme de décadence, que la moralité
+des classes dirigeantes tombe au-dessous de celle des classes dirigées.
+
+ * * * * *
+
+Faute d’un code accepté, la morale internationale n’a jamais réalisé
+aucun progrès. Elle est restée celle d’une bande de loups: respecter les
+forts, dévorer les faibles.
+
+ * * * * *
+
+Le même sentiment peut être appelé vice ou vertu suivant son utilité
+sociale. Étendu à la famille, à la tribu, à la patrie, l’égoïsme
+individuel devient une vertu. La vanité, défaut individuel, est
+également une vertu collective.
+
+ * * * * *
+
+Les vertus individuelles deviennent parfois des vices collectifs. La
+douceur et le pardon des injures, pratiqués par un peuple, attireraient
+sur lui un universel mépris.
+
+ * * * * *
+
+Possible entre individus, la tolérance ne l’est jamais entre
+collectivités.
+
+ * * * * *
+
+L’intolérance représente souvent dans la vie des peuples une vertu
+nécessaire à l’action.
+
+ * * * * *
+
+A en juger par ses résultats, on pourrait difficilement ranger
+l’humanitarisme parmi les vertus. Il est le plus redoutable ennemi de la
+morale. Quand l’humanitarisme grandit, la morale fléchit.
+
+ * * * * *
+
+La criminalité d’un pays croît avec le développement de l’humanitarisme.
+Limitant sans cesse la répression, il réduit l’action inhibitive des
+châtiments.
+
+ * * * * *
+
+Excuser le mal, c’est le multiplier.
+
+ * * * * *
+
+Dans le domaine moral, l’homme moderne détruit plus vite qu’il ne bâtit.
+
+ * * * * *
+
+La vertu ne pousse pas toujours à l’action. Des vices inférieurs: haine,
+vengeance, jalousie, amour du pillage, ont été les grands mobiles de
+l’activité des hommes. Ces sentiments maintiennent l’Europe en armes.
+
+ * * * * *
+
+Les gens vertueux se vengent souvent des contraintes qu’ils s’imposent,
+par l’ennui qu’ils inspirent.
+
+ * * * * *
+
+L’action désintéressée nous grandit à nos yeux et donne souvent plus de
+joie que des actes égoïstes.
+
+ * * * * *
+
+Les petits héroïsmes continus sont plus difficiles, que les grands
+héroïsmes accidentels.
+
+ * * * * *
+
+La peur du jugement des autres, est un des plus sûrs soutiens de la
+morale.
+
+ * * * * *
+
+Plus un peuple possède de discipline interne et par conséquent de
+moralité stable, plus il est élevé en civilisation.
+
+ * * * * *
+
+Les peuples disparaissent vite de l’histoire quand leur morale commence
+à se désagréger.
+
+
+
+
+VIII
+
+L’IDÉAL
+
+
+Un idéal a toujours des soutiens affectifs et mystiques. Les éléments
+rationnels qu’on lui superpose n’ont jamais servi à le créer.
+
+ * * * * *
+
+Les révolutions et l’anarchie représentent la rançon de ce phénomène,
+capital dans l’histoire d’un peuple, un changement d’idéal.
+
+ * * * * *
+
+On ne peut rien sur l’homme dont l’idéal, comme celui des
+révolutionnaires russes, est de sacrifier sa vie pour une croyance.
+
+ * * * * *
+
+Pas de peuple puissant sans un idéal respecté. Cet idéal le guide, comme
+une boussole oriente la direction d’un navire.
+
+ * * * * *
+
+Les peuples dont l’idéal est fort et les besoins faibles, triompheront
+toujours de ceux dont les besoins sont grands et l’idéal médiocre.
+
+ * * * * *
+
+Détruire l’idéal d’un individu, d’une classe, d’un peuple, c’est lui
+ôter tout ce qui faisait sa cohésion, sa grandeur et ses raisons d’agir.
+
+ * * * * *
+
+Synthèse de l’existence ancestrale, la patrie est un idéal dont le culte
+a toujours constitué un des plus forts ciments sociaux.
+
+ * * * * *
+
+Consacrer de longs efforts à édifier un idéal, puis autant d’efforts
+pour le détruire, tel est le cycle de la vie d’un peuple.
+
+
+
+
+IX
+
+LES DIEUX
+
+
+Il ne faut pas croire à la multiplicité des dieux. Sous des noms divers,
+les hommes de tous les âges n’ont guère adoré qu’une divinité:
+l’Espérance.
+
+ * * * * *
+
+L’attribution d’un pouvoir mystérieux à des forces supérieures,
+concrétisées sous forme d’idoles, de fétiches, de formules, constitue
+l’esprit mystique. Il domine l’histoire.
+
+ * * * * *
+
+Si l’homme change parfois les noms de ses dieux, il ne s’en est jamais
+passé. Le mysticisme semble un besoin indestructible de l’esprit.
+
+ * * * * *
+
+La logique mystique peut dominer la logique affective, au point
+d’annuler l’instinct de la conservation.
+
+ * * * * *
+
+Les héros et les Dieux, condensent en lumineuses synthèses, les obscures
+aspirations des peuples.
+
+ * * * * *
+
+Une religion traduit la mentalité collective d’un peuple à un moment
+donné de son histoire.
+
+ * * * * *
+
+Les dieux eux-mêmes évoluent. Les dogmes fixés par les textes restent
+invariables, mais suivant les peuples et le temps, l’interprétation de
+ces dogmes se transforme.
+
+ * * * * *
+
+L’esprit religieux est indépendant des dogmes qui l’alimentent. Les
+Jacobins de la Terreur et les moines de l’Inquisition possédaient une
+mentalité identique.
+
+ * * * * *
+
+Incapable de vivre sans certitude, l’homme préférera toujours les
+croyances les moins défendables, aux négations les plus justifiées.
+
+ * * * * *
+
+Si l’athéisme se propageait, il deviendrait une religion aussi
+intolérante que les anciennes.
+
+ * * * * *
+
+L’intolérance de certains libres penseurs, résulte fréquemment de la
+religiosité inconsciente dont l’atavisme a rempli leurs âmes.
+
+ * * * * *
+
+La libre pensée ne constitue souvent qu’une croyance, qui dispense de la
+fatigue de penser.
+
+ * * * * *
+
+Il est toujours imprudent de vouloir raisonner sa foi.
+
+ * * * * *
+
+En donnant aux hommes l’espoir d’une éternité heureuse, les religions
+ont été beaucoup plus utiles à l’humanité que toutes les philosophies
+réunies.
+
+ * * * * *
+
+Les religions constituent une force à utiliser; jamais à combattre.
+
+ * * * * *
+
+Si les croyances religieuses ont retardé la connaissance de quelques
+vérités scientifiques, il est douteux qu’aux phases inférieures de son
+évolution, l’homme eût beaucoup gagné à leur découverte.
+
+ * * * * *
+
+C’est surtout après avoir détruit ses dieux qu’on en découvre l’utilité.
+
+ * * * * *
+
+La raison crée le progrès, mais les bâtisseurs de croyances mènent
+l’histoire. Du fond de leurs tombeaux, de grands hallucinés comme
+Bouddha et Mahomet, courbent encore des millions d’hommes sous
+l’enchantement de leurs rêves.
+
+ * * * * *
+
+Les peuples survivent rarement à la mort de leurs dieux.
+
+
+
+
+X
+
+L’ART
+
+
+La naissance des arts a toujours précédé celle de la philosophie et des
+sciences. Fils de besoins affectifs et mystiques, antérieurs à l’âge de
+la raison, ils peuvent fleurir aux époques de barbarie.
+
+ * * * * *
+
+Les arts, la musique surtout, sont le langage de l’affectif et du
+mystique; les mots, celui du rationnel.
+
+ * * * * *
+
+L’artiste est médiocre quand il raisonne au lieu de sentir.
+
+ * * * * *
+
+L’art dérivant des sentiments n’est accessible aux interprétations
+intellectuelles, que dans ses éléments techniques.
+
+ * * * * *
+
+Comme la politique l’art est guidé par quelques meneurs, suivis d’une
+foule de menés.
+
+ * * * * *
+
+Le beau, c’est ce qui nous plaît, et ce qui nous plaît se détermine
+moins par le goût personnel, que par la sensibilité de personnes
+influentes, dont la contagion mentale impose le jugement.
+
+ * * * * *
+
+Il n’y a pas de lois esthétiques invariables. Les monuments gothiques et
+les œuvres de certains peintres, très admirés aujourd’hui, furent
+méprisés pendant longtemps.
+
+ * * * * *
+
+A certaines époques semble se créer une véritable atmosphère de goûts et
+de sentiments, qui s’impose aux esprits les plus indépendants.
+
+ * * * * *
+
+La contagion mentale est si puissante en art, qu’elle donne aux œuvres
+d’une époque un air de famille, permettant de reconnaître le moment de
+leur création.
+
+ * * * * *
+
+L’art subit tellement l’influence du milieu et de la race qu’il n’y a
+pas dans l’histoire, malgré certaines apparences contraires, de peuple
+ayant adopté les arts d’un autre sans les transformer.
+
+ * * * * *
+
+Une grande œuvre artistique est inconsciente. Consciente, elle
+deviendrait personnelle et ne traduirait plus les sentiments et les
+idées d’une époque.
+
+ * * * * *
+
+Évoquant des idées indécises, accompagnées de sensations fortes, la
+musique agit facilement sur les êtres d’intelligence faible mais de
+sensibilité vive. On a dit avec raison, qu’elle est l’art des femmes et
+des foules.
+
+ * * * * *
+
+L’homme, confiné par la nature dans l’éphémère, rêve d’éternité. En
+élevant des temples et des statues, il se donne l’illusion de créer des
+choses qu’on ne verra pas périr.
+
+ * * * * *
+
+Le véritable artiste crée, même en copiant.
+
+
+
+
+XI
+
+LES RITES ET LES SYMBOLES
+
+
+Les rites et les symboles: cérémonies, drapeaux, fêtes nationales,
+usages mondains, dominent la volonté individuelle. Ils constituent les
+plus sûrs soutiens de la vie religieuse et sociale.
+
+ * * * * *
+
+Nulle place dans une société, pour qui prétend s’affranchir des rites et
+mépriser les symboles.
+
+ * * * * *
+
+C’est seulement sous l’influence des rites et des symboles que les
+croyances individuelles prennent un caractère collectif.
+
+ * * * * *
+
+La justice privée de rites et de symboles ne serait plus la justice.
+
+ * * * * *
+
+Une croyance religieuse ou politique se fonde sur la foi, mais sans les
+rites et les symboles elle ne saurait durer.
+
+ * * * * *
+
+La force des rites est telle, qu’ils survivent longtemps à la foi qui
+les avait fait naître.
+
+ * * * * *
+
+L’homme le plus indépendant, le libre penseur le plus sceptique,
+soumettent volontairement leur existence à des rites politiques,
+mondains ou sociaux qui leur ôtent toute liberté réelle.
+
+ * * * * *
+
+Les rites évitent à l’homme l’incertitude. Grâce à eux, il sait, sans
+réfléchir, ce qui doit être dit et fait en toutes circonstances.
+
+ * * * * *
+
+Les rites et les symboles fondamentaux d’un peuple sont la création de
+ses morts.
+
+
+
+
+LIVRE III
+
+La Vie Rationnelle
+
+
+
+
+I
+
+LA CROYANCE ET LA CONNAISSANCE
+
+
+La croyance et la connaissance constituent deux modes d’activité
+mentale, d’origines différentes.
+
+ * * * * *
+
+La connaissance est toujours consciente et rationnelle, la croyance
+irrationnelle et inconsciente.
+
+ * * * * *
+
+La croyance a pour caractéristique fondamentale de n’être modifiable ni
+par l’observation, ni par la raison, ni par l’expérience.
+
+ * * * * *
+
+La découverte de la plus modeste connaissance scientifique exige un
+énorme labeur, l’acquisition d’une croyance n’en demande aucun.
+
+ * * * * *
+
+La connaissance se répand par les livres, les croyances par les apôtres.
+
+ * * * * *
+
+La connaissance constitue le grand facteur des progrès matériels de la
+civilisation. Les croyances orientent les idées, les sentiments, et par
+conséquent la conduite.
+
+ * * * * *
+
+La connaissance établit des vérités, la croyance incarne nos désirs;
+c’est pourquoi l’homme préféra toujours la croyance à la connaissance.
+
+ * * * * *
+
+Les religions donnent aux illusions, nées de nos désirs, une apparence
+de réalité. La science seule crée des réalités indépendantes de ces
+désirs.
+
+ * * * * *
+
+Une croyance politique, religieuse ou sociale, est un acte de foi
+inconscient. Lorsque le raisonnement essaie de la justifier, elle est
+déjà formée.
+
+ * * * * *
+
+La grande force des croyances, est de donner des espérances et des
+représentations mentales impliquant le bonheur.
+
+ * * * * *
+
+On ne citerait pas dans l’histoire, une croyance politique ou religieuse
+réduite par réfutation rationnelle. La raison se brise toujours contre
+le mur de la croyance.
+
+ * * * * *
+
+Une croyance se subit et ne se discute pas. Quand on la discute, c’est
+que, fort ébranlée déjà, elle est près de disparaître.
+
+ * * * * *
+
+On rencontre difficilement un homme acceptant d’exposer sa vie pour une
+vérité rationnelle. On en trouve aisément dix mille prêts à se faire
+tuer pour une croyance.
+
+ * * * * *
+
+Les hommes de chaque âge vivent sur un petit nombre de croyances
+politiques, religieuses et sociales, que le temps seul, ou l’acquisition
+d’une nouvelle croyance, peut transformer.
+
+ * * * * *
+
+Créer une croyance, c’est créer une nouvelle conscience, génératrice
+d’une nouvelle conduite.
+
+ * * * * *
+
+Le moindre changement dans les croyances d’un peuple modifie sa
+destinée.
+
+ * * * * *
+
+Lorsqu’une question soulève des opinions violemment contradictoires, on
+peut assurer qu’elle appartient au cycle de la croyance et non à celui
+de la connaissance.
+
+ * * * * *
+
+Dans les persécutions politiques antireligieuses, ce n’est pas la raison
+qui se dresse contre une croyance, mais deux croyances contraires qui se
+trouvent en lutte.
+
+ * * * * *
+
+Les divergences d’origine rationnelle se supportent facilement, les
+antagonismes de croyances ne se tolèrent pas. Les luttes religieuses ou
+politiques seront toujours violentes.
+
+ * * * * *
+
+L’intolérance est la compagne nécessaire des convictions fortes. Entre
+sectateurs de croyances voisines, elle est beaucoup plus accentuée
+qu’entre défenseurs de dogmes sans parenté.
+
+ * * * * *
+
+C’est surtout dans le domaine des croyances, que l’esprit humain cherche
+des certitudes.
+
+ * * * * *
+
+L’hypothèse est une croyance souvent prise pour une connaissance.
+
+ * * * * *
+
+Les phénomènes qui se passent dans le champ de la croyance n’étant pas
+scientifiquement vérifiables, la crédulité du savant y peut égaler celle
+de l’ignorant.
+
+ * * * * *
+
+Les choses rationnellement contradictoires se concilient parfaitement
+dans l’esprit hypnotisé par une croyance.
+
+ * * * * *
+
+Une croyance n’étant ni rationnelle ni volontaire, aucune des absurdités
+qu’elle enseigne ne saurait nuire à sa propagation.
+
+ * * * * *
+
+Ne pas croire les choses possibles, c’est les rendre impossibles. Une
+des forces de la foi est d’ignorer l’impossible.
+
+ * * * * *
+
+Une croyance forte crée des volontés fortes, auxquelles ne résistent
+jamais les volontés faibles.
+
+ * * * * *
+
+L’homme eut toujours besoin de croyances pour orienter sa pensée et
+guider sa conduite. Ni la philosophie, ni la science n’ont pu jusqu’ici
+les remplacer.
+
+ * * * * *
+
+Les croyances ont fait surgir du néant des œuvres d’art, qu’aucune
+pensée rationnelle n’aurait pu en faire sortir.
+
+ * * * * *
+
+Malgré leur faible valeur rationnelle, les croyances mènent les peuples.
+Elles les empêchent d’être une poussière de barbares, sans cohésion et
+sans force.
+
+
+
+
+II
+
+L’INSTRUCTION ET L’ÉDUCATION
+
+
+L’éducation est l’art de faire passer le conscient dans l’inconscient.
+
+ * * * * *
+
+Bien éduqué, l’inconscient est notre esclave et travaille pour nous. Mal
+éduqué, il devient notre maître et agit contre nous.
+
+ * * * * *
+
+La valeur de l’homme ne se mesure pas, comme le croient les maîtres de
+notre université, au niveau de son instruction mais à celui de son
+caractère.
+
+ * * * * *
+
+La force du caractère, et non l’instruction, donne à l’homme une
+armature interne résistante. Privé de cette armature, il devient le
+jouet de toutes les circonstances.
+
+ * * * * *
+
+Une des plus graves erreurs latines est de croire au parallélisme de
+l’instruction, de la moralité et de l’intelligence.
+
+ * * * * *
+
+Instruire n’est pas éduquer. L’instruction enrichit la mémoire.
+L’éducation crée chez l’homme des réflexes utiles et lui apprend à
+dominer les réflexes nuisibles.
+
+ * * * * *
+
+Quelques années suffisent pour instruire un barbare. Il faut parfois des
+siècles pour l’éduquer.
+
+ * * * * *
+
+Développer chez l’homme la réflexion, le jugement, l’énergie, et le
+sang-froid, serait autrement nécessaire que de lui imposer l’insipide
+phraséologie, qui constitue l’enseignement scolaire.
+
+ * * * * *
+
+Confiner l’esprit dans l’artificiel et le rendre incapable
+d’observation, est le plus sûr résultat des méthodes ne montrant le
+monde qu’à travers les livres.
+
+ * * * * *
+
+La science élève ou abaisse, suivant le terrain mental qui la reçoit. La
+culture supérieure n’est utilisable que par des cerveaux supérieurs.
+
+ * * * * *
+
+Une trop haute instruction, imposée à des êtres de mentalité inférieure,
+fausse tous leurs jugements. A demi rationalisés, ils perdent les
+qualités intuitives du primitif et deviennent des métis intellectuels.
+
+ * * * * *
+
+Les expériences, répétées sur des milliers d’indigènes des colonies,
+montrent combien une instruction mal adaptée, abaisse l’intelligence, la
+moralité et le caractère.
+
+ * * * * *
+
+Rien de plus dangereux que les idées générales dégagées de leurs
+racines. Elles conduisent toujours au simplisme et à l’incompréhension.
+
+ * * * * *
+
+Il faut d’abord de grands efforts pour établir d’utiles habitudes dans
+l’inconscient, mais une fois fixées elles permettent de se guider sans
+efforts.
+
+ * * * * *
+
+Canalisée par une bonne méthode, l’intelligence la plus faible arrive à
+progresser.
+
+ * * * * *
+
+Acquérir une méthode, c’est posséder l’art d’économiser le temps et, par
+suite, d’en prolonger la durée.
+
+ * * * * *
+
+Vouloir enseigner trop de choses empêche l’élève d’en apprendre aucune.
+Ce principe fondamental est entièrement méconnu de notre Université.
+
+ * * * * *
+
+L’éducateur devrait savoir déterminer les aptitudes de chaque élève, qui
+peuvent être utilement développées. Quand le hasard seul détermine le
+choix des études et des carrières, le rendement de l’homme est médiocre.
+
+ * * * * *
+
+Une des grandes illusions de la démocratie est de s’imaginer que
+l’instruction égalise les hommes. Elle ne sert souvent qu’à les
+différencier davantage.
+
+ * * * * *
+
+Les concours mnémoniques créent des inégalités sociales plus profondes
+que celles de l’ancien régime, et souvent moins justifiées.
+
+ * * * * *
+
+Notre système d’éducation classique a fini par créer une aristocratie de
+la mémoire, n’ayant aucun rapport avec celle du jugement et de
+l’intelligence.
+
+ * * * * *
+
+L’instruction peut être mnémonique ou expérimentale. La première forme
+les beaux parleurs, la seconde les hommes d’action.
+
+ * * * * *
+
+Conservée presque exclusivement par les peuples latins, l’instruction
+mnémonique est une des grandes causes de leur faiblesse. Elle a pour
+résultat de confier les plus importantes fonctions sociales à des
+individualités souvent fort médiocres.
+
+ * * * * *
+
+Le choix d’un système d’éducation, à plus d’importance pour un peuple,
+que celui de son gouvernement.
+
+
+
+
+III
+
+LES ÉLITES
+
+
+La force d’une nation ne se mesure pas au chiffre de sa population, mais
+à la valeur de ses élites.
+
+ * * * * *
+
+Créées par les élites, les civilisations ne progressent que par elles.
+Privé de ses élites, un pays tomberait bientôt dans la misère et
+l’anarchie.
+
+ * * * * *
+
+Le peuple est le grand réservoir d’énergie d’un pays, mais cette énergie
+n’est utilisable que canalisée par une élite.
+
+ * * * * *
+
+Les inventions de génie sont toujours personnelles. Elles s’épanouissent
+en devenant collectives.
+
+ * * * * *
+
+Des hommes d’élite réunis en groupe ne constituent plus une élite. Pour
+garder son niveau, l’esprit supérieur doit rester solitaire.
+
+ * * * * *
+
+Les aristocraties ont pris des formes diverses: naissance, talent ou
+fortune. Le monde ne s’en est jamais passé.
+
+ * * * * *
+
+L’aristocratie intellectuelle devrait paraître aussi peu équitable aux
+foules égalitaires que l’ancienne noblesse. La naissance seule en effet,
+confère les qualités intellectuelles, comme jadis elle conférait les
+privilèges.
+
+ * * * * *
+
+La lutte des aveugles multitudes contre les élites dont elles vivent est
+une des continuités de l’histoire. Le triomphe du nombre a marqué la fin
+de plusieurs civilisations.
+
+ * * * * *
+
+Les grandes civilisations n’ont pu prospérer, qu’en sachant dominer
+leurs éléments inférieurs.
+
+ * * * * *
+
+L’élite crée, la plèbe détruit.
+
+
+
+
+IV
+
+LES CONCEPTIONS PHILOSOPHIQUES
+
+
+La raison est beaucoup plus constructive qu’explicative. Elle a changé
+la face du monde mais n’a rien dit encore, des puissances secrètes qui
+font évoluer un brin d’herbe.
+
+ * * * * *
+
+La logique de l’univers diffère trop de notre logique pour que nous
+puissions espérer en pénétrer les secrets.
+
+ * * * * *
+
+Si on appelait miracle tout ce qui est incompréhensible, la vie d’un
+être quelconque devrait être considérée comme un perpétuel miracle.
+
+ * * * * *
+
+Les forces mystérieuses qui font naître, grandir et mourir les êtres,
+sont si éloignées de notre raison, que la science renonce aujourd’hui à
+les expliquer.
+
+ * * * * *
+
+La moindre cellule vivante porte en elle un immense passé et un
+mystérieux avenir.
+
+ * * * * *
+
+Le monde est-il créé ou incréé, réel ou irréel, l’espèce humaine durable
+ou éphémère? La philosophie, qui répondait jadis à ces questions,
+renonce maintenant à les résoudre.
+
+ * * * * *
+
+Certains problèmes redoutables: d’où venons-nous? où allons-nous? ne
+doivent pas être trop discutés, afin de leur laisser un nuage de doute
+qui n’efface pas toute espérance.
+
+ * * * * *
+
+Des trois conceptions possibles de la vie: optimiste, pessimiste,
+résignée, la dernière est peut-être la plus sage, mais aussi la moins
+génératrice d’action.
+
+ * * * * *
+
+Se révolter ou s’adapter, il n’y a guère d’autre choix dans la vie.
+
+ * * * * *
+
+En ôtant l’éternité à la matière, la science a détruit une des dernières
+idoles de la philosophie.
+
+ * * * * *
+
+La philosophie réelle du monde se fait à côté des philosophes et en
+dehors d’eux.
+
+ * * * * *
+
+Les systèmes philosophiques pourront disparaître, mais il restera
+toujours une façon philosophique d’envisager les phénomènes.
+
+ * * * * *
+
+Le dernier mot de la philosophie est de comprendre qu’on ne peut pas
+encore comprendre.
+
+ * * * * *
+
+Chaque phénomène a son mystère. Le mystère est l’âme ignorée des choses.
+
+
+
+
+V
+
+LES PRINCIPES SCIENTIFIQUES
+
+
+La science est en réalité une révolte de l’homme contre la nature, un
+effort pour se soustraire aux forces aveugles qui l’oppriment.
+
+ * * * * *
+
+Les asservissements, imposés à l’homme par la nature, constituaient
+autrefois d’inexorables fatalités. En apprenant à désagréger ces
+fatalités, la science leur ôte de plus en plus le caractère de
+nécessités.
+
+ * * * * *
+
+Déterminisme et fatalisme sent choses fort différentes. Découvrir le
+déterminisme d’un phénomène, fait souvent disparaître sa fatalité.
+
+ * * * * *
+
+L’harmonie, supposée préétablie de l’univers, n’est due sans doute qu’à
+l’équilibre inévitable des forces qui le composent.
+
+ * * * * *
+
+Les lois scientifiques les plus précises, ne sont valables que pour une
+portion limitée du temps et de l’espace.
+
+ * * * * *
+
+Chaque science dérive d’un petit nombre de principes. Celui de
+l’invariabilité de la masse soutient tout l’édifice de la chimie. Sur
+celui de la conservation de l’énergie reposent la physique et la
+mécanique.
+
+ * * * * *
+
+Les deux grandes constantes de l’univers sont la résistance et le
+mouvement. La première est constituée par l’inertie, la seconde par
+l’énergie.
+
+ * * * * *
+
+Les formes diverses de l’énergie, aussi bien que les phénomènes de la
+vie, résultent de perturbations d’équilibre, constituées le plus souvent
+par des dénivellations.
+
+ * * * * *
+
+Dans la constatation des phénomènes, la science avance rapidement. Dans
+leur explication, elle reste depuis longtemps stationnaire.
+
+ * * * * *
+
+Le terrain de la science est sûr, mais il ne représente qu’un îlot perdu
+dans l’océan illimité des choses inconnues.
+
+ * * * * *
+
+Les progrès scientifiques ne font que déplacer dans l’infini les
+barrières qui nous séparent de l’inaccessible.
+
+ * * * * *
+
+Le matérialisme a prétendu se substituer aux religions, mais aujourd’hui
+la matière est devenue aussi mystérieuse, que les dieux qu’elle devait
+remplacer.
+
+ * * * * *
+
+La précision des formules scientifiques cache souvent l’incertitude des
+principes.
+
+ * * * * *
+
+Une des supériorités du savant sur l’ignorant est de sentir où commence
+le mystère.
+
+ * * * * *
+
+Dès qu’une théorie scientifique arrive à la fixité, elle retarde tout
+progrès.
+
+ * * * * *
+
+La science crée plus de mystères qu’elle n’en éclaircit.
+
+
+
+
+VI
+
+LA MATIÈRE[1]
+
+ [1] Les propositions qui vont suivre étaient très neuves quand je les
+ formulai pour la première fois. Elles représentent les résultats de
+ recherches expérimentales, poursuivies pendant près de dix ans, et
+ exposées dans dix-huit mémoires que résument mes deux ouvrages:
+ _L’Évolution de la Matière_ et _L’Évolution des Forces_.
+ J’interrompis ces recherches le jour où elles devinrent trop
+ onéreuses et me résignai à retourner aux études psychologiques.
+
+
+La matière supposée jadis indestructible s’évanouit lentement par la
+dissociation continue des atomes qui la composent.
+
+ * * * * *
+
+Certains produits de la dématérialisation de la matière constituent par
+leurs propriétés, des intermédiaires entre les corps pondérables et
+l’éther impondérable, mondes profondément séparés par la science
+jusqu’ici.
+
+ * * * * *
+
+La matière, jadis envisagée comme inerte et ne pouvant que restituer une
+énergie préalablement fournie, est au contraire un colossal réservoir
+d’énergie--l’énergie intra-atomique--capable d’être spontanément
+dépensée.
+
+ * * * * *
+
+C’est de l’énergie intra-atomique, libérée pendant la dissociation de la
+matière, que résultent la plupart des forces de l’univers, l’électricité
+et la chaleur solaire notamment.
+
+ * * * * *
+
+La force et la matière sont deux aspects d’une même chose. La matière
+représente une forme relativement stable de l’énergie intra-atomique. La
+chaleur, la lumière, l’électricité, etc., représentent des formes
+instables de la même énergie.
+
+ * * * * *
+
+Dissocier les atomes, ou en d’autres termes dématérialiser la matière,
+c’est simplement transmuer la forme stable d’énergie nommée matière, en
+ces formes instables, connues sous les noms d’électricité, lumière,
+chaleur, etc.
+
+ * * * * *
+
+Les équilibres des forces colossales condensées dans les atomes leur
+donnent une stabilité très grande. Il suffit cependant de troubler ces
+équilibres, par un réactif approprié, pour que la désagrégation des
+atomes commence. C’est ainsi que certains rayons lumineux dissocient
+facilement les parties superficielles d’un corps quelconque.
+
+ * * * * *
+
+La lumière, l’électricité et la plupart des forces connues, résultant de
+la dématérialisation de la matière, un corps en rayonnant perd, par le
+fait seul de ce rayonnement, une partie de sa masse. S’il pouvait
+rayonner toute son énergie, il s’évanouirait entièrement dans l’éther.
+
+ * * * * *
+
+La matière se transmue en des formes diverses d’énergie, mais c’est
+uniquement sans doute à l’origine des choses, que l’énergie put se
+condenser sous forme de matière.
+
+ * * * * *
+
+La loi d’évolution, applicable aux êtres vivants, l’est également aux
+corps simples. Les espèces chimiques, pas plus que les espèces vivantes,
+ne sont invariables.
+
+
+
+
+VII
+
+LA VÉRITÉ ET L’ERREUR
+
+
+Le besoin de certitude a toujours été plus fort que le besoin de vérité.
+
+ * * * * *
+
+La valeur pratique d’une vérité se mesure au degré de croyance qu’elle
+inspire.
+
+ * * * * *
+
+Les apparences de certitude exercent sur les âmes autant d’action que
+les véritables certitudes.
+
+ * * * * *
+
+Parfois peu difficile sur le choix de ses vérités, l’homme supporte
+toujours mal qu’on les combatte.
+
+ * * * * *
+
+La logique affective et la logique mystique ne servent pas à découvrir
+des réalités mais à cacher celles qu’on redoute.
+
+ * * * * *
+
+Revêtir l’erreur d’une forme séduisante, suffit souvent pour la faire
+accepter comme vérité.
+
+ * * * * *
+
+Les vérités formulées mettent parfois longtemps à se transformer en
+vérités acceptées.
+
+ * * * * *
+
+C’est nuire à la découverte de la vérité que de l’apprécier, comme les
+pragmatistes, d’après son degré d’utilité.
+
+ * * * * *
+
+La vérité n’est ni une entité, ni une commodité, ni une utilité, mais
+une nécessité.
+
+ * * * * *
+
+Avant la science, l’homme ne connaissait guère que des vérités
+subjectives; le rôle des savants fut de créer des vérités
+impersonnelles.
+
+ * * * * *
+
+Dans notre univers, les choses s’enchaînent mais ne se fixent pas.
+
+ * * * * *
+
+Il n’y a pas plus de vérité définitive pour l’homme, qu’il n’y a d’être
+définitif pour la nature.
+
+ * * * * *
+
+Une vérité, comme un organisme vivant, n’est explicable que par la
+connaissance de ses états antérieurs.
+
+ * * * * *
+
+Les êtres et les choses se modifient sans cesse. Aux réalités qui
+s’écoulent correspondent des vérités suivant la même marche.
+
+ * * * * *
+
+Une vérité est une étape provisoire sur une route qui n’a pas de fin.
+
+ * * * * *
+
+Il y a des vérités absolues dans le temps mais non dans l’éternité.
+
+ * * * * *
+
+Les siècles finissent par transformer en erreurs la plupart de nos
+vérités.
+
+ * * * * *
+
+Les vérités changent d’aspect suivant les mentalités qui les reçoivent.
+
+ * * * * *
+
+Présentée sous forme mathématique, l’erreur acquiert un grand prestige.
+Le sceptique le plus endurci, attribue volontiers aux équations de
+mystérieuses vertus.
+
+ * * * * *
+
+Beaucoup d’hommes se passent facilement de vérités, aucun n’est assez
+fort pour se passer d’illusions.
+
+ * * * * *
+
+Une illusion tenue pour vraie agit comme une réalité.
+
+ * * * * *
+
+Perdre une illusion n’est pas toujours acquérir une certitude.
+
+ * * * * *
+
+C’est en poursuivant des illusions, que l’homme a souvent réalisé des
+progrès qu’il ne cherchait pas.
+
+ * * * * *
+
+En devenant collective une illusion individuelle acquiert la force d’une
+vérité.
+
+ * * * * *
+
+L’erreur a peut-être rendu plus de services au monde que la vérité.
+
+
+
+
+VIII
+
+LA LÉGENDE ET L’HISTOIRE
+
+
+L’Histoire se déroule en dehors de la raison et souvent même contre
+toute raison.
+
+ * * * * *
+
+Beaucoup d’événements restent incompris tant qu’on leur suppose des
+causes rationnelles.
+
+ * * * * *
+
+Un historien n’a pas à s’occuper de la qualité rationnelle des
+croyances, mais seulement du degré de domination qu’elles ont exercé sur
+les âmes.
+
+ * * * * *
+
+La vie mentale de chaque génération dérivant des générations
+précédentes, la trame de l’histoire future est en partie tissée par le
+présent.
+
+ * * * * *
+
+La légende est généralement plus vraie que l’histoire. La première
+traduit les sentiments réels des peuples. La seconde raconte des
+événements déformés par la mentalité de leurs narrateurs.
+
+ * * * * *
+
+Il n’est possible d’écrire l’histoire que si, n’étant attaché à aucun
+parti, on se trouve dégagé des passions qui sont l’âme des partis.
+
+ * * * * *
+
+Les conflits psychologiques mènent l’histoire. Les grands
+bouleversements dérivent beaucoup plus des luttes de croyances que des
+oppositions d’intérêts.
+
+ * * * * *
+
+L’histoire fut presque toujours dominée par le mystique et l’affectif et
+rarement par le rationnel. L’Irréel a été le vrai moteur du monde.
+
+
+
+
+LIVRE IV
+
+La Pensée et l’Action
+
+
+
+
+I
+
+L’ACTION
+
+
+L’intelligence fait penser. La croyance fait agir.
+
+ * * * * *
+
+Si l’homme avait commencé par penser au lieu d’agir, le cycle de son
+histoire serait clos depuis longtemps.
+
+ * * * * *
+
+Illusoires ou réelles les certitudes sont génératrices d’action. L’homme
+privé de certitudes serait comme un vaisseau sans gouvernail, une
+machine sans moteur.
+
+ * * * * *
+
+L’absurde et l’impossible n’ont jamais empêché une croyance suffisamment
+forte, de faire agir.
+
+ * * * * *
+
+L’action seule révèle la nature de notre intelligence et la valeur de
+notre caractère.
+
+ * * * * *
+
+Réfléchir est utile, mais agir sans trop réfléchir est parfois
+nécessaire. Les grands héroïsmes sont généralement dus à des hommes
+ayant peu réfléchi.
+
+ * * * * *
+
+Les pensées, comme tous les phénomènes de la vie, résultent d’équilibres
+instables, sans cesse en voie de transformation.
+
+ * * * * *
+
+Les livres font rarement évoluer les idées générales. Ils se bornent le
+plus souvent à enregistrer leurs transformations.
+
+ * * * * *
+
+Nos actes portent en eux un cortège de conséquences nécessaires. Nous
+nommons fatalité l’enchaînement logique de ces conséquences.
+
+ * * * * *
+
+Savoir ce qu’on doit faire, n’est pas du tout savoir ce qu’on fera.
+
+
+
+
+II
+
+LES ILLUSIONS DÉMOCRATIQUES
+
+
+La démocratie, qui se croit d’origine rationnelle, tire en réalité sa
+force d’éléments affectifs et mystiques indépendants de la raison.
+
+ * * * * *
+
+Le mot démocratie correspond, dans les classes populaires et chez les
+lettrés, à des idées fort différentes.
+
+ * * * * *
+
+Dominée par le besoin d’égalité, la démocratie populaire repousse la
+fraternité entre classes et ne manifeste aucun souci de la liberté. La
+démocratie des intellectuels est au contraire avide de liberté et très
+peu d’égalité.
+
+ * * * * *
+
+Le vrai démocrate est un être collectif, n’ayant d’autre individualité
+que celle de son groupe.
+
+ * * * * *
+
+Contrairement aux idées démocratiques, la psychologie enseigne que
+l’entité collective, nommée Peuple, est très inférieure à l’homme isolé.
+
+ * * * * *
+
+Les empiètements successifs de la classe ouvrière rappellent ceux de la
+noblesse et du clergé, contre lesquels les anciens rois eurent tant de
+peine à lutter.
+
+ * * * * *
+
+La haine du despotisme et l’amour de la liberté, furent toujours
+proclamés chez des peuples supportant fort bien le despotisme et très
+mal la liberté.
+
+ * * * * *
+
+Les principes démocratiques font partie de ces idées, volontiers
+imposées aux autres, mais rarement acceptées pour soi.
+
+ * * * * *
+
+Plus les lois proclament l’égalité, plus se développe le besoin des
+signes extérieurs d’inégalité.
+
+ * * * * *
+
+Le démocratique besoin de paraître est le plus coûteux et le moins
+profitable des besoins.
+
+ * * * * *
+
+La soif d’égalité n’est souvent qu’une forme avouable du désir d’avoir
+des inférieurs et pas de supérieurs.
+
+ * * * * *
+
+La notion artificielle d’égalité a fait naître la haine de toutes les
+supériorités qui constituent la grandeur d’un pays.
+
+ * * * * *
+
+Les démocraties arriveront à remplacer les guerres intermittentes entre
+peuples, par des luttes continues entre classes.
+
+ * * * * *
+
+La nature ne connaît pas l’égalité. Elle n’a réalisé ses progrès que par
+des inégalités croissantes.
+
+ * * * * *
+
+Loin de tendre à l’égalisation des hommes, la civilisation les
+différencie chaque jour davantage.
+
+ * * * * *
+
+En lui attribuant des pouvoirs imaginaires, la démocratie a fini par
+faire de la science un faux dieu.
+
+
+
+
+III
+
+LES ILLUSIONS SOCIALISTES
+
+
+Le socialisme, forme ultime du principe d’égalité, est un état mental
+bien plus qu’une doctrine.
+
+ * * * * *
+
+Démocratie et socialisme sont, malgré les apparences, séparés par de
+profonds abîmes.
+
+ * * * * *
+
+Le socialisme qui prêche le nivellement des conditions, est en
+opposition évidente avec la démocratie des intellectuels, qui prétend
+faire triompher les plus capables.
+
+ * * * * *
+
+L’imprécision des doctrines socialistes est un élément de leur succès.
+Il importe pour un dogme de ne se préciser qu’après avoir triomphé.
+
+ * * * * *
+
+Les progrès du socialisme tiennent surtout à ce qu’il est une forme de
+l’Étatisme, idéal de tous les partis politiques en France.
+
+ * * * * *
+
+La dureté de certains capitalistes et la faiblesse de leur moralité,
+créent beaucoup d’adeptes au socialisme.
+
+ * * * * *
+
+Quand l’État prétend trop protéger les citoyens, ils perdent l’habitude
+de se protéger eux-mêmes et par conséquent toute initiative.
+
+ * * * * *
+
+Les croyances n’impliquant pas de désillusions, placent leur paradis
+dans des régions inaccessibles. La faiblesse du socialisme est de situer
+le sien ici-bas.
+
+ * * * * *
+
+Le bonheur mesquin, l’égalité dans la servitude, que promet le
+socialisme, n’est pas un idéal assez fort pour passionner longtemps les
+peuples.
+
+ * * * * *
+
+Par le seul fait de leurs progrès, les civilisations modernes créent une
+masse croissante d’inadaptés toujours prêts à lutter contre elles. Ils
+forment la majorité des socialistes.
+
+ * * * * *
+
+La richesse, édifiée jadis sur l’immobilisation du capital, dépend
+aujourd’hui de la rapidité de sa circulation, et par conséquent de
+l’intelligence qui le manie.
+
+ * * * * *
+
+Le socialisme serait un asservissement universel. Le syndicalisme serait
+aussi un asservissement, mais, limité aux intérêts de chaque groupement
+professionnel, il permettrait à l’individu de se défendre contre le
+despotisme de l’État.
+
+ * * * * *
+
+La plupart des progrès de l’esprit humain sont dus à certains facteurs:
+initiatives individuelles, risques, concurrence, etc., que le socialisme
+voudrait détruire.
+
+ * * * * *
+
+Substituer l’initiative et la responsabilité collectives, à l’initiative
+et à la responsabilité individuelles, c’est faire descendre l’homme très
+bas sur l’échelle des valeurs humaines.
+
+ * * * * *
+
+Certains groupements sociaux représentent une absorption de l’âme
+individuelle dans l’âme collective, et par conséquent un retour à des
+phases inférieures d’évolution.
+
+ * * * * *
+
+C’est en s’évadant de l’égalité des premiers âges, à laquelle le
+socialisme veut nous ramener, que l’homme put s’élever de la sauvagerie
+à la civilisation.
+
+
+
+
+IV
+
+LE PACIFISME ET LA GUERRE
+
+
+Vivre c’est lutter. La lutte est une loi universelle. Des êtres non
+combatifs n’auraient réalisé aucun progrès.
+
+ * * * * *
+
+Si la nature n’avait pas été impitoyable pour les faibles, le monde
+serait peuplé de monstres, et aucune civilisation n’aurait pu éclore.
+
+ * * * * *
+
+Les peuples possédant beaucoup de canons ont seuls le droit et le
+pouvoir d’être pacifistes.
+
+ * * * * *
+
+Une minutieuse préparation, une foi forte, une haine de l’ennemi très
+vive, seront toujours les grands éléments du succès des batailles.
+
+ * * * * *
+
+Reculer devant l’effort qu’on croit inutile, est renoncer d’avance à
+tout succès.
+
+ * * * * *
+
+Une armée, composée d’individus qui discutent, serait facilement vaincue
+par une armée de barbares, incapables de raisonnement, mais prêts à
+obéir sans discussion.
+
+ * * * * *
+
+Craindre d’être vaincu augmente les chances de l’être. Persuader une
+armée de sa supériorité, double son courage et ses chances de victoire.
+
+ * * * * *
+
+Le courage individuel est beaucoup plus rare que le courage collectif.
+
+ * * * * *
+
+Les amitiés entre individus peuvent n’avoir que la sympathie pour
+mobile. Les alliances entre collectivités ont uniquement des intérêts
+matériels pour bases, et s’évanouissent quand ces intérêts
+disparaissent.
+
+ * * * * *
+
+Les intérêts économiques des peuples leur font souhaiter la paix, mais
+les divergences de sentiments et de croyances, les poussent toujours à
+la guerre.
+
+ * * * * *
+
+Un peuple, vraiment pacifiste, disparaîtrait vite de l’histoire.
+
+
+
+
+V
+
+LES RÉVOLUTIONS
+
+
+Les seules révolutions durables sont celles de la pensée.
+
+ * * * * *
+
+Les révolutions scientifiques dérivent uniquement d’éléments rationnels,
+les révolutions politiques et religieuses d’éléments affectifs,
+mystiques et collectifs.
+
+ * * * * *
+
+Les révolutions scientifiques transforment beaucoup plus profondément la
+vie sociale que les révolutions politiques.
+
+ * * * * *
+
+Souvent rationnelle à ses débuts, une révolution politique ne se propage
+que par des influences affectives, collectives et mystiques étrangères à
+toute raison.
+
+ * * * * *
+
+Les révolutions, comme les guerres, représentent l’extériorisation de
+conflits entre forces psychologiques.
+
+ * * * * *
+
+Une révolution ne constitue pas toujours un phénomène qui finit suivi
+d’un autre qui commence, mais un phénomène continu ayant accéléré son
+évolution.
+
+ * * * * *
+
+Un peuple trop conservateur est fatalement voué aux révolutions
+violentes. Incapable d’évoluer, il est obligé de se transformer
+brusquement.
+
+ * * * * *
+
+L’être vraiment malheureux est celui à qui on persuade que son état est
+misérable. Ainsi procèdent les meneurs pour faire les révolutions.
+
+ * * * * *
+
+Les meneurs des révolutions se croient toujours guidés par la raison.
+Ils obéissent en réalité à des forces affectives, mystiques et
+collectives qu’ils ne soupçonnent pas.
+
+ * * * * *
+
+La contagion mentale est le plus puissant facteur de propagation d’un
+mouvement révolutionnaire.
+
+ * * * * *
+
+La multitude est l’aboutissant d’une révolution, mais n’en constitue pas
+le point de départ.
+
+ * * * * *
+
+Idées, meneurs, armée et foule sont les éléments fondamentaux des
+révolutions.
+
+ * * * * *
+
+Toute révolution populaire qui réussit est un retour momentané à la
+barbarie. Elle constitue le triomphe de l’instinctif sur le rationnel,
+le rejet des contraintes sociales qui différencient le civilisé du
+barbare.
+
+ * * * * *
+
+Les révolutions ne sauraient détruire une structure mentale édifiée par
+un long passé. Elles ne changent guère que des façades.
+
+ * * * * *
+
+Les révolutions n’ont généralement pour résultat immédiat, qu’un
+déplacement de servitude.
+
+ * * * * *
+
+Les grandes réformes sociales ne sont pas l’œuvre des révolutions. Elles
+s’opèrent, comme les bouleversements géologiques, par une lente
+accumulation de petites causes.
+
+ * * * * *
+
+La majorité des hommes demande à être dirigée et non à se révolter.
+
+ * * * * *
+
+Rarement un peuple comprend quelque chose aux révolutions accomplies
+avec son concours.
+
+ * * * * *
+
+Quand un peuple finit par comprendre pourquoi il a subi une révolution,
+elle est généralement terminée depuis longtemps.
+
+ * * * * *
+
+Un monarque se renverse facilement, mais les principes qu’il
+représentait survivent à sa chute. La plupart des révolutions sont
+suivies de restaurations.
+
+ * * * * *
+
+Dès que l’armée d’un pays commence à se désagréger, une révolution est
+proche. La royauté périt en France, le jour où des troupes
+indisciplinées refusèrent de défendre leur roi.
+
+ * * * * *
+
+Chez certains hommes, l’esprit révolutionnaire est un état mental,
+indépendant de l’objet sur lequel il s’exerce. Aucune concession ne
+pourrait donc l’apaiser.
+
+ * * * * *
+
+Les révolutions qui commencent, résultent le plus souvent de croyances
+qui finissent.
+
+
+
+
+VI
+
+LES GOUVERNEMENTS POPULAIRES
+
+
+Ce qu’on appelle gouvernement populaire est, en réalité, une petite
+oligarchie de meneurs.
+
+ * * * * *
+
+La grande illusion des politiciens est de considérer le peuple comme une
+sorte de divinité infaillible, n’ayant pas à rendre compte de ses actes.
+
+ * * * * *
+
+Se guider d’après des opinions fausses, mais populaires, est une
+condition d’existence de tous les gouvernements démocratiques.
+
+ * * * * *
+
+La surenchère, l’humanitarisme et la peur, furent toujours les grands
+facteurs de conduite des gouvernements démocratiques.
+
+ * * * * *
+
+Un gouvernement populaire est dominé par trop de passions pour rester
+équitable et tolérant. Il ne se maintient qu’en devenant de plus en plus
+despotique.
+
+ * * * * *
+
+Limité par la crainte des responsabilités, le despotisme individuel est
+moins oppressif qu’un despotisme collectif, toujours irresponsable.
+
+ * * * * *
+
+Une tyrannie individuelle se renverse aisément. Contre une tyrannie
+collective les opprimés sont sans force.
+
+ * * * * *
+
+Ce qu’on déteste dans une tyrannie, n’est pas toujours la tyrannie
+elle-même, mais les individus qui l’exercent.
+
+ * * * * *
+
+Les tyrannies les plus dures sont facilement acceptées dès qu’elles
+deviennent anonymes.
+
+ * * * * *
+
+Pas de gouvernement populaire possible sans prépondérance de la
+mentalité jacobine.
+
+ * * * * *
+
+Esprit borné, passions fortes, mysticisme intense, incapacité à
+raisonner juste, sont les principales composantes de l’âme jacobine.
+
+ * * * * *
+
+Le jacobin n’est pas un rationaliste, mais un croyant. Loin d’édifier sa
+croyance sur la raison, il tâche de mouler la raison sur sa croyance.
+
+ * * * * *
+
+Au point de vue politique, certains peuples se divisent en jacobins, qui
+ne comprennent rien aux influences du passé, et en conservateurs, qui
+n’aperçoivent pas les nécessités du présent.
+
+ * * * * *
+
+Une politique de groupe est toujours d’ordre inférieur. Les
+gouvernements populaires ne peuvent en avoir d’autre.
+
+ * * * * *
+
+Si les nécessités économiques ne réfrénaient pas les volontés
+passionnelles des gouvernements populaires, ils se détruiraient par
+leurs propres mains.
+
+ * * * * *
+
+La première phase d’évolution d’une démocratie triomphante est de
+détruire les anciennes aristocraties, la seconde d’en créer de
+nouvelles.
+
+ * * * * *
+
+Les crimes des rois sont peu de chose auprès des crimes des peuples.
+
+ * * * * *
+
+L’État moderne a hérité aux yeux des multitudes de la puissance mystique
+attribuée aux rois, lorsqu’ils incarnaient la volonté divine.
+
+ * * * * *
+
+Dans les gouvernements populaires, le fantôme de la peur joue un rôle
+prépondérant. La peur de l’armée, de l’Église, des ouvriers, des
+fonctionnaires, a dicté depuis vingt ans, la plupart de nos lois.
+
+ * * * * *
+
+Dans un gouvernement démocratique dont les ministres changent
+rapidement, le pouvoir réel appartient aux administrations. Chaque
+ministre croit les gouverner, il est en réalité gouverné par elles.
+
+ * * * * *
+
+Plus un gouvernement s’affaiblit, plus le pouvoir de la caste
+administrative grandit.
+
+ * * * * *
+
+Un peuple tombe vite dans l’anarchie, lorsque la souveraineté passe de
+la loi à la multitude.
+
+ * * * * *
+
+L’instabilité des gouvernements populaires limite seule leur tyrannie.
+Les partis en lutte se succédant rapidement au pouvoir, le despotisme de
+chacun est forcément éphémère.
+
+ * * * * *
+
+Quand les démocraties ne se transforment pas en dictatures militaires,
+elles finissent par la ploutocratie, forme très oppressive du
+despotisme.
+
+ * * * * *
+
+Le vrai régime politique d’un peuple n’est révélé, ni par sa
+constitution, ni par ses lois. Il se découvre seulement en recherchant
+l’étendue respective du rôle de l’État et des citoyens, dans les
+affaires publiques et privées.
+
+ * * * * *
+
+Les gouvernements démocratiques considèrent la fermeture des églises
+comme moins nuisible que celle des cabarets. Ils découvriront sûrement
+un jour, que la fermeture des églises est plus dangereuse.
+
+ * * * * *
+
+Un peuple qui réclame sans cesse l’égalité est bien près d’accepter la
+servitude.
+
+
+
+
+VII
+
+LA PSYCHOLOGIE POLITIQUE
+
+
+Les problèmes politiques modernes peuvent se comparer à ceux du sphinx
+de la légende antique. Il faut les résoudre ou être dévoré.
+
+ * * * * *
+
+Sans la connaissance de la psychologie des races, des peuples, des
+individus et des foules, la politique ne saurait être comprise.
+
+ * * * * *
+
+Une société est un agrégat de forces contraires, qu’il faut maintenir en
+équilibre. Avec la rupture de cet équilibre, l’anarchie commence.
+
+ * * * * *
+
+Toute la politique se ramène à ces deux règles, savoir et prévoir.
+
+ * * * * *
+
+Un gouvernement n’est pas le créateur d’une époque, mais sa création.
+
+ * * * * *
+
+Atomes physiques, cellules vivantes, unités humaines, restent une vaine
+poussière, tant que des forces directrices ne canalisent pas leurs
+actions.
+
+ * * * * *
+
+La vraie puissance d’un gouvernement réside moins dans sa force, que
+dans la soumission volontaire de ceux qui lui obéissent.
+
+ * * * * *
+
+La tyrannie individuelle et la tyrannie collective sont les seules
+formes de gouvernement découvertes, depuis l’origine de l’histoire. La
+seconde fut toujours la plus dure.
+
+ * * * * *
+
+Les incidences des mesures politiques ne pouvant se prévoir, la manie
+des grandes réformes est fort dangereuse pour un peuple.
+
+ * * * * *
+
+Un événement politique ne germe pas spontanément. Il est
+l’épanouissement de toute une série de causes antérieures.
+
+ * * * * *
+
+Juger un événement inévitable, c’est en faire une fatalité.
+
+ * * * * *
+
+En politique comme dans la vie, le succès appartient généralement aux
+convaincus et rarement aux sceptiques.
+
+ * * * * *
+
+Dès qu’une classe n’est plus sûre de ses droits, noblesse autrefois,
+bourgeoisie de nos jours, elle les perd bientôt.
+
+ * * * * *
+
+Dans la vie politique, comme dans la vie individuelle, les
+préoccupations formulées sont beaucoup moins importantes que celles qui
+ne se formulent pas.
+
+ * * * * *
+
+Déplacer une tyrannie n’est pas créer une liberté.
+
+ * * * * *
+
+Le danger de l’autocratie ne réside pas dans l’autocrate, mais dans les
+milliers d’individus se partageant son pouvoir et l’exerçant chacun
+comme un petit despote.
+
+ * * * * *
+
+La confusion des pouvoirs suit toujours la confusion des esprits.
+
+ * * * * *
+
+De même que les croyances religieuses, les idées politiques ne doivent
+pas être jugées d’après leur valeur rationnelle, mais d’après l’action
+qu’elles exercent.
+
+ * * * * *
+
+Beaucoup d’erreurs politiques dérivent d’idées théoriquement
+rationnelles.
+
+ * * * * *
+
+En politique, il est moins dangereux de manquer d’idées directrices que
+d’en avoir de fausses.
+
+ * * * * *
+
+Les gouvernements périssent beaucoup plus par leurs fautes, que par les
+attaques de leurs ennemis.
+
+ * * * * *
+
+Le despotisme des vivants serait parfois sans limite, s’il n’était
+contenu par le despotisme des morts.
+
+
+
+
+VIII
+
+L’ART DE GOUVERNER
+
+
+Il n’y a pas de société possible sans principe d’autorité, de même qu’il
+n’y a pas de fleuve sans rives pour l’endiguer.
+
+ * * * * *
+
+Le plus sûr moyen de détruire le principe d’autorité est de parler à
+chacun de ses droits et jamais de ses devoirs. Tous les hommes sont
+prêts à exercer les premiers, très peu se préoccupent des seconds.
+
+ * * * * *
+
+On ne gouverne pas un peuple en tenant compte seulement de ses besoins
+matériels, mais aussi de ses rêves.
+
+ * * * * *
+
+Les puissances morales ne se combattent ni avec des lois, ni avec des
+armées.
+
+ * * * * *
+
+Pour manier les hommes, il ne faut pas oublier, que leur moi affectif et
+leur moi intellectuel, n’ont pas d’évolution parallèle et ne
+s’influencent guère.
+
+ * * * * *
+
+Utiliser les impulsions affectives et mystiques des peuples comme moyen
+d’action en tâchant de leur donner une orientation rationnelle, est un
+des secrets de l’art de gouverner.
+
+ * * * * *
+
+Une idée nouvelle a besoin d’appuis pour se faire accepter. Devenue
+forte, elle sert d’appui.
+
+ * * * * *
+
+On ne doit jamais partager les passions des hommes qu’on dirige, mais il
+faut les connaître.
+
+ * * * * *
+
+Impossible de gouverner un peuple si l’on oublie que des croyances,
+jugées absurdes par la raison, sont parfois plus puissantes que des
+vérités démontrées.
+
+ * * * * *
+
+Il est fort dangereux d’avoir la foi pour ennemie. Un gouvernement qui
+persécute une croyance religieuse s’expose à périr par cette croyance.
+
+ * * * * *
+
+En ne se plaçant même qu’au point de vue de l’utilité pure, un
+gouvernement doit éviter les persécutions. Elles sont toujours plus
+utiles aux doctrines persécutées, qu’à leurs persécuteurs.
+
+ * * * * *
+
+Le rôle du savant est de détruire les chimères, celui de l’homme d’État
+de s’en servir.
+
+ * * * * *
+
+Quand un gouvernement demande à suivre l’opinion au lieu de l’orienter,
+il cesse d’être le maître.
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+Un pouvoir discuté n’est bientôt plus un pouvoir respecté.
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+
+Une responsabilité morcelée devient vite de l’irresponsabilité.
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+Gouverner exclusivement au profit d’une classe, c’est accroître
+indéfiniment les exigences de cette classe, et se condamner à l’avoir
+bientôt pour ennemie.
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+Un des éléments de l’art de gouverner consiste à conquérir les meneurs
+des majorités, ou à leur en opposer d’autres.
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+Les meneurs ne se combattent qu’avec des meneurs.
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+ * * * * *
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+On peut désagréger facilement l’âme transitoire d’une foule, on demeure
+impuissant contre l’âme permanente d’une race.
+
+ * * * * *
+
+Temporiser pour avoir le temps de se préparer, comme le conseillait
+Machiavel, est très sage. Temporiser, pour laisser au hasard le soin
+d’arranger les événements, est fort dangereux.
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+ * * * * *
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+Le mécontentement fut toujours générateur d’effort, l’homme trop content
+de son sort ne poursuit aucun progrès.
+
+ * * * * *
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+Un gouvernement doit élever des barrières morales avant qu’elle soient
+indispensables. Au moment où elles le deviennent, il est trop tard pour
+les construire.
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+ * * * * *
+
+Dès qu’on entrevoit la nécessité de céder, il ne faut pas attendre le
+moment où il sera impossible de ne pas céder.
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+ * * * * *
+
+L’humanitarisme et la peur font partie des facteurs de dissociation des
+peuples. Ces sentiments sont sans excuse pour qui prétend gouverner.
+
+ * * * * *
+
+Céder toujours aux menaces et aux violences, c’est faire naître dans
+l’âme populaire l’idée qu’il suffit de menacer, et au besoin de
+saccager, pour être obéi.
+
+ * * * * *
+
+Les concessions n’empêchent pas les batailles devenues nécessaires.
+Elles les rendent plus coûteuses et plus dures.
+
+ * * * * *
+
+Une répression énergique momentanée est beaucoup plus efficace qu’une
+répression faible et continue.
+
+ * * * * *
+
+La terreur n’est un procédé psychologique utile, qu’à la condition de ne
+pas durer.
+
+ * * * * *
+
+Un gouvernement qui pactise sans cesse avec l’émeute périt par l’émeute.
+
+ * * * * *
+
+Quand on ne peut pas gouverner un peuple avec des idées vraies, il faut
+se résigner à le gouverner avec des idées tenues pour vraies.
+
+ * * * * *
+
+Les grands courants sociaux ne se remontent pas. La sagesse consiste à
+les dévier lentement.
+
+ * * * * *
+
+L’homme supérieur sait utiliser la fatalité, comme le marin utilise le
+vent, quelle que soit sa direction.
+
+ * * * * *
+
+Chaque événement visible a derrière lui des forces invisibles qui le
+déterminent. Qui ne sait les découvrir ignore l’art de gouverner.
+
+ * * * * *
+
+Une politique, ne tenant compte que de l’heure présente, est toujours
+d’ordre inférieur.
+
+ * * * * *
+
+Le bon sens et le caractère sont souvent plus utiles que le génie à un
+homme d’Etat.
+
+ * * * * *
+
+Une société ne dure pas sans pensées fixes, l’individu ne progresse pas
+sans pensées mobiles.
+
+ * * * * *
+
+L’avenir étant toujours chargé de passé, pour prévoir, c’est-à-dire voir
+en avant, il faut d’abord regarder en arrière.
+
+ * * * * *
+
+Prévoir est utile, prévenir l’est davantage. Prévoir, élimine les
+surprises de l’avenir. Prévenir, empêche leur action.
+
+ * * * * *
+
+Un homme d’État sans prévoyance est un créateur de fatalités
+désastreuses.
+
+
+
+
+TABLES DES MATIÈRES
+
+
+ Pages
+ Préface 1
+
+ LIVRE PREMIER
+ LA VIE AFFECTIVE
+
+ I. Le Caractère et la Personnalité 3
+ II. L’Affectif et le Rationnel 11
+ III. Le Plaisir et la Douleur 15
+ IV. La Psychologie féminine 19
+ V. Les Opinions 25
+ VI. Les Mots et les Formules 29
+ VII. La Persuasion 33
+
+ LIVRE II
+ LA VIE COLLECTIVE
+
+ I. L’Ame des Races 41
+ II. L’Ame des Foules 47
+ III. L’Ame des Assemblées 55
+ IV. La Vie des Peuples 59
+ V. Les Institutions et les Lois 67
+ VI. Le Droit 71
+ VII. La Morale 73
+ VIII. L’Idéal 81
+ IX. Les Dieux 85
+ X. L’Art 91
+ XI. Les Rites et les Symboles 95
+
+ LIVRE III
+ LA VIE RATIONNELLE
+
+ I. La Croyance et la Connaissance 101
+ II. L’Instruction et l’Éducation 109
+ III. Les Élites 117
+ IV. Les Conceptions philosophiques 121
+ V. Les Principes scientifiques 125
+ VI. La Matière 129
+ VII. La Vérité et l’Erreur 133
+ VIII. La Légende et l’Histoire 139
+
+ LIVRE IV
+ LA PENSÉE ET L’ACTION
+
+ I. L’Action 145
+ II. Les Illusions démocratiques 149
+ III. Les Illusions socialistes 155
+ IV. Le Pacifisme et la Guerre 161
+ V. Les Révolutions 165
+ VI. Les Gouvernements populaires 171
+ VII. La Psychologie politique 179
+ VIII. L’Art de gouverner 185
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75555 ***